The Project Gutenberg EBook of Les Quarante-Cinq, by Dumas, v2
#34 in our series by Alexandre Dumas

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Title: Les Quarante-Cinq
       Deuxieme Partie

Author: Alexandre Dumas

Release Date: March, 2005 [EBook #7771]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on May 15, 2003]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-Latin-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES QUARANTE-CINQ, V2 ***




Produced by Anne Soulard, Carlo Traverso
and the Online Distributed Proofreading Team.




LES QUARANTE-CINQ
DEUXIME PARTIE

PAR
ALEXANDRE DUMAS




[Illustration]




XXXII

MESSIEURS LES BOURGEOIS DE PARIS


M. de Mayenne, dont on s'occupait tant au Louvre, et qui s'en doutait si
peu, partit de l'htel de Guise par une porte de derrire, et tout bott,
 cheval, comme s'il arrivait seulement de voyage, il se rendit au Louvre,
avec trois gentilshommes.

[Illustration: Le duc n'en avait pas moins une escorte de deux ou trois
cents hommes. -- PAGE 2.]

M. d'pernon, averti de sa venue, fit annoncer la visite au roi.

M. de Loignac, prvenu de son ct, avait fait donner un second avis aux
quarante-cinq: quinze se tenaient donc, comme il tait convenu, dans les
antichambres; quinze dans la cour et quatorze au logis.

Nous disons quatorze, parce qu'Ernauton ayant, comme on le sait, reu une
mission particulire, ne se trouvait point parmi ses compagnons.

Mais comme la suite de M. de Mayenne n'tait de nature  inspirer aucune
crainte, la seconde compagnie reut l'autorisation de rentrer  la
caserne.

M. de Mayenne, introduit prs de Sa Majest, lui fit avec respect une
visite que le roi accueillit avec affection.

-- Eh bien! mon cousin, lui demanda le roi, vous voil donc venu visiter
Paris?

-- Oui, sire, dit Mayenne; j'ai cru devoir venir, au nom de mes frres et
au mien, rappeler  Votre Majest qu'elle n'a pas de plus fidles sujets
que nous.

-- Par la mordieu! dit Henri, la chose est si connue, qu' part le plaisir
que vous savez me faire en me visitant, vous pouviez, en vrit, vous
pargner ce petit voyage.

Il faut bien certainement qu'il y ait eu une autre cause.

-- Sire, j'ai craint que votre bienveillance pour la maison de Guise ne
ft altre par les bruits singuliers que nos ennemis font circuler depuis
quelque temps.

-- Quels bruits? demanda le roi avec cette bonhomie qui le rendait si
dangereux aux plus intimes.

-- Comment! demanda Mayenne un peu dconcert, Votre Majest n'aurait rien
ou dire qui nous ft dfavorable?

-- Mon cousin, dit le roi, sachez, une fois pour toutes, que je ne
souffrirais pas qu'on dit ici du mal de MM. de Guise; et comme on sait
cela mieux que vous ne paraissez le savoir, on n'en dit pas, duc.

-- Alors, sire, dit Mayenne, je ne regretterai pas d'tre venu, puisque
j'ai eu le bonheur de voir mon roi et de le trouver en pareilles
dispositions; seulement, j'avouerai que ma prcipitation aura t inutile.

-- Oh! duc, Paris est une bonne ville d'o l'on a toujours quelque service
 tirer, fit le roi.

-- Oui, sire, mais nous avons nos affaires  Soissons.

-- Lesquelles, duc?

-- Celles de Votre Majest, sire.

-- C'est vrai, c'est vrai, Mayenne: continuez donc  les faire comme vous
ayez commenc; je sais apprcier et reconnatre comme il faut la conduite
de mes serviteurs.

Le duc se retira en souriant.

Le roi rentra dans sa chambre en se frottant les mains.

Loignac ft un signe  Ernauton qui dit un mot  son valet et se mit 
suivre les quatre cavaliers.

Le valet courut  l'curie, et Ernauton suivit  pied.

Il n'y avait pas de danger de perdre M. de Mayenne; l'indiscrtion de
Perducas de Pincorney avait fait connatre l'arrive  Paris d'un prince
de la maison de Guise. A cette nouvelle, les bons ligueurs avaient
commenc  sortir de leurs maisons et  venter sa trace.

Mayenne n'tait pas difficile  reconnatre  ses larges paules,  sa
taille arrondie et  sa barbe en cuelle, comme dit l'toile.

On l'avait donc suivi jusqu'aux portes du Louvre, et, l, les mmes
compagnons l'attendaient pour le reprendre  sa sortie et l'accompagner
jusqu'aux portes de son htel.

En vain Mayneville cartait les plus zls en leur disant:

-- Pas tant de feu, mes amis, pas tant de feu; vrai Dieu! vous allez nous
compromettre.

Le duc n'en avait pas moins une escorte de deux ou trois cents hommes
lorsqu'il arriva  l'htel Saint-Denis o il avait lu domicile.

Ce fut une grande facilit donne  Ernauton de suivre le duc, sans tre
remarqu.

Au moment o le duc rentrait et o il se retournait pour saluer, dans un
des gentilshommes qui saluaient en mme temps que lui, il crut reconnatre
le cavalier qui accompagnait ou qu'accompagnait le page qu'il avait fait
entrer par la porte Saint-Antoine, et qui avait montr une si trange
curiosit  l'endroit du supplice de Salcde.

Presque au mme instant, et comme Mayenne venait de disparatre, une
litire fendit la foule. Mayneville alla au devant d'elle: un des rideaux
s'carta, et, grce  un rayon de lune, Ernauton crut reconnatre et son
page et la dame de la porte Saint-Antoine.

Mayneville et la dame changrent quelques mots, la litire disparut sous
le porche de l'htel; Mayneville suivit la litire, et la porte se
referma. Un instant aprs, Mayneville parut sur le balcon, remercia au nom
du duc les Parisiens, et, comme il se faisait tard, il les invita 
rentrer chez eux, afin que la malveillance ne pt tirer aucun parti de
leur rassemblement.

Tout le monde s'loigna sur cette invitation,  l'exception de dix hommes
qui taient entrs  la suite du duc.

Ernauton s'loigna comme les autres, ou plutt, tandis que les autres
s'loignaient, fit semblant de s'loigner.

Les dix lus qui taient rests,  l'exclusion de tous autres, taient les
dputs de la Ligue, envoys  M. de Mayenne pour le remercier d'tre
venu, mais en mme temps pour le conjurer de dcider son frre  venir.

En effet, ces dignes bourgeois que nous avons dj entrevus pendant la
soire aux cuirasses, ces dignes bourgeois, qui ne manquaient pas
d'imagination, avaient combin, dans leurs runions prparatoires, une
foule de plans auxquels il ne manquait que la sanction et l'appui d'un
chef sur lequel on pt compter.

Bussy-Leclerc venait annoncer qu'il avait exerc trois couvents au
maniement des armes, et enrgiment cinq cents bourgeois, c'est--dire mis
en disponibilit un effectif de mille hommes.

Lachapelle-Marteau avait pratiqu les magistrats, les clercs et tout le
peuple du palais. Il pouvait offrir  la fois le conseil et l'action;
reprsenter le conseil par deux cents robes noires, l'action par deux
cents hoquetons.

Brigard avait les marchands de la rue des Lombards, des piliers des halles
et de la rue Saint-Denis.

Cruc partageait les procureurs avec Lachapelle-Marteau, et disposait, de
plus, de l'Universit de Paris.

Delbar offrait tous les mariniers et les gens du port, dangereuse espce
formant un contingent de cinq cents hommes.

Louchard disposait de cinq cents maquignons et marchands de chevaux,
catholiques enrags.

Un potier d'tain qui s'appelait Pollard et un charcutier nomm Gilbert
prsentaient quinze cents bouchers et charcutiers de la ville et des
faubourgs.

Matre Nicolas Poulain, l'ami de Chicot, offrait tout et tout le monde.

Quand le duc, bien claquemur dans une chambre sre, eut entendu ces
rvlations et ces offres:

-- J'admire la force de la Ligue, dit-il, mais le but qu'elle vient sans
doute me proposer, je ne le vois pas.

Matre Lachapelle-Marteau s'apprta aussitt  faire un discours en trois
points; il tait fort prolixe, la chose tait connue; Mayenne frissonna.

-- Faisons vite, dit-il.

Bussy-Leclerc coupa la parole  Marteau.

-- Voici, dit-il. Nous avons soif d'un changement; nous sommes les plus
forts, et nous voulons en consquence ce changement: c'est court, clair et
prcis.

-- Mais, demanda Mayenne, comment oprerez-vous pour arriver  ce
changement?

-- Il me semble, dit Bussy-Leclerc avec cette franchise de parole qui chez
un homme de si basse condition que lui pouvait passer pour de l'audace, il
me semble que l'ide de l'Union venant de nos chefs, c'tait  nos chefs
et non  nous d'indiquer le but.

-- Messieurs, rpliqua Mayenne, vous avez parfaitement raison: le but doit
tre indiqu par ceux qui ont l'honneur d'tre vos chefs; mais c'est ici
le cas de vous rpter que le gnral doit tre le juge du moment de
livrer la bataille, et qu'il a beau voir ses troupes ranges, armes et
animes, il ne donne le signal de la charge que lorsqu'il croit devoir le
faire.

-- Mais enfin, monseigneur, reprit Cruc, la Ligue est presse, nous avons
dj eu l'honneur de vous le dire.

-- Presse de quoi, monsieur Cruc? demanda Mayenne.

-- Mais d'arriver.

-- A quoi?

-- A notre but; nous avons notre plan aussi, nous.

-- Alors, c'est diffrent, dit Mayenne; si vous avez votre plan, je n'ai
plus rien  dire.

-- Oui, monseigneur; mais pouvons-nous compter sur votre aide?

-- Sans aucun doute, si ce plan nous agre,  mon frre et  moi.

-- C'est probable, monseigneur, qu'il vous agrera.

-- Voyons ce plan, alors.

Les ligueurs se regardrent: deux ou trois firent signe  Lachapelle-
Marteau de parler.

Lachapelle-Marteau s'avana et parut solliciter du duc la permission de
s'expliquer.

-- Dites, fit le duc.

-- Le voici, monseigneur, dit Marteau: il nous est venu,  Leclerc, 
Cruc et  moi; nous l'avons mdit, et il est probable que son rsultat
est certain.

-- Au fait, monsieur Marteau, au fait.

-- Il y a plusieurs points dans la ville qui relient toutes les forces de
la ville entre elles: le grand et le petit Chtelet, le palais du Temple,
l'Htel-de-Ville, l'Arsenal et le Louvre.

-- C'est vrai, dit le duc.

-- Tous ces points sont dfendus par des garnisons  demeure, mais peu
difficiles  forcer, parce qu'elles ne peuvent s'attendre  un coup de
main.

-- J'admets encore ceci, dit le duc.

-- Cependant la ville se trouve en outre dfendue, d'abord par le
chevalier du guet avec ses archers, lesquels promnent aux endroits en
pril la vritable dfense de Paris.

Voici ce que nous avons imagin:

Saisir chez lui le chevalier du guet, qui loge  la Couture-Sainte-
Catherine.

Le coup de main peut se faire sans clat, l'endroit tant dsert et
cart.

Mayenne secoua la tte.

-- Si dsert et si cart qu'il soit, dit-il, on n'enfonce pas une bonne
porte, et l'on ne tire pas une vingtaine de coups d'arquebuse sans un peu
d'clat.

-- Nous avons prvu cette objection, monseigneur, dit Marteau; un des
archers du chevalier du guet est  nous. Au milieu de la nuit nous irons
frapper  la porte, deux ou trois seulement: l'archer ouvrira: il ira
prvenir le chevalier que Sa Majest veut lui parler. Cela n'a rien
d'trange: une fois par mois,  peu prs, le roi mande cet officier pour
des rapports et des expditions. La porte ouverte ainsi, nous faisons
entrer dix hommes, des mariniers qui logent au quartier Saint-Paul, et qui
expdient le chevalier du guet.

-- Qui gorgent, c'est--dire?

-- Oui, monseigneur. Voil donc les premiers ordres de dfense
intercepts. Il est vrai que d'autres magistrats, d'autres fonctionnaires
peuvent tre mis en avant par les bourgeois trembleurs ou les politiques.
Il y a M. le prsident, il y a M. d'O, il y a M. de Chiverny, M. le
procureur Laguesle; eh bien! on forcera leurs maisons  la mme heure: la
Saint-Barthlemy nous a appris comment cela se faisait, et on les traitera
comme on aura trait M. le chevalier du guet.

-- Ah! ah! fit le duc, qui trouvait la chose grave.

-- Ce sera une excellente occasion, monseigneur, de courir sus aux
politiques, tous dsigns dans nos quartiers, et d'en finir avec les
hrsiarques religieux et les hrsiarques politiques.

-- Tout cela est  merveille, messieurs, dit Mayenne, mais vous ne m'avez
pas expliqu si vous prendrez aussi en un moment le Louvre, vritable
chteau-fort, o veillent incessamment des gardes et des gentilshommes. Le
roi, si timide qu'il soit, ne se laissera pas gorger comme le chevalier
du guet; il mettra l'pe  la main, et, pensez-y bien, il est le roi; sa
prsence fera beaucoup d'effet sur les bourgeois, et vous vous ferez
battre.

-- Nous avons choisi quatre mille hommes pour cette expdition du Louvre,
monseigneur, et quatre mille hommes qui n'aiment pas assez le Valois pour
que sa prsence produise sur eux l'effet que vous dites.

-- Vous croyez que cela suffira?

-- Sans doute, nous serons dix contre un, dit Bussy-Leclerc.

-- Et les Suisses? Il y en a quatre mille, messieurs.

-- Oui, mais ils sont  Lagny, et Lagny est  huit lieues de Paris; donc,
en admettant que le roi puisse les faire prvenir, deux heures aux
messagers pour faire la course  cheval, huit heures aux Suisses pour
faire la route  pied, cela fera dix heures; et ils arriveront juste 
temps pour tre arrts aux barrires, car, en dix heures, nous serons
matres de toute la ville.

-- Eh bien, soit, j'admets tout cela; le chevalier du guet est gorg, les
politiques sont dtruits, les autorits de la ville ont disparu, tous les
obstacles sont renverss, enfin: vous avez arrt sans doute ce que vous
feriez alors?

-- Nous faisons un gouvernement d'honntes gens que nous sommes, dit
Brigard, et pourvu que nous russissions dans notre petit commerce, que
nous ayons le pain assur pour nos enfants et nos femmes, nous ne dsirons
rien de plus. Un peu d'ambition peut-tre fera dsirer  quelques-uns
d'entre nous d'tre dizainiers, ou quarteniers, ou commandants d'une
compagnie de milice; eh bien! monsieur le duc, nous le serons, mais voil
tout; vous voyez que nous ne sommes point exigeants.

[Illustration: O diable courez-vous  cette heure? -- PAGE 7.]

-- Monsieur Brigard, vous parlez d'or, dit le duc; oui, vous tes
honntes, je le sais bien, et vous ne souffrirez dans vos rangs aucun
mlange.

-- Oh! non, non! s'crirent plusieurs voix; pas de lie avec le bon vin.

-- A merveille! dit le duc, voil parler. Maintenant, voyons: a, monsieur
le lieutenant de la prvt, y a-t-il beaucoup de fainants et de mauvais
peuple dans l'le-de-France?

Nicolas Poulain, qui ne s'tait pas mis une seule fois en avant, s'avana
comme malgr lui.

-- Oui, certes, monseigneur, dit-il, il n'y en a que trop.

-- Pouvez-vous nous donner  peu prs le chiffre de cette populace?

-- Oui,  peu prs.

-- Estimez donc, matre Poulain.

Poulain se mit  compter sur ses doigts.

-- Voleurs, trois  quatre mille;

Oisifs et mendiants, deux mille  deux mille cinq cents;

Larrons d'occasion, quinze cents  deux mille;

Assassins, quatre  cinq cents.

-- Bon! voil, au bas chiffre, six mille ou six mille cinq cents gredins
de sac et de corde. A quelle religion appartiennent ces gens-l?

-- Plat-il, monseigneur? interrogea Poulain.

-- Je demande s'ils sont catholiques ou huguenots.

Poulain se mit  rire.

-- Ils sont de toutes les religions, monseigneur, dit-il, ou plutt d'une
seule: leur Dieu est l'or, et le sang est leur prophte.

-- Bien, voil pour la religion religieuse, si l'on peut dire cela; et
maintenant, en religion politique, qu'en dirons-nous? Sont-ils valois,
ligueurs, politiques zls, ou navarrais?

-- Ils sont bandits et pillards.

-- Monseigneur, ne supposez pas, dit Cruc, que nous irons jamais prendre
ces gens pour allis.

-- Non, certes, je ne le suppose pas, monsieur Cruc, et c'est bien ce qui
me contrarie.

-- Et pourquoi cela vous contrarie-t-il, monseigneur? demandrent avec
surprise quelques membres de la dputation.

-- Ah! c'est que, comprenez bien, messieurs, ces gens-l qui n'ont pas
d'opinion, et qui par consquent ne fraternisent pas avec vous, voyant
qu'il n'y a plus  Paris de magistrats, plus de force publique, plus de
royaut, plus rien enfin de ce qui les contient encore, se mettront 
piller vos boutiques pendant que vous ferez la guerre, et vos maisons
pendant que vous occuperez le Louvre: tantt ils se mettront avec les
Suisses contre vous, tantt avec vous contre les Suisses, de faon qu'ils
seront toujours les plus forts.

-- Diable, firent les dputs en se regardant entre eux.

-- Je crois que c'est assez grave pour qu'on y pense, n'est-ce pas,
messieurs? dit le duc. Quant  moi, je m'en occupe fort, et je chercherai
un moyen de parer  cet inconvnient, car votre intrt avant le ntre,
c'est la devise de mon frre et la mienne.

Les dputs firent entendre un murmure d'approbation.

-- Messieurs, maintenant permettez  un homme qui a fait vingt-quatre
lieues  cheval dans sa nuit et dans sa journe, d'aller dormir quelques
heures; il n'y a pas pril dans la demeure, quant  prsent du moins,
tandis que si vous agissez il y en aurait: ce n'est point votre avis peut-
tre?

-- Oh! si fait, monsieur le duc, dit Brigard.

-- Trs bien.

-- Nous prenons donc bien humblement cong de vous, monseigneur, continua
Brigard, et quand vous voudrez bien nous fixer une nouvelle runion....

-- Ce sera le plus tt possible, messieurs, soyez tranquilles, dit
Mayenne; demain peut-tre, aprs-demain au plus tard.

Et prenant effectivement cong d'eux, il les laissa tout tourdis de cette
prvoyance qui avait dcouvert un danger auquel ils n'avaient pas mme
song.

Mais  peine avait-il disparu qu'une porte cache dans la tapisserie
s'ouvrit et qu'une femme s'lana dans la salle.

-- La duchesse! s'crirent les dputs.

-- Oui, messieurs! s'cria-t-elle, et qui vient vous tirer d'embarras,
mme!

Les dputs qui connaissaient sa rsolution, mais qui en mme temps
craignaient son enthousiasme, s'empressrent autour d'elle.

-- Messieurs, continua la duchesse en souriant, ce que n'ont pu faire les
Hbreux, Judith seule l'a fait; esprez, moi aussi, j'ai mon plan.

Et prsentant aux ligueurs deux blanches mains, que les plus galants
baisrent, elle sortit par la porte qui avait dj donn passage 
Mayenne.

-- Tudieu! s'cria Bussy-Leclerc en se lchant les moustaches et en
suivant la duchesse, je crois dcidment que voil l'homme de la famille.

-- Ouf! murmura Nicolas Poulain en essuyant la sueur qui avait perl sur
son front  la vue de madame de Montpensier, je voudrais bien tre hors de
tout ceci.




XXXIII

FRRE BORROME


Il tait dix heures du soir  peu prs: MM. les dputs s'en retournaient
assez contrits, et  chaque coin de rue qui les rapprochait de leurs
maisons particulires, ils se quittaient en changeant leurs civilits.

Nicolas Poulain, qui demeurait le plus loin de tous, chemina seul et le
dernier, rflchissant profondment  la situation perplexe qui lui avait
fait pousser l'exclamation par laquelle commence le dernier paragraphe de
notre dernier chapitre.

En effet, la journe avait t pour tout le monde, et particulirement
pour lui, fertile en vnements.

Il rentrait donc chez lui, tout frissonnant de ce qu'il venait d'entendre,
et se disant que si l'Ombre avait jug  propos de le pousser  une
dnonciation du complot de Vincennes, Robert Briquet ne lui pardonnerait
jamais de n'avoir pas rvl le plan de manoeuvre si navement dvelopp
par Lachapelle-Marteau devant M. de Mayenne.

Au plus fort de ses rflexions, et au milieu de la rue de la Pierre-au-
Ral, espce de boyau large de quatre pieds, qui conduisait rue Neuve-
Saint-Mry, Nicolas Poulain vit accourir, en sens oppos  celui dans
lequel il marchait, une robe de Jacobin retrousse jusqu'aux genoux.

Il fallait se ranger, car deux chrtiens ne pouvaient passer de front dans
cette rue.

Nicolas Poulain esprait que l'humilit monacale lui cderait le haut
pav,  lui homme d'pe; mais il n'en fut rien: le moine courait comme un
cerf au lancer; il courait si fort qu'il et renvers une muraille, et
Nicolas Poulain, tout en maugrant, se rangea pour n'tre point renvers.

Mais alors commena pour eux, dans cette gaine borde de maisons,
l'volution agaante qui a lieu entre deux hommes indcis qui voudraient
passer tous deux, qui tiennent  ne pas s'embrasser, et qui se trouvent
toujours ramens dans les bras l'un de l'autre.

Poulain jura, le moine sacra, et l'homme de robe, moins patient que
l'homme d'pe, le saisit par le milieu du corps pour le coller contre la
muraille.

Dans ce conflit, et comme ils taient sur le point de se gourmer, ils se
reconnurent.

-- Frre Borrome! dit Poulain.

-- Matre Nicolas Poulain! s'cria le moine.

-- Comment vous portez-vous? reprit Poulain, avec cette admirable bonhomie
et cette inaltrable mansutude du bourgeois parisien.

-- Trs mal, rpondit le moine, beaucoup plus difficile  calmer que le
laque, car vous m'avez mis en retard et j'tais fort press.

-- Diable d'homme que vous tes! rpliqua Poulain; toujours belliqueux
comme un Romain! Mais o diable courez-vous  cette heure avec tant de
hte? est-ce que le prieur brle?

-- Non pas; mais j'tais all chez madame la duchesse pour parler 
Mayneville.

-- Chez quelle duchesse?

-- Il n'y en a qu'une seule, ce me semble, chez laquelle on puisse parler
 Mayneville, dit Borrome, qui d'abord avait cru pouvoir rpondre
catgoriquement au lieutenant de la prvt, parce que ce lieutenant
pouvait le faire suivre, mais qui cependant ne voulait pas tre trop
communicatif avec le curieux.

[Illustration: Bon! Me voil conseiller du royaume de Navarre. -- PAGE
13.]

-- Alors, reprit Nicolas Poulain, qu'alliez-vous faire chez madame de
Montpensier?

-- Eh! mon Dieu! c'est tout simple, dit Borrome, cherchant une rponse
spcieuse; notre rvrend prieur a t sollicit par madame la duchesse de
devenir son directeur; il avait accept, mais un scrupule de conscience
l'a pris, et il refuse. L'entrevue tait fixe  demain: je dois donc, de
la part de dom Modeste Gorenflot, dire  la duchesse qu'elle ne compte
plus sur lui.

-- Trs bien; mais vous n'avez pas l'air d'aller du ct de l'htel de
Guise, mon trs cher frre; je dirai mme plus, c'est que vous lui tournez
parfaitement le dos.

-- C'est vrai, reprit frre Borrome, puisque j'en viens.

-- Mais o allez-vous alors?

-- On m'a dit,  l'htel, que madame la duchesse tait alle faire visite
 M. de Mayenne, arriv ce soir et log  l'htel Saint-Denis.

-- Toujours vrai. Effectivement, dit Poulain, le duc est  l'htel Saint-
Denis, et la duchesse est prs du duc; mais, compre,  quoi bon, je vous
prie, jouer au fin avec moi? Ce n'est pas d'ordinaire le trsorier qu'on
envoie faire les commissions du couvent.

-- Auprs d'une princesse, pourquoi pas?

-- Et ce n'est pas vous, le confident de Mayneville, qui croyez aux
confessions de madame la duchesse de Montpensier.

-- A quoi donc croirais-je?

-- Que diable! mon cher, vous savez bien la distance qu'il y a du prieur
au milieu de la route, puisque vous me l'avez fait mesurer: prenez garde!
vous m'en dites si peu que j'en croirai peut-tre beaucoup trop.

-- Et vous aurez tort, cher monsieur Poulain; je ne sais rien autre chose.
Maintenant ne me retenez pas, je vous prie, car je ne trouverais plus
madame la duchesse.

-- Vous la trouverez toujours chez elle o elle reviendra et o vous
auriez pu l'attendre.

-- Ah! dame! fit Borrome, je ne suis pas fch non plus de voir un peu M.
le duc.

-- Allons donc.

-- Car enfin vous le connaissez: si une fois je le laisse partir chez sa
matresse, on ne pourra plus mettre la main dessus.

-- Voil qui est parl. Maintenant que je sais  qui vous avez affaire, je
vous laisse; adieu, et bonne chance.

Borrome, voyant le chemin libre, jeta, en change des souhaits qui lui
taient adresss, un leste bonsoir  Nicolas Poulain, et s'lana dans la
voie ouverte.  -- Allons, allons: il y a encore quelque chose de nouveau,
se dit Nicolas Poulain en regardant la robe du jacobin qui s'effaait peu
 peu dans l'ombre; mais quel diable de besoin ai-je donc de savoir ce qui
se passe? est-ce que je prendrais got par hasard au mtier que je suis
condamn  faire? fi donc!

Et il s'alla coucher, non point avec le calme d'une bonne conscience, mais
avec la quitude que nous donne dans toutes les positions de ce monde, si
fausses qu'elles soient, l'appui d'un plus fort que nous.

Pendant ce temps Borrome continuait sa course,  laquelle il imprimait
une vitesse qui lui donnait l'esprance de rattraper le temps perdu.

Il connaissait en effet les habitudes de M. de Mayenne, et avait sans
doute, pour tre bien inform, des raisons qu'il n'avait pas cru devoir
dtailler  matre Nicolas Poulain.

Toujours est-il qu'il arriva suant et soufflant  l'htel Saint-Denis, au
moment o le duc et la duchesse, ayant caus de leurs grandes affaires, M.
de Mayenne allait congdier sa soeur pour tre libre d'aller rendre visite
 cette dame de la Cit dont nous savons que Joyeuse avait  se plaindre.

Le frre et la soeur, aprs plusieurs commentaires sur l'accueil du roi et
sur le plan des dix, taient convenus des faits suivants.

Le roi n'avait pas de soupons, et se faisait de jour en jour plus facile
 attaquer.

L'important tait d'organiser la Ligue dans les provinces du nord, tandis
que le roi abandonnait son frre et qu'il oubliait Henri de Navarre.  De
ces deux derniers ennemis, le duc d'Anjou, avec sa sourde ambition, tait
le seul  craindre; quant  Henri de Navarre, on le savait par des espions
bien renseigns, il ne s'occupait que de faire l'amour  ses trois ou
quatre matresses.

-- Paris tait prpar, disait tout haut Mayenne; mais leur alliance avec
la famille royale donnait de la force aux politiques et aux vrais
royalistes; il fallait attendre une rupture entre le roi et ses allis:
cette rupture, avec le caractre inconstant de Henri, ne pouvait pas
tarder  avoir lieu.

Or, comme rien ne presse, continuait de dire Mayenne, attendons. -- Moi,
disait tout bas la duchesse, j'avais besoin de dix hommes rpandus dans
tous les quartiers de Paris pour soulever Paris aprs ce coup que je
mdite; j'ai trouv ces dix hommes, je ne demande plus rien.

Ils en taient l, l'un de son dialogue, l'autre de ses _aparts_, lorsque
Mayneville entra tout  coup, annonant que Borrome voulait parler  M.
le duc.

-- Borrome! fit le duc surpris, qu'est-ce que cela?

-- C'est, monseigneur, rpondit Mayneville, celui que vous m'envoytes de
Nancy, quand je demandai  Votre Altesse un homme d'action et un homme
d'esprit.

-- Je me rappelle! je vous rpondis que j'avais les deux en un seul, et je
vous envoyai le capitaine Borroville. A-t-il chang de nom, et s'appelle-
t-il Borrome?

-- Oui, monseigneur, de nom et d'uniforme; il s'appelle Borrome, et est
jacobin.

-- Borroville, jacobin!

-- Oui, monseigneur.

-- Et pourquoi donc est-il jacobin? Le diable doit bien rire, s'il l'a
reconnu sous le froc.

-- Pourquoi il est jacobin? La duchesse fit un signe  Mayneville. Vous le
saurez plus tard, continua celui-ci, c'est notre secret, monseigneur; et,
en attendant, coutons le capitaine Borroville, ou le frre Borrome,
comme il vous plaira.

-- Oui, d'autant plus que sa visite m'inquite, dit madame de Montpensier.

-- Et moi aussi, je l'avoue, dit Mayneville.

-- Alors introduisez-le sans perdre un instant, dit la duchesse.

Quant au duc, il flottait entre le dsir d'entendre le messager et la
crainte de manquer au rendez-vous de sa matresse.

Il regardait  la porte et  l'horloge.  La porte s'ouvrit, et l'horloge
sonna onze heures.

-- Eh! Borroville, dit le duc, ne pouvant s'empcher de rire, malgr un
peu de mauvaise humeur, comme vous voil dguis, mon ami!  --
Monseigneur, dit le capitaine, je suis en effet bien mal  mon aise sous
cette diable de robe; mais enfin, il faut ce qu'il faut, comme disait M.
de Guise le pre.

-- Ce n'est pas moi, toujours, qui vous ai fourr dans cette robe-l,
Borroville, dit le duc; ne m'en gardez donc point rancune, je vous prie.
-- Non, monseigneur, c'est madame la duchesse; mais je ne lui en veux pas,
puisque j'y suis pour son service.  -- Bien, merci, capitaine; et
maintenant, voyons, qu'avez-vous  nous dire si tard?

-- Ce que malheureusement je n'ai pu vous dire plus tt, monseigneur, car
j'avais tout le prieur sur les bras.

-- Eh bien! maintenant parlez.

-- Monsieur le duc, dit Borroville, le roi envoie ses secours  M. le duc
d'Anjou.

-- Bah! dit Mayenne, nous connaissons cette chanson-l; voil trois ans
qu'on nous la chante.

-- Oh! oui, mais cette fois, monseigneur, je vous donne la nouvelle comme
sre.  -- Hum! dit Mayenne, avec un mouvement de tte pareil  celui d'un
cheval qui se cabre, comme sre?  -- Aujourd'hui mme, c'est--dire la
nuit dernire,  deux heures du matin, M. de Joyeuse est parti pour Rouen.
Il prend la mer  Dieppe et porte  Anvers trois mille hommes.  -- Oh! oh!
fit le duc; et qui vous a dit cela, Borroville?

-- Un homme qui lui-mme part pour la Navarre, monseigneur.

-- Pour la Navarre! chez Henri?

-- Oui, monseigneur.

-- Et de la part de qui va-t-il chez Henri?

-- De la part du roi; oui, monseigneur, de la part du roi, et avec une
lettre du roi.

-- Quel est cet homme?

-- Il s'appelle Robert Briquet.

-- Aprs?

-- C'est un grand ami de dom Gorenflot.

-- Un grand ami de dom Gorenflot?

-- Ils se tutoient. -- Ambassadeur du roi?

-- Ceci, j'en suis assur; il a du prieur envoy chercher au Louvre une
lettre de crance, et c'est un de nos moines qui a fait la commission.

-- Et ce moine?

-- C'est notre petit guerrier, Jacques Clment, celui-l mme que vous
avez remarqu, madame la duchesse.

-- Et il ne vous a pas communiqu cette lettre? dit Mayenne; le maladroit!
-- Monseigneur, le roi ne la lui a point remise; il l'a fait porter au
messager par des gens  lui.

-- Il faut avoir cette lettre, morbleu!

-- Certainement qu'il faut l'avoir, dit la duchesse.

-- Comment n'avez-vous point song  cela? dit Mayneville.

-- J'y avais si bien pens que j'avais voulu adjoindre au messager un de
mes hommes, un Hercule; mais Robert Briquet s'en est dfi et l'a renvoy.

-- Il fallait y aller vous-mme.

-- Impossible.

-- Pourquoi cela?

-- Il me connat.

-- Pour moine, mais pas pour capitaine, j'espre?

-- Ma foi, je n'en sais rien: ce Robert Briquet a l'oeil fort
embarrassant.

-- Quel homme est-ce donc? demanda Mayenne.

-- Un grand sec, tout nerfs, tout muscles et tout os, adroit, railleur et
taciturne.

-- Ah! ah! et maniant l'pe?

-- Comme celui qui l'a invente, monseigneur.

-- Figure longue?

-- Monseigneur, il a toutes les figures.

-- Ami du prieur?

-- Du temps qu'il tait simple moine.

-- Oh! j'ai un soupon, fit Mayenne en fronant le sourcil, et je
m'claircirai.

-- Faites vite, monseigneur, car, fendu comme il est, ce gaillard-l doit
marcher rondement.

-- Borroville, dit Mayenne, vous allez partir pour Soissons, o est mon
frre.

-- Mais le prieur, monseigneur?

-- tes-vous donc si embarrass, dit Mayneville, de faire une histoire 
dom Modeste, et ne croit-il point tout ce que vous voulez lui faire
croire?

-- Vous direz  M. de Guise, continua Mayenne, tout ce que vous savez de
la mission de M. de Joyeuse.

-- Oui, monseigneur.

-- Et la Navarre, que vous oubliez, Mayenne? dit la duchesse.

-- Je l'oublie si peu que je m'en charge, rpondit Mayenne. Qu'on me selle
un cheval frais, Mayneville.

Puis il ajouta tout bas:

-- Vivrait-il encore? Oh! oui, il doit vivre!




XXXIV

CHICOT LATINISTE


Aprs le dpart des jeunes gens, on se rappelle que Chicot avait march
d'un pas rapide.

Mais aussi, ds qu'ils eurent disparu dans le vallon que forme la cte du
pont de Juvisy sur l'Orge, Chicot qui semblait, comme Argus, avoir le
privilge de voir par derrire et qui ne voyait plus ni Ernauton ni
Sainte-Maline, Chicot s'arrta au point culminant de la butte, interrogea
l'horizon, les fosss, la plaine, les buissons, la rivire, tout enfin,
jusqu'aux nuages pommels qui glissaient obliquement derrire les grands
ormes du chemin, et sr de n'avoir aperu personne qui le gnt ou
l'espionnt, il s'assit au revers d'un foss, le dos appuy contre un
arbre et commena ce qu'il appelait son examen de conscience.

Il avait deux bourses d'argent, car il s'tait aperu que le sachet remis
par Sainte-Maline, outre la lettre royale, contenait certains objets
arrondis et roulants qui ressemblaient fort  de l'or ou  de l'argent
monnay.

Le sachet tait une vritable bourse royale, chiffre de deux H, un brod
dessus, l'autre brod dessous.

-- C'est joli, dit Chicot en considrant la bourse, c'est charmant de la
part du roi! Son nom, ses armes! on n'est pas plus gnreux et plus
stupide!

Dcidment, jamais je ne ferai rien de lui.

Ma parole d'honneur, continua Chicot, si une chose m'tonne, c'est que ce
bon et excellent roi n'ait pas du mme coup fait broder sur la mme bourse
la lettre qu'il m'envoie porter  son beau-frre, et mon reu. Pourquoi
nous gner? Tout le monde politique est au grand air aujourd'hui:
politiquons comme tout le monde. Bah! quand on assassinerait un peu ce
pauvre Chicot, comme on a dj fait du courrier que ce mme Henri envoyait
 Rome  M. de Joyeuse, ce serait un ami de moins, voil tout; et les amis
sont si communs par le temps qui court, qu'on peut en tre prodigue.

Que Dieu choisit mal quand il choisit!

Maintenant, voyons d'abord ce qu'il y a d'argent dans la bourse, nous
examinerons la lettre aprs: cent cus! juste la mme somme que j'ai
emprunte  Gorenflot. Ah! pardon, ne calomnions pas: voil un petit
paquet... de l'or d'Espagne, cinq quadruples. Allons! allons! c'est
dlicat; il est bien gentil, Henriquet! eh! en vrit, n'taient les
chiffres et les fleurs de lis, qui me paraissent superflus, je lui
enverrais un gros baiser.

Maintenant cette bourse-l me gne; il me semble que les oiseaux, en
passant au-dessus de ma tte, me prennent pour un missaire royal et vont
se moquer de moi, ou, ce qui serait bien pis, me dnoncer aux passants.

Chicot vida sa bourse dans le creux de sa main, tira de sa poche le simple
sac de toile de Gorenflot, y fit passer l'argent et l'or, en disant aux
cus:

-- Vous pouvez demeurer tranquillement ensemble, mes enfants, car vous
venez du mme pays.

Puis, tirant  son tour la lettre du sachet, il y mit en sa place un
caillou qu'il ramassa, referma les cordons de la bourse sur le caillou et
le lana, comme un frondeur fait d'une pierre, dans l'Orge qui serpentait
au-dessous du pont.

L'eau jaillit, deux ou trois cercles en diaprrent la calme surface, et
allrent, en s'largissant, se briser contre ses bords.

-- Voil pour moi, dit Chicot; maintenant travaillons pour Henri.

Et il prit la lettre qu'il avait pose  terre pour lancer la bourse plus
facilement dans la rivire.

Mais il venait par le chemin un ne charg de bois.

Deux femmes conduisaient cet ne qui marchait d'un pas aussi fier que si,
au lieu de bois, il et port des reliques.

Chicot cacha la lettre sous sa large main, appuye sur le sol, et les
laissa passer.

Une fois seul, il reprit la lettre, en dchira l'enveloppe et en brisa le
sceau avec la plus imperturbable tranquillit, et comme s'il se ft agi
d'une simple lettre de procureur.

Puis il reprit l'enveloppe qu'il roula entre ses deux mains, le sceau
qu'il broya entre deux pierres, et envoya le tout rejoindre le sachet.

-- Maintenant, dit Chicot, voyons le style.

Et il dploya la lettre et lut:

     Notre trs cher frre, cet amour profond que vous portait notre trs
    cher frre et roi dfunt, Charles IX, habite encore sous les votes du
    Louvre et me tient au coeur opinitrement. 

Chicot salua.

     Aussi me rpugne-t-il d'avoir  vous entretenir d'objets tristes et
    fcheux; mais vous tes fort dans la fortune contraire; aussi je
    n'hsite plus  vous communiquer de ces choses qu'on ne dit qu' des
    amis vaillants et prouvs. 

Chicot interrompit et salua de nouveau.

     D'ailleurs, continua-t-il, j'ai un intrt royal  vous persuader
    cet intrt: c'est l'honneur de mon nom et du vtre, mon frre.

    Nous nous ressemblons en ce point, que nous sommes tous deux entours
    d'ennemis. Chicot vous l'expliquera. 

-- _Chicotus explicabit!_ dit Chicot, ou plutt _evolvet_, ce qui est
infiniment plus lgant.

     Votre serviteur, M. le vicomte de Turenne, fournit des sujets
    quotidiens de scandale  votre cour. A Dieu ne plaise que je regarde
    en vos affaires, sinon pour votre bien et honneur! mais votre femme,
    qu' mon grand regret je nomme ma soeur, devrait avoir ce souci pour
    vous en mon lieu et place... ce qu'elle ne fait. 

-- Oh! oh! dit Chicot continuant ses traductions latines: _Quaeque omittit
facere_. C'est dur.

     Je vous engage donc  veiller, mon frre,  ce que les intelligences
    de Margot avec le vicomte de Turenne, trangement li avec nos amis
    communs, n'apportent honte et dommage  la maison de Bourbon. Faites
    un bon exemple aussitt que vous serez sr du fait, et assurez-vous du
    fait aussitt que vous aurez ou Chicot expliquant ma lettre. 

-- _Statim atque audiveris Chicotum litteras explicantem._

Poursuivons, dit Chicot.

     Il serait fcheux que le moindre soupon plant sur la lgitimit de
    votre hritage, mon frre, point prcieux auquel Dieu m'interdit de
    songer; car, hlas! moi, je suis condamn d'avance  ne pas revivre
    dans ma postrit.

    Les deux complices que, comme frre et comme roi, je vous dnonce,
    s'assemblent la plupart du temps en un petit chteau qu'on appelle
    Loignac. Ils choisissent le prtexte d'une chasse; ce chteau est en
    outre un foyer d'intrigues auxquelles les messieurs de Guise ne sont
    point trangers; car vous savez,  n'en pas douter, mon cher Henri, de
    quel trange amour ma soeur a poursuivi Henri de Guise et mon propre
    frre, M. d'Anjou, du temps que je portais ce nom moi-mme, et qu'il
    s'appelait, lui, duc d'Alenon. 

-- _Quo et quam irregulari amore sit prosecuta et Henricum Guisium et
germanum meum_, etc.

     Je vous embrasse et vous recommande mes avis, tout prt d'ailleurs 
    vous aider en tout et pour tout. En attendant, aidez-vous des avis de
    Chicot, que je vous envoie. 

-- _Age, auctore Chicoto._ Bon! me voil conseiller du royaume de Navarre.

     Votre affectionn, etc., etc. 

Ayant lu ainsi, Chicot posa sa tte entre ses deux mains.

-- Oh! fit-il, voil, ce me semble, une assez mauvaise commission, et qui
me prouve qu'en fuyant un mal, comme dit Horatius Flaccus, on tombe dans
un pire.

En vrit, j'aime mieux Mayenne.

Et cependant,  part son diable de sachet broch que je ne lui pardonne
pas, la lettre est d'un habile homme. En effet, en supposant Henriot ptri
de la pte qui sert d'ordinaire  faire les maris, cette lettre le
brouille du mme coup avec sa femme, Turenne, Anjou, Guise, et mme avec
l'Espagne. En effet, pour que Henri de Valois soit si bien inform, au
Louvre, de ce qui se passe chez Henri de Navarre,  Pau, il faut qu'il ait
quelque espion l-bas, et cet espion va fort intriguer Henriot.

D'un autre ct, cette lettre va m'attirer force dsagrments si je
rencontre un Espagnol, un Lorrain, un Barnais ou un Flamand, assez
curieux pour chercher  savoir ce que l'on m'envoie faire en Barn.

Or, je serais bien imprvoyant si je ne m'attendais point  la rencontre
de quelqu'un de ces curieux-l.

Mons Borrome surtout, ou je me trompe fort, doit me rserver quelque
chose.

Deuxime point.

Quelle chose Chicot a-t-il cherche, lorsqu'il a demand une mission prs
du roi Henri?

La tranquillit tait son but.

Or, Chicot va brouiller le roi de Navarre avec sa femme.

Ce n'est point l'affaire de Chicot, attendu que Chicot, en brouillant
entre eux de si puissants personnages, va se faire des ennemis mortels qui
l'empcheront d'atteindre l'ge heureux de quatre-vingts ans.

Ma foi, tant mieux, il ne fait bon vivre que tant qu'on est jeune.

Mais autant valait alors attendre le coup de couteau de M. de Mayenne.

Non, car il faut rciprocit en toute chose; c'est la devise de Chicot.

Chicot poursuivra donc son voyage.

Mais Chicot est homme d'esprit, et Chicot prendra ses prcautions. En
consquence, il n'aura sur lui que de l'argent, afin que si l'on tue
Chicot, on ne fasse tort qu' lui.

Chicot va donc mettre la dernire main  ce qu'il a commenc, c'est--dire
qu'il va traduire d'un bout  l'autre cette belle ptre en latin, et se
l'incruster dans la mmoire o dj elle est grave aux deux tiers; puis
il achtera un cheval, parce que rellement, de Juvisy  Pau, il faut
mettre trop de fois le pied droit devant le pied gauche.

Mais avant toutes choses, Chicot dchirera la lettre de son ami Henri de
Valois en un nombre infini de petits morceaux, et il aura soin surtout que
ces petits morceaux s'en aillent, rduits  l'tat d'atomes, les uns dans
l'Orge, les autres dans l'air, et que le reste enfin soit confi  la
terre, notre mre commune, dans le sein de laquelle tout retourne, mme
les sottises des rois.

Quand Chicot aura fini ce qu'il commence...

Et Chicot s'interrompit pour excuter son projet de division. Le tiers de
la lettre s'en alla donc par eau, l'autre tiers par l'air, et le troisime
tiers disparut dans un trou creus  cet effet avec un instrument qui
n'tait ni une dague ni un couteau, mais qui pouvait au besoin remplacer
l'un et l'autre, et que Chicot portait  sa ceinture.

Lorsqu'il eut fini cette opration il continua:

-- Chicot se remettra en route avec les prcautions les plus minutieuses,
et il dnera en la bonne ville de Corbeil, comme un honnte estomac qu'il
est.

En attendant, occupons-nous, continua Chicot, du thme latin que nous
avons dcid de faire; je crois que nous allons composer un assez joli
morceau.

Tout  coup Chicot s'arrta; il venait de s'apercevoir qu'il ne pouvait
traduire en latin le mot Louvre; cela le contrariait fort.

Il tait galement forc de macaroniser le mot Margot en Margota, comme il
avait dj fait de Chicot en Chicotus, attendu que, pour bien dire, il et
fallu traduire Chicot par Chict, et Margot par Margt, ce qui n'tait
plus latin, mais grec.

Quant  Margarita, il n'y pensait point; la traduction,  son avis, n'et
point t exacte.

Tout ce latin, avec la recherche du purisme et la tournure cicronienne,
conduisit Chicot jusqu' Corbeil, ville agrable, o le hardi messager
regarda un peu les merveilles de Saint-Spire et beaucoup celles d'un
rtisseur-traiteur-aubergiste qui parfumait de ses vapeurs apptissantes
les alentours de la cathdrale.

Nous ne dcrirons point le festin qu'il fit; nous n'essaierons point de
peindre le cheval qu'il acheta dans l'curie de l'htelier; ce serait nous
imposer une tche trop rigoureuse; disons seulement que le repas fut assez
long et le cheval assez dfectueux pour nous fournir, si notre conscience
tait moins grande, la matire de prs d'un volume.




XXXV

LES QUATRE VENTS


Chicot, avec son petit cheval qui devait tre un bien fort cheval pour
porter un si grand personnage; Chicot, aprs avoir couch  Fontainebleau,
fit le lendemain un coude  droite, jusqu' un petit village nomm
Orgeval. Il et bien voulu faire ce jour-l quelques lieues encore, car il
paraissait dsireux de s'loigner de Paris; mais sa monture commenait de
butter si frquemment et si bas, qu'il jugea qu'il tait urgent de
s'arrter.

D'ailleurs ses yeux, d'ordinaire si exercs, n'avaient russi  rien
apercevoir tout le long de la route.

Hommes, chariots et barrires lui avaient paru parfaitement inoffensifs.

Mais Chicot, en sret, pour l'apparence du moins, ne vivait pas pour cela
en scurit; personne, en effet, nos lecteurs doivent le savoir, ne
croyait moins et ne se fiait moins aux apparences que Chicot.

Avant de se coucher et de faire coucher son cheval, il examina donc avec
grand soin toute la maison.

On montra  Chicot de superbes chambres avec trois ou quatre entres;
mais,  l'avis de Chicot, non-seulement ces chambres avaient trop de
portes, mais encore ces portes ne fermaient pas assez bien.

L'hte venait de faire rparer un grand cabinet sans autre issue qu'une
porte sur l'escalier; cette porte tait arme de verrous formidables 
l'intrieur.

Chicot se fit dresser un lit dans ce cabinet, qu'il prfra du premier
coup  ces magnifiques chambres sans fortifications, qu'on lui avait
montres.

Il fit jouer les verrous dans leurs gches, et satisfait de leur jeu
solide et facile  la fois, il soupa chez lui, dfendit qu'on enlevt la
table, sous prtexte qu'il lui prenait parfois des faimvalles dans la
nuit, soupa, se dshabilla, plaa ses habits sur une chaise et se coucha.

Mais avant de se coucher, pour plus grande prcaution, il tira de ses
habits la bourse ou plutt le sac d'cus, et le plaa sous son chevet avec
sa bonne pe.

Puis il repassa trois fois la lettre dans son esprit.

La table lui faisait un second contrefort, et cependant ce double rempart
ne lui parut point suffisant; il se releva, prit une armoire entre ses
deux bras, et la plaa en face de l'issue qu'elle boucha hermtiquement.

Il avait donc entre lui et toute agression possible, une porte, une
armoire, et une table.

L'htellerie avait paru  Chicot  peu prs inhabite. L'hte avait une
figure candide; il faisait ce jour-l un vent  dcorner des boeufs, et
l'on entendait dans les arbres voisins ces craquements effroyables qui
deviennent, au dire de Lucrce, un bruit si doux et si hospitalier pour le
voyageur bien clos et bien couvert, tendu dans un bon lit.

Chicot, aprs tous ses prparatifs de dfense, se plongea dlicieusement
dans le sien. Il faut le dire, ce lit tait moelleux et constitu de faon
 garantir un homme de toutes les inquitudes, vinssent-elles des hommes,
vinssent-elles des choses.

En effet, il s'abritait sous ses larges rideaux de serge verte, et une
courtine, paisse comme un dredon, chatouillait d'une douce chaleur les
membres du voyageur endormi.

Chicot avait soup comme Hippocrate ordonne de le faire, c'est--dire
modestement: il n'avait bu qu'une bouteille de vin; son estomac, dilat
comme il convient, envoyait  tout l'organisme cette sensation de bien-
tre que communique, sans y faillir jamais, ce complaisant organe,
supplant du coeur chez beaucoup de gens qu'on appelle des honntes gens.

Chicot tait clair par une lampe qu'il avait pose sur le rebord de la
table qui avoisinait son lit; il lisait, avant de s'endormir et un peu
pour s'endormir, un livre trs curieux et fort nouveau qui venait de
paratre, et qui tait l'oeuvre d'un certain maire de Bordeaux, que l'on
appelait Montagne ou Montaigne.

Ce livre avait t imprim  Bordeaux mme en 1581; il contenait les deux
premires parties d'un ouvrage assez connu depuis et intitul _les
Essais_. Ce livre tait assez amusant pour qu'un homme le lt et le relt
pendant le jour. Mais il avait en mme temps l'avantage d'tre assez
ennuyeux pour ne point empcher de dormir un homme qui a fait quinze
lieues  cheval et qui a bu sa bouteille de vin gnreux  souper.

Chicot estimait fort ce livre, qu'il avait mis, en partant de Paris, dans
la poche de son pourpoint et dont il connaissait personnellement l'auteur.
Le cardinal du Perron l'avait surnomm le brviaire des honntes gens; et
Chicot, capable en tout point d'apprcier le got et l'esprit du cardinal,
Chicot, disons-nous, prenait volontiers les _Essais_ du maire de Bordeaux
pour brviaire.

Cependant il arriva qu'en lisant son huitime chapitre, il s'endormit
profondment.

La lampe brlait toujours; la porte, renforce de l'armoire et de la
table, tait toujours ferme; l'pe tait toujours au chevet avec les
cus. Saint Michel Archange et dormi comme Chicot, sans songer  Satan,
mme lorsqu'il et su le lion rugissant de l'autre ct de cette porte et
 l'envers de ses verrous.

Nous avons dit qu'il faisait grand vent; les sifflements de ce serpent
gigantesque glissaient avec des mlodies effrayantes sous la porte, et
secouaient les airs d'une faon bizarre; le vent est la plus parfaite
imitation ou plutt la plus complte raillerie de la voix humaine: tantt
il glapit comme un enfant qui pleure, tantt il imite, dans ses
grondements, la grosse colre d'un mari qui se querelle avec sa femme.

Chicot se connaissait en tempte; au bout d'une heure, tout ce fracas
tait devenu pour lui un lment de tranquillit; il luttait contre toutes
les intempries de la saison.

Contre le froid, avec sa courtine;

Contre le vent, avec ses ronflements.

Cependant, tout en dormant, il semblait  Chicot que la tempte
grossissait et surtout se rapprochait d'une faon insolite.

Tout  coup, une rafale d'une force invincible branle la porte, fait
sauter gches et verrous, pousse l'armoire qui perd son quilibre et tombe
sur la lampe qu'elle teint et sur la table qu'elle crase.

Chicot avait la facult, tout en dormant bien, de s'veiller vite et avec
toute sa prsence d'esprit; cette prsence d'esprit lui indiqua qu'il
valait mieux se laisser glisser dans la ruelle que de descendre en avant
du lit. En se laissant glisser dans la ruelle, ses deux mains alertes et
aguerries se portrent rapidement  gauche sur le sac d'cus,  droite sur
la poigne de son pe.

Chicot ouvrit de grands yeux.

Nuit profonde.

Chicot alors ouvrit les oreilles, et il lui sembla que cette nuit tait
littralement dchire par le combat des quatre vents qui se disputaient
toute cette chambre, depuis l'armoire, qui continuait d'craser de plus en
plus la table, jusqu'aux chaises, qui roulaient et se choquaient tout en
se cramponnant aux autres meubles.

Il semble  Chicot, au milieu de tout ce fracas, que les quatre vents sont
entrs chez lui en chair et en os, et qu'il a affaire  Eurus,  Notus, 
Aquilo et  Boras en personne, avec leurs grosses joues et surtout leurs
gros pieds.

Rsign, parce qu'il comprend qu'il ne peut rien contre les dieux de
l'Olympe, Chicot s'accroupit dans l'angle de sa ruelle, semblable au fils
d'Ole, aprs une de ses grandes fureurs que raconte Homre.

 [Illustration: Et mes habits! s'cria Chicot. -- PAGE 18.]

Seulement il tient la pointe de sa longue pe en arrt et du ct du
vent, ou plutt des vents, afin que si les mythologiques personnages
s'approchent inconsidrment de lui, ils s'embrochent tout seuls, dt-il
rsulter ce qui rsulta de la blessure faite par Diomde  Vnus.

Seulement, aprs quelques minutes du plus abominable tintamarre qui ait
jamais dchir l'oreille humaine, Chicot profite d'un moment de rpit que
lui donne la tempte pour dominer de sa voix les lments dchans et les
meubles livrs  des colloques trop bruyants pour tre tout  fait
naturels.

Chicot crie et vocifre: Au secours!

Enfin, Chicot fait tant de bruit  lui tout seul, que les lments se
calment, comme si Neptune en personne avait prononc le fameux _Quos ego_,
et qu'aprs six ou huit minutes pendant lesquelles Eurus, Notus, Boras,
Aquilo semblent battre en retraite, l'hte reparat avec une lanterne et
vient clairer le drame.

La scne sur laquelle il venait de se jouer prsentait un aspect
dplorable, et qui ressemblait fort  celui d'un champ de bataille. La
grande armoire, renverse sur la table broye, dmasquait la porte sans
gonds et qui, retenue seulement par un de ses verrous, oscillait comme une
voile de navire; les trois ou quatre chaises qui compltaient
l'ameublement avaient le dos renvers et les pieds en l'air; enfin les
faences qui garnissaient la table gisaient clopes et toiles sur les
dalles.

-- Mais c'est donc ici l'enfer! s'cria Chicot en reconnaissant son hte 
la lueur de sa lanterne.

-- Oh! monsieur, s'cria l'hte en apercevant l'affreux dgt qui venait
d'tre consomm, oh! monsieur, qu'est-il donc arriv?

Et il leva les mains et par consquent sa lanterne au ciel.

Combien y a-t-il de dmons logs chez vous, dites-moi, mon ami? hurla
Chicot.

-- Oh! Jsus! quel temps! rpondit l'hte avec le mme geste pathtique.

-- Mais les verrous ne tiennent donc pas? continua Chicot; la maison est
donc de carton? J'aime mieux sortir d'ici: Je prfre la plaine.

Et Chicot se dgagea de la ruelle du lit, et apparut, l'pe  la main,
dans l'espace demeur libre entre le pied du lit et la muraille.

-- Oh! mes pauvres meubles! soupira l'hte.

-- Et mes habits! s'cria Chicot: o sont-ils, mes habits qui taient sur
cette chaise?

-- Vos habits, mon cher monsieur? fit l'hte avec navet; mais s'ils y
taient, ils doivent y tre encore.

-- Comment! s'ils y taient! mais supposez-vous, par hasard, dit Chicot,
que je sois venu hier dans le costume o vous me voyez?

Et Chicot essaya, mais en vain, de se draper dans sa lgre tunique.

-- Mon Dieu! monsieur, rpondit l'hte assez embarrass de rpondre  un
pareil argument, je sais bien que vous tiez vtu.

-- C'est heureux que vous en conveniez.

-- Mais...

-- Mais quoi?

-- Le vent a tout ouvert, tout dispers.

-- Ah! c'est une raison.

-- Vous voyez bien, fit vivement l'hte.

-- Cependant, reprit Chicot, suivez mon calcul, cher ami. Quand le vent
entre quelque part, et il faut qu'il soit entr ici, n'est-ce pas, pour y
faire le dsordre que j'y vois?

-- Sans aucun doute.

-- Eh bien! quand le vent entre quelque part, c'est en venant du dehors?

-- Oui, certes, monsieur.

-- Vous ne le contestez pas?

-- Non, ce serait folie.

-- Eh bien! le vent devait donc, en entrant ici, amener les habits des
autres dans ma chambre, au lieu d'emporter les miens je ne sais o.

-- Ah! dame! oui, ce me semble. Cependant, la preuve du contraire existe
ou semble exister.

-- Compre, dt Chicot, qui venait d'explorer le plancher avec son oeil
investigateur, compre, quel chemin le vent a-t-il pris pour venir me
trouver ici?

-- Plat-il, monsieur?

-- Je vous demande d'o vient le vent?

-- Du nord, monsieur, du nord.

-- Eh bien! il a march dans la boue, car voici ses souliers imprims sur
le carreau.

Et Chicot montrait, en effet, sur la dalle les traces toutes rcentes
d'une chaussure boueuse. L'hte plit.

-- Maintenant, mon cher, dit Chicot, si j'ai un conseil  vous donner,
c'est de surveiller ces sortes de vents qui entrent dans les auberges,
pntrent dans les chambres en enfonant les portes, et se retirent en
volant les habits des voyageurs.

L'hte recula de deux pas, afin de se dgager de tous ces meubles
renverss, et de se retrouver  l'entre du corridor.

Puis, lorsqu'il sentit sa retraite assure:

-- Pourquoi m'appeler voleur? dit-il.

-- Tiens! qu'avez-vous donc fait de votre figure de bonhomme? demanda
Chicot: je vous trouve tout chang.

-- Je change, parce que vous m'insultez.

-- Moi!

-- Sans doute, vous m'appelez voleur, rpliqua l'hte sur un ton encore
plus lev, et ressemblant fort  de la menace.

-- Mais je vous appelle voleur parce que vous tes responsable de mes
effets, il me semble, et que mes effets ont t vols; vous ne le nierez
pas?

Et ce fut Chicot qui,  son tour, comme un matre d'armes qui tte son
adversaire, fit un geste de menace.

-- Hol! cria l'hte, hol! venez  moi, vous autres!

A cet appel, quatre hommes arms de btons, parurent dans l'escalier.

-- Ah! voici Eurus, Notus, Aquilo et Boras, dit Chicot, ventre de biche!
puisque l'occasion s'en prsente, je veux priver la terre du vent du Nord;
c'est un service  rendre  l'humanit; il y aura printemps ternel.

Et il dtacha un si rude coup de sa longue pe dans la direction de
l'assaillant le plus proche, que si celui-ci, avec la lgret d'un
vritable fils d'ole, n'et point fait un bond en arrire, il tait perc
d'outre en outre.

Malheureusement comme, tout en faisant ce bond, il regardait Chicot, et
par consquent, ne pouvait voir derrire lui, il tomba sur le rebord de la
dernire marche de l'escalier, le long duquel, ne pouvant garder son
centre de gravit, il dgringola  grand bruit.

Cette retraite fut un signal pour les trois autres qui disparurent par
l'orifice ouvert devant eux ou plutt derrire eux, avec la rapidit de
fantmes qui s'abment dans une trappe.

Cependant, le dernier qui disparut avait eu le temps, tandis que ses
compagnons opraient leur descente, de dire quelques mots  l'oreille de
l'hte.

-- C'est bien, c'est bien! grommela celui-ci, on les retrouvera, vos
habits.

-- Eh bien, voil tout ce que je demande.

-- Et l'on va vous les apporter.

-- A la bonne heure: ne pas aller nu, c'est un souhait raisonnable, ce me
semble.

On apporta en effet les habits, mais visiblement dtriors.

-- Oh! oh! fit Chicot, il y a bien des clous dans votre escalier. Diables
de vents, va! mais enfin, rparation d'honneur. Comment pouvais-je vous
souponner? vous avez une si honnte figure.

L'hte sourit avec amnit.

-- Et maintenant, dit-il, vous allez vous rendormir, je prsume?

-- Non, merci, non, j'ai dormi assez.

-- Qu'allez-vous donc faire?

-- Vous allez me prter votre lanterne, s'il vous plat, et je continuerai
ma lecture, rpliqua Chicot, avec le mme agrment.

L'hte ne dit rien; il tendit seulement sa lanterne  Chicot et se retira.

Chicot redressa son armoire contre la porte, et se rengaina dans son lit.

La nuit fut calme; le vent s'tait teint, comme si l'pe de Chicot avait
pntr dans l'outre qui l'entretenait.

Au point du jour, l'ambassadeur demanda son cheval, paya sa dpense et
partit en disant:

-- Nous verrons ce soir.




XXVI

COMMENT CHICOT CONTINUA SON VOYAGE ET CE QUI LUI ARRIVA


Chicot passa toute sa matine  s'applaudir d'avoir eu le sang-froid et la
patience que nous avons dits pendant cette nuit d'preuves.

-- Mais, pensa-t-il, on ne prend pas deux fois un vieux loup au mme
pige; il est donc  peu prs certain qu'on va inventer aujourd'hui une
diablerie nouvelle  mon endroit: tenons-nous donc sur nos gardes.

Le rsultat de ce raisonnement, plein de prudence, fut que Chicot fit
pendant toute la journe une marche que Xnophon n'et pas trouve indigne
d'immortaliser dans sa retraite des Dix Mille.

Tout arbre, tout accident de terrain, toute muraille lui servaient de
point d'observation ou de fortification naturelle.

Il avait mme conclu, chemin faisant, des alliances, sinon offensives, du
moins dfensives.

En effet, quatre gros marchands piciers de Paris, qui s'en allaient
commander  Orlans leurs confitures de cotignac, et  Limoges leurs
fruits secs, daignrent agrer la socit de Chicot, lequel s'annona pour
un chaussetier de Bordeaux, retournant chez lui aprs ses affaires faites.
Or, comme Chicot, Gascon d'origine, n'avait perdu son accent que lorsque
l'absence de cet accent lui tait particulirement ncessaire, il
n'inspira aucune dfiance  ses compagnons de voyage.

Cette arme se composait donc de cinq matres et de quatre commis
piciers: elle n'tait pas plus mprisable quant  l'esprit que quant au
nombre, attendu les habitudes belliqueuses introduites depuis la Ligue
dans les moeurs de l'picerie parisienne.

Nous n'affirmerons pas que Chicot professait un grand respect pour la
bravoure de ses compagnons; mais, alors certainement, le proverbe dit vrai
qui assure que trois poltrons ensemble ont moins peur qu'un brave tout
seul.

Chicot n'eut plus peur du tout, du moment o il se trouva avec quatre
poltrons; il ddaigna mme de se retourner ds lors, comme il faisait
auparavant, pour voir ceux qui pouvaient le suivre.

Il rsulta de l qu'on atteignit sans encombre, en politiquant beaucoup,
et en faisant force bravades, la ville dsigne pour le souper et le
coucher de la troupe.

On soupa, on but sec, et chacun gagna sa chambre.

Chicot n'avait pargn, pendant ce festin, ni sa verve railleuse qui
divertissait ses compagnons, ni les coups de muscat et de bourgogne qui
entretenaient sa verve: on avait fait bon march entre commerants, c'est-
-dire entre gens libres, de Sa Majest le roi de France et de toutes les
autres majests, fussent-elles de Lorraine, de Navarre, de Flandre ou
d'autres lieux.

Or, Chicot s'alla coucher aprs avoir donn, pour le lendemain, rendez-
vous  ses quatre piciers, qui l'avaient pour ainsi dire triomphalement
conduit  sa chambre.

[Illustration: Il monta sans hsiter sur le rebord de la fentre. -- PAGE
23.]

Matre Chicot se trouvait donc gard comme un prince, dans son corridor,
par les quatre voyageurs dont les quatre cellules prcdaient la sienne,
sise au bout du couloir, et par consquent inexpugnable, grce aux
alliances intermdiaires.

En effet, comme  cette poque les routes taient peu sres, mme pour
ceux qui n'taient chargs que de leurs propres affaires, chacun s'tait
assur de l'appui du voisin, en cas de malencontre. Chicot, qui n'avait
pas racont ses msaventures de la nuit prcdente, avait pouss, on le
comprend,  la rdaction de cet article du trait qui avait au reste t
adopt  l'unanimit.

Chicot pouvait donc, sans manquer  sa prudence accoutume, se coucher et
s'endormir. Il pouvait d'autant mieux le faire qu'il avait, par renfort de
prudence, visit minutieusement la chambre, pouss les verrous de sa porte
et ferm les volets de sa fentre, la seule qu'il y et dans
l'appartement; il va sans dire qu'il avait sond la muraille du poing, et
que partout la muraille avait rendu un son satisfaisant. Mais il arriva,
pendant son premier sommeil, un vnement que le sphinx lui-mme, ce devin
par excellence, n'aurait jamais pu prvoir: c'est que le diable tait en
train de se mler des affaires de Chicot, et que le diable est plus fin
que tous les sphinx du monde.

Vers neuf heures et demie, un coup fut frapp timidement  la porte des
commis piciers logs tous quatre ensemble, dans une sorte de galetas, au-
dessus du corridor des marchands, leurs patrons. L'un d'eux ouvrit d'assez
mauvaise humeur, et se trouva nez  nez avec l'hte.

-- Messieurs, leur dit ce dernier, je vois avec bien de la joie que vous
vous tes couchs tout habills; je veux vous rendre un grand service. Vos
matres se sont fort chauffs  table en parlant politique. 11 parat
qu'un chevin de la ville les a entendus et a rapport leurs propos au
maire; or, notre ville se pique d'tre fidle; le maire vient d'envoyer le
guet qui a saisi vos patrons et les a conduits  l'Htel-de-Ville pour
s'expliquer. La prison est bien prs de l'Htel-de-Ville, mes garons,
gagnez au pied; vos mules vous attendent, vos patrons vous rejoindront
toujours bien.

