The Project Gutenberg EBook of Le Comte Ory
by Eugene Scribe et Delestre-Poirson (Charles-Gaspard)

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Title: Le Comte Ory
       Opera en deux actes

Author: Eugene Scribe et Delestre-Poirson (Charles-Gaspard)

Release Date: February, 2006 [EBook #9893]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on October 28, 2003]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ASCII

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE ORY ***




Produced by Vital Debroey, Renald Levesque and PG Distributed
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available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)
at http://gallica.bnf.fr.




LE COMTE ORY

OPERA EN DEUX ACTES

Livret de M. Scribe (Eugene) et M. Delestre-Poirson (Charles-Gaspard)


MUSIQUE DE M. ROSSINI


PERSONNAGES

LE COMTE ORY, seigneur chatelain.
LE GOUVERNEUR du comte Ory.
ISOLIER, page du comte Ory.
RAIMBAUD, chevalier, compagnon de folies du comte Ory.
CHEVALIERS, amis du comte Ory.
LA COMTESSE DE FORMOUTIERS.
RAGONDE, touriere du chateau de Formoutiers.
ALICE, jeune paysanne.
CHEVALIERS CROISES.
CHEVALIERS de la suite du comte Ory.
ECUYERS.
PAYSANS, PAYSANNES.
DAMES D'HONNEUR de la Comtesse.

_La scene de passe a Formoutiers, en Touraine._




ACTE PREMIER.

_Un paysage. Dans le fond, a gauche du spectateur, le chateau de
Formoutiers, dont le pont-levis est praticable. A droite, bosquets a
travers lesquels on apercoit l'entree d'un ermitage._


SCENE PREMIERE.

RAIMBAUD, ALICE, PAYSANS ET PAYSANNES, _occupes a dresser un berceau de
feuillage et de fleurs._


RAIMBAUD.

Allons, allons, allons vite!
Songez que le bon ermite
Va paraitre dans ces lieux.
Qu'en rentrant a l'ermitage,
Il recoive a son passage
Nos offrandes et nos voeux.

PAYSANS.

Aurai-je par sa science
Le Savoir et l'opulence?

JEUNES FILLES.

Aurons-nous par sa science
Les maris
Qu'il nous a promis?

RAIMBAUD, _cachant sous sou manteau son habit de chevalier._

Vous aurez tout, croyez en ma prudence;
Car j'ai l'honneur de le servir.
Vous riez... Lorsqu'ici l'on rit de ma puissance,
C'est le ciel que l'on offense.
Hatez-vous de m'obeir.
_(D'un air d'impatience.)_
Placez aussi sur cette table
Quelques flacons de vin vieux.
Il aime assez le vin vieux,
Car c'est un present des cieux.


SCENE II.

LES PRECEDENTS, DAME RAGONDE.


DAME RAGONDE, _sortant du chateau, a gauche._

Quand votre dame et maitresse,
Quand madame la comtesse
Est, helas! dans la tristesse,
Pourquoi ces chants d'allegresse?..
Pleins d'amour pour leur maitresse,
De bons et fideles vassaux
Doivent souffrir de tous ses maux.
Elle veut au bon ermite
Dans ce jour rendre visite,
Pour que du mal qui l'agite
Il puisse la delivrer.

ALICE.

Le ciel vient de l'inspirer.

DAME RAGONDE.

Vous croyez que sa science
Peut nous rendre l'esperance?

RAIMBAUD.

Rien n'egale sa puissance:
Mainte veuve, grace a lui,
A retrouve son mari.

DAME RAGONDE.

Oh! je veux aussi l'entendre.
Pres de lui je veux me rendre,
S'il est vrai qu'un coeur trop tendre
Par lui
Puisse etre gueri.

RAIMBAUD.

Silence... Le voici!


SCENE III.

_LES PRECEDENTS, LE COMTE ORY, deguise en ermite avec une longue barbe._


AIR.

Que les destins prosperes
Accueillent vos prieres!
La paix du ciel, mes freres,
Soit toujours avec vous!
Veuves ou demoiselles,
Dans vos peines cruelles,
venez a moi, mes belles,
Obliger est si doux!
Je raccommode les familles,
Et meme aux jeunes filles
Je donne des epoux.
Que les destins prosperes
Accueillent vos prieres!
La paix du ciel, mes freres,
Soit toujours avec vous!

DAME RAGONDE.

Je viens vers vous!

LE COMTE ORY, _la regardant._

Parlez, dame... trop respectable.

DAME RAGONDE.

Tandis que nos maris, dont l'absence m'accable,
Dans les champs musulmans moissonnent des lauriers,
Leurs fideles moities, quoiqu'a la fleur de l'age,
Ont jure comme moi de passer leur veuvage
Dans le chateau de Formoutiers.

LE COMTE, _a part._

Ou tant d'attraits sont prisonniers.
(_Haut._)
C'est le chateau de la belle comtesse.

DAME RAGONDE.

Dont le frere aux combats a suivi nos guerriers.
Et cette noble chatelaine,
Sur un mal inconnu, qui cause notre peine,
Veut aujourd'hui vous consulter.

LE CONTE, _a part._

_(Haut.)_
Ah! quel bonheur! Pres de moi qu'elle vienne,
Mon devoir est de l'assister.
_(Se retournant vers les paysans.)_
Voies aussi, mes enfants... De moi pour qu'on obtienne,
On n'a qu'a demander... Parlez;
Tous vos souhaits seront combles.

CHOEUR, _se pressant autour du comte._

Ah! quel saint personnage!
C'est le bienfaiteur du village.

DAME RAGONDE.

De grace, parlons tous
L'un apres l'autre.

LE COMTE.

Quel desir est le votre?
Que me demandez-vous.

LE CHOEUR.

Parlons l'un apres l'autre.
Silence! taisez-vous.

UN PAYSAN.

Moi je reclame
Pour que ma femme
Dans mon menage
Soit toujours sage.

LE COMTE.

C'est bien, c'est bien.

ALICE.

J'ai tant d'envie
Qu'on me marie
Au beau Julien!

