The Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol.
7 / 20), by Adolphe Thiers

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Title: Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 7 / 20)
       faisant suite  l'Histoire de la Rvolution Franaise

Author: Adolphe Thiers

Release Date: January 15, 2014 [EBook #44675]

Language: French

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               HISTOIRE DU CONSULAT

                      ET DE

                     L'EMPIRE




                   FAISANT SUITE

        L'HISTOIRE DE LA RVOLUTION FRANAISE




                 PAR M. A. THIERS




                   TOME SEPTIME




        [Illustration: Emblme de l'diteur.]




                        PARIS
               PAULIN, LIBRAIRE-DITEUR
                  60, RUE RICHELIEU
                         1847




L'auteur dclare rserver ses droits  l'gard de la traduction en
Langues trangres, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,
Espagnole et Italienne.

Ce volume a t dpos au Ministre de l'Intrieur (Direction de la
Librairie), le 15 juillet 1847.


PARIS, IMPRIM PAR PLON FRRES, RUE DE VAUGIRARD, 36.




HISTOIRE

DU CONSULAT

ET

DE L'EMPIRE.




LIVRE VINGT-CINQUIME.

INA.

     Situation de l'Empire franais au moment de la guerre de Prusse.
     -- Affaires de Naples, de la Dalmatie et de la Hollande. --
     Moyens de dfense prpars par Napolon pour le cas d'une
     coalition gnrale. -- Plan de campagne. -- Napolon quitte Paris
     et se rend  Wurzbourg. -- La cour de Prusse se transporte aussi
      l'arme. -- Le roi, la reine, le prince Louis, le duc de
     Brunswick, le prince de Hohenlohe. -- Premires oprations
     militaires. -- Combats de Schleitz et de Saalfeld. -- Mort du
     prince Louis. -- Dsordre d'esprit dans l'tat-major prussien. --
     Le duc de Brunswick prend le parti de se retirer sur l'Elbe, en
     se couvrant de la Saale. -- Promptitude de Napolon  occuper les
     dfils de la Saale. -- Mmorables batailles d'Ina et
     d'Awerstaedt. -- Droute et dsorganisation de l'arme
     prussienne. -- Capitulation d'Erfurt. -- Le corps de rserve du
     prince de Wurtemberg surpris et battu  Halle. -- Retraite
     divergente et prcipite du duc de Weimar, du gnral Blucher, du
     prince de Hohenlohe, du marchal Kalkreuth. -- Marche offensive
     de Napolon. -- Occupation de Leipzig, de Wittenberg, de Dessau.
     -- Passage de l'Elbe. -- Investissement de Magdebourg. -- Entre
     triomphale de Napolon  Berlin. -- Ses dispositions  l'gard
     des Prussiens. -- Grce accorde au prince de Hatzfeld. --
     Occupation de la ligne de l'Oder. -- Poursuite des dbris de
     l'arme prussienne par la cavalerie de Murat, et par l'infanterie
     des marchaux Lannes, Soult et Bernadotte. -- Capitulation de
     Prenzlow et de Lubeck. -- Reddition des places de Magdebourg,
     Stettin et Custrin. -- Napolon matre en un mois de toute la
     monarchie prussienne.


[En marge: Sept. 1806.]

[En marge: Imprudence de la Prusse, commenant la guerre sans allis.]

C'tait, de la part de la Prusse, une grande imprudence que d'entrer
en lutte avec Napolon, dans un moment o l'arme franaise, revenant
d'Austerlitz, tait encore au centre de l'Allemagne, et plus capable
d'agir qu'aucune arme ne le fut jamais. C'tait surtout une grande
inconsquence  elle de se prcipiter seule dans la guerre, aprs
n'avoir pas os s'y engager l'anne prcdente, lorsqu'elle aurait eu
pour allis l'Autriche, la Russie, l'Angleterre, la Sude, Naples.
Maintenant au contraire l'Autriche, puise par ses derniers efforts,
irrite de l'indiffrence qu'on lui avait tmoigne, tait rsolue 
demeurer  son tour paisible spectatrice des malheurs d'autrui. La
Russie se trouvait replace  sa distance naturelle par la retraite de
ses troupes sur la Vistule. L'Angleterre, courrouce de l'occupation
du Hanovre, avait dclar la guerre  la Prusse. La Sude avait suivi
cet exemple. Naples n'existait plus. Il est vrai que tout ami de la
France, devenu son ennemi, pouvait certainement compter sur un prompt
retour de l'Angleterre et des auxiliaires qu'elle avait  sa solde.
Mais il fallait s'expliquer avec le cabinet britannique, et commencer
tout d'abord par la restitution du Hanovre, ce qui ne serait jamais
rsult, du moins sans compensation, des plus mauvaises relations avec
la France. La Russie, quoique revenue de ses premiers rves de gloire,
tait cependant dispose  tenter encore une fois la fortune des
armes, en compagnie des troupes prussiennes, les seules en Europe qui
lui inspirassent confiance. Mais il devait s'couler plusieurs mois
avant que ses armes pussent entrer en ligne, et d'ailleurs il s'en
fallait qu'elle voult les porter aussi loin qu'en 1805. La Prusse
tait donc, pour quelque temps, expose  se trouver seule devant
Napolon. Elle allait le rencontrer en octobre 1806 au milieu de la
Saxe, comme l'Autriche l'avait rencontr en octobre 1805 au milieu de
la Bavire, avec cette diffrence fort dsavantageuse pour elle, qu'il
n'avait plus  vaincre l'obstacle des distances, puisqu'au lieu d'tre
camp sur les bords de l'Ocan, il tait au sein mme de l'Allemagne,
n'ayant que deux ou trois marches  faire pour atteindre la frontire
prussienne.

[En marge: Illusion de l'Europe  l'gard des troupes prussiennes.]

Il n'y avait que le plus fatal garement qui pt expliquer la conduite
de la Prusse; mais tel est l'esprit de parti, telles sont ses
illusions incurables, que de toutes parts on regardait cette guerre
comme pouvant offrir des chances imprvues, et ouvrir  l'Europe
vaincue un avenir nouveau. Napolon avait triomph, disait-on, de la
faiblesse des Autrichiens, de l'ignorance des Russes, mais on allait
le voir cette fois en prsence des lves du grand Frdric, seuls
hritiers des vritables traditions militaires, et peut-tre au lieu
d'Austerlitz il trouverait Rosbach!  force de rpter de semblables
propos, on avait presque fini par y croire, et les Prussiens, qui
auraient d trembler  l'ide d'une rencontre avec les Franais,
avaient pris en eux-mmes la plus trange confiance. Les esprits sages
nanmoins savaient ce qu'il fallait penser de ces folles esprances,
et  Vienne on ressentait un mlange de surprise et de satisfaction en
voyant ces Prussiens si vants, mis  leur tour  l'preuve, et
opposs  ce capitaine qui n'avait d sa gloire, assurait-on, qu' la
dgnration de l'arme autrichienne. Il y eut donc un moment de joie
chez les ennemis de la France, qui crurent que le terme de sa grandeur
tait arriv. Ce terme devait arriver malheureusement, mais pas sitt,
et seulement aprs des fautes, dont aucune alors n'avait t commise!

[En marge: Opinion de Napolon sur les chances de la guerre de
Prusse.]

Napolon n'avait pas, quant  lui, le moindre souci au sujet de la
prochaine guerre. Il ne connaissait pas les Prussiens, car il ne les
avait jamais rencontrs sur le champ de bataille. Mais il se disait
que ces Prussiens, auxquels on prtait tous les mrites depuis qu'ils
taient devenus ses adversaires, avaient obtenu contre les Franais
inexpriments de 1792, encore moins de succs que les Autrichiens, et
que, s'ils n'avaient pu l'emporter sur des volontaires levs  la
hte, ils ne l'emporteraient pas davantage sur une arme accomplie,
dont il tait le gnral. Aussi crivait-il  ses frres,  Naples et
en Hollande, qu'ils ne devaient concevoir aucune inquitude, que la
lutte actuelle serait encore plus promptement termine que la
prcdente, que la Prusse et ses allis, quels qu'ils fussent,
seraient crass, mais que cette fois il en finirait avec l'Europe, et
_mettrait ses ennemis dans l'impuissance de remuer de dix ans_. Ces
expressions sont contenues textuellement dans ses lettres aux rois de
Hollande et de Naples.

