The Project Gutenberg EBook of Le Speronare, by Alexandre Dumas

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Title: Le Speronare

Author: Alexandre Dumas

Release Date: September, 2005 [EBook #8863]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on August 15, 2003]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO Latin-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SPERONARE ***




Produced by Carlo Traverso, Anne Dreze, Marc D'Hooghe and the
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LE SPERONARE par ALEXANDRE DUMAS




LA SANTA-MARIA DI PIE DI GROTTA


Le soir meme de notre arrivee a Naples, nous courumes sur le port, Jadin et
moi, pour nous informer si par hasard quelque batiment, soit a vapeur, soit
a voiles, ne partait pas le lendemain pour la Sicile. Comme il n'est pas
dans les habitudes ordinaires des voyageurs d'aller a Naples pour y rester
quelques heures seulement, disons un mot des circonstances qui nous
forcaient de hater notre depart.

Nous etions partis de Paris dans l'intention de parcourir toute l'Italie,
Sicile et Calabre comprises; et mettant religieusement ce projet a
execution, nous avions deja visite Nice, Genes, Milan, Florence et Rome,
lorsqu'apres un sejour de trois semaines dans cette derniere ville, j'eus
l'honneur de rencontrer chez monsieur le marquis de T..., charge des
affaires de France, monsieur le comte de Ludorf, ambassadeur de Naples.
Comme je devais partir dans quelques jours pour cette ville, le marquis de
T... jugea convenable de me presenter a son honorable confrere, afin de
me faciliter d'avance les voies diplomatiques qui devaient m'ouvrir la
barriere de Terracine. Monsieur de Ludorf me recut avec ce sourire vide et
froid qui n'engage a rien, ce qui n'empecha point que deux jours apres
je ne me crusse dans l'obligation de lui porter mes passeports moi-meme.
Monsieur de Ludorf eut la bonte de me dire de deposer nos passeports dans
ses bureaux, et de repasser le surlendemain pour les reprendre. Comme nous
n'etions pas autrement presses, attendu que les mesures sanitaires en
vigueur, a propos du cholera, prescrivaient une quarantaine de vingt-huit
jours, et que nous avions par consequent pres d'une semaine devant nous, je
pris conge de monsieur de Ludorf, me promettant bien de ne plus me laisser
presenter a aucun ambassadeur que je n'eusse pris auparavant sur lui les
renseignements les plus circonstancies.

Les deux jours ecoules, je me presentai au bureau des passeports. J'y
trouvai un employe qui, avec les meilleures facons du monde, m'apprit que
quelques difficultes s'etant elevees au sujet de mon visa, il serait bon
que je m'adressasse a l'ambassadeur lui-meme pour les faire lever. Force me
fut donc, quelque resolution contraire que j'eusse prise, de me presenter
de nouveau chez monsieur de Ludorf.

Je trouvai monsieur de Ludorf plus froid et plus compasse encore que
d'habitude; mais comme je pensai que ce serait probablement la derniere
fois que j'aurais l'honneur de le voir, je patientai. Il me fit signe de
m'asseoir; je pris un siege. Il y avait progres sur la premiere fois: la
premiere fois il m'avait laisse debout.

--Monsieur, me dit-il avec un certain embarras, et en tirant les uns apres
les autres les plis de son jabot, je suis desole de vous dire que vous ne
pouvez aller a Naples,

--Comment cela? demandai-je, bien decide a imposer a notre dialogue le ton
qui me plairait: est-ce que les chemins seraient mauvais, par hasard?

--Non, monsieur, les routes sont superbes, au contraire; mais vous avez le
malheur d'etre porte sur la liste de ceux qui ne peuvent pas entrer dans le
royaume napolitain.

--Quelque honorable que soit cette distinction, monsieur l'ambassadeur,
repris-je en assortissant le ton aux paroles, comme elle briserait a la
moitie le voyage que je compte faire, ce qui ne serait pas sans quelque
desagrement pour moi, vous me permettrez d'insister, je l'espere, pour
connaitre la cause de cette defense. Si c'etait une de ces causes legeres
comme il s'en rencontre a chaque pas en Italie, j'ai quelques amis de par
le monde, qui, je le crois, auraient la puissance de les faire lever.

--Ces causes sont tres graves, monsieur, et je doute que vos amis, si haut
places qu'ils soient, aient l'influence de les faire lever.

--Mais enfin, sans indiscretion, monsieur, pourrait-on les connaitre?

--Oh! mon Dieu, oui, repondit negligemment monsieur de Ludorf, et je ne
vois aucun inconvenient a vous les dire.

--J'attends, monsieur.

--D'abord, vous etes le fils du general Mathieu Dumas, qui a ete ministre
de la Guerre a Naples pendant l'usurpation de Joseph.

--Je suis desole, monsieur l'ambassadeur, de decliner ma parente avec
l'illustre general que vous citez; mais vous etes dans l'erreur, et malgre
la ressemblance du nom, il n'y a meme entre nous aucun rapport de famille.
Mon pere est, non pas le general Mathieu, mais le general Alexandre Dumas.

--Du general Alexandre Dumas? reprit monsieur de Ludorf, en ayant l'air de
chercher a quel propos il avait deja entendu prononcer ce nom.

--Oui, repris-je; le meme qui, apres avoir ete fait prisonnier a Tarente au
mepris du droit de l'hospitalite, fut empoisonne a Brindisi avec Mauscourt
et Dolomieu, au mepris du droit des nations. Cela se passait en meme temps
que l'on pendait Caracciolo dans le golfe de Naples. Vous voyez, monsieur,
que je fais tout ce que je puis pour aider vos souvenirs.

Monsieur de Ludorf se pinca les levres.

--Eh bien! monsieur, reprit-il apres un moment de silence, il y a une
seconde raison: ce sont vos opinions politiques. Vous nous etes designe
comme republicain, et vous n'avez quitte, nous a-t-on dit, Paris, que pour
affaires politiques.

--A cela je repondrai, monsieur, en vous montrant mes lettres de
recommandation: elles portent presque toutes le cachet des ministeres et la
signature de nos ministres. Voyez, en voici une de l'amiral Jacob, en voici
une du marechal Soult, et en voici une de M. Villemain; elles reclament
pour moi l'aide et la protection des ambassadeurs francais dans les cas
pareils a celui ou je me trouve.

--Eh bien! dit monsieur de Ludorf, puisque vous aviez prevu le cas ou vous
vous trouvez, faites-y face, monsieur, par les moyens qui sont en votre
pouvoir. Pour moi, je vous declare que je ne viserai pas votre passeport.
Quant a ceux de vos compagnons, comme je ne vois aucun inconvenient a
ce qu'ils aillent ou ils voudront, les voici. Ils sont en regle, et ils
peuvent partir quand il leur plaira; mais, je suis force de vous le
repeter, ils partiront sans vous.

--Monsieur le comte de Ludorf a-t-il des commissions pour Naples?
demandai-je en me levant.

--Pourquoi cela, monsieur?

--Parce que je m'en chargerais avec le plus grand plaisir.

--Mais je vous dis que vous ne pouvez point y aller.

--J'y serai dans trois jours.

Je saluai monsieur de Ludorf, et je sortis le laissant stupefait de mon
assurance.

Il n'y avait pas de temps a perdre si je voulais tenir ce que j'avais
promis. Je courus chez un eleve de l'ecole de Rome, vieil ami a moi, que
j'avais connu dans l'atelier de monsieur Lethierre qui etait, lui, un vieil
ami de mon pere.

--Mon cher Guichard, il faut que vous me rendiez un service.

--Lequel?

--Il faut que vous alliez demander immediatement a monsieur Ingres une
permission pour voyager en Sicile et en Calabre.

--Mais, mon tres cher, je n'y vais pas.

--Non, mais j'y vais, moi; et comme on ne veut pas m'y laisser aller avec
mon nom, il faut que j'y aille avec le votre.

--Ah! je comprends. Ceci est autre chose.

--Avec votre permission, vous allez demander un passeport a notre charge
d'affaires. Suivez bien le raisonnement. Avec le passeport de notre charge
d'affaires, vous allez prendre le visa de l'ambassadeur de Naples, et, avec
le visa de l'ambassadeur de Naples, je pars pour la Sicile.

--A merveille. Et quand vous faut-il cela?

--Tout de suite.

--Le temps d'oter ma blouse et de monter a l'Academie.

--Moi, je vais faire mes paquets.

--Ou vous retrouverai-je?

--Chez Pastrini, place d'Espagne.

--Dans deux heures j'y serai.

En effet, deux heures apres, Guichard etait a l'hotel avec un passeport
parfaitement en regle. Comme on n'avait pas pris la precaution de le
presenter a monsieur de Ludorf, l'affaire avait marche toute seule.

Le meme soir, je pris la voiture d'Angrisani, et le surlendemain j'etais a
Naples. Je me trouvais de trente-six heures en avant sur l'engagement que
j'avais pris avec monsieur de Ludorf. Comme on voit, il n'avait pas a
se plaindre. Mais ce n'etait pas le tout d'etre a Naples; d'un moment a
l'autre je pouvais y etre decouvert. J'avais connu a Paris un tres illustre
personnage qui y passait pour marquis, et qui se trouvait alors a Naples,
ou il passait pour mouchard. Si je le rencontrais, j'etais perdu. Il etait
donc urgent de gagner Palerme ou Messine.

Voila pourquoi, le jour meme de notre arrivee, nous accourions, Jadin et
moi, sur le port de Naples pour y chercher un batiment a vapeur ou a voiles
qui put nous conduire en Sicile.

Dans tous les pays du monde, l'arrivee et le depart des bateaux a vapeur
sont regles: on sait quel jour ils partent et quel jour ils arrivent.
A Naples, point. Le capitaine est le seul juge de l'opportunite de son
voyage. Quand il a son contingent de passagers, il allume ses fourneaux et
fait sonner la cloche. Jusque-la il se repose, lui et son batiment.

Malheureusement nous etions au 22 aout, et comme personne n'etait curieux
d'aller se faire rotir en Sicile par une chaleur de trente degres, les
passagers ne donnaient pas. Le second, qui par hasard etait a bord, nous
dit que le paquebot ne se mettrait certainement pas en route avant huit
jours, et encore qu'il ne pouvait pas meme pour cette epoque nous garantir
le depart.

Nous etions sur le mole a nous desesperer de ce contretemps, tandis que
Milord furetait partout pour voir s'il ne trouverait pas quelque chat a
manger, lorsqu'un matelot s'approcha de nous, le chapeau a la main, et nous
adressa la parole en patois sicilien. Si peu familiarises que nous fussions
avec cet idiome, il ne s'eloignait pas assez de l'italien pour que je ne
pusse comprendre qu'il nous offrait de nous conduire ou nous voudrions.
Nous lui demandames alors sur quoi il comptait nous conduire, disposes
que nous etions a partir sur quelque chose que ce fut. Aussitot il marcha
devant nous, et, s'arretant pres de la lanterne, il nous montra, a
cinquante pas en mer, et dormant sur son ancre, un charmant petit batiment
de la force d'un chasse-maree, mais si coquettement peint en vert et en
rouge, que nous nous sentimes pris tout d'abord pour lui d'une sympathie
qui se manifesta sans doute sur notre physionomie, car, sans attendre notre
reponse, le matelot fit signe a une barque de venir a nous, sauta dedans,
et nous tendit la main pour nous aider a y descendre.

Notre _speronare_, c'est le nom que l'on donne a ces sortes de batiments,
n'avait rien a perdre a l'examen, et plus nous nous approchions du navire,
plus nous voyions se developper ses formes elegantes et ressortir la
vivacite de ses couleurs. Il en resulta qu'avant de mettre le pied a bord,
nous etions deja a moitie decides.

Nous y trouvames le capitaine. C'etait un beau jeune homme de vingt-huit a
trente ans, a la figure ouverte et decidee. Il parlait un peu mieux italien
que son matelot. Nous pumes donc nous entendre, ou a peu pres. Un quart
d'heure plus tard, nous avions fait marche a huit ducats par jour.
Moyennant huit ducats par jour, le batiment et l'equipage nous
appartenaient corps et ame, planches et toiles. Nous pouvions le garder
tant que nous voudrions, le mener ou nous voudrions, le quitter ou nous
voudrions: nous etions libres; seulement tant tenu, tant paye. C'etait trop
juste.

Je descendis dans la cale; le batiment n'etait charge que de son lest.
J'exigeai du capitaine qu'il s'engageat positivement a ne prendre ni
marchandises ni passagers; il me donna sa parole. Il avait l'air si franc,
que je ne lui demandai pas d'autre garantie.

Nous remontames sur le pont, et je visitai notre cabine. C'etait tout
bonnement une espece de tente circulaire en bois, etablie a la poupe, et
assez solidement amarree a la membrure du batiment pour n'avoir rien a
craindre d'une rafale de vent ou d'un coup de mer. Derriere cette tente
etait un espace libre pour la manoeuvre du gouvernail. C'etait le
departement du pilote. Cette tente etait parfaitement vide. C'etait a nous
de nous procurer les meubles necessaires, le capitaine de la _Santa-Maria
di Pie di Grotta_ ne logeant point en garni. Au reste, vu le peu d'espace,
ces meubles devaient se borner a deux matelas, a deux oreillers et a quatre
paires de draps. Le plancher servait de couchette. Quant aux matelots, le
capitaine compris, ils dormaient ordinairement pele-mele dans l'entrepont.

Nous convinmes d'envoyer les deux matelas, les deux oreillers et les
quatre paires de draps dans la soiree, et le moment du depart fut fixe au
lendemain huit heures du matin.

Nous avions deja fait une centaine de pas, en nous felicitant, Jadin et
moi, de notre resolution, lorsque le capitaine courut apres nous. Il venait
nous recommander par-dessus tout de ne pas oublier de nous munir d'un
cuisinier. La recommandation me parut assez etrange pour que je voulusse
en avoir l'explication. J'appris alors que, dans l'interieur de la Sicile,
pays sauvage et desole, ou les auberges, quand il y en a, ne sont que des
lieux de halte, un cuisinier est une chose de premiere necessite. Nous
promimes au capitaine de lui en envoyer un en meme temps que notre _roba_.

Mon premier soin, en rentrant, fut de m'informer a monsieur Martin Zir,
maitre de l'hotel de la _Vittoria_, ou je pourrais trouver le cordon-bleu
demande. Monsieur Martin Zir me repondit que cela tombait a merveille, et
qu'il avait justement mon affaire sous la main. Au premier abord, cette
reponse me satisfit si completement, que je montai a ma chambre sans
insister davantage; mais, arrive la, je pensai qu'il n'y avait pas de mal
a prendre quelques renseignements prealables sur les qualites morales de
notre futur compagnon de voyage. En consequence, j'interrogeai un des
serviteurs de l'hotel, qui me repondit que je pouvais etre d'autant plus
tranquille sous ce rapport, que c'etait son propre cuisinier que me donnait
monsieur Martin. Malheureusement cette abnegation, loin de me rassurer de
la part de mon hote, ne fit qu'augmenter mes craintes. Si monsieur Martin
etait content de son cuisinier, comment s'en defaisait-il en faveur du
premier etranger venu? S'il n'en etait pas content, si peu difficile que je
sois, j'en aimais autant un autre. Je descendis donc chez monsieur Martin,
et je lui demandai si je pouvais reellement compter sur la probite et la
science de son protege. Monsieur Martin me repondit en me faisant un eloge
pompeux des qualites de Giovanni Cama. C'etait, a l'entendre, l'honnetete
en personne, et, ce qui etait bien de quelque importance aussi pour
l'emploi que je comptais lui confier, l'habilete la plus parfaite. Il avait
surtout la reputation du meilleur _friteur_, qu'on me passe le mot, je
n'en connais pas d'autre pour traduire _fritatore_, non seulement de la
capitale, mais du royaume. Plus monsieur Martin encherissait sur ses
eloges, plus mon inquietude augmentait. Enfin, je me hasardai a lui
demander comment, possedant un tel tresor, il consentait a s'en separer.

--Helas! me repondit en soupirant monsieur Martin, c'est qu'il a,
malheureusement pour moi qui reste a Naples, un defaut qui devient sans
importance pour vous qui allez en Sicile.

--Et lequel? m'informai-je avec inquietude.

--Il est _appassionato_, me repondit monsieur Martin. J'eclatai de rire.

C'est qu'en passant devant la cuisine, monsieur Martin m'avait fait voir
Cama a son fourneau, et Cama, dans toute sa personne, depuis le haut de sa
grosse tete jusqu'a l'extremite de ses longs pieds, etait bien l'homme
du monde auquel me paraissait convenir le moins une pareille epithete;
d'ailleurs, un cuisinier _passione_, cela me paraissait mythologique au
premier degre. Cependant, voyant que mon hote me parlait avec le plus grand
serieux, je continuai mes questions.

--Et passionne de quoi? demandai-je.

--De Roland, me repondit monsieur Martin.

--De Roland? repetai-je, croyant avoir mal entendu.

--De Roland, reprit monsieur Martin avec une consternation profonde.

--Ah ca! dis-je, commencant a croire que mon hote se moquait de moi, il me
semble, mon cher monsieur Martin, que nous parlons sans nous entendre. Cama
est passionne de Roland: qu'est-ce que cela veut dire?

--Avez-vous jamais ete au Mole? me demanda monsieur Martin.

--A l'instant ou je suis rentre, je venais de la lanterne meme.

--Oh! mais ce n'est pas l'heure.

--Comment, ce n'est pas l'heure?

--Non. Pour que vous comprissiez ce que je veux dire, il faudrait que vous
y eussiez ete le soir quand les improvisateurs chantent. Y avez-vous jamais
ete le soir?

--Comment voulez-vous que j'y aie ete le soir? Je suis arrive ici depuis ce
matin seulement, et il est deux heures de l'apres-midi.

--C'est juste. Eh bien! Vous avez quelquefois, parmi les proverbes
traditionnels sur Naples, entendu dire que, lorsque le lazzarone a gagne
deux sous, sa journee est faite?

--Oui.

--Mais savez-vous comment il divise ses deux sous?

--Non. Y a-t-il indiscretion a vous le demander?

--Pas le moins du monde.

--Contez-moi cela, alors.

--Eh bien! Il y a un sou pour le macaroni, deux liards pour le cocomero, un
liard pour le _sambuco_, et un liard pour l'improvisateur. L'improvisateur
est, apres la pate qu'il mange, l'eau qu'il boit et l'air qu'il respire,
la chose la plus necessaire au lazzarone. Or, que chante presque toujours
l'improvisateur? Il chante le poeme du divin Arioste, _l'Orlando Furioso_.
Il en resulte que, pour ce peuple primitif aux passions exaltees et a la
tete ardente, la fiction devient realite; les combats des paladins, les
felonies des geants, les malheurs des chatelaines, ne sont plus de la
poesie, mais de l'histoire; il en faut bien une au pauvre peuple qui ne
sait pas la sienne. Aussi s'eprend-il de celle-la. Chacun choisit son heros
et se passionne pour lui: ceux-ci pour Renaud, ce sont les jeunes tetes;
ceux-la pour Roland, ce sont les coeurs amoureux; quelques-uns pour
Charlemagne, ce sont les gens raisonnables. Il n'y a pas jusqu'a
l'enchanteur Merlin qui n'ait ses proselytes. Eh bien! Comprenez-vous
maintenant? Cet animal de Cama est passionne de Roland.

--Parole d'honneur?

--C'est comme je vous le dis.

--Eh bien! Qu'est-ce que cela fait?

--Ce que cela fait?

--Oui.

--Cela fait que, lorsque vient l'heure de l'improvisation, il n'y a
pas moyen de le retenir a la cuisine, ce qui est assez genant, vous en
conviendrez, dans une maison comme la notre, ou il descend des voyageurs a
toute heure du jour ou de la nuit. Enfin, cela ne serait rien encore; mais
attendez donc, c'est qu'il y a ici un valet de chambre qui est renaudiste,
et que si, sans y penser, j'ai le malheur de l'envoyer a la cuisine au
moment du diner, alors tout est perdu. La discussion s'engage sur l'un ou
sur l'autre de ces deux braves paladins, les gros mots arrivent, chacun
exalte son heros et rabaisse celui de son adversaire; il n'est plus
question que de coups d'epee, de geants occis, de chatelaines delivrees. De
la cuisine, plus un mot; de sorte que le pot-au-feu se consume, les broches
s'arretent, le roti brule, les sauces tournent, le diner est mauvais, les
voyageurs se plaignent, l'hotel se vide, et tout cela parce qu'un gredin
de cuisinier s'est mis en tete d'etre fanatique de Roland! Comprenez-vous
maintenant?

--Tiens, c'est drole.

--Mais non, c'est que ce n'est pas drole du tout, surtout pour moi; mais,
quant a vous, cela doit vous etre parfaitement egal. Une fois en Sicile, il
n'aura plus la son damne improvisateur et son enrage valet de chambre qui
lui font tourner la tete. Il rotira, il fricassera a merveille, et de plus,
il fera tout pour vous, si vous lui dites seulement une fois tous les huit
jours qu'Angelique est une drolesse et Medor un polisson.

--Je le lui dirai.

--Vous le prenez donc?

--Sans doute, puisque vous m'en repondez.

On fit monter Cama. Cama fit quelques objections sur le peu de temps qu'il
avait pour se preparer a un pareil voyage, et sur les dangers qu'il pouvait
y courir; mais, dans la conversation, je trouvai moyen de placer un mot
gracieux pour Roland. Aussitot Cama ecarquilla ses gros yeux, fendit sa
bouche jusqu'aux oreilles, se mit a rire stupidement, et, seduit par notre
communaute d'opinion sur le neveu de Charlemagne, se mit entierement a ma
disposition.

Il en resulta que, comme je l'avais promis au capitaine, j'envoyai Cama le
meme soir coucher a bord, avec les malles, les matelas et les oreillers,
que nous allames rejoindre le lendemain a l'heure convenue.

Nous trouvames tous nos matelots sur le pont et nous attendant. Sans doute
ils avaient aussi grande impatience de nous connaitre que nous de les voir.
Ce n'etait pas une question moindre pour eux que pour nous, que celle de
savoir si nos caracteres sympathiseraient avec les leurs; il y allait pour
nous de presque tout le plaisir que nous nous promettions du voyage; il y
allait pour eux de leur bien-etre et de leur tranquillite pendant deux ou
trois mois.

L'equipage se composait de neuf hommes, d'un mousse et d'un enfant, tous
nes ou du moins domicilies au village _della Pace_, pres de Messine.
C'etaient de braves Siciliens dans toute la force du terme, a la taille
courte, aux membres robustes, au teint basane, aux yeux arabes, detestant
les Calabrais, leurs voisins, et execrant les Napolitains, leurs maitres;
parlant ce doux idiome de Meli qui semble un chant, et comprenant a peine
la langue florentine si fiere de la suprematie que lui accorde son academie
de la Crusca; toujours complaisants, jamais serviles, nous appelant
excellence et nous baisant la main, parce que cette formule et cette
action, qui chez nous ont un caractere de bassesse, ne sont chez eux que
l'expression de la politesse et du devouement. A la fin du voyage, ils
arriverent a nous aimer comme des freres tout en continuant a nous
respecter comme des superieurs, distinction subtile ou l'affection et le
devoir avaient garde leur place; et ils nous rendaient juste ce que nous
avions le droit d'attendre en echange de notre argent et de nos bons
procedes.

Leurs noms etaient: Giuseppe Arena, capitaine; Nunzio, premier pilote;
Vicenzo, second pilote; Pietro, frere de Nunzio; Giovanni, Filippo,
Antonio, Sieni, Gaetano. Le mousse et le fils du capitaine, gamin age de
six ou sept ans, completaient l'equipage.

Maintenant, que nos lecteurs nous permettent, apres avoir embrasse avec
nous du regard l'equipage en masse, de jeter un coup d'oeil particulier sur
ceux de ces braves qui se distinguent par un caractere ou une specialite
quelconques: nous avons a faire avec eux un assez long voyage; et pour
qu'ils prennent interet a notre recit, il faut qu'ils connaissent nos
compagnons de route. Nous allons donc les faire apparaitre tout a coup a
leurs yeux tels qu'ils se decouvriront a nous successivement.

Le capitaine Giuseppe Arena etait, comme nous l'avons dit, un bel homme
de vingt-huit ou trente ans, a la figure franche et ouverte dans les
circonstances habituelles, a la figure calme et impassible dans les moments
de danger. Il n'avait que tres peu de connaissances en navigation; mais
comme il possedait quelque fortune, il avait achete son batiment, et cet
achat lui avait naturellement valu le titre de capitaine. Quant au droit ou
au pouvoir que ce titre lui donnait sur ses hommes, nous ne le vimes pas
une seule fois en faire usage. A part une legere nuance de respect qu'on
lui accordait sans qu'il l'exigeat, et qu'il fallait les yeux de l'habitude
pour bien distinguer, l'equipage vivait avec lui sur un pied d'egalite tout
a fait patriarcale.

Nunzio le pilote etait apres le capitaine le personnage le plus important
du bord: c'etait un homme de cinquante ans, court et robuste, au teint de
bistre, aux cheveux grisonnants, au visage rude, et qui naviguait depuis
son enfance. Il etait vetu d'un pantalon de toile bleue et d'une chemise de
bure; dans les temps froids ou pluvieux, il ajoutait a ce strict necessaire
une espece de manteau a capuchon qui tenait a la fois du paletot de
l'occident et du burnous meridional. Ce manteau, qui etait de couleur
brune, brode de fil rouge et bleu aux poches et aux ouvertures des manches,
tombait raide et droit, et donnait a sa physionomie un admirable caractere.
Au reste, Nunzio etait l'homme essentiel ou plutot indispensable: c'etait
l'oeil qui veillait sur les rochers, l'oreille qui ecoutait le vent, la
main qui guidait le navire. Dans les gros temps, le capitaine redevenait
simple matelot et lui remettait tout le pouvoir. Alors du gouvernail, que
d'ailleurs quelque temps qu'il fit il ne quittait jamais que pour la priere
du soir, il donnait ses ordres avec une fermete et une precision telles,
que l'equipage obeissait comme un seul homme. Son autorite avait la duree
de la tempete. Lorsqu'il avait sauve le navire et la vie de ceux qui le
montaient, il se rasseyait simple et calme a l'arriere du batiment, et
redevenait Nunzio le pilote; mais, quoiqu'il eut abandonne son autorite, il
conservait son influence: car Nunzio, religieux comme un vrai marin, etait
considere a l'egal d'un prophete. Ses predictions, a l'endroit du temps
qu'il prevoyait d'avance a des signes imperceptibles a tous les autres
yeux, n'avaient jamais ete dementies par les evenements, de sorte que
l'affection que lui portait l'equipage etait melee d'un certain respect
religieux qui nous etonna d'abord, mais que nous finimes bientot par
partager, tant est grande sur l'homme, quelle que soit sa condition,
l'influence d'une superiorite quelconque.

Vicenzo, que nous placons le troisieme plutot pour suivre la hierarchie des
rangs qu'a cause de son importance reelle, avait titre de second pilote;
c'etait lui qui remplacait Nunzio dans les rares et courts moments
ou celui-ci abandonnait le gouvernail. Pendant les nuits calmes, ils
veillaient chacun a son tour. Presque toujours au reste, meme dans les
moments ou son aide etait inutile a la direction du navire, Vicenzo etait
assis pres de notre vieux prophete, echangeant avec lui des paroles rares,
et le plus souvent a voix basse. Cette habitude l'avait isole du reste de
l'equipage et rendu silencieux: aussi paraissait-il rarement parmi nous et
ne repondait-il que lorsque nous l'interrogions; il accomplissait alors cet
acte comme un devoir, avec toutes les formules de politesse usitees parmi
les matelots. Au reste, brave et excellent homme, et apres Nunzio, qui
etait un prodige sous ce rapport, resistant d'une maniere merveilleuse a
l'insomnie et a la fatigue.

Apres ces trois autorites venait Pietro: Pietro etait un joyeux compagnon
qui remplissait parmi l'equipage l'emploi d'un loustic de regiment:
toujours gai, sans cesse chantant, dansant et grimacant; parleur eternel,
danseur enrage, nageur fanatique, adroit comme un singe dont il avait les
mouvements, entremelant toutes les manoeuvres d'entrechats grotesques et de
petits cris bouffons qu'il jetait a la maniere d'Auriol; toujours pret
a tout, se melant a tout, comprenant tout; plein de bon vouloir et de
familiarite; le plus prive avec nous de tous ses compagnons. Pietro s'etait
lie tout d'abord avec notre bouledogue. Celui-ci, d'un caractere moins
facile et moins sociable, fut longtemps a ne repondre a ses avances que par
un grognement sourd, qui finit par se changer a la longue en un murmure
amical, et finalement en une amitie durable et solide, quoique Pietro, gene
dans sa prononciation par l'accent italien, n'ait jamais pu l'appeler
que Melor au lieu de Milord; changement qui parut blesser d'abord son
amour-propre, mais auquel il finit cependant par s'habituer au point de
repondre a Pietro comme si ce dernier prononcait son veritable nom.

Giovanni, garcon gros et gras, homme du Midi avec le teint blanc et le
visage joufflu d'un homme du Nord, s'etait constitue notre cuisinier du
moment ou notre ami Cama s'etait senti pris du mal de mer, ce qui lui etait
arrive dix minutes apres que le speronare s'etait mis en mouvement; il
joignait au reste a la science culinaire un talent qui s'y rattachait
directement, ou plutot dont elle n'etait que la consequence: c'etait celui
de harponneur. Dans les beaux temps, Giovanni attachait a la poupe du
batiment une ficelle de quatre ou cinq pieds de longueur, a l'extremite de
laquelle pendait un os de poulet ou une croute de pain. Cette ficelle ne
flottait pas dix minutes dans le sillage qu'elle ne fut escortee de sept ou
huit poissons de toute forme et de toute couleur, pour la plupart inconnus
a nos ports, et parmi lesquels nous reconnaissions presque toujours la
dorade a ses ecailles d'or, et le loup de mer a sa voracite. Alors Giovanni
prenait son harpon, toujours couche a babord ou a tribord pres des avirons,
et nous appelait. Nous passions alors avec lui sur l'arriere et, selon
notre appetit ou notre curiosite, nous choisissions parmi les cetaces qui
nous suivaient celui qui se trouvait le plus a notre convenance. Le choix
fait, Giovanni levait son harpon, visait un instant l'animal designe, puis
le fer s'enfoncait en sifflant dans la mer; le manche disparaissait a son
tour, mais pour remonter au bout d'une seconde a la surface de l'eau:
Giovanni le ramenait alors a lui a l'aide d'une corde attachee a son bras;
puis, a l'extremite opposee, nous voyions reparaitre dix fois sur douze le
malheureux poisson perce de part en part; alors la tache du pecheur etait
faite, et l'office du cuisinier commencait. Comme sans etre reellement
malades nous etions cependant constamment indisposes du mal de mer, ce
n'etait pas chose facile que d'eveiller notre appetit. La discussion
s'etablissait donc aussitot sur le mode de cuisson et d'assaisonnement
le plus propre a l'exciter. Jamais turbot ne souleva parmi les graves
senateurs romains de dissertations plus savantes et plus approfondies que
celles auxquelles nous nous livrions, Jadin et moi. Comme pour plus de
facilite nous discutions dans notre langue, l'equipage attendait, immobile
et muet, que la decision fut prise. Giovanni seul, devinant a l'expression
de nos yeux le sens de nos paroles, emettait de temps en temps une opinion,
qui, nous annoncant quelque preparation inconnue, l'emportait ordinairement
sur les notres. La sauce arretee, il saisissait le manche du gril ou la
queue de la poele; Pietro grattait le poisson et allumait le feu dans
l'entrepont; Milord, qui n'avait aucun mal de mer et qui comprenait
qu'il allait lui revenir force aretes, remuait la queue et se plaignait
amoureusement. Le poisson cuisait, et bientot Giovanni nous le servait sur
la longue planche qui nous servait de table, car nous etions si a l'etroit
sur notre petit batiment que la place manquait pour une table reelle. Sa
mine appetissante nous donnait les plus grandes esperances; puis, a la
troisieme ou quatrieme bouchee, le mal de mer reclamait obstinement ses
droits, et l'equipage heritait du poisson, qui passait immediatement de
l'arriere a l'avant, suivi de Milord qui ne le perdait pas de vue depuis
le moment ou il etait entre dans la poele ou s'etait couche sur le gril,
jusqu'a celui ou le mousse en avalait le dernier morceau.

Venait ensuite Filippo. Celui-la etait grave comme un quaker, serieux comme
un docteur, et silencieux comme un fakir. Nous ne le vimes rire que deux
fois dans tout le courant du voyage, la premiere lorsque notre ami Cama
tomba a la mer dans le golfe d'Agrigente; la seconde fois lorsque le feu
prit au dos du capitaine, qui, d'apres mes conseils et pour la guerison
d'un rhumatisme, se faisait frotter les reins avec de l'eau-de-vie
camphree. Quant a ses paroles, je ne sais pas si nous eumes une seule fois
l'occasion d'en connaitre le son ou la couleur. Sa bonne ou sa mauvaise
disposition d'esprit se manifestait par un sifflottement triste ou gai,
dont il accompagnait ses camarades chantant, sans jamais chanter avec
eux. Je crus longtemps qu'il etait muet, et ne lui adressai pas la parole
pendant pres d'un mois, de peur de lui faire une nouvelle peine en lui
rappelant son infirmite. C'etait du reste le plus fort plongeur que j'eusse
jamais vu. Quelquefois, nous nous amusions a lui jeter du haut du pont une
piece de monnaie: en un tour de main il se deshabillait, pendant que la
piece s'enfoncait, s'elancait apres elle au moment ou elle etait prete de
disparaitre, s'enfoncait avec elle dans les profondeurs de la mer, ou nous
finissions par le perdre de vue malgre la transparence de l'eau; puis,
quarante, cinquante secondes, une minute apres, montre a la main, nous le
voyions reparaitre, remontant parfaitement calme et sans effort apparent,
comme s'il habitait son element natal et qu'il vint de faire la chose la
plus naturelle. Il va sans dire qu'il rapportait la piece de monnaie et que
la piece de monnaie etait pour lui.

Antonio etait le menetrier de l'equipage. Il chantait la tarentelle avec
une perfection et un entrain qui ne manquaient jamais leur effet. Parfois
nous etions assis, les uns sur le tillac, les autres dans l'entrepont; la
conversation languissait, et nous gardions le silence: tout a coup Antonio
commencait cet air electrique qui est pour le Napolitain et le Sicilien ce
que le ranz des vaches est pour le Suisse. Filippo avancait gravement
hors de l'ecoutille la moitie de son corps et accompagnait le virtuose en
sifflant. Alors Pietro commencait a battre la mesure en balancant sa tete
a droite ou a gauche, et en faisant claquer ses pouces comme des
castagnettes. Mais a la cinquieme ou sixieme mesure l'air magique operait;
une agitation visible s'emparait de Pietro, tout son corps se mettait en
mouvement comme avaient fait d'abord ses mains; il se soulevait sur un
genou, puis sur les deux, puis se redressait tout a fait. Alors, et pendant
quelques instants encore, il se balancait de droite a gauche, mais sans
quitter la terre; ensuite, comme si le plancher du batiment se fut echauffe
graduellement, il levait un pied, puis l'autre; et enfin, jetant un de
ces petits cris que nous avons indiques comme l'expression de sa joie, il
commencait la fameuse danse nationale par un mouvement lent et uniforme
d'abord, mais qui, s'accelerant toujours, presse par la musique, se
terminait par une espece de gigue effrenee. La tarentelle ne prenait
fin que lorsque le danseur epuise tombait sans force, apres un dernier
entrechat dans lequel se resumait toute la scene choregraphique.

Enfin venaient Sieni, dont je n'ai garde aucun souvenir, et Gaetano, que
nous vimes a peine, retenu qu'il fut a terre, pendant tout notre voyage,
par une ophthalmie qui se declara le lendemain de notre arrivee dans le
detroit de Messine. Je ne parle pas du mousse; il etait tout naturellement
ce qu'est partout cette estimable classe de la societe, le souffre-douleur
de tout l'equipage. La seule difference qu'il y eut entre lui et les autres
individus de son espece, c'est que, vu le bon naturel de ses compagnons, il
etait de moitie moins battu que s'il se fut trouve sur un batiment genois
ou breton.

Et maintenant nos lecteurs connaissent l'equipage de la _Santa Maria di Pie
di Gratta_ aussi bien que nous-meme.

Comme nous l'avons dit, tout l'equipage nous attendait sur le pont, et,
amene sur son ancre, etait pret a partir. Je fis un dernier tour dans
l'entrepont et dans la cabine pour m'assurer qu'on avait embarque toutes
nos provisions et tous nos effets. Dans l'entrepont, je trouvai Cama
joyeusement etabli entre les poulets et les canards destines a notre table,
et mettant en ordre sa batterie de cuisine. Dans la cabine, je trouvai nos
lits tout couverts, et Milord deja installe sur celui de son maitre. Tout
etait donc a sa place et a son poste. Le capitaine alors s'approcha de moi
et me demanda mes ordres; je lui dis d'attendre cinq minutes.

Ces cinq minutes devaient etre consacrees a donner de mes nouvelles a
monsieur le comte de Ludorf. Je pris dans mon album une feuille de mon plus
beau papier, et je lui ecrivis la lettre suivante:

"Monsieur le comte,

Je suis desole que Votre Excellence n'ait pas juge a propos de me charger
de ses commissions pour Naples; je m'en serais acquitte avec une fidelite
qui lui eut ete une certitude de la reconnaissance que j'ai gardee de ses
bons procedes envers moi.

Veuillez agreer, monsieur le comte, l'hommage des sentiments bien vifs
que je vous ai voues, et dont un jour ou l'autre j'espere vous donner une
preuve.

[Note: Cette preuve s'est fait attendre jusqu'en 1841, epoque ou j'ai publie
la premiere edition de ce livre; mais, comme on le voit, j'ai rattrape le
temps perdu, et j'espere que M. le comte de Ludorf, qui a pu m'accuser
d'oubli, reviendra de son erreur sur mon compte, si par hasard ces lignes
ont l'honneur de passer sous ses yeux.]

ALEX. DUMAS

Naples, ce 23 aout 1835."


Pendant que j'ecrivais, l'ancre avait ete levee, et les rameurs s'etaient
mis a babord et a tribord, leurs avirons a la main, et se tenant prets a
partir. Je demandai au capitaine un homme sur pour remettre ma lettre a la
poste; il me designa un des spectateurs que notre depart avait attires,
et qui etait de sa connaissance. Je lui fis passer, par l'entremise
d'une longue perche, ma lettre accompagnee de deux carlini, et j'eus la
satisfaction de voir aussitot mon commissionnaire s'eloigner a toutes
jambes dans la direction de la poste.

Lorsqu'il eut disparu, je donnai le signal du depart. Les huit rames que
nos hommes tenaient en l'air retomberent ensemble et battirent l'eau a la
fois. Dix minutes apres, nous etions hors du port, et un quart d'heure plus
tard, nous ouvrions toutes nos petites voiles a un excellent vent de terre
qui promettait de nous mettre rapidement hors de la portee de tous les
agents napolitains que monsieur le comte de Ludorf pourrait lancer a nos
trousses.

Ce bon vent nous accompagna pendant quinze ou vingt milles a peu pres;
mais, a la hauteur de Sorrente, il mollit, et bientot tomba tout a fait,
de sorte que nous fumes obliges de marcher de nouveau a la rame. Cela nous
donna le temps de nous apercevoir que la brise de mer nous avait ouvert
l'appetit. En consequence, parfaitement disposes a apprecier les
qualites du protege de monsieur Martin Zir, nous primes notre plus belle
basse-taille, et nous appelames Cama. Personne ne repondit. Inquiets de ce
silence, nous envoyames Pietro et Giovanni a sa recherche, et cinq minutes
apres, nous le vimes apparaitre a l'orifice de l'ecoutille, pale comme un
spectre, et soutenu sous chaque bras par ceux que nous avions envoyes a sa
recherche, et qui l'avaient trouve etendu sans mouvement entre ses canards
et ses poules. Il etait evidemment impossible au pauvre diable de se rendre
a nos ordres. A peine s'il pouvait se soutenir sur ses jambes, et il
tournait les yeux d'une facon lamentable. Pensant que le grand air lui
ferait du bien, nous fimes aussitot apporter un matelas sur le pont, et on
le coucha au pied du mat; c'etait tres bien pour lui; mais pour nous, cela
ne nous avancait pas a grand-chose. Nous nous regardions, Jadin et moi,
d'un air assez deconcerte, lorsque Giovanni vint se mettre a nos
ordres, s'efforcant de remplacer, pour le moment du moins, notre pauvre
_appassionato_.

On juge si nous acceptames la proposition. Le capitaine, qui n'etait pas
fier, reprit aussitot la rame que Giovanni venait d'abandonner. Cinq
minutes ne s'etaient pas ecoulees, que nous entendimes les gemissements
d'une poule que l'on egorgeait; bientot nous vimes la fumee s'echapper par
l'ecoutille; puis nous entendimes l'huile qui criait sur le feu. Un quart
d'heure apres, nous tirions chacun notre part d'un poulet a la provencale,
auquel il manquait peut-etre bien quelque chose selon la _Cuisiniere
bourgeoise_, mais que, grace a ce susdit appetit qui s'etait toujours
maintenu en progres, nous trouvames excellent. Des lors nous fumes rassures
sur notre avenir; Dieu nous rendait d'une main ce qu'il nous otait de
l'autre.

Vers les deux heures, nous nous trouvames a la hauteur de l'ile de Capree.
Comme en perdant notre temps nous ne perdions pas grand-chose, attendu que,
malgre le travail incessant de nos rameurs, nous ne faisions guere plus
d'une demi-lieue a l'heure, je proposai a Jadin de descendre a terre pour
visiter l'ile de Tibere, et de monter jusqu'aux ruines de son palais, que
nous apercevions au tiers a peu pres de la hauteur du mont Solaro. Jadin
accepta de tout coeur, pensant qu'il y aurait quelque beau point de vue a
croquer. Nous fimes part aussitot de nos intentions au capitaine qui mit le
cap sur l'ile et, une heure apres, nous entrions dans le port.




CAPREE


Il y a peu de points dans le monde qui offrent autant de souvenirs
historiques que Capree. Ce n'etait qu'une ile comme toutes les iles, plus
riante peut-etre, voila tout, lorsqu'un jour Auguste resolut d'y faire un
voyage. Au moment ou il y abordait, un vieux chene dont la seve semblait a
tout jamais tarie releva ses branches dessechees et deja penchees vers
la terre, et dans la meme journee l'arbre se couvrit de bourgeons et de
feuilles. Auguste etait l'homme aux presages; il fut si fort enchante de
celui-ci, qu'il proposa aux Napolitains de leur abandonner l'ile d'Oenarie
s'ils voulaient lui ceder celle de Capree. L'echange fut fait a cette
condition. Auguste fit de Capree un lieu de delices, y demeura quatre ans,
et lorsqu'il mourut, legua l'ile a Tibere.

Tibere s'y retira a son tour, comme se retire dans son antre un vieux tigre
qui se sent mourir. La seulement, entoure de vaisseaux qui nuit et jour le
gardaient, il se crut a l'abri du poignard et du poison. Sur ces roches ou
il n'y a plus aujourd'hui que des ruines, s'elevaient alors douze villas
imperiales, portant les noms des douze grandes divinites de l'Olympe; dans
ces villas, dont chacune servait durant un mois de l'annee de forteresse a
l'empereur, et qui etaient soutenues par des colonnes de marbre dont les
chapiteaux dores soutenaient des frises d'agate, il y avait des bassins
de porphyre ou etincelaient les poissons argentes du Gange, des paves de
mosaique dont les dessins etaient formes d'opale, d'emeraudes et de rubis;
des bains secrets et profonds, ou des peintures lascives eveillaient des
desirs terribles en retracant des voluptes inouies. Autour de ces villas,
aux flancs de ces montagnes nues aujourd'hui, s'elevaient alors deux forets
de cedres et des bosquets d'orangers ou se cachaient de beaux adolescents
et de belles jeunes filles, qui, deguises en faunes et en dryades, en
satyres et en bacchantes, chantaient des hymnes a Venus, tandis que
d'invisibles instruments accompagnaient leurs voix amoureuses; et quand le
soir etait venu, quand une de ces nuits transparentes et etoilees comme
l'Orient seul en sait faire pour l'amour, s'etait abaissee sur la mer
endormie; quand une brise embaumee, soufflant de Sorrente ou de Pompeia,
venait se meler aux parfums que des enfants, vetus en amours, brulaient
incessamment sur des trepieds d'or; quand des cris voluptueux, des
harmonies mysterieuses, des soupirs etouffes, fremissaient vagues et confus
comme si l'ile amoureuse tressaillait de plaisir entre les bras d'un dieu
marin, un phare immense s'allumait, qui semblait un soleil nocturne.
Bientot, a sa lueur, on voyait sortir de quelque grotte et marcher le long
de la greve, entre son astrologue Thrasylle et son medecin Charicles, un
vieillard vetu de pourpre, au cou raide et penche, au visage silencieux
et morne, secouant de temps en temps une foret de cheveux argentes qui
retombaient sur ses larges epaules, ondulant comme la criniere d'un lion.
Le vieillard laissait tomber de ses levres quelques mots rares et tardifs,
tandis que sa main aux gestes effemines caressait la tete d'un serpent
prive qui dormait sur sa poitrine. Ces mots, c'etaient quelques vers grecs
qu'il venait de composer, quelques ordres pour des debauches secretes
dans la villa de Jupiter ou de Geres, quelque sentence de mort qui, le
lendemain, allait, sur les ailes d'une galere latine, aborder a Ostie et
epouvanter Rome: car ce vieillard, c'etait le divin Tibere, le troisieme
Cesar, l'empereur aux grands yeux fauves, qui, pareils a ceux du chat, du
loup et de la hyene, voyaient clair dans l'obscurite.

Aujourd'hui, de toutes ces magnificences, il ne reste plus que des ruines;
mais, plus vivace que la pierre et le marbre, la memoire du vieil empereur
est demeuree tout entiere. On dirait, tant son nom est encore dans toutes
les bouches, que c'est d'hier qu'il s'est couche dans la tombe parricide
que lui avait preparee Caligula, et ou le poussa Macron. On dirait qu'a
defaut de son corps, on tremble encore devant son ombre, et les habitants
de Capri et d'Anacapri, les deux cites de l'ile, montrent encore les restes
de son palais avec la meme terreur qu'ils montreraient un volcan eteint,
mais qui, a chaque jour, a chaque heure, a chaque minute, peut se ranimer
plus mortel et plus devorant que jamais.

Ces deux cites sont situees, Capri, en amphitheatre en face du port, et
Anacapri au haut du mont Solara. Un escalier de cinq ou six cents marches,
rude et creuse dans le roc, conduit de la premiere a la seconde de ces deux
villes; mais la fatigue de cette rapide ascension est largement rachetee,
il faut le dire, par le panorama splendide que l'oeil embrasse une fois
arrive au sommet de la montagne. En effet, le voyageur, en faisant face a
Naples, a d'abord a sa droite Paestum, cette fille voluptueuse de la Grece,
dont les roses, qui fleurissaient deux fois l'an dans un air mortel a la
virginite, allaient se faner au front d'Horace et s'effeuiller sur la table
de Mecene; puis Sorrente, ou le vent qui passe emporte avec lui la fleur
des orangers qu'il disperse au loin sur la mer, puis Pompeia, endormie dans
sa cendre, et qu'on reveille comme une vieille ruine d'Egypte, avec ses
peintures ardentes, ses urnes lacrymales et ses bandelettes mortuaires;
enfin Herculanum, qui surprise un jour par la lave, cria, se tordit et
mourut comme Laocoon etouffe aux noeuds de ses serpents. Alors commence
Naples, car Torre di Greco, Resina et Portici ne sont, a vrai dire, que des
faubourgs; Naples, la ville paresseuse, couchee sur son amphitheatre de
montagnes, et allongeant ses petits pieds jusqu'aux flots tiedes et lascifs
de son golfe; Naples, dont Rome, la reine du monde, avait fait sa maison de
plaisance, tant alors comme aujourd'hui la nature avait verse autour d'elle
tous ses enchantements. Puis, apres Naples, l'oeil decouvre Pouzzoles
et son temple de Serapis a moitie cache dans l'eau; Cumes et son antre
sibyllin, ou descendit le pieux Enee; puis le golfe ou Caligula jeta, pour
surpasser Xerxes, un pont d'une lieue, dont on apercoit encore les ruines;
puis Bauli, d'ou partit la galere imperiale preparee par Neron et qui
devait s'ouvrir sous les pieds d'Agrippine; puis Baia, si mortelle aux
chastes amants; puis enfin Misene, ou est enterre le clairon d'Enee, et
d'ou Pline l'ancien alla mourir, etouffe dans sa litiere par les cendres de
Stabia.

Figurez-vous le tableau que nous venons de decrire eclaire par ce phare
immense qu'on appelle le Vesuve, et dites-moi s'il y a dans le monde entier
quelque chose qui puisse se comparer a un pareil spectacle.

Au milieu de ces souvenirs antiques surgit sous les pieds un souvenir tout
moderne. C'est un episode de cette epopee gigantesque qui commenca en 1789
et qui finit en 1815. Depuis deux ans deja les Francais etaient maitres du
royaume de Naples, depuis quinze jours Murat en etait roi, et cependant
Capree appartenait encore aux Anglais. Deux fois son predecesseur Joseph en
avait tente la conquete, et deux fois la tempete, cette eternelle alliee de
l'Angleterre, avait disperse ses vaisseaux.

C'etait une vue terrible pour Murat que celle de cette ile qui lui fermait
sa rade comme avec une chaine de fer; aussi le matin, lorsque le soleil se
levait derriere Sorrente, c'etait cette ile qui attirait tout d'abord ses
yeux; et le soir, lorsque le soleil se couchait derriere Procida, c'etait
encore cette ile qui fixait son dernier regard.

A chaque heure de la journee, Murat interrogeait ceux qui l'entouraient
a l'endroit de cette ile, et il apprenait sur les precautions prises par
Hudson Lowe, son commandant, des choses presque fabuleuses. En effet,
Hudson Lowe ne s'etait point fie a cette ceinture inabordable de rochers a
pic qui l'entoure, et qui suffisait a Tibere; quatre forts nouveaux avaient
ete ajoutes par lui aux forts qui existaient deja; il avait fait effacer
par la pioche et rompre par la mine les sentiers qui serpentaient autour
des precipices, et ou les chevriers eux-memes n'osaient passer que
pieds nus; enfin il accordait une prime d'une guinee a chaque homme qui
parvenait, malgre la surveillance des sentinelles, a s'introduire dans
l'ile par quelque voie qui n'eut point ete ouverte encore a d'autres qu'a
lui.

Quant aux forces materielles de l'ile, Hudson Lowe avait a sa disposition
deux mille soldats et quarante bouches a feu, qui, en s'enflammant,
allaient porter l'alarme dans l'ile de Ponza, ou les Anglais avaient a
l'ancre cinq fregates toujours pretes a courir ou le canon les appelait.

De pareilles difficultes eussent rebute tout autre que Murat, mais Murat
etait l'homme des choses impossibles. Murat avait jure qu'il prendrait
Capree, et quoiqu'il n'eut fait ce serment que depuis trois jours, il
croyait deja avoir manque a sa parole, lorsque le general Lamarque arriva.
Lamarque venait de prendre Gaete et Maratea, Lamarque venait de livrer onze
combats et de soumettre trois provinces, Lamarque etait bien l'homme
qu'il fallait a Murat; aussi, sans lui rien dire, Murat le conduisit a la
fenetre, lui remit une lunette entre les mains et lui montra l'ile.

Lamarque regarda un instant, vit le drapeau anglais qui flottait sur les
forts de San-Salvador et de Saint-Michel, renfonca avec la paume de sa main
les quatre tubes de la lunette les uns dans les autres et dit: Oui, je
comprends; il faudrait la prendre.

--Eh bien? reprit Murat.

--Eh bien! repondit Lamarque, on la prendra. Voila tout.

--Et quand cela? demanda Murat.

--Demain, si Votre Majeste le veut.

--A la bonne heure, dit le roi, voila une de ces reponses comme je les
aime. Et combien d'hommes veux-tu?

--Combien sont-ils? demanda Lamarque.

--Deux mille, a peu pres.

--Eh bien! Que Votre Majeste me donne quinze ou dix-huit cents hommes;
qu'elle me permette de les choisir parmi ceux que je lui amene: ils me
connaissent; je les connais. Nous nous ferons tous tuer jusqu'au dernier,
ou nous prendrons l'ile.

Murat, pour toute reponse, tendit la main a Lamarque. C'etait ce qu'il
aurait dit etant general; c'etait ce qu'il etait pret a faire etant roi.
Puis tous deux se separerent, Lamarque pour choisir ses hommes, Murat pour
reunir les embarcations.

Des le lendemain tout etait pret, soldats et vaisseaux. Dans la soiree,
l'expedition sortit de la rade. Quelques precautions qu'on eut prises pour
garder le secret, le secret s'etait repandu: toute la ville etait sur le
port, saluant de la voix cette petite flotte, qui partait gaiement et
pleine d'insoucieuse confiance pour une chose que l'on regardait comme
impossible.

Bientot le vent, favorable d'abord, commenca de faiblir: la petite flotte
n'avait pas fait dix milles qu'il tomba tout a fait. On marcha a la rame;
mais la rame est lente, et le jour parut que l'on etait encore a deux
lieues de Capree. Alors, comme s'il avait fallu lutter contre toutes les
impossibilites, vint la tempete. Les flots se briserent avec tant de
violence contre les rochers a pic qui entourent l'ile, qu'il n'y eut pas
moyen pendant toute la matinee, de s'en approcher. A deux heures la mer se
calma. A trois heures les premiers coups de canon furent echanges entre les
bombardes napolitaines et les batteries du port; les cris de quatre cent
mille ames, repandues depuis Margellina jusqu'a Portici, leur repondirent.

En effet, c'etait un merveilleux spectacle que le nouveau roi donnait a sa
nouvelle capitale: lui-meme, avec une longue-vue, se tenait sur la terrasse
du palais. Des embarcations on voyait toute cette foule etagee aux
differents gradins de l'immense cirque dont la mer etait l'arene. Cesar,
Auguste, Neron n'avaient donne a leurs sujets que des chasses, des luttes
de gladiateurs ou des naumachies; Murat donnait aux siens une veritable
bataille.

La mer etait redevenue tranquille comme un lac. Lamarque laissa ses
bombardes et ses chaloupes canonnieres aux prises avec les batteries du
fort, et avec ses embarcations de soldats il longea l'ile: partout des
rochers a pic baignaient dans l'eau leurs murailles gigantesques;
nulle part un point ou aborder. La flottille fit le tour de l'ile sans
reconnaitre un endroit ou mettre le pied. Un corps de douze cents Anglais,
suivant des yeux tous ses mouvements, faisait le tour en meme temps
qu'elle.

Un moment on crut que tout etait fini et qu'il faudrait retourner a Naples
sans rien entreprendre. Les soldats offraient d'attaquer le fort; mais
Lamarque secoua la tete: c'etait une tentative insensee. En consequence, il
donna l'ordre de faire une seconde fois le tour de l'ile, pour voir si l'on
ne trouverait pas quelque point abordable, et qui eut echappe au premier
regard.

Il y avait dans un rentrant, au pied du fort Sainte-Barbe, un endroit ou le
rempart granitique n'avait que quarante a quarante-cinq pieds d'elevation.
Au-dessus de cette muraille, lisse comme un marbre poli, s'etendait un
talus si rapide, qu'a la premiere vue, on n'eut certes pas cru que des
hommes pussent l'escalader. Au-dessus de ce talus, a cinq cents pieds du
roc, etait une espece de ravin, et douze cents pieds plus haut encore,
le fort Sainte-Barbe, dont les batteries battaient le talus en passant
par-dessus le ravin dans lequel les boulets ne pouvaient plonger.

Lamarque s'arreta en face du rentrant, appela a lui l'adjudant general
Thomas et le chef d'escadron Livron. Tous trois tinrent conseil un instant;
puis ils demanderent les echelles.

On dressa la premiere echelle contre le rocher: elle atteignait a peine
au tiers de sa hauteur; on ajouta une seconde echelle a la premiere, on
l'assura avec des cordes, et on les dressa de nouveau toutes deux: il s'en
fallait de douze ou quinze pieds, quoique reunies, qu'elles atteignissent
le talus; on en ajouta une troisieme; on l'assujettit aux deux autres avec
la meme precaution qu'on avait prise pour la seconde, puis on mesura de
nouveau la hauteur: cette fois les derniers echelons touchaient a la crete
de la muraille. Les Anglais regardaient faire tous ces preparatifs d'un air
de stupefaction qui indiquait clairement qu'une pareille tentative leur
semblait insensee. Quant aux soldats, ils echangeaient entre eux un sourire
qui signifiait: "Bon, il va faire chaud tout a l'heure."

Un soldat mit le pied sur l'echelle.

"Tu es bien presse!" lui dit le general Lamarque en le tirant en arriere,
et il prit sa place. La flottille tout entiere battit des mains. Le
general Lamarque monta le premier, et tous ceux qui etaient dans la meme
embarcation le suivirent. Six hommes tenaient le pied de l'echelle, qui
vacillait a chaque flot que la mer venait briser contre le roc. On eut dit
un immense serpent qui dressait ses anneaux onduleux contre la muraille.

Tant que ces etranges escaladeurs n'eurent point atteint le talus, ils se
trouverent proteges contre le feu des Anglais par la regularite meme de
la muraille qu'ils gravissaient; mais a peine le general Lamarque eut-il
atteint la crete du rocher, que la fusillade et le canon eclaterent en
meme temps: sur les quinze premiers hommes qui aborderent, dix retomberent
precipites. A ces quinze hommes, vingt autres succederent, suivis de
quarante, suivis de cent. Les Anglais avaient bien fait un mouvement
pour les repousser a la baionnette, mais le talus que les assaillants
gravissaient etait si rapide qu'ils n'oserent point s'y hasarder. Il en
resulta que le general Lamarque et une centaine d'hommes, au milieu d'une
pluie de mitraille et de balles, gagnerent le ravin, et la, a l'abri
comme derriere un epaulement, se formerent en peloton. Alors les Anglais
chargerent sur eux pour les debusquer; mais ils furent recus par une
telle fusillade qu'ils se retirerent en desordre. Pendant ce mouvement,
l'ascension continuait, et cinq cents hommes a peu pres avaient deja pris
terre.

Il etait quatre heures et demie du soir. Le general Lamarque ordonna de
cesser l'ascension: il etait assez fort pour se maintenir ou il etait; et
effraye du ravage que faisaient l'artillerie et la fusillade parmi ses
hommes, il voulait attendre la nuit pour achever le perilleux debarquement.
L'ordre fut porte par l'adjudant general Thomas, qui traversa une seconde
fois le talus sous le feu de l'ennemi, gagna contre toute esperance
l'echelle sans accident aucun, et redescendit vers la flottille, dont il
prit le commandement, et qu'il mit a l'abri de tout peril dans la petite
baie que formait le rentrant du rocher.

Alors l'ennemi reunit tous ses efforts contre la petite troupe retranchee
dans le ravin. Cinq fois, treize ou quatorze cents Anglais vinrent se
briser contre Lamarque et ses cinq cents hommes. Sur ces entrefaites, la
nuit arriva; c'etait le moment convenu pour recommencer l'ascension. Cette
fois, comme l'avait prevu le general Lamarque, elle s'opera plus facilement
que la premiere. Les Anglais continuaient bien de tirer, mais l'obscurite
les empechait de tirer avec la meme justesse. Au grand etonnement des
soldats, cette fois l'adjudant general Thomas monta le dernier; mais on ne
tarda point a avoir l'explication de cette conduite: arrive au sommet du
rocher, il renversa l'echelle derriere lui: aussitot les embarcations
gagnerent le large et reprirent la route de Naples. Lamarque, pour
s'assurer la victoire, venait de s'enlever tout moyen de retraite.

Les deux troupes se trouvaient en nombre egal, les assaillants ayant perdu
trois cents hommes a peu pres; aussi Lamarque n'hesita point, et mettant
la petite armee en bataille dans le plus grand silence, il marcha droit
a l'ennemi sans permettre qu'un seul coup de fusil repondit au feu des
Anglais.

Les deux troupes se heurterent, les baionnettes se croiserent, on se prit
corps a corps; les canons du fort Sainte-Barbe s'eteignirent, car Francais
et Anglais etaient tellement meles qu'on ne pouvait tirer sur les uns sans
tirer en meme temps sur les autres. La lutte dura trois heures; pendant
trois heures, on se poignarda a bout portant. Au bout de trois heures, le
colonel Hausel etait tue, cinq cents Anglais etaient tombes avec lui; le
reste etait enveloppe. Un regiment se rendit tout entier: c'etait le Royal
Malte. Neuf cents hommes furent faits prisonniers par onze cents. On les
desarma; on jeta leurs sabres et leurs fusils a la mer; trois cents hommes
resterent pour les garder; les huits cents autres marcherent contre le
fort.

Cette fois, il n'y avait meme plus d'echelles. Heureusement, les murailles
etaient basses: les assiegeants monterent sur les epaules les uns des
autres. Apres une defense de deux heures, le fort fut pris: on fit entrer
les prisonniers et on les y enferma.

La foule qui garnissait les quais, les fenetres et les terrasses de Naples,
curieuse et avide, etait restee malgre la nuit: au milieu des tenebres,
elle avait vu la montagne s'allumer comme un volcan; mais, sur les deux
heures du matin, les flammes s'etaient eteintes sans que l'on sut qui etait
vainqueur ou vaincu. Alors l'inquietude fit ce qu'avait fait la curiosite:
la foule resta jusqu'au jour; au jour, on vit le drapeau napolitain flotter
sur le fort Sainte-Barbe. Une immense acclamation, poussee par quatre cent
mille personnes, retentit de Sorrente a Misene, et le canon du chateau
Saint-Elme, dominant de sa voix de bronze toutes ces voix humaines, vint
apporter a Lamarque les premiers remerciements de son roi.

Cependant la besogne n'etait qu'a moitie faite; apres etre monte il fallait
descendre, et cette seconde operation n'etait pas moins difficile que la
premiere. De tous les sentiers qui conduisaient d'Anacapri a Capri, Hudson
Lowe n'avait laisse subsister que l'escalier dont nous avons parle: or, cet
escalier, que bordent constamment des precipices, large a peine pour que
deux hommes puissent le descendre de front, deroulait ses quatre cent
quatre-vingts marches a demi-portee du canon de douze pieces de trente-six
et de vingt chaloupes canonnieres.

Neanmoins, il n'y avait pas de temps a perdre, et cette fois, Lamarque
ne pouvait attendre la nuit; on decouvrait a l'horizon toute la flotte
anglaise, que le bruit du canon avait attiree hors du port de Ponza. Il
fallait s'emparer du village avant l'arrivee de cette flotte, ou sans cela
elle jetait dans l'ile trois fois autant d'hommes qu'en avait celui qui
etait venu pour la prendre; et, obliges devant des forces si superieures de
se renfermer dans le fort Sainte-Barbe, les vainqueurs etaient forces de se
rendre ou de mourir de faim.

Le general laissa cent hommes de garnison dans le fort Sainte-Barbe, et,
avec les mille hommes qui lui restaient, tenta la descente. Il etait dix
heures du matin. Lamarque n'avait moyen de rien cacher a l'ennemi; il
fallait achever comme on avait commence, a force d'audace. Il divisa sa
petite troupe en trois corps, prit le commandement du premier, donna le
second a l'adjudant general Thomas, et le troisieme au chef d'escadron
Livron; puis, au pas de charge et tambour battant, il commenca de
descendre.

Ce dut etre quelque chose d'effrayant a voir que cette avalanche d'hommes
se ruant par cet escalier jete sur l'abime, et cela sous le feu de soixante
a quatre-vingts pieces de canon. Deux cents furent precipites qui n'etaient
que blesses peut-etre, et qui s'ecraserent dans leur chute: huit cents
arriverent en bas et se repandirent dans ce qu'on appelle la _grande
marine_. La on etait a l'abri du feu; mais tout etait a recommencer encore,
ou plutot rien n'etait acheve: il fallait prendre Capri, la forteresse
principale, et les forts Saint-Michel et San-Salvador.

Alors, et apres l'oeuvre du courage, vint l'oeuvre de la patience; quatre
cents hommes se mirent au travail. En avant des thermes de Tibere, dont les
ruines puissantes les protegeaient contre l'artillerie de la forteresse,
ils commencerent a creuser un petit port, tandis que les quatre cents
autres, retrouvant dans leurs embrasures les canons ennemis, tournaient les
uns vers la ville et preparaient des batteries de breche, tournaient les
autres vers les vaisseaux qu'on voyait arriver luttant contre le vent
contraire, et preparaient des boulets rouges.

Le port fut acheve vers les deux heures de l'apres-midi; alors on vit
s'avancer de la pointe du cap Campanetta les embarcations renvoyees la
veille et qui revenaient chargees de vivres, de munitions et d'artillerie.
Le general Lamarque choisit douze pieces de vingt-quatre; quatre cents
hommes s'y attelerent, et a travers les rochers, par des chemins qu'ils
frayerent eux-memes a l'insu de l'ennemi, les trainerent au sommet du mont
Solaro qui domine la ville et les deux forts. Le soir, a six heures, les
douze pieces etaient en batterie. Soixante a quatre-vingts hommes resterent
pour les servir; les autres descendirent et vinrent rejoindre leurs
compagnons.

Mais, pendant ce temps, une etrange chose s'operait. Malgre le vent
contraire, la flotte etait arrivee a portee de canon et avait commence
le feu. Six fregates, cinq bricks, douze bombardes et seize chaloupes
canonnieres assiegeaient les assiegeants, qui a la fois se defendaient
contre la flotte et attaquaient la ville. Sur ces entrefaites, l'obscurite
vint; force fut d'interrompre le combat; Naples eut beau regarder de tous
ses yeux, cette nuit-la le volcan etait eteint ou se reposait.

Malgre la mer, malgre la tempete, malgre le vent, les Anglais parvinrent
pendant la nuit a jeter dans l'ile deux cents canonniers et cinq cents
hommes d'infanterie. Les assieges se trouvaient donc alors pres d'un tiers
plus forts que les assiegeants.

Le jour vint: avec le jour la canonnade s'eveilla entre la flotte et la
cote, entre la cote et la terre. Les trois forts repondaient de leur mieux
a cette attaque qui, divisee, etait moins dangereuse pour eux, quand tout
a coup quelque chose comme un orage eclata au-dessus de leurs tetes:
une pluie de fer ecrasa a demi-portee les canonniers sur leurs pieces.
C'etaient les douze pieces de 24 qui tonnaient a la fois.

En moins d'une heure, le feu des trois forts fut eteint; au bout de deux
heures, la batterie de la cote avait pratique une breche. Le general
Lamarque laissa cent hommes pour servir les pieces qui devaient tenir
la flotte en respect, se mit a la tete de six cents autres et ordonna
l'assaut.

En ce moment un pavillon blanc fut hisse sur la forteresse. Hudson Lowe
demandait a capituler. Treize cents hommes, soutenus par une flotte de
quarante a quarante-cinq voiles, offraient de se rendre a sept cents, ne se
reservant que la retraite avec armes et bagages. Hudson Lowe s'engageait
en outre a faire rentrer la flotte dans le port de Ponza. La capitulation
etait trop avantageuse pour etre refusee; les neuf cents prisonniers du
fort Sainte-Barbe furent reunis a leurs treize cents compagnons. A
midi, les deux mille deux cents hommes d'Hudson Lowe quittaient l'ile,
abandonnant a Lamarque et a ses huit cents soldats la place, les forts,
l'artillerie et les munitions.

Douze ans plus tard, Hudson commandait dans une autre ile, non point cette
fois a titre de gouverneur, mais de geolier, et son prisonnier, comme une
insulte qui devait compenser toutes les tortures qu'il lui avait fait
souffrir, lui jetait a la face cette honteuse reddition de Capree.

Je visitai le talus et l'escalier, c'est-a-dire l'endroit par lequel quinze
cents hommes etaient montes et mille etaient descendus; rien qu'a les
regarder, on a le vertige; chaque marche de l'escalier porte encore la
trace de quelque mitraille.

J'avais fait toute cette excursion seul. Jadin avait trouve une vue a
croquer, et s'etait arrete au tiers de la montee. Je le rejoignis en
descendant, et nous regagnames ensemble le port. La, nous fumes entoures
de vingt-cinq bateliers qui se mirent a nous tirer chacun de leur cote:
c'etaient les ciceroni de la Grotte d'azur. Comme on ne peut pas venir a
Capree sans voir la Grotte d'azur, j'en choisis un et Jadin un autre, car
il faut une barque et un batelier par voyageur, l'entree etant si basse et
si resserree qu'on ne peut y penetrer qu'avec un canot tres etroit.

La mer etait calme, et cependant elle brise, meme dans les plus beaux
temps, avec une si grande force contre la ceinture des rochers qui entoure
l'ile, que nos barques bondissaient comme dans une tempete, et que nous
etions obliges de nous coucher au fond et de nous cramponner aux bords pour
ne pas etre jetes a la mer. Enfin, apres trois quarts d'heure de navigation
pendant lesquels nous longeames le sixieme a peu pres de la circonference
de l'ile, nos bateliers nous previnrent que nous etions arrives. Nous
regardames autour de nous, mais nous n'apercevions pas la moindre apparence
de la plus petite grotte, lorsqu'ils nous montrerent un point noir et
circulaire que nous apercevions a peine au-dessus de l'ecume des vagues:
c'etait l'orifice de la voute.

La premiere vue de cette entree n'est pas rassurante: on ne comprend pas
comment on pourra la franchir sans se briser la tete contre le rocher.
Comme la question nous parut assez importante pour etre discutee, nous
la posames a nos bateliers, lesquels nous repondirent que nous avions
parfaitement raison, en restant assis, mais que nous n'avions qu'a nous
coucher tout a fait, et que nous eviterions le danger. Nous n'etions pas
venus si loin pour reculer. Je donnai le premier l'exemple; mon batelier
s'avanca en ramant avec des precautions qui indiquaient que, tout habitue
qu'il etait a une pareille operation, il ne la regardait cependant pas
comme exempte de tout danger. Quant a moi, dans la position ou j'etais, je
ne voyais plus rien que le ciel; bientot, je me sentis soulever sur une
vague, la barque glissa avec rapidite, je ne vis plus rien qu'un rocher qui
sembla pendant une seconde peser sur ma poitrine. Puis, tout a coup, je
me trouvai dans une grotte si merveilleuse, que j'en jetai un cri
d'etonnement, et je me relevai d'un mouvement si rapide pour regarder
autour de moi, que je manquai d'en faire chavirer notre embarcation.

En effet, j'avais devant moi, autour de moi, dessus moi, dessous moi et
derriere moi, des merveilles dont aucune description ne pourrait donner
l'idee, et devant lesquelles le pinceau lui-meme, ce grand traducteur des
souvenirs humains, demeure impuissant. Qu'on se figure une immense caverne
toute d'azur, comme si Dieu s'etait amuse a faire une tente avec quelque
reste du firmament; une eau si limpide, si transparente, si pure, qu'on
semblait flotter sur de l'air epaissi; au plafond, des stalactites
pendantes comme des pyramides renversees; au fond, un sable d'or mele de
vegetations sous-marines; le long des parois qui se baignent dans l'eau,
des pousses de corail aux branches capricieuses et eclatantes; du cote de
la mer un point, une etoile, par lequel entre le demi-jour qui eclaire ce
palais de fee; enfin, a l'extremite opposee, une espece d'estrade menagee
comme le trone de la somptueuse deesse qui a choisi pour sa salle de bains
l'une des merveilles du monde.

En ce moment toute la grotte prit une teinte foncee, comme la terre
lorsqu'au milieu d'un jour splendide un nuage passe tout a coup devant le
soleil. C'etait Jadin qui entrait a son tour, et dont la barque fermait
l'orifice de la caverne. Bientot il fut lance pres de moi par la force de
la vague qui l'avait souleve, la grotte reprit sa belle couleur d'azur, et
sa barque s'arreta tremblotante pres de la mienne, car cette mer, si agitee
et si bruyante au-dehors, n'avait plus au-dedans qu'une respiration douce
et silencieuse comme celle d'un lac.

Selon toute probabilite, la Grotte d'azur etait inconnue des anciens. Aucun
poete n'en parle, et certes, avec leur imagination merveilleuse, les Grecs
n'eussent point manque d'en faire le palais de quelque deesse marine au nom
harmonieux, et dont ils nous eussent laisse l'histoire. Suetone, qui nous
decrit avec tant de details les thermes et les bains de Tibere, eut bien
consacre quelques mots a cette piscine naturelle que le vieil empereur eut
choisie sans aucun doute pour theatre de quelques-unes de ses monstrueuses
voluptes. Non, la mer peut-etre etait plus haute a cette epoque qu'elle
n'est maintenant, et la merveille marine n'etait connue que d'Amphitrite et
de sa cour de sirenes, de naiades et de tritons.

Mais parfois, comme Diane surprise par Acteon, Amphitrite se courrouce
contre ces indiscrets voyageurs qui la poursuivent dans cette retraite.
Alors, en quelques instants, la mer monte et ferme l'orifice, de sorte que
ceux qui sont entres ne peuvent plus sortir. En ce cas, il faut attendre
que le vent, qui a saute tout a coup de l'est a l'ouest, passe au sud ou
au septentrion; et il est arrive que des visiteurs venus pour passer vingt
minutes dans la Grotte d'azur, y sont restes deux, trois et meme
quatre jours. Aussi les bateliers, dans la prevoyance de cet accident,
emportent-ils toujours avec eux une certaine quantite d'une espece de
biscuit destine a nourrir les prisonniers. Quant a l'eau, elle filtre en
deux ou trois endroits de la grotte, assez abondamment pour que l'on n'ait
rien a craindre de la soif. Nous fimes quelques reproches a notre batelier
d'avoir attendu si tard a nous raconter un fait aussi peu rassurant; mais
il nous repondit avec une naivete charmante.

--Dame! Excellence, si l'on disait cela tout d'abord aux voyageurs, il y
en a la moitie qui ne voudraient pas venir, et ca ferait du tort aux
bateliers.

J'avoue que depuis cette circonstance accidentelle, j'etais pris d'une
certaine inquietude, qui faisait que je trouvais la Grotte d'azur
infiniment moins agreable qu'elle ne m'avait paru d'abord. Malheureusement
notre batelier nous avait raconte ces details au moment ou nous nous
deshabillions pour nous baigner dans cette eau si belle et si transparente
qu'elle n'a pas besoin, pour attirer le pecheur, des chants de la poetique
ondine de Goethe. Nous ne voulumes point perdre les preparatifs faits, nous
achevames ceux qui restaient a faire en toute hate, et nous piquames chacun
une tete.

C'est seulement lorsqu'on est a cinq ou six pieds au-dessous de la surface
de l'eau, qu'on peut en apprecier l'incroyable purete. Malgre le voile
qui enveloppe le plongeur, aucun detail ne lui echappe; on apercoit aussi
clairement qu'au travers de l'air le moindre coquillage du fond ou la
moindre stalactite de la voute; seulement, chaque chose prend une teinte
encore plus foncee.

Au bout d'un quart d'heure, nous remontames chacun dans notre barque, et
nous nous rhabillames sans avoir seduit, a ce qu'il parait, aucune des
nymphes invisibles de cet humide palais, qui n'eussent point manque, dans
le cas contraire, de nous retenir au moins vingt-quatre heures. La chose
etait humiliante; mais, comme nous n'avions la pretention ni l'un ni
l'autre d'etre des Telemaques, nous en primes notre parti. Nous nous
recouchames au fond de notre canot respectif et nous sortimes de la Grotte
d'azur avec les memes precautions et le meme bonheur que nous y etions
entres: seulement nous fumes six minutes sans pouvoir ouvrir les yeux; la
clarte ardente du soleil nous aveuglait. Nous n'avions pas fait cent
pas que deja ce que nous venions de voir n'avait plus pour nous que la
consistance d'un reve.

Nous abordames de nouveau au port de Capree. Pendant que nous reglions nos
comptes avec nos bateliers, Pietro nous montra un homme couche au grand
soleil et etendu la face contre le sable. C'etait le pecheur qui, neuf
ou dix ans auparavant, avait decouvert la Grotte d'azur en cherchant des
fruits de mer le long des rochers. Il etait venu aussitot faire part de sa
decouverte aux autorites de l'ile, et leur avait demande ou le privilege de
conduire seul les voyageurs dans le nouveau monde qu'il avait decouvert, ou
une remise sur le prix que se feraient payer ceux qui les conduiraient.
Les autorites, qui avaient vu dans cette decouverte un moyen d'attirer les
etrangers sur leur ile, avaient accede a la seconde proposition, de sorte
que depuis ce temps le nouveau Christophe Colomb vivait de ses rentes,
apres lesquelles il ne se donnait pas meme la peine de courir, et qui, on
le voit, lui arrivaient en dormant. C'etait le personnage de toute l'ile
dont le sort etait le plus envie.

Comme nous avions vu tout ce que Capree pouvait nous offrir de curieux,
nous remontames dans notre chaloupe, et nous regagnames le speronare,
qui, profitant de quelques bouffees de vent de terre, remit a la voile et
s'achemina tout doucement dans la direction de Palerme.




GAETANO SFERRA


Bientot nous fumes de nouveau surpris par le calme. Apres nous avoir fait
faire huit a dix milles, la brise tomba, dementant le proverbe qui dit
que c'est en mer qu'on trouve le vent. Nos matelots alors reprirent leurs
avirons, et nous nous remimes a marcher a la rame.

En tout autre lieu du monde, cette maniere de voyager nous eut paru
insupportable; mais, sur cette magnifique mer Tyrrhenienne, sous ce ciel
eclatant, en vue de toutes ces iles, de tous ces promontoires, de tous ces
caps aux doux noms, la traversee, au contraire, devenait une longue et
douce reverie. Quoique nous fussions au 24 aout, la chaleur etait temperee
par cette brise delicieuse et pleine de saveur marine, qui semble porter
la vie avec elle. De temps en temps nos matelots, pour se dissimuler a
eux-memes la fatigue de l'exercice auquel le calme les contraignait,
chantaient en choeur une chanson en patois sicilien, dont la mesure, comme
reglee sur le mouvement de la rame, semblait s'incliner et se relever avec
eux. Ce chant avait quelque chose de doux et de monotone, qui s'accordait
admirablement avec le leger ennui que, dans son impatience d'atteindre
l'avenir et de franchir l'espace, l'homme eprouve chaque fois que le
mouvement qui l'emporte n'est point en harmonie avec la rapidite de sa
pensee. Aussi ce chant avait-il un charme tout particulier pour moi. C'est
qu'il etait parfaitement d'accord avec la situation; c'est qu'il allait
au paysage, aux hommes, aux choses; c'est qu'il etait pour ainsi dire une
emanation melodieuse de l'ame, dans laquelle l'art n'entrait pour rien;
quelque chose comme un parfum ou comme une vapeur qui, flottant au-dessus
d'une vallee ou s'elevant aux flancs d'une montagne, complete le paysage
au milieu duquel on se trouve, et va eveiller un sens endormi, qui croyait
n'avoir rien a faire dans tout cela, et se trouve au contraire tout a coup
charme au point de croire que cette fete de la nature est pour lui seul et
de s'en regarder comme le roi.

La journee s'ecoula ainsi sans que nous eussions fait plus de douze ou
quinze milles, et sans que nous pussions perdre de vue ni les cotes de
l'ancienne Campanie, ni l'ile de Capree; puis vint le soir, amenant
quelques souffles de brise, dont nous profitames pour faire a la voile un
mille ou deux, mais qui, en tombant bientot, nous laisserent dans le calme
le plus complet. L'air etait si pur, la nuit si transparente, les etoiles
avaient tant de lumiere, que nous trainames nos matelas hors de notre
cabine et que nous nous etendimes sur le pont. Quant a nos matelots, ils
ramaient toujours, et de temps en temps, comme pour nous bercer, ils
reprenaient leur melancolique et interminable chanson.

La nuit passa sans amener aucun changement dans la temperature; les
matelots s'etaient partage la besogne; quatre ramerent constamment, tandis
que les quatre autres se reposaient. Enfin le jour vint, et nous reveilla
avec ce petit sentiment de fraicheur et de malaise qu'il apporte avec lui.
A peine si nous avions fait dix autres milles dans la nuit. Nous etions
toujours en vue de Capree, toujours en vue des cotes. Si ce temps-la
continuait, la traversee promettait de durer quinze jours. C'etait un peu
long. Aussi, ce que la veille nous avions trouve admirable commencait a
nous paraitre monotone. Nous voulumes nous mettre a travailler; mais, sans
etre indisposes nullement par la mer, nous avions l'esprit assez brouille
pour comprendre que nous ne ferions que de mediocre besogne. En mer, il n'y
a pas de milieu; il faut une occupation materielle et active qui vous aide
a passer le temps, ou quelque douce reverie qui vous le fasse oublier.

Comme nous nous rappelions avec delices notre bain de la veille, et que la
mer etait presque aussi calme, presque aussi transparente et presque aussi
bleue que celle de la Grotte d'azur, nous demandames au capitaine s'il n'y
aurait pas d'inconvenient a nous baigner tandis que Giovanni pecherait
notre dejeuner. Comme il etait evident que nous irions en nageant aussi
vite que le speronare, et que le plaisir que nous prendrions ne retiendrait
en rien notre marche, le capitaine nous repondit qu'il ne voyait d'autre
inconvenient que la rencontre possible des requins, assez communs a cette
epoque dans les parages ou nous nous trouvions, a cause du passage du
_pesce spado_ [Note: Espadon.], dont ils sont fort friands, quoique
celui-ci, a l'aide de l'epee dont la nature l'a arme, leur oppose une
rude defense. Comme la nature n'avait pas pris a notre endroit les memes
precautions qu'elle a prises pour le _pesce spado_, nous hesitions fort a
donner suite a notre proposition, lorsque le capitaine nous assura qu'en
nageant autour du canot, et en placant deux hommes en sentinelle, l'un a
la poupe et l'autre a la proue du batiment, nous ne courions aucun danger,
attendu que l'eau etait si transparente, que l'on pouvait apercevoir
les requins a une grande profondeur, et que, prevenus aussitot qu'il en
paraitrait un, nous serions dans la barque avant qu'il ne fut a nous.

Ce n'etait pas fort rassurant: aussi etions-nous plus disposes que jamais a
sacrifier notre amusement a notre surete, lorsque le capitaine, qui vit que
nous attachions a la chose plus d'importance qu'elle n'en avait reellement,
nous offrit de se mettre a l'eau avec Filippo en meme temps que nous. Cette
proposition eut un double effet: d'abord elle nous rassura, ensuite elle
piqua notre amour-propre. Comme nous avions a faire avec notre equipage un
voyage qui n'etait pas sans offrir quelques dangers de differentes especes,
nous ne voulions pas debuter en lui donnant une mauvaise idee de notre
courage. Nous ne repondimes donc a la proposition qu'en donnant l'ordre aux
sentinelles de prendre leur poste, et a Pietro de mettre le canot a la
mer. Lorsque toutes ces precautions furent prises, nous descendimes par
l'escalier. Quant au capitaine et a Filippo, ils ne firent pas tant de
facons, et sauterent tout bonnement par-dessus le bord; mais, a notre grand
etonnement, nous ne vimes reparaitre que le capitaine; Filippo etait passe
par-dessous le batiment, afin d'explorer les environs, a ce qu'il parait.
Un instant apres, nous l'apercumes qui revenait par la proue, en nous
annoncant qu'il n'avait absolument rien decouvert qui put nous inquieter.
Le capitaine, sans etre de sa force, nageait aussi admirablement bien. Je
fis remarquer a Jadin qu'il avait au cote droit de la poitrine une blessure
qui ressemblait fort a un coup de couteau. Comme le capitaine etait beau
garcon, et qu'en Sicile et en Calabre les coups de couteau s'adressent plus
particulierement aux beaux garcons qu'aux autres, nous pensames que c'etait
le resultat de la vengeance de quelque frere ou de quelque mari, et je me
promis d'interroger a la premiere occasion le capitaine la-dessus.

Au bout de dix minutes, nous entendimes de grands cris; mais il n'y avait
pas a s'y tromper, c'etaient des cris de joie. En effet, Giovanni venait
de piquer une magnifique dorade, et s'avancait de l'arriere a babord, la
portant triomphalement au bout de son harpon, pour nous demander a quelle
sauce nous desirions la manger. La chose etait trop importante pour etre
resolue ainsi sans discussion; nous remontames donc immediatement a bord
pour examiner l'animal de plus pres et pour arreter une sauce digne de lui.
Le capitaine et Filippo nous suivirent; on amarra de nouveau la chaloupe a
son poste, et nous entrames en deliberation. Quelques observations qui nous
parurent assez savantes, emises par le capitaine, nous determinerent pour
une espece de matelote. Ce n'etait pas sans motifs que j'avais appele le
capitaine au conseil; je ne perdais pas de vue la cicatrice de sa poitrine,
et je voulais en connaitre l'histoire. Je l'invitai donc a dejeuner avec
nous, sous pretexte que, si son avis a l'endroit de la dorade etait errone,
je voulais le punir en le forcant de la manger tout entiere. Le capitaine
se defendit d'abord de ce trop grand honneur que nous voulions lui faire;
mais, voyant que nous insistions, il finit par accepter. Aussitot il
disparut dans l'ecoutille, et Pietro s'occupa des preparatifs du dejeuner.

Le couvert etait bientot dresse. On posait une longue planche sur deux
chaises, c'etait la table; on tirait nos matelas de cuir sur le pont,
c'etaient nos sieges. Nous nous couchions, comme des chevaliers romains,
dans notre _triclinium_ en plein air, et, sur le moindre signe que nous
faisions, tout l'equipage s'empressait de nous servir.

Au bout de dix minutes, le capitaine reparut, orne de ses plus beaux habits
et portant a la main une bouteille de muscat de Lipari, qu'apres force
circonlocutions il se hasarda a nous offrir. Nous acceptames sans aucune
difficulte, et il parut on ne peut plus touche de notre condescendance.

C'etait un excellent homme que le capitaine Arena, et qui n'avait a notre
avis qu'un seul defaut, c'etait de garder pour Jadin et moi une trop
respectueuse obsequiosite. Cela empechait entre lui et nous cette
communication rapide et familiere de pensees a l'aide de laquelle
j'esperais descendre un peu dans la vie sicilienne. Je ne faisais aucun
doute que tous ces hommes endurcis aux fatigues, habitues aux tempetes,
parcourant la Mediterranee en tous sens depuis leur enfance, n'eussent
force recits de traditions nationales ou d'aventures personnelles a nous
faire, et j'avais compte sur les recits du pont pour defrayer ces belles
nuits orientales, ou la veille est plus douce que le sommeil; mais avant
d'en arriver la, nous voyions bien qu'il y avait encore du chemin a faire,
et nous commencions par le capitaine, afin d'arriver plus tard et par
degres jusqu'aux simples matelots.

Notre dorade ne se fit pas attendre. Du plus loin que nous l'apercumes,
l'odeur qu'elle repandait autour d'elle nous prevint en sa faveur; et
bientot, a notre satisfaction, son gout justifia son parfum. Des lors,
nous reconnumes que le capitaine etait doublement a cultiver, et nous
redoublames d'attentions.

Nous avions pris le soin, en partant de Naples, de faire une certaine
provision de vin de Bordeaux. Quoique le capitaine fut d'une sobriete
extreme, nous parvinmes a lui en faire boire deux ou trois verres. Le vin
de Bordeaux a, comme on le sait, des qualites essentiellement conciliantes.
A la fin du dejeuner, nous etions parvenus a lui faire a peu pres oublier
la distance qu'il avait mise lui-meme entre lui et nous: une derniere
attention finit par nous le livrer pieds et poings lies; Jadin lui offrit
de faire pour sa femme le portrait de son petit garcon. Le capitaine devint
fou de joie; il appela monsieur Peppino, qui se roulait a l'avant au milieu
des tonneaux et des cordages avec son ami Milord. L'enfant accourut sans se
douter de ce qui l'attendait; son pere lui expliqua la chose en italien,
et, soit curiosite, soit obeissance, il s'y preta de meilleure grace que
nous ne nous y attendions.

J'envoyai a l'equipage, qui continuait de ramer de toute sa force, deux
bouteilles de vin de Bordeaux; nous debouchames le cruchon de muscat, nous
allumames les cigares, et Jadin se mit a la besogne.

Ce n'etait pas tout, il fallait diriger la conversation du cote de la
fameuse cicatrice qui avait attire mes regards. J'en trouvai l'occasion en
parlant de notre bain et en felicitant le capitaine sur la maniere dont il
nageait.

--Oh! quant a cela, excellence, ce n'est point un grand merite, me
repondit-il. Nous sommes de pere en fils, depuis deux cents ans, de
veritables chiens de mer, et, etant jeune homme, j'ai traverse plus
d'une fois le detroit de Messine, du village Delia Pace au village de
San-Giovanni, d'ou est ma femme.

--Et combien y a-t-il? demandai-je.

--Il y a cinq milles, dit le capitaine; mais cinq milles qui en valent bien
huit a cause du courant.

--Et depuis que vous etes marie, repris-je en riant, vous ne vous hasardez
plus a faire de pareilles folies.

--Oh! ce n'est point depuis que je suis marie, repondit le capitaine;
c'est depuis que j'ai ete blesse a la poitrine: comme le fer a traverse le
poumon, au bout d'une heure que je suis a l'eau, je perds mon haleine, et
je ne peux plus nager.

--En effet, j'ai remarque que vous aviez une cicatrice. Vous vient-elle
d'un duel ou d'un accident?

--Ni de l'un ni de l'autre, excellence. Elle vient tout bonnement d'un
assassinat.

--Et un drole d'assassinat, encore, dit Pietro, profitant de ses privileges
et se melant de la conversation sans cesser de ramer.

L'exclamation, comme on le comprend bien, n'etait point de nature a
diminuer ma curiosite.

--Capitaine, continuai-je, est-ce qu'il y a de l'indiscretion a vous
demander quelques details sur cet evenement?

--Non, plus maintenant, repondit le capitaine, attendu qu'il n'y a que moi
de vivant encore des quatre personnages qui y etaient interesses; car,
quant a la femme, elle est religieuse, et c'est comme si elle etait morte.
Je vais vous raconter la chose, quoique ce ne soit pas sans un certain
remords que j'y pense.

--Un remords! Allons donc, capitaine, vous n'avez, pardieu! rien a vous
reprocher la-dedans; vous vous etes conduit en bon et brave Sicilien.

--Je crois que j'aurais cependant mieux fait, reprit le capitaine en
soupirant, de laisser le pauvre diable tranquille.

--Tranquille! Un gaillard qui vous avait fourre trois pouces de fer dans
l'estomac. Vous avez bien fait, capitaine, vous avez bien fait!

--Capitaine, repris-je a mon tour, vous doublez notre curiosite, et
maintenant, je vous en previens, je ne vous laisse pas de repos que vous ne
m'ayez tout raconte.

--Allons, jeune enfant, dit Jadin a Peppino, ne bouge pas. Nous en sommes
aux yeux, capitaine.

Je traduisis l'invitation a Peppino, et le capitaine reprit:

--C'etait en 1825, au mois de mai, il y a de cela un peu plus de dix ans,
comme vous voyez; nous etions alles a Malte pour y conduire un Anglais qui
voyageait pour son plaisir, comme vous. C'etait le deuxieme ou troisieme
voyage que nous faisions avec ce petit batiment-ci, que je venais
d'acheter. L'equipage etait le meme a peu pres, n'est-ce pas, Pietro?

--Oui, capitaine, a l'exception de Sienni; vous savez bien que nous etions
entres a votre service apres la mort de votre oncle, de sorte que ca n'a
quasi pas change.

--C'est bien cela, reprit le capitaine; mon pauvre oncle est mort en 1825.

--Oh! mon Dieu, oui! Le 15 septembre 1825, reprit Pietro avec une
expression de tristesse dont je n'aurais pas cru son visage joyeux
susceptible.

--Enfin, la mort de mon pauvre oncle n'a rien a faire dans tout ceci,
continua le capitaine en soupirant. Nous etions a Malte depuis deux jours;
nous devions y rester huit jours encore, de sorte qu'au lieu de me tenir
sur mon batiment comme je devais le faire, j'etais alle renouveler
connaissance avec de vieux amis que j'avais a la Cite Villette. Les vieux
amis m'avaient donne a diner, et apres le diner nous etions alles prendre
une demi-tasse au cafe Grec. Si vous allez jamais a Malte, allez prendre
votre cafe la, voyez-vous; ce n'est pas le plus beau, mais c'est le
meilleur etablissement de toute la ville, rue des Anglais, a cent pas de la
prison.

--Bien, capitaine, je m'en souviendrai.

--Nous venions donc de prendre notre tasse de cafe; il etait sept heures du
soir, c'est-a-dire qu'il faisait tout grand jour. Nous causions a la porte,
quand tout a coup je vois deboucher, au coin d'une petite ruelle dont le
cafe fait l'angle, un jeune homme de vingt-cinq a vingt-huit ans, pale,
effare, sans chapeau, hors de lui-meme enfin. J'allais frapper sur l'epaule
de mon voisin pour lui faire remarquer cette singuliere apparition, quand
tout a coup, le jeune homme vient droit a moi, et avant que j'aie eu le
temps de me defendre, me donne un coup de couteau dans la poitrine, laisse
le couteau dans la blessure, repart comme il etait venu, tourne l'angle de
la rue, et disparait.

Tout cela fut l'affaire d'une seconde. Personne n'avait vu que j'etais
frappe, moi-meme je le savais a peine. Chacun se regardait avec
stupefaction, et repetait le nom de Gaetano Sferra. Moi, pendant ce
temps-la, je sentais mes forces qui s'en allaient.

--Qu'est-ce qu'il t'a donc fait, ce farceur-la, Giuseppe? me dit mon
voisin; comme tu es pale!

--Ce qu'il m'a fait? repondis-je; tiens.--Je pris le couteau par le manche,
et je le tirai de la blessure.--Tiens, voila ce qu'il m'a fait. Puis, comme
mes forces s'en allaient tout a fait, je m'assis sur une chaise, car je
sentais que j'allais tomber de ma hauteur.

--A l'assassin! a l'assassin! cria tout le monde. C'est Gaetano Sferra.
Nous l'avons reconnu, c'est lui. A l'assassin!

--Oui, oui, murmurai-je machinalement; oui, c'est Gaetano Sferra. A
l'assassin! a l'assas... Ma foi! c'etait fini, j'avais tourne de l'oeil.

--C'est pas etonnant, dit Pietro, il avait trois pouces de fer dans la
poitrine; on tournerait de l'oeil a moins.

--Je restai deux ou trois jours sans connaissance, je ne sais pas au juste.
En revenant a moi, je trouvai Nunzio, le pilote, celui qui est la, a mon
chevet; il ne m'avait pas quitte, le vieux cormoran. Aussi, il le sait
bien, entre nous c'est a la vie, a la mort. N'est-ce pas, Nunzio?

--Oui, capitaine, repondit le pilote en levant son bonnet comme il avait
l'habitude de le faire lorsqu'il repondait a quelqu'une de nos questions.

--Tiens, lui dis-je, pilote, c'est vous?

--Oh! il me reconnait, cria le pilote, il me reconnait. Alors ca va bien.

--Vous le voyez, Nunzio: il n'est pas bien gai, n'est-ce pas?

--Non, le fait est qu'il n'en a pas l'air.

--Eh bien! le voila qui se met a danser comme un fou autour de mon lit.

--C'est que j'etais content, dit le pilote.

--Oui, reprit le capitaine, tu etais content, mon vieux, ca se voyait. Mais
d'ou est-ce que je reviens donc? lui demandai-je.--Ah! vous revenez de
loin, me repondit-il. En effet, je commencais a me rappeler. Oui, oui,
c'est juste, dis-je. Je me souviens, c'est un farceur qui m'a donne un coup
de couteau; eh bien! au moins est-il arrete, l'assassin?

--Ah bien, oui, arrete! dit le pilote: il court encore.

--Cependant on savait qui, repris-je. C'etait, c'etait, attends donc, ils
l'ont nomme; c'etait Gaetano Sferra, je me rappelle bien.

--Eh bien! Voila ce qui vous trompe, capitaine, c'est que ce n'etait pas
lui. Tout cela, c'est une drole d'histoire, allez.

--Comment ce n'etait pas lui?

--Ah! non, ca ne pouvait pas etre lui, puisque Gaetano Sferra avait ete
condamne le matin a mort pour avoir donne un coup de couteau; qu'il etait
en prison ou il attendait le pretre, et qu'il devait etre execute le
lendemain. C'en est un autre qui lui ressemble, a ce qu'il parait, quelque
frere jumeau, peut-etre.

--Ah! dis-je. Moi, au fait, je ne sais pas si c'est lui, je ne le connais
pas.

--Comment, pas du tout?

--Pas le moins du monde.

--Ce n'est pas pour quelque petite affaire d'amour, hein?

--Non, parole d'honneur, vieux, je ne connais personne a Malte.

--Et vous ne savez pas pourquoi il vous en voulait, cet enrage-la?

--Je n'en sais rien.

--Alors n'en parlons plus.

--C'est egal, repris-je, c'est embetant tout de meme d'avoir un coup de
couteau dans la poitrine, et de ne pas savoir pourquoi on l'a recu ni qui
vous l'a donne. Mais, si jamais je le rencontre, il aura affaire a moi,
Nunzio, je ne te dis que cela.

--Et vous aurez raison, capitaine. En ce moment Pietro ouvrit la porte de
ma chambre.

--Eh! Pilote, dit-il, c'est le juge.

--Tiens, tu es la aussi, Pietro, m'ecriai-je.

--Un peu, capitaine, que je suis la, et que je n'en ai pas quitte, encore.

C'est vrai tout de meme; il etait dans l'antichambre pour empecher qu'on ne
fit du bruit; et comme il entendait que nous devisions, Nunzio et moi, il
avait ouvert la porte.

--Ca va donc mieux? dit Vicenzo en passant la tete a son tour.

--Ah ca! mais, repris-je, vous y etes donc tous?

--Non, il n'y a que nous trois, capitaine, les autres sont au speronare;
seulement, ils viennent voir deux fois par jour comment vous allez.

--Et comme je vous le disais, capitaine, reprit Pietro, c'est le juge.

--Eh bien! Fais-le entrer, le juge.

--Capitaine, c'est qu'il n'est pas seul.

--Avec qui est-il?

--Il est avec celui qu'on prenait pour votre assassin.

--Ah! ah! dis-je.

--Je vous demande pardon, monsieur le juge, dit Nunzio, c'est que le
capitaine n'est pas encore bien crane, attendu qu'il n'y a qu'un quart
d'heure qu'il a ouvert les yeux, et qu'il n'y a que dix minutes qu'il
parle, et nous avons peur.

--Alors nous reviendrons demain, dit une voix.

--Non, non, repondis-je; puisque vous voila, entrez tout de suite, allez.

--Entrez, puisque le capitaine le veut, reprit Pietro en ouvrant la porte.

Le juge entra; il etait suivi d'un jeune homme qui avait les mains liees et
qui etait conduit par des soldats; derriere le jeune homme marchaient deux
individus habilles de noir; c'etaient les greffiers.

--Capitaine Arena, dit le juge, c'est bien vous qui avez ete frappe d'un
coup de couteau a la porte du cafe Grec?

--Pardieu! oui, c'est bien moi, et la preuve (je relevai le drap et je
montrai ma poitrine), c'est que voila le coup.

--Reconnaissez-vous, continua-t-il en me montrant le prisonnier, ce jeune
homme pour celui qui vous a frappe?

Mes yeux se rencontrerent en ce moment avec ceux du jeune homme, et je
reconnus son regard comme j'avais deja reconnu son visage; seulement, comme
je savais que ma declaration le tuait du coup, j'hesitais a la faire.

Le juge vit ce qui se passait en moi, alla au crucifix suspendu a la
muraille, le prit, et me l'apportant:--Capitaine, me dit-il, jurez sur le
Christ de dire toute la verite, rien que la verite.

J'hesitais.

--Faites le serment qu'on vous demande, dit le prisonnier, et parlez en
conscience.

--Eh bien! ma foi! repris-je, puisque c'est vous qui le voulez...

--Oui, je vous en prie.

--En ce cas-la, repris-je en etendant la main sur le crucifix, je jure de
dire la verite, toute la verite, rien que la verite.

--Bien, dit le juge. Maintenant, repondez. Reconnaissez-vous ce jeune homme
pour etre celui qui vous a frappe d'un coup de couteau?

--Parfaitement.

--Alors vous affirmez que c'est lui?

--Je l'affirme.

Il se retourna vers les deux greffiers.--Vous le voyez, dit-il, le blesse
lui-meme est trompe par cette etrange ressemblance.

Quant au jeune homme, un eclair de joie passa sur son visage. Je trouvai
cela un peu etrange, attendu qu'il me semblait que ce que je venais de
deposer ne devait pas le faire rire.

--Ainsi, vous persistez, reprit le juge, a affirmer que ce jeune homme est
bien celui qui vous a frappe?

Je sentis que le sang me montait a la tete; car, vous comprenez, il avait
l'air de dire que je mentais.

--Si je persiste? je le crois pardieu bien! et a telle enseigne qu'il etait
nu-tete, qu'il avait une redingote noire, un pantalon gris, et qu'il venait
par la petite ruelle qui conduit a la prison.

--Gaetano Sferra, dit le juge, qu'avez-vous a repondre a cette deposition?

--Que cet homme se trompe, repondit le prisonnier, comme se sont trompes
tous ceux qui etaient au cafe.

--C'est evident, dit le juge en se retournant une seconde fois vers les
greffiers.

--Je me trompe! m'ecriai-je en me soulevant malgre ma faiblesse; ah bien!
par exemple, en voila une severe! Ah! je me trompe!

--Capitaine! s'ecria Nunzio, capitaine! Oh mon Dieu! mon Dieu!

--Ah! je me trompe! repris-je. Eh bien! je vous dis, moi, que je ne me
trompe pas.

--Le medecin, le medecin! cria Pietro.

En effet, l'effort que j'avais fait en me levant avait derange l'appareil,
et ma blessure s'etait rouverte, de sorte qu'elle saignait de plus belle.
Je sentis que je m'en allais de nouveau; toute la chambre valsait autour de
moi, et, au milieu de tout cela, je voyais les yeux du prisonnier fixes sur
moi avec une expression de joie si etrange, que je fis un dernier mouvement
pour lui sauter au cou et l'etrangler. Ce mouvement epuisa ce qu'il me
restait de force; un nuage sanglant passa devant mes yeux; je sentis que
j'etouffais, je me renversai en arriere, puis je ne sentis plus rien:
j'etais retombe dans mon evanouissement.

Celui-la ne dura que sept ou huit heures, et j'en revins comme du premier.
Cette fois le medecin etait aupres de moi: Pietro l'avait amene, et Nunzio
n'avait pas voulu le laisser partir. J'essayai de parler, mais il me mit un
doigt sur la bouche en me faisant signe de me taire. J'etais si faible, que
j'obeis comme un enfant.

--Allons, ca va mieux, dit le medecin. Du silence, la diete la plus
absolue, et humectez-lui de temps en temps la blessure avec de l'eau de
guimauve. Tout ira bien. Surtout ne lui laissez voir personne.

--Ah! quant a cela, vous pouvez etre tranquille. Quand ce serait le Pere
eternel lui-meme qui frapperait a la porte, je lui repondrais: Vous
demandez le capitaine?--Oui.--Eh bien! Pere eternel, il n'y est pas.

--Et puis, d'ailleurs, dit Pietro, nous etions la, nous autres, pour
veiller a la porte et envoyer promener les juges et les greffiers, s'ils se
representaient.

--Si bien, pour en finir, reprit le capitaine, que personne ne vint que le
medecin, que je ne parlai que quand il m'en donna la permission, et que
tout alla bien, comme il l'avait dit. Au bout d'un mois je fus sur mes
jambes; au bout de six semaines je pus regagner le batiment. Quant a
l'Anglais, il etait parti; mais c'etait un brave homme tout de meme. Il
avait paye a Nunzio le prix convenu, comme s'il avait fait tout le voyage,
et il avait encore laisse une gratification a l'equipage.

--Oui, oui, dit Pietro, qui n'etait pas fache sans doute de me donner la
mesure de la generosite de l'Anglais, trois piastres par homme. Aussi nous
avons joliment bu a sa sante, n'est-ce pas les autres?

--Dame! il l'avait bien merite, repondit en choeur l'equipage.

--Et vous, capitaine, que fites-vous?

--Moi? eh bien! la mer me remit. Je respirais a pleine poitrine, j'ouvrais
la bouche que l'on aurait cru que je voulais avaler tout le vent qui venait
de la Grece; un fameux vent, allez. Si nous l'avions seulement pour nous
conduire a Palerme, nous y serions bientot; mais nous ne l'avons pas.

--Peut-etre bien que nous ne tarderons pas a en avoir un autre, dit le
pilote; mais celui-la ce ne sera pas la meme chose.

--Un peu de sirocco, hein? n'est-ce pas, vieux? demanda le capitaine.

Nunzio fit un signe de tete affirmatif.

--Et puis? repris-je, voulant la suite de mon histoire.

--Eh bien! je revins au village Della Pace, ou ma femme, que j'avais
laissee grosse de Peppino, avait eu une si grande peur, qu'elle en etait
accouchee avant terme. Heureusement que ca n'avait fait de mal ni a la mere
ni a l'enfant; et depuis ce temps-la je me porte bien, a l'exception, comme
je vous le disais, que quand je nage trop longtemps, la respiration me
manque.

--Mais ce n'est pas tout, dis-je au capitaine, et vous avez fini par avoir
l'explication de ce singulier quiproquo?

--Attendez donc, reprit-il, nous ne sommes qu'a la moitie de l'histoire, et
encore c'est le plus beau qui me reste a vous raconter. Malheureusement je
crois que c'est la que j'ai eu tort!

--Mais non, mais non, dit Pietro; mais je vous dis que non.

--Heu! heu! dit le capitaine.

--Je vous ecoute, repris-je.

--Il y avait deja un an que l'aventure etait arrivee, lorsque je retrouvai
l'occasion de retourner a Malte. Ma femme ne voulait pas m'y laisser aller;
pauvre femme! elle croyait que cette fois-la j'y laisserais mes os; mais
je la rassurai de mon mieux. D'ailleurs c'etait justement une raison,
puisqu'il m'etait arrive du mal a un premier voyage, pour qu'il m'arrivat
du bien au second; tant il y a que j'acceptai le chargement. Cette fois il
n'etait pas question de voyageurs, mais de marchandises.

En effet, la traversee fut excellente; c'etait de bon augure. Cependant, je
l'avoue, je n'avais pas grand plaisir a rentrer a Malte; aussi, mes petites
affaires faites, je revenais bien vite sur le speronare. Bref, j'allais
partir le lendemain, et j'etais en train de faire un somme dans la cabine,
quand Pietro entra.

--Capitaine, me dit-il, pardon de vous reveiller; mais c'est une femme qui
dit qu'elle a besoin de vous parler pour affaires.

--Une femme! et ou est-elle, cette femme? demandai-je en me frottant les
yeux.

--Elle est en bas, dans un petit canot.

--Toute seule?

--Avec un rameur.

--Et quelle est cette femme?

--Je lui ai demande son nom; mais elle m'a repondu que cela ne me regardait
pas, qu'elle avait affaire a vous, et non pas a moi.

--Est-elle jeune? est-elle jolie?

--Ah! ceci, c'est autre chose: je ne peux pas dire, car elle a un voile, et
il est impossible de rien voir au travers.

--C'est vrai ca, elle avait l'air d'une religieuse, interrompit Pietro.

--Alors, fais-la monter, repris-je.

Pietro sortit. Je me mis derriere une table, et j'ouvris tout doucement mon
couteau. J'etais devenu defiant en diable depuis mon aventure; et comme je
ne connaissais pas de femmes, je pensais que ca pourrait bien etre un homme
deguise. Mais, une fois prevenu, c'est bon. Un homme prevenu, comme on dit,
en vaut deux. Puis, sans me vanter, je manie assez proprement le couteau
moi aussi.

--Je crois bien, dit Pietro: vous etes modeste, capitaine. Voyez-vous,
excellence, le capitaine, c'est le plus fort que je connaisse. A un pouce,
a deux pouces, a toute la lame, il se bat comme on veut; cela lui est egal,
a lui.

--Mais au premier coup d'oeil, continua le capitaine, je vis bien que je
m'etais trompe, et que c'etait bien une femme; et une pauvre petite femme
qui avait grand peur encore, car on voyait sous son voile qu'elle tremblait
de tous ses membres. Je remis mon couteau dans ma poche, et je m'approchai
d'elle.

--Qu'y a-t-il pour votre service, madame? lui demandai-je.

--Vous etes le capitaine de ce petit batiment? repondit-elle.

--Oui, madame.

--Avez-vous quelque affaire qui vous retienne dans le port?

--Je comptais partir demain matin.

--Avez-vous des passagers maltais?

--Aucun.

--Faites-vous voile plus particulierement pour un point de la Sicile que
pour l'autre?

--Je comptais rentrer dans le port de Messine.

--Voulez-vous gagner quatre cents ducats?

--Belle demande! Je crois pardieu bien que je le veux! si toutefois, vous
le comprendrez bien, la chose ne peut pas me compromettre.

--En aucune facon.

--Que faut-il faire?

--Il faut venir cette nuit avec votre speronare a la pointe Saint-Jean, a
une heure du matin. Vous enverrez votre canot a terre. Un passager attendra
sur le rivage; il vous dira _Sicile_, vous lui repondrez _Malte_. Vous le
ramenerez a bord, et vous le deposerez dans l'endroit de la Sicile qui vous
conviendra le mieux. Voila tout.

--Dame! c'est faisable, repondis-je; et vous dites que pour cela...

--Il y a une prime de quatre cents ducats, deux cents ducats comptant: les
voila (l'inconnue tira une bourse et la jeta sur la table); deux cents
ducats qui vous seront remis par le passager lui-meme en touchant la terre.

--Eh! mais, dites donc, repris-je, il faut au moins que je vous fasse une
obligation moi, une reconnaissance, quelque chose, un petit papier enfin.

--A quoi bon? Vous etes honnete homme ou vous ne l'etes pas. Si vous etes
honnete homme, votre parole suffit; si vous ne l'etes pas, vous comprenez,
aux precautions que je prends, au secret que je vous demande, que votre
papier ne peut me servir a rien, et que je ne suis pas en mesure de le
faire valoir devant les tribunaux.

--Par quel hasard vous etes-vous adressee a moi, alors?

--Je me promenais aujourd'hui sur le port, ne sachant a qui m'adresser
pour le service que je reclame de vous. Je vous ai vu passer, votre figure
ouverte m'a plu, vous avez monte dans votre canot, vous etes venu droit au
petit batiment ou nous sommes, j'ai devine que vous en etiez le capitaine;
j'ai attendu la nuit: la nuit venue, je m'y suis fait conduire a mon tour,
j'ai demande a vous parler, et me voila.

--Oh! quant a ce qui est d'etre franc et honnete, repondis-je, vous ne
pouviez pas mieux vous adresser.

--Eh bien! c'est tout ce qu'il me faut, repondit l'inconnue en me tendant
la main; une jolie petite main, ma foi! que j'avais meme grande envie de la
prendre et de la baiser; c'est chose convenue.

--Vous avez ma parole.

--Vous n'oublierez pas le mot d'ordre?

--Sicile et Malte.

--C'est bien: a une heure, a la pointe Saint-Jean.

--A une heure.

L'inconnue redescendit dans le bateau et regagna la terre; a dix heures
nous levames l'ancre. La pointe Saint-Jean est une espece de cap qui
s'avance dans la mer vers la partie meridionale de Malte, a une lieue et
demie de la ville, ce qui, par mer, faisait une distance de cinq ou six
milles a peu pres. Mais comme le vent etait mauvais, il fallait franchir
cette distance a la rame; comme vous comprenez, il n'y avait pas de temps a
perdre.

A minuit et demi, nous etions a un demi-mille de la porte Saint-Jean. Ne
voulant pas m'approcher davantage, de peur d'etre vu, je mis en panne,
et j'envoyai Pietro a terre avec le canot. Je le vis s'enfoncer dans
l'obscurite, se confondre avec la cote et disparaitre; un quart d'heure
apres il reparut. Le passager etait assis a l'arriere du canot, tout
s'etait donc bien passe.

J'avais fait preparer la cabine de mon mieux: j'y avais fait transporter
mon propre matelas; d'ailleurs, comme avec le vent qui soufflait nous
devions etre le lendemain a Messine, je pensais que, si difficile que fut
notre hote, une nuit est bientot passee. Puis, il y a des circonstances ou
les gens les plus delicats passent volontiers sur certaines choses, et,
il faut le dire, notre passager me paraissait etre dans une de ces
circonstances-la.

Ces reflexions firent que, par delicatesse, et pour ne point paraitre trop
curieux, je descendis dans l'entrepont, tandis qu'il montait a bord. De son
cote, le passager alla droit a la cabine sans regarder personne et sans
dire une seule parole; seulement il laissa deux onces [Note: L'once est une
monnaie sicilienne qui vaut 12 F.] dans la main que Pietro lui tendit pour
l'aider a monter l'escalier. Au bout de cinq minutes, quand le canot fut
amarre, Pietro vint me rejoindre.

--Tenez, capitaine, me dit-il, voici deux onces a ajouter a la masse.

--Ils n'ont, voyez-vous, interrompit le capitaine, qu'une bourse pour eux
tous; seulement je suis le caissier: a la fin du voyage je fais les comptes
de chacun et tout est dit.

--Eh bien! demandai-je a Pietro, comment cela s'est-il passe?

--Mais a merveille, repondit-il; il etait la qui attendait avec la femme
voilee qui etait venue a bord, et il parait meme qu'il etait impatient de
me voir; car, a peine m'eut-il apercu, qu'il embrassa l'autre, et qu'il
vint au-devant de moi, ayant de l'eau jusqu'aux genoux; alors nous avons
echange le mot d'ordre, et il est monte a bord. Tant que la femme a pu
le voir, elle est restee sur la cote a nous regarder et a nous faire des
signes avec son mouchoir. Puis, quand nous avons ete trop loin, nous avons
entendu une voix qui nous criait bon voyage; c'etait encore elle, la pauvre
femme!

--Et as-tu vu notre passager?

--Non, il s'est cache la figure dans son manteau, seulement, a sa voix et
a sa tournure, ca m'a l'air d'un jeune homme, l'amant de l'autre
probablement.

--C'est bien: va dire aux camarades de deployer la voile, et a Nunzio de
gouverner sur Messine.

Pietro remonta sur le pont, transmit l'ordre que j'avais donne, et dix
minutes apres nous marchions que c'etait plaisir. Je ne tardai pas a le
suivre sur le pont: je ne sais pourquoi je ne pouvais dormir. D'ailleurs,
le temps etait si beau, il ventait un si bon vent, il faisait un si
magnifique clair de lune, que c'etait peche que de s'enfermer dans un
entrepont avec une pareille nuit.

Je trouvai le pont solitaire; tous les camarades etaient rentres dans leur
ecoutille et dormaient a qui mieux mieux; il n'y avait que Nunzio qui
veillait comme d'habitude; mais, attendu qu'il etait cache derriere la
cabine, on ne le voyait pas, si bien qu'on aurait cru que le batiment
marchait tout seul.

Il etait deux heures et demie du matin a peu pres, nous avions deja laisse
Malte bien loin derriere nous, et je me promenais de long en large sur le
pont, pensant a ma petite femme et aux amis que nous allions retrouver,
quand tout a coup je vis s'ouvrir la cabine et paraitre le passager. Son
premier coup d'oeil fut pour s'assurer de l'endroit ou nous etions. Il vit
Malte, qui ne paraissait plus que comme un point noir, et il me sembla qu'a
cette vue il respirait plus librement. Cela me rappela les precautions
qu'il avait prises en montant a bord; et craignant de le contrarier en
restant sur le pont, je m'acheminai vers l'ecoutille de l'avant pour
penetrer dans l'entrepont, lorsque, faisant deux ou trois pas de mon cote:

--Capitaine, me dit-il.

Je tressaillis: il me sembla que j'avais deja entendu cette voix quelque
part comme dans un reve. Je me retournai vivement.

--Capitaine, reprit-il en continuant de s'avancer vers moi, pensez-vous, si
ce vent-la continue, que nous soyons demain soir a Messine?

Et a mesure qu'il s'approchait, je croyais reconnaitre son visage, comme
j'avais cru reconnaitre sa voix. A mon tour, je fis quelques pas vers lui;
alors il s'arreta en me regardant fixement et comme petrifie. A mesure que
la distance devenait moindre entre nous, mes souvenirs me revenaient, et
mes soupcons se changeaient en certitude. Quant a lui, il etait visible
qu'il aurait mieux aime etre partout ailleurs qu'ou il etait; mais il n'y
avait pas moyen de fuir, nous avions de l'eau tout autour de nous, et la
terre etait deja a plus de trois lieues. Neanmoins, il recula devant moi
jusqu'au moment ou la cabine l'empecha d'aller plus loin. Je continuai de
m'avancer jusqu'a ce que nous nous trouvassions face a face. Nous nous
regardames un instant sans rien dire, lui pale et hagard, moi avec le
sourire sur les levres, et cependant je sentais que moi aussi je palissais,
et que tout mon sang se portait a mon coeur; enfin, il rompit le premier le
silence.

--Vous etes le capitaine Giuseppe Arena, me dit-il d'une voix sourde.

--Et vous l'assassin Gaetano Sferra, repondis-je.

--Capitaine, reprit-il, vous etes honnete homme, ayez pitie de moi, ne me
perdez pas.

--Que je ne vous perde pas! comment l'entendez-vous?

--J'entends que vous ne me livriez point; en arrivant en Sicile, je
doublerai la somme qui vous a ete promise.

--J'ai recu deux cents ducats pour vous conduire a Messine; vous devez m'en
donner deux cents autres en debarquant; je toucherai ce qui est promis, pas
un grain de plus.

--Et vous remplirez l'obligation que vous avez prise, n'est-ce pas, de me
mettre a terre sain et sauf?

--Je vous mettrai a terre sans qu'il soit tombe un cheveu de votre tete;
mais, une fois a terre, nous avons un petit compte a regler: je vous redois
un coup de couteau pour que nous soyons quittes.

--Vous m'assassinerez, capitaine?

--Miserable! lui dis-je; c'est bon pour toi et pour tes pareils
d'assassiner.

--Eh bien! alors, que voulez-vous dire?

--Je veux dire que, puisque vous jouez si bien du couteau, nous en jouerons
ensemble; toutes les chances sont pour vous, vous avez deja la premiere
manche.

--Mais je ne sais pas me battre au couteau, moi.

--Bah! laissez donc, repondis-je en ecartant ma chemise et en lui montrant
ma poitrine, ce n'est pas a moi qu'il faut dire cela; d'ailleurs, ce n'est
pas difficile: on se met chacun dans un tonneau, on se fait lier le bras
gauche autour du corps, on convient de se battre a un pouce, a deux pouces
ou a toute la lame, et on gesticule. Quant a ce dernier point, c'est deja
regle; et, sauf votre plaisir, nous nous battrons a toute lame, car vous
avez si bien frappe, qu'il n'en etait pas reste une ligne hors de la
blessure.

--Et si je refuse?

--Ah! si vous refusez, c'est autre chose: je vous mettrai a terre comme
j'ai dit, je vous donnerai une heure pour gagner la montagne, et puis je
previendrai le juge; alors, c'est a vous de bien vous tenir, parce que, si
vous etes pris, voyez-vous, vous serez pendu.

--Et si j'accepte le duel et que je vous tue?

--Si vous me tuez, eh bien! tout sera dit.

--Ne me poursuivra-t-on pas?

--Qui cela? mes amis?

--Non, la justice!

--Allons donc! est-ce qu'il y a un seul Sicilien qui deposerait contre vous
parce que vous m'auriez tue loyalement? Pour m'avoir assassine, a la bonne
heure.

--Eh bien! je me battrai; c'est dit.

--Alors, dormez tranquille, nous recauserons de cela a Contessi ou a
la Scaletta. Jusque-la, le batiment est a vous, puisque vous le payez;
promenez-vous-y en long et en large; moi, je rentre chez moi.

Je descendis dans l'ecoutille. Je reveillai Pietro, et je lui racontai tout
ce qui venait de se passer. Quant a Nunzio, c'etait inutile de lui rien
raconter a lui; il avait tout entendu.

--C'est bon, capitaine, dit Pietro; soyez tranquille, nous ne le perdrons
pas de vue.

Le lendemain, a deux heures de l'apres-midi, nous arrivames a la Scaletta;
je consignai l'equipage sur le batiment, et nous descendimes dans le canot,
Gaetano Sferra, Pietro, Nunzio et moi.

En mettant pied a terre, Nunzio et Pietro se placerent l'un a droite,
l'autre a gauche de notre homme, de peur qu'il ne lui prit envie de
s'echapper; il s'en apercut.

--Vos precautions sont inutiles, capitaine, me dit-il; du moment ou il
s'agit d'un duel, que ce soit au pistolet, a l'epee ou au couteau, cela ne
fait rien, je suis votre homme.

--Ainsi, repris-je, vous me donnez votre parole d'honneur que vous ne
chercherez pas a vous echapper?

--Je vous la donne.

Je fis un signe a Nunzio et a Pietro, et ils le laisserent marcher seul.

--C'est egal, dit Pietro se melant de nouveau a la conversation, nous ne le
perdions pas de vue, tout de meme.

--N'importe. Tant il y a, reprit le capitaine, qu'a partir de ce moment-la
il n'y a rien a dire sur lui.

--Aussi, je ne dis rien, reprit Pietro.

--Nous continuames de suivre le chemin, et au bout de dix minutes nous
etions chez le pere Matteo, un bon vieux Sicilien dans l'ame, celui-la, et
qui tient une petite auberge a _l'Ancre d'or_.

--Bonjour, pere Matteo, lui dis-je. Voila ce que c'est: nous avons eu des
mots ensemble, monsieur et moi, nous voudrions nous regaler d'un petit coup
de couteau; vous avez bien une chambre a nous preter pour cela, n'est-ce
pas?

--Deux, mes enfants, deux, dit le pere Matteo.

--Non pas; deux, ce serait de trop, mon brave, une seule suffira. Puis,
s'il s'ensuivait quelque chose (nous sommes tous mortels, et un malheur est
bien vite arrive), enfin, s'il s'ensuivait quelque chose, vous savez ce
qu'il y a a dire. Nous etions a diner, monsieur et moi, nous nous sommes
pris de dispute, nous avons joue des couteaux, et voila; bien entendu que,
s'il y en a un de tue, c'est celui-la qui aura eu tous les torts.

--Tiens, cela va sans dire, repondit le pere Matteo.


--Si je tue monsieur, je n'ai pas de recommandation a vous faire, on
l'enterrera decemment et comme un bourgeois doit etre enterre; c'est moi
qui paie. Si monsieur me tue, il y a de quoi faire face aux frais dans
le speronare. D'ailleurs, vous me feriez bien credit, n'est-ce pas, pere
Matteo?

--Sans reproche, ca ne serait pas la premiere fois, capitaine.

--Non, mais ca serait la derniere. Dans ce cas-la, pere Matteo, comprenez
bien ceci: moi tue, monsieur est libre comme l'air, entendez-vous bien? Il
va ou il veut et comme il veut: et si on l'arrete, c'est moi qui lui ai
cherche noise; j'etais en train, j'avais bu un coup de trop, et il ne m'a
donne que ce que je meritais: vous entendez!

--Parfaitement.

--Maintenant, prepare le diner, vieux. Toi, Pietro, va-t'en acheter deux
couteaux exactement pareils; tu sais comme il les faut. Toi, Nunzio, tu
t'en iras trouver le cure. A propos, repris-je en me retournant vers
Gaetano qui avait ecoute tous ces details avec une grande indifference, je
dois vous prevenir que je commande une messe; elle ne sera dite que demain
matin, mais c'est egal, l'intention y est. Si vous voulez en commander une
de votre cote pour que je n'aie pas d'avantage sur vous, et que Dieu ne
soit ni pour l'un ni pour l'autre, vous en etes le maitre; c'est fra
Girolamo qui dit les meilleures,

--Merci, me repondit Gaetano; vous ne pensez pas, j'espere, que je crois a
toutes ces betises.

--Vous n'y croyez pas! vous n'y croyez pas, dites-vous? tant pis; moi j'y
crois, monsieur. Nunzio, tu iras commander la messe chez fra Girolamo,
entends-tu, pas chez un autre.

--Soyez tranquille, capitaine.

Pietro et Nunzio sortirent pour s'acquitter chacun de la mission dont il
etait charge. Je restai seul avec Gaetano Sferra et le vieux Matteo.

--Maintenant, monsieur, dis-je en m'approchant de Gaetano, si au moment ou
nous sommes arrives, vous n'avez rien a faire avec Dieu, vous avez sans
doute quelque chose a faire avec le monde. Vous avez un pere, une mere,
une maitresse, quelqu'un enfin qui s'interesse a vous et que vous aimez.
Matteo, du papier et de l'encre. Faites comme moi, monsieur, ecrivez a
cette personne, et si je vous tue, foi d'Arena! la lettre sera fidelement
remise.

--Ceci, c'est autre chose, et vous avez raison, dit Gaetano en prenant le
papier et l'encre des mains du vieux Matteo, et en se mettant a ecrire.

Je m'assis a la table qui etait en face de la sienne, et je me mis a ecrire
de mon cote. Il va sans dire que la lettre que j'ecrivais etait pour ma
pauvre femme.

Comme nous finissions, Nunzio et Pietro rentrerent.

--La messe est commandee, dit Nunzio.

--A fra Girolamo?

--A lui-meme.

--Voici les deux couteaux, dit Pietro, c'est une piastre les deux.

--Chut! dis-je.

--Non, non, dit Gaetano; il est juste que je paie le mien et vous le votre.
D'ailleurs, nous avons un compte a regler, capitaine. Je vous redois deux
cents ducats, car vous m'avez, selon nos conventions, fidelement remis a
terre.

--Que cela ne vous inquiete pas, rien ne presse.

--Cela presse fort, au contraire, capitaine. Voici les deux cents ducats.
Quant a vous, mon ami, continua-t-il en s'adressant a Pietro, voici deux
onces pour l'achat du couteau.

--Je vous demande pardon, monsieur, dit Pietro; le couteau coute cinq
carlins, et non pas deux onces. Je ne recois pas de bonne main pour une
pareille chose.

--Je crois bien! dit Pietro interrompant encore; un couteau qui pouvait
tuer le capitaine!

--Maintenant, reprit Gaetano Sferra, quand vous voudrez; je vous attends.

--Vous etes servis, dit le vieux Matteo en rentrant de sa cuisine.

--Montons donc, dis-je a Gaetano.

Nous montames. Je suivais Gaetano par derriere; il marchait d'un pas ferme:
je demeurai convaincu que cet homme etait brave. C'etait a n'y plus rien
comprendre.

Comme l'avait dit Matteo, nous etions servis. Un bout de la table, couvert
d'une nappe et de tout l'accompagnement necessaire, supportait le diner.
L'autre bout etait reste vide, et un tonneau defonce par un bout etait
dispose de chaque cote pour nous recevoir quand il nous plairait de
commencer.

Pietro deposa un couteau de chaque cote de la table.

--Si vous connaissez ici quelqu'un, et que vous desiriez l'avoir pour
temoin, dis-je a Gaetano, vous pouvez l'envoyer chercher, nous attendrons.

--Je ne connais personne, capitaine. D'ailleurs ces deux braves gens sont
la, continua Gaetano en montrant Pietro et le pilote; ils serviront en meme
temps pour vous et pour moi.

Ce sang-froid m'etonna. Depuis que j'avais vu cet homme de pres, j'avais
perdu une partie de mon desir de me venger. Je resolus donc de faire une
espece de tentative de conciliation.

--Ecoutez, lui dis-je au moment ou il venait de passer de l'autre cote de
la table, il est evident qu'il y a dans tout ceci quelque mystere que je
ne connais pas et que je ne puis deviner. Vous n'etes point un assassin.
Pourquoi m'avez-vous frappe? Dans quel but moi plutot qu'un autre? Soyez
franc, dites-moi tout; et si je reconnais que vous avez ete pousse par une
necessite quelconque, par une de ces fatalites plus fortes que l'homme, et
a laquelle il faut que l'homme obeisse, eh bien! tout sera dit et nous en
resterons la.

Gaetano reflechit un instant; puis, d'un air sombre:

--Je ne puis rien vous dire, reprit-il, le secret n'est pas a moi seul;
puis voyez-vous, ce n'est point le hasard qui nous a conduits face a face.
Ce qui est ecrit est ecrit, et il faut que les choses s'accomplissent:
battons-nous!

--Reflechissez, repris-je, il en est encore temps. Si c'est la presence de
ces hommes qui vous gene, il s'en iront, et je resterai seul avec vous, et
ce que vous m'aurez dit, je vous le jure! ce sera comme si vous l'aviez dit
a un confesseur.

--J'ai ete pres de mourir, j'ai fait venir un pretre, je me suis confesse a
lui, croyant que cette confession serait la derniere; au risque de paraitre
devant Dieu charge d'un peche mortel, je ne lui ai pas revele le secret que
vous voulez savoir.

--Cependant..., monsieur, repris-je, insistant d'autant plus qu'il se
defendait davantage.

--Ah! interrompit-il insolemment, est-ce que c'est vous qui, apres m'avoir
fait venir ici, ne voudriez plus vous battre? Est-ce que vous auriez peur,
par hasard?

--Peur! m'ecriai-je; et d'un bond je fus dans le tonneau et le couteau a la
main.

--N'est-ce pas, Pietro, continua le capitaine en s'interrompant, n'est-ce
pas que je fis tout cela pour l'amener a me dire la cause de sa conduite
envers moi?

--Oui, vous l'avez fait, repondit Pietro, et j'en etais meme bien etonne,
car vous le savez bien, capitaine, ce n'est pas votre habitude, et quand
nous avions de ces choses-la avec les Calabrais, ca allait comme sur des
roulettes.

--Enfin, reprit le capitaine, il ne voulut rien entendre. Il entra a son
tour dans son tonneau. Seulement, quand on voulut lui lier le bras gauche
derriere le dos comme on venait de me le faire a moi, il pretendit que cela
le genait, et demanda qu'on lui laissat le bras libre. On le lui delia
aussitot.

Alors nous commencames a nous escrimer; comme malgre lui et naturellement
il parait les coups que je lui portais avec le bras gauche, cela retarda un
peu la fin du combat. Il me dechira meme un tant soit peu l'epaule avant
que je l'eusse touche, car je regardais comme au-dessous de moi de le
frapper dans les membres. Mais, ma foi! quand je vis mon sang couler, et
Pietro qui se mangeait les poings jusqu'aux coudes, je lui allongeai une si
rude botte, que, du coup de poing encore plus que du coup de couteau, il
s'en alla rouler, lui et son tonneau, jusqu'aupres de la fenetre. Quand je
vis qu'il ne se relevait pas, je pensai qu'il avait son compte. En effet,
en regardant la lame du couteau, je vis qu'elle etait rouge jusqu'au
manche. Nunzio courut a lui.

--Eh bien! eh bien! lui dit-il, qu'est-ce qu'il y a? Est-ce que nous
demanderons un pretre ou un medecin?

--Un pretre, repondit Gaetano d'une voix sourde, le medecin serait inutile.

--Va donc pour le pretre, dit Nunzio. Eh! vieux, continua-t-il en appelant.

Une porte s'ouvrit et Matteo apparut.

--Une chambre et un lit pour monsieur qui se trouve mal!

--C'est pret, dit Matteo.

--Alors, aidez-moi a le porter pendant qu'ils vont casser quelques
bouteilles, eux autres, pour faire croire que ca est venu comme ca petit a
petit.

--Un pretre! un pretre! murmura Gaetano plus sourdement encore que la
premiere fois; vous voyez bien que si vous tardez, je serai mort avant
qu'il vienne--En effet, le sang coulait de sa poitrine comme d'une
fontaine.

--Vous, mort! ah! bien oui, dit Matteo en le prenant pardessous les
epaules, tandis que Nunzio le prenait par les jambes; vous avez encore pour
plus de quatre ou cinq heures a vivre, allez, je vois ca dans vos yeux; je
vais vous mettre la-dessus une bonne compresse, et vous aurez le temps de
faire une fameuse confession.

La porte se referma, et je me retrouvai seul avec Pietro.

--Eh bien! me dit-il, que diable avez-vous donc, capitaine? est-ce que vous
allez vous trouver mal pour cette ecorchure que vous avez la a l'epaule?

--Ah! ce n'est pas cela, ce n'est pas cela, lui repondis-je, mais
j'aimerais mieux ne pas avoir rencontre cet homme, j'etais paye pour le
mener sain et sauf ici.

--Eh bien! mais il me semble, repondit Pietro, que, quand nous l'avons
debarque, il se portait comme un charme.

--Cet argent me portera malheur, Pietro; et s'il meurt, je n'en veux pas
garder un sou, et je l'emploierai a faire dire des messes.

--Des messes! c'est toujours bon, dit Pietro, et la preuve, c'est que celle
que vous avez commandee tout a l'heure ne vous a pas mal reussi; mais
l'argent n'est pas meprisable non plus.

--Et cette pauvre femme, Pietro, cette pauvre femme qui est venue me
trouver a mon batiment, et qui l'a conduit jusque sur le rivage! Hein!
quand elle va savoir cela.

--Ah! dame! il y aura des larmes, ca c'est sur; mais, au bout du compte, il
vaut mieux que ce soit elle qui pleure que la patronne. D'ailleurs, vous
n'avez fait que lui rendre ce qu'il vous avait donne il y a un an, voila
tout; avec les interets, c'est vrai, mais ecoutez donc, il n'y a que des
banqueroutiers qui ne paient pas leurs dettes.

--C'est egal, repris-je, je voudrais bien savoir pourquoi il m'a donne ce
coup de couteau.

En ce moment, la porte de la chambre ou l'on avait porte Gaetano Sferra
s'ouvrit.

--Capitaine Arena, dit une voix, le moribond vous demande. Je me retournai,
et je reconnus fra Girolamo.

--Me voila, mon pere, repondis-je en tressaillant.

--Allons, dit Pietro, vous allez probablement savoir la chose; si cela peut
se dire, vous nous la raconterez.

Je lui fis signe de la tete que oui et j'entrai.

--Mon frere, dit fra Girolamo en montrant Gaetano Sferra, pale comme les
draps dans lesquels il etait couche, voici un chretien qui va mourir, et
qui desire que vous entendiez sa confession.

--Oui, venez, capitaine, dit Gaetano d'une voix si faible qu'a peine
pouvait-on l'entendre; et puisse Dieu me donner la force d'aller jusqu'au
bout!

--Tenez, tenez, dit le pere Matteo en entrant et en posant une fiole
remplie d'une liqueur rouge comme du sang, sur la table qui etait pres du
lit du mourant; tenez, voila qui va vous remettre le coeur; buvez-moi
deux cuillerees de cela, et vous m'en direz des nouvelles. Vous savez,
capitaine, continua-t-il en s'adressant a moi, c'est le meme elixir que
faisait cette pauvre Julia, qu'on appelait la sorciere, et qui a fait tant
de bien a votre oncle.

--Oh! alors, dis-je, en versant la liqueur dans une cuillere, et en
approchant la cuillere des levres du blesse, buvez; Matteo a raison, cela
vous fera du bien.

Gaetano avala la cuilleree d'elixir, tandis que fra Girolamo refermait la
porte derriere Matteo, qui ne pouvait rester plus longtemps, le moribond
allait se confesser. A peine l'eut-il bue, que ses yeux brillerent, et
qu'une vive rougeur passa sur son visage.

--Que m'avez-vous donne la, capitaine? s'ecria-t-il en me saisissant la
main; encore une cuilleree, encore une, je veux avoir la force de tout vous
raconter.

Je lui donnai une seconde gorgee de l'elixir; il se souleva alors sur une
main et appuya l'autre sur sa poitrine.

--Ah! voila la premiere fois que je respire depuis que j'ai recu votre coup
de couteau, capitaine; cela fait du bien de respirer.

--Mon fils, dit fra Girolamo, profitez de ce que Dieu vous secourt pour
nous dire ce secret qui vous etouffe plus encore que votre blessure.

--Mais si j'allais ne pas mourir, mon pere, s'ecria Gaetano: si j'allais ne
pas mourir! il serait inutile que je me confessasse. J'ai deja vu la mort
d'aussi pres qu'en ce moment-ci, et cependant j'en suis revenu.

--Mon fils, dit fra Girolamo, c'est une tentation du demon qui, a cette
heure, dispute votre ame a Dieu. Ne croyez pas les conseils du maudit. Dieu
seul sait si vous devez vivre ou mourir; mais agissez toujours comme si
votre mort etait sure.

--Vous avez raison, mon pere, dit Gaetano en essuyant avec son mouchoir une
ecume rougeatre qui humectait ses levres; vous avez raison: ecoutez, et
vous aussi, capitaine.