LE COMTE.

C'est bien, c'est bien.

DAME RAGONDE.

Moi je demande
Faveur bien grande,
Qu'aujourd'hui meme
L'epoux que j'aime
Ici revienne
Finir ma peine;
Que je l'obtienne,
C'est mon seul bien.

LE COMTE, _a part._

Qu'un bon ermite
Qu'on sollicite,
Qu'un bon ermite
A de merite!
_(Se retournant vers les jeunes filles.)_
Jeune fillette,
Et bachelette,
Dans ma retraite
Venez me voir.

RAIMBAUD.

Vous l'entendez, il faut le suivre a l'ermitage.
Rendez hommage
A son pouvoir.

TOUS, _entourant le comte._

Moi, moi, moi, bon ermite,
Je sollicite
Faveur bien grande,
Et je demande
De la tendresse,
De la jeunesse,
De la richesse:
Exaucez-nous.
Tout le village
Vous rend hommage...
A l'ermitage
Nous irons tons.

_(Le comte remonte a son ermitage, suivi de toutes les filles. Dame
Ragonde rentre au chateau. Les paysans sortent par le fond.)_


SCENE IV.

ISOLIER, LE GOUVERNEUR.


LE GOUVERNEUR.

Je ne puis plus longtemps voyager de la sorte.

ISOLIER.

Eh bien! reposons-nous sous ces ombrages frais.

LE GOUVERNEUR.

Pourquoi m'avoir force de quitter notre escorte
Et m'amener ici?

ISOLIER, _a part, regardant a gauche._

J'avais bien mes projets...
Voila donc le chateau de ma belle cousine!
Si je pouvais l'entrevoir... Quel bonheur!
Mais, loin de partager l'ardeur qui me domine,
Elle ferme a l'amour son castel et son coeur.
_(Au gouverneur qui s'est assis.)_
Eh! monsieur le gouverneur,
Reprenez-vous un peu courage?

LE GOUVERNEUR.

Maudit emploi! maudit message!
Monseigneur notre prince, auquel je suis soumis,
M'ordonne de chercher le comte Ory, son fils,
Ce demon incarne, mon eleve et mon maitre,
Qui, sans mon ordre, de la cour
S'est avise de disparaitre.

ISOLIER, _a part._

Pour jouer quelque nouveau tour.

LE GOUVERNEUR.

On le disait cache dans ce sejour.
Comment l'y decouvrir?... Comment le reconnaitre?

ISOLIER.

Vous devez tout savoir... D'etre son gouverneur
N'avez-vous pas l'honneur?

LE GOUVERNEUR.

Oui! quel honneur!

AIR.

Veiller sans cesse,
Trembler toujours
pour son altesse
Et pour ses jours...
Du gouverneur
D'un grand seigneur,
Tel est le profit et l'honneur.
Quel honneur d'etre gouverneur!
A la guerre comme a la chasse,
Si quelque peril le menace,
Il faut partout suivre ses pas.
Dut-il me mener au trepas!
Veiller sans cesse,
Trembler toujours, etc., etc., etc.
Et s'il est epris d'une belle,
Il me faut courir apres elle;
Tout en lui faisant des sermons
Sur le danger des passions.
Veiller sans cesse,
Courir toujours,
Pour son altesse
Ou ses amours:
Du gouverneur,
D'un grand seigneur.
Tel est le profit et l'honneur.
Quel honneur d'etre gouverneur!


SCENE V.

LES PRECEDENTS; PAYSANS, PAYSANNES, _sortant de l'ermitage_


CHOEUR.
O bon ermite!
Vous, notre appui,
Vous, notre ami,
Merci vous di.
O bon ermite!
Je veux partout faire savoir
Son grand merite
Et son pouvoir.
Jeune fillette
A, grace a lui,
Fortune faite,
Et bon mari
O saint prophete,
Soyez beni!
Oui,
Puissant prophete,
Soyez beni!


LE GOUVERNEUR, _a part, regardant les jeunes filles_.

Je vois paraitre
Minois joli;
Ah! mon cher maitre
Doit etre
Pres d'ici.


CHOEUR _des jeunes filles, l'apercevant_.

Un etranger! Qui peut-il etre?
Un beau seigneur.
Pour le village, ah! quel honneur!

LE GOUVERNEUR, _a part_.

Ce respectable et bon ermite,
Dont chacun vante le merite,
Malgre moi dans mon ame excite
Un soupcon qui m'effraie ici.
Lui qu'on adore,
Lui qu'on implore,
Serait-ce encore
Le comte Ory?
Depuis quand cet ermite est-il dans le village?

ALICE.

Depuis huit jours, pas davantage.

LE GOUVERNEUR.

O ciel! en voila tout autant
Qu'il est parti.
_(Retenant Alice, qui reste la derniere.)_
Ma belle enfant,
Ou pourrais-je le voir?


ALICE.

Ici meme ... a l'instant
Il va venir ... madame la comtesse
A desire le consulter.

ISOLIER.

Vraiment.

ALICE.

Sur un mal inconnu qui l'accable et l'oppresse.

LE GOUVERNEUR ET ISOLIER.

Merci, merci, ma belle enfant.

LE GOUVERNEUR.

Il doit donc venir dans l'instant!

ISOLIER.

Elle va venir dans l'instant!

LE GOUVERNEUR, _a part_

Cette belle comtesse au regard seduisant!
Ceci me semble encore une preuve plus forte.
_A Isolier._
Attendez-moi ... Je vais retrouver notre escorte.
_A part._
Puis ensemble nous reviendrons,
pour confirmer, ou bien dissiper mes soupcons.


SCENE VI.


ISOLIER, _seul, regardant du cote du chateau._

Je vais revoir la beaute qui m'est chere....
Mais comment desarmer cette vertu si fiere?
Comment, en ma faveur, la toucher aujourd'hui?
Si cet ermite, ce bon pere,
Voulait m'aider ... Oh! non ... ce serait trop hardi....
Allons, ne suis-je pas page du comte Ory!