[En marge: Pense qui dirige les prparatifs militaires de Napolon.]

En chef aussi prudent qu'audacieux, il se donna pour russir autant de
soins que s'il avait eu  combattre des soldats et des gnraux gaux ou
suprieurs aux siens. Bien qu'il ne penst pas des Prussiens tout ce
qu'on affectait de publier sur leur compte, il usa  leur gard du vrai
prcepte de la prudence, qui conseille de priser au juste l'ennemi que
l'on connat, et plus haut qu'il ne mrite l'ennemi que l'on ne connat
pas.  cette considration s'en joignait une autre pour stimuler son
active prvoyance: il tait rsolu de pousser  outrance la lutte contre
le continent, et, dsesprant de ses moyens maritimes, il voulait
vaincre l'Angleterre dans ses allis, en les poursuivant jusqu' ce
qu'il et fait tomber les armes de leurs mains. Sans tre fix sur
l'tendue et la dure de cette nouvelle guerre, il prsumait qu'il
aurait  s'avancer trs-loin vers le nord, et que peut-tre il lui
faudrait aller chercher la Russie jusque sur son propre territoire.
tonn des derniers actes de la Prusse, n'ayant pu dmler,  la
distance de Paris  Berlin, les causes diverses et compliques qui la
faisaient agir, il croyait qu'en septembre 1806 comme en septembre 1805,
une grande coalition, sourdement prpare, tait prs d'clater; que
l'audace inaccoutume du roi Frdric-Guillaume n'en tait que le
premier symptme; et il s'attendait  voir toute l'Europe fondre sur
lui, l'Autriche comprise, malgr les protestations pacifiques de
celle-ci. La dfiance fort naturelle que lui avait inspire l'agression
de l'anne prcdente le trompait nanmoins. Une nouvelle coalition
devait certainement rsulter de la rsolution que venait de prendre la
Prusse, mais elle en serait l'effet au lieu d'en tre la cause. Tout le
monde au surplus tait en Europe aussi surpris que Napolon de ce qui se
passait  Berlin, car on ne veut voir chez les cabinets que des calculs,
jamais des passions. Ils en ont cependant, et ces irritations subites,
qui, dans la vie prive, s'emparent quelquefois de deux hommes, et leur
mettent le fer  la main, sont tout aussi souvent, plus souvent mme
qu'un intrt rflchi, la cause qui prcipite deux nations l'une sur
l'autre. Le malaise moral de la Prusse, naissant de ses fautes, et des
traitements que ces fautes lui avaient attirs de la part de Napolon,
tait bien plus qu'une trahison mdite la cause vritable de ses
emportements soudains, inintelligibles, que personne ne parvenait 
s'expliquer.

[En marge: La sollicitude de Napolon tendue  toutes les parties de
l'Empire.]

Croyant donc  une nouvelle coalition, et voulant la poursuivre cette
fois jusqu'au fond des rgions glaces du Nord, Napolon proportionna
ses prparatifs aux circonstances qu'il prvoyait. Il pourvut
non-seulement aux moyens d'attaque contre ses adversaires, moyens qui
se trouvaient tout prpars dans la grande arme runie au sein de
l'Allemagne, mais aux moyens de dfense pour les vastes tats qu'il
devait laisser derrire lui, pendant qu'il se porterait sur l'Elbe,
sur l'Oder, peut-tre sur la Vistule et le Nimen.  mesure que sa
domination s'tendait, il fallait que sa sollicitude se proportionnt
 l'tendue croissante de son Empire. Il avait  s'occuper de l'Italie
du dtroit de Messine  l'Isonzo, et mme au del, puisque la Dalmatie
lui appartenait. Il avait  s'occuper de la Hollande, devenue d'tat
alli un royaume de famille. Il fallait pourvoir  la garde de ces
nombreuses contres, et de plus  leur gouvernement, depuis que ses
frres y rgnaient.

[En marge: Difficult de l'tablissement de Joseph Bonaparte 
Naples.]

On ne doit pas se dissimuler qu'en plaant dans sa famille la couronne
des Deux-Siciles, Napolon avait ajout autant  ses difficults qu'
sa puissance. En examinant de prs les soucis, les dpenses d'hommes
et d'argent que lui cotait le nouvel tablissement de son frre
Joseph  Naples, on est conduit  croire qu'au lieu de chasser les
Bourbons de l'Italie mridionale, il et peut-tre mieux valu les y
laisser soumis, tremblants, punis de leur dernire trahison par de
fortes contributions de guerre, par des rductions de territoire, et
par la dure obligation d'exclure les Anglais des ports de la Calabre
et de la Sicile. Il est vrai qu'on n'aurait pas achev ainsi de
rgnrer l'Italie, d'arracher ce noble et beau pays au systme
barbare sous lequel il vivait opprim, de l'associer compltement au
systme social et politique de la France; il est vrai qu'on aurait
toujours eu dans les cours de Naples et de Rome deux ennemis cachs,
prts  appeler les Anglais et les Russes. Mais ces raisons, qui
taient puissantes assurment, et qui justifiaient Napolon d'avoir
entrepris la conqute de la pninsule italienne, depuis l'Isonzo
jusqu' Tarente, devenaient alors des raisons dcisives, non pas de
limiter ses entreprises au midi de l'Europe, mais de les limiter au
nord, car la Dalmatie exigeait vingt mille hommes, la Lombardie
cinquante mille, Naples cinquante mille, c'est--dire cent vingt mille
pour l'Italie seule; et s'il en fallait encore deux ou trois cent
mille du Danube  l'Elbe, il tait  craindre qu'on ne pt pas
long-temps suffire  de telles charges, et qu'on succombt au nord
pour s'tre trop tendu au midi, ou au midi pour avoir trop tent au
nord. Nous rpterons en cette occasion ce que nous avons dit
ailleurs, qu' se borner quelque part, il valait mieux se borner au
nord, car la famille Bonaparte cherchant  s'tendre en Italie ou en
Espagne, comme l'avait fait l'ancienne maison de Bourbon, agissait
dans le vrai sens de la politique franaise, bien plus qu'en
travaillant  se crer des tablissements en Allemagne.

Joseph, bien accueilli par la population claire et riche que la
reine Caroline avait maltraite, applaudi mme un instant par le
peuple comme une nouveaut, surtout dans les Calabres, qu'il venait de
parcourir, avait pu cependant s'apercevoir bientt de l'immense
difficult de sa tche. N'ayant ni matriel dans les magasins et les
arsenaux, ni fonds dans les caisses publiques, car le dernier
gouvernement n'avait pas laiss un ducat, oblig de crer tout ce qui
manquait, et craignant de charger d'impts un peuple dont il
recherchait l'attachement, Joseph tait plong dans de cruels
embarras. Demander  un pays son argent, quand on avait  lui demander
aussi son amour, c'tait peut-tre se faire refuser l'un et l'autre.
Il fallait pourtant fournir aux besoins de l'arme franaise, que
Napolon n'tait pas habitu  solder lorsqu'elle tait employe hors
de France, et Joseph tirait sur le trsor imprial des traites,
auxquelles il suppliait son frre de faire honneur. Sans cesse il
rclamait des subsides et des troupes, et Napolon lui rpondait qu'il
avait sur les bras l'Europe entire, secrtement ou publiquement
conjure, qu'il ne pouvait pas payer, outre l'arme de l'Empire,
l'arme des royaumes allis, que c'tait bien assez de prter ses
soldats  ses frres, mais qu'il ne pouvait pas encore leur prter ses
finances. Toutefois les vnements survenus dans le royaume de Naples
avaient oblig Napolon  ne plus rien refuser de ce qu'on sollicitait
de lui.