Je m'assis au pied du lit, fra Girolamo s'assit au chevet, prit dans ses
deux mains les deux mains du moribond, qui commenca:

--J'aimais une femme; c'est celle a laquelle est adressee la lettre que je
vous ai donnee, mon pere, pour qu'elle lui fut remise en cas de mort. Cette
femme, je l'avais aimee jeune fille; mais je n'etais pas assez riche pour
etre agree par ses parents: on la donna a un marchand grec, jeune encore,
mais qu'elle n'aimait pas. Nous fumes separes. Dieu sait que je fis tout
ce que je pus pour l'oublier. Pendant un an je voyageai, et peut-etre ne
fusse-je jamais revenu a Malte, si je n'eusse recu la nouvelle que mon pere
etait mourant.

Trois jours apres mon retour, mon pere etait mort. En suivant son convoi,
je passai devant la maison de Lena. Malgre moi, je levai la tete, et a
travers la jalousie j'apercus ses yeux. De ce moment, il me sembla ne
l'avoir pas quittee un instant, et je sentis que je l'aimais plus que
jamais.

Le soir, je revins sous cette fenetre. J'y etais a peine, que j'entendis le
petit cri que faisaient en s'ecartant les planchettes des persiennes; au
meme moment une lettre tomba a mes pieds. Cette lettre me disait que dans
deux jours son mari partait pour Candie, et qu'elle restait seule avec sa
vieille nourrice. J'aurais du partir, je le sais bien, mon pere, j'aurais
du fuir aussi loin que la terre eut pu me porter, ou bien entrer dans
quelque couvent, faire raser mes cheveux, et m'abriter sous quelque saint
habit qui eut etouffe mon amour; mais j'etais jeune, j'etais amoureux: je
restai.

Mon pere, je n'ose pas vous parler de notre bonheur, c'etait un crime.
Pendant trois mois nous fumes, Lena et moi, les etres les plus heureux de
la creation. Ces trois mois passerent comme un jour, comme une heure, ou
plutot ils n'existerent pas: ce fut un reve.

Un matin Lena recut une lettre de son mari. J'etais pres d'elle quand sa
vieille nourrice l'apporta. Nous nous regardames en tremblant; ni l'un ni
l'autre de nous ne l'osait ouvrir. Elle etait la sur la table. Deux ou
trois fois, et chacun a notre tour, nous avancames la main. Enfin, Lena la
prit, et me regardant fixement:

--Gaetano, dit-elle, m'aimes-tu?

--Plus que ma vie, repondis-je.

--Serais-tu pret a tout quitter pour moi, comme je serais prete a tout
quitter pour toi?

--Je n'ai que toi au monde: ou tu iras, je te suivrai.

--Eh bien! convenons d'une chose: si cette lettre m'annonce son retour,
convenons que nous partirons ensemble, a l'instant meme, sans hesiter, avec
ce que tu auras d'argent et moi de bijoux.

--A l'instant meme, sans hesiter; Lena, je suis pret.

Elle me tendit la main, et nous ouvrimes la lettre en souriant. Il
annoncait que ses affaires n'etant point terminees, il ne serait de retour
que dans trois mois. Nous respirames. Quoique notre resolution fut bien
prise, nous n'etions pas faches d'avoir encore ce delai avant de la mettre
a execution.

En sortant de chez Lena, je rencontrai un mendiant que depuis trois jours
je retrouvais constamment a la meme place. Cette assiduite me surprit, et
tout en lui faisant l'aumone, je l'interrogeai; mais a peine s'il parlait
l'italien, et tout ce que j'en pus tirer, c'est que c'etait un matelot
epirote dont le vaisseau avait fait naufrage, et qui attendait une occasion
de s'engager sur un autre batiment.

Je revins le soir. Le temps nous etait mesure d'une main trop avare pour
que nous en perdissions la moindre parcelle. Je trouvai Lena triste.
Pendant quelques instants je l'interrogeai inutilement sur la cause de
cette tristesse; enfin elle m'avoua qu'en faisant sa priere du matin devant
une madone du Perugin, qui etait dans sa famille depuis trois cents ans
et a laquelle elle avait une devotion toute particuliere, elle avait vu
distinctement couler deux larmes des yeux de l'image sainte. Elle avait cru
d'abord etre le jouet de quelque illusion, et elle s'en etait approchee,
afin de regarder de plus pres. C'etaient bien deux larmes qui roulaient sur
ses joues, deux larmes reelles, deux larmes vivantes, deux larmes de femme!
Elle les avait essuyees alors avec son mouchoir, et le mouchoir etait reste
mouille. Il n'y avait pas de doute pour elle, la madone avait pleure, et
ces larmes, elle en etait certaine, presagaient quelque grand malheur.

Je voulus la rassurer, mais l'impression etait trop profonde. Je voulus lui
faire oublier par un bonheur reel cette crainte imaginaire; mais pour la
premiere fois je la trouvai froide et presque insensible, et elle finit
par me supplier de me retirer, et de la laisser passer la nuit en prieres.
J'insistai un instant, mais Lena joignit les mains en me suppliant, et a
mon tour je vis deux grosses larmes qui tremblaient a ses paupieres. Je
les recueillis avec mes levres; puis, moitie ravi, moitie boudant, je
m'appretai a lui obeir.

Alors nous soufflames la lumiere; nous allames a la fenetre pour nous
assurer si la rue etait solitaire, et nous soulevames le volet. Un homme
enveloppe dans un manteau etait appuye au mur. Au bruit que nous fimes, il
releva la tete; mais nous vimes a temps le mouvement qu'il allait faire:
nous laissames retomber le volet, et il ne put nous apercevoir.

Nous restames un instant muets et immobiles, ecoutant le battement de nos
coeurs qui se repondaient en bondissant et qui troublaient seuls le silence
de la nuit. Cette terreur superstitieuse de Lena avait fini par me gagner,
et si je ne croyais pas a un malheur, je croyais au moins a un danger. Je
soulevai le volet de nouveau, l'homme avait disparu.

Je voulus profiter de son absence pour m'eloigner; j'embrassai une derniere
fois Lena, et je m'approchai de la porte. En ce moment il me sembla
entendre dans le corridor qui y conduisait le bruit d'un pas. Sans doute
Lena crut l'entendre comme moi, car elle me serra les mains.

--As-tu une arme? me dit-elle si bas, qu'a peine je compris.

--Aucune, repondis-je.

--Attends. Elle me quitta. Quelques secondes apres, je l'entendis ou plutot
je la sentais revenir. Tiens, me dit-elle, et elle me mit dans la main le
manche d'un petit yatagan qui appartenait a son mari.

--Je crois que nous nous sommes trompes, lui dis-je, car on n'entend plus
rien.

--N'importe! me dit-elle, garde ce poignard, et desormais ne viens jamais
sans etre arme. Je le veux, entends-tu? Et je rencontrai ses levres qui
cherchaient les miennes pour faire de son commandement une priere.

--Tu exiges donc toujours que je te quitte.

--Je ne l'exige pas, je t'en prie.

--Mais a demain, au moins.

--Oui, a demain.

Je serrai Lena une derniere fois dans mes bras, puis j'ouvris la porte.
Tout etait silencieux et paraissait calme.

--Folle que tu es! lui dis-je.

--Folle tant que tu voudras, mais la madone a pleure.

--C'est de jalousie, Lena, lui dis-je en l'enlacant une derniere fois dans
mes bras et en approchant sa tete de la mienne.

--Prends garde! s'ecria Lena avec un cri terrible et en faisant un
mouvement pour se jeter en avant. Le voila! le voila!

En effet, un homme s'elancait de l'autre bout de l'appartement. Je bondis
au-devant de lui, et nous nous trouvames face a face. C'etait Morelli, le
mari de Lena. Nous ne dimes pas un mot, nous nous jetames l'un sur l'autre
en rugissant. Il tenait d'une main un poignard et de l'autre un pistolet.
Le pistolet partit dans la lutte, mais sans me toucher. Je ripostai par un
coup terrible, et j'entendis mon adversaire pousser un cri. Je venais de
lui enfoncer l'yatagan dans la poitrine. En ce moment le mot de halte
retentit en anglais: une patrouille qui passait dans la rue, prevenue par
le coup de pistolet, s'arretait sous les fenetres. Je me precipitais vers
la porte pour sortir; Lena me saisit par le bras, me fit traverser sa
chambre, m'ouvrit une petite croisee qui donnait sur un jardin. Je sentis
que ma presence ne pouvait que la perdre.

--Ecoute, lui dis-je, tu ne sais rien, tu n'as rien vu, tu es accourue au
bruit, et tu as trouve ton mari mort.

--Sois tranquille.

--Ou te reverrai-je?

--Partout ou tu seras.

--Adieu.

--Au revoir.

Je m'elancai comme un fou a travers le jardin, j'escaladai le mur, je me
trouvai dans une ruelle. Je n'y voyais plus, je ne savais plus ou j'etais,
je courus ainsi devant moi jusqu'a ce que je me trouvasse sur la place
d'Armes; la, je m'orientai, et rappelant a mon aide un peu de sang-froid,
je me consultai sur ce que j'avais de mieux a faire. C'etait de fuir; mais
a Malte on ne fuit pas facilement; d'ailleurs j'avais sur moi quelques
sequins a peine; tout ce que je possedais etait chez moi, chez moi aussi
etaient des lettres de Lena qui pouvaient etre saisies et denoncer notre
amour. La premiere chose que j'eusse a faire etait donc de rentrer chez
moi.

Je repris en courant le chemin de la maison. A quelques pas de la porte
etait un homme accroupi, la tete entre ses genoux: je crus qu'il dormait,
comme cela arrive parfois aux mendiants dans les rues de Malte; je n'y fis
point attention, et je rentrai.

En deux bonds je fus dans ma chambre; je courus d'abord au secretaire dans
lequel etaient les lettres de Lena, et je les brulai jusqu'a la derniere;
puis, quand je vis qu'elles n'etaient plus que cendres, j'ouvris le tiroir
ou etait l'argent, je pris tout ce que j'avais. Mon intention etait de
courir au port, de me jeter dans une barque, de troquer mes habits contre
ceux d'un matelot, et le lendemain de sortir de la rade avec tous les
pecheurs qui sortent chaque matin. Cela m'etait d'autant plus facile que
vingt fois j'avais fait des parties de peche avec chacun d'eux, et que je
les connaissais tous. L'important etait donc de gagner le port.

Je redescendis vivement dans cette intention; mais au moment ou je rouvrais
la porte de la rue pour sortir, quatre soldats anglais se jeterent sur
moi; en meme temps un homme s'approcha, et m'eclairant le visage avec une
lanterne sourde:

--C'est lui, dit-il.

De mon cote, je reconnus le mendiant epirote a qui j'avais fait l'aumone le
matin meme. Je compris que j'etais perdu si je ne surveillais pas chacune
de mes paroles. Je demandai, de la voix la plus calme que je pus prendre,
ce qu'on me voulait et ou l'on me conduisait; on me repondit en prenant le
chemin de la prison, et arrive a la prison, en m'enfermant dans un cachot.

A peine fus-je seul que je reflechis a ma situation. Personne ne m'avait vu
frapper Morelli, j'etais sur de Lena comme de moi-meme. Je n'avais point
ete pris sur le fait, je resolus de me renfermer dans la denegation la plus
absolue.

J'aurais bien pu dire qu'en sortant de chez Lena j'avais ete attaque et que
je n'avais fait que me defendre. Ainsi peut-etre je changeais la peine de
mort en prison, mais je perdais Lena. Je n'y songeais meme point.

Le lendemain, un juge et deux greffiers vinrent m'interroger dans ma
prison. Morelli n'etait pas mort sur le coup; c'etait lui qui avait dit mon
nom au chef de la patrouille survenue pendant notre lutte; il avait affirme
sur le crucifix m'avoir parfaitement reconnu, et il avait rendu le dernier
soupir.

Je niai tout; j'affirmai que je ne connaissais Lena que pour l'avoir
rencontree comme on rencontre tout le monde, au spectacle, a la promenade,
chez le gouverneur; j'etais reste chez moi toute la soiree, et je n'en
etais sorti qu'au moment ou j'avais ete arrete. Comme nos maisons ont
rarement des concierges, et que chacun entre et sort avec sa clef, personne
sur ce point ne put me donner de dementi.

Le juge donna l'ordre de me confronter avec le cadavre. Je sortis de
mon cachot, et l'on me conduisit chez Lena. Je sentis que c'etait la ou
j'aurais besoin de toute ma force: je me fis un front de marbre, et je
resolus de ne me laisser emouvoir par rien.

En traversant le corridor, je vis la place de la lutte: une petite glace
etait cassee par la balle du pistolet, le tapis avait conserve une large
tache de sang; elle se trouvait sur mon chemin, je ne cherchai point a
l'eviter, je marchai dessus comme si j'ignorais ce que c'etait.

On me fit entrer dans la chambre de Lena: le cadavre etait couche sur le
lit, la figure et la poitrine decouvertes; une derniere convulsion de rage
crispait sa figure; sa poitrine etait traversee par la blessure qui l'avait
tue. Je m'approchai du lit d'un pas ferme; on renouvela l'interrogatoire,
je ne m'ecartai en rien de mes premieres reponses. On fit venir Lena.

Elle s'approcha pale, mais calme; deux grosses larmes silencieuses
roulaient sur ses joues, et pouvaient aussi bien venir de la douleur
qu'elle eprouvait d'avoir perdu son mari, que de la situation ou elle
voyait son amant.

--Que me voulez-vous encore? dit-elle; je vous ai deja dit que je ne sais
rien, que je n'ai rien vu; j'etais couchee, j'ai entendu du bruit dans le
corridor, j'ai couru; j'ai entendu mon mari crier a l'assassin. Voila tout.

On fit monter l'Epirote, et on nous confronta avec lui. Lena dit qu'elle ne
le connaissait point. Je repondis que je ne me rappelais pas l'avoir jamais
vu.

Je n'avais donc reellement contre moi que la declaration du mort. Le proces
se poursuivit avec activite: le juge accomplissait son devoir en homme qui
veut absolument avoir une tete. A toute heure du jour et de la nuit, il
entrait dans mon cachot pour me surprendre et m'interroger. Cela lui etait
d'autant plus facile, que mon cachot avait une porte qui donnait dans la
chambre des condamnes, et qu'il avait la clef de cette porte; mais je tins
bon, je niai constamment.

On mit dans ma prison un espion qui se presenta comme un compagnon
d'infortune, et qui m'avoua tout. Comme moi il avait tue un homme, et comme
moi il attendait son jugement. Je plaignis le sort qui lui etait reserve,
mais je lui dis que, quant a moi, j'etais parfaitement tranquille, etant
innocent. L'espion, un matin, passa dans un autre cachot.

Cependant, a l'accusation du mort, a la deposition de l'Epirote, s'etait
jointe une circonstance terrible: on avait retrouve dans le jardin la trace
de mes pas; on avait mesure la semelle de mes bottes avec les empreintes
laissees, et l'on avait reconnu que les unes s'adaptaient parfaitement aux
autres. Quelques-uns de mes cheveux aussi etaient restes dans la main du
moribond: ces cheveux, compares aux miens, ne laissaient aucun doute sur
l'identite.

Mon avocat prouva clairement que j'etais innocent, mais le juge prouva plus
clairement que j'etais coupable, et je fus condamne a mort.

J'ecoutai l'arret sans sourciller; quelques murmures se firent entendre
dans l'auditoire. Je vis que beaucoup doutaient de la justice de la
condamnation. J'etendis la main vers le Christ:

--Les hommes peuvent me condamner, m'ecriai-je; mais voila celui qui m'a
deja absous.

--Vous avez fait cela, mon fils, s'ecria fra Girolamo, qui n'avait pas
sourcille a l'assassinat, mais qui frissonnait au blaspheme.

--Ce n'etait pas pour moi, mon pere, c'etait pour Lena. Je n'avais pas peur
de la mort; et vous le verrez bien, puisque vous allez me voir mourir; mais
ma condamnation la deshonorait, mon supplice en faisait une femme perdue.
Puis, je ne sais quelle vague esperance me criait au fond du coeur que je
sortirais de tout cela. D'ailleurs, en vous avouant tout comme je le fais,
a vous et au capitaine, est-ce que Dieu ne me pardonnera pas, mon pere?
Vous m'avez dit qu'il me pardonnerait! Mentiez-vous aussi, vous?

Fra Girolamo ne repondit au moribond que par une priere mentale. Gaetano
regardait en palissant ce moine qui s'agenouillait sur les peches d'autrui,
et je vis la fievre de ses yeux qui commencait a s'eteindre; il sentit
lui-meme qu'il faiblissait.

--Encore une cuilleree de cet elixir, capitaine, dit-il. Et vous, mon pere,
ecoutez-moi d'abord: nous n'avons pas de temps a perdre: vous prierez
apres.

Je lui fis avaler une gorgee d'elixir, qui produisit le meme effet que
la premiere fois. Je vis reparaitre le sang sur ses joues, et ses yeux
brillerent de nouveau.

--Ou en etions-nous? demanda Gaetano.

--Vous veniez d'etre condamne, lui dis-je.

--Oui. On me conduisit dans mon cachot; trois jours me restaient: trois
jours separent, comme vous savez, la condamnation du supplice.

Le premier jour, le greffier vint me lire l'arret, et me pressa d'avouer
mon crime, m'assurant que, comme il y avait des circonstances attenuantes,
peut-etre obtiendrais-je une commutation de peine. Je lui repondis que
je ne pouvais avouer un crime que je n'avais pas commis, et je vis qu'il
sortait du cachot, ebranle lui-meme de la fermete de mes denegations.

Le lendemain ce fut le tour du confesseur. C'etait un crime plus grand que
le premier peut-etre, mais je niai tout, meme au confesseur.--Fra Girolamo
fit un mouvement.--Mon pere, reprit Gaetano, Lena m'avait toujours dit que,
si je mourais avant elle, elle entrerait dans un couvent et prierait pour
moi pendant tout le reste de sa vie. Je comptais sur ses prieres.

Le confesseur sortit convaincu que je n'etais pas coupable, et sa bouche,
en me donnant le baiser de paix, laissa echapper le mot martyr. Je lui
demandai si je ne le reverrais pas, il promit de revenir passer avec moi la
journee et la nuit du lendemain.

A quatre heures du soir, la porte de ma prison, celle qui donnait dans la
chapelle des condamnes, s'ouvrit, et je vis paraitre le juge.

--Eh bien! lui dis-je en l'apercevant, etes-vous enfin convaincu que vous
avez condamne un innocent?

--Non, me repondit-il; je sais que vous etes coupable; mais je viens pour
vous sauver.

Je presumai que c'etait quelque nouvelle ruse pour m'arracher mon secret,
et je me pris a rire dedaigneusement. Le juge s'avanca vers moi, et me
tendit un papier; je lus:

"Crois a tout ce que te dira le juge, et fais tout ce qu'il t'ordonnera de
faire.

TA LENA."

--Vous lui avez arrache ce billet par quelque ruse infame ou par quelque
atroce torture, repondis-je en secouant la tete. Lena n'a point ecrit ces
paroles volontairement.

--Lena a ecrit ces paroles librement; Lena est venue me trouver; Lena a
obtenu de moi que je te sauvasse, et je viens te sauver. Veux-tu m'obeir et
vivre? veux-tu t'obstiner et mourir?

--Eh bien! que faut-il faire? repris-je.

--Ecoute, dit le juge en se rapprochant de moi et en me parlant d'une
voix si basse, qu'a peine je pouvais l'entendre; suis aveuglement les
instructions que je vais te donner; ne reflechis pas, obeis, et ta vie est
sauvee, et l'honneur de ta maitresse est sauve.

--Parlez.

Il detacha mes fers.

--Voici un poignard, prends-le; sors par cette porte, dont j'ai seul la
clef; cours au cafe le plus proche; laisse-toi hardiment reconnaitre par
tous ceux qui seront la; enfonce ton couteau dans la poitrine du premier
venu; laisse-le dans la blessure; fuis, et reviens. Je t'attends ici, et
Lena, enfermee chez moi, me repond de ton retour.

Je compris tout. Mes cheveux se dresserent sur ma tete, je sentis une sueur
froide poindre a leur racine et ruisseler sur mon visage. Le juge, cet
homme nomme par la loi pour proteger la societe, s'etait laisse seduire
a prix d'argent, et n'avait rien trouve de mieux que de m'absoudre d'un
premier meurtre par un second.

Un instant j'hesitai: mais je pensai a la liberte, a Lena, au bonheur. Je
lui pris le couteau des mains, je sortis comme un fou, je courus au cafe
Grec; il etait plein de gens de ma connaissance: il n'y avait que vous dont
la figure me fut etrangere, capitaine. J'allai a vous, je vous frappai.
Selon les instructions du juge, je laissai le couteau dans la blessure, et
je m'enfuis. Quelques secondes apres, j'etais rentre dans mon cachot; le
juge rattacha mes fers, referma la porte de la prison, et disparut. Dix
minutes avaient suffi pour ce terrible drame. J'aurais cru avoir fait un
reve, si je n'avais vu ma main pleine de sang. Je la frottai contre la
terre humide du cachot; le sang disparut, et j'attendis.

Le reste de la journee et de la nuit s'ecoulerent sans que, comme vous
le comprenez bien, je fermasse l'oeil un seul instant. Je vis le jour
s'eteindre et le jour revenir, ce jour qui devait etre mon dernier jour.
J'entendis l'horloge de la chapelle sonner les quarts d'heures, les
demi-heures, les heures. Enfin, a six heures du matin, au moment ou je
songeais que j'avais juste encore vingt-quatre heures a vivre, la porte
s'ouvrit, et je vis entrer le confesseur.

--Mon fils, me dit le brave homme en entrant vivement dans mon cachot, ayez
bon espoir, car je viens vous apporter une etrange nouvelle. Hier, a quatre
heures du soir, un homme mis comme vous, de votre age, de votre taille,
et vous ressemblant tellement que chacun l'a pris pour vous, a commis un
assassinat, au cafe Grec, sur un capitaine sicilien, et a fui sans qu'on
put l'arreter.

--Eh bien! repris-je, comme si j'ignorais le parti que le juge pourrait
tirer du fait, mon pere, je ne vois la qu'un meurtre de plus, et je ne
comprends pas comment ce meurtre peut m'etre utile.

--Vous ne comprenez pas, mon fils, que tout le monde est convaincu
maintenant que ce n'est pas vous qui avez assassine Morelli? que vous etes
victime de votre ressemblance avec son meurtrier, et que deja le juge a
ordonne de surseoir a votre execution?

--Dieu soit loue! repondis-je; mais j'aurais prefere que mon innocence fut
reconnue par un autre moyen.

Toute cette journee se passa en interrogatoires nouveaux. Je n'avais qu'une
chose a repondre; c'est que je n'avais pas quitte mon cachot. Mes gardiens
le savaient mieux que personne. Le confesseur deposa m'avoir quitte a
quatre heures moins quelques minutes; le geolier affirma n'avoir pas meme
detache mes fers. Le juge me quitta le soir, avouant devant tous ceux qui
etaient la qu'il devait y avoir dans cet evenement quelque fatale meprise,
et declarant que son impartialite ne lui permettait pas de laisser executer
le jugement.

Le lendemain, on vint me chercher pour me confronter avec vous. Vous vous
rappelez cette scene, capitaine? Vous me reconnutes: rien ne pouvait m'etre
plus favorable que l'assurance avec laquelle vous affirmiez que c'etait moi
qui vous avais frappe. Plus votre deposition me chargeait, plus elle me
faisait innocent.

Cependant on ne pouvait me mettre en liberte ainsi; il fallait une nouvelle
enquete, et quoiqu'il fut presse chaque jour par Lena, chaque jour le juge
hesitait a la faire. L'important, disait-il, etait que je vecusse; le reste
viendrait a son temps.

Une annee s'ecoula ainsi, une annee eternelle. Au bout de cette annee, le
juge tomba malade, et le bruit se repandit bientot que sa maladie etait
mortelle.

Lena alla le trouver au lit d'agonie, et lui demanda imperieusement ma
liberte. Le juge voulut encore eluder sa promesse. Lena le menaca de tout
reveler. Il avait un fils pour lequel il sollicitait la survivance de sa
place; il eut peur, il donna a Lena la clef de la chapelle.

Au milieu de la nuit je la vis apparaitre. Je crus que c'etait un reve;
depuis un an je ne l'avais pas vue. La realite faillit me tuer de joie.

Elle me dit tout en deux mots, et comment nous n'avions pas un instant a
perdre; puis elle marcha devant moi, et je la suivis, elle me conduisit
chez elle. Je repassai par le corridor ou j'avais vu une tache de sang, je
rentrai dans cette chambre ou j'avais ete confronte avec le cadavre. Le
surlendemain, elle me cacha toute la journee dans l'oratoire ou etait la
madone du Perugin. Les domestiques allerent et vinrent comme d'habitude
dans la maison, et nul ne se douta de rien. Lena passa une partie de la
journee avec moi; mais comme elle avait habitude de s'enfermer dans son
oratoire, et qu'elle se retirait la ordinairement pour prier, personne
n'eut le plus petit soupcon.

Le soir venu, elle me quitta; vers les dix heures je la vis rentrer.

--Tout est arrange, me dit-elle, j'ai trouve un patron de barque qui se
charge de te conduire en Sicile. Je ne puis partir avec toi; en nous voyant
disparaitre a la fois, ce que nous avons pris tant de peine a cacher serait
revele aux yeux de tous. Pars le premier; dans quinze jours je serai a
Messine. Ma tante est superieure aux Carmelites, tu me retrouveras dans son
couvent.

J'insistai pour qu'elle partit avec moi, j'avais je ne sais quel
pressentiment. Cependant elle insista avec tant de fermete, m'assura avec
des promesses si solennelles qu'avant trois semaines nous serions reunis,
que je cedai.

Il faisait nuit sombre; nous sortimes sans etre vus, et nous nous
acheminames vers la pointe Saint-Jean. La, selon la promesse qu'on lui
avait faite, une chaloupe vint me prendre. Nous nous embrassames encore. Je
ne pouvais la quitter, je voulais l'emporter avec moi, je pleurais comme
un enfant. Quelque chose me disait que je ne la reverrais plus; c'etait la
vengeance divine qui me parlait ainsi.

Je m'embarquai sur votre batiment; mais, comme vous le comprenez bien, je
ne pouvais dormir. Je sortis de la cabine pour prendre l'air sur le pont,
et je vous rencontrai.

A partir de ce moment vous savez tout. J'ai mieux aime me battre que de
vous faire alors l'aveu que je vous fais maintenant, vous auriez cru que je
faisais cet aveu parce que j'avais peur, et puis, cet aveu fait, vous aviez
mon secret, c'est-a-dire ma vie. Je ne risquais pas davantage en acceptant
le duel que vous me proposiez. Dieu vous a choisi pour l'executeur de sa
justice. Il n'a pas voulu qu'une fois adultere et deux fois assassin, je
jouisse en paix de l'impunite legale que ma maitresse avait achetee pour
moi a prix d'or. Venez ici, capitaine, voici ma main. Pardonnez-moi comme
je vous pardonne.

Il me donna la main et s'evanouit.

Je lui fis avaler deux autres cuillerees d'elixir, et il rouvrit les yeux,
mais avec le delire. A partir de ce moment, il ne prononca plus que des
paroles sans suite entremelees de prieres et de blasphemes, et le soir a
neuf heures il expira, laissant a fra Girolamo la lettre destinee a Lena
Morelli.

--Et qu'est devenue cette jeune femme? demandai-je au capitaine,

--Elle n'a survecu que trois ans a Gaetano Sferra, me repondit-il, et elle
est morte religieuse au couvent des Carmelites de Messine.

--Et combien y a-t-il de temps, demandai-je au capitaine, que cet evenement
a eu lieu?

--Il y a... dit le capitaine en cherchant dans sa memoire.

--Il y a aujourd'hui neuf ans, jour pour jour, repondit Pietro.

--Aussi, ajouta le pilote, voila notre tempete qui nous arrive.

--Comment, notre tempete?

--Oui. Je ne sais pas comment cela s'est fait, dit Pietro; mais depuis
ce temps-la, toutes les fois que nous sommes en mer l'anniversaire de ce
jour-la, nous avons eu un temps de chien.

--C'est juste, dit le capitaine en regardant un gros nuage noir qui
s'avancait vers nous venant du midi; c'est pardieu vrai! Nous n'aurions du
partir de Naples que demain.




L'ANNIVERSAIRE


Pendant le recit que nous venions d'entendre, le temps s'etait pris peu a
peu, et le ciel paraissait couvert comme d'une immense tenture grise sur
laquelle se detachait par une teinte brune plus foncee le nuage qui avait
attire l'attention du capitaine. De temps en temps de legeres bouffees de
vent passaient, et l'on avait ouvert notre grande voile pour en profiter,
car le vent, venant de l'est, eut ete excellent pour nous conduire a
Palerme s'il avait pu se regler. Mais bientot, soit que ces bouffees
cessassent d'etre fixes, soit que deja les premieres haleines d'un vent
contraire nous arrivassent de Sicile, la voile commenca a battre contre le
mat, de telle facon que le pilote ordonna de la carguer. Lorsque le temps
menacait, le capitaine resignait aussitot, je crois l'avoir dit, ses
pouvoirs entre les mains du vieux Nunzio, et redevenait lui-meme le premier
et le plus docile des matelots. Aussi, a l'injonction faite par le pilote
de debarrasser le pont, le capitaine fut-il le plus actif a enterrer notre
table, et a aider Jadin a rentrer dans sa cabine son tabouret et
ses cartons. Du reste, le portrait etait fini, et de la plus exacte
ressemblance, ce qui avait combattu chez le capitaine par un sentiment
de plaisir l'impression douloureuse que lui avait causee le souvenir sur
lequel nous l'avions force de s'arreter.

Cependant le temps se couvrait de plus en plus, et l'atmosphere offrait
tous les signes d'une tempete prochaine. Sans qu'ils eussent ete prevenus
le moins du monde du danger qui nous menacait, nos matelots, pour qui
l'heure de dormir etait venue, s'etaient reveilles comme par instinct, et
sortaient les uns apres les autres, et le nez en l'air, par l'ecoutille de
l'avant; puis ils se rangeaient silencieusement sur le pont, clignant de
l'oeil, et faisant un signe de tete qui voulait certainement dire:--Bon, ca
chauffe;--puis, toujours silencieux, les uns retroussaient leurs manches,
les autres jetaient bas leurs chemises. Filippo seul etait assis sur le
rebord de l'ecoutille, les jambes pendantes dans l'entrepont, la tete
appuyee sur sa main, regardant le ciel avec sa figure impassible, et
sifflotant par habitude l'air de la tarentelle. Mais, cette fois, Pietro
etait sourd a l'air provocateur, et il parait meme que cette melodie
monotone parut quelque peu intempestive au vieux Nunzio; car, montant sur
le bastingage du batiment sans lacher le timon du gouvernail, il passa la
tete par-dessus la cabine, et s'adressant a l'equipage comme s'il ne voyait
pas le musicien:

--Avec la permission de ces messieurs, dit-il en otant son bonnet, qui
est-ce donc qui siffle ici?

--Je crois que c'est moi, vieux, repondit Filippo; mais c'est sans y faire
attention, en verite de Dieu!

--A la bonne heure! dit Nunzio, et il disparut derriere la cabine. Filippo
se tut.

La mer, quoique calme encore, changeait deja visiblement de couleur. De
bleu d'azur qu'elle etait une heure auparavant, elle devenait gris de
cendres. Sur son miroir terne venaient eclore de larges bulles d'air qui
semblaient monter des profondeurs de l'eau a la surface. De temps en
temps ces legeres rafales que les marins appellent des pattes de chat,
egratignaient sa nappe sombre, et laissaient briller trois ou quatre raies
d'ecume, comme si une main invisible l'eut battue d'un coup de verges.
Notre speronare, qui n'avait plus de vent, et que nos matelots ne
poussaient plus a la rame, etait sinon immobile, du moins stationnaire, et
roulait balance par une large houle qui commencait a se faire sentir; il y
eut alors un quart d'heure de silence d'autant plus solennel, que la brume
qui s'etendait autour de nous nous avait peu a peu derobe toute terre,
et que nous nous trouvions sur le point de faire face a une tempete qui
s'annoncait serieusement, non pas avec un vaisseau, mais avec une veritable
barque de pecheurs. Je regardais nos hommes, ils etaient tous sur le pont,
prets a la manoeuvre et calmes, mais de ce calme qui nait de la resolution
et non de la securite.

--Capitaine, dis-je au patron en m'approchant de lui, n'oubliez pas que
nous sommes des hommes; et si le danger devient reel, dites-le-nous.

--Soyez tranquille, repondit le capitaine.


--Eh bien! pauvre Milord! dit Jadin en donnant a son bouledogue une claque
d'amitie qui aurait tue un chien ordinaire; nous allons donc voir une
petite tempete: ca vous fera-t-il plaisir, hein?

Milord repondit par un hurlement sourd et prolonge, qui prouva qu'il
n'etait pas tout a fait indifferent a la scene qui se passait, et
qu'instinctivement lui aussi pressentait le danger.

--Le mistral! cria le pilote en levant sa tete au-dessus de la cabine.

Aussitot chacun tourna ses yeux vers l'arriere: on voyait pour ainsi dire
venir le vent; une ligne d'ecume courait devant lui, et derriere cette
ligne d'ecume on voyait la mer qui commencait a s'elever en vagues. Les
matelots s'elancerent, les uns au beaupre et les autres au petit mat du
milieu, et deployerent la voile de foc, et une petite triangulaire dont
j'ignore le nom, mais qui me parut correspondre a la voile du grand hunier
d'un vaisseau. Pendant ce temps le mistral arrivait sur nous comme un
cheval de course, precede d'un sifflement qui n'etait pas sans quelque
majeste. Nous le sentimes passer: presque aussitot notre petite barque
fremit, ses voiles se gonflerent comme si elles allaient rompre; le
batiment enfonca sa proue dans la mer, la creusant comme un vaste soc de
charrue, et nous nous sentimes emportes comme une plume au vent.

--Mais, dis-je au capitaine, il me semble que dans les gros temps, au lieu
de donner prise a la tempete, comme nous le faisons, on abaisse toutes les
voiles. D'ou vient que nous n'agissons pas comme on agit d'habitude?

--Oh! nous n'en sommes pas encore la, me repondit le capitaine; le vent qui
souffle maintenant est bon, et si nous l'avions seulement pendant douze
heures, a la treizieme nous ne serions pas loin, je ne dis pas de Paienne,
mais de Messine. Tenez-vous beaucoup a aller a Palerme plutot qu'a Messine?

--Non, je tiens a aller en Sicile, voila tout. Et vous dites donc que le
vent que nous avons a cette heure est bon?

--Excellent; mais c'est que par malheur il a un ennemi mortel, c'est
le sirocco, et que comme le sirocco vient du sud-est et le mistral du
nord-ouest, quand ils vont se rencontrer tout a l'heure, ca va etre une
jolie bataille. En attendant, il faut toujours profiter de celui que Dieu
nous envoie pour faire le plus de chemin possible.

En effet, notre speronare allait comme une fleche, faisant voler sur ses
deux flancs de larges flocons d'ecume; le temps s'assombrissait de plus en
plus, les nuages semblaient se detacher du ciel et s'abaisser sur la mer,
de larges gouttes de pluie commencaient a tomber.

Nous fimes ainsi, en moins d'une heure, huit a dix milles a peu pres; puis
la pluie devint si violente, que, quelque envie que nous eussions de rester
sur le pont, nous fumes forces de rentrer dans la cabine. En repassant pres
de l'ecoutille de l'arriere, nous apercumes notre cuisinier qui roulait
au milieu d'une douzaine de tonneaux ou de barriques, aussi parfaitement
insensible que s'il etait mort. Depuis le moment ou nous avions mis le pied
a bord, le mal de mer l'avait pris, et nous n'avions pu, a l'heure des
repas, en tirer autre chose que des plaintes dechirantes sur le malheur
qu'il avait eu de s'embarquer.

Nous rentrames dans la cabine, et nous nous jetames sur nos matelas.
Milord, devenu doux comme un agneau, suivait son maitre la queue et la tete
entre les jambes. A peine etions-nous dans la cabine, que nous entendimes
un grand remue-menage sur le pont, et que les mots: _Burrasca! burrasca_!
prononces a haute voix par le pilote, attirerent notre attention. Au meme
moment, notre petit batiment se mit a danser de si etrange sorte, que je
compris que le sirocco et le mistral s'etaient enfin rejoints, et que ces
deux vieux ennemis se battaient sur notre dos. En meme temps, le tonnerre
se mit de la partie, et nous entendimes ses roulements au-dessus du tapage
infernal que faisaient les vagues, le vent et nos hommes. Tout a coup, et
au-dessus du bruit de nos hommes, du vent, des vagues et du tonnerre, nous
entendimes la voix du pilote criant, avec cet accent qui veut l'obeissance
immediate: _Tutto a basso_! Tout a bas.

Le pont retentit des pas de nos matelots et de leurs cris pour s'exciter
l'un l'autre; mais, malgre cette bonne volonte qu'ils montraient, le
speronare s'inclina tellement a babord que, ne pouvant me maintenir sur une
pente de 40 a 45 degres, je roulai sur Jadin; nous comprimes alors qu'il se
passait quelque chose d'insolite, et nous nous precipitames vers la porte
de la cabine; une vague, qui venait pour y entrer comme nous allions pour
en sortir, nous confirma dans notre opinion; nous nous accrochames a la
porte, et nous nous maintinmes malgre la secousse. Quoiqu'il ne fut que
cinq a six heures du soir a peu pres, on ne voyait absolument rien, tant
la nuit etait noire, et tant la pluie etait epaisse. Nous appelames le
capitaine pour savoir ce qui se passait; on nous repondit par des cris
confus; en meme temps un roulement de tonnerre effroyable se fit entendre,
le ciel parut s'enflammer et se fendre, et nous vimes tous nos hommes,
depuis le capitaine jusqu'aux mousses, occupes a tirer la grande voile dont
les cordes mouillees ne voulaient pas rouler dans les poulies. Pendant
ce temps, le batiment s'inclinait toujours davantage; nous marchions
litteralement sur le flanc, et le bout de la vergue trempait dans la mer.

--Tout a bas! tout a bas! continuait de crier le pilote, d'une voix qui
indiquait qu'il n'y avait pas de temps a perdre.--Tout a bas, au nom de
Dieu!

--Taillez! coupez! criait le capitaine. Il y a de la toile a Messine,
pardieu!

En ce moment nous vimes pour ainsi dire voler un homme au-dessus de notre
tete; cet homme, ou plutot cette ombre, sauta du toit de la cabine sur le
bastingage, du bastingage sur la vergue. Au meme instant on entendit le
petit cri d'une corde qui se rompt. La voile, de tendue et de gonflee
qu'elle etait, devint flottante, et s'arracha elle-meme aux liens qui la
retenaient tout le long de la vergue: un instant encore arretee par le
dernier lien, elle flotta comme un enorme etendard au bout de la vergue.
Enfin ce dernier obstacle se rompit a son tour, et la voile disparut
comme un nuage blanc emporte par le vent dans les profondeurs du ciel. Le
speronare se releva. Tout l'equipage jeta un cri de joie.

Quant au pilote, il etait deja retourne a son poste et assis a son
gouvernail.

--Ma foi! dit le capitaine en s'approchant de nous, nous l'avons echappe
belle, et j'ai cru un instant que nous allions tourner cap dessus cap
dessous; et, sans le vieux qui s'est trouve la a point nomme, je ne sais
pas comment ca allait se passer.

--Dites donc, capitaine, demandai-je, il me semble qu'il a bien merite une
bouteille de vin de Bordeaux: si nous la lui faisions monter?

--Demain, pas ce soir; ce soir pas un seul verre, nous avons besoin qu'il
ait toute sa tete, voyez-vous; c'est Dieu qui nous pousse et c'est lui qui
nous conduit.

Pietro s'approcha de nous.

--Que veux-tu? lui demanda le capitaine.

--Moi, rien, capitaine; seulement, sans indiscretion, est-ce que vous avez
oublie de lui faire dire sa messe a cet animal-la?

--Silence! dit le capitaine; ce qui devait etre fait a ete fait, soyez
tranquille.

--Mais alors de quoi se plaint-il?

--Tiens, Pietro, veux-tu que je te dise, reprit le capitaine, tant qu'il
me restera un sou de son maudit argent, je crois que ce sera comme cela.
Aussi, en arrivant a la Pace, je porte le reste a l'eglise des Jesuites, et
je fais une fondation annuelle, parole d'honneur.

--Ils y tiennent, dit Jadin.

--Que diable voulez-vous, mon cher? repris-je. Le moyen de ne pas etre
superstitieux, quand on se trouve sur une pareille coquille de noix, entre
un ciel qui flambe, une mer qui rugit, et un tas de vents qui viennent on
ne sait d'ou. J'avoue que je suis comme le capitaine, tout pret a faire
dire aussi une messe pour l'ame de ce bon monsieur Gaetano.

--Ne vous engagez pas trop, me dit Jadin, il me semble que voila le calme
qui revient.

En effet, il y avait en ce moment entre le sirocco et le mistral une espece
de treve, de sorte que le batiment etait redevenu un peu tranquille,
quoiqu'il eut encore l'air de fremir comme un cheval effraye. Le capitaine
alors monta sur un banc, et pardessus le toit de la cabine echangea
quelques paroles avec le pilote.

--Oui, oui, dit celui-ci, il n'y aura pas de mal, quoique nous n'ayons pas
pour bien longtemps a etre tranquilles. Oui, cela nous fera toujours gagner
un mille ou deux.

--Qu'allons-nous faire? demandai-je.

--Profiter de ce moment de bonace pour marcher un peu a la rame. Ohe! les
enfants, continua-t-il, aux rames! aux rames!

Les matelots s'elancerent sur les avirons, qui s'allongerent par-dessus
les bastingages, comme les pattes de quelque animal gigantesque, et qui
commencerent a battre la mer.

Au premier coup, le chant habituel de nos matelots commenca; mais a cette
heure, apres le danger que nous venions de courir, il me sembla plus doux
et plus melancolique que d'habitude. Il faut avoir entendu cette melodie en
circonstance pareille, et dans une nuit semblable, pour se faire une idee
de l'effet qu'elle produisit sur nous. Ces hommes qui chantaient ainsi
entre le danger passe et le danger a venir, etaient une sainte et vivante
image de la foi.

Cette treve dura une demi-heure a peu pres. Puis la pluie commenca a
retomber plus epaisse, le tonnerre a gronder plus fort, le ciel a s'ouvrir
plus enflamme, et le cri deja si connu: _La burrasca_! la burrasca!
retentit de nouveau derriere la cabine. Aussitot les matelots tirerent les
avirons, les rangerent le long du bord, et se tinrent de nouveau prets a la
manoeuvre.

Nous eumes alors une nouvelle repetition de la scene que j'ai racontee,
moins l'episode de la voile, plus un evenement qui le remplaca avec un
certain succes.

Nous etions au plus fort de la bourrasque, bondissant, virant, tournant
au bon plaisir du vent et de la vague, lorsque tout a coup une tete
monstrueuse, inconnue, fantastique apparut a l'ecoutille de l'arriere,
absolument a la maniere dont sort un diable par une trappe de l'Opera, et
apres avoir crie deux ou trois fois: Aqua! aqua! aqua! s'abima de nouveau
dans les profondeurs de la cale. Je crus reconnaitre Giovanni.

Cette apparition n'avait pas ete vue seulement de nous seuls, mais de tout
l'equipage. Le capitaine dit deux mots a Pietro, qui disparut a son tour
par l'ecoutille. Une seconde apres, il remonta avec une emotion visible, et
s'approchant du capitaine:

--C'est vrai, murmura-t-il.

Le capitaine vint aussitot a nous.

--Ecoutez, dit-il, il parait qu'il vient de se faire une voie d'eau dans la
cale; si la voie est forte, comme nous n'avons pas de pompes, nous sommes
en danger: ne gardez donc, de tout ce que vous avez sur vous, que vos
pantalons pour etre plus a votre aise au cas ou il vous faudrait sauter a
la mer. Alors, saisissez une planche, un tonneau, une rame, la premiere
chose venue. Nous sommes sur la grande route de Naples a Palerme, quelque
batiment passera, et nous en serons quittes, je l'espere, pour un bain de
douze ou quinze heures.

Et le capitaine, pensant que ces mots n'avaient pas besoin de commentaire,
et que le danger reclamait sa presence, descendit a son tour dans
l'ecoutille, tandis que Jadin et moi nous rentrions dans la cabine, et,
nous munissant chacun d'une ceinture contenant tout ce que nous avions
d'or, nous mettions bas habits, gilets, bottes et chemises.

Lorsque nous reparumes sur le pont dans notre costume de nageurs, chacun
attendait silencieusement le retour du capitaine, et l'on voyait la tete
du pilote qui depassait le toit de la cabine, ce qui prouvait qu'il
n'attachait pas moins d'importance que les autres a la nouvelle que le
capitaine allait rapporter.

Il remonta en eclatant de rire.

La voie d'eau etait tout bonnement occasionnee par un tonneau de glace
que nous avions emporte de Naples, afin de boire frais tout le long de la
route, et que nous avions mis au plus profond de la cale; une secousse
l'avait renverse, la glace avait fondu, et c'etait cette eau gelee qui,
envahissant le matelas de notre pauvre cuisinier, l'avait un instant tire
de sa torpeur, et lui avait fait pousser les cris qui avaient tant effraye
tout l'equipage.

Cette bourrasque passa comme la premiere. Un peu de calme reparut, et avec
le calme le chant de nos matelots. Nous etions ecrases de fatigue, il
devait etre a peu pres onze heures ou minuit. Nous n'avions rien pris
depuis le matin, ce n'etait pas le moment de parler de cuisine. Nous
rentrames dans notre cabine, et nous nous jetames sur nos matelas. Je ne
sais pas ce que devint Jadin; mais, quant a moi, au bout de dix minutes
j'etais endormi.

Je fus eveille par le plus effroyable sabbat que j'eusse jamais entendu de
ma vie. Tous nos matelots criaient en meme temps, et couraient comme des
fous de l'avant a l'arriere, passant sur le toit de la cabine qui craquait
sous leurs pieds comme s'il allait se defoncer. Je voulus sortir, mais
le mouvement etait si violent que je ne pus tenir sur mes pieds, et que
j'arrivai a la porte en roulant plutot qu'en marchant; la, je me cramponnai
si bien que je parvins a me mettre debout.

--Que diable y a-t-il donc encore? demandai-je a Jadin qui regardait
tranquillement tout cela les mains dans ses poches, et en fumant sa pipe.

--Oh! mon Dieu, me repondit-il, rien, ou presque rien; c'est un vaisseau a
trois ponts qui, sous pretexte qu'il ne nous voit pas, veut nous passer sur
le corps, a ce qu'il parait.

--Et ou est-il?

--Tenez, me dit Jadin en etendant la main a l'arriere, la, tenez.

En effet, je vis a l'instant meme grandir, du milieu de la mer ou il
semblait plonge, le geant marin qui nous poursuivait. Il monta au plus haut
d'une vague, de sorte qu'il nous dominait, comme de sa montagne un vieux
chateau domine la plaine. Presque au meme instant, par un jeu de bascule
immense, nous montames et lui descendit, au point que nous nous trouvames
de niveau avec ses mats de perroquet. Alors seulement il nous apercut sans
doute, car il fit a son tour un mouvement pour s'ecarter a droite, tandis
que nous faisions un mouvement pour nous ecarter a gauche. Nous le vimes
passer comme un fantome, et de son bord ces mots nous arriverent lances par
le porte-voix: "Bon voyage!" Puis le vaisseau s'elanca comme un cheval de
course, s'enfonca dans l'obscurite, et disparut.

--C'est l'amiral Mollo, dit le capitaine, qui va sans doute a Palerme avec
_le Ferdinand_; ma foi! il etait temps qu'il nous vit; sans cela nous
passions un mauvais quart d'heure.

--Ou donc sommes-nous maintenant, capitaine?

--Oh! nous avons fait du chemin, allez! nous sommes au milieu des iles.
Regardez de ce cote, et d'ici a cinq minutes vous verrez la flamme de
Stromboli.

Je me tournai du cote indique, et en effet, le temps fixe par le capitaine
n'etait pas ecoule, que je vis tout l'horizon se teindre d'une lueur
rougeatre, tandis que j'entendais un bruit assez pareil a celui que ferait
une batterie de dix ou douze pieces de canon eclatant les unes apres les
autres. C'etait le volcan de Stromboli.

Ce fut pour nous un phare, et il pouvait nous indiquer avec quelle rapidite
nous marchions. La premiere fois que je l'avais entendu, il etait a l'avant
du batiment, bientot nous l'eumes a notre droite, bientot enfin derriere
nous. Sur ces entrefaites, nous atteignimes trois heures du matin, et le
jour commenca a se lever.

Je n'ai vu de ma vie plus splendide spectacle. Peu a peu la tempete avait
cesse, quoique le mistral continuat toujours de se faire sentir. La mer
etait redevenue d'un bleu azur, et offrait l'image d'Alpes mouvantes, avec
leurs vallees sombres, avec leurs montagnes nues et couronnees d'une ecume
blanche comme la neige. Notre speronare, leger comme la feuille, etait
balaye a cette surface, montant, descendant, remontant encore pour
redescendre avec une rapidite effrayante, et en meme temps une intelligence
supreme. C'est que le vieux Nunzio n'avait pas quitte le gouvernail, c'est
qu'au moment ou quelqu'une de ces montagnes liquides se gonflait derriere
nous, et se precipitait pour nous engloutir, d'un leger mouvement il jetait
le speronare de cote, et nous sentions alors la montagne, momentanement
affaissee, bouillonner au-dessous de nous, puis nous prendre sur ses
robustes epaules, nous elever a son plus haut sommet, de sorte qu'a deux
ou trois lieues autour de nous nous revoyions tous ces pics et toutes ces
vallees. Tout a coup la montagne s'affaissait en gemissant sous notre
carene, nous redescendions precipites par un mouvement presque vertical,
puis nous nous trouvions au fond d'une gorge, ou nous ne voyions plus rien
que de nouvelles vagues pretes a nous engloutir, et qui, au contraire,
comme si elles eussent ete aux ordres de notre vieux pilote, nous
reprenaient de nouveau sur leur dos fremissant pour nous reporter au ciel.

Deux ou trois heures se passerent a contempler ce magnifique spectacle au
milieu duquel nous cherchions toujours les cotes de la Sicile, dont nous
devions cependant approcher, puisque nous venions de laisser derriere nous
Lipari, l'ancienne Meliganis, et Stromboli, l'ancienne Strongyle; mais
devant nous un immense voile s'etendait comme si toute la vapeur chassee
par le mistral s'etait epaissie pour nous cacher les cotes de l'antique
Trinacrie. Nous demandames alors au pilote si nous naviguions vers une ile
invisible, et s'il n'y avait pas esperance de voir tomber le nuage qui nous
cachait la deesse. Nunzio se tourna vers l'ouest, etendit la main au-dessus
de sa tete, puis se tournant de notre cote:

--Est-ce que vous n'avez pas faim? dit-il.

--Si fait, repondimes-nous d'une seule voix. Il y avait vingt heures que
nous n'avions mange.

--Eh bien! dejeunez, je vous promets la Sicile pour le dessert.

--Vent de Sardaigne? demanda le patron.

--Oui, capitaine, repondit Nunzio.

--Alors nous serons a Messine aujourd'hui?

--Ce soir, deux heures apres _l'Ave Maria_.

--C'est sur? demandai-je.

--Aussi sur que l'Evangile, dit Pietro en dressant notre table. Le vieux
l'a dit.

Ce jour-la il n'y avait pas moyen de faire la peche. En revanche on tordit
le cou a deux ou trois poulets, on nous servit une douzaine d'oeufs,
on nous monta deux bouteilles de vin de Bordeaux, et nous invitames le
capitaine a prendre sa part du dejeuner. Comme il avait grand faim, il se
fit moins prier que la veille. Au reste, quand je dis que Pietro mit la
table, je parle metaphoriquement. La table, a peine dressee, avait ete
renversee, et nous etions forces de manger debout en nous adossant a
quelque appui, tandis que Giovanni et Pietro tenaient les plats. Le reste
de l'equipage, entraine par notre exemple, commenca a en faire autant. Il
n'y avait que le vieux Nunzio qui, toujours a son gouvernail, paraissait
insensible a la fatigue, a la faim et a la soif.

--Dites donc, capitaine, demandai-je a notre convive, est-ce qu'il y aurait
encore du danger a envoyer une bouteille de vin au pilote?

--Hum! dit le capitaine, en regardant autour de lui, la mer est encore bien
grosse, une vague est bientot embarquee.

--Mais un verre, au moins?

--Oh! un verre, il n'y a pas d'inconvenient. Tiens, dit le capitaine a
Peppino qui venait de reparaitre, tiens, prends ce verre-la, et porte-le au
vieux, sans en repandre, entends-tu?

Peppino disparut dans la cabine, et un instant apres nous vimes au-dessus
du toit la tete du pilote qui s'essuyait la bouche avec sa manche, tandis
que l'enfant rapportait le verre vide.

Merci, excellences, dit Nunzio. Hum! hum! merci. Ca ne fait pas de mal,
n'est-ce pas, Vicenzo?

Une seconde tete apparut.--Le fait est qu'il est bon, dit Vicenzo en etant
son bonnet, et il disparut.

--Comment! ils sont deux? demandai-je.

--Oh! dans le gros temps ils ne se quittent jamais, ce sont de vieux amis.

--Alors un second verre?

--Un second verre, soit! mais ce sera le dernier.

Peppino porta a l'arriere notre seconde offrande, et nous vimes bientot une
main qui tendait a Nunzio le verre scrupuleusement vide jusqu'a la moitie.
Nunzio ota son bonnet, nous salua, et but.

--Maintenant, excellences, dit-il en rendant le verre vide a Vicenzo, je
crois que si vous voulez vous retourner du cote de la Sicile, vous ne
tarderez pas a voir quelque chose.

Effectivement, depuis quelques minutes nous commencions a sentir des
bouffees de vent qui venaient du cote de la Sardaigne, et dont nous avions
profite en ouvrant une petite voile latine qui se hissait au haut du mat
place a l'avant. Au premier souffle de ce vent, les vapeurs qui pesaient
sur la mer se souleverent comme une fumee detachee de son foyer, puis
decouvrirent graduellement les cotes de Sicile et les montagnes de Calabre,
qui semblerent d'abord ne faire, depuis le cap Blanc jusqu'a la pointe du
Pizzo, qu'un meme continent domine par la tete gigantesque de l'Etna. La
terre fabuleuse et mythologique d'Ovide, de Theocrite et de Virgile, etait
enfin devant nos yeux, et notre navire, comme celui d'Enee, voguait vers
elle a pleines voiles, non plus protege par Neptune, l'antique dieu de la
mer, mais sous les auspices de la madone, etoile moderne des matelots.




MESSINE LA NOBLE


Nous approchions rapidement, devorant des yeux l'horizon circulaire qui
s'ouvrait devant nous comme un vaste amphitheatre. A midi, nous etions a
la hauteur du cap Pelore, ainsi appele du pilote d'Annibal. Le general
africain fuyait en Asie les Romains qui l'avaient poursuivi en Afrique,
lorsque arrive au point ou nous etions, et d'ou il est impossible de
distinguer le detroit, il se crut trahi et accule dans une anse ou les
ennemis allaient le bloquer et le prendre. Annibal etait l'homme des
resolutions rapides et extremes; il regarda sa main: l'anneau empoisonne
qu'il portait toujours n'avait pas quitte son doigt. Sur alors d'echapper a
la honte de l'esclavage par la rapidite de la mort, il voulut que celui qui
l'avait trahi allat annoncer son arrivee a Pluton; et sans lui accorder les
deux heures qu'il demandait pour se justifier, il le fit jeter a la mer;
deux heures plus tard il s'apercut de son erreur, et nomma du nom de sa
victime le cap qui, en se prolongeant, lui avait derobe la vue du detroit;
tardive expiation qui, consacree par les historiens, s'est conservee
jusqu'a nos jours.

De moment en moment, au reste, tous les accidents de la cote nous
apparaissaient plus visibles; les villages se detachaient en blanc sur le
fond verdatre du terrain; nous commencions a apercevoir l'antique Scylla,
ce monstre au buste de femme et a la ceinture entouree de chiens devorants,
si redoutee des anciens matelots, et que le divin Helenus avait tant
recommande a Enee de fuir. Quant a nous, nous fumes moins prudents que le
heros troyen, quoique nous vinssions comme lui d'echapper a une tempete. La
mer etait redevenue tout a fait calme, les aboiements des chiens avaient
cesse pour faire place au bruit de la mer, qui se brisait contre le rivage;
la Scylla moderne nous apparaissait dans son pittoresque developpement,
avec ses roches antiques surmontees d'une forteresse batie par Murat, et sa
cascade de maisons qui descend du haut de la montagne jusqu'a la mer, comme
un troupeau qui court a l'abreuvoir. Je demandai alors au capitaine si l'on
ne pourrait pas diminuer la rapidite de notre course pour me laisser le
temps de reconnaitre, ma carte a la main, toutes ces villes aux noms
sonores et poetiques; ma demande cadrait a merveille avec ses intentions.
Notre speronare, trop fier et trop coquet pour entrer a Messine tout
endolori qu'il etait encore par l'orage, avait besoin de s'arreter lui-meme
un instant pour qu'on rajustat son antenne brisee et qu'on le couvrit
de voiles neuves. On mit en panne pour que les matelots fissent plus
tranquillement leur besogne. Je pris mon album et jetai mes notes; Jadin
prit son carton et se mit a croquer la cote. Deux ou trois heures se
passerent ainsi, rapides et occupees; puis, chacun ayant fini son affaire,
on remit le cap sur Messine, et le petit batiment fendit de nouveau la mer
avec la rapidite d'un oiseau qui regagne son nid.

La journee s'etait ecoulee au milieu de tous ces soins, et le soir
commencait a descendre. Nous nous approchions de Messine, et je me
souvenais de la prophetie du pilote, qui nous avait annonce que deux heures
apres l'_Ave Maria_ nous serions arrives a notre destination. Cela me
rappela que depuis notre depart je n'avais vu aucun de nos matelots remplir
ostensiblement les devoirs de la religion, que ces enfants de la mer
regardent cependant comme sacres. Il y avait plus: une petite croix de bois
d'olivier incruste de nacre, pareille a celles que fabriquent les moines du
Saint-Sepulcre, et que les pelerins rapportent de Jerusalem, avait disparu
de notre cabine, et je l'avais retrouvee a la proue du batiment, au-dessous
d'une image de la _Madone du pied de la grotte_, sous l'invocation de
laquelle notre petit batiment etait place. Apres m'etre informe s'il y
avait eu un motif particulier pour changer cette croix de place, et avoir
appris que non, je l'avais reprise ou elle etait, et l'avait rapportee dans
la cabine, ou elle etait restee depuis lors; on a vu comment la madone,
reconnaissante sans doute, nous avait proteges a l'heure du danger.

En ce moment je me retournai, et j'apercus le capitaine pres de nous.

--Capitaine, lui dis-je, il me semble que, sur tous les batiments
napolitains, genois ou siciliens, lorsque vient l'heure de l'_Ave Maria_,
on fait une priere commune: est-ce que ce n'est pas votre habitude a bord
du speronare?

--Si fait, excellence, si fait, reprit vivement le capitaine; et s'il faut
vous le dire, cela nous gene meme de ne pas la faire.

--Eh! qui diable vous en empeche?

--Excusez, excellence, reprit le capitaine; mais comme nous conduisons
souvent des Anglais qui sont protestants, des Grecs qui sont schismatiques,
et des Francais qui ne sont rien du tout, nous avons toujours peur de
blesser la croyance ou d'exciter l'incredulite de nos passagers, par la
vue de pratiques religieuses qui ne seraient pas les leurs. Mais quand les
passagers nous autorisent a agir chretiennement, nous leur en avons une
grande reconnaissance; de sorte que, si vous le permettez...

--Comment donc, capitaine! je vous en prie; et si vous voulez commencer
tout de suite, il me semble que, comme il est pres de huit heures...

Le capitaine regarda sa montre; puis, voyant qu'il n'y avait effectivement
pas de temps a perdre:

--L'_Ave Maria_, dit-il a haute voix.

A ces mots, chacun sortit des ecoutilles, et s'elanca sur le pont. Plus
d'un sans doute avait deja commence mentalement la Salutation angelique,
mais chacun s'interrompit aussitot pour venir prendre sa part de la priere
generale.

D'un bout a l'autre de l'Italie, cette priere, qui tombe a une heure
solennelle, clot la journee et ouvre la nuit. Ce moment de crepuscule,
plein de poesie partout, s'augmente encore sur la mer d'une saintete
infinie. Cette mysterieuse immensite de l'air et des flots, ce sentiment
profond de la faiblesse humaine comparee au pouvoir omnipotent de Dieu,
cette obscurite qui s'avance, et pendant laquelle le danger, present
toujours, va grandir encore, tout cela predispose le coeur a une melancolie
religieuse, a une confiance sainte qui souleve l'ame sur les ailes de la
foi. Ce soir-la surtout, le peril auquel nous venions d'echapper, et que
nous rappelaient de temps en temps une vague houleuse ou des mugissements
lointains; tout inspirait a l'equipage et a nous-memes un recueillement
profond. Au moment ou nous nous rassemblions sur le pont, la nuit
commencait a s'epaissir a l'orient; les montagnes de la Calabre et la
pointe du cap de Pelore perdaient leur belle couleur bleue pour se
confondre dans une teinte grisatre qui semblait descendre du ciel comme
s'il en fut tombe une fine pluie de cendres, tandis qu'a l'occident, un
peu a droite de l'archipel de Lipari, dont les iles aux formes bizarres se
detachaient avec vigueur sur un horizon de feu, le soleil elargi et barre
de longues bandes violettes commencait a tremper le bord de son disque dans
la mer Tyrrhenienne, qui, etincelante et mobile, semblait rouler des flots
d'or fondu. En ce moment le pilote se leva derriere la cabine, prit dans
ses bras le fils du capitaine qu'il posa a genoux sur l'estrade qu'elle
formait, et, abandonnant le gouvernail comme si le batiment etait
suffisamment guide par la priere, il soutint l'enfant afin que le roulis ne
lui fit pas perdre l'equilibre. Ce groupe singulier se detacha aussitot
sur un fond dore, pareil a une peinture de Giovanni Fiesole, ou de Benozzo
Gozzoli; et d'une voix si faible qu'elle arrivait a peine jusqu'a nous, et
qui cependant venait de monter jusqu'a Dieu, commenca de reciter la priere
virginale que les matelots ecoutaient a genoux, et nous inclines.

Voila de ces souvenirs pour lesquels le pinceau est inhabile et la plume
insuffisante; voila de ces scenes qu'aucun recit ne peut rendre, qu'aucun
tableau ne peut reproduire, parce que leur grandeur est tout entiere dans
le sentiment intime des acteurs qui l'accomplissent. Pour le lecteur de
voyages ou l'amateur de marines, ce ne sera jamais qu'un enfant qui prie,
des hommes qui repondent et un navire qui flotte; mais pour quiconque aura
assiste a une pareille scene, ce sera un des plus magnifiques spectacles
qu'il aura vus, un des plus magnifiques souvenirs qu'il aura gardes; ce
sera la faiblesse qui prie, l'immensite qui regarde, et Dieu qui ecoute.

La priere finie, chacun s'occupa de la manoeuvre. Nous approchions de
l'entree du detroit; apres avoir cotoye Scylla, nous allions affronter
Charybde. Le phare venait de s'allumer au moment meme ou le soleil s'etait
eteint. Nous voyions, de minute en minute, eclore comme des etoiles les
lumieres de Solano, de Scylla et de San-Giovanni; le vent, qui selon la
superstition des marins, avait suivi le soleil, nous etait aussi favorable
que possible, de sorte que, vers les neuf heures, nous doublames le phare
et entrames dans le detroit. Une demi-heure apres, comme l'avait predit
notre vieux pilote, nous passions sans accident sur Charybde, et nous
jetions l'ancre devant le village _Della Pace_.

Il etait trop tard pour prendre la patente, et nous ne pouvions descendre a
terre sans avoir rempli cette formalite. La crainte du cholera avait rendu
la surveillance des cotes tres active: il ne s'agissait de rien moins
que d'etre pendu en cas de contravention: de sorte qu'arrives a peine a
cinquante pas de leurs familles, nos matelots ne pouvaient, apres deux mois
d'absence, embrasser ni leurs femmes ni leurs enfants. Cependant, la vue
du pays natal, notre heureuse arrivee malgre la tempete, le plaisir promis
pour le lendemain, avaient chasse les souvenirs tristes, et presque
aussitot les coeurs naifs de ces braves gens s'etaient ouverts a toutes les
emotions joyeuses du retour. Aussi, a peine le speronare etait-il a l'ancre
et les voiles etaient-elles carguees, que le capitaine, qui l'avait fait
arreter juste en face de sa maison, et le plus pres possible du rivage,
poussa un cri de reconnaissance. Aussitot, la fenetre s'ouvrit; une femme
parut; deux mots furent echanges seulement a terre et a bord: Giuseppe!
Maria!

Au bout de cinq minutes le village etait en revolution. Le bruit s'etait
repandu que le speronare etait de retour, et les meres, les filles, les
femmes et les fiancees, etaient accourues sur la plage, armees de torches.
De son cote, tout l'equipage etait sur le pont; chacun s'appelait, se
repondait; c'etaient des questions, des demandes, des reponses qui se
croisaient avec une telle rapidite et une telle confusion, que je ne
comprenais pas comment chacun pouvait distinguer ce qui lui revenait en
propre de ce qui etait adresse a son voisin. Et cependant tout se demelait
avec une incroyable facilite; chaque parole allait trouver le coeur auquel
elle etait adressee; et comme aucun accident n'avait attriste l'absence,
la joie devint bientot generale et se resuma dans Pietro, qui commenca,
accompagne par le sifflement de Filippo, a danser la tarentelle, tandis
qu'a terre sa maitresse, suivant son exemple, se mit a se tremousser de son
cote. C'etait bien la chose la plus originale que cette danse executee,
moitie a bord, moitie sur le rivage. Enfin, les gens du village s'en
melerent; l'equipage, de son cote, ne voulut pas demeurer en reste, et,
a l'exception de Jadin et de moi, le ballet devint general. Il etait en
pleine activite, lorsque nous vimes sortir du port de Messine une veritable
flotte de barques portant toutes a leurs proues un foyer ardent. Une fois
au-dela de la citadelle, elles s'etendirent en ligne sur un espace d'une
demi-lieue a peu pres, puis, rompant leurs rangs, elles se mirent a
sillonner le detroit en tous sens, n'adoptant aucune direction, aucune
allure reguliere; on eut dit des etoiles qui avaient perdu leur route et
qui se croisaient en filant. Comme nous ne comprenions absolument rien
a ces evolutions etranges, nous profitames d'un moment ou Pietro epuise
reprenait des forces, assis les jambes croisees sur le pont, et nous
l'appelames. Il se leva d'un seul bond et vint a nous.

--Eh bien! Pietro, lui dis-je, nous voila donc arrives?

--Comme vous voyez, excellence, a l'heure que le vieux a dite; il ne s'est
pas trompe de dix minutes.

--Et nous sommes content?

--Un peu. On va revoir sa petite femme.

--Dites-nous donc, Pietro, repris-je, ce que c'est que toutes ces barques.

--Tiens, dit Pietro, qui ne les avait pas apercues, tant ses yeux etaient
attires d'un autre cote; tiens, la peche au feu! Au fait, c'est le bon
moment. Voulez-vous la faire?

--Mais certainement, m'ecriai-je, me rappelant l'excellente partie de ce
genre que nous avions faite sur les cotes de Marseille avec Mery, monsieur
Morel et toute sa charmante famille; est-ce qu'il y a moyen?

--Sans doute; il y a tout ce qu'il faut a bord pour cela.

--Eh bien! Deux piastres de bonne main a partager entre le harponneur et
les rameurs.

--Giovanni! Filippo! Ohe! les autres, voila du macaroni qui nous tombe du
ciel.

Les deux matelots accoururent. Giovanni, comme on se le rappelle, etait le
harponneur en titre. Lorsque Pietro leur eut dit ce dont il s'agissait, il
cria deux ou trois paroles explicatives a sa maitresse, et disparut sous le
pont.

En effet, a mesure que les barques se rapprochaient de nous, nous
commencions a distinguer, tout couvert d'un reflet rougeatre, et pareil
a un forgeron pres d'une forge, le harponneur, son arme a la main, et
derriere lui, dans l'ombre, les rameurs pressant ou ralentissant le
mouvement de leurs avirons, selon le commandement qu'ils recevaient.
Presque toutes ces barques etaient montees par des jeunes gens et des
jeunes femmes de Messine; et, pendant les mois d'aout et de septembre, le
detroit illumine _a giorno_, comme on dit en Italie, est tous les soirs
temoin de ce singulier spectacle. De son cote, Reggio ouvre quotidiennement
aussi son port a de pareilles expeditions, de sorte que, des cotes de la
Sicile aux cotes de la Calabre, la mer est litteralement couverte de feux
follets qui, vus du haut des montagnes bordant chaque rive, doivent former
les evolutions les plus bizarres et les dessins les plus fantastiques qu'il
soit possible d'imaginer.

Au bout de dix minutes, la chaloupe etait prete et portait fierement a sa
proue un grand rechaud de fer dans lequel brulaient des morceaux de bois
resineux. Giovanni nous attendait arme de son harpon, et Pietro et Filippo
leurs rames a la main. Nous descendimes, et nous primes place le plus pres
possible de l'avant. Quant a Milord, comme nous nous rappelions la scene
qu'en pareille circonstance il nous avait faite a Marseille, nous le
laissames a bord.

Il n'y avait au reste aucune variete dans la maniere de faire cette peche.
Les poissons, attires par la lueur de notre feu, comme a la chasse des
alouettes par le reflet du miroir, montaient du fond de la mer et venaient
a la surface regarder avec une curiosite stupide cette flamme inaccoutumee.
C'etait ce moment de badauderie que saisissait Giovanni avec une admirable
agilite et une adresse parfaite. Nous avions deja cinq ou six pieces
magnifiques, lorsque nous nous joignimes a la flotte messinoise, et que
nous nous perdimes au milieu d'elle.

La merveilleuse chose que cette mer, qui, la veille, avait voulu nous
engloutir dans des gouffres sans fond; qui, a cette heure, nous bercait
mollement sur son miroir uni; qui, apres un danger, nous offrait un
plaisir, et qui feignait elle-meme l'oubli, pour nous oter, a nous, le
souvenir! Aussi, comme l'on comprend bien que les marins ne puissent
se separer longtemps de cette capricieuse maitresse, qui finit presque
toujours par les devorer!

Nous errions depuis une demi-heure a peu pres au milieu de ces cris de
joie, de ces chants, de ces eclats de rire, de ces demonstrations bruyantes
que prodiguent si volontiers les Italiens meridionaux, lorsque d'une barque
sans foyer, sans harponneur, et qui venait a nous voilee et mysterieuse,
nous entendimes sortir une harmonie douce et tendre, et qui n'avait rien de
commun avec les sons qui nous entouraient. Une voix de femme chantait en
s'accompagnant d'une guitare, non plus la melodieuse chanson sicilienne
mais la naive ballade allemande. Pour la premiere fois peut-etre depuis la
chute de la maison de Souabe, le pays habitue aux refrains vifs et gracieux
du midi entendait le chant poetique du nord. Je reconnus les stances
de Marguerite attendant Faust. D'une main, je fis signe aux rameurs de
s'arreter; de l'autre, a Giovanni de suspendre son exercice, et nous
ecoutames. La barque s'approchait doucement de nous, nous apportant plus
distincte, a chaque coup d'aviron, cette ballade allemande si celebre par
sa simplicite:

    Rien ne console
    De son adieu:
    Je deviens folle,
    Mon Dieu! mon Dieu!

    Mon ame est vide,
    Mon coeur est sourd;
    J'ai l'oeil livide
    Et le front lourd.

    Ma pauvre tete
    Est a l'envers:
    Adieu la fete
    De l'Univers!

    En sa presence
    Le monde est beau,
    En son absence
    C'est un tombeau.

    A la fenetre
    Son oeil distrait
    Me voit paraitre
    Des qu'il parait.

    Sa voix m'emporte
    Dedans, dehors;
    Qu'il entre ou sorte,
    J'entre ou je sors.

    Joyeuse ou sombre,
    Selon sa loi
    Je suis son ombre
    Et non plus moi.

    Et dans ma fievre
    Je crois parfois
    Sentir sa levre,
    Ouir sa voix.

    Et murmurante,
    De mots d'amour,
    Pale et mourante.
    J'attends qu'un jour

    Sa bouche en flamme
    Vienne epuiser
    Toute mon ame
    Dans un baiser!

    Rien ne console
    De son adieu:
    Oh! je suis folle
    Mon Dieu! mon Dieu!

La barque passa pres de nous, nous jetant cette suave emanation germanique.
Je fermai les yeux, et je crus descendre encore le cours rapide du Rhin;
puis la melodie s'eloigna. On avait fait silence pour la laisser passer;
une fois perdue dans le lointain, la bruyante hilarite italienne se ranima.
Je rouvris les yeux, et je me retrouvai en Sicile, croyant avoir fait,
comme Hoffmann, quelque songe fantastique. Le lendemain, le songe me fut
explique lorsque je vis sur l'affiche du theatre de l'Opera le nom de
mademoiselle Schulz.

Cependant la nuit s'avancait, les barques devenaient de plus en plus rares.
A chaque instant il en disparaissait quelques-unes derriere l'angle de la
citadelle; les lumieres eparses sur la rive s'eteignaient elles-memes comme
s'etaient eteintes les lumieres errantes sur la mer. Nous commencions
a sentir nous-memes toute la fatigue de la nuit et de la journee de la
veille: nous reprimes donc la route de notre batiment, et, lorsque nous y
arrivames, nous pumes voir, du haut du pont, le detroit entier rentre
dans l'obscurite, depuis Reggio jusqu'a Messine, et tout s'eteindre, a
l'exception du phare qui, pareil au bon genie de ces parages, veille
incessamment jusqu'au jour, une flamme au front.

Le lendemain, nous nous eveillames avec le jour: ses premiers rayons nous
montrerent la reine du detroit, la seconde capitale de la Sicile, Messine
la Noble, que sa situation merveilleuse, ses sept portes, ses cinq places,
ses six fontaines, ses vingt-huit palais, ses quatre bibliotheques, ses
deux theatres, son port et son commerce, qui impriment le mouvement a une
population de soixante-dix mille ames, rendent, malgre la peste de 1742 et
le terrible tremblement de terre de 1783, une des plus florissantes et des
plus gracieuses cites du monde. Cependant, de l'endroit ou nous etions,
c'est-a-dire a vingt-cinq ou trente pas du rivage, en face du village Della
Pace, nous ne pouvions avoir de cette vue qu'une idee imparfaite; mais, des
que nous eumes leve l'ancre et gagne le milieu du detroit, Messine nous
apparut dans toute sa majeste.

Peu de situations sont pareilles a celle de Messine, porte puissante de
deux mers, par laquelle on ne peut passer de l'une a l'autre que sous son
bon plaisir royal. Adossee a des coteaux merveilleusement accidentes,
couverts de figues d'Inde, de grenadiers et de lauriers roses, elle a en
face d'elle la Calabre. Derriere la ville se levait le soleil qui, a mesure
qu'il montait sur l'horizon, colorait le panorama qu'il eclairait des plus
capricieuses couleurs. A la droite de Messine, s'etend la mer d'Ionie, a sa
gauche la mer Tyrrhenienne.

Nous continuions toujours d'avancer, sans plus de mouvement que si nous
voguions sur un large fleuve; et a mesure que nous avancions. Messine
s'offrait a nous dans ses moindres details, developpant a nos yeux son quai
magnifique, qui se recourbe comme une faux jusqu'au milieu du detroit, et
forme un port presque ferme. Cependant, au milieu de cette splendeur, une
chose singuliere donnait un aspect etrange a la ville: toutes les maisons
de la Marine, c'est ainsi que l'on nomme le quai qui sert en meme temps de
promenade, etaient uniformes de hauteur et, comme les maisons de la rue
de Rivoli, baties sur un meme modele, mais inachevees et elevees de deux
etages seulement. Les colonnes, coupees a moitie, sont veuves du troisieme,
qui semble avoir ete d'un bout a l'autre de la ville enleve par un coup de
sabre. J'interrogeai alors Pietro, notre cicerone maritime. Il m'apprit que
le tremblement de terre de 1783 ayant abattu toute la ville, les familles
ruinees par cet accident ne faisaient rebatir que ce qui leur etait
strictement necessaire, et que peu a peu, d'ici a cinquante autres annees,
la rue s'acheverait. Je me contentai de cette reponse, qui me parut au
reste assez plausible.

Notre batiment jeta l'ancre en face d'une fontaine d'un rococo magnifique,
et representant Neptune enchainant Charybde et Scylla. En Sicile, tout
est encore mythologique, et Ovide et Theocrite y sont regardes comme des
novateurs.

A peine l'ancre avait-elle mordu, et les voiles etaient-elles abaissees,
que nous recumes l'invitation de nous rendre a la douane, c'est-a-dire a la
police. Je mettais deja le pied sur l'echelle, afin de nous rendre dans la
barque, lorsque je fus retenu par un cri lamentable; c'etait mon cuisinier
napolitain, que j'avais completement perdu de vue depuis son apparition
pendant la tempete, qui commencait a se degourdir, comme une marmotte qui
se reveille apres l'hiver. Il sortait de l'ecoutille tout chancelant,
soutenu par deux de nos matelots, et regardant tout autour de lui d'un
air hebete. Le pauvre garcon, quoique n'ayant ni bu ni mange depuis notre
depart, etait parfaitement bouffi, et avait les yeux gonfles comme des
oeufs, et les levres grosses comme des saucisses. Cependant, malgre l'etat
deplorable ou il etait reduit, l'immobilite du batiment, qui deja la veille
avait amene un mieux sensible, venait de le rendre peu a peu a lui-meme,
de sorte qu'il se tenait debout ou a peu pres, lorsque le bateau vint nous
prendre pour nous conduire a terre. Voyant que j'allais y descendre sans
lui, il avait compris alors que je l'oubliais, et avait rassemble toutes
ses forces pour jeter le cri lamentable qui m'avait fait retourner. J'avais
trop de pitie dans le coeur pour abandonner le pauvre Cama dans une
pareille situation, aussi je fis signe a la barque de l'attendre; on l'y
descendit en le soutenant par-dessous les epaules; enfin il y prit pied,
mais ne pouvait encore supporter le mouvement de la mer, si calme et si
inoffensif qu'il fut, il tomba a l'arriere, affaisse sur lui-meme.

Arrive a la douane, et au moment de paraitre devant les autorites
messinoises, une autre epreuve attendait le pauvre Cama. Il s'etait
tant presse de partir en apprenant qu'il allait avoir pour maitre un
appreciateur de Roland, qu'il n'avait oublie qu'une chose, c'etait de
se munir d'un passeport. Je crus d'abord que j'allais sur ce point tout
arranger a sa satisfaction. En effet, lorsque Guichard avait ete prendre a
l'ambassade de France le passeport avec lequel je voyageais, sachant que
je comptais emmener un domestique en Sicile, il avait fait mettre sur son
passeport: _Monsieur Guichard et son domestique_; puis il etait alle
porter le susdit papier au visa napolitain. La, par mesure de surete
gouvernementale, on lui avait demande le nom de ce domestique; il avait dit
alors le premier qui lui etait venu a l'esprit, de sorte qu'on avait ajoute
a ces cinq mots: _Monsieur Guichard et son domestique_, ces deux autres
mots: _nomme Bajocco_. J'offris donc a Cama de s'appeler momentanement
Bajocco, ce qui me paraissait un nom tout aussi respectable que le sien;
mais, a mon grand etonnement, il refusa avec indignation, disant qu'il
n'avait jamais rougi de s'appeler comme son pere, et que pour rien au
monde, il ne ferait l'affront a sa famille de voyager sous un nom suppose,
et surtout sous un nom aussi heteroclite que celui de Bajocco. J'insistai,
il tint bon; malheureusement, en touchant la terre ferme, ses forces lui
etaient revenues comme a Antee, et avec ses forces son entetement habituel.
Nous etions donc au plus fort de la discussion, lorsqu'on vint nous
prevenir qu'on nous attendait dans la chambre des visas. Peu sur moi-meme
de la validite de mon passeport, je n'avais nullement envie encore de
compliquer ma situation de celle de Cama; je l'envoyai donc a tous les
diables, et j'entrai.

Contre mon attente, l'examen, pour notre part, se passa sans encombre; on
me fit seulement observer que mon passeport ne portait pas de signalement:
c'etait une precaution qu'avait prise Guichard, son signalement s'accordant
mediocrement avec le mien. Je repondis courtoisement a l'employe qu'il
etait libre de combler cette lacune; ce qu'il fit effectivement. Puis cette
formalite, qui mettait mon passeport parfaitement en regle, remplie a notre
satisfaction a tous les deux, il nous donna a haute voix, a Jadin et a moi,
l'autorisation de passer a terre. J'aurais bien voulu attendre encore un
instant Cama, pour savoir comment il s'en tirerait; mais comme, aux yeux de
l'aimable gouvernement auquel nous avions affaire, tout est suspect, hate
et retard, je me contentai de le recommander au capitaine, et je sautai
avec Jadin dans la barque, qui nous conduisit enfin sur le quai. Nous
entrames aussitot dans la ville par une porte percee dans les batiments du
port.

Ce fut le 5 fevrier 1783, une demi-heure environ apres midi, que, par un
jour sombre et sous un ciel charge de nuages epais et de formes bizarres,
les premiers signes du desastre dont Messine porte encore les traces se
firent sentir. Les animaux, a qui tous les cataclysmes se revelent par
l'instinct avant d'arriver a l'homme, furent les premiers a donner les
marques d'une frayeur dont on cherchait encore vainement les causes
apparentes. Les oiseaux s'envolerent des arbres ou ils etaient perches
et des toits ou ils s'abritaient, et commencerent a decrire des cercles
immenses, sans oser se reposer sur la terre; les chiens furent pris d'un
tremblement convulsif et hurlerent tristement; les boeufs, repandus dans
la campagne, mugissants et effrayes, se disperserent ca et la et comme
poursuivis par un danger invisible. Dans ce moment, on entendit une
detonation profonde, pareille a un tonnerre souterrain, et qui dura trois
minutes: c'etait la grande voix de la nature qui criait a ses enfants de
songer a la fuite ou de se preparer a la mort. Au meme moment, les maisons
commencerent a trember comme prises de fievre, quelques-unes s'affaisserent
sur elles-memes, et de tous les points de la ville un nuage de poussiere
et de fumee monta vers le ciel, qu'il rendit plus sombre et plus menacant
encore; puis un fremissement courut par toute la terre, pareil a celui
d'une table chargee que l'on secouerait par les pieds, et une partie de la
ville s'abima. Toutes les maisons restees debout vomirent a l'instant meme
leurs habitants par les portes et les fenetres, tout ce qui n'avait pas ete
tue par la premiere secousse se sauva vers la grande place; mais, avant
que cette foule epouvantee y parvint, un autre tremblement de terre se
fit sentir, la poursuivant dans les rues, l'ecrasant sous les debris des
maisons, qui formerent a l'instant meme d'immenses barricades de decombres
et de ruines, au haut desquelles on vit bientot apparaitre comme des
spectres ceux qui, pour fuir, foulaient aux pieds ceux qui avaient ete
ensevelis. Les deux tiers de la ville etaient deja abattus.

La grande place etait couverte d'une foule immense, qui tout eloignee
qu'elle etait des batiments, etait loin cependant de se trouver a l'abri de
tout danger. De seconde en seconde, des crevasses s'ouvraient, devorant une
maison, un palais, une rue, puis refermaient leurs gueules fumantes, comme
des monstres rassasies. Un de ces abimes pouvait s'ouvrir sous les pieds
des citoyens, et, comme ils engloutissaient les maisons, engloutir leurs
habitants. Enfin, la terre parut se calmer, comme fatiguee de son propre
effort; une pluie orageuse et pressee tomba de ce ciel epais et lourd;
la torpeur de la nature gagna les hommes; tout parut s'engourdir dans
l'extreme douleur: la nuit vint, nuit terrible, tempetueuse, obscure, et
pendant laquelle nul n'osa rentrer dans le peu de maisons qui restaient
debout; ceux qui avaient une voiture s'y coucherent, les autres attendirent
le jour dans les rues ou dans la campagne. A minuit, la terre, qui s'etait
momentanement calmee, recommenca a fremir, puis a trembler, mais cette fois
sans direction aucune; si bien qu'il eut ete difficile de dire laquelle
etait la plus agitee, d'elle ou de la mer. En ce moment, on vit un clocher
detache de sa base et emporte dans l'air, tandis que la coupole du dome
s'affaissait, et que le palais royal, les maisons de la Marine, douze
couvents et cinq eglises, etaient comme sapes a leurs bases et s'abimaient
du faite aux fondements. La duree des deux premiers tremblements de terre
avait ete de quatre et de six secondes, la derniere fut de quinze.

Au milieu de cette desolation nocturne et obscure, certaines parties de la
ville s'eclairerent insensiblement, des sifflements se firent entendre.
Bientot, au sommet des debris, on vit briller des flammes pareilles au dard
d'un serpent enseveli qui tenterait de se tirer d'un monceau de ruines.
Comme le cataclysme avait eu lieu a l'heure du diner, dans presque toutes
les maisons il y avait du feu dans les cheminees ou dans les cuisines;
c'etait ce feu couvert de debris qui avait mordu aux poutres et aux
lambris, avait d'abord couve comme dans un fourneau souterrain, et qui
demandait a sortir, trop comprime dans sa fournaise. Vers les deux heures
du matin, sur presque tous les points, la ville etait en flammes. La
journee du 6 fut une journee de triste et lugubre repos; au jour, la terre
redevint immobile. A peine quelques batiments restaient-ils debout de toute
cette ville, florissante la veille. Les habitants commencaient a reprendre
quelque esperance, non plus pour leurs maisons, mais pour leur vie, car ils
avaient passe la nuit eclaires par l'incendie qui courait avec acharnement
de ruines en ruines. Cependant chacun avait commence a s'appeler, a se
reconnaitre, a faire une part de joie pour les vivants et de larmes pour
les morts, lorsque le 7, vers les trois heures de l'apres-midi, les
secousses diminuerent insensiblement, et, neanmoins, il leur fallut plus
d'un an pour disparaitre.

Cependant, depuis trois jours personne n'avait mange; tous les magasins
etaient detruits; quelques batiments entrerent dans le port, qui
partagerent leurs provisions avec les plus affames. Bientot les villes
voisines vinrent au secours de leur soeur. La Calabre elle-meme, malgre sa
vieille haine, se montra ennemie genereuse, et envoya du pain, du vin, de
l'huile. Le vice-roi expedia un officier de Palerme a Messine avec pleins
pouvoirs pour faire le bien; les chevaliers de Malte envoyerent quatre
galeres, 60 000 ecus, un chargement de lits et de medicaments, quatre
chirurgiens pour panser les blesses, et sept cents esclaves d'Afrique pour
rebatir les maisons. Le gouvernement n'accepta de tout cela que quatre
cents onces, les lits, les medicaments et les medecins, le tout pour
l'hopital. On construisit des baraques en bois pour les batiments d'absolue
necessite, et dont ne peut se passer un peuple, tels que les tribunaux, les
colleges et les eglises. Tous les droits sur le savon, l'huile et la soie,
qui etaient le principal commerce de la ville, furent abolis. On distribua
des aumones aux plus pauvres, des consolations et des promesses soutinrent
les autres. Peu a peu, la crainte diminua avec la violence des secousses,
quoique de temps en temps encore, la terre continuat de fremir comme un
etre anime. Au bout de quinze jours on commenca de fouiller les ruines,
afin d'en tirer tout ce qui pouvait avoir echappe au double desastre; mais
le feu avait ete si violent que les metaux avaient fondu; l'or et l'argent
monnayes furent retrouves en lingots. Les plus riches etaient pauvres.

Voila comment rien ou presque rien des anciens monuments qu'y eleverent
successivement les Grecs, les Sarrasins, les Normands et les Espagnols,
n'existe a Messine. Les murailles de la cathedrale resisterent cependant,
quoique, comme nous l'avons dit, la coupole fut tombee. Le couvent
des Franciscains, bati en 1435 par Ferdinand le Magnifique, echappa
miraculeusement au desastre. Deux fontaines aussi, l'une situee sur la
place du Dome, l'autre sur le port, resterent debout. La premiere, datant
de 1547, avait ete elevee en l'honneur de Zancle, le pretendu fondateur de
Messine; la deuxieme, batie en 1558, et representant, comme nous l'avons
dit, Neptune enchainant Charybde et Scylla. Toutes deux etaient sculptees
par frere Giovanni Agnolo. Nous avions vu, en passant sur le port, la
fontaine de Neptune; nous nous acheminames vers la cathedrale.

La facade de ce monument, telle qu'on la voit aujourd'hui, est un singulier
melange des architectures differentes qui se sont succede depuis le XIe
siecle. La partie de la facade qui s'eleve depuis le sol jusqu'a la hauteur
des bas-cotes remonte a son fondateur, Roger II; ses assises de marbre
rouge, que separent, ainsi qu'aux mosquees du Caire et d'Alexandrie, des
lambeaux enrichis d'inscrustations en marbres de differentes couleurs,
portent l'empreinte du gout arabe modifie par le ciseau byzantin. Quant
aux trois portes executees en marbre blanc, leurs contours se detachent
harmonieusement sur les chaudes et riches parois qui leur servent de fond:
celle du milieu, beaucoup plus elevee que les autres, porte les armes du
roi d'Aragon, qui en fixe l'execution a l'an 1350 a peu pres.

A l'interieur, comme presque toutes les eglises de cette epoque, la
cathedrale est batie sur le plan de la basilique romaine. Les colonnes qui
soutiennent la voute sont de granit, inegales en hauteur, differentes en
diametre, et reunies entre elles par des arcades qui soutiennent des murs
perces de croisees, et ensuite des combles dont les charpentes en relief
sont encore peintes et dorees en certaines parties; c'etaient les colonnes
d'un temple de Neptune, jadis placees au Phare, et transportees a Messine
lorsque la Sicile passa de la domination vagabonde des Sarrasins sous celle
des pieux aventuriers normands. On les reconnait au premier coup d'oeil
pour antiques, a leurs elegantes proportions, quoiqu'elles soient
surmontees de chapiteaux grossiers, d'un dessin moitie mauresque, moitie
byzantin. Quelques belles parties de mosaique brillent encore a la voute
du choeur et dans les chapelles attenantes; le reste fut detruit dans
l'incendie de 1232.

En sortant de la cathedrale, nous nous trouvames en face de la fontaine du
Dome. Celle-ci, que je prefere infiniment a celle du port, est une de ces
charmantes creations du VIe siecle, qui reunissent le sentiment gothique a
la suavite grecque; sur sa pointe la plus elevee est Zancle, fondateur de
la ville, contemporain d'Orion et de tous les heros des epoques fabuleuses.
Derriere lui, un chien, symbole de la fidelite, leve la tete et le regarde;
cette figure est soutenue par un groupe de trois amours adosses les uns aux
autres, dont les pieds trempent dans une barque supportee elle-meme par
quatre femmes ravissantes de _morbidezza_, entre lesquelles des tetes de
dauphins lancent des jets d'eau qui retombent dans une barque plus grande
encore, et de la enfin, dans un bassin garde par des lions, entoure par des
dieux marins, et orne de sculptures representant les principales scenes de
la mythologie.

Les points principaux examines, nous nous lancames au hasard dans la ville:
si modernes que soient les constructions et si mediocres architectes que
soient les constructeurs, ils n'ont pu oter a la situation ce qu'elle
offrait d'accidente et de grandiose. Deux choses qui me frapperent entre
toutes furent: la premiere, un escalier gigantesque qui conduit tout
bonnement d'une rue a une autre, et qui semble un fragment de la Babel
antique; la seconde, le caractere etrange que donnent a toutes les maisons
leurs balcons de fer uniformes, bombes, et charges de plantes grimpantes
qui en dissimulent les barreaux, et retombent le long des murs en longs
festons que le vent fait gracieusement flotter. Pardon, j'en oublie une. A
la porte d'un corps de garde de gendarmerie, je vis un brigadier qui, en
chemise et le bonnet de police sur la tete, confectionnait une robe de
tulle rose a volants. Je m'arretai un instant devant lui, et emerveille de
la maniere dont il jouait de l'aiguille, je pris des informations sur ce
brave militaire. J'appris alors qu'a Messine l'etat de couturiere etait en
general exerce par des hommes; mon brigadier cumulait: il etait en meme
temps gendarme et tailleur pour femmes.

Il n'y a a Messine ni parc royal ni jardin public; de sorte que chacun, le
soir venu, se porte vers le quai de la Palazzata, plus vulgairement
appele la Marine, afin d'y respirer l'air de la mer. Le port est donc le
rendez-vous de toute l'aristocratie messinoise, qui se promene a cheval ou
en voiture depuis une porte jusqu'a l'autre, c'est-a-dire sur une longueur
d'un quart de lieue.

Peut-etre, si l'on pouvait franchir d'un seul bond la Mediterranee, et
sauter du boulevard des Italiens sur le port de Messine, peut-etre, dis-je,
trouverait-on quelque difference notable entre les personnages qui peuplent
ces deux promenades; mais, en sortant de Naples, la transition est trop
douce pour etre sensible. La seule chose qui donne a la Marine un air
particulier, ce sont ses charmants abbes galants, coquets, pomponnes,
portant des chaines d'or comme des chevaliers, et montes sur de magnifiques
anes venant de Pantellerie, ayant leur genealogie comme des coursiers
arabes, et des harnais qui le disputent en elegance a ceux des plus
magnifiques chevaux.

En rentrant a l'hotel, nous trouvames notre capitaine qui nous attendait.
Nous lui demandames des nouvelles de Cama. Le pauvre diable etait en prison
et se reclamait de nous. Malheureusement il etait trop tard pour faire des
demarches le soir meme, les autorites napolitaines etant de toutes les
autorites que je connaisse celles qu'il est le plus imprudent de deranger
hors des heures qu'elles daignent employer a la vexation des voyageurs.
Force nous fut, en consequence, de remettre la chose au lendemain.
D'ailleurs, j'avais pour le moment une preoccupation bien autrement
serieuse. Jadin, qui s'etait trouve souffrant dans la journee, et qui
m'avait quitte au milieu de mes courses a travers la ville pour rentrer a
l'hotel, etait reellement indispose. J'appelai le maitre de l'hotel, je lui
demandai l'adresse du meilleur medecin de la ville, et le capitaine courut
le chercher.

Un quart d'heure apres, le capitaine revint avec le docteur: c'etait un de
ces bons medecins comme je croyais qu'il n'en existait plus que dans les
comedies de Dorat et de Marivaux, avec une perruque toute tirebouchonnee,
et un jonc a pomme d'or. Notre Esculape reconnut immediatement tous les
symptomes d'une fievre cerebrale parfaitement constituee, et ordonna une
saignee. Je fis aussitot apporter linge et cuvette, et voyant qu'il
se levait pour se retirer, je lui demandai s'il ne pratiquerait pas
l'operation lui-meme; mais il me repondit, avec un air plein de majeste,
qu'il etait medecin et non barbier, et que je n'avais qu'a aller chercher
un _saigneur_ pour executer son ordonnance. Heureux pays ou il y a encore
des Figaro autre part qu'au theatre!

Je ne tardai point a trouver ce que je cherchais. Outre les deux plats a
barbe pendus au-dessus de la porte, et le _consilio manuque_ qui devait
guider le comte Almaviva, le frater messinois avait une enseigne speciale
representant un homme saigne aux quatre membres, dont le sang rejaillissait
symetriquement dans une enorme cuvette, et qui se renversait sur sa chaise
en s'evanouissant. Le prospectus n'etait pas attrayant; et si c'eut ete
Jadin lui-meme qui eut ete en quete de l'honorable industriel que reclamait
sa position, je doute qu'il eut donne la preference a celui-la; mais comme
je comptais bien ne le laisser saigner que d'un membre, je pensai qu'il en
serait quitte pour un quart de syncope.

En effet, tout alla a merveille, la saignee fit grand bien a Jadin, qui
ne commenca pas moins pendant la nuit a battre la campagne, et qui le
lendemain matin avait le delire. Le medecin revint a l'heure convenue,
trouva le malade a merveille, ordonna une seconde saignee et l'application
de linges glaces autour de la tete. La journee se passa sans que je visse
clairement, je l'avoue, qui du malade ou de la maladie l'emporterait.
J'etais horriblement inquiet. Outre mon amitie bien reelle pour Jadin,
j'avais a me reprocher, s'il lui arrivait malheur, de l'avoir entraine a ce
voyage. J'attendis donc le lendemain avec grande impatience.

Le docteur avait ordonne d'exposer le malade a tous les vents, d'ouvrir
portes et fenetres, et de le placer le plus possible entre des courants
d'air. Si etrange que me parut l'ordonnance, je l'avais religieusement
appliquee le jour et la nuit precedente. Je fis donc tout ouvrir comme
d'habitude; mais, a mon grand etonnement, l'obscurite, au lieu d'amener
cette douce brise, fraiche haleine de la nuit, plus fraiche encore dans le
voisinage de la mer que partout ailleurs, ne nous souffla qu'un vent aride
et brulant qui semblait la vapeur d'une fournaise. Je comptais sur le
matin: le matin n'apporta aucun changement dans l'etat de l'atmosphere.

La nuit avait beaucoup fatigue mon pauvre malade. Cependant, l'exaltation
cerebrale me paraissait avoir tant soit peu disparu pour faire place a une
prostration croissante. Je sonnai pour avoir de la limonade, seule boisson
que le docteur eut recommandee, mais personne ne repondit. Je sonnai une
seconde, une troisieme fois; enfin, voyant que la montagne ne voulait
pas venir a moi, je me decidai a aller a la montagne. J'errai dans les
corridors et les appartements, sans trouver une seule personne a qui
parler. Le maitre et la maitresse de maison n'etaient point encore sortis
de leur chambre, quoiqu'il fut neuf heures du matin; pas un domestique
n'etait a son poste. C'etait a n'y rien comprendre.

Je descendis chez le concierge, je le trouvai couche sur un vieux divan
tout en loques qui faisait le principal ornement de sa loge, et je lui
demandai pourquoi la maison etait deserte. "Ah! monsieur, me dit-il, ne
sentez-vous pas qu'il fait sirocco?"

--Mais quand il ferait sirocco, lui dis-je, ce n'est pas une raison pour
qu'on ne vienne pas quand j'appelle.

--Oh! monsieur, quand il fait sirocco, personne ne fait rien.

--Comment! Personne ne fait rien? Et les voyageurs, qui est-ce donc qui les
sert?

--Ah! ces jours-la, ils se servent eux-memes.

--C'est autre chose. Pardon de vous avoir derange, mon brave homme. Le
concierge poussa un soupir qui m'indiquait qu'il lui fallait une grande
charite chretienne pour m'accorder le pardon que je lui demandais.

Je me mis aussitot a la recherche des objets necessaires a la confection
de ma limonade; je trouvai citron, eau et sucre, comme le chien de chasse
trouve le gibier au flair. Nul ne me guida ni ne m'inquieta dans mes
recherches. La maison semblait abandonnee, et je songeai, a part moi,
qu'une bande de voleurs qui se mettrait au-dessus du sirocco ferait sans
aucun doute d'excellentes affaires a Messine.

L'heure de la visite du docteur arriva, et le docteur ne vint point. Je
presumai que lui comme les autres avait le sirocco; mais, comme l'etat de
Jadin etait loin d'avoir subi une amelioration bien visiblement rassurante,
je resolus d'aller relancer mon Esculape jusque chez lui, et de l'amener de
gre ou de force a l'hotel. Je me rappelai l'adresse donnee au capitaine; je
pris donc mon chapeau, et je me lancai bravement a sa recherche. En passant
dans le corridor, je jetai les yeux sur un thermometre: a l'ombre, il
marquait trente degres.

Messine avait l'air d'une ville morte, pas un habitant ne circulait dans
ses rues, pas une tete ne paraissait aux fenetres. Ses mendiants eux-memes
(et qui n'a pas vu le mendiant sicilien ne se doute pas de ce que c'est que
la misere), ses mendiants eux-memes etaient etendus au coin des bornes,
roules sur eux-memes, haletants, sans force pour etendre la main, sans voix
pour demander l'aumone. Pompei, que je visitai trois mois apres, n'etait
pas plus muette, pas plus solitaire, pas plus inanimee.

J'arrivai chez le docteur. Je sonnai, je frappai, personne ne repondit;
j'appuyai ma main contre la porte, elle n'etait qu'entr'ouverte; j'entrai,
et me mis en quete du docteur.

Je traversai trois ou quatre appartements; il y avait des femmes couchees
sur des canapes, il y avait des enfants etendus par terre. Rien de tout
cela ne leva meme la tete pour me regarder. Enfin, j'avisai une chambre
dont la porte etait entrebaillee comme celle des autres, je la poussai, et
j'apercus mon homme etendu sur son lit.

J'allai a lui, je lui pris la main, et je lui tatai le pouls.

--Ah! dit-il melancoliquement, en tournant avec peine la tete de mon cote,
vous voila, que voulez-vous?

--Pardieu! ce que je veux? Je veux que vous veniez voir mon ami, qui ne va
pas mieux a ce qu'il me semble.

--Aller voir votre ami! s'ecria le docteur avec un mouvement d'effroi, mais
c'est impossible.

--Comment, impossible!

Il fit un mouvement desespere, prit son jonc de la main gauche, le fit
glisser dans sa main droite, depuis la pomme d'or qui ornait une de ses
extremites, jusqu'a la virole de fer qui garnissait l'autre.

--Tenez, me dit-il, ma canne sue.

En effet, il en tomba quelques gouttes d'eau, tant ce vent terrible a
d'action, meme sur les choses inanimees.

--Eh bien? qu'est-ce que cela prouve? lui demandai-je.

--Cela prouve, monsieur, que par un temps pareil, il n'y a plus de medecin,
il n'y a que des malades.

Je vis que je n'obtiendrais jamais du docteur qu'il vint a l'hotel, et que,
si je demandais trop, je n'aurais rien; je pris donc la resolution de me
reduire a l'ordonnance; je lui expliquai les changements arrives dans la
situation du malade, et comment la fievre avait disparu pour faire place
a l'abattement. A mesure que j'exposais les symptomes, le docteur se
contentait de me repondre: il va bien, il va bien, il va tres bien; de la
limonade, beaucoup de limonade, de la limonade tant qu'il en voudra, j'en
reponds. Puis, ecrase par cet effort, le docteur me fit signe qu'il etait
inutile que je le tourmentasse plus longtemps, et se retourna le nez contre
le mur.

--Eh bien! me dit Jadin en me revoyant, le docteur ne vient-il pas?

--Ma foi! mon cher, il pretend qu'il est plus malade que vous, et que ce
serait a vous de l'aller soigner.

--Qu'est-ce qu'il a donc? la peste?

--Bien pis que cela, il a le sirocco.

Au reste, le docteur avait raison, et je reconnaissais moi-meme dans mon
malade un mieux sensible. Comme la chose lui etait recommandee, il passa
sa journee a boire de la limonade, et le soir le mal de tete meme avait
disparu. Le lendemain, a part la faiblesse, il etait a peu pres gueri. Je
lui laissai regler ses comptes avec le docteur, et je sortis pour faire
a pied une petite excursion jusqu'au village Della Pace, patrie de nos
mariniers, et qui est situe a trois ou quatre milles au nord de Messine.




LE PESCE SPADO


Je trouvai la route de la Pace charmante; elle cotoie d'un cote la
montagne, et de l'autre la mer. C'etait jour de fete: on promenait la
chasse de saint Nicolas, je ne sais dans quel but, mais tant il y a qu'on
la promenait, et que cela causait une grande joie parmi les populations. En
passant devant l'eglise des Jesuites, qui se trouve a un quart de lieue du
village Della Pace, j'y entrai. On disait une messe. Je m'approchai de la
chapelle, et je retrouvai tous nos matelots a genoux, le capitaine en tete.
C'etait la messe promise pendant la tempete, et qu'ils acquittaient avec un
scrupule et une exactitude bien meritoires pour des gens qui sont a terre.
J'attendis dans un coin que l'office divin fut fini; puis, quand le pretre
eut dit l'_ite missa est_, je sortis de derriere ma colonne et je me
presentai a nos gens.

Il n'y avait point a se tromper a la facon dont ils me recurent: chaque
visage passa subitement de l'expression du recueillement a celle de la
joie; a l'instant meme mes deux mains furent prises, et bon gre mal gre
baisees et rebaisees. Puis, je fus presente a ces dames, et a la femme du
capitaine en particulier. Elles etaient plus ou moins jolies, mais presque
toutes avaient de beaux yeux, de ces yeux siciliens, noirs et veloutes,
comme je n'en ai vu qu'a Arles et en Sicile, et qui, pour Arles comme pour
la Sicile, ont, selon toute probabilite, une source commune: l'Arabie.

J'arrivais bien: le capitaine allait partir pour Messine a mon intention.
Il voulait me ramener a la Pace pour me faire voir la fete; je lui avais
epargne les trois quarts du chemin.

Nous arrivames chez lui: il habitait une jolie petite maison, pleine
d'aisance et de proprete. En entrant dans un petit salon, la premiere chose
que j'apercus fut le portrait de monsieur Peppino, qui faisait face a celui
du comte de Syracuse, ex-vice roi de Sicile. C'etaient, avec sa femme, les
deux personnes que notre capitaine aimait le mieux au monde. Ce grand amour
d'un Sicilien pour un vice-roi napolitain m'etonna d'abord, mais plus
tard il me fut explique, et je le retrouvai chez tous les compatriotes du
capitaine.

Je vis le capitaine en grande conference avec sa femme, et je compris qu'il
etait question de moi. Il s'agissait de m'offrir a dejeuner, et ni l'un ni
l'autre n'osait porter la parole. Je les tirai d'embarras en m'invitant le
premier.

Aussitot, tout fut en revolution: monsieur Peppino fut envoye pour ramener
le pilote, Giovanni et Pietro. Le pilote devait dejeuner avec nous, et
c'etait moi qui l'avais demande pour convive; Giovanni devait faire la
cuisine, et Pietro nous servir. Maria courut au jardin cueillir des fruits,
le capitaine descendit dans le village pour acheter du poisson, et je
restai maitre et gardien de la maison.

Comme je presumais que les apprets dureraient une demi-heure ou trois
quarts d'heure, et que ma personne ne pouvait que gener ces braves gens,
je resolus de mettre le temps a profit, et de faire une petite excursion
au-dessus du village. La maison du capitaine etait adossee a la montagne
meme. Un petit sentier, aboutissant a une porte de derriere, s'y enfoncait
presque aussitot, paraissant et disparaissant a differents intervalles,
selon les accidents du terrain. Je m'engageai dans le sentier, et commencai
a gravir la montagne au milieu des cactus, des grenadiers et des lauriers
roses.

A mesure que je montais, le paysage, borne au sud par Messine, et au nord
par la pointe du Phare, s'agrandissait devant moi, tandis qu'a l'est
s'etendait, comme un rideau tout bariole de villages, de plaines, de forets
et de montagnes, cette longue chaine des Apennins, qui, nee derriere Nice,
traverse toute l'Italie et s'en va mourir a Reggio. Peu a peu, je commencai
a dominer Messine, puis le Phare; au-dela de Messine apparaissait, comme
une vaste nappe d'argent etendue au soleil, la mer d'Ionie; au-dela du
Phare, se deroulait plus etroite, et comme un immense ruban d'azur moire,
la mer Tyrrhenienne; a mes pieds j'avais le detroit que j'embrassais dans
toute sa longueur, dont le courant etait sensible comme celui d'un fleuve,
et qui m'indiquait, par un bouillonnement parfaitement visible, ces
gouffres de Charybde, si redoutes des anciens, et qu'Homere dans l'Odyssee
place a un trait d'arc de Scylla, quoiqu'ils en soient effectivement a
treize milles.

Je m'assis sous un magnifique chataignier, avec cette singuliere sensation
de l'homme qui se trouve dans un pays qu'il a desire longtemps parcourir,
et qui doute qu'il y soit reellement arrive; qui se demande si les
villages, les caps et les montagnes qu'il a sous les yeux, sont reellement
ceux dont il a si souvent entendu parler, et si c'est bien a eux surtout
que s'appliquent tous ces noms poetiques, sonores, harmonieux, dont l'ont
berce dans sa jeunesse le grec et le latin, ces deux nourrices de l'esprit,
sinon de l'ame.

C'etait bien moi, et j'etais bien en Sicile. Je revoyais les memes lieux
qu'avaient vus Ulysse et Enee, qu'avaient chantes Homere et Virgile. Ce
village pittoresque, pres d'une roche elevee et surmontee d'un chateau
fort, c'etait Scylla qui avait tant effraye Anchise. Cette mer bouillonnant
a mes pieds, et qu'il avait fallu tant de siecles pour calmer, c'etait le
voile qui me couvrait l'implacable Charybde, ou Frederic II jeta cette
coupe d'or, que tenta vainement d'aller ressaisir, elance pour la troisieme
fois dans le gouffre, Colas il Pesce, poetique heros de la balade du
_Plongeur_ de Schiller. Enfin, j'etais adosse a ce fabuleux et gigantesque
Etna, tombeau d'Encelade, qui touche le ciel de sa tete, lance des pierres
brulantes jusqu'aux etoiles, et fait trembler la Sicile lorsque le geant,
enseveli vivant dans son sein, essaie de changer de cote. Seulement l'Etna,
comme Charybde, etait fort calme; et de meme que le gouffre, au lieu
d'engloutir l'eau, de la rejeter au ciel, toute souillee de son sable noir,
n'a plus que le leger bouillonnement dont j'ai parle, l'Etna n'a plus
qu'une legere fumee qui annonce que le geant est endormi, qui previent en
meme temps qu'il n'est pas mort.

J'en etais la de ma reverie, lorsque je vis, a la fenetre de sa maison,
le capitaine, qui me fit signe que le couvert etait mis, et que l'on
n'attendait plus que moi. Je lui repondis de meme que je montais jusqu'a
une espece de petit monument que j'apercevais a une cinquantaine de pas
au-dessus de ma tete, et que je redescendais aussitot. Il me repondit par
un geste qui signifiait que j'etais le maitre de me passer cette fantaisie.
Je profitai aussitot de la permission.

C'etait une petite colonne ronde, de huit ou dix pieds de haut et de trois
ou quatre pieds de tour; elle etait evidee par le milieu, et des tablettes
de pierre la partageaient en trois ou quatre niches superposees. Dans ces
niches je croyais voir de grosses boules, et je ne comprenais pas le moins
du monde ce que cela pouvait etre, lorsqu'en m'approchant je m'apercus peu
a peu que sur ces boules etaient dessines des yeux, un nez, une bouche. Je
fis quelques pas encore, et je reconnus que c'etaient tout simplement trois
tetes d'hommes proprement detachees de leur tronc, et qui sechaient au
soleil. Un instant je voulus douter, mais il n'y avait pas moyen: elles
etaient au grand complet, avec cheveux, dents, barbe et sourcils. C'etaient
bien trois tetes.

On comprend que ma premiere parole en descendant fut pour demander au
capitaine ce que faisaient la ces trois tetes. L'histoire etait on ne peut
plus simple. Un equipage calabrais s'etait approche des cotes de Sicile
pour faire la contrebande, quoiqu'on fut en temps de cholera, et qu'il
fut defendu de mettre pied a terre sans patente. Trois de ces malheureux
avaient ete pris, juges, condamnes a mort, decapites, et leurs tetes
avaient ete mises la pour servir d'epouvantail a ceux qui seraient tentes
de faire comme eux. Cela me rappela que, moi aussi, j'etais en Sicile en
contrebandier, qu'au lieu de dix-huit jours que j'aurais du passer a Rome
pour achever ma quarantaine, j'en etais parti au bout de quatorze, et qu'il
restait une quatrieme niche vide.

Mon pauvre capitaine s'etait mis en frais, et Giovanni avait fait des
merveilles. Il y avait surtout un certain plat de poisson qui me parut
un chef-d'oeuvre; je demandai le nom de cet honorable cetace, que je ne
connaissais point encore, et qui cependant me paraissait si digne d'etre
connu: j'appris que j'avais affaire au _pesce spado_.

Je me rappelais avoir lu dans ma jeunesse de fort belles descriptions de
la maniere dont le poisson a epee, autrement dit l'espadon, profitant de
l'arme effroyable dont la nature avait arme le bout de son nez, attaquait
parfois la baleine, lui livrait de rudes combats, puis, bondissant hors
de l'eau, et se laissant retomber sur elle la tete la premiere, la
transpercait de son dard, qui ordinairement a quatre ou cinq pieds de long;
mais la s'arretaient les renseignements du naturaliste. Je m'etais donc
contente jusque-la d'estimer l'espadon sous le rapport de son aptitude a
l'escrime, et voila tout; mais je vis que monsieur de Buffon lui avait fait
tort, qu'il possedait, comme poisson, des qualites inconnues non moins
estimables que celles dont son historien s'etait fait l'apologiste,
et qu'il meritait d'avoir dans la _Cuisiniere bourgeoise_ un article
necrologique aussi important que l'article biographique qu'il possedait
deja dans l'histoire naturelle.

Le dessert n'etait pas moins remarquable que le dejeuner: il se composait
de grenades et d'oranges magnifiques, auxquelles etait joint un fruit
qui ne m'etait pas moins inconnu que le poisson sur lequel je venais de
recueillir de si precieux renseignements. Ce fruit etait la figue d'Inde,
cette manne eternelle que la Sicile offre si largement a la sensualite du
riche et a la misere du pauvre, En effet, des qu'on sort des portes d'une
ville, on voit surgir de tous cotes d'immenses cactus tout charges de ces
fruits. La figue d'Inde est de la grosseur d'un oeuf de poule, enveloppee
d'une pulpe verte, et defendue par de petits bouquets d'epines dont la
piqure amene une longue et douloureuse demangeaison; aussi, il faut une
certaine etude pour arriver a eventrer le fruit sans accident. Cette
operation faite, il sort de la blessure un globe a la chair jaunatre, doux,
frais et fondant, qu'on commence d'abord par deguster avec une certaine
froideur, mais dont, au bout de huit jours, on finit par se faire une
necessite. Les Siciliens adorent ce fruit, qui est pour eux ce que le
cocotier est pour les Napolitains, avec cette difference que le cocomero
a besoin d'une certaine culture, et qu'on ne peut se le procurer
gratuitement, tandis que la figue d'Inde pousse partout, dans le sable,
dans les terres grasses, dans les marais, dans les rochers, et jusque dans
les fentes des murs, et ne donne que la peine de la cueillir.

Ce dejeuner, l'un des plus instructifs que j'aie certainement fait de ma
vie, termine, le capitaine m'offrit de venir voir la fete de la chasse de
saint Nicolas. On comprend que je me gardai bien de refuser une pareille
proposition. Nous nous mimes en route en continuant de remonter le chemin
qui conduit au phare. Bientot, nous nous engageames a gauche dans de petits
mouvements de terrain qui nous firent perdre de vue la mer; enfin, nous
nous trouvames au bord d'un petit lac isole, bleu, clair, brillant comme
un miroir, encadre, a gauche, par une rangee de maisons, a droite, par une
suite de montagnes qui empeche cette jolie coupe de s'epancher dans le
detroit. C'etait le lac de Pantana. Ses bords presentaient l'aspect d'une
fete de campagne reduite a sa plus naive simplicite, avec ses jeux ou il
est impossible de gagner, ses petites boutiques chargees de fruits, et ses
tarentelles.

Ce fut la que j'eus pour la premiere fois l'occasion d'examiner cette danse
dans tous ses details. C'est une merveilleuse danse, et la plus commode que
je connaisse, pourvu qu'on ait le musicien, et encore, a la rigueur, on
peut chanter ou siffler l'air soi-meme. Elle se danse seul, a deux, a
quatre, a huit, et indefiniment, si l'on veut, homme a homme, femme a
femme, qu'on se connaisse ou qu'on ne se connaisse pas: la chose n'y
fait rien, a ce qu'il parait, et ce ne semblait nullement inquieter les
danseurs. Quand un des spectateurs a envie de danser a son tour, il sort
du cercle des assistants, entre dans l'espace reserve au ballet, saute
alternativement sur un pied et sur un autre, jusqu'a ce qu'une autre
personne se detache et se mette a sauter vis-a-vis de lui. Si le partenaire
tarde et que le monologue ennuie l'acteur, il s'approche en mesure du
couple qui danse deja, donne un coup de coude a l'homme ou a la femme qui
danse depuis le plus longtemps, l'envoie se reposer et prend sa place, sans
que la galanterie lui fasse faire aucune difference de sexe. Il est vrai de
dire aussi que les Siciliens apprecient tous les avantages d'une gigue si
independante: la tarentelle est une veritable maladie chez eux. J'etais
arrive sur les bords du lac avec le capitaine, sa femme, Nunzio, Giovanni,
Pietro et Peppino. Au bout de dix minutes, je me trouvai absolument seul,
et libre de me livrer a toutes les reflexions que je jugeais convenable de
faire. Chacun sautillait a qui mieux mieux, et il n'y avait pas jusqu'au
fils du capitaine qui ne se tremoussat en face d'une espece de geant, qui
n'offrait d'autre difference avec les cyclopes, dont il me paraissait
descendre en droite ligne, que l'accident qui lui avait donne deux yeux.

Quant a la musique qui donnait le branle a toute cette population, elle
n'etait pas, comme chez nous, reunie sur un seul point, mais disseminee au
contraire sur les bords du lac; l'orchestre se composait en general de deux
musiciens, l'un jouant de la flute, et l'autre d'une espece de mandoline.
Ces deux instruments reunis formaient une melodie assez semblable a celle
qui chez nous a le privilege de faire exclusivement danser les chiens et
les ours. Les musiciens etaient mobiles et cherchaient la pratique, au
lieu de l'attendre. Lorsqu'ils avaient epuise les forces du groupe qui les
entourait, et que la recette, abandonnee a la genereuse appreciation du
public, etait epuisee, ils se mettaient en marche, jouant l'air eternel, et
ils n'avaient pas fait vingt pas, que sur leur passage un autre groupe
se formait et les forcait de faire une nouvelle halte choregraphique. Je
comptai soixante-dix de ces musiciens, qui tous avaient plus ou moins
d'occupation.

Au plus fort de la fete, et vers les trois heures a peu pres, la chasse
de saint Nicolas sortit de l'eglise ou elle etait enfermee; aussitot les
danses cesserent; chacun accourut, prit sa place dans le cortege, et la
procession commenca de faire le tour du lac, accompagnee de l'explosion
eternelle d'un millier de boites.

Ce nouvel exercice dura a peu pres une heure et demie, puis la chasse
rentra dans l'eglise avec les pretres, et la foule s'eparpilla de nouveau
autour du lac.

Comme il se faisait tard et que j'avais vu de la fete tout ce que j'en
voulais voir, je pris conge du capitaine, qui fit un signe a Pietro et a
Giovanni, lesquels aussitot quitterent leurs danseuses sans leur dire un
seul mot et accoururent: leur intention etait de me faire reconduire par
mer avec la barque du speronare, afin de m'epargner les deux lieues qui me
separaient de Messine. J'essayai de me defendre, mais il n'y eut pas moyen,
et Giovanni fit tant d'instances et Pietro tant de cabrioles, tous deux
mirent a un si haut prix l'honneur de reconduire Son Excellence, que Son
Excellence, qui, au fond du coeur, n'etait aucunement fachee de s'en aller
coucher dans une bonne barque au lieu de pietiner sur des jambes assez
fatiguees de l'avoir portee, par une chaleur de 35 degres, depuis huit
heures du matin jusqu'a cinq heures du soir, finit par accepter, se
promettant, il est vrai, de dedommager Pietro et Giovanni du plaisir perdu.
Nous nous en allames donc tout en bavardant jusqu'au village Della Pace,
eux me parlant sans cesse le chapeau a la main, et moi n'ayant d'autre
occupation que de leur faire mettre le chapeau sur la tete. Arrives en face
de la porte du capitaine, ils detacherent une barque, je sautai dedans, et
comme le courant etait bon, nous commencames, sans grande fatigue pour ces
braves gens, a descendre le detroit, tout en laissant a notre droite
des batiments d'une forme si singuliere qu'ils finirent par attirer mon
attention.

C'etaient des chaloupes a l'ancre, sans cordages et sans vergues, du milieu
desquelles s'elevait un seul mat d'une hauteur extreme: au haut de ce mat,
qui pouvait avoir vingt-cinq ou trente pieds de long un homme, debout sur
une traverse pareille a un baton de perroquet, et lie par le milieu du
corps a l'espece d'arbre contre lequel il etait appuye, semblait monter la
garde, les yeux invariablement fixes sur la mer; puis, a certains moments,
il poussait des cris et agitait les bras: a ces clameurs et a ces signes,
une autre barque plus petite, et comme la premiere d'une forme bizarre,
ayant un mat plus court a l'extremite duquel une seconde sentinelle etait
liee, montee par quatre rameurs qui la faisaient voler sur l'eau, dominee
a la proue par un homme debout et tenant un harpon a la main, s'elancait
rapide comme une fleche et faisait des evolutions etranges, jusqu'au moment
ou l'homme au harpon avait lance son arme. Je demandai alors a Pietro
l'explication de cette manoeuvre; Pietro me repondit que nous etions
arrives a Messine juste au moment de la peche du _pesce spado_, et que
c'etait cette peche a laquelle nous assistions. En meme temps, Giovanni me
montra un enorme poisson que l'on tirait a bord d'une de ces barques et
m'assura que c'etait un poisson tout pareil a celui que j'avais mange a
diner et dont j'avais si bien apprecie la valeur. Restait a savoir comment
il se faisait que des hommes si religieux, comme le sont les Siciliens,
se livrassent a un travail si fatigant le saint jour du dimanche; mais ce
dernier point fut eclairci a l'instant meme par Giovanni, qui me dit que le
_pesce spado_ etant un poisson de passage, et ce passage n'ayant lieu que
deux fois par an et etant tres court, les pecheurs avaient dispense de
l'eveque pour pecher les fetes et dimanches.

Cette peche me parut si nouvelle, et par la maniere dont elle s'executait
et par la forme et par la force du poisson auquel on avait affaire,
qu'outre mes sympathies naturelles pour tout amusement de ce genre, je fus
pris d'un plus grand desir encore que d'ordinaire de me permettre celui-ci.
Je demandai donc a Pietro s'il n'y aurait pas moyen de me mettre en
relation avec quelques-uns de ces braves gens, afin d'assister a leur
exercice. Pietro me repondit que rien n'etait plus facile, mais qu'il y
avait mieux que cela a faire: c'etait d'executer cette peche nous-memes,
attendu que l'equipage etait a notre service dans le port comme en mer, et
que tous nos matelots etant nes dans le detroit, etaient familiers avec cet
amusement. J'acceptai a l'instant meme, et comme je comptais, en supposant
que la sante de Jadin nous le permit, quitter Messine le surlendemain, je
demandai s'il serait possible d'arranger la partie pour le jour suivant.
Mes Siciliens etaient des hommes merveilleux qui ne voyaient jamais
impossibilite a rien; aussi, apres s'etre regardes l'un l'autre et avoir
echange quelques paroles, me repondirent-ils que rien n'etait plus facile,
et que, si je voulais les autoriser a depenser deux ou trois piastres pour
la location ou l'achat des objets qui leur manquaient, tout serait pret
pour le lendemain a six heures; bien entendu que, moyennant cette avance
faite par moi, le poisson pris deviendrait ma propriete. Je leur repondis
que nous nous entendrions plus tard sur ce point. Je leur donnai quatre
piastres, et leur recommandai la plus scrupuleuse exactitude. Quelques
minutes apres ce marche conclu, nous abordames au pied de la douane.

La vue de ce batiment me rappela le pauvre Cama, que j'avais parfaitement
oublie. Je demandai a mes deux rameurs s'ils en savaient quelque chose,
mais ni l'un ni l'autre n'en avait entendu parler: c'etait jour de fete, il
etait donc inutile de s'en occuper le meme jour. Le lendemain matin, nous
nous mettions de trop bonne heure en mer pour esperer que les autorites
seraient levees. Je dis a Pietro de prevenir le capitaine de m'attendre a
l'hotel vers onze heures du matin, c'est-a-dire au retour de notre peche,
attendu qu'en ce moment nous ferions ensemble les demarches necessaires a
la liberte du prisonnier. Au reste, ayant paye a Cama en partant de Naples
son mois d'avance, j'etais moins inquiet sur son compte; avec de l'argent
on se tire d'affaire, meme en prison.

Je trouvai Jadin aussi bien qu'il etait permis de le desirer; il avait
renvoye son medecin, en lui donnant trois piastres et en l'appelant vieil
intrigant. Le medecin, qui ne parlait pas francais, n'avait compris que la
partie de la harangue qui se traduisait par la vue, et avait pris conge de
lui en lui baisant les mains.

J'annoncai a Jadin la partie de peche arrangee pour le lendemain, puis
je fis mettre les chevaux a une espece de voiture que notre hotelier eut
l'audace de nous faire passer pour une caleche, et nous allames faire un
tour sur la Marine.

Il y a vraiment dans les climats meridionaux un espace de temps delicieux;
c'est celui qui est compris entre six heures du soir et deux heures du
matin. On ne vit reellement que pendant cette periode de la journee; au
contraire de ce qui se passe dans nos climats du Nord, c'est le soir que
tout s'eveille. Les fenetres et les portes des maisons s'ouvrent, les rues
s'animent, les places se peuplent. Un air frais chasse cette atmosphere de
plomb qui a pese toute la journee sur le corps et sur l'esprit. On releve
la tete, les femmes reprennent leur sourire, les fleurs leurs parfums,
les montagnes se colorent de teintes violatres, la mer repand son acre et
irritante saveur; enfin, la vie, qui semblait pres de s'eteindre, renait,
et coule dans les veines avec un etrange surcroit de sensualite.

Nous restames deux heures a faire _corso_ a la Marine; nous passames une
autre heure au theatre pour y entendre chanter la _Norma_. Je me rappelai
alors ce bon et cher Bellini, qui, en me remettant au moment de mon depart
de France des lettres pour Naples, m'avait fait promettre, si je passais
a Catane, sa patrie, d'aller donner de ses nouvelles a son vieux pere.
J'etais bien decide a tenir religieusement parole, et fort loin de me
douter que celles que je donnerais a son pere seraient les dernieres qu'il
en devait recevoir.

Pendant l'entr'acte, j'allai remercier mademoiselle Schulz du plaisir
qu'elle m'avait fait le soir de mon arrivee a Messine, lorsqu'elle etait
passee pres de ma barque, en jetant a la brise sicilienne cette vague
melodie allemande que Bellini a prouve ne lui etre pas si etrangere qu'on
le croyait.

Il etait temps de rentrer. Pour un convalescent, Jadin avait fait force
folies; il voulait absolument repasser par la Marine, mais je tins bon, et
nous revinmes droit a l'hotel. Nous devions nous lever le lendemain a six
heures du matin, et il etait pres de minuit.

Le lendemain, a l'heure dite, nous fumes reveilles par Pietro, qui avait
quitte ses beaux habits de la veille pour reprendre son costume de marin.
Tout etait pret pour la peche, hommes et chaloupes nous attendaient. En un
tour de main, nous fumes habilles a notre tour; notre costume n'etait guere
plus elegant que celui de nos matelots; c'etait, pour moi, un grand chapeau
de paille, une veste de marin en toile a voiles, et un pantalon large.
Quant a Jadin, il n'avait pas voulu renoncer au costume qu'il avait adopte
pour tout le voyage, il avait la casquette de drap, la veste de panne
taillee a l'anglaise, le pantalon demi-collant et les guetres.

Nous trouvames dans la chaloupe Vincenzo, Filippo, Antonio, Sieni et
Giovanni. A peine y fumes-nous descendus, que les quatre premiers prirent
les rames: Giovanni se mit a l'avant avec son harpon, Pietro monta sur son
perchoir, et nous allames, apres dix minutes de marche, nous ranger au pied
d'une de ces barques a l'ancre qui portaient au bout de leurs mats un homme
en guise de girouette. Pendant le trajet, je remarquai qu'au harpon de
Giovanni etait attachee une corde de la grosseur du pouce, qui venait
s'enrouler dans un tonneau scie par le milieu, qu'elle remplissait presque
entierement. Je demandai quelle longueur pouvait avoir cette corde, on me
repondit qu'elle avait cent vingt brasses.

Tout autour de nous se passait une scene fort animee: c'etaient des cris et
des gestes inintelligibles pour nous, des barques qui volaient sur l'eau
comme des hirondelles; puis, de temps en temps, faisaient une halte pendant
laquelle on tirait a bord un enorme poisson muni d'une magnifique epee.
Nous seuls etions immobiles et silencieux; mais bientot notre tour arriva.

L'homme qui etait au haut du mat de la barque a l'ancre poussa un cri
d'appel, et en meme temps montra de la main un point dans la mer qui etait,
a ce qu'il parait, dans nos parages a nous. Pietro repondit en criant:
Partez! Aussitot nos rameurs se leverent pour avoir plus de force, et nous
bondimes plutot que nous ne glissames sur la mer, decrivant, avec une
vitesse dont on n'a point idee, les courbes, les zigzags et les angles
les plus abrupts et les plus fantastiques, tandis que nos matelots, pour
s'animer les uns les autres, criaient a tue-tete: _Tutti do! tuttido_!
Pendant ce temps, Pietro et l'homme de la barque a l'ancre se demenaient
comme deux possedes, se repondant l'un a l'autre comme des telegraphes,
indiquant a Giovanni, qui se tenait raide, immobile, les yeux fixes et son
harpon a la main, dans la pose du Romulus des _Sabines_, l'endroit ou etait
le _pesce spado_ que nous poursuivions. Enfin, les muscles de Giovanni se
raidirent, il leva le bras; le harpon, qu'il lanca de toutes ses forces,
disparut dans la mer; la barque s'arreta a l'instant meme dans une
immobilite et un silence complets. Mais bientot le manche du harpon
reparut. Soit que le poisson eut ete trop profondement enfonce dans l'eau,
soit que Giovanni se fut trop presse, il avait manque son coup. Nous
revinmes tout penauds prendre notre place aupres de la grande barque.

Une demi-heure apres, les memes cris et les memes gestes recommencerent, et
nous fumes emportes de nouveau dans un labyrinthe de tours et de detours;
chacun y mettait une ardeur d'autant plus grande, qu'ils avaient tous une
revanche a prendre et une rehabilitation a poursuivre. Aussi, cette fois,
Giovanni fit-il deux fois le geste de lancer son harpon, et deux fois se
retint-il; a la troisieme, le harpon s'enfonca en sifflant; la barque
s'arreta, et presqu'aussitot nous vimes se derouler rapidement la corde qui
etait dans le tonneau; cette fois, l'espadon etait frappe, et emportait le
harpon du cote du Phare, en s'enfoncant rapidement dans l'eau. Nous nous
mimes sur sa trace, toujours indiquee par la direction de la corde; Pietro
et Giovanni avaient saute dans la barque, et avaient saisi deux autres
rames qui avaient ete rangees de cote; tous s'animaient les uns les autres
avec le fameux _tutti do_. Et cependant, la corde, en continuant de se
derouler, nous prouvait que l'espadon gagnait sur nous; bientot, elle
arriva a sa fin, mais elle etait arretee au fond du tonneau; le tonneau fut
jete a la mer, et s'eloigna rapidement, surnageant comme une boule. Nous
nous mimes aussitot a la poursuite du tonneau, qui bientot, par ses
mouvements bizarres et saccades, annonca que l'espadon etait a l'agonie.
Nous profitames de ce moment pour le rejoindre. De temps en temps de
violentes secousses le faisaient plonger, mais presqu'aussitot il revenait
sur l'eau. Peu a peu, les secousses devinrent plus rares, de simples
fremissements leur succederent, puis ces fremissements meme s'eteignirent.
Nous attendimes encore quelques minutes avant de toucher a la corde. Enfin
Giovanni la prit et la tira a lui par petites secousses, comme fait un
pecheur a la ligne qui vient de prendre un poisson trop fort pour son
hamecon et pour son crin. L'espadon ne repondit par aucun mouvement, il
etait mort.

Nous nageames jusqu'a ce que nous fussions a pic au-dessus de lui. Il etait
au fond de la mer, et la mer, nous en pouvions juger par ce qu'il restait
de corde en dehors, devait avoir, a l'endroit ou nous nous trouvions, cinq
cents pieds de profondeur. Trois de nos matelots commencerent a tirer la
corde doucement, sans secousses, tandis qu'un quatrieme la roulait au fur
et a mesure dans le tonneau pour qu'elle se trouvat toute prete au
besoin. Quant a moi et Jadin, nous faisions, avec le reste de l'equipage,
contrepoids a la barque, qui eut chavire si nous etions restes tous du meme
cote.

L'operation dura une bonne demi-heure; puis Pietro me fit signe d'aller
prendre sa place, et vint s'asseoir a la mienne. Je me penchai sur le bord
de la barque, et je commencai a voir, a trente ou quarante pieds sous
l'eau, des especes d'eclairs. Cela arrivait toutes les fois que l'espadon,
qui remontait a nous, roulait sur lui-meme, et nous montrait son ventre
argente. Il fut bientot assez proche pour que nous pussions distinguer sa
forme. Il nous paraissait monstrueux; enfin, il arriva a la surface de
l'eau. Deux de nos matelots le saisirent, l'un par le pic, l'autre par la
queue, et le deposerent au fond de la barque. Il avait de longueur, le pic
compris, pres de dix pieds de France.

Le harpon lui avait traverse tout le corps, de sorte qu'on denoua la corde,
et qu'au lieu de le retirer par le manche, on le retira par le fer, et
qu'il passa tout entier au travers de la double blessure. Cette operation
terminee, et le harpon lave, essuye, hisse, Giovanni prit une petite scie
et scia l'epee de l'espadon au ras du nez; puis il scia de nouveau cette
epee six pouces plus loin, et me presenta le morceau; il en fit autant pour
Jadin; et aussitot, lui et ses compagnons scierent le reste en autant de
parties qu'ils etaient de rameurs, et se les distribuerent. J'ignorais
encore dans quel but etait faite cette distribution, quand je vis chacun
porter vivement son morceau a sa bouche, et sucer avec delices l'espece de
moelle qui en formait le centre. J'avoue que ce regal me parut mediocre; en
consequence, j'offris le mien a Giovanni, qui fit beaucoup de facons pour
le prendre, et qui enfin le prit et l'avala. Quant a Jadin, en sa qualite
d'experimentateur, il voulut savoir par lui-meme ce qu'il en etait; il
porta donc le morceau a sa bouche, aspira le contenu, roula un instant des
yeux, fit une grimace, jeta le morceau a la mer, et se retourna vers moi en
me demandant un verre de muscat de Lipari, qu'il vida tout d'un trait.

Je ne pouvais me lasser de regarder notre prise. Nous etions assurement
tombes sur un des plus beaux espadons qui se pussent voir. Nous regagnames
la grande barque avec notre prise, nous la fimes passer d'un bord a
l'autre, puis nous nous appretames a une nouvelle peche. Apres deux coups
de harpon manques, nous primes un second _pesce spado_, mais plus petit
que le premier. Quant aux details de la capture, ils furent exactement les
memes que ceux que nous avons donnes, a une seule exception pres: c'est que
le harpon ayant frappe dans une portion plus vitale et plus rapprochee du
coeur, l'agonie de notre seconde victime fut moins longue que celle de la
premiere, et qu'au bout de soixante-dix ou quatre-vingts brasses de corde,
le poisson etait mort.

Il etait onze heures moins un quart, j'avais donne rendez-vous a onze
heures au capitaine; il etait donc temps de rentrer en ville. Nos matelots
me demanderent ce qu'ils devaient faire des deux poissons. Nous leur
repondimes qu'ils n'avaient qu'a nous en garder un morceau pour notre
diner, que nous reviendrions faire a bord sur les trois heures, apres quoi,
sauf le bon plaisir du vent, nous remettrions a la voile pour continuer
notre voyage. Quant au reste du poisson, ils n'avaient qu'a le vendre,
le saler ou en faire cadeau a leurs amis et connaissances. Cet abandon
genereux de nos droits nous valut un redoublement d'egards, de joie et de
bonne volonte qui, joint au plaisir que nous avions pris, nous dedommagea
completement des quatre piastres de premiere mise de fonds que nous avions
donnees.

Nous trouvames le capitaine, qui nous attendait avec son exactitude
ordinaire. Jadin se chargea de regler les comptes avec notre hote, et de
faire approvisionner par Giovanni et Pietro le batiment de fruits et de
vin. Je m'en allai ensuite avec le capitaine faire ma visite au chef de la
police messinoise.