SCENE VII.

ISOLIER, LE COMTE ORY, _en ermite._


ISOLIER.

Salut, o venerable ermite!

LE COMTE, _a part, avec un geste de surprise._

C'est mon page! sachons le dessein qu'il medite.
_(Haut)._
Qui vers moi vous amene, o charmant Isolier?

ISOLIER, _a part._

Il me connait!

LE COMTE.

Tel est l'effet de ma science.

ISOLIER.

Un aussi grand savoir ne peut trop se payer,
_(Lui donnant une bourse.)_
Et cette offrande est bien faible, je pense.

LE COMTE, _prenant la bourse._

N'importe ... a moi vous pouvez vous fier:
Parlez, parlez, beau page.

DUO.

ISOLIER.

Une dame du haut parage
Tient mon coeur en un doux servage,
Et je brule pour ses attraits.

LE COMTE.

Je n'y vois point de mal ... apres?

ISOLIER.

Je croyais avoir su lui plaire;
Et pourtant son coeur trop severe
S'oppose a mes tendres souhaits.

LE COMTE.

Je n'y vois pas de mal ... apres?

ISOLIER.

Et jusqu'au retour de son frere,
Qui des croises suit la banniere,
Aucun amant, aucun mortel
Ne peut entrer dans ce castel.

LE COMTE, _a part._

Celui de la comtesse ... o ciel!

ISOLIER.

Pour y penetrer, comment faire?
J'avais bien un moyen fort beau;
Mais je le crois trop temeraire.

LE COMTE.

Parlez ... parlez ... beau jouvenceau.

ISOLIER.

Je voulais, d'une pelerine
Prenant la cape et le manteau,
M'introduire dans ce chateau.

LE COMTE.

Bien! bien ... le moyen est nouveau.
_A part._
On peut s'en servir, j'imagine.
_Au page._
Noble page du comte Ory,
Serez un jour digne de lui!


ENSEMBLE.

LE COMTE, _a part_.

Voyez donc, voyez donc le traitre?
Oser jouter contre son maitre!
Mais je le tiens, et l'on verra
Qui de nous deux l'emportera.

ISOLIER, _a part_.

A l'espoir je me sens renaitre
Ce moyen est un coup de maitre....
Oui, je le tiens, et vois deja
Que son pouvoir me servira.

ISOLIER.

Mais d'abord ce projet reclame
Vos soins pour etre execute.

LE COMTE.

Comment?

ISOLIER.

Par cette noble dame
Vous allez etre consulte.

LE COMTE, _a part_.

C'est qu'il sait tout, en verite.

ISOLIER.

Dites-lui que l'indifference
Cause, helas! son tourment fatal.

LE COMTE.

J'entends! j'entends ... ce n'est pas mal.

ISOLIER.

Et pour guerir a l'instant meme,
Dites-lui ... qu'il faut qu'elle m'aime.

LE COMTE.

J'entends! j'entends ... ce n'est pas mal.
Je lui dirai qu'il faut qu'elle aime....
(_A part.)_
Mais un autre que mon rival....

ISOLIER.

Dites-lui bien qu'il faut qu'elle aime.

LE COMTE.

Noble page du comte Ory,
Serez un jour digne de lui!

ENSEMBLE.

LE COMTE.

Voyez donc, voyez donc le traitre?
Oser jouter contre son maitre!
Mais je le tiens, et l'on verra
Qui de nous deux l'emportera.

ISOLIER.

A l'espoir je me sens renaitre
Ce moyen est un coup de maitre....
Oui, je le tiens, et vois deja
Que son pouvoir me servira.


SCENE VIII.

LES PRECEDENTS: LA COMTESSE, DAME RAGONDE, TOUTES LES FEMMES, sortant du
chateau; dans le fond, PAYSANS ET PAYSANNES, VASSAUX de la comtesse,
marche, etc.


LA COMTESSE, _apercevant Isolier._

Isolier dans ces lieux!

ISOLIER.

Sur le mal qui m'agite
Je venais consulter aussi le bon ermite.

LE COMTE

Je dois a tous les malheureux
Mes conseils et mes voeux.

LA COMTESSE, _s'approchant du comte Ory._

Une lente souffrance
Me consume en silence;
Et ma seule esperance
Est la tombe ou j'avance
Sans peine et sans plaisir;
Et de mon ame emue
Je voudrais et ne puis bannir
Cette langueur qui me tue.
O peine horrible!
Vous que l'on dit sensible,
Daignez, s'il est possible,
Guerir le mal terrible
Dont je me sens mourir!

ISOLIER ET LE CHOEUR.

Ah! par votre science
Dissipez sa douleur.

LA COMTESSE.

Faut-il mourir de ma souffrance?

LE CHOEUR.

Ah! que votre puissance
Lui rende le bonheur.

ISOLIER, _a part, au comte_.

Vous avez entendu sa touchante priere!
Voici le vrai moment, parlez pour moi, bon pere!

LE COMTE, _a la comtesse_.

Je puis guerir vos maux,
Si vous croyez a ma science
Ils viennent de l'indifference
Qui laisse votre coeur dans un fatal repos.
Et pour renaitre a l'existence,
Il faut aimer, former de nouveaux noeuds.

LA COMTESSE.

Helas! je ne le peux.
Naguere encor d'un eternel veuvage
Mon coeur fit le serment.

LE COMTE.

Le ciel vous en degage.
Il ordonne que de vos jours
La flamme se ranime au flambeau des amours.

LA COMTESSE.

Surprise extreme!
Le ciel lui-meme
Vient par sa voix me ranimer!
_(A part.)_
Toi, pour qui je soupire,
Toi, cause d'un martyre
Que je n'osais exprimer,
Isolier, je puis donc t'aimer!
Je puis t'aimer et te le dire!
Ah! bon ermite, que mon coeur
Vous doit de reconnaissance!
Par vos talents, votre science
Vous m'avez rendu le bonheur.

ISOLIER ET LE CHOEUR, _a part_.