Les quatre commis bondirent comme des chevreaux, se faufilrent dans
l'escalier, sautrent tout tremblants sur leurs mules et reprirent le
chemin de Paris, aprs avoir charg l'hte d'avertir leurs matres de leur
dpart et de la direction adopte, s'il arrivait que leurs matres
revinssent  l'htellerie.

Cela fait, et ayant vu disparatre les quatre garons au coin de la rue,
l'hte s'en alla heurter, avec la mme prcaution,  la premire porte du
corridor.

Il gratta si bien, que le premier marchand lui cria d'une voix de Stentor:

-- Qui va l?

-- Silence, malheureux! rpondit l'hte: venez auprs de la porte, et
marchez sur la pointe des pieds.

Le marchand obit; mais comme c'tait un homme prudent, tout en collant
son oreille  la porte, il n'ouvrit pas et demanda:

-- Qui tes-vous?

-- Ne reconnaissez-vous pas la voix de votre hte?

-- C'est vrai; eh! mon Dieu, qu'y a-t-il?

-- Il y a que vous avez  table un peu librement parl du roi, et que le
maire en a t inform par quelque espion, en sorte que le guet est venu.
Heureusement que j'ai eu l'ide d'indiquer la chambre de vos commis, de
sorte qu'il est occup  arrter l-haut vos commis au lieu de vous
arrter vous-mmes ici.

-- Oh! oh! que m'apprenez-vous? fit le marchand.

-- La simple et pure vrit! Htez-vous de vous sauver, tandis que
l'escalier est encore libre....

-- Mais, mes compagnons?

-- Oh! vous n'aurez pas le temps de les prvenir.

-- Pauvres gens!

-- Et le marchand s'habilla en toute hte.

Pendant ce temps l'hte, comme frapp d'une inspiration subite, cogna du
doigt la cloison qui sparait le premier marchand du second.

Le second, rveill par les mmes paroles et la mme fable, ouvrit
doucement sa porte; le troisime, rveill comme le second, appela le
quatrime; et tous quatre alors, lgers comme une vole d'hirondelles,
disparurent en levant les bras au ciel et en marchant sur la pointe des
orteils.

-- Ce pauvre chaussetier, disaient-ils, c'est sur lui que tout va tomber;
il est vrai que c'est lui qui en a dit le plus. Ma foi, gare  lui, car
l'hte n'a pas eu le temps de le prvenir comme nous!

En effet, matre Chicot, comme on le comprend, n'avait t prvenu de
rien.

Au moment mme o les marchands s'enfuyaient en le recommandant  Dieu, il
dormait du plus profond sommeil.

L'hte s'en assura en coutant  la porte; puis il descendit dans la salle
basse dont la porte soigneusement ferme s'ouvrit  son signal.

Il ta son bonnet et entra.

La salle tait occupe par six hommes arms dont l'un paraissait avoir le
droit de commander aux autres.

-- Eh bien? dit ce dernier.

-- Eh bien, monsieur l'officier, j'ai obi en tout point.

-- Votre auberge est dserte?

-- Absolument.

-- La personne que nous vous avons dsigne n'a pas t prvenue ni
rveille?

-- Ni prvenue, ni rveille.

-- Monsieur l'htelier, vous savez au nom de qui nous agissons; vous savez
quelle cause nous servons, car vous tes vous-mme dfenseur de cette
cause?

-- Oui, certes, monsieur l'officier; aussi voyez-vous que j'ai sacrifi,
pour obir  mon serment, l'argent que mes htes eussent dpens chez moi;
mais il est dit dans ce serment: Je sacrifierai mes biens  la dfense de
la sainte religion catholique.

-- Et ma vie!... vous oubliez ce mot, dit l'officier d'une voix altire.

-- Mon Dieu! s'cria l'hte en joignant les mains, est-ce qu'on me demande
ma vie? j'ai femme et enfants!

-- On ne vous la demandera que si vous n'obissez point aveuglment  ce
qui vous sera recommand.

-- Oh! j'obirai, soyez tranquille.

-- En ce cas, allez vous coucher; fermez les portes, et, quoi que vous
entendiez ou voyiez, ne sortez pas, dt votre maison brler et s'crouler
sur votre tte. Vous voyez que votre rle n'est pas difficile.

-- Hlas! hlas! je suis ruin, murmura l'hte.

-- On m'a charg de vous indemniser, dt l'officier; prenez ces trente
cus que voici.

-- Ma maison estime trente cus! fit piteusement l'aubergiste.

-- Eh! vive Dieu! l'on ne vous cassera pas seulement une vitre, pleureur
que vous tes... Fi! les vilains champions de la sainte Ligue que nous
avons l!

L'hte partit et s'enferma comme un parlementaire prvenu du sac de la
ville.

Alors l'officier commanda aux deux hommes les mieux arms de se placer
sous la fentre de Chicot.

Lui-mme, avec les trois autres, monta au logis de ce pauvre chaussetier,
comme l'appelaient ses compagnons de voyage, dj loin de la ville.

-- Vous savez l'ordre? dit l'officier. S'il ouvre, s'il se laisse
fouiller, si nous trouvons sur lui ce que nous cherchons, on ne lui fera
pas le moindre mal; mais, si le contraire arrive, un bon coup de dague,
entendez-vous bien? pas de pistolet, pas d'arquebuse. D'ailleurs, c'est
inutile, tant quatre contre un.

On tait arriv  la porte.

L'officier heurta.

-- Qui va l? dit Chicot, rveill en sursaut.

-- Pardieu! dit l'officier, soyons rus.

Vos amis les piciers, lesquels ont quelque chose d'important  vous
communiquer, dit-il.

-- Oh! oh! fit Chicot, le vin d'hier vous a bien grossi la voix, mes
piciers.

-- L'officier adoucit sa voix, et dans le diapason le plus insinuant:

-- Mais ouvrez donc, cher compagnon et confrre.

-- Ventre de biche! comme votre picerie sent la ferraille! dit Chicot

-- Ah! tu ne veux pas ouvrir! cria l'officier impatient; alors sus!
enfoncez la porte!

Chicot courut  la fentre, la tira  lui, et vit en bas les deux pes
nues.

-- Je suis pris! s'cria-t-il.

-- Ah! ah! compre, dit l'officier, qui avait entendu le bruit de la
fentre qui s'ouvrait, tu crains le saut prilleux: tu as raison. Allons,
ouvre-nous, ouvre!

-- Ma foi, non, dit Chicot; la porte est solide, et il me viendra du
renfort quand vous ferez du bruit.

L'officier clata de rire et ordonna aux soldats de desceller les gonds.

Chicot se mt  hurler pour appeler les marchands.

-- Imbcile! dit l'officier, crois-tu que nous t'avons laiss du secours!
Dtrompe-toi, tu es bien seul, et par consquent bien perdu! Allons, fais
contre mauvaise fortune bon coeur... Marchez, vous autres!

Et Chicot entendt frapper trois crosses de mousquet contre la porte avec
la force et la rgularit de trois bliers.

-- Il y a l, dit-il, trois mousquets et un officier; en bas, deux pes
seulement: quinze pieds  sauter, c'est une misre. J'aime mieux les pes
que les mousquets.

Et nouant son sac  sa ceinture, il monta sans hsiter sur le rebord de la
fentre, tenant son pe  la main.

Les deux hommes demeurs en bas tenaient leur lame en l'air.

Mais Chicot avait devin juste. Jamais un homme, ft-il Goliath,
n'attendra la chute d'un homme, ft-il un pygme, lorsque cet homme peut
le tuer en se tuant.

Les soldats changrent de tactique et se reculrent, dcids  frapper
Chicot lorsqu'il serait tomb.

[Illustration: Qui tes-vous, monsieur? demanda Mayenne. -- PAGE 29.]

C'est l que le Gascon les attendait. Il sauta, en homme habile, sur les
pointes et resta accroupi. Au mme instant, un des hommes lui dtacha un
coup de pointe voire qui et perc une muraille.

Mais Chicot ne se donna mme pas la peine de parer. Il reut le coup en
plein thorax; mais, grce  la cotte de mailles de Gorenflot, la lame de
son ennemi se brisa comme verre.

-- Il est cuirass! dit le soldat.

-- Pardieu! rpliqua Chicot, qui d'un revers lui avait dj fendu la tte.

L'autre se mit  crier, ne songeant plus qu' parer, car Chicot attaquait.

Malheureusement il n'tait pas mme de la force de Jacques Clment. Chicot
l'tendit,  la seconde passe,  ct de son camarade.

En sorte que, la porte enfonce, l'officier ne vit plus, en regardant par
la fentre, que ses deux sentinelles baignant dans leur sang.

A cinquante pas des moribonds, Chicot s'enfuyait assez tranquillement.

-- C'est un dmon! cria l'officier, il est  l'preuve du fer.

-- Oui, mais pas du plomb, fit un soldat en le couchant en joue.

-- Malheureux! s'cria l'officier en relevant le mousquet, du bruit! tu
rveillerais toute la ville: nous le trouverons demain.

-- Ah! voil, dit philosophiquement un des soldats; c'est quatre hommes
qu'il et fallu mettre en bas, et deux en haut seulement.

-- Vous tes un sot! rpondit l'officier.

-- Nous verrons ce que M. le duc lui dira qu'il est,  lui! grommela ce
soldat pour se consoler.

Et il reposa la crosse de son mousquet  terre.




XXXVII

TROISIME JOURNEE DE VOYAGE


Chicot ne s'enfuyait avec cette mollesse que parce qu'il tait  tampes,
c'est--dire dans une ville, au milieu d'une population, sous la
sauvegarde d'une certaine quantit de magistrats qui,  sa premire
rquisition, eussent donn cours  la justice et eussent arrt M. de
Guise lui-mme.

Ses assaillants comprirent admirablement leur fausse position. Aussi
l'officier, on l'a vu, au risque de laisser fuir Chicot, dfendit  ses
soldats l'usage des armes bruyantes.

Ce fut par la mme raison qu'il s'abstint de poursuivre Chicot qui et, au
premier pas qu'on et fait sur ses traces, pouss des cris  rveiller
toute la ville.

La petite troupe, rduite d'un tiers, s'enveloppa dans l'ombre,
abandonnant, pour se moins compromettre, les deux morts, et en laissant
leurs pes auprs d'eux pour qu'on suppost qu'ils s'taient entretus.

Chicot chercha, mais en vain, dans le quartier, ses marchands et leurs
commis.

Puis, comme il supposait bien que ceux  qui il avait eu affaire, voyant
leur coup manqu, n'avaient garde de rester dans la ville, il pensa qu'il
tait de bonne guerre  lui d'y rester.

Il y eut plus: aprs avoir fait un dtour et de l'angle d'une rue voisine
avoir entendu s'loigner le pas des chevaux, il eut l'audace de revenir 
l'htellerie.

Il y trouva l'hte qui n'avait pas encore repris son sang-froid et qui le
laissa seller son cheval dans l'curie, en le regardant avec le mme
bahissement qu'il et fait pour un fantme.

Chicot profita de cette stupeur bienveillante pour ne pas payer sa
dpense, que de son ct l'hte se garda bien de rclamer.

Puis il alla achever sa nuit dans la grande salle d'une autre htellerie,
au milieu de tous les buveurs, lesquels taient bien loin de se douter que
ce grand inconnu, au visage souriant et  l'air gracieux, tout en manquant
d'tre tu, venait de tuer deux hommes.

Le point du jour le trouva sur la route, en proie  des inquitudes qui
grandissaient d'instants en instants. Deux tentatives avaient chou
heureusement; une troisime pouvait lui tre funeste.

A ce moment il et compos avec tous les Guisards, quitte  leur conter
les bourdes qu'il savait si bien inventer.

Un bouquet de bois lui donnait des apprhensions difficiles  dcrire; un
foss lui faisait courir des frissons par tout le corps; une muraille un
peu haute tait sur le point de le faire retourner en arrire.

De temps en temps il se promettait, une fois  Orlans, d'envoyer au roi
un courrier pour demander de ville en ville une escorte.

Mais comme jusqu' Orlans la route fut dserte et parfaitement sre,
Chicot pensa qu'il aurait inutilement l'air d'un poltron, que le roi
perdrait sa bonne opinion de Chicot, et qu'une escorte serait bien
gnante; d'ailleurs cent fosss, cinquante haies, vingt murs, dix taillis
avaient dj t passs sans que le moindre objet suspect se ft montr
sous les branches ou sur les pierres.

Mais, aprs Orlans, Chicot sentit ses terreurs redoubler; quatre heures
approchaient, c'est--dire le soir. La route tait fourre comme un bois,
elle montait comme une chelle; le voyageur, se dtachant sur le chemin
gristre, apparaissait pareil au More d'une cible,  quiconque se ft
senti le dsir de lui envoyer une balle d'arquebuse.

Tout  coup Chicot entendit au loin un certain bruit semblable au
roulement que font sur la terre sche les chevaux qui galopent.

Il se retourna, et au bas de la cte dont il avait atteint la moiti, il
vit des cavaliers montant  toute bride.

Il les compta; ils taient sept.

Quatre avaient des mousquets sur l'paule.

Le soleil couchant tirait de chaque canon un long clat d'un rouge de
sang.

Les chevaux de ces cavaliers gagnaient beaucoup sur le cheval de Chicot.
Chicot d'ailleurs ne se souciait pas d'engager une lutte de rapidit dont
le rsultat et t de diminuer ses ressources en cas d'attaque.

Il fit seulement marcher son cheval en zig-zags, pour enlever aux
arquebusiers la fixit du point de mire.

Ce n'tait point sans une profonde intelligence de l'arquebuse en gnral,
et des arquebusiers en particulier, que Chicot employait cette manoeuvre;
car au moment o les cavaliers se trouvaient  cinquante pas de lui, il
fut salu par quatre coups qui, suivant la direction dans laquelle
tiraient les cavaliers, passrent droit au-dessus de sa tte.

Chicot s'attendait, comme on l'a vu,  ces quatre coups d'arquebuse; aussi
avait-il fait son plan d'avance. En entendant siffler les balles, il
abandonna les rnes et se laissa glisser  bas de son cheval. Il avait eu
la prcaution de tirer son pe du fourreau, et tenait  la main gauche
une dague tranchante comme un rasoir, et pointue comme une aiguille.

Il tomba donc, disons-nous, et cela, de telle faon que ses jambes fussent
des ressorts plis, mais prts  se dtendre; en mme temps, grce  la
position mnage dans la chute, sa tte se trouvait garantie par le
poitrail de son cheval.

Un cri de joie partit du groupe des cavaliers qui, en voyant tomber
Chicot, crut Chicot mort.

-- Je vous le disais bien, imbcile, dit en accourant au galop un homme
masqu; vous avez tout manqu, parce qu'on n'a pas suivi mes ordres  la
lettre. Cette fois le voici  bas: mort ou vif, qu'on le fouille, et s'il
bouge qu'on l'achve.

-- Oui, monsieur, rpliqua respectueusement un des hommes de la foule.

Et chacun mit pied  terre,  l'exception d'un soldat qui runit toutes
les brides et garda tous les chevaux.

Chicot n'tait pas prcisment un homme pieux; mais, dans un pareil
moment, il songea qu'il y a un Dieu, que ce Dieu lui ouvrait les bras, et
qu'avant cinq minutes peut-tre le pcheur serait devant son juge.

Il marmotta quelque sombre et fervente prire qui fut certainement
entendue l-haut.

Deux hommes s'approchrent de Chicot; tous deux avaient l'pe  la main.

On voyait bien que Chicot n'tait pas mort,  la faon dont il gmissait.

Comme il ne bougeait pas et ne s'apprtait en rien  se dfendre, le plus
zl des deux eut l'imprudence de s'approcher  porte de la main gauche;
aussitt la dague pousse comme par un ressort, entra dans sa gorge o la
coquille s'imprima comme sur de la cire molle. En mme temps la moiti de
l'pe que tenait la main droite de Chicot disparut dans les reins du
second cavalier qui voulait fuir.

-- Tudieu! cria le chef, il y a trahison: chargez les arquebuses; le drle
est bien vivant encore.

-- Certes oui, je suis encore vivant, dit Chicot dont les yeux lancrent
des clairs; et, prompt comme la pense, il se jeta sur le cavalier chef,
lui portant la pointe au masque.

Mais dj deux soldats le tenaient envelopp: il se retourna, ouvrit une
cuisse d'un large coup d'pe et fut dgag.

-- Enfants! enfants! cria le chef, les arquebuses, mordieu!

-- Avant que les arquebuses soient prtes, dit Chicot, je t'aurai ouvert
les entrailles, brigand, et j'aurai coup les cordons de ton masque, afin
que je sache qui tu es.

-- Tenez ferme, monsieur, tenez ferme et je vous garderai, dit une voix
qui fit  Chicot l'effet de descendre du ciel.

C'tait la voix d'un beau jeune homme, mont sur un bon cheval noir. Il
avait deux pistolets  la main, et criait  Chicot:

-- Baissez-vous, baissez-vous morbleu! mais baissez-vous donc.

Chicot obit.

Un coup de pistolet partit, et un homme roula aux pieds de Chicot, en
laissant chapper son pe.

Cependant les chevaux se battaient; les trois cavaliers survivants
voulaient reprendre les triers, et n'y parvenaient pas; le jeune homme
tira, au milieu de cette mle, un second coup de pistolet qui abattit
encore un homme.

-- Deux  deux, dit Chicot; gnreux sauveur, prenez le vtre, voici le
mien.

Et il fondit sur le cavalier masqu, qui, frmissant de rage ou de peur,
lui tint tte cependant comme un homme exerc au maniement des armes.

De son ct le jeune homme avait saisi  bras le corps son ennemi, l'avait
terrass sans mme mettre l'pe  la main, et le garrottait avec son
ceinturon, comme une brebis  l'abattoir.

Chicot, en se voyant en face d'un seul adversaire, reprenait son sang-
froid et par consquent sa supriorit.

Il poussa rudement son ennemi, qui tait dou d'une corpulence assez
ample, l'accula au foss de la route, et, sur une feinte de seconde, lui
porta un coup de pointe au milieu des ctes.

L'homme tomba.

Chicot mit le pied sur l'pe du vaincu pour qu'il ne pt la ressaisir, et
de son poignard coupant les cordons du masque:

-- Monsieur de Mayenne!... dit-il; ventre de biche! je m'en doutais.

Le duc ne rpondit pas; il tait vanoui, moiti de la perte de son sang,
moiti du poids de la chute.

Chicot se gratta le nez, selon son habitude lorsqu'il avait  faire
quelque acte de haute gravit; puis, aprs la rflexion d'une demi-minute,
il retroussa sa manche, prit sa large dague, et s'approcha du duc pour lui
trancher purement et simplement la tte.

Mais alors il sentit un bras de fer qui treignait le sien, et entendit
une voix qui lui disait:

-- Tout beau, monsieur! on ne tue pas un ennemi  terre.

-- Jeune homme, rpondit Chicot, vous m'avez sauv la vie, c'est vrai: je
vous en remercie de tout mon coeur; mais acceptez une petite leon fort
utile en ces temps de dgradation morale o nous vivons. Quand un homme a
subi en trois jours trois attaques, lorsqu'il a couru trois fois risque de
la vie, lorsqu'il est tout chaud encore du sang d'ennemis qui lui ont tir
de loin, sans provocation aucune de sa part, quatre coups d'arquebuse,
comme ils eussent fait  un loup enrag, alors, jeune homme, ce vaillant,
permettez moi de le dire, peut hardiment faire ce que je vais faire.

Et Chicot reprit le cou de son ennemi pour achever son opration.

Mais cette fois encore le jeune homme l'arrta.

-- Vous ne le ferez pas, monsieur, dit-il, tant que je serai l du moins.
On ne verse pas ainsi tout entier un sang comme celui qui sort de la
blessure que vous avez dj faite.

-- Bah! dit Chicot avec surprise, vous connaissez ce misrable?

-- Ce misrable est M. le duc de Mayenne, prince gal en grandeur  bien
des rois.

-- Raison de plus, dit Chicot d'une voix sombre... Mais vous, qui tes-
vous?

-- Je suis celui qui vous a sauv la vie, monsieur, rpondit froidement le
jeune homme.

-- Et qui, vers Charenton, m'a, si je ne me trompe, remis une lettre du
roi, voici tantt trois jours.

-- Prcisment.

-- Alors vous tes au service du roi, monsieur?

-- J'ai cet honneur, rpondit le jeune homme en s'inclinant.

-- Et, tant au service du roi, vous mnagez M. de Mayenne: mordieu!
monsieur, permettez-moi de vous le dire, ce n'est pas d'un bon serviteur.

-- Je crois, au contraire, que c'est moi qui suis le bon serviteur du roi
en ce moment.

-- Peut-tre, fit tristement Chicot, peut-tre; mais ce n'est pas le
moment de philosopher. Comment vous nomme-t-on?

-- Ernauton de Carmainges, monsieur.

-- Eh bien! monsieur Ernauton, qu'allons-nous faire de cette charogne
gale en grandeur  tous les rois de la terre? car, moi, je tire au large,
je vous en avertis.

-- Je veillerai sur M. de Mayenne, monsieur.

-- Et le compagnon qui coute l-bas, qu'en faites-vous?

-- Le pauvre diable n'entend rien; je l'ai serr trop fort,  ce que je
pense, et il s'est vanoui.

-- Allons, monsieur de Carmainges, vous avez sauv ma vie aujourd'hui,
mais vous la compromettez furieusement pour plus tard.

-- Je fais mon devoir aujourd'hui, Dieu pourvoira au futur.

-- Qu'il soit donc fait ainsi que vous le dsirez. D'ailleurs, je rpugne
 tuer cet homme sans dfense, quoique cet homme soit mon plus cruel
ennemi. Ainsi donc, adieu, monsieur.

Et Chicot serra la main d'Ernauton.

-- Il a peut-tre raison, se dit-il en s'loignant pour reprendre son
cheval; puis revenant sur ses pas:

-- Au fait, dit-il, vous avez l sept bons chevaux: je crois en avoir
gagn quatre pour ma part; aidez-moi donc  en choisir... Vous y
connaissez-vous?

-- Prenez le mien, rpondit Ernauton, je sais ce qu'il peut faire.

-- Oh! c'est trop de gnrosit, gardez-le pour vous.

-- Non, je n'ai pas autant besoin que vous de marcher vite.

Chicot ne se fit pas prier; il enfourcha le cheval d'Ernauton et disparut.




XXXVIII

ERNAUTON DE CARMAINGES


Ernauton resta sur le champ de bataille, assez embarrass de ce qu'il
allait faire des deux ennemis qui allaient rouvrir les yeux entre ses
bras.

En attendant, comme il n'y avait aucun danger qu'ils s'loignassent, et
qu'il tait probable que matre Robert Briquet, c'est sous ce nom, on se
le rappelle, qu'Ernauton connaissait Chicot, et comme il tait probable,
disons-nous, que matre Robert Briquet ne reviendrait point sur ses pas
pour les achever, le jeune homme se mit  la dcouverte de quelque
auxiliaire, et ne tarda point  trouver sur la route mme ce qu'il
cherchait.

Un chariot qu'avait d croiser Chicot dans sa course apparaissait au haut
de la montagne, se dtachant en vigueur sur un ciel rougi par les feux du
soleil couchant.

Ce chariot tait tran par deux boeufs et conduit par un paysan.

Ernauton aborda le conducteur, qui avait bonne envie en l'apercevant de
laisser sa charrette et de s'enfuir sous le taillis, et lui raconta qu'un
combat venait d'avoir lieu entre huguenots et catholiques; que ce combat
avait t fatal  quatre d'entre eux, mais que deux avaient survcu.

Le paysan, assez effray de la responsabilit d'une bonne oeuvre, mais
plus effray encore, comme nous l'avons dit, de la mine guerrire
d'Ernauton, aida le jeune homme  transporter M. de Mayenne dans son
chariot, puis le soldat qui, vanoui ou non, continuait de demeurer les
yeux ferms.

Restaient les quatre morts.

-- Monsieur, demanda le paysan, ces quatre hommes taient-ils catholiques
ou huguenots?

Ernauton avait vu le paysan, au moment de sa terreur, faire le signe de la
croix.

-- Huguenots, dit-il.

-- En ce cas, reprit le paysan, il n'y a aucun inconvnient que je fouille
ces parpaillots, n'est-ce pas?

-- Aucun, rpondit Ernauton, qui aimait autant que le paysan auquel il
avait affaire hritt que le premier passant venu.

Le paysan ne se le fit pas dire deux fois, et retourna les poches des
morts.

Les morts avaient eu bonne solde de leur vivant,  ce qu'il parat, car,
l'opration termine, le front du paysan se drida.

Il rsulta du bien-tre qui se rpandait dans son corps et dans son me 
la fois qu'il piqua plus rudement ses boeufs, afin d'arriver plus vite 
sa chaumire.

Ce fut dans l'table de cet excellent catholique, sur un bon lit de
paille, que M. de Mayenne reprit ses sens. La douleur cause par la
secousse du transport n'avait pas russi  le ranimer; mais quand l'eau
frache verse sur la blessure en fit couler quelques gouttes de sang
vermeil, le duc rouvrit les yeux et regarda les hommes et les choses
environnantes avec une surprise facile  concevoir.

Ds que M. de Mayenne eut rouvert les yeux, Ernauton congdia le paysan.

-- Qui tes-vous, monsieur? demanda Mayenne.

Ernauton sourit.

-- Ne me reconnaissez-vous pas, monsieur? lui dit-il.

-- Si fait, reprit le duc en fronant le sourcil, vous tes celui qui tes
venu au secours de mon ennemi.

-- Oui, rpondit Ernauton; mais je suis aussi celui qui ai empch votre
ennemi de vous tuer.

-- Il faut bien que cela soit, dit Mayenne, puisque je vis,  moins
toutefois qu'il ne m'ait cru mort.

-- Il s'est loign vous sachant vivant, monsieur.

-- Au moins croyait-il ma blessure mortelle.

-- Je ne sais; mais en tout cas, si je ne m'y fusse oppos, il allait vous
en faire une qui l'et t.

-- Mais alors, monsieur, pourquoi avez-vous aid  tuer mes gens, pour
empcher ensuite cet homme de me tuer?

-- Rien de plus simple, monsieur, et je m'tonne qu'un gentilhomme, vous
me semblez en tre un, ne comprenne pas ma conduite. Le hasard m'a conduit
sur la route que vous suiviez, j'ai vu plusieurs hommes en attaquer un
seul, j'ai dfendu l'homme seul; puis quand ce brave, au secours de qui
j'tais venu, car, quel qu'il soit, monsieur, cet homme est brave; puis
quand ce brave, demeur seul  seul avec vous, eut dcid la victoire par
le coup qui vous abattit, alors, voyant qu'il allait abuser de la victoire
en vous tuant, j'ai interpos mon pe.

-- Vous me connaissez donc? demanda Mayenne avec un regard scrutateur.

-- Je n'ai pas besoin de vous connatre, monsieur; je sais que vous tes
un homme bless, et cela me suffit.

-- Soyez franc, monsieur, reprit Mayenne, vous me connaissez.

-- Il est trange, monsieur, que vous ne consentiez point  me comprendre.
Je ne trouve point, quant  moi, qu'il soit plus noble de tuer un homme
sans dfense que d'assaillir  six un homme qui passe.

-- Vous admettez cependant qu' toute chose il puisse y avoir des raisons.

Ernauton s'inclina, mais ne rpondit point.

-- N'avez-vous pas vu, continua Mayenne, que j'ai crois l'pe seul 
seul avec cet homme?

-- Je l'ai vu, c'est vrai.

-- D'ailleurs cet homme est mon plus mortel ennemi.

-- Je le crois, car il m'a dit la mme chose de vous.

-- Et si je survis  ma blessure?

-- Cela ne me regardera plus, et vous ferez ce qu'il vous plaira,
monsieur.

-- Me croyez-vous bien dangereusement bless?

-- J'ai examin votre blessure, monsieur, et je crois que, quoique grave,
elle n'entrane point danger de mort. Le fer a gliss le long des ctes, 
ce que je crois, et ne pntre pas dans la poitrine. Respirez, et, je
l'espre, vous n'prouverez aucune douleur du ct du poumon.

Mayenne respira pniblement, mais sans souffrance intrieure.

-- C'est vrai, dit-il; mais les hommes qui taient avec moi?

-- Sont morts,  l'exception d'un seul.

-- Les a-t-on laisss sur le chemin, demanda Mayenne.

-- Oui.

-- Les a-t-on fouills?

-- Le paysan que vous avez d voir en rouvrant les yeux, et qui est votre
hte, s'est acquitt de ce soin.

-- Qu'a-t-il trouv sur eux?

-- Quelque argent.

-- Et des papiers?

-- Je ne sache point.

-- Ah! fit Mayenne avec une satisfaction vidente.

-- Au reste, vous pourriez prendre des informations prs de celui qui vit.

-- Mais celui qui vit, o est-il?

-- Dans la grange,  deux pas d'ici.

-- Transportez-moi prs de lui, ou plutt transportez-le prs de moi, et
si vous tes homme d'honneur, comme je le crois, jurez-moi de ne lui faire
aucune question.

-- Je ne suis point curieux, monsieur, et de cette affaire je sais tout ce
qu'il m'importe de savoir.

Le duc regarda Ernauton avec un reste d'inquitude.

-- Monsieur, dit celui-ci, je serais heureux que vous chargeassiez tout
autre de la commission que vous voulez bien me donner.

-- J'ai tort, monsieur, et je le reconnais, dit Mayenne; ayez cette
extrme obligeance de me rendre le service que je vous demande.

Cinq minutes aprs, le soldat entrait dans l'table.

Il poussa un cri en apercevant le duc de Mayenne; mais celui-ci eut la
force de mettre le doigt sur ses lvres. Le soldat se tut aussitt.

-- Monsieur, dit Mayenne  Ernauton, ma reconnaissance sera ternelle, et
sans doute un jour nous nous retrouverons en circonstances meilleures:
puis-je vous demander  qui j'ai l'honneur de parler?

-- Je suis le vicomte Ernauton de Carmainges, monsieur.

Mayenne attendait un plus long dtail, mais ce fut au tour du jeune homme
d'tre rserv.

-- Vous suiviez le chemin de Beaugency, monsieur, continua Mayenne.

-- Oui, monsieur.

-- Alors, je vous ai drang, et vous ne pouvez plus marcher cette nuit,
peut-tre?

-- Au contraire, monsieur, et je compte me remettre en route tout 
l'heure.

-- Pour Beaugency?

Ernauton regarda Mayenne en homme que cette insistance dsoblige fort.

-- Pour Paris, dit-il.

Le duc parut tonn.

-- Pardon, continua Mayenne, mais il est trange qu'allant  Beaugency, et
arrt par une circonstance aussi imprvue, vous manquiez le but de votre
voyage sans une cause bien srieuse.

-- Rien de plus simple, monsieur, rpondit Ernauton, j'allais  un rendez-
vous. Notre vnement, en me forant de m'arrter ici, m'a fait manquer ce
rendez-vous; je m'en retourne.

Mayenne essaya en vain de lire sur le visage impassible d'Ernauton une
autre pense que celle qu'exprimaient ses paroles.

-- Oh! monsieur, dit-il enfin, que ne demeurez-vous avec moi quelques
jours! j'enverrais  Paris mon soldat que voici pour me chercher un
chirurgien, car vous comprenez, n'est-ce pas, que je ne puis rester seul
ici avec ces paysans qui me sont inconnus?

-- Et pourquoi, monsieur, rpliqua Ernauton, ne serait-ce point votre
soldat qui resterait prs de vous, et moi qui vous enverrais un
chirurgien?

Mayenne hsita.

-- Savez-vous le nom de mon ennemi? demanda-t-il.

-- Non, monsieur.

-- Quoi! vous lui avez sauv la vie, et il ne vous a pas dit son nom?

-- Je ne le lui ai pas demand. -- Vous ne le lui avez pas demand?

-- Je vous ai sauv la vie aussi,  vous, monsieur: vous ai-je, pour cela,
demand le vtre? mais, en change, vous savez tous deux le mien.
Qu'importe que le sauveur sache le nom de son oblig? c'est l'oblig qui
doit savoir celui de son sauveur.

-- Je vois, monsieur, dit Mayenne, qu'il n'y a rien  apprendre de vous,
et que vous tes discret autant que vaillant.

-- Et moi, monsieur, je vois que vous prononcez ces paroles avec une
intention de reproche, et je le regrette; car, en vrit, ce qui vous
alarme devrait au contraire vous rassurer. On n'est pas discret beaucoup
avec celui-ci sans l'tre un peu avec celui-l.

-- Vous avez raison: votre main, monsieur de Carmainges.

Ernauton lui donna la main, mais sans que rien dans son geste indiqut
qu'il savait donner la main  un prince.

-- Vous avez inculp ma conduite, monsieur, continua Mayenne; je ne puis
me justifier sans rvler de grands secrets; mieux vaut, je crois, que
nous ne poussions pas plus loin nos confidences.

-- Remarquez, monsieur, rpondit Ernauton, que vous vous dfendez quand je
n'accuse pas. Vous tes parfaitement libre, croyez-le bien, de parler et
de vous taire.

-- Merci, monsieur, je me tais. Sachez seulement que je suis un
gentilhomme de bonne maison, en position de vous faire tous les plaisirs
que je voudrai.

-- Brisons l-dessus, monsieur, rpondit Ernauton, et croyez que je serai
aussi discret  l'gard de votre crdit que je l'ai t  l'gard de votre
nom. Grce au matre que je sers, je n'ai besoin de personne.

-- Votre matre? demanda Mayenne avec inquitude, quel matre, s'il vous
plat?

-- Oh! plus, de confidences, vous l'avez dit vous-mme, monsieur, rpliqua
Ernauton.

-- C'est juste.

-- Et puis votre blessure commence  s'enflammer; causez moins, monsieur,
croyez-moi.

-- Vous avez raison. Oh! il me faudra mon chirurgien.

-- Je retourne  Paris, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire; donnez-
moi son adresse.

Mayenne fit un signe au soldat qui s'approcha de lui; puis tous deux
causrent  voix basse.

Avec sa discrtion habituelle, Ernauton s'loigna.

Enfin, aprs quelques minutes de consultation, le duc se retourna vers
Ernauton.

-- Monsieur de Carmainges, dit-il, votre parole d'honneur que, si je vous
donnais une lettre pour quelqu'un, cette lettre serait fidlement remise 
cette personne?

-- Je vous la donne, monsieur.

-- Et j'y crois; vous tes trop galant homme, pour que je ne me fie pas
aveuglment  vous.

Ernauton s'inclina.

-- Je vais vous confier une partie de mon secret, dit Mayenne; je suis des
gardes de madame la duchesse de Montpensier.

-- Ah! fit navement Ernauton, madame la duchesse de Montpensier a des
gardes, je l'ignorais.

-- Dans ces temps de troubles, monsieur, reprit Mayenne, tout le monde
s'entoure de son mieux, et la maison de Guise tant maison souveraine....

-- Je ne demande pas d'explication, monsieur; vous tes des gardes de
madame la duchesse de Montpensier, cela me suffit.

-- Je reprends donc: j'avais mission de faire un voyage  Amboise, quand,
en chemin, j'ai rencontr mon ennemi. Vous savez le reste.

-- Oui, dit Ernauton.

-- Arrt par cette blessure avant d'avoir accompli ma mission, je dois
compte  madame la duchesse des causes de mon retard.

-- C'est juste.

-- Vous voudrez bien lui remettre en mains propres, la lettre que je vais
avoir l'honneur de lui crire?

-- S'il y a toutefois de l'encre et du papier ici, rpliqua Ernauton se
levant pour se mettre en qute de ces objets.

-- Inutile, dit Mayenne; mon soldat doit avoir sur lui mes tablettes.

Effectivement le soldat tira de sa poche des tablettes fermes. Mayenne se
retourna du ct du mur pour faire jouer un ressort; les tablettes
s'ouvrirent: il crivit quelques lignes au crayon, et referma les
tablettes avec le mme mystre.

Une fois fermes, il tait impossible, si l'on ignorait le secret, de les
ouvrir,  moins de les briser.

-- Monsieur, dit le jeune homme, dans trois jours ces tablettes seront
remises.

-- En mains propres!

-- A madame la duchesse de Montpensier elle-mme.

Le duc serra les mains de son bienveillant compagnon, et, fatigu  la
fois de la conversation qu'il venait de faire et de la lettre qu'il venait
d'crire, il retomba, la sueur au front, sur la paille frache.

-- Monsieur, dit le soldat dans un langage qui parut  Ernauton assez peu
en harmonie avec le costume, monsieur, vous m'avez li comme un veau,
c'est vrai; mais, que vous le vouliez ou non, je regarde ce lien comme une
chane d'amiti, et vous le prouverai en temps et lieu.

Et il lui tendit une main dont le jeune homme avait dj remarqu la
blancheur.

-- Soit, dit en souriant Carmainges; me voil donc avec deux amis de plus?

-- Ne raillez pas, monsieur, dit le soldat, on n'en a jamais de trop.

-- C'est vrai, camarade, rpondit Ernauton.

Et il partit.




XXXIX

LA COUR AUX CHEVAUX


Ernauton partit  l'instant mme, et comme il avait pris le cheval du duc
en remplacement du sien, qu'il avait donn  Robert Briquet, il marcha
rapidement, de sorte que vers la moiti du troisime jour il arriva 
Paris.

A trois heures de l'aprs-midi il entrait au Louvre, au logis des
quarante-cinq.

Aucun vnement d'importance, d'ailleurs, n'avait signal son retour.

Les Gascons, en le voyant, poussrent des cris de surprise.

M. de Loignac,  ces cris, entra, et, en apercevant Ernauton, prit sa
figure la plus renfrogne, ce qui n'empcha point Ernauton de marcher
droit  lui.

M. de Loignac fit signe au jeune homme de passer dans le petit cabinet
situ au bout du dortoir, espce de salle d'audience o ce juge sans appel
rendait ses arrts.

-- Est-ce donc ainsi qu'on se conduit, monsieur? lui dit-il tout d'abord;
voil, si je compte bien, cinq jours et cinq nuits d'absence, et c'est
vous, vous, monsieur, que je croyais un des plus raisonnables, qui donnez
l'exemple d'une pareille infraction?

-- Monsieur, rpondit Ernauton en s'inclinant, j'ai fait ce qu'on m'a dit
de faire.

-- Et que vous a-t-on dit de faire?

-- On m'a dit de suivre M. de Mayenne, et je l'ai suivi.

-- Pendant cinq jours et cinq nuits?

-- Pendant cinq jours et cinq nuits, monsieur.

-- Le duc a donc quitt Paris?

-- Le soir mme, et cela m'a paru suspect.

-- Vous aviez raison, monsieur. Aprs?

Ernauton se mit alors  raconter succinctement, mais avec la chaleur et
l'nergie d'un homme de coeur, l'aventure du chemin et les suites que
cette aventure avait eues. A mesure qu'il avanait dans son rcit, le
visage si mobile de Loignac s'clairait de toutes les impressions que le
narrateur soulevait dans son me.

Mais lorsque Ernauton en vint  la lettre confie  ses soins par M. de
Mayenne:

-- Vous l'avez, cette lettre? s'cria M. de Loignac.

-- Oui, monsieur.

-- Diable! voil qui mrite qu'on y prenne quelque attention, rpliqua le
capitaine; attendez-moi, monsieur, ou plutt venez avec moi, je vous prie.

Ernauton se laissa conduire, et arriva derrire Loignac dans la cour aux
chevaux du Louvre.

Tout se prparait pour une sortie du roi: les quipages taient en train
de s'organiser; M. d'pernon regardait essayer deux chevaux nouvellement
venus d'Angleterre, prsent d'lisabeth  Henri: ces deux chevaux, d'une
harmonie de proportions remarquable, devaient ce jour-l mme tre attels
en premire main au carrosse du roi.

M. de Loignac, tandis qu'Ernauton demeurait  l'entre de la cour,
s'approcha de M. d'pernon et le toucha au bas de son manteau.

-- Nouvelles, monsieur le duc, dit-il; grandes nouvelles!

Le duc quitta le groupe dans lequel il se trouvait, et se rapprocha de
l'escalier par lequel le roi devait descendre.

-- Dites, monsieur de Loignac, dites.

-- M. de Carmainges arrive de par-del Orlans: M. de Mayenne est dans un
village, bless dangereusement.

Le duc poussa une exclamation.

-- Bless! rpta-t-il.

-- Et de plus, continua Loignac, il a crit  madame de Montpensier une
lettre que M. de Carmainges a dans sa poche.

-- Oh! oh! fit d'pernon. Parfandious! faites venir M. de Carmainges, que
je lui parle  lui-mme.

Loignac alla prendre par la main Ernauton, qui, ainsi que nous l'avons
dit, s'tait tenu  l'cart, par respect, pendant le colloque de ses
chefs.

-- Monsieur le duc, dit-il, voici notre voyageur.

-- Bien, monsieur. Vous avez,  ce qu'il parat, une lettre de M. le duc
de Mayenne? fit d'pernon.

-- Oui, monseigneur.

-- crite d'un petit village prs d'Orlans?

-- Oui, monseigneur.

-- Et adresse  madame de Montpensier?

-- Oui, monseigneur.

-- Veuillez me remettre cette lettre, s'il vous plat.

Et le duc tendit la main avec la tranquille ngligence d'un homme qui
croit n'avoir qu' exprimer ses volonts, quelles qu'elles soient, pour
que ses volonts soient excutes.

-- Pardon, monseigneur, dit Carmainges, mais ne m'avez-vous point dit de
vous remettre la lettre de M. le duc de Mayenne  sa soeur?

-- Sans doute.

-- Monsieur le duc ignore que cette lettre m'est confie.

-- Qu'importe!

-- Il importe beaucoup, monseigneur; j'ai donn  M. le duc ma parole que
cette lettre serait remise  la duchesse elle-mme.

-- tes-vous au roi ou  M. le duc de Mayenne?

-- Je suis au roi, monseigneur.

-- Eh bien! le roi veut voir cette lettre.

-- Monseigneur, ce n'est pas vous qui tes le roi.

-- Je crois, en vrit, que vous oubliez  qui vous parlez, monsieur de
Carmainges! dit d'pernon en plissant de colre.

-- Je me le rappelle parfaitement, monseigneur, au contraire; et c'est
pour cela que je refuse.

-- Vous refusez, vous avez dit que vous refusiez, je crois, monsieur de
Carmainges?

-- Je l'ai dit.

-- Monsieur de Carmainges, vous oubliez votre serment de fidlit.

-- Monseigneur, je n'ai jur jusqu' prsent, que je sache, fidlit qu'
une seule personne, et cette personne, c'est Sa Majest. Si le roi me
demande cette lettre, il l'aura; car le roi est mon matre, mais le roi
n'est point l.

-- Monsieur de Carmainges, dit le duc qui commenait  s'emporter
visiblement, tandis qu'Ernauton, au contraire, semblait devenir plus froid
 mesure qu'il rsistait; monsieur de Carmainges, vous tes comme tous
ceux de votre pays, aveugle dans la prosprit; votre fortune vous
blouit, mon petit gentilhomme; la possession d'un secret d'tat vous
tourdit comme un coup de massue.

-- Ce qui m'tourdit, monsieur le duc, c'est la disgrce dans laquelle je
suis prt  tomber vis--vis de Votre Seigneurie, mais non ma fortune, que
mon refus de vous obir rend, je ne le cache point, trs aventure; mais
il n'importe, je fais ce que je dois et ne ferai que cela, et nul, except
le roi, n'aura la lettre que vous me demandez, si ce n'est la personne 
qui elle est adresse.

D'pernon fit un mouvement terrible.

-- Loignac, dit-il, vous allez  l'instant mme faire conduire au cachot
M. de Carmainges.

-- Il est certain que, de cette faon, dit Carmainges, en souriant, je ne
pourrai remettre  madame de Montpensier la lettre dont je suis porteur,
tant que je resterai dans ce cachot, du moins; mais une fois sorti....

-- Si vous en sortez, toutefois, dit d'pernon.

-- J'en sortirai, monsieur,  moins que vous ne m'y fassiez assassiner,
dit Ernauton avec une rsolution qui,  mesure qu'il parlait, devenait
plus froide et plus terrible; oui, j'en sortirai, les murs sont moins
fermes que ma volont; eh bien! monseigneur, une fois sorti....

-- Eh bien! une fois sorti?

-- Eh bien! je parlerai au roi, et le roi me rpondra.

-- Au cachot, au cachot! hurla d'pernon perdant toute retenue; au cachot,
et qu'on lui prenne sa lettre.

-- Nul n'y touchera! s'cria Ernauton en faisant un bond en arrire et en
tirant de sa poitrine les tablettes de Mayenne; et je mettrai cette lettre
en morceaux, puisque je ne puis sauver cette lettre qu' ce prix; et, ce
faisant, M. le duc de Mayenne m'approuvera et Sa Majest me pardonnera.

Et en effet, le jeune homme, dans sa rsistance loyale, allait sparer en
deux morceaux la prcieuse enveloppe, quand une main arrta mollement son
bras.

Si la pression et t violente, nul doute que le jeune homme n'et
redoubl d'efforts pour anantir la lettre; mais, voyant qu'on usait de
mnagement, il s'arrta en tournant la tte sur son paule.

-- Le roi! dit-il.

En effet, le roi, sortant du Louvre, venait de descendre son escalier, et
arrt un instant sur la dernire marche, il avait entendu la fin de la
discussion, et son bras royal avait arrt le bras de Carmainges.

-- Qu'y a-t-il donc, messieurs? demanda-t-il de cette voix  laquelle il
savait donner, lorsqu'il le voulait, une puissance toute souveraine.

-- Il y a, sire, s'cria d'pernon sans se donner la peine de cacher sa
colre, il y a que cet homme, un de vos quarante-cinq, du reste il va
cesser d'en faire partie; il y a, dis-je, qu'envoy par moi en votre nom
pour surveiller M. de Mayenne pendant son sjour  Paris, il l'a suivi
jusqu'au-del d'Orlans, et l a reu de lui une lettre adresse  madame
de Montpensier.

-- Vous avez reu de M. de Mayenne une lettre pour madame de Montpensier?
demanda le roi.

-- Oui, sire, rpondit Ernauton; mais M. le duc d'pernon ne vous dit
point dans quelles circonstances.

-- Eh bien! cette lettre, demanda le roi, o est-elle?

-- Voil justement la cause du conflit, sire; M. de Carmainges refuse
absolument de me la donner, et veut la porter  son adresse: refus qui est
d'un mauvais serviteur,  ce que je pense.

Le roi regarda Carmainges.

Le jeune homme mit un genou en terre.

-- Sire, dit-il, je suis un pauvre gentilhomme, homme d'honneur, voil
tout. J'ai sauv la vie  votre messager, qu'allaient assassiner M. de
Mayenne et cinq de ses acolytes, car, en arrivant  temps, j'ai fait
tourner la chance du combat en sa faveur.

-- Et pendant ce combat, il n'est rien arriv  M. de Mayenne? demanda le
roi.

-- Si fait, sire, il a t bless, et mme grivement.

-- Bon! dit le roi; aprs?

-- Aprs, sire?

-- Oui.

-- Votre messager, qui parat avoir des motifs particuliers de haine
contre M. de Mayenne....

Le roi sourit.

-- Votre messager, sire, voulait achever son ennemi, peut-tre en avait-il
le droit; mais j'ai pens qu'en ma prsence  moi, c'est--dire en
prsence d'un homme dont l'pe appartient  Votre Majest, cette
vengeance devenait un assassinat politique, et....

Ernauton hsita.

-- Achevez, dit le roi.

-- Et j'ai sauv M. de Mayenne de votre messager, comme j'avais sauv
votre messager de M. de Mayenne.

D'pernon haussa les paules, Loignac mordit sa longue moustache, le roi
demeura froid.

-- Continuez, dit-il.

M. de Mayenne, rduit  un seul compagnon, les quatre autres ont t tus,
M. de Mayenne, rduit, dis-je,  un seul compagnon, ne voulant pas se
sparer de lui, ignorant que j'tais  Votre Majest, s'est fi  moi et
m'a recommand de porter une lettre  sa soeur. J'ai cette lettre, la
voici: je l'offre  Votre Majest, sire, pour qu'elle en dispose comme
elle disposerait de moi. Mon honneur m'est cher, sire; mais du moment o
j'ai, pour rpondre  ma conscience, la garantie de la volont royale, je
fais abngation de mon honneur, il est entre bonnes mains.

Ernauton, toujours  genoux, tendit les tablettes au roi.

Le roi les repoussa doucement de la main.

-- Que disiez-vous donc, d'pernon? M. de Carmainges est un honnte homme
et un fidle serviteur.

-- Moi, sire, fit d'pernon, Votre Majest demande ce que je disais?

-- Oui; n'ai-je donc pas entendu le mot de cachot? Mordieu! tout au
contraire, quand on rencontre par hasard un homme comme M. de Carmainges,
il faudrait parler, comme chez les anciens Romains, de couronnes et de
rcompenses. La lettre est toujours  celui qui la porte, duc, ou  celui
 qui on la porte.

D'pernon s'inclina en grommelant.

-- Vous porterez votre lettre, monsieur de Carmainges.

-- Mais sire, songez  ce qu'elle peut renfermer, dit d'pernon. Ne jouons
pas  la dlicatesse, lorsqu'il s'agit de la vie de Votre Majest.

-- Vous porterez votre lettre, monsieur de Carmainges, reprit le roi, sans
rpondre  son favori.

-- Merci, sire, dit Carmainges en se retirant.

-- O la portez-vous?

-- A madame la duchesse de Montpensier; je croyais avoir eu l'honneur de
le dire  Votre Majest.

-- Je m'explique mal. A quelle adresse, voulais-je dire? est-ce  l'htel
de Guise,  l'htel Saint-Denis ou  Bel....

Un regard de d'pernon arrta le roi.

-- Je n'ai aucune instruction particulire de M. de Mayenne  ce sujet,
sire; je porterai la lettre  l'htel de Guise, et l je saurai o est
madame de Montpensier.

-- Alors vous vous mettrez en qute de la duchesse?

-- Oui, sire.

-- Et l'ayant trouve?

-- Je lui rendrai mon message.

-- C'est cela. Maintenant, monsieur de Carmainges.... Et le roi regarda
fixement le jeune homme.

-- Sire?

-- Avez-vous jur ou promis autre chose  M. de Mayenne que de remettre
cette lettre aux mains de sa soeur.

-- Non, sire.

-- Vous n'avez point promis, par exemple, insista le roi, quelque chose
comme le secret sur l'endroit o vous pourriez rencontrer la duchesse?

-- Non, sire, je n'ai rien promis de pareil.

-- Je vous imposerai donc une seule condition, monsieur.

-- Sire, je suis l'esclave de Votre Majest.

-- Vous rendrez cette lettre  madame de Montpensier, et aussitt cette
lettre rendue, vous viendrez me rejoindre  Vincennes o je serai ce soir.

-- Oui, sire.

-- Et o vous me rendrez un compte fidle o vous aurez trouv la
duchesse.

-- Sire, Votre Majest peut y compter.

-- Sans autre explication ni confidence, entendez-vous?

-- Sire, je le promets.

-- Quelle imprudence! fit le duc d'pernon; oh! sire!

-- Vous ne vous connaissez pas en hommes, duc, ou du moins en certains
hommes. Celui-ci est loyal envers Mayenne, donc il sera loyal envers moi.

-- Envers vous, sire! s'cria Ernauton, je serai plus que loyal, je serai
dvou.

-- Maintenant, d'pernon, dit le roi, pas de querelles ici, et vous allez
 l'instant mme pardonner  ce brave serviteur ce que vous regardiez
comme un manque de dvoment, et ce que je regarde, moi, comme une preuve
de loyaut.

-- Sire, dit Carmainges, M. le duc d'pernon est un homme trop suprieur
pour ne pas avoir vu au milieu de ma dsobissance  ses ordres,
dsobissance dont je lui exprime tous mes regrets, combien je le respecte
et l'aime; seulement, j'ai fait, avant toute chose, ce que je regardais
comme mon devoir.

-- Parfandious! dit le duc en changeant de physionomie avec la mme
mobilit qu'un homme qui et t ou mis un masque, voil une preuve qui
vous fait honneur, mon cher Carmainges, et vous tes en vrit un joli
garon: n'est-ce pas, Loignac? Mais, en attendant, nous lui avons fait une
belle peur.

Et le duc clata de rire.

Loignac tourna ses talons pour ne pas rpondre: il ne se sentait pas, tout
Gascon qu'il tait, la force de mentir avec la mme effronterie que son
illustre chef.

-- C'tait une preuve? dit le roi avec doute; tant mieux, d'pernon, si
c'tait une preuve; mais je ne vous conseille pas ces preuves-l avec
tout le monde, trop de gens y succomberaient.

-- Tant mieux! rpta  son tour Carmainges, tant mieux, monsieur le duc,
si c'est une preuve; je suis sr alors des bonnes grces de monseigneur.

Mais, tout en disant ces paroles, le jeune homme paraissait aussi peu
dispos  croire que le roi.

-- Eh bien, maintenant que tout est fini, messieurs, dit Henri, partons.

D'pernon s'inclina.

-- Vous venez avec moi, duc?

-- C'est--dire que j'accompagne Votre Majest  cheval; c'est l'ordre
qu'elle a donn, je crois?

-- Oui. Qui tiendra l'autre portire? demanda Henri.

-- Un serviteur dvou de Votre Majest, dit d'pernon: M. de Sainte-
Maline. Et il regarda l'effet que ce nom produisait sur Ernauton.

Ernauton demeura impassible.

-- Loignac, ajouta-t-il, appelez M. de Sainte-Maline.

-- Monsieur de Carmainges, dit le roi, qui comprit l'intention du duc
d'pernon, vous allez faire votre commission, n'est-ce pas, et revenir
immdiatement  Vincennes?

-- Oui, sire.

Et, Ernauton, malgr toute sa philosophie, partit assez heureux de ne
point assister au triomphe qui allait si fort rjouir le coeur ambitieux
de Sainte-Maline.




XL

LES SEPT PCHS DE MADELEINE


Le roi avait jet un coup d'oeil sur ses chevaux, et les voyant si
vigoureux et si piaffants, il n'avait pas voulu courir seul le risque de
la voiture; en consquence, aprs avoir, comme nous l'avons vu, donn
toute raison  Ernauton, il avait fait signe au duc de prendre place dans
son carrosse.

Loignac et Sainte-Maline prirent place  la portire: un seul piqueur
courait en avant.

Le duc tait plac seul sur le devant de la massive machine, et le roi,
avec tous ses chiens, s'installa sur le coussin du fond.

Parmi tous ces chiens, il y avait un prfr: c'tait celui que nous lui
avons vu  la main dans sa loge de l'Htel-de-Ville, et qui avait un
coussin particulier sur lequel il sommeillait doucement.

A la droite du roi tait une table dont les pieds taient pris dans le
plancher du carrosse: cette table tait couverte de dessins enlumins que
Sa Majest dcoupait avec une adresse merveilleuse, malgr les cahots de
la voiture.

C'taient, pour la plupart, des sujets de saintet. Toutefois, comme 
cette poque il se faisait,  l'endroit de la religion, un mlange assez
tolrant des ides paennes, la mythologie n'tait pas mal reprsente
dans les dessins religieux du roi.

Pour le moment, Henri, toujours mthodique, avait fait un choix parmi tous
ces dessins, et s'occupait  dcouper la vie de Madeleine la pcheresse.

Le sujet prtait par lui-mme au pittoresque, et l'imagination du peintre
avait encore ajout aux dispositions naturelles du sujet: on y voyait
Madeleine, belle, jeune et fte; les bains somptueux, les bals et les
plaisirs de tous genres figuraient dans la collection.

L'artiste avait eu l'ingnieuse ide, comme Callot devait le faire plus
tard  propos de sa Tentation de saint Antoine, l'artiste, disons-nous,
avait eu l'ingnieuse ide de couvrir les caprices de son burin du manteau
lgitime de l'autorit ecclsiastique: ainsi chaque dessin, avec le titre
courant des sept pchs capitaux, tait expliqu par une lgende
particulire:

     Madeleine succombe au pch de la colre.

    Madeleine succombe au pch de la gourmandise.

    Madeleine succombe au pch de l'orgueil.

    Madeleine succombe au pch de la luxure. 

Et ainsi de suite jusqu'au septime et dernier pch capital.

L'image que le roi tait occup de dcouper, quand on passa la porte
Saint-Antoine, reprsentait Madeleine succombant au pch de la colre.

La belle pcheresse,  moiti couche sur des coussins, et sans autre
voile que ces magnifiques cheveux dors avec lesquels elle devait plus
tard essuyer les pieds parfums du Christ; la belle pcheresse, disons-
nous, faisait jeter  droite, dans un vivier rempli de lamproies dont on
voyait les ttes avides sortir de l'eau comme autant de museaux de
serpents, un esclave qui avait bris un vase prcieux, tandis qu' gauche
elle faisait fouetter une femme encore moins vtue qu'elle, attendu
qu'elle portait son chignon retrouss, laquelle avait, en coiffant sa
matresse, arrach quelques-uns de ces magnifiques cheveux dont la
profusion et d rendre Madeleine plus indulgente pour une faute de cette
espce.

Le fond du tableau reprsentait des chiens battus pour avoir laiss passer
impunment de pauvres mendiants cherchant une aumne, et des coqs gorgs
pour avoir chant trop clair et trop matin.

En arrivant  la Croix-Faubin, le roi avait dcoup toutes les figures de
cette image, et se disposait  passer  celle intitule:

     Madeleine succombant au pch de la gourmandise. 

Celle-ci reprsentait la belle pcheresse couche sur un de ces lits de
pourpre et d'or o les anciens prenaient leurs repas: tout ce que les
gastronomes romains connaissaient de plus recherch en viandes, en
poissons et en fruits, depuis les loirs au miel et les surmulets au
falerne, jusqu'aux langoustes de Stromboli et aux grenades de Sicile,
ornait cette table. A terre, des chiens se disputaient un faisan, tandis
que l'air tait obscurci d'oiseaux aux mille couleurs qui emportaient de
cette table bnie des figues, des fraises et des cerises, qu'ils
laissaient tomber parfois sur une population de souris qui, le nez en
l'air, attendaient cette manne qui leur tombait du ciel.

Madeleine tenait  la main, tout rempli d'une liqueur blonde comme la
topaze, un de ces verres  forme singulire comme Ptrone en a dcrit dans
le festin de Trimalcion.

Tout proccup de cette oeuvre importante, le roi s'tait content de
lever les yeux en passant devant le prieur des Jacobins, dont la cloche
sonnait vpres  toute vole.

Aussi toutes les portes et toutes les fentres du susdit prieur taient-
elles fermes si bien, qu'on et pu le croire inhabit, si l'on n'et
entendu retentir dans l'intrieur du monument les vibrations de la cloche.

Ce coup d'oeil donn, le roi se remit activement  ses dcoupures.

Mais, cent pas plus loin, un observateur attentif lui et vu jeter un coup
d'oeil plus curieux que le premier sur une maison de belle apparence qui
bordait la route  gauche, et qui, btie au milieu d'un charmant jardin,
ouvrait sa grille de fer aux lances dores sur la grande route.

Cette maison de campagne se nommait Bel-Esbat.

Tout au contraire du couvent des Jacobins, Bel-Esbat avait toutes ses
fentres ouvertes,  l'exception d'une seule devant laquelle retombait une
jalousie.

Au moment o le roi passa, cette jalousie prouva un imperceptible
frmissement.

Le roi changea un coup d'oeil et un sourire avec d'pernon, puis se remit
 attaquer un autre pch capital.

Celui-l, c'tait le pch de la luxure.

L'artiste l'avait reprsent avec de si effrayantes couleurs, il avait
stigmatis le pch avec tant de courage et de tnacit, que nous n'en
pourrons citer qu'un trait; encore ce trait est-il tout pisodique.

L'ange gardien de Madeleine s'envolait tout effray au ciel, en cachant
ses yeux de ses deux mains.

Cette image, pleine de minutieux dtails, absorbait tellement l'attention
du roi, qu'il continuait d'aller sans remarquer certaine vanit qui se
prlassait  la portire gauche de son carrosse.

C'tait grand dommage, car Sainte-Maline tait bien heureux et bien fier
sur son cheval.

Lui, si prs du roi, lui, cadet de Gascogne,  porte d'entendre Sa
Majest le roi trs chrtien, lorsqu'il disait  son chien:

-- Tout beau! master Love, vous m'obsdez.

Ou  M. le duc d'pernon, colonel gnral de l'infanterie du royaume:

-- Duc, voil, ce me semble, des chevaux qui me vont rompre le cou.

De temps en temps cependant, comme pour faire tomber son orgueil, Sainte-
Maline regardait  l'autre portire Loignac, que l'habitude des honneurs
rendait indiffrent  ces honneurs mmes, et alors trouvant que ce
gentilhomme tait plus beau avec sa mine calme et son maintien
militairement modeste, qu'il ne pouvait l'tre, lui, avec tous ses airs de
capitan, Sainte-Maline essayait de se modrer; mais bientt certaines
penses rendaient  sa vanit son froce panouissement.

-- On me voit, on me regarde, disait-il, et l'on se demande: Quel est cet
heureux gentilhomme qui accompagne le roi?

Au train dont on allait et qui ne justifiait gure les apprhensions du
roi, le bonheur de Sainte-Maline devait durer longtemps, car les chevaux
d'lisabeth, chargs de pesants harnais tout ouvrs d'argent et de
passementerie, emprisonns dans des traits pareils  ceux de l'arche de
David, n'avanaient pas rapidement dans la direction de Vincennes.

Mais comme il s'enorgueillissait trop, quelque chose comme un
avertissement d'en haut vint temprer sa joie, quelque chose de triste
pardessus tout pour lui: il entendit le roi prononcer le nom d'Ernauton.

Deux ou trois fois, en deux ou trois minutes, le roi pronona ce nom.

Il et fallu  chaque fois voir Sainte-Maline se pencher pour saisir au
vol cette intressante nigme.

Mais, comme toutes les choses vritablement intressantes, l'nigme
demeurait interrompue par un incident ou par un bruit.

Le roi poussait quelque exclamation qui lui tait arrache par le chagrin
d'avoir donn a certain endroit de son image un coup de ciseau hasardeux,
ou bien par une injonction de se taire, adresse avec toute la tendresse
possible  master Love, lequel jappait avec la prtention exagre, mais
visible, de faire autant de bruit qu'un dogue.

Le fait est que de Paris  Vincennes le nom d'Ernauton fut prononc au
moins six fois par le roi, et au moins quatre fois par le duc, sans que
Sainte-Maline pt comprendre  quel propos avaient eu lieu ces dix
rptitions.

Il se figura, on aime toujours  se leurrer, qu'il ne s'agissait de la
part du roi que de demander la cause de la disparition du jeune homme, et
de la part de d'pernon que de raconter cette cause prsume ou relle.

Enfin l'on arrive  Vincennes.

Il restait encore au roi trois pchs  dcouper. Aussi, sous le prtexte
spcieux de se livrer  cette grave occupation, Sa Majest,  peine
descendue de voiture, s'enferma-t-elle dans sa chambre.

Il faisait la bise la plus froide du monde: aussi, Sainte-Maline
commenait-il  s'accommoder dans une grande chemine o il comptait se
rchauffer, et dormir en se rchauffant, lorsque Loignac lui posa la main
sur l'paule.

-- Vous tes de corve aujourd'hui, lui dit-il de cette voix brve qui
n'appartient qu' l'homme qui, ayant beaucoup obi, sait  son tour se
faire obir; vous dormirez donc un autre soir: ainsi debout, monsieur de
Sainte-Maline.

-- Je veillerai quinze jours de suite, s'il le faut, monsieur, rpondit
celui-ci.

-- Je suis fch de n'avoir personne sous la main, dit Loignac en faisant
semblant de chercher autour de lui.

-- Monsieur, interrompit Sainte-Maline, il est inutile que vous vous
adressiez  un autre; s'il le faut, je ne dormirai pas d'un mois.

-- Oh! nous ne serons pas si exigeants que cela; tranquillisez-vous.

-- Que faut il faire, monsieur?

-- Remonter  cheval et retourner  Paris.

-- Je suis prt; j'ai mis mon cheval tout sell au rtelier.

-- C'est bien. Vous irez droit au logis des quarante-cinq.

-- Oui, monsieur.

-- L, vous rveillerez tout le monde, mais de telle faon, qu'except les
trois chefs que je vais vous dsigner, nul ne sache o l'on va ni ce que
l'on va faire.

-- J'obirai ponctuellement  ces premires instructions.

-- Voici les autres:

Vous laisserez quatorze de ces messieurs  la porte Saint-Antoine;

Quinze autres  moiti chemin;

Et vous ramnerez ici les quatorze autres.

-- Regardez cela comme fait, monsieur de Loignac; mais  quelle heure
faudra-t-il sortir de Paris?

-- A la nuit tombante.

-- A cheval ou  pied?

-- A cheval.

-- Quelles armes?

-- Toutes: dague, pe et pistolets.

-- Cuirasss?

-- Cuirasss.

-- Le reste de la consigne, monsieur?

-- Voici trois lettres: une pour M. de Chalabre, une pour M. de Biran, une
pour vous. M. de Chalabre commandera la premire escouade, M. de Biran la
seconde, vous la troisime.

-- Bien, monsieur.

-- On n'ouvrira ces lettres que sur le terrain, quand sonneront six
heures. M. de Chalabre ouvrira la sienne porte Saint-Antoine, M. de Biran
 la Croix-Faubin, vous  la porte du donjon.

-- Faudra-t-il venir vite?

-- De toute la vitesse de vos chevaux, sans donner de soupons cependant,
ni se faire remarquer. Pour sortir de Paris, chacun prendra une porte
diffrente: M. de Chalabre, la porte Bourdelle; M. de Biran, la porte du
Temple; vous, qui avez le plus de chemin  faire, vous prendrez la route
directe, c'est--dire la porte Saint-Antoine.  -- Bien, monsieur.

-- Le surplus des instructions est dans ces trois lettres. Allez donc.

Sainte-Maline salua et fit un mouvement pour sortir.

-- A propos, reprit Loignac, d'ici  la Croix-Faubin, allez aussi vite que
vous voudrez; mais de la Croix-Faubin  la barrire, allez au pas. Vous
avez encore deux heures avant qu'il ne fasse nuit; c'est plus de temps
qu'il ne vous en faut.

-- A merveille, monsieur.

-- Avez-vous bien compris, et voulez-vous que je vous rpte l'ordre?

-- C'est inutile, monsieur.

-- Bon voyage, monsieur de Sainte-Maline.

Et Loignac, tranant ses perons, rentra dans les appartements.

-- Quatorze dans la premire troupe, quinze dans la seconde et quinze dans
la troisime, il est vident qu'on ne compte pas sur Ernauton, et qu'il ne
fait plus partie des quarante-cinq.