[En marge: Sige de Gate.]

Gate, la place forte du continent napolitain, tait la seule ville du
royaume qui ne se ft pas rendue  l'arme franaise. Cette
forteresse, construite  l'extrmit d'un promontoire, baigne par la
mer de trois cts, ne touchant  la terre que par un seul, et de ce
ct dominant le sol environnant, dfendue en outre par des ouvrages
rguliers,  trois tages de feux, tait fort difficile  assiger.
Elle retenait devant ses murs une partie de l'arme franaise, occupe
 des cheminements qu'il fallait souvent excuter dans le roc, tandis
qu'une autre partie de cette arme gardait Naples, et que le reste,
dispers dans les Calabres, pour contenir la rvolte prte  clater,
ne prsentait partout que des forces dissmines. La fin de l't, si
funeste en Italie aux trangers, avait dcim les troupes franaises,
et on n'aurait pas pu runir six mille hommes sur un mme point.

[En marge: Svres conseils de Napolon  son frre Joseph.]

Napolon dont la correspondance avec ses frres devenus rois,
mriterait d'tre tudie comme une suite de leons profondes sur
l'art de rgner, gourmandait quelquefois Joseph, avec une svrit
inspire par sa raison, nullement par son coeur. Il lui reprochait
d'tre faible, inactif, livr  toutes les illusions d'un caractre
bienveillant et vain. Joseph n'osait pas lever des impts, et
cependant il voulait composer une arme napolitaine, il prtendait
former une garde royale, il retenait autour de lui pour sa sret
personnelle une grande partie des troupes mises  sa disposition, il
dirigeait mal le sige de Gate, il ne faisait enfin aucun prparatif
pour l'expdition de Sicile.

Ce que vous devez  vos peuples, lui crivait Napolon, c'est l'ordre
dans les finances, mais vous ne pouvez leur pargner les charges de la
guerre, car il faut des impts pour payer la force publique. Naples
doit fournir cent millions, comme le vice-royaume d'Italie, et sur ces
cent millions trente suffisent pour payer quarante mille hommes.
(Lettre du 6 mars 1806.) N'esprez pas vous faire aimer par la
faiblesse, surtout des Napolitains. On vous dit que la reine Caroline
est odieuse, et que dj votre douceur vous rend populaire: chimre de
vos flatteurs! Si demain je perdais une bataille sur l'Isonzo, vous
apprendriez, ce qu'il faut penser de votre popularit, et de la
prtendue impopularit de la reine Caroline. Les hommes sont bas,
rampants, soumis  la force seule. Supposez un revers (ce qui peut
toujours m'arriver), et vous verriez ce peuple se lever tout entier,
crier _mort aux Franais! mort  Joseph! vive Caroline!_ Vous
viendriez dans mon camp! (Lettre du 9 aot 1806.) _C'est un sot
personnage que celui d'un roi exil et vagabond._ Il faut gouverner
avec justice et svrit, supprimer les abus de l'ancien rgime,
tablir l'ordre partout, empcher les dilapidations des Franais
comme des Napolitains, crer des finances, et bien payer mon arme,
par laquelle vous existez. (Lettre du 22 avril 1806.) Quant  une
garde royale, c'est un luxe, digne tout au plus du vaste empire que je
gouverne, et qui me paratrait mme trop coteux, si je ne devais
faire des sacrifices  la majest de cet empire, et  l'intrt de mes
vieux soldats, qui trouvent un moyen de bien-tre dans l'institution
d'une troupe d'lite. Quant  composer une arme napolitaine,
gardez-vous d'y songer. Elle vous abandonnerait au premier danger, et
vous trahirait pour un autre matre. Formez, si vous le voulez, trois
ou quatre rgiments, et envoyez-les-moi. Je leur ferai acqurir, ce
qui ne s'acquiert qu' la guerre, la discipline, la bravoure, le
sentiment de l'honneur, la fidlit, et je vous les renverrai dignes
de former le noyau d'une arme napolitaine. En attendant prenez des
Suisses, car je ne pourrai pas long-temps vous laisser cinquante mille
Franais, fussiez-vous en mesure de les payer. Les Suisses sont les
seuls soldats trangers qui soient braves et fidles. (Lettre du 9
aot.) Ayez dans les Calabres quelques colonnes mobiles composes de
Corses. Ils sont excellents pour cette guerre, et la feront avec
dvouement pour notre famille. (Lettre du 22 avril 1806.) Ne
dissminez pas vos forces. Vous avez cinquante mille hommes: c'est
beaucoup plus qu'il n'en faudrait, si vous saviez vous en servir. Je
voudrais avec vingt-cinq mille seulement garder toutes les parties de
votre royaume, et le jour d'une bataille tre plus fort que l'ennemi
sur le terrain du combat. Le premier soin d'un gnral doit consister
 distribuer ses forces de manire  tre prt partout. Mais, ajoutait
Napolon, c'est l le vritable secret de l'art, que personne ne
possde, personne, pas mme Massna, si grand pourtant dans les
dangers.--

Napolon voulait qu'on se bornt  garder Naples avec deux rgiments
de cavalerie et quelques batteries d'artillerie lgre; qu'on dispost
ensuite l'arme en chelons, depuis Naples jusqu'au fond des Calabres,
avec un fort dtachement plac en face de la Sicile, d'o pouvait
venir une arme anglaise, et qu'on se tnt de la sorte en mesure de
runir en trois marches un corps considrable, soit  Naples, soit
dans les Calabres, soit sur le point prsum d'un dbarquement. Il
voulait surtout qu'on se htt de prendre Gate, dont le sige
absorbait une partie des forces disponibles, qu'aprs avoir termin ce
sige, on s'occupt de crer une grande place forte, qui servt
d'appui  la royaut nouvelle, qui ft situe au centre mme du
royaume, dans laquelle un roi de Naples pt se jeter avec son trsor,
ses archives, les Napolitains rests fidles  sa cause, les dbris de
ses armes, et rsister six mois  une force assigeante de soixante
mille Anglo-Russes. (Lettre du 2 septembre 1806.) Napolon ne jugeait
pas que la position de Naples ft propre  une telle destination;
d'ailleurs, suivant lui, un roi tranger ne pouvait sans quelque
danger se placer au milieu d'une population nombreuse, ncessairement
ennemie. Il dsirait que cette place forte et action sur la capitale,
sur la mer et sur l'intrieur du royaume. Tout examin, aprs avoir
discut divers points, notamment Naples et Capoue, il avait prfr
Castellamare,  cause de son voisinage de Naples, de son site
maritime, et de sa position centrale. Ce choix fait sur la carte, il
avait ordonn des tudes sur le terrain, pour dcider de la nature des
ouvrages. On doit, avait-il ajout dans ses lettres, on doit consacrer
cinq  six millions par an  cette grande cration, continuer ainsi
pendant dix ans, mais de manire qu' chaque dpense de six millions,
il y ait un degr de force obtenu, et qu' la seconde ou troisime
anne vous puissiez dj vous enfermer dans cette vaste forteresse,
car ni vous, ni moi, ne savons ce qui arrivera dans deux, trois, ou
quatre ans. _Les sicles ne sont pas  nous!_ Et si vous tes
nergique, vous pouvez dans un tel asile, tenir assez long-temps pour
braver les rigueurs de la fortune, et en attendre les retours!--

Napolon voulait enfin qu'on prpart peu  peu les moyens de passer
le dtroit de Messine avec dix mille hommes, force suffisante  son
avis pour conqurir la Sicile, et de plus aisment transportable sur
les felouques, dont la mer d'Italie abonde. En consquence il avait
recommand d'entreprendre sur-le-champ,  Scylla ou  Reggio, des
travaux dfensifs, pour y runir en sret la petite force navale dont
on avait besoin. Mais avant tout il pressait le sige de Gate, qui
devait rendre disponible une moiti de l'arme, il conjurait son frre
de rpartir autrement ses forces, car, lui rptait-il sans cesse,
vous aurez avant peu une descente et une insurrection, et vous ne
serez pas plus en mesure de repousser l'une que de rprimer l'autre.