Oui, sa douce parole
Semble la ranimer;
Le mal qui la desole
Commence a se calmer.

LE CHOEUR.

Les belles affligees
Par lui sont protegees...
Par lui, par ses discours,
Les belles affligees
Se consolent toujours.

ISOLIER, _bas, au comte.

C'est bien... je suis content.

LE COMTE.

Encore un mot, de grace.
_(A demi voix.)_
D'un grand peril qui vous menace
Je dois vous avertir!... il faut vous defier....

LA COMTESSE.

De qui?

LE COMTE, _a voix basse._

De ce jeune Isolier.

LA COMTESSE.

O ciel!

LE COMTE, _de meme._

Songez qu'il est le page
De ce terrible comte Ory.
Dont les galants exploits.... Mais ici.... devant lui,
Je n'oserais en dire davantage.
Entrons dans ce castel.

LA COMTESSE.

Mon coeur en a fremi!
_(Au comte.)_
Venez, o mon sauveur!... o mon unique appui!

_(Elle prend le comte par la main, et va l'entrainer dans le chateau.
Toutes les dames les suivent. Le comte Ory a deja mis le pied sur le
pont-levis, et, en raillant Isolier, fait un geste de joie. En ce moment
entre le gouverneur, suivi de tous les chevaliers de son escorte._)


SCENE IX.

LES PRECEDENTS, LE GOUVERNEUR, CHEVALIERS, etc.


LES CHEVALIERS ET LE GOUVERNEUR.

Nous saurons bien le reconnaitre.
Avancons...
_(Apercevant Raimbaud qui est en paysan.)_
Qu'ai-je vu!... c'est Raimbaud,
Le confident, l'ami de notre maitre!

RAIMBAUD.

Taisez-vous donc, ne dites mot.

LE GOUVERNEUR.

Plus de doute, plus de mystere,
_(Montrant l'ermite.)_
C'est Monseigneur! c'est lui!

LE COMTE, _a voix basse._

Miserable! crains ma colere.

TOUS LES CHEVALIERS, _s'inclinant._

C'est le comte Ory!

TOUTES LES FEMMES, _s'eloignant avec effroi, et se refugiant dans un
coin._

Le comte Ory!

LES PAYSANS, _s'avancant avec indignation._

Le comte Ory!

LE COMTE.

Eh bien! oui... le voici.

QUATUOR DICESIMO.

Ciel! o terreur' o trouble extreme!
Quel indigne stratageme!
Mon coeur
En fremit d'horreur.

LE COMTE, _bas, a Raimbaud._

O depit extreme!
Lorsque j'etais sur du succes,
C'est notre gouverneur lui-meme
Qui vient dejouer mes projets.

LE GOUVERNEUR.

Pour vous, et de la part d'un pere qui vous aime,
J'apporte cet ecrit qu'il remit a ma foi.
Lisez.

LE COMTE.

Eh! lis toi-meme;
D'un chevalier est-ce l'emploi?

LE GOUVERNEUR, _lisant._

"La croisade est finie,
Et dans notre patrie
Tous nos preux chevaliers vont bientot revenir."

TOUTES LES FEMMES, _avec joie._

La croisade est finie,
Et dans notre patrie
Tous nos maris vont enfin revenir.

LE GOUVERNEUR, _lisant._

"Mon fils, pour mieux feter des guerriers que j'honore,
Je veux qu'aupres de moi vous brilliez a ma cour....
Mais venez... hatez-vous; car la deuxieme aurore
Peut-etre dans ces lieux les verra de retour."

ENSEMBLE.

CHOEUR DE FEMMES.

Quoi! demain?... o bonheur extreme!
Nos maris vont revenir!

LE COMTE.

Quoi! demain?... o depit extreme!
Leurs maris vont revenir!

RAIMBAUD, _bas._

Oui, Monseigneur, il faut partir;
A votre pere il faut obeir.

LE COMTE.

Il n'est pas temps... un dernier stratageme
Peut encor nous servir.

DAME RAGONDE ET LES FEMMES, _au comte Ory._

Adieu vous dis, o noble comte,
Soyez plus heureux desormais.

LE COMTE, _a part._

Sachons venter ma honte
Par de nouveaux succes.
_(Bas, a Raimbaud.)_
Un jour encor nous reste,
Sachons en profiter.

RAIMBAUD, _bas._

Quoi! ce retour funeste....

LE COMTE.

Ne saurait m'arreter.

ENSEMBLE.

LE COMTE ET SES COMPAGNONS.

Beaute qui ris de ma souffrance,
Bientot nous nous reverrons;
Je veux qu'une douce vengeance
Vienne reparer mes affronts.

LA COMTESSE ET SES FEMMES.

Mon coeur renait a l'esperance.
Le ciel que nous implorons,
Saurait encor, dans sa clemence,
Nous soustraire a d'autres affronts.

ISOLIER, _montrant le comte Ory._

Observons tout avec prudence;
Suivons ses pas et voyons
Si par quelque autre extravagance
Il songe a venger ses affronts.





ACTE DEUXIEME.

_La chambre a coucher de la comtesse. Deux portes laterales; porte au
fond. A gauche, un lit de repos, et une table sur laquelle brille une
lampe. A droite, une croisee au premier plan._



SCENE PREMIERE.

LA COMTESSE, DAME RAGONDE, DAMES _de la suite de la comtesse
groupees differemment et occupees a des ouvrages de femmes._


LE CHOEUR.

Dans ce sejour calme et tranquille
S'ecoulent nos jours innocents;
Et nous bravons dans cet asile
Les entreprises des mechants.

LA COMTESSE, _assise et brodant une echarpe._

Je tremble encore quand j'y pense;
Quel homme que ce comte Ory!
De la vertu, de l'innocence
C'est le plus cruel ennemi.

DAME RAGONDE.

C'est le notre... Dieu! quelle audace!
D'un saint homme prendre la place!
Et me promettre mon mari!

LA COMTESSE.

Par bonheur nous pouvons sans crainte
Le defier dans cette enceinte,
Qui nous protege contre lui.

