The Project Gutenberg EBook of Le Speronare, by Alexandre Dumas

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Title: Le Speronare

Author: Alexandre Dumas

Release Date: September, 2005 [EBook #8863]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on August 15, 2003]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO Latin-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SPERONARE ***




Produced by Carlo Traverso, Anne Dreze, Marc D'Hooghe and the
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LE SPERONARE par ALEXANDRE DUMAS




LA SANTA-MARIA DI PIE DI GROTTA


Le soir mme de notre arrive  Naples, nous courmes sur le port, Jadin et
moi, pour nous informer si par hasard quelque btiment, soit  vapeur, soit
 voiles, ne partait pas le lendemain pour la Sicile. Comme il n'est pas
dans les habitudes ordinaires des voyageurs d'aller  Naples pour y rester
quelques heures seulement, disons un mot des circonstances qui nous
foraient de hter notre dpart.

Nous tions partis de Paris dans l'intention de parcourir toute l'Italie,
Sicile et Calabre comprises; et mettant religieusement ce projet 
excution, nous avions dj visit Nice, Gnes, Milan, Florence et Rome,
lorsqu'aprs un sjour de trois semaines dans cette dernire ville, j'eus
l'honneur de rencontrer chez monsieur le marquis de T..., charg des
affaires de France, monsieur le comte de Ludorf, ambassadeur de Naples.
Comme je devais partir dans quelques jours pour cette ville, le marquis de
T... jugea convenable de me prsenter  son honorable confrre, afin de
me faciliter d'avance les voies diplomatiques qui devaient m'ouvrir la
barrire de Terracine. Monsieur de Ludorf me reut avec ce sourire vide et
froid qui n'engage  rien, ce qui n'empcha point que deux jours aprs
je ne me crusse dans l'obligation de lui porter mes passeports moi-mme.
Monsieur de Ludorf eut la bont de me dire de dposer nos passeports dans
ses bureaux, et de repasser le surlendemain pour les reprendre. Comme nous
n'tions pas autrement presss, attendu que les mesures sanitaires en
vigueur,  propos du cholra, prescrivaient une quarantaine de vingt-huit
jours, et que nous avions par consquent prs d'une semaine devant nous, je
pris cong de monsieur de Ludorf, me promettant bien de ne plus me laisser
prsenter  aucun ambassadeur que je n'eusse pris auparavant sur lui les
renseignements les plus circonstancis.

Les deux jours couls, je me prsentai au bureau des passeports. J'y
trouvai un employ qui, avec les meilleures faons du monde, m'apprit que
quelques difficults s'tant leves au sujet de mon visa, il serait bon
que je m'adressasse  l'ambassadeur lui-mme pour les faire lever. Force me
fut donc, quelque rsolution contraire que j'eusse prise, de me prsenter
de nouveau chez monsieur de Ludorf.

Je trouvai monsieur de Ludorf plus froid et plus compass encore que
d'habitude; mais comme je pensai que ce serait probablement la dernire
fois que j'aurais l'honneur de le voir, je patientai. Il me fit signe de
m'asseoir; je pris un sige. Il y avait progrs sur la premire fois: la
premire fois il m'avait laiss debout.

--Monsieur, me dit-il avec un certain embarras, et en tirant les uns aprs
les autres les plis de son jabot, je suis dsol de vous dire que vous ne
pouvez aller  Naples,

--Comment cela? demandai-je, bien dcid  imposer  notre dialogue le ton
qui me plairait: est-ce que les chemins seraient mauvais, par hasard?

--Non, monsieur, les routes sont superbes, au contraire; mais vous avez le
malheur d'tre port sur la liste de ceux qui ne peuvent pas entrer dans le
royaume napolitain.

--Quelque honorable que soit cette distinction, monsieur l'ambassadeur,
repris-je en assortissant le ton aux paroles, comme elle briserait  la
moiti le voyage que je compte faire, ce qui ne serait pas sans quelque
dsagrment pour moi, vous me permettrez d'insister, je l'espre, pour
connatre la cause de cette dfense. Si c'tait une de ces causes lgres
comme il s'en rencontre  chaque pas en Italie, j'ai quelques amis de par
le monde, qui, je le crois, auraient la puissance de les faire lever.

--Ces causes sont trs graves, monsieur, et je doute que vos amis, si haut
placs qu'ils soient, aient l'influence de les faire lever.

--Mais enfin, sans indiscrtion, monsieur, pourrait-on les connatre?

--Oh! mon Dieu, oui, rpondit ngligemment monsieur de Ludorf, et je ne
vois aucun inconvnient  vous les dire.

--J'attends, monsieur.

--D'abord, vous tes le fils du gnral Mathieu Dumas, qui a t ministre
de la Guerre  Naples pendant l'usurpation de Joseph.

--Je suis dsol, monsieur l'ambassadeur, de dcliner ma parent avec
l'illustre gnral que vous citez; mais vous tes dans l'erreur, et malgr
la ressemblance du nom, il n'y a mme entre nous aucun rapport de famille.
Mon pre est, non pas le gnral Mathieu, mais le gnral Alexandre Dumas.

--Du gnral Alexandre Dumas? reprit monsieur de Ludorf, en ayant l'air de
chercher  quel propos il avait dj entendu prononcer ce nom.

--Oui, repris-je; le mme qui, aprs avoir t fait prisonnier  Tarente au
mpris du droit de l'hospitalit, fut empoisonn  Brindisi avec Mauscourt
et Dolomieu, au mpris du droit des nations. Cela se passait en mme temps
que l'on pendait Caracciolo dans le golfe de Naples. Vous voyez, monsieur,
que je fais tout ce que je puis pour aider vos souvenirs.

Monsieur de Ludorf se pina les lvres.

--Eh bien! monsieur, reprit-il aprs un moment de silence, il y a une
seconde raison: ce sont vos opinions politiques. Vous nous tes dsign
comme rpublicain, et vous n'avez quitt, nous a-t-on dit, Paris, que pour
affaires politiques.

--A cela je rpondrai, monsieur, en vous montrant mes lettres de
recommandation: elles portent presque toutes le cachet des ministres et la
signature de nos ministres. Voyez, en voici une de l'amiral Jacob, en voici
une du marchal Soult, et en voici une de M. Villemain; elles rclament
pour moi l'aide et la protection des ambassadeurs franais dans les cas
pareils  celui o je me trouve.

--Eh bien! dit monsieur de Ludorf, puisque vous aviez prvu le cas o vous
vous trouvez, faites-y face, monsieur, par les moyens qui sont en votre
pouvoir. Pour moi, je vous dclare que je ne viserai pas votre passeport.
Quant  ceux de vos compagnons, comme je ne vois aucun inconvnient 
ce qu'ils aillent o ils voudront, les voici. Ils sont en rgle, et ils
peuvent partir quand il leur plaira; mais, je suis forc de vous le
rpter, ils partiront sans vous.

--Monsieur le comte de Ludorf a-t-il des commissions pour Naples?
demandai-je en me levant.

--Pourquoi cela, monsieur?

--Parce que je m'en chargerais avec le plus grand plaisir.

--Mais je vous dis que vous ne pouvez point y aller.

--J'y serai dans trois jours.

Je saluai monsieur de Ludorf, et je sortis le laissant stupfait de mon
assurance.

Il n'y avait pas de temps  perdre si je voulais tenir ce que j'avais
promis. Je courus chez un lve de l'cole de Rome, vieil ami  moi, que
j'avais connu dans l'atelier de monsieur Lethierre qui tait, lui, un vieil
ami de mon pre.

--Mon cher Guichard, il faut que vous me rendiez un service.

--Lequel?

--Il faut que vous alliez demander immdiatement  monsieur Ingres une
permission pour voyager en Sicile et en Calabre.

--Mais, mon trs cher, je n'y vais pas.

--Non, mais j'y vais, moi; et comme on ne veut pas m'y laisser aller avec
mon nom, il faut que j'y aille avec le vtre.

--Ah! je comprends. Ceci est autre chose.

--Avec votre permission, vous allez demander un passeport  notre charg
d'affaires. Suivez bien le raisonnement. Avec le passeport de notre charg
d'affaires, vous allez prendre le visa de l'ambassadeur de Naples, et, avec
le visa de l'ambassadeur de Naples, je pars pour la Sicile.

--A merveille. Et quand vous faut-il cela?

--Tout de suite.

--Le temps d'ter ma blouse et de monter  l'Acadmie.

--Moi, je vais faire mes paquets.

--O vous retrouverai-je?

--Chez Pastrini, place d'Espagne.

--Dans deux heures j'y serai.

En effet, deux heures aprs, Guichard tait  l'htel avec un passeport
parfaitement en rgle. Comme on n'avait pas pris la prcaution de le
prsenter  monsieur de Ludorf, l'affaire avait march toute seule.

Le mme soir, je pris la voiture d'Angrisani, et le surlendemain j'tais 
Naples. Je me trouvais de trente-six heures en avant sur l'engagement que
j'avais pris avec monsieur de Ludorf. Comme on voit, il n'avait pas 
se plaindre. Mais ce n'tait pas le tout d'tre  Naples; d'un moment 
l'autre je pouvais y tre dcouvert. J'avais connu  Paris un trs illustre
personnage qui y passait pour marquis, et qui se trouvait alors  Naples,
o il passait pour mouchard. Si je le rencontrais, j'tais perdu. Il tait
donc urgent de gagner Palerme ou Messine.

Voil pourquoi, le jour mme de notre arrive, nous accourions, Jadin et
moi, sur le port de Naples pour y chercher un btiment  vapeur ou  voiles
qui pt nous conduire en Sicile.

Dans tous les pays du monde, l'arrive et le dpart des bateaux  vapeur
sont rgls: on sait quel jour ils partent et quel jour ils arrivent.
A Naples, point. Le capitaine est le seul juge de l'opportunit de son
voyage. Quand il a son contingent de passagers, il allume ses fourneaux et
fait sonner la cloche. Jusque-l il se repose, lui et son btiment.

Malheureusement nous tions au 22 aot, et comme personne n'tait curieux
d'aller se faire rtir en Sicile par une chaleur de trente degrs, les
passagers ne donnaient pas. Le second, qui par hasard tait  bord, nous
dit que le paquebot ne se mettrait certainement pas en route avant huit
jours, et encore qu'il ne pouvait pas mme pour cette poque nous garantir
le dpart.

Nous tions sur le mle  nous dsesprer de ce contretemps, tandis que
Milord furetait partout pour voir s'il ne trouverait pas quelque chat 
manger, lorsqu'un matelot s'approcha de nous, le chapeau  la main, et nous
adressa la parole en patois sicilien. Si peu familiariss que nous fussions
avec cet idiome, il ne s'loignait pas assez de l'italien pour que je ne
pusse comprendre qu'il nous offrait de nous conduire o nous voudrions.
Nous lui demandmes alors sur quoi il comptait nous conduire, disposs
que nous tions  partir sur quelque chose que ce ft. Aussitt il marcha
devant nous, et, s'arrtant prs de la lanterne, il nous montra, 
cinquante pas en mer, et dormant sur son ancre, un charmant petit btiment
de la force d'un chasse-mare, mais si coquettement peint en vert et en
rouge, que nous nous sentmes pris tout d'abord pour lui d'une sympathie
qui se manifesta sans doute sur notre physionomie, car, sans attendre notre
rponse, le matelot fit signe  une barque de venir  nous, sauta dedans,
et nous tendit la main pour nous aider  y descendre.

Notre _speronare_, c'est le nom que l'on donne  ces sortes de btiments,
n'avait rien  perdre  l'examen, et plus nous nous approchions du navire,
plus nous voyions se dvelopper ses formes lgantes et ressortir la
vivacit de ses couleurs. Il en rsulta qu'avant de mettre le pied  bord,
nous tions dj  moiti dcids.

Nous y trouvmes le capitaine. C'tait un beau jeune homme de vingt-huit 
trente ans,  la figure ouverte et dcide. Il parlait un peu mieux italien
que son matelot. Nous pmes donc nous entendre, ou  peu prs. Un quart
d'heure plus tard, nous avions fait march  huit ducats par jour.
Moyennant huit ducats par jour, le btiment et l'quipage nous
appartenaient corps et me, planches et toiles. Nous pouvions le garder
tant que nous voudrions, le mener o nous voudrions, le quitter o nous
voudrions: nous tions libres; seulement tant tenu, tant pay. C'tait trop
juste.

Je descendis dans la cale; le btiment n'tait charg que de son lest.
J'exigeai du capitaine qu'il s'engaget positivement  ne prendre ni
marchandises ni passagers; il me donna sa parole. Il avait l'air si franc,
que je ne lui demandai pas d'autre garantie.

Nous remontmes sur le pont, et je visitai notre cabine. C'tait tout
bonnement une espce de tente circulaire en bois, tablie  la poupe, et
assez solidement amarre  la membrure du btiment pour n'avoir rien 
craindre d'une rafale de vent ou d'un coup de mer. Derrire cette tente
tait un espace libre pour la manoeuvre du gouvernail. C'tait le
dpartement du pilote. Cette tente tait parfaitement vide. C'tait  nous
de nous procurer les meubles ncessaires, le capitaine de la _Santa-Maria
di Pie di Grotta_ ne logeant point en garni. Au reste, vu le peu d'espace,
ces meubles devaient se borner  deux matelas,  deux oreillers et  quatre
paires de draps. Le plancher servait de couchette. Quant aux matelots, le
capitaine compris, ils dormaient ordinairement ple-mle dans l'entrepont.

Nous convnmes d'envoyer les deux matelas, les deux oreillers et les
quatre paires de draps dans la soire, et le moment du dpart fut fix au
lendemain huit heures du matin.

Nous avions dj fait une centaine de pas, en nous flicitant, Jadin et
moi, de notre rsolution, lorsque le capitaine courut aprs nous. Il venait
nous recommander par-dessus tout de ne pas oublier de nous munir d'un
cuisinier. La recommandation me parut assez trange pour que je voulusse
en avoir l'explication. J'appris alors que, dans l'intrieur de la Sicile,
pays sauvage et dsol, o les auberges, quand il y en a, ne sont que des
lieux de halte, un cuisinier est une chose de premire ncessit. Nous
prommes au capitaine de lui en envoyer un en mme temps que notre _roba_.

Mon premier soin, en rentrant, fut de m'informer  monsieur Martin Zir,
matre de l'htel de la _Vittoria_, o je pourrais trouver le cordon-bleu
demand. Monsieur Martin Zir me rpondit que cela tombait  merveille, et
qu'il avait justement mon affaire sous la main. Au premier abord, cette
rponse me satisfit si compltement, que je montai  ma chambre sans
insister davantage; mais, arriv l, je pensai qu'il n'y avait pas de mal
 prendre quelques renseignements pralables sur les qualits morales de
notre futur compagnon de voyage. En consquence, j'interrogeai un des
serviteurs de l'htel, qui me rpondit que je pouvais tre d'autant plus
tranquille sous ce rapport, que c'tait son propre cuisinier que me donnait
monsieur Martin. Malheureusement cette abngation, loin de me rassurer de
la part de mon hte, ne fit qu'augmenter mes craintes. Si monsieur Martin
tait content de son cuisinier, comment s'en dfaisait-il en faveur du
premier tranger venu? S'il n'en tait pas content, si peu difficile que je
sois, j'en aimais autant un autre. Je descendis donc chez monsieur Martin,
et je lui demandai si je pouvais rellement compter sur la probit et la
science de son protg. Monsieur Martin me rpondit en me faisant un loge
pompeux des qualits de Giovanni Cama. C'tait,  l'entendre, l'honntet
en personne, et, ce qui tait bien de quelque importance aussi pour
l'emploi que je comptais lui confier, l'habilet la plus parfaite. Il avait
surtout la rputation du meilleur _friteur_, qu'on me passe le mot, je
n'en connais pas d'autre pour traduire _fritatore_, non seulement de la
capitale, mais du royaume. Plus monsieur Martin enchrissait sur ses
loges, plus mon inquitude augmentait. Enfin, je me hasardai  lui
demander comment, possdant un tel trsor, il consentait  s'en sparer.

--Hlas! me rpondit en soupirant monsieur Martin, c'est qu'il a,
malheureusement pour moi qui reste  Naples, un dfaut qui devient sans
importance pour vous qui allez en Sicile.

--Et lequel? m'informai-je avec inquitude.

--Il est _appassionato_, me rpondit monsieur Martin. J'clatai de rire.

C'est qu'en passant devant la cuisine, monsieur Martin m'avait fait voir
Cama  son fourneau, et Cama, dans toute sa personne, depuis le haut de sa
grosse tte jusqu' l'extrmit de ses longs pieds, tait bien l'homme
du monde auquel me paraissait convenir le moins une pareille pithte;
d'ailleurs, un cuisinier _passione_, cela me paraissait mythologique au
premier degr. Cependant, voyant que mon hte me parlait avec le plus grand
srieux, je continuai mes questions.

--Et passionn de quoi? demandai-je.

--De Roland, me rpondit monsieur Martin.

--De Roland? rptai-je, croyant avoir mal entendu.

--De Roland, reprit monsieur Martin avec une consternation profonde.

--Ah a! dis-je, commenant  croire que mon hte se moquait de moi, il me
semble, mon cher monsieur Martin, que nous parlons sans nous entendre. Cama
est passionn de Roland: qu'est-ce que cela veut dire?

--Avez-vous jamais t au Mle? me demanda monsieur Martin.

--A l'instant o je suis rentr, je venais de la lanterne mme.

--Oh! mais ce n'est pas l'heure.

--Comment, ce n'est pas l'heure?

--Non. Pour que vous comprissiez ce que je veux dire, il faudrait que vous
y eussiez t le soir quand les improvisateurs chantent. Y avez-vous jamais
t le soir?

--Comment voulez-vous que j'y aie t le soir? Je suis arriv ici depuis ce
matin seulement, et il est deux heures de l'aprs-midi.

--C'est juste. Eh bien! Vous avez quelquefois, parmi les proverbes
traditionnels sur Naples, entendu dire que, lorsque le lazzarone a gagn
deux sous, sa journe est faite?

--Oui.

--Mais savez-vous comment il divise ses deux sous?

--Non. Y a-t-il indiscrtion  vous le demander?

--Pas le moins du monde.

--Contez-moi cela, alors.

--Eh bien! Il y a un sou pour le macaroni, deux liards pour le cocomero, un
liard pour le _sambuco_, et un liard pour l'improvisateur. L'improvisateur
est, aprs la pte qu'il mange, l'eau qu'il boit et l'air qu'il respire,
la chose la plus ncessaire au lazzarone. Or, que chante presque toujours
l'improvisateur? Il chante le pome du divin Arioste, _l'Orlando Furioso_.
Il en rsulte que, pour ce peuple primitif aux passions exaltes et  la
tte ardente, la fiction devient ralit; les combats des paladins, les
flonies des gants, les malheurs des chtelaines, ne sont plus de la
posie, mais de l'histoire; il en faut bien une au pauvre peuple qui ne
sait pas la sienne. Aussi s'prend-il de celle-l. Chacun choisit son hros
et se passionne pour lui: ceux-ci pour Renaud, ce sont les jeunes ttes;
ceux-l pour Roland, ce sont les coeurs amoureux; quelques-uns pour
Charlemagne, ce sont les gens raisonnables. Il n'y a pas jusqu'
l'enchanteur Merlin qui n'ait ses proslytes. Eh bien! Comprenez-vous
maintenant? Cet animal de Cama est passionn de Roland.

--Parole d'honneur?

--C'est comme je vous le dis.

--Eh bien! Qu'est-ce que cela fait?

--Ce que cela fait?

--Oui.

--Cela fait que, lorsque vient l'heure de l'improvisation, il n'y a
pas moyen de le retenir  la cuisine, ce qui est assez gnant, vous en
conviendrez, dans une maison comme la ntre, o il descend des voyageurs 
toute heure du jour ou de la nuit. Enfin, cela ne serait rien encore; mais
attendez donc, c'est qu'il y a ici un valet de chambre qui est renaudiste,
et que si, sans y penser, j'ai le malheur de l'envoyer  la cuisine au
moment du dner, alors tout est perdu. La discussion s'engage sur l'un ou
sur l'autre de ces deux braves paladins, les gros mots arrivent, chacun
exalte son hros et rabaisse celui de son adversaire; il n'est plus
question que de coups d'pe, de gants occis, de chtelaines dlivres. De
la cuisine, plus un mot; de sorte que le pot-au-feu se consume, les broches
s'arrtent, le rti brle, les sauces tournent, le dner est mauvais, les
voyageurs se plaignent, l'htel se vide, et tout cela parce qu'un gredin
de cuisinier s'est mis en tte d'tre fanatique de Roland! Comprenez-vous
maintenant?

--Tiens, c'est drle.

--Mais non, c'est que ce n'est pas drle du tout, surtout pour moi; mais,
quant  vous, cela doit vous tre parfaitement gal. Une fois en Sicile, il
n'aura plus l son damn improvisateur et son enrag valet de chambre qui
lui font tourner la tte. Il rtira, il fricassera  merveille, et de plus,
il fera tout pour vous, si vous lui dites seulement une fois tous les huit
jours qu'Anglique est une drlesse et Mdor un polisson.

--Je le lui dirai.

--Vous le prenez donc?

--Sans doute, puisque vous m'en rpondez.

On fit monter Cama. Cama fit quelques objections sur le peu de temps qu'il
avait pour se prparer  un pareil voyage, et sur les dangers qu'il pouvait
y courir; mais, dans la conversation, je trouvai moyen de placer un mot
gracieux pour Roland. Aussitt Cama carquilla ses gros yeux, fendit sa
bouche jusqu'aux oreilles, se mit  rire stupidement, et, sduit par notre
communaut d'opinion sur le neveu de Charlemagne, se mit entirement  ma
disposition.

Il en rsulta que, comme je l'avais promis au capitaine, j'envoyai Cama le
mme soir coucher  bord, avec les malles, les matelas et les oreillers,
que nous allmes rejoindre le lendemain  l'heure convenue.

Nous trouvmes tous nos matelots sur le pont et nous attendant. Sans doute
ils avaient aussi grande impatience de nous connatre que nous de les voir.
Ce n'tait pas une question moindre pour eux que pour nous, que celle de
savoir si nos caractres sympathiseraient avec les leurs; il y allait pour
nous de presque tout le plaisir que nous nous promettions du voyage; il y
allait pour eux de leur bien-tre et de leur tranquillit pendant deux ou
trois mois.

L'quipage se composait de neuf hommes, d'un mousse et d'un enfant, tous
ns ou du moins domicilis au village _della Pace_, prs de Messine.
C'taient de braves Siciliens dans toute la force du terme,  la taille
courte, aux membres robustes, au teint basan, aux yeux arabes, dtestant
les Calabrais, leurs voisins, et excrant les Napolitains, leurs matres;
parlant ce doux idiome de Mli qui semble un chant, et comprenant  peine
la langue florentine si fire de la suprmatie que lui accorde son acadmie
de la Crusca; toujours complaisants, jamais serviles, nous appelant
excellence et nous baisant la main, parce que cette formule et cette
action, qui chez nous ont un caractre de bassesse, ne sont chez eux que
l'expression de la politesse et du dvouement. A la fin du voyage, ils
arrivrent  nous aimer comme des frres tout en continuant  nous
respecter comme des suprieurs, distinction subtile o l'affection et le
devoir avaient gard leur place; et ils nous rendaient juste ce que nous
avions le droit d'attendre en change de notre argent et de nos bons
procds.

Leurs noms taient: Giuseppe Arena, capitaine; Nunzio, premier pilote;
Vicenzo, second pilote; Pietro, frre de Nunzio; Giovanni, Filippo,
Antonio, Sieni, Gatano. Le mousse et le fils du capitaine, gamin g de
six ou sept ans, compltaient l'quipage.

Maintenant, que nos lecteurs nous permettent, aprs avoir embrass avec
nous du regard l'quipage en masse, de jeter un coup d'oeil particulier sur
ceux de ces braves qui se distinguent par un caractre ou une spcialit
quelconques: nous avons  faire avec eux un assez long voyage; et pour
qu'ils prennent intrt  notre rcit, il faut qu'ils connaissent nos
compagnons de route. Nous allons donc les faire apparatre tout  coup 
leurs yeux tels qu'ils se dcouvriront  nous successivement.

Le capitaine Giuseppe Arena tait, comme nous l'avons dit, un bel homme
de vingt-huit ou trente ans,  la figure franche et ouverte dans les
circonstances habituelles,  la figure calme et impassible dans les moments
de danger. Il n'avait que trs peu de connaissances en navigation; mais
comme il possdait quelque fortune, il avait achet son btiment, et cet
achat lui avait naturellement valu le titre de capitaine. Quant au droit ou
au pouvoir que ce titre lui donnait sur ses hommes, nous ne le vmes pas
une seule fois en faire usage. A part une lgre nuance de respect qu'on
lui accordait sans qu'il l'exiget, et qu'il fallait les yeux de l'habitude
pour bien distinguer, l'quipage vivait avec lui sur un pied d'galit tout
 fait patriarcale.

Nunzio le pilote tait aprs le capitaine le personnage le plus important
du bord: c'tait un homme de cinquante ans, court et robuste, au teint de
bistre, aux cheveux grisonnants, au visage rude, et qui naviguait depuis
son enfance. Il tait vtu d'un pantalon de toile bleue et d'une chemise de
bure; dans les temps froids ou pluvieux, il ajoutait  ce strict ncessaire
une espce de manteau  capuchon qui tenait  la fois du paletot de
l'occident et du burnous mridional. Ce manteau, qui tait de couleur
brune, brod de fil rouge et bleu aux poches et aux ouvertures des manches,
tombait raide et droit, et donnait  sa physionomie un admirable caractre.
Au reste, Nunzio tait l'homme essentiel ou plutt indispensable: c'tait
l'oeil qui veillait sur les rochers, l'oreille qui coutait le vent, la
main qui guidait le navire. Dans les gros temps, le capitaine redevenait
simple matelot et lui remettait tout le pouvoir. Alors du gouvernail, que
d'ailleurs quelque temps qu'il ft il ne quittait jamais que pour la prire
du soir, il donnait ses ordres avec une fermet et une prcision telles,
que l'quipage obissait comme un seul homme. Son autorit avait la dure
de la tempte. Lorsqu'il avait sauv le navire et la vie de ceux qui le
montaient, il se rasseyait simple et calme  l'arrire du btiment, et
redevenait Nunzio le pilote; mais, quoiqu'il et abandonn son autorit, il
conservait son influence: car Nunzio, religieux comme un vrai marin, tait
considr  l'gal d'un prophte. Ses prdictions,  l'endroit du temps
qu'il prvoyait d'avance  des signes imperceptibles  tous les autres
yeux, n'avaient jamais t dmenties par les vnements, de sorte que
l'affection que lui portait l'quipage tait mle d'un certain respect
religieux qui nous tonna d'abord, mais que nous finmes bientt par
partager, tant est grande sur l'homme, quelle que soit sa condition,
l'influence d'une supriorit quelconque.

Vicenzo, que nous plaons le troisime plutt pour suivre la hirarchie des
rangs qu' cause de son importance relle, avait titre de second pilote;
c'tait lui qui remplaait Nunzio dans les rares et courts moments
o celui-ci abandonnait le gouvernail. Pendant les nuits calmes, ils
veillaient chacun  son tour. Presque toujours au reste, mme dans les
moments o son aide tait inutile  la direction du navire, Vicenzo tait
assis prs de notre vieux prophte, changeant avec lui des paroles rares,
et le plus souvent  voix basse. Cette habitude l'avait isol du reste de
l'quipage et rendu silencieux: aussi paraissait-il rarement parmi nous et
ne rpondait-il que lorsque nous l'interrogions; il accomplissait alors cet
acte comme un devoir, avec toutes les formules de politesse usites parmi
les matelots. Au reste, brave et excellent homme, et aprs Nunzio, qui
tait un prodige sous ce rapport, rsistant d'une manire merveilleuse 
l'insomnie et  la fatigue.

Aprs ces trois autorits venait Pietro: Pietro tait un joyeux compagnon
qui remplissait parmi l'quipage l'emploi d'un loustic de rgiment:
toujours gai, sans cesse chantant, dansant et grimaant; parleur ternel,
danseur enrag, nageur fanatique, adroit comme un singe dont il avait les
mouvements, entremlant toutes les manoeuvres d'entrechats grotesques et de
petits cris bouffons qu'il jetait  la manire d'Auriol; toujours prt
 tout, se mlant  tout, comprenant tout; plein de bon vouloir et de
familiarit; le plus priv avec nous de tous ses compagnons. Pietro s'tait
li tout d'abord avec notre bouledogue. Celui-ci, d'un caractre moins
facile et moins sociable, fut longtemps  ne rpondre  ses avances que par
un grognement sourd, qui finit par se changer  la longue en un murmure
amical, et finalement en une amiti durable et solide, quoique Pietro, gn
dans sa prononciation par l'accent italien, n'ait jamais pu l'appeler
que Melor au lieu de Milord; changement qui parut blesser d'abord son
amour-propre, mais auquel il finit cependant par s'habituer au point de
rpondre  Pietro comme si ce dernier prononait son vritable nom.

Giovanni, garon gros et gras, homme du Midi avec le teint blanc et le
visage joufflu d'un homme du Nord, s'tait constitu notre cuisinier du
moment o notre ami Cama s'tait senti pris du mal de mer, ce qui lui tait
arriv dix minutes aprs que le speronare s'tait mis en mouvement; il
joignait au reste  la science culinaire un talent qui s'y rattachait
directement, ou plutt dont elle n'tait que la consquence: c'tait celui
de harponneur. Dans les beaux temps, Giovanni attachait  la poupe du
btiment une ficelle de quatre ou cinq pieds de longueur,  l'extrmit de
laquelle pendait un os de poulet ou une crote de pain. Cette ficelle ne
flottait pas dix minutes dans le sillage qu'elle ne ft escorte de sept ou
huit poissons de toute forme et de toute couleur, pour la plupart inconnus
 nos ports, et parmi lesquels nous reconnaissions presque toujours la
dorade  ses cailles d'or, et le loup de mer  sa voracit. Alors Giovanni
prenait son harpon, toujours couch  bbord ou  tribord prs des avirons,
et nous appelait. Nous passions alors avec lui sur l'arrire et, selon
notre apptit ou notre curiosit, nous choisissions parmi les ctacs qui
nous suivaient celui qui se trouvait le plus  notre convenance. Le choix
fait, Giovanni levait son harpon, visait un instant l'animal dsign, puis
le fer s'enfonait en sifflant dans la mer; le manche disparaissait  son
tour, mais pour remonter au bout d'une seconde  la surface de l'eau:
Giovanni le ramenait alors  lui  l'aide d'une corde attache  son bras;
puis,  l'extrmit oppose, nous voyions reparatre dix fois sur douze le
malheureux poisson perc de part en part; alors la tche du pcheur tait
faite, et l'office du cuisinier commenait. Comme sans tre rellement
malades nous tions cependant constamment indisposs du mal de mer, ce
n'tait pas chose facile que d'veiller notre apptit. La discussion
s'tablissait donc aussitt sur le mode de cuisson et d'assaisonnement
le plus propre  l'exciter. Jamais turbot ne souleva parmi les graves
snateurs romains de dissertations plus savantes et plus approfondies que
celles auxquelles nous nous livrions, Jadin et moi. Comme pour plus de
facilit nous discutions dans notre langue, l'quipage attendait, immobile
et muet, que la dcision ft prise. Giovanni seul, devinant  l'expression
de nos yeux le sens de nos paroles, mettait de temps en temps une opinion,
qui, nous annonant quelque prparation inconnue, l'emportait ordinairement
sur les ntres. La sauce arrte, il saisissait le manche du gril ou la
queue de la pole; Pietro grattait le poisson et allumait le feu dans
l'entrepont; Milord, qui n'avait aucun mal de mer et qui comprenait
qu'il allait lui revenir force artes, remuait la queue et se plaignait
amoureusement. Le poisson cuisait, et bientt Giovanni nous le servait sur
la longue planche qui nous servait de table, car nous tions si  l'troit
sur notre petit btiment que la place manquait pour une table relle. Sa
mine apptissante nous donnait les plus grandes esprances; puis,  la
troisime ou quatrime bouche, le mal de mer rclamait obstinment ses
droits, et l'quipage hritait du poisson, qui passait immdiatement de
l'arrire  l'avant, suivi de Milord qui ne le perdait pas de vue depuis
le moment o il tait entr dans la pole ou s'tait couch sur le gril,
jusqu' celui o le mousse en avalait le dernier morceau.

Venait ensuite Filippo. Celui-l tait grave comme un quaker, srieux comme
un docteur, et silencieux comme un fakir. Nous ne le vmes rire que deux
fois dans tout le courant du voyage, la premire lorsque notre ami Cama
tomba  la mer dans le golfe d'Agrigente; la seconde fois lorsque le feu
prit au dos du capitaine, qui, d'aprs mes conseils et pour la gurison
d'un rhumatisme, se faisait frotter les reins avec de l'eau-de-vie
camphre. Quant  ses paroles, je ne sais pas si nous emes une seule fois
l'occasion d'en connatre le son ou la couleur. Sa bonne ou sa mauvaise
disposition d'esprit se manifestait par un sifflottement triste ou gai,
dont il accompagnait ses camarades chantant, sans jamais chanter avec
eux. Je crus longtemps qu'il tait muet, et ne lui adressai pas la parole
pendant prs d'un mois, de peur de lui faire une nouvelle peine en lui
rappelant son infirmit. C'tait du reste le plus fort plongeur que j'eusse
jamais vu. Quelquefois, nous nous amusions  lui jeter du haut du pont une
pice de monnaie: en un tour de main il se dshabillait, pendant que la
pice s'enfonait, s'lanait aprs elle au moment o elle tait prte de
disparatre, s'enfonait avec elle dans les profondeurs de la mer, o nous
finissions par le perdre de vue malgr la transparence de l'eau; puis,
quarante, cinquante secondes, une minute aprs, montre  la main, nous le
voyions reparatre, remontant parfaitement calme et sans effort apparent,
comme s'il habitait son lment natal et qu'il vnt de faire la chose la
plus naturelle. Il va sans dire qu'il rapportait la pice de monnaie et que
la pice de monnaie tait pour lui.

Antonio tait le mntrier de l'quipage. Il chantait la tarentelle avec
une perfection et un entrain qui ne manquaient jamais leur effet. Parfois
nous tions assis, les uns sur le tillac, les autres dans l'entrepont; la
conversation languissait, et nous gardions le silence: tout  coup Antonio
commenait cet air lectrique qui est pour le Napolitain et le Sicilien ce
que le ranz des vaches est pour le Suisse. Filippo avanait gravement
hors de l'coutille la moiti de son corps et accompagnait le virtuose en
sifflant. Alors Pietro commenait  battre la mesure en balanant sa tte
 droite ou  gauche, et en faisant claquer ses pouces comme des
castagnettes. Mais  la cinquime ou sixime mesure l'air magique oprait;
une agitation visible s'emparait de Pietro, tout son corps se mettait en
mouvement comme avaient fait d'abord ses mains; il se soulevait sur un
genou, puis sur les deux, puis se redressait tout  fait. Alors, et pendant
quelques instants encore, il se balanait de droite  gauche, mais sans
quitter la terre; ensuite, comme si le plancher du btiment se ft chauff
graduellement, il levait un pied, puis l'autre; et enfin, jetant un de
ces petits cris que nous avons indiqus comme l'expression de sa joie, il
commenait la fameuse danse nationale par un mouvement lent et uniforme
d'abord, mais qui, s'acclrant toujours, press par la musique, se
terminait par une espce de gigue effrne. La tarentelle ne prenait
fin que lorsque le danseur puis tombait sans force, aprs un dernier
entrechat dans lequel se rsumait toute la scne chorgraphique.

Enfin venaient Sieni, dont je n'ai gard aucun souvenir, et Gatano, que
nous vmes  peine, retenu qu'il fut  terre, pendant tout notre voyage,
par une ophthalmie qui se dclara le lendemain de notre arrive dans le
dtroit de Messine. Je ne parle pas du mousse; il tait tout naturellement
ce qu'est partout cette estimable classe de la socit, le souffre-douleur
de tout l'quipage. La seule diffrence qu'il y et entre lui et les autres
individus de son espce, c'est que, vu le bon naturel de ses compagnons, il
tait de moiti moins battu que s'il se ft trouv sur un btiment gnois
ou breton.

Et maintenant nos lecteurs connaissent l'quipage de la _Santa Maria di Pie
di Gratta_ aussi bien que nous-mme.

Comme nous l'avons dit, tout l'quipage nous attendait sur le pont, et,
amen sur son ancre, tait prt  partir. Je fis un dernier tour dans
l'entrepont et dans la cabine pour m'assurer qu'on avait embarqu toutes
nos provisions et tous nos effets. Dans l'entrepont, je trouvai Cama
joyeusement tabli entre les poulets et les canards destins  notre table,
et mettant en ordre sa batterie de cuisine. Dans la cabine, je trouvai nos
lits tout couverts, et Milord dj install sur celui de son matre. Tout
tait donc  sa place et  son poste. Le capitaine alors s'approcha de moi
et me demanda mes ordres; je lui dis d'attendre cinq minutes.

Ces cinq minutes devaient tre consacres  donner de mes nouvelles 
monsieur le comte de Ludorf. Je pris dans mon album une feuille de mon plus
beau papier, et je lui crivis la lettre suivante:

Monsieur le comte,

Je suis dsol que Votre Excellence n'ait pas jug  propos de me charger
de ses commissions pour Naples; je m'en serais acquitt avec une fidlit
qui lui et t une certitude de la reconnaissance que j'ai garde de ses
bons procds envers moi.

Veuillez agrer, monsieur le comte, l'hommage des sentiments bien vifs
que je vous ai vous, et dont un jour ou l'autre j'espre vous donner une
preuve.

[Note: Cette preuve s'est fait attendre jusqu'en 1841, poque o j'ai publi
la premire dition de ce livre; mais, comme on le voit, j'ai rattrap le
temps perdu, et j'espre que M. le comte de Ludorf, qui a pu m'accuser
d'oubli, reviendra de son erreur sur mon compte, si par hasard ces lignes
ont l'honneur de passer sous ses yeux.]

ALEX. DUMAS

Naples, ce 23 aot 1835.


Pendant que j'crivais, l'ancre avait t leve, et les rameurs s'taient
mis  babord et  tribord, leurs avirons  la main, et se tenant prts 
partir. Je demandai au capitaine un homme sr pour remettre ma lettre  la
poste; il me dsigna un des spectateurs que notre dpart avait attirs,
et qui tait de sa connaissance. Je lui fis passer, par l'entremise
d'une longue perche, ma lettre accompagne de deux carlini, et j'eus la
satisfaction de voir aussitt mon commissionnaire s'loigner  toutes
jambes dans la direction de la poste.

Lorsqu'il eut disparu, je donnai le signal du dpart. Les huit rames que
nos hommes tenaient en l'air retombrent ensemble et battirent l'eau  la
fois. Dix minutes aprs, nous tions hors du port, et un quart d'heure plus
tard, nous ouvrions toutes nos petites voiles  un excellent vent de terre
qui promettait de nous mettre rapidement hors de la porte de tous les
agents napolitains que monsieur le comte de Ludorf pourrait lancer  nos
trousses.

Ce bon vent nous accompagna pendant quinze ou vingt milles  peu prs;
mais,  la hauteur de Sorrente, il mollit, et bientt tomba tout  fait,
de sorte que nous fmes obligs de marcher de nouveau  la rame. Cela nous
donna le temps de nous apercevoir que la brise de mer nous avait ouvert
l'apptit. En consquence, parfaitement disposs  apprcier les
qualits du protg de monsieur Martin Zir, nous prmes notre plus belle
basse-taille, et nous appelmes Cama. Personne ne rpondit. Inquiets de ce
silence, nous envoymes Pietro et Giovanni  sa recherche, et cinq minutes
aprs, nous le vmes apparatre  l'orifice de l'coutille, ple comme un
spectre, et soutenu sous chaque bras par ceux que nous avions envoys  sa
recherche, et qui l'avaient trouv tendu sans mouvement entre ses canards
et ses poules. Il tait videmment impossible au pauvre diable de se rendre
 nos ordres. A peine s'il pouvait se soutenir sur ses jambes, et il
tournait les yeux d'une faon lamentable. Pensant que le grand air lui
ferait du bien, nous fmes aussitt apporter un matelas sur le pont, et on
le coucha au pied du mt; c'tait trs bien pour lui; mais pour nous, cela
ne nous avanait pas  grand-chose. Nous nous regardions, Jadin et moi,
d'un air assez dconcert, lorsque Giovanni vint se mettre  nos
ordres, s'efforant de remplacer, pour le moment du moins, notre pauvre
_appassionato_.

On juge si nous acceptmes la proposition. Le capitaine, qui n'tait pas
fier, reprit aussitt la rame que Giovanni venait d'abandonner. Cinq
minutes ne s'taient pas coules, que nous entendmes les gmissements
d'une poule que l'on gorgeait; bientt nous vmes la fume s'chapper par
l'coutille; puis nous entendmes l'huile qui criait sur le feu. Un quart
d'heure aprs, nous tirions chacun notre part d'un poulet  la provenale,
auquel il manquait peut-tre bien quelque chose selon la _Cuisinire
bourgeoise_, mais que, grce  ce susdit apptit qui s'tait toujours
maintenu en progrs, nous trouvmes excellent. Ds lors nous fmes rassurs
sur notre avenir; Dieu nous rendait d'une main ce qu'il nous tait de
l'autre.

Vers les deux heures, nous nous trouvmes  la hauteur de l'le de Capre.
Comme en perdant notre temps nous ne perdions pas grand-chose, attendu que,
malgr le travail incessant de nos rameurs, nous ne faisions gure plus
d'une demi-lieue  l'heure, je proposai  Jadin de descendre  terre pour
visiter l'le de Tibre, et de monter jusqu'aux ruines de son palais, que
nous apercevions au tiers  peu prs de la hauteur du mont Solaro. Jadin
accepta de tout coeur, pensant qu'il y aurait quelque beau point de vue 
croquer. Nous fmes part aussitt de nos intentions au capitaine qui mit le
cap sur l'le et, une heure aprs, nous entrions dans le port.




CAPRE


Il y a peu de points dans le monde qui offrent autant de souvenirs
historiques que Capre. Ce n'tait qu'une le comme toutes les les, plus
riante peut-tre, voil tout, lorsqu'un jour Auguste rsolut d'y faire un
voyage. Au moment o il y abordait, un vieux chne dont la sve semblait 
tout jamais tarie releva ses branches dessches et dj penches vers
la terre, et dans la mme journe l'arbre se couvrit de bourgeons et de
feuilles. Auguste tait l'homme aux prsages; il fut si fort enchant de
celui-ci, qu'il proposa aux Napolitains de leur abandonner l'le d'Oenarie
s'ils voulaient lui cder celle de Capre. L'change fut fait  cette
condition. Auguste fit de Capre un lieu de dlices, y demeura quatre ans,
et lorsqu'il mourut, lgua l'le  Tibre.

Tibre s'y retira  son tour, comme se retire dans son antre un vieux tigre
qui se sent mourir. L seulement, entour de vaisseaux qui nuit et jour le
gardaient, il se crut  l'abri du poignard et du poison. Sur ces roches o
il n'y a plus aujourd'hui que des ruines, s'levaient alors douze villas
impriales, portant les noms des douze grandes divinits de l'Olympe; dans
ces villas, dont chacune servait durant un mois de l'anne de forteresse 
l'empereur, et qui taient soutenues par des colonnes de marbre dont les
chapiteaux dors soutenaient des frises d'agate, il y avait des bassins
de porphyre o tincelaient les poissons argents du Gange, des pavs de
mosaque dont les dessins taient forms d'opale, d'meraudes et de rubis;
des bains secrets et profonds, o des peintures lascives veillaient des
dsirs terribles en retraant des volupts inoues. Autour de ces villas,
aux flancs de ces montagnes nues aujourd'hui, s'levaient alors deux forts
de cdres et des bosquets d'orangers o se cachaient de beaux adolescents
et de belles jeunes filles, qui, dguiss en faunes et en dryades, en
satyres et en bacchantes, chantaient des hymnes  Vnus, tandis que
d'invisibles instruments accompagnaient leurs voix amoureuses; et quand le
soir tait venu, quand une de ces nuits transparentes et toiles comme
l'Orient seul en sait faire pour l'amour, s'tait abaisse sur la mer
endormie; quand une brise embaume, soufflant de Sorrente ou de Pompea,
venait se mler aux parfums que des enfants, vtus en amours, brlaient
incessamment sur des trpieds d'or; quand des cris voluptueux, des
harmonies mystrieuses, des soupirs touffs, frmissaient vagues et confus
comme si l'le amoureuse tressaillait de plaisir entre les bras d'un dieu
marin, un phare immense s'allumait, qui semblait un soleil nocturne.
Bientt,  sa lueur, on voyait sortir de quelque grotte et marcher le long
de la grve, entre son astrologue Thrasylle et son mdecin Charicls, un
vieillard vtu de pourpre, au cou raide et pench, au visage silencieux
et morne, secouant de temps en temps une fort de cheveux argents qui
retombaient sur ses larges paules, ondulant comme la crinire d'un lion.
Le vieillard laissait tomber de ses lvres quelques mots rares et tardifs,
tandis que sa main aux gestes effmins caressait la tte d'un serpent
priv qui dormait sur sa poitrine. Ces mots, c'taient quelques vers grecs
qu'il venait de composer, quelques ordres pour des dbauches secrtes
dans la villa de Jupiter ou de Grs, quelque sentence de mort qui, le
lendemain, allait, sur les ailes d'une galre latine, aborder  Ostie et
pouvanter Rome: car ce vieillard, c'tait le divin Tibre, le troisime
Csar, l'empereur aux grands yeux fauves, qui, pareils  ceux du chat, du
loup et de la hyne, voyaient clair dans l'obscurit.

Aujourd'hui, de toutes ces magnificences, il ne reste plus que des ruines;
mais, plus vivace que la pierre et le marbre, la mmoire du vieil empereur
est demeure tout entire. On dirait, tant son nom est encore dans toutes
les bouches, que c'est d'hier qu'il s'est couch dans la tombe parricide
que lui avait prpare Caligula, et o le poussa Macron. On dirait qu'
dfaut de son corps, on tremble encore devant son ombre, et les habitants
de Capri et d'Anacapri, les deux cits de l'le, montrent encore les restes
de son palais avec la mme terreur qu'ils montreraient un volcan teint,
mais qui,  chaque jour,  chaque heure,  chaque minute, peut se ranimer
plus mortel et plus dvorant que jamais.

Ces deux cits sont situes, Capri, en amphithtre en face du port, et
Anacapri au haut du mont Solara. Un escalier de cinq ou six cents marches,
rude et creus dans le roc, conduit de la premire  la seconde de ces deux
villes; mais la fatigue de cette rapide ascension est largement rachete,
il faut le dire, par le panorama splendide que l'oeil embrasse une fois
arriv au sommet de la montagne. En effet, le voyageur, en faisant face 
Naples, a d'abord  sa droite Paestum, cette fille voluptueuse de la Grce,
dont les ross, qui fleurissaient deux fois l'an dans un air mortel  la
virginit, allaient se faner au front d'Horace et s'effeuiller sur la table
de Mcne; puis Sorrente, o le vent qui passe emporte avec lui la fleur
des orangers qu'il disperse au loin sur la mer, puis Pompeia, endormie dans
sa cendre, et qu'on rveille comme une vieille ruine d'Egypte, avec ses
peintures ardentes, ses urnes lacrymales et ses bandelettes mortuaires;
enfin Herculanum, qui surprise un jour par la lave, cria, se tordit et
mourut comme Laocoon touff aux noeuds de ses serpents. Alors commence
Naples, car Torre di Greco, Resina et Portici ne sont,  vrai dire, que des
faubourgs; Naples, la ville paresseuse, couche sur son amphithtre de
montagnes, et allongeant ses petits pieds jusqu'aux flots tides et lascifs
de son golfe; Naples, dont Rome, la reine du monde, avait fait sa maison de
plaisance, tant alors comme aujourd'hui la nature avait vers autour d'elle
tous ses enchantements. Puis, aprs Naples, l'oeil dcouvre Pouzzoles
et son temple de Srapis  moiti cach dans l'eau; Cumes et son antre
sibyllin, o descendit le pieux ne; puis le golfe o Caligula jeta, pour
surpasser Xerxs, un pont d'une lieue, dont on aperoit encore les ruines;
puis Bauli, d'o partit la galre impriale prpare par Nron et qui
devait s'ouvrir sous les pieds d'Agrippine; puis Baa, si mortelle aux
chastes amants; puis enfin Misne, o est enterr le clairon d'ne, et
d'o Pline l'ancien alla mourir, touff dans sa litire par les cendres de
Stabia.

Figurez-vous le tableau que nous venons de dcrire clair par ce phare
immense qu'on appelle le Vsuve, et dites-moi s'il y a dans le monde entier
quelque chose qui puisse se comparer  un pareil spectacle.

Au milieu de ces souvenirs antiques surgit sous les pieds un souvenir tout
moderne. C'est un pisode de cette pope gigantesque qui commena en 1789
et qui finit en 1815. Depuis deux ans dj les Franais taient matres du
royaume de Naples, depuis quinze jours Murat en tait roi, et cependant
Capre appartenait encore aux Anglais. Deux fois son prdcesseur Joseph en
avait tent la conqute, et deux fois la tempte, cette ternelle allie de
l'Angleterre, avait dispers ses vaisseaux.

C'tait une vue terrible pour Murat que celle de cette le qui lui fermait
sa rade comme avec une chane de fer; aussi le matin, lorsque le soleil se
levait derrire Sorrente, c'tait cette le qui attirait tout d'abord ses
yeux; et le soir, lorsque le soleil se couchait derrire Procida, c'tait
encore cette le qui fixait son dernier regard.

A chaque heure de la journe, Murt interrogeait ceux qui l'entouraient
 l'endroit de cette le, et il apprenait sur les prcautions prises par
Hudson Lowe, son commandant, des choses presque fabuleuses. En effet,
Hudson Lowe ne s'tait point fi  cette ceinture inabordable de rochers 
pic qui l'entoure, et qui suffisait  Tibre; quatre forts nouveaux avaient
t ajouts par lui aux forts qui existaient dj; il avait fait effacer
par la pioche et rompre par la mine les sentiers qui serpentaient autour
des prcipices, et o les chevriers eux-mmes n'osaient passer que
pieds nus; enfin il accordait une prime d'une guine  chaque homme qui
parvenait, malgr la surveillance des sentinelles,  s'introduire dans
l'le par quelque voie qui n'et point t ouverte encore  d'autres qu'
lui.

Quant aux forces matrielles de l'le, Hudson Lowe avait  sa disposition
deux mille soldats et quarante bouches  feu, qui, en s'enflammant,
allaient porter l'alarme dans l'le de Ponza, o les Anglais avaient 
l'ancre cinq frgates toujours prtes  courir o le canon les appelait.

De pareilles difficults eussent rebut tout autre que Murat, mais Murat
tait l'homme des choses impossibles. Murat avait jur qu'il prendrait
Capre, et quoiqu'il n'et fait ce serment que depuis trois jours, il
croyait dj avoir manqu  sa parole, lorsque le gnral Lamarque arriva.
Lamarque venait de prendre Gate et Maratea, Lamarque venait de livrer onze
combats et de soumettre trois provinces, Lamarque tait bien l'homme
qu'il fallait  Murat; aussi, sans lui rien dire, Murat le conduisit  la
fentre, lui remit une lunette entre les mains et lui montra l'le.

Lamarque regarda un instant, vit le drapeau anglais qui flottait sur les
forts de San-Salvador et de Saint-Michel, renfona avec la paume de sa main
les quatre tubes de la lunette les uns dans les autres et dit: Oui, je
comprends; il faudrait la prendre.

--Eh bien? reprit Murat.

--Eh bien! rpondit Lamarque, on la prendra. Voil tout.

--Et quand cela? demanda Murat.

--Demain, si Votre Majest le veut.

--A la bonne heure, dit le roi, voil une de ces rponses comme je les
aime. Et combien d'hommes veux-tu?

--Combien sont-ils? demanda Lamarque.

--Deux mille,  peu prs.

--Eh bien! Que Votre Majest me donne quinze ou dix-huit cents hommes;
qu'elle me permette de les choisir parmi ceux que je lui amne: ils me
connaissent; je les connais. Nous nous ferons tous tuer jusqu'au dernier,
ou nous prendrons l'le.

Murat, pour toute rponse, tendit la main  Lamarque. C'tait ce qu'il
aurait dit tant gnral; c'tait ce qu'il tait prt  faire tant roi.
Puis tous deux se sparrent, Lamarque pour choisir ses hommes, Murat pour
runir les embarcations.

Ds le lendemain tout tait prt, soldats et vaisseaux. Dans la soire,
l'expdition sortit de la rade. Quelques prcautions qu'on et prises pour
garder le secret, le secret s'tait rpandu: toute la ville tait sur le
port, saluant de la voix cette petite flotte, qui partait gaiement et
pleine d'insoucieuse confiance pour une chose que l'on regardait comme
impossible.

Bientt le vent, favorable d'abord, commena de faiblir: la petite flotte
n'avait pas fait dix milles qu'il tomba tout  fait. On marcha  la rame;
mais la rame est lente, et le jour parut que l'on tait encore  deux
lieues de Capre. Alors, comme s'il avait fallu lutter contre toutes les
impossibilits, vint la tempte. Les flots se brisrent avec tant de
violence contre les rochers  pic qui entourent l'le, qu'il n'y eut pas
moyen pendant toute la matine, de s'en approcher. A deux heures la mer se
calma. A trois heures les premiers coups de canon furent changs entre les
bombardes napolitaines et les batteries du port; les cris de quatre cent
mille mes, rpandues depuis Margellina jusqu' Portici, leur rpondirent.

En effet, c'tait un merveilleux spectacle que le nouveau roi donnait  sa
nouvelle capitale: lui-mme, avec une longue-vue, se tenait sur la terrasse
du palais. Des embarcations on voyait toute cette foule tage aux
diffrents gradins de l'immense cirque dont la mer tait l'arne. Csar,
Auguste, Nron n'avaient donn  leurs sujets que des chasses, des luttes
de gladiateurs ou des naumachies; Murat donnait aux siens une vritable
bataille.

La mer tait redevenue tranquille comme un lac. Lamarque laissa ses
bombardes et ses chaloupes canonnires aux prises avec les batteries du
fort, et avec ses embarcations de soldats il longea l'le: partout des
rochers  pic baignaient dans l'eau leurs murailles gigantesques;
nulle part un point o aborder. La flottille fit le tour de l'le sans
reconnatre un endroit o mettre le pied. Un corps de douze cents Anglais,
suivant des yeux tous ses mouvements, faisait le tour en mme temps
qu'elle.

Un moment on crut que tout tait fini et qu'il faudrait retourner  Naples
sans rien entreprendre. Les soldats offraient d'attaquer le fort; mais
Lamarque secoua la tte: c'tait une tentative insense. En consquence, il
donna l'ordre de faire une seconde fois le tour de l'le, pour voir si l'on
ne trouverait pas quelque point abordable, et qui et chapp au premier
regard.

Il y avait dans un rentrant, au pied du fort Sainte-Barbe, un endroit o le
rempart granitique n'avait que quarante  quarante-cinq pieds d'lvation.
Au-dessus de cette muraille, lisse comme un marbre poli, s'tendait un
talus si rapide, qu' la premire vue, on n'et certes pas cru que des
hommes pussent l'escalader. Au-dessus de ce talus,  cinq cents pieds du
roc, tait une espce de ravin, et douze cents pieds plus haut encore,
le fort Sainte-Barbe, dont les batteries battaient le talus en passant
par-dessus le ravin dans lequel les boulets ne pouvaient plonger.

Lamarque s'arrta en face du rentrant, appela  lui l'adjudant gnral
Thomas et le chef d'escadron Livron. Tous trois tinrent conseil un instant;
puis ils demandrent les chelles.

On dressa la premire chelle contre le rocher: elle atteignait  peine
au tiers de sa hauteur; on ajouta une seconde chelle  la premire, on
l'assura avec des cordes, et on les dressa de nouveau toutes deux: il s'en
fallait de douze ou quinze pieds, quoique runies, qu'elles atteignissent
le talus; on en ajouta une troisime; on l'assujettit aux deux autres avec
la mme prcaution qu'on avait prise pour la seconde, puis on mesura de
nouveau la hauteur: cette fois les derniers chelons touchaient  la crte
de la muraille. Les Anglais regardaient faire tous ces prparatifs d'un air
de stupfaction qui indiquait clairement qu'une pareille tentative leur
semblait insense. Quant aux soldats, ils changeaient entre eux un sourire
qui signifiait: Bon, il va faire chaud tout  l'heure.

Un soldat mit le pied sur l'chelle.

Tu es bien press! lui dit le gnral Lamarque en le tirant en arrire,
et il prit sa place. La flottille tout entire battit des mains. Le
gnral Lamarque monta le premier, et tous ceux qui taient dans la mme
embarcation le suivirent. Six hommes tenaient le pied de l'chelle, qui
vacillait  chaque flot que la mer venait briser contre le roc. On et dit
un immense serpent qui dressait ses anneaux onduleux contre la muraille.

Tant que ces tranges escaladeurs n'eurent point atteint le talus, ils se
trouvrent protgs contre le feu des Anglais par la rgularit mme de
la muraille qu'ils gravissaient; mais  peine le gnral Lamarque eut-il
atteint la crte du rocher, que la fusillade et le canon clatrent en
mme temps: sur les quinze premiers hommes qui abordrent, dix retombrent
prcipits. A ces quinze hommes, vingt autres succdrent, suivis de
quarante, suivis de cent. Les Anglais avaient bien fait un mouvement
pour les repousser  la baonnette, mais le talus que les assaillants
gravissaient tait si rapide qu'ils n'osrent point s'y hasarder. Il en
rsulta que le gnral Lamarque et une centaine d'hommes, au milieu d'une
pluie de mitraille et de balles, gagnrent le ravin, et l,  l'abri
comme derrire un paulement, se formrent en peloton. Alors les Anglais
chargrent sur eux pour les dbusquer; mais ils furent reus par une
telle fusillade qu'ils se retirrent en dsordre. Pendant ce mouvement,
l'ascension continuait, et cinq cents hommes  peu prs avaient dj pris
terre.

Il tait quatre heures et demie du soir. Le gnral Lamarque ordonna de
cesser l'ascension: il tait assez fort pour se maintenir o il tait; et
effray du ravage que faisaient l'artillerie et la fusillade parmi ses
hommes, il voulait attendre la nuit pour achever le prilleux dbarquement.
L'ordre fut port par l'adjudant gnral Thomas, qui traversa une seconde
fois le talus sous le feu de l'ennemi, gagna contre toute esprance
l'chelle sans accident aucun, et redescendit vers la flottille, dont il
prit le commandement, et qu'il mit  l'abri de tout pril dans la petite
baie que formait le rentrant du rocher.

Alors l'ennemi runit tous ses efforts contre la petite troupe retranche
dans le ravin. Cinq fois, treize ou quatorze cents Anglais vinrent se
briser contre Lamarque et ses cinq cents hommes. Sur ces entrefaites, la
nuit arriva; c'tait le moment convenu pour recommencer l'ascension. Cette
fois, comme l'avait prvu le gnral Lamarque, elle s'opra plus facilement
que la premire. Les Anglais continuaient bien de tirer, mais l'obscurit
les empchait de tirer avec la mme justesse. Au grand tonnement des
soldats, cette fois l'adjudant gnral Thomas monta le dernier; mais on ne
tarda point  avoir l'explication de cette conduite: arriv au sommet du
rocher, il renversa l'chelle derrire lui: aussitt les embarcations
gagnrent le large et reprirent la route de Naples. Lamarque, pour
s'assurer la victoire, venait de s'enlever tout moyen de retraite.

Les deux troupes se trouvaient en nombre gal, les assaillants ayant perdu
trois cents hommes  peu prs; aussi Lamarque n'hsita point, et mettant
la petite arme en bataille dans le plus grand silence, il marcha droit
 l'ennemi sans permettre qu'un seul coup de fusil rpondt au feu des
Anglais.

Les deux troupes se heurtrent, les baonnettes se croisrent, on se prit
corps  corps; les canons du fort Sainte-Barbe s'teignirent, car Franais
et Anglais taient tellement mls qu'on ne pouvait tirer sur les uns sans
tirer en mme temps sur les autres. La lutte dura trois heures; pendant
trois heures, on se poignarda  bout portant. Au bout de trois heures, le
colonel Hausel tait tu, cinq cents Anglais taient tombs avec lui; le
reste tait envelopp. Un rgiment se rendit tout entier: c'tait le Royal
Malte. Neuf cents hommes furent faits prisonniers par onze cents. On les
dsarma; on jeta leurs sabres et leurs fusils  la mer; trois cents hommes
restrent pour les garder; les huits cents autres marchrent contre le
fort.

Cette fois, il n'y avait mme plus d'chelles. Heureusement, les murailles
taient basses: les assigeants montrent sur les paules les uns des
autres. Aprs une dfense de deux heures, le fort fut pris: on fit entrer
les prisonniers et on les y enferma.

La foule qui garnissait les quais, les fentres et les terrasses de Naples,
curieuse et avide, tait reste malgr la nuit: au milieu des tnbres,
elle avait vu la montagne s'allumer comme un volcan; mais, sur les deux
heures du matin, les flammes s'taient teintes sans que l'on st qui tait
vainqueur ou vaincu. Alors l'inquitude fit ce qu'avait fait la curiosit:
la foule resta jusqu'au jour; au jour, on vit le drapeau napolitain flotter
sur le fort Sainte-Barbe. Une immense acclamation, pousse par quatre cent
mille personnes, retentit de Sorrente  Misne, et le canon du chteau
Saint-Elme, dominant de sa voix de bronze toutes ces voix humaines, vint
apporter  Lamarque les premiers remerciements de son roi.

Cependant la besogne n'tait qu' moiti faite; aprs tre mont il fallait
descendre, et cette seconde opration n'tait pas moins difficile que la
premire. De tous les sentiers qui conduisaient d'Anacapri  Capri, Hudson
Lowe n'avait laiss subsister que l'escalier dont nous avons parl: or, cet
escalier, que bordent constamment des prcipices, large  peine pour que
deux hommes puissent le descendre de front, droulait ses quatre cent
quatre-vingts marches  demi-porte du canon de douze pices de trente-six
et de vingt chaloupes canonnires.

Nanmoins, il n'y avait pas de temps  perdre, et cette fois, Lamarque
ne pouvait attendre la nuit; on dcouvrait  l'horizon toute la flotte
anglaise, que le bruit du canon avait attire hors du port de Ponza. Il
fallait s'emparer du village avant l'arrive de cette flotte, ou sans cela
elle jetait dans l'le trois fois autant d'hommes qu'en avait celui qui
tait venu pour la prendre; et, obligs devant des forces si suprieures de
se renfermer dans le fort Sainte-Barbe, les vainqueurs taient forcs de se
rendre ou de mourir de faim.

Le gnral laissa cent hommes de garnison dans le fort Sainte-Barbe, et,
avec les mille hommes qui lui restaient, tenta la descente. Il tait dix
heures du matin. Lamarque n'avait moyen de rien cacher  l'ennemi; il
fallait achever comme on avait commenc,  force d'audace. Il divisa sa
petite troupe en trois corps, prit le commandement du premier, donna le
second  l'adjudant gnral Thomas, et le troisime au chef d'escadron
Livron; puis, au pas de charge et tambour battant, il commena de
descendre.

Ce dut tre quelque chose d'effrayant  voir que cette avalanche d'hommes
se ruant par cet escalier jet sur l'abme, et cela sous le feu de soixante
 quatre-vingts pices de canon. Deux cents furent prcipits qui n'taient
que blesss peut-tre, et qui s'crasrent dans leur chute: huit cents
arrivrent en bas et se rpandirent dans ce qu'on appelle la _grande
marine_. L on tait  l'abri du feu; mais tout tait  recommencer encore,
ou plutt rien n'tait achev: il fallait prendre Capri, la forteresse
principale, et les forts Saint-Michel et San-Salvador.

Alors, et aprs l'oeuvre du courage, vint l'oeuvre de la patience; quatre
cents hommes se mirent au travail. En avant des thermes de Tibre, dont les
ruines puissantes les protgeaient contre l'artillerie de la forteresse,
ils commencrent  creuser un petit port, tandis que les quatre cents
autres, retrouvant dans leurs embrasures les canons ennemis, tournaient les
uns vers la ville et prparaient des batteries de brche, tournaient les
autres vers les vaisseaux qu'on voyait arriver luttant contre le vent
contraire, et prparaient des boulets rouges.

Le port fut achev vers les deux heures de l'aprs-midi; alors on vit
s'avancer de la pointe du cap Campanetta les embarcations renvoyes la
veille et qui revenaient charges de vivres, de munitions et d'artillerie.
Le gnral Lamarque choisit douze pices de vingt-quatre; quatre cents
hommes s'y attelrent, et  travers les rochers, par des chemins qu'ils
frayrent eux-mmes  l'insu de l'ennemi, les tranrent au sommet du mont
Solaro qui domine la ville et les deux forts. Le soir,  six heures, les
douze pices taient en batterie. Soixante  quatre-vingts hommes restrent
pour les servir; les autres descendirent et vinrent rejoindre leurs
compagnons.

Mais, pendant ce temps, une trange chose s'oprait. Malgr le vent
contraire, la flotte tait arrive  porte de canon et avait commenc
le feu. Six frgates, cinq bricks, douze bombardes et seize chaloupes
canonnires assigeaient les assigeants, qui  la fois se dfendaient
contre la flotte et attaquaient la ville. Sur ces entrefaites, l'obscurit
vint; force fut d'interrompre le combat; Naples eut beau regarder de tous
ses yeux, cette nuit-l le volcan tait teint ou se reposait.

Malgr la mer, malgr la tempte, malgr le vent, les Anglais parvinrent
pendant la nuit  jeter dans l'le deux cents canonniers et cinq cents
hommes d'infanterie. Les assigs se trouvaient donc alors prs d'un tiers
plus forts que les assigeants.

Le jour vint: avec le jour la canonnade s'veilla entre la flotte et la
cte, entre la cte et la terre. Les trois forts rpondaient de leur mieux
 cette attaque qui, divise, tait moins dangereuse pour eux, quand tout
 coup quelque chose comme un orage clata au-dessus de leurs ttes:
une pluie de fer crasa  demi-porte les canonniers sur leurs pices.
C'taient les douze pices de 24 qui tonnaient  la fois.

En moins d'une heure, le feu des trois forts fut teint; au bout de deux
heures, la batterie de la cte avait pratiqu une brche. Le gnral
Lamarque laissa cent hommes pour servir les pices qui devaient tenir
la flotte en respect, se mit  la tte de six cents autres et ordonna
l'assaut.

En ce moment un pavillon blanc fut hiss sur la forteresse. Hudson Lowe
demandait  capituler. Treize cents hommes, soutenus par une flotte de
quarante  quarante-cinq voiles, offraient de se rendre  sept cents, ne se
rservant que la retraite avec armes et bagages. Hudson Lowe s'engageait
en outre  faire rentrer la flotte dans le port de Ponza. La capitulation
tait trop avantageuse pour tre refuse; les neuf cents prisonniers du
fort Sainte-Barbe furent runis  leurs treize cents compagnons. A
midi, les deux mille deux cents hommes d'Hudson Lowe quittaient l'le,
abandonnant  Lamarque et  ses huit cents soldats la place, les forts,
l'artillerie et les munitions.

Douze ans plus tard, Hudson commandait dans une autre le, non point cette
fois  titre de gouverneur, mais de gelier, et son prisonnier, comme une
insulte qui devait compenser toutes les tortures qu'il lui avait fait
souffrir, lui jetait  la face cette honteuse reddition de Capre.

Je visitai le talus et l'escalier, c'est--dire l'endroit par lequel quinze
cents hommes taient monts et mille taient descendus; rien qu' les
regarder, on a le vertige; chaque marche de l'escalier porte encore la
trace de quelque mitraille.

J'avais fait toute cette excursion seul. Jadin avait trouv une vue 
croquer, et s'tait arrt au tiers de la monte. Je le rejoignis en
descendant, et nous regagnmes ensemble le port. L, nous fmes entours
de vingt-cinq bateliers qui se mirent  nous tirer chacun de leur ct:
c'taient les ciceroni de la Grotte d'azur. Comme on ne peut pas venir 
Capre sans voir la Grotte d'azur, j'en choisis un et Jadin un autre, car
il faut une barque et un batelier par voyageur, l'entre tant si basse et
si resserre qu'on ne peut y pntrer qu'avec un canot trs troit.

La mer tait calme, et cependant elle brise, mme dans les plus beaux
temps, avec une si grande force contre la ceinture des rochers qui entoure
l'le, que nos barques bondissaient comme dans une tempte, et que nous
tions obligs de nous coucher au fond et de nous cramponner aux bords pour
ne pas tre jets  la mer. Enfin, aprs trois quarts d'heure de navigation
pendant lesquels nous longemes le sixime  peu prs de la circonfrence
de l'le, nos bateliers nous prvinrent que nous tions arrivs. Nous
regardmes autour de nous, mais nous n'apercevions pas la moindre apparence
de la plus petite grotte, lorsqu'ils nous montrrent un point noir et
circulaire que nous apercevions  peine au-dessus de l'cume des vagues:
c'tait l'orifice de la vote.

La premire vue de cette entre n'est pas rassurante: on ne comprend pas
comment on pourra la franchir sans se briser la tte contre le rocher.
Comme la question nous parut assez importante pour tre discute, nous
la posmes  nos bateliers, lesquels nous rpondirent que nous avions
parfaitement raison, en restant assis, mais que nous n'avions qu' nous
coucher tout  fait, et que nous viterions le danger. Nous n'tions pas
venus si loin pour reculer. Je donnai le premier l'exemple; mon batelier
s'avana en ramant avec des prcautions qui indiquaient que, tout habitu
qu'il tait  une pareille opration, il ne la regardait cependant pas
comme exempte de tout danger. Quant  moi, dans la position o j'tais, je
ne voyais plus rien que le ciel; bientt, je me sentis soulever sur une
vague, la barque glissa avec rapidit, je ne vis plus rien qu'un rocher qui
sembla pendant une seconde peser sur ma poitrine. Puis, tout  coup, je
me trouvai dans une grotte si merveilleuse, que j'en jetai un cri
d'tonnement, et je me relevai d'un mouvement si rapide pour regarder
autour de moi, que je manquai d'en faire chavirer notre embarcation.

En effet, j'avais devant moi, autour de moi, dessus moi, dessous moi et
derrire moi, des merveilles dont aucune description ne pourrait donner
l'ide, et devant lesquelles le pinceau lui-mme, ce grand traducteur des
souvenirs humains, demeure impuissant. Qu'on se figure une immense caverne
toute d'azur, comme si Dieu s'tait amus  faire une tente avec quelque
reste du firmament; une eau si limpide, si transparente, si pure, qu'on
semblait flotter sur de l'air paissi; au plafond, des stalactites
pendantes comme des pyramides renverses; au fond, un sable d'or ml de
vgtations sous-marines; le long des parois qui se baignent dans l'eau,
des pousses de corail aux branches capricieuses et clatantes; du ct de
la mer un point, une toile, par lequel entre le demi-jour qui claire ce
palais de fe; enfin,  l'extrmit oppose, une espce d'estrade mnage
comme le trne de la somptueuse desse qui a choisi pour sa salle de bains
l'une des merveilles du monde.

En ce moment toute la grotte prit une teinte fonce, comme la terre
lorsqu'au milieu d'un jour splendide un nuage passe tout  coup devant le
soleil. C'tait Jadin qui entrait  son tour, et dont la barque fermait
l'orifice de la caverne. Bientt il fut lanc prs de moi par la force de
la vague qui l'avait soulev, la grotte reprit sa belle couleur d'azur, et
sa barque s'arrta tremblotante prs de la mienne, car cette mer, si agite
et si bruyante au-dehors, n'avait plus au-dedans qu'une respiration douce
et silencieuse comme celle d'un lac.

Selon toute probabilit, la Grotte d'azur tait inconnue des anciens. Aucun
pote n'en parle, et certes, avec leur imagination merveilleuse, les Grecs
n'eussent point manqu d'en faire le palais de quelque desse marine au nom
harmonieux, et dont ils nous eussent laiss l'histoire. Sutone, qui nous
dcrit avec tant de dtails les thermes et les bains de Tibre, et bien
consacr quelques mots  cette piscine naturelle que le vieil empereur et
choisie sans aucun doute pour thtre de quelques-unes de ses monstrueuses
volupts. Non, la mer peut-tre tait plus haute  cette poque qu'elle
n'est maintenant, et la merveille marine n'tait connue que d'Amphitrite et
de sa cour de sirnes, de naades et de tritons.

Mais parfois, comme Diane surprise par Acton, Amphitrite se courrouce
contre ces indiscrets voyageurs qui la poursuivent dans cette retraite.
Alors, en quelques instants, la mer monte et ferme l'orifice, de sorte que
ceux qui sont entrs ne peuvent plus sortir. En ce cas, il faut attendre
que le vent, qui a saut tout  coup de l'est  l'ouest, passe au sud ou
au septentrion; et il est arriv que des visiteurs venus pour passer vingt
minutes dans la Grotte d'azur, y sont rests deux, trois et mme
quatre jours. Aussi les bateliers, dans la prvoyance de cet accident,
emportent-ils toujours avec eux une certaine quantit d'une espce de
biscuit destin  nourrir les prisonniers. Quant  l'eau, elle filtre en
deux ou trois endroits de la grotte, assez abondamment pour que l'on n'ait
rien  craindre de la soif. Nous fmes quelques reproches  notre batelier
d'avoir attendu si tard  nous raconter un fait aussi peu rassurant; mais
il nous rpondit avec une navet charmante.

--Dame! Excellence, si l'on disait cela tout d'abord aux voyageurs, il y
en a la moiti qui ne voudraient pas venir, et a ferait du tort aux
bateliers.

J'avoue que depuis cette circonstance accidentelle, j'tais pris d'une
certaine inquitude, qui faisait que je trouvais la Grotte d'azur
infiniment moins agrable qu'elle ne m'avait paru d'abord. Malheureusement
notre batelier nous avait racont ces dtails au moment o nous nous
dshabillions pour nous baigner dans cette eau si belle et si transparente
qu'elle n'a pas besoin, pour attirer le pcheur, des chants de la potique
ondine de Goethe. Nous ne voulmes point perdre les prparatifs faits, nous
achevmes ceux qui restaient  faire en toute hte, et nous piqumes chacun
une tte.

C'est seulement lorsqu'on est  cinq ou six pieds au-dessous de la surface
de l'eau, qu'on peut en apprcier l'incroyable puret. Malgr le voile
qui enveloppe le plongeur, aucun dtail ne lui chappe; on aperoit aussi
clairement qu'au travers de l'air le moindre coquillage du fond ou la
moindre stalactite de la vote; seulement, chaque chose prend une teinte
encore plus fonce.

Au bout d'un quart d'heure, nous remontmes chacun dans notre barque, et
nous nous rhabillmes sans avoir sduit,  ce qu'il parat, aucune des
nymphes invisibles de cet humide palais, qui n'eussent point manqu, dans
le cas contraire, de nous retenir au moins vingt-quatre heures. La chose
tait humiliante; mais, comme nous n'avions la prtention ni l'un ni
l'autre d'tre des Tlmaques, nous en prmes notre parti. Nous nous
recouchmes au fond de notre canot respectif et nous sortmes de la Grotte
d'azur avec les mmes prcautions et le mme bonheur que nous y tions
entrs: seulement nous fmes six minutes sans pouvoir ouvrir les yeux; la
clart ardente du soleil nous aveuglait. Nous n'avions pas fait cent
pas que dj ce que nous venions de voir n'avait plus pour nous que la
consistance d'un rve.

Nous abordmes de nouveau au port de Capre. Pendant que nous rglions nos
comptes avec nos bateliers, Pietro nous montra un homme couch au grand
soleil et tendu la face contre le sable. C'tait le pcheur qui, neuf
ou dix ans auparavant, avait dcouvert la Grotte d'azur en cherchant des
fruits de mer le long des rochers. Il tait venu aussitt faire part de sa
dcouverte aux autorits de l'le, et leur avait demand ou le privilge de
conduire seul les voyageurs dans le nouveau monde qu'il avait dcouvert, ou
une remise sur le prix que se feraient payer ceux qui les conduiraient.
Les autorits, qui avaient vu dans cette dcouverte un moyen d'attirer les
trangers sur leur le, avaient accd  la seconde proposition, de sorte
que depuis ce temps le nouveau Christophe Colomb vivait de ses rentes,
aprs lesquelles il ne se donnait pas mme la peine de courir, et qui, on
le voit, lui arrivaient en dormant. C'tait le personnage de toute l'le
dont le sort tait le plus envi.

Comme nous avions vu tout ce que Capre pouvait nous offrir de curieux,
nous remontmes dans notre chaloupe, et nous regagnmes le speronare,
qui, profitant de quelques bouffes de vent de terre, remit  la voile et
s'achemina tout doucement dans la direction de Palerme.




GAETANO SFERRA


Bientt nous fmes de nouveau surpris par le calme. Aprs nous avoir fait
faire huit  dix milles, la brise tomba, dmentant le proverbe qui dit
que c'est en mer qu'on trouve le vent. Nos matelots alors reprirent leurs
avirons, et nous nous remmes  marcher  la rame.

En tout autre lieu du monde, cette manire de voyager nous et paru
insupportable; mais, sur cette magnifique mer Tyrrhnienne, sous ce ciel
clatant, en vue de toutes ces les, de tous ces promontoires, de tous ces
caps aux doux noms, la traverse, au contraire, devenait une longue et
douce rverie. Quoique nous fussions au 24 aot, la chaleur tait tempre
par cette brise dlicieuse et pleine de saveur marine, qui semble porter
la vie avec elle. De temps en temps nos matelots, pour se dissimuler 
eux-mmes la fatigue de l'exercice auquel le calme les contraignait,
chantaient en choeur une chanson en patois sicilien, dont la mesure, comme
rgle sur le mouvement de la rame, semblait s'incliner et se relever avec
eux. Ce chant avait quelque chose de doux et de monotone, qui s'accordait
admirablement avec le lger ennui que, dans son impatience d'atteindre
l'avenir et de franchir l'espace, l'homme prouve chaque fois que le
mouvement qui l'emporte n'est point en harmonie avec la rapidit de sa
pense. Aussi ce chant avait-il un charme tout particulier pour moi. C'est
qu'il tait parfaitement d'accord avec la situation; c'est qu'il allait
au paysage, aux hommes, aux choses; c'est qu'il tait pour ainsi dire une
manation mlodieuse de l'me, dans laquelle l'art n'entrait pour rien;
quelque chose comme un parfum ou comme une vapeur qui, flottant au-dessus
d'une valle ou s'levant aux flancs d'une montagne, complte le paysage
au milieu duquel on se trouve, et va veiller un sens endormi, qui croyait
n'avoir rien  faire dans tout cela, et se trouve au contraire tout  coup
charm au point de croire que cette fte de la nature est pour lui seul et
de s'en regarder comme le roi.

La journe s'coula ainsi sans que nous eussions fait plus de douze ou
quinze milles, et sans que nous pussions perdre de vue ni les ctes de
l'ancienne Campanie, ni l'le de Capre; puis vint le soir, amenant
quelques souffles de brise, dont nous profitmes pour faire  la voile un
mille ou deux, mais qui, en tombant bientt, nous laissrent dans le calme
le plus complet. L'air tait si pur, la nuit si transparente, les toiles
avaient tant de lumire, que nous tranmes nos matelas hors de notre
cabine et que nous nous tendmes sur le pont. Quant  nos matelots, ils
ramaient toujours, et de temps en temps, comme pour nous bercer, ils
reprenaient leur mlancolique et interminable chanson.

La nuit passa sans amener aucun changement dans la temprature; les
matelots s'taient partag la besogne; quatre ramrent constamment, tandis
que les quatre autres se reposaient. Enfin le jour vint, et nous rveilla
avec ce petit sentiment de fracheur et de malaise qu'il apporte avec lui.
A peine si nous avions fait dix autres milles dans la nuit. Nous tions
toujours en vue de Capre, toujours en vue des ctes. Si ce temps-l
continuait, la traverse promettait de durer quinze jours. C'tait un peu
long. Aussi, ce que la veille nous avions trouv admirable commenait 
nous paratre monotone. Nous voulmes nous mettre  travailler; mais, sans
tre indisposs nullement par la mer, nous avions l'esprit assez brouill
pour comprendre que nous ne ferions que de mdiocre besogne. En mer, il n'y
a pas de milieu; il faut une occupation matrielle et active qui vous aide
 passer le temps, ou quelque douce rverie qui vous le fasse oublier.

Comme nous nous rappelions avec dlices notre bain de la veille, et que la
mer tait presque aussi calme, presque aussi transparente et presque aussi
bleue que celle de la Grotte d'azur, nous demandmes au capitaine s'il n'y
aurait pas d'inconvnient  nous baigner tandis que Giovanni pcherait
notre djeuner. Comme il tait vident que nous irions en nageant aussi
vite que le speronare, et que le plaisir que nous prendrions ne retiendrait
en rien notre marche, le capitaine nous rpondit qu'il ne voyait d'autre
inconvnient que la rencontre possible des requins, assez communs  cette
poque dans les parages o nous nous trouvions,  cause du passage du
_pesce spado_ [Note: Espadon.], dont ils sont fort friands, quoique
celui-ci,  l'aide de l'pe dont la nature l'a arm, leur oppose une
rude dfense. Comme la nature n'avait pas pris  notre endroit les mmes
prcautions qu'elle a prises pour le _pesce spado_, nous hsitions fort 
donner suite  notre proposition, lorsque le capitaine nous assura qu'en
nageant autour du canot, et en plaant deux hommes en sentinelle, l'un 
la poupe et l'autre  la proue du btiment, nous ne courions aucun danger,
attendu que l'eau tait si transparente, que l'on pouvait apercevoir
les requins  une grande profondeur, et que, prvenus aussitt qu'il en
paratrait un, nous serions dans la barque avant qu'il ne ft  nous.

Ce n'tait pas fort rassurant: aussi tions-nous plus disposs que jamais 
sacrifier notre amusement  notre sret, lorsque le capitaine, qui vit que
nous attachions  la chose plus d'importance qu'elle n'en avait rellement,
nous offrit de se mettre  l'eau avec Filippo en mme temps que nous. Cette
proposition eut un double effet: d'abord elle nous rassura, ensuite elle
piqua notre amour-propre. Comme nous avions  faire avec notre quipage un
voyage qui n'tait pas sans offrir quelques dangers de diffrentes espces,
nous ne voulions pas dbuter en lui donnant une mauvaise ide de notre
courage. Nous ne rpondmes donc  la proposition qu'en donnant l'ordre aux
sentinelles de prendre leur poste, et  Pietro de mettre le canot  la
mer. Lorsque toutes ces prcautions furent prises, nous descendmes par
l'escalier. Quant au capitaine et  Filippo, ils ne firent pas tant de
faons, et sautrent tout bonnement par-dessus le bord; mais,  notre grand
tonnement, nous ne vmes reparatre que le capitaine; Filippo tait pass
par-dessous le btiment, afin d'explorer les environs,  ce qu'il parat.
Un instant aprs, nous l'apermes qui revenait par la proue, en nous
annonant qu'il n'avait absolument rien dcouvert qui pt nous inquiter.
Le capitaine, sans tre de sa force, nageait aussi admirablement bien. Je
fis remarquer  Jadin qu'il avait au ct droit de la poitrine une blessure
qui ressemblait fort  un coup de couteau. Comme le capitaine tait beau
garon, et qu'en Sicile et en Calabre les coups de couteau s'adressent plus
particulirement aux beaux garons qu'aux autres, nous pensmes que c'tait
le rsultat de la vengeance de quelque frre ou de quelque mari, et je me
promis d'interroger  la premire occasion le capitaine l-dessus.

Au bout de dix minutes, nous entendmes de grands cris; mais il n'y avait
pas  s'y tromper, c'taient des cris de joie. En effet, Giovanni venait
de piquer une magnifique dorade, et s'avanait de l'arrire  babord, la
portant triomphalement au bout de son harpon, pour nous demander  quelle
sauce nous dsirions la manger. La chose tait trop importante pour tre
rsolue ainsi sans discussion; nous remontmes donc immdiatement  bord
pour examiner l'animal de plus prs et pour arrter une sauce digne de lui.
Le capitaine et Filippo nous suivirent; on amarra de nouveau la chaloupe 
son poste, et nous entrmes en dlibration. Quelques observations qui nous
parurent assez savantes, mises par le capitaine, nous dterminrent pour
une espce de matelote. Ce n'tait pas sans motifs que j'avais appel le
capitaine au conseil; je ne perdais pas de vue la cicatrice de sa poitrine,
et je voulais en connatre l'histoire. Je l'invitai donc  djeuner avec
nous, sous prtexte que, si son avis  l'endroit de la dorade tait erron,
je voulais le punir en le forant de la manger tout entire. Le capitaine
se dfendit d'abord de ce trop grand honneur que nous voulions lui faire;
mais, voyant que nous insistions, il finit par accepter. Aussitt il
disparut dans l'coutille, et Pietro s'occupa des prparatifs du djeuner.

Le couvert tait bientt dress. On posait une longue planche sur deux
chaises, c'tait la table; on tirait nos matelas de cuir sur le pont,
c'taient nos siges. Nous nous couchions, comme des chevaliers romains,
dans notre _triclinium_ en plein air, et, sur le moindre signe que nous
faisions, tout l'quipage s'empressait de nous servir.

Au bout de dix minutes, le capitaine reparut, orn de ses plus beaux habits
et portant  la main une bouteille de muscat de Lipari, qu'aprs force
circonlocutions il se hasarda  nous offrir. Nous acceptmes sans aucune
difficult, et il parut on ne peut plus touch de notre condescendance.

C'tait un excellent homme que le capitaine Arena, et qui n'avait  notre
avis qu'un seul dfaut, c'tait de garder pour Jadin et moi une trop
respectueuse obsquiosit. Cela empchait entre lui et nous cette
communication rapide et familire de penses  l'aide de laquelle
j'esprais descendre un peu dans la vie sicilienne. Je ne faisais aucun
doute que tous ces hommes endurcis aux fatigues, habitus aux temptes,
parcourant la Mditerrane en tous sens depuis leur enfance, n'eussent
force rcits de traditions nationales ou d'aventures personnelles  nous
faire, et j'avais compt sur les rcits du pont pour dfrayer ces belles
nuits orientales, o la veille est plus douce que le sommeil; mais avant
d'en arriver l, nous voyions bien qu'il y avait encore du chemin  faire,
et nous commencions par le capitaine, afin d'arriver plus tard et par
degrs jusqu'aux simples matelots.

Notre dorade ne se fit pas attendre. Du plus loin que nous l'apermes,
l'odeur qu'elle rpandait autour d'elle nous prvint en sa faveur; et
bientt,  notre satisfaction, son got justifia son parfum. Ds lors,
nous reconnmes que le capitaine tait doublement  cultiver, et nous
redoublmes d'attentions.

Nous avions pris le soin, en partant de Naples, de faire une certaine
provision de vin de Bordeaux. Quoique le capitaine ft d'une sobrit
extrme, nous parvnmes  lui en faire boire deux ou trois verres. Le vin
de Bordeaux a, comme on le sait, des qualits essentiellement conciliantes.
A la fin du djeuner, nous tions parvenus  lui faire  peu prs oublier
la distance qu'il avait mise lui-mme entre lui et nous: une dernire
attention finit par nous le livrer pieds et poings lis; Jadin lui offrit
de faire pour sa femme le portrait de son petit garon. Le capitaine devint
fou de joie; il appela monsieur Peppino, qui se roulait  l'avant au milieu
des tonneaux et des cordages avec son ami Milord. L'enfant accourut sans se
douter de ce qui l'attendait; son pre lui expliqua la chose en italien,
et, soit curiosit, soit obissance, il s'y prta de meilleure grce que
nous ne nous y attendions.

J'envoyai  l'quipage, qui continuait de ramer de toute sa force, deux
bouteilles de vin de Bordeaux; nous dbouchmes le cruchon de muscat, nous
allummes les cigares, et Jadin se mit  la besogne.

Ce n'tait pas tout, il fallait diriger la conversation du ct de la
fameuse cicatrice qui avait attir mes regards. J'en trouvai l'occasion en
parlant de notre bain et en flicitant le capitaine sur la manire dont il
nageait.

--Oh! quant  cela, excellence, ce n'est point un grand mrite, me
rpondit-il. Nous sommes de pre en fils, depuis deux cents ans, de
vritables chiens de mer, et, tant jeune homme, j'ai travers plus
d'une fois le dtroit de Messine, du village Delia Pace au village de
San-Giovanni, d'o est ma femme.

--Et combien y a-t-il? demandai-je.

--Il y a cinq milles, dit le capitaine; mais cinq milles qui en valent bien
huit  cause du courant.

--Et depuis que vous tes mari, repris-je en riant, vous ne vous hasardez
plus  faire de pareilles folies.

--Oh! ce n'est point depuis que je suis mari, rpondit le capitaine;
c'est depuis que j'ai t bless  la poitrine: comme le fer a travers le
poumon, au bout d'une heure que je suis  l'eau, je perds mon haleine, et
je ne peux plus nager.

--En effet, j'ai remarqu que vous aviez une cicatrice. Vous vient-elle
d'un duel ou d'un accident?

--Ni de l'un ni de l'autre, excellence. Elle vient tout bonnement d'un
assassinat.

--Et un drle d'assassinat, encore, dit Pietro, profitant de ses privilges
et se mlant de la conversation sans cesser de ramer.

L'exclamation, comme on le comprend bien, n'tait point de nature 
diminuer ma curiosit.

--Capitaine, continuai-je, est-ce qu'il y a de l'indiscrtion  vous
demander quelques dtails sur cet vnement?

--Non, plus maintenant, rpondit le capitaine, attendu qu'il n'y a que moi
de vivant encore des quatre personnages qui y taient intresss; car,
quant  la femme, elle est religieuse, et c'est comme si elle tait morte.
Je vais vous raconter la chose, quoique ce ne soit pas sans un certain
remords que j'y pense.

--Un remords! Allons donc, capitaine, vous n'avez, pardieu! rien  vous
reprocher l-dedans; vous vous tes conduit en bon et brave Sicilien.

--Je crois que j'aurais cependant mieux fait, reprit le capitaine en
soupirant, de laisser le pauvre diable tranquille.

--Tranquille! Un gaillard qui vous avait fourr trois pouces de fer dans
l'estomac. Vous avez bien fait, capitaine, vous avez bien fait!

--Capitaine, repris-je  mon tour, vous doublez notre curiosit, et
maintenant, je vous en prviens, je ne vous laisse pas de repos que vous ne
m'ayez tout racont.

--Allons, jeune enfant, dit Jadin  Peppino, ne bouge pas. Nous en sommes
aux yeux, capitaine.

Je traduisis l'invitation  Peppino, et le capitaine reprit:

--C'tait en 1825, au mois de mai, il y a de cela un peu plus de dix ans,
comme vous voyez; nous tions alls  Malte pour y conduire un Anglais qui
voyageait pour son plaisir, comme vous. C'tait le deuxime ou troisime
voyage que nous faisions avec ce petit btiment-ci, que je venais
d'acheter. L'quipage tait le mme  peu prs, n'est-ce pas, Pietro?

--Oui, capitaine,  l'exception de Sienni; vous savez bien que nous tions
entrs  votre service aprs la mort de votre oncle, de sorte que a n'a
quasi pas chang.

--C'est bien cela, reprit le capitaine; mon pauvre oncle est mort en 1825.

--Oh! mon Dieu, oui! Le 15 septembre 1825, reprit Pietro avec une
expression de tristesse dont je n'aurais pas cru son visage joyeux
susceptible.

--Enfin, la mort de mon pauvre oncle n'a rien  faire dans tout ceci,
continua le capitaine en soupirant. Nous tions  Malte depuis deux jours;
nous devions y rester huit jours encore, de sorte qu'au lieu de me tenir
sur mon btiment comme je devais le faire, j'tais all renouveler
connaissance avec de vieux amis que j'avais  la Cit Villette. Les vieux
amis m'avaient donn  dner, et aprs le dner nous tions alls prendre
une demi-tasse au caf Grec. Si vous allez jamais  Malte, allez prendre
votre caf l, voyez-vous; ce n'est pas le plus beau, mais c'est le
meilleur tablissement de toute la ville, rue des Anglais,  cent pas de la
prison.

--Bien, capitaine, je m'en souviendrai.

--Nous venions donc de prendre notre tasse de caf; il tait sept heures du
soir, c'est--dire qu'il faisait tout grand jour. Nous causions  la porte,
quand tout  coup je vois dboucher, au coin d'une petite ruelle dont le
caf fait l'angle, un jeune homme de vingt-cinq  vingt-huit ans, ple,
effar, sans chapeau, hors de lui-mme enfin. J'allais frapper sur l'paule
de mon voisin pour lui faire remarquer cette singulire apparition, quand
tout  coup, le jeune homme vient droit  moi, et avant que j'aie eu le
temps de me dfendre, me donne un coup de couteau dans la poitrine, laisse
le couteau dans la blessure, repart comme il tait venu, tourne l'angle de
la rue, et disparat.

Tout cela fut l'affaire d'une seconde. Personne n'avait vu que j'tais
frapp, moi-mme je le savais  peine. Chacun se regardait avec
stupfaction, et rptait le nom de Gatano Sferra. Moi, pendant ce
temps-l, je sentais mes forces qui s'en allaient.

--Qu'est-ce qu'il t'a donc fait, ce farceur-l, Giuseppe? me dit mon
voisin; comme tu es ple!

--Ce qu'il m'a fait? rpondis-je; tiens.--Je pris le couteau par le manche,
et je le tirai de la blessure.--Tiens, voil ce qu'il m'a fait. Puis, comme
mes forces s'en allaient tout  fait, je m'assis sur une chaise, car je
sentais que j'allais tomber de ma hauteur.

--A l'assassin!  l'assassin! cria tout le monde. C'est Gatano Sferra.
Nous l'avons reconnu, c'est lui. A l'assassin!

--Oui, oui, murmurai-je machinalement; oui, c'est Gatano Sferra. A
l'assassin!  l'assas... Ma foi! c'tait fini, j'avais tourn de l'oeil.

--C'est pas tonnant, dit Pietro, il avait trois pouces de fer dans la
poitrine; on tournerait de l'oeil  moins.

--Je restai deux ou trois jours sans connaissance, je ne sais pas au juste.
En revenant  moi, je trouvai Nunzio, le pilote, celui qui est l,  mon
chevet; il ne m'avait pas quitt, le vieux cormoran. Aussi, il le sait
bien, entre nous c'est  la vie,  la mort. N'est-ce pas, Nunzio?

--Oui, capitaine, rpondit le pilote en levant son bonnet comme il avait
l'habitude de le faire lorsqu'il rpondait  quelqu'une de nos questions.

--Tiens, lui dis-je, pilote, c'est vous?

--Oh! il me reconnat, cria le pilote, il me reconnat. Alors a va bien.

--Vous le voyez, Nunzio: il n'est pas bien gai, n'est-ce pas?

--Non, le fait est qu'il n'en a pas l'air.

--Eh bien! le voil qui se met  danser comme un fou autour de mon lit.

--C'est que j'tais content, dit le pilote.

--Oui, reprit le capitaine, tu tais content, mon vieux, a se voyait. Mais
d'o est-ce que je reviens donc? lui demandai-je.--Ah! vous revenez de
loin, me rpondit-il. En effet, je commenais  me rappeler. Oui, oui,
c'est juste, dis-je. Je me souviens, c'est un farceur qui m'a donn un coup
de couteau; eh bien! au moins est-il arrt, l'assassin?

--Ah bien, oui, arrt! dit le pilote: il court encore.

--Cependant on savait qui, repris-je. C'tait, c'tait, attends donc, ils
l'ont nomm; c'tait Gatano Sferra, je me rappelle bien.

--Eh bien! Voil ce qui vous trompe, capitaine, c'est que ce n'tait pas
lui. Tout cela, c'est une drle d'histoire, allez.

--Comment ce n'tait pas lui?

--Ah! non, a ne pouvait pas tre lui, puisque Gatano Sferra avait t
condamn le matin  mort pour avoir donn un coup de couteau; qu'il tait
en prison o il attendait le prtre, et qu'il devait tre excut le
lendemain. C'en est un autre qui lui ressemble,  ce qu'il parat, quelque
frre jumeau, peut-tre.

--Ah! dis-je. Moi, au fait, je ne sais pas si c'est lui, je ne le connais
pas.

--Comment, pas du tout?

--Pas le moins du monde.

--Ce n'est pas pour quelque petite affaire d'amour, hein?

--Non, parole d'honneur, vieux, je ne connais personne  Malte.

--Et vous ne savez pas pourquoi il vous en voulait, cet enrag-l?

--Je n'en sais rien.

--Alors n'en parlons plus.

--C'est gal, repris-je, c'est embtant tout de mme d'avoir un coup de
couteau dans la poitrine, et de ne pas savoir pourquoi on l'a reu ni qui
vous l'a donn. Mais, si jamais je le rencontre, il aura affaire  moi,
Nunzio, je ne te dis que cela.

--Et vous aurez raison, capitaine. En ce moment Pietro ouvrit la porte de
ma chambre.

--Eh! Pilote, dit-il, c'est le juge.

--Tiens, tu es l aussi, Pietro, m'criai-je.

--Un peu, capitaine, que je suis l, et que je n'en ai pas quitt, encore.

C'est vrai tout de mme; il tait dans l'antichambre pour empcher qu'on ne
ft du bruit; et comme il entendait que nous devisions, Nunzio et moi, il
avait ouvert la porte.

--a va donc mieux? dit Vicenzo en passant la tte  son tour.

--Ah a! mais, repris-je, vous y tes donc tous?

--Non, il n'y a que nous trois, capitaine, les autres sont au speronare;
seulement, ils viennent voir deux fois par jour comment vous allez.

--Et comme je vous le disais, capitaine, reprit Pietro, c'est le juge.

--Eh bien! Fais-le entrer, le juge.

--Capitaine, c'est qu'il n'est pas seul.

--Avec qui est-il?

--Il est avec celui qu'on prenait pour votre assassin.

--Ah! ah! dis-je.

--Je vous demande pardon, monsieur le juge, dit Nunzio, c'est que le
capitaine n'est pas encore bien crne, attendu qu'il n'y a qu'un quart
d'heure qu'il a ouvert les yeux, et qu'il n'y a que dix minutes qu'il
parle, et nous avons peur.

--Alors nous reviendrons demain, dit une voix.

--Non, non, rpondis-je; puisque vous voil, entrez tout de suite, allez.

--Entrez, puisque le capitaine le veut, reprit Pietro en ouvrant la porte.

Le juge entra; il tait suivi d'un jeune homme qui avait les mains lies et
qui tait conduit par des soldats; derrire le jeune homme marchaient deux
individus habills de noir; c'taient les greffiers.

--Capitaine Arena, dit le juge, c'est bien vous qui avez t frapp d'un
coup de couteau  la porte du caf Grec?

--Pardieu! oui, c'est bien moi, et la preuve (je relevai le drap et je
montrai ma poitrine), c'est que voil le coup.

--Reconnaissez-vous, continua-t-il en me montrant le prisonnier, ce jeune
homme pour celui qui vous a frapp?

Mes yeux se rencontrrent en ce moment avec ceux du jeune homme, et je
reconnus son regard comme j'avais dj reconnu son visage; seulement, comme
je savais que ma dclaration le tuait du coup, j'hsitais  la faire.

Le juge vit ce qui se passait en moi, alla au crucifix suspendu  la
muraille, le prit, et me l'apportant:--Capitaine, me dit-il, jurez sur le
Christ de dire toute la vrit, rien que la vrit.

J'hsitais.

--Faites le serment qu'on vous demande, dit le prisonnier, et parlez en
conscience.

--Eh bien! ma foi! repris-je, puisque c'est vous qui le voulez...

--Oui, je vous en prie.

--En ce cas-l, repris-je en tendant la main sur le crucifix, je jure de
dire la vrit, toute la vrit, rien que la vrit.

--Bien, dit le juge. Maintenant, rpondez. Reconnaissez-vous ce jeune homme
pour tre celui qui vous a frapp d'un coup de couteau?

--Parfaitement.

--Alors vous affirmez que c'est lui?

--Je l'affirme.

Il se retourna vers les deux greffiers.--Vous le voyez, dit-il, le bless
lui-mme est tromp par cette trange ressemblance.

Quant au jeune homme, un clair de joie passa sur son visage. Je trouvai
cela un peu trange, attendu qu'il me semblait que ce que je venais de
dposer ne devait pas le faire rire.

--Ainsi, vous persistez, reprit le juge,  affirmer que ce jeune homme est
bien celui qui vous a frapp?

Je sentis que le sang me montait  la tte; car, vous comprenez, il avait
l'air de dire que je mentais.

--Si je persiste? je le crois pardieu bien! et  telle enseigne qu'il tait
nu-tte, qu'il avait une redingote noire, un pantalon gris, et qu'il venait
par la petite ruelle qui conduit  la prison.

--Gatano Sferra, dit le juge, qu'avez-vous  rpondre  cette dposition?

--Que cet homme se trompe, rpondit le prisonnier, comme se sont tromps
tous ceux qui taient au caf.

--C'est vident, dit le juge en se retournant une seconde fois vers les
greffiers.

--Je me trompe! m'criai-je en me soulevant malgr ma faiblesse; ah bien!
par exemple, en voil une svre! Ah! je me trompe!

--Capitaine! s'cria Nunzio, capitaine! Oh mon Dieu! mon Dieu!

--Ah! je me trompe! repris-je. Eh bien! je vous dis, moi, que je ne me
trompe pas.

--Le mdecin, le mdecin! cria Pietro.

En effet, l'effort que j'avais fait en me levant avait drang l'appareil,
et ma blessure s'tait rouverte, de sorte qu'elle saignait de plus belle.
Je sentis que je m'en allais de nouveau; toute la chambre valsait autour de
moi, et, au milieu de tout cela, je voyais les yeux du prisonnier fixs sur
moi avec une expression de joie si trange, que je fis un dernier mouvement
pour lui sauter au cou et l'trangler. Ce mouvement puisa ce qu'il me
restait de force; un nuage sanglant passa devant mes yeux; je sentis que
j'touffais, je me renversai en arrire, puis je ne sentis plus rien:
j'tais retomb dans mon vanouissement.

Celui-l ne dura que sept ou huit heures, et j'en revins comme du premier.
Cette fois le mdecin tait auprs de moi: Pietro l'avait amen, et Nunzio
n'avait pas voulu le laisser partir. J'essayai de parler, mais il me mit un
doigt sur la bouche en me faisant signe de me taire. J'tais si faible, que
j'obis comme un enfant.

--Allons, a va mieux, dit le mdecin. Du silence, la dite la plus
absolue, et humectez-lui de temps en temps la blessure avec de l'eau de
guimauve. Tout ira bien. Surtout ne lui laissez voir personne.

--Ah! quant  cela, vous pouvez tre tranquille. Quand ce serait le Pre
ternel lui-mme qui frapperait  la porte, je lui rpondrais: Vous
demandez le capitaine?--Oui.--Eh bien! Pre ternel, il n'y est pas.

--Et puis, d'ailleurs, dit Pietro, nous tions l, nous autres, pour
veiller  la porte et envoyer promener les juges et les greffiers, s'ils se
reprsentaient.

--Si bien, pour en finir, reprit le capitaine, que personne ne vint que le
mdecin, que je ne parlai que quand il m'en donna la permission, et que
tout alla bien, comme il l'avait dit. Au bout d'un mois je fus sur mes
jambes; au bout de six semaines je pus regagner le btiment. Quant 
l'Anglais, il tait parti; mais c'tait un brave homme tout de mme. Il
avait pay  Nunzio le prix convenu, comme s'il avait fait tout le voyage,
et il avait encore laiss une gratification  l'quipage.

--Oui, oui, dit Pietro, qui n'tait pas fch sans doute de me donner la
mesure de la gnrosit de l'Anglais, trois piastres par homme. Aussi nous
avons joliment bu  sa sant, n'est-ce pas les autres?

--Dame! il l'avait bien mrit, rpondit en choeur l'quipage.

--Et vous, capitaine, que ftes-vous?

--Moi? eh bien! la mer me remit. Je respirais  pleine poitrine, j'ouvrais
la bouche que l'on aurait cru que je voulais avaler tout le vent qui venait
de la Grce; un fameux vent, allez. Si nous l'avions seulement pour nous
conduire  Palerme, nous y serions bientt; mais nous ne l'avons pas.

--Peut-tre bien que nous ne tarderons pas  en avoir un autre, dit le
pilote; mais celui-l ce ne sera pas la mme chose.

--Un peu de sirocco, hein? n'est-ce pas, vieux? demanda le capitaine.

Nunzio fit un signe de tte affirmatif.

--Et puis? repris-je, voulant la suite de mon histoire.

--Eh bien! je revins au village Della Pace, o ma femme, que j'avais
laisse grosse de Peppino, avait eu une si grande peur, qu'elle en tait
accouche avant terme. Heureusement que a n'avait fait de mal ni  la mre
ni  l'enfant; et depuis ce temps-l je me porte bien,  l'exception, comme
je vous le disais, que quand je nage trop longtemps, la respiration me
manque.

--Mais ce n'est pas tout, dis-je au capitaine, et vous avez fini par avoir
l'explication de ce singulier quiproquo?

--Attendez donc, reprit-il, nous ne sommes qu' la moiti de l'histoire, et
encore c'est le plus beau qui me reste  vous raconter. Malheureusement je
crois que c'est l que j'ai eu tort!

--Mais non, mais non, dit Pietro; mais je vous dis que non.

--Heu! heu! dit le capitaine.

--Je vous coute, repris-je.

--Il y avait dj un an que l'aventure tait arrive, lorsque je retrouvai
l'occasion de retourner  Malte. Ma femme ne voulait pas m'y laisser aller;
pauvre femme! elle croyait que cette fois-l j'y laisserais mes os; mais
je la rassurai de mon mieux. D'ailleurs c'tait justement une raison,
puisqu'il m'tait arriv du mal  un premier voyage, pour qu'il m'arrivt
du bien au second; tant il y a que j'acceptai le chargement. Cette fois il
n'tait pas question de voyageurs, mais de marchandises.

En effet, la traverse fut excellente; c'tait de bon augure. Cependant, je
l'avoue, je n'avais pas grand plaisir  rentrer  Malte; aussi, mes petites
affaires faites, je revenais bien vite sur le speronare. Bref, j'allais
partir le lendemain, et j'tais en train de faire un somme dans la cabine,
quand Pietro entra.

--Capitaine, me dit-il, pardon de vous rveiller; mais c'est une femme qui
dit qu'elle a besoin de vous parler pour affaires.

--Une femme! et o est-elle, cette femme? demandai-je en me frottant les
yeux.

--Elle est en bas, dans un petit canot.

--Toute seule?

--Avec un rameur.

--Et quelle est cette femme?

--Je lui ai demand son nom; mais elle m'a rpondu que cela ne me regardait
pas, qu'elle avait affaire  vous, et non pas  moi.

--Est-elle jeune? est-elle jolie?

--Ah! ceci, c'est autre chose: je ne peux pas dire, car elle a un voile, et
il est impossible de rien voir au travers.

--C'est vrai a, elle avait l'air d'une religieuse, interrompit Pietro.

--Alors, fais-la monter, repris-je.

Pietro sortit. Je me mis derrire une table, et j'ouvris tout doucement mon
couteau. J'tais devenu dfiant en diable depuis mon aventure; et comme je
ne connaissais pas de femmes, je pensais que a pourrait bien tre un homme
dguis. Mais, une fois prvenu, c'est bon. Un homme prvenu, comme on dit,
en vaut deux. Puis, sans me vanter, je manie assez proprement le couteau
moi aussi.

--Je crois bien, dit Pietro: vous tes modeste, capitaine. Voyez-vous,
excellence, le capitaine, c'est le plus fort que je connaisse. A un pouce,
 deux pouces,  toute la lame, il se bat comme on veut; cela lui est gal,
 lui.

--Mais au premier coup d'oeil, continua le capitaine, je vis bien que je
m'tais tromp, et que c'tait bien une femme; et une pauvre petite femme
qui avait grand peur encore, car on voyait sous son voile qu'elle tremblait
de tous ses membres. Je remis mon couteau dans ma poche, et je m'approchai
d'elle.

--Qu'y a-t-il pour votre service, madame? lui demandai-je.

--Vous tes le capitaine de ce petit btiment? rpondit-elle.

--Oui, madame.

--Avez-vous quelque affaire qui vous retienne dans le port?

--Je comptais partir demain matin.

--Avez-vous des passagers maltais?

--Aucun.

--Faites-vous voile plus particulirement pour un point de la Sicile que
pour l'autre?

--Je comptais rentrer dans le port de Messine.

--Voulez-vous gagner quatre cents ducats?

--Belle demande! Je crois pardieu bien que je le veux! si toutefois, vous
le comprendrez bien, la chose ne peut pas me compromettre.

--En aucune faon.

--Que faut-il faire?

--Il faut venir cette nuit avec votre speronare  la pointe Saint-Jean, 
une heure du matin. Vous enverrez votre canot  terre. Un passager attendra
sur le rivage; il vous dira _Sicile_, vous lui rpondrez _Malte_. Vous le
ramnerez  bord, et vous le dposerez dans l'endroit de la Sicile qui vous
conviendra le mieux. Voil tout.

--Dame! c'est faisable, rpondis-je; et vous dites que pour cela...

--Il y a une prime de quatre cents ducats, deux cents ducats comptant: les
voil (l'inconnue tira une bourse et la jeta sur la table); deux cents
ducats qui vous seront remis par le passager lui-mme en touchant la terre.

--Eh! mais, dites donc, repris-je, il faut au moins que je vous fasse une
obligation moi, une reconnaissance, quelque chose, un petit papier enfin.

--A quoi bon? Vous tes honnte homme ou vous ne l'tes pas. Si vous tes
honnte homme, votre parole suffit; si vous ne l'tes pas, vous comprenez,
aux prcautions que je prends, au secret que je vous demande, que votre
papier ne peut me servir  rien, et que je ne suis pas en mesure de le
faire valoir devant les tribunaux.

--Par quel hasard vous tes-vous adresse  moi, alors?

--Je me promenais aujourd'hui sur le port, ne sachant  qui m'adresser
pour le service que je rclame de vous. Je vous ai vu passer, votre figure
ouverte m'a plu, vous avez mont dans votre canot, vous tes venu droit au
petit btiment o nous sommes, j'ai devin que vous en tiez le capitaine;
j'ai attendu la nuit: la nuit venue, je m'y suis fait conduire  mon tour,
j'ai demand  vous parler, et me voil.

--Oh! quant  ce qui est d'tre franc et honnte, rpondis-je, vous ne
pouviez pas mieux vous adresser.

--Eh bien! c'est tout ce qu'il me faut, rpondit l'inconnue en me tendant
la main; une jolie petite main, ma foi! que j'avais mme grande envie de la
prendre et de la baiser; c'est chose convenue.

--Vous avez ma parole.

--Vous n'oublierez pas le mot d'ordre?

--Sicile et Malte.

--C'est bien:  une heure,  la pointe Saint-Jean.

--A une heure.

L'inconnue redescendit dans le bateau et regagna la terre;  dix heures
nous levmes l'ancre. La pointe Saint-Jean est une espce de cap qui
s'avance dans la mer vers la partie mridionale de Malte,  une lieue et
demie de la ville, ce qui, par mer, faisait une distance de cinq ou six
milles  peu prs. Mais comme le vent tait mauvais, il fallait franchir
cette distance  la rame; comme vous comprenez, il n'y avait pas de temps 
perdre.

A minuit et demi, nous tions  un demi-mille de la porte Saint-Jean. Ne
voulant pas m'approcher davantage, de peur d'tre vu, je mis en panne,
et j'envoyai Pietro  terre avec le canot. Je le vis s'enfoncer dans
l'obscurit, se confondre avec la cte et disparatre; un quart d'heure
aprs il reparut. Le passager tait assis  l'arrire du canot, tout
s'tait donc bien pass.

J'avais fait prparer la cabine de mon mieux: j'y avais fait transporter
mon propre matelas; d'ailleurs, comme avec le vent qui soufflait nous
devions tre le lendemain  Messine, je pensais que, si difficile que ft
notre hte, une nuit est bientt passe. Puis, il y a des circonstances o
les gens les plus dlicats passent volontiers sur certaines choses, et,
il faut le dire, notre passager me paraissait tre dans une de ces
circonstances-l.

Ces rflexions firent que, par dlicatesse, et pour ne point paratre trop
curieux, je descendis dans l'entrepont, tandis qu'il montait  bord. De son
ct, le passager alla droit  la cabine sans regarder personne et sans
dire une seule parole; seulement il laissa deux onces [Note: L'once est une
monnaie sicilienne qui vaut 12 F.] dans la main que Pietro lui tendit pour
l'aider  monter l'escalier. Au bout de cinq minutes, quand le canot fut
amarr, Pietro vint me rejoindre.

--Tenez, capitaine, me dit-il, voici deux onces  ajouter  la masse.

--Ils n'ont, voyez-vous, interrompit le capitaine, qu'une bourse pour eux
tous; seulement je suis le caissier:  la fin du voyage je fais les comptes
de chacun et tout est dit.

--Eh bien! demandai-je  Pietro, comment cela s'est-il pass?

--Mais  merveille, rpondit-il; il tait l qui attendait avec la femme
voile qui tait venue  bord, et il parat mme qu'il tait impatient de
me voir; car,  peine m'eut-il aperu, qu'il embrassa l'autre, et qu'il
vint au-devant de moi, ayant de l'eau jusqu'aux genoux; alors nous avons
chang le mot d'ordre, et il est mont  bord. Tant que la femme a pu
le voir, elle est reste sur la cte  nous regarder et  nous faire des
signes avec son mouchoir. Puis, quand nous avons t trop loin, nous avons
entendu une voix qui nous criait bon voyage; c'tait encore elle, la pauvre
femme!

--Et as-tu vu notre passager?

--Non, il s'est cach la figure dans son manteau, seulement,  sa voix et
 sa tournure, a m'a l'air d'un jeune homme, l'amant de l'autre
probablement.

--C'est bien: va dire aux camarades de dployer la voile, et  Nunzio de
gouverner sur Messine.

Pietro remonta sur le pont, transmit l'ordre que j'avais donn, et dix
minutes aprs nous marchions que c'tait plaisir. Je ne tardai pas  le
suivre sur le pont: je ne sais pourquoi je ne pouvais dormir. D'ailleurs,
le temps tait si beau, il ventait un si bon vent, il faisait un si
magnifique clair de lune, que c'tait pch que de s'enfermer dans un
entrepont avec une pareille nuit.

Je trouvai le pont solitaire; tous les camarades taient rentrs dans leur
coutille et dormaient  qui mieux mieux; il n'y avait que Nunzio qui
veillait comme d'habitude; mais, attendu qu'il tait cach derrire la
cabine, on ne le voyait pas, si bien qu'on aurait cru que le btiment
marchait tout seul.

Il tait deux heures et demie du matin  peu prs, nous avions dj laiss
Malte bien loin derrire nous, et je me promenais de long en large sur le
pont, pensant  ma petite femme et aux amis que nous allions retrouver,
quand tout  coup je vis s'ouvrir la cabine et paratre le passager. Son
premier coup d'oeil fut pour s'assurer de l'endroit o nous tions. Il vit
Malte, qui ne paraissait plus que comme un point noir, et il me sembla qu'
cette vue il respirait plus librement. Cela me rappela les prcautions
qu'il avait prises en montant  bord; et craignant de le contrarier en
restant sur le pont, je m'acheminai vers l'coutille de l'avant pour
pntrer dans l'entrepont, lorsque, faisant deux ou trois pas de mon ct:

--Capitaine, me dit-il.

Je tressaillis: il me sembla que j'avais dj entendu cette voix quelque
part comme dans un rve. Je me retournai vivement.

--Capitaine, reprit-il en continuant de s'avancer vers moi, pensez-vous, si
ce vent-l continue, que nous soyons demain soir  Messine?

Et  mesure qu'il s'approchait, je croyais reconnatre son visage, comme
j'avais cru reconnatre sa voix. A mon tour, je fis quelques pas vers lui;
alors il s'arrta en me regardant fixement et comme ptrifi. A mesure que
la distance devenait moindre entre nous, mes souvenirs me revenaient, et
mes soupons se changeaient en certitude. Quant  lui, il tait visible
qu'il aurait mieux aim tre partout ailleurs qu'o il tait; mais il n'y
avait pas moyen de fuir, nous avions de l'eau tout autour de nous, et la
terre tait dj  plus de trois lieues. Nanmoins, il recula devant moi
jusqu'au moment o la cabine l'empcha d'aller plus loin. Je continuai de
m'avancer jusqu' ce que nous nous trouvassions face  face. Nous nous
regardmes un instant sans rien dire, lui ple et hagard, moi avec le
sourire sur les lvres, et cependant je sentais que moi aussi je plissais,
et que tout mon sang se portait  mon coeur; enfin, il rompit le premier le
silence.

--Vous tes le capitaine Giuseppe Arena, me dit-il d'une voix sourde.

--Et vous l'assassin Gatano Sferra, rpondis-je.

--Capitaine, reprit-il, vous tes honnte homme, ayez piti de moi, ne me
perdez pas.

--Que je ne vous perde pas! comment l'entendez-vous?

--J'entends que vous ne me livriez point; en arrivant en Sicile, je
doublerai la somme qui vous a t promise.

--J'ai reu deux cents ducats pour vous conduire  Messine; vous devez m'en
donner deux cents autres en dbarquant; je toucherai ce qui est promis, pas
un grain de plus.

--Et vous remplirez l'obligation que vous avez prise, n'est-ce pas, de me
mettre  terre sain et sauf?

--Je vous mettrai  terre sans qu'il soit tomb un cheveu de votre tte;
mais, une fois  terre, nous avons un petit compte  rgler: je vous redois
un coup de couteau pour que nous soyons quittes.

--Vous m'assassinerez, capitaine?

--Misrable! lui dis-je; c'est bon pour toi et pour tes pareils
d'assassiner.

--Eh bien! alors, que voulez-vous dire?

--Je veux dire que, puisque vous jouez si bien du couteau, nous en jouerons
ensemble; toutes les chances sont pour vous, vous avez dj la premire
manche.

--Mais je ne sais pas me battre au couteau, moi.

--Bah! laissez donc, rpondis-je en cartant ma chemise et en lui montrant
ma poitrine, ce n'est pas  moi qu'il faut dire cela; d'ailleurs, ce n'est
pas difficile: on se met chacun dans un tonneau, on se fait lier le bras
gauche autour du corps, on convient de se battre  un pouce,  deux pouces
ou  toute la lame, et on gesticule. Quant  ce dernier point, c'est dj
rgl; et, sauf votre plaisir, nous nous battrons  toute lame, car vous
avez si bien frapp, qu'il n'en tait pas rest une ligne hors de la
blessure.

--Et si je refuse?

--Ah! si vous refusez, c'est autre chose: je vous mettrai  terre comme
j'ai dit, je vous donnerai une heure pour gagner la montagne, et puis je
prviendrai le juge; alors, c'est  vous de bien vous tenir, parce que, si
vous tes pris, voyez-vous, vous serez pendu.

--Et si j'accepte le duel et que je vous tue?

--Si vous me tuez, eh bien! tout sera dit.

--Ne me poursuivra-t-on pas?

--Qui cela? mes amis?

--Non, la justice!

--Allons donc! est-ce qu'il y a un seul Sicilien qui dposerait contre vous
parce que vous m'auriez tu loyalement? Pour m'avoir assassin,  la bonne
heure.

--Eh bien! je me battrai; c'est dit.

--Alors, dormez tranquille, nous recauserons de cela  Contessi ou 
la Scaletta. Jusque-l, le btiment est  vous, puisque vous le payez;
promenez-vous-y en long et en large; moi, je rentre chez moi.

Je descendis dans l'coutille. Je rveillai Pietro, et je lui racontai tout
ce qui venait de se passer. Quant  Nunzio, c'tait inutile de lui rien
raconter  lui; il avait tout entendu.

--C'est bon, capitaine, dit Pietro; soyez tranquille, nous ne le perdrons
pas de vue.

Le lendemain,  deux heures de l'aprs-midi, nous arrivmes  la Scaletta;
je consignai l'quipage sur le btiment, et nous descendmes dans le canot,
Gatano Sferra, Pietro, Nunzio et moi.

En mettant pied  terre, Nunzio et Pietro se placrent l'un  droite,
l'autre  gauche de notre homme, de peur qu'il ne lui prt envie de
s'chapper; il s'en aperut.

--Vos prcautions sont inutiles, capitaine, me dit-il; du moment o il
s'agit d'un duel, que ce soit au pistolet,  l'pe ou au couteau, cela ne
fait rien, je suis votre homme.

--Ainsi, repris-je, vous me donnez votre parole d'honneur que vous ne
chercherez pas  vous chapper?

--Je vous la donne.

Je fis un signe  Nunzio et  Pietro, et ils le laissrent marcher seul.

--C'est gal, dit Pietro se mlant de nouveau  la conversation, nous ne le
perdions pas de vue, tout de mme.

--N'importe. Tant il y a, reprit le capitaine, qu' partir de ce moment-l
il n'y a rien  dire sur lui.

--Aussi, je ne dis rien, reprit Pietro.

--Nous continumes de suivre le chemin, et au bout de dix minutes nous
tions chez le pre Matteo, un bon vieux Sicilien dans l'me, celui-l, et
qui tient une petite auberge  _l'Ancre d'or_.

--Bonjour, pre Matteo, lui dis-je. Voil ce que c'est: nous avons eu des
mots ensemble, monsieur et moi, nous voudrions nous rgaler d'un petit coup
de couteau; vous avez bien une chambre  nous prter pour cela, n'est-ce
pas?

--Deux, mes enfants, deux, dit le pre Matteo.

--Non pas; deux, ce serait de trop, mon brave, une seule suffira. Puis,
s'il s'ensuivait quelque chose (nous sommes tous mortels, et un malheur est
bien vite arriv), enfin, s'il s'ensuivait quelque chose, vous savez ce
qu'il y a  dire. Nous tions  dner, monsieur et moi, nous nous sommes
pris de dispute, nous avons jou des couteaux, et voil; bien entendu que,
s'il y en a un de tu, c'est celui-l qui aura eu tous les torts.

--Tiens, cela va sans dire, rpondit le pre Matteo.


--Si je tue monsieur, je n'ai pas de recommandation  vous faire, on
l'enterrera dcemment et comme un bourgeois doit tre enterr; c'est moi
qui paie. Si monsieur me tue, il y a de quoi faire face aux frais dans
le speronare. D'ailleurs, vous me feriez bien crdit, n'est-ce pas, pre
Matteo?

--Sans reproche, a ne serait pas la premire fois, capitaine.

--Non, mais a serait la dernire. Dans ce cas-l, pre Matteo, comprenez
bien ceci: moi tu, monsieur est libre comme l'air, entendez-vous bien? Il
va o il veut et comme il veut: et si on l'arrte, c'est moi qui lui ai
cherch noise; j'tais en train, j'avais bu un coup de trop, et il ne m'a
donn que ce que je mritais: vous entendez!

--Parfaitement.

--Maintenant, prpare le dner, vieux. Toi, Pietro, va-t'en acheter deux
couteaux exactement pareils; tu sais comme il les faut. Toi, Nunzio, tu
t'en iras trouver le cur. A propos, repris-je en me retournant vers
Gatano qui avait cout tous ces dtails avec une grande indiffrence, je
dois vous prvenir que je commande une messe; elle ne sera dite que demain
matin, mais c'est gal, l'intention y est. Si vous voulez en commander une
de votre ct pour que je n'aie pas d'avantage sur vous, et que Dieu ne
soit ni pour l'un ni pour l'autre, vous en tes le matre; c'est fra
Girolamo qui dit les meilleures,

--Merci, me rpondit Gatano; vous ne pensez pas, j'espre, que je crois 
toutes ces btises.

--Vous n'y croyez pas! vous n'y croyez pas, dites-vous? tant pis; moi j'y
crois, monsieur. Nunzio, tu iras commander la messe chez fra Girolamo,
entends-tu, pas chez un autre.

--Soyez tranquille, capitaine.

Pietro et Nunzio sortirent pour s'acquitter chacun de la mission dont il
tait charg. Je restai seul avec Gatano Sferra et le vieux Matteo.

--Maintenant, monsieur, dis-je en m'approchant de Gatano, si au moment o
nous sommes arrivs, vous n'avez rien  faire avec Dieu, vous avez sans
doute quelque chose  faire avec le monde. Vous avez un pre, une mre,
une matresse, quelqu'un enfin qui s'intresse  vous et que vous aimez.
Matteo, du papier et de l'encre. Faites comme moi, monsieur, crivez 
cette personne, et si je vous tue, foi d'Arena! la lettre sera fidlement
remise.

--Ceci, c'est autre chose, et vous avez raison, dit Gatano en prenant le
papier et l'encre des mains du vieux Matteo, et en se mettant  crire.

Je m'assis  la table qui tait en face de la sienne, et je me mis  crire
de mon ct. Il va sans dire que la lettre que j'crivais tait pour ma
pauvre femme.

Comme nous finissions, Nunzio et Pietro rentrrent.

--La messe est commande, dit Nunzio.

--A fra Girolamo?

--A lui-mme.

--Voici les deux couteaux, dit Pietro, c'est une piastre les deux.

--Chut! dis-je.

--Non, non, dit Gatano; il est juste que je paie le mien et vous le vtre.
D'ailleurs, nous avons un compte  rgler, capitaine. Je vous redois deux
cents ducats, car vous m'avez, selon nos conventions, fidlement remis 
terre.

--Que cela ne vous inquite pas, rien ne presse.

--Cela presse fort, au contraire, capitaine. Voici les deux cents ducats.
Quant  vous, mon ami, continua-t-il en s'adressant  Pietro, voici deux
onces pour l'achat du couteau.

--Je vous demande pardon, monsieur, dit Pietro; le couteau cote cinq
carlins, et non pas deux onces. Je ne reois pas de bonne main pour une
pareille chose.

--Je crois bien! dit Pietro interrompant encore; un couteau qui pouvait
tuer le capitaine!

--Maintenant, reprit Gatano Sferra, quand vous voudrez; je vous attends.

--Vous tes servis, dit le vieux Matteo en rentrant de sa cuisine.

--Montons donc, dis-je  Gatano.

Nous montmes. Je suivais Gatano par derrire; il marchait d'un pas ferme:
je demeurai convaincu que cet homme tait brave. C'tait  n'y plus rien
comprendre.

Comme l'avait dit Matteo, nous tions servis. Un bout de la table, couvert
d'une nappe et de tout l'accompagnement ncessaire, supportait le dner.
L'autre bout tait rest vide, et un tonneau dfonc par un bout tait
dispos de chaque ct pour nous recevoir quand il nous plairait de
commencer.

Pietro dposa un couteau de chaque ct de la table.

--Si vous connaissez ici quelqu'un, et que vous dsiriez l'avoir pour
tmoin, dis-je  Gatano, vous pouvez l'envoyer chercher, nous attendrons.

--Je ne connais personne, capitaine. D'ailleurs ces deux braves gens sont
l, continua Gatano en montrant Pietro et le pilote; ils serviront en mme
temps pour vous et pour moi.

Ce sang-froid m'tonna. Depuis que j'avais vu cet homme de prs, j'avais
perdu une partie de mon dsir de me venger. Je rsolus donc de faire une
espce de tentative de conciliation.

--coutez, lui dis-je au moment o il venait de passer de l'autre ct de
la table, il est vident qu'il y a dans tout ceci quelque mystre que je
ne connais pas et que je ne puis deviner. Vous n'tes point un assassin.
Pourquoi m'avez-vous frapp? Dans quel but moi plutt qu'un autre? Soyez
franc, dites-moi tout; et si je reconnais que vous avez t pouss par une
ncessit quelconque, par une de ces fatalits plus fortes que l'homme, et
 laquelle il faut que l'homme obisse, eh bien! tout sera dit et nous en
resterons l.

Gatano rflchit un instant; puis, d'un air sombre:

--Je ne puis rien vous dire, reprit-il, le secret n'est pas  moi seul;
puis voyez-vous, ce n'est point le hasard qui nous a conduits face  face.
Ce qui est crit est crit, et il faut que les choses s'accomplissent:
battons-nous!

--Rflchissez, repris-je, il en est encore temps. Si c'est la prsence de
ces hommes qui vous gne, il s'en iront, et je resterai seul avec vous, et
ce que vous m'aurez dit, je vous le jure! ce sera comme si vous l'aviez dit
 un confesseur.

--J'ai t prs de mourir, j'ai fait venir un prtre, je me suis confess 
lui, croyant que cette confession serait la dernire; au risque de paratre
devant Dieu charg d'un pch mortel, je ne lui ai pas rvl le secret que
vous voulez savoir.

--Cependant..., monsieur, repris-je, insistant d'autant plus qu'il se
dfendait davantage.

--Ah! interrompit-il insolemment, est-ce que c'est vous qui, aprs m'avoir
fait venir ici, ne voudriez plus vous battre? Est-ce que vous auriez peur,
par hasard?

--Peur! m'criai-je; et d'un bond je fus dans le tonneau et le couteau  la
main.

--N'est-ce pas, Pietro, continua le capitaine en s'interrompant, n'est-ce
pas que je fis tout cela pour l'amener  me dire la cause de sa conduite
envers moi?

--Oui, vous l'avez fait, rpondit Pietro, et j'en tais mme bien tonn,
car vous le savez bien, capitaine, ce n'est pas votre habitude, et quand
nous avions de ces choses-l avec les Calabrais, a allait comme sur des
roulettes.

--Enfin, reprit le capitaine, il ne voulut rien entendre. Il entra  son
tour dans son tonneau. Seulement, quand on voulut lui lier le bras gauche
derrire le dos comme on venait de me le faire  moi, il prtendit que cela
le gnait, et demanda qu'on lui laisst le bras libre. On le lui dlia
aussitt.

Alors nous commenmes  nous escrimer; comme malgr lui et naturellement
il parait les coups que je lui portais avec le bras gauche, cela retarda un
peu la fin du combat. Il me dchira mme un tant soit peu l'paule avant
que je l'eusse touch, car je regardais comme au-dessous de moi de le
frapper dans les membres. Mais, ma foi! quand je vis mon sang couler, et
Pietro qui se mangeait les poings jusqu'aux coudes, je lui allongeai une si
rude botte, que, du coup de poing encore plus que du coup de couteau, il
s'en alla rouler, lui et son tonneau, jusqu'auprs de la fentre. Quand je
vis qu'il ne se relevait pas, je pensai qu'il avait son compte. En effet,
en regardant la lame du couteau, je vis qu'elle tait rouge jusqu'au
manche. Nunzio courut  lui.

--Eh bien! eh bien! lui dit-il, qu'est-ce qu'il y a? Est-ce que nous
demanderons un prtre ou un mdecin?

--Un prtre, rpondit Gatano d'une voix sourde, le mdecin serait inutile.

--Va donc pour le prtre, dit Nunzio. Eh! vieux, continua-t-il en appelant.

Une porte s'ouvrit et Matteo apparut.

--Une chambre et un lit pour monsieur qui se trouve mal!

--C'est prt, dit Matteo.

--Alors, aidez-moi  le porter pendant qu'ils vont casser quelques
bouteilles, eux autres, pour faire croire que a est venu comme a petit 
petit.

--Un prtre! un prtre! murmura Gatano plus sourdement encore que la
premire fois; vous voyez bien que si vous tardez, je serai mort avant
qu'il vienne--En effet, le sang coulait de sa poitrine comme d'une
fontaine.

--Vous, mort! ah! bien oui, dit Matteo en le prenant pardessous les
paules, tandis que Nunzio le prenait par les jambes; vous avez encore pour
plus de quatre ou cinq heures  vivre, allez, je vois a dans vos yeux; je
vais vous mettre l-dessus une bonne compresse, et vous aurez le temps de
faire une fameuse confession.

La porte se referma, et je me retrouvai seul avec Pietro.

--Eh bien! me dit-il, que diable avez-vous donc, capitaine? est-ce que vous
allez vous trouver mal pour cette corchure que vous avez l  l'paule?

--Ah! ce n'est pas cela, ce n'est pas cela, lui rpondis-je, mais
j'aimerais mieux ne pas avoir rencontr cet homme, j'tais pay pour le
mener sain et sauf ici.

--Eh bien! mais il me semble, rpondit Pietro, que, quand nous l'avons
dbarqu, il se portait comme un charme.

--Cet argent me portera malheur, Pietro; et s'il meurt, je n'en veux pas
garder un sou, et je l'emploierai  faire dire des messes.

--Des messes! c'est toujours bon, dit Pietro, et la preuve, c'est que celle
que vous avez commande tout  l'heure ne vous a pas mal russi; mais
l'argent n'est pas mprisable non plus.

--Et cette pauvre femme, Pietro, cette pauvre femme qui est venue me
trouver  mon btiment, et qui l'a conduit jusque sur le rivage! Hein!
quand elle va savoir cela.

--Ah! dame! il y aura des larmes, a c'est sr; mais, au bout du compte, il
vaut mieux que ce soit elle qui pleure que la patronne. D'ailleurs, vous
n'avez fait que lui rendre ce qu'il vous avait donn il y a un an, voil
tout; avec les intrts, c'est vrai, mais coutez donc, il n'y a que des
banqueroutiers qui ne paient pas leurs dettes.

--C'est gal, repris-je, je voudrais bien savoir pourquoi il m'a donn ce
coup de couteau.

En ce moment, la porte de la chambre o l'on avait port Gatano Sferra
s'ouvrt.

--Capitaine Arena, dit une voix, le moribond vous demande. Je me retournai,
et je reconnus fra Girolamo.

--Me voil, mon pre, rpondis-je en tressaillant.

--Allons, dit Pietro, vous allez probablement savoir la chose; si cela peut
se dire, vous nous la raconterez.

Je lui fis signe de la tte que oui et j'entrai.

--Mon frre, dit fra Girolamo en montrant Gatano Sferra, ple comme les
draps dans lesquels il tait couch, voici un chrtien qui va mourir, et
qui dsire que vous entendiez sa confession.

--Oui, venez, capitaine, dit Gatano d'une voix si faible qu' peine
pouvait-on l'entendre; et puisse Dieu me donner la force d'aller jusqu'au
bout!

--Tenez, tenez, dit le pre Matteo en entrant et en posant une fiole
remplie d'une liqueur rouge comme du sang, sur la table qui tait prs du
lit du mourant; tenez, voil qui va vous remettre le coeur; buvez-moi
deux cuilleres de cela, et vous m'en direz des nouvelles. Vous savez,
capitaine, continua-t-il en s'adressant  moi, c'est le mme lixir que
faisait cette pauvre Julia, qu'on appelait la sorcire, et qui a fait tant
de bien  votre oncle.

--Oh! alors, dis-je, en versant la liqueur dans une cuillre, et en
approchant la cuillre des lvres du bless, buvez; Matteo a raison, cela
vous fera du bien.

Gatano avala la cuillere d'lixir, tandis que fra Girolamo refermait la
porte derrire Matteo, qui ne pouvait rester plus longtemps, le moribond
allait se confesser. A peine l'eut-il bue, que ses yeux brillrent, et
qu'une vive rougeur passa sur son visage.

--Que m'avez-vous donn l, capitaine? s'cria-t-il en me saisissant la
main; encore une cuillere, encore une, je veux avoir la force de tout vous
raconter.

Je lui donnai une seconde gorge de l'lixir; il se souleva alors sur une
main et appuya l'autre sur sa poitrine.

--Ah! voil la premire fois que je respire depuis que j'ai reu votre coup
de couteau, capitaine; cela fait du bien de respirer.

--Mon fils, dit fra Girolamo, profitez de ce que Dieu vous secourt pour
nous dire ce secret qui vous touffe plus encore que votre blessure.

--Mais si j'allais ne pas mourir, mon pre, s'cria Gatano: si j'allais ne
pas mourir! il serait inutile que je me confessasse. J'ai dj vu la mort
d'aussi prs qu'en ce moment-ci, et cependant j'en suis revenu.

--Mon fils, dit fra Girolamo, c'est une tentation du dmon qui,  cette
heure, dispute votre me  Dieu. Ne croyez pas les conseils du maudit. Dieu
seul sait si vous devez vivre ou mourir; mais agissez toujours comme si
votre mort tait sre.

--Vous avez raison, mon pre, dit Gatano en essuyant avec son mouchoir une
cume rougetre qui humectait ses lvres; vous avez raison: coutez, et
vous aussi, capitaine.