[En marge: Efforts de Joseph pour se conformer aux conseils de son
frre.]

[En marge: Dbarquement des Anglais dans le golfe de Sainte-Euphmie.]

[En marge: Soulvement des Calabres.]

Joseph comprenait ces conseils profonds, se plaignait quelquefois du
langage dans lequel ils taient donns, et les suivait dans la mesure
de ses talents. Entour de quelques Franais, ses amis personnels, de
M. Roederer, qui s'occupait activement de rformes administratives et
financires, du gnral Mathieu Dumas, qui s'appliquait avec
intelligence  l'organisation de la force publique, il faisait de son
mieux pour crer un gouvernement, et pour rgnrer le beau pays
confi  ses soins. Le Corse Saliceti, homme spirituel et courageux,
dirigeait sa police avec la vigueur que commandaient les
circonstances. Mais tandis que Joseph s'efforait de remplir sa royale
tche, les Anglais, justifiant les prvisions de Napolon, avaient
profit de la longueur du sige de Gate, qui divisait l'arme, des
fivres qui la dcimaient, pour dbarquer dans le golfe de
Sainte-Euphmie, et y avaient paru au nombre de huit mille hommes,
sous les ordres du gnral Stuart. Le gnral Reynier, plac 
Cosenza, put  peine rassembler quatre mille Franais, et courut
hardiment au point du dbarquement. Cet officier, savant et brave,
mais malheureux, que Napolon avait consenti  employer  Naples,
malgr le souvenir des fautes commises en gypte, ne fut pas plus
favoris par la fortune en cette occasion, qu'il ne l'avait t
autrefois dans les champs d'Alexandrie. Attaquant le gnral Stuart,
au milieu d'un terrain marcageux, o il lui tait impossible de faire
agir ses quatre mille hommes avec un ensemble qui compenst leur
infriorit numrique, il fut repouss, et contraint de se retirer
dans l'intrieur des Calabres. Cet insuccs, quoiqu'il ne dt pas tre
considr comme une bataille perdue, en eut cependant les
consquences, et provoqua le soulvement des Calabres sur les
derrires des franais. Le gnral Reynier eut des combats acharns 
soutenir pour runir ses dtachements pars, vit ses malades, ses
blesss lchement assassins, sans pouvoir les secourir, et fut oblig
pour se faire jour, de brler des villages, et de passer des
populations insurges au fil de l'pe. Du reste, il se conduisit avec
nergie et clrit, et sut se maintenir au milieu d'un effroyable
incendie. Le gnral Stuart, en cette occasion, tint une conduite qui
mrite d'tre cite avec honneur. L'assassinat des Franais tait si
gnral et si horrible, qu'il en fut rvolt. Cherchant  suppler par
l'amour de l'argent  l'humanit qui manquait  ces froces
montagnards, il promit dix ducats par soldat, quinze par officier,
amen vivant, et il traita ceux qu'il russit  sauver, avec les
gards que se doivent entre elles les nations civilises, lorsqu'elles
sont condamnes  se faire la guerre.

[En marge: Prise de Gate.]

Ces vnements, qui prouvaient si bien la sagesse des conseils de
Napolon, devinrent un actif stimulant pour le nouveau gouvernement
napolitain. Joseph acclra le sige de Gate, afin de pouvoir
reporter l'arme entire vers les Calabres. Il avait auprs de lui
Massna, dont le nom seul faisait trembler la populace napolitaine. Il
lui avait confi le soin de prendre Gate, mais en diffrant de l'y
envoyer jusqu'au jour o les travaux d'approche tant achevs, il
faudrait dployer une grande vigueur. Les gnraux du gnie Campredon
et Vallongue taient chargs de diriger les oprations du sige. Ils
suivirent les prescriptions de Napolon, qui voulait qu'on rservt
l'action de la grosse artillerie pour le moment o l'on serait arriv
trs-prs du corps de place. Obligs d'ouvrir la tranche dans un sol
o la pierre se rencontrait frquemment, ils cheminrent avec lenteur,
et supportrent sans y rpondre, le feu d'une quantit norme de
canons et de mortiers. Les assigeants reurent 120 mille boulets et
21 mille bombes, avant d'avoir ripost une seule fois  cette masse de
projectiles. Arrivs enfin  la distance convenable pour tablir les
batteries de brche, ils commencrent un feu destructeur. Les fortes
murailles de Gate, fondes sur le roc, aprs avoir rsist d'abord,
finirent par s'crouler tout  coup, et prsentrent deux brches
larges et praticables. Les soldats demandaient l'assaut avec instance,
comme prix de leurs longs travaux, et Massna, ayant form deux
colonnes d'attaque, allait le leur accorder, lorsque les assigs
offrirent de capituler. La place fut livre, le 18 juillet, avec tout
le matriel qu'elle contenait. La garnison s'embarqua pour la Sicile,
aprs s'tre engage  ne plus servir contre le roi Joseph. Ce sige
avait cot mille hommes aux assigeants, et autant aux assigs. Le
gnral du gnie Vallongue, l'un des officiers les plus distingus de
son arme, y avait perdu la vie; le prince de Hesse-Philipstadt,
gouverneur de la place, y avait t gravement bless.

[En marge: Massna se porte vers les Calabres avec les troupes qui ont
pris Gate.]

[En marge: Soumission des Calabres.]

Massna partit immdiatement avec les troupes que la prise de Gate
rendait disponibles, traversa Naples, le 1er aot, et courut au
secours du gnral Reynier, qui se maintenait  Cosenza, au milieu des
Calabres souleves. Le renfort qu'amenait Massna portait  13 ou 14
mille hommes notre principal rassemblement. C'tait plus qu'il n'en
fallait, sans compter la prsence de Massna, pour jeter les Anglais 
la mer. Ils s'y attendaient si bien, qu' la seule nouvelle de
l'approche de l'illustre marchal, ils s'embarqurent le 5 septembre.
Massna n'eut plus que des insurgs  combattre. Il les trouva plus
nombreux, plus acharns qu'il ne l'avait d'abord suppos. Il fut
rduit  la ncessit de brler plusieurs bourgades, et de dtruire
par le fer les troupes de brigands qui gorgeaient les Franais. Il
dploya en cette occasion sa vigueur accoutume, et parvint en peu de
semaines  rduire sensiblement le feu de l'insurrection. Au moment o
commenaient en Prusse les grands vnements que nous allons raconter,
le calme renaissait dans l'Italie mridionale, et le roi Joseph
pouvait se croire tabli, pour quelque temps au moins, dans son
nouveau royaume.

[En marge: vnement en Dalmatie.]

 la mme poque, des vnements graves se passaient en Dalmatie. Les
Russes retenaient toujours les bouches du Cattaro. Napolon,
s'autorisant de leur conduite sur ce point, et surtout de leur manire
d'occuper Corfou, dont ils avaient usurp la souverainet, avait
rsolu de s'emparer de la petite rpublique de Raguse, qui sparait
Cattaro du reste de la Dalmatie. Il y avait envoy son aide-de-camp
Lauriston, avec une brigade d'infanterie, pour s'y tablir. Celui-ci
s'tait bientt vu envelopp par les Montngrins soulevs, et par un
corps russe de quelques mille hommes. Bloqu par les Anglais du ct
de la mer, assig du ct de la terre par des montagnards froces et
par une force rgulire russe, il se trouvait dans un vritable
danger, auquel, d'ailleurs, il faisait face avec courage. Heureusement
le gnral Molitor, compagnon d'armes aussi loyal qu'officier ferme et
habile en prsence de l'ennemi, volait  son secours. Ce gnral, ne
suivant pas l'exemple trop frquent dans l'arme du Rhin, de laisser
en pril un voisin qu'on n'aimait pas, se porta spontanment sur
Raguse  marches forces, avec un corps de moins de deux mille hommes,
attaqua rsolument le camp des Russes et des Montngrins, l'emporta
quoiqu'il ft fortement retranch, et dgagea ainsi les Franais qui
se trouvaient dans la place. Il passa au fil de l'pe un grand nombre
de Montngrins, et les dcouragea pour long-temps de leurs incursions
en Dalmatie.