ENSEMBLE.

Dans ce sejour calme et tranquille
S'ecoulent nos jours innocents;
Et nous bravons dans cet asile
Les entreprises des mechants.

_(L'orage qui a commence a gronder pendant la reprise du choeur precedent
se fait entendre en ce moment avec plus de force.)_

TOUTES, _effrayees._

Ecoutez!... le ciel gronde.

LA COMTESSE.

Oui, la grele et la pluie
Ebranlent les vitraux de ce noble castel.

DAME RAGONDE.

Nous sommes a l'abri!... que je rends grace au ciel!

LA COMTESSE.

Et moi, lorsque l'orage eclate avec furie,
Au fond du coeur combien je plains
Le sort des pauvres pelerins!

_(En ce moment on entend au dehors, au-dessous de la croisee a droite:)_

Noble chatelaine,
Voyez notre peine;
Et dans ce domaine,
Dame de beaute,
Pour fuir la disgrace
Dont on nous menace,
Donnez-nous, par grace,
L'hospitalite.

LA COMTESSE.

Voyez qui ce peut etre, et qui frappe a cette heure.
Jamais le malheureux qui vient nous supplier
N'a de cette antique demeure
Implore vainement le toit hospitalier.

_(Dame Ragonde sort. La comtesse et les autres dames chantent le choeur
suivant; et en meme temps on reprend en dehors celui qu'on a deja
entendu. L'orage redouble.)_

ENSEMBLE.

LES FEMMES.

Grand Dieu! dans ta bonte supreme,
Apaise cet orage affreux!
En ce moment l'epoux que j'aime
Est peut-etre aussi malheureux.

LA COMTESSE.

Grand Dieu! dans ta bonte supreme,
Apaise cet orage affreux!
En ce moment celui que j'aime
Est peut-etre aussi malheureux.

LE CHOEUR DES CHEVALIERS.

Noble chatelaine,
Voyez notre peine;
Et dans ce domaine,
Dame de beaute,
Pour fuir la disgrace,
Dont on nous menace,
Donnez-nous, par grace
L'hospitalite.


SCENE II.

LES PRECEDENTS, DAME RAGONDE.


DAME RAGONDE, _d'un air agite._

Quand tomberont sur lui les vengeances divines
Quelle horreur!

TOUTES.

Qu'avez-vous?

DAME RAGONDE.

Dieu! quel crime inoui!

LA COMTESSE.

Mais qu'est-ce donc?

DAME RAGONDE.

Encore un trait du comte Ory.
De malheureuses pelerines
Qui, fuyant sa poursuite, et cherchant un abri,
Pour la nuit demandent un asile.

LA COMTESSE.

Que nos secours leur soient offerts!

DAME RAGONDE.

J'ai prevenu vos voeux! ce soin m'etait facile.
On aime a compatir aux maux qu'on a soufferts...

LA COMTESSE.

Ces dames sont-elles nombreuses?

DAME RAGONDE.

Quatorze.

LA COMTESSE.

C'est beaucoup!

DAME RAGONDE.

Mais quel air! quel maintien!

LA COMTESSE.

Leur age?

DAME RAGONDE.

Quarante ans.

LA COMTESSE.

Leurs figures?

DAME RAGONDE.

Affreuses!
Ce comte Ory n'a peur de rien.
Je les ai fait entrer au parloir en silence.
Elles tremblaient encor de froid et de frayeur.
L'une d'elles pourtant, dans sa reconnaissance,
De vous voir un instant demande la faveur.
Mais c'est elle, je pense:
Elle approche.

LA COMTESSE.

C'est bien.
Laissez-nous un instant.

DAME RAGONDE, _au comte Ory, qui parait en pelerine et les yeux baisses._

Entrez, ne craignez rien.
_(Toutes les dames sortent.)_

LA COMTESSE.

Ragonde avait raison, quel modeste maintien!


SCENE III.

LA COMTESSE, LE COMTE ORY.


DUO.

LE COMTE.

Ah! quel respect, Madame,
Pour vos vertus m'enflamme;
Souffrez que de mon ame
J'exprime ici l'ardeur!
Nous vous devons l'honneur.

LA COMTESSE.

Je suis heureuse et fiere
D'avoir d'un temeraire
Dejoue les projets!
Je suis heureuse et fiere
D'avoir a sa colere
Derobe tant d'attraits!

LE COMTE.

Ah! dans mon coeur charme de tant de grace,
Ne craignez pas que rien efface
Le souvenir de vos bienfaits.
_(Prenant sa main.)_
Par cette main, je le jure a jamais.

LA COMTESSE.

Que faites-vous?

LE COMTE.

De ma reconnaissance,
Quoi! l'exces vous offense!
Ah! sans votre assistance,
Helas! lorsque j'y pense...
Quel etait notre sort!...
Je tremble encor!...

LA COMTESSE, _avec bonte, et lui tendant la main._

Calmez le trouble de votre ame.

LE COMTE, _pressant sa main sur ses levres._

Ah! Madame!

LA COMTESSE, _souriant._

Quel exces de frayeur!

LE COMTE.

Il fait battre mon coeur.

ENSEMBLE.

LA COMTESSE.

Ah! vous pouvez sans crainte
Braver le comte Ory.
Ici, dans cette enceinte,
On peut rire de lui.

LE COMTE, _a part._

Meme dans cette enceinte,
Craignez le comte Ory.
_(Haut.)_
On le dit temeraire.

LA COMTESSE.

Je brave sa colere.

LE COMTE.

On pretend qu'il vous aime.

LA COMTESSE.

Lui!... Quelle audace extreme!

LE COMTE.

A vos genoux
S'il implorait sa grace,
Madame, que feriez-vous?

LA COMTESSE.

D'une pareille audace
La honte et le mepris
Seraient le prix.

ENSEMBLE.

LA COMTESSE.

Le temeraire
Qui croit nous plaire,
En vain espere
Etre vainqueur;
Moi je prefere
L'amant sincere
Qui sait nous taire
Sa tendre ardeur...
Mais on doit rire
Du faux delire
Et du martyre
D'un seducteur.