Je m'assis au pied du lit, fra Girolamo s'assit au chevet, prit dans ses
deux mains les deux mains du moribond, qui commena:

--J'aimais une femme; c'est celle  laquelle est adresse la lettre que je
vous ai donne, mon pre, pour qu'elle lui ft remise en cas de mort. Cette
femme, je l'avais aime jeune fille; mais je n'tais pas assez riche pour
tre agr par ses parents: on la donna  un marchand grec, jeune encore,
mais qu'elle n'aimait pas. Nous fmes spars. Dieu sait que je fis tout
ce que je pus pour l'oublier. Pendant un an je voyageai, et peut-tre ne
fusse-je jamais revenu  Malte, si je n'eusse reu la nouvelle que mon pre
tait mourant.

Trois jours aprs mon retour, mon pre tait mort. En suivant son convoi,
je passai devant la maison de Lena. Malgr moi, je levai la tte, et 
travers la jalousie j'aperus ses yeux. De ce moment, il me sembla ne
l'avoir pas quitte un instant, et je sentis que je l'aimais plus que
jamais.

Le soir, je revins sous cette fentre. J'y tais  peine, que j'entendis le
petit cri que faisaient en s'cartant les planchettes des persiennes; au
mme moment une lettre tomba  mes pieds. Cette lettre me disait que dans
deux jours son mari partait pour Candie, et qu'elle restait seule avec sa
vieille nourrice. J'aurais d partir, je le sais bien, mon pre, j'aurais
d fuir aussi loin que la terre et pu me porter, ou bien entrer dans
quelque couvent, faire raser mes cheveux, et m'abriter sous quelque saint
habit qui et touff mon amour; mais j'tais jeune, j'tais amoureux: je
restai.

Mon pre, je n'ose pas vous parler de notre bonheur, c'tait un crime.
Pendant trois mois nous fmes, Lena et moi, les tres les plus heureux de
la cration. Ces trois mois passrent comme un jour, comme une heure, ou
plutt ils n'existrent pas: ce fut un rve.

Un matin Lena reut une lettre de son mari. J'tais prs d'elle quand sa
vieille nourrice l'apporta. Nous nous regardmes en tremblant; ni l'un ni
l'autre de nous ne l'osait ouvrir. Elle tait l sur la table. Deux ou
trois fois, et chacun  notre tour, nous avanmes la main. Enfin, Lena la
prit, et me regardant fixement:

--Gatano, dit-elle, m'aimes-tu?

--Plus que ma vie, rpondis-je.

--Serais-tu prt  tout quitter pour moi, comme je serais prte  tout
quitter pour toi?

--Je n'ai que toi au monde: o tu iras, je te suivrai.

--Eh bien! convenons d'une chose: si cette lettre m'annonce son retour,
convenons que nous partirons ensemble,  l'instant mme, sans hsiter, avec
ce que tu auras d'argent et moi de bijoux.

--A l'instant mme, sans hsiter; Lena, je suis prt.

Elle me tendit la main, et nous ouvrmes la lettre en souriant. Il
annonait que ses affaires n'tant point termines, il ne serait de retour
que dans trois mois. Nous respirmes. Quoique notre rsolution ft bien
prise, nous n'tions pas fchs d'avoir encore ce dlai avant de la mettre
 excution.

En sortant de chez Lena, je rencontrai un mendiant que depuis trois jours
je retrouvais constamment  la mme place. Cette assiduit me surprit, et
tout en lui faisant l'aumne, je l'interrogeai; mais  peine s'il parlait
l'italien, et tout ce que j'en pus tirer, c'est que c'tait un matelot
pirote dont le vaisseau avait fait naufrage, et qui attendait une occasion
de s'engager sur un autre btiment.

Je revins le soir. Le temps nous tait mesur d'une main trop avare pour
que nous en perdissions la moindre parcelle. Je trouvai Lena triste.
Pendant quelques instants je l'interrogeai inutilement sur la cause de
cette tristesse; enfin elle m'avoua qu'en faisant sa prire du matin devant
une madone du Prugin, qui tait dans sa famille depuis trois cents ans
et  laquelle elle avait une dvotion toute particulire, elle avait vu
distinctement couler deux larmes des yeux de l'image sainte. Elle avait cru
d'abord tre le jouet de quelque illusion, et elle s'en tait approche,
afin de regarder de plus prs. C'taient bien deux larmes qui roulaient sur
ses joues, deux larmes relles, deux larmes vivantes, deux larmes de femme!
Elle les avait essuyes alors avec son mouchoir, et le mouchoir tait rest
mouill. Il n'y avait pas de doute pour elle, la madone avait pleur, et
ces larmes, elle en tait certaine, prsagaient quelque grand malheur.

Je voulus la rassurer, mais l'impression tait trop profonde. Je voulus lui
faire oublier par un bonheur rel cette crainte imaginaire; mais pour la
premire fois je la trouvai froide et presque insensible, et elle finit
par me supplier de me retirer, et de la laisser passer la nuit en prires.
J'insistai un instant, mais Lena joignit les mains en me suppliant, et 
mon tour je vis deux grosses larmes qui tremblaient  ses paupires. Je
les recueillis avec mes lvres; puis, moiti ravi, moiti boudant, je
m'apprtai  lui obir.

Alors nous soufflmes la lumire; nous allmes  la fentre pour nous
assurer si la rue tait solitaire, et nous soulevmes le volet. Un homme
envelopp dans un manteau tait appuy au mur. Au bruit que nous fmes, il
releva la tte; mais nous vmes  temps le mouvement qu'il allait faire:
nous laissmes retomber le volet, et il ne put nous apercevoir.

Nous restmes un instant muets et immobiles, coutant le battement de nos
coeurs qui se rpondaient en bondissant et qui troublaient seuls le silence
de la nuit. Cette terreur superstitieuse de Lena avait fini par me gagner,
et si je ne croyais pas  un malheur, je croyais au moins  un danger. Je
soulevai le volet de nouveau, l'homme avait disparu.

Je voulus profiter de son absence pour m'loigner; j'embrassai une dernire
fois Lena, et je m'approchai de la porte. En ce moment il me sembla
entendre dans le corridor qui y conduisait le bruit d'un pas. Sans doute
Lena crut l'entendre comme moi, car elle me serra les mains.

--As-tu une arme? me dit-elle si bas, qu' peine je compris.

--Aucune, rpondis-je.

--Attends. Elle me quitta. Quelques secondes aprs, je l'entendis ou plutt
je la sentais revenir. Tiens, me dit-elle, et elle me mit dans la main le
manche d'un petit yatagan qui appartenait  son mari.

--Je crois que nous nous sommes tromps, lui dis-je, car on n'entend plus
rien.

--N'importe! me dit-elle, garde ce poignard, et dsormais ne viens jamais
sans tre arm. Je le veux, entends-tu? Et je rencontrai ses lvres qui
cherchaient les miennes pour faire de son commandement une prire.

--Tu exiges donc toujours que je te quitte.

--Je ne l'exige pas, je t'en prie.

--Mais  demain, au moins.

--Oui,  demain.

Je serrai Lena une dernire fois dans mes bras, puis j'ouvris la porte.
Tout tait silencieux et paraissait calme.

--Folle que tu es! lui dis-je.

--Folle tant que tu voudras, mais la madone a pleur.

--C'est de jalousie, Lena, lui dis-je en l'enlaant une dernire fois dans
mes bras et en approchant sa tte de la mienne.

--Prends garde! s'cria Lena avec un cri terrible et en faisant un
mouvement pour se jeter en avant. Le voil! le voil!

En effet, un homme s'lanait de l'autre bout de l'appartement. Je bondis
au-devant de lui, et nous nous trouvmes face  face. C'tait Morelli, le
mari de Lena. Nous ne dmes pas un mot, nous nous jetmes l'un sur l'autre
en rugissant. Il tenait d'une main un poignard et de l'autre un pistolet.
Le pistolet partit dans la lutte, mais sans me toucher. Je ripostai par un
coup terrible, et j'entendis mon adversaire pousser un cri. Je venais de
lui enfoncer l'yatagan dans la poitrine. En ce moment le mot de halte
retentit en anglais: une patrouille qui passait dans la rue, prvenue par
le coup de pistolet, s'arrtait sous les fentres. Je me prcipitais vers
la porte pour sortir; Lena me saisit par le bras, me fit traverser sa
chambre, m'ouvrit une petite croise qui donnait sur un jardin. Je sentis
que ma prsence ne pouvait que la perdre.

--coute, lui dis-je, tu ne sais rien, tu n'as rien vu, tu es accourue au
bruit, et tu as trouv ton mari mort.

--Sois tranquille.

--O te reverrai-je?

--Partout o tu seras.

--Adieu.

--Au revoir.

Je m'lanai comme un fou  travers le jardin, j'escaladai le mur, je me
trouvai dans une ruelle. Je n'y voyais plus, je ne savais plus o j'tais,
je courus ainsi devant moi jusqu' ce que je me trouvasse sur la place
d'Armes; l, je m'orientai, et rappelant  mon aide un peu de sang-froid,
je me consultai sur ce que j'avais de mieux  faire. C'tait de fuir; mais
 Malte on ne fuit pas facilement; d'ailleurs j'avais sur moi quelques
sequins  peine; tout ce que je possdais tait chez moi, chez moi aussi
taient des lettres de Lena qui pouvaient tre saisies et dnoncer notre
amour. La premire chose que j'eusse  faire tait donc de rentrer chez
moi.

Je repris en courant le chemin de la maison. A quelques pas de la porte
tait un homme accroupi, la tte entre ses genoux: je crus qu'il dormait,
comme cela arrive parfois aux mendiants dans les rues de Malte; je n'y fis
point attention, et je rentrai.

En deux bonds je fus dans ma chambre; je courus d'abord au secrtaire dans
lequel taient les lettres de Lena, et je les brlai jusqu' la dernire;
puis, quand je vis qu'elles n'taient plus que cendres, j'ouvris le tiroir
o tait l'argent, je pris tout ce que j'avais. Mon intention tait de
courir au port, de me jeter dans une barque, de troquer mes habits contre
ceux d'un matelot, et le lendemain de sortir de la rade avec tous les
pcheurs qui sortent chaque matin. Cela m'tait d'autant plus facile que
vingt fois j'avais fait des parties de pche avec chacun d'eux, et que je
les connaissais tous. L'important tait donc de gagner le port.

Je redescendis vivement dans cette intention; mais au moment o je rouvrais
la porte de la rue pour sortir, quatre soldats anglais se jetrent sur
moi; en mme temps un homme s'approcha, et m'clairant le visage avec une
lanterne sourde:

--C'est lui, dit-il.

De mon ct, je reconnus le mendiant pirote  qui j'avais fait l'aumne le
matin mme. Je compris que j'tais perdu si je ne surveillais pas chacune
de mes paroles. Je demandai, de la voix la plus calme que je pus prendre,
ce qu'on me voulait et o l'on me conduisait; on me rpondit en prenant le
chemin de la prison, et arriv  la prison, en m'enfermant dans un cachot.

A peine fus-je seul que je rflchis  ma situation. Personne ne m'avait vu
frapper Morelli, j'tais sr de Lena comme de moi-mme. Je n'avais point
t pris sur le fait, je rsolus de me renfermer dans la dngation la plus
absolue.

J'aurais bien pu dire qu'en sortant de chez Lena j'avais t attaqu et que
je n'avais fait que me dfendre. Ainsi peut-tre je changeais la peine de
mort en prison, mais je perdais Lena. Je n'y songeais mme point.

Le lendemain, un juge et deux greffiers vinrent m'interroger dans ma
prison. Morelli n'tait pas mort sur le coup; c'tait lui qui avait dit mon
nom au chef de la patrouille survenue pendant notre lutte; il avait affirm
sur le crucifix m'avoir parfaitement reconnu, et il avait rendu le dernier
soupir.

Je niai tout; j'affirmai que je ne connaissais Lena que pour l'avoir
rencontre comme on rencontre tout le monde, au spectacle,  la promenade,
chez le gouverneur; j'tais rest chez moi toute la soire, et je n'en
tais sorti qu'au moment o j'avais t arrt. Comme nos maisons ont
rarement des concierges, et que chacun entre et sort avec sa clef, personne
sur ce point ne put me donner de dmenti.

Le juge donna l'ordre de me confronter avec le cadavre. Je sortis de
mon cachot, et l'on me conduisit chez Lena. Je sentis que c'tait l o
j'aurais besoin de toute ma force: je me fis un front de marbre, et je
rsolus de ne me laisser mouvoir par rien.

En traversant le corridor, je vis la place de la lutte: une petite glace
tait casse par la balle du pistolet, le tapis avait conserv une large
tache de sang; elle se trouvait sur mon chemin, je ne cherchai point 
l'viter, je marchai dessus comme si j'ignorais ce que c'tait.

On me fit entrer dans la chambre de Lena: le cadavre tait couch sur le
lit, la figure et la poitrine dcouvertes; une dernire convulsion de rage
crispait sa figure; sa poitrine tait traverse par la blessure qui l'avait
tu. Je m'approchai du lit d'un pas ferme; on renouvela l'interrogatoire,
je ne m'cartai en rien de mes premires rponses. On fit venir Lena.

Elle s'approcha ple, mais calme; deux grosses larmes silencieuses
roulaient sur ses joues, et pouvaient aussi bien venir de la douleur
qu'elle prouvait d'avoir perdu son mari, que de la situation o elle
voyait son amant.

--Que me voulez-vous encore? dit-elle; je vous ai dj dit que je ne sais
rien, que je n'ai rien vu; j'tais couche, j'ai entendu du bruit dans le
corridor, j'ai couru; j'ai entendu mon mari crier  l'assassin. Voil tout.

On fit monter l'pirote, et on nous confronta avec lui. Lena dit qu'elle ne
le connaissait point. Je rpondis que je ne me rappelais pas l'avoir jamais
vu.

Je n'avais donc rellement contre moi que la dclaration du mort. Le procs
se poursuivit avec activit: le juge accomplissait son devoir en homme qui
veut absolument avoir une tte. A toute heure du jour et de la nuit, il
entrait dans mon cachot pour me surprendre et m'interroger. Cela lui tait
d'autant plus facile, que mon cachot avait une porte qui donnait dans la
chambre des condamns, et qu'il avait la clef de cette porte; mais je tins
bon, je niai constamment.

On mit dans ma prison un espion qui se prsenta comme un compagnon
d'infortune, et qui m'avoua tout. Comme moi il avait tu un homme, et comme
moi il attendait son jugement. Je plaignis le sort qui lui tait rserv,
mais je lui dis que, quant  moi, j'tais parfaitement tranquille, tant
innocent. L'espion, un matin, passa dans un autre cachot.

Cependant,  l'accusation du mort,  la dposition de l'pirote, s'tait
jointe une circonstance terrible: on avait retrouv dans le jardin la trace
de mes pas; on avait mesur la semelle de mes bottes avec les empreintes
laisses, et l'on avait reconnu que les unes s'adaptaient parfaitement aux
autres. Quelques-uns de mes cheveux aussi taient rests dans la main du
moribond: ces cheveux, compars aux miens, ne laissaient aucun doute sur
l'identit.

Mon avocat prouva clairement que j'tais innocent, mais le juge prouva plus
clairement que j'tais coupable, et je fus condamn  mort.

J'coutai l'arrt sans sourciller; quelques murmures se firent entendre
dans l'auditoire. Je vis que beaucoup doutaient de la justice de la
condamnation. J'tendis la main vers le Christ:

--Les hommes peuvent me condamner, m'criai-je; mais voil celui qui m'a
dj absous.

--Vous avez fait cela, mon fils, s'cria fra Girolamo, qui n'avait pas
sourcill  l'assassinat, mais qui frissonnait au blasphme.

--Ce n'tait pas pour moi, mon pre, c'tait pour Lena. Je n'avais pas peur
de la mort; et vous le verrez bien, puisque vous allez me voir mourir; mais
ma condamnation la dshonorait, mon supplice en faisait une femme perdue.
Puis, je ne sais quelle vague esprance me criait au fond du coeur que je
sortirais de tout cela. D'ailleurs, en vous avouant tout comme je le fais,
 vous et au capitaine, est-ce que Dieu ne me pardonnera pas, mon pre?
Vous m'avez dit qu'il me pardonnerait! Mentiez-vous aussi, vous?

Fra Girolamo ne rpondit au moribond que par une prire mentale. Gatano
regardait en plissant ce moine qui s'agenouillait sur les pchs d'autrui,
et je vis la fivre de ses yeux qui commenait  s'teindre; il sentit
lui-mme qu'il faiblissait.

--Encore une cuillere de cet lixir, capitaine, dit-il. Et vous, mon pre,
coutez-moi d'abord: nous n'avons pas de temps  perdre: vous prierez
aprs.

Je lui fis avaler une gorge d'lixir, qui produisit le mme effet que
la premire fois. Je vis reparatre le sang sur ses joues, et ses yeux
brillrent de nouveau.

--O en tions-nous? demanda Gatano.

--Vous veniez d'tre condamn, lui dis-je.

--Oui. On me conduisit dans mon cachot; trois jours me restaient: trois
jours sparent, comme vous savez, la condamnation du supplice.

Le premier jour, le greffier vint me lire l'arrt, et me pressa d'avouer
mon crime, m'assurant que, comme il y avait des circonstances attnuantes,
peut-tre obtiendrais-je une commutation de peine. Je lui rpondis que
je ne pouvais avouer un crime que je n'avais pas commis, et je vis qu'il
sortait du cachot, branl lui-mme de la fermet de mes dngations.

Le lendemain ce fut le tour du confesseur. C'tait un crime plus grand que
le premier peut-tre, mais je niai tout, mme au confesseur.--Fra Girolamo
fit un mouvement.--Mon pre, reprit Gatano, Lena m'avait toujours dit que,
si je mourais avant elle, elle entrerait dans un couvent et prierait pour
moi pendant tout le reste de sa vie. Je comptais sur ses prires.

Le confesseur sortit convaincu que je n'tais pas coupable, et sa bouche,
en me donnant le baiser de paix, laissa chapper le mot martyr. Je lui
demandai si je ne le reverrais pas, il promit de revenir passer avec moi la
journe et la nuit du lendemain.

A quatre heures du soir, la porte de ma prison, celle qui donnait dans la
chapelle des condamns, s'ouvrit, et je vis paratre le juge.

--Eh bien! lui dis-je en l'apercevant, tes-vous enfin convaincu que vous
avez condamn un innocent?

--Non, me rpondit-il; je sais que vous tes coupable; mais je viens pour
vous sauver.

Je prsumai que c'tait quelque nouvelle ruse pour m'arracher mon secret,
et je me pris  rire ddaigneusement. Le juge s'avana vers moi, et me
tendit un papier; je lus:

Crois  tout ce que te dira le juge, et fais tout ce qu'il t'ordonnera de
faire.

TA LENA.

--Vous lui avez arrach ce billet par quelque ruse infme ou par quelque
atroce torture, rpondis-je en secouant la tte. Lena n'a point crit ces
paroles volontairement.

--Lena a crit ces paroles librement; Lena est venue me trouver; Lena a
obtenu de moi que je te sauvasse, et je viens te sauver. Veux-tu m'obir et
vivre? veux-tu t'obstiner et mourir?

--Eh bien! que faut-il faire? repris-je.

--coute, dit le juge en se rapprochant de moi et en me parlant d'une
voix si basse, qu' peine je pouvais l'entendre; suis aveuglment les
instructions que je vais te donner; ne rflchis pas, obis, et ta vie est
sauve, et l'honneur de ta matresse est sauv.

--Parlez.

Il dtacha mes fers.

--Voici un poignard, prends-le; sors par cette porte, dont j'ai seul la
clef; cours au caf le plus proche; laisse-toi hardiment reconnatre par
tous ceux qui seront l; enfonce ton couteau dans la poitrine du premier
venu; laisse-le dans la blessure; fuis, et reviens. Je t'attends ici, et
Lena, enferme chez moi, me rpond de ton retour.

Je compris tout. Mes cheveux se dressrent sur ma tte, je sentis une sueur
froide poindre  leur racine et ruisseler sur mon visage. Le juge, cet
homme nomm par la loi pour protger la socit, s'tait laiss sduire
 prix d'argent, et n'avait rien trouv de mieux que de m'absoudre d'un
premier meurtre par un second.

Un instant j'hsitai: mais je pensai  la libert,  Lena, au bonheur. Je
lui pris le couteau des mains, je sortis comme un fou, je courus au caf
Grec; il tait plein de gens de ma connaissance: il n'y avait que vous dont
la figure me ft trangre, capitaine. J'allai  vous, je vous frappai.
Selon les instructions du juge, je laissai le couteau dans la blessure, et
je m'enfuis. Quelques secondes aprs, j'tais rentr dans mon cachot; le
juge rattacha mes fers, referma la porte de la prison, et disparut. Dix
minutes avaient suffi pour ce terrible drame. J'aurais cru avoir fait un
rve, si je n'avais vu ma main pleine de sang. Je la frottai contre la
terre humide du cachot; le sang disparut, et j'attendis.

Le reste de la journe et de la nuit s'coulrent sans que, comme vous
le comprenez bien, je fermasse l'oeil un seul instant. Je vis le jour
s'teindre et le jour revenir, ce jour qui devait tre mon dernier jour.
J'entendis l'horloge de la chapelle sonner les quarts d'heures, les
demi-heures, les heures. Enfin,  six heures du matin, au moment o je
songeais que j'avais juste encore vingt-quatre heures  vivre, la porte
s'ouvrit, et je vis entrer le confesseur.

--Mon fils, me dit le brave homme en entrant vivement dans mon cachot, ayez
bon espoir, car je viens vous apporter une trange nouvelle. Hier,  quatre
heures du soir, un homme mis comme vous, de votre ge, de votre taille,
et vous ressemblant tellement que chacun l'a pris pour vous, a commis un
assassinat, au caf Grec, sur un capitaine sicilien, et a fui sans qu'on
pt l'arrter.

--Eh bien! repris-je, comme si j'ignorais le parti que le juge pourrait
tirer du fait, mon pre, je ne vois l qu'un meurtre de plus, et je ne
comprends pas comment ce meurtre peut m'tre utile.

--Vous ne comprenez pas, mon fils, que tout le monde est convaincu
maintenant que ce n'est pas vous qui avez assassin Morelli? que vous tes
victime de votre ressemblance avec son meurtrier, et que dj le juge a
ordonn de surseoir  votre excution?

--Dieu soit lou! rpondis-je; mais j'aurais prfr que mon innocence ft
reconnue par un autre moyen.

Toute cette journe se passa en interrogatoires nouveaux. Je n'avais qu'une
chose  rpondre; c'est que je n'avais pas quitt mon cachot. Mes gardiens
le savaient mieux que personne. Le confesseur dposa m'avoir quitt 
quatre heures moins quelques minutes; le gelier affirma n'avoir pas mme
dtach mes fers. Le juge me quitta le soir, avouant devant tous ceux qui
taient l qu'il devait y avoir dans cet vnement quelque fatale mprise,
et dclarant que son impartialit ne lui permettait pas de laisser excuter
le jugement.

Le lendemain, on vint me chercher pour me confronter avec vous. Vous vous
rappelez cette scne, capitaine? Vous me reconntes: rien ne pouvait m'tre
plus favorable que l'assurance avec laquelle vous affirmiez que c'tait moi
qui vous avais frapp. Plus votre dposition me chargeait, plus elle me
faisait innocent.

Cependant on ne pouvait me mettre en libert ainsi; il fallait une nouvelle
enqute, et quoiqu'il ft press chaque jour par Lena, chaque jour le juge
hsitait  la faire. L'important, disait-il, tait que je vcusse; le reste
viendrait  son temps.

Une anne s'coula ainsi, une anne ternelle. Au bout de cette anne, le
juge tomba malade, et le bruit se rpandit bientt que sa maladie tait
mortelle.

Lena alla le trouver au lit d'agonie, et lui demanda imprieusement ma
libert. Le juge voulut encore luder sa promesse. Lena le menaa de tout
rvler. Il avait un fils pour lequel il sollicitait la survivance de sa
place; il eut peur, il donna  Lena la clef de la chapelle.

Au milieu de la nuit je la vis apparatre. Je crus que c'tait un rve;
depuis un an je ne l'avais pas vue. La ralit faillit me tuer de joie.

Elle me dit tout en deux mots, et comment nous n'avions pas un instant 
perdre; puis elle marcha devant moi, et je la suivis, elle me conduisit
chez elle. Je repassai par le corridor o j'avais vu une tache de sang, je
rentrai dans cette chambre o j'avais t confront avec le cadavre. Le
surlendemain, elle me cacha toute la journe dans l'oratoire o tait la
madone du Prugin. Les domestiques allrent et vinrent comme d'habitude
dans la maison, et nul ne se douta de rien. Lena passa une partie de la
journe avec moi; mais comme elle avait habitude de s'enfermer dans son
oratoire, et qu'elle se retirait l ordinairement pour prier, personne
n'eut le plus petit soupon.

Le soir venu, elle me quitta; vers les dix heures je la vis rentrer.

--Tout est arrang, me dit-elle, j'ai trouv un patron de barque qui se
charge de te conduire en Sicile. Je ne puis partir avec toi; en nous voyant
disparatre  la fois, ce que nous avons pris tant de peine  cacher serait
rvl aux yeux de tous. Pars le premier; dans quinze jours je serai 
Messine. Ma tante est suprieure aux Carmlites, tu me retrouveras dans son
couvent.

J'insistai pour qu'elle partt avec moi, j'avais je ne sais quel
pressentiment. Cependant elle insista avec tant de fermet, m'assura avec
des promesses si solennelles qu'avant trois semaines nous serions runis,
que je cdai.

Il faisait nuit sombre; nous sortmes sans tre vus, et nous nous
acheminmes vers la pointe Saint-Jean. L, selon la promesse qu'on lui
avait faite, une chaloupe vint me prendre. Nous nous embrassmes encore. Je
ne pouvais la quitter, je voulais l'emporter avec moi, je pleurais comme
un enfant. Quelque chose me disait que je ne la reverrais plus; c'tait la
vengeance divine qui me parlait ainsi.

Je m'embarquai sur votre btiment; mais, comme vous le comprenez bien, je
ne pouvais dormir. Je sortis de la cabine pour prendre l'air sur le pont,
et je vous rencontrai.

A partir de ce moment vous savez tout. J'ai mieux aim me battre que de
vous faire alors l'aveu que je vous fais maintenant, vous auriez cru que je
faisais cet aveu parce que j'avais peur, et puis, cet aveu fait, vous aviez
mon secret, c'est--dire ma vie. Je ne risquais pas davantage en acceptant
le duel que vous me proposiez. Dieu vous a choisi pour l'excuteur de sa
justice. Il n'a pas voulu qu'une fois adultre et deux fois assassin, je
jouisse en paix de l'impunit lgale que ma matresse avait achete pour
moi  prix d'or. Venez ici, capitaine, voici ma main. Pardonnez-moi comme
je vous pardonne.

Il me donna la main et s'vanouit.

Je lui fis avaler deux autres cuilleres d'lixir, et il rouvrit les yeux,
mais avec le dlire. A partir de ce moment, il ne pronona plus que des
paroles sans suite entremles de prires et de blasphmes, et le soir 
neuf heures il expira, laissant  fra Girolamo la lettre destine  Lena
Morelli.

--Et qu'est devenue cette jeune femme? demandai-je au capitaine,

--Elle n'a survcu que trois ans  Gatano Sferra, me rpondit-il, et elle
est morte religieuse au couvent des Carmlites de Messine.

--Et combien y a-t-il de temps, demandai-je au capitaine, que cet vnement
a eu lieu?

--Il y a... dit le capitaine en cherchant dans sa mmoire.

--Il y a aujourd'hui neuf ans, jour pour jour, rpondit Pietro.

--Aussi, ajouta le pilote, voil notre tempte qui nous arrive.

--Comment, notre tempte?

--Oui. Je ne sais pas comment cela s'est fait, dit Pietro; mais depuis
ce temps-l, toutes les fois que nous sommes en mer l'anniversaire de ce
jour-l, nous avons eu un temps de chien.

--C'est juste, dit le capitaine en regardant un gros nuage noir qui
s'avanait vers nous venant du midi; c'est pardieu vrai! Nous n'aurions d
partir de Naples que demain.




L'ANNIVERSAIRE


Pendant le rcit que nous venions d'entendre, le temps s'tait pris peu 
peu, et le ciel paraissait couvert comme d'une immense tenture grise sur
laquelle se dtachait par une teinte brune plus fonce le nuage qui avait
attir l'attention du capitaine. De temps en temps de lgres bouffes de
vent passaient, et l'on avait ouvert notre grande voile pour en profiter,
car le vent, venant de l'est, et t excellent pour nous conduire 
Palerme s'il avait pu se rgler. Mais bientt, soit que ces bouffes
cessassent d'tre fixes, soit que dj les premires haleines d'un vent
contraire nous arrivassent de Sicile, la voile commena  battre contre le
mt, de telle faon que le pilote ordonna de la carguer. Lorsque le temps
menaait, le capitaine rsignait aussitt, je crois l'avoir dit, ses
pouvoirs entre les mains du vieux Nunzio, et redevenait lui-mme le premier
et le plus docile des matelots. Aussi,  l'injonction faite par le pilote
de dbarrasser le pont, le capitaine fut-il le plus actif  enterrer notre
table, et  aider Jadin  rentrer dans sa cabine son tabouret et
ses cartons. Du reste, le portrait tait fini, et de la plus exacte
ressemblance, ce qui avait combattu chez le capitaine par un sentiment
de plaisir l'impression douloureuse que lui avait cause le souvenir sur
lequel nous l'avions forc de s'arrter.

Cependant le temps se couvrait de plus en plus, et l'atmosphre offrait
tous les signes d'une tempte prochaine. Sans qu'ils eussent t prvenus
le moins du monde du danger qui nous menaait, nos matelots, pour qui
l'heure de dormir tait venue, s'taient rveills comme par instinct, et
sortaient les uns aprs les autres, et le nez en l'air, par l'coutille de
l'avant; puis ils se rangeaient silencieusement sur le pont, clignant de
l'oeil, et faisant un signe de tte qui voulait certainement dire:--Bon, a
chauffe;--puis, toujours silencieux, les uns retroussaient leurs manches,
les autres jetaient bas leurs chemises. Filippo seul tait assis sur le
rebord de l'coutille, les jambes pendantes dans l'entrepont, la tte
appuye sur sa main, regardant le ciel avec sa figure impassible, et
sifflotant par habitude l'air de la tarentelle. Mais, cette fois, Pietro
tait sourd  l'air provocateur, et il parat mme que cette mlodie
monotone parut quelque peu intempestive au vieux Nunzio; car, montant sur
le bastingage du btiment sans lcher le timon du gouvernail, il passa la
tte par-dessus la cabine, et s'adressant  l'quipage comme s'il ne voyait
pas le musicien:

--Avec la permission de ces messieurs, dit-il en tant son bonnet, qui
est-ce donc qui siffle ici?

--Je crois que c'est moi, vieux, rpondit Filippo; mais c'est sans y faire
attention, en vrit de Dieu!

--A la bonne heure! dit Nunzio, et il disparut derrire la cabine. Filippo
se tut.

La mer, quoique calme encore, changeait dj visiblement de couleur. De
bleu d'azur qu'elle tait une heure auparavant, elle devenait gris de
cendres. Sur son miroir terne venaient clore de larges bulles d'air qui
semblaient monter des profondeurs de l'eau  la surface. De temps en
temps ces lgres rafales que les marins appellent des pattes de chat,
gratignaient sa nappe sombre, et laissaient briller trois ou quatre raies
d'cume, comme si une main invisible l'et battue d'un coup de verges.
Notre speronare, qui n'avait plus de vent, et que nos matelots ne
poussaient plus  la rame, tait sinon immobile, du moins stationnaire, et
roulait balanc par une large houle qui commenait  se faire sentir; il y
eut alors un quart d'heure de silence d'autant plus solennel, que la brume
qui s'tendait autour de nous nous avait peu  peu drob toute terre,
et que nous nous trouvions sur le point de faire face  une tempte qui
s'annonait srieusement, non pas avec un vaisseau, mais avec une vritable
barque de pcheurs. Je regardais nos hommes, ils taient tous sur le pont,
prts  la manoeuvre et calmes, mais de ce calme qui nat de la rsolution
et non de la scurit.

--Capitaine, dis-je au patron en m'approchant de lui, n'oubliez pas que
nous sommes des hommes; et si le danger devient rel, dites-le-nous.

--Soyez tranquille, rpondit le capitaine.


--Eh bien! pauvre Milord! dt Jadin en donnant  son bouledogue une claque
d'amiti qui aurait tu un chien ordinaire; nous allons donc voir une
petite tempte: a vous fera-t-il plaisir, hein?

Milord rpondit par un hurlement sourd et prolong, qui prouva qu'il
n'tait pas tout  fait indiffrent  la scne qui se passait, et
qu'instinctivement lui aussi pressentait le danger.

--Le mistral! cria le pilote en levant sa tte au-dessus de la cabine.

Aussitt chacun tourna ses yeux vers l'arrire: on voyait pour ainsi dire
venir le vent; une ligne d'cume courait devant lui, et derrire cette
ligne d'cume on voyait la mer qui commenait  s'lever en vagues. Les
matelots s'lancrent, les uns au beaupr et les autres au petit mt du
milieu, et dployrent la voile de foc, et une petite triangulaire dont
j'ignore le nom, mais qui me parut correspondre  la voile du grand hunier
d'un vaisseau. Pendant ce temps le mistral arrivait sur nous comme un
cheval de course, prcd d'un sifflement qui n'tait pas sans quelque
majest. Nous le sentmes passer: presque aussitt notre petite barque
frmit, ses voiles se gonflrent comme si elles allaient rompre; le
btiment enfona sa proue dans la mer, la creusant comme un vaste soc de
charrue, et nous nous sentmes emports comme une plume au vent.

--Mais, dis-je au capitaine, il me semble que dans les gros temps, au lieu
de donner prise  la tempte, comme nous le faisons, on abaisse toutes les
voiles. D'o vient que nous n'agissons pas comme on agit d'habitude?

--Oh! nous n'en sommes pas encore l, me rpondit le capitaine; le vent qui
souffle maintenant est bon, et si nous l'avions seulement pendant douze
heures,  la treizime nous ne serions pas loin, je ne dis pas de Paenne,
mais de Messine. Tenez-vous beaucoup  aller  Palerme plutt qu' Messine?

--Non, je tiens  aller en Sicile, voil tout. Et vous dites donc que le
vent que nous avons  cette heure est bon?

--Excellent; mais c'est que par malheur il a un ennemi mortel, c'est
le sirocco, et que comme le sirocco vient du sud-est et le mistral du
nord-ouest, quand ils vont se rencontrer tout  l'heure, a va tre une
jolie bataille. En attendant, il faut toujours profiter de celui que Dieu
nous envoie pour faire le plus de chemin possible.

En effet, notre speronare allait comme une flche, faisant voler sur ses
deux flancs de larges flocons d'cume; le temps s'assombrissait de plus en
plus, les nuages semblaient se dtacher du ciel et s'abaisser sur la mer,
de larges gouttes de pluie commenaient  tomber.

Nous fmes ainsi, en moins d'une heure, huit  dix milles  peu prs; puis
la pluie devint si violente, que, quelque envie que nous eussions de rester
sur le pont, nous fmes forcs de rentrer dans la cabine. En repassant prs
de l'coutille de l'arrire, nous apermes notre cuisinier qui roulait
au milieu d'une douzaine de tonneaux ou de barriques, aussi parfaitement
insensible que s'il tait mort. Depuis le moment o nous avions mis le pied
 bord, le mal de mer l'avait pris, et nous n'avions pu,  l'heure des
repas, en tirer autre chose que des plaintes dchirantes sur le malheur
qu'il avait eu de s'embarquer.

Nous rentrmes dans la cabine, et nous nous jetmes sur nos matelas.
Milord, devenu doux comme un agneau, suivait son matre la queue et la tte
entre les jambes. A peine tions-nous dans la cabine, que nous entendmes
un grand remue-mnage sur le pont, et que les mots: _Burrasca! burrasca_!
prononcs  haute voix par le pilote, attirrent notre attention. Au mme
moment, notre petit btiment se mit  danser de si trange sorte, que je
compris que le sirocco et le mistral s'taient enfin rejoints, et que ces
deux vieux ennemis se battaient sur notre dos. En mme temps, le tonnerre
se mit de la partie, et nous entendmes ses roulements au-dessus du tapage
infernal que faisaient les vagues, le vent et nos hommes. Tout  coup, et
au-dessus du bruit de nos hommes, du vent, des vagues et du tonnerre, nous
entendmes la voix du pilote criant, avec cet accent qui veut l'obissance
immdiate: _Tutto a basso_! Tout  bas.

Le pont retentit des pas de nos matelots et de leurs cris pour s'exciter
l'un l'autre; mais, malgr cette bonne volont qu'ils montraient, le
speronare s'inclina tellement  babord que, ne pouvant me maintenir sur une
pente de 40  45 degrs, je roulai sur Jadin; nous comprmes alors qu'il se
passait quelque chose d'insolite, et nous nous prcipitmes vers la porte
de la cabine; une vague, qui venait pour y entrer comme nous allions pour
en sortir, nous confirma dans notre opinion; nous nous accrochmes  la
porte, et nous nous maintnmes malgr la secousse. Quoiqu'il ne ft que
cinq  six heures du soir  peu prs, on ne voyait absolument rien, tant
la nuit tait noire, et tant la pluie tait paisse. Nous appelmes le
capitaine pour savoir ce qui se passait; on nous rpondit par des cris
confus; en mme temps un roulement de tonnerre effroyable se fit entendre,
le ciel parut s'enflammer et se fendre, et nous vmes tous nos hommes,
depuis le capitaine jusqu'aux mousses, occups  tirer la grande voile dont
les cordes mouilles ne voulaient pas rouler dans les poulies. Pendant
ce temps, le btiment s'inclinait toujours davantage; nous marchions
littralement sur le flanc, et le bout de la vergue trempait dans la mer.

--Tout  bas! tout  bas! continuait de crier le pilote, d'une voix qui
indiquait qu'il n'y avait pas de temps  perdre.--Tout  bas, au nom de
Dieu!

--Taillez! coupez! criait le capitaine. Il y a de la toile  Messine,
pardieu!

En ce moment nous vmes pour ainsi dire voler un homme au-dessus de notre
tte; cet homme, ou plutt cette ombre, sauta du toit de la cabine sur le
bastingage, du bastingage sur la vergue. Au mme instant on entendit le
petit cri d'une corde qui se rompt. La voile, de tendue et de gonfle
qu'elle tait, devint flottante, et s'arracha elle-mme aux liens qui la
retenaient tout le long de la vergue: un instant encore arrte par le
dernier lien, elle flotta comme un norme tendard au bout de la vergue.
Enfin ce dernier obstacle se rompit  son tour, et la voile disparut
comme un nuage blanc emport par le vent dans les profondeurs du ciel. Le
speronare se releva. Tout l'quipage jeta un cri de joie.

Quant au pilote, il tait dj retourn  son poste et assis  son
gouvernail.

--Ma foi! dit le capitaine en s'approchant de nous, nous l'avons chapp
belle, et j'ai cru un instant que nous allions tourner cap dessus cap
dessous; et, sans le vieux qui s'est trouv l  point nomm, je ne sais
pas comment a allait se passer.

--Dites donc, capitaine, demandai-je, il me semble qu'il a bien mrit une
bouteille de vin de Bordeaux: si nous la lui faisions monter?

--Demain, pas ce soir; ce soir pas un seul verre, nous avons besoin qu'il
ait toute sa tte, voyez-vous; c'est Dieu qui nous pousse et c'est lui qui
nous conduit.

Pietro s'approcha de nous.

--Que veux-tu? lui demanda le capitaine.

--Moi, rien, capitaine; seulement, sans indiscrtion, est-ce que vous avez
oubli de lui faire dire sa messe  cet animal-l?

--Silence! dit le capitaine; ce qui devait tre fait  t fait, soyez
tranquille.

--Mais alors de quoi se plaint-il?

--Tiens, Pietro, veux-tu que je te dise, reprit le capitaine, tant qu'il
me restera un sou de son maudit argent, je crois que ce sera comme cela.
Aussi, en arrivant  la Pace, je porte le reste  l'glise des Jsuites, et
je fais une fondation annuelle, parole d'honneur.

--Ils y tiennent, dit Jadin.

--Que diable voulez-vous, mon cher? repris-je. Le moyen de ne pas tre
superstitieux, quand on se trouve sur une pareille coquille de noix, entre
un ciel qui flambe, une mer qui rugit, et un tas de vents qui viennent on
ne sait d'o. J'avoue que je suis comme le capitaine, tout prt  faire
dire aussi une messe pour l'me de ce bon monsieur Gatano.

--Ne vous engagez pas trop, me dit Jadin, il me semble que voil le calme
qui revient.

En effet, il y avait en ce moment entre le sirocco et le mistral une espce
de trve, de sorte que le btiment tait redevenu un peu tranquille,
quoiqu'il et encore l'air de frmir comme un cheval effray. Le capitaine
alors monta sur un banc, et pardessus le toit de la cabine changea
quelques paroles avec le pilote.

--Oui, oui, dit celui-ci, il n'y aura pas de mal, quoique nous n'ayons pas
pour bien longtemps  tre tranquilles. Oui, cela nous fera toujours gagner
un mille ou deux.

--Qu'allons-nous faire? demandai-je.

--Profiter de ce moment de bonace pour marcher un peu  la rame. Oh! les
enfants, continua-t-il, aux rames! aux rames!

Les matelots s'lancrent sur les avirons, qui s'allongrent par-dessus
les bastingages, comme les pattes de quelque animal gigantesque, et qui
commencrent  battre la mer.

Au premier coup, le chant habituel de nos matelots commena; mais  cette
heure, aprs le danger que nous venions de courir, il me sembla plus doux
et plus mlancolique que d'habitude. Il faut avoir entendu cette mlodie en
circonstance pareille, et dans une nuit semblable, pour se faire une ide
de l'effet qu'elle produisit sur nous. Ces hommes qui chantaient ainsi
entre le danger pass et le danger  venir, taient une sainte et vivante
image de la foi.

Cette trve dura une demi-heure  peu prs. Puis la pluie commena 
retomber plus paisse, le tonnerre  gronder plus fort, le ciel  s'ouvrir
plus enflamm, et le cri dj si connu: _La burrasca_! la burrasca!
retentit de nouveau derrire la cabine. Aussitt les matelots tirrent les
avirons, les rangrent le long du bord, et se tinrent de nouveau prts  la
manoeuvre.

Nous emes alors une nouvelle rptition de la scne que j'ai raconte,
moins l'pisode de la voile, plus un vnement qui le remplaa avec un
certain succs.

Nous tions au plus fort de la bourrasque, bondissant, virant, tournant
au bon plaisir du vent et de la vague, lorsque tout  coup une tte
monstrueuse, inconnue, fantastique apparut  l'coutille de l'arrire,
absolument  la manire dont sort un diable par une trappe de l'Opra, et
aprs avoir cri deux ou trois fois: Aqua! aqua! aqua! s'abma de nouveau
dans les profondeurs de la cale. Je crus reconnatre Giovanni.

Cette apparition n'avait pas t vue seulement de nous seuls, mais de tout
l'quipage. Le capitaine dit deux mots  Pietro, qui disparut  son tour
par l'coutille. Une seconde aprs, il remonta avec une motion visible, et
s'approchant du capitaine:

--C'est vrai, murmura-t-il.

Le capitaine vint aussitt  nous.

--coutez, dit-il, il parat qu'il vient de se faire une voie d'eau dans la
cale; si la voie est forte, comme nous n'avons pas de pompes, nous sommes
en danger: ne gardez donc, de tout ce que vous avez sur vous, que vos
pantalons pour tre plus  votre aise au cas o il vous faudrait sauter 
la mer. Alors, saisissez une planche, un tonneau, une rame, la premire
chose venue. Nous sommes sur la grande route de Naples  Palerme, quelque
btiment passera, et nous en serons quittes, je l'espre, pour un bain de
douze ou quinze heures.

Et le capitaine, pensant que ces mots n'avaient pas besoin de commentaire,
et que le danger rclamait sa prsence, descendit  son tour dans
l'coutille, tandis que Jadin et moi nous rentrions dans la cabine, et,
nous munissant chacun d'une ceinture contenant tout ce que nous avions
d'or, nous mettions bas habits, gilets, bottes et chemises.

Lorsque nous reparmes sur le pont dans notre costume de nageurs, chacun
attendait silencieusement le retour du capitaine, et l'on voyait la tte
du pilote qui dpassait le toit de la cabine, ce qui prouvait qu'il
n'attachait pas moins d'importance que les autres  la nouvelle que le
capitaine allait rapporter.

Il remonta en clatant de rire.

La voie d'eau tait tout bonnement occasionne par un tonneau de glace
que nous avions emport de Naples, afin de boire frais tout le long de la
route, et que nous avions mis au plus profond de la cale; une secousse
l'avait renvers, la glace avait fondu, et c'tait cette eau gele qui,
envahissant le matelas de notre pauvre cuisinier, l'avait un instant tir
de sa torpeur, et lui avait fait pousser les cris qui avaient tant effray
tout l'quipage.

Cette bourrasque passa comme la premire. Un peu de calme reparut, et avec
le calme le chant de nos matelots. Nous tions crass de fatigue, il
devait tre  peu prs onze heures ou minuit. Nous n'avions rien pris
depuis le matin, ce n'tait pas le moment de parler de cuisine. Nous
rentrmes dans notre cabine, et nous nous jetmes sur nos matelas. Je ne
sais pas ce que devint Jadin; mais, quant  moi, au bout de dix minutes
j'tais endormi.

Je fus veill par le plus effroyable sabbat que j'eusse jamais entendu de
ma vie. Tous nos matelots criaient en mme temps, et couraient comme des
fous de l'avant  l'arrire, passant sur le toit de la cabine qui craquait
sous leurs pieds comme s'il allait se dfoncer. Je voulus sortir, mais
le mouvement tait si violent que je ne pus tenir sur mes pieds, et que
j'arrivai  la porte en roulant plutt qu'en marchant; l, je me cramponnai
si bien que je parvins  me mettre debout.

--Que diable y a-t-il donc encore? demandai-je  Jadin qui regardait
tranquillement tout cela les mains dans ses poches, et en fumant sa pipe.

--Oh! mon Dieu, me rpondit-il, rien, ou presque rien; c'est un vaisseau 
trois ponts qui, sous prtexte qu'il ne nous voit pas, veut nous passer sur
le corps,  ce qu'il parat.

--Et o est-il?

--Tenez, me dit Jadin en tendant la main  l'arrire, l, tenez.

En effet, je vis  l'instant mme grandir, du milieu de la mer o il
semblait plong, le gant marin qui nous poursuivait. Il monta au plus haut
d'une vague, de sorte qu'il nous dominait, comme de sa montagne un vieux
chteau domine la plaine. Presque au mme instant, par un jeu de bascule
immense, nous montmes et lui descendit, au point que nous nous trouvmes
de niveau avec ses mts de perroquet. Alors seulement il nous aperut sans
doute, car il fit  son tour un mouvement pour s'carter  droite, tandis
que nous faisions un mouvement pour nous carter  gauche. Nous le vmes
passer comme un fantme, et de son bord ces mots nous arrivrent lancs par
le porte-voix: Bon voyage! Puis le vaisseau s'lana comme un cheval de
course, s'enfona dans l'obscurit, et disparut.

--C'est l'amiral Mollo, dit le capitaine, qui va sans doute  Palerme avec
_le Ferdinand_; ma foi! il tait temps qu'il nous vt; sans cela nous
passions un mauvais quart d'heure.

--O donc sommes-nous maintenant, capitaine?

--Oh! nous avons fait du chemin, allez! nous sommes au milieu des les.
Regardez de ce ct, et d'ici  cinq minutes vous verrez la flamme de
Stromboli.

Je me tournai du ct indiqu, et en effet, le temps fix par le capitaine
n'tait pas coul, que je vis tout l'horizon se teindre d'une lueur
rougetre, tandis que j'entendais un bruit assez pareil  celui que ferait
une batterie de dix ou douze pices de canon clatant les unes aprs les
autres. C'tait le volcan de Stromboli.

Ce fut pour nous un phare, et il pouvait nous indiquer avec quelle rapidit
nous marchions. La premire fois que je l'avais entendu, il tait  l'avant
du btiment, bientt nous l'emes  notre droite, bientt enfin derrire
nous. Sur ces entrefaites, nous atteignmes trois heures du matin, et le
jour commena  se lever.

Je n'ai vu de ma vie plus splendide spectacle. Peu  peu la tempte avait
cess, quoique le mistral continut toujours de se faire sentir. La mer
tait redevenue d'un bleu azur, et offrait l'image d'Alpes mouvantes, avec
leurs valles sombres, avec leurs montagnes nues et couronnes d'une cume
blanche comme la neige. Notre speronare, lger comme la feuille, tait
balay  cette surface, montant, descendant, remontant encore pour
redescendre avec une rapidit effrayante, et en mme temps une intelligence
suprme. C'est que le vieux Nunzio n'avait pas quitt le gouvernail, c'est
qu'au moment o quelqu'une de ces montagnes liquides se gonflait derrire
nous, et se prcipitait pour nous engloutir, d'un lger mouvement il jetait
le speronare de ct, et nous sentions alors la montagne, momentanment
affaisse, bouillonner au-dessous de nous, puis nous prendre sur ses
robustes paules, nous lever  son plus haut sommet, de sorte qu' deux
ou trois lieues autour de nous nous revoyions tous ces pics et toutes ces
valles. Tout  coup la montagne s'affaissait en gmissant sous notre
carne, nous redescendions prcipits par un mouvement presque vertical,
puis nous nous trouvions au fond d'une gorge, o nous ne voyions plus rien
que de nouvelles vagues prtes  nous engloutir, et qui, au contraire,
comme si elles eussent t aux ordres de notre vieux pilote, nous
reprenaient de nouveau sur leur dos frmissant pour nous reporter au ciel.

Deux ou trois heures se passrent  contempler ce magnifique spectacle au
milieu duquel nous cherchions toujours les ctes de la Sicile, dont nous
devions cependant approcher, puisque nous venions de laisser derrire nous
Lipari, l'ancienne Mliganis, et Stromboli, l'ancienne Strongyle; mais
devant nous un immense voile s'tendait comme si toute la vapeur chasse
par le mistral s'tait paissie pour nous cacher les ctes de l'antique
Trinacrie. Nous demandmes alors au pilote si nous naviguions vers une le
invisible, et s'il n'y avait pas esprance de voir tomber le nuage qui nous
cachait la desse. Nunzio se tourna vers l'ouest, tendit la main au-dessus
de sa tte, puis se tournant de notre ct:

--Est-ce que vous n'avez pas faim? dit-il.

--Si fait, rpondmes-nous d'une seule voix. Il y avait vingt heures que
nous n'avions mang.

--Eh bien! djeunez, je vous promets la Sicile pour le dessert.

--Vent de Sardaigne? demanda le patron.

--Oui, capitaine, rpondit Nunzio.

--Alors nous serons  Messine aujourd'hui?

--Ce soir, deux heures aprs _l'Ave Maria_.

--C'est sr? demandai-je.

--Aussi sr que l'vangile, dit Pietro en dressant notre table. Le vieux
l'a dit.

Ce jour-l il n'y avait pas moyen de faire la pche. En revanche on tordit
le cou  deux ou trois poulets, on nous servit une douzaine d'oeufs,
on nous monta deux bouteilles de vin de Bordeaux, et nous invitmes le
capitaine  prendre sa part du djeuner. Comme il avait grand faim, il se
fit moins prier que la veille. Au reste, quand je dis que Pietro mit la
table, je parle mtaphoriquement. La table,  peine dresse, avait t
renverse, et nous tions forcs de manger debout en nous adossant 
quelque appui, tandis que Giovanni et Pietro tenaient les plats. Le reste
de l'quipage, entran par notre exemple, commena  en faire autant. Il
n'y avait que le vieux Nunzio qui, toujours  son gouvernail, paraissait
insensible  la fatigue,  la faim et  la soif.

--Dites donc, capitaine, demandai-je  notre convive, est-ce qu'il y aurait
encore du danger  envoyer une bouteille de vin au pilote?

--Hum! dit le capitaine, en regardant autour de lui, la mer est encore bien
grosse, une vague est bientt embarque.

--Mais un verre, au moins?

--Oh! un verre, il n'y a pas d'inconvnient. Tiens, dit le capitaine 
Peppino qui venait de reparatre, tiens, prends ce verre-l, et porte-le au
vieux, sans en rpandre, entends-tu?

Peppino disparut dans la cabine, et un instant aprs nous vmes au-dessus
du toit la tte du pilote qui s'essuyait la bouche avec sa manche, tandis
que l'enfant rapportait le verre vide.

Merci, excellences, dit Nunzio. Hum! hum! merci. a ne fait pas de mal,
n'est-ce pas, Vicenzo?

Une seconde tte apparut.--Le fait est qu'il est bon, dit Vicenzo en tant
son bonnet, et il disparut.

--Comment! ils sont deux? demandai-je.

--Oh! dans le gros temps ils ne se quittent jamais, ce sont de vieux amis.

--Alors un second verre?

--Un second verre, soit! mais ce sera le dernier.

Peppino porta  l'arrire notre seconde offrande, et nous vmes bientt une
main qui tendait  Nunzio le verre scrupuleusement vid jusqu' la moiti.
Nunzio ta son bonnet, nous salua, et but.

--Maintenant, excellences, dit-il en rendant le verre vide  Vicenzo, je
crois que si vous voulez vous retourner du ct de la Sicile, vous ne
tarderez pas  voir quelque chose.

Effectivement, depuis quelques minutes nous commencions  sentir des
bouffes de vent qui venaient du ct de la Sardaigne, et dont nous avions
profit en ouvrant une petite voile latine qui se hissait au haut du mt
plac  l'avant. Au premier souffle de ce vent, les vapeurs qui pesaient
sur la mer se soulevrent comme une fume dtache de son foyer, puis
dcouvrirent graduellement les ctes de Sicile et les montagnes de Calabre,
qui semblrent d'abord ne faire, depuis le cap Blanc jusqu' la pointe du
Pizzo, qu'un mme continent domin par la tte gigantesque de l'Etna. La
terre fabuleuse et mythologique d'Ovide, de Thocrite et de Virgile, tait
enfin devant nos yeux, et notre navire, comme celui d'ne, voguait vers
elle  pleines voiles, non plus protg par Neptune, l'antique dieu de la
mer, mais sous les auspices de la madone, toile moderne des matelots.




MESSINE LA NOBLE


Nous approchions rapidement, dvorant des yeux l'horizon circulaire qui
s'ouvrait devant nous comme un vaste amphithtre. A midi, nous tions 
la hauteur du cap Pelore, ainsi appel du pilote d'Annibal. Le gnral
africain fuyait en Asie les Romains qui l'avaient poursuivi en Afrique,
lorsque arriv au point o nous tions, et d'o il est impossible de
distinguer le dtroit, il se crut trahi et accul dans une anse o les
ennemis allaient le bloquer et le prendre. Annibal tait l'homme des
rsolutions rapides et extrmes; il regarda sa main: l'anneau empoisonn
qu'il portait toujours n'avait pas quitt son doigt. Sr alors d'chapper 
la honte de l'esclavage par la rapidit de la mort, il voulut que celui qui
l'avait trahi allt annoncer son arrive  Pluton; et sans lui accorder les
deux heures qu'il demandait pour se justifier, il le fit jeter  la mer;
deux heures plus tard il s'aperut de son erreur, et nomma du nom de sa
victime le cap qui, en se prolongeant, lui avait drob la vue du dtroit;
tardive expiation qui, consacre par les historiens, s'est conserve
jusqu' nos jours.

De moment en moment, au reste, tous les accidents de la cte nous
apparaissaient plus visibles; les villages se dtachaient en blanc sur le
fond verdtre du terrain; nous commencions  apercevoir l'antique Scylla,
ce monstre au buste de femme et  la ceinture entoure de chiens dvorants,
si redoute des anciens matelots, et que le divin Hlnus avait tant
recommand  ne de fuir. Quant  nous, nous fmes moins prudents que le
hros troyen, quoique nous vinssions comme lui d'chapper  une tempte. La
mer tait redevenue tout  fait calme, les aboiements des chiens avaient
cess pour faire place au bruit de la mer, qui se brisait contre le rivage;
la Scylla moderne nous apparaissait dans son pittoresque dveloppement,
avec ses roches antiques surmontes d'une forteresse btie par Murt, et sa
cascade de maisons qui descend du haut de la montagne jusqu' la mer, comme
un troupeau qui court  l'abreuvoir. Je demandai alors au capitaine si l'on
ne pourrait pas diminuer la rapidit de notre course pour me laisser le
temps de reconnatre, ma carte  la main, toutes ces villes aux noms
sonores et potiques; ma demande cadrait  merveille avec ses intentions.
Notre speronare, trop fier et trop coquet pour entrer  Messine tout
endolori qu'il tait encore par l'orage, avait besoin de s'arrter lui-mme
un instant pour qu'on rajustt son antenne brise et qu'on le couvrt
de voiles neuves. On mit en panne pour que les matelots fissent plus
tranquillement leur besogne. Je pris mon album et jetai mes notes; Jadin
prit son carton et se mit  croquer la cte. Deux ou trois heures se
passrent ainsi, rapides et occupes; puis, chacun ayant fini son affaire,
on remit le cap sur Messine, et le petit btiment fendit de nouveau la mer
avec la rapidit d'un oiseau qui regagne son nid.

La journe s'tait coule au milieu de tous ces soins, et le soir
commenait  descendre. Nous nous approchions de Messine, et je me
souvenais de la prophtie du pilote, qui nous avait annonc que deux heures
aprs l'_Ave Maria_ nous serions arrivs  notre destination. Cela me
rappela que depuis notre dpart je n'avais vu aucun de nos matelots remplir
ostensiblement les devoirs de la religion, que ces enfants de la mer
regardent cependant comme sacrs. Il y avait plus: une petite croix de bois
d'olivier incrust de nacre, pareille  celles que fabriquent les moines du
Saint-Spulcre, et que les plerins rapportent de Jrusalem, avait disparu
de notre cabine, et je l'avais retrouve  la proue du btiment, au-dessous
d'une image de la _Madone du pied de la grotte_, sous l'invocation de
laquelle notre petit btiment tait plac. Aprs m'tre inform s'il y
avait eu un motif particulier pour changer cette croix de place, et avoir
appris que non, je l'avais reprise o elle tait, et l'avait rapporte dans
la cabine, o elle tait reste depuis lors; on a vu comment la madone,
reconnaissante sans doute, nous avait protgs  l'heure du danger.

En ce moment je me retournai, et j'aperus le capitaine prs de nous.

--Capitaine, lui dis-je, il me semble que, sur tous les btiments
napolitains, gnois ou siciliens, lorsque vient l'heure de l'_Ave Maria_,
on fait une prire commune: est-ce que ce n'est pas votre habitude  bord
du speronare?

--Si fait, excellence, si fait, reprit vivement le capitaine; et s'il faut
vous le dire, cela nous gne mme de ne pas la faire.

--Eh! qui diable vous en empche?

--Excusez, excellence, reprit le capitaine; mais comme nous conduisons
souvent des Anglais qui sont protestants, des Grecs qui sont schismatiques,
et des Franais qui ne sont rien du tout, nous avons toujours peur de
blesser la croyance ou d'exciter l'incrdulit de nos passagers, par la
vue de pratiques religieuses qui ne seraient pas les leurs. Mais quand les
passagers nous autorisent  agir chrtiennement, nous leur en avons une
grande reconnaissance; de sorte que, si vous le permettez...

--Comment donc, capitaine! je vous en prie; et si vous voulez commencer
tout de suite, il me semble que, comme il est prs de huit heures...

Le capitaine regarda sa montre; puis, voyant qu'il n'y avait effectivement
pas de temps  perdre:

--L'_Ave Maria_, dit-il  haute voix.

A ces mots, chacun sortit des coutilles, et s'lana sur le pont. Plus
d'un sans doute avait dj commenc mentalement la Salutation anglique,
mais chacun s'interrompit aussitt pour venir prendre sa part de la prire
gnrale.

D'un bout  l'autre de l'Italie, cette prire, qui tombe  une heure
solennelle, clt la journe et ouvre la nuit. Ce moment de crpuscule,
plein de posie partout, s'augmente encore sur la mer d'une saintet
infinie. Cette mystrieuse immensit de l'air et des flots, ce sentiment
profond de la faiblesse humaine compare au pouvoir omnipotent de Dieu,
cette obscurit qui s'avance, et pendant laquelle le danger, prsent
toujours, va grandir encore, tout cela prdispose le coeur  une mlancolie
religieuse,  une confiance sainte qui soulve l'me sur les ailes de la
foi. Ce soir-l surtout, le pril auquel nous venions d'chapper, et que
nous rappelaient de temps en temps une vague houleuse ou des mugissements
lointains; tout inspirait  l'quipage et  nous-mmes un recueillement
profond. Au moment o nous nous rassemblions sur le pont, la nuit
commenait  s'paissir  l'orient; les montagnes de la Calabre et la
pointe du cap de Pelore perdaient leur belle couleur bleue pour se
confondre dans une teinte gristre qui semblait descendre du ciel comme
s'il en ft tomb une fine pluie de cendres, tandis qu' l'occident, un
peu  droite de l'archipel de Lipari, dont les les aux formes bizarres se
dtachaient avec vigueur sur un horizon de feu, le soleil largi et barr
de longues bandes violettes commenait  tremper le bord de son disque dans
la mer Tyrrhnienne, qui, tincelante et mobile, semblait rouler des flots
d'or fondu. En ce moment le pilote se leva derrire la cabine, prit dans
ses bras le fils du capitaine qu'il posa  genoux sur l'estrade qu'elle
formait, et, abandonnant le gouvernail comme si le btiment tait
suffisamment guid par la prire, il soutint l'enfant afin que le roulis ne
lui ft pas perdre l'quilibre. Ce groupe singulier se dtacha aussitt
sur un fond dor, pareil  une peinture de Giovanni Fiesole, ou de Benozzo
Gozzoli; et d'une voix si faible qu'elle arrivait  peine jusqu' nous, et
qui cependant venait de monter jusqu' Dieu, commena de rciter la prire
virginale que les matelots coutaient  genoux, et nous inclins.

Voil de ces souvenirs pour lesquels le pinceau est inhabile et la plume
insuffisante; voil de ces scnes qu'aucun rcit ne peut rendre, qu'aucun
tableau ne peut reproduire, parce que leur grandeur est tout entire dans
le sentiment intime des acteurs qui l'accomplissent. Pour le lecteur de
voyages ou l'amateur de marines, ce ne sera jamais qu'un enfant qui prie,
des hommes qui rpondent et un navire qui flotte; mais pour quiconque aura
assist  une pareille scne, ce sera un des plus magnifiques spectacles
qu'il aura vus, un des plus magnifiques souvenirs qu'il aura gards; ce
sera la faiblesse qui prie, l'immensit qui regarde, et Dieu qui coute.

La prire finie, chacun s'occupa de la manoeuvre. Nous approchions de
l'entre du dtroit; aprs avoir ctoy Scylla, nous allions affronter
Charybde. Le phare venait de s'allumer au moment mme o le soleil s'tait
teint. Nous voyions, de minute en minute, clore comme des toiles les
lumires de Solano, de Scylla et de San-Giovanni; le vent, qui selon la
superstition des marins, avait suivi le soleil, nous tait aussi favorable
que possible, de sorte que, vers les neuf heures, nous doublmes le phare
et entrmes dans le dtroit. Une demi-heure aprs, comme l'avait prdit
notre vieux pilote, nous passions sans accident sur Charybde, et nous
jetions l'ancre devant le village _Della Pace_.

Il tait trop tard pour prendre la patente, et nous ne pouvions descendre 
terre sans avoir rempli cette formalit. La crainte du cholra avait rendu
la surveillance des ctes trs active: il ne s'agissait de rien moins
que d'tre pendu en cas de contravention: de sorte qu'arrivs  peine 
cinquante pas de leurs familles, nos matelots ne pouvaient, aprs deux mois
d'absence, embrasser ni leurs femmes ni leurs enfants. Cependant, la vue
du pays natal, notre heureuse arrive malgr la tempte, le plaisir promis
pour le lendemain, avaient chass les souvenirs tristes, et presque
aussitt les coeurs nafs de ces braves gens s'taient ouverts  toutes les
motions joyeuses du retour. Aussi,  peine le speronare tait-il  l'ancre
et les voiles taient-elles cargues, que le capitaine, qui l'avait fait
arrter juste en face de sa maison, et le plus prs possible du rivage,
poussa un cri de reconnaissance. Aussitt, la fentre s'ouvrit; une femme
parut; deux mots furent changs seulement  terre et  bord: Giuseppe!
Maria!

Au bout de cinq minutes le village tait en rvolution. Le bruit s'tait
rpandu que le speronare tait de retour, et les mres, les filles, les
femmes et les fiances, taient accourues sur la plage, armes de torches.
De son ct, tout l'quipage tait sur le pont; chacun s'appelait, se
rpondait; c'taient des questions, des demandes, des rponses qui se
croisaient avec une telle rapidit et une telle confusion, que je ne
comprenais pas comment chacun pouvait distinguer ce qui lui revenait en
propre de ce qui tait adress  son voisin. Et cependant tout se dmlait
avec une incroyable facilit; chaque parole allait trouver le coeur auquel
elle tait adresse; et comme aucun accident n'avait attrist l'absence,
la joie devint bientt gnrale et se rsuma dans Pietro, qui commena,
accompagn par le sifflement de Filippo,  danser la tarentelle, tandis
qu' terre sa matresse, suivant son exemple, se mit  se trmousser de son
ct. C'tait bien la chose la plus originale que cette danse excute,
moiti  bord, moiti sur le rivage. Enfin, les gens du village s'en
mlrent; l'quipage, de son ct, ne voulut pas demeurer en reste, et,
 l'exception de Jadin et de moi, le ballet devint gnral. Il tait en
pleine activit, lorsque nous vmes sortir du port de Messine une vritable
flotte de barques portant toutes  leurs proues un foyer ardent. Une fois
au-del de la citadelle, elles s'tendirent en ligne sur un espace d'une
demi-lieue  peu prs, puis, rompant leurs rangs, elles se mirent 
sillonner le dtroit en tous sens, n'adoptant aucune direction, aucune
allure rgulire; on et dit des toiles qui avaient perdu leur route et
qui se croisaient en filant. Comme nous ne comprenions absolument rien
 ces volutions tranges, nous profitmes d'un moment o Pietro puis
reprenait des forces, assis les jambes croises sur le pont, et nous
l'appelmes. Il se leva d'un seul bond et vint  nous.

--Eh bien! Pietro, lui dis-je, nous voil donc arrivs?

--Comme vous voyez, excellence,  l'heure que le vieux a dite; il ne s'est
pas tromp de dix minutes.

--Et nous sommes content?

--Un peu. On va revoir sa petite femme.

--Dites-nous donc, Pietro, repris-je, ce que c'est que toutes ces barques.

--Tiens, dit Pietro, qui ne les avait pas aperues, tant ses yeux taient
attirs d'un autre ct; tiens, la pche au feu! Au fait, c'est le bon
moment. Voulez-vous la faire?

--Mais certainement, m'criai-je, me rappelant l'excellente partie de ce
genre que nous avions faite sur les ctes de Marseille avec Mry, monsieur
Morel et toute sa charmante famille; est-ce qu'il y a moyen?

--Sans doute; il y a tout ce qu'il faut  bord pour cela.

--Eh bien! Deux piastres de bonne main  partager entre le harponneur et
les rameurs.

--Giovanni! Filippo! Oh! les autres, voil du macaroni qui nous tombe du
ciel.

Les deux matelots accoururent. Giovanni, comme on se le rappelle, tait le
harponneur en titre. Lorsque Pietro leur eut dit ce dont il s'agissait, il
cria deux ou trois paroles explicatives  sa matresse, et disparut sous le
pont.

En effet,  mesure que les barques se rapprochaient de nous, nous
commencions  distinguer, tout couvert d'un reflet rougetre, et pareil
 un forgeron prs d'une forge, le harponneur, son arme  la main, et
derrire lui, dans l'ombre, les rameurs pressant ou ralentissant le
mouvement de leurs avirons, selon le commandement qu'ils recevaient.
Presque toutes ces barques taient montes par des jeunes gens et des
jeunes femmes de Messine; et, pendant les mois d'aot et de septembre, le
dtroit illumin _a giorno_, comme on dit en Italie, est tous les soirs
tmoin de ce singulier spectacle. De son ct, Reggio ouvre quotidiennement
aussi son port  de pareilles expditions, de sorte que, des ctes de la
Sicile aux ctes de la Calabre, la mer est littralement couverte de feux
follets qui, vus du haut des montagnes bordant chaque rive, doivent former
les volutions les plus bizarres et les dessins les plus fantastiques qu'il
soit possible d'imaginer.

Au bout de dix minutes, la chaloupe tait prte et portait firement  sa
proue un grand rchaud de fer dans lequel brlaient des morceaux de bois
rsineux. Giovanni nous attendait arm de son harpon, et Pietro et Filippo
leurs rames  la main. Nous descendmes, et nous prmes place le plus prs
possible de l'avant. Quant  Milord, comme nous nous rappelions la scne
qu'en pareille circonstance il nous avait faite  Marseille, nous le
laissmes  bord.

Il n'y avait au reste aucune varit dans la manire de faire cette pche.
Les poissons, attirs par la lueur de notre feu, comme  la chasse des
alouettes par le reflet du miroir, montaient du fond de la mer et venaient
 la surface regarder avec une curiosit stupide cette flamme inaccoutume.
C'tait ce moment de badauderie que saisissait Giovanni avec une admirable
agilit et une adresse parfaite. Nous avions dj cinq ou six pices
magnifiques, lorsque nous nous joignmes  la flotte messinoise, et que
nous nous perdmes au milieu d'elle.

La merveilleuse chose que cette mer, qui, la veille, avait voulu nous
engloutir dans des gouffres sans fond; qui,  cette heure, nous berait
mollement sur son miroir uni; qui, aprs un danger, nous offrait un
plaisir, et qui feignait elle-mme l'oubli, pour nous ter,  nous, le
souvenir! Aussi, comme l'on comprend bien que les marins ne puissent
se sparer longtemps de cette capricieuse matresse, qui finit presque
toujours par les dvorer!

Nous errions depuis une demi-heure  peu prs au milieu de ces cris de
joie, de ces chants, de ces clats de rire, de ces dmonstrations bruyantes
que prodiguent si volontiers les Italiens mridionaux, lorsque d'une barque
sans foyer, sans harponneur, et qui venait  nous voile et mystrieuse,
nous entendmes sortir une harmonie douce et tendre, et qui n'avait rien de
commun avec les sons qui nous entouraient. Une voix de femme chantait en
s'accompagnant d'une guitare, non plus la mlodieuse chanson sicilienne
mais la nave ballade allemande. Pour la premire fois peut-tre depuis la
chute de la maison de Souabe, le pays habitu aux refrains vifs et gracieux
du midi entendait le chant potique du nord. Je reconnus les stances
de Marguerite attendant Faust. D'une main, je fis signe aux rameurs de
s'arrter; de l'autre,  Giovanni de suspendre son exercice, et nous
coutmes. La barque s'approchait doucement de nous, nous apportant plus
distincte,  chaque coup d'aviron, cette ballade allemande si clbre par
sa simplicit:

    Rien ne console
    De son adieu:
    Je deviens folle,
    Mon Dieu! mon Dieu!

    Mon me est vide,
    Mon coeur est sourd;
    J'ai l'oeil livide
    Et le front lourd.

    Ma pauvre tte
    Est  l'envers:
    Adieu la fte
    De l'Univers!

    En sa prsence
    Le monde est beau,
    En son absence
    C'est un tombeau.

    A la fentre
    Son oeil distrait
    Me voit paratre
    Ds qu'il parat.

    Sa voix m'emporte
    Dedans, dehors;
    Qu'il entre ou sorte,
    J'entre ou je sors.

    Joyeuse ou sombre,
    Selon sa loi
    Je suis son ombre
    Et non plus moi.

    Et dans ma fivre
    Je crois parfois
    Sentir sa lvre,
    Our sa voix.

    Et murmurante,
    De mots d'amour,
    Ple et mourante.
    J'attends qu'un jour

    Sa bouche en flamme
    Vienne puiser
    Toute mon me
    Dans un baiser!

    Rien ne console
    De son adieu:
    Oh! je suis folle
    Mon Dieu! mon Dieu!

La barque passa prs de nous, nous jetant cette suave manation germanique.
Je fermai les yeux, et je crus descendre encore le cours rapide du Rhin;
puis la mlodie s'loigna. On avait fait silence pour la laisser passer;
une fois perdue dans le lointain, la bruyante hilarit italienne se ranima.
Je rouvris les yeux, et je me retrouvai en Sicile, croyant avoir fait,
comme Hoffmann, quelque songe fantastique. Le lendemain, le songe me fut
expliqu lorsque je vis sur l'affiche du thtre de l'Opra le nom de
mademoiselle Schulz.

Cependant la nuit s'avanait, les barques devenaient de plus en plus rares.
A chaque instant il en disparaissait quelques-unes derrire l'angle de la
citadelle; les lumires parses sur la rive s'teignaient elles-mmes comme
s'taient teintes les lumires errantes sur la mer. Nous commencions
 sentir nous-mmes toute la fatigue de la nuit et de la journe de la
veille: nous reprmes donc la route de notre btiment, et, lorsque nous y
arrivmes, nous pmes voir, du haut du pont, le dtroit entier rentr
dans l'obscurit, depuis Reggio jusqu' Messine, et tout s'teindre, 
l'exception du phare qui, pareil au bon gnie de ces parages, veille
incessamment jusqu'au jour, une flamme au front.

Le lendemain, nous nous veillmes avec le jour: ses premiers rayons nous
montrrent la reine du dtroit, la seconde capitale de la Sicile, Messine
la Noble, que sa situation merveilleuse, ses sept portes, ses cinq places,
ses six fontaines, ses vingt-huit palais, ses quatre bibliothques, ses
deux thtres, son port et son commerce, qui impriment le mouvement  une
population de soixante-dix mille mes, rendent, malgr la peste de 1742 et
le terrible tremblement de terre de 1783, une des plus florissantes et des
plus gracieuses cits du monde. Cependant, de l'endroit o nous tions,
c'est--dire  vingt-cinq ou trente pas du rivage, en face du village Della
Pace, nous ne pouvions avoir de cette vue qu'une ide imparfaite; mais, ds
que nous emes lev l'ancre et gagn le milieu du dtroit, Messine nous
apparut dans toute sa majest.

Peu de situations sont pareilles  celle de Messine, porte puissante de
deux mers, par laquelle on ne peut passer de l'une  l'autre que sous son
bon plaisir royal. Adosse  des coteaux merveilleusement accidents,
couverts de figues d'Inde, de grenadiers et de lauriers ross, elle a en
face d'elle la Calabre. Derrire la ville se levait le soleil qui,  mesure
qu'il montait sur l'horizon, colorait le panorama qu'il clairait des plus
capricieuses couleurs. A la droite de Messine, s'tend la mer d'Ionie,  sa
gauche la mer Tyrrhnienne.

Nous continuions toujours d'avancer, sans plus de mouvement que si nous
voguions sur un large fleuve; et  mesure que nous avancions. Messine
s'offrait  nous dans ses moindres dtails, dveloppant  nos yeux son quai
magnifique, qui se recourbe comme une faux jusqu'au milieu du dtroit, et
forme un port presque ferm. Cependant, au milieu de cette splendeur, une
chose singulire donnait un aspect trange  la ville: toutes les maisons
de la Marine, c'est ainsi que l'on nomme le quai qui sert en mme temps de
promenade, taient uniformes de hauteur et, comme les maisons de la rue
de Rivoli, bties sur un mme modle, mais inacheves et leves de deux
tages seulement. Les colonnes, coupes  moiti, sont veuves du troisime,
qui semble avoir t d'un bout  l'autre de la ville enlev par un coup de
sabre. J'interrogeai alors Pietro, notre cicerone maritime. Il m'apprit que
le tremblement de terre de 1783 ayant abattu toute la ville, les familles
ruines par cet accident ne faisaient rebtir que ce qui leur tait
strictement ncessaire, et que peu  peu, d'ici  cinquante autres annes,
la rue s'achverait. Je me contentai de cette rponse, qui me parut au
reste assez plausible.

Notre btiment jeta l'ancre en face d'une fontaine d'un rococo magnifique,
et reprsentant Neptune enchanant Charybde et Scylla. En Sicile, tout
est encore mythologique, et Ovide et Thocrite y sont regards comme des
novateurs.

A peine l'ancre avait-elle mordu, et les voiles taient-elles abaisses,
que nous remes l'invitation de nous rendre  la douane, c'est--dire  la
police. Je mettais dj le pied sur l'chelle, afin de nous rendre dans la
barque, lorsque je fus retenu par un cri lamentable; c'tait mon cuisinier
napolitain, que j'avais compltement perdu de vue depuis son apparition
pendant la tempte, qui commenait  se dgourdir, comme une marmotte qui
se rveille aprs l'hiver. Il sortait de l'coutille tout chancelant,
soutenu par deux de nos matelots, et regardant tout autour de lui d'un
air hbt. Le pauvre garon, quoique n'ayant ni bu ni mang depuis notre
dpart, tait parfaitement bouffi, et avait les yeux gonfls comme des
oeufs, et les lvres grosses comme des saucisses. Cependant, malgr l'tat
dplorable o il tait rduit, l'immobilit du btiment, qui dj la veille
avait amen un mieux sensible, venait de le rendre peu  peu  lui-mme,
de sorte qu'il se tenait debout ou  peu prs, lorsque le bateau vint nous
prendre pour nous conduire  terre. Voyant que j'allais y descendre sans
lui, il avait compris alors que je l'oubliais, et avait rassembl toutes
ses forces pour jeter le cri lamentable qui m'avait fait retourner. J'avais
trop de piti dans le coeur pour abandonner le pauvre Cama dans une
pareille situation, aussi je fis signe  la barque de l'attendre; on l'y
descendit en le soutenant par-dessous les paules; enfin il y prit pied,
mais ne pouvait encore supporter le mouvement de la mer, si calme et si
inoffensif qu'il ft, il tomba  l'arrire, affaiss sur lui-mme.

Arriv  la douane, et au moment de paratre devant les autorits
messinoises, une autre preuve attendait le pauvre Cama. Il s'tait
tant press de partir en apprenant qu'il allait avoir pour matre un
apprciateur de Roland, qu'il n'avait oubli qu'une chose, c'tait de
se munir d'un passeport. Je crus d'abord que j'allais sur ce point tout
arranger  sa satisfaction. En effet, lorsque Guichard avait t prendre 
l'ambassade de France le passeport avec lequel je voyageais, sachant que
je comptais emmener un domestique en Sicile, il avait fait mettre sur son
passeport: _Monsieur Guichard et son domestique_; puis il tait all
porter le susdit papier au visa napolitain. L, par mesure de sret
gouvernementale, on lui avait demand le nom de ce domestique; il avait dit
alors le premier qui lui tait venu  l'esprit, de sorte qu'on avait ajout
 ces cinq mots: _Monsieur Guichard et son domestique_, ces deux autres
mots: _nomm Bajocco_. J'offris donc  Cama de s'appeler momentanment
Bajocco, ce qui me paraissait un nom tout aussi respectable que le sien;
mais,  mon grand tonnement, il refusa avec indignation, disant qu'il
n'avait jamais rougi de s'appeler comme son pre, et que pour rien au
monde, il ne ferait l'affront  sa famille de voyager sous un nom suppos,
et surtout sous un nom aussi htroclite que celui de Bajocco. J'insistai,
il tint bon; malheureusement, en touchant la terre ferme, ses forces lui
taient revenues comme  Ante, et avec ses forces son enttement habituel.
Nous tions donc au plus fort de la discussion, lorsqu'on vint nous
prvenir qu'on nous attendait dans la chambre des visas. Peu sr moi-mme
de la validit de mon passeport, je n'avais nullement envie encore de
compliquer ma situation de celle de Cama; je l'envoyai donc  tous les
diables, et j'entrai.

Contre mon attente, l'examen, pour notre part, se passa sans encombre; on
me fit seulement observer que mon passeport ne portait pas de signalement:
c'tait une prcaution qu'avait prise Guichard, son signalement s'accordant
mdiocrement avec le mien. Je rpondis courtoisement  l'employ qu'il
tait libre de combler cette lacune; ce qu'il fit effectivement. Puis cette
formalit, qui mettait mon passeport parfaitement en rgle, remplie  notre
satisfaction  tous les deux, il nous donna  haute voix,  Jadin et  moi,
l'autorisation de passer  terre. J'aurais bien voulu attendre encore un
instant Cama, pour savoir comment il s'en tirerait; mais comme, aux yeux de
l'aimable gouvernement auquel nous avions affaire, tout est suspect, hte
et retard, je me contentai de le recommander au capitaine, et je sautai
avec Jadin dans la barque, qui nous conduisit enfin sur le quai. Nous
entrmes aussitt dans la ville par une porte perce dans les btiments du
port.

Ce fut le 5 fvrier 1783, une demi-heure environ aprs midi, que, par un
jour sombre et sous un ciel charg de nuages pais et de formes bizarres,
les premiers signes du dsastre dont Messine porte encore les traces se
firent sentir. Les animaux,  qui tous les cataclysmes se rvlent par
l'instinct avant d'arriver  l'homme, furent les premiers  donner les
marques d'une frayeur dont on cherchait encore vainement les causes
apparentes. Les oiseaux s'envolrent des arbres o ils taient perchs
et des toits o ils s'abritaient, et commencrent  dcrire des cercles
immenses, sans oser se reposer sur la terre; les chiens furent pris d'un
tremblement convulsif et hurlrent tristement; les boeufs, rpandus dans
la campagne, mugissants et effrays, se dispersrent  et l et comme
poursuivis par un danger invisible. Dans ce moment, on entendit une
dtonation profonde, pareille  un tonnerre souterrain, et qui dura trois
minutes: c'tait la grande voix de la nature qui criait  ses enfants de
songer  la fuite ou de se prparer  la mort. Au mme moment, les maisons
commencrent  trember comme prises de fivre, quelques-unes s'affaissrent
sur elles-mmes, et de tous les points de la ville un nuage de poussire
et de fume monta vers le ciel, qu'il rendit plus sombre et plus menaant
encore; puis un frmissement courut par toute la terre, pareil  celui
d'une table charge que l'on secouerait par les pieds, et une partie de la
ville s'abma. Toutes les maisons restes debout vomirent  l'instant mme
leurs habitants par les portes et les fentres, tout ce qui n'avait pas t
tu par la premire secousse se sauva vers la grande place; mais, avant
que cette foule pouvante y parvnt, un autre tremblement de terre se
fit sentir, la poursuivant dans les rues, l'crasant sous les dbris des
maisons, qui formrent  l'instant mme d'immenses barricades de dcombres
et de ruines, au haut desquelles on vit bientt apparatre comme des
spectres ceux qui, pour fuir, foulaient aux pieds ceux qui avaient t
ensevelis. Les deux tiers de la ville taient dj abattus.

La grande place tait couverte d'une foule immense, qui tout loigne
qu'elle tait des btiments, tait loin cependant de se trouver  l'abri de
tout danger. De seconde en seconde, des crevasses s'ouvraient, dvorant une
maison, un palais, une rue, puis refermaient leurs gueules fumantes, comme
des monstres rassasis. Un de ces abmes pouvait s'ouvrir sous les pieds
des citoyens, et, comme ils engloutissaient les maisons, engloutir leurs
habitants. Enfin, la terre parut se calmer, comme fatigue de son propre
effort; une pluie orageuse et presse tomba de ce ciel pais et lourd;
la torpeur de la nature gagna les hommes; tout parut s'engourdir dans
l'extrme douleur: la nuit vint, nuit terrible, temptueuse, obscure, et
pendant laquelle nul n'osa rentrer dans le peu de maisons qui restaient
debout; ceux qui avaient une voiture s'y couchrent, les autres attendirent
le jour dans les rues ou dans la campagne. A minuit, la terre, qui s'tait
momentanment calme, recommena  frmir, puis  trembler, mais cette fois
sans direction aucune; si bien qu'il et t difficile de dire laquelle
tait la plus agite, d'elle ou de la mer. En ce moment, on vit un clocher
dtach de sa base et emport dans l'air, tandis que la coupole du dme
s'affaissait, et que le palais royal, les maisons de la Marine, douze
couvents et cinq glises, taient comme saps  leurs bases et s'abmaient
du fate aux fondements. La dure des deux premiers tremblements de terre
avait t de quatre et de six secondes, la dernire fut de quinze.

Au milieu de cette dsolation nocturne et obscure, certaines parties de la
ville s'clairrent insensiblement, des sifflements se firent entendre.
Bientt, au sommet des dbris, on vit briller des flammes pareilles au dard
d'un serpent enseveli qui tenterait de se tirer d'un monceau de ruines.
Comme le cataclysme avait eu lieu  l'heure du dner, dans presque toutes
les maisons il y avait du feu dans les chemines ou dans les cuisines;
c'tait ce feu couvert de dbris qui avait mordu aux poutres et aux
lambris, avait d'abord couv comme dans un fourneau souterrain, et qui
demandait  sortir, trop comprim dans sa fournaise. Vers les deux heures
du matin, sur presque tous les points, la ville tait en flammes. La
journe du 6 fut une journe de triste et lugubre repos; au jour, la terre
redevint immobile. A peine quelques btiments restaient-ils debout de toute
cette ville, florissante la veille. Les habitants commenaient  reprendre
quelque esprance, non plus pour leurs maisons, mais pour leur vie, car ils
avaient pass la nuit clairs par l'incendie qui courait avec acharnement
de ruines en ruines. Cependant chacun avait commenc  s'appeler,  se
reconnatre,  faire une part de joie pour les vivants et de larmes pour
les morts, lorsque le 7, vers les trois heures de l'aprs-midi, les
secousses diminurent insensiblement, et, nanmoins, il leur fallut plus
d'un an pour disparatre.

Cependant, depuis trois jours personne n'avait mang; tous les magasins
taient dtruits; quelques btiments entrrent dans le port, qui
partagrent leurs provisions avec les plus affams. Bientt les villes
voisines vinrent au secours de leur soeur. La Calabre elle-mme, malgr sa
vieille haine, se montra ennemie gnreuse, et envoya du pain, du vin, de
l'huile. Le vice-roi expdia un officier de Palerme  Messine avec pleins
pouvoirs pour faire le bien; les chevaliers de Malte envoyrent quatre
galres, 60 000 cus, un chargement de lits et de mdicaments, quatre
chirurgiens pour panser les blesss, et sept cents esclaves d'Afrique pour
rebtir les maisons. Le gouvernement n'accepta de tout cela que quatre
cents onces, les lits, les mdicaments et les mdecins, le tout pour
l'hpital. On construisit des baraques en bois pour les btiments d'absolue
ncessit, et dont ne peut se passer un peuple, tels que les tribunaux, les
collges et les glises. Tous les droits sur le savon, l'huile et la soie,
qui taient le principal commerce de la ville, furent abolis. On distribua
des aumnes aux plus pauvres, des consolations et des promesses soutinrent
les autres. Peu  peu, la crainte diminua avec la violence des secousses,
quoique de temps en temps encore, la terre continut de frmir comme un
tre anim. Au bout de quinze jours on commena de fouiller les ruines,
afin d'en tirer tout ce qui pouvait avoir chapp au double dsastre; mais
le feu avait t si violent que les mtaux avaient fondu; l'or et l'argent
monnays furent retrouvs en lingots. Les plus riches taient pauvres.

Voil comment rien ou presque rien des anciens monuments qu'y levrent
successivement les Grecs, les Sarrasins, les Normands et les Espagnols,
n'existe  Messine. Les murailles de la cathdrale rsistrent cependant,
quoique, comme nous l'avons dit, la coupole ft tombe. Le couvent
des Franciscains, bti en 1435 par Ferdinand le Magnifique, chappa
miraculeusement au dsastre. Deux fontaines aussi, l'une situe sur la
place du Dme, l'autre sur le port, restrent debout. La premire, datant
de 1547, avait t leve en l'honneur de Zancle, le prtendu fondateur de
Messine; la deuxime, btie en 1558, et reprsentant, comme nous l'avons
dit, Neptune enchanant Charybde et Scylla. Toutes deux taient sculptes
par frre Giovanni Agnolo. Nous avions vu, en passant sur le port, la
fontaine de Neptune; nous nous acheminmes vers la cathdrale.

La faade de ce monument, telle qu'on la voit aujourd'hui, est un singulier
mlange des architectures diffrentes qui se sont succd depuis le XIe
sicle. La partie de la faade qui s'lve depuis le sol jusqu' la hauteur
des bas-cts remonte  son fondateur, Roger II; ses assises de marbre
rouge, que sparent, ainsi qu'aux mosques du Caire et d'Alexandrie, des
lambeaux enrichis d'inscrustations en marbres de diffrentes couleurs,
portent l'empreinte du got arabe modifi par le ciseau byzantin. Quant
aux trois portes excutes en marbre blanc, leurs contours se dtachent
harmonieusement sur les chaudes et riches parois qui leur servent de fond:
celle du milieu, beaucoup plus leve que les autres, porte les armes du
roi d'Aragon, qui en fixe l'excution  l'an 1350  peu prs.

A l'intrieur, comme presque toutes les glises de cette poque, la
cathdrale est btie sur le plan de la basilique romaine. Les colonnes qui
soutiennent la vote sont de granit, ingales en hauteur, diffrentes en
diamtre, et runies entre elles par des arcades qui soutiennent des murs
percs de croises, et ensuite des combles dont les charpentes en relief
sont encore peintes et dores en certaines parties; c'taient les colonnes
d'un temple de Neptune, jadis places au Phare, et transportes  Messine
lorsque la Sicile passa de la domination vagabonde des Sarrasins sous celle
des pieux aventuriers normands. On les reconnat au premier coup d'oeil
pour antiques,  leurs lgantes proportions, quoiqu'elles soient
surmontes de chapiteaux grossiers, d'un dessin moiti mauresque, moiti
byzantin. Quelques belles parties de mosaque brillent encore  la vote
du choeur et dans les chapelles attenantes; le reste fut dtruit dans
l'incendie de 1232.

En sortant de la cathdrale, nous nous trouvmes en face de la fontaine du
Dme. Celle-ci, que je prfre infiniment  celle du port, est une de ces
charmantes crations du VIe sicle, qui runissent le sentiment gothique 
la suavit grecque; sur sa pointe la plus leve est Zancle, fondateur de
la ville, contemporain d'Orion et de tous les hros des poques fabuleuses.
Derrire lui, un chien, symbole de la fidlit, lve la tte et le regarde;
cette figure est soutenue par un groupe de trois amours adosss les uns aux
autres, dont les pieds trempent dans une barque supporte elle-mme par
quatre femmes ravissantes de _morbidezza_, entre lesquelles des ttes de
dauphins lancent des jets d'eau qui retombent dans une barque plus grande
encore, et de l enfin, dans un bassin gard par des lions, entour par des
dieux marins, et orn de sculptures reprsentant les principales scnes de
la mythologie.

Les points principaux examins, nous nous lanmes au hasard dans la ville:
si modernes que soient les constructions et si mdiocres architectes que
soient les constructeurs, ils n'ont pu ter  la situation ce qu'elle
offrait d'accident et de grandiose. Deux choses qui me frapprent entre
toutes furent: la premire, un escalier gigantesque qui conduit tout
bonnement d'une rue  une autre, et qui semble un fragment de la Babel
antique; la seconde, le caractre trange que donnent  toutes les maisons
leurs balcons de fer uniformes, bombs, et chargs de plantes grimpantes
qui en dissimulent les barreaux, et retombent le long des murs en longs
festons que le vent fait gracieusement flotter. Pardon, j'en oublie une. A
la porte d'un corps de garde de gendarmerie, je vis un brigadier qui, en
chemise et le bonnet de police sur la tte, confectionnait une robe de
tulle rose  volants. Je m'arrtai un instant devant lui, et merveill de
la manire dont il jouait de l'aiguille, je pris des informations sur ce
brave militaire. J'appris alors qu' Messine l'tat de couturire tait en
gnral exerc par des hommes; mon brigadier cumulait: il tait en mme
temps gendarme et tailleur pour femmes.

Il n'y a  Messine ni parc royal ni jardin public; de sorte que chacun, le
soir venu, se porte vers le quai de la Palazzata, plus vulgairement
appel la Marine, afin d'y respirer l'air de la mer. Le port est donc le
rendez-vous de toute l'aristocratie messinoise, qui se promne  cheval ou
en voiture depuis une porte jusqu' l'autre, c'est--dire sur une longueur
d'un quart de lieue.

Peut-tre, si l'on pouvait franchir d'un seul bond la Mditerrane, et
sauter du boulevard des Italiens sur le port de Messine, peut-tre, dis-je,
trouverait-on quelque diffrence notable entre les personnages qui peuplent
ces deux promenades; mais, en sortant de Naples, la transition est trop
douce pour tre sensible. La seule chose qui donne  la Marine un air
particulier, ce sont ses charmants abbs galants, coquets, pomponns,
portant des chanes d'or comme des chevaliers, et monts sur de magnifiques
nes venant de Pantellerie, ayant leur gnalogie comme des coursiers
arabes, et des harnais qui le disputent en lgance  ceux des plus
magnifiques chevaux.

En rentrant  l'htel, nous trouvmes notre capitaine qui nous attendait.
Nous lui demandmes des nouvelles de Cama. Le pauvre diable tait en prison
et se rclamait de nous. Malheureusement il tait trop tard pour faire des
dmarches le soir mme, les autorits napolitaines tant de toutes les
autorits que je connaisse celles qu'il est le plus imprudent de dranger
hors des heures qu'elles daignent employer  la vexation des voyageurs.
Force nous fut, en consquence, de remettre la chose au lendemain.
D'ailleurs, j'avais pour le moment une proccupation bien autrement
srieuse. Jadin, qui s'tait trouv souffrant dans la journe, et qui
m'avait quitt au milieu de mes courses  travers la ville pour rentrer 
l'htel, tait rellement indispos. J'appelai le matre de l'htel, je lui
demandai l'adresse du meilleur mdecin de la ville, et le capitaine courut
le chercher.

Un quart d'heure aprs, le capitaine revint avec le docteur: c'tait un de
ces bons mdecins comme je croyais qu'il n'en existait plus que dans les
comdies de Dorat et de Marivaux, avec une perruque toute tirebouchonne,
et un jonc  pomme d'or. Notre Esculape reconnut immdiatement tous les
symptmes d'une fivre crbrale parfaitement constitue, et ordonna une
saigne. Je fis aussitt apporter linge et cuvette, et voyant qu'il
se levait pour se retirer, je lui demandai s'il ne pratiquerait pas
l'opration lui-mme; mais il me rpondit, avec un air plein de majest,
qu'il tait mdecin et non barbier, et que je n'avais qu' aller chercher
un _saigneur_ pour excuter son ordonnance. Heureux pays o il y a encore
des Figaro autre part qu'au thtre!

Je ne tardai point  trouver ce que je cherchais. Outre les deux plats 
barbe pendus au-dessus de la porte, et le _consilio manuque_ qui devait
guider le comte Almaviva, le frater messinois avait une enseigne spciale
reprsentant un homme saign aux quatre membres, dont le sang rejaillissait
symtriquement dans une norme cuvette, et qui se renversait sur sa chaise
en s'vanouissant. Le prospectus n'tait pas attrayant; et si c'et t
Jadin lui-mme qui et t en qute de l'honorable industriel que rclamait
sa position, je doute qu'il et donn la prfrence  celui-l; mais comme
je comptais bien ne le laisser saigner que d'un membre, je pensai qu'il en
serait quitte pour un quart de syncope.

En effet, tout alla  merveille, la saigne fit grand bien  Jadin, qui
ne commena pas moins pendant la nuit  battre la campagne, et qui le
lendemain matin avait le dlire. Le mdecin revint  l'heure convenue,
trouva le malade  merveille, ordonna une seconde saigne et l'application
de linges glacs autour de la tte. La journe se passa sans que je visse
clairement, je l'avoue, qui du malade ou de la maladie l'emporterait.
J'tais horriblement inquiet. Outre mon amiti bien relle pour Jadin,
j'avais  me reprocher, s'il lui arrivait malheur, de l'avoir entran  ce
voyage. J'attendis donc le lendemain avec grande impatience.

Le docteur avait ordonn d'exposer le malade  tous les vents, d'ouvrir
portes et fentres, et de le placer le plus possible entre des courants
d'air. Si trange que me part l'ordonnance, je l'avais religieusement
applique le jour et la nuit prcdente. Je fis donc tout ouvrir comme
d'habitude; mais,  mon grand tonnement, l'obscurit, au lieu d'amener
cette douce brise, frache haleine de la nuit, plus frache encore dans le
voisinage de la mer que partout ailleurs, ne nous souffla qu'un vent aride
et brlant qui semblait la vapeur d'une fournaise. Je comptais sur le
matin: le matin n'apporta aucun changement dans l'tat de l'atmosphre.

La nuit avait beaucoup fatigu mon pauvre malade. Cependant, l'exaltation
crbrale me paraissait avoir tant soit peu disparu pour faire place  une
prostration croissante. Je sonnai pour avoir de la limonade, seule boisson
que le docteur et recommande, mais personne ne rpondit. Je sonnai une
seconde, une troisime fois; enfin, voyant que la montagne ne voulait
pas venir  moi, je me dcidai  aller  la montagne. J'errai dans les
corridors et les appartements, sans trouver une seule personne  qui
parler. Le matre et la matresse de maison n'taient point encore sortis
de leur chambre, quoiqu'il ft neuf heures du matin; pas un domestique
n'tait  son poste. C'tait  n'y rien comprendre.

Je descendis chez le concierge, je le trouvai couch sur un vieux divan
tout en loques qui faisait le principal ornement de sa loge, et je lui
demandai pourquoi la maison tait dserte. Ah! monsieur, me dit-il, ne
sentez-vous pas qu'il fait sirocco?

--Mais quand il ferait sirocco, lui dis-je, ce n'est pas une raison pour
qu'on ne vienne pas quand j'appelle.

--Oh! monsieur, quand il fait sirocco, personne ne fait rien.

--Comment! Personne ne fait rien? Et les voyageurs, qui est-ce donc qui les
sert?

--Ah! ces jours-l, ils se servent eux-mmes.

--C'est autre chose. Pardon de vous avoir drang, mon brave homme. Le
concierge poussa un soupir qui m'indiquait qu'il lui fallait une grande
charit chrtienne pour m'accorder le pardon que je lui demandais.

Je me mis aussitt  la recherche des objets ncessaires  la confection
de ma limonade; je trouvai citron, eau et sucre, comme le chien de chasse
trouve le gibier au flair. Nul ne me guida ni ne m'inquita dans mes
recherches. La maison semblait abandonne, et je songeai,  part moi,
qu'une bande de voleurs qui se mettrait au-dessus du sirocco ferait sans
aucun doute d'excellentes affaires  Messine.

L'heure de la visite du docteur arriva, et le docteur ne vint point. Je
prsumai que lui comme les autres avait le sirocco; mais, comme l'tat de
Jadin tait loin d'avoir subi une amlioration bien visiblement rassurante,
je rsolus d'aller relancer mon Esculape jusque chez lui, et de l'amener de
gr ou de force  l'htel. Je me rappelai l'adresse donne au capitaine; je
pris donc mon chapeau, et je me lanai bravement  sa recherche. En passant
dans le corridor, je jetai les yeux sur un thermomtre:  l'ombre, il
marquait trente degrs.

Messine avait l'air d'une ville morte, pas un habitant ne circulait dans
ses rues, pas une tte ne paraissait aux fentres. Ses mendiants eux-mmes
(et qui n'a pas vu le mendiant sicilien ne se doute pas de ce que c'est que
la misre), ses mendiants eux-mmes taient tendus au coin des bornes,
rouls sur eux-mmes, haletants, sans force pour tendre la main, sans voix
pour demander l'aumne. Pompe, que je visitai trois mois aprs, n'tait
pas plus muette, pas plus solitaire, pas plus inanime.

J'arrivai chez le docteur. Je sonnai, je frappai, personne ne rpondit;
j'appuyai ma main contre la porte, elle n'tait qu'entr'ouverte; j'entrai,
et me mis en qute du docteur.

Je traversai trois ou quatre appartements; il y avait des femmes couches
sur des canaps, il y avait des enfants tendus par terre. Rien de tout
cela ne leva mme la tte pour me regarder. Enfin, j'avisai une chambre
dont la porte tait entrebille comme celle des autres, je la poussai, et
j'aperus mon homme tendu sur son lit.

J'allai  lui, je lui pris la main, et je lui ttai le pouls.

--Ah! dit-il mlancoliquement, en tournant avec peine la tte de mon ct,
vous voil, que voulez-vous?

--Pardieu! ce que je veux? Je veux que vous veniez voir mon ami, qui ne va
pas mieux  ce qu'il me semble.

--Aller voir votre ami! s'cria le docteur avec un mouvement d'effroi, mais
c'est impossible.

--Comment, impossible!

Il fit un mouvement dsespr, prit son jonc de la main gauche, le fit
glisser dans sa main droite, depuis la pomme d'or qui ornait une de ses
extrmits, jusqu' la virole de fer qui garnissait l'autre.

--Tenez, me dit-il, ma canne sue.

En effet, il en tomba quelques gouttes d'eau, tant ce vent terrible a
d'action, mme sur les choses inanimes.

--Eh bien? qu'est-ce que cela prouve? lui demandai-je.

--Cela prouve, monsieur, que par un temps pareil, il n'y a plus de mdecin,
il n'y a que des malades.

Je vis que je n'obtiendrais jamais du docteur qu'il vnt  l'htel, et que,
si je demandais trop, je n'aurais rien; je pris donc la rsolution de me
rduire  l'ordonnance; je lui expliquai les changements arrivs dans la
situation du malade, et comment la fivre avait disparu pour faire place
 l'abattement. A mesure que j'exposais les symptmes, le docteur se
contentait de me rpondre: il va bien, il va bien, il va trs bien; de la
limonade, beaucoup de limonade, de la limonade tant qu'il en voudra, j'en
rponds. Puis, cras par cet effort, le docteur me fit signe qu'il tait
inutile que je le tourmentasse plus longtemps, et se retourna le nez contre
le mur.

--Eh bien! me dit Jadin en me revoyant, le docteur ne vient-il pas?

--Ma foi! mon cher, il prtend qu'il est plus malade que vous, et que ce
serait  vous de l'aller soigner.

--Qu'est-ce qu'il a donc? la peste?

--Bien pis que cela, il a le sirocco.

Au reste, le docteur avait raison, et je reconnaissais moi-mme dans mon
malade un mieux sensible. Comme la chose lui tait recommande, il passa
sa journe  boire de la limonade, et le soir le mal de tte mme avait
disparu. Le lendemain,  part la faiblesse, il tait  peu prs guri. Je
lui laissai rgler ses comptes avec le docteur, et je sortis pour faire
 pied une petite excursion jusqu'au village Della Pace, patrie de nos
mariniers, et qui est situ  trois ou quatre milles au nord de Messine.




LE PESCE SPADO


Je trouvai la route de la Pace charmante; elle ctoie d'un ct la
montagne, et de l'autre la mer. C'tait jour de fte: on promenait la
chsse de saint Nicolas, je ne sais dans quel but, mais tant il y a qu'on
la promenait, et que cela causait une grande joie parmi les populations. En
passant devant l'glise des Jsuites, qui se trouve  un quart de lieue du
village Della Pace, j'y entrai. On disait une messe. Je m'approchai de la
chapelle, et je retrouvai tous nos matelots  genoux, le capitaine en tte.
C'tait la messe promise pendant la tempte, et qu'ils acquittaient avec un
scrupule et une exactitude bien mritoires pour des gens qui sont  terre.
J'attendis dans un coin que l'office divin ft fini; puis, quand le prtre
eut dit l'_ite missa est_, je sortis de derrire ma colonne et je me
prsentai  nos gens.

Il n'y avait point  se tromper  la faon dont ils me reurent: chaque
visage passa subitement de l'expression du recueillement  celle de la
joie;  l'instant mme mes deux mains furent prises, et bon gr mal gr
baises et rebaises. Puis, je fus prsent  ces dames, et  la femme du
capitaine en particulier. Elles taient plus ou moins jolies, mais presque
toutes avaient de beaux yeux, de ces yeux siciliens, noirs et velouts,
comme je n'en ai vu qu' Arles et en Sicile, et qui, pour Arles comme pour
la Sicile, ont, selon toute probabilit, une source commune: l'Arabie.

J'arrivais bien: le capitaine allait partir pour Messine  mon intention.
Il voulait me ramener  la Pace pour me faire voir la fte; je lui avais
pargn les trois quarts du chemin.

Nous arrivmes chez lui: il habitait une jolie petite maison, pleine
d'aisance et de propret. En entrant dans un petit salon, la premire chose
que j'aperus fut le portrait de monsieur Peppino, qui faisait face  celui
du comte de Syracuse, ex-vice roi de Sicile. C'taient, avec sa femme, les
deux personnes que notre capitaine aimait le mieux au monde. Ce grand amour
d'un Sicilien pour un vice-roi napolitain m'tonna d'abord, mais plus
tard il me fut expliqu, et je le retrouvai chez tous les compatriotes du
capitaine.

Je vis le capitaine en grande confrence avec sa femme, et je compris qu'il
tait question de moi. Il s'agissait de m'offrir  djeuner, et ni l'un ni
l'autre n'osait porter la parole. Je les tirai d'embarras en m'invitant le
premier.

Aussitt, tout fut en rvolution: monsieur Peppino fut envoy pour ramener
le pilote, Giovanni et Pietro. Le pilote devait djeuner avec nous, et
c'tait moi qui l'avais demand pour convive; Giovanni devait faire la
cuisine, et Pietro nous servir. Maria courut au jardin cueillir des fruits,
le capitaine descendit dans le village pour acheter du poisson, et je
restai matre et gardien de la maison.

Comme je prsumais que les apprts dureraient une demi-heure ou trois
quarts d'heure, et que ma personne ne pouvait que gner ces braves gens,
je rsolus de mettre le temps  profit, et de faire une petite excursion
au-dessus du village. La maison du capitaine tait adosse  la montagne
mme. Un petit sentier, aboutissant  une porte de derrire, s'y enfonait
presque aussitt, paraissant et disparaissant  diffrents intervalles,
selon les accidents du terrain. Je m'engageai dans le sentier, et commenai
 gravir la montagne au milieu des cactus, des grenadiers et des lauriers
roses.

A mesure que je montais, le paysage, born au sud par Messine, et au nord
par la pointe du Phare, s'agrandissait devant moi, tandis qu' l'est
s'tendait, comme un rideau tout bariol de villages, de plaines, de forts
et de montagnes, cette longue chane des Apennins, qui, ne derrire Nice,
traverse toute l'Italie et s'en va mourir  Reggio. Peu  peu, je commenai
 dominer Messine, puis le Phare; au-del de Messine apparaissait, comme
une vaste nappe d'argent tendue au soleil, la mer d'Ionie; au-del du
Phare, se droulait plus troite, et comme un immense ruban d'azur moir,
la mer Tyrrhnienne;  mes pieds j'avais le dtroit que j'embrassais dans
toute sa longueur, dont le courant tait sensible comme celui d'un fleuve,
et qui m'indiquait, par un bouillonnement parfaitement visible, ces
gouffres de Charybde, si redouts des anciens, et qu'Homre dans l'Odysse
place  un trait d'arc de Scylla, quoiqu'ils en soient effectivement 
treize milles.

Je m'assis sous un magnifique chtaignier, avec cette singulire sensation
de l'homme qui se trouve dans un pays qu'il a dsir longtemps parcourir,
et qui doute qu'il y soit rellement arriv; qui se demande si les
villages, les caps et les montagnes qu'il a sous les yeux, sont rellement
ceux dont il a si souvent entendu parler, et si c'est bien  eux surtout
que s'appliquent tous ces noms potiques, sonores, harmonieux, dont l'ont
berc dans sa jeunesse le grec et le latin, ces deux nourrices de l'esprit,
sinon de l'me.

C'tait bien moi, et j'tais bien en Sicile. Je revoyais les mmes lieux
qu'avaient vus Ulysse et ne, qu'avaient chants Homre et Virgile. Ce
village pittoresque, prs d'une roche leve et surmonte d'un chteau
fort, c'tait Scylla qui avait tant effray Anchise. Cette mer bouillonnant
 mes pieds, et qu'il avait fallu tant de sicles pour calmer, c'tait le
voile qui me couvrait l'implacable Charybde, o Frdric II jeta cette
coupe d'or, que tenta vainement d'aller ressaisir, lanc pour la troisime
fois dans le gouffre, Colas il Pesce, potique hros de la balade du
_Plongeur_ de Schiller. Enfin, j'tais adoss  ce fabuleux et gigantesque
Etna, tombeau d'Encelade, qui touche le ciel de sa tte, lance des pierres
brlantes jusqu'aux toiles, et fait trembler la Sicile lorsque le gant,
enseveli vivant dans son sein, essaie de changer de ct. Seulement l'Etna,
comme Charybde, tait fort calme; et de mme que le gouffre, au lieu
d'engloutir l'eau, de la rejeter au ciel, toute souille de son sable noir,
n'a plus que le lger bouillonnement dont j'ai parl, l'Etna n'a plus
qu'une lgre fume qui annonce que le gant est endormi, qui prvient en
mme temps qu'il n'est pas mort.

J'en tais l de ma rverie, lorsque je vis,  la fentre de sa maison,
le capitaine, qui me fit signe que le couvert tait mis, et que l'on
n'attendait plus que moi. Je lui rpondis de mme que je montais jusqu'
une espce de petit monument que j'apercevais  une cinquantaine de pas
au-dessus de ma tte, et que je redescendais aussitt. Il me rpondit par
un geste qui signifiait que j'tais le matre de me passer cette fantaisie.
Je profitai aussitt de la permission.

C'tait une petite colonne ronde, de huit ou dix pieds de haut et de trois
ou quatre pieds de tour; elle tait vide par le milieu, et des tablettes
de pierre la partageaient en trois ou quatre niches superposes. Dans ces
niches je croyais voir de grosses boules, et je ne comprenais pas le moins
du monde ce que cela pouvait tre, lorsqu'en m'approchant je m'aperus peu
 peu que sur ces boules taient dessins des yeux, un nez, une bouche. Je
fis quelques pas encore, et je reconnus que c'taient tout simplement trois
ttes d'hommes proprement dtaches de leur tronc, et qui schaient au
soleil. Un instant je voulus douter, mais il n'y avait pas moyen: elles
taient au grand complet, avec cheveux, dents, barbe et sourcils. C'taient
bien trois ttes.

On comprend que ma premire parole en descendant fut pour demander au
capitaine ce que faisaient l ces trois ttes. L'histoire tait on ne peut
plus simple. Un quipage calabrais s'tait approch des ctes de Sicile
pour faire la contrebande, quoiqu'on ft en temps de cholra, et qu'il
ft dfendu de mettre pied  terre sans patente. Trois de ces malheureux
avaient t pris, jugs, condamns  mort, dcapits, et leurs ttes
avaient t mises l pour servir d'pouvantail  ceux qui seraient tents
de faire comme eux. Cela me rappela que, moi aussi, j'tais en Sicile en
contrebandier, qu'au lieu de dix-huit jours que j'aurais d passer  Rome
pour achever ma quarantaine, j'en tais parti au bout de quatorze, et qu'il
restait une quatrime niche vide.

Mon pauvre capitaine s'tait mis en frais, et Giovanni avait fait des
merveilles. Il y avait surtout un certain plat de poisson qui me parut
un chef-d'oeuvre; je demandai le nom de cet honorable ctac, que je ne
connaissais point encore, et qui cependant me paraissait si digne d'tre
connu: j'appris que j'avais affaire au _pesce spado_.

Je me rappelais avoir lu dans ma jeunesse de fort belles descriptions de
la manire dont le poisson  pe, autrement dit l'espadon, profitant de
l'arme effroyable dont la nature avait arm le bout de son nez, attaquait
parfois la baleine, lui livrait de rudes combats, puis, bondissant hors
de l'eau, et se laissant retomber sur elle la tte la premire, la
transperait de son dard, qui ordinairement a quatre ou cinq pieds de long;
mais l s'arrtaient les renseignements du naturaliste. Je m'tais donc
content jusque-l d'estimer l'espadon sous le rapport de son aptitude 
l'escrime, et voil tout; mais je vis que monsieur de Buffon lui avait fait
tort, qu'il possdait, comme poisson, des qualits inconnues non moins
estimables que celles dont son historien s'tait fait l'apologiste,
et qu'il mritait d'avoir dans la _Cuisinire bourgeoise_ un article
ncrologique aussi important que l'article biographique qu'il possdait
dj dans l'histoire naturelle.

Le dessert n'tait pas moins remarquable que le djeuner: il se composait
de grenades et d'oranges magnifiques, auxquelles tait joint un fruit
qui ne m'tait pas moins inconnu que le poisson sur lequel je venais de
recueillir de si prcieux renseignements. Ce fruit tait la figue d'Inde,
cette manne ternelle que la Sicile offre si largement  la sensualit du
riche et  la misre du pauvre, En effet, ds qu'on sort des portes d'une
ville, on voit surgir de tous cts d'immenses cactus tout chargs de ces
fruits. La figue d'Inde est de la grosseur d'un oeuf de poule, enveloppe
d'une pulpe verte, et dfendue par de petits bouquets d'pines dont la
piqre amne une longue et douloureuse dmangeaison; aussi, il faut une
certaine tude pour arriver  ventrer le fruit sans accident. Cette
opration faite, il sort de la blessure un globe  la chair jauntre, doux,
frais et fondant, qu'on commence d'abord par dguster avec une certaine
froideur, mais dont, au bout de huit jours, on finit par se faire une
ncessit. Les Siciliens adorent ce fruit, qui est pour eux ce que le
cocotier est pour les Napolitains, avec cette diffrence que le cocomero
a besoin d'une certaine culture, et qu'on ne peut se le procurer
gratuitement, tandis que la figue d'Inde pousse partout, dans le sable,
dans les terres grasses, dans les marais, dans les rochers, et jusque dans
les fentes des murs, et ne donne que la peine de la cueillir.

Ce djeuner, l'un des plus instructifs que j'aie certainement fait de ma
vie, termin, le capitaine m'offrit de venir voir la fte de la chsse de
saint Nicolas. On comprend que je me gardai bien de refuser une pareille
proposition. Nous nous mmes en route en continuant de remonter le chemin
qui conduit au phare. Bientt, nous nous engagemes  gauche dans de petits
mouvements de terrain qui nous firent perdre de vue la mer; enfin, nous
nous trouvmes au bord d'un petit lac isol, bleu, clair, brillant comme
un miroir, encadr,  gauche, par une range de maisons,  droite, par une
suite de montagnes qui empche cette jolie coupe de s'pancher dans le
dtroit. C'tait le lac de Pantana. Ses bords prsentaient l'aspect d'une
fte de campagne rduite  sa plus nave simplicit, avec ses jeux o il
est impossible de gagner, ses petites boutiques charges de fruits, et ses
tarentelles.

Ce fut l que j'eus pour la premire fois l'occasion d'examiner cette danse
dans tous ses dtails. C'est une merveilleuse danse, et la plus commode que
je connaisse, pourvu qu'on ait le musicien, et encore,  la rigueur, on
peut chanter ou siffler l'air soi-mme. Elle se danse seul,  deux, 
quatre,  huit, et indfiniment, si l'on veut, homme  homme, femme 
femme, qu'on se connaisse ou qu'on ne se connaisse pas: la chose n'y
fait rien,  ce qu'il parat, et ce ne semblait nullement inquiter les
danseurs. Quand un des spectateurs a envie de danser  son tour, il sort
du cercle des assistants, entre dans l'espace rserv au ballet, saute
alternativement sur un pied et sur un autre, jusqu' ce qu'une autre
personne se dtache et se mette  sauter vis--vis de lui. Si le partenaire
tarde et que le monologue ennuie l'acteur, il s'approche en mesure du
couple qui danse dj, donne un coup de coude  l'homme ou  la femme qui
danse depuis le plus longtemps, l'envoie se reposer et prend sa place, sans
que la galanterie lui fasse faire aucune diffrence de sexe. Il est vrai de
dire aussi que les Siciliens apprcient tous les avantages d'une gigue si
indpendante: la tarentelle est une vritable maladie chez eux. J'tais
arriv sur les bords du lac avec le capitaine, sa femme, Nunzio, Giovanni,
Pietro et Peppino. Au bout de dix minutes, je me trouvai absolument seul,
et libre de me livrer  toutes les rflexions que je jugeais convenable de
faire. Chacun sautillait  qui mieux mieux, et il n'y avait pas jusqu'au
fils du capitaine qui ne se trmousst en face d'une espce de gant, qui
n'offrait d'autre diffrence avec les cyclopes, dont il me paraissait
descendre en droite ligne, que l'accident qui lui avait donn deux yeux.

Quant  la musique qui donnait le branle  toute cette population, elle
n'tait pas, comme chez nous, runie sur un seul point, mais dissmine au
contraire sur les bords du lac; l'orchestre se composait en gnral de deux
musiciens, l'un jouant de la flte, et l'autre d'une espce de mandoline.
Ces deux instruments runis formaient une mlodie assez semblable  celle
qui chez nous a le privilge de faire exclusivement danser les chiens et
les ours. Les musiciens taient mobiles et cherchaient la pratique, au
lieu de l'attendre. Lorsqu'ils avaient puis les forces du groupe qui les
entourait, et que la recette, abandonne  la gnreuse apprciation du
public, tait puise, ils se mettaient en marche, jouant l'air ternel, et
ils n'avaient pas fait vingt pas, que sur leur passage un autre groupe
se formait et les forait de faire une nouvelle halte chorgraphique. Je
comptai soixante-dix de ces musiciens, qui tous avaient plus ou moins
d'occupation.

Au plus fort de la fte, et vers les trois heures  peu prs, la chsse
de saint Nicolas sortit de l'glise o elle tait enferme; aussitt les
danses cessrent; chacun accourut, prit sa place dans le cortge, et la
procession commena de faire le tour du lac, accompagne de l'explosion
ternelle d'un millier de botes.

Ce nouvel exercice dura  peu prs une heure et demie, puis la chsse
rentra dans l'glise avec les prtres, et la foule s'parpilla de nouveau
autour du lac.

Comme il se faisait tard et que j'avais vu de la fte tout ce que j'en
voulais voir, je pris cong du capitaine, qui fit un signe  Pietro et 
Giovanni, lesquels aussitt quittrent leurs danseuses sans leur dire un
seul mot et accoururent: leur intention tait de me faire reconduire par
mer avec la barque du speronare, afin de m'pargner les deux lieues qui me
sparaient de Messine. J'essayai de me dfendre, mais il n'y eut pas moyen,
et Giovanni fit tant d'instances et Pietro tant de cabrioles, tous deux
mirent  un si haut prix l'honneur de reconduire Son Excellence, que Son
Excellence, qui, au fond du coeur, n'tait aucunement fche de s'en aller
coucher dans une bonne barque au lieu de pitiner sur des jambes assez
fatigues de l'avoir porte, par une chaleur de 35 degrs, depuis huit
heures du matin jusqu' cinq heures du soir, finit par accepter, se
promettant, il est vrai, de ddommager Pietro et Giovanni du plaisir perdu.
Nous nous en allmes donc tout en bavardant jusqu'au village Della Pace,
eux me parlant sans cesse le chapeau  la main, et moi n'ayant d'autre
occupation que de leur faire mettre le chapeau sur la tte. Arrivs en face
de la porte du capitaine, ils dtachrent une barque, je sautai dedans, et
comme le courant tait bon, nous commenmes, sans grande fatigue pour ces
braves gens,  descendre le dtroit, tout en laissant  notre droite
des btiments d'une forme si singulire qu'ils finirent par attirer mon
attention.

C'taient des chaloupes  l'ancre, sans cordages et sans vergues, du milieu
desquelles s'levait un seul mt d'une hauteur extrme: au haut de ce mt,
qui pouvait avoir vingt-cinq ou trente pieds de long un homme, debout sur
une traverse pareille  un bton de perroquet, et li par le milieu du
corps  l'espce d'arbre contre lequel il tait appuy, semblait monter la
garde, les yeux invariablement fixs sur la mer; puis,  certains moments,
il poussait des cris et agitait les bras:  ces clameurs et  ces signes,
une autre barque plus petite, et comme la premire d'une forme bizarre,
ayant un mt plus court  l'extrmit duquel une seconde sentinelle tait
lie, monte par quatre rameurs qui la faisaient voler sur l'eau, domine
 la proue par un homme debout et tenant un harpon  la main, s'lanait
rapide comme une flche et faisait des volutions tranges, jusqu'au moment
o l'homme au harpon avait lanc son arme. Je demandai alors  Pietro
l'explication de cette manoeuvre; Pietro me rpondit que nous tions
arrivs  Messine juste au moment de la pche du _pesce spado_, et que
c'tait cette pche  laquelle nous assistions. En mme temps, Giovanni me
montra un norme poisson que l'on tirait  bord d'une de ces barques et
m'assura que c'tait un poisson tout pareil  celui que j'avais mang 
dner et dont j'avais si bien apprci la valeur. Restait  savoir comment
il se faisait que des hommes si religieux, comme le sont les Siciliens,
se livrassent  un travail si fatigant le saint jour du dimanche; mais ce
dernier point fut clairci  l'instant mme par Giovanni, qui me dit que le
_pesce spado_ tant un poisson de passage, et ce passage n'ayant lieu que
deux fois par an et tant trs court, les pcheurs avaient dispense de
l'vque pour pcher les ftes et dimanches.

Cette pche me parut si nouvelle, et par la manire dont elle s'excutait
et par la forme et par la force du poisson auquel on avait affaire,
qu'outre mes sympathies naturelles pour tout amusement de ce genre, je fus
pris d'un plus grand dsir encore que d'ordinaire de me permettre celui-ci.
Je demandai donc  Pietro s'il n'y aurait pas moyen de me mettre en
relation avec quelques-uns de ces braves gens, afin d'assister  leur
exercice. Pietro me rpondit que rien n'tait plus facile, mais qu'il y
avait mieux que cela  faire: c'tait d'excuter cette pche nous-mmes,
attendu que l'quipage tait  notre service dans le port comme en mer, et
que tous nos matelots tant ns dans le dtroit, taient familiers avec cet
amusement. J'acceptai  l'instant mme, et comme je comptais, en supposant
que la sant de Jadin nous le permt, quitter Messine le surlendemain, je
demandai s'il serait possible d'arranger la partie pour le jour suivant.
Mes Siciliens taient des hommes merveilleux qui ne voyaient jamais
impossibilit  rien; aussi, aprs s'tre regards l'un l'autre et avoir
chang quelques paroles, me rpondirent-ils que rien n'tait plus facile,
et que, si je voulais les autoriser  dpenser deux ou trois piastres pour
la location ou l'achat des objets qui leur manquaient, tout serait prt
pour le lendemain  six heures; bien entendu que, moyennant cette avance
faite par moi, le poisson pris deviendrait ma proprit. Je leur rpondis
que nous nous entendrions plus tard sur ce point. Je leur donnai quatre
piastres, et leur recommandai la plus scrupuleuse exactitude. Quelques
minutes aprs ce march conclu, nous abordmes au pied de la douane.

La vue de ce btiment me rappela le pauvre Cama, que j'avais parfaitement
oubli. Je demandai  mes deux rameurs s'ils en savaient quelque chose,
mais ni l'un ni l'autre n'en avait entendu parler: c'tait jour de fte, il
tait donc inutile de s'en occuper le mme jour. Le lendemain matin, nous
nous mettions de trop bonne heure en mer pour esprer que les autorits
seraient leves. Je dis  Pietro de prvenir le capitaine de m'attendre 
l'htel vers onze heures du matin, c'est--dire au retour de notre pche,
attendu qu'en ce moment nous ferions ensemble les dmarches ncessaires 
la libert du prisonnier. Au reste, ayant pay  Cama en partant de Naples
son mois d'avance, j'tais moins inquiet sur son compte; avec de l'argent
on se tire d'affaire, mme en prison.

Je trouvai Jadin aussi bien qu'il tait permis de le dsirer; il avait
renvoy son mdecin, en lui donnant trois piastres et en l'appelant vieil
intrigant. Le mdecin, qui ne parlait pas franais, n'avait compris que la
partie de la harangue qui se traduisait par la vue, et avait pris cong de
lui en lui baisant les mains.

J'annonai  Jadin la partie de pche arrange pour le lendemain, puis
je fis mettre les chevaux  une espce de voiture que notre htelier eut
l'audace de nous faire passer pour une calche, et nous allmes faire un
tour sur la Marine.

Il y a vraiment dans les climats mridionaux un espace de temps dlicieux;
c'est celui qui est compris entre six heures du soir et deux heures du
matin. On ne vit rellement que pendant cette priode de la journe; au
contraire de ce qui se passe dans nos climats du Nord, c'est le soir que
tout s'veille. Les fentres et les portes des maisons s'ouvrent, les rues
s'animent, les places se peuplent. Un air frais chasse cette atmosphre de
plomb qui a pes toute la journe sur le corps et sur l'esprit. On relve
la tte, les femmes reprennent leur sourire, les fleurs leurs parfums,
les montagnes se colorent de teintes violtres, la mer rpand son acre et
irritante saveur; enfin, la vie, qui semblait prs de s'teindre, renat,
et coule dans les veines avec un trange surcrot de sensualit.

Nous restmes deux heures  faire _corso_  la Marine; nous passmes une
autre heure au thtre pour y entendre chanter la _Norma_. Je me rappelai
alors ce bon et cher Bellini, qui, en me remettant au moment de mon dpart
de France des lettres pour Naples, m'avait fait promettre, si je passais
 Catane, sa patrie, d'aller donner de ses nouvelles  son vieux pre.
J'tais bien dcid  tenir religieusement parole, et fort loin de me
douter que celles que je donnerais  son pre seraient les dernires qu'il
en devait recevoir.

Pendant l'entr'acte, j'allai remercier mademoiselle Schulz du plaisir
qu'elle m'avait fait le soir de mon arrive  Messine, lorsqu'elle tait
passe prs de ma barque, en jetant  la brise sicilienne cette vague
mlodie allemande que Bellini a prouv ne lui tre pas si trangre qu'on
le croyait.

Il tait temps de rentrer. Pour un convalescent, Jadin avait fait force
folies; il voulait absolument repasser par la Marine, mais je tins bon, et
nous revnmes droit  l'htel. Nous devions nous lever le lendemain  six
heures du matin, et il tait prs de minuit.

Le lendemain,  l'heure dite, nous fmes rveills par Pietro, qui avait
quitt ses beaux habits de la veille pour reprendre son costume de marin.
Tout tait prt pour la pche, hommes et chaloupes nous attendaient. En un
tour de main, nous fmes habills  notre tour; notre costume n'tait gure
plus lgant que celui de nos matelots; c'tait, pour moi, un grand chapeau
de paille, une veste de marin en toile  voiles, et un pantalon large.
Quant  Jadin, il n'avait pas voulu renoncer au costume qu'il avait adopt
pour tout le voyage, il avait la casquette de drap, la veste de panne
taille  l'anglaise, le pantalon demi-collant et les gutres.

Nous trouvmes dans la chaloupe Vincenzo, Filippo, Antonio, Sieni et
Giovanni. A peine y fmes-nous descendus, que les quatre premiers prirent
les rames: Giovanni se mit  l'avant avec son harpon, Pietro monta sur son
perchoir, et nous allmes, aprs dix minutes de marche, nous ranger au pied
d'une de ces barques  l'ancre qui portaient au bout de leurs mts un homme
en guise de girouette. Pendant le trajet, je remarquai qu'au harpon de
Giovanni tait attache une corde de la grosseur du pouce, qui venait
s'enrouler dans un tonneau sci par le milieu, qu'elle remplissait presque
entirement. Je demandai quelle longueur pouvait avoir cette corde, on me
rpondit qu'elle avait cent vingt brasses.

Tout autour de nous se passait une scne fort anime: c'taient des cris et
des gestes inintelligibles pour nous, des barques qui volaient sur l'eau
comme des hirondelles; puis, de temps en temps, faisaient une halte pendant
laquelle on tirait  bord un norme poisson muni d'une magnifique pe.
Nous seuls tions immobiles et silencieux; mais bientt notre tour arriva.

L'homme qui tait au haut du mt de la barque  l'ancre poussa un cri
d'appel, et en mme temps montra de la main un point dans la mer qui tait,
 ce qu'il parat, dans nos parages  nous. Pietro rpondit en criant:
Partez! Aussitt nos rameurs se levrent pour avoir plus de force, et nous
bondmes plutt que nous ne glissmes sur la mer, dcrivant, avec une
vitesse dont on n'a point ide, les courbes, les zigzags et les angles
les plus abrupts et les plus fantastiques, tandis que nos matelots, pour
s'animer les uns les autres, criaient  tue-tte: _Tutti do! tuttido_!
Pendant ce temps, Pietro et l'homme de la barque  l'ancre se dmenaient
comme deux possds, se rpondant l'un  l'autre comme des tlgraphes,
indiquant  Giovanni, qui se tenait raide, immobile, les yeux fixes et son
harpon  la main, dans la pose du Romulus des _Sabines_, l'endroit o tait
le _pesce spado_ que nous poursuivions. Enfin, les muscles de Giovanni se
raidirent, il leva le bras; le harpon, qu'il lana de toutes ses forces,
disparut dans la mer; la barque s'arrta  l'instant mme dans une
immobilit et un silence complets. Mais bientt le manche du harpon
reparut. Soit que le poisson et t trop profondment enfonc dans l'eau,
soit que Giovanni se ft trop press, il avait manqu son coup. Nous
revnmes tout penauds prendre notre place auprs de la grande barque.

Une demi-heure aprs, les mmes cris et les mmes gestes recommencrent, et
nous fmes emports de nouveau dans un labyrinthe de tours et de dtours;
chacun y mettait une ardeur d'autant plus grande, qu'ils avaient tous une
revanche  prendre et une rhabilitation  poursuivre. Aussi, cette fois,
Giovanni fit-il deux fois le geste de lancer son harpon, et deux fois se
retint-il;  la troisime, le harpon s'enfona en sifflant; la barque
s'arrta, et presqu'aussitt nous vmes se drouler rapidement la corde qui
tait dans le tonneau; cette fois, l'espadon tait frapp, et emportait le
harpon du ct du Phare, en s'enfonant rapidement dans l'eau. Nous nous
mmes sur sa trace, toujours indique par la direction de la corde; Pietro
et Giovanni avaient saut dans la barque, et avaient saisi deux autres
rames qui avaient t ranges de ct; tous s'animaient les uns les autres
avec le fameux _tutti do_. Et cependant, la corde, en continuant de se
drouler, nous prouvait que l'espadon gagnait sur nous; bientt, elle
arriva  sa fin, mais elle tait arrte au fond du tonneau; le tonneau fut
jet  la mer, et s'loigna rapidement, surnageant comme une boule. Nous
nous mmes aussitt  la poursuite du tonneau, qui bientt, par ses
mouvements bizarres et saccads, annona que l'espadon tait  l'agonie.
Nous profitmes de ce moment pour le rejoindre. De temps en temps de
violentes secousses le faisaient plonger, mais presqu'aussitt il revenait
sur l'eau. Peu  peu, les secousses devinrent plus rares, de simples
frmissements leur succdrent, puis ces frmissements mme s'teignirent.
Nous attendmes encore quelques minutes avant de toucher  la corde. Enfin
Giovanni la prit et la tira  lui par petites secousses, comme fait un
pcheur  la ligne qui vient de prendre un poisson trop fort pour son
hameon et pour son crin. L'espadon ne rpondit par aucun mouvement, il
tait mort.

Nous nagemes jusqu' ce que nous fussions  pic au-dessus de lui. Il tait
au fond de la mer, et la mer, nous en pouvions juger par ce qu'il restait
de corde en dehors, devait avoir,  l'endroit o nous nous trouvions, cinq
cents pieds de profondeur. Trois de nos matelots commencrent  tirer la
corde doucement, sans secousses, tandis qu'un quatrime la roulait au fur
et  mesure dans le tonneau pour qu'elle se trouvt toute prte au
besoin. Quant  moi et Jadin, nous faisions, avec le reste de l'quipage,
contrepoids  la barque, qui et chavir si nous tions rests tous du mme
ct.

L'opration dura une bonne demi-heure; puis Pietro me fit signe d'aller
prendre sa place, et vint s'asseoir  la mienne. Je me penchai sur le bord
de la barque, et je commenai  voir,  trente ou quarante pieds sous
l'eau, des espces d'clairs. Cela arrivait toutes les fois que l'espadon,
qui remontait  nous, roulait sur lui-mme, et nous montrait son ventre
argent. Il fut bientt assez proche pour que nous pussions distinguer sa
forme. Il nous paraissait monstrueux; enfin, il arriva  la surface de
l'eau. Deux de nos matelots le saisirent, l'un par le pic, l'autre par la
queue, et le dposrent au fond de la barque. Il avait de longueur, le pic
compris, prs de dix pieds de France.

Le harpon lui avait travers tout le corps, de sorte qu'on dnoua la corde,
et qu'au lieu de le retirer par le manche, on le retira par le fer, et
qu'il passa tout entier au travers de la double blessure. Cette opration
termine, et le harpon lav, essuy, hiss, Giovanni prit une petite scie
et scia l'pe de l'espadon au ras du nez; puis il scia de nouveau cette
pe six pouces plus loin, et me prsenta le morceau; il en fit autant pour
Jadin; et aussitt, lui et ses compagnons scirent le reste en autant de
parties qu'ils taient de rameurs, et se les distriburent. J'ignorais
encore dans quel but tait faite cette distribution, quand je vis chacun
porter vivement son morceau  sa bouche, et sucer avec dlices l'espce de
moelle qui en formait le centre. J'avoue que ce rgal me parut mdiocre; en
consquence, j'offris le mien  Giovanni, qui fit beaucoup de faons pour
le prendre, et qui enfin le prit et l'avala. Quant  Jadin, en sa qualit
d'exprimentateur, il voulut savoir par lui-mme ce qu'il en tait; il
porta donc le morceau  sa bouche, aspira le contenu, roula un instant des
yeux, fit une grimace, jeta le morceau  la mer, et se retourna vers moi en
me demandant un verre de muscat de Lipari, qu'il vida tout d'un trait.

Je ne pouvais me lasser de regarder notre prise. Nous tions assurment
tombs sur un des plus beaux espadons qui se pussent voir. Nous regagnmes
la grande barque avec notre prise, nous la fmes passer d'un bord 
l'autre, puis nous nous apprtmes  une nouvelle pche. Aprs deux coups
de harpon manqus, nous prmes un second _pesce spado_, mais plus petit
que le premier. Quant aux dtails de la capture, ils furent exactement les
mmes que ceux que nous avons donns,  une seule exception prs: c'est que
le harpon ayant frapp dans une portion plus vitale et plus rapproche du
coeur, l'agonie de notre seconde victime fut moins longue que celle de la
premire, et qu'au bout de soixante-dix ou quatre-vingts brasses de corde,
le poisson tait mort.

Il tait onze heures moins un quart, j'avais donn rendez-vous  onze
heures au capitaine; il tait donc temps de rentrer en ville. Nos matelots
me demandrent ce qu'ils devaient faire des deux poissons. Nous leur
rpondmes qu'ils n'avaient qu' nous en garder un morceau pour notre
dner, que nous reviendrions faire  bord sur les trois heures, aprs quoi,
sauf le bon plaisir du vent, nous remettrions  la voile pour continuer
notre voyage. Quant au reste du poisson, ils n'avaient qu' le vendre,
le saler ou en faire cadeau  leurs amis et connaissances. Cet abandon
gnreux de nos droits nous valut un redoublement d'gards, de joie et de
bonne volont qui, joint au plaisir que nous avions pris, nous ddommagea
compltement des quatre piastres de premire mise de fonds que nous avions
donnes.

Nous trouvmes le capitaine, qui nous attendait avec son exactitude
ordinaire. Jadin se chargea de rgler les comptes avec notre hte, et de
faire approvisionner par Giovanni et Pietro le btiment de fruits et de
vin. Je m'en allai ensuite avec le capitaine faire ma visite au chef de la
police messinoise.