[En marge: Situation de Louis Bonaparte en Hollande.]

[En marge: Les difficults du gouvernement de la Hollande proviennent
surtout de l'tat des finances.]

Ce n'tait pas sans peine, comme on le voit, que s'tablissait la
domination franaise sur ces contres lointaines. Il avait fallu de
grandes batailles pour les obtenir de l'Europe, il fallait des combats
journaliers pour les obtenir des habitants.  l'autre extrmit de
l'Empire, la fondation d'un second royaume de famille, celui de
Hollande, offrait des difficults diffrentes, mais tout aussi
srieuses. Les graves et paisibles Hollandais n'taient pas gens 
s'insurger comme les montagnards des Calabres ou de l'Illyrie; mais
ils opposaient au roi Louis leur inertie, et ne lui suscitaient pas
moins d'embarras que les Calabrais  Joseph. Le gouvernement
stathoudrien avait laiss beaucoup de dettes  la Hollande; les
gouvernements qui s'taient succd depuis, en avaient contract 
leur tour de trs-considrables, pour suffire aux charges de la
guerre, de sorte que le roi Louis,  son arrive en Hollande, y avait
trouv un budget compos d'une dpense de 78 millions de florins, et
d'un revenu de 35. Dans ces 78 millions de dpenses, le service des
intrts de la dette figurait seul pour 35 millions de florins. Le
surplus tait affect au service de l'arme, de la marine et des
digues. Malgr cette situation, les Hollandais ne voulaient entendre
parler ni de nouveaux impts, ni d'une rduction quelconque dans les
intrts de la dette, car ces prteurs de profession, habitus  louer
leurs capitaux  tous les gouvernements, nationaux ou trangers,
regardaient la dette comme la plus sacre des proprits. L'ide d'une
contribution sur les rentes,  laquelle on avait t amen, parce que
les rentes taient en Hollande la plus rpandue, la plus importante
des valeurs, et par consquent la plus large base d'impt, cette ide
les rvoltait. Il avait fallu y renoncer. On tait donc menac, non
pas d'une insurrection, comme  Naples, mais d'une interruption de
tous les services. Au demeurant, les Hollandais n'taient pas hostiles
 la nouvelle royaut, par haine de la monarchie, ou par suite de leur
attachement pour la maison d'Orange, mais ils souhaitaient ardemment
la paix maritime, et regrettaient cette paix, source de leurs
richesses, encore plus que la rpublique ou le stathoudrat. Ayant
avec les Anglais de grandes relations d'intrt, et des conformits
non moins grandes de moeurs, ils auraient t ports vers eux, si
l'Angleterre n'avait pas notoirement convoit leurs colonies.
Vainement leur disait-on que, sans la difficult naissant de ces
mmes colonies, la paix serait plus facile de moiti, que leur
participation aux dpenses de la guerre tait le juste prix des
efforts que faisait la France dans toutes les ngociations pour
recouvrer leurs possessions maritimes, et qu'on serait en droit de les
abandonner s'ils ne voulaient pas contribuer  soutenir la lutte;
vainement leur disait-on tout cela, ils rpondaient qu'ils
renonceraient volontiers  leurs colonies pour obtenir la paix. Ils
parlaient ainsi, prts  pousser de justes clameurs, si la France et
trait sur une pareille base. On peut juger du reste aujourd'hui par
la richesse de Java, si c'tait un mdiocre intrt que celui que
dfendait la France, en dfendant leurs colonies. Le roi Louis prit le
parti qui lui semblait le plus facile, ce fut d'entrer dans les vues
des Hollandais, et de se les attacher en accdant  leurs dsirs. Sans
doute quand on accepte le gouvernement d'un pays, on doit en pouser
les intrts; mais il faut distinguer ses intrts durables de ses
intrts passagers, il faut servir les uns, se mettre au-dessus des
autres, et si on est devenu roi d'une nation trangre par les armes
de sa patrie, il faut renoncer  un rle qui vous obligerait  trahir
l'une ou l'autre. Le roi Louis n'tait pas dans cette dure ncessit,
car la vraie politique des Hollandais aurait d consister  s'unir
fortement  la France, pour lutter contre la suprmatie maritime de
l'Angleterre. Au triomphe de cette suprmatie ils devaient perdre la
libert des mers, sur lesquelles se passait leur vie, et leurs
colonies, sans lesquelles ils ne pouvaient subsister. Cherchant plutt
 leur plaire qu' les servir, le roi Louis accepta un systme de
finances conforme  leurs vues du moment. Aux 35 millions de florins
de revenu, on ajouta environ 15 millions de contributions nouvelles,
ce qui portait le revenu total  50 millions de florins, et pour
ramener la dpense de 78 millions  50, on rduisit proportionnment
l'arme et la marine. Le roi de Hollande crivit  Paris qu'il allait
abdiquer la royaut, si ces rductions n'taient pas agres. Napolon
retrouvait ainsi chez ses propres frres l'esprit de rsistance des
peuples allis, qu'il avait cru s'attacher plus troitement par
l'institution des royauts de famille. Il en fut profondment bless,
car sous cet esprit de rsistance se cachait beaucoup d'ingratitude,
tant de la part des peuples que la France avait affranchis, que des
rois qu'elle avait couronns. Toutefois il ne laissa pas clater ses
sentiments, et il rpondit qu'il consentait aux rductions proposes,
mais que la Hollande ne devrait pas tre tonne, si, dans les
ngociations prsentes ou futures, on l'abandonnait  ses propres
moyens. La Hollande avait bien, disait-il, le droit de refuser ses
ressources, mais la France avait bien aussi le droit de refuser son
appui.

Les plus intimes secrets sont bientt pntrs par la malice des
ennemis.  une certaine attitude du roi Louis, on devina sa rsistance
 Napolon, et il en devint extrmement populaire. Ce monarque
affectait de plus une svrit de moeurs, qui tait dans les gots
d'un pays conome et sage, et il en devint plus agrable encore au
peuple hollandais. Cependant, tout en affichant la simplicit, ce mme
roi voulait faire la dpense d'un couronnement et d'une garde royale,
esprant par ce double moyen se mieux assurer la possession du trne
de Hollande, auquel il tenait plus qu'il ne voulait l'avouer. Napolon
blma l'institution d'une garde royale par les raisons dj donnes 
Joseph, et s'opposa premptoirement  la crmonie d'un couronnement,
dans un instant o l'Europe allait tre embrase des feux d'une guerre
gnrale. Ainsi ds les premiers jours, on voyait clater les
difficults inhrentes  ces royauts de famille, que Napolon, par
affection et par systme, avait song  fonder. Des allis
indpendants, qu'il et traits suivant les services qu'il en et
reus, auraient certainement beaucoup mieux valu pour sa puissance et
pour son coeur.

[En marge: Situation de l'arme  la fin de 1806.]

[En marge: Organisation des dpts.]

[En marge: Conscription de 1805 et 1806.]