LE COMTE.

Beaute si fiere,
Prude severe,
Bientot j'espere
Toucher ton coeur;
Je ris d'avance
De sa defense;
La resistance
Est de rigueur...
Puis l'heure arrive
Ou la captive,
Faible et plaintive,
Cede au vainqueur.

LA COMTESSE.

Voici vos compagnes fideles.

LE COMTE.

(_Se reprenant._)
Je les entends... ce sont eux... ce sont elles!
_(A part et regardant par le fond.)_
Mes chevaliers! sous ces humbles habits!

LA COMTESSE, _montrant une table qu'on a apportee a la fin du duo_.

J'ordonne qu'on vous serve et du lait et des fruits.

LE COMTE.
Quelle bonte celeste!
_Il baise avec respect la main de la comtesse, qui sort en le regardant
avec interet. Le comte la suit quelque temps des yeux; puis il dit en
montrant la table_:
L'ordinaire est frugal et le repas modeste
Pour d'aussi nobles appetits.


SCENE IV.

LE COMTE, LE GOUVERNEUR, ONZE CHEVALIERS. _Ils sont vetus d'une pelerine
qui est entr'ouverte, et laisse apercevoir leurs habits de chevaliers._


LE CHOEUR.

Ah! la bonne folie!
C'est charmant, c'est divin!
Le plaisir nous convie
A ce joyeux festin.

LE COMTE.

L'aventure est jolie,
N'est-il pas vrai... monsieur le gouverneur?

LE GOUVERNEUR.

Je pense comme Monseigneur.
Mais si le duc...

LE COMTE.

Mon pere...

LE GOUVERNEUR.

Apprend cette folie,
Ma place m'est ravie!
Il faudra prendre garde.

LE COMTE.

Eh! mais, c'est ton emploi;
Tu veilleras pour nous, et nous rirons pour toi.
Rien ne nous manquera, je pense;
Car sagement j'ai su choisir
Mes compagnons, pour le plaisir,
Mon gouverneur pour la prudence.

LE GOUVERNEUR.

Qui peut vous inspirer pareille extravagance?

LE COMTE.

C'est mon page Isolier... mon rival.

LE GOUVERNEUR.

L'imprudent!

LE COMTE.

Qui, ne connaissant point l'objet de ma tendresse,
M'a suggere lui-meme un tel deguisement
Pour mieux enlever sa maitresse.

LE GOUVERNEUR.

Et le ciel le punit.

LE COMTE.

En me recompensant.

LE CHOEUR.

Oh! la bonne folie!
C'est charmant, c'est divin!
Le plaisir nous convie
A ce joyeux festin.

(_Ils se mettent a table._)

LE GOUVERNEUR.

Eh! mais, quelle triste observance!
Rien que du laitage et des fruits.

LE COMTE.
C'est le repas de l'innocence,
Mesdames.

LE GOUVERNEUR.

Point de vin!


SCENE V.

LES PRECEDENTS, RAIMBAUD, _tenant un panier sous son manteau de
Pelerine._


RAIMBAUD.

En voici, mes amis.

TOUS, _se levant._
C'est Raimbaud!

RAIMBAUD.

En heros j'ai tente l'aventure,
Et je viens avec vous partager ma capture.

AIR.

Dans ce lieu solitaire,
Propice au doux mystere,
Moi, qui n'ai rien a faire,
Je m'etais endormi.
Dans mon ame indecise,
Certain gout d'entreprise
Que l'exemple autorise
Vient m'eveiller aussi.
C'est le seul moyen d'etre
Digne d'un pareil maitre,
Et je veux reconnaitre
Ce manoir en detail!
Je pars... Je m'oriente;
A mes yeux se presente
Une chambre elegante,
C'est celle du travail.
Une harpe jolie...
De la tapisserie;
Pres d'une broderie
J'apercois un roman!
Meme en une chambrette,
J'ai, dans une cachette,
Cru voir l'historiette
Du beau Tyran-le-Blanc!
Marchant a l'aventure
Sous une voute obscure,
Je vois une ouverture...
C'est un vaste cellier,
Dont l'etendue immense
Et la bonne apparence
Attestaient la prudence
Du sir de Formoutiers,
Arsenal redoutable,
Qui fait qu'on puise a table
Un courage indomptable
Contre le Sarrasin.
Armee immense et belle,
D'une espece nouvelle,
Plus a craindre que celle
Du Sultan Saladin....
Pres des vins de Touraine,
Je vois ceux d'Aquitaine,
Et ma vue incertaine
S'egare en les comptant.
La, je vois l'Allemagne;
Ici, brille l'Espagne
La, fremit le champagne
Du joug impatient.
J'hesite... o trouble extreme!
O doux peril que j'aime!
Et seul, avec moi-meme,
Contre tant d'ennemis,
Au hasard je m'elance.
Sans compter je commence,
J'attaque avec vaillance,
A la fois vingt pays.
Quelle conquete
Pour moi s'apprete...
Mais je m'arrete,
J'entends du bruit.
Quelqu'un s'avance,
Vers moi s'elance!
On me poursuit.
Les echos en fremissent,
Les voutes retentissent,
Et moi, je fuis soudain.
Mais, que m'importe?
Gaiment j'emporte
Toute ma gloire et mon butin.

TOUS, _otant les bouteilles du panier._

Partageons son butin!
Qu'il avait de bon vin
Le seigneur chatelain!
Pendant qu'il fait la guerre
Au Turc, au Sarrasin;
A sa sante si chere
Buvons ce jus divin.
Buvons, buvons jusqu'a demain.
Quelle douce ambroisie!
Celebrons tour a tour
Le vin et la folie,
Le plaisir et l'amour.

LE COMTE.

On vient... c'est la touriere!
Silence! taisez-vous!
Mettez-vous en priere,
Ou bien c'est fait de nous.


SCENE VI.