Nous trouvmes, contre l'habitude, un homme aimable et de bonne compagnie.
Il tait d'ailleurs li avec le docteur qui avait trait Jadin, et qui lui
avait parl de nous trs favorablement. Nous lui racontmes l'aventure de
Cama, comment il avait oubli son passeport pour me suivre plus vite ds
qu'il avait su que j'tais un digne apprciateur de Roland, et comment
enfin son refus de changer de nom, qui indiquait au reste la droiture de
son me, avait amen son arrestation. Le chef de la police fit alors
donner au capitaine sa parole d'honneur que Cama, pendant tout le voyage,
resterait  bord du speronare et ne descendrait point  terre. Je me permis
de faire observer  l'autorit que j'avais pris un cuisinier pour me faire
la cuisine, et non comme objet de luxe. J'ajoutai que comme du moment o il
mettait le pied  bord du btiment, il tait pris du mal de mer, sa socit
me devenait parfaitement inutile tout le temps que durait la navigation, et
je lui avouai que j'avais compt me rattraper de ce sacrifice pendant notre
voyage  terre; mais j'eus beau faire valoir toutes ces raisons, en appeler
de Philippe endormi  Philippe veill, la sentence tait porte, et le
juge n'en voulut pas dmordre. Il est vrai qu'il m'offrait un autre moyen;
c'tait de laisser Cama en prison pendant tout le voyage, et de ne le
reprendre qu' mon retour, poque  laquelle il me donnerait un certificat
qui, constatant que mon cuisinier tait rest  Messine par une cause
indpendante de ma volont, et qui ne pouvait tre attribue qu' sa propre
faute, me dispenserait de le payer. Mais j'eus piti du pauvre Cama. Le
capitaine donna sa parole, et le chef de la police, en change, me remit
l'ordre de mise en libert du prisonnier. Je laissai au capitaine le soin
de faire sortir Cama de prison; je lui recommandai d'tre  trois heures
juste en face de la Marine, et je rentrai  l'htel.

Je trouvai Jadin en grande discussion avec l'aubergiste, qui voulait lui
faire payer les djeuners qu'il n'avait pas pris, sous prtexte que nos
chambres taient de deux piastres chacune, nourriture comprise; en outre,
il prsentait un compte de dix-huit francs pour limonade, eau de guimauve,
etc. Aprs une menace bien positive d'aller nous plaindre  l'autorit d'un
pareil vol, il fut convenu que tout ce qui avait t pris, de quelque faon
que l'absorption se ft faite, passerait pour nourriture. Il en rsulta
que Jadin paya son eau de guimauve et sa limonade comme si c'et t des
ctelettes et des beefsteaks, moyennant quoi notre hte voulut bien nous
tenir quitte, et nous pria de le recommander  nos amis.

A trois heures, nous vmes arriver Pietro et Giovanni, qui s'taient
constitus nos serviteurs, et qui venaient chercher nos malles. Le vent
tait bon, et le btiment n'attendait plus que nous pour mettre  la voile.
La premire personne que nous apermes en montant  bord fut Cama. La
prison lui avait t  merveille; ses yeux taient dbouffis et ses lvres
dsenfles, de sorte qu'il avait retrouv un visage  peu prs humain.
L'incarcration, au reste, l'avait rendu on ne peut plus traitable, et
il tait prt dsormais  prendre tous les noms qu'il me plairait de lui
donner. Malheureusement cette abngation patronymique lui venait un peu
tard.

Au reste, avec sa sant, Cama rclamait ses droits; il s'tait revtu de
son costume des grands jours pour imposer  quiconque tenterait d'usurper
ses fonctions. Il avait la toque de percale blanche, la veste bleue, le
pantalon de nankin, le tablier de cuisine coquettement relev par un coin,
et il appuyait firement la main gauche sur le manche du couteau pass
dans sa ceinture. Giovanni n'avait ni toque de percale, ni veste bleue, ni
pantalon de nankin, ni tablier drap, ni couteau de cuisine coquettement
pass au ct, mais il avait des antcdents respectables, et parmi ces
antcdents, le djeuner qu'il nous avait fait faire la veille chez le
capitaine. Aussi ne paraissait-il aucunement dispos  faire la moindre
concession. Il avait d'ailleurs un auxiliaire puissant: c'tait Milord, qui
l'avait reconnu jusqu' prsent pour le vritable distributeur d'os et de
pte, et qui tait parfaitement dispos  le soutenir. Je vis que la
chose tournait tout doucement  mal; j'appelai le capitaine, et ne voulant
mcontenter ni l'un ni l'autre de ces fidles serviteurs, je lui dis que
nous ne dnerions que dans une heure et demie, et que, puisque le vent
tait bon, je le priais de ne pas perdre de temps pour mettre  la voile.
Aussitt tous les hommes furent appels  la manoeuvre, Giovanni comme les
autres. Nous levmes l'ancre, nous dplimes la voile, et nous commenmes
 marcher. Quant  Cama, il descendit triomphalement sous le pont.

Un quart d'heure aprs, Giovanni, en descendant  son tour, le trouva
tendu de tout son long prs de ses fourneaux. Ce que j'avais prvu tait
arriv. Le mal de mer avait fait son effet. Cama ne rclamait plus rien
qu'un matelas et la permission de se coucher sur le pont.

L'exigence du chef de la police, qui avait fait promettre au capitaine que
Cama ne mettrait point pied  terre, lui promettait, comme on le voit, un
voyage bien agrable.

Giovanni triompha sans ostentation. A l'heure o nous l'avions demand, le
dner fut prt et se trouva excellent. Le capitaine le partagea avec nous,
et il fut convenu, une fois pour toutes, qu'il en serait ainsi tous les
jours. Au dessert, je m'aperus que monsieur Peppino n'avait point encore
paru, et je m'informai de lui. J'appris que sa mre l'avait gard prs
d'elle. En outre, Gatano, retenu par une espce d'ophthalmie, tait rest
 terre.

Pendant le dner, le capitaine nous donna des nouvelles de la tempte.
Ce n'est pas sans raison qu'elle avait effray sa femme: six btiments
s'taient perdus pendant les dix-huit heures qu'elle avait dur.

Jusqu' la nuit, nous suivmes le milieu du dtroit  gale distance 
peu prs des ctes de Sicile et des ctes de Calabre. Des deux cts, une
vgtation luxuriante, qui venait baigner ses racines jusque dans la mer,
luttait de force et de richesse. Nous passmes ainsi devant Contessi,
Reggio, Pistorera, Sainte-Agathe; enfin, dans les brumes du soir, nous
vmes apparatre le pittoresque village de la Scaletta, dont le nom indique
l'aspect, et o le capitaine avait eu son duel avec Gatano Sferra. Puis la
nuit vint, une de ces nuits dlicieuses, limpides et parfumes, comme on
n'a point d'ide qu'il en puisse exister nulle part quand on n'a pas quitt
le Nord.

Nous tirmes nos matelas sur le pont, nous nous jetmes dessus, et nous
endormmes, bercs  la fois par le mouvement des vagues et par le chant de
nos matelots, qui, sur les dix heures, sentant tomber le vent, s'taient
remis bravement  la rame.

Lorsque nous ouvrmes les yeux, il tait quatre heures du matin, et nous
tions  l'ancre dans le port de Taormine.




CATANE


L'aspect de Taormine nous plongea en extase. A notre gauche, et ornant
l'horizon, s'levait l'Etna, cette colonne du ciel, comme l'appelle
Pindare, dcoupant sa masse violette dans une atmosphre rougetre tout
imprgne des rayons naissants du soleil. Au second plan, en se rapprochant
de nous, taient accroupies aux pieds du gant deux montages fauves, qu'on
et dit recouvertes d'une immense peau de lion, tandis que, devant nous, au
fond d'une petite crique, et se dgageant  peine de l'ombre, s'levaient
au bord de la mer, pareilles  un miroir d'acier bruni, quelques chtives
maisons domines  droite par l'ancienne ville naxienne de Tauromenium. La
ville est domine elle-mme par une montagne, ou plutt par un pic au haut
duquel se groupe et se dresse le village sarrasin de la Mola, auquel on
n'arrive que par une chelle de pierre.

Lorsque nous emes bien considr ce spectacle si grand, si magnifique, si
splendide, que Jadin ne pensa pas mme  en faire une esquisse, nous nous
retournmes vers l'est. Le soleil se levait lentement et majestueusement
derrire la pointe de la Calabre, et enflammait le sommet de ses montagnes,
tandis que tout leur versant occidental demeurait dans la demi-teinte, et
que, dans cette demi-teinte, on distinguait les crevasses, les valles et
les ravins  leur ombre plus fonce, et les villes et les villages, au
contraire,  leur teinte blanche et mate. A mesure qu'il s'levait dans le
ciel, tout changeait de couleur, montagnes et maisons; la mer brune devint
clatante, et lorsque nous nous retournmes, le premier paysage que nous
avions vu avait perdu lui-mme sa teinte fantastique pour rentrer dans sa
puissante et majestueuse ralit.

Nous mmes pied  terre, et aprs une monte d'une demi-heure, assez
rapide, et par un chemin troit et pierreux, nous arrivmes aux murailles
de la ville, composes de laves noires, de pierres jauntres et de briques
rouges. Quoique au premier aspect la ville semble mauresque, l'ogive de la
porte est normande. Nous la franchmes, et nous nous trouvmes dans une rue
sale et troite, aboutissant  une place au milieu de laquelle s'lve une
fontaine surmonte d'une trange statue; c'est un buste d'ange du XIVe
sicle greff sur le corps d'un taureau antique. L'ange est de marbre
blanc, et le taureau de granit rouge. L'ange tient de la main gauche un
globe dans lequel on a plant une croix, et de l'autre un sceptre. Une
glise place en face prsente deux ornements remarquables; d'abord, les
six colonnes en marbre qui la soutiennent, ensuite les deux lions gothiques
qui, couchs au pied des fonds baptismaux, supportent les armes de
la ville, qui sont une centauresse: cette seconde sculpture donne
l'explication de celle de la place.

En sortant de l'glise, nous rencontrmes un malheureux qui, de son tat,
tait tailleur, et que la munificence du roi de Naples avait lev aux
fonctions de cicerone. Aux premiers mots que nous changemes avec lui,
nous vmes  qui nous avions affaire; mais, comme nous avions besoin d'un
guide, nous le prmes  ce titre, afin de ne pas tre vols. En effet, il
nous conduisit assez directement au thtre, tout en nous faisant passer
devant une maison qu'une ceinture de lettres gothiques faisant corniche
dsignait comme ayant servi de retraite  Jean d'Aragon aprs la dfaite de
son arme par les Franais. A quatre-vingts pas de cette maison  peu prs,
sont les ruines d'un couvent de femmes, dont il ne reste qu'une tour carre
perce de trois fentres gothiques et domine par un mur de rochers, au
pied duquel poussent des grenadiers, des orangers et des lauriers roses. Du
milieu de ce groupe d'arbres s'lancent deux palmiers qui donnent  toute
cette petite fabrique un air africain qui ne manque pas d'une certaine
apparence de ralit sous un soleil de trente-cinq degrs.

Nous arrivmes enfin aux ruines du thtre; avant qu'on et dcouvert ceux
de Pompea et d'Herculanum, et quand on ne connaisssait pas celui d'Orange,
c'tait, disait-on, le mieux conserv. Comme  Orange, on a profit de
l'accident du terrain en faisant une incision demi-circulaire dans une
montagne, pour tailler dans le granit les degrs sur lesquels taient assis
les spectateurs, le thtre de Tauromenium pouvait en contenir vingt-cinq
mille.

Au reste, ce thtre bti en briques n'offre que des ruines sans grandeur;
le voyageur venu l pour visiter ces ruines, s'assied, et ne voit plus que
l'immense horizon qui se droule devant lui.

En effet,  droite, l'Etna se dveloppe dans toute l'immensit de sa base,
qui a soixante-dix lieues de tour, et dans toute la majest de sa taille,
qui a dix mille six cents pieds de hauteur, c'est--dire deux mille pieds
de moins seulement que le mont Blanc, et six mille deux cents pieds de plus
que le Vsuve. A gauche, la chane des Apennins va s'abaissant derrire
Reggio, et, pareille  un taureau agenouill, tend sa tte et prsente ses
cornes  la mer qui se brise au cap dell'Armi. A l'horizon, la mer et
le ciel se confondent; puis, en ramenant, par la droite, ses regards de
l'horizon le plus loign  la base du thtre, on dcouvre un rivage
chancr de ports, tout parsem de villes, et de villes qui s'appellent
Syracuse, Augusta et Catane.

Quand on a vu ce magnifique spectacle une heure, la curiosit, je l'avoue,
manque pour tout le reste; aussi, fut-ce par acquit de conscience que,
pendant que Jadin faisait un croquis du thtre et du paysage, je visitai
la naumachie, les piscines, les bains, le temple d'Apollon et le faubourg
du _Rabato_, mot sarrasin qui constate l'occupation arabe en lui survivant.

Aprs deux heures de course dans les rochers, les vignes et qui pis est
dans les rues de Taormine, aprs avoir compt cinquante-cinq couvents,
tant d'hommes que de femmes, ce qui me parut fort raisonnable pour une
population de quatre mille cinq cents mes, je revins  Jadin, tourment
d'une faim froce, et le retrouvai dans une disposition qui, malgr sa
maladie rcente, ne le cdait en rien  la mienne. Comme il ne me restait
 visiter, pour complter mon excursion archologique, que la voie des
tombeaux, et que la voie des tombeaux tait juste au-dessous de nous, au
lieu de retraverser toute la ville, nous descendmes moiti glissant,
moiti roulant, par une espce de prcipice couvert d'herbes dessches
sur lesquelles il tait aussi difficile de se maintenir que sur la glace;
contre toute attente, nous arrivmes au bas sans accident, et nous nous
trouvmes sur la voie spulcrale.

C'est le mme systme d'enterrement que dans les catacombes: des spulcres
de six pieds de long et de quatre pieds de profondeur sont creuss
horizontalement, et de petits murs en faon de contrefort sparent ces
proprits mortuaires les unes des autres; il y a quatre tages de
tombeaux.

On comprend qu'il n'tait nullement question de djeuner dans les infmes
bouges qui s'lvent, sous le nom de maisons, au bord de la mer. Nous fmes
signe au capitaine, que nous reconnaissions sur le pont, et qui ne nous
avait pas perdus de vue, de nous envoyer la chaloupe. Nous soldmes notre
cicerone, et nous retournmes  bord.

Dcidment, Giovanni tait un grand homme: il avait devin qu'aprs une
excursion de cinq heures dans des rgions fort apritives, nous ne pouvions
manquer d'avoir faim. En consquence, il s'tait mis  l'oeuvre; et notre
djeuner tait prt.

Voyageurs qui voyagez en Sicile, au nom du ciel prenez un speronare! Avec
un speronare, surtout, si cela est possible, celui de mon ami le capitaine
Arena, dans lequel on est mieux que dans aucun autre, avec un speronare,
vous mangerez toutes les fois que vous n'aurez pas le mal de mer; dans les
auberges, vous ne mangerez jamais. Et que l'on prenne ceci  la lettre: en
Sicile, on ne mange que ce qu'on y porte; en Sicile, ce ne sont point
les aubergistes qui nourrissent les voyageurs, ce sont les voyageurs qui
nourrissent les aubergistes.

En attendant, et tandis que le capitaine allait chercher  terre sa
patente, nous fmes un excellent djeuner. A midi, le capitaine tant de
retour, nous levmes l'ancre. Nous avions un joli vent qui nous permettait
de faire deux lieues  l'heure, de sorte qu'au bout de trois heures  peu
prs, nous nous trouvmes  la hauteur d'Aci-Reale, o j'avais dit au
capitaine que je comptais m'arrter. En consquence, il mit le cap sur une
espce de petite crique d'o partait un chemin en zigzag qui conduisait
 la ville, laquelle domine la mer d'une hauteur de trois  quatre cents
pieds.

Ce fut une nouvelle patente  prendre, et un retard d'une heure  souffrir;
aprs quoi, nous fmes autoriss  nous rendre  la ville. Jadin me suivit
de confiance sans savoir ce que j'allais y faire.

Aci me parut assez belle et assez rgulirement btie. Ses murailles lui
donnent un petit air formidable dont elle semble toute fire; mais je
n'tais pas venu pourvoir des murailles et des maisons, je cherchais
quelque chose de mieux, je cherchais le fils de Neptune et de Thoosa. Je
pensais bien qu'il ne viendrait pas au-devant de moi, je m'adressai  un
monsieur qui suivait la rue dans un sens oppos au mien. J'allai donc
 lui: il me reconnut pour tranger, et pensant que j'avais quelques
renseignements  lui demander, il s'arrta.

--Monsieur, lui dis-je, pourrais-je sans indiscrtion vous demander le
chemin de la grotte de Polyphme?

--Le chemin de la grotte de Polyphme? Ho, ho! dit le monsieur en me
regardant, le chemin de la grotte de Polyphme?

--Oui, monsieur.

--Vous vous tes tromp, monsieur, de trois quarts de lieue  peu prs.
C'est au-dessous d'ici en allant  Catane. Vous reconnatrez le port aux
quatre roches qui s'avancent dans la mer et que Virgile appelle _cyclopea
saxa_ et Pline _scopuli cydopum_. Vous mettrez pied  terre dans le port
d'Ulysse, vous marcherez en droite ligne en tournant le dos  la mer, et
entre le village d'Aci-San-Filippo et celui de Nizeti, vous trouverez la
grotte de Polyphme.

Le monsieur me salua et continua son chemin.

--Eh bien! mais voil un monsieur qui me semble possder assez bien son
cyclope, me dit Jadin, et ses renseignements me paraissent positifs.

--Aussi,  moins que vous n'ayez quelque chose de particulier  faire ici,
nous retournerons  bord, si vous le voulez bien.

--Apprenez, mon cher, me dit Jadin, que je n'ai rien  faire l o il y a
quarante degrs de chaleur, que je ne suis venu que pour vous suivre, et
que dsormais, quand vous ne serez pas plus sr de vos adresses, vous me
rendrez service de nous laisser o nous serons, moi et Milord. N'est-ce
pas, Milord?

Milord tira d'un demi-pied une langue rouge comme du feu, ce qui, joint
 la manire active dont il se mit  souffler, me prouva qu'il tait
exactement de l'avis de son matre.

Nous redescendmes vers la mer, et nous nous rembarqumes. Au bout d'une
demi-heure, je reconnus parfaitement,  ses quatre rochers cyclopens, le
lieu indiqu: d'ailleurs je demandai au capitaine si la rade que je voyais
tait bien le port d'Ulysse, et il me rpondit affirmativement. Nous
jetmes l'ancre au mme endroit que l'avait fait ne.


Telle est la puissance du gnie, qu'aprs trois mille ans ce port a
conserv le nom que lui a donn Homre, et que l, pour les paysans,
l'histoire d'Ulysse et de ses compagnons, perptue comme une tradition,
non seulement  travers les sicles, mais encore  travers les dominations
successives des Sicaniens d'Espagne, des Carthaginois, des Romains, des
empereurs grecs, des Goths, des Sarrasins, des Normands, des Angevins, des
Aragonais, des Autrichiens, des Bourbons de France et des ducs de Savoie,
semble aussi vivante que le sont pour nous les traditions les plus
nationales du moyen ge.

Aussi le premier enfant auquel je demandai la grotte de Polyphme se mit 
courir devant moi pour me montrer le chemin. Quant  Jadin, au lieu de
me suivre, il se jeta galamment  la mer, sous le prtexte d'y chercher
Galathe. Au reste, on retrouve tout, avec des proportions moins
gigantesques sans doute que dans les pomes d'Homre, de Virgile et
d'Ovide; mais la grotte de Polyphme et de Galathe est encore l aprs
trente sicles; le rocher qui crasa Acis est l, couvert et protg par
une forteresse normande qui a pris son nom. Acis, il est vrai, fut chang
en un fleuve qu'on appelle aujourd'hui le _Aquegrandi_, et que je cherchai
vainement; mais on me montra son lit, ce qui revenait au mme. Je supposai
qu'il tait all coucher autre part, voil tout. Quand il fait 35  40
degrs de chaleur, il ne faut pas tre trop svre sur la moralit des
fleuves.

Je cherchai aussi la fort dont ne vit sortir le malheureux Achmnide,
oubli par Ulysse, et qu'il recueillit quoique Grec; mais la fort a
disparu ou  peu prs.

La nuit commenait  descendre, et le soleil que j'avais vu lever derrire
la Calabre disparaissait peu  peu derrire l'Etna. Un coup de fusil tir 
bord du speronare, et qui me parut s'adresser  moi, me rappela que, pass
une certaine heure, on ne pouvait plus s'embarquer. Je me souciais peu de
coucher dans une grotte, ft-ce dans celle de Galathe; d'ailleurs, je
ressemblais trop peu au portrait du beau berger Acis pour qu'elle s'y
trompt. Je repris le chemin du speronare.

Je trouvai Jadin furieux. Le dner tait brl; il m'assura que, si je
continuais  voir aussi mauvaise compagnie que les cyclopes, les nrides
et les bergers, il se sparerait de moi et voyagerait de son ct.

Nous tions crass de fatigue; entre Taormine, Aci-Reale et le port
d'Ulysse, nous avions fait une rude journe; aussi la veille ne fut pas
longue. Le souper fini, nous nous jetmes sur nos lits et nous endormmes.

Notre rveil fut moins pittoresque que la veille: je me crus en face d'une
glise tendue de noir pour un enterrement. Nous tions dans le port de
Catane.

Catane se lve comme une le entre deux rivires de lave. La plus ancienne,
et qui enveloppe sa droite, est de 1381; la plus moderne, et qui presse sa
gauche, est de 1669. Saisie par l'eau, qu'elle a commenc par refouler 
la distance d'un quart de lieue, cette lave a enfin fini par se refroidir
comme une immense falaise pleine d'excavations bizarres et sombres, qui
semblent autant de porches de l'enfer, et qui, par un contraste bizarre,
sont toutes peuples de colombes et d'hirondelles. Quant au fond du port,
il a t combl, et les petits btiments seuls peuvent maintenant y entrer.

Pendant que le capitaine allait prendre patente, nous montmes dans la
barque, et nos fusils  la main, nous allmes faire une excursion sous ces
votes. Il en rsulta la mort de cinq ou six colombes qui furent destines
 servir de rti  notre dner.

Le capitaine revint avec notre permission d'aller  terre; nous en
profitmes aussitt, car je comptais employer la journe du lendemain et du
surlendemain  gravir l'Etna, ce qui, au dire des gens du pays mme, n'est
point une petite affaire; dix minutes aprs, nous tions  la Corona d'Oro,
chez le seigneur Abbate, que je cite par reconnaissance; contre l'habitude,
nous trouvmes quelque chose  manger chez lui.

Catane fut fonde, suivant Thucydide, par les Chalcidiens, et selon
quelques autres auteurs, par les Phniciens,  une poque o les irruptions
de l'Etna taient non seulement rares, mais encore ignores, puisque
Homre, en parlant de cette montagne, ne dit nulle part que ce soit un
volcan. Trois ou quatre cents ans aprs sa fondation, les fondateurs de la
ville en furent chasss par Phalaris, celui, on se le rappelle, qui avait
eu l'heureuse imagination de mettre ses sujets dans un taureau d'airain,
qu'il faisait ensuite rougir  petit feu, et qui, juste une fois dans sa
vie, commena l'exprience par celui qui l'avait invente. Phalaris mort,
Gelon se rendit matre de Catane et, mcontent de son nom, qui en supposant
qu'il soit tir du mot phnicien _caton_, veut dire petite, il lui
substitua celui d'Etna, peut-tre pour la recommander par cette flatterie 
son terrible parrain, qui  cette poque commenait  se rveiller de son
long sommeil; mais bientt les anciens habitants, chasss par Phalaris,
tant revenus dans leur patrie, grce aux victoires de Ducetius, roi des
Siciles, la religion du souvenir l'emporta, et ils lui rendirent son
premier nom. Ce fut alors que les Athniens rvrent de conqurir cette
Sicile qui devait tre leur tombeau. Alcibiade les commandait; sa
rputation de beaut, de galanterie et d'loquence, marchait devant lui. Il
arriva devant Catane, et demanda  tre introduit seul dans la ville, et
 parler aux Catanais: peut-tre, s'il n'y et eu que les Catanais, sa
demande lui et-elle t refuse, mais les Catanaises insistrent. On
conduisit Alcibiade au cirque, et tout le monde s'y rendit. L l'lve de
Socrate commena une de ces harangues ioniennes si douces, si flatteuses,
si loquentes, si terribles, si colores, si menaantes. Aussi les gardes
des portes eux-mmes abandonnrent leur poste pour venir l'couter. C'est
ce qu'avait prvu Alcibiade, qui ne pchait point par excs de modestie,
et c'est ce dont profita Nicias, son lieutenant: il entra avec la flotte
athnienne dans le port, qui,  cette poque, n'tait point combl par la
lave, et s'empara de la ville sans que personne s'y oppost. Cinquante ou
soixante ans plus tard, Denis l'Ancien, qui venait de traiter avec Carthage
et de soumettre Syracuse, atteignit le mme but, non point par l'loquence,
mais par la force. Mamercus, mauvais pote tragique et tyran mdiocre,
lui succda, fournissant  la postrit des sujets de drame dont Timolon
devait tre le hros. Puis vinrent les Romains, ces grands envahisseurs,
qui apparurent  leur tour vers l'an 549 de la fondation, et qui
commencrent par piller; Valrius Messala fut sous ce point de vue le
prdcesseur de Verrs. Seulement, du temps de Valrius Messala, on pillait
pour la rpublique, tandis que, du temps de Verrs, la chose s'tait
perfectionne, on pillait pour soi. Le vainqueur envoya donc les dpouilles
 Rome; c'tait encore la Rome pauvre, la Rome de terre et de chaume; aussi
fut-elle on ne peut plus sensible au prsent. Il y avait surtout dans le
butin une horloge solaire que l'on plaa prs de la colonne Rostrale, et 
laquelle, pendant un demi-sicle, le peuple roi vint regarder l'heure avec
admiration. Chacune de ces heures tait alors compte par des conqutes.
Ces conqutes enrichissaient Rome, et Rome commenait  devenir gnreuse.
Marcellus rsolut alors de faire oublier aux Siciliens la faon dont les
Romains avaient dbut avec eux; Marcellus avait la rage de btir: il
btissait, partout o il se trouvait, des fontaines, des aqueducs, des
thtres. Catane avait dj deux thtres; Marcellus y ajouta un gymnase,
et probablement des bains. Aussi, Verrs trouva-t-il la ville dans un tat
assez florissant pour qu'il daignt jeter les yeux sur elle; il s'informa
de ce qu'il y avait de mieux dans ce qu'y avait laiss Messala et dans ce
qu'y avait ajout Marcellus. On lui parla d'un temple de Crs, bti en
lave et lev hors de la ville, lequel renfermait une magnifique statue,
connue seulement des femmes, car il tait dfendu aux hommes d'entrer dans
ce temple. Verrs, qui de sa nature tait peu galant, prtendit que les
femmes avaient dj bien assez de privilges sans qu'on respectt encore
celui-l, puis il entra dans le temple et prit la statue. Quelque temps
aprs, Sextus Pompe pilla Catane  son tour, sous prtexte qu'elle avait
t fort tide pour son pre dans ses discussions avec Csar, de sorte
qu'il tait grand temps que vnt Auguste, lorsque effectivement Auguste
vint.

Celui-l, c'tait le rdificateur gnral et le pacificateur universel.
Dans sa jeunesse, emport par l'exemple, il avait bien proscrit quelque
peu, pour faire comme Lpide et Antoine; mais il avait pris de l'ge,
s'tait fait nommer tribun du peuple et non pas _imperator_, comme
le disaient les rpublicains du temps. Il aimait les bucoliques, les
gorgiques et les idylles, les chants des bergers, les combats de flte et
le murmure des ruisseaux. C'tait enfin le dieu qui faisait le repos du
monde. Catane ressentit les bienfaits de ce doux rgne. Auguste releva ses
murs et lui envoya une colonie qui, sous Thodose encore, tait reste
une des plus florissantes de la Sicile; mais,  partir de la mort de
ce dernier, les tribulations de Catane recommencrent: les Grecs, les
Sarrasins et les Normands se succdrent les uns aux autres, et la
traitrent  peu prs comme avait fait Messala, Verres et Sextus Pompe.
Enfin, pour couronner toutes ces dprdations successives, un tremblement
de terre, arriv en 1169, la renversa sans lui laisser une seule maison;
quinze mille habitants y prirent. Le tremblement de terre calm, ceux qui
s'taient sauvs revinrent  leurs ruines comme des oiseaux  leurs nids,
et, avec l'aide de Guillaume le Bon, reconstruisirent une ville nouvelle.
Elle tait  peine sur pied, que Henri VI, dans un moment de mauvaise
humeur, y mit le feu et passa les habitants au fil de l'pe. Heureusement,
il s'en sauva quelques-uns. Ceux qui taient chapps au pre conspirrent
contre le fils. Frdric Barberousse tait dans les principes de son digne
pre; il rebrla derechef, et repassa de nouveau au fil de l'pe. Aprs
Henri et Frdric, il n'y avait de pis que la peste: elle vint en 1348, et
dpeupla Catane. Cette ville commenait enfin  se remettre de tous les
flaux successifs qui l'avaient dvaste, lorsque en 1669, un fleuve de
lave de dix lieues de longueur et d'une lieue de large sortit du Monte-Rosso,
descendit jusqu' elle, couvrant trois villages dans sa course, et, la
sapant dans sa base, la poussa dans son port, qu'il combla avec ses ruines.

Voil l'histoire de Catane pendant vingt-six sicles, et cependant la ville
obstine a constamment repouss au mme endroit, enfonant chaque fois
davantage dans ce sol mouvant et infidle ses racines de pierre. Il y a
plus: Catane est, avec Messine, la ville la plus riche de la Sicile.

Aussitt le djeuner termin, nous nous mmes en route  travers la ville.
Notre cicerone nous mena tout droit  ses deux places; j'ai remarqu que ce
sont les places que les cicerone vous font gnralement voir tout d'abord.
Je leur en sais gr, en ce qu'une fois qu'on les a vues, on en est
dbarrass.

Les places de Catane sont, comme toutes les places, de grands espaces vides
entours de maisons; plus l'espace est grand, plus la place est belle:
c'est convenu dans tous les pays du monde. Une de ces places est entoure
d'insignifiantes constructions. Je ne sais pas comment s'appellent ces
sortes de fabriques: ce ne sont point des maisons, ce ne sont point des
monuments; on prtend que ce sont des palais; grand bien leur fasse!

L'autre place est un peu plus pittoresque, en ce qu'elle est un peu plus
irrgulire. Au milieu s'lve une fontaine de marbre, surmonte d'un
lphant de lave, qui porte lui-mme sur son dos un oblisque de granit.
Cet oblisque est-il ou n'est-il pas gyptien? Telle est la grave question
qui partage les archologues de la Sicile. Tel qu'il est, gyptien ou
non, un point sur lequel il n'y a pas de conteste, c'est qu'il servait de
_spina_ au cirque dcouvert en 1820.

Ce fut sur cette place que je demandai  mon guide s'il connaissait
monsieur Bellini pre. A cette demande, il se retourna vivement, et, me
montrant un vieillard qui passait dans une petite voiture attele d'un
cheval:

--Tenez, me dit-il, le voil qui va  la campagne.

Je courus  la voiture, que j'arrtai, pensant qu'on n'est jamais indiscret
quand on parle  un pre de son fils, et d'un fils comme celui-l surtout.
En effet, au premier mot que je lui en dis, le vieillard me prit les mains
en me demandant s'il tait bien vrai que je le connusse. Alors je tirai de
mon portefeuille une lettre de recommandation qu'au moment de mon dpart de
Paris Bellini m'avait donne pour la duchesse de Noja, et je lui demandai
s'il connaissait cette criture. Le pauvre pre ne me rpondit qu'en me la
prenant des mains et en baisant l'adresse; puis, se retournant de mon ct:

--Oh! c'est que vous ne savez pas, dit-il, comme il est bon pour moi! Nous
ne sommes pas riches: eh bien!  chaque succs, je vois arriver un souvenir
de lui, et chaque souvenir a pour but de donner un peu d'aisance et de
bonheur  ma vieillesse. Si vous veniez chez moi, je vous montrerais une
foule de choses que je dois  sa pit. Chacun de ses succs traverse les
mers et m'apporte un bien-tre nouveau. Cette montre, c'est de _Norma_;
cette petite voiture et ce cheval, c'est une partie du produit des
_Puritains_. Dans chaque lettre qu'il m'crit, il me dit toujours qu'il
viendra; mais il y a si loin de Paris  Catane, que je ne crois pas  cette
promesse, et que j'ai bien peur de mourir sans le revoir. Vous le reverrez,
vous?

--Mais oui, rpondis-je, car je croyais le revoir; et si vous avez quelque
commission pour lui...

--Non. Que lui enverrais-je, moi? ma bndiction? Pauvre enfant! je la lui
donne le matin et le soir. Vous lui direz que vous m'avez fait passer un
jour heureux en me parlant de lui; puis, que je vous ai embrass comme un
vieil ami. Le vieillard m'embrassa. Mais vous ne lui direz pas que j'ai
pleur. D'ailleurs, ajouta-t-il en riant, c'est de joie que je pleure. Et
c'est donc vrai qu'il a de la rputation, mon fils?

--Mais une trs grande, je vous assure.

--Quelle trange chose! Et qui m'aurait dit cela quand je le grondais de ce
qu'au lieu de travailler, il tait l, battant la mesure avec son pied, et
faisant chanter  sa soeur tous nos vieux airs siciliens? Enfin, tout cela
est crit l-haut. C'est gal, je voudrais bien le revoir avant de mourir.
Est-ce que votre ami le connat aussi, mon fils?

--Certainement.

--Personnellement?

--Personnellement. Mon ami est lui-mme le fils d'un musicien distingu.

--Appelez-le donc alors; je veux lui serrer la main aussi,  lui.

J'appelai Jadin, qui vint. Ce fut son tour alors d'tre choy et caress
par le pauvre vieillard, qui voulait nous ramener chez lui, et voulait
passer la journe avec nous. Mais c'tait chose impossible: il allait 
la campagne, et l'emploi de notre journe tait arrt. Nous lui prommes
d'aller le voir si nous repassions  Catane; puis il nous serra la main, et
partit. A peine eut-il fait quelques pas qu'il me rappela. Je courus  lui.

--Votre nom? me dit-il; j'ai oubli de vous demander votre nom.

Je lui dis, mais ce nom n'veilla en lui aucun souvenir. Ce qu'il
connaissait de son enfant mme, ce n'tait pas l'artiste, c'tait le bon
fils.

--Alexandre Dumas, Alexandre Dumas, rpta-t-il deux ou trois fois. Bon,
je me rappellerai que celui qui portait ce nom-l m'a donn de bonnes
nouvelles de mon... Alexandre Dumas, adieu, adieu! Je me rappellerai votre
nom; adieu!

Pauvre vieillard! Je suis sr qu'il ne l'a pas oubli, car les nouvelles
que je lui donnais, c'taient les dernires qu'il devait recevoir!

En le quittant, notre guide nous conduisit au Muse. Ce Muse, tout compos
d'antiquits, est de fondation moderne. Il se trouva pour le bonheur de
Catane un grand seigneur riche  ne savoir que faire de sa richesse, et
de plus artiste. C'tait don Ignazio de Patarno, prince de Biscari. Le
premier, il se souvint qu'il marchait sur un autre Herculanum, et des
fouilles royales commencrent, faites par un simple particulier. Ce fut lui
qui retrouva un temple de Crs, qui dcouvrit les thermes, les aqueducs,
la basilique, le forum et les spultures publiques. Enfin, ce fut lui qui
fonda le Muse, et qui recueillit et classa les objets qui en font partie;
ces objets se divisent en trois classes: les antiquits, les produits
d'histoire naturelle et les curiosits.

Parmi les antiquits, on compte des statues, des bas-reliefs, des
mosaques, des colonnes, des idoles, des pnates et des vases siciliens.

Les statues appartiennent presque toutes  une poque de mauvais got ou de
dcadence, et n'offrent de rellement remarquable qu'un torse colossal qui
vient, dit-on, d'une statue de Jupiter leuthre, une Penthsile mourante,
un buste d'Antinos, et une centauresse; encore ce dernier morceau est-il
plus prcieux comme curiosit que comme art, toutes les statues de
centaures que l'on ait trouves tant des statues mles, et les
centauresses n'existant ordinairement que sur les bas-reliefs et les
mdailles.

Les vases siciliens composent, sans contredit, la collection la plus
intressante du Muse, en ce qu'ils sont de formes varies  l'infini, et
presque tous d'une lgance parfaite.

Quant aux idoles, pnates, lampes, etc., c'est ce qu'on voit partout.

Les produits d'histoire naturelle appartiennent aux trois rgnes de la
Sicile, et demandent des apprciateurs spciaux. Ce qui me parut curieux et
remarquable pour tout le monde, c'est une collection des laves de L'Etna.
Ces laves, beaucoup moins belles et beaucoup moins varies que celles du
Vsuve, sont presque toutes rousses ou mouchetes de gris; cela tient  ce
que l'Etna renferme le fer et le sel ammoniac en quantit beaucoup plus
grande que le soufre, les marbres et les matires vitrifiables, tandis que
le Vsuve, au contraire, contient ces derniers objets en grande abondance.

Enfin, la collection des _curiosits_ consiste en armures, cuirasses, pes
sarrasines, normandes et espagnoles, dont quelques-unes sont fort riches et
d'un trs beau travail.

On montrait aussi autrefois un mdaillier dans lequel tait renferme une
collection complte des mdailles de la Sicile; mais  force de le
montrer, le gardien s'aperut un beau jour qu'il en manquait cinq des plus
prcieuses: depuis ce temps, le mdaillier est ferm.

Du Muse, nous allmes  la cathdrale en traversant la rue
Saint-Ferdinand. J'appelai vivement Jadin; il se retourna.

--Retenez Milord, lui dis-je.

--Pourquoi?

--Retenez-le d'abord, je vous dirai pourquoi ensuite. Jadin appela Milord,
et lui passa son mouchoir dans son collier.

--Maintenant, lui dis-je, regardez sur la fentre de cet opticien.

Sur la fentre de l'opticien, il y avait un chat dress  regarder les
passants  travers une paire de lunettes, qu'il portait fort gravement sur
son nez.

--Peste! dit Jadin, vous avez eu l une bonne ide; celui-l rentre dans la
classe des chats savants, et nous aurait cot plus de deux pauls.

Milord, en sa qualit de bouledogue, tait en effet un si grand trangleur
de chats, que nous avions jug utile, on se le rappelle, de prendre des
mesures  ce sujet. En consquence,  partir de Gnes, ville dans laquelle
Milord avait commenc  exploiter en Italie la race fline, nous avions
dbattu le prix d'un chat bien conditionn, et il avait t arrt avec les
propritaires des deux premiers trangls, qu'un chat de race ordinaire,
gris pommel, gris blanc, ou mouchet de feu, valait deux pauls, au
maximum; taient excepts de ce tarif, bien entendu, les angoras, les chats
savants, enfin les chats  deux ttes ou  six pattes. Nous nous tions
fait donner un reu en rgle des deux chats gnois; nous avions fait
ajouter successivement  ce reu les reus subsquents, de manire  nous
faire un titre indiscutable. Toutes les fois que Milord commettait un
assassinat nouveau, et qu'on nous demandait pour la victime plus de deux
pauls, nous tirions notre titre de notre poche, nous prouvions que deux
pauls taient le ddommagement que nous tions habitus  donner en pareil
cas, et il tait bien rare alors que le propritaire ne se contentt point
de l'indemnit dont s'taient contentes la plupart des personnes  qui
nous avions eu affaire. Mais, comme nous l'avons dit, il y avait des
exceptions  notre tarif, et un chat qui portait des lunettes d'une faon
si majestueuse devait naturellement rentrer dans les exceptions. Jadin
avait donc dit une chose pleine de sens, lorsqu'il avait dit qu'on nous
ferait payer le chat de l'opticien plus de deux pauls, et il avait agi avec
une louable prudence lorsqu'il avait fait une laisse de son mouchoir.

Grce  cette prcaution, nous traversmes la rue Saint-Ferdinand sans
encombre, et sans que Milord et paru s'apercevoir autrement que par sa
captivit d'un instant de notre inquitude momentane. En entrant dans
l'glise, nous le lchmes. Il n'y avait plus rien  craindre.

L'glise est sous l'invocation de sainte Agathe, qui y est enterre, comme
on le sait. Son martyre fut d'avoir la gorge coupe et tenaille; aussi,
comme Didon, la sainte a appris  compatir aux maux qu'elle a soufferts,
elle est surtout miraculeuse pour les maladies de sein. Une multitude
d'exvoto en argent, en marbre et en cire, reprsentant tous des mamelles,
font foi de son pouvoir sanitaire et de la confiance que la population
catanaise a dans la belle et chaste vierge qu'elle a choisie pour sa
patronne.

Dans le choeur, de beaux bas-reliefs de chne, qui datent du XVe sicle,
reprsentent toute l'histoire de la sainte depuis le moment o elle
refusa d'pouser Quintilien, jusqu' celui o l'on rapporta son corps de
Constantinople. Les plus curieux de ces bas-reliefs sont ceux o la sainte
est frappe de barres de fer, o on lui coupe les seins, o on la brle et
o, visite dans sa prison par saint Pierre, elle est gurie par lui. Puis
vient la seconde priode de la lgende; aprs la martyre l'lue, aprs le
supplice les miracles. Alors, et en suivant toujours les bas-reliefs, on
voit la sainte apparatre  Guibert, et lui ordonner d'aller chercher son
corps  Constantinople. Guibert obit et trouve son tombeau. Embarrass
alors pour emporter cette prcieuse relique, il coupe le cadavre par
morceaux et en met un morceau dans le carquois de chacun de ses soldats, et
le rapporte ainsi jusqu' Catane sans qu'il s'en gare autre chose qu'un
sein, qui heureusement est retrouv et rapport par une petite fille, de
sorte que la bienheureuse Agathe,  la honte des infidles, se retrouve au
grand complet.

Tous ces bas-reliefs sont charmants de navet. Personne n'y fait
attention, aucun livre n'en parle, nul cicerone ne pense  les faire voir,
et cependant, c'est  coup sr une des choses les plus curieuses que
renferme l'glise.

J'oubliais le voile de sainte Agathe que l'on conserve dans la cathdrale.
Ce prcieux tissu, comme on dit dans les tragdies classiques, a le
privilge d'arrter les laves qui descendent de l'Etna: on n'a qu' leur
prsenter le voile, et le torrent s'arrte, se refroidit et se coagule.
Malheureusement il faut que cette action soit accompagne d'une foi
tellement forte, que presque jamais le miracle ne russit compltement;
mais alors ce n'est pas la faute du voile, c'est la faute de celui qui le
porte.

En sortant de l'glise, notre guide nous conduisit  l'amphithtre, dont
il est presque impossible de mesurer la grandeur, enterr qu'il est presque
entirement dans la lave. C'est de cet amphithtre que fut tir, comme
nous l'avons dit, en 1820, l'oblisque qui s'lve sur la place de
l'lphant; mais les fouilles ncessitaient des dpenses normes, et l'on
fut oblig de les cesser.

Au-dessus de l'amphithtre se trouve un btiment qu'on nous assura tre la
prison o mourut la sainte. A la porte de cette prison est une pierre qui
conserve l'empreinte de deux pieds de femme. Au moment o sainte Agathe
marchait  la mort, Quintilien lui fit offrir une fois encore la vie si
elle consentait  abjurer et  devenir sa femme. Ma volont, rpondit la
sainte, est plus ferme que cette pierre. Et la pierre s'affaissa sous ses
pieds, dont, depuis cette poque, elle a gard la marque.

De l'amphithtre nous allmes au thtre. Mais, pour reconnatre l'un
et l'autre, il faut encore plus de foi que pour prsenter le voile de
la sainte  la lave. Nous avons dj dit que c'tait dans ce thtre
qu'Alcibiade haranguait les Catanais lorsque Catane fut prise par Nicias.

Si l'on veut au reste voir de prs et dans toute sa terrible varit
l'effet des laves, il faut monter sur une des tours du chteau Orsini, bti
par l'empereur Frdric II, roi de Sicile. L'irruption de 1669 a envelopp
ce chteau comme une le, mais l'ocan de feu battit vainement le gant de
granit; le gant est rest debout au milieu des ruines qui l'entourent.

Nous revenions  l'htel, o nous comptions manger un morceau avant de
visiter le couvent des Bndictins, la seule chose qui nous restt  voir,
lorsqu'en regardant autour de moi, je m'aperus que Milord tait invisible.
Chaque fois que pareille chose nous arrivait, nous connaissions d'avance
les suites de cette disparition. Au bout d'un instant nous le voyions
ressortir par quelque porte ou quelque fentre, se lchant le museau, et
suivi d'un indigne mle ou femelle tenant son chat par la queue, et venant
rclamer ses deux pauls. Mon premier regard m'apprit que nous tions dans
la rue Saint-Ferdinand, et le second que nous tions en face de la boutique
de l'opticien; en mme temps, j'entendis un sabbat de possds, derrire
un tonneau qui se trouvait  la porte. Je saisis le bras de Jadin et lui
montrai la fentre o le chat manquait. Il comprit tout  l'instant mme,
courut au tonneau, ramassa une paire de lunettes qu'il mit  l'instant sur
son nez comme si c'taient les siennes qu'il et gares, et revint suivi
de Milord. Quant au malheureux chat, il tait trpass obscurment dans le
coin o il tait imprudemment descendu, et o Jadin laissa prudemment
son cadavre. Or, nous tions  cette heure du jour o, comme le disent
ddaigneusement les Italiens, il n'y a dans les rues que les chiens et les
Franais. Personne ne fut donc tmoin de l'assassinat, pas mme les grues
du pote Ibicus; non seulement l'assassinat resta parfaitement impuni, mais
Jadin mme hrita des lunettes du dfunt.

Ces lunettes sont dans l'atelier de Jadin, o il les montre comme tant
celles du fameux abb Meli, l'Anacron de la Sicile. Il en a dj refus
cent cus qu'un Anglais lui a offerts; il ne les donnera,  ce qu'il
assure, que pour vingt-cinq louis.




LES BNDICTINS DE SAINT-NICOLAS-LE-VIEUX


Le couvent de Saint-Nicolas, le plus riche de Catane, et dont la coupole
dpasse en hauteur tous les monuments de la ville, a t bti, vers le
milieu du sicle pass, sur les dessins de Contini. On y remarque l'glise
et le jardin; l'glise pour ses colonnes de vert antique et pour un trs
bel orgue, ouvrage d'un moine calabrais, qui demanda pour tout paiement
d'tre enterr sous son chef-d'oeuvre; le jardin, pour la difficult
vaincue; effectivement le fond est en lave, et toute la terre qui le couvre
a t apporte  main d'homme.

La rgle du couvent de Saint-Nicolas tait autrefois trs svre; les
moines devaient demeurer sur l'Etna, aux limites des terres habitables, et
 cet effet, leur premier monastre tait bti  l'entre de la seconde
rgion, trois quarts de lieue au-dessus de Nicolosi, dernier village que
l'on rencontre en montant au cratre. Mais comme tout s'affaiblit  la
longue, la rgle perdit peu  peu de sa rigueur, et on commena  ne plus
rparer le couvent. Bientt une ou deux salles s'tait affaisses sous le
poids des neiges, les bons pres firent btir la magnifique succursale de
Catane, qui prit le nom de Saint-Nicolas-le-Neuf, et ne demeurrent que
pendant l't  Saint-Nicolas-le-Vieux. Plus tard, Saint-Nicolas-le-Vieux
fut abandonn t comme hiver; on parla pendant trois ou quatre ans d'y
faire des rparations qui le rendraient de nouveau habitable, mais on s'en
garda bien. Enfin, une bande de voleurs, gens beaucoup moins difficiles sur
leurs aises que les moines, s'en tant empars et y ayant lu domicile, il
ne fut plus aucunement question de remonter  Saint-Nicolas-le-Vieux, et
les bons pres, qui ne se souciaient pas d'avoir des discussions avec de
pareils htes, leur abandonnrent la tranquille jouissance du couvent.

Cela donna lieu  une mprise assez curieuse.

En 1806, le comte de Weder, Allemand de vieille roche, comme son nom
l'indique, partit de Vienne pour visiter la Sicile; il s'embarqua 
Trieste, prit terre  Ancne, visita Rome, s'y arrta ainsi qu' Naples,
pour y prendre quelques lettres de recommandation, se remit de nouveau en
mer, et dbarqua  Catane.

Le comte de Weder connaissait de longue date l'existence du couvent de
Saint-Nicolas, et la rputation qu'avaient les bons pres de possder parmi
leurs frres servants le meilleur cuisinier de toute la Sicile. Aussi le
comte de Weder, qui tait un gastronome trs distingu, n'avait-il point
manqu de se faire donner  Rome, par un cardinal avec lequel il avait
dn chez l'ambassadeur d'Autriche, une lettre de recommandation pour
le suprieur du couvent de Saint-Nicolas. La lettre tait pressante: on
recommandait le comte comme un pieux et fervent plerin, et l'on rclamait
pour lui l'hospitalit pendant tout le temps qu'il lui plairait de rester
au monastre.

Le comte tait savant  la manire des Allemands, c'est--dire qu'il avait
lu une grande quantit de bouquins parfaitement oublis; de sorte qu'il
pouvait,  l'appui de ses assertions, si errones et si ridicules qu'elles
fussent, citer un certain nombre de noms inconnus, qui donnaient une sorte
de majest pdantesque  ses paradoxes. Or, parmi ces bouquins, se trouvait
un catalogue des couvents de bndictins rpandus sur la surface du globe,
et il avait vu et retenu, avec la tnacit d'un esprit d'outre-Rhin, que la
rgle des bndictins de Saint-Nicolas de Catane leur enjoignait, comme je
l'ai dit, de demeurer sur la dernire limite de la _reggione coltirata_, et
sur la premire de la _reggione nemorosa_. Aussi, lorsqu'il fit venir un
muletier pour qu'il le conduist  Saint-Nicolas, et que le muletier lui
eut demand si c'tait  Saint-Nicolas-le-Neuf ou  Saint-Nicolas-le-Vieux,
le comte rpondit sans hsiter:

--_A San-Nicolo sull'Etna_.

C'tait tout ce que le comte savait d'italien.

Il n'y avait pas  s'y tromper, et l'indication tait prcise: cependant le
muletier hasarda quelques observations; mais, le comte lui ferma la bouche
en lui disant: _Je bairai pien_. On connat la puissance habituelle d'un
pareil argument: le muletier salua le comte, et une demi-heure aprs revint
avec une mule.

--Eh pien? dit le comte.


--Eh bien! Excellence? rpondit le muletier qui, en sa qualit de guide
comprenait toutes les langues.

--Eh pien! ma pagache?

--Votre Excellence emporte son bagage?

--Partieu!

--Oh! dit le muletier, c'est que Votre Excellence et pu le laisser 
l'auberge; c'et t plus sr.

--Che ne guitte chamais ma pagache, entendez-fous, dit l'Allemand.

Le muletier rpondit par un signe imperceptible qui voulait dire: Chacun
est libre--et s'en alla chercher le second mulet. Cependant, lorsque le
mulet fut charg, l'honnte guide crut devoir  sa conscience de faire une
dernire observation.

--Ainsi Votre Excellence est dcide?

--Cerdainement, rpondit le comte en fourrant une norme paire de pistolets
dans les fontes de sa monture.

--Elle va  Saint-Nicolas-le-Vieux?

--J'y fais.

--Votre Excellence a donc des amis  Saint-Nicolas-le-Vieux?

--Chai ein lettre pour la cheneral.

--Pour le capitaine? veut dire Votre Excellence.

--Pour la cheneral, que je tis!

--Hum! hum! dit le Sicilien.

--D'ailleurs, je bairai pien, je bairai pien, entends-tu, maraud?

--Pardon, continua le guide; mais, puisque Votre Excellence est dans de si
bonnes dispositions, lui serait-il gal de me payer d'avance?

--D'afance! et pourquoi a?

--Parce qu'il est dj trois heures, que nous n'arriverons pas avant la
nuit, et que je voudrais revenir tout de suite.

--A la nuit? dit le comte. Au moins soupe-t-on au coufent.

--Au couvent?

--Oui,  San-Nicolo.

--Oh! certainement, qu'on y soupe; on est mme plus sr d'y trouver la
table mise la nuit que le jour.

--Les farceurs! dit le comte dont un clair gastronomique illumina le
visage. Tiens, foil bour la ponne noufelle que tu me donnes.

Et il lui remit deux piastres, qu'il tira d'une bourse admirablement
garnie.

--Merci, Excellence, rpondit le muletier qui, une fois pay, n'avait plus
rien  dire.

--Eh pien! bartons-nous maintenant? reprit le comte.

--Quand vous voudrez, Excellence.

Le guide aida le comte  monter sur sa mule, et se mit en route en chantant
une espce de cantique qui ressemblait beaucoup plus  un _miserere_ qu'
une tarentelle; mais le comte tait trop proccup du dner qu'il allait
faire pour remarquer tout ce que ce prlude avait de mlancolique.

La route se fit assez silencieusement. Le guide avait fini par croire, en
voyant la confiance du comte appuye des deux normes pistolets qu'il
avait logs dans ses fontes, qu'il tait au mieux avec les htes de
Saint-Nicolas-le-Vieux, et que mme peut-tre il faisait partie de quelque
bande de la Bohme qui tait en relation d'intrts avec celles de la
Sicile. Quant  lui, il savait que personnellement il n'avait rien 
craindre, les muletiers tant gnralement sacrs pour les voleurs, et
doublement, comme on le comprend bien, lorsqu'ils leur amnent une si bonne
pratique que paraissait tre le comte.

Cependant,  chaque village qu'il rencontrait sur la route, le muletier
s'arrtait sous un prtexte ou sous un autre. C'tait une espce de
transaction qu'il faisait avec sa conscience, pour donner au comte le temps
de faire ses rflexions et de retourner en arrire si bon lui semblait.
Mais  chaque halte, le comte reprenait d'une voix que la faim rendait de
plus en plus pressante:

--En afant; allons, en afant, der teufel! nous n'arriferons chamais.

Et il repartait suivi par les regards bahis des paysans qui venaient
d'apprendre du guide le but de cet trange plerinage, et qui ne
comprenaient pas que, sans y tre conduit de force, on et l'ide de faire
le voyage de Saint-Nicolas-le-Vieux.

Ils traversrent ainsi Gravina, Sainta-Lucia-di-Catarica, Mananunziata et
Nicolosi. Arrivs  ce dernier village, le guide fit un dernier effort.

--Excellence, dit-il,  votre place je souperais et je coucherais ici,
puis demain, j'irais, en me promenant, comme cela, tout seul, 
Saint-Nicolas-le-Vieux.

--Est-ce que tu ne m'as pas dit que che trouferais un pon souper et un pon
lit au coufent?

--Pardieu si, rpondit le guide, s'ils veulent vous bien recevoir.

--Mais quand che t tis que chai ein lettre pour la cheneral.

--Pour le capitaine?

--Non, pour la cheneral.

--Enfin, dit le guide, puisque vous le voulez absolument.

--Certainement, que je le feux.

--En ce cas, allons.

Et les deux voyageurs se remirent en route.

Comme l'avait dit le muletier, la nuit tait venue; il ne faisait pas de
lune, on ne voyait pas  quatre pas devant soi. Mais comme le muletier
connaissait parfaitement le terrain, il n'y avait pas de risque de se
perdre. Il prit un petit sentier  peine trac, et qui s'cartait  droite
dans les terres; puis, commenant  quitter la rgion cultive, il entra
dans celle des forts. Au bout d'une heure de marche, on vit se dessiner
une masse noire, aux fentres de laquelle on n'apercevait aucune lumire.

--Voil Saint-Nicolas-le-Vieux, dit  voix basse le muletier.

--Oh! oh! dit le comte, foil un coufent dans ein situation pien
mlangolique.

--Si vous voulez, rpartit vivement le guide, nous pouvons retourner 
Nicolosi, et si vous ne voulez pas coucher  l'auberge, il y a un excellent
homme qui ne vous refusera pas un lit, monsieur Gemellaro.

--Che ne le connais bas. Tailleurs, c'est  Saint-Nigolas que je feux
aller, et non  Nicolosi.

--_Zerebello da tedesco_, murmura le Sicilien.

Puis, fouettant ses deux mules, il se remit en marche. Cinq minutes aprs
ils taient  la porte du couvent.

Le couvent n'avait rien de plus rassurant pour tre vu de plus prs.
C'tait une vieille fabrique du XIIe sicle, o il tait facile de lire
les ravages de chaque irruption qui avait eu lieu depuis le temps de sa
fondation. La date de tous les incendies et de tous les tremblements de
terre tait l sculpte sur la pierre. A certaines dentelures qui se
dtachaient en vigueur sur un ciel bleu fonc, tout brillant d'toiles, il
tait facile de reconnatre qu'une partie des btiments tombait en ruines.
Cependant les murailles qui entouraient l'difice paraissaient assez bien
entretenues, et l'on y avait pratiqu des meurtrires, ce qui donnait 
Saint-Nicolas-le-Vieux plutt l'apparence d'une forteresse que l'aspect
d'un monastre.

Le comte regarda tout cela d'un air fort calme, et ordonna au muletier de
frapper. Celui-ci, qui en avait pris son parti, souleva un vieux marteau de
fer tout rong par la rouille et le temps, et le laissa retomber de toute
sa pesanteur. Le coup retentit dans les profondeurs du couvent, et une
cloche au son aigre rpondit. Presque en mme temps, une petite fentre,
pratique  dix pieds de hauteur, s'ouvrit. Il en sortit un long tube de
fer, qui se dirigea vers la poitrine du comte; une tte barbue se montra 
l'ouverture, et une voix qui n'avait rien de l'onction monacale demanda:

--_Qui va l_?

--Ami, rpondit le comte en cartant de la main le canon du fusil; ami.

En mme temps il lui sembla sentir arriver par la fentre ouverte une odeur
de rti qui lui rjouit l'me.

--Ami, hum! ami, dit l'homme de la fentre. Et qui nous prouvera que vous
tes un ami?

Et il ramena le canon de fusil dans la direction premire.

--Mon trs gre frre, rpondit le comte en cartant de nouveau et avec le
mme sang-froid l'arme qui le menaait, che combrends trs pien que fous
breniez vos brcauzions afant de recefoir les dranchers, et chand ferais
autant  vodre blace, moi; mais chai ein lettre du gardinal Morosini pour
le cheneral  fous.

--Pour notre capitaine? reprit l'homme au fusil.

--Eh! non, non, pour la cheneral.

--Enfin, a ne fait rien. Vous tes tout seul? continua l'interlocuteur.

--Dout zeul.

--Attendez, on va vous ouvrir.

--Hum! a sent pon, la rdi, dit l'Allemand en descendant de sa mule.

--Excellence, demanda le muletier, qui pendant ce temps avait dcharg le
bagage du comte, vous n'avez plus besoin de moi?

--Tu ne feux donc pas resder? reprit le comte.

--Non, dit le muletier; avec votre permission, j'aime mieux aller coucher
ailleurs.

--Et pien! fas, dit le comte.

--Faudra-t-il vous venir chercher? demanda le Sicilien.

--Non, la cheneral me fera recontuire.

--Trs bien. Adieu, Excellence.

--Atieu.

En ce moment la clef commena  grincer dans la serrure, le guide sauta sur
une de ses mules, prit la bride de l'autre, et s'loigna au trot. Il tait
dj  une cinquantaine de pas quand la porte s'ouvrit.

--a sent pon, dit l'Allemand en humant l'odeur qui venait de la cuisine;
a sent trs pon.

--Vous trouvez? demanda l'trange portier.

--Oui, dit le comte, oui, che troufe.

--C'est le souper du chef, qui est en route et que nous attendons d'un
moment  l'autre.

--Alors, j'arrife pien, dit le comte en riant.

--Est-ce qu'il vous connat, notre chef? demanda le portier.

--Non; mais chai ein lettre pour lui.

--Ah! c'est autre chose. Voyons?

--La foil.

Le portier prit la lettre et lut:

_Al reverendissimo gnrale dei Benedettini; al covento di San-Nicolo di
Catania_.

--Ah! je comprends, dit le portier.

--Ah! fous combrenez; c'est pien heureux, dit le comte en lui frappant
sur l'paule. En ce cas, mon ami, si fous combrenez, charchez-fous de ma
pagache, et brenez garte surtout au borde-mandeau: c'est l o est mon
pourse.

--Ah! c'est l o est votre bourse. C'est bon  savoir, dit le portier en
prenant le porte-manteau avec un empressement tout particulier.

Puis, s'tant empar du reste du bagage:

--Allons, allons, continua-t-il, je vois bien que vous tes un ami; venez.

Le comte ne se le fit pas dire deux fois, et suivit son guide.

L'aspect intrieur du couvent n'tait pas moins trange que son aspect
extrieur. Partout des ruines; beaucoup de futailles dfonces; nulle part
de crucifix ni de saintes images. Le comte s'arrta un instant, car il
tait de ces causeurs qui ont la mauvaise habitude de s'arrter quand
ils parlent, et il exprima son tonnement  son guide d'une pareille
dvastation.

--Que voulez-vous? lui rpondit son guide; nous sommes un peu isols, comme
vous avez pu le voir; et comme la montagne est pleine de mauvais sujets qui
ne craignent ni Dieu ni diable, nous ne laissons pas traner le peu que
nous possdons. Tout ce que nous avons d'objets prcieux est sous clef dans
les caves. D'ailleurs, vous savez que nous avons un autre monastre dans la
plaine, tout prs de Catane?

--Non, che ne le safais bas. Ah! fous afez un audre monazdre! Diens,
diens, diens!

--Maintenant, examinez vous-mme votre bagage, pour que vous puissiez
attester au chef qu'il n'en a rien t dtourn.

--Oh! c'tre pien fazile; ein malle, ein sag d nuit et ein borde-mandeau.
Che fous la rcommante, la borde-mandeau; c'est l qu'est mon pourse.

--Ainsi, trois objets seulement, n'est-ce pas? Ce n'est gure.

--C'tre assez.

--Vous trouvez, vous?

--Oui, je troufe.

--Eh bien! attendez l, dit le portier en faisant entrer le comte dans une
espce de cellule, et je ne doute pas que d'ici  une demi-heure le chef ne
soit de retour. Et il fit mine de s'en aller.

--Dides donc, dides donc! Est-ce qu'en l'attendant che ne bourrai bas
descentre  la guisine? Je donnerais beut-tre de pons conseils au
guisinier, moi.

--Ma foi! dit le portier, je n'y vois pas d'inconvnient: attendez ici, je
vais mettre votre bagage en sret, et je viens vous reprendre. A propos,
combien y a-t-il dans votre bourse?

--Trois mille six cent vingt tucats.

--Trois mille six cent vingt ducats, bon, reprit le portier.

--a m'a l'air t'un pien honnte homme, murmura le comte en regardant
s'loigner le frre qui emportait toute sa _robba_; a m'a l'air t'un pien
honnte homme.

Dix minutes aprs, son guide tait de retour.

--Si vous voulez descendre  la cuisine, dit le Sicilien, vous tes libre.

--Oui, che le feux. O est-delle la guisine?

--Venez.

Le comte suivit de nouveau son guide, qui le conduisit dans les cuisines du
couvent. La broche tait garnie, tous les fourneaux taient allums, et des
casseroles bouillaient partout.

--Pon, dit l'Allemand s'arrtant sur la dernire marche, et embrassant d'un
coup d'oeil ce spectacle succulent; pon, il barat que che ne suis bas
tomp chour de chene. Ponchour, guisinier, ponchour.

Le cuisinier tait prvenu; il reut en consquence le comte avec toute la
dfrence qu'il devait  un gourmet. Le comte en profita pour aller lever
le couvercle de toutes les casseroles et goter  toutes les sauces. Tout
 coup il s'lana sur le cuisinier qui allait verser du sel dans une
omelette, et lui arracha des mains le vase o taient les oeufs.

--Eh pien! eh pien! Qu'est-ce que tu fais donc? s'cria le comte.

--Comment, qu'est-ce que je fais? demanda le cuisinier.

--Foui, qu'est-ce que tu fais? je te le temante.

--Je mets du sel dans l'omelette.

--Mais, malheureux, on ne met bas de sel dans l'omelede. On met du sugre et
des confidures, de ponnes confidures de croseilles.

--Allons donc, reprit le cuisinier en essayant de lui arracher le vase des
mains.

--Non bas! non bas! dit le comte, c'est moi qui la ferai l'omelede;
tonne-moi tes confidures.

--Ah! dit le cuisinier en s'chauffant, nous allons voir un peu qui est-ce
qui est le matre ici.

--C'est moi! dit une voix forte; qu'y a-t-il?

Le comte et le cuisinier se retournrent: un homme de quarante 
quarante-cinq ans, vtu d'une robe de moine, se tenait debout sur
l'escalier; il tait de haute taille et avait cette physionomie dure et
imprieuse de ceux qui sont habitus  commander.

--Le capitaine! s'cria le cuisinier.

--Ah! dit le comte, c'est le cheneral, pon. Cheneral, continua-t-il en
s'avanant vers le moine, che vous temante bardon, mais fous avez un
guisinier qui ne sait bas faire les omeledes.

--Vous tes le comte de Weder, monsieur? dit le moine en trs bon franais.

--Oui, ma cheneral, rpondit le comte sans lcher les oeufs ni la
fourchette avec laquelle il s'apprtait  les battre; che suis le gonde de
Weter en bersonne.

--Alors c'est vous qui m'avez apport la lettre de recommandation que m'a
remise le frre portier?

--Moi-mme.

--Soyez le bienvenu, monsieur le comte.

Le comte s'inclina.

--Seulement, continua le moine, je regrette que la situation carte de
notre couvent, son loignement de tout lieu habit, ne nous permettent
pas de vous mieux recevoir; mais nous sommes de pauvres solitaires des
montagnes, et vous nous pardonnerez, je l'espre, si notre table n'est pas
mieux garnie.

--Comment, comment, bas mieux carnie! Mais la souber, elle me semble
excellente au gondraire, et quand chaurai fait l'omelede aux confidures...

--Mais, capitaine, dit le cuisinier.

--Donnez des confitures  monsieur, et qu'il fasse son omelette comme il
l'entendra, dit le moine.

Le cuisinier obit sans souffler mot.

--Maintenant, dit le moine, ne vous gnez pas, monsieur le comte, faites
comme chez vous, et lorsque votre omelette sera finie, remontez, nous vous
attendons.

--C'est l'affaire de zinq minutes, et che remonde; faites douchours serfir.

--Vous entendez, dit le moine au cuisiner, faites servir. Et il remonta
l'escalier. Un instant aprs, deux frres descendirent et se mirent aux
ordres du cuisinier. Pendant ce temps, le comte triomphant confectionnait
son omelette; lorsqu'elle fut finie, il remonta  son tour.

Le suprieur l'attendait avec toute la communaut, qui se composait d'une
vingtaine de frres, dans un rfectoire bien clair, et o l'on avait
dress une table parfaitement servie. Le comte fut frapp du luxe
d'argenterie que cette table talait, ainsi que de la finesse des nappes et
des serviettes. Le couvent avait tir de son trsor et de sa lingerie ce
qu'il avait de mieux pour faire honneur  son hte. Quant  l'appartement,
il contrastait singulirement, par son aspect dlabr, avec le luxe du
couvert qui y tait dress. C'tait une grande salle qui avait d tre
autrefois une chapelle, et dans l'autel de laquelle on avait pratiqu
une chemine; les parois n'avaient pour tout ornement que les toiles
d'araignes qui les couvraient, et quelques chauves-souris attires par la
lumire voletaient au plafond, entrant et sortant, selon leur caprice, par
les fentres brises.

En outre, un arsenal de carabines tait pittoresquement dispos contre la
muraille.

Le comte embrassa cet aspect d'un coup d'oeil, et admira l'abngation
religieuse des bons pres, qui, possdant des trsors tels que ceux qui
taient tals  ses yeux, vivaient cependant exposs aux intempries du
ciel, comme les anciens solitaires du mont Carmel et de la Thbade. Le
suprieur remarqua son tonnement.

--Monsieur le comte, dit-il en souriant, je vous demande encore une
fois pardon du mauvais dner et du mauvais gte que vous trouverez ici.
Peut-tre vous avait-on peint l'intrieur de notre couvent comme un lieu
de dlices. Voil comme la socit nous juge, monsieur le comte. Aussi une
fois rentr dans le monde, j'espre que vous nous rendrez justice.

--Ma voi! cheneral, rpondit le comte, je ne sais bas drop ce qui mangue 
la tiner, et j'ai fu en pas une patterie de guisine assez bien orcanise;
et,  moins que ce ne zoit le fin?

--Oh! rpondit le suprieur; soyez tranquille sous ce rapport; le vin est
bon.

--Eh pien! si le fin est pon, c'est tout ce qu'il faut.

--Seulement, ajouta le suprieur, je crains que nos faons ne vous
paraissent peu monacales. Par exemple, nous avons l'habitude de ne jamais
souper sans avoir  ct de nous chacun une paire de pistolets; c'est une
prcaution contre les accidents qui peuvent arriver  chaque minute dans
un lieu aussi isol que celui-ci. Vous voudrez donc bien nous excuser si,
malgr votre prsence, nous ne nous cartons pas de nos habitudes.

Et  ces mots le suprieur releva sa robe, tira de sa ceinture une paire de
superbes pistolets qu'il dposa prs de son assiette.

--Faides, faides, cheneral, faides, rpondit l'Allemand; les bisdolets,
c'est l'ami de l'homme; chen ai aussi, moi, des bisdolets. Oh mais! c'est
donnant comme les vodres leur ressemblent, c'est donnant.

--Cela se peut, rpondit le suprieur en rprimant un sourire; ce sont de
trs bonnes armes, que j'ai fait venir d'Allemagne, des Kukenreiter.

--Des Kukenreiter? C'est jusdement a. Faides donc brendre les miens, qui
sont avec ma pagache, cheneral, pour les gombarer un beu.

--Aprs le dner, comte, aprs le dner. Mettez-vous en face de moi, l,
trs bien. Savez-vous votre _Bndicit?_.

--Je l'ai su autrevois; mais che l'ai un beu oupli.

--Tant pis, tant pis, dit le gnral, car je comptais sur vous pour le
dire; mais si vous l'avez oubli, on s'en passera.

--On zen bassera, rpondit le comte, qui tait de bonne composition; on zen
bassera.

Et le comte, effectivement, avala son potage sans _Bndicit_, ce que
firent aussi les autres moines. Lorsqu'il eut fini, le capitaine lui passa
une bouteille.

--Gotez-moi ce vin-l, lui dit-il.

Le comte, se doutant qu'il avait affaire  un vin de choix emplit un petit
verre qui tait devant lui, le prit par le pied, examina un instant,  la
lueur de la lampe la plus rapproche, le liquide jaune comme de l'ambre,
puis il le porta  sa bouche, et le dgusta avec la voluptueuse lenteur
d'un gourmet.


--C'est donnant, dit le comte, moi qui groyais gonnatre tous les fins,
che ne gonnais pas celui-l;  moins que ce ne soit du matre d'un noufeau
gru.

--C'est du marsala, monsieur le comte, un vin qui n'est pas connu et qui
mrite cependant de l'tre. Oh! notre pauvre Sicile, elle renferme comme
cela une foule de trsors oublis.

--Comment tides-fous qu'il s'abbelle? demanda le comte en se versant un
second verre.

--Marsala.

--Marzala...! Eh pien! c'est un pon fin; ch'en achterai. Se fend-il cher?

--Deux sous la bouteille.

--Fous tides? reprit le comte, qui croyait avoir mal entendu.

--Deux sous la bouteille.

--Teux sous la pouteille! Mais fous habidez le baradis derrestre, cheneral;
che ne m'en fas blus d'izi, moi, je me fais pndictin.

--Merci de la prfrence, comte; quand vous voudrez, nous vous recevrons.

--Teux sous la pouteille! reprit le comte en se versant un troisime verre.

--Seulement, je dois vous prvenir qu'il a un dfaut, dit le suprieur.

--Il n'a bas de tfauts, rpondit le comte.

--Je vous demande pardon; il est trs capiteux.

--Gabiteux, gabiteux, dit le comte avec mpris; j'en poirais une binte
qu'il n'y baratrait bas blus que si j'afais afal un ferre de zirop de
crozeille.

--Alors, ne vous gnez pas, dit le suprieur, faites comme chez vous;
seulement, je vous prviens que nous en avons d'autres.

En vertu de la permission qui lui tait accorde, le comte se mit  boire
et  manger en vritable Allemand. Mais, il faut l'avouer, il soutint
admirablement la rputation dont jouissent ses compatriotes. Les moines,
excits par leur suprieur, ne voulurent pas, de leur ct, laisser un
tranger en arrire, de sorte que bientt on rompit le silence religieux
qui avait rgn au commencement du repas, chacun commena  parler  voix
basse  son voisin, puis plus haut  tout le monde. Au second service,
chacun criait de son ct et commenait  raconter les aventures les plus
tranges qu'il ft possible d'entendre. Le comte, si peu qu'il comprt le
sicilien, crut s'apercevoir qu'il tait question surtout de coups hardis
excuts par des brigands, de couvents pills, de gendarmes pendus, de
religieuses violes. Mais il n'y avait rien l d'tonnant; la situation
isole des dignes bndictins, leur loignement de la ville, devaient les
avoir rendus plus d'une fois tmoins de pareilles scnes. Le marsala allait
toujours, sans prjudice du syracuse sec, du muscat de Calabre et
du malvoisie de Lipari. Si forte que ft la tte du comte, ses yeux
commencrent  se couvrir d'un brouillard et sa langue  s'paissir. Alors
les monologues succdrent peu  peu aux conversations, et les chansons aux
monologues. Le comte, qui voulait rester  la hauteur de ses htes, chercha
dans son rpertoire anacrontique, et, n'y trouvant rien pour le moment que
la chanson des brigands de Schiller, il se mit  entonner  tue-tte le
fameux _Stehlen, morden, huren, balgen_, auquel il lui sembla que les
convives rpondaient par des applaudissements universels. Bientt tout
parut tourner autour de lui; il lui sembla que les moines jetaient bas
leurs habits religieux et se transformaient peu  peu en bandits. Ces
figures asctiques changeaient de caractre et s'illuminaient d'une joie
froce; le dner dgnrait en orgie. Cependant on buvait toujours, et
chaque fois qu'on buvait, c'taient des vins nouveaux, des vins plus
capiteux, des vins pris dans la cave du prince de Paterno, ou dans la
cantine des dominicains d'Aci-Reale. On frappait sur la table avec des
bouteilles vides pour en demander d'autres, et en frappant on renversait
les lampes; le feu alors se communiquait  la nappe, et de la nappe  la
table, et au lieu de l'teindre on y jetait les chaises, les bancs, les
stalles. En un instant la table ne fut plus qu'un immense bcher, autour
duquel les moines devenus bandits se mirent  danser comme des dmons.
Enfin, au milieu de tout ce sabbat infernal, la voix du capitaine retentit,
demandant: _Le monache! le monache_! Un hourra gnral accueillit cette
demande. Un instant aprs, une porte s'ouvrit, et quatre religieuses
parurent, tranes par cinq ou six bandits; des hurlements de joie et de
luxure les accueillirent. Le comte voyait tout cela comme dans un rve,
et comme dans un rve il lui semblait qu'une force suprieure clouait son
corps  sa place, tandis que son esprit tait emport ailleurs. En un
instant les vtements des pauvres filles furent en lambeaux; les bandits se
rurent sur elles; le capitaine voulut faire entendre sa voix, mais sa voix
fut couverte par les clameurs gnrales. Il sembla alors au comte que le
capitaine prenait ses fameux Kukenreiter, qui ressemblaient si fort aux
siens. Il crut entendre retentir deux coups de feu; il ferma les yeux, tout
bloui de la flamme. En les rouvrant, il vit du sang, deux brigands qui se
tordaient en hurlant dans un coin, la plus belle des religieuses dans les
bras du capitaine, puis il ne vit plus rien; ses yeux se fermrent une
seconde fois sans qu'il et la puissance de les rouvrir, ses jambes
manqurent sous lui, enfin il tomba comme une masse; il tait ivre-mort.

Lorsque le comte s'veilla, il tait grand jour; il se frotta les yeux, se
secoua et regarda autour de lui; il tait couch sous un arbre  la lisire
du bois, avait  sa droite Nicolosi,  sa gauche Pedara, devant lui Catane,
et derrire Catane la mer. Il paraissait avoir pass la nuit  la
belle toile, couch sur un doux lit de sable, la tte appuye sur son
porte-manteau, et sans autre dais de lit que l'immense azur du ciel.
D'abord, il ne se rappela rien, et demeura quelque temps comme un homme
qui sort de lthargie; enfin sa pense, par une opration lente et confuse
d'abord, se reporta en arrire, et bientt il se rappela son dpart de
Catane, les hsitations de son muletier, son arrive au couvent, son
altercation avec le cuisinier, l'accueil que lui avait fait le gnral, le
dner, le vin de Marsala, les chansons, l'orgie, le feu, les religieuses
et les coups de pistolets. Il regarda de nouveau autour de lui, et vit
sa malle, son sac de nuit et son portemanteau. Il ouvrit ce dernier, y
retrouva son portefeuille, sa pipe d'cume de mer, son sac  tabac et sa
bourse, sa bourse qui,  son grand tonnement, lui parut aussi ronde que
si rien ne lui tait arriv; il l'ouvrit avec anxit; elle tait toujours
pleine d'or, et de plus il y avait un billet; le comte l'ouvrit vivement et
lut ce qui suit:

Monsieur le Comte,

Nous vous faisons mille excuses de nous sparer de vous d'une faon aussi
brusque; mais une expdition de la plus haute importance nous attire du
ct de Cefalu. J'espre que vous n'oublierez pas l'hospitalit que vous
ont donne les bndictins de Saint-Nicolas-le-Vieux, et que, si vous
retournez  Rome, vous demanderez  monsignor Morosini de ne point oublier
de pauvres pcheurs dans ses prires.

Vous retrouverez tout votre bagage,  l'exception des Kukenreiter, que je
vous demande la permission de garder comme un souvenir de vous.

DOM GATANO, Prieur de Saint-Nicolas-le-Vieux.

16 octobre 1806.

Le comte de Weder compta son or, il n'y manquait pas une obole.

Lorsqu'il arriva  Nicolosi, il trouva tout le village en rvolution:
la veille, le couvent de Sainte-Claire avait t forc, l'argenterie du
monastre pille, et les quatre plus jeunes et plus belles religieuses
enleves, sans qu'on pt savoir ce qu'elles taient devenues.

Le comte retrouva son muletier, remonta sur sa mule, revint  Catane, et,
ayant appris qu'un btiment tait prt  mettre  la voile pour Naples, il
s'y embarqua et quitta la Sicile la mme nuit.

Deux ans aprs, il lut dans _l'Allgemeine Zeitung_ que le fameux chef de
bandits Gatano, qui s'tait empar du couvent de Saint-Nicolas-le-Vieux,
sur l'Etna, pour en faire un repaire de brigands, aprs un combat terrible
soutenu contre un rgiment anglais, avait t pris et pendu  la grande
joie des habitants de Catane, qu'il avait fini par venir ranonner jusque
dans la ville.




L'ETNA


Le lendemain de notre arrive  Catane, nous devions, on se le rappelle,
tenter une ascension sur l'Etna. Je dis tenter, car c'est surtout 
l'occasion des projets que les voyageurs font  l'endroit de cette montagne
qu'on peut appliquer le proverbe: l'homme propose et Dieu dispose. Rien de
plus commun que les curieux partis de Catane pour gravir le Ghibello, comme
on appelle l'Etna en Sicile; rien de plus rare que les privilgis arrivs
jusqu' son cratre. C'est que, pendant neuf ou dix mois de l'anne, la
montagne est vritablement inaccessible: jusqu'au 15 juin, il est trop tt;
pass le 1er octobre, il est trop tard.

Nous tions sous ce rapport dans les conditions voulues, car nous tions
arrivs  Catane le 4 septembre; de plus, toute la journe avait t
magnifique; aucune vapeur, aucun brouillard, ne voilaient l'Etna. De
toutes les rues qui y conduisaient, nous l'avions vu, la veille, calme et
majestueux. La lgre fume qui s'chappait du cratre suivait la direction
du vent, flottant comme une banderole; enfin, le soleil, que nous avions vu
se coucher du haut de la coupole des Bndictins, avait gliss dans un ciel
sans nuage et disparu derrire le village d'Aderno, promettant pour le
lendemain une journe non moins belle que celle qui venait de s'couler.

Aussi,  cinq heures du matin, notre guide nous veilla-t-il en nous
annonant un temps fait exprs pour nous. Nous courmes aussitt  nos
fentres qui donnaient sur l'Etna, et nous vmes le gant baignant sa tte
colossale dans les blondes vapeurs du matin. On distinguait parfaitement
les trois rgions qu'il faut franchir pour arriver au sommet, la rgion
cultive, la rgion des bois, la rgion dserte. Contre l'ordinaire, son
cne tait entirement dpouill de neige.

Ce n'est que vers les quatre heures ordinairement que l'on part; mais
nous voulions nous arrter quelques heures  Nicolosi, et visiter le
Monte-Rosso, un de ces cent volcans secondaires dont se hrisse la croupe
de l'Etna. D'ailleurs il y avait, m'avait-on dit,  Nicolosi, un certain
monsieur Gemellaro, savant modeste et aimable, qui demeurait l depuis
cinquante ans, et qui se ferait un plaisir de rpondre  toutes mes
questions. J'avais demand une lettre pour lui; on m'avait rpondu que
c'tait chose inutile, son obligeante hospitalit s'tendant  tout
voyageur qui entreprenait l'ascension, toujours pnible et souvent
dangereuse, que nous allions tenter.

A cinq heures donc, aprs nous tre munis d'une bouteille du meilleur rhum
que nous pmes trouver, nous enfourchmes nos mules, et nous partmes pour
Nicolosi, o nous devions complter nos provisions. Nous tions chacun dans
notre costume ordinaire, auquel, malgr les recommandations de notre hte,
nous n'avions rien ajout, ne pouvant croire qu'aprs avoir joui dans la
plaine d'une temprature  cuire un oeuf, nous trouverions dix degrs de
froid sur la montagne.

Je ne sais rien de plus beau, de plus original, de plus accident, de plus
fertile et de plus sauvage  la fois que le chemin qui conduit de Catane
 Nicolosi, et qui traverse tour  tour des mers de sable, des oasis
d'orangers, des fleuves de lave, des tapis de moissons, et des murailles
de basalte. Trois ou quatre villages sont sur la route, pauvres, chtifs,
souffreteux, peupls de mendiants, comme tous les villages siciliens; avec
tout cela, ils ont des noms sonores et potiques, qui rsonnent comme des
noms heureux: ils s'appellent Gravina, Santa-Lucia, Massanunziata; ils sont
levs sur la lave, btis avec de la lave recouverte de lave; ils sortent
tout entiers des entrailles de la montagne, comme de pauvres fleurs
fltries avant de natre, et qu'un vent d'orage doit emporter.

Entre Massanunziata et le mont Miani,  droite de la route, est la fosse
de la Colombe. D'o vient ce doux nom  une excavation noire, tnbreuse,
profonde de deux cents pieds, large de cent cinquante? Notre guide ne put
nous le dire.

Nous arrivmes  Nicolosi, espce de petit bourg bti sur les confins du
monde habitable. Deux ou trois milles avant Nicolosi, on commence  entrer
dans une rgion dsole, et cependant un demi-mille au-dessus de Nicolosi,
on voit encore de belles plantations et un coteau couvert de vignes.
Quelque feu intrieur remplace-t-il partiellement la chaleur du soleil,
qui dj  cette hauteur commence  se temprer? C'est encore l un de ces
mystres dont le guide ignare et le voyageur savant ne peuvent dire le mot.

Nous descendmes dans un de ces bouges que la Sicile seule a l'audace de
baptiser du nom d'auberge, et comme il tait encore de bonne heure, nous
envoymes, pendant qu'on prparait notre djeuner, nos cartes  monsieur
Gemellaro, en lui demandant la permission de lui faire notre visite.
Monsieur Gemellaro nous fit rpondre qu'il allait se mettre  table, et
que, si nous voulions partager sa collation, nous serions les bienvenus.
Quel que ft,  l'aspect du djeuner qui nous attendait, notre dsir
d'accepter une offre si gracieuse, nous emes la discrtion de la refuser,
et nous poussmes la sobrit jusqu' nous contenter du repas de l'auberge.
C'tait une action mritoire et digne d'tre mise en parallle avec les
jenes les plus rudes des pres du dsert.

Ce maigre djeuner termin, nous ordonnmes  notre guide de se mettre en
qute d'une paire de poulets ou d'une demi-douzaine de pigeons quelconques,
de leur tordre le cou, de les plumer et de les rtir. C'tait nos
provisions de bouche pour le djeuner du lendemain; cette prcaution
prise, nous nous acheminmes vers la maison de monsieur Gemellaro, la
plus imposante de tout le village. Le domestique tait prvenu et nous
introduisit dans le cabinet de travail, o son matre nous attendait. En
apercevant monsieur Gemellaro, je jetai un cri de surprise ml de joie:
c'tait le mme qui,  Aci-Reale, m'avait si obligeamment indiqu le chemin
de la grotte de Polyphme.

--Ah! c'est vous, nous dit-il en nous apercevant; je me doutais que
j'allais revoir d'anciennes connaissances. Tout voyageur qui met le pied en
Sicile m'appartient de droit; il faut qu'il passe par ici, et je le happe
au passage. Avez-vous trouv votre grotte?

--Parfaitement, monsieur, grce  votre obligeance, que nous venons de
nouveau mettre  l'preuve.

--A vos ordres, messieurs, rpondit monsieur Gemellaro en nous faisant
signe de nous asseoir; et j'oserai dire que, si vous voulez des
renseignements sur le pays, vous ne pouvez pas vous adresser mieux qu'
moi.

En effet, monsieur Gemellaro habitait depuis soixante ans le village
de Nicolosi, o il tait n, et l'occupation de toute sa vie avait t
d'observer le volcan qu'il avait sans cesse devant les yeux. Depuis
soixante ans, la montagne n'avait pas fait un mouvement que monsieur
Gemellaro ne se ft mis aussitt  l'tudier; le cratre n'avait pas chang
pendant vingt-quatre heures de forme, que monsieur Gemellaro ne l'et
dessin sous son nouvel aspect; enfin, la fume ne s'tait pas paissie
ou volatilise une seule fois, que monsieur Gemellaro n'et tir de son
assombrissement ou de sa tnuit des augures que le rsultat n'avait jamais
manqu de confirmer. Bref, monsieur Gemellaro est l'Empdocle moderne;
seulement, plus sage que l'ancien, j'espre qu'on l'enterrera avec ses deux
pantoufles. Aussi monsieur Gemellaro connat-il son Etna sur le bout des
doigts. Depuis trois mille ans, la montagne n'a pas jet une gorge de lave
que monsieur Gemellaro n'en ait un chantillon; il n'est pas jusqu' l'le
Julia dont monsieur Gemellaro ne possde un fragment.

Nos lecteurs ont sans nul doute entendu parler de l'le Julia, le phmre
qui n'eut que trois mois d'existence, il est vrai, mais qui fit autant
et plus de bruit pendant son passage en ce monde que certaines les qui
existent depuis le dluge.

Un beau matin du mois de juillet 1831, l'le Julia sortit du fond de la mer
et apparut  sa surface. Elle avait deux lieues de tour, des montagnes, des
valles comme une le vritable; elle avait jusqu' une fontaine; il est
vrai que c'tait une fontaine d'eau bouillante.

Elle tait  peine sortie des flots, qu'un vaisseau anglais passa; en
quelque endroit de la mer qu'apparaisse un phnomne quelconque, il passe
toujours un vaisseau anglais en ce moment-l. Le capitaine, tonn de voir
une le  un endroit o sa carte marine n'indiquait pas mme un rocher, mit
son vaisseau en panne, descendit dans une chaloupe, et aborda sur l'le. Il
reconnut qu'elle tait situe sous le 38e degr de latitude, qu'elle avait
des montagnes, des valles, et une fontaine d'eau bouillante. Il se fit
apporter des oeufs et du th, et djeuna prs de la fontaine; puis,
lorsqu'il eut djeun, il saisit un drapeau aux armes d'Angleterre, le
planta sur la montagne la plus leve de l'le, et pronona ces paroles
sacramentelles: Je prends possession de cette terre au nom de Sa Majest
britannique. Puis il regagna son vaisseau, remit  la voile, et reprit le
chemin de l'Angleterre o il arriva heureusement, annonant qu'il avait
dcouvert dans la Mditerrane une le inconnue, qu'il avait nomme Julia,
en honneur du mois de juillet, date de sa dcouverte, et dont il avait pris
possession au nom de l'Angleterre.

Derrire le btiment anglais tait pass un btiment napolitain, lequel
n'avait pas t moins tonn que le btiment anglais. A la vue de cette le
inconnue, le capitaine, qui tait un homme prudent, commena par carguer
ses voiles, afin de s'en tenir  une distance respectueuse. Puis il prit sa
lunette, et  l'aide de sa lunette, il reconnut qu'elle tait inhabite,
qu'elle avait des valles et une montagne, et qu'au sommet de cette
montagne flottait le pavillon anglais. Il demanda aussitt quatre hommes de
bonne volont pour aller  la dcouverte. Deux Siciliens se prsentrent,
descendirent dans la chaloupe et partirent. Un quart d'heure aprs, ils
revinrent, rapportant le drapeau anglais. Le capitaine napolitain dclara
alors qu'il en prenait possession au nom du roi des Deux-Siciles, et la
nomma le Saint-Ferdinand, en l'honneur de son gracieux souverain. Puis
il revint  Naples, demanda une audience au roi, lui annona qu'il avait
dcouvert une le de dix lieues de tour, toute couverte d'orangers, de
citronniers et de grenadiers, et dans laquelle se trouvaient une montagne
haute comme le Vsuve, une valle comme celle de Josaphat, et une source
d'eau minrale o l'on pouvait faire un tablissement de bains plus
considrable que celui d'Ischia. Il ajouta comme en passant, et sans
s'appesantir sur les dtails, qu'un vaisseau anglais ayant voulu lui
disputer la possession de cette le, il avait coul bas le susdit vaisseau,
en preuve de quoi il rapportait son pavillon. Le ministre de la marine, qui
tait prsent  l'audience, trouva le procd un peu leste; mais le roi de
Naples donna raison entire au capitaine, le fit amiral, et le dcora du
grand cordon de Saint-Janvier.

Le lendemain, on annonait dans les trois journaux de Naples que l'amiral
Bonnacorri, duc de Saint-Ferdinand, venait de dcouvrir, dans la
Mditerrane, une le de quinze lieues de tour, habite par une peuplade
qui ne parlait aucune langue connue, et dont le roi lui avait offert la
main de sa fille. Chacun de ces journaux contenait en outre un sonnet  la
gloire de l'aventureux navigateur. Le premier le comparait  Vasco de Gama,
le second  Christophe Colomb, et le troisime  Amric Vespuce.

Le mme jour, le ministre d'Angleterre alla demander des explications
au ministre de la marine de Naples touchant les bruits injurieux pour
l'honneur de la nation britannique qui commenaient  se rpandre au sujet
d'un vaisseau anglais que l'amiral Bonnacorri prtendait avoir coul bas.
Le ministre de la marine rpondit qu'il avait entendu vaguement parler de
quelque chose de pareil, mais qu'il ignorait lequel, du vaisseau napolitain
ou du vaisseau anglais, avait t coul bas. Loin de se contenter de cette
explication, le ministre prtendit qu'il y avait insulte pour sa nation
dans la seule supposition qu'un vaisseau anglais pt tre coul bas par un
autre vaisseau quelconque, et demanda ses passeports. Le ministre de
la marine en rfra au roi de Naples, qui lui ordonna de signer 
l'ambassadeur tous les passeports qu'il lui demanderait, et fit de son ct
crire  son ministre de Londres de quitter  l'instant mme la capitale de
la Grande-Bretagne.

Cependant le gouvernement britannique poursuivait la prise de possession de
l'le Julia avec son activit ordinaire. C'tait le relais qu'il cherchait
depuis si longtemps sur la route de Gibraltar  Malte. Un vieux lieutenant
de frgate, qui avait eu la jambe emporte  Aboukir, et qui depuis ce
temps sollicitait une rcompense quelconque auprs des lords de l'amiraut,
fut nomm gouverneur de l'le Julia, et reut l'ordre de s'embarquer
immdiatement pour se rendre dans son gouvernement. Le digne marin vendit
une petite terre qu'il tenait de ses anctres, acheta tous les objets de
premire ncessit pour une colonisation, monta sur la frgate le _Dard_,
avec sa femme et ses deux filles, doubla la pointe de la Bretagne, traversa
le golfe de Gascogne, franchit le dtroit de Gibraltar, entra dans la
Mditerrane, longea les ctes d'Afrique, relcha  Pantellerie, arriva
sous le 38e degr de latitude, regarda autour de lui, et ne vit pas plus
d'le Julia que sur sa main. L'le Julia tait disparue de la veille, et je
n'ai pas entendu dire que jamais, au grand jamais, personne en ait entendu
parler depuis.

Les deux puissances belligrantes, qui avaient fait des armements
considrables, continurent  se montrer les dents pendant dix-huit mois;
puis leur grimace dgnra en un sourire rechign; enfin, un beau matin,
elles s'embrassrent, et tout fut dit.

Cette querelle d'un instant, qui en dfinitive raffermit l'amiti de deux
nations faites pour s'estimer, n'eut d'autre rsultat que la cration d'un
nouvel impt dans les royaumes des Deux-Siciles et de la Grande-Bretagne.

Laissons l'le Julia, ou l'le Saint-Ferdinand, comme on voudra l'appeler,
et revenons  l'Etna, qu'on pourrait bien supposer l'auteur de cette
mauvaise plaisanterie qui faillit troubler la tranquillit europenne.

Le mot _Etna_ est,  ce que prtendent les savants, un mot phnicien qui
veut dire _mont de la fournaise_. Le phnicien tait, on le voit,
une langue dans le genre de celle que parlait Covielle au bourgeois
gentilhomme, et qui exprimait tant de choses en si peu de mots. Plusieurs
potes de l'antiquit prtendent que ce fut le lieu o se rfugirent
Deucalion et Pyrrha pendant le dluge universel. A ce titre, monsieur
Gemellaro, qui est n  Nicolosi, peut certes rclamer l'honneur de
descendre en droite ligne d'une des premires pierres qu'ils jetrent
derrire eux. Cela laisserait bien loin, comme on voit, les Montmorency,
les Rohan et les Noailles.

Homre parle de l'Etna, mais sans le dsigner comme un volcan. Pindare
l'appelle une des colonnes du ciel. Thucydide mentionne trois grandes
explosions, depuis l'poque de l'arrive des colonies hellniques jusqu'
celle o il vivait. Enfin, il y eut deux ruptions  l'poque des Denis;
puis elles se succdrent si rapidement, qu'on ne compta dsormais que les
plus violentes.

[Note: Les principales ruptions de l'Etna eurent lieu l'an
662 de Rome, et pendant l're chrtienne, dans les annes 225, 420, 812,
1169, 1285, 1329, 1333, 1408, 1444, 1446, 1447, 1536, 1603, 1607, 1610,
1614, 1619, 1634, 1669, 1682, 1688, 1689, 1702, 1766 et 1781.]

Depuis l'ruption de 1781, l'Etna a bien eu quelque petite vellit de
bouleverser encore la Sicile; mais, comme ces caprices n'ont pas de suites
srieuses, il est permis de penser que ce qu'il en a fait, c'est uniquement
par respect pour lui-mme, et pour conserver sa position de volcan.

De toute ces ruptions, une des plus terribles fut celle de 1669. Comme
l'ruption de 1669 partit du Monte-Rosso, et que le Monte-Rosso n'est qu'
un demi-mille  gauche de Nicolosi, nous nous mmes en route, Jadin et moi,
pour visiter le cratre, aprs avoir promis  monsieur Gemellaro de venir
dner chez lui.

Il faut avant tout savoir que l'Etna se regarde comme trop au-dessus des
volcans ordinaires pour procder  leur faon; le Vsuve, Stromboli,
l'Hcla mme, versent la lave du haut de leur cratre, comme le vin dborde
d'un verre trop plein; l'Etna ne se donne pas tant de peine. Son cratre
n'est qu'une espce de cratre d'apparat, qui se contente de jouer au
bilboquet avec des rocs incandescents gros comme des maisons ordinaires, et
qu'on suit dans leur ascension arienne, comme on pourrait suivre une bombe
qui sortirait d'un mortier; mais, pendant ce temps, le fort de l'ruption
se passe rellement ailleurs. En effet, quand l'Etna est en travail, il lui
pousse alors tout bonnement sur le dos,  un endroit ou  un autre, une
espce de furoncle de la grosseur de Montmartre; puis le furoncle crve, et
il en sort un fleuve de lave qui suit sa pente, descend, brle ou renverse
tout ce qui se rencontre devant lui, et finit par aller s'teindre dans
la mer. Cette faon de procder est cause que l'Etna est couvert d'une
quantit de petits cratres qui ont form d'immenses meules de foin; chacun
de ces volcans secondaires a sa date et son nom particulier, et tous ont
fait, dans leur temps, plus ou moins de bruit et plus ou moins de ravage.

Le Monte-Rosso est, comme nous l'avons dit, au premier rang de cette
aristocratie secondaire; ce serait, dans tout autre voisinage que celui des
Andes, des Cordillires ou des Alpes, une fort jolie petite montagne de
neuf cents pieds d'lvation, c'est--dire trois fois haute comme les tours
de Notre-Dame. Le volcan doit son nom  la couleur des scories terreuses
dont il est form; on y monte par une pente assez facile, et, au bout d'une
demi-heure d'ascension  peu prs, on se trouve au bord de son cratre.

C'est une espce de puits spar dans le fond comme une salire, et qui
s'offre maintenant aux regards avec un air de bonhomie et de tranquillit
parfaite. Quoiqu'il n'y ait pas de chemin pratiqu, on y descendrait,  la
rigueur, avec des cordes; sa profondeur peut tre de deux cents pieds, et
sa circonfrence de cinq ou six cents.

C'est de cette bouche, aujourd'hui muette et froide, que sortit, en 1669,
une telle pluie de pierres et de cendres, que littralement, pendant trois
mois, le soleil en fut obscurci, et que le vent la porta jusqu' Malte. La
violence de l'jaculation tait telle, qu'un rocher de cinquante pieds de
longueur fut lanc  mille pas du cratre d'o il tait sorti, et s'enfona
en retombant  vingt-cinq pieds de profondeur. Enfin, la lave parut 
son tour, monta en bouillonnant jusqu' l'orifice, dborda sur la pente
mridionale, et, laissant Nicolosi  sa droite et Boriello  sa gauche,
commena de s'couler, non pas comme un torrent, mais comme un fleuve de
feu, couvrit de ses vagues ardentes les villages de Campo-Rotondo, de
San-Pietro, de Gigganeo, et alla se jeter dans le port de Catane, en y
poussant devant elle une partie de la ville. L commena une lutte horrible
entre l'eau et le feu; la mer repousse d'abord cda la place, et recula
d'un quart de lieue, dcouvrant  l'oeil humain ses profondeurs. Des
vaisseaux furent brls dans le port, de gros poissons morts vinrent
flotter  la surface de l'eau; puis, comme furieuse de sa dfaite, la mer
 son tour revint attaquer la lave. La lutte dura quinze jours; enfin, la
lave vaincue s'arrta, et de l'tat fusible commena de passer  l'tat
compact. Pendant quinze autres jours, la mer bouillonna encore, occupe 
refroidir ce nouveau rivage qu'elle tait force d'accepter, puis, peu
 peu, le bouillonnement s'effaa. Mais la campagne tout entire tait
dvaste, trois villages taient anantis. Catane tait aux trois quarts
dtruite, et le port  moiti combl.

Du haut du Monte-Rosso ou plutt des _Monte-Rossi_ (car la montagne se
partage en deux sommets comme le Vsuve), on voit cette trane de lave,
longue de cinq lieues, large parfois de trois, et que prs de deux sicles
n'ont recouverte encore que de deux pouces de terre. Du point o j'tais,
 ma droite et  ma gauche, devant et derrire moi, dans l'horizon que mon
oeil pouvait embrasser, je comptai en outre vingt-six montagnes, toutes
produites par des ruptions volcaniques, et pareilles de forme et de
hauteur  celle sur laquelle j'tais mont.

En promenant ainsi mes regards autour de moi, j'avais aperu, au pied
d'un autre volcan teint, les ruines de ce fameux couvent de
Saint-Nicolas-le-Vieux, o le comte de Weder avait t si bien reu par dom
Gatano; un lieu qui conservait de pareils souvenirs mritait  tous
gards notre visite. Aussi,  peine descendus des Monte-Rossi, nous
acheminmes-nous vers le couvent.

C'est une construction leve, selon Farello, par le comte Simon,
petit-fils du Normand Roger, le conqurant le plus populaire de toute la
Sicile, et connu encore aujourd'hui de tout paysan sous le nom _del conte
Ruggieri_. Quelques savants prtendent que ce monastre est situ sur
l'emplacement de l'ancienne ville d'Inesse; il est vrai que d'autres
savants prtendent que l'ancienne ville d'Inesse s'levait sur le revers
oppos de l'Etna; il s'est chang l-dessus force volumes entre les
rudits de Catane, de Taormino et de Messine, et le fait est rest un peu
plus obscur qu'auparavant, tant chacun avait apport d'excellentes preuves
 l'appui de son opinion. A mon retour  Catane, l'un d'eux me demanda
ce qu'en pensait l'Acadmie des Sciences de Paris. Je lui rpondis que
l'Acadmie des Sciences, aprs s'tre longtemps occupe de cette grave
question, avait reconnu qu'il devait exister deux villes d'Inesse, bties
en rivalit l'une de l'autre, l'une par les Naxiens, et l'autre pas les
Sicaniens d'Espagne; l'une sur le revers mridional, l'autre sur le revers
septentrional du mont Etna. Le savant se frappa le front, comme s'il se
sentait illumin d'une ide nouvelle, courut  son bureau, prit la plume,
et commena un volume qui,  ce que j'ai appris depuis, a jet un grand
jour sur cette importante question.

Ce couvent, o, selon les intentions de leur pieux fondateur, les
bndictins taient condamns  vivre exposs les premiers aux ravages du
volcan que devaient conjurer leurs prires, n'est plus qu'une ruine. Ce
qu'il y a de mieux conserv est la chapelle et la fameuse salle o le comte
de Weder, nouveau Faust, assista au sabbat de Gatano-Mphistophls. Un
plateau qui domine le monastre n'est autre chose qu'une masse de lave
dchire en gouffres profonds, et du haut de laquelle on domine un
amphithtre de cratres teints.

Il tait quatre heures du soir; nous devions dner  quatre heures et demie
chez notre excellent hte, monsieur Gemellaro; nous reprmes donc le chemin
de sa maison avec d'autant plus de hte, que le djeuner du matin nous
avait admirablement prdisposs  un second repas. Nous trouvmes la table
toute dresse, nous avions admirablement saisi ce moment si rapide et si
rare o l'on n'attend pas, et o cependant l'on n'a pas fait attendre.

Monsieur Gemellaro tait un de ces savants comme je les aime, savants
exprimentateurs, qui dtestent toute thorie, et ne parlent que de ce
qu'ils ont vu. Pendant tout le dner, la conversation roula sur la montagne
de notre hte. Je dis la montagne de notre hte, car monsieur Gemellaro est
bien convaincu que l'Etna est  lui, et il serait fort tonn si un jour Sa
Majest le roi des Deux-Siciles lui en rclamait quelque chose.

Aprs l'Etna, ce que monsieur Gemellaro trouvait de plus grand et de plus
beau, c'tait Napolon, cet autre volcan teint, qui, pendant une irruption
de quatorze ans, a caus tant de tremblements de trnes et de chutes
d'empires. Son rve tait de possder une collection complte des gravures
qui avaient t faites sur lui; je le dsesprai en lui disant qu'il
faudrait en charger quatre vaisseaux, et qu'elles ne tiendraient pas dans
le cratre des Monte-Rossi.

Aprs le dner, monsieur Gemellaro s'informa des prcautions que nous
avions prises pour monter sur l'Etna: nous lui rpondmes que les
prcautions se bornaient  l'achat d'une bouteille de rhum, et  la cuisson
de deux ou trois poulets. Monsieur Gemellaro jeta alors les yeux sur nos
costumes, et, voyant Jadin avec sa veste de panne, et moi avec ma veste
de toile, nous demanda en frissonnant si nous n'avions ni redingotes, ni
manteaux. Nous lui rpondmes que nous ne possdions absolument pour le
moment que ce que nous avions sur le corps. Voil bien les Franais,
murmura monsieur Gemellaro en se levant; ce n'est pas un Allemand ou un
Anglais qui s'embarquerait ainsi. Attendez, attendez. Et il alla nous
chercher deux grosses capotes  capuchons, pareilles  nos capotes
militaires, qu'il nous remit en nous assurant que nous n'aurions pas plutt
fait deux lieues au-del de Nicolosi, que nous rendrions hommage  sa
prvoyance.

La causerie se prolongea jusqu' neuf heures du soir; notre guide vint
alors frapper  la porte avec nos mulets. Nous lui demandmes s'il tait
parvenu  se procurer quelques comestibles: il nous rpondit en nous
montrant quatre de ces malheureux poulets comme il n'en existe qu'en
Italie, et qui,  eux quatre, ne valaient pas un bon pigeon de pied. En
outre, il avait achet deux bouteilles de vin, du pain, du raisin et des
poires; avec cela il y avait de quoi faire le tour du monde.

Nous enfourchmes nos montures, et nous nous mmes en route par une nuit
qui nous parut, au sortir d'une chambre bien claire, d'une effroyable
obscurit; mais peu  peu, nous commenmes  distinguer le paysage, grce
 la lueur des myriades d'toiles qui parsemaient le ciel. Il nous parut
d'abord,  la faon dont nos mulets s'enfonaient sous nous, que nous
traversions des sables. Bientt nous entrmes dans la seconde rgion, ou
rgion des forts, si toutefois les quelques arbres, parpills, malingres
et tordus, qui couvrent le sol, mritent le nom de fort. Nous y marchmes
deux heures  peu prs, suivant de confiance le chemin o nous engageait
notre guide, ou plutt nos mulets, chemin qui, au reste,  en juger par
les descentes et les montes ternelles, nous paraissait effroyablement
accident. Dj, depuis une heure, nous avions reconnu la justesse des
prvisions de monsieur Gemellaro, relativement au froid, et nous avions
endoss nos houppelandes  capuchons, lorsque nous arrivmes  une espce
de masure sans toit, o nos mulets s'arrtrent d'eux-mmes. Nous tions 
la _casa del Bosco_ ou _della Neve_, c'est--dire du Bois ou de la Neige,
noms qu'elle mrite successivement l't et l'hiver. C'tait, nous dit
notre guide, notre lieu de halte. Sur son invitation, nous mmes pied 
terre et nous entrmes. Nous tions  moiti chemin de la casa Inglese;
seulement, comme disent nos paysans, nous avions mang notre pain blanc le
premier.

La casa della Neve tait comme un prlude  la dsolation qui nous
attendait plus haut. Sans toit, sans contrevents et sans portes, elle
n'offrait d'autre abri que ses quatre murs. Heureusement notre guide
s'tait muni d'une petite hache: il nous apporta une brasse de bois; nous
fmes jouer immdiatement le briquet phosphorique, et nous allummes un
grand feu. On comprendra qu'il fut le bienvenu, lorsqu'on saura qu'un petit
thermomtre de poche que nous portions avec nous tait dj descendu de 18
degrs depuis Catane.

Une fois notre feu allum, notre guide nous invita  dormir, et nous
abandonna  nous-mmes pour prendre soin de nos mulets. Nous essaymes de
suivre son conseil, mais nous tions veills comme des souris, et il nous
fut impossible de fermer l'oeil. Nous supplmes au sommeil par quelques
verres de rhum, et par force plaisanterie sur ceux de nos amis parisiens
qui,  cette heure, prenaient tranquillement leur th sans se douter le
moins du monde que nous tions  courir la prtantaine dans les forts de
l'Etna. Cela dura jusqu' minuit et demi;  minuit et demi, notre guide
nous invita  remonter sur nos mulets.

Pendant notre halte, le ciel s'tait enrichi d'un croissant qui, quelle
qu'en ft la tnuit, suffisait cependant pour jeter un peu de lumire.
Nous continumes  marcher un quart d'heure encore  peu prs au milieu
d'arbres qui devenaient plus rares de vingt pas en vingt pas, et qui
finirent enfin par disparatre tout  fait. Nous venions d'entrer dans la
troisime rgion de l'Etna, et nous sentions, au pas de nos mulets, quand
ils passaient sur des laves, quand ils traversaient des cendres, ou quand
ils foulaient une espce de mousse, seule vgtation qui monte jusque-l.
Quant aux yeux, ils nous taient d'une mdiocre utilit, le sol nous
apparaissant plus ou moins color, voil tout, mais sans que nous pussions,
au milieu de l'obscurit, distinguer aucun dtail.

Cependant,  mesure que nous montions, le froid devenait plus intense, et,
malgr nos houppelandes, nous tions glacs. Ce changement de temprature
avait suspendu la conversation, et chacun de nous, concentr en lui-mme
comme pour y conserver sa chaleur, s'avanait silencieusement. Je marchais
le premier, et, si je ne pouvais voir le terrain sur lequel nous avancions,
je distinguais parfaitement  notre droite des escarpements gigantesques
et des pics immenses, qui se dressaient comme des gants, et dont les
silhouettes noires se dessinaient sur l'azur fonc du ciel. Plus nous
avancions, plus ces apparitions prenaient des aspects tranges et
fantastiques; on comprenait bien que la nature n'avait point fait ces
montagnes ainsi, et que c'tait une longue lutte qui les avait dpouilles.
Nous tions sur le champ de bataille des titans; nous gravissions Plion
entass sur Ossa.

Tout cela tait terrible, sombre, majestueux; je voyais et je sentais
parfaitement la posie de ce nocturne voyage, et cependant j'avais si
froid que je n'avais pas le courage d'changer un mot avec Jadin pour
lui demander si toutes ces visions n'taient point le rsultat de
l'engourdissement que j'prouvais, et si je ne faisais pas un songe. De
temps en temps des bruits tranges, inconnus, qui ne ressemblaient 
aucun des bruits que l'on entend habituellement, s'veillaient dans les
entrailles de la terre, qui semblait alors gmir et se plaindre comme un
tre anim. Ces bruits avaient quelque chose d'inattendu, de lugubre et
de solennel, qui faisait frissonner. Souvent,  ces bruits, nos mulets
s'arrtaient tout court, approchaient leurs naseaux ouverts et fumants
du sol, puis relevaient la tte en hennissant tristement, comme s'ils
voulaient faire entendre qu'ils comprenaient cette grande voix de la
solitude, mais que ce n'tait point de leur propre mouvement qu'ils
venaient troubler ses mystres.

Cependant nous montions toujours, et de minute en minute le froid devenait
plus intense;  peine si j'avais la force de porter ma gourde de rhum 
ma bouche. D'ailleurs, cette opration tait suivie d'une opration
plus difficile encore, qui consistait  la reboucher; mes mains taient
tellement glaces, qu'elles n'avaient plus la perception des objets
qu'elles touchaient, et mes pieds taient tellement alourdis qu'il me
semblait porter une enclume au bout de chaque jambe. Enfin, sentant que je
m'engourdissais de plus en plus, je fis un effort sur moi-mme, j'arrtai
mon mulet, et je mis pied  terre. Pendant cette volution, je vis passer
Jadin sur sa monture. Je lui demandai s'il ne voulait pas en faire autant
que moi; mais, sans me rpondre, il secoua la tte en signe de refus
et continua son chemin. D'abord il me fut impossible de marcher; il me
semblait que je posais mes pieds nus sur des milliers d'pingles. J'eus
alors l'ide de m'aider de mon mulet, et je l'empoignai par la queue; mais
il apprciait trop l'avantage qu'il avait d'tre dbarrass de son cavalier
pour ne pas tenter de conserver son indpendance. A peine eut-il senti le
contact de mes mains, qu'il rua des deux jambes de derrire; un de ses
pieds m'atteignit  la cuisse et me lana  dix pieds en arrire. Mon guide
accourut et me releva.

Je n'avais rien de cass; de plus la commotion avait quelque peu rtabli la
circulation du sang; je n'prouvais presque pas de douleur, quoique, par ma
chute, il me ft clairement prouv que le coup avait t violent. Je me mis
donc  marcher, et me sentis mieux. Au bout de cent pas, je trouvai Jadin
arrt; il m'attendait. Le mulet, qui l'avait rejoint sans moi ni le guide,
lui avait indiqu qu'il venait de m'arriver un accident quelconque. Je le
rassurai et nous continumes notre route; lui et le guide  mulet, moi 
pied. Il tait deux heures du matin.

Nous marchmes trois quarts d'heure encore  peu prs dans des chemins
raides et raboteux, puis nous nous trouvmes sur une pente doucement
incline, o nous traversions de temps en temps de grandes flaques de neige
dans lesquelles j'enfonais jusqu' mi-jambes, et qui finirent par devenir
continues. Enfin cette sombre vote du ciel commena  plir, un faible
crpuscule claira le terrain sur lequel nous marchions, amenant un air
plus glac encore que celui que nous avions respir jusque-l. A cette
lueur terne et douteuse, nous apermes devant nous quelque chose comme une
maison; nous nous en approchmes, Jadin au trot de son mulet, et moi en
courant de mon mieux. Le guide poussa une porte, et nous nous trouvmes
dans la _casa Inglese_, btie au pied du cne pour le plus grand
soulagement des voyageurs.

Mon premier cri fut pour demander du feu, mais c'tait l un de ces
souhaits instinctifs qu'il est plus facile de former que de voir
s'accomplir; les dernires limites de la fort sont  deux grandes lieues
de la maison, et dans les environs, entirement envahis par les laves, par
les cendres ou par la neige, il ne pousse pas une herbe, pas une plante.
Le guide alluma une lampe qu'il trouva dans un coin, ferma la porte aussi
hermtiquement que possible, et nous dit de nous rchauffer de notre mieux
en nous enveloppant dans nos houppelandes, et en mangeant un morceau,
tandis qu'il conduirait ses mulets dans l'curie.

Comme,  tout prendre, ce qu'il y avait de mieux  faire tait de sortir
de l'tat de torpeur o nous nous trouvions, nous nous mmes  battre
la semelle de notre mieux, Jadin et moi. Enferm dans la maison, le
thermomtre marquait 6 degrs au-dessous de zro: c'tait une diffrence de
41 degrs avec la temprature de Catane.

Notre guide rentra, rapportant une poigne de paille et des branches
sches, que nous devions sans doute  la munificence de quelque Anglais,
notre prdcesseur. En effet, il est arriv quelquefois que ces dignes
insulaires, toujours parfaitement renseigns  l'gard des prcautions
qu'ils doivent prendre, louent un mulet de plus, et, en traversant la
fort, le chargent de bois. Si peu anglomane que je sois, c'est un conseil
que je donnerai  ceux qui voudraient faire le mme voyage. Un mulet cote
une piastre, et je sais que j'aurais donn de grand coeur dix louis pour un
fagot.

L'aspect de ce feu, de si courte dure qu'il dt tre, nous rendit notre
courage. Nous nous en approchmes comme si nous voulions le dvorer,
tendant nos pieds jusqu'au milieu de la flamme; alors, un peu dgourdis,
nous procdmes au djeuner.

Tout tait gel, pain, poulets, vins et fruits; il n'y avait que notre
rhum qui tait rest intact. Nous dvormes deux de nos poulets comme nous
eussions fait de deux alouettes; nous donnmes le troisime  notre guide,
et nous gardmes le quatrime pour la faim  venir. Quant aux fruits,
c'tait comme si nous eussions mordu dans de la glace; nous bmes donc un
coup de rhum au lieu de dessert, et nous nous trouvmes un peu restaurs.

Il tait trois heures et demie du matin; notre guide nous rappela que nous
avions encore trois quarts d'heure de monte au moins, et que si nous
voulions tre arrivs au haut du cne pour le lever du soleil, il n'y avait
pas de temps  perdre.

Nous sortmes de la casa Inglese. On commenait  distinguer les objets:
tout autour de nous s'tendait une vaste plaine de neige, du milieu de
laquelle, figurant un angle de quarante-cinq degrs  peu prs, s'levait
le cne de l'Etna. Au-dessous de nous, tout tait dans l'obscurit; 
l'orient seulement, une lgre teinte d'opale colorait le ciel sur lequel
se dcoupaient en vigueur les montagnes de la Calabre.

A cent pas au-del de la maison anglaise, nous trouvmes les premires
vagues d'un plateau de lave, qui tranchait par sa couleur noire avec la
neige, du milieu de laquelle il sortait comme une le sombre. Il nous
fallut monter sur ces flots solides, sauter de l'un  l'autre, comme
j'avais dj fait  Chamouny sur la Mer de glace, avec cette diffrence que
des artes aigus coupaient le cuir de nos souliers et nous dchiraient les
pieds. Ce trajet, qui dura un quart d'heure, fut un des plus pnibles de
toute la route.

Nous arrivmes enfin au pied du cne, qui, quoique s'levant de treize
cents pieds au-dessus du plateau o nous nous trouvions, tait compltement
dpouill de neige, soit que l'inclinaison en soit trop rapide pour que la
neige s'y arrte, soit que le feu intrieur qu'il recle ne laisse pas les
flocons sjourner  sa surface. C'est ce cne, ternellement mobile, qui
change de forme  chaque irruption nouvelle, s'abmant dans le vieux
cratre, et se reformant avec un cratre nouveau.

Nous commenmes  gravir cette nouvelle montagne, toute compose d'une
terre friable mle de pierres qui s'boulait sous nos pieds et roulait
derrire nous. Dans certains endroits, la pente tait si rapide, que, du
bout des mains et sans nous baisser, nous touchions le talus; de plus, 
mesure que nous montions, l'air se rarfiait et devenait de moins en moins
respirable. Je me rappelai tout ce que m'avait racont Balmat lors de sa
premire ascension au mont Blanc, et je commenais  prouver juste les
mmes effets. Quoique nous fussions dj  mille pieds  peu prs au-dessus
des neiges ternelles, et que nous dussions monter encore  une hauteur de
huit cents pieds, la houppelande que j'avais sur les paules me devenait
insupportable, et je sentais l'impossibilit de la porter plus longtemps;
elle me pesait comme une de ces chappes de plomb sous lesquelles Dante vit,
dans le sixime cercle de l'enfer, les hypocrites crass. Je la laissai
donc tomber sur la route, n'ayant pas le courage de la traner plus loin,
et laissant  mon guide le soin de la reprendre en passant; bientt il en
fut ainsi pour le bton que je portais  la main et pour le chapeau que
j'avais sur la tte. Ces deux objets, que j'abandonnai successivement,
roulrent jusqu' la base du cne, et ne s'arrtrent qu' la mer de lave,
tant la pente tait raide. De son ct, je voyais Jadin qui se dbarrassait
aussi de tout ce que son costume lui paraissait offrir de superflu, et qui
de cent pas en cent pas s'arrtait pour reprendre haleine.

Nous tions au tiers de la monte  peu prs, nous avions mis prs d'une
demi-heure pour monter quatre cents pieds; l'orient s'claircissait de plus
en plus; la crainte de ne pas arriver au haut du cne  temps pour voir le
lever du soleil nous rendit tout notre courage, et nous repartmes d'un
nouvel lan, sans nous arrter  regarder l'horizon immense qui,  chaque
pas, s'largissait encore sous nos pieds; mais plus nous avancions, plus
les difficults s'augmentaient;  chaque pas la pente devenait plus rapide,
la terre plus friable, et l'air plus rare. Bientt,  notre droite, nous
commenmes  entendre des mugissements souterrains qui attirrent notre
attention; notre guide marcha devant nous et nous conduisit  une fissure
de laquelle sortait un grand bruit, et pousse par un courant d'air
intrieur, une fume paisse et soufre. En nous approchant des bords de
cette gerure, nous voyions,  une profondeur que nous ne pouvions mesurer,
un fond incandescent rouge et liquide; et, quand nous frappions du pied,
la terre rsonnait au loin comme un tambour. Heureusement la terre tait
parfaitement calme car, si le vent et pouss cette fume de notre ct,
elle nous et asphyxis, tant elle portait avec elle une effroyable odeur
de soufre.

Aprs une halte de quelques minutes au bord de cette fournaise, nous nous
remmes en route, montant de biais, pour plus de facilit; je commenais 
avoir des tintements dans la tte, comme si le sang allait me sortir par
les oreilles, et l'air, qui devenait de moins en moins respirable, me
faisait haleter comme si la respiration allait me manquer tout  fait. Je
voulus me coucher pour me reposer un peu, mais la terre exhalait une telle
odeur de soufre, qu'il fallut y renoncer. J'eus l'ide alors de mettre ma
cravate sur ma bouche, et de respirer  travers le tissu: cela me soulagea.

Cependant, petit  petit, nous tions arrivs aux trois quarts de la
monte, et nous voyions  quelques centaines de pieds seulement au-dessus
de notre tte le sommet de la montagne. Nous fmes un dernier effort, et
moiti debout, moiti  quatre pattes, nous nous remmes  gravir ce court
espace, n'osant pas regarder au-dessous de nous de peur que la tte nous
tournt, tant la pente tait rapide. Enfin Jadin, qui tait de quelques
pas plus avanc que moi, jeta un cri de triomphe: il tait arriv et se
trouvait en face du cratre; quelques secondes aprs, j'tais prs de lui.
Nous nous trouvions littralement entre deux abmes.

Une fois arrivs l, et n'ayant plus besoin de faire des mouvements
violents, nous commenmes  respirer avec plus de facilit; d'ailleurs le
spectacle que nous avions sous les yeux tait tellement saisissant, qu'il
dissipa notre malaise, si grand qu'il ft.

Nous nous trouvions en face du cratre, c'est--dire d'un immense puits de
huit milles de tour et de neuf cents pieds de profondeur; les parois
de cette excavation taient depuis le haut jusqu'en bas recouvertes de
matires scarifies de soufre et d'alun; au fond, autant qu'on pouvait
le voir de la distance o nous nous trouvions, il y avait une matire
quelconque en bullition, et de cet abme montait une fume tnue et
tortueuse, pareille  un serpent gigantesque qui se tiendrait debout sur
la queue. Les bords du cratre taient dcoups irrgulirement et plus ou
moins levs. Nous tions sur un des points les plus hauts.

Notre guide nous laissa un instant tout  ce spectacle, en nous retenant de
temps en temps cependant par notre veste quand nous nous approchions trop
prs du bord, car la pierre est si friable qu'elle pourrait manquer sous
les pieds, et qu'on recommencerait la plaisanterie d'Empdocle; puis il
nous invita  nous loigner d'une vingtaine de pieds du cratre, pour
viter tout accident, et  regarder autour de nous.

L'orient, qui de la teinte opale que nous avions remarque en sortant de la
casa Inglese tait pass  un rose tendre, tait maintenant tout inond des
flammes du soleil, dont on commenait  apercevoir le disque au-dessous des
montagnes de la Calabre. Sur les flancs de ces montagnes d'un bleu fonc et
uniforme, se dtachaient, comme de petits points blancs, les villages et
les villes. Le dtroit de Messine semblait une simple rivire, tandis qu'
droite et  gauche on voyait la mer comme un miroir immense. A gauche, ce
miroir tait tachet de plusieurs points noirs: ces points noirs taient
les les de l'archipel Lipariote. De temps en temps une de ces les
brillait comme un phare intermittent; c'tait Stromboli, qui jetait des
flammes. A l'occident, tout tait encore dans l'obscurit. L'ombre de
l'Etna se projetait sur toute la Sicile.

Pendant trois quarts d'heure, le spectacle ne ft que gagner en
magnificence. J'ai vu le soleil se lever sur le Righi et sur le Faulhorn,
ces deux titans de la Suisse: rien n'est comparable  ce qu'on voit du haut
de l'Etna. La Calabre, depuis le Pizzo jusqu'au cap delle Armi, le dtroit
depuis Scylla jusqu' Reggio, la mer de Tyrrhne et la mer d'Ionie; 
gauche, les les oliennes qui semblent  porte de la main;  droite,
Malte, qui flotte  l'horizon comme un lger brouillard; autour de soi, la
Sicile tout entire, vue  vol d'oiseau, avec son rivage dentel de caps,
de promontoires, de ports, de criques et de rades; ses quinze villes, ses
trois cents villages; ses montagnes qui semblent des collines; ses valles,
qu'on croirait des sillons de charrues; ses fleuves, qui paraissent des
fils d'argent, comme pendant l'automne il en descend du ciel sur l'herbe
des prairies; enfin, le cratre immense, mugissant, plein de flammes et de
fume; sur sa tte le ciel, sous ses pieds l'enfer; un tel spectacle nous
fit tout oublier, fatigues, danger, souffrance. J'admirais entirement,
sans restriction, de bonne foi, avec les yeux du corps et les yeux de
l'me. Jamais je n'avais vu Dieu de si prs, et par consquent si grand.

Nous restmes une heure ainsi, dominant tout le vieux monde d'Homre, de
Virgile, d'Ovide et de Thocrite, sans qu'il vnt  Jadin ni  moi l'ide
de toucher un crayon, tant il nous semblait que ce tableau entrait
profondment dans notre coeur et devait y rester grav sans le secours de
l'criture ou du dessin. Puis nous jetmes un dernier coup d'oeil sur cet
horizon de trois cents lieues qu'on n'embrasse qu'une fois dans sa vie, et
nous commenmes  redescendre.

A part le danger de rouler du haut en bas du cne, la difficult de la
descente ne peut se comparer  celle de la monte. En dix minutes, nous
fmes sur l'le de lave, et, un quart d'heure aprs  la casa Inglese.

Le froid, toujours piquant, avait cess d'tre pnible; nous entrmes dans
la maison anglaise pour nous rajuster tant soit peu, car, ainsi que nous
l'avons dit, notre toilette avait subi pendant l'ascension une foule de
modifications.

La maison anglaise, que l'ingratitude des voyageurs finira par rduire
 l'tat de la _casa della Neve_, est encore un don prcieux, quoique
indirect, de la philanthropie scientifique de notre excellent hte,
monsieur Gemellaro. Il avait vingt ans  peine qu'il avait dj calcul
de quel inapprciable avantage serait pour les voyageurs qui montent sur
l'Etna afin d'y faire des expriences mtorologiques, une maison dans
laquelle ils pussent se reposer des fatigues de la monte et se soustraire
au froid ternel qui rend cette rgion inhabitable. En consquence, il
s'tait adress dix fois  ses concitoyens, soit de vive voix, soit par
crit, afin d'obtenir d'eux  cet effet une souscription volontaire; mais
toutes ses tentatives avaient t sans succs.

Vers cette poque, monsieur Gemellaro fit un petit hritage; alors il n'eut
plus recours  personne, et leva par ses propres moyens une maison qu'il
ouvrit gratis aux voyageurs. Cette maison tait situe, d'aprs son propre
calcul, confirm par celui de son frre,  9 219 pieds au-dessus du niveau
de la mer. Un voyageur reconnaissant crivit au-dessus de la porte ces mots
latins:

_Casa haec quantula Etnam perlustrantibus gratissima_.

Et la maison fut appele ds lors _la Gratissima_.

Mais en btissant _la Gratissima_, monsieur Gemellaro n'avait fait que ce
que ses moyens individuels lui permettaient de faire, c'est--dire qu'il
avait offert un abri au savant. Ce n'tait point assez pour lui: il voulut
donner des moyens d'tudes  la science en meublant la maison de tous les
instruments ncessaires aux observations mtorologiques que les voyageurs
de toutes les parties du monde venaient journellement y faire. C'tait
l'poque o les Anglais occupaient la Sicile. Monsieur Gemerallo s'adressa
 lord Forbes, gnral des armes britanniques.

Lord Forbes adopta non seulement le projet de monsieur Gemellaro, mais
il rsolut mme de lui donner un plus grand dveloppement. Il ouvrit une
souscription en tte de laquelle il s'inscrivit pour 71 000 francs. La
souscription ainsi patronise atteignit bientt le chiffre ncessaire, et
lord Forbes, prs de la petite maison de monsieur Gemellaro, qui depuis
sept ans tait, comme nous l'avons dit, appele _la Gratissima_, fit lever
un btiment compos de trois chambres, de deux cabinets, et d'une curie
pour seize chevaux. C'est cette maison, qui tait un palais en comparaison
de sa chtive voisine, qui fut appele du nom de ses fondateurs:

_Casa Inglese, ou Casa degli Inglesi_.

Pendant tout le temps qu'on btit cette maison nouvelle, monsieur
Gemellaro, qui, grce aux ouvriers, pouvait faire venir tous les jours de
Nicolosi les choses qui lui taient ncessaires, demeura dans l'ancienne,
occup  faire des observations thermomtriques trois fois par jour.
D'aprs ces observations, la temprature moyenne, dans le mois de juillet
fut, le matin, de +3,37;  midi, +7; le soir, +3; moyenne, +4,9; et dans le
mois d'aot, le matin, +2,7;  midi, +8,2; et le soir, +3,1; moyenne: +4,7;
la plus grande chaleur monta jusqu' +12,4; le plus grand froid descendit
jusqu' -0,9. Ces expriences, comme nous l'avons dit, taient faites 
9219 pieds au-dessus du niveau de la mer.

Aujourd'hui, _la Gratissima_ est en ruines, et la maison anglaise, dgrade
chaque jour par les voyageurs qui y passent, menace de ne leur offrir
bientt d'autre abri que ses quatre murs.

Aprs une nouvelle halte d'un quart d'heure, pendant laquelle nous
expdimes notre poulet et le reste du pain, nous sortmes de nouveau de la
maison anglaise, et nous nous trouvmes sur le plateau qu'on appelle, par
antiphrase sans doute, la pleine du Froment. Il tait entirement couvert
de neige, quoique nous fussions au temps le plus chaud de l'anne. Une
trace, visiblement battue, indiquait le chemin suivi par les voyageurs.
Nous nous cartmes pour aller visiter  gauche la valle _del Bue_. A
chaque pas que nous faisions sur cette neige vierge, nous enfoncions de six
pouces  peu prs.

La valle del Bue ferait  l'Opra une magnifique dcoration pour l'enfer
de la _Tentation_ ou du _Diable amoureux_. Je n'ai jamais rien vu de plus
triste et de plus dsol que ce gigantesque prcipice, avec ses cascades de
lave noire, figes au milieu de leur cours sur ce sol incandescent. Pas un
arbre, pas une herbe, pas une mousse, pas un tre anim. Absence totale de
bruit, de mouvement et d'existence.

Aux trois rgions qui divisent l'Etna, on pourrait certes en ajouter une
quatrime plus terrible que toutes les autres, la rgion du feu.

Au fond de la valle del Bue, on voit,  trois ou quatre mille pieds
au-dessous de soi, deux volcans teints qui ouvrent leurs gueules jumelles.
On dirait deux taupinires. Ce sont deux montagnes de quinze cents pieds
chacune.

Il fallut toutes les instances de notre guide pour nous arracher  ce
spectacle. Rien ne pouvait nous faire souvenir que nous avions une
trentaine de milles  faire pour retourner  Catane. D'ailleurs Catane
tait l sous nos pieds; nous n'avions qu' tendre la main, nous y
touchions presque. Comment croire  ces dix lieues dont nous parlait notre
guide?

Nous remontmes sur nos mulets, et nous partmes. Quatre heures aprs, nous
tions de retour chez monsieur Gemellaro. Nous l'avions quitt avec
un sentiment d'amiti, nous le retrouvions avec un sentiment de
reconnaissance.

Et voil cependant un de ces hommes que les gouvernements oublient, que
pas un souvenir ne va chercher, que pas une faveur ne rcompense. Monsieur
Gemellaro n'est pas mme correspondant de l'Institut. Il est vrai
qu'heureusement le bon et cher monsieur Gemellaro ne s'en porte ni mieux ni
plus mal.

Nous tions de retour  Catane  onze heures du soir, et le lendemain, 
cinq heures du matin, nous remettions  la voile.




SYRACUSE


Notre retour fut une joie pour tout l'quipage. A part le coup de pied que
j'avais reu de ma mule, et dont j'prouvais, il est vrai, une douleur
assez vive, le voyage s'tait termin sans accident. Chaque matelot nous
baisa les mains, comme si, pareils  ne, nous revenions des enfers. Quant
 Milord qui, depuis l'aventure du chat de l'opticien, tait, autant que
possible, consign  bord sous la garde de ses deux amis Giovanni et
Pietro, il tait au comble du bonheur.

Le temps tait magnifique. Depuis notre tempte, nous n'avions pas vu un
nuage au ciel; le vent venait de la Calabre, et nous poussait comme avec la
main. La cte que nous longions tait peuple de souvenirs. A une lieue
de Catane, quelques pierres parses indiquent l'emplacement de l'ancienne
Hybla; aprs Hybla, vient le Symthe, qui a chang son vieux nom classique
en celui de Giaretta. Autrefois, et au dire des anciens, le Symthe tait
navigable, aujourd'hui il ne porte pas la plus petite barque. En change,
ses eaux, qui reoivent les huiles sulfureuses, les jets de naphte et
de ptrole de l'Etna, ont la facult de condenser ce bitume liquide, et
enrichissent ainsi son embouchure d'un bel ambre jaune, que les paysans
recueillent et qui se travaille  Catane.

On rencontre ensuite le lac de Pergus, sur lequel, au dire d'Ovide, on
ne voyait pas moins glisser de cygnes que sur celui de Caystre; lac
tranquille, transparent et recueilli, qui est voil par un rideau de
forts, et qui rflchit dans ses ondes les fleurs de son printemps
ternel. C'tait sur ses bords que courait Proserpine avec ses compagnes,
remplissant son sein et sa corbeille d'iris, d'oeillets et de violettes,
lorsqu'elle fut aperue, aime et enleve par Pluton, et que, chaste et
innocente jeune fille, elle versa, en dchirant sa robe dans l'excs de sa
douleur, autant de pleurs pour ses fleurs perdues que pour sa virginit
menace.

Aprs le lac viennent les champs des Lestrigons; Lentini, qui a succd 
l'ancienne Lontine, dont les habitants conservaient la peau du lion de
Nme, qu'Hercule leur avait donne pour armes lorsqu'il fonda leur ville;
Augusta, bti sur l'emplacement de l'ancienne Mgare, Augusta de sanglante
et infme mmoire, qui a gorg dans son port trois cents soldats aveugles
qui revenaient d'Egypte en 1799. Puis enfin, aprs Mgare, on trouve
Thapse, qui est couche au bords des flots.

_Pantagioe Megarosque sinus, Thapsumque jacentem_.

Tout en poursuivant notre voyage, nous remarquions le changement d'aspect
de la cte. Au lieu de ces champs fertiles et mollement inclins, qui, en
s'approchant de la mer, se couvraient des roseaux qui fournissaient sa
flte  Polyphme, et abritaient les amours d'Acis et de Galathe, se
dressaient de grandes falaises de rochers, d'o s'envolaient des milliers
de colombes. Vers les quatre heures du soir, un cueil surmont d'une croix
nous a rappel le naufrage de quelques navires. Enfin nous vmes pointer un
pan des murailles de Syracuse, et nous entrmes dans son port au bruit
que fait en s'exerant une cole de tambours. C'tait le premier
dsenchantement que nous gardait la fille d'Archias le Corinthien.

Sortie de l'le d'Ortygie pour btir sur le continent Acradine, Tych,
Neapolis et Olympicum, Syracuse, aprs avoir vu tomber en ruines l'une
aprs l'autre ses quatre filles, est rentre dans son berceau primitif.
C'est aujourd'hui tout bonnement une ville d'une demi-lieue de tour, qui
compte cent seize mille mes, et qui est entoure de murailles, de bastions
et de courtines btis par Charles V.

Du temps de Strabon, elle avait cent vingt mille habitants, autant qu'en
renferme la ville moderne, et cent quatre-vingts stades de tour. Puis,
comme sa population s'augmentait de jour en jour, et que ses murailles et
ses cinq villes ne pouvaient plus la contenir, elle fondait Acre, Casmne,
Camrine et Enna.