Nous trouvames, contre l'habitude, un homme aimable et de bonne compagnie.
Il etait d'ailleurs lie avec le docteur qui avait traite Jadin, et qui lui
avait parle de nous tres favorablement. Nous lui racontames l'aventure de
Cama, comment il avait oublie son passeport pour me suivre plus vite des
qu'il avait su que j'etais un digne appreciateur de Roland, et comment
enfin son refus de changer de nom, qui indiquait au reste la droiture de
son ame, avait amene son arrestation. Le chef de la police fit alors
donner au capitaine sa parole d'honneur que Cama, pendant tout le voyage,
resterait a bord du speronare et ne descendrait point a terre. Je me permis
de faire observer a l'autorite que j'avais pris un cuisinier pour me faire
la cuisine, et non comme objet de luxe. J'ajoutai que comme du moment ou il
mettait le pied a bord du batiment, il etait pris du mal de mer, sa societe
me devenait parfaitement inutile tout le temps que durait la navigation, et
je lui avouai que j'avais compte me rattraper de ce sacrifice pendant notre
voyage a terre; mais j'eus beau faire valoir toutes ces raisons, en appeler
de Philippe endormi a Philippe eveille, la sentence etait portee, et le
juge n'en voulut pas demordre. Il est vrai qu'il m'offrait un autre moyen;
c'etait de laisser Cama en prison pendant tout le voyage, et de ne le
reprendre qu'a mon retour, epoque a laquelle il me donnerait un certificat
qui, constatant que mon cuisinier etait reste a Messine par une cause
independante de ma volonte, et qui ne pouvait etre attribuee qu'a sa propre
faute, me dispenserait de le payer. Mais j'eus pitie du pauvre Cama. Le
capitaine donna sa parole, et le chef de la police, en echange, me remit
l'ordre de mise en liberte du prisonnier. Je laissai au capitaine le soin
de faire sortir Cama de prison; je lui recommandai d'etre a trois heures
juste en face de la Marine, et je rentrai a l'hotel.

Je trouvai Jadin en grande discussion avec l'aubergiste, qui voulait lui
faire payer les dejeuners qu'il n'avait pas pris, sous pretexte que nos
chambres etaient de deux piastres chacune, nourriture comprise; en outre,
il presentait un compte de dix-huit francs pour limonade, eau de guimauve,
etc. Apres une menace bien positive d'aller nous plaindre a l'autorite d'un
pareil vol, il fut convenu que tout ce qui avait ete pris, de quelque facon
que l'absorption se fut faite, passerait pour nourriture. Il en resulta
que Jadin paya son eau de guimauve et sa limonade comme si c'eut ete des
cotelettes et des beefsteaks, moyennant quoi notre hote voulut bien nous
tenir quitte, et nous pria de le recommander a nos amis.

A trois heures, nous vimes arriver Pietro et Giovanni, qui s'etaient
constitues nos serviteurs, et qui venaient chercher nos malles. Le vent
etait bon, et le batiment n'attendait plus que nous pour mettre a la voile.
La premiere personne que nous apercumes en montant a bord fut Cama. La
prison lui avait ete a merveille; ses yeux etaient debouffis et ses levres
desenflees, de sorte qu'il avait retrouve un visage a peu pres humain.
L'incarceration, au reste, l'avait rendu on ne peut plus traitable, et
il etait pret desormais a prendre tous les noms qu'il me plairait de lui
donner. Malheureusement cette abnegation patronymique lui venait un peu
tard.

Au reste, avec sa sante, Cama reclamait ses droits; il s'etait revetu de
son costume des grands jours pour imposer a quiconque tenterait d'usurper
ses fonctions. Il avait la toque de percale blanche, la veste bleue, le
pantalon de nankin, le tablier de cuisine coquettement releve par un coin,
et il appuyait fierement la main gauche sur le manche du couteau passe
dans sa ceinture. Giovanni n'avait ni toque de percale, ni veste bleue, ni
pantalon de nankin, ni tablier drape, ni couteau de cuisine coquettement
passe au cote, mais il avait des antecedents respectables, et parmi ces
antecedents, le dejeuner qu'il nous avait fait faire la veille chez le
capitaine. Aussi ne paraissait-il aucunement dispose a faire la moindre
concession. Il avait d'ailleurs un auxiliaire puissant: c'etait Milord, qui
l'avait reconnu jusqu'a present pour le veritable distributeur d'os et de
patee, et qui etait parfaitement dispose a le soutenir. Je vis que la
chose tournait tout doucement a mal; j'appelai le capitaine, et ne voulant
mecontenter ni l'un ni l'autre de ces fideles serviteurs, je lui dis que
nous ne dinerions que dans une heure et demie, et que, puisque le vent
etait bon, je le priais de ne pas perdre de temps pour mettre a la voile.
Aussitot tous les hommes furent appeles a la manoeuvre, Giovanni comme les
autres. Nous levames l'ancre, nous depliames la voile, et nous commencames
a marcher. Quant a Cama, il descendit triomphalement sous le pont.

Un quart d'heure apres, Giovanni, en descendant a son tour, le trouva
etendu de tout son long pres de ses fourneaux. Ce que j'avais prevu etait
arrive. Le mal de mer avait fait son effet. Cama ne reclamait plus rien
qu'un matelas et la permission de se coucher sur le pont.

L'exigence du chef de la police, qui avait fait promettre au capitaine que
Cama ne mettrait point pied a terre, lui promettait, comme on le voit, un
voyage bien agreable.

Giovanni triompha sans ostentation. A l'heure ou nous l'avions demande, le
diner fut pret et se trouva excellent. Le capitaine le partagea avec nous,
et il fut convenu, une fois pour toutes, qu'il en serait ainsi tous les
jours. Au dessert, je m'apercus que monsieur Peppino n'avait point encore
paru, et je m'informai de lui. J'appris que sa mere l'avait garde pres
d'elle. En outre, Gaetano, retenu par une espece d'ophthalmie, etait reste
a terre.

Pendant le diner, le capitaine nous donna des nouvelles de la tempete.
Ce n'est pas sans raison qu'elle avait effraye sa femme: six batiments
s'etaient perdus pendant les dix-huit heures qu'elle avait dure.

Jusqu'a la nuit, nous suivimes le milieu du detroit a egale distance a
peu pres des cotes de Sicile et des cotes de Calabre. Des deux cotes, une
vegetation luxuriante, qui venait baigner ses racines jusque dans la mer,
luttait de force et de richesse. Nous passames ainsi devant Contessi,
Reggio, Pistorera, Sainte-Agathe; enfin, dans les brumes du soir, nous
vimes apparaitre le pittoresque village de la Scaletta, dont le nom indique
l'aspect, et ou le capitaine avait eu son duel avec Gaetano Sferra. Puis la
nuit vint, une de ces nuits delicieuses, limpides et parfumees, comme on
n'a point d'idee qu'il en puisse exister nulle part quand on n'a pas quitte
le Nord.

Nous tirames nos matelas sur le pont, nous nous jetames dessus, et nous
endormimes, berces a la fois par le mouvement des vagues et par le chant de
nos matelots, qui, sur les dix heures, sentant tomber le vent, s'etaient
remis bravement a la rame.

Lorsque nous ouvrimes les yeux, il etait quatre heures du matin, et nous
etions a l'ancre dans le port de Taormine.




CATANE


L'aspect de Taormine nous plongea en extase. A notre gauche, et ornant
l'horizon, s'elevait l'Etna, cette colonne du ciel, comme l'appelle
Pindare, decoupant sa masse violette dans une atmosphere rougeatre tout
impregnee des rayons naissants du soleil. Au second plan, en se rapprochant
de nous, etaient accroupies aux pieds du geant deux montages fauves, qu'on
eut dit recouvertes d'une immense peau de lion, tandis que, devant nous, au
fond d'une petite crique, et se degageant a peine de l'ombre, s'elevaient
au bord de la mer, pareilles a un miroir d'acier bruni, quelques chetives
maisons dominees a droite par l'ancienne ville naxienne de Tauromenium. La
ville est dominee elle-meme par une montagne, ou plutot par un pic au haut
duquel se groupe et se dresse le village sarrasin de la Mola, auquel on
n'arrive que par une echelle de pierre.

Lorsque nous eumes bien considere ce spectacle si grand, si magnifique, si
splendide, que Jadin ne pensa pas meme a en faire une esquisse, nous nous
retournames vers l'est. Le soleil se levait lentement et majestueusement
derriere la pointe de la Calabre, et enflammait le sommet de ses montagnes,
tandis que tout leur versant occidental demeurait dans la demi-teinte, et
que, dans cette demi-teinte, on distinguait les crevasses, les vallees et
les ravins a leur ombre plus foncee, et les villes et les villages, au
contraire, a leur teinte blanche et mate. A mesure qu'il s'elevait dans le
ciel, tout changeait de couleur, montagnes et maisons; la mer brune devint
eclatante, et lorsque nous nous retournames, le premier paysage que nous
avions vu avait perdu lui-meme sa teinte fantastique pour rentrer dans sa
puissante et majestueuse realite.

Nous mimes pied a terre, et apres une montee d'une demi-heure, assez
rapide, et par un chemin etroit et pierreux, nous arrivames aux murailles
de la ville, composees de laves noires, de pierres jaunatres et de briques
rouges. Quoique au premier aspect la ville semble mauresque, l'ogive de la
porte est normande. Nous la franchimes, et nous nous trouvames dans une rue
sale et etroite, aboutissant a une place au milieu de laquelle s'eleve une
fontaine surmontee d'une etrange statue; c'est un buste d'ange du XIVe
siecle greffe sur le corps d'un taureau antique. L'ange est de marbre
blanc, et le taureau de granit rouge. L'ange tient de la main gauche un
globe dans lequel on a plante une croix, et de l'autre un sceptre. Une
eglise placee en face presente deux ornements remarquables; d'abord, les
six colonnes en marbre qui la soutiennent, ensuite les deux lions gothiques
qui, couches au pied des fonds baptismaux, supportent les armes de
la ville, qui sont une centauresse: cette seconde sculpture donne
l'explication de celle de la place.

En sortant de l'eglise, nous rencontrames un malheureux qui, de son etat,
etait tailleur, et que la munificence du roi de Naples avait eleve aux
fonctions de cicerone. Aux premiers mots que nous echangeames avec lui,
nous vimes a qui nous avions affaire; mais, comme nous avions besoin d'un
guide, nous le primes a ce titre, afin de ne pas etre voles. En effet, il
nous conduisit assez directement au theatre, tout en nous faisant passer
devant une maison qu'une ceinture de lettres gothiques faisant corniche
designait comme ayant servi de retraite a Jean d'Aragon apres la defaite de
son armee par les Francais. A quatre-vingts pas de cette maison a peu pres,
sont les ruines d'un couvent de femmes, dont il ne reste qu'une tour carree
percee de trois fenetres gothiques et dominee par un mur de rochers, au
pied duquel poussent des grenadiers, des orangers et des lauriers roses. Du
milieu de ce groupe d'arbres s'elancent deux palmiers qui donnent a toute
cette petite fabrique un air africain qui ne manque pas d'une certaine
apparence de realite sous un soleil de trente-cinq degres.

Nous arrivames enfin aux ruines du theatre; avant qu'on eut decouvert ceux
de Pompeia et d'Herculanum, et quand on ne connaisssait pas celui d'Orange,
c'etait, disait-on, le mieux conserve. Comme a Orange, on a profite de
l'accident du terrain en faisant une incision demi-circulaire dans une
montagne, pour tailler dans le granit les degres sur lesquels etaient assis
les spectateurs, le theatre de Tauromenium pouvait en contenir vingt-cinq
mille.

Au reste, ce theatre bati en briques n'offre que des ruines sans grandeur;
le voyageur venu la pour visiter ces ruines, s'assied, et ne voit plus que
l'immense horizon qui se deroule devant lui.

En effet, a droite, l'Etna se developpe dans toute l'immensite de sa base,
qui a soixante-dix lieues de tour, et dans toute la majeste de sa taille,
qui a dix mille six cents pieds de hauteur, c'est-a-dire deux mille pieds
de moins seulement que le mont Blanc, et six mille deux cents pieds de plus
que le Vesuve. A gauche, la chaine des Apennins va s'abaissant derriere
Reggio, et, pareille a un taureau agenouille, etend sa tete et presente ses
cornes a la mer qui se brise au cap dell'Armi. A l'horizon, la mer et
le ciel se confondent; puis, en ramenant, par la droite, ses regards de
l'horizon le plus eloigne a la base du theatre, on decouvre un rivage
echancre de ports, tout parseme de villes, et de villes qui s'appellent
Syracuse, Augusta et Catane.

Quand on a vu ce magnifique spectacle une heure, la curiosite, je l'avoue,
manque pour tout le reste; aussi, fut-ce par acquit de conscience que,
pendant que Jadin faisait un croquis du theatre et du paysage, je visitai
la naumachie, les piscines, les bains, le temple d'Apollon et le faubourg
du _Rabato_, mot sarrasin qui constate l'occupation arabe en lui survivant.

Apres deux heures de course dans les rochers, les vignes et qui pis est
dans les rues de Taormine, apres avoir compte cinquante-cinq couvents,
tant d'hommes que de femmes, ce qui me parut fort raisonnable pour une
population de quatre mille cinq cents ames, je revins a Jadin, tourmente
d'une faim feroce, et le retrouvai dans une disposition qui, malgre sa
maladie recente, ne le cedait en rien a la mienne. Comme il ne me restait
a visiter, pour completer mon excursion archeologique, que la voie des
tombeaux, et que la voie des tombeaux etait juste au-dessous de nous, au
lieu de retraverser toute la ville, nous descendimes moitie glissant,
moitie roulant, par une espece de precipice couvert d'herbes dessechees
sur lesquelles il etait aussi difficile de se maintenir que sur la glace;
contre toute attente, nous arrivames au bas sans accident, et nous nous
trouvames sur la voie sepulcrale.

C'est le meme systeme d'enterrement que dans les catacombes: des sepulcres
de six pieds de long et de quatre pieds de profondeur sont creuses
horizontalement, et de petits murs en facon de contrefort separent ces
proprietes mortuaires les unes des autres; il y a quatre etages de
tombeaux.

On comprend qu'il n'etait nullement question de dejeuner dans les infames
bouges qui s'elevent, sous le nom de maisons, au bord de la mer. Nous fimes
signe au capitaine, que nous reconnaissions sur le pont, et qui ne nous
avait pas perdus de vue, de nous envoyer la chaloupe. Nous soldames notre
cicerone, et nous retournames a bord.

Decidement, Giovanni etait un grand homme: il avait devine qu'apres une
excursion de cinq heures dans des regions fort aperitives, nous ne pouvions
manquer d'avoir faim. En consequence, il s'etait mis a l'oeuvre; et notre
dejeuner etait pret.

Voyageurs qui voyagez en Sicile, au nom du ciel prenez un speronare! Avec
un speronare, surtout, si cela est possible, celui de mon ami le capitaine
Arena, dans lequel on est mieux que dans aucun autre, avec un speronare,
vous mangerez toutes les fois que vous n'aurez pas le mal de mer; dans les
auberges, vous ne mangerez jamais. Et que l'on prenne ceci a la lettre: en
Sicile, on ne mange que ce qu'on y porte; en Sicile, ce ne sont point
les aubergistes qui nourrissent les voyageurs, ce sont les voyageurs qui
nourrissent les aubergistes.

En attendant, et tandis que le capitaine allait chercher a terre sa
patente, nous fimes un excellent dejeuner. A midi, le capitaine etant de
retour, nous levames l'ancre. Nous avions un joli vent qui nous permettait
de faire deux lieues a l'heure, de sorte qu'au bout de trois heures a peu
pres, nous nous trouvames a la hauteur d'Aci-Reale, ou j'avais dit au
capitaine que je comptais m'arreter. En consequence, il mit le cap sur une
espece de petite crique d'ou partait un chemin en zigzag qui conduisait
a la ville, laquelle domine la mer d'une hauteur de trois a quatre cents
pieds.

Ce fut une nouvelle patente a prendre, et un retard d'une heure a souffrir;
apres quoi, nous fumes autorises a nous rendre a la ville. Jadin me suivit
de confiance sans savoir ce que j'allais y faire.

Aci me parut assez belle et assez regulierement batie. Ses murailles lui
donnent un petit air formidable dont elle semble toute fiere; mais je
n'etais pas venu pourvoir des murailles et des maisons, je cherchais
quelque chose de mieux, je cherchais le fils de Neptune et de Thoosa. Je
pensais bien qu'il ne viendrait pas au-devant de moi, je m'adressai a un
monsieur qui suivait la rue dans un sens oppose au mien. J'allai donc
a lui: il me reconnut pour etranger, et pensant que j'avais quelques
renseignements a lui demander, il s'arreta.

--Monsieur, lui dis-je, pourrais-je sans indiscretion vous demander le
chemin de la grotte de Polypheme?

--Le chemin de la grotte de Polypheme? Ho, ho! dit le monsieur en me
regardant, le chemin de la grotte de Polypheme?

--Oui, monsieur.

--Vous vous etes trompe, monsieur, de trois quarts de lieue a peu pres.
C'est au-dessous d'ici en allant a Catane. Vous reconnaitrez le port aux
quatre roches qui s'avancent dans la mer et que Virgile appelle _cyclopea
saxa_ et Pline _scopuli cydopum_. Vous mettrez pied a terre dans le port
d'Ulysse, vous marcherez en droite ligne en tournant le dos a la mer, et
entre le village d'Aci-San-Filippo et celui de Nizeti, vous trouverez la
grotte de Polypheme.

Le monsieur me salua et continua son chemin.

--Eh bien! mais voila un monsieur qui me semble posseder assez bien son
cyclope, me dit Jadin, et ses renseignements me paraissent positifs.

--Aussi, a moins que vous n'ayez quelque chose de particulier a faire ici,
nous retournerons a bord, si vous le voulez bien.

--Apprenez, mon cher, me dit Jadin, que je n'ai rien a faire la ou il y a
quarante degres de chaleur, que je ne suis venu que pour vous suivre, et
que desormais, quand vous ne serez pas plus sur de vos adresses, vous me
rendrez service de nous laisser ou nous serons, moi et Milord. N'est-ce
pas, Milord?

Milord tira d'un demi-pied une langue rouge comme du feu, ce qui, joint
a la maniere active dont il se mit a souffler, me prouva qu'il etait
exactement de l'avis de son maitre.

Nous redescendimes vers la mer, et nous nous rembarquames. Au bout d'une
demi-heure, je reconnus parfaitement, a ses quatre rochers cyclopeens, le
lieu indique: d'ailleurs je demandai au capitaine si la rade que je voyais
etait bien le port d'Ulysse, et il me repondit affirmativement. Nous
jetames l'ancre au meme endroit que l'avait fait Enee.


Telle est la puissance du genie, qu'apres trois mille ans ce port a
conserve le nom que lui a donne Homere, et que la, pour les paysans,
l'histoire d'Ulysse et de ses compagnons, perpetuee comme une tradition,
non seulement a travers les siecles, mais encore a travers les dominations
successives des Sicaniens d'Espagne, des Carthaginois, des Romains, des
empereurs grecs, des Goths, des Sarrasins, des Normands, des Angevins, des
Aragonais, des Autrichiens, des Bourbons de France et des ducs de Savoie,
semble aussi vivante que le sont pour nous les traditions les plus
nationales du moyen age.

Aussi le premier enfant auquel je demandai la grotte de Polypheme se mit a
courir devant moi pour me montrer le chemin. Quant a Jadin, au lieu de
me suivre, il se jeta galamment a la mer, sous le pretexte d'y chercher
Galathee. Au reste, on retrouve tout, avec des proportions moins
gigantesques sans doute que dans les poemes d'Homere, de Virgile et
d'Ovide; mais la grotte de Polypheme et de Galathee est encore la apres
trente siecles; le rocher qui ecrasa Acis est la, couvert et protege par
une forteresse normande qui a pris son nom. Acis, il est vrai, fut change
en un fleuve qu'on appelle aujourd'hui le _Aquegrandi_, et que je cherchai
vainement; mais on me montra son lit, ce qui revenait au meme. Je supposai
qu'il etait alle coucher autre part, voila tout. Quand il fait 35 a 40
degres de chaleur, il ne faut pas etre trop severe sur la moralite des
fleuves.

Je cherchai aussi la foret dont Enee vit sortir le malheureux Achemenide,
oublie par Ulysse, et qu'il recueillit quoique Grec; mais la foret a
disparu ou a peu pres.

La nuit commencait a descendre, et le soleil que j'avais vu lever derriere
la Calabre disparaissait peu a peu derriere l'Etna. Un coup de fusil tire a
bord du speronare, et qui me parut s'adresser a moi, me rappela que, passe
une certaine heure, on ne pouvait plus s'embarquer. Je me souciais peu de
coucher dans une grotte, fut-ce dans celle de Galathee; d'ailleurs, je
ressemblais trop peu au portrait du beau berger Acis pour qu'elle s'y
trompat. Je repris le chemin du speronare.

Je trouvai Jadin furieux. Le diner etait brule; il m'assura que, si je
continuais a voir aussi mauvaise compagnie que les cyclopes, les nereides
et les bergers, il se separerait de moi et voyagerait de son cote.

Nous etions ecrases de fatigue; entre Taormine, Aci-Reale et le port
d'Ulysse, nous avions fait une rude journee; aussi la veillee ne fut pas
longue. Le souper fini, nous nous jetames sur nos lits et nous endormimes.

Notre reveil fut moins pittoresque que la veille: je me crus en face d'une
eglise tendue de noir pour un enterrement. Nous etions dans le port de
Catane.

Catane se leve comme une ile entre deux rivieres de lave. La plus ancienne,
et qui enveloppe sa droite, est de 1381; la plus moderne, et qui presse sa
gauche, est de 1669. Saisie par l'eau, qu'elle a commence par refouler a
la distance d'un quart de lieue, cette lave a enfin fini par se refroidir
comme une immense falaise pleine d'excavations bizarres et sombres, qui
semblent autant de porches de l'enfer, et qui, par un contraste bizarre,
sont toutes peuplees de colombes et d'hirondelles. Quant au fond du port,
il a ete comble, et les petits batiments seuls peuvent maintenant y entrer.

Pendant que le capitaine allait prendre patente, nous montames dans la
barque, et nos fusils a la main, nous allames faire une excursion sous ces
voutes. Il en resulta la mort de cinq ou six colombes qui furent destinees
a servir de roti a notre diner.

Le capitaine revint avec notre permission d'aller a terre; nous en
profitames aussitot, car je comptais employer la journee du lendemain et du
surlendemain a gravir l'Etna, ce qui, au dire des gens du pays meme, n'est
point une petite affaire; dix minutes apres, nous etions a la Corona d'Oro,
chez le seigneur Abbate, que je cite par reconnaissance; contre l'habitude,
nous trouvames quelque chose a manger chez lui.

Catane fut fondee, suivant Thucydide, par les Chalcidiens, et selon
quelques autres auteurs, par les Pheniciens, a une epoque ou les irruptions
de l'Etna etaient non seulement rares, mais encore ignorees, puisque
Homere, en parlant de cette montagne, ne dit nulle part que ce soit un
volcan. Trois ou quatre cents ans apres sa fondation, les fondateurs de la
ville en furent chasses par Phalaris, celui, on se le rappelle, qui avait
eu l'heureuse imagination de mettre ses sujets dans un taureau d'airain,
qu'il faisait ensuite rougir a petit feu, et qui, juste une fois dans sa
vie, commenca l'experience par celui qui l'avait inventee. Phalaris mort,
Gelon se rendit maitre de Catane et, mecontent de son nom, qui en supposant
qu'il soit tire du mot phenicien _caton_, veut dire petite, il lui
substitua celui d'Etna, peut-etre pour la recommander par cette flatterie a
son terrible parrain, qui a cette epoque commencait a se reveiller de son
long sommeil; mais bientot les anciens habitants, chasses par Phalaris,
etant revenus dans leur patrie, grace aux victoires de Ducetius, roi des
Siciles, la religion du souvenir l'emporta, et ils lui rendirent son
premier nom. Ce fut alors que les Atheniens reverent de conquerir cette
Sicile qui devait etre leur tombeau. Alcibiade les commandait; sa
reputation de beaute, de galanterie et d'eloquence, marchait devant lui. Il
arriva devant Catane, et demanda a etre introduit seul dans la ville, et
a parler aux Catanais: peut-etre, s'il n'y eut eu que les Catanais, sa
demande lui eut-elle ete refusee, mais les Catanaises insisterent. On
conduisit Alcibiade au cirque, et tout le monde s'y rendit. La l'eleve de
Socrate commenca une de ces harangues ioniennes si douces, si flatteuses,
si eloquentes, si terribles, si colorees, si menacantes. Aussi les gardes
des portes eux-memes abandonnerent leur poste pour venir l'ecouter. C'est
ce qu'avait prevu Alcibiade, qui ne pechait point par exces de modestie,
et c'est ce dont profita Nicias, son lieutenant: il entra avec la flotte
athenienne dans le port, qui, a cette epoque, n'etait point comble par la
lave, et s'empara de la ville sans que personne s'y opposat. Cinquante ou
soixante ans plus tard, Denis l'Ancien, qui venait de traiter avec Carthage
et de soumettre Syracuse, atteignit le meme but, non point par l'eloquence,
mais par la force. Mamercus, mauvais poete tragique et tyran mediocre,
lui succeda, fournissant a la posterite des sujets de drame dont Timoleon
devait etre le heros. Puis vinrent les Romains, ces grands envahisseurs,
qui apparurent a leur tour vers l'an 549 de la fondation, et qui
commencerent par piller; Valerius Messala fut sous ce point de vue le
predecesseur de Verres. Seulement, du temps de Valerius Messala, on pillait
pour la republique, tandis que, du temps de Verres, la chose s'etait
perfectionnee, on pillait pour soi. Le vainqueur envoya donc les depouilles
a Rome; c'etait encore la Rome pauvre, la Rome de terre et de chaume; aussi
fut-elle on ne peut plus sensible au present. Il y avait surtout dans le
butin une horloge solaire que l'on placa pres de la colonne Rostrale, et a
laquelle, pendant un demi-siecle, le peuple roi vint regarder l'heure avec
admiration. Chacune de ces heures etait alors comptee par des conquetes.
Ces conquetes enrichissaient Rome, et Rome commencait a devenir genereuse.
Marcellus resolut alors de faire oublier aux Siciliens la facon dont les
Romains avaient debute avec eux; Marcellus avait la rage de batir: il
batissait, partout ou il se trouvait, des fontaines, des aqueducs, des
theatres. Catane avait deja deux theatres; Marcellus y ajouta un gymnase,
et probablement des bains. Aussi, Verres trouva-t-il la ville dans un etat
assez florissant pour qu'il daignat jeter les yeux sur elle; il s'informa
de ce qu'il y avait de mieux dans ce qu'y avait laisse Messala et dans ce
qu'y avait ajoute Marcellus. On lui parla d'un temple de Ceres, bati en
lave et eleve hors de la ville, lequel renfermait une magnifique statue,
connue seulement des femmes, car il etait defendu aux hommes d'entrer dans
ce temple. Verres, qui de sa nature etait peu galant, pretendit que les
femmes avaient deja bien assez de privileges sans qu'on respectat encore
celui-la, puis il entra dans le temple et prit la statue. Quelque temps
apres, Sextus Pompee pilla Catane a son tour, sous pretexte qu'elle avait
ete fort tiede pour son pere dans ses discussions avec Cesar, de sorte
qu'il etait grand temps que vint Auguste, lorsque effectivement Auguste
vint.

Celui-la, c'etait le reedificateur general et le pacificateur universel.
Dans sa jeunesse, emporte par l'exemple, il avait bien proscrit quelque
peu, pour faire comme Lepide et Antoine; mais il avait pris de l'age,
s'etait fait nommer tribun du peuple et non pas _imperator_, comme
le disaient les republicains du temps. Il aimait les bucoliques, les
georgiques et les idylles, les chants des bergers, les combats de flute et
le murmure des ruisseaux. C'etait enfin le dieu qui faisait le repos du
monde. Catane ressentit les bienfaits de ce doux regne. Auguste releva ses
murs et lui envoya une colonie qui, sous Theodose encore, etait restee
une des plus florissantes de la Sicile; mais, a partir de la mort de
ce dernier, les tribulations de Catane recommencerent: les Grecs, les
Sarrasins et les Normands se succederent les uns aux autres, et la
traiterent a peu pres comme avait fait Messala, Verres et Sextus Pompee.
Enfin, pour couronner toutes ces depredations successives, un tremblement
de terre, arrive en 1169, la renversa sans lui laisser une seule maison;
quinze mille habitants y perirent. Le tremblement de terre calme, ceux qui
s'etaient sauves revinrent a leurs ruines comme des oiseaux a leurs nids,
et, avec l'aide de Guillaume le Bon, reconstruisirent une ville nouvelle.
Elle etait a peine sur pied, que Henri VI, dans un moment de mauvaise
humeur, y mit le feu et passa les habitants au fil de l'epee. Heureusement,
il s'en sauva quelques-uns. Ceux qui etaient echappes au pere conspirerent
contre le fils. Frederic Barberousse etait dans les principes de son digne
pere; il rebrula derechef, et repassa de nouveau au fil de l'epee. Apres
Henri et Frederic, il n'y avait de pis que la peste: elle vint en 1348, et
depeupla Catane. Cette ville commencait enfin a se remettre de tous les
fleaux successifs qui l'avaient devastee, lorsque en 1669, un fleuve de
lave de dix lieues de longueur et d'une lieue de large sortit du Monte-Rosso,
descendit jusqu'a elle, couvrant trois villages dans sa course, et, la
sapant dans sa base, la poussa dans son port, qu'il combla avec ses ruines.

Voila l'histoire de Catane pendant vingt-six siecles, et cependant la ville
obstinee a constamment repousse au meme endroit, enfoncant chaque fois
davantage dans ce sol mouvant et infidele ses racines de pierre. Il y a
plus: Catane est, avec Messine, la ville la plus riche de la Sicile.

Aussitot le dejeuner termine, nous nous mimes en route a travers la ville.
Notre cicerone nous mena tout droit a ses deux places; j'ai remarque que ce
sont les places que les cicerone vous font generalement voir tout d'abord.
Je leur en sais gre, en ce qu'une fois qu'on les a vues, on en est
debarrasse.

Les places de Catane sont, comme toutes les places, de grands espaces vides
entoures de maisons; plus l'espace est grand, plus la place est belle:
c'est convenu dans tous les pays du monde. Une de ces places est entouree
d'insignifiantes constructions. Je ne sais pas comment s'appellent ces
sortes de fabriques: ce ne sont point des maisons, ce ne sont point des
monuments; on pretend que ce sont des palais; grand bien leur fasse!

L'autre place est un peu plus pittoresque, en ce qu'elle est un peu plus
irreguliere. Au milieu s'eleve une fontaine de marbre, surmontee d'un
elephant de lave, qui porte lui-meme sur son dos un obelisque de granit.
Cet obelisque est-il ou n'est-il pas egyptien? Telle est la grave question
qui partage les archeologues de la Sicile. Tel qu'il est, egyptien ou
non, un point sur lequel il n'y a pas de conteste, c'est qu'il servait de
_spina_ au cirque decouvert en 1820.

Ce fut sur cette place que je demandai a mon guide s'il connaissait
monsieur Bellini pere. A cette demande, il se retourna vivement, et, me
montrant un vieillard qui passait dans une petite voiture attelee d'un
cheval:

--Tenez, me dit-il, le voila qui va a la campagne.

Je courus a la voiture, que j'arretai, pensant qu'on n'est jamais indiscret
quand on parle a un pere de son fils, et d'un fils comme celui-la surtout.
En effet, au premier mot que je lui en dis, le vieillard me prit les mains
en me demandant s'il etait bien vrai que je le connusse. Alors je tirai de
mon portefeuille une lettre de recommandation qu'au moment de mon depart de
Paris Bellini m'avait donnee pour la duchesse de Noja, et je lui demandai
s'il connaissait cette ecriture. Le pauvre pere ne me repondit qu'en me la
prenant des mains et en baisant l'adresse; puis, se retournant de mon cote:

--Oh! c'est que vous ne savez pas, dit-il, comme il est bon pour moi! Nous
ne sommes pas riches: eh bien! a chaque succes, je vois arriver un souvenir
de lui, et chaque souvenir a pour but de donner un peu d'aisance et de
bonheur a ma vieillesse. Si vous veniez chez moi, je vous montrerais une
foule de choses que je dois a sa piete. Chacun de ses succes traverse les
mers et m'apporte un bien-etre nouveau. Cette montre, c'est de _Norma_;
cette petite voiture et ce cheval, c'est une partie du produit des
_Puritains_. Dans chaque lettre qu'il m'ecrit, il me dit toujours qu'il
viendra; mais il y a si loin de Paris a Catane, que je ne crois pas a cette
promesse, et que j'ai bien peur de mourir sans le revoir. Vous le reverrez,
vous?

--Mais oui, repondis-je, car je croyais le revoir; et si vous avez quelque
commission pour lui...

--Non. Que lui enverrais-je, moi? ma benediction? Pauvre enfant! je la lui
donne le matin et le soir. Vous lui direz que vous m'avez fait passer un
jour heureux en me parlant de lui; puis, que je vous ai embrasse comme un
vieil ami. Le vieillard m'embrassa. Mais vous ne lui direz pas que j'ai
pleure. D'ailleurs, ajouta-t-il en riant, c'est de joie que je pleure. Et
c'est donc vrai qu'il a de la reputation, mon fils?

--Mais une tres grande, je vous assure.

--Quelle etrange chose! Et qui m'aurait dit cela quand je le grondais de ce
qu'au lieu de travailler, il etait la, battant la mesure avec son pied, et
faisant chanter a sa soeur tous nos vieux airs siciliens? Enfin, tout cela
est ecrit la-haut. C'est egal, je voudrais bien le revoir avant de mourir.
Est-ce que votre ami le connait aussi, mon fils?

--Certainement.

--Personnellement?

--Personnellement. Mon ami est lui-meme le fils d'un musicien distingue.

--Appelez-le donc alors; je veux lui serrer la main aussi, a lui.

J'appelai Jadin, qui vint. Ce fut son tour alors d'etre choye et caresse
par le pauvre vieillard, qui voulait nous ramener chez lui, et voulait
passer la journee avec nous. Mais c'etait chose impossible: il allait a
la campagne, et l'emploi de notre journee etait arrete. Nous lui promimes
d'aller le voir si nous repassions a Catane; puis il nous serra la main, et
partit. A peine eut-il fait quelques pas qu'il me rappela. Je courus a lui.

--Votre nom? me dit-il; j'ai oublie de vous demander votre nom.

Je lui dis, mais ce nom n'eveilla en lui aucun souvenir. Ce qu'il
connaissait de son enfant meme, ce n'etait pas l'artiste, c'etait le bon
fils.

--Alexandre Dumas, Alexandre Dumas, repeta-t-il deux ou trois fois. Bon,
je me rappellerai que celui qui portait ce nom-la m'a donne de bonnes
nouvelles de mon... Alexandre Dumas, adieu, adieu! Je me rappellerai votre
nom; adieu!

Pauvre vieillard! Je suis sur qu'il ne l'a pas oublie, car les nouvelles
que je lui donnais, c'etaient les dernieres qu'il devait recevoir!

En le quittant, notre guide nous conduisit au Musee. Ce Musee, tout compose
d'antiquites, est de fondation moderne. Il se trouva pour le bonheur de
Catane un grand seigneur riche a ne savoir que faire de sa richesse, et
de plus artiste. C'etait don Ignazio de Patarno, prince de Biscari. Le
premier, il se souvint qu'il marchait sur un autre Herculanum, et des
fouilles royales commencerent, faites par un simple particulier. Ce fut lui
qui retrouva un temple de Ceres, qui decouvrit les thermes, les aqueducs,
la basilique, le forum et les sepultures publiques. Enfin, ce fut lui qui
fonda le Musee, et qui recueillit et classa les objets qui en font partie;
ces objets se divisent en trois classes: les antiquites, les produits
d'histoire naturelle et les curiosites.

Parmi les antiquites, on compte des statues, des bas-reliefs, des
mosaiques, des colonnes, des idoles, des penates et des vases siciliens.

Les statues appartiennent presque toutes a une epoque de mauvais gout ou de
decadence, et n'offrent de reellement remarquable qu'un torse colossal qui
vient, dit-on, d'une statue de Jupiter Eleuthere, une Penthesilee mourante,
un buste d'Antinoues, et une centauresse; encore ce dernier morceau est-il
plus precieux comme curiosite que comme art, toutes les statues de
centaures que l'on ait trouvees etant des statues males, et les
centauresses n'existant ordinairement que sur les bas-reliefs et les
medailles.

Les vases siciliens composent, sans contredit, la collection la plus
interessante du Musee, en ce qu'ils sont de formes variees a l'infini, et
presque tous d'une elegance parfaite.

Quant aux idoles, penates, lampes, etc., c'est ce qu'on voit partout.

Les produits d'histoire naturelle appartiennent aux trois regnes de la
Sicile, et demandent des appreciateurs speciaux. Ce qui me parut curieux et
remarquable pour tout le monde, c'est une collection des laves de L'Etna.
Ces laves, beaucoup moins belles et beaucoup moins variees que celles du
Vesuve, sont presque toutes rousses ou mouchetees de gris; cela tient a ce
que l'Etna renferme le fer et le sel ammoniac en quantite beaucoup plus
grande que le soufre, les marbres et les matieres vitrifiables, tandis que
le Vesuve, au contraire, contient ces derniers objets en grande abondance.

Enfin, la collection des _curiosites_ consiste en armures, cuirasses, epees
sarrasines, normandes et espagnoles, dont quelques-unes sont fort riches et
d'un tres beau travail.

On montrait aussi autrefois un medaillier dans lequel etait renfermee une
collection complete des medailles de la Sicile; mais a force de le
montrer, le gardien s'apercut un beau jour qu'il en manquait cinq des plus
precieuses: depuis ce temps, le medaillier est ferme.

Du Musee, nous allames a la cathedrale en traversant la rue
Saint-Ferdinand. J'appelai vivement Jadin; il se retourna.

--Retenez Milord, lui dis-je.

--Pourquoi?

--Retenez-le d'abord, je vous dirai pourquoi ensuite. Jadin appela Milord,
et lui passa son mouchoir dans son collier.

--Maintenant, lui dis-je, regardez sur la fenetre de cet opticien.

Sur la fenetre de l'opticien, il y avait un chat dresse a regarder les
passants a travers une paire de lunettes, qu'il portait fort gravement sur
son nez.

--Peste! dit Jadin, vous avez eu la une bonne idee; celui-la rentre dans la
classe des chats savants, et nous aurait coute plus de deux pauls.

Milord, en sa qualite de bouledogue, etait en effet un si grand etrangleur
de chats, que nous avions juge utile, on se le rappelle, de prendre des
mesures a ce sujet. En consequence, a partir de Genes, ville dans laquelle
Milord avait commence a exploiter en Italie la race feline, nous avions
debattu le prix d'un chat bien conditionne, et il avait ete arrete avec les
proprietaires des deux premiers etrangles, qu'un chat de race ordinaire,
gris pommele, gris blanc, ou mouchete de feu, valait deux pauls, au
maximum; etaient exceptes de ce tarif, bien entendu, les angoras, les chats
savants, enfin les chats a deux tetes ou a six pattes. Nous nous etions
fait donner un recu en regle des deux chats genois; nous avions fait
ajouter successivement a ce recu les recus subsequents, de maniere a nous
faire un titre indiscutable. Toutes les fois que Milord commettait un
assassinat nouveau, et qu'on nous demandait pour la victime plus de deux
pauls, nous tirions notre titre de notre poche, nous prouvions que deux
pauls etaient le dedommagement que nous etions habitues a donner en pareil
cas, et il etait bien rare alors que le proprietaire ne se contentat point
de l'indemnite dont s'etaient contentees la plupart des personnes a qui
nous avions eu affaire. Mais, comme nous l'avons dit, il y avait des
exceptions a notre tarif, et un chat qui portait des lunettes d'une facon
si majestueuse devait naturellement rentrer dans les exceptions. Jadin
avait donc dit une chose pleine de sens, lorsqu'il avait dit qu'on nous
ferait payer le chat de l'opticien plus de deux pauls, et il avait agi avec
une louable prudence lorsqu'il avait fait une laisse de son mouchoir.

Grace a cette precaution, nous traversames la rue Saint-Ferdinand sans
encombre, et sans que Milord eut paru s'apercevoir autrement que par sa
captivite d'un instant de notre inquietude momentanee. En entrant dans
l'eglise, nous le lachames. Il n'y avait plus rien a craindre.

L'eglise est sous l'invocation de sainte Agathe, qui y est enterree, comme
on le sait. Son martyre fut d'avoir la gorge coupee et tenaillee; aussi,
comme Didon, la sainte a appris a compatir aux maux qu'elle a soufferts,
elle est surtout miraculeuse pour les maladies de sein. Une multitude
d'exvoto en argent, en marbre et en cire, representant tous des mamelles,
font foi de son pouvoir sanitaire et de la confiance que la population
catanaise a dans la belle et chaste vierge qu'elle a choisie pour sa
patronne.

Dans le choeur, de beaux bas-reliefs de chene, qui datent du XVe siecle,
representent toute l'histoire de la sainte depuis le moment ou elle
refusa d'epouser Quintilien, jusqu'a celui ou l'on rapporta son corps de
Constantinople. Les plus curieux de ces bas-reliefs sont ceux ou la sainte
est frappee de barres de fer, ou on lui coupe les seins, ou on la brule et
ou, visitee dans sa prison par saint Pierre, elle est guerie par lui. Puis
vient la seconde periode de la legende; apres la martyre l'elue, apres le
supplice les miracles. Alors, et en suivant toujours les bas-reliefs, on
voit la sainte apparaitre a Guibert, et lui ordonner d'aller chercher son
corps a Constantinople. Guibert obeit et trouve son tombeau. Embarrasse
alors pour emporter cette precieuse relique, il coupe le cadavre par
morceaux et en met un morceau dans le carquois de chacun de ses soldats, et
le rapporte ainsi jusqu'a Catane sans qu'il s'en egare autre chose qu'un
sein, qui heureusement est retrouve et rapporte par une petite fille, de
sorte que la bienheureuse Agathe, a la honte des infideles, se retrouve au
grand complet.

Tous ces bas-reliefs sont charmants de naivete. Personne n'y fait
attention, aucun livre n'en parle, nul cicerone ne pense a les faire voir,
et cependant, c'est a coup sur une des choses les plus curieuses que
renferme l'eglise.

J'oubliais le voile de sainte Agathe que l'on conserve dans la cathedrale.
Ce precieux tissu, comme on dit dans les tragedies classiques, a le
privilege d'arreter les laves qui descendent de l'Etna: on n'a qu'a leur
presenter le voile, et le torrent s'arrete, se refroidit et se coagule.
Malheureusement il faut que cette action soit accompagnee d'une foi
tellement forte, que presque jamais le miracle ne reussit completement;
mais alors ce n'est pas la faute du voile, c'est la faute de celui qui le
porte.

En sortant de l'eglise, notre guide nous conduisit a l'amphitheatre, dont
il est presque impossible de mesurer la grandeur, enterre qu'il est presque
entierement dans la lave. C'est de cet amphitheatre que fut tire, comme
nous l'avons dit, en 1820, l'obelisque qui s'eleve sur la place de
l'Elephant; mais les fouilles necessitaient des depenses enormes, et l'on
fut oblige de les cesser.

Au-dessus de l'amphitheatre se trouve un batiment qu'on nous assura etre la
prison ou mourut la sainte. A la porte de cette prison est une pierre qui
conserve l'empreinte de deux pieds de femme. Au moment ou sainte Agathe
marchait a la mort, Quintilien lui fit offrir une fois encore la vie si
elle consentait a abjurer et a devenir sa femme. Ma volonte, repondit la
sainte, est plus ferme que cette pierre. Et la pierre s'affaissa sous ses
pieds, dont, depuis cette epoque, elle a garde la marque.

De l'amphitheatre nous allames au theatre. Mais, pour reconnaitre l'un
et l'autre, il faut encore plus de foi que pour presenter le voile de
la sainte a la lave. Nous avons deja dit que c'etait dans ce theatre
qu'Alcibiade haranguait les Catanais lorsque Catane fut prise par Nicias.

Si l'on veut au reste voir de pres et dans toute sa terrible variete
l'effet des laves, il faut monter sur une des tours du chateau Orsini, bati
par l'empereur Frederic II, roi de Sicile. L'irruption de 1669 a enveloppe
ce chateau comme une ile, mais l'ocean de feu battit vainement le geant de
granit; le geant est reste debout au milieu des ruines qui l'entourent.

Nous revenions a l'hotel, ou nous comptions manger un morceau avant de
visiter le couvent des Benedictins, la seule chose qui nous restat a voir,
lorsqu'en regardant autour de moi, je m'apercus que Milord etait invisible.
Chaque fois que pareille chose nous arrivait, nous connaissions d'avance
les suites de cette disparition. Au bout d'un instant nous le voyions
ressortir par quelque porte ou quelque fenetre, se lechant le museau, et
suivi d'un indigene male ou femelle tenant son chat par la queue, et venant
reclamer ses deux pauls. Mon premier regard m'apprit que nous etions dans
la rue Saint-Ferdinand, et le second que nous etions en face de la boutique
de l'opticien; en meme temps, j'entendis un sabbat de possedes, derriere
un tonneau qui se trouvait a la porte. Je saisis le bras de Jadin et lui
montrai la fenetre ou le chat manquait. Il comprit tout a l'instant meme,
courut au tonneau, ramassa une paire de lunettes qu'il mit a l'instant sur
son nez comme si c'etaient les siennes qu'il eut egarees, et revint suivi
de Milord. Quant au malheureux chat, il etait trepasse obscurement dans le
coin ou il etait imprudemment descendu, et ou Jadin laissa prudemment
son cadavre. Or, nous etions a cette heure du jour ou, comme le disent
dedaigneusement les Italiens, il n'y a dans les rues que les chiens et les
Francais. Personne ne fut donc temoin de l'assassinat, pas meme les grues
du poete Ibicus; non seulement l'assassinat resta parfaitement impuni, mais
Jadin meme herita des lunettes du defunt.

Ces lunettes sont dans l'atelier de Jadin, ou il les montre comme etant
celles du fameux abbe Meli, l'Anacreon de la Sicile. Il en a deja refuse
cent ecus qu'un Anglais lui a offerts; il ne les donnera, a ce qu'il
assure, que pour vingt-cinq louis.




LES BENEDICTINS DE SAINT-NICOLAS-LE-VIEUX


Le couvent de Saint-Nicolas, le plus riche de Catane, et dont la coupole
depasse en hauteur tous les monuments de la ville, a ete bati, vers le
milieu du siecle passe, sur les dessins de Contini. On y remarque l'eglise
et le jardin; l'eglise pour ses colonnes de vert antique et pour un tres
bel orgue, ouvrage d'un moine calabrais, qui demanda pour tout paiement
d'etre enterre sous son chef-d'oeuvre; le jardin, pour la difficulte
vaincue; effectivement le fond est en lave, et toute la terre qui le couvre
a ete apportee a main d'homme.

La regle du couvent de Saint-Nicolas etait autrefois tres severe; les
moines devaient demeurer sur l'Etna, aux limites des terres habitables, et
a cet effet, leur premier monastere etait bati a l'entree de la seconde
region, trois quarts de lieue au-dessus de Nicolosi, dernier village que
l'on rencontre en montant au cratere. Mais comme tout s'affaiblit a la
longue, la regle perdit peu a peu de sa rigueur, et on commenca a ne plus
reparer le couvent. Bientot une ou deux salles s'etait affaissees sous le
poids des neiges, les bons peres firent batir la magnifique succursale de
Catane, qui prit le nom de Saint-Nicolas-le-Neuf, et ne demeurerent que
pendant l'ete a Saint-Nicolas-le-Vieux. Plus tard, Saint-Nicolas-le-Vieux
fut abandonne ete comme hiver; on parla pendant trois ou quatre ans d'y
faire des reparations qui le rendraient de nouveau habitable, mais on s'en
garda bien. Enfin, une bande de voleurs, gens beaucoup moins difficiles sur
leurs aises que les moines, s'en etant empares et y ayant elu domicile, il
ne fut plus aucunement question de remonter a Saint-Nicolas-le-Vieux, et
les bons peres, qui ne se souciaient pas d'avoir des discussions avec de
pareils hotes, leur abandonnerent la tranquille jouissance du couvent.

Cela donna lieu a une meprise assez curieuse.

En 1806, le comte de Weder, Allemand de vieille roche, comme son nom
l'indique, partit de Vienne pour visiter la Sicile; il s'embarqua a
Trieste, prit terre a Ancone, visita Rome, s'y arreta ainsi qu'a Naples,
pour y prendre quelques lettres de recommandation, se remit de nouveau en
mer, et debarqua a Catane.

Le comte de Weder connaissait de longue date l'existence du couvent de
Saint-Nicolas, et la reputation qu'avaient les bons peres de posseder parmi
leurs freres servants le meilleur cuisinier de toute la Sicile. Aussi le
comte de Weder, qui etait un gastronome tres distingue, n'avait-il point
manque de se faire donner a Rome, par un cardinal avec lequel il avait
dine chez l'ambassadeur d'Autriche, une lettre de recommandation pour
le superieur du couvent de Saint-Nicolas. La lettre etait pressante: on
recommandait le comte comme un pieux et fervent pelerin, et l'on reclamait
pour lui l'hospitalite pendant tout le temps qu'il lui plairait de rester
au monastere.

Le comte etait savant a la maniere des Allemands, c'est-a-dire qu'il avait
lu une grande quantite de bouquins parfaitement oublies; de sorte qu'il
pouvait, a l'appui de ses assertions, si erronees et si ridicules qu'elles
fussent, citer un certain nombre de noms inconnus, qui donnaient une sorte
de majeste pedantesque a ses paradoxes. Or, parmi ces bouquins, se trouvait
un catalogue des couvents de benedictins repandus sur la surface du globe,
et il avait vu et retenu, avec la tenacite d'un esprit d'outre-Rhin, que la
regle des benedictins de Saint-Nicolas de Catane leur enjoignait, comme je
l'ai dit, de demeurer sur la derniere limite de la _reggione coltirata_, et
sur la premiere de la _reggione nemorosa_. Aussi, lorsqu'il fit venir un
muletier pour qu'il le conduisit a Saint-Nicolas, et que le muletier lui
eut demande si c'etait a Saint-Nicolas-le-Neuf ou a Saint-Nicolas-le-Vieux,
le comte repondit sans hesiter:

--_A San-Nicolo sull'Etna_.

C'etait tout ce que le comte savait d'italien.

Il n'y avait pas a s'y tromper, et l'indication etait precise: cependant le
muletier hasarda quelques observations; mais, le comte lui ferma la bouche
en lui disant: _Je bairai pien_. On connait la puissance habituelle d'un
pareil argument: le muletier salua le comte, et une demi-heure apres revint
avec une mule.

--Eh pien? dit le comte.


--Eh bien! Excellence? repondit le muletier qui, en sa qualite de guide
comprenait toutes les langues.

--Eh pien! ma pagache?

--Votre Excellence emporte son bagage?

--Partieu!

--Oh! dit le muletier, c'est que Votre Excellence eut pu le laisser a
l'auberge; c'eut ete plus sur.

--Che ne guitte chamais ma pagache, entendez-fous, dit l'Allemand.

Le muletier repondit par un signe imperceptible qui voulait dire: Chacun
est libre--et s'en alla chercher le second mulet. Cependant, lorsque le
mulet fut charge, l'honnete guide crut devoir a sa conscience de faire une
derniere observation.

--Ainsi Votre Excellence est decidee?

--Cerdainement, repondit le comte en fourrant une enorme paire de pistolets
dans les fontes de sa monture.

--Elle va a Saint-Nicolas-le-Vieux?

--J'y fais.

--Votre Excellence a donc des amis a Saint-Nicolas-le-Vieux?

--Chai ein lettre pour la cheneral.

--Pour le capitaine? veut dire Votre Excellence.

--Pour la cheneral, que je tis!

--Hum! hum! dit le Sicilien.

--D'ailleurs, je bairai pien, je bairai pien, entends-tu, maraud?

--Pardon, continua le guide; mais, puisque Votre Excellence est dans de si
bonnes dispositions, lui serait-il egal de me payer d'avance?

--D'afance! et pourquoi ca?

--Parce qu'il est deja trois heures, que nous n'arriverons pas avant la
nuit, et que je voudrais revenir tout de suite.

--A la nuit? dit le comte. Au moins soupe-t-on au coufent.

--Au couvent?

--Oui, a San-Nicolo.

--Oh! certainement, qu'on y soupe; on est meme plus sur d'y trouver la
table mise la nuit que le jour.

--Les farceurs! dit le comte dont un eclair gastronomique illumina le
visage. Tiens, foila bour la ponne noufelle que tu me donnes.

Et il lui remit deux piastres, qu'il tira d'une bourse admirablement
garnie.

--Merci, Excellence, repondit le muletier qui, une fois paye, n'avait plus
rien a dire.

--Eh pien! bartons-nous maintenant? reprit le comte.

--Quand vous voudrez, Excellence.

Le guide aida le comte a monter sur sa mule, et se mit en route en chantant
une espece de cantique qui ressemblait beaucoup plus a un _miserere_ qu'a
une tarentelle; mais le comte etait trop preoccupe du diner qu'il allait
faire pour remarquer tout ce que ce prelude avait de melancolique.

La route se fit assez silencieusement. Le guide avait fini par croire, en
voyant la confiance du comte appuyee des deux enormes pistolets qu'il
avait loges dans ses fontes, qu'il etait au mieux avec les hotes de
Saint-Nicolas-le-Vieux, et que meme peut-etre il faisait partie de quelque
bande de la Boheme qui etait en relation d'interets avec celles de la
Sicile. Quant a lui, il savait que personnellement il n'avait rien a
craindre, les muletiers etant generalement sacres pour les voleurs, et
doublement, comme on le comprend bien, lorsqu'ils leur amenent une si bonne
pratique que paraissait etre le comte.

Cependant, a chaque village qu'il rencontrait sur la route, le muletier
s'arretait sous un pretexte ou sous un autre. C'etait une espece de
transaction qu'il faisait avec sa conscience, pour donner au comte le temps
de faire ses reflexions et de retourner en arriere si bon lui semblait.
Mais a chaque halte, le comte reprenait d'une voix que la faim rendait de
plus en plus pressante:

--En afant; allons, en afant, der teufel! nous n'arriferons chamais.

Et il repartait suivi par les regards ebahis des paysans qui venaient
d'apprendre du guide le but de cet etrange pelerinage, et qui ne
comprenaient pas que, sans y etre conduit de force, on eut l'idee de faire
le voyage de Saint-Nicolas-le-Vieux.

Ils traverserent ainsi Gravina, Sainta-Lucia-di-Catarica, Mananunziata et
Nicolosi. Arrives a ce dernier village, le guide fit un dernier effort.

--Excellence, dit-il, a votre place je souperais et je coucherais ici,
puis demain, j'irais, en me promenant, comme cela, tout seul, a
Saint-Nicolas-le-Vieux.

--Est-ce que tu ne m'as pas dit que che trouferais un pon souper et un pon
lit au coufent?

--Pardieu si, repondit le guide, s'ils veulent vous bien recevoir.

--Mais quand che te tis que chai ein lettre pour la cheneral.

--Pour le capitaine?

--Non, pour la cheneral.

--Enfin, dit le guide, puisque vous le voulez absolument.

--Certainement, que je le feux.

--En ce cas, allons.

Et les deux voyageurs se remirent en route.

Comme l'avait dit le muletier, la nuit etait venue; il ne faisait pas de
lune, on ne voyait pas a quatre pas devant soi. Mais comme le muletier
connaissait parfaitement le terrain, il n'y avait pas de risque de se
perdre. Il prit un petit sentier a peine trace, et qui s'ecartait a droite
dans les terres; puis, commencant a quitter la region cultivee, il entra
dans celle des forets. Au bout d'une heure de marche, on vit se dessiner
une masse noire, aux fenetres de laquelle on n'apercevait aucune lumiere.

--Voila Saint-Nicolas-le-Vieux, dit a voix basse le muletier.

--Oh! oh! dit le comte, foila un coufent dans ein situation pien
melangolique.

--Si vous voulez, repartit vivement le guide, nous pouvons retourner a
Nicolosi, et si vous ne voulez pas coucher a l'auberge, il y a un excellent
homme qui ne vous refusera pas un lit, monsieur Gemellaro.

--Che ne le connais bas. Tailleurs, c'est a Saint-Nigolas que je feux
aller, et non a Nicolosi.

--_Zerebello da tedesco_, murmura le Sicilien.

Puis, fouettant ses deux mules, il se remit en marche. Cinq minutes apres
ils etaient a la porte du couvent.

Le couvent n'avait rien de plus rassurant pour etre vu de plus pres.
C'etait une vieille fabrique du XIIe siecle, ou il etait facile de lire
les ravages de chaque irruption qui avait eu lieu depuis le temps de sa
fondation. La date de tous les incendies et de tous les tremblements de
terre etait la sculptee sur la pierre. A certaines dentelures qui se
detachaient en vigueur sur un ciel bleu fonce, tout brillant d'etoiles, il
etait facile de reconnaitre qu'une partie des batiments tombait en ruines.
Cependant les murailles qui entouraient l'edifice paraissaient assez bien
entretenues, et l'on y avait pratique des meurtrieres, ce qui donnait a
Saint-Nicolas-le-Vieux plutot l'apparence d'une forteresse que l'aspect
d'un monastere.

Le comte regarda tout cela d'un air fort calme, et ordonna au muletier de
frapper. Celui-ci, qui en avait pris son parti, souleva un vieux marteau de
fer tout ronge par la rouille et le temps, et le laissa retomber de toute
sa pesanteur. Le coup retentit dans les profondeurs du couvent, et une
cloche au son aigre repondit. Presque en meme temps, une petite fenetre,
pratiquee a dix pieds de hauteur, s'ouvrit. Il en sortit un long tube de
fer, qui se dirigea vers la poitrine du comte; une tete barbue se montra a
l'ouverture, et une voix qui n'avait rien de l'onction monacale demanda:

--_Qui va la_?

--Ami, repondit le comte en ecartant de la main le canon du fusil; ami.

En meme temps il lui sembla sentir arriver par la fenetre ouverte une odeur
de roti qui lui rejouit l'ame.

--Ami, hum! ami, dit l'homme de la fenetre. Et qui nous prouvera que vous
etes un ami?

Et il ramena le canon de fusil dans la direction premiere.

--Mon tres gere frere, repondit le comte en ecartant de nouveau et avec le
meme sang-froid l'arme qui le menacait, che combrends tres pien que fous
breniez vos brecauzions afant de recefoir les edranchers, et chand ferais
autant a vodre blace, moi; mais chai ein lettre du gardinal Morosini pour
le cheneral a fous.

--Pour notre capitaine? reprit l'homme au fusil.

--Eh! non, non, pour la cheneral.

--Enfin, ca ne fait rien. Vous etes tout seul? continua l'interlocuteur.

--Dout zeul.

--Attendez, on va vous ouvrir.

--Hum! ca sent pon, la rodi, dit l'Allemand en descendant de sa mule.

--Excellence, demanda le muletier, qui pendant ce temps avait decharge le
bagage du comte, vous n'avez plus besoin de moi?

--Tu ne feux donc pas resder? reprit le comte.

--Non, dit le muletier; avec votre permission, j'aime mieux aller coucher
ailleurs.

--Et pien! fas, dit le comte.

--Faudra-t-il vous venir chercher? demanda le Sicilien.

--Non, la cheneral me fera recontuire.

--Tres bien. Adieu, Excellence.

--Atieu.

En ce moment la clef commenca a grincer dans la serrure, le guide sauta sur
une de ses mules, prit la bride de l'autre, et s'eloigna au trot. Il etait
deja a une cinquantaine de pas quand la porte s'ouvrit.

--Ca sent pon, dit l'Allemand en humant l'odeur qui venait de la cuisine;
ca sent tres pon.

--Vous trouvez? demanda l'etrange portier.

--Oui, dit le comte, oui, che troufe.

--C'est le souper du chef, qui est en route et que nous attendons d'un
moment a l'autre.

--Alors, j'arrife pien, dit le comte en riant.

--Est-ce qu'il vous connait, notre chef? demanda le portier.

--Non; mais chai ein lettre pour lui.

--Ah! c'est autre chose. Voyons?

--La foila.

Le portier prit la lettre et lut:

"_Al reverendissimo generale dei Benedettini; al covento di San-Nicolo di
Catania_."

--Ah! je comprends, dit le portier.

--Ah! fous combrenez; c'est pien heureux, dit le comte en lui frappant
sur l'epaule. En ce cas, mon ami, si fous combrenez, charchez-fous de ma
pagache, et brenez garte surtout au borde-mandeau: c'est la ou est mon
pourse.

--Ah! c'est la ou est votre bourse. C'est bon a savoir, dit le portier en
prenant le porte-manteau avec un empressement tout particulier.

Puis, s'etant empare du reste du bagage:

--Allons, allons, continua-t-il, je vois bien que vous etes un ami; venez.

Le comte ne se le fit pas dire deux fois, et suivit son guide.

L'aspect interieur du couvent n'etait pas moins etrange que son aspect
exterieur. Partout des ruines; beaucoup de futailles defoncees; nulle part
de crucifix ni de saintes images. Le comte s'arreta un instant, car il
etait de ces causeurs qui ont la mauvaise habitude de s'arreter quand
ils parlent, et il exprima son etonnement a son guide d'une pareille
devastation.

--Que voulez-vous? lui repondit son guide; nous sommes un peu isoles, comme
vous avez pu le voir; et comme la montagne est pleine de mauvais sujets qui
ne craignent ni Dieu ni diable, nous ne laissons pas trainer le peu que
nous possedons. Tout ce que nous avons d'objets precieux est sous clef dans
les caves. D'ailleurs, vous savez que nous avons un autre monastere dans la
plaine, tout pres de Catane?

--Non, che ne le safais bas. Ah! fous afez un audre monazdere! Diens,
diens, diens!

--Maintenant, examinez vous-meme votre bagage, pour que vous puissiez
attester au chef qu'il n'en a rien ete detourne.

--Oh! c'etre pien fazile; ein malle, ein sag de nuit et ein borde-mandeau.
Che fous la recommante, la borde-mandeau; c'est la qu'est mon pourse.

--Ainsi, trois objets seulement, n'est-ce pas? Ce n'est guere.

--C'etre assez.

--Vous trouvez, vous?

--Oui, je troufe.

--Eh bien! attendez la, dit le portier en faisant entrer le comte dans une
espece de cellule, et je ne doute pas que d'ici a une demi-heure le chef ne
soit de retour. Et il fit mine de s'en aller.

--Dides donc, dides donc! Est-ce qu'en l'attendant che ne bourrai bas
descentre a la guisine? Je donnerais beut-etre de pons conseils au
guisinier, moi.

--Ma foi! dit le portier, je n'y vois pas d'inconvenient: attendez ici, je
vais mettre votre bagage en surete, et je viens vous reprendre. A propos,
combien y a-t-il dans votre bourse?

--Trois mille six cent vingt tucats.

--Trois mille six cent vingt ducats, bon, reprit le portier.

--Ca m'a l'air t'un pien honnete homme, murmura le comte en regardant
s'eloigner le frere qui emportait toute sa _robba_; ca m'a l'air t'un pien
honnete homme.

Dix minutes apres, son guide etait de retour.

--Si vous voulez descendre a la cuisine, dit le Sicilien, vous etes libre.

--Oui, che le feux. Ou est-delle la guisine?

--Venez.

Le comte suivit de nouveau son guide, qui le conduisit dans les cuisines du
couvent. La broche etait garnie, tous les fourneaux etaient allumes, et des
casseroles bouillaient partout.

--Pon, dit l'Allemand s'arretant sur la derniere marche, et embrassant d'un
coup d'oeil ce spectacle succulent; pon, il barait que che ne suis bas
tompe chour de cheune. Ponchour, guisinier, ponchour.

Le cuisinier etait prevenu; il recut en consequence le comte avec toute la
deference qu'il devait a un gourmet. Le comte en profita pour aller lever
le couvercle de toutes les casseroles et gouter a toutes les sauces. Tout
a coup il s'elanca sur le cuisinier qui allait verser du sel dans une
omelette, et lui arracha des mains le vase ou etaient les oeufs.

--Eh pien! eh pien! Qu'est-ce que tu fais donc? s'ecria le comte.

--Comment, qu'est-ce que je fais? demanda le cuisinier.

--Foui, qu'est-ce que tu fais? je te le temante.

--Je mets du sel dans l'omelette.

--Mais, malheureux, on ne met bas de sel dans l'omelede. On met du sugre et
des confidures, de ponnes confidures de croseilles.

--Allons donc, reprit le cuisinier en essayant de lui arracher le vase des
mains.

--Non bas! non bas! dit le comte, c'est moi qui la ferai l'omelede;
tonne-moi tes confidures.

--Ah! dit le cuisinier en s'echauffant, nous allons voir un peu qui est-ce
qui est le maitre ici.

--C'est moi! dit une voix forte; qu'y a-t-il?

Le comte et le cuisinier se retournerent: un homme de quarante a
quarante-cinq ans, vetu d'une robe de moine, se tenait debout sur
l'escalier; il etait de haute taille et avait cette physionomie dure et
imperieuse de ceux qui sont habitues a commander.

--Le capitaine! s'ecria le cuisinier.

--Ah! dit le comte, c'est le cheneral, pon. Cheneral, continua-t-il en
s'avancant vers le moine, che vous temante bardon, mais fous avez un
guisinier qui ne sait bas faire les omeledes.

--Vous etes le comte de Weder, monsieur? dit le moine en tres bon francais.

--Oui, ma cheneral, repondit le comte sans lacher les oeufs ni la
fourchette avec laquelle il s'appretait a les battre; che suis le gonde de
Weter en bersonne.

--Alors c'est vous qui m'avez apporte la lettre de recommandation que m'a
remise le frere portier?

--Moi-meme.

--Soyez le bienvenu, monsieur le comte.

Le comte s'inclina.

--Seulement, continua le moine, je regrette que la situation ecartee de
notre couvent, son eloignement de tout lieu habite, ne nous permettent
pas de vous mieux recevoir; mais nous sommes de pauvres solitaires des
montagnes, et vous nous pardonnerez, je l'espere, si notre table n'est pas
mieux garnie.

--Comment, comment, bas mieux carnie! Mais la souber, elle me semble
excellente au gondraire, et quand chaurai fait l'omelede aux confidures...

--Mais, capitaine, dit le cuisinier.

--Donnez des confitures a monsieur, et qu'il fasse son omelette comme il
l'entendra, dit le moine.

Le cuisinier obeit sans souffler mot.

--Maintenant, dit le moine, ne vous genez pas, monsieur le comte, faites
comme chez vous, et lorsque votre omelette sera finie, remontez, nous vous
attendons.

--C'est l'affaire de zinq minutes, et che remonde; faites douchours serfir.

--Vous entendez, dit le moine au cuisiner, faites servir. Et il remonta
l'escalier. Un instant apres, deux freres descendirent et se mirent aux
ordres du cuisinier. Pendant ce temps, le comte triomphant confectionnait
son omelette; lorsqu'elle fut finie, il remonta a son tour.

Le superieur l'attendait avec toute la communaute, qui se composait d'une
vingtaine de freres, dans un refectoire bien eclaire, et ou l'on avait
dresse une table parfaitement servie. Le comte fut frappe du luxe
d'argenterie que cette table etalait, ainsi que de la finesse des nappes et
des serviettes. Le couvent avait tire de son tresor et de sa lingerie ce
qu'il avait de mieux pour faire honneur a son hote. Quant a l'appartement,
il contrastait singulierement, par son aspect delabre, avec le luxe du
couvert qui y etait dresse. C'etait une grande salle qui avait du etre
autrefois une chapelle, et dans l'autel de laquelle on avait pratique
une cheminee; les parois n'avaient pour tout ornement que les toiles
d'araignees qui les couvraient, et quelques chauves-souris attirees par la
lumiere voletaient au plafond, entrant et sortant, selon leur caprice, par
les fenetres brisees.

En outre, un arsenal de carabines etait pittoresquement dispose contre la
muraille.

Le comte embrassa cet aspect d'un coup d'oeil, et admira l'abnegation
religieuse des bons peres, qui, possedant des tresors tels que ceux qui
etaient etales a ses yeux, vivaient cependant exposes aux intemperies du
ciel, comme les anciens solitaires du mont Carmel et de la Thebaide. Le
superieur remarqua son etonnement.

--Monsieur le comte, dit-il en souriant, je vous demande encore une
fois pardon du mauvais diner et du mauvais gite que vous trouverez ici.
Peut-etre vous avait-on peint l'interieur de notre couvent comme un lieu
de delices. Voila comme la societe nous juge, monsieur le comte. Aussi une
fois rentre dans le monde, j'espere que vous nous rendrez justice.

--Ma voi! cheneral, repondit le comte, je ne sais bas drop ce qui mangue a
la tiner, et j'ai fu en pas une patterie de guisine assez bien orcanisee;
et, a moins que ce ne zoit le fin?

--Oh! repondit le superieur; soyez tranquille sous ce rapport; le vin est
bon.

--Eh pien! si le fin est pon, c'est tout ce qu'il faut.

--Seulement, ajouta le superieur, je crains que nos facons ne vous
paraissent peu monacales. Par exemple, nous avons l'habitude de ne jamais
souper sans avoir a cote de nous chacun une paire de pistolets; c'est une
precaution contre les accidents qui peuvent arriver a chaque minute dans
un lieu aussi isole que celui-ci. Vous voudrez donc bien nous excuser si,
malgre votre presence, nous ne nous ecartons pas de nos habitudes.

Et a ces mots le superieur releva sa robe, tira de sa ceinture une paire de
superbes pistolets qu'il deposa pres de son assiette.

--Faides, faides, cheneral, faides, repondit l'Allemand; les bisdolets,
c'est l'ami de l'homme; chen ai aussi, moi, des bisdolets. Oh mais! c'est
edonnant comme les vodres leur ressemblent, c'est edonnant.

--Cela se peut, repondit le superieur en reprimant un sourire; ce sont de
tres bonnes armes, que j'ai fait venir d'Allemagne, des Kukenreiter.

--Des Kukenreiter? C'est jusdement ca. Faides donc brendre les miens, qui
sont avec ma pagache, cheneral, pour les gombarer un beu.

--Apres le diner, comte, apres le diner. Mettez-vous en face de moi, la,
tres bien. Savez-vous votre _Benedicite?_.

--Je l'ai su autrevois; mais che l'ai un beu ouplie.

--Tant pis, tant pis, dit le general, car je comptais sur vous pour le
dire; mais si vous l'avez oublie, on s'en passera.

--On zen bassera, repondit le comte, qui etait de bonne composition; on zen
bassera.

Et le comte, effectivement, avala son potage sans _Benedicite_, ce que
firent aussi les autres moines. Lorsqu'il eut fini, le capitaine lui passa
une bouteille.

--Goutez-moi ce vin-la, lui dit-il.

Le comte, se doutant qu'il avait affaire a un vin de choix emplit un petit
verre qui etait devant lui, le prit par le pied, examina un instant, a la
lueur de la lampe la plus rapprochee, le liquide jaune comme de l'ambre,
puis il le porta a sa bouche, et le degusta avec la voluptueuse lenteur
d'un gourmet.


--C'est edonnant, dit le comte, moi qui groyais gonnaitre tous les fins,
che ne gonnais pas celui-la; a moins que ce ne soit du matere d'un noufeau
gru.

--C'est du marsala, monsieur le comte, un vin qui n'est pas connu et qui
merite cependant de l'etre. Oh! notre pauvre Sicile, elle renferme comme
cela une foule de tresors oublies.

--Comment tides-fous qu'il s'abbelle? demanda le comte en se versant un
second verre.

--Marsala.

--Marzala...! Eh pien! c'est un pon fin; ch'en acheterai. Se fend-il cher?

--Deux sous la bouteille.

--Fous tides? reprit le comte, qui croyait avoir mal entendu.

--Deux sous la bouteille.

--Teux sous la pouteille! Mais fous habidez le baradis derrestre, cheneral;
che ne m'en fas blus d'izi, moi, je me fais penedictin.

--Merci de la preference, comte; quand vous voudrez, nous vous recevrons.

--Teux sous la pouteille! reprit le comte en se versant un troisieme verre.

--Seulement, je dois vous prevenir qu'il a un defaut, dit le superieur.

--Il n'a bas de tefauts, repondit le comte.

--Je vous demande pardon; il est tres capiteux.

--Gabiteux, gabiteux, dit le comte avec mepris; j'en poirais une binte
qu'il n'y baraitrait bas blus que si j'afais afale un ferre de zirop de
crozeille.

--Alors, ne vous genez pas, dit le superieur, faites comme chez vous;
seulement, je vous previens que nous en avons d'autres.

En vertu de la permission qui lui etait accordee, le comte se mit a boire
et a manger en veritable Allemand. Mais, il faut l'avouer, il soutint
admirablement la reputation dont jouissent ses compatriotes. Les moines,
excites par leur superieur, ne voulurent pas, de leur cote, laisser un
etranger en arriere, de sorte que bientot on rompit le silence religieux
qui avait regne au commencement du repas, chacun commenca a parler a voix
basse a son voisin, puis plus haut a tout le monde. Au second service,
chacun criait de son cote et commencait a raconter les aventures les plus
etranges qu'il fut possible d'entendre. Le comte, si peu qu'il comprit le
sicilien, crut s'apercevoir qu'il etait question surtout de coups hardis
executes par des brigands, de couvents pilles, de gendarmes pendus, de
religieuses violees. Mais il n'y avait rien la d'etonnant; la situation
isolee des dignes benedictins, leur eloignement de la ville, devaient les
avoir rendus plus d'une fois temoins de pareilles scenes. Le marsala allait
toujours, sans prejudice du syracuse sec, du muscat de Calabre et
du malvoisie de Lipari. Si forte que fut la tete du comte, ses yeux
commencerent a se couvrir d'un brouillard et sa langue a s'epaissir. Alors
les monologues succederent peu a peu aux conversations, et les chansons aux
monologues. Le comte, qui voulait rester a la hauteur de ses hotes, chercha
dans son repertoire anacreontique, et, n'y trouvant rien pour le moment que
la chanson des brigands de Schiller, il se mit a entonner a tue-tete le
fameux _Stehlen, morden, huren, balgen_, auquel il lui sembla que les
convives repondaient par des applaudissements universels. Bientot tout
parut tourner autour de lui; il lui sembla que les moines jetaient bas
leurs habits religieux et se transformaient peu a peu en bandits. Ces
figures ascetiques changeaient de caractere et s'illuminaient d'une joie
feroce; le diner degenerait en orgie. Cependant on buvait toujours, et
chaque fois qu'on buvait, c'etaient des vins nouveaux, des vins plus
capiteux, des vins pris dans la cave du prince de Paterno, ou dans la
cantine des dominicains d'Aci-Reale. On frappait sur la table avec des
bouteilles vides pour en demander d'autres, et en frappant on renversait
les lampes; le feu alors se communiquait a la nappe, et de la nappe a la
table, et au lieu de l'eteindre on y jetait les chaises, les bancs, les
stalles. En un instant la table ne fut plus qu'un immense bucher, autour
duquel les moines devenus bandits se mirent a danser comme des demons.
Enfin, au milieu de tout ce sabbat infernal, la voix du capitaine retentit,
demandant: _Le monache! le monache_! Un hourra general accueillit cette
demande. Un instant apres, une porte s'ouvrit, et quatre religieuses
parurent, trainees par cinq ou six bandits; des hurlements de joie et de
luxure les accueillirent. Le comte voyait tout cela comme dans un reve,
et comme dans un reve il lui semblait qu'une force superieure clouait son
corps a sa place, tandis que son esprit etait emporte ailleurs. En un
instant les vetements des pauvres filles furent en lambeaux; les bandits se
ruerent sur elles; le capitaine voulut faire entendre sa voix, mais sa voix
fut couverte par les clameurs generales. Il sembla alors au comte que le
capitaine prenait ses fameux Kukenreiter, qui ressemblaient si fort aux
siens. Il crut entendre retentir deux coups de feu; il ferma les yeux, tout
ebloui de la flamme. En les rouvrant, il vit du sang, deux brigands qui se
tordaient en hurlant dans un coin, la plus belle des religieuses dans les
bras du capitaine, puis il ne vit plus rien; ses yeux se fermerent une
seconde fois sans qu'il eut la puissance de les rouvrir, ses jambes
manquerent sous lui, enfin il tomba comme une masse; il etait ivre-mort.

Lorsque le comte s'eveilla, il etait grand jour; il se frotta les yeux, se
secoua et regarda autour de lui; il etait couche sous un arbre a la lisiere
du bois, avait a sa droite Nicolosi, a sa gauche Pedara, devant lui Catane,
et derriere Catane la mer. Il paraissait avoir passe la nuit a la
belle etoile, couche sur un doux lit de sable, la tete appuyee sur son
porte-manteau, et sans autre dais de lit que l'immense azur du ciel.
D'abord, il ne se rappela rien, et demeura quelque temps comme un homme
qui sort de lethargie; enfin sa pensee, par une operation lente et confuse
d'abord, se reporta en arriere, et bientot il se rappela son depart de
Catane, les hesitations de son muletier, son arrivee au couvent, son
altercation avec le cuisinier, l'accueil que lui avait fait le general, le
diner, le vin de Marsala, les chansons, l'orgie, le feu, les religieuses
et les coups de pistolets. Il regarda de nouveau autour de lui, et vit
sa malle, son sac de nuit et son portemanteau. Il ouvrit ce dernier, y
retrouva son portefeuille, sa pipe d'ecume de mer, son sac a tabac et sa
bourse, sa bourse qui, a son grand etonnement, lui parut aussi ronde que
si rien ne lui etait arrive; il l'ouvrit avec anxiete; elle etait toujours
pleine d'or, et de plus il y avait un billet; le comte l'ouvrit vivement et
lut ce qui suit:

"Monsieur le Comte,

Nous vous faisons mille excuses de nous separer de vous d'une facon aussi
brusque; mais une expedition de la plus haute importance nous attire du
cote de Cefalu. J'espere que vous n'oublierez pas l'hospitalite que vous
ont donnee les benedictins de Saint-Nicolas-le-Vieux, et que, si vous
retournez a Rome, vous demanderez a monsignor Morosini de ne point oublier
de pauvres pecheurs dans ses prieres.

Vous retrouverez tout votre bagage, a l'exception des Kukenreiter, que je
vous demande la permission de garder comme un souvenir de vous.

DOM GAETANO, Prieur de Saint-Nicolas-le-Vieux.

16 octobre 1806."

Le comte de Weder compta son or, il n'y manquait pas une obole.

Lorsqu'il arriva a Nicolosi, il trouva tout le village en revolution:
la veille, le couvent de Sainte-Claire avait ete force, l'argenterie du
monastere pillee, et les quatre plus jeunes et plus belles religieuses
enlevees, sans qu'on put savoir ce qu'elles etaient devenues.

Le comte retrouva son muletier, remonta sur sa mule, revint a Catane, et,
ayant appris qu'un batiment etait pret a mettre a la voile pour Naples, il
s'y embarqua et quitta la Sicile la meme nuit.

Deux ans apres, il lut dans _l'Allgemeine Zeitung_ que le fameux chef de
bandits Gaetano, qui s'etait empare du couvent de Saint-Nicolas-le-Vieux,
sur l'Etna, pour en faire un repaire de brigands, apres un combat terrible
soutenu contre un regiment anglais, avait ete pris et pendu a la grande
joie des habitants de Catane, qu'il avait fini par venir ranconner jusque
dans la ville.




L'ETNA


Le lendemain de notre arrivee a Catane, nous devions, on se le rappelle,
tenter une ascension sur l'Etna. Je dis tenter, car c'est surtout a
l'occasion des projets que les voyageurs font a l'endroit de cette montagne
qu'on peut appliquer le proverbe: l'homme propose et Dieu dispose. Rien de
plus commun que les curieux partis de Catane pour gravir le Ghibello, comme
on appelle l'Etna en Sicile; rien de plus rare que les privilegies arrives
jusqu'a son cratere. C'est que, pendant neuf ou dix mois de l'annee, la
montagne est veritablement inaccessible: jusqu'au 15 juin, il est trop tot;
passe le 1er octobre, il est trop tard.

Nous etions sous ce rapport dans les conditions voulues, car nous etions
arrives a Catane le 4 septembre; de plus, toute la journee avait ete
magnifique; aucune vapeur, aucun brouillard, ne voilaient l'Etna. De
toutes les rues qui y conduisaient, nous l'avions vu, la veille, calme et
majestueux. La legere fumee qui s'echappait du cratere suivait la direction
du vent, flottant comme une banderole; enfin, le soleil, que nous avions vu
se coucher du haut de la coupole des Benedictins, avait glisse dans un ciel
sans nuage et disparu derriere le village d'Aderno, promettant pour le
lendemain une journee non moins belle que celle qui venait de s'ecouler.

Aussi, a cinq heures du matin, notre guide nous eveilla-t-il en nous
annoncant un temps fait expres pour nous. Nous courumes aussitot a nos
fenetres qui donnaient sur l'Etna, et nous vimes le geant baignant sa tete
colossale dans les blondes vapeurs du matin. On distinguait parfaitement
les trois regions qu'il faut franchir pour arriver au sommet, la region
cultivee, la region des bois, la region deserte. Contre l'ordinaire, son
cone etait entierement depouille de neige.

Ce n'est que vers les quatre heures ordinairement que l'on part; mais
nous voulions nous arreter quelques heures a Nicolosi, et visiter le
Monte-Rosso, un de ces cent volcans secondaires dont se herisse la croupe
de l'Etna. D'ailleurs il y avait, m'avait-on dit, a Nicolosi, un certain
monsieur Gemellaro, savant modeste et aimable, qui demeurait la depuis
cinquante ans, et qui se ferait un plaisir de repondre a toutes mes
questions. J'avais demande une lettre pour lui; on m'avait repondu que
c'etait chose inutile, son obligeante hospitalite s'etendant a tout
voyageur qui entreprenait l'ascension, toujours penible et souvent
dangereuse, que nous allions tenter.

A cinq heures donc, apres nous etre munis d'une bouteille du meilleur rhum
que nous pumes trouver, nous enfourchames nos mules, et nous partimes pour
Nicolosi, ou nous devions completer nos provisions. Nous etions chacun dans
notre costume ordinaire, auquel, malgre les recommandations de notre hote,
nous n'avions rien ajoute, ne pouvant croire qu'apres avoir joui dans la
plaine d'une temperature a cuire un oeuf, nous trouverions dix degres de
froid sur la montagne.

Je ne sais rien de plus beau, de plus original, de plus accidente, de plus
fertile et de plus sauvage a la fois que le chemin qui conduit de Catane
a Nicolosi, et qui traverse tour a tour des mers de sable, des oasis
d'orangers, des fleuves de lave, des tapis de moissons, et des murailles
de basalte. Trois ou quatre villages sont sur la route, pauvres, chetifs,
souffreteux, peuples de mendiants, comme tous les villages siciliens; avec
tout cela, ils ont des noms sonores et poetiques, qui resonnent comme des
noms heureux: ils s'appellent Gravina, Santa-Lucia, Massanunziata; ils sont
eleves sur la lave, batis avec de la lave recouverte de lave; ils sortent
tout entiers des entrailles de la montagne, comme de pauvres fleurs
fletries avant de naitre, et qu'un vent d'orage doit emporter.

Entre Massanunziata et le mont Miani, a droite de la route, est la fosse
de la Colombe. D'ou vient ce doux nom a une excavation noire, tenebreuse,
profonde de deux cents pieds, large de cent cinquante? Notre guide ne put
nous le dire.

Nous arrivames a Nicolosi, espece de petit bourg bati sur les confins du
monde habitable. Deux ou trois milles avant Nicolosi, on commence a entrer
dans une region desolee, et cependant un demi-mille au-dessus de Nicolosi,
on voit encore de belles plantations et un coteau couvert de vignes.
Quelque feu interieur remplace-t-il partiellement la chaleur du soleil,
qui deja a cette hauteur commence a se temperer? C'est encore la un de ces
mysteres dont le guide ignare et le voyageur savant ne peuvent dire le mot.

Nous descendimes dans un de ces bouges que la Sicile seule a l'audace de
baptiser du nom d'auberge, et comme il etait encore de bonne heure, nous
envoyames, pendant qu'on preparait notre dejeuner, nos cartes a monsieur
Gemellaro, en lui demandant la permission de lui faire notre visite.
Monsieur Gemellaro nous fit repondre qu'il allait se mettre a table, et
que, si nous voulions partager sa collation, nous serions les bienvenus.
Quel que fut, a l'aspect du dejeuner qui nous attendait, notre desir
d'accepter une offre si gracieuse, nous eumes la discretion de la refuser,
et nous poussames la sobriete jusqu'a nous contenter du repas de l'auberge.
C'etait une action meritoire et digne d'etre mise en parallele avec les
jeunes les plus rudes des peres du desert.

Ce maigre dejeuner termine, nous ordonnames a notre guide de se mettre en
quete d'une paire de poulets ou d'une demi-douzaine de pigeons quelconques,
de leur tordre le cou, de les plumer et de les rotir. C'etait nos
provisions de bouche pour le dejeuner du lendemain; cette precaution
prise, nous nous acheminames vers la maison de monsieur Gemellaro, la
plus imposante de tout le village. Le domestique etait prevenu et nous
introduisit dans le cabinet de travail, ou son maitre nous attendait. En
apercevant monsieur Gemellaro, je jetai un cri de surprise mele de joie:
c'etait le meme qui, a Aci-Reale, m'avait si obligeamment indique le chemin
de la grotte de Polypheme.

--Ah! c'est vous, nous dit-il en nous apercevant; je me doutais que
j'allais revoir d'anciennes connaissances. Tout voyageur qui met le pied en
Sicile m'appartient de droit; il faut qu'il passe par ici, et je le happe
au passage. Avez-vous trouve votre grotte?

--Parfaitement, monsieur, grace a votre obligeance, que nous venons de
nouveau mettre a l'epreuve.

--A vos ordres, messieurs, repondit monsieur Gemellaro en nous faisant
signe de nous asseoir; et j'oserai dire que, si vous voulez des
renseignements sur le pays, vous ne pouvez pas vous adresser mieux qu'a
moi.

En effet, monsieur Gemellaro habitait depuis soixante ans le village
de Nicolosi, ou il etait ne, et l'occupation de toute sa vie avait ete
d'observer le volcan qu'il avait sans cesse devant les yeux. Depuis
soixante ans, la montagne n'avait pas fait un mouvement que monsieur
Gemellaro ne se fut mis aussitot a l'etudier; le cratere n'avait pas change
pendant vingt-quatre heures de forme, que monsieur Gemellaro ne l'eut
dessine sous son nouvel aspect; enfin, la fumee ne s'etait pas epaissie
ou volatilisee une seule fois, que monsieur Gemellaro n'eut tire de son
assombrissement ou de sa tenuite des augures que le resultat n'avait jamais
manque de confirmer. Bref, monsieur Gemellaro est l'Empedocle moderne;
seulement, plus sage que l'ancien, j'espere qu'on l'enterrera avec ses deux
pantoufles. Aussi monsieur Gemellaro connait-il son Etna sur le bout des
doigts. Depuis trois mille ans, la montagne n'a pas jete une gorgee de lave
que monsieur Gemellaro n'en ait un echantillon; il n'est pas jusqu'a l'ile
Julia dont monsieur Gemellaro ne possede un fragment.

Nos lecteurs ont sans nul doute entendu parler de l'ile Julia, ile ephemere
qui n'eut que trois mois d'existence, il est vrai, mais qui fit autant
et plus de bruit pendant son passage en ce monde que certaines iles qui
existent depuis le deluge.

Un beau matin du mois de juillet 1831, l'ile Julia sortit du fond de la mer
et apparut a sa surface. Elle avait deux lieues de tour, des montagnes, des
vallees comme une ile veritable; elle avait jusqu'a une fontaine; il est
vrai que c'etait une fontaine d'eau bouillante.

Elle etait a peine sortie des flots, qu'un vaisseau anglais passa; en
quelque endroit de la mer qu'apparaisse un phenomene quelconque, il passe
toujours un vaisseau anglais en ce moment-la. Le capitaine, etonne de voir
une ile a un endroit ou sa carte marine n'indiquait pas meme un rocher, mit
son vaisseau en panne, descendit dans une chaloupe, et aborda sur l'ile. Il
reconnut qu'elle etait situee sous le 38e degre de latitude, qu'elle avait
des montagnes, des vallees, et une fontaine d'eau bouillante. Il se fit
apporter des oeufs et du the, et dejeuna pres de la fontaine; puis,
lorsqu'il eut dejeune, il saisit un drapeau aux armes d'Angleterre, le
planta sur la montagne la plus elevee de l'ile, et prononca ces paroles
sacramentelles: "Je prends possession de cette terre au nom de Sa Majeste
britannique." Puis il regagna son vaisseau, remit a la voile, et reprit le
chemin de l'Angleterre ou il arriva heureusement, annoncant qu'il avait
decouvert dans la Mediterranee une ile inconnue, qu'il avait nommee Julia,
en honneur du mois de juillet, date de sa decouverte, et dont il avait pris
possession au nom de l'Angleterre.

Derriere le batiment anglais etait passe un batiment napolitain, lequel
n'avait pas ete moins etonne que le batiment anglais. A la vue de cette ile
inconnue, le capitaine, qui etait un homme prudent, commenca par carguer
ses voiles, afin de s'en tenir a une distance respectueuse. Puis il prit sa
lunette, et a l'aide de sa lunette, il reconnut qu'elle etait inhabitee,
qu'elle avait des vallees et une montagne, et qu'au sommet de cette
montagne flottait le pavillon anglais. Il demanda aussitot quatre hommes de
bonne volonte pour aller a la decouverte. Deux Siciliens se presenterent,
descendirent dans la chaloupe et partirent. Un quart d'heure apres, ils
revinrent, rapportant le drapeau anglais. Le capitaine napolitain declara
alors qu'il en prenait possession au nom du roi des Deux-Siciles, et la
nomma ile Saint-Ferdinand, en l'honneur de son gracieux souverain. Puis
il revint a Naples, demanda une audience au roi, lui annonca qu'il avait
decouvert une ile de dix lieues de tour, toute couverte d'orangers, de
citronniers et de grenadiers, et dans laquelle se trouvaient une montagne
haute comme le Vesuve, une vallee comme celle de Josaphat, et une source
d'eau minerale ou l'on pouvait faire un etablissement de bains plus
considerable que celui d'Ischia. Il ajouta comme en passant, et sans
s'appesantir sur les details, qu'un vaisseau anglais ayant voulu lui
disputer la possession de cette ile, il avait coule bas le susdit vaisseau,
en preuve de quoi il rapportait son pavillon. Le ministre de la marine, qui
etait present a l'audience, trouva le procede un peu leste; mais le roi de
Naples donna raison entiere au capitaine, le fit amiral, et le decora du
grand cordon de Saint-Janvier.

Le lendemain, on annoncait dans les trois journaux de Naples que l'amiral
Bonnacorri, duc de Saint-Ferdinand, venait de decouvrir, dans la
Mediterranee, une ile de quinze lieues de tour, habitee par une peuplade
qui ne parlait aucune langue connue, et dont le roi lui avait offert la
main de sa fille. Chacun de ces journaux contenait en outre un sonnet a la
gloire de l'aventureux navigateur. Le premier le comparait a Vasco de Gama,
le second a Christophe Colomb, et le troisieme a Americ Vespuce.

Le meme jour, le ministre d'Angleterre alla demander des explications
au ministre de la marine de Naples touchant les bruits injurieux pour
l'honneur de la nation britannique qui commencaient a se repandre au sujet
d'un vaisseau anglais que l'amiral Bonnacorri pretendait avoir coule bas.
Le ministre de la marine repondit qu'il avait entendu vaguement parler de
quelque chose de pareil, mais qu'il ignorait lequel, du vaisseau napolitain
ou du vaisseau anglais, avait ete coule bas. Loin de se contenter de cette
explication, le ministre pretendit qu'il y avait insulte pour sa nation
dans la seule supposition qu'un vaisseau anglais put etre coule bas par un
autre vaisseau quelconque, et demanda ses passeports. Le ministre de
la marine en refera au roi de Naples, qui lui ordonna de signer a
l'ambassadeur tous les passeports qu'il lui demanderait, et fit de son cote
ecrire a son ministre de Londres de quitter a l'instant meme la capitale de
la Grande-Bretagne.

Cependant le gouvernement britannique poursuivait la prise de possession de
l'ile Julia avec son activite ordinaire. C'etait le relais qu'il cherchait
depuis si longtemps sur la route de Gibraltar a Malte. Un vieux lieutenant
de fregate, qui avait eu la jambe emportee a Aboukir, et qui depuis ce
temps sollicitait une recompense quelconque aupres des lords de l'amiraute,
fut nomme gouverneur de l'ile Julia, et recut l'ordre de s'embarquer
immediatement pour se rendre dans son gouvernement. Le digne marin vendit
une petite terre qu'il tenait de ses ancetres, acheta tous les objets de
premiere necessite pour une colonisation, monta sur la fregate le _Dard_,
avec sa femme et ses deux filles, doubla la pointe de la Bretagne, traversa
le golfe de Gascogne, franchit le detroit de Gibraltar, entra dans la
Mediterranee, longea les cotes d'Afrique, relacha a Pantellerie, arriva
sous le 38e degre de latitude, regarda autour de lui, et ne vit pas plus
d'ile Julia que sur sa main. L'ile Julia etait disparue de la veille, et je
n'ai pas entendu dire que jamais, au grand jamais, personne en ait entendu
parler depuis.

Les deux puissances belligerantes, qui avaient fait des armements
considerables, continuerent a se montrer les dents pendant dix-huit mois;
puis leur grimace degenera en un sourire rechigne; enfin, un beau matin,
elles s'embrasserent, et tout fut dit.

Cette querelle d'un instant, qui en definitive raffermit l'amitie de deux
nations faites pour s'estimer, n'eut d'autre resultat que la creation d'un
nouvel impot dans les royaumes des Deux-Siciles et de la Grande-Bretagne.

Laissons l'ile Julia, ou l'ile Saint-Ferdinand, comme on voudra l'appeler,
et revenons a l'Etna, qu'on pourrait bien supposer l'auteur de cette
mauvaise plaisanterie qui faillit troubler la tranquillite europeenne.

Le mot _Etna_ est, a ce que pretendent les savants, un mot phenicien qui
veut dire _mont de la fournaise_. Le phenicien etait, on le voit,
une langue dans le genre de celle que parlait Covielle au bourgeois
gentilhomme, et qui exprimait tant de choses en si peu de mots. Plusieurs
poetes de l'antiquite pretendent que ce fut le lieu ou se refugierent
Deucalion et Pyrrha pendant le deluge universel. A ce titre, monsieur
Gemellaro, qui est ne a Nicolosi, peut certes reclamer l'honneur de
descendre en droite ligne d'une des premieres pierres qu'ils jeterent
derriere eux. Cela laisserait bien loin, comme on voit, les Montmorency,
les Rohan et les Noailles.

Homere parle de l'Etna, mais sans le designer comme un volcan. Pindare
l'appelle une des colonnes du ciel. Thucydide mentionne trois grandes
explosions, depuis l'epoque de l'arrivee des colonies helleniques jusqu'a
celle ou il vivait. Enfin, il y eut deux eruptions a l'epoque des Denis;
puis elles se succederent si rapidement, qu'on ne compta desormais que les
plus violentes.

[Note: Les principales eruptions de l'Etna eurent lieu l'an
662 de Rome, et pendant l'ere chretienne, dans les annees 225, 420, 812,
1169, 1285, 1329, 1333, 1408, 1444, 1446, 1447, 1536, 1603, 1607, 1610,
1614, 1619, 1634, 1669, 1682, 1688, 1689, 1702, 1766 et 1781.]

Depuis l'eruption de 1781, l'Etna a bien eu quelque petite velleite de
bouleverser encore la Sicile; mais, comme ces caprices n'ont pas de suites
serieuses, il est permis de penser que ce qu'il en a fait, c'est uniquement
par respect pour lui-meme, et pour conserver sa position de volcan.

De toute ces eruptions, une des plus terribles fut celle de 1669. Comme
l'eruption de 1669 partit du Monte-Rosso, et que le Monte-Rosso n'est qu'a
un demi-mille a gauche de Nicolosi, nous nous mimes en route, Jadin et moi,
pour visiter le cratere, apres avoir promis a monsieur Gemellaro de venir
diner chez lui.

Il faut avant tout savoir que l'Etna se regarde comme trop au-dessus des
volcans ordinaires pour proceder a leur facon; le Vesuve, Stromboli,
l'Hecla meme, versent la lave du haut de leur cratere, comme le vin deborde
d'un verre trop plein; l'Etna ne se donne pas tant de peine. Son cratere
n'est qu'une espece de cratere d'apparat, qui se contente de jouer au
bilboquet avec des rocs incandescents gros comme des maisons ordinaires, et
qu'on suit dans leur ascension aerienne, comme on pourrait suivre une bombe
qui sortirait d'un mortier; mais, pendant ce temps, le fort de l'eruption
se passe reellement ailleurs. En effet, quand l'Etna est en travail, il lui
pousse alors tout bonnement sur le dos, a un endroit ou a un autre, une
espece de furoncle de la grosseur de Montmartre; puis le furoncle creve, et
il en sort un fleuve de lave qui suit sa pente, descend, brule ou renverse
tout ce qui se rencontre devant lui, et finit par aller s'eteindre dans
la mer. Cette facon de proceder est cause que l'Etna est couvert d'une
quantite de petits crateres qui ont forme d'immenses meules de foin; chacun
de ces volcans secondaires a sa date et son nom particulier, et tous ont
fait, dans leur temps, plus ou moins de bruit et plus ou moins de ravage.

Le Monte-Rosso est, comme nous l'avons dit, au premier rang de cette
aristocratie secondaire; ce serait, dans tout autre voisinage que celui des
Andes, des Cordillieres ou des Alpes, une fort jolie petite montagne de
neuf cents pieds d'elevation, c'est-a-dire trois fois haute comme les tours
de Notre-Dame. Le volcan doit son nom a la couleur des scories terreuses
dont il est forme; on y monte par une pente assez facile, et, au bout d'une
demi-heure d'ascension a peu pres, on se trouve au bord de son cratere.

C'est une espece de puits separe dans le fond comme une saliere, et qui
s'offre maintenant aux regards avec un air de bonhomie et de tranquillite
parfaite. Quoiqu'il n'y ait pas de chemin pratique, on y descendrait, a la
rigueur, avec des cordes; sa profondeur peut etre de deux cents pieds, et
sa circonference de cinq ou six cents.

C'est de cette bouche, aujourd'hui muette et froide, que sortit, en 1669,
une telle pluie de pierres et de cendres, que litteralement, pendant trois
mois, le soleil en fut obscurci, et que le vent la porta jusqu'a Malte. La
violence de l'ejaculation etait telle, qu'un rocher de cinquante pieds de
longueur fut lance a mille pas du cratere d'ou il etait sorti, et s'enfonca
en retombant a vingt-cinq pieds de profondeur. Enfin, la lave parut a
son tour, monta en bouillonnant jusqu'a l'orifice, deborda sur la pente
meridionale, et, laissant Nicolosi a sa droite et Boriello a sa gauche,
commenca de s'ecouler, non pas comme un torrent, mais comme un fleuve de
feu, couvrit de ses vagues ardentes les villages de Campo-Rotondo, de
San-Pietro, de Gigganeo, et alla se jeter dans le port de Catane, en y
poussant devant elle une partie de la ville. La commenca une lutte horrible
entre l'eau et le feu; la mer repoussee d'abord ceda la place, et recula
d'un quart de lieue, decouvrant a l'oeil humain ses profondeurs. Des
vaisseaux furent brules dans le port, de gros poissons morts vinrent
flotter a la surface de l'eau; puis, comme furieuse de sa defaite, la mer
a son tour revint attaquer la lave. La lutte dura quinze jours; enfin, la
lave vaincue s'arreta, et de l'etat fusible commenca de passer a l'etat
compact. Pendant quinze autres jours, la mer bouillonna encore, occupee a
refroidir ce nouveau rivage qu'elle etait forcee d'accepter, puis, peu
a peu, le bouillonnement s'effaca. Mais la campagne tout entiere etait
devastee, trois villages etaient aneantis. Catane etait aux trois quarts
detruite, et le port a moitie comble.

Du haut du Monte-Rosso ou plutot des _Monte-Rossi_ (car la montagne se
partage en deux sommets comme le Vesuve), on voit cette trainee de lave,
longue de cinq lieues, large parfois de trois, et que pres de deux siecles
n'ont recouverte encore que de deux pouces de terre. Du point ou j'etais,
a ma droite et a ma gauche, devant et derriere moi, dans l'horizon que mon
oeil pouvait embrasser, je comptai en outre vingt-six montagnes, toutes
produites par des eruptions volcaniques, et pareilles de forme et de
hauteur a celle sur laquelle j'etais monte.

En promenant ainsi mes regards autour de moi, j'avais apercu, au pied
d'un autre volcan eteint, les ruines de ce fameux couvent de
Saint-Nicolas-le-Vieux, ou le comte de Weder avait ete si bien recu par dom
Gaetano; un lieu qui conservait de pareils souvenirs meritait a tous
egards notre visite. Aussi, a peine descendus des Monte-Rossi, nous
acheminames-nous vers le couvent.

C'est une construction elevee, selon Farello, par le comte Simon,
petit-fils du Normand Roger, le conquerant le plus populaire de toute la
Sicile, et connu encore aujourd'hui de tout paysan sous le nom _del conte
Ruggieri_. Quelques savants pretendent que ce monastere est situe sur
l'emplacement de l'ancienne ville d'Inesse; il est vrai que d'autres
savants pretendent que l'ancienne ville d'Inesse s'elevait sur le revers
oppose de l'Etna; il s'est echange la-dessus force volumes entre les
erudits de Catane, de Taormino et de Messine, et le fait est reste un peu
plus obscur qu'auparavant, tant chacun avait apporte d'excellentes preuves
a l'appui de son opinion. A mon retour a Catane, l'un d'eux me demanda
ce qu'en pensait l'Academie des Sciences de Paris. Je lui repondis que
l'Academie des Sciences, apres s'etre longtemps occupee de cette grave
question, avait reconnu qu'il devait exister deux villes d'Inesse, baties
en rivalite l'une de l'autre, l'une par les Naxiens, et l'autre pas les
Sicaniens d'Espagne; l'une sur le revers meridional, l'autre sur le revers
septentrional du mont Etna. Le savant se frappa le front, comme s'il se
sentait illumine d'une idee nouvelle, courut a son bureau, prit la plume,
et commenca un volume qui, a ce que j'ai appris depuis, a jete un grand
jour sur cette importante question.

Ce couvent, ou, selon les intentions de leur pieux fondateur, les
benedictins etaient condamnes a vivre exposes les premiers aux ravages du
volcan que devaient conjurer leurs prieres, n'est plus qu'une ruine. Ce
qu'il y a de mieux conserve est la chapelle et la fameuse salle ou le comte
de Weder, nouveau Faust, assista au sabbat de Gaetano-Mephistopheles. Un
plateau qui domine le monastere n'est autre chose qu'une masse de lave
dechiree en gouffres profonds, et du haut de laquelle on domine un
amphitheatre de crateres eteints.

Il etait quatre heures du soir; nous devions diner a quatre heures et demie
chez notre excellent hote, monsieur Gemellaro; nous reprimes donc le chemin
de sa maison avec d'autant plus de hate, que le dejeuner du matin nous
avait admirablement predisposes a un second repas. Nous trouvames la table
toute dressee, nous avions admirablement saisi ce moment si rapide et si
rare ou l'on n'attend pas, et ou cependant l'on n'a pas fait attendre.

Monsieur Gemellaro etait un de ces savants comme je les aime, savants
experimentateurs, qui detestent toute theorie, et ne parlent que de ce
qu'ils ont vu. Pendant tout le diner, la conversation roula sur la montagne
de notre hote. Je dis la montagne de notre hote, car monsieur Gemellaro est
bien convaincu que l'Etna est a lui, et il serait fort etonne si un jour Sa
Majeste le roi des Deux-Siciles lui en reclamait quelque chose.

Apres l'Etna, ce que monsieur Gemellaro trouvait de plus grand et de plus
beau, c'etait Napoleon, cet autre volcan eteint, qui, pendant une irruption
de quatorze ans, a cause tant de tremblements de trones et de chutes
d'empires. Son reve etait de posseder une collection complete des gravures
qui avaient ete faites sur lui; je le desesperai en lui disant qu'il
faudrait en charger quatre vaisseaux, et qu'elles ne tiendraient pas dans
le cratere des Monte-Rossi.

Apres le diner, monsieur Gemellaro s'informa des precautions que nous
avions prises pour monter sur l'Etna: nous lui repondimes que les
precautions se bornaient a l'achat d'une bouteille de rhum, et a la cuisson
de deux ou trois poulets. Monsieur Gemellaro jeta alors les yeux sur nos
costumes, et, voyant Jadin avec sa veste de panne, et moi avec ma veste
de toile, nous demanda en frissonnant si nous n'avions ni redingotes, ni
manteaux. Nous lui repondimes que nous ne possedions absolument pour le
moment que ce que nous avions sur le corps. Voila bien les Francais,
murmura monsieur Gemellaro en se levant; ce n'est pas un Allemand ou un
Anglais qui s'embarquerait ainsi. Attendez, attendez. Et il alla nous
chercher deux grosses capotes a capuchons, pareilles a nos capotes
militaires, qu'il nous remit en nous assurant que nous n'aurions pas plutot
fait deux lieues au-dela de Nicolosi, que nous rendrions hommage a sa
prevoyance.

La causerie se prolongea jusqu'a neuf heures du soir; notre guide vint
alors frapper a la porte avec nos mulets. Nous lui demandames s'il etait
parvenu a se procurer quelques comestibles: il nous repondit en nous
montrant quatre de ces malheureux poulets comme il n'en existe qu'en
Italie, et qui, a eux quatre, ne valaient pas un bon pigeon de pied. En
outre, il avait achete deux bouteilles de vin, du pain, du raisin et des
poires; avec cela il y avait de quoi faire le tour du monde.

Nous enfourchames nos montures, et nous nous mimes en route par une nuit
qui nous parut, au sortir d'une chambre bien eclairee, d'une effroyable
obscurite; mais peu a peu, nous commencames a distinguer le paysage, grace
a la lueur des myriades d'etoiles qui parsemaient le ciel. Il nous parut
d'abord, a la facon dont nos mulets s'enfoncaient sous nous, que nous
traversions des sables. Bientot nous entrames dans la seconde region, ou
region des forets, si toutefois les quelques arbres, eparpilles, malingres
et tordus, qui couvrent le sol, meritent le nom de foret. Nous y marchames
deux heures a peu pres, suivant de confiance le chemin ou nous engageait
notre guide, ou plutot nos mulets, chemin qui, au reste, a en juger par
les descentes et les montees eternelles, nous paraissait effroyablement
accidente. Deja, depuis une heure, nous avions reconnu la justesse des
previsions de monsieur Gemellaro, relativement au froid, et nous avions
endosse nos houppelandes a capuchons, lorsque nous arrivames a une espece
de masure sans toit, ou nos mulets s'arreterent d'eux-memes. Nous etions a
la _casa del Bosco_ ou _della Neve_, c'est-a-dire du Bois ou de la Neige,
noms qu'elle merite successivement l'ete et l'hiver. C'etait, nous dit
notre guide, notre lieu de halte. Sur son invitation, nous mimes pied a
terre et nous entrames. Nous etions a moitie chemin de la casa Inglese;
seulement, comme disent nos paysans, nous avions mange notre pain blanc le
premier.

La casa della Neve etait comme un prelude a la desolation qui nous
attendait plus haut. Sans toit, sans contrevents et sans portes, elle
n'offrait d'autre abri que ses quatre murs. Heureusement notre guide
s'etait muni d'une petite hache: il nous apporta une brassee de bois; nous
fimes jouer immediatement le briquet phosphorique, et nous allumames un
grand feu. On comprendra qu'il fut le bienvenu, lorsqu'on saura qu'un petit
thermometre de poche que nous portions avec nous etait deja descendu de 18
degres depuis Catane.

Une fois notre feu allume, notre guide nous invita a dormir, et nous
abandonna a nous-memes pour prendre soin de nos mulets. Nous essayames de
suivre son conseil, mais nous etions eveilles comme des souris, et il nous
fut impossible de fermer l'oeil. Nous suppleames au sommeil par quelques
verres de rhum, et par force plaisanterie sur ceux de nos amis parisiens
qui, a cette heure, prenaient tranquillement leur the sans se douter le
moins du monde que nous etions a courir la pretantaine dans les forets de
l'Etna. Cela dura jusqu'a minuit et demi; a minuit et demi, notre guide
nous invita a remonter sur nos mulets.

Pendant notre halte, le ciel s'etait enrichi d'un croissant qui, quelle
qu'en fut la tenuite, suffisait cependant pour jeter un peu de lumiere.
Nous continuames a marcher un quart d'heure encore a peu pres au milieu
d'arbres qui devenaient plus rares de vingt pas en vingt pas, et qui
finirent enfin par disparaitre tout a fait. Nous venions d'entrer dans la
troisieme region de l'Etna, et nous sentions, au pas de nos mulets, quand
ils passaient sur des laves, quand ils traversaient des cendres, ou quand
ils foulaient une espece de mousse, seule vegetation qui monte jusque-la.
Quant aux yeux, ils nous etaient d'une mediocre utilite, le sol nous
apparaissant plus ou moins colore, voila tout, mais sans que nous pussions,
au milieu de l'obscurite, distinguer aucun detail.

Cependant, a mesure que nous montions, le froid devenait plus intense, et,
malgre nos houppelandes, nous etions glaces. Ce changement de temperature
avait suspendu la conversation, et chacun de nous, concentre en lui-meme
comme pour y conserver sa chaleur, s'avancait silencieusement. Je marchais
le premier, et, si je ne pouvais voir le terrain sur lequel nous avancions,
je distinguais parfaitement a notre droite des escarpements gigantesques
et des pics immenses, qui se dressaient comme des geants, et dont les
silhouettes noires se dessinaient sur l'azur fonce du ciel. Plus nous
avancions, plus ces apparitions prenaient des aspects etranges et
fantastiques; on comprenait bien que la nature n'avait point fait ces
montagnes ainsi, et que c'etait une longue lutte qui les avait depouillees.
Nous etions sur le champ de bataille des titans; nous gravissions Pelion
entasse sur Ossa.

Tout cela etait terrible, sombre, majestueux; je voyais et je sentais
parfaitement la poesie de ce nocturne voyage, et cependant j'avais si
froid que je n'avais pas le courage d'echanger un mot avec Jadin pour
lui demander si toutes ces visions n'etaient point le resultat de
l'engourdissement que j'eprouvais, et si je ne faisais pas un songe. De
temps en temps des bruits etranges, inconnus, qui ne ressemblaient a
aucun des bruits que l'on entend habituellement, s'eveillaient dans les
entrailles de la terre, qui semblait alors gemir et se plaindre comme un
etre anime. Ces bruits avaient quelque chose d'inattendu, de lugubre et
de solennel, qui faisait frissonner. Souvent, a ces bruits, nos mulets
s'arretaient tout court, approchaient leurs naseaux ouverts et fumants
du sol, puis relevaient la tete en hennissant tristement, comme s'ils
voulaient faire entendre qu'ils comprenaient cette grande voix de la
solitude, mais que ce n'etait point de leur propre mouvement qu'ils
venaient troubler ses mysteres.

Cependant nous montions toujours, et de minute en minute le froid devenait
plus intense; a peine si j'avais la force de porter ma gourde de rhum a
ma bouche. D'ailleurs, cette operation etait suivie d'une operation
plus difficile encore, qui consistait a la reboucher; mes mains etaient
tellement glacees, qu'elles n'avaient plus la perception des objets
qu'elles touchaient, et mes pieds etaient tellement alourdis qu'il me
semblait porter une enclume au bout de chaque jambe. Enfin, sentant que je
m'engourdissais de plus en plus, je fis un effort sur moi-meme, j'arretai
mon mulet, et je mis pied a terre. Pendant cette evolution, je vis passer
Jadin sur sa monture. Je lui demandai s'il ne voulait pas en faire autant
que moi; mais, sans me repondre, il secoua la tete en signe de refus
et continua son chemin. D'abord il me fut impossible de marcher; il me
semblait que je posais mes pieds nus sur des milliers d'epingles. J'eus
alors l'idee de m'aider de mon mulet, et je l'empoignai par la queue; mais
il appreciait trop l'avantage qu'il avait d'etre debarrasse de son cavalier
pour ne pas tenter de conserver son independance. A peine eut-il senti le
contact de mes mains, qu'il rua des deux jambes de derriere; un de ses
pieds m'atteignit a la cuisse et me lanca a dix pieds en arriere. Mon guide
accourut et me releva.

Je n'avais rien de casse; de plus la commotion avait quelque peu retabli la
circulation du sang; je n'eprouvais presque pas de douleur, quoique, par ma
chute, il me fut clairement prouve que le coup avait ete violent. Je me mis
donc a marcher, et me sentis mieux. Au bout de cent pas, je trouvai Jadin
arrete; il m'attendait. Le mulet, qui l'avait rejoint sans moi ni le guide,
lui avait indique qu'il venait de m'arriver un accident quelconque. Je le
rassurai et nous continuames notre route; lui et le guide a mulet, moi a
pied. Il etait deux heures du matin.

Nous marchames trois quarts d'heure encore a peu pres dans des chemins
raides et raboteux, puis nous nous trouvames sur une pente doucement
inclinee, ou nous traversions de temps en temps de grandes flaques de neige
dans lesquelles j'enfoncais jusqu'a mi-jambes, et qui finirent par devenir
continues. Enfin cette sombre voute du ciel commenca a palir, un faible
crepuscule eclaira le terrain sur lequel nous marchions, amenant un air
plus glace encore que celui que nous avions respire jusque-la. A cette
lueur terne et douteuse, nous apercumes devant nous quelque chose comme une
maison; nous nous en approchames, Jadin au trot de son mulet, et moi en
courant de mon mieux. Le guide poussa une porte, et nous nous trouvames
dans la _casa Inglese_, batie au pied du cone pour le plus grand
soulagement des voyageurs.

Mon premier cri fut pour demander du feu, mais c'etait la un de ces
souhaits instinctifs qu'il est plus facile de former que de voir
s'accomplir; les dernieres limites de la foret sont a deux grandes lieues
de la maison, et dans les environs, entierement envahis par les laves, par
les cendres ou par la neige, il ne pousse pas une herbe, pas une plante.
Le guide alluma une lampe qu'il trouva dans un coin, ferma la porte aussi
hermetiquement que possible, et nous dit de nous rechauffer de notre mieux
en nous enveloppant dans nos houppelandes, et en mangeant un morceau,
tandis qu'il conduirait ses mulets dans l'ecurie.

Comme, a tout prendre, ce qu'il y avait de mieux a faire etait de sortir
de l'etat de torpeur ou nous nous trouvions, nous nous mimes a battre
la semelle de notre mieux, Jadin et moi. Enferme dans la maison, le
thermometre marquait 6 degres au-dessous de zero: c'etait une difference de
41 degres avec la temperature de Catane.

Notre guide rentra, rapportant une poignee de paille et des branches
seches, que nous devions sans doute a la munificence de quelque Anglais,
notre predecesseur. En effet, il est arrive quelquefois que ces dignes
insulaires, toujours parfaitement renseignes a l'egard des precautions
qu'ils doivent prendre, louent un mulet de plus, et, en traversant la
foret, le chargent de bois. Si peu anglomane que je sois, c'est un conseil
que je donnerai a ceux qui voudraient faire le meme voyage. Un mulet coute
une piastre, et je sais que j'aurais donne de grand coeur dix louis pour un
fagot.

L'aspect de ce feu, de si courte duree qu'il dut etre, nous rendit notre
courage. Nous nous en approchames comme si nous voulions le devorer,
etendant nos pieds jusqu'au milieu de la flamme; alors, un peu degourdis,
nous procedames au dejeuner.

Tout etait gele, pain, poulets, vins et fruits; il n'y avait que notre
rhum qui etait reste intact. Nous devorames deux de nos poulets comme nous
eussions fait de deux alouettes; nous donnames le troisieme a notre guide,
et nous gardames le quatrieme pour la faim a venir. Quant aux fruits,
c'etait comme si nous eussions mordu dans de la glace; nous bumes donc un
coup de rhum au lieu de dessert, et nous nous trouvames un peu restaures.

Il etait trois heures et demie du matin; notre guide nous rappela que nous
avions encore trois quarts d'heure de montee au moins, et que si nous
voulions etre arrives au haut du cone pour le lever du soleil, il n'y avait
pas de temps a perdre.

Nous sortimes de la casa Inglese. On commencait a distinguer les objets:
tout autour de nous s'etendait une vaste plaine de neige, du milieu de
laquelle, figurant un angle de quarante-cinq degres a peu pres, s'elevait
le cone de l'Etna. Au-dessous de nous, tout etait dans l'obscurite; a
l'orient seulement, une legere teinte d'opale colorait le ciel sur lequel
se decoupaient en vigueur les montagnes de la Calabre.

A cent pas au-dela de la maison anglaise, nous trouvames les premieres
vagues d'un plateau de lave, qui tranchait par sa couleur noire avec la
neige, du milieu de laquelle il sortait comme une ile sombre. Il nous
fallut monter sur ces flots solides, sauter de l'un a l'autre, comme
j'avais deja fait a Chamouny sur la Mer de glace, avec cette difference que
des aretes aigues coupaient le cuir de nos souliers et nous dechiraient les
pieds. Ce trajet, qui dura un quart d'heure, fut un des plus penibles de
toute la route.

Nous arrivames enfin au pied du cone, qui, quoique s'elevant de treize
cents pieds au-dessus du plateau ou nous nous trouvions, etait completement
depouille de neige, soit que l'inclinaison en soit trop rapide pour que la
neige s'y arrete, soit que le feu interieur qu'il recele ne laisse pas les
flocons sejourner a sa surface. C'est ce cone, eternellement mobile, qui
change de forme a chaque irruption nouvelle, s'abimant dans le vieux
cratere, et se reformant avec un cratere nouveau.

Nous commencames a gravir cette nouvelle montagne, toute composee d'une
terre friable melee de pierres qui s'eboulait sous nos pieds et roulait
derriere nous. Dans certains endroits, la pente etait si rapide, que, du
bout des mains et sans nous baisser, nous touchions le talus; de plus, a
mesure que nous montions, l'air se rarefiait et devenait de moins en moins
respirable. Je me rappelai tout ce que m'avait raconte Balmat lors de sa
premiere ascension au mont Blanc, et je commencais a eprouver juste les
memes effets. Quoique nous fussions deja a mille pieds a peu pres au-dessus
des neiges eternelles, et que nous dussions monter encore a une hauteur de
huit cents pieds, la houppelande que j'avais sur les epaules me devenait
insupportable, et je sentais l'impossibilite de la porter plus longtemps;
elle me pesait comme une de ces chappes de plomb sous lesquelles Dante vit,
dans le sixieme cercle de l'enfer, les hypocrites ecrases. Je la laissai
donc tomber sur la route, n'ayant pas le courage de la trainer plus loin,
et laissant a mon guide le soin de la reprendre en passant; bientot il en
fut ainsi pour le baton que je portais a la main et pour le chapeau que
j'avais sur la tete. Ces deux objets, que j'abandonnai successivement,
roulerent jusqu'a la base du cone, et ne s'arreterent qu'a la mer de lave,
tant la pente etait raide. De son cote, je voyais Jadin qui se debarrassait
aussi de tout ce que son costume lui paraissait offrir de superflu, et qui
de cent pas en cent pas s'arretait pour reprendre haleine.

Nous etions au tiers de la montee a peu pres, nous avions mis pres d'une
demi-heure pour monter quatre cents pieds; l'orient s'eclaircissait de plus
en plus; la crainte de ne pas arriver au haut du cone a temps pour voir le
lever du soleil nous rendit tout notre courage, et nous repartimes d'un
nouvel elan, sans nous arreter a regarder l'horizon immense qui, a chaque
pas, s'elargissait encore sous nos pieds; mais plus nous avancions, plus
les difficultes s'augmentaient; a chaque pas la pente devenait plus rapide,
la terre plus friable, et l'air plus rare. Bientot, a notre droite, nous
commencames a entendre des mugissements souterrains qui attirerent notre
attention; notre guide marcha devant nous et nous conduisit a une fissure
de laquelle sortait un grand bruit, et poussee par un courant d'air
interieur, une fumee epaisse et soufree. En nous approchant des bords de
cette gercure, nous voyions, a une profondeur que nous ne pouvions mesurer,
un fond incandescent rouge et liquide; et, quand nous frappions du pied,
la terre resonnait au loin comme un tambour. Heureusement la terre etait
parfaitement calme car, si le vent eut pousse cette fumee de notre cote,
elle nous eut asphyxies, tant elle portait avec elle une effroyable odeur
de soufre.

Apres une halte de quelques minutes au bord de cette fournaise, nous nous
remimes en route, montant de biais, pour plus de facilite; je commencais a
avoir des tintements dans la tete, comme si le sang allait me sortir par
les oreilles, et l'air, qui devenait de moins en moins respirable, me
faisait haleter comme si la respiration allait me manquer tout a fait. Je
voulus me coucher pour me reposer un peu, mais la terre exhalait une telle
odeur de soufre, qu'il fallut y renoncer. J'eus l'idee alors de mettre ma
cravate sur ma bouche, et de respirer a travers le tissu: cela me soulagea.

Cependant, petit a petit, nous etions arrives aux trois quarts de la
montee, et nous voyions a quelques centaines de pieds seulement au-dessus
de notre tete le sommet de la montagne. Nous fimes un dernier effort, et
moitie debout, moitie a quatre pattes, nous nous remimes a gravir ce court
espace, n'osant pas regarder au-dessous de nous de peur que la tete nous
tournat, tant la pente etait rapide. Enfin Jadin, qui etait de quelques
pas plus avance que moi, jeta un cri de triomphe: il etait arrive et se
trouvait en face du cratere; quelques secondes apres, j'etais pres de lui.
Nous nous trouvions litteralement entre deux abimes.

Une fois arrives la, et n'ayant plus besoin de faire des mouvements
violents, nous commencames a respirer avec plus de facilite; d'ailleurs le
spectacle que nous avions sous les yeux etait tellement saisissant, qu'il
dissipa notre malaise, si grand qu'il fut.

Nous nous trouvions en face du cratere, c'est-a-dire d'un immense puits de
huit milles de tour et de neuf cents pieds de profondeur; les parois
de cette excavation etaient depuis le haut jusqu'en bas recouvertes de
matieres scarifiees de soufre et d'alun; au fond, autant qu'on pouvait
le voir de la distance ou nous nous trouvions, il y avait une matiere
quelconque en ebullition, et de cet abime montait une fumee tenue et
tortueuse, pareille a un serpent gigantesque qui se tiendrait debout sur
la queue. Les bords du cratere etaient decoupes irregulierement et plus ou
moins eleves. Nous etions sur un des points les plus hauts.

Notre guide nous laissa un instant tout a ce spectacle, en nous retenant de
temps en temps cependant par notre veste quand nous nous approchions trop
pres du bord, car la pierre est si friable qu'elle pourrait manquer sous
les pieds, et qu'on recommencerait la plaisanterie d'Empedocle; puis il
nous invita a nous eloigner d'une vingtaine de pieds du cratere, pour
eviter tout accident, et a regarder autour de nous.

L'orient, qui de la teinte opale que nous avions remarquee en sortant de la
casa Inglese etait passe a un rose tendre, etait maintenant tout inonde des
flammes du soleil, dont on commencait a apercevoir le disque au-dessous des
montagnes de la Calabre. Sur les flancs de ces montagnes d'un bleu fonce et
uniforme, se detachaient, comme de petits points blancs, les villages et
les villes. Le detroit de Messine semblait une simple riviere, tandis qu'a
droite et a gauche on voyait la mer comme un miroir immense. A gauche, ce
miroir etait tachete de plusieurs points noirs: ces points noirs etaient
les iles de l'archipel Lipariote. De temps en temps une de ces iles
brillait comme un phare intermittent; c'etait Stromboli, qui jetait des
flammes. A l'occident, tout etait encore dans l'obscurite. L'ombre de
l'Etna se projetait sur toute la Sicile.

Pendant trois quarts d'heure, le spectacle ne fit que gagner en
magnificence. J'ai vu le soleil se lever sur le Righi et sur le Faulhorn,
ces deux titans de la Suisse: rien n'est comparable a ce qu'on voit du haut
de l'Etna. La Calabre, depuis le Pizzo jusqu'au cap delle Armi, le detroit
depuis Scylla jusqu'a Reggio, la mer de Tyrrhene et la mer d'Ionie; a
gauche, les iles Eoliennes qui semblent a portee de la main; a droite,
Malte, qui flotte a l'horizon comme un leger brouillard; autour de soi, la
Sicile tout entiere, vue a vol d'oiseau, avec son rivage dentele de caps,
de promontoires, de ports, de criques et de rades; ses quinze villes, ses
trois cents villages; ses montagnes qui semblent des collines; ses vallees,
qu'on croirait des sillons de charrues; ses fleuves, qui paraissent des
fils d'argent, comme pendant l'automne il en descend du ciel sur l'herbe
des prairies; enfin, le cratere immense, mugissant, plein de flammes et de
fumee; sur sa tete le ciel, sous ses pieds l'enfer; un tel spectacle nous
fit tout oublier, fatigues, danger, souffrance. J'admirais entierement,
sans restriction, de bonne foi, avec les yeux du corps et les yeux de
l'ame. Jamais je n'avais vu Dieu de si pres, et par consequent si grand.

Nous restames une heure ainsi, dominant tout le vieux monde d'Homere, de
Virgile, d'Ovide et de Theocrite, sans qu'il vint a Jadin ni a moi l'idee
de toucher un crayon, tant il nous semblait que ce tableau entrait
profondement dans notre coeur et devait y rester grave sans le secours de
l'ecriture ou du dessin. Puis nous jetames un dernier coup d'oeil sur cet
horizon de trois cents lieues qu'on n'embrasse qu'une fois dans sa vie, et
nous commencames a redescendre.

A part le danger de rouler du haut en bas du cone, la difficulte de la
descente ne peut se comparer a celle de la montee. En dix minutes, nous
fumes sur l'ile de lave, et, un quart d'heure apres a la casa Inglese.

Le froid, toujours piquant, avait cesse d'etre penible; nous entrames dans
la maison anglaise pour nous rajuster tant soit peu, car, ainsi que nous
l'avons dit, notre toilette avait subi pendant l'ascension une foule de
modifications.

La maison anglaise, que l'ingratitude des voyageurs finira par reduire
a l'etat de la _casa della Neve_, est encore un don precieux, quoique
indirect, de la philanthropie scientifique de notre excellent hote,
monsieur Gemellaro. Il avait vingt ans a peine qu'il avait deja calcule
de quel inappreciable avantage serait pour les voyageurs qui montent sur
l'Etna afin d'y faire des experiences meteorologiques, une maison dans
laquelle ils pussent se reposer des fatigues de la montee et se soustraire
au froid eternel qui rend cette region inhabitable. En consequence, il
s'etait adresse dix fois a ses concitoyens, soit de vive voix, soit par
ecrit, afin d'obtenir d'eux a cet effet une souscription volontaire; mais
toutes ses tentatives avaient ete sans succes.

Vers cette epoque, monsieur Gemellaro fit un petit heritage; alors il n'eut
plus recours a personne, et eleva par ses propres moyens une maison qu'il
ouvrit gratis aux voyageurs. Cette maison etait situee, d'apres son propre
calcul, confirme par celui de son frere, a 9 219 pieds au-dessus du niveau
de la mer. Un voyageur reconnaissant ecrivit au-dessus de la porte ces mots
latins:

_Casa haec quantula Etnam perlustrantibus gratissima_.

Et la maison fut appelee des lors _la Gratissima_.

Mais en batissant _la Gratissima_, monsieur Gemellaro n'avait fait que ce
que ses moyens individuels lui permettaient de faire, c'est-a-dire qu'il
avait offert un abri au savant. Ce n'etait point assez pour lui: il voulut
donner des moyens d'etudes a la science en meublant la maison de tous les
instruments necessaires aux observations meteorologiques que les voyageurs
de toutes les parties du monde venaient journellement y faire. C'etait
l'epoque ou les Anglais occupaient la Sicile. Monsieur Gemerallo s'adressa
a lord Forbes, general des armees britanniques.

Lord Forbes adopta non seulement le projet de monsieur Gemellaro, mais
il resolut meme de lui donner un plus grand developpement. Il ouvrit une
souscription en tete de laquelle il s'inscrivit pour 71 000 francs. La
souscription ainsi patronisee atteignit bientot le chiffre necessaire, et
lord Forbes, pres de la petite maison de monsieur Gemellaro, qui depuis
sept ans etait, comme nous l'avons dit, appelee _la Gratissima_, fit elever
un batiment compose de trois chambres, de deux cabinets, et d'une ecurie
pour seize chevaux. C'est cette maison, qui etait un palais en comparaison
de sa chetive voisine, qui fut appelee du nom de ses fondateurs:

_Casa Inglese, ou Casa degli Inglesi_.

Pendant tout le temps qu'on batit cette maison nouvelle, monsieur
Gemellaro, qui, grace aux ouvriers, pouvait faire venir tous les jours de
Nicolosi les choses qui lui etaient necessaires, demeura dans l'ancienne,
occupe a faire des observations thermometriques trois fois par jour.
D'apres ces observations, la temperature moyenne, dans le mois de juillet
fut, le matin, de +3,37; a midi, +7; le soir, +3; moyenne, +4,9; et dans le
mois d'aout, le matin, +2,7; a midi, +8,2; et le soir, +3,1; moyenne: +4,7;
la plus grande chaleur monta jusqu'a +12,4; le plus grand froid descendit
jusqu'a -0,9. Ces experiences, comme nous l'avons dit, etaient faites a
9219 pieds au-dessus du niveau de la mer.

Aujourd'hui, _la Gratissima_ est en ruines, et la maison anglaise, degradee
chaque jour par les voyageurs qui y passent, menace de ne leur offrir
bientot d'autre abri que ses quatre murs.

Apres une nouvelle halte d'un quart d'heure, pendant laquelle nous
expediames notre poulet et le reste du pain, nous sortimes de nouveau de la
maison anglaise, et nous nous trouvames sur le plateau qu'on appelle, par
antiphrase sans doute, la pleine du Froment. Il etait entierement couvert
de neige, quoique nous fussions au temps le plus chaud de l'annee. Une
trace, visiblement battue, indiquait le chemin suivi par les voyageurs.
Nous nous ecartames pour aller visiter a gauche la vallee _del Bue_. A
chaque pas que nous faisions sur cette neige vierge, nous enfoncions de six
pouces a peu pres.

La vallee del Bue ferait a l'Opera une magnifique decoration pour l'enfer
de la _Tentation_ ou du _Diable amoureux_. Je n'ai jamais rien vu de plus
triste et de plus desole que ce gigantesque precipice, avec ses cascades de
lave noire, figees au milieu de leur cours sur ce sol incandescent. Pas un
arbre, pas une herbe, pas une mousse, pas un etre anime. Absence totale de
bruit, de mouvement et d'existence.

Aux trois regions qui divisent l'Etna, on pourrait certes en ajouter une
quatrieme plus terrible que toutes les autres, la region du feu.

Au fond de la vallee del Bue, on voit, a trois ou quatre mille pieds
au-dessous de soi, deux volcans eteints qui ouvrent leurs gueules jumelles.
On dirait deux taupinieres. Ce sont deux montagnes de quinze cents pieds
chacune.

Il fallut toutes les instances de notre guide pour nous arracher a ce
spectacle. Rien ne pouvait nous faire souvenir que nous avions une
trentaine de milles a faire pour retourner a Catane. D'ailleurs Catane
etait la sous nos pieds; nous n'avions qu'a etendre la main, nous y
touchions presque. Comment croire a ces dix lieues dont nous parlait notre
guide?

Nous remontames sur nos mulets, et nous partimes. Quatre heures apres, nous
etions de retour chez monsieur Gemellaro. Nous l'avions quitte avec
un sentiment d'amitie, nous le retrouvions avec un sentiment de
reconnaissance.

Et voila cependant un de ces hommes que les gouvernements oublient, que
pas un souvenir ne va chercher, que pas une faveur ne recompense. Monsieur
Gemellaro n'est pas meme correspondant de l'Institut. Il est vrai
qu'heureusement le bon et cher monsieur Gemellaro ne s'en porte ni mieux ni
plus mal.

Nous etions de retour a Catane a onze heures du soir, et le lendemain, a
cinq heures du matin, nous remettions a la voile.




SYRACUSE


Notre retour fut une joie pour tout l'equipage. A part le coup de pied que
j'avais recu de ma mule, et dont j'eprouvais, il est vrai, une douleur
assez vive, le voyage s'etait termine sans accident. Chaque matelot nous
baisa les mains, comme si, pareils a Enee, nous revenions des enfers. Quant
a Milord qui, depuis l'aventure du chat de l'opticien, etait, autant que
possible, consigne a bord sous la garde de ses deux amis Giovanni et
Pietro, il etait au comble du bonheur.

Le temps etait magnifique. Depuis notre tempete, nous n'avions pas vu un
nuage au ciel; le vent venait de la Calabre, et nous poussait comme avec la
main. La cote que nous longions etait peuplee de souvenirs. A une lieue
de Catane, quelques pierres eparses indiquent l'emplacement de l'ancienne
Hybla; apres Hybla, vient le Symethe, qui a change son vieux nom classique
en celui de Giaretta. Autrefois, et au dire des anciens, le Symethe etait
navigable, aujourd'hui il ne porte pas la plus petite barque. En echange,
ses eaux, qui recoivent les huiles sulfureuses, les jets de naphte et
de petrole de l'Etna, ont la faculte de condenser ce bitume liquide, et
enrichissent ainsi son embouchure d'un bel ambre jaune, que les paysans
recueillent et qui se travaille a Catane.

On rencontre ensuite le lac de Pergus, sur lequel, au dire d'Ovide, on
ne voyait pas moins glisser de cygnes que sur celui de Caystre; lac
tranquille, transparent et recueilli, qui est voile par un rideau de
forets, et qui reflechit dans ses ondes les fleurs de son printemps
eternel. C'etait sur ses bords que courait Proserpine avec ses compagnes,
remplissant son sein et sa corbeille d'iris, d'oeillets et de violettes,
lorsqu'elle fut apercue, aimee et enlevee par Pluton, et que, chaste et
innocente jeune fille, elle versa, en dechirant sa robe dans l'exces de sa
douleur, autant de pleurs pour ses fleurs perdues que pour sa virginite
menacee.

Apres le lac viennent les champs des Lestrigons; Lentini, qui a succede a
l'ancienne Leontine, dont les habitants conservaient la peau du lion de
Nemee, qu'Hercule leur avait donnee pour armes lorsqu'il fonda leur ville;
Augusta, bati sur l'emplacement de l'ancienne Megare, Augusta de sanglante
et infame memoire, qui a egorge dans son port trois cents soldats aveugles
qui revenaient d'Egypte en 1799. Puis enfin, apres Megare, on trouve
Thapse, qui est couchee au bords des flots.

_Pantagioe Megarosque sinus, Thapsumque jacentem_.

Tout en poursuivant notre voyage, nous remarquions le changement d'aspect
de la cote. Au lieu de ces champs fertiles et mollement inclines, qui, en
s'approchant de la mer, se couvraient des roseaux qui fournissaient sa
flute a Polypheme, et abritaient les amours d'Acis et de Galathee, se
dressaient de grandes falaises de rochers, d'ou s'envolaient des milliers
de colombes. Vers les quatre heures du soir, un ecueil surmonte d'une croix
nous a rappele le naufrage de quelques navires. Enfin nous vimes pointer un
pan des murailles de Syracuse, et nous entrames dans son port au bruit
que fait en s'exercant une ecole de tambours. C'etait le premier
desenchantement que nous gardait la fille d'Archias le Corinthien.

Sortie de l'ile d'Ortygie pour batir sur le continent Acradine, Tyche,
Neapolis et Olympicum, Syracuse, apres avoir vu tomber en ruines l'une
apres l'autre ses quatre filles, est rentree dans son berceau primitif.
C'est aujourd'hui tout bonnement une ville d'une demi-lieue de tour, qui
compte cent seize mille ames, et qui est entouree de murailles, de bastions
et de courtines batis par Charles V.

Du temps de Strabon, elle avait cent vingt mille habitants, autant qu'en
renferme la ville moderne, et cent quatre-vingts stades de tour. Puis,
comme sa population s'augmentait de jour en jour, et que ses murailles et
ses cinq villes ne pouvaient plus la contenir, elle fondait Acre, Casmene,
Camerine et Enna.