Sainte-Maline, tout gonfl d'orgueil, fit sa commission en homme
important, mais exact.  Une demi-heure aprs son dpart de Vincennes, et
toutes les instructions de Loignac suivies  la lettre, il franchissait la
barrire.

Un quart d'heure aprs, il tait au logis des quarante-cinq.

La plupart de ces messieurs savouraient dj dans leurs chambres la vapeur
du souper qui fumait aux cuisines respectives de leurs mnagres.

Ainsi, la noble Lardille de Chavantrade avait prpar un plat de mouton
aux carottes, avec force pices, c'est--dire  la mode de Gascogne, plat
succulent auquel, de son ct, Militor donnait quelques soins, c'est--
dire quelques coups d'une fourchette de fer  l'aide de laquelle il
exprimentait le degr de cuisson des viandes et des lgumes.

Ainsi, Pertinax de Montcrabeau, avec l'aide de ce singulier domestique
qu'il ne tutoyait pas et qui le tutoyait, Pertinax de Montcrabeau, disons-
nous, exerait, pour une escouade  frais communs, ses propres talents
culinaires. La gamelle fonde par cet habile administrateur runissait
huit associs qui mettaient chacun six sous par repas.

M. de Chalabre ne mangeait jamais ostensiblement: on et cru  un tre
mythologique plac par sa nature en dehors de tous les besoins.

Ce qui faisait douter de sa nature divine, c'tait sa maigreur.

Il regardait djeuner, dner et souper ses compagnons, comme un chat
orgueilleux qui ne veut pas mendier, mais qui a faim cependant, et qui,
pour apaiser sa faim, se lche les moustaches. Il est cependant juste de
dire que lorsqu'on lui offrait, et on lui offrait rarement, il refusait,
ayant, disait-il, les derniers morceaux  la bouche, et les morceaux
n'taient jamais moins que perdreaux, faisans, bartavelles, mauviettes,
pts de coqs de bruyre et de poissons fins.  Le tout avait t
habilement arros  profusion de vins d'Espagne et de l'Archipel des
meilleurs crs, tels que Malaga, Chypre et Syracuse.

Toute cette socit, comme on voit, disposait  sa guise de l'argent de Sa
Majest Henri III.

Au reste, on pouvait juger le caractre de chacun d'aprs l'aspect de son
petit logement. Les uns aimaient les fleurs, et cultivaient dans un grs
brch, sur sa fentre, quelque maigre rosier ou quelque scabieuse
jaunissante; d'autres avaient, comme le roi, le got des images sans avoir
son habilet  les dcouper; d'autres enfin, en vritables chanoines,
avaient introduit dans le logis la gouvernante ou la nice.

M. d'pernon avait dit tout bas  Loignac que les quarante-cinq n'habitant
pas l'intrieur du Louvre, il pouvait fermer les yeux l-dessus, et
Loignac fermait les yeux.

[Illustration: Loignac.]

Nanmoins, lorsque la trompette avait sonn, tout ce monde devenait soldat
et esclave d'une discipline rigoureuse, sautait  cheval et se tenait prt
 tout.

A huit heures on se couchait l'hiver,  dix heures l't; mais quinze
seulement dormaient, quinze autres ne dormaient que d'un oeil, et les
autres ne dormaient pas du tout.

Comme il n'tait que cinq heures et demie du soir, Sainte-Maline trouva
son monde debout, et dans les dispositions les plus gastronomiques de la
terre.

Mais d'un seul mot il renversa toutes les cuelles.

-- A cheval, messieurs! dit-il.

Et laissant tout le commun des martyrs  la confusion de cette manoeuvre,
il expliqua l'ordre  messieurs de Biran et de Chalabre.

Les uns, tout en bouclant leurs ceinturons et en agrafant leurs cuirasses,
entassrent quelques larges bouches humectes par un grand coup de vin;
les autres, dont le souper tait moins avanc, s'armrent avec
rsignation.

M. de Chalabre seul, en serrant le ceinturon de son pe d'un ardillon,
prtendit avoir soup depuis plus d'une heure.

On fit l'appel.

Quarante-quatre seulement, y compris Sainte-Maline, rpondirent.

-- M. Ernauton de Carmainges manque, dit M. de Chalabre, dont c'tait le
tour d'exercer les fonctions de fourrier.

Une joie profonde emplit le coeur de Sainte-Maline et reflua jusqu' ses
lvres qui grimacrent un sourire, chose rare chez cet homme au
temprament sombre et envieux.

En effet, aux yeux de Sainte-Maline, Ernauton se perdait immanquablement
par cette absence, sans raison, au moment d'une expdition de cette
importance.

Les quarante-cinq, ou plutt les quarante-quatre partirent donc, chaque
peloton par la route qui lui tait indique, c'est--dire M. de Chalabre,
avec treize hommes, par la porte Bourdelle;

M. de Biran, avec quatorze, par la porte du Temple;

Et enfin, Sainte-Maline, avec quatorze autres, par la porte Saint-Antoine.




XLI

BEL-ESBAT


Il est inutile de dire qu'Ernauton, que Sainte-Maline croyait si bien
perdu, poursuivait au contraire le cours inattendu de sa fortune
ascendante.

Il avait d'abord calcul tout naturellement que la duchesse de
Montpensier, qu'il tait charg de retrouver, devait tre  l'htel de
Guise, du moment o elle tait  Paris.

Ernauton se dirigea donc d'abord vers l'htel de Guise.

Lorsque, aprs avoir frapp  la grande porte qui lui fut ouverte avec une
extrme circonspection, il demanda l'honneur d'une entrevue avec madame la
duchesse de Montpensier, il lui fut d'abord cruellement ri au nez.

Puis, comme il insista, il lui fut dit qu'il devait savoir que Son Altesse
habitait Soissons et non Paris.

Ernauton s'attendait  cette rception: elle ne le troubla donc point.

-- Je suis dsespr de cette absence, dit-il, j'avais une communication
de la plus haute importance  faire  Son Altesse de la part de M. le duc
de Mayenne.

-- De la part de M. le duc de Mayenne? fit le portier, et qui donc vous a
charg de cette communication?

-- M. le duc de Mayenne lui-mme.

-- Charg! lui, le duc! s'cria le portier avec un tonnement
admirablement jou; et o cela vous a-t-il charg de cette communication?
M. le duc n'est pas plus  Paris que madame la duchesse.

-- Je le sais bien, rpondit Ernauton; mais moi aussi je pouvais n'tre
pas  Paris; moi aussi, je puis avoir rencontr M. le duc ailleurs qu'
Paris; sur la route de Blois, par exemple.

-- Sur la route de Blois? reprit le portier un peu plus attentif.

-- Oui, sur cette route il peut m'avoir rencontr et m'avoir charg d'un
message pour madame de Montpensier.

Une lgre inquitude apparut sur le visage de l'interlocuteur, lequel,
comme s'il et craint qu'on ne fort sa consigne, tenait toujours la
porte entrebille.

-- Alors, demanda-t-il, ce message?...

-- Je l'ai.

-- Sur vous?

-- L, dit Ernauton en frappant sur son pourpoint.

Le fidle serviteur attacha sur Ernauton un regard investigateur.

-- Vous dites que vous avez ce message sur vous? demanda-t-il.

-- Oui, monsieur.

-- Et que ce message est important?

-- De la plus haute importance.

-- Voulez-vous me le faire apercevoir seulement?

-- Volontiers.

Et Ernauton tira de sa poitrine la lettre de M. de Mayenne.

-- Oh! oh! quelle encre singulire! fit le portier.

-- C'est du sang, rpliqua flegmatiquement Ernauton.

Le serviteur plit  ces mots, et plus encore sans doute  cette ide que
ce sang pouvait tre celui de M. de Mayenne.

En ce temps, il y avait disette d'encre, mais grande abondance de sang
vers; il en rsultait que souvent les amants crivaient  leurs
matresses, et les parents  leurs familles, avec le liquide le plus
communment rpandu.

-- Monsieur, dit le serviteur avec grande hte, j'ignore si vous trouverez
 Paris ou dans les environs de Paris madame la duchesse de Montpensier;
mais, en tout cas, veuillez vous rendre sans retard  une maison du
faubourg Saint-Antoine qu'on appelle Bel-Esbat et qui appartient  madame
la duchesse; vous la reconnatrez, vu qu'elle est la premire  main
gauche en allant  Vincennes, aprs le couvent des Jacobins; trs
certainement vous trouverez l quelque personne au service de madame la
duchesse et assez avance dans son intimit pour qu'elle puisse vous dire
o madame la duchesse se trouve en ce moment.

-- Fort bien, dit Ernauton, qui comprit que le serviteur n'en pouvait ou
n'en voulait pas dire davantage, merci.

-- Au faubourg Saint-Antoine, insista le serviteur: tout le monde connat
et vous indiquera Bel-Esbat, quoiqu'on ignore peut-tre qu'il appartient 
madame de Montpensier; madame de Montpensier ayant achet cette maison
depuis peu de temps, et pour se mettre en retraite.

Ernauton fit un signe de tte et tourna vers le faubourg Saint-Antoine.

Il n'eut aucune peine  trouver, sans demander mme aucun renseignement,
cette maison de Bel-Esbat, contigu au prieur des Jacobins.

Il agita la clochette, la porte s'ouvrit.

-- Entrez, lui dit-on.

Il entra et la porte se referma derrire lui.

Une fois introduit, on parut attendre qu'il pronont quelque mot d'ordre;
mais, comme il se contentait de regarder autour de lui, on lui demanda ce
qu'il dsirait.

-- Je dsire parler  madame la duchesse, dit le jeune homme.

-- Et pourquoi venez-vous chercher madame la duchesse  Bel-Esbat? demanda
le valet.

-- Parce que, rpliqua Ernauton, le portier de l'htel de Guise m'a
renvoy ici.

-- Madame la duchesse n'est pas plus  Bel-Esbat qu' Paris, rpliqua le
valet.

-- Alors, dit Ernauton, je remettrai  un moment plus propice 
m'acquitter envers elle de la commission dont m'a charg M. le duc de
Mayenne.

-- Pour elle, pour madame la duchesse?

-- Pour madame la duchesse.

-- Une commission de M. le duc de Mayenne?

-- Oui.

Le valet rflchit un instant.

-- Monsieur, dit-il, je ne puis prendre sur moi de vous rpondre; mais
j'ai ici un suprieur qu'il convient que je consulte. Veuillez attendre.

-- Que voil des gens bien servis, mordieu! dit Ernauton. Quel ordre,
quelle consigne, quelle exactitude! Certes, ce sont des gens dangereux que
les gens qui peuvent avoir besoin de se garder ainsi. On n'entre pas chez
messieurs de Guise comme au Louvre, il s'en faut; aussi commence-je 
croire que ce n'est pas le vrai roi de France que je sers.

Et il regarda autour de lui: la cour tait dserte; mais toutes les portes
des curies ouvertes, comme si l'on attendait quelque troupe qui n'et
qu' entrer et  prendre ses quartiers.

Ernauton fut interrompu dans son examen par le valet qui rentra: il tait
suivi d'un autre valet.

-- Confiez-moi votre cheval, monsieur, et suivez mon camarade, dit-il;
vous allez trouver quelqu'un qui pourra vous rpondre beaucoup mieux que
je ne puis le faire, moi.

Ernauton suivit le valet, attendit un instant dans une espce
d'antichambre, et bientt aprs, sur l'ordre qu'avait t prendre le
serviteur, fut introduit dans une petite salle voisine, o travaillait 
une broderie une femme vtue sans prtention, quoique avec une sorte
d'lgance.

Elle tournait le dos  Ernauton.

-- Voici le cavalier qui se prsente de la part de M. de Mayenne, madame,
dit le laquais.

Elle fit un mouvement.

Ernauton poussa un cri de surprise.

-- Vous, madame! s'cria-t-il en reconnaissant  la fois et son page et
son inconnue de la litire, sous cette troisime transformation.

-- Vous! s'cria  son tour la dame, en laissant tomber son ouvrage et en
regardant Ernauton.

Puis faisant un signe au laquais:

-- Sortez, dit-elle.

-- Vous tes de la maison de madame la duchesse de Montpensier, madame?
demanda Ernauton avec surprise.

-- Oui, fit l'inconnue; mais vous, vous, monsieur, comment apportez-vous
ici un message de M. de Mayenne?

-- Par une suite de circonstances que je ne pouvais prvoir et qu'il
serait trop long de vous raconter, dit Ernauton avec une circonspection
extrme.

-- Oh! vous tes discret, monsieur, continua la dame en souriant.

-- Toutes les fois qu'il le faut, oui, madame.

-- C'est que je ne vois point ici occasion  discrtion si grande, fit
l'inconnue; car, en effet, si vous apportez rellement un message de la
personne que vous dites....

Ernauton fit un mouvement.

-- Oh! ne nous fchons pas; si vous apportez en effet un message de la
personne que vous dites, la chose est assez intressante pour qu'en
souvenir de notre liaison, tout phmre qu'elle soit, vous nous disiez
quel est ce message.

La dame mit dans ces derniers mots toute la grce enjoue, caressante et
sductrice que peut mettre une jolie femme dans sa requte.

-- Madame, rpondit Ernauton, vous ne me ferez pas dire ce que je ne sais
pas.

-- Et encore moins ce que vous ne voulez pas dire.

-- Je ne me prononce point, madame, reprit Ernauton en s'inclinant.

-- Faites comme il vous plaira  l'gard des communications verbales,
monsieur.

-- Je n'ai aucune communication verbale  faire, madame; toute ma mission
consiste  remettre une lettre  Son Altesse.

-- Eh bien! alors cette lettre, dit la dame inconnue en tendant la main.

-- Cette lettre? reprit Ernauton.

-- Veuillez nous la remettre.

-- Madame, dit Ernauton, je croyais avoir eu l'honneur de vous faire
connatre que cette lettre tait adresse  madame la duchesse de
Montpensier.

-- Mais, la duchesse absente, reprit impatiemment la dame, c'est moi qui
la reprsente ici; vous pouvez donc....

-- Je ne puis.

-- Vous dfiez-vous de moi, monsieur?

-- Je le devrais, madame, dit le jeune homme avec un regard  l'expression
duquel il n'y avait point  se tromper; mais malgr le mystre de votre
conduite, vous m'avez inspir, je l'avoue, d'autres sentiments que ceux
dont vous parlez.

-- En vrit! s'cria la dame en rougissant quelque peu sous le regard
enflamm d'Ernauton.

Ernauton s'inclina.

-- Faites-y attention, monsieur le messager, dit-elle en riant, vous me
faites une dclaration d'amour.

-- Mais, oui, madame, dit Ernauton, je ne sais si je vous reverrai jamais,
et, en vrit, l'occasion m'est trop prcieuse pour que je la laisse
chapper.

[Illustration: Mayneville.]

-- Alors, monsieur, je comprends.

-- Vous comprenez que je vous aime, madame, c'est chose fort facile 
comprendre, en effet.

-- Non, je comprends comment vous tes venu ici.

-- Ah! pardon, madame, dit Ernauton,  mon tour, c'est moi qui ne
comprends plus.

-- Oui, je comprends qu'ayant le dsir de me revoir vous avez pris un
prtexte pour vous introduire ici.

-- Moi, madame, un prtexte! Ah! vous me jugez mal; j'ignorais que je
dusse jamais vous revoir, et j'attendais tout du hasard, qui dj deux
fois m'avait jet sur votre chemin; mais prendre un prtexte, moi, jamais!
Je suis un trange esprit, allez, et je ne pense pas en toute chose comme
tout le monde.

-- Oh! oh! vous tes amoureux, dites-vous, et vous auriez des scrupules
sur la faon de revoir la personne que vous aimez? Voil qui est trs
beau, monsieur, fit la dame avec un certain orgueil railleur; eh bien! je
m'en tais doute que vous aviez des scrupules.

-- Et  quoi, madame, s'il vous plat? demanda Ernauton.

-- L'autre jour vous m'avez rencontre; j'tais en litire; vous m'avez
reconnue, et cependant vous ne m'avez pas suivie.

-- Prenez garde, madame, dit Ernauton, vous avouez que vous avez fait
attention  moi.

-- Ah! le bel aveu vraiment! Ne nous sommes-nous pas vus dans des
circonstances qui me permettent,  moi surtout, de mettre la tte hors de
ma portire quand vous passez? Mais non, monsieur s'est loign au grand
galop, aprs avoir pouss un ah! qui m'a fait tressaillir au fond de ma
litire.

-- J'tais forc de m'loigner, madame.

-- Par vos scrupules?

-- Non, madame, par mon devoir.

-- Allons, allons, dit en riant la dame, je vois que vous tes un amoureux
raisonnable, circonspect, et qui craignez surtout de vous compromettre.

-- Quand vous m'auriez inspir certaines craintes, madame, rpliqua
Ernauton, y aurait-il rien d'tonnant  cela? Est-ce l'habitude, dites-
moi, qu'une femme s'habille en homme, force les barrires et vienne voir
carteler en Grve un malheureux, et cela avec force gesticulations plus
qu'incomprhensibles, dites?

La dame plit lgrement, puis cacha pour ainsi dire sa pleur sous un
sourire.

Ernauton poursuivit.

-- Est-il naturel, enfin, que cette dame, aussitt qu'elle a pris cet
trange plaisir, ait peur d'tre arrte, et fuie comme une voleuse, elle
qui est au service de madame de Montpensier, princesse puissante, quoique
assez mal en cour?

Cette fois, la dame sourit encore, mais avec une ironie plus marque.

-- Vous avez peu de perspicacit, monsieur, malgr votre prtention  tre
observateur, dit-elle, car, avec un peu de sens, en vrit, tout ce qui
vous parat obscur vous et t expliqu  l'instant mme. N'tait-il pas
bien naturel d'abord que madame la duchesse de Montpensier s'intresst au
sort de M. de Salcde,  ce qu'il dirait,  ses rvlations fausses ou
vraies, fort propres  compromettre toute la maison de Lorraine? et si
cela tait naturel, monsieur, l'tait-il moins que cette princesse envoyt
une personne, sre, intime, dans laquelle elle pouvait avoir toute
confiance, pour assister  l'excution, et constater _de visu_, comme on
dit au palais, les moindres dtails de l'affaire? Eh bien! cette personne,
monsieur, c'tait moi, moi, la confidente intime de Son Altesse.
Maintenant, voyons, croyez-vous que je pusse aller en Grve avec des
habits de femme? Croyez-vous enfin que je pusse rester indiffrente,
maintenant que vous connaissez ma position prs de la duchesse, aux
souffrances du patient et  ses vellits de rvlations?

-- Vous avez parfaitement raison, madame, dit Ernauton en s'inclinant, et
maintenant, je vous le jure, j'admire autant votre esprit et votre logique
que, tout  l'heure, j'admirais votre beaut.

-- Grand merci, monsieur. Or,  prsent que nous nous connaissons l'un et
l'autre, et que voil les choses bien expliques entre nous, donnez-moi la
lettre, puisque la lettre existe et n'est point un simple prtexte.

-- Impossible, madame.

L'inconnue fit un effort pour ne pas s'irriter.

-- Impossible? rpta-t-elle.

-- Oui, impossible, car j'ai jur  M. le duc de Mayenne de ne remettre
cette lettre qu' madame la duchesse de Montpensier elle-mme.

-- Dites plutt, s'cria la dame, commenant  s'abandonner  son
irritation, dites plutt que cette lettre n'existe pas; dites que, malgr
vos prtendus scrupules, cette lettre n'a t que le prtexte de votre
entre ici; dites que vous vouliez me revoir, et voil tout. Eh bien!
monsieur, vous tes satisfait: non-seulement vous tes entr ici, non-
seulement vous m'avez revue, mais encore vous m'avez dit que vous
m'adoriez.

-- En cela comme dans tout le reste, madame, je vous ai dit la vrit. --
Eh bien! soit, vous m'adorez, vous m'avez voulu voir, vous m'avez vue, je
vous ai procur un plaisir en change d'un service. Nous sommes quittes,
adieu.

-- Je vous obirai, madame, dit Ernauton, et puisque vous me congdiez, je
me retire.

Cette fois, la dame s'irrita tout de bon.

-- Oui-d, dit-elle, mais si vous me connaissez, moi, je ne vous connais
pas, vous. Ne vous semble-t-il pas ds lors que vous avez sur moi trop
d'avantages? Ah! vous croyez qu'il suffit d'entrer, sous un prtexte
quelconque, chez une princesse quelconque, car vous tes ici chez madame
de Montpensier, monsieur, et de dire: J'ai russi dans ma perfidie, je me
retire. Monsieur, ce trait-l n'est pas d'un galant homme.

-- Il me semble, madame, dit Ernauton, que vous qualifiez bien durement ce
qui serait tout au plus une supercherie d'amour, si ce n'tait, comme j'ai
eu l'honneur de vous le dire, une affaire de la plus haute importance et
de la plus pure vrit. Je nglige de relever vos dures expressions,
madame, et j'oublie absolument tout ce que j'ai pu vous dire d'affectueux
et de tendre, puisque vous tes si mal dispose  mon gard. Mais je ne
sortirai pas d'ici sous le poids des fcheuses imputations que vous me
faites subir. J'ai en effet une lettre de M. de Mayenne  remettre 
madame de Montpensier, et cette lettre la voici, elle est crite de sa
main, comme vous pouvez le voir  l'adresse.

Ernauton tendit la lettre  la dame, mais sans la quitter.

L'inconnue y jeta les yeux et s'cria:

-- Son criture! du sang!

Sans rien rpondre, Ernauton remit la lettre dans sa poche, salua une
dernire fois avec sa courtoisie habituelle, et ple, la mort dans le
coeur, il retourna vers l'entre de la salle.

Cette fois on courut aprs lui, et, comme Joseph, on le saisit par son
manteau.

-- Plat-il, madame? dit-il.

-- Par piti, monsieur, pardonnez, s'cria la dame, pardonnez; serait-il
arriv quelque accident au duc?  -- Que je pardonne ou non, madame, dit
Ernauton, c'est tout un; quant  cette lettre, puisque vous ne me demandez
votre pardon que pour la lire, et que madame de Montpensier seule la
lira....

-- Eh! malheureux insens que tu es, s'cria la duchesse avec une fureur
pleine de majest, ne me reconnais-tu pas, ou plutt ne me devines-tu pas
pour la matresse suprme, et vois-tu ici briller les yeux d'une servante?
Je suis la duchesse de Montpensier; cette lettre, remets-la moi.  -- Vous
tes la duchesse! s'cria Ernauton en reculant pouvant.  -- Eh! sans
doute. Allons, allons, donne; ne vois-tu pas que j'ai hte de savoir ce
qui est arriv  mon frre?

Mais, au lieu d'obir, comme s'y attendait la duchesse, le jeune homme,
revenu de sa premire surprise, se croisa les bras.

-- Comment voulez-vous que je croie  vos paroles, dit-il, vous dont la
bouche m'a dj menti deux fois?

Ces yeux, que la duchesse avait dj invoqus  l'appui de ses paroles,
lancrent deux clairs mortels; mais Ernauton en soutint bravement la
flamme.

-- Vous doutez encore! Il vous faut des preuves quand j'affirme! s'cria
la femme imprieuse en dchirant  beaux ongles ses manchettes de
dentelles.

-- Oui, madame, rpondit froidement Ernauton.

L'inconnue se prcipita vers un timbre qu'elle pensa briser, tant fut
violent le coup dont elle le frappa.

La vibration retentit stridente par tous les appartements, et avant que
cette vibration ft teinte un valet parut.

-- Que veut madame? demanda le valet.

L'inconnue frappa du pied avec rage.

-- Mayneville, dit-elle, je veux Mayneville. N'est-il donc pas ici?

-- Si fait, madame.

-- Eh bien! qu'il vienne donc alors!

Le valet s'lana hors de la chambre; une minute aprs Mayneville entrait
prcipitamment.

-- A vos ordres, madame, dit Mayneville.

-- Madame! et depuis quand m'appelle-t-on simplement madame, monsieur de
Mayneville? fit la duchesse exaspre.  -- Aux ordres de Votre Altesse,
reprit Mayneville inclin et surpris jusqu' l'bahissement.

-- C'est bien! dit Ernauton, car j'ai l en face un gentilhomme, et s'il
me fait un mensonge, par le ciel! au moins, je saurai  qui m'en prendre.

-- Vous croyez donc enfin? dit la duchesse.

-- Oui, madame, je crois, et comme preuve, voici la lettre.  Et le jeune
homme, en s'inclinant, remit  madame de Montpensier cette lettre si
longtemps dispute.

[Illustration: Par piti, Monsieur, pardonnez. -- PAGE 47.]




XLII


LA LETTRE DE M. DE MAYENNE


La duchesse s'empara de la lettre, l'ouvrit et lut avidement, sans mme
chercher  dissimuler les impressions qui se succdaient sur sa
physionomie, comme des nuages sur le fond d'un ciel d'ouragan.

Lorsqu'elle eut fini, elle tendit  Mayneville, aussi inquiet qu'elle-
mme, la lettre apporte par Ernauton; cette lettre tait ainsi conue:

     Ma soeur, j'ai voulu moi-mme faire les affaires d'un capitaine ou
    d'un matre d'armes: j'ai t puni.

    J'ai reu un bon coup d'pe du drle que vous savez, et avec lequel
    je suis depuis longtemps en compte. Le pis de tout cela, c'est qu'il
    m'a tu cinq hommes, desquels Boularon et Desnoises, c'est--dire deux
    de mes meilleurs; aprs quoi il s'est enfui.

    Il faut dire qu'il a t fort aid dans cette victoire par le
    porteur de cette prsente, jeune homme charmant, comme vous pouvez
    voir; je vous le recommande: c'est la discrtion mme.

    Un mrite qu'il aura auprs de vous, je prsume, ma trs chre
    soeur, c'est d'avoir empch que mon vainqueur ne me coupt la tte,
    lequel vainqueur en avait grande envie, m'ayant arrach mon masque
    pendant que j'tais vanoui et m'ayant reconnu.

    Ce cavalier si discret, ma soeur, je vous recommande de dcouvrir son
    nom et sa profession; il m'est suspect, tout en m'intressant. A
    toutes mes offres de service, il s'est content de rpondre que le
    matre qu'il sert ne le laisse manquer de rien.

    Je ne puis vous en dire davantage sur son compte, car je vous dis tout
    ce que j'en sais; il prtend ne pas me connatre. Observez ceci.

    Je souffre beaucoup, mais sans danger de la vie, je crois. Envoyez-moi
    vite mon chirurgien; je suis, comme un cheval, sur la paille. Le
    porteur vous dira l'endroit.

    Votre affectionn frre,

    MAYENNE. 

Cette lettre acheve, la duchesse et Mayneville se regardrent, aussi
tonns l'un que l'autre.

La duchesse rompit la premire ce silence, qui et fini par tre
interprt d'Ernauton.

-- A qui, demanda la duchesse, devons-nous le signal service que vous
nous avez rendu, monsieur?

-- A un homme qui, chaque fois qu'il le peut, madame, vient au secours du
plus faible contre le plus fort.

-- Voulez-vous me donner quelques dtails, monsieur? insista madame de
Montpensier.

Ernauton raconta tout ce qu'il savait et indiqua la retraite du duc.
Madame de Montpensier et Mayneville l'coutrent avec un intrt facile 
comprendre.

Puis lorsqu'il eut fini:

-- Dois-je esprer, monsieur, demanda la duchesse, que vous continuerez la
besogne si bien commence et que vous vous attacherez  notre maison?

Ces mots, prononcs de ce ton gracieux que la duchesse savait si bien
prendre dans l'occasion, renfermaient un sens bien flatteur aprs l'aveu
qu'Ernauton avait fait  la dame d'honneur de la duchesse; mais le jeune
homme, laissant de ct tout amour-propre, rduisit ces mots  leur
signification de pure curiosit.

Il voyait bien que dcliner son nom et ses qualits, c'tait ouvrir les
yeux de la duchesse sur les suites de cet vnement; il devinait bien
aussi que le roi, en lui faisant sa petite condition d'une rvlation du
sjour de la duchesse, avait autre chose en vue qu'un simple
renseignement.

Deux intrts se combattaient donc en lui: homme amoureux, il pouvait
sacrifier l'un; homme d'honneur, il ne pouvait abandonner l'autre.

La tentation devait tre d'autant plus forte qu'en avouant sa position
prs du roi, il gagnait une norme importance dans l'esprit de la
duchesse, et que ce n'tait pas une mince considration pour un jeune
homme venant droit de Gascogne, que d'tre important pour une duchesse de
Montpensier.

Sainte-Maline n'y et pas rsist une seconde.

Toutes ces rflexions afflurent  l'esprit de Carmainges, et n'eurent
d'autre influence que de le rendre un peu plus orgueilleux, c'est--dire
un peu plus fort.

C'tait beaucoup que d'tre en ce moment-l quelque chose, beaucoup pour
lui, alors que certainement on l'avait bien un peu pris pour jouet.

La duchesse attendait donc sa rponse  cette question qu'elle lui avait
faite: tes-vous dispos  vous attacher  notre maison?

-- Madame, dit Ernauton, j'ai dj eu l'honneur de dire  M. de Mayenne
que mon matre est un bon matre, et me dispense, par la faon dont il me
traite, d'en chercher un meilleur.

-- Mon frre me dit dans sa lettre, monsieur, que vous avez sembl ne
point le reconnatre. Comment, ne l'ayant point reconnu l-bas, vous tes-
vous servi de son nom pour pntrer jusqu' moi?

-- M. de Mayenne paraissait dsirer garder son incognito, madame; je n'ai
pas cru devoir le reconnatre, et il y avait, en effet, un inconvnient 
ce que l-bas les paysans chez lesquels il est log, sachent  quel
illustre bless ils ont donn l'hospitalit. Ici, cet inconvnient
n'existait plus; au contraire, le nom de M. de Mayenne pouvant m'ouvrir
une voie jusqu' vous, je l'ai invoqu: dans ce cas, comme dans l'autre,
je crois avoir agi en galant homme.

Mayneville regarda la duchesse, comme pour lui dire:

-- Voil un esprit dli, madame.

La duchesse comprit  merveille.

Elle regarda Ernauton en souriant.

-- Nul ne se tirerait mieux d'une mauvaise question, dit-elle, et vous
tes, je dois l'avouer, homme de beaucoup d'esprit.

-- Je ne vois pas d'esprit dans ce que j'ai l'honneur de vous dire,
madame, rpondit Ernauton.

-- Enfin, monsieur, dit la duchesse avec une sorte d'impatience, ce que je
vois de plus clair dans tout cela, c'est que vous ne voulez rien dire.

Peut-tre ne rflchissez-vous point assez que la reconnaissance est un
lourd fardeau pour qui porte mon nom; que je suis femme, et que vous
m'avez deux fois rendu service, et que si je voulais bien savoir votre nom
ou plutt qui vous tes....

-- A merveille, madame, je sais que vous apprendrez facilement tout cela;
mais vous l'apprendrez d'un autre que de moi, et moi je n'aurai rien dit.

-- Il a raison toujours, dit la duchesse en arrtant sur Ernauton un
regard qui dut, s'il fut saisi dans toute son expression, faire plus de
plaisir au jeune homme que jamais regard ne lui en avait fait.

Aussi n'en demanda-t-il pas davantage, et pareil au gourmet qui se lve de
table quand il croit avoir bu le meilleur vin du repas, Ernauton salua et
demanda son cong  la duchesse sur cette bonne manifestation.

-- Ainsi, monsieur, voil tout ce que vous ayez  me dire? demanda la
duchesse.

-- J'ai fait ma commission, rpliqua le jeune homme; il ne me reste donc
plus qu' prsenter mes trs humbles hommages  Votre Altesse.

La duchesse le suivit des yeux sans lui rendre son salut; puis, lorsque la
porte se fut referme derrire lui:

-- Mayneville, dit-elle en frappant du pied, faites suivre ce garon.

-- Impossible, madame, rpondit celui-ci, tout notre monde est sur pied;
moi-mme, j'attends l'vnement; c'est un mauvais jour pour faire autre
chose que ce que nous avons dcid de faire.

-- Vous avez raison, Mayneville; en vrit, je suis folle; mais plus
tard....

-- Oh! plus tard, c'est autre chose;  votre aise, madame.

-- Oui, car il m'est suspect comme  mon frre.

-- Suspect ou non, reprit Mayneville, c'est un brave garon, et les braves
gens sont rares. Il faut avouer que nous avons du bonheur; un tranger, un
inconnu qui nous tombe du ciel pour nous rendre un service pareil.

-- N'importe, n'importe, Mayneville; si nous sommes obligs de
l'abandonner en ce moment, surveillez-le plus tard au moins.

-- Eh! madame, plus tard, dit Mayneville, nous n'aurons plus besoin, je
l'espre, de surveiller personne.

-- Allons, dcidment, je ne sais ce que je dis ce soir; vous avez raison,
Mayneville, je perds la tte.

-- Il est permis  un gnral comme vous, madame, d'tre proccup  la
veille d'une action dcisive.

-- C'est vrai. Voici la nuit, Mayneville, et le Valois revient de
Vincennes  la nuit.

-- Oh! nous avons du temps devant nous; il n'est pas huit heures, madame,
et nos hommes ne sont point encore arrivs d'ailleurs.

-- Tous ont bien le mot, n'est-ce pas?

-- Tous.

-- Ce sont des gens srs?

-- prouvs, madame.

-- Comment viennent-ils?

-- Isols, en promeneurs.

-- Combien en attendez-vous?

-- Cinquante; c'est plus qu'il n'en faut; comprenez donc, outre ces
cinquante hommes, nous avons deux cents moines qui valent autant de
soldats, si toutefois ils ne valent pas mieux.

-- Aussitt que nos hommes seront arrivs, faites ranger vos moines sur la
route.

-- Ils sont dj prvenus, madame, ils intercepteront le chemin, les
ntres pousseront la voiture sur eux, la porte du couvent sera ouverte et
n'aura qu' se refermer sur la voiture.

-- Allons souper alors, Mayneville, cela nous fera passer le temps. Je
suis d'une telle impatience, que je voudrais pousser l'aiguille de la
pendule.

-- L'heure viendra, soyez tranquille.

-- Mais nos hommes, nos hommes?

-- Ils seront ici  l'heure; huit heures viennent de sonner  peine, il
n'y a point de temps perdu.

-- Mayneville, Mayneville, mon pauvre frre me demande son chirurgien; le
meilleur chirurgien, le meilleur topique pour la blessure de Mayenne, ce
serait une mche des cheveux du Valois tonsur, et l'homme qui lui
porterait ce prsent, Mayneville, cet homme-l serait sr d'tre le
bienvenu.

-- Dans deux heures, madame, cet homme partira pour aller trouver notre
cher duc dans sa retraite; sorti de Paris en fuyard, il y rentrera en
triomphateur.

-- Encore un mot, Mayneville, fit la duchesse en s'arrtant sur le seuil
de la porte.

-- Lequel, madame?

-- Nos amis de Paris sont-ils prvenus?

-- Quels amis?

-- Nos ligueurs.

-- Dieu m'en prserve, madame. Prvenir un bourgeois, c'est sonner le
bourdon de Notre-Dame. Le coup fait, songez donc qu'avant que personne en
sache rien, nous avons cinquante courriers  expdier, et alors, le
prisonnier sera en sret dans le clotre; alors, nous pourrons nous
dfendre contre une arme.

S'il le faut alors, nous ne risquerons plus rien et nous pourrons crier
sur les toits du couvent: Le Valois est  nous!

-- Allons, allons, vous tes un homme habile et prudent, Mayneville, et le
Barnais a bien raison de vous appeler Mneligue. Je comptais bien faire
un peu ce que vous venez de dire; mais c'tait confus. Savez-vous que ma
responsabilit est grande, Mayneville, et que jamais, dans aucun temps,
femme n'aura entrepris et achev oeuvre pareille  celle que je rve?

-- Je le sais bien, madame, aussi je ne vous conseille qu'en tremblant.

-- Donc, je me rsume, reprit la duchesse avec autorit: les moines arms
sous leurs robes?

-- Ils le sont.

-- Les gens d'pe sur la route?

-- Ils doivent y tre  cette heure.

-- Les bourgeois prvenus aprs l'vnement?

-- C'est l'affaire de trois courriers; en dix minutes, Lachapelle-Marteau,
Brigard et Bussy-Leclerc sont prvenus; ceux-l de leur ct prviendront
les autres.

-- Faites d'abord tuer ces deux grands nigauds que nous avons vus passer
aux portires; cela fait qu'ensuite nous raconterons l'vnement selon
qu'il sera plus avantageux  nos intrts de le raconter.

-- Tuer ces pauvres diables, fit Mayneville; vous croyez qu'il est
ncessaire qu'on les tue, madame?

-- Loignac? voil-t-il pas une belle perte!

-- C'est un brave soldat.

-- Un mchant garon de fortune; c'est comme cet autre escogriffe qui
chevauchait  gauche de la voiture avec ses yeux de braise et sa peau
noire.

-- Ah! celui-l j'y rpugnerai moins, je ne le connais pas; d'ailleurs je
suis de votre avis, madame, et il possde une assez mchante mine.

-- Vous me l'abandonnez alors? dit la duchesse en riant.

-- Oh! de bon coeur, madame.

-- Grand merci, en vrit.

-- Mon Dieu, madame, je ne discute pas; ce que j'en dis, c'est toujours
pour votre renomme  vous et pour la moralit du parti que nous
reprsentons. -- C'est bien, c'est bien, Mayneville, on sait que vous tes
un homme vertueux, et l'on vous en signera le certificat, si la chose est
ncessaire. Vous ne serez pour rien dans toute cette affaire, ils auront
dfendu le Valois et auront t tus en le dfendant. Vous, ce que je vous
recommande, c'est ce jeune homme.

-- Quel jeune homme?

-- Celui qui sort d'ici; voyez s'il est bien parti, et si ce n'est pas
quelque espion qui nous est dpch par nos ennemis.

-- Madame, dit Mayneville, je suis  vos ordres.

Il alla au balcon, entr'ouvrit les volets, passa sa tte et essaya de voir
au dehors.

-- Oh! la sombre nuit! dit-il.

-- Bonne, excellente nuit, reprit la duchesse; d'autant meilleure qu'elle
est plus sombre: aussi, bon courage, mon capitaine.

-- Oui; mais nous ne verrons rien, madame, et pour vous cependant il est
important de voir.

-- Dieu, dont nous dfendons les intrts, voit pour nous, Mayneville.

Mayneville qui, on peut le croire du moins, n'tait pas aussi confiant que
madame de Montpensier en l'intervention de Dieu dans les affaires de ce
genre, Mayneville se remit  la fentre, et, regardant autant qu'il tait
possible de le faire dans l'obscurit, demeura immobile.

-- Voyez-vous passer du monde? demanda la duchesse en teignant les
lumires par prcaution.

-- Non, mais j'entends marcher des chevaux.

-- Allons, allons, ce sont eux, Mayneville. Tout va bien.

Et la duchesse regarda si elle avait toujours  sa ceinture la fameuse
paire de ciseaux d'or qui devait jouer un si grand rle dans l'histoire.




XLII

COMMENT DOM MODESTE GORENFLOT BNIT LE ROI A SON PASSAGE DEVANT LE PRIEUR
DES JACOBINS


Ernauton sortit le coeur assez gros, mais la conscience assez tranquille;
il avait eu ce singulier bonheur de dclarer son amour  une princesse, et
de faire, par la conversation importante qui lui avait immdiatement
succd, oublier sa dclaration, juste assez pour qu'elle ne ft pas de
tort au prsent et qu'elle portt fruit pour l'avenir.

Ce n'est pas le tout, il avait encore eu la chance de ne pas trahir le
roi, de ne pas trahir M. de Mayenne et de ne point se trahir lui-mme.

Donc il tait content, mais il dsirait encore beaucoup de choses, et,
parmi ces choses, un prompt retour  Vincennes pour informer le roi.

Puis, le roi inform, pour se coucher et songer.

Songer, c'est le bonheur suprme des gens d'action, c'est le seul repos
qu'ils se permettent.

Aussi  peine hors la porte de Bel-Esbat, Ernauton mit-il son cheval au
galop; puis  peine eut-il encore fait cent pas au galop de ce compagnon
si bien prouv depuis quelques jours, qu'il se vit tout  coup arrt par
un obstacle que ses yeux, blouis par la lumire de Bel-Esbat et encore
mal habitus  l'obscurit, n'avaient pu apercevoir et ne pouvaient
mesurer.

C'tait tout simplement un gros de cavaliers qui, des deux cts de la
route, se refermant sur le milieu, l'entouraient et lui mettaient sur la
poitrine une demi-douzaine d'pes et autant de pistolets et de dagues.

C'tait beaucoup pour un homme seul.

-- Oh! oh! dit Ernauton, on vole sur le chemin  une lieue de Paris; peste
soit du pays! Le roi a un mauvais prvt; je lui donnerai le conseil de le
changer.

-- Silence, s'il vous plat, dit une voix qu'Ernauton crut reconnatre;
votre pe, vos armes, et faisons vite.

Un homme prit la bride du cheval, deux autres dpouillrent Ernauton de
ses armes.

-- Peste! quels habiles gens! murmura Ernauton.

Puis se retournant vers ceux qui l'arrtaient:

-- Messieurs, dit-il, vous me ferez au moins la grce de m'apprendre....

-- Eh! mais, c'est M. de Carmainges, dit le dtrousseur principal, celui-
l mme qui venait de saisir l'pe du jeune homme et qui la tenait
encore.

-- M. de Pincorney! s'cria Ernauton. Oh! fi! le vilain mtier que vous
faites l!

-- J'ai dit silence, rpta la voix du chef retentissante  quelques pas;
qu'on mne cet homme au dpt.

-- Mais monsieur de Sainte-Maline, dit Perducas de Pincorney, cet homme
que nous venons d'arrter....

-- Eh bien?

-- C'est notre compagnon, M. Ernauton de Carmainges.

-- Ernauton ici! s'cria Sainte-Maline plissant de colre; lui, que fait-
il l?

-- Bonsoir, messieurs, dit tranquillement Carmainges: je ne croyais pas,
je l'avoue, me trouver en si bonne compagnie.

Sainte-Maline resta muet.

-- Il parat qu'on m'arrte, continua Ernauton; car je ne prsume point
que vous me dvalisiez.

-- Diable! diable! grommela Sainte-Maline, l'vnement n'tait pas prvu.

-- De mon ct non plus, je vous jure, dit en riant Carmainges.

-- C'est embarrassant; voyons, que faites-vous sur la route?

-- Si je vous faisais cette question, monsieur de Sainte-Maline, me
rpondriez-vous?

-- Non.

-- Trouvez bon alors que j'agisse comme vous agiriez.

-- Alors vous ne voulez pas dire ce que vous faisiez sur la route?

Ernauton sourit, mais ne rpondit pas.

-- Ni o vous alliez?

Mme silence.

-- Alors, monsieur, dit Sainte-Maline, puisque vous ne vous expliquez
point, je suis forc de vous traiter en homme ordinaire.

-- Faites, monsieur; seulement je vous prviens que vous rpondrez de ce
que vous aurez fait.

-- A M. de Loignac?

-- A plus haut que cela.

-- A M. d'pernon?

-- A plus haut encore.

-- Eh bien! soit, j'ai ma consigne, et je vais vous envoyer  Vincennes.

-- A Vincennes!  merveille! c'est l que j'allais, monsieur.

-- Je suis heureux, monsieur, dit Sainte-Maline, que ce petit voyage cadre
si bien avec vos intentions.

Deux hommes, le pistolet au poing, s'emparrent aussitt du prisonnier,
qu'ils conduisirent  deux autres hommes placs  cinq cents pas des
premiers. Ces deux autres en firent autant, et de cette sorte Ernauton
eut, jusque dans la cour mme du donjon, la socit de ses camarades.

Dans cette cour, Carmainges aperut cinquante cavaliers dsarms, qui,
l'oreille basse et la pleur au front, entours de cent cinquante chevau-
lgers venus de Nogent et de Brie, dploraient leur mauvaise fortune et
s'attendaient  un vilain dnoment d'une entreprise si bien commence.

C'taient nos quarante-cinq qui, pour leur entre en fonctions, avaient
pris tous ces hommes, les uns par ruse, les autres de vive force; tantt
en s'unissant dix contre deux ou trois, tantt en accostant gracieusement
les cavaliers qu'ils devinaient tre redoutables, et en leur prsentant 
brle-pourpoint le pistolet, quand les autres croyaient tout simplement
rencontrer des camarades et recevoir une politesse.

Il en rsultait que pas un combat n'avait t livr, pas un cri profr,
et qu'en une rencontre de huit contre vingt, un chef de ligueurs qui avait
port la main  son poignard pour se dfendre et ouvert la bouche pour
crier, avait t billonn, presque touff et escamot par les quarante-
cinq avec l'agilit que met un quipage de navire  faire filer un cble
entre les doigts d'une chane d'hommes.

Or, pareille chose et bien rjoui Ernauton s'il l'et connue; mais le
jeune homme voyait, mais ne comprenait pas, ce qui rembrunit un peu son
existence pendant dix minutes.

Cependant lorsqu'il eut reconnu tous les prisonniers auxquels on
l'agrgeait:

-- Monsieur, dit-il  Sainte-Maline, je vois que vous tiez prvenu de
l'importance de ma mission, et, qu'en galant compagnon, vous avez eu peur
pour moi d'une mauvaise rencontre, ce qui vous a dtermin  prendre la
peine de me faire escorter; maintenant, je puis vous le dire, vous aviez
grande raison; le roi m'attend et j'ai d'importantes choses  lui dire.
J'ajouterai mme que comme, sans vous, je ne fusse probablement point
arriv, j'aurai l'honneur de dire au roi ce que vous avez fait pour le
bien de son service.

Sainte-Maline rougit comme il avait pli; mais il comprit, en homme
d'esprit qu'il tait quand quelque passion ne l'aveuglait point,
qu'Ernauton disait vrai et qu'il tait attendu. On ne plaisantait pas avec
MM. de Loignac et d'pernon; il se contenta donc de rpondre:

-- Vous tes libre, monsieur Ernauton; enchant d'avoir pu vous tre
agrable.

Ernauton s'lana hors des rangs et monta les degrs qui conduisaient  la
chambre du roi.

Sainte-Maline l'avait suivi des yeux, et,  moiti de l'escalier, il put
voir Loignac qui accueillait M. de Carmainges et lui faisait signe de
continuer sa route.

Loignac de son ct descendit; il venait procder au dpouillement de la
prise.

Il se trouva, et ce fut Loignac qui constata ce fait, que la route,
devenue libre, grce  l'arrestation des cinquante hommes, serait libre
jusqu'au lendemain, puisque l'heure o ces cinquante hommes devaient se
trouver runis  Bel-Esbat tait passe.

Il n'y avait donc plus pril pour le roi  revenir  Paris.

Loignac comptait sans le couvent des Jacobins et sans l'artillerie et la
mousqueterie des bons pres.

Ce dont d'pernon tait parfaitement inform, lui, par Nicolas Poulain.

Aussi, quand Loignac vint dire  son chef: -- Monsieur, les chemins sont
libres, d'pernon lui rpliqua-il:

-- C'est bien. L'ordre du roi est que les quarante-cinq fassent trois
pelotons; un devant et un de chaque ct des portires; peloton assez
serr pour que le feu, s'il y a feu par hasard, n'atteigne pas le
carrosse.

-- Trs bien, rpondit Loignac avec l'impassibilit du soldat; mais, quant
 dire feu, comme je ne vois pas de mousquets, je ne prvois pas de
mousquetades.

-- Aux Jacobins, monsieur, vous ferez serrer les rangs, dit d'pernon.

Ce dialogue fut interrompu par le mouvement qui s'oprait sur l'escalier.

C'tait le roi qui descendait, prt  partir: il tait suivi de quelques
gentilshommes parmi lesquels, avec un serrement de coeur facile 
comprendre, Sainte-Maline reconnut Ernauton.

-- Messieurs, demanda le roi, mes braves quarante-cinq sont-ils runis?

-- Oui, sire, dit d'pernon en lui montrant un groupe de cavaliers qui se
dessinait sous les votes.

-- Les ordres ont t donns?

-- Et seront suivis, sire.

-- Alors partons, dit Sa Majest.

Loignac fit sonner le boute-selle.

L'appel fait  voix basse, il se trouva que les quarante-cinq taient
runis, pas un ne manquait.

On confia aux chevau-lgers le soin d'emprisonner les gens de Mayneville
et de la duchesse, avec dfense, sous peine de mort, de leur adresser une
seule parole.

Le roi monta dans son carrosse et plaa son pe nue  ct de lui.

M. d'pernon jura parfandious! et essaya galamment si la sienne jouait
bien au fourreau.

Neuf heures sonnaient au donjon: l'on partit.

Une heure aprs le dpart d'Ernauton, M. de Mayneville tait encore  la
fentre, d'o nous l'avons vu essayer, mais vainement, de suivre la route
du jeune homme dans la nuit; seulement, cette heure coule, il tait
beaucoup moins tranquille, et surtout un peu plus enclin  esprer le
secours de Dieu, car il commenait  croire que le secours des hommes lui
manquait.

Pas un de ses soldats n'avait paru: la route, silencieuse et noire, ne
retentissait,  des intervalles loigns, que du bruit de quelques chevaux
dirigs  toute bride sur Vincennes.

A ce bruit, M. Mayneville et la duchesse essayaient de plonger leurs
regards dans les tnbres pour reconnatre leurs gens, pour deviner une
partie de ce qui se passait, ou savoir la cause de leur retard.

Mais, ces bruits teints, tout rentrait dans le silence.

Ce va-et-vient perptuel, sans aucun rsultat, avait fini par inspirer 
Mayneville une telle inquitude, qu'il avait fait monter  cheval un des
gens de la duchesse, avec ordre d'aller s'informer auprs du premier
peloton de cavaliers qu'il rencontrerait.

Le messager n'tait point revenu.

Ce que voyant l'impatiente duchesse, elle en avait envoy un second, qui
n'tait pas plus revenu que le premier.

-- Notre officier, dit alors la duchesse, toujours dispose  voir les
choses en beau, notre officier aura craint de n'avoir pas assez de monde,
et il garde comme renfort les gens que nous lui envoyons; c'est prudent,
mais inquitant.

-- Inquitant, oui, fort inquitant, rpondit Mayneville, dont les yeux ne
quittaient pas l'horizon profond et sombre.

-- Mayneville, que peut-il donc tre arriv?

-- Je vais montera cheval moi-mme, et nous le saurons, madame. Et
Mayneville fit un mouvement pour sortir.

-- Je vous le dfends, s'cria la duchesse en le retenant, Mayneville; qui
donc resterait prs de moi? qui donc connatrait tous nos officiers, tous
nos amis, quand le moment sera venu? Non, non, demeurez, Mayneville; on se
forge des apprhensions bien naturelles, quand il s'agit d'un secret de
cette importance; mais, en vrit, le plan tait trop bien combin, et
surtout tenu trop secret pour ne pas russir.

-- Neuf heures, dit Mayneville rpondant  sa propre impatience, plutt
qu'aux paroles de la duchesse; eh! voil les jacobins qui sortent de leur
couvent et qui se rangent le long des murs de la cour; peut-tre ont-ils
quelque avis particulier, eux.

-- Silence! s'cria la duchesse en tendant la main vers l'horizon.

-- Quoi?

-- Silence, coutez!

On commenait d'entendre au loin un roulement pareil  celui du tonnerre.

-- C'est la cavalerie, s'cria la duchesse, ils nous l'amnent, ils nous
l'amnent!

Et passant, selon son caractre emport, de l'apprhension la plus cruelle
 la joie la plus folle, elle battit des mains en criant: Je le tiens! je
le tiens!

Mayneville couta encore.

-- Oui, dit-il, oui, c'est un carrosse qui roule et des chevaux qui
galopent.

Et il commanda  pleine voix:

-- Hors les murs, mes pres, hors les murs! Aussitt la grande grille du
prieur s'ouvrit prcipitamment, et, dans un bel ordre, sortirent les cent
moines arms,  la tte desquels marchait Borrome.

Ils prirent position en travers de la route.

On entendit alors la voix de Gorenflot qui criait:

-- Attendez-moi! attendez-moi donc! il est important que je sois  la tte
du chapitre pour recevoir dignement Sa Majest.

-- Au balcon, sire prieur! au balcon! s'cria Borrome; vous savez bien
que vous devez nous dominer tous. L'criture a dit: Tu les domineras comme
le cdre domine l'hysope!

-- C'est vrai, dit Gorenflot, c'est vrai; j'avais oubli que j'eusse
choisi ce poste; heureusement que vous tes l pour me faire souvenir,
frre Borrome, heureusement!

Borrome donna un ordre tout bas, et quatre frre, sous prtexte d'honneur
et de crmonie, vinrent flanquer le digne prieur  son balcon.

Bientt la route, qui faisait un coude  quelque distance du prieur, se
trouva illumine d'une quantit de flambeaux, grce auxquels la duchesse
et Mayneville purent voir reluire des cuirasses et briller des pes.

Incapable de se modrer, elle cria:

-- Descendez, Mayneville, et vous me l'amnerez tout li, tout escort de
gardes!

-- Oui, oui, madame, dit le gentilhomme avec distraction; mais une chose
m'inquite.

-- Laquelle?

-- Je n'entends pas le signal convenu.

-- A quoi bon le signal, puisqu'on le tient?

-- Mais on ne devait l'arrter qu'ici, en face du prieur, ce me semble,
insista Mayneville.

-- Ils auront trouv plus loin l'occasion meilleure.

-- Je ne vois pas notre officier.

-- Je le vois, moi.

-- O?

-- Cette plume rouge!

-- Eh bien?

-- C'est M. d'pernon! M. d'pernon, l'pe  la main!

-- On lui a laiss son pe?

-- Par la mort! il commande.

-- A nos gens? Il y a donc trahison?

-- Eh! madame, ce ne sont pas nos gens.

-- Vous tes fou, Mayneville.

En ce moment Loignac,  la tte du premier peloton des quarante-cinq,
brandissant une large pe, cria: Vive le roi!

-- Vive le roi! rpondirent avec leur formidable accent gascon les
quarante-cinq dans l'enthousiasme.

La duchesse plit et tomba sur le rebord de la croise, comme si elle
allait s'vanouir.

Mayneville, sombre et rsolu, mit l'pe  la main. Il ignorait si, en
passant, ces hommes n'allaient pas envahir la maison.

Le cortge avanait toujours comme une trombe de bruit et de lumire. Il
avait atteint Bel-Esbat, il allait atteindre le prieur.

Borrome fit trois pas en avant. Loignac poussa son cheval droit  ce
moine, qui semblait sous sa robe de laine lui offrir le combat.

Mais Borrome, en homme de tte, vit que tout tait perdu, et prit 
l'instant mme son parti.

-- Place! place! cria rudement Loignac, place au roi!

Borrome, qui avait tir son pe sous sa robe, remit sous sa robe son
pe au fourreau.

Gorenflot, lectris par les cris, par le bruit des armes, bloui par le
flamboiement des torches, tendit sa dextre puissante, et l'index et le
mdium tendus, bnit le roi du haut de son balcon.

Henri, qui se penchait  la portire, le vit et le salua en souriant.

Ce sourire, preuve authentique de la faveur dont le digne prieur des
jacobins jouissait en cour, lectrisa Gorenflot, qui entonna  son tour
un: Vive le roi! avec des poumons capables de soulever les arceaux d'une
cathdrale.

Mais le reste du couvent resta muet. En effet, il attendait une tout autre
solution  ces deux mois de manoeuvres et  cette prise d'armes qui en
avait t la suite.

Mais Borrome, en vritable retre qu'il tait, avait d'un coup d'oeil
calcul le nombre des dfenseurs du roi, reconnu leur maintien guerrier.
L'absence des partisans de la duchesse lui rvlait le sort fatal de
l'entreprise: hsiter  se soumettre, c'tait tout perdre.

Il n'hsita plus, et au moment o le poitrail du cheval de Loignac allait
le heurter, il cria: Vive le roi! d'une voix presque aussi sonore que
venait de le faire Gorenflot.

Alors le couvent tout entier hurla: Vive le roi! en agitant ses armes.

-- Merci, mes rvrends pres, merci! cria la voix stridente de Henri III.

Puis il passa devant le couvent, qui devait tre le terme de sa course,
comme un tourbillon de feu, de bruit et de gloire, laissant derrire lui
Bel-Esbat dans l'obscurit.

Du haut de son balcon, cache par l'cusson de fer dor, derrire lequel
elle tait tombe  genoux, la duchesse voyait, interrogeait, dvorait
chaque visage, sur lequel les torches jetaient leur flamboyante lumire.

-- Ah! fit-elle avec un cri, en dsignant un des cavaliers de l'escorte.
Voyez! voyez, Mayneville!

-- Le jeune homme, le messager de M. le duc de Mayenne au service du roi!
s'cria celui-ci.

-- Nous sommes perdus! murmura la duchesse.

-- Il faut fuir, et promptement, madame, dit Mayneville; vainqueur
aujourd'hui, le Valois abusera demain de sa victoire.

-- Nous avons t trahis! s'cria la duchesse. Ce jeune homme nous a
trahis! Il savait tout!

Le roi tait dj loin: il avait disparu, avec toute son escorte, sous la
porte Saint-Antoine, qui s'tait ouverte devant lui et referme derrire
lui.




XLIV

COMMENT CHICOT BNIT LE ROI LOUIS XI D'AVOIR INVENT LA POSTE, ET RSOLUT
DE PROFITER DE CETTE INVENTION.


Chicot, auquel nos lecteurs nous permettront de revenir, Chicot, aprs la
dcouverte importante qu'il venait de faire en dnouant les cordons du
masque de M. de Mayenne, Chicot n'avait pas un instant  perdre pour se
jeter le plus vite possible hors du retentissement de l'aventure.

[Illustration: Henri de Navarre.]

Entre le duc et lui, c'tait dsormais, on le comprend bien, un combat 
mort. Bless dans sa chair, moins douloureusement que dans son amour-
propre, Mayenne, qui maintenant, aux anciens coups de fourreau, joignait
le rcent coup de lame, Mayenne ne pardonnerait jamais.

-- Allons! allons! s'cria le brave Gascon, en prcipitant sa course du
ct de Beaugency, c'est ici l'occasion ou jamais de faire courir sur des
chevaux de poste l'argent runi de ces trois illustres personnages, qu'on
appelle Henri de Valois, dom Modeste Gorenflot et Sbastien Chicot.

Habile comme il l'tait  mimer, non-seulement tous les sentiments, mais
encore toutes les conditions, Chicot prit  l'instant mme l'air d'un
grand seigneur, comme il avait pris, dans des conditions moins prcaires,
l'air d'un bon bourgeois. Aussi, jamais prince ne fut servi avec plus de
zle que matre Chicot, lorsqu'il eut vendu le cheval d'Ernauton, et caus
un quart d'heure avec le matre de poste.

Chicot, une fois en selle, tait rsolu de ne point s'arrter qu'il ne se
juget lui-mme en lieu de sret: il galopa donc aussi vite que voulurent
bien le lui permettre les chevaux de trente relais. Quant  lui, il
semblait fait d'acier, ne paraissant pas, au bout de soixante lieues
dvores en vingt heures, prouver la moindre fatigue.

Lorsque, grce  cette rapidit, il eut en trois jours atteint Bordeaux,
Chicot jugea qu'il lui tait parfaitement permis de reprendre quelque peu
haleine.

On peut penser, quand on galope; on ne peut mme gure faire que cela.

Chicot pensa donc beaucoup.

Son ambassade, qui prenait de la gravit au fur et  mesure qu'il
s'avanait vers le terme de son voyage, son ambassade lui apparut sous un
jour bien diffrent, sans que nous puissions dire prcisment sous quel
jour elle lui apparut.

Quel prince allait-il trouver dans cet trange Henri, que les uns
croyaient un niais, les autres un lche, tous un rengat sans consquence?

Mais son opinion  lui, Chicot, n'tait pas celle de tout le monde. Depuis
son sjour en Navarre, le caractre de Henri, comme la peau du camlon,
qui subit le reflet de l'objet sur lequel il se trouve, le caractre de
Henri, touchant le sol natal, avait prouv quelques nuances.

C'est que Henri avait su mettre assez d'espace entre la griffe royale et
cette prcieuse peau, qu'il avait si habilement sauve de tout accroc pour
ne plus redouter les atteintes.

Cependant sa politique extrieure tait toujours la mme; il s'teignait
dans le bruit gnral, teignant avec lui et autour de lui quelques noms
illustres, que, dans le monde franais, on s'tonnait de voir reflter
leur clart sur une ple couronne de Navarre. Comme  Paris, il faisait
cour assidue  sa femme, dont l'influence,  deux cents lieues de Paris,
semblait cependant tre devenue inutile. Bref, il vgtait, heureux de
vivre.

Pour le vulgaire, c'tait sujet d'hyperboliques railleries.

Pour Chicot, c'tait matire  profondes rflexions.

Lui Chicot, si peu ce qu'il paraissait tre, savait naturellement deviner
chez les autres le fond sous l'enveloppe. Henri de Navarre, pour Chicot,
n'tait donc pas encore une nigme devine, mais c'tait une nigme.

Savoir que Henri de Navarre tait une nigme et non pas un fait pur et
simple, c'tait dj beaucoup savoir. Chicot en savait donc plus que tout
le monde, en sachant, comme ce vieux sage de la Grce, qu'il ne savait
rien.

L o tout le monde se ft avanc le front haut, la parole libre, le coeur
sur les lvres, Chicot sentait donc qu'il fallait aller le coeur serr, la
parole compose, le front grim comme celui d'un acteur.

Cette ncessit de dissimulation lui fut inspire, d'abord par sa
pntration naturelle, ensuite par l'aspect des lieux qu'il parcourait.

Une fois dans la limite de cette petite principaut de Navarre, pays dont
la pauvret tait proverbiale en France, Chicot,  son grand tonnement,
cessa de voir imprime sur chaque visage, sur chaque maison, sur chaque
pierre, la dent de cette misre hideuse qui rongeait les plus belles
provinces de cette superbe France qu'il venait de quitter.

Le bcheron qui passait le bras appuy au joug de son boeuf favori; la
fille au jupon court et  la dmarche alerte, qui portait l'eau sur sa
tte  la faon des chophores antiques; le vieillard qui chantonnait une
chanson de sa jeunesse en branlant sa tte blanchie; l'oiseau familier qui
jacassait dans sa cage en picotant la mangeoire pleine; l'enfant bruni,
aux membres maigres, mais nerveux, qui jouait sur les tas de feuilles de
mas; tout parlait  Chicot une langue vivante, claire, intelligible; tout
lui criait,  chaque pas qu'il faisait en avant:

-- Vois! on est heureux ici!

Parfois, au bruit des roues criant dans les chemins creux, Chicot
prouvait des terreurs subites. Il se rappelait les lourdes artilleries
qui dfonaient les chemins de la France. Mais au dtour du chemin, le
chariot du vendangeur lui apparaissait charg de tonnes pleines et
d'enfants  la face rougie. Lorsque de loin un canon d'arquebuse lui
faisait ouvrir l'oeil, derrire une haie de figuiers ou de pampres, Chicot
songeait aux trois embuscades qu'il avait si heureusement franchies. Ce
n'tait pourtant qu'un chasseur suivi de ses grands chiens, traversant la
plaine giboyeuse en bartavelles et en coqs de bruyre.

Quoiqu'on ft avanc dans la saison et que Chicot et laiss Paris plein
de brume et de frimas, il faisait beau, il faisait chaud. Les grands
arbres qui n'avaient point encore perdu leurs feuilles, que, dans le Midi,
ils ne perdent jamais entirement, les grands arbres versaient du haut de
leurs dmes rougissants une ombre bleue sur la terre crayeuse. Les
horizons fins, purs et dgrads de nuances, miroitaient dans les rayons du
soleil, tout diaprs de villages aux blanches maisons.

Le paysan barnais, au bret inclin sur l'oreille, piquait dans les
prairies ces petits chevaux de trois cus qui bondissent infatigables sur
leurs jarrets d'acier, font vingt lieues d'une traite et, jamais trills,
jamais couverts, se secouent en arrivant au but, et vont brouter dans la
premire touffe de bruyre venue, leur unique, leur suffisant repas.

-- Ventre de biche! disait Chicot, je n'ai jamais vu la Gascogne si riche.
Le Barnais vit comme un coq en pte.

Puisqu'il est si heureux, il y a toute raison de croire, comme le dit son
frre le roi de France, qu'il est... bon; mais il ne l'avouera peut-tre
pas, lui. En vrit, quoique traduite en latin, la lettre me gne encore;
j'ai presque envie de la retraduire en grec.

Mais, bah! je n'ai jamais entendu dire que Henriot, comme l'appelait son
frre Charles IX, st le latin. Je lui ferai de ma traduction latine une
traduction franaise _expurgata_, comme on dit  la Sorbonne.

Et Chicot, tout en faisant ces rflexions tout bas, s'informait tout haut
o tait le roi.

Le roi tait  Nrac. D'abord on l'avait cru  Pau, ce qui avait engag
notre messager  pousser jusqu' Mont-de-Marsan; mais, arriv l, la
topographie de la cour avait t rectifie, et Chicot avait pris  gauche
pour rejoindre la route de Nrac, qu'il trouva pleine de gens revenant du
march de Condom.

On lui apprit, -- Chicot, on se le rappelle, fort circonspect quand il
s'agissait de rpondre aux questions des autres, Chicot tait fort
questionneur, -- on lui apprit, disons-nous, que le roi de Navarre menait
fort joyeuse vie, et qu'il ne se reposait point dans ses perptuelles
transitions d'un amour  l'autre.

Chicot avait fait, par les chemins, l'heureuse rencontre d'un jeune prtre
catholique, d'un marchand de moutons et d'un officier, qui se tenaient
fort bonne compagnie depuis Mont-de-Marsan, et devisaient avec force
bombances, partout o l'on s'arrtait.

Ces gens lui parurent, par cette association toute de hasard, reprsenter
merveilleusement la Navarre, claire, commerante et militante. Le clerc
lui rcita les sonnets que l'on faisait sur les amours du roi et de la
belle Fosseuse, fille de Ren de Montmorency, baron de Fosseux.

-- Voyons, voyons, dit Chicot, il faudrait pourtant nous entendre: on
croit  Paris que Sa Majest le roi de Navarre est folle de mademoiselle
Le Rebours.  -- Oh! dit l'officier, c'tait  Pau, cela.

-- Oui, oui, reprit le clerc, c'tait  Pau.

-- Ah! c'tait  Pau? reprit le marchand qui, en sa qualit de simple
bourgeois, paraissait le moins bien inform des trois.

-- Comment! demanda Chicot, le roi a donc une matresse par ville?

-- Mais cela se pourrait bien, reprit l'officier, car,  ma connaissance,
il tait l'amant de mademoiselle Dayelle, tandis que j'tais en garnison 
Castelnaudary.

-- Attendez donc, attendez donc, fit Chicot: mademoiselle Dayelle, une
Grecque?

-- C'est cela, dit le clerc, une Cypriote.