Telle tait la marche gnrale des choses, dans la vaste tendue de
l'Empire franais, au moment mme de la rupture avec la Prusse.
Indpendamment des troupes de la confdration du Rhin et du royaume
d'Italie, Napolon avait environ 500 mille hommes, parmi lesquels il
faut comprendre les Suisses servant en vertu de capitulations, plus
quelques Valaisans, Polonais et Allemands passs au service de France.
Aprs la dfalcation ordinaire des gendarmes, vtrans, invalides,
restaient 450 mille hommes de troupes actives. Dans ce nombre il y en
avait 130 mille au del des Alpes, dpts compris, 170 mille  la
grande arme, cantonns dans le haut Palatinat et la Franconie, 5
mille laisss en Hollande, 5 mille placs en garnison sur les
vaisseaux, et enfin 140 mille rpandus dans l'intrieur. Ces derniers
comprenaient la garde impriale, les rgiments non employs au dehors,
et les dpts. Except quelques rgiments d'infanterie qui comptaient
quatre bataillons, tous les autres en avaient trois, dont deux
bataillons de guerre destins  faire campagne, et un bataillon de
dpt plac gnralement  la frontire. Les bataillons de dpt de la
grande arme taient rangs le long du Rhin, depuis Huningue jusqu'
Wesel, quelques-uns au camp de Boulogne. Ceux de l'arme d'Italie se
trouvaient en Pimont et en Lombardie. Napolon apportait 
l'organisation des dpts un soin extrme. Il voulait y faire arriver
les conscrits un an d'avance, pour que pendant cette anne, instruits,
disciplins, habitus aux fatigues, ils devinssent capables de
remplacer les vieux soldats, que le temps ou la guerre emportaient. La
conscription de 1805 appele tout entire  la fin de 1805, et la
moiti de celle de 1806 appele ds le commencement de 1806, avaient
rempli les cadres de sujets aptes au service, et dont un bon nombre
dj form avait t envoy en Allemagne et en Italie. Napolon fit
appeler en outre la seconde moiti de la classe de 1806, qualifie du
titre de rserve dans les lois de cette poque. Le contingent annuel
fournissait alors 60 mille hommes, vritablement propres  tre
incorpors, et, chose digne de remarque, on vitait encore d'appliquer
la loi de la conscription dans sept ou huit dpartements de la
Bretagne et de la Vende. C'taient donc 30 mille hommes de plus qui
allaient affluer dans les cadres. Mais le dpart des hommes dj
instruits devait y produire un vide suffisant pour faire place aux
nouveaux venus. Napolon, d'ailleurs, voulait diriger une grande
partie de ces derniers vers l'Italie. Il prenait  l'gard des
conscrits destins  passer les Alpes, des prcautions particulires.
Mme avant leur incorporation, il les faisait partir en gros
dtachements, conduire par des officiers, et vtir de l'habit
militaire, afin de ne pas montrer hors de l'Empire des hommes isols,
marchant en habits de paysans.

Aprs avoir pourvu  l'accroissement de l'arme, Napolon rpartit,
avec une habilet consomme, l'ensemble de ses ressources.

[En marge: Distribution de l'arme dans les diffrentes parties de
l'Empire.]

[En marge: Instructions au gnral Marmont pour la dfense de la
Dalmatie.]

L'Autriche protestait de ses intentions pacifiques. Napolon y
rpondait par des protestations semblables; mais il avait rsolu
nanmoins de prendre ses mesures pour le cas o, profitant de son
loignement, elle songerait  se jeter sur l'Italie. Le gnral
Marmont occupait la Dalmatie avec 20 mille hommes. Napolon lui
enjoignit, aprs avoir chelonn quelques dtachements depuis le
centre de la province jusqu' Raguse, de tenir le gros de ses forces 
Zara mme, ville fortifie et capitale du pays, d'y amasser des
vivres, des armes, des munitions, d'en faire enfin le pivot de toutes
ses oprations dfensives ou offensives. S'il tait attaqu, Zara
devait lui servir de point d'appui, et lui permettre une longue
rsistance. Si, au contraire, il tait oblig de s'loigner pour
concourir aux oprations de l'arme d'Italie, il avait dans cette mme
place un lieu sr, pour y dposer son matriel, ses blesss, ses
malades, tout ce qui n'tait pas propre  la guerre active, et tout
ce qu'il ne pouvait pas traner aprs lui.

[En marge: Prcautions pour la garde de l'Italie.]

Eugne, vice-roi d'Italie, et confident des penses de Napolon, avait
ordre de ne rien laisser en Dalmatie, de ce qui n'y tait pas
absolument indispensable, en matriel ou en hommes, et de runir tout
le reste dans les places fortes d'Italie. Ces places, depuis la
conqute des tats vnitiens, avaient t l'objet d'une nouvelle
classification, habilement calcule, et elles taient couvertes de
travailleurs, qui construisaient les ouvrages proposs par le gnral
Chasseloup, ordonns par Napolon. La principale d'entre elles, et la
plus avance vers l'Autriche, tait Palma-Nova. C'tait aprs la
fameuse citadelle d'Alexandrie, celle dont Napolon poussait le plus
activement les travaux, parce qu'elle commandait la plaine du Frioul.
Venait ensuite un peu  gauche, fermant les gorges des Alpes
juliennes, Osopo, puis sur l'Adige Legnago, sur le Mincio Mantoue, sur
le Tanaro enfin Alexandrie, base essentielle de la puissance franaise
en Italie. Ordre avait t donn de renfermer dans ces places
l'artillerie, qui montait  plus de 800 bouches  feu, et de ne pas
laisser hors de leur enceinte un objet quelconque, canon, fusil,
projectile, pouvant tre enlev par une surprise de l'ennemi. Venise,
dont les dfenses n'taient pas encore perfectionnes, mais qui avait
pour elle ses lagunes, se trouvait ajoute  cette classification.
Napolon avait choisi pour la commander un officier d'une rare
nergie, le gnral Miollis. Il avait prescrit  ce dernier d'y
excuter  la hte les travaux ncessaires pour mettre  profit les
avantages du site, en attendant qu'on pt construire les ouvrages
rguliers, qui devaient rendre la place inexpugnable. C'est dans ces
rduits d'Osopo, de Palma-Nova, de Legnago, de Venise, de Mantoue,
d'Alexandrie, que Napolon avait distribu les dpts. Ceux qui
appartenaient aux armes de Dalmatie et de Lombardie taient rpartis
dans les places, depuis Palma-Nova jusqu' Alexandrie, afin d'y tenir
garnison, et de s'y instruire. Ceux qui appartenaient  l'arme de
Naples avaient t runis dans les lgations. C'est vers ces dpts
que devaient se diriger les quinze ou vingt mille conscrits destins 
l'Italie. Napolon, rptant sans cesse que des soins donns aux
bataillons de dpt dpendaient la qualit et la dure d'une arme,
avait prescrit les mesures ncessaires pour que la sant et
l'instruction des hommes y fussent galement soignes, et pour que ces
bataillons pussent toujours fournir, outre le recrutement rgulier des
bataillons de guerre, les garnisons des places, et de plus une ou deux
divisions de renfort, destines  se porter sur les points o
viendrait  se produire un besoin imprvu. La dfense des places tant
ainsi assure, l'arme active devenait entirement disponible. Elle
consistait pour la Lombardie en 16 mille hommes, rpandus dans le
Frioul, et en 24 mille chelonns de Milan  Turin, les uns et les
autres prts  marcher. Restait l'arme de Naples, forte d'environ 50
mille hommes, dont une grande partie tait en mesure d'agir
immdiatement. Massna tait sur les lieux: si la guerre clatait avec
l'Autriche, il avait pour instruction de se reporter sur la haute
Italie, avec 30 mille hommes, et de les runir aux 40 mille qui
occupaient le Pimont et la Lombardie. Il n'y avait pas d'arme
autrichienne capable de forcer l'opinitre Massna, disposant de 70
mille Franais, ayant en outre des appuis tels que Palma-Nova, Osopo,
Venise, Mantoue, Alexandrie. Enfin, pour ce cas, le gnral Marmont
lui-mme devait jouer un rle utile, car, s'il tait bloqu en
Dalmatie, il tait assur de retenir devant lui 30 mille Autrichiens
au moins, et s'il ne l'tait pas, il pouvait se jeter sur le flanc ou
sur les derrires de l'ennemi.