Du temps de Ciceron, et toute dechue qu'il la trouva de son ancienne
prosperite, voila ce qu'etait encore Syracuse:

"Syracuse, dit Ciceron, est batie dans une situation a la fois forte et
agreable. On y aborde facilement de tous cotes, soit par terre, soit par
mer; ses ports, renfermes pour ainsi dire dans l'enceinte de ses murs,
ont plusieurs entrees, mais ils sont joints les uns aux autres. La partie
separee par cette jonction forme une ile; cette ile est enfermee dans cette
ville, si vaste qu'on peut reellement dire qu'elle renferme un tout compose
de quatre grandes villes. Dans l'ile est le palais d'Acron, dont les
preteurs se servent; la aussi s'elevent, parmi d'autres temples, ceux de
Diane et de Minerve: ce sont les plus remarquables. A l'extremite de
cette ile est une fontaine d'eau douce nommee Arethuse, d'une grandeur
surprenante, riche en poissons, et qui serait envahie par les eaux de la
mer, sans une digue qui l'en garantit. La deuxieme ville est Acradine, ou
l'on trouve une grande place publique, de beaux portiques, un prytanee tres
riche d'ornements, un tres grand edifice qui sert de lieu de reunion pour
traiter les affaires publiques, et un magnifique temple consacre a Jupiter
Olympien. La troisieme est Tyche. Elle a recu ce nom d'un temple de la
Fortune qui y existait autrefois; elle renferme un lieu tres vaste pour les
exercices du corps, et plusieurs temples. Ce quartier de Syracuse est tres
peuple. Enfin la quatrieme ville est nommee Neapolis. Au haut de cette
ville est un tres grand theatre; en outre, elle possede deux beaux temples,
le temple de Ceres et le temple de Proserpine; on y remarque de plus une
statue d'Apollon qui est fort grande et fort belle."

Voila la Syracuse de Ciceron telle que l'avaient faite les guerres
d'Athenes, de Carthage et de Rome, telle que l'avaient laissee les
depredations de Verres. Mais la vieille Syracuse, la Syracuse d'Hyeron et
de Denys, la veritable Pentapolis enfin, etait bien autrement belle, bien
autrement riche, bien autrement splendide. Elle avait huit lieues de tour;
elle avait un million deux cent mille habitants dont la richesse excessive
etait devenue proverbiale, au point qu'on disait a tout homme qui se
vantait de sa fortune: Tout cela ne vaut pas la dixieme partie de ce que
possede un Syracusain. Elle avait une armee de cent mille hommes et de
dix mille chevaux repartie derriere ses murailles; elle avait cinq cents
vaisseaux qui sillonnaient la Mediterranee, du detroit de Gades a Tyr, et
de Carthage a Marseille. Elle avait enfin trois ports ouverts a tous les
navires du monde: Trogyle, que dominaient les murailles d'Acradine, et que
longeait la voie antique qui conduisait d'Ortygie a Catane; le grand port,
le _Sicanum sinus_ de Virgile, qui contenait cent vingt vaisseaux; le petit
port, _portus marmoreus_, qu'Hieron avait fait entourer de palais et Denys
paver de marbre; et puis, pour que Syracuse n'eut rien a envier aux autres
villes, elle eut Athenes pour rivale, Carthage pour alliee, Rome pour
ennemie, Archimede pour defenseur, Denys pour tyran, et Timoleon pour
liberateur.

A six heures nous mimes pied a terre a Ortygie. On nous fit subir force
formalites a la porte, ce qui nous fit perdre une demi-heure encore, de
sorte qu'une fois entres a Syracuse, nous n'eumes que le temps de chercher
un hotel, de diner et de nous coucher, remettant nos visites au lendemain
matin.

J'avais une lettre pour un jeune homme, dont un ami commun, qui me
recommandait a lui, m'avait promis merveille. C'etait le comte de Gargallo,
fils du marquis de Gargallo, auquel Naples doit la meilleure traduction
d'Horace qui existe en Italie. Le comte etait, m'avait-on dit, spirituel
comme un Francais moderne, et hospitalier comme un vieux Syracusain.
L'eloge m'avait paru exagere tant que je ne vis pas le comte; il me parut
faible quand je l'eus connu.

A huit heures du matin, je me presentai chez le comte de Gargallo. Il etait
encore couche. On lui porta ma lettre et ma carte. Il sauta a bas du lit,
accourut, et nous tendit la main avec une telle cordialite, qu'a partir de
ce moment je sentis que nous etions amis a toujours.

Le comte de Gargallo n'etait, a cette epoque, jamais venu a Paris, et
cependant il parlait francais comme s'il eut ete eleve en Touraine, et
connaissait notre litterature en homme qui en fait une etude particuliere.
Aux premiers mots qu'il prononca, au premier geste qu'il fit, il me rappela
beaucoup, pour l'accent, l'esprit et les facons, mon bon et cher Mery,
qu'il n'avait jamais vu et qu'il ne connaissait que de nom; il pouvait,
comme on le voit, choisir plus mal.

Le comte mit a notre disposition sa maison, sa voiture et sa personne; nous
le remerciames pour la premiere offre, et nous acceptames les deux autres.
Il fut convenu que, pour mettre de l'ordre dans nos investigations, nous
commencerions par Ortygie, qui, ainsi que nous l'avons dit, est maintenant
Syracuse, puis, que nous visiterions successivement Neapolis, Acradine,
Tyehe et Olympicum.

Pendant que nous etablissions notre plan de campagne, on dressait la table,
et, pendant que nous dejeunions, on mettait les chevaux a la voiture.
C'etait, comme on le voit, de l'hospitalite intelligente au premier degre;
au reste, le comte aurait pu, a la rigueur, offrir aux etrangers les
soixante lits d'Agathocle, car il avait cinq maisons a Syracuse.

Notre premiere visite fut pour le musee; il est de creation moderne et date
de vingt-cinq a vingt-six ans; d'ailleurs, Naples a l'habitude d'enlever a
la Sicile ce qu'on y trouve de mieux. Il n'en reste pas moins au musee de
Syracuse une belle statue d'Esculape, et cette fameuse Venus Callipyge
dont parle Athenee. La statue de la deesse me parut digne de la reputation
europeenne dont elle jouit.

Du musee nous allames a l'emplacement de l'ancien temple de Diane: c'est
le plus ancien monument grec de Syracuse. Cette ville devait un temple a
Diane, car Ortygie appartenait a cette deesse. Elle l'avait obtenue de
Jupiter, dans le partage qu'il avait fait de la Sicile entre elle, Minerve
et Proserpine, et lui avait donne ce nom en souvenir du bois d'Ortygie a
Delos, ou elle etait nee; aussi celebrait-on a Syracuse une fete de trois
jours en son honneur. Ce fut pendant une de ces fetes que les Romains,
arretes depuis trois ans par le genie d'Archimede, s'emparerent de la
ville. Deux colonnes d'ordre dorique, enchassees dans un mur mitoyen de la
rue Trabochetto, sont tout ce qui reste de ce temple.

Le temple de Minerve, converti en cathedrale au XIIe siecle, est mieux
conserve que celui de sa soeur consanguine, et doit sans doute cette
conservation a la transformation qu'il a subie; les colonnes qui en
sont demeurees debout, sont d'ordre dorique, cannelees et saillantes a
l'exterieur de la muraille qui les reunit, et fort inclinees d'un cote
depuis le tremblement de terre de 1542.

J'avais reserve ma visite a la fontaine Arethuse pour la derniere. La
fontaine Arethuse est, pour tout poete, une vieille amie de college:
Virgile l'invoque dans sa dixieme et derniere eglogue, adressee a son ami
Gallus, et Ovide raconte d'elle des choses qui font le plus grand honneur a
la moralite de cette nymphe. Il est vrai qu'il met le recit dans la bouche
de la nymphe elle-meme, qui, comme toutes les faiseuses de memoire, aurait
bien pu ne se peindre qu'en buste. Quoi qu'il en soit, voici ce que le
bruit public disait d'elle:

Arethuse etait une des plus belles et des plus sauvages nymphes de la suite
de Diane. Chasseresse comme la fille de Latone, elle passait sa journee
dans les bois, poursuivant les chevreuils et les daims, et ayant presque
honte de cette beaute qui faisait la gloire des autres femmes. Un jour
qu'elle venait de poursuivre un cerf, et qu'elle sortait tout echevelee et
haletante de la foret de Stymphale, elle rencontra devant elle une eau
si pure, si calme et si doucement fugitive, que, quoique le fleuve eut
plusieurs pieds de profondeur, on en voyait le gravier comme s'il eut ete a
decouvert. La nymphe avait chaud, elle commenca par tremper ses beaux pieds
nus dans le fleuve, puis elle y entra jusqu'aux genoux; puis enfin, invitee
par la solitude, elle detacha l'agrafe de sa tunique, deposa le chaste
vetement sur un saule, et se plongea tout entiere dans l'eau. Mais a peine
y fut-elle, qu'il lui sembla que cette eau fremissait d'amour, et la
caressait comme si elle eut eu une ame. D'abord Arethuse, certaine d'etre
seule, y fit peu d'attention; bientot cependant il lui sembla entendre
quelque bruit: elle courut au bord; malheureusement elle etait si troublee,
qu'au lieu de gagner la rive ou etait sa tunique, la pauvre nymphe se
trompa et gagna la rive opposee. Elle y etait a peine, qu'un beau jeune
homme eleva la tete du milieu du courant, secoua ses cheveux humides, et,
la regardant avec amour, lui dit: "Ou vas-tu, Arethuse? Belle Arethuse, ou
vas-tu?"

Peut-etre une autre se fut-elle arretee a ce doux regard et a cette douce
voix; mais, nous l'avons dit, Arethuse etait une vierge sauvage qui,
n'accompagnant Diane que le jour, n'avait jamais vu la prude meurtriere
d'Acteon s'humaniser de nuit pour le beau berger de la Carie. Aussi, au
lieu de s'arreter, elle se prit a fuir nue et toute ruisselante comme elle
etait. De son cote, Alphee ne fit qu'un bond du milieu de son cours sur
sa rive, et se mit a sa poursuite nu et ruisselant comme elle; ils
traverserent ainsi, et sans qu'il la put atteindre, Orchomene, Psophis,
le mont Cyllene, le Menale, l'Erymanthe et les campagnes voisines d'Elis,
franchissant les terres labourees, les bois, les rochers, les montagnes,
sans que le dieu put gagner un pas sur la nymphe. Mais enfin, quand vint le
soir, la belle fugitive sentit qu'elle commencait a s'affaiblir; bientot
elle entendit les pas du dieu qui pressaient ses pas; puis, aux derniers
rayons du soleil, elle vit son ombre qui touchait la sienne, elle sentit
une haleine ardente bruler ses epaules. Alors elle comprit qu'elle allait
etre prise, et que, brisee de cette longue course, elle n'aurait plus
de force pour se defendre: "A moi! cria-t-elle, o divine chasseresse!
Souviens-toi que souvent tu m'as jugee digne de porter ton arc et tes
fleches! Diane, deesse de la chastete, prends pitie de moi!"

Et, a ces mots, la nymphe se vit enveloppee d'un nuage; Alphee, quoique
pres de l'atteindre, la perdit a l'instant de vue. Au lieu de s'eloigner
decourage, il resta obstinement a la meme place. Mais, quand le nuage
disparut, ou etait la nymphe, il n'y avait plus qu'un ruisseau; Arethuse
etait metamorphosee en fontaine.

Alors Alphee redevint fleuve, et changea le cours de ses eaux pour les
meler a celles de la belle Arethuse; mais Diane, la protegeant jusqu'au
bout, lui ouvrit une voie souterraine. Arethuse prit aussitot son cours
au-dessous de la Mediterranee, et ressortit a Ortygie. Alphee, de son cote,
s'engouffra pres d'Olympie, et, toujours acharne a la poursuite de sa
maitresse, reparut a deux cents pas d'elle dans le grand port de Syracuse.

Arethuse soutint toujours qu'elle n'avait pas rencontre Alphee dans son
voyage sous-marin, mais, quelque serment que fit la pauvre nymphe, un
pareil voisinage ne laissait pas d'etre tant soit peu compromettant. Depuis
cette epoque, toutes les fois qu'on parlait de la chastete d'Arethuse
devant Neptune et Amphitrite, les deux augustes epoux souriaient de facon
a faire croire qu'ils en savaient plus qu'ils ne voulaient en dire sur le
passage du fleuve et de la fontaine a travers leur liquide royaume.

Cependant, si problematique que fut la virginite de la nymphe, nous n'en
reclamames pas moins l'honneur de lui etre presentes. On nous conduisit
devant un lavoir immonde, ou une trentaine de blanchisseuses, les manches
retroussees jusqu'aux aisselles, et les robes relevees jusqu'aux genoux,
tordaient les chemises des Syracusains. On nous dit: Saluez, voici la
fontaine demandee. Nous etions en face de la belle Arethuse. Ce n'etait pas
la peine de faire tant la prude pour en arriver la.

Nous fumes curieux neanmoins de gouter cette eau miraculeuse; nous primes
un verre, et nous le plongeames a l'endroit meme ou elle sort du rocher;
elle est, a l'oeil, d'une limpidite parfaite, mais un peu saumatre au gout.
C'est une preuve de plus contre la pauvre nymphe, et qui porterait a penser
qu'elle ne s'en est pas meme tenue, comme le dit Ausone, aux purs baisers
de son amant; _incorruptarum miscentes oscula aquarum_.

Voyez ou conduit l'incredulite: si l'on en croit les apparences, non
seulement Arethuse ne serait plus vierge, mais encore elle serait adultere.

A quelques pas de la fontaine et sur la pointe meridionale de l'ile,
s'elevait le palais de Verres: ses ruines ont servi a batir un fort normand
au XIe siecle: ce fort occupe la place ou etait la roche de Denys, rasee
par Timoleon.

En face, et de l'autre cote de l'ouverture du grand port, surgissait le
Plemmyrium, dont les derniers vestiges ont disparu; c'etait une forteresse
batie par Archimede: quatre animaux en bronze, un taureau, un lion, une
chevre et un aigle, ornaient ses quatre angles tournes chacun vers un des
quatre points cardinaux. Lorsqu'il faisait du vent, le vent s'engouffrait
dans la gueule ou dans le bec de l'animal qui etait tourne de son cote,
et lui faisait pousser le cri qui lui etait propre. C'etait surtout, a ce
qu'on assure, ce chef-d'oeuvre _eolique_ qui rendait Rome si fort jalouse
de Syracuse.

Nous traversames toute la ville pour visiter Neapolis; mais, a la porte, il
nous fallut quitter notre voiture, la voie antique, qui conserve la trace
des chars anciens, etant on ne peut plus incommode pour les caleches
modernes.

Nous cotoyames le port de marbre, ayant a notre droite la mer, a notre
gauche quelques masures. C'est dans ce port, le plus precieux joyau
de Syracuse, que stationnait la flotte de la republique. Xenagore y
construisit la premiere galere a six rangs de rames, et Archimede y fit
confectionner le merveilleux vaisseau qu'Hieron II envoya a Ptolemee,
roi d'Egypte, et qui, s'il faut en croire Athenee, avait vingt rangs de
rameurs, et renfermait des bains, une bibliotheque, un temple, des jardins,
une piscine et une salle de festins.

La route que nous suivions conduit droit au couvent des capucins. Apres une
demi-heure de marche, nous arrivames chez les bons peres, introduits par
deux moines de la communaute que nous avions rejoints a mi-chemin, et avec
lesquels nous avions fait route tout en causant. Le couvent etait tenu avec
une proprete admirable et qui contrastait avec l'effroyable salete dont le
spectacle nous poursuivait depuis notre entree en Sicile. Cela affermit
Jadin dans un dessein qu'il avait depuis longtemps: c'etait de se mettre en
pension dans un couvent pendant une huitaine de jours, pour y travailler
a son aise, tout en examinant de pres la vie du cloitre. Il fit alors
demander par monsieur de Gargallo aux bons peres s'ils ne voudraient point
le recevoir pour hote pendant une semaine. Les capucins repondirent que ce
serait avec grand plaisir, et fixerent le prix de la pension a quarante
sous par jour, logement et nourriture. Jadin etait dans l'extase de
pareilles conditions, et allait arreter le marche avec le frere tresorier,
lorsque monsieur de Gargallo lui dit tout bas d'attendre, avant de rien
conclure, l'heure du diner. Jadin demanda alors si ce diner n'etait point
suffisamment copieux pour soutenir un estomac mondain. Monsieur de Gargallo
lui repondit qu'au contraire, les capucins passaient pour avoir des repas
splendides et surtout tres varies, mais que c'etait dans la preparation de
ces repas qu'existerait peut-etre l'obstacle. Jadin pensa en frissonnant
que, pour maintenir plus facilement son voeu de chastete, la communaute
melait peut-etre au jus des viandes le suc du nymphea, ou de quelque
autre plante refrigerante. Il remercia monsieur de Gargallo, et quitta le
tresorier sans rien conclure, et apres ne s'etre avance que tout juste
assez pour faire une honorable retraite.

Au moment ou nous nous presentames a la porte, elle etait encombree de
mendiants. C'etait l'heure a laquelle les capucins font chaque jour une
distribution de soupe, et une centaine d'hommes, de femmes et d'enfants,
attendaient ce moment, la bouche beate et l'oeil ardent, comme une meute
attendant la curee.

Je n'ai point encore parle du mendiant sicilien, l'occasion ne s'etant pas
presentee; et cependant, on ne peut pas passer sous silence une classe qui
forme en Sicile le dixieme a peu pres de la population. Qui n'a pas vu le
mendiant sicilien ne connait pas la misere. Le mendiant francais est un
prince, le mendiant romain un grand seigneur, et le mendiant napolitain un
bon bourgeois, en comparaison du mendiant sicilien. Le pauvre de Callot
avec ses mille haillons, le _fellah_ egyptien avec sa simple chemise,
paraitraient des rentiers a Palerme ou a Syracuse. A Syracuse et a Palerme,
c'est la misere dans toute sa laideur, avec ses membres decharnes et
debiles, ses yeux caves et fievreux. C'est la faim avec ses veritables
cris de douleur, avec son rale d'eternelle agonie; la faim, qui triple les
annees sur la tete des jeunes filles; la faim, qui fait qu'a l'age ou dans
tous les pays toute femme est belle, de jeunesse au moins, la jeune fille
sicilienne semble tomber de decrepitude; la faim, qui, plus cruelle, plus
implacable, plus mortelle que la debauche, fletrit aussi bien qu'elle,
sans offrir meme la grossiere compensation sensuelle de sa rivale en
destruction.

Tous ces gens qui etaient la n'avaient point mange depuis la veille.
La veille, ils etaient venus recevoir leur ecuelle de soupe, comme ils
venaient aujourd'hui, comme ils viendraient demain. Cette ecuelle de
soupe, c'etait toute leur nourriture pour vingt-quatre heures, a moins que
quelques-uns d'entre eux n'eussent obtenu quelques _grani_ de la compassion
de leurs compatriotes ou de la pitie des etrangers. Mais le cas est presque
inoui: les Syracusains sont familiarises avec la misere, et les etrangers
sont rares a Syracuse.

Quand parut le distributeur de la bienheureuse soupe, ce furent des
hurlements inouis, et chacun se precipita vers lui, sa sebile a la main. Il
y en avait qui etaient trop faibles pour hurler et pour courir, et qui se
trainaient en gemissant sur leurs genoux et sur leurs mains.

Avec le potage etait restee la viande qui avait servi a la faire, et que le
cuisinier avait taillee en petits morceaux, afin que le plus grand nombre
en put avoir. Celui a qui ce bonheur venait a echoir rugissait de joie, et
se retirait dans un coin, pret a defendre sa proie si quelqu'autre, moins
bien traite du hasard, voulait la lui enlever.

Il y avait, au milieu de tout cela, un enfant vetu, non pas d'une chemise,
mais d'une espece de toile d'araignee a mille trous, qui n'avait pas
d'ecuelle et qui pleurait de faim. Il tendit ses deux pauvres petites
mains amaigries et jointes pour remplacer autant qu'il etait en lui par le
recipient naturel le vase absent. Le cuisinier y versa une cuilleree de
potage. Le potage etait bouillant et brula les mains de l'enfant; il jeta
un cri de douleur et ouvrit malgre lui les doigts, le pain et le bouillon
tomberent par terre sur une dalle. L'enfant se jeta a quatre pattes et se
mit a manger a la maniere des chiens.

--Et si ces bons peres interrompaient cette distribution, demandai-je a
monsieur de Gargallo, que deviendraient tous ces malheureux?

--Ils mourraient, me repondit-il.

Nous laissames a un des freres deux piastres pour qu'il les convertit en
_grani_ et les distribuat a ces miserables, puis nous nous sauvames.

Le jardin des capucins s'etend sur l'emplacement des anciennes latomies
ou carrieres. C'est de ces carrieres et de celles qui sont pres de
l'amphitheatre, que sortit toute la Syracuse antique avec ses murailles,
ses temples, ses palais.

Nous descendimes par une espece de rampe jusqu'a une profondeur de
cinquante pieds a peu pres, nous passames sous un vaste pont, puis nous
nous trouvames en face d'un tombeau moderne; c'est celui d'un jeune
Americain nomme Nicholson, age de dix-huit ans, et tue en duel a Syracuse;
comme heretique et a cause aussi du genre de sa mort, les portes de toutes
les eglises se fermerent pour lui. Non moins hospitaliers pour les morts
que pour les vivants, les bons capucins prirent le cadavre, l'emporterent,
et lui donnerent la sepulture dans leurs jardins.

Ces jardins, comme ceux des benedictins de Catane, sont un miracle d'art et
de patience. A Catane, il fallait recouvrir la lave, ici le roc. La
tache etait la meme, elle fut remplie avec un tel courage, qu'on appelle
aujourd'hui _il paradiso_ ce labyrinthe de pierres ou autrefois, il ne
poussait pas un brin d'herbe, et qui aujourd'hui est tapisse d'orangers,
de citronniers, de nopals. Ces murailles gigantesques sont devenues des
espaliers, et dans les moindres interstices les aloes epanouissent
leurs puissantes feuilles, du milieu desquelles s'elancent leurs fleurs
seculaires.

C'est dans ces latomies que furent enfermes les Atheniens prisonniers
apres la defaite de Nicias, Les onze latomies a Syracuse etaient tellement
encombrees, qu'une maladie epidemique se mit parmi ces malheureux, et que
les Syracusains, craignant qu'elle ne s'etendit jusqu'a eux, renvoyerent a
Athenes tous ceux qui purent citer de memoire douze vers d'Euripide. C'est
encore dans une de ces latomies que fut renvoye le fameux philosophe qui,
pour toute louange aux vers que lui lisait Denys, fit cette reponse devenue
proverbiale: _Qu'on me ramene aux carrieres_. Dans ce pays ou aucune
tradition ne se perd, eut-elle trois mille ans, on appelle cette latomie
_la latomie de Philoxene_.

Au milieu de ces carrieres dont le ciel forme la seule voute, s'elevent des
especes de colonnes isolees, frustes, abruptes, capricieusement tordues,
sur lesquelles s'appuient des ruines. C'etait, dit-on, au haut de ces
colonnes, dont le sommet arrive au niveau de la plaine, qu'on placait,
prisonnieres elles-memes, des sentinelles chargees de veiller sur les
prisonniers, et auxquelles on faisait passer leur nourriture a l'aide d'un
panier attache au bout d'une corde.

Nous parcourumes dans tous les sens cet etrange labyrinthe, avec ses
aqueducs antiques, qui lui portent encore de l'eau comme au temps des
Hieron et des Denys, avec ses cascades de verdure qui ont l'air de se
precipiter du haut des murailles, et dont le moindre vent fait onduler les
riches festons, avec ses vieilles inscriptions illisibles, dans lesquelles
les voyageurs cherchent a reconnaitre un hommage a Euripide-Sauveur; puis
nous entrames dans la petite eglise de Saint-Jean par un portique couvert,
forme de trois arceaux gothiques. Une inscription gravee dans une chapelle
souterraine reclame pour ce petit temple l'honneur d'etre la plus ancienne
eglise catholique de la Sicile. La voici:

        Crux superior recens,
    Caeterae vero antiquiores sunt,
    Et antiquissima consecrationis
     Signa referunt templi hujus,
    Quo non habet tota Sicilia aliud
             Antiquius.

Pres de cette eglise sont les catacombes, catacombes bien autrement
conservees que celles de Paris, de Rome et de Naples. Leur fondation est
attribuee au tyran Hieron II, mais aucune preuve n'appuie cette assertion.
Selon toute probabilite, elles datent de differentes epoques, et furent
creusees au fur et a mesure qu'un plus grand nombre de morts reclamerent
un plus grand nombre de couches sepulcrales. Quelques tombeaux contiennent
encore des ossements; dans aucun, a ce qu'on assure, on n'a trouve d'urnes,
ni de vases, mais seulement quelquefois des lampes.

La aussi il y avait distinction entre les riches et les pauvres: les riches
avaient de magnifiques _colombaires_ a la maniere des Romains; les pauvres
avaient, non pas une fosse commune, mais un roc commun: leurs sepultures,
simplement creusees dans le rocher, sont superposees les unes aux autres,
et indiquent par leurs dimensions si elles renfermaient des hommes, des
femmes ou des enfants.

Cette ville souterraine etait batie, au reste, a l'instar des villes
vivantes, et eclairee par le soleil: elle avait ses rues et ses carrefours;
le jour y penetre par des ouvertures rondes comme celles du Pantheon, et au
moyen desquelles on apercoit le ciel a travers un reseau de lierre et de
broussailles. C'est pres de ces catacombes et dans un bain antique que
furent decouvertes, il y a quelque vingt ans, les statues d'Esculape et de
la Venus Callipyge, qui font le principal ornement du musee de Syracuse.

En rentrant au couvent, nous nous croisames avec le frere queteur; il
revenait porteur d'une besace rondement garnie. Monsieur de Gargallo
nous fit signe de le suivre jusqu'a la cuisine; nous demandames
alors negligemment la permission de voir cette importante partie de
l'etablissement, elle nous fut immediatement accordee.

Le cuisinier attendait le pourvoyeur, ayant en face de lui sur une grande
table une demi-douzaine de casseroles de toute dimension qu'attendaient
autant de rechauds allumes. Aux quelques mots qu'il echangea avec le frere
queteur, je crus comprendre qu'il lui reprochait de venir un peu tard; le
frere queteur s'excusa comme il put et ouvrit sa besace, doublee d'un
cote d'une espece de grand bidon en ferblanc. Le bidon fut tire de son
enveloppe, ouvert immediatement, et presenta a la vue son gros ventre tout
farci d'ailes de poulets, de cuisses de canards, de moities de pigeons, de
tranches de gigots, de cotelettes de mouton, et de rables de lapins. Le
cuisinier jeta un oeil satisfait sur la recolte du jour, puis, avec une
agilite admirable, il distribua, a l'aide de ses doigts, les differents
echantillons dans les casseroles, a la maniere dont un prote decompose une
forme, mettant les cuisses avec les cuisses, les ailes avec les ailes,
assortissant les especes entre elles, et formant un tout complet des
differentes parties qui avaient appartenu a des individus du meme genre;
puis, ayant fait a chaque espece une sauce assortie au sujet, il servit a
la sainte communaute un diner qui ne laissait pas d'offrir un fumet fort
tentateur et une mine des plus succulentes, et que le prieur nous invita
fort gracieusement a partager. Malheureusement, c'etait a nous surtout
qu'etait applicable le proverbe gastronomique, que, pour trouver la cuisine
bonne il ne faut pas la voir faire. Nous remerciames donc, avec une
reconnaissance non moins sentie que si nous n'avions pas assiste a
l'etrange preparation qui nous avait pour le moment ote l'appetit; quant a
Jadin il etait a tout jamais gueri de l'idee de se mettre en pension chez
aucun des quatre ordres mendiants.

Comme il se faisait tard et que nous etions en course depuis le matin, nous
revinmes chez le comte de Gargallo, ou nous trouvames un diner qui nous fit
glorifier le Seigneur, qui nous avait envoye l'idee de refuser celui des
capucins.

Le soir, nous courumes tous les cabarets de la ville, afin de deguster les
meilleurs vins, et d'en faire une provision, que nous envoyames a bord du
speronare. _Lucrece Borgia_ venait de mettre a la mode le vin de Syracuse,
et je ne voulais pas perdre une si belle occasion d'en meubler ma cave:
le plus cher nous couta 17 sous le _fiasco_; c'etait du vin qui, rendu a
Paris, valait 20 francs la bouteille.

Le lendemain, nous reprimes notre excursion interrompue la veille, mais
cette fois avec un simple cicerone de place: le comte restait en ville pour
organiser une promenade en bateau sur l'Anapus. J'avais d'abord offert,
avec tout le faste et l'orgueil d'un proprietaire, la chaloupe du speronare
et deux de nos matelots; mais, comme les guides suisses, les mariniers de
Syracuse ont des privileges que tout voyageur doit respecter.

Nous reprimes la meme route que la veille; mais, a moitie chemin du couvent
des capucins, nous reprimes le bord de la mer, et nous coupames a travers
Neapolis. Notre guide, prevenu que nous avions vu les latomies ainsi que
les catacombes de Saint-Jean, et que nous desirions ne pas faire de double
emploi, nous conduisit droit aux ruines du palais d'Agathocle, appelees
encore aujourd'hui la _maison des soixante lits_. De ce palais, il reste
trois grandes chambres; si, comme me l'assura mon guide, c'etait dans ces
trois chambres qu'etaient les soixante lits, l'hospitalite du magnifique
Syracusain devait fort ressembler a celle de l'Hotel-Dieu.

L'amphitheatre est a quelques pas seulement de la maison d'Agathocle, c'est
une construction romaine; les Grecs, comme on sait, n'ayant jamais apprecie
autant que le peuple-roi les combats de gladiateurs, il est petit et d'un
mediocre interet pour quiconque a vu les arenes d'Arles et de Nimes, et le
Colisee a Rome.

Entre l'amphitheatre et le theatre sont les latomies des Cordiers, ainsi
appelees parce qu'aujourd'hui, on y file le chanvre; c'est dans ces
latomies que se trouve la fameuse carriere intitulee l'Oreille de Denys. Je
ne sais quel degre de parente existait entre le roi Denys et le roi Midas;
mais, j'en suis fache pour le tyran de Syracuse, la carriere qui porte le
nom de son appareil auditif a fort exactement la forme que l'on attribue
generalement aux oreilles que le roi de Phrygie avait recues de la
munificence d'Apollon.

Ce qui a fait donner a cette carriere dont on ignore au reste l'origine
(car elle est polie et taillee avec trop de soin et dans une forme trop
etrange pour que l'existence en soit due a une simple extraction de la
pierre), ce qui, dis-je, a fait donner a cette carriere le nom qu'elle
porte, c'est la faculte de transmettre le moindre bruit qui se fait dans
son interieur, a un petit reduit pratique a l'extremite superieure de son
ouverture. Ce reduit passe generalement pour le cabinet de Denys. Le tyran,
qui se livrait a une etude toute particuliere de l'acoustique, venait,
dit-on, ecouter la les plaintes, les menaces et les projets de vengeance
de ses prisonniers. A moins de se faire mepriser souverainement par son
cicerone, je ne conseille a aucun voyageur de revoquer en doute ce point
historique.

L'Oreille de Denys est creusee dans un bloc de rocher taille a pic, d'une
hauteur de cent vingt pieds environ; l'extremite superieure de l'ouverture
se trouve a soixante-dix pieds d'elevation a peu pres, ce qui rendait, a
mon avis, une conspiration on ne peut plus facile a Syracuse; on n'avait
qu'a attendre le moment ou le tyran etait dans son cabinet, et retirer
l'echelle. J'ai pris, je l'avoue, une fort mediocre idee des anciens
habitants de Syracuse, depuis qu'apres avoir lu tous les auteurs qui ont
parle de cette ville, je me suis assure que jamais cette idee ne leur etait
venue.

Notre guide nous offrit de verifier par nous-memes la verite de ce qu'il
avait dit sur la transmission des sons. Aux premiers mots qu'il en dit,
et avant que nous eussions encore repondu oui ou non, nous vimes trois ou
quatre gaillards, dont l'industrie consiste a guetter les etrangers qui
s'aventurent sur leurs domaines, se mettre en mouvement pour preparer les
moyens d'ascension; au bout de dix minutes, deux d'entre eux descendaient
une corde du haut des rochers. Presque immediatement, la corde fut
assujettie a une poulie, un siege fixe a la corde, et l'un d'eux commenca
a s'elever, tire par les trois autres, pour nous familiariser par son
exemple, avec cet etrange mode de locomotion.

Comme l'exemple, si attrayant qu'il fut, n'avait pas sur nous une grande
puissance d'attraction, et que cependant nous desirions que l'experience
fut faite par l'un de nous, nous tirames a la courte-paille a qui aurait
l'honneur de monter dans la cellule aerienne du tyran. Le sort favorisa
Jadin, il fit une grimace qui prouvait qu'il n'appreciait pas tout son
bonheur, mais il ne s'en assit pas moins bravement sur son siege. A peine
assis, et comme si nos guides avaient peur qu'il ne revint sur sa decision,
il s'eleva majestueusement dans les airs, ou il commenca a tourner comme
un peloton de fil qu'on devide. Milord poussa de grands cris en voyant son
maitre prendre cette route inusitee, et moi, je l'avoue, je le suivis
des yeux avec une certaine inquietude jusqu'a ce que je le visse loge
solidement et confortablement dans son pigeonnier. Cependant, rassure par
Jadin lui-meme sur la facon dont il se trouvait case, j'entrai dans la
carriere pour me livrer aux differentes experiences d'usage en pareil cas.

La carriere s'enfonce en tournant, mais en conservant toujours la meme
forme, a trois cent quarante pieds a peu pres de profondeur. Des anneaux de
fer, attaches de distance en distance, furent longtemps consideres comme
ayant servi a enchainer les prisonniers; mais l'abbe Capodicci demontra que
ces anneaux etaient modernes et avaient servi, selon toute probabilite,
a attacher des chevaux. Cela n'empecha point notre guide, qui n'etait
nullement de l'avis de l'illustre abbe, de nous les donner pour des
instruments de torture. Nous ne voulumes pas le contrarier pour si peu de
chose, et nous nous apitoyames avec lui sur le sort des malheureux qui
etaient si incommodement rives a la muraille.

Arrive au fond de la carriere, notre guide, apres s'etre assure que Jadin
avait l'oreille appliquee au petit trou si precieux pour le tyran, m'invita
a dire aussi bas que je le voudrais, mais d'une maniere intelligible
cependant, une phrase quelconque, me promettant que mes paroles seraient
immediatement transmises a mon camarade. J'invitai alors Jadin a battre le
briquet et d'allumer son cigare.

Apres lui avoir donne le temps de se conformer a l'invitation que je venais
de lui faire, et dont l'execution devait me prouver qu'il m'avait entendu,
nous dechirames une feuille de papier; puis notre guide, qui avait garde
cette experience pour la derniere, tira un coup de pistolet, dont le bruit,
par le meme effet d'acoustique, sembla celui d'un coup de canon. Nous
courumes aussitot a l'extremite exterieure de la carriere pour nous rendre
compte des effets produits. Je trouvai Jadin qui fumait a pleine bouche,
et qui sautait sur un pied en se frottant l'oreille. Il avait parfaitement
entendu le son de ma voix et le bruit du papier. Quant au coup de pistolet,
qui etait une surprise inattendue, il l'avait rendu parfaitement sourd de
l'oreille droite. Notre guide triomphait.

Jadin descendit par le meme procede qu'il avait employe pour monter, et
toucha la terre sans autre accident que la permanence de sa demi-surdite,
qui dura tout le reste de la journee.

Nous reprimes la voie antique toute garnie de tombeaux, et apres une visite
au pretendu sepulcre d'Archimede, du haut duquel, a ce que nous assura
notre guide, l'illustre savant s'amusait, par la combinaison de ses
miroirs, a bruler les vaisseaux romains avec autant de facilite que les
enfants en ont a allumer de l'amadou avec un verre de lunette, nous
traversames un carrefour sur le pave duquel on voit parfaitement la trace
des chars. Nous nous acheminames ainsi vers le theatre, chassant devant
nous des myriades de lezards de toutes couleurs, seuls habitants modernes
de la vieille Neapolis.

Le theatre est avec les latomies le monument le plus curieux de Syracuse.
Il fut bati par les Grecs, mais l'on ignore entierement l'epoque de
sa construction. Cette inscription, que l'on retrouva sur une pierre:
BASILISSDE PHILISTIDOS avait mis tout d'abord les savants sur la voie, et
leur avait fait decider, avec leur certitude ordinaire, qu'il remontait au
regne de la reine Philistis. Mais, arrives a cette decouverte, les savants
se trouverent dans une impasse, l'histoire ne faisant aucune mention de la
susdite reine, et la chronologie, depuis Archias jusqu'a Hieron II, ne leur
offrant pas la plus petite lacune ou on put encadrer un regne feminin.
Aussi ces deux mots grecs font-ils le desespoir de tous les savants
siciliens; lorsqu'ils elevent la voix sur une question quelconque, on n'a
qu'a prononcer clairement ces deux mots magiques, ils baissent l'oreille,
soupirent profondement, prennent leur chapeau et s'en vont.

Quoi qu'il en soit, le theatre est la, il existe, on ne peut le nier; c'est
bien le meme ou Gelon reunit le peuple en armes et vint, seul et desarme,
lui rendre compte de son administration. Agathocle y assembla les
Syracusains apres le meurtre des premiers de la ville, et Timoleon, vieux
et aveugle, y vint souvent, a ce qu'assure Plutarque, pour soutenir, par
les conseils de son genie, ceux qu'il avait delivres par la force de son
bras.

Rien de plus pittoresque d'ailleurs que cette admirable ruine, dont
un meunier s'est empare, et que personne ne lui conteste. La il fait
tranquillement son menage, sans songer le moins du monde aux respectables
souvenirs qu'il foule aux pieds. Les eaux de l'ancien aqueduc de Neapolis,
detournees de leur cours, sortent avec fracas de trois arceaux, et
viennent, apres s'etre brisees en cascatelles sur les deux premiers etages
du theatre, faire tourner prosaiquement la roue de son moulin; cette
operation accomplie, le trop plein se repand a travers l'edifice, ruisselle
en se brisant contre les pierres, et s'echappe par mille petits canaux
argentes qu'on voit reluire au milieu des caroubiers, des aoles et des
opiuntas. Au fond, et au-dela d'une plaine ou moutonnent des olivers, on
apercoit Syracuse; au-dela de Syracuse la mer.

La vue est magnifique. Jadin s'y arreta pour en faire un croquis. Je
l'aidai a faire son etablissement, puis je le quittai pour continuer mes
courses, et en promettant de le venir reprendre a l'endroit ou je le
laissais.

Je suivis le chemin de Syracuse a Catane, qui separe Acradine de Tyche,
sans trouver trace d'autres ruines que de celles adherentes a la roche
elle-meme. Les maisons etaient baties sans fondations, la pierre adherant
a la pierre, voila tout; on suit les lignes qu'elles decrivaient, avec
une certaine peine cependant. Les rues sont beaucoup plus faciles a
reconnaitre, les ornieres creusees par les roues servent de ligne
conductrice et dirigent l'oeil avec certitude. Outre les debris des
maisons, outre les ornieres des chars, le sol est encore crible de trous
irreguliers, qui devaient etre des puits, des citernes, des piscines, des
bains et des aqueducs.

Arrives a la _scala Pupagglio_, au lieu de descendre au port Trogyle,
aujourd'hui le _Stentino_, qui n'offre rien de curieux, nous remontames
vers _l'Epipoli_, en suivant les debris de cette ancienne muraille, que
Denys, a ce qu'on assure, fit batir en vingt jours par soixante mille
hommes.

L'Epipoli, comme l'indique son nom, etait une forteresse elevee sur une
colline, et qui dominait les quatre autres quartiers de Syracuse. L'epoque
de sa fondation est ignoree; tout ce qu'on sait, c'est qu'elle existait du
temps des guerres du Peloponese. Les Atheniens, conduits par Nicias, s'en
etaient empares, et y avaient etabli leurs magasins; mais ils en furent
chasses presque aussitot par leurs vieux ennemis les Spartiates, qui de
leur cote avaient traverse la mer pour venir au secours des Syracusains.
Lors de l'expulsion des tyrans, Dion s'en empara, et ajouta de nouvelles
fortifications aux anciennes. Au pied de l'Epipoli sont les latomies de
Denys le Jeune.

Nous montames au sommet de l'Epipoli, aujourd'hui enrichi d'un telegraphe
qui, pour le moment, se reposait avec un air de paresse qui faisait plaisir
a voir, malgre les gestes multiplies du telegraphe correspondant. Nous
poussames doucement la porte, et nous trouvames les employes qui faisaient
tranquillement un somme. Cela nous expliqua l'immobilite de leur
instrument. Nous nous gardames bien de les reveiller.

Du haut de l'Epipoli, et en tournant le dos a la mer, on domine, a droite,
la plaine ou campa Marcellus, et, a gauche, tout le cours de l'Anapus. Au
fond du tableau s'eleve en amphitheatre le Belvedere, joli petit village
qui nous parut dormir a l'ombre de ses oliviers avec autant de volupte que
les employes a l'ombre de leur telegraphe.

A cinq cents pas du village, et pres du fleuve Anapus, mon guide me fit
remarquer une petite chapelle gothique qu'il me proposa de visiter, attendu
qu'il s'y etait passe, il y avait quelque cinquante ans, une histoire
terrible. Je lui repondis que je voyais parfaitement la chapelle, et que je
me contenterais de l'histoire terrible, s'il me la voulait bien raconter.
Mon guide me fit remarquer que l'histoire etant longue et eminemment
interessante, ne devait pas en conscience etre comprise dans le tarif de la
journee, qui etait d'une demi-piastre. Je le tranquillisai en lui assurant
qu'il aurait une demi-piastre pour sa journee et une demi-piastre pour
l'histoire. Des lors, il ne fit plus aucune difficulte, et commenca un
recit auquel nous reviendrons dans un autre chapitre.

L'heure etait plus qu'ecoulee. Nous approchions de midi; le soleil etait
a son zenith et m'inondait liberalement d'une chaleur de quarante degres,
reflechie par les dalles de Tyche. Je pensai qu'il etait temps de revenir a
Jadin, et de reprendre avec lui le chemin de Syracuse. Je m'acheminai donc
vers le theatre, ou, a mon grand etonnement, je ne trouvai plus que son
siege sans carton et sans parasol. Je commencais a craindre que Jadin n'eut
ete victime de quelque histoire terrible dans le genre de celle que venait
de me raconter mon guide, lorsque je l'apercus a cheval sur la branche
majeure d'un superbe figuier qui lui donnait a la fois de l'ombre et de
la nourriture. Je m'approchai de lui, et lui fis observer que le meunier
auquel appartenait l'arbre pourrait trouver fort etrange la liberte qu'il
prenait; mais Jadin me repondit fierement qu'il etait chez lui, et que,
moyennant dix grains, il avait achete le droit de manger des figues a
discretion, et meme d'en remplir ses poches. Le marche me parut mediocre
pour le meunier, la veste de panne de Jadin contenant onze poches de
differentes grandeurs.

Nous revinmes vers la ville au pas de course, et trempes comme si l'on
nous eut plonges dans l'un des trois ports de Syracuse. Cela m'expliqua la
metamorphose en fontaine d'Arethuse et de Cyane; une heure de plus a ce
delicieux soleil, et nous passions evidemment a l'etat de fleuves.

Monsieur de Gargallo avait prevu que, par cette grande chaleur, nous
serions peu disposes a nous remettre immediatement en route. Il avait en
consequence retenu la barque pour trois heures seulement, ce qui nous
laissait une demi-heure de bain et une heure et demie de sieste. Aussi,
lorsque les mariniers vinrent nous dire que tout etait pret, etions-nous
frais et dispos comme si nous n'avions pas quitte nos lits depuis la
veille.

Nous nous embarquames cette fois dans le grand port. C'est la qu'eut lieu
la fameuse bataille navale entre les Atheniens et les Syracusains, dans
laquelle les Atheniens eurent vingt vaisseaux brules et soixante coules a
fond. Dix ou douze barques dans le genre de celle sur laquelle nous etions
montes composent aujourd'hui toute la marine des Syracusains.

Notre premiere visite fut pour le fleuve Alphee. A tout seigneur tout
honneur. Ce fleuve Alphee, comme nous l'avons dit, apres avoir disparu
a Olympie, reparait dans le grand port a deux cents pas de la fontaine
Arethuse; le bouillonnement de ses flots est visible a la surface de la
mer, et on pretend qu'en plongeant une bouteille a une certaine
profondeur, on la retire pleine d'eau douce et parfaitement bonne a
boire. Malheureusement, nous ne pumes verifier le fait, les objets
d'experimentation nous manquant.

Nous nous dirigeames alors, en traversant le port en droite ligne, vers
l'embouchure de l'Anapus, autre fleuve qui ne manque pas non plus d'une
certaine distinction mythologique, quoiqu'il soit plus connu par la riviere
Cyane qu'il epousa que par lui-meme. En effet, la riviere Cyane, qui se
joint a lui a un quart de lieue a peu pres de son embouchure, etait ce
qu'il y avait de mieux dans l'aristocratie des nymphes, des nayades et des
hamadryades. On ne connait precisement ni son pere ni sa mere, mais on sait
de source certaine qu'elle etait cousine de cette autre Cyane, fille du
fleuve Meandre, changee en rocher pour n'avoir pas voulu ecouter un beau
jeune homme qui l'aimait passionnement, et qui se tua en sa presence sans
que sa mort lui causat la moindre emotion. Hatons-nous de dire que sa
cousine n'etait point de si dure trempe; aussi fut-elle changee en
fontaine, ce qui autrefois etait la metamorphose usitee pour les ames
sensibles. Voici a quelle occasion cet accident memorable arriva. Nous le
laisserons raconter a monsieur Renouard, traducteur des _Metamorphoses
d'Ovide_. Ce morceau, qui date de 1628, donnera une idee de la maniere dont
on comprenait l'antiquite vers le milieu du regne de Louis XIII, dit le
Juste, non pas, comme on pourrait le croire, pour avoir fait executer
messieurs de Marsillac, de Boutteville, de Cinq-Mars, de Thou et de
Montmorency, mais parce qu'il etait ne sous le signe de la balance.

Pluton vient d'enlever Proserpine, et l'emporte sur son char sans trop
savoir lui-meme ou il la conduit; enfin, il arrive dans les environs
d'Ortygie. Voici le texte du traducteur:

"C'est la qu'etait Cyane, la nymphe la plus renommee qui fut lors en
Sicile, et qui a laisse dans ce pays-la son nom aux eaux qui le portent
encore. Elle parut hors de l'eau environ jusqu'au ventre, et, reconnaissant
Proserpine, se presenta pour la secourir: "Vous ne passerez pas plus avant,
dit-elle a Pluton. Comment voulez-vous etre par force le gendre de Ceres?
La fille meritait bien d'etre gagnee par de douces paroles, non pas d'etre
enlevee. Pour l'avoir vous la deviez prier et non pas la forcer. Quant a
moi, je vous dirai bien, s'il m'est permis de mettre en comparaison ma
bassesse avec sa grandeur, que j'ai ete autrefois aimee du fleuve Anape,
mais il ne m'eut pas de la facon en mariage. Il rechercha longtemps mon
amitie, et il ne jouit point de mon corps qu'il n'eut premierement acquis
mes volontes." En faisant de telles remontrances, elle etendait les bras
d'un cote et d'autre tant qu'elle pouvait, pour empecher le chariot de
passer outre; dont Pluton irrite donna de son trident, sceptre de son
empire, un si grand coup contre terre, qu'elle se fendit, et fit une
ouverture a ses effroyables chevaux, par laquelle ils se rendirent
incontinent dans le sombre palais des ombres avec la proie qu'ils
trainaient. Cyane en eut tel creve-coeur, tant d'avoir vu enlever ainsi
Prosperpine que d'avoir ete meprisee, qu'elle en concut un deuil en son ame
dont elle ne put jamais etre consolee. Nourrissant de larmes ses peines
secretes, elle se consuma si bien qu'elle fondit en pleurs, et se convertit
en ces ondes desquelles elle avait ete deesse tutelaire. On vit peu a
peu ses membres s'amollir; ses os perdirent leur durete et se rendirent
ployables, comme firent aussi ses ongles. Tous les membres les plus
faibles, ainsi que les cheveux, les doigts, les pieds et les cuisses,
devinrent premierement liquides, car un corps, moins il est epais, plus
tot il est change en eau. Puis apres les epaules, les reins, les cotes et
l'estomac s'ecoulerent en ruisseaux. Enfin ses veines corrompues, au lieu
de sang, ne furent pleines que d'eau, et de tout son corps rien ne lui
resta qu'on put arreter avec la main."

Cette traduction eut le plus grand succes a l'hotel de Rambouillet.
Mademoiselle de Scudery tenait ce que nous avons cite pour un morceau
capital; Chapelain en faisait ses delices, et mademoiselle Paulet tournait
elle-meme en fontaine toutes les fois qu'on lisait ce passage devant elle.

Le mariage de l'Anapus et de Cyane fut heureux, s'il faut en croire les
apparences, car les bords du lit ou ils coulent ensemble sont ravissants.
Ce sont de veritables murailles de verdure, qui se recourbent en berceaux
pour former une voute fraiche et sombre. De temps en temps, des echappees
de vue, que l'on croirait menagees par l'art, et qui cependant ne sont rien
autre chose que des accidents de la nature, permettent de decouvrir sur la
rive gauche les ruines de l'Epipoli, et sur la rive droite celles du
temple de Jupiter Urius, construit par Gelon, et dont il ne reste que deux
colonnes. C'etait dans ce temple qu'etait la fameuse statue couverte d'un
manteau d'or que Denys s'appropria, sous l'ingenieux pretexte qu'il etait
trop lourd en ete et trop froid en hiver. Verres, qui etait amateur, n'en
apprecia que mieux la statue pour la voir sans manteau, et l'envoya a Rome.
C'etait une des trois plus belles de l'antiquite: les deux autres etaient,
comme on sait, la Venus Callipyge et l'Apollon.

Du temps de Mirabella, auteur sicilien qui ecrivait vers le commencement du
XVIIe siecle, il restait encore debout sept colonnes de ce temple; elles
etaient d'une seule piece et avaient vingt-cinq palmes de hauteur.

En face de ces colonnes a peu pres, on passe sous un pont d'une seule
arche, jete sur l'Apanus, et, cent pas apres, on se trouve a la jonction du
fleuve et de la riviere. Par galanterie, nous laissames le fleuve a notre
droite, et nous continuames notre route sur la riviere Cyane.

Rien de plus charmant, au reste, que les mille tours et detours de cette
gracieuse riviere, entre ses deux bords tout charges de papyrus, ce roi
des roseaux. Ce sont tantot de delicieux petits lacs dont on voit le fond,
tantot un courant resserre et rapide, qui se plaint comme si la voix de la
nymphe elle-meme racontait encore a Ovide sa triste metamorphose; tantot
de petites iles habitees par des milliers d'oiseaux aquatiques, qui
s'envolaient a notre approche ou bien plongeaient dans les roseaux, ou nous
pouvions suivre leur fuite par le mouvement qu'ils imprimaient a cette
foret de joncs flexibles et mouvants. Nous remontames ainsi pendant une
heure a peu pres, puis nous arrivames a la source de la fontaine, grand
bassin d'une centaine de pieds de tour. C'est la que Pluton frappa la terre
de son trident et disparut dans l'enfer. Aussi pretend-on que cette source
est un abime dont on n'a jamais pu trouver le fond. Les gens du pays
l'appellent Lapisma. C'est autour de cette source que les Carthaginois
avaient etabli leur camp.

En revenant, le comte de Gargallo ordonna a nos mariniers de s'arreter
un instant dans un delicieux reduit ombrage de tous cotes par d'enormes
touffes de papyrus, qui, au moindre vent, balancent avec grace leurs tetes
chevelues. C'est la que la tradition veut que se soit passee la scene des
soeurs Callipyges.

Les soeurs Callipyges etaient, comme on sait, Syracusaines. C'etaient non
seulement les deux plus riches heritieres de la ville, mais encore les deux
plus belles personnes qui se pussent voir de Megare au cap Pachinum. Parmi
les dons que la nature liberale s'etait plu a leur prodiguer, etait cette
richesse de formes dont elles tiraient leur nom. Or, un jour que les deux
soeurs se baignaient ensemble, a l'endroit meme ou nous etions, elles se
prirent de dispute, chacune d'elles pretendant l'emporter en beaute sur
l'autre. Le proces etait difficile a juger par les interessees elles-memes,
aussi appelerent-elles un berger qui faisait paitre ses troupeaux dans les
environs. Le berger ne se fit pas faire signe deux fois; il accourut, et
les deux soeurs, sortant de l'eau et se montrant a lui dans toute leur
eblouissante nudite, le firent juge de la question. Le nouveau Paris
regarda longtemps indecis, portant ses yeux ardents de l'une a l'autre;
enfin, il se prononca pour l'ainee. Enchantee du jugement, celle-ci lui
offrit sa main et son coeur, que le berger, comme on le comprend bien,
accepta avec reconnaissance. Quant a la plus jeune, elle fit la meme offre
au frere cadet du juge, qui, arrive au moment ou il venait de prononcer son
jugement, avait declare s'inscrire en faux contre lui. Les quatre jeunes
gens eleverent alors un temple a la Beaute; et comme chacun d'eux
continuait de soutenir son opinion, les deux rivales se deciderent a
en appeler a la posterite: elles firent faire par les deux meilleurs
statuaires de l'epoque les deux Venus qui portent encore leur nom, et dont
l'une est a Naples et l'autre a Syracuse. Deux mille trois cents ans sont
ecoules depuis cette epoque, et la posterite indecise n'a point encore
porte son jugement: _Adhuc sub judice lis est_, comme dit Horace.

Heureux temps, ou les bergers epousaient des princesses! Et quelles
princesses, encore!




LA CHAPELLE GOTHIQUE


On se rappelle cette petite chapelle gothique que me montra mon guide
du haut de l'Epipoli, et que je ne voulus pas aller voir, retenu par la
chaleur senegalienne qu'il faisait en ce moment. Cette chapelle appartenait
a la famille San-Floridio. Batie par un ancetre du marquis actuel, elle
servait surtout de lieu de sepulture a la famille. Il y avait une vieille
tradition sur cette chapelle, qui ne contenait pas seulement, disait-on,
des caveaux mortuaires: on parlait de souterrains inconnus, dans lesquels
un comte de San-Floridio se serait refugie a l'epoque des guerres avec les
Aragonais d'Espagne, guerres pendant lesquelles son patriotisme l'aurait
fait condamner a mort. La tradition ajoutait qu'il etait reste dans cette
retraite pendant dix ans, et y avait ete regulierement nourri par de vieux
serviteurs, qui, au risque de leur propre vie, lui portaient toutes les
deux nuits, dans ce souterrain, de quoi boire et de quoi manger. Vingt fois
le comte de San-Floridio aurait pu se sauver et gagner Malte ou la France;
mais il ne voulut jamais consentir a quitter la Sicile, esperant toujours
que l'heure de la liberte sonnerait pour elle, et pensant qu'il devait etre
la au premier signal.

En 1783, il y avait encore deux rejetons males de cette famille, le marquis
et le comte de San-Floridio. Le marquis habitait Messine, et le comte
Syracuse. Le marquis etait veuf et sans enfants, et n'avait pres de lui
que deux serviteurs: une jeune fille de Catane, nommee Teresina, qui avait
appartenu a sa femme, et pouvait avoir dix-huit ou vingt ans a peu pres;
puis un homme de trente ans au plus, qu'on appelait Gaetano Cantarello, le
dernier descendant de cette race de serviteurs fideles qui avaient donne
a l'ancien marquis une si grande preuve de devouement, et qui, de pere en
fils, etaient demeures dans la maison de l'aine de la famille. Cet aine
connaissait seul le secret du souterrain, secret qu'il transmettait a
son fils, et qui etait d'autant mieux garde, que d'an jour a l'autre les
marquis de San-Floridio, qui etaient restes constamment dans le parti
patriote, pouvaient avoir besoin de recourir de nouveau a cet introuvable
asile.

Nous avons raconte, a propos de Messine, le tremblement de terre de 1793 et
ses deplorables suites. Le marquis de San-Floridio fut une des victimes de
ce triste evenement. La toiture de son palais s'enfonca, et il fut tue
par la chute d'une poutre; ses deux serviteurs, Teresina et Gaetano,
echapperent sans blessures au desastre, quoique Gaetano, pour essayer de
sauver son maitre, disait-on, fut reste plus d'une heure sous les decombres
de la maison. Le comte de San-Floridio, qui representait la branche
cadette, se trouva ainsi le chef de la famille, et herita du titre et de la
fortune de son aine. Le marquis etant mort au moment ou il s'y attendait le
moins, avait emporte avec lui le secret de la chapelle; mais, il faut le
dire, ce ne fut pas ce secret que le comte de San-Floridio regretta le
plus; ce fut une somme de 50 ou 60 000 ducats d'argent comptant que l'on
savait exister dans les coffres du defunt, et que, malgre des fouilles
multipliees, on ne parvint pas a retrouver. Le pauvre Cantarello etait au
desespoir de cette disparition, qu'on pouvait, disait-il en s'arrachant
les cheveux, lui imputer, a lui. Le comte le consola de son mieux, en lui
disant que la fidelite des serviteurs de la famille etait trop connue
pour qu'un pareil soupcon le put atteindre; et, comme preuve de ce qu'il
avancait, il lui offrit pres de lui la place qu'il occupait pres de son
frere; mais Cantarello repondit qu'apres avoir perdu un si bon maitre, il
ne voulait plus appartenir a personne. Le comte lui demanda alors s'il
connaissait le secret de la chapelle; Cantarello assura que non. Une somme
assez ronde, offerte a la suite de cette conversation par le comte, fut
refusee par ce digne serviteur, qui se retira dans les environs de Catane,
et dont on n'entendit plus parler. Le comte de San-Floridio se mit en
possession de la fortune de son frere, qui etait immense, et prit le titre
de marquis.

Dix ans s'etaient ecoules depuis cet evenement, et le marquis de
San-Floridio, qui avait fait rebatir le palais de son frere, habitait l'ete
Messine et l'hiver Syracuse; mais qu'il fut a Syracuse ou a Messine, il ne
manquait jamais de faire dire, a la chapelle de la famille, une messe pour
le repos de l'ame du defunt. Cette messe etait celebree a l'heure meme ou
l'evenement avait eu lieu, c'est-a-dire a neuf heures du soir.

On en etait arrive au dixieme anniversaire, qui devait se celebrer avec la
pompe habituelle, mais auquel devait assister un nouveau personnage, qui
joue le principal role dans cette histoire. C'etait le jeune comte don
Ferdinand de San-Floridio, qui, ayant atteint sa dix-huitieme annee, venait
de finir ses classes, et arrivait du college de Palerme depuis quelques
jours seulement.

Don Ferdinand savait parfaitement qu'il portait un des plus beaux noms, et
qu'il devait heriter d'une des plus grandes fortunes de la Sicile. Aussi
avait-il tourne au vrai gentilhomme. C'etait un beau garcon aux cheveux
d'un noir d'ebene, qui disparaissait malheureusement sous la poudre qu'on
portait a cette epoque, aux yeux noirs, au nez grec et aux dents d'email,
portant le poing sur la hanche, le chapeau un peu de cote, et plaisantant
fort, comme c'etait la mode a cette epoque, aux depens des choses saintes;
au reste, excellent cavalier, fort sur l'escrime, et nageant comme un
poisson; toutes choses qui s'apprenaient au college des nobles. Seulement,
on disait qu'a ces lecons classiques les belles dames de Palerme en avaient
ajoute d'autres, auxquelles le comte Ferdinand n'avait pas pris moins
de gout qu'a celles dont il avait si bien profite, quoique ces lecons
feminines ne fussent pas portees sur le programme universitaire. Tant il y
a enfin que le comte revenait a Syracuse, jeune, beau, brave, et dans cet
age aventureux ou chaque homme se croit destine a devenir le heros de
quelque roman.

Ce fut sur ces entrefaites qu'arriva le jour anniversaire de la mort du
marquis. Le pere et la mere du comte previnrent trois jours d'avance leur
fils de se tenir pret pour cette funebre ceremonie. Don Ferdinand, qui
hantait peu les eglises, et qui, ainsi que nous l'avons dit, etait on ne
peut plus voltairien, aurait fort desire pouvoir se dispenser de cette
corvee; mais il comprit qu'il n'y avait pas moyen de se soustraire a ce
devoir de famille, et que toute escapade de ce genre, a l'endroit d'un
oncle dont on avait herite cent mille livres de rentes, serait on ne peut
plus inconvenante. D'ailleurs, il esperait que la ceremonie attirerait a la
petite chapelle, si isolee qu'elle fut, quelque belle dame de Syracuse ou
quelque jolie paysanne de Belvedere, et qu'ainsi la toilette qu'il etait
oblige de faire, a cette triste occasion, ne serait pas tout a fait perdue.
Don Ferdinand se preta donc d'assez bonne grace a la circonstance, et,
apres avoir mis son pere et sa mere dans leur litiere, sauta aussi
resolument dans la sienne que s'il se fut agi pour lui d'aller figurer dans
un quadrille.

Disons un mot en passant de cette charmante maniere de voyager. Il n'y a en
Sicile que trois modes de locomotion: la voiture, le mulet ou la litiere.

La voiture est dans la vieille Trinacrie ce qu'elle est partout, si ce
n'est qu'elle a conserve une forme de carrosse qui rejouirait on ne peut
plus les yeux de ce bon duc de Saint-Simon, si, pour punir les peches de
notre epoque, Dieu permettait qu'il revint en ce monde. Les carrosses sont
faits pour les rues ou l'on peut passer en carrosses, et pour les routes ou
l'on peut voyager en voiture; il y a plus ou moins de rues praticables dans
chaque ville, et je n'en pourrais dire le nombre. Quant aux routes, elles
sont plus faciles a compter: il y en a une qui se rend de Messine a
Palerme, et _vice versa_. Il en resulte que, quand on voyage partout
ailleurs que sur cette ligne, il faut aller a mulet ou en litiere.

Tout le monde sait ce que c'est que d'aller a mulet, je n'ai donc
pas besoin de m'etendre sur ce mode de voyage, mais on ignore assez
generalement ce que c'est que d'aller en litiere, du moins comme on
l'entend en Sicile.

La litiere est une grande chaise a porteurs, construite generalement pour
deux personnes, qui, au lieu d'etre assises cote a cote, comme dans
nos coupes modernes, sont placees face a face, comme dans nos anciens
_vis-a-vis_. Cette litiere est posee sur un double brancard, qui s'adapte
au dos de deux mulets: un serviteur conduit le premier, et le second n'a
qu'a suivre. Il en resulte que le mouvement de la litiere, surtout dans un
pays aussi accidente que l'est la Sicile, correspond assez exactement au
mouvement de tangage d'un vaisseau, et donne de meme le mal de mer. Aussi
prend-on generalement en execration les personnes avec lesquelles on voyage
de cette maniere. Au bout d'une heure de cette locomotion, on se dispute
avec son meilleur ami, et, a la fin de la premiere journee, on est brouille
a mort. Damon et Pythias, ces antiques modeles d'amitie, partis de Catane
en litiere, se seraient battus en duel en arrivant a Syracuse, et se
seraient egorges fraternellement, ni plus ni moins qu'Eteocle et Polynice.

Le marquis et la marquise descendirent de leur litiere en se disputant, et
sans que l'un songeat a offrir la main a l'autre, de sorte que la marquise
fut obligee d'appeler ses domestiques pour qu'ils l'aidassent a descendre.
Quant au jeune comte, il sauta lestement de la sienne, tira un beau miroir
de sa poche pour s'assurer que sa coiffure n'etait pas derangee, rajusta
son jabot, jeta aristocratiquement son chapeau sous son bras gauche, et
entra dans la petite eglise a la suite de ses nobles parents.

Contre l'attente du jeune comte, il n'y avait, a l'exception du pretre, du
sacristain et des enfants de choeur, absolument personne dans la chapelle.
Il jeta donc un regard assez maussade de tous cotes, fit mondainement
trois ou quatre tours dans l'eglise, et finit, se trouvant fort durement a
genoux, par s'asseoir dans le confessionnal, ou, prepare comme il l'etait
au sommeil par le mouvement de la litiere, il ne tarda point a s'endormir.

Le comte dormait comme on dort a dix-huit ans. Aussi l'office des morts
s'ecoula-t-il sans que serpent, orgue, ni _De Profundis_ le reveillassent.
L'office termine, la marquise le chercha de tous cotes et l'appela meme a
voix basse; mais le marquis, aigri encore par son voyage, se retourna vers
sa femme, et lui dit que son fils n'etait qu'un libertin qu'elle gatait
par son excessive faiblesse maternelle, et qu'il voyait bien que, quand il
etait perdu, ce n'etait pas a l'eglise qu'il fallait le chercher. La pauvre
mere n'avait rien a repondre a cela: l'absence du jeune homme, dans une
circonstance aussi solennelle, deposait contre lui; elle baissa la tete et
sortit de la chapelle. Derriere elle, le marquis en ferma la porte a clef,
et tous deux remonterent dans leur litiere pour revenir a Syracuse. La
marquise avait jete un instant les yeux dans la litiere de son fils,
esperant l'y trouver; elle se trompait, la litiere etait parfaitement vide.
Elle ordonna alors aux porteurs d'attendre jusqu'a ce que son fils revint;
mais le marquis passa la tete par la portiere disant que, puisque son fils
avait trouve bon de s'eloigner sans dire ou il allait, il reviendrait a
pied, ce qui au reste n'etait pas une grande punition, la chapelle etant
eloignee d'une lieue a peine de Syracuse. La marquise, qui etait habituee a
obeir, monta passivement dans la litiere conjugale, qui se mit aussitot en
route, suivie par la litiere vide.

En rentrant au palais, elle s'informa tout bas du comte, et apprit avec une
certaine inquietude qu'il n'avait pas reparu. Cependant, cette inquietude
se calma bientot lorsqu'elle songea que le marquis avait une maison
de campagne a Belvedere, et que, selon toute probabilite, son fils,
reflechissant que, passe onze heures, Syracuse fermait ses portes sous
pretexte qu'elle est ville de guerre, irait coucher a cette maison de
campagne.

Mais, comme le lecteur le sait, il n'etait rien arrive de tout cela. Le
comte de San-Floridio ne battait pas la campagne comme l'en accusait le
marquis, et n'etait point alle coucher a Belvedere comme l'esperait la
marquise. Il dormait bel et bien dans son confessionnal, revant que la
princesse de M..., la plus jolie femme de Palerme, lui donnait, tete a
tete, une lecon de natation dans les bassins de la Favorite, et ronflant
joyeusement a ce doux reve.

A deux heures du matin il s'eveilla, etendit les bras, bailla, se frotta
les yeux, et, se croyant dans son lit, voulut changer de cote; mais il se
cogna rudement la tete a l'angle du confessionnal. Le choc avait ete
si rude que le jeune comte en ouvrit les yeux tout grands et se trouva
reveille du coup. Au premier abord, il regarda avec etonnement autour de
lui, n'ayant aucune idee du lieu ou il se trouvait; peu a peu, le souvenir
lui revint; il se rappela le voyage de la veille, son desappointement en
rentrant dans la chapelle, et enfin le moment de lassitude et d'ennui qui
l'avait conduit dans le confessionnal, ou il s'etait endormi et ou il se
reveillait. Des lors, il devina le reste; il comprit que son pere et sa
mere, ne le voyant plus aupres d'eux, etaient retournes a Syracuse, et
l'avaient laisse, sans s'en douter, derriere eux dans la chapelle. Il alla
a la porte, la trouva hermetiquement fermee, ce qui le confirma dans cette
supposition; alors, il tira de son gousset une montre a repetition, la fit
sonner, s'assura qu'il etait deux heures et demie du matin, jugea fort
judicieusement que les portes de Syracuse etaient fermees, et que tout le
monde etait couche au chateau de Belvedere, ce qui ne lui laissait d'autre
chance que de passer la nuit a la belle etoile. Trouvant qu'a tout prendre,
si on etait moins bien dans un confessionnal que dans son lit, on y etait
toujours mieux que dans un fosse, il se reintegra donc dans son alcove
improvisee, s'y accouda du mieux qu'il put, et referma les yeux afin d'y
reprendre au plus tot ce bon sommeil dont le fil avait ete momentanement
interrompu.

Le comte etait peu a peu retombe dans cette sorte de crepuscule interieur
qui n'est deja plus le jour, et qui n'est pas encore la nuit de la pensee,
lorsque l'ouie, ce dernier sens qui s'endort en nous, lui transmit
vaguement le bruit d'une porte que l'on ouvrait, et qui, en s'ouvrant,
criait sur ses gonds. Le comte se redressa aussitot, plongea ses regards
dans l'eglise, et apercut, a la lueur de la lanterne qu'il portait a
la main, un homme incline devant l'autel lateral le plus rapproche du
confessionnal ou il se trouvait. Presque aussitot cet homme se releva,
approcha la lanterne de sa bouche et la souffla; puis, s'enveloppant de ce
manteau moitie italien, moitie espagnol, que les Siciliens appellent un
_ferrajiolo_, il traversa l'eglise dans toute sa longueur, assourdissant
autant que possible le bruit de sa marche, passa si pres du comte que don
Ferdinand eut pu le toucher en etendant la main, s'avanca vers la porte de
sortie, l'ouvrit, et disparut en la refermant a clef derriere lui.

Don Ferdinand etait reste muet et immobile a sa place, moitie de crainte,
moitie de surprise. Notre jeune comte n'etait pas une de ces ames de fer
comme on en rencontre dans les romans, un de ces heros qui, comme Nelson,
demandent a quinze ans ce que c'est que la peur. Non, c'etait tout
bonnement un jeune homme brave et aventureux, mais superstitieux comme
on l'est en Sicile, ou comme on le devient partout ailleurs, quand on se
trouve de nuit seul dans une chapelle isolee, avec des tombes sous ses
pieds, un autel devant soi, Dieu au-dessus de sa tete, et le silence
partout. Aussi, quoique don Ferdinand eut porte la main tout d'abord a son
epee, afin de se defendre contre cette apparition quelle qu'elle fut, il
vit sans deplaisir, pris comme il l'etait, a l'improviste, au beau milieu
de son demi-sommeil, cette apparition passer pres de lui sans faire mine de
le remarquer. Au premier aspect, il avait cru avoir affaire a quelque etre
fantastique, a quelqu'un de ses aieux qui, mecontent de la partialite avec
laquelle on accordait une messe annuelle au feu marquis, sortait tout
doucement de sa tombe pour venir reclamer la meme faveur. Mais quand l'etre
mysterieux avait approche, pour la souffler, la lanterne de sa bouche,
la lueur qu'elle projetait avait eclaire son visage, et le comte avait
parfaitement reconnu dans le personnage au manteau un homme de haute
taille, age de quarante a quarante-cinq ans, auquel sa barbe et ses
moustaches noires donnaient, ainsi que la preoccupation interieure qui
l'agitait sans doute, une physionomie sombre et severe. Il savait donc a
quoi s'en tenir sur ce point, et etait convenu qu'il venait de se trouver
en face d'un etre de la meme espece, sinon du meme rang, que lui. Cette
conviction etait bien deja quelque chose, mais ce n'etait point assez pour
tranquilliser tout a fait le comte: un homme inconnu ne penetrait pas
ainsi dans une chapelle, ou il n'avait evidemment que faire, sans quelque
mauvaise intention. Nous devons donc avouer que le coeur du jeune comte
battit fortement lorsqu'il vit passer cet homme a deux pas de lui; et ces
battements, qui prouvaient, quelle qu'en fut la cause, une surexcitation
violente, ne cesserent que dix minutes apres que la porte se fut refermee,
et que don Ferdinand se fut assure qu'il etait bien seul dans la chapelle.

On comprend qu'il ne fut plus question pour le jeune homme de se rendormir;
perdu dans un monde de conjectures, il passa le reste de la nuit l'oeil
et l'oreille au guet, cherchant a donner une base quelque peu solide aux
edifices successifs que batissait son imagination. Ce fut alors qu'il se
rappela cette tradition de famille ou il etait question d'un souterrain
dans lequel un marquis de San-Floridio, proscrit et condamne a mort, etait
reste cache pres de dix ans; mais il savait aussi que son oncle etait
mort sans avoir le temps de leguer le secret du souterrain a personne.
Neanmoins, ce souvenir, tout incomplet et incoherent qu'il fut, jeta comme
un rayon de lumiere dans la nuit qui enveloppait le jeune comte: il pensa
que ce secret, qu'il croyait scelle dans une tombe, avait bien pu etre
decouvert par le hasard. La premiere consequence de cette nouvelle idee fut
que le souterrain etait devenu le repaire d'une bande de brigands, et qu'il
avait eu l'honneur de se trouver en face de leur capitaine; mais bientot,
don Ferdinand reflechit que, depuis assez longtemps, on n'avait entendu
parler dans les environs d'aucun vol considerable ou d'aucun meurtre
important. Il y avait bien, comme toujours, quelques petites filouteries de
bourses et de tabatieres, quelques coups de couteau echanges par-ci par-la,
et qui tiraient une ou deux fois la semaine le capitaine de nuit de
son sommeil; mais rien de tout cela n'indiquait une bande organisee,
permanente, et commandee par un chef aussi resolu que paraissait l'etre
l'homme au manteau: il fallait donc abandonner cette hypothese.

Cependant, tandis que le jeune comte faisait et defaisait mille
conjectures, le temps s'etait ecoule, et les premiers rayons du jour
commencaient a paraitre; il pensa que, s'il voulait approfondir plus
tard cette etrange aventure, il ne fallait pas qu'il se laissat voir aux
environs de la chapelle. En consequence, profitant du demi-crepuscule qui
regnait encore, il monta, a l'aide de plusieurs chaises, sur une fenetre,
l'ouvrit, se laissa glisser en dehors, tomba sans accident d'une hauteur de
huit ou dix pieds, rentra a Syracuse au moment de l'ouverture des portes,
et, moyennant deux onces, le concierge lui promit de dire au marquis et a
la marquise qu'il etait rentre la veille une demi-heure apres eux.

Grace a cette precaution, les choses se passerent comme le jeune comte
l'avait desire; et lorsqu'il descendit pour le dejeuner, le marquis
se contenta si facilement de l'excuse que son fils lui donna pour sa
disparition de la veille, que celui-ci vit bien que son pere, trompe par le
concierge sur le temps qu'elle avait dure, n'y attachait qu'une mediocre
importance.

Il n'en fut pas ainsi de la marquise: elle avait veille jusqu'au jour et
avait entendu rentrer son fils, mais elle se garda bien de souffler le mot
sur cette escapade, de peur que son bien-aime don Ferdinand ne fut gronde.
D'ailleurs il y a toujours dans les premieres absences noctures de son fils
quelque chose qui fait sourire l'amour-propre d'une mere.

En se retrouvant dans sa chambre et bientot dans son lit, don Ferdinand
avait d'abord espere se dedommager de l'interruption causee dans son
sommeil par l'apparition de l'homme mysterieux; mais a peine avait-il eu
les yeux fermes, que cette apparition s'etait reproduite dans son souvenir,
et, malgre la fatigue dont ce jeune homme etait accable, avait constamment
chasse loin de lui le sommeil. Don Ferdinand n'avait donc fait que penser
a son aventure nocturne lorsque l'heure du dejeuner arriva, et qu'il fut
force de descendre.

Nous avons dit que le dejeuner se passa pour don Ferdinand aussi bien qu'il
avait pu esperer; aussi, enhardi par l'indulgence de son pere, le comte
parla-t-il avec une apparente indifference d'aller chasser dans les
Pantanelli. Le marquis ne mit aucun empechement a ce projet, et, apres le
dejeuner, le comte, arme de son fusil, suivi de son chien et muni de la
clef de la chapelle, partit, promettant a sa mere de lui rapporter un plat
de becassines pour son diner.

Le comte traversa les Pantanelli pour l'acquit de sa conscience, et afin
de crotter ses guetres et son chien, tira deux ou trois becassines qu'il
manqua; arrive a la hauteur de la chapelle, il piqua droit a la porte,
l'ouvrit et la referma derriere lui sans avoir ete vu. La chose n'etait
point etonnante: il etait une heure de l'apres-midi, et a une heure de
l'apres-midi, a moins d'avoir ete change en lezard comme Stellio par Ceres,
il n'est point d'usage, en Sicile, de courir les champs.

Malgre l'exiguite des fenetres et l'assombrissement du jour exterieur, qui
ne penetrait qu'a travers des vitraux colories, l'interieur de la chapelle
etait suffisamment eclaire pour que don Ferdinand put se livrer a ses
recherches. Il commenta par marcher droit au confessionnal ou il s'etait
endormi; de la, il reporta les yeux vers l'autel devant lequel il avait vu
s'incliner l'homme au manteau. Alors, il alla a l'autel, et chercha des
deux cotes s'il ne trouverait pas une issue quelconque, mais sans rien
voir. Cependant, a la droite du tabernacle, son chien flairait obstinement
la muraille, comme s'il eut reconnu une piste, et il regardait son maitre
en poussant des gemissements sourds et prolonges. Don Ferdinand, qui
connaissait l'instinct de ce fidele animal, ne douta plus des lors que
l'inconnu ne fut sorti de cette partie de la muraille; mais il eut beau
regarder, il ne vit aucune trace d'une issue quelconque, de sorte qu'apres
une heure de recherches inutiles, don Ferdinand sortit de la chapelle,
desesperant de decouvrir par les moyens ordinaires le mystere qu'elle
renfermait.

En sortant de la chapelle, le jeune comte s'etait deja arrete au seul parti
qui lui restat a prendre: c'etait de s'enfermer de nouveau nuitamment dans
la chapelle, d'y guetter l'homme au manteau, et, a l'aide de l'obscurite,
de surprendre son secret. Ce projet necessitait certains arrangements
preparatoires et une somme d'independance et de liberte que don Ferdinand
ne pouvait esperer a Syracuse, place comme il l'etait sous la double
surveillance du marquis et de la marquise; aussi, son plan fut-il
promptement arrete.

En revenant, il passa de nouveau par les marais, qui fourmillaient de
gibier, et comme le jeune homme etait bon tireur quand il n'etait surpris
par aucune distraction au moment de mettre en joue, il eut bientot fait une
collection honorable de becassines, de sarcelles et de rales. En rentrant,
il deposa le produit de sa chasse aux pieds de sa mere, et declara qu'il
s'etait si fort amuse dans l'excursion qu'il venait de faire, qu'avec la
permission du marquis et de la marquise, il comptait aller passer quelques
jours a Belvedere afin d'etre plus a meme de se livrer tout a son aise au
plaisir de la chasse. Le marquis, qui etait fort accommodant toutes les
fois qu'il ne devait pas aller, qu'il n'allait pas ou qu'il n'avait pas
ete en litiere, repondit qu'il n'y voyait pas d'inconvenient; la marquise
essaya de faire quelques observations sur cet amusement; mais le marquis
repondit qu'au contraire la chasse etait un plaisir tout aristocratique, et
qui lui paraissait merveilleusement convenir a un gentilhomme. Lui-meme,
ajouta-t-il, s'y etait fort livre dans son temps, et ses ancetres en
avaient fait leur exercice favori. D'ailleurs, dans l'antiquite meme,
la chasse etait specialement reservee aux gentilshommes des meilleures
maisons, temoin Meleagre, qui etait fils d'Oenee et roi de Calydon;
Hercule, qui etait fils de Jupiter et de Semele, et enfin Apollon, qui,
fils de Jupiter et de Latone, c'est-a-dire de dieu et de deesse, n'avait
aucune tache dans ses quartiers paternels et maternels, de telle sorte
qu'il eut pu, comme lui, marquis de San-Floridio, etre chevalier de Malte
de justice. Le marquis savait bien qu'il y avait loin du serpent Python, du
lion de Nemee et du sanglier de Calydon, a des becassines, a des rales et
a des sarcelles; mais, a tout prendre, son fils, si brave qu'il fut, ne
pouvait tuer que ce qu'il rencontrait, et, si par hasard son chien faisait
lever un monstre quelconque, il etait bien certain que don Ferdinand le
mettrait a mort.

La pauvre mere n'avait rien a repondre a une harangue si savante; aussi, se
contenta-t-elle de soupirer, d'embrasser son fils, et de lui recommander
d'etre prudent.

Le meme soir, don Ferdinand etait installe dans la maison de campagne du
marquis de San-Floridio, laquelle etait situee a cinq cents pas a peine de
la chapelle gothique, qui en etait une dependance.

Quelque envie qu'eut le jeune homme de renouveler incontinent son
experience nocturne, force lui fut d'attendre au lendemain. Il lui fallait
faire connaissance avec les localites, se procurer la clef de la porte du
parc, et prendre quelques informations dans le voisinage.

Les informations furent sans resultat. On se rappelait bien avoir vu venir
de temps en temps a Belvedere un homme dont le signalement repondait a
celui que donnait le comte, mais on ne connaissait pas cet homme. Cependant
le jardinier promit de prendre des renseignements plus positifs sur cet
etranger.

La nuit venue, don Ferdinand sortit par la porte du jardin, arme de son
epee et d'une paire de pistolets, s'achemina seul vers la chapelle, s'y
enferma, gagna le confessionnal, s'y installa comme une sentinelle dans sa
guerite, et veilla jusqu'au jour sans voir se renouveler l'apparition ni
aucun autre evenement qui y eut trait.

Le lendemain, le surlendemain et la troisieme nuit, le comte renouvela la
meme experience, sans en obtenir aucun resultat. Don Ferdinand commenca a
croire qu'il avait fait un reve, et que son chien avait flaire la piste de
quelques rats.

Don Ferdinand ne se tenait cependant point pour battu, et comptait passer
encore la nuit suivante a son poste ordinaire, lorsque sa mere lui fit dire
qu'ayant appris que sa soeur, abbesse du couvent des Ursulines a Catane,
etait fort malade, elle desirait lui faire une visite, et le priait de lui
servir de chevalier. Don Ferdinand, tout absolu dans ses volontes qu'il
etait, avait ete eleve dans des traditions de respect aristocratique pour
ses parents. Il recommanda au jardinier de bien remarquer, en son absence,
si l'homme a la barbe noire ne revenait pas a Belvedere, et partit aussitot
pour aller se mettre a la disposition de la marquise.

La marquise partait le lendemain matin; elle comptait que son fils et elle
feraient route en litiere; mais don Ferdinand, qui execrait ce mode de
locomotion, demanda la permission d'accompagner sa mere a cheval. La
permission lui fut accordee, l'equitation, au dire du marquis, n'etant
point un exercice moins aristocratique que la chasse, et faisant partie de
ceux qui conviennent essentiellement a l'education d'un gentilhomme.

La marquise et le comte partirent a l'heure fixee, accompagnes de leurs
_campieri_. Comme ils approchaient de Millili, le comte en vit sortir un
homme a cheval, qui, par le chemin qu'il suivait, devait necessairement le
croiser. A mesure que cet homme approchait, don Ferdinand le regardait avec
une attention plus grande: il lui semblait reconnaitre l'homme au manteau;
lorsqu'il fut a vingt pas de lui, il n'eut plus de doute.

Vingt projets plus insenses les uns que les autres passerent a l'instant
dans l'esprit du jeune homme: il voulait marcher droit a l'inconnu, lui
mettre pistolet sur la gorge, et lui faire avouer ce qu'il etait venu
faire dans la chapelle de sa famille; il voulait le suivre de loin, et,
en arrivant a Belvedere, le faire arreter; il voulait attendre le
soir, revenir de nuit a franc etrier, et se cacher de nouveau dans le
confessionnal, esperant le surprendre; puis, il examinait l'une apres
l'autre les difficultes ou plutot les impossibilites de ces divers plans,
et reconnaissait que non seulement ils etaient impraticables, mais encore
qu'ils lui enlevaient toute chance d'arriver a son but. Pendant ce temps,
l'homme au manteau etait passe.

Don Ferdinand, qui etait reste en arriere, immobile sur la grande route,
comme si lui et son cheval etaient petrifies, fut tire de ses reflexions
par un des _campieri_ de sa mere qui venait lui demander, de la part de la
marquise, la cause de cette etrange station sous un soleil de trente-cinq
degres. Don Ferdinand repondit qu'il examinait le paysage, qui, du point ou
il etait parvenu, lui paraissait on ne peut plus pittoresque; et, donnant
un coup d'eperon a son cheval, il rejoignit la litiere de la marquise.

Cependant une chose tranquillisait don Ferdinand: c'est que les visites de
l'inconnu a la chapelle de sa famille etaient sans doute periodiques, et
que, six jours s'etant ecoules depuis la derniere qu'il avait faite jusqu'a
celle qu'il comptait y faire sans doute le soir meme, il n'avait qu'a
attendre six autres jours encore pour le voir reparaitre. Il continua donc
sa route, un peu tranquillise par cette probabilite, que la confiante
imagination de la jeunesse ne tarda point a changer chez lui en certitude.

En arrivant a Catane, la marquise trouva sa soeur infiniment mieux. La
venerable abbesse, ayant recu l'archeveque de Palerme a son passage a
Catane, lui avait offert un diner splendide, et s'etait donne, pour lui
faire honneur, une indigestion de meringues aux confitures. L'intensite du
mal avait ete si grande, qu'on avait cru d'abord les jours de l'abbesse en
danger, et qu'on s'etait empresse d'ecrire a la marquise; mais la maladie
avait bientot cede aux attaques reiterees que la science avait dirigees
contre elle, et la digne abbesse etait a cette heure tout a fait hors de
danger.

En sa qualite de neveu de la superieure, don Ferdinand avait ete recu
dans l'enceinte interdite aux profanes, et reservee aux seules brebis du
Seigneur. Jamais le jeune comte n'avait vu pareille reunion d'yeux noirs et
de blanches mains; il en fut d'abord ebloui au point de ne savoir auxquels
entendre; de leur cote, jamais les nonnes n'avaient vu, meme a travers la
grille du parloir, un si elegant cavalier, et les saintes filles etaient
tout en emoi. Enfin, au bout de deux ou trois jours, il y avait deja force
oeillades echangees avec les plus jolies, et force billets glisses dans les
mains des moins severes, lorsque la marquise annonca a son fils qu'il eut a
se tenir pret a repartir le lendemain avec elle pour Syracuse. La nouvelle
de ce depart vint arracher le comte a ses reves d'or, et fit verser force
larmes dans le couvent. Mais don Ferdinand promit bien a sa tante, qu'il
voyait pour la premiere fois, et qu'il avait prise en affection des la
premiere vue, de venir lui rendre visite aussitot que la chose lui serait
possible. Cette promesse se repandit a l'instant dans la sainte communaute,
et changea les desespoirs du depart en une douce melancolie.

A Catane, dans le couvent dirige par sa venerable tante, au milieu de tous
ces yeux siciliens, les plus beaux yeux du monde, don Ferdinand aurait
peut-etre oublie le mystere de la chapelle, mais une fois de retour a
Syracuse, il ne pensa plus a autre chose; pretexta une recrudescence de
passion pour la chasse, et courut de nouveau s'installer au chateau de
Belvedere.

L'homme au manteau y avait reparu, et le jardinier, sur ses gardes cette
fois, s'etait mis a sa piste et avait pris des informations nouvelles; ces
informations, au reste, se reduisaient a de bien vagues eclaircissements.
Du nom de l'homme au manteau on ne savait absolument rien; seulement, on
le connaissait pour un personnage fort charitable, qui, chaque fois qu'il
passait a Belvedere, y repandait de nombreuses aumones. Il s'arretait
d'ordinaire chez un paysan nomme Rizzo. Le jardinier s'etait rendu chez
ce paysan, et avait interroge toute la famille, mais il n'en avait rien
appris, sinon que l'homme au manteau leur avait, a differentes reprises,
rendu quelques visites sous pretexte de s'informer de la demeure des plus
pauvres habitants de Belvedere. Bien souvent il les avait charges aussi
d'acheter des aliments de toute sorte, comme du pain, du jambon, des
fruits, qu'il distribuait lui-meme aux necessiteux. Deux ou trois fois
seulement, il etait venu accompagne d'un jeune garcon enveloppe d'un long
manteau, et qui, a chaque fois, etait fort triste. Malgre le soin qu'il
prenait de le cacher, les paysans avaient cru, dans ce jeune garcon,
reconnaitre une femme, et avaient plaisante l'homme au manteau sur sa bonne
fortune; mais l'inconnu avait pris la plaisanterie du mauvais cote, et
avait repondu, d'un ton qui n'admettait point de replique, que celui qui
l'accompagnait, et qu'on prenait pour une femme, etait un jeune pretre de
ses parents qui ne pouvait s'habituer au sejour du seminaire, et qu'il
faisait sortir de temps en temps pour le distraire un peu.

Il y avait quinze jours a peu pres que l'inconnu avait amene chez les Rizzo
ce jeune garcon, ou cette jeune femme; car, malgre l'explication donnee par
l'homme au manteau, ils continuaient a conserver des doutes sur le sexe de
ce personnage.

Tout cela, comme on le comprend bien, loin d'eteindre la curiosite du jeune
comte, ne fit que l'exciter de plus en plus; aussi, des la nuit suivante,
etait-il a son poste; mais ni cette nuit, ni le lendemain, il ne vit
paraitre celui qu'il attendait. Enfin, pendant la troisieme nuit, la
septieme qui se fut ecoulee depuis sa rencontre sur la grande route, il
entendit la porte d'entree rouler sur ses gonds, puis se refermer; un
instant apres, une lanterne brilla tout a coup, comme si on l'eut allumee
dans l'eglise meme; cette lanterne, comme la premiere fois, s'approcha du
confessionnal, et a sa lueur don Ferdinand reconnut l'homme au manteau. Cet
homme marchait droit a l'autel, souleva le degre qui formait la derniere
de ses trois marches, y prit un objet que don Ferdinand ne put distinguer,
s'approcha de la muraille, parut introduire une clef dans une serrure,
entr'ouvrit une porte secrete qui, pratiquee entre deux pilastres, faisait
mouvoir un pan de pierres, referma cette porte derriere lui et disparut.

Cette fois, don Ferdinand etait bien eveille; il n'y avait pas de doute, ce
n'etait pas une vision.

Don Ferdinand reflechit alors sur la conduite qu'il allait tenir. S'il eut
fait grand jour, s'il eut eu des temoins pour applaudir a son courage, s'il
eut ete excite par un mouvement d'orgueil quelconque, il eut attendu cet
homme a sa sortie, aurait marche droit a lui, et, l'epee a la main, lui
aurait demande l'explication du mystere. Mais il etait seul, il faisait
nuit, personne n'etait la pour applaudir a la facon cavaliere dont il se
mettait en garde: don Ferdinand ecouta la voix de la prudence. Or, voici ce
que la prudence lui conseilla.

L'inconnu s'etait agenouille devant l'autel, avait souleve une pierre; sous
cette pierre, il avait pris un objet, qui devait etre une clef, puisqu'avec
cet objet il avait ouvert une porte. Sans doute, en sortant, il deposerait
la clef a l'endroit ou il l'avait prise, et s'eloignerait de nouveau pour
sept ou huit jours. Ce qu'a y avait de mieux a faire pour le jeune comte
etait donc d'attendre qu'il fut eloigne, de prendre la clef, d'ouvrir la
porte a son tour, et de penetrer dans le souterrain.

Ce plan etait si simple, qu'on ne doit point s'etonner qu'il se soit
presente a l'esprit de don Ferdinand, et que son esprit s'y soit arrete.
Cela n'empechait pas, comme pourraient le presumer quelques imaginations
aventureuses, que don Ferdinand ne fut un tres brave et tres chevaleresque
jeune homme; mais, comme nous l'avons dit, personne ne le regardait, et la
prudence l'emporta sur l'orgueil.

Il attendit pres de deux heures ainsi, sans voir paraitre personne. Quatre
heures du matin venaient de sonner lorsqu'enfin la porte se rouvrit:
l'homme au manteau sortit sa lanterne a la main, s'approcha de nouveau de
l'autel, leva la pierre, cacha la clef, rajusta le degre de facon a ce
qu'il fut impossible de voir qu'il se levait ou s'abaissait a volonte,
passa de nouveau a deux pas de don Ferdinand, souffla sa lanterne comme il
avait fait la premiere fois, et sortit, refermant la grande porte d'entree
et laissant don Ferdinand seul dans l'eglise et a peu pres maitre de son
secret.

Quelque impatience qu'eprouvat le jeune comte de donner suite a cette
etrange aventure, comme il n'avait pas eu la precaution de se munir d'une
lanterne, force lui fut d'attendre le jour. D'ailleurs, chaque minute de
retard donnait a l'homme au manteau le temps de s'eloigner, et apportait a
don Ferdinand une chance de plus de ne pas etre surpris.

Les premiers rayons du jour glisserent enfin a travers les vitraux colories
de la chapelle; don Ferdinand sortit de son confessionnal, s'approcha de
l'autel, souleva la marche, qui ceda pour lui comme elle avait cede
pour l'inconnu; mais d'abord, il ne vit rien qui ressemblat a ce qu'il
cherchait. Enfin dans un enfoncement, il apercut une cheville de bois
qu'il tira a lui et qui laissa tomber dans sa main une petite clef ronde,
pareille a une clef de piano: il la prit, l'examina avec soin, replaca le
degre a sa place, s'approcha a son tour du mur, et guide cette fois par une
certitude, finit par decouvrir dans l'angle du pilastre un petit trou
rond, presque invisible a cause de l'ombre que projetait la colonne. Il y
introduisit aussitot la clef, et la porte tourna sur ses gonds avec une
facilite que sa lourdeur rendait surprenante; il apercut alors un corridor
sombre, dont l'humidite vint au-devant de lui et le glaca. Au reste, pas un
rayon de lumiere, pas un bruit.

Don Ferdinand s'arreta. Il etait par trop imprudent de s'aventurer ainsi
sous cette voute; quelque trappe ouverte sur le chemin pouvait punir
cruellement de sa curiosite l'indiscret visiteur. Ayant referme la porte,
et satisfait de ce commencement de decouverte, il rentra au chateau,
decide a se munir d'une lanterne pour la nuit suivante; et a pousser son
investigation jusqu'au bout.

Don Ferdinand passa toute la journee dans une agitation facile a
comprendre; vingt fois, il fit venir le jardinier et l'interrogea; chaque
fois, comme s'il eut eu quelque chose a lui apprendre qu'il ne sut point
deja, le brave homme lui repeta ce qu'il lui avait deja dit, en ajoutant
cependant que l'homme au manteau avait ete vu la veille dans le village.
Cela s'accordait a merveille avec l'apparition de la nuit, et affermit don
Ferdinand dans l'opinion qu'il avait deja, que c'etait le meme homme qu'il
avait vu dans la chapelle.

A dix heures, don Ferdinand sortit du chateau avec une lanterne sourde;
il etait arme d'une paire de pistolets et d'une epee. Il entra dans la
chapelle sans avoir rencontre personne sur sa route, leva de nouveau la
marche, retrouva la clef a sa place, ouvrit la porte, et vit le corridor
sombre. Cette fois, arme de sa lanterne, il s'y aventura bravement. Mais
a peine eut-il fait vingt pas qu'il trouva un escalier, et au bas de cet
escalier une porte fermee, dont il n'avait pas la clef. Don Ferdinand,
irrite de cet obstacle inattendu, secoua la porte pour voir si elle ne
s'ouvrirait point. La porte demeura inebranlable, et le jeune comte comprit
que, sans une lime et une tenaille, il n'y avait pas moyen de faire
sauter la serrure. Un instant il eut l'idee d'appeler; mais, en historien
veridique que nous sommes, nous devons avouer qu'au moment de crier,
il s'arreta avec un fremissement involontaire: tant, dans une pareille
situation, tout lui paraissait mysterieux et terrible, meme le bruit de sa
propre voix!

Il sortit donc lentement du corridor, referma la porte derriere lui, remit
la clef a sa place accoutumee, et reprit le chemin du chateau pour s'y
procurer une lime et une tenaille.

Sur la route, il rencontra un homme, qu'il ne put reconnaitre dans
l'obscurite; d'ailleurs, en l'apercevant, cet homme avait pris l'autre
cote du chemin, et lorsque don Ferdinand s'avanca vers lui, au lieu de
l'attendre, le passant se jeta a droite, et disparut comme une ombre dans
les papyrus et les joncs qui bordaient la route.

Don Ferdinand continua son chemin sans trop reflechir a cette rencontre,
tort naturelle d'ailleurs: il y a par toutes les routes, en Sicile, une
foule de gens qui, la nuit, quand ils n'abordent pas, n'aiment point etre
abordes. Cependant, autant qu'avait pu le voir le jeune comte, cet homme
qu'il venait de rencontrer etait enveloppe d'un grand manteau pareil a
celui que portait l'homme de la chapelle. Mais ce doute, en s'offrant a
l'esprit de don Ferdinand, ne fut qu'un aiguillon de plus pour le pousser a
mener la meme nuit cette affaire a bout. Don Ferdinand s'etait fait depuis
quelques jours a lui-meme une foule de petites concessions que de temps en
temps, il regardait comme par trop prudentes; il resolut donc d'en finir
cette fois et de ne reculer devant rien.

Don Ferdinand ne trouva ni lime ni tenaille, mais il mit la main sur une
pince, ce qui revenait a peu pres au meme, si ce n'est qu'au lieu d'ouvrir
la seconde porte, il lui faudrait tout simplement l'enfoncer. Au point
ou il en etait arrive, peu lui importait, on le comprend bien, de quelle
maniere cederait cette porte, pourvu qu'elle cedat. Arme de ce nouvel
instrument, et apres avoir renouvele la bougie de sa lanterne, don
Ferdinand reprit le chemin de la chapelle.

Tout paraissait dans le meme etat ou il l'avait laisse. La porte d'entree
etait fermee a clef a double tour comme il l'avait fermee. Le comte entra
dans l'eglise, s'approcha de l'autel, leva la marche, tira la cheville, la
secoua, mais inutilement; il n'y avait plus de clef: sans doute, l'inconnu
etait revenu en son absence et etait a cette heure dans le souterrain.

Cette fois, nous l'avons dit, don Ferdinand etait decide a ne plus reculer
devant rien: il se releva, pale, mais calme; il examina les amorces de ses
pistolets, s'assura que son epee sortait librement du fourreau, et s'avanca
vers la muraille pour ecouter s'il n'entendrait pas quelque bruit; mais,
au moment ou il approchait son oreille du trou, la porte s'ouvrit, et don
Ferdinand se trouva face a face avec l'homme au manteau.

Tous deux firent d'instinct un pas en arriere, en s'eclairant mutuellement
avec la lanterne que chacun d'eux tenait a la main. L'homme au manteau
vit alors que celui a qui il avait affaire etait presque un enfant, et un
sourire dedaigneux passa sur ses levres. Don Ferdinand vit ce sourire, en
comprit la cause, et resolut de prouver a l'inconnu qu'il se trompait a son
egard, et qu'il etait bien un homme.

Il y eut un moment de silence pendant lequel tous deux tirerent leurs
epees, car l'inconnu avait une epee sous son manteau; seulement il n'avait
pas de pistolets.

--Qui etes-vous, monsieur? demanda imperieusement don Ferdinand, rompant
le premier le silence; et que venez-vous faire a cette heure dans cette
chapelle?

--Mais qu'y venez-vous faire vous-meme, mon petit monsieur? repondit en
ricanant l'inconnu; et qui etes-vous, s'il vous plait, pour me parler de ce
ton?

--Je suis don Ferdinand, fils du marquis de San-Floridio, et cette chapelle
est celle de ma famille.

--Don Ferdinand, fils du marquis de San-Floridio! repeta l'inconnu avec
etonnement. Et comment etes-vous ici a cette heure?

--Vous oubliez que c'est a moi d'interroger. Comment y etes-vous vous-meme?

--Ceci, mon jeune seigneur, reprit l'inconnu en sortant du corridor, en
fermant la porte et en mettant la clef dans sa poche, c'est un secret
qu'avec votre permission je conserverai pour moi seul, car il ne regarde
que moi.

--Tout ce qui se passe chez moi me regarde, monsieur, repondit don
Ferdinand; votre secret ou votre vie!

Et a ces mots il porta la pointe de son epee au visage de l'inconnu, qui
voyant briller le fer du jeune homme, l'ecarta vivement avec le sien.

--Oh! oh! reprit le jeune comte, qui, si rapide qu'eut ete ce mouvement,
avait reconnu a la maniere insolite dont la parade avait ete faite que son
adversaire etait parfaitement ignorant dans l'art de l'escrime. Vous n'etes
point gentilhomme, mon cher ami, puisque vous ne savez pas manier une epee;
vous etes tout simplement un manant, c'est autre chose. Votre secret, ou je
vous fais pendre.

L'homme au manteau poussa un rugissement de colere; cependant, apres avoir
fait un pas en avant comme pour se jeter sur le jeune comte, il s'arreta et
se contint.

--Tenez, dit-il alors avec assez de sang-froid, tenez, monsieur le comte,
j'ai bonne envie de vous epargner a cause du nom que vous portez, mais cela
me sera impossible si vous insistez encore pour savoir ce que je suis venu
faire ici. Retirez-vous a l'instant meme, oubliez ce que vous avez vu,
cessez vos visites dans cette chapelle, jurez-moi sur cet autel que
personne ne saura jamais que vous m'y avez rencontre. Les San-Floridio,
je le sais, sont gens d'honneur, et vous tiendrez votre serment. A cette
condition, je vous laisse vivre.

Ce fut au tour de don Ferdinand de rugir.

--Miserable! s'ecria-t-il, tu menaces quand tu devrais trembler! Tu
interroges quand tu devrais repondre! Qui es-tu? Que viens-tu faire ici? Ou
conduit cette porte? Reponds, ou tu es mort.

Et le comte porta une seconde fois son epee sur la poitrine de l'inconnu.

Cette fois l'homme au manteau ne se contenta point de parer, mais il
riposta, jetant loin de lui sa lanterne pour se derober autant que possible
aux coups de son adversaire; mais don Ferdinand, le bras gauche tendu vers
lui, l'eclairait avec la sienne, et une lutte terrible s'engagea entre la
force d'un cote et l'adresse de l'autre. En face du danger, don Ferdinand
avait retrouve tout son courage: pendant quelques secondes, il se contenta
de parer avec autant d'adresse que de sang-froid les coups inexperimentes
que lui portait son ennemi; puis, l'attaquant a son tour avec la
superiorite qu'il avait dans les armes, il le forca de reculer, l'accula a
une colonne, et, le voyant enfin dans l'impossibilite de rompre davantage,
il lui porta au travers de la poitrine un si rude coup d'epee, que la
pointe de son fer non seulement traversa le corps de l'inconnu, mais
alla s'emousser contre la colonne. Il fit aussitot un pas de retraite en
retirant son epee a lui et en se remettant en garde.

Il y eut de nouveau un moment de silence mortel, pendant lequel don
Ferdinand, eclairant l'inconnu de sa lanterne, le vit porter sa main gauche
a sa poitrine, tandis que sa main droite, qui n'avait plus la force de
soutenir son epee, s'abaissait lentement et laissait echapper son arme;
enfin, le blesse s'affaissa lentement sur lui-meme, et tomba sur ses
genoux, en disant:

--Je suis mort!

--Si vous etes frappe aussi grievement que vous le dites, reprit don
Ferdinand sans bouger, de crainte de surprise, je crois que vous ne ferez
pas mal de vous occuper de votre ame, qui ne me parait pas dans un etat
de grace parfaite. Je vous conseille donc, si vous avez quelque secret
a reveler, de ne pas perdre de temps; si c'est un secret que je puisse
entendre, me voila; si c'est un secret qui ne puisse etre confie qu'a un
pretre, dites un mot et j'irai vous en chercher un.

--Oui, dit le mourant, j'ai un secret, et un secret qui vous regarde meme,
en supposant que, comme vous l'avez dit, vous soyez le fils du marquis de
San-Floridio.

--Je vous le dis et je vous le repete, je suis don Ferdinand, comte de
San-Floridio, le seul heritier de la famille.

--Approchez-vous de l'autel et faites-m'en le serment sur le crucifix.

Le comte se revolta d'abord a l'idee qu'un manant refusat de le croire sur
sa parole; mais, songeant qu'il devait avoir quelque indulgence pour un
homme qui allait mourir de son fait, il s'approcha de l'autel, monta sur
les marches, et preta le serment demande.

--C'est bien, dit le blesse; maintenant, approchez-vous de moi, monsieur le
comte, et prenez cette clef.

Le jeune homme s'avanca vivement, tendit la main, et le mourant y deposa
une clef. Le comte, sentit au toucher que ce n'etait pas la clef de la
porte secrete.

--Qu'est-ce que cette clef? demanda-t-il.

--Vous vous en irez a Carlentini, reprit le mourant, evitant de repondre a
la question; vous demanderez la maison de Gaetano Cantarello: vous entrerez
seul dans cette maison, seul, entendez-vous? Dans la chambre a coucher,
vous trouverez au pied du lit un carreau sur lequel est gravee une croix;
sous ce carreau est une cassette, dans cette cassette sont soixante mille
ducats; vous les prendrez, ils sont a vous.

--Qu'est-ce que toute cette histoire? demanda le comte; est-ce que je vous
connais? Est-ce que je veux heriter de vous?

--Ces soixante mille ducats vous appartiennent, monsieur le comte; car ils
ont ete voles a votre oncle, le marquis San-Floridio de Messine. Ils ont
ete voles par moi, Gaetano Cantarello, son domestique; et ce n'est point un
heritage, c'est une restitution.

--Heritage ou restitution, peu m'importe, s'ecria le jeune homme, ce ne
sont point ces soixante mille ducats que je cherche ici, et ce n'est pas la
le secret que je veux savoir. Tenez, ajouta le comte en rejetant la clef a
Cantarello, voici la clef de votre maison, donnez-moi en echange celle de
cette porte.

Et il montra du bout du doigt la porte du corridor.

--Venez donc la prendre, dit Gaetano d'une voix mourante, car je n'ai plus
la force de vous la donner; la, la, dans cette poche.

Don Ferdinand s'avanca sans defiance, et se pencha sur le moribond; mais
celui-ci le saisit tout a coup de la main gauche avec la force desesperee
de l'agonie et, reprenant son epee de la main droite, il lui en porta
un coup qui, heureusement, glissa sur une cote et ne fit qu'une legere
blessure.

--Ah! miserable traitre! s'ecria le comte en saisissant un pistolet a sa
ceinture et en le dechargeant a bout portant sur Cantarello, meurs donc
comme un reprouve et comme un chien, puisque tu ne veux pas te repentir
comme un chretien et comme un homme.

Cantarello tomba a la renverse. Cette fois, il etait bien mort.

Don Ferdinand s'approcha de lui, son second pistolet a la main, de peur
d'une nouvelle surprise; puis, bien certain qu'il n'avait plus rien a
craindre, il le fouilla de tous cotes; mais dans aucune poche il ne
retrouva la clef de la porte secrete. Sans doute, dans la lutte, Cantarello
l'avait jetee derriere lui, esperant de cette facon la derober a son
adversaire.

Alors don Ferdinand ramassa sa lanterne qu'il avait laisse tomber, et
se mit a chercher cette clef qui lui echappait toujours d'une facon si
etrange. Au bout de quelques instants, affaibli par le sang qu'il perdait,
il sentit sa tete bourdonner comme si toutes les cloches de la chapelle
sonnnaient a la fois; les piliers qui soutenaient la voute lui parurent se
detacher de la terre et tourner autour de lui; il lui sembla que les
murs se rapprochaient de lui et l'etouffaient comme ceux d'une tombe. Il
s'elanca vers la porte de la chapelle pour respirer l'air pur et frais du
matin; mais a peine avait-il fait dix pas dans cette direction, qu'il tomba
lui-meme evanoui.




CARMELA


Lorsque don Ferdinand revint a lui, il etait couche dans sa chambre au
chateau de Belvedere, sa mere pleurait a cote de lui, le marquis se
promenait a grands pas dans la chambre, et le medecin s'appretait a le
saigner pour la cinquieme fois. Le jardinier auquel le jeune comte avait
demande de si frequents renseignements sur l'homme au manteau, s'etait
inquiete en voyant sortir son maitre si tard; il l'avait suivi de loin,
avait entendu le coup de pistolet, etait entre dans l'eglise, et avait
trouve don Ferdinand evanoui et Cantarello mort.

Le premier mot de don Ferdinand fut pour demander si l'on avait retrouve la
clef. Le marquis et la marquise echangerent un regard d'inquietude.

--Rassurez-vous, dit le medecin; apres une blessure aussi grave, il n'y a
rien d'etonnant a ce que le malade ait un peu de delire.

--Je suis parfaitement calme, et je sais a merveille ce que je dis, reprit
don Ferdinand; je demande si l'on a retrouve la clef de la porte secrete,
une petite clef faite comme une clef de piano.

--Oh! mon pauvre enfant! s'ecria la marquise en joignant les mains et en
levant les yeux au ciel.

--Tranquillisez-vous, madame, repondit le docteur, c'est un delire
passager, et avec une cinquieme saignee...

--Allez-vous-en au diable avec votre saignee, docteur! Vous m'avez tire
plus de sang avec votre mauvaise lancette, que le miserable Cantarello avec
son epee.

--Mais il est fou! il est fou! s'ecria la marquise.

--Dans tous les cas, reprit le jeune comte, dans tous les cas, mon tres
cher pere, ma folie n'aura pas ete perdue pour vos interets, car je vous
ai retrouve soixante mille ducats que vous croyiez perdus, et qui sont a
Carlentini, au pied du lit de Cantarello, sous un carreau marque d'une
croix; vous pouvez les envoyer prendre, et vous verrez si je suis un fou.
Eh! laissez-moi donc tranquille, docteur, j'ai besoin d'un bon poulet roti
et d'une bouteille de vin de Bordeaux, et non pas de vos maudites saignees.

Ce fut a son tour le medecin qui leva les yeux au ciel.

--Mon enfant, mon cher enfant! s'ecria la marquise, tu veux donc me faire
mourir de chagrin?

--Une saignee est-elle absolument indispensable? demanda le marquis.

--Absolument.

--Eh bien! Il n'y a qu'a faire entrer quatre domestiques, qui le
maintiendront de force dans son lit pendant que vous opererez.

--Oh! mon Dieu, dit le comte, il n'y a pas besoin de tout cela. Cela vous
fera-t-il grand plaisir, madame la marquise, que je me laisse saigner?

--Sans doute, puisqu'ils disent que cela te fera du bien.

--Alors, tenez, docteur, voila mon bras; mais c'est la derniere, n'est-ce
pas?

--Oui, dit le docteur; oui, si elle degage la tete et fait disparaitre le
delire.

--En ce cas, soyez tranquille, reprit le comte, la tete sera degagee, et le
delire ne reparaitra plus; allez, docteur, allez.

Le docteur fit son operation; mais, comme le blesse etait deja horriblement
affaibli, il ne put supporter cette nouvelle perte de sang, et s'evanouit
une seconde fois; seulement, ce nouvel evanouissement ne dura que quelques
minutes.

Pendant qu'on le saignait si fort contre son gre, don Ferdinand avait fait
ses reflexions: il comprenait que, s'il parlait de nouveau de la clef du
piano, d'argent enterre et de porte secrete, on le croirait encore dans
le delire, et qu'on le saignerait et resaignerait jusqu'a extinction de
chaleur naturelle. En consequence, il resolut de ne parler de rien de tout
cela, et de se reserver a lui-meme de mettre seul a fin une entreprise
qu'il avait commencee seul.

Le jeune comte revint donc de son evanouissement dans les dispositions les
plus pacifiques du monde; il embrassa sa mere, salua respectueusement le
marquis, et tendit la main au docteur, en disant qu'il sentait bien que
c'etait a son grand art qu'il devait la vie. A ces mots le docteur declara
que le delire avait completement disparu, et repondit du malade.

Alors don Ferdinand se hasarda a demander des details sur la facon dont on
l'avait retrouve; il apprit que c'etait le jardinier qui l'avait suivi,
et qui, etant entre dans l'eglise, l'avait decouvert a dix pas de son
adversaire, dans un etat qui ne valait guere mieux que celui de Cantarello.
Ces questions de la part du blesse en amenerent d'autres, comme on le
pense bien, de la part du marquis et de la marquise; mais don Ferdinand se
contenta de repondre qu'etant entre dans l'eglise par pure curiosite, et
parce qu'en passant devant la porte il avait cru y entendre quelque bruit,
il avait ete attaque par un homme de haute taille qu'il croyait avoir tue.
Il ajouta qu'il serait bien desireux de remercier le bon jardinier de son
zele, et qu'il priait que l'on permit a Peppino de le venir voir. On lui
promit que, si le lendemain il continuait d'aller mieux, on lui donnerait
cette distraction.

Le soir meme, comme le marquis et la marquise, profitant d'un instant de
sommeil de leur fils, etaient alles souper, et que don Ferdinand, en se
reveillant, venait de se trouver seul, il entendit a la porte de sa chambre
la voix de Peppino, qui venait s'informer de la sante de son jeune maitre.
Aussitot, don Ferdinand appela et ordonna de faire entrer le jardinier. Le
laquais qui etait de service hesitait, car la marquise avait defendu de
laisser entrer personne; mais don Ferdinand reitera son ordre d'une voix
tellement imperative, que, sur la promesse que lui fit le comte qu'il ne le
garderait qu'un instant pres de lui, le laquais fit entrer le jardinier.

--Peppino, lui dit don Ferdinand aussitot que la porte fut refermee, tu es
un brave garcon, et je regrette de n'avoir pas eu plus de confiance en toi.
Il y a cent onces a gagner si tu veux m'obeir, et n'obeir qu'a moi.

--Parlez, notre jeune seigneur, repondit le jardinier.

--Qu'a-t-on fait de l'homme que j'ai tue?

--On l'a transporte dans l'eglise du village, ou il est expose, pour qu'on
le reconnaisse.

--Et on l'a reconnu?

--Oui.

--Pour qui?

--Pour l'homme au manteau qui venait de temps en temps chez les Rizzo.

--Mais son nom?

--On ne le sait pas.

--Bien. L'a-t-on fouille?

--Oui; mais on n'a trouve sur lui que de l'argent, de l'amadou, une pierre
a feu et un briquet. Tous ces objets sont exposes chez le juge.

--Et parmi ces objets il n'y a pas de clef?

--Je ne crois pas.

--Va chez le juge, examine ces objets dans le plus grand detail, et, s'il
y a une clef, reviens me dire comment cette clef est faite. S'il n'y en
a pas, va-t'en dans la chapelle, et, tout autour de la colonne pres de
laquelle on a retrouve le mort, cherche avec le plus grand soin: tu
retrouveras deux clefs.

--Deux?

--Oui; l'une, pareille a peu pres a la clef de ce secretaire; l'autre...
leve le dessus de ce clavecin; bon, et donne-moi un instrument de fer
qui doit se trouver dans un des compartiments; bien, c'est cela; l'autre
pareille a peu pres a celle-ci. Tu comprends?

--Parfaitement.

--Que tu en trouves un ou que tu en trouves deux, tu m'apporteras ce que tu
auras trouve, mais a moi, rien qu'a moi, entends-tu?

--Rien qu'a vous; c'est dit.

--A demain, Peppino.

--A demain, Votre Excellence.

--A propos! Viens au moment ou mon pere et ma mere seront a dejeuner, afin
que nous puissions causer tranquillement.

--C'est bon; je guetterai l'heure.

--Et tes cinquantes onces t'attendront.

--Eh bien! Votre Excellence, elles seront les bienvenues, vu que je vais me
marier avec la fille aux Rizzo, un joli brin de fille.

--Chut! Voila ma mere qui revient. Passe par ce cabinet, descends par le
petit escalier, et qu'elle ne te voie pas.

Peppino obeit. Quand la marquise entra, elle trouva son fils seul et
parfaitement tranquille.

Le lendemain, a l'heure convenue, Peppino revint. Il avait execute sa
commission avec une intelligence parfaite. Parmi les objets deposes chez
le juge etait une clef ordinaire, et pareille a celle du sanctuaire. On
l'avait trouvee pres du mort. Apres s'etre assure de ce fait, Peppino
s'etait rendu a la chapelle et avait si bien cherche que, de l'autre cote
de la chapelle, il avait trouve la seconde clef, qui etait faite comme
celle du piano. Sans doute Cantarello l'avait jetee loin de lui. Le jeune
comte s'en empara avec empressement, la reconnut pour etre bien la meme
qu'il avait trouvee sous la premiere marche de l'autel, et qui ouvrait la
porte du corridor noir, et la cacha sous le chevet de son lit. Puis, se
retournant vers Peppino:

--Ecoute, lui dit-il, je ne sais encore quand je pourrai me lever; mais,
a tout hasard, tiens pretes chez toi, pour le moment ou nous en aurons
besoin, deux torches, des tenailles, une lime et une pince, et tache de ne
pas decoucher d'ici a quinze jours.

Peppino promit au comte de se procurer tous les objets designes et se
retira.

Reste seul, don Ferdinand voulut voir jusqu'ou allaient ses forces, et
essaya de se lever. A peine fut-il sur son seant, qu'il sentit que tout
tournait autour de lui. Sa blessure etait peu grave, mais les saignees
du docteur l'avaient fort affaibli, de sorte que, voyant qu'il allait
s'evanouir de nouveau, il se recoucha promptement, comprenant qu'avant de
rien tenter, il devait attendre que les forces lui fussent revenues.

Aussi resta-t-il toute cette journee et celle du lendemain fort tranquille,
et ne donnant plus d'autre signe de delire que de demander de temps en
temps du poulet et du vin de Bordeaux, en place des deplorables tisanes
qu'on lui presentait. Mais, comme on le pense bien, ces demandes parurent
au docteur exorbitantes et insensees; selon lui, elles denotaient un reste
de fievre qu'il fallait combattre. Il ordonna donc de continuer avec
acharnement le bouillon aux herbes, et parla d'une sixieme saignee si
les symptomes de cet appetit desordonne, qui indiquait la faiblesse de
l'estomac du malade, se representaient encore. Don Ferdinand se le tint
pour dit, et, voyant qu'il etait sous la puissance du docteur, il se
resigna au bouillon aux herbes.

Le soir, comme le malade venait de s'endormir, la marquise entra dans sa
chambre avec quatre laquais, qui, sur un signe qu'elle leur fit, resterent
aupres de la porte. Don Ferdinand, qui crut qu'on venait pour le saigner,
demanda a sa mere, avec une crainte qu'il ne chercha pas meme a cacher,
ce que signifiait cet appareil de force que l'on deployait devant lui. La
marquise alors lui annonca, avec tous les menagements possibles que, la
justice ayant fait une enquete, et l'aventure de la chapelle etant restee
jusqu'alors fort obscure, elle venait d'etre prevenue a l'instant meme
que don Ferdinand devait etre arrete le lendemain; qu'en consequence elle
venait de faire preparer une litiere pour emporter son fils a Catane, ou il
resterait tranquillement chez sa tante, la venerable abbesse des Ursulines,
jusqu'au moment ou le marquis serait parvenu a assoupir cette malheureuse
affaire. Contre l'attente de la marquise, don Ferdinand ne fit aucune
difficulte. Il avait juge du premier coup que le docteur ne le poursuivrait
pas jusque dans le saint asile qui lui etait ouvert; il esperait que, vu
la distance, ses ordonnances perdraient un peu de leur ferocite, et il
apercevait dans l'eloignement, a travers un nuage couleur de rose, ce
bienheureux poulet et cette bouteille de Bordeaux tant desires, qui, depuis
trois jours, etaient l'objet de sa plus ardente preoccupation. D'ailleurs,
il esperait que la surveillance qui l'entourait serait moins grande a
Catane qu'a Syracuse, et qu'une fois sur ses pieds, il s'echapperait plus
facilement du couvent de sa tante que du chateau maternel. Ajoutons qu'au
milieu de tout cela, il se rappelait ces jolis yeux noirs qui avaient
tant pleure a son depart, et ces petites mains qui lui promettaient de
si adroites gardes-malades. Un instant l'idee etait bien venue au comte,
lorsque sa mere lui avait parle d'arrestation, d'aller au-devant de
la justice, en racontant aux juges tout ce qui s'etait passe; mais il
connaissait les juges et la justice siciliennes, et il jugea avec une
grande sagacite que les moyens dont comptait se servir le marquis pour
etouffer cette affaire valaient mieux que toutes les raisons qu'il pourrait
donner pour l'eclaircir. En consequence, au lieu de s'opposer le moins du
monde a ce voyage, comme l'avait d'abord craint la marquise, il s'y preta
de son mieux; et, apres avoir pris sous son oreiller la clef mysterieuse,
il se laissa emporter par les quatre laquais, qui le deposerent mollement
dans la litiere qui l'attendait a la porte. La seule chose que demanda don
Ferdinand fut que sa mere lui donnat le plus tot possible de ses nouvelles
par l'entremise de Peppino. La marquise, qui ne vit la qu'un souhait fort
naturel, et surtout tres filial, le lui promit sans aucune difficulte.

Un courrier avait ete envoye par avance a la digne abbesse, de sorte qu'en
arrivant au couvent le blesse trouva toutes choses preparees pour le
recevoir. Le courrier, on le comprend bien, avait ete interroge avec toute
la curiosite claustrale; mais il n'avait pu dire que ce qu'il savait
lui-meme, de sorte que l'accident qui amenait don Ferdinand a Catane,
n'etant connu de fait que par son terrible resultat, etait loin d'avoir
rien perdu de son mysterieux interet. Aussi le jeune comte apparut-il aux
jeunes religieuses comme un des plus aimables heros de roman qu'elles
eussent jamais reve.

De son cote, don Ferdinand ne s'etait pas tout a fait trompe sur
l'amelioration hygienique que le changement de localite devait amener,
selon lui, dans sa situation. Des le premier jour, le bouillon aux herbes
fut change en bouillon de grenouilles, et il lui fut permis de manger une
cuilleree de confitures de groseilles. Ce ne fut pas tout. Apres l'office
du soir, une des plus jolies religieuses fut introduite dans sa chambre
pour etre sa garde de nuit. Peut-etre une pareille tolerance etait-elle un
peu bien contre les regles de la severite monastique, mais le pauvre malade
etait vraiment si faible, qu'a la premiere vue, elle ne paraissait, en
conscience, presenter aucun inconvenient.

L'evenement justifia la superieure. Si jolie que fut sa garde-malade,
le blesse n'en dormit pas moins profondement toute la nuit. Aussi le
lendemain, grace a ce bon sommeil, avait-il le visage meilleur; c'etait un
avertissement a la bonne abbesse de lui continuer le meme regime, auquel
on se contenta, dans la journee, d'ajouter comme une noix de conserve aux
violettes.

Le soir, don Ferdinand vit entrer dans sa chambre une figure nouvelle. La
surveillante designee pour cette nuit n'etait pas moins jolie que celle a
laquelle elle succedait. Le malade causa un instant avec elle, et lui fit
quelques compliments sur son gracieux visage; mais bientot la fatigue
l'emporta sur la galanterie, il tourna le nez contre le mur, et ferma les
yeux pour ne les rouvrir qu'au matin.

Comme le blesse allait de mieux en mieux, il obtint, le troisieme jour,
outre les bouillons aux grenouilles, les confitures et la conserve, un peu
de gelee de viande, qu'il avala avec une reconnaissance extreme pour les
belles mains qui la lui servaient. Il en resulta qu'il leva les yeux des
mains au visage, et se trouva en face de la plus delicieuse figure qu'il
eut encore vue. Le comte demanda alors a cette belle personne si son tour
ne viendrait pas bientot d'etre sa garde-malade: elle lui repondit qu'elle
etait designee pour la nuit prochaine. Le comte s'informa alors comment
elle s'appelait, ne doutant pas, disait-il, qu'un doux nom n'appartint a
une si belle personne. La religieuse repondit qu'elle s'appelait Carmela.
Don Ferdinand trouva que c'etait le nom le plus delicieux qu'il eut jamais
entendu, aussi le prononca-t-il tout bas plus de vingt fois, pendant
l'intervalle qui s'ecoula entre le leger diner qu'il venait de faire et
l'heure a laquelle la religieuse qui etait de garde pres de son lit venait
lui apporter sa potion du soir.

Carmela arriva a l'heure fixe, et meme un peu avant l'heure. Don Ferdinand
la remercia de son exactitude. La pauvre jeune fille jeta les yeux sur la
pendule et, voyant qu'elle etait en avance de plus de vingt minutes, elle
rougit le plus gracieusement du monde.

La potion avalee, Carmela alla s'assoir dans un grand fauteuil qui etait a
l'autre bout de la chambre. Le malade lui demanda alors, avec la voix la
plus caressante qu'il put prendre, pourquoi elle s'eloignait ainsi de
lui. Carmela repondit que c'etait pour ne point troubler son sommeil.
Don Ferdinand s'ecria qu'il ne se sentait aucunement envie de dormir, et
supplia Carmela de lui faire la grace de venir causer avec lui. La jeune
fille approcha son fauteuil en rougissant.

Les deux jeunes gens demeurerent un instant muets, Carmela les yeux baisses
et don Ferdinand les yeux fixes, au contraire, sur Carmela. Alors, il put
la voir tout a son aise. C'etait dans son ensemble une des plus delicieuses
creatures que l'on put imaginer, avec des cheveux noirs qui montraient
l'extremite de leurs bandeaux sous sa coiffe blanche, des yeux bleus assez
grands pour s'y mirer a deux a la fois, un nez droit et fin comme celui
des statues grecques ses aieules, une bouche rose comme le corail que
l'on peche pres du cap Passaro, une taille de nymphe antique et un pied
d'enfant. Le seul reproche que l'on pouvait faire a cette beaute si
parfaite, etait la paleur un peu trop mate de son teint, qui faisait
ressortir d'autant plus le cercle bleuatre qui entourait ses yeux comme un
signe d'insomnie et de douleur.

Au bout d'un quart d'heure de contemplation, don Ferdinand rompit tout a
coup le silence.

--Comment se fait-il qu'une aussi belle personne que vous ne soit pas
heureuse? demanda-t-il a Carmela. Et comment se peut-il qu'il y ait sous le
ciel un etre assez barbare pour faire couler des larmes de ces beaux yeux,
pour un regard desquels on serait trop heureux de donner sa vie?

La jeune fille tressaillit comme si cette demande eut repondu a ses propres
pensees, et don Ferdinand vit deux perles liquides et brillantes se
balancer au bout de longs cils, et tomber l'une apres l'autre sur les
genoux de Carmela.

--Dieu l'a voulu ainsi, repondit la jeune fille, en me donnant un frere
et une soeur aines, auxquels mon pere reserve toute notre fortune. Alors,
comme il ne restait pas de dot pour moi, on m'a fiancee a Dieu qui semblait
m'avoir reservee ainsi pour lui.

--Et c'est votre pere qui a exige de vous un pareil sacrifice? demanda don
Ferdinand.

--C'est mon pere, repondit Carmela en levant ses beaux yeux au ciel.

--Et comment appelle-t-on ce barbare?

--Le comte don Francesco de Terra-Nova.

--Le comte de Terra-Nova! s'ecria don Ferdinand; mais c'est l'ami de mon
pere.

--Oh! mon Dieu, oui; et tout ce que j'ai pu obtenir de lui, a ce titre,
c'est que j'entrerais au couvent de votre tante.

--Et c'est sans regret que vous avez renonce au monde? demanda don
Ferdinand.

--Je n'avais encore vu du monde que ce qu'on peut en apercevoir a travers
les grilles d'une jalousie, lorsque je suis entree dans ce couvent,
repondit Carmela; aussi je n'avais aucun motif de le regretter, et
j'esperais que la solitude serait pour moi le bonheur ou du moins la
tranquillite. Quelque temps je demeurai dans cette croyance, mais helas!
J'ai reconnu mon erreur, et c'est avec une crainte mortelle, je l'avoue,
que je vois arriver le moment ou je prononcerai mes voeux.

--Oh! oui, dit don Ferdinand, cela se voit facilement; vous n'etiez pas nee
pour vivre dans un cloitre. Il faut pour cela un coeur inflexible, et vous,
vous avez le coeur humain et pitoyable, n'est-ce pas?

--Helas! murmura la jeune fille.

--Vous ne pourriez pas voir souffrir, vous, sans vous laisser emouvoir par
celui qui souffre; aussi, des que je vous ai vue, j'ai senti mon coeur
plein d'esperance.

--Mon Dieu! demanda la jeune fille, que puis-je donc faire pour vous?

--Vous pouvez me rendre la vie, dit don Ferdinand avec une expression qui
penetra jusqu'au fond de l'ame de la jeune fille.

--Que faut-il faire pour cela?... Parlez.

--Oh! vous ne voudrez pas, continua don Ferdinand, vous avez recu des
recommandations trop severes, et vous me laisserez mourir pour ne pas
manquer a vos devoirs.

--Mourir! s'ecria Carmela.

--Oui, mourir, reprit le comte d'un ton languissant et en se laissant aller
sur son oreiller, car je sens que je m'en vais mourant.

--Oh! parlez, et si je puis quelque chose pour vous...

--Certes, vous pouvez tout ce que vous voulez, car nous sommes seuls,
n'est-ce pas? Et, excepte nous, personne ne veille dans le couvent?

--Mais c'est donc bien difficile, ce que vous desirez? demanda en
rougissant la belle garde-malade.

--Vous n'avez qu'a vouloir, repondit don Ferdinand.

--Alors dites, balbutia Carmela.

La priere de don Ferdinand etait loin de repondre a celle qu'attendait la
belle religieuse.

--Procurez-moi un poulet roti et une bouteille de vin de Bordeaux, dit don
Ferdinand.

Carmela ne put s'empecher de sourire.

--Mais, dit-elle, cela vous fera mal.

--Me faire mal! s'ecria don Ferdinand, figurez-vous bien que je n'attends
que cela pour etre gueri. Mais il y a pour me faire mourir une conspiration
a la tete de laquelle est cet infame docteur, et vous etes de cette
conspiration aussi, vous, je le vois bien; vous si bonne, si jolie: vous
pour laquelle je me sens, en verite, si bonne envie de vivre.

--Mais vous n'en mangerez que bien peu?

--Une aile.

--Mais vous ne boirez qu'une goutte de vin?

--Une larme.

--Eh bien! Je vais aller chercher ce que vous desirez.

--Ah! Vous etes une sainte! s'ecria don Ferdinand en saisissant les mains
de la novice et en les lui baisant avec un transport moins ethere que ne
le permettait la denomination qu'il venait de lui donner. Aussi Carmela
retira-t-elle sa main comme si, au lieu des levres de Ferdinand, c'etait un
fer rouge qui l'eut touchee.

Quant au comte, il regarda s'eloigner la belle religieuse avec un sentiment
de reconnaissance qui touchait a l'admiration, et pendant sa courte
absence, il fut oblige de s'avouer que, meme a Palerme, il n'avait vu
aucune femme qui, pour la beaute, la grace et la candeur, put soutenir la
comparaison avec Carmela.

Ce fut bien autre chose lorsqu'il la vit apparaitre portant d'une main, sur
une assiette, cette aile de volaille si desiree, et de l'autre un verre de
cristal a moitie rempli de vin de Bordeaux. Ce ne fut plus pour lui une
simple mortelle, ce fut une deesse; ce fut Hebe servant l'ambroisie et
versant le nectar.

--Je n'ai pu tout apporter du meme voyage, dit la belle pourvoyeuse en
deposant l'assiette et le verre sur une table qu'elle approcha du lit du
malade; mais je vais vous aller chercher du pain pour manger avec votre
poulet, et des confitures pour votre dessert. Attendez-moi.

--Allez, dit don Ferdinand, et surtout revenez bien vite; tout cela me
semblera bien meilleur encore quand vous serez la.

Mais, quelque diligence que fit Carmela, la faim du pauvre Ferdinand etait
si devorante, qu'il ne put attendre son retour, et que, lorqu'elle rentra,
elle trouva l'aile du poulet devoree et le verre de vin de Bordeaux
entierement vide. Ce fut alors le tour du pain et des confitures: tout y
passa.

Le souper fini, il fallut en faire disparaitre les traces, et Carmela
reporta a l'office tout ce qu'elle venait d'en tirer, se reservant de dire,
si l'on s'apercevait de la soustraction, que c'etait elle qui avait eu
faim. Ainsi la pauvre enfant etait deja prete a commettre pour le beau
malade un des plus gros peches que defende l'Eglise.

Comme on le pense bien, l'excellent repas que venait de faire don Ferdinand
n'avait servi qu'a accroitre les sentiments, encore vagues et flottants,
qu'il avait, a la premiere vue, senti naitre dans son coeur pour la belle
novice. Aussi, pendant qu'elle etait descendue a l'office, songeait-il en
lui-meme que c'etait une loi bien cruelle que celle qui condamnait a un
eternel celibat une aussi belle enfant, et cela parce qu'elle avait le
malheur d'avoir un frere qui, pour soutenir l'honneur de son rang, avait
besoin de toute la fortune paternelle. C'etait une reflexion, au reste,
toute nouvelle pour lui, car il avait vingt fois entendu parler de
sacrifices pareils, et n'y avait jamais fait attention. D'ou venait donc
que cette fois le comte de Terra-Nova lui semblait un tyran pres duquel
Denys l'Ancien etait, a ses yeux, un personnage debonnaire et plein
d'humanite?

Lorsque Carmela rentra dans la chambre du malade, la premiere chose qu'elle
remarqua, ce fut l'expression a la fois attendrie et passionnee de son
regard. Aussi s'arreta-t-elle apres avoir fait trois ou quatre pas, comme
si elle hesitait a venir reprendre la place qu'elle occupait pres de son
lit; mais le comte l'y invita avec un geste si suppliant, qu'elle n'eut pas
la force de lui resister.

Si haut que l'homme soit emporte par son imagination, il y a toujours en
lui un cote materiel que ne peuvent soulever pour longtemps les ailes de
l'amour, de la poesie ou de l'ambition. Le cote materiel tend a la terre,
comme l'autre tend au ciel; mais, plus lourd que l'autre, il ramene sans
cesse l'homme dans la sphere des besoins physiques. C'est ainsi que, pres
d'une femme charmante, le pauvre don Ferdinand avait d'abord pense a sa
faim, et que, ce besoin de sa faiblesse eteint, il se retrouva incontinent
attaque par le sommeil. Cependant, il faut le dire a sa gloire, au lieu de
ceder a ce second adversaire comme au premier, il essaya de lutter contre
lui. Mais la lutte fut courte et malheureuse, force lui fut de se rendre;
il rassembla les deux petites mains de Carmela dans les siennes, et
s'endormit les levres dessus.

Il fit un long, doux et bon sommeil, plein de reves charmants, et se
reveilla le sourire sur les levres et l'amour dans les yeux. La pauvre
enfant l'avait regarde longtemps dormir, puis le sommeil etait venu a son
tour. Elle avait alors voulu retirer ses mains pour s'accommoder de son
mieux dans son fauteuil, mais sans se reveiller, le blesse les avait
retenues, et s'etait plaint doucement, tout en les retenant. Alors Carmela
ne s'etait pas senti le courage de le contrarier, elle s'etait tout
doucement appuyee au traversin, et ces deux charmantes tetes avaient dormi
sur le meme oreiller.

Don Ferdinand se reveilla d'abord; la premiere chose qu'il vit, en ouvrant
les yeux, fut cette belle jeune fille endormie, et faisant sans doute aussi
de son cote quelque reve, mais probablement moins doux et moins riant que
les siens, car des larmes filtraient a travers ses paupieres fermees; un
frisson contractait ses joues pales, et un leger tremblement agitait ses
levres. Bientot ses traits prirent une expression d'effroi indicible, tout
son corps sembla se raidir pour une lutte desesperee, quelques mots sans
suite s'echapperent de sa bouche. Enfin, avec un grand cri, elle porta si
violemment les mains a sa tete, qu'elle en abattit sa coiffe de novice, et
que ses longs cheveux tomberent sur ses epaules; en meme temps ce paroxysme
de douleur la reveilla, elle ouvrit les yeux et se trouva dans les bras de
don Ferdinand. Alors elle jeta un second cri, mais de joie, et parut si
heureuse, que, lorsque le convalescent appuya ses levres sur ses beaux yeux
encore humides, elle n'eut point la force de se defendre et lui laissa
prendre un double baiser.

La pauvre enfant revait que son pere la forcait de prononcer ses voeux, et
elle ne s'etait reveillee que lorsqu'elle avait vu les ciseaux s'approcher
de sa belle chevelure. Elle raconta, toute haletante de douleur encore,
ce triste reve a don Ferdinand, qui, pendant ce temps, baisait ces longs
cheveux qu'elle avait eu si grand peur de perdre, en jurant tout bas que,
tant qu'il serait vivant, il n'en laisserait pas tomber un seul de sa tete.

L'heure etait venue ou Carmela devait quitter le malade. Comme, selon toute
probabilite, le blesse devait etre gueri avant que son tour de garde ne
revint, elle le quittait pour ne plus le revoir; ce fut une douleur reelle
a ajouter a la douleur imaginaire qu'elle venait d'eprouver. Don Ferdinand
aurait pu la rassurer, mais avec sa sante revenait son egoisme, il ne
voulut rien perdre du benefice de cette separation que la jeune fille
croyait eternelle: elle avait deja laisse les levres de Ferdinand toucher
ses mains et ses yeux, elle ne chercha pas meme a defendre ses joues pales
et brulantes: d'ailleurs, jusque-la, qu'etaient-ce que tous ces baisers,
sinon des baisers d'ami, des baisers de frere?