-- Pardon, pardon, dit le marchand enchant de placer son mot, c'est que
je suis d'Agen, moi!

-- Eh bien?

-Eh bien! je puis rpondre que le roi a connu mademoiselle de Tignonville
 Agen.

-- Ventre de biche! fit Chicot, quel vert galant! Mais, pour en revenir 
mademoiselle Dayelle, j'ai connu la famille....

-- Mademoiselle Dayelle tait jalouse et menaait sans cesse; elle avait
un joli petit poignard recourb qu'elle posait sur sa table  ouvrage, et,
un jour, le roi est parti, emportant le poignard, et disant qu'il ne
voulait point qu'il arrivt malheur  celui qui lui succderait.

-- De sorte qu' cette heure Sa Majest est tout entire  mademoiselle Le
Rebours? demanda Chicot.

-- Au contraire, au contraire, fit le prtre, ils sont brouills;
mademoiselle Le Rebours tait fille de prsident et, comme telle, un peu
trop forte en procdure. Elle a tant plaid contre la reine, grce aux
insinuations de la reine-mre, que la pauvre fille en est tombe malade.
Alors la reine Margot, qui n'est pas sotte, a pris ses avantages et elle a
dcid le roi  quitter Pau pour Nrac, de sorte que voil un amour coup.

-- Alors, demanda Chicot, la nouvelle passion du roi est pour la Fosseuse?

-- Oh! mon Dieu, oui; d'autant plus qu'elle est enceinte: c'est une
frnsie.

-- Mais que dit la reine? demanda Chicot.

-- La reine? fit l'officier.

-- Oui, la reine.

-- La reine met ses douleurs au pied du crucifix, dit le prtre.

-- D'ailleurs, ajouta l'officier, la reine ignore toutes ces choses.

-- Bon! fit Chicot, la chose n'est point possible.

-- Pourquoi cela? demanda l'officier.

-- Parce que Nrac n'est pas une ville tellement grande, que l'on ne s'y
voie d'une faon transparente.

-- Ah! quant  cela, monsieur, dit le clerc, il y a un parc, et dans ce
parc des alles de plus de trois mille pas, toutes plantes de cyprs, de
platanes et de sycomores magnifiques; c'est une ombre  ne pas s'y voir 
dix pas en plein jour. Songez un peu quand on y va la nuit.

-- Et puis la reine est fort occupe, monsieur, dit le clerc.

-- Bah! occupe?

-- Oui.

-- Et de qui, s'il vous plat?

-- De Dieu, monsieur, rpliqua le prtre avec morgue.

-- De Dieu! s'cria Chicot.

-- Pourquoi pas?

-- Ah! la reine est dvote?

-- Trs dvote.

-- Cependant, il n'y a pas de messe au palais,  ce que j'imagine? fit
Chicot.

-- Et vous imaginez fort mal, monsieur. Pas de messe! nous prenez-vous
pour des paens? Apprenez, monsieur, que si le roi va au prche avec ses
gentilshommes, la reine se fait dire la messe dans une chapelle
particulire.

-- La reine?

-- Oui, oui.

-- La reine Marguerite?

-- La reine Marguerite;  telles enseignes que moi, prtre indigne, j'ai
touch deux cus pour avoir deux fois offici dans cette chapelle; j'y ai
mme fait un fort beau sermon sur le texte:

 Dieu a spar le bon grain de l'ivraie.  Il y a dans l'vangile:  Dieu
sparera;  mais j'ai suppos, moi, comme il y a fort longtemps que
l'vangile est crit, j'ai suppos que la chose tait faite.

-- Et le roi a eu connaissance de ce sermon? demanda Chicot.

-- Il l'a entendu.

-- Sans se fcher?

-- Tout au contraire, il a fort applaudi.

-- Vous me stupfiez, rpondit Chicot.

-- Il faut ajouter, dit l'officier, qu'on ne fait pas que courir le prche
ou la messe; il y a de bons repas au chteau, sans compter les promenades,
et je ne pense pas que nulle part en France les moustaches soient plus
promenes que dans les alles de Nrac.

Chicot venait d'obtenir plus de renseignements qu'il ne lui en fallait
pour btir tout un plan.

Il connaissait Marguerite pour l'avoir vue  Paris tenir sa cour, et il
savait du reste que si elle tait peu clairvoyante en affaires d'amour,
c'tait lorsqu'elle avait un motif quelconque de s'attacher un bandeau sur
les yeux.

[Illustration: Place! place au roi!-- PAGE 56.]

-- Ventre de biche! dit-il, voil par ma foi des alles de cyprs et trois
mille pas d'ombre qui me trottent dsagrablement par la tte. Je m'en
vais dire la vrit  Nrac, moi qui viens de Paris,  des gens qui ont
des alles de trois mille pas et des ombres telles, que les femmes n'y
voient point leurs maris se promener avec leurs matresses. Corbiou! on me
dchiquetera ici pour m'apprendre  troubler tant de promenades
charmantes.

Heureusement, je connais la philosophie du roi, et j'espre en elle.
D'ailleurs, je suis ambassadeur; tte sacre. Allons!

Et Chicot continua sa course.

Il entra vers le soir  Nrac, justement  l'heure de ces promenades qui
proccupaient si fort le roi de France et son ambassadeur.

Au reste, Chicot put se convaincre de la facilit des moeurs royales  la
faon dont il fut admis  une audience.

Un simple valet de pied lui ouvrit les portes d'un salon rustique dont les
abords taient tout maills de fleurs; au-dessus de ce salon taient
l'antichambre du roi et la chambre qu'il aimait  habiter le jour, pour
donner ces audiences sans consquence dont il tait si prodigue.

Un officier, voire mme un page, allait le prvenir quand se prsentait un
visiteur. Cet officier ou ce page courait aprs le roi jusqu' ce qu'il le
trouvt, en quelque endroit qu'il ft. Le roi venait sur cette seule
invitation, et recevait le requrant.

Chicot fut profondment touch de cette facilit toute gracieuse. Il jugea
le roi bon, candide et tout amoureux.

Ce fut bien plus encore son opinion, lorsqu'au bout d'une alle sinueuse
et borde de lauriers-roses en fleurs, il vit arriver avec un mauvais
feutre sur la tte, un pourpoint feuille-morte et des bottes grises, le
roi de Navarre tout panoui, un bilboquet  la main.

Henri avait le front uni, comme si aucun souci n'osait l'effleurer de
l'aile, la bouche rieuse, l'oeil brillant d'insouciance et de sant.

Tout en s'approchant, il arrachait de la main gauche les fleurs de la
bordure.

-- Qui me veut parler? demanda-t-il  son page.

-- Sire, rpondit celui-ci, un homme qui m'a l'air moiti seigneur, moiti
homme de guerre.

Chicot entendit ces derniers mots et s'avana gracieusement.

-- C'est moi, sire, dit-il.

-- Bon! s'cria le roi en levant ses deux bras au ciel, monsieur Chicot en
Navarre, monsieur Chicot chez nous, ventre saint-gris! soyez le bienvenu,
cher monsieur Chicot.

-- Mille grces, sire.

-- Bien vivant, grce  Dieu.

-- Je l'espre du moins, cher sire, dit Chicot, transport d'aise.

-- Ah! parbleu, dit Henri, nous allons boire ensemble d'un petit vin de
Limoux dont vous me donnerez des nouvelles. Vous me faites en vrit bien
joyeux, monsieur Chicot; asseyez-vous l.

Et il montrait un banc de gazon.

-- Jamais, sire, dit Chicot en se dfendant.

-- Avez-vous donc fait deux cents lieues pour me venir voir, afin que je
vous laisse debout? Non pas, monsieur Chicot, assis, assis; on ne cause
bien qu'assis.

-- Mais, sire, le respect.

-- Du respect chez nous, en Navarre! tu es fou, mon pauvre Chicot, et qui
donc pense  cela?

-- Non, sire, je ne suis pas fou, rpondit Chicot; je suis ambassadeur.

Un lger pli se forma sur le front pur du roi; mais il disparut si
rapidement que Chicot, tout observateur qu'il tait, n'en reconnut mme
pas la trace.

-- Ambassadeur, dit Henri avec une surprise qu'il essaya de rendre nave,
ambassadeur de qui?

-- Ambassadeur du roi Henri III. Je viens de Paris et du Louvre, sire.

-- Ah! c'est diffrent alors, dit le roi en se levant de son banc de gazon
avec un soupir. Allez, page; laissez-nous. Montez du vin au premier, dans
ma chambre; non, dans mon cabinet. Venez avec moi, Chicot, que je vous
conduise.

Chicot suivit le roi de Navarre. Henri marchait plus vite alors qu'en
revenant par son alle de lauriers.

-- Quelle misre! pensa Chicot, de venir troubler cet honnte homme dans
sa paix et dans son ignorance. Bast! il sera philosophe!




XLIV

COMMENT LE ROI DE NAVARRE DEVINA QUE _Turennius_ VOULAIT DIRE TURENNE
ET _Margota_ MARGOT.


Le cabinet du roi de Navarre n'tait pas bien somptueux, comme on le
prsume. Sa Majest Barnaise n'tait point riche, et du peu qu'elle
avait, ne faisait point de folies. Ce cabinet occupait, avec la chambre 
coucher de parade, toute l'aile droite du chteau; un corridor tait pris
sur l'antichambre ou chambre des gardes et sur la chambre  coucher; ce
corridor conduisait au cabinet.

De cette pice spacieuse et assez convenablement meuble, quoiqu'on n'y
trouvt aucune trace du luxe royal, la vue s'tendait sur des prs
magnifiques situs au bord de la rivire.

De grands arbres, saules et platanes, cachaient le cours de l'eau sans
empcher les yeux de s'blouir de temps en temps, lorsque le fleuve
sortant, comme un dieu mythologique, de son feuillage, faisait resplendir
au soleil de midi ses cailles d'or, ou  la lune de minuit, ses draperies
d'argent.

Les fentres donnaient donc d'un ct sur ce panorama magique, termin an
loin par une chane de collines, un peu brle du soleil le jour, mais
qui, le soir, terminait l'horizon par des teintes violtres d'une
admirable limpidit, et de l'autre ct sur la cour du chteau. claire
ainsi,  l'orient et  l'occident, par ce double rang de fentres
correspondantes les unes avec les autres, rouge ici, bleue l, la salle
avait des aspects magnifiques, quand elle refltait avec complaisance les
premiers rayons du soleil, ou l'azur nacr de la lune naissante.

Ces beauts naturelles proccupaient moins Chicot, il faut le dire, que la
distribution de ce cabinet, demeure habituelle de Henri. Dans chaque
meuble, l'intelligent ambassadeur semblait en effet chercher une lettre,
et cela avec d'autant plus d'attention, que l'assemblage de ces lettres
devait lui donner le mot de l'nigme qu'il cherchait depuis longtemps, et
qu'il avait, plus particulirement encore, cherch tout le long de la
route.

Le roi s'assit, avec sa bonhomie ordinaire et son sourire ternel, dans un
grand fauteuil de daim  clous dors, mais  franges de laine; Chicot,
pour lui obir, fit rouler en face de lui un pliant ou plutt un tabouret
recouvert de mme et enrichi de pareils ornements.

Henri regardait Chicot de tous ses yeux, avec des sourires, nous l'avons
dj dit, mais en mme temps avec une attention qu'un courtisan et
trouve fatigante.

-- Vous allez trouver que je suis bien curieux, cher monsieur Chicot,
commena par dire le roi; mais c'est plus fort que moi: je vous ai regard
si longtemps comme mort, que, malgr toute la joie que me cause votre
rsurrection, je ne puis me faire  l'ide que vous soyez vivant. Pourquoi
donc avez-vous tout  coup disparu de ce monde?

-- Eh! sire, fit Chicot, avec sa libert habituelle, vous avez bien
disparu de Vincennes, vous. Chacun s'clipse selon ses moyens, et surtout
ses besoins.

[Illustration: Que Votre Majest m'excuse, mais la lettre tait crite en
latin. -- PAGE 89.]

-- Vous avez toujours plus d'esprit que tout le monde, cher monsieur
Chicot, dit Henri, et c'est  cela surtout que je reconnais ne point
parler  votre ombre.

Puis prenant un air srieux:

-- Mais, voyons, ajouta-t-il, voulez-vous que nous mettions l'esprit de
ct et que nous parlions affaires?

-- Si cela ne fatigue pas trop Votre Majest, je me mets  ses ordres.

L'oeil du roi tincela.

-- Me fatiguer! reprit-il, puis, d'un autre ton: Il est vrai que je me
rouille ici, continua-t-il avec calme. Mais je ne suis pas fatigu tant
que je n'ai rien fait. Or, aujourd'hui Henri de Navarre a, de et del,
fort tran son corps, mais le roi n'a pas encore fait agir son esprit.

-- Sire, j'en suis bien aise, rpondit Chicot; ambassadeur d'un roi, votre
parent et votre ami, j'ai des commissions fort dlicates  faire pres de
Votre Majest.

-- Parlez vite alors, car vous piquez ma curiosit.

-- Sire....

-- Vos lettres de crance d'abord, c'est une formalit inutile, je le
sais, puisqu'il s'agit de vous; mais enfin je veux vous montrer que tout
paysan barnais que nous sommes, nous savons notre devoir de roi.

-- Sire, j'en demande pardon  Votre Majest, rpondit Chicot, mais tout
ce que j'avais de lettres de crance, je l'ai noy dans les rivires, jet
dans le feu, parpill dans l'air.

-- Et pourquoi cela, cher monsieur Chicot?

-- Parce qu'on ne voyage pas, quand on se rend en Navarre, charg d'une
ambassade, comme on voyage pour aller acheter du drap  Lyon, et que si
l'on a le dangereux honneur de porter des lettres royales, on risque de ne
les porter que chez les morts.

-- C'est vrai, dit Henri avec une parfaite bonhomie, les routes ne sont
pas sres, et en Navarre nous en sommes rduits, faute d'argent,  nous
confier  la probit des manants; ils ne sont pas trs voleurs, du reste.

-- Comment donc! s'cria Chicot, mais ce sont des agneaux, ce sont de
petits anges, sire, mais en Navarre seulement.

-- Ah! ah! fit Henri.

-- Oui, mais hors de la Navarre on rencontre des loups et des vautours
autour de chaque proie; j'tais une proie, sire, de sorte que j'ai eu mes
vautours et mes loups.

-- Qui ne vous ont pas mang tout  fait, au reste, je le vois avec
plaisir.

-- Ventre de biche! sire, ce n'est pas leur faute! ils ont bien fait tout
ce qu'ils ont pu pour cela. Mais ils m'ont trouv trop coriace, et n'ont
pu entamer ma peau. Mais, sire, laissons l, s'il vous plat, les dtails
de mon voyage, qui sont choses oiseuses, et revenons-en  notre lettre de
crance.

-- Mais puisque vous n'en avez pas, cher monsieur Chicot, dit Henri, il me
parat fort inutile d'y revenir.

-- C'est--dire que je n'en ai pas maintenant, mais que j'en avais une.

-- Ah!  la bonne heure! donnez, monsieur Chicot.

Et Henri tendit la main.

-- Voil le malheur, sire, reprit Chicot; j'avais une lettre comme je
viens d'avoir l'honneur de le dire  Votre Majest, et peu de gens
l'eussent eue meilleure.

-- Vous l'avez perdue?

-- Je me suis ht de l'anantir, sire, car M. de Mayenne courait aprs
moi pour me la voler.

-- Le cousin Mayenne?

-- En personne.

-- Heureusement il ne court pas bien fort. Engraisse-t-il toujours?

-- Ventre de biche! pas en ce moment, je suppose.

-- Et pourquoi cela?

-- Parce qu'en courant, comprenez-vous, sire, il a eu le malheur de me
rejoindre, et dans la rencontre, ma foi, il a attrap un bon coup d'pe.

-- Et de la lettre?

-- Pas l'ombre, grce  la prcaution que j'avais prise.

-- Bravo! vous aviez tort de ne pas vouloir me raconter votre voyage,
monsieur Chicot, dites-moi cela en dtail, cela m'intresse vivement.

-- Votre Majest est bien bonne.

-- Seulement une chose m'inquite.

-- Laquelle?

-- Si la lettre est anantie pour mons de Mayenne, elle est de mme
anantie pour moi; comment donc saurai-je alors quelle chose m'crivait
mon bon frre Henri, puisque sa lettre n'existe plus?

-- Pardon, sire! elle existe dans ma mmoire.

-- Comment cela?

-- Avant de la dchirer, je l'ai apprise par coeur.

-- Excellente ide, monsieur Chicot, excellente, et je reconnais bien l
l'esprit d'un compatriote. Vous allez me la rciter, n'est-ce pas?

-- Volontiers, sire.

-- Telle qu'elle tait, sans y rien changer?

-- Sans y faire un seul contre-sens.

-- Comment dites-vous?

-- Je dis que je vais vous la dire fidlement; quoique j'ignore la langue,
j'ai bonne mmoire.

-Quelle langue?

-- La langue latine donc.

-- Je ne vous comprends pas, dit Henri avec son clair regard  l'adresse
de Chicot. Vous parlez de langue latine, de lettre....

-- Sans doute.

-- Expliquez-vous; la lettre de mon frre tait-elle donc crite en latin?

-- Eh! oui, sire.

-- Pourquoi en latin?

-- Ah! sire, sans doute parce que le latin est une langue audacieuse, la
langue qui sait tout dire, la langue avec laquelle Perse et Juvnal ont
ternis la dmence et les erreurs des rois.

-- Des rois?

-- Et des reines, sire.

Le sourcil du roi se plissa sur sa profonde orbite.

-- Je veux dire des empereurs et des impratrices, reprit Chicot.

-- Vous savez donc le latin, vous, monsieur Chicot? reprit froidement
Henri.

-- Oui et non, sire.

-- Vous tes bienheureux si c'est oui, car vous avez un avantage immense
sur moi, qui ne le sais pas; aussi je n'ai jamais pu me mettre
srieusement  la messe  cause de ce diable de latin; donc vous le savez,
vous?

-- On m'a appris  le lire, sire, comme aussi le grec et l'hbreu.

-- C'est trs commode, monsieur Chicot, vous tes un livre vivant.

-- Votre Majest vient de trouver le mot, un livre vivant. On imprime
quelques pages dans ma mmoire, on m'expdie o l'on veut, j'arrive, on me
lit et l'on me comprend.

-- Ou l'on ne vous comprend pas.

-- Comment cela, sire?

-- Dame! si l'on ne sait pas la langue dans laquelle vous tes imprim.

-- Oh! sire, les rois savent tout.

-- C'est ce que l'on dit au peuple, monsieur Chicot, et ce que les
flatteurs disent aux rois.

-- Alors, sire, il est inutile que je rcite  Votre Majest cette lettre
que j'avais apprise par coeur, puisque ni l'un ni l'autre de nous n'y
comprendra rien.

-- Est-ce que le latin n'a pas beaucoup d'analogie avec l'italien?

-- On assure cela, sire.

-- Et avec l'espagnol?

-- Beaucoup,  ce qu'on dit.

-- Alors, essayons; je sais un peu l'italien, mon patois gascon ressemble
fort  l'espagnol, peut-tre comprendrai-je le latin sans jamais l'avoir
appris. Chicot s'inclina.

-- Votre Majest ordonne donc?

-- C'est--dire que je vous prie, cher monsieur Chicot.

Chicot dbuta par la phrase suivante, qu'il enveloppa de toutes sortes de
prambules:

     _Frater carissime,

     Sincerus amor quo te prosequebatur germanus noster Carolus nonus,
    functus nuper, colet usque regiam nostram et pectori meo pertinaciter
    adhaeret._ 

Henri ne sourcilla point, mais au dernier mot il arrta Chicot du geste.

-- Ou je me trompe fort, dit-il, ou l'on parle dans cette phrase d'amour,
d'obstination et de mon frre Charles IX.

-- Je ne dirais pas non, dit Chicot, c'est une si belle langue que le
latin, que tout cela tiendrait dans une seule phrase.

-- Poursuivez, dit le roi.

Chicot continua.

Le Barnais couta avec le mme flegme tous les passages o il tait
question de sa femme et du vicomte de Turenne; mais au dernier nom:

-- _Turennius_ ne veut-il pas dire Turenne? demanda-t-il.

-- Je pense que oui, sire.

-- Et _Margota_, ne serait-ce pas le petit nom d'amiti que mes frres
Charles IX et Henri III donnaient  leur soeur, ma bien-aime pouse
Marguerite?

-- Je n'y vois rien d'impossible, rpliqua Chicot. Et il poursuivit son
rcit jusqu'au bout de la dernire phrase, sans qu'une seule fois le
visage du roi et chang d'expression.

Enfin il s'arrta sur la proraison, dont il avait caress le style avec
des ronflements si sonores, qu'on et dit un paragraphe des Verrines ou du
discours pour le pote Archias.

-- C'est fini? demanda Henri.

-- Oui, sire.

-- Eh bien! ce doit tre superbe.

-- N'est-ce pas, sire?

-- Quel malheur que je n'en aie compris que deux mots: _Turennius_ et
_Margota_, et encore!

-- Malheur irrparable, sire,  moins que Votre Majest ne se dcide 
faire traduire la lettre par quelque clerc.

-- Oh! non, dit vivement Henri, et vous-mme, monsieur Chicot, qui avez
mis tant de discrtion dans votre ambassade en faisant disparatre
l'autographe original, vous ne me conseillez point, n'est-ce pas, de
livrer cette lettre  une publicit quelconque?

-- Je ne dis point cela, sire.

-- Mais vous le pensez?

-- Je pense, puisque Votre Majest m'interroge, que la lettre du roi son
frre, recommande  moi avec tant de soin, et expdie  Votre Majest
par un envoy particulier, contient peut-tre  et l quelque bonne chose
dont Votre Majest pourrait faire son profit.

-- Oui; mais pour confier ces bonnes choses  quelqu'un, il faudrait que
j'eusse en ce quelqu'un pleine confiance.

-- Certainement.

-- Eh bien, faites une chose, dit Henri comme illumin par une ide.

-- Laquelle?

-- Allez trouver ma femme Margota; elle est savante; rcitez-lui la
mettre, et bien sr qu'elle comprendra, elle. Alors, et tout
naturellement, elle me l'expliquera.

-- Ah! Voil qui est admirable! s'cria Chicot, et Votre Majest parle
d'or.

-- N'est-ce pas? Vas-y.

-- J'y cours, Sire.

-- Ne change pas un lot  la lettre, surtout.

-- Cela me serait impossible; il faudrait que je susse le latin, et je ne
le sais pas; quelque barbarisme tout au plus.

-- Allez-y, mon ami, allez.

Chicot prit les renseignements pour trouver Mme Marguerite, et quitta le
roi, plus convaincu que jamais que le roi tait une nigme.




XLVI

L'ALLE DES TROIS MILLE PAS

La reine habitait l'autre aile du chteau divise  peu prs de la mme
faon que celle que venait de quitter Chicot.

On entendait toujours de ce ct quelque musique, on y voyait toujours
rder quelque panache.

La fameuse alle des trois mille pas, dont il avait t tant question,
commenait aux fentres mme de Marguerite, et sa vue ne s'arrtait jamais
que sur des objets agrables, tels que massifs de fleurs, berceaux de
verdure, etc.

On et dit que la pauvre princesse essayait de chasser, par le spectacle
des choses gracieuses, tant d'ides lugubres qui habitaient au fond de sa
pense.

Un pote prigourdin -- Marguerite, en province comme  Paris, tait
toujours l'toile des potes, -- un pote prigourdin avait compos un
sonnet  son intention.

 Elle veut, disait-il, par le soin qu'elle met  placer garnison dans son
esprit, en chasser tous les tristes souvenirs. 

Ne au pied du trne, fille, soeur et femme de roi, Marguerite avait en
effet profondment souffert. Sa philosophie, plus fanfaronne que celle du
roi de Navarre, tait moins solide, parce qu'elle n'tait que factice et
due  l'tude, tandis que celle du roi naissait de son propre fonds.

Aussi Marguerite, toute philosophe qu'elle tait, ou plutt qu'elle
voulait tre, avait-elle dj laiss le temps et les chagrins imprimer
leurs sillons expressifs sur son visage.

Elle tait nanmoins encore d'une remarquable beaut, beaut de
physionomie surtout, celle qui frappe le moins chez les personnes d'un
rang vulgaire, mais qui plat le plus chez les illustres,  qui l'on est
toujours prt  accorder la suprmatie de la beaut physique. Marguerite
avait le sourire joyeux et bon, l'oeil humide et brillant, le geste souple
et caressant; Marguerite, nous l'avons dit, tait toujours une adorable
crature.

Femme, elle marchait comme une princesse; reine, elle avait la dmarche
d'une charmante femme.

Aussi elle tait idoltre  Nrac, o elle importait l'lgance, la joie,
la vie. Elle, une princesse parisienne, avait pris en patience le sjour
de la province, c'tait dj une vertu dont les provinciaux lui savaient
le plus grand gr.

Sa cour n'tait pas seulement une cour de gentilshommes et de dames, tout
le monde l'aimait  la fois, comme reine et comme femme; et, de fait,
l'harmonie de ses fltes et de ses violons, comme la fume et les reliefs
de ses festins, taient pour tout le monde.

Elle savait faire du temps un emploi tel, que chacune de ses journes lui
rapportait quelque chose, et qu'aucune d'elles n'tait perdue pour ceux
qui l'entouraient.

Pleine de fiel pour ses ennemis, mais patiente afin de se mieux venger;
sentant instinctivement sous l'enveloppe d'insouciance et de longanimit
d'Henri de Navarre, un mauvais vouloir pour elle et la conscience
permanente de chacun de ses dportements, sans parents, sans amis,
Marguerite s'tait habitue  vivre avec de l'amour, ou tout au moins avec
des semblants d'amour, et  remplacer par la posie et le bien-tre,
famille, poux, amis et le reste.

Nul except Catherine de Mdicis, nul except Chicot, nul except quelques
ombres mlancoliques qui fussent revenues du sombre royaume de la mort,
nul n'et su dire pourquoi les joues de Marguerite taient dj si ples,
pourquoi ses yeux se noyaient involontairement de tristesses inconnues,
pourquoi enfin ce coeur profond laissait voir son vide, jusque dans son
regard autrefois si expressif.

Marguerite n'avait plus de confidents. La pauvre reine n'en voulait plus,
depuis que les autres avaient, pour de l'argent, vendu sa confiance et son
honneur.

Elle marchait donc seule, et cela doublait peut-tre encore aux yeux des
Navarrais, sans qu'ils s'en doutassent eux-mmes, la majest de cette
attitude, mieux dessine par son isolement.

Du reste, ce mauvais vouloir, qu'elle sentait chez Henri, tait tout
instinctif, et venait bien plutt de la propre conscience de ses torts,
que des faits du Barnais. Henri mnageait en elle une fille de France; il
ne lui parlait qu'avec une obsquieuse politesse, ou qu'avec un gracieux
abandon; il n'avait pour elle, en toute occasion et  propos de toutes
choses, que les procds d'un mari et d'un ami.

Aussi, la cour de Nrac, comme toutes les autres cours vivant sur les
relations faciles, dbordait-elle d'harmonies au moral et au physique.

Telles taient les tudes et les rflexions que faisait, sur des
apparences bien faibles encore, Chicot, le plus observateur et le plus
mticuleux des hommes.

Il s'tait prsent d'abord au palais, renseign par Henri, mais il n'y
avait trouv personne. Marguerite, lui avait-on dit, tait au bout de
cette belle alle parallle au fleuve, et il se rendait dans cette alle,
qui tait la fameuse alle des trois mille pas, par celle des lauriers
roses.

Lorsqu'il fut aux deux tiers de l'alle, il aperut au bout, sous un
bosquet de jasmin d'Espagne, de gents et de clmatites, un groupe
chamarr de rubans, de plumes et d'pes de velours; peut-tre toute cette
belle friperie tait-elle d'un got un peu us, d'une mode un peu
vieillie; mais pour Nrac c'tait brillant, blouissant mme. Chicot, qui
venait en droite ligne de Paris, fut satisfait du coup d'oeil.

Comme un page du roi prcdait Chicot, la reine, dont les yeux erraient a
et l avec l'ternelle inquitude des coeurs mlancoliques, la reine
reconnut les couleurs de Navarre et l'appela.

-- Que veux-tu, d'Aubiac? demanda-t-elle.

Le jeune homme, nous aurions pu dire l'enfant, car il n'avait que douze
ans  peine, rougit et ploya le genoux devant Marguerite.

-- Madame, dit-il en franais, car la reine exigeait qu'on proscrivt le
patois de toutes les manifestations de service ou de toutes les relations
d'affaires, un gentilhomme de Paris, envoy du Louvre  Sa Majest le roi
de Navarre, et renvoy par Sa Majest le roi de Navarre  vous, dsire
parler  Votre Majest.

Un feu subit colora le beau visage de Marguerite; elle se tourna vivement
et avec cette sensation pnible qui,  toute occasion, pntre les coeurs
longtemps froisss.

Chicot tait debout et immobile  vingt pas d'elle.

Ses yeux subtils reconnurent au maintien et  la silhouette, car le Gascon
se dessinait sur le fond orang du ciel, une tournure de connaissance;
elle quitta le cercle, au lieu de commander au nouveau venu d'approcher.

En se retournant toutefois pour donner un adieu  la compagnie, elle fit
signe du bout des doigts  un des plus richement vtus et des plus beaux
gentilshommes.

L'adieu pour tous tait rellement un adieu pour un seul.

Mais comme le cavalier privilgi ne paraissait pas sans inquitude,
malgr ce salut qui avait pour but de le rassurer, et que l'oeil d'une
femme voit tout:

-- Monsieur de Turenne, dit Marguerite, veuillez dire  ces dames que je
reviens dans un instant.

Le beau gentilhomme au pourpoint blanc et bleu s'inclina avec plus de
lgret que ne l'et fait un courtisan indiffrent.

La reine vint d'un pas rapide  Chicot, qui avait examin toute cette
scne, si bien en harmonie avec les phrases de la lettre qu'il apportait,
sans bouger d'une semelle.

-- Monsieur Chicot! s'cria Marguerite tonne, en abordant le Gascon.

-- Aux pieds de Votre Majest, fit Chicot, de Votre Majest, toujours
bonne et toujours belle, et toujours reine  Nrac comme au Louvre.

-- C'est miracle de vous voir si loin de Paris, monsieur.

-- Pardonnez-moi, madame, car ce n'est pas le pauvre Chicot qui a eu
l'ide de faire ce miracle.

-- Je le crois bien, vous tiez mort, disait-on.

-- Je faisais le mort.

-- Que voulez-vous de nous, monsieur Chicot? serais-je particulirement
assez heureuse pour qu'on se souvnt de la reine de Navarre en France?

-- Oh! madame, dit Chicot en souriant, soyez tranquille, on n'oublie pas
les reines chez nous, quand elles ont votre ge et surtout votre beaut.

-- On est donc toujours galant  Paris?

-- Le roi de France, ajouta Chicot sans rpondre  la dernire question,
crit mme  ce sujet au roi de Navarre.

Marguerite rougit.

-- Il crit? demanda-t-elle.

-- Oui, madame.

-- Et c'est vous qui avez apport la lettre?

-- Apport, non pas, par des raisons que le roi de Navarre vous
expliquera, mais apprise par coeur et rpte de souvenir.

-- Je comprends. Cette lettre tait d'importance, et vous avez craint
qu'elle ne se perdt ou qu'on ne vous la volt?

-- Voil le vrai, madame; maintenant que Votre Majest m'excuse, mais la
lettre tait crite en latin.

-- Oh! trs bien! s'cria la reine: vous savez que je sais le latin.

-- Et le roi de Navarre, demanda Chicot, le sait-il?

-- Cher monsieur Chicot, rpondit Marguerite, il est fort difficile de
savoir ce que sait ou ne sait pas le roi de Navarre.

-- Ah! ah! fit Chicot, heureux de voir qu'il n'tait pas le seul 
chercher le mot de l'nigme.

-- S'il faut en croire les apparences, continua Marguerite, il le sait
fort mal, car jamais il ne comprend, ou du moins ne semble comprendre,
quand je parle en cette langue avec quelqu'un de la cour.

Chicot se mordit les lvres.

-- Ah diable! fit-il.

-- Lui avez-vous dit cette lettre? demanda Marguerite.

-- C'tait  lui qu'elle tait adresse.

-- Et a-t-il paru la comprendre?

-- Deux mots seulement.

-- Lesquels?

-- _Turennius et Margota._

-- _Turennius et Margota?_

-- Oui, ces deux mots se trouvent dans la lettre.

-- Alors qu'a-t-il fait?

-- Il m'a envoy vers vous, madame.

-- Vers moi?

-- Oui, en disant que cette lettre paraissait contenir des choses trop
importantes pour la faire traduire par un tranger, et qu'il valait mieux
que ce ft vous, qui tiez la plus belle des savantes et la plus savante
des belles.

-- Je vous couterai, monsieur Chicot, puisque c'est l'ordre du roi que je
vous coute.

-- Merci, madame: o plat-il  Votre Majest que je parle?

-- Ici; non, non, chez moi plutt: venez dans mon cabinet, je vous prie.

Marguerite regarda profondment Chicot, qui, par piti pour elle peut-
tre, lui avait d'avance laiss entrevoir un coin de la vrit.

La pauvre femme sentit le besoin d'un appui, d'un dernier retour vers
l'amour peut-tre, avant de subir l'preuve qui la menaait.

-- Vicomte, dit-elle  M. de Turenne, votre bras jusqu'au chteau.
Prcdez-nous, monsieur Chicot, je vous en supplie.




XLVII

LE CABINET DE MARGUERITE


Nous ne voudrions pas tre accuss de ne peindre que festons et
qu'astragales et de laisser se sauver  peine le lecteur  travers le
jardin; mais tel matre, tel logis, et s'il n'a pas t inutile de peindre
l'alle des trois mille pas et le cabinet de Henri, il peut tre de
quelque intrt aussi de peindre le cabinet de Marguerite.

Parallle  celui de Henri, perc de portes de dgagement ouvertes sur des
chambres et des couloirs, de fentres complaisantes et muettes comme les
portes, fermes par des jalousies de fer  serrures dont les clefs
tournent sans bruit, voil pour l'extrieur du cabinet de la reine.

A l'intrieur, des meubles modernes, des tapisseries d'un got  la mode
du jour, des tableaux, des maux, des faences, des armes de prix, des
livres et des manuscrits grecs, latins et franais, surchargeant toutes
les tables, des oiseaux dans leurs volires, des chiens sur les tapis, un
monde tout entier enfin, vgtaux et animaux, vivant d'une commune vie
avec Marguerite.

Les gens d'un esprit suprieur ou d'une vie surabondante ne peuvent
marcher seuls dans l'existence; ils accompagnent chacun de leurs sens,
chacun de leurs penchants, de toute chose en harmonie avec eux, et que
leur force attractive entrane dans leur tourbillon, de sorte qu'au lieu
d'avoir vcu et senti comme les gens ordinaires, ils ont dcupl leurs
sensations et doubl leur existence.

Certainement picure est un hros pour l'humanit; les paens eux-mmes ne
l'ont pas compris: c'tait un philosophe svre, mais qui,  force de
vouloir que rien ne ft perdu dans la somme de nos ressorts et de nos
ressources, procurait, dans son inflexible conomie, des plaisirs 
quiconque agissant tout spirituellement ou tout bestialement, n'et peru
que des privations ou des douleurs.

Or, on a beaucoup dclam contre picure sans le connatre, et l'on a
beaucoup lou, sans les connatre aussi, ces pieux solitaires de la
Thbade qui annihilaient le beau de la nature humaine en neutralisant le
laid. Tuer l'homme, c'est tuer aussi avec lui les passions, sans doute,
mais enfin c'est tuer, chose que Dieu dfend de toutes ses forces et de
toutes ses lois.

La reine tait femme  comprendre picure, en grec, d'abord, ce qui tait
le moindre de ses mrites; elle occupait si bien sa vie, qu'avec mille
douleurs elle savait composer un plaisir, ce qui, en sa qualit de
chrtienne, lui donnait lieu  bnir plus souvent Dieu qu'un autre, qu'il
s'appelt Dieu ou Thos, Jhovah ou Magog.

Toute cette digression prouve clair comme le our la ncessit o nous
tions de dcrire les appartements de Marguerite.

Chicot fut invit  s'asseoir dans un beau et bon fauteuil de tapisserie
reprsentant un Amour parpillant un nuage de fleurs; un page, qui n'tait
pas d'Aubiac, mais qui tait plus beau et plus richement vtu, offrit de
nouveaux rafrachissements au messager. Chicot n'accepta point, et se mit
en devoir quand le vicomte de Turenne eut quitt la place, de rciter,
avec une imperturbable mmoire, la lettre du roi de France et de Pologne
par la grce de Dieu.

Nous connaissons cette lettre, que nous avons lue en franais en mme
temps que Chicot; nous croyons donc de toute inutilit d'en donner la
traduction latine.

Chicot transmettait cette traduction avec l'accent le plus trange
possible, afin que la reine ft le plus longtemps possible  la
comprendre; mais si fort habile qu'il ft  travestir son propre ouvrage,
Marguerite le saisissait au vol et ne cachait aucunement sa fureur et son
indignation.

A mesure qu'il avanait dans la lettre, Chicot s'enfonait de plus en plus
dans l'embarras qu'il s'tait cr;  certains passages scabreux il
baissait le nez comme un confesseur embarrass de ce qu'il entend; et  ce
jeu de physionomie, il avait un grand avantage, car il ne voyait pas
tinceler les yeux de la reine et se crisper chacun de ses nerfs aux
nonciations si positives de tous ses mfaits conjugaux.

Marguerite n'ignorait pas la mchancet raffine de son frre; assez
d'occasions la lui avaient prouve; elle savait aussi, car elle n'tait
point femme  se rien dissimuler  elle-mme, elle savait  quoi s'en
tenir sur les prtextes qu'elle avait fournis et sur ceux qu'elle pouvait
fournir encore; aussi, au fur et  mesure que Chicot lisait, la balance
s'tablissait-elle dans son esprit entre la colre lgitime et la crainte
raisonnable.

S'indigner  point, se dfier  propos, viter le danger en repoussant le
dommage, prouver l'injustice en profitant de l'avis, c'tait le grand
travail qui se faisait dans l'esprit de Marguerite, tandis que Chicot
continuait sa narration pistolaire.

Il ne faut pas croire que Chicot demeurt le nez ternellement baiss;
Chicot levait tantt un oeil, tantt l'autre, et alors il se rassurait en
voyant que, sous ses sourcils  demi froncs, la reine prenait tout
doucement un parti.

Il acheva donc avec assez de tranquillit les salutations de la lettre
royale.

-- Par la sainte communion! dit la reine, quand Chicot eut achev, mon
frre crit joliment en latin; quelle vhmence, quel style! Je ne l'eusse
jamais cru de cette force.

Chicot fit un mouvement de l'oeil, et ouvrit les mains en homme qui a
l'air d'approuver par politesse, mais qui ne comprend pas.

-- Vous ne comprenez pas! reprit la reine,  qui tous les langages taient
familiers, mme celui de la mimique. Je vous croyais cependant fort
latiniste, monsieur.

-- Madame, j'ai oubli: tout ce que je sais aujourd'hui, tout ce qui me
reste enfin de mon ancienne science, c'est que le latin n'a pas d'article,
qu'il a un vocatif, et que la tte est du genre neutre.

-- Ah! vraiment! s'cria en entrant un personnage tout hilare et tout
bruyant.

Chicot et la reine se retournrent d'un mme mouvement.

C'tait le roi de Navarre.

-- Quoi! fit Henri en s'approchant, la tte en latin est du genre neutre,
monsieur Chicot, et pourquoi donc n'est-elle pas du genre masculin?

-- Ah! dame! sire, fit Chicot, je n'en sais rien, puisque cela m'tonne
comme Votre Majest.

-- Et moi aussi, dit Margot rveuse, cela m'tonne.

-- Ce doit tre, dit le roi, parce que c'est tantt l'homme et tantt la
femme qui sont les matres, et cela selon le temprament de l'homme ou de
la femme.

Chicot salua.

-- Voil certes, dit-il, la meilleure raison que je connaisse, sire.

-- Tant mieux, je suis enchant d'tre plus profond philosophe que je ne
croyais: maintenant revenons  la lettre; sachez, madame, que je brle de
savoir les nouvelles de la cour de France, et voil justement que ce brave
monsieur Chicot me les apporte dans une langue inconnue; sans quoi....

-- Sans quoi? rpta Marguerite.

-- Sans quoi, je me dlecterais, ventre saint-gris! vous savez combien
j'aime les nouvelles, et surtout les nouvelles scandaleuses, comme sait si
bien les raconter mon frre Henri de Valois.

Et Henri de Navarre s'assit en se frottant les mains.

-- Voyons, monsieur Chicot, continua le roi de l'air d'un homme qui
s'apprte  se bien rjouir, vous avez dit cette fameuse lettre  ma
femme, n'est-ce pas?

-- Oui, sire.

-- Eh bien! ma mie, dites-moi un peu ce que contient cette fameuse lettre.

-- Ne craignez-vous pas, sire, dit Chicot, mis  l'aise par cette libert
dont les deux poux couronns lui donnaient l'exemple, que ce latin dans
lequel est crite la missive en question, ne soit d'un mauvais pronostic?

-- Pourquoi cela? demanda le roi.

Puis, se retournant vers sa femme:

-- Eh bien! madame? demanda-t-il.

Marguerite se recueillit un instant, comme si elle reprenait une  une,
pour la commenter, chacune des phrases tombes de la bouche de Chicot.

-- Notre messager a raison, sire, dit-elle, quand son examen fut termin
et son parti pris, le latin est un mauvais pronostic.

-- Eh quoi! fit Henri, cette chre lettre renfermerait de vilains propos?
Prenez garde, ma mie, le roi votre frre est un clerc de premire force et
de premire politesse.

-- Mme lorsqu'il me fait insulter dans ma litire, comme cela est arriv
 quelques lieues de Sens, quand je suis partie de Paris pour venir vous
rejoindre, sire.

-- Lorsqu'on a un frre de moeurs svres lui-mme, fit Henri de ce ton
indfinissable qui tenait le milieu entre le srieux et la plaisanterie,
un frre roi, un frre pointilleux....

-- Doit l'tre pour le vritable honneur de sa soeur et de sa maison, car
enfin je ne suppose pas, sire, que si Catherine d'Albret, votre soeur,
occasionnait quelque scandale, vous feriez rvler ce scandale par un
capitaine des gardes.

-- Oh! moi, je suis un bourgeois patriarcal et bnin, dit Henri, je ne
suis pas roi, ou, si je le suis, c'est pour rire, et, ma foi! je ris; mais
la lettre, la lettre, puisque c'est  moi qu'elle tait adresse, je
dsire savoir ce qu'elle contient.

-- C'est une lettre perfide, sire.

-- Bah!

-- Oh! oui, et qui contient plus de calomnies qu'il n'en faut pour
brouiller, non-seulement un mari avec sa femme, mais un ami avec tous ses
amis.

-- Oh! oh! fit Henri en se redressant et en armant son visage
naturellement si franc et si ouvert d'une dfiance affecte, brouiller un
mari et une femme, vous et moi, donc?

-- Vous et moi, sire.

-- Et en quoi cela, ma mie?

Chicot se sentait sur les pines, et il et donn beaucoup, quoiqu'il et
trs faim, pour s'aller coucher sans souper.

-- Le nuage va crever, murmurait-il en lui-mme, le nuage va crever!

-- Sire, dit la reine, je regrette fort que Votre Majest ait oubli le
latin, qu'on a d lui enseigner cependant.

-- Madame, je ne me rappelle plus qu'une chose de tout le latin que j'ai
appris, c'est cette phrase: _Deus et virtus aeterna_; singulier assemblage
de masculin, de fminin, et de neutre, que mon professeur n'a jamais pu
expliquer que par le grec, que je comprenais encore moins que le latin.

-- Sire, continua la reine, si vous compreniez, vous verriez dans la
lettre force compliments de toute nature pour moi.

-- Oh! trs bien, dit le roi.

-- _Optim_, fit Chicot.

-- Mais en quoi, reprit Henri, des compliments pour vous peuvent-ils nous
brouiller, madame? car enfin, tant que mon frre Henri vous fera des
compliments, je serai de l'avis de mon frre Henri; si l'on disait du mal
de vous dans cette lettre, ah! ce serait autre chose, madame, et je
comprendrais la politique de mon frre.

-- Ah! si l'on disait du mal de moi, vous comprendriez la politique de
Henri?

-- Oui, de Henri de Valois: il a pour nous brouiller des motifs que je
connais.

-- Attendez alors, sire, car ces compliments ne sont qu'un exorde
insinuant pour arriver  des insinuations calomnieuses contre vos amis et
les miens.

Et aprs ces mots audacieusement jets, Marguerite attendit un dmenti.

Chicot baissa le nez, Henri haussa les paules.

-- Voyez, ma mie, dit-il, si, aprs tout, vous n'avez pas trop entendu le
latin, et si cette intention mauvaise est bien dans la lettre de mon
frre.

Si doucement et si onctueusement que Henri et prononc ces mots, la reine
de Navarre lui lana un regard plein de dfiance.

-- Comprenez-moi jusqu'au bout, dit-elle, sire.

-- Je ne demande pas mieux, Dieu m'en est tmoin, madame, rpondit Henri.

-- Avez-vous besoin ou non de vos serviteurs, voyons?

-- Si j'en ai besoin, ma mie? La belle question! Que ferais je sans eux et
rduit  mes propres forces, mon Dieu!

-- Eh bien! sire, le roi veut dtacher de vous vos meilleurs serviteurs.

-- Je l'en dfie.

-- Bravo! sire, murmura Chicot.

-- Eh! sans doute, fit Henri avec cette tonnante bonhomie qui lui tait
si particulire, que, jusqu' la fin de sa vie, chacun s'y laissa prendre,
car mes serviteurs me sont attachs par le coeur et non par l'intrt. Je
n'ai rien  leur donner, moi.

-- Vous leur donnez tout votre coeur, toute votre foi, sire, c'est le
meilleur retour d'un roi  ses amis.

-- Oui, ma mie, eh bien!

-- Eh bien, sire, n'ayez plus foi en eux.

-- Ventre saint-gris! je n'en manquerai que s'ils m'y forcent, c'est--
dire s'ils dmritent.

-- Bon, alors, fit Marguerite, on vous prouvera qu'ils dmritent, sire;
voil tout.

-- Ah! ah! fit le roi; mais en quoi?

Chicot baissa de nouveau la tte, comme il faisait dans tous les moments
scabreux.

-- Je ne puis vous conter cela, sire, rpondit Marguerite, sans
compromettre....

Et elle regarda autour d'elle.

Chicot comprit qu'il gnait et se recula.

-- Cher messager, lui dit le roi, veuillez m'attendre en mon cabinet: la
reine a quelque chose de particulier  me dire, quelque chose de trs
utile pour mon service,  ce que je vois.

Marguerite resta immobile,  l'exception d'un lger signe de tte que
Chicot crut avoir saisi seul.

Voyant donc qu'il faisait plaisir aux deux poux en s'en allant, il se
leva et quitta la chambre, avec un seul salut  l'adresse de tous deux.




XLVIII

COMPOSITION EN VERSION.


loigner ce tmoin que Marguerite supposait plus fort en latin qu'il ne
voulait l'avouer, tait dj un triomphe, ou du moins un gage de scurit
pour elle; car, nous l'avons dit, Marguerite ne croyait pas Chicot si peu
lettr qu'il le voulait paratre, tandis qu'avec son mari tout seul, elle
pouvait donner  chaque mot latin plus d'extension ou de commentaires que
tous les scoliastes en _us_ n'en donnrent jamais  Plaute ou  Perse, ces
deux nigmes en grands vers du monde latin.

Henri et sa femme eurent donc la satisfaction du tte  tte.

Le roi n'avait sur le visage aucune apparence d'inquitude, ni aucun
soupon de menace. Dcidment le roi ne savait pas le latin.

-- Monsieur, dit Marguerite, j'attends que vous m'interrogiez.

-- Cette lettre vous proccupe fort, ma mie, dit-il; ne vous alarmez donc
pas ainsi.

-- Sire, c'est que cette lettre est, ou devrait tre un vnement; un roi
n'envoie pas ainsi un messager  un autre roi, sans des raisons de la plus
haute importance.

-- Eh bien, alors, dit Henri, laissons l message et messager, ma mie;
n'avez-vous point quelque chose comme un bal ce soir?

-- En projet, oui, sire, dit Marguerite tonne, mais il n'y a rien l
d'extraordinaire, vous savez que presque tous les soirs nous dansons.

-- Moi, j'ai une grande chasse pour demain, une grande chasse.

-- Ah!

-- Oui, une battue aux loups.

-- Chacun notre plaisir, sire: vous aimez la chasse, moi le bal, vous
chassez, moi je danse.

-- Oui, ma mie, dit Henri en soupirant, et en vrit, il n'y a pas de mal
 cela.

-- Certainement, mais Votre Majest dit cela en soupirant.

-- coutez-moi, madame.

Marguerite devint tout oreilles.

-- J'ai des inquitudes.

-- A quel sujet, sire?

-- Au sujet d'un bruit qui court.

-- D'un bruit? Votre Majest s'inquite d'un bruit?

-- Quoi de plus simple, ma mie, quand ce bruit peut vous causer de la
peine?

-- A moi?

-- Oui,  vous.

-- Sire, je ne vous comprends pas.

-- N'avez-vous rien ou dire? fit Henri du mme ton.

Marguerite se mit  trembler srieusement que ce ne ft une faon
d'attaquer de son mari.

-- Je suis la femme du monde la moins curieuse, sire, dit-elle, et je
n'entends jamais que ce qu'on vient corner  mes oreilles. D'ailleurs,
j'estime si pauvrement ce que vous appelez ces bruits, que je les
entendrais  peine les coutant;  plus forte raison me bouchant les
oreilles quand ils passent.

-- C'est votre avis, alors, madame, qu'il faut mpriser tous ces bruits?

-- Absolument, sire, et surtout nous autres rois.

-- Pourquoi nous surtout, madame?

-- Parce que nous autres rois, tant dans tous les discours, nous aurions
vraiment trop  faire, si nous nous proccupions.

-- Eh bien, je crois que vous avez raison, ma mie, et je vais vous fournir
une excellente occasion d'appliquer votre philosophie.

Marguerite crut le moment dcisif arriv: elle rappela tout son courage,
et d'un ton assez ferme:

-- Soit, sire, de grand coeur, dit-elle.

Henri commena du ton d'un pnitent qui a quelque gros pch  avouer:

-- Vous connaissez le grand intrt que je porte  ma fille Fosseuse?

-- Ah! ah! s'cria Marguerite, voyant qu'il ne s'agissait pas d'elle, et
prenant un air de triomphe. Oui, oui,  la petite Fosseuse, votre amie.

-- Oui, madame, rpondit Henri, toujours du mme ton, oui,  la petite
Fosseuse.

-- Ma dame d'honneur?

-- Votre dame d'honneur.

-- Votre folie, votre amour.

-- Ah! vous parlez l, ma mie, comme un de ces bruits que vous accusiez
tout  l'heure.

-- C'est vrai, sire, dit en souriant Marguerite, et je vous en demande
bien humblement pardon.

-- Ma mie, vous avez raison, bruit public ment souvent, et nous avons,
nous autres rois surtout, grand besoin d'tablir ce thorme en axiome;
ventre saint-gris! madame, je crois que je parle grec.

Et Henri clata de rire.

Marguerite lut une ironie dans ce rire si bruyant et surtout dans le
regard si fin qui l'accompagnait.

Un peu d'inquitude la reprit.

-- Donc, Fosseuse? dit-elle.

-- Fosseuse est malade, ma mie; et les mdecins ne comprennent rien  sa
maladie.

-- C'est trange, sire. Fosseuse, d'aprs le dire de Votre Majest, est
toujours reste sage. Fosseuse qui,  vous entendre, aurait rsist  un
roi, si un roi lui et parl d'amour; Fosseuse, cette fleur de puret, ce
cristal limpide, doit laisser l'oeil de la science pntrer jusqu'au fond
de ses joies et de ses douleurs!

-- Hlas! il n'en est point ainsi, dit tristement Henri.

-- Quoi! s'cria la reine avec cette imptueuse mchancet que la femme la
plus suprieure ne manque jamais de lancer comme un dard sur une autre
femme; quoi, Fosseuse n'est pas une fleur de puret?

-- Je ne dis pas cela, rpondit schement Henri, Dieu me garde d'accuser
personne. Je dis que ma fille Fosseuse est atteinte d'un mal qu'elle
s'obstine  dissimuler aux mdecins.

-- Soit aux mdecins, mais envers vous, son confident, son pre... cela me
parat bien singulier.

-- Je n'en sais pas plus long, ma mie, rpondit Henri en reprenant son
gracieux sourire, ou si j'en sais plus long, je juge  propos de m'arrter
l.

-- Alors, sire, dit Marguerite, qui croyait deviner  la tournure de
l'entretien, qu'elle avait l'avantage et que c'tait  elle d'accorder un
pardon quand elle croyait avoir au contraire  en solliciter un, alors,
sire, je ne sais plus ce que dsire Votre Majest et j'attends qu'elle
s'explique.

-- Eh bien, puisque vous attendez, ma mie, je vais tout vous conter.

Marguerite fit un mouvement indiquant qu'elle tait prte  tout entendre.

-- Il faudrait... continua Henri, mais c'est beaucoup exiger de vous, ma
mie....

-- Dites toujours, sire.

-- Il faudrait que vous eussiez l'obligeance de vous transporter auprs de
ma fille Fosseuse.

-- Moi, rendre une visite  cette fille que l'on dit avoir l'honneur
d'tre votre matresse, honneur que vous ne dclinez pas?

-- Allons, allons, doucement, ma mie, dit le roi. Sur ma parole, vous
feriez scandale avec ces exclamations, et je ne sais vraiment point si le
scandale que vous feriez ne rjouirait point la cour de France, car, dans
cette lettre du roi mon beau-frre que Chicot m'a rcite, il y avait:
_Quotidi scandalum_, c'est--dire, pour un triste humaniste comme moi,
_quotidiennement scandale_.

Marguerite fit un mouvement.

-- On n'a pas besoin de savoir le latin pour cela, continua Henri, c'est
presque du franais.

-- Mais sire,  qui s'appliqueraient ces paroles? demanda Marguerite.

-- Ah! voil ce que je n'ai pu comprendre. Mais vous qui savez le latin,
vous m'aiderez quand nous en serons l, ma mie.

Marguerite rougit jusqu'aux oreilles, tandis que, la tte baisse, la main
en l'air, Henri avait l'air de chercher navement  quelle personne de sa
cour le _quotidi scandalum_ pouvait s'appliquer.

-- C'est bien, monsieur, dit la reine, vous voulez, au nom de la concorde,
me pousser  une dmarche humiliante; au nom de la concorde, j'obirai.

-- Merci, ma mie, dit Henri, merci.

-- Mais cette visite, monsieur, quel sera son but?

-- Il est tout simple, madame.

-- Encore, faut-il qu'on me le dise, puisque je suis assez nave pour ne
point le deviner.

-- Eh bien, vous trouverez Fosseuse au milieu des filles d'honneur,
couchant dans leur chambre. Ces sortes de femelles, vous le savez, sont si
curieuses et si indiscrtes, qu'on ne sait  quelle extrmit Fosseuse va
tre rduite.

-- Mais elle craint donc quelque chose! s'cria Marguerite, avec un
redoublement de colre et de haine; elle veut donc se cacher!

-- Je ne sais, dit Henri. Ce que je sais, c'est qu'elle a besoin de
quitter la chambre des filles d'honneur.

-- Si elle veut se cacher, qu'elle ne compte pas sur moi. Je puis fermer
les yeux sur certaines choses, mais jamais je n'en serai complice.

Et Marguerite attendit l'effet de son ultimatum.

Mais Henri semblait n'avoir rien entendu; il avait laiss retomber sa tte
et avait repris cette attitude pensive qui avait frapp Marguerite un
instant auparavant.

-- _Margota_, murmura-t-il, _Margota cum Turennio_. Voil ces deux noms
que je cherchais, madame. _Margota cum Turennio_.

Marguerite, cette fois, devint cramoisie.

-- Des calomnies! sire, s'cria-t-elle, allez-vous me rpter des
calomnies!

-- Quelles calomnies? fit Henri le plus naturellement du monde; est-ce que
vous comprenez l des calomnies, madame? C'est un passage de la lettre de
mon frre qui me revient: _Margota cum Turennio conveniunt in castello
nomme Loignac_. Dcidment il faudra que je me fasse traduire cette lettre
par un clerc.

-- Voyons, cessons ce jeu, sire, reprit Marguerite toute frissonnante, et
dites-moi nettement ce que vous attendez de moi.

-- Eh bien, je dsirerais, ma mie, que vous sparassiez Fosseuse d'avec
les filles, et que l'ayant mise dans une chambre seule, vous ne lui
envoyassiez qu'un seul mdecin, un mdecin discret, le vtre par exemple.

-- Oh! je vois ce que c'est! s'cria la reine. Fosseuse qui prnait sa
vertu, Fosseuse qui talait une menteuse virginit, Fosseuse est grosse et
prte d'accoucher.

-- Je ne dis pas cela, ma mie, fit Henri, je ne dis pas cela: c'est vous
qui l'affirmez.

-- C'est cela, monsieur, c'est cela! s'cria Marguerite; votre ton
insinuant, votre fausse humilit me le prouvent. Mais il est de ces
sacrifices, ft-on roi, qu'on ne demande point  sa femme. Dfaites vous-
mme les torts de mademoiselle de Fosseuse, sire; vous tes son complice,
cela vous regarde: au coupable la peine, et non  l'innocent.

-- Au coupable, bon! voil que vous me rappelez encore les termes de cette
affreuse lettre.

-- Et comment cela?

-- Oui, coupable se dit _nocens_, n'est-ce pas?

-- Oui, monsieur, _nocens_.

-- Eh bien! il y a dans la lettre: _Margota cum Turennio, ambo nocentes,
conveniunt in castello nomine Loignac_. Mon Dieu! que je regrette de ne
pas avoir l'esprit aussi orn que j'ai la mmoire sre!

-- _Ambo nocentes_, rpta tout bas Marguerite, plus ple que son col de
dentelles gauderonnes; il a compris, il a compris.

-- _Margota cum Turennio, ambo nocentes_. Que diable a voulu dire mon
frre par _ambo_? poursuivit impitoyablement Henri de Navarre. Ventre
saint-gris! ma mie, c'est bien tonnant que, sachant le latin comme vous
le savez, vous ne m'ayez point encore donn l'explication de cette phrase
qui me proccupe.

-- Sire, j'ai eu l'honneur de vous dire dj....

-- Eh! pardieu! interrompit le roi, voici justement _Turennius_ qui se
promne sous vos fentres et qui regarde en l'air, comme s'il vous
attendait, le pauvre garon. Je vais lui faire signe de monter! il est
fort savant, lui, il me dira ce que je veux savoir.

-- Sire, sire! s'cria Marguerite en se soulevant sur son fauteuil et en
joignant les deux mains, sire, soyez plus grand que tous les brouillons et
tous les calomniateurs de France.

-- Eh! ma mie, on n'est pas plus indulgent en Navarre qu'en France, ce me
semble, et tout  l'heure, vous-mme... tiez fort svre  l'gard de
cette pauvre Fosseuse.

-- Svre, moi! s'cria Marguerite.

-- Dame! j'en appelle  vos souvenirs; ici, cependant, nous devrions tre
indulgents, madame; nous menons si douce vie, vous dans les bals que vous
aimez, moi dans les chasses que j'aime.

-- Oui, oui, sire, dit Marguerite, vous avez raison, soyons indulgents.

-- Oh! j'tais bien sr de votre coeur, ma mie.

-- C'est que vous me connaissez, sire.

-- Oui. Vous allez donc voir Fosseuse, n'est-ce pas?

-- Oui, sire.

-- La sparer des autres filles?

-- Oui, sire.

-- Lui donner votre mdecin  vous?

-- Oui, sire.

-- Et pas de garde. Les mdecins sont discrets par tat, les gardes sont
bavardes par habitude.

-- C'est vrai, sire.

-- Et si par malheur ce qu'on dit tait vrai, et que rellement la pauvre
fille et t faible et et succomb....

Henri leva les yeux au ciel.

-- Ce qui est possible, continua-t-il. La femme est chose fragile, _res
fragilis mulier_, comme dit l'vangile.

-- Eh bien! sire, je suis femme, et sais l'indulgence que je dois avoir
pour les autres femmes.

-- Ah! vous savez toutes choses, ma mie; vous tes, en vrit, un modle
de perfection et....

-- Et?

-- Et je vous baise les mains.

-- Mais croyez bien, sire, reprit Marguerite, que c'est pour l'amour de
vous seul que je fais un pareil sacrifice.

-- Oh! oh! dit Henri, je vous connais bien, madame, et mon frre de France
aussi, lui qui dit tant de bien de vous dans cette lettre, et qui ajoute:
_Fiat sanum exemplum statim, atque res certior eveniet_. Ce bon exemple,
sans doute, ma mie, c'est celui que vous donnez.

Et Henri baisa la main  moiti glace de Marguerite.

-- Puis s'arrtant sur le seuil de la porte:

-- Mille tendresses de ma part  Fosseuse, madame, dit-il; occupez-vous
d'elle comme vous m'avez promis de le faire, moi je pars pour la chasse;
peut-tre ne vous reverrai-je qu'au retour, peut-tre mme jamais... ces
loups sont de mauvaises btes; venez, que je vous embrasse, ma mie.

Il embrassa presque affectueusement Marguerite, et sortit, la laissant
stupfaite de tout ce qu'elle venait d'entendre.




XLIX

L'AMBASSADEUR D'ESPAGNE


Le roi rejoignit Chicot dans son cabinet.

Chicot tait encore tout agit des craintes de l'explication.

-- Eh bien! Chicot, fit Henri.

-- Eh bien! sire, rpondit Chicot.

-- Tu ne sais pas ce que la reine prtend?

-- Non.

-- Elle prtend que ton maudit latin va troubler tout notre mnage.

-- Eh! sire, s'cria Chicot, pour Dieu, oublions-le, ce latin, et tout
sera dit. Il n'en est pas d'un morceau de latin dclam comme d'un morceau
de latin crit, le vent emporte l'un, le feu ne peut pas quelquefois
russir  dvorer l'autre.

-- Moi, dit Henri, je n'y pense plus, ou le diable m'emporte.

-- A la bonne heure!

-- J'ai bien autre chose  faire, ma foi, que de penser  cela.

-- Votre Majest prfre se divertir, hein?

-- Oui, mon fils, dit Henri, assez mcontent du ton avec lequel Chicot
avait prononc ce peu de paroles; oui, Ma Majest aime mieux se divertir.

-- Pardon, mais je gne peut-tre Votre Majest.

-- Eh! mon fils, reprit Henri en haussant les paules, je t'ai dj dit
que ce n'tait pas ici comme au Louvre. Ici l'on fait au grand jour tout
amour, toute guerre, toute politique.

Le regard du roi tait si doux, son sourire si caressant, que Chicot se
sentit tout enhardi.

-- Guerre et politique moins qu'amour, n'est-ce pas, sire? dit-il.

-- Ma foi, oui, mon cher ami, je l'avoue: ce pays est si beau, ces vins du
Languedoc si savoureux, ces femmes de Navarre si belles!

-- Eh! sire, reprit Chicot, vous oubliez la reine, ce me semble; les
Navarraises sont-elles plus belles et plus accortes qu'elle, par hasard?
En ce cas, j'en fais mon compliment aux Navarraises.

-- Ventre saint-gris! tu as raison, Chicot, et moi qui oubliais que tu es
ambassadeur, que tu reprsentes le roi Henri III, que le roi Henri III est
frre de madame Marguerite, et que par consquent devant toi, par
convenance, je dois mettre madame Marguerite au-dessus de toutes les
femmes! Mais il faut excuser mon imprudence, Chicot; je ne suis point
habitu aux ambassadeurs, mon fils.

En ce moment, la porte du cabinet s'ouvrit, et d'Aubiac annona d'une voix
haute:

-- M. l'ambassadeur d'Espagne.

Chicot fit sur son fauteuil un bond qui arracha un sourire au roi.

-- Ma foi, dit Henri, voil un dmenti auquel je ne m'attendais pas.
L'ambassadeur d'Espagne! Et que diable vient-il faire ici?

-- Oui, rpta Chicot, que diable vient-il faire ici?

-- Nous allons le savoir, dit Henri; peut-tre notre voisin l'Espagnol a-
t-il quelque dml de frontire  discuter avec moi.

-- Je me retire, fit Chicot humblement. C'est sans doute un vritable
ambassadeur que vous envoie S.M. Philippe II, tandis que moi....

-- L'ambassadeur de France cder le terrain  l'Espagnol, et cela en
Navarre! Ventre saint-gris! cela ne sera point; ouvre ce cabinet de
livres, Chicot, et t'y installe.

-- Mais de l j'entendrai tout malgr moi, sire.

-- Eh! tu entendras, morbleu! que m'importe? je n'ai rien  cacher, moi. A
propos, vous n'avez plus rien  me dire de la part du roi votre matre,
monsieur l'ambassadeur?

-- Non, sire, plus rien absolument.

-- C'est cela, tu n'as plus qu' voir et  entendre alors, comme font tous
les ambassadeurs de la terre; tu seras donc  merveille dans ce cabinet
pour faire ta charge. Vois de tous tes yeux et entends de toutes tes
oreilles, mon cher Chicot.

Puis il ajouta:

-- D'Aubiac, dis  mon capitaine des gardes d'introduire M. l'ambassadeur
d'Espagne.

Chicot, en entendant cet ordre, se hta d'entrer dans le cabinet des
livres, dont il ferma soigneusement la tapisserie  personnages.

Un pas lent et compass retentit sur le parquet sonore: c'tait celui de
l'ambassadeur de S.M. Philippe II.

Lorsque les prliminaires consacrs aux dtails d'tiquette furent achevs
et que Chicot eut pu se convaincre, du fond de sa cachette, que le
Barnais s'entendait fort bien  donner audience:

-- Puis-je parler librement  Votre Majest? demanda l'envoy dans la
langue espagnole, que tout Gascon ou Barnais peut comprendre comme celle
de son pays,  cause des analogies ternelles.

-- Vous pouvez parler, monsieur, rpondit le Barnais.

Chicot ouvrit deux larges oreilles. L'intrt tait grand pour lui.

-- Sire, dit l'ambassadeur, j'apporte la rponse de S.M. catholique.

-- Bon! fit Chicot, s'il apporte la rponse, c'est qu'il y a eu demande.

-- Touchant quel sujet? demanda Henri.

-- Touchant vos ouvertures du mois dernier, sire.

-- Ma foi, je suis trs oublieux, dit Henri. Veuillez me rappeler quelles
taient ces ouvertures, je vous prie, monsieur l'ambassadeur.