Du temps de Cicron, et toute dchue qu'il la trouva de son ancienne
prosprit, voil ce qu'tait encore Syracuse:

Syracuse, dit Cicron, est btie dans une situation  la fois forte et
agrable. On y aborde facilement de tous cts, soit par terre, soit par
mer; ses ports, renferms pour ainsi dire dans l'enceinte de ses murs,
ont plusieurs entres, mais ils sont joints les uns aux autres. La partie
spare par cette jonction forme une le; cette le est enferme dans cette
ville, si vaste qu'on peut rellement dire qu'elle renferme un tout compos
de quatre grandes villes. Dans l'le est le palais d'Acron, dont les
prteurs se servent; l aussi s'lvent, parmi d'autres temples, ceux de
Diane et de Minerve: ce sont les plus remarquables. A l'extrmit de
cette le est une fontaine d'eau douce nomme Arthuse, d'une grandeur
surprenante, riche en poissons, et qui serait envahie par les eaux de la
mer, sans une digue qui l'en garantit. La deuxime ville est Acradine, o
l'on trouve une grande place publique, de beaux portiques, un prytane trs
riche d'ornements, un trs grand difice qui sert de lieu de runion pour
traiter les affaires publiques, et un magnifique temple consacr  Jupiter
Olympien. La troisime est Tych. Elle a reu ce nom d'un temple de la
Fortune qui y existait autrefois; elle renferme un lieu trs vaste pour les
exercices du corps, et plusieurs temples. Ce quartier de Syracuse est trs
peupl. Enfin la quatrime ville est nomme Neapolis. Au haut de cette
ville est un trs grand thtre; en outre, elle possde deux beaux temples,
le temple de Crs et le temple de Proserpine; on y remarque de plus une
statue d'Apollon qui est fort grande et fort belle.

Voil la Syracuse de Cicron telle que l'avaient faite les guerres
d'Athnes, de Carthage et de Rome, telle que l'avaient laisse les
dprdations de Verrs. Mais la vieille Syracuse, la Syracuse d'Hyron et
de Denys, la vritable Pentapolis enfin, tait bien autrement belle, bien
autrement riche, bien autrement splendide. Elle avait huit lieues de tour;
elle avait un million deux cent mille habitants dont la richesse excessive
tait devenue proverbiale, au point qu'on disait  tout homme qui se
vantait de sa fortune: Tout cela ne vaut pas la dixime partie de ce que
possde un Syracusain. Elle avait une arme de cent mille hommes et de
dix mille chevaux rpartie derrire ses murailles; elle avait cinq cents
vaisseaux qui sillonnaient la Mditerrane, du dtroit de Gads  Tyr, et
de Carthage  Marseille. Elle avait enfin trois ports ouverts  tous les
navires du monde: Trogyle, que dominaient les murailles d'Acradine, et que
longeait la voie antique qui conduisait d'Ortygie  Catane; le grand port,
le _Sicanum sinus_ de Virgile, qui contenait cent vingt vaisseaux; le petit
port, _portus marmoreus_, qu'Hiron avait fait entourer de palais et Denys
paver de marbre; et puis, pour que Syracuse n'et rien  envier aux autres
villes, elle eut Athnes pour rivale, Carthage pour allie, Rome pour
ennemie, Archimde pour dfenseur, Denys pour tyran, et Timolon pour
librateur.

A six heures nous mmes pied  terre  Ortygie. On nous fit subir force
formalits  la porte, ce qui nous fit perdre une demi-heure encore, de
sorte qu'une fois entrs  Syracuse, nous n'emes que le temps de chercher
un htel, de dner et de nous coucher, remettant nos visites au lendemain
matin.

J'avais une lettre pour un jeune homme, dont un ami commun, qui me
recommandait  lui, m'avait promis merveille. C'tait le comte de Gargallo,
fils du marquis de Gargallo, auquel Naples doit la meilleure traduction
d'Horace qui existe en Italie. Le comte tait, m'avait-on dit, spirituel
comme un Franais moderne, et hospitalier comme un vieux Syracusain.
L'loge m'avait paru exagr tant que je ne vis pas le comte; il me parut
faible quand je l'eus connu.

A huit heures du matin, je me prsentai chez le comte de Gargallo. Il tait
encore couch. On lui porta ma lettre et ma carte. Il sauta  bas du lit,
accourut, et nous tendit la main avec une telle cordialit, qu' partir de
ce moment je sentis que nous tions amis  toujours.

Le comte de Gargallo n'tait,  cette poque, jamais venu  Paris, et
cependant il parlait franais comme s'il et t lev en Touraine, et
connaissait notre littrature en homme qui en fait une tude particulire.
Aux premiers mots qu'il pronona, au premier geste qu'il fit, il me rappela
beaucoup, pour l'accent, l'esprit et les faons, mon bon et cher Mry,
qu'il n'avait jamais vu et qu'il ne connaissait que de nom; il pouvait,
comme on le voit, choisir plus mal.

Le comte mit  notre disposition sa maison, sa voiture et sa personne; nous
le remercimes pour la premire offre, et nous acceptmes les deux autres.
Il fut convenu que, pour mettre de l'ordre dans nos investigations, nous
commencerions par Ortygie, qui, ainsi que nous l'avons dit, est maintenant
Syracuse, puis, que nous visiterions successivement Neapolis, Acradine,
Tyeh et Olympicum.

Pendant que nous tablissions notre plan de campagne, on dressait la table,
et, pendant que nous djeunions, on mettait les chevaux  la voiture.
C'tait, comme on le voit, de l'hospitalit intelligente au premier degr;
au reste, le comte aurait pu,  la rigueur, offrir aux trangers les
soixante lits d'Agathocle, car il avait cinq maisons  Syracuse.

Notre premire visite fut pour le muse; il est de cration moderne et date
de vingt-cinq  vingt-six ans; d'ailleurs, Naples a l'habitude d'enlever 
la Sicile ce qu'on y trouve de mieux. Il n'en reste pas moins au muse de
Syracuse une belle statue d'Esculape, et cette fameuse Vnus Callipyge
dont parle Athne. La statue de la desse me parut digne de la rputation
europenne dont elle jouit.

Du muse nous allmes  l'emplacement de l'ancien temple de Diane: c'est
le plus ancien monument grec de Syracuse. Cette ville devait un temple 
Diane, car Ortygie appartenait  cette desse. Elle l'avait obtenue de
Jupiter, dans le partage qu'il avait fait de la Sicile entre elle, Minerve
et Proserpine, et lui avait donn ce nom en souvenir du bois d'Ortygie 
Dlos, o elle tait ne; aussi clbrait-on  Syracuse une fte de trois
jours en son honneur. Ce fut pendant une de ces ftes que les Romains,
arrts depuis trois ans par le gnie d'Archimde, s'emparrent de la
ville. Deux colonnes d'ordre dorique, enchsses dans un mur mitoyen de la
rue Trabochetto, sont tout ce qui reste de ce temple.

Le temple de Minerve, converti en cathdrale au XIIe sicle, est mieux
conserv que celui de sa soeur consanguine, et doit sans doute cette
conservation  la transformation qu'il a subie; les colonnes qui en
sont demeures debout, sont d'ordre dorique, canneles et saillantes 
l'extrieur de la muraille qui les runit, et fort inclines d'un ct
depuis le tremblement de terre de 1542.

J'avais rserv ma visite  la fontaine Arthuse pour la dernire. La
fontaine Arthuse est, pour tout pote, une vieille amie de collge:
Virgile l'invoque dans sa dixime et dernire glogue, adresse  son ami
Gallus, et Ovide raconte d'elle des choses qui font le plus grand honneur 
la moralit de cette nymphe. Il est vrai qu'il met le rcit dans la bouche
de la nymphe elle-mme, qui, comme toutes les faiseuses de mmoire, aurait
bien pu ne se peindre qu'en buste. Quoi qu'il en soit, voici ce que le
bruit public disait d'elle:

Arthuse tait une des plus belles et des plus sauvages nymphes de la suite
de Diane. Chasseresse comme la fille de Latone, elle passait sa journe
dans les bois, poursuivant les chevreuils et les daims, et ayant presque
honte de cette beaut qui faisait la gloire des autres femmes. Un jour
qu'elle venait de poursuivre un cerf, et qu'elle sortait tout chevele et
haletante de la fort de Stymphale, elle rencontra devant elle une eau
si pure, si calme et si doucement fugitive, que, quoique le fleuve et
plusieurs pieds de profondeur, on en voyait le gravier comme s'il et t 
dcouvert. La nymphe avait chaud, elle commena par tremper ses beaux pieds
nus dans le fleuve, puis elle y entra jusqu'aux genoux; puis enfin, invite
par la solitude, elle dtacha l'agrafe de sa tunique, dposa le chaste
vtement sur un saule, et se plongea tout entire dans l'eau. Mais  peine
y fut-elle, qu'il lui sembla que cette eau frmissait d'amour, et la
caressait comme si elle et eu une me. D'abord Arthuse, certaine d'tre
seule, y fit peu d'attention; bientt cependant il lui sembla entendre
quelque bruit: elle courut au bord; malheureusement elle tait si trouble,
qu'au lieu de gagner la rive o tait sa tunique, la pauvre nymphe se
trompa et gagna la rive oppose. Elle y tait  peine, qu'un beau jeune
homme leva la tte du milieu du courant, secoua ses cheveux humides, et,
la regardant avec amour, lui dit: O vas-tu, Arthuse? Belle Arthuse, o
vas-tu?

Peut-tre une autre se ft-elle arrte  ce doux regard et  cette douce
voix; mais, nous l'avons dit, Arthuse tait une vierge sauvage qui,
n'accompagnant Diane que le jour, n'avait jamais vu la prude meurtrire
d'Acton s'humaniser de nuit pour le beau berger de la Carie. Aussi, au
lieu de s'arrter, elle se prit  fuir nue et toute ruisselante comme elle
tait. De son ct, Alphe ne ft qu'un bond du milieu de son cours sur
sa rive, et se mit  sa poursuite nu et ruisselant comme elle; ils
traversrent ainsi, et sans qu'il la pt atteindre, Orchomne, Psophis,
le mont Cyllne, le Mnale, l'Erymanthe et les campagnes voisines d'Elis,
franchissant les terres laboures, les bois, les rochers, les montagnes,
sans que le dieu pt gagner un pas sur la nymphe. Mais enfin, quand vint le
soir, la belle fugitive sentit qu'elle commenait  s'affaiblir; bientt
elle entendit les pas du dieu qui pressaient ses pas; puis, aux derniers
rayons du soleil, elle vit son ombre qui touchait la sienne, elle sentit
une haleine ardente brler ses paules. Alors elle comprit qu'elle allait
tre prise, et que, brise de cette longue course, elle n'aurait plus
de force pour se dfendre: A moi! cria-t-elle,  divine chasseresse!
Souviens-toi que souvent tu m'as juge digne de porter ton arc et tes
flches! Diane, desse de la chastet, prends piti de moi!

Et,  ces mots, la nymphe se vit enveloppe d'un nuage; Alphe, quoique
prs de l'atteindre, la perdit  l'instant de vue. Au lieu de s'loigner
dcourag, il resta obstinment  la mme place. Mais, quand le nuage
disparut, o tait la nymphe, il n'y avait plus qu'un ruisseau; Arthuse
tait mtamorphose en fontaine.

Alors Alphe redevint fleuve, et changea le cours de ses eaux pour les
mler  celles de la belle Arthuse; mais Diane, la protgeant jusqu'au
bout, lui ouvrit une voie souterraine. Arthuse prit aussitt son cours
au-dessous de la Mditerrane, et ressortit  Ortygie. Alphe, de son ct,
s'engouffra prs d'Olympie, et, toujours acharn  la poursuite de sa
matresse, reparut  deux cents pas d'elle dans le grand port de Syracuse.

Arthuse soutint toujours qu'elle n'avait pas rencontr Alphe dans son
voyage sous-marin, mais, quelque serment que ft la pauvre nymphe, un
pareil voisinage ne laissait pas d'tre tant soit peu compromettant. Depuis
cette poque, toutes les fois qu'on parlait de la chastet d'Arthuse
devant Neptune et Amphitrite, les deux augustes poux souriaient de faon
 faire croire qu'ils en savaient plus qu'ils ne voulaient en dire sur le
passage du fleuve et de la fontaine  travers leur liquide royaume.

Cependant, si problmatique que ft la virginit de la nymphe, nous n'en
rclammes pas moins l'honneur de lui tre prsents. On nous conduisit
devant un lavoir immonde, o une trentaine de blanchisseuses, les manches
retrousses jusqu'aux aisselles, et les robes releves jusqu'aux genoux,
tordaient les chemises des Syracusains. On nous dit: Saluez, voici la
fontaine demande. Nous tions en face de la belle Arthuse. Ce n'tait pas
la peine de faire tant la prude pour en arriver l.

Nous fmes curieux nanmoins de goter cette eau miraculeuse; nous prmes
un verre, et nous le plongemes  l'endroit mme o elle sort du rocher;
elle est,  l'oeil, d'une limpidit parfaite, mais un peu saumtre au got.
C'est une preuve de plus contre la pauvre nymphe, et qui porterait  penser
qu'elle ne s'en est pas mme tenue, comme le dit Ausone, aux purs baisers
de son amant; _incorruptarum miscentes oscula aquarum_.

Voyez o conduit l'incrdulit: si l'on en croit les apparences, non
seulement Arthuse ne serait plus vierge, mais encore elle serait adultre.

A quelques pas de la fontaine et sur la pointe mridionale de l'le,
s'levait le palais de Verres: ses ruines ont servi  btir un fort normand
au XIe sicle: ce fort occupe la place o tait la roche de Denys, rase
par Timolon.

En face, et de l'autre ct de l'ouverture du grand port, surgissait le
Plemmyrium, dont les derniers vestiges ont disparu; c'tait une forteresse
btie par Archimde: quatre animaux en bronze, un taureau, un lion, une
chvre et un aigle, ornaient ses quatre angles tourns chacun vers un des
quatre points cardinaux. Lorsqu'il faisait du vent, le vent s'engouffrait
dans la gueule ou dans le bec de l'animal qui tait tourn de son ct,
et lui faisait pousser le cri qui lui tait propre. C'tait surtout,  ce
qu'on assure, ce chef-d'oeuvre _olique_ qui rendait Rome si fort jalouse
de Syracuse.

Nous traversmes toute la ville pour visiter Neapolis; mais,  la porte, il
nous fallut quitter notre voiture, la voie antique, qui conserve la trace
des chars anciens, tant on ne peut plus incommode pour les calches
modernes.

Nous ctoymes le port de marbre, ayant  notre droite la mer,  notre
gauche quelques masures. C'est dans ce port, le plus prcieux joyau
de Syracuse, que stationnait la flotte de la rpublique. Xnagore y
construisit la premire galre  six rangs de rames, et Archimde y fit
confectionner le merveilleux vaisseau qu'Hiron II envoya  Ptolme,
roi d'Egypte, et qui, s'il faut en croire Athne, avait vingt rangs de
rameurs, et renfermait des bains, une bibliothque, un temple, des jardins,
une piscine et une salle de festins.

La route que nous suivions conduit droit au couvent des capucins. Aprs une
demi-heure de marche, nous arrivmes chez les bons pres, introduits par
deux moines de la communaut que nous avions rejoints  mi-chemin, et avec
lesquels nous avions fait route tout en causant. Le couvent tait tenu avec
une propret admirable et qui contrastait avec l'effroyable salet dont le
spectacle nous poursuivait depuis notre entre en Sicile. Cela affermit
Jadin dans un dessein qu'il avait depuis longtemps: c'tait de se mettre en
pension dans un couvent pendant une huitaine de jours, pour y travailler
 son aise, tout en examinant de prs la vie du clotre. Il fit alors
demander par monsieur de Gargallo aux bons pres s'ils ne voudraient point
le recevoir pour hte pendant une semaine. Les capucins rpondirent que ce
serait avec grand plaisir, et fixrent le prix de la pension  quarante
sous par jour, logement et nourriture. Jadin tait dans l'extase de
pareilles conditions, et allait arrter le march avec le frre trsorier,
lorsque monsieur de Gargallo lui dit tout bas d'attendre, avant de rien
conclure, l'heure du dner. Jadin demanda alors si ce dner n'tait point
suffisamment copieux pour soutenir un estomac mondain. Monsieur de Gargallo
lui rpondit qu'au contraire, les capucins passaient pour avoir des repas
splendides et surtout trs varis, mais que c'tait dans la prparation de
ces repas qu'existerait peut-tre l'obstacle. Jadin pensa en frissonnant
que, pour maintenir plus facilement son voeu de chastet, la communaut
mlait peut-tre au jus des viandes le suc du nymphea, ou de quelque
autre plante rfrigrante. Il remercia monsieur de Gargallo, et quitta le
trsorier sans rien conclure, et aprs ne s'tre avanc que tout juste
assez pour faire une honorable retraite.

Au moment o nous nous prsentmes  la porte, elle tait encombre de
mendiants. C'tait l'heure  laquelle les capucins font chaque jour une
distribution de soupe, et une centaine d'hommes, de femmes et d'enfants,
attendaient ce moment, la bouche bate et l'oeil ardent, comme une meute
attendant la cure.

Je n'ai point encore parl du mendiant sicilien, l'occasion ne s'tant pas
prsente; et cependant, on ne peut pas passer sous silence une classe qui
forme en Sicile le dixime  peu prs de la population. Qui n'a pas vu le
mendiant sicilien ne connat pas la misre. Le mendiant franais est un
prince, le mendiant romain un grand seigneur, et le mendiant napolitain un
bon bourgeois, en comparaison du mendiant sicilien. Le pauvre de Callot
avec ses mille haillons, le _fellah_ gyptien avec sa simple chemise,
paratraient des rentiers  Palerme ou  Syracuse. A Syracuse et  Palerme,
c'est la misre dans toute sa laideur, avec ses membres dcharns et
dbiles, ses yeux caves et fivreux. C'est la faim avec ses vritables
cris de douleur, avec son rle d'ternelle agonie; la faim, qui triple les
annes sur la tte des jeunes filles; la faim, qui fait qu' l'ge o dans
tous les pays toute femme est belle, de jeunesse au moins, la jeune fille
sicilienne semble tomber de dcrpitude; la faim, qui, plus cruelle, plus
implacable, plus mortelle que la dbauche, fltrit aussi bien qu'elle,
sans offrir mme la grossire compensation sensuelle de sa rivale en
destruction.

Tous ces gens qui taient l n'avaient point mang depuis la veille.
La veille, ils taient venus recevoir leur cuelle de soupe, comme ils
venaient aujourd'hui, comme ils viendraient demain. Cette cuelle de
soupe, c'tait toute leur nourriture pour vingt-quatre heures,  moins que
quelques-uns d'entre eux n'eussent obtenu quelques _grani_ de la compassion
de leurs compatriotes ou de la piti des trangers. Mais le cas est presque
inou: les Syracusains sont familiariss avec la misre, et les trangers
sont rares  Syracuse.

Quand parut le distributeur de la bienheureuse soupe, ce furent des
hurlements inous, et chacun se prcipita vers lui, sa sbile  la main. Il
y en avait qui taient trop faibles pour hurler et pour courir, et qui se
tranaient en gmissant sur leurs genoux et sur leurs mains.

Avec le potage tait reste la viande qui avait servi  la faire, et que le
cuisinier avait taille en petits morceaux, afin que le plus grand nombre
en pt avoir. Celui  qui ce bonheur venait  choir rugissait de joie, et
se retirait dans un coin, prt  dfendre sa proie si quelqu'autre, moins
bien trait du hasard, voulait la lui enlever.

Il y avait, au milieu de tout cela, un enfant vtu, non pas d'une chemise,
mais d'une espce de toile d'araigne  mille trous, qui n'avait pas
d'cuelle et qui pleurait de faim. Il tendit ses deux pauvres petites
mains amaigries et jointes pour remplacer autant qu'il tait en lui par le
rcipient naturel le vase absent. Le cuisinier y versa une cuillere de
potage. Le potage tait bouillant et brla les mains de l'enfant; il jeta
un cri de douleur et ouvrit malgr lui les doigts, le pain et le bouillon
tombrent par terre sur une dalle. L'enfant se jeta  quatre pattes et se
mit  manger  la manire des chiens.

--Et si ces bons pres interrompaient cette distribution, demandai-je 
monsieur de Gargallo, que deviendraient tous ces malheureux?

--Ils mourraient, me rpondit-il.

Nous laissmes  un des frres deux piastres pour qu'il les convertit en
_grani_ et les distribut  ces misrables, puis nous nous sauvmes.

Le jardin des capucins s'tend sur l'emplacement des anciennes latomies
ou carrires. C'est de ces carrires et de celles qui sont prs de
l'amphithtre, que sortit toute la Syracuse antique avec ses murailles,
ses temples, ses palais.

Nous descendmes par une espce de rampe jusqu' une profondeur de
cinquante pieds  peu prs, nous passmes sous un vaste pont, puis nous
nous trouvmes en face d'un tombeau moderne; c'est celui d'un jeune
Amricain nomm Nicholson, g de dix-huit ans, et tu en duel  Syracuse;
comme hrtique et  cause aussi du genre de sa mort, les portes de toutes
les glises se fermrent pour lui. Non moins hospitaliers pour les morts
que pour les vivants, les bons capucins prirent le cadavre, l'emportrent,
et lui donnrent la spulture dans leurs jardins.

Ces jardins, comme ceux des bndictins de Catane, sont un miracle d'art et
de patience. A Catane, il fallait recouvrir la lave, ici le roc. La
tche tait la mme, elle fut remplie avec un tel courage, qu'on appelle
aujourd'hui _il paradiso_ ce labyrinthe de pierres o autrefois, il ne
poussait pas un brin d'herbe, et qui aujourd'hui est tapiss d'orangers,
de citronniers, de nopals. Ces murailles gigantesques sont devenues des
espaliers, et dans les moindres interstices les alos panouissent
leurs puissantes feuilles, du milieu desquelles s'lancent leurs fleurs
sculaires.

C'est dans ces latomies que furent enferms les Athniens prisonniers
aprs la dfaite de Nicias, Les onze latomies  Syracuse taient tellement
encombres, qu'une maladie pidmique se mit parmi ces malheureux, et que
les Syracusains, craignant qu'elle ne s'tendt jusqu' eux, renvoyrent 
Athnes tous ceux qui purent citer de mmoire douze vers d'Euripide. C'est
encore dans une de ces latomies que fut renvoy le fameux philosophe qui,
pour toute louange aux vers que lui lisait Denys, ft cette rponse devenue
proverbiale: _Qu'on me ramne aux carrires_. Dans ce pays o aucune
tradition ne se perd, et-elle trois mille ans, on appelle cette latomie
_la latomie de Philoxne_.

Au milieu de ces carrires dont le ciel forme la seule vote, s'lvent des
espces de colonnes isoles, frustes, abruptes, capricieusement tordues,
sur lesquelles s'appuient des ruines. C'tait, dit-on, au haut de ces
colonnes, dont le sommet arrive au niveau de la plaine, qu'on plaait,
prisonnires elles-mmes, des sentinelles charges de veiller sur les
prisonniers, et auxquelles on faisait passer leur nourriture  l'aide d'un
panier attach au bout d'une corde.

Nous parcourmes dans tous les sens cet trange labyrinthe, avec ses
aqueducs antiques, qui lui portent encore de l'eau comme au temps des
Hiron et des Denys, avec ses cascades de verdure qui ont l'air de se
prcipiter du haut des murailles, et dont le moindre vent fait onduler les
riches festons, avec ses vieilles inscriptions illisibles, dans lesquelles
les voyageurs cherchent  reconnatre un hommage  Euripide-Sauveur; puis
nous entrmes dans la petite glise de Saint-Jean par un portique couvert,
form de trois arceaux gothiques. Une inscription grave dans une chapelle
souterraine rclame pour ce petit temple l'honneur d'tre la plus ancienne
glise catholique de la Sicile. La voici:

        Crux superior recens,
    Caeterae vero antiquiores sunt,
    Et antiquissima consecrationis
     Signa referunt templi hujus,
    Quo non habet tota Sicilia aliud
             Antiquis.

Prs de cette glise sont les catacombes, catacombes bien autrement
conserves que celles de Paris, de Rome et de Naples. Leur fondation est
attribue au tyran Hiron II, mais aucune preuve n'appuie cette assertion.
Selon toute probabilit, elles datent de diffrentes poques, et furent
creuses au fur et  mesure qu'un plus grand nombre de morts rclamrent
un plus grand nombre de couches spulcrales. Quelques tombeaux contiennent
encore des ossements; dans aucun,  ce qu'on assure, on n'a trouv d'urnes,
ni de vases, mais seulement quelquefois des lampes.

L aussi il y avait distinction entre les riches et les pauvres: les riches
avaient de magnifiques _colombaires_  la manire des Romains; les pauvres
avaient, non pas une fosse commune, mais un roc commun: leurs spultures,
simplement creuses dans le rocher, sont superposes les unes aux autres,
et indiquent par leurs dimensions si elles renfermaient des hommes, des
femmes ou des enfants.

Cette ville souterraine tait btie, au reste,  l'instar des villes
vivantes, et claire par le soleil: elle avait ses rues et ses carrefours;
le jour y pntre par des ouvertures rondes comme celles du Panthon, et au
moyen desquelles on aperoit le ciel  travers un rseau de lierre et de
broussailles. C'est prs de ces catacombes et dans un bain antique que
furent dcouvertes, il y a quelque vingt ans, les statues d'Esculape et de
la Vnus Callipyge, qui font le principal ornement du muse de Syracuse.

En rentrant au couvent, nous nous croismes avec le frre quteur; il
revenait porteur d'une besace rondement garnie. Monsieur de Gargallo
nous fit signe de le suivre jusqu' la cuisine; nous demandmes
alors ngligemment la permission de voir cette importante partie de
l'tablissement, elle nous fut immdiatement accorde.

Le cuisinier attendait le pourvoyeur, ayant en face de lui sur une grande
table une demi-douzaine de casseroles de toute dimension qu'attendaient
autant de rchauds allums. Aux quelques mots qu'il changea avec le frre
quteur, je crus comprendre qu'il lui reprochait de venir un peu tard; le
frre quteur s'excusa comme il put et ouvrit sa besace, double d'un
ct d'une espce de grand bidon en ferblanc. Le bidon fut tir de son
enveloppe, ouvert immdiatement, et prsenta  la vue son gros ventre tout
farci d'ailes de poulets, de cuisses de canards, de moitis de pigeons, de
tranches de gigots, de ctelettes de mouton, et de rbles de lapins. Le
cuisinier jeta un oeil satisfait sur la rcolte du jour, puis, avec une
agilit admirable, il distribua,  l'aide de ses doigts, les diffrents
chantillons dans les casseroles,  la manire dont un prote dcompose une
forme, mettant les cuisses avec les cuisses, les ailes avec les ailes,
assortissant les espces entre elles, et formant un tout complet des
diffrentes parties qui avaient appartenu  des individus du mme genre;
puis, ayant fait  chaque espce une sauce assortie au sujet, il servit 
la sainte communaut un dner qui ne laissait pas d'offrir un fumet fort
tentateur et une mine des plus succulentes, et que le prieur nous invita
fort gracieusement  partager. Malheureusement, c'tait  nous surtout
qu'tait applicable le proverbe gastronomique, que, pour trouver la cuisine
bonne il ne faut pas la voir faire. Nous remercimes donc, avec une
reconnaissance non moins sentie que si nous n'avions pas assist 
l'trange prparation qui nous avait pour le moment t l'apptit; quant 
Jadin il tait  tout jamais guri de l'ide de se mettre en pension chez
aucun des quatre ordres mendiants.

Comme il se faisait tard et que nous tions en course depuis le matin, nous
revnmes chez le comte de Gargallo, o nous trouvmes un dner qui nous fit
glorifier le Seigneur, qui nous avait envoy l'ide de refuser celui des
capucins.

Le soir, nous courmes tous les cabarets de la ville, afin de dguster les
meilleurs vins, et d'en faire une provision, que nous envoymes  bord du
speronare. _Lucrce Borgia_ venait de mettre  la mode le vin de Syracuse,
et je ne voulais pas perdre une si belle occasion d'en meubler ma cave:
le plus cher nous cota 17 sous le _fiasco_; c'tait du vin qui, rendu 
Paris, valait 20 francs la bouteille.

Le lendemain, nous reprmes notre excursion interrompue la veille, mais
cette fois avec un simple cicerone de place: le comte restait en ville pour
organiser une promenade en bateau sur l'Anapus. J'avais d'abord offert,
avec tout le faste et l'orgueil d'un propritaire, la chaloupe du speronare
et deux de nos matelots; mais, comme les guides suisses, les mariniers de
Syracuse ont des privilges que tout voyageur doit respecter.

Nous reprmes la mme route que la veille; mais,  moiti chemin du couvent
des capucins, nous reprmes le bord de la mer, et nous coupmes  travers
Neapolis. Notre guide, prvenu que nous avions vu les latomies ainsi que
les catacombes de Saint-Jean, et que nous dsirions ne pas faire de double
emploi, nous conduisit droit aux ruines du palais d'Agathocle, appeles
encore aujourd'hui la _maison des soixante lits_. De ce palais, il reste
trois grandes chambres; si, comme me l'assura mon guide, c'tait dans ces
trois chambres qu'taient les soixante lits, l'hospitalit du magnifique
Syracusain devait fort ressembler  celle de l'Htel-Dieu.

L'amphithtre est  quelques pas seulement de la maison d'Agathocle, c'est
une construction romaine; les Grecs, comme on sait, n'ayant jamais apprci
autant que le peuple-roi les combats de gladiateurs, il est petit et d'un
mdiocre intrt pour quiconque a vu les arnes d'Arles et de Nmes, et le
Colise  Rome.

Entre l'amphithtre et le thtre sont les latomies des Cordiers, ainsi
appeles parce qu'aujourd'hui, on y file le chanvre; c'est dans ces
latomies que se trouve la fameuse carrire intitule l'Oreille de Denys. Je
ne sais quel degr de parent existait entre le roi Denys et le roi Midas;
mais, j'en suis fch pour le tyran de Syracuse, la carrire qui porte le
nom de son appareil auditif a fort exactement la forme que l'on attribue
gnralement aux oreilles que le roi de Phrygie avait reues de la
munificence d'Apollon.

Ce qui a fait donner  cette carrire dont on ignore au reste l'origine
(car elle est polie et taille avec trop de soin et dans une forme trop
trange pour que l'existence en soit due  une simple extraction de la
pierre), ce qui, dis-je,  fait donner  cette carrire le nom qu'elle
porte, c'est la facult de transmettre le moindre bruit qui se fait dans
son intrieur,  un petit rduit pratiqu  l'extrmit suprieure de son
ouverture. Ce rduit passe gnralement pour le cabinet de Denys. Le tyran,
qui se livrait  une tude toute particulire de l'acoustique, venait,
dit-on, couter l les plaintes, les menaces et les projets de vengeance
de ses prisonniers. A moins de se faire mpriser souverainement par son
cicerone, je ne conseille  aucun voyageur de rvoquer en doute ce point
historique.

L'Oreille de Denys est creuse dans un bloc de rocher taill  pic, d'une
hauteur de cent vingt pieds environ; l'extrmit suprieure de l'ouverture
se trouve  soixante-dix pieds d'lvation  peu prs, ce qui rendait, 
mon avis, une conspiration on ne peut plus facile  Syracuse; on n'avait
qu' attendre le moment o le tyran tait dans son cabinet, et retirer
l'chelle. J'ai pris, je l'avoue, une fort mdiocre ide des anciens
habitants de Syracuse, depuis qu'aprs avoir lu tous les auteurs qui ont
parl de cette ville, je me suis assur que jamais cette ide ne leur tait
venue.

Notre guide nous offrit de vrifier par nous-mmes la vrit de ce qu'il
avait dit sur la transmission des sons. Aux premiers mots qu'il en dit,
et avant que nous eussions encore rpondu oui ou non, nous vmes trois ou
quatre gaillards, dont l'industrie consiste  guetter les trangers qui
s'aventurent sur leurs domaines, se mettre en mouvement pour prparer les
moyens d'ascension; au bout de dix minutes, deux d'entre eux descendaient
une corde du haut des rochers. Presque immdiatement, la corde fut
assujettie  une poulie, un sige fix  la corde, et l'un d'eux commena
 s'lever, tir par les trois autres, pour nous familiariser par son
exemple, avec cet trange mode de locomotion.

Comme l'exemple, si attrayant qu'il ft, n'avait pas sur nous une grande
puissance d'attraction, et que cependant nous dsirions que l'exprience
ft faite par l'un de nous, nous tirmes  la courte-paille  qui aurait
l'honneur de monter dans la cellule arienne du tyran. Le sort favorisa
Jadin, il fit une grimace qui prouvait qu'il n'apprciait pas tout son
bonheur, mais il ne s'en assit pas moins bravement sur son sige. A peine
assis, et comme si nos guides avaient peur qu'il ne revnt sur sa dcision,
il s'leva majestueusement dans les airs, o il commena  tourner comme
un peloton de fil qu'on dvide. Milord poussa de grands cris en voyant son
matre prendre cette route inusite, et moi, je l'avoue, je le suivis
des yeux avec une certaine inquitude jusqu' ce que je le visse log
solidement et confortablement dans son pigeonnier. Cependant, rassur par
Jadin lui-mme sur la faon dont il se trouvait cas, j'entrai dans la
carrire pour me livrer aux diffrentes expriences d'usage en pareil cas.

La carrire s'enfonce en tournant, mais en conservant toujours la mme
forme,  trois cent quarante pieds  peu prs de profondeur. Des anneaux de
fer, attachs de distance en distance, furent longtemps considrs comme
ayant servi  enchaner les prisonniers; mais l'abb Capodicci dmontra que
ces anneaux taient modernes et avaient servi, selon toute probabilit,
 attacher des chevaux. Cela n'empcha point notre guide, qui n'tait
nullement de l'avis de l'illustre abb, de nous les donner pour des
instruments de torture. Nous ne voulmes pas le contrarier pour si peu de
chose, et nous nous apitoymes avec lui sur le sort des malheureux qui
taient si incommodment rivs  la muraille.

Arriv au fond de la carrire, notre guide, aprs s'tre assur que Jadin
avait l'oreille applique au petit trou si prcieux pour le tyran, m'invita
 dire aussi bas que je le voudrais, mais d'une manire intelligible
cependant, une phrase quelconque, me promettant que mes paroles seraient
immdiatement transmises  mon camarade. J'invitai alors Jadin  battre le
briquet et d'allumer son cigare.

Aprs lui avoir donn le temps de se conformer  l'invitation que je venais
de lui faire, et dont l'excution devait me prouver qu'il m'avait entendu,
nous dchirmes une feuille de papier; puis notre guide, qui avait gard
cette exprience pour la dernire, tira un coup de pistolet, dont le bruit,
par le mme effet d'acoustique, sembla celui d'un coup de canon. Nous
courmes aussitt  l'extrmit extrieure de la carrire pour nous rendre
compte des effets produits. Je trouvai Jadin qui fumait  pleine bouche,
et qui sautait sur un pied en se frottant l'oreille. Il avait parfaitement
entendu le son de ma voix et le bruit du papier. Quant au coup de pistolet,
qui tait une surprise inattendue, il l'avait rendu parfaitement sourd de
l'oreille droite. Notre guide triomphait.

Jadin descendit par le mme procd qu'il avait employ pour monter, et
toucha la terre sans autre accident que la permanence de sa demi-surdit,
qui dura tout le reste de la journe.

Nous reprmes la voie antique toute garnie de tombeaux, et aprs une visite
au prtendu spulcre d'Archimde, du haut duquel,  ce que nous assura
notre guide, l'illustre savant s'amusait, par la combinaison de ses
miroirs,  brler les vaisseaux romains avec autant de facilit que les
enfants en ont  allumer de l'amadou avec un verre de lunette, nous
traversmes un carrefour sur le pav duquel on voit parfaitement la trace
des chars. Nous nous acheminmes ainsi vers le thtre, chassant devant
nous des myriades de lzards de toutes couleurs, seuls habitants modernes
de la vieille Neapolis.

Le thtre est avec les latomies le monument le plus curieux de Syracuse.
Il fut bti par les Grecs, mais l'on ignore entirement l'poque de
sa construction. Cette inscription, que l'on retrouva sur une pierre:
BASILISSDE PHILISTIDOS avait mis tout d'abord les savants sur la voie, et
leur avait fait dcider, avec leur certitude ordinaire, qu'il remontait au
rgne de la reine Philistis. Mais, arrivs  cette dcouverte, les savants
se trouvrent dans une impasse, l'histoire ne faisant aucune mention de la
susdite reine, et la chronologie, depuis Archias jusqu' Hiron II, ne leur
offrant pas la plus petite lacune o on pt encadrer un rgne fminin.
Aussi ces deux mots grecs font-ils le dsespoir de tous les savants
siciliens; lorsqu'ils lvent la voix sur une question quelconque, on n'a
qu' prononcer clairement ces deux mots magiques, ils baissent l'oreille,
soupirent profondment, prennent leur chapeau et s'en vont.

Quoi qu'il en soit, le thtre est l, il existe, on ne peut le nier; c'est
bien le mme o Glon runit le peuple en armes et vint, seul et dsarm,
lui rendre compte de son administration. Agathocle y assembla les
Syracusains aprs le meurtre des premiers de la ville, et Timolon, vieux
et aveugle, y vint souvent,  ce qu'assur Plutarque, pour soutenir, par
les conseils de son gnie, ceux qu'il avait dlivrs par la force de son
bras.

Rien de plus pittoresque d'ailleurs que cette admirable ruine, dont
un meunier s'est empar, et que personne ne lui conteste. L il fait
tranquillement son mnage, sans songer le moins du monde aux respectables
souvenirs qu'il foule aux pieds. Les eaux de l'ancien aqueduc de Neapolis,
dtournes de leur cours, sortent avec fracas de trois arceaux, et
viennent, aprs s'tre brises en cascatelles sur les deux premiers tages
du thtre, faire tourner prosaquement la roue de son moulin; cette
opration accomplie, le trop plein se rpand  travers l'difice, ruisselle
en se brisant contre les pierres, et s'chappe par mille petits canaux
argents qu'on voit reluire au milieu des caroubiers, des aols et des
opiuntas. Au fond, et au-del d'une plaine o moutonnent des olivers, on
aperoit Syracuse; au-del de Syracuse la mer.

La vue est magnifique. Jadin s'y arrta pour en faire un croquis. Je
l'aidai  faire son tablissement, puis je le quittai pour continuer mes
courses, et en promettant de le venir reprendre  l'endroit o je le
laissais.

Je suivis le chemin de Syracuse  Catane, qui spare Acradine de Tych,
sans trouver trace d'autres ruines que de celles adhrentes  la roche
elle-mme. Les maisons taient bties sans fondations, la pierre adhrant
 la pierre, voil tout; on suit les lignes qu'elles dcrivaient, avec
une certaine peine cependant. Les rues sont beaucoup plus faciles 
reconnatre, les ornires creuses par les roues servent de ligne
conductrice et dirigent l'oeil avec certitude. Outre les dbris des
maisons, outr les ornires des chars, le sol est encore cribl de trous
irrguliers, qui devaient tre des puits, des citernes, des piscines, des
bains et des aqueducs.

Arrivs  la _scala Pupagglio_, au lieu de descendre au port Trogyle,
aujourd'hui le _Stentino_, qui n'offre rien de curieux, nous remontmes
vers _l'pipoli_, en suivant les dbris de cette ancienne muraille, que
Denys,  ce qu'on assure, fit btir en vingt jours par soixante mille
hommes.

L'pipoli, comme l'indique son nom, tait une forteresse leve sur une
colline, et qui dominait les quatre autres quartiers de Syracuse. L'poque
de sa fondation est ignore; tout ce qu'on sait, c'est qu'elle existait du
temps des guerres du Ploponse. Les Athniens, conduits par Nicias, s'en
taient empars, et y avaient tabli leurs magasins; mais ils en furent
chasss presque aussitt par leurs vieux ennemis les Spartiates, qui de
leur ct avaient travers la mer pour venir au secours des Syracusains.
Lors de l'expulsion des tyrans, Dion s'en empara, et ajouta de nouvelles
fortifications aux anciennes. Au pied de l'pipoli sont les latomies de
Denys le Jeune.

Nous montmes au sommet de l'pipoli, aujourd'hui enrichi d'un tlgraphe
qui, pour le moment, se reposait avec un air de paresse qui faisait plaisir
 voir, malgr les gestes multiplis du tlgraphe correspondant. Nous
poussmes doucement la porte, et nous trouvmes les employs qui faisaient
tranquillement un somme. Cela nous expliqua l'immobilit de leur
instrument. Nous nous gardmes bien de les rveiller.

Du haut de l'pipoli, et en tournant le dos  la mer, on domine,  droite,
la plaine o campa Marcellus, et,  gauche, tout le cours de l'Anapus. Au
fond du tableau s'lve en amphithtre le Belvdre, joli petit village
qui nous parut dormir  l'ombre de ses oliviers avec autant de volupt que
les employs  l'ombre de leur tlgraphe.

A cinq cents pas du village, et prs du fleuve Anapus, mon guide me fit
remarquer une petite chapelle gothique qu'il me proposa de visiter, attendu
qu'il s'y tait pass, il y avait quelque cinquante ans, une histoire
terrible. Je lui rpondis que je voyais parfaitement la chapelle, et que je
me contenterais de l'histoire terrible, s'il me la voulait bien raconter.
Mon guide me fit remarquer que l'histoire tant longue et minemment
intressante, ne devait pas en conscience tre comprise dans le tarif de la
journe, qui tait d'une demi-piastre. Je le tranquillisai en lui assurant
qu'il aurait une demi-piastre pour sa journe et une demi-piastre pour
l'histoire. Ds lors, il ne fit plus aucune difficult, et commena un
rcit auquel nous reviendrons dans un autre chapitre.

L'heure tait plus qu'coule. Nous approchions de midi; le soleil tait
 son znith et m'inondait libralement d'une chaleur de quarante degrs,
rflchie par les dalles de Tych. Je pensai qu'il tait temps de revenir 
Jadin, et de reprendre avec lui le chemin de Syracuse. Je m'acheminai donc
vers le thtre, o,  mon grand tonnement, je ne trouvai plus que son
sige sans carton et sans parasol. Je commenais  craindre que Jadin n'et
t victime de quelque histoire terrible dans le genre de celle que venait
de me raconter mon guide, lorsque je l'aperus  cheval sur la branche
majeure d'un superbe figuier qui lui donnait  la fois de l'ombre et de
la nourriture. Je m'approchai de lui, et lui fis observer que le meunier
auquel appartenait l'arbre pourrait trouver fort trange la libert qu'il
prenait; mais Jadin me rpondit firement qu'il tait chez lui, et que,
moyennant dix grains, il avait achet le droit de manger des figues 
discrtion, et mme d'en remplir ses poches. Le march me parut mdiocre
pour le meunier, la veste de panne de Jadin contenant onze poches de
diffrentes grandeurs.

Nous revnmes vers la ville au pas de course, et tremps comme si l'on
nous et plongs dans l'un des trois ports de Syracuse. Cela m'expliqua la
mtamorphose en fontaine d'Arthuse et de Cyan; une heure de plus  ce
dlicieux soleil, et nous passions videmment  l'tat de fleuves.

Monsieur de Gargallo avait prvu que, par cette grande chaleur, nous
serions peu disposs  nous remettre immdiatement en route. Il avait en
consquence retenu la barque pour trois heures seulement, ce qui nous
laissait une demi-heure de bain et une heure et demie de sieste. Aussi,
lorsque les mariniers vinrent nous dire que tout tait prt, tions-nous
frais et dispos comme si nous n'avions pas quitt nos lits depuis la
veille.

Nous nous embarqumes cette fois dans le grand port. C'est l qu'eut lieu
la fameuse bataille navale entre les Athniens et les Syracusains, dans
laquelle les Athniens eurent vingt vaisseaux brls et soixante couls 
fond. Dix ou douze barques dans le genre de celle sur laquelle nous tions
monts composent aujourd'hui toute la marine des Syracusains.

Notre premire visite fut pour le fleuve Alphe. A tout seigneur tout
honneur. Ce fleuve Alphe, comme nous l'avons dit, aprs avoir disparu
 Olympie, reparat dans le grand port  deux cents pas de la fontaine
Arthuse; le bouillonnement de ses flots est visible  la surface de la
mer, et on prtend qu'en plongeant une bouteille  une certaine
profondeur, on la retire pleine d'eau douce et parfaitement bonne 
boire. Malheureusement, nous ne pmes vrifier le fait, les objets
d'exprimentation nous manquant.

Nous nous dirigemes alors, en traversant le port en droite ligne, vers
l'embouchure de l'Anapus, autre fleuve qui ne manque pas non plus d'une
certaine distinction mythologique, quoiqu'il soit plus connu par la rivire
Cyan qu'il pousa que par lui-mme. En effet, la rivire Cyan, qui se
joint  lui  un quart de lieue  peu prs de son embouchure, tait ce
qu'il y avait de mieux dans l'aristocratie des nymphes, des nayades et des
hamadryades. On ne connat prcisment ni son pre ni sa mre, mais on sait
de source certaine qu'elle tait cousine de cette autre Cyan, fille du
fleuve Mandre, change en rocher pour n'avoir pas voulu couter un beau
jeune homme qui l'aimait passionnment, et qui se tua en sa prsence sans
que sa mort lui caust la moindre motion. Htons-nous de dire que sa
cousine n'tait point de si dure trempe; aussi fut-elle change en
fontaine, ce qui autrefois tait la mtamorphose usite pour les mes
sensibles. Voici  quelle occasion cet accident mmorable arriva. Nous le
laisserons raconter  monsieur Renouard, traducteur des _Mtamorphoses
d'Ovide_. Ce morceau, qui date de 1628, donnera une ide de la manire dont
on comprenait l'antiquit vers le milieu du rgne de Louis XIII, dit le
Juste, non pas, comme on pourrait le croire, pour avoir fait excuter
messieurs de Marsillac, de Boutteville, de Cinq-Mars, de Thou et de
Montmorency, mais parce qu'il tait n sous le signe de la balance.

Pluton vient d'enlever Proserpine, et l'emporte sur son char sans trop
savoir lui-mme o il la conduit; enfin, il arrive dans les environs
d'Ortygie. Voici le texte du traducteur:

C'est l qu'tait Cyan, la nymphe la plus renomme qui ft lors en
Sicile, et qui a laiss dans ce pays-l son nom aux eaux qui le portent
encore. Elle parut hors de l'eau environ jusqu'au ventre, et, reconnaissant
Proserpine, se prsenta pour la secourir: Vous ne passerez pas plus avant,
dit-elle  Pluton. Comment voulez-vous tre par force le gendre de Crs?
La fille mritait bien d'tre gagne par de douces paroles, non pas d'tre
enleve. Pour l'avoir vous la deviez prier et non pas la forcer. Quant 
moi, je vous dirai bien, s'il m'est permis de mettre en comparaison ma
bassesse avec sa grandeur, que j'ai t autrefois aime du fleuve Anape,
mais il ne m'eut pas de la faon en mariage. Il rechercha longtemps mon
amiti, et il ne jouit point de mon corps qu'il n'et premirement acquis
mes volonts. En faisant de telles remontrances, elle tendait les bras
d'un ct et d'autre tant qu'elle pouvait, pour empcher le chariot de
passer outre; dont Pluton irrit donna de son trident, sceptre de son
empire, un si grand coup contre terre, qu'elle se fendit, et fit une
ouverture  ses effroyables chevaux, par laquelle ils se rendirent
incontinent dans le sombre palais des ombres avec la proie qu'ils
tranaient. Cyan en eut tel crve-coeur, tant d'avoir vu enlever ainsi
Prosperpine que d'avoir t mprise, qu'elle en conut un deuil en son me
dont elle ne put jamais tre console. Nourrissant de larmes ses peines
secrtes, elle se consuma si bien qu'elle fondit en pleurs, et se convertit
en ces ondes desquelles elle avait t desse tutlaire. On vit peu 
peu ses membres s'amollir; ses os perdirent leur duret et se rendirent
ployables, comme firent aussi ses ongles. Tous les membres les plus
faibles, ainsi que les cheveux, les doigts, les pieds et les cuisses,
devinrent premirement liquides, car un corps, moins il est pais, plus
tt il est chang en eau. Puis aprs les paules, les reins, les ctes et
l'estomac s'coulrent en ruisseaux. Enfin ses veines corrompues, au lieu
de sang, ne furent pleines que d'eau, et de tout son corps rien ne lui
resta qu'on pt arrter avec la main.

Cette traduction eut le plus grand succs  l'htel de Rambouillet.
Mademoiselle de Scudry tenait ce que nous avons cit pour un morceau
capital; Chapelain en faisait ses dlices, et mademoiselle Paulet tournait
elle-mme en fontaine toutes les fois qu'on lisait ce passage devant elle.

Le mariage de l'Anapus et de Cyan fut heureux, s'il faut en croire les
apparences, car les bords du lit o ils coulent ensemble sont ravissants.
Ce sont de vritables murailles de verdure, qui se recourbent en berceaux
pour former une vote frache et sombre. De temps en temps, des chappes
de vue, que l'on croirait mnages par l'art, et qui cependant ne sont rien
autre chose que des accidents de la nature, permettent de dcouvrir sur la
rive gauche les ruines de l'pipoli, et sur la rive droite celles du
temple de Jupiter Urius, construit par Glon, et dont il ne reste que deux
colonnes. C'tait dans ce temple qu'tait la fameuse statue couverte d'un
manteau d'or que Denys s'appropria, sous l'ingnieux prtexte qu'il tait
trop lourd en t et trop froid en hiver. Verrs, qui tait amateur, n'en
apprcia que mieux la statue pour la voir sans manteau, et l'envoya  Rome.
C'tait une des trois plus belles de l'antiquit: les deux autres taient,
comme on sait, la Vnus Callipyge et l'Apollon.

Du temps de Mirabella, auteur sicilien qui crivait vers le commencement du
XVIIe sicle, il restait encore debout sept colonnes de ce temple; elles
taient d'une seule pice et avaient vingt-cinq palmes de hauteur.

En face de ces colonnes  peu prs, on passe sous un pont d'une seule
arche, jet sur l'Apanus, et, cent pas aprs, on se trouve  la jonction du
fleuve et de la rivire. Par galanterie, nous laissmes le fleuve  notre
droite, et nous continumes notre route sur la rivire Cyan.

Rien de plus charmant, au reste, que les mille tours et dtours de cette
gracieuse rivire, entre ses deux bords tout chargs de papyrus, ce roi
des roseaux. Ce sont tantt de dlicieux petits lacs dont on voit le fond,
tantt un courant resserr et rapide, qui se plaint comme si la voix de la
nymphe elle-mme racontait encore  Ovide sa triste mtamorphose; tantt
de petites les habites par des milliers d'oiseaux aquatiques, qui
s'envolaient  notre approche ou bien plongeaient dans les roseaux, o nous
pouvions suivre leur fuite par le mouvement qu'ils imprimaient  cette
fort de joncs flexibles et mouvants. Nous remontmes ainsi pendant une
heure  peu prs, puis nous arrivmes  la source de la fontaine, grand
bassin d'une centaine de pieds de tour. C'est l que Pluton frappa la terre
de son trident et disparut dans l'enfer. Aussi prtend-on que cette source
est un abme dont on n'a jamais pu trouver le fond. Les gens du pays
l'appellent Lapisma. C'est autour de cette source que les Carthaginois
avaient tabli leur camp.

En revenant, le comte de Gargallo ordonna  nos mariniers de s'arrter
un instant dans un dlicieux rduit ombrag de tous cts par d'normes
touffes de papyrus, qui, au moindre vent, balancent avec grce leurs ttes
chevelues. C'est l que la tradition veut que se soit passe la scne des
soeurs Callipyges.

Les soeurs Callipyges taient, comme on sait, Syracusaines. C'taient non
seulement les deux plus riches hritires de la ville, mais encore les deux
plus belles personnes qui se pussent voir de Mgare au cap Pachinum. Parmi
les dons que la nature librale s'tait plu  leur prodiguer, tait cette
richesse de formes dont elles tiraient leur nom. Or, un jour que les deux
soeurs se baignaient ensemble,  l'endroit mme o nous tions, elles se
prirent de dispute, chacune d'elles prtendant l'emporter en beaut sur
l'autre. Le procs tait difficile  juger par les intresses elles-mmes,
aussi appelrent-elles un berger qui faisait patre ses troupeaux dans les
environs. Le berger ne se fit pas faire signe deux fois; il accourut, et
les deux soeurs, sortant de l'eau et se montrant  lui dans toute leur
blouissante nudit, le firent juge de la question. Le nouveau Paris
regarda longtemps indcis, portant ses yeux ardents de l'une  l'autre;
enfin, il se pronona pour l'ane. Enchante du jugement, celle-ci lui
offrit sa main et son coeur, que le berger, comme on le comprend bien,
accepta avec reconnaissance. Quant  la plus jeune, elle fit la mme offre
au frre cadet du juge, qui, arriv au moment o il venait de prononcer son
jugement, avait dclar s'inscrire en faux contre lui. Les quatre jeunes
gens levrent alors un temple  la Beaut; et comme chacun d'eux
continuait de soutenir son opinion, les deux rivales se dcidrent 
en appeler  la postrit: elles firent faire par les deux meilleurs
statuaires de l'poque les deux Vnus qui portent encore leur nom, et dont
l'une est  Naples et l'autre  Syracuse. Deux mille trois cents ans sont
couls depuis cette poque, et la postrit indcise n'a point encore
port son jugement: _Adhuc sub judice lis est_, comme dit Horace.

Heureux temps, o les bergers pousaient des princesses! Et quelles
princesses, encore!




LA CHAPELLE GOTHIQUE


On se rappelle cette petite chapelle gothique que me montra mon guide
du haut de l'pipoli, et que je ne voulus pas aller voir, retenu par la
chaleur sngalienne qu'il faisait en ce moment. Cette chapelle appartenait
 la famille San-Floridio. Btie par un anctre du marquis actuel, elle
servait surtout de lieu de spulture  la famille. Il y avait une vieille
tradition sur cette chapelle, qui ne contenait pas seulement, disait-on,
des caveaux mortuaires: on parlait de souterrains inconnus, dans lesquels
un comte de San-Floridio se serait rfugi  l'poque des guerres avec les
Aragonais d'Espagne, guerres pendant lesquelles son patriotisme l'aurait
fait condamner  mort. La tradition ajoutait qu'il tait rest dans cette
retraite pendant dix ans, et y avait t rgulirement nourri par de vieux
serviteurs, qui, au risque de leur propre vie, lui portaient toutes les
deux nuits, dans ce souterrain, de quoi boire et de quoi manger. Vingt fois
le comte de San-Floridio aurait pu se sauver et gagner Malte ou la France;
mais il ne voulut jamais consentir  quitter la Sicile, esprant toujours
que l'heure de la libert sonnerait pour elle, et pensant qu'il devait tre
l au premier signal.

En 1783, il y avait encore deux rejetons mles de cette famille, le marquis
et le comte de San-Floridio. Le marquis habitait Messine, et le comte
Syracuse. Le marquis tait veuf et sans enfants, et n'avait prs de lui
que deux serviteurs: une jeune fille de Catane, nomme Teresina, qui avait
appartenu  sa femme, et pouvait avoir dix-huit ou vingt ans  peu prs;
puis un homme de trente ans au plus, qu'on appelait Gatano Cantarello, le
dernier descendant de cette race de serviteurs fidles qui avaient donn
 l'ancien marquis une si grande preuve de dvouement, et qui, de pre en
fils, taient demeurs dans la maison de l'an de la famille. Cet an
connaissait seul le secret du souterrain, secret qu'il transmettait 
son fils, et qui tait d'autant mieux gard, que d'an jour  l'autre les
marquis de San-Floridio, qui taient rests constamment dans le parti
patriote, pouvaient avoir besoin de recourir de nouveau  cet introuvable
asile.

Nous avons racont,  propos de Messine, le tremblement de terre de 1793 et
ses dplorables suites. Le marquis de San-Floridio fut une des victimes de
ce triste vnement. La toiture de son palais s'enfona, et il fut tu
par la chute d'une poutre; ses deux serviteurs, Teresina et Gatano,
chapprent sans blessures au dsastre, quoique Gatano, pour essayer de
sauver son matre, disait-on, ft rest plus d'une heure sous les dcombres
de la maison. Le comte de San-Floridio, qui reprsentait la branche
cadette, se trouva ainsi le chef de la famille, et hrita du titre et de la
fortune de son an. Le marquis tant mort au moment o il s'y attendait le
moins, avait emport avec lui le secret de la chapelle; mais, il faut le
dire, ce ne fut pas ce secret que le comte de San-Floridio regretta le
plus; ce fut une somme de 50 ou 60 000 ducats d'argent comptant que l'on
savait exister dans les coffres du dfunt, et que, malgr des fouilles
multiplies, on ne parvint pas  retrouver. Le pauvre Cantarello tait au
dsespoir de cette disparition, qu'on pouvait, disait-il en s'arrachant
les cheveux, lui imputer,  lui. Le comte le consola de son mieux, en lui
disant que la fidlit des serviteurs de la famille tait trop connue
pour qu'un pareil soupon le pt atteindre; et, comme preuve de ce qu'il
avanait, il lui offrit prs de lui la place qu'il occupait prs de son
frre; mais Cantarello rpondit qu'aprs avoir perdu un si bon matre, il
ne voulait plus appartenir  personne. Le comte lui demanda alors s'il
connaissait le secret de la chapelle; Cantarello assura que non. Une somme
assez ronde, offerte  la suite de cette conversation par le comte, fut
refuse par ce digne serviteur, qui se retira dans les environs de Catane,
et dont on n'entendit plus parler. Le comte de San-Floridio se mit en
possession de la fortune de son frre, qui tait immense, et prit le titre
de marquis.

Dix ans s'taient couls depuis cet vnement, et le marquis de
San-Floridio, qui avait fait rebtir le palais de son frre, habitait l't
Messine et l'hiver Syracuse; mais qu'il ft  Syracuse ou  Messine, il ne
manquait jamais de faire dire,  la chapelle de la famille, une messe pour
le repos de l'me du dfunt. Cette messe tait clbre  l'heure mme o
l'vnement avait eu lieu, c'est--dire  neuf heures du soir.

On en tait arriv au dixime anniversaire, qui devait se clbrer avec la
pompe habituelle, mais auquel devait assister un nouveau personnage, qui
joue le principal rle dans cette histoire. C'tait le jeune comte don
Ferdinand de San-Floridio, qui, ayant atteint sa dix-huitime anne, venait
de finir ses classes, et arrivait du collge de Palerme depuis quelques
jours seulement.

Don Ferdinand savait parfaitement qu'il portait un des plus beaux noms, et
qu'il devait hriter d'une des plus grandes fortunes de la Sicile. Aussi
avait-il tourn au vrai gentilhomme. C'tait un beau garon aux cheveux
d'un noir d'bne, qui disparaissait malheureusement sous la poudre qu'on
portait  cette poque, aux yeux noirs, au nez grec et aux dents d'mail,
portant le poing sur la hanche, le chapeau un peu de ct, et plaisantant
fort, comme c'tait la mode  cette poque, aux dpens des choses saintes;
au reste, excellent cavalier, fort sur l'escrime, et nageant comme un
poisson; toutes choses qui s'apprenaient au collge des nobles. Seulement,
on disait qu' ces leons classiques les belles dames de Palerme en avaient
ajout d'autres, auxquelles le comte Ferdinand n'avait pas pris moins
de got qu' celles dont il avait si bien profit, quoique ces leons
fminines ne fussent pas portes sur le programme universitaire. Tant il y
a enfin que le comte revenait  Syracuse, jeune, beau, brave, et dans cet
ge aventureux o chaque homme se croit destin  devenir le hros de
quelque roman.

Ce fut sur ces entrefaites qu'arriva le jour anniversaire de la mort du
marquis. Le pre et la mre du comte prvinrent trois jours d'avance leur
fils de se tenir prt pour cette funbre crmonie. Don Ferdinand, qui
hantait peu les glises, et qui, ainsi que nous l'avons dit, tait on ne
peut plus voltairien, aurait fort dsir pouvoir se dispenser de cette
corve; mais il comprit qu'il n'y avait pas moyen de se soustraire  ce
devoir de famille, et que toute escapade de ce genre,  l'endroit d'un
oncle dont on avait hrit cent mille livres de rentes, serait on ne peut
plus inconvenante. D'ailleurs, il esprait que la crmonie attirerait  la
petite chapelle, si isole qu'elle ft, quelque belle dame de Syracuse ou
quelque jolie paysanne de Belvdre, et qu'ainsi la toilette qu'il tait
oblig de faire,  cette triste occasion, ne serait pas tout  fait perdue.
Don Ferdinand se prta donc d'assez bonne grce  la circonstance, et,
aprs avoir mis son pre et sa mre dans leur litire, sauta aussi
rsolument dans la sienne que s'il se ft agi pour lui d'aller figurer dans
un quadrille.

Disons un mot en passant de cette charmante manire de voyager. Il n'y a en
Sicile que trois modes de locomotion: la voiture, le mulet ou la litire.

La voiture est dans la vieille Trinacrie ce qu'elle est partout, si ce
n'est qu'elle a conserv une forme de carrosse qui rjouirait on ne peut
plus les yeux de ce bon duc de Saint-Simon, si, pour punir les pchs de
notre poque, Dieu permettait qu'il revnt en ce monde. Les carrosses sont
faits pour les rues o l'on peut passer en carrosses, et pour les routes o
l'on peut voyager en voiture; il y a plus ou moins de rues praticables dans
chaque ville, et je n'en pourrais dire le nombre. Quant aux routes, elles
sont plus faciles  compter: il y en a une qui se rend de Messine 
Palerme, et _vice versa_. Il en rsulte que, quand on voyage partout
ailleurs que sur cette ligne, il faut aller  mulet ou en litire.

Tout le monde sait ce que c'est que d'aller  mulet, je n'ai donc
pas besoin de m'tendre sur ce mode de voyage, mais on ignore assez
gnralement ce que c'est que d'aller en litire, du moins comme on
l'entend en Sicile.

La litire est une grande chaise  porteurs, construite gnralement pour
deux personnes, qui, au lieu d'tre assises cte  cte, comme dans
nos coups modernes, sont places face  face, comme dans nos anciens
_vis--vis_. Cette litire est pose sur un double brancard, qui s'adapte
au dos de deux mulets: un serviteur conduit le premier, et le second n'a
qu' suivre. Il en rsulte que le mouvement de la litire, surtout dans un
pays aussi accident que l'est la Sicile, correspond assez exactement au
mouvement de tangage d'un vaisseau, et donne de mme le mal de mer. Aussi
prend-on gnralement en excration les personnes avec lesquelles on voyage
de cette manire. Au bout d'une heure de cette locomotion, on se dispute
avec son meilleur ami, et,  la fin de la premire journe, on est brouill
 mort. Damon et Pythias, ces antiques modles d'amiti, partis de Catane
en litire, se seraient battus en duel en arrivant  Syracuse, et se
seraient gorgs fraternellement, ni plus ni moins qu'tocle et Polynice.

Le marquis et la marquise descendirent de leur litire en se disputant, et
sans que l'un songet  offrir la main  l'autre, de sorte que la marquise
fut oblige d'appeler ses domestiques pour qu'ils l'aidassent  descendre.
Quant au jeune comte, il sauta lestement de la sienne, tira un beau miroir
de sa poche pour s'assurer que sa coiffure n'tait pas drange, rajusta
son jabot, jeta aristocratiquement son chapeau sous son bras gauche, et
entra dans la petite glise  la suite de ses nobles parents.

Contre l'attente du jeune comte, il n'y avait,  l'exception du prtre, du
sacristain et des enfants de choeur, absolument personne dans la chapelle.
Il jeta donc un regard assez maussade de tous cts, fit mondainement
trois ou quatre tours dans l'glise, et finit, se trouvant fort durement 
genoux, par s'asseoir dans le confessionnal, o, prpar comme il l'tait
au sommeil par le mouvement de la litire, il ne tarda point  s'endormir.

Le comte dormait comme on dort  dix-huit ans. Aussi l'office des morts
s'coula-t-il sans que serpent, orgue, ni _De Profundis_ le rveillassent.
L'office termin, la marquise le chercha de tous cts et l'appela mme 
voix basse; mais le marquis, aigri encore par son voyage, se retourna vers
sa femme, et lui dit que son fils n'tait qu'un libertin qu'elle gtait
par son excessive faiblesse maternelle, et qu'il voyait bien que, quand il
tait perdu, ce n'tait pas  l'glise qu'il fallait le chercher. La pauvre
mre n'avait rien  rpondre  cela: l'absence du jeune homme, dans une
circonstance aussi solennelle, dposait contre lui; elle baissa la tte et
sortit de la chapelle. Derrire elle, le marquis en ferma la porte  clef,
et tous deux remontrent dans leur litire pour revenir  Syracuse. La
marquise avait jet un instant les yeux dans la litire de son fils,
esprant l'y trouver; elle se trompait, la litire tait parfaitement vide.
Elle ordonna alors aux porteurs d'attendre jusqu' ce que son fils revnt;
mais le marquis passa la tte par la portire disant que, puisque son fils
avait trouv bon de s'loigner sans dire o il allait, il reviendrait 
pied, ce qui au reste n'tait pas une grande punition, la chapelle tant
loigne d'une lieue  peine de Syracuse. La marquise, qui tait habitue 
obir, monta passivement dans la litire conjugale, qui se mit aussitt en
route, suivie par la litire vide.

En rentrant au palais, elle s'informa tout bas du comte, et apprit avec une
certaine inquitude qu'il n'avait pas reparu. Cependant, cette inquitude
se calma bientt lorsqu'elle songea que le marquis avait une maison
de campagne  Belvdre, et que, selon toute probabilit, son fils,
rflchissant que, pass onze heures, Syracuse fermait ses portes sous
prtexte qu'elle est ville de guerre, irait coucher  cette maison de
campagne.

Mais, comme le lecteur le sait, il n'tait rien arriv de tout cela. Le
comte de San-Floridio ne battait pas la campagne comme l'en accusait le
marquis, et n'tait point all coucher  Belvdre comme l'esprait la
marquise. Il dormait bel et bien dans son confessionnal, rvant que la
princesse de M..., la plus jolie femme de Palerme, lui donnait, tte 
tte, une leon de natation dans les bassins de la Favorite, et ronflant
joyeusement  ce doux rve.

A deux heures du matin il s'veilla, tendit les bras, billa, se frotta
les yeux, et, se croyant dans son lit, voulut changer de ct; mais il se
cogna rudement la tte  l'angle du confessionnal. Le choc avait t
si rude que le jeune comte en ouvrit les yeux tout grands et se trouva
rveill du coup. Au premier abord, il regarda avec tonnement autour de
lui, n'ayant aucune ide du lieu o il se trouvait; peu  peu, le souvenir
lui revint; il se rappela le voyage de la veille, son dsappointement en
rentrant dans la chapelle, et enfin le moment de lassitude et d'ennui qui
l'avait conduit dans le confessionnal, o il s'tait endormi et o il se
rveillait. Ds lors, il devina le reste; il comprit que son pre et sa
mre, ne le voyant plus auprs d'eux, taient retourns  Syracuse, et
l'avaient laiss, sans s'en douter, derrire eux dans la chapelle. Il alla
 la porte, la trouva hermtiquement ferme, ce qui le confirma dans cette
supposition; alors, il tira de son gousset une montre  rptition, la fit
sonner, s'assura qu'il tait deux heures et demie du matin, jugea fort
judicieusement que les portes de Syracuse taient fermes, et que tout le
monde tait couch au chteau de Belvdre, ce qui ne lui laissait d'autre
chance que de passer la nuit  la belle toile. Trouvant qu' tout prendre,
si on tait moins bien dans un confessionnal que dans son lit, on y tait
toujours mieux que dans un foss, il se rintgra donc dans son alcve
improvise, s'y accouda du mieux qu'il put, et referma les yeux afin d'y
reprendre au plus tt ce bon sommeil dont le fil avait t momentanment
interrompu.

Le comte tait peu  peu retomb dans cette sorte de crpuscule intrieur
qui n'est dj plus le jour, et qui n'est pas encore la nuit de la pense,
lorsque l'oue, ce dernier sens qui s'endort en nous, lui transmit
vaguement le bruit d'une porte que l'on ouvrait, et qui, en s'ouvrant,
criait sur ses gonds. Le comte se redressa aussitt, plongea ses regards
dans l'glise, et aperut,  la lueur de la lanterne qu'il portait 
la main, un homme inclin devant l'autel latral le plus rapproch du
confessionnal o il se trouvait. Presque aussitt cet homme se releva,
approcha la lanterne de sa bouche et la souffla; puis, s'enveloppant de ce
manteau moiti italien, moiti espagnol, que les Siciliens appellent un
_ferrajiolo_, il traversa l'glise dans toute sa longueur, assourdissant
autant que possible le bruit de sa marche, passa si prs du comte que don
Ferdinand et pu le toucher en tendant la main, s'avana vers la porte de
sortie, l'ouvrit, et disparut en la refermant  clef derrire lui.

Don Ferdinand tait rest muet et immobile  sa place, moiti de crainte,
moiti de surprise. Notre jeune comte n'tait pas une de ces mes de fer
comme on en rencontre dans les romans, un de ces hros qui, comme Nelson,
demandent  quinze ans ce que c'est que la peur. Non, c'tait tout
bonnement un jeune homme brave et aventureux, mais superstitieux comme
on l'est en Sicile, ou comme on le devient partout ailleurs, quand on se
trouve de nuit seul dans une chapelle isole, avec des tombes sous ses
pieds, un autel devant soi, Dieu au-dessus de sa tte, et le silence
partout. Aussi, quoique don Ferdinand et port la main tout d'abord  son
pe, afin de se dfendre contre cette apparition quelle qu'elle ft, il
vit sans dplaisir, pris comme il l'tait,  l'improviste, au beau milieu
de son demi-sommeil, cette apparition passer prs de lui sans faire mine de
le remarquer. Au premier aspect, il avait cru avoir affaire  quelque tre
fantastique,  quelqu'un de ses aeux qui, mcontent de la partialit avec
laquelle on accordait une messe annuelle au feu marquis, sortait tout
doucement de sa tombe pour venir rclamer la mme faveur. Mais quand l'tre
mystrieux avait approch, pour la souffler, la lanterne de sa bouche,
la lueur qu'elle projetait avait clair son visage, et le comte avait
parfaitement reconnu dans le personnage au manteau un homme de haute
taille, g de quarante  quarante-cinq ans, auquel sa barbe et ses
moustaches noires donnaient, ainsi que la proccupation intrieure qui
l'agitait sans doute, une physionomie sombre et svre. Il savait donc 
quoi s'en tenir sur ce point, et tait convenu qu'il venait de se trouver
en face d'un tre de la mme espce, sinon du mme rang, que lui. Cette
conviction tait bien dj quelque chose, mais ce n'tait point assez pour
tranquilliser tout  fait le comte: un homme inconnu ne pntrait pas
ainsi dans une chapelle, o il n'avait videmment que faire, sans quelque
mauvaise intention. Nous devons donc avouer que le coeur du jeune comte
battit fortement lorsqu'il vit passer cet homme  deux pas de lui; et ces
battements, qui prouvaient, quelle qu'en ft la cause, une surexcitation
violente, ne cessrent que dix minutes aprs que la porte se fut referme,
et que don Ferdinand se fut assur qu'il tait bien seul dans la chapelle.

On comprend qu'il ne fut plus question pour le jeune homme de se rendormir;
perdu dans un monde de conjectures, il passa le reste de la nuit l'oeil
et l'oreille au guet, cherchant  donner une base quelque peu solide aux
difices successifs que btissait son imagination. Ce fut alors qu'il se
rappela cette tradition de famille o il tait question d'un souterrain
dans lequel un marquis de San-Floridio, proscrit et condamn  mort, tait
rest cach prs de dix ans; mais il savait aussi que son oncle tait
mort sans avoir le temps de lguer le secret du souterrain  personne.
Nanmoins, ce souvenir, tout incomplet et incohrent qu'il ft, jeta comme
un rayon de lumire dans la nuit qui enveloppait le jeune comte: il pensa
que ce secret, qu'il croyait scell dans une tombe, avait bien pu tre
dcouvert par le hasard. La premire consquence de cette nouvelle ide fut
que le souterrain tait devenu le repaire d'une bande de brigands, et qu'il
avait eu l'honneur de se trouver en face de leur capitaine; mais bientt,
don Ferdinand rflchit que, depuis assez longtemps, on n'avait entendu
parler dans les environs d'aucun vol considrable ou d'aucun meurtre
important. Il y avait bien, comme toujours, quelques petites filouteries de
bourses et de tabatires, quelques coups de couteau changs par-ci par-l,
et qui tiraient une ou deux fois la semaine le capitaine de nuit de
son sommeil; mais rien de tout cela n'indiquait une bande organise,
permanente, et commande par un chef aussi rsolu que paraissait l'tre
l'homme au manteau: il fallait donc abandonner cette hypothse.

Cependant, tandis que le jeune comte faisait et dfaisait mille
conjectures, le temps s'tait coul, et les premiers rayons du jour
commenaient  paratre; il pensa que, s'il voulait approfondir plus
tard cette trange aventure, il ne fallait pas qu'il se laisst voir aux
environs de la chapelle. En consquence, profitant du demi-crpuscule qui
rgnait encore, il monta,  l'aide de plusieurs chaises, sur une fentre,
l'ouvrit, se laissa glisser en dehors, tomba sans accident d'une hauteur de
huit ou dix pieds, rentra  Syracuse au moment de l'ouverture des portes,
et, moyennant deux onces, le concierge lui promit de dire au marquis et 
la marquise qu'il tait rentr la veille une demi-heure aprs eux.

Grce  cette prcaution, les choses se passrent comme le jeune comte
l'avait dsir; et lorsqu'il descendit pour le djeuner, le marquis
se contenta si facilement de l'excuse que son fils lui donna pour sa
disparition de la veille, que celui-ci vit bien que son pre, tromp par le
concierge sur le temps qu'elle avait dur, n'y attachait qu'une mdiocre
importance.

Il n'en fut pas ainsi de la marquise: elle avait veill jusqu'au jour et
avait entendu rentrer son fils, mais elle se garda bien de souffler le mot
sur cette escapade, de peur que son bien-aim don Ferdinand ne ft grond.
D'ailleurs il y a toujours dans les premires absences noctures de son fils
quelque chose qui fait sourire l'amour-propre d'une mre.

En se retrouvant dans sa chambre et bientt dans son lit, don Ferdinand
avait d'abord espr se ddommager de l'interruption cause dans son
sommeil par l'apparition de l'homme mystrieux; mais  peine avait-il eu
les yeux ferms, que cette apparition s'tait reproduite dans son souvenir,
et, malgr la fatigue dont ce jeune homme tait accabl, avait constamment
chass loin de lui le sommeil. Don Ferdinand n'avait donc fait que penser
 son aventure nocturne lorsque l'heure du djeuner arriva, et qu'il fut
forc de descendre.

Nous avons dit que le djeuner se passa pour don Ferdinand aussi bien qu'il
avait pu esprer; aussi, enhardi par l'indulgence de son pre, le comte
parla-t-il avec une apparente indiffrence d'aller chasser dans les
Pantanelli. Le marquis ne mit aucun empchement  ce projet, et, aprs le
djeuner, le comte, arm de son fusil, suivi de son chien et muni de la
clef de la chapelle, partit, promettant  sa mre de lui rapporter un plat
de bcassines pour son dner.

Le comte traversa les Pantanelli pour l'acquit de sa conscience, et afin
de crotter ses gutres et son chien, tira deux ou trois bcassines qu'il
manqua; arriv  la hauteur de la chapelle, il piqua droit  la porte,
l'ouvrit et la referma derrire lui sans avoir t vu. La chose n'tait
point tonnante: il tait une heure de l'aprs-midi, et  une heure de
l'aprs-midi,  moins d'avoir t chang en lzard comme Stellio par Crs,
il n'est point d'usage, en Sicile, de courir les champs.

Malgr l'exigut des fentres et l'assombrissement du jour extrieur, qui
ne pntrait qu' travers des vitraux coloris, l'intrieur de la chapelle
tait suffisamment clair pour que don Ferdinand pt se livrer  ses
recherches. Il commenta par marcher droit au confessionnal o il s'tait
endormi; de l, il reporta les yeux vers l'autel devant lequel il avait vu
s'incliner l'homme au manteau. Alors, il alla  l'autel, et chercha des
deux cts s'il ne trouverait pas une issue quelconque, mais sans rien
voir. Cependant,  la droite du tabernacle, son chien flairait obstinment
la muraille, comme s'il et reconnu une piste, et il regardait son matre
en poussant des gmissements sourds et prolongs. Don Ferdinand, qui
connaissait l'instinct de ce fidle animal, ne douta plus ds lors que
l'inconnu ne ft sorti de cette partie de la muraille; mais il eut beau
regarder, il ne vit aucune trace d'une issue quelconque, de sorte qu'aprs
une heure de recherches inutiles, don Ferdinand sortit de la chapelle,
dsesprant de dcouvrir par les moyens ordinaires le mystre qu'elle
renfermait.

En sortant de la chapelle, le jeune comte s'tait dj arrt au seul parti
qui lui restt  prendre: c'tait de s'enfermer de nouveau nuitamment dans
la chapelle, d'y guetter l'homme au manteau, et,  l'aide de l'obscurit,
de surprendre son secret. Ce projet ncessitait certains arrangements
prparatoires et une somme d'indpendance et de libert que don Ferdinand
ne pouvait esprer  Syracuse, plac comme il l'tait sous la double
surveillance du marquis et de la marquise; aussi, son plan fut-il
promptement arrt.

En revenant, il passa de nouveau par les marais, qui fourmillaient de
gibier, et comme le jeune homme tait bon tireur quand il n'tait surpris
par aucune distraction au moment de mettre en joue, il eut bientt fait une
collection honorable de bcassines, de sarcelles et de rles. En rentrant,
il dposa le produit de sa chasse aux pieds de sa mre, et dclara qu'il
s'tait si fort amus dans l'excursion qu'il venait de faire, qu'avec la
permission du marquis et de la marquise, il comptait aller passer quelques
jours  Belvdre afin d'tre plus  mme de se livrer tout  son aise au
plaisir de la chasse. Le marquis, qui tait fort accommodant toutes les
fois qu'il ne devait pas aller, qu'il n'allait pas ou qu'il n'avait pas
t en litire, rpondit qu'il n'y voyait pas d'inconvnient; la marquise
essaya de faire quelques observations sur cet amusement; mais le marquis
rpondit qu'au contraire la chasse tait un plaisir tout aristocratique, et
qui lui paraissait merveilleusement convenir  un gentilhomme. Lui-mme,
ajouta-t-il, s'y tait fort livr dans son temps, et ses anctres en
avaient fait leur exercice favori. D'ailleurs, dans l'antiquit mme,
la chasse tait spcialement rserve aux gentilshommes des meilleures
maisons, tmoin Mlagre, qui tait fils d'Oene et roi de Calydon;
Hercule, qui tait fils de Jupiter et de Sml, et enfin Apollon, qui,
fils de Jupiter et de Latone, c'est--dire de dieu et de desse, n'avait
aucune tache dans ses quartiers paternels et maternels, de telle sorte
qu'il et pu, comme lui, marquis de San-Floridio, tre chevalier de Malte
de justice. Le marquis savait bien qu'il y avait loin du serpent Python, du
lion de Nme et du sanglier de Calydon,  des bcassines,  des rles et
 des sarcelles; mais,  tout prendre, son fils, si brave qu'il ft, ne
pouvait tuer que ce qu'il rencontrait, et, si par hasard son chien faisait
lever un monstre quelconque, il tait bien certain que don Ferdinand le
mettrait  mort.

La pauvre mre n'avait rien  rpondre  une harangue si savante; aussi, se
contenta-t-elle de soupirer, d'embrasser son fils, et de lui recommander
d'tre prudent.

Le mme soir, don Ferdinand tait install dans la maison de campagne du
marquis de San-Floridio, laquelle tait situe  cinq cents pas  peine de
la chapelle gothique, qui en tait une dpendance.

Quelque envie qu'eut le jeune homme de renouveler incontinent son
exprience nocturne, force lui fut d'attendre au lendemain. Il lui fallait
faire connaissance avec les localits, se procurer la clef de la porte du
parc, et prendre quelques informations dans le voisinage.

Les informations furent sans rsultat. On se rappelait bien avoir vu venir
de temps en temps  Belvdre un homme dont le signalement rpondait 
celui que donnait le comte, mais on ne connaissait pas cet homme. Cependant
le jardinier promit de prendre des renseignements plus positifs sur cet
tranger.

La nuit venue, don Ferdinand sortit par la porte du jardin, arm de son
pe et d'une paire de pistolets, s'achemina seul vers la chapelle, s'y
enferma, gagna le confessionnal, s'y installa comme une sentinelle dans sa
gurite, et veilla jusqu'au jour sans voir se renouveler l'apparition ni
aucun autre vnement qui y et trait.

Le lendemain, le surlendemain et la troisime nuit, le comte renouvela la
mme exprience, sans en obtenir aucun rsultat. Don Ferdinand commena 
croire qu'il avait fait un rve, et que son chien avait flair la piste de
quelques rats.

Don Ferdinand ne se tenait cependant point pour battu, et comptait passer
encore la nuit suivante  son poste ordinaire, lorsque sa mre lui fit dire
qu'ayant appris que sa soeur, abbesse du couvent des Ursulines  Catane,
tait fort malade, elle dsirait lui faire une visite, et le priait de lui
servir de chevalier. Don Ferdinand, tout absolu dans ses volonts qu'il
tait, avait t lev dans des traditions de respect aristocratique pour
ses parents. Il recommanda au jardinier de bien remarquer, en son absence,
si l'homme  la barbe noire ne revenait pas  Belvdre, et partit aussitt
pour aller se mettre  la disposition de la marquise.

La marquise partait le lendemain matin; elle comptait que son fils et elle
feraient route en litire; mais don Ferdinand, qui excrait ce mode de
locomotion, demanda la permission d'accompagner sa mre  cheval. La
permission lui fut accorde, l'quitation, au dire du marquis, n'tant
point un exercice moins aristocratique que la chasse, et faisant partie de
ceux qui conviennent essentiellement  l'ducation d'un gentilhomme.

La marquise et le comte partirent  l'heure fixe, accompagns de leurs
_campieri_. Comme ils approchaient de Millili, le comte en vit sortir un
homme  cheval, qui, par le chemin qu'il suivait, devait ncessairement le
croiser. A mesure que cet homme approchait, don Ferdinand le regardait avec
une attention plus grande: il lui semblait reconnatre l'homme au manteau;
lorsqu'il fut  vingt pas de lui, il n'eut plus de doute.

Vingt projets plus insenss les uns que les autres passrent  l'instant
dans l'esprit du jeune homme: il voulait marcher droit  l'inconnu, lui
mettre pistolet sur la gorge, et lui faire avouer ce qu'il tait venu
faire dans la chapelle de sa famille; il voulait le suivre de loin, et,
en arrivant  Belvdre, le faire arrter; il voulait attendre le
soir, revenir de nuit  franc trier, et se cacher de nouveau dans le
confessionnal, esprant le surprendre; puis, il examinait l'une aprs
l'autre les difficults ou plutt les impossibilits de ces divers plans,
et reconnaissait que non seulement ils taient impraticables, mais encore
qu'ils lui enlevaient toute chance d'arriver  son but. Pendant ce temps,
l'homme au manteau tait pass.

Don Ferdinand, qui tait rest en arrire, immobile sur la grande route,
comme si lui et son cheval taient ptrifis, fut tir de ses rflexions
par un des _campieri_ de sa mre qui venait lui demander, de la part de la
marquise, la cause de cette trange station sous un soleil de trente-cinq
degrs. Don Ferdinand rpondit qu'il examinait le paysage, qui, du point o
il tait parvenu, lui paraissait on ne peut plus pittoresque; et, donnant
un coup d'peron  son cheval, il rejoignit la litire de la marquise.

Cependant une chose tranquillisait don Ferdinand: c'est que les visites de
l'inconnu  la chapelle de sa famille taient sans doute priodiques, et
que, six jours s'tant couls depuis la dernire qu'il avait faite jusqu'
celle qu'il comptait y faire sans doute le soir mme, il n'avait qu'
attendre six autres jours encore pour le voir reparatre. Il continua donc
sa route, un peu tranquillis par cette probabilit, que la confiante
imagination de la jeunesse ne tarda point  changer chez lui en certitude.

En arrivant  Catane, la marquise trouva sa soeur infiniment mieux. La
vnrable abbesse, ayant reu l'archevque de Palerme  son passage 
Catane, lui avait offert un dner splendide, et s'tait donn, pour lui
faire honneur, une indigestion de meringues aux confitures. L'intensit du
mal avait t si grande, qu'on avait cru d'abord les jours de l'abbesse en
danger, et qu'on s'tait empress d'crire  la marquise; mais la maladie
avait bientt cd aux attaques ritres que la science avait diriges
contre elle, et la digne abbesse tait  cette heure tout  fait hors de
danger.

En sa qualit de neveu de la suprieure, don Ferdinand avait t reu
dans l'enceinte interdite aux profanes, et rserve aux seules brebis du
Seigneur. Jamais le jeune comte n'avait vu pareille runion d'yeux noirs et
de blanches mains; il en fut d'abord bloui au point de ne savoir auxquels
entendre; de leur ct, jamais les nonnes n'avaient vu, mme  travers la
grille du parloir, un si lgant cavalier, et les saintes filles taient
tout en moi. Enfin, au bout de deux ou trois jours, il y avait dj force
oeillades changes avec les plus jolies, et force billets glisss dans les
mains des moins svres, lorsque la marquise annona  son fils qu'il et 
se tenir prt  repartir le lendemain avec elle pour Syracuse. La nouvelle
de ce dpart vint arracher le comte  ses rves d'or, et fit verser force
larmes dans le couvent. Mais don Ferdinand promit bien  sa tante, qu'il
voyait pour la premire fois, et qu'il avait prise en affection ds la
premire vue, de venir lui rendre visite aussitt que la chose lui serait
possible. Cette promesse se rpandit  l'instant dans la sainte communaut,
et changea les dsespoirs du dpart en une douce mlancolie.

A Catane, dans le couvent dirig par sa vnrable tante, au milieu de tous
ces yeux siciliens, les plus beaux yeux du monde, don Ferdinand aurait
peut-tre oubli le mystre de la chapelle, mais une fois de retour 
Syracuse, il ne pensa plus  autre chose; prtexta une recrudescence de
passion pour la chasse, et courut de nouveau s'installer au chteau de
Belvdre.

L'homme au manteau y avait reparu, et le jardinier, sur ses gardes cette
fois, s'tait mis  sa piste et avait pris des informations nouvelles; ces
informations, au reste, se rduisaient  de bien vagues claircissements.
Du nom de l'homme au manteau on ne savait absolument rien; seulement, on
le connaissait pour un personnage fort charitable, qui, chaque fois qu'il
passait  Belvdre, y rpandait de nombreuses aumnes. Il s'arrtait
d'ordinaire chez un paysan nomm Rizzo. Le jardinier s'tait rendu chez
ce paysan, et avait interrog toute la famille, mais il n'en avait rien
appris, sinon que l'homme au manteau leur avait,  diffrentes reprises,
rendu quelques visites sous prtexte de s'informer de la demeure des plus
pauvres habitants de Belvdre. Bien souvent il les avait chargs aussi
d'acheter des aliments de toute sorte, comme du pain, du jambon, des
fruits, qu'il distribuait lui-mme aux ncessiteux. Deux ou trois fois
seulement, il tait venu accompagn d'un jeune garon enveloppe d'un long
manteau, et qui,  chaque fois, tait fort triste. Malgr le soin qu'il
prenait de le cacher, les paysans avaient cru, dans ce jeune garon,
reconnatre une femme, et avaient plaisant l'homme au manteau sur sa bonne
fortune; mais l'inconnu avait pris la plaisanterie du mauvais ct, et
avait rpondu, d'un ton qui n'admettait point de rplique, que celui qui
l'accompagnait, et qu'on prenait pour une femme, tait un jeune prtre de
ses parents qui ne pouvait s'habituer au sjour du sminaire, et qu'il
faisait sortir de temps en temps pour le distraire un peu.

Il y avait quinze jours  peu prs que l'inconnu avait amen chez les Rizzo
ce jeune garon, ou cette jeune femme; car, malgr l'explication donne par
l'homme au manteau, ils continuaient  conserver des doutes sur le sexe de
ce personnage.

Tout cela, comme on le comprend bien, loin d'teindre la curiosit du jeune
comte, ne fit que l'exciter de plus en plus; aussi, ds la nuit suivante,
tait-il  son poste; mais ni cette nuit, ni le lendemain, il ne vit
paratre celui qu'il attendait. Enfin, pendant la troisime nuit, la
septime qui se ft coule depuis sa rencontre sur la grande route, il
entendit la porte d'entre rouler sur ses gonds, puis se refermer; un
instant aprs, une lanterne brilla tout  coup, comme si on l'et allume
dans l'glise mme; cette lanterne, comme la premire fois, s'approcha du
confessionnal, et  sa lueur don Ferdinand reconnut l'homme au manteau. Cet
homme marchait droit  l'autel, souleva le degr qui formait la dernire
de ses trois marches, y prit un objet que don Ferdinand ne put distinguer,
s'approcha de la muraille, parut introduire une clef dans une serrure,
entr'ouvrit une porte secrte qui, pratique entre deux pilastres, faisait
mouvoir un pan de pierres, referma cette porte derrire lui et disparut.

Cette fois, don Ferdinand tait bien veill; il n'y avait pas de doute, ce
n'tait pas une vision.

Don Ferdinand rflcht alors sur la conduite qu'il allait tenir. S'il et
fait grand jour, s'il et eu des tmoins pour applaudir  son courage, s'il
et t excit par un mouvement d'orgueil quelconque, il et attendu cet
homme  sa sortie, aurait march droit  lui, et, l'pe  la main, lui
aurait demand l'explication du mystre. Mais il tait seul, il faisait
nuit, personne n'tait l pour applaudir  la faon cavalire dont il se
mettait en garde: don Ferdinand couta la voix de la prudence. Or, voici ce
que la prudence lui conseilla.

L'inconnu s'tait agenouill devant l'autel, avait soulev une pierre; sous
cette pierre, il avait pris un objet, qui devait tre une clef, puisqu'avec
cet objet il avait ouvert une porte. Sans doute, en sortant, il dposerait
la clef  l'endroit o il l'avait prise, et s'loignerait de nouveau pour
sept ou huit jours. Ce qu' y avait de mieux  faire pour le jeune comte
tait donc d'attendre qu'il ft loign, de prendre la clef, d'ouvrir la
porte  son tour, et de pntrer dans le souterrain.

Ce plan tait si simple, qu'on ne doit point s'tonner qu'il se soit
prsent  l'esprit de don Ferdinand, et que son esprit s'y soit arrt.
Cela n'empchait pas, comme pourraient le prsumer quelques imaginations
aventureuses, que don Ferdinand ne ft un trs brave et trs chevaleresque
jeune homme; mais, comme nous l'avons dit, personne ne le regardait, et la
prudence l'emporta sur l'orgueil.

Il attendit prs de deux heures ainsi, sans voir paratre personne. Quatre
heures du matin venaient de sonner lorsqu'enfin la porte se rouvrit:
l'homme au manteau sortit sa lanterne  la main, s'approcha de nouveau de
l'autel, leva la pierre, cacha la clef, rajusta le degr de faon  ce
qu'il ft impossible de voir qu'il se levait ou s'abaissait  volont,
passa de nouveau  deux pas de don Ferdinand, souffla sa lanterne comme il
avait fait la premire fois, et sortit, refermant la grande porte d'entre
et laissant don Ferdinand seul dans l'glise et  peu prs matre de son
secret.

Quelque impatience qu'prouvt le jeune comte de donner suite  cette
trange aventure, comme il n'avait pas eu la prcaution de se munir d'une
lanterne, force lui fut d'attendre le jour. D'ailleurs, chaque minute de
retard donnait  l'homme au manteau le temps de s'loigner, et apportait 
don Ferdinand une chance de plus de ne pas tre surpris.

Les premiers rayons du jour glissrent enfin  travers les vitraux coloris
de la chapelle; don Ferdinand sortit de son confessionnal, s'approcha de
l'autel, souleva la marche, qui cda pour lui comme elle avait cd
pour l'inconnu; mais d'abord, il ne vit rien qui ressemblt  ce qu'il
cherchait. Enfin dans un enfoncement, il aperut une cheville de bois
qu'il tira  lui et qui laissa tomber dans sa main une petite clef ronde,
pareille  une clef de piano: il la prit, l'examina avec soin, replaa le
degr  sa place, s'approcha  son tour du mur, et guid cette fois par une
certitude, finit par dcouvrir dans l'angle du pilastre un petit trou
rond, presque invisible  cause de l'ombre que projetait la colonne. Il y
introduisit aussitt la clef, et la porte tourna sur ses gonds avec une
facilit que sa lourdeur rendait surprenante; il aperut alors un corridor
sombre, dont l'humidit vint au-devant de lui et le glaa. Au reste, pas un
rayon de lumire, pas un bruit.

Don Ferdinand s'arrta. Il tait par trop imprudent de s'aventurer ainsi
sous cette vote; quelque trappe ouverte sur le chemin pouvait punir
cruellement de sa curiosit l'indiscret visiteur. Ayant referm la porte,
et satisfait de ce commencement de dcouverte, il rentra au chteau,
dcid  se munir d'une lanterne pour la nuit suivante; et  pousser son
investigation jusqu'au bout.

Don Ferdinand passa toute la journe dans une agitation facile 
comprendre; vingt fois, il ft venir le jardinier et l'interrogea; chaque
fois, comme s'il et eu quelque chose  lui apprendre qu'il ne st point
dj, le brave homme lui rpta ce qu'il lui avait dj dit, en ajoutant
cependant que l'homme au manteau avait t vu la veille dans le village.
Cela s'accordait  merveille avec l'apparition de la nuit, et affermit don
Ferdinand dans l'opinion qu'il avait dj, que c'tait le mme homme qu'il
avait vu dans la chapelle.

A dix heures, don Ferdinand sortit du chteau avec une lanterne sourde;
il tait arm d'une paire de pistolets et d'une pe. Il entra dans la
chapelle sans avoir rencontr personne sur sa route, leva de nouveau la
marche, retrouva la clef  sa place, ouvrit la porte, et vit le corridor
sombre. Cette fois, arm de sa lanterne, il s'y aventura bravement. Mais
 peine eut-il fait vingt pas qu'il trouva un escalier, et au bas de cet
escalier une porte ferme, dont il n'avait pas la clef. Don Ferdinand,
irrit de cet obstacle inattendu, secoua la porte pour voir si elle ne
s'ouvrirait point. La porte demeura inbranlable, et le jeune comte comprit
que, sans une lime et une tenaille, il n'y avait pas moyen de faire
sauter la serrure. Un instant il eut l'ide d'appeler; mais, en historien
vridique que nous sommes, nous devons avouer qu'au moment de crier,
il s'arrta avec un frmissement involontaire: tant, dans une pareille
situation, tout lui paraissait mystrieux et terrible, mme le bruit de sa
propre voix!

Il sortit donc lentement du corridor, referma la porte derrire lui, remit
la clef  sa place accoutume, et reprit le chemin du chteau pour s'y
procurer une lime et une tenaille.

Sur la route, il rencontra un homme, qu'il ne put reconnatre dans
l'obscurit; d'ailleurs, en l'apercevant, cet homme avait pris l'autre
ct du chemin, et lorsque don Ferdinand s'avana vers lui, au lieu de
l'attendre, le passant se jeta  droite, et disparut comme une ombre dans
les papyrus et les joncs qui bordaient la route.

Don Ferdinand continua son chemin sans trop rflchir  cette rencontre,
tort naturelle d'ailleurs: il y a par toutes les routes, en Sicile, une
foule de gens qui, la nuit, quand ils n'abordent pas, n'aiment point tre
abords. Cependant, autant qu'avait pu le voir le jeune comte, cet homme
qu'il venait de rencontrer tait envelopp d'un grand manteau pareil 
celui que portait l'homme de la chapelle. Mais ce doute, en s'offrant 
l'esprit de don Ferdinand, ne fut qu'un aiguillon de plus pour le pousser 
mener la mme nuit cette affaire  bout. Don Ferdinand s'tait fait depuis
quelques jours  lui-mme une foule de petites concessions que de temps en
temps, il regardait comme par trop prudentes; il rsolut donc d'en finir
cette fois et de ne reculer devant rien.

Don Ferdinand ne trouva ni lime ni tenaille, mais il mit la main sur une
pince, ce qui revenait  peu prs au mme, si ce n'est qu'au lieu d'ouvrir
la seconde porte, il lui faudrait tout simplement l'enfoncer. Au point
o il en tait arriv, peu lui importait, on le comprend bien, de quelle
manire cderait cette porte, pourvu qu'elle cdt. Arm de ce nouvel
instrument, et aprs avoir renouvel la bougie de sa lanterne, don
Ferdinand reprit le chemin de la chapelle.

Tout paraissait dans le mme tat o il l'avait laiss. La porte d'entre
tait ferme  clef  double tour comme il l'avait ferme. Le comte entra
dans l'glise, s'approcha de l'autel, leva la marche, tira la cheville, la
secoua, mais inutilement; il n'y avait plus de clef: sans doute, l'inconnu
tait revenu en son absence et tait  cette heure dans le souterrain.

Cette fois, nous l'avons dit, don Ferdinand tait dcid  ne plus reculer
devant rien: il se releva, ple, mais calme; il examina les amorces de ses
pistolets, s'assura que son pe sortait librement du fourreau, et s'avana
vers la muraille pour couter s'il n'entendrait pas quelque bruit; mais,
au moment o il approchait son oreille du trou, la porte s'ouvrit, et don
Ferdinand se trouva face  face avec l'homme au manteau.

Tous deux firent d'instinct un pas en arrire, en s'clairant mutuellement
avec la lanterne que chacun d'eux tenait  la main. L'homme au manteau
vit alors que celui  qui il avait affaire tait presque un enfant, et un
sourire ddaigneux passa sur ses lvres. Don Ferdinand vit ce sourire, en
comprit la cause, et rsolut de prouver  l'inconnu qu'il se trompait  son
gard, et qu'il tait bien un homme.

Il y eut un moment de silence pendant lequel tous deux tirrent leurs
pes, car l'inconnu avait une pe sous son manteau; seulement il n'avait
pas de pistolets.

--Qui tes-vous, monsieur? demanda imprieusement don Ferdinand, rompant
le premier le silence; et que venez-vous faire  cette heure dans cette
chapelle?

--Mais qu'y venez-vous faire vous-mme, mon petit monsieur? rpondit en
ricanant l'inconnu; et qui tes-vous, s'il vous plat, pour me parler de ce
ton?

--Je suis don Ferdinand, fils du marquis de San-Floridio, et cette chapelle
est celle de ma famille.

--Don Ferdinand, fils du marquis de San-Floridio! rpta l'inconnu avec
tonnement. Et comment tes-vous ici  cette heure?

--Vous oubliez que c'est  moi d'interroger. Comment y tes-vous vous-mme?

--Ceci, mon jeune seigneur, reprit l'inconnu en sortant du corridor, en
fermant la porte et en mettant la clef dans sa poche, c'est un secret
qu'avec votre permission je conserverai pour moi seul, car il ne regarde
que moi.

--Tout ce qui se passe chez moi me regarde, monsieur, rpondit don
Ferdinand; votre secret ou votre vie!

Et  ces mots il porta la pointe de son pe au visage de l'inconnu, qui
voyant briller le fer du jeune homme, l'carta vivement avec le sien.

--Oh! oh! reprit le jeune comte, qui, si rapide qu'eut t ce mouvement,
avait reconnu  la manire insolite dont la parade avait t faite que son
adversaire tait parfaitement ignorant dans l'art de l'escrime. Vous n'tes
point gentilhomme, mon cher ami, puisque vous ne savez pas manier une pe;
vous tes tout simplement un manant, c'est autre chose. Votre secret, ou je
vous fais pendre.

L'homme au manteau poussa un rugissement de colre; cependant, aprs avoir
fait un pas en avant comme pour se jeter sur le jeune comte, il s'arrta et
se contint.

--Tenez, dit-il alors avec assez de sang-froid, tenez, monsieur le comte,
j'ai bonne envie de vous pargner  cause du nom que vous portez, mais cela
me sera impossible si vous insistez encore pour savoir ce que je suis venu
faire ici. Retirez-vous  l'instant mme, oubliez ce que vous avez vu,
cessez vos visites dans cette chapelle, jurez-moi sur cet autel que
personne ne saura jamais que vous m'y avez rencontr. Les San-Floridio,
je le sais, sont gens d'honneur, et vous tiendrez votre serment. A cette
condition, je vous laisse vivre.

Ce fut au tour de don Ferdinand de rugir.

--Misrable! s'cria-t-il, tu menaces quand tu devrais trembler! Tu
interroges quand tu devrais rpondre! Qui es-tu? Que viens-tu faire ici? O
conduit cette porte? Rponds, ou tu es mort.

Et le comte porta une seconde fois son pe sur la poitrine de l'inconnu.

Cette fois l'homme au manteau ne se contenta point de parer, mais il
riposta, jetant loin de lui sa lanterne pour se drober autant que possible
aux coups de son adversaire; mais don Ferdinand, le bras gauche tendu vers
lui, l'clairait avec la sienne, et une lutte terrible s'engagea entre la
force d'un ct et l'adresse de l'autre. En face du danger, don Ferdinand
avait retrouv tout son courage: pendant quelques secondes, il se contenta
de parer avec autant d'adresse que de sang-froid les coups inexpriments
que lui portait son ennemi; puis, l'attaquant  son tour avec la
supriorit qu'il avait dans les armes, il le fora de reculer, l'accula 
une colonne, et, le voyant enfin dans l'impossibilit de rompre davantage,
il lui porta au travers de la poitrine un si rude coup d'pe, que la
pointe de son fer non seulement traversa le corps de l'inconnu, mais
alla s'mousser contre la colonne. Il fit aussitt un pas de retraite en
retirant son pe  lui et en se remettant en garde.

Il y eut de nouveau un moment de silence mortel, pendant lequel don
Ferdinand, clairant l'inconnu de sa lanterne, le vit porter sa main gauche
 sa poitrine, tandis que sa main droite, qui n'avait plus la force de
soutenir son pe, s'abaissait lentement et laissait chapper son arme;
enfin, le bless s'affaissa lentement sur lui-mme, et tomba sur ses
genoux, en disant:

--Je suis mort!

--Si vous tes frapp aussi grivement que vous le dites, reprit don
Ferdinand sans bouger, de crainte de surprise, je crois que vous ne ferez
pas mal de vous occuper de votre me, qui ne me parat pas dans un tat
de grce parfaite. Je vous conseille donc, si vous avez quelque secret
 rvler, de ne pas perdre de temps; si c'est un secret que je puisse
entendre, me voil; si c'est un secret qui ne puisse tre confi qu' un
prtre, dites un mot et j'irai vous en chercher un.

--Oui, dit le mourant, j'ai un secret, et un secret qui vous regarde mme,
en supposant que, comme vous l'avez dit, vous soyez le fils du marquis de
San-Floridio.

--Je vous le dis et je vous le rpte, je suis don Ferdinand, comte de
San-Floridio, le seul hritier de la famille.

--Approchez-vous de l'autel et faites-m'en le serment sur le crucifix.

Le comte se rvolta d'abord  l'ide qu'un manant refust de le croire sur
sa parole; mais, songeant qu'il devait avoir quelque indulgence pour un
homme qui allait mourir de son fait, il s'approcha de l'autel, monta sur
les marches, et prta le serment demand.

--C'est bien, dit le bless; maintenant, approchez-vous de moi, monsieur le
comte, et prenez cette clef.

Le jeune homme s'avana vivement, tendit la main, et le mourant y dposa
une clef. Le comte, sentit au toucher que ce n'tait pas la clef de la
porte secrte.

--Qu'est-ce que cette clef? demanda-t-il.

--Vous vous en irez  Carlentini, reprit le mourant, vitant de rpondre 
la question; vous demanderez la maison de Gatano Cantarello: vous entrerez
seul dans cette maison, seul, entendez-vous? Dans la chambre  coucher,
vous trouverez au pied du lit un carreau sur lequel est grave une croix;
sous ce carreau est une cassette, dans cette cassette sont soixante mille
ducats; vous les prendrez, ils sont  vous.

--Qu'est-ce que toute cette histoire? demanda le comte; est-ce que je vous
connais? Est-ce que je veux hriter de vous?

--Ces soixante mille ducats vous appartiennent, monsieur le comte; car ils
ont t vols  votre oncle, le marquis San-Floridio de Messine. Ils ont
t vols par moi, Gatano Cantarello, son domestique; et ce n'est point un
hritage, c'est une restitution.

--Hritage ou restitution, peu m'importe, s'cria le jeune homme, ce ne
sont point ces soixante mille ducats que je cherche ici, et ce n'est pas l
le secret que je veux savoir. Tenez, ajouta le comte en rejetant la clef 
Cantarello, voici la clef de votre maison, donnez-moi en change celle de
cette porte.

Et il montra du bout du doigt la porte du corridor.

--Venez donc la prendre, dit Gatano d'une voix mourante, car je n'ai plus
la force de vous la donner; l, l, dans cette poche.

Don Ferdinand s'avana sans dfiance, et se pencha sur le moribond; mais
celui-ci le saisit tout  coup de la main gauche avec la force dsespre
de l'agonie et, reprenant son pe de la main droite, il lui en porta
un coup qui, heureusement, glissa sur une cte et ne fit qu'une lgre
blessure.

--Ah! misrable tratre! s'cria le comte en saisissant un pistolet  sa
ceinture et en le dchargeant  bout portant sur Cantarello, meurs donc
comme un rprouv et comme un chien, puisque tu ne veux pas te repentir
comme un chrtien et comme un homme.

Cantarello tomba  la renverse. Cette fois, il tait bien mort.

Don Ferdinand s'approcha de lui, son second pistolet  la main, de peur
d'une nouvelle surprise; puis, bien certain qu'il n'avait plus rien 
craindre, il le fouilla de tous cts; mais dans aucune poche il ne
retrouva la clef de la porte secrte. Sans doute, dans la lutte, Cantarello
l'avait jete derrire lui, esprant de cette faon la drober  son
adversaire.

Alors don Ferdinand ramassa sa lanterne qu'il avait laiss tomber, et
se mit  chercher cette clef qui lui chappait toujours d'une faon si
trange. Au bout de quelques instants, affaibli par le sang qu'il perdait,
il sentit sa tte bourdonner comme si toutes les cloches de la chapelle
sonnnaient  la fois; les piliers qui soutenaient la vote lui parurent se
dtacher de la terre et tourner autour de lui; il lui sembla que les
murs se rapprochaient de lui et l'touffaient comme ceux d'une tombe. Il
s'lana vers la porte de la chapelle pour respirer l'air pur et frais du
matin; mais  peine avait-il fait dix pas dans cette direction, qu'il tomba
lui-mme vanoui.




CARMELA


Lorsque don Ferdinand revint  lui, il tait couch dans sa chambre au
chteau de Belvdre, sa mre pleurait  ct de lui, le marquis se
promenait  grands pas dans la chambre, et le mdecin s'apprtait  le
saigner pour la cinquime fois. Le jardinier auquel le jeune comte avait
demand de si frquents renseignements sur l'homme au manteau, s'tait
inquit en voyant sortir son matre si tard; il l'avait suivi de loin,
avait entendu le coup de pistolet, tait entr dans l'glise, et avait
trouv don Ferdinand vanoui et Cantarello mort.

Le premier mot de don Ferdinand fut pour demander si l'on avait retrouv la
clef. Le marquis et la marquise changrent un regard d'inquitude.

--Rassurez-vous, dit le mdecin; aprs une blessure aussi grave, il n'y a
rien d'tonnant  ce que le malade ait un peu de dlire.

--Je suis parfaitement calme, et je sais  merveille ce que je dis, reprit
don Ferdinand; je demande si l'on a retrouv la clef de la porte secrte,
une petite clef faite comme une clef de piano.

--Oh! mon pauvre enfant! s'cria la marquise en joignant les mains et en
levant les yeux au ciel.

--Tranquillisez-vous, madame, rpondit le docteur, c'est un dlire
passager, et avec une cinquime saigne...

--Allez-vous-en au diable avec votre saigne, docteur! Vous m'avez tir
plus de sang avec votre mauvaise lancette, que le misrable Cantarello avec
son pe.

--Mais il est fou! il est fou! s'cria la marquise.

--Dans tous les cas, reprit le jeune comte, dans tous les cas, mon trs
cher pre, ma folie n'aura pas t perdue pour vos intrts, car je vous
ai retrouv soixante mille ducats que vous croyiez perdus, et qui sont 
Carlentini, au pied du lit de Cantarello, sous un carreau marqu d'une
croix; vous pouvez les envoyer prendre, et vous verrez si je suis un fou.
Eh! laissez-moi donc tranquille, docteur, j'ai besoin d'un bon poulet rti
et d'une bouteille de vin de Bordeaux, et non pas de vos maudites saignes.

Ce fut  son tour le mdecin qui leva les yeux au ciel.

--Mon enfant, mon cher enfant! s'cria la marquise, tu veux donc me faire
mourir de chagrin?

--Une saigne est-elle absolument indispensable? demanda le marquis.

--Absolument.

--Eh bien! Il n'y a qu' faire entrer quatre domestiques, qui le
maintiendront de force dans son lit pendant que vous oprerez.

--Oh! mon Dieu, dit le comte, il n'y a pas besoin de tout cela. Cela vous
fera-t-il grand plaisir, madame la marquise, que je me laisse saigner?

--Sans doute, puisqu'ils disent que cela te fera du bien.

--Alors, tenez, docteur, voil mon bras; mais c'est la dernire, n'est-ce
pas?

--Oui, dit le docteur; oui, si elle dgage la tte et fait disparatre le
dlire.

--En ce cas, soyez tranquille, reprit le comte, la tte sera dgage, et le
dlire ne reparatra plus; allez, docteur, allez.

Le docteur fit son opration; mais, comme le bless tait dj horriblement
affaibli, il ne put supporter cette nouvelle perte de sang, et s'vanouit
une seconde fois; seulement, ce nouvel vanouissement ne dura que quelques
minutes.

Pendant qu'on le saignait si fort contre son gr, don Ferdinand avait fait
ses rflexions: il comprenait que, s'il parlait de nouveau de la clef du
piano, d'argent enterr et de porte secrte, on le croirait encore dans
le dlire, et qu'on le saignerait et resaignerait jusqu' extinction de
chaleur naturelle. En consquence, il rsolut de ne parler de rien de tout
cela, et de se rserver  lui-mme de mettre seul  fin une entreprise
qu'il avait commence seul.

Le jeune comte revint donc de son vanouissement dans les dispositions les
plus pacifiques du monde; il embrassa sa mre, salua respectueusement le
marquis, et tendit la main au docteur, en disant qu'il sentait bien que
c'tait  son grand art qu'il devait la vie. A ces mots le docteur dclara
que le dlire avait compltement disparu, et rpondit du malade.

Alors don Ferdinand se hasarda  demander des dtails sur la faon dont on
l'avait retrouv; il apprit que c'tait le jardinier qui l'avait suivi,
et qui, tant entr dans l'glise, l'avait dcouvert  dix pas de son
adversaire, dans un tat qui ne valait gure mieux que celui de Cantarello.
Ces questions de la part du bless en amenrent d'autres, comme on le
pense bien, de la part du marquis et de la marquise; mais don Ferdinand se
contenta de rpondre qu'tant entr dans l'glise par pure curiosit, et
parce qu'en passant devant la porte il avait cru y entendre quelque bruit,
il avait t attaqu par un homme de haute taille qu'il croyait avoir tu.
Il ajouta qu'il serait bien dsireux de remercier le bon jardinier de son
zle, et qu'il priait que l'on permt  Peppino de le venir voir. On lui
promit que, si le lendemain il continuait d'aller mieux, on lui donnerait
cette distraction.

Le soir mme, comme le marquis et la marquise, profitant d'un instant de
sommeil de leur fils, taient alls souper, et que don Ferdinand, en se
rveillant, venait de se trouver seul, il entendit  la porte de sa chambre
la voix de Peppino, qui venait s'informer de la sant de son jeune matre.
Aussitt, don Ferdinand appela et ordonna de faire entrer le jardinier. Le
laquais qui tait de service hsitait, car la marquise avait dfendu de
laisser entrer personne; mais don Ferdinand ritra son ordre d'une voix
tellement imprative, que, sur la promesse que lui fit le comte qu'il ne le
garderait qu'un instant prs de lui, le laquais fit entrer le jardinier.

--Peppino, lui dit don Ferdinand aussitt que la porte fut referme, tu es
un brave garon, et je regrette de n'avoir pas eu plus de confiance en toi.
Il y a cent onces  gagner si tu veux m'obir, et n'obir qu' moi.

--Parlez, notre jeune seigneur, rpondit le jardinier.

--Qu'a-t-on fait de l'homme que j'ai tu?

--On l'a transport dans l'glise du village, o il est expos, pour qu'on
le reconnaisse.

--Et on l'a reconnu?

--Oui.

--Pour qui?

--Pour l'homme au manteau qui venait de temps en temps chez les Rizzo.

--Mais son nom?

--On ne le sait pas.

--Bien. L'a-t-on fouill?

--Oui; mais on n'a trouv sur lui que de l'argent, de l'amadou, une pierre
 feu et un briquet. Tous ces objets sont exposs chez le juge.

--Et parmi ces objets il n'y a pas de clef?

--Je ne crois pas.

--Va chez le juge, examine ces objets dans le plus grand dtail, et, s'il
y a une clef, reviens me dire comment cette clef est faite. S'il n'y en
a pas, va-t'en dans la chapelle, et, tout autour de la colonne prs de
laquelle on a retrouv le mort, cherche avec le plus grand soin: tu
retrouveras deux clefs.

--Deux?

--Oui; l'une, pareille  peu prs  la clef de ce secrtaire; l'autre...
lve le dessus de ce clavecin; bon, et donne-moi un instrument de fer
qui doit se trouver dans un des compartiments; bien, c'est cela; l'autre
pareille  peu prs  celle-ci. Tu comprends?

--Parfaitement.

--Que tu en trouves un ou que tu en trouves deux, tu m'apporteras ce que tu
auras trouv, mais  moi, rien qu' moi, entends-tu?

--Rien qu' vous; c'est dit.

--A demain, Peppino.

--A demain, Votre Excellence.

--A propos! Viens au moment o mon pre et ma mre seront  djeuner, afin
que nous puissions causer tranquillement.

--C'est bon; je guetterai l'heure.

--Et tes cinquantes onces t'attendront.

--Eh bien! Votre Excellence, elles seront les bienvenues, vu que je vais me
marier avec la fille aux Rizzo, un joli brin de fille.

--Chut! Voil ma mre qui revient. Passe par ce cabinet, descends par le
petit escalier, et qu'elle ne te voie pas.

Peppino obit. Quand la marquise entra, elle trouva son fils seul et
parfaitement tranquille.

Le lendemain,  l'heure convenue, Peppino revint. Il avait excut sa
commission avec une intelligence parfaite. Parmi les objets dposs chez
le juge tait une clef ordinaire, et pareille  celle du sanctuaire. On
l'avait trouve prs du mort. Aprs s'tre assur de ce fait, Peppino
s'tait rendu  la chapelle et avait si bien cherch que, de l'autre ct
de la chapelle, il avait trouv la seconde clef, qui tait faite comme
celle du piano. Sans doute Cantarello l'avait jete loin de lui. Le jeune
comte s'en empara avec empressement, la reconnut pour tre bien la mme
qu'il avait trouve sous la premire marche de l'autel, et qui ouvrait la
porte du corridor noir, et la cacha sous le chevet de son lit. Puis, se
retournant vers Peppino:

--coute, lui dit-il, je ne sais encore quand je pourrai me lever; mais,
 tout hasard, tiens prtes chez toi, pour le moment o nous en aurons
besoin, deux torches, des tenailles, une lime et une pince, et tche de ne
pas dcoucher d'ici  quinze jours.

Peppino promit au comte de se procurer tous les objets dsigns et se
retira.

Rest seul, don Ferdinand voulut voir jusqu'o allaient ses forces, et
essaya de se lever. A peine fut-il sur son sant, qu'il sentit que tout
tournait autour de lui. Sa blessure tait peu grave, mais les saignes
du docteur l'avaient fort affaibli, de sorte que, voyant qu'il allait
s'vanouir de nouveau, il se recoucha promptement, comprenant qu'avant de
rien tenter, il devait attendre que les forces lui fussent revenues.

Aussi resta-t-il toute cette journe et celle du lendemain fort tranquille,
et ne donnant plus d'autre signe de dlire que de demander de temps en
temps du poulet et du vin de Bordeaux, en place des dplorables tisanes
qu'on lui prsentait. Mais, comme on le pense bien, ces demandes parurent
au docteur exorbitantes et insenses; selon lui, elles dnotaient un reste
de fivre qu'il fallait combattre. Il ordonna donc de continuer avec
acharnement le bouillon aux herbes, et parla d'une sixime saigne si
les symptmes de cet apptit dsordonn, qui indiquait la faiblesse de
l'estomac du malade, se reprsentaient encore. Don Ferdinand se le tint
pour dit, et, voyant qu'il tait sous la puissance du docteur, il se
rsigna au bouillon aux herbes.

Le soir, comme le malade venait de s'endormir, la marquise entra dans sa
chambre avec quatre laquais, qui, sur un signe qu'elle leur fit, restrent
auprs de la porte. Don Ferdinand, qui crut qu'on venait pour le saigner,
demanda  sa mre, avec une crainte qu'il ne chercha pas mme  cacher,
ce que signifiait cet appareil de force que l'on dployait devant lui. La
marquise alors lui annona, avec tous les mnagements possibles que, la
justice ayant fait une enqute, et l'aventure de la chapelle tant reste
jusqu'alors fort obscure, elle venait d'tre prvenue  l'instant mme
que don Ferdinand devait tre arrt le lendemain; qu'en consquence elle
venait de faire prparer une litire pour emporter son fils  Catane, o il
resterait tranquillement chez sa tante, la vnrable abbesse des Ursulines,
jusqu'au moment o le marquis serait parvenu  assoupir cette malheureuse
affaire. Contre l'attente de la marquise, don Ferdinand ne fit aucune
difficult. Il avait jug du premier coup que le docteur ne le poursuivrait
pas jusque dans le saint asile qui lui tait ouvert; il esprait que, vu
la distance, ses ordonnances perdraient un peu de leur frocit, et il
apercevait dans l'loignement,  travers un nuage couleur de ros, ce
bienheureux poulet et cette bouteille de Bordeaux tant dsirs, qui, depuis
trois jours, taient l'objet de sa plus ardente proccupation. D'ailleurs,
il esprait que la surveillance qui l'entourait serait moins grande 
Catane qu' Syracuse, et qu'une fois sur ses pieds, il s'chapperait plus
facilement du couvent de sa tante que du chteau maternel. Ajoutons qu'au
milieu de tout cela, il se rappelait ces jolis yeux noirs qui avaient
tant pleur  son dpart, et ces petites mains qui lui promettaient de
si adroites gardes-malades. Un instant l'ide tait bien venue au comte,
lorsque sa mre lui avait parl d'arrestation, d'aller au-devant de
la justice, en racontant aux juges tout ce qui s'tait pass; mais il
connaissait les juges et la justice siciliennes, et il jugea avec une
grande sagacit que les moyens dont comptait se servir le marquis pour
touffer cette affaire valaient mieux que toutes les raisons qu'il pourrait
donner pour l'claircir. En consquence, au lieu de s'opposer le moins du
monde  ce voyage, comme l'avait d'abord craint la marquise, il s'y prta
de son mieux; et, aprs avoir pris sous son oreiller la clef mystrieuse,
il se laissa emporter par les quatre laquais, qui le dposrent mollement
dans la litire qui l'attendait  la porte. La seule chose que demanda don
Ferdinand fut que sa mre lui donnt le plus tt possible de ses nouvelles
par l'entremise de Peppino. La marquise, qui ne vit l qu'un souhait fort
naturel, et surtout trs filial, le lui promit sans aucune difficult.

Un courrier avait t envoy par avance  la digne abbesse, de sorte qu'en
arrivant au couvent le bless trouva toutes choses prpares pour le
recevoir. Le courrier, on le comprend bien, avait t interrog avec toute
la curiosit claustrale; mais il n'avait pu dire que ce qu'il savait
lui-mme, de sorte que l'accident qui amenait don Ferdinand  Catane,
n'tant connu de fait que par son terrible rsultat, tait loin d'avoir
rien perdu de son mystrieux intrt. Aussi le jeune comte apparut-il aux
jeunes religieuses comme un des plus aimables hros de roman qu'elles
eussent jamais rv.

De son ct, don Ferdinand ne s'tait pas tout  fait tromp sur
l'amlioration hyginique que le changement de localit devait amener,
selon lui, dans sa situation. Ds le premier jour, le bouillon aux herbes
fut chang en bouillon de grenouilles, et il lui fut permis de manger une
cuillere de confitures de groseilles. Ce ne fut pas tout. Aprs l'office
du soir, une des plus jolies religieuses fut introduite dans sa chambre
pour tre sa garde de nuit. Peut-tre une pareille tolrance tait-elle un
peu bien contre les rgles de la svrit monastique, mais le pauvre malade
tait vraiment si faible, qu' la premire vue, elle ne paraissait, en
conscience, prsenter aucun inconvnient.

L'vnement justifia la suprieure. Si jolie que ft sa garde-malade,
le bless n'en dormit pas moins profondment toute la nuit. Aussi le
lendemain, grce  ce bon sommeil, avait-il le visage meilleur; c'tait un
avertissement  la bonne abbesse de lui continuer le mme rgime, auquel
on se contenta, dans la journe, d'ajouter comme une noix de conserve aux
violettes.

Le soir, don Ferdinand vit entrer dans sa chambre une figure nouvelle. La
surveillante dsigne pour cette nuit n'tait pas moins jolie que celle 
laquelle elle succdait. Le malade causa un instant avec elle, et lui fit
quelques compliments sur son gracieux visage; mais bientt la fatigue
l'emporta sur la galanterie, il tourna le nez contre le mur, et ferma les
yeux pour ne les rouvrir qu'au matin.

Comme le bless allait de mieux en mieux, il obtint, le troisime jour,
outre les bouillons aux grenouilles, les confitures et la conserve, un peu
de gele de viande, qu'il avala avec une reconnaissance extrme pour les
belles mains qui la lui servaient. Il en rsulta qu'il leva les yeux des
mains au visage, et se trouva en face de la plus dlicieuse figure qu'il
et encore vue. Le comte demanda alors  cette belle personne si son tour
ne viendrait pas bientt d'tre sa garde-malade: elle lui rpondit qu'elle
tait dsigne pour la nuit prochaine. Le comte s'informa alors comment
elle s'appelait, ne doutant pas, disait-il, qu'un doux nom n'appartnt 
une si belle personne. La religieuse rpondit qu'elle s'appelait Carmela.
Don Ferdinand trouva que c'tait le nom le plus dlicieux qu'il et jamais
entendu, aussi le pronona-t-il tout bas plus de vingt fois, pendant
l'intervalle qui s'coula entre le lger dner qu'il venait de faire et
l'heure  laquelle la religieuse qui tait de garde prs de son lit venait
lui apporter sa potion du soir.

Carmela arriva  l'heure fixe, et mme un peu avant l'heure. Don Ferdinand
la remercia de son exactitude. La pauvre jeune fille jeta les yeux sur la
pendule et, voyant qu'elle tait en avance de plus de vingt minutes, elle
rougit le plus gracieusement du monde.

La potion avale, Carmela alla s'assoir dans un grand fauteuil qui tait 
l'autre bout de la chambre. Le malade lui demanda alors, avec la voix la
plus caressante qu'il put prendre, pourquoi elle s'loignait ainsi de
lui. Carmela rpondit que c'tait pour ne point troubler son sommeil.
Don Ferdinand s'cria qu'il ne se sentait aucunement envie de dormir, et
supplia Carmela de lui faire la grce de venir causer avec lui. La jeune
fille approcha son fauteuil en rougissant.

Les deux jeunes gens demeurrent un instant muets, Carmela les yeux baisss
et don Ferdinand les yeux fixs, au contraire, sur Carmela. Alors, il put
la voir tout  son aise. C'tait dans son ensemble une des plus dlicieuses
cratures que l'on pt imaginer, avec des cheveux noirs qui montraient
l'extrmit de leurs bandeaux sous sa coiffe blanche, des yeux bleus assez
grands pour s'y mirer  deux  la fois, un nez droit et fin comme celui
des statues grecques ses aeules, une bouche ros comme le corail que
l'on pche prs du cap Passaro, une taille de nymphe antique et un pied
d'enfant. Le seul reproche que l'on pouvait faire  cette beaut si
parfaite, tait la pleur un peu trop mate de son teint, qui faisait
ressortir d'autant plus le cercle bleutre qui entourait ses yeux comme un
signe d'insomnie et de douleur.

Au bout d'un quart d'heure de contemplation, don Ferdinand rompit tout 
coup le silence.

--Comment se fait-il qu'une aussi belle personne que vous ne soit pas
heureuse? demanda-t-il  Carmela. Et comment se peut-il qu'il y ait sous le
ciel un tre assez barbare pour faire couler des larmes de ces beaux yeux,
pour un regard desquels on serait trop heureux de donner sa vie?

La jeune fille tressaillit comme si cette demande et rpondu  ses propres
penses, et don Ferdinand vit deux perles liquides et brillantes se
balancer au bout de longs cils, et tomber l'une aprs l'autre sur les
genoux de Carmela.

--Dieu l'a voulu ainsi, rpondit la jeune fille, en me donnant un frre
et une soeur ans, auxquels mon pre rserve toute notre fortune. Alors,
comme il ne restait pas de dot pour moi, on m'a fiance  Dieu qui semblait
m'avoir rserve ainsi pour lui.

--Et c'est votre pre qui a exig de vous un pareil sacrifice? demanda don
Ferdinand.

--C'est mon pre, rpondit Carmela en levant ses beaux yeux au ciel.

--Et comment appelle-t-on ce barbare?

--Le comte don Francesco de Terra-Nova.

--Le comte de Terra-Nova! s'cria don Ferdinand; mais c'est l'ami de mon
pre.

--Oh! mon Dieu, oui; et tout ce que j'ai pu obtenir de lui,  ce titre,
c'est que j'entrerais au couvent de votre tante.

--Et c'est sans regret que vous avez renonc au monde? demanda don
Ferdinand.

--Je n'avais encore vu du monde que ce qu'on peut en apercevoir  travers
les grilles d'une jalousie, lorsque je suis entre dans ce couvent,
rpondit Carmela; aussi je n'avais aucun motif de le regretter, et
j'esprais que la solitude serait pour moi le bonheur ou du moins la
tranquillit. Quelque temps je demeurai dans cette croyance, mais hlas!
J'ai reconnu mon erreur, et c'est avec une crainte mortelle, je l'avoue,
que je vois arriver le moment o je prononcerai mes voeux.

--Oh! oui, dit don Ferdinand, cela se voit facilement; vous n'tiez pas ne
pour vivre dans un clotre. Il faut pour cela un coeur inflexible, et vous,
vous avez le coeur humain et pitoyable, n'est-ce pas?

--Hlas! murmura la jeune fille.

--Vous ne pourriez pas voir souffrir, vous, sans vous laisser mouvoir par
celui qui souffre; aussi, ds que je vous ai vue, j'ai senti mon coeur
plein d'esprance.

--Mon Dieu! demanda la jeune fille, que puis-je donc faire pour vous?

--Vous pouvez me rendre la vie, dit don Ferdinand avec une expression qui
pntra jusqu'au fond de l'me de la jeune fille.

--Que faut-il faire pour cela?... Parlez.

--Oh! vous ne voudrez pas, continua don Ferdinand, vous avez reu des
recommandations trop svres, et vous me laisserez mourir pour ne pas
manquer  vos devoirs.

--Mourir! s'cria Carmela.

--Oui, mourir, reprit le comte d'un ton languissant et en se laissant aller
sur son oreiller, car je sens que je m'en vais mourant.

--Oh! parlez, et si je puis quelque chose pour vous...

--Certes, vous pouvez tout ce que vous voulez, car nous sommes seuls,
n'est-ce pas? Et, except nous, personne ne veille dans le couvent?

--Mais c'est donc bien difficile, ce que vous dsirez? demanda en
rougissant la belle garde-malade.

--Vous n'avez qu' vouloir, rpondit don Ferdinand.

--Alors dites, balbutia Carmela.

La prire de don Ferdinand tait loin de rpondre  celle qu'attendait la
belle religieuse.

--Procurez-moi un poulet rti et une bouteille de vin de Bordeaux, dit don
Ferdinand.

Carmela ne put s'empcher de sourire.

--Mais, dit-elle, cela vous fera mal.

--Me faire mal! s'cria don Ferdinand, figurez-vous bien que je n'attends
que cela pour tre guri. Mais il y a pour me faire mourir une conspiration
 la tte de laquelle est cet infme docteur, et vous tes de cette
conspiration aussi, vous, je le vois bien; vous si bonne, si jolie: vous
pour laquelle je me sens, en vrit, si bonne envie de vivre.

--Mais vous n'en mangerez que bien peu?

--Une aile.

--Mais vous ne boirez qu'une goutte de vin?

--Une larme.

--Eh bien! Je vais aller chercher ce que vous dsirez.

--Ah! Vous tes une sainte! s'cria don Ferdinand en saisissant les mains
de la novice et en les lui baisant avec un transport moins thr que ne
le permettait la dnomination qu'il venait de lui donner. Aussi Carmela
retira-t-elle sa main comme si, au lieu des lvres de Ferdinand, c'tait un
fer rouge qui l'et touche.

Quant au comte, il regarda s'loigner la belle religieuse avec un sentiment
de reconnaissance qui touchait  l'admiration, et pendant sa courte
absence, il fut oblig de s'avouer que, mme  Palerme, il n'avait vu
aucune femme qui, pour la beaut, la grce et la candeur, pt soutenir la
comparaison avec Carmela.

Ce fut bien autre chose lorsqu'il la vit apparatre portant d'une main, sur
une assiette, cette aile de volaille si dsire, et de l'autre un verre de
cristal  moiti rempli de vin de Bordeaux. Ce ne fut plus pour lui une
simple mortelle, ce fut une desse; ce fut Hb servant l'ambroisie et
versant le nectar.

--Je n'ai pu tout apporter du mme voyage, dit la belle pourvoyeuse en
dposant l'assiette et le verre sur une table qu'elle approcha du lit du
malade; mais je vais vous aller chercher du pain pour manger avec votre
poulet, et des confitures pour votre dessert. Attendez-moi.

--Allez, dit don Ferdinand, et surtout revenez bien vite; tout cela me
semblera bien meilleur encore quand vous serez l.

Mais, quelque diligence que fit Carmela, la faim du pauvre Ferdinand tait
si dvorante, qu'il ne put attendre son retour, et que, lorqu'elle rentra,
elle trouva l'aile du poulet dvore et le verre de vin de Bordeaux
entirement vide. Ce fut alors le tour du pain et des confitures: tout y
passa.

Le souper fini, il fallut en faire disparatre les traces, et Carmela
reporta  l'office tout ce qu'elle venait d'en tirer, se rservant de dire,
si l'on s'apercevait de la soustraction, que c'tait elle qui avait eu
faim. Ainsi la pauvre enfant tait dj prte  commettre pour le beau
malade un des plus gros pchs que dfende l'glise.

Comme on le pense bien, l'excellent repas que venait de faire don Ferdinand
n'avait servi qu' accrotre les sentiments, encore vagues et flottants,
qu'il avait,  la premire vue, senti natre dans son coeur pour la belle
novice. Aussi, pendant qu'elle tait descendue  l'office, songeait-il en
lui-mme que c'tait une loi bien cruelle que celle qui condamnait  un
ternel clibat une aussi belle enfant, et cela parce qu'elle avait le
malheur d'avoir un frre qui, pour soutenir l'honneur de son rang, avait
besoin d toute la fortune paternelle. C'tait une rflexion, au reste,
toute nouvelle pour lui, car il avait vingt fois entendu parler de
sacrifices pareils, et n'y avait jamais fait attention. D'o venait donc
que cette fois le comte de Terra-Nova lui semblait un tyran prs duquel
Denys l'Ancien tait,  ses yeux, un personnage dbonnaire et plein
d'humanit?

Lorsque Carmela rentra dans la chambre du malade, la premire chose qu'elle
remarqua, ce fut l'expression  la fois attendrie et passionne de son
regard. Aussi s'arrta-t-elle aprs avoir fait trois ou quatre pas, comme
si elle hsitait  venir reprendre la place qu'elle occupait prs de son
lit; mais le comte l'y invita avec un geste si suppliant, qu'elle n'eut pas
la force de lui rsister.

Si haut que l'homme soit emport par son imagination, il y a toujours en
lui un ct matriel que ne peuvent soulever pour longtemps les ailes de
l'amour, de la posie ou de l'ambition. Le ct matriel tend  la terre,
comme l'autre tend au ciel; mais, plus lourd que l'autre, il ramne sans
cesse l'homme dans la sphre des besoins physiques. C'est ainsi que, prs
d'une femme charmante, le pauvre don Ferdinand avait d'abord pens  sa
faim, et que, ce besoin de sa faiblesse teint, il se retrouva incontinent
attaqu par le sommeil. Cependant, il faut le dire  sa gloire, au lieu de
cder  ce second adversaire comme au premier, il essaya de lutter contre
lui. Mais la lutte fut courte et malheureuse, force lui fut de se rendre;
il rassembla les deux petites mains de Carmela dans les siennes, et
s'endormit les lvres dessus.

Il fit un long, doux et bon sommeil, plein de rves charmants, et se
rveilla le sourire sur les lvres et l'amour dans les yeux. La pauvre
enfant l'avait regard longtemps dormir, puis le sommeil tait venu  son
tour. Elle avait alors voulu retirer ses mains pour s'accommoder de son
mieux dans son fauteuil, mais sans se rveiller, le bless les avait
retenues, et s'tait plaint doucement, tout en les retenant. Alors Carmela
ne s'tait pas senti le courage de le contrarier, elle s'tait tout
doucement appuye au traversin, et ces deux charmantes ttes avaient dormi
sur le mme oreiller.

Don Ferdinand se rveilla d'abord; la premire chose qu'il vit, en ouvrant
les yeux, fut cette belle jeune fille endormie, et faisant sans doute aussi
de son ct quelque rve, mais probablement moins doux et moins riant que
les siens, car des larmes filtraient  travers ses paupires fermes; un
frisson contractait ses joues ples, et un lger tremblement agitait ses
lvres. Bientt ses traits prirent une expression d'effroi indicible, tout
son corps sembla se raidir pour une lutte dsespre, quelques mots sans
suite s'chapprent de sa bouche. Enfin, avec un grand cri, elle porta si
violemment les mains  sa tte, qu'elle en abattit sa coiffe de novice, et
que ses longs cheveux tombrent sur ses paules; en mme temps ce paroxysme
de douleur la rveilla, elle ouvrit les yeux et se trouva dans les bras de
don Ferdinand. Alors elle jeta un second cri, mais de joie, et parut si
heureuse, que, lorsque le convalescent appuya ses lvres sur ses beaux yeux
encore humides, elle n'eut point la force de se dfendre et lui laissa
prendre un double baiser.

La pauvre enfant rvait que son pre la forait de prononcer ses voeux, et
elle ne s'tait rveille que lorsqu'elle avait vu les ciseaux s'approcher
de sa belle chevelure. Elle raconta, toute haletante de douleur encore,
ce triste rve  don Ferdinand, qui, pendant ce temps, baisait ces longs
cheveux qu'elle avait eu si grand peur de perdre, en jurant tout bas que,
tant qu'il serait vivant, il n'en laisserait pas tomber un seul de sa tte.

L'heure tait venue o Carmela devait quitter le malade. Comme, selon toute
probabilit, le bless devait tre guri avant que son tour de garde ne
revnt, elle le quittait pour ne plus le revoir; ce fut une douleur relle
 ajouter  la douleur imaginaire qu'elle venait d'prouver. Don Ferdinand
aurait pu la rassurer, mais avec sa sant revenait son gosme, il ne
voulut rien perdre du bnfice de cette sparation que la jeune fille
croyait ternelle: elle avait dj laiss les lvres de Ferdinand toucher
ses mains et ses yeux, elle ne chercha pas mme  dfendre ses joues ples
et brlantes: d'ailleurs, jusque-l, qu'taient-ce que tous ces baisers,
sinon des baisers d'ami, des baisers de frre?