La jeune fille venait de sortir quand parut la digne abbesse; mais, au lieu
d'avouer ce retour de bien-etre, ce sentiment de puissance qu'il eprouvait,
don Ferdinand se plaignit d'une faiblesse plus grande que la veille. Sa
tante effrayee lui demanda s'il n'avait point encore ete bien soigne par sa
garde de nuit, don Ferdinand repondit qu'au contraire, depuis qu'il etait
au couvent, il n'avait point ete l'objet de soins aussi intelligents et
aussi assidus, et que meme il priait sa tante de lui laisser la meme jeune
fille pour garde-malade les nuits suivantes. Don Ferdinand prononca cette
priere d'une voix si suppliante et si langoureuse, que la bonne abbesse,
craignant de contrarier un malade dans un pareil etat de faiblesse,
s'empressa de le rassurer en lui disant que, puisque cette garde lui
convenait, elle entendait qu'il n'en eut point d'autre; elle ajouta que, si
ces veilles continues fatiguaient trop la jeune fille, on la dispenserait
des matines et meme des offices du jour.

Rassure sur ce point, don Ferdinand en attaqua un autre; il dit a sa tante
que cette grande faiblesse qu'il eprouvait venait sans doute du manque
absolu de nourriture. La bonne abbesse reconnut qu'effectivement un jeune
homme de vingt ans ne pouvait pas vivre avec du bouillon de grenouilles,
des confitures et des conserves; elle promit d'envoyer, outre cela, dans
la journee, un consomme et un filet de poisson. Puis, comme ses devoirs
l'appelaient a l'eglise, elle quitta le malade, le laissant un peu
reconforte par cette double promesse.

A peine eut-elle laisse don Ferdinand seul, que le malade voulut faire
l'essai de ses forces. Six jours auparavant la meme tentative lui avait
mal reussi, mais cette fois il s'en tira fierement et a son honneur. Apres
avoir ferme la porte avec soin pour ne pas etre surpris dans une occupation
qui eut prouve qu'il n'etait point si malade qu'il voulait le faire croire,
il fit plusieurs fois le tour de sa chambre sans eblouissement aucun, et
avec un reste de langueur seulement, qui devait sans nul doute disparaitre,
grace au traitement fortifiant qu'il avait adopte. Quant a sa blessure,
elle etait completement refermee, et pour ses saignees il n'y paraissait
plus. Cette investigation achevee, don Ferdinand se mit a sa toilette avec
un soin qui prouvait qu'il se reprenait a d'autres idees qu'a celles qui
l'avaient exclusivement preoccupe jusqu'a ce jour, peigna et parfuma ses
beaux cheveux noirs que son valet de chambre n'avait ni coiffes ni poudres
depuis la nuit ou il avait recu sa blessure, et qui n'allaient pas moins
bien a son visage pour etre rendus a leur couleur naturelle; puis il
rouvrit la porte, se remit au lit, et attendit les evenements.

La superieure tint avec une fidelite scrupuleuse la promesse qu'elle avait
faite, et don Ferdinand vit arriver, a l'heure convenue, le consomme, le
filet de poisson, et meme un petit verre de muscat de Lipari, dont il
n'avait pas ete question dans le traite. Tout cela, il est vrai, etait
distribue avec la parcimonie de la crainte; mais le peu qu'il y en avait
etait d'une succulence parfaite. Cette ombre de repas etait loin cependant
d'etre suffisante pour apaiser la faim de don Ferdinand, mais c'etait assez
pour le soutenir jusqu'a la nuit, et a la nuit n'avait-il pas sa bonne
Carmela pour mettre tout l'office a sa disposition?

Carmela entra cette fois encore d'un peu meilleure heure que la veille. La
pauvre enfant ne cachait point la joie qu'elle avait eue lorsqu'elle avait
appris que l'abbesse, sur la demande de don Ferdinand, la designait a
l'avenir pour la seule garde du malade. Dans sa reconnaissance, elle courut
droit au lit du jeune homme, et cette fois, d'elle-meme, et comme si
c'etait une chose qui lui fut due, elle lui presenta ses deux joues.
Ferdinand y appuya ses levres, prit les deux mains de Carmela, et la
regarda avec un si doux et si tendre sourire, que la pauvre enfant, sans
savoir ce qu'elle disait, murmura: Oh! je suis bien heureuse! et tomba
assise, pres du lit, la tete renversee sur le dossier du fauteuil qui
l'attendait.

Et Ferdinand aussi etait bien heureux, car c'etait la premiere fois qu'il
aimait veritablement. Toutes ses amours de Palerme ne lui paraissaient
plus maintenant que de fausse amours; il n'y avait qu'une femme au monde,
c'etait Carmela. Nous devons avouer toutefois que, pour etre tout entier a
ce sentiment delicieux dont il commencait seulement a apprecier la douceur,
il comprit qu'il lui fallait se debarrasser d'abord de ce reste de faim qui
le tourmentait. Regardant donc Carmela le plus tendrement qu'il put, il
lui renouvela sa priere de la veille, en la conjurant seulement cette fois
d'apporter le poulet intact et la bouteille pleine.

Carmela etait dans cette disposition d'esprit ou les femmes ne discutent
plus, mais obeissent aveuglement. Elle demanda seulement un delai, afin
d'etre certaine de ne rencontrer personne sur les escaliers ou dans les
corridors. L'attente etait facile. Les jeunes gens parlerent de mille
choses qui voulaient dire clair comme le jour qu'ils s'aimaient; puis,
lorsque Carmela crut l'heure venue, elle sortit sur la pointe du pied, une
bougie a la main, et legere comme une ombre.

Un instant apres elle rentra, portant un plateau complet; mais cette fois,
il faut le dire en l'honneur de don Ferdinand, ses premiers regards se
porterent sur la belle pourvoyeuse et non sur le souper qu'elle apportait.
Ce souper en valait cependant bien la peine: c'etait une excellente
poularde, une bouteille a la forme elancee et au long goulot, et une
pyramide de ces fruits que Narses envoya comme echantillon aux Barbares
qu'il voulait attirer en Italie.

--Tenez, dit Carmela en posant le plateau sur la table, je vous ai obei
parce que, je ne sais pourquoi, je ne trouve point de paroles pour vous
refuser; mais maintenant, au nom du ciel! soyez sage, et songez comme je
serais malheureuse si ma complaisance pour vous allait tourner a mal.

--Ecoutez, dit Ferdinand, il y a un moyen de vous assurer que je ne ferai
pas d'exces.

--Lequel? demanda la jeune fille.

--C'est de partager la collation. Ce sera une oeuvre charitable, puisque
vous empecherez un pauvre malade de tomber dans le peche de la gourmandise;
et, si j'en crois les apparences, ajouta-t-il en jetant un coup d'oeil
sur la poularde, eh bien! ce ne sera pas une penitence trop rude pour les
autres peches que vous aurez commis.

--Mais je n'ai pas faim, moi, dit Carmela.

--Alors l'action n'en sera que plus meritoire, reprit Ferdinand, vous vous
sacrifierez pour moi, voila tout.

--Mais, reprit encore la religieuse un peu plus disposee a donner au malade
cette nouvelle preuve de devouement, c'est aujourd'hui mercredi, jour
maigre, et il ne nous est pas permis de faire gras sans dispense.

--Tenez, repondit don Ferdinand en etendant le doigt vers la pendule qui
marquait justement minuit, et en donnant, par une pause d'un moment, le
temps aux douze coups de tinter; tenez, nous sommes a jeudi, jour gras;
vous n'avez donc plus besoin de dispense, et vous aurez la conscience riche
d'un peche de moins et d'une bonne action de plus.

Carmela ne repondit rien, car, nous l'avons dit, elle n'avait deja plus
d'autre volonte que celle de Ferdinand; elle prit donc une chaise et
s'assit de l'autre cote de la table en face de lui.

--Oh! que faites-vous la? demanda le jeune homme. Ne voyez-vous pas que
vous etes trop eloignee de moi, et que je ne pourrai atteindre a rien sans
risquer de faire un effort qui peut faire rouvrir ma blessure?

--Vraiment! s'ecria Carmela avec effroi; mais dites-moi alors ou il faut
que je me mette, et je m'y mettrai.

--La, dit Ferdinand en lui indiquant le bord de son lit, la, pres de
moi; de cette maniere je n'aurai aucune fatigue, et vous n'aurez rien a
craindre.

Carmela obeit en rougissant, et vint s'asseoir sur le bord du lit du jeune
homme, sentant qu'elle faisait mal, peut-etre; mais cedant a ce principe
de la charite chretienne qui veut que l'on ait pitie des malades et des
affliges. L'intention etait bonne, mais, comme le dit un vieux proverbe,
l'enfer est pave de bonnes intentions!

Et cependant c'etait un tableau digne du paradis, que ces deux beaux jeunes
gens rapproches l'un de l'autre comme deux oiseaux au bord d'un meme nid,
se regardant avec amour et souriant de bonheur. Jamais ni l'un ni l'autre
n'avait fait un souper si charmant, ni compris meme qu'il y eut tant de
mysterieuses delices cachees dans un acte aussi simple que celui auquel
ils se livraient. Don Ferdinand lui-meme, quelque plaisir qu'il eut eu
la veille a apaiser cette faim effroyable qui le tourmentait depuis si
longtemps, n'avait senti que la jouissance materielle du besoin satisfait;
mais cette fois c'etait tout autre chose, il se melait a cette jouissance
materielle une volupte inconnue et presque celeste. Tous deux etaient
oppresses comme s'ils souffraient, tous deux etaient heureux comme s'ils
etaient au ciel. Carmela sentit le danger de cette position; un dernier
instinct de pudeur, un dernier cri de vertu lui donna la force de se lever
pour s'eloigner de don Ferdinand, mais don Ferdinand la retint, et elle
retomba sans force et sans resistance. Il sembla alors a Carmela qu'elle
entendait un faible cri, et que le frolement de deux ailes effleurait son
front. C'etait l'ange gardien de la chastete claustrale qui remontait tout
eplore vers le ciel.

Le lendemain, la superieure, en entrant dans la chambre de son neveu,
lui annonca un message de sa mere, et derriere elle don Ferdinand vit
apparaitre Peppino.

Don Ferdinand avait tout oublie depuis la veille pour se replier sur
lui-meme et pour vivre dans son bonheur: cette vue lui rappelait tout ce
qui s'etait passe, et il y eut un instant ou tout cela ne lui sembla plus
qu'un reve; sa vie reelle n'avait commence que du jour ou il avait vu
Carmela, ou il avait aime et ete aime. Mais Peppino, apparaissant tout a
coup comme un fantome, etait cependant une serieuse et terrible realite;
sa presence rappelait a don Ferdinand qu'il lui restait a approfondir le
mystere de la chapelle. Aussi, en presence de sa tante, jeta-t-il les yeux
sur la lettre maternelle qu'il lui apportait. Cette lettre annoncait que
tout allait au mieux a l'endroit de la justice; avant un mois, la marquise
esperait que son fils pourrait revenir librement a Syracuse. Des que don
Ferdinand fut seul avec Peppino, il s'informa s'il ne s'etait rien passe de
nouveau a Belvedere depuis la nuit ou il avait ete blesse.

Tout etait reste dans le meme etat; on ignorait toujours le nom du mort que
l'on avait enterre apres proces-verbal constatant ses blessures; personne
n'etait entre depuis cette epoque dans la chapelle, et des paysans qui
etaient passes pres de ce lieu la nuit, disaient avoir entendu des
gemissements et des bruits de chaines qui semblaient sortir de terre,
preuve bien evidente que le trepasse etait mort en etat de peche mortel, et
que son ame revenait pour demander des prieres a celui qui l'avait ainsi
violemment et inopinement fait sortir de son corps.

Toutes ces donnees rendirent a Ferdinand son premier desir de mener a bout
cette etrange aventure. Blesse et retenu dans son lit, il n'avait pas
volontairement du moins perdu un temps qui pouvait etre precieux; mais,
maintenant qu'il se sentait a peu pres gueri, maintenant que ses forces
etaient revenues, maintenant qu'il n'y avait plus d'autre cause de retard
que sa volonte, il resolut de tenter l'entreprise aussitot que cela lui
serait possible. En consequence, il ordonna a Peppino de garder le secret,
et de revenir, dans la nuit du surlendemain, avec deux chevaux et une
echelle de corde. Don Ferdinand, comme on le comprend, voulait eviter toute
contestation avec la touriere du couvent, qui sans doute avait l'ordre
formel de ne pas le laisser sortir; il avait donc resolu de passer
par-dessus les murs du jardin, a l'aide de l'echelle que lui jetterait
Peppino.

Peppino promit tout ce que le jeune comte voulut. Selon les ordres qui lui
avaient deja ete donnes, il tenait toutes pretes, dans le pavillon qu'il
habitait, torches, tenailles, limes et pinces. Tout fut donc convenu pour
la nuit du surlendemain: les chevaux attendraient pres du mur exterieur,
Peppino frapperait trois fois dans ses mains, et, au meme signal repete par
don Ferdinand, il jetterait l'echelle par-dessus le mur.

Malgre ce projet et meme a cause de ce projet, don Ferdinand ne feignit
pas moins d'etre toujours accable par une grande faiblesse; d'ailleurs il
gagnait deux choses a cette feinte: la premiere de prolonger pres de lui
les veilles de Carmela, et la seconde d'oter a sa tante tout soupcon qu'il
eut l'idee de fuir. La ruse reussit completement: la pauvre femme l'avait
trouve si languissant le matin, qu'elle revint vers le soir pour savoir de
lui comment il se trouvait; don Ferdinand lui dit qu'il avait essaye de
se lever, mais que, ne pouvant se tenir debout, il avait ete force de
se recoucher aussitot. La bonne abbesse gronda fort son neveu de
cette imprudence, et lui demanda s'il etait toujours satisfait de sa
garde-malade; le comte repondit qu'il avait dormi toute la nuit et ne
pouvait par consequent lui rien dire a ce sujet; que, cependant, s'etant
reveille une fois, il se rappelait l'avoir vue eveillee elle-meme et
faisant sa priere; l'abbesse leva les yeux au ciel, et se retira tout
edifiee. Il resulta de cette information, que Carmela recut la permission
de venir pres du malade une heure plus tot que d'habitude.

Ce fut une grande joie pour les jeunes gens que de se revoir, et cependant
Carmela avait pleure toute la journee. Quant a don Ferdinand, il n'avait
eprouve ni chagrin ni remords; et Carmela lui trouva le visage si joyeux,
qu'elle n'eut point la force de l'attrister de sa propre tristesse.
D'ailleurs, a peine la main du jeune homme eut-elle touche sa main, a peine
leurs yeux eurent-ils echange un regard, a peine les levres de Ferdinand se
fussent-elles posees sur ses levres pales et cependant brulantes, que tout
fut oublie.

La journee qui suivit cette nuit se passa comme les autres journees;
seulement jamais Ferdinand ne s'etait senti l'ame si pleine de bonheur: il
aimait autant qu'il etait aime. Puis la nuit revint, puis le jour succeda
encore a la nuit; c'etait le dernier que don Ferdinand devait passer dans
le couvent. La nuit suivante Peppino devait venir le chercher avec les
chevaux.

Don Ferdinand n'avait eu le courage de rien dire a Carmela: d'ailleurs il
craignait que, par douleur ou par faiblesse, elle ne le trahit. Lorsqu'il
vit s'avancer l'heure ou il crut que Peppino devait s'approcher de Catane,
il alla vers la fenetre, l'ouvrit et, montrant a Carmela ce beau ciel
etoile, il lui demanda si elle n'aurait point du bonheur a descendre avec
lui au jardin et a respirer ensemble cet air pur tout impregne de saveur
marine. Carmela voulait tout ce que voulait Ferdinand. Son bonheur a elle
etait non point d'etre a tel endroit, ou de respirer tel ou tel air; son
bonheur etait d'etre pres de lui et de respirer le meme air que lui. Elle
se contenta donc de sourire et de repondre: Allons.

Don Ferdinand s'habilla, mit dans sa poche la clef du corridor sombre,
et descendit dans le jardin, appuye sur le bras de Carmela. Ils allerent
s'asseoir sous un berceau de lauriers roses. Alors don Ferdinand demanda a
Carmela si elle connaissait les details de l'evenement auquel il devait le
bonheur de la voir. Carmela n'en savait que ce qu'en savait tout le monde,
mais elle lui dit qu'elle aurait bien du bonheur a les lui entendre
raconter a lui-meme. Puis elle lui passa un bras autour du cou, et,
appuyant sa tete sur son epaule, comme ces pauvres fleurs qui se penchent
apres une trop chaude journee, elle attendit ses paroles comme la douce
brise, comme la fraiche rosee, qui devaient lui faire relever la tete.

Don Ferdinand lui raconta tout, depuis sa premiere rencontre avec
Cantarello jusqu'au duel. Pendant ce recit, la pauvre Carmela passa par
toutes les angoisses de l'amour et de la terreur. Don Ferdinand la sentit
se rapprocher de lui, frissonner, trembler, fremir. Au moment ou le jeune
homme parla de coup d'epee recu, elle jeta un cri et faillit perdre
connaissance. Enfin, au moment ou il venait de terminer son recit, et ou il
la tenait tout eploree dans ses bras, trois battements de main retentirent
de l'autre cote du mur. Carmela tressaillit.

--Qu'est-ce que cela? s'ecria-t-elle.

--M'aimes-tu, Carmela? demanda don Ferdinand.

--Qu'est-ce que ce signal? repeta de nouveau la jeune fille. Ne me trompe
pas, Ferdinand, je suis plus forte que tu ne le crois. Seulement dis-moi
toute la verite; que je sache ce que j'ai a esperer ou a craindre.

--Eh bien! dit Ferdinand, c'est Peppino qui vient me chercher.

--Et tu pars? demanda Carmela. Et elle devint si pale, que don Ferdinand
crut qu'elle allait mourir.

--Ecoute, lui dit-il en se penchant a son oreille, veux-tu partir avec moi?

Carmela tressaillit et se leva vivement; mais elle retomba aussitot.

--Ecoute, Ferdinand, dit-elle, tu m'aimes ou tu ne m'aimes pas: si tu ne
m'aimes pas, que je reste ici ou que je te suive, tu ne m'en abandonneras
pas moins, et je serai perdue a la fois aux yeux du monde et aux yeux de
Dieu; si tu m'aimes, tu sauras bien venir me rechercher avec la permission
et l'aveu de mon pere, n'est-ce pas? Et, le jour ou je te reverrai,
Ferdinand, ou je te reverrai pour t'appeler mon mari, je tomberai a genoux
devant toi, car tu m'auras rendu l'honneur et sauve la vie. Si je ne te
revois pas, je mourrai, voila tout.

Ferdinand la prit dans ses bras.

--Oh! oui! oui! s'ecria-t-il en la couvrant de baisers, oui, sois
tranquille, je reviendrai.

Le signal se renouvela.

--Entends-tu? dit Carmela, on t'attend.

Ferdinand repondit en frappant a son tour trois coups dans ses mains, et un
rouleau de cordes, lance par-dessus le mur, tomba a ses pieds.

Carmela poussa un soupir qui ressemblait a un gemissement, et sa douleur
s'echappa de sa poitrine en sanglots si profonds et si sourds, que
Ferdinand, qui avait deja fait un pas vers l'echelle de corde, revint a
elle, et, lui passant le bras autour du corps, puis la rapprochant de lui:

--Ecoute, Carmela, lui dit-il, dis un mot, et je ne te quitte pas.

--Ferdinand, repondit la jeune fille en rappelant tout son courage, tu l'as
dit, il y a quelque mystere etrange cache dans ce souterrain, peut-etre
quelque creature vivante y est-elle ensevelie; songes-y, Ferdinand,
songes-y, il y a quatorze jours que Cantarello est mort et que tu es
blesse, et depuis quatorze jours, O mon Dieu! c'est effroyable a penser.
Pars, pars, Ferdinand; car, si je retardais ton depart d'une seconde,
peut-etre te verrais-je reparaitre avec un visage severe et accusateur,
peut-etre pour la premiere fois me dirais-tu: Carmela! c'est ta faute.
Pars, pars!

Et la jeune fille s'etait elancee sur le paquet de cordes, et deroulait
l'echelle qui devait lui enlever tout ce qu'elle aimait au monde. Cette
double vue, qui n'appartient qu'au coeur de la femme, lui avait fait
deviner qu'il se passait dans la chapelle quelque douloureuse catastrophe.
Don Ferdinand, qui d'abord ne s'etait arrete qu'a l'idee que le souterrain
renfermait quelque tresor soustrait, quelque amas d'objets voles,
commencait a entrevoir une autre probabilite. Ces cris de douleur, ces
bruits de chaines que les paysans avaient pris pour les plaintes de
Cantarello, lui revenaient a l'esprit, et a son tour il se reprochait
d'avoir tant tarde, comprenant tout ce qu'il y avait d'admirable force et
de sublime charite de la part de Carmela dans cette abnegation d'elle-meme
qui faisait qu'au lieu de le retenir, elle pressait son depart. Il sentit
qu'il l'en aimait davantage, et, la pressant dans ses bras:

--Carmela, lui dit-il, je te jure en face de Dieu qui nous entend...

--Pas de serment! pas de serment! dit la jeune fille en lui fermant la
bouche avec sa main; que ce soit ton amour qui te ramene, Ferdinand, et non
la promesse que tu m'auras faite. Dis-moi: sois tranquille, Carmela, je
reviendrai. Voila tout, et je croirai en toi comme je crois en Dieu.

--Sois tranquille, je reviendrai, murmura le jeune homme en appuyant ses
levres sur celles de sa maitresse, oh! oui, je reviendrai; et si je ne
reviens pas, c'est que je serai mort.

--Alors, dit en souriant la jeune fille, sois tranquille, nous ne serons
pas separes longtemps.

Peppino repeta une seconde fois le signal.

--Oui, oui, me voila! s'ecria Ferdinand en s'elancant sur l'echelle de
corde et en montant rapidement sur le couronnement du mur.

Arrive la, il se retourna et vit la jeune fille a genoux, et les bras
tendus vers lui.

--Adieu, Carmela! lui cria-t-il, adieu, ma femme devant Dieu et bientot
devant les hommes!

Et il sauta de l'autre cote de la muraille.

--Au revoir, murmura une voix faible; au revoir, je t'attends.

--Oui, oui, repondit Ferdinand. Il sauta sur le cheval que lui avait amene
Peppino, lui enfonca ses eperons dans le ventre, et s'elanca, suivi
du jardinier, sur la route de Syracuse, craignant, s'il restait plus
longtemps, de n'avoir plus la force de partir.




LE SOUTERRAIN


Dieu garda don Ferdinand et Peppino de toute mauvaise rencontre, et au
point du jour ils arriverent a Belvedere.

Sans entrer au village, ils se dirigerent a l'instant vers la petite porte
du jardin, enfermerent les chevaux dans l'ecurie, prirent les torches, la
pince, les tenailles et la lime, et s'avancerent vers la chapelle. Comme
des craintes superstitieuses continuaient d'en ecarter les visiteurs, ils
ne rencontrerent personne sur la route et y entrerent sans etre vus.

L'impression fut profonde pour don Ferdinand quand il se retrouva la ou il
avait eprouve de si violentes emotions et couru un si terrible danger; il
ne s'en avanca pas moins d'un pas ferme vers la porte secrete, mais sur
sa route, il reconnut les traces du sang desseche de Cantarello, qui
rougissait encore les dalles de marbre dans toute la partie du pave voisine
de la colonne au pied de laquelle il etait tombe. Don Ferdinand se detourna
avec un fremissement involontaire, decrivit un cercle en regardant de cote
et en silence cette trace que la mort avait laissee en passant, puis il
alla droit a la porte secrete, qui s'ouvrit sans difficulte. Arrives la,
les deux jeunes gens allumerent chacun une torche, continuerent leur
chemin, descendirent l'escalier, et trouverent la seconde porte; en un
instant elle fut enfoncee; mais, en s'ouvrant, elle livra passage a une
odeur tellement mephitique, que tous deux furent obliges de faire quelques
pas en arriere pour respirer. Don Ferdinand ordonna alors au jardinier
de remonter et de maintenir la premiere porte ouverte, afin que l'air
exterieur put penetrer sous ces voutes souterraines. Peppino remonta, fixa
la porte et redescendit. Deja don Ferdinand, impatient, avait continue son
chemin, et de loin Peppino voyait briller la lumiere de sa torche; tout
a coup le jardinier entendit un cri, et s'elanca vers son maitre. Don
Ferdinand se tenait appuye contre une troisieme porte qu'il venait
d'ouvrir; un spectacle si effroyable s'etait offert a ses regards, qu'il
n'avait pu retenir le cri qui lui etait echappe et auquel etait accouru
Peppino.

Cette troisieme porte ouvrait un caveau a voute basse qui renfermait trois
cadavres: celui d'un homme scelle au mur par une chaine qui lui ceignait le
corps, celui d'une femme etendue sur un matelas, et celui d'un enfant de
quinze ou dix-huit mois, couche sur sa mere.

Tout a coup les deux jeunes gens tressaillirent; il leur semblait qu'ils
avaient entendu une plainte.

Tous deux s'elancerent aussitot dans le caveau: l'homme et la femme etaient
morts, mais l'enfant respirait encore; il avait la bouche collee a la veine
du bras de sa mere et paraissait devoir cette prolongation d'existence au
sang qu'il avait bu. Cependant il etait d'une faiblesse telle, qu'il etait
evident que, si de prompts secours ne lui etaient prodigues, il n'y avait
rien a faire; la femme paraissait morte depuis plusieurs heures, et l'homme
depuis deux ou trois jours.

La decision de don Ferdinand fut rapide et telle que le commandait la
gravite de la circonstance; il ordonna a Peppino de prendre l'enfant; puis,
s'etant assure qu'il ne restait dans ce fatal caveau aucune autre creature
ni morte, ni vivante, a l'exception de l'homme et de la femme, qui leur
etaient inconnus a tous deux, il repoussa la porte, sortit vivement du
souterrain, referma l'issue secrete, et, suivi de Peppino, s'achemina vers
le village de Belvedere. Le long du chemin, Peppino cueillit une orange, et
en exprima le jus sur les levres de l'enfant, qui ouvrit les yeux et les
referma aussitot en y portant les mains et en poussant un gemissement,
comme si le jour l'eut douloureusement ebloui; mais, comme en meme temps il
ouvrait sa bouche haletante, Peppino renouvela l'experience, et l'enfant,
quoique gardant toujours les yeux fermes, sembla revenir un peu a lui.

Don Ferdinand se rendit droit chez le juge, et lui raconta mot pour mot ce
qui venait d'arriver, en lui montrant l'enfant pres d'expirer comme preuve
de ce qu'il avancait, et en le sommant de le suivre a la chapelle pour
dresser proces-verbal et reconnaitre les morts; puis, accompagne du juge,
il se rendit chez le medecin, laissa l'enfant a la garde de sa femme, et
tous quatre retournerent a la chapelle.

Tout etait reste dans le meme etat depuis le depart de Ferdinand et de
Peppino. On commenca le proces-verbal.

Le cadavre enchaine au mur etait celui d'un homme de trente-cinq a
trente-six ans, qui paraissait avoir effroyablement lutte pour briser sa
chaine, car ses bras crispes etaient encore etendus dans la direction de la
bouche de sa femme: ses bras etaient couverts de ses propres morsures, mais
ces morsures etaient des marques de desespoir plus encore que de faim. Le
medecin reconnut qu'il devait etre mort depuis deux jours a peu pres. Cet
homme lui etait totalement inconnu ainsi qu'au juge.

La femme pouvait avoir vingt-six a vingt-huit ans. Sa mort a elle
paraissait avoir ete assez douce; elle s'etait ouvert la veine avec une
aiguille a tricoter, sans doute pour prolonger l'existence de son enfant,
et etait morte d'affaiblissement, comme nous l'avons deja dit. Le medecin
jugea qu'elle etait expiree depuis quelques heures seulement. Ainsi que
l'homme, elle paraissait etrangere au village, et ni le medecin ni le juge
ne se rappelerent avoir jamais vu sa figure.

Aupres de la tete de la femme, et contre la muraille, etait une chaise
brisee et recouverte d'un jupon. Le juge leva cette chaise, et l'on
s'apercut alors qu'elle avait ete mise la pour cacher un trou pratique au
bas de la muraille. Ce trou etait assez large pour qu'une personne y put
passer, mais il s'arretait a quatre ou cinq pieds de profondeur. Examen
fait de ce trou, il fut reconnu qu'il avait du etre creuse a l'aide d'un
instrument de bois que les femmes siciliennes appellent _mazzarello_; c'est
le meme que nos paysannes placent dans leur ceinture et qui leur sert a
soutenir leur aiguille a tricoter. Au reste, telle est la puissance de la
volonte, telle est la force du desespoir, que l'on retrouva sous le matelas
plusieurs pierres enormes arrachees des fondations du mur, et qui en
avaient ete extraites par cette femme sans autre aide que celle de ses
mains et de cet outil. La terre etait, ainsi que les pierres, recouverte
par le matelas, afin sans doute de les cacher aux yeux de ceux qui
gardaient les prisonniers.

La visite continua. On trouva dans un enfoncement de la muraille une
bouteille ou il y avait eu de l'huile, une jarre ou il y avait eu de l'eau,
une lampe eteinte et un gobelet de fer-blanc. Un autre enfoncement du mur
etait noirci par la calcination, et annoncait que plusieurs fois on avait
du allumer du feu en cet endroit, quoiqu'il n'y eut aucun conduit par
lequel put s'echapper la fumee.

Une table etait dressee au milieu de ce caveau. En s'asseyant devant cette
table pour ecrire, le juge vit un second gobelet d'etain dans lequel etait
une liqueur noire; pres du gobelet etait une plume, et par terre trois ou
quatre feuillets de papier. On s'apercut alors que ces feuillets etaient
ecrits d'une ecriture fine et menue, sans orthographe, et cependant assez
lisible. Aussitot on se mit a la recherche des autres morceaux de papier
que l'on pourrait trouver encore, et l'on en decouvrit deux nouveaux dans
la paille qui etait sous le cadavre de l'homme. Ces feuillets de papier ne
paraissaient point avoir ete caches la avec intention; mais bien plutot
etre tombes par accident de la table, et avoir ete eparpilles avec les
pieds. Comme les feuillets etaient pagines, on les reunit, on les classa,
et voici ce qu'on lut:

Au nom du Pere, du Fils et du Saint-Esprit, ainsi soit-il.

J'ai ecrit ces lignes dans l'esperance qu'elles tomberont entre les mains
de quelque personne charitable. Quelle que soit cette personne, nous la
supplions, au nom de ce qu'elle a de plus cher en ce monde et dans l'autre,
de nous tirer du tombeau ou nous sommes enfermes depuis plusieurs annees,
mon mari, mon enfant et moi, sans avoir merite aucunement cet effroyable
supplice.

Je me nomme Teresa Lentini, je suis nee a Taormine, je dois avoir
maintenant vingt-huit ou vingt-neuf ans. Depuis le moment ou nous sommes
enfermes dans le caveau ou j'ecris, je n'ai pu compter les heures, je n'ai
pu separer les jours des nuits, je n'ai pu mesurer le temps. Il y a bien
longtemps que nous y sommes; voila tout ce que je sais.

J'etais a Catane, chez le marquis de San-Floridio, ou j'avais ete placee
comme soeur de lait de la jeune comtesse Lucia. La jeune comtesse mourut en
1798, je crois; mais la marquise, a qui je rappelais sa fille bien-aimee,
voulut me garder aupres d'elle. Elle mourut a son tour, cette bonne et
digne marquise; Dieu veuille avoir son ame, car elle etait aimee de tout le
monde.

Je voulus alors me retirer chez ma mere, mais le marquis de San-Floridio ne
le permit pas. Il avait pres de lui, a titre d'intendant, un homme dont les
ancetres, depuis quatre ou cinq generations, avaient ete au service de ses
aieux, qui connaissait toute sa fortune, qui savait tous ses secrets; un
homme dans lequel il avait la plus grande confiance enfin. Cet homme se
nommait Gaetano Cantarello. Il avait resolu de me marier a cet homme, afin,
disait-il, que nous puissions tous deux demeurer pres de lui jusqu'a sa
mort.

Cantarello etait un homme de vingt-huit a trente ans, beau, mais d'une
figure un peu dure. Il n'y avait rien a dire contre lui; il paraissait
honnete homme; il n'etait ni joueur ni debauche. Il avait herite de son
pere, et recu des bontes du marquis une somme considerable pour un homme
de sa condition; c'etait donc un parti avantageux, eu egard a ma pauvrete.
Cependant, lorsque le marquis de San-Floridio me parla de ce projet, je me
mis malgre moi a fremir et a pleurer; il y avait dans le froncement des
sourcils de cet homme, dans l'expression sauvage de ses yeux, dans le son
apre de sa voix, quelque chose qui m'effrayait instinctivement. J'entendais
dire, il est vrai, a toutes mes compagnes que j'etais bien heureuse d'etre
aimee de Cantarello, et que Cantarello etait le plus bel homme de Messine.
Je me demandais donc interieurement si je n'etais pas une folle de juger
seule ainsi mon fiance, tandis que tout le monde le voyait autrement. Je me
reprochais donc d'etre injuste pour le pauvre Cantarello. Et, a mes yeux,
le reproche que je me faisais etait d'autant plus fonde, que, si j'avais
un sentiment de repulsion instinctive pour Cantarello, je ne pouvais me
dissimuler que j'eprouvais un sentiment tout contraire pour un jeune
vigneron des environs de Paterno, nomme Luigi Pollino, lequel etait mon
cousin. Nous nous aimions d'amitie depuis notre enfance, et nous n'aurions
pas su dire nous-memes depuis quelle epoque cette amitie s'etait changee en
amour.

Notre desespoir a tous deux fut grand, lorsque le marquis m'eut fait part
de ses projets sur moi et Cantarello; d'autant plus que ma mere, qui
voyait la un mariage comme je ne pouvais jamais esperer d'en faire un,
disait-elle, abandonna entierement les interets du pauvre Luigi pour
prendre ceux du riche intendant, et me signifia de renoncer a mon cousin
pour ne plus penser qu'a son rival.

Nous etions arrives au commencement de l'annee 1783, et le jour de notre
mariage etait fixe pour le 15 mars, lorsque le 5 fevrier, de terrible
memoire, arriva. Toute la journee du 4, le sirocco avait souffle, de sorte
que chacun etait endormi dans la torpeur que ce vent amene avec lui. Le
marquis de San-Floridio etait retenu par la goutte dans son appartement,
ou il etait couche sur une chaise longue. Je me tenais dans la chambre
voisine, afin d'accourir a sa premiere demande, si par hasard il avait
besoin de quelque chose, lorsque tout a coup un bruit etrange passa dans
l'air, et le palais commenca de vaciller comme un vaisseau sur la mer.
Bientot le mur qui separait ma chambre de celle du marquis se fendit a y
passer la main, tandis que le mur parallele s'ecroulait et que le plafond,
cessant d'etre soutenu de ce cote, s'abaissait jusqu'a terre. Je me jetai
du cote oppose pour eviter le coup, et je me trouvai prise comme sous un
toit; en meme temps, j'entendis un grand cri dans la chambre du marquis.
J'etais pres de cette gercure qui s'etait faite dans la muraille; j'y
appliquai mon oeil. Une poutre en tombant avait frappe le marquis a la
tete, et il avait roule de sa chaise longue a terre, tout etourdi. J'allais
essayer de courir a son aide lorsque, par la porte de la chambre opposee
a celle ou je me trouvais, je vis entrer Cantarello dans l'appartement du
marquis. A la vue de son maitre evanoui, sa figure prit une expression si
etrange, que j'en fremis de terreur. Il regarda autour de lui s'il etait
bien seul; puis, assure que personne n'etait la, il s'elanca sur son
maitre; je crus d'abord que c'etait pour le secourir, mais je fus
detrompee, il detacha la cordeliere qui nouait la robe de chambre du
marquis, la roula autour de son cou; puis, lui appuyant le genou sur la
poitrine, il l'etrangla. Dans son agonie, le marquis rouvrit les yeux, et
sans doute il reconnut son assassin, car il etendit vers lui les deux mains
jointes. Je poussai un cri involontaire. Cantarello leva la tete.--Y a-t-il
quelqu'un ici? dit-il d'une voix terrible. C'est alors que je vis dans
toute leur expression de ferocite ce froncement de sourcil, ce regard, qui
m'avaient, meme sur son visage calme, toujours effrayee. Tremblante et
presque morte de peur, je me tus et m'affaissai sur moi-meme. Au bout d'un
instant, ne voyant paraitre personne, je me relevai, je rapprochai de
nouveau mon oeil de l'ouverture, car j'avais oublie le danger que je
courais moi-meme en restant dans un palais qui pouvait achever de
s'ecrouler d'un moment a l'autre, tant j'etais retenue et fascinee en
quelque sorte par la scene terrible qui venait de se passer devant moi.
Le marquis etait etendu par terre sans mouvement et paraissait mort.
Cantarello etait debout devant un secretaire que chacun de nous savait
etre plein d'or et de billets, car jamais on n'y laissait la clef, et nous
n'ignorions pas que cette clef ne quittait pas le marquis. L'intendant
prenait l'or et les billets a pleines mains, et les entassait confusement
dans les poches de son habit; puis, lorsqu'il eut tout pris, il arracha du
lit du marquis le matelas en paille de mais, renversa le secretaire sur
le matelas, entassa les chaises sur le secretaire, et, tirant un tison du
poele, il mit le feu a ce bucher. Bientot, voyant la flamme grandir, il
s'elanca par la porte par laquelle il etait entre.

Comme ceci est une accusation mortelle que je porte contre une creature
humaine, je jure devant Dieu et devant les hommes que mon recit est exact,
et que je ne retranche ni n'ajoute rien aux faits qui se sont passes devant
moi.

Le marquis etait mort; la flamme faisait des progres effrayants; les
secousses ebranlaient le palais a faire croire a chaque instant qu'il
allait s'ecrouler. L'instinct de la conservation se reveilla en moi; je me
trainai hors des decombres qui m'environnaient de tous cotes, je gagnai un
escalier que je descendis, comme en un reve, sans en toucher les marches en
quelque sorte. Derriere moi l'escalier s'abima. Sous le vestibule, je me
trouvai face a face avec Cantarello; je jetai un cri; il voulut me prendre
par-dessous le bras pour m'entrainer, je m'elancai dans la rue en criant au
secours. Les rues etaient pleines de fuyards; je me melai a la foule, je
me perdis dans ses flots, et je fus poussee par elle et avec elle sur la
grande place. J'avais perdu Cantarello de vue, c'etait la seule chose que
je voulais pour le moment.

Le jour s'ecoula au milieu de transes effroyables, puis la nuit vint. La
plupart des maisons de Messine etaient en flammes, et l'incendie eclairait
les rues et les places d'un jour sombre et effrayant. Cependant, comme avec
la nuit un peu de tranquillite etait revenue, on comptait les morts par
leur absence; on cherchait les vivants; quiconque avait un pere, une mere,
un frere ou un ami, l'appelait par son nom. Moi, je n'avais personne; ma
mere etait a Taormine. J'etais assise en silence, ma tete sur mes deux
genoux, et revoyant sans cesse l'effroyable scene a laquelle j'avais
assiste dans la journee, quand tout a coup j'entendis mon nom prononce
avec un accent de crainte indicible. Je levai la tete, je vis un homme qui
courait de groupe en groupe comme un insense: c'etait Luigi. Je me levai,
je prononcai son nom; il me reconnut, poussa un cri de joie, bondit jusqu'a
moi, me prit dans ses bras et m'emporta comme un enfant. Je me laissai
faire; je jetai mes bras autour de son cou, et je fermai les yeux. Tout
autour de nous j'entendis des cris de terreur; a travers mes paupieres je
voyais des lueurs rougeatres, parfois je sentais la chaleur des flammes;
enfin, apres une demi-heure environ, le mouvement qui m'emportait se
ralentit, puis s'arreta tout a fait. Je rouvris les yeux; nous etions hors
de la ville; Luigi, ecrase de fatigue, etait tombe sur un genou et me
soutenait sur l'autre. A l'horizon, Messine brulait et s'ecroulait avec
d'immenses gemissements. J'etais donc sauvee, j'etais dans les bras de
Luigi, j'etais hors de la puissance de cet infame Cantarello, je le croyais
du moins!

Je me relevai vivement:--Je puis marcher, dis-je a Luigi; fuyons, fuyons!

Luigi avait repris haleine; il etait aussi ardent a m'emmener que moi
a fuir: il me passa son bras autour du corps pour me soutenir, et nous
reprimes notre course. En arrivant a Contessi, nous vimes un homme
qui chassait hors du village a demi ecroule cinq ou six mulets. Luigi
s'approcha de lui, lui proposa de lui en acheter un qui etait tout selle;
le prix fut arrete a l'instant. Le mulet paye, Luigi monta dessus; je
m'elancai en croupe. Au point du jour, nous arrivames a Taormine.

Je courus chez ma mere; elle me croyait perdue, pauvre femme! Je lui dis
que le marquis etait tue, le palais consume; je lui dis que je serais
morte vingt fois sans Luigi; je me jetai a ses pieds, et lui jurai que je
mourrais plutot que d'appartenir a Cantarello.

Elle m'aimait: elle ceda. Luigi entra, elle l'appela son fils, et il fut
convenu que le lendemain je deviendrais sa femme.

Ce qui avait surtout rendu ma mere plus facile, c'est que j'avais tout
perdu par l'evenement qui avait cause la mort du marquis. La position que
j'occupais chez lui etait au-dessus de celle des serviteurs ordinaires;
aussi n'avais-je pas d'appointements fixes. De temps en temps seulement le
marquis me faisait quelque cadeau d'argent, que j'envoyais aussitot a ma
mere; puis, outre cela, comme je l'ai dit, il s'etait reserve de me doter.
Cette dot, je le savais, devait etre de 10 000 ducats, mais rien ne
constatait cette intention; le marquis n'avait point fait de testament.
Cette somme, toute promise qu'elle fut, n'etait point une dette. La famille
ignorait cette promesse, et pour rien au monde je n'aurais voulu la faire
valoir aupres d'elle comme un droit. J'avais donc reellement tout perdu a
la mort du marquis, et ma mere, qui avait refuse si opiniatrement de m'unir
a Luigi, etait a cette heure, au fond de l'ame, je crois, fort contente
qu'il n'eut point change de sentiments a mon egard, ce qui pouvait fort
bien arriver de la part de Cantarello. D'ailleurs elle m'aimait reellement,
et elle avait vu mon eloignement pour lui se changer en une insurmontable
aversion, elle m'avait entendue lui jurer avec un profond accent de verite
que je mourrais plutot que d'appartenir a cet homme. Cantarello eut donc
ete la pour me reclamer, qu'elle m'aurait, je crois, laissee a cette heure
libre de choisir entre lui et son rival.

La journee se passa a accomplir, chacun de notre cote, nos devoirs de
religion. Le pretre fut invite a se tenir pret pour le lendemain, dix
heures du matin; nos parents et nos amis furent prevenus que nous devions
recevoir la benediction nuptiale a cette heure. Quant a Luigi, il n'avait
plus depuis longtemps ni pere ni mere, et il ne lui restait apres eux aucun
parent assez proche pour qu'il eut cru devoir le faire prevenir.

C'etaient de tristes auspices pour un mariage. Quoique le tremblement de
terre se fit sentir moins vivement a Taormine, assise comme elle est sur un
roc, qu'a Messine et a Catane, la ville cependant n'etait point exempte
de secousses, qui de moment en moment pouvaient devenir plus violentes.
Cependant Dieu nous garda pour cette fois, et le jour parut sans qu'il fut
survenu un accident serieux.

Dix heures sonnerent; nous nous rendimes a l'eglise, accompagnes de presque
tout le village. En entrant, il me sembla voir un homme cache derriere un
pilier, dans la partie la plus sombre et la plus reculee de la chapelle.
Si simple et si naturelle que fut la presence d'un curieux de plus,
soit instinct, soit pressentiment, a partir de ce moment mes yeux ne se
detacherent plus de cet homme.

La messe commenca; mais, a l'instant ou nous nous agenouillames devant
l'autel, l'homme se detacha du pilier, s'avanca vers nous, et, se placant
entre le pretre et moi:

--Ce mariage ne peut pas s'achever, dit-il.

--Cantarello! s'ecria Luigi en portant la main a sa poche pour y chercher
son couteau. Je lui saisis le bras avec force, quoique je me sentisse palir
moi-meme.

--Ne troublez pas la ceremonie divine, dit le pretre, et, qui que vous
soyez, retirez-vous.

--Ce mariage ne peut s'achever! repeta, d'une voix plus haute et plus
imperieuse encore, Cantarello.

--Et pourquoi? demanda le pretre.

--Parce que cette femme est la mienne, reprit Cantarello en me designant du
doigt.

--Moi! la femme de cet homme! m'ecriai-je; il est fou!

--C'est vous, Teresa, qui etes folle, reprit froidement Cantarello, ou
plutot qui avez volontairement perdu la memoire. Ne vous souvenez-vous plus
que le marquis de San-Floridio nous avait, depuis longtemps, fiances l'un a
l'autre, et que, la veille meme du tremblement de terre, c'est-a-dire le 4
a minuit, nous avons ete maries dans sa chapelle, ou il a voulu nous servir
de temoin lui-meme; maries par son propre chapelain?

Je jetai un cri de terreur, car je savais que le marquis et le chapelain
etaient morts tous deux, et que ni l'un ni l'autre par consequent ne
pouvait porter temoignage en ma faveur.

--Avez-vous commis ce sacrilege, ma fille? demanda avec un dernier air de
doute le pretre en s'avancant vers moi.

--Mon pere, m'ecriai-je, par tout ce qu'il y a de plus sacre au monde, je
vous affirme...

--Et moi, dit Cantarello en etendant la main vers l'autel, je vous
affirme...

--Pas de parjure, m'ecriai-je, pas de parjure! N'avez-vous point deja assez
de crimes dont il vous faut repondre devant Dieu?

Cantarello tressaillit et me regarda fixement, comme s'il eut voulu lire
jusqu'au fond de mon ame; mais cette fois, au lieu de me troubler,
son regard me donna une force nouvelle, car dans son regard je voyais
apparaitre un sentiment de terreur. Je profitai de ce moment d'hesitation.

--Mon pere, dis-je au pretre, cet homme est un pauvre fou qui m'a aimee,
et je ne puis attribuer le crime dont il a voulu se rendre coupable
aujourd'hui qu'a l'exces de son amour. Laissez-moi lui parler, je vous
prie, tout bas, pres de l'autel, mais en face de vous tous, et j'espere
qu'il se repentira et qu'il avouera la verite.

Cantarello eclata de rire.

--La verite, s'ecria-t-il, je l'ai dite, et il n'y a pas de puissance au
monde qui puisse me faire dire autre chose.

--Silence, repondis-je, et suivez-moi.

Dieu me donnait une force inouie, inconnue, et dont je ne me serais
jamais crue capable. Le pretre etait descendu de l'autel; je fis signe a
Cantarello de me suivre: il me suivit. Tous les assistants formaient autour
de nous un large cercle; Luigi seul se tenait en avant, la main sur son
couteau, et ne nous perdant pas des yeux.


--Teresa, me dit Cantarello a voix basse et m'adressant la parole le
premier, comme s'il eut craint ce que j'allais dire, pourquoi avez-vous
manque a la parole que vous avez donnee au marquis de San-Floridio?
Pourquoi m'avez-vous force de recourir a ce moyen?

--Parce que, lui repondis-je en le regardant fixement a mon tour, parce que
je ne voulais pas etre la femme d'un voleur ni d'un assassin.

Cantarello devint pale comme la mort; mais cependant, a l'exception de
cette paleur, rien n'indiqua que le coup dont je venais de le frapper eut
porte si avant.

--D'un voleur et d'un assassin! repeta-t-il en riant; vous m'expliquerez
ces paroles, je l'espere?

--Je n'ai qu'une seule explication a vous donner, repondis-je; j'etais dans
la chambre voisine, et a travers une fente de la muraille j'ai tout vu.

--Et qu'avez-vous vu? me demanda Cantarello.

--Je vous ai vu entrer dans la chambre du marquis au moment ou il venait
d'etre blesse par la chute d'une poutre; je vous ai vu vous precipiter sur
lui, je vous ai vu l'etrangler avec la cordeliere de sa robe de chambre; je
vous ai vu forcer le secretaire et tout prendre, or et billets; puis tirer
la paillasse du lit, renverser secretaire, chaises et canape, et y mettre
le feu avec un tison du poele. C'est moi qui ai jete le cri qui vous a fait
lever la tete; et quand vous m'avez rencontree en bas, sous le vestibule,
et que je vous ai fui, vous avez cru que j'etais pale d'effroi, n'est-ce
pas? C'etait d'horreur.

--Le conte n'est point mal imagine, reprit Cantarello. Et sans doute vous
esperez qu'on le croira?

--Oui; car ce n'est point un conte, mais une terrible realite.

--Mais la preuve?

--Comment! la preuve?

--Oui, il faudra donner la preuve. Le palais est en feu, le cadavre est
consume, le secretaire qui contenait cet or pretendu et ces billets
supposes est reduit en cendres. Oui, la preuve! la preuve!

Sans doute ce fut Dieu qui m'inspira.

--Vous ignorez donc ce qui s'est passe? lui demandai-je.

--Que s'est-il passe?

--Apres votre depart, apres que vous eutes quitte la ville pour aller
cacher votre vol dans quelque retraite sure, les domestiques du marquis se
sont reunis, et, dans un moment de tranquillite, sont montes a sa chambre.
Le cadavre a ete retrouve intact, depose dans la chapelle, et la trace
de la strangulation peut sans doute encore se voir autour de son cou. Le
secretaire est en cendres, oui; les billets sont brules, oui; mais l'or se
fond et ne se consume pas. Les domestiques savaient que ce secretaire etait
plein d'or; on cherchera les lingots, et les lingots seront absents. Alors,
moi, je dirai ou ils doivent se trouver, et peut-etre, en cherchant bien
dans les caves ou dans les jardins de votre maison de Catane, on les
trouvera.

Cantarello poussa une espece de rugissement sourd que moi seule je pus
entendre, et je vis qu'il hesitait s'il ne me poignarderait pas tout de
suite, au risque de ce qui pourrait en resulter.

--Si vous faites un mouvement, lui dis-en en reculant d'un pas, j'appelle
au secours, et vous etes perdu. Voyez plutot.

En effet, Luigi et trois autres jeunes gens de nos parents et de nos amis
se tenaient tout prets a s'elancer sur Cantarello au premier signe que je
ferais. Cantarello jeta sur eux un regard de cote, vit ces dispositions
hostiles, et parut reflechir un instant.

--Et si je me retire, si je quitte la Sicile, si je vous laisse etre
heureuse avec votre Luigi?

--Alors je me tairai.

--Qui m'en repondra?

--Mon serment.

--Et votre mari lui-meme ignorera ce qui s'est passe?

--Tant que vous nous laisserez tranquilles et que vous ne tenterez pas de
troubler notre bonheur.

--Jurez, alors.

J'etendis la main vers l'autel.

--O mon Dieu! dis-je a mi-voix, recevez le serment que je fais de ne jamais
dire a ame vivante au monde ce que j'ai vu au palais San-Floridio pendant
la journee du 5. Ecoutez le serment que je fais au meurtrier et au voleur
de cacher son crime a tout le monde, comme si j'etais sa complice, et de ne
jamais, ni directement ni indirectement, le reveler a personne.

--Meme en confession.

--Meme en confession; a moins, ajoutai-je, que lui-meme ne me degage de mon
serment par quelque persecution nouvelle.

--Jurez par le sang du Christ!

--Par le sang du Christ! je le jure.

--Mon pere, dit Cantarello en descendant des marches de l'autel et en
s'adressant au pretre, je suis un pauvre pecheur, pardonnez-moi et priez
pour moi; j'avais menti, cette femme est libre.

Puis, ces paroles prononcees du meme ton que si le repentir seul les avait
fait sortir de sa bouche, Cantarello passa pres du groupe de jeunes gens;
Luigi et l'intendant echangerent un regard, l'un de mepris et l'autre de
menace; puis, s'enveloppant de son manteau, Cantarello gagna la porte d'un
pas ferme et disparut.

La ceremonie nuptiale, si etrangement et si inopinement interrompue,
s'acheva alors sans autre incident.

En rentrant a la maison, Luigi m'interrogea sur ce qui s'etait passe entre
moi et Cantarello, et me demanda par quelle puissance j'avais pu le faire
obeir ainsi; mais je lui repondis que, comme il avait pu le voir, j'avais
fait un serment, et que ce serment etait celui de me taire. Luigi n'insista
point davantage, il savait qu'aucune priere ne pouvait me faire manquer a
une promesse si solennellement faite, et je ne m'apercus jamais qu'il eut
garde de mon refus un mauvais souvenir.

Nous allames demeurer dans la maison de Luigi. C'etait une jolie petite
maison isolee au milieu d'une vigne, a trois quarts de lieue de Paterno,
de l'autre cote de la Giavetta, et sur la route de Censorbi. Quant a
Cantarello, il avait quitte, disait-on, la Sicile, et personne ne l'avait
revu depuis le jour ou il etait entre dans l'eglise de Taormine. Rien
n'avait transpire, au reste, ni de l'assassinat, ni du vol, et nul
ne soupconnait que le marquis de San-Floridio n'eut pas ete tue
accidentellement.

Pendant trois ans, nous fumes, Luigi et moi, les creatures les plus
heureuses de la terre; le seul chagrin que nous eussions eprouve etait la
perte de notre premier enfant; mais Dieu nous en avait envoye un second
plein de force et de sante, et nous commencions a oublier cette premiere
perte, quelque douloureuse qu'elle fut. Notre enfant etait en nourrice a
Feminamorta, petit village situe a deux lieues a peu pres de notre maison,
et, tous les dimanches, ou nous allions le voir, ou sa nourrice nous
l'amenait.

Une nuit, c'etait la nuit du 2 au 3 decembre 1787, on frappa violemment a
notre porte; Luigi se leva et demanda qui frappait:

--Ouvrez, dit une voix; je viens de Feminamorta, et je suis envoye par la
nourrice de votre enfant.--Je poussai un cri de terreur, car un messager
envoye a cette heure ne presageait rien de bon.

Luigi ouvrit. Un homme vetu en paysan etait debout sur le seuil.

--Que voulez-vous? demanda Luigi. Notre enfant serait-il malade?

--Il a ete surpris aujourd'hui a cinq heures par des convulsions, dit le
paysan, et la nourrice vous fait dire que, si vous n'accourez pas bien
vite, elle a peur que le pauvre innocent ne trepasse sans que vous ayez la
consolation de l'embrasser.

--Et un medecin! criai-je, un medecin! ne devrions-nous pas aller chercher
un medecin a Paterno?

--C'est inutile, repondit le paysan, cela ne ferait que vous retarder, et
celui du village est pres de lui.

Et, comme si le paysan eut ete presse lui-meme, il reprit en courant le
chemin de Feminamorta.

--Si vous arrivez avant nous, cria Luigi au messager, annoncez a la
nourrice que nous vous suivons.

--Oui, dit le paysan dont la voix commencait a se perdre dans
l'eloignement.

Nous nous habillames a la hate et tout en pleurant; puis, fermant la porte
derriere nous, nous primes a notre tour la route de Feminamorta; mais, a
moitie chemin a peu pres, et comme nous traversions un endroit resserre
par des rochers, quatre hommes masques s'elancerent sur nous, nous
renverserent, nous lierent les mains, et nous mirent un baillon dans la
bouche et un bandeau sur les yeux. Puis, ayant fait avancer une litiere
portee a dos de mulets, ils nous firent entrer dedans, Luigi et moi,
fermerent a clef les portieres et les volets, et se remirent aussitot en
chemin au grand trot des mules. Nous marchames ainsi quatre ou cinq heures
a peu pres, puis nous nous arretames; un instant apres, la porte de notre
litiere s'ouvrit, et nous sentimes, a la fraicheur qui venait jusqu'a nous,
que nous devions etre dans quelque grotte; alors on nous debaillonna.

--Ou sommes-nous et ou nous menez-vous? m'ecriai-je aussitot, tandis que de
son cote Luigi faisait a peu pres la meme question.

--Buvez et mangez, dit une voix qui nous etait parfaitement inconnue,
tandis qu'on nous deliait les mains, en nous laissant les jambes
enchainees; buvez et mangez, et ne vous occupez pas d'autre chose.

J'arrachai le bandeau qui me couvrait les yeux. Comme je l'avais prevu,
nous etions dans une caverne, deux hommes masques se tenaient chacun a une
portiere, un pistolet a la main, tandis que deux autres nous tendaient du
vin et du pain.

Luigi repoussa le vin et le pain qu'on lui offrait, et fit un mouvement
pour delier la corde qui retenait ses jambes; un des hommes lui appuya un
pistolet sur la poitrine.

--Encore un mouvement pareil, lui dit-il, et tu es mort.

Je suppliai Luigi de ne faire aucune resistance.

On nous presenta de nouveau du pain et du vin.

--Je n'ai pas faim, je n'ai pas soif, dit Luigi.

--Ni moi non plus, ajoutai-je.

--Comme vous voudrez, nous dit l'homme qui nous avait deja parle, et dont
la voix nous etait inconnue; mais alors vous trouverez bon qu'on vous lie
les mains, qu'on vous baillonne et qu'on vous bande les yeux de nouveau.

--Faites ce que vous voulez, dis-je, nous sommes en votre puissance.

--Infames scelerats! murmura Luigi.

--Au nom du ciel! m'ecriai-je, au nom du ciel! Luigi, pas de resistance, tu
vois bien que ces messieurs ne veulent pas nous tuer. Ayons patience, et
peut-etre qu'ils auront pitie de nous.

A cette esperance, exprimee avec l'accent de l'angoisse, un seul eclat de
rire repondit; mais a cet eclat de rire je tressaillis jusqu'au fond de
l'ame. Je le reconnaissais pour l'avoir deja entendu dans l'eglise de
Taormine. Sans aucun doute nous etions au pouvoir de Cantarello, et il
etait au nombre des quatre hommes masques qui nous escortaient.

Je tendis les mains et j'avancai la tete avec soumission. Il n'en fut pas
de meme de Luigi; une lutte s'engagea entre lui et l'homme qui voulait le
garrotter, mais les trois autres vinrent au secours de leur compagnon, et
il fut de nouveau lie et baillonne de force, puis on lui banda les yeux, et
l'on referma sur nous les portieres et les volets de la litiere.

Je ne puis dire combien d'heures nous restames ainsi, car il est impossible
de mesurer le temps dans une pareille situation. Seulement, il est probable
que nous passames la journee caches dans cette grotte, nos conducteurs
n'osant sans doute marcher que la nuit. Je ne sais ce qu'eprouvait Luigi;
mais, pour moi, je sentais que la fievre me brulait, et que j'avais une
faim et surtout une soif extremes. Enfin notre litiere s'ouvrit de nouveau,
cette fois on ne nous delia point; on se contenta de nous oter le baillon
de la bouche. A peine pus-je parler, que je demandai a boire: on approcha
un verre de ma bouche; je le vidai d'un trait, et aussitot je sentis qu'on
me rebaillonnait comme auparavant.

Je n'avais pas pris le temps de gouter la liqueur qu'on m'avait donnee, et
qui ressemblait fort a du vin, quoiqu'elle eut un gout etrange et que je ne
connaissais pas; mais, quelle que fut cette liqueur, je sentis au bout d'un
instant qu'elle rafraichissait ma poitrine. Il y a plus, bientot j'eprouvai
un calme que je croyais impossible dans une situation pareille a la mienne.
Ce calme meme n'etait pas exempt d'un certain charme. Je crus, tout bandes
que fussent mes yeux, voir passer devant moi des fantomes lumineux qui me
saluaient avec un doux sourire; peu a peu je tombai dans un etat d'apathie
qui n'etait ni le sommeil ni la veille. Il me semblait que des airs oublies
depuis ma jeunesse bruissaient a mes oreilles; de temps en temps je voyais
de grandes lueurs qui traversaient comme des eclairs l'obscurite de la
nuit, et j'apercevais alors des palais richement eclaires ou de belles
prairies toutes couvertes de fleurs. Bientot je crus sentir qu'on me
prenait et qu'on m'emportait sous un berceau de chevrefeuille et de
lauriers roses, qu'on me couchait sur un banc de gazon, et que je voyais
au-dessus de ma tete un beau ciel tout etoile. Alors je me mettais a rire
de la frayeur que j'avais eue lorsque je m'etais crue prisonniere; puis je
revoyais mon enfant, qui accourait en jouant vers moi; seulement ce n'etait
pas celui qui vivait encore, chose etrange! C'etait celui qui etait
mort. Je le pris dans mes bras, je l'interrogeai sur son absence, et il
m'expliqua qu'un matin il s'etait reveille avec des ailes d'ange et etait
remonte vers le ciel; mais alors il m'avait vu tant pleurer, qu'il avait
prie Dieu de permettre qu'il redescendit sur la terre. Enfin tous ces
objets devinrent peu a peu moins distincts, et finirent par se confondre
ensemble et disparaitre dans la nuit. Je tombai alors, presque sans
transition, dans un sommeil lourd, profond, obscur et sans reves.

Quand je me reveillai, nous etions dans le caveau ou nous sommes encore
aujourd'hui, moi libre, Luigi scelle a la muraille par une chaine. Une
table etait dressee entre nous; sur cette table etait une lampe, quelques
provisions de bouche, du vin, de l'eau, des verres, et contre la muraille
un reste de feu qui avait servi a river les fers de Luigi.

Luigi etait assis, la tete sur les deux genoux, et plonge dans une si
profonde douleur, que je me reveillai, me levai et allai a lui sans qu'il
m'entendit. Un sanglot, qui s'echappa malgre moi de ma poitrine, le tira de
son accablement. Il leva la tete, et nous nous jetames dans les bras l'un
de l'autre.

C'etait la premiere fois depuis notre enlevement que nous pouvions echanger
nos pensees. Comme moi, quoiqu'il n'eut pas precisement reconnu Cantarello,
il etait convaincu que nous etions ses victimes; comme a moi, on lui avait
donne une boisson narcotique qui lui avait fait perdre tout sentiment, et
il venait de se reveiller seulement lorsque je me reveillai moi-meme.

Le premier jour nous ne voulumes pas manger. Luigi etait sombre et muet;
j'etais assise et je pleurais pres de lui. Bientot, cependant, notre
douleur s'adoucit de ce que nous etions ensemble. Enfin le besoin se fit
sentir si violemment, que nous mangeames, puis le sommeil vint a son tour.
La vie continuait pour nous, moins la liberte, moins la lumiere.

Luigi avait une montre: pendant notre voyage, elle s'etait arretee a minuit
ou a midi; il la remonta; elle ne nous indiquait pas l'heure reelle; mais
elle nous faisait du moins une heure fictive a l'aide de laquelle nous
pouvions mesurer le temps.

Nous avions ete enleves dans la nuit du mardi au mercredi. Nous calculames
que nous nous etions reveilles le jeudi matin. Au bout de vingt-quatre
heures, nous fimes une ligne sur le mur avec un charbon. Un jour devait
etre ecoule; nous etions a vendredi. Vingt-quatre heures apres, nous
tirames une seconde ligne pareille; nous etions a samedi. Au bout du meme
temps, nous tirames encore une ligne qui depassait en longueur les deux
premieres; cette ligne indiquait le dimanche.

Nous passames en prieres tout le saint jour de Seigneur.

Huit jours s'ecoulerent ainsi. Au bout de huit jours, nous entendimes des
pas qui semblaient venir d'un long corridor; ces pas se rapprocherent de
plus en plus; notre porte s'ouvrit. Un homme enveloppe d'un grand manteau
parut, tenant une lanterne a la main: c'etait Cantarello.

Je tenais Luigi dans mes bras; je le sentais fremir de colere. Cantarello
s'approcha de nous, et je sentit tous les muscles de Luigi successivement
se contracter et se tendre. Je compris que, si Cantarello s'approchait a la
portee de sa chaine, il bondirait sur lui comme un tigre, et qu'il y aurait
une lutte mortelle entre ces deux hommes. Il me vint alors une pensee
que j'aurais crue impossible, c'est que je pouvais devenir encore plus
malheureuse que je ne l'etais. Je lui criai donc de ne pas s'approcher. Il
comprit la cause de ma crainte; sans me repondre, il releva son manteau et
me montra qu'il etait arme. Deux pistolets etaient passes a sa ceinture, et
une epee etait pendue a son cote.

Il deposa sur la table des provisions nouvelles; ces provisions se
composaient, comme les premieres, de pain, de viandes fumees, de vin, d'eau
et d'huile. L'huile surtout nous etait precieuse; elle entretenait la
lumiere de notre lampe. Je m'apercus alors que la lumiere etait un des
premiers besoins de la vie.

Cantarello sortit et referma la porte sans que je lui eusse adresse
d'autres paroles que celles qui avaient pour but de l'empecher de
s'approcher de Luigi, et sans qu'il eut repondu par un autre geste que par
celui qui indiquait qu'il avait des armes. Ce fut alors seulement que,
certaine par sa presence meme d'etre relevee de mon serment, qui ne
m'engageait que s'il tenait lui-meme la promesse qu'il avait faite de
s'eloigner de nous, je racontai tout a Luigi. Lorsque j'eus fini, Luigi
poussa un profond soupir.

--Il a voulu s'assurer notre silence, dit-il. Nous sommes ici pour le reste
de notre vie.

Un eclat de rire affirmatif retentit derriere la porte. Cantarello s'etait
arrete la, avait ecoute et avait tout entendu. Nous comprimes que nous
n'avions plus d'espoir qu'en Dieu et en nous-memes.

Nous commencames alors a faire une inspection plus detaillee de notre
cachot. C'est une espece de cave de dix pas de large sur douze de long,
sans autre issue que la porte. Nous sondames les murs: partout il nous
parurent pleins. J'allai a la porte, je l'examinai; elle etait de chene
et retenue par une double serrure. Il y avait peu de chances de fuite;
d'ailleurs, Luigi etait enchaine par le milieu du corps et par un pied.

Neanmoins, pendant un an a peu pres, l'espoir ne nous abandonna point tout
a fait; pendant un an nous revames tous les moyens possibles de fuir.
Chaque semaine, exactement, Cantarello reparaissait et nous apportait
nos provisions hebdomadaires; chose etrange, peu a peu nous nous etions
habitues a sa visite, et, soit resignation, soit besoin d'etre distraits un
instant de notre solitude, nous avions fini par attendre le moment ou il
devait venir avec une certaine impatience. D'ailleurs, l'espoir, qui ne
s'eteint jamais, nous faisait toujours croire qu'a la visite prochaine
Cantarello aurait pitie de nous. Mais le temps s'ecoulait, Cantarello
reparaissait avec la meme figure sombre et impassible, et s'eloignait le
plus souvent sans echanger avec nous une seule parole. Nous continuions a
tracer les jours sur la muraille.

Une seconde annee s'ecoula ainsi. Notre existence etait devenue toute
machinale; nous restions des heures entieres comme aneantis, et, pareils
aux animaux, nous ne sortions de cet aneantissement que lorsque le besoin
de boire ou de manger nous tirait de notre torpeur. La seule chose qui nous
preoccupat serieusement, c'est que notre lampe ne s'eteignit, et ne nous
laissat dans l'obscurite; tout le reste nous etait indifferent.

Un jour, au lieu de monter sa montre, Luigi la brisa contre la muraille; a
partir de ce jour nous cessames de mesurer les heures, et le temps cessa
d'exister pour nous: il etait tombe dans l'eternite.

Cependant, comme j'avais remarque que Cantarello venait regulierement tous
les huits jours, chaque fois qu'il venait, je faisais une marque sur la
muraille et cela remplacait a peu pres notre montre; mais je me lassai a
mon tour de ce calcul inutile, et je cessai de marquer les visites de notre
geolier.

Un temps indefini s'ecoula: ce durent etre plusieurs annees. Je devins
enceinte.

Ce fut une sensation bien joyeuse et bien penible a la fois. Devenir mere
dans un cachot, donner la vie a un etre humain sans lui donner le jour ni
la lumiere, voir l'enfant de ses entrailles, une pauvre creature innocente
qui n'est point nee encore, condamnee au supplice qui vous tue!

Pour notre enfant nous revinmes a Dieu, que nous avions presque oublie.
Nous l'avions tant prie pour nous, sans qu'il nous repondit, que nous
avions fini par croire qu'il ne nous entendait pas; mais nous allions le
prier pour notre enfant, et il nous semblait que notre voix devait percer
les entrailles de la terre.

Je ne dis rien a Cantarello. J'avais peur, je ne sais pourquoi, que cette
nouvelle ne lui inspirat quelque sombre projet contre nous ou contre notre
enfant. Un jour il me trouva assise sur mon lit et allaitant la pauvre
petite creature.

A cette vue il tressaillit, et il me sembla que sa sombre figure
s'adoucissait. Je me jetai a ses pieds.

--Promettez-moi que mon enfant n'est point enseveli pour toujours dans ce
cachot, lui dis-je, et je vous pardonne.

Il hesita un instant, puis, passant la main sur son front:

--Je vous le promets! dit-il.

A la visite suivante il m'apporta tout ce qu'il fallait pour habiller mon
enfant.

Cependant je deperissais a vue d'oeil. Un jour, Cantarello me me regarda
avec une expression de pitie que je ne lui avais pas encore vue.

--Jamais, me dit-il, vous n'aurez la force d'allaiter cet enfant.

--Ah! repondis-je, vous avez raison, et je sens que je m'eteins. C'est
l'air qui me manque.

--Voulez-vous sortir avec moi? demanda Cantarello. Je tressaillis.

--Sortir! Et Luigi, et mon enfant?

--Ils resteront ici pour me repondre de votre silence.

--Jamais! repondis-je, jamais!

Cantarello reprit en silence sa lanterne, qu'il avait posee sur la table,
et sortit.

Je ne sais combien d'heures nous restames sans parler, Luigi et moi.

--Tu as eu tort, me dit enfin Luigi.

--Mais pourquoi sortir? repondis-je.

--Tu aurais vu ou nous sommes, tu aurais remarque ou il te conduisait. Tu
aurais pu trouver quelque moyen de reveler notre existence et d'appeler a
nous la pitie des hommes. Tu as eu tort, te dis-je.

--C'est bien, lui repondis-je; s'il m'en parle encore, j'accepterai.

Et nous retombames dans notre silence habituel. Les huit jours
s'ecoulerent. Cantarello reparut; outre nos provisions habituelles, il
portait un assez gros paquet.

--Voici des habits d'homme, dit-il; quand vous serez decidee a sortir,
mettez-les, je saurai ce que cela veut dire, et je vous emmenerai.

Je ne repondis rien; mais, a la visite suivante, Cantarello me trouva vetue
en homme.

--Venez, me dit-il.

--Un instant, m'ecriai-je, vous me jurez que vous me ramenerez ici.

--Dans une heure vous y serez.

--Je vous suis.

Cantarello marcha devant moi, ferma la premiere porte, et nous nous
trouvames dans un corridor. Dans ce corridor etait une seconde porte qu'il
ouvrit et qu'il ferma encore, puis nous montames dix ou douze marches, et
nous nous trouvames en face d'une troisieme porte.

Cantarello se retourna vers moi, tira un mouchoir de sa poche et me banda
les yeux. Je me laissai faire comme un enfant; je me sentais tellement en
la puissance de cet homme, qu'une observation meme me semblait inutile.

Lorsque j'eus les yeux bandes, il ouvrit la porte, et il me sembla que je
passais dans une autre atmosphere. Nous fimes quarante pas sur des dalles,
quelques-unes retentissaient comme si elles recouvraient des caveaux, et je
jugeai que nous etions dans une eglise. Puis Cantarello lacha ma main et
ouvrit une autre porte.

Cette fois je jugeai, par l'impression de l'air, que nous etions enfin
sortis, et du caveau et de l'eglise, et sans donner le temps a Cantarello
de me decouvrir les yeux, sans songer aux suites que pouvait avoir mon
impatience, j'arrachai le mouchoir!

Je tombai a genoux, tant le monde me parut beau! Il pouvait etre quatre
heures du matin, le petit jour commencait a poindre; les etoiles
s'effacaient peu a peu du ciel, le soleil apparaissait derriere une petite
chaine de collines; j'avais devant moi un horizon immense: a ma gauche
des ruines, a ma droite des prairies et un fleuve; devant moi une ville,
derriere cette ville la mer.

Je remerciai Dieu de m'avoir permis de revoir toutes ces belles choses,
qui, malgre le crepuscule dans lequel elles m'apparaissaient, ne laissaient
pas de m'eblouir au point de me forcer a fermer les yeux, tant mes regards
s'etaient affaiblis dans mon caveau. Pendant ma priere, Cantarello referma
la porte. Comme je l'avais pense, c'etait celle d'une eglise. Au reste
cette eglise m'etait tout a fait inconnue, et j'ignorais parfaitement ou je
me trouvais.

N'importe, je n'oubliai aucun detail; et ce me fut chose facile, car le
paysage tout entier se refletait dans mon ame comme dans un miroir.

Nous attendimes que le jour fut tout a fait leve, puis nous nous
acheminames vers un village. Sur la route nous rencontrames deux ou trois
personnes qui saluerent Cantarello d'un air de connaissance. En arrivant
au village, nous entrames dans la troisieme maison a droite. Il y avait au
fond de la chambre et pres d'un lit une vieille femme qui filait; pres
de la fenetre, une jeune femme, de mon age a peu pres, etait occupee a
tricoter; un enfant de deux a trois ans se roulait a terre.

Les femmes paraissaient habituees a voir Cantarello; pourtant je remarquai
que pas une seule fois elles ne l'appelerent par son nom. Ma presence les
etonna. Malgre mes habits, la jeune femme reconnut mon sexe, et fit a
demi-voix quelques plaisanteries a mon conducteur. C'est un jeune pretre,
repondit-il d'un ton severe; un jeune pretre de mes parents qui s'ennuie
au seminaire, et que, de temps en temps, pour le distraire, je fais sortir
avec moi.

Quant a moi, je devais paraitre comme abrutie a ceux qui me regardaient.
Mille idees confuses se pressaient dans mon esprit; je me demandais si je
ne devais pas crier au secours, a l'aide, raconter tout, accuser Cantarello
comme voleur, comme assassin. Puis je m'arretais, en songeant que tout
le monde paraissait le connaitre et le venerer, tandis que moi j'etais
inconnue; on me prendrait pour quelque folle echappee de sa loge, et l'on
ne ferait pas attention a moi; ou, dans le cas contraire, Cantarello
pouvait fuir, repasser par l'eglise, egorger mon enfant et mon mari. Il
l'avait dit, mon enfant et mon mari repondaient de moi. D'ailleurs, ou et
comment les retrouverais-je? La porte par laquelle nous etions entres
dans l'eglise ne pouvait-elle etre si secrete et si bien cachee qu'il fut
impossible de la decouvrir? Je resolus d'attendre, de me concerter avec
Luigi, et d'arreter sans precipitation ce que nous devions faire.

Au bout d'un instant, Cantarello prit conge des deux femmes, passa son bras
sous le mien, descendit par une petite ruelle jusqu'au bord d'un fleuve,
suivit pendant un quart de lieue son cours, qui nous rapprochait de
l'eglise; puis, par un detour, il me ramena sous le porche par lequel
j'etais sortie, me banda les yeux et rouvrit la porte, qu'il referma
derriere nous. Je comptai de nouveau quarante pas. Alors la seconde porte
s'ouvrit; je sentis l'impression froide et humide du souterrain, je
descendis les douze marches de l'escalier interieur; nous arrivames a la
troisieme porte, puis a la quatrieme; elle cria a son tour sur ses gonds.
Enfin Cantarello me poussa, les yeux toujours bandes, dans le caveau, et
referma la porte derriere moi. J'arrachai vivement le bandeau, et je me
retrouvai en face de Luigi et de mon enfant.

Je voulais raconter aussitot a Luigi tout ce que j'avais vu, mais il me
fit, en portant un doigt a sa bouche, signe que Cantarello pouvait ecouter
derriere la porte, et entendre ce que nous dirions. J'allai m'asseoir sur
le matelas qui me servait de lit, et je donnai le sein a mon enfant.

Luigi ne s'etait pas trompe: au bout d'une heure a peu pres, nous
entendimes des pas qui s'eloignaient doucement. Ennuye de notre silence,
Cantarello, sans doute, s'etait decide a partir. Cependant nous ne nous
crumes pas encore en surete, malgre ces apparences de solitude; nous
attendimes quelques heures encore; puis, ces quelques heures ecoulees, je
m'approchai de Luigi, et, a voix basse, je lui racontai tout ce que j'avais
vu, sans omettre un detail, sans oublier une circonstance.

Luigi reflechit un instant; puis, me faisant a son tour quelques questions
auxquelles je repondis affirmativement:

--Je sais ou nous sommes, dit-il; ces ruines sont celles de l'Epipoli, ce
fleuve, c'est l'Anapus; cette ville, c'est Syracuse; enfin, cette chapelle,
c'est celle du marquis de San-Floridio.

--O mon Dieu! m'ecriai-je, en me rappelant cette vieille histoire d'un
marquis de San-Floridio qui, du temps des Espagnols, avait passe dix ans
dans un souterrain, souterrain si bien cache que ses ennemis les plus
acharnes n'avaient pu le decouvrir.

--Oui, c'est cela, dit Luigi, comprenant ma pensee; oui, nous sommes dans
le caveau du marquis Francesco, et aussi bien caches aux yeux des hommes
que si nous etions deja dans notre tombe.

Je compris alors combien il etait heureux que je n'eusse pas cede a ce
mouvement qui m'avait portee a appeler au secours.

--Eh bien! me demanda Luigi apres un long silence, as-tu concu quelque
esperance? as-tu forme quelque projet?

--Ecoute, lui dis-je. Parmi ces deux femmes, il y en avait une, la plus
jeune, qui me regardait avec interet; c'est a elle qu'il faudrait parvenir
a faire savoir qui nous sommes et ou nous sommes.

--Et comment cela?

J'allai a la table et je pris deux feuilles de papier blanc dans lesquelles
etaient enveloppes quelques fruits.

--Il faut, dis-je a Luigi, mettre a part et cacher tout le papier que
desormais nous pourrons nous procurer; j'ecrirai dessus toute notre
malheureuse histoire, et, un jour ou je sortirai, je la glisserai dans la
main de la jeune femme.

--Mais si malgre tout cela on ne retrouve pas l'entree du caveau, si
Cantarello arrete se tait, et si, Cantarello se taisant, nous restons
ensevelis dans ce tombeau?

--Ne vaut-il mieux pas mourir que de vivre ainsi?

--Et notre enfant? dit Luigi.

Je jetai un cri et me precipitai sur mon enfant. Dieu me pardonne! je
l'avais oublie, et c'etait son pere qui s'en etait souvenu.

Il fut convenu cependant que je suivrais le plan que j'avais propose;
seulement, je ne devais oublier rien de ce qui pourrait guider les
recherches. Puis nous laissames de nouveau couler le temps, mais cette fois
avec plus d'impatience, car, si eloignee qu'elle fut, il y avait une lueur
d'esperance a l'horizon.

Cependant, pour ne point eveiller les soupcons de Cantarello, il fallait,
si ardent qu'il fut, cacher le desir que j'avais de sortir une seconde
fois; lui, de son cote, semblait avoir oublie ce qu'il m'avait offert.
Quatre mois s'ecoulerent sans que j'en ouvrisse la bouche; mais je
retombais dans un marasme tel que, me voyant un jour couchee sans mouvement
et pale comme une morte, il me dit le premier:

--Si dans huit jours vous voulez sortir, tenez-vous prete; je vous
emmenerai.

J'eus la force de ne point laisser voir la joie que j'eprouvai a cette
proposition, et je me contentai de lui faire signe de la tete que
j'obeirais.

Pendant le temps qui s'etait ecoule, nous avions mis de cote tout le papier
que nous avions pu recueillir, et il y en avait deja assez pour ecrire
l'histoire detaillee de tous nos malheurs.

Le jour venu, Cantarello me trouva prete. Comme la premiere fois, il marcha
devant moi jusqu'a la seconde porte, et la, comme a la premiere sortie, il
me banda les yeux; puis tout se passa comme tout s'etait deja passe. A la
porte de l'eglise, j'otai mon bandeau.

Nous sortions a peu pres a la meme heure que la premiere fois; c'etait le
meme spectacle, et cependant, chose etrange! deja je le trouvais moins
beau.

Nous nous acheminames vers le village; nous entrames dans la meme maison.
Les deux femmes y etaient encore, l'une filant, l'autre tricotant. Sur une
table etaient un encrier et des plumes. Je m'appuyai contre cette table, et
je glissai une plume dans ma poche. Pendant ce temps, Cantarello parlait a
voix basse avec la jeune femme. C'etait de moi encore qu'il etait question,
car elle me regardait en parlant. J'entendis qu'elle lui disait:--Il parait
qu'il ne s'habitue pas au seminaire, votre jeune parent, car il est
encore plus pale et plus triste que la premiere fois que vous nous l'avez
amene.--Quant a la vieille femme, elle ne disait pas un mot, elle ne levait
pas la tete de son rouet; elle paraissait idiote.

Au bout de dix minutes a peu pres, Cantarello, comme la premiere fois, mit
mon bras sous le sien, reprit la meme route, et descendit aux bords du
petit fleuve. Tout en suivant ce chemin, je dis a Cantarello que je
voudrais bien avoir aussi des aiguilles et du coton pour tricoter, et il me
promit qu'il m'en apporterait.

Tout en revenant vers la chapelle, je m'apercus que nous devions etre a la
fin de l'automne; les moissons etaient faites, ainsi que les vendanges. Je
compris alors pourquoi Cantarello avait ete quatre mois sans me parler de
sortir. Il attendait que les travailleurs eussent quitte les champs.

A la porte de la chapelle, il me banda de nouveau les yeux. Je rentrai
conduite par lui, et sans faire la moindre resistance. Je comptai de
nouveau les quarante pas, et nous nous arretames. Je compris pendant cette
pause que Cantarello fouillait a sa poche pour en tirer la clef. J'entendis
qu'il cherchait contre la muraille l'ouverture de la serrure. Je songeai
qu'il devait alors avoir le dos tourne. Je levai vivement mon bandeau, et
je l'abaissai aussitot. Ce ne fut qu'une seconde, mais cette seconde me
suffit. Nous etions dans la chapelle a gauche de l'autel. La porte doit se
trouver entre les deux pilastres.

C'est la qu'il faudra chercher cette entree, chercher jusqu'a ce qu'on la
trouve, car c'est la precisement et positivement qu'elle est.

Cantarello ne vit rien. Les deux portes s'ouvrirent successivement devant
nous, et, la troisieme refermee derriere moi, je me retrouvai dans notre
cachot.

Luigi et moi, nous observames le meme silence que la premiere fois, et ce
ne fut que lorsque je jugeai qu'il etait impossible que Cantarello fut
encore la, que je tirai la plume de ma poche et que je la montrai a Luigi.
Il me fit signe de la cacher, et je la glissai sous le matelas.

Puis j'allai m'asseoir pres de lui, et, comme la premiere fois, je lui
racontai les moindres details de ma sortie. C'etait une circonstance
precieuse que la decouverte que j'avais faite de la porte secrete qui
donnait dans l'eglise, et, avec des renseignements aussi exacts que ceux
que je pouvais donner maintenant, il etait certain qu'on finirait par
decouvrir la serrure, et qu'une fois la serrure decouverte, on parviendrait
jusqu'a nous.

Je laissai un jour se passer a peu pres avant d'essayer d'ecrire; alors je
pris un des gobelets d'etain, je delayai dans de l'eau un peu de ce noir
qui etait reste a la muraille depuis le jour ou on y avait fait du feu, je
pris ma plume, je la trempai dans ce melange, et je m'apercus avec joie
qu'il pouvait parfaitement me tenir lieu d'encre.

Le meme jour, je commencai a ecrire, sous l'invocation de Dieu et de la
Madone, ce manuscrit, qui contient le recit exact de nos malheureuses
aventures, et la bien humble et bien pressante priere, a tout chretien
dans les mains duquel il tomberait, de venir le plus tot possible a notre
secours.

Au nom du Pere, du Fils et du Saint-Esprit, ainsi soit-il.

Une croix etait dessinee au-dessous de ces mots, puis le manuscrit
continuait; seulement, la forme du recit etait changee: elle etait au
present au lieu d'etre au passe. Ce n'etaient plus des souvenirs de dix, de
huit, de six, de quatre ou de deux ans; c'etaient des notes journalieres,
des impressions momentanees, jetees sur le papier a l'heure meme ou elles
venaient d'etre ressenties.

Aujourd'hui Cantarello est venu comme d'habitude; outre les provisions
ordinaires, il a apporte le coton et les aiguilles a tricoter qu'il m'avait
promis; le manuscrit et la plume etaient caches, les deux gobelets etaient
propres et rinces sur la table, il ne s'est apercu de rien. O mon Dieu!
protegez-nous.

Trois semaines sont passees, et Cantarello ne parle pas de me faire sortir.
Aurait-il des soupcons? Impossible. Aujourd'hui il est reste plus longtemps
que d'habitude, et m'a regardee en face; je me suis sentie rougir, comme
s'il avait pu lire mon esperance sur mon front; alors j'ai pris mon enfant
dans mes bras, et je l'ai berce en chantant, tant j'etais troublee.

--Ah! vous chantez, a-t-il dit; vous ne vous trouvez donc pas si mal ici
que je le croyais?

--C'est la premiere fois que cela m'arrive depuis que je suis ici.

--Savez-vous depuis combien de temps vous etes dans ce souterrain? a
demande Cantarello.

--Non, ai-je repondu; les deux ou trois premieres annees, j'ai compte les
jours; mais j'ai vu que c'etait inutile, et j'ai cesse de prendre cette
peine.

--Depuis pres de huit ans, a dit Cantarello.

J'ai pousse un soupir, Luigi a fait entendre un rugissement de colere.
Cantarello s'est retourne, a regarde Luigi avec mepris, et a hausse les
epaules; puis, sans parler de me faire sortir, il s'est retire.

Ainsi il y a huit ans que nous sommes enfermes dans ce caveau. O mon Dieu!
mon Dieu! vous l'avez entendu de sa propre bouche; il y a huit ans! Et
qu'avons-nous fait pour souffrir ainsi? Rien; vous le savez bien, mon Dieu!

Sainte Madone du Rosaire, priez pour nous!

Oh! ecoutez-moi, ecoutez, vous dont je ne sais pas le nom; vous, mon seul
espoir; vous qui, femme comme moi, mere comme moi, devez avoir pitie de mes
souffrances; ecoutez, ecoutez!

Cantarello sort d'ici. Deux mois et demi s'etaient ecoules sans qu'il
parlat de rien; enfin, aujourd'hui, il m'a offert de sortir dans huit
jours; j'ai accepte. Dans huit jours il viendra me prendre; dans huit jours
mon sort sera entre vos mains; vos yeux, vos paroles, toute votre personne
a paru me porter de l'interet.--Ma soeur en Jesus-Christ, ne m'abandonnez
pas!

Vous trouverez toute cette histoire chez vous apres mon depart. Sur mon
salut eternel, sur la tombe de ma mere, sur la tete de mon enfant! c'est la
verite pure, c'est ce que je dirai a Dieu quand Dieu m'appellera a lui, et
a chacune de mes paroles l'ange qui accompagnera mon ame au pied de son
trone dira en pleurant de pitie:

--Seigneur, c'est vrai!

Ecoutez donc: aussitot que vous aurez trouve ce manuscrit, vous irez chez
le juge, et vous lui direz qu'a un quart de lieue de chez lui, il y a trois
malheureux qui gemissent ensevelis depuis huit ans: un mari, une femme, un
enfant. Si Cantarello est votre parent, votre allie ou votre ami, ne dites
au juge rien autre chose que cela, et sur la madone! je vous jure qu'une
fois hors d'ici, pas un mot d'accusation ne sortira de ma bouche; je vous
jure sur cette croix que je trace, et que Dieu me punisse dans mon enfant
si je manque a cette sainte promesse!

Vous ne lui direz donc rien autre chose que ceci:--Il y a pres d'ici trois
creatures humaines plus malheureuses que jamais aucune creature ne l'a ete;
nous pouvons les sauver: prenez des leviers, des pinces; il y a quatre
portes, quatre portes massives a enfoncer avant d'arriver a eux. Venez, je
sais ou ils sont, venez.--Et s'il hesitait, vous tomberiez a ses genoux
comme je tombe aux votres, et vous le supplieriez comme je vous supplie.

Alors il viendra, car quel est l'homme, quel est le juge qui refuserait
de sauver trois de ses semblables, surtout lorsqu'ils sont innocents? Il
viendra, vous marcherez devant lui et vous le conduirez droit a l'eglise.

Vous ouvrirez la porte, vous conduirez le juge a la chapelle a droite,
celle ou il y a au-dessus de l'autel un saint Sebastien tout perce de
fleches; lorsque vous serez arrives a l'autel, ecoutez bien, il y a deux
pilastres a gauche. La porte doit etre pratiquee entre ces deux pilastres.
Peut-etre ne la verrez-vous point d'abord, car elle est admirablement
cachee, a ce qu'il m'a paru; peut-etre, en frappant contre le mur, le mur
ne trahira-t-il aucune issue; car, comprenez bien, c'est le mur meme qui
forme l'entree du souterrain; mais l'entree est la, soyez-en sure, ne vous
laissez pas rebuter. Si elle echappait d'abord a vos recherches, allumez
une torche, approchez-la de la muraille, je vous dis que vous finirez par
trouver quelque serrure imperceptible, quelque gercure invisible, ce sera
cela. Frappez, frappez: peut-etre vous entendrons-nous, nous saurons que
vous etes la, cela nous donnera l'espoir du courage. Vous saurez que nous
sommes derriere a vous entendre, a prier pour vous, oui, pour vous, pour le
juge, pour tous nos liberateurs quels qu'ils soient; oui, je prierai pour
eux tous les jours de ma vie comme je prie en ce moment.

C'est bien clair, n'est-ce pas, tout ce que je vous dis la? Dans l'eglise
des marquis de San-Floridio, la chapelle a droite, celle de Saint
Sebastien, entre les deux pilastres. Oh! mon Dieu, mon Dieu! je tremble
tellement en vous ecrivant, ma liberatrice, que je ne sais pas si vous
pourrez me lire.

Je voudrais savoir comment vous vous appelez, pour repeter cent fois votre
nom dans mes prieres. Mais Dieu, qui sait tout, sait que c'est pour vous
que je prie, et c'est tout ce qu'il faut.

Oh! mon Dieu! il vient d'arriver ce qui n'etait jamais arrive depuis que
nous sommes ici. Cantarello est venu deux jours de suite. Avait-il ete
suivi? Se doutait-il de quelque chose? Quelqu'un a-t-il quelque soupcon de
notre existence et cherche-il a nous decouvrir? Oh! quel que soit cet etre
secourable, cet etre humain, secourez-le, Seigneur, venez-lui en aide!

Cantarello etait entre au moment ou nous nous y attendions le moins.
Heureusement le papier etait cache. Il est entre et a regarde de tous
cotes, a frappe contre tous les murs; puis, bien assure que chaque chose
etait dans le meme etat:

--Je suis revenu, a-t-il dit en se retournant vers moi, parce que j'avais
oublie de vous dire, je crois, que, si vous vouliez, je vous ferais sortir
a ma premiere visite.

--Je vous remercie, lui repondis-je, vous me l'aviez dit.

--Ah! je vous l'avais dit, reprit Cantarello d'un air distrait, tres bien;
alors, j'ai pris en revenant une peine inutile.

Puis il regarda encore autour de lui, sonda la muraille en deux ou trois
endroits, et sortit. Nous l'entendimes s'eloigner et fermer l'autre porte.
Dix minutes environ apres son depart, une espece de detonation se fit
entendre comme celle d'un coup de pistolet ou d'un coup de fusil. Est-ce un
signal qu'on nous donne, et, comme nous l'esperons, quelqu'un veillerait-il
pour nous?

Depuis quatre ou cinq jours, rien de nouveau ne s'est passe; autant qu'il
m'est permis de me fier a mon calcul, c'est demain que Cantarello va venir
me prendre. Je n'ajouterai probablement rien a ce recit d'ici a demain,
rien qu'une nouvelle supplication que je vous adresse pour que vous ne nous
abandonniez pas a notre desespoir.

O ame charitable, ayez pitie de nous!

O mon Dieu! mon Dieu! que s'est-il passe? Ou je me trompe (et il est
impossible que je me trompe de deux jours), ou le jour est passe ou
Cantarello devait venir, et Cantarello n'est pas venu. J'en juge d'ailleurs
par nos provisions, qu'il renouvelait tous les huit jours; elles sont
epuisees, et il ne vient pas. Mon Dieu! etions-nous donc reserves a quelque
chose de pire qu'a ce que nous avions souffert jusqu'a present? Mon Dieu!
je n'ose pas meme dire a vous ce dont j'ai peur, tant je crains que l'echo
de cet abime ne me reponde: Oui!

Oh! mon Dieu, serions-nous destines a mourir de faim?

Le temps se passe, le temps se passe, et il ne vient pas, et aucun bruit ne
se fait entendre. Mon Dieu! Nous consentons a rester ici eternellement, a
ne jamais revoir la lumiere du ciel. Mais il avait promis de faire sortir
mon enfant, mon pauvre enfant!

Ou est-il, cet homme que je ne voyais jamais qu'avec effroi, et que
maintenant j'attends comme un dieu sauveur? Est-il malade? Seigneur,
rendez-lui la sante. Est-il mort sans avoir eu le temps de confier a
personne l'horrible secret de notre tombe? Oh! mon enfant! mon pauvre
enfant!

Heureusement il a mon lait, et souffre moins que nous; mais, sans
nourriture, mon lait va se tarir; il ne nous reste plus qu'un seul morceau
de pain, un seul. Luigi dit qu'il n'a pas faim, et me le donne. Oh! mon
Dieu! soyez temoin que je le prends pour mon enfant, pour mon enfant a qui
je donnerai mon sang quand je n'aurai plus de lait.

Oh! quelque chose de pire! quelque chose de plus affreux encore! l'huile
est epuisee, notre lampe va s'eteindre; l'obscurite du tombeau precedera la
mort; notre lampe, c'etait la lumiere, c'etait la vie; l'obscurite, ce sera
la mort, plus la douleur.

Oh! maintenant, puisqu'il n'y a plus d'espoir pour nos corps, qui que vous
soyez qui descendrez dans cet effroyable abime, priez... Dieu! la lampe
s'eteint... Priez pour nos ames!

Le manuscrit se terminait la; les quatre derniers mots etaient ecrits dans
une autre direction que les lignes precedentes, ils avaient du etre traces
dans l'obscurite. Ce qui s'etait passe depuis, nul ne le savait que Dieu,
seulement l'agonie devait avoir ete horrible.

Le morceau de pain abandonne par Luigi avait du prolonger la vie de Teresa
de pres de deux jours, car le medecin reconnut qu'il y avait eu trente-cinq
ou quarante heures d'intervalle a peu pres entre la mort du mari et la mort
de la femme. Cette prolongation de la vie de la mere avait prolonge la vie
de l'enfant; de la venait que de ces trois malheureuses creatures la plus
faible seule avait survecu.

La lecture du manuscrit s'etait faite dans le caveau meme temoin de
l'agonie de Teresa et de Luigi: il ne laissait aucun doute sur ni aucune
obscurite sur tous les evenements qui s'etaient passes; et, lorsque don
Ferdinand y eut ajoute sa deposition, toutes choses devinrent claires et
intelligibles aux yeux de tous.

A son retour dans le village, don Ferdinand trouva l'enfant deja mieux; il
envoya aussitot un messager a Feminamorta pour s'informer de ce qu'etait
devenu le premier enfant de Luigi et de Teresa, et il apprit qu'il etait
toujours chez les braves gens a qui il avait ete confie; sa pension, au
reste, avait ete exactement payee par une main inconnue, sans doute par
Cantarello; Don Ferdinand declara qu'a l'avenir c'etait sa famille qui se
chargeait du sort de ces deux malheureux orphelins, ainsi que des frais
funeraires de Luigi et de Teresa, pour lesquels il fonda un obit perpetuel.

Puis, lorsqu'il eut pense a la vie des uns et a la mort des autres, don
Ferdinand songea qu'il lui etait bien permis de s'occuper un peu de son
bonheur a lui; il revint a Syracuse avec le juge, le medecin et Peppino,
et, tandis que ces trois derniers racontaient au marquis de San-Floridio
tout ce qui s'etait passe dans la chapelle de Belvedere, don Ferdinand
prenait sa mere a part, et lui racontait tout ce qui s'etait passe dans le
couvent des Ursulines de Catane. La bonne marquise leva les mains au ciel,
et declara en pleurant que c'etait la main de Dieu qui avait conduit tout
cela, et que ce serait facher le Seigneur que d'aller contre ses volontes.
Comme il est facile de le penser, don Ferdinand se garda bien de la
contredire.

Aussitot qu'elle sut le marquis seul, la marquise lui fit demander un
rendez-vous; le moment etait bon, le marquis se promenait en long et en
large dans sa chambre, repetant que son fils s'etait conduit a la fois avec
la valeur d'Achille et la prudence d'Ulysse. La marquise lui exposa combien
il serait facheux qu'une race qui promettait de reprendre, grace a ce jeune
heros, un nouvel eclat, s'arretat a lui et s'eteignit avec lui. Le marquis
demanda a s'a femme l'explication de ces paroles, et la marquise declara en
pleurant que don Ferdinand, chez qui les evenements survenus depuis un mois
avaient provoque un elan de pitie inattendu, etait decide a se faire moine.
Le marquis de San-Floridio eprouva une telle douleur en apprenant cette
determination, que l'a marquise se hata d'ajouter qu'il y aurait un moyen
de parer le coup: c'etait de lui accorder pour femme la jeune comtesse de
Terra-Nova, qui etait sur le point de prononcer ses voeux au couvent de
Ursulines de Catane, et de laquelle don Ferdinand etait amoureux comme un
fou. Le marquis declara a l'instant que la chose lui paraissait a la fois
non seulement on ne peut plus facile, mais encore on ne peut plus sortable,
te comte de Terra-Nova etant non seulement un de ses meilleurs amis, mais
encore un des plus grands noms de la Sicile. On fit, en consequence, venir
don Ferdinand, qui, ainsi que l'avait prevu sa mere, consentit, moyennant
cette condition, a ne pas se faire benedictin. Le marquis lacha, en se
grattant l'oreille, quelques mots de doute sur la dot de Carmela, laquelle
dot, si ses souvenirs ne le trompaient pas, devait etre assez mediocre,
la famille de Terra-Nova ayant ete a peu pres ruinee pendant les troubles
successifs de la Sicile. Mais sur ce point don Ferdinand interrompit son
pere, en lui disant que Carmela avait un parent inconnu qui lui faisait
don de soixante mille ducats. Dans un pays ou le droit d'ainesse existait,
c'etait un fort joli douaire pour une fille, et pour une fille qui avait un
frere aine surtout; aussi le marquis ne fit-il aucune objection, et, comme
il etait un de ces hommes qui n'aiment pas que les affaires trainent en
longueur, il ordonna de mettre les chevaux a la litiere, et se rendit le
jour meme chez le comte de Terra-Nova.

Le comte aimait fort sa fille; il ne l'avait mise au couvent que pour ne
point etre force de rogner en sa faveur le patrimoine de son fils, qui,
etant destine a soutenir le nom et l'honneur de la famille, avait besoin,
pour arriver a ce but, de tout ce que la famille possedait. Il declara donc
que, de sa part, il ne voyait aucun empechement a ce mariage, si ce n'etait
que Carmela ne pouvait avoir de dot; mais a ceci le comte repondit en
souriant que la chose le regardait. Seance tenante, parole fut donc
echangee entre ces deux hommes qui ne savaient pas ce que c'etait de
manquer a leur parole.

Le marquis revint a Syracuse. Don Ferdinand l'attendait avec une impatience
dont on peut se faire une idee, et tout en l'attendant, et pour ne point
perdre de temps il avait fait seller son meilleur cheval. En apprenant que
tout etait arrange selon ses desirs, il embrassa le marquis, il embrassa la
marquise, descendit les escaliers comme un fou, sauta sur son cheval, et
s'elanca au galop sur la route de Catane. Son pere et sa mere le virent de
leur fenetre disparaitre dans un tourbillon de poussiere.

--Le malheureux enfant! s'ecria la marquise, il va se rompre le cou.

--Il n'y a point de danger, repondit le marquis; mon fils monte a cheval
comme Bellerophon.

Quatre heures apres, don Ferdinand etait a Catane. Il va sans dire que la
superieure pensa s'evanouir de surprise et Carmela de joie.

Trois semaines apres, les jeunes gens etaient unis a la cathedrale de
Syracuse, don Ferdinand n'ayant point voulu que la ceremonie se fit a la
chapelle des marquis de San-Floridio, de peur que le sang qu'il avait vu
coagule sur les dalles ne lui portat malheur.

On enleva le carreau marque d'une croix, qui etait au pied du lit de
Cantarello, et l'on y trouva les soixante mille ducats.

C'etait la dot que don Ferdinand avait reconnue a sa femme.




UN REQUIN


Nous avions vu a Syracuse tout ce que Syracuse pouvait nous offrir de
curieux; il ne nous restait plus qu'a y faire la provision de vin obligee;
nous consacrames toute la soiree a cette importante acquisition; le meme
soir, nous fimes porter nos barriques au speronare, ou nous les suivimes
immediatement, apres avoir embrasse notre savant et aimable cicerone, qui,
en nous quittant, nous donna des lettres pour Palerme.

Nous trouvames comme toujours l'equipage joyeux, dispos et pret au depart;
il n'y avait pas jusqu'a notre cuisinier qui n'eut profite de ces deux
jours de repos pour se remettre; il nous attendait sur le pont, pret a nous
faire a souper, car le pauvre diable, il faut le dire, etait plein de bonne
volonte, et, des qu'il pouvait se tenir sur ses jambes, il en profitait
pour courir a ses casseroles. Malheureusement, nous avions dine avec
Gargallo, ce qui ne nous laissait aucune possibilite de profiter de sa
bonne disposition a notre egard. A notre refus, il se rabattit sur
Milord, qui etait toujours pret, et qui avala a lui seul, avec adjonction
convenable de pain et de pommes de terre, le macaroni destine a Jadin et a
moi, circonstance qui, j'en suis certain, a laisse dans sa memoire un bon
souvenir de la facon dont on mange a Syracuse.

Nous avions laisse le capitaine un peu souffrant d'un rhumatisme dans les
reins; bon gre, mal gre, il m'avait fallu faire le medecin, et j'avais
ordonne des frictions avec de l'eau-de-vie camphree. Le capitaine avait
deja use du remede; soit imagination, soit realite, il pretendait se
trouver mieux a notre retour, et se promettait de suivre l'ordonnance.

Le temps etait magnifique. Je l'ai deja dit, rien n'est beau, rien n'est
poetique comme une nuit sur les cotes de Sicile, entre ce ciel et cette mer
qui semblent deux nappes d'azur brodees d'or; aussi restames-nous sur le
pont assez tard a jouer a je ne sais quel jeu invente par l'equipage, et
dans lequel le perdant etait force de boire un verre de vin. Il va sans
dire qu'en deux ou trois lecons nous etions devenus plus forts que nos
maitres, et que nos matelots perdaient toujours; Pietro surtout etait d'un
malheur desesperant.

Vers minuit, nous nous retirames dans notre cabine, laissant le pont a la
disposition du capitaine, qui venait d'y dresser une espece de plate-forme
sur laquelle il se couchait a plat ventre afin de donner plus de facilite a
Giovanni d'executer la prescription que je lui avais faite a l'endroit
des rhumatismes de son patron; mais a peine etions-nous au lit, que nous
entendimes jeter un cri percant. Nous nous precipitames, Jadin et moi, vers
la porte; nous y arrivames a temps pour voir le pont couvert de flammes, et
du milieu de ces flammes se degager une espece de diable tout en feu, qui,
d'un bond, s'elanca par-dessus le bastingage, et alla s'enfoncer dans la
mer, tandis que son compagnon, dont le bras seul brulait, courait en jetant
des hurlements de damne et en appelant au secours. Nous demeurames un
instant sans rien comprendre non plus que l'equipage a toute cette
aventure, lorsque la tete de Nunzio apparut tout a coup au-dessus de la
cabine, et que cet ordre se fit entendre:

--A bas la voile, et attendons le capitaine, qui est a la mer.

L'ordre fut execute sur-le-champ et avec cette ponctualite passive qui
forme le caractere particulier de l'obeissance des matelots. La voile
glissa le long du mat, et s'abattit sur le pont; presque aussitot le
petit batiment s'arreta comme un oiseau dont on briserait l'aile, et l'on
entendit la voix du capitaine, qui demandait une corde; un instant apres,
grace a l'objet demande, le capitaine etait remonte a bord.

Alors tout s'expliqua.

Pour plus d'efficacite, Giovanni avait fait tiedir l'eau-de-vie camphree,
et arme d'un gant de flanelle, il en frottait les reins du capitaine,
lorsque dans le voyage qu'elle faisait du plat ou etait le liquide a
l'epine dorsale du patron, sa main avait pris feu a la lampe qui eclairait
l'operation; le feu s'etait communique immediatement de la main de
l'operateur a la nuque du patient, et de la nuque du patient a toutes les
parties du corps humectees par le specifique. Le capitaine s'etait senti
tout a coup brule des memes feux qu'Hercule; pour les eteindre, il avait
couru au plus pres, et s'etait elance dans la mer. C'etait lui qui avait
pousse le cri que nous avions entendu, c'etait lui que nous avions vu
passer comme un meteore. Quant a son compagnon d'infortune, c'etait le
pauvre Giovanni, dont le bras, emprisonne dans son gant de flanelle,
brulait depuis le bout des ongles jusqu'au coude, et qui n'ayant aucun
motif de faire le Mucius Scevola, courait sur le pont en criant comme un
possede.

Visite faite des parties lesees, il fut reconnu que le capitaine avait le
dos rissole, et que Giovanni avait la main a moitie cuite. On gratta a
l'instant meme toutes les carottes qui se trouvaient a bord, et de leurs
raclures on fit une compresse circulaire pour la main de Giovanni, et un
cataplasme de trois pieds de long pour les reins du capitaine; puis, le
capitaine se coucha sur le ventre, Giovanni sur le cote, l'equipage comme
il put, nous comme nous voulumes, et tout rentra dans l'ordre.

Nous nous reveillames comme nous doublions le promontoire de Passera,
l'ancien cap Pachinum, l'angle le plus aigu de l'antique Trinacrie. C'etait
la premiere fois que je trouvais Virgile en faute. Ses _altas cautes
projectaque saxa Pachini_ s'etaient affaissees pour offrir a la vue une
cote basse, et qui s'enfonce presque insensiblement dans la mer. Depuis le
jour ou l'auteur de l'Eneide ecrivait son troisieme chant, l'Etna, il
est vrai, a si souvent fait des siennes, que le nivellement qui donne un
dementi a l'harmonieux hexametre de Virgile pourrait bien etre son ouvrage,
cette supposition soit faite sans l'offenser: on ne prete qu'aux riches.

Le vent etait tout a fait tombe, et nous ne marchions qu'a la rame,
longeant les cotes a un quart de lieue de distance, ce qui nous permettait
d'en suivre des yeux tous les accidents, d'en parcourir du regard
toutes les sinuosites. De temps en temps nous etions distraits de notre
contemplation par quelque goeland qui passait a portee, et a qui nous
envoyions un coup de fusil, ou par quelque dorade qui montait a la surface
de l'eau, et a laquelle nous lancions le harpon. La mer etait si belle
et si transparente, que l'oeil pouvait plonger a une profondeur presque
infinie. De temps en temps, au fond de cet abime d'azur, brillait tout a
coup un eclair d'argent; c'etait quelque poisson qui fouettait l'eau d'un
coup de queue, et qui disparaissait effraye par notre passage. Un seul,
qui paraissait de la grosseur d'un brochet ordinaire, nous suivait a une
profondeur incalculable, presque sans mouvement, et berce par l'eau.
J'avais les yeux fixes sur ce poisson depuis pres de dix minutes, lorsque
Jadin, voyant ma preoccupation, vint me rejoindre, en s'informant de ce qui
la causait. Je lui montrai mon cetace qu'il eut d'abord quelque peine a
apercevoir, mais qu'il finit par distinguer aussi bien que moi. Bientot
il arriva ce qui arrive a Paris lorsqu'on s'arrete sur un pont et qu'on
regarde dans la riviere. Pietro, qui passait avec une demi-douzaine de
cotelettes qui devaient faire le fonds de notre dejeuner, s'approcha de
nous, et, suivant la direction de nos regards, parvint aussi a voir l'objet
qui les attirait; mais, a notre grand etonnement, cette vue parut lui faire
une impression si desagreable, que nous nous hatames de lui demander quel
etait ce poisson qui nous suivait si obstinement. Pietro se contenta de
hocher la tete; apres nous avoir repondu: C'est un mauvais poisson, il
continua son chemin vers la cuisine, et disparut dans l'ecoutille. Comme
cette reponse etait loin de nous satisfaire, nous appelames le capitaine,
qui venait de faire son apparition sur le pont, et sans prendre le temps
de lui demander comment allait son rhumatisme, nous renouvelames notre
question. Il regarda un instant, puis laissant echapper un geste de degout:

--_Ce un cane marino_, nous dit-il, et il fit un mouvement pour s'eloigner.

--Peste, capitaine! dis-je en le retenant, vous paraissez bien degoute. _Un
cane marino_? Mais c'est un requin, n'est-ce pas?

--Non pas precisement, reprit le capitaine, mais c'est un poisson de la
meme espece.

--Alors, c'est un diminutif de requin, dit Jadin.

--Il n'est pas des plus gros qui se puissent voir, repondit le capitaine,
mais il est encore de six a sept pieds de long.

--Farceur de capitaine! dit Jadin.

--C'est l'exacte verite.

--Dites donc, capitaine, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de le pecher?
demandai-je.

Le capitaine secoua la tete.

--Nos hommes ne voudront pas, dit-il.

--Et pourquoi cela?

--C'est un mauvais poisson.

--Raison de plus pour en debarrasser notre route.

--Non, il y a un proverbe sicilien qui dit que tout batiment qui prend un
requin a la mer rendra un homme a la mer.

--Mais enfin, ne pourrait-on le voir de plus pres?

--Oh! cela est facile; jetez-lui quelque chose, et il viendra.

--Mais quoi?

--Ce que vous voudrez; il n'est pas fier. Depuis un paquet de chandelles
jusqu'a une cotelette de veau, il acceptera tout.

--Jadin, ne perdez pas l'animal de vue; je reviens.

Je courus a la cuisine, et, malgre les cris de Giovanni, qui etait en train
de passer nos cotelettes a la poele, je pris un poulet qu'il venait de
plumer et de trousser a l'avance pour notre diner. Au moment de mettre le
pied sur l'echelle, j'entendis de si profonds soupirs, que je m'arretai
pour regarder qui les poussait. C'etait Cama, que le mal de mer avait
repris, et qui, ayant su qu'un requin nous suivait, se figurait, selon la
superstition des matelots, qu'il etait la a son intention. J'essayai de le
rassurer; mais, voyant que je perdais mon temps, je revins a mon squale.

Il etait toujours a la meme place, mais le capitaine avait quitte la sienne
et etait alle causer avec le pilote, nous laissant le champ libre, curieux
qu'il etait d'assister a ce qui allait se passer entre nous et le requin.
Au reste, les quatre matelots qui ramaient avaient quitte leurs avirons,
et appuyes sur le bastingage, a quelques pas de nous, ils paraissaient
s'entretenir de leur cote de l'important evenement qui nous arrivait.

Le requin etait toujours immobile et se tenait a peu pres a la meme
profondeur.

J'attachai une pierre de notre lest au cou du poulet, et je le jetai a
l'eau dans la direction du requin.

Le poulet s'enfonca lentement, et etait deja parvenu a une vingtaine de
pieds de profondeur sans que celui auquel il etait destine eut paru s'en
inquieter le moins du monde, lorsqu'il nous sembla neanmoins voir le squale
grandir visiblement. En effet, a mesure que le poulet descendait, il
montait de son cote pour venir au devant de lui. Enfin, lorsqu'ils ne
furent qu'a quelques brasses l'un de l'autre, le requin se retourna sur
le dos et ouvrit sa gueule, ou disparut incontinent le poulet. Quant au
caillou que nous y avions ajoute pour le forcer a descendre, nous ne vimes
pas que notre convive s'en inquietat autrement; bien plus, alleche par ce
prelude, il continua de monter, et par consequent de grandir. Enfin, il
arriva jusqu'a une brasse ou une brasse et demie au-dessous de la surface
de la mer, et nous fumes forces de reconnaitre la verite de ce que nous
avait dit le capitaine: le pretendu brochet avait pres de sept pieds de
long.

Alors, malgre toutes les recommandations du capitaine, l'envie nous reprit
de pecher le requin. Nous appelames Giovanni, qui, croyant que nous etions
impatients de notre dejeuner, apparut au haut de l'echelle les cotelettes a
la main. Nous lui expliquames qu'il s'agissait de tout autre chose, et lui
montrames le requin en le priant d'aller chercher son harpon, et en lui
promettant un louis de bonne main s'il parvenait a le prendre; mais
Giovanni se contenta de secouer la tete, et, posant nos cotelettes sur une
chaise, il s'en alla en disant: Oh! excellence, c'est un mauvais poisson.

Je connaissais deja trop mes Siciliens pour esperer parvenir a vaincre une
repugnance si universellement manifestee; aussi, ne me fiant pas a notre
adresse a lancer le harpon, n'ayant point a bord de hamecon de taille
a pecher un pareil monstre, je resolus de recourir a nos fusils. En
consequence, je laissai Jadin en observation, l'invitant, si le requin
faisait mine de s'en aller, a l'entretenir avec les cotelettes, pres
desquelles Milord etait alle s'asseoir, tout en les regardant de cote avec
un air de concupiscence impossible a decrire, et je courus a la cabine pour
changer la charge de mon fusil; j'y glissai des cartouches a deux balles
par chaque canon; quant a la carabine, elle etait deja chargee a lingots,
puis je revins sur le pont.

Tout etait dans le meme etat: Milord gardant les cotelettes, Jadin gardant
le requin, et le requin ayant l'air de nous garder.

Je remis la carabine a Jadin, et je conservai le fusil; puis nous
appelames Pietro pour qu'il jetat une cotelette au requin, afin que nous
profitassions du moment ou l'animal la viendrait chercher a la surface de
l'eau pour tirer sur lui; mais Pietro nous repondit que c'etait offenser
Dieu que de nourrir des chiens de mer avec des cotelettes de veau, quand
nous n'en donnions que les os a ce pauvre _Melord_. Comme cette reponse
equivalait a un refus, nous resolumes de faire la chose nous-memes. Je
transportai le plat de la chaise sur le bastingage; nous convinmes de jeter
une premiere cotelette d'essai, et de ne faire feu qu'a la seconde, afin
que le poisson, parfaitement amorce, se livrat a nous sans defiance, et
nous commencames la representation.

Tout se passa comme nous l'avions prevu. A peine la cotelette fut-elle a
l'eau, que le requin s'avanca vers elle d'un seul mouvement de sa queue,
et, renouvelant la manoeuvre qui lui avait si bien reussi a l'endroit du
poulet, tourna son ventre argente, ouvrit sa large gueule meublee de deux
rangees de dents, puis absorba la cotelette avec une gloutonnerie qui
prouvait que, s'il avait l'habitude de la viande crue, quand l'occasion
s'en presentait il ne meprisait pas non plus la viande cuite.

L'equipage nous avait regarde faire avec un sentiment de peine, visiblement
partage par Milord, qui avait suivi le plat de la chaise au bastingage, et
qui se tenait debout sur le banc, regardant par-dessus le bord; mais nous
etions trop avances pour reculer, et, malgre la desapprobation generale que
le respect qu'on nous portait empechait seul de manifester hautement, je
pris une seconde cotelette; mesurant la distance pour avoir le requin a dix
pas et en plein travers, je la jetai a la mer, reportant du meme coup la
main a la crosse de mon fusil pour etre pret a tirer.

Mais a peine avais-je accompli ce mouvement que Pietro jeta un cri, et que
nous entendimes le brait d'un corps pesant qui tombait a la mer. C'etait
Milord qui n'avait pas cru que son respect pour les cotelettes devait
s'etendre au-dela du plat, et qui, voyant que nous en faisions largesse a
un individu qui, dans sa conviction, n'y avait pas plus de droit que lui,
s'etait jete pardessus le bord pour aller disputer sa proie au requin.

La scene changeait de face; le squale, immobile, paraissait hesiter entre
la cotelette et Milord; pendant ce temps Pietro, Philippe et Giovanni
avaient saute sur les avirons, et battaient l'eau pour effrayer le requin;
d'abord nous crumes qu'ils avaient reussi, car le squale plongea de
quelques pieds; mais, passant trois ou quatre brasses au-dessous de Milord
qui, sans s'inquieter de lui le moins du monde, continuait de nager en
soufflant vers sa cotelette qu'il ne perdait pas de vue, il reparut
derriere lui, remonta presque a fleur d'eau, et d'un seul mouvement
s'elanca en se retournant sur le dos vers celui qu'il regardait deja comme
sa proie. En meme temps nos deux coups de fusil partirent; le requin battit
la mer d'un violent coup de queue, faisant jaillir l'ecume jusqu'a nous,
et sans doute dangereusement blesse, s'enfonca dans la mer, puis disparut,
laissant la surface de l'eau jusque-la du plus bel azur troublee par une
legere teinte sanglante.

Quant a Milord, sans faire attention a ce qui se passait derriere lui, il
avait happe sa cotelette, qu'il broyait triomphalement, tout en revenant
vers le speronare, tandis qu'avec le coup qui me restait a tirer je me
tenais pret a saluer le requin s'il avait l'audace de se montrer de
nouveau; mais le requin en avait assez a ce qu'il parait, et nous ne le
revimes ni de pres ni de loin.

La s'elevait une grave difficulte pour Milord: il etait plus facile pour
lui de sauter a la mer que de remonter sur le batiment; mais, comme on le
sait, Milord avait un ami devoue dans Pietro; en un instant la chaloupe
fut a la mer, et Milord dans la chaloupe. Ce fut la qu'il acheva, avec son
flegme tout britannique, de broyer les derniers os de la cotelette qui
avait failli lui couter si cher.

Son retour a bord fut une veritable ovation; Jadin avait bien quelque
envie de l'assommer, afin de lui oter a l'avenir le gout de la course
aux cotelettes; mais j'obtins que rien ne troublerait les joies de son
triomphe, qu'il supporta au reste avec sa modestie ordinaire.

Toute la journee se passa a commenter l'evenement de la matinee. Vers les
trois heures, nous nous trouvames au milieu d'une demi-douzaine de petites
iles, ou plutot de grands ecueils qu'on appelle les Formiche. L'equipage
nous proposait de descendre sur un de ces rochers pour diner, mais j'avais
deja jete mon devolu sur une jolie petite ile que j'apercevais a trois
milles a peu pres de nous, et sur laquelle je donnai l'ordre de nous
diriger; elle etait indiquee sur ma carte sous le nom de l'ile de Porri.

C'etait le jour des repugnances: a peine avais-je donne cet ordre, qu'il
s'etablit une longue conference entre Nunzio, le capitaine et Vincenzo,
puis le capitaine vint nous dire qu'on gouvernerait, si je continuais de
l'exiger, vers le point que je designais, mais qu'il devait d'abord nous
prevenir que, trois ou quatre mois auparavant, ils avaient trouve sur cette
ile le cadavre d'un matelot que la mer y avait jete. Je lui demandai alors
ce qu'etait devenu le cadavre; il me repondit que lui et ses hommes
lui avaient creuse une fosse, et l'avaient enterre proprement comme il
convenait a l'egard d'un chretien, apres quoi ils avaient jete sur la tombe
toutes les pierres qu'ils avaient trouvees dans l'ile, ce qui formait la
petite elevation que nous pouvions voir au centre; en outre, de retour au
village Della Pace, ils lui avaient fait dire une messe. Comme le cadavre
n'avait rien a reclamer de plus, je maintins l'ordre donne, et, l'appetit
commencant a se faire sentir, j'invitai nos hommes a prendre leurs avirons;
un instant apres six rameurs etaient a leur poste, et nous avancions
presque aussi rapidement qu'a la voile.

Pendant ce temps, Nunzio leva la tete au-dessus de la cabine; c'etait
ordinairement le signe qu'il avait quelque chose a nous dire. Nous nous
approchames, et il nous raconta qu'avant la prise d'Alger cette petite
ile etait un repaire de pirates qui s'y tenaient a l'affut, et qui de la
fondaient comme des oiseaux de proie sur tout ce qui passait a leur portee.
Un jour que Nunzio s'amusait a pecher, il avait vu une troupe de ces
barbaresques enlever un petit yacht qui appartenait au prince de Paterno,
et dans lequel le prince etait lui-meme.

Cet evenement avait donne lieu a un fait qui peut faire juger du caractere
des grands seigneurs siciliens.

Le prince de Paterno etait un des plus riches proprietaires de la Sicile;
les barbaresques, qui savaient a qui ils avaient affaire, eurent donc pour
lui les plus grands egards, et, l'ayant conduit a Alger, le vendirent au
dey pour une somme de 100 000 piastres, 600 000 francs, c'etait pour rien.
Aussi le dey ne marchanda aucunement, sachant d'avance ce qu'il pouvait
gagner sur la marchandise, paya les 100 000 piastres, et se fit amener le
prince de Paterno pour traiter avec lui de puissance a puissance.

Mais, au premier mot que le dey d'Alger dit au prince de Paterno de l'objet
pour lequel il l'avait fait venir, le prince lui repondit qu'il ne se
melait jamais d'affaires d'argent, et que, si le dey avait quelque chose de
pareil a regler avec lui, il n'avait qu'a s'en entendre avec son intendant.

Le dey d'Alger n'etait pas fier, il renvoya le prince de Paterno et fit
venir l'intendant. La discussion fut longue; enfin il demeura convenu que
la rancon du prince et de toute sa suite serait fixee a 600 000 piastres,
c'est-a-dire pres de 4 millions, payables en deux paiements egaux: 300 000
piastres a l'expiration du temps voulu pour que l'intendant retournat en
Sicile et rapportat cette somme, 300 000 piastres a six mois de date. Il
etait arrete, en outre, que, le premier paiement accompli, le prince et
toute sa suite seraient libres; le second paiement avait pour garant la
parole du prince.

Comme on le voit, le dey d'Alger avait fait une assez bonne speculation: il
gagnait 3 500 000 francs de la main a la main.

L'intendant partit et revint a jour fixe avec ses 300 000 piastres; de
son cote, le dey d'Alger, fidele observateur de la foi juree, eut a peine
touche la somme, qu'il declara au prince qu'il etait libre, lui rendit son
yacht, et pour plus de securite lui donna un laissez-passer.

Le prince revint heureusement en Sicile, a la grande joie de ses vassaux
qui l'aimaient fort, et auxquels il donna des fetes dans lesquelles il
depensa encore 1 500 000 francs a peu pres. Puis il donna l'ordre a son
intendant de s'occuper a reunir les 300 000 piastres qu'il restait devoir
au dey d'Alger.

Les 300 000 piastres etaient reunies et allaient etre acheminees a leur
destination, lorsque le prince de Paterno recut un papier marque, qu'il
renvoya comme d'habitude, a son intendant. C'etait une opposition que le
roi de Naples mettait entre ses mains, et un ordre de verser la somme
destinee au dey d'Alger dans le tresor de sa majeste napolitaine.

L'intendant vint annoncer cette nouvelle au prince de Paterno. Le prince de
Paterno demanda a son intendant ce que cela voulait dire.

Alors l'intendant apprit au prince que le roi de Naples, ayant declare,
il y avait quinze jours, la guerre a la regence d'Alger, avait juge qu'il
serait d'une mauvaise politique de laisser enrichir son ennemi, et comprit
qu'il serait d'une politique excellente de s'enrichir lui-meme. De la
l'ordre donne au prince de Paterno de verser le reste de sa rancon dans les
coffres de l'Etat.

L'ordre etait positif, et il n'y avait pas moyen de s'y soustraire. D'un
autre cote, le prince avait donne sa parole et ne voulait pas y manquer.
L'intendant, interroge, repondit que les coffres de son excellence etaient
a sec, et qu'il fallait attendre la recolte prochaine pour les remplir.

Le prince de Paterno, en fidele sujet, commenca par verser entre les mains
de son souverain les 300 000 piastres qu'il avait reunies; puis il vendit
ses diamants et sa vaisselle, et en reunit 300 000 autres, que le dey recut
a heure fixe.

Quelques-uns pretendirent que le plus corsaire des deux monarques n'etait
pas celui qui demeurait de l'autre cote de la Mediterranee.

Quant au prince de Paterno, il ne se prononca jamais sur cette delicate
appreciation, et, toutes les fois qu'on lui parla de cette aventure, il
repondit qu'il se trouvait heureux et honore d'avoir pu rendre service a
son souverain.

Cependant, tout en causant avec Nunzio, nous avancions vers l'ile. Elle
pouvait avoir cent cinquante pas de tour, etait denuee d'arbres, mais toute
couverte de grandes herbes. Lorsque nous n'en fumes plus eloignes que de
deux ou trois encablures, nous jetames l'ancre, et l'on mit la chaloupe
a la mer. Alors seulement une centaine d'oiseaux qui la couvraient
s'envolerent en poussant de grands cris. J'envoyai un coup de fusil au
milieu de la bande; deux tomberent.

Nous descendimes dans la barque, qui commenca par nous mettre a terre, et
qui retourna a bord chercher tout ce qui etait necessaire a notre cuisine.
Une espece de rocher creuse, et qui avait servi a cet usage, fut erige en
cheminee; cinq minutes apres, il presentait un brasier magnifique, devant
lequel tournait une broche confortablement garnie.

Pendant ces preparatifs, nous ramassions nos oiseaux, et nous visitions
notre ile. Nos oiseaux etaient de l'espece des mouettes; l'un d'eux n'avait
que l'aile cassee. Pietro lui fit l'amputation du membre mutile, puis le
patient fut immediatement transporte a bord, ou l'equipage pretendit qu'il
s'apprivoiserait a merveille.

La barque qui le conduisait ramena Cama. Le pauvre diable, chaque fois
que le batiment s'arretait, reprenait ses forces, et tant bien que mal
se redressait sur ses jambes. Il avait apercu l'ile, et comme ce n'etait
enfreindre qu'a moitie la defense qui lui etait faite d'aller a terre,
Pietro avait eu pitie de lui, et nous le renvoyait une casserole a chaque
main.

Pendant ce temps, nous faisions l'inventaire de notre ile. Les pirates
qui l'avaient habitee avaient sans doute une grande predilection pour
les oignons, car ces hautes herbes que nous avions vues de loin, et dans
lesquelles nous nous frayions a grand-peine un passage, n'etaient rien
autre chose que des ciboules montees en graines. Aussi, a peine avions-nous
fait cinquante pas dans cette espece de potager, que nous etions tout en
larmes. C'etait acheter trop cher une investigation qui ne promettait rien
de bien neuf pour la science. Nous revinmes donc nous asseoir aupres de
notre feu, devant lequel le capitaine venait de faire transporter une table
et des chaises. Nous profitames aussitot de cette attention, Jadin en
retouchant des croquis inacheves, et moi en ecrivant a quelques amis.

A part ces malheureux oignons, j'ai conserve peu de souvenirs aussi
pittoresques que celui de notre diner dresse pres de ce tombeau d'un pauvre
matelot noye, dans cette petite ile, ancien repaire de pirates, au milieu
de tout notre equipage, joyeux, chantant et empresse. La mer etait
magnifique, et l'air si limpide, que nous apercevions jusqu'a deux ou
trois lieues dans les terres, les moindres details du paysage; aussi
demeurames-nous a table jusqu'a ce qu'il fut nuit tout a fait close.

Vers les neuf heures du soir, une jolie brise se leva, venant de terre;
c'etait ce que nous pouvions desirer de mieux. Comme la cote de Sicile, du
cap Passera a Girgenti, ne presente rien de bien curieux, j'avais prevenu
le capitaine que je comptais, si la chose etait possible, toucher a l'ile
de Panthellerie, l'ancienne Cossire. Le hasard nous servait a souhait;
aussi le capitaine nous invita a nous hater de remonter a bord. Nous ne
perdimes d'autre temps a nous rendre a son invitation que celui qu'il nous
fallait pour mettre le feu aux herbes seches dont l'ile etait couverte.
Aussi en un instant fut-elle tout en flammes.

Ce fut eclaires par ce phare immense que nous mimes a la voile, en saluant
de deux coups de fusil le tombeau du pauvre matelot noye.




IL SIGNOR ANGA


Le lendemain, quand nous nous reveillames, les cotes de Sicile etaient a
peine visibles. Comme le vent avait continue d'etre favorable, nous avions
fait une quinzaine de lieues dans notre nuit. C'etait le tiers a peu pres
de la distance que nous avions a parcourir. Si le temps ne changeait pas,
il y avait donc probabilite que nous arriverions avant le lendemain matin a
Panthellerie.

Vers les trois heures de l'apres-midi, au moment ou nous fumions, couches
sur nos lits, dans de grandes chibouques turques, d'excellent tabac du
Sinai que nous avait donne Gargallo, le capitaine nous appela. Comme nous
savions qu'il ne nous derangeait jamais a moins de cause importante, nous
nous levames aussitot et allames le joindre sur le pont. Alors il nous fit
remarquer, a une demi-lieue de nous, a peu pres vers notre droite et a
l'avant, un jet d'eau qui, pareil a une source jaillissante, s'elevait a
une dizaine de pieds au-dessus de la mer. Nous lui demandames la cause de
ce phenomene. C'etait tout ce qui restait de la fameuse ile Julia, dont
nous avons raconte la fantastique histoire. Je priai le capitaine de nous
faire passer le plus pres possible de cette espece de trombe. Notre desir
fut aussitot transmis a Nunzio, qui gouverna dessus, et au bout d'un quart
d'heure nous en fumes a cinquante pas.

A cette distance, l'air etait impregne d'une forte odeur de bitume, et la
mer bouillonnait sensiblement. Je fis tirer de l'eau dans un seau; elle
etait tiede. Je priai le capitaine d'avancer plus pres du centre de
l'ebullition, et nous fimes encore une vingtaine de pas vers ce point; mais
arrive la, Nunzio parut desirer ne pas s'en approcher davantage. Comme
ses desirs en general avaient force de loi, nous deferames aussitot; et,
laissant l'ex-ile Julia a notre droite, nous allames nous recoucher sur nos
lits et achever nos pipes, tandis que le batiment, un instant detourne de
sa direction, remettait le cap sur Panthellerie.

Vers les sept heures du soir, nous apercumes une terre a l'avant. Nos
matelots nous assurerent que c'etait la notre ile, et nous nous couchames
dans cette confiance. Ils ne nous avaient pas trompes. Vers les trois
heures, nous fumes reveilles par le bruit que faisait notre ancre en allant
chercher le fond. Je sortis le nez de la cabine, et je vis que nous etions
dans une espece de port.

Le matin, ce furent, comme d'habitude, mille difficultes pour mettre pied a
terre. Il etait fort question du cholera, et les Panthelleriotes voyaient
des choleriques partout. On nous prit nos papiers avec des pincettes, on
les passa au vinaigre, on les examina avec une lunette d'approche; enfin
il fut reconnu que nous etions dans un etat de sante satisfaisant, et l'on
nous permit de mettre pied a terre.

Il est difficile de voir rien de plus pauvre et de plus miserable que cette
espece de bourgade semee au bord de la mer, et environnant d'une ceinture
de maisons sales et decrepites le petit port ou nous avions jete l'ancre.
Une auberge ou l'on nous conduisit nous repoussa par sa malproprete; et,
sur la promesse de Pietro, qui s'engagea a nous faire faire un bon dejeuner
a la maniere des gens du pays, nous passames outre, et nous nous mimes en
chemin a jeun.

Les principales curiosites du pays sont les deux grottes que l'on trouve
a une demi-lieue a peu pres dans la montagne, et dont l'une, appelee le
Poele, est si chaude, qu'a peine y peut-on rester dix minutes sans que les
habits soient impregnes de vapeur.

L'autre, qu'on appelle la Glaciere, est au contraire si froide qu'en moins
d'une demi-heure une carafe d'eau y gele completement. Il va sans dire que
les medecins se sont empares de ces deux grottes comme d'une double bonne
fortune, et y tuent annuellement, les uns par le chaud et les autres par le
froid, un certain nombre de malades.

En sortant du Poele, nous vimes Pietro qui etait en train d'ecorcher
un chevreau qu'il venait d'acheter dix francs. Deux troncs d'oliviers
transformes en chenets, et une broche en laurier rose, devaient, avec
l'aide d'un feu cyclopeen prepare dans l'angle d'un rocher, amener l'animal
tout entier a un degre de cuisson satisfaisant. Sur une pierre plate
etaient prepares des raisins secs, des figues et des chataignes, dont, a
defaut de truffes, on devait bourrer le roti. Cama, qui avait voulu depecer
le chevreau pour en faire des cotelettes, des gigots, des eclanches et des
filets, avait eu le dessous, et servait, tout en deplorant l'inferiorite de
sa position, d'aide de cuisine a Pietro.

Nous nous acheminames vers la glaciere, ou nous entrames apres avoir, sur
la recommandation de notre guide, eu le soin de nous laisser refroidir
a point. Le precaution n'etait pas inutile, la temperature y etant tres
certainement a huit ou dix degres au-dessous de zero. J'en sortis bien
vite, mais j'y donnai l'ordre qu'on y laissat notre eau et notre vin.

Quelques questions, que nous fimes a notre guide sur les causes geologiques
qui determinaient ce double phenomene, resterent sans reponse ou amenerent
des reponses telles que je ne pris pas meme la peine de les consigner sur
mon album.

En sortant de la glaciere, notre cicerone nous demanda si notre intention
n'etait pas de monter au sommet de la montagne la plus elevee de l'ile et
au haut de laquelle nous apercevions une espece de petite eglise. Nous
demandames ce qu'on voyait du haut de la montagne; on nous repondit qu'on
voyait l'Afrique. Cette promesse, jointe a la certitude que le dejeuner
ne serait pret que dans deux heures au moins, nous ayant paru une cause
determinante, nous repondimes affirmativement. Aussitot, du groupe qui nous
environnait et qui nous avait suivis depuis la ville, nous regardant avec
une curiosite demi-sauvage, se detacha un homme d'une trentaine d'annees,
qui, se glissant entre les rochers, disparut bientot derriere un accident
de terrain. Comme cette disparition, qui avait suivi immediatement notre
adhesion, m'avait frappe, je demandai a notre guide quel etait cet homme
qui venait de nous quitter; mais il nous repondit qu'il ne le connaissait
pas, et que c'etait sans doute quelque patre. J'essayai d'interroger deux
autres Panthelleriotes; mais ces braves gens parlaient un si singulier
patois, qu'apres dix minutes de conversation reciproque, nous n'avions pas
compris un seul mot de ce que nous nous etions dit. Je ne les en remerciai
pas moins de leur obligeance, et nous nous mimes en route.

Le sommet de la montagne est a deux mille cinq cents pied a peu pres
au-dessus du niveau de la mer; un chemin fort distinctement trace et assez
praticable, surtout pour des gens qui descendaient de l'Etna, indique que
la petite chapelle dont j'ai deja parle est un lieu de pelerinage assez
frequente. Aux deux tiers de la montee a peu pres, j'apercus un homme que
je crus reconnaitre pour celui qui nous avait quittes, et qui courait a
travers torrents, rochers et ravins. Je le montrai a Jadin, qui se contenta
de me repondre:

--Il parait que ce monsieur est fort presse.

Notre cortege avait continue de nous suivre, quoique evidemment il
n'attendit rien de nous. Comme, au reste, il ne nous demandait rien, et que
nous n'en eprouvions d'autre importunite que l'ennui d'etre regardes comme
des betes curieuses, nous ne nous etions aucunement opposes a l'honneur
qu'on nous faisait. Notre escorte arriva donc avec nous au sommet de la
montagne ou etait situee la chapelle. Sur le seuil de la porte, un homme,
revetu d'un costume de moine, nous attendait en s'essuyant le front. Au
premier coup d'oeil, je reconnus notre escaladeur de rochers; alors tout me
fut explique: il avait pris les devants pour revetir son costume religieux,
et il se disposait a nous offrir une messe. Comme la messe, a mon avis,
tire sa valeur d'elle-meme et non pas de l'officiant qui la dit, je fis
signe que j'etais pret a l'entendre. A l'instant meme nous fumes introduits
dans la chapelle. En un tour de main, les preparatifs furent faits; deux
des assistants s'offrirent pour remplir les fonctions d'enfant de choeur,
et l'office divin commenca.