-- Mais  propos des envahissements des princes lorrains en France.

-- Oui, et particulirement  propos de ceux de mon compre de Guise. Fort
bien! je me souviens maintenant; continuez, monsieur, continuez.

-- Sire, reprit l'Espagnol, le roi mon matre, bien que sollicit de
signer un trait d'alliance avec la Lorraine, a regard une alliance avec
la Navarre comme plus loyale, et, tranchons le mot, comme plus
avantageuse.

-- Oui, tranchons le mot, dit Henri.

-- Je serai franc avec Votre Majest, sire, car je connais les intentions
du roi mon matre  l'gard de Votre Majest.

-- Et moi, puis-je les connatre?

-- Sire, le roi mon matre n'a rien  refuser  la Navarre.

Chicot colla son oreille  la tapisserie, tout en se mordant le bout du
doigt pour s'assurer qu'il ne dormait pas.

-- Si l'on n'a rien  me refuser, dit Henri, voyons ce que je puis
demander.

-- Tout ce qu'il plaira  Votre Majest, sire.

-- Diable!

-- Qu'elle parle donc ouvertement et franchement.

-- Ventre saint-gris, tout, c'est embarrassant!

-- Sa Majest le roi d'Espagne veut mettre son nouvel alli  l'aise; la
proposition que je vais faire  Votre Majest en tmoignera.

-- J'coute, dit Henri.

-- Le roi de France traite la reine de Navarre en ennemie jure; il la
rpudie pour soeur, du moment o il la couvre d'opprobre, cela est
constant. Les injures du roi de France, et je demande pardon  Votre
Majest d'aborder ce sujet si dlicat....

-- Abordez, abordez.

-- Les injures du roi de France sont publiques; la notorit les consacre.

Henri fit un mouvement de dngation.

-- Il y a notorit, continua l'Espagnol, puisque nous sommes instruits;
je me rpte donc, sire: le roi de France rpudie madame Marguerite pour
sa soeur, puisqu'il tend  la dshonorer en la faisant fouiller par un
capitaine de ses gardes.

-- Eh bien! monsieur l'ambassadeur, o voulez-vous en venir?

-- Rien de plus facile, en consquence,  Votre Majest, de rpudier pour
femme celle que son frre rpudie pour soeur.

Henri regarda vers la tapisserie derrire laquelle Chicot, l'oeil effar,
attendait, tout palpitant, le rsultat d'un si pompeux dbut.

-- La reine rpudie, continua l'ambassadeur, l'alliance entre le roi de
Navarre et le roi d'Espagne....

Henri salua.

-- Cette alliance, continua l'ambassadeur, est toute conclue, et voici
comment. Le roi d'Espagne donne l'infante sa fille au roi de Navarre, et
Sa Majest elle-mme pouse madame Catherine de Navarre, soeur de Votre
Majest.

Un frisson d'orgueil parcourut tout le corps du Barnais, un frisson
d'pouvante tout le corps de Chicot. L'un voyait surgir  l'horizon sa
fortune, radieuse comme le soleil levant, l'autre voyait descendre et
mourir le sceptre et la fortune des Valois.

L'Espagnol, impassible et glac, ne voyait rien, lui, que les instructions
de son matre.

Il se fit, pendant un instant, un silence profond; puis, aprs cet
instant, le roi de Navarre reprit:

-- La proposition, monsieur, est magnifique, et me comble d'honneur.

-- Sa Majest, se hta de dire le ngociateur orgueilleux qui comptait sur
une acceptation d'enthousiasme, Sa Majest le roi d'Espagne ne se propose
de soumettre  Votre Majest qu'une seule condition.

-- Ah! une condition, dit Henri, c'est trop juste; voyons la condition.

-- En aidant Votre Majest contre les princes lorrains, c'est--dire en
ouvrant le chemin du trne  Votre Majest, mon matre dsirerait se
faciliter par votre alliance un moyen de garder les Flandres, auxquelles
monseigneur le duc d'Anjou mord,  cette heure,  pleines dents. Votre
Majest comprend bien que c'est toute prfrence donne  elle par mon
matre, sur les princes lorrains, puisque MM. de Guise, ses allis
naturels comme princes catholiques, font tout seuls un parti contre M. le
duc d'Anjou, en Flandre. Or, voici la condition, la seule; elle est
raisonnable et douce: Sa Majest le roi d'Espagne s'alliera  vous par un
double mariage; il vous aidera ... -- l'ambassadeur chercha un instant le
mot propre, --  succder au roi de France, et vous lui garantirez les
Flandres. Je puis donc maintenant, connaissant la sagesse de Votre
Majest, regarder ma ngociation comme heureusement accomplie.

Un silence, plus profond encore que le premier, succda  ces paroles,
afin, sans doute, de laisser arriver dans toute sa puissance la rponse
que l'ange exterminateur attendait pour frapper a ou l, sur la France ou
sur l'Espagne.

Henri de Navarre fit trois ou quatre pas dans son cabinet.

-- Ainsi donc, monsieur, dit-il enfin, voil la rponse que vous tes
charg de m'apporter.

-- Oui, sire.

-- Rien autre chose avec?

-- Rien autre chose.

-- Eh bien! dit Henri, je refuse l'offre de Sa Majest le roi d'Espagne.

-- Vous refusez la main de l'infante! s'cria l'Espagnol, avec un
saisissement pareil  celui que cause la douleur d'une blessure  laquelle
on ne s'attend pas.

-- Honneur bien grand, monsieur, rpondit Henri en relevant la tte, mais
que je ne puis croire au-dessus de l'honneur d'avoir pous une fille de
France.

-- Oui, mais cette premire alliance vous approchait du tombeau, sire; la
seconde vous approche du trne.

-- Prcieuse, incomparable fortune, monsieur, je le sais, mais que je
n'achterai jamais avec le sang et l'honneur de mes futurs sujets. Quoi!
monsieur je tirerais l'pe contre le roi de France, mon beau-frre, pour
l'Espagnol tranger; quoi! j'arrterais l'tendard de France dans son
chemin de gloire, pour laisser les tours de Castille et les lions de Lon
achever l'oeuvre qu'il a commence; quoi! je ferais tuer des frres par
des frres; j'amnerais l'tranger dans ma patrie! Monsieur, coutez bien
ceci: j'ai demand  mon voisin le roi d'Espagne des secours contre MM. de
Guise, qui sont des factieux avides de mon hritage, mais non contre le
duc d'Anjou, mon beau-frre, mais non contre le roi Henri III, mon ami;
mais non contre ma femme, soeur de mon roi. Vous secourrez les Guises,
dites-vous, vous leur prterez votre appui. Faites; je lancerai sur eux et
sur vous tous les protestants d'Allemagne et ceux de France. Le roi
d'Espagne veut reconqurir les Flandres qui lui chappent; qu'il fasse ce
qu'a fait son pre Charles-Quint: qu'il demande passage au roi de France
pour aller rclamer son titre de premier bourgeois de Gand, et le roi
Henri III, j'en suis garant, lui donnera un passage aussi loyal que l'a
fait le roi Franois Ier. Je veux le trne de France, dit Sa Majest
catholique, c'est possible, mais je n'ai point besoin qu'il m'aide  le
conqurir; je le prendrai bien tout seul s'il est vacant, et cela malgr
toutes les majests du monde. Ainsi donc, adieu, monsieur. Dites  mon
frre Philippe que je lui suis bien reconnaissant de ses offres. Mais je
lui en voudrais mortellement si, lui les faisant, il m'avait cru un seul
instant capable de les accepter.

Adieu, monsieur.

[Illustration: Vous savez que c'est de l'or, Sire. -- PAGE 86.]

L'ambassadeur demeurait stupfait; il balbutia:

-- Prenez garde, sire, la bonne intelligence entre deux voisins dpend
d'une mauvaise parole.

-- Monsieur l'ambassadeur, reprit Henri, sachez bien ceci: Roi de Navarre
ou roi de rien, c'est tout un pour moi. Ma couronne est si lgre, que je
ne la sentirais mme pas tomber si elle me glissait du front; d'ailleurs,
 ce moment-l, j'aviserais de la retenir, soyez tranquille.

Adieu, encore une fois, monsieur, dites au roi votre matre que j'ai des
ambitions plus grandes que celles qu'il m'a fait entrevoir. Adieu.

Et le Barnais, redevenant, non pas lui-mme, mais l'homme que l'on
connaissait en lui, aprs s'tre un instant laiss dominer par la chaleur
de son hrosme, le Barnais, souriant avec courtoisie, reconduisit
l'ambassadeur jusqu'au seuil de son cabinet.




L

LES PAUVRES DU ROI DE NAVARRE


Chicot tait plong dans une surprise si profonde, qu'il ne songea point,
Henri rest seul,  sortir de son cabinet.

Le Barnais leva la tapisserie et alla lui frapper sur l'paule.

-- Eh bien, matre Chicot, dit-il, comment trouvez-vous que je m'en sois
tir?

-- A merveille, sire, rpliqua Chicot encore tourdi. Mais, en vrit,
pour un roi qui ne reoit pas souvent d'ambassadeurs, il parat que, quand
vous les recevez, vous les recevez bons.

-- C'est pourtant mon frre Henri qui me vaut ces ambassadeurs-l.

-- Comment cela, sire?

-- Oui, s'il ne perscutait pas incessamment sa pauvre soeur, les autres
ne songeraient pas  la perscuter. Crois-tu que si le roi d'Espagne
n'avait pas su l'injure publique faite  la reine de Navarre, quand un
capitaine des gardes a fouill sa litire, crois-tu qu'on viendrait me
proposer de la rpudier?

-- Je vois avec bonheur, sire, rpondit Chicot, que tout ce que l'on
tentera sera inutile, et que rien ne pourra rompre la bonne harmonie qui
existe entre vous et la reine.

-- Eh! mon ami, l'intrt qu'on a  nous brouiller est clair....

-- Je vous avoue, sire, que je ne suis pas si pntrant que vous le
croyez.

-- Sans doute, tout ce que dsire mon frre Henri, c'est que je rpudie sa
soeur.

-- Comment cela? Expliquez-moi la chose, je vous prie. Peste! je ne
croyais pas venir  si bonne cole.

-- Tu sais qu'on a oubli de me payer la dot de ma femme, Chicot.

-- Non, je ne le savais pas, sire; seulement je m'en doutais.

-- Que cette dot se composait de trois cent mille cus d'or.

-- Joli denier.

-- Et de plusieurs villes de sret, et, entre ces villes, celle de
Cahors.

-- Jolie ville, mordieu!

-- J'ai rclam, non pas mes trois cent mille cus d'or, tout pauvre que
je suis, je me prtends plus riche que le roi de France, mais Cahors.

-- Ah! vous avez rclam Cahors, sire. Ventre de biche! vous avez bien
fait, et  votre place, j'eusse fait comme vous.

-- Et voil pourquoi, dit le Barnais avec son fin sourire, voil
pourquoi... Comprends-tu maintenant?

-- Non, le diable m'emporte!

-- Voil pourquoi on me voudrait brouiller avec ma femme au point que je
la rpudiasse. Plus de femme, tu entends, Chicot, plus de dot, par
consquent plus de trois cent mille cus, plus de villes, et surtout plus
de Cahors. C'est une faon comme une autre d'luder sa parole, et mon
frre de Valois est fort adroit  ces sortes de piges.

-- Vous aimeriez cependant fort  tenir cette place, n'est-ce pas, sire?
dit Chicot.

-- Sans doute; car enfin, qu'est-ce que ma royaut de Barn? une pauvre
petite principaut que l'avarice de mon beau-frre et de ma belle-mre ont
tellement rogne, que le titre de roi qui y est attach est devenu un
titre ridicule.

-- Oui, tandis que Cahors ajoute  cette principaut....

-- Cahors serait mon boulevard, la sauvegarde de ceux de ma religion.

-- Eh bien, mon cher sire, faites votre deuil de Cahors, car que vous
soyez brouill ou non avec madame Marguerite, le roi de France ne vous la
remettra jamais, et  moins que vous ne la preniez....

-- Oh! s'cria Henri, je la prendrais bien, si elle n'tait si forte, et
surtout si je ne hassais la guerre.

-- Cahors est imprenable, sire, dit Chicot.

Henri arma son visage d'une impntrable navet.

-- Oh! imprenable, imprenable, dit-il; si aussi bien j'avais une arme...
que je n'ai pas.

-- coutez, sire, dit Chicot, nous ne sommes pas ici pour nous dire des
douceurs. Entre Gascons, vous savez, on va franchement. Pour prendre
Cahors, o est M. de Vezin, il faudrait tre un Annibal ou un Csar, et
Votre Majest....

-- Eh bien! Ma Majest?... demanda Henri avec son narquois sourire.

-- Votre Majest l'a dit, elle n'aime pas la guerre.

Henri soupira; un trait de flamme illumina son oeil plein de mlancolie;
mais, comprimant aussitt ce mouvement involontaire, il lissa de sa main
noircie par le hle sa barbe brune, en disant:

-- Jamais je n'ai tir l'pe, c'est vrai; jamais je ne la tirerai: je
suis un roi de paille et un homme de paix; cependant, Chicot, par un
contraste singulier, j'aime  m'entretenir de choses de guerre: c'est de
mon sang cela. Saint Louis, mon anctre, avait ce bonheur, qu'tant pieux
d'ducation et doux de nature, il devenait  l'occasion un rude jouteur de
lance, une vaillante pe. Causons, si tu veux, Chicot, de M. de Vezin,
qui est un Csar et un Annibal, lui.

-- Sire, pardonnez-moi, dit Chicot, si j'ai pu non-seulement vous blesser,
mais encore vous inquiter. Je ne vous ai parl de M. de Vezin que pour
teindre tout vestige de flamme folle que la jeunesse et l'ignorance des
affaires eussent pu faire natre dans votre coeur. Cahors, voyez-vous, est
si bien dfendue et si bien garde, parce que c'est la clef du Midi.

-- Hlas! dit Henri en soupirant plus fort, je le sais bien!

-- C'est, poursuivit Chicot, la richesse territoriale unie  la scurit
de l'habitation. Avoir Cahors, c'est possder greniers, celliers, coffres-
forts, granges, logements et relations; possder Cahors, c'est avoir tout
pour soi; ne point possder Cahors, c'est avoir tout contre soi.

-- Eh! ventre saint-gris! murmura le roi de Navarre, voil pourquoi
j'avais si grande envie de possder Cahors, que j'ai dit  ma pauvre mre
d'en faire une des conditions _sine qu non_ de mon mariage. Tiens! voil
que je parle latin  prsent. Cahors tait donc l'apanage de ma femme: on
me l'avait promis, on me le devait.

-- Sire, devoir et payer... fit Chicot.

-- Tu as raison, devoir et payer sont deux choses bien diffrentes, mon
ami, de sorte que ton opinion,  toi, est que l'on ne me paiera point.

-- J'en ai peur.

-- Diable! fit Henri.

-- Et franchement... continua Chicot.

-- Eh bien!

-- Franchement, on aura raison, sire.

-- On aura raison? pourquoi cela, mon ami?

-- Parce que vous n'avez pas su faire votre mtier de roi, pouseur d'une
fille de France, parce que vous n'avez pas su vous faire payer votre dot
d'abord et remettre vos villes ensuite.

-- Malheureux! dit Henri en souriant avec amertume, tu ne te souviens donc
pas du toscin de Saint-Germain-l'Auxerrois? Il me semble qu'un mari que
l'on veut gorger la nuit mme de ses noces ne songe pas tant  sa dot
qu' sa vie.

-- Bon! fit Chicot; mais depuis?

-- Depuis? demanda Henri.

-- Oui; nous avons eu la paix, ce me semble. Eh bien! il fallait profiter
de cette paix pour instrumenter; il fallait, excusez-moi, sire, il
fallait, au lieu de faire l'amour, ngocier. C'est moins amusant, je le
sais bien, mais plus profitable. Je vous dis cela, en vrit, sire, autant
pour le roi mon matre que pour vous. Si Henri de France avait dans Henri
de Navarre un alli fort, Henri de France serait plus fort que tout le
monde, et, en supposant que catholiques et protestants pussent se runir
dans un mme intrt politique, quitte  dbattre leurs intrts religieux
aprs; catholiques et protestants, c'est--dire les deux Henri, feraient 
eux deux trembler le genre humain.

-- Oh! moi, dit Henri avec humilit, je n'aspire  faire trembler
personne, et pourvu que je ne tremble pas moi-mme... Mais tiens, Chicot,
ne parlons plus de ces choses qui me troublent l'esprit. Je n'ai pas
Cahors, eh bien! je m'en passerai.

-- C'est dur, mon roi!

-- Que veux-tu! puisque tu penses toi-mme que jamais Henri ne me rendra
cette ville.

-- Je le pense, sire, j'en suis sr, et cela pour trois raisons.

-- Dis-les-moi, Chicot.

-- Volontiers. La premire, c'est que Cahors est une ville de bon produit;
que le roi de France aimera mieux se la rserver que de la donner  qui
que ce soit.

-- Ce n'est pas tout  fait honnte cela, Chicot.

-- C'est royal, sire.

-- Ah! c'est royal de prendre ce qui plat?

-- Oui, cela s'appelle se faire la part du lion, et le lion est le roi des
animaux.

-- Je me souviendrai de ce que tu me dis l, mon bon Chicot, si jamais je
me fais roi. Ta seconde raison, mon fils?

-- La voici: madame Catherine....

-- Elle se mle donc toujours de politique, ma bonne mre Catherine?
interrompit Henri.

-- Toujours; madame Catherine aimerait mieux voir sa fille  Paris qu'
Nrac, prs d'elle que prs de vous.

-- Tu crois? Elle n'aime cependant pas sa fille d'une folle manire,
madame Catherine.

-- Non; mais madame Marguerite vous sert d'otage, sire.

-- Tu es confit en finesse, Chicot. Le diable m'emporte, si j'eusse jamais
song  cela; mais enfin tu peux avoir raison; oui, oui, une fille de
France, au besoin, est un otage. Eh bien?

-- Eh bien! sire, en diminuant les ressources on diminue le plaisir du
sjour. Nrac est une ville fort agrable, qui possde un parc charmant et
des alles comme il n'en existe nulle part; mais madame Marguerite, prive
de ressources, s'ennuiera  Nrac, et regrettera le Louvre.

-- J'aime mieux ta premire raison, Chicot, dit Henri en secouant la tte.

-- Alors je vais vous dire la troisime.

Entre le duc d'Anjou qui cherche  se faire un trne et qui remue la
Flandre, entre messieurs de Guise qui voudraient se forger une couronne et
qui remuent la France; entre Sa Majest le roi d'Espagne, qui voudrait
tter de la monarchie universelle et qui remue le monde, vous, prince de
Navarre, vous faites la balance et maintenez un certain quilibre.

-- En vrit! moi, sans poids.

-- Justement. Voyez plutt la rpublique suisse. Devenez puissant, c'est-
-dire pesant, et vous emporterez le plateau. Vous ne serez plus un
contrepoids, vous serez un poids.

-- Oh! j'aime beaucoup cette raison-l, Chicot, et elle est parfaitement
bien dduite. Tu es vritablement clerc, Chicot.

-- Ma foi, sire, je suis ce que je puis, dit Chicot, flatt, quoi qu'il en
et, du compliment, et se laissant aller  cette bonhomie royale 
laquelle il n'tait point accoutum.

[Illustration: Il trouva un officier du palais, dormant sur une chaise. --
PAGE 93.]

-- Voil donc l'explication de ma situation? dit Henri.

-- Complte, sire.

-- Et moi qui ne voyais rien de tout cela, Chicot, moi qui esprais
toujours, comprends-tu?

-- Eh bien, sire, si j'ai un conseil  vous donner, c'est de cesser
d'esprer, au contraire!

-- Je vais donc faire, Chicot, pour cette crance du roi de France, ce que
je fais pour ceux de mes mtayers qui ne peuvent me solder le fermage; je
mets un P  ct de leur nom.

-- Ce qui veut dire pay.

-- Justement.

-- Mettez deux P, sire, et poussez un soupir.

Henri soupira.

-- Ainsi ferai-je, Chicot, dit-il. Au reste, mon ami, tu vois qu'on peut
vivre en Barn et que je n'ai pas absolument besoin de Cahors.

-- Je vois cela, et, comme je m'en doutais, vous tes un prince sage, un
roi philosophe... Mais quel est ce bruit?

-- Du bruit? o cela?

-- Mais dans la cour, ce me semble.

-- Regarde par la fentre, mon ami, regarde.

Chicot s'approcha de la croise.

-- Sire, dit-il, il y a en bas une douzaine de gens assez mal accoutrs.

-- Ah! ce sont mes pauvres, fit le roi de Navarre en se levant.

-- Votre Majest a ses pauvres?

-- Sans doute, Dieu ne recommande-t-il point la charit? Pour n'tre point
catholique, Chicot, je n'en suis pas moins chrtien.

-- Bravo! sire.

-- Viens, Chicot, descendons; nous ferons ensemble l'aumne, puis nous
remonterons souper.

-- Sire, je vous suis.

-- Prends cette bourse qui est sur la tablette, prs de mon pe, vois-tu?

-- Je la tiens, sire....

-- A merveille.

Ils descendirent donc: la nuit tait venue. Le roi, tout en marchant,
paraissait soucieux, proccup.

Chicot le regardait et s'attristait de cette proccupation.

-- O diable ai-je eu l'ide, se disait-il  lui-mme, d'aller porter
politique  ce brave prince? Je lui ai mis la mort au coeur, en vrit!
Absurde bltre que je suis, va!

Une fois descendu dans la cour, Henri de Navarre s'approcha du groupe de
mendiants qui avait t signal par Chicot.

C'tait, en effet, une douzaine d'hommes de stature, de physionomie et de
costumes diffrents; des gens qu'un inhabile observateur et remarqus 
leur voix,  leur pas,  leurs gestes, pour des bohmiens, des trangers,
des passants insolites, et qu'un observateur et reconnus, lui, pour des
gentilshommes dguiss.

Henri prit la bourse des mains de Chicot et fit un signe.

Tous les mendiants parurent comprendre parfaitement ce signe.

Ils vinrent alors le saluer, chacun  son tour, avec un air d'humilit qui
n'excluait point un regard plein d'intelligence et d'audace, adress au
roi lui seul, comme pour lui dire:

-- Sous l'enveloppe le coeur brle.

Henri rpondit par un signe de tte, puis introduisant l'index et le pouce
dans la bourse que Chicot tenait ouverte, il y prit une pice.

-- Eh! fit Chicot, vous savez que c'est de l'or, sire?

-- Oui, mon ami, je le sais.

-- Peste! vous tes riche.

-- Ne vois-tu pas, mon ami, dit Henri avec un sourire, que toutes ces
pices d'or me servent  deux aumnes? Je suis pauvre, au contraire,
Chicot, et je suis forc de couper mes pistoles en deux pour faire vie qui
dure.

-- C'est vrai, dit Chicot avec une surprise croissante, les pices sont
des moitis de pices coupes avec des dessins capricieux.

-- Oh! je suis comme mon frre de France, qui s'amuse  dcouper des
images: j'ai mes tics. Je m'amuse, dans mes moments perdus, moi,  rogner
mes ducats. Un Barnais pauvre et honnte est industrieux comme un juif.

-- C'est gal, sire, dit Chicot en secouant la tte, car il devinait
quelque nouveau mystre cach l-dessous; c'est gal, voil une singulire
faon de faire l'aumne.

-- Tu ferais autrement, toi?

-- Oui, ma foi, au lieu de prendre la peine de sparer chaque pice, je la
donnerais entire en disant: Voil pour deux!

-- Ils se battraient, mon cher, et je ferais du scandale en voulant faire
du bien.

-- Enfin! murmura Chicot, rsumant par ce mot, qui est la quintessence de
toutes les philosophies, son opposition aux ides bizarres du roi.

Henri prit donc une demi-pice d'or dans la bourse, et, se plaant devant
le premier des mendiants avec cette mine calme et douce qui composait son
maintien habituel, il regarda cet homme sans parler, mais non sans
l'interroger du regard.

-- Agen, dit celui-ci en s'inclinant.

-- Combien? demanda le roi.

-- Cinq cents.

-- Cahors. Et il lui remit la pice et en prit une autre dans la bourse.

Le mendiant salua plus bas encore que la premire fois, et s'loigna.

Il fut suivi d'un autre qui salua avec humilit.

-- Auch, dit-il en saluant.

-- Combien?

-- Trois cent cinquante.

-- Cahors. Et il lui remit la seconde pice, et en prit une autre dans la
bourse.

Le second disparut comme le premier. Un troisime s'approcha et salua.

-- Narbonne, dit-il.

-- Combien?

-- Huit cents.

-- Cahors. Et il lui remit la troisime pice et en prit une autre dans la
bourse.

-- Montauban, dit un quatrime.

-- Combien?

-- Six cents.

-- Cahors.

Tous enfin, s'approchant et en saluant, prononcrent un nom, reurent
l'trange aumne, et accusrent un chiffre dont le total monta  huit
mille.

A chacun d'eux Henri rpondit: Cahors, sans qu'une seule fois
l'accentuation de sa voix varit dans la prononciation du mot.

La distribution faite, il ne se trouva plus de demi-pices dans la bourse,
plus de mendiants dans la cour.

-- Voil, dit Henri.

-- C'est tout, sire?

-- Oui, j'ai fini.

Chicot tira le roi par la manche.

-- Sire? dit-il.

-- Eh bien!

-- M'est-il permis d'tre curieux?

-- Pourquoi pas? La curiosit est chose naturelle.

-- Que vous disaient ces mendiants? et que diable leur rpondiez-vous?

Henri sourit.

-- C'est qu'en vrit, tout est mystre ici.

-- Tu trouves?

-- Oui; je n'ai jamais vu faire l'aumne de cette faon.

-- C'est l'habitude  Nrac, mon cher Chicot. Tu sais le proverbe: Chaque
ville a son usage.

-- Singulier usage, sire.

-- Non, le diable m'emporte! et rien n'est plus simple; tous ces gens que
tu vois courent le pays pour recevoir des aumnes; mais ils sont tous
d'une ville diffrente.

-- Aprs, sire?

-- Eh bien! pour que je ne donne pas toujours au mme, ils me disent le
nom de leur ville; de cette faon, tu comprends, mon cher Chicot, je puis
rpartir galement mes bienfaits et je suis utile  tous les malheureux de
toutes les villes de mon tat.

-- Voil qui est bien, sire, quant au nom de la ville qu'ils vous disent;
mais pourquoi  tous rpondez-vous Cahors?

-- Ah! rpliqua Henri avec un air de surprise parfaitement jou; je leur
ai rpondu: Cahors?

-- Parbleu!

-- Tu crois?

-- J'en suis sr.

-- C'est que, vois tu, depuis que nous avons parl de Cahors j'ai toujours
ce mot  la bouche. Il en est de cela comme de toutes les choses qu'on ne
peut avoir et qu'on dsire ardemment: on y songe, et on les nomme en y
songeant.

-- Hum! fit Chicot en regardant avec dfiance du ct par o les mendiants
avaient disparu; c'est beaucoup moins clair que je ne le voudrais, sire;
il y a encore, outre cela....

-- Comment! il y a encore quelque chose?

-- Il y a ce chiffre que chacun prononait, et qui, additionn, fait un
total de plus de huit mille.

-- Ah! quant  ce chiffre, Chicot, je suis comme toi, je n'ai pas compris,
 moins que, comme les mendiants sont, ainsi que tu le sais, diviss par
corporations,  moins qu'ils n'aient accus le chiffre des membres de
chacune de ces corporations, ce qui me parat probable.

-- Sire! sire!

-- Viens souper, mon ami; rien n'ouvre l'esprit,  mon avis, comme de
manger et de boire. Nous chercherons  table, et tu verras que si mes
pistoles sont rognes, mes bouteilles sont pleines.

Le roi siffla un page et demanda son souper.

Puis, passant familirement son bras sous celui de Chicot, il remonta dans
son cabinet, o le souper tait servi.

En passant devant l'appartement de la reine, il jeta les yeux sur les
fentres et ne vit pas de lumire.

-- Page, dit-il, Sa Majest la reine n'est-elle point au logis?

-- Sa Majest, rpondit le page, est alle voir mademoiselle de
Montmorency, que l'on dit fort malade.

-- Ah! pauvre Fosseuse, dit Henri; c'est vrai, la reine est un bon coeur.
Viens souper, Chicot, viens.




LI

LA VRAIE MAITRESSE DU ROI DE NAVARRE


Le repas fut des plus joyeux. Henri semblait n'avoir plus rien dans la
pense ni sur le coeur, et quand il tait dans ces dispositions d'esprit,
c'tait un excellent convive que le Barnais.

[Illustration: Encore! pensa Chicot. -- PAGE 94.]

Quant  Chicot, il dissimulait de son mieux ce commencement d'inquitude
qui l'avait pris  l'apparition de l'ambassadeur d'Espagne, qui l'avait
suivi dans la cour, qui s'tait augment  la distribution de l'or aux
mendiants, et qui ne l'avait pas quitt depuis.

Henri avait voulu que son compre Chicot soupt seul  seul avec lui;  la
cour du roi Henri, il s'tait toujours senti un grand faible pour Chicot,
un de ces faibles comme en ont les gens d'esprit pour les gens d'esprit;
et Chicot, de son ct, sauf les ambassades d'Espagne, les mendiants  mot
d'ordre et les pices d'or rognes, Chicot avait une grande sympathie pour
le roi de Navarre.

Chicot voyant le roi changer de vin et se comporter de tout point en bon
convive, Chicot rsolut de se mnager un peu, lui, de faon  ne rien
laisser passer de ce que la libert du repas et la chaleur des vins
inspiraient de saillies au Barnais.

Henri but sec, et il avait une faon d'entraner ses convives qui ne
permettait gure  Chicot de rester en arrire de plus d'un verre de vin
sur trois.

-- Mais c'tait, on le sait, une tte de fer que la tte de mons Chicot.

Quant  Henri de Navarre, tous ces vins taient vins de pays, disait-il,
et il les buvait comme petit-lait.

Tout cela tait assaisonn de force compliments qu'changeaient entre eux
les deux convives.

-- Que je vous porte envie, dit Chicot au roi, et que votre cour est
aimable et votre existence fleurie, sire; que de bons visages je vois dans
cette bonne maison et que de richesses dans ce beau pays de Gascogne!

-- Si ma femme tait ici, mon cher Chicot, je ne te dirais point ce que je
vais te dire; mais en son absence, je puis t'avouer que la plus belle
partie de ma vie est celle que tu ne vois pas.

-- Ah! sire, on en dit, en effet, de belles sur Votre Majest.

Henri se renversa dans son fauteuil et se caressa la barbe en riant.

-- Oui, oui, n'est-ce pas? dit-il; on prtend que je rgne beaucoup plus
sur mes sujettes que sur mes sujets.

-- C'est la vrit, sire, et pourtant cela m'tonne.

-- En quoi, mon compre?

-- En ce que, sire, vous avez beaucoup de cet esprit remuant qui fait les
grands rois.

-- Ah! Chicot, tu te trompes, dit Henri; je suis encore plus paresseux que
remuant, et la preuve en est toute ma vie. Si j'ai un amour  prendre,
c'est toujours le plus rapproch de moi; si c'est du vin que je choisis,
c'est toujours du vin de la bouteille la plus proche. A ta sant, Chicot!

-- Sire, vous me faites honneur, rpondit Chicot, en vidant son verre
jusqu' la dernire goutte; car le roi le regardait de cet oeil fin qui
semblait pntrer au plus profond de la pense.

-- Aussi, continua le roi en levant les yeux au ciel, que de querelles
dans mon mnage, compre!

-- Oui, je comprends: toutes les filles d'honneur de la reine vous
adorent, sire!

-- Elles sont mes voisines, Chicot.

-- Eh! eh! sire, il rsulte de cet axiome que si vous habitiez Saint-
Denis, au lieu d'habiter Nrac, le roi pourrait bien ne pas vivre aussi
tranquille qu'il le fait.

Henri s'assombrit.

-- Le roi! que me dites-vous l, Chicot? reprit Henri de Navarre, le roi!
est-ce que vous vous figurez que je suis un Guise, moi? Je dsire Cahors,
c'est vrai, mais parce que Cahors est  ma porte: toujours mon systme,
Chicot. J'ai de l'ambition, mais assis; une fois lev, je ne me sens plus
dsireux de rien.

-- Ventre de biche! sire, rpondit Chicot, cette ambition des choses  la
porte de la main ressemble fort  celle de Csar Borgia, qui cueillait un
royaume ville  ville, disant que l'Italie tait un artichaut qu'il
fallait manger feuille  feuille.

-- Ce Csar Borgia n'tait pas un si mauvais politique, ce me semble,
compre, dit Henri.

-- Non, mais c'tait un fort dangereux voisin et un fort mchant frre.

-- Ah a! mais me compareriez-vous  un fils de pape, moi chef des
huguenots? Un instant, monsieur l'ambassadeur.

-- Sire, je ne vous compare  personne.

-- Pour quelle raison?

-- Par la raison que je crois qu'il se trompera, celui qui vous comparera
 un autre qu' vous-mme. Vous tes ambitieux, sire.

-- Quelle bizarrerie! fit le Barnais; voil un homme qui,  toute force,
veut me forcer de dsirer quelque chose.

-- Dieu m'en garde, sire; tout au contraire, je dsire de tout mon coeur
que Votre Majest ne dsire rien.

-- Tenez, Chicot, dit le roi, rien ne vous rappelle  Paris? n'est-ce pas?

-- Rien, sire.

-- Vous allez donc passer quelques jours avec moi.

-- Si votre Majest me fait l'honneur de souhaiter ma compagnie, je ne
demande pas mieux que de lui donner huit jours.

-- Huit jours: eh bien, soit, compre: dans huit jours vous me connatrez
comme un frre. Buvons, Chicot.

-- Sire, je n'ai plus soif, dit Chicot, qui commenait  renoncer  la
prtention qu'il avait eue d'abord de griser le roi.

-- Alors, je vous quitte, compre, dit Henri; un homme ne doit plus rester
 table quand il n'y fait rien. Buvons, vous dis-je.

-- Pourquoi faire?

-- Pour mieux dormir. Ce petit vin du pays donne un sommeil plein de
douceur. Aimez-vous la chasse, Chicot?

-- Pas beaucoup, sire; et vous?

-- J'en suis passionn, moi, depuis mon sjour  la cour du roi Charles
IX.

-- Pourquoi Votre Majest me fait-elle l'honneur de s'informer si j'aime
la chasse? demanda Chicot.

-- Parce que je chasse demain, et compte vous emmener avec moi.

-- Sire, ce sera beaucoup d'honneur, mais....

-- Oh! compre, soyez tranquille, cette chasse est faite pour rjouir les
yeux et le coeur de tout homme d'pe. Je suis bon chasseur, Chicot, et je
tiens  ce que vous me voyiez dans mes avantages, que diable! Vous voulez
me connatre, dites-vous?

-- Ventre de biche, sire, c'est un de mes plus grands dsirs, je l'avoue.

-- Eh bien! c'est un ct sous lequel vous ne m'avez pas encore tudi.

-- Sire, je ferai tout ce qu'il plaira au roi.

-- Bon! c'est chose convenue! Ah! voici un page; on nous drange.

-- Quelque affaire importante, sire.

-- Une affaire!  moi! lorsque je suis  table! Il est tonnant, ce cher
Chicot, pour se croire toujours  la cour de France. Chicot, mon ami,
sache une chose, c'est qu' Nrac....

-- Eh bien! sire?

-- Quand on a bien soup, l'on se couche.

-- Mais ce page?

-- Eh bien! mais ce page ne peut-il annoncer autre chose que des affaires?

-- Ah! je comprends, sire, et je vais me coucher.

Chicot se leva, le roi en fit autant, et prit le bras de son hte.

Cette hte  le renvoyer parut suspecte  Chicot,  qui toute chose
d'ailleurs, depuis l'annonce de l'ambassadeur d'Espagne, commenait 
paratre suspecte. Il rsolut donc de ne sortir du cabinet que le plus
tard qu'il pourrait.

-- Oh! oh! fit-il en chancelant, c'est tonnant, sire.

Le Barnais sourit.

-- Qu'y a-t-il d'tonnant, compre?

-- Ventre de biche! la tte me tourne. Tant que j'tais assis, cela allait
 merveille; mais,  cette heure que je suis lev, brrr.

-- Bah! dit Henri, nous n'avons fait que goter le vin.

-- Bon! goter, sire. Vous appelez cela goter. Bravo, sire. Ah! vous tes
un rude buveur, et je vous rends hommage, comme  mon seigneur suzerain!
Bon! vous appelez cela goter, vous?

-- Chicot, mon ami, dit le Barnais, essayant de s'assurer, par un de ces
regards subtils qui n'appartenaient qu' lui, si Chicot tait
vritablement ivre, ou faisait semblant de l'tre, Chicot, mon ami, je
crois que ce que tu as de mieux  faire maintenant, c'est de t'aller
coucher.

-- Oui, sire, bonsoir, sire.

-- Bonsoir, Chicot, et  demain.

-- Oui, sire,  demain, et Votre Majest a raison, ce que Chicot a de
mieux  faire, c'est de se coucher. Bonsoir, sire.

Et Chicot se coucha sur le plancher.

En voyant cette rsolution de son convive, Henri jeta un regard vers la
porte.

Si rapide qu'eut t ce regard, Chicot le saisit, au passage.

Henri s'approcha de Chicot.

-- Tu es tellement ivre, mon pauvre Chicot, que tu ne t'aperois pas d'une
chose.

-- Laquelle?

-- C'est que tu prends les nattes de mon cabinet pour ton lit.

-- Chicot est un homme de guerre. Chicot ne regarde pas  si peu.

-- Alors tu ne t'aperois pas de deux choses?

-- Ah! ah!... Et quelle est la seconde?

-- C'est que j'attends quelqu'un.

-- Pour souper? soit! soupons.

Et Chicot fit un effort infructueux pour se soulever.

-- Ventre saint-gris! s'cria Henri, comme tu as l'ivresse subite,
compre! Va-t'en, mordieu! tu vois bien qu'elle s'impatiente.

-- Elle! fit Chicot, qui, elle?

-- Eh! mordieu, la femme que j'attends, et qui fait faction  la porte,
l....

-- Une femme! Eh! que ne disais-tu cela, Henriquet... Ah! pardon, fit
Chicot, je croyais... je croyais parler au roi de France. Il m'a gt,
voyez-vous, ce bon Henriquet. Que ne disiez-vous cela, sire? Je m'en vais.

-- A la bonne heure, tu es un vrai gentilhomme, Chicot. L, bien, lve-toi
et va-t'en, car j'ai une bonne nuit  passer, entends-tu? toute une nuit.

Chicot se leva et gagna la porte en trbuchant.

-- Adieu, sire, et bonne nuit... bonne nuit.

-- Adieu, cher ami, adieu, dors bien.

-- Et vous, sire....

-- Chuuut!

-- Oui, oui, chuuut!

Et il ouvrit la porte.

-- Tu vas trouver le page dans la galerie, et il t'indiquera ta chambre.
Va.

-- Merci, sire.

Et Chicot sortit, aprs avoir salu aussi bas que peut le faire un homme
ivre.

Mais, aussitt la porte referme derrire lui, toute trace d'ivresse
disparut; il fit trois pas en avant et, revenant tout  coup, il colla son
oeil  la large serrure.

Henri tait dj occup d'ouvrir la porte  l'inconnue que Chicot, curieux
comme un ambassadeur, voulait connatre  toute force.

Au lieu d'une femme, ce fut un homme qui entra.

Et lorsque cet homme eut t son chapeau, Chicot reconnut la noble et
svre figure de Duplessis-Mornay, le conseiller rigide et vigilant de
Henri de Navarre.

-- Ah! diable! fit Chicot, voil qui va surprendre notre amoureux et le
gner, certes, plus que je ne le gnais moi-mme.

Mais le visage de Henri,  cette apparition, n'exprima que la joie; il
serra les mains du nouveau venu, repoussa la table avec ddain et fit
asseoir Mornay auprs de lui avec toute l'ardeur qu'eut mise un amant 
s'approcher de sa matresse.

Il semblait avide d'entendre les premiers mots qu'allait prononcer le
conseiller; mais tout  coup, et avant que Mornay et parl, il se leva et
lui faisant signe d'attendre, il alla  la porte et poussa les verrous
avec une circonspection qui donna beaucoup  penser  Chicot.

Puis il attacha son regard ardent sur des cartes, des plans et des lettres
que le ministre fit successivement passer sous ses yeux.

Le roi alluma d'autres bougies, et se mit  crire et  pointer les cartes
de gographie.

-- Oh! oh! fit Chicot, voil la bonne nuit du roi de Navarre. Ventre de
biche! si elles ressemblent toutes  celles-l, Henri de Valois pourra
bien en passer quelques-unes de mauvaises.

En ce moment, il entendit marcher derrire lui; c'tait le page qui
gardait la galerie et l'attendait par ordre du roi.

Dans la crainte d'tre surpris, s'il demeurait plus longtemps aux coutes,
Chicot redressa sa grande taille, et demanda sa chambre  l'enfant.

D'ailleurs, il n'avait plus rien  apprendre; l'apparition de Duplessis
lui avait tout dit.

-- Venez avec moi, s'il vous plat, monsieur, dit d'Aubiac, je suis charg
de vous conduire  votre appartement.

Et il conduisit Chicot au second tage, o son logis avait t prpar.

Pour Chicot plus de doute; il connaissait la moiti des lettres composant
cette nigme qu'on appelait roi de Navarre. Aussi, au lieu de s'endormir,
il s'assit sombre et pensif sur son lit, tandis que la lune, descendant
aux angles aigus du toit, versait, comme du haut d'une aiguire d'argent,
sa lumire azure sur le fleuve et sur les prairies.

-- Allons, allons, dit Chicot assombri, Henri est un vrai roi, Henri
conspire. Tout ce palais, son parc, la province qui entoure la ville, tout
est un foyer de conspiration; toutes les femmes font l'amour, mais l'amour
politique; tous les hommes se forgent l'espoir d'un avenir.

Henri est astucieux, son intelligence touche au gnie; il a des
intelligences avec l'Espagne, le pays des fourberies. Qui sait si sa
rponse si noble  l'ambassadeur n'est pas une contre-partie de ce qu'il
pense, et si mme il n'en a pas averti cet ambassadeur par un clignement
d'yeux, ou quelque autre convention tacite que, moi cach, je n'ai pu
sentir.

Henri entretient des espions; il les solde ou les fait solder par quelque
agent. Ces mendiants n'taient ni plus ni moins que des gentilshommes
dguiss. Leurs pices d'or si artistement dcoupes sont des gages de
reconnaissance, des mots d'ordre palpables.

Henri feint d'tre amoureux fou, et tandis qu'on le croit occup  faire
l'amour, il passe ses nuits  travailler avec Mornay, qui ne dort jamais
et qui ne connat pas l'amour.

Voil ce que j'avais  voir, je l'ai vu.

La reine Marguerite a des amants, le roi le sait; il les connat et les
tolre, parce qu'il a encore besoin d'eux ou d'elle, peut-tre de tous 
la fois. N'tant pas homme de guerre, il faut bien qu'il s'entretienne des
capitaines, et n'ayant pas beaucoup d'argent, force lui est de leur
laisser choisir la monnaie qui leur convient le mieux.

Henri de Valois me disait qu'il ne dormait pas; ventre de biche! il fait
bien de ne pas dormir.

Heureusement encore que ce perfide Henri est un bon gentilhomme, auquel
Dieu, en donnant le gnie de l'intrigue, a oubli de donner la vigueur
d'initiative. Henri, dit-on, a peur du bruit des mousquets, et quand, tout
jeune, il a t conduit aux armes, on s'accorde  raconter qu'il ne
pouvait tenir plus d'un quart d'heure en selle.

Heureusement rpta Chicot.

Car dans les temps o nous vivons, si avec l'intrigue un pareil homme
avait le bras, cet homme serait le roi du monde.

Il y a bien Guise. Celui-l possde les deux valeurs: il a le bras et
l'intrigue, lui; mais il a le dsavantage d'tre connu pour brave et
habile, tandis que du Barnais nul ne se dfie.

Moi seul je l'ai devin.

Et Chicot se frotta les mains.

-- Eh bien! continua-t-il, l'ayant devin, je n'ai plus rien  faire ici,
moi; donc, tandis qu'il travaille ou dort, je vais tranquillement et
doucement sortir de la ville.

Il n'y a pas beaucoup d'ambassadeurs, je crois, qui puissent se vanter
d'avoir en une journe accompli leur mission tout entire; moi, je l'ai
fait.

Donc je sortirai de Nrac, et une fois hors de Nrac je galoperai jusqu'en
France.

Il dit et commena de rechausser ses perons, qu'il avait dtachs au
moment de se prsenter devant le roi.




LII

DE L'TONNEMENT QU'PROUVA CHICOT D'TRE SI POPULAIRE DANS LA VILLE DE
NRAC


Chicot, ayant bien arrt sa rsolution de quitter incognito la cour du
roi de Navarre, commena de faire son petit paquet de voyage.

Il le simplifia du mieux qu'il lui fut possible, ayant pour principe que
l'on va plus vite toutes les fois que l'on pse moins.

Assurment, son pe tait la plus lourde portion du bagage qu'il
emportait.

-- Voyons, que me faut-il de temps, se demandait Chicot en lui-mme tout
en nouant son paquet, pour faire parvenir au roi la nouvelle de ce que
j'ai vu et par consquent de ce que je crains?

Deux jours pour arriver jusqu' une ville de laquelle un bon gouverneur
fasse partir des courriers ventre  terre.

Que cette ville, par exemple, soit Cahors, Cahors dont le roi de Navarre
parle tant et qui l'occupe  si juste titre.

Une fois l, je pourrai me reposer, car enfin les forces de l'homme n'ont
qu'une certaine mesure.

Je me reposerai donc  Cahors, et les chevaux courront pour moi.

Allons, mon ami Chicot, des jambes, de la lgret, du sang-froid. Tu
croyais avoir accompli toute ta mission, niais! tu n'en es qu' la moiti,
et encore!

Cela dit, Chicot teignit sa lumire, ouvrit le plus doucement qu'il put
sa porte et se mit  sortir  ttons.

C'tait un habile stratgiste que Chicot; il avait, en suivant d'Aubiac,
jet un regard  droite, un regard  gauche, un regard devant, un regard
derrire, et reconnu toutes les localits.

Une antichambre, un corridor, un escalier, puis, au bas de cet escalier,
la cour.

Mais Chicot n'eut pas plus tt fait quatre pas dans l'antichambre qu'il
heurta quelque chose qui se dressa aussitt.

Ce quelque chose tait un page couch sur la natte en dehors de la
chambre, et qui, rveill, se mit  dire:

-- Eh! bonsoir, monsieur Chicot, bonsoir.

Chicot reconnu d'Aubiac.

-- Eh! bonsoir, monsieur d'Aubiac, dit-il; mais cartez-vous un peu, s'il
vous plat, j'ai envie de me promener.

-- Ah! mais, c'est qu'il est dfendu de se promener la nuit dans le
chteau, monsieur Chicot.

-- Pourquoi cela, s'il vous plat, monsieur d'Aubiac?

-- Parce que le roi redoute les voleurs et la reine les galants.

-- Diable!

-- Or, il n'y a que les voleurs et les galants pour se promener la nuit au
lieu de dormir.

-- Cependant, cher monsieur d'Aubiac, dit Chicot avec son plus charmant
sourire, je ne suis ni l'un ni l'autre, moi, je suis ambassadeur et
ambassadeur trs fatigu d'avoir parl latin avec la reine et soup avec
le roi; car la reine est une rude latiniste et le roi un rude buveur;
laissez-moi donc sortir, mon ami, car j'ai grand dsir de me promener.

-- Dans la ville, monsieur Chicot?

-- Oh! non, dans les jardins.

-- Peste! dans les jardins, monsieur Chicot, c'est encore bien plus
dfendu que dans la ville.

-- Mon petit ami, dit Chicot, c'est un compliment  vous faire, vous tes
d'une vigilance bien grande  votre ge. Vous n'avez donc rien qui vous
occupe?

-- Non.

-- Vous n'tes donc ni joueur ni amoureux?

-- Pour jouer il faut de l'argent, monsieur Chicot; pour tre amoureux, il
faut une matresse.

-- Assurment, dit Chicot, et il fouilla dans sa poche.

Le page le regardait faire.

-- Cherchez bien dans votre mmoire, mon cher ami, lui dit-il, et je parie
que vous y trouverez quelque femme charmante  qui je vous prie d'acheter
force rubans et de donner force violons avec ceci.

Et Chicot glissa dans la main du page dix pistoles qui n'taient pas
rognes comme celles du Barnais.

-- Allons donc, monsieur Chicot, dit le page, on voit bien que vous venez
de la cour de France, vous avez des manires auxquelles on ne saurait rien
refuser; sortez donc de votre chambre; mais surtout ne faites point de
bruit.

Chicot ne se le fit point dire  deux fois, il glissa comme une ombre dans
le corridor, et du corridor dans l'escalier; mais, arriv au bas du
pristyle, il trouva un officier du palais, dormant sur une chaise.

Cet homme fermait la porte par le poids mme de son corps; essayer de
passer et t folie.

-- Ah! petit brigand de page, murmura Chicot, tu savais cela, et tu ne
m'as point prvenu.

Pour comble de malheur, l'officier paraissait avoir le sommeil trs lger:
il remuait, avec des soubresauts nerveux, tantt un bras, tantt une
jambe; une fois mme il tendit le bras comme un homme qui menace de
s'veiller.

Chicot chercha autour de lui s'il n'y avait pas une issue quelconque par
laquelle, grce  ses longues jambes et  un poignet solide, il put
s'vader sans passer par la porte.

Il aperut enfin ce qu'il dsirait.

C'tait une de ces fentres cintres qu'on appelle impostes, et qui tait
demeure ouverte, soit pour laisser pntrer l'air, soit parce que le roi
de Navarre, propritaire assez peu soigneux, n'avait pas jug  propos
d'en renouveler les vitres.

Chicot reconnut la muraille avec ses doigts; il calcula, en ttonnant,
chaque espace compris entre les saillies, et s'en servit pour poser le
pied comme sur des chelons. Enfin, il se hissa, nos lecteurs connaissent
son adresse et sa lgret, sans faire plus de bruit que n'en et fait une
feuille sche frlant la muraille sous le souffle du vent d'automne.

Mais l'imposte tait d'une convexit disproportionne, si bien que
l'ellipse n'en tait pas gale  celle du ventre et des paules de Chicot,
bien que le ventre ft absent et que les paules, souples comme celles
d'un chat, semblassent se dmettre et se fondre dans les chairs pour
occuper moins d'espace.

Il en rsulta que lorsque Chicot eut pass la tte et une paule, et lch
du pied la saillie du mur, il se trouva pendu entre le ciel et la terre,
sans pouvoir reculer ni avancer.

Il commena alors une srie d'efforts dont le premier rsultat fut de
dchirer son pourpoint et d'entamer sa peau.

Ce qui rendait la position plus difficile, c'tait l'pe dont la poigne
ne voulait point passer, faisant un crampon intrieur qui retenait Chicot
coll sur le chssis de l'imposte.

Chicot runit toutes ses forces, toute sa patience, toute son industrie,
pour dtacher l'agrafe de son baudrier, mais c'tait sur cette agrafe
justement que pesait la poitrine; il lui fallut donc changer de manoeuvre;
il russit  couler son bras derrire son dos et  tirer l'pe du
fourreau; une fois l'pe tire, il fut plus facile de trouver, grce  ce
corps anguleux, un interstice par o se glissa la poigne, l'pe alla
donc tomber la premire sur la dalle, et Chicot, glissant par l'ouverture
comme une anguille la suivit en amortissant sa chute avec ses deux mains.

Toute cette lutte de l'homme contre les mchoires ferres de l'imposte ne
s'tait point excute sans bruit; aussi Chicot, en se relevant, se
trouva-t-il face  face avec un soldat.

-- Ah! mon Dieu! vous seriez-vous fait mal, monsieur Chicot? lui demanda
celui-ci en lui prsentant le bout de sa hallebarde en guise de soutien.

-- Encore! pensa Chicot.

Puis, songeant  l'intrt que lui avait tmoign ce brave homme:

-- Non, mon ami, lui dit-il, aucun.

-- C'est bien heureux, dit le soldat, je dfie que qui que ce soit
accomplisse un pareil tour sans se casser la tte; en vrit, il n'y avait
que vous pour cela, monsieur Chicot.

-- Mais d'o diable sais-tu mon nom? demanda Chicot surpris, en essayant
toujours de passer.

-- Je le sais, parce que je vous ai vu au palais aujourd'hui, et que j'ai
demand: Quel est ce gentilhomme de haute mine qui cause avec le roi?

-- C'est monsieur Chicot, m'a-t-on rpondu; voil comment je le sais.

-- C'est on ne peut plus galant, dit Chicot; mais comme je suis trs
press, mon ami, tu permettras....

-- Quoi, monsieur Chicot?

-- Que je te quitte et que j'aille  mes affaires.

-- Mais on ne sort pas du palais la nuit; j'ai une consigne.

-- Tu vois bien qu'on en sort, puisque j'en suis sorti, moi.

-- C'est une raison, je le sais bien; mais....

-- Mais?

-- Vous rentrerez, voil tout, monsieur Chicot.

-- Ah! non.

-- Comment, non!

-- Pas par l du moins, la route est trop mauvaise.

-- Si j'tais un officier au lieu d'tre un soldat, je vous demanderais
pourquoi vous tes sorti par l; mais cela ne me regarde point; ce qui me
regarde, c'est que vous rentriez. Rentrez donc, monsieur Chicot, je vous
en prie.

Et le soldat mit dans sa prire un tel accent de persuasion, que cet
accent toucha Chicot. En consquence Chicot fouilla dans sa poche, et en
tira dix pistoles.

-- Tu es trop mnager, mon ami, lui dit-il, pour ne pas comprendre que,
puisque j'ai mis mes habits dans un tat pareil pour tre pass par l, ce
serait bien pis si j'y repassais; j'achverais alors de dchirer mes
habits, et j'irais tout nu, ce qui serait fort indcent, dans une cour o
il y a tant de jeunes et jolies femmes,  commencer par la reine; laisse-
moi donc passer pour aller chez le tailleur, mon ami.

Et il lui mit les dix pistoles dans la main.

-- Passez vite alors, monsieur Chicot, passez vite.

Et il empocha l'argent.

Chicot tait dans la rue; il s'orienta; il avait parcouru la ville pour
arriver au palais, c'tait la route oppose  suivre, puisqu'il devait
sortir par la porte oppose  celle par laquelle il tait entr. Voil
tout.

La nuit, claire et sans nuages, n'tait pas favorable  une vasion.
Chicot regrettait ces bonnes nuits brumeuses de France, qui,  l'heure
qu'il tait, faisaient que, dans les rues de Paris, on pouvait passer 
quatre pas l'un de l'autre sans se voir; en outre, sur le pav pointu de
la ville, ses souliers ferrs rsonnaient comme des fers de cheval.

Le malencontreux ambassadeur n'eut pas plus tt tourn le coin de la rue,
qu'il rencontra une patrouille.

Il s'arrta de lui-mme en songeant qu'il aurait l'air suspect en essayant
de se dissimuler ou de forcer le passage.

-- Eh! bonsoir, monsieur Chicot, lui dit le chef de la patrouille, en le
saluant de l'pe, voulez-vous que nous vous reconduisions au palais? vous
m'avez tout l'air d'tre gar et de chercher votre chemin.

-- Ah a! tout le monde me connat donc ici? murmura Chicot. Pardieu!
voil qui est trange.

Puis tout haut et de l'air le plus dgag qu'il put prendre:

-- Non, cornette, dit-il, vous vous trompez, je ne vais point au palais.

-- Vous avez tort, monsieur Chicot, rpondit gravement l'officier.

-- Et pourquoi cela, monsieur?

-- Parce qu'un dit trs svre dfend aux habitants de Nrac de sortir la
nuit,  moins d'urgente ncessit, sans permission et sans lanterne.

-- Excusez-moi, monsieur, dit Chicot, mais l'dit ne peut me regarder,
moi.

-- Et pourquoi cela?

-- Je ne suis point de Nrac.

-- Oui, mais vous tes  Nrac... Habitant ne veut pas dire qui est de...
habitant veut dire qui demeure ... Or, vous ne nierez pas que vous ne
demeuriez  Nrac, puisque je vous rencontre dans les rues de Nrac.

-- Vous tes logique, monsieur; malheureusement, moi, je suis press.
Faites donc une petite infraction  votre consigne et laissez-moi passer,
je vous prie.

-- Vous allez vous perdre, monsieur Chicot; Nrac est une ville tortueuse,
vous tomberez dans quelque trou punais, vous avez besoin d'tre guid;
permettez que trois de mes hommes vous reconduisent au palais.

-- Mais je ne vais pas au palais, vous dis-je.

-- O allez-vous donc, alors?

-- Je ne puis dormir la nuit, et alors, je me promne. Nrac est une
charmante ville pleine d'accidents,  ce qu'il m'a paru; je veux la voir,
l'tudier.

-- On vous conduira partout o vous dsirerez, monsieur Chicot. Hol!
trois hommes! -- Je vous en supplie, monsieur, ne m'tez pas le
pittoresque de ma promenade; j'aime  aller seul.

-- Vous serez assassin par les voleurs.

-- J'ai mon pe.

-- Ah! c'est vrai, je ne l'avais pas vue; alors vous serez arrt par le
prvt comme tant arm.

Chicot vit qu'il n'y avait pas moyen de s'en tirer par des subtilits; il
prit l'officier  part.

-- Voyons, monsieur, dit-il, vous tes jeune et charmant, vous savez ce
que c'est que l'amour, un tyran imprieux.

-- Sans doute, monsieur Chicot, sans doute.

-- En bien! l'amour me brle, cornette. J'ai une certaine dame  visiter.

-- O cela?

-- Dans un certain quartier.

-- Jeune?

-- Vingt-trois ans.

-- Belle?

-- Comme les amours.

-- Je vous en fais mon compliment, monsieur Chicot.

-- Bien! vous m'allez laisser passer, alors?

-- Dame! il y a urgence,  ce qu'il parat?

-- Urgence, c'est le mot, monsieur.

-- Passez donc.

-- Mais seul, n'est-ce pas? Vous sentez que je ne puis compromettre?...

-- Comment donc!... Passez, monsieur Chicot, passez.

-- Vous tes un galant homme, cornette.

-- Monsieur!

-- Non, ventre de biche! c'est un beau trait. Mais voyons, comment me
connaissez-vous?

-- Je vous ai vu au palais avec le roi.

-- Ce que c'est que les petites villes! pensa Chicot; s'il fallait qu'
Paris je fusse connu comme cela, combien de fois aurais-je eu la peau
troue au lieu du pourpoint!

Et il serra la main du jeune officier qui lui dit:

-- A propos, de quel ct allez-vous?

-- Du ct de la porte d'Agen.

-- Ne vous garez pas, surtout.

-- Ne suis-je pas dans le chemin?

-- Si fait, allez tout droit, et pas de mauvaise rencontre; voil ce que
je vous souhaite.

-- Merci.

Et Chicot partit plus leste et plus joyeux que jamais.

Il n'avait pas fait cent pas, qu'il se trouva nez  nez avec le guet.

-- Mordieu! quelle ville bien garde! pensa Chicot.

-- On ne passe pas! cria le prvt d'une voix de tonnerre.

-- Mais, monsieur, objecta Chicot, je dsirerais cependant....

-- Ah! monsieur Chicot! c'est vous; comment allez-vous dans les rues par
un temps si froid? demanda l'officier magistrat.

-- Ah! dcidment, c'est une gageure, pensa Chicot fort inquiet.

Et, saluant, il fit un mouvement pour continuer son chemin.

-- Monsieur Chicot, prenez garde, dit le prvt.

-- Garde  quoi, monsieur le magistrat?

-- Vous vous trompez de route: vous allez du ct des portes.

-- Justement.

-- Alors, je vous arrterai, monsieur Chicot.

-- Non pas, monsieur le prvt; peste! vous feriez un beau coup.

-- Cependant....

-- Approchez, monsieur le prvt, et que vos soldats n'entendent point ce
que nous allons dire.

Le prvt s'approcha.

-- J'coute, dit-il.

-- Le roi m'a donn une commission pour le lieutenant de la porte d'Agen.

-- Ah! ah! fit le prvt d'un air de surprise.

-- Cela vous tonne?

-- Oui.

-- Cela ne devrait pas vous tonner pourtant, puisque vous me connaissez.

-- Je vous connais pour vous avoir vu au palais avec le roi.

Chicot frappa du pied: l'impatience commenait  le gagner.

-- Cela doit suffire pour vous prouver que j'ai la confiance de Sa
Majest.

-- Sans doute, sans doute; allez donc faire la commission du roi, monsieur
Chicot, je ne vous arrte plus.

-- C'est drle, mais c'est charmant, pensa Chicot, j'accroche en route,
mais je roule toujours. Ventre de biche! voil une porte, ce doit tre
celle d'Agen; dans cinq minutes, je serai dehors.

Il arriva effectivement  cette porte garde par une sentinelle qui se
promenait de long en large, le mousquet sur l'paule.

-- Pardon, mon ami, fit Chicot, voulez-vous ordonner que l'on m'ouvre la
porte?

-- Je n'ordonne pas, monsieur Chicot, rpondit la sentinelle avec amnit,
attendu que je suis simple soldat.

-- Tu me connais, toi aussi! s'cria Chicot, exaspr.

-- J'ai cet honneur, monsieur Chicot; j'tais ce matin de garde au palais,
je vous ai vu causer avec le roi.

-- Eh bien! mon ami, puisque tu me connais, apprends une chose.

-- Laquelle?

-- C'est que le roi m'a donn un message trs press pour Agen, ouvre-moi
donc la poterne seulement.

-- Ce serait avec grand plaisir, monsieur Chicot; mais je n'ai pas les
clefs, moi.

-- Et qui les a?

-- L'officier de service.

Chicot soupira.

-- Et o est l'officier de service? demanda-t-il.

-- Oh! ne vous drangez point pour cela. Le soldat tira une sonnette qui
alla rveiller dans son poste l'officier endormi.

-- Qu'y a-t-il? demanda ce dernier en passant la tte par sa lucarne.

-- Mon lieutenant, c'est un monsieur qui veut qu'on lui ouvre la porte
pour sortir en plaine.

 [Illustration: En avant! en avant! dit-il. -- PAGE 110.]

-- Ah! monsieur Chicot, s'cria l'officier, pardon, dsol de vous faire
attendre; excusez-moi, je suis  vous, je descends.

Chicot se rongeait les ongles avec un commencement de rage.

-- Mais n'en trouverai-je pas un qui ne me connaisse! c'est donc une
lanterne que ce Nrac, et je suis donc la chandelle, moi!

L'officier parut sur la porte.

-- Excusez, monsieur Chicot, dit-il en s'avanant en grande hte, je
dormais.

-- Comment donc, monsieur, fit Chicot, mais la nuit est faite pour cela;
seriez-vous assez bon pour me faire ouvrir la porte? Je ne dors pas, moi,
malheureusement. Le roi... vous savez sans doute, vous aussi, que le roi
me connat?

-- Je vous ai vu causer aujourd'hui avec Sa Majest au palais.

-- C'est cela, justement, grommela Chicot. Eh bien! soit, si vous m'avez
vu causer avec le roi, vous ne m'avez pas entendu causer, au moins.

-- Non, monsieur Chicot, je ne dis que ce qui est.

-- Moi aussi; or, le roi, en causant avec moi, m'a command d'aller lui
faire cette nuit une commission  Agen; or, cette porte est celle d'Agen,
n'est-ce pas?

-- Oui, monsieur Chicot.

-- Elle est ferme?

-- Comme vous voyez.

-- Veuillez me la faire ouvrir, je vous prie.

-- Comment donc, monsieur Chicot! Anthenas, Anthenas, ouvrez la porte  M.
Chicot, vite, vite, vite!

Chicot ouvrit de grands yeux et respira comme un plongeur qui sort de
l'eau aprs cinq minutes d'immersion.

La porte grina sur ses gonds, porte du paradis pour le pauvre Chicot, qui
entrevoyait derrire cette porte toutes les dlices de la libert.

Il salua cordialement l'officier et marcha vers la vote.

-- Adieu, dit-il, merci.

-- Adieu, monsieur Chicot, bon voyage!

Et Chicot fit encore un pas vers la porte.

-- A propos, tourdi que je suis! cria l'officier en courant aprs Chicot
et en le retenant par sa manche; j'oubliais, cher monsieur Chicot, de vous
demander votre passe.

-- Comment! ma passe?

-- Certainement; vous tes homme de guerre, monsieur Chicot, et vous savez
ce que c'est qu'une passe, n'est-ce pas? On ne sort pas, vous comprenez
bien, d'une ville comme Nrac, sans passe du roi, surtout lorsque le roi
l'habite.

-- Et de qui doit tre signe cette passe?

-- Du roi lui-mme. Ainsi, puisque c'est le roi qui vous envoie en plaine,
il n'aura pas oubli de vous donner une passe.

-- Ah! ah! doutez-vous donc que ce soit le roi qui m'envoie? dit Chicot
l'oeil en feu, car il se voyait sur le point d'chouer, et la colre lui
suggrait cette mauvaise pense de tuer l'officier, le concierge, et de
fuir par la porte ouverte, au risque d'tre poursuivi dans sa fuite par
cent coups d'arquebuse.

-- Je ne doute de rien, monsieur Chicot, surtout de ces choses que vous me
faites l'honneur de me dire, mais rflchissez que si le roi vous a donn
cette commission....

-- En personne, monsieur, en personne!

-- Raison de plus. Sa Majest sait donc que vous allez sortir....

-- Ventre de biche! s'cria Chicot, je le crois bien, qu'elle le sait. --
J'aurai donc une carte de sortie  remettre demain matin  M. le
gouverneur de la place.

-- Et le gouverneur de la place, demanda Chicot, c'est?....

-- C'est M. de Mornay, qui ne badine pas avec les consignes, monsieur
Chicot, vous devez savoir cela, et qui me ferait passer par les armes
purement et simplement si je manquais  la mienne.

Chicot commenait  caresser la poigne de son pe avec un mauvais
sourire, lorsque se retournant, il s'aperut que la porte tait obstrue
par une ronde extrieure, laquelle se trouvait l justement pour empcher
Chicot de passer, et-il tu le lieutenant, la sentinelle et le concierge.

-- Allons, se dit Chicot avec un soupir; c'est bien jou, je suis un sot,
j'ai perdu.

Et il tourna les talons.

-- Voulez-vous qu'on vous reconduise, monsieur Chicot? demanda l'officier.

-- Ce n'est pas l peine, merci, rpliqua Chicot.

Chicot revint sur ses pas, mais il n'tait point au bout de son martyre.