Telles taient les instructions adresses au prince Eugne pour la
dfense de l'Italie. Elles se terminaient par la recommandation
suivante: Lisez tous les jours ces instructions, et rendez-vous
compte le soir de ce que vous aurez fait le matin pour les excuter,
mais sans bruit, sans effervescence de tte, et sans porter l'alarme
nulle part. (Saint-Cloud, 18 septembre 1806.)

[En marge: Prcautions prises en Allemagne pour couvrir la Bavire.]

[En marge: Moyens de dfense prpars  Braunau.]

Napolon, toujours proccup de ce que pourrait tenter l'Autriche
pendant qu'il serait en Prusse, ordonna de semblables prcautions du
ct de la Bavire. Il avait enjoint au marchal Soult de laisser une
forte garnison  Braunau, place de quelque importance,  cause de sa
situation sur l'Inn. Il avait recommand d'y excuter les travaux les
plus urgents, et d'y accumuler les bois qui descendent des Alpes par
l'Inn, disant _qu'avec des bras et du bois, on pouvait crer une place
forte, l o il n'existerait rien_. Il avait mis en garnison  Braunau
le 3e de ligne, beau rgiment  quatre bataillons, dont trois de
guerre, plus 500 hommes d'artillerie, 500 hommes de cavalerie, un
dtachement bavarois, de nombreux officiers du gnie, le tout
prsentant une force d'environ 5 mille hommes. Il y avait amass des
vivres pour huit mois, une grande quantit de munitions, une somme
considrable d'argent; il avait ajout  ces prcautions le choix d'un
commandant nergique, en lui donnant des instructions dignes de servir
de leon  tous les gouverneurs de villes assiges. Ces instructions
contenaient l'ordre de se dfendre  outrance, de ne se rendre qu'en
cas de ncessit absolue, et aprs avoir support trois assauts
rpts au corps de place.

Napolon avait dcid en outre qu'une partie de l'arme bavaroise,
laquelle tait  sa disposition en vertu du trait de la confdration
du Rhin, serait runie sur les bords de l'Inn. Il avait ordonn de
former une division de 15 mille hommes de toutes armes, et de la
placer sous le canon de Braunau. De telles forces, si elles ne
pouvaient tenir la campagne, taient cependant un premier obstacle
oppos  un ennemi dbouchant  l'improviste, et un point d'appui tout
prpar pour l'arme qui viendrait au secours de la Bavire. Napolon,
en effet, quelque avanc qu'il ft en Allemagne, pourrait toujours,
aprs avoir loign les Prussiens et les Russes par une bataille
gagne, faire volte-face, se jeter par la Silsie ou par la Saxe sur
la Bohme, et punir svrement l'Autriche, si elle osait tenter une
nouvelle agression. Aprs s'tre mis en garde contre l'Autriche, il
songea aux parties de l'Empire que les Anglais menaaient d'un
dbarquement.

[En marge: Prcautions pour la dfense de la Hollande, du bas Rhin et
des ctes de l'Ocan.]

[En marge: Emploi des gardes nationales.]

Il prescrivit  son frre Louis de former un camp  Utrecht, compos
de 12 ou 15 mille Hollandais et des 5 mille Franais rests en
Hollande. Il runit autour de la place de Wesel, nouvellement acquise
 la France, depuis l'attribution du duch de Berg  Murat, une
division franaise de 10  12 mille hommes. Le roi Louis devait se
porter sur Wesel, prendre le commandement de cette division, et, la
joignant aux troupes du camp d'Utrecht, feindre avec 30 mille hommes
une attaque sur la Westphalie. Il lui tait mme recommand de
rpandre le bruit d'une runion de 80 mille hommes, et de faire
quelques prparatifs en matriel, propres  accrditer ce bruit.
Napolon, par des raisons qu'on apprciera bientt, dsirait bien
attirer de ce ct l'attention des Prussiens, mais en ralit il
voulait que le roi Louis, ne s'loignant pas trop de la Hollande, se
tnt toujours en mesure, soit de dfendre son royaume contre les
Anglais, soit de lier ses mouvements aux corps franais placs sur le
Rhin ou  Boulogne. Outre les sept corps de la grande arme, dont le
rle tait de faire la guerre au loin, Napolon avait rsolu d'en
former un huitime, sous le marchal Mortier, qui aurait pour mission
de pivoter autour de Mayence, de surveiller la Hesse, de rassurer par
sa prsence les confdrs allemands, de donner enfin la main au roi
Louis vers Wesel. Ce corps, pris sur les troupes de l'intrieur,
devait tre fort de 20 mille hommes. Il fallait toute l'industrie de
Napolon pour le porter  ce nombre, car des 140 mille hommes
stationns  l'intrieur, en retranchant les dpts, la garde
impriale, il restait fort peu de troupes disponibles, indpendamment
de ce huitime corps, le marchal Brune tait charg cette anne
comme la prcdente, de garder la flottille de Boulogne, en y
employant les marins et quelques bataillons de dpt, qui s'levaient
 environ 18 mille hommes. Napolon ne voulait user des gardes
nationales qu'avec une extrme circonspection, parce qu'il craignait
d'agiter le pays, et d'tendre surtout  une trop grande partie de la
population les charges de la guerre. Comptant nanmoins sur l'esprit
belliqueux de certaines provinces frontires, il ne rpugnait pas 
lever en Lorraine, en Alsace, en Flandre, quelques dtachements, peu
nombreux, bien choisis, composs avec les compagnies d'lite,
c'est--dire avec les grenadiers et les voltigeurs, et solds au
moment de leur dplacement. Il en avait fix le nombre  6 mille pour
le Nord, et  6 mille pour l'Est. Les 6 mille gardes nationaux du
Nord, runis sous le gnral Rampon, tablis  Saint-Omer, organiss
avec soin, mais peu loigns de chez eux, prsentaient une utile
rserve, toujours prte  courir auprs du marchal Brune, et  lui
fournir le secours de son patriotisme. Les 6 mille gardes nationaux de
l'Est devaient se rassembler  Mayence, former la garnison de cette
place, et rendre ainsi plus disponibles les troupes du marchal
Mortier.

Le marchal Kellermann, l'un des vtrans que Napolon avait
l'habitude de mettre  la tte des rserves, commandait les dpts
stationns le long du Rhin, et, tout en veillant  leur instruction,
il pouvait, en se servant des soldats dj instruits, former un corps
de quelque valeur, et si un danger menaait le haut Rhin, s'y porter
rapidement.

Grce  cette runion de moyens on avait de quoi faire face  toutes
les ventualits. Que la Hesse, par exemple, excite par les
Prussiens, inspirt des inquitudes, le marchal Mortier partant de
Mayence tait en mesure de s'y rendre avec le huitime corps. Le roi
Louis, plac en chelon, devait lui amener une partie du camp
d'Utrecht et de Wesel. Si le danger menaait la Hollande, le roi Louis
et le marchal Mortier avaient ordre de s'y runir tous les deux. Le
marchal Brune lui-mme y devait venir de son ct. Si, au contraire,
c'tait Boulogne qui se trouvait en pril, le marchal Brune devait
recevoir le secours du roi Louis, que ses instructions chargeaient
d'accourir au besoin vers cette partie des frontires de l'Empire. Par
ce systme d'chelons, calcul avec une prcision rigoureuse, tous les
points exposs  un accident quelconque, depuis le haut Rhin jusqu'en
Hollande, depuis la Hollande jusqu' Boulogne, pouvaient tre secourus
en temps utile, et aussi vite que l'exigerait la marche de l'ennemi le
plus expditif.