LES PRECEDENTS, DAME RAGONDE, _traversant le theatre et examinant si les
pelerines n'ont besoin de rien._

TOUS LES CHEVALIERS, _fermant leur pelerine, et cachant leur bouteille,
sans avoir l'air de voir Ragonde_.

Modele d'innocence
Et de fidelite,
Que le ciel recompense
Votre hospitalite!
Ah! que le ciel vous recompense!

(_Ragonde les regarde d'un air attendri, leve les yeux au ciel, et
s'eloigne._)

RAIMBAUD.

Elle a disparu,
Reparons bien le temps perdu.

LE GOUVERNEUR.

De crainte encore peut-etre
Qu'on n'arrive soudain,
Faisons bien disparaitre
Les traces du butin.
(_Il boit._)

TOUS.

Buvons, buvons soudain!...
Qu'il avait de bon vin,
Le seigneur chatelain!
Pendant qu'il fait la guerre
Au Turc, au Sarrasin;
A sa sante si chere
Buvons ce jus divin.
Buvons, buvons jusqu'a demain.
Quelle douce ambroisie!
Celebrons tour a tour
Le vin et la folie,
Le plaisir et l'amour.

LE COMTE.

Mais on vient encore... silence!


SCENE VII.

LES PRECEDENTS, LA COMTESSE, DAME RAGONDE, PLUSIEURS FEMMES, _portant des
flambeaux_.

TOUS, _feignant de ne pas les voir_.

Modele d'innocence
Et de fidelite,
Que le ciel recompense
Votre hospitalite!

LA COMTESSE, _a part, aux autres femmes._

Quel doux ravissement! combien je les admire!
(_Haut._)
Du repos voici le moment.
Que chacune de vous, Mesdames, se retire
Dans son appartement.

LE COMTE.

Adieu, noble comtesse... ah! si le ciel m'entend,
Bientot viendra l'instant peut-etre,
Ou pourrai vous faire connaitre
Ce qu'eprouve pour vous mon coeur reconnaissant.

TOUS.

Modele d'innocence
Et de fidelite,
Que le ciel recompense
Votre hospitalite!

(_Le comte et les chevaliers prennent les flambeaux des mains des dames,
et se retirent._)


SCENE VIII.

LA COMTESSE, DAME RAGONDE, QUELQUES AUTRES DAMES.

LA COMTESSE, _commencant a defaire son voile._

Oui, c'est une bonne oeuvre, et qui, dans notre zele,
(_Ecoutant._)
Doit nous porter bonheur. On sonne a la tourelle,
Qui vient encore?

DAME RAGONDE, _regardant par la fenetre._

Un page.

LA COMTESSE.

Un page dans ces lieux,
Dont l'enceinte est par nous aux hommes interdite!
Je veux savoir quel est l'audacieux!


SCENE IX.

LES PRECEDENTS, ISOLIER, ET LES AUTRES FEMMES.

ISOLIER.

C'est moi, belle cousine, et point je ne merite
Ce fier courroux qui brille en vos beaux yeux.

LA COMTESSE.

Qui vous amene ici?

ISOLIER.

Le duc mon maitre.
Il m'a charge de vous faire connaitre
Que les preux chevaliers...

DAME RAGONDE.

Parlez, mon coeur fremit.

ISOLIER.

Qu'on attendait demain, arrivent cette nuit.

TOUTES.

Quoi! nos maris... bonte divine!...

ISOLIER.

Seront de retour a minuit.
Oui, dans l'ardeur qui les domine,
Ils veulent en secret vous surprendre ce soir.

TOUTES.

Ah! cet heureux retour comble tout notre espoir!

ISOLIER.

Le duc le croit aussi; mais il pense en son ame
Qu'un mari bien prudent previent toujours sa femme.
Un bonheur trop subit peut etre dangereux.

DAME RAGONDE.

Quoi! nos maris enfin reviennent en ces lieux!
Ah! le ciel les devait a nos vives tendresses.
Je cours en prevenir nos aimables hotesses.

ISOLIER, _l'arretant._

Et qui donc?

DAME RAGONDE.

Quatorze vertus...
Que le comte Ory, votre maitre,
Poursuivait.

ISOLIER.

De terreur tous mes sens sont emus.
Achevez... ce sont peut-etre
Des pelerines?

DAME RAGONDE.

Oui, vraiment.

ISOLIER.

C'est fait de nous... sous ce deguisement
Vous avez accueilli le comte Ory lui-meme,
Et tous ses chevaliers.

TOUTES.

O ciel!

LA COMTESSE.

Terreur extreme!

DAME RAGONDE.

Que dire a mon mari, trouvant en ses foyers
Sa chaste epouse avec quatorze chevaliers?

TOUTES.

Helas! a quel peril sommes-nous reservees?

ISOLIER.

Une heure seulement, et vous etes sauvees.
On va nous secourir... il faut gagner du temps.

TOUTES.

Helas! helas! je tremble!

LA COMTESSE.

Plus terrible a lui seul que les autres ensemble,
Le comte Ory... le voici... je l'entends.

(_Toutes les dames s'enfuient en poussant un grand cri. Isolier va
souffler la lampe qui est sur le gueridon, puis, s'enveloppant du voile
que la comtesse vient de quitter, il se place sur le canape, et fait
signe a la comtesse de s'approcher de lui._)


SCENE X.

ISOLIER, _assis sur le canape_; LA COMTESSE, _debout, s'appuyant pres de
lui_; LE COMTE, _sortant de sa chambre._

(_La nuit est complete._)

TRIO.

LE COMTE.

A la faveur de cette nuit obscure,
Avancons-nous, et sans la reveiller,
Il faut ceder au tourment que j'endure;
Amour me berce, et ne puis sommeiller.

ENSEMBLE.

LA COMTESSE.

Ah! sa seule presence
Fait palpiter mon coeur;
La nuit et le silence
Redoublent ma frayeur.

ISOLIER.

De crainte et d'esperance
Je sens battre mon coeur.
La nuit et le silence
Redoublent son erreur.

LE COMTE.

D'amour et d'esperance
Je sens battre mon coeur;
Et sa seule presence
Est pour moi le bonheur.