Il rencontra le prvt, qui lui dit:

-- Tiens! monsieur Chicot, vous avez donc dj fait votre commission?
peste! c'est  faire  vous, vous tes leste!

Plus loin le cornette le saisit au coin de la rue et lui cria:

-- Bonsoir, monsieur Chicot. Eh bien! cette dame, vous savez?... tes-vous
content de Nrac, monsieur Chicot?

Enfin, le soldat du pristyle, toujours en sentinelle  la mme place, lui
lcha sa dernire borde:

-- Cordieu! monsieur Chicot, lui dit-il, le tailleur vous a bien mal
raccommod, et vous tes, Dieu me pardonne, plus dchir encore qu'en
sortant.

Chicot ne voulut pas risquer de se dpouiller comme un livre en repassant
par la filire de l'imposte, il se coucha devant la porte et feignit de
s'endormir.

Par hasard, ou plutt par charit, la porte s'ouvrit, et Chicot rentra
penaud et humili dans le palais.

Sa mine effare toucha le page, toujours  son poste.

-- Cher monsieur Chicot, lui dit-il, voulez-vous que je vous donne la clef
de tout cela?

-- Donne, serpent, donne, murmura Chicot.

-- Eh bien! le roi vous aime tant, qu'il a tenu  vous garder.

-- Et tu le savais, brigandeau, et tu ne m'as pas averti!

-- Oh! monsieur Chicot, impossible, c'tait un secret d'tat.

-- Mais je t'ai pay, sclrat?

-- Oh! le secret valait mieux que dix pistoles, vous en conviendrez, cher
monsieur Chicot.

Chicot rentra dans sa chambre et se rendormit de rage.




LIII

LE GRAND-VENEUR DU ROI DE NAVARRE


En quittant le roi, Marguerite s'tait rendue  l'instant mme 
l'appartement des filles d'honneur.

En passant, elle avait pris avec elle son mdecin Chirac, qui couchait au
chteau, et elle tait entre avec lui chez la pauvre Fosseuse qui, ple
et entoure de regards curieux, se plaignait de douleurs d'estomac, sans
vouloir, tant sa douleur tait grande, rpondre  aucune question ni
accepter aucun soulagement.

Fosseuse avait  cette poque vingt  vingt et un ans; c'tait une belle
et grande personne, aux yeux bleus, aux cheveux blonds, au corps souple et
plein de mollesse et de grce; seulement depuis prs de trois mois elle ne
sortait plus et se plaignait de lassitudes qui l'empchaient de se lever;
elle tait reste sur une chaise longue, et de cette chaise longue avait
fini par passer dans son lit.

Chirac commena par congdier les assistants, et, s'emparant du chevet de
la malade, il demeura seul avec elle et la reine.

Fosseuse, pouvante de ces prliminaires, auxquels les deux physionomies
de Chirac et de la reine, l'une impassible et l'autre glace, ne
laissaient pas que de donner une certaine solennit, Fosseuse se souleva
sur son oreiller, et balbutia un remercment pour l'honneur que lui
faisait la reine sa matresse.

Marguerite tait plus ple que Fosseuse; c'est que l'orgueil bless est
plus douloureux que la cruaut ou la maladie.

Chirac tta le pouls de la jeune fille, mais ce fut presque malgr elle.

-- Qu'prouvez-vous? lui demanda-t-il aprs un moment d'examen.

-- Des douleurs d'estomac, monsieur, rpondit la pauvre enfant; mais ce ne
sera rien, je vous assure, et si j'avais seulement la tranquillit....

-- Quelle tranquillit, mademoiselle? demanda la reine.

Fosseuse fondit en larmes.

-- Ne vous affligez point, mademoiselle, continua Marguerite. Sa Majest
m'a prie de vous visiter pour vous remettre l'esprit.

-- Oh! que de bonts, madame!

Chirac lcha la main de Fosseuse.

-- Et moi, dit-il, je sais  prsent quel est votre mal.

-- Vous savez? murmura Fosseuse en tremblant.

-- Oui, nous savons que vous devez beaucoup souffrir, ajouta Marguerite.

Fosseuse continuait  s'pouvanter d'tre ainsi  la merci de deux
impassibilits, celle de la science, celle de la jalousie.

Marguerite fit un signe  Chirac, qui sortit de la chambre. Alors la peur
de Fosseuse devint un tremblement; elle faillit s'vanouir.

-- Mademoiselle, dit Marguerite, quoique depuis quelque temps, vous
agissiez envers moi comme envers une trangre, et qu'on m'avertisse
chaque jour des mauvais offices que vous me rendez prs de mon mari....

-- Moi, madame?

-- Ne m'interrompez point, je vous prie. Quoique enfin vous ayez aspir 
un bien trop au-dessus de vos ambitions, l'amiti que je vous portais et
celle que j'ai voue aux personnes d'honneur  qui vous appartenez, me
pousse  vous secourir dans le malheur o l'on vous voit en ce moment.

-- Madame, je vous jure....

-- Ne niez pas, j'ai dj trop de chagrins; ne ruinez pas d'honneur, vous
d'abord, et moi ensuite, moi qui ai presque autant d'intrt que vous 
votre honneur, puisque vous m'appartenez. Mademoiselle, dites-moi tout, et
en ceci je vous servirai comme une mre.

-- Oh! madame! madame! croyez-vous donc  ce qu'on dit?

-- Prenez garde de m'interrompre, mademoiselle, car,  ce qu'il me semble,
le temps presse. Je voulais dire qu'en ce moment, M. Chirac, qui sait
votre maladie, vous vous rappelez les paroles qu'il a dites  l'instant
mme, qu'en ce moment, M. Chirac est dans les antichambres o il annonce 
tous que la maladie contagieuse dont on parle dans le pays, est au palais,
et que vous menacez d'en tre atteinte. Cependant, moi, s'il en est temps
encore, je vous emmnerai au Mas-d'Agenois, qui est une maison fort
carte du roi, mon mari; nous serons l seules ou  peu prs; le roi, de
son ct, part avec sa suite pour une chasse, qui, dit-il, doit le retenir
plusieurs jours dehors; nous ne sortirons du Mas-d'Agenois qu'aprs votre
dlivrance.

-- Madame! madame! s'cria la Fosseuse, pourpre  la fois de honte et de
douleur, si vous ajoutez foi  tout ce qui se dit sur mon compte, laissez-
moi misrablement mourir.

-- Vous rpondez mal  ma gnrosit, mademoiselle, et vous comptez aussi
par trop sur l'amiti du roi, qui m'a prie de ne pas vous abandonner.

-- Le roi!... le roi aurait dit?...

-- En doutez-vous, quand je parle, mademoiselle? Moi, si je ne voyais les
symptmes de votre mal rel, si je ne devinais,  vos souffrances, que la
crise approche, j'aurais peut-tre foi en vos dngations.

Dans ce moment, comme pour donner entirement raison  la reine, la pauvre
Fosseuse, terrasse par les douleurs d'un mal furieux, retomba livide et
palpitante sur son lit.

Marguerite la regarda quelque temps sans colre, mais aussi sans piti.

-- Faut-il toujours que je croie  vos dngations, mademoiselle? dit-elle
enfin  la pauvre fille, quand celle-ci put se relever et montra en se
relevant un visage si boulevers et si baign de larmes, qu'il et
attendri Catherine elle-mme.

En ce moment, et comme si Dieu et voulu envoyer du secours  la
malheureuse enfant, la porte s'ouvrit, et le roi de Navarre entra
prcipitamment.

Henri, qui n'avait point pour dormir les mmes raisons que Chicot, n'avait
pas dormi, lui.

Aprs avoir travaill une heure avec Mornay, et avoir pendant cette heure
pris toutes ses dispositions pour la chasse si pompeusement annonce 
Chicot, il tait accouru au pavillon des filles d'honneur.

-- Eh bien! que dit-on? fit-il en entrant, que ma fille Fosseuse est
toujours souffrante!

[Illustration: Et d'un bras vigoureux il abattit... -- PAGE 111.]

-- Voyez-vous, madame, s'cria la jeune fille  la vue de son amant, et
rendue plus forte par le secours qui lui arrivait, voyez-vous que le roi
n'a rien dit et que je fais bien de nier?

-- Monsieur, interrompit la reine en se retournant vers Henri, faites
cesser, je vous prie, cette lutte humiliante; je crois avoir compris
tantt que Votre Majest m'avait honore de sa confiance et rvl l'tat
de mademoiselle. Avertissez-la donc que je suis au courant de tout, pour
qu'elle ne se permette pas de douter lorsque j'affirme.

-- Ma fille, demanda Henri avec une tendresse qu'il n'essayait pas mme de
voiler, vous persistez donc  nier?

-- Le secret ne m'appartient pas, sire, rpondit la courageuse enfant, et
tant que je n'aurai pas de votre bouche reu cong de tout dire....

-- Ma fille Fosseuse est un brave coeur, madame, rpliqua Henri;
pardonnez-lui, je vous en conjure; et vous, ma fille, ayez en la bont de
votre reine toute confiance; la reconnaissance me regarde, et je m'en
charge.

Et Henri prit la main de Marguerite et la serra avec effusion.

En ce moment, un flot amer de douleur vint assaillir de nouveau la jeune
fille; elle cda donc une seconde fois sous la tempte, et, plie comme un
lis, elle inclina sa tte avec un sourd et douloureux gmissement.

Henri fut touch jusqu'au fond du coeur, quand il vit ce front ple, ces
yeux noys, ces cheveux humides et pars; quand il vit enfin perler sur
les tempes et sur les lvres de Fosseuse cette sueur de l'angoisse qui
semble voisine de l'agonie.

Il se prcipita tout perdu vers elle, et, les bras ouverts:

-- Fosseuse! chre Fosseuse! murmura-t-il en tombant  genoux devant son
lit.

Marguerite, sombre et silencieuse, alla coller son front brlant aux
vitres de la fentre.

Fosseuse eut la force de soulever ses bras pour les passer au cou de son
amant, puis elle attacha ses lvres sur les siennes, croyant qu'elle
allait mourir, et que dans ce dernier, dans ce suprme baiser, elle jetait
 Henri son me et son adieu.

Puis elle retomba sans connaissance.

Henri, aussi ple qu'elle, inerte et sans voix comme elle, laissa tomber
sa tte sur le drap de son lit d'agonie, qui semblait si prs de devenir
un linceul.

Marguerite s'approcha de ce groupe, o taient confondues la douleur
physique et la douleur morale.

-- Relevez-vous, monsieur, et laissez-moi accomplir le devoir que vous
m'avez impos, dit-elle avec une nergique majest.

Et comme Henri semblait inquiet de cette manifestation et se soulevait 
demi sur un genou:

-- Oh! ne craignez rien, monsieur, dit-elle, ds que mon orgueil seul est
bless, je suis forte; contre mon coeur, je n'eusse point rpondu de moi,
mais heureusement mon coeur n'a rien  faire dans tout ceci.

Henri releva la tte.

-- Madame? dit-il.

-- N'ajoutez pas un mot, monsieur, fit Marguerite en tendant sa main, ou
je croirais que votre indulgence a t un calcul. Nous sommes frre et
soeur, nous nous entendrons.

Henri la conduisit jusqu' Fosseuse, dont il mit la main glace dans la
main fivreuse de Marguerite.

-- Allez, sire, allez, dit la reine, partez pour la chasse. A cette heure,
plus vous emmnerez de gens avec vous, plus vous loignerez de curieux du
lit de... mademoiselle.

-- Mais, dit Henri, je n'ai vu personne aux antichambres.

-- Non, sire, reprit Marguerite en souriant, on croit que la peste est
ici; htez-vous donc d'aller prendre vos plaisirs ailleurs.

-- Madame, dit Henri, je pars, et je vais chasser pour nous deux.

Et il attacha un tendre et dernier regard sur Fosseuse, encore vanouie,
et s'lana hors de l'appartement.

Une fois dans les antichambres, il secoua la tte comme pour faire tomber
de son front un reste d'inquitude; puis, le visage souriant, de ce
sourire narquois qui lui tait particulier, il monta chez Chicot, lequel,
nous l'avons dit, dormait les poings ferms.

Le roi se fit ouvrir la porte, et secouant le dormeur dans son lit:

-- Eh! eh! compre, dit-il, alerte, alerte, il est deux heures du matin.

-- Ah! diable, fit Chicot, vous m'appelez compre, sire. Me prendriez-vous
pour le duc de Guise, par hasard?

En effet, Henri, lorsqu'il parlait du duc de Guise, avait l'habitude de
l'appeler son compre.

-- Je vous prends pour mon ami, dit-il.

-- Et vous me faites prisonnier, moi, un ambassadeur! Sire, vous violez le
droit des gens.

Henri se mit  rire. Chicot, homme d'esprit avant tout, ne put s'empcher
de lui tenir compagnie.

-- Tu es fou. Pourquoi, diable, voulais-tu donc t'en aller d'ici, n'es-tu
pas bien trait?

-- Trop bien, ventre de biche! trop bien; il me semble tre ici comme une
oie qu'on engraisse dans une basse-cour. Tout le monde me dit: Petit,
petit Chicot, -- qu'il est gentil! mais on me rogne l'aile, mais on me
ferme la porte.

-- Chicot, mon enfant, dit Henri en secouant la tte, rassure-toi, tu n'es
pas assez gras pour ma table.

-- Eh! mais, sire, dit Chicot en se soulevant, je vous trouve tout
guilleret ce matin; quelles nouvelles donc?

-- Ah! je vais te dire: c'est que je pars pour la chasse, vois-tu, et je
suis toujours trs gai quand je vais en chasse. Allons, hors du lit,
compre, hors du lit!

-- Comment, vous m'emmenez, sire?

-- Tu seras mon historiographe, Chicot.

-- Je tiendrai note des coups tirs?

-- Justement.

Chicot secoua la tte.

-- Eh bien! qu'as-tu? demanda le roi.

-- J'ai, rpondit Chicot, que je n'ai jamais vu pareille gat, sans
inquitude.

-- Bah!

-- Oui, c'est comme le soleil quand il....

-- Eh bien?

-- Eh bien! sire, pluie, clair et tonnerre ne sont pas loin.

Henri se caressa la barbe en souriant et rpondit:

-- S'il fait de l'orage, Chicot, mon manteau est grand et tu seras 
couvert.

Puis s'avanant vers l'antichambre, tandis que Chicot s'habillait tout en
murmurant:

-- Mon cheval! cria le roi; et qu'on dise  M. de Mornay que je suis prt.

-- Ah! c'est M. de Mornay qui est grand-veneur pour cette chasse? demanda
Chicot.

-- M. de Mornay est tout ici, Chicot, rpondit Henri. Le roi de Navarre
est si pauvre, qu'il n'a pas le moyen de diviser ses charges en
spcialits. Je n'ai qu'un homme, moi.

-- Oui, mais il est bon, soupira Chicot.




LIV

COMMENT ON CHASSAIT LE LOUP EN NAVARRE


Chicot, en jetant les yeux sur les prparatifs du dpart, ne put
s'empcher de remarquer  demi-voix que les chasses du roi Henri de
Navarre taient moins somptueuses que celles du roi Henri de France.

Douze ou quinze gentilshommes seulement, parmi lesquels il reconnut M. le
vicomte de Turenne, objet des contestations matrimoniales, formaient toute
la suite de S.M.

De plus, comme ces messieurs n'taient riches qu' la surface, comme ils
n'avaient point d'assez puissants revenus pour faire d'inutiles dpenses,
et mme parfois d'utiles dpenses, presque tous, au lieu du costume de
chasse en usage  cette poque, portaient le heaume et la cuirasse; ce qui
fit demander  Chicot si les loups de Gascogne avaient dans leurs forts
mousquets et artillerie.

Henri entendit la question, quoiqu'elle ne lui ft pas directement
adresse; il s'approcha de Chicot et lui toucha l'paule.

-- Non, mon fils, lui dit-il, les loups de Gascogne n'ont ni mousquets ni
artillerie; mais ce sont de rudes btes, qui ont griffes et dents, et qui
attirent les chasseurs dans des fourrs o l'on risque fort de dchirer
ses habits aux pines; or, on dchire un habit de soie ou de velours, et
mme un justaucorps de drap ou de buffle, mais on ne dchire pas une
cuirasse.

[Illustration: Henri jouait avec master Love. -- PAGE 114.]

-- Voil une raison, grommela Chicot, mais elle n'est pas excellente.

-- Que veux-tu, dit Henri, je n'en ai pas d'autre.

-- Il faut donc que je m'en contente.

-- C'est ce que tu as de mieux  faire, mon fils.

-- Soit.

-- Voil un _soit_ qui sent sa critique intrieure, reprit Henri en riant;
tu m'en veux de t'avoir drang pour aller  la chasse?

-- Ma foi, oui.

-- Et tu gloses.

-- Est-ce dfendu?

-- Non, mon ami, non, la gloserie est monnaie courante en Gascogne.

-- Dame! vous comprenez, sire: je ne suis pas chasseur, moi, rpliqua
Chicot, et il faut bien que je m'occupe  quelque chose, moi, pauvre
fainant, qui n'ai rien  faire, tandis que vous vous pourlchez les
moustaches, vous autres, du fumet de ces bons loups que vous allez forcer
 douze ou quinze que vous tes.

-- Ah! oui, dit le roi en souriant encore de la satire, les habits
d'abord, puis le nombre; raille, raille, mon cher Chicot.

-- Oh! sire!

-- Mais je te ferai observer que tu n'es pas indulgent, mon fils: le Barn
n'est pas grand comme la France; le roi, l-bas, marche toujours avec deux
cents veneurs, moi, ici, je pars avec douze, comme tu vois.

-- Oui, sire.

-- Mais, continua Henri, tu vas croire que je gasconne, Chicot: eh bien!
quelquefois ici, ce qui n'arrive point l-bas, quelquefois ici, des
gentilshommes de campagne, apprenant que je fais chasse, quittent leurs
maisons, leurs chteaux, leurs mas, et viennent se joindre  moi, ce qui
parfois me compose une assez belle escorte.

-- Vous verrez, sire, que je n'aurai pas le bonheur d'assister  une chose
pareille, dit Chicot; en vrit, sire, je suis en guignon.

-- Qui sait! rpondit Henri avec son rire goguenard.

Puis, comme on avait laiss Nrac, franchi les portes de la ville, comme
depuis une demi-heure  peu prs on marchait dj dans la campagne:

-- Tiens, dit Henri  Chicot, en amenant sa main au-dessus de ses yeux
pour s'en faire une visire, tiens, je ne me trompe pas, je pense.

-- Qu'y a-t-il? demanda Chicot.

-- Regarde donc l-bas aux barrires du bourg de Moiras; ne sont-ce point
des cavaliers que j'aperois?

Chicot se haussa sur ses triers.

-- Ma foi, sire, je crois que oui, dit-il.

-- Et moi j'en suis sr.

-- Cavaliers, oui, dit Chicot en regardant avec plus d'attention; mais
chasseurs, non.

-- Pourquoi pas chasseurs?

-- Parce qu'ils sont arms comme des Roland et des Amadis, rpondit
Chicot.

-- Eh! qu'importe l'habit, mon cher Chicot; tu as dj appris en nous
voyant que l'habit ne fait pas le chasseur.

-- Mais, s'cria Chicot, je vois au moins deux cents hommes l-bas.

-- Eh bien! que prouve cela, mon fils? que Moiras est une bonne redevance.

Chicot sentit sa curiosit aiguillonne de plus en plus.

La troupe que Chicot avait dnombre au plus bas chiffre, car elle se
composait de deux cent cinquante cavaliers, se joignit silencieusement 
l'escorte; chacun des hommes qui la composaient tait bien mont, bien
quip, et le tout tait command par un homme de bonne mine, qui vint
baiser la main de Henri avec courtoisie et dvoment.

On passa le Gers  gu; entre le Gers et la Garonne, dans un pli de
terrain, on trouva une seconde troupe d'une centaine d'hommes: le chef
s'approcha de Henri et parut s'excuser de ne pas lui amener un plus grand
nombre de chasseurs. Henri accueillit ses excuses en lui tendant la main.

On continua de marcher et l'on trouva la Garonne; comme on avait travers
le Gers, on traversa la Garonne; seulement comme la Garonne est plus
profonde que le Gers, aux deux tiers du fleuve, on perdit pied, et il
fallut nager pendant l'espace de trente ou quarante pas; cependant, contre
toute attente, on atteignit l'autre rive sans accident.

-- Tudieu! dit Chicot, quels exercices faites-vous donc, sire? quand vous
avez des ponts au-dessus et au-dessous d'Agen, vous trempez comme cela vos
cuirasses dans l'eau?

-- Mon cher Chicot, dit Henri, nous sommes des sauvages, nous autres; il
faut donc nous pardonner; tu sais bien que feu mon frre Charles
m'appelait son sanglier; or, le sanglier, -- mais tu n'es pas chasseur,
toi, tu ne sais pas cela; -- or, le sanglier ne se drange jamais: il va
droit son chemin; je l'imite, ayant son nom; je ne me drange pas non
plus. Un fleuve se prsente sur mon chemin, je le coupe; une ville se
dresse devant moi, ventre saint-gris! je la mange comme un pt.

Cette factie du Barnais souleva de grands clats de rire autour de lui.

M. de Mornay seul, toujours aux cts du roi, ne rit point avec bruit; il
se contenta de se pincer les lvres, ce qui tait chez lui l'indice d'une
hilarit extravagante.

-- Mornay est de bien bonne humeur aujourd'hui, dit le Barnais tout
joyeux  l'oreille de Chicot, il vient de rire de ma plaisanterie.

Chicot se demanda duquel des deux il devait rire, ou du matre, si heureux
d'avoir fait rire son serviteur, ou du serviteur, si difficile  gayer.

Mais avant toute chose, le fond de la pense pour Chicot demeurait
l'tonnement.

De l'autre ct de la Garonne,  une demi-lieue du fleuve  peu prs,
trois cents cavaliers cachs dans une fort de pins apparurent aux yeux de
Chicot.

-- Oh! oh! monseigneur, dit-il tout bas  Henri, est-ce que ces gens ne
seraient point des jaloux qui auraient entendu parler de votre chasse et
qui auraient dessein de s'y opposer?

-- Non pas, dit Henri, et tu te trompes encore cette fois, mon fils: ces
gens sont des amis qui nous viennent de Puymirol, de vrais amis.

-- Tudieu! sire, vous allez avoir plus d'hommes  votre suite que vous ne
trouverez d'arbres dans la fort.

-- Chicot, mon enfant, dit Henri, je crois, Dieu me pardonne, que le bruit
de ton arrive s'est dj rpandu dans le pays, et que ces gens-l
accourent des quatre coins de la province pour faire honneur au roi de
France, dont tu es l'ambassadeur.

Chicot avait trop d'esprit pour ne pas s'apercevoir que depuis quelque
temps dj on se moquait de lui.

Il en prit de l'ombrage, mais non pas de l'humeur.

La journe finit  Monroy, o les gentilshommes de la contre, runis
comme s'ils eussent t prvenus d'avance que le roi de Navarre devait
passer, lui offrirent un beau souper, dont Chicot prit sa part avec
enthousiasme, attendu qu'on n'avait pas jug  propos de s'arrter en
route pour une chose si peu importante que le dner, et qu'en consquence
on n'avait point mang depuis Nrac.

On avait gard pour Henri la plus belle maison de la ville, la moiti de
la troupe coucha dans la rue o tait le roi, l'autre en dehors des
portes.

-- Quand donc entrerons-nous en chasse? demanda Chicot  Henri au moment
o celui-ci se faisait dbotter.

-- Nous ne sommes pas encore sur le territoire des loups, mon cher Chicot,
rpondit Henri.

-- Et quand y serons-nous, sire?

-- Curieux!

-- Non pas, sire; mais, vous comprenez, on dsire savoir o l'on va.

-- Tu le sauras demain, mon fils; en attendant couche-toi l, sur les
coussins  ma gauche; tiens, voil dj Mornay qui ronfle  ma droite.

-- Peste! dit Chicot, il a le sommeil plus bruyant que la veille.

-- Oui, c'est vrai, dit Henri, il n'est pas bavard; mais c'est  la chasse
qu'il faut le voir, et tu le verras.

Le jour paraissait  peine, quand un grand bruit de chevaux rveilla
Chicot et le roi de Navarre.

Un vieux gentilhomme, qui voulut servir le roi lui-mme, apporta  Henri
la tartine de miel et le vin pic du matin.

Mornay et Chicot furent servis par les serviteurs du vieux gentilhomme.

Le repas fini on sonna le boute-selle.

-- Allons, allons, dit Henri, nous avons une bonne journe  faire
aujourd'hui;  cheval, messieurs,  cheval!

Chicot vit avec tonnement que cinq cents cavaliers avaient grossi
l'escorte.

Ces cinq cents cavaliers taient arrivs pendant la nuit.

-- Ah a! mais, dit-il, ce n'est pas une suite que vous avez, sire, ce
n'est plus mme une troupe, c'est une arme.

Henri ne rpondit rien que ces trois mots:

-- Attends encore, attends.

A Lauzerte six cents hommes de pied vinrent se ranger derrire cette
troupe de cavaliers.

-- Des fantassins! s'cria Chicot, de la pdaille!

-- Des rabatteurs, fit le roi, rien autre chose que des rabatteurs.

Chicot frona le sourcil et de ce moment il ne parla plus.

Vingt fois ses yeux se tournrent vers la campagne, c'est--dire que vingt
fois l'ide de fuir lui traversa l'esprit. Mais Chicot avait sa garde
d'honneur, sans doute  titre de reprsentant du roi de France.

Il en rsultait que Chicot tait si bien recommand  cette garde, comme
un personnage de la plus haute importance, qu'il ne faisait pas un geste
sans que ce geste ne ft rpt par dix hommes.

Cela lui dplut, et il en dit deux mots au roi.

-- Dame! lui dit Henri, c'est ta faute, mon enfant; tu as voulu te sauver
de Nrac, et j'ai peur que tu ne veuilles te sauver encore.

-- Sire, rpondit Chicot, je vous engage ma foi de gentilhomme que je n'y
essaierai mme pas.

-- A la bonne heure.

-- D'ailleurs j'aurais tort.

-- Tu aurais tort?

-- Oui; car, en restant, je suis destin, je crois,  voir des choses
curieuses.

-- Eh bien, je suis aise que ce soit ton opinion, mon cher Chicot, car
c'est aussi la mienne.

En ce moment on traversait la ville de Montcuq, et quatre petites pices
de campagne prenaient rang dans l'arme.

-- Je reviens  ma premire ide, sire, dit Chicot, que les loups de ce
pays sont des matres loups, et qu'on les traite avec des gards inconnus
aux loups ordinaires: de l'artillerie pour eux, sire!

-- Ah! tu as remarqu? dit Henri, c'est une manie des gens de Montcuq,
depuis que je leur ai donn pour leurs exercices ces quatre pices, que
j'ai fait acheter en Espagne et qu'on m'a passes en fraude, ils les
tranent partout.

-- Enfin, murmura Chicot, arriverons-nous aujourd'hui, sire?

-- Non, demain.

-- Demain matin ou demain soir?

-- Demain matin.

-- Alors, dit Chicot, c'est  Cahors que nous chassons, n'est-ce pas,
sire?

-- C'est de ce ct-l, fit le roi.

-- Mais comment, sire, vous qui avez de l'infanterie, de la cavalerie et
de l'artillerie pour chasser le loup, comment avez-vous oubli de prendre
l'tendard royal? L'honneur que vous faites  ces dignes animaux et t
complet.

-- On ne l'a pas oubli, Chicot, ventre saint-gris! on n'aurait eu garde:
seulement on le laisse  l'tui de peur de le salir. Mais puisque tu veux
un tendard, mon enfant, pour savoir sous quelle bannire tu marches, on
va t'en montrer un beau. Tirez l'tendard de son fourreau, commanda le
roi, monsieur Chicot dsire savoir comment sont faites les armes de
Navarre.

-- Non, non, c'est inutile, dit Chicot; plus tard; laissez-le o il est,
il est bien.

-- D'ailleurs, sois tranquille, dit le roi, tu le verras en temps et lieu.

On passa la seconde nuit  Catus,  peu prs de la mme faon qu'on avait
pass la premire; depuis le moment o Chicot avait donn sa parole
d'honneur de ne pas fuir, on ne faisait plus attention  lui.

Il fit un tour par le village et alla jusqu'aux avant-postes. De tous
cts des troupes de cent, cent cinquante, deux cents hommes, venaient se
joindre  l'arme. Cette nuit, c'tait le rendez-vous des fantassins.

-- C'est bien heureux que nous n'allions pas jusqu' Paris, dit Chicot,
nous y arriverions avec cent mille hommes.

Le lendemain,  huit heures du matin, on tait en vue de Cahors, avec
mille hommes de pied et deux mille chevaux.

On trouva la ville en dfense; des claireurs avaient alarm le pays; M.
de Vezin s'tait aussitt prcautionn.

-- Ah! ah! fit le roi,  qui Mornay communiqua cette nouvelle, nous sommes
prvenus; c'est contrariant.

-- Il faudra faire le sige en rgle, sire, dit Mornay; nous attendons
encore deux mille hommes  peu prs, c'est autant qu'il nous faut, pour
balancer les chances du moins.

-- Assemblons le conseil, dit M. de Turenne, et commenons les tranches.

Chicot regardait toutes ces choses, et coutait toutes ces paroles d'un
air effar.

La mine pensive et presque piteuse du roi de Navarre le confirmait dans
ses soupons, que Henri tait un pauvre homme de guerre, et cette
conviction seule le rassurait un peu.

Henri avait laiss parler tout le monde, et, pendant l'mission des divers
avis, il tait rest muet comme un poisson.

Tout  coup il sortit de sa rverie, releva la tte, et du ton du
commandement:

-- Messieurs, dit-il, voil ce qu'il faut faire. Nous avons trois mille
hommes, et deux que vous attendez, dites-vous, Mornay?

-- Oui, sire.

-- Cela fera cinq mille en tout; dans un sige en rgle on nous en tuera
mille ou quinze cents en deux mois; la mort de ceux-l dcouragera les
autres: nous serons obligs de lever le sige et de battre en retraite; en
battant en retraite, nous en perdrons mille autres, ce sera la moiti de
nos forces.

Sacrifions cinq cents hommes tout de suite et prenons Cahors.

-- Comment entendez-vous cela, sire? demanda Mornay.

-- Mon cher ami, nous irons droit  celle des portes qui se trouvera la
plus proche de nous. Nous trouverons un foss sur notre route; nous le
comblerons avec des fascines; nous laisserons deux cents hommes  terre,
mais nous atteindrons la porte.

-- Aprs, sire?

-- Aprs la porte atteinte, nous la ferons sauter avec des ptards, et
l'on se logera. Ce n'est pas plus difficile que cela.

Chicot regarda Henri, tout pouvant.

-- Oui, grommela-t-il, poltron et vantard, voil bien mon Gascon; est-ce
toi, dis, qui iras placer le ptard sous la porte?

A l'instant mme, comme s'il et entendu l'_apart_ de Chicot, Henri
ajouta:

-- Ne perdons pas de temps, messieurs, la viande refroidirait; allons en
avant, et qui m'aime me suive!

Chicot s'approcha de Mornay,  qui il n'avait pas eu le temps, tout le
long de la route, d'adresser une seule parole.

-- Dites donc, monsieur le comte, lui glissa-t-il  l'oreille, est-ce que
vous avez envie de vous faire charper tous?

-- Monsieur Chicot, il nous faut cela pour bien nous mettre en train,
rpliqua tranquillement Mornay.

-- Mais vous ferez tuer le roi!

-- Bah! Sa Majest a une bonne cuirasse!

-- D'ailleurs, dit Chicot, il ne sera pas si fou que d'aller aux coups, je
prsume?

Mornay haussa les paules et tourna les talons  Chicot.

-- Allons, dit Chicot, je l'aime encore mieux quand il dort que quand il
veille, quand il ronfle que quand il parle; il est plus poli.




LV


COMMENT LE ROI HENRI DE NAVARRE SE COMPORTA LA PREMIRE FOIS QU'IL VIT LE
FEU


La petite arme s'avana jusqu' deux portes de canon de la ville; l on
djeuna.

Le repas pris, il fut accord deux heures aux officiers et aux soldats
pour se reposer.

Il tait trois heures de l'aprs-midi, c'est--dire qu'il restait deux
heures de jour  peine, lorsque le roi fit appeler les officiers sous sa
tente.

Henri tait fort ple, et tandis qu'il gesticulait, ses mains tremblaient
si visiblement, qu'elles laissaient aller leurs doigts comme des gants
pendus pour scher. -- Messieurs, dit-il, nous sommes venus pour prendre
Cahors; il faut donc prendre Cahors, puisque nous sommes venus pour cela;
mais il faut prendre Cahors par force, par force, entendez-vous? c'est--
dire en enfonant du fer et du bois avec de la chair.

-- Pas mal, fit Chicot, qui coutait en pilogueur, et si le geste ne
dmentait pas la parole, on ne pourrait gure demander autre chose, mme 
M. de Crillon.

-- Monsieur le marchal de Biron, continua Henri, monsieur le marchal de
Biron, qui a jur de faire pendre jusqu'au dernier huguenot, tient la
campagne  quarante-cinq lieues d'ici. Un messager, selon toute
probabilit, lui est dj,  l'heure qu'il est, expdi par M. de Vezin.
Dans quatre ou cinq jours, il sera sur notre dos; il a dix mille hommes
avec lui: nous serons pris entre la ville et lui. Ayons donc pris Cahors
avant qu'il n'arrive, et nous le recevrons comme M. de Vezin s'apprte 
nous recevoir, mais avec une meilleure fortune, je l'espre. Dans le cas
contraire, au moins, il aura de bonnes poutres catholiques pour pendre les
huguenots, et nous lui devons bien cette satisfaction. Allons, sus, sus,
messieurs! je vais me mettre  votre tte, et des coups, ventre saint-
gris! des coups comme s'il en grlait.

Ce fut l toute l'allocution royale; mais elle tait suffisante,  ce
qu'il parat, car les soldats y rpondirent par des murmures enthousiastes
et les officiers par des bravos frntiques.

-- Beau phraseur, toujours Gascon, dit Chicot  part lui. Comme il est
heureux qu'on ne parle pas avec les mains! Ventre de biche! le Barnais
aurait rudement bgay: d'ailleurs nous le verrons  l'oeuvre.

La petite arme partit sous le commandement de Mornay pour prendre ses
positions.

Au moment o elle s'branla pour se mettre en marche, le roi vint 
Chicot.

-- Pardonne-moi, ami Chicot, lui dit-il; je t'ai tromp en te parlant
chasse, loups et autres balivernes; mais je le devais dcidment, et c'est
ton avis  toi-mme, puisque tu me l'as dit en toutes lettres. Dcidment
le roi Henri ne veut pas me payer la dot de sa soeur Margot, et Margot
crie, Margot pleure pour avoir son cher Cahors. Il faut faire ce que femme
veut pour avoir la paix dans son mnage: je vais donc essayer de prendre
Cahors, mon cher Chicot.

-- Que ne vous a-t-elle demand la lune, sire, puisque vous tes si
complaisant mari? rpliqua Chicot, piqu des plaisanteries royales.

-- J'eusse essay, Chicot, dit le Barnais: je l'aime tant, cette chre
Margot!

-- Oh! vous avez bien assez de Cahors, et nous allons voir comment vous
allez vous en tirer.

-- Ah! voil justement o j'en voulais venir; coute, ami Chicot: le
moment est suprme et surtout dsagrable. Ah! je ne fais pas blanc de mon
pe, moi; je ne suis pas brave, et la nature se rvolte en moi  chaque
arquebusade. Chicot, mon ami, ne te moque pas trop du pauvre Barnais, ton
compatriote et ton ami; si j'ai peur et que tu t'en aperoives, ne le dis
pas.

-- Si vous avez peur, dites-vous?

-- Oui.

-- Vous avez donc peur d'avoir peur?

-- Sans doute.

-- Mais alors, ventre de biche! si c'est l votre naturel, pourquoi diable
vous fourrez-vous dans toutes ces affaires-l?

-- Dame! quand il le faut.

-- M. de Vezin est un terrible homme!

-- Je le sais cordieu bien!

-- Qui ne fera de quartier  personne.

-- Tu crois, Chicot?

-- Oh! j'en suis sr, quant  cela; plume rouge ou plume blanche, peu lui
importe; il criera aux canons: Feu!

-- Tu dis cela pour mon panache blanc, Chicot.

-- Oui, sire, et comme vous tes le seul qui en ayez un de cette
couleur....

-- Aprs?

-- Je vous donnerai le conseil de l'ter, sire. -- Mais, mon ami, puisque
je l'ai mis pour qu'on me reconnaisse; si je l'te....

-- Eh bien?

-- Eh bien! mon but sera manqu, Chicot.

-- Vous le garderez donc, sire, malgr mon avis?

-- Oui, dcidment je le garde.

Et en prononant ces paroles, qui indiquaient une rsolution bien arrte,
Henri tremblait plus visiblement encore qu'en haranguant ses officiers.

-- Voyons, dit Chicot, qui ne comprenait rien  cette double
manifestation, si diffrente, de la parole et du geste: voyons, il en est
temps encore, sire, ne faites pas de folies, vous ne pouvez pas monter 
cheval dans cet tat.

-- Je suis donc bien ple, Chicot? demanda Henri.

-- Ple comme un mort, sire.

-- Bon! fit le roi.

-- Comment, bon?

-- Oui, je m'entends.

En ce moment, le bruit du canon de la place, accompagn d'une mousquetade
furieuse, se fit entendre: c'tait M. de Vezin qui rpondait  la
sommation de se rendre que lui adressait Duplessis-Mornay.

-- Hein! dit Chicot, que pensez-vous de cette musique?

-- Je pense qu'elle me fait un froid de diable dans la moelle des os,
rpliqua Henri. Allons! mon cheval, mon cheval! s'cria-t-il d'une voix
saccade et cassante comme le ressort d'une horloge.

Chicot le regardait et l'coutait sans rien comprendre  l'trange
phnomne qui se dveloppait sous ses yeux.

Henri se mit en selle, mais il s'y reprit  deux fois.

-- Allons, Chicot, dit-il,  cheval aussi, toi, tu n'es pas homme de
guerre non plus, hein?

-- Non, sire.

-- Eh bien! viens, Chicot, nous allons avoir peur ensemble, viens voir le
feu, mon ami, viens; un bon cheval  M. Chicot!

Chicot haussa les paules, et monta sans sourciller un beau cheval
d'Espagne qu'on lui amena d'aprs l'ordre que le roi venait de donner.

Henri mit sa monture au galop; Chicot le suivit.

En arrivant sur le front de sa petite arme, Henri leva la visire de son
casque.

-- Hors le drapeau! le drapeau neuf dehors! cria-t-il d'une voix
chevrotante.

On tira le fourreau, et le drapeau neuf, au double cusson de Navarre et
de Bourbon, se dploya majestueusement dans les airs; il tait blanc, et
portait sur azur d'un ct les chanes d'or, de l'autre ct les fleurs de
lis d'or avec le lambel pos en coeur.

-- Voil, dit Chicot  part lui, un drapeau qui sera bien mal trenn,
j'en ai peur.

En ce moment, et comme pour rpondre  la pense de Chicot, le canon de la
place tonna, et ouvrit une file tout entire d'infanterie  dix pas du
roi.

-- Ventre saint-gris! dit-il, as-tu vu, Chicot? c'est pour tout de bon, il
me semble.

Et ses dents claquaient.

-- Il va se trouver mal, dit Chicot.

-- Ah! murmura Henri, ah! tu as peur, carcasse maudite, tu grelottes, tu
trembles; attends, je vais te faire trembler pour quelque chose.

Et enfonant ses deux perons dans le ventre du cheval blanc qui le
portait, il devana cavalerie, infanterie et artillerie, et arriva  cent
pas de la place, rouge du feu des batteries qui tonnaient du haut du
rempart, pareil  un fracas de tempte, et qui se refltait sur son armure
comme les rayons d'un soleil couchant.

L, il tint son cheval immobile pendant dix minutes, la face tourne vers
la porte de la ville, et criant:

-- Les fascines, ventre saint-gris, les fascines!

Mornay l'avait suivi, visire leve, pe au poing.

Chicot fit comme Mornay; il s'tait laiss cuirasser, mais il ne tira
point l'pe.

Derrire ces trois hommes, bondirent, exalts par l'exemple, les jeunes
gentilshommes huguenots criant et hurlant:

-- Vive Navarre!

Le vicomte de Turenne marchait  leur tte, une fascine sur le cou de son
cheval.

Chacun vint et jeta sa fascine; en un instant le foss creus sous le
pont-levis fut combl.

Les artilleurs s'lancrent; en perdant trente hommes sur quarante, ils
russirent  placer leurs ptards sous la porte.

La mitraille et la mousqueterie sifflaient comme un ouragan de feu autour
de Henri; vingt hommes tombrent en un instant  ses yeux.

-- En avant! en avant! dit-il; et il poussa son cheval au milieu des
artilleurs.

Et il arriva au bord du foss au moment o le premier ptard venait de
jouer.

La porte s'tait fendue en deux endroits.

Les artilleurs allumrent le second ptard.

Il se fit une nouvelle gerure dans le bois; mais aussitt par la triple
ouverture, vingt arquebuses passrent, qui vomirent des balles sur les
soldats et les officiers.

Les hommes tombaient autour du roi comme des pis fauchs.

-- Sire, disait Chicot sans songer  lui, sire, au nom du ciel, retirez-
vous.

Mornay ne disait rien, mais il tait fier de son lve, et de temps en
temps il essayait de se mettre devant lui; mais Henri l'cartait de la
main par une secousse nerveuse.

Tout  coup Henri sentit que la sueur perlait  son front et qu'un
brouillard passait sur ses yeux.

-- Ah! nature maudite! s'cria-t-il, il ne sera pas dit que tu m'auras
vaincu.

Puis, sautant  bas de son cheval:

-- Une hache! cria-t-il, une hache!

Et d'un bras vigoureux il abattit canons d'arquebuses, lambeaux de chne
et clous de bronze. Enfin une poutre tomba, un pan de porte, un pan de
mur, et cent hommes se prcipitrent par la brche en criant:

-- Navarre! Navarre! Cahors est  nous! Vive Navarre!

Chicot n'avait pas quitt le roi; il tait avec lui sous la vote de la
porte o Henri tait entr un des premiers; mais,  chaque arquebusade, il
le voyait frissonner et baisser la tte.

-- Ventre saint-gris! disait Henri furieux, as-tu jamais vu pareille
poltronnerie, Chicot?

-- Non, sire, rpliqua celui-ci, je n'ai jamais vu de poltron pareil 
vous; c'est effrayant.

En ce moment, les soldats de M. de Vezin tentrent de dloger Henri et son
avant-garde, tablis sous la porte et dans les maisons environnantes.

Henri les reut l'pe  la main.

Mais les assigs furent les plus forts; ils russirent  repousser Henri
et les siens au-del du foss.

-- Ventre saint-gris! s'cria le roi, je crois que mon drapeau recule; en
ce cas-l, je le porterai moi-mme.

Et d'un effort sublime, arrachant son tendard des mains de celui qui le
portait, il le leva en l'air et le premier rentra dans la place,  moiti
envelopp dans ses plis flottants.

-- Aie donc peur! disait-il, tremble donc maintenant, poltron!

Les balles sifflaient et s'aplatissaient sur ses armes avec un bruit
strident, et trouaient le drapeau avec un bruit mat et sourd.

MM. de Turenne, Mornay et mille autres s'engouffrrent dans cette porte
ouverte, s'lanant  la suite du roi.

Le canon dut se taire  l'extrieur: c'tait face  face, c'tait corps 
corps, qu'il fallait dsormais lutter.

On entendit au-dessus du bruit des armes, du fracas des mousquetades, des
froissements du fer, M. de Vezin qui criait:

-- Barricadez les rues, faites des fosss, crnelez les maisons.

-- Oh! dit M. de Turenne qui tait assez proche pour l'entendre, le sige
de la ville est fait, mon pauvre Vezin.

Et en manire d'accompagnement  ces paroles, il lui tira un coup de
pistolet qui le blessa au bras.

-- Tu te trompes, Turenne, tu te trompes, rpondit M. de Vezin, il y a
vingt siges dans Cahors; donc, s'il y en a un de fait, il en reste encore
dix-neuf  faire.

M. de Vezin se dfendit cinq jours et cinq nuits de rue en rue, de maison
en maison.

Par bonheur pour la fortune naissante de Henri de Navarre, il avait trop
compt sur les murailles et la garnison de Cahors, de sorte qu'il avait
nglig de faire prvenir M. de Biron.

Pendant cinq jours et cinq nuits, Henri commanda comme un capitaine et
combattit comme un soldat; pendant cinq jours et cinq nuits, il dormit la
tte sur une pierre et s'veilla la hache au poing.

Chaque jour, on conqurait une rue, une place, un carrefour; chaque nuit
la garnison essayait de reprendre la conqute du jour.

Enfin dans la nuit du quatrime au cinquime jour, l'ennemi harass parut
devoir donner quelque repos  l'arme protestante. Ce fut Henri qui
l'attaqua  son tour; on fora un poste retranch qui cota sept cents
hommes; presque tous les bons officiers y furent blesss; M. de Turenne
fut atteint d'une arquebusade  l'paule, Mornay reut un grs sur la tte
et faillit tre assomm.

Le roi seul ne fut point atteint:  la peur qu'il avait prouve d'abord
et qu'il avait si hroquement vaincue, avait succd une agitation
fbrile, une audace presque insense; toutes les attaches de son armure
taient brises, autant par ses propres efforts que par les coups des
ennemis; il frappait si rudement, que jamais un coup de lui ne blessait
son homme; il le tuait. Quand ce dernier poste fut forc, le roi entra
dans l'enceinte, suivi de l'ternel Chicot, qui, silencieux et sombre,
voyait, depuis cinq jours et avec dsespoir, grandir  ses cts le
fantme effrayant d'une monarchie destine  touffer la monarchie des
Valois.

-- Eh bien! qu'en penses-tu, Chicot? dit le roi, en haussant la visire de
son casque, et comme s'il et pu lire dans l'me du pauvre ambassadeur.

-- Sire, murmura Chicot avec tristesse, sire, je pense que vous tes un
vritable roi.

-- Et moi, sire, s'cria Mornay, je dis que vous tes un imprudent:
comment! gantelets  bas et visire haute quand on tire sur vous de tous
cts, et tenez, encore une balle!

En effet, en ce moment, une balle coupait en sifflant une des plumes du
cimier de Henri.

Au mme instant et comme pour donner pleine raison  Mornay, le roi fut
envelopp par une dizaine d'arquebusiers de la troupe particulire du
gouverneur.

Ils avaient t embusqus l par M. de Vezin, et tiraient bas et juste.

Le cheval du roi fut tu, celui de Mornay eut la jambe casse.

Le roi tomba, dix pes se levrent sur lui.

Chicot seul tait rest debout, il sauta  bas de son cheval, se jeta en
avant du roi, et fit avec sa rapire un moulinet si rapide, qu'il carta
les plus avancs.

Puis, relevant Henri embarrass dans les harnais de sa monture, il lui
amena son propre cheval, et lui dit:

-- Sire, vous tmoignerez au roi de France que, si j'ai tir l'pe contre
lui, je n'ai du moins touch personne.

Henri attira Chicot  lui, et, les larmes aux yeux, l'embrassa.

-- Ventre saint-gris! dit-il, tu seras  moi, Chicot; tu vivras, tu
mourras avec moi, mon enfant. Va, mon service est bon comme mon coeur.

-- Sire, rpondit Chicot, je n'ai qu'un service  suivre en ce monde,
c'est celui de mon prince. Hlas! il va diminuant de lustre, mais je serai
fidle  l'adverse fortune, moi qui ai ddaign la prospre. Laissez-moi
donc servir et aimer mon roi tant qu'il vivra, sire; je serai bientt seul
avec lui, ne lui enviez donc point son dernier serviteur.

-- Chicot, rpliqua Henri, je retiens votre promesse, vous entendez! vous
m'tes cher et sacr, et aprs Henri de France vous aurez Henri de Navarre
pour ami.

-- Oui, sire, rpondit simplement Chicot, en baisant avec respect la main
du roi.

-- Maintenant, vous voyez, mon ami, dit le roi, Cahors est  nous; M. de
Vezin y fera tuer tout son monde; mais moi, plutt que de reculer, j'y
ferais tuer tout le mien.

La menace tait inutile, et Henri n'avait pas besoin de s'obstiner plus
longtemps. Ses troupes, conduites par M. de Turenne, venaient de faire
main-basse sur la garnison; M. de Vezin tait pris.

La ville tait rendue.

Henri prit Chicot par la main et l'amena dans une maison toute brlante et
toute troue de balles, qui lui servait de quartier gnral, et l il
dicta une lettre  M. de Mornay, pour que Chicot la portt au roi de
France.

Cette lettre tait rdige en mauvais latin et finissait par ces mots:

    _Quod mihi dixisti profuit multum. Cognosco meos devotos, nosce tuos.
    Chicotus caetera expediet._

Ce qui signifie  peu prs:

     Ce que vous m'avez dit m'a t fort utile. Je connais mes fidles,
    connaissez les vtres. Chicot vous dira le reste. 

-- Et maintenant, ami Chicot, continua Henri, embrassez-moi et prenez
garde de vous souiller, car, Dieu me pardonne! je suis sanglant comme un
boucher. Je vous offrirais bien une part de venaison si je savais que vous
dussiez l'accepter, mais je vois dans vos yeux que vous refuseriez.
Toutefois, voici ma bague, prenez-la, je le veux; et puis, adieu, Chicot,
je ne vous retiens plus; piquez vers la France, vous aurez du succs  la
cour en racontant ce que vous avez vu.

Chicot accepta la bague et partit. Il fut trois jours  se persuader qu'il
n'avait pas fait un rve et qu'il ne se rveillerait pas  Paris devant
les fentres de sa maison,  laquelle M. de Joyeuse donnait des srnades.




LVI

CE QUI SE PASSAIT AU LOUVRE VERS LE MME TEMPS A PEU PRS O CHICOT
ENTRAIT DANS LA VILLE DE NRAC


La ncessit o nous nous sommes trouv de suivre notre ami Chicot
jusqu'au bout de sa mission, nous a un peu longuement, nous en demandons
bien pardon  nos lecteurs, cart du Louvre.

Il ne serait cependant pas juste d'oublier plus longtemps et le dtail des
suites de l'entreprise de Vincennes et celui qui en avait t l'objet.

Le roi, aprs avoir pass si bravement devant le danger, avait prouv
cette motion rtrospective que ressentent parfois les coeurs les plus
forts, lorsque le danger est loin; il tait donc rentr au Louvre sans
rien dire; il avait fait ses prires un peu plus longues que d'habitude,
et, une fois livr  Dieu, il avait oubli de remercier, tant sa ferveur
tait grande, les officiers si vigilants et les gardes si dvous qui
l'avaient aid  sortir du pril.

Puis il se mit au lit, tonnant ses valets de chambre par la rapidit avec
laquelle il fit sa toilette; on et dit qu'il avait hte de dormir pour
retrouver le lendemain ses ides plus fraches et plus lucides.

Aussi d'pernon, qui tait rest dans la chambre du roi le dernier de
tous, attendant toujours un remercment, en sortit-il de fort mauvaise
humeur, voyant que le remercment n'tait point venu.

Et Loignac, debout prs de la portire de velours, voyant que M. d'pernon
passait sans souffler mot, se retourna-t-il brusquement vers les quarante-
cinq en leur disant:

-- Le roi n'a plus besoin de vous, messieurs, allez vous coucher.

A deux heures du matin, tout le monde dormait au Louvre.

Le secret de l'aventure avait t fidlement gard et n'avait transpir
nulle part. Les bons bourgeois de Paris ronflaient donc
consciencieusement, sans se douter qu'ils avaient touch du bout du doigt
 l'avnement au trne d'une dynastie nouvelle.

M. d'pernon se fit dbotter sur-le-champ, et au lieu de courir la ville,
comme il en avait l'habitude, avec une trentaine de cavaliers, il suivit
l'exemple que lui avait donn son illustre matre en se mettant au lit
sans adresser la parole  personne.

Le seul Loignac qui, pareil au _justum et tenacem_ d'Horace, n'et pas t
distrait de ses devoirs par la chute du monde, le seul Loignac visita les
postes des Suisses et des gardes franaises qui faisaient leur service
avec rgularit, mais sans excs de zle.

Trois lgres infractions aux lois de la discipline furent punies cette
nuit-l comme des fautes graves.

Le lendemain Henri, dont tant de gens attendaient le rveil avec
impatience, pour savoir  quoi s'en tenir sur ce qu'ils devaient esprer
de lui, le lendemain Henri prit quatre bouillons dans son lit au lieu de
deux, qu'il avait l'habitude de prendre, et fit prvenir M. d'O et M. de
Villequier qu'ils eussent  venir travailler dans sa chambre  la
rdaction d'un nouvel dit des finances.

La reine reut avis de dner seule, et, comme elle faisait tmoigner par
un gentilhomme quelque inquitude pour la sant de Sa Majest, Henri
daigna rpondre que le soir il recevrait les dames et ferait la collation
dans son cabinet.

Mme rponse fut faite  un gentilhomme de la reine-mre, qui, depuis deux
ans retire en son htel de Soissons, envoyait cependant chaque jour
prendre des nouvelles de son fils.

MM. les secrtaires d'tat se regardrent avec inquitude. Le roi tait ce
matin-l distrait au point que leurs normits en matire d'exactions
n'arrachrent pas mme un sourire  Sa Majest.

Or, la distraction d'un roi est surtout inquitante pour des secrtaires
d'tat.

Mais, en change, Henri jouait avec master Love, lui disant, chaque fois
que l'animal serrait ses doigts effils entre ses petites dents blanches:

-- Ah! ah! rebelle! tu me veux mordre aussi, toi? ah! ah! petit chien, tu
t'attaques aussi  ton roi? mais tout le monde s'en mle donc aujourd'hui?

Puis Henri, avec autant d'efforts apparents qu'Hercule, fils d'Alcmne, en
fit pour dompter le lion de Nme, Henri domptait ce monstre gros comme le
poing, tout en lui disant avec une satisfaction indicible:

-- Vaincu, master Love, vaincu, infme ligueur de master Love, vaincu!
vaincu!! vaincu!!!

Ce fut tout ce que MM. d'O et Villequier, ces deux grands diplomates qui
croyaient qu'aucun secret humain ne devait leur chapper, purent saisir au
passage. A part ces apostrophes  master Love, Henri tait demeur
parfaitement silencieux.

Il eut  signer, il signa; il eut  couter, il couta en fermant les yeux
avec tant de naturel, qu'il fut impossible de savoir s'il coutait ou s'il
dormait.

Enfin trois heures de l'aprs-midi sonnrent.

Le roi fit appeler M. d'pernon.

On lui rpondit que le duc passait la revue des chevau-lgers.

Il demanda Loignac.

On lui rpondit que Loignac essayait des chevaux limousins.

On s'attendait  voir le roi contrari de ce double chec que venait de
subir sa volont; pas du tout: contre l'attente gnrale, le roi, de l'air
le plus dgag du monde, se mit  siffloter une fanfare de chasse,
distraction  laquelle il ne se livrait que lorsqu'il tait parfaitement
satisfait de lui.

Il tait vident que toute l'envie que le roi avait eue de se taire depuis
le matin se changeait en une dmangeaison croissante de parler.

Cette dmangeaison finit par devenir un besoin irrsistible; mais le roi,
n'ayant personne, fut oblig de parler tout seul.

Il demanda son goter, et, pendant qu'il gotait, se fit faire une lecture
difiante, qu'il interrompit pour dire au lecteur:

-- C'est Plutarque, n'est-ce pas, qui a crit la vie de Sylla?

Le lecteur, qui lisait du sacr, et que l'on interrompait par une question
profane, se retourna avec tonnement du ct du roi.

Le roi rpta sa question.

-- Oui, sire, rpondit le lecteur.

-- Vous souvenez-vous de ce passage o l'historien raconte que le
dictateur vita la mort?

Le lecteur hsita.

-- Non pas, sire, prcisment, dit-il; il y a fort longtemps que je n'ai
lu Plutarque.

En ce moment on annona Son minence le cardinal de Joyeuse.

-- Ah! justement, s'cria le roi, voici un savant homme, notre ami; il va
nous dire cela sans hsiter, lui.

-- Sire, dit le cardinal, serais-je assez heureux pour arriver  propos?
c'est chose rare en ce monde.

-- Ma foi, oui; vous avez entendu ma question?

-- Votre Majest demandait, je crois, de quelle faon et en quelle
circonstance le dictateur Sylla chappa  la mort.

-- Justement. Pouvez-vous y rpondre, cardinal?

-- Rien de plus facile, sire.

-- Tant mieux.

-- Sylla, qui fit tuer tant d'hommes, sire, ne risqua jamais perdre la vie
que dans les combats: Votre Majest faisait-elle allusion  un combat?

-- Oui, et dans un des combats qu'il livra, je crois me rappeler qu'il vit
la mort de trs prs.

Ouvrez un Plutarque, s'il vous plat, cardinal; il doit y en avoir un l,
traduit par ce bon Amyot, et lisez-moi ce passage de la vie du Romain o
il chappa, grce  la vitesse de son cheval blanc, aux javelines de ses
ennemis.

-- Sire, il n'est point besoin d'ouvrir Plutarque pour cela, l'vnement
eut lieu dans le combat qu'il livra  Teleserius le Samnite, et 
Lamponius le Lucanien.

-- Vous devez savoir cela mieux que personne, mon cher cardinal, vous tes
si savant.

-- Votre Majest est vraiment trop bonne pour moi, rpondit le cardinal en
s'inclinant.

-- Maintenant, dit le roi aprs une courte pause, maintenant expliquez-moi
comment le lion romain, qui tait si cruel, ne fut jamais inquit par ses
ennemis.

-- Sire, dit le cardinal, je rpondrai  Votre Majest par un mot de ce
mme Plutarque.

-- Rpondez, Joyeuse, rpondez.

-- Carbon, l'ennemi de Sylla, disait souvent:

     J'ai  combattre tout  la fois un lion et un renard qui habitent
    dans l'me de Sylla; mais c'est le renard qui me donne la plus grande
    peine. 

-- Ah! oui-d, rpondit Henri rveur, c'tait le renard!

-- Plutarque le dit, sire.

-- Et il a raison, fit le roi, il a raison, cardinal. Mais  propos de
combat, avez-vous reu des nouvelles de votre frre?

-- Duquel, sire? Votre Majest sait que j'en ai quatre.

-- Du duc d'Arques, de mon ami, enfin.

-- Pas encore, sire.

-- Pourvu que M. le duc d'Anjou, qui, jusqu'ici, a si bien su faire le
renard, sache maintenant faire un peu le lion! dit le roi.

Le cardinal ne rpondit point; car, cette fois, Plutarque ne lui tait
d'aucun secours; il craignait, en adroit courtisan, de rpondre
dsagrablement au roi en rpondant agrablement pour le duc d'Anjou.

Henri, voyant que le cardinal gardait le silence, en revint  ses
batailles avec matre Love; puis, tout en faisant signe au cardinal de
rester, il se leva, s'habilla somptueusement et passa dans son cabinet, o
sa cour l'attendait.

C'est surtout  la cour que l'on sent avec le mme instinct que l'on
retrouve chez les montagnards, c'est surtout  la cour que l'on sent
l'approche ou la fin des orages; sans que nul et parl, sans que nul et
encore aperu le roi, tout le monde tait dispos selon la circonstance.

Les deux reines taient visiblement inquites.

Catherine, ple et anxieuse, saluait beaucoup et parlait d'une manire
brve et saccade.

Louise de Vaudmont ne regardait personne et n'coutait rien.

Il y avait des moments o la pauvre jeune femme avait l'air de perdre la
raison.

Le roi entra.

Il avait l'oeil vif et le teint rose: on pouvait lire sur son visage une
apparence de bonne humeur qui produisit sur tous ces visages mornes qui
attendaient l'apparition du sien, l'effet que produit un coup de soleil
sur les bosquets jaunis par l'automne.

Tout fut dor, empourpr  l'instant mme; en une seconde tout rayonna.

Henri baisa la main de sa mre et celle de sa femme avec la mme
galanterie que s'il et encore t duc d'Anjou. Il adressa mille
flatteuses politesses aux dames qui n'taient plus habitues  des retours
de cette sorte, et alla mme jusqu' leur offrir des drages.

-- On tait inquiet de votre sant, mon fils, dit Catherine regardant le
roi avec une attention particulire, comme pour s'assurer que ce teint
n'tait pas du fard, que cette belle humeur n'tait pas un masque.

-- Et l'on avait tort, madame, rpondit le roi; je ne me suis jamais mieux
port.

Et il accompagna ces paroles d'un sourire qui passa sur toutes les
bouches.

-- Et  quelle heureuse influence, mon fils, demanda Catherine avec une
inquitude mal dguise, devez-vous cette amlioration dans votre sant?

-- A ce que j'ai beaucoup ri, madame, rpondit le roi.

Tout le monde se regarda avec un si profond tonnement, qu'il semblait que
le roi venait de dire une normit.

-- Beaucoup ri? Vous pouvez beaucoup rire, mon fils, fit Catherine avec sa
mine austre, alors vous tes bien heureux.

-- Voil cependant comme je suis, madame.

-- Et  quel propos vous tes-vous laiss aller  une pareille hilarit?

-- Il faut vous dire, ma mre, qu'hier soir j'tais all au bois de
Vincennes.

-- Je l'ai su.

-- Ah! vous l'avez su?

-- Oui, mon fils: tout ce qui vous touche m'importe; je ne vous apprends
rien de nouveau.

-- Non, sans doute; j'tais donc all au bois de Vincennes, lorsqu'au
retour mes claireurs me signalrent une arme ennemie dont les mousquets
brillaient sur la route.

-- Une arme ennemie sur la route de Vincennes?

-- Oui, ma mre.

-- Et o cela?

-- En face la piscine des Jacobins, prs de la maison de notre bonne
cousine.

-- Prs de la maison de madame de Montpensier! s'cria Louise de
Vaudmont.

-- Prcisment; oui, madame, prs de Bel-Esbat; j'approchai bravement pour
livrer bataille, et j'aperus....

-- Mon Dieu! continuez, sire, fit la reine, vritablement inquite.

-- Oh! rassurez-vous, madame.

Catherine attendait avec anxit; mais ni une parole ni un geste ne
trahissaient son inquitude.

-- J'aperus, continua le roi, un prieur tout entier de bons moines qui
me prsentaient les armes avec de belliqueuses acclamations.

Le cardinal de Joyeuse se mit  rire: toute la cour renchrit aussitt sur
cette manifestation.

-- Oh! dit le roi, riez, riez, vous avez raison, car il en sera parl
longtemps; j'ai en France plus de dix mille moines dont je ferai au besoin
dix mille mousquetaires; alors je crerai une charge de grand-matre des
mousquetaires tonsurs de Sa Majest trs chrtienne, et je vous la
donnerai, cardinal.

-- Sire, j'accepte; tous les services me seront bons, pourvu qu'ils
agrent  Votre Majest.

Pendant le colloque du roi et du cardinal, les dames s'taient leves
selon l'tiquette du temps, et une  une, aprs avoir salu le roi, elles
quittaient la chambre; la reine les suivit avec ses dames d'honneur.

La reine-mre demeura seule; il y avait dans la gat insolite du roi un
mystre qu'elle voulait approfondir.

-- Ah! cardinal, dit tout  coup le roi au prlat, qui se prparait 
partir, voyant la reine-mre rester et devinant qu'elle voulait parler 
son fils,  propos, que devient donc votre frre du Bouchage?

-- Mais, sire, je ne sais.

-- Comment, vous ne savez?

-- Non, je le vois  peine, ou plutt je ne le vois plus, rpliqua le
cardinal.

Une voix grave et triste rsonna au fond de l'appartement.

-- Me voici, sire, dit cette voix.

-- Eh! c'est lui, s'cria Henri; approchez, comte, approchez.

Le jeune homme obit.

-- Eh! vive Dieu! dit le roi le regardant avec tonnement, sur ma foi de
gentilhomme, ce n'est plus un corps, c'est une ombre qui marche.

-- Sire, il travaille beaucoup, balbutia le cardinal, stupfait lui-mme
du changement que huit jours avaient apport dans le maintien et sur le
visage de son frre.

En effet, du Bouchage tait ple comme une statue de cire, et son corps,
sous la soie et la broderie, participait de la roideur et de la tnuit
des ombres.

-- Venez a, jeune homme, lui dit le roi, venez. Merci, cardinal, de votre
citation de Plutarque; en pareille occasion, je vous promets de recourir
toujours  vous.

Le cardinal devina que le roi dsirait rester seul avec Henri, et
s'esquiva lgrement.

Le roi le vit partir du coin de l'oeil, et ramena son regard sur sa mre,
laquelle demeurait immobile.

Il ne restait plus dans le salon que la reine mre, M. d'pernon, qui lui
faisait mille civilits, et du Bouchage.

A la porte se tenait Loignac, moiti courtisan, moiti soldat, faisant son
service plutt qu'autre chose.

Le roi s'assit et fit signe  du Bouchage d'approcher de lui.

-- Comte, lui dit-il, pourquoi vous cachez-vous ainsi derrire les dames,
ne savez-vous point que j'ai plaisir  vous voir?

-- Ce m'est un honneur bien grand que cette bonne parole, sire, rpondit
le jeune homme en s'inclinant avec un profond respect.

-- Alors, comte, d'o vient donc qu'on ne vous voit plus au Louvre?

-- On ne me voit plus, sire?

-- Non, en vrit, et je m'en plaignais  votre frre le cardinal, qui est
encore plus savant que je ne croyais.

-- Si Votre Majest ne me voit pas, dit Henri, c'est qu'elle n'a pas
daign jeter les yeux sur le coin de ce cabinet, sire, j'y suis tous les
jours  la mme heure quand le roi parat. J'assiste de mme rgulirement
au lever de Sa Majest, et je la salue encore respectueusement quand elle
sort du conseil. Jamais je n'y ai manqu, et jamais je n'y manquerai, tant
que je pourrai me tenir debout, car c'est un devoir sacr pour moi.

-- Et c'est cela qui te rend si triste? dit amicalement Henri.

-- Oh! Votre Majest ne le pense pas.

-- Non, ton frre et toi, vous m'aimez.

-- Sire.

-- Et je vous aime aussi. A propos, tu sais que ce pauvre Anne m'a crit
de Dieppe.

-- Je l'ignorais, sire.

-- Oui, mais tu n'ignores pas qu'il tait dsol de partir.

-- Il m'a avou ses regrets de quitter Paris.

-- Oui, mais sais-tu ce qu'il m'a dit: c'est qu'il existait un homme qui
et regrett Paris bien davantage, et que si cet ordre te ft arriv 
toi, tu serais mort.

-- Peut-tre, sire.