La jeune fille venait de sortir quand parut la digne abbesse; mais, au lieu
d'avouer ce retour de bien-tre, ce sentiment de puissance qu'il prouvait,
don Ferdinand se plaignit d'une faiblesse plus grande que la veille. Sa
tante effraye lui demanda s'il n'avait point encore t bien soign par sa
garde de nuit, don Ferdinand rpondit qu'au contraire, depuis qu'il tait
au couvent, il n'avait point t l'objet de soins aussi intelligents et
aussi assidus, et que mme il priait sa tante de lui laisser la mme jeune
fille pour garde-malade les nuits suivantes. Don Ferdinand pronona cette
prire d'une voix si suppliante et si langoureuse, que la bonne abbesse,
craignant de contrarier un malade dans un pareil tat de faiblesse,
s'empressa de le rassurer en lui disant que, puisque cette garde lui
convenait, elle entendait qu'il n'en et point d'autre; elle ajouta que, si
ces veilles continues fatiguaient trop la jeune fille, on la dispenserait
des matines et mme des offices du jour.

Rassur sur ce point, don Ferdinand en attaqua un autre; il dit  sa tante
que cette grande faiblesse qu'il prouvait venait sans doute du manque
absolu de nourriture. La bonne abbesse reconnut qu'effectivement un jeune
homme de vingt ans ne pouvait pas vivre avec du bouillon de grenouilles,
des confitures et des conserves; elle promit d'envoyer, outre cela, dans
la journe, un consomm et un filet de poisson. Puis, comme ses devoirs
l'appelaient  l'glise, elle quitta le malade, le laissant un peu
rconfort par cette double promesse.

A peine eut-elle laiss don Ferdinand seul, que le malade voulut faire
l'essai de ses forces. Six jours auparavant la mme tentative lui avait
mal russi, mais cette fois il s'en tira firement et  son honneur. Aprs
avoir ferm la porte avec soin pour ne pas tre surpris dans une occupation
qui et prouv qu'il n'tait point si malade qu'il voulait le faire croire,
il fit plusieurs fois le tour de sa chambre sans blouissement aucun, et
avec un reste de langueur seulement, qui devait sans nul doute disparatre,
grce au traitement fortifiant qu'il avait adopt. Quant  sa blessure,
elle tait compltement referme, et pour ses saignes il n'y paraissait
plus. Cette investigation acheve, don Ferdinand se mit  sa toilette avec
un soin qui prouvait qu'il se reprenait  d'autres ides qu' celles qui
l'avaient exclusivement proccup jusqu' ce jour, peigna et parfuma ses
beaux cheveux noirs que son valet de chambre n'avait ni coiffs ni poudrs
depuis la nuit o il avait reu sa blessure, et qui n'allaient pas moins
bien  son visage pour tre rendus  leur couleur naturelle; puis il
rouvrit la porte, se remit au lit, et attendit les vnements.

La suprieure tint avec une fidlit scrupuleuse la promesse qu'elle avait
faite, et don Ferdinand vit arriver,  l'heure convenue, le consomm, le
filet de poisson, et mme un petit verre de muscat de Lipari, dont il
n'avait pas t question dans le trait. Tout cela, il est vrai, tait
distribu avec la parcimonie de la crainte; mais le peu qu'il y en avait
tait d'une succulence parfaite. Cette ombre de repas tait loin cependant
d'tre suffisante pour apaiser la faim de don Ferdinand, mais c'tait assez
pour le soutenir jusqu' la nuit, et  la nuit n'avait-il pas sa bonne
Carmela pour mettre tout l'office  sa disposition?

Carmela entra cette fois encore d'un peu meilleure heure que la veille. La
pauvre enfant ne cachait point la joie qu'elle avait eue lorsqu'elle avait
appris que l'abbesse, sur la demande de don Ferdinand, la dsignait 
l'avenir pour la seule garde du malade. Dans sa reconnaissance, elle courut
droit au lit du jeune homme, et cette fois, d'elle-mme, et comme si
c'tait une chose qui lui ft due, elle lui prsenta ses deux joues.
Ferdinand y appuya ses lvres, prit les deux mains de Carmela, et la
regarda avec un si doux et si tendre sourire, que la pauvre enfant, sans
savoir ce qu'elle disait, murmura: Oh! je suis bien heureuse! et tomba
assise, prs du lit, la tte renverse sur le dossier du fauteuil qui
l'attendait.

Et Ferdinand aussi tait bien heureux, car c'tait la premire fois qu'il
aimait vritablement. Toutes ses amours de Palerme ne lui paraissaient
plus maintenant que de fausse amours; il n'y avait qu'une femme au monde,
c'tait Carmela. Nous devons avouer toutefois que, pour tre tout entier 
ce sentiment dlicieux dont il commenait seulement  apprcier la douceur,
il comprit qu'il lui fallait se dbarrasser d'abord de ce reste de faim qui
le tourmentait. Regardant donc Carmela le plus tendrement qu'il put, il
lui renouvela sa prire de la veille, en la conjurant seulement cette fois
d'apporter le poulet intact et la bouteille pleine.

Carmela tait dans cette disposition d'esprit o les femmes ne discutent
plus, mais obissent aveuglment. Elle demanda seulement un dlai, afin
d'tre certaine de ne rencontrer personne sur les escaliers ou dans les
corridors. L'attente tait facile. Les jeunes gens parlrent de mille
choses qui voulaient dire clair comme le jour qu'ils s'aimaient; puis,
lorsque Carmela crut l'heure venue, elle sortit sur la pointe du pied, une
bougie  la main, et lgre comme une ombre.

Un instant aprs elle rentra, portant un plateau complet; mais cette fois,
il faut le dire en l'honneur de don Ferdinand, ses premiers regards se
portrent sur la belle pourvoyeuse et non sur le souper qu'elle apportait.
Ce souper en valait cependant bien la peine: c'tait une excellente
poularde, une bouteille  la forme lance et au long goulot, et une
pyramide de ces fruits que Narss envoya comme chantillon aux Barbares
qu'il voulait attirer en Italie.

--Tenez, dit Carmela en posant le plateau sur la table, je vous ai obi
parce que, je ne sais pourquoi, je ne trouve point de paroles pour vous
refuser; mais maintenant, au nom du ciel! soyez sage, et songez comme je
serais malheureuse si ma complaisance pour vous allait tourner  mal.

--coutez, dit Ferdinand, il y a un moyen de vous assurer que je ne ferai
pas d'excs.

--Lequel? demanda la jeune fille.

--C'est de partager la collation. Ce sera une oeuvre charitable, puisque
vous empcherez un pauvre malade de tomber dans le pch de la gourmandise;
et, si j'en crois les apparences, ajouta-t-il en jetant un coup d'oeil
sur la poularde, eh bien! ce ne sera pas une pnitence trop rude pour les
autres pchs que vous aurez commis.

--Mais je n'ai pas faim, moi, dit Carmela.

--Alors l'action n'en sera que plus mritoire, reprit Ferdinand, vous vous
sacrifierez pour moi, voil tout.

--Mais, reprit encore la religieuse un peu plus dispose  donner au malade
cette nouvelle preuve de dvouement, c'est aujourd'hui mercredi, jour
maigre, et il ne nous est pas permis de faire gras sans dispense.

--Tenez, rpondit don Ferdinand en tendant le doigt vers la pendule qui
marquait justement minuit, et en donnant, par une pause d'un moment, le
temps aux douze coups de tinter; tenez, nous sommes  jeudi, jour gras;
vous n'avez donc plus besoin de dispense, et vous aurez la conscience riche
d'un pch de moins et d'une bonne action de plus.

Carmela ne rpondit rien, car, nous l'avons dit, elle n'avait dj plus
d'autre volont que celle de Ferdinand; elle prit donc une chaise et
s'assit de l'autre ct de la table en face de lui.

--Oh! que faites-vous l? demanda le jeune homme. Ne voyez-vous pas que
vous tes trop loigne de moi, et que je ne pourrai atteindre  rien sans
risquer de faire un effort qui peut faire rouvrir ma blessure?

--Vraiment! s'cria Carmela avec effroi; mais dites-moi alors o il faut
que je me mette, et je m'y mettrai.

--L, dit Ferdinand en lui indiquant le bord de son lit, l, prs de
moi; de cette manire je n'aurai aucune fatigue, et vous n'aurez rien 
craindre.

Carmela obit en rougissant, et vint s'asseoir sur le bord du lit du jeune
homme, sentant qu'elle faisait mal, peut-tre; mais cdant  ce principe
de la charit chrtienne qui veut que l'on ait piti des malades et des
affligs. L'intention tait bonne, mais, comme le dit un vieux proverbe,
l'enfer est pav de bonnes intentions!

Et cependant c'tait un tableau digne du paradis, que ces deux beaux jeunes
gens rapprochs l'un de l'autre comme deux oiseaux au bord d'un mme nid,
se regardant avec amour et souriant de bonheur. Jamais ni l'un ni l'autre
n'avait fait un souper si charmant, ni compris mme qu'il y et tant de
mystrieuses dlices caches dans un acte aussi simple que celui auquel
ils se livraient. Don Ferdinand lui-mme, quelque plaisir qu'il et eu
la veille  apaiser cette faim effroyable qui le tourmentait depuis si
longtemps, n'avait senti que la jouissance matrielle du besoin satisfait;
mais cette fois c'tait tout autre chose, il se mlait  cette jouissance
matrielle une volupt inconnue et presque cleste. Tous deux taient
oppresss comme s'ils souffraient, tous deux taient heureux comme s'ils
taient au ciel. Carmela sentit le danger de cette position; un dernier
instinct de pudeur, un dernier cri de vertu lui donna la force de se lever
pour s'loigner de don Ferdinand, mais don Ferdinand la retint, et elle
retomba sans force et sans rsistance. Il sembla alors  Carmela qu'elle
entendait un faible cri, et que le frlement de deux ailes effleurait son
front. C'tait l'ange gardien de la chastet claustrale qui remontait tout
plor vers le ciel.

Le lendemain, la suprieure, en entrant dans la chambre de son neveu,
lui annona un message de sa mre, et derrire elle don Ferdinand vit
apparatre Peppino.

Don Ferdinand avait tout oubli depuis la veille pour se replier sur
lui-mme et pour vivre dans son bonheur: cette vue lui rappelait tout ce
qui s'tait pass, et il y eut un instant o tout cela ne lui sembla plus
qu'un rve; sa vie relle n'avait commenc que du jour o il avait vu
Carmela, o il avait aim et t aim. Mais Peppino, apparaissant tout 
coup comme un fantme, tait cependant une srieuse et terrible ralit;
sa prsence rappelait  don Ferdinand qu'il lui restait  approfondir le
mystre de la chapelle. Aussi, en prsence de sa tante, jeta-t-il les yeux
sur la lettre maternelle qu'il lui apportait. Cette lettre annonait que
tout allait au mieux  l'endroit de la justice; avant un mois, la marquise
esprait que son fils pourrait revenir librement  Syracuse. Ds que don
Ferdinand fut seul avec Peppino, il s'informa s'il ne s'tait rien pass de
nouveau  Belvdre depuis la nuit o il avait t bless.

Tout tait rest dans le mme tat; on ignorait toujours le nom du mort que
l'on avait enterr aprs procs-verbal constatant ses blessures; personne
n'tait entr depuis cette poque dans la chapelle, et des paysans qui
taient passs prs de ce lieu la nuit, disaient avoir entendu des
gmissements et des bruits de chanes qui semblaient sortir de terre,
preuve bien vidente que le trpass tait mort en tat de pch mortel, et
que son me revenait pour demander des prires  celui qui l'avait ainsi
violemment et inopinment fait sortir de son corps.

Toutes ces donnes rendirent  Ferdinand son premier dsir de mener  bout
cette trange aventure. Bless et retenu dans son lit, il n'avait pas
volontairement du moins perdu un temps qui pouvait tre prcieux; mais,
maintenant qu'il se sentait  peu prs guri, maintenant que ses forces
taient revenues, maintenant qu'il n'y avait plus d'autre cause de retard
que sa volont, il rsolut de tenter l'entreprise aussitt que cela lui
serait possible. En consquence, il ordonna  Peppino de garder le secret,
et de revenir, dans la nuit du surlendemain, avec deux chevaux et une
chelle de corde. Don Ferdinand, comme on le comprend, voulait viter toute
contestation avec la tourire du couvent, qui sans doute avait l'ordre
formel de ne pas le laisser sortir; il avait donc rsolu de passer
par-dessus les murs du jardin,  l'aide de l'chelle que lui jetterait
Peppino.

Peppino promit tout ce que le jeune comte voulut. Selon les ordres qui lui
avaient dj t donns, il tenait toutes prtes, dans le pavillon qu'il
habitait, torches, tenailles, limes et pinces. Tout fut donc convenu pour
la nuit du surlendemain: les chevaux attendraient prs du mur extrieur,
Peppino frapperait trois fois dans ses mains, et, au mme signal rpt par
don Ferdinand, il jetterait l'chelle par-dessus le mur.

Malgr ce projet et mme  cause de ce projet, don Ferdinand ne feignit
pas moins d'tre toujours accabl par une grande faiblesse; d'ailleurs il
gagnait deux choses  cette feinte: la premire de prolonger prs de lui
les veilles de Carmela, et la seconde d'ter  sa tante tout soupon qu'il
et l'ide de fuir. La ruse russit compltement: la pauvre femme l'avait
trouv si languissant le matin, qu'elle revint vers le soir pour savoir de
lui comment il se trouvait; don Ferdinand lui dit qu'il avait essay de
se lever, mais que, ne pouvant se tenir debout, il avait t forc de
se recoucher aussitt. La bonne abbesse gronda fort son neveu de
cette imprudence, et lui demanda s'il tait toujours satisfait de sa
garde-malade; le comte rpondit qu'il avait dormi toute la nuit et ne
pouvait par consquent lui rien dire  ce sujet; que, cependant, s'tant
rveill une fois, il se rappelait l'avoir vue veille elle-mme et
faisant sa prire; l'abbesse leva les yeux au ciel, et se retira tout
difie. Il rsulta de cette information, que Carmela reut la permission
de venir prs du malade une heure plus tt que d'habitude.

Ce fut une grande joie pour les jeunes gens que de se revoir, et cependant
Carmela avait pleur toute la journe. Quant  don Ferdinand, il n'avait
prouv ni chagrin ni remords; et Carmela lui trouva le visage si joyeux,
qu'elle n'eut point la force de l'attrister de sa propre tristesse.
D'ailleurs,  peine la main du jeune homme eut-elle touch sa main,  peine
leurs yeux eurent-ils chang un regard,  peine les lvres de Ferdinand se
fussent-elles poses sur ses lvres ples et cependant brlantes, que tout
fut oubli.

La journe qui suivit cette nuit se passa comme les autres journes;
seulement jamais Ferdinand ne s'tait senti l'me si pleine de bonheur: il
aimait autant qu'il tait aim. Puis la nuit revint, puis le jour succda
encore  la nuit; c'tait le dernier que don Ferdinand devait passer dans
le couvent. La nuit suivante Peppino devait venir le chercher avec les
chevaux.

Don Ferdinand n'avait eu le courage de rien dire  Carmela: d'ailleurs il
craignait que, par douleur ou par faiblesse, elle ne le traht. Lorsqu'il
vit s'avancer l'heure o il crut que Peppino devait s'approcher de Catane,
il alla vers la fentre, l'ouvrit et, montrant  Carmela ce beau ciel
toile, il lui demanda si elle n'aurait point du bonheur  descendre avec
lui au jardin et  respirer ensemble cet air pur tout imprgn de saveur
marine. Carmela voulait tout ce que voulait Ferdinand. Son bonheur  elle
tait non point d'tre  tel endroit, ou de respirer tel ou tel air; son
bonheur tait d'tre prs de lui et de respirer le mme air que lui. Elle
se contenta donc de sourire et de rpondre: Allons.

Don Ferdinand s'habilla, mit dans sa poche la clef du corridor sombre,
et descendit dans le jardin, appuy sur le bras de Carmela. Ils allrent
s'asseoir sous un berceau de lauriers ross. Alors don Ferdinand demanda 
Carmela si elle connaissait les dtails de l'vnement auquel il devait le
bonheur de la voir. Carmela n'en savait que ce qu'en savait tout le monde,
mais elle lui dit qu'elle aurait bien du bonheur  les lui entendre
raconter  lui-mme. Puis elle lui passa un bras autour du cou, et,
appuyant sa tte sur son paule, comme ces pauvres fleurs qui se penchent
aprs une trop chaude journe, elle attendit ses paroles comme la douce
brise, comme la frache rose, qui devaient lui faire relever la tte.

Don Ferdinand lui raconta tout, depuis sa premire rencontre avec
Cantarello jusqu'au duel. Pendant ce rcit, la pauvre Carmela passa par
toutes les angoisses de l'amour et de la terreur. Don Ferdinand la sentit
se rapprocher de lui, frissonner, trembler, frmir. Au moment o le jeune
homme parla de coup d'pe reu, elle jeta un cri et faillit perdre
connaissance. Enfin, au moment o il venait de terminer son rcit, et o il
la tenait tout plore dans ses bras, trois battements de main retentirent
de l'autre ct du mur. Carmela tressaillit.

--Qu'est-ce que cela? s'cria-t-elle.

--M'aimes-tu, Carmela? demanda don Ferdinand.

--Qu'est-ce que ce signal? rpta de nouveau la jeune fille. Ne me trompe
pas, Ferdinand, je suis plus forte que tu ne le crois. Seulement dis-moi
toute la vrit; que je sache ce que j'ai  esprer ou  craindre.

--Eh bien! dit Ferdinand, c'est Peppino qui vient me chercher.

--Et tu pars? demanda Carmela. Et elle devint si ple, que don Ferdinand
crut qu'elle allait mourir.

--coute, lui dit-il en se penchant  son oreille, veux-tu partir avec moi?

Carmela tressaillit et se leva vivement; mais elle retomba aussitt.

--coute, Ferdinand, dit-elle, tu m'aimes ou tu ne m'aimes pas: si tu ne
m'aimes pas, que je reste ici ou que je te suive, tu ne m'en abandonneras
pas moins, et je serai perdue  la fois aux yeux du monde et aux yeux de
Dieu; si tu m'aimes, tu sauras bien venir me rechercher avec la permission
et l'aveu de mon pre, n'est-ce pas? Et, le jour o je te reverrai,
Ferdinand, o je te reverrai pour t'appeler mon mari, je tomberai  genoux
devant toi, car tu m'auras rendu l'honneur et sauv la vie. Si je ne te
revois pas, je mourrai, voil tout.

Ferdinand la prit dans ses bras.

--Oh! oui! oui! s'cria-t-il en la couvrant de baisers, oui, sois
tranquille, je reviendrai.

Le signal se renouvela.

--Entends-tu? dit Carmela, on t'attend.

Ferdinand rpondit en frappant  son tour trois coups dans ses mains, et un
rouleau de cordes, lanc par-dessus le mur, tomba  ses pieds.

Carmela poussa un soupir qui ressemblait  un gmissement, et sa douleur
s'chappa de sa poitrine en sanglots si profonds et si sourds, que
Ferdinand, qui avait dj fait un pas vers l'chelle de corde, revint 
elle, et, lui passant le bras autour du corps, puis la rapprochant de lui:

--coute, Carmela, lui dit-il, dis un mot, et je ne te quitte pas.

--Ferdinand, rpondit la jeune fille en rappelant tout son courage, tu l'as
dit, il y a quelque mystre trange cach dans ce souterrain, peut-tre
quelque crature vivante y est-elle ensevelie; songes-y, Ferdinand,
songes-y, il y a quatorze jours que Cantarello est mort et que tu es
bless, et depuis quatorze jours, O mon Dieu! c'est effroyable  penser.
Pars, pars, Ferdinand; car, si je retardais ton dpart d'une seconde,
peut-tre te verrais-je reparatre avec un visage svre et accusateur,
peut-tre pour la premire fois me dirais-tu: Carmela! c'est ta faute.
Pars, pars!

Et la jeune fille s'tait lance sur le paquet de cordes, et droulait
l'chelle qui devait lui enlever tout ce qu'elle aimait au monde. Cette
double vue, qui n'appartient qu'au coeur de la femme, lui avait fait
deviner qu'il se passait dans la chapelle quelque douloureuse catastrophe.
Don Ferdinand, qui d'abord ne s'tait arrt qu' l'ide que le souterrain
renfermait quelque trsor soustrait, quelque amas d'objets vols,
commenait  entrevoir une autre probabilit. Ces cris de douleur, ces
bruits de chanes que les paysans avaient pris pour les plaintes de
Cantarello, lui revenaient  l'esprit, et  son tour il se reprochait
d'avoir tant tard, comprenant tout ce qu'il y avait d'admirable force et
de sublime charit de la part de Carmela dans cette abngation d'elle-mme
qui faisait qu'au lieu de le retenir, elle pressait son dpart. Il sentit
qu'il l'en aimait davantage, et, la pressant dans ses bras:

--Carmela, lui dit-il, je te jure en face de Dieu qui nous entend...

--Pas de serment! pas de serment! dit la jeune fille en lui fermant la
bouche avec sa main; que ce soit ton amour qui te ramne, Ferdinand, et non
la promesse que tu m'auras faite. Dis-moi: sois tranquille, Carmela, je
reviendrai. Voil tout, et je croirai en toi comme je crois en Dieu.

--Sois tranquille, je reviendrai, murmura le jeune homme en appuyant ses
lvres sur celles de sa matresse, oh! oui, je reviendrai; et si je ne
reviens pas, c'est que je serai mort.

--Alors, dit en souriant la jeune fille, sois tranquille, nous ne serons
pas spars longtemps.

Peppino rpta une seconde fois le signal.

--Oui, oui, me voil! s'cria Ferdinand en s'lanant sur l'chelle de
corde et en montant rapidement sur le couronnement du mur.

Arriv l, il se retourna et vit la jeune fille  genoux, et les bras
tendus vers lui.

--Adieu, Carmela! lui cria-t-il, adieu, ma femme devant Dieu et bientt
devant les hommes!

Et il sauta de l'autre ct de la muraille.

--Au revoir, murmura une voix faible; au revoir, je t'attends.

--Oui, oui, rpondit Ferdinand. Il sauta sur le cheval que lui avait amen
Peppino, lui enfona ses perons dans le ventre, et s'lana, suivi
du jardinier, sur la route de Syracuse, craignant, s'il restait plus
longtemps, de n'avoir plus la force de partir.




LE SOUTERRAIN


Dieu garda don Ferdinand et Peppino de toute mauvaise rencontre, et au
point du jour ils arrivrent  Belvdre.

Sans entrer au village, ils se dirigrent  l'instant vers la petite porte
du jardin, enfermrent les chevaux dans l'curie, prirent les torches, la
pince, les tenailles et la lime, et s'avancrent vers la chapelle. Comme
des craintes superstitieuses continuaient d'en carter les visiteurs, ils
ne rencontrrent personne sur la route et y entrrent sans tre vus.

L'impression fut profonde pour don Ferdinand quand il se retrouva l o il
avait prouv de si violentes motions et couru un si terrible danger; il
ne s'en avana pas moins d'un pas ferme vers la porte secrte, mais sur
sa route, il reconnut les traces du sang dessch de Cantarello, qui
rougissait encore les dalles de marbre dans toute la partie du pav voisine
de la colonne au pied de laquelle il tait tomb. Don Ferdinand se dtourna
avec un frmissement involontaire, dcrivit un cercle en regardant de ct
et en silence cette trace que la mort avait laisse en passant, puis il
alla droit  la porte secrte, qui s'ouvrit sans difficult. Arrivs l,
les deux jeunes gens allumrent chacun une torche, continurent leur
chemin, descendirent l'escalier, et trouvrent la seconde porte; en un
instant elle fut enfonce; mais, en s'ouvrant, elle livra passage  une
odeur tellement mphitique, que tous deux furent obligs de faire quelques
pas en arrire pour respirer. Don Ferdinand ordonna alors au jardinier
de remonter et de maintenir la premire porte ouverte, afin que l'air
extrieur pt pntrer sous ces votes souterraines. Peppino remonta, fixa
la porte et redescendit. Dj don Ferdinand, impatient, avait continu son
chemin, et de loin Peppino voyait briller la lumire de sa torche; tout
 coup le jardinier entendit un cri, et s'lana vers son matre. Don
Ferdinand se tenait appuy contre une troisime porte qu'il venait
d'ouvrir; un spectacle si effroyable s'tait offert  ses regards, qu'il
n'avait pu retenir le cri qui lui tait chapp et auquel tait accouru
Peppino.

Cette troisime porte ouvrait un caveau  vote basse qui renfermait trois
cadavres: celui d'un homme scell au mur par une chane qui lui ceignait le
corps, celui d'une femme tendue sur un matelas, et celui d'un enfant de
quinze ou dix-huit mois, couch sur sa mre.

Tout  coup les deux jeunes gens tressaillirent; il leur semblait qu'ils
avaient entendu une plainte.

Tous deux s'lancrent aussitt dans le caveau: l'homme et la femme taient
morts, mais l'enfant respirait encore; il avait la bouche colle  la veine
du bras de sa mre et paraissait devoir cette prolongation d'existence au
sang qu'il avait bu. Cependant il tait d'une faiblesse telle, qu'il tait
vident que, si de prompts secours ne lui taient prodigus, il n'y avait
rien  faire; la femme paraissait morte depuis plusieurs heures, et l'homme
depuis deux ou trois jours.

La dcision de don Ferdinand fut rapide et telle que le commandait la
gravit de la circonstance; il ordonna  Peppino de prendre l'enfant; puis,
s'tant assur qu'il ne restait dans ce fatal caveau aucune autre crature
ni morte, ni vivante,  l'exception de l'homme et de la femme, qui leur
taient inconnus  tous deux, il repoussa la porte, sortit vivement du
souterrain, referma l'issue secrte, et, suivi de Peppino, s'achemina vers
le village de Belvdre. Le long du chemin, Peppino cueillit une orange, et
en exprima le jus sur les lvres de l'enfant, qui ouvrit les yeux et les
referma aussitt en y portant les mains et en poussant un gmissement,
comme si le jour l'et douloureusement bloui; mais, comme en mme temps il
ouvrait sa bouche haletante, Peppino renouvela l'exprience, et l'enfant,
quoique gardant toujours les yeux ferms, sembla revenir un peu  lui.

Don Ferdinand se rendit droit chez le juge, et lui raconta mot pour mot ce
qui venait d'arriver, en lui montrant l'enfant prs d'expirer comme preuve
de ce qu'il avanait, et en le sommant de le suivre  la chapelle pour
dresser procs-verbal et reconnatre les morts; puis, accompagn du juge,
il se rendit chez le mdecin, laissa l'enfant  la garde de sa femme, et
tous quatre retournrent  la chapelle.

Tout tait rest dans le mme tat depuis le dpart de Ferdinand et de
Peppino. On commena le procs-verbal.

Le cadavre enchan au mur tait celui d'un homme de trente-cinq 
trente-six ans, qui paraissait avoir effroyablement lutt pour briser sa
chane, car ses bras crisps taient encore tendus dans la direction de la
bouche de sa femme: ses bras taient couverts de ses propres morsures, mais
ces morsures taient des marques de dsespoir plus encore que de faim. Le
mdecin reconnut qu'il devait tre mort depuis deux jours  peu prs. Cet
homme lui tait totalement inconnu ainsi qu'au juge.

La femme pouvait avoir vingt-six  vingt-huit ans. Sa mort  elle
paraissait avoir t assez douce; elle s'tait ouvert la veine avec une
aiguille  tricoter, sans doute pour prolonger l'existence de son enfant,
et tait morte d'affaiblissement, comme nous l'avons dj dit. Le mdecin
jugea qu'elle tait expire depuis quelques heures seulement. Ainsi que
l'homme, elle paraissait trangre au village, et ni le mdecin ni le juge
ne se rappelrent avoir jamais vu sa figure.

Auprs de la tte de la femme, et contre la muraille, tait une chaise
brise et recouverte d'un jupon. Le juge leva cette chaise, et l'on
s'aperut alors qu'elle avait t mise l pour cacher un trou pratiqu au
bas de la muraille. Ce trou tait assez large pour qu'une personne y pt
passer, mais il s'arrtait  quatre ou cinq pieds de profondeur. Examen
fait de ce trou, il fut reconnu qu'il avait d tre creus  l'aide d'un
instrument de bois que les femmes siciliennes appellent _mazzarello_; c'est
le mme que nos paysannes placent dans leur ceinture et qui leur sert 
soutenir leur aiguille  tricoter. Au reste, telle est la puissance de la
volont, telle est la force du dsespoir, que l'on retrouva sous le matelas
plusieurs pierres normes arraches des fondations du mur, et qui en
avaient t extraites par cette femme sans autre aide que celle de ses
mains et de cet outil. La terre tait, ainsi que les pierres, recouverte
par le matelas, afin sans doute de les cacher aux yeux de ceux qui
gardaient les prisonniers.

La visite continua. On trouva dans un enfoncement de la muraille une
bouteille o il y avait eu de l'huile, une jarre o il y avait eu de l'eau,
une lampe teinte et un gobelet de fer-blanc. Un autre enfoncement du mur
tait noirci par la calcination, et annonait que plusieurs fois on avait
d allumer du feu en cet endroit, quoiqu'il n'y et aucun conduit par
lequel pt s'chapper la fume.

Une table tait dresse au milieu de ce caveau. En s'asseyant devant cette
table pour crire, le juge vit un second gobelet d'tain dans lequel tait
une liqueur noire; prs du gobelet tait une plume, et par terre trois ou
quatre feuillets de papier. On s'aperut alors que ces feuillets taient
crits d'une criture fine et menue, sans orthographe, et cependant assez
lisible. Aussitt on se mit  la recherche des autres morceaux de papier
que l'on pourrait trouver encore, et l'on en dcouvrit deux nouveaux dans
la paille qui tait sous le cadavre de l'homme. Ces feuillets de papier ne
paraissaient point avoir t cachs l avec intention; mais bien plutt
tre tombs par accident de la table, et avoir t parpills avec les
pieds. Comme les feuillets taient pagins, on les runit, on les classa,
et voici ce qu'on lut:

Au nom du Pre, du Fils et du Saint-Esprit, ainsi soit-il.

J'ai crit ces lignes dans l'esprance qu'elles tomberont entre les mains
de quelque personne charitable. Quelle que soit cette personne, nous la
supplions, au nom de ce qu'elle a de plus cher en ce monde et dans l'autre,
de nous tirer du tombeau o nous sommes enferms depuis plusieurs annes,
mon mari, mon enfant et moi, sans avoir mrit aucunement cet effroyable
supplice.

Je me nomme Teresa Lentini, je suis ne  Taormine, je dois avoir
maintenant vingt-huit ou vingt-neuf ans. Depuis le moment o nous sommes
enferms dans le caveau o j'cris, je n'ai pu compter les heures, je n'ai
pu sparer les jours des nuits, je n'ai pu mesurer le temps. Il y a bien
longtemps que nous y sommes; voil tout ce que je sais.

J'tais  Catane, chez le marquis de San-Floridio, o j'avais t place
comme soeur de lait de la jeune comtesse Lucia. La jeune comtesse mourut en
1798, je crois; mais la marquise,  qui je rappelais sa fille bien-aime,
voulut me garder auprs d'elle. Elle mourut  son tour, cette bonne et
digne marquise; Dieu veuille avoir son me, car elle tait aime de tout le
monde.

Je voulus alors me retirer chez ma mre, mais le marquis de San-Floridio ne
le permit pas. Il avait prs de lui,  titre d'intendant, un homme dont les
anctres, depuis quatre ou cinq gnrations, avaient t au service de ses
aeux, qui connaissait toute sa fortune, qui savait tous ses secrets; un
homme dans lequel il avait la plus grande confiance enfin. Cet homme se
nommait Gatano Cantarello. Il avait rsolu de me marier  cet homme, afin,
disait-il, que nous puissions tous deux demeurer prs de lui jusqu' sa
mort.

Cantarello tait un homme de vingt-huit  trente ans, beau, mais d'une
figure un peu dure. Il n'y avait rien  dire contre lui; il paraissait
honnte homme; il n'tait ni joueur ni dbauch. Il avait hrit de son
pre, et reu des bonts du marquis une somme considrable pour un homme
de sa condition; c'tait donc un parti avantageux, eu gard  ma pauvret.
Cependant, lorsque le marquis de San-Floridio me parla de ce projet, je me
mis malgr moi  frmir et  pleurer; il y avait dans le froncement des
sourcils de cet homme, dans l'expression sauvage de ses yeux, dans le son
pre de sa voix, quelque chose qui m'effrayait instinctivement. J'entendais
dire, il est vrai,  toutes mes compagnes que j'tais bien heureuse d'tre
aime de Cantarello, et que Cantarello tait le plus bel homme de Messine.
Je me demandais donc intrieurement si je n'tais pas une folle de juger
seule ainsi mon fianc, tandis que tout le monde le voyait autrement. Je me
reprochais donc d'tre injuste pour le pauvre Cantarello. Et,  mes yeux,
le reproche que je me faisais tait d'autant plus fond, que, si j'avais
un sentiment de rpulsion instinctive pour Cantarello, je ne pouvais me
dissimuler que j'prouvais un sentiment tout contraire pour un jeune
vigneron des environs de Paterno, nomm Luigi Pollino, lequel tait mon
cousin. Nous nous aimions d'amiti depuis notre enfance, et nous n'aurions
pas su dire nous-mmes depuis quelle poque cette amiti s'tait change en
amour.

Notre dsespoir  tous deux fut grand, lorsque le marquis m'eut fait part
de ses projets sur moi et Cantarello; d'autant plus que ma mre, qui
voyait l un mariage comme je ne pouvais jamais esprer d'en faire un,
disait-elle, abandonna entirement les intrts du pauvre Luigi pour
prendre ceux du riche intendant, et me signifia de renoncer  mon cousin
pour ne plus penser qu' son rival.

Nous tions arrivs au commencement de l'anne 1783, et le jour de notre
mariage tait fix pour le 15 mars, lorsque le 5 fvrier, de terrible
mmoire, arriva. Toute la journe du 4, le sirocco avait souffl, de sorte
que chacun tait endormi dans la torpeur que ce vent amne avec lui. Le
marquis de San-Floridio tait retenu par la goutte dans son appartement,
o il tait couch sur une chaise longue. Je me tenais dans la chambre
voisine, afin d'accourir  sa premire demande, si par hasard il avait
besoin de quelque chose, lorsque tout  coup un bruit trange passa dans
l'air, et le palais commena de vaciller comme un vaisseau sur la mer.
Bientt le mur qui sparait ma chambre de celle du marquis se fendit  y
passer la main, tandis que le mur parallle s'croulait et que le plafond,
cessant d'tre soutenu de ce ct, s'abaissait jusqu' terre. Je me jetai
du ct oppos pour viter le coup, et je me trouvai prise comme sous un
toit; en mme temps, j'entendis un grand cri dans la chambre du marquis.
J'tais prs de cette gerure qui s'tait faite dans la muraille; j'y
appliquai mon oeil. Une poutre en tombant avait frapp le marquis  la
tte, et il avait roul de sa chaise longue  terre, tout tourdi. J'allais
essayer de courir  son aide lorsque, par la porte de la chambre oppose
 celle o je me trouvais, je vis entrer Cantarello dans l'appartement du
marquis. A la vue de son matre vanoui, sa figure prit une expression si
trange, que j'en frmis de terreur. Il regarda autour de lui s'il tait
bien seul; puis, assur que personne n'tait l, il s'lana sur son
matre; je crus d'abord que c'tait pour le secourir, mais je fus
dtrompe, il dtacha la cordelire qui nouait la robe de chambre du
marquis, la roula autour de son cou; puis, lui appuyant le genou sur la
poitrine, il l'trangla. Dans son agonie, le marquis rouvrit les yeux, et
sans doute il reconnut son assassin, car il tendit vers lui les deux mains
jointes. Je poussai un cri involontaire. Cantarello leva la tte.--Y a-t-il
quelqu'un ici? dit-il d'une voix terrible. C'est alors que je vis dans
toute leur expression de frocit ce froncement de sourcil, ce regard, qui
m'avaient, mme sur son visage calme, toujours effraye. Tremblante et
presque morte de peur, je me tus et m'affaissai sur moi-mme. Au bout d'un
instant, ne voyant paratre personne, je me relevai, je rapprochai de
nouveau mon oeil de l'ouverture, car j'avais oubli le danger que je
courais moi-mme en restant dans un palais qui pouvait achever de
s'crouler d'un moment  l'autre, tant j'tais retenue et fascine en
quelque sorte par la scne terrible qui venait de se passer devant moi.
Le marquis tait tendu par terre sans mouvement et paraissait mort.
Cantarello tait debout devant un secrtaire que chacun de nous savait
tre plein d'or et de billets, car jamais on n'y laissait la clef, et nous
n'ignorions pas que cette clef ne quittait pas le marquis. L'intendant
prenait l'or et les billets  pleines mains, et les entassait confusment
dans les poches de son habit; puis, lorsqu'il eut tout pris, il arracha du
lit du marquis le matelas en paille de mas, renversa le secrtaire sur
le matelas, entassa les chaises sur le secrtaire, et, tirant un tison du
pole, il mit le feu  ce bcher. Bientt, voyant la flamme grandir, il
s'lana par la porte par laquelle il tait entr.

Comme ceci est une accusation mortelle que je porte contre une crature
humaine, je jure devant Dieu et devant les hommes que mon rcit est exact,
et que je ne retranche ni n'ajoute rien aux faits qui se sont passs devant
moi.

Le marquis tait mort; la flamme faisait des progrs effrayants; les
secousses branlaient le palais  faire croire  chaque instant qu'il
allait s'crouler. L'instinct de la conservation se rveilla en moi; je me
tranai hors des dcombres qui m'environnaient de tous cts, je gagnai un
escalier que je descendis, comme en un rve, sans en toucher les marches en
quelque sorte. Derrire moi l'escalier s'abma. Sous le vestibule, je me
trouvai face  face avec Cantarello; je jetai un cri; il voulut me prendre
par-dessous le bras pour m'entraner, je m'lanai dans la rue en criant au
secours. Les rues taient pleines de fuyards; je me mlai  la foule, je
me perdis dans ses flots, et je fus pousse par elle et avec elle sur la
grande place. J'avais perdu Cantarello de vue, c'tait la seule chose que
je voulais pour le moment.

Le jour s'coula au milieu de transes effroyables, puis la nuit vint. La
plupart des maisons de Messine taient en flammes, et l'incendie clairait
les rues et les places d'un jour sombre et effrayant. Cependant, comme avec
la nuit un peu de tranquillit tait revenue, on comptait les morts par
leur absence; on cherchait les vivants; quiconque avait un pre, une mre,
un frre ou un ami, l'appelait par son nom. Moi, je n'avais personne; ma
mre tait  Taormine. J'tais assise en silence, ma tte sur mes deux
genoux, et revoyant sans cesse l'effroyable scne  laquelle j'avais
assist dans la journe, quand tout  coup j'entendis mon nom prononc
avec un accent de crainte indicible. Je levai la tte, je vis un homme qui
courait de groupe en groupe comme un insens: c'tait Luigi. Je me levai,
je prononai son nom; il me reconnut, poussa un cri de joie, bondit jusqu'
moi, me prit dans ses bras et m'emporta comme un enfant. Je me laissai
faire; je jetai mes bras autour de son cou, et je fermai les yeux. Tout
autour de nous j'entendis des cris de terreur;  travers mes paupires je
voyais des lueurs rougetres, parfois je sentais la chaleur des flammes;
enfin, aprs une demi-heure environ, le mouvement qui m'emportait se
ralentit, puis s'arrta tout  fait. Je rouvris les yeux; nous tions hors
de la ville; Luigi, cras de fatigue, tait tomb sur un genou et me
soutenait sur l'autre. A l'horizon, Messine brlait et s'croulait avec
d'immenses gmissements. J'tais donc sauve, j'tais dans les bras de
Luigi, j'tais hors de la puissance de cet infme Cantarello, je le croyais
du moins!

Je me relevai vivement:--Je puis marcher, dis-je  Luigi; fuyons, fuyons!

Luigi avait repris haleine; il tait aussi ardent  m'emmener que moi
 fuir: il me passa son bras autour du corps pour me soutenir, et nous
reprmes notre course. En arrivant  Contessi, nous vmes un homme
qui chassait hors du village  demi croul cinq ou six mulets. Luigi
s'approcha de lui, lui proposa de lui en acheter un qui tait tout sell;
le prix fut arrt  l'instant. Le mulet pay, Luigi monta dessus; je
m'lanai en croupe. Au point du jour, nous arrivmes  Taormine.

Je courus chez ma mre; elle me croyait perdue, pauvre femme! Je lui dis
que le marquis tait tu, le palais consum; je lui dis que je serais
morte vingt fois sans Luigi; je me jetai  ses pieds, et lui jurai que je
mourrais plutt que d'appartenir  Cantarello.

Elle m'aimait: elle cda. Luigi entra, elle l'appela son fils, et il fut
convenu que le lendemain je deviendrais sa femme.

Ce qui avait surtout rendu ma mre plus facile, c'est que j'avais tout
perdu par l'vnement qui avait caus la mort du marquis. La position que
j'occupais chez lui tait au-dessus de celle des serviteurs ordinaires;
aussi n'avais-je pas d'appointements fixes. De temps en temps seulement le
marquis me faisait quelque cadeau d'argent, que j'envoyais aussitt  ma
mre; puis, outre cela, comme je l'ai dit, il s'tait rserv de me doter.
Cette dot, je le savais, devait tre de 10 000 ducats, mais rien ne
constatait cette intention; le marquis n'avait point fait de testament.
Cette somme, toute promise qu'elle ft, n'tait point une dette. La famille
ignorait cette promesse, et pour rien au monde je n'aurais voulu la faire
valoir auprs d'elle comme un droit. J'avais donc rellement tout perdu 
la mort du marquis, et ma mre, qui avait refus si opinitrement de m'unir
 Luigi, tait  cette heure, au fond de l'me, je crois, fort contente
qu'il n'et point chang de sentiments  mon gard, ce qui pouvait fort
bien arriver de la part de Cantarello. D'ailleurs elle m'aimait rellement,
et elle avait vu mon loignement pour lui se changer en une insurmontable
aversion, elle m'avait entendue lui jurer avec un profond accent de vrit
que je mourrais plutt que d'appartenir  cet homme. Cantarello et donc
t l pour me rclamer, qu'elle m'aurait, je crois, laisse  cette heure
libre de choisir entre lui et son rival.

La journe se passa  accomplir, chacun de notre ct, nos devoirs de
religion. Le prtre fut invit  se tenir prt pour le lendemain, dix
heures du matin; nos parents et nos amis furent prvenus que nous devions
recevoir la bndiction nuptiale  cette heure. Quant  Luigi, il n'avait
plus depuis longtemps ni pre ni mre, et il ne lui restait aprs eux aucun
parent assez proche pour qu'il et cru devoir le faire prvenir.

C'taient de tristes auspices pour un mariage. Quoique le tremblement de
terre se ft sentir moins vivement  Taormine, assise comme elle est sur un
roc, qu' Messine et  Catane, la ville cependant n'tait point exempte
de secousses, qui de moment en moment pouvaient devenir plus violentes.
Cependant Dieu nous garda pour cette fois, et le jour parut sans qu'il ft
survenu un accident srieux.

Dix heures sonnrent; nous nous rendmes  l'glise, accompagns de presque
tout le village. En entrant, il me sembla voir un homme cach derrire un
pilier, dans la partie la plus sombre et la plus recule de la chapelle.
Si simple et si naturelle que ft la prsence d'un curieux de plus,
soit instinct, soit pressentiment,  partir de ce moment mes yeux ne se
dtachrent plus de cet homme.

La messe commena; mais,  l'instant o nous nous agenouillmes devant
l'autel, l'homme se dtacha du pilier, s'avana vers nous, et, se plaant
entre le prtre et moi:

--Ce mariage ne peut pas s'achever, dit-il.

--Cantarello! s'cria Luigi en portant la main  sa poche pour y chercher
son couteau. Je lui saisis le bras avec force, quoique je me sentisse plir
moi-mme.

--Ne troublez pas la crmonie divine, dit le prtre, et, qui que vous
soyez, retirez-vous.

--Ce mariage ne peut s'achever! rpta, d'une voix plus haute et plus
imprieuse encore, Cantarello.

--Et pourquoi? demanda le prtre.

--Parce que cette femme est la mienne, reprit Cantarello en me dsignant du
doigt.

--Moi! la femme de cet homme! m'criai-je; il est fou!

--C'est vous, Teresa, qui tes folle, reprit froidement Cantarello, ou
plutt qui avez volontairement perdu la mmoire. Ne vous souvenez-vous plus
que le marquis de San-Floridio nous avait, depuis longtemps, fiancs l'un 
l'autre, et que, la veille mme du tremblement de terre, c'est--dire le 4
 minuit, nous avons t maris dans sa chapelle, o il a voulu nous servir
de tmoin lui-mme; maris par son propre chapelain?

Je jetai un cri de terreur, car je savais que le marquis et le chapelain
taient morts tous deux, et que ni l'un ni l'autre par consquent ne
pouvait porter tmoignage en ma faveur.

--Avez-vous commis ce sacrilge, ma fille? demanda avec un dernier air de
doute le prtre en s'avanant vers moi.

--Mon pre, m'criai-je, par tout ce qu'il y a de plus sacr au monde, je
vous affirme...

--Et moi, dit Cantarello en tendant la main vers l'autel, je vous
affirme...

--Pas de parjure, m'criai-je, pas de parjure! N'avez-vous point dj assez
de crimes dont il vous faut rpondre devant Dieu?

Cantarello tressaillit et me regarda fixement, comme s'il et voulu lire
jusqu'au fond de mon me; mais cette fois, au lieu de me troubler,
son regard me donna une force nouvelle, car dans son regard je voyais
apparatre un sentiment de terreur. Je profitai de ce moment d'hsitation.

--Mon pre, dis-je au prtre, cet homme est un pauvre fou qui m'a aime,
et je ne puis attribuer le crime dont il a voulu se rendre coupable
aujourd'hui qu' l'excs de son amour. Laissez-moi lui parler, je vous
prie, tout bas, prs de l'autel, mais en face de vous tous, et j'espre
qu'il se repentira et qu'il avouera la vrit.

Cantarello clata de rire.

--La vrit, s'cria-t-il, je l'ai dite, et il n'y a pas de puissance au
monde qui puisse me faire dire autre chose.

--Silence, rpondis-je, et suivez-moi.

Dieu me donnait une force inoue, inconnue, et dont je ne me serais
jamais crue capable. Le prtre tait descendu de l'autel; je fis signe 
Cantarello de me suivre: il me suivit. Tous les assistants formaient autour
de nous un large cercle; Luigi seul se tenait en avant, la main sur son
couteau, et ne nous perdant pas des yeux.


--Teresa, me dit Cantarello  voix basse et m'adressant la parole le
premier, comme s'il et craint ce que j'allais dire, pourquoi avez-vous
manqu  la parole que vous avez donne au marquis de San-Floridio?
Pourquoi m'avez-vous forc de recourir  ce moyen?

--Parce que, lui rpondis-je en le regardant fixement  mon tour, parce que
je ne voulais pas tre la femme d'un voleur ni d'un assassin.

Cantarello devint ple comme la mort; mais cependant,  l'exception de
cette pleur, rien n'indiqua que le coup dont je venais de le frapper et
port si avant.

--D'un voleur et d'un assassin! rpta-t-il en riant; vous m'expliquerez
ces paroles, je l'espre?

--Je n'ai qu'une seule explication  vous donner, rpondis-je; j'tais dans
la chambre voisine, et  travers une fente de la muraille j'ai tout vu.

--Et qu'avez-vous vu? me demanda Cantarello.

--Je vous ai vu entrer dans la chambre du marquis au moment o il venait
d'tre bless par la chute d'une poutre; je vous ai vu vous prcipiter sur
lui, je vous ai vu l'trangler avec la cordelire de sa robe de chambre; je
vous ai vu forcer le secrtaire et tout prendre, or et billets; puis tirer
la paillasse du lit, renverser secrtaire, chaises et canap, et y mettre
le feu avec un tison du pole. C'est moi qui ai jet le cri qui vous a fait
lever la tte; et quand vous m'avez rencontre en bas, sous le vestibule,
et que je vous ai fui, vous avez cru que j'tais ple d'effroi, n'est-ce
pas? C'tait d'horreur.

--Le conte n'est point mal imagin, reprit Cantarello. Et sans doute vous
esprez qu'on le croira?

--Oui; car ce n'est point un conte, mais une terrible ralit.

--Mais la preuve?

--Comment! la preuve?

--Oui, il faudra donner la preuve. Le palais est en feu, le cadavre est
consum, le secrtaire qui contenait cet or prtendu et ces billets
supposs est rduit en cendres. Oui, la preuve! la preuve!

Sans doute ce fut Dieu qui m'inspira.

--Vous ignorez donc ce qui s'est pass? lui demandai-je.

--Que s'est-il pass?

--Aprs votre dpart, aprs que vous etes quitt la ville pour aller
cacher votre vol dans quelque retraite sre, les domestiques du marquis se
sont runis, et, dans un moment de tranquillit, sont monts  sa chambre.
Le cadavre a t retrouv intact, dpos dans la chapelle, et la trace
de la strangulation peut sans doute encore se voir autour de son cou. Le
secrtaire est en cendres, oui; les billets sont brls, oui; mais l'or se
fond et ne se consume pas. Les domestiques savaient que ce secrtaire tait
plein d'or; on cherchera les lingots, et les lingots seront absents. Alors,
moi, je dirai o ils doivent se trouver, et peut-tre, en cherchant bien
dans les caves ou dans les jardins de votre maison de Catane, on les
trouvera.

Cantarello poussa une espce de rugissement sourd que moi seule je pus
entendre, et je vis qu'il hsitait s'il ne me poignarderait pas tout de
suite, au risque de ce qui pourrait en rsulter.

--Si vous faites un mouvement, lui dis-en en reculant d'un pas, j'appelle
au secours, et vous tes perdu. Voyez plutt.

En effet, Luigi et trois autres jeunes gens de nos parents et de nos amis
se tenaient tout prts  s'lancer sur Cantarello au premier signe que je
ferais. Cantarello jeta sur eux un regard de ct, vit ces dispositions
hostiles, et parut rflchir un instant.

--Et si je me retire, si je quitte la Sicile, si je vous laisse tre
heureuse avec votre Luigi?

--Alors je me tairai.

--Qui m'en rpondra?

--Mon serment.

--Et votre mari lui-mme ignorera ce qui s'est pass?

--Tant que vous nous laisserez tranquilles et que vous ne tenterez pas de
troubler notre bonheur.

--Jurez, alors.

J'tendis la main vers l'autel.

--O mon Dieu! dis-je  mi-voix, recevez le serment que je fais de ne jamais
dire  me vivante au monde ce que j'ai vu au palais San-Floridio pendant
la journe du 5. coutez le serment que je fais au meurtrier et au voleur
de cacher son crime  tout le monde, comme si j'tais sa complice, et de ne
jamais, ni directement ni indirectement, le rvler  personne.

--Mme en confession.

--Mme en confession;  moins, ajoutai-je, que lui-mme ne me dgage de mon
serment par quelque perscution nouvelle.

--Jurez par le sang du Christ!

--Par le sang du Christ! je le jure.

--Mon pre, dit Cantarello en descendant des marches de l'autel et en
s'adressant au prtre, je suis un pauvre pcheur, pardonnez-moi et priez
pour moi; j'avais menti, cette femme est libre.

Puis, ces paroles prononces du mme ton que si le repentir seul les avait
fait sortir de sa bouche, Cantarello passa prs du groupe de jeunes gens;
Luigi et l'intendant changrent un regard, l'un de mpris et l'autre de
menace; puis, s'enveloppant de son manteau, Cantarello gagna la porte d'un
pas ferme et disparut.

La crmonie nuptiale, si trangement et si inopinment interrompue,
s'acheva alors sans autre incident.

En rentrant  la maison, Luigi m'interrogea sur ce qui s'tait pass entre
moi et Cantarello, et me demanda par quelle puissance j'avais pu le faire
obir ainsi; mais je lui rpondis que, comme il avait pu le voir, j'avais
fait un serment, et que ce serment tait celui de me taire. Luigi n'insista
point davantage, il savait qu'aucune prire ne pouvait me faire manquer 
une promesse si solennellement faite, et je ne m'aperus jamais qu'il et
gard de mon refus un mauvais souvenir.

Nous allmes demeurer dans la maison de Luigi. C'tait une jolie petite
maison isole au milieu d'une vigne,  trois quarts de lieue de Paterno,
de l'autre ct de la Giavetta, et sur la route de Censorbi. Quant 
Cantarello, il avait quitt, disait-on, la Sicile, et personne ne l'avait
revu depuis le jour o il tait entr dans l'glise de Taormine. Rien
n'avait transpir, au reste, ni de l'assassinat, ni du vol, et nul
ne souponnait que le marquis de San-Floridio n'et pas t tu
accidentellement.

Pendant trois ans, nous fmes, Luigi et moi, les cratures les plus
heureuses de la terre; le seul chagrin que nous eussions prouv tait la
perte de notre premier enfant; mais Dieu nous en avait envoy un second
plein de force et de sant, et nous commencions  oublier cette premire
perte, quelque douloureuse qu'elle ft. Notre enfant tait en nourrice 
Feminamorta, petit village situ  deux lieues  peu prs de notre maison,
et, tous les dimanches, ou nous allions le voir, ou sa nourrice nous
l'amenait.

Une nuit, c'tait la nuit du 2 au 3 dcembre 1787, on frappa violemment 
notre porte; Luigi se leva et demanda qui frappait:

--Ouvrez, dit une voix; je viens de Feminamorta, et je suis envoy par la
nourrice de votre enfant.--Je poussai un cri de terreur, car un messager
envoy  cette heure ne prsageait rien de bon.

Luigi ouvrit. Un homme vtu en paysan tait debout sur le seuil.

--Que voulez-vous? demanda Luigi. Notre enfant serait-il malade?

--Il a t surpris aujourd'hui  cinq heures par des convulsions, dit le
paysan, et la nourrice vous fait dire que, si vous n'accourez pas bien
vite, elle a peur que le pauvre innocent ne trpasse sans que vous ayez la
consolation de l'embrasser.

--Et un mdecin! criai-je, un mdecin! ne devrions-nous pas aller chercher
un mdecin  Paterno?

--C'est inutile, rpondit le paysan, cela ne ferait que vous retarder, et
celui du village est prs de lui.

Et, comme si le paysan et t press lui-mme, il reprit en courant le
chemin de Feminamorta.

--Si vous arrivez avant nous, cria Luigi au messager, annoncez  la
nourrice que nous vous suivons.

--Oui, dit le paysan dont la voix commenait  se perdre dans
l'loignement.

Nous nous habillmes  la hte et tout en pleurant; puis, fermant la porte
derrire nous, nous prmes  notre tour la route de Feminamorta; mais, 
moiti chemin  peu prs, et comme nous traversions un endroit resserr
par des rochers, quatre hommes masqus s'lancrent sur nous, nous
renversrent, nous lirent les mains, et nous mirent un billon dans la
bouche et un bandeau sur les yeux. Puis, ayant fait avancer une litire
porte  dos de mulets, ils nous firent entrer dedans, Luigi et moi,
fermrent  clef les portires et les volets, et se remirent aussitt en
chemin au grand trot des mules. Nous marchmes ainsi quatre ou cinq heures
 peu prs, puis nous nous arrtmes; un instant aprs, la porte de notre
litire s'ouvrit, et nous sentmes,  la fracheur qui venait jusqu' nous,
que nous devions tre dans quelque grotte; alors on nous dbillonna.

--O sommes-nous et o nous menez-vous? m'criai-je aussitt, tandis que de
son ct Luigi faisait  peu prs la mme question.

--Buvez et mangez, dit une voix qui nous tait parfaitement inconnue,
tandis qu'on nous dliait les mains, en nous laissant les jambes
enchanes; buvez et mangez, et ne vous occupez pas d'autre chose.

J'arrachai le bandeau qui me couvrait les yeux. Comme je l'avais prvu,
nous tions dans une caverne, deux hommes masqus se tenaient chacun  une
portire, un pistolet  la main, tandis que deux autres nous tendaient du
vin et du pain.

Luigi repoussa le vin et le pain qu'on lui offrait, et fit un mouvement
pour dlier la corde qui retenait ses jambes; un des hommes lui appuya un
pistolet sur la poitrine.

--Encore un mouvement pareil, lui dit-il, et tu es mort.

Je suppliai Luigi de ne faire aucune rsistance.

On nous prsenta de nouveau du pain et du vin.

--Je n'ai pas faim, je n'ai pas soif, dit Luigi.

--Ni moi non plus, ajoutai-je.

--Comme vous voudrez, nous dit l'homme qui nous avait dj parl, et dont
la voix nous tait inconnue; mais alors vous trouverez bon qu'on vous lie
les mains, qu'on vous billonne et qu'on vous bande les yeux de nouveau.

--Faites ce que vous voulez, dis-je, nous sommes en votre puissance.

--Infmes sclrats! murmura Luigi.

--Au nom du ciel! m'criai-je, au nom du ciel! Luigi, pas de rsistance, tu
vois bien que ces messieurs ne veulent pas nous tuer. Ayons patience, et
peut-tre qu'ils auront piti de nous.

A cette esprance, exprime avec l'accent de l'angoisse, un seul clat de
rire rpondit; mais  cet clat de rire je tressaillis jusqu'au fond de
l'me. Je le reconnaissais pour l'avoir dj entendu dans l'glise de
Taormine. Sans aucun doute nous tions au pouvoir de Cantarello, et il
tait au nombre des quatre hommes masqus qui nous escortaient.

Je tendis les mains et j'avanai la tte avec soumission. Il n'en fut pas
de mme de Luigi; une lutte s'engagea entre lui et l'homme qui voulait le
garrotter, mais les trois autres vinrent au secours de leur compagnon, et
il fut de nouveau li et billonn de force, puis on lui banda les yeux, et
l'on referma sur nous les portires et les volets de la litire.

Je ne puis dire combien d'heures nous restmes ainsi, car il est impossible
de mesurer le temps dans une pareille situation. Seulement, il est probable
que nous passmes la journe cachs dans cette grotte, nos conducteurs
n'osant sans doute marcher que la nuit. Je ne sais ce qu'prouvait Luigi;
mais, pour moi, je sentais que la fivre me brlait, et que j'avais une
faim et surtout une soif extrmes. Enfin notre litire s'ouvrit de nouveau,
cette fois on ne nous dlia point; on se contenta de nous ter le billon
de la bouche. A peine pus-je parler, que je demandai  boire: on approcha
un verre de ma bouche; je le vidai d'un trait, et aussitt je sentis qu'on
me rebillonnait comme auparavant.

Je n'avais pas pris le temps de goter la liqueur qu'on m'avait donne, et
qui ressemblait fort  du vin, quoiqu'elle et un got trange et que je ne
connaissais pas; mais, quelle que ft cette liqueur, je sentis au bout d'un
instant qu'elle rafrachissait ma poitrine. Il y a plus, bientt j'prouvai
un calme que je croyais impossible dans une situation pareille  la mienne.
Ce calme mme n'tait pas exempt d'un certain charme. Je crus, tout bands
que fussent mes yeux, voir passer devant moi des fantmes lumineux qui me
saluaient avec un doux sourire; peu  peu je tombai dans un tat d'apathie
qui n'tait ni le sommeil ni la veille. Il me semblait que des airs oublis
depuis ma jeunesse bruissaient  mes oreilles; de temps en temps je voyais
de grandes lueurs qui traversaient comme des clairs l'obscurit de la
nuit, et j'apercevais alors des palais richement clairs ou de belles
prairies toutes couvertes de fleurs. Bientt je crus sentir qu'on me
prenait et qu'on m'emportait sous un berceau de chvrefeuille et de
lauriers roses, qu'on me couchait sur un banc de gazon, et que je voyais
au-dessus de ma tte un beau ciel tout toil. Alors je me mettais  rire
de la frayeur que j'avais eue lorsque je m'tais crue prisonnire; puis je
revoyais mon enfant, qui accourait en jouant vers moi; seulement ce n'tait
pas celui qui vivait encore, chose trange! C'tait celui qui tait
mort. Je le pris dans mes bras, je l'interrogeai sur son absence, et il
m'expliqua qu'un matin il s'tait rveill avec des ailes d'ange et tait
remont vers le ciel; mais alors il m'avait vu tant pleurer, qu'il avait
pri Dieu de permettre qu'il redescendt sur la terre. Enfin tous ces
objets devinrent peu  peu moins distincts, et finirent par se confondre
ensemble et disparatre dans la nuit. Je tombai alors, presque sans
transition, dans un sommeil lourd, profond, obscur et sans rves.

Quand je me rveillai, nous tions dans le caveau o nous sommes encore
aujourd'hui, moi libre, Luigi scell  la muraille par une chane. Une
table tait dresse entre nous; sur cette table tait une lampe, quelques
provisions de bouche, du vin, de l'eau, des verres, et contre la muraille
un reste de feu qui avait servi  river les fers de Luigi.

Luigi tait assis, la tte sur les deux genoux, et plong dans une si
profonde douleur, que je me rveillai, me levai et allai  lui sans qu'il
m'entendt. Un sanglot, qui s'chappa malgr moi de ma poitrine, le tira de
son accablement. Il leva la tte, et nous nous jetmes dans les bras l'un
de l'autre.

C'tait la premire fois depuis notre enlvement que nous pouvions changer
nos penses. Comme moi, quoiqu'il n'et pas prcisment reconnu Cantarello,
il tait convaincu que nous tions ses victimes; comme  moi, on lui avait
donn une boisson narcotique qui lui avait fait perdre tout sentiment, et
il venait de se rveiller seulement lorsque je me rveillai moi-mme.

Le premier jour nous ne voulmes pas manger. Luigi tait sombre et muet;
j'tais assise et je pleurais prs de lui. Bientt, cependant, notre
douleur s'adoucit de ce que nous tions ensemble. Enfin le besoin se fit
sentir si violemment, que nous mangemes, puis le sommeil vint  son tour.
La vie continuait pour nous, moins la libert, moins la lumire.

Luigi avait une montre: pendant notre voyage, elle s'tait arrte  minuit
ou  midi; il la remonta; elle ne nous indiquait pas l'heure relle; mais
elle nous faisait du moins une heure fictive  l'aide de laquelle nous
pouvions mesurer le temps.

Nous avions t enlevs dans la nuit du mardi au mercredi. Nous calculmes
que nous nous tions rveills le jeudi matin. Au bout de vingt-quatre
heures, nous fmes une ligne sur le mur avec un charbon. Un jour devait
tre coul; nous tions  vendredi. Vingt-quatre heures aprs, nous
tirmes une seconde ligne pareille; nous tions  samedi. Au bout du mme
temps, nous tirmes encore une ligne qui dpassait en longueur les deux
premires; cette ligne indiquait le dimanche.

Nous passmes en prires tout le saint jour de Seigneur.

Huit jours s'coulrent ainsi. Au bout de huit jours, nous entendmes des
pas qui semblaient venir d'un long corridor; ces pas se rapprochrent de
plus en plus; notre porte s'ouvrit. Un homme envelopp d'un grand manteau
parut, tenant une lanterne  la main: c'tait Cantarello.

Je tenais Luigi dans mes bras; je le sentais frmir de colre. Cantarello
s'approcha de nous, et je sentit tous les muscles de Luigi successivement
se contracter et se tendre. Je compris que, si Cantarello s'approchait  la
porte de sa chane, il bondirait sur lui comme un tigre, et qu'il y aurait
une lutte mortelle entre ces deux hommes. Il me vint alors une pense
que j'aurais crue impossible, c'est que je pouvais devenir encore plus
malheureuse que je ne l'tais. Je lui criai donc de ne pas s'approcher. Il
comprit la cause de ma crainte; sans me rpondre, il releva son manteau et
me montra qu'il tait arm. Deux pistolets taient passs  sa ceinture, et
une pe tait pendue  son ct.

Il dposa sur la table des provisions nouvelles; ces provisions se
composaient, comme les premires, de pain, de viandes fumes, de vin, d'eau
et d'huile. L'huile surtout nous tait prcieuse; elle entretenait la
lumire de notre lampe. Je m'aperus alors que la lumire tait un des
premiers besoins de la vie.

Cantarello sortit et referma la porte sans que je lui eusse adress
d'autres paroles que celles qui avaient pour but de l'empcher de
s'approcher de Luigi, et sans qu'il et rpondu par un autre geste que par
celui qui indiquait qu'il avait des armes. Ce fut alors seulement que,
certaine par sa prsence mme d'tre releve de mon serment, qui ne
m'engageait que s'il tenait lui-mme la promesse qu'il avait faite de
s'loigner de nous, je racontai tout  Luigi. Lorsque j'eus fini, Luigi
poussa un profond soupir.

--Il a voulu s'assurer notre silence, dit-il. Nous sommes ici pour le reste
de notre vie.

Un clat de rire affirmatif retentit derrire la porte. Cantarello s'tait
arrt l, avait cout et avait tout entendu. Nous comprmes que nous
n'avions plus d'espoir qu'en Dieu et en nous-mmes.

Nous commenmes alors  faire une inspection plus dtaille de notre
cachot. C'est une espce de cave de dix pas de large sur douze de long,
sans autre issue que la porte. Nous sondmes les murs: partout il nous
parurent pleins. J'allai  la porte, je l'examinai; elle tait de chne
et retenue par une double serrure. Il y avait peu de chances de fuite;
d'ailleurs, Luigi tait enchan par le milieu du corps et par un pied.

Nanmoins, pendant un an  peu prs, l'espoir ne nous abandonna point tout
 fait; pendant un an nous rvmes tous les moyens possibles de fuir.
Chaque semaine, exactement, Cantarello reparaissait et nous apportait
nos provisions hebdomadaires; chose trange, peu  peu nous nous tions
habitus  sa visite, et, soit rsignation, soit besoin d'tre distraits un
instant de notre solitude, nous avions fini par attendre le moment o il
devait venir avec une certaine impatience. D'ailleurs, l'espoir, qui ne
s'teint jamais, nous faisait toujours croire qu' la visite prochaine
Cantarello aurait piti de nous. Mais le temps s'coulait, Cantarello
reparaissait avec la mme figure sombre et impassible, et s'loignait le
plus souvent sans changer avec nous une seule parole. Nous continuions 
tracer les jours sur la muraille.

Une seconde anne s'coula ainsi. Notre existence tait devenue toute
machinale; nous restions des heures entires comme anantis, et, pareils
aux animaux, nous ne sortions de cet anantissement que lorsque le besoin
de boire ou de manger nous tirait de notre torpeur. La seule chose qui nous
proccupt srieusement, c'est que notre lampe ne s'teignt, et ne nous
laisst dans l'obscurit; tout le reste nous tait indiffrent.

Un jour, au lieu de monter sa montre, Luigi la brisa contre la muraille; 
partir de ce jour nous cessmes de mesurer les heures, et le temps cessa
d'exister pour nous: il tait tomb dans l'ternit.

Cependant, comme j'avais remarqu que Cantarello venait rgulirement tous
les huits jours, chaque fois qu'il venait, je faisais une marque sur la
muraille et cela remplaait  peu prs notre montre; mais je me lassai 
mon tour de ce calcul inutile, et je cessai de marquer les visites de notre
gelier.

Un temps indfini s'coula: ce durent tre plusieurs annes. Je devins
enceinte.

Ce fut une sensation bien joyeuse et bien pnible  la fois. Devenir mre
dans un cachot, donner la vie  un tre humain sans lui donner le jour ni
la lumire, voir l'enfant de ses entrailles, une pauvre crature innocente
qui n'est point ne encore, condamne au supplice qui vous tue!

Pour notre enfant nous revnmes  Dieu, que nous avions presque oubli.
Nous l'avions tant pri pour nous, sans qu'il nous rpondt, que nous
avions fini par croire qu'il ne nous entendait pas; mais nous allions le
prier pour notre enfant, et il nous semblait que notre voix devait percer
les entrailles de la terre.

Je ne dis rien  Cantarello. J'avais peur, je ne sais pourquoi, que cette
nouvelle ne lui inspirt quelque sombre projet contre nous ou contre notre
enfant. Un jour il me trouva assise sur mon lit et allaitant la pauvre
petite crature.

A cette vue il tressaillt, et il me sembla que sa sombre figure
s'adoucissait. Je me jetai  ses pieds.

--Promettez-moi que mon enfant n'est point enseveli pour toujours dans ce
cachot, lui dis-je, et je vous pardonne.

Il hsita un instant, puis, passant la main sur son front:

--Je vous le promets! dit-il.

A la visite suivante il m'apporta tout ce qu'il fallait pour habiller mon
enfant.

Cependant je dprissais  vue d'oeil. Un jour, Cantarello me me regarda
avec une expression de piti que je ne lui avais pas encore vue.

--Jamais, me dit-il, vous n'aurez la force d'allaiter cet enfant.

--Ah! rpondis-je, vous avez raison, et je sens que je m'teins. C'est
l'air qui me manque.

--Voulez-vous sortir avec moi? demanda Cantarello. Je tressaillis.

--Sortir! Et Luigi, et mon enfant?

--Ils resteront ici pour me rpondre de votre silence.

--Jamais! rpondis-je, jamais!

Cantarello reprit en silence sa lanterne, qu'il avait pose sur la table,
et sortit.

Je ne sais combien d'heures nous restmes sans parler, Luigi et moi.

--Tu as eu tort, me dit enfin Luigi.

--Mais pourquoi sortir? rpondis-je.

--Tu aurais vu o nous sommes, tu aurais remarqu o il te conduisait. Tu
aurais pu trouver quelque moyen de rvler notre existence et d'appeler 
nous la piti des hommes. Tu as eu tort, te dis-je.

--C'est bien, lui rpondis-je; s'il m'en parle encore, j'accepterai.

Et nous retombmes dans notre silence habituel. Les huit jours
s'coulrent. Cantarello reparut; outre nos provisions habituelles, il
portait un assez gros paquet.

--Voici des habits d'homme, dit-il; quand vous serez dcide  sortir,
mettez-les, je saurai ce que cela veut dire, et je vous emmnerai.

Je ne rpondis rien; mais,  la visite suivante, Cantarello me trouva vtue
en homme.

--Venez, me dit-il.

--Un instant, m'criai-je, vous me jurez que vous me ramnerez ici.

--Dans une heure vous y serez.

--Je vous suis.

Cantarello marcha devant moi, ferma la premire porte, et nous nous
trouvmes dans un corridor. Dans ce corridor tait une seconde porte qu'il
ouvrit et qu'il ferma encore, puis nous montmes dix ou douze marches, et
nous nous trouvmes en face d'une troisime porte.

Cantarello se retourna vers moi, tira un mouchoir de sa poche et me banda
les yeux. Je me laissai faire comme un enfant; je me sentais tellement en
la puissance de cet homme, qu'une observation mme me semblait inutile.

Lorsque j'eus les yeux bands, il ouvrit la porte, et il me sembla que je
passais dans une autre atmosphre. Nous fmes quarante pas sur des dalles,
quelques-unes retentissaient comme si elles recouvraient des caveaux, et je
jugeai que nous tions dans une glise. Puis Cantarello lcha ma main et
ouvrit une autre porte.

Cette fois je jugeai, par l'impression de l'air, que nous tions enfin
sortis, et du caveau et de l'glise, et sans donner le temps  Cantarello
de me dcouvrir les yeux, sans songer aux suites que pouvait avoir mon
impatience, j'arrachai le mouchoir!

Je tombai  genoux, tant le monde me parut beau! Il pouvait tre quatre
heures du matin, le petit jour commenait  poindre; les toiles
s'effaaient peu  peu du ciel, le soleil apparaissait derrire une petite
chane de collines; j'avais devant moi un horizon immense:  ma gauche
des ruines,  ma droite des prairies et un fleuve; devant moi une ville,
derrire cette ville la mer.

Je remerciai Dieu de m'avoir permis de revoir toutes ces belles choses,
qui, malgr le crpuscule dans lequel elles m'apparaissaient, ne laissaient
pas de m'blouir au point de me forcer  fermer les yeux, tant mes regards
s'taient affaiblis dans mon caveau. Pendant ma prire, Cantarello referma
la porte. Comme je l'avais pens, c'tait celle d'une glise. Au reste
cette glise m'tait tout  fait inconnue, et j'ignorais parfaitement o je
me trouvais.

N'importe, je n'oubliai aucun dtail; et ce me fut chose facile, car le
paysage tout entier se refltait dans mon me comme dans un miroir.

Nous attendmes que le jour ft tout  fait lev, puis nous nous
acheminmes vers un village. Sur la route nous rencontrmes deux ou trois
personnes qui salurent Cantarello d'un air de connaissance. En arrivant
au village, nous entrmes dans la troisime maison  droite. Il y avait au
fond de la chambre et prs d'un lit une vieille femme qui filait; prs
de la fentre, une jeune femme, de mon ge  peu prs, tait occupe 
tricoter; un enfant de deux  trois ans se roulait  terre.

Les femmes paraissaient habitues  voir Cantarello; pourtant je remarquai
que pas une seule fois elles ne l'appelrent par son nom. Ma prsence les
tonna. Malgr mes habits, la jeune femme reconnut mon sexe, et fit 
demi-voix quelques plaisanteries  mon conducteur. C'est un jeune prtre,
rpondit-il d'un ton svre; un jeune prtre de mes parents qui s'ennuie
au sminaire, et que, de temps en temps, pour le distraire, je fais sortir
avec moi.

Quant  moi, je devais paratre comme abrutie  ceux qui me regardaient.
Mille ides confuses se pressaient dans mon esprit; je me demandais si je
ne devais pas crier au secours,  l'aide, raconter tout, accuser Cantarello
comme voleur, comme assassin. Puis je m'arrtais, en songeant que tout
le monde paraissait le connatre et le vnrer, tandis que moi j'tais
inconnue; on me prendrait pour quelque folle chappe de sa loge, et l'on
ne ferait pas attention  moi; ou, dans le cas contraire, Cantarello
pouvait fuir, repasser par l'glise, gorger mon enfant et mon mari. Il
l'avait dit, mon enfant et mon mari rpondaient de moi. D'ailleurs, o et
comment les retrouverais-je? La porte par laquelle nous tions entrs
dans l'glise ne pouvait-elle tre si secrte et si bien cache qu'il ft
impossible de la dcouvrir? Je rsolus d'attendre, de me concerter avec
Luigi, et d'arrter sans prcipitation ce que nous devions faire.

Au bout d'un instant, Cantarello prit cong des deux femmes, passa son bras
sous le mien, descendit par une petite ruelle jusqu'au bord d'un fleuve,
suivit pendant un quart de lieue son cours, qui nous rapprochait de
l'glise; puis, par un dtour, il me ramena sous le porche par lequel
j'tais sortie, me banda les yeux et rouvrit la porte, qu'il referma
derrire nous. Je comptai de nouveau quarante pas. Alors la seconde porte
s'ouvrit; je sentis l'impression froide et humide du souterrain, je
descendis les douze marches de l'escalier intrieur; nous arrivmes  la
troisime porte, puis  la quatrime; elle cria  son tour sur ses gonds.
Enfin Cantarello me poussa, les yeux toujours bands, dans le caveau, et
referma la porte derrire moi. J'arrachai vivement le bandeau, et je me
retrouvai en face de Luigi et de mon enfant.

Je voulais raconter aussitt  Luigi tout ce que j'avais vu, mais il me
fit, en portant un doigt  sa bouche, signe que Cantarello pouvait couter
derrire la porte, et entendre ce que nous dirions. J'allai m'asseoir sur
le matelas qui me servait de lit, et je donnai le sein  mon enfant.

Luigi ne s'tait pas tromp: au bout d'une heure  peu prs, nous
entendmes des pas qui s'loignaient doucement. Ennuy de notre silence,
Cantarello, sans doute, s'tait dcid  partir. Cependant nous ne nous
crmes pas encore en sret, malgr ces apparences de solitude; nous
attendmes quelques heures encore; puis, ces quelques heures coules, je
m'approchai de Luigi, et,  voix basse, je lui racontai tout ce que j'avais
vu, sans omettre un dtail, sans oublier une circonstance.

Luigi rflchit un instant; puis, me faisant  son tour quelques questions
auxquelles je rpondis affirmativement:

--Je sais o nous sommes, dit-il; ces ruines sont celles de l'pipoli, ce
fleuve, c'est l'Anapus; cette ville, c'est Syracuse; enfin, cette chapelle,
c'est celle du marquis de San-Floridio.

--O mon Dieu! m'criai-je, en me rappelant cette vieille histoire d'un
marquis de San-Floridio qui, du temps des Espagnols, avait pass dix ans
dans un souterrain, souterrain si bien cach que ses ennemis les plus
acharns n'avaient pu le dcouvrir.

--Oui, c'est cela, dit Luigi, comprenant ma pense; oui, nous sommes dans
le caveau du marquis Francesco, et aussi bien cachs aux yeux des hommes
que si nous tions dj dans notre tombe.

Je compris alors combien il tait heureux que je n'eusse pas cd  ce
mouvement qui m'avait porte  appeler au secours.

--Eh bien! me demanda Luigi aprs un long silence, as-tu conu quelque
esprance? as-tu form quelque projet?

--coute, lui dis-je. Parmi ces deux femmes, il y en avait une, la plus
jeune, qui me regardait avec intrt; c'est  elle qu'il faudrait parvenir
 faire savoir qui nous sommes et o nous sommes.

--Et comment cela?

J'allai  la table et je pris deux feuilles de papier blanc dans lesquelles
taient envelopps quelques fruits.

--Il faut, dis-je  Luigi, mettre  part et cacher tout le papier que
dsormais nous pourrons nous procurer; j'crirai dessus toute notre
malheureuse histoire, et, un jour o je sortirai, je la glisserai dans la
main de la jeune femme.

--Mais si malgr tout cela on ne retrouve pas l'entre du caveau, si
Cantarello arrt se tait, et si, Cantarello se taisant, nous restons
ensevelis dans ce tombeau?

--Ne vaut-il mieux pas mourir que de vivre ainsi?

--Et notre enfant? dit Luigi.

Je jetai un cri et me prcipitai sur mon enfant. Dieu me pardonne! je
l'avais oubli, et c'tait son pre qui s'en tait souvenu.

Il fut convenu cependant que je suivrais le plan que j'avais propos;
seulement, je ne devais oublier rien de ce qui pourrait guider les
recherches. Puis nous laissmes de nouveau couler le temps, mais cette fois
avec plus d'impatience, car, si loigne qu'elle ft, il y avait une lueur
d'esprance  l'horizon.

Cependant, pour ne point veiller les soupons de Cantarello, il fallait,
si ardent qu'il ft, cacher le dsir que j'avais de sortir une seconde
fois; lui, de son ct, semblait avoir oubli ce qu'il m'avait offert.
Quatre mois s'coulrent sans que j'en ouvrisse la bouche; mais je
retombais dans un marasme tel que, me voyant un jour couche sans mouvement
et ple comme une morte, il me dit le premier:

--Si dans huit jours vous voulez sortir, tenez-vous prte; je vous
emmnerai.

J'eus la force de ne point laisser voir la joie que j'prouvai  cette
proposition, et je me contentai de lui faire signe de la tte que
j'obirais.

Pendant le temps qui s'tait coul, nous avions mis de ct tout le papier
que nous avions pu recueillir, et il y en avait dj assez pour crire
l'histoire dtaille de tous nos malheurs.

Le jour venu, Cantarello me trouva prte. Comme la premire fois, il marcha
devant moi jusqu' la seconde porte, et l, comme  la premire sortie, il
me banda les yeux; puis tout se passa comme tout s'tait dj pass. A la
porte de l'glise, j'tai mon bandeau.

Nous sortions  peu prs  la mme heure que la premire fois; c'tait le
mme spectacle, et cependant, chose trange! dj je le trouvais moins
beau.

Nous nous acheminmes vers le village; nous entrmes dans la mme maison.
Les deux femmes y taient encore, l'une filant, l'autre tricotant. Sur une
table taient un encrier et des plumes. Je m'appuyai contre cette table, et
je glissai une plume dans ma poche. Pendant ce temps, Cantarello parlait 
voix basse avec la jeune femme. C'tait de moi encore qu'il tait question,
car elle me regardait en parlant. J'entendis qu'elle lui disait:--Il parat
qu'il ne s'habitue pas au sminaire, votre jeune parent, car il est
encore plus ple et plus triste que la premire fois que vous nous l'avez
amen.--Quant  la vieille femme, elle ne disait pas un mot, elle ne levait
pas la tte de son rouet; elle paraissait idiote.

Au bout de dix minutes  peu prs, Cantarello, comme la premire fois, mit
mon bras sous le sien, reprit la mme route, et descendit aux bords du
petit fleuve. Tout en suivant ce chemin, je dis  Cantarello que je
voudrais bien avoir aussi des aiguilles et du coton pour tricoter, et il me
promit qu'il m'en apporterait.

Tout en revenant vers la chapelle, je m'aperus que nous devions tre  la
fin de l'automne; les moissons taient faites, ainsi que les vendanges. Je
compris alors pourquoi Cantarello avait t quatre mois sans me parler de
sortir. Il attendait que les travailleurs eussent quitt les champs.

A la porte de la chapelle, il me banda de nouveau les yeux. Je rentrai
conduite par lui, et sans faire la moindre rsistance. Je comptai de
nouveau les quarante pas, et nous nous arrtmes. Je compris pendant cette
pause que Cantarello fouillait  sa poche pour en tirer la clef. J'entendis
qu'il cherchait contre la muraille l'ouverture de la serrure. Je songeai
qu'il devait alors avoir le dos tourn. Je levai vivement mon bandeau, et
je l'abaissai aussitt. Ce ne fut qu'une seconde, mais cette seconde me
suffit. Nous tions dans la chapelle  gauche de l'autel. La porte doit se
trouver entre les deux pilastres.

C'est l qu'il faudra chercher cette entre, chercher jusqu' ce qu'on la
trouve, car c'est l prcisment et positivement qu'elle est.

Cantarello ne vit rien. Les deux portes s'ouvrirent successivement devant
nous, et, la troisime referme derrire moi, je me retrouvai dans notre
cachot.

Luigi et moi, nous observmes le mme silence que la premire fois, et ce
ne fut que lorsque je jugeai qu'il tait impossible que Cantarello ft
encore l, que je tirai la plume de ma poche et que je la montrai  Luigi.
Il me fit signe de la cacher, et je la glissai sous le matelas.

Puis j'allai m'asseoir prs de lui, et, comme la premire fois, je lui
racontai les moindres dtails de ma sortie. C'tait une circonstance
prcieuse que la dcouverte que j'avais faite de la porte secrte qui
donnait dans l'glise, et, avec des renseignements aussi exacts que ceux
que je pouvais donner maintenant, il tait certain qu'on finirait par
dcouvrir la serrure, et qu'une fois la serrure dcouverte, on parviendrait
jusqu' nous.

Je laissai un jour se passer  peu prs avant d'essayer d'crire; alors je
pris un des gobelets d'tain, je dlayai dans de l'eau un peu de ce noir
qui tait rest  la muraille depuis le jour o on y avait fait du feu, je
pris ma plume, je la trempai dans ce mlange, et je m'aperus avec joie
qu'il pouvait parfaitement me tenir lieu d'encre.

Le mme jour, je commenai  crire, sous l'invocation de Dieu et de la
Madone, ce manuscrit, qui contient le rcit exact de nos malheureuses
aventures, et la bien humble et bien pressante prire,  tout chrtien
dans les mains duquel il tomberait, de venir le plus tt possible  notre
secours.

Au nom du Pre, du Fils et du Saint-Esprit, ainsi soit-il.

Une croix tait dessine au-dessous de ces mots, puis le manuscrit
continuait; seulement, la forme du rcit tait change: elle tait au
prsent au lieu d'tre au pass. Ce n'taient plus des souvenirs de dix, de
huit, de six, de quatre ou de deux ans; c'taient des notes journalires,
des impressions momentanes, jetes sur le papier  l'heure mme o elles
venaient d'tre ressenties.

Aujourd'hui Cantarello est venu comme d'habitude; outre les provisions
ordinaires, il a apport le coton et les aiguilles  tricoter qu'il m'avait
promis; le manuscrit et la plume taient cachs, les deux gobelets taient
propres et rincs sur la table, il ne s'est aperu de rien. O mon Dieu!
protgez-nous.

Trois semaines sont passes, et Cantarello ne parle pas de me faire sortir.
Aurait-il des soupons? Impossible. Aujourd'hui il est rest plus longtemps
que d'habitude, et m'a regarde en face; je me suis sentie rougir, comme
s'il avait pu lire mon esprance sur mon front; alors j'ai pris mon enfant
dans mes bras, et je l'ai berc en chantant, tant j'tais trouble.

--Ah! vous chantez, a-t-il dit; vous ne vous trouvez donc pas si mal ici
que je le croyais?

--C'est la premire fois que cela m'arrive depuis que je suis ici.

--Savez-vous depuis combien de temps vous tes dans ce souterrain? a
demand Cantarello.

--Non, ai-je rpondu; les deux ou trois premires annes, j'ai compt les
jours; mais j'ai vu que c'tait inutile, et j'ai cess de prendre cette
peine.

--Depuis prs de huit ans, a dit Cantarello.

J'ai pouss un soupir, Luigi a fait entendre un rugissement de colre.
Cantarello s'est retourn, a regard Luigi avec mpris, et a hauss les
paules; puis, sans parler de me faire sortir, il s'est retir.

Ainsi il y a huit ans que nous sommes enferms dans ce caveau. O mon Dieu!
mon Dieu! vous l'avez entendu de sa propre bouche; il y a huit ans! Et
qu'avons-nous fait pour souffrir ainsi? Rien; vous le savez bien, mon Dieu!

Sainte Madone du Rosaire, priez pour nous!

Oh! coutez-moi, coutez, vous dont je ne sais pas le nom; vous, mon seul
espoir; vous qui, femme comme moi, mre comme moi, devez avoir piti de mes
souffrances; coutez, coutez!

Cantarello sort d'ici. Deux mois et demi s'taient couls sans qu'il
parlt de rien; enfin, aujourd'hui, il m'a offert de sortir dans huit
jours; j'ai accept. Dans huit jours il viendra me prendre; dans huit jours
mon sort sera entre vos mains; vos yeux, vos paroles, toute votre personne
a paru me porter de l'intrt.--Ma soeur en Jsus-Christ, ne m'abandonnez
pas!

Vous trouverez toute cette histoire chez vous aprs mon dpart. Sur mon
salut ternel, sur la tombe de ma mre, sur la tte de mon enfant! c'est la
vrit pure, c'est ce que je dirai  Dieu quand Dieu m'appellera  lui, et
 chacune de mes paroles l'ange qui accompagnera mon me au pied de son
trne dira en pleurant de piti:

--Seigneur, c'est vrai!

coutez donc: aussitt que vous aurez trouv ce manuscrit, vous irez chez
le juge, et vous lui direz qu' un quart de lieue de chez lui, il y a trois
malheureux qui gmissent ensevelis depuis huit ans: un mari, une femme, un
enfant. Si Cantarello est votre parent, votre alli ou votre ami, ne dites
au juge rien autre chose que cela, et sur la madone! je vous jure qu'une
fois hors d'ici, pas un mot d'accusation ne sortira de ma bouche; je vous
jure sur cette croix que je trace, et que Dieu me punisse dans mon enfant
si je manque  cette sainte promesse!

Vous ne lui direz donc rien autre chose que ceci:--Il y a prs d'ici trois
cratures humaines plus malheureuses que jamais aucune crature ne l'a t;
nous pouvons les sauver: prenez des leviers, des pinces; il y a quatre
portes, quatre portes massives  enfoncer avant d'arriver  eux. Venez, je
sais o ils sont, venez.--Et s'il hsitait, vous tomberiez  ses genoux
comme je tombe aux vtres, et vous le supplieriez comme je vous supplie.

Alors il viendra, car quel est l'homme, quel est le juge qui refuserait
de sauver trois de ses semblables, surtout lorsqu'ils sont innocents? Il
viendra, vous marcherez devant lui et vous le conduirez droit  l'glise.

Vous ouvrirez la porte, vous conduirez le juge  la chapelle  droite,
celle o il y a au-dessus de l'autel un saint Sbastien tout perc de
flches; lorsque vous serez arrivs  l'autel, coutez bien, il y a deux
pilastres  gauche. La porte doit tre pratique entre ces deux pilastres.
Peut-tre ne la verrez-vous point d'abord, car elle est admirablement
cache,  ce qu'il m'a paru; peut-tre, en frappant contre le mur, le mur
ne trahira-t-il aucune issue; car, comprenez bien, c'est le mur mme qui
forme l'entre du souterrain; mais l'entre est l, soyez-en sre, ne vous
laissez pas rebuter. Si elle chappait d'abord  vos recherches, allumez
une torche, approchez-la de la muraille, je vous dis que vous finirez par
trouver quelque serrure imperceptible, quelque gerure invisible, ce sera
cela. Frappez, frappez: peut-tre vous entendrons-nous, nous saurons que
vous tes l, cela nous donnera l'espoir du courage. Vous saurez que nous
sommes derrire  vous entendre,  prier pour vous, oui, pour vous, pour le
juge, pour tous nos librateurs quels qu'ils soient; oui, je prierai pour
eux tous les jours de ma vie comme je prie en ce moment.

C'est bien clair, n'est-ce pas, tout ce que je vous dis l? Dans l'glise
des marquis de San-Floridio, la chapelle  droite, celle de Saint
Sbastien, entre les deux pilastres. Oh! mon Dieu, mon Dieu! je tremble
tellement en vous crivant, ma libratrice, que je ne sais pas si vous
pourrez me lire.

Je voudrais savoir comment vous vous appelez, pour rpter cent fois votre
nom dans mes prires. Mais Dieu, qui sait tout, sait que c'est pour vous
que je prie, et c'est tout ce qu'il faut.

Oh! mon Dieu! il vient d'arriver ce qui n'tait jamais arriv depuis que
nous sommes ici. Cantarello est venu deux jours de suite. Avait-il t
suivi? Se doutait-il de quelque chose? Quelqu'un a-t-il quelque soupon de
notre existence et cherche-il  nous dcouvrir? Oh! quel que soit cet tre
secourable, cet tre humain, secourez-le, Seigneur, venez-lui en aide!

Cantarello tait entr au moment o nous nous y attendions le moins.
Heureusement le papier tait cach. Il est entr et  regard de tous
cts, a frapp contre tous les murs; puis, bien assur que chaque chose
tait dans le mme tat:

--Je suis revenu, a-t-il dit en se retournant vers moi, parce que j'avais
oubli de vous dire, je crois, que, si vous vouliez, je vous ferais sortir
 ma premire visite.

--Je vous remercie, lui rpondis-je, vous me l'aviez dit.

--Ah! je vous l'avais dit, reprit Cantarello d'un air distrait, trs bien;
alors, j'ai pris en revenant une peine inutile.

Puis il regarda encore autour de lui, sonda la muraille en deux ou trois
endroits, et sortit. Nous l'entendmes s'loigner et fermer l'autre porte.
Dix minutes environ aprs son dpart, une espce de dtonation se fit
entendre comme celle d'un coup de pistolet ou d'un coup de fusil. Est-ce un
signal qu'on nous donne, et, comme nous l'esprons, quelqu'un veillerait-il
pour nous?

Depuis quatre ou cinq jours, rien de nouveau ne s'est pass; autant qu'il
m'est permis de me fier  mon calcul, c'est demain que Cantarello va venir
me prendre. Je n'ajouterai probablement rien  ce rcit d'ici  demain,
rien qu'une nouvelle supplication que je vous adresse pour que vous ne nous
abandonniez pas  notre dsespoir.

O me charitable, ayez piti de nous!

O mon Dieu! mon Dieu! que s'est-il pass? Ou je me trompe (et il est
impossible que je me trompe de deux jours), ou le jour est pass o
Cantarello devait venir, et Cantarello n'est pas venu. J'en juge d'ailleurs
par nos provisions, qu'il renouvelait tous les huit jours; elles sont
puises, et il ne vient pas. Mon Dieu! tions-nous donc rservs  quelque
chose de pire qu' ce que nous avions souffert jusqu' prsent? Mon Dieu!
je n'ose pas mme dire  vous ce dont j'ai peur, tant je crains que l'cho
de cet abme ne me rponde: Oui!

Oh! mon Dieu, serions-nous destins  mourir de faim?

Le temps se passe, le temps se passe, et il ne vient pas, et aucun bruit ne
se fait entendre. Mon Dieu! Nous consentons  rester ici ternellement, 
ne jamais revoir la lumire du ciel. Mais il avait promis de faire sortir
mon enfant, mon pauvre enfant!

O est-il, cet homme que je ne voyais jamais qu'avec effroi, et que
maintenant j'attends comme un dieu sauveur? Est-il malade? Seigneur,
rendez-lui la sant. Est-il mort sans avoir eu le temps de confier 
personne l'horrible secret de notre tombe? Oh! mon enfant! mon pauvre
enfant!

Heureusement il a mon lait, et souffre moins que nous; mais, sans
nourriture, mon lait va se tarir; il ne nous reste plus qu'un seul morceau
de pain, un seul. Luigi dit qu'il n'a pas faim, et me le donne. Oh! mon
Dieu! soyez tmoin que je le prends pour mon enfant, pour mon enfant  qui
je donnerai mon sang quand je n'aurai plus de lait.

Oh! quelque chose de pire! quelque chose de plus affreux encore! l'huile
est puise, notre lampe va s'teindre; l'obscurit du tombeau prcdera la
mort; notre lampe, c'tait la lumire, c'tait la vie; l'obscurit, ce sera
la mort, plus la douleur.

Oh! maintenant, puisqu'il n'y a plus d'espoir pour nos corps, qui que vous
soyez qui descendrez dans cet effroyable abme, priez... Dieu! la lampe
s'teint... Priez pour nos mes!

Le manuscrit se terminait l; les quatre derniers mots taient crits dans
une autre direction que les lignes prcdentes, ils avaient d tre tracs
dans l'obscurit. Ce qui s'tait pass depuis, nul ne le savait que Dieu,
seulement l'agonie devait avoir t horrible.

Le morceau de pain abandonn par Luigi avait d prolonger la vie de Teresa
de prs de deux jours, car le mdecin reconnut qu'il y avait eu trente-cinq
ou quarante heures d'intervalle  peu prs entre la mort du mari et la mort
de la femme. Cette prolongation de la vie de la mre avait prolong la vie
de l'enfant; de l venait que de ces trois malheureuses cratures la plus
faible seule avait survcu.

La lecture du manuscrit s'tait faite dans le caveau mme tmoin de
l'agonie de Teresa et de Luigi: il ne laissait aucun doute sur ni aucune
obscurit sur tous les vnements qui s'taient passs; et, lorsque don
Ferdinand y eut ajout sa dposition, toutes choses devinrent claires et
intelligibles aux yeux de tous.

A son retour dans le village, don Ferdinand trouva l'enfant dj mieux; il
envoya aussitt un messager  Feminamorta pour s'informer de ce qu'tait
devenu le premier enfant de Luigi et de Teresa, et il apprit qu'il tait
toujours chez les braves gens  qui il avait t confi; sa pension, au
reste, avait t exactement paye par une main inconnue, sans doute par
Cantarello; Don Ferdinand dclara qu' l'avenir c'tait sa famille qui se
chargeait du sort de ces deux malheureux orphelins, ainsi que des frais
funraires de Luigi et de Teresa, pour lesquels il fonda un obit perptuel.

Puis, lorsqu'il eut pens  la vie des uns et  la mort des autres, don
Ferdinand songea qu'il lui tait bien permis de s'occuper un peu de son
bonheur  lui; il revint  Syracuse avec le juge, le mdecin et Peppino,
et, tandis que ces trois derniers racontaient au marquis de San-Floridio
tout ce qui s'tait pass dans la chapelle de Belvdre, don Ferdinand
prenait sa mre  part, et lui racontait tout ce qui s'tait pass dans le
couvent des Ursulines de Catane. La bonne marquise leva les mains au ciel,
et dclara en pleurant que c'tait la main de Dieu qui avait conduit tout
cela, et que ce serait fcher le Seigneur que d'aller contre ses volonts.
Comme il est facile de le penser, don Ferdinand se garda bien de la
contredire.

Aussitt qu'elle sut le marquis seul, la marquise lui fit demander un
rendez-vous; le moment tait bon, le marquis se promenait en long et en
large dans sa chambre, rptant que son fils s'tait conduit  la fois avec
la valeur d'Achille et la prudence d'Ulysse. La marquise lui exposa combien
il serait fcheux qu'une race qui promettait de reprendre, grce  ce jeune
hros, un nouvel clat, s'arrtt  lui et s'teignt avec lui. Le marquis
demanda  s'a femme l'explication de ces paroles, et la marquise dclara en
pleurant que don Ferdinand, chez qui les vnements survenus depuis un mois
avaient provoqu un lan de piti inattendu, tait dcid  se faire moine.
Le marquis de San-Floridio prouva une telle douleur en apprenant cette
dtermination, que l'a marquise se hta d'ajouter qu'il y aurait un moyen
de parer le coup: c'tait de lui accorder pour femme la jeune comtesse de
Terra-Nova, qui tait sur le point de prononcer ses voeux au couvent de
Ursulines de Catane, et de laquelle don Ferdinand tait amoureux comme un
fou. Le marquis dclara  l'instant que la chose lui paraissait  la fois
non seulement on ne peut plus facile, mais encore on ne peut plus sortable,
te comte de Terra-Nova tant non seulement un de ses meilleurs amis, mais
encore un des plus grands noms de la Sicile. On fit, en consquence, venir
don Ferdinand, qui, ainsi que l'avait prvu sa mre, consentit, moyennant
cette condition,  ne pas se faire bndictin. Le marquis lcha, en se
grattant l'oreille, quelques mots de doute sur la dot de Carmela, laquelle
dot, si ses souvenirs ne le trompaient pas, devait tre assez mdiocre,
la famille de Terra-Nova ayant t  peu prs ruine pendant les troubles
successifs de la Sicile. Mais sur ce point don Ferdinand interrompit son
pre, en lui disant que Carmela avait un parent inconnu qui lui faisait
don de soixante mille ducats. Dans un pays o le droit d'anesse existait,
c'tait un fort joli douaire pour une fille, et pour une fille qui avait un
frre an surtout; aussi le marquis ne fit-il aucune objection, et, comme
il tait un de ces hommes qui n'aiment pas que les affaires tranent en
longueur, il ordonna de mettre les chevaux  la litire, et se rendit le
jour mme chez le comte de Terra-Nova.

Le comte aimait fort sa fille; il ne l'avait mise au couvent que pour ne
point tre forc de rogner en sa faveur le patrimoine de son fils, qui,
tant destin  soutenir le nom et l'honneur de la famille, avait besoin,
pour arriver  ce but, de tout ce que la famille possdait. Il dclara donc
que, de sa part, il ne voyait aucun empchement  ce mariage, si ce n'tait
que Carmela ne pouvait avoir de dot; mais  ceci le comte rpondit en
souriant que la chose le regardait. Sance tenante, parole fut donc
change entre ces deux hommes qui ne savaient pas ce que c'tait de
manquer  leur parole.

Le marquis revint  Syracuse. Don Ferdinand l'attendait avec une impatience
dont on peut se faire une ide, et tout en l'attendant, et pour ne point
perdre de temps il avait fait seller son meilleur cheval. En apprenant que
tout tait arrang selon ses dsirs, il embrassa le marquis, il embrassa la
marquise, descendit les escaliers comme un fou, sauta sur son cheval, et
s'lana au galop sur la route de Catane. Son pre et sa mre le virent de
leur fentre disparatre dans un tourbillon de poussire.

--Le malheureux enfant! s'cria la marquise, il va se rompre le cou.

--Il n'y a point de danger, rpondit le marquis; mon fils monte  cheval
comme Bellrophon.

Quatre heures aprs, don Ferdinand tait  Catane. Il va sans dire que la
suprieure pensa s'vanouir de surprise et Carmela de joie.

Trois semaines aprs, les jeunes gens taient unis  la cathdrale de
Syracuse, don Ferdinand n'ayant point voulu que la crmonie se ft  la
chapelle des marquis de San-Floridio, de peur que le sang qu'il avait vu
coagul sur les dalles ne lui portt malheur.

On enleva le carreau marqu d'une croix, qui tait au pied du lit de
Cantarello, et l'on y trouva les soixante mille ducats.

C'tait la dot que don Ferdinand avait reconnue  sa femme.




UN REQUIN


Nous avions vu  Syracuse tout ce que Syracuse pouvait nous offrir de
curieux; il ne nous restait plus qu' y faire la provision de vin oblige;
nous consacrmes toute la soire  cette importante acquisition; le mme
soir, nous fmes porter nos barriques au speronare, o nous les suivmes
immdiatement, aprs avoir embrass notre savant et aimable cicrone, qui,
en nous quittant, nous donna des lettres pour Palerme.

Nous trouvmes comme toujours l'quipage joyeux, dispos et prt au dpart;
il n'y avait pas jusqu' notre cuisinier qui n'et profit de ces deux
jours de repos pour se remettre; il nous attendait sur le pont, prt  nous
faire  souper, car le pauvre diable, il faut le dire, tait plein de bonne
volont, et, ds qu'il pouvait se tenir sur ses jambes, il en profitait
pour courir  ses casseroles. Malheureusement, nous avions dn avec
Gargallo, ce qui ne nous laissait aucune possibilit de profiter de sa
bonne disposition  notre gard. A notre refus, il se rabattit sur
Milord, qui tait toujours prt, et qui avala  lui seul, avec adjonction
convenable de pain et de pommes de terre, le macaroni destin  Jadin et 
moi, circonstance qui, j'en suis certain, a laiss dans sa mmoire un bon
souvenir de la faon dont on mange  Syracuse.

Nous avions laiss le capitaine un peu souffrant d'un rhumatisme dans les
reins; bon gr, mal gr, il m'avait fallu faire le mdecin, et j'avais
ordonn des frictions avec de l'eau-de-vie camphre. Le capitaine avait
dj us du remde; soit imagination, soit ralit, il prtendait se
trouver mieux  notre retour, et se promettait de suivre l'ordonnance.

Le temps tait magnifique. Je l'ai dj dit, rien n'est beau, rien n'est
potique comme une nuit sur les ctes de Sicile, entre ce ciel et cette mer
qui semblent deux nappes d'azur brodes d'or; aussi restmes-nous sur le
pont assez tard  jouer  je ne sais quel jeu invent par l'quipage, et
dans lequel le perdant tait forc de boire un verre de vin. Il va sans
dire qu'en deux ou trois leons nous tions devenus plus forts que nos
matres, et que nos matelots perdaient toujours; Pietro surtout tait d'un
malheur dsesprant.

Vers minuit, nous nous retirmes dans notre cabine, laissant le pont  la
disposition du capitaine, qui venait d'y dresser une espce de plate-forme
sur laquelle il se couchait  plat ventre afin de donner plus de facilit 
Giovanni d'excuter la prescription que je lui avais faite  l'endroit
des rhumatismes de son patron; mais  peine tions-nous au lit, que nous
entendmes jeter un cri perant. Nous nous prcipitmes, Jadin et moi, vers
la porte; nous y arrivmes  temps pour voir le pont couvert de flammes, et
du milieu de ces flammes se dgager une espce de diable tout en feu, qui,
d'un bond, s'lana par-dessus le bastingage, et alla s'enfoncer dans la
mer, tandis que son compagnon, dont le bras seul brlait, courait en jetant
des hurlements de damn et en appelant au secours. Nous demeurmes un
instant sans rien comprendre non plus que l'quipage  toute cette
aventure, lorsque la tte de Nunzio apparut tout  coup au-dessus de la
cabine, et que cet ordre se fit entendre:

--A bas la voile, et attendons le capitaine, qui est  la mer.

L'ordre fut excut sur-le-champ et avec cette ponctualit passive qui
forme le caractre particulier de l'obissance des matelots. La voile
glissa le long du mt, et s'abattit sur le pont; presque aussitt le
petit btiment s'arrta comme un oiseau dont on briserait l'aile, et l'on
entendit la voix du capitaine, qui demandait une corde; un instant aprs,
grce  l'objet demand, le capitaine tait remont  bord.

Alors tout s'expliqua.

Pour plus d'efficacit, Giovanni avait fait tidir l'eau-de-vie camphre,
et arm d'un gant de flanelle, il en frottait les reins du capitaine,
lorsque dans le voyage qu'elle faisait du plat o tait le liquide 
l'pine dorsale du patron, sa main avait pris feu  la lampe qui clairait
l'opration; le feu s'tait communiqu immdiatement de la main de
l'oprateur  la nuque du patient, et de la nuque du patient  toutes les
parties du corps humectes par le spcifique. Le capitaine s'tait senti
tout  coup brl des mmes feux qu'Hercule; pour les teindre, il avait
couru au plus prs, et s'tait lanc dans la mer. C'tait lui qui avait
pouss le cri que nous avions entendu, c'tait lui que nous avions vu
passer comme un mtore. Quant  son compagnon d'infortune, c'tait le
pauvre Giovanni, dont le bras, emprisonn dans son gant de flanelle,
brlait depuis le bout des ongles jusqu'au coude, et qui n'ayant aucun
motif de faire le Mucius Scvola, courait sur le pont en criant comme un
possd.

Visite faite des parties lses, il fut reconnu que le capitaine avait le
dos rissol, et que Giovanni avait la main  moiti cuite. On gratta 
l'instant mme toutes les carottes qui se trouvaient  bord, et de leurs
raclures on fit une compresse circulaire pour la main de Giovanni, et un
cataplasme de trois pieds de long pour les reins du capitaine; puis, le
capitaine se coucha sur le ventre, Giovanni sur le ct, l'quipage comme
il put, nous comme nous voulmes, et tout rentra dans l'ordre.

Nous nous rveillmes comme nous doublions le promontoire de Passera,
l'ancien cap Pachinum, l'angle le plus aigu de l'antique Trinacrie. C'tait
la premire fois que je trouvais Virgile en faute. Ses _altas cautes
projectaque saxa Pachini_ s'taient affaisses pour offrir  la vue une
cte basse, et qui s'enfonce presque insensiblement dans la mer. Depuis le
jour o l'auteur de l'nide crivait son troisime chant, l'Etna, il
est vrai, a si souvent fait des siennes, que le nivellement qui donne un
dmenti  l'harmonieux hexamtre de Virgile pourrait bien tre son ouvrage,
cette supposition soit faite sans l'offenser: on ne prte qu'aux riches.

Le vent tait tout  fait tomb, et nous ne marchions qu' la rame,
longeant les ctes  un quart de lieue de distance, ce qui nous permettait
d'en suivre des yeux tous les accidents, d'en parcourir du regard
toutes les sinuosits. De temps en temps nous tions distraits de notre
contemplation par quelque goland qui passait  porte, et  qui nous
envoyions un coup de fusil, ou par quelque dorade qui montait  la surface
de l'eau, et  laquelle nous lancions le harpon. La mer tait si belle
et si transparente, que l'oeil pouvait plonger  une profondeur presque
infinie. De temps en temps, au fond de cet abme d'azur, brillait tout 
coup un clair d'argent; c'tait quelque poisson qui fouettait l'eau d'un
coup de queue, et qui disparaissait effray par notre passage. Un seul,
qui paraissait de la grosseur d'un brochet ordinaire, nous suivait  une
profondeur incalculable, presque sans mouvement, et berc par l'eau.
J'avais les yeux fixs sur ce poisson depuis prs de dix minutes, lorsque
Jadin, voyant ma proccupation, vint me rejoindre, en s'informant de ce qui
la causait. Je lui montrai mon ctac qu'il eut d'abord quelque peine 
apercevoir, mais qu'il finit par distinguer aussi bien que moi. Bientt
il arriva ce qui arrive  Paris lorsqu'on s'arrte sur un pont et qu'on
regarde dans la rivire. Pietro, qui passait avec une demi-douzaine de
ctelettes qui devaient faire le fonds de notre djeuner, s'approcha de
nous, et, suivant la direction de nos regards, parvint aussi  voir l'objet
qui les attirait; mais,  notre grand tonnement, cette vue parut lui faire
une impression si dsagrable, que nous nous htmes de lui demander quel
tait ce poisson qui nous suivait si obstinment. Pietro se contenta de
hocher la tte; aprs nous avoir rpondu: C'est un mauvais poisson, il
continua son chemin vers la cuisine, et disparut dans l'coutille. Comme
cette rponse tait loin de nous satisfaire, nous appelmes le capitaine,
qui venait de faire son apparition sur le pont, et sans prendre le temps
de lui demander comment allait son rhumatisme, nous renouvelmes notre
question. Il regarda un instant, puis laissant chapper un geste de dgot:

--_C un cane marino_, nous dit-il, et il fit un mouvement pour s'loigner.

--Peste, capitaine! dis-je en le retenant, vous paraissez bien dgot. _Un
cane marino_? Mais c'est un requin, n'est-ce pas?

--Non pas prcisment, reprit le capitaine, mais c'est un poisson de la
mme espce.

--Alors, c'est un diminutif de requin, dit Jadin.

--Il n'est pas des plus gros qui se puissent voir, rpondit le capitaine,
mais il est encore de six  sept pieds de long.

--Farceur de capitaine! dit Jadin.

--C'est l'exacte vrit.

--Dites donc, capitaine, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de le pcher?
demandai-je.

Le capitaine secoua la tte.

--Nos hommes ne voudront pas, dit-il.

--Et pourquoi cela?

--C'est un mauvais poisson.

--Raison de plus pour en dbarrasser notre route.

--Non, il y a un proverbe sicilien qui dit que tout btiment qui prend un
requin  la mer rendra un homme  la mer.

--Mais enfin, ne pourrait-on le voir de plus prs?

--Oh! cela est facile; jetez-lui quelque chose, et il viendra.

--Mais quoi?

--Ce que vous voudrez; il n'est pas fier. Depuis un paquet de chandelles
jusqu' une ctelette de veau, il acceptera tout.

--Jadin, ne perdez pas l'animal de vue; je reviens.

Je courus  la cuisine, et, malgr les cris de Giovanni, qui tait en train
de passer nos ctelettes  la pole, je pris un poulet qu'il venait de
plumer et de trousser  l'avance pour notre dner. Au moment de mettre le
pied sur l'chelle, j'entendis de si profonds soupirs, que je m'arrtai
pour regarder qui les poussait. C'tait Cama, que le mal de mer avait
repris, et qui, ayant su qu'un requin nous suivait, se figurait, selon la
superstition des matelots, qu'il tait l  son intention. J'essayai de le
rassurer; mais, voyant que je perdais mon temps, je revins  mon squale.

Il tait toujours  la mme place, mais le capitaine avait quitt la sienne
et tait all causer avec le pilote, nous laissant le champ libre, curieux
qu'il tait d'assister  ce qui allait se passer entre nous et le requin.
Au reste, les quatre matelots qui ramaient avaient quitt leurs avirons,
et appuys sur le bastingage,  quelques pas de nous, ils paraissaient
s'entretenir de leur ct de l'important vnement qui nous arrivait.

Le requin tait toujours immobile et se tenait  peu prs  la mme
profondeur.

J'attachai une pierre de notre lest au cou du poulet, et je le jetai 
l'eau dans la direction du requin.

Le poulet s'enfona lentement, et tait dj parvenu  une vingtaine de
pieds de profondeur sans que celui auquel il tait destin et paru s'en
inquiter le moins du monde, lorsqu'il nous sembla nanmoins voir le squale
grandir visiblement. En effet,  mesure que le poulet descendait, il
montait de son ct pour venir au devant de lui. Enfin, lorsqu'ils ne
furent qu' quelques brasses l'un de l'autre, le requin se retourna sur
le dos et ouvrit sa gueule, o disparut incontinent le poulet. Quant au
caillou que nous y avions ajout pour le forcer  descendre, nous ne vmes
pas que notre convive s'en inquitt autrement; bien plus, allch par ce
prlude, il continua de monter, et par consquent de grandir. Enfin, il
arriva jusqu' une brasse ou une brasse et demie au-dessous de la surface
de la mer, et nous fmes forcs de reconnatre la vrit de ce que nous
avait dit le capitaine: le prtendu brochet avait prs de sept pieds de
long.

Alors, malgr toutes les recommandations du capitaine, l'envie nous reprit
de pcher le requin. Nous appelmes Giovanni, qui, croyant que nous tions
impatients de notre djeuner, apparut au haut de l'chelle les ctelettes 
la main. Nous lui expliqumes qu'il s'agissait de tout autre chose, et lui
montrmes le requin en le priant d'aller chercher son harpon, et en lui
promettant un louis de bonne main s'il parvenait  le prendre; mais
Giovanni se contenta de secouer la tte, et, posant nos ctelettes sur une
chaise, il s'en alla en disant: Oh! excellence, c'est un mauvais poisson.

Je connaissais dj trop mes Siciliens pour esprer parvenir  vaincre une
rpugnance si universellement manifeste; aussi, ne me fiant pas  notre
adresse  lancer le harpon, n'ayant point  bord de hameon de taille
 pcher un pareil monstre, je rsolus de recourir  nos fusils. En
consquence, je laissai Jadin en observation, l'invitant, si le requin
faisait mine de s'en aller,  l'entretenir avec les ctelettes, prs
desquelles Milord tait all s'asseoir, tout en les regardant de ct avec
un air de concupiscence impossible  dcrire, et je courus  la cabine pour
changer la charge de mon fusil; j'y glissai des cartouches  deux balles
par chaque canon; quant  la carabine, elle tait dj charge  lingots,
puis je revins sur le pont.

Tout tait dans le mme tat: Milord gardant les ctelettes, Jadin gardant
le requin, et le requin ayant l'air de nous garder.

Je remis la carabine  Jadin, et je conservai le fusil; puis nous
appelmes Pietro pour qu'il jett une ctelette au requin, afin que nous
profitassions du moment o l'animal la viendrait chercher  la surface de
l'eau pour tirer sur lui; mais Pietro nous rpondit que c'tait offenser
Dieu que de nourrir des chiens de mer avec des ctelettes de veau, quand
nous n'en donnions que les os  ce pauvre _Melord_. Comme cette rponse
quivalait  un refus, nous rsolmes de faire la chose nous-mmes. Je
transportai le plat de la chaise sur le bastingage; nous convnmes de jeter
une premire ctelette d'essai, et de ne faire feu qu' la seconde, afin
que le poisson, parfaitement amorc, se livrt  nous sans dfiance, et
nous commenmes la reprsentation.

Tout se passa comme nous l'avions prvu. A peine la ctelette fut-elle 
l'eau, que le requin s'avana vers elle d'un seul mouvement de sa queue,
et, renouvelant la manoeuvre qui lui avait si bien russi  l'endroit du
poulet, tourna son ventre argent, ouvrit sa large gueule meuble de deux
ranges de dents, puis absorba la ctelette avec une gloutonnerie qui
prouvait que, s'il avait l'habitude de la viande crue, quand l'occasion
s'en prsentait il ne mprisait pas non plus la viande cuite.

L'quipage nous avait regard faire avec un sentiment de peine, visiblement
partag par Milord, qui avait suivi le plat de la chaise au bastingage, et
qui se tenait debout sur le banc, regardant par-dessus le bord; mais nous
tions trop avancs pour reculer, et, malgr la dsapprobation gnrale que
le respect qu'on nous portait empchait seul de manifester hautement, je
pris une seconde ctelette; mesurant la distance pour avoir le requin  dix
pas et en plein travers, je la jetai  la mer, reportant du mme coup la
main  la crosse de mon fusil pour tre prt  tirer.

Mais  peine avais-je accompli ce mouvement que Pietro jeta un cri, et que
nous entendmes le brait d'un corps pesant qui tombait  la mer. C'tait
Milord qui n'avait pas cru que son respect pour les ctelettes devait
s'tendre au-del du plat, et qui, voyant que nous en faisions largesse 
un individu qui, dans sa conviction, n'y avait pas plus de droit que lui,
s'tait jet pardessus le bord pour aller disputer sa proie au requin.

La scne changeait de face; le squale, immobile, paraissait hsiter entre
la ctelette et Milord; pendant ce temps Pietro, Philippe et Giovanni
avaient saut sur les avirons, et battaient l'eau pour effrayer le requin;
d'abord nous crmes qu'ils avaient russi, car le squale plongea de
quelques pieds; mais, passant trois ou quatre brasses au-dessous de Milord
qui, sans s'inquiter de lui le moins du monde, continuait de nager en
soufflant vers sa ctelette qu'il ne perdait pas de vue, il reparut
derrire lui, remonta presque  fleur d'eau, et d'un seul mouvement
s'lana en se retournant sur le dos vers celui qu'il regardait dj comme
sa proie. En mme temps nos deux coups de fusil partirent; le requin battit
la mer d'un violent coup de queue, faisant jaillir l'cume jusqu' nous,
et sans doute dangereusement bless, s'enfona dans la mer, puis disparut,
laissant la surface de l'eau jusque-l du plus bel azur trouble par une
lgre teinte sanglante.

Quant  Milord, sans faire attention  ce qui se passait derrire lui, il
avait happ sa ctelette, qu'il broyait triomphalement, tout en revenant
vers le speronare, tandis qu'avec le coup qui me restait  tirer je me
tenais prt  saluer le requin s'il avait l'audace de se montrer de
nouveau; mais le requin en avait assez  ce qu'il parat, et nous ne le
revmes ni de prs ni de loin.

L s'levait une grave difficult pour Milord: il tait plus facile pour
lui de sauter  la mer que de remonter sur le btiment; mais, comme on le
sait, Milord avait un ami dvou dans Pietro; en un instant la chaloupe
fut  la mer, et Milord dans la chaloupe. Ce fut l qu'il acheva, avec son
flegme tout britannique, de broyer les derniers os de la ctelette qui
avait failli lui coter si cher.

Son retour  bord fut une vritable ovation; Jadin avait bien quelque
envie de l'assommer, afin de lui ter  l'avenir le got de la course
aux ctelettes; mais j'obtins que rien ne troublerait les joies de son
triomphe, qu'il supporta au reste avec sa modestie ordinaire.

Toute la journe se passa  commenter l'vnement de la matine. Vers les
trois heures, nous nous trouvmes au milieu d'une demi-douzaine de petites
les, ou plutt de grands cueils qu'on appelle les Formiche. L'quipage
nous proposait de descendre sur un de ces rochers pour dner, mais j'avais
dj jet mon dvolu sur une jolie petite le que j'apercevais  trois
milles  peu prs de nous, et sur laquelle je donnai l'ordre de nous
diriger; elle tait indique sur ma carte sous le nom de l'le de Porri.

C'tait le jour des rpugnances:  peine avais-je donn cet ordre, qu'il
s'tablit une longue confrence entre Nunzio, le capitaine et Vincenzo,
puis le capitaine vint nous dire qu'on gouvernerait, si je continuais de
l'exiger, vers le point que je dsignais, mais qu'il devait d'abord nous
prvenir que, trois ou quatre mois auparavant, ils avaient trouv sur cette
le le cadavre d'un matelot que la mer y avait jet. Je lui demandai alors
ce qu'tait devenu le cadavre; il me rpondit que lui et ses hommes
lui avaient creus une fosse, et l'avaient enterr proprement comme il
convenait  l'gard d'un chrtien, aprs quoi ils avaient jet sur la tombe
toutes les pierres qu'ils avaient trouves dans l'le, ce qui formait la
petite lvation que nous pouvions voir au centre; en outre, de retour au
village Della Pace, ils lui avaient fait dire une messe. Comme le cadavre
n'avait rien  rclamer de plus, je maintins l'ordre donn, et, l'apptit
commenant  se faire sentir, j'invitai nos hommes  prendre leurs avirons;
un instant aprs six rameurs taient  leur poste, et nous avancions
presque aussi rapidement qu' la voile.

Pendant ce temps, Nunzio leva la tte au-dessus de la cabine; c'tait
ordinairement le signe qu'il avait quelque chose  nous dire. Nous nous
approchmes, et il nous raconta qu'avant la prise d'Alger cette petite
le tait un repaire de pirates qui s'y tenaient  l'afft, et qui de l
fondaient comme des oiseaux de proie sur tout ce qui passait  leur porte.
Un jour que Nunzio s'amusait  pcher, il avait vu une troupe de ces
barbaresques enlever un petit yacht qui appartenait au prince de Paterno,
et dans lequel le prince tait lui-mme.

Cet vnement avait donn lieu  un fait qui peut faire juger du caractre
des grands seigneurs siciliens.

Le prince de Paterno tait un des plus riches propritaires de la Sicile;
les barbaresques, qui savaient  qui ils avaient affaire, eurent donc pour
lui les plus grands gards, et, l'ayant conduit  Alger, le vendirent au
dey pour une somme de 100 000 piastres, 600 000 francs, c'tait pour rien.
Aussi le dey ne marchanda aucunement, sachant d'avance ce qu'il pouvait
gagner sur la marchandise, paya les 100 000 piastres, et se fit amener le
prince de Paterno pour traiter avec lui de puissance  puissance.

Mais, au premier mot que le dey d'Alger dit au prince de Paterno de l'objet
pour lequel il l'avait fait venir, le prince lui rpondit qu'il ne se
mlait jamais d'affaires d'argent, et que, si le dey avait quelque chose de
pareil  rgler avec lui, il n'avait qu' s'en entendre avec son intendant.

Le dey d'Alger n'tait pas fier, il renvoya le prince de Paterno et fit
venir l'intendant. La discussion fut longue; enfin il demeura convenu que
la ranon du prince et de toute sa suite serait fixe  600 000 piastres,
c'est--dire prs de 4 millions, payables en deux paiements gaux: 300 000
piastres  l'expiration du temps voulu pour que l'intendant retournt en
Sicile et rapportt cette somme, 300 000 piastres  six mois de date. Il
tait arrt, en outre, que, le premier paiement accompli, le prince et
toute sa suite seraient libres; le second paiement avait pour garant la
parole du prince.

Comme on le voit, le dey d'Alger avait fait une assez bonne spculation: il
gagnait 3 500 000 francs de la main  la main.

L'intendant partit et revint  jour fixe avec ses 300 000 piastres; de
son ct, le dey d'Alger, fidle observateur de la foi jure, eut  peine
touch la somme, qu'il dclara au prince qu'il tait libre, lui rendit son
yacht, et pour plus de scurit lui donna un laissez-passer.

Le prince revint heureusement en Sicile,  la grande joie de ses vassaux
qui l'aimaient fort, et auxquels il donna des ftes dans lesquelles il
dpensa encore 1 500 000 francs  peu prs. Puis il donna l'ordre  son
intendant de s'occuper  runir les 300 000 piastres qu'il restait devoir
au dey d'Alger.

Les 300 000 piastres taient runies et allaient tre achemines  leur
destination, lorsque le prince de Paterno reut un papier marqu, qu'il
renvoya comme d'habitude,  son intendant. C'tait une opposition que le
roi de Naples mettait entre ses mains, et un ordre de verser la somme
destine au dey d'Alger dans le trsor de sa majest napolitaine.

L'intendant vint annoncer cette nouvelle au prince de Paterno. Le prince de
Paterno demanda  son intendant ce que cela voulait dire.

Alors l'intendant apprit au prince que le roi de Naples, ayant dclar,
il y avait quinze jours, la guerre  la rgence d'Alger, avait jug qu'il
serait d'une mauvaise politique de laisser enrichir son ennemi, et comprit
qu'il serait d'une politique excellente de s'enrichir lui-mme. De l
l'ordre donn au prince de Paterno de verser le reste de sa ranon dans les
coffres de l'tat.

L'ordre tait positif, et il n'y avait pas moyen de s'y soustraire. D'un
autre ct, le prince avait donn sa parole et ne voulait pas y manquer.
L'intendant, interrog, rpondit que les coffres de son excellence taient
 sec, et qu'il fallait attendre la rcolte prochaine pour les remplir.

Le prince de Paterno, en fidle sujet, commena par verser entre les mains
de son souverain les 300 000 piastres qu'il avait runies; puis il vendit
ses diamants et sa vaisselle, et en runit 300 000 autres, que le dey reut
 heure fixe.

Quelques-uns prtendirent que le plus corsaire des deux monarques n'tait
pas celui qui demeurait de l'autre ct de la Mditerrane.

Quant au prince de Paterno, il ne se pronona jamais sur cette dlicate
apprciation, et, toutes les fois qu'on lui parla de cette aventure, il
rpondit qu'il se trouvait heureux et honor d'avoir pu rendre service 
son souverain.

Cependant, tout en causant avec Nunzio, nous avancions vers l'le. Elle
pouvait avoir cent cinquante pas de tour, tait dnue d'arbres, mais toute
couverte de grandes herbes. Lorsque nous n'en fmes plus loigns que de
deux ou trois encablures, nous jetmes l'ancre, et l'on mit la chaloupe
 la mer. Alors seulement une centaine d'oiseaux qui la couvraient
s'envolrent en poussant de grands cris. J'envoyai un coup de fusil au
milieu de la bande; deux tombrent.

Nous descendmes dans la barque, qui commena par nous mettre  terre, et
qui retourna  bord chercher tout ce qui tait ncessaire  notre cuisine.
Une espce de rocher creus, et qui avait servi  cet usage, fut rig en
chemine; cinq minutes aprs, il prsentait un brasier magnifique, devant
lequel tournait une broche confortablement garnie.

Pendant ces prparatifs, nous ramassions nos oiseaux, et nous visitions
notre le. Nos oiseaux taient de l'espce des mouettes; l'un d'eux n'avait
que l'aile casse. Pietro lui fit l'amputation du membre mutil, puis le
patient fut immdiatement transport  bord, o l'quipage prtendit qu'il
s'apprivoiserait  merveille.

La barque qui le conduisait ramena Cama. Le pauvre diable, chaque fois
que le btiment s'arrtait, reprenait ses forces, et tant bien que mal
se redressait sur ses jambes. Il avait aperu l'le, et comme ce n'tait
enfreindre qu' moiti la dfense qui lui tait faite d'aller  terre,
Pietro avait eu piti de lui, et nous le renvoyait une casserole  chaque
main.

Pendant ce temps, nous faisions l'inventaire de notre le. Les pirates
qui l'avaient habite avaient sans doute une grande prdilection pour
les oignons, car ces hautes herbes que nous avions vues de loin, et dans
lesquelles nous nous frayions  grand-peine un passage, n'taient rien
autre chose que des ciboules montes en graines. Aussi,  peine avions-nous
fait cinquante pas dans cette espce de potager, que nous tions tout en
larmes. C'tait acheter trop cher une investigation qui ne promettait rien
de bien neuf pour la science. Nous revnmes donc nous asseoir auprs de
notre feu, devant lequel le capitaine venait de faire transporter une table
et des chaises. Nous profitmes aussitt de cette attention, Jadin en
retouchant des croquis inachevs, et moi en crivant  quelques amis.

A part ces malheureux oignons, j'ai conserv peu de souvenirs aussi
pittoresques que celui de notre dner dress prs de ce tombeau d'un pauvre
matelot noy, dans cette petite le, ancien repaire de pirates, au milieu
de tout notre quipage, joyeux, chantant et empress. La mer tait
magnifique, et l'air si limpide, que nous apercevions jusqu' deux ou
trois lieues dans les terres, les moindres dtails du paysage; aussi
demeurmes-nous  table jusqu' ce qu'il ft nuit tout  fait close.

Vers les neuf heures du soir, une jolie brise se leva, venant de terre;
c'tait ce que nous pouvions dsirer de mieux. Comme la cte de Sicile, du
cap Passera  Girgenti, ne prsente rien de bien curieux, j'avais prvenu
le capitaine que je comptais, si la chose tait possible, toucher  l'le
de Panthellerie, l'ancienne Cossire. Le hasard nous servait  souhait;
aussi le capitaine nous invita  nous hter de remonter  bord. Nous ne
perdmes d'autre temps  nous rendre  son invitation que celui qu'il nous
fallait pour mettre le feu aux herbes sches dont l'le tait couverte.
Aussi en un instant fut-elle tout en flammes.

Ce fut clairs par ce phare immense que nous mmes  la voile, en saluant
de deux coups de fusil le tombeau du pauvre matelot noy.




IL SIGNOR ANGA


Le lendemain, quand nous nous rveillmes, les ctes de Sicile taient 
peine visibles. Comme le vent avait continu d'tre favorable, nous avions
fait une quinzaine de lieues dans notre nuit. C'tait le tiers  peu prs
de la distance que nous avions  parcourir. Si le temps ne changeait pas,
il y avait donc probabilit que nous arriverions avant le lendemain matin 
Panthellerie.

Vers les trois heures de l'aprs-midi, au moment o nous fumions, couchs
sur nos lits, dans de grandes chibouques turques, d'excellent tabac du
Sina que nous avait donn Gargallo, le capitaine nous appela. Comme nous
savions qu'il ne nous drangeait jamais  moins de cause importante, nous
nous levmes aussitt et allmes le joindre sur le pont. Alors il nous fit
remarquer,  une demi-lieue de nous,  peu prs vers notre droite et 
l'avant, un jet d'eau qui, pareil  une source jaillissante, s'levait 
une dizaine de pieds au-dessus de la mer. Nous lui demandmes la cause de
ce phnomne. C'tait tout ce qui restait de la fameuse le Julia, dont
nous avons racont la fantastique histoire. Je priai le capitaine de nous
faire passer le plus prs possible de cette espce de trombe. Notre dsir
fut aussitt transmis  Nunzio, qui gouverna dessus, et au bout d'un quart
d'heure nous en fmes  cinquante pas.

A cette distance, l'air tait imprgn d'une forte odeur de bitume, et la
mer bouillonnait sensiblement. Je fis tirer de l'eau dans un seau; elle
tait tide. Je priai le capitaine d'avancer plus prs du centre de
l'bullition, et nous fmes encore une vingtaine de pas vers ce point; mais
arriv l, Nunzio parut dsirer ne pas s'en approcher davantage. Comme
ses dsirs en gnral avaient force de loi, nous dfrmes aussitt; et,
laissant l'ex-le Julia  notre droite, nous allmes nous recoucher sur nos
lits et achever nos pipes, tandis que le btiment, un instant dtourn de
sa direction, remettait le cap sur Panthellerie.

Vers les sept heures du soir, nous apermes une terre  l'avant. Nos
matelots nous assurrent que c'tait l notre le, et nous nous couchmes
dans cette confiance. Ils ne nous avaient pas tromps. Vers les trois
heures, nous fmes rveills par le bruit que faisait notre ancre en allant
chercher le fond. Je sortis le nez de la cabine, et je vis que nous tions
dans une espce de port.

Le matin, ce furent, comme d'habitude, mille difficults pour mettre pied 
terre. Il tait fort question du cholra, et les Panthelleriotes voyaient
des cholriques partout. On nous prit nos papiers avec des pincettes, on
les passa au vinaigre, on les examina avec une lunette d'approche; enfin
il fut reconnu que nous tions dans un tat de sant satisfaisant, et l'on
nous permit de mettre pied  terre.

Il est difficile de voir rien de plus pauvre et de plus misrable que cette
espce de bourgade seme au bord de la mer, et environnant d'une ceinture
de maisons sales et dcrpites le petit port o nous avions jet l'ancre.
Une auberge o l'on nous conduisit nous repoussa par sa malpropret; et,
sur la promesse de Pietro, qui s'engagea  nous faire faire un bon djeuner
 la manire des gens du pays, nous passmes outre, et nous nous mmes en
chemin  jeun.

Les principales curiosits du pays sont les deux grottes que l'on trouve
 une demi-lieue  peu prs dans la montagne, et dont l'une, appele le
Pole, est si chaude, qu' peine y peut-on rester dix minutes sans que les
habits soient imprgns de vapeur.

L'autre, qu'on appelle la Glacire, est au contraire si froide qu'en moins
d'une demi-heure une carafe d'eau y gle compltement. Il va sans dire que
les mdecins se sont empars de ces deux grottes comme d'une double bonne
fortune, et y tuent annuellement, les uns par le chaud et les autres par le
froid, un certain nombre de malades.

En sortant du Pole, nous vmes Pietro qui tait en train d'corcher
un chevreau qu'il venait d'acheter dix francs. Deux troncs d'oliviers
transforms en chenets, et une broche en laurier rose, devaient, avec
l'aide d'un feu cyclopen prpar dans l'angle d'un rocher, amener l'animal
tout entier  un degr de cuisson satisfaisant. Sur une pierre plate
taient prpars des raisins secs, des figues et des chtaignes, dont, 
dfaut de truffes, on devait bourrer le rti. Cama, qui avait voulu dpecer
le chevreau pour en faire des ctelettes, des gigots, des clanches et des
filets, avait eu le dessous, et servait, tout en dplorant l'infriorit de
sa position, d'aide de cuisine  Pietro.

Nous nous acheminmes vers la glacire, o nous entrmes aprs avoir, sur
la recommandation de notre guide, eu le soin de nous laisser refroidir
 point. Le prcaution n'tait pas inutile, la temprature y tant trs
certainement  huit ou dix degrs au-dessous de zro. J'en sortis bien
vite, mais j'y donnai l'ordre qu'on y laisst notre eau et notre vin.

Quelques questions, que nous fmes  notre guide sur les causes gologiques
qui dterminaient ce double phnomne, restrent sans rponse ou amenrent
des rponses telles que je ne pris pas mme la peine de les consigner sur
mon album.

En sortant de la glacire, notre cicerone nous demanda si notre intention
n'tait pas de monter au sommet de la montagne la plus leve de l'le et
au haut de laquelle nous apercevions une espce de petite glise. Nous
demandmes ce qu'on voyait du haut de la montagne; on nous rpondit qu'on
voyait l'Afrique. Cette promesse, jointe  la certitude que le djeuner
ne serait prt que dans deux heures au moins, nous ayant paru une cause
dterminante, nous rpondmes affirmativement. Aussitt, du groupe qui nous
environnait et qui nous avait suivis depuis la ville, nous regardant avec
une curiosit demi-sauvage, se dtacha un homme d'une trentaine d'annes,
qui, se glissant entre les rochers, disparut bientt derrire un accident
de terrain. Comme cette disparition, qui avait suivi immdiatement notre
adhsion, m'avait frapp, je demandai  notre guide quel tait cet homme
qui venait de nous quitter; mais il nous rpondit qu'il ne le connaissait
pas, et que c'tait sans doute quelque ptre. J'essayai d'interroger deux
autres Panthelleriotes; mais ces braves gens parlaient un si singulier
patois, qu'aprs dix minutes de conversation rciproque, nous n'avions pas
compris un seul mot de ce que nous nous tions dit. Je ne les en remerciai
pas moins de leur obligeance, et nous nous mmes en route.

Le sommet de la montagne est  deux mille cinq cents pied  peu prs
au-dessus du niveau de la mer; un chemin fort distinctement trac et assez
praticable, surtout pour des gens qui descendaient de l'Etna, indique que
la petite chapelle dont j'ai dj parl est un lieu de plerinage assez
frquent. Aux deux tiers de la monte  peu prs, j'aperus un homme que
je crus reconnatre pour celui qui nous avait quitts, et qui courait 
travers torrents, rochers et ravins. Je le montrai  Jadin, qui se contenta
de me rpondre:

--Il parat que ce monsieur est fort press.

Notre cortge avait continu de nous suivre, quoique videmment il
n'attendt rien de nous. Comme, au reste, il ne nous demandait rien, et que
nous n'en prouvions d'autre importunit que l'ennui d'tre regards comme
des btes curieuses, nous ne nous tions aucunement opposs  l'honneur
qu'on nous faisait. Notre escorte arriva donc avec nous au sommet de la
montagne o tait situe la chapelle. Sur le seuil de la porte, un homme,
revtu d'un costume de moine, nous attendait en s'essuyant le front. Au
premier coup d'oeil, je reconnus notre escaladeur de rochers; alors tout me
fut expliqu: il avait pris les devants pour revtir son costume religieux,
et il se disposait  nous offrir une messe. Comme la messe,  mon avis,
tire sa valeur d'elle-mme et non pas de l'officiant qui la dit, je fis
signe que j'tais prt  l'entendre. A l'instant mme nous fmes introduits
dans la chapelle. En un tour de main, les prparatifs furent faits; deux
des assistants s'offrirent pour remplir les fonctions d'enfant de choeur,
et l'office divin commena.