La religion est une si grande chose par elle-meme, que, quel que soit
le voile ridicule dont l'enveloppe la superstition ou la cupidite, elle
parvient toujours a en degager sa tete sublime dont elle regarde le ciel,
et ses deux mains dont elle embrasse la terre. Je sais, quant a moi, qu'aux
premieres paroles saintes qu'il avait prononcees, le moine speculateur
avait disparu pour faire place, sans qu'il s'en doutat certes lui-meme,
a un veritable ministre du Seigneur, je me repliais sur moi-meme, et je
pensais a mon isolement, perdu que j'etais sur le sommet le plus eleve
d'une ile presque inconnue, jetee comme un relais entre l'Europe et
l'Afrique, a la merci de gens dont je comprenais a peine le langage, et
n'ayant pour me remettre en communication avec le monde qu'une frele
barque, que Dieu, au milieu de la tempete, avait prise dans une de ses
mains, tandis que de l'autre il brisait autour de nous, comme du verre, des
fregates et des vaisseaux a trois ponts. Pendant un quart d'heure a peine
que dura cette messe, je me retrouvai par le souvenir en contact avec tous
les etres que j'aimais et dont j'etais aime, quel que fut le coin de la
terre qu'ils habitassent. Je vis en quelque sorte repasser devant moi toute
ma vie, et, a mesure qu'elle se deroulait devant mes yeux, tous les noms
aimes vibraient les uns apres les autres dans mon coeur. Et j'eprouvais
a la fois une melancolie profonde et une douceur infinie a songer que je
priais pour eux, tandis qu'ils ignoraient meme dans quel lieu du monde je
me trouvais. Il resulta de cette disposition que, la messe finie, le moine,
a son grand etonnement, ainsi qu'a celui de l'assemblee qui avait entendu
l'office divin par-dessus le marche, vit, au lieu de deux ou trois carlins
qu'il comptait recevoir, tomber une piastre dans son escarcelle. C'etait,
certes, la premiere fois qu'on lui payait une messe ce prix-la.

En sortant de la petite chapelle, je regardai autour de moi. A gauche
s'etendait la Sicile, pareille a un brouillard. Sous nos pieds etait l'ile,
qu'enveloppait de tous cotes la Mediterranee, calme et transparente comme
un miroir. Vue ainsi, Panthellerie avait la forme d'une enorme tortue
endormie sur l'eau. Comme en tout l'ile n'a pas plus de dix lieues de tour,
on en distinguait tous les details, et a la rigueur on en aurait pu compter
les maisons. La partie qui me parut la plus fertile et la plus peuplee est
celle qui est connue dans le pays sous la designation d'Oppidolo.

Cependant, comme la faim commencait a se faire sentir, nos yeux, apres
avoir erre quelque temps au hasard, finirent par se fixer sur l'endroit
ou se preparait notre dejeuner. Quoiqu'il y eut trois quarts de lieue de
distance au moins du point ou nous nous trouvions jusqu'a cet endroit,
l'air etait si limpide, que nous ne perdions aucun des mouvements de Pietro
et de son acolyte. Lui, de son cote, s'apercut sans doute que nous le
regardions, car il se mit a danser une tarentelle, qu'il interrompit au
beau milieu d'une figure pour aller visiter le roti. Sans doute le chevreau
approchait de son point de cuisson, car, apres un examen consciencieux de
l'animal, il se retourna vers nous et nous fit signe de revenir.

Nous trouvames notre couvert mis au milieu d'un charmant bois d'azeroliers
et de lauriers roses, tout entrelaces de vignes sauvages. Il consistait
tout bonnement en un tapis etendu a terre, et au-dessus duquel s'elevait
un beau palmier dont les longues branches retombaient comme des panaches.
Notre vin glace nous attendait; enfin des grenades, des oranges, des rayons
de miel et des raisins, formaient un dessert symetrique et appetissant au
milieu duquel Pietro vint deposer, couche sur une planche recouverte de
grandes feuilles de plantes aquatiques, notre chevreau roti a point et
exhalant une odeur merveilleusement appetissante.

Comme le chevreau pouvait peser de vingt-cinq a trente livres, et que,
quelque faim que nous eussions, nous ne comptions pas le devorer a nous
deux, nous invitames Pietro a en faire part a la societe, qui, depuis notre
debarquement, nous avait fait l'honneur de nous suivre. Comme on le devine
bien, l'offre fut acceptee sans plus de facon qu'elle etait faite. Nous
nous reservames une part convenable, tant de la chair de l'animal que des
accessoires dont on lui avait bourre le ventre, et le reste, accompagne
d'une demi-douzaine de bouteilles de vin de Syracuse, fut generalement
offert a notre suite. Il en resulta un repas homerique des plus
pittoresques; et, pour que rien n'y manquat, au dessert, le berger qui nous
avait vendu le chevreau, et qui sans remords aucun en avait mange sa part,
joua d'une espece de musette au son de laquelle, tandis que nous fumions
voluptueusement nos longues pipes, deux Panthelleriotes, par maniere de
remerciement sans doute, nous danserent une gigue nationale qui tenait le
milieu entre la tarentelle napolitaine et le bolero andalou. Apres quoi
nous primes chacun une tasse de cafe bouilli et non passe, c'est-a-dire a
la turque, et nous redescendimes vers la ville.

En arrivant sur le port, nous apercumes le capitaine qui causait avec une
sorte d'argousin gardant quatre forcats; nous nous approchames d'eux, et, a
notre grand etonnement, nous remarquames que le capitaine parlait avec une
sorte de respect a son interlocuteur, et l'appelait Excellence. De son
cote, l'argousin recevait ces marques de consideration comme choses a lui
dues, et ce fut tout au plus si, lorsque le capitaine le quitta pour nous
suivre, il ne lui donna pas sa main a baiser. Comme on le comprend bien,
cette circonstance excita ma curiosite, et je demandai au capitaine quel
etait le respectable vieillard avec lequel il avait l'honneur de faire la
conversation quand nous l'avions interrompu. Il nous repondit que c'etait
Son Excellence il signor Anga, ex-capitaine de nuit a Syracuse.

Maintenant, comment le signor Anga, de capitaine de Syracuse, etait-il
devenu argousin? C'etait une chose assez curieuse que voici:

Pendant les annees 1810, 1811 et 1812, les rues de Syracuse se trouverent
tout a coup infestees de bandits si adroits et en meme temps si audacieux,
que l'on ne pouvait, la nuit venue, mettre le pied hors de chez soi sans
etre vole et meme quelquefois assassine. Bientot ces expeditions nocturnes
ne se bornerent pas a devaliser ceux qui se hasardaient nuitamment dans les
rues, mais elles penetrerent dans les maisons les mieux gardees, jusqu'au
fond des appartement* les mieux clos, de sorte que la foret de Bondy, de
picaresque memoire, etait devenue un lieu de surete aupres de la pauvre
ville de Syracuse.

Et tout cela se passait malgre la surveillance du signor Anga, capitaine de
nuit, auquel du reste on ne pouvait faire que le seul reproche d'arriver
cinq minutes trop tard, car, a peine une maison venait-elle d'etre pillee,
qu'il accourait avec sa patrouille pour prendre le signalement des voleurs;
a peine un malheureux venait-il d'etre assassine, qu'il etait la pour le
relever lui-meme, recevoir ses derniers aveux s'il respirait encore, et
dresser proces-verbal du terrible evenement.

Aussi chacun admirait-il la prodigieuse activite du signor Anga, tout en
deplorant, comme nous l'avons dit, qu'un magistrat si actif ne poussat pas
l'activite jusqu'a arriver dix minutes plus tot au lieu d'arriver cinq
minutes plus tard. La ville tout entiere ne s'en applaudissait pas moins
d'etre si bien gardee, et pour rien au monde n'aurait voulu qu'on lui
donnat un autre capitaine de nuit que le signor Anga.

Cependant les vols continuaient avec une effronterie toujours croissante.
Un jeune officier, loge dans le couvent de Saint-Francois, venait de
recevoir un solde arriere en piastres espagnoles; il deposa son petit
tresor dans un tiroir de son secretaire, prit la clef dans sa poche, et
s'en alla diner en ville, se reposant sur la double securite que lui
offraient la saintete du lieu ou il logeait, et le soin qu'il avait pris de
cadenasser ses trois cents piastres.

Le soir en rentrant, il trouva son secretaire force et le tiroir vide.

De plus, comme il tombait ce soir-la des torrents de pluie, et que rien
n'est antipathique au Sicilien comme d'etre mouille, le voleur avait pris
le parapluie du jeune officier.

L'officier, desespere, courut a l'instant meme chez le capitaine Anga,
qu'il trouva, malgre le temps abominable qu'il faisait, revenant d'une de
ses expeditions nocturnes, si devouees et malheureusement si infructueuses.
Malgre la fatigue du signor Anga, et quoiqu'il fut mouille jusqu'aux os
et crotte jusqu'aux genoux, il ne voulut pas faire attendre le plaignant,
recut sa deposition seance tenante, et lui promit de mettre des le
lendemain toute sa brigade a la poursuite de ses piastres, de son parapluie
et de ses voleurs.

Mais trois mois s'ecoulerent sans que l'on retrouvat ni voleur, ni
parapluie, ni piastres.

Au bout de ces trois mois, un jour qu'il faisait un temps pareil a celui
pendant lequel son vol avait eu lieu, le jeune officier, proprietaire d'un
parapluie neuf, traversait la grande place de Syracuse, lorsqu'il crut voir
un parapluie si exactement pareil a celui qu'il avait perdu, que le desir
lui prit aussitot de lier connaissance avec l'individu qui le portait. En
consequence, au detour de la premiere rue, il arreta l'inconnu pour lui
demander son chemin; l'inconnu le lui indiqua fort poliment. L'officier
s'informa du nom de celui chez qui il avait trouve une si gracieuse
obligeance, et il apprit que son interlocuteur n'etait autre que le
domestique de confiance de la signora Anga, femme du capitaine de nuit.

Cette decouverte devenait d'autant plus grave, que le jeune officier avait
acquis une preuve irrecusable que le parapluie en question etait bien
le sien. Tout en causant avec le domestique, il avait retrouve ses deux
initiales gravees sur un petit ecusson d'argent qui ornait la pomme du
parapluie, que le voleur n'avait pas voulu priver de cet ornement.

L'officier courut, par le chemin le plus court, chez le capitaine de nuit;
le signor Anga etait absent pour affaire de service; l'officier se fit
conduire chez madame, et lui raconta comment elle avait un voleur ou tout
au moins un receleur a son service. Madame Anga jeta les hauts cris, jurant
que la chose etait impossible; en ce moment meme, le domestique rentra;
le jeune officier, qui commencait a s'impatienter de denegations qui ne
tendaient a rien moins qu'a le faire passer pour fou ou pour imposteur,
prit le domestique par une oreille, l'amena devant sa maitresse, lui
arracha des mains le parapluie qu'il tenait encore, montra l'ecusson, et
fit reconnaitre les deux initiales pour etre les siennes. Il n'y avait
rien a repondre a cela; aussi maitresse et domestique etaient-ils fort
embarrasses, lorsque la porte s'ouvrit, et que le signor Anga parut en
personne.

L'officier renouvela aussitot son accusation, soutenant que, les piastres
ayant disparu en meme temps que le parapluie, et le parapluie etant
retrouve, les piastres ne pouvaient etre loin. Le signor Anga, surpris par
un dilemme aussi positif, se troubla d'abord, puis, s'etant bientot remis,
repondit insolemment au jeune officier, et finit par le mettre a la porte.
C'etait une faute: cette colere donna au vole des soupcons qu'il n'eut
jamais eus sans cela. Il courut chez le colonel anglais qui tenait garnison
dans la ville: le colonel requit le juge, et le juge, suivi du greffier
et du commissaire, fit une descente chez le signor Anga, qui, a sa grande
humiliation, fut force de laisser faire perquisition chez lui.

On avait deja visite toute la maison sans que cette visite amenat le
moindre resultat, lorsque le jeune officier, qui, en sa qualite de
partie interessee, dirigeait les recherches, s'apercut, en traversant le
rez-de-chaussee, que ce rez-de-chaussee etait parquete, chose tres rare en
Sicile. Il frappa du pied, et il lui sembla que le parquet sonnait plus
fort le creux qu'un honnete parquet ne devait le faire. Il appela le juge,
lui fit part de ses doutes; le juge fit venir deux charpentiers. On leva
le parquet, et l'on trouva, les unes a la suite des autres, quatre caves
pleines, non seulement de parapluies, mais de vases precieux, d'etoffes
magnifiques, d'argenterie portant les armes de ses proprietaires, enfin un
bazar tout entier.

Alors tout fut explique, et cette longue impunite des voleurs n'eut plus
besoin de commentaires. Il signor Anga etait a la fois le chef et le
receleur de ces industriels. Le sous-prieur du couvent ou etait loge le
jeune homme etait son associe. L'affaire de ce digne moine etait surtout
l'ecoulement des objets voles. Le signor Anga etait, au reste, un homme
remarquable, qui avait organise son commerce en grand; et qui avait des
especes de comptoirs a Lentini, a Calata-Girone et a Calata-Nisetta,
c'est-a-dire dans toutes les villes ou il y avait de grandes foires; et
cependant, comme on le voit, malgre cette active industrie, malgre ces
debouches nombreux, le signor Anga operait si en grand, que, lorsqu'on les
decouvrit, ses magasins etaient encombres.

Le moine arrete echappa, par privilege ecclesiastique, a la justice
seculiere, et fut remis a son eveque. Comme depuis cette epoque nul ne
le revit, on presume qu'il fut enterre dans quelque _in pace_, ou l'on
retrouvera un jour son squelette.

Quant au signor Anga, il fut condamne aux galeres perpetuelles. Envoye
d'abord simple forcat a Vallano, de la, au bout de cinq ans de bonne
conduite, il fut transporte a Panthellerie, ou, pendant cinq autres annees,
n'ayant donne lieu a aucune plainte, il fut eleve au grade d'argousin,
qu'il occupe honorablement depuis douze annees, avec l'espoir de passer
incessamment garde-chiourme.

C'est ce que lui souhaitait notre capitaine en prenant conge de lui.

Avant de quitter Panthellerie, je fus curieux de me faire une experience:
j'y mis a la poste les lettres que j'avais ecrites a mes amis, et qui
etaient datees de l'ile de Porri; elles parvinrent a leur destination un an
apres mon retour; il n'y a rien a dire.




GIRGENTI LA MAGNIFIQUE


Il etait sept heures du soir lorsque nous remimes a la voile; par un
bonheur extreme, le vent qui, pendant deux jours, avait souffle de l'est,
venait de tourner au sud. Cependant ce bonheur n'etait pas sans quelque
melange; ce vent tout africain etait charge de chaudes bouffees du desert
libyen; c'etait le cousin-germain de ce fameux sirocco dont nous avions
eu un echantillon a Messine, et comme lui il apportait dans toute
l'organisation physique une decouragement extreme.

Nous fimes porter nos lits sur le pont. La cabine etait devenue etouffante.
Il passait comme une poussiere de cendres rouges entre nous et le ciel,
et la mer etait si phosphorescente qu'elle semblait rouler des vagues de
flammes; a un quart de lieue derriere le batiment notre sillage semblait
une trainee de lave.

Lorsqu'il en etait ainsi, tout l'equipage disparaissait, et le batiment,
abandonne a Nunzio, dont le corps de fer resistait a tout, semblait voguer
seul. Cependant je dois dire qu'au moindre cri du pilote, cinq ou six
tetes sortaient des ecoutilles, et qu'au besoin les bras les plus alanguis
retrouvaient toute leur vigueur.

Quoique nous fussions moins sensibles que les Siciliens a l'influence de ce
vent, nous n'en eprouvions pas moins un certain malaise dont le resultat
etait de nous oter tout appetit; la nuit se passa donc tout entiere a
dormir d'un mauvais sommeil, et la journee a boire de la limonade.

Le surlendemain de notre depart de Panthellerie, et comme nous etions a
huit ou dix lieues encore des cotes de Sicile, le vent tomba, et il fallut
marcher a la rame; mais comme chacun avait dans les bras un reste de
sirocco, a peine fimes-nous trois lieues dans la matinee. Vers les cinq
heures, une petite brise sud-ouest se leva: le pilote en profita pour
faire hisser nos voiles, et le batiment, qui etait plein de bonne volonte,
commenca a marcher de facon a nous donner l'espoir d'entrer le soir meme
dans le port de Girgenti.

En effet, vers les neuf heures du soir, nous jetions l'ancre dans une
petite rade au fond de laquelle on apercevait les lumieres de quelques
maisons; mais a peine cette operation etait-elle terminee que l'on nous
hela de la forteresse qu'on appelle la Sante, et qu'on nous donna l'ordre
d'aller prendre une autre station. Comme tous les ordres de la police
napolitaine, celui-ci n'admettait ni retard ni explication; il fallut en
consequence obeir a l'instant meme; on essaya de lever l'ancre; mais, dans
la precipitation que l'on mit a cette manoeuvre, toutes les precautions,
a ce qu'il parait, n'ayant point ete prises, le cable se brisa. On jeta
a l'instant meme une bouee pour reconnaitre la place, et, comme sans
s'inquieter des causes de notre retard, le chef de la Sante continuait de
nous heler, nous allames, a grande force d'avirons, prendre la place qui
nous etait designee.

Cet evenement nous tint sur pied jusqu'a minuit: nous etions fatigues de
la traversee que nous venions de faire, et nous dormimes tout d'une traite
jusqu'a neuf heures du matin; la journee etait belle et l'eau du port
parfaitement calme, si bien que Cama, deja leve, s'appretait a passer
terre, d'abord pour achever de se remettre, comme Antee en touchant sa
mere, ensuite pour acheter du poisson aux petits batiments que nous voyions
revenir de la peche. Inspection faite des deux ou trois maisons qui, a
l'aide d'une enseigne, se qualifiaient d'auberges, nous reconnumes que la
precaution de notre brave cuisinier n'etait pas intempestive, et qu'il
etait prudent de dejeuner a bord avant de nous risquer dans l'interieur des
terres. En consequence, Cama, que nous autorisames a faire ce que bon lui
semblerait a l'egard de notre nourriture, se hasarda sur la planche qui
conduisait comme un pont de notre speronare au bateau voisin, et, arrive
sur celui-ci, gagna de proche en proche le rivage. Un instant apres, nous
le vimes reparaitre, portant sur sa tete une corbeille pleine de poisson.

J'allai annoncer cette nouvelle a Jadin, qui, en pareille circonstance,
levait toujours, au profit de ses natures mortes, une dime sur notre
provision. Cette fois surtout j'avais apercu de loin certains rougets
gigantesques qui, convenablement places sur une raie et a cote d'une
dorade, devaient faire a merveille, comme opposition de couleur. Quelque
envie qu'il eut de paresser une demi-heure encore, Jadin, dans la crainte
que ses poissons ne lui echappassent, se hata donc de passer un pantalon a
pied. Pendant qu'il accomplissait cette operation, je lui montrai de
loin Cama qui, s'avancant avec sa corbeille, mettait deja le pied sur
la planche, quand tout a coup nous entendimes un grand cri, et poisson,
corbeille et cuisinier disparurent comme par une trappe. Le pied encore
mal assure du pauvre Cama lui avait manque, et il etait tombe dans la mer;
aussitot, et par un mouvement plus rapide que la pensee, Pietro s'etait
elance apres lui.

Nous courumes a l'endroit ou l'accident venait d'arriver, lorsqu'a notre
grand etonnement nous vimes Pietro qui, au lieu de s'occuper de Cama,
repechait avec grand soin les poissons et les remettait les uns apres les
autres dans la corbeille qui flottait sur l'eau: l'idee ne lui etait pas
venue en un seul instant que Cama ne savait pas nager; en consequence, ne
doutant pas qu'il ne se tirat d'affaire tout seul, il ne s'occupait que de
la friture, dont la perte d'ailleurs lui paraissait peut-etre beaucoup plus
deplorable que celle du cuisinier.

En ce moment nous vimes surgir, a quelques pas du batiment, le pauvre Cama,
non point en homme qui fait sa brassee ou qui tire sa mariniere, mais en
noye qui bat l'eau de ses deux mains, et qui la rejette deja par le nez et
par la bouche. Le temps etait precieux: il n'avait fait que paraitre et
disparaitre. Nous jetames bas nos habits pour nous elancer apres lui; mais,
avant que nous fussions a la fin de la besogne, Philippo sauta par-dessus
bord avec sa chemise et son pantalon, donnant une tete juste a l'endroit
ou Cama venait de s'enfoncer, et quatre ou cinq secondes apres il reparut
tenant son homme par le collet de sa veste blanche. Nous voulumes lui jeter
une corde, mais il fit dedaigneusement signe qu'il n'en avait pas besoin,
et, poussant Cama vers l'echelle, il parvint a lui mettre un des echelons
entre les mains; Cama s'y cramponna en veritable noye, et d'un seul bond,
par un effort inoui, il se trouva sur le pont. Tout cela s'etait fait si
rapidement qu'il n'avait pas eu le temps de perdre connaissance, mais il
avait avale deux ou trois pintes d'eau qu'il s'occupa immediatement de
rendre a la mer. Comme il faisait, au reste, une chaleur etouffante,
le bain n'eut d'autre suite que la petite evacuation que nous avons
mentionnee, laquelle meme, au dire de tout l'equipage, ne pouvait etre que
tres profitable a la sante de Cama.

Le capitaine avait rempli les formalites voulues, nos passeports etaient
deposes a la police, rien ne s'opposait donc a ce que nous fissions
l'excursion projetee; en consequence, nous nous aventurames sur le pont
tremblant qui avait failli etre si fatal a Cama, et, plus heureux que lui,
nous gagnames le bord sans accident.

A peine avions-nous mis a terre qu'un homme, qui nous observait depuis plus
d'une heure, s'avanca vers nous et s'offrit d'etre notre cicerone. Trois ou
quatre autres individus, qui s'etaient approches sans doute dans la meme
intention, n'essayerent pas meme de soutenir la concurrence en lui voyant
tirer de sa poche une medaille qu'il nous presenta. Cette medaille portait
d'un cote les armes d'Agrigente, qui sont trois geants charges chacun d'une
tour avec cette devise: _Signat Agrigentum mirabilis aula gigantum_, et de
l'autre le nom d'Antonio Ciotta. En effet, il signor Antonio Ciotta etait
le cicerone officiel de l'endroit, et il commenca immediatement son entree
en fonctions en marchant devant nous et en nous invitant a Je suivre.

Girgenti est situee a cinq milles a peu pres de la cote: on s'y rend par
une montee assez rapide, qui eleve d'abord le voyageur a un millier de
pieds au-dessus de la mer. Tout le long dela route nous rencontrions des
mulets charges de ce soufre qui devait, quelques annees apres, amener entre
Naples et l'Angleterre ce fameux proces dans lequel le roi des Francais
fut choisi pour arbitre. Le chemin se ressentait du commerce dont il etait
l'artere. Comme les sacs qui contenaient la marchandise n'etaient point si
bien fermes qu'il ne s'echappat de temps en temps quelque parcelle de leur
contenu, la route, a la longue, s'etait couverte d'une couche de soufre
qui, dans quelques endroits, avait jusqu'a trois ou quatre pouces
d'epaisseur. Quant aux muletiers qui accompagnaient les sacs, ils etaient
parfaitement jaunes depuis les pieds jusqu'a la tete, ce qui leur donnait
un des aspects les plus etranges qui se puissent voir.

Nous n'etions point encore entres dans la ville que nous savions deja que
penser de l'epithete que, dans leur emphatique orgueil, les Siciliens ont
ajoutee a son nom. En effet, Girgenti la magnifique n'est qu'un sale amas
de maisons baties en pierres rougeatres, avec des rues etroites ou il est
impossible d'aller en voiture, et qui communiquent les unes aux autres par
des especes d'escaliers dont, sous peine des plus graves desagrements,
il est absolument necessaire de toujours tenir le milieu. Comme il etait
evident que le reste de la journee ne suffirait pas a la visite des ruines,
nous nous mimes en quete d'une auberge ou passer la nuit. Malheureusement
une auberge n'etait pas chose facile a decouvrir a Girgenti la magnifique.
Notre ami Ciotta nous conduisit dans deux bouges qui se donnaient
insolemment ce nom; mais, apres une longue conversation avec l'hote de l'un
et l'hotesse de l'autre, nous decouvrimes qu'a la rigueur nous trouverions
a nous nourrir un peu, mais pas du tout a nous coucher. Enfin, une
troisieme hotellerie remplit les deux conditions reclamees par nous a
la grande stupefaction des Agrigentins, qui ne comprenaient rien a une
pareille exigence. Nous nous hatames en consequence d'arreter la chambre et
les deux grabats qui la meublaient, et, apres avoir commande notre diner
pour six heures du soir, nous secouames les puces dont nos pantalons
etaient couverts, et nous nous mimes en chemin pour visiter les ruines de
la ville de Cocalus.

Je dis Cocalus sur la foi de Diodore de Sicile: entendons-nous bien, car
avec les savants ultramontains il faut mettre les points sur les i. Une
erreur de date, une faute de typographie, ont de si graves inconvenients
dans la patrie de Virgile et de Theocrite, qu'il faut y faire attention. Un
pauvre voyageur inoffensif met sans penser a mal un _a_ pour un _o_ ou un 5
pour un 6; tout a coup il disparait, on n'en entend plus parler; la famille
s'inquiete, le gouvernement informe et on le trouve enseveli sous une masse
d'in-folios, comme Tarpeia sous les boucliers des Sabins. Si on l'en tire
vivant, il se sauve a toutes jambes, et on ne l'y reprend plus; mais pour
le plus souvent il est mort, a moins que, comme Encelade, il ne soit de
force a secouer l'Etna. Je dis donc Cocalus comme je dirais autre chose,
sans la moindre pretention a faire autorite.

Cocalus regnait a Agrigente lorsque Dedale vint s'y refugier avec tous les
tresors qu'il emportait de Crete. Ces tresors etaient si considerables que
le celebre architecte demanda a son hote la permission de batir un palais
pour les y renfermer. Cocalus, qui avait de la terre de reste, lui dit
de choisir l'endroit qui lui conviendrait le mieux, et de faire sur cet
endroit ce que bon lui semblerait. L'auteur du labyrinthe choisit un rocher
escarpe, accessible sur un seul point, et encore fortifia-t-il ce point
de telle facon que quatre hommes suffisaient pour le defendre contre une
armee.

Ceci se passait quelques annees avant la guerre de Troie. Mais, comme
ces ruisseaux qui s'enfoncent sous terre en sortant de leur source pour
reparaitre fleuves quelques lieues plus loin, la ville naissante disparait
pendant deux ou trois siecles dans l'obscurite des temps, pour briller dans
les vers de Pindare, sous le nom de reine des cites. Alors, si l'on en
croit Diogene de Laerce, sa population etait de huit cent mille ames, et
si l'on s'en rapporte a Empedocle, cette population, entre autres defauts,
portait ceux de la gourmandise et de l'orgueil si loin, qu'elle mangeait,
disait-il, comme si elle devait mourir le lendemain, et qu'elle batissait
comme si elle devait vivre toujours. Aussi, comme Empedocle etait un
philosophe, c'est-a-dire un personnage probablement fort insociable, il
quitta cette ville de cuisiniers et de macons pour aller s'installer sur
le mont Etna, ou il vecut de racines, dans une petite tour qu'il se batit
lui-meme. On sait qu'un beau matin, degoute sans doute de cette nouvelle
residence comme il l'avait ete de l'ancienne, il disparut tout a coup, et
qu'on ne retrouva de lui que sa pantoufle.

Une centaine d'annees auparavant, comme chacun sait, Phalaris, charge par
ses concitoyens de la construction du temple du Jupiter Polien, avait
profite des sommes enormes mises a sa disposition pour reunir une petite
armee et surprendre les Agrigentins. Ce projet liberticide, execute avec
succes pendant la celebration des fetes de Ceres, mit les Agrigentins au
desespoir. Aussi firent-ils quelques tentatives pour se delivrer de leur
tyran. Mais celui-ci, qui etait homme d'imagination, commanda a un artiste
de l'epoque un taureau d'airain deux fois grand comme nature, et dont la
partie posterieure devait s'ouvrir a l'aide d'une clef. Au bout de trois
mois le taureau fut fini; au bout de quatre une revolte eclata. Phalaris
fit arreter les chefs, ordonna d'amasser une grande quantite de bois sec
entre les jambes du taureau, y fit mettre le feu, et lorsqu'il fut rouge,
on ouvrit le monstre, et on y enfourna les rebelles. Comme il avait eu le
soin d'ordonner que la gueule du taureau fut tenue ouverte, le peuple,
qui assistait a l'execution, put entendre par cette issue les cris que
poussaient les patients, et qui semblaient les mugissements du taureau
lui-meme. Ce genre d'executions, renouvele cinq ou six fois dans l'espace
de dix-huit mois, eut un resultat des plus satisfaisants. Bientot les
revoltes devinrent de plus en plus rares; enfin, elle cesserent tout a
fait, et Phalaris regna, grace a son ingenieuse invention, tranquille et
respecte pendant l'espace de trente et un ans. Apres sa mort, quelques
critiques, jaloux de sa gloire, dirent bien que son taureau d'airain
n'etait qu'une contrefacon du cheval de bois, mais il n'en est pas moins
vrai que, malgre cette accusation, qui au fond ne manquait peut-etre pas
de quelque verite, la gloire de l'invention finit par lui en rester tout
entiere.

L'epoque qui suivit le regne de Phalaris fut l'ere brillante des
Agrigentins. C'etait a qui parmi eux ferait assaut de luxe et de
magnificence. Un simple particulier, nomme Exenetus, vainqueur aux jeux,
rentra dans la ville suivi de trois cents chars, trames chacun par deux
chevaux blancs eleves dans ses paturages. Un autre, nomme Gellias, avait
des domestiques stationnant a chaque porte de la ville, et dont la mission
etait d'amener tous les voyageurs qui passaient par Agrigente dans son
palais, ou les attendait une splendide hospitalite. Cinq cents cavaliers de
Gela ayant traverse Agrigente dans le mois de janvier, et ayant ete amenes
a Gellias par ses domestiques, furent loges et nourris par lui pendant
trois jours, et recurent au moment de leur depart chacun un manteau.
Gellias etait en outre, s'il faut en croire la tradition, un homme
de beaucoup d'esprit, ce qui, on le comprend bien, ne gatait rien a
l'hospitalite qu'on recevait chez lui. Aussi les Agrigentins, ayant eu
quelques interets a regler avec la petite ville de Centuripa, le chargerent
de se rendre aupres d'eux et de terminer l'affaire. Gellias partit aussitot
et se presenta a l'assemblee des Centuripes. Mais comme, a ce qu'il parait,
il etait haut a peine de quatre pieds et demi, et en outre assez mal pris
dans sa petite taille, des eclats de rire accueillirent son apparition et
un des assistants, plus impertinent que les autres, se chargea meme de
lui demander, au nom de l'assemblee, si tous ses concitoyens lui
ressemblaient.--Non pas, messieurs, repondit Gellias. Il y a meme a
Agrigente de fort beaux hommes: seulement on les reserve pour les grandes
republiques et pour les villes illustres; aux petites villes et aux
republiques de peu de consideration on leur envoie des hommes de ma
taille.--Cette reponse abasourdit tellement les railleurs, que Gellias
obtint de l'assemblee tout ce qu'il desirait, et eut la gloire de regler
les interets d'Agrigente, au plus grand avantage de la chose publique.

Cependant, Carthage, qui de l'autre cote de la mer voyait Agrigente grandir
en richesse et en population, comprit qu'elle devait l'avoir pour amie
fidele ou pour ennemie declaree dans la longue lutte qu'elle venait
d'entreprendre contre Rome. Non seulement les Agrigentins refuserent
l'alliance des Carthaginois, mais encore ils se declarerent leurs ennemis.
Aussitot Annibal et Amilcar traverserent la mer, et vinrent mettre le siege
devant la ville. Les Agrigentins jugerent alors qu'il serait a propos de
reformer quelque chose de ce luxe devenu proverbial dans l'univers entier,
et deciderent que les soldats de garde a la citadelle ne pourraient avoir
plus d'un matelas, d'une couverture et de deux oreillers. Malgre cette
ordonnance lacedemonienne, Agrigente fut forcee de se rendre apres huit ans
de siege.

Alors toutes ses richesses devinrent la proie du vainqueur: tableaux,
statues, vases precieux, tout fut envoye a Carthage. Il n'y eut pas
jusqu'au fameux taureau d'airain de Phalaris qui ne traversat la mer pour
aller embellir la ville de Didon. Il est vrai que, deux cent soixante ans
plus tard, lorsque Scipion a son tour eut pris et pille Carthage, comme
Amilcar avait pris et pille Agrigente, le taureau repassa la mer et fut
vendu aux Agrigentins, qui avaient pour lui une affection dont on se rend
difficilement compte, quand on examine les rapports peu agreables que
Phalaris les avait forces d'avoir ensemble.

Malgre cette restitution et la protection dont la couvrit Rome, Agrigente
ne se releva jamais de sa chute, et ne fit que decroitre jusqu'au moment ou
elle perdit jusqu'a son nom. Aujourd'hui, Girgenti, pauvre fille mendiante
d'une race royale, ne couvre guere que la vingtieme partie du sol que
couvrait sa gigantesque aieule, et compte treize mille ames vegetant a
grand-peine la ou florissait un million d'habitants; ce qui n'empeche pas,
comme je l'ai deja dit, qu'entre Messine la Noble et Paienne l'Heureuse,
elle ne s'intitule pompeusement Girgenti la Magnifique.

La premiere chose qui nous frappa en sortant de la ville, fut la porte
meme sous laquelle nous passions, et qui est evidemment une construction
sarrasine. Je voulus commencer, en face de ce monument de la conquete
arabe, a mettre a l'epreuve la science patentee de notre guide, et je lui
demandai s'il savait e quel siecle remontait cette porte; niais le brave
Ciotta se contenta de me repondre qu'elle etait fort vieille et que, comme
elle faisait mauvais effet, on allait l'abattre par l'ordre de monsieur
l'intendant, et la remplacer par une autre d'ordre dorique grec. Je
m'informai alors du nom du digne intendant, et j'appris qu'il s'appelait
Vaccari. Dieu lui fasse la paix!

Nous laissames a notre gauche la roche Athenienne, la plus elevee des
montagnes qui dominaient l'antique Agrigente, et au sommet de laquelle
etaient batis les temples de Jupiter Atabyrius et de Minerve. Un instant
nous eumes l'intention d'y monter; mais notre guide nous ayant appris qu'il
n'y avait rien autre chose a y voir qu'un assez beau panorama, nous remimes
l'ascension a un autre voyage, et nous nous acheminames vers le temple de
Proserpine, a laquelle les Agrigentins avaient voue une grande devotion.
Ce temple est a peu pres aussi invisible que celui de Jupiter Atabyrius;
seulement, sur ses fondations a pousse une petite eglise. A cent pas d'elle
coule un _fumicello_, qui, apres s'etre appele l'Acragas et le Dragon, se
nomme tout modestement aujourd'hui la riviere Saint-Blaise: c'est la meme,
au reste, qui, dans l'antiquite, separait l'antique Agrigente de Neapolis,
ou la ville neuve.

Nous suivimes l'enceinte des murs encore fort visibles, et nous nous
trouvames bientot a l'angle du rempart ou etait bati le temple de
Junon-Lucine, qui s'eleve, soutenu par trente-quatre colonnes d'ordre
dorique, au-dessus d'un precipice taille a pic. Une tradition, accreditee
par Fazzello, veut que ce soit dans ce temple que s'etait retire, lors de
la prise d'Agrigente, Gellias avec sa famille et ses tresors. Selon la meme
tradition, la teinte rougeatre qui colore les pierres viendrait du feu mis
par Gellias lui-meme, et qui le brula, lui et tous les siens. Il est vrai
que Diodore, qui rapporte le meme fait, dit qu'il se passa dans le temple
du Jupiter-Atabyrius.

C'etait dans ce temple qu'etait suspendu le fameau tableau de Xeuxis,
mentionne par Pline, chante par l'Arioste, et pour lequel l'artiste avait
fait passer devant lui cent femmes nues, afin de choisir parmi elles les
cinq plus parfaites qui devaient lui servir de modeles. Il en resulta que
la figure de la deesse etait la quintessence de toutes les perfections
differentes reunies en une seule. Au reste, comme Xeuxis avait pris gout a
cette maniere de travailler, il renouvela l'experience pour son Helene de
Crotone et pour sa Venus de Syracuse.

Malgre le soleil veritablement africain qui dardait d'aplomb sur nos tetes,
Jadin s'assit pour me faire un dessin du temple, tandis que je me mis a la
recherche des grenades. Je ne tardai pas a trouver un buisson au milieu
duquel il en restait deux ou trois magnifiques; mais, au moment ou j'y
enfoncai la main, il me sembla entendre un sifflement, et voir se balancer
une tete illuminee de deux yeux ardents. En effet, c'etait un serpent,
qui s'etait enroule autour du tronc principal, et qui, nouveau dragon des
Hesperides, s'appretait a defendre les fruits que je convoitais. Un coup de
baton frappe sur le buisson lui fit quitter son poste pour se refugier dans
de grandes herbes qui poussaient a quelques pas de la; mais, avant qu'ils
les eut atteintes, Milord, qui m'avait suivi, avait saute dessus, et lui
avait casse les reins d'un coup de dent. Comme, tout blesse a mort qu'il
etait, il se redressait encore pour mordre Milord, je lui cassai la tete
d'un coup de fusil. Nous le mesurames alors, Ciotta et moi: il avait un peu
plus de cinq pieds de long. La digne cicerone m'assura, sans doute pour me
flatter, que c'etait un des plus grands qu'il eut jamais vus. Je reviens a
mes grenades, que je rapportai en triomphe a Jadin, tandis que Ciotta me
suivait, trainant le monstre par la queue.

Du temple de Junon-Lucine, nous passames a celui de la Concorde, le plus
beau et le moins endommage des deux. Une pierre retrouvee parmi les ruines,
et que l'on conserve dans la maison commune de Girgenti, lui a fait donner
ce nom. Voici l'inscription qu'elle portait, et que j'ai copiee en laissant
aux mots leur disposition:

      Concordiae Agrigenti-
          norum Sacrum.
      Respublica lylibitano-
        rum Dedicantibus

    M. Haterio Candido Procos
    Et L. Cornelio Marcello Q.
          PR. PR.

Nous commencames par visiter l'interieur de ce monument vraiment
magnifique, et dans lequel on entre par une porte ouverte au centre du
_pronaos_. La _cella_, large de trente pieds et longue de quatre-vingt dix,
est parfaitement conservee: deux escaliers sont pratiques dans l'interieur
des murailles, et, par l'un d'eux, on peut encore monter facilement
jusqu'aux combles.

En 1620, le temple de la Concorde fut converti en eglise chretienne et
dedie a San-Gregorio della Rupe, eveque de Girgenti. Alors on appropria le
temple a sa nouvelle destination, et l'on perca les six portes cintrees qui
donnent sur le peristyle; mais, vers la fin du dernier siecle, on
regarda ce mariage de la mythologie et du christianisme comme une double
profanation artistique et religieuse: toute trace de l'eglise moderne
disparut, et si le dieu antique revenait, il trouverait, a peu de chose
pres, son temple tel qu'il est sorti des mains de son architecte inconnu.

Lorsque je descendis des combles, je trouvai Jadin a la besogne. Je
profitai de la station pour me laisser glisser au bas des remparts et
aller visiter les tombeaux creuses dans les murailles: c'etaient ceux des
guerriers que les Agrigentins avaient l'habitude d'enterrer ainsi pour
que, quoique morts, ils gardassent encore la ville. Pendant le siege,
les Carthaginois les ouvrirent et jeterent aux vents les cendres qu'ils
renfermaient; mais, quelque temps apres, la peste s'etant declaree, et
Annibal leur chef etant mort, Amilcar attribua l'apparition du fleau a
cette profanation, et, pour apaiser les dieux, sacrifia un enfant a Saturne
et plusieurs pretres a Neptune. Les dieux furent satisfaits de cette
reparation, et la peste s'en alla un beau matin comme elle etait venue.

Je voulus remonter par le meme chemin que j'avais suivi en descendant, mais
la chose etait impossible; je fus force de cotoyer les remparts sur une
longueur de cinq cents pas a peu pres, et de rentrer par l'ouverture qui a
garde le nom de Porte-Doree et qui est situee entre le temple d'Hercule et
celui de Jupiter Olympien, Comme la nuit s'avancait, je remis la visite de
ces deux merveilles au lendemain. A moitie chemin du temple de la Concorde,
je rencontrai Jadin qui avait plie bagage et qui venait au devant de moi.
Nous nous engageames dans une rue de la vieille ville toute bordee de
tombeaux, et nous nous acheminames vers Girgenti, dont nous etions eloignes
d'une demi-lieue a peu pres.

Avec le changement de lumiere, la ville avait change d'aspect; le soleil,
pret a s'abaisser a l'horizon, se couchait derriere Girgenti, qui, assise
au haut de son rocher, se detachait en vigueur sur un ciel de feu, pareille
a une des ces villes babyloniennes que reve Martyn. A gauche etait la
mer d'Afrique, calme, azuree, immense; derriere nous les temples de
Junon-Lucine et de la Concorde; enfin, sous nos pieds, conservant la trace
des chars, la voie antique, la meme qui avait ete foulee, il y a deux mille
ans, par ce peuple disparu dont nous cotoyions les tombeaux.

A mesure que nous approchions de la ville, le grandiose s'effacait, et
Girgenti nous reapparaissait telle qu'elle est reellement, c'est-a-dire
comme un amas confus de maisons sales et mal baties. Cependant, a trois
cents pas de la porte, une autre illusion nous attendait. De jeunes filles
du peuple venaient puiser de l'eau a une fontaine, et remportaient sur
leurs tetes ces belles cruches d'une forme longue, comme on en retrouve
dans des dessins d'Herculanum et dans les fouilles de Pompeia; c'etaient,
comme je l'ai dit, des filles du peuple couvertes de haillons, mais ces
haillons etaient drapes d'une maniere simple et grande, mais le geste
avec lequel elle soutenaient l'amphore etait puissant, mais enfin, telles
qu'elles etaient, a moitie nues, non point par coquetterie, mais par
misere, c'etaient encore les filles de la Grece, degenerees, abatardies,
sans doute, dans lesquelles cependant il etait facile de retrouver encore
quelque trace du type maternel. Deux d'entre elles, sur notre invitation
transmise par Ciotta, poserent complaisamment pour Jadin, qui en fit deux
croquis qu'on croirait des copies de peintures antiques.

Nous trouvames a l'hotel un moderne Gellias, qui, ayant appris notre
arrivee, nous attendait pour nous offrir l'hospitalite: c'etait
l'architecte de la ville, monsieur Politi, homme fort aimable, dont la vie
tout entiere est consacree a l'etude des antiquites au milieu desquelles
il vit. Quelque envie que nous eussions de profiter de son offre, nous
la refusames; pour ne point faire trop de peine a notre hote, qui avait
visiblement fait de grands frais a l'endroit de notre reception, nous
declarames a monsieur Politi, que pour tout le reste, nous reclamions son
obligeance.

Monsieur Politi nous repondit en se mettant a notre entiere disposition.
Nous en profitames a l'instant meme en lui demandant des renseignements sur
la maniere dont nous devions gagner Palerme.

Il y avait deux moyens d'arriver a ce but: le premier etait celui des cotes
avec notre speronare; le second etait de couper diagonalement la Sicile
de Girgenti a Palerme. Le premier necessitait quinze ou dix-huit jours de
navigation, le second trois jours seulement de cavalcade. De plus il nous
montrait l'interieur de la Sicile dans toute sa solitude et sa nudite;
il n'y avait donc pas a balancer comme economie de temps et gain de
pittoresque. Nous choisimes le second. Un seul inconvenient y etait
attache. La route, nous assura monsieur Politi, etait infestee de
voleurs, et quinze jours auparavant, un Anglais avait ete assassine entre
Fontana-Fredda et Castro-Novo. Nous nous regardames, Jadin et moi, et nous
nous mimes a rire.

Depuis que nous etions en Italie, nous avions sans cesse entendu parler de
bandits sans jamais avoir apercu l'ombre d'un seul. D'abord, je l'avouerai,
ces recits terribles de voyageurs devalises, mis a rancon, assassines, que
nous avaient faits les conducteurs de voitures pour ne pas marcher la
nuit, ou les maitres d'auberge pour nous engager a prendre une escorte
sur laquelle on leur fait une remise, avaient produit sur nous quelque
sensation. En consequence, les premieres fois, nous nous etions prudemment
arretes ou nous nous trouvions; puis, les autres, nous etions partis avec
quelque crainte; enfin, voyant qu'on parlait toujours d'un danger qui ne se
realisait jamais, nous avions fini par rire et voyager a toute heure, sans
prendre d'autre precaution que de ne jamais quitter nos armes. Plus tard,
a Naples, on nous avait promis positivement que nous ne quitterions pas la
Sicile sans rencontrer ce que nous avions cherche inutilement ailleurs, et,
depuis que nous etions en Sicile, comme a Naples, comme a Rome, comme a
Florence, nous n'avions encore trouve de veritables detrousseurs de grand
chemin que tes aubergistes. Il est vrai qu'ils faisaient la chose en
conscience.

La crainte de monsieur Politi nous parut donc tant soit peu exageree, et
nous lui dimes que, ce qu'il nous presentait comme un obstacle etant un
attrait de plus, nous choisissions definitivement la route de terre.
Comme cette reponse, pour ne point paraitre une espece de forfanterie,
necessitait une explication, nous lui dimes ce qui nous etait arrive
jusque-la, le bonheur que nous avions eu de ne faire aucune mauvaise
rencontre, et le desir que nous aurions, ne fut-ce que pour donner a notre
voyage le charme de l'emotion, de faire connaissance avec quelque bandit.

--Pardieu! nous dit monsieur Politi, n'est-ce que cela? J'ai votre affaire
sous la main.

--Vraiment?

--Oui; seulement c'est un voleur en retraite, un bandit reconcilie, comme
on dit. Il est muletier a Palerme, il vient d'amener ici deux Anglais. Si
vous voulez le prendre, il a deux bonnes mules de retour, et avec lui vous
aurez au moins l'avantage, si vous rencontrez des bandits, de pouvoir
traiter. En sa qualite d'ancien confrere, ces messieurs lui font des
avantages qu'ils ne font a personne.

--Et cet honnete homme est a Girgenti? m'ecriai-je.

--Il y etait ce matin encore, et a moins qu'il ne soit parti depuis ce
moment, ce dont je doute, nous pouvons l'envoyer chercher.

--A l'instant meme, je vous en prie.

Monsieur Politi appela le garcon et lui dit d'aller chercher Giacomo
Salvadore de sa part, et de l'amener a l'instant meme. Dix minutes apres,
le garcon reparut, suivi de l'individu demande.

C'etait un homme de quarante a quarante-cinq ans, qui, sous son costume de
paysan sicilien, avait conserve une certaine allure militaire. Il avait sur
la tete un bonnet de laine grise brode de rouge, de forme phrygienne; quant
au reste de son accoutrement, il se composait d'un gilet de velours bleu,
duquel sortaient des manches de chemise de grosse toile dont les poignets
etaient bordes de rouge comme le bonnet, d'une ceinture de laine de
differentes couleurs qui lui ceignait la taille, d'une culotte courte de
velours pareil a celui du gilet; enfin il avait pour chaussure des especes
de bottes a retroussis ouvertes sur le cote. Le tout se detachait sur
un manteau de couleur rougeatre brode de vert, qui, jete sur une de ses
epaules seulement, pendait derriere lui et donnait a son aspect quelque
chose de pittoresque.

Monsieur Politi nous avait pries de ne faire aucune allusion a la
premiere profession du signor Salvadore, et de nous contenter purement et
simplement, dans cette premiere entrevue, de debattre nos prix et de faire
notre accord. Nous lui avions promis de nous tenir dans les bornes de la
plus stricte convenance.

Comme l'avait pense monsieur Politi, le muletier, en voyant debarquer
le matin deux etrangers, s'etait dit qu'il ne perdrait pas son temps a
attendre. Il est vrai que quelquefois, il l'avouait lui-meme, il avait ete
trompe dans un calcul pareil, et qu'il avait rencontre des ames timorees
qui avaient prefere, pour traverser trois jours de desert, une
autre compagnie que celle d'un ex-voleur; mais aussi, dans d'autres
circonstances, comme par exemple dans celle ou nous nous trouvions, il
avait ete dedommage de sa peine. Somme toute, il etait presque sur de son
affaire quand les voyageurs etaient Anglais ou Francais; les chances se
balancaient quand le voyageur etait Allemand; mais, si le voyageur etait
Italien, il ne prenait pas meme la peine de se presenter et de faire ses
ouvertures; il savait d'avance qu'il etait refuse.

La discussion ne fut pas longue. D'abord Salvadore, fier comme un roi,
avait l'habitude d'imposer les conditions et non de les recevoir. Comme ces
conditions se bornaient a deux piastres par mule et a deux piastres pour
le muletier, en tout, et y compris la mule qui portait le bagage, huit
piastres, ces arrangements nous parurent si raisonnables, que nous
arretames immediatement mules et muletier pour le surlendemain matin,
moyennant lequel accord Salvadore nous donna deux piastres d'arrhes.

Ceci est encore une chose remarquable, que, par toute l'Italie, ce sont les
_vetturini_ qui donnent des arrhes aux voyageurs et non les voyageurs qui
donnent des arrhes aux _vetturini_.

Monsieur Politi demanda alors a Salvadore s'il croyait qu'il y eut quelque
danger pour nous sur la route. Salvadore repondit que, quant au danger,
il n'y en avait pas, et qu'il pouvait en repondre. A un seul endroit
peut-etre, c'est-a-dire a une lieue et demie ou deux lieues de Castro-Novo,
nous aurions quelque negociation a entamer avec une bande qui avait fait
election de domicile dans les environs; mais, en tout cas, Salvadore
repondait que le droit de passage qu'on exigerait de nous, en supposant
meme qu'on l'exigeat, ne s'eleverait pas a plus de dix ou douze piastres.
C'etait, comme on le voit, une misere qui ne valait pas la peine qu'on s'en
occupat.

Ce point pose, nous remplimes un verre de vin que nous presentames a
Salvadore, et nous trinquames a notre heureux voyage.

Tout etait arrete, il ne s'agissait plus que de donner avis au capitaine
Arena de la resolution que nous avions prise, afin qu'il fit le tour de la
Sicile avec son batiment et vint nous rejoindre a Palerme. En consequence,
on me chercha un messager qui, moyennant une demi-piastre, se chargea de
porter ma depeche jusqu'au port. Elle contenait l'invitation a notre
brave patron de venir nous parler le lendemain avant neuf heures, et
la designation de quelques objets de premiere necessite, qui devaient
constituer notre bagage de voyageurs, et a l'aide desquels nous attendrions
tant bien que mal, a Palerme, le reste de notre roba.

Sur ce, monsieur Politi, voyant que nous paraissions fort desireux de
gagner notre chambre, prit conge de nous en s'offrant d'etre en personne
notre cicerone pour le lendemain, et en nous priant de prevenir notre hote
que nous dinions ce jour-la en ville.




LE COLONEL SANTA-CROCE


Grace a la discretion de monsieur Politi, qui nous avait permis de nous
retirer de bonne heure, nous etions le lendemain sur pied et prets a le
suivre, lorsqu'il vint nous prendre a six heures. La chaleur, repercutee
par les rochers nus sur lesquels nous marchions, avait ete si etouffante
la veille, que nous avions resolu d'y echapper autant que possible en nous
mettant en campagne des le matin.

Nous sortimes par la meme porte que la veille, accompagnes de monsieur
Politi et suivis de notre ami Ciotta, dont nous avions ete bien tentes de
nous debarrasser, mais qui, pareil au jardinier du _Mariage de Figaro_,
n'avait pas ete si sot que de renvoyer de si bons maitres. En attendant
qu'il nous donnat des preuves de son erudition, il nous donnait des marques
de sa bonne volonte, en portant le parasol, le tabouret et la boite a
couleurs de Jadin.

La premiere trace d'antiquites que nous rencontrames fut des sepulcres
creuses dans le roc meme, comme j'en avais deja rencontre de pareils a
Arles et au village de Baux; je laissai Jadin s'enfoncer avec monsieur
Politi dans une profonde discussion scientifique, et je m'acheminai avec
Ciotta vers un petit edifice carre d'une construction assez elegante, porte
sur un soubassement et orne de quatre pilastres. Apres avoir inutilement
essaye de me rendre compte, par ma propre science archeologique, de
l'ancienne destination de cet edifice, force me fut de recourir a
l'erudition de Ciotta, et je lui demandai s'il avait une opinion sur cette
ruine.

--Certainement, Excellence, me dit-il, c'est la chapelle de Phalaris.

--La chapelle de Phalaris! repondis-je assez etonne de cette singuliere
alliance de mots. Vous croyez?

--J'en suis sur, Excellence.

--Mais de quel Phalaris? demandai-je, car, au bout du compte, il pouvait
y en avoir eu deux, et la reputation du premier pouvait avoir nui a
l'illustration du second.

--Mais, reprit Ciotta etonne de la question, mais du fameux tyran qui avait
invente le taureau d'airain.

--Ah! ah! pardon, je ne le croyais pas si devot.

--Il avait des remords, Excellence, il avait des remords; et comme le
palais qu'il habitait etait a quelques pas d'ici, il fit elever cette
chapelle a proximite du susdit palais, pour n'avoir pas trop a se deranger
quand il voulait entendre la sainte messe.

--Pardon, signor cicerone, mais l'explication me parait si judicieuse,
que je vous demanderai la permission de l'inscrire seance tenante sur mon
album.

--Faites, Excellence, faites.

En ce moment, Jadin nous rejoignit; comme je ne voulais pas le priver de
l'explication lumineuse que m'avait donnee Ciotta, je le laissai avec lui,
et je pris a mon tour monsieur Politi pour visiter le temple des Geants,
tandis que Jadin faisait en quatre coups de crayon un croquis de la
chapelle de Phalaris.

Le temple des Geants n'est, a l'heure qu'il est, qu'un monceau de ruines,
et si, comme le dit Biscari, on n'avait retrouve un triglyphe parmi ces
ruines, on ne saurait pas meme a quel ordre d'architecte cet edifice
appartenait.

Selon toute probabilite, ce temple, qui semblait bati pour l'eternite, fut
renverse par les barbares. En 1401, Fazello, le chroniqueur de la Sicile,
dit avoir encore vu debout trois des geants qui formaient les cariatides.
Ce sont ces trois geants que la Girgenti moderne, en fille fiere de sa
race, a pris pour armes. Quelque temps apres, un tremblement de terre les
renversa, et aujourd'hui, de toute cette _cour de colosses_, comme dit
la devise de la ville, il ne reste qu'un pauvre geant couche dont on a
rapproche les morceaux, et qui peut donner encore, avec un troncon des
fameuses colonnes de ce temple, dans les cannelures desquelles un homme
pouvait se cacher, une idee de la grandeur du monument.

Nous mesurames le geant de pierre; il avait de 24 a 25 pieds, y compris
ses bras ployes au-dessus de sa tete. Au reste, les contours en sont tres
frustes, ces cariatides, selon tout probabilite, ayant ete revetues de
stuc, et dans leur partie posterieure se trouvant adossees a des pilastres.

Notre ami Ciotta avait bati sur cette figure un systeme non moins ingenieux
que celui qu'il nous avait developpe sur la chapelle de Phalaris; il
pensait que ce geant etait un des anciens habitants de la Sicile, qui ayant
eu l'imprudence de se laisser tomber dans une fontaine petrifiante, avait
eu le bonheur de s'y conserver intact jusqu'au jour ou, la fontaine ayant
ete mise a sec par un tremblement de terre, on l'y avait retrouve tel qu'il
etait encore aujourd'hui.

Du temple des Geants, nous n'eumes qu'a traverser la voie antique pour
nous trouver a celui d'Hercule. Celui-ci est encore plus maltraite que son
voisin. Une colonne seule est restee debout. C'est le temple dont parle
Ciceron a propos de la fameuse statue du fils d'Alcmene, si magnifique,
qu'il etait difficile de rien voir de plus beau;--_Quo non facile dixerim
quidquid vidisse pulchrius_.--Aussi, lorsque Verres, qui l'avait trouvee
a sa convenance, voulut s'en emparer, il y eut emeute, et les habitants
d'Agrigente chasserent a coups de pierres les messagers du proconsul
romain.

Ces ruines visitees, nous descendimes par la porte d'Or, et, franchissant
l'enceinte des murs, nous nous avancames vers un petit monument carre,
que les uns assurent etre le tombeau de Theron, et les autres celui d'un
celebre coursier. Au reste, les uns et les autres donnent de si puissante
preuves a l'appui de leur assertion, que notre cicerone, embarrasse de se
prononcer entre eux, nous dit, pour tout concilier, que ce sepulcre etait
celui d'un ancien roi agrigentin, qui s'etait fait enterrer avec un cheval
qu'il aimait beaucoup.

Trois cents pas plus loin sont deux colonnes enchassees dans les murs d'une
petite cassine: c'est tout ce qui reste du temple d'Esculape. La plaine
au milieu de laquelle s'eleve cette cassine s'appelle encore _il Campo
romano_. En effet, c'etait a cette place que, dans la premiere guerre
punique, campait, au dire de Polybe, une partie de l'armee romaine.

Comme le soleil, avec lequel nous avions fait la veille une si intime
connaissance, recommencait a nous faire les honneurs de la ville, qu'au
dire de Pindare il ne dedaignait pas autrefois de chanter lui-meme, nous
nous privames des temples de Vulcain, de Castor et Pollux, et de la piscine
creusee par les prisonniers carthaginois dans la vallee d'Acragas. Ciotta
insista beaucoup pour nous y conduire, mais nous lui promimes de le payer
comme si nous l'avions vue, ce qui le ramena a l'instant meme a notre
sentiment.

En rentrant a l'hotel, nous trouvames le capitaine Arena qui nous attendait
avec notre cuisinier. Nous nous etonnames de cette infraction aux lois de
la police napolitaine, qui defendait, on se le rappelle, au susdit Cama de
mettre pied a terre. Mais le pauvre diable avait tant prie qu'on l'eloignat
de l'element sur lequel il n'avait pas un instant de repos, et qui la
veille encore avait pense lui etre si fatal, que le capitaine, touche de
ses supplications, nous l'amenait pour nous demander si, malgre la defense
faite a son endroit, nous voulions prendre sur nous de l'emmener par terre
a Palerme. La patient attendait notre decision avec une figure si piteuse,
que nous n'eumes pas le courage de lui refuser sa requete. Au risque de
ce qui pouvait en resulter, Cama fut donc, a sa grande satisfaction,
reinstalle sur la terre ferme. Cinq minutes apres, notre hote accourut pour
nous demander si nous etions mecontents de notre diner de la veille.
Comme nous n'avions aucun motif de desobliger ce brave homme, qui avait
veritablement fait ce qu'il avait pu, nous lui dimes que, loin de nous en
plaindre, nous en etions au contraire tres satisfaits; alors il nous pria
de venir mettre le hola dans sa cuisine, ou Cama mettait tout sens dessus
dessous. Nous y courumes aussitot, et nous trouvames effectivement Cama au
milieu de cinq ou six casseroles, et demandant a grands cris de quoi mettre
dedans. C'etait cette demande indiscrete qui avait blesse notre hote. Nous
fimes comprendre a Cama que ses exigences etait exorbitantes, et nous
l'invitames a laisser le cuisinier de la maison nous appreter a son gout
les douze ou quinze oeufs qu'il etait parvenu a grand-peine a se procurer.
Cama se retira en grommelant, et nous ne pumes le consoler qu'en lui
promettant qu'il prendrait sa revanche pendant notre voyage d'Agrigente a
Palerme.

Le capitaine avait apporte tous nos effets, et a tout hasard une centaine
de piastres. Mais, comme ce que monsieur Politi nous avait dit de la
route ne nous invitait pas a nous surcharger d'argent, nous le priames de
remporter la susdite somme au batiment, ou elle serait beaucoup plus en
surete que dans nos poches. Nous avions, Jadin et moi, une cinquantaine
d'onces, c'est-a-dire sept ou huit cents francs, et cela nous paraissait
d'autant plus suffisant dans les circonstances actuelles, que le capitaine
nous promettait de nous avoir rejoints dans une dizaine de jours. Il avait
bien eu un instant la crainte qu'un accident arrive au speronare ne le
forcat de s'arreter quelques jours a Girgenti pour se procurer une ancre
qui remplacat celle restee au fond de la mer; mais Philippo avait tant et
si bien plonge, qu'il avait fini par degager la dent de fer du rocher
sous lequel elle avait mordu, et alors, apres avoir plonge sept fois a la
profondeur de vingt-cinq pieds, il etait revenu a la surface de l'eau avec
son ancre. Aussitot Pietro et Giovanni, qui l'attendaient, s'etaient jetes
a la mer avec un cable; on avait passe le cable dans l'anneau, et l'ancre
avait ete triomphalement hissee sur le batiment.

Tout allant donc pour le mieux, nous primes conge du capitaine, en lui
donnant rendez-vous a Palerme.

Aussitot apres le dejeuner, qui, d'apres le prospectus qu'on en a vu,
ne devait pas nous tenir longtemps, nous nous mimes en quete des choses
remarquables que pouvait nous offrir Girgenti elle-meme. La liste etait
courte: un magasin de vases etrusques fort incomplet, et dont chaque piece
nous etait offerte pour un prix triple de celui qu'elle nous eut coute a
Paris; un petit tableau pretendu de Raphael, mais tout au plus de Jules
Romain, qui avait ete vole, puis rendu par l'entremise d'un confesseur, et
qui etait depose chez le juge, qui pourra bien en devenir le proprietaire
definitif; enfin l'eglise cathedrale, privee pour le moment d'eveque,
attendu que, le dernier prelat etant mort, le roi de Naples touchant
provisoirement ses revenus, qui sont de trente mille onces, sa majeste
sicilienne ne se pressait pas de pourvoir au benefice vacant.

Ces differentes visites, tout insignifiantes qu'elles etaient, ne nous
conduisirent pas moins jusqu'au diner, qui nous fut servi avec une
profusion que nous avions rencontree chez notre bon Gemellaro, mais que
nous n'avions pas retrouvee depuis. Au dessert, la conversation retomba sur
les voleurs; ce sujet nous ramena tout naturellement a Salvadore, notre
futur guide, et nous demandames a monsieur Politi quelques renseignements
sur la facon dont la grace de Dieu l'avait touche. Mais, au lieu de nous
repondre, notre hote nous offrit de nous raconter une anecdote arrivee il y
avait sept ou huit ans a Castro-Giovanni. Ne voulant pas lacher la realite
pour l'ombre, nous acceptames aussitot, et, sans autre preambule que de
nous faire servir le cafe et d'ordonner qu'on ne vint nous deranger sous
aucun pretexte, monsieur Politi commenca l'histoire suivante:

--Le 20 juillet 1826, a six heures du soir, la salle du tribunal de
Castro-Giovanni etait non seulement encombree de curieux, mais encore les
rues avoisinantes regorgeaient d'un flot d'hommes et de femmes qui, n'ayant
pu trouver place dans l'enceinte ou l'on rendait la justice, attendaient
dehors le resultat du jugement. C'est que ce jugement etait de la plus
haute importance pour toute la population du centre de la Sicile. L'accuse
qui comparaissait a cette heure devant ses juges faisait, a ce qu'on
assurait, partie de la bande du fameux capitaine Luigi Lana, qui, se tenant
tantot sur la route de Catane a Palerme, tantot sur celle de Catane a
Girgenti, et quelquefois meme sur les deux, devalisait scrupuleusement tout
voyageur qui avait l'imprudence de prendre l'une ou l'autre de ces deux
routes.

Le seigneur Luigi Lana etait un de ces chefs de voleurs comme on n'en
trouve plus qu'en Sicile et a l'Opera-Comique, et qui s'elancent sur les
grands chemins pour redresser les abus de la societe, et remettre un peu
d'egalite entre les faveurs et les disgraces de la fortune. Vingt personnes
avaient eu affaire a lui; mais, sur les vingt signalements donnes par
elles, il n'y en avait pas deux qui se ressemblassent. Au dire des uns
c'etait un beau jeune homme blond de vingt-quatre a vingt-cinq ans, et qui
avait l'air d'une femme; au dire des autres, c'etait un homme de quarante
a quarante-cinq ans, aux traits fortement accentues, au visage olivatre et
aux cheveux noirs et crepus. Il y en avait qui disaient l'avoir vu entrer
dans les eglises et y dire ses prieres avec une componction a faire honte
aux moines les plus fervents; d'autres lui avaient entendu proferer des
blasphemes a faire fendre le ciel, et le tenaient pour un impie et pour un
reprouve. Enfin il y en avait encore, mais c'etait le plus petit nombre, il
faut l'avouer, qui disaient qu'il etait plus honnete homme au fond que ceux
qui le poursuivaient pour le faire pendre, et plus rigide observateur
d'une simple promesse verbale que beaucoup de commercants ne le sont
d'une obligation ecrite: ceux-la s'appuyaient sur un fait qui prouvait
qu'effectivement maitre Luigi Lana ne plaisantait pas a l'endroit de ses
engagements. Voici l'evenement sur lequel ils basaient la bonne opinion
qu'ils avaient concue et qu'ils emettaient touchant ce singulier
personnage.

Un jour qu'il etait poursuivi, il avait trouve asile chez un riche seigneur
nomme le marquis de Villalba; en le quittant, Luigi, reconnaissant, lui
avait promis que lui et les siens pouvaient desormais voyager en Sicile
en toute surete. Confiant en cette promesse, le marquis de Villalba avait
envoye quelques jours apres cet evenement son intendant faire un paiement a
Cefalu; mais, entre Polizzi et Colesano, l'intendant avait ete arrete par
un voleur. Le pauvre diable avait eu beau dire qu'il appartenait au marquis
de Villalba, et que le marquis de Villalba avait pour lui et les siens un
sauf-conduit du capitaine: le bandit n'avait point ecoute ses reclamations
et avait laisse le pauvre intendant nu comme un ver. Se voyant dans
l'impossibilite de continuer sa route, l'intendant etait revenu sur ses pas
et avait demande l'hospitalite dans la premiere maison de Polizzi; de la il
avait ecrit a son maitre l'accident qui lui etait arrive, lui demandant ses
instructions sur ce qui lui restait a faire. Le marquis de Villalba, qui ne
se souciait pas d'aller sommer Lana de tenir la promesse qu'il lui avait
faite et a laquelle il avait manque si promptement, etait en train d'ecrire
au pauvre intendant qu'il eut a revenir au chateau, lorsqu'on lui remit
deux sacs qu'un inconnu venait d'apporter pour lui de la part du capitaine
Luigi Lana. Le marquis ouvrit les deux sacs. Le premier contenait la somme
qui avait ete volee a l'intendant, le second la tete du voleur.

En meme temps l'intendant recevait dans la maison ou il s'etait refugie, et
par un autre messager inconnu, les habits dont il avait ete depouille.

A partir de ce jour, aucun bandit ne s'avisa plus de se frotter ni au
marquis de Villalba, ni a personne de sa maison.

Or, comme nous l'avons dit, le 20 juillet 1826, on jugeait au tribunal de
Castro-Giovanni un homme accuse de faire partie de la bande de Luigi Lana,
et que l'on soupconnait d'avoir assassine un voyageur anglais trois mois
auparavant, c'est-a-dire le 18 mai, entre Centorbi et Paterno. Comme
l'Anglais etait mort deux jours apres des quatres coups de poignard qu'il
avait recus, il n'y avait pas moyen de convaincre le coupable par la
confrontation. Mais avant d'expirer, le moribond, qui avait garde pendant
tout cet evenement un sang-froid digne du pays ou il etait ne, avait
donne de son meurtrier un signalement tellement exact, que, grace a ce
signalement, on avait arrete six semaines apres le coupable.

Quand nous disons le coupable, nous devrions dire simplement l'accuse, car
les avis etaient fort partages sur l'individu qui comparaissait devant
le seigneur Bartolomeo, juge de Castro-Giovanni. En effet, malgre la
deposition de l'Anglais mourant, malgre l'identite du signalement avec les
traits de son visage, le prisonnier soutenait qu'il etait victime d'une
erreur de ressemblance, et que, le jour meme ou avait eu lieu l'assassinat,
il etait sur le port de Palerme, ou pour le moment il exercait le metier de
facchino. Malheureusement le seigneur Bartolomeo, juge de Castro-Giovanni,
paraissait s'etre range au nombre des personnes peu disposees a croire a
cette denegation, ce qui laissait, la chose etait facile a voir, infiniment
peu d'espoir au pauvre diable, qui, pour toute defense, arguait d'un alibi
qu'il ne pouvait pas prouver.

Les choses en etaient donc la, et l'on attendait de minute en minute le
prononce du jugement, lorsqu'un beau jeune homme de vingt-huit a trente
ans, revetu d'un uniforme de colonel anglais, et suivi de deux domestiques
comme lui a cheval, entra a Castro-Giovanni, venant du cote de Palerme, et
s'arreta a l'hotel du _Cyclope_, tenu par maitre Gaetano Pacca. Comme les
voyageurs de cette qualite etaient rares a Castro-Giovanni, maitre Gaetano
accourut lui-meme a la porte, et ne voulut ceder a personne l'honneur de
tenir la bride du cheval de l'etranger, tandis que l'etranger mettait pied
a terre. L'officier, qui, comme nous l'avons dit, etait suivi de deux
domestiques, voulut d'abord s'opposer a cet exces de politesse, mais,
voyant que son hote futur insistait, il ne voulut pas le contrarier pour si
peu, mit pied a terre dans toutes les regles de l'equitation, et entra dans
l'hotel en fouettant legerement avec sa cravache la poussiere amassee sur
ses bottes et sur son pantalon.

--Je suis le tres humble serviteur de Votre Excellence, dit au colonel
maitre Gaetano, qui, ayant jete la bride du cheval aux mains d'un des
domestiques, etait entre derriere l'etranger, et je serai eternellement
fier de ce qu'un seigneur du rang de Votre Excellence se soit arrete a
l'hotel du _Cyclope_. Votre Excellence vient sans doute de faire une longue
route, et une longue route ouvre l'appetit. Que ferai-je servir a Votre
Excellence pour son diner?

--Mon cher monsieur Pacca, dit l'etranger avec un accent maltais fortement
prononce, et d'un air de hauteur qui arreta tout court la politesse un peu
familiere de maitre Gaetano, faites-moi d'abord le plaisir de repondre a
une question que j'aurais a vous adresser, puis nous en reviendrons a la
proposition que vous avez la bonte de me faire.

--Je suis aux ordres de Votre Excellence, dit l'hote du _Cyclope_.

--Tres bien. Je voudrais savoir combien il y a de milles de Castro-Giovanni
au chateau de mon honorable ami le prince de Paterno.

--Votre Excellence ne compte sans doute pas faire une si longue route
aujourd'hui, et surtout a l'heure qu'il est.

--Pardon, mon cher Pacca, reprit l'etranger avec le meme ton railleur qu'on
avait deja pu remarquer dans l'accent qui accompagnait ses paroles. Mais
vous ne vous apercevez pas que vous repondez a ma question par une autre
question. Je vous demande combien il y a de milles d'ici au chateau du
prince de Paterno: comprenez-vous?

--Dix-sept milles, Votre Excellence.

--Tres bien: avec mon cheval c'est l'affaire de trois heures, et pourvu
que je parte a huit heures du soir, je serai encore arrive avant minuit:
preparez mon diner et celui de mes gens, et faites donner a manger a nos
montures.

--Seigneur Dieu! s'ecria l'aubergiste, Votre Excellence aurait-elle donc
l'intention de voyager de nuit?

--Et pourquoi pas?

--Mais Votre Excellence doit savoir que les routes ne sont pas sures?

L'etranger se mit a rire avec une indefinissable expression de mepris;
puis, apres un instant de silence:

--Qu'y a-t-il donc a craindre? demanda-t-il en continuant de fouetter la
poussiere de son pantalon avec sa cravache.

--Ce qu'il y a a craindre? Votre Excellence le demande!

--Oui, je le demande.

--Votre Excellence n'a-t-elle point entendu parler de Luigi Lana?

--De Luigi Lana? qu'est-ce que cet homme?

--Cette homme, Excellence, c'est le plus terrible bandit qui ait jamais
paru en Sicile.

--Vraiment? dit l'etranger de son meme ton goguenard.

--Sans compter qu'en ce moment il est exaspere, continua l'aubergiste, et
je reponds bien qu'il ne fera quartier a personne.

--Et de quoi est-il exaspere, maitre Gaetano? Voyons, contez-moi cela.

--De ce qu'on juge en ce moment un des hommes de sa bande.

--Ou cela?

--Ici meme, Excellence.

--Et sans doute ce drole sera condamne?

--J'en ai peur, Excellence.

--Et pourquoi en avez-vous peur, maitre Gaetano?

--Pourquoi, Excellence? parce que Luigi Lana est un homme a mettre, pour se
venger, le feu aux quatre coins de Castro-Giovanni.

L'etranger eclata de rire.

--Puis-je savoir de quoi rit Votre Excellence? demanda l'aubergiste tout
stupefait.

--Je ris de ce qu'un homme de coeur fait trembler huit ou dix mille laches
comme vous, repondit l'etranger avec un air plus meprisant que jamais. Et,
continua-t-il apres une pause d'un instant, vous croyez donc que cet homme
sera condamne?

--Je n'en fais pas de doute, Excellence.

--Je suis fache de n'etre pas arrive plus tot, reprit l'etranger comme s'il
se parlait a lui-meme; je n'aurais pas ete fache de voir la figure que fera
le drole en entendant prononcer son jugement.

--Peut-etre est-il encore temps, dit maitre Gaetano; et si Votre Excellence
veut se distraire a cela en attendant que son diner soit servi, j'ecrirai
un petit mot au juge Bartolomeo, dont j'ai l'honneur d'etre le compere,
et je ne doute pas que sur ma recommandation il ne fasse placer Votre
Excellence dans l'enceinte meme des avocats.

--Merci, mon cher monsieur Pacca, dit l'etranger en se levant et s'avancant
vers la porte; merci, mais ce serait probablement trop tard. J'entends un
grand bruit de monde qui revient, et sans doute le jugement est prononce.

En effet, la foule qui, dix minutes auparavant, se pressait autour du
tribunal, se repandait a cette heure dans les rues; et, comme un orage
planant sur la ville, les mots: a mort! a mort! grondaient repetes par
quatre ou cinq mille voix.

L'accuse, malgre ses denegations reiterees, n'ayant pu produire aucun
temoin a decharge, venait d'etre condamne a etre pendu.

Le jeune colonel resta sur la porte jusqu'a ce que cette foule qu'il
regardait en froncant le sourcil et en mordant sa moustache fut ecoulee;
puis, lorsque la rue fut, a l'exception de quelques groupes semes ca et
la, redevenue solitaire, il se retourna vers l'aubergiste, qui se tenait
respectueusement derriere lui, se haussant sur la pointe des pieds, et
essayant de voir par-dessus son epaule.

--Et quand croyez-vous que cet homme soit execute, mon cher monsieur Pacca?
demanda l'etranger.

--Mais apres-demain matin, sans doute, repondit maitre Gaetano; aujourd'hui
le jugement, cette nuit la confession, demain la chapelle ardente,
apres-demain la potence.

--Et a quelle heure?

--Vers les huit heures du matin, c'est l'heure ordinaire.

--Ma foi! il me prend une envie, dit le colonel.

--Laquelle, Excellence?

--C'est, n'ayant pu voir juger ce drole, de le voir au moins pendre.

--Rien de plus facile; Votre Excellence peut partir demain matin, faire sa
visite a son ami le prince de Paterno, et etre de retour ici demain soir.

--Vous parlez comme saint Jean-Bouche-d'Or, mon cher monsieur Pacca,
repondit le colonel en tirant hors de son uniforme rouge son jabot de
batiste; et je ferai comme vous dites. Ainsi donc occupez-vous de mon diner
et de ma chambre; tachez que tout cela soit, je ne dirai pas bon, mais
passable; comme vous m'en donnez le conseil, je partirai demain matin et je
reviendrai demain soir. Pendant ce temps-la occupez-vous donc de m'avoir
une bonne place pour regarder l'execution: une fenetre, par exemple; je la
paierai ce qu'on voudra.

--Je ferai mieux que cela, Excellence.

--Que ferez-vous, mon cher monsieur Pacca?

--Votre Excellence sait qu'il est d'habitude que le juge assiste au
supplice sur une estrade?

--Ah! c'est l'habitude? non, je ne le savais pas. Mais qu'importe, allez
toujours.

--Eh bien! je demanderai au juge, dont, comme je l'ai deja dit, je crois,
j'ai l'honneur d'etre compere, une place pres de lui pour Votre Excellence.

--A merveille! maitre Gaetano; et moi je vous promets, si vous me
l'obtenez, de ne pas verifier l'addition de votre carte, et de m'en
rapporter au total.

--Allons, allons, dit maitre Gaetano, je vois que tout cela peut
s'arranger, et Votre Excellence, je l'espere, quittera ma maison satisfaite
de l'hote et de l'hotel.

--J'en ai l'espoir, mon cher monsieur Pacca; mais, en attendant le diner,
qui, j'en ai peur, se fera attendre, n'avez-vous rien a me donner a lire
pour me distraire?

--Si fait, Excellence, si fait, reprit maitre Gaetano en ouvrant une
armoire ou moisissaient quelques mauvais bouquins depareilles. Voici le
_Guide du voyageur en Sicile_, par l'illustre docteur Francesco Ferrara;
voici deux volumes des _Poesies legeres_, de l'abbe Meli; voici le _Traite
de la Jettature_, par maitre Nicolao Valetta; voici _l'Histoire du terrible
bandit Luigi Lana_, ornee de son portrait dessine d'apres nature...

--Ah! diable! mon cher hote, donnez-moi ce livre; donnez vite, je vous
prie, je suis curieux de voir quelle figure on lui a faite.

--Voila, Excellence, voila.

--Peste... mais savez-vous que c'est un fort vilain monsieur, que votre
ami Luigi Lana, avec ses grosses moustaches, ses yeux a fleur de tete, ses
cheveux mal peignes, son chapeau en pain de sucre et ses pistolets a la
ceinture?

--Eh bien! cette copie, si terrible qu'elle soit, n'est encore rien aupres
de l'original.

--Vraiment?

--Je puis l'affirmer a Votre Excellence.

--Vous l'avez donc vu, mon cher monsieur Pacca? demanda le jeune colonel en
se balancant sur sa chaise, et en regardant l'aubergiste de son air le plus
goguenard.

--Non, Excellence, non pas moi; mais j'ai loge de pauvres diables de
voyageurs qui l'avaient rencontre pour leur malheur, eux, et qui m'en ont
fait le portrait depuis les pieds jusqu'a la tete.

--Bah! la peur leur aura trouble la vue, et ils auront exagere. En tout
cas, mon cher hote, maintenant que j'ai ce que je desirais, occupez-vous de
mon diner, je vous prie, tandis que je verrai si les actions de ce terrible
personnage correspondent a sa figure.

--A l'instant, Excellence, a l'instant.

Le voyageur fit un signe de la tete indiquant qu'il savait parfaitement ce
qu'il devait penser du _subito_ italien, et s'allongeant sur deux chaises,
il s'appreta avec une nonchalance toute meridionale a commencer sa lecture.

Sans doute, malgre l'espece de mepris avec lequel il avait ouvert le livre,
les aventures qu'il contenait presenterent quelque interet a l'esprit du
colonel, car, lorsque maitre Gaetano rentra au bout d'une demi-heure, il le
retrouva dans la meme posture, et livre a la meme occupation.

Si le colonel avait bien employe son temps, maitre Gaetano n'avait pas
perdu le sien. Apres avoir cause avec le maitre, il avait fait causer les
domestiques, et il avait appris d'eux que le voyageur qu'il avait l'honneur
d'heberger en ce moment etait un jeune Maltais qui, jouissant d'une fortune
de cent mille livres de rentes, avait achete un regiment en Angleterre.
Restait a savoir le nom de cet etranger. Mais le proprietaire de l'hotel du
_Cyclope_ avait trouve un moyen tout simple de le connaitre; il apportait,
selon l'habitude italienne, son registre a signer au jeune voyageur.

Le colonel, entendant quelqu'un qui s'arretait pres de lui, leva les yeux
et apercut son hote; en voyant le registre, il devina l'intention, tendit
la main, prit une plume, et, a l'endroit que lui indiquait le doigt de
maitre Gaetano, il ecrivit ces trois mots: _Colonel Santa-Croce_.

Maitre Gaetano etait tres satisfait, il savait tout ce qu'il desirait
savoir.

--Maintenant, dit-il, quand Votre Excellence voudra se mettre a table, la
soupe est servie.

--Ah! ah! dit le jeune colonel, que ne m'avez-vous dit cela plus tot, mon
cher monsieur Pacca! je vous aurais epargne la peine de deranger votre
couvert.

--Comment, deranger mon couvert. Excellence! n'est-il point dresse a votre
gout?

--Si fait, mon cher monsieur Pacca, si fait; mais j'ai l'habitude de
m'essuyer les mains avec de la toile de Hollande, et de manger dans de
l'argenterie; ce n'est point que vos torchons ne soient fort propres, et
vos couverts d'etain parfaitement etames; mais, avec votre permission, je
ne m'en servirai pas. Appelez mon domestique.

Maitre Gaetano obeit a l'instant meme, quoique un peu humilie de l'affront
que lui faisait le colonel; mais comme il lui avait promis de ne pas
verifier l'addition, il se promit a part lui de porter l'affront sur sa
carte.

Cinq minutes apres, le valet de chambre entra avec un necessaire grand
comme une malle, et en tira de la vaisselle plate, deux ou trois couverts
d'argent et un gobelet de vermeil, le tout aux armes du colonel.

Le colonel attaqua le diner de maitre Gaetano avec l'air dedaigneux d'un
prince, gouta a peine de chaque plat, puis, apres le repas, voyant que le
temps etait beau et qu'il faisait un clair de lune superbe, il s'appreta a
aller faire un tour par la ville. Maitre Gaetano offrit de l'accompagner,
mais le colonel lui repondit qu'il preferait etre seul.

Neanmoins, comme maitre Gaetano etait fort curieux de sa nature, il sortit
dix minutes apres le colonel, sous pretexte d'aller se promener lui-meme,
mais, dans le fait, pour voir s'il ne le rencontrerait pas. Cependant,
quoiqu'il n'y eut que deux ou trois rues principales a Castro-Giovanni,
l'attente du digne aubergiste fut trompee, et il ne vit rien qui ressemblat
a l'allure decidee et hautaine du jeune voyageur. En passant devant la
prison, il vit entrer un pauvre moine de l'ordre de saint Francois; l'homme
de Dieu venait pour preparer le condamne a la mort.

Le colonel ne rentra qu'a minuit. Maitre Gaetano eut bien voulu lui
demander ce qu'il avait trouve d'assez curieux a Castro-Giovanni pour etre
reste dehors jusqu'a une pareille heure. Mais, comme il ouvrait la bouche
pour faire cette question, le jeune homme laissa tomber sur lui, d'un air
si dedaigneux, l'ordre de le faire eveiller a six heures du matin, que
maitre Gaetano sentit la voix s'eteindre dans sa bouche, et s'inclina en
signe d'obeissance, sans repondre une seule parole. Quant au colonel, il
s'enferma avec son valet, qui ne sortit de sa chambre qu'a une heure du
matin.

A sept heures du matin, le colonel, apres avoir pris une tasse de cafe
noir seulement, partait, disait-il, pour le chateau du prince de Paterno,
n'emmenant avec lui que son valet de chambre, et laissant le second
domestique pour garder les bagages et rappeler a maitre Gaetano la promesse
qu'il lui avait faite de lui retenir une place pres du juge pour voir
l'execution.

Ce n'etait pas chose commune a Castro-Giovanni qu'une execution; aussi la
journee qui preceda la mort du pauvre condamne fut-elle fort agitee; chacun
courait par les rues, tandis que les cloches sonnaient, et c'etait a qui
aurait quelque nouvelle par le juge ou par le geolier. On pensait que le
coupable, n'ayant plus d'esperance d'adoucir la rigueur de son supplice
que par le repentir qu'il montrerait, ferait des revelations, et que l'on
saurait ainsi quelque chose de positif, et sur lui, et sur ce terrible
Luigi Lana, son capitaine. L'attente fut trompee; non seulement le condamne
ne fit aucune revelation, mais, au contraire, il continuait a protester de
son innocence, repetant sans cesse que, le jour meme de l'assassinat, il
etait a Palerme, c'est-a-dire a pres de cent cinquante milles du lieu ou il
avait ete commis.

Le confesseur lui-meme n'avait pas pu en tirer autre chose; et le venerable
moine etait sorti de la prison en disant qu'il avait bien peur que la
justice des hommes, croyant punir un coupable, ne fit un martyr.

La journee s'ecoula ainsi au milieu des discussions les plus animees sur la
culpabilite ou l'innocence du condamne, puis le soir vit s'illuminer les
fenetres de la chapelle ardente dans laquelle il devait passer la nuit. A
dix heures du soir, le meme moine qui etait deja venu le consoler dans sa
prison fut introduit dans la chapelle, et ne quitta le prisonnier qu'a onze
heures et demie. Apres son depart, le condamne, qui avait ete fort agite
toute la journee, parut tranquille.

A minuit, le colonel rentra avec son valet de chambre a l'hotel du
_Cyclope_, et, trouvant maitre Gaetano qui l'attendait, recommanda d'abord
qu'on eut grand soin de ses chevaux, qui venaient de faire une longue
course; puis il s'informa si la commission dont son hote s'etait charge
etait faite a sa satisfaction. Maitre Gaetano repondit que son compere le
juge avait ete trop heureux de faire quelque chose qui fut agreable a Son
Excellence, et qu'il aurait pour le lendemain, pres de lui et sur l'estrade
meme, la place qu'il desirait.

Durant toute la nuit, les cloches sonnerent pour rappeler aux bonnes ames
qu'elles devaient prier pour le patient.

Le lendemain, des cinq heures, les rues qui conduisaient de la prison au
lieu du supplice etaient encombrees de curieux; les fenetres presentaient
une muraille de tetes, et les toits memes craquaient sous les spectateurs.

A sept heures, le juge vint prendre place sur l'estrade avec les deux
greffiers, le capitaine de nuit et le commissaire; comme le lui avait
promis maitre Gaetano, un siege etait reserve pres du juge pour le colonel.
A sept heures et demie, il arriva, remercia fort gracieusement, et d'un air
qui sentait d'une lieue son grand seigneur, le juge de sa complaisance,
et, ayant regarde, pour voir s'il n'aurait pas trop de temps a attendre,
l'heure a une magnifique montre tout enrichie de diamants, il s'assit a la
place d'honneur, au milieu des autorites de la ville de Castro-Giovanni.

A huit heures, les cloches sonnerent avec un redoublement d'onction; elles
indiquaient que le condamne sortait de la prison.

Au bout de quelques minutes, une rumeur croissante annonca l'approche du
condamne. En effet, bientot on vit paraitre le bourreau qui le precedait
a cheval, puis quatre gardes qui marchaient derriere le bourreau, puis le
condamne lui-meme, a cheval sur un ane, la tete tournee vers la queue, et
marchant a reculons, afin qu'il ne perdit point de vue le cercueil que
portaient derriere lui les freres de la Misericorde, puis enfin toute la
population de Castro-Giovanni qui fermait la marche.

Le condamne semblait ecouter d'une facon fort distraite les exhortations
du moine qui l'accompagnait. On disait generalement que cette distraction
venait de ce que le moine n'etait pas le meme qui l'etait venu visiter dans
sa prison. En effet, au moment ou l'on s'attendait a voir arriver ce moine,
il n'avait point paru, et l'on avait ete oblige d'en courir chercher un
autre pour que le condamne ne mourut pas prive des secours de la religion.

Quoi qu'il en soit, comme nous l'avons dit, le pauvre diable paraissait
fort inquiet, et jetait a droite et a gauche sur la foule des regards qui
indiquaient la situation de son esprit. De temps en temps meme, contre
l'habitude des condamnes, qui s'epargnent ce spectacle le plus longtemps
possible, il se retournait vers la potence, sans doute pour calculer le
temps qui lui restait a vivre. Tout a coup, arrive devant l'estrade du
juge, et au moment ou le confesseur l'aidait a descendre de son ane, le
condamne jeta un grand cri, et, montrant d'un signe de tete, car ses mains
etaient liees, le colonel assis pres du juge:

--Mon pere, s'ecria-t-il en s'adressant au moine, mon pere, voila un
seigneur qui, s'il le veut, peut me sauver.

--Lequel? demanda le moine avec etonnement.

--Celui qui est pres du juge, mon pere; celui qui a un uniforme rouge et
des epaulettes de colonel. C'est le bon Dieu qui l'amene sur ma route, mon
pere. Miracle, miracle!

Et chacun se mit a repeter: Miracle! apres le condamne sans savoir encore
de quoi il s'agissait; ce qui n'empecha pas le bourreau de s'approcher du
patient, afin de commencer son office. Mais le confesseur se placa entre
eux deux.

--Arretez, dit-il; au nom de Dieu, arretez!--Juge, continua la moine, le
patient dit qu'il reconnait assis pres de toi un temoin qui peut lui sauver
la vie en attestant qu'il est innocent. Juge, je t'adjure d'entendre ce
temoin.

--Et quel est ce temoin? demanda le juge en se levant sur l'estrade.

--Le colonel Santa-Croce! le colonel Santa-Croce! cria le patient.

--Moi? dit avec etonnement le colonel en se levant a son tour; moi, mon
ami? Vous vous trompez assurement, et, quoique vous sachiez mon nom, moi je
ne vous connais pas.

--Vous ne le connaissez pas, hein? demanda le juge.

--Aucunement, repondit le colonel apres avoir regarde avec plus d'attention
encore que la premiere fois le condamne.

--Je m'en doutais, reprit le juge en secouant la tete; c'est une des ruses
habituelles de ces miserables.

Puis il se rassit, en faisant signe au bourreau de continuer son office.

--Colonel, s'ecria le patient, colonel, vous ne me laisserez pas mourir
ainsi, quand d'un mot vous pouvez me sauver! Colonel, laissez-moi seulement
vous adresser une question.

--Oui, oui, cria la foule, c'est juste, laissez parler le condamne,
laissez-le parler!

--Monsieur le juge, dit le colonel, je crois que l'humanite exige que nous
nous rendions a la priere de ce malheureux. S'il veut nous tromper, au
reste, nous nous en apercevrons bien, et alors il n'aura retarde sa mort
que de quelques minutes.

--Je n'ai rien a refuser a Votre Excellence, dit le juge; mais, vraiment,
ce n'est pas la peine, croyez-moi, colonel, de lui donner cette
satisfaction.

--Je vous la demande pour ma propre conscience, monsieur, dit le colonel.

--J'ai deja dit a Votre Excellence que j'etais a ses ordres, reprit le
juge.

Puis se levant:

--Gardes, ajouta-t-il, amenez le condamne.

On amena ce malheureux. Il etait pale comme la mort, et tremblait de tous
ses membres.

--Eh bien! coquin, dit le juge, te voila en face de Son Excellence; parle
donc.

--Excellence, dit le condamne, ne vous souvient-il pas que, le 18 mai
dernier, vous avez debarque a Palerme, venant de Naples?

--Je ne saurais preciser le jour aussi exactement que vous le faites,
mon ami; mais la verite est que c'est vers cette epoque que j'abordai en
Sicile.

--Ne vous souvient-il pas, Excellence, du facchino qui porta vos malles
sur une petite charrette du port a _l'Hotel des Quatre-Cantons_, ou vous
logeates?

--Je logeais effectivement _Hotel des Quatre-Cantons_, repondit le colonel;
mais j'ai, je l'avoue, entierement oublie la figure de l'homme qui m'y a
conduit.

--Mais ce que vous n'avez pu oublier, Excellence, c'est qu'en passant
devant la porte d'un serrurier, un de ses apprentis qui sortait, tenant un
barre de fer sur son epaule, m'en donna un coup contre la tete, et me fit
cette blessure. Tenez.

Et le condamne, avancant la tete, montra effectivement une cicatrice a
peine fermee encore, et qui lui marquait le front.

--Oui, vous avez raison, parfaitement raison, dit le colonel, et je me
rappelle cette circonstance comme si elle venait d'arriver a l'instant
meme.

--Et a preuve, continua avec joie le condamne, qui, se voyant reconnu,
commencait a reprendre espoir, a preuve que, comme un genereux seigneur que
vous etes, au lieu de me donner six carlins que je vous avais demandes,
vous me donnates deux onces.

--Tout cela est l'exacte verite, dit le colonel en se retournant vers
le juge; mais nous allons etre mieux renseignes encore. J'ai sur moi le
portefeuille ou j'inscris jour par jour ce que je fais; ainsi, il me sera
facile de m'assurer si cet homme ne nous donne pas une fausse date.

--Cherchez, cherchez, colonel, dit le condamne; maintenant je suis sur de
mon affaire.

Le colonel ouvrit son portefeuille, puis, arrive a la date indiquee, il lut
tout haut:

"Aujourd'hui 18 mai, j'ai aborde a Palerme a onze heures du matin.--Pris
sur le port un pauvre diable qui a ete blesse en portant mes malles.--Loge
a _l'Hotel des Quatre-Cantons._"

--Voyez-vous? voyez-vous? s'ecria le condamne.

--Ma foi! monsieur le juge, dit le colonel en se retournant vers maitre
Bartolomeo, si c'est vraiment le 18 mai que l'assassinat dont ce pauvre
homme est accuse a ete commis, je dois affirmer sur mon honneur que le 18
mai il etait a Palerme, ou, comme le constate mon album, il a ete blesse
a mon service. Or, comme il ne pouvait etre a la fois a Palerme et a
Centorbi, il est necessairement innocent.

--Innocent! innocent! cria la foule.

--Oui, innocent, mes amis, innocent! dit le condamne. Je savais bien que
Dieu ferait un miracle en ma faveur.

--Miracle! miracle! cria la foule.

--Eh bien! dit le juge, nous allons le faire reconduire en prison, et nous
procederons a une autre enquete.

--Non, non, libre! libre a l'instant meme! cria le peuple.

Et, a ces mots, une partie de la foule, se ruant vers l'estrade, enleva le
condamne et lui delia les mains, tandis que l'autre renversait la potence
et poursuivait le bourreau a coups de pierre.

Quant au colonel, il fut reporte en triomphe a _l'Hotel du Cyclope_.

Toute la journee, Castro-Giovanni fut en fete; et lorsque le colonel quitta
la ville vers midi, il lui fallut fendre a grand-peine avec son cheval
les flots du peuple, qui lui baisait les mains en criant: Vive le colonel
Santa-Croce! Vive le sauveur de l'innocent!

Quant au condamne, comme chacun voulait lui parler et entendre de sa propre
bouche le recit de son aventure, ce ne fut que vers le soir qu'il se trouva
avoir quelque peu de liberte. Il en profita aussitot pour enfiler une
ruelle que son peu de largeur rendait plus sombre encore; puis, par cette
ruelle, il atteignit la porte de la ville; puis, une fois hors de la ville,
il gagna a toutes jambes une gorge de la montagne, ou il disparut.

Le lendemain, le juge recut de Luigi Lana une lettre dans laquelle le chef
de bandits le remerciait de la complaisance qu'il avait eue de lui offrir
un siege sur sa propre estrade; il le priait en outre de presenter ses
compliments a son compere, maitre Gaetano, proprietaire de l'hotel du
_Cyclope_.

Mais, tout libre qu'etait redevenu le condamne, l'impression produite sur
son esprit par l'aspect de la potence, a laquelle il avait pour ainsi
dire touche du doigt, avait ete si reelle, qu'il resolut, malgre les
exhortations de ses camarades, d'abandonner la vie qu'il avait menee
jusque-la et de se reconcilier avec la police.

Le religieux qui l'avait accompagne dans le trajet de la prison a
l'echafaud fut l'intermediaire entre lui et l'autorite. La priere fut
transmise au vice-roi, et comme le bandit ne demandait que la vie sauve,
promettant d'etre a l'avenir un modele de probite, apres quelques
pourparlers entre le moine et le vice-roi, sa demande lui fut accordee, a
cette seule condition qu'il ferait amende honorable pieds nus et le corps
ceint d'une corde.

Cette ceremonie eut lieu a Palerme, a la grande edification des fideles.

Voila ce qui arriva a Castro-Giovanni, le 20 juillet de l'an de grace 1826.

--Et depuis lors, demandai-je a monsieur Politi, qu'est devenu, s'il vous
plait, cet honnete homme?

--Il a pris le nom de Salvadore, sans doute en memoire de la facon
miraculeuse dont il a ete sauve, s'est fait muletier, afin, comme il s'y
etait engage, de gagner sa vie d'une facon honorable; et, si ce que je vous
ai raconte ne vous donne pas une trop grande defiance, il aura l'honneur
d'etre demain matin votre guide de Girgenti a Palerme.




L'INTERIEUR DE LA SICILE


Le lendemain, quelque diligence que nous fimes, nous ne parvinmes a nous
mettre en route que vers les neuf heures du matin. Nous avions demande
d'abord une mule de renfort pour Cama; mais, lorsqu'il se vit pour la
premiere fois de sa vie juche au haut d'une selle sans autre support que
deux etriers d'inegale longueur, il declara que la bride lui paraissait un
point d'appui trop insuffisant pour qu'il lui confiat la conservation de sa
personne. En consequence, avec l'aide de Salvadore, il mit pied a terre, et
la mule fut renvoyee.

Pendant ce temps, on chargeait toute notre _roba_ sur la mule de transport.
Comme ce bagage etait assez considerable, Cama remarqua qu'il formait sur
le dos de l'animal une surface plane de trois ou quatre pieds de diametre.
Cette terrasse parut a Cama un veritable lieu de surete, comparee a
l'extremite aigue de la selle, et il demanda a s'etablir, comme il
l'entendrait, sur cette petite plate-forme. Salvadore, consulte pour savoir
si sa mule pouvait porter ce surcroit de charge, repondit qu'il n'y voyait
pas d'inconvenient; au bout d'un instant, Cama se trouva donc place au
centre de notre roba, assis a la maniere des tailleurs, et s'elevant
pyramidalement au milieu de son domaine.

On nous avait recommande de visiter les Maccaloubi. Nous priames donc
Salvadore de prendre le chemin qui y conduisait; mais, habitue a de
pareilles demandes, il avait de lui-meme prevenu notre desir, et nous
n'en etions deja plus qu'a un demi-mille lorsque nous lui dimes de nous y
conduire.

Les Maccaloubi sont tout bonnement de petits volcans de vase, au nombre de
trente ou quarante, qui s'elevent sur une plaine boueuse. Chacun de ces
volcans en miniature a un pied ou dix-huit pouces de haut; la matiere qui
s'echappe de ces taupinieres est une espece d'eau pateuse, couleur de
rouille, tres froide, et, a ce que l'on assure, tres salee. Lorsque nous
les visitames, les volcaneaux se reposaient, c'est-a-dire qu'a grand-peine,
et avec des efforts qui devaient singulierement les fatiguer, ils
poussaient leur lave humide hors de leur cratere. Salvadore nous assura
qu'il y avait des epoques ou ils jetaient de la boue a cent ou cent
cinquante pieds de hauteur, et ou toute cette plaine de vase tremblait
comme une mer. Nous ne vimes rien de pareil. Elle etait au contraire fort
tranquille, comme nous l'avons dit, et assez seche pour qu'en marchant dans
les intervalles des volcans, on n'enfoncat que deux ou trois pouces. Comme
la chose, malgre la recommandation, nous parut mediocrement curieuse, et
que nous n'etions pas assez forts en geologie pour etudier la cause de ce
phenomene, nous ne fimes aux Maccaloubi qu'une assez courte station, et
nous continuames notre chemin.

Vers les onze heures, nous nous trouvames sur le bord d'un petit fleuve.
Comme nous suivions un chemin a peine trace, et praticable seulement pour
les litieres, les mulets et les pietons, il n'y avait pas, on le pense
bien, d'autre moyen de traverser le fleuve que d'y pousser bravement nos
mulets. Ils y entrerent jusqu'au ventre, et nous conduisirent sans accident
a l'autre bord. J'avais invite Salvadore a monter en croupe derriere moi;
mais, comme il faisait tres chaud, il n'y fit point tant de facon, et passa
tranquillement a la maniere de ses mulets, c'est-a-dire en se mettant dans
l'eau jusqu'a la ceinture.

A quelques pas au-dela du fleuve, nous trouvames une espece de petit
bosquet de lauriers roses qui ombrageait une fontaine. C'etait une halte
tout indiquee pour notre dejeuner. Nous sautames, en consequence, a bas de
nos mules; Cama se laissa glisser du haut de son bagage, Salvadore battit
les buissons pour en chasser deux ou trois couleuvres et une douzaine de
lezards, et nous dejeunames.

Comme nous avions invite Salvadore a dejeuner avec nous, honneur qu'apres
quelques facons preliminaires il avait fini par accepter, il etait devenu
vers la fin du repas un peu plus communicatif qu'il ne l'avait ete au
moment de notre depart. Jadin profita de ce commencement de sociabilite
pour lui demander la permission de faire son portrait. Salvodore y
consentit en riant, drapa son manteau sur son epaule gauche, s'appuya sur
le baton pointu dont il se servait pour sauter par-dessus les ruisseaux et
pour piquer les mules, croisa une de ses jambes sur l'autre, et se tint
devant lui avec l'immobilite et l'aplomb d'un homme habitue a acceder a de
pareilles demandes.

Pendant ce temps, je pris mon fusil et je battis les environs: un
malheureux lapin qui s'etait aventure hors de son terrier, et qui eut
l'imprudence de vouloir le regagner, au lieu de rester tranquillement a son
gite ou je ne l'eusse pas decouvert, fut le trophee de cette expedition.

Ce fut une occasion pour Salvadore de nous demander la permission
d'examiner nos fusils, ce qu'il n'avait point encore ose faire, malgre
l'envie qu'il en avait. Il les prit et les retourna en homme a qui les
armes sont familieres; mais, comme c'etaient des fusils du systeme
Lefaucheux, le mecanisme lui en etait parfaitement inconnu. Je n'etais pas
fache, tout en ayant l'air de satisfaire sa curiosite, de lui montrer qu'a
une distance honnete je ne manquerais pas mon homme; je fis donc jouer la
bascule, je changeai mes cartouches de plomb a lievre pour des cartouches
de plomb a perdrix, et, jetant deux piastres en l'air, je les touchai
toutes les deux. Salvadore alla ramasser les piastres, reconnut sur elles
la trace du plomb, et secoua la tete de haut en bas, en digne appreciateur
du coup que je venais de faire. Je lui proposai de tenter le meme essai; il
me dit tout simplement qu'il n'avait jamais ete grand tireur au vol, mais
que, si mon camarade voulait lui preter sa carabine, il nous montrerait ce
qu'il savait faire a coup pose. Comme elle etait toute chargee a balles,
Jadin la lui mit aussitot entre les mains. Salvadore prit pour but une
petite pierre blanche de la grosseur d'un oeuf, qui se trouvait a cent pas
de nous au milieu du chemin et, apres l'avoir visee avec une attention qui
indiquait l'importance qu'il attachait a reussir, il lacha le coup et brisa
la pierre en mille morceaux.

Cela nous fit faire, a Jadin et a moi, la reflexion mediocrement rassurante
que, dans l'occasion, Salvadore non plus ne devait pas manquer son homme.

Quant a Cama, il ne pensait a rien autre chose qu'a envelopper son lapin
dans des herbes qu'il avait cueillies au bord de la fontaine, afin de le
maintenir frais jusqu'a l'heure du diner.

Nous nous remimes en route; le miserable _fiumicello_ que nous venions de
traverser faisait plus de tours et de detours que le fameux Meandre. Nous
le rencontrames douze fois sur notre route en moins de trois lieues: chaque
fois nous le passames a gue comme la premiere.

Pendant toute cette route, nous n'apercevions aucune terre cultivee, mais
des plaines immenses couvertes de grandes herbes, brulees par le soleil, au
milieu desquelles s'elevait parfois, comme une ile de verdure, une petite
cabane entouree de cactus, de grenadiers et de lauriers roses. A cent
pas, tout autour de la cabane, le sol etait defriche, et l'on apercevait
quelques legumes qui percaient la terre et qui, selon toute probabilite,
etaient la seule nourriture des malheureux perdus dans ces solitudes.

Nous marchames jusqu'a cinq heures du soir, apercevant de temps en temps
une espece de village juche a la cime de quelque rocher, sans qu'on put
distinguer le moins du monde par quel chemin on y arrivait. Enfin, du haut
d'une petite colline, Salvadore nous montra une ferme placee sur notre
chemin, et nous dit que c'etait la que nous passerions la nuit. Une lieue a
peu pres au dela de cette ferme, et a droite de la route, s'elevait sur
le penchant d'une montagne une ville de quelque importance, nommee
Castro-Novo. Nous demandames a Salvadore pourquoi nous ne gagnions pas
cette ville, au lieu de nous arreter dans une miserable auberge ou nous
ne trouverions rien; Salvadore se contenta de nous repondre que cela nous
ecarterait trop de notre route. Comme une plus longue insistance de notre
part eut pu faire croire a notre guide que nous nous defiions de lui, ce
qui eut ete fort ridicule apres notre choix volontaire, nous n'ajoutames
point d'autres observations, et nous resolumes, puisque nous avions tant
fait que de le prendre, de nous en remettre entierement a lui: seulement
nous lui demandames, pour savoir au moins ou nous allions passer la nuit,
quel etait le nom de cette baraque. Il nous repondit qu'elle s'appelait
Fontana-Fredda.

C'etait bien, du reste, le plus magnifique coupe-gorge que j'aie vu de
ma vie, isole dans un petit defile, sans aucune muraille de cloture, et
n'ayant pas une seule porte ou une seule fenetre qui fermat. Quant a
ceux qui l'habitaient, notre presence ne leur parut probablement pas un
evenement assez digne de curiosite pour qu'ils se derangeassent, car nous
nous arretames a la porte, nous descendimes de nos mules, et nous entrames
dans la premiere piece sans voir personne; ce ne fut qu'en ouvrant une
porte laterale que j'apercus une femme qui bercait son enfant sur ses
genoux en chantonnant une chanson lente et monotone. Je lui adressai la
parole; elle me repondit, sans se deranger, quelques mots d'un patois si
etrange, que je renoncai a l'instant meme a lier conversation avec elle, et
que j'en revins a Salvadore, qui, faute de garcon d'ecurie, dechargeait ses
mules lui-meme, le priant de s'occuper en personne de notre diner et de
notre coucher. Il me repondit, en secouant la tete, qu'il ne fallait pas
trop compter ni sur l'un ni sur l'autre, mais qu'il ferait de son mieux.

En rentrant dans la premiere piece, je trouvai Cama desespere; il avait
deja fait sa visite, et n'avait trouve ni casserole, ni gril, ni broche. Je
l'invitai a se procurer d'abord de quoi griller, bouillir ou rotir; nous
verrions ensuite comment remplacer les ustensiles absents.

Apres avoir attache ses mules au ratelier, Salvadore apparut a son tour, et
entra dans la chambre voisine; mais un instant apres il en sortit en disant
que, le maitre de la maison se trouvant a Secocca, et sa femme etant a
moitie idiote, nous n'avions qu'a agir comme nous ferions dans une maison
abandonnee. Les provisions se bornaient, nous dit-il, a une cruche d'huile
rance et a quelques chataignes: pour du pain, il n'en avait pas.

Si ce langage n'etait pas rassurant, il avait au moins le merite d'etre
parfaitement clair. Chacun se mit donc en quete de son cote, et s'occupa
de rassembler ce qu'il put: Jadin, apres une demi-heure de course dans les
rochers, rapporta une espece de colombe; Salvadore avait tordu le cou a une
vieille poule; j'avais, dans un hangar bati en retour de la maison, trouve
trois oeufs; enfin, Cama avait depouille le jardin, et reuni deux grenades
et une douzaines de figues d'Inde. Tout ceci, joint au lapin heureusement
mis a mort pendant que Jadin faisait le portrait de Salvadore, presentait
tant bien que mal l'apparence d'un diner. Il ne restait plus qu'a
l'appreter.

Ne trouvant pas de casserole, et forces d'employer de l'huile rance au lieu
de beurre, nous arretames que notre menu se composerait d'un potage a la
poule, d'un roti de gibier, de trois oeufs a la coque en entremets, et de
nos grenades flanquees de nos figues d'Inde en dessert; les chataignes,
cuites sous la cendre, devaient remplacer le pain.

Tout cela n'eut rien ete, absolument rien, sans l'odieuse salete du bouge
ou nous nous trouvions.

A peine nous etions-nous mis a l'oeuvre, que deux enfants couverts de
haillons, maigres, haves et fievreux, etaient sortis comme des gnomes, je
ne sais d'ou, et etaient venus s'accroupir de chaque cote de la cheminee,
suivant avec des yeux avides nos maigres provisions dans toutes les
transformations qu'elles eprouvaient. Nous avions voulu les chasser d'abord
de leur poste, afin de n'avoir pas sous les yeux ce degoutant tableau; mais
la harangue que je leur avais faite et le coup de pied dont a mon grand
regret l'avait accompagnee Cama, n'avaient produit qu'un grognement sourd
assez semblable a celui d'un marcassin qu'on veut tirer de son trou. Je
m'etais alors retourne vers Salvadore, en lui demandant ce qu'ils avaient
et ce qu'ils voulaient, et Salvadore m'avait repondu en jetant sur eux un
regard d'indicible pitie.--Ce qu'ils ont et ce qu'ils veulent? Ils ont faim
et voudraient manger.

Helas! c'est le cri du peuple sicilien, et je n'ai pas entendu autre chose
pendant trois mois que j'ai habite la Sicile. Il y a des malheureux dont la
faim n'a jamais ete apaisee depuis le jour ou, couches dans leur berceau,
ils ont commence de sucer le sein tari de leur mere, jusqu'au jour ou,
etendus sur leur lit de mort, ils ont expire, essayant d'avaler l'hostie
sainte que le pretre venait de poser sur leurs levres.

Des lors on comprend que ces deux pauvres enfants eurent droit a la
meilleure part de notre diner; nous restames sur notre faim, mais au moins
ils furent rassasies.

Quelle horrible chose de penser qu'il y a des miserables pour lesquels
avoir mange une fois sera un souvenir de toute la vie!

Le diner termine, nous nous occupames de notre gite. Salvadore nous
decouvrit une espece de chambre au rez-de-chaussee, sur la terre de
laquelle etaient jetees dans deux auges deux paillasses sans draps;
c'etaient nos lits.

Cela, joint aux insectes qui couvraient deja le bas de nos pantalons,
et qui couraient impunement le long des murs, ne nous promettait pas un
sommeil bien profond; aussi resolumes-nous d'en essayer le plus tard
possible, et allames-nous, nos fusils sur l'epaule, faire une promenade par
la campagne.

Rien n'etait doux, calme et tranquille comme cette solitude: c'etait le
silence et la poesie du desert; l'air brulant de la journee avait fait
place a une petite brise nocturne qui apportait un reste de saveur marine
pleine de voluptueuse fraicheur; le ciel etait un vaste dais de saphir tout
etoile d'or; des meteores immenses traversaient l'espace sans bruit, tantot
sous l'aspect d'une fleche qui file vers son but, tantot pareils a des
globes de flammes descendant du ciel sur la terre. De temps en temps une
cigale attardee commencait un chant tout a coup interrompu et tout a coup
repris; enfin les lucioles scintillaient, etoiles vivantes, pareilles a des
etincelles ephemeres que font naitre les caprices des enfants en frappant
sur un foyer a demi eteint.

C'eut ete fort doux de passer la nuit ainsi, mais nous avions le lendemain
une quarantaine de milles a faire, mais nous avions fait vingt-cinq milles
dans la journee, mais la enfin, comme toujours, comme partout, quand l'ame
disait oui, le corps disait non.

Nous rentrames vers les dix heures, et nous nous jetames tout habilles sur
nos lits.

D'abord la fatigue l'emporta sur tout autre chose, et je m'endormis; mais,
au bout d'une heure, je me reveille, transperce d'un million d'epingles;
autant aurait valu essayer de dormir dans une ruche d'abeilles. Je me
remuai, je changeai de place, je me tournai, je me retournai; impossible de
me rendormir.

Quand a Jadin, soit fatigue plus grande, soit sensibilite moins exaltee, il
dormait comme Epimenide.

Je me souvins alors de ce hangar plein de paille ou j'avais ete denicher
des oeufs, et il me parut un lieu de delices, compare a l'enfer ou je me
trouvais. En consequence, comme rien ne s'opposait a ce que j'en usasse
a mon plaisir, je pris mon fusil couche a cote de moi sur mon matelas,
j'ouvris doucement la fenetre, je sautai dehors, et j'allai m'etendre sur
cette paille tant desiree.

J'y etais depuis dix minutes a peu pres, et je commencais a entrer dans
cet etat qui n'est plus la veille, mais qui n'est pas encore le sommeil,
lorsqu'il me sembla que j'entendais parler a quelques pas de moi. Quelques
instants encore je doutai, et par consequent j'essayai de m'enfoncer
davantage dans mon assoupissement, lorsque le bruit devint si distinct, que
j'ouvris les yeux tout grands, et qu'a la lueur des etoiles je vis trois
hommes arretes a l'angle de la maison. Mon premier mouvement fut de
m'assurer si mon fusil etait toujours pres de moi. Je le sentis a la place
ou je l'avais pose, et, plus tranquille, je reportai les yeux sur mes trois
individus.

Comme j'etais cache dans l'ombre que projetait le toit du hangar, ils ne
pouvaient m'apercevoir, tandis que moi, au contraire, a mesure que mes yeux
s'habituaient a l'obscurite, je les distinguais parfaitement. Ils etaient
enveloppes de longs manteaux; l'un d'eux avait un fusil, les deux autres
etaient seulement armes de batons.

Au bout de quelques minutes, pendant lesquelles ils resterent immobiles en
parlant a voix basse, celui des trois qui avait le fusil s'approcha de la
fenetre par laquelle j'etais sorti, entr'ouvrit le contrevent, et passa sa
tete avec precaution, de maniere a regarder dans la chambre. Comme nous
avions laisse bruler une lampe sur la cheminee, il pouvait voir un de nos
deux matelas occupe et l'autre vide. Sans doute cette circonstance le
preoccupa, car il revint aussitot a ses deux compagnons et leur parla
vivement. Tous trois alors s'approcherent. Je crus que le moment etait
venu; je me levai sur un genou et j'armai les deux chiens de mon fusil.
Comme les intentions de trois droles qui entrent par la fenetre, a minuit,
ne peuvent etre douteuses, ma resolution etait bien arretee: au premier
acte d'effraction qu'ils tentaient, je faisais coup double, et, si le
troisieme ne s'enfuyait pas, Jadin, eveille par le bruit, avait sa
carabine.

En ce moment la fenetre du grenier s'ouvrit et je vis passer la tete de
Salvadore.

A cette apparition, je l'avoue, je crus que notre guide en revenait a son
ancien metier, et que nous allions avoir affaire a quatre bandits au lieu
d'avoir affaire a trois seulement. Mais, avant que ce doute eut le temps de
se changer en certitude, j'entendis une voix qui demandait imperieusement
en sicilien:

--Qui etes-vous? que voulez-vous?

--Salvadore! dirent a la fois les trois hommes.

--Oui, Salvadore. Attendez-moi, je descends.

Dix secondes apres, la porte s'ouvrit et Salvadore parut.

Il marcha droit aux trois hommes, et entama avec eux une conversation qui,
pour avoir lieu a voix basse, ne m'en parut pas moins vive. Pendant dix
minutes ils semblerent disputer, eux parlant avec insistance, lui repondant
avec fermete. Bientot les trois hommes reculerent de quelques pas, comme
pour tenir conseil entre eux; Salvadore resta ou il etait, les bras croises
et le regard fixe sur eux. Enfin, celui qui avait un fusil se detacha du
groupe, revint a Salvadore, lui donna une poignee de main et, rejoignant
ses camarades, s'eloigna avec eux. Au bout de cinq minutes ils etaient
perdus tous trois dans l'obscurite, et je n'entendais plus que le bruit de
leurs pas sur les herbes seches.

Salvadore resta encore un quart d'heure a peu pres a la meme place, dans la
meme attitude; puis, certain que les visiteurs nocturnes s'etaient retires
reellement, il rentra a son tour et referma la porte derriere lui.

On comprend que la scene dont je venais d'etre temoin m'avait ote, du moins
pour le moment, toute envie de dormir. Je restai une demi-heure immobile
comme une statue, dans l'attitude ou j'etais, et le doigt sur la gachette
de mon fusil; puis, au bout d'une demi-heure, comme rien ne reparaissait,
et comme je n'entendais plus aucun bruit, je repris une position un peu
moins incommode.

Une autre demi-heure s'etait a peine ecoulee que, telle est la puissance
etrange du sommeil, je m'etais deja rendormi.

Le froid du matin me reveilla. Si belle que doive etre la journee, il tombe
toujours en Sicile, quelques minutes avant que le soleil se leve, une rosee
fine, penetrante et glacee. Heureusement le toit sous lequel je m'etais mis
a couvert m'en avait garanti; mais je n'en ressentais pas moins ce malaise
matinal bien connu de tous les voyageurs.

J'allais rentrer dans la chambre comme j'en etais sorti, lorsque je vis
Jadin ouvrir la fenetre; il venait de se reveiller, et, ne me voyant pas
sur mon matelas, il avait concu quelque inquietude de ce que j'etais
devenu, et me cherchait. Je lui racontai ce qui s'etait passe; il n'avait
rien entendu. Cela faisait honneur a son sommeil, car non seulement il
n'avait pas ete plus menage que moi par les insectes, mais encore, moi
absent, il avait du payer pour nous deux. C'est, au reste ce que prouvait
la simple inspection de sa personne; il etait tatoue des pieds a la tete
comme un sauvage de la Nouvelle-Zelande.

Nous appelames Salvadore, qui nous repondit de l'ecurie ou il appretait ses
mules; puis, attendu, comme on le pense bien, qu'il n'etait pas question
de dejeuner, et qu'il n'y avait sur notre route que la seule ville de
Corleone, je crois, ou nous comptassions faire un repas quelconque, nous
fimes provision de chataignes, afin d'amuser notre appetit tout le long de
la route.

Quant a la carte a payer, a notre grand etonnement, elle se trouvait, je
ne sais comment, monter a trois piastres: nous les donnames, mais en
recommandant a Salvadore de ne les remettre qu'a titre d'aumone.

Nous nous mimes en route dans le meme ordre que la veille, si ce n'est que
je marchai d'abord a pied pour deux raisons: la premiere, c'est que je
desirais me rechauffer; et la seconde c'est que je n'etais pas fache de
causer avec Salvadore de ce qui s'etait passe dans la nuit. Au premier mot
qui m'en echappa, il se mit a rire; puis, voyant que j'avais assiste a ce
petit drame depuis le lever de la toile jusqu'au baisser du rideau:--Ah!
oui, oui, me dit-il, ce sont d'anciens camarades qui travaillent la nuit au
lieu de travailler le jour. Si vous aviez pris un autre guide que moi, il
est probable qu'il y aurait eu quelque chose entre vous, et que, d'apres
ce que vous me dites, cela se serait mal passe pour eux; mais vous avez
vu que, quoiqu'ils se soient fait un peu tirer l'oreille, il n'en ont
pas moins fini pour nous laisser le champ de bataille. Maintenant nous
n'entendrons plus parler de rien avant le passage de Mezzojuso.

--Et au passage de Mezzojuso? demandai-je.

--Oh! la il faudra le voir.

--N'avez-vous point sur ceux que nous rencontrerons la meme influence que
vous avez eue sur ceux que nous avons deja rencontres?

--Dame! repondit Salvadore avec un geste sicilien que rien ne peut rendre,
c'est une nouvelle troupe qui vient de se former.

--Et vous ne les connaissez pas beaucoup?

--Non, mais ils me connaissent.

Nous etions arrives au bord d'un torrent qui, apres avoir fait tourner une
espece de moulin qu'on appelle le moulin de l'Olive, coulait d'un mouvement
assez doux, et qu'il fallait bien entendu, comme notre fleuve de la veille
dont il etait peut-etre la source, traverser a gue: je remontai donc sur ma
mule. Salvadore me demanda la permission de sauter en croupe, ce que je lui
accordai, et nous tentames le passage, qui s'opera a notre satisfaction,
quoique, malgre nos precautions, nous ne pussions nous empecher d'etre
mouilles jusqu'aux genoux. Jadin vint ensuite et gagna comme nous le bord
sans accident; mais il n'en fut pas de meme du pauvre Cama, qui etait
evidemment destine a nous servir de bouc emissaire. A peine son mulet
fut-il arrive au milieu du torrent que, mal dirige par son conducteur, il
devia de quelques pieds et s'enfonca dans un trou: au cri que jeta Cama
nous nous retournames, et nous l'apercumes dans l'eau jusqu'a la ceinture,
tandis que nous ne voyions plus que la tete du mulet: la figure que faisait
ce malheureux etait si grotesque, il etait dans tous les evenements
funestes qui lui arrivaient si profondement comique, que nous ne pumes nous
empecher d'eclater de rire.

Cette hilarite intempestive reagit sur Cama, qui voulut faire reprendre a
son mulet la route qu'il avait perdue, mais, dans les efforts que l'animal
fit lui-meme, il rencontra une pierre et buta: la violence du coup fit
rompre la sangle, et nous vimes immediatement Cama et notre bagage s'en
aller au fil de l'eau. Si utile que nous fut le premier, et si necessaire
que nous fut le second, nous courumes a notre cuisinier, tandis que
Salvadore courait a notre bagage: au bout de cinq minutes, homme et roba
etaient hors de l'eau, mais tellement mouilles, tellement ruisselants,
qu'il n'y avait pas moyen de continuer la route sans faire secher le tout.

Nous allumames un grand feu avec des herbes seches et des oliviers morts;
nous-memes en avions besoin; l'air du matin nous avait glaces, et nous
nous chauffames avec un indicible plaisir a un de ces feux libres et
gigantesques comme en allument les bucherons dans les forets et les patres
dans les montagnes; en outre nous y fimes rotir chacun une douzaine de
chataignes. Ce fut notre dejeuner.

Pendant que nous faisions cette halte obligee, nous vimes paraitre une
litiere portee sur deux mules, menee par un conducteur et accompagnee de
quatre _campieri_. Elle renfermait un digne prelat, gros, gras et frais
qui, plus prudent que nous, m'eut tout l'air, au regard de mepris qu'il
jeta sur notre collation, de porter ses provisions avec lui. Les quatre
campieri, armes de fusils et enveloppes de manteaux, donnaient a sa marche
un aspect assez pittoresque. Malgre la difficulte du passage ou nous avions
echoue, grace a l'adresse de son conducteur, il traversa la petite riviere
sans accident.

Au bout d'une heure a peu pres nous levames le camp. Mais, quelques
instances que nous fissions a Cama, il ne voulut jamais remonter sur son
mulet. Salvadore profita de ce refus pour s'y installer a sa place; nous
nous remimes en route, Cama nous suivant a pied.

Les plaines que nous traversions, si toutefois des terrains si bouleverses
peuvent s'appeler des plaines, offraient toujours un aspect des plus
grandioses: chaque fois que nous arrivions au sommet de quelque monticule,
nous apercevions de ces lontains immenses et fantastiques comme on en voit
en reves; et si bizarrement colores par le soleil, qu'ils semblaient
mener a quelqu'un de ces pays feeriques que les pas de l'homme ne peuvent
atteindre. De temps en temps nous apercevions dans la plaine, ou il se
recourbait comme un serpent de verdure, quelque ruisseau desseche par la
canicule, dont un long ruban de lauriers roses, proteges par un reste de
fraicheur, marquait toutes les sinuosites; puis, ca et la, une de ces
petites iles verdoyantes que nous avons deja decrites, s'elevant sur ce
desert d'herbes rougeatres, au milieu desquelles chantaient desesperement
des millions de cigales.

Apres six ou huit heures de marche sous un soleil tellement ardent que le
cuir de nos bottes nous brulait les pieds, nous apercumes la ville ou nous
devions diner: c'etaient deux ou trois rangees de maisons n'ayant que des
rez-de-chaussee, baties a des distances egales les unes des autres, et qui
de loin ressemblaient, a s'y meprendre, a des joujoux d'enfants.

En descendant a la porte de la principale auberge, nous remarquames
avec plaisir qu'elle contenait quelques instruments de cuisine qui ne
paraissaient pas trop abandonnes; mais Salvadore vint calmer la joie que
nous causait cette vue, en nous invitant a en faire le plus prompt usage
qu'il nous serait possible, attendu qu'ayant perdu une heure a nous
rechauffer le matin, il fallait rattraper cette heure sur notre diner, afin
de ne point arriver trop tard aux rochers de Mezzojuso. Si affames que nous
fussions, nous comprimes l'importance de l'avis, et nous pressames notre
hote le plus qu'il nous fut possible. Cela n'empecha point que nous ne
perdissions deux heures a faire un execrable diner. Un chat, porte sur
notre carte au compte de Milord, nous prouva qu'il avait ete plus heureux
que nous.

Nous nous remimes en route vers les cinq heures. Comme le defile qu'il nous
fallait franchir n'etait guere eloigne que de six milles de Corleone, ou
nous avions dine, nous commencames a l'apercevoir vers six heures un quart.
C'etait tout bonnement un passage entre deux montagnes, l'une coupee a pic,
l'autre s'inclinant par une pente assez rapide, toute couverte de rocs qui
avaient roule du sommet, et s'etaient arretes a differentes distances. Nous
devions y etre arrives vers sept heures, c'est-a-dire en plein jour encore.
Salvadore nous montra ce passage du bout de son baton; puis, nous regardant
comme pour voir l'effet que ce qu'il allait nous annoncer produirait sur
nous:

--S'il y a quelque chose a craindre, dit-il, ce sera la.

--Hatons donc le pas, repondis-je, car, s'il y a vraiment quelque danger,
mieux vaut l'aller chercher au grand jour que d'attendre qu'il vienne nous
surprendre pendant la nuit.

--Allons, dit Salvadore.

Et, appuyant la main sur le pommeau de ma selle, il excita de la voix nos
mules, qui prirent le trot.

Nous approchames rapidement. Cama, pour ne point nous retarder, avait
repris sa place au milieu du bagage, et nous suivait, cramponne aux cordes
qui le liaient. Il avait entendu quelques mots des craintes emises par
Salvadore, et avait paru fort inquiet. Je lui avais alors offert, comme
Jadin avait une carabine et moi un fusil a deux coups, de prendre les
pistolets, afin de nous donner un coup de main si l'occasion se presentait;
mais cette offre avait failli le faire tomber de frayeur du haut de sa
mule. Jadin les avait donc gardes dans ses fontes.

A trois cents pas du passage a peu pres, Salvadore arreta ma mule. Comme
c'etait elle qui tenait la tete du cortege, les deux autre suivirent
immediatement son exemple; puis, nous disant de demeurer a l'endroit ou
nous etions, attendu qu'il venait d'apercevoir le bout d'un fusil derriere
un rocher, Salvadore nous quitta et marcha droit vers le point indique.

Nous profitames de cette petite halte pour voir si nos armes etaient en
etat. J'avais, dans chaque canon de mon fusil deux balles mariees, et Jadin
en avait autant dans celui de sa carabine et dans ceux de ses pistolets.
Comme les pistolets etaient doubles, cela nous faisait sept coups a tirer,
sans compter que nos fusils, etant a systeme, pouvaient se recharger assez
promptement pour qu'en cas de besoin une seconde decharge succedat presque
immediatement a la premiere.

Nous suivions Salvadore des yeux avec une attention que l'on comprendra
facilement. Il s'avancait d'un pas ferme et rapide, sans montrer aucune
hesitation; bientot nous vimes poindre un homme a l'angle d'une pierre;
Salvadore l'aborda, et tous deux, apres quelques paroles echangees,
disparurent derriere le rocher.

Au bout de dix minutes, Salvadore reparut seul et revint vers nous.
Nous cherchames de loin a lire sur son visage quelles nouvelles il nous
apportait, mais c'etait chose impossible. Enfin, lorsqu'il fut a quelques
pas de nous:

--Eh bien! lui dis-je, qu'y a-t-il?

--Il y a que, comme je l'avais prevu, ils ne veulent pas nous laisser
passer.

--Comment! ils ne veulent pas nous laisser passer?

--C'est-a-dire a moins que vous ne payiez le passage.

--Et sont-ils bien exigeants?

--Oh! non. A ma consideration, ils n'exigent que cinq piastres.

--Ah! dit Jadin en riant, a la bonne heure! voila des gens raisonnables, et
j'aime presque mieux avoir affaire a eux qu'aux aubergistes.

--Et combien sont-ils, demandai-je, pour avoir la pretention de nous mettre
ainsi a contribution?

--Ils sont deux.

--Comment! deux en tout?

--Oui; les autres sont sur la route d'Armianza a Polizzi.

--Que dites-vous de cela, Jadin?

--Eh bien! mais je dis que, puisqu'ils ne sont que deux, et que nous sommes
quatre, c'est a nous de leur faire donner cinq piastres.

--Mon cher Salvadore, repris-je alors, faites-moi le plaisir de retourner
vers ces messieurs, et de leur dire que nous les invitons a se tenir
tranquille.

--Ou sinon, continua Jadin, que je les fais manger par Milord. N'est-ce
pas, le chien? Veux-il manger un voleur, le chien? Hein?

Milord fit deux ou trois bonds fort joyeux en signe de parfait
consentement.

--C'est votre dernier mot? dit Salvadore.

--Le dernier.

--Eh bien! vous avez raison. Seulement, mettez pied a terre, et marchez de
l'autre cote des mules, afin que, si dans un moment de mauvaise humeur il
leur prenait l'envie de vous envoyer un coup de fusil, vous leur presentiez
le moins de prise possible.

Le conseil etait bon; nous le suivimes aussitot. Quant a Salvadore, soit
qu'il pensat n'avoir rien a craindre, soit qu'il meprisat le danger, il
marcha, en sifflant, quatre pas en avant de la premiere mule, tandis que
nous etions chacun derriere la notre, et entierement abrites par elle.

Nous vimes poindre le chapeau pointu de nos bandits au-dessus du rocher;
nous vimes s'abaisser les deux canons de fusil dans notre direction; mais
quoique, a l'endroit ou la route etait la plus rapprochee du lieu ou ils
etaient embusques, il n'y eut guere plus de soixante pas d'eux a nous,
toute leur hostilite se borna a cette demonstration, peut-etre aussi
defensive qu'offensive. Au bout de dix minutes, nous etions hors de portee.

--Eh bien! Cama, dis-je en me retournant vers notre malheureux cuisinier,
qui, pale, comme la mort, marmottait ses prieres en baisant une image de
la madone qu'il portait au cou, que penses-tu maintenant des voyages par
terre?

--Oh! monsieur, s'ecria Cama, j'aime encore mieux la mer, parole d'honneur!

--Tenez, dis-je a Salvadore, vous etes un brave homme; voici les cinq
piastres pour boire a notre sante.

Salvadore nous baisa les mains, et nous remontames sur nos mules.

Une heure apres, nous etions arrives sans autre accident a l'auberge de
San-Lorenzo, ou nous devions coucher. Nous y trouvames un souper et un lit
detestables, pour lesquels on nous demanda le lendemain quatre piastres.

Decidement Jadin avait raison: les veritables voleurs, ceux surtout
auxquels il n'y avait pas moyen d'echapper, c'etaient les aubergistes.




PALERME L'HEUREUSE


Plus favorisee du ciel que Girgenti, Palerme merite encore aujourd'hui le
nom qu'on lui donna il y a vingt siecles: aujourd'hui, comme il y a vingt
siecles, elle est toujours Palerme l'heureuse.

En effet, s'il est une ville au monde qui reunisse toutes les conditions
du bonheur, c'est cette insoucieuse fille des Pheniciens qu'on appelle
_Palermo Felice_, et que les anciens representaient assise comme Venus
dans une conque d'or. Batie entre le monte Pellegrino qui l'abrite de
la _tramontana_, et la chaine de la Bagherie, qui la protege contre le
sirocco; couchee au bord d'un golfe qui n'a que celui de Naples pour rival;
entouree d'une verdoyante ceinture d'orangers, de grenadiers, de cedrats,
de myrthes, d'aloes et de lauriers roses, qui la couvrent de leurs ombres,
qui l'embaument de leurs parfums; heritiere des Sarasins, qui lui ont
laisse leurs palais; des Normands, qui lui ont laisse leurs eglises; des
Espagnols, qui lui ont laisse leurs serenades, elle est a la fois poetique
comme une Sultane, gracieuse comme une Francaise, amoureuse comme une
Andalouse. Aussi son bonheur a elle est-il un de ces bonheurs qui viennent
de Dieu, et que les hommes ne peuvent detruire. Les Romains l'ont occupee,
les Sarrasins l'ont conquise, les Normands l'ont possedee, les Espagnols la
quittent a peine, et a tous ces differents maitres, dont elle a fini par
faire ses amants, elle a souri du meme sourire: molle courtisane, qui n'a
jamais eu de force que pour une eternelle volupte.

L'amour est la principale affaire de Parlerme; partout ailleurs on vit, on
travaille, on pense, on specule, on discute, on combat: a Palerme, on aime.
La ville avait besoin d'un protecteur celeste; on ne pense pas toujours a
Dieu, il faut bien un fonde de pouvoir qui y pense pour nous. Ne croyez pas
qu'elle ait ete choisir quelque saint morose, grondeur, exigeant,
severe, ride, desagreable. Non pas; elle a pris une belle vierge, jeune,
indulgente, fleur sur la terre, etoile au ciel; elle en a fait sa patronne.
Et pourquoi cela? Parce qu'une femme, si chaste, si sainte qu'elle soit, a
toujours un peu de la Madeleine; parce qu'une femme, fut-elle morte vierge,
a compris l'amour; parce que enfin c'est d'une femme que Dieu a dit: "Il
lui sera beaucoup remis parce qu'elle a beaucoup aime."

Aussi, lorsque apres une route rude, fatigante, eternelle, au milieu des
solitudes brulees par le soleil, devastees par les torrents, bouleversees
par les tremblements de terre, sans arbres pour se reposer le jour, sans
gite pour dormir la nuit, nous apercumes, en arrivant au haut d'une
montagne, Palerme, assise au bord de son golfe, se mirant dans cette mer
azuree comme Cleopatre aux flots du Cyrenaique, on comprend que nous
jetames un cri de joie: c'est qu'a la simple vue de Palerme, on oublie
tout. Palerme est un but; c'est le printemps apres l'hiver, c'est le repos
apres la fatigue; c'est le jour apres la nuit, l'ombre apres le soleil,
l'oasis apres le desert.

A la vue de Palerme toute notre fatigue s'en alla; nous oubliames les mules
au trot dur, les fleuves aux mille detours; nous oubliames ces auberges
dont la faim et la soif sont les moindres inconvenients, ces routes dont
chaque angle, chaque rocher, chaque carriere, recelent un bandit qui vous
guette; nous oubliames tout pour regarder Palerme, et pour respirer cette
brise de la mer qui semblait monter jusqu'a nous.

Nous descendimes par un chemin borde d'une cote d'immenses roseaux, et
baigne de l'autre par la mer; le port etait plein de batiments a l'ancre,
le golfe plein de petites barques a la voile; une lieue avant Palerme, les
villas couvertes de vignes se montrerent, les palais ombrages de palmiers
vinrent au devant de nous: tout cela avait un air de joie admirable a voir.
En effet, nous tombions au milieu des fetes de sainte Rosalie.

A mesure que nous approchions de la ville, nous marchions plus vite;
Palerme nous attirait comme cette montagne d'aimant des _Mille et une
Nuits_, que ne pouvaient fuir les vaisseaux. Apres nous avoir montre de
loin ses domes, ses tours, ses coupoles, qui disparaissaient peu a peu,
elle nous ouvrait ses faubourgs. Nous traversames une espece de promenade
situee sur le bord de la mer, puis nous arrivames a une porte de
construction normande; la sentinelle, au lieu de nous arreter, nous salua,
comme pour nous dire que nous etions les bienvenus.

Au milieu de la place de la Marine, un homme vint a nous:

--Ces messieurs sont Francais? nous demanda-t-il.

--Nes en pleine France, repondit Jadin.

--C'est moi qui ai l'honneur de servir particulierement les jeunes
seigneurs de votre nation qui viennent a Palerme.

--Et en quoi les servez-vous? lui demandai-je.

--En toutes choses, Excellence.

--Peste! vous etes un homme precieux. Comment vous appelez-vous?

--J'ai bien des noms, Excellence; mais le plus communement on m'appelle _il
signor Mercurio_.

--Ah! tres bien, je comprends. Merci.

--Voila les certificats des derniers Francais qui m'ont employe: vous
pouvez voir qu'ils ont ete parfaitement satisfaits de mes services.

Et en effet il signor Mercurio nous presenta trois ou quatre certificats
fort circonstancies et fort indiscrets qu'il tenait de la reconnaissance de
nos compatriotes. Je les parcourus des yeux et les passais a Jadin, qui les
lut a son tour.

--Ces messieurs voient que je suis parfaitement en regle?

--Oui, mon cher ami, mais malheureusement nous n'avons pas besoin de vous.

--Si fait, Excellence, on a toujours besoin de moi; quand ce n'est pas pour
une chose, c'est pour une autre: etes-vous riches, je vous ferai depenser
votre argent; etes-vous pauvres, je vous ferai faire des economies;
etes-vous artistes, je vous montrerai des tableaux; etes-vous hommes du
monde, je vous mettrai au courant de tous les arrangements de la societe.
Je suis tout, Excellence: cicerone, valet de chambre, antiquaire, marchand,
acheteur, historien,--et surtout...

--_Ruffiano_, dit Jadin.

--_Si signore_, repondit notre etrange interlocuteur avec une expression
d'orgueilleuse confiance dont on ne peut se faire aucune idee.

--Et vous etes satisfait de votre metier?

--Si je suis satisfait, Excellence! C'est-a-dire que je suis l'homme le
plus heureux de la terre.