ISOLIER, _bas, a la comtesse._

Parlez-lui.

LA COMTESSE.

Qui va la?

LE COMTE.

C'est moi: C'est soeur Colette.
Seule, et dans cette chambre ou je ne peux dormir,
Tout me trouble, et tout m'inquiete.
J'ai peur... permettez-moi... pres de vous... devenir.

ISOLIER ET LA COMTESSE, _a part._

Ah! quelle perfidie!

LE COMTE, _avancant pres d'Isolier._

O moments pleins de charmes!
Quand on est deux, on a moins peur.

ISOLIER, _a part._

Oui, lorsqu'on est deux.

LE COMTE, _prenant la main d'Isolier._

Ah! je n'ai plus d'alarmes.

LA COMTESSE.

Que faites-vous?

LE COMTE, _pressant la main d'Isolier._

Pour moi plus de frayeur!
Quand cette main est sur mon coeur.

LA COMTESSE, _a part, et riant._

Il presse ma main sur son coeur.

ISOLIER, _bas, a la comtesse._

Beaute severe,
Laissez-le faire;
Son bonheur ne vous coute rien.

LE COMTE, _a part._

Grand Dieu! quel bonheur est le mien!

ENSEMBLE.

LE COMTE.

D'amour et d'esperance
Je sens battre mon coeur;
Amour, par ta puissance,
Acheve mon bonheur.

LA COMTESSE.

Ah! sa seule presence
Fait palpiter mon coeur;
La nuit et le silence
Redoublent ma frayeur.

ISOLIER.

De crainte et d'esperance
Je sens battre mon coeur;
Sachons avec prudence
Prolonger son erreur.

LA COMTESSE.

Maintenant, je vous en supplie,
Soeur Colette, rentrez chez vous.

LE COMTE, _a Isolier._

Vous quitter... c'est perdre la vie...
Oui, je demeure a vos genoux.

LA COMTESSE, _a part._
(_Haut._)
Il tremble. O ciel! que faites-vous?

LE COMTE.

Sachez le feu qui me devore!
C'est un amant qui vous implore.

LA COMTESSE.

Ah! grand Dieu! quelle trahison!

LE COMTE.

L'amour qui trouble ma raison
Doit me meriter mon pardon.
(_A Isolier qui veut se lever._)
Ne m'otez point, je la reclame,
Cette main que ma vive flamme...

LA COMTESSE.

Ah! comme vous me pressez!
Laissez-moi.

LE COMTE, _embrassant Isolier._

Vrai Dieu! Madame.
Peut-on vous aimer assez!

(_En ce moment ou entend sonner la cloche, et un bruit de clairons
retentit a la porte du chateau. Les femmes de la comtesse se precipitent
dans l'appartement en tenant des flambeaux._)

LE COMTE.

O ciel! quel est ce bruit?

ISOLIER, _jetant son voile._

L'heure de la retraite.
Car il faut partir, Monseigneur.

LE COMTE, _le reconnaissant._

C'est mon page Isolier!

ISOLIER.

Celui que soeur Colette
Embrassait avec tant d'ardeur.

LE COMTE.

Je suis trahi! crains ma colere!

ISOLIER.

Craignez celle de mon pere!
Il arrive dans ce castel.
Entendez-vous ces cris de joie?

LE COMTE.

O ciel!


SCENE XI.

LES PRECEDENTS; LE GOUVERNEUR, RAIMBAUD, COMPAGNONS DU COMTE ORY, _en
habits de chevaliers, et paraissant a la grille a droite._

LE CHOEUR.

Ah! quelle perfidie!
Nous sommes tous
Sous les verrous;
Delivrez-nous!

LE COMTE.

Je suis captif ainsi que vous.

LA COMTESSE.

Vous qui faites la guerre aux femmes,
Vous voila donc nos prisonniers!

LE COMTE

Oui, nous sommes vaincus! a vos pieds, nobles dames,
Je demande merci pour tous mes chevaliers.
Pour leur rancon qu'exigez-vous?

LA COMTESSE.

Un gage.
Votre depart!.. Evitez le courroux
De nos maris.

ISOLIER.

Par un secret passage
Je vais guider vos pas, et votre page
Fermera la porte sur vous.

LE COMTE.

C'est lui qui nous a joues tous.

LA COMTESSE.

Ecoutez ces chants de victoire...
Ce sont de braves chevaliers
Que l'amour ainsi que la gloire
Ont ramenes dans leurs foyers.

LE COMTE ET SES COMPAGNONS.

A l'hymen cedons la victoire,
Et qu'il rentre dans ses foyers.
Quittons ces lieux hospitaliers.

(_Isolier ouvre a gauche une porte secrete, par laquelle le comte Ory et
ces chevaliers disparaissent. En ce moment s'ouvrent les portes du fond.
Le duc et les chevaliers revenant de la Palestine entrent, precedes de
leurs ecuyers, qui portent des etendards et des faisceaux d'armes. Dame
Ragonde et les autres femmes se precipitent dans les bras de leurs maris,
et la comtesse dans ceux de son frere: puis Isolier va baiser la main du
comte de Formoutiers, qui le releve et l'embrasse pendant le choeur
suivant._)

LE CHOEUR.

Honneur aux fils de la victoire,
Honneur aux braves chevaliers,
Que l'amour ainsi que la gloire
Ont ramenes dans leurs foyers!

DAME RAGONDE, _a son mari._

Seules, dans ce sejour, nous vivions d'esperance,
Attendant le retour de nos preux chevaliers!
Et nous n'avons recu, pendant cinq ans d'absence,
Aucun homme en ces lieux.

ISOLIER, _aux maris._

Vous etes les premiers.

LE CHOEUR.

Honneur aux fils de la victoire,
Honneur aux braves chevaliers,
Que l'amour ainsi que la gloire
Ont ramenes dans leurs foyers!





End of the Project Gutenberg EBook of Le Comte Ory
by Eugene Scribe et Delestre-Poirson (Charles-Gaspard)

*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE ORY ***

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