La religion est une si grande chose par elle-mme, que, quel que soit
le voile ridicule dont l'enveloppe la superstition ou la cupidit, elle
parvient toujours  en dgager sa tte sublime dont elle regarde le ciel,
et ses deux mains dont elle embrasse la terre. Je sais, quant  moi, qu'aux
premires paroles saintes qu'il avait prononces, le moine spculateur
avait disparu pour faire place, sans qu'il s'en doutt certes lui-mme,
 un vritable ministre du Seigneur, je me repliais sur moi-mme, et je
pensais  mon isolement, perdu que j'tais sur le sommet le plus lev
d'une le presque inconnue, jete comme un relais entre l'Europe et
l'Afrique,  la merci de gens dont je comprenais  peine le langage, et
n'ayant pour me remettre en communication avec le monde qu'une frle
barque, que Dieu, au milieu de la tempte, avait prise dans une de ses
mains, tandis que de l'autre il brisait autour de nous, comme du verre, des
frgates et des vaisseaux  trois ponts. Pendant un quart d'heure  peine
que dura cette messe, je me retrouvai par le souvenir en contact avec tous
les tres que j'aimais et dont j'tais aim, quel que ft le coin de la
terre qu'ils habitassent. Je vis en quelque sorte repasser devant moi toute
ma vie, et,  mesure qu'elle se droulait devant mes yeux, tous les noms
aims vibraient les uns aprs les autres dans mon coeur. Et j'prouvais
 la fois une mlancolie profonde et une douceur infinie  songer que je
priais pour eux, tandis qu'ils ignoraient mme dans quel lieu du monde je
me trouvais. Il rsulta de cette disposition que, la messe finie, le moine,
 son grand tonnement, ainsi qu' celui de l'assemble qui avait entendu
l'office divin par-dessus le march, vit, au lieu de deux ou trois carlins
qu'il comptait recevoir, tomber une piastre dans son escarcelle. C'tait,
certes, la premire fois qu'on lui payait une messe ce prix-l.

En sortant de la petite chapelle, je regardai autour de moi. A gauche
s'tendait la Sicile, pareille  un brouillard. Sous nos pieds tait l'le,
qu'enveloppait de tous cts la Mditerrane, calme et transparente comme
un miroir. Vue ainsi, Panthellerie avait la forme d'une norme tortue
endormie sur l'eau. Comme en tout l'le n'a pas plus de dix lieues de tour,
on en distinguait tous les dtails, et  la rigueur on en aurait pu compter
les maisons. La partie qui me parut la plus fertile et la plus peuple est
celle qui est connue dans le pays sous la dsignation d'Oppidolo.

Cependant, comme la faim commenait  se faire sentir, nos yeux, aprs
avoir err quelque temps au hasard, finirent par se fixer sur l'endroit
o se prparait notre djeuner. Quoiqu'il y et trois quarts de lieue de
distance au moins du point o nous nous trouvions jusqu' cet endroit,
l'air tait si limpide, que nous ne perdions aucun des mouvements de Pietro
et de son acolyte. Lui, de son ct, s'aperut sans doute que nous le
regardions, car il se mit  danser une tarentelle, qu'il interrompit au
beau milieu d'une figure pour aller visiter le rti. Sans doute le chevreau
approchait de son point de cuisson, car, aprs un examen consciencieux de
l'animal, il se retourna vers nous et nous fit signe de revenir.

Nous trouvmes notre couvert mis au milieu d'un charmant bois d'azeroliers
et de lauriers roses, tout entrelacs de vignes sauvages. Il consistait
tout bonnement en un tapis tendu  terre, et au-dessus duquel s'levait
un beau palmier dont les longues branches retombaient comme des panaches.
Notre vin glac nous attendait; enfin des grenades, des oranges, des rayons
de miel et des raisins, formaient un dessert symtrique et apptissant au
milieu duquel Pietro vint dposer, couch sur une planche recouverte de
grandes feuilles de plantes aquatiques, notre chevreau rti  point et
exhalant une odeur merveilleusement apptissante.

Comme le chevreau pouvait peser de vingt-cinq  trente livres, et que,
quelque faim que nous eussions, nous ne comptions pas le dvorer  nous
deux, nous invitmes Pietro  en faire part  la socit, qui, depuis notre
dbarquement, nous avait fait l'honneur de nous suivre. Comme on le devine
bien, l'offre fut accepte sans plus de faon qu'elle tait faite. Nous
nous rservmes une part convenable, tant de la chair de l'animal que des
accessoires dont on lui avait bourr le ventre, et le reste, accompagn
d'une demi-douzaine de bouteilles de vin de Syracuse, fut gnralement
offert  notre suite. Il en rsulta un repas homrique des plus
pittoresques; et, pour que rien n'y manqut, au dessert, le berger qui nous
avait vendu le chevreau, et qui sans remords aucun en avait mang sa part,
joua d'une espce de musette au son de laquelle, tandis que nous fumions
voluptueusement nos longues pipes, deux Panthelleriotes, par manire de
remerciement sans doute, nous dansrent une gigue nationale qui tenait le
milieu entre la tarentelle napolitaine et le bolro andalou. Aprs quoi
nous prmes chacun une tasse de caf bouilli et non pass, c'est--dire 
la turque, et nous redescendmes vers la ville.

En arrivant sur le port, nous apermes le capitaine qui causait avec une
sorte d'argousin gardant quatre forats; nous nous approchmes d'eux, et, 
notre grand tonnement, nous remarqumes que le capitaine parlait avec une
sorte de respect  son interlocuteur, et l'appelait Excellence. De son
ct, l'argousin recevait ces marques de considration comme choses  lui
dues, et ce fut tout au plus si, lorsque le capitaine le quitta pour nous
suivre, il ne lui donna pas sa main  baiser. Comme on le comprend bien,
cette circonstance excita ma curiosit, et je demandai au capitaine quel
tait le respectable vieillard avec lequel il avait l'honneur de faire la
conversation quand nous l'avions interrompu. Il nous rpondit que c'tait
Son Excellence il signor Anga, ex-capitaine de nuit  Syracuse.

Maintenant, comment le signor Anga, de capitaine de Syracuse, tait-il
devenu argousin? C'tait une chose assez curieuse que voici:

Pendant les annes 1810, 1811 et 1812, les rues de Syracuse se trouvrent
tout  coup infestes de bandits si adroits et en mme temps si audacieux,
que l'on ne pouvait, la nuit venue, mettre le pied hors de chez soi sans
tre vol et mme quelquefois assassin. Bientt ces expditions nocturnes
ne se bornrent pas  dvaliser ceux qui se hasardaient nuitamment dans les
rues, mais elles pntrrent dans les maisons les mieux gardes, jusqu'au
fond des appartement* les mieux clos, de sorte que la fort de Bondy, de
picaresque mmoire, tait devenue un lieu de sret auprs de la pauvre
ville de Syracuse.

Et tout cela se passait malgr la surveillance du signor Anga, capitaine de
nuit, auquel du reste on ne pouvait faire que le seul reproche d'arriver
cinq minutes trop tard, car,  peine une maison venait-elle d'tre pille,
qu'il accourait avec sa patrouille pour prendre le signalement des voleurs;
 peine un malheureux venait-il d'tre assassin, qu'il tait l pour le
relever lui-mme, recevoir ses derniers aveux s'il respirait encore, et
dresser procs-verbal du terrible vnement.

Aussi chacun admirait-il la prodigieuse activit du signor Anga, tout en
dplorant, comme nous l'avons dit, qu'un magistrat si actif ne pousst pas
l'activit jusqu' arriver dix minutes plus tt au lieu d'arriver cinq
minutes plus tard. La ville tout entire ne s'en applaudissait pas moins
d'tre si bien garde, et pour rien au monde n'aurait voulu qu'on lui
donnt un autre capitaine de nuit que le signor Anga.

Cependant les vols continuaient avec une effronterie toujours croissante.
Un jeune officier, log dans le couvent de Saint-Franois, venait de
recevoir un solde arrir en piastres espagnoles; il dposa son petit
trsor dans un tiroir de son secrtaire, prit la clef dans sa poche, et
s'en alla dner en ville, se reposant sur la double scurit que lui
offraient la saintet du lieu o il logeait, et le soin qu'il avait pris de
cadenasser ses trois cents piastres.

Le soir en rentrant, il trouva son secrtaire forc et le tiroir vide.

De plus, comme il tombait ce soir-l des torrents de pluie, et que rien
n'est antipathique au Sicilien comme d'tre mouill, le voleur avait pris
le parapluie du jeune officier.

L'officier, dsespr, courut  l'instant mme chez le capitaine Anga,
qu'il trouva, malgr le temps abominable qu'il faisait, revenant d'une de
ses expditions nocturnes, si dvoues et malheureusement si infructueuses.
Malgr la fatigue du signor Anga, et quoiqu'il ft mouill jusqu'aux os
et crott jusqu'aux genoux, il ne voulut pas faire attendre le plaignant,
reut sa dposition sance tenante, et lui promit de mettre ds le
lendemain toute sa brigade  la poursuite de ses piastres, de son parapluie
et de ses voleurs.

Mais trois mois s'coulrent sans que l'on retrouvt ni voleur, ni
parapluie, ni piastres.

Au bout de ces trois mois, un jour qu'il faisait un temps pareil  celui
pendant lequel son vol avait eu lieu, le jeune officier, propritaire d'un
parapluie neuf, traversait la grande place de Syracuse, lorsqu'il crut voir
un parapluie si exactement pareil  celui qu'il avait perdu, que le dsir
lui prit aussitt de lier connaissance avec l'individu qui le portait. En
consquence, au dtour de la premire rue, il arrta l'inconnu pour lui
demander son chemin; l'inconnu le lui indiqua fort poliment. L'officier
s'informa du nom de celui chez qui il avait trouv une si gracieuse
obligeance, et il apprit que son interlocuteur n'tait autre que le
domestique de confiance de la signora Anga, femme du capitaine de nuit.

Cette dcouverte devenait d'autant plus grave, que le jeune officier avait
acquis une preuve irrcusable que le parapluie en question tait bien
le sien. Tout en causant avec le domestique, il avait retrouv ses deux
initiales graves sur un petit cusson d'argent qui ornait la pomme du
parapluie, que le voleur n'avait pas voulu priver de cet ornement.

L'officier courut, par le chemin le plus court, chez le capitaine de nuit;
le signor Anga tait absent pour affaire de service; l'officier se fit
conduire chez madame, et lui raconta comment elle avait un voleur ou tout
au moins un receleur  son service. Madame Anga jeta les hauts cris, jurant
que la chose tait impossible; en ce moment mme, le domestique rentra;
le jeune officier, qui commenait  s'impatienter de dngations qui ne
tendaient  rien moins qu' le faire passer pour fou ou pour imposteur,
prit le domestique par une oreille, l'amena devant sa matresse, lui
arracha des mains le parapluie qu'il tenait encore, montra l'cusson, et
fit reconnatre les deux initiales pour tre les siennes. Il n'y avait
rien  rpondre  cela; aussi matresse et domestique taient-ils fort
embarrasss, lorsque la porte s'ouvrit, et que le signor Anga parut en
personne.

L'officier renouvela aussitt son accusation, soutenant que, les piastres
ayant disparu en mme temps que le parapluie, et le parapluie tant
retrouv, les piastres ne pouvaient tre loin. Le signor Anga, surpris par
un dilemme aussi positif, se troubla d'abord, puis, s'tant bientt remis,
rpondit insolemment au jeune officier, et finit par le mettre  la porte.
C'tait une faute: cette colre donna au vol des soupons qu'il n'et
jamais eus sans cela. Il courut chez le colonel anglais qui tenait garnison
dans la ville: le colonel requit le juge, et le juge, suivi du greffier
et du commissaire, fit une descente chez le signor Anga, qui,  sa grande
humiliation, fut forc de laisser faire perquisition chez lui.

On avait dj visit toute la maison sans que cette visite ament le
moindre rsultat, lorsque le jeune officier, qui, en sa qualit de
partie intresse, dirigeait les recherches, s'aperut, en traversant le
rez-de-chausse, que ce rez-de-chausse tait parquet, chose trs rare en
Sicile. Il frappa du pied, et il lui sembla que le parquet sonnait plus
fort le creux qu'un honnte parquet ne devait le faire. Il appela le juge,
lui fit part de ses doutes; le juge fit venir deux charpentiers. On leva
le parquet, et l'on trouva, les unes  la suite des autres, quatre caves
pleines, non seulement de parapluies, mais de vases prcieux, d'toffes
magnifiques, d'argenterie portant les armes de ses propritaires, enfin un
bazar tout entier.

Alors tout fut expliqu, et cette longue impunit des voleurs n'eut plus
besoin de commentaires. Il signor Anga tait  la fois le chef et le
receleur de ces industriels. Le sous-prieur du couvent o tait log le
jeune homme tait son associ. L'affaire de ce digne moine tait surtout
l'coulement des objets vols. Le signor Anga tait, au reste, un homme
remarquable, qui avait organis son commerce en grand; et qui avait des
espces de comptoirs  Lentini,  Calata-Girone et  Calata-Nisetta,
c'est--dire dans toutes les villes o il y avait de grandes foires; et
cependant, comme on le voit, malgr cette active industrie, malgr ces
dbouchs nombreux, le signor Anga oprait si en grand, que, lorsqu'on les
dcouvrit, ses magasins taient encombrs.

Le moine arrt chappa, par privilge ecclsiastique,  la justice
sculire, et fut remis  son vque. Comme depuis cette poque nul ne
le revit, on prsume qu'il fut enterr dans quelque _in pace_, o l'on
retrouvera un jour son squelette.

Quant au signor Anga, il fut condamn aux galres perptuelles. Envoy
d'abord simple forat  Vallano, de l, au bout de cinq ans de bonne
conduite, il fut transport  Panthellerie, o, pendant cinq autres annes,
n'ayant donn lieu  aucune plainte, il fut lev au grade d'argousin,
qu'il occupe honorablement depuis douze annes, avec l'espoir de passer
incessamment garde-chiourme.

C'est ce que lui souhaitait notre capitaine en prenant cong de lui.

Avant de quitter Panthellerie, je fus curieux de me faire une exprience:
j'y mis  la poste les lettres que j'avais crites  mes amis, et qui
taient dates de l'le de Porri; elles parvinrent  leur destination un an
aprs mon retour; il n'y a rien  dire.




GIRGENTI LA MAGNIFIQUE


Il tait sept heures du soir lorsque nous remmes  la voile; par un
bonheur extrme, le vent qui, pendant deux jours, avait souffl de l'est,
venait de tourner au sud. Cependant ce bonheur n'tait pas sans quelque
mlange; ce vent tout africain tait charg de chaudes bouffes du dsert
libyen; c'tait le cousin-germain de ce fameux sirocco dont nous avions
eu un chantillon  Messine, et comme lui il apportait dans toute
l'organisation physique une dcouragement extrme.

Nous fmes porter nos lits sur le pont. La cabine tait devenue touffante.
Il passait comme une poussire de cendres rouges entre nous et le ciel,
et la mer tait si phosphorescente qu'elle semblait rouler des vagues de
flammes;  un quart de lieue derrire le btiment notre sillage semblait
une trane de lave.

Lorsqu'il en tait ainsi, tout l'quipage disparaissait, et le btiment,
abandonn  Nunzio, dont le corps de fer rsistait  tout, semblait voguer
seul. Cependant je dois dire qu'au moindre cri du pilote, cinq ou six
ttes sortaient des coutilles, et qu'au besoin les bras les plus alanguis
retrouvaient toute leur vigueur.

Quoique nous fussions moins sensibles que les Siciliens  l'influence de ce
vent, nous n'en prouvions pas moins un certain malaise dont le rsultat
tait de nous ter tout apptit; la nuit se passa donc tout entire 
dormir d'un mauvais sommeil, et la journe  boire de la limonade.

Le surlendemain de notre dpart de Panthellerie, et comme nous tions 
huit ou dix lieues encore des ctes de Sicile, le vent tomba, et il fallut
marcher  la rame; mais comme chacun avait dans les bras un reste de
sirocco,  peine fmes-nous trois lieues dans la matine. Vers les cinq
heures, une petite brise sud-ouest se leva: le pilote en profita pour
faire hisser nos voiles, et le btiment, qui tait plein de bonne volont,
commena  marcher de faon  nous donner l'espoir d'entrer le soir mme
dans le port de Girgenti.

En effet, vers les neuf heures du soir, nous jetions l'ancre dans une
petite rade au fond de laquelle on apercevait les lumires de quelques
maisons; mais  peine cette opration tait-elle termine que l'on nous
hla de la forteresse qu'on appelle la Sant, et qu'on nous donna l'ordre
d'aller prendre une autre station. Comme tous les ordres de la police
napolitaine, celui-ci n'admettait ni retard ni explication; il fallut en
consquence obir  l'instant mme; on essaya de lever l'ancre; mais, dans
la prcipitation que l'on mit  cette manoeuvre, toutes les prcautions,
 ce qu'il parat, n'ayant point t prises, le cble se brisa. On jeta
 l'instant mme une boue pour reconnatre la place, et, comme sans
s'inquiter des causes de notre retard, le chef de la Sant continuait de
nous hler, nous allmes,  grande force d'avirons, prendre la place qui
nous tait dsigne.

Cet vnement nous tint sur pied jusqu' minuit: nous tions fatigus de
la traverse que nous venions de faire, et nous dormmes tout d'une traite
jusqu' neuf heures du matin; la journe tait belle et l'eau du port
parfaitement calme, si bien que Cama, dj lev, s'apprtait  passer
terre, d'abord pour achever de se remettre, comme Ante en touchant sa
mre, ensuite pour acheter du poisson aux petits btiments que nous voyions
revenir de la pche. Inspection faite des deux ou trois maisons qui, 
l'aide d'une enseigne, se qualifiaient d'auberges, nous reconnmes que la
prcaution de notre brave cuisinier n'tait pas intempestive, et qu'il
tait prudent de djeuner  bord avant de nous risquer dans l'intrieur des
terres. En consquence, Cama, que nous autorismes  faire ce que bon lui
semblerait  l'gard de notre nourriture, se hasarda sur la planche qui
conduisait comme un pont de notre speronare au bateau voisin, et, arriv
sur celui-ci, gagna de proche en proche le rivage. Un instant aprs, nous
le vmes reparatre, portant sur sa tte une corbeille pleine de poisson.

J'allai annoncer cette nouvelle  Jadin, qui, en pareille circonstance,
levait toujours, au profit de ses natures mortes, une dme sur notre
provision. Cette fois surtout j'avais aperu de loin certains rougets
gigantesques qui, convenablement placs sur une raie et  ct d'une
dorade, devaient faire  merveille, comme opposition de couleur. Quelque
envie qu'il et de paresser une demi-heure encore, Jadin, dans la crainte
que ses poissons ne lui chappassent, se hta donc de passer un pantalon 
pied. Pendant qu'il accomplissait cette opration, je lui montrai de
loin Cama qui, s'avanant avec sa corbeille, mettait dj le pied sur
la planche, quand tout  coup nous entendmes un grand cri, et poisson,
corbeille et cuisinier disparurent comme par une trappe. Le pied encore
mal assur du pauvre Cama lui avait manqu, et il tait tomb dans la mer;
aussitt, et par un mouvement plus rapide que la pense, Pietro s'tait
lanc aprs lui.

Nous courmes  l'endroit o l'accident venait d'arriver, lorsqu' notre
grand tonnement nous vmes Pietro qui, au lieu de s'occuper de Cama,
repchait avec grand soin les poissons et les remettait les uns aprs les
autres dans la corbeille qui flottait sur l'eau: l'ide ne lui tait pas
venue en un seul instant que Cama ne savait pas nager; en consquence, ne
doutant pas qu'il ne se tirt d'affaire tout seul, il ne s'occupait que de
la friture, dont la perte d'ailleurs lui paraissait peut-tre beaucoup plus
dplorable que celle du cuisinier.

En ce moment nous vmes surgir,  quelques pas du btiment, le pauvre Cama,
non point en homme qui fait sa brasse ou qui tire sa marinire, mais en
noy qui bat l'eau de ses deux mains, et qui la rejette dj par le nez et
par la bouche. Le temps tait prcieux: il n'avait fait que paratre et
disparatre. Nous jetmes bas nos habits pour nous lancer aprs lui; mais,
avant que nous fussions  la fin de la besogne, Philippo sauta par-dessus
bord avec sa chemise et son pantalon, donnant une tte juste  l'endroit
o Cama venait de s'enfoncer, et quatre ou cinq secondes aprs il reparut
tenant son homme par le collet de sa veste blanche. Nous voulmes lui jeter
une corde, mais il fit ddaigneusement signe qu'il n'en avait pas besoin,
et, poussant Cama vers l'chelle, il parvint  lui mettre un des chelons
entre les mains; Cama s'y cramponna en vritable noy, et d'un seul bond,
par un effort inou, il se trouva sur le pont. Tout cela s'tait fait si
rapidement qu'il n'avait pas eu le temps de perdre connaissance, mais il
avait aval deux ou trois pintes d'eau qu'il s'occupa immdiatement de
rendre  la mer. Comme il faisait, au reste, une chaleur touffante,
le bain n'eut d'autre suite que la petite vacuation que nous avons
mentionne, laquelle mme, au dire de tout l'quipage, ne pouvait tre que
trs profitable  la sant de Cama.

Le capitaine avait rempli les formalits voulues, nos passeports taient
dposs  la police, rien ne s'opposait donc  ce que nous fissions
l'excursion projete; en consquence, nous nous aventurmes sur le pont
tremblant qui avait failli tre si fatal  Cama, et, plus heureux que lui,
nous gagnmes le bord sans accident.

A peine avions-nous mis  terre qu'un homme, qui nous observait depuis plus
d'une heure, s'avana vers nous et s'offrit d'tre notre cicrone. Trois ou
quatre autres individus, qui s'taient approchs sans doute dans la mme
intention, n'essayrent pas mme de soutenir la concurrence en lui voyant
tirer de sa poche une mdaille qu'il nous prsenta. Cette mdaille portait
d'un ct les armes d'Agrigente, qui sont trois gants chargs chacun d'une
tour avec cette devise: _Signat Agrigentum mirabilis aula gigantum_, et de
l'autre le nom d'Antonio Ciotta. En effet, il signor Antonio Ciotta tait
le cicrone officiel de l'endroit, et il commena immdiatement son entre
en fonctions en marchant devant nous et en nous invitant  Je suivre.

Girgenti est situe  cinq milles  peu prs de la cte: on s'y rend par
une monte assez rapide, qui lve d'abord le voyageur  un millier de
pieds au-dessus de la mer. Tout le long del route nous rencontrions des
mulets chargs de ce soufre qui devait, quelques annes aprs, amener entre
Naples et l'Angleterre ce fameux procs dans lequel le roi des Franais
fut choisi pour arbitre. Le chemin se ressentait du commerce dont il tait
l'artre. Comme les sacs qui contenaient la marchandise n'taient point si
bien ferms qu'il ne s'chappt de temps en temps quelque parcelle de leur
contenu, la route,  l longue, s'tait couverte d'une couche de soufre
qui, dans quelques endroits, avait jusqu' trois ou quatre pouces
d'paisseur. Quant aux muletiers qui accompagnaient les sacs, ils taient
parfaitement jaunes depuis les pieds jusqu' la tte, ce qui leur donnait
un des aspects les plus tranges qui se puissent voir.

Nous n'tions point encore entrs dans la ville que nous savions dj que
penser de l'pithte que, dans leur emphatique orgueil, les Siciliens ont
ajoute  son nom. En effet, Girgenti l magnifique n'est qu'un sale amas
de maisons bties en pierres rougetres, avec des rues troites o il est
impossible d'aller en voiture, et qui communiquent les unes aux autres par
des espces d'escaliers dont, sous peine des plus graves dsagrments,
il est absolument ncessaire de toujours tenir le milieu. Comme il tait
vident que le reste de la journe ne suffirait pas  la visite des ruines,
nous nous mmes en qute d'une auberge o passer la nuit. Malheureusement
une auberge n'tait pas chose facile  dcouvrir  Girgenti la magnifique.
Notre ami Ciotta nous conduisit dans deux bouges qui se donnaient
insolemment ce nom; mais, aprs une longue conversation avec l'hte de l'un
et l'htesse de l'autre, nous dcouvrmes qu' la rigueur nous trouverions
 nous nourrir un peu, mais pas du tout  nous coucher. Enfin, une
troisime htellerie remplit les deux conditions rclames par nous 
la grande stupfaction des Agrigentins, qui ne comprenaient rien  une
pareille exigence. Nous nous htmes en consquence d'arrter la chambre et
les deux grabats qui la meublaient, et, aprs avoir command notre dner
pour six heures du soir, nous secoumes les puces dont nos pantalons
taient couverts, et nous nous mmes en chemin pour visiter les ruines de
la ville de Cocalus.

Je dis Cocalus sur la foi de Diodore de Sicile: entendons-nous bien, car
avec les savants ultramontains il faut mettre les points sur les i. Une
erreur de date, une faute de typographie, ont de si graves inconvnients
dans la patrie de Virgile et de Thocrite, qu'il faut y faire attention. Un
pauvre voyageur inoffensif met sans penser  mal un _a_ pour un _o_ ou un 5
pour un 6; tout  coup il disparat, on n'en entend plus parler; la famille
s'inquite, le gouvernement informe et on le trouve enseveli sous une masse
d'in-folios, comme Tarpea sous les boucliers des Sabins. Si on l'en tire
vivant, il se sauve  toutes jambes, et on ne l'y reprend plus; mais pour
le plus souvent il est mort,  moins que, comme Encelade, il ne soit de
force  secouer l'Etna. Je dis donc Cocalus comme je dirais autre chose,
sans la moindre prtention  faire autorit.

Cocalus rgnait  Agrigente lorsque Ddale vint s'y rfugier avec tous les
trsors qu'il emportait de Crte. Ces trsors taient si considrables que
le clbre architecte demanda  son hte la permission de btir un palais
pour les y renfermer. Cocalus, qui avait de la terre de reste, lui dit
de choisir l'endroit qui lui conviendrait le mieux, et de faire sur cet
endroit ce que bon lui semblerait. L'auteur du labyrinthe choisit un rocher
escarp, accessible sur un seul point, et encore fortifia-t-il ce point
de telle faon que quatre hommes suffisaient pour le dfendre contre une
arme.

Ceci se passait quelques annes avant la guerre de Troie. Mais, comme
ces ruisseaux qui s'enfoncent sous terre en sortant de leur source pour
reparatre fleuves quelques lieues plus loin, la ville naissante disparat
pendant deux ou trois sicles dans l'obscurit des temps, pour briller dans
les vers de Pindare, sous le nom de reine des cits. Alors, si l'on en
croit Diogne de Laerce, sa population tait de huit cent mille mes, et
si l'on s'en rapporte  Empdocle, cette population, entre autres dfauts,
portait ceux de la gourmandise et de l'orgueil si loin, qu'elle mangeait,
disait-il, comme si elle devait mourir le lendemain, et qu'elle btissait
comme si elle devait vivre toujours. Aussi, comme Empdocle tait un
philosophe, c'est--dire un personnage probablement fort insociable, il
quitta cette ville de cuisiniers et de maons pour aller s'installer sur
le mont Etna, o il vcut de racines, dans une petite tour qu'il se btit
lui-mme. On sait qu'un beau matin, dgot sans doute de cette nouvelle
rsidence comme il l'avait t de l'ancienne, il disparut tout  coup, et
qu'on ne retrouva de lui que sa pantoufle.

Une centaine d'annes auparavant, comme chacun sait, Phalaris, charg par
ses concitoyens de la construction du temple du Jupiter Polien, avait
profit des sommes normes mises  sa disposition pour runir une petite
arme et surprendre les Agrigentins. Ce projet liberticide, excut avec
succs pendant la clbration des ftes de Crs, mit les Agrigentins au
dsespoir. Aussi firent-ils quelques tentatives pour se dlivrer de leur
tyran. Mais celui-ci, qui tait homme d'imagination, commanda  un artiste
de l'poque un taureau d'airain deux fois grand comme nature, et dont la
partie postrieure devait s'ouvrir  l'aide d'une clef. Au bout de trois
mois le taureau fut fini; au bout de quatre une rvolte clata. Phalaris
fit arrter les chefs, ordonna d'amasser une grande quantit de bois sec
entre les jambes du taureau, y fit mettre le feu, et lorsqu'il fut rouge,
on ouvrit le monstre, et on y enfourna les rebelles. Comme il avait eu le
soin d'ordonner que la gueule du taureau ft tenue ouverte, le peuple,
qui assistait  l'excution, put entendre par cette issue les cris que
poussaient les patients, et qui semblaient les mugissements du taureau
lui-mme. Ce genre d'excutions, renouvel cinq ou six fois dans l'espace
de dix-huit mois, eut un rsultat des plus satisfaisants. Bientt les
rvoltes devinrent de plus en plus rares; enfin, elle cessrent tout 
fait, et Phalaris rgna, grce  son ingnieuse invention, tranquille et
respect pendant l'espace de trente et un ans. Aprs sa mort, quelques
critiques, jaloux de sa gloire, dirent bien que son taureau d'airain
n'tait qu'une contrefaon du cheval de bois, mais il n'en est pas moins
vrai que, malgr cette accusation, qui au fond ne manquait peut-tre pas
de quelque vrit, la gloire de l'invention finit par lui en rester tout
entire.

L'poque qui suivit le rgne de Phalaris fut l're brillante des
Agrigentins. C'tait  qui parmi eux ferait assaut de luxe et de
magnificence. Un simple particulier, nomm Exenetus, vainqueur aux jeux,
rentra dans la ville suivi de trois cents chars, trams chacun par deux
chevaux blancs levs dans ses pturages. Un autre, nomm Gellias, avait
des domestiques stationnant  chaque porte de la ville, et dont la mission
tait d'amener tous les voyageurs qui passaient par Agrigente dans son
palais, o les attendait une splendide hospitalit. Cinq cents cavaliers de
Gela ayant travers Agrigente dans le mois de janvier, et ayant t amens
 Gellias par ses domestiques, furent logs et nourris par lui pendant
trois jours, et reurent au moment de leur dpart chacun un manteau.
Gellias tait en outre, s'il faut en croire la tradition, un homme
de beaucoup d'esprit, ce qui, on le comprend bien, ne gtait rien 
l'hospitalit qu'on recevait chez lui. Aussi les Agrigentins, ayant eu
quelques intrts  rgler avec la petite ville de Centuripa, le chargrent
de se rendre auprs d'eux et de terminer l'affaire. Gellias partit aussitt
et se prsenta  l'assemble des Centuripes. Mais comme,  ce qu'il parat,
il tait haut  peine de quatre pieds et demi, et en outre assez mal pris
dans sa petite taille, des clats de rire accueillirent son apparition et
un des assistants, plus impertinent que les autres, se chargea mme de
lui demander, au nom de l'assemble, si tous ses concitoyens lui
ressemblaient.--Non pas, messieurs, rpondit Gellias. Il y a mme 
Agrigente de fort beaux hommes: seulement on les rserve pour les grandes
rpubliques et pour les villes illustres; aux petites villes et aux
rpubliques de peu de considration on leur envoie des hommes de ma
taille.--Cette rponse abasourdit tellement les railleurs, que Gellias
obtint de l'assemble tout ce qu'il dsirait, et eut la gloire de rgler
les intrts d'Agrigente, au plus grand avantage de la chose publique.

Cependant, Carthage, qui de l'autre ct de la mer voyait Agrigente grandir
en richesse et en population, comprit qu'elle devait l'avoir pour amie
fidle ou pour ennemie dclare dans la longue lutte qu'elle venait
d'entreprendre contre Rome. Non seulement les Agrigentins refusrent
l'alliance des Carthaginois, mais encore ils se dclarrent leurs ennemis.
Aussitt Annibal et Amilcar traversrent la mer, et vinrent mettre le sige
devant la ville. Les Agrigentins jugrent alors qu'il serait  propos de
rformer quelque chose de ce luxe devenu proverbial dans l'univers entier,
et dcidrent que les soldats de garde  la citadelle ne pourraient avoir
plus d'un matelas, d'une couverture et de deux oreillers. Malgr cette
ordonnance lacdmonienne, Agrigente fut force de se rendre aprs huit ans
de sige.

Alors toutes ses richesses devinrent la proie du vainqueur: tableaux,
statues, vases prcieux, tout fut envoy  Carthage. Il n'y eut pas
jusqu'au fameux taureau d'airain de Phalaris qui ne traverst la mer pour
aller embellir la ville de Didon. Il est vrai que, deux cent soixante ans
plus tard, lorsque Scipion  son tour eut pris et pill Carthage, comme
Amilcar avait pris et pill Agrigente, le taureau repassa la mer et fut
vendu aux Agrigentins, qui avaient pour lui une affection dont on se rend
difficilement compte, quand on examine les rapports peu agrables que
Phalaris les avait forcs d'avoir ensemble.

Malgr cette restitution et la protection dont la couvrit Rome, Agrigente
ne se releva jamais de sa chute, et ne fit que dcrotre jusqu'au moment o
elle perdit jusqu' son nom. Aujourd'hui, Girgenti, pauvre fille mendiante
d'une race royale, ne couvre gure que la vingtime partie du sol que
couvrait sa gigantesque aeule, et compte treize mille mes vgtant 
grand-peine l o florissait un million d'habitants; ce qui n'empche pas,
comme je l'ai dj dit, qu'entre Messine la Noble et Paenne l'Heureuse,
elle ne s'intitule pompeusement Girgenti la Magnifique.

La premire chose qui nous frappa en sortant de la ville, fut la porte
mme sous laquelle nous passions, et qui est videmment une construction
sarrasine. Je voulus commencer, en face de ce monument de la conqute
arabe,  mettre  l'preuve la science patente de notre guide, et je lui
demandai s'il savait  quel sicle remontait cette porte; niais le brave
Ciotta se contenta de me rpondre qu'elle tait fort vieille et que, comme
elle faisait mauvais effet, on allait l'abattre par l'ordre de monsieur
l'intendant, et la remplacer par une autre d'ordre dorique grec. Je
m'informai alors du nom du digne intendant, et j'appris qu'il s'appelait
Vaccari. Dieu lui fasse la paix!

Nous laissmes  notre gauche la roche Athnienne, la plus leve des
montagnes qui dominaient l'antique Agrigente, et au sommet de laquelle
taient btis les temples de Jupiter Atabyrius et de Minerve. Un instant
nous emes l'intention d'y monter; mais notre guide nous ayant appris qu'il
n'y avait rien autre chose  y voir qu'un assez beau panorama, nous remmes
l'ascension  un autre voyage, et nous nous acheminmes vers le temple de
Proserpine,  laquelle les Agrigentins avaient vou une grande dvotion.
Ce temple est  peu prs aussi invisible que celui de Jupiter Atabyrius;
seulement, sur ses fondations a pouss une petite glise. A cent pas d'elle
coule un _fumicello_, qui, aprs s'tre appel l'Acragas et le Dragon, se
nomme tout modestement aujourd'hui la rivire Saint-Blaise: c'est la mme,
au reste, qui, dans l'antiquit, sparait l'antique Agrigente de Neapolis,
ou la ville neuve.

Nous suivmes l'enceinte des murs encore fort visibles, et nous nous
trouvmes bientt  l'angle du rempart o tait bti le temple de
Junon-Lucine, qui s'lve, soutenu par trente-quatre colonnes d'ordre
dorique, au-dessus d'un prcipice taill  pic. Une tradition, accrdite
par Fazzello, veut que ce soit dans ce temple que s'tait retir, lors de
la prise d'Agrigente, Gellias avec sa famille et ses trsors. Selon la mme
tradition, la teinte rougetre qui colore les pierres viendrait du feu mis
par Gellias lui-mme, et qui le brla, lui et tous les siens. Il est vrai
que Diodore, qui rapporte le mme fait, dit qu'il se passa dans le temple
du Jupiter-Atabyrius.

C'tait dans ce temple qu'tait suspendu le fameau tableau de Xeuxis,
mentionn par Pline, chant par l'Arioste, et pour lequel l'artiste avait
fait passer devant lui cent femmes nues, afin de choisir parmi elles les
cinq plus parfaites qui devaient lui servir de modles. Il en rsulta que
la figure de la desse tait la quintessence de toutes les perfections
diffrentes runies en une seule. Au reste, comme Xeuxis avait pris got 
cette manire de travailler, il renouvela l'exprience pour son Hlne de
Crotone et pour sa Vnus de Syracuse.

Malgr le soleil vritablement africain qui dardait d'aplomb sur nos ttes,
Jadin s'assit pour me faire un dessin du temple, tandis que je me mis  la
recherche des grenades. Je ne tardai pas  trouver un buisson au milieu
duquel il en restait deux ou trois magnifiques; mais, au moment o j'y
enfonai la main, il me sembla entendre un sifflement, et voir se balancer
une tte illumine de deux yeux ardents. En effet, c'tait un serpent,
qui s'tait enroul autour du tronc principal, et qui, nouveau dragon des
Hesprides, s'apprtait  dfendre les fruits que je convoitais. Un coup de
bton frapp sur le buisson lui fit quitter son poste pour se rfugier dans
de grandes herbes qui poussaient  quelques pas de l; mais, avant qu'ils
les et atteintes, Milord, qui m'avait suivi, avait saut dessus, et lui
avait cass les reins d'un coup de dent. Comme, tout bless  mort qu'il
tait, il se redressait encore pour mordre Milord, je lui cassai la tte
d'un coup de fusil. Nous le mesurmes alors, Ciotta et moi: il avait un peu
plus de cinq pieds de long. La digne cicrone m'assura, sans doute pour me
flatter, que c'tait un des plus grands qu'il et jamais vus. Je reviens 
mes grenades, que je rapportai en triomphe  Jadin, tandis que Ciotta me
suivait, tranant le monstre par la queue.

Du temple de Junon-Lucine, nous passmes  celui de la Concorde, le plus
beau et le moins endommag des deux. Une pierre retrouve parmi les ruines,
et que l'on conserve dans la maison commune de Girgenti, lui a fait donner
ce nom. Voici l'inscription qu'elle portait, et que j'ai copie en laissant
aux mots leur disposition:

      Concordiae Agrigenti-
          norum Sacrum.
      Respublica lylibitano-
        rum Dedicantibus

    M. Haterio Candido Procos
    Et L. Cornelio Marcello Q.
          PR. PR.

Nous commenmes par visiter l'intrieur de ce monument vraiment
magnifique, et dans lequel on entre par une porte ouverte au centre du
_pronaos_. La _cella_, large de trente pieds et longue de quatre-vingt dix,
est parfaitement conserve: deux escaliers sont pratiqus dans l'intrieur
des murailles, et, par l'un d'eux, on peut encore monter facilement
jusqu'aux combles.

En 1620, le temple de la Concorde fut converti en glise chrtienne et
ddi  San-Gregorio della Rupe, vque de Girgenti. Alors on appropria le
temple  sa nouvelle destination, et l'on pera les six portes cintres qui
donnent sur le pristyle; mais, vers la fin du dernier sicle, on
regarda ce mariage de la mythologie et du christianisme comme une double
profanation artistique et religieuse: toute trace de l'glise moderne
disparut, et si le dieu antique revenait, il trouverait,  peu de chose
prs, son temple tel qu'il est sorti des mains de son architecte inconnu.

Lorsque je descendis des combles, je trouvai Jadin  la besogne. Je
profitai de la station pour me laisser glisser au bas des remparts et
aller visiter les tombeaux creuss dans les murailles: c'taient ceux des
guerriers que les Agrigentins avaient l'habitude d'enterrer ainsi pour
que, quoique morts, ils gardassent encore la ville. Pendant le sige,
les Carthaginois les ouvrirent et jetrent aux vents les cendres qu'ils
renfermaient; mais, quelque temps aprs, la peste s'tant dclare, et
Annibal leur chef tant mort, Amilcar attribua l'apparition du flau 
cette profanation, et, pour apaiser les dieux, sacrifia un enfant  Saturne
et plusieurs prtres  Neptune. Les dieux furent satisfaits de cette
rparation, et la peste s'en alla un beau matin comme elle tait venue.

Je voulus remonter par le mme chemin que j'avais suivi en descendant, mais
la chose tait impossible; je fus forc de ctoyer les remparts sur une
longueur de cinq cents pas  peu prs, et de rentrer par l'ouverture qui a
gard le nom de Porte-Dore et qui est situe entre le temple d'Hercule et
celui de Jupiter Olympien, Comme la nuit s'avanait, je remis la visite de
ces deux merveilles au lendemain. A moiti chemin du temple de la Concorde,
je rencontrai Jadin qui avait pli bagage et qui venait au devant de moi.
Nous nous engagemes dans une rue de la vieille ville toute borde de
tombeaux, et nous nous acheminmes vers Girgenti, dont nous tions loigns
d'une demi-lieue  peu prs.

Avec le changement de lumire, la ville avait chang d'aspect; le soleil,
prt  s'abaisser  l'horizon, se couchait derrire Girgenti, qui, assise
au haut de son rocher, se dtachait en vigueur sur un ciel de feu, pareille
 une des ces villes babyloniennes que rve Martyn. A gauche tait la
mer d'Afrique, calme, azure, immense; derrire nous les temples de
Junon-Lucine et de la Concorde; enfin, sous nos pieds, conservant la trace
des chars, la voie antique, la mme qui avait t foule, il y a deux mille
ans, par ce peuple disparu dont nous ctoyions les tombeaux.

A mesure que nous approchions de la ville, le grandiose s'effaait, et
Girgenti nous rapparaissait telle qu'elle est rellement, c'est--dire
comme un amas confus de maisons sales et mal bties. Cependant,  trois
cents pas de la porte, une autre illusion nous attendait. De jeunes filles
du peuple venaient puiser de l'eau  une fontaine, et remportaient sur
leurs ttes ces belles cruches d'une forme longue, comme on en retrouve
dans des dessins d'Herculanum et dans les fouilles de Pompea; c'taient,
comme je l'ai dit, des filles du peuple couvertes de haillons, mais ces
haillons taient draps d'une manire simple et grande, mais le geste
avec lequel elle soutenaient l'amphore tait puissant, mais enfin, telles
qu'elles taient,  moiti nues, non point par coquetterie, mais par
misre, c'taient encore les filles de la Grce, dgnres, abtardies,
sans doute, dans lesquelles cependant il tait facile de retrouver encore
quelque trace du type maternel. Deux d'entre elles, sur notre invitation
transmise par Ciotta, posrent complaisamment pour Jadin, qui en fit deux
croquis qu'on croirait des copies de peintures antiques.

Nous trouvmes  l'htel un moderne Gellias, qui, ayant appris notre
arrive, nous attendait pour nous offrir l'hospitalit: c'tait
l'architecte de la ville, monsieur Politi, homme fort aimable, dont la vie
tout entire est consacre  l'tude des antiquits au milieu desquelles
il vit. Quelque envie que nous eussions de profiter de son offre, nous
la refusmes; pour ne point faire trop de peine  notre hte, qui avait
visiblement fait de grands frais  l'endroit de notre rception, nous
dclarmes  monsieur Politi, que pour tout le reste, nous rclamions son
obligeance.

Monsieur Politi nous rpondit en se mettant  notre entire disposition.
Nous en profitmes  l'instant mme en lui demandant des renseignements sur
la manire dont nous devions gagner Palerme.

Il y avait deux moyens d'arriver a ce but: le premier tait celui des ctes
avec notre speronare; le second tait de couper diagonalement la Sicile
de Girgenti  Palerme. Le premier ncessitait quinze ou dix-huit jours de
navigation, le second trois jours seulement de cavalcade. De plus il nous
montrait l'intrieur de la Sicile dans toute sa solitude et sa nudit;
il n'y avait donc pas  balancer comme conomie de temps et gain de
pittoresque. Nous choismes le second. Un seul inconvnient y tait
attach. La route, nous assura monsieur Politi, tait infeste de
voleurs, et quinze jours auparavant, un Anglais avait t assassin entre
Fontana-Fredda et Castro-Novo. Nous nous regardmes, Jadin et moi, et nous
nous mmes  rire.

Depuis que nous tions en Italie, nous avions sans cesse entendu parler de
bandits sans jamais avoir aperu l'ombre d'un seul. D'abord, je l'avouerai,
ces rcits terribles de voyageurs dvaliss, mis  ranon, assassins, que
nous avaient faits les conducteurs de voitures pour ne pas marcher la
nuit, ou les matres d'auberge pour nous engager  prendre une escorte
sur laquelle on leur fait une remise, avaient produit sur nous quelque
sensation. En consquence, les premires fois, nous nous tions prudemment
arrts o nous nous trouvions; puis, les autres, nous tions partis avec
quelque crainte; enfin, voyant qu'on parlait toujours d'un danger qui ne se
ralisait jamais, nous avions fini par rire et voyager  toute heure, sans
prendre d'autre prcaution que de ne jamais quitter nos armes. Plus tard,
 Naples, on nous avait promis positivement que nous ne quitterions pas la
Sicile sans rencontrer ce que nous avions cherch inutilement ailleurs, et,
depuis que nous tions en Sicile, comme  Naples, comme  Rome, comme 
Florence, nous n'avions encore trouv de vritables dtrousseurs de grand
chemin que tes aubergistes. Il est vrai qu'ils faisaient la chose en
conscience.

La crainte de monsieur Politi nous parut donc tant soit peu exagre, et
nous lui dmes que, ce qu'il nous prsentait comme un obstacle tant un
attrait de plus, nous choisissions dfinitivement la route de terre.
Comme cette rponse, pour ne point paratre une espce de forfanterie,
ncessitait une explication, nous lui dmes ce qui nous tait arriv
jusque-l, le bonheur que nous avions eu de ne faire aucune mauvaise
rencontre, et le dsir que nous aurions, ne ft-ce que pour donner  notre
voyage le charme de l'motion, de faire connaissance avec quelque bandit.

--Pardieu! nous dit monsieur Politi, n'est-ce que cela? J'ai votre affaire
sous la main.

--Vraiment?

--Oui; seulement c'est un voleur en retraite, un bandit rconcili, comme
on dit. Il est muletier  Palerme, il vient d'amener ici deux Anglais. Si
vous voulez le prendre, il a deux bonnes mules de retour, et avec lui vous
aurez au moins l'avantage, si vous rencontrez des bandits, de pouvoir
traiter. En sa qualit d'ancien confrre, ces messieurs lui font des
avantages qu'ils ne font  personne.

--Et cet honnte homme est  Girgenti? m'criai-je.

--Il y tait ce matin encore, et  moins qu'il ne soit parti depuis ce
moment, ce dont je doute, nous pouvons l'envoyer chercher.

--A l'instant mme, je vous en prie.

Monsieur Politi appela le garon et lui dit d'aller chercher Giacomo
Salvadore de sa part, et de l'amener  l'instant mme. Dix minutes aprs,
le garon reparut, suivi de l'individu demand.

C'tait un homme de quarante  quarante-cinq ans, qui, sous son costume de
paysan sicilien, avait conserv une certaine allure militaire. Il avait sur
la tte un bonnet de laine grise brod de rouge, de forme phrygienne; quant
au reste de son accoutrement, il se composait d'un gilet de velours bleu,
duquel sortaient des manches de chemise de grosse toile dont les poignets
taient bords de rouge comme le bonnet, d'une ceinture de laine de
diffrentes couleurs qui lui ceignait la taille, d'une culotte courte de
velours pareil  celui du gilet; enfin il avait pour chaussure des espces
de bottes  retroussis ouvertes sur le ct. Le tout se dtachait sur
un manteau de couleur rougetre brod de vert, qui, jet sur une de ses
paules seulement, pendait derrire lui et donnait  son aspect quelque
chose de pittoresque.

Monsieur Politi nous avait pris de ne faire aucune allusion  la
premire profession du signor Salvadore, et de nous contenter purement et
simplement, dans cette premire entrevue, de dbattre nos prix et de faire
notre accord. Nous lui avions promis de nous tenir dans les bornes de la
plus stricte convenance.

Comme l'avait pens monsieur Politi, le muletier, en voyant dbarquer
le matin deux trangers, s'tait dit qu'il ne perdrait pas son temps 
attendre. Il est vrai que quelquefois, il l'avouait lui-mme, il avait t
tromp dans un calcul pareil, et qu'il avait rencontr des mes timores
qui avaient prfr, pour traverser trois jours de dsert, une
autre compagnie que celle d'un ex-voleur; mais aussi, dans d'autres
circonstances, comme par exemple dans celle o nous nous trouvions, il
avait t ddommag de sa peine. Somme toute, il tait presque sr de son
affaire quand les voyageurs taient Anglais ou Franais; les chances se
balanaient quand le voyageur tait Allemand; mais, si le voyageur tait
Italien, il ne prenait pas mme la peine de se prsenter et de faire ses
ouvertures; il savait d'avance qu'il tait refus.

La discussion ne fut pas longue. D'abord Salvadore, fier comme un roi,
avait l'habitude d'imposer les conditions et non de les recevoir. Comme ces
conditions se bornaient  deux piastres par mule et  deux piastres pour
le muletier, en tout, et y compris la mule qui portait le bagage, huit
piastres, ces arrangements nous parurent si raisonnables, que nous
arrtmes immdiatement mules et muletier pour le surlendemain matin,
moyennant lequel accord Salvadore nous donna deux piastres d'arrhes.

Ceci est encore une chose remarquable, que, par toute l'Italie, ce sont les
_vetturini_ qui donnent des arrhes aux voyageurs et non les voyageurs qui
donnent des arrhes aux _vetturini_.

Monsieur Politi demanda alors  Salvadore s'il croyait qu'il y et quelque
danger pour nous sur la route. Salvadore rpondit que, quant au danger,
il n'y en avait pas, et qu'il pouvait en rpondre. A un seul endroit
peut-tre, c'est--dire  une lieue et demie ou deux lieues de Castro-Novo,
nous aurions quelque ngociation  entamer avec une bande qui avait fait
lection de domicile dans les environs; mais, en tout cas, Salvadore
rpondait que le droit de passage qu'on exigerait de nous, en supposant
mme qu'on l'exiget, ne s'lverait pas  plus de dix ou douze piastres.
C'tait, comme on le voit, une misre qui ne valait pas la peine qu'on s'en
occupt.

Ce point pos, nous remplmes un verre de vin que nous prsentmes 
Salvadore, et nous trinqumes  notre heureux voyage.

Tout tait arrt, il ne s'agissait plus que de donner avis au capitaine
Arena de la rsolution que nous avions prise, afin qu'il ft le tour de la
Sicile avec son btiment et vnt nous rejoindre  Palerme. En consquence,
on me chercha un messager qui, moyennant une demi-piastre, se chargea de
porter ma dpche jusqu'au port. Elle contenait l'invitation  notre
brave patron de venir nous parler le lendemain avant neuf heures, et
la dsignation de quelques objets de premire ncessit, qui devaient
constituer notre bagage de voyageurs, et  l'aide desquels nous attendrions
tant bien que mal,  Palerme, le reste de notre roba.

Sur ce, monsieur Politi, voyant que nous paraissions fort dsireux de
gagner notre chambre, prit cong de nous en s'offrant d'tre en personne
notre cicerone pour le lendemain, et en nous priant de prvenir notre hte
que nous dnions ce jour-l en ville.




LE COLONEL SANTA-CROCE


Grce  la discrtion de monsieur Politi, qui nous avait permis de nous
retirer de bonne heure, nous tions le lendemain sur pied et prts  le
suivre, lorsqu'il vint nous prendre  six heures. La chaleur, rpercute
par les rochers nus sur lesquels nous marchions, avait t si touffante
la veille, que nous avions rsolu d'y chapper autant que possible en nous
mettant en campagne ds le matin.

Nous sortmes par la mme porte que la veille, accompagns de monsieur
Politi et suivis de notre ami Ciotta, dont nous avions t bien tents de
nous dbarrasser, mais qui, pareil au jardinier du _Mariage de Figaro_,
n'avait pas t si sot que de renvoyer de si bons matres. En attendant
qu'il nous donnt des preuves de son rudition, il nous donnait des marques
de sa bonne volont, en portant le parasol, le tabouret et la bote 
couleurs de Jadin.

La premire trace d'antiquits que nous rencontrmes fut des spulcres
creuss dans le roc mme, comme j'en avais dj rencontr de pareils 
Arles et au village de Baux; je laissai Jadin s'enfoncer avec monsieur
Politi dans une profonde discussion scientifique, et je m'acheminai avec
Ciotta vers un petit difice carr d'une construction assez lgante, port
sur un soubassement et orn de quatre pilastres. Aprs avoir inutilement
essay de me rendre compte, par ma propre science archologique, de
l'ancienne destination de cet difice, force me fut de recourir 
l'rudition de Ciotta, et je lui demandai s'il avait une opinion sur cette
ruine.

--Certainement, Excellence, me dit-il, c'est la chapelle de Phalaris.

--La chapelle de Phalaris! rpondis-je assez tonn de cette singulire
alliance de mots. Vous croyez?

--J'en suis sr, Excellence.

--Mais de quel Phalaris? demandai-je, car, au bout du compte, il pouvait
y en avoir eu deux, et la rputation du premier pouvait avoir nui 
l'illustration du second.

--Mais, reprit Ciotta tonn de la question, mais du fameux tyran qui avait
invent le taureau d'airain.

--Ah! ah! pardon, je ne le croyais pas si dvot.

--Il avait des remords, Excellence, il avait des remords; et comme le
palais qu'il habitait tait  quelques pas d'ici, il fit lever cette
chapelle  proximit du susdit palais, pour n'avoir pas trop  se dranger
quand il voulait entendre la sainte messe.

--Pardon, signor cicerone, mais l'explication me parat si judicieuse,
que je vous demanderai la permission de l'inscrire sance tenante sur mon
album.

--Faites, Excellence, faites.

En ce moment, Jadin nous rejoignit; comme je ne voulais pas le priver de
l'explication lumineuse que m'avait donne Ciotta, je le laissai avec lui,
et je pris  mon tour monsieur Politi pour visiter le temple des Gants,
tandis que Jadin faisait en quatre coups de crayon un croquis de la
chapelle de Phalaris.

Le temple des Gants n'est,  l'heure qu'il est, qu'un monceau de ruines,
et si, comme le dit Biscari, on n'avait retrouv un triglyphe parmi ces
ruines, on ne saurait pas mme  quel ordre d'architecte cet difice
appartenait.

Selon toute probabilit, ce temple, qui semblait bti pour l'ternit, fut
renvers par les barbares. En 1401, Fazello, le chroniqueur de la Sicile,
dit avoir encore vu debout trois des gants qui formaient les cariatides.
Ce sont ces trois gants que la Girgenti moderne, en fille fire de sa
race, a pris pour armes. Quelque temps aprs, un tremblement de terre les
renversa, et aujourd'hui, de toute cette _cour de colosses_, comme dit
la devise de la ville, il ne reste qu'un pauvre gant couch dont on a
rapproch les morceaux, et qui peut donner encore, avec un tronon des
fameuses colonnes de ce temple, dans les cannelures desquelles un homme
pouvait se cacher, une ide de la grandeur du monument.

Nous mesurmes le gant de pierre; il avait de 24  25 pieds, y compris
ses bras ploys au-dessus de sa tte. Au reste, les contours en sont trs
frustes, ces cariatides, selon tout probabilit, ayant t revtues de
stuc, et dans leur partie postrieure se trouvant adosses  des pilastres.

Notre ami Ciotta avait bti sur cette figure un systme non moins ingnieux
que celui qu'il nous avait dvelopp sur la chapelle de Phalaris; il
pensait que ce gant tait un des anciens habitants de la Sicile, qui ayant
eu l'imprudence de se laisser tomber dans une fontaine ptrifiante, avait
eu le bonheur de s'y conserver intact jusqu'au jour o, la fontaine ayant
t mise  sec par un tremblement de terre, on l'y avait retrouv tel qu'il
tait encore aujourd'hui.

Du temple des Gants, nous n'emes qu' traverser la voie antique pour
nous trouver  celui d'Hercule. Celui-ci est encore plus maltrait que son
voisin. Une colonne seule est reste debout. C'est le temple dont parle
Cicron  propos de la fameuse statue du fils d'Alcmne, si magnifique,
qu'il tait difficile de rien voir de plus beau;--_Quo non facile dixerim
quidquid vidisse pulchrius_.--Aussi, lorsque Verrs, qui l'avait trouve
 sa convenance, voulut s'en emparer, il y eut meute, et les habitants
d'Agrigente chassrent  coups de pierres les messagers du proconsul
romain.

Ces ruines visites, nous descendmes par la porte d'Or, et, franchissant
l'enceinte des murs, nous nous avanmes vers un petit monument carr,
que les uns assurent tre le tombeau de Theron, et les autres celui d'un
clbre coursier. Au reste, les uns et les autres donnent de si puissante
preuves  l'appui de leur assertion, que notre cicerone, embarrass de se
prononcer entre eux, nous dit, pour tout concilier, que ce spulcre tait
celui d'un ancien roi agrigentin, qui s'tait fait enterrer avec un cheval
qu'il aimait beaucoup.

Trois cents pas plus loin sont deux colonnes enchsses dans les murs d'une
petite cassine: c'est tout ce qui reste du temple d'Esculape. La plaine
au milieu de laquelle s'lve cette cassine s'appelle encore _il Campo
romano_. En effet, c'tait  cette place que, dans la premire guerre
punique, campait, au dire de Polybe, une partie de l'arme romaine.

Comme le soleil, avec lequel nous avions fait la veille une si intime
connaissance, recommenait  nous faire les honneurs de la ville, qu'au
dire de Pindare il ne ddaignait pas autrefois de chanter lui-mme, nous
nous privmes des temples de Vulcain, de Castor et Pollux, et de la piscine
creuse par les prisonniers carthaginois dans la valle d'Acragas. Ciotta
insista beaucoup pour nous y conduire, mais nous lui prommes de le payer
comme si nous l'avions vue, ce qui le ramena  l'instant mme  notre
sentiment.

En rentrant  l'htel, nous trouvmes le capitaine Arena qui nous attendait
avec notre cuisinier. Nous nous tonnmes de cette infraction aux lois de
la police napolitaine, qui dfendait, on se le rappelle, au susdit Cama de
mettre pied  terre. Mais le pauvre diable avait tant pri qu'on l'loignt
de l'lment sur lequel il n'avait pas un instant de repos, et qui la
veille encore avait pens lui tre si fatal, que le capitaine, touch de
ses supplications, nous l'amenait pour nous demander si, malgr la dfense
faite  son endroit, nous voulions prendre sur nous de l'emmener par terre
 Palerme. La patient attendait notre dcision avec une figure si piteuse,
que nous n'emes pas le courage de lui refuser sa requte. Au risque de
ce qui pouvait en rsulter, Cama fut donc,  sa grande satisfaction,
rinstall sur la terre ferme. Cinq minutes aprs, notre hte accourut pour
nous demander si nous tions mcontents de notre dner de la veille.
Comme nous n'avions aucun motif de dsobliger ce brave homme, qui avait
vritablement fait ce qu'il avait pu, nous lui dmes que, loin de nous en
plaindre, nous en tions au contraire trs satisfaits; alors il nous pria
de venir mettre le hol dans sa cuisine, o Cama mettait tout sens dessus
dessous. Nous y courmes aussitt, et nous trouvmes effectivement Cama au
milieu de cinq ou six casseroles, et demandant  grands cris de quoi mettre
dedans. C'tait cette demande indiscrte qui avait bless notre hte. Nous
fmes comprendre  Cama que ses exigences tait exorbitantes, et nous
l'invitmes  laisser le cuisinier de la maison nous apprter  son got
les douze ou quinze oeufs qu'il tait parvenu  grand-peine  se procurer.
Cama se retira en grommelant, et nous ne pmes le consoler qu'en lui
promettant qu'il prendrait sa revanche pendant notre voyage d'Agrigente 
Palerme.

Le capitaine avait apport tous nos effets, et  tout hasard une centaine
de piastres. Mais, comme ce que monsieur Politi nous avait dit de la
route ne nous invitait pas  nous surcharger d'argent, nous le primes de
remporter la susdite somme au btiment, o elle serait beaucoup plus en
sret que dans nos poches. Nous avions, Jadin et moi, une cinquantaine
d'onces, c'est--dire sept ou huit cents francs, et cela nous paraissait
d'autant plus suffisant dans les circonstances actuelles, que le capitaine
nous promettait de nous avoir rejoints dans une dizaine de jours. Il avait
bien eu un instant la crainte qu'un accident arriv au speronare ne le
fort de s'arrter quelques jours  Girgenti pour se procurer une ancre
qui remplat celle reste au fond de la mer; mais Philippo avait tant et
si bien plong, qu'il avait fini par dgager la dent de fer du rocher
sous lequel elle avait mordu, et alors, aprs avoir plong sept fois  la
profondeur de vingt-cinq pieds, il tait revenu  la surface de l'eau avec
son ancre. Aussitt Pietro et Giovanni, qui l'attendaient, s'taient jets
 la mer avec un cble; on avait pass le cble dans l'anneau, et l'ancre
avait t triomphalement hisse sur le btiment.

Tout allant donc pour le mieux, nous prmes cong du capitaine, en lui
donnant rendez-vous  Palerme.

Aussitt aprs le djeuner, qui, d'aprs le prospectus qu'on en a vu,
ne devait pas nous tenir longtemps, nous nous mmes en qute des choses
remarquables que pouvait nous offrir Girgenti elle-mme. La liste tait
courte: un magasin de vases trusques fort incomplet, et dont chaque pice
nous tait offerte pour un prix triple de celui qu'elle nous et cot 
Paris; un petit tableau prtendu de Raphal, mais tout au plus de Jules
Romain, qui avait t vol, puis rendu par l'entremise d'un confesseur, et
qui tait dpos chez le juge, qui pourra bien en devenir le propritaire
dfinitif; enfin l'glise cathdrale, prive pour le moment d'vque,
attendu que, le dernier prlat tant mort, le roi de Naples touchant
provisoirement ses revenus, qui sont de trente mille onces, sa majest
sicilienne ne se pressait pas de pourvoir au bnfice vacant.

Ces diffrentes visites, tout insignifiantes qu'elles taient, ne nous
conduisirent pas moins jusqu'au dner, qui nous fut servi avec une
profusion que nous avions rencontre chez notre bon Gemellaro, mais que
nous n'avions pas retrouve depuis. Au dessert, la conversation retomba sur
les voleurs; ce sujet nous ramena tout naturellement  Salvadore, notre
futur guide, et nous demandmes  monsieur Politi quelques renseignements
sur la faon dont la grce de Dieu l'avait touch. Mais, au lieu de nous
rpondre, notre hte nous offrit de nous raconter une anecdote arrive il y
avait sept ou huit ans  Castro-Giovanni. Ne voulant pas lcher la ralit
pour l'ombre, nous acceptmes aussitt, et, sans autre prambule que de
nous faire servir le caf et d'ordonner qu'on ne vnt nous dranger sous
aucun prtexte, monsieur Politi commena l'histoire suivante:

--Le 20 juillet 1826,  six heures du soir, la salle du tribunal de
Castro-Giovanni tait non seulement encombre de curieux, mais encore les
rues avoisinantes regorgeaient d'un flot d'hommes et de femmes qui, n'ayant
pu trouver place dans l'enceinte o l'on rendait la justice, attendaient
dehors le rsultat du jugement. C'est que ce jugement tait de la plus
haute importance pour toute la population du centre de la Sicile. L'accus
qui comparaissait  cette heure devant ses juges faisait,  ce qu'on
assurait, partie de la bande du fameux capitaine Luigi Lana, qui, se tenant
tantt sur la route de Catane  Palerme, tantt sur celle de Catane 
Girgenti, et quelquefois mme sur les deux, dvalisait scrupuleusement tout
voyageur qui avait l'imprudence de prendre l'une ou l'autre de ces deux
routes.

Le seigneur Luigi Lana tait un de ces chefs de voleurs comme on n'en
trouve plus qu'en Sicile et  l'Opra-Comique, et qui s'lancent sur les
grands chemins pour redresser les abus de la socit, et remettre un peu
d'galit entre les faveurs et les disgrces de la fortune. Vingt personnes
avaient eu affaire  lui; mais, sur les vingt signalements donns par
elles, il n'y en avait pas deux qui se ressemblassent. Au dire des uns
c'tait un beau jeune homme blond de vingt-quatre  vingt-cinq ans, et qui
avait l'air d'une femme; au dire des autres, c'tait un homme de quarante
 quarante-cinq ans, aux traits fortement accentus, au visage olivtre et
aux cheveux noirs et crpus. Il y en avait qui disaient l'avoir vu entrer
dans les glises et y dire ses prires avec une componction  faire honte
aux moines les plus fervents; d'autres lui avaient entendu profrer des
blasphmes  faire fendre le ciel, et le tenaient pour un impie et pour un
rprouv. Enfin il y en avait encore, mais c'tait le plus petit nombre, il
faut l'avouer, qui disaient qu'il tait plus honnte homme au fond que ceux
qui le poursuivaient pour le faire pendre, et plus rigide observateur
d'une simple promesse verbale que beaucoup de commerants ne le sont
d'une obligation crite: ceux-l s'appuyaient sur un fait qui prouvait
qu'effectivement matre Luigi Lana ne plaisantait pas  l'endroit de ses
engagements. Voici l'vnement sur lequel ils basaient la bonne opinion
qu'ils avaient conue et qu'ils mettaient touchant ce singulier
personnage.

Un jour qu'il tait poursuivi, il avait trouv asile chez un riche seigneur
nomm le marquis de Villalba; en le quittant, Luigi, reconnaissant, lui
avait promis que lui et les siens pouvaient dsormais voyager en Sicile
en toute sret. Confiant en cette promesse, le marquis de Villalba avait
envoy quelques jours aprs cet vnement son intendant faire un paiement 
Cefalu; mais, entre Polizzi et Colesano, l'intendant avait t arrt par
un voleur. Le pauvre diable avait eu beau dire qu'il appartenait au marquis
de Villalba, et que le marquis de Villalba avait pour lui et les siens un
sauf-conduit du capitaine: le bandit n'avait point cout ses rclamations
et avait laiss le pauvre intendant nu comme un ver. Se voyant dans
l'impossibilit de continuer sa route, l'intendant tait revenu sur ses pas
et avait demand l'hospitalit dans la premire maison de Polizzi; de l il
avait crit  son matre l'accident qui lui tait arriv, lui demandant ses
instructions sur ce qui lui restait  faire. Le marquis de Villalba, qui ne
se souciait pas d'aller sommer Lana de tenir la promesse qu'il lui avait
faite et  laquelle il avait manqu si promptement, tait en train d'crire
au pauvre intendant qu'il et  revenir au chteau, lorsqu'on lui remit
deux sacs qu'un inconnu venait d'apporter pour lui de la part du capitaine
Luigi Lana. Le marquis ouvrit les deux sacs. Le premier contenait la somme
qui avait t vole  l'intendant, le second la tte du voleur.

En mme temps l'intendant recevait dans la maison o il s'tait rfugi, et
par un autre messager inconnu, les habits dont il avait t dpouill.

A partir de ce jour, aucun bandit ne s'avisa plus de se frotter ni au
marquis de Villalba, ni  personne de sa maison.

Or, comme nous l'avons dit, le 20 juillet 1826, on jugeait au tribunal de
Castro-Giovanni un homme accus de faire partie de la bande de Luigi Lana,
et que l'on souponnait d'avoir assassin un voyageur anglais trois mois
auparavant, c'est--dire le 18 mai, entre Centorbi et Paterno. Comme
l'Anglais tait mort deux jours aprs des quatres coups de poignard qu'il
avait reus, il n'y avait pas moyen de convaincre le coupable par la
confrontation. Mais avant d'expirer, le moribond, qui avait gard pendant
tout cet vnement un sang-froid digne du pays o il tait n, avait
donn de son meurtrier un signalement tellement exact, que, grce  ce
signalement, on avait arrt six semaines aprs le coupable.

Quand nous disons le coupable, nous devrions dire simplement l'accus, car
les avis taient fort partags sur l'individu qui comparaissait devant
le seigneur Bartolomeo, juge de Castro-Giovanni. En effet, malgr la
dposition de l'Anglais mourant, malgr l'identit du signalement avec les
traits de son visage, le prisonnier soutenait qu'il tait victime d'une
erreur de ressemblance, et que, le jour mme o avait eu lieu l'assassinat,
il tait sur le port de Palerme, o pour le moment il exerait le mtier de
facchino. Malheureusement le seigneur Bartolomeo, juge de Castro-Giovanni,
paraissait s'tre rang au nombre des personnes peu disposes  croire 
cette dngation, ce qui laissait, la chose tait facile  voir, infiniment
peu d'espoir au pauvre diable, qui, pour toute dfense, arguait d'un alibi
qu'il ne pouvait pas prouver.

Les choses en taient donc l, et l'on attendait de minute en minute le
prononc du jugement, lorsqu'un beau jeune homme de vingt-huit  trente
ans, revtu d'un uniforme de colonel anglais, et suivi de deux domestiques
comme lui  cheval, entra  Castro-Giovanni, venant du ct de Palerme, et
s'arrta  l'htel du _Cyclope_, tenu par matre Gatano Pacca. Comme les
voyageurs de cette qualit taient rares  Castro-Giovanni, matre Gatano
accourut lui-mme  la porte, et ne voulut cder  personne l'honneur de
tenir la bride du cheval de l'tranger, tandis que l'tranger mettait pied
 terre. L'officier, qui, comme nous l'avons dit, tait suivi de deux
domestiques, voulut d'abord s'opposer  cet excs de politesse, mais,
voyant que son hte futur insistait, il ne voulut pas le contrarier pour si
peu, mit pied  terre dans toutes les rgles de l'quitation, et entra dans
l'htel en fouettant lgrement avec sa cravache la poussire amasse sur
ses bottes et sur son pantalon.

--Je suis le trs humble serviteur de Votre Excellence, dit au colonel
matre Gatano, qui, ayant jet la bride du cheval aux mains d'un des
domestiques, tait entr derrire l'tranger, et je serai ternellement
fier de ce qu'un seigneur du rang de Votre Excellence se soit arrt 
l'htel du _Cyclope_. Votre Excellence vient sans doute de faire une longue
route, et une longue route ouvre l'apptit. Que ferai-je servir  Votre
Excellence pour son dner?

--Mon cher monsieur Pacca, dit l'tranger avec un accent maltais fortement
prononc, et d'un air de hauteur qui arrta tout court la politesse un peu
familire de matre Gatano, faites-moi d'abord le plaisir de rpondre 
une question que j'aurais  vous adresser, puis nous en reviendrons  la
proposition que vous avez la bont de me faire.

--Je suis aux ordres de Votre Excellence, dit l'hte du _Cyclope_.

--Trs bien. Je voudrais savoir combien il y a de milles de Castro-Giovanni
au chteau de mon honorable ami le prince de Paterno.

--Votre Excellence ne compte sans doute pas faire une si longue route
aujourd'hui, et surtout  l'heure qu'il est.

--Pardon, mon cher Pacca, reprit l'tranger avec le mme ton railleur qu'on
avait dj pu remarquer dans l'accent qui accompagnait ses paroles. Mais
vous ne vous apercevez pas que vous rpondez  ma question par une autre
question. Je vous demande combien il y a de milles d'ici au chteau du
prince de Paterno: comprenez-vous?

--Dix-sept milles, Votre Excellence.

--Trs bien: avec mon cheval c'est l'affaire de trois heures, et pourvu
que je parte  huit heures du soir, je serai encore arriv avant minuit:
prparez mon dner et celui de mes gens, et faites donner  manger  nos
montures.

--Seigneur Dieu! s'cria l'aubergiste, Votre Excellence aurait-elle donc
l'intention de voyager de nuit?

--Et pourquoi pas?

--Mais Votre Excellence doit savoir que les routes ne sont pas sres?

L'tranger se mit  rire avec une indfinissable expression de mpris;
puis, aprs un instant de silence:

--Qu'y a-t-il donc  craindre? demanda-t-il en continuant de fouetter la
poussire de son pantalon avec sa cravache.

--Ce qu'il y a  craindre? Votre Excellence le demande!

--Oui, je le demande.

--Votre Excellence n'a-t-elle point entendu parler de Luigi Lana?

--De Luigi Lana? qu'est-ce que cet homme?

--Cette homme, Excellence, c'est le plus terrible bandit qui ait jamais
paru en Sicile.

--Vraiment? dit l'tranger de son mme ton goguenard.

--Sans compter qu'en ce moment il est exaspr, continua l'aubergiste, et
je rponds bien qu'il ne fera quartier  personne.

--Et de quoi est-il exaspr, matre Gatano? Voyons, contez-moi cela.

--De ce qu'on juge en ce moment un des hommes de sa bande.

--O cela?

--Ici mme, Excellence.

--Et sans doute ce drle sera condamn?

--J'en ai peur, Excellence.

--Et pourquoi en avez-vous peur, matre Gatano?

--Pourquoi, Excellence? parce que Luigi Lana est un homme  mettre, pour se
venger, le feu aux quatre coins de Castro-Giovanni.

L'tranger clata de rire.

--Puis-je savoir de quoi rit Votre Excellence? demanda l'aubergiste tout
stupfait.

--Je ris de ce qu'un homme de coeur fait trembler huit ou dix mille lches
comme vous, rpondit l'tranger avec un air plus mprisant que jamais. Et,
continua-t-il aprs une pause d'un instant, vous croyez donc que cet homme
sera condamn?

--Je n'en fais pas de doute, Excellence.

--Je suis fch de n'tre pas arriv plus tt, reprit l'tranger comme s'il
se parlait  lui-mme; je n'aurais pas t fch de voir la figure que fera
le drle en entendant prononcer son jugement.

--Peut-tre est-il encore temps, dit matre Gatano; et si Votre Excellence
veut se distraire  cela en attendant que son dner soit servi, j'crirai
un petit mot au juge Bartolomeo, dont j'ai l'honneur d'tre le compre,
et je ne doute pas que sur ma recommandation il ne fasse placer Votre
Excellence dans l'enceinte mme des avocats.

--Merci, mon cher monsieur Pacca, dit l'tranger en se levant et s'avanant
vers la porte; merci, mais ce serait probablement trop tard. J'entends un
grand bruit de monde qui revient, et sans doute le jugement est prononc.

En effet, la foule qui, dix minutes auparavant, se pressait autour du
tribunal, se rpandait  cette heure dans les rues; et, comme un orage
planant sur la ville, les mots:  mort!  mort! grondaient rpts par
quatre ou cinq mille voix.

L'accus, malgr ses dngations ritres, n'ayant pu produire aucun
tmoin  dcharge, venait d'tre condamn  tre pendu.

Le jeune colonel resta sur la porte jusqu' ce que cette foule qu'il
regardait en fronant le sourcil et en mordant sa moustache ft coule;
puis, lorsque la rue fut,  l'exception de quelques groupes sems a et
l, redevenue solitaire, il se retourna vers l'aubergiste, qui se tenait
respectueusement derrire lui, se haussant sur la pointe des pieds, et
essayant de voir par-dessus son paule.

--Et quand croyez-vous que cet homme soit excut, mon cher monsieur Pacca?
demanda l'tranger.

--Mais aprs-demain matin, sans doute, rpondit matre Gatano; aujourd'hui
le jugement, cette nuit la confession, demain la chapelle ardente,
aprs-demain la potence.

--Et  quelle heure?

--Vers les huit heures du matin, c'est l'heure ordinaire.

--Ma foi! il me prend une envie, dit le colonel.

--Laquelle, Excellence?

--C'est, n'ayant pu voir juger ce drle, de le voir au moins pendre.

--Rien de plus facile; Votre Excellence peut partir demain matin, faire sa
visite  son ami le prince de Paterno, et tre de retour ici demain soir.

--Vous parlez comme saint Jean-Bouche-d'Or, mon cher monsieur Pacca,
rpondit le colonel en tirant hors de son uniforme rouge son jabot de
batiste; et je ferai comme vous dites. Ainsi donc occupez-vous de mon dner
et de ma chambre; tchez que tout cela soit, je ne dirai pas bon, mais
passable; comme vous m'en donnez le conseil, je partirai demain matin et je
reviendrai demain soir. Pendant ce temps-l occupez-vous donc de m'avoir
une bonne place pour regarder l'excution: une fentre, par exemple; je la
paierai ce qu'on voudra.

--Je ferai mieux que cela, Excellence.

--Que ferez-vous, mon cher monsieur Pacca?

--Votre Excellence sait qu'il est d'habitude que le juge assiste au
supplice sur une estrade?

--Ah! c'est l'habitude? non, je ne le savais pas. Mais qu'importe, allez
toujours.

--Eh bien! je demanderai au juge, dont, comme je l'ai dj dit, je crois,
j'ai l'honneur d'tre compre, une place prs de lui pour Votre Excellence.

--A merveille! matre Gatano; et moi je vous promets, si vous me
l'obtenez, de ne pas vrifier l'addition de votre carte, et de m'en
rapporter au total.

--Allons, allons, dit matre Gatano, je vois que tout cela peut
s'arranger, et Votre Excellence, je l'espre, quittera ma maison satisfaite
de l'hte et de l'htel.

--J'en ai l'espoir, mon cher monsieur Pacca; mais, en attendant le dner,
qui, j'en ai peur, se fera attendre, n'avez-vous rien  me donner  lire
pour me distraire?

--Si fait, Excellence, si fait, reprit matre Gatano en ouvrant une
armoire o moisissaient quelques mauvais bouquins dpareills. Voici le
_Guide du voyageur en Sicile_, par l'illustre docteur Francesco Ferrara;
voici deux volumes des _Posies lgres_, de l'abb Meli; voici le _Trait
de la Jettature_, par matre Nicolao Valetta; voici _l'Histoire du terrible
bandit Luigi Lana_, orne de son portrait dessin d'aprs nature...

--Ah! diable! mon cher hte, donnez-moi ce livre; donnez vite, je vous
prie, je suis curieux de voir quelle figure on lui a faite.

--Voil, Excellence, voil.

--Peste... mais savez-vous que c'est un fort vilain monsieur, que votre
ami Luigi Lana, avec ses grosses moustaches, ses yeux  fleur de tte, ses
cheveux mal peigns, son chapeau en pain de sucre et ses pistolets  la
ceinture?

--Eh bien! cette copie, si terrible qu'elle soit, n'est encore rien auprs
de l'original.

--Vraiment?

--Je puis l'affirmer  Votre Excellence.

--Vous l'avez donc vu, mon cher monsieur Pacca? demanda le jeune colonel en
se balanant sur sa chaise, et en regardant l'aubergiste de son air le plus
goguenard.

--Non, Excellence, non pas moi; mais j'ai log de pauvres diables de
voyageurs qui l'avaient rencontr pour leur malheur, eux, et qui m'en ont
fait le portrait depuis les pieds jusqu' la tte.

--Bah! la peur leur aura troubl la vue, et ils auront exagr. En tout
cas, mon cher hte, maintenant que j'ai ce que je dsirais, occupez-vous de
mon dner, je vous prie, tandis que je verrai si les actions de ce terrible
personnage correspondent  sa figure.

--A l'instant, Excellence,  l'instant.

Le voyageur fit un signe de la tte indiquant qu'il savait parfaitement ce
qu'il devait penser du _subito_ italien, et s'allongeant sur deux chaises,
il s'apprta avec une nonchalance toute mridionale  commencer sa lecture.

Sans doute, malgr l'espce de mpris avec lequel il avait ouvert le livre,
les aventures qu'il contenait prsentrent quelque intrt  l'esprit du
colonel, car, lorsque matre Gatano rentra au bout d'une demi-heure, il le
retrouva dans la mme posture, et livr  la mme occupation.

Si le colonel avait bien employ son temps, matre Gatano n'avait pas
perdu le sien. Aprs avoir caus avec le matre, il avait fait causer les
domestiques, et il avait appris d'eux que le voyageur qu'il avait l'honneur
d'hberger en ce moment tait un jeune Maltais qui, jouissant d'une fortune
de cent mille livres de rentes, avait achet un rgiment en Angleterre.
Restait  savoir le nom de cet tranger. Mais le propritaire de l'htel du
_Cyclope_ avait trouv un moyen tout simple de le connatre; il apportait,
selon l'habitude italienne, son registre  signer au jeune voyageur.

Le colonel, entendant quelqu'un qui s'arrtait prs de lui, leva les yeux
et aperut son hte; en voyant le registre, il devina l'intention, tendit
la main, prit une plume, et,  l'endroit que lui indiquait le doigt de
matre Gatano, il crivit ces trois mots: _Colonel Santa-Croce_.

Matre Gatano tait trs satisfait, il savait tout ce qu'il dsirait
savoir.

--Maintenant, dit-il, quand Votre Excellence voudra se mettre  table, la
soupe est servie.

--Ah! ah! dit le jeune colonel, que ne m'avez-vous dit cela plus tt, mon
cher monsieur Pacca! je vous aurais pargn la peine de dranger votre
couvert.

--Comment, dranger mon couvert. Excellence! n'est-il point dress  votre
got?

--Si fait, mon cher monsieur Pacca, si fait; mais j'ai l'habitude de
m'essuyer les mains avec de la toile de Hollande, et de manger dans de
l'argenterie; ce n'est point que vos torchons ne soient fort propres, et
vos couverts d'tain parfaitement tams; mais, avec votre permission, je
ne m'en servirai pas. Appelez mon domestique.

Matre Gatano obit  l'instant mme, quoique un peu humili de l'affront
que lui faisait le colonel; mais comme il lui avait promis de ne pas
vrifier l'addition, il se promit  part lui de porter l'affront sur sa
carte.

Cinq minutes aprs, le valet de chambre entra avec un ncessaire grand
comme une malle, et en tira de la vaisselle plate, deux ou trois couverts
d'argent et un gobelet de vermeil, le tout aux armes du colonel.

Le colonel attaqua le dner de matre Gatano avec l'air ddaigneux d'un
prince, gota  peine de chaque plat, puis, aprs le repas, voyant que le
temps tait beau et qu'il faisait un clair de lune superbe, il s'apprta 
aller faire un tour par la ville. Matre Gatano offrit de l'accompagner,
mais le colonel lui rpondit qu'il prfrait tre seul.

Nanmoins, comme matre Gatano tait fort curieux de sa nature, il sortit
dix minutes aprs le colonel, sous prtexte d'aller se promener lui-mme,
mais, dans le fait, pour voir s'il ne le rencontrerait pas. Cependant,
quoiqu'il n'y et que deux ou trois rues principales  Castro-Giovanni,
l'attente du digne aubergiste fut trompe, et il ne vit rien qui ressemblt
 l'allure dcide et hautaine du jeune voyageur. En passant devant la
prison, il vit entrer un pauvre moine de l'ordre de saint Franois; l'homme
de Dieu venait pour prparer le condamn  la mort.

Le colonel ne rentra qu' minuit. Matre Gatano et bien voulu lui
demander ce qu'il avait trouv d'assez curieux  Castro-Giovanni pour tre
rest dehors jusqu' une pareille heure. Mais, comme il ouvrait la bouche
pour faire cette question, le jeune homme laissa tomber sur lui, d'un air
si ddaigneux, l'ordre de le faire veiller  six heures du matin, que
matre Gatano sentit la voix s'teindre dans sa bouche, et s'inclina en
signe d'obissance, sans rpondre une seule parole. Quant au colonel, il
s'enferma avec son valet, qui ne sortit de sa chambre qu' une heure du
matin.

A sept heures du matin, le colonel, aprs avoir pris une tasse de caf
noir seulement, partait, disait-il, pour le chteau du prince de Paterno,
n'emmenant avec lui que son valet de chambre, et laissant le second
domestique pour garder les bagages et rappeler  matre Gatano la promesse
qu'il lui avait faite de lui retenir une place prs du juge pour voir
l'excution.

Ce n'tait pas chose commune  Castro-Giovanni qu'une excution; aussi la
journe qui prcda la mort du pauvre condamn fut-elle fort agite; chacun
courait par les rues, tandis que les cloches sonnaient, et c'tait  qui
aurait quelque nouvelle par le juge ou par le gelier. On pensait que le
coupable, n'ayant plus d'esprance d'adoucir la rigueur de son supplice
que par le repentir qu'il montrerait, ferait des rvlations, et que l'on
saurait ainsi quelque chose de positif, et sur lui, et sur ce terrible
Luigi Lana, son capitaine. L'attente fut trompe; non seulement le condamn
ne fit aucune rvlation, mais, au contraire, il continuait  protester de
son innocence, rptant sans cesse que, le jour mme de l'assassinat, il
tait  Palerme, c'est--dire  prs de cent cinquante milles du lieu o il
avait t commis.

Le confesseur lui-mme n'avait pas pu en tirer autre chose; et le vnrable
moine tait sorti de la prison en disant qu'il avait bien peur que la
justice des hommes, croyant punir un coupable, ne ft un martyr.

La journe s'coula ainsi au milieu des discussions les plus animes sur la
culpabilit ou l'innocence du condamn, puis le soir vit s'illuminer les
fentres de la chapelle ardente dans laquelle il devait passer la nuit. A
dix heures du soir, le mme moine qui tait dj venu le consoler dans sa
prison fut introduit dans la chapelle, et ne quitta le prisonnier qu' onze
heures et demie. Aprs son dpart, le condamn, qui avait t fort agit
toute la journe, parut tranquille.

A minuit, le colonel rentra avec son valet de chambre  l'htel du
_Cyclope_, et, trouvant matre Gatano qui l'attendait, recommanda d'abord
qu'on et grand soin de ses chevaux, qui venaient de faire une longue
course; puis il s'informa si la commission dont son hte s'tait charg
tait faite  sa satisfaction. Matre Gatano rpondit que son compre le
juge avait t trop heureux de faire quelque chose qui ft agrable  Son
Excellence, et qu'il aurait pour le lendemain, prs de lui et sur l'estrade
mme, la place qu'il dsirait.

Durant toute la nuit, les cloches sonnrent pour rappeler aux bonnes mes
qu'elles devaient prier pour le patient.

Le lendemain, ds cinq heures, les rues qui conduisaient de la prison au
lieu du supplice taient encombres de curieux; les fentres prsentaient
une muraille de ttes, et les toits mmes craquaient sous les spectateurs.

A sept heures, le juge vint prendre place sur l'estrade avec les deux
greffiers, le capitaine de nuit et le commissaire; comme le lui avait
promis matre Gatano, un sige tait rserv prs du juge pour le colonel.
A sept heures et demie, il arriva, remercia fort gracieusement, et d'un air
qui sentait d'une lieue son grand seigneur, le juge de sa complaisance,
et, ayant regard, pour voir s'il n'aurait pas trop de temps  attendre,
l'heure  une magnifique montre tout enrichie de diamants, il s'assit  la
place d'honneur, au milieu des autorits de la ville de Castro-Giovanni.

A huit heures, les cloches sonnrent avec un redoublement d'onction; elles
indiquaient que le condamn sortait de la prison.

Au bout de quelques minutes, une rumeur croissante annona l'approche du
condamn. En effet, bientt on vit paratre le bourreau qui le prcdait
 cheval, puis quatre gardes qui marchaient derrire le bourreau, puis le
condamn lui-mme,  cheval sur un ne, la tte tourne vers la queue, et
marchant  reculons, afin qu'il ne perdt point de vue le cercueil que
portaient derrire lui les frres de la Misricorde, puis enfin toute la
population de Castro-Giovanni qui fermait la marche.

Le condamn semblait couter d'une faon fort distraite les exhortations
du moine qui l'accompagnait. On disait gnralement que cette distraction
venait de ce que le moine n'tait pas le mme qui l'tait venu visiter dans
sa prison. En effet, au moment o l'on s'attendait  voir arriver ce moine,
il n'avait point paru, et l'on avait t oblig d'en courir chercher un
autre pour que le condamn ne mourt pas priv des secours de la religion.

Quoi qu'il en soit, comme nous l'avons dit, le pauvre diable paraissait
fort inquiet, et jetait  droite et  gauche sur la foule des regards qui
indiquaient la situation de son esprit. De temps en temps mme, contre
l'habitude des condamns, qui s'pargnent ce spectacle le plus longtemps
possible, il se retournait vers la potence, sans doute pour calculer le
temps qui lui restait  vivre. Tout  coup, arriv devant l'estrade du
juge, et au moment o le confesseur l'aidait  descendre de son ne, le
condamn jeta un grand cri, et, montrant d'un signe de tte, car ses mains
taient lies, le colonel assis prs du juge:

--Mon pre, s'cria-t-il en s'adressant au moine, mon pre, voil un
seigneur qui, s'il le veut, peut me sauver.

--Lequel? demanda le moine avec tonnement.

--Celui qui est prs du juge, mon pre; celui qui a un uniforme rouge et
des paulettes de colonel. C'est le bon Dieu qui l'amne sur ma route, mon
pre. Miracle, miracle!

Et chacun se mit  rpter: Miracle! aprs le condamn sans savoir encore
de quoi il s'agissait; ce qui n'empcha pas le bourreau de s'approcher du
patient, afin de commencer son office. Mais le confesseur se plaa entre
eux deux.

--Arrtez, dit-il; au nom de Dieu, arrtez!--Juge, continua la moine, le
patient dit qu'il reconnat assis prs de toi un tmoin qui peut lui sauver
la vie en attestant qu'il est innocent. Juge, je t'adjure d'entendre ce
tmoin.

--Et quel est ce tmoin? demanda le juge en se levant sur l'estrade.

--Le colonel Santa-Croce! le colonel Santa-Croce! cria le patient.

--Moi? dit avec tonnement le colonel en se levant  son tour; moi, mon
ami? Vous vous trompez assurment, et, quoique vous sachiez mon nom, moi je
ne vous connais pas.

--Vous ne le connaissez pas, hein? demanda le juge.

--Aucunement, rpondit le colonel aprs avoir regard avec plus d'attention
encore que la premire fois le condamn.

--Je m'en doutais, reprit le juge en secouant la tte; c'est une des ruses
habituelles de ces misrables.

Puis il se rassit, en faisant signe au bourreau de continuer son office.

--Colonel, s'cria le patient, colonel, vous ne me laisserez pas mourir
ainsi, quand d'un mot vous pouvez me sauver! Colonel, laissez-moi seulement
vous adresser une question.

--Oui, oui, cria la foule, c'est juste, laissez parler le condamn,
laissez-le parler!

--Monsieur le juge, dit le colonel, je crois que l'humanit exige que nous
nous rendions  la prire de ce malheureux. S'il veut nous tromper, au
reste, nous nous en apercevrons bien, et alors il n'aura retard sa mort
que de quelques minutes.

--Je n'ai rien  refuser  Votre Excellence, dit le juge; mais, vraiment,
ce n'est pas la peine, croyez-moi, colonel, de lui donner cette
satisfaction.

--Je vous la demande pour ma propre conscience, monsieur, dit le colonel.

--J'ai dj dit  Votre Excellence que j'tais  ses ordres, reprit le
juge.

Puis se levant:

--Gardes, ajouta-t-il, amenez le condamn.

On amena ce malheureux. Il tait ple comme la mort, et tremblait de tous
ses membres.

--Eh bien! coquin, dit le juge, te voil en face de Son Excellence; parle
donc.

--Excellence, dit le condamn, ne vous souvient-il pas que, le 18 mai
dernier, vous avez dbarqu  Palerme, venant de Naples?

--Je ne saurais prciser le jour aussi exactement que vous le faites,
mon ami; mais la vrit est que c'est vers cette poque que j'abordai en
Sicile.

--Ne vous souvient-il pas, Excellence, du facchino qui porta vos malles
sur une petite charrette du port  _l'Htel des Quatre-Cantons_, o vous
logetes?

--Je logeais effectivement _Htel des Quatre-Cantons_, rpondit le colonel;
mais j'ai, je l'avoue, entirement oubli la figure de l'homme qui m'y a
conduit.

--Mais ce que vous n'avez pu oublier, Excellence, c'est qu'en passant
devant la porte d'un serrurier, un de ses apprentis qui sortait, tenant un
barre de fer sur son paule, m'en donna un coup contre la tte, et me fit
cette blessure. Tenez.

Et le condamn, avanant la tte, montra effectivement une cicatrice 
peine ferme encore, et qui lui marquait le front.

--Oui, vous avez raison, parfaitement raison, dit le colonel, et je me
rappelle cette circonstance comme si elle venait d'arriver  l'instant
mme.

--Et  preuve, continua avec joie le condamn, qui, se voyant reconnu,
commenait  reprendre espoir,  preuve que, comme un gnreux seigneur que
vous tes, au lieu de me donner six carlins que je vous avais demands,
vous me donntes deux onces.

--Tout cela est l'exacte vrit, dit le colonel en se retournant vers
le juge; mais nous allons tre mieux renseigns encore. J'ai sur moi le
portefeuille o j'inscris jour par jour ce que je fais; ainsi, il me sera
facile de m'assurer si cet homme ne nous donne pas une fausse date.

--Cherchez, cherchez, colonel, dit le condamn; maintenant je suis sr de
mon affaire.

Le colonel ouvrit son portefeuille, puis, arriv  la date indique, il lut
tout haut:

Aujourd'hui 18 mai, j'ai abord  Palerme  onze heures du matin.--Pris
sur le port un pauvre diable qui a t bless en portant mes malles.--Log
 _l'Htel des Quatre-Cantons._

--Voyez-vous? voyez-vous? s'cria le condamn.

--Ma foi! monsieur le juge, dit le colonel en se retournant vers matre
Bartolomeo, si c'est vraiment le 18 mai que l'assassinat dont ce pauvre
homme est accus a t commis, je dois affirmer sur mon honneur que le 18
mai il tait  Palerme, o, comme le constate mon album, il a t bless
 mon service. Or, comme il ne pouvait tre  la fois  Palerme et 
Centorbi, il est ncessairement innocent.

--Innocent! innocent! cria la foule.

--Oui, innocent, mes amis, innocent! dit le condamn. Je savais bien que
Dieu ferait un miracle en ma faveur.

--Miracle! miracle! cria la foule.

--Eh bien! dit le juge, nous allons le faire reconduire en prison, et nous
procderons  une autre enqute.

--Non, non, libre! libre  l'instant mme! cria le peuple.

Et,  ces mots, une partie de la foule, se ruant vers l'estrade, enleva le
condamn et lui dlia les mains, tandis que l'autre renversait la potence
et poursuivait le bourreau  coups de pierre.

Quant au colonel, il fut report en triomphe  _l'Htel du Cyclope_.

Toute la journe, Castro-Giovanni fut en fte; et lorsque le colonel quitta
la ville vers midi, il lui fallut fendre  grand-peine avec son cheval
les flots du peuple, qui lui baisait les mains en criant: Vive le colonel
Santa-Croce! Vive le sauveur de l'innocent!

Quant au condamn, comme chacun voulait lui parler et entendre de sa propre
bouche le rcit de son aventure, ce ne fut que vers le soir qu'il se trouva
avoir quelque peu de libert. Il en profita aussitt pour enfiler une
ruelle que son peu de largeur rendait plus sombre encore; puis, par cette
ruelle, il atteignit la porte de la ville; puis, une fois hors de la ville,
il gagna a toutes jambes une gorge de la montagne, o il disparut.

Le lendemain, le juge reut de Luigi Lana une lettre dans laquelle le chef
de bandits le remerciait de la complaisance qu'il avait eue de lui offrir
un sige sur sa propre estrade; il le priait en outre de prsenter ses
compliments  son compre, matre Gatano, propritaire de l'htel du
_Cyclope_.

Mais, tout libre qu'tait redevenu le condamn, l'impression produite sur
son esprit par l'aspect de la potence,  laquelle il avait pour ainsi
dire touch du doigt, avait t si relle, qu'il rsolut, malgr les
exhortations de ses camarades, d'abandonner la vie qu'il avait mene
jusque-l et de se rconcilier avec la police.

Le religieux qui l'avait accompagn dans le trajet de la prison 
l'chafaud fut l'intermdiaire entre lui et l'autorit. La prire fut
transmise au vice-roi, et comme le bandit ne demandait que la vie sauve,
promettant d'tre  l'avenir un modle de probit, aprs quelques
pourparlers entre le moine et le vice-roi, sa demande lui fut accorde, 
cette seule condition qu'il ferait amende honorable pieds nus et le corps
ceint d'une corde.

Cette crmonie eut lieu  Palerme,  la grande dification des fidles.

Voil ce qui arriva  Castro-Giovanni, le 20 juillet de l'an de grce 1826.

--Et depuis lors, demandai-je  monsieur Politi, qu'est devenu, s'il vous
plat, cet honnte homme?

--Il a pris le nom de Salvadore, sans doute en mmoire de la faon
miraculeuse dont il a t sauv, s'est fait muletier, afin, comme il s'y
tait engag, de gagner sa vie d'une faon honorable; et, si ce que je vous
ai racont ne vous donne pas une trop grande dfiance, il aura l'honneur
d'tre demain matin votre guide de Girgenti  Palerme.




L'INTRIEUR DE LA SICILE


Le lendemain, quelque diligence que nous fmes, nous ne parvnmes  nous
mettre en route que vers les neuf heures du matin. Nous avions demand
d'abord une mule de renfort pour Cama; mais, lorsqu'il se vit pour la
premire fois de sa vie juch au haut d'une selle sans autre support que
deux triers d'ingale longueur, il dclara que la bride lui paraissait un
point d'appui trop insuffisant pour qu'il lui confit la conservation de sa
personne. En consquence, avec l'aide de Salvadore, il mit pied  terre, et
la mule fut renvoye.

Pendant ce temps, on chargeait toute notre _roba_ sur la mule de transport.
Comme ce bagage tait assez considrable, Cama remarqua qu'il formait sur
le dos de l'animal une surface plane de trois ou quatre pieds de diamtre.
Cette terrasse parut  Cama un vritable lieu de sret, compare 
l'extrmit aigu de la selle, et il demanda  s'tablir, comme il
l'entendrait, sur cette petite plate-forme. Salvadore, consult pour savoir
si sa mule pouvait porter ce surcrot de charge, rpondit qu'il n'y voyait
pas d'inconvnient; au bout d'un instant, Cama se trouva donc plac au
centre de notre roba, assis  la manire des tailleurs, et s'levant
pyramidalement au milieu de son domaine.

On nous avait recommand de visiter les Maccaloubi. Nous primes donc
Salvadore de prendre le chemin qui y conduisait; mais, habitu  de
pareilles demandes, il avait de lui-mme prvenu notre dsir, et nous
n'en tions dj plus qu' un demi-mille lorsque nous lui dmes de nous y
conduire.

Les Maccaloubi sont tout bonnement de petits volcans de vase, au nombre de
trente ou quarante, qui s'lvent sur une plaine boueuse. Chacun de ces
volcans en miniature a un pied ou dix-huit pouces de haut; la matire qui
s'chappe de ces taupinires est une espce d'eau pteuse, couleur de
rouille, trs froide, et,  ce que l'on assure, trs sale. Lorsque nous
les visitmes, les volcaneaux se reposaient, c'est--dire qu' grand-peine,
et avec des efforts qui devaient singulirement les fatiguer, ils
poussaient leur lave humide hors de leur cratre. Salvadore nous assura
qu'il y avait des poques o ils jetaient de la boue  cent ou cent
cinquante pieds de hauteur, et o toute cette plaine de vase tremblait
comme une mer. Nous ne vmes rien de pareil. Elle tait au contraire fort
tranquille, comme nous l'avons dit, et assez sche pour qu'en marchant dans
les intervalles des volcans, on n'enfont que deux ou trois pouces. Comme
la chose, malgr la recommandation, nous parut mdiocrement curieuse, et
que nous n'tions pas assez forts en gologie pour tudier la cause de ce
phnomne, nous ne fmes aux Maccaloubi qu'une assez courte station, et
nous continumes notre chemin.

Vers les onze heures, nous nous trouvmes sur le bord d'un petit fleuve.
Comme nous suivions un chemin  peine trac, et praticable seulement pour
les litires, les mulets et les pitons, il n'y avait pas, on le pense
bien, d'autre moyen de traverser le fleuve que d'y pousser bravement nos
mulets. Ils y entrrent jusqu'au ventre, et nous conduisirent sans accident
 l'autre bord. J'avais invit Salvadore  monter en croupe derrire moi;
mais, comme il faisait trs chaud, il n'y fit point tant de faon, et passa
tranquillement  la manire de ses mulets, c'est--dire en se mettant dans
l'eau jusqu' la ceinture.

A quelques pas au-del du fleuve, nous trouvmes une espce de petit
bosquet de lauriers roses qui ombrageait une fontaine. C'tait une halte
tout indique pour notre djeuner. Nous sautmes, en consquence,  bas de
nos mules; Cama se laissa glisser du haut de son bagage, Salvadore battit
les buissons pour en chasser deux ou trois couleuvres et une douzaine de
lzards, et nous djeunmes.

Comme nous avions invit Salvadore  djeuner avec nous, honneur qu'aprs
quelques faons prliminaires il avait fini par accepter, il tait devenu
vers la fin du repas un peu plus communicatif qu'il ne l'avait t au
moment de notre dpart. Jadin profita de ce commencement de sociabilit
pour lui demander la permission de faire son portrait. Salvodore y
consentit en riant, drapa son manteau sur son paule gauche, s'appuya sur
le bton pointu dont il se servait pour sauter par-dessus les ruisseaux et
pour piquer les mules, croisa une de ses jambes sur l'autre, et se tint
devant lui avec l'immobilit et l'aplomb d'un homme habitu  accder  de
pareilles demandes.

Pendant ce temps, je pris mon fusil et je battis les environs: un
malheureux lapin qui s'tait aventur hors de son terrier, et qui eut
l'imprudence de vouloir le regagner, au lieu de rester tranquillement  son
gte o je ne l'eusse pas dcouvert, fut le trophe de cette expdition.

Ce fut une occasion pour Salvadore de nous demander la permission
d'examiner nos fusils, ce qu'il n'avait point encore os faire, malgr
l'envie qu'il en avait. Il les prit et les retourna en homme  qui les
armes sont familires; mais, comme c'taient des fusils du systme
Lefaucheux, le mcanisme lui en tait parfaitement inconnu. Je n'tais pas
fch, tout en ayant l'air de satisfaire sa curiosit, de lui montrer qu'
une distance honnte je ne manquerais pas mon homme; je fis donc jouer la
bascule, je changeai mes cartouches de plomb  livre pour des cartouches
de plomb  perdrix, et, jetant deux piastres en l'air, je les touchai
toutes les deux. Salvadore alla ramasser les piastres, reconnut sur elles
la trace du plomb, et secoua la tte de haut en bas, en digne apprciateur
du coup que je venais de faire. Je lui proposai de tenter le mme essai; il
me dit tout simplement qu'il n'avait jamais t grand tireur au vol, mais
que, si mon camarade voulait lui prter sa carabine, il nous montrerait ce
qu'il savait faire  coup pos. Comme elle tait toute charge  balles,
Jadin la lui mit aussitt entre les mains. Salvadore prit pour but une
petite pierre blanche de la grosseur d'un oeuf, qui se trouvait  cent pas
de nous au milieu du chemin et, aprs l'avoir vise avec une attention qui
indiquait l'importance qu'il attachait  russir, il lcha le coup et brisa
la pierre en mille morceaux.

Cela nous fit faire,  Jadin et  moi, la rflexion mdiocrement rassurante
que, dans l'occasion, Salvadore non plus ne devait pas manquer son homme.

Quant  Cama, il ne pensait  rien autre chose qu' envelopper son lapin
dans des herbes qu'il avait cueillies au bord de la fontaine, afin de le
maintenir frais jusqu' l'heure du dner.

Nous nous remmes en route; le misrable _fiumicello_ que nous venions de
traverser faisait plus de tours et de dtours que le fameux Mandre. Nous
le rencontrmes douze fois sur notre route en moins de trois lieues: chaque
fois nous le passmes  gu comme la premire.

Pendant toute cette route, nous n'apercevions aucune terre cultive, mais
des plaines immenses couvertes de grandes herbes, brles par le soleil, au
milieu desquelles s'levait parfois, comme une le de verdure, une petite
cabane entoure de cactus, de grenadiers et de lauriers roses. A cent
pas, tout autour de la cabane, le sol tait dfrich, et l'on apercevait
quelques lgumes qui peraient la terre et qui, selon toute probabilit,
taient la seule nourriture des malheureux perdus dans ces solitudes.

Nous marchmes jusqu' cinq heures du soir, apercevant de temps en temps
une espce de village juch  la cime de quelque rocher, sans qu'on pt
distinguer le moins du monde par quel chemin on y arrivait. Enfin, du haut
d'une petite colline, Salvadore nous montra une ferme place sur notre
chemin, et nous dit que c'tait l que nous passerions la nuit. Une lieue 
peu prs au del de cette ferme, et  droite de la route, s'levait sur
le penchant d'une montagne une ville de quelque importance, nomme
Castro-Novo. Nous demandmes  Salvadore pourquoi nous ne gagnions pas
cette ville, au lieu de nous arrter dans une misrable auberge o nous
ne trouverions rien; Salvadore se contenta de nous rpondre que cela nous
carterait trop de notre route. Comme une plus longue insistance de notre
part et pu faire croire  notre guide que nous nous dfiions de lui, ce
qui et t fort ridicule aprs notre choix volontaire, nous n'ajoutmes
point d'autres observations, et nous rsolmes, puisque nous avions tant
fait que de le prendre, de nous en remettre entirement  lui: seulement
nous lui demandmes, pour savoir au moins o nous allions passer la nuit,
quel tait le nom de cette baraque. Il nous rpondit qu'elle s'appelait
Fontana-Fredda.

C'tait bien, du reste, le plus magnifique coupe-gorge que j'aie vu de
ma vie, isol dans un petit dfil, sans aucune muraille de clture, et
n'ayant pas une seule porte ou une seule fentre qui fermt. Quant 
ceux qui l'habitaient, notre prsence ne leur parut probablement pas un
vnement assez digne de curiosit pour qu'ils se drangeassent, car nous
nous arrtmes  la porte, nous descendmes de nos mules, et nous entrmes
dans la premire pice sans voir personne; ce ne fut qu'en ouvrant une
porte latrale que j'aperus une femme qui berait son enfant sur ses
genoux en chantonnant une chanson lente et monotone. Je lui adressai la
parole; elle me rpondit, sans se dranger, quelques mots d'un patois si
trange, que je renonai  l'instant mme  lier conversation avec elle, et
que j'en revins  Salvadore, qui, faute de garon d'curie, dchargeait ses
mules lui-mme, le priant de s'occuper en personne de notre dner et de
notre coucher. Il me rpondit, en secouant la tte, qu'il ne fallait pas
trop compter ni sur l'un ni sur l'autre, mais qu'il ferait de son mieux.

En rentrant dans la premire pice, je trouvai Cama dsespr; il avait
dj fait sa visite, et n'avait trouv ni casserole, ni gril, ni broche. Je
l'invitai  se procurer d'abord de quoi griller, bouillir ou rtir; nous
verrions ensuite comment remplacer les ustensiles absents.

Aprs avoir attach ses mules au rtelier, Salvadore apparut  son tour, et
entra dans la chambre voisine; mais un instant aprs il en sortit en disant
que, le matre de la maison se trouvant  Secocca, et sa femme tant 
moiti idiote, nous n'avions qu' agir comme nous ferions dans une maison
abandonne. Les provisions se bornaient, nous dit-il,  une cruche d'huile
rance et  quelques chtaignes: pour du pain, il n'en avait pas.

Si ce langage n'tait pas rassurant, il avait au moins le mrite d'tre
parfaitement clair. Chacun se mit donc en qute de son ct, et s'occupa
de rassembler ce qu'il put: Jadin, aprs une demi-heure de course dans les
rochers, rapporta une espce de colombe; Salvadore avait tordu le cou  une
vieille poule; j'avais, dans un hangar bti en retour de la maison, trouv
trois oeufs; enfin, Cama avait dpouill le jardin, et runi deux grenades
et une douzaines de figues d'Inde. Tout ceci, joint au lapin heureusement
mis  mort pendant que Jadin faisait le portrait de Salvadore, prsentait
tant bien que mal l'apparence d'un dner. Il ne restait plus qu'
l'apprter.

Ne trouvant pas de casserole, et forcs d'employer de l'huile rance au lieu
de beurre, nous arrtmes que notre menu se composerait d'un potage  la
poule, d'un rti de gibier, de trois oeufs  la coque en entremets, et de
nos grenades flanques de nos figues d'Inde en dessert; les chtaignes,
cuites sous la cendre, devaient remplacer le pain.

Tout cela n'et rien t, absolument rien, sans l'odieuse salet du bouge
o nous nous trouvions.

A peine nous tions-nous mis  l'oeuvre, que deux enfants couverts de
haillons, maigres, hves et fivreux, taient sortis comme des gnomes, je
ne sais d'o, et taient venus s'accroupir de chaque ct de la chemine,
suivant avec des yeux avides nos maigres provisions dans toutes les
transformations qu'elles prouvaient. Nous avions voulu les chasser d'abord
de leur poste, afin de n'avoir pas sous les yeux ce dgotant tableau; mais
la harangue que je leur avais faite et le coup de pied dont  mon grand
regret l'avait accompagne Cama, n'avaient produit qu'un grognement sourd
assez semblable  celui d'un marcassin qu'on veut tirer de son trou. Je
m'tais alors retourn vers Salvadore, en lui demandant ce qu'ils avaient
et ce qu'ils voulaient, et Salvadore m'avait rpondu en jetant sur eux un
regard d'indicible piti.--Ce qu'ils ont et ce qu'ils veulent? Ils ont faim
et voudraient manger.

Hlas! c'est le cri du peuple sicilien, et je n'ai pas entendu autre chose
pendant trois mois que j'ai habit la Sicile. Il y a des malheureux dont la
faim n'a jamais t apaise depuis le jour o, couchs dans leur berceau,
ils ont commenc de sucer le sein tari de leur mre, jusqu'au jour o,
tendus sur leur lit de mort, ils ont expir, essayant d'avaler l'hostie
sainte que le prtre venait de poser sur leurs lvres.

Ds lors on comprend que ces deux pauvres enfants eurent droit  la
meilleure part de notre dner; nous restmes sur notre faim, mais au moins
ils furent rassasis.

Quelle horrible chose de penser qu'il y a des misrables pour lesquels
avoir mang une fois sera un souvenir de toute la vie!

Le dner termin, nous nous occupmes de notre gte. Salvadore nous
dcouvrit une espce de chambre au rez-de-chausse, sur la terre de
laquelle taient jetes dans deux auges deux paillasses sans draps;
c'taient nos lits.

Cela, joint aux insectes qui couvraient dj le bas de nos pantalons,
et qui couraient impunment le long des murs, ne nous promettait pas un
sommeil bien profond; aussi rsolmes-nous d'en essayer le plus tard
possible, et allmes-nous, nos fusils sur l'paule, faire une promenade par
la campagne.

Rien n'tait doux, calme et tranquille comme cette solitude: c'tait le
silence et la posie du dsert; l'air brlant de la journe avait fait
place  une petite brise nocturne qui apportait un reste de saveur marine
pleine de voluptueuse fracheur; le ciel tait un vaste dais de saphir tout
toil d'or; des mtores immenses traversaient l'espace sans bruit, tantt
sous l'aspect d'une flche qui file vers son but, tantt pareils  des
globes de flammes descendant du ciel sur la terre. De temps en temps une
cigale attarde commenait un chant tout  coup interrompu et tout  coup
repris; enfin les lucioles scintillaient, toiles vivantes, pareilles  des
tincelles phmres que font natre les caprices des enfants en frappant
sur un foyer  demi teint.

C'et t fort doux de passer la nuit ainsi, mais nous avions le lendemain
une quarantaine de milles  faire, mais nous avions fait vingt-cinq milles
dans la journe, mais l enfin, comme toujours, comme partout, quand l'me
disait oui, le corps disait non.

Nous rentrmes vers les dix heures, et nous nous jetmes tout habills sur
nos lits.

D'abord la fatigue l'emporta sur tout autre chose, et je m'endormis; mais,
au bout d'une heure, je me rveille, transperc d'un million d'pingles;
autant aurait valu essayer de dormir dans une ruche d'abeilles. Je me
remuai, je changeai de place, je me tournai, je me retournai; impossible de
me rendormir.

Quand  Jadin, soit fatigue plus grande, soit sensibilit moins exalte, il
dormait comme Epimnide.

Je me souvins alors de ce hangar plein de paille ou j'avais t dnicher
des oeufs, et il me parut un lieu de dlices, compar  l'enfer o je me
trouvais. En consquence, comme rien ne s'opposait  ce que j'en usasse
 mon plaisir, je pris mon fusil couch  ct de moi sur mon matelas,
j'ouvris doucement la fentre, je sautai dehors, et j'allai m'tendre sur
cette paille tant dsire.

J'y tais depuis dix minutes  peu prs, et je commenais  entrer dans
cet tat qui n'est plus la veille, mais qui n'est pas encore le sommeil,
lorsqu'il me sembla que j'entendais parler  quelques pas de moi. Quelques
instants encore je doutai, et par consquent j'essayai de m'enfoncer
davantage dans mon assoupissement, lorsque le bruit devint si distinct, que
j'ouvris les yeux tout grands, et qu' la lueur des toiles je vis trois
hommes arrts  l'angle de la maison. Mon premier mouvement fut de
m'assurer si mon fusil tait toujours prs de moi. Je le sentis  la place
o je l'avais pos, et, plus tranquille, je reportai les yeux sur mes trois
individus.

Comme j'tais cach dans l'ombre que projetait le toit du hangar, ils ne
pouvaient m'apercevoir, tandis que moi, au contraire,  mesure que mes yeux
s'habituaient  l'obscurit, je les distinguais parfaitement. Ils taient
envelopps de longs manteaux; l'un d'eux avait un fusil, les deux autres
taient seulement arms de btons.

Au bout de quelques minutes, pendant lesquelles ils restrent immobiles en
parlant  voix basse, celui des trois qui avait le fusil s'approcha de la
fentre par laquelle j'tais sorti, entr'ouvrit le contrevent, et passa sa
tte avec prcaution, de manire  regarder dans la chambre. Comme nous
avions laiss brler une lampe sur la chemine, il pouvait voir un de nos
deux matelas occup et l'autre vide. Sans doute cette circonstance le
proccupa, car il revint aussitt  ses deux compagnons et leur parla
vivement. Tous trois alors s'approchrent. Je crus que le moment tait
venu; je me levai sur un genou et j'armai les deux chiens de mon fusil.
Comme les intentions de trois drles qui entrent par la fentre,  minuit,
ne peuvent tre douteuses, ma rsolution tait bien arrte: au premier
acte d'effraction qu'ils tentaient, je faisais coup double, et, si le
troisime ne s'enfuyait pas, Jadin, veill par le bruit, avait sa
carabine.

En ce moment la fentre du grenier s'ouvrit et je vis passer la tte de
Salvadore.

A cette apparition, je l'avoue, je crus que notre guide en revenait  son
ancien mtier, et que nous allions avoir affaire  quatre bandits au lieu
d'avoir affaire  trois seulement. Mais, avant que ce doute et le temps de
se changer en certitude, j'entendis une voix qui demandait imprieusement
en sicilien:

--Qui tes-vous? que voulez-vous?

--Salvadore! dirent  la fois les trois hommes.

--Oui, Salvadore. Attendez-moi, je descends.

Dix secondes aprs, la porte s'ouvrit et Salvadore parut.

Il marcha droit aux trois hommes, et entama avec eux une conversation qui,
pour avoir lieu  voix basse, ne m'en parut pas moins vive. Pendant dix
minutes ils semblrent disputer, eux parlant avec insistance, lui rpondant
avec fermet. Bientt les trois hommes reculrent de quelques pas, comme
pour tenir conseil entre eux; Salvadore resta o il tait, les bras croiss
et le regard fix sur eux. Enfin, celui qui avait un fusil se dtacha du
groupe, revint  Salvadore, lui donna une poigne de main et, rejoignant
ses camarades, s'loigna avec eux. Au bout de cinq minutes ils taient
perdus tous trois dans l'obscurit, et je n'entendais plus que le bruit de
leurs pas sur les herbes sches.

Salvadore resta encore un quart d'heure  peu prs  la mme place, dans la
mme attitude; puis, certain que les visiteurs nocturnes s'taient retirs
rellement, il rentra  son tour et referma la porte derrire lui.

On comprend que la scne dont je venais d'tre tmoin m'avait t, du moins
pour le moment, toute envie de dormir. Je restai une demi-heure immobile
comme une statue, dans l'attitude o j'tais, et le doigt sur la gchette
de mon fusil; puis, au bout d'une demi-heure, comme rien ne reparaissait,
et comme je n'entendais plus aucun bruit, je repris une position un peu
moins incommode.

Une autre demi-heure s'tait  peine coule que, telle est la puissance
trange du sommeil, je m'tais dj rendormi.

Le froid du matin me rveilla. Si belle que doive tre la journe, il tombe
toujours en Sicile, quelques minutes avant que le soleil se lve, une rose
fine, pntrante et glace. Heureusement le toit sous lequel je m'tais mis
 couvert m'en avait garanti; mais je n'en ressentais pas moins ce malaise
matinal bien connu de tous les voyageurs.

J'allais rentrer dans la chambre comme j'en tais sorti, lorsque je vis
Jadin ouvrir la fentre; il venait de se rveiller, et, ne me voyant pas
sur mon matelas, il avait conu quelque inquitude de ce que j'tais
devenu, et me cherchait. Je lui racontai ce qui s'tait pass; il n'avait
rien entendu. Cela faisait honneur  son sommeil, car non seulement il
n'avait pas t plus mnag que moi par les insectes, mais encore, moi
absent, il avait d payer pour nous deux. C'est, au reste ce que prouvait
la simple inspection de sa personne; il tait tatou des pieds  la tte
comme un sauvage de la Nouvelle-Zlande.

Nous appelmes Salvadore, qui nous rpondit de l'curie o il apprtait ses
mules; puis, attendu, comme on le pense bien, qu'il n'tait pas question
de djeuner, et qu'il n'y avait sur notre route que la seule ville de
Corleone, je crois, o nous comptassions faire un repas quelconque, nous
fmes provision de chtaignes, afin d'amuser notre apptit tout le long de
la route.

Quant  la carte  payer,  notre grand tonnement, elle se trouvait, je
ne sais comment, monter  trois piastres: nous les donnmes, mais en
recommandant  Salvadore de ne les remettre qu' titre d'aumne.

Nous nous mmes en route dans le mme ordre que la veille, si ce n'est que
je marchai d'abord  pied pour deux raisons: la premire, c'est que je
dsirais me rchauffer; et la seconde c'est que je n'tais pas fch de
causer avec Salvadore de ce qui s'tait pass dans la nuit. Au premier mot
qui m'en chappa, il se mit  rire; puis, voyant que j'avais assist  ce
petit drame depuis le lever de la toile jusqu'au baisser du rideau:--Ah!
oui, oui, me dit-il, ce sont d'anciens camarades qui travaillent la nuit au
lieu de travailler le jour. Si vous aviez pris un autre guide que moi, il
est probable qu'il y aurait eu quelque chose entre vous, et que, d'aprs
ce que vous me dites, cela se serait mal pass pour eux; mais vous avez
vu que, quoiqu'ils se soient fait un peu tirer l'oreille, il n'en ont
pas moins fini pour nous laisser le champ de bataille. Maintenant nous
n'entendrons plus parler de rien avant le passage de Mezzojuso.

--Et au passage de Mezzojuso? demandai-je.

--Oh! l il faudra le voir.

--N'avez-vous point sur ceux que nous rencontrerons la mme influence que
vous avez eue sur ceux que nous avons dj rencontrs?

--Dame! rpondit Salvadore avec un geste sicilien que rien ne peut rendre,
c'est une nouvelle troupe qui vient de se former.

--Et vous ne les connaissez pas beaucoup?

--Non, mais ils me connaissent.

Nous tions arrivs au bord d'un torrent qui, aprs avoir fait tourner une
espce de moulin qu'on appelle le moulin de l'Olive, coulait d'un mouvement
assez doux, et qu'il fallait bien entendu, comme notre fleuve de la veille
dont il tait peut-tre la source, traverser  gu: je remontai donc sur ma
mule. Salvadore me demanda la permission de sauter en croupe, ce que je lui
accordai, et nous tentmes le passage, qui s'opra  notre satisfaction,
quoique, malgr nos prcautions, nous ne pussions nous empcher d'tre
mouills jusqu'aux genoux. Jadin vint ensuite et gagna comme nous le bord
sans accident; mais il n'en fut pas de mme du pauvre Cama, qui tait
videmment destin  nous servir de bouc missaire. A peine son mulet
fut-il arriv au milieu du torrent que, mal dirig par son conducteur, il
dvia de quelques pieds et s'enfona dans un trou: au cri que jeta Cama
nous nous retournmes, et nous l'apermes dans l'eau jusqu' la ceinture,
tandis que nous ne voyions plus que la tte du mulet: la figure que faisait
ce malheureux tait si grotesque, il tait dans tous les vnements
funestes qui lui arrivaient si profondment comique, que nous ne pmes nous
empcher d'clater de rire.

Cette hilarit intempestive ragit sur Cama, qui voulut faire reprendre 
son mulet la route qu'il avait perdue, mais, dans les efforts que l'animal
fit lui-mme, il rencontra une pierre et buta: la violence du coup fit
rompre la sangle, et nous vmes immdiatement Cama et notre bagage s'en
aller au fil de l'eau. Si utile que nous ft le premier, et si ncessaire
que nous ft le second, nous courmes  notre cuisinier, tandis que
Salvadore courait  notre bagage: au bout de cinq minutes, homme et roba
taient hors de l'eau, mais tellement mouills, tellement ruisselants,
qu'il n'y avait pas moyen de continuer la route sans faire scher le tout.

Nous allummes un grand feu avec des herbes sches et des oliviers morts;
nous-mmes en avions besoin; l'air du matin nous avait glacs, et nous
nous chauffmes avec un indicible plaisir  un de ces feux libres et
gigantesques comme en allument les bcherons dans les forts et les ptres
dans les montagnes; en outre nous y fmes rtir chacun une douzaine de
chtaignes. Ce fut notre djeuner.

Pendant que nous faisions cette halte oblige, nous vmes paratre une
litire porte sur deux mules, mene par un conducteur et accompagne de
quatre _campieri_. Elle renfermait un digne prlat, gros, gras et frais
qui, plus prudent que nous, m'eut tout l'air, au regard de mpris qu'il
jeta sur notre collation, de porter ses provisions avec lui. Les quatre
campieri, arms de fusils et envelopps de manteaux, donnaient  sa marche
un aspect assez pittoresque. Malgr l difficult du passage o nous avions
chou, grce  l'adresse de son conducteur, il traversa la petite rivire
sans accident.

Au bout d'une heure  peu prs nous levmes le camp. Mais, quelques
instances que nous fissions  Cama, il ne voulut jamais remonter sur son
mulet. Salvadore profita de ce refus pour s'y installer  sa place; nous
nous remmes en route, Cama nous suivant  pied.

Les plaines que nous traversions, si toutefois des terrains si bouleverss
peuvent s'appeler des plaines, offraient toujours un aspect des plus
grandioses: chaque fois que nous arrivions au sommet de quelque monticule,
nous apercevions de ces lontains immenses et fantastiques comme on en voit
en rves; et si bizarrement colors par le soleil, qu'ils semblaient
mener  quelqu'un de ces pays feriques que les pas de l'homme ne peuvent
atteindre. De temps en temps nous apercevions dans la plaine, o il se
recourbait comme un serpent de verdure, quelque ruisseau dessch par la
canicule, dont un long ruban de lauriers roses, protgs par un reste de
fracheur, marquait toutes les sinuosits; puis, a et l, une de ces
petites les verdoyantes que nous avons dj dcrites, s'levant sur ce
dsert d'herbes rougetres, au milieu desquelles chantaient dsesprment
des millions de cigales.

Aprs six ou huit heures de marche sous un soleil tellement ardent que le
cuir de nos bottes nous brlait les pieds, nous apermes la ville o nous
devions dner: c'taient deux ou trois ranges de maisons n'ayant que des
rez-de-chausse, bties  des distances gales les unes des autres, et qui
de loin ressemblaient,  s'y mprendre,  des joujoux d'enfants.

En descendant  la porte de la principale auberge, nous remarqumes
avec plaisir qu'elle contenait quelques instruments de cuisine qui ne
paraissaient pas trop abandonns; mais Salvadore vint calmer la joie que
nous causait cette vue, en nous invitant  en faire le plus prompt usage
qu'il nous serait possible, attendu qu'ayant perdu une heure  nous
rchauffer le matin, il fallait rattraper cette heure sur notre dner, afin
de ne point arriver trop tard aux rochers de Mezzojuso. Si affams que nous
fussions, nous comprmes l'importance de l'avis, et nous pressmes notre
hte le plus qu'il nous fut possible. Cela n'empcha point que nous ne
perdissions deux heures  faire un excrable dner. Un chat, port sur
notre carte au compte de Milord, nous prouva qu'il avait t plus heureux
que nous.

Nous nous remmes en route vers les cinq heures. Comme le dfil qu'il nous
fallait franchir n'tait gure loign que de six milles de Corleone, o
nous avions dn, nous commenmes  l'apercevoir vers six heures un quart.
C'tait tout bonnement un passage entre deux montagnes, l'une coupe  pic,
l'autre s'inclinant par une pente assez rapide, toute couverte de rocs qui
avaient roul du sommet, et s'taient arrts  diffrentes distances. Nous
devions y tre arrivs vers sept heures, c'est--dire en plein jour encore.
Salvadore nous montra ce passage du bout de son bton; puis, nous regardant
comme pour voir l'effet que ce qu'il allait nous annoncer produirait sur
nous:

--S'il y a quelque chose  craindre, dit-il, ce sera l.

--Htons donc le pas, rpondis-je, car, s'il y a vraiment quelque danger,
mieux vaut l'aller chercher au grand jour que d'attendre qu'il vienne nous
surprendre pendant la nuit.

--Allons, dit Salvadore.

Et, appuyant la main sur le pommeau de ma selle, il excita de la voix nos
mules, qui prirent le trot.

Nous approchmes rapidement. Cama, pour ne point nous retarder, avait
repris sa place au milieu du bagage, et nous suivait, cramponn aux cordes
qui le liaient. Il avait entendu quelques mots des craintes mises par
Salvadore, et avait paru fort inquiet. Je lui avais alors offert, comme
Jadin avait une carabine et moi un fusil  deux coups, de prendre les
pistolets, afin de nous donner un coup de main si l'occasion se prsentait;
mais cette offre avait failli le faire tomber de frayeur du haut de sa
mule. Jadin les avait donc gards dans ses fontes.

A trois cents pas du passage  peu prs, Salvadore arrta ma mule. Comme
c'tait elle qui tenait la tte du cortge, les deux autre suivirent
immdiatement son exemple; puis, nous disant de demeurer  l'endroit o
nous tions, attendu qu'il venait d'apercevoir le bout d'un fusil derrire
un rocher, Salvadore nous quitta et marcha droit vers le point indiqu.

Nous profitmes de cette petite halte pour voir si nos armes taient en
tat. J'avais, dans chaque canon de mon fusil deux balles maries, et Jadin
en avait autant dans celui de sa carabine et dans ceux de ses pistolets.
Comme les pistolets taient doubles, cela nous faisait sept coups  tirer,
sans compter que nos fusils, tant  systme, pouvaient se recharger assez
promptement pour qu'en cas de besoin une seconde dcharge succdt presque
immdiatement  la premire.

Nous suivions Salvadore des yeux avec une attention que l'on comprendra
facilement. Il s'avanait d'un pas ferme et rapide, sans montrer aucune
hsitation; bientt nous vmes poindre un homme  l'angle d'une pierre;
Salvadore l'aborda, et tous deux, aprs quelques paroles changes,
disparurent derrire le rocher.

Au bout de dix minutes, Salvadore reparut seul et revint vers nous.
Nous cherchmes de loin  lire sur son visage quelles nouvelles il nous
apportait, mais c'tait chose impossible. Enfin, lorsqu'il fut  quelques
pas de nous:

--Eh bien! lui dis-je, qu'y a-t-il?

--Il y a que, comme je l'avais prvu, ils ne veulent pas nous laisser
passer.

--Comment! ils ne veulent pas nous laisser passer?

--C'est--dire  moins que vous ne payiez le passage.

--Et sont-ils bien exigeants?

--Oh! non. A ma considration, ils n'exigent que cinq piastres.

--Ah! dit Jadin en riant,  la bonne heure! voil des gens raisonnables, et
j'aime presque mieux avoir affaire  eux qu'aux aubergistes.

--Et combien sont-ils, demandai-je, pour avoir la prtention de nous mettre
ainsi  contribution?

--Ils sont deux.

--Comment! deux en tout?

--Oui; les autres sont sur la route d'Armianza  Polizzi.

--Que dites-vous de cela, Jadin?

--Eh bien! mais je dis que, puisqu'ils ne sont que deux, et que nous sommes
quatre, c'est  nous de leur faire donner cinq piastres.

--Mon cher Salvadore, repris-je alors, faites-moi le plaisir de retourner
vers ces messieurs, et de leur dire que nous les invitons  se tenir
tranquille.

--Ou sinon, continua Jadin, que je les fais manger par Milord. N'est-ce
pas, le chien? Veux-il manger un voleur, le chien? Hein?

Milord fit deux ou trois bonds fort joyeux en signe de parfait
consentement.

--C'est votre dernier mot? dit Salvadore.

--Le dernier.

--Eh bien! vous avez raison. Seulement, mettez pied  terre, et marchez de
l'autre ct des mules, afin que, si dans un moment de mauvaise humeur il
leur prenait l'envie de vous envoyer un coup de fusil, vous leur prsentiez
le moins de prise possible.

Le conseil tait bon; nous le suivmes aussitt. Quant  Salvadore, soit
qu'il penst n'avoir rien  craindre, soit qu'il mprist le danger, il
marcha, en sifflant, quatre pas en avant de la premire mule, tandis que
nous tions chacun derrire la ntre, et entirement abrits par elle.

Nous vmes poindre le chapeau pointu de nos bandits au-dessus du rocher;
nous vmes s'abaisser les deux canons de fusil dans notre direction; mais
quoique,  l'endroit o la route tait la plus rapproche du lieu o ils
taient embusqus, il n'y et gure plus de soixante pas d'eux  nous,
toute leur hostilit se borna  cette dmonstration, peut-tre aussi
dfensive qu'offensive. Au bout de dix minutes, nous tions hors de porte.

--Eh bien! Cama, dis-je en me retournant vers notre malheureux cuisinier,
qui, ple, comme la mort, marmottait ses prires en baisant une image de
la madone qu'il portait au cou, que penses-tu maintenant des voyages par
terre?

--Oh! monsieur, s'cria Cama, j'aime encore mieux la mer, parole d'honneur!

--Tenez, dis-je  Salvadore, vous tes un brave homme; voici les cinq
piastres pour boire  notre sant.

Salvadore nous baisa les mains, et nous remontmes sur nos mules.

Une heure aprs, nous tions arrivs sans autre accident  l'auberge de
San-Lorenzo, o nous devions coucher. Nous y trouvmes un souper et un lit
dtestables, pour lesquels on nous demanda le lendemain quatre piastres.

Dcidment Jadin avait raison: les vritables voleurs, ceux surtout
auxquels il n'y avait pas moyen d'chapper, c'taient les aubergistes.




PALERME L'HEUREUSE


Plus favorise du ciel que Girgenti, Palerme mrite encore aujourd'hui le
nom qu'on lui donna il y a vingt sicles: aujourd'hui, comme il y a vingt
sicles, elle est toujours Palerme l'heureuse.

En effet, s'il est une ville au monde qui runisse toutes les conditions
du bonheur, c'est cette insoucieuse fille des Phniciens qu'on appelle
_Palermo Felice_, et que les anciens reprsentaient assise comme Vnus
dans une conque d'or. Btie entre le monte Pellegrino qui l'abrite de
la _tramontana_, et la chane de la Bagherie, qui la protge contre le
sirocco; couche au bord d'un golfe qui n'a que celui de Naples pour rival;
entoure d'une verdoyante ceinture d'orangers, de grenadiers, de cdrats,
de myrthes, d'alos et de lauriers roses, qui la couvrent de leurs ombres,
qui l'embaument de leurs parfums; hritire des Sarasins, qui lui ont
laiss leurs palais; des Normands, qui lui ont laiss leurs glises; des
Espagnols, qui lui ont laiss leurs srnades, elle est  la fois potique
comme une Sultane, gracieuse comme une Franaise, amoureuse comme une
Andalouse. Aussi son bonheur  elle est-il un de ces bonheurs qui viennent
de Dieu, et que les hommes ne peuvent dtruire. Les Romains l'ont occupe,
les Sarrasins l'ont conquise, les Normands l'ont possde, les Espagnols la
quittent  peine, et  tous ces diffrents matres, dont elle a fini par
faire ses amants, elle a souri du mme sourire: molle courtisane, qui n'a
jamais eu de force que pour une ternelle volupt.

L'amour est la principale affaire de Parlerme; partout ailleurs on vit, on
travaille, on pense, on spcule, on discute, on combat:  Palerme, on aime.
La ville avait besoin d'un protecteur cleste; on ne pense pas toujours 
Dieu, il faut bien un fond de pouvoir qui y pense pour nous. Ne croyez pas
qu'elle ait t choisir quelque saint morose, grondeur, exigeant,
svre, rid, dsagrable. Non pas; elle a pris une belle vierge, jeune,
indulgente, fleur sur la terre, toile au ciel; elle en a fait sa patronne.
Et pourquoi cela? Parce qu'une femme, si chaste, si sainte qu'elle soit, a
toujours un peu de la Madeleine; parce qu'une femme, ft-elle morte vierge,
a compris l'amour; parce que enfin c'est d'une femme que Dieu  dit: Il
lui sera beaucoup remis parce qu'elle a beaucoup aim.

Aussi, lorsque aprs une route rude, fatigante, ternelle, au milieu des
solitudes brles par le soleil, dvastes par les torrents, bouleverses
par les tremblements de terre, sans arbres pour se reposer le jour, sans
gte pour dormir la nuit, nous apermes, en arrivant au haut d'une
montagne, Palerme, assise au bord de son golfe, se mirant dans cette mer
azure comme Cloptre aux flots du Cyrnaque, on comprend que nous
jetmes un cri de joie: c'est qu' la simple vue de Palerme, on oublie
tout. Palerme est un but; c'est le printemps aprs l'hiver, c'est le repos
aprs la fatigue; c'est le jour aprs la nuit, l'ombre aprs le soleil,
l'oasis aprs le dsert.

A la vue de Palerme toute notre fatigue s'en alla; nous oublimes les mules
au trot dur, les fleuves aux mille dtours; nous oublimes ces auberges
dont la faim et la soif sont les moindres inconvnients, ces routes dont
chaque angle, chaque rocher, chaque carrire, reclent un bandit qui vous
guette; nous oublimes tout pour regarder Palerme, et pour respirer cette
brise de la mer qui semblait monter jusqu' nous.

Nous descendmes par un chemin bord d'une cte d'immenses roseaux, et
baign de l'autre par la mer; le port tait plein de btiments  l'ancre,
le golfe plein de petites barques  la voile; une lieue avant Palerme, les
villas couvertes de vignes se montrrent, les palais ombrags de palmiers
vinrent au devant de nous: tout cela avait un air de joie admirable  voir.
En effet, nous tombions au milieu des ftes de sainte Rosalie.

A mesure que nous approchions de la ville, nous marchions plus vite;
Palerme nous attirait comme cette montagne d'aimant des _Mille et une
Nuits_, que ne pouvaient fuir les vaisseaux. Aprs nous avoir montr de
loin ses dmes, ses tours, ses coupoles, qui disparaissaient peu  peu,
elle nous ouvrait ses faubourgs. Nous traversmes une espce de promenade
situe sur le bord de la mer, puis nous arrivmes  une porte de
construction normande; la sentinelle, au lieu de nous arrter, nous salua,
comme pour nous dire que nous tions les bienvenus.

Au milieu de la place de la Marine, un homme vint  nous:

--Ces messieurs sont Franais? nous demanda-t-il.

--Ns en pleine France, rpondit Jadin.

--C'est moi qui ai l'honneur de servir particulirement les jeunes
seigneurs de votre nation qui viennent  Palerme.

--Et en quoi les servez-vous? lui demandai-je.

--En toutes choses, Excellence.

--Peste! vous tes un homme prcieux. Comment vous appelez-vous?

--J'ai bien des noms, Excellence; mais le plus communment on m'appelle _il
signor Mercurio_.

--Ah! trs bien, je comprends. Merci.

--Voil les certificats des derniers Franais qui m'ont employ: vous
pouvez voir qu'ils ont t parfaitement satisfaits de mes services.

Et en effet il signor Mercurio nous prsenta trois ou quatre certificats
fort circonstancis et fort indiscrets qu'il tenait de la reconnaissance de
nos compatriotes. Je les parcourus des yeux et les passais  Jadin, qui les
lut  son tour.

--Ces messieurs voient que je suis parfaitement en rgle?

--Oui, mon cher ami, mais malheureusement nous n'avons pas besoin de vous.

--Si fait, Excellence, on a toujours besoin de moi; quand ce n'est pas pour
une chose, c'est pour une autre: tes-vous riches, je vous ferai dpenser
votre argent; tes-vous pauvres, je vous ferai faire des conomies;
tes-vous artistes, je vous montrerai des tableaux; tes-vous hommes du
monde, je vous mettrai au courant de tous les arrangements de la socit.
Je suis tout, Excellence: cicerone, valet de chambre, antiquaire, marchand,
acheteur, historien,--et surtout...

--_Ruffiano_, dit Jadin.

--_Si signore_, rpondit notre trange interlocuteur avec une expression
d'orgueilleuse confiance dont on ne peut se faire aucune ide.

--Et vous tes satisfait de votre mtier?