-- Il m'a dit plus, car il dit beaucoup de choses, ton frre, quand il ne
boude point toutefois; il m'a dit que, le cas chant, tu m'eusses
dsobi; est-ce vrai?

-- Sire, Votre Majest a eu raison de mettre ma mort avant ma
dsobissance.

-- Mais enfin, si tu n'tais pas mort cependant de douleur  l'ordre de ce
dpart?

-- Sire, c'et t une plus terrible souffrance pour moi de dsobir que
de mourir, et cependant, ajouta le jeune homme en baissant son front ple
comme pour cacher son embarras, j'eusse dsobi.

Le roi se croisa les bras et regarda Joyeuse.

-- Ah a! dit-il, mais tu es un peu fou, ce me semble, mon pauvre comte.

Le jeune homme sourit tristement.

-- Oh! je le suis tout  fait, sire, dit-il, et Votre Majest a tort de
mnager les termes  mon endroit.

-- Alors, c'est srieux, mon ami.

Joyeuse touffa un soupir.

-- Raconte-moi cela. Voyons?

Le jeune homme poussa l'hrosme jusqu' sourire.

-- Un grand roi comme vous tes, sire, ne peut s'abaisser jusqu' de
pareilles confidences.

-- Si fait, Henri, si fait, dit le roi; parle, raconte, tu me distrairas.

-- Sire, rpondit le jeune homme avec fiert, Votre Majest se trompe; je
dois le dire, il n'y a rien dans ma tristesse qui puisse distraire un
noble coeur.

Le roi prit la main du jeune homme.

-- Allons, allons, dit-il, ne te fche pas, du Bouchage; tu sais que ton
roi, lui aussi, a connu les douleurs d'un amour malheureux.

-- Je le sais, oui, sire, autrefois.

-- Je compatis donc  tes souffrances.

-- C'est trop de bonts de la part d'un roi.

-- Non pas; coute, parce qu'il n'y avait rien au-dessus de moi, quand je
souffris ce que tu souffres, que le pouvoir de Dieu, je n'ai pu m'aider de
rien; toi, au contraire, mon enfant, tu peux t'aider de moi.

-- Sire?

-- Et par consquent, continua Henri avec une affectueuse tristesse,
esprer de voir la fin de tes peines.

Le jeune homme secoua la tte en signe de doute.

-- Du Bouchage, dit Henri, tu seras heureux, ou je cesserai de m'appeler
le roi de France.

-- Heureux, moi! hlas! sire, c'est chose impossible, dit le jeune homme
avec un sourire ml d'une amertume inexprimable.

-- Et pourquoi cela?

-- Parce que mon bonheur n'est pas de ce monde.

-- Henri, insista le roi, votre frre, en partant, vous a recommand  moi
comme  un ami. Je veux, puisque vous ne consultez, sur ce que vous avez 
faire, ni la sagesse de votre pre, ni la science de votre frre le
cardinal, je veux tre pour vous un frre an. Voyons, soyez confiant,
instruisez-moi. Je vous assure, du Bouchage, qu' tout, except  la mort,
ma puissance et mon affection pour vous trouveront un remde.

-- Sire, rpondit le jeune homme en se laissant glisser aux pieds du roi,
sire, ne me confondez point par l'expression d'une bont  laquelle je ne
puis rpondre. Mon malheur est sans remde, car c'est mon malheur qui fait
ma seule joie.

-- Du Bouchage, vous tes un fou, et vous vous tuerez de chimres: c'est
moi qui vous le dis.

-- Je le sais bien, sire, rpondit tranquillement le jeune homme.

-- Mais enfin, s'cria le roi avec quelque impatience, est-ce un mariage
que vous dsirez faire, est-ce une influence que vous voulez exercer?

-- Sire, c'est de l'amour qu'il faut inspirer. Vous voyez que tout le
monde est impuissant  me procurer cette faveur: moi seul je dois
l'obtenir et l'obtenir pour moi seul.

-- Alors pourquoi te dsesprer?

-- Parce que je sens que je ne l'obtiendrai jamais, sire.

-- Essaie, essaie, mon enfant; tu es riche, tu es jeune: quelle est la
femme qui peut rsister  la triple influence de la beaut, de l'amour et
de la jeunesse? Il n'y en a point, du Bouchage, il n'y en a point.

-- Combien de gens  ma place bniraient Votre Majest pour son indulgence
excessive, pour sa faveur dont elle m'accable! tre aim d'un roi comme
Votre Majest, c'est presque autant que d'tre aim de Dieu.

-- Alors tu acceptes: bien! Ne dis rien, si tu tiens  tre discret: je
prendrai des informations, je ferai faire des dmarches. Tu sais ce que
j'ai fait pour ton frre; j'en ferai autant pour toi: cent mille cus ne
m'arrteront pas.

Du Bouchage saisit la main du roi et la colla sur ses lvres.

-- Qu'un jour Votre Majest me demande mon sang, dit-il, et je le verserai
jusqu' la dernire goutte, pour lui prouver combien je lui suis
reconnaissant de la protection que je refuse.

Henri III tourna les talons avec dpit.

-- En vrit, dit-il, ces Joyeuse sont plus entts que des Valois. En
voil un qui va m'apporter tous les jours sa mine longue et ses yeux
cercls de noir: comme ce sera rjouissant! avec cela qu'il y a dj trop
de figures gaies  la cour!

-- Oh! sire, qu' cela ne tienne, s'cria le jeune homme, j'tendrai la
fivre sur mes joues comme un fard joyeux, et tout le monde croira, en me
voyant sourire, que je suis le plus heureux des hommes.

-- Oui, mais moi, je saurai le contraire, misrable entt, et cette
certitude m'attristera.

-- Votre Majest me permet-elle de me retirer? demanda du Bouchage.

-- Oui, mon enfant, va et tche d'tre homme.

Le jeune homme baisa la main du roi, alla saluer la reine-mre, passa
firement devant d'pernon, qui ne le saluait pas, et sortit.

A peine eut-il pass le seuil de la porte que le roi cria:

-- Fermez, Nambu.

Aussitt l'huissier auquel cet ordre tait adress proclama dans
l'antichambre que le roi ne recevait plus personne.

Alors Henri s'approcha du duc d'pernon, et lui frappant sur l'paule:

-- Lavalette, lui dit-il, tu feras faire ce soir  tes quarante-cinq une
distribution d'argent, et tu leur donneras cong pour toute une nuit et un
jour. Je veux qu'ils se rjouissent. Par la messe! ils m'ont sauv, les
drles, sauv comme le cheval blanc de Sylla.

-- Sauv! dit Catherine avec tonnement.

-- Oui, ma mre.

-- Sauv de quoi?

-- Ah! voil! demandez  d'pernon.

-- Je vous le demande  vous, c'est mieux encore, ce me semble.

-- Eh bien! madame, notre trs chre cousine, la soeur de votre bon ami M.
de Guise... Oh! ne vous en dfendez pas, c'est votre bon ami.

Catherine sourit en femme qui dit:

-- Il ne comprendra jamais.

Le roi vit le sourire, serra les lvres et continua:

-- La soeur de votre bon ami de Guise m'a fait tendre hier une embuscade.

-- Une embuscade?

-- Oui, madame; hier j'ai failli tre arrt, assassin peut-tre.

-- Par M. Guise? s'cria Catherine.

-- Vous n'y croyez pas?

-- Non, je l'avoue, dit Catherine.

-- D'pernon, mon ami, pour l'amour de Dieu, contez l'aventure tout au
long  madame la reine-mre. Si je parlais moi-mme et qu'elle continut 
hausser les paules comme elle les hausse, je me mettrais en colre, et,
ma foi, je n'ai point de sant de reste.

Puis se retournant vers Catherine:

-- Adieu, madame, adieu; chrissez M. de Guise tant qu'il vous plaira;
j'ai dj fait rouer M. de Salcde, vous vous le rappelez?

-- Sans doute!

-- Eh bien! que MM. de Guise fassent comme vous, qu'ils ne l'oublient pas.

Cela dit, le roi haussa les paules plus haut que sa mre ne les avait
hausses, et rentra dans ses appartements, suivi de master Love, qui tait
forc de courir pour le suivre.




LVII


PLUMET ROUGE ET PLUMET BLANC


Aprs tre revenu aux hommes, revenons un peu aux choses.

Il tait huit heures du soir, et la maison de Robert Briquet toute seule,
triste, sans un reflet, profilait sa silhouette triangulaire sur un ciel
pommel, videmment plus dispos  la pluie qu'au clair de lune.

Cette pauvre maison, dont on sentait que l'me tait sortie, faisait un
digne pendant  cette maison mystrieuse dont nous avons dj eu l'honneur
d'entretenir nos lecteurs et qui s'levait en face d'elle. Les
philosophes, qui prtendent que rien ne vit, ne parle, ne sent, comme les
choses inanimes, eussent dit, en voyant les deux maisons, qu'elles
billaient vis  vis l'une de l'autre.

Non loin de l, on entendait un grand bruit d'airain ml de voix
confuses, de murmures vagues et de glapissements, comme si des corybantes
eussent clbr dans un antre les mystres de la bonne desse.

C'tait probablement ce bruit qui attirait  lui un jeune homme au toquet
violet,  la plume rouge et au manteau gris, beau cavalier qui s'arrtait
des minutes entires devant ce vacarme, puis revenait lentement, pensif et
la tte baisse, vers la maison de matre Robert Briquet.

Or, cette symphonie d'airain choqu, c'tait le bruit des casseroles; ces
murmures vagues, ceux des marmites bouillant sur les brasiers, et des
broches tournant aux pattes des chiens; ces cris, ceux de matre
Fournichon, hte du _Fier-Chevalier_, occup du soin de ses fourneaux, et
ces glapissements, ceux de dame Fournichon, qui faisait prparer les
boudoirs des tourelles.

Quand le jeune homme au toquet violet avait bien regard le feu, bien
respir le parfum des volailles, bien interrog les rideaux des fentres,
il revenait sur ses pas, puis recommenait  examiner encore.

Il y avait cependant, si indpendante que part sa marche au premier
abord, une limite que le promeneur ne franchissait jamais: c'tait
l'espce de ruisseau qui coupait la rue devant la maison de Robert
Briquet, et aboutissait  la maison mystrieuse.

Mais aussi, il faut le dire, chaque fois que le promeneur arrivait sur
cette limite, il y trouvait, comme une sentinelle vigilante, un autre
jeune homme du mme ge  peu prs que lui, au toquet noir  la plume
blanche, au manteau violet, qui, le front pliss, l'oeil fixe, la main sur
l'pe, semblait dire, semblable au gant Adamastor:

-- Tu n'iras pas plus loin sans trouver la tempte.

Le promeneur au plumet rouge, c'est--dire le premier que nous avons
introduit sur la scne, fit vingt tours  peu prs sans rien remarquer de
tout cela, tant il tait proccup. Certainement, il n'tait pas sans
avoir vu un homme arpentant comme lui la voie publique; mais cet homme
tait trop bien vtu pour tre un voleur, et jamais l'ide ne lui ft
venue de s'inquiter de rien, sinon de ce qui se faisait au _Fier-
Chevalier_.

Mais l'autre, au contraire,  chaque retour du plumet rouge, fonait en
noir la teinte sombre de son visage; enfin la dose de fluide irrit devint
si lourde chez le plumet blanc, qu'elle finit par frapper le plumet rouge
et par attirer son attention.

Il leva la tte et lut sur le visage de celui qui se trouvait en face de
lui, toute la mauvaise volont qu'il paraissait prouver  son gard.

Cela l'induisit naturellement  penser qu'il gnait le jeune homme; puis
cette pense amena le dsir de s'informer en quoi il le gnait.

Il se mit en consquence  regarder attentivement la maison de Robert
Briquet.

Puis de cette maison il passa  celle qui faisait son pendant.

Enfin, lorsqu'il les eut bien regardes l'une et l'autre sans s'inquiter
ou sans paratre s'inquiter au moins de la faon dont le jeune homme au
plumet blanc le regardait, il lui tourna le dos et revint aux rutilants
clairs des fourneaux de matre Fournichon.

Le plumet blanc, heureux d'avoir mis son adversaire en droute, car il
attribuait  droute le mouvement de volte-face qu'il venait de lui voir
faire, le plumet blanc se mit  marcher dans son sens, c'est--dire de
l'est  l'ouest, tandis que l'autre s'avanait de l'ouest  l'est.

Mais quand chacun d'eux fut arriv au point qu'il s'tait intrieurement
marqu pour sa course, il se retourna et revint en droite ligne sur
l'autre, et en si droite ligne que, n'et t le ruisseau, Rubicon nouveau
qu'il fallait franchir, ils se fussent heurts nez  nez tant la prcision
de la ligne droite avait t scrupuleusement respecte.

Le plumet blanc frisa sa petite moustache avec un mouvement d'impatience
visible.

Le plumet rouge prit un air tonn, puis il lana un nouveau regard  la
maison mystrieuse.

On et pu voir alors le plumet blanc faire un pas pour franchir le
Rubicon, mais le plumet rouge s'tait dj loign: la marche en ligne
inverse recommena.

Pendant cinq minutes, on et pu croire qu'ils ne se rencontreraient qu'aux
antipodes; mais bientt, avec le mme instinct et la mme prcision que la
premire fois, tous deux se retournrent en mme temps.

Comme deux nuages qui suivent sous des souffles contraires la mme zone du
ciel, et que l'on voit avancer l'un sur l'autre en dployant leurs flocons
noirs, prudentes avant-gardes, les deux promeneurs arrivrent cette fois
en face l'un de l'autre, rsolus  se marcher sur les pieds plutt que de
reculer d'un pas.

Plus impatient sans doute que celui qui venait  sa rencontre, le plumet
blanc, au lieu de demeurer, comme il avait fait jusque-l, sur la limite
du ruisseau, enjamba ledit ruisseau et fit reculer son adversaire, qui, ne
se doutant pas de cette agression, et les bras pris sous son manteau,
faillit perdre l'quilibre.

-- Ah a! monsieur, dit ce dernier, tes-vous fou, ou avez-vous
l'intention de m'insulter?

-- Monsieur, j'ai l'intention de vous faire comprendre que vous me gnez
fort; il m'avait mme sembl que, sans que j'eusse besoin de vous le dire,
vous vous en tiez aperu.

-- Pas le moins du monde, monsieur, car j'ai pour systme de ne voir
jamais ce que je ne veux pas voir.

[Illustration: Le comte Henri du Bouchage.]

-- Il y a cependant certaines choses qui attireraient vos regards, je
l'espre, si on les faisait briller  vos yeux.

Et joignant le mouvement  la parole, le jeune homme au plumet blanc se
dbarrassa de sa cape et tira son pe qui tincela sous un rayon de la
lune glissant en ce moment entre deux nuages.

Le plumet rouge resta immobile.

-- On dirait, monsieur, rpliqua-t-il en haussant les paules, que vous
n'avez jamais mis une lame hors du fourreau, tant vous vous htez de la
faire sortir contre quelqu'un qui ne se dfend pas.

-- Non, mais qui se dfendra, je l'espre.

Le plumet rouge sourit avec une tranquillit qui doubla l'irritation de
son adversaire.

-- Pourquoi cela? et quel droit avez-vous de m'empcher de me promener
dans la rue?

-- Pourquoi vous y promenez-vous, dans cette rue?

-- Parbleu, la belle demande! parce que cela me plat.

-- Ah! cela vous plat.

-- Sans doute; vous vous y promenez bien, vous! avez-vous licence du roi
de fouler seul le pav de la rue de Bussy?

-- Que j'aie licence ou non, peu importe.

-- Vous vous trompez; il importe beaucoup, au contraire; je suis fidle
sujet de Sa Majest, et ne voudrais point lui dsobir.

-- Ah! vous raillez, je crois!

-- Quand cela serait? vous menacez bien, vous!

-- Ciel et terre! Je vous dis que vous me gnez, monsieur, et que si vous
ne vous loignez point de bonne volont, je saurai bien, moi, vous
loigner de force.

-- Oh! oh! monsieur, c'est ce qu'il faudra voir.

-- Eh! morbleu! c'est ce que je vous dis depuis une heure, voyons.

-- Monsieur, j'ai particulirement affaire dans ce quartier-ci. Vous voil
donc prvenu. Maintenant, si c'est chez vous un absolu dsir, j'changerai
volontiers une passe d'pe; mais je ne m'loignerai pas.

-- Monsieur, dit le plumet blanc en faisant siffler son pe et en
rassemblant ses deux pieds, comme un homme qui s'apprte  tomber en
garde, je me nomme le comte Henri du Bouchage, je suis frre de M. le duc
de Joyeuse; une dernire fois, vous plat-il de me cder le pas et de vous
retirer?

-- Monsieur, rpondit le plumet rouge, je me nomme le vicomte Ernauton de
Carmainges; vous ne me gnez pas du tout, et je ne trouve aucunement
mauvais que vous demeuriez.

Du Bouchage rflchit un instant, et remit son pe au fourreau.

-- Excusez-moi, monsieur, dit-il, je suis  moiti fou, tant amoureux.

-- Et moi aussi, je suis amoureux, rpondit Ernauton, mais je ne me crois
aucunement fou pour cela.

Henri plit.

-- Vous tes amoureux?

-- Oui, monsieur.

-- Et vous l'avouez?

-- Depuis quand est-ce un crime?

-- Mais amoureux dans cette rue.

-- Pour le moment, oui.

-- Au nom du ciel, monsieur, dites-moi qui vous aimez?

-- Ah! monsieur du Bouchage, vous n'avez point rflchi  ce que vous me
demandez; vous savez bien qu'un gentilhomme ne peut rvler un secret dont
il n'a que la moiti.

-- C'est vrai; pardon, monsieur de Carmainges; mais c'est qu'en vrit,
nul n'est aussi malheureux que moi sous le ciel.

Il y avait tant de vraie douleur et de dsespoir loquent dans ces quatre
mots prononcs par le jeune homme, qu'Ernauton en fut profondment touch.

-- O mon Dieu! je comprends, dit-il, vous craignez que nous ne soyons
rivaux.

-- Je le crains.

-- Hum! fit Ernauton. Eh bien! monsieur, je vais tre franc.

Joyeuse plit et passa sa main sur son front.

-- Moi, continua Ernauton, j'ai un rendez-vous.

-- Vous avez un rendez-vous?

-- Oui, en bonne forme!

-- Dans cette rue?

-- Dans cette rue.

-- crit?

-- Oui, d'une fort jolie criture mme.

-- De femme?

-- Non, d'homme.

-- D'homme! que voulez-vous dire?

-- Mais pas autre chose que ce que je dis. J'ai un rendez-vous avec une
femme, d'une assez jolie criture d'homme; ce n'est pas prcisment aussi
mystrieux, mais c'est plus lgant; on a un secrtaire,  ce qu'il
parat.

-- Ah! murmura Henri, achevez, monsieur, au nom du ciel, achevez.

-- Vous me demandez de telle faon, monsieur, que je ne saurais vous
refuser. Je vais donc vous dire la teneur du billet.

-- J'coute.

-- Vous verrez si c'est la mme chose que vous.

-- Assez, monsieur, par grce; moi, l'on ne m'a point donn de rendez-
vous, moi, je n'ai pas reu de billet.

Ernauton tira de sa bourse un petit papier.

-- Voil le billet, monsieur, dit-il, il me serait difficile de vous le
lire par cette nuit obscure; mais il est court et je le sais par coeur;
vous en rapportez-vous  moi de ne vous point tromper?

-- Oh! tout  fait!

-- Voici donc les termes dans lesquels il est conu:

     Monsieur Ernauton, mon secrtaire est par moi charg de vous dire
    que j'ai grand dsir de causer avec vous une heure; votre mrite m'a
    touche. 

-- Il y a cela? demanda du Bouchage.

-- Ma foi, oui, monsieur, la phrase est mme souligne. Je passe une autre
phrase un peu trop flatteuse.

-- Et vous tes attendu?

-- C'est--dire que j'attends, comme vous voyez.

-- Alors on doit vous ouvrir la porte?

-- Non, on doit siffler trois fois par la fentre.

Henri, tout frmissant, posa une de ses mains sur le bras d'Ernauton, et
de l'autre lui montrant la maison mystrieuse:

-- De l? demanda-t-il.

-- Pas du tout, rpondit Ernauton en montrant les tourelles du _Fier-
Chevalier_, de l.

Henri poussa un cri de joie.

-- Mais vous n'allez donc pas ici? dit-il.

-- Eh non! le billet dit positivement: Htellerie du _Fier-Chevalier_.

-- Oh! soyez bni, monsieur, dit le jeune homme en lui serrant la main;
oh! pardonnez-moi mon incivilit, ma sottise. Hlas! vous le savez, pour
l'homme qui aime vritablement, il n'existe qu'une femme, et en vous
voyant sans cesse revenir jusqu' cette maison, j'ai cru que c'tait par
cette femme que vous tiez attendu.

-- Je n'ai rien  vous pardonner, monsieur, dit Ernauton en souriant, car,
en vrit, j'ai eu un instant de mon ct l'ide que vous tiez dans cette
rue pour le mme motif que moi.

-- Et vous avez eu cette incroyable patience de ne me rien dire, monsieur!
Oh! vous n'aimez pas, vous n'aimez pas!

-- Ma foi, coutez, je n'ai pas encore grands droits; j'attendais un
claircissement quelconque avant de me fcher. Ces grandes dames sont si
tranges dans leurs caprices, et une mystification est si amusante!

-- Allons, allons, monsieur de Carmainges, vous n'aimez pas comme moi, et
cependant....

-- Et cependant? rpta Ernauton.

-- Et cependant vous tes plus heureux.

-- Ah! l'on est cruel dans cette maison!

-- Monsieur de Carmainges, dit Joyeuse, voil trois mois que j'aime comme
un fou celle qui l'habite, et je n'ai pas encore eu le bonheur d'entendre
le son de sa voix.

-- Diable! vous n'tes pas avanc. Mais attendez donc.

-- Quoi?

-- Est-ce qu'on n'a pas siffl?

-- En effet, il me semble avoir entendu.

Les deux jeunes gens coutrent, un second coup se fit entendre dans la
direction du _Fier-Chevalier_.

-- Monsieur le comte, dit Ernauton, vous m'excuserez de ne pas vous faire
plus longue compagnie, mais je crois que voil mon signal.

Un troisime coup retentit.

-- Allez, monsieur, allez, dit Henri, et bonne chance.

Ernauton s'loigna lestement, et son interlocuteur le vit disparatre dans
l'ombre de la rue pour reparatre dans la lumire que jetaient les
fentres du _Fier-Chevalier_ et disparatre encore.

Quant  lui, plus morne qu'auparavant, car cette espce de lutte l'avait
un instant fait sortir de sa lthargie:

-- Allons, dit-il, faisons mon mtier accoutum, frappons comme d'habitude
 la porte maudite qui jamais ne s'ouvre.

Et, en disant ces mots, il s'avana chancelant vers la porte de la maison
mystrieuse.




LVIII

LA PORTE S'OUVRE


Mais en arrivant  la porte de la maison mystrieuse, le pauvre Henri fut
repris de son hsitation habituelle.

-- Du courage, se dit-il  lui-mme, frappons.

Et il fit encore un pas.

Mais, avant de frapper, il regarda encore une fois derrire lui et vit sur
le chemin le reflet brillant des lumires de l'htellerie.

-- L-bas, se dit-il, entrent pour l'amour et pour la joie des gens qu'on
appelle et qui n'ont pas mme dsir; pourquoi n'ai-je pas le coeur
tranquille et le sourire insouciant? j'entrerais peut-tre l-bas aussi,
moi, au lieu d'essayer vainement d'entrer ici.

On entendit la cloche de Saint-Germain-des-Prs qui vibrait
mlancoliquement dans les airs.

-- Allons, voil dix heures qui sonnent, murmura Henri

Il mit le pied sur le seuil de la porte et souleva le heurtoir.

-- Vie effroyable! murmura-t-il, vie de vieillard. Oh! quel jour pourrais-
je donc dire: Belle mort, riante mort, douce tombe, salut!

Il frappa un deuxime coup.

-- C'est cela, continua-t-il en coutant, voil le bruit de la porte
intrieure qui crie, le bruit de l'escalier qui gmit, le bruit du pas qui
s'approche: ainsi toujours, toujours la mme chose.

Et il frappa une troisime fois.

-- Encore ce coup, dit-il, le dernier. C'est cela: le pas devient plus
lger, le serviteur regarde au treillis de fer, il voit ma ple, ma
sinistre, mon insupportable figure, puis il s'loigne sans ouvrir jamais!

La cessation de tout bruit sembla justifier la prdiction du malheureux
jeune homme.

-- Adieu, maison cruelle; adieu jusqu' demain, dit-il.

Et, se baissant de manire  ce que son front ft au niveau du seuil de
pierre, il y dposa du fond de l'me un baiser qui fit tressaillir le dur
granit, moins dur cependant encore que le coeur des habitants de cette
maison.

Puis, comme il avait fait la veille, et comme il comptait faire le
lendemain, il se retira.

Mais  peine avait-il fait deux pas en arrire, qu' sa profonde surprise
le verrou grina dans sa gche; la porte s'ouvrit, et le serviteur
s'inclina profondment.

C'tait le mme dont nous avons trac le portrait lors de son entrevue
avec Robert Briquet.

-- Bonsoir, monsieur, dit-il d'une voix rauque, mais dont le son cependant
parut  du Bouchage plus doux que les plus suaves concerts des chrubins
qu'on entend dans ces songes d'enfance, o l'on rve encore du ciel.

Tremblant, perdu, Henri, qui avait dj fait dix pas pour s'loigner, se
rapprocha vivement, et, joignant les mains, il chancela si visiblement,
que le serviteur le retint pour l'empcher de tomber sur le seuil; ce que
cet homme fit, au reste, avec l'expression visible d'une respectueuse
compassion.

[Illustration: Que voulez-vous, Monsieur?-- PAGE 129.]

-- Voyons, monsieur, dit-il, me voil; expliquez-moi, je vous prie, ce que
vous dsirez.

-- J'ai tant aim, rpondit le jeune homme, que je ne sais plus si j'aime
encore. Mon coeur a tant battu, que je ne puis dire s'il bat toujours.

-- Vous plairait-il, monsieur, dit le serviteur avec respect, de vous
asseoir l prs de moi et de causer?

-- Oh! oui.

Le serviteur lui fit un signe de la main.

Henri obit  ce signe, comme il et obi  un signe du roi de France ou
de l'empereur romain.

-- Parlez, monsieur, dit le serviteur, quand ils furent assis l'un prs de
l'autre, et dites-moi votre dsir.

-- Mon ami, rpondit du Bouchage, ce n'est pas d'aujourd'hui que nous nous
parlons et que nous nous touchons ainsi. Mainte fois, vous le savez, je
vous ai attendu et surpris au dtour d'une rue; alors je vous ai offert
assez d'or pour vous enrichir, quand vous eussiez t le plus avide des
hommes; d'autres fois, j'ai essay de vous intimider; jamais vous ne
m'avez cout, toujours vous m'avez vu souffrir, et cela, sans compatir,
visiblement au moins,  mes souffrances. Aujourd'hui, vous me dites de
vous parler, vous m'invitez  vous exprimer mon dsir: qu'est-il donc
arriv, mou Dieu! et quel nouveau malheur me cache cette condescendance de
votre part?

Le serviteur poussa un soupir. Il y avait videmment un coeur pitoyable
sous cette rude enveloppe.

Ce soupir fut entendu de Henri et l'encouragea.

-- Vous savez, continua-t-il, que j'aime et comment j'aime; vous m'avez vu
poursuivre une femme et la dcouvrir malgr ses efforts pour se cacher et
pour me fuir; jamais, dans mes plus grandes douleurs, une parole amre ne
m'est chappe, jamais je n'ai donn suite  ces penses de violence qui
naissent du dsespoir et des conseils que nous souffle avec l'ardeur du
sang la fougueuse jeunesse.

-- C'est vrai, monsieur, dit le serviteur, et en ceci pleine justice vous
est rendue par ma matresse et par moi.

-- Ainsi convenez-en, continua Henri en pressant entre ses mains les mains
du vigilant gardien, ainsi ne pouvais-je pas un soir, quand vous me
refusiez l'entre de cette maison, ne pouvais-je pas enfoncer la porte,
ainsi que le fait tous les jours le moindre colier ivre ou amoureux?
Alors, ne ft-ce que pour un moment, j'aurais vu cette femme inexorable,
je lui eusse parl.

-- C'est vrai encore.

-- Enfin, continua le jeune comte, avec une douceur et une tristesse
inexprimables, je suis quelque chose en ce monde, mon nom est grand, ma
fortune est grande, mon crdit est grand, le roi lui-mme, le roi me
protge; tout  l'heure encore le roi me conseillait de lui confier mes
douleurs, me disait de recourir  lui, m'offrait sa protection.

-- Ah! fit le serviteur avec une inquitude visible.

-- Je n'ai point voulu, se hta de dire le jeune homme; non, non, j'ai
tout refus, tout refus, pour venir prier  mains jointes de s'ouvrir
cette porte qui, je le sais bien, ne s'ouvre jamais.

-- Monsieur le comte, vous tes en effet un coeur loyal et digne d'tre
aim.

-- Eh bien, interrompit Henri avec un douloureux serrement de coeur, cet
homme au coeur loyal, et, de votre avis mme, digne d'tre aim,  quoi le
condamnez-vous? Chaque matin mon page apporte une lettre, on ne la reoit
mme pas; chaque soir je viens heurter  cette porte moi-mme, et chaque
soir on m'conduit; enfin on me laisse souffrir, me dsoler, mourir dans
cette rue, sans avoir pour moi la compassion qu'on aurait pour un pauvre
chien qui hurle. Ah! mon ami, je vous le dis, cette femme n'a pas le coeur
d'une femme; on n'aime pas un malheureux, soit; ah! mon Dieu! on ne peut
pas plus commander  son coeur d'aimer que de lui dire de n'aimer plus.
Mais on a piti d'un malheureux qui souffre, et on lui dit un mot de
consolation; mais on plaint un malheureux qui tombe, et on lui tend la
main pour le relever; mais non, non, cette femme se complat avec mon
supplice; non, cette femme n'a pas de coeur, elle m'et tu avec un refus
de sa bouche, ou fait tuer avec quelque coup de couteau, avec quelque coup
de poignard; mort, au moins, je ne souffrirais plus.

-- Monsieur le comte, rpondit le serviteur aprs avoir scrupuleusement
cout tout ce que venait de dire le jeune homme, la dame que vous accusez
est loin, croyez-le bien, d'avoir le coeur aussi insensible et surtout
aussi cruel que vous le dites; elle souffre plus que vous, car elle vous a
vu quelquefois, car elle a compris ce que vous souffrez, et elle ressent
pour vous une vive sympathie.

-- Oh! de la compassion, de la compassion! s'cria le jeune homme en
essuyant la sueur froide qui coulait de ses tempes; oh! vienne le jour o
son coeur, que vous vantez, connatra l'amour, l'amour tel que je le sens,
et si, en change de cet amour, on lui offre alors de la compassion, je
serai bien veng.

-- Monsieur le comte, monsieur le comte, ce n'est pas une raison de
n'avoir point aim que de ne pas rpondre  l'amour; cette femme a peut-
tre connu la passion plus forte que vous ne la connatrez jamais, cette
femme a peut-tre aim comme jamais vous n'aimerez.

Henri leva les mains au ciel.

-- Quand on a aim ainsi, ou aime toujours! s'cria-t-il.

-- Vous ai-je donc dit qu'elle n'aimait plus, monsieur le comte? demanda
le serviteur.

Henri poussa un cri douloureux et s'affaissa comme s'il et t frapp de
mort.

-- Elle aime! s'cria-t-il, elle aime! ah! mon Dieu! mon Dieu!

-- Oui, elle aime; mais ne soyez point jaloux de l'homme qu'elle aime,
monsieur le comte; cet homme n'est plus de ce monde. Ma matresse est
veuve, ajouta le serviteur compatissant, esprant calmer par ces mots la
douleur du jeune homme.

Et, en effet, comme par enchantement, ces mots lui rendirent le souffle,
la vie et l'espoir.

-- Voyons, au nom du ciel, dit-il, ne m'abandonnez pas; elle est veuve,
dites-vous, alors elle l'est depuis peu, alors elle verra se tarir la
source de ses larmes; elle est veuve, ah! mon ami, elle n'aime personne
alors, puisqu'elle aime un cadavre, une ombre, un nom. La mort, c'est
moins que l'absence; me dire qu'elle aime un mort, c'est me dire qu'elle
m'aimera... Eh! mon Dieu, toutes les grandes douleurs se sont calmes avec
le temps. Quand la veuve de Mausole, qui avait jur  la tombe de son
poux une douleur ternelle, quand la veuve de Mausole eut puis ses
larmes, elle fut gurie. Les regrets sont une maladie: quiconque n'est pas
emport dans la crise sort de cette crise plus vigoureux et plus vivace
qu'auparavant.

Le serviteur secoua la tte.

-- Cette dame, monsieur le comte, rpondit-il, comme la veuve du roi
Mausole, a jur au mort une ternelle fidlit; mais je la connais, et
elle tiendra mieux sa parole que ne l'a fait cette femme oublieuse dont
vous me parlez.

-- J'attendrai, j'attendrai dix ans s'il le faut! s'cria Henri; Dieu n'a
pas permis qu'elle mourt de chagrin ou qu'elle abrget violemment ses
jours; vous voyez bien que puisqu'elle n'est pas morte, c'est qu'elle peut
vivre, et que, puisqu'elle vit, je puis esprer.

-- Oh! jeune homme, jeune homme, dit le serviteur avec un accent lugubre,
ne comptez pas ainsi avec les sombres penses des vivants, avec les
exigences des morts. Elle a vcu! dites-vous: oui, elle a vcu! non pas un
jour, non pas un mois, non pas une anne; elle a vcu sept ans. -- Joyeuse
tressaillit. -- Mais savez-vous pourquoi, dans quel but, pour accomplir
quelle rsolution elle a vcu? Elle se consolera, esprez-vous? Jamais,
monsieur le comte, jamais! C'est moi qui vous le dis, c'est moi qui vous
le jure, moi, qui n'tais que le trs humble serviteur du mort, moi, qui,
tant qu'il a vcu, tais une me pieuse, ardente et pleine d'esprance, et
qui, depuis qu'il est mort, suis devenu un coeur endurci; eh bien! moi,
moi, qui ne suis que son serviteur, je vous le rpte, jamais je ne me
consolerai.

-- Cet homme tant regrett, interrompit Henri, ce mort bienheureux, ce
mari....

-- Ce n'tait pas le mari, c'tait l'amant, monsieur le comte, et une
femme comme celle que malheureusement vous aimez n'a qu'un amant dans
toute sa vie.

-- Mon ami, mon ami! s'cria le jeune homme, effray de la majest sauvage
de cet homme  l'esprit lev, et qui cependant tait perdu sous des
habits vulgaires, mon ami, je vous en conjure, intercdez pour moi!

-- Moi! s'cria-t-il, moi! coutez, monsieur le comte, si je vous eusse
cru capable d'user de violence envers ma matresse, je vous eusse tu, tu
de cette main.

Et il tira de dessous son manteau un bras nerveux et viril qui semblait
celui d'un homme de vingt-cinq ans  peine, tandis que ses cheveux
blanchis et sa taille courbe lui donnaient l'apparence d'un homme de
soixante ans.

-- Si, au contraire, continua-t-il, j'eusse pu croire que ma matresse
vous aimt, c'est elle qui serait morte.

Maintenant, monsieur le comte, j'ai dit ce que j'avais  dire, ne cherchez
point  m'en faire avouer davantage, car, sur mon honneur, et quoique je
ne sois pas gentilhomme, croyez-moi, mon honneur vaut quelque chose, car,
sur mon honneur, j'ai dit tout ce que je pouvais avouer.

Henri se leva la mort dans l'me.

-- Je vous remercie, dit-il, d'avoir eu cette compassion pour mes
malheurs; maintenant je suis dcid.

-- Ainsi, vous serez plus calme  l'avenir, monsieur le comte, ainsi vous
vous loignerez de nous, vous nous laisserez  une destine pire que la
vtre, croyez-moi.

-- Oui, je m'loignerai de vous, en effet, soyez tranquille, dit le jeune
homme, et pour toujours.

-- Vous voulez mourir, je vous comprends.

[Illustration: Ernauton attendit un instant; elle ne se retourna point. --
PAGE 130.]

-- Pourquoi vous le cacherais-je? je ne puis vivre sans elle, il faut bien
que je meure, du moment o je ne la possde pas.

-- Monsieur le comte, nous avons bien souvent parl de la mort avec ma
matresse; croyez-moi, c'est une mauvaise mort que celle qu'on se donne de
sa propre main.

-- Aussi, n'est-ce point celle-l que je choisirai; il y a pour un jeune
homme de mon nom, de mon ge et de ma fortune, une mort qui de tout temps
a t une belle mort, c'est celle que l'on reoit en dfendant son roi et
son pays.

-- Si vous souffrez au-del de votre force, si vous ne devez rien  ceux
qui vous survivront, si la mort du champ de bataille vous est offerte,
mourez, monsieur le comte, mourez; il y a longtemps que je serais mort,
moi, si je n'tais condamn  vivre.

-- Adieu et merci, rpondit Joyeuse en tendant la main au serviteur
inconnu. Au revoir dans un autre monde!

Et il s'loigna rapidement, jetant aux pieds du serviteur, touch de cette
douleur profonde, une pesante bourse d'or.

Minuit sonnait  l'glise Saint-Germain-des-Prs.




LIX

COMMENT AIMAIT UNE GRANDE DAME EN L'AN DE GRCE 1586


Les trois coups de sifflet qui,  intervalles gaux, avaient travers
l'espace, taient bien ceux qui devaient servir de signal au bienheureux
Ernauton.

Aussi, quand le jeune homme fut proche de la maison, il trouva dame
Fournichon sur la porte o elle attendait les clients avec un sourire qui
la faisait ressembler  une desse mythologique interprte par un peintre
flamand.

Dame Fournichon maniait encore dans ses grosses mains blanches un cu d'or
qu'une autre main aussi blanche, mais plus dlicate que la sienne, venait
d'y dposer en passant.

Elle regarda Ernauton, et mettant les mains sur ses hanches, remplit la
capacit de la porte de manire  rendre tout passage impossible.

Ernauton, de son ct, s'arrta en homme qui demande  passer.

-- Que voulez-vous, monsieur? dit-elle; qui demandez-vous?

-- Trois coups de sifflet ne sont-ils point partis tout  l'heure de la
fentre de cette tourelle, bonne dame?

-- Si fait.

-- Eh bien! c'est moi que ces trois coups de sifflet appelaient.

-- Vous?

-- Oui, moi.

-- Alors c'est diffrent, si vous me donnez votre parole d'honneur.

-- Foi de gentilhomme, ma chre madame Fournichon.

-- En ce cas, je vous crois; entrez, beau cavalier, entrez.

Et, joyeuse d'avoir enfin une de ces clientles, comme elle les dsirait
si ardemment pour ce malheureux _Rosier-d'Amour_ qui avait t dtrn par
le _Fier-Chevalier_, l'htesse fit monter Ernauton par l'escalier en
limaon qui conduisait  la plus orne et  la plus discrte de ses
tourelles.

Une petite porte, peinte assez vulgairement, donnait accs dans une sorte
d'antichambre et de cette antichambre on arrivait dans la tourelle mme,
meuble, dcore, tapisse avec un peu plus de luxe qu'on n'en et attendu
dans ce coin cart de Paris; mais, il faut le dire, dame Fournichon avait
mis du got  l'embellissement de cette tourelle, sa favorite, et
gnralement on russit dans ce que l'on fait avec amour.

Madame Fournichon avait donc russi autant qu'il tait donn  un assez
vulgaire esprit de russir en pareille matire.

Lorsque le jeune homme entra dans l'antichambre, il sentit une forte odeur
de benjoin et d'alos: c'tait un holocauste fait sans doute par la
personne un peu trop susceptible, qui, en attendant Ernauton, essayait de
combattre,  l'aide de parfums vgtaux, les vapeurs culinaires exhales
par la broche et par les casseroles.

Dame Fournichon suivait le jeune homme pas  pas, elle le poussa de
l'escalier dans l'antichambre, et de l'antichambre dans la tourelle avec
des yeux tout rapetisss par un clignotement anacrontique; puis elle se
retira.

Ernauton resta la main droite  la portire, la main gauche au loquet de
la porte, et  demi courb par son salut.

C'est qu'il venait d'apercevoir dans la voluptueuse demi-teinte de la
tourelle, claire par une seule bougie de cire ros, une de ces lgantes
tournures de femme qui commandent toujours, sinon l'amour, du moins
l'attention, quand toutefois ce n'est pas le dsir.

Renverse sur des coussins, tout enveloppe de soie et de velours, cette
dame, dont le pied mignon pendait  l'extrmit de ce lit de repos,
s'occupait de brler  la bougie le reste d'une petite branche d'alos
dont elle approchait parfois, pour la respirer, la fume de son visage,
emplissant aussi de cette fume les plis de son capuchon et ses cheveux,
comme si elle et voulu tout entire se pntrer de l'enivrante vapeur.

A la manire dont elle jeta le reste de la branche au feu, dont elle
abaissa sa robe sur son pied et sa coiffe sur son visage masqu, Ernauton
s'aperut qu'elle l'avait entendu entrer et le savait prs d'elle.

Cependant, elle ne s'tait point retourne.

Ernauton attendit un instant; elle ne se retourna point.

-- Madame, dit le jeune homme d'une voix qu'il essaya de rendre douce 
force de reconnaissance, madame... vous avez fait appeler votre humble
serviteur: le voici.

-- Ah! fort bien, dit la dame, asseyez-vous, je vous prie, monsieur
Ernauton.

-- Pardon, madame, mais je dois avant toute chose vous remercier de
l'honneur que vous me faites.

-- Ah! cela est civil, et vous avez raison, monsieur de Carmainges, et
cependant vous ne savez pas encore qui vous remerciez, je prsume.

-- Madame, dit le jeune homme s'approchant par degrs, vous avez le visage
cach sous un masque, la main enfouie sous des gants; vous venez, au
moment mme o j'entrais, vous venez de me drober la vue d'un pied qui,
certes, m'et rendu fou de toute votre personne; je ne vois rien qui me
permette de reconnatre; je ne puis donc que deviner.

-- Et vous devinez qui je suis?

-- Celle que mon coeur dsire, celle que mon imagination fait jeune,
belle, puissante et riche, trop riche et trop puissante mme, pour que je
puisse croire que ce qui m'arrive st bien rel, et que je ne rve pas en
ce moment.

-- Avez-vous eu beaucoup de peine  entrer ici? demanda la dame sans
rpondre directement  ce flot de paroles qui s'chappait du coeur trop
plein d'Ernauton.

-- Non, madame, l'accs m'en a mme t plus facile que je ne l'eusse
pens.

-- Pour un homme, tout est facile, c'est vrai; seulement il n'en est pas
de mme pour une femme.

-- Je regrette bien, madame, toute la peine que vous avez prise et dont je
ne puis que vous offrir mes bien humbles remercments.

Mais la dame paraissait dj avoir pass  une autre pense.

-- Que me disiez-vous, monsieur? fit-elle ngligemment en tant son gant;
pour montrer une adorable main ronde et effile  la fois.

-- Je vous disais, madame, que sans avoir vu vos traits, je sais qui vous
tes, et que, sans crainte de me tromper, je puis vous dire que je vous
aime.

-- Alors vous croyez pouvoir rpondre que je suis bien celle que vous vous
attendiez  trouver ici?

-- A dfaut du regard, mon coeur me le dit.

-- Donc, vous me connaissez?

-- Je vous connais, oui.

-- En vrit, vous, un provincial  peine dbarqu, vous connaissez dj
les femmes de Paris?

-- Parmi toutes les femmes de Paris, madame, je n'en connais encore qu'une
seule.

-- Et celle-l, c'est moi?

-- Je le crois.

-- Et  quoi me reconnaissez vous?

-- A votre voix,  votre grce,  votre beaut.

-- A ma voix, je le comprends, je ne puis la dguiser;  ma grce, je puis
prendre le mot pour un compliment; mais  ma beaut, je ne puis admettre
la rponse que par hypothse.

-- Pourquoi cela, madame?

-- Sans doute; vous me reconnaissez  ma beaut, et ma beaut est voile.

-- Elle l'tait moins, madame, le jour o, pour vous faire entrer dans
Paris, je vous tins si prs de moi, que votre poitrine effleurait mes
paules, et que votre haleine brlait mon cou.

-- Aussi,  la rception de ma lettre, vous avez devin que c'tait de moi
qu'il s'agissait.

-- Oh! non, non, madame, ne le croyez pas. Je n'ai pas eu un seul instant
une pareille pense. J'ai cru que j'tais le jouet de quelque
plaisanterie, la victime de quelque erreur; j'ai pens que j'tais menac
de quelqu'une de ces catastrophes qu'on appelle des bonnes fortunes, et ce
n'est que depuis quelques minutes qu'en vous voyant, en vous touchant....

Et Ernauton fit le geste de prendre une main, qui se retira devant la
sienne.

-- Assez, dit la dame; le fait est que j'ai commis une insigne folie.

-- Et en quoi, madame, je vous prie?

-- En quoi! Vous dites que vous me connaissez, et vous me demandez en quoi
j'ai fait une folie?

-- Oh! c'est vrai, madame, et je suis bien petit, bien obscur auprs de
Votre Altesse.

-- Mais, pour Dieu! faites-moi donc le plaisir de vous taire, monsieur.
N'auriez-vous point d'esprit, par hasard?

-- Qu'ai-je donc fait, madame, au nom du ciel? demanda Ernauton effray.

-- Quoi! vous me voyez un masque....

-- Eh bien?

-- Si je porte un masque, c'est probablement dans l'intention de me
dguiser, et vous m'appelez Altesse? Que n'ouvrez-vous la fentre et que
ne criez-vous mon nom dans la rue!

-- Oh! pardon, pardon, fit Ernauton en tombant  genoux, mais je croyais 
la discrtion de ces murs.

-- Il me parat que vous tes crdule?

-- Hlas! madame, je suis amoureux! -- Et vous tes convaincu que tout
d'abord je rponds  cet amour par un amour pareil?

Ernauton se releva tout piqu.

-- Non, madame, rpondit-il.

-- Et que croyez-vous?

-- Je crois que vous avez quelque chose d'important  me dire; que vous
n'avez pas voulu me recevoir  l'htel de Guise ou dans votre maison de
Bel-Esbat, et que vous avez prfr un entretien secret dans un endroit
isol.

-- Vous avez cru cela?

-- Oui.

-- Et que pensez-vous que j'aie eu  vous dire? Voyons, parlez; je ne
serais point fche d'apprcier votre perspicacit.

Et la dame, sous son insouciance apparente, laissa percer malgr elle une
espce d'inquitude.

-- Mais que sais-je, moi, rpondit Ernauton, quelque chose qui ait rapport
 M. de Mayenne, par exemple.

-- Est-ce que je n'ai pas mes courriers, monsieur, qui demain soir m'en
auront dit plus que vous ne pouvez m'en dire, puisque vous m'avez dit,
vous, tout ce que vous en saviez?

-- Peut-tre aussi quelque question  me faire sur l'vnement de la nuit
passe?

-- Ah! quel vnement, et de quoi parlez-vous? demanda la dame, dont le
sein palpitait visiblement.

-- Mais de la panique prouve par M. d'pernon, de l'arrestation de ces
gentilshommes lorrains.

-- On a arrt des gentilshommes lorrains?

-- Une vingtaine, qui se sont trouvs intempestivement sur la route de
Vincennes.

-- Qui est aussi la route de Soissons, -- ville o M. de Guise tient
garnison, ce me semble. -- Ah! au fait, monsieur Ernauton, vous qui tes
de la cour, vous pourriez me dire pourquoi l'on a arrt ces
gentilshommes.

-- Moi, de la cour?

-- Sans doute.

-- Vous savez cela, madame?

-- Dame! pour avoir votre adresse, il m'a bien fallu prendre des
renseignements, des informations. Mais finissez vos phrases, pour l'amour
de Dieu! Vous avez une dplorable habitude, celle de croiser la
conversation; et qu'est-il rsult de cette chauffoure?

-- Absolument rien, madame, que je sache du moins.

-- Alors pourquoi avez-vous pens que je parlerais d'une chose qui n'a pas
eu de rsultat?

-- J'ai tort cette fois comme les autres, madame, et j'avoue mon tort.

-- Comment, monsieur, mais de quel pays tes-vous?

-- D'Agen?

-- Comment, monsieur, vous tes Gascon, car Agen est en Gascogne, je
crois?

-- A peu prs.

-- Vous tes Gascon, et vous n'tes pas assez vain pour supposer tout
simplement que, vous ayant vu, le jour de l'excution de Salcde,  la
porte Saint-Antoine, je vous ai trouv de galante tournure?

Ernauton rougit et se troubla. La dame continua imperturbablement:

-- Que je vous ai rencontr dans la rue, et que je vous ai trouv beau?
Ernauton devint pourpre.  -- Qu'enfin, porteur d'un message de mon frre
Mayenne, vous tes venu chez moi, et que je vous ai trouv fort  mon
got?  -- Madame, madame, je ne pense pas cela, Dieu m'en garde.  -- Et
vous avez tort, rpliqua la dame, en se retournant vers Ernauton pour la
premire fois, et en arrtant sur ses yeux deux yeux flamboyants sous le
masque, tandis qu'elle dployait, sous le regard haletant du jeune homme,
la sduction d'une taille cambre, se profilant en lignes arrondies et
voluptueuses sur le velours des coussins.  Ernauton joignit les mains.  --
Madame! madame! s'cria-t-il, vous raillez-vous de moi?  -- Ma foi, non!
reprit-elle du mme ton dgag; je dis que vous m'avez plu, et c'est la
vrit.  -- Mon Dieu!  -- Mais vous-mme, n'avez-vous pas os me dclarer
que vous m'aimiez?  -- Mais quand je vous ai dclar cela, je ne savais
pas qui vous tiez, madame, et maintenant que je le sais, oh! je vous
demande bien humblement pardon.  -- Allons, voil maintenant qu'il
draisonne, murmura la dame avec impatience. Mais restez donc ce que vous
tes, monsieur, dites donc ce que vous pensez, ou vous me ferez regretter
d'tre venue.  Ernauton tomba  genoux.  -- Parlez, madame, dit-il,
parlez, que je me persuade que tout ceci n'est point un jeu, et peut-tre
oserai-je enfin vous rpondre.  -- Soit. Voici mes projets sur vous, dit
la dame en repoussant Ernauton, tandis qu'elle arrangeait symtriquement
les plis de sa robe. J'ai du got pour vous, mais je ne vous connais pas
encore. Je n'ai pas l'habitude de rsister  mes fantaisies, mais je n'ai
pas la sottise de commettre des erreurs. Si nous eussions t gaux, je
vous eusse reu chez moi et tudi  mon aise avant que vous eussiez mme
souponn mes intentions  votre gard. La chose tait impossible; il a
fallu s'arranger autrement et brusquer l'entrevue. Maintenant vous savez 
quoi vous en tenir sur moi. Devenez digne de moi, c'est tout ce que je
vous recommande.

Ernauton se confondit en protestations.

-- Oh! moins de chaleur, monsieur de Carmainges, je vous prie, dit la dame
avec nonchalance: ce n'est pas la peine. Peut-tre est-ce votre nom
seulement qui m'a frappe la premire fois que nous nous rencontrmes, et
qui m'a plu. Aprs tout, je crois bien dcidment que je n'ai pour vous
qu'un caprice et que cela se passera. Cependant n'allez pas vous croire
trop loin de la perfection et dsesprer. Je ne peux pas souffrir les gens
parfaits. Oh! j'adore les gens dvous, par exemple. Retenez bien ceci, je
vous le permets, beau cavalier.  Ernauton tait hors de lui. Ce langage
hautain, ces gestes pleins de volupt et de mollesse, cette orgueilleuse
supriorit, cet abandon vis--vis de lui enfin, d'une personne aussi
illustre, le plongeaient  la fois dans les dlices et dans les terreurs
les plus extrmes.  Il s'assit prs de sa belle et fire matresse, qui le
laissa faire, puis il essaya de passer son bras derrire les coussins qui
la soutenaient.  -- Monsieur, dit-elle, il parat que vous m'avez
entendue, mais que vous ne m'avez pas comprise. Pas de familiarit, je
vous prie; restons chacun  notre place. Il est sr qu'un jour je vous
donnerai le droit de me nommer vtre, mais ce droit, vous ne l'avez pas
encore.

Ernauton se releva ple et dpit.

-- Excusez-moi, madame, dit-il. Il parait que je ne fais que des sottises;
cela est tout simple: je ne suis point fait encore aux habitudes de Paris.
Chez nous, en province,  deux cents lieues d'ici, cela est vrai, une
femme, lorsqu'elle dit:  J'aime,  aime et ne se refuse pas. Elle ne
prend point le prtexte de ses paroles pour humilier un homme  ses pieds.
C'est votre usage comme Parisienne, c'est votre droit comme princesse.
J'accepte tout cela. Seulement, que voulez-vous, l'habitude me manquait,
l'habitude me viendra.

La dame couta en silence. Il tait visible qu'elle continuait d'observer
attentivement Ernauton, pour savoir si son dpit aboutirait  une relle
colre.

-- Ah! ah! vous vous fchez, je crois, dit-elle superbement.

-- Je me fche, en effet, madame, mais c'est contre moi-mme, car j'ai
pour vous, moi, madame, non pas un caprice passager, mais de l'amour, un
amour trs vritable et trs pur. Je ne cherche pas votre personne, car je
vous dsirerais, s'il en tait ainsi: voil tout; mais je cherche 
obtenir votre coeur. Aussi ne me pardonnerai-je jamais, madame, d'avoir
aujourd'hui par des impertinences compromis le respect que je vous dois,
respect que je ne changerai en amour, madame, qu'alors que vous me
l'ordonnerez.

Trouvez bon seulement, madame, qu' partir de ce moment j'attende vos
ordres.

-- Allons, allons, dit la dame, n'exagrons rien, monsieur de Carmainges:
voil que vous tes tout glac aprs avoir t tout de flammes.

-- Il me semble, cependant, madame....

-- Eh! monsieur, ne dites donc jamais  une femme que vous l'aimerez comme
vous voudrez, c'est maladroit; montrez-lui que vous l'aimerez comme elle
voudra,  la bonne heure!

-- C'est ce que j'ai dit, madame.

-- Oui, mais c'est ce que vous ne pensez pas.

-- Je m'incline devant votre supriorit, madame.

-- Trve de politesses, il me rpugnerait de faire ici la reine. Tenez,
voici ma main, prenez-la, c'est celle d'une simple femme: seulement elle
est plus brlante et plus anime que la vtre.

Ernauton prit respectueusement cette belle main.

-- Eh bien! dit la duchesse.

-- Eh bien?

-- Vous ne la baisez pas? tes-vous fou? et avez-vous jur de me mettre en
fureur?

-- Mais, tout  l'heure....

-- Tout  l'heure je vous la retirais, tandis que maintenant....

-- Maintenant?

-- Eh! maintenant je vous la donne.

Ernauton baisa la main avec tant d'obissance, qu'on la lui retira
aussitt.

-- Vous voyez bien, dit le jeune homme encore une leon!

-- J'ai donc eu tort?

-- Assurment, vous me faites bondir d'un extrme  l'autre; la crainte
finira par tuer la passion. Je continuerai de vous adorer  genoux, c'est
vrai; mais je n'aurai pour vous ni amour ni confiance.

-- Oh! je ne veux pas de cela, dit la dame d'un ton enjou, car vous
seriez un triste amant, et ce n'est point ainsi que je les aime, je vous
en prviens. Non, restez naturel, restez vous, soyez monsieur Ernauton de
Carmainges, pas autre chose. J'ai mes manies. Eh! mon Dieu, ne m'avez-vous
pas dit que j'tais belle? Toute belle femme a ses manies: respectez-en
beaucoup, brusquez-en quelques-unes, ne me craignez pas surtout, et quand
je dirai au trop bouillant Ernauton: Calmez-vous, qu'il consulte mes yeux,
jamais ma voix. A ces mots elle se leva.

Il tait temps: le jeune homme, rendu  son dlire, l'avait saisie entre
ses bras, et le masque de la duchesse effleura un instant les lvres
d'Ernauton; mais ce fut alors qu'elle prouva la profonde vrit de ce
qu'elle avait dit, car,  travers son masque, ses yeux lancrent un clair
froid et blanc comme le sinistre avant-coureur des orages.

Ce regard imposa tellement  Carmainges, qu'il laissa tomber ses bras et
que tout son feu s'teignit.

-- Allons, dit la duchesse, c'est bien, nous nous reverrons. Dcidment,
vous me plaisez, monsieur de Carmainges.

Ernauton s'inclina.

-- Quand tes-vous libre? demanda-t-elle ngligemment.

-- Hlas! assez rarement, madame, rpondit Ernauton.

-- Ah! oui, je comprends, ce service est fatigant, n'est-ce pas?

-- Quel service?

-- Mais celui que vous faites prs du roi. Est-ce que vous n'tes pas
d'une garde quelconque de Sa Majest?

-- C'est--dire madame, que je fais partie d'un corps de gentilshommes.

-- C'est cela que je veux dire; et ces gentilshommes sont Gascons, je
crois?

-- Tous, oui, madame.

-- Combien sont-ils donc? on me l'a dit, je l'ai oubli.

-- Quarante-cinq.

-- Quel singulier compte?

-- Cela s'est trouv ainsi.

-- Est-ce un calcul?

-- Je ne crois pas; le hasard se sera charg de l'addition.

-- Et ces quarante-cinq gentilshommes ne quittent pas le roi, dites-vous?

-- Je n'ai point dit que nous ne quittions point Sa Majest, madame.

-- Ah! pardon, je croyais vous l'avoir entendu dire. Au moins disiez-vous
que vous aviez peu de libert.

-- C'est vrai, j'ai peu de libert, madame, parce que, le jour, nous
sommes de service pour les sorties de Sa Majest ou pour ses chasses, et
que, le soir, on nous consigne au Louvre.

-- Le soir?

-- Oui.

-- Tous les soirs?

-- Presque tous.

-- Voyez donc ce qui ft arriv, si ce soir, par exemple, cette consigne
vous avait retenu! Moi, qui vous attendais, moi, qui eusse ignor le motif
qui vous empchait de venir, n'aurais-je pas pu croire que mes avances
taient mprises?

-- Ah! madame, maintenant, pour vous voir, je risquerai tout, je vous
jure.

-- C'est inutile et ce serait absurde, je ne le veux pas.

-- Mais alors?

-- Faites votre service; c'est  moi de m'arranger l-dessus, moi, qui
suis toujours libre et matresse de ma vie.

-- Oh! que de bonts, madame!

-- Mais tout cela ne m'explique pas, continua la duchesse avec son
insinuant sourire, comment, ce soir, vous vous tes trouv libre et
comment vous tes venu.

-- Ce soir, madame, j'avais mdit dj de demander une permission  M. de
Loignac, notre capitaine, qui me veut du bien, quand l'ordre est venu de
donner toute la nuit aux quarante-cinq.

-- Ah! cet ordre est venu?

-- Oui.

-- Et  quel propos cette bonne chance?

-- Comme rcompense, je crois, madame, d'un service assez fatigant que
nous avons fait hier  Vincennes.

-- Ah! fort bien, dit la duchesse.

-- Ainsi, voil  quelle circonstance je dois, madame, le bonheur de vous
voir ce soir tout  mon aise.

-- Eh bien! coutez, Carmainges, dit la duchesse avec une douce
familiarit qui emplit de joie le coeur du jeune homme; voici ce que vous
allez faire: chaque fois que vous croirez tre libre, prvenez l'htesse
par un billet; tous les jours un homme  moi passera chez elle.

-- Oh! mon Dieu! mais c'est trop de bont, madame.

La duchesse posa sa main sur le bras d'Ernauton.

-- Attendez donc, dit-elle.

-- Qu'y a-t-il, madame?

-- Ce bruit, d'o vient-il?

En effet, un bruit d'perons, de voix, de portes heurtes, d'exclamations
joyeuses, montait de la salle d'en bas, comme l'cho d'une invasion.

Ernauton passa sa tte par la porte qui donnait dans l'antichambre.

-- Ce sont mes compagnons, dit-il, qui viennent ici fter le cong que
leur a donn M. de Loignac.

-- Mais par quel hasard ici, justement en cette htellerie o nous sommes?

-- Parce que c'est justement au _Fier-Chevalier_, madame, que le rendez-
vous d'arrive a t donn, parce que, de ce jour bienheureux de leur
entre dans la capitale, mes compagnons ont pris en affection le vin et
les pts de matre Fournichon, et quelques-uns mme les tourelles de
madame.

-- Oh! fit la duchesse avec un malicieux sourire, vous parlez bien
expertement, monsieur, de ces tourelles.

-- C'est la premire fois, sur mon honneur, qu'il m'arrive d'y pntrer,
madame. Mais vous, vous qui les avez choisies? osa-t-il dire.

-- J'ai choisi, et vous allez comprendre facilement cela; j'ai choisi le
lieu le plus dsert de Paris, un endroit prs de la rivire, prs du grand
rempart, un endroit o personne ne peut me reconnatre, ni souponner que
je puisse aller; mais, mon Dieu! qu'ils sont donc bruyants, vos
compagnons, ajouta la duchesse.

En effet, le vacarme de l'entre devenait un infernal ouragan; le bruit
des exploits de la veille, les forfanteries, le bruit des cus d'or et le
cliquetis des verres, prsageaient l'orage au grand complet.

Tout  coup on entendit un bruit de pas dans le petit escalier qui
conduisait  la tourelle, et la voix de dame Fournichon cria d'en bas:

-- Monsieur de Sainte-Maline! monsieur de Sainte-Maline!

-- Eh bien? rpondit la voix du jeune homme.

-- N'allez pas l haut, monsieur de Sainte-Maline, je vous en supplie.

-- Bon! et pourquoi pas, chre dame Fournichon? toute la maison n'est-elle
pas  nous, ce soir?

-- Toute la maison, soit, mais pas les tourelles.

-- Bah! les tourelles sont de la maison, crirent cinq ou six autres voix,
parmi lesquelles Ernauton reconnut celles de Perducas de Pincorney et
d'Eustache de Miradoux.

-- Non, les tourelles n'en sont pas, continuait dame Fournichon, les
tourelles font exception, les tourelles sont  moi; ne drangez pas mes
locataires.

-- Madame Fournichon, dit Sainte-Maline, je suis votre locataire aussi,
moi, ne me drangez donc pas.

-- Sainte-Maline! murmura Ernauton inquiet, car il connaissait les mauvais
penchants et l'audace de cet homme.

-- Mais, par grce! rpta madame Fournichon.

-- Madame Fournichon, dit Sainte-Maline, il est minuit;  neuf heures,
tous les feux doivent tre teints, et je vois un feu dans votre tourelle;
il n'y a que les mauvais serviteurs du roi qui transgressent les dits du
roi; je veux connatre quels sont ces mauvais serviteurs.

Et Sainte-Maline continua d'avancer, suivi de plusieurs Gascons, dont les
pas s'embotaient dans les siens.

-- Mon Dieu! s'cria la duchesse, mon Dieu! monsieur de Carmainges, est-ce
que ces gens-l oseraient entrer ici?

-- En tout cas, madame, s'ils osaient, je suis l, et je puis vous dire
d'avance, madame: n'ayez aucune crainte.

-- Oh! mais ils enfoncent les portes, monsieur.

En effet, Sainte-Maline, trop avanc pour reculer maintenant, heurtait si
violemment  cette porte, qu'elle se brisa en deux: elle tait d'un sapin
que madame Fournichon n'avait pas jug  propos d'prouver, elle dont le
respect pour les amours allait jusqu'au fanatisme.




LX

COMMENT SAINTE-MALINE ENTRA DANS LA TOURELLE ET DE CE QUI S'ENSUIVIT


Le premier soin d'Ernauton, lorsqu'il vit la porte de l'antichambre se
fendre sous les coups de Sainte-Maline, fut de souffler la bougie qui
clairait la tourelle.

Cette prcaution, qui pouvait tre bonne, mais qui n'tait que momentane,
ne rassurait cependant pas la duchesse, lorsque tout  coup dame
Fournichon, qui avait puis toutes ses ressources, eut recours  un
dernier moyen et se mit  crier:

-- Monsieur de Sainte-Maline, je vous prviens que les personnes que vous
troublez sont de vos amis: la ncessit me force  vous l'avouer.

-- Eh bien! raison de plus pour que nous leur prsentions nos compliments,
dit Perducas de Pincorney d'une voix avine, et trbuchant derrire
Sainte-Maline sur la dernire marche de l'escalier.

-- Et quels sont ces amis, voyons? dit Sainte-Maline.

-- Oui, voyons-les, voyons-les, cria Eustache de Miradoux.

La bonne htesse, esprant toujours prvenir une collision qui pouvait,
tout en honorant le _Fier-Chevalier_, faire le plus grand tort au _Rosier-
d'Amour_, monta au milieu des rangs presss des gentilshommes, et glissa
tout bas le nom d'Ernauton  l'oreille de son agresseur.

-- Ernauton! rpta tout haut Sainte-Maline, pour qui cette rvlation
tait de l'huile au lieu d'eau jete sur le feu, Ernauton! ce n'est pas
possible.

-- Et pourquoi, cela? demanda madame Fournichon.

-- Et pourquoi cela? rptrent plusieurs voix.

-- Eh! parbleu! dit Sainte-Maline, parce que Ernauton est un modle de
chastet, un exemple de continence, un compos de toutes les vertus. Non,
non, vous vous trompez, dame Fournichon, ce n'est point M. de Carmainges
qui est enferm l-dedans.

Et il s'approcha vers la seconde porte pour en faire autant qu'il avait
fait de la premire, quand tout  coup cette porte s'ouvrit, et Ernauton
parut debout sur le seuil, avec un visage qui n'annonait point que la
patience ft une de ces vertus qu'il pratiquait si religieusement, au dire
de Sainte-Maline.

-- De quel droit M. de Sainte-Maline a-t-il bris cette premire porte?
demanda-t-il; et, ayant dj bris celle-l, veut-il encore briser celle-
ci?

-- Eh! c'est lui, en ralit, c'est Ernauton! s'cria Sainte-Maline; je
reconnais sa voix, car, quant  sa personne, le diable m'emporte si je
pourrais dire dans l'obscurit de quelle couleur elle est.

-- Vous ne rpondez pas  ma question, monsieur, ritra Ernauton.

[Illustration: Je l'entends encore murmurer:  Venge-moi!  -- PAGE 146.]

Sainte-Maline se mit  rire bruyamment, ce qui rassura ceux des quarante-
cinq qui,  la voix grosse de menaces qu'ils venaient d'entendre, avaient
jug qu'il tait prudent de descendre  tout hasard deux marches de
l'escalier.

-- C'est  vous que je parle, monsieur de Sainte-Maline, m'entendez-vous?
s'cria Ernauton.