--Peste! dit Jadin, comme c'est agreable pour les honnetes gens!

--Que dit votre ami, Excellence?

--Il dit que la vertu porte toujours sa recompense. Mais pardon, mon cher
ami: vous comprenez; il fait un peu chaud pour causer d'affaires en
plein soleil; d'ailleurs nous arrivons, comme vous voyez, et nous sommes
fatigues.

--Ces messieurs logent sans doute a l'hotel des Quatre-Cantons?

--Je crois qu'oui.

--J'irai presenter mes hommages a ces messieurs.

--Merci, c'est inutile.

--Comment donc, ce serait manquer a mes devoirs; d'ailleurs j'aime les
Francais, Excellence.

--Peste! C'est bien flatteur pour notre nation.

--J'irai donc a l'hotel.

--Faites comme vous voudrez, seigneur Mercurio; mais vous perdrez
probablement votre temps; je vous en previens.

--C'est mon affaire.

--Adieu, seigneur Mercurio.

--Au revoir, Excellence.

--Quelle canaille! dit Jadin.

Et nous continuames notre route vers l'hotel des Quatre-Cantons. Comme je
l'ai dit, Palerme avait un air de fete qui faisait plaisir a voir. Des
drapeaux flottaient a toutes les fenetres, de grandes bandes d'etoffes
pendaient a tous les balcons; des portiques et des pyramides de bois
recouvertes de guirlandes de fleurs se prolongeaient d'un bout a l'autre de
chaque rue. Salvadore nous fit faire un detour, et nous passames devant
le palais episcopal. La etait une enorme machine a quatre ou cinq etages,
haute de quarante-cinq a cinquante pieds, de la forme de ces pyramides de
porcelaine sur lesquelles on sert les bonbons au dessert; toute drapee de
taffetas bleu avec des franges d'argent, surmontee d'une figure de femme
tenant une croix et entouree d'anges. C'etait le char de sainte Rosalie.

Nous arrivames a l'hotel; il etait encombre d'etrangers. Par le credit
de Salvadore, nous obtinmes deux petites chambres que l'hote reservait,
disait-il, pour des Anglais qui devaient arriver de Messine dans la
journee, et qui d'avance les avaient fait retenir. Peut-etre n'etait-ce
qu'un moyen de nous les faire payer le triple de ce qu'elles valaient;
mais, telles qu'elles etaient, et au prix qu'elles coutaient, nous etions
encore trop heureux de les avoir.

Nous reglames nos comptes avec Salvadore, qui nous demanda un certificat
que nous lui donnames de grand coeur. Puis j'ajoutai deux piastres de
bonne main aux cinq que je lui avais deja donnees en sortant du defile de
Mezzojuso, et nous nous quittames enchantes l'un de l'autre.

Nous interrogeames notre hote sur l'emploi de la journee; il n'y avait rien
a faire jusqu'a cinq heures du soir, qu'a nous baigner et a dormir; a cinq
heures, il y avait promenade sur la Marine; a huit heures, feu d'artifice
au bord de la mer; toute la soiree, illumination et danses a la Flora; a
minuit corso.

Nous demandames deux bains, nous fimes preparer nos lits, et nous arretames
une voiture.

A quatre heures, on nous prevint que la table d'hote etait servie; nous
descendimes, et nous trouvames une table autour de laquelle etaient reunis
des echantillons de tous les peuples de la terre. Il y avait des Francais,
des Espagnols, des Anglais, des Allemands, des Polonais, des Russes, des
Valaques, des Turcs, des Grecs et des Tunisiens. Nous nous approchames de
deux compatriotes, qui, de leur cote, nous ayant reconnus, s'avancaient
vers nous; c'etaient des Parisiens, gens du monde, et surtout gens
d'esprit, le baron de S... et le vicomte de R...

Comme il y avait deja plus de huit jours qu'ils etaient a Palerme, et
qu'une de nos pretentions, a nous autres Francais, c'est de connaitre au
bout de huit jours une ville, comme si nous l'avions habitee toute notre
vie, leur rencontre, en pareille circonstance, etait une veritable
trouvaille. Ils nous promirent, des le soir meme, de nous mettre au
courant de toutes les habitudes palermitaines. Nous leur demandames s'ils
connaissaient il signor Mercurio: c'etait leur meilleur ami. Nous leurs
racontames comment il etait venu au-devant de nous et comment nous l'avions
recu; ils nous blamerent fort et nous assurerent que c'etait un homme
precieux a connaitre, ne fut-ce que pour l'etudier. Nous avouames alors que
nous avions commis une faute, et nous promimes de la reparer.

Apres le diner, que nous trouvames remarquablement bon, on nous annonca que
nos voitures nous attendaient; comme ces messieurs avaient la leur, et
que nous ne voulions pas cependant nous separer tout a fait, nous nous
dedoublames. Jadin monta avec le vicomte de R..., et le baron de S... monta
avec moi.

Il etait arrive a ce dernier, la veille meme, une aventure trop
caracteristique pour que, malgre cette grande difficulte que l'on eprouve
dans notre langue a dire certaines choses, je n'essaie pas de la raconter.
Qu'on se figure d'ailleurs qu'on lit une historiette de Tallemant des
Reaux, ou un episode des _Dames galantes_ de Brantome.

Le baron de S... etait a la fois un philosophe et un observateur; il
voyageait tout particulierement pour etudier les moeurs des peuples qu'il
visitait; il en resultait que dans toutes les villes d'Italie, il s'etait
livre aux recherches les plus minutieuses sur ce sujet.

Comme on le pense bien, le baron de S... n'avait pas fait la traversee
de Naples a Palerme pour renoncer, une fois arrive en Sicile, a ses
investigations habituelles. Au contraire, cette terre, nouvelle pour le
baron de S..., lui ayant paru presenter sous ce rapport de curieuses
nouveautes, il n'en etait devenu que plus ardent a faire des decouvertes.

Il signor Mercurio qui, ainsi qu'il nous l'avait dit, etait verse dans
toutes les parties de la science philosophique que pratiquait le baron de
S... s'etait trouve sur son chemin comme il s'etait trouve sur le notre;
mais, mieux avise que nous, le baron de S... avait tout de suite compris de
quelle utilite un pareil cicerone pouvait etre pour un homme qui, comme lui
voulait connaitre les effets et les causes. Il l'avait des le jour meme
attache a son service.

Le baron de S... avait commence ses etudes dans les hautes spheres de la
societe; de la, pour ne point perdre le piquant de l'opposition, il avait
passe au peuple. Dans l'une et l'autre classe, il avait recueilli des
documents si curieux que, ne voulant pas laisser ses notes incompletes,
il avait demande l'avant-veille a il signor Mercurio s'il ne pourrait lui
ouvrir quelque porte de cette classe moyenne qu'on appelle en Italie le
_mezzo ceto_. Il signor Mercurio lui avait repondu que rien n'etait plus
facile, et que des le lendemain il pourrait le mettre en relations avec
une petite bourgeoise fort bavarde, et dont la conversation etait des plus
instructives. Comme on le pense bien, le baron de S... avait accepte.

La veille au soir, en consequence, il signor Mercurio etait venu le
chercher a l'heure convenue, et l'avait conduit dans une rue assez etroite,
en face d'une maison de modeste apparence; le baron avait, a l'instant meme
et du premier coup d'oeil, rendu justice a l'intelligence de son guide,
qui avait ainsi trouve tout d'abord ce qu'il lui avait dit de chercher.
Il allait tirer le cordon de la sonnette, presse qu'il etait de voir si
l'interieur de la maison correspondait a l'exterieur, lorsqu'il signor
Mercurio lui avait arrete le bras et, lui montrant une petite clef, lui
avait fait comprendre qu'il etait inutile d'immiscer un concierge ou un
domestique aux secrets de la science. Le baron avait reconnu la verite
de la maxime, et avait suivi son guide, qui, marchant devant lui, le
conduisit, par un escalier etroit mais propre, a une porte qu'il ouvrit
comme il avait fait de celle de la rue. Cette porte ouverte, il traversa
une antichambre et, ouvrant une troisieme porte, qui etait celle d'une
salle a manger, il y introduisit le baron en lui disant qu'il allait
prevenir la dame a laquelle il avait desire etre presente.

Le baron, qui s'etait plus d'une fois trouve dans des circonstances
pareilles, s'assit sans demander d'explications. La piece dans laquelle il
etait repondait a ce qu'il avait deja vu de la maison: c'etait une chambre
modeste avec une petite table au milieu, et des gravures enfermees dans
des cadres noirs pendus aux murs; ces gravures representaient _La Cene_ de
Leonard de Vinci, _l'Aurore_ du Guide, _l'Endymion_ du Guerchin, et _la
Bachante_ de Carrache.

Il y avait en outre, dans cette salle a manger, deux portes en face l'une
de l'autre.

Au bout de dix minutes qu'il etait assis, le baron, commencant de
s'ennuyer, se leva et se mit a examiner les gravures; au bout de dix autres
minutes, s'impatientant un peu plus encore, il regarda alternativement
l'une et l'autre des deux portes, esperant a chaque instant que l'une ou
l'autre s'ouvrirait. Enfin, comme dix nouvelles minutes s'etaient ecoulees
encore sans qu'aucune des deux s'ouvrit, il resolut, toujours plus
impatient, de se presenter lui-meme, puisque il signor Mercurio tenait tant
a faire sa presentation. Au moment ou il venait de prendre cette decision,
et comme il hesitait entre les deux portes, il crut entendre quelque bruit
derriere celle de droite. Il s'en approcha aussitot et preta l'oreille; sur
qu'il ne s'etait pas trompe, il frappa doucement.

--Entrez, dit une voix.

Il sembla bien au baron que la voix venait de lui repondre avec un timbre
tant soit peu masculin, mais il avait remarque qu'en Italie les voix de
soprano etaient assez communes chez les hommes; il ne s'arreta point a
cette idee, et, tournant la clef, il ouvrit la porte.

Le baron se trouva en face d'un homme de trente a trente-deux ans, vetu
d'une robe de chambre de bazin, assis devant un bureau et prenant des notes
dans de gros livres. L'homme a la robe de chambre tourna la tete de son
cote, releva ses lunettes, et le regarda.

--Pardon, monsieur, dit le baron tout etonne de rencontrer un homme la ou
il s'attendait a trouver une femme, mais je crois que je me suis trompe.

--Je le crois aussi, repondit tranquillement l'homme a la robe de chambre.

--En ce cas, mille pardons de vous avoir derange, reprit le baron.

--Il n'y a pas de quoi, monsieur, repondit l'homme a la robe de chambre.

Alors ils se saluerent reciproquement, et le baron referma la porte, puis
il se remit a regarder les gravures.

Au bout de cinq minutes, la seconde porte s'ouvrit, et une jeune femme de
vingt a vingt-deux ans fit signe au baron d'entrer.

--Pardon, madame, dit le baron a voix basse, mais peut-etre ignorez-vous
qu'il y a quelqu'un la, dans la chambre en face de celle-ci.

--Si fait, monsieur, repondit la jeune femme sans se donner la peine de
changer le diapason de sa voix.

--Et sans indiscretion, madame, demanda le baron, peut-on vous demander
quel est ce quelqu'un?

--C'est mon mari, monsieur.

--Votre mari?

--Oui.

--Diable!

--Cela vous contrarie-t-il?

--C'est selon.

--Si vous l'exigez, je le prierai d'aller faire un tour par la ville; mais
il travaille, et cela le derangera.

--Au fait, dit le baron en riant, si vous croyez qu'il reste ou il est, je
ne vois pas trop...

--Oh! monsieur, il ne bougera pas.

--En ce cas, dit le baron, c'est autre chose, vous avez raison, il ne faut
pas le deranger.

Et le baron entra chez la jeune femme qui referma la porte derriere lui. Au
bout de deux heures, le baron sortit apres avoir fait sur les moeurs de la
bourgeoisie sicilienne les observations les plus interessantes, et sans que
personne, comme la promesse lui en avait ete faite, vint le troubler dans
ses observations. Aussi se promettait-il de les reprendre au premier jour.

Comme le baron achevait de me raconter cette histoire, nous arrivions a la
Marine.

C'est la promenade des voitures et des cavaliers, comme la Flora est celle
des pietons. La comme a Florence, comme a Messine, tout ce qui a equipage
est force de venir faire son _giro_ entre six et sept heures du soir; au
reste, c'est une fort douce obligation: rien n'est ravissant comme cette
promenade de la Marine adossee a une file de palais, avec son golfe
communiquant a la haute mer, qui s'etend en face d'elle, et sa ceinture de
montagnes qui l'enveloppe et la protege. Alors, c'est-a-dire depuis six
heures du soir jusqu'a deux heures du matin, souffle le _greco_, fraiche
brise du nord-est qui remplace le vent de terre, et vient rendre la force a
toute cette population qui semble destinee a dormir le jour et a vivre la
nuit; c'est l'heure ou Palerme s'eveille, respire et sourit. Reunie presque
entiere sur ce beau quai, sans autre lumiere que celle des etoiles, elle
croise ses voitures, ses cavaliers et ses pietons; et tout cela parle,
babille, chante comme une volee d'oiseaux joyeux, echange des fleurs, des
rendez-vous, des baisers; tout cela se hate d'arriver, les uns a l'amour,
les autres au plaisir: tout cela boit la vie a plein bord, s'inquietant
peu de cette moitie de l'Europe qui l'envie, et de cette autre moitie de
l'Europe qui la plaint.

Naples la tyrannise, c'est vrai; peut-etre parce que Naples en est jalouse.
Mais qu'importe a Palerme la tyrannie de Naples? Naples peut lui prendre
son argent, Naples peut steriliser ses terres, Naples peut lui demolir ses
murailles, mais Naples ne lui prendra pas sa Marine baignee par la mer, son
vent de greco qui la rafraichit le soir, ses palmiers qui l'ombragent le
matin, ses orangers qui la parfument toujours, et ses amours eternelles qui
la bercent de leurs songes quand ils ne l'eveillent pas dans leur realite.

On dit: "Voir Naples et mourir." Il faut dire: "Voir Palerme et vivre."

A neuf heures, une fusee s'elanca dans l'air, et la fete s'arreta. C'etait
le signal du feu d'artifice, qui se tire devant le palais Butera.

Le prince de Butera est un des grands seigneurs du dernier siecle qui ont
laisse le plus de souvenirs populaires en Sicile, ou, comme partout, les
grands seigneurs commencent a s'en aller.

Le feu d'artifice tire, il y eut scission entre les promeneurs; les uns
resterent sur la Marine, les autres tirerent vers la Flora. Nous fumes de
ces derniers, et au bout de cinq minutes nous etions a la porte de cette
promenade, qui passe pour un des plus beaux jardins botaniques du monde.

Elle etait magnifiquement illuminee, des lanternes de mille couleurs
pendaient aux branches des arbres, et dans les carrefours etaient des
orchestres publics, ou dansaient la bourgeoisie et le peuple. Au detour
d'une allee, le baron me serra le bras; une jeune femme et un homme encore
jeune passaient pres de nous. La femme etait la petite bourgeoise avec
laquelle il avait philosophe la veille; son cavalier etait l'homme a la
robe de chambre qu'il avait vu dans le cabinet. Ni l'un ni l'autre ne
firent mine de le reconnaitre, ils avaient l'air de s'adorer.

Nous restames a la Flora jusqu'a dix heures; a dix heures les portes de la
cathedrale s'ouvrent pour laisser sortir des confreries, des corporations,
des chasses de saints, des reliques de saintes, qui se font des visites
les uns aux autres. Nous n'avions garde de manquer ce spectacle: nous nous
acheminames donc vers la cathedrale, ou nous arrivames a grand-peine a
cause de la foule.

C'est un magnifique edifice du XIIe siecle, d'architecture moitie normande,
moitie sarrasine, plein de ravissants details d'un fini miraculeux, et tout
decoupe, tout dentele, tout festonne comme une broderie de marbre; les
portes en etaient ouvertes a tout le monde, et le choeur, illumine du haut
en bas par des lustres pendus au plafond et superposes les uns aux autres,
jetait une lumiere a eblouir: je n'ai nulle part rien vu de pareil. Nous en
fimes trois ou quatre fois le tour, nous arretant de temps en temps pour
compter les quatre-vingts colonnes de granit oriental qui soutiennent la
voute, et les tombeaux de marbre et de porphyre ou dorment quelques-uns des
anciens souverains de la Sicile [Note: Ces tombeaux sont ceux du roi Roger
et de Constance, imperatrice et reine; de Frederic II et de la reine
Constance, sa femme; de Pierre II d'Aragon et de l'empereur Henri VI. En
1784, on ouvrit ces divers monuments pour y constater la presence des
ossements royaux qu'ils devaient renfermer. Le corps de Henri, revetu de
ses ornements imperiaux et d'un costume brode d'or etait parfaitement
intact et a peine defigure.]. Une heure et demie s'ecoula dans cette
investigation; puis, comme minuit allait sonner, nous remontames dans notre
voiture, et nous nous fimes conduire au Corso, qui commence a minuit, et
qui se tient dans la rue del Cassaro.

C'est la plus belle rue de Palerme, qu'elle traverse dans toute sa
longueur, ce qui fait qu'elle peut bien avoir une demi-lieue d'une
extremite a l'autre. Lorsque les emirs se fixerent a Palerme, ils
choisirent pour leur residence un vieux chateau situe a l'extremite
orientale, qu'ils fortifierent, et auquel ils donnerent le nom de _el
Cassaer_; de la, la denomination moderne de _Cassaro_. Elle s'appelle
aussi, a l'instar de la rue fashionable de Naples, la rue de Tolede.

Cette rue est coupee en croix par une autre rue, ouvrage du vice-roi
Macheda, qui lui a donne son nom, qu'elle a perdu depuis pour prendre celui
de Strada-Nova. Au point ou les deux rues se croisent, elles forment une
place dont les quatre faces sont occupees par quatre palais pareils, ornes
des statues des vice-rois.

Qu'on se figure cette immense rue del Cassaro, illuminee d'un bout a
l'autre, non pas aux fenetres, mais sur ces portiques et ces pyramides
de bois que j'avais deja remarques dans la journee; peuplee d'un bout a
l'autre des carrosses de tous les princes, ducs, marquis, comtes et barons
dont la ville abonde: dans ces carrosses, les plus belles femmes de Palerme
sous leurs habits de grand gala; de chaque cote de la rue, deux epaisses
haies de peuple, cachant sous la toilette des dimanches les haillons
quotidiens; du monde a tous les balcons, des drapeaux a toutes les
fenetres, une musique invisible partout, et on aura une idee de ce que
c'est que le Corso nocturne de sainte Rosalie.

Ce fut pendant de pareilles fetes qu'eclata la revolution de 1820. Le
prince de la Cattolica voulut la reprimer, et fit marcher contre le peuple
quelques regiments napolitains qui formaient la garnison de Palerme. Mais
le peuple se rua sur eux et, avant qu'ils eussent eu le temps de faire une
seconde decharge, ils les avait culbutes, desarmes, disperses, aneantis.
Alors les insurges se repandirent dans la ville en criant: Mort au prince
de la Cattolica! A ces cris, le prince se refugia a trois lieues de
Palerme, chez un de ses amis qui avait une villa a la Bagherie; mais le
peuple l'y poursuivit. Le prince, traque de chambre en chambre, se glissa
entre deux matelas. Le peuple entra dans la chambre ou il etait, le chercha
de tous cotes, et sortit sans l'avoir vu. Alors, le prince de la Cattolica,
n'entendant plus aucun bruit, et croyant etre seul, se hasarda a sortir de
sa retraite, mais un enfant, qui etait cache derriere une porte, le vit,
rappela les assassins, et le prince fut massacre.

C'etait, comme le prince de Butera, un des grands seigneurs de Palerme,
mais il etait loin d'etre populaire et aime comme celui-ci: tous deux
etaient ruines par les prodigalites sans nom que tous deux avaient faites;
mais le prince de Butera ne s'en apercut jamais, et tres probablement
mourut sans s'en douter, car ses fermiers, d'un accord unanime,
continuerent de lui payer une enorme redevance et quand, malgre cette
enorme redevance, l'intendant du prince leur ecrivait ces seules paroles:
"Le prince manque d'argent", les caisses se remplissaient comme par
miracle, ces braves gens vendant dans cette circonstance jusqu'a leurs
joyaux de mariage. Le prince de la Cattolica, tout au contraire, etait
toujours aux prises avec ses creanciers: de sorte qu'a la suite d'une fete
magnifique qu'il venait de donner a la cour, le roi Ferdinand, voyant
qu'il ne savait ou donner de la tete, lui accorda, par ordonnance royale,
quatre-vingts annees pour payer ses dettes. Muni de cette ordonnance, le
prince de la Cattolica envoya promener ses creanciers.

Comme le prince de Butera etait mort depuis quelques annees, il ne fallut
rien moins que le vieux prince de Paterno, l'homme le plus populaire de la
Sicile apres lui, pour apaiser les esprits et arreter les massacres. Bien
plus, comme le general Pepe et ses troupes s'etaient presentes, au nom du
gouvernement provisoire, pour entrer a Palerme, le prince fit tant que, de
part et d'autre, il obtint qu'un traite serait signe. Les Palermitains,
pour conserver a cet acte la forme d'un traite, et afin qu'il ne put jamais
passer pour une capitulation, exigerent que le traite fut redige et signe
hors de l'ile. En effet, les conditions furent discutees, arretees et
signees sur un vaisseau americain a l'ancre dans le port. Un des articles
portait que les Napolitains entreraient sans battre le tambour. A la porte
de la ville, le tambour-major, comme par habitude, fit le signe ordinaire,
et aussitot la marche commenca; en meme temps, un homme du peuple qui se
trouvait la, se jeta sur le tambour le plus proche de lui et creva sa
caisse d'un coup de couteau. On voulut arreter cet homme, mais en un
instant la ville entiere fut prete a se soulever de nouveau. Le general
Pepe ordonna aussitot de remettre les baguettes au ceinturon, et l'article
compose par les Palermitains eut, moins cette infraction de quelques
secondes, son entiere execution.

Mais le traite ne tarda pas a etre viole, non seulement dans un de ses
articles, mais dans toutes ses parties; d'abord le parlement napolitain
refusa de le ratifier, puis bientot, les Autrichiens etant rentres a
Naples, le cardinal Gravina fut nomme lieutenant general du roi en Sicile,
et, le 5 avril 1821, publia un decret qui annulait tout ce qui s'etait
passe depuis que le prince hereditaire avait quitte l'ile; alors les
extorsions commencerent pour ne plus s'arreter, et l'on vit des choses
etranges. Nous citerons deux ou trois exemples qui donneront une idee de la
facon dont les impots sont etablis et percus en Sicile.

La ville de Messine avait un droit sur les contributions communales, et
sur ce revenu elle payait un excedent de contributions foncieres; le roi
s'empara de ce droit, et exigea que la ville continuat de payer l'excedent,
quoiqu'elle n'eut plus la propriete.

Le prince de Villa-Franca avait une terre qu'il avait mise en riziere, et
qui, rapportant 6 000 onces (72 000 francs a peu pres), avait ete taxee sur
ce revenu: le gouvernement s'apercut que les irrigations que l'on faisait
pour cette culture etaient nuisibles a la sante des habitants; il fit
defense au prince de Villa-Franca de continuer cette exploitation; le
prince obeit, mit sa terre en froment et en coton mais, comme cette
exploitation est moins lucrative que l'autre, le revenu de la terre tomba
de 72 000 francs a 6 000. Le prince de Villa-Franca continue de payer
le meme impot, 900 onces, c'est-a-dire 3 000 francs de plus que ne lui
rapporte la terre.

En 1851, des nuees de sauterelles s'abattirent sur la Sicile, les
proprietaires voulurent se reunir pour les detruire; mais les reunions
d'individus au-dessus d'un certain nombre etant defendues, le roi fit
savoir qu'il se chargeait, moyennant un impot qu'il etablissait, de la
destruction des sauterelles. Malgre les reclamations, l'impot fut etabli.
Le roi ne detruisit pas les sauterelles, qui disparurent toutes seules
apres avoir devore les recoltes, et l'impot resta.

Ce sont ces exactions dont nous venons de raconter les moindres qui
ont produit cette haine profonde qui existe entre les Siciliens et les
Napolitains, haine qui surpasse celle de l'Irlande et de l'Angleterre,
celle de la Belgique et de la Hollande, celle du Portugal et de l'Espagne.

Cette haine avait, quelque temps avant notre arrivee a Palerme, amene un
fait singulier.

Un soldat napolitain avait, je ne sais pour quel crime, ete condamne a etre
fusille.

Comme les soldats napolitains, pres des Siciliens surtout, ne jouissent pas
d'une grande reputation de courage, les Siciliens attendaient avec une
vive impatience le jour de l'execution pour savoir comment le Napolitain
mourrait.

Les Napolitains, de leur cote, n'etaient pas sans inquietude: braves autant
que peuple qui soit au monde lorsque la passion les exalte, les Napolitains
ne savent pas attendre la mort de sang-froid; si leur compatriote mourait
lachement, les Siciliens triomphaient, et ils etaient tous humilies dans
sa personne. La situation etait grave, comme on le voit, si grave, que les
chefs ecrivirent au roi de Naples pour obtenir une commutation de peine.
Mais il s'agissait d'une grave faute de discipline, d'insulte a un
superieur, je crois, et le roi de Naples, bon d'ailleurs, est severe
justicier de ces sortes de delits: il repondit donc qu'il fallait que la
justice eut son cours.

On se reunit en conseil pour savoir ce qu'il y avait a faire en pareille
circonstance. On proposa bien de fusiller l'homme dans l'interieur de la
citadelle, mais c'etait tourner la difficulte et non la vaincre, et cette
mort cachee et solitaire, loin de faire taire les accusations que l'on
craignait, ne manquerait pas au contraire de les motiver. Dix autres
propositions du meme genre furent faites, debattues et rejetees; c'etait
une impasse dont il n'y avait pas moyen de sortir.

Il est vrai de dire que le malheureux se conduisait, de son cote, non
seulement de maniere a augmenter cette apprehension, mais encore de facon
a la changer en certitude. Depuis que son jugement avait ete lu, il ne
faisait que pleurer, que demander grace, et que se recommander a saint
Janvier. Il etait evident qu'il faudrait le trainer au lieu du supplice, et
qu'il mourrait comme un capucin.

Sous differents pretextes, on avait recule le jour de l'execution; mais
enfin, tout sursis nouveau etait devenu impossible. Le conseil etait reuni
pour la troisieme fois, cherchant toujours un moyen et ne le trouvant pas.
Enfin on allait se separer, en remettant tout a la Providence, lorsque
l'aumonier du regiment, se frappant le front tout a coup, declara que ce
moyen si longtemps et si vainement cherche par les autres, il venait de le
trouver, lui.

On voulut savoir quel etait ce moyen; mais l'aumonier declara qu'il n'en
dirait pas le premier mot a personne, la reussite dependant du secret. On
lui demanda alors si le moyen etait sur; l'aumonier dit qu'il en repondait
sur sa tete.

L'execution fut fixee au lendemain, dix heures du matin. Elle devait avoir
lieu entre monte Pellegrino et Castellamare, c'est-a-dire dans une plaine
qui pouvait contenir tout Palerme.

Le soir, l'aumonier se presenta a la prison. En l'apercevant, le condamne
jeta les hauts cris, car il comprit que le moment de faire ses adieux au
monde etait venu. Mais, au lieu de le preparer a la mort, l'aumonier lui
annonca que le roi lui avait accorde sa grace.

--Ma grace! s'ecria le prisonnier, ma grace! en saisissant les mains du
pretre.

--Votre grace.

--Comment! Je ne serai pas fusille? Comment! Je ne mourrai pas, j'aurai la
vie sauve? demanda le prisonnier ne pouvant croire a une pareille nouvelle.

--Votre grace pleine et entiere, reprit le pretre; seulement Sa Majeste y a
mis une condition, pour l'exemple.

--Laquelle? demanda le soldat en palissant.

--C'est que tous les apprets du supplice devront etre faits comme si le
supplice avait lieu. Vous vous confesserez ce soir comme si vous deviez
mourir demain, on viendra vous chercher comme si vous n'aviez pas votre
grace, on vous conduira au lieu de l'execution comme si on allait vous
fusilier; enfin, pour conduire la chose jusqu'au bout et que l'exemple
soit complet, on fera feu sur vous, mais les fusils ne seront charges qu'a
poudre.

--Est-ce bien sur, ce que vous me dites la? demanda le condamne, a qui
cette representation semblait au moins inutile.

--Quel motif aurais-je de vous tromper? repondit le pretre.

--C'est vrai, murmura le soldat. Ainsi, mon pere, reprit-il, vous me dites
que j'ai ma grace, vous m'assurez que je ne mourrai pas?

--Je vous l'affirme.

--Alors, vive le roi! Vive saint Janvier! Vive tout le monde! cria le
condamne en dansant tout autour de sa prison.

--Que faites-vous, mon fils? Que faites-vous? s'ecria le moine;
oubliez-vous que ce que je viens de vous decouvrir etait un secret qu'on
m'avait defendu de vous dire, et qu'il est important que tout le monde
ignore que je vous l'ai revele, le geolier surtout? A genoux donc, comme si
vous deviez toujours mourir, et commencez votre confession.

Le condamne reconnut la verite de ce que lui disait le pretre, se mit a
genoux et se confessa.

L'aumonier lui donna l'absolution.

Avant que le pretre ne le quittat, le prisonnier lui demanda encore de
nouveau l'assurance que tout ce qu'il lui avait dit etait vrai.

Le pretre le lui affirma une seconde fois; puis il sortit.

Derriere le pretre le geolier entra, et trouva le prisonnier sifflotant un
petit air.

--Tiens, tiens, dit-il, est-ce que vous ne savez pas qu'on vous fusille
demain, vous?

--Si fait, repondit le soldat; mais Dieu m'a accorde la grace de faire une
bonne confession, et maintenant je suis sur d'etre sauve.

--Oh! alors, c'est different, dit le geolier. Avez-vous besoin de quelque
chose?

--Je mangerais bien, dit le soldat.

Il y avait deux jours qu'il n'avait rien pris.

On lui apporta a souper; il mangea comme un loup, but deux bouteilles de
vin de Syracuse, se jeta sur son grabat, et s'endormit.

Le lendemain, il fallut le tirer par les bras pour le reveiller. Depuis
qu'il etait en prison, le pauvre diable ne dormait plus.

Jamais le geolier n'avait vu un homme si determine.

Le bruit se repandit par la ville que le condamne marcherait au supplice
comme a une fete. Les Siciliens doutaient fort de la chose, et avec ce
geste negatif qui n'appartient qu'a eux, ils disaient: Nous verrons bien.

A sept heures, on vint chercher le prisonnier. Il etait en train de faire
sa toilette. Il avait fait blanchir son linge, il avait brosse a fond ses
habits: il etait aussi beau qu'un soldat napolitain peut l'etre.

Il demanda a marcher jusqu'au lieu de l'execution, et a garder ses mains
libres. Les deux choses lui furent accordees.

La place de la Marine, sur laquelle est situee la prison, etait encombree
de monde. En arrivant sur le haut des degres, il salua fort gracieusement
le peuple. Il n'y avait point sur son visage la moindre marque
d'alteration. Les Siciliens n'en revenaient pas.

Le condamne descendit les escaliers d'un pas ferme, et commenca de
s'acheminer par les rues, garde par le caporal et les neuf hommes charges
de l'execution. De temps en temps, sur sa route, il rencontrait des
camarades, et, avec la permission de son escorte, leur tendait la main; et
quand ceux-ci le plaignaient, il repondait par quelque maxime consolante
comme: la vie est un voyage; ou bien par quelque vers equivalent a ces
beaux vers du _Deserteur_:

    Chaque minute, chaque pas
    Ne mene-t-il pas au trepas?

puis il reprenait sa route.

Les Napolitains triomphaient.

A la porte d'un marchand de vin, il apercut deux de ses camarades montes
sur une borne pour le regarder passer; il alla a eux. Ils lui offrirent de
boire un dernier verre de vin ensemble. Le condamne accepta, tendit son
verre et le laissa remplir jusqu'au bord; puis, le levant sans que sa main
tremblat, sans qu'il ne repandit une seule goutte de la precieuse liqueur
qu'il contenait:

--A la longue et heureuse vie de Sa Majeste le roi Ferdinand! dit-il d'une
voix ferme et dans laquelle il n'y avait pas le plus leger tremblement.

Et il vida le verre.

Cette fois Siciliens et Napolitains applaudirent, tant le courage est chose
puissante, meme sur un ennemi.

On arriva au lieu de l'execution.

La, pensaient les Siciliens, ce courage factice, resultat d'une exaltation
quelconque, s'evanouirait sans doute. Tout au contraire: en voyant le lieu
marque, le condamne parut redoubler de courage. Il s'arreta de lui-meme
au point designe; seulement il demanda a n'avoir pas les yeux bandes et a
commander le feu lui-meme.

Ces deux dernieres faveurs se refusent rarement, comme on le sait; aussi
lui furent-elles accordees.

Alors son confesseur s'approcha de lui, l'embrassa, lui fit baiser le
crucifix, lui offrit quelques paroles de consolation qu'il parut recevoir
fort legerement; puis il lui donna l'absolution et s'ecarta pour laisser
achever l'oeuvre mortelle.

Le condamne se posa debout, le visage regardant Palerme, et: le dos tourne
au monte Pellegrino. Le caporal et les neuf hommes reculerent jusqu'a ce
qu'ils fussent a dix pas de lui; alors le mot halte se fit entendre, et ils
s'arreterent.

Aussitot le condamne, au milieu de ce silence profond, religieux, solennel,
qui plane toujours au-dessus des choses supremes, commanda la charge, et
cela d'une voix calme, ferme, parfaitement divisee dans ses commandements.

Au mot Feu! il tomba perce de sept balles sans dire un mot, sans pousser un
soupir; il avait ete tue raide.

Les Napolitains jeterent un grand cri de triomphe: l'honneur national etait
sauve.

Les Siciliens se retirerent la tete basse, et profondement humilies qu'un
Napolitain put mourir ainsi.

Quant au pretre, son parjure resta une affaire a regler entre lui et Dieu.

Cependant, cette grande haine entre les deux peuples s'etait un peu calmee
dans les derniers temps. Je parle des annees 1833, 1834 et 1835. Le roi de
Naples, lors de son avenement au trone, etait venu en Sicile et avait fait
preceder son arrivee a Messine de la grace de vingt condamnes politiques;
aussi, lorsqu'il mit le pied sur le port, les vingt gracies l'attendaient
vetus de longues robes blanches, et tenant chacun une palme a la main. La
voiture qui devait conduire le roi au palais fut alors detelee, et le roi
traine en triomphe au milieu d'un enthousiasme general.

Quelque temps apres, il acheva d'accomplir les esperances des Siciliens, en
envoyant son frere a Palerme avec le rang de vice-roi.

Le comte de Syracuse etait non seulement un jeune homme, mais meme presque
un enfant; il avait, a ce que je crois, dix-huit ans a peine. D'abord,
cette extreme jeunesse effraya ses sujets; quelques espiegleries
augmenterent les inquietudes; mais bientot, au frottement des affaires,
l'enfant se fit homme, comprit quelle haute mission il avait a remplir en
reconciliant Naples et Palerme; il reva pour cette pauvre Sicile ruinee,
abattue, esclave, une renaissance sociale et artistique. Deux ans apres
son arrivee, l'ile respirait comme si elle sortait d'un sommeil de fer. Le
jeune prince etait devenu l'idole des Siciliens.

Mais il arriva ce qui arrive toujours en pareille circonstance: les hommes
qui vivaient du desordre, de la ruine et de l'abaissement de la Sicile,
virent que leur regne etait fini si celui du prince continuait. La bonte
naturelle du vice-roi devint dans leur bouche un calcul d'ambition, la
reconnaissance du peuple une tendance a la revolte. Le roi, entoure,
circonvenu, tiraille, concut des soupcons sur la fidelite politique de son
frere.

Sur ces entrefaites, le carnaval arriva. Le comte de Syracuse, jeune,
beau garcon, aimant le plaisir, etait de toutes les fetes, et saisit
avec empressement l'occasion de profiter de celles qui se presentaient.
Napolitain, et par consequent habitue a un carnaval bruyant et anime, il
organisa une magnifique cavalcade dans laquelle il prit le costume
de Richard-Coeur-de-Lion, et invita tous les seigneurs siciliens qui
voudraient lui etre agreables a se distribuer les autres personnages du
roman d'Ivanhoe. Le comte de Syracuse n'etait point encore en disgrace, par
consequent chacun se hata de se rendre a son invitation. La cavalcade fut
si magnifique, que le bruit en arriva jusqu'a Naples.

--Et comment etait deguise mon frere? demanda le roi.

--Sire, repondit le porteur de la nouvelle. Son Altesse Royale le comte de
Syracuse representait le personnage de Richard-Coeur-de-Lion.

--Ah! oui, oui, murmura le roi, lui Richard-Coeur-de-Lion, et moi
Jean-Sans-Terre! Je comprends.

Huit jours apres, le comte de Syracuse etait rappele.

Cette disgrace lui avait donne une popularite nouvelle en Sicile, ou
chacun, l'ayant vu de pres, rendait justice a ses intentions, et ou
personne ne le soupconnait du crime dont on l'avait accuse pres de son
frere.

De son cote le roi Ferdinand, sachant qu'il avait perdu par cet acte une
partie de sa popularite en Sicile, boudait ses sujets insulaires. Pour la
premiere fois depuis son avenement au trone, il laissait passer la fete de
sainte Rosalie sans venir assister dans la cathedrale a la messe solennelle
qu'on celebre a cette epoque.

Voila au milieu de quels sentiments je trouvais la Sicile, sans que ces
preoccupations politiques nuisissent cependant d'une maniere ostensible a
sa propension vers le plaisir.

Le Corso dura jusqu'a deux heures. A deux heures du matin, nous rentrames
au milieu des illuminations a moitie eteintes, et des serenades a moitie
etouffees.

Le lendemain, a neuf heures du matin, on frappa a ma porte. Je sonnai le
garcon de l'hotel qui entra par un escalier particulier.

--Ouvrez mes volets, et voyez qui frappe, lui dis-je. Il obeit, et
entr'ouvrant la porte:

--C'est il signor Mercurio, me dit-il apres avoir regarde, et en se
retournant de mon cote.

--Dites-lui que je suis au lit, repondis-je un peu impatiente de cette
insistance.

--Il dit qu'il veut attendre que vous soyez leve, repondit le domestique.

--Alors dites-lui que je suis fort malade.

--Il dit qu'il veut savoir de quelle maladie.

--Dites-lui que c'est de la migraine.

--Il dit qu'il veut vous proposer un remede infaillible.

--Dites-lui que je suis a l'extremite.

--Il dit qu'il veut vous dire adieu.

--Dites-lui que je suis mort.

--Il dit qu'il veut vous jeter de l'eau benite.

--Alors, faites-le entrer.

Il signor Mercurio entra avec un assortiment de pipes de Tunis, une
collection de produits sulfureux des iles Eoliennes, une foule d'ouvrages
en lave de Sicile, et enfin, une partie, comme on dit en termes de
commerce, d'echarpes de Messine, le tout pose en equilibre sur sa tete,
appendu a ses mains, ou roule autour de son cou. Je ne pus m'empecher de
rire.

--Ah ca! lui dis-je, savez-vous, seigneur Mercurio, que vous avez un grand
talent pour forcer les portes?

--C'est mon etat, Excellence.

--Et cela vous reussit-il souvent?

--Toujours.

--Mais enfin, chez les gens qui tiennent bon?

--J'entre par la fenetre, par la cheminee, par le trou de la serrure.

--Et une fois entre?

--Oh! une fois entre, je vois a qui j'ai affaire, et j'agis en consequence.

--Mais a ceux qui, comme moi, ne veulent rien acheter?

--Je leurs vends toujours quelque chose, quoique avec Votre Excellence, je
ne veuille pas avoir de secrets. Ces pipes, ces echantillons, ces echarpes,
toute cette roba enfin n'est qu'un pretexte; ma vraie profession,
Excellence...

--Oui, oui, je la connais; mais je vous ai dit que je n'en ai que faire.

--Alors, Excellence, voyez ces pipes.

--Je ne fume pas.

--Voyez ces echarpes.

--J'en ai six.

--Voyez ces echantillons de soufre.

--Je ne suis pas marchand d'allumettes.

--Voyez ces petits ouvrages en lave.

--Je n'aime que les chinoiseries.

--Je vous vendrai pourtant quelque chose?

--Oui, si tu veux.

--Je veux toujours, Excellence.

--Vends-moi une histoire: tu dois en avoir de bonnes, au metier que tu
fais.

--Allez demander cela aux confesseurs des couvents.

--Pourquoi me renvoies-tu a eux?

--Parce que la discretion fait mon credit, et que je ne veux pas le perdre.

--Donc tu n'as pas d'histoire a me raconter?

--Si fait, j'en ai une.

--Laquelle?

--J'ai la mienne; comme elle est a moi, j'en peux disposer. En voulez-vous?

--Tiens, au fait, elle doit etre assez curieuse; je te donne deux piastres
de ton histoire.

--Je dois prevenir Votre Excellence qu'il n'est pas le premier auquel je la
raconte.

--Et combien de fois l'as-tu deja racontee?

--Une fois a un Anglais, une fois a un Allemand, et deux fois a des
Francais.

--Mets-tu la meme conscience dans toutes tes fournitures, signor Mercurio?

--La meme, Excellence.

--Alors, comme tu es un homme precieux, je ne rabattrai rien de ce que j'ai
dit; voila tes deux piastres.

--Avant d'avoir l'histoire?

--Je m'en rapporte a toi.

--Oh! Si Votre Excellence voulait m'honorer d'une confiance pareille a
l'endroit de...

--L'histoire, signor Mercurio, l'histoire!

--La voila, Excellence.

Je sautai en bas de mon lit, je passai un pantalon a pieds, je chaussai mes
pantouffles, je m'assis a une table ou l'on venait de me servir des oeufs
frais et du the, et je fis signe au signor Mercurio que j'etais tout
oreilles.




GELSOMINA


Il signor Mercurio etait ne au village de Carini, et il esperait bien
qu'en commemoration de l'honneur qui revenait a ce village d'avoir donne
naissance a un homme tel que lui, il lui serail; erige apres sa mort, sur
la montagne qui domine Carini, une statue de la taille de celle de saint
Charles Borromee a Arona.

C'etait un homme de trente-cinq a quarante ans, quoique a ses cheveux
grisonnants et a sa barbe parsemee de poils argentes, on put lui en donner
hardiment quarante-cinq a cinquante; mais, comme il disait lui-meme, ces
marques de vieillesse prematuree tenaient beaucoup moins a l'age qu'a la
fatigue de l'esprit et au travail de l'imagination. C'etait, en effet, un
rude metier, et demandant une eternelle tension de la pensee que celui
qu'il faisait depuis sa jeunesse; nous disons depuis sa jeunesse, car
l'etat qu'il avait embrasse etait le resultat, non pas d'une suggestion
etrangere, mais d'une vocation personnelle.

A vingt-cinq ans, il signor Mercurio etait un beau garcon, jouissait deja
d'une reputation meritee par toute la Sicile, quoiqu'il se nommat encore
tout simplement Gabriello, du nom de l'ange Gabriel, auquel sa mere
avait eu une devotion toute particuliere pendant sa grossesse; aussi
pretendait-il que plus d'une grande dame avait regrette parfois qu'il ne
lui presentat point pour son compte les declarations qu'il faisait pour le
compte d'autrui.

Un jour, c'etait le lendemain des fetes de sainte Rosalie, le prince de
G... le fit demander. Comme le prince de G... etait une des meilleures
pratiques de Gabriello, celui-ci se hata de se rendre au palais; a peine
arrive, il fut introduit.

--Gabriello, dit le prince mettant de cote toute circonlocution inutile et
entrant de plein saut en matiere, il y avait hier sur le char de sainte
Rosalie, une jeune fille de seize ans a peu pres, belle comme un ange, avec
des yeux superbes et des cheveux magnifiques. Ne pourrais-tu pas lui dire
deux mots de ma part?

--Quatre, Excellence, repondit Gabriello; mais depeignez moi un peu la
personne a laquelle il faut que je m'adresse. Ou etait-elle placee?
Etait-ce parmi les anges qui portent des guirlandes au premier etage, ou
parmi ceux qui jouent de la trompette au second?

--Mon cher, il n'y a pas a s'y tromper: c'etait celle qui representait
la Sagesse, qui tenait une lance a la main droite, un bouclier a la main
gauche, et qui etait debout derriere le cardinal.

--Diamine! Excellence, vous n'avez pas mauvais gout.

--Tu la connais?

--Est-ce que je ne connais pas toutes les femmes de Palerme?

--Qui est-elle?

--C'est la fille unique du vieux Mario Capelli.

--Et comment l'appelle-t-on?

--On l'appelle Gelsomina.

--Eh bien! Gabriello, je veux Gelsomina.

--Ce sera long. Excellence! Ce sera cher!

--Combien de jours?

--Huit jours.

--Combien d'onces?

--Cinquante onces.

--Va pour huit jours et pour cinquante onces. Nous sommes aujourd'hui le 19
juillet, je t'attends le 27.

Et le prince, qui savait qu'on pouvait se reposer sur l'exactitude de
Gabriello, attendit tranquillement le moment fixe.

Le meme jour, Gabriello se mit a l'oeuvre: sa premiere visite fut pour le
capucin qui confessait Gelsomina, et qui se nommait Fra Leonardo.

C'etait un vieillard de soixante-quinze ans, a la barbe blanche et au
visage severe; aussi Gabriello vit-il, avant d'ouvrir la bouche, que la
negociation entreprise serait plus difficile a mener a fin qu'il n'avait
cru. Il lui dit qu'il venait au nom d'un oncle de la jeune fille, qui,
ayant du bien, voulait l'avantager, si ce que l'on disait de sa sagesse
etait la verite. Le resultat des renseignements donnes par le capucin fut
que Gelsomina etait un ange.

Au reste, comme c'est toujours par la que debutent les confesseurs,
Gabriello ne s'inquieta pas trop des mauvais renseignements que celui de
Gelsomina venait de lui donner. Il se deguisa en juif, prit les plus beaux
bijoux qu'il put se procurer, s'en forma une espece d'ecrin, et, au moment
ou le vieux Mario etait dehors, il entra chez la jeune fille pour lui
offrir sa marchandise. Quand Gelsomina sut que c'etaient des pierreries
qu'on allait lui montrer, elle refusa meme de les voir, en disant qu'elle
n'etait pas assez riche pour desirer de pareilles choses. Gabriello lui
dit alors que, quand on avait seize ans et qu'on etait belle comme elle
l'etait, on pouvait tout desirer et tout avoir; a ces mots, il ouvrit
l'ecrin et lui mit sous les yeux assez de diamants pour tourner la tete
a une sainte; mais Gelsomina jeta a peine un coup d'oeil sur l'ecrin et,
comme Gabriello insistait, elle entra dans la chambre voisine, en sortit un
instant apres avec une couronne de jasmin et de daphnes, et se mirant avec
coquetterie dans une glace: "Tenez, lui dit-elle, voila mes diamants, a
moi; Gaetano dit que je suis belle comme cela, et, tant qu'il me trouvera
belle ainsi, je ne desirerai pas autre chose. Maintenant, mon pere va
rentrer, il trouverait peut-etre mauvais que je vous eusse recu en son
absence; ainsi, croyez-moi, retirez-vous."

Gabriello n'insista pas; pour la premiere visite, il ne voulait pas
l'effaroucher. D'ailleurs il savait ce qu'il voulait savoir: Gelsomina
n'etait pas coquette, et elle aimait un jeune homme nomme Gaetano.

Il retourna chez le prince de G...

--Excellence, lui dit-il, je viens de voir Gelsomina; c'est plus difficile
et plus cher que je ne croyais; il me faut quinze jours et cent onces.

--Prends le temps et l'argent que tu voudras, mais reussis, voila tout ce
que je te demande.

--Je reussirai, Excellence.

--Je puis donc y compter?

--C'est comme si vous rayiez, monseigneur.

Gabriello connaissait assez son monde pour comprendre qu'il n'y avait rien
a faire du cote de la jeune fille. Il se retourna donc de l'autre cote.

Il s'agissait de decouvrir monsieur Gaetano. La chose n'etait pas
difficile: Gabriello loua une petite chambre au premier, dans la maison
situee en face de celle qu'habitait Gelsomina, et le soir meme il se mit en
sentinelle derriere la jalousie.

A mesure que l'heure s'avancait, la rue devint de plus en plus deserte.
A minuit, elle etait completement solitaire; a minuit et demi, un grand
garcon passa et repassa plusieurs fois; enfin, voyant que tout etait
tranquille, il s'arreta, tira une petite mandoline de dessous son manteau,
et se mit a chanter la chanson de Meli:

    Occhiuzzi neri,

A la fin du couplet, la jalousie du premier se souleva doucement, et
Gabriello en vit sortir la jolie tete de Gelsomina avec sa couronne de
jasmins et de daphnes. Le jeune homme monta aussitot sur une borne, et lui
prit la main qu'il baisa; mais tout se borna la. Apres deux heures des
protestations de l'amour le plus chaste et le plus pur, la jalousie
retomba. Le jeune homme resta encore un instant a prier; mais la petite
main repassa seule a travers les planchettes, puis, apres avoir ete baisee
et rebaisee vingt fois, elle se retira a son tour. Ce fut vainement alors
que Gaetano pria et implora; Gabriello entendit le bruit de la fenetre qui
se refermait. Le jeune homme, au lieu d'etre reconnaissant de ce qu'on
avait fait pour lui, sauta a terre avec un mouvement de depit. Gabriello
pensa qu'il allait se retirer; il descendit vivement. En effet, au moment
ou il ouvrait la porte, le jeune homme tournait le coin de la rue.
Gabriello marcha derriere lui.

Il prit la rue de Tolede, qu'il suivit jusqu'a la place de la Marine, puis
il longea le quai et entra dans une petite maison situee au bord de la mer.
Gabriello fit, pour la reconnaitre, une croix sur la maison avec de la
craie rouge, et il rentra tranquillement chez lui.

Le lendemain, il connaissait Gaetano comme il connaissait Gelsomina.
C'etait un beau garcon de vingt-quatre a vingt-cinq ans, pecheur de
son etat, d'un caractere froid et retire en lui-meme, et si preoccupe
d'assortir sa toilette a sa figure, que ses camarades ne l'appelaient que
le glorieux.

De ce moment, le plan de Gabriello fut arrete.

Il alla trouver la plus adroite et la plus jolie fille qu'il put rencontrer
a Palerme: c'etait une Catanaise qu'un marquis syracusain avait seduite,
puis abandonnee apres avoir vecu pres d'un an avec elle. Pendant cette
annee elle avait pris certaines facons de grande dame; c'etait tout ce
qu'il fallait a Gabriello.

Il prit un appartement petit, mais elegant, dans un des plus beaux
quartiers de la ville. Il loua pour un mois les plus jolis meubles
qu'il put trouver; il alla chercher sa Catanaise, la conduisit dans
l'appartement, lui donna pour femme de chambre une fille qui etait sa
maitresse; puis, une fois installee, il lui fit sa lecon. Tout cela lui
prit huit jours.

Le neuvieme etait un dimanche; ce dimanche amenait la fete d'un village
voisin de Palerme nomme Belmonte; Gelsomina vint a cette fete avec trois ou
quatre de ses jeunes amies. Gaetano n'etait point encore arrive, mais,
en cherchant de tous cotes celui pour qui elle etait venue, les yeux de
Gelsomina s'arreterent sur une petite barque tout enrubannee et a la poupe
de laquelle flottait un pavillon de soie; c'etait la barque de Gaetano qui
traversait le golfe et qui venait de Castellamare a la Bagherie. Arrive
a la cote, Gaetano amarra sa barque et sauta sur le rivage: il avait un
simple habit de pecheur, mais son bonnet phrygien etait du pourpre le plus
vif; sa veste de velours etait brodee comme un cafetan arabe; sa ceinture
aux mille couleurs etait de la plus belle soie de Tunis; enfin, son
pantalon plisse etait de la plus fine toile de Catane. Toutes les jeunes
filles, en apercevant le beau pecheur, pousserent un cri d'admiration;
Gelsomina seule resta muette, mais elle rougit d'orgueil et de plaisir.

Gaetano fut tout a Gelsomina; et cependant, quoiqu'il parut fier d'elle
comme elle etait fiere de lui, les regards du beau jeune homme ne
laissaient pas de s'egarer de la modeste jeune fille aux nobles dames qui
etaient venues, des villas voisines, voir cette fete populaire a laquelle
elles dedaignaient de prendre part. Plusieurs d'entre elles remarquerent
meme Gaetano, et se le montrerent du doigt avec cette naivete des femmes
italiennes, qui s'arretent devant un beau garcon, et qu'elles regardent
comme elles regarderaient un beau chien ou un beau cheval. Gaetano repondit
a leurs regards par un regard de dedain; mais, dans ce regard de Gaetano,
il y avait pour le moins autant d'envie que d'orgueil, et l'on comprenait
facilement qu'il donnerait bien des choses pour etre l'amant d'une de ces
fieres beautes qu'en apparence il semblait hair.

Gelsomina ne voyait qu'une chose: c'est que son Gaetano etait le roi de la
fete, c'est qu'on l'enviait d'etre aimee par le beau pecheur; et, jugeant
le coeur de son amant par le sien, elle etait heureuse.

Gaetano proposa a Gelsomina et a ses amies de les ramener dans sa barque.
Les jeunes filles accepterent, et tandis qu'un jeune frere de Gaetano,
enfant de douze ans, tenait le gouvernail, le beau pecheur s'assit a la
proue, prit sa mandoline et, au milieu de cette belle nuit, sous ce ciel
magnifique, sur cette mer d'azur, il se mit a chanter les plus douces
chansons de Meli, l'Anacreon sicilien.

On aborda ainsi pres de la cabane de Gaetano; puis il amarra sa barque. Les
jeunes filles descendirent. Le beau pecheur conduisit Gelsomina et deux de
ses compagnes qui demeuraient dans le meme quartier qu'elle jusqu'au coin
de la rue qu'elle habitait; puis, arrive la, il les quitta, et Gelsomina
rentra avec une de ses amies qui, un instant apres, sortit, accompagnee a
son tour de la vieille Assunta, la nourrice de Gelsomina.

Gabriello s'etait remis a son poste a la meme heure que la veille; il vit
Gaetano passer, repasser, s'arreter et faire le signal. Comme la veille,
les deux amants causerent jusqu'a deux heures du matin; mais, comme la
veille encore, leur entretien demeura chaste et pur, et leurs caresses se
bornerent a quelques baisers deposes sur la main de Gelsomina.

Gaetano ne douta plus qu'ils ne se vissent ainsi chaque nuit; mais il ne
douta pas non plus que, malgre ces entretiens, Gelsomina ne fut digne en
tout point de representer la deesse de la Sagesse sur le char de sainte
Rosalie.

Le lendemain, comme Gaetano venait a son rendez-vous habituel, une femme,
couverte d'un long voile noir, l'accosta et lui glissa un petit billet dans
la main. Gaetano voulut l'interroger, mais la femme voilee appuya par-dessus
son voile son doigt sur sa bouche en signe de silence, et Gaetano etonne la
laissa se retirer sans faire un seul mouvement pour la retenir.

Gaetano resta un instant immobile a la place ou il etait, reportant ses
yeux du billet a la femme voilee et de la femme voilee au billet; puis,
s'approchant vivement d'une madone devant laquelle brulait une lampe,
il lut ou plutot il devora les quelques lignes que le papier contenait.
C'etait une declaration d'amour, qui n'avait pour signature que ces mots,
dont l'effet, au reste, fut magique sur Gaetano: _Une des plus grandes
dames de la Sicile_.

On lui disait en outre que, s'il etait dispose a repondre a cet amour, il
retrouverait le lendemain, a la meme heure et a la meme place, la meme
femme voilee, qui le conduirait pres de l'inconnue que la violence de sa
passion forcait a faire pres de lui cette etrange demarche.

A cette lecture, le visage de Gaetano s'eclaira d'une orgueilleuse joie. Il
releva le front, secoua la tete, et respira comme un homme qui arrive
tout a coup, et au moment ou il s'en doutait le moins, a un but longtemps
poursuivi; puis, quoiqu'il fut minuit passe, il resta encore un instant
pensif, debout et les bras croises, devant la madone, relut une seconde
fois le billet, le glissa dans la poche de cote de sa veste, et prit la rue
qui conduisait a la maison de Gelsomina.

Quoique aucun signal n'eut ete fait, la pauvre enfant etait a sa fenetre;
c'etait la premiere fois, depuis que Gaetano lui avait dit qu'il l'aimait,
que Gaetano se faisait attendre.

Enfin il parut, non point tendre et empresse comme d'habitude, mais
contraint, gene, inquiet. Dix fois Gelsomina, s'apercevant de sa
preoccupation, lui demanda quelle pensee le tourmentait. Gaetano dit qu'il
etait indispose, souffrant, et que, si le lendemain il ne se sentait pas
mieux, il etait possible qu'il ne vint meme pas.

En face de cette crainte, Gelsomina oublia toute autre chose; il fallait en
effet que Gaetano fut bien malade pour n'avoir point la force de venir voir
sa Gelsomina, que depuis un an il venait voir, en lui disant lui-meme que
peut-etre l'habitude qu'il avait d'une inalterable sante faisait qu'il
exagerait les douleurs qu'il eprouvait, et qu'en tout cas il ferait tout au
monde pour venir a l'heure ordinaire.

Les jeunes gens se separerent; pour la premiere fois, Gelsomina referma sa
fenetre avec un serrement de coeur inconnu pour elle jusque-la. Gaetano, au
contraire, a mesure qu'il s'eloignait de Gelsomina, se sentait soulage et
respirait plus librement. Mal accoutume encore a feindre, sa dissimulation
l'etouffait.

Le lendemain, a la meme heure et a la meme place, Gaetano rencontra la
jeune femme; en l'apercevant, tout son sang reflua vers son coeur, et il
crut qu'il allait etouffer. La femme s'approcha de lui.

--Eh bien! lui dit-elle, es-tu decide?

--Ta maitresse est-elle jeune? demanda Gaetano.

--Vingt-deux ans.

--Ta maitresse est-elle belle?

--Comme un ange.

Il y eut un moment de silence pendant lequel le bon et le mauvais genie de
Gaetano se livrerent en lui un combat terrible; enfin, le mauvais genie
remporta.

--Je te suis, dit Gaetano.

Aussitot, la femme voilee marcha la premiere, et Gaetano la suivit.

Le guide de Gaetano prit la rue Magueda, qu'il parcourut aux trois quarts
de sa longueur; puis il s'arreta devant un delicieux palazzino, tira une
clef de sa poche, ouvrit une porte donnant sur un escalier, dont on avait
eteint avec soin toutes les lumieres, dit a Gaetano de le suivre en
tenant le bout de son voile, monta avec lui une vingtaine de marches,
l'introduisit dans une antichambre; faiblement eclairee, traversa un riche
salon; puis, ouvrant une porte qui laissa arriver jusqu'au beau pecheur cet
air tiede et parfume qui s'echappe du boudoir d'une jolie femme:

--Madame, dit-elle, c'est lui.

--O mon Dieu! Teresita, repondit une douce voix avec un accent plein de
crainte, je n'oserai jamais le voir.

--Et pourquoi cela, madame? dit Teresita entrant et laissant la porte
ouverte pour que Gaetano put voir sa maitresse a demi couchee sur une
chaise longue, et dans le plus delicieux deshabille qui se put voir;
pourquoi cela?

--Il n'aurait qu'a ne pas m'aimer!

--Ne pas vous aimer, madame! s'ecria Gaetano en se precipitant dans la
chambre; ne pas vous aimer! Le croyez-vous vous meme, et n'est-ce pas
impossible quand on vous a vue? Oh! ne craignez rien, ne craignez rien,
madame! Je suis tout a vous.

Et Gaetano tomba aux pieds de la jeune femme, qui cacha sa tete dans ses
mains comme par un dernier mouvement de pudeur.

Teresita sortit et les laissa ensemble.

Gelsomina attendit jusqu'a quatre heures du matin, mais inutilement,
Gaetano ne vint pas.

La journee du lendemain fut une triste journee pour la pauvre enfant;
c'etait sa premiere douleur d'amour. Il lui sembla que le soleil ne
se coucherait jamais; enfin, le soir arriva, la nuit vint, les heures
passerent, lourdes et eternelles, mais elles passerent. Minuit sonna.

La pauvre enfant n'osait ouvrir sa fenetre; enfin, le signal se fit
entendre, elle s'elanca contre sa jalousie, et y passa a la fois les deux
mains pour chercher celles de Gaetano. Gaetano etait a son poste, mais
froid et contraint. Il sentit lui-meme qu'il se trahissait, il voulut
lui reparler ce meme langage d'amour auquel il l'avait habituee, mais il
manquait a sa voix cet accent de conviction qui subjugue, il manquait a
ses paroles cette chaleur de l'ame qui entraine; Gelsomina sentit
instinctivement que quelque grand malheur la menacait, et ne repondit qu'en
pleurant. A la vue de ces larmes qui roulaient du visage de Gelsomina sur
le sien, Gaetano retrouva un instant son ancien amour. Gelsomina trompee
s'y laissa reprendre. Ce fut elle alors qui demanda pardon a Gaetano, qui
s'accusa d'etre inquiete, exigeante, jalouse. Gaetano tressaillit a ce
dernier mot prononce pour la premiere fois entre eux; car il sentait qu'il
ne pourrait longtemps tromper Gelsomina, habituee qu'elle etait a le voir
chaque nuit.

Alors il lui chercha une querelle.

--Vous vous plaignez de moi, lui dit-il, Gelsomina, quand ce serait a moi a
me plaindre de vous.

--A vous... a vous plaindre de moi! s'ecria la jeune fille; mais que vous
ai-je donc fait?

--Vous ne m'aimez pas.

--Je ne vous aime pas! Vous dites que je ne vous aime pas, moi! Il dit que
je ne l'aime pas, mon Dieu!

Et la jeune fille leva ses yeux tout humides de pleurs vers le ciel, comme
pour le prendre a temoin que, si jamais accusation avait ete injuste,
c'etait celle-la.

--Du moins, reprit Gaetano, embarrasse de soutenir lui-meme une assertion
dont, au fond de son coeur, il reconnaissait la faussete; du moins, vous ne
m'aimez pas comme je voudrais que vous m'aimassiez.

--Et comment pourrais-je vous aimer plus que je ne le fais? demanda la
jeune fille.

--Est-ce aimer veritablement, dit Gaetano, que de refuser quelque chose a
l'homme qu'on aime?

--Que vous ai-je jamais refuse? demanda naivement Gelsomina.

--Tout, dit Gaetano; c'est tout refuser que de n'accorder qu'a demi.

Gelsomina rougit, car elle comprit ce que lui demandait son amant.

Puis, apres un moment de silence reflechi de la part de la jeune fille,
impatient de la part du jeune homme:

--Ecoutez, Gaetano, lui dit-elle. Vous savez ce qui a ete convenu entre mon
pere et vous. Il me donne mille ducats en mariage, et il a exige de vous
que vous apportassiez une pareille somme; vous lui avez dit que deux ans
vous suffiraient pour l'amasser, et vous avez accepte la condition qu'il
vous a faite d'attendre deux ans. Moi, de mon cote, vous le voyez, Gaetano,
j'ai fait ce que j'ai pu pour vous rendre l'attente moins longue. Voila un
an que nous nous aimons, et, pour moi du moins, cette annee a passe comme
un jour. Eh bien! si vous craignez la lenteur de l'annee qui nous reste a
attendre, si, comme vous le dites, vous croyez, lorsqu'une jeune fille a
donne son coeur, qu'il lui reste encore quelque chose a accorder, eh bien!
prevenez le pretre de Sainte-Rosalie, venez me prendre demain a dix heures
du soir, au lieu de minuit; munissez-vous d'une echelle pour que je puisse
descendre de cette fenetre, et alors je me rends a l'eglise de la sainte,
le pretre nous unit secretement [Note: En Sicile, et meme dans tout le
reste de l'Italie, ou il n'y a pas d'actes de l'etat civil, les mariages
faits ainsi, meme sans le consentement des parents, sont parfaitement
valides.], et alors... la femme n'aura plus rien a refuser a son mari.

Gaetano avait ecoute cette proposition en silence et en palissant; enfin,
voyant que Gelsomina attendait avec anxiete sa reponse:

--Demain! dit-il, demain! Je ne puis pas demain, c'est impossible.

--Impossible! Et pourquoi?

--J'ai fait marche avec deux Anglais pour les conduire aux Iles: c'est cela
qui me rendait triste. Je suis force de te quitter pour sept ou huit jours,
Gelsomina.

--Toi, me quitter pour sept ou huit jours! s'ecria Gelsomina en lui
saisissant la main comme pour le retenir.

--Ils m'ont offert quarante ducats pour cette course, et j'avais une telle
hate de completer la somme qu'exige ton pere, que j'ai accepte.

--Ce que tu me dis la est-il bien vrai? demanda la jeune fille, doutant
pour la premiere fois des paroles de son amant,

--Je te le jure, Gelsomina; et, a mon retour, eh bien! nous verrons a faire
ce que tu me demandes.

--Ce que je te demande! s'ecria la jeune fille etonnee; grand Dieu! Mais
est-ce moi qui te prie? Est-ce moi qui te presse? Tu dis que je demande,
quand je croyais accorder... Mais nous ne nous comprenons plus, Gaetano?

--Si fait, Gelsomina; seulement tu te defies de ma parole, et tu ne veux
rien accorder qu'a ton mari. Eh bien! soit, a mon retour, je ferai ce que
tu exiges.

--Ce que j'exige! Oh, mon Dieu, mon Dieu! s'ecria Gelsomina; que s'est-il
donc passe entre nos deux coeurs?

Puis, comme deux heures sonnaient, elle tendit sa main a Gaetano, esperant
qu'il la retiendrait encore. Mais Gaetano, coupable envers Gelsomina, se
trouvait mal a l'aise en face d'elle; et, baisant la main de la jeune
fille, il sauta a terre en lui disant:

--A huit jours, Gelsomina.

--A huit jours, murmura la jeune fille en laissant retomber la jalousie
avec un profond soupir, et en regardant Gaetano s'eloigner.

Deux fois Gaetano, sans doute repentant au fond du coeur, s'arreta pour
revenir dire un adieu plus tendre a Gelsomina; deux fois la jeune fille,
dans cette esperance, porta vivement la main a la jalousie, toute prete
qu'elle etait pour le pardon. Mais, cette fois comme la premiere, le
mauvais genie de Gaetano l'emporta et, continuant de s'eloigner de
Gelsomina, il disparut enfin a l'angle de la rue.

La jeune fille resta debout derriere la jalousie, jusqu'a ce qu'elle vit
paraitre le jour; alors seulement elle se jeta tout habillee sur son lit.

Vers les trois heures de l'apres-midi, au moment ou le vieux Mario venait
de sortir, le juif qui etait deja venu offrir des diamants a Gelsomina
entra avec un autre ecrin. La jeune fille etait assise, les mains sur
ses genoux, la tete inclinee sur la poitrine, en proie a une si profonde
reverie, qu'elle ne le vit point entrer, et qu'elle ne s'apercut de sa
presence que lorsqu'il fut tout pres d'elle. Elle le regarda, le reconnut,
et tressaillit comme si elle eut touche un serpent.

--Que demandez-vous? s'ecria-t-elle.

--Je demande, dit le juif, si votre couronne de jasmins et de daphnes
suffit toujours a Gaetano?

--Que voulez-vous dire? s'ecria la jeune fille.

--Je dis que c'est un garcon plein d'ambition et d'orgueil; il se pourrait
qu'il se lassat de cette simple parure, et qu'il se mit un beau matin en
quete d'une couronne plus precieuse.

--Gaetano m'aime, dit la jeune fille en palissant, et je suis sure de lui
comme il est sur de moi. D'ailleurs, il ne voudrait pas me tromper, il a le
coeur trop grand pour cela.

--Si grand, dit le juif en riant, qu'il y a dans ce coeur de la place pour
deux amours.

--Vous mentez, dit la jeune fille en essayant de donner a sa voix une
assurance qu'elle n'avait pas; vous mentez, laissez-moi.

--Je mens! dit le juif, et si au contraire je te donnais la preuve que je
dis la verite?

Gelsomina le regarda avec des yeux ou se peignaient toutes les angoisses de
la jalousie; puis, secouant la tete comme pouf donner un dementi a la voix
de son propre coeur:

--Impossible, dit-elle, impossible.

--Et cependant, dit le juif, il ne vient pas ce soir; il ne viendra pas
demain, il ne viendra pas apres-demain.

--Il part aujourd'hui pour les Iles.

--Il te l'a dit?

--N'etait-ce point la verite, mon Dieu! s'ecria la jeune fille avec
l'expression de la plus, profonde douleur.


--Gaetano n'a point quitte Palerme, dit le Juif,

--Mais il part ce soir? demanda avec anxiete Gelsomina.

--Il ne part ni ce soir, ni demain, ni apres-demain: il reste.

--Il reste! Et pourquoi faire reste-t-il?

--Pourquoi faire? Je vais vous le dire. Pour faire l'amour avec une belle
marquise.

--Quelle est celle femme? Ou est cette femme? Je veux la voir! Je veux lui
parler!

--Qu'as-tu a faire a cette femme? C'est Gaetano qui te trahit, c'est de
Gaetano qu'il faut te venger.

--Me venger! Et comment?

--En lui rendant infidelite pour infidelite, trahison pour trahison.

--Sortez! s'ecria Gelsomina, vous etes un infame!

--Vous me chassez? dit le juif. Je m'en vais, mais vous me rappellerez.

--Jamais!

--Je me nomme Isaac; je demeure Salita Sant'Antonio, n deg. 27. J'attendrai vos
ordres pour revenir.

Et il sortit, laissant Gelsomina ecrasee sous la nouvelle qu'elle venait
d'apprendre.

Toute la journee, toute la nuit se passerent dans une lutte incessante. Ce
que Gelsomina souffrit pendant cette nuit et pendant cette journee ne peut
se decrire. Vingt fois elle prit la plume, vingt fois elle la rejeta;
Enfin, le lendemain a trois heures, on frappa a la porte du juif; il alla
ouvrir. Une femme couverte d'un voile noir entra; puis, aussitot que la
porte se fut refermee derriere elle, cette femme leva son voile. C'etait
Gelsomina.

--Me voila, dit-elle.

--Vous avez fait plus que je n'esperais, dit le juif. Je comptais que
c'etait moi que vous feriez venir, et c'est vous qui etes venue.

--Il etait inutile de mettre quelqu'un dans la confidence, dit Gelsomina.

--En effet, c'est plus prudent, repondit le juif. Que voulez vous de moi?

--Savoir la verite.

--Je vous l'ai dite.

--La preuve?

--Vous pourrez l'avoir quand vous voudrez.

--Comment?

--En vous cachant rue Magueda, en face du n deg. 140. Il y a la un palais avec
des colonnes, qui semble fait expres pour cela.

--Eh bien! apres?

--Apres? A minuit, vous verrez Gaetano entrer; a deux heures, vous le
verrez sortir.

--A minuit, rue Magueda, en face du n deg. 140?

--Parfaitement.

--Et la nuit prochaine ira-t-il?

--Il y va toutes les nuits.

--Tout service merite recompense, reprit en souriant avec amertume
Gelsomina. Vous venez de me rendre un service, a combien l'estimez-vous?

Le juif ouvrit son ecrin, et le presenta a Gelsomina.

--Choisissez celui de tous ces diamants qui vous conviendra le mieux,
dit-il, et je serai paye.

--Taisez-vous, dit la jeune fille.

Et, jetant sur une chaise une bourse dans laquelle il avait cinq ou six
onces et autant de piastres:

--Tenez, lui dit-elle, voila tout ce que j'ai; prenez-le. Je vous remercie.

Et elle sortit sans vouloir rien ecouter de ce que lui disait le juif.

Le soir, a dix heures, elle alla embrasser comme d'habitude le vieux Mario
dans son lit, rentra chez elle, s'enveloppa d'un grand voile noir; puis, a
onze heures, elle se glissa doucement dans le corridor, regarda a travers
le trou de la serrure de la chambre de son pere, et s'assura que la
lampe etait eteinte. Pensant que cette obscurite etait une preuve que le
vieillard etait endormi, elle ouvrit alors doucement la porte de la rue,
prit la clef pour pouvoir rentrer quand elle voudrait, et sortit.

Dix minutes apres, elle etait dans la rue Magueda, cachee derriere une
colone du palais Giardinelli, en face du n deg. 140.

A minuit moins quelques minutes, elle vit s'avancer un homme enveloppe d'un
manteau. Au premier coup d'oeil elle le reconnut: c'etait Gaetano. Elle
s'appuya contre la colonne pour ne pas tomber.

Gaetano passa et repassa, comme il avait habitude de le faire pour elle.
Bientot, a ce meme signal qui avait tant de fois fait battre son propre
coeur, Gelsomina vit la porte s'ouvrir, et Gaetano disparut.

Gelsomina crut qu'elle allait mourir; mais la jalousie lui rendit les
forces que la jalousie lui avait otees. Elle s'assit sur les marches du
palais, et, cachee dans l'ombre projetee par les colonnes, elle attendit.

Les heures passerent; elle les compta les unes apres les autres. Comme
trois heures venaient de sonner, la porte se rouvrit; Gaetano reparut, une
femme vetue d'un peignoir de mousseline blanche l'accompagnait. Il n'y
avait plus de doute: Gelsomina etait trahie.

D'ailleurs, comme si Dieu eut voulu d'un seul coup lui oter toute
esperance, les deux amants lui donnerent le temps de s'assurer de son
malheur. Ni l'un ni l'autre ne pouvaient se quitter. Leur adieu dura pres
d'une demi-heure.

Enfin Gaetano s'eloigna; la porte se referma derriere lui. Gelsomina,
debout sur les degres du palais, semblait une statue de marbre. Enfin,
comme si elle s'arrachait de sa base, elle fit quelques pas en avant, mais
ses genoux se deroberent sous elle; elle voulut crier, mais la voix lui
manqua, et, jetant un cri etouffe, qui ne parvint pas meme jusqu'a Gaetano,
elle tomba de toute sa hauteur sur le pave.

Quand elle revint a elle, elle se retrouva assise sur les marches du palais
Giardinelli. Un homme lui faisait respirer des sels: cet homme, c'etait le
juif.

Gelsomina regarda cet homme avec terreur: il semblait un demon acharne a sa
perte. Elle fouilla dans ses poches pour voir si elle avait quelque argent
pour lui payer ses soins; puis, sa recherche ayant ete inutile:

--Je n'ai rien sur moi, lui dit-elle. Je vous ferai recompenser.

--J'irai demain chercher ma recompense moi-meme, dit le juif.

--Ne venez pas! s'ecria Gelsomina en se reculant de lui, vous me faites
horreur!

Le juif, jugeant que le moment serait mal choisi pour renouveler ses
propositions, se mit a rire, et laissa Gelsomina maitresse de se retirer.

Gelsomina profita de la liberte que lui donnait le juif, et s'eloigna d'un
pas rapide. Bientot elle se retrouva a la porte de sa maison. Elle etait
arrivee la sans retourner la tete en arriere, sans regarder ni a droite ni
a gauche. Toutes les hallucinations de la fievre passaient devant ses yeux,
toutes les rumeurs du delire bruissaient a ses oreilles.

Elle voulut ouvrir la porte, mais elle ne put jamais retrouver la serrure;
elle crut qu'elle allait devenir folle, et se coucha, en criant misericorde
a Dieu, sur le banc de pierre qui etait sous sa fenetre.

A cinq heures du matin, en sortant pour ouvrir les volets, son pere la
retrouva la.

Elle n'etait pas evanouie; mais elle avait les yeux fixes, les mains
crispees, et ses dents claquaient l'une contre l'autre comme si elle
sortait de l'eau glacee.

Son pere voulut l'interroger, mais elle ne repondit point. Comme il faisait
jour a peine, personne encore ne l'avait vue. Il la prit dans ses bras,
l'emporta comme un enfant, et la remit a la vieille Assunta, qui lui ota
ses habits et la coucha sans qu'elle fit la moindre resistance, sans
qu'elle prononcat un seul mot.

A peine couchee, la fievre la prit; Mario voulait envoyer chercher un
medecin, mais Gelsomina dit qu'elle ne voulait voir que son confesseur Fra
Leonardo.

Fra Leonardo vint, et s'entretint plus d'une heure avec la jeune fille.
Lorsqu'il sortit de la chambre de Gelsomina, son vieux pere l'attendait
pour l'interroger; mais le confesseur ne pouvait rien dire; il secoua la
tete tristement, et, a toutes les questions que lui fit le vieillard, il se
contenta de repondre que Gelsomina etait une sainte.

Derriere le confesseur arriva le juif; il dit a Mario qu'il avait appris
que sa fille etait malade, et que, comme il avait une foule de secrets
pharmaceutiques, il se faisait fort de la guerir si on voulait l'introduire
aupres d'elle.

Le vieillard fit demander a Gelsomina si elle voulait recevoir un juif
qui se disait medecin; Gelsomina se fit faire son portrait par la vieille
Assunta, et, ayant reconnu son persecuteur: "Nourrice, repondit-elle, va
dire a cet homme qu'il repasse demain a la meme heure."

Le lendemain, le juif n'eut garde de manquer au rendez-vous; mais,
lorsqu'il demanda au vieux Mario ou etait sa fille, celui-ci lui repondit
en pleurant que, le matin meme, Gelsomina etait entree comme novice au
couvent de Notre-Dame-du-Calvaire.

Gabriello avait compte sur le desespoir pour perdre Gelsomina; mais, en
cette occasion, prieres, menaces, argent, tout fut inutile; il avait
affaire a une touriere incorruptible.

Cinq jours s'ecoulerent sans rien amener de nouveau. Le terme demande par
Gabriello au prince de G... arriva; il se presenta chez lui tout confus.
C'etait la premiere fois qu'il echouait aussi completement.

--Eh bien, dit le prince de G..., ou est cette jeune fille?

--Ma foi! monseigneur, dit Gabriello, voici douze jours que Dieu et le
diable la jouent aux des; mais cette fois Dieu a ete le plus fin, et il a
gagne.

--Ainsi, tu y renonces?

--Elle s'est refugiee dans le couvent de Notre-Dame-du-Calvaire, et, a
moins que nous ne l'en enlevions de force, je ne vois pas trop moyen de
l'en faire sortir.

--Merci du conseil, mais je ne veux pas me brouiller avec l'archeveque;
d'ailleurs c'etait ton affaire et non la mienne. Tu t'etais charge de
m'amener cette jeune fille ici; tu as echoue, c'est sur toi que la honte en
retombera.

--J'espere que monseigneur me gardera le secret, dit Gabriello profondement
humilie.

--Le secret! s'ecria le prince; ah bien oui; le secret! Je dirai partout
au contraire que je voulais une fille de rien, une grisette, une petite
ouvriere, que je t'ai laisse carte blanche pour l'argent, et que, malgre
tout cela, tu as echoue.

--Mais monseigneur veut donc me perdre! s'ecria Gabriello desespere.

--Non, mais je veux qu'on sache le fonds qu'on peut faire sur ta parole;
c'est un petit dedommagement que je me reserve.

--Votre Excellence est decidee a me faire cet affront?

--Parfaitement decidee.

--Mais si je n'avais pas perdu tout espoir?

--Alors, c'est autre chose.

--Si je demandais trois mois a Votre Excellence pour tenter un nouveau
moyen?

--Je t'en donne six.

--Et pendant ces six mois, Votre Excellence gardera le secret sur ce
premier echec?

--Je serai muet; tu vois que je te fais beau jeu.

--Oui, Excellence; aussi, maintenant, ce n'est plus une affaire d'argent,
c'est une question d'honneur; j'y reussirai ou j'y perdrai mon nom.

--Ainsi donc, dans six mois?

--Peut-etre avant, mais pas plus tard.

--Adieu, seigneur Gabriello.

--Au revoir. Excellence.

Gabriello rentra chez lui; il lui etait venu, tout en causant avec le
prince de G..., une idee lumineuse qu'il avait besoin de murir. Toute la
journee et toute la nuit, il la retourna dans sa tete; le lendemain il
commenca de la mettre a execution.

Des le matin, il alla trouver Fra Leonardo dans sa cellule, se jeta a ses
pieds en lui disant qu'il etait un grand pecheur, mais que la grace de Dieu
l'avait touche, et qu'il s'adressait a lui pour qu'il le soutint dans la
bonne voie, hors de laquelle il avait si longtemps marche.

Il lui confessa ensuite l'infame metier qu'il exercait, se frappant la
poitrine avec tant de componction et de remords, a chaque nouvel aveu qui
sortait de sa bouche, que Fra Leonardo, voyant dans cet homme un miracle de
conversion, ne put s'empecher de lui demander comment le repentir lui etait
venu.

Alors Gabriello lui raconta qu'il avait ete charge par un grand seigneur
de perdre Gelsomina, mais qu'a peine l'avait-il vue qu'il etait devenu
amoureux d'elle, et n'avait pas meme ose lui parler. Longtemps il avait
combattu cet amour, sachant bien qu'il etait indigne d'une si chaste jeune
fille; mais enfin il avait pense qu'il n'y a pas de crime si grand que le
repentir n'efface, pas de conduite si souillee que l'absolution ne lave.
Il avait donc pris la resolution d'aller se jeter aux genoux du pere de
Gelsomina, et de lui tout dire, lorsqu'il avait appris que celle qu'il
aimait venait d'entrer dans un couvent. Alors, dans son desespoir, il etait
venu a Fra Leonardo pour lui dire que son parti etait pris, et que, si
Gelsomina se faisait religieuse, lui, de son cote, etait decide a entrer en
religion, en abandonnant la moitie de ce bien si mal acquis aux pauvres, et
en faisant de l'autre moitie un fonds pour marier quelque fille pauvre et
sage qui aurait refuse de s'enrichir aux depens de son honneur.

Une pareille determination toucha le bon capucin jusqu'aux larmes; il dit
a son penitent que tout n'etait pas encore perdu, et que Gelsomina ne
persisterait peut-etre point dans une resolution prise en un moment
d'exaltation, et qui mettait son vieux pere au desespoir. En outre il
promit d'user de toute son influence sur elle pour la determiner a ne point
prendre pour une vocation serieuse ce vertige religieux qui l'avait saisie
lorsqu'elle avait regarde le monde du haut de sa douleur. Gabriello se jeta
aux pieds du moine, et lui baisa les genoux en lui demandant la permission
de revenir tous les jours.

Fra Leonardo raconta tout au pere de Gelsomina; le pauvre vieillard,
compatissant a une douleur qu'il partageait, demanda a voir ce pauvre
jeune homme afin de pleurer avec lui. Le moine promit de le lui amener le
lendemain.

Le lendemain, a l'heure convenue, le pere de Gelsomina vit arriver Fra
Leonardo et son penitent. Les deux affliges se jeterent dans les bras
l'un de l'autre; Gelsomina etait le lien qui les unissait: aussi, ne
parlerent-ils que d'elle; c'etaient les premiers moments de consolation
que le vieux Mario eut goutes depuis que sa fille etait au couvent.
Aussi, lorsque Gabriello le quitta, fit-il promettre au jeune homme qu'il
reviendrait le voir le lendemain.

Non seulement Gabriello n'avait garde de manquer a un pareil rendez-vous,
mais encore il y vint longtemps avant l'heure indiquee. Le vieillard lui
sut gre d'etre plus qu'exact, et ils passerent une partie de la journee
ensemble.

Quant a Gaetano, on n'en entendait pas meme parler; il avait la tete plus
que jamais affolee de sa pretendue marquise.

Fra Leonardo voyait Gelsomina tous les jours. Il lui raconta d'abord, sans
qu'elle y fit grande attention, la conversion miraculeuse qu'elle avait
faite; puis il lui peignit le desespoir de Gabriello en la perdant.
Gelsomina savait ce que c'etait que les douleurs de l'amour, elle plaignait
au fond du coeur le jeune homme qui les eprouvait.

Quelques jours apres, Gelsomina consentit a voir son pere, mais a condition
qu'il n'essaierait pas de la dissuader de sa resolution de se faire
religieuse; le vieux Mario promit tout ce que l'on voulut, et ne lui parla
tout le temps que de Gabriello, qui avait pour lui tous les soins qu'un
fils aurait pour son pere. Gelsomina remercia Dieu de ce qu'il rendait au
vieillard l'enfant qu'il avait perdu.

Quelque temps apres, comme Fra Leonardo vit Gelsomina plus tranquille, il
commenca a l'entretenir des veritables devoirs d'une chretienne. Le premier
de ces devoirs, selon lui, etait d'honorer ses parents et de leur obeir en
tous points, un pere et une mere etant en ce monde la divinite visible pour
leurs enfants.

Vers la meme epoque, le vieux Mario se hasarda a reparler a sa fille de ses
anciens reves paternels, comment il avait songe parfois au bonheur qu'il
eprouverait a mourir entre les bras de ses petits-fils; puis il demanda a
Gelsomina, les larmes aux yeux, s'il lui fallait renoncer pour toujours a
cet espoir. Gelsomina pleura, mais ne repondit rien.

Une fois, Gelsomina hasarda de demander a Fra Leonardo ce qu'etait devenu
Gaetano. Fra Leonardo repondit qu'il etait toujours le meme, mais qu'il
devenait de plus en plus orgueilleux, et qu'on le voyait a toutes les fetes
avec des rubans a son chapeau, des bagues a ses doigts, et des ceintures
magnifiques autour du corps. Gelsomina soupira du plus profond de son
coeur; il etait evident qu'elle etait completement oubliee.

Comme Fra Leonardo sortait de la cellule de la novice, le vieux Mario y
entrait. Chaque jour il etait plus reconnaissant a Gabriello de ses soins
pour lui, soins d'autant plus desinteresses qu'une seule recompense etait
digne d'eux, et que cette recompense, la resolution de Gelsomina la rendait
impossible.

Quatre mois s'ecoulerent; ces quatre mois avaient amene une grande
amelioration dans l'etat des choses. Gelsomina sentait qu'elle ne serait
jamais heureuse elle-meme, mais elle comprenait qu'elle pouvait beaucoup
pour le bonheur des autres: or, pour un coeur comme celui de Gelsomina,
c'etait presque etre heureuse elle-meme que de rendre les autres heureux.

Aussi, la premiere fois qu'elle vit son pere pleurer en songeant que
l'epoque ou elle devait prendre le voile arrivait, ce fut elle qui le
consola en lui disant de prendre courage, qu'elle commencait a sentir que
Dieu lui donnerait la force de surmonter son amour, et que, comme la seule
crainte de revoir Gaetano l'avait determinee a fuir le monde, peut-etre
rentrerait-elle dans le monde du moment ou elle pourrait le revoir sans
crainte. A cette seule esperance, le vieillard eprouva une si grande joie,
que Gelsomina eut presque des remords d'avoir cause a son pere une si
grande douleur.

Quelques jours apres, Fra Leonardo se hasarda a parler a la novice de
Gabriello et de l'amour profond qu'il conservait pour elle. Gelsomina ne
put s'empecher de comparer cet amour sans esperance a celui de Gaetano, qui
pouvait tout esperer, et elle plaignit le pauvre garcon plus tendrement
qu'elle ne l'avait encore fait.

Cela rendit quelque courage au pauvre pere: a la premiere entrevue qu'il
eut avec sa fille, il lui ouvrit son coeur tout entier, il ne manquait a
Gabriello que d'etre l'epoux de Gelsomina pour que Mario vit en lui un
veritable enfant; le lien social seul manquait, car Gabriello avait depuis
cinq mois, pour le vieillard, les soins, l'amour et le respect que le fils
le plus tendre pourrait avoir pour son pere.

Gelsomina tendit la main au vieillard, et lui demanda huit jours pour
interroger son coeur.

Ces huit jours, Gelsomina les passa dans la priere et dans la solitude;
elle aimait toujours Gaetano, mais d'un amour qui n'avait plus rien de
terrestre, et a la maniere dont les enfants du ciel aimaient les fils de la
terre. Elle sentait en elle, sinon le desir, du moins la force d'appartenir
a un autre, et d'etre une digne femme et une digne mere, comme elle avait
ete une sainte jeune fille.

Lorsque son pere revint au jour indique, elle lui dit donc que, si son
bonheur dependait de son consentement, elle donnait ce consentement, sinon
avec joie, du moins avec resignation. Le vieux Mario tomba presque aux
genoux de sa fille, mais elle le prit dans ses bras et sourit a le voir si
heureux.

Alors il lui demanda la permission de lui amener Gabriello le lendemain,
mais elle lui repondit qu'elle n'avait pas besoin de le voir, qu'elle
recevrait un mari des mains de son pere, et que ce mari, quel qu'il fut,
avait droit a son estime et a son devouement; que ces deux sentiments
etaient les seuls que l'on pouvait exiger d'elle, et que ce serait au temps
d'en faire naitre un autre.

Le mariage fut fixe a quinze jours; ces quinze jours, Gelsomina les passa
en prieres et en exercices religieux; puis, le matin du quinzieme, elle
quitta le couvent pour aller a l'eglise, ou l'attendait son fiance. Ce fut
au pied de l'autel seulement qu'elle rencontra Gabriello, et comme elle ne
l'avait vu que deguise en juif, avec une barbe et une perruque, elle ne le
reconnut pas.

Au retour, chacun felicita Gabriello sur son bonheur, chacun lui dit qu'il
avait epouse une veritable sainte.

Mais lui se deroba a toutes ces felicitations; il avait une visite a faire.

On annonca au prince de G... que Gabriello l'attendait dans son
antichambre.

--Faites entrer, dit le prince.

Gabriello entra.

--Eh bien! demanda le prince, ou en sommes-nous? C'est demain que le terme
expire.

--Et c'est ce soir que je vous livre Gelsomina, dit Gabriello.

--Et comment as-tu fait cela, demon? s'ecria le prince.

--Monseigneur, c'est tout simple; voyant qu'elle etait incorruptible, je
l'ai epousee.

--Et?

--Et ce soir vous prendrez ma place, voila tout. Un honnete homme n'a que
sa parole; j'avais engage la mienne a Votre Excellence, et je la tiens.

Le soir il fut fait ainsi qu'il avait ete dit

Gelsomina ignora toujours cet infame traite; ce qui ne l'empecha pas de
mourir au bout de trois ans de mariage, en laissant a Gabriello une fille
qui a maintenant douze ans, et qu'il est pret a vendre comme il a vendu sa
mere.

On voit que l'honnete homme n'a pas vole son surnom d'_il Signor Mercurio_,
dont il est si fier qu'il a completement abandonne son nom de bapteme et
son nom de famille.

Quant a Gaetano, lorsqu'il sut qu'il avait ete trompe, et qu'en prenant
une courtisane pour une marquise, il avait perdu ce tresor d'amour qu'on
appelait Gelsomina, il entra dans une telle colere, qu'il donna a la
Catanaise un coup de couteau dont elle faillit mourir.

Il en resulta pour lui une condamnation de vingt ans aux galeres.

Nous le retrouvames un mois apres a Vulcano, ou, comme on dit en style de
bagne, il faisait son temps.




SAINTE ROSALIE


Comme il signor Mercurio achevait son recit, Jadin, le baron S... et le
vicomte de R... entrerent; le garcon de l'hotel leur avait procure une
fenetre dans la rue del Cassero, et ils venaient me chercher pour l'occuper
avec eux.

Ils sourirent en me voyant en tete-a-tete avec le signor Mercurio, qui, de
son cote, a leur aspect, se retira le plus discretement du monde, emportant
les deux piastres dont j'avais paye son abominable histoire.

De mon cote, comme j'avais le sourire de ces messieurs sur le coeur, et
que j'eprouvais pour cet homme un degout qu'ils ne pouvaient comprendre,
puisqu'ils n'en connaissaient pas la cause, j'appelai le garcon, je lui
declarai que, si le signor Mercurio rentrait dans ma chambre, je quitterais
a l'instant l'hotel.

Cet ordre a porte ses fruits, et je suis certain qu'encore aujourd'hui je
passe a Palerme pour un puritain de premiere classe.

Je ne demandai a ces messieurs que le temps de m'habiller. Comme la maison
dans laquelle nous avions loue une fenetre etait a cinq cents pas a peine,
nous ne jugeames pas a propos de faire atteler pour cela, et nous nous y
rendimes a pied.

La ville avait le meme air de fete; les rues etaient encombrees de monde,
il nous fallut pres d'une heure pour faire ces cinq cents pas.

Enfin, nous atteignimes la maison, nous montames au second etage, nous
entrames en possession de notre fenetre. Il y en avait deux dans la chambre
mais l'autre etait occupee par une famille anglaise; le locataire, auquel
nous avions sous-loue, se tenait debout et pret a en faire les honneurs.

La premiere chose qui me frappa en jetant les yeux sur la rue fut, au
troisieme etage de la maison en face de nous un enorme balcon, en maniere
de cage, tenant toute la largeur de la maison; sa forme etait bombee comme
celle d'un vieux secretaire, et les grilles qui le composaient etaient
assez serrees pour qu'on ne put voir que fort confusement au travers.

Je demandai au maitre de la maison l'explication de cette singuliere
machine que j'avais deja au reste remarquee a plusieurs autres maisons:
c'etait un balcon de religieuses.

Il y a aux environs de Palerme et a Palerme meme, une vingtaine de couvents
de filles nobles: en Sicile, comme partout ailleurs, les religieuses sont
censees n'avoir plus aucun commerce avec le monde; mais en Sicile, pays
indulgent par excellence, on leur permet de regarder le fruit defendu
auquel elles ne doivent pas toucher. Elles peuvent donc, les jours de fete,
venir prendre place, je ne dirai pas a ces balcons, mais dans ces balcons,
ou elles se rendent de leur couvent, si eloigne qu'il soit, par des
passages souterrains et par des escaliers derobes. On m'a assure que, lors
de la revolution de 1820, quelques religieuses, plus patriotes que les
autres, avaient, emportees par leur enthousiasme national, verse du haut de
ce fort imprenable de l'eau bouillante sur les soldats napolitains.

A peine cette explication nous etait-elle donnee, que la voliere se remplit
de ses oiseaux invisibles, qui se mirent aussitot a caqueter a qui mieux
mieux. Autant que j'en pus juger par le bruit et par le mouvement, le
balcon devait bien contenir une cinquantaine de religieuses.

L'aspect qu'offrait Palerme etait si vivant et si varie, que, quoique nous
fussions venus au moins deux heures trop tot, ces deux heures s'ecoulerent
sans un seul moment d'ennui; enfin, au bruit d'une salve d'artillerie qui
se fit entendre, a la rumeur qui courut par la ville, au mouvement qui se
fit parmi les assistants, nous jugeames que le char se mettait en route.

Effectivement, nous commencames bientot a l'apercevoir a l'extremite de la
rue del Cassero, au tiers de laquelle a peu pres nous nous trouvions; il
s'avancait lentement et majestueusement, traine par cinquante boeufs
blancs aux cornes dorees; sa hauteur atteignait celle des maisons les plus
elevees, et outre les figures peintes ou modelees en carton et en cire dont
il etait couvert, il pouvait contenir sur ces deux differents etages, et
sur une espece de proue qui s'elancait en avant, pareille a celle d'un
vaisseau, de cent quarante a cent cinquante personnes, les unes jouant de
toutes sortes d'instruments, les autres chantant, les autres enfin jetant
des fleurs.

Quoique cette enorme masse ne fut composee en grande partie que d'oripeaux
et de clinquant, elle ne laissait point que d'etre imposante. Notre hote
s'apercut de l'effet favorable produit sur nous par la gigantesque machine;
mais, secouant la tete avec douleur, au lieu de nous maintenir dans notre
admiration, il se plaignit amerement de la foi decroissante et de
la lesinerie croissante de ses compatriotes. En effet, le char, qui
aujourd'hui egale a peine en hauteur les toits des palais, depassait
autrefois les clochers des eglises; il etait si lourd, qu'il fallait cent
boeufs au lieu de cinquante pour le trainer; il etait si large et si charge
d'ornements, qu'il defoncait toujours une vingtaine de fenetres. Enfin,
il s'avancait au milieu d'une telle foule, qu'il etait bien rare qu'en
arrivant a la place de la Marine il n'y eut pas un certain nombre de
personnes ecrasees. Tout cela, on le comprend, donnait aux fetes de sainte
Rosalie une reputation bien superieure a celle dont elles jouissent
aujourd'hui, et flattait fort l'amour-propre des anciens Palermitains.

En effet, le char passa devant nous, nous nous apercumes que les autorites
municipales ou ecclesiastiques de Palerme, je ne saurais trop dire
lesquelles, avaient fort tire a l'economie: ce que nous avions pris de loin
pour de la soie etait du simple calicot, les gazes des draperies etaient
singulierement fanees, et les ailes des anges avaient grand besoin d'etre
remplumees, vers leurs extremites surtout, qui avaient fort souffert des
ravages du temps et du frottement de la machine.

Immediatement apres le char, venaient les reliques de sainte Rosalie,
enfermees dans une chasse d'argent et posees sur une espece de catafalque
porte par une douzaine de personnes qui se relayent et affectent de marcher
cahin caha, a la maniere des oies. Je demandai la cause de cette singuliere
facon de proceder, et l'on me repondit que cela tenait a ce que sainte
Rosalie avait un leger defaut dans la tournure.

Derriere cette chasse, un spectacle bien plus etrange et bien plus
inexplicable encore nous attendait: c'etaient les reliques de saint Jacques
et de saint Philippe, je crois, portees par une quarantaine d'hommes, qui
vont sans cesse courant a perdre haleine et s'arretant court. Ce temps
d'arret leur sert a laisser former un intervalle d'une centaine de pas
entre eux et les reliques de sainte Rosalie; aussitot cet intervalle forme
ils se remettent a courir de nouveau, et ne s'arretent que lorsqu'ils ne
peuvent aller plus loin; alors ils s'arretent encore pour repartir un
instant apres, et ce transport des reliques des deux saints s'execute
ainsi, par courses et par haltes, depuis le moment du depart jusqu'au
moment de l'arrivee. Cette espece de mythe gymnastique fait allusion a
un fait tout en l'honneur des deux elus: un jour qu'on transportait leur
chasse, je ne sais pour quelle cause, d'un lieu a un autre, elle passa par
hasard dans une rue que devorait un incendie; les porteurs s'apercurent
qu'a mesure qu'ils s'avancaient, le feu s'eteignait; afin que le feu fit le
moins de degat possible, ils se mirent a courir; cette ingenieuse idee
fut couronnee du plus entier succes. Partout ou ce n'etait qu'un incendie
ordinaire, la flamme disparut aussitot; seulement, la ou l'incendie etait
le plus acharne, il fallut s'arreter une ou deux minutes. De la les
courses, de la les haltes. Comme on le comprend bien, cette aptitude des
deux saints a combattre les incendies rend inutile a Palerme le corps royal
des sapeurs-pompiers.

Apres les reliques de saint Jacques et de saint Philippe venaient celles de
saint Nicolas, portees par une dizaine d'hommes dansant et valsant. Cette
facon de rendre hommage a la memoire d'un saint nous ayant aussi paru assez
etrange, nous en demandames l'explication: ce a quoi on nous repondit que,
saint Nicolas etant de son vivant d'un naturel fort jovial, on n'avait rien
trouve de mieux que cette marche choregraphique, qui rappelait parfaitement
la gaiete de son caractere.

Derriere saint Nicolas ne venait rien autre chose que le peuple, lequel
marchait comme il l'entendait.

Cette marche triomphale, qui avait commence vers midi, ne fut guere achevee
que sur les cinq heures. Alors les voitures circulerent de nouveau dans les
rues; la promenade de la Marine commencait.

La soiree offrit les memes delices que la veille. En general, les plaisirs
italiens ne sont point varies: on fait aujourd'hui ce qu'on a fait hier,
et l'on fera demain ce qu'on a fait aujourd'hui. Nous eumes donc feu
d'artifice, danses a la Flora, corso a minuit, et illuminations jusqu'a
deux heures.

Tout en assistant aux honneurs rendus a sainte Rosalie a Palerme, nous
avions lie, pour le lendemain, la partie d'aller faire un pelerinage a sa
chapelle, situee au sommet du mont Pellegrino. En consequence, nous avions
commande a la fois une voiture et des anes; une voiture, pour aller tant
que la route serait carrossable, et les anes pour faire le reste du chemin.

Le mont Pellegrino n'est, a vrai dire, qu'un squelette de montagne; toute
la terre vegetale qui le couvrait autrefois a ete successivement emportee
dans la plaine par le vent ou par la pluie. Une route magnifique, posee
sur des arcades et digne des anciens Romains, conduit a la moitie de sa
hauteur, a peu pres. La, nous trouvames, comme nous l'avions ordonne
d'avance, un relais de ces magnifiques anes de Sicile qui, s'ils etaient
transportes chez nous, feraient honte, non seulement a leurs confreres,
mais encore a beaucoup de chevaux: c'est cette superiorite dans l'espece
qui leur vaut sans doute l'honneur de servir de montures aux dandys et aux
gens de Palerme, quand ils vont faire leurs visites du matin.

Apres une heure de montee, nous arrivames a la chapelle de Sainte-Rosalie,
qui n'est rien autre chose que la grotte dans laquelle la sainte retiree du
monde a vecu loin de ses seductions. Au-dessus de l'entree de la grotte est
son arbre genealogique parfaitement en regle, depuis Charlemagne jusqu'a
Sinibaldo, pere de la sainte.

Sainte Rosalie etait fiancee au roi Roger, lorsqu'au lieu d'attendre
tranquillement, dans la maison paternelle, son royal epoux, elle s'enfuit
un matin, et disparut pour ne plus revenir. Elle avait alors quatorze ans.

Sainte Rosalie se refugia dans la caverne du mont Pellegrino, ou elle vecut
solitaire et mourut ignoree, se livrant a la meditation et conversant avec
les anges. Au mois de juillet 1624, au milieu d'une peste terrible qui
devastait la ville de Palerme, un homme du peuple eut une vision. Il lui
sembla qu'il se promenait hors des portes de Palerme, lorsqu'une colombe,
descendant du ciel, se posa a quelques pas de lui: il alla a la colombe,
mais la colombe reprit son vol et alla se poser a quelques pas plus loin;
il la suivit de nouveau, et de vols en vols la colombe finit par entrer
sous la grotte de sainte Rosalie, ou elle disparut: alors le songeur se
reveilla. Comme on le pense bien, il comprit qu'un pareil reve n'etait
autre chose qu'une revelation. A peine fit-il jour, qu'il se leva, sortit
de Palerme, et apercut la colombe conductrice. Alors se renouvela en
realite la vision de la nuit. Le brave homme suivit la colombe sans la
perdre de vue, et entra un instant apres elle dans la grotte. La colombe
avait disparu, mais il y trouva le corps de la sainte.

Ce corps etait parfaitement conserve, et il semblait, quoique cinq siecles
se fussent ecoules depuis le moment de sa mort, que l'elue du Seigneur vint
d'expirer a l'instant meme; elle avait du mourir a l'age de vingt-huit ou
trente ans.

L'homme a la colombe accourut en grande hate a Palerme, et fit part a
l'archeveque du songe qu'il avait fait, et de la precieuse trouvaille qui
en avait ete la suite. L'archeveque assembla aussitot tout le clerge; puis,
croix et bannieres en tete, on alla chercher le corps de sainte Rosalie a
la caverne qui lui avait servi de tombeau; et, apres l'avoir posee sur un
catafalque, on ramena a Palerme, ou on le fit promener par les rues, porte
sur les epaules de douze jeunes filles, vetues de blanc, couronnees de
fleurs, et tenant des palmes a la main. Le meme jour la peste cessa:
c'etait le 15 juillet 1624.

Des lors il devint impossible de douter que la fille de Sinibaldo ne fut
une sainte, et, comme cette sainte avait sauve la ville, on mit la ville
sous sa protection. Depuis ce temps, son culte s'est maintenu avec une
fleur de jeunesse et de poesie qui est le partage de bien peu d'elues.

L'entree de la grotte est demeuree dans sa simplicite primitive; c'est une
espece de vestibule, taille en plein roc et decore de medaillons de Charles
III, de Ferdinand 1er et de Marie-Caroline. Ce vestibule est separe du
sanctuaire par une ouverture qui va de la voute au sommet de la montagne,
et par laquelle penetre le jour; des plantes et des fleurs grimpantes ont
pousse dans cette gercure, et retombent en guirlande dans l'interieur de la
caverne; a un certain moment de la journee, les rayons du soleil penetrent
par cette ouverture, et separent le vestibule de la chapelle par un ardent
rayon de lumiere.

Le sanctuaire renferme deux autels.

Le premier a gauche est dedie a sainte Rosalie. Il s'eleve a l'endroit meme
ou fut retrouve le corps de la sainte. Une statue en marbre, ouvrage de
Caggini, a remplace les reliques qu'on a enfermees dans une chasse. Cette
statue represente une belle vierge couchee dans l'attitude d'une jeune
fille qui dort; elle a la tete appuyee sur une de ses mains, et de l'autre
tient un crucifix. La robe dont elle est enveloppee, et qui est un don du
roi Charles III, a coute 5 000 piastres; elle porte, de plus, un collier de
diamants au cou, des bagues a tous les doigts, et sur la poitrine, pendues
a un ruban noir et a un ruban bleu, les croix de Malte et de Marie-Therese.
Pres de la sainte sont une tete de mort, une ecuelle, un bourdon, un livre
et une discipline d'or massif; comme la robe, ces differents objets sont un
don du roi Charles III.

Le second autel, situe au fond de la grotte, et en face de son ouverture,
est place sous l'invocation de la Vierge; mais, il faut le dire a la
gloire de sainte Rosalie, tout dedie qu'il est a la mere du Christ, il est
infiniment moins riche, infiniment moins beau, surtout infiniment moins
frequente que le premier. Derriere cet autel se trouve la source ou buvait
la sainte.

La chapelle de Sainte-Rosalie est, comme nous l'avons dit, le refuge des
amours persecutes. Si les amants qu'on veut separer parviennent un beau
matin a se reunir, et qu'on ne les rattrape pas dans le trajet qui separe
Palerme de la montagne, ils sont sauves: une fois entres dans la caverne,
les droits des parents cessent, et ceux de la sainte commencent. Le pretre
leur demande s'ils veulent etre unis, et sur leur reponse affirmative leur
dit une messe: la messe finie, ils sont maries; ils peuvent revenir au
grand jour, et bras dessus, bras dessous, a Palerme. Les parents n'ont plus
rien a dire.

Au moment ou nous arrivions dans la chapelle, le pretre accomplissait,
selon toute probabilite, une union de ce genre: un jeune homme et une jeune
fille etaient agenouilles devant l'autel, sans autre temoin de leur union
que le sacristain qui servait la messe. Notre arrivee parut d'abord leur
causer quelque inquietude, mais, nous ayant reconnus pour etrangers, ils ne
firent plus attention a nous. Nous nous agenouillames a quelques pas d'eux,
en attendant que la messe fut dite.

La messe achevee, ils se leverent, remercierent le pretre, sortirent de la
grotte, monterent sur leurs anes et disparurent. Ils etaient maries.

Nous interrogeames le pretre, qui nous dit qu'il ne se passait guere de
semaines sans qu'une ceremonie pareille s'accomplit.

En rentrant chez nous, nous trouvames pour le lendemain une invitation a
diner de la part du vice-roi, le prince de Campo-Franco; nous lui avions
fait remettre la veille nos lettres de recommandation, et, avec cette
politesse parfaite qu'on ne rencontre guere que chez les grands seigneurs
italiens, il leur faisait honneur a l'instant meme.

Le prince de Campo-Franco a quatre fils; c'est le second de ses fils, le
comte de Lucchesi Palli, qui a epouse madame la duchesse de Berry: il etait
momentanement en Sicile pour y amener dans le caveau de sa famille le corps
de la petite fille nee pendant la captivite de Blaye, et qui venait de
mourir.

Comme cette invitation a diner etait pour la maison de campagne du prince,
situee, comme presque toutes les villas des riches Palermitains, a la
Bagherie, nous partimes deux ou trois heures plus tot qu'il n'etait
necessaire, afin d'avoir le temps de visiter le fameux palais du prince de
Palagonia, modele du grotesque et miracle de folie.

La route que l'on prend pour se rendre a la Bagherie est la meme que nous
avions deja suivie pour venir a Palerme. A un quart de lieue de la ville,
on passe l'Orethe, l'ancien Eleuthere de Ptolemee, et aujourd'hui le _fiume
del Amiraglio_. Ce filet d'eau, majestueusement decore du nom de fleuve,
traversait autrefois la ville et se jetait dans le port; mais il a ete
detourne de son ancien lit, sur l'emplacement duquel on a bati la rue de
Tolede.

C'est aux environs de la Bagherie que Roger, comte de Sicile et de Calabre,
remporta sur les Sarrasins, vers 1072, la grande bataille qui lui livra
Palerme.

Notre voiture s'arreta en face du palais du prince de Palagonia, que nous
reconnumes aussitot aux monstres sans nombre qui garnissent les murailles,
qui surmontent les portes, qui rampent dans le jardin; ce sont des bergers
avec des tetes d'ane, des jeunes filles avec des tetes de cheval, des chats
avec des figures de capucin, des enfants bicephales, des hommes a quatre
jambes, des solipedes a quatre bras, une menagerie d'etres impossibles,
auxquels le prince, a chaque grossesse de sa femme, priait Dieu de donner
une realite, en permettant que la princesse accouchat de quelque animal
pareil a ceux qu'il avait soin de lui mettre sous les yeux pour amener cet
heureux evenement. Malheureusement pour le prince, Dieu eut le bon esprit
de ne pas ecouter sa priere, et la princesse accoucha tout bonnement
d'enfants pareils a tous les autres enfants, si ce n'est qu'ils se
trouverent ruines un beau jour par la singuliere folie de leur pere.

Un autre caprice du prince etait de se procurer toutes les cornes qu'il
pouvait trouver: bois de cerf, bois de daim, cornes de boeufs, cornes de
chevre, defenses d'elephant meme, tout ce qui avait forme recourbee et
pointue etait bienvenu au chateau, et achete par le prince presque sans
marchander. Aussi, depuis l'antichambre jusqu'au boudoir, depuis la cave
jusqu'au grenier, le palais etait herisse de cornes: les cornes avaient
remplace les pateres, les portemanteaux, les pitons; les lustres pendaient
a des cornes, les rideaux s'accrochaient a des cornes; les buffets, les
ciels de lits, les bibliotheques, etaient surmontes de cornes. On aurait
donne vingt-cinq louis d'une corne, que dans tout Palerme on ne l'aurait
pas trouvee.

L'art n'a rien a faire dans une pareille debauche d'imagination: palais,
cours, jardin, tout cela est d'un gout detestable, et ressemble a une
maison batie par une colonie de fous. Jadin ne voulut pas meme compromettre
son crayon jusqu'a en faire un croquis.

Pendant que nous visitions le palais Palagonia, nous fumes joints par le
comte Alexandre, troisieme fils du prince de Campo-Franco; il avait
appris notre arrivee, et venait au-devant de nous, afin que nous eussions
quelqu'un pour nous presenter a son pere et a ses freres aines que nous
n'avions point encore vus.

La ville du prince de Campo-Franco est sans contredit, pour la situation
surtout, une des plus delicieuses qui se puissent voir: les quatre fenetres
de la salle a manger s'ouvrent sur quatre points de vue differents, un de
mer, un de montagne, un de plaine et un de foret.

Le diner fut magnifique, mais tout sicilien, c'est-a-dire qu'il y eut force
glaces et quantite de fruits, mais fort peu de poisson et de viande. Nous
dumes paraitre des ichtyophages et des carnivores de premiere force, car
nous fumes, Jadin et moi, a peu pres les seuls qui mangerent serieusement.

Apres le diner on nous servit le cafe sur une terrasse couverte de fleurs;
de cette terrasse on apercevait tout le golfe, une partie de Palerme,
le mont Pellegrino, et enfin au milieu de la mer, au large, comme un
brouillard flottant a l'horizon, l'ile d'Alciuri. L'heure que nous passames
sur cette terrasse, et pendant laquelle nous vimes le soleil se coucher et
le paysage traverser toutes les degradations de lumiere, depuis l'or vif
jusqu'au bleu sombre, est une de ces heures indescriptibles qu'on retrouve
dans sa memoire en fermant les yeux, mais qu'on ne peut ni faire comprendre
avec la plume, ni peindre avec le crayon.

A neuf heures du soir, par une nuit delicieuse, nous quittames la Bagherie,
et nous revinmes a Palerme.




LE COUVENT DES CAPUCINS


La journee du lendemain etait consacree a des courses par la ville: un
jeune homme, Arami, camarade de college du marquis de Gargallo, et pour
lequel ce dernier m'avait remis une lettre, devait nous accompagner, diner
avec nous, et de la nous conduire au theatre, ou il y avait opera.

Nous commencames par les eglises, le Dome avait droit a notre premiere
visite; nous l'avions deja parcouru le jour de notre arrivee; mais,
preoccupes de la scene qui s'y passait, nous n'avions pu en examiner
les details. Ces details sont, au reste, peu importants et peu curieux,
l'interieur de la cathedrale ayant ete remis a neuf: nous en revinmes donc
bientot aux sepulcres royaux qu'elle renferme.

Le premier est celui de Roger II, fils du grand comte Roger, et qui fut
lui-meme comte de Sicile et de Calabre en 1101, duc de Pouille et prince
de Salerne en 1127, roi de Sicile en 1150; qui mourut enfin en 1154, apres
avoir conquis Corinthe et Athenes.

Le second est celui de Constance a la fois imperatrice et reine: reine de
Sicile par son pere Roger; imperatrice d'Allemagne par son mari, Henri VI,
roi de Sicile lui-meme en 1194, et mort en 1197.

Le troisieme est celui de Frederic II, pere de Manfred, et grand-pere de
Conradin, qui succeda a Henri VI et mourut en 1250.

Enfin, les quatrieme et cinquieme sont ceux de Constance, fille de Manfred,
et de Pierre, roi d'Aragon.

En sortant du Dome, nous traversames la place, et nous nous trouvames en
face du Palais-Royal.

Le Palais-Royal est bati sur les fondements de l'ancien Al Cassar sarrasin.
Robert Guiscard et le grand comte Roger entourerent de murailles la
forteresse arabe, et s'en contenterent momentanement; Roger, son fils,
deuxieme du nom, y eleva une eglise a saint Pierre et fit construire deux
tours, nommees, l'une, la Pisana et l'autre la Greca. La premiere de ces
deux tours renfermait les diamants et le tresor de la couronne; la seconde
servait de prison d'Etat. Guillaume 1er trouva la demeure incommode et
commenca le Palazzo-Nuovo, qui fut acheve par son fils vers l'an 1170.

Nous venions voir principalement deux choses a Palazzo-Nuovo: les fameux
beliers syracusains, qui y ont ete transportes, et la chapelle de
Saint-Pierre, qui, malgre ses sept cents ans d'existence, semble sortir de
la main des mosaistes grecs.

Nous cherchions de tous cotes les beliers, lorsqu'on nous les montra
coquettement badigeonnes en bleu de ciel: nous demandames quel etait
l'ingenieux artiste qui avait eu l'idee de les peindre de cette agreable
couleur; on nous repondit que c'etait le marquis de Forcella. Nous
demandames ou il demeurait, pour lui envoyer nos cartes.

Il n'en est point ainsi de l'eglise de Saint-Pierre; elle est restee a la
fois un miracle d'architecture et d'ornementation. Sans doute, le respect
qu'on a eu pour elle tient a la tradition, tradition respectee et transmise
par les Sarrasins eux-memes, et qui veut que saint Pierre, en se rendant de
Jerusalem a Rome, ait consacre lui-meme une petite chapelle souterraine,
qui sert aujourd'hui de caveau mortuaire a l'eglise.

C'est dans cette chapelle que Marie-Amelie de Sicile epousa Louis-Philippe
d'Orleans. C'est encore dans cette chapelle que fut baptise le premier-ne
de leur fils, le duc d'Orleans actuel. En versant l'eau sainte sur le front
de l'enfant, l'archeveque dit tout haut:

--Peut-etre qu'en ce moment je baptise un futur roi de France.

--Ainsi soit-il! repondit le marquis de Gargallo, qui tenait, au nom de la
ville de Palerme, l'enfant royal sur les fonts baptismaux.

Le roi Louis-Philippe n'a point oublie, sur le trone de France, la petite
chapelle de Saint-Pierre, et, lors de son voyage en Sicile, le prince de
Joinville lui fit don, au nom de son pere, d'un magnifique ostensoir de
vermeil, incruste de topazes.

De cette chapelle presque souterraine on nous fit monter sur
l'Observatoire; c'est du haut de cette terrasse que, grace a l'instrument
de Ramsden, Piazzi decouvrit pour la premiere fois, le 1er janvier 1801,
la planete de Ceres. Comme nous y allions dans un dessein beaucoup moins
ambitieux, nous nous contentames, a l'orient, de voir les iles Lipari,
pareilles a des taches noires et vaporeuses flottant a la surface de la
mer, et, a l'occident, le village de Montreale, surmonte de son gigantesque
monastere que nous devions visiter le lendemain.

Pres du palais est la Porte Neuve, arc de triomphe eleve a Charles V, a
l'occasion de ses victoires en Afrique.

Pour en finir avec les monuments, nous ordonnames a notre cocher de nous
conduire aux deux chateaux sarrasins de Ziza et de Cuba: ces deux noms,
a ce que nous assura notre cocher, habitue a conduire les voyageurs aux
differentes curiosites de la ville, et par consequent tout dispose a
trancher du cicerone, etaient ceux des fils du dernier emir; mais Arami,
auquel nous avions une confiance infiniment plus grande, nous dit qu'aucune
tradition importante ne se rapportait a ces deux monuments.

Le palais Ziza est le mieux conserve des deux; on y voit encore une grande
salle mauresque a plafond en ogive, decoree d'arabesques et de mosaiques.
Une fontaine qui jaillit dans deux bassins octogones continue de rafraichir
cette salle, aujourd'hui solitaire et abandonnee. Dans les autres pieces,
l'ornementation arabe a disparu sous de mauvaises fresques. Quant au
chateau de Cuba, c'est aujourd'hui la caserne de Borgognoni.

Pres des deux chateaux mauresques s'est eleve un monastere chretien en
grande reputation, non seulement a Palerme, mais par toute la Sicile; c'est
le couvent des capucins. Ce qui lui a valu cette renommee, c'est surtout la
singuliere propriete qu'ont ses caveaux de _momifier_ les cadavres, et de
les conserver ainsi exempts de corruption jusqu'a ce qu'ils tombent en
poussiere.

Aussi, des que nous arrivames au couvent, le pere gardien, habitue aux
visites quotidiennes qu'il recoit des etrangers, nous conduisit-il a ses
catacombes; nous descendimes trente marches, et nous nous trouvames dans
un immense caveau souterrain, taille en croix, eclaire par des ouvertues
pratiquees dans la voute, et ou nous attendait un spectacle dont rien ne
peut donner une idee.

Qu'on se figure douze ou quinze cents cadavres reduits a l'etat de momies,
grimacant a qui mieux mieux, les uns semblant rire, les autres paraissant
pleurer, ceux-ci ouvrant la bouche demesurement, pour tirer une langue
noire entre deux machoires edentees, ceux-la serrant les levres
convulsivement, allonges, rabougris, tordus, luxes, caricatures humaines,
cauchemars palpables, spectres mille fois plus hideux que les squelettes
pendus dans un cabinet d'anatomie, tous revetus de robe de capucins, que
trouent leurs membres disloques, et portant aux mains une etiquette sur
laquelle on lit leur nom, la date de leur naissance et celle de leur mort.
Parmi tous ces cadavres est celui d'un Francais nomme Jean d'Esachard, mort
le 4 novembre 1831, age de cent deux ans.

Le cadavre le plus rapproche de la porte, et qui, de son vivant, s'appelait
Francesco Tollari, porte a la main un baton. Nous demandames au gardien de
nous expliquer ce symbole; il nous repondit que, comme le susdit Francesco
Tollari etait le plus pres de la porte, on l'avait eleve a la dignite de
concierge, et qu'on lui avait mis un baton a la main pour qu'il empechat
les autres de sortir.

Cette explication nous mit fort a notre aise; elle nous indiquait le degre
de respect que les bons moines portaient eux-memes a leurs pensionnaires;
dans les autres pays, on rit de la mort; eux riaient des morts: c'etait un
progres.

En effet, il faut avouer que, dans cette collection de momies, celles qui
ne sont pas hideuses sont risibles. Il est difficile a nous autres gens du
nord, avec notre culte sombre et poetique pour les trepasses, de comprendre
qu'on se fasse un jeu de ces pauvres corps dont l'ame est partie, qu'on
les habille, qu'on les coiffe, qu'on les farde comme des mannequins; que,
lorsque quelque membre se dejette par trop, on casse ce membre, et on le
raccommode avec du fil de fer, sans craindre, avec ce sentiment eternel qui
reagit en nous contre le neant, que le cadavre n'eprouve une souffrance
physique, ou que l'ame qui plane au-dessus de lui ne s'indigne aux
transformations qu'on lui fait subir. J'essayai de faire part de toutes
ces sensations a notre compagnon; mais Arami etait sicilien, habitue des
l'enfance a regarder comme un honneur rendu a la memoire ce que nous
regardons comme une profanation du tombeau.

Il ne comprit pas plus notre susceptibilite, que nous son insouciance.
Alors nous en primes notre parti; et comme la chose etait curieuse au fond,
convaincus que ce qui ne blessait pas les vivants ne devait pas blesser les
morts, nous continuames notre visite.

Les momies sont disposees, tantot sur deux et tantot sur trois rangs de
hauteur, alignees cote a cote, sur des planches en saillie, de maniere a
ce que celles du premier rang servent de cariatides a celles du second, et
celles du second au troisieme. Sous les pieds des momies du premier rang
sont trois etages de coffres en bois, plus ou moins precieux, decores plus
ou moins richement d'armoiries, de chiffres, de couronnes. Ils renferment
les morts pour lesquels les parents ont consenti a faire la depense d'une
biere; ces bieres ne se clouent pas comme les notres, pour l'eternite,
mais elles ont une porte, et cette porte a une serrure dont les parents
possedent la clef. De temps en temps les heritiers viennent voir si ceux
dont ils mangent la fortune sont toujours la: ils voient leur oncle, leur
grand-pere ou leur femme, qui leur fait la grimace, et cela les rassure.

Aussi feriez-vous le tour de la Sicile sans entendre raconter une seule
de ces poetiques histoires de fantomes qui font la terreur des longues
veillees septentrionales. Pour l'habitant du midi, l'homme mort est bien
mort; pas d'heure de minuit a laquelle il se leve, pas de chant du coq
auquel il se recouche: le moyen de croire aux revenants, quand on tient les
revenants sous clef, et qu'on a cette clef dans sa poche!

Parmi ces morts, il y a des comtes, des marquis, des princes, des marechaux
de camp dans leurs cuirasses: le plus curieux de tous ceux qui composent
cette societe aristocratique est sans contredit un roi de Tunis qui, pousse
a Palerme par un coup de vent, tomba malade au couvent des capucins et y
mourut; mais avant de mourir, touche par la grace, il se convertit et recut
le bapteme. Cette conversion, comme on le pense bien, fit grand bruit,
l'empereur d'Autriche lui-meme ayant consenti a etre son parrain. Aussi
les capucins, afin de perpetuer l'honneur qui en rejaillissait sur leur
couvent, se sont-ils mis en frais pour le royal neophyte. Sa tete et
ses mains sont posees sur une espece de tablette surmontee d'un dais en
calicot; la tete porte une couronne de papier, et la main gauche tient en
guise de sceptre un baton de chaise dore; au-dessous de cette singuliere
chasse on lit cette inscription, qui renferme toute l'histoire du roi de
Tunis:

     _Naccui in Tunisi re, venuto a sorte in Palermo,
                 Abbraciai la santa fede
          La fede e il viver bene salva mi in morte.
             Don Filippo d'Austria, re di Tunizzi,
            Mori a Palermo.--20 settembre 1622_.

[Note: "Je naquis roi a Tunis. Pousse par le sort a Palerme, j'embrassai
la sainte foi. La sainte foi et la bonne vie me sauverent a l'heure de la
mort.

"Don Philippe d'Autriche, roi de Tunis, mourut a Palerme le 20 septembre
1622.

Il y a peut-etre bien une petite faute de langue a la troisieme ligne;
mais, en sa qualite de roi de Tunis, don Philippe d'Autriche est excusable
de ne point parler le pur italien.]

Outre ces niches destinees au commun des martyrs, outre les caisses
reservees a l'aristocratie, il y a encore un des bras de cette immense
croix funeraire qui forme une espece de caveau particulier: c'est celui des
dames de la haute aristocratie palermitaine.

C'est la peut-etre que la mort est la plus hideuse: car c'est la qu'elle
est la plus paree; les cadavres, couches sous des cloches de verre, y sont
habilles de leurs plus riches habits: les femmes, en parures de bal ou de
cour; les jeunes filles, avec leurs robes blanches et avec leurs couronnes
de vierges. On peut a peine supporter la vue de ces visages coiffes de
bonnets enrubannes, de ces bras desseches sortant d'une manche de satin
bleu ou rose, pour allonger leurs doigts osseux dans des gants quatre fois
trop larges, de ces pieds chausses de souliers de taffetas et dont on
apercoit les nerfs et les os a travers des bas de soie a jour. L'un de
ces cadavres, horrible a voir, tenait a la main une palme, et avait cette
epitaphe ecrite sur la plinthe de son lit mortuaire:

       _Saper vuoi dichi ciacce, il senso vero: Antonia
                        Pedoche fior
             Passaggiero visse anni XX e mon a XXV
                       Settembre 1834_.

Un autre cadavre non moins affreux a voir, enseveli avec une robe de crepe,
une couronne de roses et un oreiller de dentelles, est celui de la signora
D. Maria Amaldi e Ventimiglia, marchesina di Spataro, morte le 7 aout 1834,
a l'age de vingt-neuf ans. Ce cadavre etait tout jonche de fleurs fraiches;
le gardien des capucins, que nous interrogeames, nous dit que ces fleurs
etaient renouvelees tous les jours, par le baron P... qui l'avait aimee.
C'etait un terrible amour que celui qui resistait depuis deux ans a une
pareille vue.

Nous etions dans ces catacombes depuis deux heures a peu pres, et nous
pensions avoir tout vu, lorsque le gardien nous dit qu'il nous avait garde
pour la fin quelque chose de plus curieux encore. Nous lui demandames avec
inquietude ce que ce pouvait etre, car nous croyions avoir atteint les
bornes du hideux, et nous apprimes qu'apres avoir vu les cadavres arrives a
un etat complet de dessiccation, il nous restait a voir ceux qui etaient en
train de secher. Nous etions alles trop loin deja pour reculer en si beau
chemin; nous lui dimes de marcher devant nous, et que nous etions prets a
le suivre.

Il alluma donc une torche; et, apres avoir fait une douzaine de pas dans un
des corridors, il ouvrit un petit caveau entierement prive de jour, et y
entra le premier son flambeau a la main. Alors, a la lueur rougeatre de ce
flambeau, nous apercumes un des plus horribles spectacles qui se puissent
voir; c'etait un cadavre entierement nu, attache sur une espece de grille
de fer, ayant les pieds nus, les mains et les machoires lies, afin
d'empecher autant que possible les nerfs de ces differentes parties de se
contracter; un ruisseau d'eau vive coulait au-dessous de lui, et operait
cette dessiccation, dont le terme est ordinairement de six mois: ces six
mois ecoules, le defunt passe a l'etat de momie, est rhabille et remis a sa
place, ou il restera jusqu'au jour du jugement dernier. Il y a quatre de
ces caveaux qui peuvent contenir chacun trois ou quatre cadavres; on les
appelle les _pourrissoirs_...

Les hotes de cet ossuaire ont, comme les autres morts, leur jour de fete;
alors on les habille avec leurs habits du dimanche, du linge blanc, des
bouquets au cote, et l'on ouvre les portes des catacombes a leurs parents
et a leurs amis. Quelques-uns cependant conservent leur robe de bure et
leur air morne. Les parents, qui se doutent de ce qui les attriste, se
hatent de leur demander s'ils ont besoin de quelque chose, et si une messe
ou deux peut leur etre agreable. Les morts repondent par un signe de tete,
ou par un signe de main, que c'est cela qu'ils desirent. Les parents paient
un certain nombre de messes au couvent, et si ce nombre est suffisant, ils
ont la satisfaction, l'annee suivante, de voir les pauvres patients fleuris
et endimanches, en signe qu'ils sont sortis du purgatoire et jouissent de
la beatitude eternelle.

Tout cela n'est-il pas une bien etrange profanation des choses les plus
saintes? Et notre tombe, a nous, ne rend-elle pas bien plus religieusement
a la poussiere ce corps fait de poussiere, et qui doit redevenir poussiere?

J'avoue que je revis avec plaisir le jour, l'air, la lumiere et les fleurs;
il me semblait que je m'eveillais apres un effroyable cauchemar, et,
quoique je n'eusse touche a aucun des habitants de cette triste demeure,
j'etais comme poursuivi par une odeur cadavereuse dont je ne pouvais me
debarrasser. En arrivant a la porte de la ville, notre cocher s'arreta pour
laisser passer une litiere, precedee d'un homme tenant une sonnette
et suivie de deux autres litieres: c'etait un homme qu'on portait aux
Capucins. Cette maniere de transporter les trepasses, assis, habilles et
fardes, dans une chaise a porteurs, me parut digne du reste. Les deux
litieres qui suivaient la premiere etaient occupees, l'une par le cure,
l'autre par son sacristain.

Je fis un des plus mauvais diners de ma vie, non pas que celui de l'hotel
fut mauvais, mais j'etais poursuivi par l'image du mort que je venais de
voir secher sur le gril. Quant a Arami, il mangea comme si de rien n'etait.

Apres le diner nous allames au theatre; deux des principaux seigneurs de
Sicile s'etaient faits entrepreneurs, et etaient parvenus a reunir une
assez bonne troupe: on jouait _Norma_, ce chef-d'oeuvre de Bellini.

J'avais deja beaucoup entendu parler de l'habitude qu'ont les Siciliens de
dialoguer par gestes, d'un bout a l'autre d'une place, ou du haut en bas
d'une salle; cette science, dont la langue des sourds-muets n'est que l'_a,
b, c_, remonte, s'il faut en croire les traditions, a Denys le Tyran: il
avait prohibe sous des peines severes les reunions et les conversations,
il en resulta que ses sujets chercherent un moyen de communication qui
remplacat la parole. Dans les entr'actes, je voyais des conversations tres
animees s'etablir entre l'orchestre et les loges; Arami surtout avait
reconnu dans une avant-scene un de ses amis, qu'il n'avait pas vu depuis
trois ans, et il lui faisait avec les yeux, et quelquefois avec les mains,
des recits qui, a en juger par les gestes presses de notre compagnon,
devaient etre du plus haut interet. Cette conversation terminee, je lui
demandai si sans indiscretion je pouvais connaitre les evenements qui
avaient paru si fort l'emouvoir. "Oh! mon Dieu! oui, me repondit-il; celui
avec qui je causais est de mes bons amis, absent de Palerme depuis trois
ans, et il m'a raconte qu'il s'etait marie a Naples; puis qu'il avait
voyage avec sa femme en Autriche et en France. La, sa femme est accouchee
d'une fille, que malheureusement il a perdue. Il est arrive par le bateau a
vapeur d'hier; mais, comme sa femme a beaucoup souffert du mal de mer, elle
est restee au lit, et lui seul est venu au spectacle.

--Mon cher, dis-je a Arami, si vous voulez bien que je vous croie, il
faudra que vous me fassiez un plaisir.

--Lequel?

--C'est d'abord de ne pas me quitter de la soiree, pour que je sois sur que
vous n'irez pas faire la lecon a votre ami, et, quand nous le joindrons au
foyer, de le prier de nous repeter tout haut ce qu'il vous a dit tout bas.

--Volontiers, dit Arami.

La toile se releva; on joua le second acte de _Norma_, puis, la toile
baissee, les acteurs redemandes selon l'usage, nous allames au foyer, ou
nous rencontrames le voyageur.

--Mon cher, lui dit Arami, je n'ai pas parfaitement compris ce que tu
voulais me dire, fais-moi le plaisir de me le repeter.

Le voyageur repeta son histoire mot pour mot, et sans changer une syllabe a
la traduction qu'Arami m'avait faite de ses signes. C'etait veritablement
miraculeux.

Je vis six semaines apres un second exemple de cette faculte de muette
communication; c'etait a Naples. Je me promenais avec un jeune homme de
Syracuse, nous passames devant une sentinelle; ce soldat et mon compagnon
echangerent deux ou trois grimaces, que dans tout autre temps je n'eusse
pas meme remarquees, mais auxquelles les exemples que j'avais vus me firent
donner quelque attention.

--Pauvre diable! murmura mon compagnon.

--Que vous a-t-il donc dit? lui demandai-je.

--Eh bien! j'ai cru le reconnaitre pour Sicilien, et je me suis informe en
passant de quelle ville il etait; il m'a dit qu'il etait de Syracuse et
qu'il me connaissait parfaitement. Alors je lui ai demande comment il se
trouvait du service napolitain, et il m'a dit qu'il s'en trouvait si mal
que, si ses chefs continuaient de le traiter comme ils le faisaient, il
finirait certainement par deserter. Je lui ai fait signe alors que, si
jamais il en etait reduit a cette extremite, il pouvait compter sur moi, et
que je l'aiderais autant qu'il serait en mon pouvoir. Le pauvre diable m'a
remercie de tout son coeur, je ne doute pas qu'un jour ou l'autre je ne le
voie arriver.

Trois jours apres, j'etais chez mon Syracusain, lorsqu'on vint le prevenir
qu'un homme qui n'avait pas voulu dire son nom le demandait; il sortit, et
me laissa seul dix minutes a peu pres.--Eh bien! fit-il en rentrant, quand
je l'avais dit!

--Quoi?

--Que le pauvre diable deserterait.

--Ah! ah! c'est votre soldat qui vient de vous faire demander?

--Lui-meme; il y a une heure, son sergent a leve la main sur lui, et le
soldat a passe son sabre au travers du corps de son sergent. Or, comme il
ne se soucie pas d'etre fusille, il est venu me demander deux ou trois
ducats: apres-demain il sera dans les montagnes de la Calabre, et dans
quinze jours en Sicile.

--Eh bien! mais une fois en Sicile que fera-t-il? demandai-je.

--Heu! dit le Syracusain avec un geste impossible a rendre; il se fera
bandit.

J'espere que le compatriote de mon ami n'a pas fait mentir la prediction
susdite, et qu'il exerce a cette heure honorablement son etat entre
Girgenti et Palerme.




GRECS ET NORMANDS


Le lendemain, nous partimes pour Segeste, avec l'intention de nous arreter
au retour a Montreale.

Il y a huit lieues, a peu pres, de Palerme au tombeau de Ceres, et
cependant on nous prevint de prendre pour faire cette petite course les
precautions que nous avions deja prises pour venir de Girgenti, les voleurs
affectionnant singulierement cette route, deserte pour la plupart du temps
il est vrai, mais immanquablement parcourue par tous les etrangers qui
arrivent a Palerme. Les voleurs sont donc surs, quand il leur tombe
un voyageur sous la main, qu'il en vaut la peine, et, au defaut de la
quantite, ils se retirent sur la qualite.

Nous etions cinq hommes bien armes, et Milord, qui en valait bien un
sixieme; nous n'avions donc pas grand-chose a craindre. Nous primes place
dans la caleche decouverte, nos fusils a deux coups entre les jambes,
a l'exception d'un seul, qui s'assit pres du cocher, sa carabine en
bandouliere. Milord suivit la voiture, montrant les dents, et, moyennent
ces precautions, nous arrivames au lieu de notre destination sans accident.

Jusqu'a Montreale la route est delicieuse; c'est ce que les anciens
appelaient la _conque d'or_, c'est-a-dire un vaste bassin d'emeraude tout
bariole de lauriers roses, de myrtes et d'orangers, au-dessus desquels
s'eleve de place en place quelque beau palmier balancant son panache
africain. Au-dela de Montreale, sur le versant de la colline qui regarde
Aliamo, tout change d'aspect, la vegetation tarit, la verdure s'efface,
l'herbe parasite reprend ses droits, et l'on se trouve dans le desert.

Au detour du chemin, dans une des positions les plus pittoresques du monde,
seul reste debout entre tous les monuments de l'ancienne ville, on apercoit
le temple de Ceres, situe sur une espece de plate-forme d'ou il domine le
desert, triste et melancolique vestige d'une civilisation disparue.

Un prince troyen, nomme Hippotes, avait une fille fort belle, nommee
Egeste, qu'il exposa dans une barque sur la mer, de peur que le sort ne la
designat pour etre devoree par le monstre marin que Neptune avait suscite
contre Laomedon, lequel avait oublie de payer au susdit dieu la somme
convenue pour l'erection des murailles de Troie. Or, la premiere victime
offerte au monstre avait ete Hesione, fille du debiteur oublieux; mais
Hercule, qui l'avait rencontree sur sa route, l'avait delivree en passant,
et le monstre, reste a jeun, avait fait aux Troyens cette dure condition:
qu'on lui donnerait a devorer une jeune fille tous les ans. Les peres
et meres avaient fort crie, mais ventre affame n'a point d'oreilles; le
monstre avait tenu bon, et il avait fallu passer par ou il avait voulu.