--Si je suis satisfait, Excellence! C'est--dire que je suis l'homme le
plus heureux de la terre.

--Peste! dit Jadin, comme c'est agrable pour les honntes gens!

--Que dit votre ami, Excellence?

--Il dit que la vertu porte toujours sa rcompense. Mais pardon, mon cher
ami: vous comprenez; il fait un peu chaud pour causer d'affaires en
plein soleil; d'ailleurs nous arrivons, comme vous voyez, et nous sommes
fatigus.

--Ces messieurs logent sans doute  l'htel des Quatre-Cantons?

--Je crois qu'oui.

--J'irai prsenter mes hommages  ces messieurs.

--Merci, c'est inutile.

--Comment donc, ce serait manquer  mes devoirs; d'ailleurs j'aime les
Franais, Excellence.

--Peste! C'est bien flatteur pour notre nation.

--J'irai donc  l'htel.

--Faites comme vous voudrez, seigneur Mercurio; mais vous perdrez
probablement votre temps; je vous en prviens.

--C'est mon affaire.

--Adieu, seigneur Mercurio.

--Au revoir, Excellence.

--Quelle canaille! dit Jadin.

Et nous continumes notre route vers l'htel des Quatre-Cantons. Comme je
l'ai dit, Palerme avait un air de fte qui faisait plaisir  voir. Des
drapeaux flottaient  toutes les fentres, de grandes bandes d'toffes
pendaient  tous les balcons; des portiques et des pyramides de bois
recouvertes de guirlandes de fleurs se prolongeaient d'un bout  l'autre de
chaque rue. Salvadore nous fit faire un dtour, et nous passmes devant
le palais piscopal. L tait une norme machine  quatre ou cinq tages,
haute de quarante-cinq  cinquante pieds, de la forme de ces pyramides de
porcelaine sur lesquelles on sert les bonbons au dessert; toute drape de
taffetas bleu avec des franges d'argent, surmonte d'une figure de femme
tenant une croix et entoure d'anges. C'tait le char de sainte Rosalie.

Nous arrivmes  l'htel; il tait encombr d'trangers. Par le crdit
de Salvadore, nous obtnmes deux petites chambres que l'hte rservait,
disait-il, pour des Anglais qui devaient arriver de Messine dans la
journe, et qui d'avance les avaient fait retenir. Peut-tre n'tait-ce
qu'un moyen de nous les faire payer le triple de ce qu'elles valaient;
mais, telles qu'elles taient, et au prix qu'elles cotaient, nous tions
encore trop heureux de les avoir.

Nous rglmes nos comptes avec Salvadore, qui nous demanda un certificat
que nous lui donnmes de grand coeur. Puis j'ajoutai deux piastres de
bonne main aux cinq que je lui avais dj donnes en sortant du dfil de
Mezzojuso, et nous nous quittmes enchants l'un de l'autre.

Nous interrogemes notre hte sur l'emploi de la journe; il n'y avait rien
 faire jusqu' cinq heures du soir, qu' nous baigner et  dormir;  cinq
heures, il y avait promenade sur la Marine;  huit heures, feu d'artifice
au bord de la mer; toute la soire, illumination et danses  la Flora; 
minuit corso.

Nous demandmes deux bains, nous fmes prparer nos lits, et nous arrtmes
une voiture.

A quatre heures, on nous prvint que la table d'hte tait servie; nous
descendmes, et nous trouvmes une table autour de laquelle taient runis
des chantillons de tous les peuples de la terre. Il y avait des Franais,
des Espagnols, des Anglais, des Allemands, des Polonais, des Russes, des
Valaques, des Turcs, des Grecs et des Tunisiens. Nous nous approchmes de
deux compatriotes, qui, de leur ct, nous ayant reconnus, s'avanaient
vers nous; c'taient des Parisiens, gens du monde, et surtout gens
d'esprit, le baron de S... et le vicomte de R...

Comme il y avait dj plus de huit jours qu'ils taient  Palerme, et
qu'une de nos prtentions,  nous autres Franais, c'est de connatre au
bout de huit jours une ville, comme si nous l'avions habite toute notre
vie, leur rencontre, en pareille circonstance, tait une vritable
trouvaille. Ils nous promirent, ds le soir mme, de nous mettre au
courant de toutes les habitudes palermitaines. Nous leur demandmes s'ils
connaissaient il signor Mercurio: c'tait leur meilleur ami. Nous leurs
racontmes comment il tait venu au-devant de nous et comment nous l'avions
reu; ils nous blmrent fort et nous assurrent que c'tait un homme
prcieux  connatre, ne ft-ce que pour l'tudier. Nous avoumes alors que
nous avions commis une faute, et nous prommes de la rparer.

Aprs le dner, que nous trouvmes remarquablement bon, on nous annona que
nos voitures nous attendaient; comme ces messieurs avaient la leur, et
que nous ne voulions pas cependant nous sparer tout  fait, nous nous
ddoublmes. Jadin monta avec le vicomte de R..., et le baron de S... monta
avec moi.

Il tait arriv  ce dernier, la veille mme, une aventure trop
caractristique pour que, malgr cette grande difficult que l'on prouve
dans notre langue  dire certaines choses, je n'essaie pas de la raconter.
Qu'on se figure d'ailleurs qu'on lit une historiette de Tallemant des
Raux, ou un pisode des _Dames galantes_ de Brantme.

Le baron de S... tait  la fois un philosophe et un observateur; il
voyageait tout particulirement pour tudier les moeurs des peuples qu'il
visitait; il en rsultait que dans toutes les villes d'Italie, il s'tait
livr aux recherches les plus minutieuses sur ce sujet.

Comme on le pense bien, le baron de S... n'avait pas fait la traverse
de Naples  Palerme pour renoncer, une fois arriv en Sicile,  ses
investigations habituelles. Au contraire, cette terre, nouvelle pour le
baron de S..., lui ayant paru prsenter sous ce rapport de curieuses
nouveauts, il n'en tait devenu que plus ardent  faire des dcouvertes.

Il signor Mercurio qui, ainsi qu'il nous l'avait dit, tait vers dans
toutes les parties de la science philosophique que pratiquait le baron de
S... s'tait trouv sur son chemin comme il s'tait trouv sur le ntre;
mais, mieux avis que nous, le baron de S... avait tout de suite compris de
quelle utilit un pareil cicrone pouvait tre pour un homme qui, comme lui
voulait connatre les effets et les causes. Il l'avait ds le jour mme
attach  son service.

Le baron de S... avait commenc ses tudes dans les hautes sphres de la
socit; de l, pour ne point perdre le piquant de l'opposition, il avait
pass au peuple. Dans l'une et l'autre classe, il avait recueilli des
documents si curieux que, ne voulant pas laisser ses notes incompltes,
il avait demand l'avant-veille  il signor Mercurio s'il ne pourrait lui
ouvrir quelque porte de cette classe moyenne qu'on appelle en Italie le
_mezzo ceto_. Il signor Mercurio lui avait rpondu que rien n'tait plus
facile, et que ds le lendemain il pourrait le mettre en relations avec
une petite bourgeoise fort bavarde, et dont la conversation tait des plus
instructives. Comme on le pense bien, le baron de S... avait accept.

La veille au soir, en consquence, il signor Mercurio tait venu le
chercher  l'heure convenue, et l'avait conduit dans une rue assez troite,
en face d'une maison de modeste apparence; le baron avait,  l'instant mme
et du premier coup d'oeil, rendu justice  l'intelligence de son guide,
qui avait ainsi trouv tout d'abord ce qu'il lui avait dit de chercher.
Il allait tirer le cordon de la sonnette, press qu'il tait de voir si
l'intrieur de la maison correspondait  l'extrieur, lorsqu'il signor
Mercurio lui avait arrt le bras et, lui montrant une petite clef, lui
avait fait comprendre qu'il tait inutile d'immiscer un concierge ou un
domestique aux secrets de la science. Le baron avait reconnu la vrit
de la maxime, et avait suivi son guide, qui, marchant devant lui, le
conduisit, par un escalier troit mais propre,  une porte qu'il ouvrit
comme il avait fait de celle de la rue. Cette porte ouverte, il traversa
une antichambre et, ouvrant une troisime porte, qui tait celle d'une
salle  manger, il y introduisit le baron en lui disant qu'il allait
prvenir la dame  laquelle il avait dsir tre prsent.

Le baron, qui s'tait plus d'une fois trouv dans des circonstances
pareilles, s'assit sans demander d'explications. La pice dans laquelle il
tait rpondait  ce qu'il avait dj vu de la maison: c'tait une chambre
modeste avec une petite table au milieu, et des gravures enfermes dans
des cadres noirs pendus aux murs; ces gravures reprsentaient _La Cne_ de
Lonard de Vinci, _l'Aurore_ du Guide, _l'Endymion_ du Guerchin, et _la
Bachante_ de Carrache.

Il y avait en outre, dans cette salle  manger, deux portes en face l'une
de l'autre.

Au bout de dix minutes qu'il tait assis, le baron, commenant de
s'ennuyer, se leva et se mit  examiner les gravures; au bout de dix autres
minutes, s'impatientant un peu plus encore, il regarda alternativement
l'une et l'autre des deux portes, esprant  chaque instant que l'une ou
l'autre s'ouvrirait. Enfin, comme dix nouvelles minutes s'taient coules
encore sans qu'aucune des deux s'ouvrit, il rsolut, toujours plus
impatient, de se prsenter lui-mme, puisque il signor Mercurio tenait tant
 faire sa prsentation. Au moment o il venait de prendre cette dcision,
et comme il hsitait entre les deux portes, il crut entendre quelque bruit
derrire celle de droite. Il s'en approcha aussitt et prta l'oreille; sr
qu'il ne s'tait pas tromp, il frappa doucement.

--Entrez, dit une voix.

Il sembla bien au baron que la voix venait de lui rpondre avec un timbre
tant soit peu masculin, mais il avait remarqu qu'en Italie les voix de
soprano taient assez communes chez les hommes; il ne s'arrta point 
cette ide, et, tournant la clef, il ouvrit la porte.

Le baron se trouva en face d'un homme de trente  trente-deux ans, vtu
d'une robe de chambre de bazin, assis devant un bureau et prenant des notes
dans de gros livres. L'homme  la robe de chambre tourna la tte de son
ct, releva ses lunettes, et le regarda.

--Pardon, monsieur, dit le baron tout tonn de rencontrer un homme l o
il s'attendait  trouver une femme, mais je crois que je me suis tromp.

--Je le crois aussi, rpondit tranquillement l'homme  la robe de chambre.

--En ce cas, mille pardons de vous avoir drang, reprit le baron.

--Il n'y a pas de quoi, monsieur, rpondit l'homme  la robe de chambre.

Alors ils se salurent rciproquement, et le baron referma la porte, puis
il se remit  regarder les gravures.

Au bout de cinq minutes, la seconde porte s'ouvrit, et une jeune femme de
vingt  vingt-deux ans fit signe au baron d'entrer.

--Pardon, madame, dit le baron  voix basse, mais peut-tre ignorez-vous
qu'il y a quelqu'un l, dans la chambre en face de celle-ci.

--Si fait, monsieur, rpondit la jeune femme sans se donner la peine de
changer le diapason de sa voix.

--Et sans indiscrtion, madame, demanda le baron, peut-on vous demander
quel est ce quelqu'un?

--C'est mon mari, monsieur.

--Votre mari?

--Oui.

--Diable!

--Cela vous contrarie-t-il?

--C'est selon.

--Si vous l'exigez, je le prierai d'aller faire un tour par la ville; mais
il travaille, et cela le drangera.

--Au fait, dit le baron en riant, si vous croyez qu'il reste o il est, je
ne vois pas trop...

--Oh! monsieur, il ne bougera pas.

--En ce cas, dit le baron, c'est autre chose, vous avez raison, il ne faut
pas le dranger.

Et le baron entra chez la jeune femme qui referma la porte derrire lui. Au
bout de deux heures, le baron sortit aprs avoir fait sur les moeurs de la
bourgeoisie sicilienne les observations les plus intressantes, et sans que
personne, comme la promesse lui en avait t faite, vnt le troubler dans
ses observations. Aussi se promettait-il de les reprendre au premier jour.

Comme le baron achevait de me raconter cette histoire, nous arrivions  la
Marine.

C'est la promenade des voitures et des cavaliers, comme la Flora est celle
des pitons. L comme  Florence, comme  Messine, tout ce qui a quipage
est forc de venir faire son _giro_ entre six et sept heures du soir; au
reste, c'est une fort douce obligation: rien n'est ravissant comme cette
promenade de la Marine adosse  une file de palais, avec son golfe
communiquant  la haute mer, qui s'tend en face d'elle, et sa ceinture de
montagnes qui l'enveloppe et la protge. Alors, c'est--dire depuis six
heures du soir jusqu' deux heures du matin, souffle le _greco_, frache
brise du nord-est qui remplace le vent de terre, et vient rendre la force 
toute cette population qui semble destine  dormir le jour et  vivre la
nuit; c'est l'heure o Palerme s'veille, respire et sourit. Runie presque
entire sur ce beau quai, sans autre lumire que celle des toiles, elle
croise ses voitures, ses cavaliers et ses pitons; et tout cela parle,
babille, chante comme une vole d'oiseaux joyeux, change des fleurs, des
rendez-vous, des baisers; tout cela se hte d'arriver, les uns  l'amour,
les autres au plaisir: tout cela boit la vie  plein bord, s'inquitant
peu de cette moiti de l'Europe qui l'envie, et de cette autre moiti de
l'Europe qui la plaint.

Naples la tyrannise, c'est vrai; peut-tre parce que Naples en est jalouse.
Mais qu'importe  Palerme la tyrannie de Naples? Naples peut lui prendre
son argent, Naples peut striliser ses terres, Naples peut lui dmolir ses
murailles, mais Naples ne lui prendra pas sa Marine baigne par la mer, son
vent de greco qui la rafrachit le soir, ses palmiers qui l'ombragent le
matin, ses orangers qui la parfument toujours, et ses amours ternelles qui
la bercent de leurs songes quand ils ne l'veillent pas dans leur ralit.

On dit: Voir Naples et mourir. Il faut dire: Voir Palerme et vivre.

A neuf heures, une fuse s'lana dans l'air, et la fte s'arrta. C'tait
le signal du feu d'artifice, qui se tire devant le palais Butera.

Le prince de Butera est un des grands seigneurs du dernier sicle qui ont
laiss le plus de souvenirs populaires en Sicile, o, comme partout, les
grands seigneurs commencent  s'en aller.

Le feu d'artifice tir, il y eut scission entre les promeneurs; les uns
restrent sur la Marine, les autres tirrent vers la Flora. Nous fmes de
ces derniers, et au bout de cinq minutes nous tions  la porte de cette
promenade, qui passe pour un des plus beaux jardins botaniques du monde.

Elle tait magnifiquement illumine, des lanternes de mille couleurs
pendaient aux branches des arbres, et dans les carrefours taient des
orchestres publics, o dansaient la bourgeoisie et le peuple. Au dtour
d'une alle, le baron me serra le bras; une jeune femme et un homme encore
jeune passaient prs de nous. La femme tait la petite bourgeoise avec
laquelle il avait philosoph la veille; son cavalier tait l'homme  la
robe de chambre qu'il avait vu dans le cabinet. Ni l'un ni l'autre ne
firent mine de le reconnatre, ils avaient l'air de s'adorer.

Nous restmes  la Flora jusqu' dix heures;  dix heures les portes de la
cathdrale s'ouvrent pour laisser sortir des confrries, des corporations,
des chsses de saints, des reliques de saintes, qui se font des visites
les uns aux autres. Nous n'avions garde de manquer ce spectacle: nous nous
acheminmes donc vers la cathdrale, o nous arrivmes  grand-peine 
cause de la foule.

C'est un magnifique difice du XIIe sicle, d'architecture moiti normande,
moiti sarrasine, plein de ravissants dtails d'un fini miraculeux, et tout
dcoup, tout dentel, tout festonn comme une broderie de marbre; les
portes en taient ouvertes  tout le monde, et le choeur, illumin du haut
en bas par des lustres pendus au plafond et superposs les uns aux autres,
jetait une lumire  blouir: je n'ai nulle part rien vu de pareil. Nous en
fmes trois ou quatre fois le tour, nous arrtant de temps en temps pour
compter les quatre-vingts colonnes de granit oriental qui soutiennent la
vote, et les tombeaux de marbre et de porphyre o dorment quelques-uns des
anciens souverains de la Sicile [Note: Ces tombeaux sont ceux du roi Roger
et de Constance, impratrice et reine; de Frdric II et de la reine
Constance, sa femme; de Pierre II d'Aragon et de l'empereur Henri VI. En
1784, on ouvrit ces divers monuments pour y constater la prsence des
ossements royaux qu'ils devaient renfermer. Le corps de Henri, revtu de
ses ornements impriaux et d'un costume brod d'or tait parfaitement
intact et  peine dfigur.]. Une heure et demie s'coula dans cette
investigation; puis, comme minuit allait sonner, nous remontmes dans notre
voiture, et nous nous fmes conduire au Corso, qui commence  minuit, et
qui se tient dans la rue del Cassaro.

C'est la plus belle rue de Palerme, qu'elle traverse dans toute sa
longueur, ce qui fait qu'elle peut bien avoir une demi-lieue d'une
extrmit  l'autre. Lorsque les mirs se fixrent  Palerme, ils
choisirent pour leur rsidence un vieux chteau situ  l'extrmit
orientale, qu'ils fortifirent, et auquel ils donnrent le nom de _el
Cassaer_; de l, la dnomination moderne de _Cassaro_. Elle s'appelle
aussi,  l'instar de la rue fashionable de Naples, la rue de Tolde.

Cette rue est coupe en croix par une autre rue, ouvrage du vice-roi
Macheda, qui lui a donn son nom, qu'elle a perdu depuis pour prendre celui
de Strada-Nova. Au point o les deux rues se croisent, elles forment une
place dont les quatre faces sont occupes par quatre palais pareils, orns
des statues des vice-rois.

Qu'on se figure cette immense rue del Cassaro, illumine d'un bout 
l'autre, non pas aux fentres, mais sur ces portiques et ces pyramides
de bois que j'avais dj remarqus dans la journe; peuple d'un bout 
l'autre des carrosses de tous les princes, ducs, marquis, comtes et barons
dont la ville abonde: dans ces carrosses, les plus belles femmes de Palerme
sous leurs habits de grand gala; de chaque ct de la rue, deux paisses
haies de peuple, cachant sous la toilette des dimanches les haillons
quotidiens; du monde  tous les balcons, des drapeaux  toutes les
fentres, une musique invisible partout, et on aura une ide de ce que
c'est que le Corso nocturne de sainte Rosalie.

Ce fut pendant de pareilles ftes qu'clata la rvolution de 1820. Le
prince de la Cattolica voulut la rprimer, et fit marcher contre le peuple
quelques rgiments napolitains qui formaient la garnison de Palerme. Mais
le peuple se rua sur eux et, avant qu'ils eussent eu le temps de faire une
seconde dcharge, ils les avait culbuts, dsarms, disperss, anantis.
Alors les insurgs se rpandirent dans la ville en criant: Mort au prince
de la Cattolica! A ces cris, le prince se rfugia  trois lieues de
Palerme, chez un de ses amis qui avait une villa  la Bagherie; mais le
peuple l'y poursuivit. Le prince, traqu de chambre en chambre, se glissa
entre deux matelas. Le peuple entra dans la chambre o il tait, le chercha
de tous cts, et sortit sans l'avoir vu. Alors, le prince de la Cattolica,
n'entendant plus aucun bruit, et croyant tre seul, se hasarda  sortir de
sa retraite, mais un enfant, qui tait cach derrire une porte, le vit,
rappela les assassins, et le prince fut massacr.

C'tait, comme le prince de Butera, un des grands seigneurs de Palerme,
mais il tait loin d'tre populaire et aim comme celui-ci: tous deux
taient ruins par les prodigalits sans nom que tous deux avaient faites;
mais le prince de Butera ne s'en aperut jamais, et trs probablement
mourut sans s'en douter, car ses fermiers, d'un accord unanime,
continurent de lui payer une norme redevance et quand, malgr cette
norme redevance, l'intendant du prince leur crivait ces seules paroles:
Le prince manque d'argent, les caisses se remplissaient comme par
miracle, ces braves gens vendant dans cette circonstance jusqu' leurs
joyaux de mariage. Le prince de la Cattolica, tout au contraire, tait
toujours aux prises avec ses cranciers: de sorte qu' la suite d'une fte
magnifique qu'il venait de donner  la cour, le roi Ferdinand, voyant
qu'il ne savait o donner de la tte, lui accorda, par ordonnance royale,
quatre-vingts annes pour payer ses dettes. Muni de cette ordonnance, le
prince de la Cattolica envoya promener ses cranciers.

Comme le prince de Butera tait mort depuis quelques annes, il ne fallut
rien moins que le vieux prince de Paterno, l'homme le plus populaire de la
Sicile aprs lui, pour apaiser les esprits et arrter les massacres. Bien
plus, comme le gnral Pepe et ses troupes s'taient prsents, au nom du
gouvernement provisoire, pour entrer  Palerme, le prince fit tant que, de
part et d'autre, il obtint qu'un trait serait sign. Les Palermitains,
pour conserver  cet acte la forme d'un trait, et afin qu'il ne pt jamais
passer pour une capitulation, exigrent que le trait ft rdig et sign
hors de l'le. En effet, les conditions furent discutes, arrtes et
signes sur un vaisseau amricain  l'ancre dans le port. Un des articles
portait que les Napolitains entreraient sans battre le tambour. A la porte
de la ville, le tambour-major, comme par habitude, fit le signe ordinaire,
et aussitt la marche commena; en mme temps, un homme du peuple qui se
trouvait l, se jeta sur le tambour le plus proche de lui et creva sa
caisse d'un coup de couteau. On voulut arrter cet homme, mais en un
instant la ville entire fut prte  se soulever de nouveau. Le gnral
Pepe ordonna aussitt de remettre les baguettes au ceinturon, et l'article
compos par les Palermitains eut, moins cette infraction de quelques
secondes, son entire excution.

Mais le trait ne tarda pas  tre viol, non seulement dans un de ses
articles, mais dans toutes ses parties; d'abord le parlement napolitain
refusa de le ratifier, puis bientt, les Autrichiens tant rentrs 
Naples, le cardinal Gravina fut nomm lieutenant gnral du roi en Sicile,
et, le 5 avril 1821, publia un dcret qui annulait tout ce qui s'tait
pass depuis que le prince hrditaire avait quitt l'le; alors les
extorsions commencrent pour ne plus s'arrter, et l'on vit des choses
tranges. Nous citerons deux ou trois exemples qui donneront une ide de la
faon dont les impts sont tablis et perus en Sicile.

La ville de Messine avait un droit sur les contributions communales, et
sur ce revenu elle payait un excdent de contributions foncires; le roi
s'empara de ce droit, et exigea que la ville continut de payer l'excdent,
quoiqu'elle n'et plus la proprit.

Le prince de Villa-Franca avait une terre qu'il avait mise en rizire, et
qui, rapportant 6 000 onces (72 000 francs  peu prs), avait t taxe sur
ce revenu: le gouvernement s'aperut que les irrigations que l'on faisait
pour cette culture taient nuisibles  la sant des habitants; il fit
dfense au prince de Villa-Franca de continuer cette exploitation; le
prince obit, mit sa terre en froment et en coton mais, comme cette
exploitation est moins lucrative que l'autre, le revenu de la terre tomba
de 72 000 francs  6 000. Le prince de Villa-Franca continue de payer
le mme impt, 900 onces, c'est--dire 3 000 francs de plus que ne lui
rapporte la terre.

En 1851, des nues de sauterelles s'abattirent sur la Sicile, les
propritaires voulurent se runir pour les dtruire; mais les runions
d'individus au-dessus d'un certain nombre tant dfendues, le roi fit
savoir qu'il se chargeait, moyennant un impt qu'il tablissait, de la
destruction des sauterelles. Malgr les rclamations, l'impt fut tabli.
Le roi ne dtruisit pas les sauterelles, qui disparurent toutes seules
aprs avoir dvor les rcoltes, et l'impt resta.

Ce sont ces exactions dont nous venons de raconter les moindres qui
ont produit cette haine profonde qui existe entre les Siciliens et les
Napolitains, haine qui surpasse celle de l'Irlande et de l'Angleterre,
celle de la Belgique et de la Hollande, celle du Portugal et de l'Espagne.

Cette haine avait, quelque temps avant notre arrive  Palerme, amen un
fait singulier.

Un soldat napolitain avait, je ne sais pour quel crime, t condamn  tre
fusill.

Comme les soldats napolitains, prs des Siciliens surtout, ne jouissent pas
d'une grande rputation de courage, les Siciliens attendaient avec une
vive impatience le jour de l'excution pour savoir comment le Napolitain
mourrait.

Les Napolitains, de leur ct, n'taient pas sans inquitude: braves autant
que peuple qui soit au monde lorsque la passion les exalte, les Napolitains
ne savent pas attendre la mort de sang-froid; si leur compatriote mourait
lchement, les Siciliens triomphaient, et ils taient tous humilis dans
sa personne. La situation tait grave, comme on le voit, si grave, que les
chefs crivirent au roi de Naples pour obtenir une commutation de peine.
Mais il s'agissait d'une grave faute de discipline, d'insulte  un
suprieur, je crois, et le roi de Naples, bon d'ailleurs, est svre
justicier de ces sortes de dlits: il rpondit donc qu'il fallait que la
justice et son cours.

On se runit en conseil pour savoir ce qu'il y avait  faire en pareille
circonstance. On proposa bien de fusiller l'homme dans l'intrieur de la
citadelle, mais c'tait tourner la difficult et non la vaincre, et cette
mort cache et solitaire, loin de faire taire les accusations que l'on
craignait, ne manquerait pas au contraire de les motiver. Dix autres
propositions du mme genre furent faites, dbattues et rejetes; c'tait
une impasse dont il n'y avait pas moyen de sortir.

Il est vrai de dire que le malheureux se conduisait, de son ct, non
seulement de manire  augmenter cette apprhension, mais encore de faon
 la changer en certitude. Depuis que son jugement avait t lu, il ne
faisait que pleurer, que demander grce, et que se recommander  saint
Janvier. Il tait vident qu'il faudrait le traner au lieu du supplice, et
qu'il mourrait comme un capucin.

Sous diffrents prtextes, on avait recul le jour de l'excution; mais
enfin, tout sursis nouveau tait devenu impossible. Le conseil tait runi
pour la troisime fois, cherchant toujours un moyen et ne le trouvant pas.
Enfin on allait se sparer, en remettant tout  la Providence, lorsque
l'aumnier du rgiment, se frappant le front tout  coup, dclara que ce
moyen si longtemps et si vainement cherch par les autres, il venait de le
trouver, lui.

On voulut savoir quel tait ce moyen; mais l'aumnier dclara qu'il n'en
dirait pas le premier mot  personne, la russite dpendant du secret. On
lui demanda alors si le moyen tait sr; l'aumnier dit qu'il en rpondait
sur sa tte.

L'excution fut fixe au lendemain, dix heures du matin. Elle devait avoir
lieu entre monte Pellegrino et Castellamare, c'est--dire dans une plaine
qui pouvait contenir tout Palerme.

Le soir, l'aumnier se prsenta  la prison. En l'apercevant, le condamn
jeta les hauts cris, car il comprit que le moment de faire ses adieux au
monde tait venu. Mais, au lieu de le prparer  la mort, l'aumnier lui
annona que le roi lui avait accord sa grce.

--Ma grce! s'cria le prisonnier, ma grce! en saisissant les mains du
prtre.

--Votre grce.

--Comment! Je ne serai pas fusill? Comment! Je ne mourrai pas, j'aurai la
vie sauve? demanda le prisonnier ne pouvant croire  une pareille nouvelle.

--Votre grce pleine et entire, reprit le prtre; seulement Sa Majest y a
mis une condition, pour l'exemple.

--Laquelle? demanda le soldat en plissant.

--C'est que tous les apprts du supplice devront tre faits comme si le
supplice avait lieu. Vous vous confesserez ce soir comme si vous deviez
mourir demain, on viendra vous chercher comme si vous n'aviez pas votre
grce, on vous conduira au lieu de l'excution comme si on allait vous
fusilier; enfin, pour conduire la chose jusqu'au bout et que l'exemple
soit complet, on fera feu sur vous, mais les fusils ne seront chargs qu'
poudre.

--Est-ce bien sr, ce que vous me dites l? demanda le condamn,  qui
cette reprsentation semblait au moins inutile.

--Quel motif aurais-je de vous tromper? rpondit le prtre.

--C'est vrai, murmura le soldat. Ainsi, mon pre, reprit-il, vous me dites
que j'ai ma grce, vous m'assurez que je ne mourrai pas?

--Je vous l'affirme.

--Alors, vive le roi! Vive saint Janvier! Vive tout le monde! cria le
condamn en dansant tout autour de sa prison.

--Que faites-vous, mon fils? Que faites-vous? s'cria le moine;
oubliez-vous que ce que je viens de vous dcouvrir tait un secret qu'on
m'avait dfendu de vous dire, et qu'il est important que tout le monde
ignore que je vous l'ai rvl, le gelier surtout? A genoux donc, comme si
vous deviez toujours mourir, et commencez votre confession.

Le condamn reconnut la vrit de ce que lui disait le prtre, se mit 
genoux et se confessa.

L'aumnier lui donna l'absolution.

Avant que le prtre ne le quittt, le prisonnier lui demanda encore de
nouveau l'assurance que tout ce qu'il lui avait dit tait vrai.

Le prtre le lui affirma une seconde fois; puis il sortit.

Derrire le prtre le gelier entra, et trouva le prisonnier sifflotant un
petit air.

--Tiens, tiens, dit-il, est-ce que vous ne savez pas qu'on vous fusille
demain, vous?

--Si fait, rpondit le soldat; mais Dieu m'a accord la grce de faire une
bonne confession, et maintenant je suis sr d'tre sauv.

--Oh! alors, c'est diffrent, dit le gelier. Avez-vous besoin de quelque
chose?

--Je mangerais bien, dit le soldat.

Il y avait deux jours qu'il n'avait rien pris.

On lui apporta  souper; il mangea comme un loup, but deux bouteilles de
vin de Syracuse, se jeta sur son grabat, et s'endormit.

Le lendemain, il fallut le tirer par les bras pour le rveiller. Depuis
qu'il tait en prison, le pauvre diable ne dormait plus.

Jamais le gelier n'avait vu un homme si dtermin.

Le bruit se rpandit par la ville que le condamn marcherait au supplice
comme  une fte. Les Siciliens doutaient fort de la chose, et avec ce
geste ngatif qui n'appartient qu' eux, ils disaient: Nous verrons bien.

A sept heures, on vint chercher le prisonnier. Il tait en train de faire
sa toilette. Il avait fait blanchir son linge, il avait bross  fond ses
habits: il tait aussi beau qu'un soldat napolitain peut l'tre.

Il demanda  marcher jusqu'au lieu de l'excution, et  garder ses mains
libres. Les deux choses lui furent accordes.

La place de la Marine, sur laquelle est situe la prison, tait encombre
de monde. En arrivant sur le haut des degrs, il salua fort gracieusement
le peuple. Il n'y avait point sur son visage la moindre marque
d'altration. Les Siciliens n'en revenaient pas.

Le condamn descendit les escaliers d'un pas ferme, et commena de
s'acheminer par les rues, gard par le caporal et les neuf hommes chargs
de l'excution. De temps en temps, sur sa route, il rencontrait des
camarades, et, avec la permission de son escorte, leur tendait la main; et
quand ceux-ci le plaignaient, il rpondait par quelque maxime consolante
comme: la vie est un voyage; ou bien par quelque vers quivalent  ces
beaux vers du _Dserteur_:

    Chaque minute, chaque pas
    Ne mne-t-il pas au trpas?

puis il reprenait sa route.

Les Napolitains triomphaient.

A la porte d'un marchand de vin, il aperut deux de ses camarades monts
sur une borne pour le regarder passer; il alla  eux. Ils lui offrirent de
boire un dernier verre de vin ensemble. Le condamn accepta, tendit son
verre et le laissa remplir jusqu'au bord; puis, le levant sans que sa main
tremblt, sans qu'il ne rpandt une seule goutte de la prcieuse liqueur
qu'il contenait:

--A la longue et heureuse vie de Sa Majest le roi Ferdinand! dit-il d'une
voix ferme et dans laquelle il n'y avait pas le plus lger tremblement.

Et il vida le verre.

Cette fois Siciliens et Napolitains applaudirent, tant le courage est chose
puissante, mme sur un ennemi.

On arriva au lieu de l'excution.

L, pensaient les Siciliens, ce courage factice, rsultat d'une exaltation
quelconque, s'vanouirait sans doute. Tout au contraire: en voyant le lieu
marqu, le condamn parut redoubler de courage. Il s'arrta de lui-mme
au point dsign; seulement il demanda  n'avoir pas les yeux bands et 
commander le feu lui-mme.

Ces deux dernires faveurs se refusent rarement, comme on le sait; aussi
lui furent-elles accordes.

Alors son confesseur s'approcha de lui, l'embrassa, lui fit baiser le
crucifix, lui offrit quelques paroles de consolation qu'il parut recevoir
fort lgrement; puis il lui donna l'absolution et s'carta pour laisser
achever l'oeuvre mortelle.

Le condamn se posa debout, le visage regardant Palerme, et: le dos tourn
au monte Pellegrino. Le caporal et les neuf hommes reculrent jusqu' ce
qu'ils fussent  dix pas de lui; alors le mot halte se fit entendre, et ils
s'arrtrent.

Aussitt le condamn, au milieu de ce silence profond, religieux, solennel,
qui plane toujours au-dessus des choses suprmes, commanda la charge, et
cela d'une voix calme, ferme, parfaitement divise dans ses commandements.

Au mot Feu! il tomba perc de sept balles sans dire un mot, sans pousser un
soupir; il avait t tu raide.

Les Napolitains jetrent un grand cri de triomphe: l'honneur national tait
sauv.

Les Siciliens se retirrent la tte basse, et profondment humilis qu'un
Napolitain pt mourir ainsi.

Quant au prtre, son parjure resta une affaire  rgler entre lui et Dieu.

Cependant, cette grande haine entre les deux peuples s'tait un peu calme
dans les derniers temps. Je parle des annes 1833, 1834 et 1835. Le roi de
Naples, lors de son avnement au trne, tait venu en Sicile et avait fait
prcder son arrive  Messine de la grce de vingt condamns politiques;
aussi, lorsqu'il mit le pied sur le port, les vingt gracis l'attendaient
vtus de longues robes blanches, et tenant chacun une palme  la main. La
voiture qui devait conduire le roi au palais fut alors dtele, et le roi
tran en triomphe au milieu d'un enthousiasme gnral.

Quelque temps aprs, il acheva d'accomplir les esprances des Siciliens, en
envoyant son frre  Palerme avec le rang de vice-roi.

Le comte de Syracuse tait non seulement un jeune homme, mais mme presque
un enfant; il avait,  ce que je crois, dix-huit ans  peine. D'abord,
cette extrme jeunesse effraya ses sujets; quelques espigleries
augmentrent les inquitudes; mais bientt, au frottement des affaires,
l'enfant se fit homme, comprit quelle haute mission il avait  remplir en
rconciliant Naples et Palerme; il rva pour cette pauvre Sicile ruine,
abattue, esclave, une renaissance sociale et artistique. Deux ans aprs
son arrive, l'le respirait comme si elle sortait d'un sommeil de fer. Le
jeune prince tait devenu l'idole des Siciliens.

Mais il arriva ce qui arrive toujours en pareille circonstance: les hommes
qui vivaient du dsordre, de la ruine et de l'abaissement de la Sicile,
virent que leur rgne tait fini si celui du prince continuait. La bont
naturelle du vice-roi devint dans leur bouche un calcul d'ambition, la
reconnaissance du peuple une tendance  la rvolte. Le roi, entour,
circonvenu, tiraill, conut des soupons sur la fidlit politique de son
frre.

Sur ces entrefaites, le carnaval arriva. Le comte de Syracuse, jeune,
beau garon, aimant le plaisir, tait de toutes les ftes, et saisit
avec empressement l'occasion de profiter de celles qui se prsentaient.
Napolitain, et par consquent habitu  un carnaval bruyant et anim, il
organisa une magnifique cavalcade dans laquelle il prit le costume
de Richard-Coeur-de-Lion, et invita tous les seigneurs siciliens qui
voudraient lui tre agrables  se distribuer les autres personnages du
roman d'Ivanho. Le comte de Syracuse n'tait point encore en disgrce, par
consquent chacun se hta de se rendre  son invitation. La cavalcade fut
si magnifique, que le bruit en arriva jusqu' Naples.

--Et comment tait dguis mon frre? demanda le roi.

--Sire, rpondit le porteur de la nouvelle. Son Altesse Royale le comte de
Syracuse reprsentait le personnage de Richard-Coeur-de-Lion.

--Ah! oui, oui, murmura le roi, lui Richard-Coeur-de-Lion, et moi
Jean-Sans-Terre! Je comprends.

Huit jours aprs, le comte de Syracuse tait rappel.

Cette disgrce lui avait donn une popularit nouvelle en Sicile, o
chacun, l'ayant vu de prs, rendait justice  ses intentions, et o
personne ne le souponnait du crime dont on l'avait accus prs de son
frre.

De son ct le roi Ferdinand, sachant qu'il avait perdu par cet acte une
partie de sa popularit en Sicile, boudait ses sujets insulaires. Pour la
premire fois depuis son avnement au trne, il laissait passer la fte de
sainte Rosalie sans venir assister dans la cathdrale  la messe solennelle
qu'on clbre  cette poque.

Voil au milieu de quels sentiments je trouvais la Sicile, sans que ces
proccupations politiques nuisissent cependant d'une manire ostensible 
sa propension vers le plaisir.

Le Corso dura jusqu' deux heures. A deux heures du matin, nous rentrmes
au milieu des illuminations  moiti teintes, et des srnades  moiti
touffes.

Le lendemain,  neuf heures du matin, on frappa  ma porte. Je sonnai le
garon de l'htel qui entra par un escalier particulier.

--Ouvrez mes volets, et voyez qui frappe, lui dis-je. Il obit, et
entr'ouvrant la porte:

--C'est il signor Mercurio, me dit-il aprs avoir regard, et en se
retournant de mon ct.

--Dites-lui que je suis au lit, rpondis-je un peu impatient de cette
insistance.

--Il dit qu'il veut attendre que vous soyez lev, rpondit le domestique.

--Alors dites-lui que je suis fort malade.

--Il dit qu'il veut savoir de quelle maladie.

--Dites-lui que c'est de la migraine.

--Il dit qu'il veut vous proposer un remde infaillible.

--Dites-lui que je suis  l'extrmit.

--Il dit qu'il veut vous dire adieu.

--Dites-lui que je suis mort.

--Il dit qu'il veut vous jeter de l'eau bnite.

--Alors, faites-le entrer.

Il signor Mercurio entra avec un assortiment de pipes de Tunis, une
collection de produits sulfureux des les oliennes, une foule d'ouvrages
en lave de Sicile, et enfin, une partie, comme on dit en termes de
commerce, d'charpes de Messine, le tout pos en quilibre sur sa tte,
appendu  ses mains, ou roul autour de son cou. Je ne pus m'empcher de
rire.

--Ah a! lui dis-je, savez-vous, seigneur Mercurio, que vous avez un grand
talent pour forcer les portes?

--C'est mon tat, Excellence.

--Et cela vous russit-il souvent?

--Toujours.

--Mais enfin, chez les gens qui tiennent bon?

--J'entre par la fentre, par la chemine, par le trou de la serrure.

--Et une fois entr?

--Oh! une fois entr, je vois  qui j'ai affaire, et j'agis en consquence.

--Mais  ceux qui, comme moi, ne veulent rien acheter?

--Je leurs vends toujours quelque chose, quoique avec Votre Excellence, je
ne veuille pas avoir de secrets. Ces pipes, ces chantillons, ces charpes,
toute cette roba enfin n'est qu'un prtexte; ma vraie profession,
Excellence...

--Oui, oui, je la connais; mais je vous ai dit que je n'en ai que faire.

--Alors, Excellence, voyez ces pipes.

--Je ne fume pas.

--Voyez ces charpes.

--J'en ai six.

--Voyez ces chantillons de soufre.

--Je ne suis pas marchand d'allumettes.

--Voyez ces petits ouvrages en lave.

--Je n'aime que les chinoiseries.

--Je vous vendrai pourtant quelque chose?

--Oui, si tu veux.

--Je veux toujours, Excellence.

--Vends-moi une histoire: tu dois en avoir de bonnes, au mtier que tu
fais.

--Allez demander cela aux confesseurs des couvents.

--Pourquoi me renvoies-tu  eux?

--Parce que la discrtion fait mon crdit, et que je ne veux pas le perdre.

--Donc tu n'as pas d'histoire  me raconter?

--Si fait, j'en ai une.

--Laquelle?

--J'ai la mienne; comme elle est  moi, j'en peux disposer. En voulez-vous?

--Tiens, au fait, elle doit tre assez curieuse; je te donne deux piastres
de ton histoire.

--Je dois prvenir Votre Excellence qu'il n'est pas le premier auquel je la
raconte.

--Et combien de fois l'as-tu dj raconte?

--Une fois  un Anglais, une fois  un Allemand, et deux fois  des
Franais.

--Mets-tu la mme conscience dans toutes tes fournitures, signor Mercurio?

--La mme, Excellence.

--Alors, comme tu es un homme prcieux, je ne rabattrai rien de ce que j'ai
dit; voil tes deux piastres.

--Avant d'avoir l'histoire?

--Je m'en rapporte  toi.

--Oh! Si Votre Excellence voulait m'honorer d'une confiance pareille 
l'endroit de...

--L'histoire, signor Mercurio, l'histoire!

--La voil, Excellence.

Je sautai en bas de mon lit, je passai un pantalon  pieds, je chaussai mes
pantouffles, je m'assis  une table o l'on venait de me servir des oeufs
frais et du th, et je fis signe au signor Mercurio que j'tais tout
oreilles.




GELSOMINA


Il signor Mercurio tait n au village de Carini, et il esprait bien
qu'en commmoration de l'honneur qui revenait  ce village d'avoir donn
naissance  un homme tel que lui, il lui srail; rig aprs sa mort, sur
la montagne qui domine Carini, une statue de la taille de celle de saint
Charles Borrome  Arona.

C'tait un homme de trente-cinq  quarante ans, quoique  ses cheveux
grisonnants et  sa barbe parseme de poils argents, on pt lui en donner
hardiment quarante-cinq  cinquante; mais, comme il disait lui-mme, ces
marques de vieillesse prmature tenaient beaucoup moins  l'ge qu' la
fatigue de l'esprit et au travail de l'imagination. C'tait, en effet, un
rude mtier, et demandant une ternelle tension de la pense que celui
qu'il faisait depuis sa jeunesse; nous disons depuis sa jeunesse, car
l'tat qu'il avait embrass tait le rsultat, non pas d'une suggestion
trangre, mais d'une vocation personnelle.

A vingt-cinq ans, il signor Mercurio tait un beau garon, jouissait dj
d'une rputation mrite par toute la Sicile, quoiqu'il se nommt encore
tout simplement Gabriello, du nom de l'ange Gabriel, auquel sa mre
avait eu une dvotion toute particulire pendant sa grossesse; aussi
prtendait-il que plus d'une grande dame avait regrett parfois qu'il ne
lui prsentt point pour son compte les dclarations qu'il faisait pour le
compte d'autrui.

Un jour, c'tait le lendemain des ftes de sainte Rosalie, le prince de
G... le fit demander. Comme le prince de G... tait une des meilleures
pratiques de Gabriello, celui-ci se hta de se rendre au palais;  peine
arriv, il fut introduit.

--Gabriello, dit le prince mettant de ct toute circonlocution inutile et
entrant de plein saut en matire, il y avait hier sur le char de sainte
Rosalie, une jeune fille de seize ans  peu prs, belle comme un ange, avec
des yeux superbes et des cheveux magnifiques. Ne pourrais-tu pas lui dire
deux mots de ma part?

--Quatre, Excellence, rpondit Gabriello; mais dpeignez moi un peu la
personne  laquelle il faut que je m'adresse. O tait-elle place?
tait-ce parmi les anges qui portent des guirlandes au premier tage, ou
parmi ceux qui jouent de la trompette au second?

--Mon cher, il n'y a pas  s'y tromper: c'tait celle qui reprsentait
la Sagesse, qui tenait une lance  la main droite, un bouclier  la main
gauche, et qui tait debout derrire le cardinal.

--Diamine! Excellence, vous n'avez pas mauvais got.

--Tu la connais?

--Est-ce que je ne connais pas toutes les femmes de Palerme?

--Qui est-elle?

--C'est la fille unique du vieux Mario Capelli.

--Et comment l'appelle-t-on?

--On l'appelle Gelsomina.

--Eh bien! Gabriello, je veux Gelsomina.

--Ce sera long. Excellence! Ce sera cher!

--Combien de jours?

--Huit jours.

--Combien d'onces?

--Cinquante onces.

--Va pour huit jours et pour cinquante onces. Nous sommes aujourd'hui le 19
juillet, je t'attends le 27.

Et le prince, qui savait qu'on pouvait se reposer sur l'exactitude de
Gabriello, attendit tranquillement le moment fix.

Le mme jour, Gabriello se mit  l'oeuvre: sa premire visite fut pour le
capucin qui confessait Gelsomina, et qui se nommait Fra Leonardo.

C'tait un vieillard de soixante-quinze ans,  la barbe blanche et au
visage svre; aussi Gabriello vit-il, avant d'ouvrir la bouche, que la
ngociation entreprise serait plus difficile  mener  fin qu'il n'avait
cru. Il lui dit qu'il venait au nom d'un oncle de la jeune fille, qui,
ayant du bien, voulait l'avantager, si ce que l'on disait de sa sagesse
tait la vrit. Le rsultat des renseignements donns par le capucin fut
que Gelsomina tait un ange.

Au reste, comme c'est toujours par l que dbutent les confesseurs,
Gabriello ne s'inquita pas trop des mauvais renseignements que celui de
Gelsomina venait de lui donner. Il se dguisa en juif, prit les plus beaux
bijoux qu'il put se procurer, s'en forma une espce d'crin, et, au moment
o le vieux Mario tait dehors, il entra chez la jeune fille pour lui
offrir sa marchandise. Quand Gelsomina sut que c'taient des pierreries
qu'on allait lui montrer, elle refusa mme de les voir, en disant qu'elle
n'tait pas assez riche pour dsirer de pareilles choses. Gabriello lui
dit alors que, quand on avait seize ans et qu'on tait belle comme elle
l'tait, on pouvait tout dsirer et tout avoir;  ces mots, il ouvrit
l'crin et lui mit sous les yeux assez de diamants pour tourner la tte
 une sainte; mais Gelsomina jeta  peine un coup d'oeil sur l'crin et,
comme Gabriello insistait, elle entra dans la chambre voisine, en sortit un
instant aprs avec une couronne de jasmin et de daphns, et se mirant avec
coquetterie dans une glace: Tenez, lui dit-elle, voil mes diamants, 
moi; Gatano dit que je suis belle comme cela, et, tant qu'il me trouvera
belle ainsi, je ne dsirerai pas autre chose. Maintenant, mon pre va
rentrer, il trouverait peut-tre mauvais que je vous eusse reu en son
absence; ainsi, croyez-moi, retirez-vous.

Gabriello n'insista pas; pour la premire visite, il ne voulait pas
l'effaroucher. D'ailleurs il savait ce qu'il voulait savoir: Gelsomina
n'tait pas coquette, et elle aimait un jeune homme nomm Gatano.

Il retourna chez le prince de G...

--Excellence, lui dit-il, je viens de voir Gelsomina; c'est plus difficile
et plus cher que je ne croyais; il me faut quinze jours et cent onces.

--Prends le temps et l'argent que tu voudras, mais russis, voil tout ce
que je te demande.

--Je russirai, Excellence.

--Je puis donc y compter?

--C'est comme si vous rayiez, monseigneur.

Gabriello connaissait assez son monde pour comprendre qu'il n'y avait rien
 faire du ct de la jeune fille. Il se retourna donc de l'autre ct.

Il s'agissait de dcouvrir monsieur Gatano. La chose n'tait pas
difficile: Gabriello loua une petite chambre au premier, dans la maison
situe en face de celle qu'habitait Gelsomina, et le soir mme il se mit en
sentinelle derrire la jalousie.

A mesure que l'heure s'avanait, l rue devint de plus en plus dserte.
A minuit, elle tait compltement solitaire;  minuit et demi, un grand
garon passa et repassa plusieurs fois; enfin, voyant que tout tait
tranquille, il s'arrta, tira une petite mandoline de dessous son manteau,
et se mit  chanter la chanson de Mli:

    Occhiuzzi neri,

A la fin du couplet, la jalousie du premier se souleva doucement, et
Gabriello en vit sortir la jolie tte de Gelsomina avec sa couronne de
jasmins et de daphns. Le jeune homme monta aussitt sur une borne, et lui
prit la main qu'il baisa; mais tout se borna l. Aprs deux heures des
protestations de l'amour le plus chaste et le plus pur, la jalousie
retomba. Le jeune homme resta encore un instant  prier; mais la petite
main repassa seule  travers les planchettes, puis, aprs avoir t baise
et rebaise vingt fois, elle se retira  son tour. Ce fut vainement alors
que Gatano pria et implora; Gabriello entendit le bruit de la fentre qui
se refermait. Le jeune homme, au lieu d'tre reconnaissant de ce qu'on
avait fait pour lui, sauta  terre avec un mouvement de dpit. Gabriello
pensa qu'il allait se retirer; il descendit vivement. En effet, au moment
o il ouvrait la porte, le jeune homme tournait le coin de la rue.
Gabriello marcha derrire lui.

Il prit la rue de Tolde, qu'il suivit jusqu' la place de la Marine, puis
il longea le quai et entra dans une petite maison situe au bord de la mer.
Gabriello fit, pour la reconnatre, une croix sur la maison avec de la
craie rouge, et il rentra tranquillement chez lui.

Le lendemain, il connaissait Gatano comme il connaissait Gelsomina.
C'tait un beau garon de vingt-quatre  vingt-cinq ans, pcheur de
son tat, d'un caractre froid et retir en lui-mme, et si proccup
d'assortir sa toilette  sa figure, que ses camarades ne l'appelaient que
le glorieux.

De ce moment, le plan de Gabriello fut arrt.

Il alla trouver la plus adroite et la plus jolie fille qu'il put rencontrer
 Palerme: c'tait une Catanaise qu'un marquis syracusain avait sduite,
puis abandonne aprs avoir vcu prs d'un an avec elle. Pendant cette
anne elle avait pris certaines faons de grande dame; c'tait tout ce
qu'il fallait  Gabriello.

Il prit un appartement petit, mais lgant, dans un des plus beaux
quartiers de la ville. Il loua pour un mois les plus jolis meubles
qu'il put trouver; il alla chercher sa Catanaise, la conduisit dans
l'appartement, lui donna pour femme de chambre une fille qui tait sa
matresse; puis, une fois installe, il lui fit sa leon. Tout cela lui
prit huit jours.

Le neuvime tait un dimanche; ce dimanche amenait la fte d'un village
voisin de Palerme nomm Belmonte; Gelsomina vint  cette fte avec trois ou
quatre de ses jeunes amies. Gatano n'tait point encore arriv, mais,
en cherchant de tous cts celui pour qui elle tait venue, les yeux de
Gelsomina s'arrtrent sur une petite barque tout enrubanne et  la poupe
de laquelle flottait un pavillon de soie; c'tait la barque de Gatano qui
traversait le golfe et qui venait de Castellamare  la Bagherie. Arriv
 la cte, Gatano amarra sa barque et sauta sur le rivage: il avait un
simple habit de pcheur, mais son bonnet phrygien tait du pourpre le plus
vif; sa veste de velours tait brode comme un cafetan arabe; sa ceinture
aux mille couleurs tait de la plus belle soie de Tunis; enfin, son
pantalon pliss tait de la plus fine toile de Catane. Toutes les jeunes
filles, en apercevant le beau pcheur, poussrent un cri d'admiration;
Gelsomina seule resta muette, mais elle rougit d'orgueil et de plaisir.

Gatano fut tout  Gelsomina; et cependant, quoiqu'il part fier d'elle
comme elle tait fire de lui, les regards du beau jeune homme ne
laissaient pas de s'garer de la modeste jeune fille aux nobles dames qui
taient venues, des villas voisines, voir cette fte populaire  laquelle
elles ddaignaient de prendre part. Plusieurs d'entre elles remarqurent
mme Gatano, et se le montrrent du doigt avec cette navet des femmes
italiennes, qui s'arrtent devant un beau garon, et qu'elles regardent
comme elles regarderaient un beau chien ou un beau cheval. Gatano rpondit
 leurs regards par un regard de ddain; mais, dans ce regard de Gatano,
il y avait pour le moins autant d'envie que d'orgueil, et l'on comprenait
facilement qu'il donnerait bien des choses pour tre l'amant d'une de ces
fires beauts qu'en apparence il semblait har.

Gelsomina ne voyait qu'une chose: c'est que son Gatano tait le roi de la
fte, c'est qu'on l'enviait d'tre aime par le beau pcheur; et, jugeant
le coeur de son amant par le sien, elle tait heureuse.

Gatano proposa  Gelsomina et  ses amies de les ramener dans sa barque.
Les jeunes filles acceptrent, et tandis qu'un jeune frre de Gatano,
enfant de douze ans, tenait le gouvernail, le beau pcheur s'assit  la
proue, prit sa mandoline et, au milieu de cette belle nuit, sous ce ciel
magnifique, sur cette mer d'azur, il se mit  chanter les plus douces
chansons de Mli, l'Anacron sicilien.

On aborda ainsi prs de la cabane de Gatano; puis il amarra sa barque. Les
jeunes filles descendirent. Le beau pcheur conduisit Gelsomina et deux de
ses compagnes qui demeuraient dans le mme quartier qu'elle jusqu'au coin
de la rue qu'elle habitait; puis, arriv l, il les quitta, et Gelsomina
rentra avec une de ses amies qui, un instant aprs, sortit, accompagne 
son tour de la vieille Assunta, la nourrice de Gelsomina.

Gabriello s'tait remis a son poste  la mme heure que la veille; il vit
Gatano passer, repasser, s'arrter et faire le signal. Comme la veille,
les deux amants causrent jusqu' deux heures du matin; mais, comme la
veille encore, leur entretien demeura chaste et pur, et leurs caresses se
bornrent  quelques baisers dposs sur la main de Gelsomina.

Gatano ne douta plus qu'ils ne se vissent ainsi chaque nuit; mais il ne
douta pas non plus que, malgr ces entretiens, Gelsomina ne ft digne en
tout point de reprsenter la desse de la Sagesse sur le char de sainte
Rosalie.

Le lendemain, comme Gatano venait  son rendez-vous habituel, une femme,
couverte d'un long voile noir, l'accosta et lui glissa un petit billet dans
la main. Gatano voulut l'interroger, mais la femme voile appuya par-dessus
son voile son doigt sur sa bouche en signe de silence, et Gatano tonn la
laissa se retirer sans faire un seul mouvement pour la retenir.

Gatano resta un instant immobile  la place o il tait, reportant ses
yeux du billet  la femme voile et de la femme voile au billet; puis,
s'approchant vivement d'une madone devant laquelle brlait une lampe,
il lut ou plutt il dvora les quelques lignes que le papier contenait.
C'tait une dclaration d'amour, qui n'avait pour signature que ces mots,
dont l'effet, au reste, fut magique sur Gatano: _Une des plus grandes
dames de la Sicile_.

On lui disait en outre que, s'il tait dispos  rpondre  cet amour, il
retrouverait le lendemain,  la mme heure et  la mme place, la mme
femme voile, qui le conduirait prs de l'inconnue que la violence de sa
passion forait  faire prs de lui cette trange dmarche.

A cette lecture, le visage de Gatano s'claira d'une orgueilleuse joie. Il
releva le front, secoua la tte, et respira comme un homme qui arrive
tout  coup, et au moment o il s'en doutait le moins,  un but longtemps
poursuivi; puis, quoiqu'il ft minuit pass, il resta encore un instant
pensif, debout et les bras croiss, devant la madone, relut une seconde
fois le billet, le glissa dans la poche de ct de sa veste, et prit la rue
qui conduisait  la maison de Gelsomina.

Quoique aucun signal n'et t fait, la pauvre enfant tait  sa fentre;
c'tait la premire fois, depuis que Gatano lui avait dit qu'il l'aimait,
que Gatano se faisait attendre.

Enfin il parut, non point tendre et empress comme d'habitude, mais
contraint, gn, inquiet. Dix fois Gelsomina, s'apercevant de sa
proccupation, lui demanda quelle pense le tourmentait. Gatano dit qu'il
tait indispos, souffrant, et que, si le lendemain il ne se sentait pas
mieux, il tait possible qu'il ne vnt mme pas.

En face de cette crainte, Gelsomina oublia toute autre chose; il fallait en
effet que Gatano ft bien malade pour n'avoir point la force de venir voir
sa Gelsomina, que depuis un an il venait voir, en lui disant lui-mme que
peut-tre l'habitude qu'il avait d'une inaltrable sant faisait qu'il
exagrait les douleurs qu'il prouvait, et qu'en tout cas il ferait tout au
monde pour venir  l'heure ordinaire.

Les jeunes gens se sparrent; pour la premire fois, Gelsomina referma sa
fentre avec un serrement de coeur inconnu pour elle jusque-l. Gatano, au
contraire,  mesure qu'il s'loignait de Gelsomina, se sentait soulag et
respirait plus librement. Mal accoutum encore  feindre, sa dissimulation
l'touffait.

Le lendemain,  la mme heure et  la mme place, Gatano rencontra la
jeune femme; en l'apercevant, tout son sang reflua vers son coeur, et il
crut qu'il allait touffer. La femme s'approcha de lui.

--Eh bien! lui dit-elle, es-tu dcid?

--Ta matresse est-elle jeune? demanda Gaetano.

--Vingt-deux ans.

--Ta matresse est-elle belle?

--Comme un ange.

Il y eut un moment de silence pendant lequel le bon et le mauvais gnie de
Gaetano se livrrent en lui un combat terrible; enfin, le mauvais gnie
remporta.

--Je te suis, dit Gaetano.

Aussitt, la femme voile marcha la premire, et Gaetano la suivit.

Le guide de Gaetano prit la rue Magueda, qu'il parcourut aux trois quarts
de sa longueur; puis il s'arrta devant un dlicieux palazzino, tira une
clef de sa poche, ouvrit une porte donnant sur un escalier, dont on avait
teint avec soin toutes les lumires, dit  Gaetano de le suivre en
tenant le bout de son voile, monta avec lui une vingtaine de marches,
l'introduisit dans une antichambre; faiblement claire, traversa un riche
salon; puis, ouvrant une porte qui laissa arriver jusqu'au beau pcheur cet
air tide et parfum qui s'chappe du boudoir d'une jolie femme:

--Madame, dit-elle, c'est lui.

--O mon Dieu! Teresita, rpondit une douce voix avec un accent plein de
crainte, je n'oserai jamais le voir.

--Et pourquoi cela, madame? dit Teresita entrant et laissant la porte
ouverte pour que Gaetano pt voir sa matresse  demi couche sur une
chaise longue, et dans le plus dlicieux dshabill qui se pt voir;
pourquoi cela?

--Il n'aurait qu' ne pas m'aimer!

--Ne pas vous aimer, madame! s'cria Gaetano en se prcipitant dans la
chambre; ne pas vous aimer! Le croyez-vous vous mme, et n'est-ce pas
impossible quand on vous a vue? Oh! ne craignez rien, ne craignez rien,
madame! Je suis tout a vous.

Et Gaetano tomba aux pieds de la jeune femme, qui cacha sa tte dans ses
mains comme par un dernier mouvement de pudeur.

Teresita sortit et les laissa ensemble.

Gelsomina attendit jusqu' quatre heures du matin, mais inutilement,
Gaetano ne vint pas.

La journe du lendemain fut une triste journe pour la pauvre enfant;
c'tait sa premire douleur d'amour. Il lui sembla que le soleil ne
se coucherait jamais; enfin, le soir arriva, la nuit vint, les heures
passrent, lourdes et ternelles, mais elles passrent. Minuit sonna.

La pauvre enfant n'osait ouvrir sa fentre; enfin, le signal se fit
entendre, elle s'lana contre sa jalousie, et y passa  la fois les deux
mains pour chercher celles de Gatano. Gatano tait  son poste, mais
froid et contraint. Il sentit lui-mme qu'il se trahissait, il voulut
lui reparler ce mme langage d'amour auquel il l'avait habitue, mais il
manquait  sa voix cet accent de conviction qui subjugue, il manquait 
ses paroles cette chaleur de l'me qui entrane; Gelsomina sentit
instinctivement que quelque grand malheur la menaait, et ne rpondit qu'en
pleurant. A la vue de ces larmes qui roulaient du visage de Gelsomina sur
le sien, Gatano retrouva un instant son ancien amour. Gelsomina trompe
s'y laissa reprendre. Ce fut elle alors qui demanda pardon  Gatano, qui
s'accusa d'tre inquite, exigeante, jalouse. Gatano tressaillit  ce
dernier mot prononc pour la premire fois entre eux; car il sentait qu'il
ne pourrait longtemps tromper Gelsomina, habitue qu'elle tait  le voir
chaque nuit.

Alors il lui chercha une querelle.

--Vous vous plaignez de moi, lui dit-il, Gelsomina, quand ce serait  moi 
me plaindre de vous.

--A vous...  vous plaindre de moi! s'cria la jeune fille; mais que vous
ai-je donc fait?

--Vous ne m'aimez pas.

--Je ne vous aime pas! Vous dites que je ne vous aime pas, moi! Il dit que
je ne l'aime pas, mon Dieu!

Et la jeune fille leva ses yeux tout humides de pleurs vers le ciel, comme
pour le prendre  tmoin que, si jamais accusation avait t injuste,
c'tait celle-l.

--Du moins, reprit Gatano, embarrass de soutenir lui-mme une assertion
dont, au fond de son coeur, il reconnaissait la fausset; du moins, vous ne
m'aimez pas comme je voudrais que vous m'aimassiez.

--Et comment pourrais-je vous aimer plus que je ne le fais? demanda la
jeune fille.

--Est-ce aimer vritablement, dit Gatano, que de refuser quelque chose 
l'homme qu'on aime?

--Que vous ai-je jamais refus? demanda navement Gelsomina.

--Tout, dit Gatano; c'est tout refuser que de n'accorder qu' demi.

Gelsomina rougit, car elle comprit ce que lui demandait son amant.

Puis, aprs un moment de silence rflchi de la part de la jeune fille,
impatient de la part du jeune homme:

--coutez, Gatano, lui dit-elle. Vous savez ce qui a t convenu entre mon
pre et vous. Il me donne mille ducats en mariage, et il a exig de vous
que vous apportassiez une pareille somme; vous lui avez dit que deux ans
vous suffiraient pour l'amasser, et vous avez accept la condition qu'il
vous a faite d'attendre deux ans. Moi, de mon ct, vous le voyez, Gatano,
j'ai fait ce que j'ai pu pour vous rendre l'attente moins longue. Voil un
an que nous nous aimons, et, pour moi du moins, cette anne a pass comme
un jour. Eh bien! si vous craignez la lenteur de l'anne qui nous reste 
attendre, si, comme vous le dites, vous croyez, lorsqu'une jeune fille a
donn son coeur, qu'il lui reste encore quelque chose  accorder, eh bien!
prvenez le prtre de Sainte-Rosalie, venez me prendre demain  dix heures
du soir, au lieu de minuit; munissez-vous d'une chelle pour que je puisse
descendre de cette fentre, et alors je me rends  l'glise de la sainte,
le prtre nous unit secrtement [Note: En Sicile, et mme dans tout le
reste de l'Italie, o il n'y a pas d'actes de l'tat civil, les mariages
faits ainsi, mme sans le consentement des parents, sont parfaitement
valides.], et alors... la femme n'aura plus rien  refuser  son mari.

Gatano avait cout cette proposition en silence et en plissant; enfin,
voyant que Gelsomina attendait avec anxit sa rponse:

--Demain! dit-il, demain! Je ne puis pas demain, c'est impossible.

--Impossible! Et pourquoi?

--J'ai fait march avec deux Anglais pour les conduire aux Iles: c'est cela
qui me rendait triste. Je suis forc de te quitter pour sept ou huit jours,
Gelsomina.

--Toi, me quitter pour sept ou huit jours! s'cria Gelsomina en lui
saisissant la main comme pour le retenir.

--Ils m'ont offert quarante ducats pour cette course, et j'avais une telle
hte de complter la somme qu'exig ton pre, que j'ai accept.

--Ce que tu me dis l est-il bien vrai? demanda la jeune fille, doutant
pour la premire fois des paroles de son amant,

--Je te le jure, Gelsomina; et,  mon retour, eh bien! nous verrons  faire
ce que tu me demandes.

--Ce que je te demande! s'cria la jeune fille tonne; grand Dieu! Mais
est-ce moi qui te prie? Est-ce moi qui te presse? Tu dis que je demande,
quand je croyais accorder... Mais nous ne nous comprenons plus, Gatano?

--Si fait, Gelsomina; seulement tu te dfies de ma parole, et tu ne veux
rien accorder qu' ton mari. Eh bien! soit,  mon retour, je ferai ce que
tu exiges.

--Ce que j'exige! Oh, mon Dieu, mon Dieu! s'cria Gelsomina; que s'est-il
donc pass entre nos deux coeurs?

Puis, comme deux heures sonnaient, elle tendit sa main  Gatano, esprant
qu'il la retiendrait encore. Mais Gatano, coupable envers Gelsomina, se
trouvait mal  l'aise en face d'elle; et, baisant la main de la jeune
fille, il sauta  terre en lui disant:

--A huit jours, Gelsomina.

--A huit jours, murmura la jeune fille en laissant retomber la jalousie
avec un profond soupir, et en regardant Gatano s'loigner.

Deux fois Gatano, sans doute repentant au fond du coeur, s'arrta pour
revenir dire un adieu plus tendre  Gelsomina; deux fois la jeune fille,
dans cette esprance, porta vivement la main  la jalousie, toute prte
qu'elle tait pour le pardon. Mais, cette fois comme la premire, le
mauvais gnie de Gatano l'emporta et, continuant de s'loigner de
Gelsomina, il disparut enfin  l'angle de la rue.

La jeune fille resta debout derrire la jalousie, jusqu' ce qu'elle vit
paratre le jour; alors seulement elle se jeta tout habille sur son lit.

Vers les trois heures de l'aprs-midi, au moment o le vieux Mario venait
de sortir, le juif qui tait dj venu offrir des diamants  Gelsomina
entra avec un autre crin. La jeune fille tait assise, les mains sur
ses genoux, la tte incline sur la poitrine, en proie  une si profonde
rverie, qu'elle ne le vit point entrer, et qu'elle ne s'aperut de sa
prsence que lorsqu'il fut tout prs d'elle. Elle le regarda, le reconnut,
et tressaillit comme si elle et touch un serpent.

--Que demandez-vous? s'cria-t-elle.

--Je demande, dit le juif, si votre couronne de jasmins et de daphns
suffit toujours  Gatano?

--Que voulez-vous dire? s'cria la jeune fille.

--Je dis que c'est un garon plein d'ambition et d'orgueil; il se pourrait
qu'il se lasst de cette simple parure, et qu'il se mt un beau matin en
qute d'une couronne plus prcieuse.

--Gatano m'aime, dit la jeune fille en plissant, et je suis sre de lui
comme il est sr de moi. D'ailleurs, il ne voudrait pas me tromper, il a le
coeur trop grand pour cela.

--Si grand, dit le juif en riant, qu'il y a dans ce coeur de la place pour
deux amours.

--Vous mentez, dit la jeune fille en essayant de donner  sa voix une
assurance qu'elle n'avait pas; vous mentez, laissez-moi.

--Je mens! dit le juif, et si au contraire je te donnais la preuve que je
dis la vrit?

Gelsomina le regarda avec des yeux o se peignaient toutes les angoisses de
la jalousie; puis, secouant la tte comme pouf donner un dmenti  la voix
de son propre coeur:

--Impossible, dit-elle, impossible.

--Et cependant, dit le juif, il ne vient pas ce soir; il ne viendra pas
demain, il ne viendra pas aprs-demain.

--Il part aujourd'hui pour les Iles.

--Il te l'a dit?

--N'tait-ce point la vrit, mon Dieu! s'cria la jeune fille avec
l'expression de la plus, profonde douleur.


--Gatano n'a point quitt Palerme, dit le Juif,

--Mais il part ce soir? demanda avec anxit Gelsomina.

--Il ne part ni ce soir, ni demain, ni aprs-demain: il reste.

--Il reste! Et pourquoi faire reste-t-il?

--Pourquoi faire? Je vais vous le dire. Pour faire l'amour avec une belle
marquise.

--Quelle est celle femme? O est cette femme? Je veux la voir! Je veux lui
parler!

--Qu'as-tu  faire  cette femme? C'est Gatano qui te trahit, c'est de
Gatano qu'il faut te venger.

--Me venger! Et comment?

--En lui rendant infidlit pour infidlit, trahison pour trahison.

--Sortez! s'cria Gelsomina, vous tes un infme!

--Vous me chassez? dit le juif. Je m'en vais, mais vous me rappellerez.

--Jamais!

--Je me nomme Isaac; je demeure Salita Sant'Antonio, n 27. J'attendrai vos
ordres pour revenir.

Et il sortit, laissant Gelsomina crase sous la nouvelle qu'elle venait
d'apprendre.

Toute la journe, toute la nuit se passrent dans une lutte incessante. Ce
que Gelsomina souffrit pendant cette nuit et pendant cette journe ne peut
se dcrire. Vingt fois elle prit la plume, vingt fois elle la rejeta;
Enfin, le lendemain  trois heures, on frappa  la porte du juif; il alla
ouvrir. Une femme couverte d'un voile noir entra; puis, aussitt que la
porte se fut referme derrire elle, cette femme leva son voile. C'tait
Gelsomina.

--Me voil, dit-elle.

--Vous avez fait plus que je n'esprais, dit le juif. Je comptais que
c'tait moi que vous feriez venir, et c'est vous qui tes venue.

--Il tait inutile de mettre quelqu'un dans la confidence, dit Gelsomina.

--En effet, c'est plus prudent, rpondit le juif. Que voulez vous de moi?

--Savoir la vrit.

--Je vous l'ai dite.

--La preuve?

--Vous pourrez l'avoir quand vous voudrez.

--Comment?

--En vous cachant rue Magueda, en face du n 140. Il y a l un palais avec
des colonnes, qui semble fait exprs pour cela.

--Eh bien! aprs?

--Aprs? A minuit, vous verrez Gatano entrer;  deux heures, vous le
verrez sortir.

--A minuit, rue Magueda, en face du n 140?

--Parfaitement.

--Et la nuit prochaine ira-t-il?

--Il y va toutes les nuits.

--Tout service mrite rcompense, reprit en souriant avec amertume
Gelsomina. Vous venez de me rendre un service,  combien l'estimez-vous?

Le juif ouvrit son crin, et le prsenta  Gelsomina.

--Choisissez celui de tous ces diamants qui vous conviendra le mieux,
dit-il, et je serai pay.

--Taisez-vous, dit la jeune fille.

Et, jetant sur une chaise une bourse dans laquelle il avait cinq ou six
onces et autant de piastres:

--Tenez, lui dit-elle, voil tout ce que j'ai; prenez-le. Je vous remercie.

Et elle sortit sans vouloir rien couter de ce que lui disait le juif.

Le soir,  dix heures, elle alla embrasser comme d'habitude le vieux Mario
dans son lit, rentra chez elle, s'enveloppa d'un grand voile noir; puis, 
onze heures, elle se glissa doucement dans le corridor, regarda  travers
le trou de la serrure de la chambre de son pre, et s'assura que la
lampe tait teinte. Pensant que cette obscurit tait une preuve que le
vieillard tait endormi, elle ouvrit alors doucement la porte de la rue,
prit la clef pour pouvoir rentrer quand elle voudrait, et sortit.

Dix minutes aprs, elle tait dans la rue Magueda, cache derrire une
colone du palais Giardinelli, en face du n 140.

A minuit moins quelques minutes, elle vit s'avancer un homme envelopp d'un
manteau. Au premier coup d'oeil elle le reconnut: c'tait Gatano. Elle
s'appuya contre la colonne pour ne pas tomber.

Gatano passa et repassa, comme il avait habitude de le faire pour elle.
Bientt,  ce mme signal qui avait tant de fois fait battre son propre
coeur, Gelsomina vt la porte s'ouvrir, et Gatano disparut.

Gelsomina crut qu'elle allait mourir; mais la jalousie lui rendit les
forces que la jalousie lui avait tes. Elle s'assit sur les marches du
palais, et, cache dans l'ombre projete par les colonnes, elle attendit.

Les heures passrent; elle les compta les unes aprs les autres. Comme
trois heures venaient de sonner, la porte se rouvrit; Gatano reparut, une
femme vtue d'un peignoir d mousseline blanche l'accompagnait. Il n'y
avait plus de doute: Gelsomina tait trahie.

D'ailleurs, comme si Dieu et voulu d'un seul coup lui ter toute
esprance, les deux amants lui donnrent le temps de s'assurer de son
malheur. Ni l'un ni l'autre ne pouvaient se quitter. Leur adieu dura prs
d'une demi-heure.

Enfin Gatano s'loigna; la porte se referma derrire lui. Gelsomina,
debout sur les degrs du palais, semblait une statue de marbre. Enfin,
comme si elle s'arrachait de sa base, elle fit quelques pas en avant, mais
ses genoux se drobrent sous elle; elle voulut crier, mais la voix lui
manqua, et, jetant un cri touff, qui ne parvint pas mme jusqu' Gatano,
elle tomba de toute sa hauteur sur le pav.

Quand elle revint  elle, elle se retrouva assise sur les marches du palais
Giardinelli. Un homme lui faisait respirer des sels: cet homme, c'tait le
juif.

Gelsomina regarda cet homme avec terreur: il semblait un dmon acharn  sa
perte. Elle fouilla dans ses poches pour voir si elle avait quelque argent
pour lui payer ses soins; puis, sa recherche ayant t inutile:

--Je n'ai rien sur moi, lui dit-elle. Je vous ferai rcompenser.

--J'irai demain chercher ma rcompense moi-mme, dit le juif.

--Ne venez pas! s'cria Gelsomina en se reculant de lui, vous me faites
horreur!

Le juif, jugeant que le moment serait mal choisi pour renouveler ses
propositions, se mit  rire, et laissa Gelsomina matresse de se retirer.

Gelsomina profita de la libert que lui donnait le juif, et s'loigna d'un
pas rapide. Bientt elle se retrouva  la porte de sa maison. Elle tait
arrive l sans retourner la tte en arrire, sans regarder ni  droite ni
 gauche. Toutes les hallucinations de la fivre passaient devant ses yeux,
toutes les rumeurs du dlire bruissaient  ses oreilles.

Elle voulut ouvrir la porte, mais elle ne put jamais retrouver la serrure;
elle crut qu'elle allait devenir folle, et se coucha, en criant misricorde
 Dieu, sur le banc de pierre qui tait sous sa fentre.

A cinq heures du matin, en sortant pour ouvrir les volets, son pre la
retrouva l.

Elle n'tait pas vanouie; mais elle avait les yeux fixes, les mains
crispes, et ses dents claquaient l'une contre l'autre comme si elle
sortait de l'eau glace.

Son pre voulut l'interroger, mais elle ne rpondit point. Comme il faisait
jour  peine, personne encore ne l'avait vue. Il la prit dans ses bras,
l'emporta comme un enfant, et la remit  la vieille Assunta, qui lui ta
ses habits et la coucha sans qu'elle ft la moindre rsistance, sans
qu'elle pronont un seul mot.

A peine couche, la fivre la prit; Mario voulait envoyer chercher un
mdecin, mais Gelsomina dit qu'elle ne voulait voir que son confesseur Fra
Leonardo.

Fra Leonardo vint, et s'entretint plus d'une heure avec la jeune fille.
Lorsqu'il sortit de la chambre de Gelsomina, son vieux pre l'attendait
pour l'interroger; mais le confesseur ne pouvait rien dire; il secoua la
tte tristement, et,  toutes les questions que lui fit le vieillard, il se
contenta de rpondre que Gelsomina tait une sainte.

Derrire le confesseur arriva le juif; il dit  Mario qu'il avait appris
que sa fille tait malade, et que, comme il avait une foule de secrets
pharmaceutiques, il se faisait fort de la gurir si on voulait l'introduire
auprs d'elle.

Le vieillard fit demander  Gelsomina si elle voulait recevoir un juif
qui se disait mdecin; Gelsomina se fit faire son portrait par la vieille
Assunta, et, ayant reconnu son perscuteur: Nourrice, rpondit-elle, va
dire  cet homme qu'il repasse demain  la mme heure.

Le lendemain, le juif n'eut garde de manquer au rendez-vous; mais,
lorsqu'il demanda au vieux Mario o tait sa fille, celui-ci lui rpondit
en pleurant que, le matin mme, Gelsomina tait entre comme novice au
couvent de Notre-Dame-du-Calvaire.

Gabriello avait compt sur le dsespoir pour perdre Gelsomina; mais, en
cette occasion, prires, menaces, argent, tout fut inutile; il avait
affaire  une tourire incorruptible.

Cinq jours s'coulrent sans rien amener de nouveau. Le terme demand par
Gabriello au prince de G... arriva; il se prsenta chez lui tout confus.
C'tait la premire fois qu'il chouait aussi compltement.

--Eh bien, dit le prince de G..., o est cette jeune fille?

--Ma foi! monseigneur, dit Gabriello, voici douze jours que Dieu et le
diable la jouent aux ds; mais cette fois Dieu a t le plus fin, et il a
gagn.

--Ainsi, tu y renonces?

--Elle s'est rfugie dans le couvent de Notre-Dame-du-Calvaire, et, 
moins que nous ne l'en enlevions de force, je ne vois pas trop moyen de
l'en faire sortir.

--Merci du conseil, mais je ne veux pas me brouiller avec l'archevque;
d'ailleurs c'tait ton affaire et non la mienne. Tu t'tais charg de
m'amener cette jeune fille ici; tu as chou, c'est sur toi que la honte en
retombera.

--J'espre que monseigneur me gardera le secret, dit Gabriello profondment
humili.

--Le secret! s'cria le prince; ah bien oui; le secret! Je dirai partout
au contraire que je voulais une fille de rien, une grisette, une petite
ouvrire, que je t'ai laiss carte blanche pour l'argent, et que, malgr
tout cela, tu as chou.

--Mais monseigneur veut donc me perdre! s'cria Gabriello dsespr.

--Non, mais je veux qu'on sache le fonds qu'on peut faire sur ta parole;
c'est un petit ddommagement que je me rserve.

--Votre Excellence est dcide  me faire cet affront?

--Parfaitement dcide.

--Mais si je n'avais pas perdu tout espoir?

--Alors, c'est autre chose.

--Si je demandais trois mois  Votre Excellence pour tenter un nouveau
moyen?

--Je t'en donne six.

--Et pendant ces six mois, Votre Excellence gardera le secret sur ce
premier chec?

--Je serai muet; tu vois que je te fais beau jeu.

--Oui, Excellence; aussi, maintenant, ce n'est plus une affaire d'argent,
c'est une question d'honneur; j'y russirai ou j'y perdrai mon nom.

--Ainsi donc, dans six mois?

--Peut-tre avant, mais pas plus tard.

--Adieu, seigneur Gabriello.

--Au revoir. Excellence.

Gabriello rentra chez lui; il lui tait venu, tout en causant avec le
prince de G..., une ide lumineuse qu'il avait besoin de mrir. Toute la
journe et toute la nuit, il la retourna dans sa tte; le lendemain il
commena de la mettre  excution.

Ds le matin, il alla trouver Fra Leonardo dans sa cellule, se jeta  ses
pieds en lui disant qu'il tait un grand pcheur, mais que la grce de Dieu
l'avait touch, et qu'il s'adressait  lui pour qu'il le soutnt dans la
bonne voie, hors de laquelle il avait si longtemps march.

Il lui confessa ensuite l'infme mtier qu'il exerait, se frappant la
poitrine avec tant de componction et de remords,  chaque nouvel aveu qui
sortait de sa bouche, que Fra Leonardo, voyant dans cet homme un miracle de
conversion, ne put s'empcher de lui demander comment le repentir lui tait
venu.

Alors Gabriello lui raconta qu'il avait t charg par un grand seigneur
de perdre Gelsomina, mais qu' peine l'avait-il vue qu'il tait devenu
amoureux d'elle, et n'avait pas mme os lui parler. Longtemps il avait
combattu cet amour, sachant bien qu'il tait indigne d'une si chaste jeune
fille; mais enfin il avait pens qu'il n'y a pas de crime si grand que le
repentir n'efface, pas de conduite si souille que l'absolution ne lave.
Il avait donc pris la rsolution d'aller se jeter aux genoux du pre de
Gelsomina, et de lui tout dire, lorsqu'il avait appris que celle qu'il
aimait venait d'entrer dans un couvent. Alors, dans son dsespoir, il tait
venu  Fra Leonardo pour lui dire que son parti tait pris, et que, si
Gelsomina se faisait religieuse, lui, de son ct, tait dcid  entrer en
religion, en abandonnant la moiti de ce bien si mal acquis aux pauvres, et
en faisant de l'autre moiti un fonds pour marier quelque fille pauvre et
sage qui aurait refus de s'enrichir aux dpens de son honneur.

Une pareille dtermination toucha le bon capucin jusqu'aux larmes; il dit
 son pnitent que tout n'tait pas encore perdu, et que Gelsomina ne
persisterait peut-tre point dans une rsolution prise en un moment
d'exaltation, et qui mettait son vieux pre au dsespoir. En outre il
promit d'user de toute son influence sur elle pour la dterminer  ne point
prendre pour une vocation srieuse ce vertige religieux qui l'avait saisie
lorsqu'elle avait regard le monde du haut de sa douleur. Gabriello se jeta
aux pieds du moine, et lui baisa les genoux en lui demandant la permission
de revenir tous les jours.

Fra Leonardo raconta tout au pre de Gelsomina; le pauvre vieillard,
compatissant  une douleur qu'il partageait, demanda  voir ce pauvre
jeune homme afin de pleurer avec lui. Le moine promit de le lui amener le
lendemain.

Le lendemain,  l'heure convenue, le pre de Gelsomina vit arriver Fra
Leonardo et son pnitent. Les deux affligs se jetrent dans les bras
l'un de l'autre; Gelsomina tait le lien qui les unissait: aussi, ne
parlrent-ils que d'elle; c'taient les premiers moments de consolation
que le vieux Mario et gots depuis que sa fille tait au couvent.
Aussi, lorsque Gabriello le quitta, fit-il promettre au jeune homme qu'il
reviendrait le voir le lendemain.

Non seulement Gabriello n'avait garde de manquer  un pareil rendez-vous,
mais encore il y vint longtemps avant l'heure indique. Le vieillard lui
sut gr d'tre plus qu'exact, et ils passrent une partie de la journe
ensemble.

Quant  Gatano, on n'en entendait pas mme parler; il avait la tte plus
que jamais affole de sa prtendue marquise.

Fra Leonardo voyait Gelsomina tous les jours. Il lui raconta d'abord, sans
qu'elle y ft grande attention, la conversion miraculeuse qu'elle avait
faite; puis il lui peignit le dsespoir de Gabriello en la perdant.
Gelsomina savait ce que c'tait que les douleurs de l'amour, elle plaignait
au fond du coeur le jeune homme qui les prouvait.

Quelques jours aprs, Gelsomina consentit  voir son pre, mais  condition
qu'il n'essaierait pas de la dissuader de sa rsolution de se faire
religieuse; le vieux Mario promit tout ce que l'on voulut, et ne lui parla
tout le temps que de Gabriello, qui avait pour lui tous les soins qu'un
fils aurait pour son pre. Gelsomina remercia Dieu de ce qu'il rendait au
vieillard l'enfant qu'il avait perdu.

Quelque temps aprs, comme Fra Leonardo vit Gelsomina plus tranquille, il
commena  l'entretenir des vritables devoirs d'une chrtienne. Le premier
de ces devoirs, selon lui, tait d'honorer ses parents et de leur obir en
tous points, un pre et une mre tant en ce monde la divinit visible pour
leurs enfants.

Vers la mme poque, le vieux Mario se hasarda  reparler  sa fille de ses
anciens rves paternels, comment il avait song parfois au bonheur qu'il
prouverait  mourir entre les bras de ses petits-fils; puis il demanda 
Gelsomina, les larmes aux yeux, s'il lui fallait renoncer pour toujours 
cet espoir. Gelsomina pleura, mais ne rpondit rien.

Une fois, Gelsomina hasarda de demander  Fra Leonardo ce qu'tait devenu
Gatano. Fra Leonardo rpondit qu'il tait toujours le mme, mais qu'il
devenait de plus en plus orgueilleux, et qu'on le voyait  toutes les ftes
avec des rubans  son chapeau, des bagues  ses doigts, et des ceintures
magnifiques autour du corps. Gelsomina soupira du plus profond de son
coeur; il tait vident qu'elle tait compltement oublie.

Comme Fra Leonardo sortait de la cellule de la novice, le vieux Mario y
entrait. Chaque jour il tait plus reconnaissant  Gabriello de ses soins
pour lui, soins d'autant plus dsintresss qu'une seule rcompense tait
digne d'eux, et que cette rcompense, la rsolution de Gelsomina la rendait
impossible.

Quatre mois s'coulrent; ces quatre mois avaient amen une grande
amlioration dans l'tat des choses. Gelsomina sentait qu'elle ne serait
jamais heureuse elle-mme, mais elle comprenait qu'elle pouvait beaucoup
pour le bonheur des autres: or, pour un coeur comme celui de Gelsomina,
c'tait presque tre heureuse elle-mme que de rendre les autres heureux.

Aussi, la premire fois qu'elle vit son pre pleurer en songeant que
l'poque o elle devait prendre le voile arrivait, ce fut elle qui le
consola en lui disant de prendre courage, qu'elle commenait  sentir que
Dieu lui donnerait la force de surmonter son amour, et que, comme la seule
crainte de revoir Gatano l'avait dtermine  fuir le monde, peut-tre
rentrerait-elle dans le monde du moment o elle pourrait le revoir sans
crainte. A cette seule esprance, le vieillard prouva une si grande joie,
que Gelsomina eut presque des remords d'avoir caus  son pre une si
grande douleur.

Quelques jours aprs, Fra Leonardo se hasarda  parler  la novice de
Gabriello et de l'amour profond qu'il conservait pour elle. Gelsomina ne
put s'empcher de comparer cet amour sans esprance  celui de Gatano, qui
pouvait tout esprer, et elle plaignit le pauvre garon plus tendrement
qu'elle ne l'avait encore fait.

Cela rendit quelque courage au pauvre pre:  la premire entrevue qu'il
eut avec sa fille, il lui ouvrit son coeur tout entier, il ne manquait 
Gabriello que d'tre l'poux de Gelsomina pour que Mario vt en lui un
vritable enfant; le lien social seul manquait, car Gabriello avait depuis
cinq mois, pour le vieillard, les soins, l'amour et le respect que le fils
le plus tendre pourrait avoir pour son pre.

Gelsomina tendit la main au vieillard, et lui demanda huit jours pour
interroger son coeur.

Ces huit jours, Gelsomina les passa dans la prire et dans la solitude;
elle aimait toujours Gatano, mais d'un amour qui n'avait plus rien de
terrestre, et  la manire dont les enfants du ciel aimaient les fils de la
terre. Elle sentait en elle, sinon le dsir, du moins la force d'appartenir
 un autre, et d'tre une digne femme et une digne mre, comme elle avait
t une sainte jeune fille.

Lorsque son pre revint au jour indiqu, elle lui dit donc que, si son
bonheur dpendait de son consentement, elle donnait ce consentement, sinon
avec joie, du moins avec rsignation. Le vieux Mario tomba presque aux
genoux de sa fille, mais elle le prit dans ses bras et sourit  le voir si
heureux.

Alors il lui demanda la permission de lui amener Gabriello le lendemain,
mais elle lui rpondit qu'elle n'avait pas besoin de le voir, qu'elle
recevrait un mari des mains de son pre, et que ce mari, quel qu'il ft,
avait droit  son estime et  son dvouement; que ces deux sentiments
taient les seuls que l'on pouvait exiger d'elle, et que ce serait au temps
d'en faire natre un autre.

Le mariage fut fix  quinze jours; ces quinze jours, Gelsomina les passa
en prires et en exercices religieux; puis, le matin du quinzime, elle
quitta le couvent pour aller  l'glise, o l'attendait son fianc. Ce fut
au pied de l'autel seulement qu'elle rencontra Gabriello, et comme elle ne
l'avait vu que dguis en juif, avec une barbe et une perruque, elle ne le
reconnut pas.

Au retour, chacun flicita Gabriello sur son bonheur, chacun lui dit qu'il
avait pous une vritable sainte.

Mais lui se droba  toutes ces flicitations; il avait une visite  faire.

On annona au prince de G... que Gabriello l'attendait dans son
antichambre.

--Faites entrer, dit le prince.

Gabriello entra.

--Eh bien! demanda le prince, o en sommes-nous? C'est demain que le terme
expire.

--Et c'est ce soir que je vous livre Gelsomina, dit Gabriello.

--Et comment as-tu fait cela, dmon? s'cria le prince.

--Monseigneur, c'est tout simple; voyant qu'elle tait incorruptible, je
l'ai pouse.

--Et?

--Et ce soir vous prendrez ma place, voil tout. Un honnte homme n'a que
sa parole; j'avais engag la mienne  Votre Excellence, et je la tiens.

Le soir il fut fait ainsi qu'il avait t dit

Gelsomina ignora toujours cet infme trait; ce qui ne l'empcha pas de
mourir au bout de trois ans de mariage, en laissant  Gabriello une fille
qui a maintenant douze ans, et qu'il est prt  vendre comme il a vendu sa
mre.

On voit que l'honnte homme n'a pas vol son surnom d'_il Signor Mercurio_,
dont il est si fier qu'il a compltement abandonn son nom de baptme et
son nom de famille.

Quant  Gatano, lorsqu'il sut qu'il avait t tromp, et qu'en prenant
une courtisane pour une marquise, il avait perdu ce trsor d'amour qu'on
appelait Gelsomina, il entra dans une telle colre, qu'il donna  la
Catanaise un coup de couteau dont elle faillit mourir.

Il en rsulta pour lui une condamnation de vingt ans aux galres.

Nous le retrouvmes un mois aprs  Vulcano, o, comme on dit en style de
bagne, il faisait son temps.




SAINTE ROSALIE


Comme il signor Mercurio achevait son rcit, Jadin, le baron S... et le
vicomte de R... entrrent; le garon de l'htel leur avait procur une
fentre dans la rue del Cassero, et ils venaient me chercher pour l'occuper
avec eux.

Ils sourirent en me voyant en tte--tte avec le signor Mercurio, qui, de
son ct,  leur aspect, se retira le plus discrtement du monde, emportant
les deux piastres dont j'avais pay son abominable histoire.

De mon ct, comme j'avais le sourire de ces messieurs sur le coeur, et
que j'prouvais pour cet homme un dgot qu'ils ne pouvaient comprendre,
puisqu'ils n'en connaissaient pas la cause, j'appelai le garon, je lui
dclarai que, si le signor Mercurio rentrait dans ma chambre, je quitterais
 l'instant l'htel.

Cet ordre a port ses fruits, et je suis certain qu'encore aujourd'hui je
passe  Palerme pour un puritain de premire classe.

Je ne demandai  ces messieurs que le temps de m'habiller. Comme la maison
dans laquelle nous avions lou une fentre tait  cinq cents pas  peine,
nous ne jugemes pas  propos de faire atteler pour cela, et nous nous y
rendmes  pied.

La ville avait le mme air de fte; les rues taient encombres de monde,
il nous fallut prs d'une heure pour faire ces cinq cents pas.

Enfin, nous atteignmes la maison, nous montmes au second tage, nous
entrmes en possession de notre fentre. Il y en avait deux dans la chambre
mais l'autre tait occupe par une famille anglaise; le locataire, auquel
nous avions sous-lou, se tenait debout et prt  en faire les honneurs.

La premire chose qui me frappa en jetant les yeux sur la rue fut, au
troisime tage de la maison en face de nous un norme balcon, en manire
de cage, tenant toute la largeur de la maison; sa forme tait bombe comme
celle d'un vieux secrtaire, et les grilles qui le composaient taient
assez serres pour qu'on ne put voir que fort confusment au travers.

Je demandai au matre de la maison l'explication de cette singulire
machine que j'avais dj au reste remarque  plusieurs autres maisons:
c'tait un balcon de religieuses.

Il y a aux environs de Palerme et  Palerme mme, une vingtaine de couvents
de filles nobles: en Sicile, comme partout ailleurs, les religieuses sont
censes n'avoir plus aucun commerce avec le monde; mais en Sicile, pays
indulgent par excellence, on leur permet de regarder le fruit dfendu
auquel elles ne doivent pas toucher. Elles peuvent donc, les jours de fte,
venir prendre place, je ne dirai pas  ces balcons, mais dans ces balcons,
ou elles se rendent de leur couvent, si loign qu'il soit, par des
passages souterrains et par des escaliers drobs. On m'a assur que, lors
de la rvolution de 1820, quelques religieuses, plus patriotes que les
autres, avaient, emportes par leur enthousiasme national, vers du haut de
ce fort imprenable de l'eau bouillante sur les soldats napolitains.

A peine cette explication nous tait-elle donne, que la volire se remplit
de ses oiseaux invisibles, qui se mirent aussitt  caqueter  qui mieux
mieux. Autant que j'en pus juger par le bruit et par le mouvement, le
balcon devait bien contenir une cinquantaine de religieuses.

L'aspect qu'offrait Palerme tait si vivant et si vari, que, quoique nous
fussions venus au moins deux heures trop tt, ces deux heures s'coulrent
sans un seul moment d'ennui; enfin, au bruit d'une salve d'artillerie qui
se fit entendre,  la rumeur qui courut par la ville, au mouvement qui se
fit parmi les assistants, nous jugemes que le char se mettait en route.

Effectivement, nous commenmes bientt  l'apercevoir  l'extrmit de la
rue del Cassero, au tiers de laquelle  peu prs nous nous trouvions; il
s'avanait lentement et majestueusement, tran par cinquante boeufs
blancs aux cornes dores; sa hauteur atteignait celle des maisons les plus
leves, et outre les figures peintes ou modeles en carton et en cire dont
il tait couvert, il pouvait contenir sur ces deux diffrents tages, et
sur une espce de proue qui s'lanait en avant, pareille  celle d'un
vaisseau, de cent quarante  cent cinquante personnes, les unes jouant de
toutes sortes d'instruments, les autres chantant, les autres enfin jetant
des fleurs.

Quoique cette norme masse ne ft compose en grande partie que d'oripeaux
et de clinquant, elle ne laissait point que d'tre imposante. Notre hte
s'aperut de l'effet favorable produit sur nous par la gigantesque machine;
mais, secouant la tte avec douleur, au lieu de nous maintenir dans notre
admiration, il se plaignit amrement de la foi dcroissante et de
la lsinerie croissante de ses compatriotes. En effet, le char, qui
aujourd'hui gale  peine en hauteur les toits des palais, dpassait
autrefois les clochers des glises; il tait si lourd, qu'il fallait cent
boeufs au lieu de cinquante pour le traner; il tait si large et si charg
d'ornements, qu'il dfonait toujours une vingtaine de fentres. Enfin,
il s'avanait au milieu d'une telle foule, qu'il tait bien rare qu'en
arrivant  la place de la Marine il n'y et pas un certain nombre de
personnes crases. Tout cela, on le comprend, donnait aux ftes de sainte
Rosalie une rputation bien suprieure  celle dont elles jouissent
aujourd'hui, et flattait fort l'amour-propre des anciens Palermitains.

En effet, le char passa devant nous, nous nous apermes que les autorits
municipales ou ecclsiastiques de Palerme, je ne saurais trop dire
lesquelles, avaient fort tir  l'conomie: ce que nous avions pris de loin
pour de la soie tait du simple calicot, les gazes des draperies taient
singulirement fanes, et les ailes des anges avaient grand besoin d'tre
remplumes, vers leurs extrmits surtout, qui avaient fort souffert des
ravages du temps et du frottement de la machine.

Immdiatement aprs le char, venaient les reliques de sainte Rosalie,
enfermes dans une chsse d'argent et poses sur une espce de catafalque
port par une douzaine de personnes qui se relayent et affectent de marcher
cahin caha,  la manire des oies. Je demandai la cause de cette singulire
faon de procder, et l'on me rpondit que cela tenait  ce que sainte
Rosalie avait un lger dfaut dans la tournure.

Derrire cette chsse, un spectacle bien plus trange et bien plus
inexplicable encore nous attendait: c'taient les reliques de saint Jacques
et de saint Philippe, je crois, portes par une quarantaine d'hommes, qui
vont sans cesse courant  perdre haleine et s'arrtant court. Ce temps
d'arrt leur sert  laisser former un intervalle d'une centaine de pas
entre eux et les reliques de sainte Rosalie; aussitt cet intervalle form
ils se remettent  courir de nouveau, et ne s'arrtent que lorsqu'ils ne
peuvent aller plus loin; alors ils s'arrtent encore pour repartir un
instant aprs, et ce transport des reliques des deux saints s'excute
ainsi, par courses et par haltes, depuis le moment du dpart jusqu'au
moment de l'arrive. Cette espce de mythe gymnastique fait allusion 
un fait tout en l'honneur des deux lus: un jour qu'on transportait leur
chsse, je ne sais pour quelle cause, d'un lieu  un autre, elle passa par
hasard dans une rue que dvorait un incendie; les porteurs s'aperurent
qu' mesure qu'ils s'avanaient, le feu s'teignait; afin que le feu ft le
moins de dgt possible, ils se mirent  courir; cette ingnieuse ide
fut couronne du plus entier succs. Partout o ce n'tait qu'un incendie
ordinaire, la flamme disparut aussitt; seulement, l o l'incendie tait
le plus acharn, il fallut s'arrter une ou deux minutes. De l les
courses, de l les haltes. Comme on le comprend bien, cette aptitude des
deux saints  combattre les incendies rend inutile  Palerme le corps royal
des sapeurs-pompiers.

Aprs les reliques de saint Jacques et de saint Philippe venaient celles de
saint Nicolas, portes par une dizaine d'hommes dansant et valsant. Cette
faon de rendre hommage  la mmoire d'un saint nous ayant aussi paru assez
trange, nous en demandmes l'explication: ce  quoi on nous rpondit que,
saint Nicolas tant de son vivant d'un naturel fort jovial, on n'avait rien
trouv de mieux que cette marche chorgraphique, qui rappelait parfaitement
la gaiet de son caractre.

Derrire saint Nicolas ne venait rien autre chose que le peuple, lequel
marchait comme il l'entendait.

Cette marche triomphale, qui avait commenc vers midi, ne fut gure acheve
que sur les cinq heures. Alors les voitures circulrent de nouveau dans les
rues; la promenade de la Marine commenait.

La soire offrit les mmes dlices que la veille. En gnral, les plaisirs
italiens ne sont point varis: on fait aujourd'hui ce qu'on a fait hier,
et l'on fera demain ce qu'on a fait aujourd'hui. Nous emes donc feu
d'artifice, danses  la Flora, corso  minuit, et illuminations jusqu'
deux heures.

Tout en assistant aux honneurs rendus  sainte Rosalie  Palerme, nous
avions li, pour le lendemain, la partie d'aller faire un plerinage  sa
chapelle, situe au sommet du mont Pellegrino. En consquence, nous avions
command  la fois une voiture et des nes; une voiture, pour aller tant
que la route serait carrossable, et les nes pour faire le reste du chemin.

Le mont Pellegrino n'est,  vrai dire, qu'un squelette de montagne; toute
la terre vgtale qui le couvrait autrefois a t successivement emporte
dans la plaine par le vent ou par la pluie. Une route magnifique, pose
sur des arcades et digne des anciens Romains, conduit  la moiti de sa
hauteur,  peu prs. L, nous trouvmes, comme nous l'avions ordonn
d'avance, un relais de ces magnifiques nes de Sicile qui, s'ils taient
transports chez nous, feraient honte, non seulement  leurs confrres,
mais encore  beaucoup de chevaux: c'est cette supriorit dans l'espce
qui leur vaut sans doute l'honneur de servir de montures aux dandys et aux
gens de Palerme, quand ils vont faire leurs visites du matin.

Aprs une heure de monte, nous arrivmes  la chapelle de Sainte-Rosalie,
qui n'est rien autre chose que la grotte dans laquelle la sainte retire du
monde a vcu loin de ses sductions. Au-dessus de l'entre de la grotte est
son arbre gnalogique parfaitement en rgle, depuis Charlemagne jusqu'
Sinibaldo, pre de la sainte.

Sainte Rosalie tait fiance au roi Roger, lorsqu'au lieu d'attendre
tranquillement, dans la maison paternelle, son royal poux, elle s'enfuit
un matin, et disparut pour ne plus revenir. Elle avait alors quatorze ans.

Sainte Rosalie se rfugia dans la caverne du mont Pellegrino, o elle vcut
solitaire et mourut ignore, se livrant  la mditation et conversant avec
les anges. Au mois de juillet 1624, au milieu d'une peste terrible qui
dvastait la ville de Palerme, un homme du peuple eut une vision. Il lui
sembla qu'il se promenait hors des portes de Palerme, lorsqu'une colombe,
descendant du ciel, se posa  quelques pas de lui: il alla  la colombe,
mais la colombe reprit son vol et alla se poser  quelques pas plus loin;
il la suivit de nouveau, et de vols en vols la colombe finit par entrer
sous la grotte de sainte Rosalie, o elle disparut: alors le songeur se
rveilla. Comme on le pense bien, il comprit qu'un pareil rve n'tait
autre chose qu'une rvlation. A peine fit-il jour, qu'il se leva, sortit
de Palerme, et aperut la colombe conductrice. Alors se renouvela en
ralit la vision de la nuit. Le brave homme suivit la colombe sans la
perdre de vue, et entra un instant aprs elle dans la grotte. La colombe
avait disparu, mais il y trouva le corps de la sainte.

Ce corps tait parfaitement conserv, et il semblait, quoique cinq sicles
se fussent couls depuis le moment de sa mort, que l'lue du Seigneur vnt
d'expirer  l'instant mme; elle avait d mourir  l'ge de vingt-huit ou
trente ans.

L'homme  la colombe accourut en grande hte  Palerme, et fit part 
l'archevque du songe qu'il avait fait, et de la prcieuse trouvaille qui
en avait t la suite. L'archevque assembla aussitt tout le clerg; puis,
croix et bannires en tte, on alla chercher le corps de sainte Rosalie 
la caverne qui lui avait servi de tombeau; et, aprs l'avoir pose sur un
catafalque, on ramena  Palerme, o on le fit promener par les rues, port
sur les paules de douze jeunes filles, vtues de blanc, couronnes de
fleurs, et tenant des palmes  la main. Le mme jour la peste cessa:
c'tait le 15 juillet 1624.

Ds lors il devint impossible de douter que la fille de Sinibaldo ne ft
une sainte, et, comme cette sainte avait sauv la ville, on mit la ville
sous sa protection. Depuis ce temps, son culte s'est maintenu avec une
fleur de jeunesse et de posie qui est le partage de bien peu d'lues.

L'entre de la grotte est demeure dans sa simplicit primitive; c'est une
espce de vestibule, taill en plein roc et dcor de mdaillons de Charles
III, de Ferdinand 1er et de Marie-Caroline. Ce vestibule est spar du
sanctuaire par une ouverture qui va de la vote au sommet de la montagne,
et par laquelle pntre le jour; des plantes et des fleurs grimpantes ont
pouss dans cette gerure, et retombent en guirlande dans l'intrieur de la
caverne;  un certain moment de la journe, les rayons du soleil pntrent
par cette ouverture, et sparent le vestibule de la chapelle par un ardent
rayon de lumire.

Le sanctuaire renferme deux autels.

Le premier  gauche est ddi  sainte Rosalie. Il s'lve  l'endroit mme
o fut retrouv le corps de la sainte. Une statue en marbre, ouvrage de
Caggini, a remplac les reliques qu'on a enfermes dans une chsse. Cette
statue reprsente une belle vierge couche dans l'attitude d'une jeune
fille qui dort; elle a la tte appuye sur une de ses mains, et de l'autre
tient un crucifix. La robe dont elle est enveloppe, et qui est un don du
roi Charles III, a cot 5 000 piastres; elle porte, de plus, un collier de
diamants au cou, des bagues  tous les doigts, et sur la poitrine, pendues
 un ruban noir et  un ruban bleu, les croix de Malte et de Marie-Thrse.
Prs de la sainte sont une tte de mort, une cuelle, un bourdon, un livre
et une discipline d'or massif; comme la robe, ces diffrents objets sont un
don du roi Charles III.

Le second autel, situ au fond de la grotte, et en face de son ouverture,
est plac sous l'invocation de la Vierge; mais, il faut le dire  la
gloire de sainte Rosalie, tout ddi qu'il est  la mre du Christ, il est
infiniment moins riche, infiniment moins beau, surtout infiniment moins
frquent que le premier. Derrire cet autel se trouve la source o buvait
la sainte.

La chapelle de Sainte-Rosalie est, comme nous l'avons dit, le refuge des
amours perscuts. Si les amants qu'on veut sparer parviennent un beau
matin  se runir, et qu'on ne les rattrape pas dans le trajet qui spare
Palerme de la montagne, ils sont sauvs: une fois entrs dans la caverne,
les droits des parents cessent, et ceux de la sainte commencent. Le prtre
leur demande s'ils veulent tre unis, et sur leur rponse affirmative leur
dit une messe: la messe finie, ils sont maris; ils peuvent revenir au
grand jour, et bras dessus, bras dessous,  Palerme. Les parents n'ont plus
rien  dire.

Au moment o nous arrivions dans la chapelle, le prtre accomplissait,
selon toute probabilit, une union de ce genre: un jeune homme et une jeune
fille taient agenouills devant l'autel, sans autre tmoin de leur union
que le sacristain qui servait la messe. Notre arrive parut d'abord leur
causer quelque inquitude, mais, nous ayant reconnus pour trangers, ils ne
firent plus attention  nous. Nous nous agenouillmes  quelques pas d'eux,
en attendant que la messe ft dite.

La messe acheve, ils se levrent, remercirent le prtre, sortirent de la
grotte, montrent sur leurs nes et disparurent. Ils taient maris.

Nous interrogemes le prtre, qui nous dit qu'il ne se passait gure de
semaines sans qu'une crmonie pareille s'accomplt.

En rentrant chez nous, nous trouvmes pour le lendemain une invitation 
dner de la part du vice-roi, le prince de Campo-Franco; nous lui avions
fait remettre la veille nos lettres de recommandation, et, avec cette
politesse parfaite qu'on ne rencontre gure que chez les grands seigneurs
italiens, il leur faisait honneur  l'instant mme.

Le prince de Campo-Franco a quatre fils; c'est le second de ses fils, le
comte de Lucchesi Palli, qui a pous madame la duchesse de Berry: il tait
momentanment en Sicile pour y amener dans le caveau de sa famille le corps
de la petite fille ne pendant la captivit de Blaye, et qui venait de
mourir.

Comme cette invitation  dner tait pour la maison de campagne du prince,
situe, comme presque toutes les villas des riches Palermitains,  la
Bagherie, nous partmes deux ou trois heures plus tt qu'il n'tait
ncessaire, afin d'avoir le temps de visiter le fameux palais du prince de
Palagonia, modle du grotesque et miracle de folie.

La route que l'on prend pour se rendre  la Bagherie est la mme que nous
avions dj suivie pour venir  Palerme. A un quart de lieue de la ville,
on passe l'Orthe, l'ancien Eleuthre de Ptolme, et aujourd'hui le _fiume
del Amiraglio_. Ce filet d'eau, majestueusement dcor du nom de fleuve,
traversait autrefois la ville et se jetait dans le port; mais il a t
dtourn de son ancien lit, sur l'emplacement duquel on a bti la rue de
Tolde.

C'est aux environs de la Bagherie que Roger, comte de Sicile et de Calabre,
remporta sur les Sarrasins, vers 1072, la grande bataille qui lui livra
Palerme.

Notre voiture s'arrta en face du palais du prince de Palagonia, que nous
reconnmes aussitt aux monstres sans nombre qui garnissent les murailles,
qui surmontent les portes, qui rampent dans le jardin; ce sont des bergers
avec des ttes d'ne, des jeunes filles avec des ttes de cheval, des chats
avec des figures de capucin, des enfants bicphales, des hommes  quatre
jambes, des solipdes  quatre bras, une mnagerie d'tres impossibles,
auxquels le prince,  chaque grossesse de sa femme, priait Dieu de donner
une ralit, en permettant que la princesse accoucht de quelque animal
pareil  ceux qu'il avait soin de lui mettre sous les yeux pour amener cet
heureux vnement. Malheureusement pour le prince, Dieu eut le bon esprit
de ne pas couter sa prire, et la princesse accoucha tout bonnement
d'enfants pareils  tous les autres enfants, si ce n'est qu'ils se
trouvrent ruins un beau jour par la singulire folie de leur pre.

Un autre caprice du prince tait de se procurer toutes les cornes qu'il
pouvait trouver: bois de cerf, bois de daim, cornes de boeufs, cornes de
chvre, dfenses d'lphant mme, tout ce qui avait forme recourbe et
pointue tait bienvenu au chteau, et achet par le prince presque sans
marchander. Aussi, depuis l'antichambre jusqu'au boudoir, depuis la cave
jusqu'au grenier, le palais tait hriss de cornes: les cornes avaient
remplac les patres, les portemanteaux, les pitons; les lustres pendaient
 des cornes, les rideaux s'accrochaient  des cornes; les buffets, les
ciels de lits, les bibliothques, taient surmonts de cornes. On aurait
donn vingt-cinq louis d'une corne, que dans tout Palerme on ne l'aurait
pas trouve.

L'art n'a rien  faire dans une pareille dbauche d'imagination: palais,
cours, jardin, tout cela est d'un got dtestable, et ressemble  une
maison btie par une colonie de fous. Jadin ne voulut pas mme compromettre
son crayon jusqu' en faire un croquis.

Pendant que nous visitions le palais Palagonia, nous fmes joints par le
comte Alexandre, troisime fils du prince de Campo-Franco; il avait
appris notre arrive, et venait au-devant de nous, afin que nous eussions
quelqu'un pour nous prsenter  son pre et  ses frres ans que nous
n'avions point encore vus.

La ville du prince de Campo-Franco est sans contredit, pour la situation
surtout, une des plus dlicieuses qui se puissent voir: les quatre fentres
de la salle  manger s'ouvrent sur quatre points de vue diffrents, un de
mer, un de montagne, un de plaine et un de fort.

Le dner fut magnifique, mais tout sicilien, c'est--dire qu'il y eut force
glaces et quantit de fruits, mais fort peu de poisson et de viande. Nous
dmes paratre des ichtyophages et des carnivores de premire force, car
nous fmes, Jadin et moi,  peu prs les seuls qui mangrent srieusement.

Aprs le dner on nous servit le caf sur une terrasse couverte de fleurs;
de cette terrasse on apercevait tout le golfe, une partie de Palerme,
le mont Pellegrino, et enfin au milieu de la mer, au large, comme un
brouillard flottant  l'horizon, l'le d'Alciuri. L'heure que nous passmes
sur cette terrasse, et pendant laquelle nous vmes le soleil se coucher et
le paysage traverser toutes les dgradations de lumire, depuis l'or vif
jusqu'au bleu sombre, est une de ces heures indescriptibles qu'on retrouve
dans sa mmoire en fermant les yeux, mais qu'on ne peut ni faire comprendre
avec la plume, ni peindre avec le crayon.

A neuf heures du soir, par une nuit dlicieuse, nous quittmes la Bagherie,
et nous revnmes  Palerme.




LE COUVENT DES CAPUCINS


La journe du lendemain tait consacre  des courses par la ville: un
jeune homme, Arami, camarade de collge du marquis de Gargallo, et pour
lequel ce dernier m'avait remis une lettre, devait nous accompagner, dner
avec nous, et de l nous conduire au thtre, o il y avait opra.

Nous commenmes par les glises, le Dme avait droit  notre premire
visite; nous l'avions dj parcouru le jour de notre arrive; mais,
proccups de la scne qui s'y passait, nous n'avions pu en examiner
les dtails. Ces dtails sont, au reste, peu importants et peu curieux,
l'intrieur de la cathdrale ayant t remis  neuf: nous en revnmes donc
bientt aux spulcres royaux qu'elle renferme.

Le premier est celui de Roger II, fils du grand comte Roger, et qui fut
lui-mme comte de Sicile et de Calabre en 1101, duc de Pouille et prince
de Salerne en 1127, roi de Sicile en 1150; qui mourut enfin en 1154, aprs
avoir conquis Corinthe et Athnes.

Le second est celui de Constance  la fois impratrice et reine: reine de
Sicile par son pre Roger; impratrice d'Allemagne par son mari, Henri VI,
roi de Sicile lui-mme en 1194, et mort en 1197.

Le troisime est celui de Frdric II, pre de Manfred, et grand-pre de
Conradin, qui succda  Henri VI et mourut en 1250.

Enfin, les quatrime et cinquime sont ceux de Constance, fille de Manfred,
et de Pierre, roi d'Aragon.

En sortant du Dme, nous traversmes la place, et nous nous trouvmes en
face du Palais-Royal.

Le Palais-Royal est bti sur les fondements de l'ancien Al Cassar sarrasin.
Robert Guiscard et le grand comte Roger entourrent de murailles la
forteresse arabe, et s'en contentrent momentanment; Roger, son fils,
deuxime du nom, y leva une glise  saint Pierre et fit construire deux
tours, nommes, l'une, la Pisana et l'autre la Greca. La premire de ces
deux tours renfermait les diamants et le trsor de la couronne; la seconde
servait de prison d'tat. Guillaume 1er trouva la demeure incommode et
commena le Palazzo-Nuovo, qui fut achev par son fils vers l'an 1170.

Nous venions voir principalement deux choses  Palazzo-Nuovo: les fameux
bliers syracusains, qui y ont t transports, et la chapelle de
Saint-Pierre, qui, malgr ses sept cents ans d'existence, semble sortir de
la main des mosastes grecs.

Nous cherchions de tous cts les bliers, lorsqu'on nous les montra
coquettement badigeonns en bleu de ciel: nous demandmes quel tait
l'ingnieux artiste qui avait eu l'ide de les peindre de cette agrable
couleur; on nous rpondit que c'tait le marquis de Forcella. Nous
demandmes o il demeurait, pour lui envoyer nos cartes.

Il n'en est point ainsi de l'glise de Saint-Pierre; elle est reste  la
fois un miracle d'architecture et d'ornementation. Sans doute, le respect
qu'on a eu pour elle tient  la tradition, tradition respecte et transmise
par les Sarrasins eux-mmes, et qui veut que saint Pierre, en se rendant de
Jrusalem  Rome, ait consacr lui-mme une petite chapelle souterraine,
qui sert aujourd'hui de caveau mortuaire  l'glise.

C'est dans cette chapelle que Marie-Amlie de Sicile pousa Louis-Philippe
d'Orlans. C'est encore dans cette chapelle que fut baptis le premier-n
de leur fils, le duc d'Orlans actuel. En versant l'eau sainte sur le front
de l'enfant, l'archevque dit tout haut:

--Peut-tre qu'en ce moment je baptise un futur roi de France.

--Ainsi soit-il! rpondit le marquis de Gargallo, qui tenait, au nom de la
ville de Palerme, l'enfant royal sur les fonts baptismaux.

Le roi Louis-Philippe n'a point oubli, sur le trne de France, la petite
chapelle de Saint-Pierre, et, lors de son voyage en Sicile, le prince de
Joinville lui fit don, au nom de son pre, d'un magnifique ostensoir de
vermeil, incrust de topazes.

De cette chapelle presque souterraine on nous fit monter sur
l'Observatoire; c'est du haut de cette terrasse que, grce  l'instrument
de Ramsden, Piazzi dcouvrit pour la premire fois, le 1er janvier 1801,
la plante de Crs. Comme nous y allions dans un dessein beaucoup moins
ambitieux, nous nous contentmes,  l'orient, de voir les les Lipari,
pareilles  des taches noires et vaporeuses flottant  la surface de la
mer, et,  l'occident, le village de Montreale, surmont de son gigantesque
monastre que nous devions visiter le lendemain.

Prs du palais est la Porte Neuve, arc de triomphe lev  Charles V, 
l'occasion de ses victoires en Afrique.

Pour en finir avec les monuments, nous ordonnmes  notre cocher de nous
conduire aux deux chteaux sarrasins de Ziza et de Cuba: ces deux noms,
 ce que nous assura notre cocher, habitu  conduire les voyageurs aux
diffrentes curiosits de la ville, et par consquent tout dispos 
trancher du cicerone, taient ceux des fils du dernier mir; mais Arami,
auquel nous avions une confiance infiniment plus grande, nous dit qu'aucune
tradition importante ne se rapportait  ces deux monuments.

Le palais Ziza est le mieux conserv des deux; on y voit encore une grande
salle mauresque  plafond en ogive, dcore d'arabesques et de mosaques.
Une fontaine qui jaillit dans deux bassins octogones continue de rafrachir
cette salle, aujourd'hui solitaire et abandonne. Dans les autres pices,
l'ornementation arabe a disparu sous de mauvaises fresques. Quant au
chteau de Cuba, c'est aujourd'hui la caserne de Borgognoni.

Prs des deux chteaux mauresques s'est lev un monastre chrtien en
grande rputation, non seulement  Palerme, mais par toute la Sicile; c'est
le couvent des capucins. Ce qui lui a valu cette renomme, c'est surtout la
singulire proprit qu'ont ses caveaux de _momifier_ les cadavres, et de
les conserver ainsi exempts de corruption jusqu' ce qu'ils tombent en
poussire.

Aussi, ds que nous arrivmes au couvent, le pre gardien, habitu aux
visites quotidiennes qu'il reoit des trangers, nous conduisit-il  ses
catacombes; nous descendmes trente marches, et nous nous trouvmes dans
un immense caveau souterrain, taill en croix, clair par des ouvertues
pratiques dans la vote, et o nous attendait un spectacle dont rien ne
peut donner une ide.

Qu'on se figure douze ou quinze cents cadavres rduits  l'tat de momies,
grimaant  qui mieux mieux, les uns semblant rire, les autres paraissant
pleurer, ceux-ci ouvrant la bouche dmesurment, pour tirer une langue
noire entre deux mchoires dentes, ceux-l serrant les lvres
convulsivement, allongs, rabougris, tordus, luxs, caricatures humaines,
cauchemars palpables, spectres mille fois plus hideux que les squelettes
pendus dans un cabinet d'anatomie, tous revtus de robe de capucins, que
trouent leurs membres disloqus, et portant aux mains une tiquette sur
laquelle on lit leur nom, la date de leur naissance et celle de leur mort.
Parmi tous ces cadavres est celui d'un Franais nomm Jean d'Esachard, mort
le 4 novembre 1831, g de cent deux ans.

Le cadavre le plus rapproch de la porte, et qui, de son vivant, s'appelait
Francesco Tollari, porte  la main un bton. Nous demandmes au gardien de
nous expliquer ce symbole; il nous rpondit que, comme le susdit Francesco
Tollari tait le plus prs de la porte, on l'avait lev  la dignit de
concierge, et qu'on lui avait mis un bton  la main pour qu'il empcht
les autres de sortir.

Cette explication nous mit fort  notre aise; elle nous indiquait le degr
de respect que les bons moines portaient eux-mmes  leurs pensionnaires;
dans les autres pays, on rit de la mort; eux riaient des morts: c'tait un
progrs.

En effet, il faut avouer que, dans cette collection de momies, celles qui
ne sont pas hideuses sont risibles. Il est difficile  nous autres gens du
nord, avec notre culte sombre et potique pour les trpasss, de comprendre
qu'on se fasse un jeu de ces pauvres corps dont l'me est partie, qu'on
les habille, qu'on les coiffe, qu'on les farde comme des mannequins; que,
lorsque quelque membre se djette par trop, on casse ce membre, et on le
raccommode avec du fil de fer, sans craindre, avec ce sentiment ternel qui
ragit en nous contre le nant, que le cadavre n'prouve une souffrance
physique, ou que l'me qui plane au-dessus de lui ne s'indigne aux
transformations qu'on lui fait subir. J'essayai de faire part de toutes
ces sensations  notre compagnon; mais Arami tait sicilien, habitu ds
l'enfance  regarder comme un honneur rendu  la mmoire ce que nous
regardons comme une profanation du tombeau.

Il ne comprit pas plus notre susceptibilit, que nous son insouciance.
Alors nous en prmes notre parti; et comme la chose tait curieuse au fond,
convaincus que ce qui ne blessait pas les vivants ne devait pas blesser les
morts, nous continumes notre visite.

Les momies sont disposes, tantt sur deux et tantt sur trois rangs de
hauteur, alignes cte  cte, sur des planches en saillie, de manire 
ce que celles du premier rang servent de cariatides  celles du second, et
celles du second au troisime. Sous les pieds des momies du premier rang
sont trois tages de coffres en bois, plus ou moins prcieux, dcors plus
ou moins richement d'armoiries, de chiffres, de couronnes. Ils renferment
les morts pour lesquels les parents ont consenti  faire la dpense d'une
bire; ces bires ne se clouent pas comme les ntres, pour l'ternit,
mais elles ont une porte, et cette porte a une serrure dont les parents
possdent la clef. De temps en temps les hritiers viennent voir si ceux
dont ils mangent la fortune sont toujours l: ils voient leur oncle, leur
grand-pre ou leur femme, qui leur fait la grimace, et cela les rassure.

Aussi feriez-vous le tour de la Sicile sans entendre raconter une seule
de ces potiques histoires de fantmes qui font la terreur des longues
veilles septentrionales. Pour l'habitant du midi, l'homme mort est bien
mort; pas d'heure de minuit  laquelle il se lve, pas de chant du coq
auquel il se recouche: le moyen de croire aux revenants, quand on tient les
revenants sous clef, et qu'on a cette clef dans sa poche!

Parmi ces morts, il y a des comtes, des marquis, des princes, des marchaux
de camp dans leurs cuirasses: le plus curieux de tous ceux qui composent
cette socit aristocratique est sans contredit un roi de Tunis qui, pouss
 Palerme par un coup de vent, tomba malade au couvent des capucins et y
mourut; mais avant de mourir, touch par la grce, il se convertit et reut
le baptme. Cette conversion, comme on le pense bien, fit grand bruit,
l'empereur d'Autriche lui-mme ayant consenti  tre son parrain. Aussi
les capucins, afin de perptuer l'honneur qui en rejaillissait sur leur
couvent, se sont-ils mis en frais pour le royal nophyte. Sa tte et
ses mains sont poses sur une espce de tablette surmonte d'un dais en
calicot; la tte porte une couronne de papier, et la main gauche tient en
guise de sceptre un bton de chaise dor; au-dessous de cette singulire
chsse on lit cette inscription, qui renferme toute l'histoire du roi de
Tunis:

     _Naccui in Tunisi re, venuto a sorte in Palermo,
                 Abbraciai la santa fede
          La fede e il viver bene salva mi in morte.
             Don Filippo d'Austria, re di Tunizzi,
            Mori a Palermo.--20 settembre 1622_.

[Note: Je naquis roi  Tunis. Pouss par le sort  Palerme, j'embrassai
la sainte foi. La sainte foi et la bonne vie me sauvrent  l'heure de la
mort.

Don Philippe d'Autriche, roi de Tunis, mourut  Palerme le 20 septembre
1622.

Il y a peut-tre bien une petite faute de langue  la troisime ligne;
mais, en sa qualit de roi de Tunis, don Philippe d'Autriche est excusable
de ne point parler le pur italien.]

Outre ces niches destines au commun des martyrs, outre les caisses
rserves  l'aristocratie, il y a encore un des bras de cette immense
croix funraire qui forme une espce de caveau particulier: c'est celui des
dames de la haute aristocratie palermitaine.

C'est l peut-tre que la mort est la plus hideuse: car c'est l qu'elle
est la plus pare; les cadavres, couchs sous des cloches de verre, y sont
habills de leurs plus riches habits: les femmes, en parures de bal ou de
cour; les jeunes filles, avec leurs robes blanches et avec leurs couronnes
de vierges. On peut  peine supporter la vue de ces visages coiffs de
bonnets enrubanns, de ces bras desschs sortant d'une manche de satin
bleu ou rose, pour allonger leurs doigts osseux dans des gants quatre fois
trop larges, de ces pieds chausss de souliers de taffetas et dont on
aperoit les nerfs et les os  travers des bas de soie  jour. L'un de
ces cadavres, horrible  voir, tenait  la main une palme, et avait cette
pitaphe crite sur la plinthe de son lit mortuaire:

       _Saper vuoi dichi ciacce, il senso vero: Antonia
                        Pedoche fior
             Passaggiero visse anni XX e mon a XXV
                       Settembre 1834_.

Un autre cadavre non moins affreux  voir, enseveli avec une robe de crpe,
une couronne de roses et un oreiller de dentelles, est celui de la signora
D. Maria Amaldi e Ventimiglia, marchesina di Spataro, morte le 7 aot 1834,
 l'ge de vingt-neuf ans. Ce cadavre tait tout jonch de fleurs fraches;
le gardien des capucins, que nous interrogemes, nous dit que ces fleurs
taient renouveles tous les jours, par le baron P... qui l'avait aime.
C'tait un terrible amour que celui qui rsistait depuis deux ans  une
pareille vue.

Nous tions dans ces catacombes depuis deux heures  peu prs, et nous
pensions avoir tout vu, lorsque le gardien nous dit qu'il nous avait gard
pour la fin quelque chose de plus curieux encore. Nous lui demandmes avec
inquitude ce que ce pouvait tre, car nous croyions avoir atteint les
bornes du hideux, et nous apprmes qu'aprs avoir vu les cadavres arrivs 
un tat complet de dessiccation, il nous restait  voir ceux qui taient en
train de scher. Nous tions alls trop loin dj pour reculer en si beau
chemin; nous lui dmes de marcher devant nous, et que nous tions prts 
le suivre.

Il alluma donc une torche; et, aprs avoir fait une douzaine de pas dans un
des corridors, il ouvrit un petit caveau entirement priv de jour, et y
entra le premier son flambeau  la main. Alors,  la lueur rougetre de ce
flambeau, nous apermes un des plus horribles spectacles qui se puissent
voir; c'tait un cadavre entirement nu, attach sur une espce de grille
de fer, ayant les pieds nus, les mains et les mchoires lis, afin
d'empcher autant que possible les nerfs de ces diffrentes parties de se
contracter; un ruisseau d'eau vive coulait au-dessous de lui, et oprait
cette dessiccation, dont le terme est ordinairement de six mois: ces six
mois couls, le dfunt passe  l'tat de momie, est rhabill et remis  sa
place, o il restera jusqu'au jour du jugement dernier. Il y a quatre de
ces caveaux qui peuvent contenir chacun trois ou quatre cadavres; on les
appelle les _pourrissoirs_...

Les htes de cet ossuaire ont, comme les autres morts, leur jour de fte;
alors on les habille avec leurs habits du dimanche, du linge blanc, des
bouquets au ct, et l'on ouvre les portes des catacombes  leurs parents
et  leurs amis. Quelques-uns cependant conservent leur robe de bure et
leur air morne. Les parents, qui se doutent de ce qui les attriste, se
htent de leur demander s'ils ont besoin de quelque chose, et si une messe
ou deux peut leur tre agrable. Les morts rpondent par un signe de tte,
ou par un signe de main, que c'est cela qu'ils dsirent. Les parents paient
un certain nombre de messes au couvent, et si ce nombre est suffisant, ils
ont la satisfaction, l'anne suivante, de voir les pauvres patients fleuris
et endimanchs, en signe qu'ils sont sortis du purgatoire et jouissent de
la batitude ternelle.

Tout cela n'est-il pas une bien trange profanation des choses les plus
saintes? Et notre tombe,  nous, ne rend-elle pas bien plus religieusement
 la poussire ce corps fait de poussire, et qui doit redevenir poussire?

J'avoue que je revis avec plaisir le jour, l'air, la lumire et les fleurs;
il me semblait que je m'veillais aprs un effroyable cauchemar, et,
quoique je n'eusse touch  aucun des habitants de cette triste demeure,
j'tais comme poursuivi par une odeur cadavreuse dont je ne pouvais me
dbarrasser. En arrivant  la porte de la ville, notre cocher s'arrta pour
laisser passer une litire, prcde d'un homme tenant une sonnette
et suivie de deux autres litires: c'tait un homme qu'on portait aux
Capucins. Cette manire de transporter les trpasss, assis, habills et
fards, dans une chaise  porteurs, me parut digne du reste. Les deux
litires qui suivaient la premire taient occupes, l'une par le cur,
l'autre par son sacristain.

Je fis un des plus mauvais dners de ma vie, non pas que celui de l'htel
ft mauvais, mais j'tais poursuivi par l'image du mort que je venais de
voir scher sur le gril. Quant  Arami, il mangea comme si de rien n'tait.

Aprs le dner nous allmes au thtre; deux des principaux seigneurs de
Sicile s'taient faits entrepreneurs, et taient parvenus  runir une
assez bonne troupe: on jouait _Norma_, ce chef-d'oeuvre de Bellini.

J'avais dj beaucoup entendu parler de l'habitude qu'ont les Siciliens de
dialoguer par gestes, d'un bout  l'autre d'une place, ou du haut en bas
d'une salle; cette science, dont la langue des sourds-muets n'est que l'_a,
b, c_, remonte, s'il faut en croire les traditions,  Denys le Tyran: il
avait prohib sous des peines svres les runions et les conversations,
il en rsulta que ses sujets cherchrent un moyen de communication qui
remplat la parole. Dans les entr'actes, je voyais des conversations trs
animes s'tablir entre l'orchestre et les loges; Arami surtout avait
reconnu dans une avant-scne un de ses amis, qu'il n'avait pas vu depuis
trois ans, et il lui faisait avec les yeux, et quelquefois avec les mains,
des rcits qui,  en juger par les gestes presss de notre compagnon,
devaient tre du plus haut intrt. Cette conversation termine, je lui
demandai si sans indiscrtion je pouvais connatre les vnements qui
avaient paru si fort l'mouvoir. Oh! mon Dieu! oui, me rpondit-il; celui
avec qui je causais est de mes bons amis, absent de Palerme depuis trois
ans, et il m'a racont qu'il s'tait mari  Naples; puis qu'il avait
voyag avec sa femme en Autriche et en France. L, sa femme est accouche
d'une fille, que malheureusement il a perdue. Il est arriv par le bateau 
vapeur d'hier; mais, comme sa femme a beaucoup souffert du mal de mer, elle
est reste au lit, et lui seul est venu au spectacle.

--Mon cher, dis-je  Arami, si vous voulez bien que je vous croie, il
faudra que vous me fassiez un plaisir.

--Lequel?

--C'est d'abord de ne pas me quitter de la soire, pour que je sois sr que
vous n'irez pas faire la leon  votre ami, et, quand nous le joindrons au
foyer, de le prier de nous rpter tout haut ce qu'il vous a dit tout bas.

--Volontiers, dit Arami.

La toile se releva; on joua le second acte de _Norma_, puis, la toile
baisse, les acteurs redemands selon l'usage, nous allmes au foyer, o
nous rencontrmes le voyageur.

--Mon cher, lui dit Arami, je n'ai pas parfaitement compris ce que tu
voulais me dire, fais-moi le plaisir de me le rpter.

Le voyageur rpta son histoire mot pour mot, et sans changer une syllabe 
la traduction qu'Arami m'avait faite de ses signes. C'tait vritablement
miraculeux.

Je vis six semaines aprs un second exemple de cette facult de muette
communication; c'tait  Naples. Je me promenais avec un jeune homme de
Syracuse, nous passmes devant une sentinelle; ce soldat et mon compagnon
changrent deux ou trois grimaces, que dans tout autre temps je n'eusse
pas mme remarques, mais auxquelles les exemples que j'avais vus me firent
donner quelque attention.

--Pauvre diable! murmura mon compagnon.

--Que vous a-t-il donc dit? lui demandai-je.

--Eh bien! j'ai cru le reconnatre pour Sicilien, et je me suis inform en
passant de quelle ville il tait; il m'a dit qu'il tait de Syracuse et
qu'il me connaissait parfaitement. Alors je lui ai demand comment il se
trouvait du service napolitain, et il m'a dit qu'il s'en trouvait si mal
que, si ses chefs continuaient de le traiter comme ils le faisaient, il
finirait certainement par dserter. Je lui ai fait signe alors que, si
jamais il en tait rduit  cette extrmit, il pouvait compter sur moi, et
que je l'aiderais autant qu'il serait en mon pouvoir. Le pauvre diable m'a
remerci de tout son coeur, je ne doute pas qu'un jour ou l'autre je ne le
voie arriver.

Trois jours aprs, j'tais chez mon Syracusain, lorsqu'on vint le prvenir
qu'un homme qui n'avait pas voulu dire son nom le demandait; il sortit, et
me laissa seul dix minutes  peu prs.--Eh bien! fit-il en rentrant, quand
je l'avais dit!

--Quoi?

--Que le pauvre diable dserterait.

--Ah! ah! c'est votre soldat qui vient de vous faire demander?

--Lui-mme; il y a une heure, son sergent  lev la main sur lui, et le
soldat a pass son sabre au travers du corps de son sergent. Or, comme il
ne se soucie pas d'tre fusill, il est venu me demander deux ou trois
ducats: aprs-demain il sera dans les montagnes de la Calabre, et dans
quinze jours en Sicile.

--Eh bien! mais une fois en Sicile que fera-t-il? demandai-je.

--Heu! dit le Syracusain avec un geste impossible  rendre; il se fera
bandit.

J'espre que le compatriote de mon ami n'a pas fait mentir la prdiction
susdite, et qu'il exerce  cette heure honorablement son tat entre
Girgenti et Palerme.




GRECS ET NORMANDS


Le lendemain, nous partmes pour Sgeste, avec l'intention de nous arrter
au retour  Montreale.

Il y a huit lieues,  peu prs, de Palerme au tombeau de Crs, et
cependant on nous prvint de prendre pour faire cette petite course les
prcautions que nous avions dj prises pour venir de Girgenti, les voleurs
affectionnant singulirement cette route, dserte pour la plupart du temps
il est vrai, mais immanquablement parcourue par tous les trangers qui
arrivent  Palerme. Les voleurs sont donc srs, quand il leur tombe
un voyageur sous la main, qu'il en vaut la peine, et, au dfaut de la
quantit, ils se retirent sur la qualit.

Nous tions cinq hommes bien arms, et Milord, qui en valait bien un
sixime; nous n'avions donc pas grand-chose  craindre. Nous prmes place
dans la calche dcouverte, nos fusils  deux coups entre les jambes,
 l'exception d'un seul, qui s'assit prs du cocher, sa carabine en
bandoulire. Milord suivit la voiture, montrant les dents, et, moyennent
ces prcautions, nous arrivmes au lieu de notre destination sans accident.

Jusqu' Montreale la route est dlicieuse; c'est ce que les anciens
appelaient la _conque d'or_, c'est--dire un vaste bassin d'meraude tout
bariol de lauriers roses, de myrtes et d'orangers, au-dessus desquels
s'lve de place en place quelque beau palmier balanant son panache
africain. Au-del de Montreale, sur le versant de la colline qui regarde
Aliamo, tout change d'aspect, la vgtation tarit, la verdure s'efface,
l'herbe parasite reprend ses droits, et l'on se trouve dans le dsert.

Au dtour du chemin, dans une des positions les plus pittoresques du monde,
seul rest debout entre tous les monuments de l'ancienne ville, on aperoit
le temple de Crs, situ sur une espce de plate-forme d'o il domine le
dsert, triste et mlancolique vestige d'une civilisation disparue.

Un prince troyen, nomm Hippots, avait une fille fort belle, nomme
geste, qu'il exposa dans une barque sur la mer, de peur que le sort ne la
dsignt pour tre dvore par le monstre marin que Neptune avait suscit
contre Laomdon, lequel avait oubli de payer au susdit dieu la somme
convenue pour l'rection des murailles de Troie. Or, la premire victime
offerte au monstre avait t Hsione, fille du dbiteur oublieux; mais
Hercule, qui l'avait rencontre sur sa route, l'avait dlivre en passant,
et le monstre, rest  jeun, avait fait aux Troyens cette dure condition:
qu'on lui donnerait  dvorer une jeune fille tous les ans. Les pres
et mres avaient fort cri, mais ventre affam n'a point d'oreilles; le
monstre avait tenu bon, et il avait fallu passer par o il avait voulu.