-- Oui, monsieur, parfaitement, rpondit celui-ci.

-- Alors qu'avez-vous  dire?

-- J'ai  dire, mon cher compagnon, que nous voulions savoir si c'tait
vous qui habitiez cette htellerie des amours.

-- Eh bien maintenant, monsieur, que vous avez pu vous assurer que c'tait
moi, puisque je vous parle et qu'au besoin je pourrais vous toucher,
laissez-moi en repos.

-- Cap-de-Diou! dit Sainte-Maline, vous ne vous tes pas fait ermite et
vous ne l'habitez pas seul, je suppose.

-- Quant  cela, monsieur, vous me permettrez de vous laisser dans le
doute, en supposant que vous y soyez.

-- Ah! bah! continua Sainte-Maline en s'efforant de pntrer dans la
tourelle, est-ce que vraiment vous seriez seul? Ah! vous tes sans
lumire, bravo!

-- Allons, messieurs, dit Ernauton d'un ton hautain, j'admets que vous
soyez ivres, et je vous pardonne; mais il y a un terme mme  la patience
que l'on doit  des hommes hors de leur bon sens; les plaisanteries sont
puises, n'est-ce pas? faites-moi donc le plaisir de vous retirer.

Malheureusement Sainte-Maline tait dans un de ses accs de mchancet
envieuse.

-- Oh! oh! nous retirer, dit-il, comme vous nous dites cela, monsieur
Ernauton!

-- Je vous dis cela de faon  ce que vous ne vous trompiez pas  mon
dsir, monsieur de Sainte-Maline, et, s'il le faut mme, je le rpte:
retirez-vous, messieurs, je vous en prie.

-- Oh! pas avant que vous ne nous ayez admis  l'honneur de saluer la
personne pour laquelle vous dsertez notre compagnie.

A cette insistance de Sainte-Maline, le cercle prt  se rompre se reforma
autour de lui.

-- Monsieur de Montcrabeau, dit Sainte-Maline avec autorit, descendez, et
remontez avec une bougie.

-- Monsieur de Montcrabeau, s'cria Ernauton, si vous faites cela,
souvenez-vous que vous m'offensez personnellement.

Montcrabeau hsita, tant il y avait de menaces dans la voix du jeune
homme.

-- Bon! rpliqua Sainte-Maline, nous avons notre serment, et M. de
Carmainges est si religieux en discipline qu'il ne voudra pas
l'enfreindre; nous ne pouvons tirer l'pe les uns contre les autres;
ainsi clairez. Montcrabeau, clairez.

Montcrabeau descendit, et, cinq minutes aprs, remonta avec une bougie
qu'il voulut remettre  Sainte-Maline.

-- Non pas, non pas, dit celui-ci, gardez, je vais peut-tre avoir besoin
de mes deux mains.

Et Sainte-Maline fit un pas en avant pour pntrer dans la tourelle.

-- Je vous prends  tmoin, tous tant que vous tes ici, dit Ernauton,
qu'on m'insulte indignement et qu'on me fait violence sans motifs, et
qu'en consquence, -- Ernauton tira vivement son pe, et qu'en
consquence j'enfonce cette pe dans la poitrine du premier qui fera un
pas en avant.

Sainte-Maline, furieux, voulut mettre aussi l'pe  la main, mais il
n'avait pas encore dgain  moiti, qu'il vit briller sur sa poitrine la
pointe de l'pe d'Ernauton.

Or, comme en ce moment il faisait un pas en avant, sans que M. de
Carmainges et besoin de se fendre, ou de pousser le bras, Sainte-Maline
sentit le froid du fer, et recula en dlire, comme un taureau bless.

Alors, Ernauton fit en avant un pas gal au pas de retraite que faisait
Sainte-Maline, et l'pe se retrouva menaante sur la poitrine de ce
dernier.

Sainte-Maline plit: si Ernauton s'tait fendu, il le clouait  la
muraille.

Il repoussa lentement son pe au fourreau.

-- Vous mriteriez mille morts pour votre insolence, monsieur, dit
Ernauton; mais le serment dont vous me parliez tout  l'heure me lie, et
je ne vous toucherai pas davantage; laissez-moi le chemin libre.

Il fit un pas en arrire pour voir si l'on obirait.

Et avec un geste suprme, qui et fait honneur  un roi:

-- Au large, messieurs, dit-il; venez, madame, je rponds de tout.

On vit alors apparatre au seuil de la tourelle une femme dont la tte
tait couverte d'une coiffe, dont le visage tait couvert d'un voile, et
qui prit toute tremblante le bras d'Ernauton.

Alors le jeune homme remit son pe au fourreau, et comme s'il tait sr
de n'avoir plus rien  craindre, il traversa firement l'antichambre
peuple de ses compagnons inquiets et curieux  la fois.

Sainte-Maline, dont le fer avait lgrement effleur la poitrine, avait
recul jusque sur le palier, tout touffant de l'affront mrit qu'il
venait de recevoir devant ses compagnons et devant la dame inconnue.

Il comprit que tout se runissait contre lui, rieurs et hommes srieux, si
les choses demeuraient entre lui et Ernauton dans l'tat o elles taient;
cette conviction le poussa  une dernire extrmit.

Il tira sa dague au moment o Carmainges passait devant lui.

Avait-il l'intention de frapper Carmainges? avait-il l'intention de faire
ce qu'il fit? voil ce qu'il serait impossible d'claircir sans avoir lu
dans la tnbreuse pense de cet homme, o lui-mme peut-tre ne pouvait
lire dans ses moments de colre.

Toujours est-il que son bras s'abattit sur le couple, et que la lame de
son poignard, au lieu d'entamer la poitrine d'Ernauton, fendit la coiffe
de soie de la duchesse, et trancha un des cordons du masque.

Le masque tomba  terre.

Le mouvement de Sainte-Maline avait t si prompt, que, dans l'ombre, nul
n'avait pu s'en rendre compte, nul n'avait pu s'y opposer.

La duchesse jeta un cri. Son masque l'abandonnait et, le long de son col,
elle avait senti glisser le dos arrondi de la lame, qui cependant ne
l'avait pas blesse.

Sainte-Maline eut donc, tandis qu'Ernauton s'inquitait de ce cri pouss
par la duchesse, tout le temps de ramasser le masque et de le lui rendre,
de sorte qu' la lueur de la bougie de Montcrabeau, il put voir le visage
de la jeune femme, que rien ne protgeait.

-- Ah! ah! dit-il de sa voix railleuse et insolente: c'est la belle dame
de la litire: mes compliments, Ernauton, vous allez vite en besogne.

Ernauton s'arrtait et avait dj tir  moiti du fourreau son pe,
qu'il se repentait d'y avoir remise, lorsque la duchesse l'entrana par
les degrs en lui disant tout bas:

-- Venez, venez, je vous en supplie, monsieur de Carmainges.

-- Je vous reverrai, monsieur de Sainte-Maline, dit Ernauton en
s'loignant, et soyez tranquille, vous me paierez cette lchet avec les
autres.

-- Bien, bien! fit Sainte-Maline, tenez votre compte de votre ct; je
tiens le mien; nous les rglerons tous deux un jour.

Carmainges entendit, mais ne se retourna mme point, il tait tout entier
 la duchesse.

Arriv au bas de l'escalier, personne ne s'opposa plus  son passage; ceux
des quarante-cinq qui n'avaient pas mont l'escalier blmaient sans doute
tout bas la violence de leurs camarades.

Ernauton conduisit la duchesse  sa litire garde par deux serviteurs.

Arrive l et se sentant en sret, la duchesse serra la main de
Carmainges et lui dit:

-- Monsieur Ernauton, aprs ce qui vient de se passer, aprs l'insulte
dont, malgr votre courage, vous n'avez pu me dfendre, et qui ne
manquerait pas de se renouveler, nous ne pouvons plus revenir ici;
cherchez, je vous prie, dans les environs, quelque maison  vendre ou 
louer en totalit; avant peu, soyez tranquille, vous recevrez de mes
nouvelles.

-- Dois-je prendre cong de vous, madame? dit Ernauton, en s'inclinant en
signe d'obissance aux ordres qui venaient de lui tre donns, et qui
taient trop flatteurs  son amour-propre pour qu'il les discutt.

-- Pas encore, monsieur de Carmainges, pas encore; suivez ma litire
jusqu'au nouveau pont, dans la crainte que ce misrable, qui m'a reconnue
pour la dame de la litire, mais qui ne m'a point reconnue pour ce que je
suis, ne marche derrire nous et ne dcouvre ainsi ma demeure.

Ernauton obit, mais personne ne les espionna.

Arrive au pont Neuf, qui alors mritait ce nom, puisqu'il y avait  peine
sept ans que l'architecte Ducerceau l'avait jet sur la Seine, arrive au
pont Neuf, la duchesse tendit la main aux lvres d'Ernauton en lui disant:

-- Allez, maintenant, monsieur.

-- Oserai-je vous demander quand je vous reverrai, madame?

-- Cela dpend de la hte que vous mettrez  faire ma commission, et cette
hte me sera une preuve du plus ou du moins de dsir que vous aurez de me
revoir.

-- Oh! madame, en ce cas, rapportez-vous-en  moi.

-- C'est bien, allez, mon chevalier.

Et la duchesse donna une seconde fois sa main  baiser  Ernauton, puis
s'loigna.

-- C'est trange, en vrit, dit le jeune homme revenant sur ses pas,
cette femme a du got pour moi, je n'en puis douter, et elle ne s'inquite
pas le moins du monde si je puis ou non tre tu par ce coupe-jarret de
Sainte-Maline.

Et un lger mouvement d'paules prouva que le jeune homme estimait cette
insouciance  sa valeur.

Puis revenant sur ce premier sentiment qui n'avait rien de flatteur pour
son amour-propre:

-- Oh! poursuivit-il, c'est qu'en effet elle tait bien trouble, la
pauvre femme, et que la crainte d'tre compromise est, chez les princesses
surtout, le plus fort de tous les sentiments.

Car, ajoutait-il en souriant  lui-mme, elle est princesse.

Et comme ce dernier sentiment tait le plus flatteur pour lui, ce fut ce
dernier sentiment qui l'emporta.

Mais ce sentiment ne put effacer chez Carmainges le souvenir de l'insulte
qui lui avait t faite; il retourna donc droit  l'htellerie, pour ne
laisser  personne le droit de supposer qu'il avait eu peur des suites que
pourrait avoir cette affaire.

Il tait naturellement dcid  enfreindre toutes les consignes et tous
les serments possibles, et  en finir avec Sainte-Maline au premier mot
qu'il dirait ou au premier geste qu'il se permettrait de faire.

L'amour et l'amour-propre blesss du mme coup lui donnaient une rage de
bravoure qui lui et certainement, dans l'tat d'exaltation o il tait,
permis de lutter avec dix hommes.

Cette rsolution tincelait dans ses yeux, lorsqu'il toucha le seuil de
l'htellerie du _Fier-Chevalier_.

Madame Fournichon, qui attendait ce retour avec anxit, se tenait toute
tremblante sur le seuil.

A la vue d'Ernauton, elle s'essuya les yeux, comme si elle avait
abondamment pleur, et jetant ses deux bras au cou du jeune homme, elle
lui demanda pardon, malgr tous les efforts de son mari, qui prtendait
que, n'ayant aucun tort, sa femme n'avait aucun pardon  demander.

La bonne htelire n'tait point assez dsagrable pour que Carmainges,
et-il  se plaindre d'elle, lui tnt obstinment rancune; il assura donc
dame Fournichon qu'il n'avait contre elle aucun levain de rancune, et que
son vin seul tait coupable.

Ce fut un avis que le mari parut comprendre, et dont par un signe de tte
il remercia Ernauton.

Pendant que ces choses se passaient  la porte, tout le monde tait 
table, et l'on causait chaleureusement de l'vnement qui faisait sans
contredit le point culminant de la soire.

Beaucoup donnaient tort  Sainte-Maline avec cette franchise qui est le
principal caractre des Gascons lorsqu'ils causent entre eux.

Plusieurs s'abstenaient, voyant le sourcil fronc de leur compagnon et sa
lvre crispe par une rflexion profonde.

Au reste on n'en attaquait point avec moins d'enthousiasme le souper de
matre Fournichon, mais on philosophait en l'attaquant, voil tout.

-- Quant  moi, disait tout haut M. Hector de Biran, je sais que M. de
Sainte-Maline est dans son tort, et que si je me fusse appel un instant
Ernauton de Carmainges; M. de Sainte-Maline serait  cette heure couch
sous cette table au lieu d'tre assis devant.

Sainte-Maline leva la tte et regarda Hector de Biran.

-- Je dis ce que je dis, rpondit celui-ci, et tenez, voil l-bas sur le
seuil de la porte quelqu'un qui parat tre de mon avis.

Tous les regards se tournrent vers l'endroit indiqu par le jeune
gentilhomme, et l'on aperut Carmainges, ple et debout dans le cadre
form par la porte.

A cette vue qui semblait une apparition, chacun sentit un frisson lui
courir par tout le corps.

Ernauton descendit du seuil, comme et fait la statue du commandeur de son
pidestal, et marcha droit  Sainte-Maline, sans provocation relle, mais
avec une fermet qui fit battre plus d'un coeur.

A cette vue, de toutes parts on cria  M. de Carmainges:

-- Venez par ici, Ernauton; venez de ce ct, Carmainges, il y a une place
prs de moi.

-- Merci, rpondit le jeune homme, c'est prs de M. de Sainte-Maline que
je veux m'asseoir.

Sainte-Maline se leva; tous les yeux taient fixs sur lui.

Mais, dans le mouvement qu'il fit en se levant, sa figure changea
compltement d'expression.

-- Je vais vous faire la place que vous dsirez, monsieur, dit-il sans
colre, et en vous la faisant, je vous adresserai des excuses bien
franches et bien sincres, pour ma stupide agression de tout  l'heure;
j'tais ivre, vous l'avez dit vous-mme; pardonnez-moi.

[Illustration: Il ramena le seau plein d'une eau glace. -- PAGE 148.]

Cette dclaration, faite au milieu du silence gnral, ne satisfit point
Ernauton, quoiqu'il ft vident que pas une syllabe n'en avait t perdue
pour les quarante-trois convives, qui regardaient avec anxit de quelle
faon se terminerait cette scne.

Mais aux dernires paroles de Sainte-Maline, les cris de joie de ses
compagnons montrrent  Ernauton qu'il devait paratre satisfait, et qu'il
tait pleinement veng.

Son bon sens le fora donc  se taire.

En mme temps, un regard jet sur Sainte-Maline lui indiquait qu'il devait
se dfier de lui plus que jamais.

-- Ce misrable est brave, cependant, se dit tout bas Ernauton, et s'il
cde en ce moment, c'est par suite de quelque odieuse combinaison qui le
satisfait davantage.

Le verre de Sainte-Maline tait plein; il remplit celui d'Ernauton.

-- Allons, allons! la paix, la paix! crirent toutes les voix:  la
rconciliation de Carmainges et de Sainte-Maline!

Carmainges profita du choc des verres et du bruit de toutes les voix, et
se penchant vers Sainte-Maline, avec le sourire sur les lvres pour qu'on
ne pt souponner le sens des paroles qu'il lui adressait:

-- Monsieur de Sainte-Maline, lui dit-il, voil la seconde fois que vous
m'insultez sans m'en faire rparation; prenez garde:  la troisime
offense, je vous tuerai comme un chien.

-- Faites, monsieur, si vous trouvez votre belle, rpondit Sainte-Maline,
car, foi de gentilhomme,  votre place, j'en ferais autant que vous.

Et les deux ennemis mortels choqurent leurs verres, comme eussent pu
faire les deux meilleurs amis.




LXI

CE QUI SE PASSAIT DANS LA MAISON MYSTRIEUSE


Tandis que l'htellerie du _Fier-Chevalier_, sjour apparent de la
concorde la plus parfaite, laissait, portes closes, mais caves ouvertes,
filtrer,  travers les fentes de ses volets, la lumire des bougies et la
joie des convives, un mouvement inaccoutum avait lieu dans cette maison
mystrieuse, que nos lecteurs n'ont jamais vue qu'extrieurement dans les
pages de ce rcit.

Le serviteur, au front chauve, allait et venait d'une chambre  l'autre,
portant a et l des objets empaquets qu'il enfermait dans une caisse de
voyage.

Ces premiers prparatifs termins, il chargea un pistolet et fit jouer
dans sa gane de velours un large poignard; puis il le suspendit,  l'aide
d'un anneau,  la chane qui lui servait de ceinture,  laquelle il
attacha, en outre, son pistolet, un trousseau de clefs et un livre de
prires reli en chagrin noir.

Tandis qu'il s'occupait ainsi, un pas lger comme celui d'une ombre
effleurait le plancher du premier tage et glissait le long de l'escalier.

Tout  coup une femme ple et pareille  un fantme, sous les plis de son
voile blanc, apparut au seuil de la porte, et une voix, douce et triste
comme un chant d'oiseau au fond d'un bois, se fit entendre.

-- Remy, dit cette voix, tes-vous prt?

-- Oui, madame, et je n'attends plus,  cette heure, que votre cassette
pour la joindre  la mienne.

-- Croyez-vous donc que ces botes seront facilement charges sur nos
chevaux?

-- J'en rponds, madame; d'ailleurs, si cela vous inquite le moins du
monde, nous pouvons nous dispenser d'emporter la mienne: n'ai-je point l-
bas tout ce qu'il me faut?

-- Non, Remy, non, sous aucun prtexte je ne veux que vous manquiez du
ncessaire en route; et puis, une fois l-bas, le pauvre vieillard tant
malade, tous les domestiques seront occups autour de lui. O Remy! j'ai
hte de rejoindre mon pre; j'ai de tristes pressentiments, et il me
semble que depuis un sicle je ne l'ai pas vu.

-- Cependant, madame, dit Remy, vous l'avez quitt il y a trois mois, et
il n'y a pas entre ce voyage et le dernier plus d'intervalle qu'entre les
autres.

-- Remy, vous qui tes si bon mdecin, ne m'avez-vous pas avou vous-mme,
en le quittant la dernire fois, que mon pre n'avait plus longtemps 
vivre?

-- Oui, sans doute, mais c'tait une crainte exprime et non une
prdiction faite; Dieu prend parfois en oubli les vieillards, et ils
vivent, c'est trange  dire, par l'habitude de vivre; il y a mme plus:
parfois encore le vieillard est comme l'enfant, malade aujourd'hui, dispos
demain.

-- Hlas! Remy, et comme l'enfant aussi, le vieillard, dispos aujourd'hui,
demain est mort.

Remy ne rpondit pas, car aucune rponse rassurante ne pouvait rellement
sortir de sa bouche, et un silence lugubre succda pendant quelques
minutes au dialogue que nous venons de rapporter.

Chacun des deux interlocuteurs resta dans sa position morne et pensive.

-- Pour quelle heure avez-vous demand les chevaux, Remy? reprit enfin la
dame mystrieuse.

-- Pour deux heures aprs minuit.

-- Une heure vient de sonner.

-- Oui, madame.

-- Personne ne guette au dehors, Remy?

-- Personne.

-- Pas mme ce malheureux jeune homme?

-- Pas mme lui!

Remy soupira.

-- Vous me dites cela d'une faon trange, Remy.

-- C'est que celui-l aussi a pris une rsolution.

-- Laquelle? demanda la dame en tressaillant.

-- Celle de ne plus nous voir, ou du moins de ne plus essayer  nous voir.

-- Et o va-t-il?

-- O nous allons tous: au repos.

-- Dieu le lui donne ternel, rpondit la dame d'une voix grave et froide
comme un glas de mort, et cependant....

Elle s'arrta.

-- Cependant? reprit Remy.

-- N'avait-il rien  faire en ce monde.

-- Il avait  aimer si on l'et aim.

-- Un homme de son nom, de son rang et de son ge devrait compter sur
l'avenir.

-- Y comptez-vous, vous, madame, qui tes d'un ge, d'un rang et d'un nom
qui n'ont rien  envier au sien?

Les yeux de la dame lancrent une sinistre lueur.

-- Oui, Remy, dit-elle, j'y compte, puisque je vis; mais attendez donc....

Elle prta l'oreille.

-- N'est-ce pas le trot d'un cheval que j'entends?

-- Oui, ce me semble.

-- Serait-ce dj notre conducteur?

-- C'est possible; mais, en ce cas, il aurait devanc le rendez-vous de
prs d'une heure.

-- On s'arrte  la porte, Remy.

-- En effet.

Remy descendit prcipitamment, et arriva au bas de l'escalier au moment o
trois coups, rapidement heurts, se faisaient entendre.

-- Qui va l? demanda Remy.

-- Moi, rpondit une voix casse et tremblante, moi, Grandchamp, le valet
de chambre du baron.

-- Ah! mon Dieu! vous, Grandchamp, vous  Paris! Attendez que je vous
ouvre; mais parlez bas.

Et il ouvrit la porte.

-- D'o venez-vous donc? demanda Remy  voix basse.

-- De Mridor.

-- De Mridor?

-- Oui, cher monsieur Remy. Hlas!

-- Entrez, entrez vite. Mon Dieu!

-- Eh bien! Remy, dit du haut de l'escalier la voix de la dame, sont-ce
nos chevaux?

-- Non, non, madame, ce ne sont pas eux.

Puis, revenant au vieillard:

-- Qu'y a-t-il, mon bon Grandchamp?

-- Nous ne devinez pas? rpondit le serviteur.

-- Hlas! si, je devine; mais au nom du ciel ne lui annoncez pas cette
nouvelle tout d'un coup. Oh! que va-t-elle dire, la pauvre dame!

[Illustration: Guillaume de Nassau.]

-- Remy, Remy, dit la voix, vous causez avec quelqu'un, ce me semble?

-- Oui, madame, oui.

-- Avec quelqu'un dont je reconnais la voix.

-- En effet, madame... Comment la mnager, Grandchamp? la voil.

La dame, qui tait descendue du premier au rez-de-chausse, comme elle
tait descendue dj du second au premier, apparut  l'extrmit du
corridor.

-- Qui est l? demanda-t-elle; on dirait que c'est Grandchamp.

-- Oui madame, c'est moi, rpondit humblement et tristement le vieillard
en dcouvrant sa tte blanchie.

-- Grandchamp, toi! oh! mon Dieu! mes pressentiments ne m'avaient point
trompe, mon pre est mort!

-- En effet, madame, rpondit Grandchamp oubliant toutes les
recommandations de Remy, en effet, Mridor n'a plus de matre.

Ple, glace, mais immobile et ferme, la dame supporta le coup sans
flchir.

Remy, la voyant si rsigne et si sombre, alla  elle, et lui prit
doucement la main.

-- Comment est-il mort? demanda la dame, dites, mon ami.

-- Madame, M. le baron, qui ne quittait plus son fauteuil, a t frapp,
il y a huit jours, d'une troisime attaque d'apoplexie. Il a pu une
dernire fois balbutier votre nom, puis, il a cess de parler et dans la
nuit il est mort.

Diane fit au vieux serviteur un geste de remercment; puis, sans ajouter
un mot, elle remonta dans sa chambre.

-- Enfin la voil libre, murmura Remy, plus sombre et plus ple qu'elle.
Venez, Grandchamp, venez.

La chambre de la dame tait situe au premier tage, derrire un cabinet
qui avait vue sur la rue, tandis que cette chambre elle-mme ne tirait son
jour que d'une petite fentre perce sur une cour.

L'ameublement de cette pice tait sombre, mais riche; les tentures, en
tapisseries d'Arras, les plus belles de l'poque, reprsentaient les
divers sujets de la Passion.

Un prie-Dieu en chne sculpt, une stalle de la mme matire et du mme
travail, un lit  colonnes torses, avec des tapisseries pareilles  celles
des murs, enfin un tapis de Bruges, voil tout ce qui ornait la chambre.

Pas une fleur, pas un joyau, pas une dorure; le bois et le fer bruni
remplaaient partout l'argent et l'or; un cadre de bois noir enfermait un
portrait d'homme plac dans un pan coup de la chambre et sur lequel
donnait le jour de la fentre, videmment perce pour l'clairer.

Ce fut devant ce portrait que la dame alla s'agenouiller, avec un coeur
gonfl, mais des yeux arides.

Elle attacha sur cette figure inanime un long et indicible regard
d'amour, comme si cette noble image allait s'animer pour lui rpondre.

Noble image, en effet, et l'pithte semblait faite pour elle.

Le peintre avait reprsent un jeune homme de vingt-huit  trente ans,
couch  moiti nu sur un lit de repos; de son sein entr'ouvert tombaient
encore quelques gouttes de sang; une de ses mains, la main droite, pendait
mutile, et cependant elle tenait encore un tronon d'pe.

Ses yeux se fermaient comme ceux d'un homme qui va mourir; la pleur et la
souffrance donnaient  cette physionomie un caractre divin que le visage
de l'homme ne commence  prendre qu'au moment o il quitte la vie pour
l'ternit.

Pour toute lgende, pour toute devise, on lisait sous ce portrait, en
lettres rouges comme du sang:

  _Aut Cesar aut nihil._

La dame tendit le bras vers cette image, et lui adressant la parole comme
elle et fait  un dieu:

 Je t'avais suppli d'attendre, quoique ton me irrite dt tre altre
de vengeance, dit-elle; et comme les morts voient tout,  mon amour, tu as
vu que je n'ai support la vie que pour ne pas devenir parricide; toi
mort, j'eusse d mourir; mais, en mourant, je tuais mon pre.

Et puis, tu le sais encore, sur ton cadavre sanglant j'avais fait un voeu,
j'avais jur de payer la mort par la mort, le sang par le sang; mais alors
je chargeais d'un crime la tte blanchie du vnrable vieillard qui
m'appelait son innocente enfant.

Tu as attendu, merci, bien-aim, tu as attendu, et maintenant je suis
libre; le dernier lien qui m'enchanait  la terre vient d'tre bris par
le Seigneur, au Seigneur grces soient rendues. Je suis tout  toi: plus
de voiles, plus d'embches, je puis agir au grand jour, car, maintenant,
je ne laisserai plus personne aprs moi sur la terre, j'ai le droit de la
quitter. 

Elle se releva sur un genou et baisa la main qui semblait pendre hors du
cadre.

 Tu me pardonnes, ami, dit-elle, d'avoir les yeux arides, c'est en
pleurant sur ta tombe que mes yeux se sont desschs, ces yeux que tu
aimais tant.

Dans peu de mois j'irai te rejoindre, et tu me rpondras enfin, chre
ombre  qui j'ai tant parl sans jamais obtenir de rponse. 

A ces mots, Diane se releva respectueusement, comme si elle et fini de
converser avec Dieu; elle alla s'asseoir sur sa stalle de chne.

-- Pauvre pre! murmura-t-elle d'un ton froid et avec une expression qui
semblait n'appartenir  aucune crature humaine.

Puis elle s'abma dans une rverie sombre qui lui fit oublier, en
apparence, le malheur prsent et les malheurs passs.

Tout  coup elle se dressa, la main appuye au bras du fauteuil.

-- C'est cela, dit-elle, et ainsi tout sera mieux. Remy!

Le fidle serviteur coutait sans doute  la porte, car il apparut
aussitt.

-- Me voici, madame, rpondit-il.

-- Mon digne ami, mon frre, dit Diane, vous la seule crature qui me
connaisse en ce monde, dites-moi adieu.

-- Pourquoi cela, madame?

-- Parce que l'heure est venue de nous sparer, Remy.

-- Nous sparer! s'cria le jeune homme avec un accent qui fit tressaillir
sa compagne. Que dites-vous, madame?

-- Oui, Remy. Ce projet de vengeance me paraissait noble et pur, tant
qu'il y avait un obstacle entre lui et moi, tant que je ne l'apercevais
qu' l'horizon; ainsi sont les choses de ce monde: grandes et belles de
loin. Maintenant que je touche  l'excution, maintenant que l'obstacle a
disparu, je ne recule pas, Remy; mais je ne veux pas entraner  ma suite,
dans le chemin du crime, une me gnreuse et sans tache: ainsi, vous me
quitterez, mon ami. Toute cette vie passe dans les larmes me comptera
comme une expiation devant Dieu et devant vous, et elle vous comptera
aussi  vous, je l'espre; et vous, qui n'avez jamais fait et qui ne ferez
jamais de mal, vous serez deux fois sr du ciel.

Remy avait cout les paroles de la dame de Monsoreau d'un air sombre et
presque hautain.

-- Madame, rpondit-il, croyez-vous donc parler  un vieillard trembleur
et us par l'abus de la vie? Madame, j'ai vingt-six ans, c'est--dire
toute la sve de la jeunesse qui parat tarie en moi. Cadavre arrach de
la tombe, si je vis encore, c'est pour l'accomplissement de quelque action
terrible, c'est pour jouer un rle actif dans l'oeuvre de la Providence.
Ne sparez donc jamais ma pense de la vtre, madame, puisque ces deux
penses sinistres ont si longtemps habit sous le mme toit: o vous irez,
j'irai; ce que vous ferez, je vous y aiderai; sinon, madame, et si, malgr
mes prires, vous persistez dans cette rsolution de me chasser....

-- Oh! murmura la jeune femme, vous chasser! quel mot avez-vous dit l,
Remy?

-- Si vous persistez dans cette rsolution, continua le jeune homme, comme
si elle n'avait point parl, je sais ce que j'ai  faire, moi, et toutes
nos tudes devenues inutiles aboutiront pour moi  deux coups de poignard:
l'un, que je donnerai dans le coeur de celui que vous connaissez, l'autre
dans le mien.

-- Remy, Remy! s'cria Diane en faisant un pas vers le jeune homme et en
tendant imprativement sa main au-dessus de sa tte, Remy, ne dites pas
cela. La vie de celui que vous menacez ne vous appartient pas: elle est 
moi, je l'ai paye assez cher pour la lui prendre moi-mme quand le moment
o il doit la perdre sera venu. Vous savez ce qui est arriv, Remy, et ce
n'est point un rve, je vous le jure, le jour o j'allai m'agenouiller
devant le corps dj froid de celui-ci....

Et elle montra le portrait.

-- Ce jour, dis-je, j'approchai mes lvres des lvres de cette blessure
que vous voyez ouverte, et ces lvres tremblrent et me dirent:

-- Venge-moi, Diane, venge-moi!

-- Madame!

-- Remy, je te le rpte, ce n'tait pas une illusion, ce n'tait pas un
bourdonnement de mon dlire: la blessure a parl, elle a parl, te dis-je,
et je l'entends encore murmurer:

 Venge-moi, Diane, venge-moi. 

Le serviteur baissa la tte.

-- C'est donc  moi et non pas  vous la vengeance, continua Diane;
d'ailleurs, pour qui et par qui est-il mort? Pour moi et par moi.

-- Je dois vous obir, madame, rpondit Remy, car j'tais aussi mort que
lui. Qui m'a fait enlever du milieu des cadavres dont cette chambre tait
jonche? vous. Qui m'a guri de mes blessures? vous. Qui m'a cach? vous,
vous, c'est--dire la moiti de l'me de celui pour lequel j'tais mort si
joyeusement; ordonnez donc, j'obirai, pourvu que vous n'ordonniez pas que
je vous quitte.

-- Soit, Remy, suivez donc ma fortune; vous avez raison, rien ne doit plus
nous sparer.

Remy montra le portrait.

-- Maintenant, madame, dit-il avec nergie, il a t tu par trahison;
c'est par trahison qu'il doit tre veng. Ah! vous ne savez pas une chose,
vous avez raison, la main de Dieu est avec nous; vous ne savez pas que,
cette nuit, j'ai trouv le secret de l'_aqua tofana_, ce poison des
Mdicis, ce poison de Ren, le Florentin.

-- Oh! dis-tu vrai?

-- Venez voir, madame, venez voir.

-- Mais Grandchamp, qui attend, que dira-t-il de ne plus nous voir
revenir, de ne plus nous entendre? car c'est en bas, n'est-ce pas, que tu
veux me conduire?

-- Le pauvre vieillard a fait  cheval soixante lieues, madame; il est
bris de fatigue, et vient de s'endormir sur mon lit.

-- Venez.

Diane suivit Remy.




LXII

LE LABORATOIRE


Remy emmena la dame inconnue dans la chambre voisine, et, poussant un
ressort cach sous une lame du parquet, il fit jouer une trappe qui
glissait dans la largeur de la chambre jusqu'au mur.

Cette trappe, en s'ouvrant, laissait apercevoir un escalier sombre, raide
et troit. Remy s'y engagea le premier et tendit son poing  Diane, qui
s'y appuya et descendit aprs lui.

Vingt marches de cet escalier, ou, pour mieux dire, de cette chelle,
conduisaient dans un caveau circulaire noir et humide, qui pour tout
meuble renfermait un fourneau avec son tre immense, une table carre,
deux chaises de jonc, quantit de fioles et de botes de fer.

Et pour tous habitants, une chvre sans blements et des oiseaux sans
voix, qui semblaient dans ce lieu obscur et souterrain les spectres des
animaux dont ils avaient la ressemblance, et non plus ces animaux eux-
mmes.

Dans le fourneau, un reste de feu s'en allait mourant, tandis qu'une fume
paisse et noire fuyait silencieuse par un conduit engag dans la
muraille.

Un alambic pos sur l'tre laissait filtrer lentement, et goutte  goutte,
une liqueur jaune comme l'or.

Ces gouttes tombaient dans une fiole de verre blanc, pais de deux doigts,
mais en mme temps de la plus parfaite transparence, et qui tait ferme
par le tube de l'alambic qui communiquait avec elle.

Diane descendit et s'arrta au milieu de tous ces objets  l'existence et
aux formes tranges sans tonnement et sans terreur; on et dit que les
impressions ordinaires de la vie ne pouvaient plus avoir aucune influence
sur cette femme, qui vivait dj hors de la vie.

Remy lui fit signe de s'arrter au pied de l'escalier; elle s'arrta o
lui disait Remy.

Le jeune homme alla allumer une lampe qui jeta un jour livide sur tous les
objets que nous venons de dtailler et qui, jusque-l, dormaient ou
s'agitaient dans l'ombre.

Puis il s'approcha d'un puits creus dans le caveau touchant aux parois
d'une des murailles, et qui n'avait ni parapet, ni margelle, attacha un
seau  une longue corde et laissa glisser la corde sans poulie dans l'eau,
qui sommeillait sinistrement au fond de cet entonnoir, et qui fit entendre
un sourd clapotement; enfin il ramena le seau plein d'une eau glace et
pure comme le cristal.

-- Approchez, madame, dit Remy.

Diane approcha.

Dans cette norme quantit d'eau, il laissa tomber une seule goutte du
liquide contenu dans la fiole de verre, et la masse entire de l'eau se
teignit  l'instant mme d'une couleur jaune; puis cette couleur
s'vapora, et l'eau, au bout de dix minutes, tait devenue transparente
comme auparavant.

La fixit des yeux de Diane donnait seule une ide de l'attention profonde
qu'elle donnait  cette opration.

Remy la regarda.

-- Eh bien? demanda celle-ci.

-- Eh bien! trempez maintenant, dit Remy, dans cette eau qui n'a ni saveur
ni couleur, trempez une fleur, un gant, un mouchoir; ptrissez avec cette
eau des savons de senteur, versez-en dans l'aiguire o l'on puisera pour
se laver les dents, les mains et le visage, et vous verrez, comme on le
vit nagure  la cour du roi Charles IX, la fleur touffer par son parfum,
le gant empoisonner par son contact, le savon tuer par son introduction
dans les pores. Versez une seule goutte de cette huile pure sur la mche
d'une bougie ou d'une lampe, le coton s'en imprgnera jusqu' un pouce 
peu prs, et pendant une heure, la bougie ou la lampe exhalera la mort,
pour brler ensuite aussi innocemment qu'une autre lampe ou une autre
bougie.

-- Vous tes sr de ce que vous dites l, Remy? demanda Diane.

-- Toutes ces expriences, je les ai faites, madame; voyez ces oiseaux qui
ne peuvent plus dormir et qui ne veulent plus manger, ils ont bu de l'eau
pareille  cette eau. Voyez cette chvre qui a brout de l'herbe arrose
de cette mme eau, elle mue, et ses yeux vacillent; nous aurons beau la
rendre maintenant  la libert,  la lumire,  la nature, sa vie est
condamne,  moins que cette nature  laquelle nous la rendrons ne rvle
 son instinct quelques-uns de ces contre-poisons que les animaux
devinent, et que les hommes ignorent.

-- Peut-on voir cette fiole, Remy? demanda Diane.

-- Oui, madame, car tout le liquide est prcipit,  cette heure; mais
attendez.

Remy la spara de l'alambic avec des prcautions infinies; puis, aussitt,
il la boucha d'un tampon de molle cire qu'il aplatit  la surface de son
orifice, et, enveloppant cet orifice d'un morceau de laine, il prsenta le
flacon  sa compagne.

Diane le prit sans motion aucune, le souleva  la hauteur de la lampe,
et, aprs avoir regard quelque temps la liqueur paisse qu'il contenait:

-- Il suffit, dit-elle; nous choisirons, lorsqu'il sera temps, du bouquet,
des gants, de la lampe, du savon ou de l'aiguire. La liqueur tient-elle
dans le mtal?

-- Elle le ronge.

-- Mais alors ce flacon se brisera, peut-tre.

-- Je ne crois pas; voyez l'paisseur du cristal; d'ailleurs nous pourrons
l'enfermer ou plutt l'emboter dans une enveloppe d'or.

-- Alors, Remy, reprit la dame, vous tes content, n'est-ce pas?

Et quelque chose comme un ple sourire effleura les lvres de la dame, et
leur donna ce reflet de vie qu'un rayon de la lune donne aux objets
engourdis.

-- Plus que je ne fus jamais, madame, rpondit celui-ci; punir les
mchants, c'est jouir de la sainte prrogative de Dieu.

-- coutez, Remy, coutez!

Et la dame prta l'oreille.

-- Vous avez entendu quelque bruit?

-- Le pitinement des chevaux dans la rue, ce me semble; Remy, nos chevaux
sont arrivs.

-- C'est probable, madame, car il est  peu prs l'heure  laquelle ils
devaient venir; mais, maintenant, je vais les renvoyer.

-- Pourquoi cela?

-- Ne sont-ils plus inutiles?

-- Au lieu d'aller  Mridor, Remy, nous allons en Flandre; gardez les
chevaux.

-- Ah! je comprends.

Et les yeux du serviteur,  leur tour, laissrent chapper un clair de
joie qui ne pouvait se comparer qu'au sourire de Diane.

-- Mais Grandchamp, ajouta-t-il, qu'allons-nous en faire?

-- Grandchamp a besoin de se reposer, je vous l'ai dit. Il demeurera 
Paris et vendra cette maison, dont nous n'avons plus besoin. Seulement
vous rendrez la libert  tous ces pauvres animaux innocents que nous
avons fait souffrir par ncessit. Vous l'avez dit: Dieu pourvoira peut-
tre  leur salut.

-- Mais tous ces fourneaux, ces cornues, ces alambics?

-- Puisqu'ils taient ici quand nous avons achet la maison, qu'import
que d'autres les y trouvent aprs nous?

-- Mais ces poudres, ces acides, ces essences?

-- Au feu, Remy, au feu!

-- loignez-vous alors.

-- Moi?

-- Oui, du moins mettez ce masque de verre.

Et Remy prsenta  Diane un masque, qu'elle appliqua sur son visage.

Alors, appuyant lui-mme sur sa bouche et sur son nez un large tampon de
laine, il pressa le cordon du soufflet, aviva la flamme du charbon; puis,
quand le feu fut bien embras, il y versa les poudres qui clatrent en
ptillements joyeux, les unes lanant des feux verts, les autres se
volatilisant en tincelles ples comme le soufre; et les essences, qui, au
lieu d'teindre la flamme, montrent comme des serpents de feu dans le
conduit, avec des grondements pareils  ceux d'un tonnerre lointain.

Enfin, quand tout fut consum:

-- Vous avez raison, madame, dit Remy, si quelqu'un, maintenant, dcouvre
le secret de cette cave, ce quelqu'un pensera qu'un alchimiste l'a habit;
aujourd'hui, on brle encore les sorciers, mais on respecte les
alchimistes.

-- Eh! d'ailleurs, dit la dame, quand on nous brlerait, Remy, ce serait
justice, ce me semble: ne sommes-nous point des empoisonneurs? Et pourvu
qu'au jour o je monterai sur le bcher, j'aie accompli ma tche, je ne
rpugne pas plus  ce genre de mort qu' un autre: la plupart des anciens
martyrs sont morts ainsi.

Remy fit un geste d'assentiment, et, reprenant sa fiole des mains de sa
matresse, il l'empaqueta soigneusement.

En ce moment on heurta  la porte de la rue.

-- Ce sont vos gens, madame, vous ne vous trompiez pas. Vite, remontez et
rpondez, tandis que je vais fermer la trappe.

La dame obit.

Une mme pense vivait tellement dans ces deux corps, qu'il et t
difficile de dire lequel des deux pliait l'autre sous sa domination.

Remy remonta derrire elle, et poussa le ressort.

Le caveau se referma.

Diane trouva Grandchamp  la porte; veill par le bruit, il tait venu
ouvrir.

Le vieillard ne fut pas peu surpris quand il connut le prochain dpart de
sa matresse, que lui apprit ce dpart sans lui dire o elle allait.

-- Grandchamp, mon ami, lui dit-elle, nous allons, Remy et moi, accomplir
un plerinage, vot depuis longtemps; vous ne parlerez de ce voyage 
personne, et vous ne rvlerez mon nom  qui que ce soit.

-- Oh! je le jure, madame, dit le vieux serviteur. Mais on vous reverra
cependant?

-- Sans doute, Grandchamp, sans doute; ne se revoit-on pas toujours, quand
ce n'est point en ce monde, dans l'autre au moins? Mais,  propos,
Grandchamp, cette maison nous devient inutile.

Diane tira d'une armoire une liasse de papiers.

-- Voici les titres qui constatent la proprit: vous louerez ou vendrez
cette maison. Si d'ici  un mois, vous n'avez trouv ni locataire, ni
acqureur, vous l'abandonnerez tout simplement et vous retournerez 
Mridor.

-- Et si je trouve acqureur, madame, combien la vendrai-je?

-- Ce que vous voudrez.

-- Alors je rapporterai l'argent  Mridor?

-- Vous le garderez pour vous, mon vieux Grandchamp.

-- Quoi! madame, une pareille somme?

-- Sans doute. Ne vous dois-je pas bien cela pour vos bons services,
Grandchamp? et puis, outre mes dettes envers vous, n'ai-je pas aussi 
payer celles de mon pre?

-- Mais, madame, sans contrat, sans procuration, je ne puis rien faire.

-- Il a raison, dit Remy.

-- Trouvez un moyen, dit Diane.

-- Rien de plus simple. Cette maison a t achete en mon nom; je la
revends  Grandchamp, qui, de cette faon, pourra la revendre lui-mme 
qui il voudra.

-- Faites.

Remy prit une plume et crivit sa donation au bas du contrat de vente.

-- Maintenant, adieu, dit la dame de Monsoreau  Grandchamp, qui se
sentait tout mu de rester seule en cette maison, adieu, Grandchamp;
faites avancer les chevaux tandis que je termine les prparatifs.

Alors Diane remonta chez elle, coupa avec un poignard la toile du
portrait, le roula, l'enveloppa dans une toffe de soie et plaa le
rouleau dans la caisse de voyage.

Ce cadre, demeur vide et bant, semblait raconter plus loquemment
qu'auparavant encore toutes les douleurs qu'il avait entendues.

Le reste de la chambre, une fois ce portrait enlev, n'avait plus de
signification et devenait une chambre ordinaire.

Quand Remy eut li les deux caisses avec des sangles, il donna un dernier
coup d'oeil dans la rue pour s'assurer que nul n'y tait arrt, except
le guide; puis aidant sa ple matresse  monter  cheval:

-- Je crois, madame, lui dit-il tout bas, que cette maison sera la
dernire o nous aurons demeur si longtemps.

-- L'avant-dernire, Remy, dit la dame de sa voix grave et monotone.

-- Quelle sera donc l'autre?

-- Le tombeau, Remy.




LXIII

CE QUE FAISAIT EN FLANDRE MONSEIGNEUR FRANOIS DE FLANDRE, DUC D'ANJOU ET
DE BRABANT, COMTE DE FLANDRE


Maintenant, il faut que nos lecteurs nous permettent d'abandonner le roi
au Louvre, Henri de Navarre  Cahors, Chicot sur la grande route, et la
dame de Monsoreau dans la rue, pour aller trouver en Flandre monseigneur
le duc d'Anjou, tout rcemment nomm duc de Brabant, et au secours duquel
nous avons vu s'avancer le grand amiral de France, Anne Daigues, duc de
Joyeuse.

A quatre-vingts lieues de Paris, vers le nord, le bruit des voix
franaises et le drapeau de France flottaient sur un camp franais aux
rives de l'Escaut.

C'tait la nuit: des feux disposs en un cercle immense bordaient le
fleuve si large devant Anvers, et se refltaient dans ses eaux profondes.

La solitude habituelle des polders  la sombre verdure tait trouble par
le hennissement des chevaux franais.

Du haut des remparts de la ville, les sentinelles voyaient reluire, au feu
des bivouacs, le mousquet des sentinelles franaises, clair fugitif et
lointain que la largeur du fleuve jet entre cette arme et la ville
rendait aussi inoffensif que ces clairs de chaleur qui brillent 
l'horizon par un beau soir d't.

Cette arme tait celle du duc d'Anjou.

Ce qu'elle tait venue faire l, il faut bien que nous le racontions  nos
lecteurs. Ce ne sera peut-tre pas bien amusant, mais ils nous
pardonneront en faveur de l'avis: tant de gens sont ennuyeux sans
prvenir!

Ceux de nos lecteurs qui ont bien voulu perdre leur temps  feuilleter la
_Reine Margot_ et la _Dame de Monsoreau_, connaissent dj M. le duc
d'Anjou, ce prince jaloux, goste, ambitieux et impatient, qui, n si
prs du trne dont chaque vnement semblait le rapprocher, n'avait jamais
pu attendre avec rsignation que la mort lui ft un chemin libre.

Ainsi l'avait-on vu d'abord dsirer le trne de Navarre sous Charles IX,
puis celui de Charles IX lui-mme, enfin celui de France occup par son
frre, Henri, ex-roi de Pologne, lequel avait port deux couronnes,  la
jalousie de son frre qui n'avait jamais pu en attraper une.

Un instant alors il avait tourn les yeux vers l'Angleterre, gouverne par
une femme, et pour avoir le trne, il avait demand  pouser la femme,
quoique cette femme s'appelt lisabeth et et vingt ans de plus que lui.

Sur ce point, la destine avait commenc de lui sourire, si toutefois
c'et t un sourire de la fortune, que d'pouser l'altire fille de Henri
VIII. Celui qui, toute sa vie, dans ses dsirs htifs, n'avait pu russir
mme  dfendre sa libert; qui avait vu tuer, fait tuer peut-tre, ses
favoris La Mole et Coconnas, et sacrifi lchement Bussy, le plus brave de
ses gentilshommes: le tout sans profit pour son lvation et avec grand
dommage pour sa gloire, ce rpudi de la fortune se voyait tout  la fois
accabl des faveurs d'une grande reine, inaccessible jusque-l  tout
regard mortel, et port par tout un peuple  la premire dignit que ce
peuple pouvait confrer.

Les Flandres lui offraient une couronne, et lisabeth lui avait donn son
anneau.

Nous n'avons pas la prtention d'tre historien; si nous le devenons
parfois, c'est quand par hasard l'histoire descend au niveau du roman, ou,
mieux encore, quand le roman monte  la hauteur de l'histoire; c'est alors
que nous plongeons nos regards curieux dans l'existence princire du duc
d'Anjou, laquelle ayant constamment ctoy l'illustre chemin des royauts,
est pleine de ces vnements, tantt sombres, tantt clatants, qu'on ne
remarque d'habitude que dans les existences royales.

Traons donc en quelques mots l'histoire de cette existence.

Il avait vu son frre Henri III embarrass dans sa querelle avec les
Guises et il s'tait alli aux Guises; mais bientt il s'tait aperu que
ceux-ci n'avaient d'autre but rel que celui de se substituer aux Valois
sur le trne de France.

Il s'tait alors spar des Guises; mais, comme on l'a vu, ce n'tait pas
sans quelque danger que cette sparation avait eu lieu, et Salcde, rou
en Grve, avait prouv l'importance que la susceptibilit de MM. de
Lorraine attachait  l'amiti de M. d'Anjou.

En outre, depuis longtemps dj, Henri III avait ouvert les yeux, et un an
avant l'poque o cette histoire commence, le duc d'Alenon, exil ou 
peu prs, s'tait retir  Amboise.

C'est alors que les Flamands lui avaient tendu les bras. Fatigus de la
domination espagnole, dcims par le proconsulat du duc d'Albe, tromps
par la fausse paix de don Juan d'Autriche, qui avait profit de cette paix
pour reprendre Namur et Charlemont, les Flamands avaient appel  eux
Guillaume de Nassau, prince d'Orange, et l'avaient fait gouverneur gnral
du Brabant.

Un mot sur ce nouveau personnage, qui a tenu une si grande place dans
l'histoire et qui ne fera qu'apparatre chez nous.

Guillaume de Nassau, prince d'Orange, avait alors cinquante  cinquante et
un ans; fils de Guillaume de Nassau, dit le Vieux, et de Julienne de
Stolberg, cousin de ce Ren de Nassau tu au sige de Saint-Dizier, ayant
hrit de son titre de prince d'Orange, il avait, tout jeune encore,
nourri dans les principes les plus svres de la rforme, il avait,
disons-nous, tout jeune encore, senti sa valeur et mesur la grandeur de
sa mission.

Cette mission, qu'il croyait avoir reue du ciel,  laquelle il fut fidle
toute sa vie, et pour laquelle il mourut comme un martyr, fut de fonder la
rpublique de Hollande, qu'il fonda en effet.

Jeune, il avait t appel par Charles-Quint  sa cour. Charles-Quint se
connaissait en hommes; il avait jug Guillaume, et souvent le vieil
empereur, qui tenait alors dans sa main le globe le plus pesant qu'ait
jamais port une main impriale, avait consult l'enfant sur les matires
les plus dlicates de la politique des Pays-Bas. Bien plus, le jeune homme
avait vingt-quatre ans  peine, quand Charles-Quint lui confia, en
l'absence du fameux Philibert-Emmanuel de Savoie, le commandement de
l'arme de Flandre. Guillaume s'tait alors montr digne de cette haute
estime; il avait tenu en chec le duc de Nevers et Coligny, deux des plus
grands capitaines du temps, et, sous leurs yeux, il avait fortifi
Philippeville et Charlemont; le jour o Charles-Quint abdiqua, ce fut sur
Guillaume de Nassau qu'il s'appuya pour descendre les marches du trne, et
ce fut lui qu'il chargea de porter  Ferdinand la couronne impriale, que
Charles-Quint venait de rsigner volontairement.

Alors tait venu Philippe II, et, malgr la recommandation de Charles-
Quint  son fils, de regarder Guillaume comme un frre, celui-ci avait
bientt senti que Philippe II tait un de ces princes qui ne veulent pas
avoir de famille. Alors s'tait affermie en sa pense cette grande ide de
l'affranchissement de la Hollande et de l'mancipation des Flandres, qu'il
et peut-tre ternellement enferme en son esprit, si le vieil empereur,
son ami et son pre, n'et point eu cette trange ide de substituer la
robe du moine au manteau royal. Alors les Pays-Bas, sur la proposition de
Guillaume, demandrent le renvoi des troupes trangres; alors commena
cette lutte acharne de l'Espagne, retenant la proie qui voulait lui
chapper; alors passrent sur ce malheureux peuple, toujours froiss entre
la France et l'Empire, la vice-royaut de Marguerite d'Autriche et le
proconsulat sanglant du duc d'Albe; alors s'organisa cette lutte  la fois
politique et religieuse, dont la protestation de l'htel de Culembourg,
qui demandait l'abolition de l'inquisition dans les Pays-Bas, fut le
prtexte; alors s'avana cette procession de quatre cents gentilshommes
vtus avec la plus grande simplicit, dfilant deux  deux et venant
apporter au pied du trne de la vice-gouvernante l'expression du dsir
gnral, rsum dans cette protestation; alors, et  la vue de ces gens si
graves et si simplement vtus, chappa  Barlaimont, un des conseillers de
la duchesse, ce mot de _gueux_, qui, relev par les gentilshommes flamands
et accept par eux, dsigna ds lors, dans les Pays-Bas, le parti
patriote, qui, jusque-l, tait sans appellation.

Ce fut  partir de ce moment que Guillaume commena de jouer le rle qui
fit de lui un des plus grands acteurs politiques qu'il y ait au monde.
Constamment battu dans cette lutte contre l'crasante puissance de
Philippe II, il se releva constamment, et toujours plus fort aprs ses
dfaites, toujours levant une nouvelle arme, qui remplace l'arme
disparue, mise en fuite ou anantie, il reparat plus fort qu'avant sa
dfaite, et toujours salu comme un librateur.

C'est au milieu de ces alternatives de triomphes moraux et de dfaites
physiques, si cela peut se dire ainsi, que Guillaume apprit  Mons la
nouvelle du massacre de la Saint-Barthlemy.

C'tait une blessure terrible et qui allait presque au coeur des Pays-Bas;
la Hollande et cette portion des Flandres qui tait calviniste perdaient
par cette blessure le plus brave sang de ses allis naturels, les
huguenots de France.

Guillaume rpondit  cette nouvelle, d'abord par la retraite, comme il
avait l'habitude de le faire; de Mons o il tait, il recula jusqu'au
Rhin; il attendit les vnements.

Les vnements font rarement faute aux nobles causes.

Une nouvelle  laquelle il tait impossible de s'attendre, se rpandit
tout  coup.

Quelques gueux de mer, il y avait des gueux de mer et des gueux de terre,
quelques gueux de mer, pousss par le vent contraire dans le port de
Brille, voyant qu'il n'y avait aucun moyen pour eux de regagner la haute
mer, se laissrent aller  la drive, et, pousss par le dsespoir, ils
prirent la ville qui avait dj prpar ses potences pour les pendre.

La ville prise, ils chassrent les garnisons espagnoles des environs, et
ne reconnaissant point parmi eux un homme assez fort pour faire fructifier
le succs qu'ils devaient au hasard, ils appelrent le prince d'Orange;
Guillaume accourut; il fallait frapper un grand coup; il fallait, en
compromettant toute la Hollande, rendre  tout jamais impossible une
rconciliation avec l'Espagne.

Guillaume fit rendre une ordonnance qui proscrivait de Hollande le culte
catholique, comme le culte protestant tait proscrit en France.

A ce manifeste, la guerre recommena: le duc d'Albe envoya contre les
rvolts son propre fils, Frdric de Tolde, qui leur prit Zutphen,
Narden et Harlem, mais cet chec, loin d'abattre les Hollandais, sembla
leur avoir donn une nouvelle force: tout se souleva; tout prit les armes,
depuis le Zuyderze jusqu' l'Escaut; l'Espagne eut peur un instant,
rappela le duc d'Albe, et lui donna pour successeur don Louis de
Requesens, l'un des vainqueurs de Lpante.

Alors s'ouvrit pour Guillaume une nouvelle srie de malheurs: Ludovic et
Henri de Nassau, qui amenaient un secours au prince d'Orange, furent
surpris par un des lieutenants de don Louis, prs de Nimgue, dfaits et
tus; les Espagnols pntrrent en Hollande, mirent le sige devant Leyde
et pillrent Anvers.

Tout tait dsespr, quand le ciel vint une seconde fois au secours de la
rpublique naissante. Requesens mourut  Bruxelles.

Ce fut alors que toutes les provinces, runies par un seul intrt,
dressrent d'un commun accord et signrent, le 8 novembre 1576, c'est--
dire quatre jours aprs le sac d'Anvers, le trait connu sous le nom de
paix de Gand, par lequel elles s'engageaient  s'entr'aider  dlivrer le
pays de la servitude des Espagnols _et des autres trangers_.

Don Juan reparut, et avec lui la mauvaise fortune des Pays-Bas. En moins
de deux mois, Namur et Charlemont furent pris.

Les Flamands rpondirent  ces deux checs en nommant le prince d'Orange
gouverneur gnral du Brabant.

Don Juan mourut  son tour. Dcidment Dieu se prononait en faveur de la
libert des Pays-Bas. Alexandre Farnse lui succda.

C'tait un prince habile, charmant de faons, doux et fort en mme temps,
grand politique, bon gnral; la Flandre tressaillit en entendant pour la
premire fois cette mielleuse voix italienne l'appeler amie, au lieu de la
traiter en rebelle.

Guillaume comprit que Farnse ferait plus pour l'Espagne avec ses
promesses que le duc d'Albe avec ses supplices.

Il fit signer aux provinces, le 29 janvier 1579, l'union d'Utrecht, qui
fut la base fondamentale du droit public de la Hollande.

Ce fut alors que, craignant de ne pouvoir excuter seul ce plan
d'affranchissement pour lequel il luttait depuis quinze ans, il fit
proposer au duc d'Anjou la souverainet des Pays-Bas, sous la condition
qu'il respecterait les privilges des Hollandais et des Flamands et
respecterait leur libert de conscience.

C'tait un coup terrible port  Philippe II. Il y rpondit en mettant 
prix  25,000 cus la tte de Guillaume.

Les tats assembls  la Haye dclarrent alors Philippe II dchu de la
souverainet des Pays-Bas, et ordonnrent que dornavant le serment de
fidlit leur ft prt  eux, au lieu d'tre prt au roi d'Espagne.

Ce fut en ce moment que le duc d'Anjou entra en Belgique et y fut reu par
les Flamands avec la dfiance dont ils accompagnaient tous les trangers.
Mais l'appui de la France promis par le prince franais leur tait trop
important pour qu'ils ne lui fissent pas, en apparence au moins, bon et
respectueux accueil.

Cependant la promesse de Philippe II portait ses fruits. Au milieu des
ftes de sa rception, un coup de pistolet partit aux cts du prince
d'Orange; Guillaume chancela: on le crut bless  mort; mais la Hollande
avait encore besoin de lui.

La balle de l'assassin avait seulement travers les deux joues. Celui qui
avait tir le coup, c'tait Jean Jaureguy, le prcurseur de Balthasar
Grard, comme Jean Chatel devait tre le prcurseur de Ravaillac.

De tous ces vnements il tait rest  Guillaume une sombre tristesse
qu'clairait rarement un sourire pensif. Flamands et Hollandais
respectaient ce rveur, comme ils eussent respect un Dieu, car ils
sentaient qu'en lui, en lui seul, tait tout leur avenir; et quand ils le
voyaient s'avancer, envelopp dans son large manteau, le front voil par
l'ombre de son feutre, le coude dans sa main gauche, le menton dans sa
main droite, les hommes se rangeaient pour lui faire place, et les mres,
avec une certaine superstition religieuse, le montraient  leurs enfants
en leur disant:

-- Regarde, mon fils, voil le Taciturne.

Les Flamands, sur la proposition de Guillaume, avaient donc lu Franois
de Valois duc de Brabant, comte de Flandre, c'est--dire prince souverain.

Ce qui n'empchait pas, bien au contraire, lisabeth de lui laisser
esprer sa main. Elle voyait dans cette alliance un moyen de runir aux
calvinistes d'Angleterre ceux de Flandre et de France: la sage lisabeth
rvait peut-tre une triple couronne.

Le prince d'Orange favorisait en apparence le duc d'Anjou, lui faisant un
manteau provisoire de sa popularit, quitte  lui reprendre le manteau
quand il croirait le temps venu de se dbarrasser du pouvoir franais,
comme il s'tait dbarrass de la tyrannie espagnole.

Mais cet alli hypocrite tait plus redoutable pour le duc d'Anjou qu'un
ennemi; il paralysait l'excution de tous les plans qui eussent pu lui
donner un trop grand pouvoir ou une trop haute influence dans les
Flandres.

Philippe II, en voyant cette entre d'un prince franais  Bruxelles,
avait somm le duc de Guise de venir  son aide, et cette aide, il la
rclamait au nom d'un trait fait autrefois entre don Juan d'Autriche et
Henri de Guise.

Les deux jeunes hros, qui taient  peu prs du mme ge, s'taient
devins, et, en se rencontrant et associant leurs ambitions, ils s'taient
engags  se conqurir chacun un royaume.

Lorsqu' la mort de son frre redout, Philippe II trouva dans les papiers
du jeune prince le trait sign par Henri de Guise, il ne parut pas en
prendre ombrage. D'ailleurs  quoi bon s'inquiter de l'ambition d'un
mort? La tombe n'enfermait-elle pas l'pe qui pouvait vivifier la lettre?

Seulement un roi de la force de Philippe II, et qui savait de quelle
importance en politique peuvent tre deux lignes crites par certaines
mains, ne devait pas laisser croupir dans une collection de manuscrits et
d'autographes, attrait des visiteurs de l'Escurial, la signature de Henri
de Guise, signature qui commenait  prendre tant de crdit parmi ces
trafiquants de royaut, qu'on appelait les Orange, les Valois, les
Hapsbourg et les Tudor.

Philippe II engagea donc le duc de Guise  continuer avec lui le trait
fait avec don Juan; trait dont la teneur tait que le Lorrain
soutiendrait l'Espagnol dans la possession des Flandres, tandis que
l'Espagnol aiderait le Lorrain  mener  bonne fin le conseil hrditaire
que le cardinal avait jadis entr dans sa maison.

Ce conseil hrditaire n'tait autre chose que de ne point suspendre un
instant le travail ternel qui devait conduire, un beau jour, les
travailleurs  l'usurpation du royaume de France.

Guise acquiesa; il ne pouvait gure faire autrement; Philippe II menaait
d'envoyer un double du trait  Henri de France, et c'est alors que
l'Espagnol et le Lorrain avaient dchan contre le duc d'Anjou, vainqueur
et roi dans les Flandres, Salcde, Espagnol, et appartenant  la maison de
Lorraine, pour l'assassiner.

En effet un assassinat terminait tout  la satisfaction de l'Espagnol et
du Lorrain.

Le duc d'Anjou mort, plus de prtendant au trne de Flandre, plus de
successeur  la couronne de France.

Restait bien le prince d'Orange; mais, comme on le sait dj, Philippe II
tenait tout prt un autre Salcde qui s'appelait Jean Jaureguy.

Salcde fut pris et cartel en place de Grve, sans avoir pu mettre son
projet  excution.

Jean Jaureguy blessa grivement le prince d'Orange, mais enfin il ne fit
que le blesser.

Le duc d'Anjou et le Taciturne restaient donc toujours debout, bons amis
en apparence, rivaux plus mortels en ralit que ne l'taient ceux mmes
qui voulaient les faire assassiner.

Comme nous l'avons dit, le duc d'Anjou avait t reu avec dfiance.
Bruxelles lui avait ouvert ses portes, mais Bruxelles n'tait ni la
Flandre ni le Brabant; il avait donc commenc, soit par persuasion, soit
par force,  s'avancer dans les Pays-Bas,  y prendre, ville par ville,
pice par pice, son royaume rcalcitrant; et, sur le conseil du prince
d'Orange, qui connaissait la susceptibilit flamande,  manger feuille 
feuille, comme et dit Csar Borgia, le savoureux artichaut de Flandre.

Les Flamands, de leur ct, ne se dfendaient pas trop brutalement; ils
sentaient que le duc d'Anjou les dfendait victorieusement contre les
Espagnols; ils se htaient lentement d'accepter leur librateur, mais
enfin ils l'acceptaient.

Franois s'impatientait et frappait du pied en voyant qu'il n'avanait que
pas  pas.

-- Ces peuples sont lents et timides, disaient  Franois ses bons amis,
attendez.

-- Ces peuples sont tratres et changeants, disait au prince le Taciturne,
forcez.

Il en rsultait que le duc,  qui son amour-propre naturel exagrait
encore la lenteur des Flamands comme une dfaite, se mit  prendre de
force les villes qui ne se livraient point aussi spontanment qu'il et
dsir.

C'est l que l'attendaient, veillant l'un sur l'autre, son alli, le
Taciturne, prince d'Orange; son ennemi le plus sombre, Philippe II.

Aprs quelques succs, le duc d'Anjou tait donc venu camper devant
Anvers, pour forcer cette ville, que le duc d'Albe, Requesens, don Juan,
et le duc de Parme avaient tour  tour courbe sous leur joug, sans
l'puiser jamais, sans la faonner  l'esclavage un instant.

Anvers avait appel le duc d'Anjou  son secours contre Alexandre Farnse;
lorsque le duc d'Anjou,  son tour, voulut entrer dans Anvers, Anvers
tourna ses canons contre lui.

Voil dans quelle position s'tait plac Franois de France, au moment o
nous le retrouvons dans cette histoire, le surlendemain du jour o
l'avaient rejoint Joyeuse et sa flotte.


FIN DE LA DEUXIME PARTIE




TABLE DES MATIRES


CHAPITRE
XXXII.   Messieurs les Bourgeois de Paris
XXXIII.  Frre Borrome
XXXIV.   Chicot latiniste
XXXV.    Les quatre Vents
XXXVI.   Comment Chicot continua son voyage et ce qui lui arriva
XXXVII.  Troisime Journe de voyage
XXXVIII. Ernauton de Carmainges
XXXIX.   La Cour aux Chevaux
XL.      Les sept Pchs de Madeleine
XLI.     Bel-Esbat
XLII.    La Lettre de M. de Mayenne
XLIII.   Comment don Modeste Gorenfiot bnit le roi  son passage devant
         le prieur des Jacobins
XLIV.    Comment Chicot bnit le roi Louis XI d'avoir invent la poste et
         rsolut de profiter de celte invention
XLV.     Comment le roi de Navarre devina que _Turennius_ voulait dire
         Turenne et _Margota_ Margot
XLVI.    L'Alle des trois mille pas
XLVII.   Le Cabinet de Marguerite
XLVIII.  Composition en version
XLIX.    L'ambassadeur d'Espagne
L.       Les Pauvres du roi de Navarre
LI.      La vraie Matresse du roi de Navarre
LII.     De l'tonnement qu'prouva Chicot d'tre si populaire dans la
         ville de Nrac
LIII.    Le Grand-Veneur du roi de Navarre
LIV.     Comment on chassait le loup en Navarre
LV.      Comment le roi de Navarre se comporta la premire fois qu'il vit
         le feu
LVI.     Ce qui se passait au Louvre vers le mme temps o Chicot entrait
         dans la ville de Nrac
LVII.    Plumet rouge et Plumet blanc
LVIII.   La Porte s'ouvre
LIX.     Comment aimait une grande dame en l'an de grce 1586
LX.      Comment Sainte-Maline entra dans la tourelle et de ce qui
         s'ensuivit
LXI.     Ce qui se passait dans la maison mystrieuse
LXII.    Le Laboratoire
LXIII.   Ce que faisait en Flandre M. Franois de France, duc d'Anjou et
         de Brabant, comte de Flandre





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