Hippotes, dans la crainte que le sort ne tombat sur sa fille, et qu'un
autre Hercule ne se trouvat pas sur les lieux pour la delivrer, avait donc
prefere la mettre dans une barque pleine de provisions, et pousser la
barque a la mer. A peine y etait-elle, qu'une jolie brise des Dardanelles
s'etait elevee, et avait pousse le bateau tant et si bien, qu'il avait fini
par aborder pres de Drepanum, a l'embouchure du fleuve Crynise. Le Crynise
etait un des fleuves les plus galants de l'epoque; c'etait le cousin du
Scamandre et le beau-frere de l'Alphee. Il n'eut pas plutot vu la belle
Egeste, qu'il se deguisa en chien noir et vint lui faire sa cour. Egeste
aimait beaucoup les chiens, elle caressa fort celui qui venait au-devant
d'elle; puis, s'etant assise au pied d'un arbre, elle mangea quelques
grenades qu'elle avait cueillies sur le rivage, et s'endormit, le chien a
ses genoux.

Pendant son sommeil, elle fit un de ces reves comme en avaient fait Leda et
Europe, et, neuf mois apres, elle accoucha de deux fils qu'elle nomma,
l'un Eole, qu'il ne faut pas confondre avec le dieu des vents, et l'autre
Aceste. L'histoire ne dit pas ce que devint Eole; quant a Aceste, il batit
une ville sur le rivage de son pere, et, comme c'etait un fils pieux, il
l'appela Egeste du nom de sa mere.

La ville etait deja presque entierement construite, lorsqu'Enee, chasse
de Troie, aborda a son tour a Drepanum. Il envoya quelques-uns de ses
lieutenants pour explorer le pays, et ceux-ci lui rapporterent qu'ils
venaient de rencontrer un peuple de la meme origine qu'eux, et parlant leur
idiome. Enee descendit a terre aussitot, s'avanca vers la ville, et trouva
Aceste au milieu de ses ouvriers; les deux princes se saluerent, se
nommerent, et reconnurent qu'ils etaient cousins issus de germain.

Tous ceux qui ont explique le cinquieme livre de l'Eneide, savent comment
le heros troyen, ayant eu le malheur de perdre son pere, celebra des jeux
en son honneur, sur le mont Erix, et comment le bon roi Aceste fut choisi
par lui pour etre le juge de ces jeux. C'est a peu pres la derniere mention
qu'on trouve de lui dans l'histoire.

Ce sage roi mort, ses sujets n'eurent rien de plus presse que de se
disputer avec les Selinuntins, a propos de quelques arpents de terre qui se
trouvaient entre les deux villes. Une guerre acharnee eclata entre les deux
peuples. Il est fort difficile de preciser le temps que dura cette guerre.
Enfin, Selinunte s'etant alliee avec Syracuse, Egeste s'allia avec
Leontium. Cette alliance ne rassura pas, a ce qu'il parait, le pauvre petit
peuple, car il envoya demander des secours aux Atheniens.

Les Atheniens etaient fort obligeants quand on les payait bien; ils
resolurent de s'assurer d'abord des moyens pecuniaires des Egestains, puis
de les secourir apres, s'il y avait lieu. Ils envoyerent des deputes, a qui
on fit voir une certaine quantite de vases d'or et d'argent renfermes dans
le temple de Venus Erycine; les deputes reconnurent qu'Athenes pouvait
faire ses frais, et Athenes envoya Nicias, qui commenca par demander une
avance de trente talents: c'etait une vingtaine de mille francs de notre
monnaie. Les Egestains trouverent la chose raisonnable et payerent. Nicias
joignit alors sa cavalerie a la leur, et s'empara de la ville d'Hycare,
dont il fit vendre les habitants: cette vente produisit cent vingt talents,
quatre-vingt mille francs a peu pres, dont il oublia de donner la moitie
aux Egestains. Au nombre des femmes vendues, il y avait une jeune fille de
douze ans deja celebre pour sa beaute. Cette jeune fille, transportee a
Corinthe, fut depuis la celebre Lais, dont la beaute obtint bientot une
telle reputation, que les peintres, dit Athenee, venaient la trouver en
foule pour s'inspirer de cet illustre modele. Mais tous n'etaient point
admis en sa presence, et sa vue coutait quelquefois si cher, que du prix
qu'elle y mettait est venu le proverbe: il n'est pas donne a tout le monde
d'aller a Corinthe.

Mais le triomphe d'Egeste ne fut pas long; Nicias fut battu, pris par les
Syracusains, et condamne a mort. Egeste retomba sous la domination de
Selinunte, et demeura dans cet etat d'asservissement jusqu'a ce que Annibal
l'Ancien petit-fils d'Amilcar, eut detruit Selinunte apres huit jours
d'assaut. Egeste fit alors naturellement partie du bagage du vainqueur.
Lors de la premiere guerre punique, elle se souvint qu'elle etait du meme
sang que les Romains et se revolta; les Carthaginois n'etaient pas pour les
demi-mesures: ils raserent la ville, et transporterent a Carthage tout ce
qu'ils y trouverent de precieux.

Les Romains triompherent; la malheureuse ville agonisante se reprit alors
a la vie. Soutenue par le senat, qui lui donna avec la liberte un riche et
vaste territoire, et qui ajouta un S a son nom, pour eloigner de ce nom
l'idee du mot _egestas_, qui veut dire _pauvrete_, elle releva ses maisons,
ses temples et ses murailles. Mais ses murailles etaient a peine relevees,
qu'elle eut l'imprudent courage de refuser a Agathocle le tribut qu'il
demandait. Ce fut la fin de Segeste; le tyran la condamna a mort a
l'executa comme un seul homme: un jour suffit a sa destruction, et, pour en
perpetuer le souvenir, il defendit aux peuples environnants d'appeler la
place ou avait ete Segeste autrement que Dicepolis, c'est-a-dire la ville
du chatiment.

Un seul temple survecut a l'aneantissement general: c'est celui qui est
encore debout, et que l'on croit consacre a Ceres. C'est dans ce temple
qu'etait la fameuse statue en bronze de Ceres, qui, prise par les
Carthaginois lorsqu'ils raserent la ville, fut rendue aux Segestains par
Scipion l'Africain, et plus tard enlevee definitivement par Verres pendant
sa preture.

Deux petits ruisseaux, que nous traversames a sec et qui prennent un filet
d'eau l'hiver, avaient ete appeles le Scamandre et le Simois, en souvenir
des deux fleuves troyens. Le Simois est aujourd'hui _il fiume San-Bartolo_;
l'autre n'a plus meme de nom.

Jadin prit une vue du temple; nous laissames aupres de lui, pour le garder,
un des hommes de notre escorte, arme d'un fusil qui ne le quittait jamais
le jour, et pres duquel il couchait la nuit; nous nous mimes ensuite a
chasser au milieu d'immenses plaines couvertes de chardons et de fenouil.
Malgre l'admirable disposition du terrain pour la chasse, je ne rencontrai
que deux couleuvres, que je tuai, l'une d'un coup de talon de botte, et
l'autre d'un coup de fusil.

Tout en chassant, nous arrivames aux ruines d'un theatre, mais c'etait si
peu de chose aupres de ceux d'Orange, de Taormine et de Syracuse, que nous
ne nous occupames que de la vue qu'on decouvre du haut de ses marches. On
domine la baie de Castellamare, l'ancien port de Segeste.

Il etait trop tard pour que notre cocher voulut revenir le meme soir a
Palerme: tout ce qu'il consentit a faire pour nous fut de nous donner le
choix, d'aller coucher a Calatani, ou a Aliamo. Sur l'assurance que nous
donnerent les gardiens du temple, que le cure d'Aliamo tenait auberge, et
que cette auberge etait habitable, nous nous decidames pour cette derniere
ville. Je porte trop de respect a l'Eglise pour rien dire de l'auberge du
cure d'Aliamo. Nous en partimes le lendemain matin a six heures; a neuf
heures nous etions a Montreale. Nous nous y arretames pour dejeuner, puis
nous allames visiter le Dome.

Le Dome de Montreale est peut-etre le monument qui offre l'alliance la plus
precieuse des architectures grecque, normande et sarrasine. Guillaume le
Bon le fonda vers l'an 1180, a la suite d'une vision: fatigue de la chasse,
il s'etait endormi sous un arbre; la Vierge lui apparut et lui revela qu'au
pied de cet arbre il y avait un tresor; Guillaume fouilla la terre; il
trouva le tresor, et batit le Dome. Les portes furent faites sur le modele
de celles de Saint-Jean, a Florence, en 1186; cette inscription, gravee
sur l'une d'elles, ne laisse pas de doute sur leur auteur: _Bonanus, civis
Pisanus, me fecit_. "Bonano, citoyen de Pise, me fit."

Guillaume ordonna que son tombeau serait eleve dans le temple qu'il avait
fait batir, et y fit transporter ceux de Marguerite sa mere, de Guillaume
le Mauvais, son pere, et de Roger et Henri ses freres, morts, l'un a l'age
de huit ans, l'autre a l'age de treize ans. Son voeu fut d'abord accompli,
mais d'une etrange sorte, car, etant mort tout a coup d'une fievre qui le
prit a son retour de Syrie, age de trente-six ans, et apres vingt-quatre
ans de regne, il fut couche par son successeur, Tancrede le Batard, dans
une simple fosse creusee au pied du tombeau de son pere Guillaume le
Mauvais. Ce ne fut qu'en 1575 que ses ossements furent exhumes par
l'archeveque don Luis de Torre, et deposes dans une tombe de marbre blanc,
elevee sur une estrade de meme matiere. Une pyramide s'elevait sur ce
tombeau, et sur une des faces de la pyramide etait grave ce passage du
psaume cent dix-septieme, que les rois normands avaient adopte pour leur
devise: _Dextera Domini fecit virtutem_.

En 1811, le feu prit au Dome: une partie de la voute s'ecroula et
endommagea plus ou moins les tombeaux; ceux de Marguerite, de Roger
et d'Henri furent entierement brises: leurs ossements, recueillis
immediatement, n'offrirent rien de particulier; le tombeau de Guillaume II
ne contenait qu'un crane, auquel pendait une longue meche de cheveux roux.
Ce signe indelebile de la race normande et quelques autres debris etaient
couverts d'un drap de soie couleur d'or. Ces ossements se trouvaient
enfermes dans une caisse en bois peinte en bleu, toute parsemee d'etoiles
et marquee d'une croix rouge. Le corps ne paraissait pas meme avoir ete
embaume, car une relation de sa premiere exhumation, en 1575, atteste qu'a
cette epoque il n'etait guere en meilleur etat que lorsqu'il fut retrouve
en 1811. Mais le tombeau qui attira plus specialement l'attention
des antiquaires, fut celui de Guillaume le Mauvais. A l'ouverture du
sarcophage, on trouva d'abord une caisse de cypres enveloppee d'une espece
de drap de satin de couleur feuille morte, et, cette caisse ouverte, on
decouvrit le cadavre du roi parfaitement conserve, quoique six siecles et
demi se fussent ecoules depuis son inhumation. Conforme a la description
donnee par l'histoire, il avait pres de six pieds de long. Le visage et
tous les membres etaient intacts, moins la main droite qui manquait;
une barbe rousse, a laquelle se reunissaient des moustaches pendantes,
descendait jusque sur sa poitrine; les cheveux etaient de la meme couleur,
et quelques meches, arrachees du crane, etaient eparpillees dans le cote
gauche de la biere. Le cadavre etait couvert de trois tuniques superposees:
la premiere etait une espece de longue veste avec des manches de drap de
satin de couleur d'or, qui conservait encore un beau lustre; elle partait
du cou et descendait jusqu'aux mollets en bouffant sur les hanches. Sous
cette veste etait un autre vetement de lin qui, partant du cou comme le
premier, descendait jusqu'a mi-jambe; il etait en tout semblable a une aube
de pretre; cette espece d'aube etait serree autour de la taille par une
ceinture de soie couleur d'or dont les deux bouts se reunissaient sur le
nombril au moyen d'une boucle. Enfin, sous ce vetement etait une chemise
qui partait egalement du cou, mais qui couvrait tout le corps. Les jambes
etaient chaussees de longues bottes de drap qui montaient presque jusqu'au
haut des cuisses, et qui, a leur partie superieure, etaient rabattues sur
une largeur de trois pouces. La couleur de ce drap etait feuille morte, et
il paraissait avoir fait partie du meme morceau qui recouvrait la biere. La
main gauche, la seule qui restat, etait nue, et tout aupres on voyait le
gant de la main droite; ce gant etait en soie tricotee de couleur d'or, et
sans aucune couture.

Vers une des extremites de la caisse, on retrouva une petite monnaie de
cuivre; au centre etait une aigle couronnee, et au-dessus de cette aigle,
une croix et quelques lettres dont on ne put retrouver la signification.

Il y avait peu de difference entre le costume de Guillaume et ceux qui
revetaient les cadavres de Henri et de Frederic II, retrouves a Palerme,
en 1784, ce qui prouve que ce costume etait l'habit royal des souverains
normands.

Pres du Dome est l'abbaye, et attenant a l'abbaye est le cloitre,
merveilleuse construction de style arabe, soutenue par deux cent seize
colonnes, dont pas une ne presente la meme ornementation. Sur l'un des
chapiteaux on voit represente Guillaume II a genoux, offrant son eglise a
la Vierge. C'est ce cloitre qui a servi de modele pour la decoration du
troisieme acte de _Robert-le-Diable_.

C'etaient de vaillants hommes, il faut l'avouer, que ces Normands. Au
VIIe siecle, ils quittent la Norvege, et apparaissent dans les Gaules.
Charlemagne passe sa vie a les repousser, et lorsqu'il croit etre
debarrasse d'eux a tout jamais, il voit reparaitre a l'horizon leurs
vaisseaux si nombreux, que decourage, non pas pour lui, mais pour ses
descendants, le vieil empereur croise les bras et pleure silencieusement
sur l'avenir. En effet, un siecle ne s'est pas ecoule, qu'ils remontent la
Seine et viennent assieger Paris. Repousses en Neustrie par Eudes, fils de
Robert le Fort, ils s'y cramponnent au sol, il est impossible de les en
arracher, et Charles le Simple traite avec Rollon, leur chef. A peine le
traite est-il fait qu'ils batissent les cathedrales de Bayeux, de Caen et
d'Avranches. Le reste de la Gaule n'a point une langue encore, et se debat
entre le latin, le teuton et le roman, qu'ils ont deja des trouveres. Les
romans de Rou et de Benoit de Saint-Maur precedent de cent vingt ans les
premieres poesies provencales, Guillaume le Batard, en 1066, a son poete
Taillefer, qui l'accompagne, et auquel il donne l'homerique mission de
chanter une conquete qui n'est pas encore entreprise. Puis, a peine
l'Angleterre conquise (et il ne leur faut qu'une bataille pour cela),
les vainqueurs se substituent aux vaincus, brisent l'ancien moule saxon,
changent la langue, les moeurs, les arts; de sorte qu'on ne voit plus
qu'eux a la surface du sol, et que la population premiere disparait comme
aneantie.

Pendant que ces faits s'accomplissent vers l'occident, il s'opere a
l'orient quelque chose de plus incroyable encore; une quarantaine de
Normands, egares a leur retour de Jerusalem, ou ils ont ete faire une
croisade pour leur compte, debarquent a Salerne et aident les Lombards a
battre les Sarrasins. Serguis, duc de Naples, pour les recompenser de ce
service, leur accorde quelques lieues de terrain entre Naples et Capoue;
ils y fondent aussitot Averse, que Ranulphe gouverne avec le titre de
comte. Ils ont un pied en Italie, c'est tout ce qu'il leur faut. Attendez,
voici venir Tancrede de Hauteville et ses fils. En 1035, ils abordent sur
les cotes de Naples. Deux ans apres, ils aident l'empereur d'Orient a
reconquerir la Sicile sur les Sarrasins, s'emparent de la Pouille pour leur
propre compte, se font nommer ducs de Calabre, flottent un instant indecis
entre les deux grands partis qui divisent l'Italie, se font guelfes; et,
investis d'hier par les papes, ils les recompensent a leur tour en les
soutenant contre les empereurs d'Occident. Et combien de temps leur a-t-il
fallu pour tout cela? De 1035 a 1060, vingt-cinq ans.

Place a Roger, le grand comte. Ce n'est plus assez pour lui d'etre comte de
Pouille et duc de Calabre; il enjambe le detroit, prend Messine en 1061,
et Palerme en 1072. Dans l'espace de onze ans, il a aneanti la puissance
sarrazine. Mais ce n'est pas tout pour lui que d'etre conquerant comme
Alexandre, et legislateur comme Justinien; il lui faut encore reunir en lui
le pouvoir sacerdotal au pouvoir militaire, la mitre a l'epee: il se fait
nommer legat du pape en 1098, et meurt en 1101, leguant a ses descendants
ce titre, aujourd'hui encore un des plus precieux du roi de Naples actuel.

Son fils Roger lui succede, mais ce n'est plus assez pour celui-ci d'etre
comte de Sicile et de Calabre, duc de Pouille et prince de Salerne. En
1130, il se fait nommer roi de Sicile, et en 1146 il s'empare d'Athenes et
de Corinthe, d'ou il rapporte les muriers et les vers a soie. En 1154, il
meurt, laissant la Sicile a son fils, Guillaume le Mauvais: c'est celui que
nous avons trouve revetu de ses habits royaux, dans le tombeau brise de
Montreale, et qui, couche dans sa biere, a six pieds de long. Guillaume
II, son fils, lui succede, et batit le Dome de Montreale, la cathedrale
de Palerme et le palais Royal. Celui-la, c'est Guillaume le Pacifique,
Guillaume le poete, Guillaume l'artiste. Il profite a la fois de la
civilisation grecque, arabe et occidentale; il prend aux Occidentaux la
pensee mystique, aux Arabes la forme, aux Grecs l'ornementation; trouve le
temps de faire une croisade, et revient mourir, a trente-six ans, pres de
ce Dome de Montreale qu'il a bati.

En lui s'eteint la descendance legitime du grand comte. Il a pour
successeur un batard de Roger, duc de Pouille, nomme Tancrede. Celui-la
regne cinq ans sans que l'histoire s'en occupe. Avec lui meurt le dernier
des rois normands. Henri VI, qui a epouse Constance, fille de Roger, lui
succede. La famille de Souabe est sur le trone de Sicile.

Il nous restait quelques heures pour visiter La Favorite, chateau royal
auquel la predilection que lui portaient Caroline et Ferdinand a fait
donner son nom. Pendant leur long sejour en Sicile, La Favorite etait la
residence d'ete des deux exiles. C'est de La Favorite que partit lady
Hamilton, pour aller obtenir de Nelson la rupture de la capitulation de
Naples. Nelson, pour une nuit de plaisir, manqua a la parole donnee, et
vingt mille patriotes payerent de leur tete la defaite d'Emma Lyonna,
l'ancienne courtisane de Londres.

La Favorite est un nouveau caprice dans le genre de la folie palagonienne;
seulement, a La Favorite, tout est chinois: interieur et exterieur,
ameublement et jardin. On ne sort pas des kiosques, des pagodes, des ponts,
des sonnettes et des grelots. Il est inutile de dire que tout cela est d'un
gout detestable et dans le genre du plus mauvais Louis XV.

En rentrant a Palerme, nous trouvames tout notre equipage qui nous
attendait a la porte de l'hotel. Le speronare etait entre dans le port le
matin meme, apres un excellent voyage. Il apportait avec lui une provision
de vin de marsala achetee sur les lieux. Il fallut nous laisser baiser les
mains par tous ces braves gens, auxquels nous donnames rendez-vous a bord
pour le lundi suivant.




CHARLES D'ANJOU


Il y a, a un mille a peu pres de Palerme, sur les bords de l'Orethe, et
pres du Campo-Santo actuel, une petite eglise qu'on appelle l'eglise du
Saint-Esprit. Elle n'a rien de remarquable sous le rapport de l'art, mais
elle garde pour les Palermitains un grand souvenir. C'est a la porte
de cette eglise que commenca le massacre des Vepres siciliennes. Aussi
n'avions-nous garde de manquer a lui faire notre visite.

Que ceux qui m'ont suivi dans mes excursions pittoresques veuillent bien
m'accompagner un instant dans cette excursion historique, la chose en vaut
la peine.

Le pape Alexandre IV venait de mourir. La bataille de Monte-Aperto,
au succes de laquelle Manfred avait concouru en envoyant mille de ses
cavaliers en aide aux Gibelins, avait consolide la puissance imperiale en
Italie, et avait place Manfred a la tete du parti aristocratique. Urbain
IV, en montant sur le trone pontifical, vit que, s'il voulait rendre a Rome
son ancienne suprematie, c'etait Manfred qu'il fallait frapper.

La chose etait d'autant plus facile que Manfred donnait par sa conduite
grande prise a la censure ecclesiastique. On le soupconnait d'avoir
accelere la mort de son pere Frederic II [1], et de son frere Conrad. En
outre, au lieu de combattre les Sarrasins partout ou il les rencontrait,
comme l'avaient fait ses predecesseurs normands, il s'etait allie avec eux,
et il avait un corps d'infanterie et de cavalerie arabe dans son armee.

Note:

[1] L'excommunication contre la maison de Souabe remontait a Frederic
H. Ce fut a propos de cette excommunication qu'un cure de Paris, charge
de proclamer l'interdit, et rie voulant pas se prononcer entre deux
antagonistes aussi puissants, s'acquitta de cette difficile mission en
laissant tomber du haut de la chaire ces paroles pleines de sens: "J'ai
ordre de denoncer l'empereur comme excommunie. J'ignore pourquoi. J'ai
appris seulement qu'il y avait un grand differend entre lui et le pape. Je
ne sais de quel cote est le bon droit. En consequence, autant que je
le puis, je donne ma benediction a celui des deux qui a raison, et
j'excommunie celui qui a tort."]


Urbain IV, de son cote, devait etre plus qu'aucun autre de ses
predecesseurs porte a soutenir le parti guelfe de tout son pouvoir. Ne a
Troyes en Champagne, dans les derniers rangs du peuple, il avait grandi
soutenu par son seul genie. Eveque de Verdun d'abord, puis patriarche de
Jerusalem, il etait revenu en 1261 de la Terre-Sainte, et avait trouve le
Saint-Siege vacant. Huit cardinaux, dernier reste du sacre college, etaient
reunis en conclave pour elire un successeur a Alexandre IV, et venaient
de passer trois mois a essayer inutilement de reunir la majorite sur l'un
d'entre eux. Lasse de ces tentatives infructueuses, un des votants mit sur
son billet le nom du patriarche de Jerusalem. Au scrutin suivant, ce nom
reunit la majorite, et l'elu du sort devint le vicaire de Dieu sous le nom
d'Urbain IV.

Il etait temps que l'interregne cessat; des fenetres du Vatican le nouveau
pape pouvait voir les Sarrasins errants dans la campagne de Rome. Urbain
IV non seulement leur ordonna d'en sortir, mais encore, les traitant comme
leurs freres d'Afrique et de Syrie, il publia une croisade contre eux.
Quelques-uns disent meme que, couvert d'une cuirasse et le visage voile par
un casque, il prit rang parmi les chevaliers, et, joignant le tranchant
du glaive a la force de la parole il les repoussa de sa main au-dela des
frontieres du Saint-Siege.

Mais Urbain n'etait pas homme a s'arreter la. Manfred apprit en meme temps
que ses soldats avaient ete repousses et qu'il etait cite a comparaitre
devant le pape, pour rendre compte de ses liaisons avec les Sarrasins,
de son obstination a faire executer les saints mysteres dans les lieux
interdits, et des executions de deux ou trois de ses sujets, executions que
la bulle pontificale qualifiait de meurtres. Manfred, comme on le pense
bien, se rit de cet ordre et refusa d'obeir.

Alors Urbain IV se tourna vers la France, son pays natal. Le saint roi
Louis regnait. Le pape lui offrit le royaume de Sicile pour lui ou pour
un de ses fils. Mais Louis avait un coeur d'or; c'etait la loyaute, la
noblesse et la justice faites homme. Tout en reverant les decisions du
Saint-Pere, il lui sembla instinctivement qu'il n'avait pas le droit de
prendre une couronne posee legitimement sur la tete d'un autre, et dont
a defaut de cet autre son neveu etait heritier. Il exprima des scrupules
qu'une longue lettre d'Urbain IV ne put vaincre. Le pape alors se tourna
vers Charles d'Anjou, frere du roi, et lui envoya le bref d'investiture.

Charles d'Anjou etait une des puissantes organisations du XIIIe siecle,
qui a vu naitre tant d'hommes de fer. Il pouvait avoir a cette epoque
quarante-huit ans environ; c'etait le frere puine de saint Louis, avec
lequel il avait fait la croisade d'Egypte, et dont il avait partage la
captivite a Mansourah. Il avait epouse Beatrix, la quatrieme fille de
Raimond Beranger, qui avait marie les trois autres: l'ainee, Marguerite, a
Louis IX, roi de France; la seconde, Leonor, a Henri III, roi d'angleterre;
et la troisieme, a Richard, duc de Cornouailles et roi des Romains. Charles
d'Anjou etait donc, apres les rois regnants, un des plus puissants princes
du monde, car, comme fils de France, il possedait le duche d'Anjou, et,
comme mari de Beatrix, il avait herite du comte de Provence.

En outre, dit Jean Villani, son historien, c'etait un homme sage et prudent
au conseil, preux et fort dans les armes, severe et redoute des rois
eux-memes, car il avait de hautes pensees qui l'elevaient aux plus hautes
entreprises; car il etait perseverant dans le bonheur et inebranlable dans
l'adversite; car il etait ferme et fidele dans ses promesses, parlant peu,
agissant beaucoup, ne riant presque jamais, ne prenant plaisir ni aux
mimes, ni aux troubadours, ni aux courtisans; decent et grave comme un
religieux, zele catholique, et apte a rendre justice. Sa taille etait haute
et nerveuse, son teint olivatre, son regard terrible. Il paraissait fait
plus qu'aucun autre seigneur pour la majeste royale, demeurait douze ou
quinze heures a cheval, couvert de son harnais de guerre sans paraitre
fatigue, ne dormait presque point, et s'eveillait toujours pret au conseil
ou au combat.

Voila l'homme sur lequel Urbain IV, dans son instinct de haine contre les
Gibelins, avait jete les yeux. Simon, cardinal de Sainte-Cecile, partit
pour la France, et, au nom du pape, lui remit le bref d'investiture.

Charles d'Anjou tenait ce bref a la main, lorsqu'en rentrant chez lui, il
trouva sa femme en pleurs; cette douleur l'etonna d'autant plus que Beatrix
avait pres d'elle, a cette epoque, les deux soeurs qu'elle aimait le plus,
Marguerite et Leonor. En apercevant son mari, qu'elle n'attendait point,
elle essaya de cacher ses larmes; mais ce fut inutilement. Charles lui
demanda ce qu'elle avait; au lieu de lui repondre, Beatrix eclata en
sanglots. Charles insista plus fortement encore, et alors Beatrix lui
raconta que quelques minutes auparavant elle avait ete faire une visite
a ses deux soeurs, et qu'apres les avoir embrassees, elle avait voulu
s'asseoir aupres d'elles sur un fauteuil pareil au leur, mais qu'alors
la reine d'Angleterre lui avait tire ce fauteuil des mains et lui avait
dit:--Vous ne pouvez vous asseoir sur un siege pareil au notre; prenez donc
un tabouret ou tout au plus une chaise, car ma soeur est reine de France,
et moi je suis reine d'Angleterre; tandis que vous n'etes, vous, que
duchesse d'Anjou et comtesse de Provence.

Charles d'Anjou laissa errer sur ses levres un de ces sourires rares et
amers qui assombrissaient son visage au lieu de l'eclairer; et, ayant
embrasse Beatrix, il lui dit:

--Allez retrouver vos soeurs, asseyez-vous sur un siege pareil a leurs
sieges; car, si elles sont reines de France et d'Angleterre, vous etes,
vous, reine de Naples et de Sicile.

Mais ce n'etait pas le tout que de prendre un vain titre; il fallait en
realite conquerir le trone auquel ce titre etait attache. Charles leva
un impot sur ses vassaux d'Anjou et de Provence, Beatrix vendit tous ses
bijoux, a l'exception de son anneau de mariage. Saint Louis lui-meme,
desireux de voir son frere occuper ailleurs qu'en France son esprit actif
et entreprenant, vint a son aide; et Charles, grace a tous ces moyens
reunis, aux promesses qu'il fit, et dont son honneur et son courage etaient
les garants, parvint a reunir une armee de cinq mille chevaux, quinze
mille fantassins et dix mille arbaletriers. Mais, dans la hate qu'il avait
d'arriver a Rome et de remplir dans la ville pontificale l'office de
senateur, qui lui avait ete defere, il prit avec lui mille chevaliers
seulement, s'embarqua sur une petite flotte de vingt galeres qu'il tenait
prete et fit voile pour Ostie, laissant la conduite de son armee a Robert
de Bethune, son gendre.

Manfred placa a l'embouchure du Tibre le comte Guido Novello, qui
commandait pour lui en Toscane. Le comte Guido Novello qui gouvernait les
galeres reunies de Pise et de Sicile, avait une flotte triple de celle de
Charles d'Anjou; mais Dieu avait decide que Charles d'Anjou serait roi. Il
ouvrit la main et en laissa tomber la tempete; la tempete faillit jeter la
flotte de Charles d'Anjou sur les cotes de Toscane, mais elle eloigna celle
de Guido Novello des cotes romaines. Charles d'Anjou poussa en avant avec
son vaisseau, aborda seul a Ostie; puis, se jetant sur une barque avec cinq
ou six chevaliers seulement, il remonta le Tibre et vint loger au couvent
de Saint-Paul-hors-les-murs, bien plus comme un fugitif que comme un
conquerant.

Pendant ce temps, Urbain IV etait mort; mais, poursuivant son projet
au-dela de sa vie, il avait, avant de mourir, cree une vingtaine de
cardinaux auxquels il avait fait jurer de lui donner pour successeur le
cardinal de Narbonne, francais comme lui, et de plus sujet immediat de
Charles d'Anjou. Les cardinaux avaient tenu parole, et Guido Fulco, elu
presque a l'unanimite pendant le temps meme qu'il etait en mission pres de
Charles, etait monte sur le trone pontifical en prenant le nom de Clement
IV.

Charles avait donc la certitude d'etre bien recu a Rome; seulement, il n'y
voulait faire son entree qu'avec une suite digne d'un prince tel que lui.
Il resta donc au couvent de Saint-Paul-hors-les-murs, au risque d'etre
enleve par quelque parti de Gibelins, jusqu'au moment ou les galeres qu'il
avait perdues dans la mer de Toscane arriverent a leur tour a Ostie.
Charles assembla aussitot ses chevaliers, et le 24 mai 1265, il fit son
entree dans la capitale du monde chretien avec le titre solennel de
defenseur de l'Eglise.

Pendant ce temps, le reste de l'armee passait les Alpes, descendait dans
le Piemont, traversait le Milanais, evitait Florence la gibeline, gagnait
Ferrare, et, se recrutant partout des Guelfes qu'elle rencontrait sur son
chemin, arrivait devant Rome dans les derniers jours de l'annee 1265.

Il etait temps. Tous les sacrifices avaient ete faits pour l'amener la:
Charles d'Anjou et le pape y avaient epuise leurs tresors; tous deux
manquaient d'argent: il n'y avait donc pas une minute a perdre, il fallait
marcher a l'ennemi, et payer les soldats par une victoire.

Charles d'Anjou ne voulut pas meme attendre le retour du printemps: il se
mit a la tete de son armee, et, dans les premiers jours de fevrier, il
s'avanca vers Naples par la route de Ferentino.

En arrivant a Ceperano, les Francais apercurent les avant-postes ennemis,
commandes par le comte de Caserte, beau-frere de Manfred: il defendait un
passage du Garigliano, admirablement fortifie par la nature. Les Francais
examinerent la position et reconnurent sa superiorite; decides toutefois
a traverser le fleuve, ils n'en marcherent pas moins a l'ennemi; mais
l'ennemi ne les attendit pas, et a leur grand etonnement leur livra le
passage. Alors Charles d'Anjou reconnut qu'il y avait folie ou trahison
parmi les lieutenants de Manfred, et en remercia Dieu tout haut.

Le fleuve fut donc franchi sans que l'on frappat un coup de lance, et l'on
s'avanca vers les deux forteresses de Rocca et de San-Germano; celles-ci
n'etaient point defendues par des Napolitains, mais par des Arabes; aussi
la lutte fut-elle longue et sanglante. Enfin toutes deux furent escaladees,
et, comme les Sarrasins qui les defendaient ne purent pas fuir, et
dedaignerent de se rendre, ils furent massacres jusqu'au dernier.

A la nouvelle de ces deux succes si inattendus, le decouragement se mit
parmi les Apuliens. Aquino ouvrit ses portes, les gorges d'Alifes furent
livrees, et Charles et ses soldats deboucherent dans les plaines de
Benevent, ou les attendaient Manfred et son armee.

On peut dire, sans exageration aucune, que l'Europe tout entiere avait
les yeux fixes sur ce petit coin de terre, ou allait se decider la grande
question guelfe et gibeline, qui separait l'Italie et l'Allemagne depuis un
siecle et demi; c'etaient le pape et l'empereur aux mains dans la personne
de leurs lieutenants, et ces lieutenants etaient, non seulement deux des
plus grands princes, mais encore deux des plus braves capitaines qui
fussent au monde.

Aussi ni l'un ni l'autre ne faillirent a leur renommee ni a leur destin.
Charles d'Anjou, en apercevant les soldats de Manfred, se retourna vers ses
chevaliers, et dit: "Comtes, barons, chevaliers et hommes d'armes, voici
le jour que nous avons tant desire: donc, au nom de Dieu et de Notre
Saint-Pere le pape, en avant!"

Et alors il fit quatre brigades de sa cavalerie; la premiere, qui etait de
mille chevaliers francais commandes par Guy de Montfort et le marechal de
Mirepoix; la seconde, qui etait de neuf cents chevaliers provencaux et des
auxiliaires romains, qu'il se reserva de mener lui-meme; la troisieme, qui
etait de sept cents chevaliers flamands, brabancons et picards, et qui fut
mise sous les ordres de Robert de Flandres et de Gilles Lebrun, connetable
de France; enfin la quatrieme, qui se composait de quatre cents emigres
florentins, vieux debris de Monte-Aperto, et que conduisait Guido Guerra,
cet eternel ennemi des Gibelins.

Lorsque Manfred apercut de son cote les troupes francaises, il s'arma, a
l'exception de son casque, dont il attacha lui-meme le cimier, qui etait
un aigle d'argent, afin de n'avoir plus qu'a le mettre sur sa tete;
puis, montant a cheval, il s'avanca au milieu de ses capitaines en
disant:--Comtes et barons, c'est ici qu'il me faut vaincre en roi ou mourir
en chevalier, quoique ce ne soit pas l'avis de quelques-uns de vous, je le
sais; je ne ferai donc pas un pas pour eviter la bataille. Appareillez-vous
sans plus tarder, car voici les Francais qui viennent a nous!

Et au meme instant il disposa son armee en trois brigades: la premiere de
douze cents chevaux allemands commandes par le comte Giordano Lancia, et
la troisieme de quatorze cents chevaux apuliens et sarrasins, dont il se
reserva le commandement pour lui-meme.--On voit que, pour l'un et l'autre
parti, les historiens ne font aucun compte de l'infanterie.--Le fleuve
Calore, qui coule devant Benevent, separait les deux armees.

Au moment ou Manfred prit ses dispositions pour soutenir la bataille et ou
il devint evident pour les Francais qu'ils allaient en venir aux mains avec
leurs ennemis, le legat du pape monta sur un bouclier que quatre hommes
eleverent sur leurs epaules; puis il benit Charles d'Anjou et ses
chevaliers, donnant a chacun l'absolution de ses peches; et tous la
recurent a genoux comme devaient le faire des soldats du Christ et des
defenseurs de l'Eglise.

Les Francais s'avancerent vers la riviere avec lenteur et precaution, car
ils ignoraient par quel moyen ils pourraient la franchir, lorsqu'ils virent
les archers sarrasins qui leur en epargnaient la peine en la traversant
eux-memes et en venant au-devant d'eux. Ces archers sarrasins passaient,
avec les anglais, pour les plus adroits tireurs de la terre, et ils etaient
bien autrement legers et rapides que ceux-ci. Aussi l'infanterie francaise,
mal armee, sans cuirasses, et ayant a peine quelques jaques rembourrees ou
quelques casques en cuir, ne put-elle tenir contre la nuee de fleches que
les voltigeurs arabes firent pleuvoir sur elle, et se retira-t-elle en
desordre. Alors Guy de Montfort et le marechal de Mirepoix, craignant que
cet echec n'ebranlat la confiance du reste de l'armee, fondirent sur les
archers avec la premiere brigade, en criant; Montjoie, chevaliers! Les
archers n'essayerent pas meme de resister a cette avalanche de fer qui
roulait sur eux; ils se disperserent dans la plaine, fuyant mais tirant
toujours. Les chevaliers francais, ardents a leur poursuite, commencerent
a se debander; alors le comte Galvano, qui commandait la premiere brigade,
pensant que le moment etait venu de charger cette troupe en desordre, leva
sa lance en criant: _Souabe, Souabe, chevaliers!_ et, descendant a son tour
dans la plaine, vint donner dans le flanc de la brigade francaise, qu'il
coupa presque en deux. Mais aussitot le comte de Galvano se vit charge
lui-meme par Guido Guerra et ses Guelfes; en meme temps le cri: Aux
chevaux, aux chevaux! circula dans les brigades francaise et florentine.
Les chevaliers de Charles d'Anjou commencerent a frapper les animaux
au lieu de frapper les hommes: les chevaux, moins bien armes que les
cavaliers, se renverserent les uns sur les autres; le trouble commenca de
se mettre parmi les cavaliers allemands. La seconde brigade de Manfred,
commandee par le comte Giordano Lancia, et composee de Toscans et de
Lombards, vint a leur secours, mais leur charge, mal dirigee, rencontra les
Allemands qui commencaient a fuir, et, au lieu de retablir le combat, ne
fit qu'augmenter le desordre. En ce moment, Charles d'Anjou fit passer
l'ordre a sa troisieme bataille de donner. Les Allemands, les Lombards et
les Toscans de Manfred se trouverent presque enveloppes: au milieu de tout
cela, on reconnaissait les Guelfes, qui, ayant a venger la defaite de
Monte-Aperto, faisaient merveille et frappaient les plus rudes coups. Les
archers sarrasins etaient devenus inutiles, car la melee etait telle que
leurs fleches tombaient egalement sur les Allemands et sur les Francais.
Manfred pensa qu'il ne fallait rien moins que sa presence et celle des
douze cents hommes de troupes fraiches qu'il s'etait reserves pour retablir
la bataille, et ordonna a ses capitaines de se preparer a le suivre. Mais,
au lieu de le seconder, les barons de la Pouille, le grand-tresorier
comte de la Cerra et le comte de Caserte tournerent bride et s'enfuirent,
entrainant avec eux neuf cents hommes a peu pres. C'est alors que Manfred
vit que l'heure etait venue, non plus de vaincre en roi, mais de mourir en
chevalier: ayant regarde autour de lui, et voyant qu'il lui restait encore
environ trois cents lances, il prit son casque des mains de son ecuyer;
mais, au moment ou il le posait sur sa tete, l'aigle d'argent qui en
formait le cimier tomba sur l'arcon de sa selle.--C'est un signe de Dieu,
murmura Manfred; j'avais attache ce cimier de mes propres mains, et
ce n'est point le hasard qui le detache. N'importe! en avant, Souabe,
chevaliers!--Et, abaissant sa visiere et mettant sa lance en arret, il alla
donner dans le plus epais de l'armee francaise, ou il disparut, n'ayant
plus rien qui le distinguat des autres hommes d'armes. Bientot la lutte
s'affaiblit de la part des Allemands. Les Toscans et les Lombards lacherent
pied; Charles d'Anjou, avec ses neuf cents chevaliers provencaux, se
rua sur ceux qui tenaient encore; les Gibelins, sans chef, sans ordres,
appelant Manfred qui ne repondait pas, prirent la fuite; les vainqueurs les
poursuivirent pele-mele et traverserent Benevent avec eux. Nul n'essaya de
rallier les vaincus, et en un seul jour, en une seule bataille, en cinq
heures a peine, la couronne de Naples et de Sicile echappa aux mains de la
maison de Souabe et roula aux pieds de Charles d'Anjou.

Les Francais ne s'arreterent que lorsqu'ils furent las de tuer. Leur perte
avait ete grande, mais celle des Gibelins fut terrible. Pierre des Uberti
et Giordano Lancia furent pris vivants; la soeur de Manfred, sa femme
Sibylle et ses enfants, furent livres et s'en allerent mourir dans les
cachots de la Provence; enfin cette belle armee, si pleine de courage et
d'espoir le matin, semblait s'etre evanouie comme une vapeur, et il n'en
restait que les cadavres couches sur le champ de bataille.

Pendant trois jours on chercha Manfred, car la victoire de Charles d'Anjou
etait incomplete si l'on ne retrouvait Manfred mort ou vif. Pendant trois
jours on examina un a un les chevaliers qui avaient ete tues; enfin un
valet allemand le reconnut, mit son cadavre en travers sur un ane, et
l'amena a Benevent, dans la maison qu'habitait Charles; mais, comme Charles
ne connaissait pas Manfred, et craignait qu'on ne le trompat, il ordonna
de coucher ce cadavre tout nu au milieu d'une grande salle, puis il appela
pres de lui Giordano Lancia. Pendant qu'on obeissait a son ordre, Charles
tira une chaise pres du cadavre et s'assit pour le regarder; il avait deux
larges et profondes blessures, l'une a la gorge et l'autre au cote droit de
la poitrine, et des meurtrissures par tout le corps, ce qui indiquait qu'il
avait recu un grand nombre de coups avant de tomber.

Pendant l'examen que faisait Charles de ce corps tout mutile, la porte
s'ouvrit, et Giordano Lancia apparut. A peine eut-il jete un coup d'oeil
sur le cadavre, quoiqu'il eut le visage couvert de sang, qu'il s'ecria en
se frappant le front: "O mon maitre! mon maitre! que sommes-nous devenus!"
Charles d'Anjou n'en demanda point davantage, il savait tout ce qu'il
desirait savoir: ce cadavre etait bien celui de Manfred.

Alors les chevaliers francais qui avaient ete querir Giordano Lancia, et
qui etaient entres derriere lui, demanderent a Charles d'Anjou de faire
au moins enterrer en terre sainte celui qui trois jours auparavant etait
encore roi de deux royaumes. Mais Charles repondit: "Ainsi ferais-je
volontiers; mais, comme il est excommunie, je ne le puis." Les chevaliers
courberent la tete, car ce que disait Charles etait vrai, et la malediction
pontificale poursuivait l'excommunie jusqu'au-dela de la mort. On se
contenta donc de lui creuser une fosse au pied du pont de Benevent, et de
rejeter la terre sur lui, sans mettre sur cette tombe isolee aucune marque
de ce qu'avait ete celui qu'elle renfermait. Cependant, les vainqueurs
ne pouvant souffrir que le lieu ou reposait un si grand capitaine restat
ignore, chaque soldat prit une pierre, et alla la deposer sur sa fosse;
mais le legat ne voulut pas meme permettre que les restes de Manfred
reposassent sous ce monument eleve par la pitie de ses ennemis; il fit
exhumer le cadavre, et, ayant ordonne qu'on le portat hors des Etats
romains, le fit jeter sur les bords de la riviere Verte, ou il fut devore
par les corbeaux et par les animaux de proie.

Avec Charles d'Anjou, le pape, et par consequent les Guelfes, triomphaient
par toute l'Italie; c'etait a Florence qu'etait pour le moment la puissance
gibeline. Une revolte qui s'eleva le jour meme ou l'on apprit la bataille
de Benevent la renversa; puis, pour ne lui laisser ni le temps, ni les
moyens de se reconnaitre, Charles d'Anjou envoya un de ses lieutenants en
Sicile et marcha sur Florence.

Florence lui ouvrit ses portes comme elle devait le faire deux cents
ans plus tard a Charles VIII; Florence lui donna des fetes; Florence le
conduisit voir, en grande pompe, son tableau de la Madone, que venait
d'achever Cimabue.

Pendant ce temps les capitaines francais se partageaient le royaume, et
les soldats pillaient les villes; cette conduite, qui devait depopulariser
promptement le nouveau roi, rendit quelque espoir aux Gibelins: ils
tournerent les yeux vers l'Allemagne; la etait la seule etoile qui brillat
dans leur ciel. Conradin, fils de Conrad, petit-fils de Frederic, neveu de
Manfred, eleve a la cour de son aieul le duc de Baviere, venait d'atteindre
sa seizieme annee. C'etait un jeune homme plein d'ame et de coeur, qui
n'attendait que le moment de regner ou de mourir: il bondit de joie et
d'esperance lorsque les messages des Gibelins lui annoncerent que ce moment
etait venu.

Sa mere, Elisabeth, l'avait eleve pour le trone; c'etait une femme au
noble coeur et a la puissante pensee: elle vit avec douleur arriver ces
messagers; mais, loin de mettre son amour maternel entre eux et son fils,
elle laissa les hommes decider de ces choses souveraines dont les hommes
seuls doivent etre les arbitres.

Il fut decide que Conradin marcherait a la tete des Gibelins, et, soutenu
par l'empereur, tenterait de reconquerir le royaume de ses peres.

Toute la noblesse d'Allemagne accourut autour de Conradin. Frederic, duc
d'Autriche, orphelin comme lui, depouille de ses Etats comme lui, jeune et
courageux comme lui, s'offrit pour etre son second dans ce terrible duel.
Conradin accepta. Les deux jeunes gens jurerent que rien ne les pourrait
separer, pas meme la mort, se mirent a la tete de dix mille hommes de
cavalerie, rassembles par les soins de l'empereur, du duc de Baviere et du
comte de Tyrol, et arriverent a Verone vers la fin de l'annee 1267.

Charles d'Anjou avait d'abord l'intention de fermer le passage de Rome a
son jeune rival, et de l'attendre entre Lucques et Pise, appuye de toute la
puissance des Guelfes de Florence. Mais les exactions de ses ministres, les
violences de ses capitaines, et le pillage de ses soldats, avaient excite
une revolte dans ses nouveaux Etats. Il avait bien ecrit a Clement IV de
l'aider de sa parole et de son tresor; mais Clement, indigne lui-meme de ce
qui se passait presque sous ses yeux, lui avait repondu:

"Si ton royaume est cruellement spolie par tes ministres, c'est a toi seul
qu'on doit s'en prendre, puisque tu as confere tous les emplois a des
brigands et a des assassins, qui commettent dans tes Etats des actions dont
Dieu ne peut supporter la vue. Ces hommes infames ne craignent pas de se
souiller par des viols, des adulteres, d'injustes exactions, et toutes
sortes de brigandages. Tu cherches a m'attendrir sur ta pauvrete; mais
comment puis-je y croire? Eh quoi! tu peux ou tu ne sais pas vivre avec les
revenus d'un royaume dont l'abondance fournissait a un souverain tel que
Frederic, deja empereur des Romains, de quoi satisfaire a des depenses plus
grandes que les tiennes, de quoi rassasier l'avidite de la Lombardie, de la
Toscane, des deux Marches et de l'Allemagne entiere, et qui lui donnait en
outre les moyens d'accumuler d'immenses richesses!"

Force avait donc ete a Charles d'Anjou de revenir a Naples et d'abandonner
le pape, qui l'abandonnait. Quant a la revolte, a peine de retour dans sa
capitale, il l'avait prise corps a corps, et l'avait vite etouffee entre
ses bras de fer.

Clement IV, qui ne pouvait pas compter sur Rome, mal fortifiee et incapable
de soutenir un siege, se retira a Viterbe. De la il envoya trois fois a
Conradin l'ordre de licencier son armee et de venir pieds nus recevoir,
aux genoux du prince des apotres, la sentence qu'il lui plairait de porter
contre lui. Mais le fier jeune homme, tout enivre des acclamations qui
l'avaient accueilli a Pise, et qui de Pise le suivaient jusqu'a Sienne,
n'avait pas meme daigne repondre aux lettres du Saint-Pere, et Clement, le
jour de Paques, avait prononce la sentence d'excommunication contre lui et
ses partisans, qui le declarait dechu du titre de roi de Jerusalem, le seul
que lui eut laisse son oncle Manfred en le depouillant de ses Etats, et qui
deliait ses vassaux de leur serment de fidelite.

Quelques jours apres, on vint annoncer a Clement IV que Conradin venait
de battre a Pontavalle Guillaume de Beselve, marechal de Charles. Clement
etait en priere; il releva la tete, et se contenta de prononcer ces mots:

--Les efforts de l'impie se dissiperont en fumee.

Le surlendemain, on vint dire au pape que l'armee gibeline etait en vue
de la ville. Le pape monta sur les remparts, et de la il vit Conradin
et Frederic qui, n'osant pas l'attaquer, faisaient du moins passer
orgueilleusement leurs dix mille hommes sous ses yeux. Un des cardinaux,
effraye de voir tant de braves hommes d'armes de fiere mine, s'ecria alors:

--O mon Dieu! quelle puissante armee!

--Ce n'est point une armee, repondit Clement IV; c'est un troupeau que l'on
mene au sacrifice.

Clement parlait au nom du Seigneur, et le Seigneur devait ratifier ce qu'il
avait dit.

Comme l'avait prevu Clement, Rome ne fit aucune resistance; le senateur
Henri de Castille vint ouvrir la porte de ses propres mains. Conradin
s'arreta huit jours dans la capitale du monde chretien pour y faire reposer
son armee et retrouver les tresors que son approche avait fait enfouir dans
les eglises: puis, a la tete de cinq mille gens d'armes, il passa sous
Tivoli, traversa le val de Celle et entra dans la plaine de Tagliacozzo.
C'etait la que l'attendait Charles d'Anjou.

Malgre le besoin que le prince francais aurait eu en pareille occasion de
toutes ses bonnes lances, il n'avait pu les reunir autour de lui, force
qu'il avait ete de mettre des garnisons dans toutes les villes de Calabre
et de Sicile; mais il avait tourne les yeux vers un allie tout naturel:
c'etait Guillaume de Villehardoin, prince de Moree; il lui avait donc ecrit
pour lui demander du secours, et Villehardoin, traversant l'Adriatique,
etait accouru avec trois cents hommes.

Villehardoin etait pres de Charles d'Anjou, avec son grand-connetable
Jadie, et messire Jean de Tournay, seigneur de Calavrita, lorsqu'on
commenca d'apercevoir l'armee de Conradin. Vetu d'un costume leger, moitie
grec moitie francais, montant un de ces rapides coursiers d'Elide dont
Homere vante la velocite, il demanda a Charles d'Anjou la permission de
partir en eclaireur, pour reconnaitre l'armee allemande; cette permission
accordee, Guillaume de Villehardoin lacha la bride a son cheval, et, suivi
de deux des siens, il alla se mettre en observation sur un monticule d'ou
il dominait toute la plaine.

L'armee de Conradin etait d'un tiers plus forte a peu pres que celle du duc
d'Anjou, et toute composee des meilleurs chevaliers d'Allemagne. Guillaume
revint donc trouver Charles avec un visage serieux, car, si brave prince
qu'il fut, il ne se dissimulait pas toute la gravite de la position.

Le roi causait avec un vieux chevalier francais, plein de sens et de
courage, bon au conseil, bon au combat; c'etait le sire de Saint-Valery: le
sire de Saint-Valery, tout eloigne qu'il etait reste des Allemands, n'avait
pas moins remarque la superiorite de leur nombre, et il essayait de calmer
l'ardeur du roi, qui, sans rien calculer, voulait s'en remettre a Dieu et
marcher droit a l'ennemi, lorsque, comme nous l'avons dit, Guillaume de
Villehardoin arriva.

Aux premiers mots que prononca le prince, Saint-Valery vit que c'etait un
renfort qui lui arrivait, et insista davantage encore pour que Charles
d'Anjou se laissat guider par leurs deux avis. Charles d'Anjou alors
s'en remit a eux, et Guillaume de Villehardoin et Allard de Saint-Valery
arreterent le plan de bataille, qui fut communique au roi, et adopte par
lui a l'instant meme.

On forma trois corps de cavalerie legere, composes de Provencaux, de
Toscans, de Lombards et de Campaniens; on donna a chaque corps un chef
parlant sa langue et connu de lui, puis on mit ces trois chefs sous le
commandement de Henri de Cosenze, qui etait de la taille du roi, et qui
lui ressemblait de visage; en outre, Henri revetit la cuirasse de Charles
d'Anjou et ses ornements royaux, afin d'attirer sur lui tout l'effort des
Allemands.

Ces trois corps devaient engager la bataille, puis, la bataille engagee,
paraitre plier d'abord et fuir ensuite a travers les tentes que l'on
laisserait tendues et ouvertes, afin que les Allemands ne perdissent rien
des richesses qu'elles contenaient. Selon toute probabilite, a la vue de
ces richesses, les vainqueurs cesseraient de poursuivre les ennemis et se
mettraient a piller. En ce moment, les trois brigades devaient se rallier,
sonner de la trompette, et a ce signal Charles d'Anjou, avec six cents
hommes, et Guillaume de Villehardoin avec trois cents, devaient prendre en
flanc leurs ennemis et decider de la journee.

De son cote, Conradin divisa son armee en trois corps, afin que le melange
des races n'amenat point de ces querelles si fatales un jour de combat; il
donna les Italiens a Galvano de Lancia, frere de cet autre Lancia qui avait
ete fait prisonnier a la bataille de Benevent; les Espagnols a Henri de
Castille, le meme qui avait ouvert les portes de Rome; enfin, il prit pour
lui et Frederic les Allemands, qui l'avaient suivi du fond de l'empire.

Ces dispositions prises de chaque cote, Charles jugea que le moment etait
venu de les mettre a execution; il renouvela a Henri de Cosenze et a ses
trois lieutenants les instructions qu'il leur avait deja donnees, et cette
poignee d'hommes, qui pouvait monter a deux mille cinq cents cavaliers,
s'avanca au devant de Conradin.

Les chefs de l'armee imperiale, voyant au premier rang l'etendard de
Charles d'Anjou et croyant le reconnaitre lui-meme a ses ornements royaux
et a son armure doree, ne douterent point qu'ils n'eussent en face d'eux
toute l'armee guelfe. Or, comme il etait facile de voir qu'elle etait de
moitie moins nombreuse que l'armee gibeline, leur courage s'en augmenta; et
Conradin ayant fait entendre le cri de _Souabe, chevaliers!_ mit sa lance
en arret, et chargea le premier sur les Provencaux, les Lombards et les
Toscans.

Le choc fut rude; on avait dit aux chefs de ne tenir que le temps suffisant
pour faire croire aux imperiaux a une victoire serieuse; mais, quand tant
de braves chevaliers se virent aux mains, ils eurent honte de lacher pied,
meme pour faire tomber leurs ennemis dans une embuscade; ils se defendirent
donc avec tant d'acharnement, que Charles d'Anjou, ne comprenant rien a la
non execution de ses ordres, quitta la petit vallon ou il etait cache avec
ses six cents hommes, et monta sur une colline pour voir ce qui se passait.

La lutte etait terrible; tous les efforts des imperiaux s'etaient
concentres sur le point ou ils avaient cru reconnaitre le roi; Henri de
Cosenze avait ete entoure, et craignant, s'il se rendait, qu'on ne reconnut
qu'il n'etait pas le vrai roi, il voulait se faire tuer. De leur cote, ses
lieutenants et ses soldats ne voulaient point l'abandonner, et au lieu
de fuir tenaient ferme. En les voyant entoures ainsi et lutter si
courageusement contre des forces doubles des leurs, Charles d'Anjou voulait
abandonner le plan de bataille et courir a leur secours; mais Allard de
Saint Valery le retint. En ce moment Henri de Cosenze tomba perce de coups,
et les autres lieutenants, perdant l'espoir de le sauver, donnerent l'ordre
de retraite, qui bientot se changea en deroute.

Alors ce qui avait ete prevu arriva, les soldats de Charles d'Anjou et ceux
de Conradin se jeterent pele-mele a travers le camp, les uns fuyant, les
autres poursuivant; mais a peine les imperiaux eurent-ils vu les tentes
ouvertes, qu'attires par les etoffes precieuses, par les vases d'argent,
par les armures splendides qu'elles renfermaient, croyant d'ailleurs
Charles d'Anjou tue et son armee dispersee, ils rompirent leurs rangs et
se mirent a piller. Vainement les deux jeunes gens firent-ils tous leurs
efforts pour les maintenir; leur voix ne fut point entendue, ou ceux qui
l'entendirent ne l'ecouterent point, et a peine si de leurs cinq mille
hommes d'armes, il en resta autour d'eux cinq cents avec lesquels ils
continuerent de poursuivre les fugitifs; tous les autres s'arreterent, et,
rompant l'ordonnance, s'eparpillerent par la plaine.

C'etait le moment si impatiemment attendu par Charles d'Anjou. Avant meme
que les fuyards donnassent, en sonnant de la trompette, le signal convenu,
il se dressa sur ses arcons, et, criant: _Montjoie! Montjoie, chevaliers!_
il vint donner avec ses six cents hommes de troupes fraiches au milieu
des pillards, qui etaient si loin de s'attendre a cette surprise, que, le
prenant pour un detachement des leurs qui rejoignait le corps d'armee, ils
ne se mirent pas meme en defense. De son cote Villehardoin arrivait comme
la foudre; en meme temps on entendit la trompette des troupes legeres:
l'armee de Conradin etait prise entre trois murailles de fer.

Avant que les Allemands eussent reconnu le piege dans lequel ils venaient
de tomber, ils etaient perdus; aussi n'essayerent-ils pas meme de resister,
et commencerent-ils a fuir par toutes les ouvertures que leur presentaient
entre elles les trois batailles de leurs ennemis. Conradin voulait se faire
tuer sur la place; mais Frederic et Galvano Lancia prirent chacun son
cheval par la bride et l'emmenerent au galop, malgre ses efforts pour se
debarrasser d'eux.

Ils firent quarante-cinq milles ainsi, ne s'arretant qu'une seule fois pour
faire manger leurs chevaux; enfin ils arriverent a Astur, villa situee a un
mille de la mer. La, ils furent reconnus pour des Allemands par des gens
du seigneur de Frangipani, a qui appartenait cette villa, et qui allerent
prevenir leur maitre que cinq ou six hommes, couverts de sang et de
poussiere, avaient mis pied a terre et venaient de faire prix avec un
pecheur pour les conduire en Sicile: le depart etait fixe a la nuit
suivante.

Le seigneur de Frangipani, apres quelques questions sur la maniere dont les
Allemands etaient vetus, ayant appris qu'ils etaient couverts de cuirasses
dorees et portaient des couronnes sur leurs casques, ne douta plus que ce
ne fussent d'illustres fugitifs; il fut encore confirme dans cette idee
lorsqu'il apprit dans la journee que Conradin avait ete battu par Charles
d'Anjou. Alors, l'idee lui vint que l'un de ces fugitifs etait peut-etre
le pretendant lui-meme, et il comprit que, si cela etait ainsi, et s'il
pouvait le livrer a Charles d'Anjou, celui-ci lui paierait son ennemi
mortel au poids de l'or.

En consequence, s'etant informe a quelle heure les fugitifs devaient
s'embarquer, il fit preparer une barque du double plus grande que celle
qui leur etait destinee, y fit coucher une vingtaine d'hommes d'armes, s'y
rendit lui-meme lorsque la nuit commenca de tomber, et, cache dans une
petite crique, il attendit que le pecheur mit a la voile: a peine y fut-il,
qu'il appareilla a son tour, et, comme sa barque etait de moitie plus
grande que celle qu'il poursuivait, il l'eut bientot rejointe et meme
depassee. Alors il se mit en travers, et, coupant le chemin aux fugitifs,
il leur ordonna de se rendre. Conradin essaya de se mettre en defense, mais
il n'avait que quatre hommes avec lui, et le seigneur de Frangipani en
avait vingt; il fallut donc ceder au nombre, et les deux jeunes gens furent
ramenes prisonniers, avec leur suite, a la tour d'Astur.

Le seigneur de Frangipani ne s'etait pas trompe: il recut de Charles
d'Anjou la seigneurie de Pilosa, situee entre Naples et Benevent, et livra,
en echange, ses prisonniers au roi de Sicile.

Une fois maitre du dernier rival qu'il crut devoir craindre, Charles
d'Anjou hesita entre la mort et une prison eternelle: la mort etait plus
sure, mais aussi c'etait un exemple bien terrible a donner au monde, que
de faire tomber la tete d'un jeune roi de dix-sept ans sous la hache du
bourreau. Il crut alors devoir en referer au pape, et lui fit demander
conseil.

L'inflexible Clement IV se contenta de repondre cette seule ligne, terrible
par son laconisme meme.

_Vita Corradini, mors Caroli.--Mors Corradini, vita Caroli_.

Des lors Charles n'hesita plus; un crime autorise par le pape cessait
d'etre un crime et devenait un acte de justice. Il convoqua donc un
tribunal: ce tribunal se composait de deux deputes de chacune des deux
villes de la Terre de Labour et de la Principaute. Conradin fut amene
devant ce tribunal, sous l'accusation de s'etre revolte contre son
souverain legitime, d'avoir meprise l'excommunication de l'Eglise, de
s'etre allie avec les Sarrasins, d'avoir pille les couvents et les eglises
de Rome.

Une seule voix osa s'elever en faveur de Conradin: celui qui donna cette
preuve de courage s'appelait Guido de Lucaria; un seul homme se presenta
pour lire la sentence: l'histoire n'a pas conserve le nom de celui qui
donna cette preuve de lachete. Seulement, Villani raconte que ce juge
avait a peine fini la lecture regicide, que Robert, comte de Flandre,
propre gendre de Charles d'Anjou, se leva, et, tirant son estoc, lui en
donna un coup a travers la poitrine en s'ecriant:

--Tiens, voici pour t'apprendre a oser condamner a mort un aussi noble et
si gentil seigneur.

Le juge tomba en jetant un cri, et expira presque au meme instant. Et il
n'en fut pas autre chose de ce meurtre, ajoute Villani, le roi et toute sa
cour ayant reconnu que Robert de Flandre venait de se conduire en vaillant
seigneur.

Conradin n'etait pas present lorsque l'arret fut prononce; on descendit
alors dans sa prison, et on le trouva jouant aux echecs avec Frederic.

Les deux jeunes gens, sans se lever, ecouterent la sentence que leur lut le
greffier; puis, la lecture achevee, ils se remirent a leur partie.

Le supplice etait fixe pour le lendemain huit heures du matin: Conradin y
fut conduit accompagne de Frederic, duc d'Autriche, des comtes Gualferano
et Bartolomeo Lancia, Gerard et Gavano Donoratico de Pise. La seule grace
que Charles d'Anjou lui eut accordee etait d'etre execute le premier.

Arrive au pied de l'echafaud, Conradin repoussa les deux bourreaux qui
voulaient l'aider a monter l'echelle, et monta seul d'un pas ferme.

Arrive sur la plate-forme, il detacha son manteau, puis, s'agenouillant, il
pria un instant.

Pendant qu'il priait, ayant entendu le bourreau qui s'approchait de lui, il
fit signe qu'il avait fini, et, se relevant en effet:

--O ma mere! ma mere! dit-il a haute voix, quelle profonde douleur te
causera la nouvelle qu'on va te porter de moi!

A ces mots, qui furent entendus de la foule, quelques sanglots eclaterent;
Conradin vit que parmi ce peuple il lui restait encore des amis, et
peut-etre des vengeurs.

Alors il tira son gant de sa main, et le jetant au milieu de la place:

--Au plus brave, cria-t-il.

Et il presenta sa tete au bourreau.

Frederic fut execute immediatement apres lui, et ainsi s'accomplit la
promesse que les deux jeunes gens s'etaient faite, que la mort meme ne
pourrait les separer.

Puis vint le tour de Gualferano et de Bartolomeo Lancia, et des comtes
Gerard et Gavano Donoratico de Pise.

Le gant jete par Conradin au milieu de la foule fut ramasse par Henri
d'Apifero, qui le porta a don Pierre d'Aragon, seul et dernier heritier de
la maison de Souabe comme mari de Constance, fille de Manfred.




JEAN DE PROCIDA


Vers la fin de l'annee 1268, il y avait a Salerne un noble sicilien qui
s'appelait Jean, et qui etait seigneur de l'ile de Procida; aussi etait-il
generalement connu sous le nom de Jean de Procida. Jean pouvait alors etre
age de trente-quatre ou trente-cinq ans.

Quoique jeune encore, sa reputation etait grande, non seulement dans la
noblesse, car, outre sa seigneurie de Procida, il etait encore seigneur
de Tramonte et du Cajano, de son chef, et du chef de sa femme seigneur de
Pistiglioni, mais dans les armes, car il avait combattu avec Frederic, et
dans l'administration, car il avait fait executer le port de Palerme.
Enfin son nom n'etait pas moins illustre dans les sciences: en effet, Jean
s'etait adonne tout particulierement a la medecine, et il avait gueri
des maladies que les plus grands mires de l'epoque regardaient comme
incurables.

A la mort de Manfred, dont il etait grand-protonotaire, il s'etait rallie a
Charles d'Anjou, qui l'avait fait membre de son conseil; mais, soit, comme
le disent les uns, qu'il se fut apercu que Charles d'Anjou etait l'amant de
sa femme Pandolfina, soit que la mort tragique de Conradin l'eut detache de
son nouveau roi, il quitta Salerne et passa en Sicile sans que ce depart
fit naitre aucun soupcon, car il etait deja absent depuis deux ans lorsque
Charles d'Anjou, au moment de partir lui-meme pour Tunis avec Louis IX son
frere, permit a deux de ses favoris nommes, l'un Gautier Carracciolo, et
l'autre Manfredo Commacello, d'aller le consulter sur une maladie dont ils
etaient atteints.

On connait le resultat de la croisade: Louis IX, se fiant au Dieu pour
lequel il s'etait arme, debarqua sur le rivage d'Afrique au moment des
grandes chaleurs, sans attendre, comme le lui avait conseille son frere,
que les pluies les eussent temperees. La peste se mit dans l'armee, et le
heros chretien mourut martyr le 25 aout 1270.

Charles d'Anjou prit le commandement de l'armee, alla assieger Tunis;
mais, au lieu d'y presser le roi maure a la derniere extremite, comme le
demandaient peut-etre et la memoire de son frere et l'interet de l'eglise,
il traita avec lui a la condition qu'il se reconnaitrait tributaire de
la Sicile, et, ramenant ses vaisseaux vers son royaume, au lieu de les
conduire a Jerusalem, il debarqua a Trapani au milieu d'une effroyable
tempete. Declarant alors que la croisade etait finie, il invita chaque
prince a rentrer dans ses Etats, et donna l'exemple lui-meme en faisant
voile pour Naples, sa capitale.

Cependant Jean de Procida, apres avoir parcouru toute la Sicile et s'etre
assure que chacun, depuis le plus petit jusqu'au plus grand, y gardait un
coeur sicilien, avait cherche sur tous les trones d'Europe quel etait le
prince qui avait a la fois le plus de droits et d'interet a renverser
Charles d'Anjou du trone de Naples et de Sicile, et il avait reconnu
que c'etait don Pierre d'Aragon, gendre de Manfred, et cousin du jeune
Conradin, qui venait d'etre si cruellement mis a mort sur la place du
Marche-Neuf, a Naples.

Il s'etait donc rendu a Barcelone, ou il avait trouve le roi don Pierre et
la reine, sa femme, fort douloureusement attristes de cette destruction qui
s'etait mise dans leur famille.

Mais don Pierre etait un prince sage qui ne faisait rien que gravement et
surement; il avait recu, avec de grands honneurs, Henri d'Apifero, qui
lui avait apporte le gant de Conradin, et, quoique des cette epoque sa
resolution eut sans doute ete prise, il s'etait contente de suspendre ce
gant au pied de son lit, entre son epee et son poignard, mais sans rien
dire ni sans rien promettre. Au reste, il avait offert a Henri d'Apifero de
rester a sa cour, lui promettant qu'il y serait traite a l'egal des plus
grands seigneurs de Castille, de Valence et d'Aragon. Henri y etait reste
trois ans, esperant que le roi don Pierre prendrait quelque parti hostile a
l'egard de Charles d'Anjou; mais, malgre les pleurs de sa femme Constance,
malgre la presence accusatrice de Henri, il ne lui avait plus parle de
la cause de son voyage; et le chevalier, croyant qu'il l'avait oubliee,
s'etait retire sans rien dire, et etait monte sur un vaisseau qui s'en
allait en croisade.

Ce fut quelque temps apres son depart que Jean de Procida arriva.

Jean demanda une audience au roi don Pierre, et l'obtint aussitot, car sa
reputation s'etait etendue jusqu'en Castille, et l'on savait a la fois que
c'etait un vaillant homme d'armes, un loyal conseiller et un grand medecin.
Il dit a don Pierre tout ce qu'il venait de voir de ses propres yeux, et
comment la Sicile etait prete a se revolter. Le roi d'Aragon l'ecouta d'un
bout a l'autre sans rien dire, et, lorsqu'il eut fini, le conduisant dans
sa chambre, il lui montra pour toute reponse le gant de Conradin cloue au
pied de son lit, entre son poignard et son epee.

C'etait une reponse; si claire qu'elle fut cependant, elle n'etait
point assez precise pour Jean de Procida. Aussi, quelques jours apres,
sollicita-t-il une nouvelle audience, et, plus hardi cette fois que la
premiere, pressa-t-il don Pierre de s'expliquer. Mais don Pierre, qui,
comme le dit son historien Ramon de Muntaneo, etait un prince qui songeait
toujours au commencement, au milieu et a la fin, se contenta de lui
repondre qu'avant de rien entreprendre, un roi devait songer a trois
choses:

1 deg. Ce qui pouvait l'aider ou le contrarier dans son entreprise;

2 deg. Ou il trouverait l'argent necessaire a son entreprise;

3 deg. Ne se fier qu'a des gens qui lui garderaient le secret sur cette
entreprise.

Procida, qui etait un homme sage, repondit qu'il reconnaissait la verite de
cette maxime, et que des trois choses qu'exigeait don Pierre il faisait sa
propre affaire.

En consequence, rien de plus, pour cette fois, ne fut dit ni fait entre don
Pierre d'Aragon et Jean de Procida; et, le lendemain de cette entrevue,
Jean de Procida s'embarqua sur un navire, sans dire ou il allait ni quand
il reviendrait.

En effet, la position du roi don Pierre etait difficile, et il avait raison
d'etre inquiet sur les trois points qu'il avait indiques.

L'Occident ne lui offrait point d'allie contre Charles d'Anjou, ses coffres
etaient vides, et s'il transpirait la moindre chose de son projet de
detroner le roi de Sicile, les papes qui le soutenaient ne pouvaient
manquer de l'excommunier, comme ils avaient fait de Frederic, de Manfred et
de Conradin. Or, tous trois avaient fini fort piteusement: Frederic par le
poison, Manfred par le fer, et Conradin sur l'echafaud.

De plus, il y avait liaison fort intime entre le roi don Pierre et le
roi Philippe le Hardi, son beau-frere. Lorsque le premier n'etait encore
qu'enfant, il etait venu a la cour de France, ou il avait ete recu avec
grand honneur, et ou il etait reste deux mois, prenant part a tous les jeux
et tournois qui avaient ete celebres a l'occasion de son arrivee. Pendant
ces deux mois, une telle intimite s'etait formee entre les deux princes,
qu'ils s'etaient mutuellement prete foi et hommage, s'etaient jure qu'ils
ne s'armeraient jamais l'un contre l'autre en faveur de qui que ce fut au
monde, et, en garantie de ce serment, avaient communie tous deux de la meme
hostie.

Jusque-la, cette amitie s'etait maintenue inalterable, et souvent, en signe
de cette amitie, le roi d'Aragon portait a la selle de son cheval, sur un
canton, les armes de France, et sur l'autre les armes d'Aragon; ce que
faisait aussi le roi de France.

Or declarer la guerre a Charles d'Anjou, oncle du roi Philippe le Hardi,
n'etait-ce pas violer le premier de tous les serments jures?

Cependant, au moment ou, comme on le voit, les choses paraissaient
impossibles a mener a bien, Dieu permit qu'elles s'arrangeassent pour le
plus grand bonheur de la Sicile.

Michel Paleologue, grand-connetable et grand domestique de l'empereur grec
a Nicee, venait de deposer l'empereur Jean IV, lui avait fait crever les
yeux comme c'etait l'habitude, puis, ayant marche sur Constantinople, il
en avait chasse les Francs qui y regnaient depuis l'an 1204, c'est-a-dire
depuis cinquante-six ans.

C'etait Beaudoin II qui etait alors empereur, Beaudoin dont le fils
Philippe etait marie a Beatrix d'Anjou, fille du roi de Naples.

Charles d'Anjou, debarrasse de ses deux rivaux, voyant son double royaume
a peu pres en paix, avait tourne les yeux vers l'Orient, et, revant un
immense royaume franc qui ceindrait la moitie de la Mediterranee, il avait
fait alliance avec les princes de Moree, et avait resolu de renverser
Paleologue. En consequence, il preparait, a la grande terreur de ce
dernier, une foule de vaisseaux, de nefs et de galeres, qu'il disait tout
haut etre destines a une expedition dont le but etait de retablir son
gendre Philippe sur le trone de Constantinople.

L'empereur, de son cote, etait occupe a se premunir contre cette
entreprise; il avait leve des contributions et des troupes par tout
l'empire, il faisait construire des vaisseaux, il faisait reparer ses
ports, et cependant toutes ces precautions ne le rassuraient pas, car il
savait a quel terrible ennemi il avait affaire, lorsqu'on lui annonca tout
a coup qu'un moine franciscain, arrivant de Sicile, demandait a lui parler
pour choses de la plus haute importance.

L'empereur ordonna aussitot qu'il fut introduit, et cet ordre execute,
Paleologue et l'inconnu se trouverent en face l'un de l'autre.

L'empereur etait defiant comme un Grec; aussi, se tenant a distance du
moine:

--Mon pere, lui demanda-t-il, que me voulez-vous?

--Tres noble empereur, repondit le moine, ordonnez; je vous demande au nom
du Seigneur Dieu que je puisse vous accompagner en quelque lieu secret ou
ce que j'ai a vous dire ne soit entendu de personne.

--Que voulez-vous donc me dire de si particulier?

--Je veux vous entretenir de la plus grande affaire que vous ayez au monde.

--D'abord, qui etes-vous? demanda l'empereur.

--Je suis Jean, seigneur de Procida, repondit le moine.

--Venez donc et suivez-moi, dit l'empereur.

Et ils monterent aussitot sur la plus haute tour du palais, et quand ils
furent arrives sur la plate-forme:

--Seigneur Jean de Procida, dit l'empereur en lui montrant le vide qui
les environnait de tous cotes, nous n'avons ici que Dieu qui puisse nous
entendre; parlez donc en toute securite.

--Tres noble empereur, lui repondit Jean, ne sais-tu pas que le roi Charles
a jure sur le Christ de t'enlever ta couronne, de te tuer toi et les tiens,
comme il a tue le noble roi Manfred et le gentil seigneur Conradin, et
qu'en consequence, avant qu'il soit un an, il va se mettre en route
pour conquerir ton royaume, avec cent vingt galeres armees, trente gros
vaisseaux, quarante comtes et dix mille cavaliers, et une foule de croises
chretiens?

--Helas! dit l'empereur, messire Jean, que voulez-vous? Oui, je le sais,
et j'en vis comme un homme desespere; j'ai deja voulu m'arranger plusieurs
fois avec le roi Charles, et jamais il n'a voulu entendre a rien. Je me
suis mis au pouvoir de la sainte Eglise de Rome, de nos seigneurs les
cardinaux et de notre saint-pere le pape; je me suis mis entre les mains du
roi de France, du roi d'Angleterre, du roi d'Espagne et du roi d'Aragon, et
chacun me repond verbalement aux lettres que je lui envoie qu'il craint de
mourir rien que d'en parler, tant est grande la puissance de ce terrible
roi Charles. C'est pourquoi je n'attends ni conseils, ni secours des
hommes, et je n'espere plus qu'en Dieu, puisque, malgre tout ce que j'ai pu
faire, je ne trouve dans les chretiens ni aide ni conseil.

--Eh bien! dit Jean de Procida, celui qui te delivrerait de cette grande
crainte qui te tient, le regarderais-tu comme digne de quelque recompense?

--Il meriterait tout ce que je pourrais faire, s'ecria l'empereur. Mais
qui serait assez hardi pour penser a moi de sa seule et bonne volonte? qui
serait assez puissant pour faire la guerre pour moi a la puissance du roi
Charles?

--Ce sera moi, repondit Jean de Procida.

Et l'empereur le regarda avec etonnement et lui demanda:

--Comment ferez-vous pour achever, vous, simple seigneur, ce que n'osent
meme entreprendre les plus puissants rois de la terre?

--Cela me regarde, repondit Jean; sachez seulement que je tiens la chose
pour sure et certaine.

--Dites-moi donc alors comment vous comptez vous y prendre? demanda
l'empereur.

--Sauf votre respect, repondit Jean, je ne vous le dirai point que vous ne
m'ayez promis 100 000 onces.

--Et avec les 100 000 onces, que ferez-vous?

--Ce que je ferai? dit Procida: je ferai venir quelqu'un qui prendra la
terre de Sicile au roi Charles, et qui lui donnera tant a faire qu'il en
aura pour tout le reste de ses jours a se debarrasser de lui.

--Si tu es en etat de tenir ce que tu me promets, repondit l'empereur, ce
n'est pas 100 000 onces seulement que je te donnerai, mais ce sont tous mes
tresors dont tu peux disposer.

Et Jean de Procida dit alors:

--Seigneur empereur, signez-moi donc une lettre par laquelle vous me
donnerez creance pres de tel souverain qui me conviendra, et dans laquelle
vous vous engagerez a me payer 100 000 onces en trois paiements: le premier
pour commencer l'entreprise, le second quand elle sera en son milieu, et le
troisieme quand elle aura eu bonne fin.

--Descendons dans mon cabinet, repondit l'empereur, et a l'instant meme je
vous ferai ecrire et sceller cette lettre.

--Avec votre permission, tres noble empereur, reprit Jean, mieux vaut
que vous m'ecriviez cette lettre de votre main, et que vous la scelliez
vous-meme, car outre qu'etant toute de votre ecriture elle aura un plus
grand credit, nul ne saura que nous deux ce qui se sera passe entre vous et
moi.

--Vous avez raison, dit l'empereur, et je vois que ce n'est point a tort
que vous vous etes fait la reputation d'un sage et vaillant homme.

Alors ils descendirent tous deux dans le cabinet particulier de l'empereur,
qui ecrivit la lettre de sa main, la scella lui-meme, et la remit a messire
Jean de Procida.

--Et maintenant, pour plus grande surete encore, repondit messire Jean,
il faut que vous me fassiez chasser de vos Etats, comme si j'avais commis
quelque mechante action, car, de cette facon, personne ne se doutera, meme
vos plus intimes, qu'il y ait alliance entre vous et moi.

L'empereur approuva ce projet, et le lendemain messire Jean de Procida fut
arrete publiquement et reconduit hors de l'empire. Puis, lorsqu'on demanda
ce qu'avait fait ce moine inconnu, on repondit qu'il etait venu de la part
du roi Charles pour empoisonner l'empereur de Constantinople,

Le vaisseau qui emmenait Jean de Procida le deposa a Malte, d'ou il prit
une barque et gagna la Sicile.

A peine y eut-il mis le pied, qu'evitant les cotes, qui etaient gardees par
les Angevins, il penetra dans l'interieur des terres et s'en alla trouver,
toujours vetu en franciscain, messire Palmieri Abbate et plusieurs autres
barons de Sicile aussi puissants et aussi patriotes que lui.

Puis, les ayant rassembles, il leur dit:

--Miserables que vous etes, vendus comme des chiens et traites comme des
chiens, ne vous lasserez-vous donc jamais d'etre des esclaves et de vivre
comme des animaux, quand vous pouvez etre des seigneurs et vivre comme
des hommes? Allez, nous n'etes pas dignes que Dieu vous regarde en pitie,
puisque vous n'avez pas pitie de vous-memes.

Alors, tous repondirent d'une seule voix:

--Helas! messire Jean de Procida, comment pouvons-nous faire autrement que
nous faisons, nous qui sommes soumis a des maitres puissants comme jamais
il n'y en eut au monde? Tout au contraire, il nous semble que, quelque
effort que nous fassions, nous ne sortirons jamais d'esclavage.

--Eh bien donc! dit Procida, puisque vous n'avez pas le courage de vous
delivrer vous-memes, je vous delivrerai, moi, pourvu que vous vouliez faire
ce que je vous dirai.

Et tous tomberent a genoux devant Jean de Procida, l'appelant leur sauveur
et leur second Christ, et lui demandant ce qu'ils avaient a faire pour le
seconder.

--Il faut, dit Jean de Procida, retourner dans vos terres, armer vos
vassaux, et leur dire de se tenir prets a un signal. Quand le temps sera
venu, je vous donnerai ce signal, et vous, vous le transmettrez a vos
vassaux.

--Mais, dirent les seigneurs, comment pouvons-nous entreprendre une
pareille chose sans argent et sans appui?

--Quant a l'argent je l'ai deja, dit Procida; et quant a l'appui, je
l'aurai bientot, si vous voulez ecrire la lettre que je vais vous dicter.

Tous repondirent qu'ils etaient prets, et Jean de Procida dicta la lettre
suivante:

"Au magnifique, illustre et puissant seigneur, roi d'Aragon et comte de
Barcelone.

"Nous nous recommandons tous a votre grace. Et d'abord messire Alaimo,
comte de Lentini, puis messire Palmieri Abbate, puis messire Gualtieri de
Galata Girone, et tous les autres barons de l'ile de Sicile, nous vous
saluons avec toute reverence, en vous priant d'avoir pitie de nos
personnes, comme vendus et assujettis a l'egal des betes.

"Nous nous recommandons a votre seigneurie et a madame votre epouse, qui
est notre maitresse, et a laquelle nous devons porter allegeance.

"Nous vous envoyons prier de daigner nous delivrer, retirer et arracher des
mains de nos ennemis, qui sont aussi les votres, de meme que Moise delivra
le peuple des mains de Pharaon.

"Croyez donc, magnifique, illustre et puissant seigneur roi, a notre
devouement et a notre reconnaissance, et, pour tout ce qui n'est point
porte en cette lettre, rapportez-vous-en a ce que vous dira messire Jean de
Procida."

Puis ils signerent cette lettre, et, l'ayant scellee de leurs sceaux, ils
la remirent a messire Jean de Procida, qui la joignit a celle qu'il avait
deja recue de Michel Paleologue, et qui, se remettant en voyage, partit
aussitot pour Rome.

Nicolas III de la maison des Ursins regnait alors: c'etait un homme d'une
volonte forte et perveverante, qui voulait fixer authentiquement le pouvoir
temporel de la tiare, et qui, en consequence, apres avoir fait tous ses
parents princes, avait cherche pour eux des alliances dans les plus
puissantes maisons d'Europe; il avait donc fait demander a Charles d'Anjou
la main de sa fille pour un de ses neveux; mais Charles d'Anjou avait
dedaigneusement refuse.

De la etait nee dans le coeur du saint-pere une haine secrete, mais
profonde, qui lui faisait oublier ce qu'il devait a ses predecesseurs,
Urbain IV et Clement IV.

Jean de Procida connaissait cette haine, et il comptait sur elle pour
rallier le pape au parti de la Sicile.

Arrive a Rome, toujours sous sa robe de franciscain, il fit donc demander
au pape une audience; le pape, qui le connaissait de reputation, la lui
accorda aussitot.

A peine Procida se vit-il en presence du saint-pere, que, reconnaissant a
la maniere gracieuse dont il le recevait que ses intentions etaient bonnes
a son egard, il lui demanda a lui parler dans un lieu plus secret que celui
ou ils se trouvaient: le pape y consentit volontiers, et, ouvrant lui-meme
la porte d'une chambre retiree qui lui servait d'oratoire, il y introduisit
Jean de Procida.

Puis, y etant entre a son tour, il ferma la porte derriere lui.

Alors, Jean de Procida regarda autour de lui, et voyant qu'effectivement
nul regard ne pouvait penetrer jusqu'ou il etait, il tomba aux genoux du
pape, qui le voulut relever; mais lui, n'en voulant rien faire:

--O Saint-Pere! lui dit-il, toi qui maintiens dans ta droite tout le monde
en equilibre, toi qui es le delegue du Seigneur en ce monde, toi qui dois
desirer avant toute chose la paix et le bonheur des hommes, interesse-toi a
ces malheureux habitants des royaumes de Fouille et de Sicile, car ils sont
chretiens comme le reste des hommes, et cependant traites par leur maitre
au-dessous des plus vils animaux.

Mais le pape repondit:

--Que signifie une pareille demande, et comment veux-tu que j'aille contre
le roi Charles, mon fils, qui maintient la pompe et l'honneur de l'Eglise?

--O tres saint-pere, s'ecria Jean de Procida, oui, vous devez parler
ainsi, car vous ne savez pas encore a qui vous parlez; mais moi je sais au
contraire que le roi Charles n'obeit a aucun de vos commandements.

Alors le pape lui dit:

--Vous savez cela, mon fils! et dans quel cas n'a-t-il pas voulu nous
obeir?

--Je n'en citerai qu'un, saint-pere, repondit Jean: ne lui avez-vous pas
fait demander une de ses filles pour un de vos neveux, et ne vous a-t-il
pas refuse?

Le pape devint tres pale et dit:

--Mon fils, comment savez-vous cela?

--Je sais cela, tres saint-pere, et non seulement je le sais, mais encore
beaucoup d'autres seigneurs le savent comme moi, et c'etait un bruit
generalement repandu dans la terre de la Sicile lorsque je l'ai quittee,
que non seulement il avait refuse l'honneur de votre alliance, mais encore
que, devant votre ambassadeur, il avait dedaigneusement dechire les lettres
de Votre Saintete.

--Cela est vrai, cela est vrai, dit le pape, n'essayant plus meme de
dissimuler la haine qu'il portait au roi Charles; et j'avoue que, si
je trouvais l'occasion de l'en faire repentir, je la saisirais bien
volontiers.

--Eh bien! cette occasion, tres saint-pere, je viens vous l'offrir, moi, et
plus prompte et plus certaine que vous ne la trouverez jamais.

--Comment cela? demanda le pape.

--Je viens vous offrir de lui faire perdre la Sicile d'abord, puis, apres
la Sicile, peut-etre bien encore tout le reste de son royaume.

--Mon fils, dit le saint-pere, songez a ce que vous dites, et vous oubliez,
ce me semble, que ces pays sont a l'Eglise.

--Eh bien! repondit Procida, je les lui ferai enlever par un seigneur plus
fidele que lui a l'Eglise, qui paiera mieux que lui le cens du a l'Eglise,
et qui se conformera en tous points comme chretien et comme vassal a ce que
lui ordonnera l'Eglise.

--Et quel est le seigneur qui aura tant de hardiesse que de marcher contre
le roi Charles? demanda le pape.

--Promettez-moi, tres saint-pere, quelque parti que vous preniez, de tenir
son nom secret, et je vous le dirai.

--Sur ma foi! je te le promets, dit le saint-pere.

--Eh bien! ce sera don Pierre d'Aragon, reprit Jean de Procida, et il
accomplira cette entreprise avec l'argent du Paleologue et l'appui des
barons de Sicile, ainsi que ces lettres peuvent en faire foi a Votre
Saintete.

Le pape lut les lettres, et lorsqu'il les eut lues:

--Et quel sera le chef de la revolte? demanda-t-il.

--Ce sera moi, repondit Jean de Procida, a moins que Votre Saintete n'en
connaisse un plus digne que moi.

--Il n'en est pas de plus digne que vous, messire, repondit le pape.
Accomplissez donc votre projet, et nous le seconderons de nos prieres.

--C'est beaucoup, dit messire Jean, mais ce n'est point assez: il me faut
encore une lettre de Votre Saintete pour la joindre a celle de Michel
Paleologue et a celle des barons de Sicile.

--Je vais donc vous la donner, dit le pape, et telle que vous la desirez.

Et alors il s'assit devant une table et ecrivit la lettre suivante:

"Au tres chretien roi notre fils Pierre, roi d'Aragon, le pape Nicolas III.

"Nous te mandons notre benediction avec cette recommandation sainte que,
nos sujets de Sicile etant tyrannises et non bien gouvernes par le roi
Charles, nous te demandons et commandons d'aller dans l'ile de Sicile, en
te donnant tout le royaume a prendre et a maintenir, comme fils conquerant
de la sainte mere Eglise romaine.

"Donne creance a messire Jean de Procida, notre confident, et a tout ce
qu'il te dira de bouche; tiens cache le fait, afin qu'on n'en sache jamais
rien, et pour cela je te prie qu'il te plaise de vouloir bien commencer
cette entreprise et de ne rien craindre de qui voudrait t'offenser."

Messire Jean de Procida joignit la lettre du saint-pere aux deux lettres
qu'il avait deja, et, pour ne point perdre un temps precieux, il s'embarqua
le lendemain au port d'Ostie, afin de toucher en Sicile, et de la Sicile
gagner Barcelone.

Messire Jean aborda a Cefalu, et donna ordre a son batiment d'aller
l'attendre a Girgenti.

Alors il traversa toute la Sicile, pour s'assurer que les sentiments de ses
compatriotes etaient toujours les memes, et pour annoncer aux seigneurs
conjures qu'ils n'avaient plus qu'a se tenir prets, et que le signal ne
se ferait pas attendre. Puis, messire Jean de Procida ayant double leur
courage par l'espoir qu'il leur donnait, il gagna Girgenti, monta sur son
navire, et s'embarqua pour Barcelone.

Mais le Dieu qui l'avait toujours encourage et soutenu sembla tout a coup
l'abandonner.

Il est vrai que ce que messire Jean de Procida regarda d'abord comme un
revers de fortune, n'etait rien autre chose qu'une nouvelle faveur de la
Providence.

Une tempete terrible s'eleva, qui jeta le navire de messire Jean de Procida
sur les cotes d'Afrique, ou il fut pris, lui et tout son equipage, et
conduit devant le roi de Constantine, qui lui demanda qui il etait et ou il
allait.

Messire Jean, qui etait, comme toujours, habille en franciscain, se garda
bien de reveler sa condition, et se contenta de repondre qu'il etait un
pauvre moine charge par Sa Saintete d'une mission secrete pour le roi
Pierre d'Aragon.

Alors le roi de Constantine reflechit un instant, et ayant fait eloigner
tout le monde:

--Veux-tu, demanda-t-il, te charger aussi d'une mission de ma part pour le
roi don Pierre?

--Oui, repondit Procida, et bien volontiers, si cette mission n'a rien de
contraire a la religion catholique et aux interets de notre saint-pere le
pape.

--Bien au contraire, repondit le roi de Constantine, car voici ce qui nous
arrive.

Et il raconta a Jean de Procida que son neveu, le roi de Bougie, etant
revolte contre lui et voulant le detroner, il ne voyait d'autre moyen de
conserver son trone qu'en se mettant sous la protection du roi d'Aragon;
et, pour que cette protection fut encore plus efficace, le roi de
Constantine ajouta qu'il etait pret a se faire chretien, lui et tout son
royaume, si le roi don Pierre voulait le recevoir pour son filleul et pour
son vassal.

Jean de Procida promit de s'acquitter de la mission qui lui etait confiee,
et, au lieu de le retenir en prison, le roi de Constantine, au grand
etonnement de ses ministres et de son peuple, lui fit rendre la liberte,
ainsi qu'a tout son equipage. Puis son navire, toujours par l'ordre du roi,
lui ayant ete remis avec tout ce qu'il contenait, il s'embarqua aussitot,
et apres une heureuse traversee il descendit a Barcelone.

Comme on le pense bien, apres ce qui s'etait passe au premier voyage de
messire Jean de Procida, son retour etait un grand evenement pour le roi
don Pierre; aussi le mena-t-il, comme la premiere fois, dans la chambre la
plus secrete de son palais, et la il lui demanda avec empressement ce qu'il
avait fait depuis son depart.

--Tres noble seigneur roi, repondit Procida, vous m'avez dit que, pour
accomplir la grande entreprise que je vous avais proposee, il fallait trois
choses: un appui, de l'argent, et le secret.

--Cela est vrai, repondit don Pierre.

--Le secret a ete bien garde, reprit messire Jean de Procida, puisque
vous-meme, monseigneur, ignorez d'ou je viens. Quant a l'argent, voici la
lettre de l'empereur Paleologue, qui s'engage a vous donner 100 000
onces. Enfin, quant a l'appui, voici l'adhesion signee par les principaux
seigneurs de la Sicile, qui se revolteront au premier signal que je leur
donnerai, et voici le bref de Sa Saintete qui vous autorise a profiter de
cette revolte.

Le roi don Pierre prit les lettres les unes apres les autres, et les lut
avec attention; puis, se retournant vers messire Jean de Procida:

--Tout cela est bien, lui dit-il; et sans doute mieux que je ne l'esperais;
il reste un obstacle que je ne t'ai pas dit: j'ai fait alliance d'amitie
avec le roi de France, et j'ai promis de n'armer ni contre lui, ni contre
ses parents, ni contre ses amis. Or, il me va falloir armer, et beaucoup,
et, quand le roi de France me fera demander contre qui j'arme, il me faudra
donc mentir ou m'exposer a une brouille avec lui. Trouve-moi au moins, toi
qui m'as deja trouve tant de choses, un pretexte que je puisse donner de
cet armement.

--Il est trouve, monseigneur, lui repondit Jean de Procida. Le roi de
Constantine, que le roi de Bougie, son neveu, menace de detroner, vous fait
dire, par ma bouche, qu'il est pret a se faire chretien, si vous voulez lui
servir de parrain et de defenseur. Or, si l'on vous demande pourquoi et
contre qui vous armez, vous repondrez que c'est pour soutenir le roi
de Constantine contre son neveu le roi de Bougie; et, comme il se fera
chretien indubitablement, il en rejaillira un grand honneur sur votre
regne. Armez donc tranquillement, monseigneur, et faites voile pour
l'Afrique; je me charge du reste.

--Puisqu'il en est ainsi, dit le roi don Pierre, je vois bien que Dieu veut
que la chose s'accomplisse. Va donc, cher ami, fais que ton entreprise
vienne a bonne fin, et je t'engage ma parole que, l'occasion echeant, je ne
ferai defaut ni a toi, ni aux barons de Sicile, ni a notre saint-pere le
pape.

Sur cette promesse, Jean de Procida quitta le roi don Pierre et s'en
retourna d'abord vers l'empereur Paleologue, qui lui remit avec grande joie
les 53 000 onces d'or qu'il avait promises, et que Procida envoya aussitot
au roi don Pierre; puis, de Constantinople, il s'en revint a Rome; mais, en
abordant a Ostie, il apprit que le pape Nicoles III etait mort, et que le
pape Martin IV, qui etait une creature du duc d'Anjou, venait d'etre elu.

Alors il jugea inutile d'aller plus loin, et, remettant aussitot a la
voile, il se dirigea vers la Sicile, ou il trouva tout le monde dans la
crainte et dans la douleur de cette election.

Mais il rassura les conjures, en disant qu'a defaut du pape il restait aux
Siciliens trois des princes les plus puissants de la terre, qui etaient
l'empereur Frederic, l'empereur Michel Paleologue, et le roi don Pierre
d'Aragon.

Or, les barons ayant repris courage, demanderent a Jean de Procida ce
qu'ils devaient faire, et Jean de Procida repondit que chaque seigneur
devait s'en retourner dans ses domaines et tenir ses vassaux prets pour le
moment convenu, et qu'a ce moment, a un signal donne, on tuerait tous les
Francais qui se trouvaient dans l'ile. Et tous les barons avaient une telle
confiance dans messire Jean de Procida, qu'ils s'en retournerent chez
eux, et se tinrent prets a agir, lui laissant le soin de fixer l'heure de
l'execution.

Comme l'avait prevu don Pierre d'Aragon, le roi de France et le nouveau
pape s'etaient inquietes de ses armements, et lui avaient demande contre
qui il les dirigeait. Le roi avait alors repondu que c'etait contre les
Sarrasins d'Afrique, comme bientot on pourrait voir.

En effet, ses armements termines, ce qui fut promptement fait, grace a l'or
de Michel Paleologue, don Pierre monta sur sa flotte avec mille chevaliers,
huit mille arbaletriers, et vingt mille _almogavares_, et, apres avoir
relache a Mahon, il s'achemina vers le port d'Alcoyll, ou il aborda apres
trois jours de traversee.

Mais la il apprit de bien tristes nouvelles: le projet du roi de
Constantine avait ete su, et lorsque cette nouvelle etait arrivee aux
cavaliers sarrasins, comme ceux-ci etaient fort attaches a la religion
de Mahomet, ils s'etaient souleves; puis, se rendant au palais en grande
rumeur, ils avaient pris le roi et avaient coupe la tete a lui et a douze
de ses plus intimes qui lui avaient donne parole de se faire chretiens avec
lui. Ensuite ils s'etaient rendus pres du roi de Bougie, et lui avaient
offert le royaume de son oncle, dont celui-ci s'etait aussitot empare.

Ces nouvelles ne decouragerent point don Pierre; et comme son entreprise
avait un autre but que celui qu'elle paraissait avoir, il n'en resolut pas
moins de prendre terre, et d'attendre, tout en consultant les Sarrasins,
des nouvelles de la Sicile.

Il fit donc debarquer toute son armee.

Puis, cette armee etant en pays decouvert, et rien ne la protegeant contre
les attaques des Sarrasins, il mit a l'oeuvre tous les macons qu'il avait
amenes avec lui, et fit construire un mur qui entourait toute la ville.

Cependant la conjuration marchait en Sicile.

Le moment etait on ne peut mieux choisi: les Francais s'endormaient dans
une securite profonde, le roi Charles etait a la cour du pape, son fils
etait en Provence, et Jean de Procida avait fixe le jour de la delivrance
de la Sicile au premier avril 1282.

En consequence tous les seigneurs avaient recu avis du jour fixe et se
tenaient prets a agir, soit a Palerme, soit dans l'interieur de la Sicile.

On etait arrive au 30 mars: c'etait le lundi de Paques, et, selon
l'habitude, toute la ville de Palerme se rendait a vepres.

Comme le temps etait magnifique, beaucoup de dames et de jeunes seigneurs
siciliens avaient choisi, plus encore dans un but de plaisir que dans un
but religieux, l'eglise du Saint-Esprit, qui est situee, comme nous l'avons
dit, a un quart de lieue de Palerme, pour y entendre l'office.

Presque toutes les dames et seigneurs, comme c'etait la coutume, etaient
vetus de longues robes de pelerins, et portaient a la main un bourdon.

Les soldats angevins etaient sortis comme les autres, et on les rencontrait
par groupes armes tout le long du chemin, regardant insolemment les femmes,
et de temps en temps les faisant rougir par quelque parole cynique ou par
quelque geste grossier; mais, comme les jeunes gens qui les accompagnaient
etaient desarmes, une loi de Charles d'Anjou defendant aux Siciliens de
porter ni epee ni poignards, ils etaient forces de supporter tout cela.

Cependant un groupe de Palermitains s'avancait, compose d'une jeune fille,
de son fiance et de ses deux freres: il etait suivi depuis les portes de
Palerme par un sergent nomme Drouet, et par quatre soldats armes de leurs
epees et de leurs poignards, et qui, outre ces armes, portaient en guise de
batons des nerfs de boeuf a la main. Le groupe venait de franchir le pont
de l'Amiral, et allait entrer dans l'eglise, lorsque Drouet, s'avancant et
se placant devant la porte de l'eglise, accusa les jeunes gens de porter
des armes sous leurs robes de pelerins. Ceux-ci, qui voulaient eviter
une rixe, ouvrirent a l'instant meme leurs manteaux, et montrerent qu'a
l'exception du bourdon qu'ils portaient a la main, ils etaient entierement
desarmes.

--Alors, dit Drouet, c'est que vous avez cache vos armes sous la robe de
cette jeune fille.

Et en disant ces mots il etendit la main vers elle et la toucha d'une facon
si inconvenante, qu'elle jeta un cri et s'evanouit dans les bras d'un de
ses freres.

Le fiance alors, ne pouvait contenir plus longtemps sa colere, repoussa
violemment Drouet, qui, levant le nerf de boeuf qu'il tenait a la main,
lui en fouetta la figure. Au meme instant un des deux freres, arrachant du
fourreau l'epee de Drouet, lui en donna un si violent coup de pointe, qu'il
lui traversa le corps d'un flanc a l'autre, et que Drouet tomba mort. En ce
moment les vepres sonnerent.

Aussitot le jeune homme, voyant qu'il etait trop avance pour reculer, leva
son epee toute sanglante en criant:

--A moi, Palerme! a moi! qu'ils meurent, les Francais! qu'ils meurent!

Et il tomba sur le premier soldat, stupefait de ce qui venait de se passer,
et le renversa pres de son sergent.

Le fiance se saisit aussitot de l'epee de ce soldat et vint preter main
forte a son ami contre les deux qui restaient.

En un meme instant le cri: A mort, a mort les Francais! courut sur les
ailes ardentes de la vengeance jusqu'a Palerme.

Messire Alaimo de Lentini etait dans la ville avec deux cents conjures.

Voyant quelles choses se passaient, il comprit qu'il fallait avancer le
signal convenu: le signal fut donne, et le massacre, commence a la porte de
la petite eglise du Saint-Esprit sur la personne du sergent Drouet, gagna
Palerme, puis Montreale, puis Cefalu; des bandes de conjures s'elancerent
dans l'interieur de la Sicile en criant vengeance et liberte.

Chaque chateau devint une tombe pour les Francais qu'il renfermait, chaque
ville repondait au cri pousse par Palerme, chaque eglise sonna ses vepres,
et, en moins de huit jours, tous les Francais qui se trouvaient en Sicile
etaient egorges, a l'exception de deux qui, contre la regle generale
adoptee par leurs compatriotes, s'etaient montres doux et clements.

Ces deux hommes etaient le seigneur de Porcelet, gouverneur de Calatafini,
et le seigneur Philippe de Scalembre, gouverneur du val di Noto.

Charles d'Anjou apprit a Rome la nouvelle des vepres siciliennes par
l'entremise de l'archeveque de Montreale, qui lui envoya un courrier pour
lui annoncer ce qui venait de se passer. Mais Charles d'Anjou recut le
messager comme un grand coeur recoit une grande infortune, et se contenta
de repondre:

--C'est bien, nous allons partir, et nous verrons la chose par nous-meme.

Puis, lorsque le messager fut sorti de sa presence, il leva les deux mains
au ciel et s'ecria:

--Sire Dieu, puisque, apres m'avoir comble de tes dons, il te plait
aujourd'hui de m'envoyer la fortune contraire, fais que je ne redescende
du trone que pas a pas, et je jure que je laisserai mille de mes ennemis
couches sur chacun de ses degres.




PIERRE D'ARAGON


Le premier soin des seigneurs siciliens fut de faire partir deux
ambassades, l'une pour Messine, l'autre pour Alcoyll: la premiere adressee
a leurs compatriotes, et la seconde a Pierre d'Aragon.

Voici la lettre des Parlermitains, conservee encore aujourd'hui dans les
archives de Messine [Note: il est inutile de dire que nous n'inventons
rien, que les lettres sont copiees sur les originaux ou traduites avec la
plus grande exactitude.]:

"De la part de tous les habitants de Palerme et de tous leurs fideles
compagnons en armes pour la liberte de la Sicile, a tous les gentilshommes,
barons et habitants de la ville de Messine, salut et eternelle amitie.

"Nous vous faisons savoir que, par la grace de Dieu, nous avons chasse de
notre terre et de nos contrees les serpents qui nous devoraient nous et nos
enfants, et sucaient jusqu'au lait du sein de nos femmes. Or, nous vous
prions et supplions, vous que nous tenons pour nos freres et pour nos amis,
que vous fassiez ce que nous avons fait, et que vous vous souleviez contre
le grand dragon, notre commun ennemi, car le temps est venu ou nous devons
etre delivres de notre servitude et sortir du joug pesant de Pharaon; car
le temps est venu ou Moise doit tirer les fils d'Israel de leur captivite;
car le temps est venu enfin ou les maux que nous avons soufferts nous ont
laves des peches que nous avions commis. Donc que Dieu le pere, dont la
toute-puissance nous a pris en pitie, vous regarde a votre tour, et que
sous ce regard, vous vous reveilliez et vous leviez pour la liberte.

"Donne a Palerme, le 14 de mai 1282."

Pendant ce temps, le roi Pierre d'Aragon etait aux mains avec Mira-Bosecri,
roi de Bougie, et tous les Sarrasins d'Afrique, car a peine avaient-ils vu
l'armee aragonaise prendre pied a Alcoyll et s'y fortifier, qu'ils avaient
envoye des cavaliers par tout le pays pour crier la proclamation de guerre;
de sorte que Pierre d'Aragon, adosse a la mer et ayant derriere lui sa
flotte, commandee par Roger de Lauria, avait devant lui, enveloppant la
muraille qu'il avait fait faire, plus de soixante mille hommes, tant Maures
et Arabes que Sarrasins.

Il arriva qu'un jour on lui dit qu'un Sarrasin demandait a lui parler a
lui-meme, refusant de s'ouvrir a aucun autre de la nouvelle importante
qu'il pretendait apporter. Le roi ordonna qu'il fut aussitot introduit
devant lui et devant les seigneurs qui l'entouraient; mais le Sarrasin,
voyant ce grand nombre de chevaliers, refusa de s'ouvrir en leur presence,
et declara qu'il ne dirait rien qu'au roi et a son aumonier. Le roi, qui
etait tres brave, et qui d'ailleurs ne quittait jamais ses armes offensives
et defensives, avec lesquelles il ne craignait ni Arabes, ni Maures, ni
Sarrasins, ni qui que ce fut au monde, ordonna aussitot a chacun de se
retirer, et demeura seul avec l'archeveque de Barcelone et l'etranger.

Le Sarrasin alors se jeta aux genoux du roi et lui dit:

--Mon noble roi et seigneur, j'etais du nombre de ceux qui devaient
embrasser la religion chretienne avec le roi de Constantine, a qui le
Seigneur fasse paix! mais, comme heureusement personne ne savait la
determination que j'avais prise, j'echappai au massacre, et, pour qu'on ne
se doutat de rien, je ne me reunis a tes ennemis. Maintenant voici que j'ai
un grand secret a te dire; mais, si je ne me faisais chretien d'abord, je
trahirais, en le disant, les Sarrasins, car, ayant encore le meme dieu
qu'eux, je devrais avoir les memes interets; tandis qu'au contraire, une
fois baptise, les chretiens deviennent mes freres, et ce seraient eux que
je trahirais en ne te disant point ce que j'ai a te dire. Ainsi donc, si tu
veux savoir la nouvelle que je t'apporte et qui est, je te le repete, de la
plus grande importance pour toi et les tiens, consens a etre mon parrain,
et fais-moi baptiser par le saint archeveque qui est pres de toi.

Alors don Pierre se retourna vers l'archeveque, et lui dit en langue
catalane:

--Que pensez-vous de cela, mon pere?

--Qu'il ne faut ecarter personne de la voie du Seigneur, repondit
l'archeveque, et qu'il faut accueillir comme venant de Dieu quiconque veut
aller a Dieu.

Alors le roi se retourna vers le Sarrasin et lui demanda:

--D'ou es-tu et comment t'appelles-tu?

--Je suis de la ville d'Alfandech, et je m'appelle Yacoub Ben-Assan.

--Es-tu decide a renoncer a ta ville et a ta croyance, et a echanger ton
nom de Yacoub Ben-Assan contre celui de Pierre?

--C'est ce que je desire sincerement, repondit le Sarrasin.

--Faites donc votre office, mon pere, dit le roi a l'archeveque. Et
l'archeveque, ayant pris une aiguiere d'argent, benit l'eau qu'elle
contenait, et, en ayant verse quelques gouttes sur la tete du Sarrasin, il
le baptisa au nom de la Tres Sainte Trinite; puis, lorsqu'il eut fini:

--Maintenant, Pierre, lui dit-il, levez-vous, vous voila espagnol et
chretien. Dites donc a votre roi et a votre parrain ce que vous avez a lui
dire.

--Monseigneur, dit le neophyte, sachez que le roi Mira-Bosecri et les
Sarrasins ont remarque que, le dimanche etant pour vous et vos soldats un
jour de repos et de fete, les murailles du camp etaient moins bien gardees
ce jour-la que les autres jours. En consequence, ils ont resolu dimanche
d'attaquer la bastide du comte de Pallars, qu'ils croient la moins forte,
et de l'emporter ou d'y perir tous; car ils pensent que pendant ce temps
vous et tous vos soldats serez occupes a entendre la messe, et que par ce
moyen ils auront bon marche de vous.

Et le roi, ayant reflechi de quelle importance etait l'avis qu'il recevait,
se retourna vers celui qui venait de le lui donner, et lui dit:

--Je te remercie, gentil filleul, et je reconnais que tu as le coeur
vraiment chretien. Retourne maintenant parmi ces mecreants maudits, afin
que tu demeures au courant de tous leurs projets, et, si celui que tu m'as
revele n'est pas abandonne, reviens me voir et m'en avertir dans la nuit de
samedi a dimanche.

--Mais comment traverserai-je les avant-postes? demanda le messager.

Le roi appela ses gardes.

--Vous voyez bien cet homme, leur dit-il; toutes les fois qu'il se
presentera a une sentinelle et qu'il dira: _Alfandech_, j'entends qu'on le
laisse entrer librement et sortir de meme.

Puis il donna vingt doubles d'or au nouveau chretien, et, celui-ci lui
ayant renouvele sa foi et son hommage, sortit du camp sans etre vu et alla
rejoindre les Sarrasins.

Aussitot le roi assembla tous ses chefs, et leur annonca cette bonne
nouvelle que l'ennemi devait attaquer le camp le dimanche matin. Or, on
avait tout le temps de se preparer a cette attaque, car on n'etait encore
que dans la nuit du jeudi au vendredi.

Pendant la journee du samedi, et vers tierce, on vint annoncer au roi don
Pierre que l'on apercevait deux grandes barques venant de la Sicile et
navigant sous pavillon noir. Il ordonna aussitot a l'amiral Roger de
Lauria, qui commandait la flotte, de laisser passer ces barques, car il se
doutait bien quelles sortes de nouvelles elles apportaient.

La flotte s'ouvrit, les barques passerent au milieu des nefs, des galeres
et des vaisseaux, et elle vinrent aborder au rivage, ou les attendait le
roi.

A peine ceux qui montaient ces barques eurent-ils mis pied a terre et
eurent-ils appris que c'etait le roi don Pierre qui etait devant eux,
qu'ils s'agenouillerent, baiserent trois fois le sol, et s'approchant du
roi en se trainant sur leurs genoux, ils courberent la tete jusqu'a ses
pieds, en criant: Merci, seigneur; seigneur, merci. Et comme ils etaient
vetus de noir ainsi que des suppliants, comme leurs larmes coulaient de
leurs yeux sur les pieds du roi, comme leurs cris et leurs gemissements
n'avaient point de fin, chacun en eut grande pitie, et le roi tout
comme les autres; car, se reculant, il leur dit d'une voix toute pleine
d'emotion:

--Que voulez-vous? qui etes-vous? d'ou venez-vous?

--Seigneur, dit alors l'un d'eux, tandis que les autres continuaient de
crier et de pleurer, seigneur, nous sommes les deputes de la terre de
Sicile, pauvre terre abandonnee de Dieu, de tout seigneur et de toute bonne
aide terrestre; nous sommes de malheureux captifs tout pres de perir,
hommes, femmes et enfants, si vous ne nous secourez. Nous venons, seigneur,
vers votre royale majeste, de la part de ce peuple orphelin, vous crier
grace et merci! Au nom de la Passion, que Notre Seigneur Jesus-Christ a
soufferte sur la croix pour le genre humain, ayez pitie de ce malheureux
peuple; daignez le secourir, l'encourager, l'arracher a la douleur et a
l'esclavage auxquels il est reduit. Et vous devez le faire, seigneur, pour
trois raisons: la premiere, parce que vous etes le roi le plus saint et le
plus juste qu'il y ait au monde; la seconde parce que tout le royaume de
Sicile appartient et doit appartenir a la reine votre epouse, et apres elle
a vos fils les infants, comme etant de la lignee du grand empereur Frederic
et du noble roi Manfred, qui etaient nos legitimes; et la troisieme enfin
parce que tout chevalier, et vous etes, sire, le premier chevalier de votre
royaume, est tenu de secourir les orphelins et les veuves.

Or, la Sicile est veuve par la perte qu'elle a faite d'un aussi bon
seigneur que le roi Manfred; or, les peuples sont orphelins parce qu'ils
n'ont ni pere ni mere qui les puissent defendre, si Dieu, vous et les
votres, ne venez a leur aide. Ainsi donc, saint seigneur, ayez pitie de
nous, et venez prendre possession d'un royaume qui vous appartient a vous
et a vos enfants, et, tout ainsi que Dieu a protege Israel en lui envoyant
Moise, venez de la part de Dieu tirer ce pauvre peuple des mains du plus
cruel Pharaon qui ait jamais existe; car, nous vous le disons, seigneur, il
n'est pas de maitres plus cruels que ces Francais pour les pauvres gens qui
ont le malheur de tomber en leur pouvoir.

Alors le roi les regarda d'un oeil compatissant, puis, tendant les deux
mains a ceux des deux messagers qui etaient le plus pres de lui:

--Barons, leur dit-il en les relevant, soyez les bienvenus, car ce que vous
avez dit est vrai, et ce royaume de Sicile revient legitimement a la reine
notre epouse et a nos enfants. Prenez donc courage, nous allons prier Dieu
de nous eclairer sur ce que nous devons faire, puis nous vous ferons part
de ce que nous avons resolu.

Et ils repliquerent:

--Que le Seigneur vous ait en sa garde, et vous inspire cette pensee
d'avoir pitie de nous, pauvres miserables que nous sommes! Et, comme preuve
que nous venons au nom de vos sujets, voici les lettres de chacune des
villes de la Sicile, de chacun des chateaux, de chaque baron, de
chaque gentilhomme et de chaque chevalier, par lesquelles chevaliers,
gentilshommes, barons, chateaux et villes, s'engagent a vous obeir, comme a
leur roi et seigneur, a vous et a vos descendants.

Le roi alors prit ces lettres, qui etaient au nombre de plus de cent, et
ordonna de bien loger ces deputes et de leur donner, a eux et a leur suite,
toutes les choses dont ils auraient besoin.

Pendant ce temps la nuit etait venue, et le roi, s'etant retire dans la
maison qu'il habitait, y fut bientot prevenu que l'homme devant lequel il
avait ordonne que toutes les portes s'ouvrissent quand il dirait le mot
_Alfandech_ etait la, et demandait de nouveau a lui parler. Comme le roi
l'attendait avec impatience, il ordonna qu'il fut introduit a l'instant.

--Eh bien! lui dit-il en l'apercevant, nous esperons, cher filleul, que
rien n'est change, et que tu nous apportes une bonne nouvelle?

--Je vous apporte la nouvelle, tres puissant seigneur et roi, repondit le
nouveau converti, que vous ayez a vous tenir prets, vous et vos gens, a la
pointe du jour, car a la pointe du jour toute l'armee sarrasine sera en
campagne.

--J'en suis aise, dit le roi, et je reconnais que tu es un digne messager.
Et maintenant, fais comme tu voudras: retourne vers les Sarrasins ou
demeure avec nous, a ton choix; et si tu demeures avec nous, en echange des
terres et des chateaux que tu pouvais avoir en Afrique, nous te donnerons
de telles terres et de tels chateaux en Aragon, qu'en voyant ceux que tu
auras acquis, tu ne regretteras en rien ceux que tu auras perdus.

Et le nouveau converti repondit:

--Comme chretien et comme filleul d'un aussi grand roi que vous, il me
semble, sauf votre plaisir, monseigneur, que je dois rester avec mes freres
et combattre sous votre etendard. Quant a mes terres et a mes chateaux, je
les abandonne bien volontiers, et je ne demande en echange qu'un bon cheval
et de bonnes armes.

--C'est bien, dit le roi; retirez-vous dans la maison que vous voudrez, et
tenez-vous pret a marcher sous notre etendard des demain matin.

A ces mots, le filleul de don Pierre se retira, et, dix minutes apres, on
lui amena dans la maison ou il s'etait loge un cheval des ecuries du roi,
sur le dos duquel resonnait une de ses propres armures.

Puis le roi employa le temps qui lui restait a donner les ordres
necessaires pour la bataille du lendemain, ce qui rendit toute l'armee si
joyeuse que sur vingt-cinq mille soldats qui la composaient, il n'y eut
certainement pas dix hommes qui fermerent les yeux un seul instant de toute
cette nuit.

Au point du jour, les Sarrasins s'avancerent silencieusement, croyant
surprendre les postes aragonais; et ce ne fut que lorsqu'ils se trouverent
a deux ou trois cents pas des murailles que, du haut d'une petite colline
qui dominait le camp, ils apercurent toute l'armee, chevaliers, barons,
arbaletriers, et jusqu'aux valets de l'armee, ranges derriere les
palissades et se tenant prets a combattre.

Alors ils virent qu'ils avaient ete trahis et que leurs ennemis etaient sur
leurs gardes.

Aussitot les chefs delibererent sur ce qu'ils devaient faire, et pour
savoir s'il leur fallait continuer d'aller en avant ou tourner le dos; mais
il etait deja trop tard. Le roi, voyant leur hesitation, ordonna d'ouvrir
les barrieres.

Aussitot les trompettes commencerent de sonner; l'avant-garde, sous la
conduite du comte de Pallars et de don Ferdinand d'Ixer, s'elanca banniere
deployee; toute l'armee la suivit, criant:

--Saint Georges et Aragon!

L'espace qui separait chretiens et Sarrasins fut franchi en un instant; les
deux armees se heurterent fer contre fer, et le combat commenca.

Ce fut un combat terrible, sans tactique militaire, sans plan arrete, ou
chacun choisit son homme et frappa jusqu'a ce que, cet homme abattu, il
s'en presentat un autre.

Dans cette lutte, l'avant-garde sarrasine tout entiere disparut ecrasee:
puis le roi en tete, son etendard a la main, entra dans le plus epais des
bataillons ennemis. Ses chevaliers et ses barons le suivirent, ouvrant
cette masse comme aurait fait un coin de fer. Enfin toute cette foule
s'ecarta, montrant sa blessure ouverte et sanglante.

Tout etait fini; les Sarrasins, blesses au coeur, voulurent en vain se
rallier; les terribles epee des chretiens abattaient tout ce qu'elles
touchaient. Les deux ailes separees ne purent se rejoindre; l'infanterie
arabe, percee par les traits des arbaletriers, commenca a fuir; les
Almogavares, legers comme les chamois de la Sierra-Morena, se mirent a leur
poursuite.

La cavalerie seule tenait encore; mais bientot, abandonnee a sa propre
force, il lui fallut fuir a son tour. Le roi voulait la poursuivre et
franchir une montagne qui etait devant lui; mais le comte de Pallars et don
Ferdinand d'Ixer l'arreterent en criant:

--Au nom de Dieu! sire, pas un pas de plus. Songez a notre camp, ou
nous n'avons laisse que des malades, des femmes et des enfants; que
deviendraient-ils, s'ils etaient separes de nous, et que deviendrions-nous
nous-memes? Au camp, sire, au camp!

Et, malgre les efforts du roi, qui ne voulait rien ecouter, disant que le
jour de l'extermination des Sarrasins etait venu, ils le ramenerent vers
les palissades.

Comme le roi etait a mi-chemin des barrieres, un homme couche parmi les
cadavres se souleva sur un genou, et, tandis que de la main gauche il
tenait fermee une blessure qu'il avait recue a la poitrine, de l'autre il
lui presenta un etendard sarrasin qu'il venait de conquerir. Cet homme,
c'etait le Sarrasin Yacoub Ben-Assan. Don Pierre ordonna qu'on lui portat
secours a l'instant meme; mais le blesse fit signe au roi que tout etait
inutile. Don Pierre prit alors l'etendard, et, comme s'il n'eut attendu
pour mourir que le moment de remettre son trophee aux mains de son royal
parrain, le blesse se recoucha sur le champ de bataille, et, levant la main
de sa poitrine, laissa son ame fuir par sa blessure.

Les envoyes de Sicile avaient vu tout le combat du haut des maisons
d'Alcoyll, et ils avaient ete fort emerveilles des magnifiques faits
d'armes qu'avaient accomplis le roi don Pierre et ses gens, si bien que,
pendant tout le temps de la bataille, ils disaient entre eux:

--Si Dieu permet que le roi vienne en Sicile, les Francais seront tous
morts ou vaincus, car, depuis le roi jusqu'au dernier soldat, tous marchent
au combat comme a une fete.

Le soir, don Pierre donna l'ordre d'enterrer les soldats espagnols et de
bruler les corps des Sarrasins, de peur que les cadavres ne corrompissent
l'air, et que les maladies ne se missent dans son camp comme elles
s'etaient mises dans celui du roi saint Louis a Tunis.

Le lendemain et le surlendemain on attendit vainement l'ennemi; il s'etait
retire a plus de trois lieues en arriere, tant sa terreur etait grande: et
cependant tous les jours il lui arrivait de tous les cotes un tel nombre de
gens qu'il eut ete impossible de les compter.

Le quatrieme jour on signala deux autres barques venant, comme les
premieres, de Sicile, mais portant des envoyes bien plus pressants et bien
plus tristes encore que les premiers.

Dans la premiere etaient deux chevaliers de Palerme, et dans la seconde
deux citoyens de Messine; tous etaient vetus de noir, leurs barques avaient
des voiles noires, et elles naviguaient sous des pavillons noirs. A peine
virent-ils le roi que, comme avaient fait les premiers, ils se jeterent a
genoux, mais avec des cris bien plus lamentables et bien plus suppliants
que les autres, car ils venaient annoncer que le roi Charles assiegeait
Messine, et bien veritablement, en une telle extremite, ils n'avaient plus
de recours qu'en Dieu et dans le roi don Pierre d'Aragon.

Cependant le roi don Pierre d'Aragon paraissait encore hesiter, mais alors
le comte de Pallars s'avanca vers lui et, parlant en son nom et au nom des
barons et chevaliers qui l'entouraient:

--Seigneur, lui dit-il, pourquoi hesitez-vous, et qui vous retient? Prenez
en misericorde un peuple infortune qui vient vous crier merci; car il n'est
coeur si dur au monde, qu'il soit chretien ou Sarrasin, qui n'en ait pitie.
Sire, la voix du peuple est la voix de Dieu, et, quand le peuple prie, Dieu
ordonne. N'attentez donc pas davantage, seigneur; n'hesitez donc plus,
sire, car je vous affirme, en mon nom et en celui de tous mes compagnons,
que, tous tant que nous sommes, nous vous suivrons partout ou vous irez, et
que nous sommes prets a perir pour la gloire de Dieu, pour votre honneur et
pour la resurrection du peuple de la Sicile.

Aussitot toute l'armee se mit a crier:

--En Sicile! en Sicile! Au nom de Dieu! sire, ne laissez pas ce pauvre
peuple qui vous appartient et qui, apres vous, appartiendra a vos enfants.
En Sicile, sire! en Sicile!

Et alors le roi, entendant ces choses merveilleuses et voyant la bonne
volonte de son armee, leva les mains au ciel et dit:

--Seigneur, c'est en votre nom et pour vous servir que j'entreprends ce
voyage: Seigneur, je me recommande a vous, moi et les miens.

Puis, se retournant vers son armee:

--Eh bien! ajouta-t-il, puisque Dieu le veut et que vous le voulez, partons
donc sous la garde et avec la grace de Dieu, de madame sainte Marie et de
toute la cour celeste, et allons en Sicile.

Et tous s'ecrierent:

--Noel! Noel! en Sicile! en Sicile!

Et toute l'armee, s'agenouillant d'un seul mouvement, se mit a chanter le
_Salve Regina_ en signe d'action de graces.

La meme nuit, on expedia les deux premieres barques pour la Sicile, avec
cette bonne nouvelle que le roi don Pierre d'Aragon et toute son armee
allaient arriver.

Le lendemain, le roi fit tout embarquer, hommes, femmes, enfants, et le
dernier qui s'embarqua, ce fut lui; puis, lorsque tout l'embarquement
fut termine, les deux autres barques partirent a leur tour pour annoncer
qu'elles avaient vu le roi et toute l'armee mettre a la voile.

Dieu nous donne un contentement pareil a celui qu'on eprouva en Sicile
lorsqu'on y apprit cette bonne nouvelle!

La traversee du roi d'Aragon fut heureuse, car la Providence ne l'avait
point si miraculeusement conduit jusque-la pour l'abandonner en chemin; de
sorte que, sans accident aucun, il debarqua a Trapani, le 3 du mois d'aout
1282.

Aussitot les prud'hommes de Trapani envoyerent des courriers par toute la
Sicile; et, derriere ces courriers qui passaient disant au peuple: "le roi
don Pierre d'Aragon est arrive avec une puissante armee", des cris de joie
s'elevaient; villes, villages et chateaux s'illuminaient, si bien qu'on
pouvait deviner la route qu'ils avaient suivie a la tramee de bonheur et de
lumiere qu'ils laissaient apres eux.

Quant au roi, chacun venait au-devant de lui avec de la joie plein le
coeur, et des fleurs plein les mains, et chacun s'ecriait en le voyant:

--Bon et saint seigneur, que Dieu te donne vie et victoire, afin que tu
puisses nous delivrer de ces Francais maudits!

Et tout le monde allait ainsi chantant, dansant et s'embrassant: et,
pendant plus d'un mois, personne ne fit oeuvre de ses mains que pour les
joindre en remerciant Dieu.

Le quatrieme jour de son arrivee, le roi don Pierre vit venir a lui les
principaux de la ville de Palerme, qui lui apportaient, au nom de leurs
concitoyens, tout l'argent qu'ils avaient pu reunir; mais le roi don
Pierre, apres les avoir courtoisement recus, leur repondit qu'il n'avait
pas besoin d'argent, ayant apporte son tresor, et qu'il etait venu non pas
pour lever sur eux de nouvelles contributions, mais pour les recevoir au
nombre de ses vassaux et les defendre contre leur ennemis.

Le surlendemain, le roi don Pierre partit pour Palerme, et vous pensez bien
que, si de pareilles fetes avaient eu lieu a Trapani, qui est une ville
secondaire, il y en eut de bien autrement belles a Palerme, qui est la
capitale de toute la Sicile.

La, toutes les cloches sonnerent, toutes les processions sortirent des
eglises avec les croix et les bannieres, et, chaque jour, tout ce qu'il y
avait d'hommes, de femmes et d'enfants dans la ville, se reunissaient sur
la place du Palais-Royal, et criaient tant et si fort: Vive le roi notre
bon seigneur! que le roi, pour satisfaire tout ce peuple, qui ne pouvait
croire a son bonheur, etait oblige de se montrer cinq ou six fois le jour
au balcon de sa fenetre.

Pendant ce temps, les prud'hommes de Palerme adressaient des messagers a
toutes les autres villes de la Sicile, afin qu'elles envoyassent leurs
clefs pour etre offertes au roi, et des deputes qui lui missent la couronne
sur la tete au nom de toute l'ile.

De son cote, le roi don Pierre envoya directement quatre barons au roi
Charles, qui assiegeait Messine, avec charge de lui dire qu'il lui mandait
et ordonnait de sortir de son royaume, attendu qu'il n'ignorait pas que le
royaume appartenait a la reine d'Aragon, sa femme, et a ses enfants; qu'en
consequence il l'invitait a vider sa terre, et, s'il refusait a se tenir
pour averti, que le roi don Pierre l'en irait chasser en personne.

Mais le roi Charles repondit qu'il n'entendait renoncer a son royaume ni
pour le roi don Pierre, ni pour aucun autre que ce fut au monde, et que,
ce royaume lui ayant ete donne par la grace de Dieu, il saurait bien le
reconquerir a l'aide de son epee.

Le roi don Pierre ne repondit a ce refus qu'en ordonnant a son armee de
terre et de mer de marcher sur Messine.

Mais, en lui voyant faire ces grands apprets, les prud'hommes de Palerme
lui demanderent:

--Sauf votre bon plaisir, monseigneur, voulez-vous bien nous dire ou vous
allez?

Et le roi don Pierre repondit:

--Ne le voyez-vous point? Je vais combattre le roi Charles et le mettre
hors de la terre de Sicile.

Alors les prud'hommes s'ecrierent:

--Au nom de Dieu! monseigneur, n'y allez pas sans nous, car, vous le
comprenez bien, ce serait une honte pour nous que de ne pas vous aider de
tout notre pouvoir dans une occasion qui nous interesse si fort.

Le roi don Pierre consentit donc a attendre, et l'on fit publier par toute
la Sicile que chaque homme age de quinze a soixante ans eut a se rendre
a Palerme sous quinze jours, avec ses armes et son pain pour un mois. En
attendant, et pour donner bon courage aux Messinois, le roi ordonna a deux
mille Almogavares de faire la plus grande diligence possible pour se rendre
dans la ville assiegee et y annoncer sa prompte arrivee.

Il avait choisi deux mille Almogavares au lieu de deux mille chevaliers,
parce que les montagnards, habitues a la fatigue, armes legerement, n'ayant
pour tout bagage qu'une jaquette de drap ou de cuir sur le corps, une
resille sur la tete, des espadrilles aux pieds, et portant sur leur dos,
dans une besace, autant de pains qu'il y avait de jours de chevauchee,
pouvaient franchir la distance plus rapidement qu'aucune autre troupe.

Aussi, quoiqu'il y ait pour tout le monde six journees de marche de
Palerme a Messine, les deux mille Almogavares y arriverent vers le soir du
troisieme jour, et cela si secretement, qu'ils entrerent par la porte de la
Caperna, depuis le premier jusqu'au dernier, sans qu'aucune sentinelle ni
vedette de l'armee francaise s'apercut de leur arrivee.

Lorsqu'on apprit, a Messine, le renfort que la garnison venait de recevoir,
et surtout les bonnes nouvelles que ce renfort apportait, ce fut comme on
le pense bien une grande joie par toute la ville. Mais les pauvres assieges
rabattirent bien de cette joie le lendemain lorsqu'ils virent leurs
protecteurs se preparer au combat.

En effet, l'aspect des Almogavares n'etait point rassurant, et, pour qui ne
les avait point connus a l'oeuvre, ils semblaient bien plutot un amas de
bandits et de bohemiens qu'une troupe de soldats.

Aussi les Messinois s'ecrierent-ils:

--Oh! Seigneur Dieu! de quelle haute joie sommes nous descendus, et quels
sont ces hommes qui vont ainsi a moitie nus, sans autre armes qu'une epee
et un couteau, sans bouclier et sans ecu? Mon Dieu! si toutes les troupes
du roi d'Aragon sont pareilles, nous n'avons pas grand compte a faire sur
nos defenseurs.

Et les Almogavares, ayant entendu les paroles qui se murmuraient ainsi
autour d'eux, repondirent:

--C'est bon, c'est bon, on verra aujourd'hui meme qui nous sommes. Montez
seulement sur les tours et sur les remparts, et regardez.

Les Messinois monterent sur les tours et sur les remparts, mais
en secouant la tete, car ils n'avaient pas grande esperance que les
Almogavares tiendraient les belles promesses qu'ils faisaient.

Ceux-ci cependant, sans avoir pris d'autre repos que trois ou quatre heures
de sommeil, sans avoir mange autre chose qu'un de leurs pains, et sans
avoir bu ni vin ni liqueur, mais seulement l'eau qui coulait aux fontaines
de la ville, se firent ouvrir une porte, et, au moment ou les assiegeants
s'y attendaient le moins, fondirent sur eux avec une telle impetuosite,
qu'ils penetrerent presque jusqu'a la tente du roi. Et comme avant de
sortir ils s'etaient donne les uns aux autres parole de ne point rentrer
qu'ils n'eussent tue chacun son homme, lorsqu'ils rentrerent, il y avait
deux mille Francais de moins dans l'armee du roi Charles, et cela sans
compter les prisonniers qu'ils ramenaient.

Quand les gens de Messine, qui, ainsi que nous l'avons dit, etaient montes
sur les tours et sur les remparts, virent cette brillante sortie et quel
resultat terrible elle avait eu pour les assiegeants, ils revinrent fort de
l'opinion desavantageuse qu'ils avaient d'abord concue sur les Almogavares,
et ce fut a qui leur ferait plus de fete et leur rendrait plus d'honneurs:
chaque riche bourgeois en voulut avoir deux chez lui, et les y traita comme
s'ils eussent ete de la famille, rassures et tranquillises qu'ils etaient
maintenant par la certitude qu'avec de pareils hommes leur ville etait
devenue imprenable.

Cependant le roi Charles apprit que le roi don Pierre d'Aragon, apres
s'etre fait couronner a Palerme, s'avancait a grandes journees par terre,
tandis que sa flotte, conduite par son amiral, Roger de Lauria, faisait le
tour de l'ile.

Ces deux armees reunies pouvaient former, avec celle des Siciliens, a peu
pres soixante a soixante-cinq mille hommes, c'est-a-dire plus de trois fois
autant qu'en avait le roi Charles.

Or, ce dernier, qui etait un prince tres entendu dans les choses de guerre,
comprit qu'il pouvait etre trahi par les Abruzziens et les Apuliens, comme
le roi Manfred, et que, comme le roi Manfred, il pourrait bien mourir de
male mort.

Il prit donc son parti promptement et comme devait le faire un homme aussi
prudent que brave.

Par une nuit bien obscure il monta sur les vaisseaux, traversa le detroit
et s'en alla aborder a Reggio de Calabre avec la moitie de son armee, car
ses vaisseaux n'etaient ni assez grands ni assez nombreux pour transporter
son armee tout entiere, il devait reprendre le lendemain matin la moitie
qui restait encore sur la terre de Sicile.

Mais, au point du jour, le bruit se repandit que le roi Charles s'etait
embarque pendant la nuit avec une partie de son monde, et que ce qui
restait encore devant Messine etait le tiers a peine de son armee. Aussitot
les Almogavares se firent ouvrir deux portes, et, separes en deux troupes,
ils fondirent sur les huit ou dix mille hommes qui restaient encore, ce que
voyant les Messinois, ils s'armerent de leur cote de tout ce qu'ils purent
trouver, et sortirent de la ville au nombre de huit ou dix mille.

Les Francais essayerent d'abord de resister, d'autant plus qu'ils voyaient
revenir de Reggio les galeres qui les devaient emporter.

Cependant, quel que fut leur courage, ils ne purent soutenir le choc
acharne de leurs ennemis, ils se disperserent tout le long du rivage,
jetant leurs armes pour courir plus vite, tendant les bras vers leurs
vaisseaux, et criant:

--A l'aide! a l'aide!

Mais quoique ceux qui montaient les galeres fissent force de rames, ils
n'arriverent que bien tard au gre de ceux qui les appelaient, car il y en
avait deja plus de trois mille de tues.

Enfin ceux qui restaient etaient si presses de fuir, qu'ils n'attendirent
pas que les vaisseaux abordassent, et qu'ils se jeterent a la mer pour les
aller rejoindre, de sorte que beaucoup perirent dans le trajet, et que, de
sept ou huit mille hommes que le roi Charles avait laisses apres lui, a
peine en vit-il revenir cinq cents.

Cette journee fut une riche journee pour les Almogavares; car les Francais
n'avaient pas meme pris le temps de plier leurs tentes et de les emporter;
aussi y gagnerent-ils un si riche butin, que les florins d'or roulaient le
lendemain dans Messine comme de menus deniers.

Deux jours apres, le roi Pierre d'Aragon fit son entree a Messine au milieu
des cris de joie et des acclamations de tout le peuple, et les fetes qu'on
lui fit durerent quinze jours et quinze nuits: pendant ces quinze nuits,
la ville fut illuminee de facon qu'on y voyait a se promener dans ses rues
comme a la lumiere du soleil.

Ce fut ainsi que la terre de Sicile fut delivree du dernier Francais, et
cela se passa l'an de grace 1282.

Puisse-t-il arriver une pareille joie a tout noble peuple opprime par
l'etranger!

Voici la veritable chronique des Vepres siciliennes, telle que je l'ai
copiee dans la bibliotheque du Palais-Royal a Palerme.




TABLE


La Santa-Maria di Pie di Grotta Capree

Gaetano Sferra

L'anniversaire

Messine la Noble

Le pesce spado

Catane

Les benedictins de Saint-Nicolas-le-Vieux

L'Etna

Syracuse

La chapelle gothique

Carmela

Le Souterrain

Un Requin

Il signor Anga

Girgenti la Magnifique

Le colonel Santa-Croce

L'interieur de la Sicile

Palerme l'Heureuse

Gelsomina

Sainte Rosalie

Le Couvent des capucins

Grecs et Normands

Charles d'Anjou

Jean de Procida

Pierre d'Aragon





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