Hippots, dans la crainte que le sort ne tombt sur sa fille, et qu'un
autre Hercule ne se trouvt pas sur les lieux pour la dlivrer, avait donc
prfr la mettre dans une barque pleine de provisions, et pousser la
barque  la mer. A peine y tait-elle, qu'une jolie brise des Dardanelles
s'tait leve, et avait pouss le bateau tant et si bien, qu'il avait fini
par aborder prs de Drpanum,  l'embouchure du fleuve Crynise. Le Crynise
tait un des fleuves les plus galants de l'poque; c'tait le cousin du
Scamandre et le beau-frre de l'Alphe. Il n'eut pas plutt vu la belle
geste, qu'il se dguisa en chien noir et vint lui faire sa cour. geste
aimait beaucoup les chiens, elle caressa fort celui qui venait au-devant
d'elle; puis, s'tant assise au pied d'un arbre, elle mangea quelques
grenades qu'elle avait cueillies sur le rivage, et s'endormit, le chien 
ses genoux.

Pendant son sommeil, elle fit un de ces rves comme en avaient fait Lda et
Europe, et, neuf mois aprs, elle accoucha de deux fils qu'elle nomma,
l'un ole, qu'il ne faut pas confondre avec le dieu des vents, et l'autre
Aceste. L'histoire ne dit pas ce que devint ole; quant  Aceste, il btit
une ville sur le rivage de son pre, et, comme c'tait un fils pieux, il
l'appela geste du nom de sa mre.

La ville tait dj presque entirement construite, lorsqu'ne, chass
de Troie, aborda  son tour  Drpanum. Il envoya quelques-uns de ses
lieutenants pour explorer le pays, et ceux-ci lui rapportrent qu'ils
venaient de rencontrer un peuple de la mme origine qu'eux, et parlant leur
idiome. ne descendit  terre aussitt, s'avana vers la ville, et trouva
Aceste au milieu de ses ouvriers; les deux princes se salurent, se
nommrent, et reconnurent qu'ils taient cousins issus de germain.

Tous ceux qui ont expliqu le cinquime livre de l'nide, savent comment
le hros troyen, ayant eu le malheur de perdre son pre, clbra des jeux
en son honneur, sur le mont Erix, et comment le bon roi Aceste fut choisi
par lui pour tre le juge de ces jeux. C'est  peu prs la dernire mention
qu'on trouve de lui dans l'histoire.

Ce sage roi mort, ses sujets n'eurent rien de plus press que de se
disputer avec les Slinuntins,  propos de quelques arpents de terre qui se
trouvaient entre les deux villes. Une guerre acharne clata entre les deux
peuples. Il est fort difficile de prciser le temps que dura cette guerre.
Enfin, Slinunte s'tant allie avec Syracuse, geste s'allia avec
Leontium. Cette alliance ne rassura pas,  ce qu'il parat, le pauvre petit
peuple, car il envoya demander des secours aux Athniens.

Les Athniens taient fort obligeants quand on les payait bien; ils
rsolurent de s'assurer d'abord des moyens pcuniaires des gestains, puis
de les secourir aprs, s'il y avait lieu. Ils envoyrent des dputs,  qui
on fit voir une certaine quantit de vases d'or et d'argent renferms dans
le temple de Vnus rycine; les dputs reconnurent qu'Athnes pouvait
faire ses frais, et Athnes envoya Nicias, qui commena par demander une
avance de trente talents: c'tait une vingtaine de mille francs de notre
monnaie. Les gestains trouvrent la chose raisonnable et payrent. Nicias
joignit alors sa cavalerie  la leur, et s'empara de la ville d'Hycare,
dont il fit vendre les habitants: cette vente produisit cent vingt talents,
quatre-vingt mille francs  peu prs, dont il oublia de donner la moiti
aux gestains. Au nombre des femmes vendues, il y avait une jeune fille de
douze ans dj clbre pour sa beaut. Cette jeune fille, transporte 
Corinthe, fut depuis la clbre Las, dont la beaut obtint bientt une
telle rputation, que les peintres, dit Athne, venaient la trouver en
foule pour s'inspirer de cet illustre modle. Mais tous n'taient point
admis en sa prsence, et sa vue cotait quelquefois si cher, que du prix
qu'elle y mettait est venu le proverbe: il n'est pas donn  tout le monde
d'aller  Corinthe.

Mais le triomphe d'geste ne fut pas long; Nicias fut battu, pris par les
Syracusains, et condamn  mort. geste retomba sous la domination de
Slinunte, et demeura dans cet tat d'asservissement jusqu' ce que Annibal
l'Ancien petit-fils d'Amilcar, et dtruit Slinunte aprs huit jours
d'assaut. geste fit alors naturellement partie du bagage du vainqueur.
Lors de la premire guerre punique, elle se souvint qu'elle tait du mme
sang que les Romains et se rvolta; les Carthaginois n'taient pas pour les
demi-mesures: ils rasrent la ville, et transportrent  Carthage tout ce
qu'ils y trouvrent de prcieux.

Les Romains triomphrent; la malheureuse ville agonisante se reprit alors
 la vie. Soutenue par le snat, qui lui donna avec la libert un riche et
vaste territoire, et qui ajouta un S  son nom, pour loigner de ce nom
l'ide du mot _egestas_, qui veut dire _pauvret_, elle releva ses maisons,
ses temples et ses murailles. Mais ses murailles taient  peine releves,
qu'elle eut l'imprudent courage de refuser  Agathocle le tribut qu'il
demandait. Ce fut la fin de Sgeste; le tyran la condamna  mort 
l'excuta comme un seul homme: un jour suffit  sa destruction, et, pour en
perptuer le souvenir, il dfendit aux peuples environnants d'appeler la
place o avait t Sgeste autrement que Dicpolis, c'est--dire la ville
du chtiment.

Un seul temple survcut  l'anantissement gnral: c'est celui qui est
encore debout, et que l'on crot consacr  Crs. C'est dans ce temple
qu'tait la fameuse statue en bronze de Crs, qui, prise par les
Carthaginois lorsqu'ils rasrent la ville, fut rendue aux Sgestains par
Scipion l'Africain, et plus tard enleve dfinitivement par Verrs pendant
sa prture.

Deux petits ruisseaux, que nous traversmes  sec et qui prennent un filet
d'eau l'hiver, avaient t appels le Scamandre et le Simos, en souvenir
des deux fleuves troyens. Le Simos est aujourd'hui _il fiume San-Bartolo_;
l'autre n'a plus mme de nom.

Jadin prit une vue du temple; nous laissmes auprs de lui, pour le garder,
un des hommes de notre escorte, arm d'un fusil qui ne le quittait jamais
le jour, et prs duquel il couchait la nuit; nous nous mmes ensuite 
chasser au milieu d'immenses plaines couvertes de chardons et de fenouil.
Malgr l'admirable disposition du terrain pour la chasse, je ne rencontrai
que deux couleuvres, que je tuai, l'une d'un coup de talon de botte, et
l'autre d'un coup de fusil.

Tout en chassant, nous arrivmes aux ruines d'un thtre, mais c'tait si
peu de chose auprs de ceux d'Orange, de Taormine et de Syracuse, que nous
ne nous occupmes que de la vue qu'on dcouvre du haut de ses marches. On
domine la baie de Castellamare, l'ancien port de Sgeste.

Il tait trop tard pour que notre cocher voult revenir le mme soir 
Palerme: tout ce qu'il consentit  faire pour nous fut de nous donner le
choix, d'aller coucher  Calatani, ou  Aliamo. Sur l'assurance que nous
donnrent les gardiens du temple, que le cur d'Aliamo tenait auberge, et
que cette auberge tait habitable, nous nous dcidmes pour cette dernire
ville. Je porte trop de respect  l'glise pour rien dire de l'auberge du
cur d'Aliamo. Nous en partmes le lendemain matin  six heures;  neuf
heures nous tions  Montreale. Nous nous y arrtmes pour djeuner, puis
nous allmes visiter le Dme.

Le Dme de Montreale est peut-tre le monument qui offre l'alliance la plus
prcieuse des architectures grecque, normande et sarrasine. Guillaume le
Bon le fonda vers l'an 1180,  la suite d'une vision: fatigu de la chasse,
il s'tait endormi sous un arbre; la Vierge lui apparut et lui rvla qu'au
pied de cet arbre il y avait un trsor; Guillaume fouilla la terre; il
trouva le trsor, et btit le Dme. Les portes furent faites sur le modle
de celles de Saint-Jean,  Florence, en 1186; cette inscription, grave
sur l'une d'elles, ne laisse pas de doute sur leur auteur: _Bonanus, civis
Pisanus, me fecit_. Bonano, citoyen de Pis, me fit.

Guillaume ordonna que son tombeau serait lev dans le temple qu'il avait
fait btir, et y fit transporter ceux de Marguerite sa mre, de Guillaume
le Mauvais, son pre, et de Roger et Henri ses frres, morts, l'un  l'ge
de huit ans, l'autre  l'ge de treize ans. Son voeu fut d'abord accompli,
mais d'une trange sorte, car, tant mort tout  coup d'une fivre qui le
prit  son retour de Syrie, g de trente-six ans, et aprs vingt-quatre
ans de rgne, il fut couch par son successeur, Tancrde le Btard, dans
une simple fosse creuse au pied du tombeau de son pre Guillaume le
Mauvais. Ce ne fut qu'en 1575 que ses ossements furent exhums par
l'archevque don Luis de Torre, et dposs dans une tombe de marbre blanc,
leve sur une estrade de mme matire. Une pyramide s'levait sur ce
tombeau, et sur une des faces de la pyramide tait grav ce passage du
psaume cent dix-septime, que les rois normands avaient adopt pour leur
devise: _Dextera Domini fecit virtutem_.

En 1811, le feu prit au Dme: une partie de la vote s'croula et
endommagea plus ou moins les tombeaux; ceux de Marguerite, de Roger
et d'Henri furent entirement briss: leurs ossements, recueillis
immdiatement, n'offrirent rien de particulier; le tombeau de Guillaume II
ne contenait qu'un crne, auquel pendait une longue mche de cheveux roux.
Ce signe indlbile de la race normande et quelques autres dbris taient
couverts d'un drap de soie couleur d'or. Ces ossements se trouvaient
enferms dans une caisse en bois peinte en bleu, toute parseme d'toiles
et marque d'une croix rouge. Le corps ne paraissait pas mme avoir t
embaum, car une relation de sa premire exhumation, en 1575, atteste qu'
cette poque il n'tait gure en meilleur tat que lorsqu'il fut retrouv
en 1811. Mais le tombeau qui attira plus spcialement l'attention
des antiquaires, fut celui de Guillaume le Mauvais. A l'ouverture du
sarcophage, on trouva d'abord une caisse de cyprs enveloppe d'une espce
de drap de satin de couleur feuille morte, et, cette caisse ouverte, on
dcouvrit le cadavre du roi parfaitement conserv, quoique six sicles et
demi se fussent couls depuis son inhumation. Conforme  la description
donne par l'histoire, il avait prs de six pieds de long. Le visage et
tous les membres taient intacts, moins la main droite qui manquait;
une barbe rousse,  laquelle se runissaient des moustaches pendantes,
descendait jusque sur sa poitrine; les cheveux taient de la mme couleur,
et quelques mches, arraches du crne, taient parpilles dans le ct
gauche de la bire. Le cadavre tait couvert de trois tuniques superposes:
la premire tait une espce de longue veste avec des manches de drap de
satin de couleur d'or, qui conservait encore un beau lustre; elle partait
du cou et descendait jusqu'aux mollets en bouffant sur les hanches. Sous
cette veste tait un autre vtement de lin qui, partant du cou comme le
premier, descendait jusqu' mi-jambe; il tait en tout semblable  une aube
de prtre; cette espce d'aube tait serre autour de la taille par une
ceinture de soie couleur d'or dont les deux bouts se runissaient sur le
nombril au moyen d'une boucle. Enfin, sous ce vtement tait une chemise
qui partait galement du cou, mais qui couvrait tout le corps. Les jambes
taient chausses de longues bottes de drap qui montaient presque jusqu'au
haut des cuisses, et qui,  leur partie suprieure, taient rabattues sur
une largeur de trois pouces. La couleur de ce drap tait feuille morte, et
il paraissait avoir fait partie du mme morceau qui recouvrait la bire. La
main gauche, la seule qui restt, tait nue, et tout auprs on voyait le
gant de la main droite; ce gant tait en soie tricote de couleur d'or, et
sans aucune couture.

Vers une des extrmits de la caisse, on retrouva une petite monnaie de
cuivre; au centre tait une aigle couronne, et au-dessus de cette aigle,
une croix et quelques lettres dont on ne put retrouver la signification.

Il y avait peu de diffrence entre le costume de Guillaume et ceux qui
revtaient les cadavres de Henri et de Frdric II, retrouvs  Palerme,
en 1784, ce qui prouve que ce costume tait l'habit royal des souverains
normands.

Prs du Dme est l'abbaye, et attenant  l'abbaye est le clotre,
merveilleuse construction de style arabe, soutenue par deux cent seize
colonnes, dont pas une ne prsente la mme ornementation. Sur l'un des
chapiteaux on voit reprsent Guillaume II  genoux, offrant son glise 
la Vierge. C'est ce clotre qui a servi de modle pour la dcoration du
troisime acte de _Robert-le-Diable_.

C'taient de vaillants hommes, il faut l'avouer, que ces Normands. Au
VIIe sicle, ils quittent la Norvge, et apparaissent dans les Gaules.
Charlemagne passe sa vie  les repousser, et lorsqu'il croit tre
dbarrass d'eux  tout jamais, il voit reparatre  l'horizon leurs
vaisseaux si nombreux, que dcourag, non pas pour lui, mais pour ses
descendants, le vieil empereur croise les bras et pleure silencieusement
sur l'avenir. En effet, un sicle ne s'est pas coul, qu'ils remontent la
Seine et viennent assiger Paris. Repousss en Neustrie par Eudes, fils de
Robert le Fort, ils s'y cramponnent au sol, il est impossible d les en
arracher, et Charles le Simple traite avec Rollon, leur chef. A peine le
trait est-il fait qu'ils btissent les cathdrales de Bayeux, de Caen et
d'Avranches. Le reste de la Gaule n'a point une langue encore, et se dbat
entre le latin, le teuton et le roman, qu'ils ont dj des trouvres. Les
romans de Rou et de Benot de Saint-Maur prcdent de cent vingt ans les
premires posies provenales, Guillaume le Btard, en 1066, a son pote
Taillefer, qui l'accompagne, et auquel il donne l'homrique mission de
chanter une conqute qui n'est pas encore entreprise. Puis,  peine
l'Angleterre conquise (et il ne leur faut qu'une bataille pour cela),
les vainqueurs se substituent aux vaincus, brisent l'ancien moule saxon,
changent la langue, les moeurs, les arts; de sorte qu'on ne voit plus
qu'eux  la surface du sol, et que la population premire disparat comme
anantie.

Pendant que ces faits s'accomplissent vers l'occident, il s'opre 
l'orient quelque chose de plus incroyable encore; une quarantaine de
Normands, gars  leur retour de Jrusalem, o ils ont t faire une
croisade pour leur compte, dbarquent  Salerne et aident les Lombards 
battre les Sarrasins. Serguis, duc de Naples, pour les rcompenser de ce
service, leur accorde quelques lieues de terrain entre Naples et Capoue;
ils y fondent aussitt Averse, que Ranulphe gouverne avec le titre de
comte. Ils ont un pied en Italie, c'est tout ce qu'il leur faut. Attendez,
voici venir Tancrde de Hauteville et ses fils. En 1035, ils abordent sur
les ctes de Naples. Deux ans aprs, ils aident l'empereur d'Orient 
reconqurir la Sicile sur les Sarrasins, s'emparent de la Pouille pour leur
propre compte, se font nommer ducs de Calabre, flottent un instant indcis
entre les deux grands partis qui divisent l'Italie, se font guelfes; et,
investis d'hier par les papes, ils les rcompensent  leur tour en les
soutenant contre les empereurs d'Occident. Et combien de temps leur a-t-il
fallu pour tout cela? De 1035  1060, vingt-cinq ans.

Place  Roger, le grand comte. Ce n'est plus assez pour lui d'tre comte de
Pouille et duc de Calabre; il enjambe le dtroit, prend Messine en 1061,
et Palerme en 1072. Dans l'espace de onze ans, il a ananti la puissance
sarrazine. Mais ce n'est pas tout pour lui que d'tre conqurant comme
Alexandre, et lgislateur comme Justinien; il lui faut encore runir en lui
le pouvoir sacerdotal au pouvoir militaire, la mitre  l'pe: il se fait
nommer lgat du pape en 1098, et meurt en 1101, lguant  ses descendants
ce titre, aujourd'hui encore un des plus prcieux du roi de Naples actuel.

Son fils Roger lui succde, mais ce n'est plus assez pour celui-ci d'tre
comte de Sicile et de Calabre, duc de Pouille et prince de Salerne. En
1130, il se fait nommer roi de Sicile, et en 1146 il s'empare d'Athnes et
de Corinthe, d'o il rapporte les mriers et les vers  soie. En 1154, il
meurt, laissant la Sicile  son fils, Guillaume le Mauvais: c'est celui que
nous avons trouv revtu de ses habits royaux, dans le tombeau bris de
Montreale, et qui, couch dans sa bire, a six pieds de long. Guillaume
II, son fils, lui succde, et btit le Dme de Montreale, la cathdrale
de Palerme et le palais Royal. Celui-l, c'est Guillaume le Pacifique,
Guillaume le pote, Guillaume l'artiste. Il profite  la fois de la
civilisation grecque, arabe et occidentale; il prend aux Occidentaux la
pense mystique, aux Arabes la forme, aux Grecs l'ornementation; trouve le
temps de faire une croisade, et revient mourir,  trente-six ans, prs de
ce Dme de Montreale qu'il a bti.

En lui s'teint la descendance lgitime du grand comte. Il a pour
successeur un btard de Roger, duc de Pouille, nomm Tancrde. Celui-l
rgne cinq ans sans que l'histoire s'en occupe. Avec lui meurt le dernier
des rois normands. Henri VI, qui a pous Constance, fille de Roger, lui
succde. La famille de Souabe est sur le trne de Sicile.

Il nous restait quelques heures pour visiter La Favorite, chteau royal
auquel la prdilection que lui portaient Caroline et Ferdinand a fait
donner son nom. Pendant leur long sjour en Sicile, La Favorite tait la
rsidence d't des deux exils. C'est de La Favorite que partit lady
Hamilton, pour aller obtenir de Nelson la rupture de la capitulation de
Naples. Nelson, pour une nuit de plaisir, manqua  la parole donne, et
vingt mille patriotes payrent de leur tte la dfaite d'Emma Lyonna,
l'ancienne courtisane de Londres.

La Favorite est un nouveau caprice dans le genre de la folie palagonienne;
seulement,  La Favorite, tout est chinois: intrieur et extrieur,
ameublement et jardin. On ne sort pas des kiosques, des pagodes, des ponts,
des sonnettes et des grelots. Il est inutile de dire que tout cela est d'un
got dtestable et dans le genre du plus mauvais Louis XV.

En rentrant  Palerme, nous trouvmes tout notre quipage qui nous
attendait  la porte de l'htel. Le speronare tait entr dans le port le
matin mme, aprs un excellent voyage. Il apportait avec lui une provision
de vin de marsala achete sur les lieux. Il fallut nous laisser baiser les
mains par tous ces braves gens, auxquels nous donnmes rendez-vous  bord
pour le lundi suivant.




CHARLES D'ANJOU


Il y a,  un mille  peu prs de Palerme, sur les bords de l'Orthe, et
prs du Campo-Santo actuel, une petite glise qu'on appelle l'glise du
Saint-Esprit. Elle n'a rien de remarquable sous le rapport de l'art, mais
elle garde pour les Palermitains un grand souvenir. C'est  la porte
de cette glise que commena le massacre des Vpres siciliennes. Aussi
n'avions-nous garde de manquer  lui faire notre visite.

Que ceux qui m'ont suivi dans mes excursions pittoresques veuillent bien
m'accompagner un instant dans cette excursion historique, la chose en vaut
la peine.

Le pape Alexandre IV venait de mourir. La bataille de Monte-Aperto,
au succs de laquelle Manfred avait concouru en envoyant mille de ses
cavaliers en aide aux Gibelins, avait consolid la puissance impriale en
Italie, et avait plac Manfred  la tte du parti aristocratique. Urbain
IV, en montant sur le trne pontifical, vit que, s'il voulait rendre  Rome
son ancienne suprmatie, c'tait Manfred qu'il fallait frapper.

La chose tait d'autant plus facile que Manfred donnait par sa conduite
grande prise  la censure ecclsiastique. On le souponnait d'avoir
acclr la mort de son pre Frdric II [1], et de son frre Conrad. En
outre, au lieu de combattre les Sarrasins partout o il les rencontrait,
comme l'avaient fait ses prdcesseurs normands, il s'tait alli avec eux,
et il avait un corps d'infanterie et de cavalerie arabe dans son arme.

Note:

[1] L'excommunication contre la maison de Souabe remontait  Frdric
H. Ce fut  propos de cette excommunication qu'un cur de Paris, charg
de proclamer l'interdit, et rie voulant pas se prononcer entre deux
antagonistes aussi puissants, s'acquitta de cette difficile mission en
laissant tomber du haut de la chaire ces paroles pleines de sens: J'ai
ordre de dnoncer l'empereur comme excommuni. J'ignore pourquoi. J'ai
appris seulement qu'il y avait un grand diffrend entre lui et le pape. Je
ne sais de quel ct est le bon droit. En consquence, autant que je
le puis, je donne ma bndiction  celui des deux qui a raison, et
j'excommunie celui qui a tort.]


Urbain IV, de son ct, devait tre plus qu'aucun autre de ses
prdcesseurs port  soutenir le parti guelfe de tout son pouvoir. N 
Troyes en Champagne, dans les derniers rangs du peuple, il avait grandi
soutenu par son seul gnie. vque de Verdun d'abord, puis patriarche de
Jrusalem, il tait revenu en 1261 de la Terre-Sainte, et avait trouv le
Saint-Sige vacant. Huit cardinaux, dernier reste du sacr collge, taient
runis en conclave pour lire un successeur  Alexandre IV, et venaient
de passer trois mois  essayer inutilement de runir la majorit sur l'un
d'entre eux. Lass de ces tentatives infructueuses, un des votants mit sur
son billet le nom du patriarche de Jrusalem. Au scrutin suivant, ce nom
runit la majorit, et l'lu du sort devint le vicaire de Dieu sous le nom
d'Urbain IV.

Il tait temps que l'interrgne cesst; des fentres du Vatican le nouveau
pape pouvait voir les Sarrasins errants dans la campagne de Rome. Urbain
IV non seulement leur ordonna d'en sortir, mais encore, les traitant comme
leurs frres d'Afrique et de Syrie, il publia une croisade contre eux.
Quelques-uns disent mme que, couvert d'une cuirasse et le visage voil par
un casque, il prit rang parmi les chevaliers, et, joignant le tranchant
du glaive  la force de la parole il les repoussa de sa main au-del des
frontires du Saint-Sige.

Mais Urbain n'tait pas homme  s'arrter l. Manfred apprit en mme temps
que ses soldats avaient t repousss et qu'il tait cit  comparatre
devant le pape, pour rendre compte de ses liaisons avec les Sarrasins,
de son obstination  faire excuter les saints mystres dans les lieux
interdits, et des excutions de deux ou trois de ses sujets, excutions que
la bulle pontificale qualifiait de meurtres. Manfred, comme on le pense
bien, se rit de cet ordre et refusa d'obir.

Alors Urbain IV se tourna vers la France, son pays natal. Le saint roi
Louis rgnait. Le pape lui offrit le royaume de Sicile pour lui ou pour
un de ses fils. Mais Louis avait un coeur d'or; c'tait la loyaut, la
noblesse et la justice faites homme. Tout en rvrant les dcisions du
Saint-Pre, il lui sembla instinctivement qu'il n'avait pas le droit de
prendre une couronne pose lgitimement sur la tte d'un autre, et dont
 dfaut de cet autre son neveu tait hritier. Il exprima des scrupules
qu'une longue lettre d'Urbain IV ne put vaincre. Le pape alors se tourna
vers Charles d'Anjou, frre du roi, et lui envoya le bref d'investiture.

Charles d'Anjou tait une des puissantes organisations du XIIIe sicle,
qui a vu natre tant d'hommes de fer. Il pouvait avoir  cette poque
quarante-huit ans environ; c'tait le frre pun de saint Louis, avec
lequel il avait fait la croisade d'gypte, et dont il avait partag la
captivit  Mansourah. Il avait pous Batrix, la quatrime fille de
Raimond Branger, qui avait mari les trois autres: l'ane, Marguerite, 
Louis IX, roi de France; la seconde, Lonor,  Henri III, roi d'angleterre;
et la troisime,  Richard, duc de Cornouailles et roi des Romains. Charles
d'Anjou tait donc, aprs les rois rgnants, un des plus puissants princes
du monde, car, comme fils de France, il possdait le duch d'Anjou, et,
comme mari de Batrix, il avait hrit du comt de Provence.

En outre, dit Jean Villani, son historien, c'tait un homme sage et prudent
au conseil, preux et fort dans les armes, svre et redout des rois
eux-mmes, car il avait de hautes penses qui l'levaient aux plus hautes
entreprises; car il tait persvrant dans le bonheur et inbranlable dans
l'adversit; car il tait ferme et fidle dans ses promesses, parlant peu,
agissant beaucoup, ne riant presque jamais, ne prenant plaisir ni aux
mimes, ni aux troubadours, ni aux courtisans; dcent et grave comme un
religieux, zl catholique, et apte  rendre justice. Sa taille tait haute
et nerveuse, son teint olivtre, son regard terrible. Il paraissait fait
plus qu'aucun autre seigneur pour la majest royale, demeurait douze ou
quinze heures  cheval, couvert de son harnais de guerre sans paratre
fatigu, ne dormait presque point, et s'veillait toujours prt au conseil
ou au combat.

Voil l'homme sur lequel Urbain IV, dans son instinct de haine contre les
Gibelins, avait jet les yeux. Simon, cardinal de Sainte-Ccile, partit
pour la France, et, au nom du pape, lui remit le bref d'investiture.

Charles d'Anjou tenait ce bref  la main, lorsqu'en rentrant chez lui, il
trouva sa femme en pleurs; cette douleur l'tonna d'autant plus que Batrix
avait prs d'elle,  cette poque, les deux soeurs qu'elle aimait le plus,
Marguerite et Lonor. En apercevant son mari, qu'elle n'attendait point,
elle essaya de cacher ses larmes; mais ce fut inutilement. Charles lui
demanda ce qu'elle avait; au lieu de lui rpondre, Batrix clata en
sanglots. Charles insista plus fortement encore, et alors Batrix lui
raconta que quelques minutes auparavant elle avait t faire une visite
 ses deux soeurs, et qu'aprs les avoir embrasses, elle avait voulu
s'asseoir auprs d'elles sur un fauteuil pareil au leur, mais qu'alors
la reine d'Angleterre lui avait tir ce fauteuil des mains et lui avait
dit:--Vous ne pouvez vous asseoir sur un sige pareil au ntre; prenez donc
un tabouret ou tout au plus une chaise, car ma soeur est reine de France,
et moi je suis reine d'Angleterre; tandis que vous n'tes, vous, que
duchesse d'Anjou et comtesse de Provence.

Charles d'Anjou laissa errer sur ses lvres un de ces sourires rares et
amers qui assombrissaient son visage au lieu de l'clairer; et, ayant
embrass Batrix, il lui dit:

--Allez retrouver vos soeurs, asseyez-vous sur un sige pareil  leurs
siges; car, si elles sont reines de France et d'Angleterre, vous tes,
vous, reine de Naples et de Sicile.

Mais ce n'tait pas le tout que de prendre un vain titre; il fallait en
ralit conqurir le trne auquel ce titre tait attach. Charles leva
un impt sur ses vassaux d'Anjou et de Provence, Batrix vendit tous ses
bijoux,  l'exception de son anneau de mariage. Saint Louis lui-mme,
dsireux de voir son frre occuper ailleurs qu'en France son esprit actif
et entreprenant, vint  son aide; et Charles, grce  tous ces moyens
runis, aux promesses qu'il fit, et dont son honneur et son courage taient
les garants, parvint  runir une arme de cinq mille chevaux, quinze
mille fantassins et dix mille arbaltriers. Mais, dans la hte qu'il avait
d'arriver  Rome et de remplir dans la ville pontificale l'office de
snateur, qui lui avait t dfr, il prit avec lui mille chevaliers
seulement, s'embarqua sur une petite flotte de vingt galres qu'il tenait
prte et fit voile pour Ostie, laissant la conduite de son arme  Robert
de Bthune, son gendre.

Manfred plaa  l'embouchure du Tibre le comte Guido Novello, qui
commandait pour lui en Toscane. Le comte Guido Novello qui gouvernait les
galres runies de Pise et de Sicile, avait une flotte triple de celle de
Charles d'Anjou; mais Dieu avait dcid que Charles d'Anjou serait roi. Il
ouvrit la main et en laissa tomber la tempte; la tempte faillit jeter la
flotte de Charles d'Anjou sur les ctes de Toscane, mais elle loigna celle
de Guido Novello des ctes romaines. Charles d'Anjou poussa en avant avec
son vaisseau, aborda seul  Ostie; puis, se jetant sur une barque avec cinq
ou six chevaliers seulement, il remonta le Tibre et vint loger au couvent
de Saint-Paul-hors-les-murs, bien plus comme un fugitif que comme un
conqurant.

Pendant ce temps, Urbain IV tait mort; mais, poursuivant son projet
au-del de sa vie, il avait, avant de mourir, cr une vingtaine de
cardinaux auxquels il avait fait jurer de lui donner pour successeur le
cardinal de Narbonne, franais comme lui, et de plus sujet immdiat de
Charles d'Anjou. Les cardinaux avaient tenu parole, et Guido Fulco, lu
presque  l'unanimit pendant le temps mme qu'il tait en mission prs de
Charles, tait mont sur le trne pontifical en prenant le nom de Clment
IV.

Charles avait donc la certitude d'tre bien reu  Rome; seulement, il n'y
voulait faire son entre qu'avec une suite digne d'un prince tel que lui.
Il resta donc au couvent de Saint-Paul-hors-les-murs, au risque d'tre
enlev par quelque parti de Gibelins, jusqu'au moment o les galres qu'il
avait perdues dans la mer de Toscane arrivrent  leur tour  Ostie.
Charles assembla aussitt ses chevaliers, et le 24 mai 1265, il fit son
entre dans la capitale du monde chrtien avec le titre solennel de
dfenseur de l'glise.

Pendant ce temps, le reste de l'arme passait les Alpes, descendait dans
le Pimont, traversait le Milanais, vitait Florence la gibeline, gagnait
Ferrare, et, se recrutant partout des Guelfes qu'elle rencontrait sur son
chemin, arrivait devant Rome dans les derniers jours de l'anne 1265.

Il tait temps. Tous les sacrifices avaient t faits pour l'amener l:
Charles d'Anjou et le pape y avaient puis leurs trsors; tous deux
manquaient d'argent: il n'y avait donc pas une minute  perdre, il fallait
marcher  l'ennemi, et payer les soldats par une victoire.

Charles d'Anjou ne voulut pas mme attendre le retour du printemps: il se
mit  la tte de son arme, et, dans les premiers jours de fvrier, il
s'avana vers Naples par la route de Ferentino.

En arrivant  Ceperano, les Franais aperurent les avant-postes ennemis,
commands par le comte de Caserte, beau-frre de Manfred: il dfendait un
passage du Garigliano, admirablement fortifi par la nature. Les Franais
examinrent la position et reconnurent sa supriorit; dcids toutefois
 traverser le fleuve, ils n'en marchrent pas moins  l'ennemi; mais
l'ennemi ne les attendit pas, et  leur grand tonnement leur livra le
passage. Alors Charles d'Anjou reconnut qu'il y avait folie ou trahison
parmi les lieutenants de Manfred, et en remercia Dieu tout haut.

Le fleuve fut donc franchi sans que l'on frappt un coup de lance, et l'on
s'avana vers les deux forteresses de Rocca et de San-Germano; celles-ci
n'taient point dfendues par des Napolitains, mais par des Arabes; aussi
la lutte fut-elle longue et sanglante. Enfin toutes deux furent escalades,
et, comme les Sarrasins qui les dfendaient ne purent pas fuir, et
ddaignrent de se rendre, ils furent massacrs jusqu'au dernier.

A la nouvelle de ces deux succs si inattendus, le dcouragement se mit
parmi les Apuliens. Aquino ouvrit ses portes, les gorges d'Alifes furent
livres, et Charles et ses soldats dbouchrent dans les plaines de
Bnvent, o les attendaient Manfred et son arme.

On peut dire, sans exagration aucune, que l'Europe tout entire avait
les yeux fixs sur ce petit coin de terre, o allait se dcider la grande
question guelfe et gibeline, qui sparait l'Italie et l'Allemagne depuis un
sicle et demi; c'taient le pape et l'empereur aux mains dans la personne
de leurs lieutenants, et ces lieutenants taient, non seulement deux des
plus grands princes, mais encore deux des plus braves capitaines qui
fussent au monde.

Aussi ni l'un ni l'autre ne faillirent  leur renomme ni  leur destin.
Charles d'Anjou, en apercevant les soldats de Manfred, se retourna vers ses
chevaliers, et dit: Comtes, barons, chevaliers et hommes d'armes, voici
le jour que nous avons tant dsir: donc, au nom de Dieu et de Notre
Saint-Pre le pape, en avant!

Et alors il fit quatre brigades de sa cavalerie; la premire, qui tait de
mille chevaliers franais commands par Guy de Montfort et le marchal de
Mirepoix; la seconde, qui tait de neuf cents chevaliers provenaux et des
auxiliaires romains, qu'il se rserva de mener lui-mme; la troisime, qui
tait de sept cents chevaliers flamands, brabanons et picards, et qui fut
mise sous les ordres de Robert de Flandres et de Gilles Lebrun, conntable
de France; enfin la quatrime, qui se composait de quatre cents migrs
florentins, vieux dbris de Monte-Aperto, et que conduisait Guido Guerra,
cet ternel ennemi des Gibelins.

Lorsque Manfred aperut de son ct les troupes franaises, il s'arma, 
l'exception de son casque, dont il attacha lui-mme le cimier, qui tait
un aigle d'argent, afin de n'avoir plus qu' le mettre sur sa tte;
puis, montant  cheval, il s'avana au milieu de ses capitaines en
disant:--Comtes et barons, c'est ici qu'il me faut vaincre en roi ou mourir
en chevalier, quoique ce ne soit pas l'avis de quelques-uns de vous, je le
sais; je ne ferai donc pas un pas pour viter la bataille. Appareillez-vous
sans plus tarder, car voici les Franais qui viennent  nous!

Et au mme instant il disposa son arme en trois brigades: la premire de
douze cents chevaux allemands commands par le comte Giordano Lancia, et
la troisime de quatorze cents chevaux apuliens et sarrasins, dont il se
rserva le commandement pour lui-mme.--On voit que, pour l'un et l'autre
parti, les historiens ne font aucun compte de l'infanterie.--Le fleuve
Calore, qui coule devant Bnvent, sparait les deux armes.

Au moment o Manfred prit ses dispositions pour soutenir la bataille et o
il devint vident pour les Franais qu'ils allaient en venir aux mains avec
leurs ennemis, le lgat du pape monta sur un bouclier que quatre hommes
levrent sur leurs paules; puis il bnit Charles d'Anjou et ses
chevaliers, donnant  chacun l'absolution de ses pchs; et tous la
reurent  genoux comme devaient le faire des soldats du Christ et des
dfenseurs de l'glise.

Les Franais s'avancrent vers la rivire avec lenteur et prcaution, car
ils ignoraient par quel moyen ils pourraient la franchir, lorsqu'ils virent
les archers sarrasins qui leur en pargnaient la peine en la traversant
eux-mmes et en venant au-devant d'eux. Ces archers sarrasins passaient,
avec les anglais, pour les plus adroits tireurs de la terre, et ils taient
bien autrement lgers et rapides que ceux-ci. Aussi l'infanterie franaise,
mal arme, sans cuirasses, et ayant  peine quelques jaques rembourres ou
quelques casques en cuir, ne put-elle tenir contre la nue de flches que
les voltigeurs arabes firent pleuvoir sur elle, et se retira-t-elle en
dsordre. Alors Guy de Montfort et le marchal de Mirepoix, craignant que
cet chec n'branlt la confiance du reste de l'arme, fondirent sur les
archers avec la premire brigade, en criant; Montjoie, chevaliers! Les
archers n'essayrent pas mme de rsister  cette avalanche de fer qui
roulait sur eux; ils se dispersrent dans la plaine, fuyant mais tirant
toujours. Les chevaliers franais, ardents  leur poursuite, commencrent
 se dbander; alors le comte Galvano, qui commandait la premire brigade,
pensant que le moment tait venu de charger cette troupe en dsordre, leva
sa lance en criant: _Souabe, Souabe, chevaliers!_ et, descendant  son tour
dans la plaine, vint donner dans le flanc de la brigade franaise, qu'il
coupa presque en deux. Mais aussitt le comte de Galvano se vit charg
lui-mme par Guido Guerra et ses Guelfes; en mme temps le cri: Aux
chevaux, aux chevaux! circula dans les brigades franaise et florentine.
Les chevaliers de Charles d'Anjou commencrent  frapper les animaux
au lieu de frapper les hommes: les chevaux, moins bien arms que les
cavaliers, se renversrent les uns sur les autres; le trouble commena de
se mettre parmi les cavaliers allemands. La seconde brigade de Manfred,
commande par le comte Giordano Lancia, et compose de Toscans et de
Lombards, vint  leur secours, mais leur charge, mal dirige, rencontra les
Allemands qui commenaient  fuir, et, au lieu de rtablir le combat, ne
fit qu'augmenter le dsordre. En ce moment, Charles d'Anjou fit passer
l'ordre  sa troisime bataille de donner. Les Allemands, les Lombards et
les Toscans de Manfred se trouvrent presque envelopps: au milieu de tout
cela, on reconnaissait les Guelfes, qui, ayant  venger la dfaite de
Monte-Aperto, faisaient merveille et frappaient les plus rudes coups. Les
archers sarrasins taient devenus inutiles, car la mle tait telle que
leurs flches tombaient galement sur les Allemands et sur les Franais.
Manfred pensa qu'il ne fallait rien moins que sa prsence et celle des
douze cents hommes de troupes fraches qu'il s'tait rservs pour rtablir
la bataille, et ordonna  ses capitaines de se prparer  le suivre. Mais,
au lieu de le seconder, les barons de la Pouille, le grand-trsorier
comte de la Cerra et le comte de Caserte tournrent bride et s'enfuirent,
entranant avec eux neuf cents hommes  peu prs. C'est alors que Manfred
vit que l'heure tait venue, non plus de vaincre en roi, mais de mourir en
chevalier: ayant regard autour de lui, et voyant qu'il lui restait encore
environ trois cents lances, il prit son casque des mains de son cuyer;
mais, au moment o il le posait sur sa tte, l'aigle d'argent qui en
formait le cimier tomba sur l'aron de sa selle.--C'est un signe de Dieu,
murmura Manfred; j'avais attach ce cimier de mes propres mains, et
ce n'est point le hasard qui le dtache. N'importe! en avant, Souabe,
chevaliers!--Et, abaissant sa visire et mettant sa lance en arrt, il alla
donner dans le plus pais de l'arme franaise, o il disparut, n'ayant
plus rien qui le distingut des autres hommes d'armes. Bientt la lutte
s'affaiblit de la part des Allemands. Les Toscans et les Lombards lchrent
pied; Charles d'Anjou, avec ses neuf cents chevaliers provenaux, se
rua sur ceux qui tenaient encore; les Gibelins, sans chef, sans ordres,
appelant Manfred qui ne rpondait pas, prirent la fuite; les vainqueurs les
poursuivirent ple-mle et traversrent Bnvent avec eux. Nul n'essaya de
rallier les vaincus, et en un seul jour, en une seule bataille, en cinq
heures  peine, la couronne de Naples et de Sicile chappa aux mains de la
maison de Souabe et roula aux pieds de Charles d'Anjou.

Les Franais ne s'arrtrent que lorsqu'ils furent las de tuer. Leur perte
avait t grande, mais celle des Gibelins fut terrible. Pierre des Uberti
et Giordano Lancia furent pris vivants; la soeur de Manfred, sa femme
Sibylle et ses enfants, furent livrs et s'en allrent mourir dans les
cachots de la Provence; enfin cette belle arme, si pleine de courage et
d'espoir le matin, semblait s'tre vanouie comme une vapeur, et il n'en
restait que les cadavres couchs sur le champ de bataille.

Pendant trois jours on chercha Manfred, car la victoire de Charles d'Anjou
tait incomplte si l'on ne retrouvait Manfred mort ou vif. Pendant trois
jours on examina un  un les chevaliers qui avaient t tus; enfin un
valet allemand le reconnut, mit son cadavre en travers sur un ne, et
l'amena  Bnvent, dans la maison qu'habitait Charles; mais, comme Charles
ne connaissait pas Manfred, et craignait qu'on ne le trompt, il ordonna
de coucher ce cadavre tout nu au milieu d'une grande salle, puis il appela
prs de lui Giordano Lancia. Pendant qu'on obissait  son ordre, Charles
tira une chaise prs du cadavre et s'assit pour le regarder; il avait deux
larges et profondes blessures, l'une  la gorge et l'autre au ct droit de
la poitrine, et des meurtrissures par tout le corps, ce qui indiquait qu'il
avait reu un grand nombre de coups avant de tomber.

Pendant l'examen que faisait Charles de ce corps tout mutil, la porte
s'ouvrit, et Giordano Lancia apparut. A peine eut-il jet un coup d'oeil
sur le cadavre, quoiqu'il et le visage couvert de sang, qu'il s'cria en
se frappant le front: O mon matre! mon matre! que sommes-nous devenus!
Charles d'Anjou n'en demanda point davantage, il savait tout ce qu'il
dsirait savoir: ce cadavre tait bien celui de Manfred.

Alors les chevaliers franais qui avaient t qurir Giordano Lancia, et
qui taient entrs derrire lui, demandrent  Charles d'Anjou de faire
au moins enterrer en terre sainte celui qui trois jours auparavant tait
encore roi de deux royaumes. Mais Charles rpondit: Ainsi ferais-je
volontiers; mais, comme il est excommuni, je ne le puis. Les chevaliers
courbrent la tte, car ce que disait Charles tait vrai, et la maldiction
pontificale poursuivait l'excommuni jusqu'au-del de la mort. On se
contenta donc de lui creuser une fosse au pied du pont de Bnvent, et de
rejeter la terre sur lui, sans mettre sur cette tombe isole aucune marque
de ce qu'avait t celui qu'elle renfermait. Cependant, les vainqueurs
ne pouvant souffrir que le lieu o reposait un si grand capitaine restt
ignor, chaque soldat prit une pierre, et alla la dposer sur sa fosse;
mais le lgat ne voulut pas mme permettre que les restes de Manfred
reposassent sous ce monument lev par la piti de ses ennemis; il fit
exhumer le cadavre, et, ayant ordonn qu'on le portt hors des Etats
romains, le fit jeter sur les bords de la rivire Verte, o il fut dvor
par les corbeaux et par les animaux de proie.

Avec Charles d'Anjou, le pape, et par consquent les Guelfes, triomphaient
par toute l'Italie; c'tait  Florence qu'tait pour le moment la puissance
gibeline. Une rvolte qui s'leva le jour mme o l'on apprit la bataille
de Bnvent la renversa; puis, pour ne lui laisser ni le temps, ni les
moyens de se reconnatre, Charles d'Anjou envoya un de ses lieutenants en
Sicile et marcha sur Florence.

Florence lui ouvrit ses portes comme elle devait le faire deux cents
ans plus tard  Charles VIII; Florence lui donna des ftes; Florence le
conduisit voir, en grande pompe, son tableau de la Madone, que venait
d'achever Cimabue.

Pendant ce temps les capitaines franais se partageaient le royaume, et
les soldats pillaient les villes; cette conduite, qui devait dpopulariser
promptement le nouveau roi, rendit quelque espoir aux Gibelins: ils
tournrent les yeux vers l'Allemagne; l tait la seule toile qui brillt
dans leur ciel. Conradin, fils de Conrad, petit-fils de Frdric, neveu de
Manfred, lev  la cour de son aeul le duc de Bavire, venait d'atteindre
sa seizime anne. C'tait un jeune homme plein d'me et de coeur, qui
n'attendait que le moment de rgner ou de mourir: il bondit de joie et
d'esprance lorsque les messages des Gibelins lui annoncrent que ce moment
tait venu.

Sa mre, Elisabeth, l'avait lev pour le trne; c'tait une femme au
noble coeur et  la puissante pense: elle vit avec douleur arriver ces
messagers; mais, loin de mettre son amour maternel entre eux et son fils,
elle laissa les hommes dcider de ces choses souveraines dont les hommes
seuls doivent tre les arbitres.

Il fut dcid que Conradin marcherait  la tte des Gibelins, et, soutenu
par l'empereur, tenterait de reconqurir le royaume de ses pres.

Toute la noblesse d'Allemagne accourut autour de Conradin. Frdric, duc
d'Autriche, orphelin comme lui, dpouill de ses tats comme lui, jeune et
courageux comme lui, s'offrit pour tre son second dans ce terrible duel.
Conradin accepta. Les deux jeunes gens jurrent que rien ne les pourrait
sparer, pas mme la mort, se mirent  la tte de dix mille hommes de
cavalerie, rassembls par les soins de l'empereur, du duc de Bavire et du
comte de Tyrol, et arrivrent  Vrone vers la fin de l'anne 1267.

Charles d'Anjou avait d'abord l'intention de fermer le passage de Rome 
son jeune rival, et de l'attendre entre Lucques et Pise, appuy de toute la
puissance des Guelfes de Florence. Mais les exactions de ses ministres, les
violences de ses capitaines, et le pillage de ses soldats, avaient excit
une rvolte dans ses nouveaux tats. Il avait bien crit  Clment IV de
l'aider de sa parole et de son trsor; mais Clment, indign lui-mme de ce
qui se passait presque sous ses yeux, lui avait rpondu:

Si ton royaume est cruellement spoli par tes ministres, c'est  toi seul
qu'on doit s'en prendre, puisque tu as confr tous les emplois  des
brigands et  des assassins, qui commettent dans tes tats des actions dont
Dieu ne peut supporter la vue. Ces hommes infmes ne craignent pas de se
souiller par des viols, des adultres, d'injustes exactions, et toutes
sortes de brigandages. Tu cherches  m'attendrir sur ta pauvret; mais
comment puis-je y croire? Eh quoi! tu peux ou tu ne sais pas vivre avec les
revenus d'un royaume dont l'abondance fournissait  un souverain tel que
Frdric, dj empereur des Romains, de quoi satisfaire  des dpenses plus
grandes que les tiennes, de quoi rassasier l'avidit de la Lombardie, de la
Toscane, des deux Marches et de l'Allemagne entire, et qui lui donnait en
outre les moyens d'accumuler d'immenses richesses!

Force avait donc t  Charles d'Anjou de revenir  Naples et d'abandonner
le pape, qui l'abandonnait. Quant  la rvolte,  peine de retour dans sa
capitale, il l'avait prise corps  corps, et l'avait vite touffe entre
ses bras de fer.

Clment IV, qui ne pouvait pas compter sur Rome, mal fortifie et incapable
de soutenir un sige, se retira  Viterbe. De l il envoya trois fois 
Conradin l'ordre de licencier son arme et de venir pieds nus recevoir,
aux genoux du prince des aptres, la sentence qu'il lui plairait de porter
contre lui. Mais le fier jeune homme, tout enivr des acclamations qui
l'avaient accueilli  Pise, et qui de Pise le suivaient jusqu' Sienne,
n'avait pas mme daign rpondre aux lettres du Saint-Pre, et Clment, le
jour de Pques, avait prononc la sentence d'excommunication contre lui et
ses partisans, qui le dclarait dchu du titre de roi de Jrusalem, le seul
que lui et laiss son oncle Manfred en le dpouillant de ses tats, et qui
dliait ses vassaux de leur serment de fidlit.

Quelques jours aprs, on vint annoncer  Clment IV que Conradin venait
de battre  Pontavalle Guillaume de Bselve, marchal de Charles. Clment
tait en prire; il releva la tte, et se contenta de prononcer ces mots:

--Les efforts de l'impie se dissiperont en fume.

Le surlendemain, on vint dire au pape que l'arme gibeline tait en vue
de la ville. Le pape monta sur les remparts, et de l il vit Conradin
et Frdric qui, n'osant pas l'attaquer, faisaient du moins passer
orgueilleusement leurs dix mille hommes sous ses yeux. Un des cardinaux,
effray de voir tant de braves hommes d'armes de fire mine, s'cria alors:

--O mon Dieu! quelle puissante arme!

--Ce n'est point une arme, rpondit Clment IV; c'est un troupeau que l'on
mne au sacrifice.

Clment parlait au nom du Seigneur, et le Seigneur devait ratifier ce qu'il
avait dit.

Comme l'avait prvu Clment, Rome ne fit aucune rsistance; le snateur
Henri de Castille vint ouvrir la porte de ses propres mains. Conradin
s'arrta huit jours dans la capitale du monde chrtien pour y faire reposer
son arme et retrouver les trsors que son approche avait fait enfouir dans
les glises: puis,  la tte de cinq mille gens d'armes, il passa sous
Tivoli, traversa le val de Celle et entra dans la plaine de Tagliacozzo.
C'tait l que l'attendait Charles d'Anjou.

Malgr le besoin que le prince franais aurait eu en pareille occasion de
toutes ses bonnes lances, il n'avait pu les runir autour de lui, forc
qu'il avait t de mettre des garnisons dans toutes les villes de Calabre
et de Sicile; mais il avait tourn les yeux vers un alli tout naturel:
c'tait Guillaume de Villehardoin, prince de More; il lui avait donc crit
pour lui demander du secours, et Villehardoin, traversant l'Adriatique,
tait accouru avec trois cents hommes.

Villehardoin tait prs de Charles d'Anjou, avec son grand-conntable
Jadie, et messire Jean de Tournay, seigneur de Calavrita, lorsqu'on
commena d'apercevoir l'arme de Conradin. Vtu d'un costume lger, moiti
grec moiti franais, montant un de ces rapides coursiers d'Elide dont
Homre vante la vlocit, il demanda  Charles d'Anjou la permission de
partir en claireur, pour reconnatre l'arme allemande; cette permission
accorde, Guillaume de Villehardoin lcha la bride  son cheval, et, suivi
de deux des siens, il alla se mettre en observation sur un monticule d'o
il dominait toute la plaine.

L'arme de Conradin tait d'un tiers plus forte  peu prs que celle du duc
d'Anjou, et toute compose des meilleurs chevaliers d'Allemagne. Guillaume
revint donc trouver Charles avec un visage srieux, car, si brave prince
qu'il ft, il ne se dissimulait pas toute la gravit de la position.

Le roi causait avec un vieux chevalier franais, plein de sens et de
courage, bon au conseil, bon au combat; c'tait le sire de Saint-Valry: le
sire de Saint-Valry, tout loign qu'il tait rest des Allemands, n'avait
pas moins remarqu la supriorit de leur nombre, et il essayait de calmer
l'ardeur du roi, qui, sans rien calculer, voulait s'en remettre  Dieu et
marcher droit  l'ennemi, lorsque, comme nous l'avons dit, Guillaume de
Villehardoin arriva.

Aux premiers mots que pronona le prince, Saint-Valry vit que c'tait un
renfort qui lui arrivait, et insista davantage encore pour que Charles
d'Anjou se laisst guider par leurs deux avis. Charles d'Anjou alors
s'en remit  eux, et Guillaume de Villehardoin et Allard de Saint-Valry
arrtrent le plan de bataille, qui fut communiqu au roi, et adopt par
lui  l'instant mme.

On forma trois corps de cavalerie lgre, composs de Provenaux, de
Toscans, de Lombards et de Campaniens; on donna  chaque corps un chef
parlant sa langue et connu de lui, puis on mit ces trois chefs sous le
commandement de Henri de Cosenze, qui tait de la taille du roi, et qui
lui ressemblait de visage; en outre, Henri revtit la cuirasse de Charles
d'Anjou et ses ornements royaux, afin d'attirer sur lui tout l'effort des
Allemands.

Ces trois corps devaient engager la bataille, puis, la bataille engage,
paratre plier d'abord et fuir ensuite  travers les tentes que l'on
laisserait tendues et ouvertes, afin que les Allemands ne perdissent rien
des richesses qu'elles contenaient. Selon toute probabilit,  la vue de
ces richesses, les vainqueurs cesseraient de poursuivre les ennemis et se
mettraient  piller. En ce moment, les trois brigades devaient se rallier,
sonner de la trompette, et  ce signal Charles d'Anjou, avec six cents
hommes, et Guillaume de Villehardoin avec trois cents, devaient prendre en
flanc leurs ennemis et dcider de la journe.

De son ct, Conradin divisa son arme en trois corps, afin que le mlange
des races n'ament point de ces querelles si fatales un jour de combat; il
donna les Italiens  Galvano de Lancia, frre de cet autre Lancia qui avait
t fait prisonnier  la bataille de Bnvent; les Espagnols  Henri de
Castille, le mme qui avait ouvert les portes de Rome; enfin, il prit pour
lui et Frdric les Allemands, qui l'avaient suivi du fond de l'empire.

Ces dispositions prises de chaque ct, Charles jugea que le moment tait
venu de les mettre  excution; il renouvela  Henri de Cosenze et  ses
trois lieutenants les instructions qu'il leur avait dj donnes, et cette
poigne d'hommes, qui pouvait monter  deux mille cinq cents cavaliers,
s'avana au devant de Conradin.

Les chefs de l'arme impriale, voyant au premier rang l'tendard de
Charles d'Anjou et croyant le reconnatre lui-mme  ses ornements royaux
et  son armure dore, ne doutrent point qu'ils n'eussent en face d'eux
toute l'arme guelfe. Or, comme il tait facile de voir qu'elle tait de
moiti moins nombreuse que l'arme gibeline, leur courage s'en augmenta; et
Conradin ayant fait entendre le cri de _Souabe, chevaliers!_ mit sa lance
en arrt, et chargea le premier sur les Provenaux, les Lombards et les
Toscans.

Le choc fut rude; on avait dit aux chefs de ne tenir que le temps suffisant
pour faire croire aux impriaux  une victoire srieuse; mais, quand tant
de braves chevaliers se virent aux mains, ils eurent honte de lcher pied,
mme pour faire tomber leurs ennemis dans une embuscade; ils se dfendirent
donc avec tant d'acharnement, que Charles d'Anjou, ne comprenant rien  la
non excution de ses ordres, quitta la petit vallon o il tait cach avec
ses six cents hommes, et monta sur une colline pour voir ce qui se passait.

La lutte tait terrible; tous les efforts des impriaux s'taient
concentrs sur le point o ils avaient cru reconnatre le roi; Henri de
Cosenze avait t entour, et craignant, s'il se rendait, qu'on ne reconnt
qu'il n'tait pas le vrai roi, il voulait se faire tuer. De leur ct, ses
lieutenants et ses soldats ne voulaient point l'abandonner, et au lieu
de fuir tenaient ferme. En les voyant entours ainsi et lutter si
courageusement contre des forces doubles des leurs, Charles d'Anjou voulait
abandonner le plan de bataille et courir  leur secours; mais Allard de
Saint Valry le retint. En ce moment Henri de Cosenze tomba perc de coups,
et les autres lieutenants, perdant l'espoir de le sauver, donnrent l'ordre
de retraite, qui bientt se changea en droute.

Alors ce qui avait t prvu arriva, les soldats de Charles d'Anjou et ceux
de Conradin se jetrent ple-mle  travers le camp, les uns fuyant, les
autres poursuivant; mais  peine les impriaux eurent-ils vu les tentes
ouvertes, qu'attirs par les toffes prcieuses, par les vases d'argent,
par les armures splendides qu'elles renfermaient, croyant d'ailleurs
Charles d'Anjou tu et son arme disperse, ils rompirent leurs rangs et
se mirent  piller. Vainement les deux jeunes gens firent-ils tous leurs
efforts pour les maintenir; leur voix ne fut point entendue, ou ceux qui
l'entendirent ne l'coutrent point, et  peine si de leurs cinq mille
hommes d'armes, il en resta autour d'eux cinq cents avec lesquels ils
continurent de poursuivre les fugitifs; tous les autres s'arrtrent, et,
rompant l'ordonnance, s'parpillrent par la plaine.

C'tait le moment si impatiemment attendu par Charles d'Anjou. Avant mme
que les fuyards donnassent, en sonnant de la trompette, le signal convenu,
il se dressa sur ses arons, et, criant: _Montjoie! Montjoie, chevaliers!_
il vint donner avec ses six cents hommes de troupes fraches au milieu
des pillards, qui taient si loin de s'attendre  cette surprise, que, le
prenant pour un dtachement des leurs qui rejoignait le corps d'arme, ils
ne se mirent pas mme en dfense. De son ct Villehardoin arrivait comme
la foudre; en mme temps on entendit la trompette des troupes lgres:
l'arme de Conradin tait prise entre trois murailles de fer.

Avant que les Allemands eussent reconnu le pige dans lequel ils venaient
de tomber, ils taient perdus; aussi n'essayrent-ils pas mme de rsister,
et commencrent-ils  fuir par toutes les ouvertures que leur prsentaient
entre elles les trois batailles de leurs ennemis. Conradin voulait se faire
tuer sur la place; mais Frdric et Galvano Lancia prirent chacun son
cheval par la bride et l'emmenrent au galop, malgr ses efforts pour se
dbarrasser d'eux.

Ils firent quarante-cinq milles ainsi, ne s'arrtant qu'une seule fois pour
faire manger leurs chevaux; enfin ils arrivrent  Astur, villa situe  un
mille de la mer. L, ils furent reconnus pour des Allemands par des gens
du seigneur de Frangipani,  qui appartenait cette villa, et qui allrent
prvenir leur matre que cinq ou six hommes, couverts de sang et de
poussire, avaient mis pied  terre et venaient de faire prix avec un
pcheur pour les conduire en Sicile: le dpart tait fix  la nuit
suivante.

Le seigneur de Frangipani, aprs quelques questions sur la manire dont les
Allemands taient vtus, ayant appris qu'ils taient couverts de cuirasses
dores et portaient des couronnes sur leurs casques, ne douta plus que ce
ne fussent d'illustres fugitifs; il fut encore confirm dans cette ide
lorsqu'il apprit dans la journe que Conradin avait t battu par Charles
d'Anjou. Alors, l'ide lui vint que l'un de ces fugitifs tait peut-tre
le prtendant lui-mme, et il comprit que, si cela tait ainsi, et s'il
pouvait le livrer  Charles d'Anjou, celui-ci lui paierait son ennemi
mortel au poids de l'or.

En consquence, s'tant inform  quelle heure les fugitifs devaient
s'embarquer, il fit prparer une barque du double plus grande que celle
qui leur tait destine, y fit coucher une vingtaine d'hommes d'armes, s'y
rendit lui-mme lorsque la nuit commena de tomber, et, cach dans une
petite crique, il attendit que le pcheur mt  la voile:  peine y fut-il,
qu'il appareilla  son tour, et, comme sa barque tait de moiti plus
grande que celle qu'il poursuivait, il l'eut bientt rejointe et mme
dpasse. Alors il se mit en travers, et, coupant le chemin aux fugitifs,
il leur ordonna de se rendre. Conradin essaya de se mettre en dfense, mais
il n'avait que quatre hommes avec lui, et le seigneur de Frangipani en
avait vingt; il fallut donc cder au nombre, et les deux jeunes gens furent
ramens prisonniers, avec leur suite,  la tour d'Astur.

Le seigneur de Frangipani ne s'tait pas tromp: il reut de Charles
d'Anjou la seigneurie de Pilosa, situe entre Naples et Bnvent, et livra,
en change, ses prisonniers au roi de Sicile.

Une fois matre du dernier rival qu'il crt devoir craindre, Charles
d'Anjou hsita entre la mort et une prison ternelle: la mort tait plus
sre, mais aussi c'tait un exemple bien terrible  donner au monde, que
de faire tomber la tte d'un jeune roi de dix-sept ans sous la hache du
bourreau. Il crut alors devoir en rfrer au pape, et lui fit demander
conseil.

L'inflexible Clment IV se contenta de rpondre cette seule ligne, terrible
par son laconisme mme.

_Vita Corradini, mors Caroli.--Mors Corradini, vita Caroli_.

Ds lors Charles n'hsita plus; un crime autoris par le pape cessait
d'tre un crime et devenait un acte de justice. Il convoqua donc un
tribunal: ce tribunal se composait de deux dputs de chacune des deux
villes de la Terre de Labour et de la Principaut. Conradin fut amen
devant ce tribunal, sous l'accusation de s'tre rvolt contre son
souverain lgitime, d'avoir mpris l'excommunication de l'glise, de
s'tre alli avec les Sarrasins, d'avoir pill les couvents et les glises
de Rome.

Une seule voix osa s'lever en faveur de Conradin: celui qui donna cette
preuve de courage s'appelait Guido de Lucaria; un seul homme se prsenta
pour lire la sentence: l'histoire n'a pas conserv le nom de celui qui
donna cette preuve de lchet. Seulement, Villani raconte que ce juge
avait  peine fini la lecture rgicide, que Robert, comte de Flandre,
propre gendre de Charles d'Anjou, se leva, et, tirant son estoc, lui en
donna un coup  travers la poitrine en s'criant:

--Tiens, voici pour t'apprendre  oser condamner  mort un aussi noble et
si gentil seigneur.

Le juge tomba en jetant un cri, et expira presque au mme instant. Et il
n'en fut pas autre chose de ce meurtre, ajoute Villani, le roi et toute sa
cour ayant reconnu que Robert de Flandre venait de se conduire en vaillant
seigneur.

Conradin n'tait pas prsent lorsque l'arrt fut prononc; on descendit
alors dans sa prison, et on le trouva jouant aux checs avec Frdric.

Les deux jeunes gens, sans se lever, coutrent la sentence que leur lut le
greffier; puis, la lecture acheve, ils se remirent  leur partie.

Le supplice tait fix pour le lendemain huit heures du matin: Conradin y
fut conduit accompagn de Frdric, duc d'Autriche, des comtes Gualferano
et Bartolomeo Lancia, Grard et Gavano Donoratico de Pise. La seule grce
que Charles d'Anjou lui et accorde tait d'tre excut le premier.

Arriv au pied de l'chafaud, Conradin repoussa les deux bourreaux qui
voulaient l'aider  monter l'chelle, et monta seul d'un pas ferme.

Arriv sur la plate-forme, il dtacha son manteau, puis, s'agenouillant, il
pria un instant.

Pendant qu'il priait, ayant entendu le bourreau qui s'approchait de lui, il
fit signe qu'il avait fini, et, se relevant en effet:

--O ma mre! ma mre! dit-il  haute voix, quelle profonde douleur te
causera la nouvelle qu'on va te porter de moi!

A ces mots, qui furent entendus de la foule, quelques sanglots clatrent;
Conradin vit que parmi ce peuple il lui restait encore des amis, et
peut-tre des vengeurs.

Alors il tira son gant de sa main, et le jetant au milieu de la place:

--Au plus brave, cria-t-il.

Et il prsenta sa tte au bourreau.

Frdric fut excut immdiatement aprs lui, et ainsi s'accomplit la
promesse que les deux jeunes gens s'taient faite, que la mort mme ne
pourrait les sparer.

Puis vint le tour de Gualferano et de Bartolomeo Lancia, et des comtes
Grard et Gavano Donoratico de Pise.

Le gant jet par Conradin au milieu de la foule fut ramass par Henri
d'Apifero, qui le porta  don Pierre d'Aragon, seul et dernier hritier de
la maison de Souabe comme mari de Constance, fille de Manfred.




JEAN DE PROCIDA


Vers la fin de l'anne 1268, il y avait  Salerne un noble sicilien qui
s'appelait Jean, et qui tait seigneur de l'le de Procida; aussi tait-il
gnralement connu sous le nom de Jean de Procida. Jean pouvait alors tre
g de trente-quatre ou trente-cinq ans.

Quoique jeune encore, sa rputation tait grande, non seulement dans la
noblesse, car, outre sa seigneurie de Procida, il tait encore seigneur
de Tramonte et du Cajano, de son chef, et du chef de sa femme seigneur de
Pistiglioni, mais dans les armes, car il avait combattu avec Frdric, et
dans l'administration, car il avait fait excuter le port de Palerme.
Enfin son nom n'tait pas moins illustre dans les sciences: en effet, Jean
s'tait adonn tout particulirement  la mdecine, et il avait guri
des maladies que les plus grands mires de l'poque regardaient comme
incurables.

A la mort de Manfred, dont il tait grand-protonotaire, il s'tait ralli 
Charles d'Anjou, qui l'avait fait membre de son conseil; mais, soit, comme
le disent les uns, qu'il se ft aperu que Charles d'Anjou tait l'amant de
sa femme Pandolfina, soit que la mort tragique de Conradin l'et dtach de
son nouveau roi, il quitta Salerne et passa en Sicile sans que ce dpart
ft natre aucun soupon, car il tait dj absent depuis deux ans lorsque
Charles d'Anjou, au moment de partir lui-mme pour Tunis avec Louis IX son
frre, permit  deux de ses favoris nomms, l'un Gautier Carracciolo, et
l'autre Manfredo Commacello, d'aller le consulter sur une maladie dont ils
taient atteints.

On connat le rsultat de la croisade: Louis IX, se fiant au Dieu pour
lequel il s'tait arm, dbarqua sur le rivage d'Afrique au moment des
grandes chaleurs, sans attendre, comme le lui avait conseill son frre,
que les pluies les eussent tempres. La peste se mit dans l'arme, et le
hros chrtien mourut martyr le 25 aot 1270.

Charles d'Anjou prit le commandement de l'arme, alla assiger Tunis;
mais, au lieu d'y presser le roi maure  la dernire extrmit, comme le
demandaient peut-tre et la mmoire de son frre et l'intrt de l'glise,
il traita avec lui  la condition qu'il se reconnatrait tributaire de
la Sicile, et, ramenant ses vaisseaux vers son royaume, au lieu de les
conduire  Jrusalem, il dbarqua  Trapani au milieu d'une effroyable
tempte. Dclarant alors que la croisade tait finie, il invita chaque
prince  rentrer dans ses tats, et donna l'exemple lui-mme en faisant
voile pour Naples, sa capitale.

Cependant Jean de Procida, aprs avoir parcouru toute la Sicile et s'tre
assur que chacun, depuis le plus petit jusqu'au plus grand, y gardait un
coeur sicilien, avait cherch sur tous les trnes d'Europe quel tait le
prince qui avait  la fois le plus de droits et d'intrt  renverser
Charles d'Anjou du trne de Naples et de Sicile, et il avait reconnu
que c'tait don Pierre d'Aragon, gendre de Manfred, et cousin du jeune
Conradin, qui venait d'tre si cruellement mis  mort sur la place du
March-Neuf,  Naples.

Il s'tait donc rendu  Barcelone, o il avait trouv le roi don Pierre et
la reine, sa femme, fort douloureusement attrists de cette destruction qui
s'tait mise dans leur famille.

Mais don Pierre tait un prince sage qui ne faisait rien que gravement et
srement; il avait reu, avec de grands honneurs, Henri d'Apifero, qui
lui avait apport le gant de Conradin, et, quoique ds cette poque sa
rsolution et sans doute t prise, il s'tait content de suspendre ce
gant au pied de son lit, entre son pe et son poignard, mais sans rien
dire ni sans rien promettre. Au reste, il avait offert  Henri d'Apifero de
rester  sa cour, lui promettant qu'il y serait trait  l'gal des plus
grands seigneurs de Castille, de Valence et d'Aragon. Henri y tait rest
trois ans, esprant que le roi don Pierre prendrait quelque parti hostile 
l'gard de Charles d'Anjou; mais, malgr les pleurs de sa femme Constance,
malgr la prsence accusatrice de Henri, il ne lui avait plus parl de
la cause de son voyage; et le chevalier, croyant qu'il l'avait oublie,
s'tait retir sans rien dire, et tait mont sur un vaisseau qui s'en
allait en croisade.

Ce fut quelque temps aprs son dpart que Jean de Procida arriva.

Jean demanda une audience au roi don Pierre, et l'obtint aussitt, car sa
rputation s'tait tendue jusqu'en Castille, et l'on savait  la fois que
c'tait un vaillant homme d'armes, un loyal conseiller et un grand mdecin.
Il dit  don Pierre tout ce qu'il venait de voir de ses propres yeux, et
comment la Sicile tait prte  se rvolter. Le roi d'Aragon l'couta d'un
bout  l'autre sans rien dire, et, lorsqu'il eut fini, le conduisant dans
sa chambre, il lui montra pour toute rponse le gant de Conradin clou au
pied de son lit, entre son poignard et son pe.

C'tait une rponse; si claire qu'elle ft cependant, elle n'tait
point assez prcise pour Jean de Procida. Aussi, quelques jours aprs,
sollicita-t-il une nouvelle audience, et, plus hardi cette fois que la
premire, pressa-t-il don Pierre de s'expliquer. Mais don Pierre, qui,
comme le dit son historien Ramon de Muntaneo, tait un prince qui songeait
toujours au commencement, au milieu et  la fin, se contenta de lui
rpondre qu'avant de rien entreprendre, un roi devait songer  trois
choses:

1 Ce qui pouvait l'aider ou le contrarier dans son entreprise;

2 O il trouverait l'argent ncessaire  son entreprise;

3 Ne se fier qu' des gens qui lui garderaient le secret sur cette
entreprise.

Procida, qui tait un homme sage, rpondit qu'il reconnaissait la vrit de
cette maxime, et que des trois choses qu'exigeait don Pierre il faisait sa
propre affaire.

En consquence, rien de plus, pour cette fois, ne fut dit ni fait entre don
Pierre d'Aragon et Jean de Procida; et, le lendemain de cette entrevue,
Jean de Procida s'embarqua sur un navire, sans dire o il allait ni quand
il reviendrait.

En effet, la position du roi don Pierre tait difficile, et il avait raison
d'tre inquiet sur les trois points qu'il avait indiqus.

L'Occident ne lui offrait point d'alli contre Charles d'Anjou, ses coffres
taient vides, et s'il transpirait la moindre chose de son projet de
dtrner le roi de Sicile, les papes qui le soutenaient ne pouvaient
manquer de l'excommunier, comme ils avaient fait de Frdric, de Manfred et
de Conradin. Or, tous trois avaient fini fort piteusement: Frdric par le
poison, Manfred par le fer, et Conradin sur l'chafaud.

De plus, il y avait liaison fort intime entre le roi don Pierre et le
roi Philippe le Hardi, son beau-frre. Lorsque le premier n'tait encore
qu'enfant, il tait venu  la cour de France, o il avait t reu avec
grand honneur, et o il tait rest deux mois, prenant part  tous les jeux
et tournois qui avaient t clbrs  l'occasion de son arrive. Pendant
ces deux mois, une telle intimit s'tait forme entre les deux princes,
qu'ils s'taient mutuellement prt foi et hommage, s'taient jur qu'ils
ne s'armeraient jamais l'un contre l'autre en faveur de qui que ce ft au
monde, et, en garantie de ce serment, avaient communi tous deux de la mme
hostie.

Jusque-l, cette amiti s'tait maintenue inaltrable, et souvent, en signe
de cette amiti, le roi d'Aragon portait  la selle de son cheval, sur un
canton, les armes de France, et sur l'autre les armes d'Aragon; ce que
faisait aussi le roi de France.

Or dclarer la guerre  Charles d'Anjou, oncle du roi Philippe le Hardi,
n'tait-ce pas violer le premier de tous les serments jurs?

Cependant, au moment o, comme on le voit, les choses paraissaient
impossibles  mener  bien, Dieu permit qu'elles s'arrangeassent pour le
plus grand bonheur de la Sicile.

Michel Palologue, grand-conntable et grand domestique de l'empereur grec
 Nice, venait de dposer l'empereur Jean IV, lui avait fait crever les
yeux comme c'tait l'habitude, puis, ayant march sur Constantinople, il
en avait chass les Francs qui y rgnaient depuis l'an 1204, c'est--dire
depuis cinquante-six ans.

C'tait Beaudoin II qui tait alors empereur, Beaudoin dont le fils
Philippe tait mari  Batrix d'Anjou, fille du roi de Naples.

Charles d'Anjou, dbarrass de ses deux rivaux, voyant son double royaume
 peu prs en paix, avait tourn les yeux vers l'Orient, et, rvant un
immense royaume franc qui ceindrait la moiti de la Mditerrane, il avait
fait alliance avec les princes de More, et avait rsolu de renverser
Palologue. En consquence, il prparait,  la grande terreur de ce
dernier, une foule de vaisseaux, de nefs et de galres, qu'il disait tout
haut tre destins  une expdition dont le but tait de rtablir son
gendre Philippe sur le trne de Constantinople.

L'empereur, de son ct, tait occup  se prmunir contre cette
entreprise; il avait lev des contributions et des troupes par tout
l'empire, il faisait construire des vaisseaux, il faisait rparer ses
ports, et cependant toutes ces prcautions ne le rassuraient pas, car il
savait  quel terrible ennemi il avait affaire, lorsqu'on lui annona tout
 coup qu'un moine franciscain, arrivant de Sicile, demandait  lui parler
pour choses de la plus haute importance.

L'empereur ordonna aussitt qu'il ft introduit, et cet ordre excut,
Palologue et l'inconnu se trouvrent en face l'un de l'autre.

L'empereur tait dfiant comme un Grec; aussi, se tenant  distance du
moine:

--Mon pre, lui demanda-t-il, que me voulez-vous?

--Trs noble empereur, rpondit le moine, ordonnez; je vous demande au nom
du Seigneur Dieu que je puisse vous accompagner en quelque lieu secret o
ce que j'ai  vous dire ne soit entendu de personne.

--Que voulez-vous donc me dire de si particulier?

--Je veux vous entretenir de la plus grande affaire que vous ayez au monde.

--D'abord, qui tes-vous? demanda l'empereur.

--Je suis Jean, seigneur de Procida, rpondit le moine.

--Venez donc et suivez-moi, dit l'empereur.

Et ils montrent aussitt sur la plus haute tour du palais, et quand ils
furent arrivs sur la plate-forme:

--Seigneur Jean de Procida, dit l'empereur en lui montrant le vide qui
les environnait de tous cts, nous n'avons ici que Dieu qui puisse nous
entendre; parlez donc en toute scurit.

--Trs noble empereur, lui rpondit Jean, ne sais-tu pas que le roi Charles
a jur sur le Christ de t'enlever ta couronne, de te tuer toi et les tiens,
comme il a tu le noble roi Manfred et le gentil seigneur Conradin, et
qu'en consquence, avant qu'il soit un an, il va se mettre en route
pour conqurir ton royaume, avec cent vingt galres armes, trente gros
vaisseaux, quarante comtes et dix mille cavaliers, et une foule de croiss
chrtiens?

--Hlas! dit l'empereur, messire Jean, que voulez-vous? Oui, je le sais,
et j'en vis comme un homme dsespr; j'ai dj voulu m'arranger plusieurs
fois avec le roi Charles, et jamais il n'a voulu entendre  rien. Je me
suis mis au pouvoir de la sainte glise de Rome, de nos seigneurs les
cardinaux et de notre saint-pre le pape; je me suis mis entre les mains du
roi de France, du roi d'Angleterre, du roi d'Espagne et du roi d'Aragon, et
chacun me rpond verbalement aux lettres que je lui envoie qu'il craint de
mourir rien que d'en parler, tant est grande la puissance de ce terrible
roi Charles. C'est pourquoi je n'attends ni conseils, ni secours des
hommes, et je n'espre plus qu'en Dieu, puisque, malgr tout ce que j'ai pu
faire, je ne trouve dans les chrtiens ni aide ni conseil.

--Eh bien! dit Jean de Procida, celui qui te dlivrerait de cette grande
crainte qui te tient, le regarderais-tu comme digne de quelque rcompense?

--Il mriterait tout ce que je pourrais faire, s'cria l'empereur. Mais
qui serait assez hardi pour penser  moi de sa seule et bonne volont? qui
serait assez puissant pour faire la guerre pour moi  la puissance du roi
Charles?

--Ce sera moi, rpondit Jean de Procida.

Et l'empereur le regarda avec tonnement et lui demanda:

--Comment ferez-vous pour achever, vous, simple seigneur, ce que n'osent
mme entreprendre les plus puissants rois de la terre?

--Cela me regarde, rpondit Jean; sachez seulement que je tiens la chose
pour sre et certaine.

--Dites-moi donc alors comment vous comptez vous y prendre? demanda
l'empereur.

--Sauf votre respect, rpondit Jean, je ne vous le dirai point que vous ne
m'ayez promis 100 000 onces.

--Et avec les 100 000 onces, que ferez-vous?

--Ce que je ferai? dit Procida: je ferai venir quelqu'un qui prendra la
terre de Sicile au roi Charles, et qui lui donnera tant  faire qu'il en
aura pour tout le reste de ses jours  se dbarrasser de lui.

--Si tu es en tat de tenir ce que tu me promets, rpondit l'empereur, ce
n'est pas 100 000 onces seulement que je te donnerai, mais ce sont tous mes
trsors dont tu peux disposer.

Et Jean de Procida dit alors:

--Seigneur empereur, signez-moi donc une lettre par laquelle vous me
donnerez crance prs de tel souverain qui me conviendra, et dans laquelle
vous vous engagerez  me payer 100 000 onces en trois paiements: le premier
pour commencer l'entreprise, le second quand elle sera en son milieu, et le
troisime quand elle aura eu bonne fin.

--Descendons dans mon cabinet, rpondit l'empereur, et  l'instant mme je
vous ferai crire et sceller cette lettre.

--Avec votre permission, trs noble empereur, reprit Jean, mieux vaut
que vous m'criviez cette lettre de votre main, et que vous la scelliez
vous-mme, car outre qu'tant toute de votre criture elle aura un plus
grand crdit, nul ne saura que nous deux ce qui se sera pass entre vous et
moi.

--Vous avez raison, dt l'empereur, et je vois que ce n'est point  tort
que vous vous tes fait la rputation d'un sage et vaillant homme.

Alors ils descendirent tous deux dans le cabinet particulier de l'empereur,
qui crivit la lettre de sa main, la scella lui-mme, et la remit  messire
Jean de Procida.

--Et maintenant, pour plus grande sret encore, rpondit messire Jean,
il faut que vous me fassiez chasser de vos tats, comme si j'avais commis
quelque mchante action, car, de cette faon, personne ne se doutera, mme
vos plus intimes, qu'il y ait alliance entre vous et moi.

L'empereur approuva ce projet, et le lendemain messire Jean de Procida fut
arrt publiquement et reconduit hors de l'empire. Puis, lorsqu'on demanda
ce qu'avait fait ce moine inconnu, on rpondit qu'il tait venu de la part
du roi Charles pour empoisonner l'empereur de Constantinople,

Le vaisseau qui emmenait Jean de Procida le dposa  Malte, d'o il prit
une barque et gagna la Sicile.

A peine y eut-il mis le pied, qu'vitant les ctes, qui taient gardes par
les Angevins, il pntra dans l'intrieur des terres et s'en alla trouver,
toujours vtu en franciscain, messire Palmieri Abbate et plusieurs autres
barons de Sicile aussi puissants et aussi patriotes que lui.

Puis, les ayant rassembls, il leur dit:

--Misrables que vous tes, vendus comme des chiens et traits comme des
chiens, ne vous lasserez-vous donc jamais d'tre des esclaves et de vivre
comme des animaux, quand vous pouvez tre des seigneurs et vivre comme
des hommes? Allez, nous n'tes pas dignes que Dieu vous regarde en piti,
puisque vous n'avez pas piti de vous-mmes.

Alors, tous rpondirent d'une seule voix:

--Hlas! messire Jean de Procida, comment pouvons-nous faire autrement que
nous faisons, nous qui sommes soumis  des matres puissants comme jamais
il n'y en eut au monde? Tout au contraire, il nous semble que, quelque
effort que nous fassions, nous ne sortirons jamais d'esclavage.

--Eh bien donc! dit Procida, puisque vous n'avez pas le courage de vous
dlivrer vous-mmes, je vous dlivrerai, moi, pourvu que vous vouliez faire
ce que je vous dirai.

Et tous tombrent  genoux devant Jean de Procida, l'appelant leur sauveur
et leur second Christ, et lui demandant ce qu'ils avaient  faire pour le
seconder.

--Il faut, dit Jean de Procida, retourner dans vos terres, armer vos
vassaux, et leur dire de se tenir prts  un signal. Quand le temps sera
venu, je vous donnerai ce signal, et vous, vous le transmettrez  vos
vassaux.

--Mais, dirent les seigneurs, comment pouvons-nous entreprendre une
pareille chose sans argent et sans appui?

--Quant  l'argent je l'ai dj, dit Procida; et quant  l'appui, je
l'aurai bientt, si vous voulez crire la lettre que je vais vous dicter.

Tous rpondirent qu'ils taient prts, et Jean de Procida dicta la lettre
suivante:

Au magnifique, illustre et puissant seigneur, roi d'Aragon et comte de
Barcelone.

Nous nous recommandons tous  votre grce. Et d'abord messire Alaimo,
comte de Lentini, puis messire Palmieri Abbate, puis messire Gualtieri de
Galata Girone, et tous les autres barons de l'le de Sicile, nous vous
saluons avec toute rvrence, en vous priant d'avoir piti de nos
personnes, comme vendus et assujettis  l'gal des btes.

Nous nous recommandons  votre seigneurie et  madame votre pouse, qui
est notre matresse, et  laquelle nous devons porter allgeance.

Nous vous envoyons prier de daigner nous dlivrer, retirer et arracher des
mains de nos ennemis, qui sont aussi les vtres, de mme que Mose dlivra
le peuple des mains de Pharaon.

Croyez donc, magnifique, illustre et puissant seigneur roi,  notre
dvouement et  notre reconnaissance, et, pour tout ce qui n'est point
port en cette lettre, rapportez-vous-en  ce que vous dira messire Jean de
Procida.

Puis ils signrent cette lettre, et, l'ayant scelle de leurs sceaux, ils
la remirent  messire Jean de Procida, qui la joignit  celle qu'il avait
dj reue de Michel Palologue, et qui, se remettant en voyage, partit
aussitt pour Rome.

Nicolas III de la maison des Ursins rgnait alors: c'tait un homme d'une
volont forte et pervvrante, qui voulait fixer authentiquement le pouvoir
temporel de la tiare, et qui, en consquence, aprs avoir fait tous ses
parents princes, avait cherch pour eux des alliances dans les plus
puissantes maisons d'Europe; il avait donc fait demander  Charles d'Anjou
la main de sa fille pour un de ses neveux; mais Charles d'Anjou avait
ddaigneusement refus.

De l tait ne dans le coeur du saint-pre une haine secrte, mais
profonde, qui lui faisait oublier ce qu'il devait  ses prdcesseurs,
Urbain IV et Clment IV.

Jean de Procida connaissait cette haine, et il comptait sur elle pour
rallier le pape au parti de la Sicile.

Arriv  Rome, toujours sous sa robe de franciscain, il fit donc demander
au pape une audience; le pape, qui le connaissait de rputation, la lui
accorda aussitt.

A peine Procida se vit-il en prsence du saint-pre, que, reconnaissant 
la manire gracieuse dont il le recevait que ses intentions taient bonnes
 son gard, il lui demanda  lui parler dans un lieu plus secret que celui
o ils se trouvaient: le pape y consentit volontiers, et, ouvrant lui-mme
la porte d'une chambre retire qui lui servait d'oratoire, il y introduisit
Jean de Procida.

Puis, y tant entr  son tour, il ferma la porte derrire lui.

Alors, Jean de Procida regarda autour de lui, et voyant qu'effectivement
nul regard ne pouvait pntrer jusqu'o il tait, il tomba aux genoux du
pape, qui le voulut relever; mais lui, n'en voulant rien faire:

--O Saint-Pre! lui dit-il, toi qui maintiens dans ta droite tout le monde
en quilibre, toi qui es le dlgu du Seigneur en ce monde, toi qui dois
dsirer avant toute chose la paix et le bonheur des hommes, intresse-toi 
ces malheureux habitants des royaumes de Fouille et de Sicile, car ils sont
chrtiens comme le reste des hommes, et cependant traits par leur matre
au-dessous des plus vils animaux.

Mais le pape rpondit:

--Que signifie une pareille demande, et comment veux-tu que j'aille contre
le roi Charles, mon fils, qui maintient la pompe et l'honneur de l'glise?

--O trs saint-pre, s'cria Jean de Procida, oui, vous devez parler
ainsi, car vous ne savez pas encore  qui vous parlez; mais moi je sais au
contraire que le roi Charles n'obit  aucun de vos commandements.

Alors le pape lui dit:

--Vous savez cela, mon fils! et dans quel cas n'a-t-il pas voulu nous
obir?

--Je n'en citerai qu'un, saint-pre, rpondit Jean: ne lui avez-vous pas
fait demander une de ses filles pour un de vos neveux, et ne vous a-t-il
pas refus?

Le pape devint trs ple et dit:

--Mon fils, comment savez-vous cela?

--Je sais cela, trs saint-pre, et non seulement je le sais, mais encore
beaucoup d'autres seigneurs le savent comme moi, et c'tait un bruit
gnralement rpandu dans la terre de la Sicile lorsque je l'ai quitte,
que non seulement il avait refus l'honneur de votre alliance, mais encore
que, devant votre ambassadeur, il avait ddaigneusement dchir les lettres
de Votre Saintet.

--Cela est vrai, cela est vrai, dit le pape, n'essayant plus mme de
dissimuler la haine qu'il portait au roi Charles; et j'avoue que, si
je trouvais l'occasion de l'en faire repentir, je la saisirais bien
volontiers.

--Eh bien! cette occasion, trs saint-pre, je viens vous l'offrir, moi, et
plus prompte et plus certaine que vous ne la trouverez jamais.

--Comment cela? demanda le pape.

--Je viens vous offrir de lui faire perdre la Sicile d'abord, puis, aprs
la Sicile, peut-tre bien encore tout le reste de son royaume.

--Mon fils, dit le saint-pre, songez  ce que vous dites, et vous oubliez,
ce me semble, que ces pays sont  l'glise.

--Eh bien! rpondit Procida, je les lui ferai enlever par un seigneur plus
fidle que lui  l'glise, qui paiera mieux que lui le cens d  l'glise,
et qui se conformera en tous points comme chrtien et comme vassal  ce que
lui ordonnera l'glise.

--Et quel est le seigneur qui aura tant de hardiesse que de marcher contre
le roi Charles? demanda le pape.

--Promettez-moi, trs saint-pre, quelque parti que vous preniez, de tenir
son nom secret, et je vous le dirai.

--Sur ma foi! je te le promets, dit le saint-pre.

--Eh bien! ce sera don Pierre d'Aragon, reprit Jean de Procida, et il
accomplira cette entreprise avec l'argent du Palologue et l'appui des
barons de Sicile, ainsi que ces lettres peuvent en faire foi  Votre
Saintet.

Le pape lut les lettres, et lorsqu'il les eut lues:

--Et quel sera le chef de la rvolte? demanda-t-il.

--Ce sera moi, rpondit Jean de Procida,  moins que Votre Saintet n'en
connaisse un plus digne que moi.

--Il n'en est pas de plus digne que vous, messire, rpondit le pape.
Accomplissez donc votre projet, et nous le seconderons de nos prires.

--C'est beaucoup, dit messire Jean, mais ce n'est point assez: il me faut
encore une lettre de Votre Saintet pour la joindre  celle de Michel
Palologue et  celle des barons de Sicile.

--Je vais donc vous la donner, dit le pape, et telle que vous la dsirez.

Et alors il s'assit devant une table et crivit la lettre suivante:

Au trs chrtien roi notre fils Pierre, roi d'Aragon, le pape Nicolas III.

Nous te mandons ntre bndiction avec cette recommandation sainte que,
nos sujets de Sicile tant tyranniss et non bien gouverns par le roi
Charles, nous te demandons et commandons d'aller dans l'le de Sicile, en
te donnant tout le royaume  prendre et  maintenir, comme fils conqurant
de la sainte mre glise romaine.

Donne crance  messire Jean de Procida, notre confident, et  tout ce
qu'il te dira de bouche; tiens cach le fait, afin qu'on n'en sache jamais
rien, et pour cela je te prie qu'il te plaise de vouloir bien commencer
cette entreprise et de ne rien craindre de qui voudrait t'offenser.

Messire Jean de Procida joignit la lettre du saint-pre aux deux lettres
qu'il avait dj, et, pour ne point perdre un temps prcieux, il s'embarqua
le lendemain au port d'Ostie, afin de toucher en Sicile, et de la Sicile
gagner Barcelone.

Messire Jean aborda  Cefalu, et donna ordre  son btiment d'aller
l'attendre  Girgenti.

Alors il traversa toute la Sicile, pour s'assurer que les sentiments de ses
compatriotes taient toujours les mmes, et pour annoncer aux seigneurs
conjurs qu'ils n'avaient plus qu' se tenir prts, et que le signal ne
se ferait pas attendre. Puis, messire Jean de Procida ayant doubl leur
courage par l'espoir qu'il leur donnait, il gagna Girgenti, monta sur son
navire, et s'embarqua pour Barcelone.

Mais le Dieu qui l'avait toujours encourag et soutenu sembla tout  coup
l'abandonner.

Il est vrai que ce que messire Jean de Procida regarda d'abord comme un
revers de fortune, n'tait rien autre chose qu'une nouvelle faveur de la
Providence.

Une tempte terrible s'leva, qui jeta le navire de messire Jean de Procida
sur les ctes d'Afrique, o il fut pris, lui et tout son quipage, et
conduit devant le roi de Constantine, qui lui demanda qui il tait et o il
allait.

Messire Jean, qui tait, comme toujours, habill en franciscain, se garda
bien de rvler sa condition, et se contenta de rpondre qu'il tait un
pauvre moine charg par Sa Saintet d'une mission secrte pour le roi
Pierre d'Aragon.

Alors le roi de Constantine rflchit un instant, et ayant fait loigner
tout le monde:

--Veux-tu, demanda-t-il, te charger aussi d'une mission de ma part pour le
roi don Pierre?

--Oui, rpondit Procida, et bien volontiers, si cette mission n'a rien de
contraire  la religion catholique et aux intrts de notre saint-pre le
pape.

--Bien au contraire, rpondit le roi de Constantine, car voici ce qui nous
arrive.

Et il raconta  Jean de Procida que son neveu, le roi de Bougie, tant
rvolt contre lui et voulant le dtrner, il ne voyait d'autre moyen de
conserver son trne qu'en se mettant sous la protection du roi d'Aragon;
et, pour que cette protection ft encore plus efficace, le roi de
Constantine ajouta qu'il tait prt  se faire chrtien, lui et tout son
royaume, si le roi don Pierre voulait le recevoir pour son filleul et pour
son vassal.

Jean de Procida promit de s'acquitter de la mission qui lui tait confie,
et, au lieu de le retenir en prison, le roi de Constantine, au grand
tonnement de ses ministres et de son peuple, lui fit rendre la libert,
ainsi qu' tout son quipage. Puis son navire, toujours par l'ordre du roi,
lui ayant t remis avec tout ce qu'il contenait, il s'embarqua aussitt,
et aprs une heureuse traverse il descendit  Barcelone.

Comme on le pense bien, aprs ce qui s'tait pass au premier voyage de
messire Jean de Procida, son retour tait un grand vnement pour le roi
don Pierre; aussi le mena-t-il, comme la premire fois, dans la chambre la
plus secrte de son palais, et l il lui demanda avec empressement ce qu'il
avait fait depuis son dpart.

--Trs noble seigneur roi, rpondit Procida, vous m'avez dit que, pour
accomplir la grande entreprise que je vous avais propose, il fallait trois
choses: un appui, de l'argent, et le secret.

--Cela est vrai, rpondit don Pierre.

--Le secret a t bien gard, reprit messire Jean de Procida, puisque
vous-mme, monseigneur, ignorez d'o je viens. Quant  l'argent, voici la
lettre de l'empereur Palologue, qui s'engage  vous donner 100 000
onces. Enfin, quant  l'appui, voici l'adhsion signe par les principaux
seigneurs de la Sicile, qui se rvolteront au premier signal que je leur
donnerai, et voici le bref de Sa Saintet qui vous autorise  profiter de
cette rvolte.

Le roi don Pierre prit les lettres les unes aprs les autres, et les lut
avec attention; puis, se retournant vers messire Jean de Procida:

--Tout cela est bien, lui dit-il; et sans doute mieux que je ne l'esprais;
il reste un obstacle que je ne t'ai pas dit: j'ai fait alliance d'amiti
avec le roi de France, et j'ai promis de n'armer ni contre lui, ni contre
ses parents, ni contre ses amis. Or, il me va falloir armer, et beaucoup,
et, quand le roi de France me fera demander contre qui j'arme, il me faudra
donc mentir ou m'exposer  une brouille avec lui. Trouve-moi au moins, toi
qui m'as dj trouv tant de choses, un prtexte que je puisse donner de
cet armement.

--Il est trouv, monseigneur, lui rpondit Jean de Procida. Le roi de
Constantine, que le roi de Bougie, son neveu, menace de dtrner, vous fait
dire, par ma bouche, qu'il est prt  se faire chrtien, si vous voulez lui
servir de parrain et de dfenseur. Or, si l'on vous demande pourquoi et
contre qui vous armez, vous rpondrez que c'est pour soutenir le roi
de Constantine contre son neveu le roi de Bougie; et, comme il se fera
chrtien indubitablement, il en rejaillira un grand honneur sur votre
rgne. Armez donc tranquillement, monseigneur, et faites voile pour
l'Afrique; je me charge du reste.

--Puisqu'il en est ainsi, dit le roi don Pierre, je vois bien que Dieu veut
que la chose s'accomplisse. Va donc, cher ami, fais que ton entreprise
vienne  bonne fin, et je t'engage ma parole que, l'occasion chant, je ne
ferai dfaut ni  toi, ni aux barons de Sicile, ni  notre saint-pre le
pape.

Sur cette promesse, Jean de Procida quitta le roi don Pierre et s'en
retourna d'abord vers l'empereur Palologue, qui lui remit avec grande joie
les 53 000 onces d'or qu'il avait promises, et que Procida envoya aussitt
au roi don Pierre; puis, de Constantinople, il s'en revint  Rome; mais, en
abordant  Ostie, il apprit que le pape Nicoles III tait mort, et que le
pape Martin IV, qui tait une crature du duc d'Anjou, venait d'tre lu.

Alors il jugea inutile d'aller plus loin, et, remettant aussitt  la
voile, il se dirigea vers la Sicile, o il trouva tout le monde dans la
crainte et dans la douleur de cette lection.

Mais il rassura les conjurs, en disant qu' dfaut du pape il restait aux
Siciliens trois des princes les plus puissants de la terre, qui taient
l'empereur Frdric, l'empereur Michel Palologue, et le roi don Pierre
d'Aragon.

Or, les barons ayant repris courage, demandrent  Jean de Procida ce
qu'ils devaient faire, et Jean de Procida rpondit que chaque seigneur
devait s'en retourner dans ses domaines et tenir ses vassaux prts pour le
moment convenu, et qu' ce moment,  un signal donn, on tuerait tous les
Franais qui se trouvaient dans l'le. Et tous les barons avaient une telle
confiance dans messire Jean de Procida, qu'ils s'en retournrent chez
eux, et se tinrent prts  agir, lui laissant le soin de fixer l'heure de
l'excution.

Comme l'avait prvu don Pierre d'Aragon, le roi de France et le nouveau
pape s'taient inquits de ses armements, et lui avaient demand contre
qui il les dirigeait. Le roi avait alors rpondu que c'tait contre les
Sarrasins d'Afrique, comme bientt on pourrait voir.

En effet, ses armements termins, ce qui fut promptement fait, grce  l'or
de Michel Palologue, don Pierre monta sur sa flotte avec mille chevaliers,
huit mille arbaltriers, et vingt mille _almogavares_, et, aprs avoir
relch  Mahon, il s'achemina vers le port d'Alcoyll, o il aborda aprs
trois jours de traverse.

Mais l il apprit de bien tristes nouvelles: le projet du roi de
Constantine avait t su, et lorsque cette nouvelle tait arrive aux
cavaliers sarrasins, comme ceux-ci taient fort attachs  la religion
de Mahomet, ils s'taient soulevs; puis, se rendant au palais en grande
rumeur, ils avaient pris le roi et avaient coup la tte  lui et  douze
de ses plus intimes qui lui avaient donn parole de se faire chrtiens avec
lui. Ensuite ils s'taient rendus prs du roi de Bougie, et lui avaient
offert le royaume de son oncle, dont celui-ci s'tait aussitt empar.

Ces nouvelles ne dcouragrent point don Pierre; et comme son entreprise
avait un autre but que celui qu'elle paraissait avoir, il n'en rsolut pas
moins de prendre terre, et d'attendre, tout en consultant les Sarrasins,
des nouvelles de la Sicile.

Il fit donc dbarquer toute son arme.

Puis, cette arme tant en pays dcouvert, et rien ne la protgeant contre
les attaques des Sarrasins, il mit  l'oeuvre tous les maons qu'il avait
amens avec lui, et fit construire un mur qui entourait toute la ville.

Cependant la conjuration marchait en Sicile.

Le moment tait on ne peut mieux choisi: les Franais s'endormaient dans
une scurit profonde, le roi Charles tait  la cour du pape, son fils
tait en Provence, et Jean de Procida avait fix le jour de la dlivrance
de la Sicile au premier avril 1282.

En consquence tous les seigneurs avaient reu avis du jour fix et se
tenaient prts  agir, soit  Palerme, soit dans l'intrieur de la Sicile.

On tait arriv au 30 mars: c'tait le lundi de Pques, et, selon
l'habitude, toute la ville de Palerme se rendait  vpres.

Comme le temps tait magnifique, beaucoup de dames et de jeunes seigneurs
siciliens avaient choisi, plus encore dans un but de plaisir que dans un
but religieux, l'glise du Saint-Esprit, qui est situe, comme nous l'avons
dit,  un quart de lieue de Palerme, pour y entendre l'office.

Presque toutes les dames et seigneurs, comme c'tait la coutume, taient
vtus de longues robes de plerins, et portaient  la main un bourdon.

Les soldats angevins taient sortis comme les autres, et on les rencontrait
par groupes arms tout le long du chemin, regardant insolemment les femmes,
et de temps en temps les faisant rougir par quelque parole cynique ou par
quelque geste grossier; mais, comme les jeunes gens qui les accompagnaient
taient dsarms, une loi de Charles d'Anjou dfendant aux Siciliens de
porter ni pe ni poignards, ils taient forcs de supporter tout cela.

Cependant un groupe de Palermitains s'avanait, compos d'une jeune fille,
de son fianc et de ses deux frres: il tait suivi depuis les portes de
Palerme par un sergent nomm Drouet, et par quatre soldats arms de leurs
pes et de leurs poignards, et qui, outre ces armes, portaient en guise de
btons des nerfs de boeuf  la main. Le groupe venait de franchir le pont
de l'Amiral, et allait entrer dans l'glise, lorsque Drouet, s'avanant et
se plaant devant la porte de l'glise, accusa les jeunes gens de porter
des armes sous leurs robes de plerins. Ceux-ci, qui voulaient viter
une rixe, ouvrirent  l'instant mme leurs manteaux, et montrrent qu'
l'exception du bourdon qu'ils portaient  la main, ils taient entirement
dsarms.

--Alors, dit Drouet, c'est que vous avez cach vos armes sous la robe de
cette jeune fille.

Et en disant ces mots il tendit la main vers elle et la toucha d'une faon
si inconvenante, qu'elle jeta un cri et s'vanouit dans les bras d'un de
ses frres.

Le fianc alors, ne pouvait contenir plus longtemps sa colre, repoussa
violemment Drouet, qui, levant le nerf de boeuf qu'il tenait  la main,
lui en fouetta la figure. Au mme instant un des deux frres, arrachant du
fourreau l'pe de Drouet, lui en donna un si violent coup de pointe, qu'il
lui traversa le corps d'un flanc  l'autre, et que Drouet tomba mort. En ce
moment les vpres sonnrent.

Aussitt le jeune homme, voyant qu'il tait trop avanc pour reculer, leva
son pe toute sanglante en criant:

--A moi, Palerme!  moi! qu'ils meurent, les Franais! qu'ils meurent!

Et il tomba sur le premier soldat, stupfait de ce qui venait de se passer,
et le renversa prs de son sergent.

Le fianc se saisit aussitt de l'pe de ce soldat et vint prter main
forte  son ami contre les deux qui restaient.

En un mme instant le cri: A mort,  mort les Franais! courut sur les
ailes ardentes de la vengeance jusqu' Palerme.

Messire Alaimo de Lentini tait dans la ville avec deux cents conjurs.

Voyant quelles choses se passaient, il comprit qu'il fallait avancer le
signal convenu: le signal fut donn, et le massacre, commenc  la porte de
la petite glise du Saint-Esprit sur la personne du sergent Drouet, gagna
Palerme, puis Montreale, puis Cefalu; des bandes de conjurs s'lancrent
dans l'intrieur de la Sicile en criant vengeance et libert.

Chaque chteau devint une tombe pour les Franais qu'il renfermait, chaque
ville rpondait au cri pouss par Palerme, chaque glise sonna ses vpres,
et, en moins de huit jours, tous les Franais qui se trouvaient en Sicile
taient gorgs,  l'exception de deux qui, contre la rgle gnrale
adopte par leurs compatriotes, s'taient montrs doux et clments.

Ces deux hommes taient le seigneur de Porcelet, gouverneur de Calatafini,
et le seigneur Philippe de Scalembre, gouverneur du val di Noto.

Charles d'Anjou apprit  Rome la nouvelle des vpres siciliennes par
l'entremise de l'archevque de Montreale, qui lui envoya un courrier pour
lui annoncer ce qui venait de se passer. Mais Charles d'Anjou reut le
messager comme un grand coeur reoit une grande infortune, et se contenta
de rpondre:

--C'est bien, nous allons partir, et nous verrons la chose par nous-mme.

Puis, lorsque le messager fut sorti de sa prsence, il leva les deux mains
au ciel et s'cria:

--Sire Dieu, puisque, aprs m'avoir combl de tes dons, il te plat
aujourd'hui de m'envoyer la fortune contraire, fais que je ne redescende
du trne que pas  pas, et je jure que je laisserai mille de mes ennemis
couchs sur chacun de ses degrs.




PIERRE DARAGON


Le premier soin des seigneurs siciliens fut de faire partir deux
ambassades, l'une pour Messine, l'autre pour Alcoyll: la premire adresse
 leurs compatriotes, et la seconde  Pierre d'Aragon.

Voici la lettre des Parlermitains, conserve encore aujourd'hui dans les
archives de Messine [Note: il est inutile de dire que nous n'inventons
rien, que les lettres sont copies sur les originaux ou traduites avec la
plus grande exactitude.]:

De la part de tous les habitants de Palerme et de tous leurs fidles
compagnons en armes pour la libert de la Sicile,  tous les gentilshommes,
barons et habitants de la ville de Messine, salut et ternelle amiti.

Nous vous faisons savoir que, par la grce de Dieu, nous avons chass de
notre terre et de nos contres les serpents qui nous dvoraient nous et nos
enfants, et suaient jusqu'au lait du sein de nos femmes. Or, nous vous
prions et supplions, vous que nous tenons pour nos frres et pour nos amis,
que vous fassiez ce que nous avons fait, et que vous vous souleviez contre
le grand dragon, notre commun ennemi, car le temps est venu o nous devons
tre dlivrs de notre servitude et sortir du joug pesant de Pharaon; car
le temps est venu o Mose doit tirer les fils d'Isral de leur captivit;
car le temps est venu enfin o les maux que nous avons soufferts nous ont
lavs des pchs que nous avions commis. Donc que Dieu le pre, dont la
toute-puissance nous a pris en piti, vous regarde  votre tour, et que
sous ce regard, vous vous rveilliez et vous leviez pour la libert.

Donn  Palerme, le 14 de mai 1282.

Pendant ce temps, le roi Pierre d'Aragon tait aux mains avec Mira-Bosecri,
roi de Bougie, et tous les Sarrasins d'Afrique, car  peine avaient-ils vu
l'arme aragonaise prendre pied  Alcoyll et s'y fortifier, qu'ils avaient
envoy des cavaliers par tout le pays pour crier la proclamation de guerre;
de sorte que Pierre d'Aragon, adoss  la mer et ayant derrire lui sa
flotte, commande par Roger de Lauria, avait devant lui, enveloppant la
muraille qu'il avait fait faire, plus de soixante mille hommes, tant Maures
et Arabes que Sarrasins.

Il arriva qu'un jour on lui dit qu'un Sarrasin demandait  lui parler 
lui-mme, refusant de s'ouvrir  aucun autre de la nouvelle importante
qu'il prtendait apporter. Le roi ordonna qu'il ft aussitt introduit
devant lui et devant les seigneurs qui l'entouraient; mais le Sarrasin,
voyant ce grand nombre de chevaliers, refusa de s'ouvrir en leur prsence,
et dclara qu'il ne dirait rien qu'au roi et  son aumnier. Le roi, qui
tait trs brave, et qui d'ailleurs ne quittait jamais ses armes offensives
et dfensives, avec lesquelles il ne craignait ni Arabes, ni Maures, ni
Sarrasins, ni qui que ce ft au monde, ordonna aussitt  chacun de se
retirer, et demeura seul avec l'archevque de Barcelone et l'tranger.

Le Sarrasin alors se jeta aux genoux du roi et lui dit:

--Mon noble roi et seigneur, j'tais du nombre de ceux qui devaient
embrasser la religion chrtienne avec le roi de Constantine,  qui le
Seigneur fasse paix! mais, comme heureusement personne ne savait la
dtermination que j'avais prise, j'chappai au massacre, et, pour qu'on ne
se doutt de rien, je ne me runis  tes ennemis. Maintenant voici que j'ai
un grand secret  te dire; mais, si je ne me faisais chrtien d'abord, je
trahirais, en le disant, les Sarrasins, car, ayant encore le mme dieu
qu'eux, je devrais avoir les mmes intrts; tandis qu'au contraire, une
fois baptis, les chrtiens deviennent mes frres, et ce seraient eux que
je trahirais en ne te disant point ce que j'ai  te dire. Ainsi donc, si tu
veux savoir la nouvelle que je t'apporte et qui est, je te le rpte, de la
plus grande importance pour toi et les tiens, consens  tre mon parrain,
et fais-moi baptiser par le saint archevque qui est prs de toi.

Alors don Pierre se retourna vers l'archevque, et lui dit en langue
catalane:

--Que pensez-vous de cela, mon pre?

--Qu'il ne faut carter personne de la voie du Seigneur, rpondit
l'archevque, et qu'il faut accueillir comme venant de Dieu quiconque veut
aller  Dieu.

Alors le roi se retourna vers le Sarrasin et lui demanda:

--D'o es-tu et comment t'appelles-tu?

--Je suis de la ville d'Alfandech, et je m'appelle Yacoub Ben-Assan.

--Es-tu dcid  renoncer  ta ville et  ta croyance, et  changer ton
nom de Yacoub Ben-Assan contre celui de Pierre?

--C'est ce que je dsire sincrement, rpondit le Sarrasin.

--Faites donc votre office, mon pre, dit le roi  l'archevque. Et
l'archevque, ayant pris une aiguire d'argent, bnit l'eau qu'elle
contenait, et, en ayant vers quelques gouttes sur la tte du Sarrasin, il
le baptisa au nom de la Trs Sainte Trinit; puis, lorsqu'il eut fini:

--Maintenant, Pierre, lui dit-il, levez-vous, vous voil espagnol et
chrtien. Dites donc  votre roi et  votre parrain ce que vous avez  lui
dire.

--Monseigneur, dit le nophyte, sachez que le roi Mira-Bosecri et les
Sarrasins ont remarqu que, le dimanche tant pour vous et vos soldats un
jour de repos et de fte, les murailles du camp taient moins bien gardes
ce jour-l que les autres jours. En consquence, ils ont rsolu dimanche
d'attaquer la bastide du comte de Pallars, qu'ils croient la moins forte,
et de l'emporter ou d'y prir tous; car ils pensent que pendant ce temps
vous et tous vos soldats serez occups  entendre la messe, et que par ce
moyen ils auront bon march de vous.

Et le roi, ayant rflchi de quelle importance tait l'avis quil recevait,
se retourna vers celui qui venait de le lui donner, et lui dit:

--Je te remercie, gentil filleul, et je reconnais que tu as le coeur
vraiment chrtien. Retourne maintenant parmi ces mcrants maudits, afin
que tu demeures au courant de tous leurs projets, et, si celui que tu m'as
rvl n'est pas abandonn, reviens me voir et m'en avertir dans la nuit de
samedi  dimanche.

--Mais comment traverserai-je les avant-postes? demanda le messager.

Le roi appela ses gardes.

--Vous voyez bien cet homme, leur dit-il; toutes les fois qu'il se
prsentera  une sentinelle et qu'il dira: _Alfandech_, j'entends qu'on le
laisse entrer librement et sortir de mme.

Puis il donna vingt doubles d'or au nouveau chrtien, et, celui-ci lui
ayant renouvel sa foi et son hommage, sortit du camp sans tre vu et alla
rejoindre les Sarrasins.

Aussitt le roi assembla tous ses chefs, et leur annona cette bonne
nouvelle que l'ennemi devait attaquer le camp le dimanche matin. Or, on
avait tout le temps de se prparer  cette attaque, car on n'tait encore
que dans la nuit du jeudi au vendredi.

Pendant la journe du samedi, et vers tierce, on vint annoncer au roi don
Pierre que l'on apercevait deux grandes barques venant de la Sicile et
navigant sous pavillon noir. Il ordonna aussitt  l'amiral Roger de
Lauria, qui commandait la flotte, de laisser passer ces barques, car il se
doutait bien quelles sortes de nouvelles elles apportaient.

La flotte s'ouvrit, les barques passrent au milieu des nefs, des galres
et des vaisseaux, et elle vinrent aborder au rivage, o les attendait le
roi.

A peine ceux qui montaient ces barques eurent-ils mis pied  terre et
eurent-ils appris que c'tait le roi don Pierre qui tait devant eux,
qu'ils s'agenouillrent, baisrent trois fois le sol, et s'approchant du
roi en se tranant sur leurs genoux, ils courbrent la tte jusqu' ses
pieds, en criant: Merci, seigneur; seigneur, merci. Et comme ils taient
vtus de noir ainsi que des suppliants, comme leurs larmes coulaient de
leurs yeux sur les pieds du roi, comme leurs cris et leurs gmissements
n'avaient point de fin, chacun en eut grande piti, et le roi tout
comme les autres; car, se reculant, il leur dit d'une voix toute pleine
d'motion:

--Que voulez-vous? qui tes-vous? d'o venez-vous?

--Seigneur, dit alors l'un d'eux, tandis que les autres continuaient de
crier et de pleurer, seigneur, nous sommes les dputs de la terre de
Sicile, pauvre terre abandonne de Dieu, de tout seigneur et de toute bonne
aide terrestre; nous sommes de malheureux captifs tout prs de prir,
hommes, femmes et enfants, si vous ne nous secourez. Nous venons, seigneur,
vers votre royale majest, de la part de ce peuple orphelin, vous crier
grce et merci! Au nom de la Passion, que Notre Seigneur Jsus-Christ a
soufferte sur la croix pour le genre humain, ayez piti de ce malheureux
peuple; daignez le secourir, l'encourager, l'arracher  la douleur et 
l'esclavage auxquels il est rduit. Et vous devez le faire, seigneur, pour
trois raisons: la premire, parce que vous tes le roi le plus saint et le
plus juste qu'il y ait au monde; la seconde parce que tout le royaume de
Sicile appartient et doit appartenir  la reine votre pouse, et aprs elle
 vos fils les infants, comme tant de la ligne du grand empereur Frdric
et du noble roi Manfred, qui taient nos lgitimes; et la troisime enfin
parce que tout chevalier, et vous tes, sire, le premier chevalier de votre
royaume, est tenu de secourir les orphelins et les veuves.

Or, la Sicile est veuve par la perte qu'elle a faite d'un aussi bon
seigneur que le roi Manfred; or, les peuples sont orphelins parce qu'ils
n'ont ni pre ni mre qui les puissent dfendre, si Dieu, vous et les
vtres, ne venez  leur aide. Ainsi donc, saint seigneur, ayez piti de
nous, et venez prendre possession d'un royaume qui vous appartient  vous
et  vos enfants, et, tout ainsi que Dieu a protg Isral en lui envoyant
Mose, venez de la part de Dieu tirer ce pauvre peuple des mains du plus
cruel Pharaon qui ait jamais exist; car, nous vous le disons, seigneur, il
n'est pas de matres plus cruels que ces Franais pour les pauvres gens qui
ont le malheur de tomber en leur pouvoir.

Alors le roi les regarda d'un oeil compatissant, puis, tendant les deux
mains  ceux des deux messagers qui taient le plus prs de lui:

--Barons, leur dit-il en les relevant, soyez les bienvenus, car ce que vous
avez dit est vrai, et ce royaume de Sicile revient lgitimement  la reine
notre pouse et  nos enfants. Prenez donc courage, nous allons prier Dieu
de nous clairer sur ce que nous devons faire, puis nous vous ferons part
de ce que nous avons rsolu.

Et ils rpliqurent:

--Que le Seigneur vous ait en sa garde, et vous inspire cette pense
d'avoir piti de nous, pauvres misrables que nous sommes! Et, comme preuve
que nous venons au nom de vos sujets, voici les lettres de chacune des
villes de la Sicile, de chacun des chteaux, de chaque baron, de
chaque gentilhomme et de chaque chevalier, par lesquelles chevaliers,
gentilshommes, barons, chteaux et villes, s'engagent  vous obir, comme 
leur roi et seigneur,  vous et  vos descendants.

Le roi alors prit ces lettres, qui taient au nombre de plus de cent, et
ordonna de bien loger ces dputs et de leur donner,  eux et  leur suite,
toutes les choses dont ils auraient besoin.

Pendant ce temps la nuit tait venue, et le roi, s'tant retir dans la
maison qu'il habitait, y fut bientt prvenu que l'homme devant lequel il
avait ordonn que toutes les portes s'ouvrissent quand il dirait le mot
_Alfandech_ tait l, et demandait de nouveau  lui parler. Comme le roi
l'attendait avec impatience, il ordonna qu'il ft introduit  l'instant.

--Eh bien! lui dit-il en l'apercevant, nous esprons, cher filleul, que
rien n'est chang, et que tu nous apportes une bonne nouvelle?

--Je vous apporte la nouvelle, trs puissant seigneur et roi, rpondit le
nouveau converti, que vous ayez  vous tenir prts, vous et vos gens,  la
pointe du jour, car  la pointe du jour toute l'arme sarrasine sera en
campagne.

--J'en suis aise, dit le roi, et je reconnais que tu es un digne messager.
Et maintenant, fais comme tu voudras: retourne vers les Sarrasins ou
demeure avec nous,  ton choix; et si tu demeures avec nous, en change des
terres et des chteaux que tu pouvais avoir en Afrique, nous te donnerons
de telles terres et de tels chteaux en Aragon, qu'en voyant ceux que tu
auras acquis, tu ne regretteras en rien ceux que tu auras perdus.

Et le nouveau converti rpondit:

--Comme chrtien et comme filleul d'un aussi grand roi que vous, il me
semble, sauf votre plaisir, monseigneur, que je dois rester avec mes frres
et combattre sous votre tendard. Quant  mes terres et  mes chteaux, je
les abandonne bien volontiers, et je ne demande en change qu'un bon cheval
et de bonnes armes.

--C'est bien, dit le roi; retirez-vous dans la maison que vous voudrez, et
tenez-vous prt  marcher sous notre tendard ds demain matin.

A ces mots, le filleul de don Pierre se retira, et, dix minutes aprs, on
lui amena dans la maison o il s'tait log un cheval des curies du roi,
sur le dos duquel rsonnait une de ses propres armures.

Puis le roi employa le temps qui lui restait  donner les ordres
ncessaires pour la bataille du lendemain, ce qui rendit toute l'arme si
joyeuse que sur vingt-cinq mille soldats qui la composaient, il n'y eut
certainement pas dix hommes qui fermrent les yeux un seul instant de toute
cette nuit.

Au point du jour, les Sarrasins s'avancrent silencieusement, croyant
surprendre les postes aragonais; et ce ne fut que lorsqu'ils se trouvrent
 deux ou trois cents pas des murailles que, du haut d'une petite colline
qui dominait le camp, ils aperurent toute l'arme, chevaliers, barons,
arbaltriers, et jusqu'aux valets de l'arme, rangs derrire les
palissades et se tenant prts  combattre.

Alors ils virent qu'ils avaient t trahis et que leurs ennemis taient sur
leurs gardes.

Aussitt les chefs dlibrrent sur ce qu'ils devaient faire, et pour
savoir s'il leur fallait continuer d'aller en avant ou tourner le dos; mais
il tait dj trop tard. Le roi, voyant leur hsitation, ordonna d'ouvrir
les barrires.

Aussitt les trompettes commencrent de sonner; l'avant-garde, sous la
conduite du comte de Pallars et de don Ferdinand d'Ixer, s'lana bannire
dploye; toute l'arme la suivit, criant:

--Saint Georges et Aragon!

L'espace qui sparait chrtiens et Sarrasins fut franchi en un instant; les
deux armes se heurtrent fer contre fer, et le combat commena.

Ce fut un combat terrible, sans tactique militaire, sans plan arrt, o
chacun choisit son homme et frappa jusqu' ce que, cet homme abattu, il
s'en prsentt un autre.

Dans cette lutte, l'avant-garde sarrasine tout entire disparut crase:
puis le roi en tte, son tendard  la main, entra dans le plus pais des
bataillons ennemis. Ses chevaliers et ses barons le suivirent, ouvrant
cette masse comme aurait fait un coin de fer. Enfin toute cette foule
s'carta, montrant sa blessure ouverte et sanglante.

Tout tait fini; les Sarrasins, blesss au coeur, voulurent en vain se
rallier; les terribles pe des chrtiens abattaient tout ce qu'elles
touchaient. Les deux ailes spares ne purent se rejoindre; l'infanterie
arabe, perce par les traits des arbaltriers, commena  fuir; les
Almogavares, lgers comme les chamois de la Sierra-Morena, se mirent  leur
poursuite.

La cavalerie seule tenait encore; mais bientt, abandonne  sa propre
force, il lui fallut fuir  son tour. Le roi voulait la poursuivre et
franchir une montagne qui tait devant lui; mais le comte de Pallars et don
Ferdinand d'Ixer l'arrtrent en criant:

--Au nom de Dieu! sire, pas un pas de plus. Songez  notre camp, o
nous n'avons laiss que des malades, des femmes et des enfants; que
deviendraient-ils, s'ils taient spars de nous, et que deviendrions-nous
nous-mmes? Au camp, sire, au camp!

Et, malgr les efforts du roi, qui ne voulait rien couter, disant que le
jour de l'extermination des Sarrasins tait venu, ils le ramenrent vers
les palissades.

Comme le roi tait  mi-chemin des barrires, un homme couch parmi les
cadavres se souleva sur un genou, et, tandis que de la main gauche il
tenait ferme une blessure qu'il avait reue  la poitrine, de l'autre il
lui prsenta un tendard sarrasin qu'il venait de conqurir. Cet homme,
c'tait le Sarrasin Yacoub Ben-Assan. Don Pierre ordonna qu'on lui portt
secours  l'instant mme; mais le bless fit signe au roi que tout tait
inutile. Don Pierre prit alors l'tendard, et, comme s'il n'et attendu
pour mourir que le moment de remettre son trophe aux mains de son royal
parrain, le bless se recoucha sur le champ de bataille, et, levant la main
de sa poitrine, laissa son me fuir par sa blessure.

Les envoys de Sicile avaient vu tout le combat du haut des maisons
d'Alcoyll, et ils avaient t fort merveills des magnifiques faits
d'armes qu'avaient accomplis le roi don Pierre et ses gens, si bien que,
pendant tout le temps de la bataille, ils disaient entre eux:

--Si Dieu permet que le roi vienne en Sicile, les Franais seront tous
morts ou vaincus, car, depuis le roi jusqu'au dernier soldat, tous marchent
au combat comme  une fte.

Le soir, don Pierre donna l'ordre d'enterrer les soldats espagnols et de
brler les corps des Sarrasins, de peur que les cadavres ne corrompissent
l'air, et que les maladies ne se missent dans son camp comme elles
s'taient mises dans celui du roi saint Louis  Tunis.

Le lendemain et le surlendemain on attendit vainement l'ennemi; il s'tait
retir  plus de trois lieues en arrire, tant sa terreur tait grande: et
cependant tous les jours il lui arrivait de tous les cts un tel nombre de
gens qu'il et t impossible de les compter.

Le quatrime jour on signala deux autres barques venant, comme les
premires, de Sicile, mais portant des envoys bien plus pressants et bien
plus tristes encore que les premiers.

Dans la premire taient deux chevaliers de Palerme, et dans la seconde
deux citoyens de Messine; tous taient vtus de noir, leurs barques avaient
des voiles noires, et elles naviguaient sous des pavillons noirs. A peine
virent-ils le roi que, comme avaient fait les premiers, ils se jetrent 
genoux, mais avec des cris bien plus lamentables et bien plus suppliants
que les autres, car ils venaient annoncer que le roi Charles assigeait
Messine, et bien vritablement, en une telle extrmit, ils n'avaient plus
de recours qu'en Dieu et dans le roi don Pierre d'Aragon.

Cependant le roi don Pierre d'Aragon paraissait encore hsiter, mais alors
le comte de Pallars s'avana vers lui et, parlant en son nom et au nom des
barons et chevaliers qui l'entouraient:

--Seigneur, lui dit-il, pourquoi hsitez-vous, et qui vous retient? Prenez
en misricorde un peuple infortun qui vient vous crier merci; car il n'est
coeur si dur au monde, qu'il soit chrtien ou Sarrasin, qui n'en ait piti.
Sire, la voix du peuple est la voix de Dieu, et, quand le peuple prie, Dieu
ordonne. N'attentez donc pas davantage, seigneur; n'hsitez donc plus,
sire, car je vous affirme, en mon nom et en celui de tous mes compagnons,
que, tous tant que nous sommes, nous vous suivrons partout o vous irez, et
que nous sommes prts  prir pour la gloire de Dieu, pour votre honneur et
pour la rsurrection du peuple de la Sicile.

Aussitt toute l'arme se mit  crier:

--En Sicile! en Sicile! Au nom de Dieu! sire, ne laissez pas ce pauvre
peuple qui vous appartient et qui, aprs vous, appartiendra  vos enfants.
En Sicile, sire! en Sicile!

Et alors le roi, entendant ces choses merveilleuses et voyant la bonne
volont de son arme, leva les mains au ciel et dit:

--Seigneur, c'est en votre nom et pour vous servir que j'entreprends ce
voyage: Seigneur, je me recommande  vous, moi et les miens.

Puis, se retournant vers son arme:

--Eh bien! ajouta-t-il, puisque Dieu le veut et que vous le voulez, partons
donc sous la garde et avec la grce de Dieu, de madame sainte Marie et de
toute la cour cleste, et allons en Sicile.

Et tous s'crirent:

--Nol! Nol! en Sicile! en Sicile!

Et toute l'arme, s'agenouillant d'un seul mouvement, se mit  chanter le
_Salve Regina_ en signe d'action de grces.

La mme nuit, on expdia les deux premires barques pour la Sicile, avec
cette bonne nouvelle que le roi don Pierre d'Aragon et toute son arme
allaient arriver.

Le lendemain, le roi fit tout embarquer, hommes, femmes, enfants, et le
dernier qui s'embarqua, ce fut lui; puis, lorsque tout l'embarquement
fut termin, les deux autres barques partirent  leur tour pour annoncer
qu'elles avaient vu le roi et toute l'arme mettre  la voile.

Dieu nous donne un contentement pareil  celui qu'on prouva en Sicile
lorsqu'on y apprit cette bonne nouvelle!

La traverse du roi d'Aragon fut heureuse, car la Providence ne l'avait
point si miraculeusement conduit jusque-l pour l'abandonner en chemin; de
sorte que, sans accident aucun, il dbarqua  Trapani, le 3 du mois d'aot
1282.

Aussitt les prud'hommes de Trapani envoyrent des courriers par toute la
Sicile; et, derrire ces courriers qui passaient disant au peuple: le roi
don Pierre d'Aragon est arriv avec une puissante arme, des cris de joie
s'levaient; villes, villages et chteaux s'illuminaient, si bien qu'on
pouvait deviner la route qu'ils avaient suivie  la trame de bonheur et de
lumire qu'ils laissaient aprs eux.

Quant au roi, chacun venait au-devant de lui avec de la joie plein le
coeur, et des fleurs plein les mains, et chacun s'criait en le voyant:

--Bon et saint seigneur, que Dieu te donne vie et victoire, afin que tu
puisses nous dlivrer de ces Franais maudits!

Et tout le monde allait ainsi chantant, dansant et s'embrassant: et,
pendant plus d'un mois, personne ne fit oeuvre de ses mains que pour les
joindre en remerciant Dieu.

Le quatrime jour de son arrive, le roi don Pierre vit venir  lui les
principaux de la ville de Palerme, qui lui apportaient, au nom de leurs
concitoyens, tout l'argent qu'ils avaient pu runir; mais le roi don
Pierre, aprs les avoir courtoisement reus, leur rpondit qu'il n'avait
pas besoin d'argent, ayant apport son trsor, et qu'il tait venu non pas
pour lever sur eux de nouvelles contributions, mais pour les recevoir au
nombre de ses vassaux et les dfendre contre leur ennemis.

Le surlendemain, le roi don Pierre partit pour Palerme, et vous pensez bien
que, si de pareilles ftes avaient eu lieu  Trapani, qui est une ville
secondaire, il y en eut de bien autrement belles  Palerme, qui est la
capitale de toute la Sicile.

L, toutes les cloches sonnrent, toutes les processions sortirent des
glises avec les croix et les bannires, et, chaque jour, tout ce qu'il y
avait d'hommes, de femmes et d'enfants dans la ville, se runissaient sur
la place du Palais-Royal, et criaient tant et si fort: Vive le roi notre
bon seigneur! que le roi, pour satisfaire tout ce peuple, qui ne pouvait
croire  son bonheur, tait oblig de se montrer cinq ou six fois le jour
au balcon de sa fentre.

Pendant ce temps, les prud'hommes de Palerme adressaient des messagers 
toutes les autres villes de la Sicile, afin qu'elles envoyassent leurs
clefs pour tre offertes au roi, et des dputs qui lui missent la couronne
sur la tte au nom de toute l'le.

De son ct, le roi don Pierre envoya directement quatre barons au roi
Charles, qui assigeait Messine, avec charge de lui dire qu'il lui mandait
et ordonnait de sortir de son royaume, attendu qu'il n'ignorait pas que le
royaume appartenait  la reine d'Aragon, sa femme, et  ses enfants; qu'en
consquence il l'invitait  vider sa terre, et, s'il refusait  se tenir
pour averti, que le roi don Pierre l'en irait chasser en personne.

Mais le roi Charles rpondit qu'il n'entendait renoncer  son royaume ni
pour le roi don Pierre, ni pour aucun autre que ce ft au monde, et que,
ce royaume lui ayant t donn par la grce de Dieu, il saurait bien le
reconqurir  l'aide de son pe.

Le roi don Pierre ne rpondit  ce refus qu'en ordonnant  son arme de
terre et de mer de marcher sur Messine.

Mais, en lui voyant faire ces grands apprts, les prud'hommes de Palerme
lui demandrent:

--Sauf votre bon plaisir, monseigneur, voulez-vous bien nous dire o vous
allez?

Et le roi don Pierre rpondit:

--Ne le voyez-vous point? Je vais combattre le roi Charles et le mettre
hors de la terre de Sicile.

Alors les prud'hommes s'crirent:

--Au nom de Dieu! monseigneur, n'y allez pas sans nous, car, vous le
comprenez bien, ce serait une honte pour nous que de ne pas vous aider de
tout notre pouvoir dans une occasion qui nous intresse si fort.

Le roi don Pierre consentit donc  attendre, et l'on fit publier par toute
la Sicile que chaque homme g de quinze  soixante ans et  se rendre
 Palerme sous quinze jours, avec ses armes et son pain pour un mois. En
attendant, et pour donner bon courage aux Messinois, le roi ordonna  deux
mille Almogavares de faire la plus grande diligence possible pour se rendre
dans la ville assige et y annoncer sa prompte arrive.

Il avait choisi deux mille Almogavares au lieu de deux mille chevaliers,
parce que les montagnards, habitus  la fatigue, arms lgrement, n'ayant
pour tout bagage qu'une jaquette de drap ou de cuir sur le corps, une
rsille sur la tte, des espadrilles aux pieds, et portant sur leur dos,
dans une besace, autant de pains qu'il y avait de jours de chevauche,
pouvaient franchir la distance plus rapidement qu'aucune autre troupe.

Aussi, quoiqu'il y ait pour tout le monde six journes de marche de
Palerme  Messine, les deux mille Almogavares y arrivrent vers le soir du
troisime jour, et cela si secrtement, qu'ils entrrent par la porte de la
Caperna, depuis le premier jusqu'au dernier, sans qu'aucune sentinelle ni
vedette de l'arme franaise s'apert de leur arrive.

Lorsqu'on apprit,  Messine, le renfort que la garnison venait de recevoir,
et surtout les bonnes nouvelles que ce renfort apportait, ce fut comme on
le pense bien une grande joie par toute la ville. Mais les pauvres assigs
rabattirent bien de cette joie le lendemain lorsqu'ils virent leurs
protecteurs se prparer au combat.

En effet, l'aspect des Almogavares n'tait point rassurant, et, pour qui ne
les avait point connus  l'oeuvre, ils semblaient bien plutt un amas de
bandits et de bohmiens qu'une troupe de soldats.

Aussi les Messinois s'crirent-ils:

--Oh! Seigneur Dieu! de quelle haute joie sommes nous descendus, et quels
sont ces hommes qui vont ainsi  moiti nus, sans autre armes qu'une pe
et un couteau, sans bouclier et sans cu? Mon Dieu! si toutes les troupes
du roi d'Aragon sont pareilles, nous n'avons pas grand compte  faire sur
nos dfenseurs.

Et les Almogavares, ayant entendu les paroles qui se murmuraient ainsi
autour d'eux, rpondirent:

--C'est bon, c'est bon, on verra aujourd'hui mme qui nous sommes. Montez
seulement sur les tours et sur les remparts, et regardez.

Les Messinois montrent sur les tours et sur les remparts, mais
en secouant la tte, car ils n'avaient pas grande esprance que les
Almogavares tiendraient les belles promesses qu'ils faisaient.

Ceux-ci cependant, sans avoir pris d'autre repos que trois ou quatre heures
de sommeil, sans avoir mang autre chose qu'un de leurs pains, et sans
avoir bu ni vin ni liqueur, mais seulement l'eau qui coulait aux fontaines
de la ville, se firent ouvrir une porte, et, au moment o les assigeants
s'y attendaient le moins, fondirent sur eux avec une telle imptuosit,
qu'ils pntrrent presque jusqu' la tente du roi. Et comme avant de
sortir ils s'taient donn les uns aux autres parole de ne point rentrer
qu'ils n'eussent tu chacun son homme, lorsqu'ils rentrrent, il y avait
deux mille Franais de moins dans l'arme du roi Charles, et cela sans
compter les prisonniers qu'ils ramenaient.

Quand les gens de Messine, qui, ainsi que nous l'avons dit, taient monts
sur les tours et sur les remparts, virent cette brillante sortie et quel
rsultat terrible elle avait eu pour les assigeants, ils revinrent fort de
l'opinion dsavantageuse qu'ils avaient d'abord conue sur les Almogavares,
et ce fut  qui leur ferait plus de fte et leur rendrait plus d'honneurs:
chaque riche bourgeois en voulut avoir deux chez lui, et les y traita comme
s'ils eussent t de la famille, rassurs et tranquilliss qu'ils taient
maintenant par la certitude qu'avec de pareils hommes leur ville tait
devenue imprenable.

Cependant le roi Charles apprit que le roi don Pierre d'Aragon, aprs
s'tre fait couronner  Palerme, s'avanait  grandes journes par terre,
tandis que sa flotte, conduite par son amiral, Roger de Lauria, faisait le
tour de l'le.

Ces deux armes runies pouvaient former, avec celle des Siciliens,  peu
prs soixante  soixante-cinq mille hommes, c'est--dire plus de trois fois
autant qu'en avait le roi Charles.

Or, ce dernier, qui tait un prince trs entendu dans les choses de guerre,
comprit qu'il pouvait tre trahi par les Abruzziens et les Apuliens, comme
le roi Manfred, et que, comme le roi Manfred, il pourrait bien mourir de
male mort.

Il prit donc son parti promptement et comme devait le faire un homme aussi
prudent que brave.

Par une nuit bien obscure il monta sur les vaisseaux, traversa le dtroit
et s'en alla aborder  Reggio de Calabre avec la moiti de son arme, car
ses vaisseaux n'taient ni assez grands ni assez nombreux pour transporter
son arme tout entire, il devait reprendre le lendemain matin la moiti
qui restait encore sur la terre de Sicile.

Mais, au point du jour, le bruit se rpandit que le roi Charles s'tait
embarqu pendant la nuit avec une partie de son monde, et que ce qui
restait encore devant Messine tait le tiers  peine de son arme. Aussitt
les Almogavares se firent ouvrir deux portes, et, spars en deux troupes,
ils fondirent sur les huit ou dix mille hommes qui restaient encore, ce que
voyant les Messinois, ils s'armrent de leur ct de tout ce qu'ils purent
trouver, et sortirent de la ville au nombre de huit ou dix mille.

Les Franais essayrent d'abord de rsister, d'autant plus qu'ils voyaient
revenir de Reggio les galres qui les devaient emporter.

Cependant, quel que ft leur courage, ils ne purent soutenir le choc
acharn de leurs ennemis, ils se dispersrent tout le long du rivage,
jetant leurs armes pour courir plus vite, tendant les bras vers leurs
vaisseaux, et criant:

--A l'aide!  l'aide!

Mais quoique ceux qui montaient les galres fissent force de rames, ils
n'arrivrent que bien tard au gr de ceux qui les appelaient, car il y en
avait dj plus de trois mille de tus.

Enfin ceux qui restaient taient si presss de fuir, qu'ils n'attendirent
pas que les vaisseaux abordassent, et qu'ils se jetrent  la mer pour les
aller rejoindre, de sorte que beaucoup prirent dans le trajet, et que, de
sept ou huit mille hommes que le roi Charles avait laisss aprs lui, 
peine en vit-il revenir cinq cents.

Cette journe fut une riche journe pour les Almogavares; car les Franais
n'avaient pas mme pris le temps de plier leurs tentes et de les emporter;
aussi y gagnrent-ils un si riche butin, que les florins d'or roulaient le
lendemain dans Messine comme de menus deniers.

Deux jours aprs, le roi Pierre d'Aragon fit son entre  Messine au milieu
des cris de joie et des acclamations de tout le peuple, et les ftes qu'on
lui fit durrent quinze jours et quinze nuits: pendant ces quinze nuits,
la ville fut illumine de faon qu'on y voyait  se promener dans ses rues
comme  la lumire du soleil.

Ce fut ainsi que la terre de Sicile fut dlivre du dernier Franais, et
cela se passa l'an de grce 1282.

Puisse-t-il arriver une pareille joie  tout noble peuple opprim par
l'tranger!

Voici la vritable chronique des Vpres siciliennes, telle que je l'ai
copie dans la bibliothque du Palais-Royal  Palerme.




TABLE


La Santa-Maria di Pie di Grotta Capre

Gatano Sferra

L'anniversaire

Messine la Noble

Le pesce spado

Catane

Les bndictins de Saint-Nicolas-le-Vieux

L'Etna

Syracuse

La chapelle gothique

Carmela

Le Souterrain

Un Requin

Il signor Anga

Girgenti la Magnifique

Le colonel Santa-Croce

L'intrieur de la Sicile

Palerme l'Heureuse

Gelsomina

Sainte Rosalie

Le Couvent des capucins

Grecs et Normands

Charles d'Anjou

Jean de Procida

Pierre d'Aragon





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