Restaient  garder les ctes de France depuis la Normandie jusqu' la
Bretagne. Napolon avait laiss plusieurs rgiments dans ces
provinces, et, suivant son usage, il en avait rassembl les compagnies
d'lite, en un camp volant  Pontivy, au nombre de 2,400 grenadiers et
voltigeurs. Le gnral Boyer tait charg de les commander. Il avait 
sa disposition des fonds secrets, des espions, et des dtachements de
gendarmes. Il devait faire des patrouilles dans les lieux suspects,
et, si un dbarquement menaait Cherbourg ou Brest, s'y jeter avec
les 2,400 hommes qu'il avait sous ses ordres. Napolon ne gardait 
Paris qu'un corps de 8 mille hommes, compos de trois rgiments
d'infanterie et de quelques escadrons de cavalerie. Ces rgiments
avaient reu leur contingent de conscrits. Junot, gouverneur de Paris,
avait l'ordre spcial de veiller sans cesse  leur instruction, et de
considrer ce soin comme le premier de ses devoirs. Ces 8 mille hommes
taient une dernire rserve, prte  se rendre partout o sa prsence
serait ncessaire. Napolon venait d'imaginer un moyen de faire
voyager les troupes en poste, et il l'avait employ pour la garde
impriale, transporte en six jours de Paris sur le Rhin. Les troupes
destines  voyager de la sorte, excutaient le jour du dpart une
marche force  pied, puis elles taient places sur des charrettes,
qui portaient dix hommes chacune, et qui taient chelonnes de dix en
dix lieues, de manire  parcourir 20 lieues par jour. On payait les
charrettes  5 francs par collier, et les cultivateurs, requis pour ce
service, taient loin de s'en plaindre. Napolon avait fait prparer
un travail pour les routes de la Picardie, de la Normandie et de la
Bretagne, afin de transporter en quatre, cinq, ou six jours, 
Boulogne,  Cherbourg ou  Brest, les 8 mille hommes laisss  Paris.
La capitale serait dans ce cas livre  elle-mme.--Il faut, disait
Napolon au prince Cambacrs, qui lui exprimait ses inquitudes  ce
sujet, il faut que Paris s'habitue  ne plus voir un aussi grand
nombre de sentinelles  chaque coin de rue.--Il ne devait rester dans
Paris que la garde municipale, s'levant alors  3 mille hommes. Le
nom de Napolon, la tranquillit des temps, dispensaient de consacrer
plus de forces  la garde de la capitale.

Quant aux ports de Toulon et de Gnes, Napolon y avait laiss de
suffisantes garnisons. Mais il savait bien que les Anglais n'taient
pas assez malaviss pour essayer une tentative sur des places aussi
fortes. Il n'avait de craintes srieuses que relativement  Boulogne.

Ainsi, dans le vaste cercle embrass par sa prvoyance, il avait par
 tous les dangers possibles. Si l'Autriche, apportant  la Prusse un
secours qu'elle n'en avait pas reu, prenait part  la guerre, l'arme
d'Italie, concentre sous Massna et appuye sur des places de premier
ordre, telles que Palma-Nova, Mantoue, Venise, Alexandrie, pouvait
opposer 70 mille hommes aux Autrichiens, tandis qu'avec 12 ou 15
mille, le gnral Marmont se jetterait dans leur flanc par la route de
la Dalmatie. L'Inn, Braunau et les Bavarois devaient suffire dans le
premier moment  la dfense de la Bavire. Le marchal Kellermann
avait les dpts pour couvrir le haut Rhin. Le marchal Mortier, le
roi Louis, le marchal Brune, par un mouvement des uns vers les
autres, taient en mesure de runir 50 mille hommes, sur le point qui
serait menac, depuis Mayence jusqu'au Helder, depuis le Helder
jusqu' Boulogne. Paris enfin, dans un pril pressant, pourrait se
rduire  ses troupes de police, et envoyer un corps de rserve sur
les ctes de Normandie ou de Bretagne.

Ces combinaisons diverses, rdiges avec une clart frappante, avec
le soin le plus minutieux des dtails, avaient t communiques au
prince Eugne, au roi Joseph, au roi Louis, aux marchaux Kellermann,
Mortier et Brune,  tous ceux en un mot qui devaient concourir  leur
excution. Chacun d'eux en connaissait ce qui lui tait ncessaire
pour s'acquitter de sa tche. L'archichancelier Cambacrs, plac au
centre, et charg de donner des ordres au nom de l'Empereur, avait
seul reu communication de l'ensemble.

[En marge: Ordres pour l'entre en campagne de la grande arme.]

Vingt-quatre ou quarante-huit heures suffisaient  Napolon pour
arrter ses plans, et pour en ordonner les dtails, quand il avait
pris la rsolution d'agir. Il dictait alors pendant un ou deux jours,
sans presque s'arrter, jusqu' cent ou deux cents lettres, qui toutes
ont t conserves, qui toutes demeureront d'ternels modles de l'art
d'administrer les armes et les empires. Le prince Berthier,
l'interprte habituel de ses volonts, ayant d rester  Munich pour
les affaires de la Confdration du Rhin, il appela le gnral Clarke,
et consacra les journes des 18 et 19 septembre  lui dicter ses
ordres. Napolon prvoyait qu'une vingtaine de jours s'couleraient
encore en vaines explications avec la Prusse, aprs lesquelles la
guerre commencerait invitablement, car les explications taient
dsormais impuissantes pour terminer une pareille querelle. Il voulut
donc employer ces vingt jours  complter la grande arme, et  la
pourvoir de tout ce qui pouvait lui tre encore ncessaire.

[En marge: tat matriel et moral de la grande arme depuis
Austerlitz.]

Ce n'est pas en vingt jours qu'on parviendrait  mettre sur le pied
de guerre une arme nombreuse, les rgiments qui devraient la composer
fussent-ils compltement organiss chacun de leur ct. La runir sur
le point principal du rassemblement, la distribuer en brigades et en
divisions, lui former un tat-major, lui procurer des parcs, des
quipages, du matriel de tout genre, exigerait encore une suite
d'oprations longues et compliques. Mais Napolon, surpris l'anne
prcdente par l'Autriche au moment de passer en Angleterre, et cette
anne par la Prusse au retour d'Austerlitz, avait son arme toute
prte, et cette fois mme toute transporte sur le thtre de la
guerre, puisqu'elle se trouvait dans le haut Palatinat et la
Franconie. Elle ne laissait rien  dsirer sous aucun rapport.
Discipline, instruction, habitude de la guerre renouvele rcemment
dans une campagne immortelle, forces rpares par un repos de
plusieurs mois, sant parfaite, ardeur de combattre, amour de la
gloire, dvouement sans bornes  son chef, rien ne lui manquait. Si
elle avait perdu quelque chose de cette rgularit de manoeuvres, qui
la distinguait en quittant Boulogne, elle avait remplac cette qualit
plus apparente que solide, par une assurance et une libert de
mouvements, qui ne s'acquirent que sur les champs de bataille. Ses
vtements uss, mais propres, ajoutaient  son air martial. Comme nous
l'avons dit ailleurs, elle n'avait voulu tirer des dpts ni ses
vtements neufs ni sa solde, se rservant de jouir de tout cela lors
des ftes que Napolon lui prparait en septembre, ftes superbes,
mais chimriques, hlas! comme le milliard promis autrefois par la
Convention! Cette arme hroque, voue dsormais  une guerre
ternelle, ne devait plus connatre d'autres ftes que les batailles,
les entres dans les capitales conquises, l'admiration des vaincus!
C'est  peine si quelques-uns des braves qui la composaient taient
destins  regagner leurs foyers, et  mourir dans le calme de la
paix! Et ceux-l mme en vieillissant taient condamns  voir leur
patrie envahie, dmembre, prive de la grandeur qu'elle devait 
l'effusion de leur sang gnreux!

[En marge: Soins pour vtir le soldat.]

[En marge: Conscrits tirs des dpts pour complter les bataillons.]

[En marge: Remplacement des hommes uss par les fatigues.]

[En marge: Emploi des jeunes officiers sortis des coles.]

Cependant, si bien prpare que soit une arme, elle ne l'est jamais
au point de ne plus prouver aucun besoin. Napolon,  son exprience
profonde de l'organisation des troupes, joignait une connaissance
personnelle de son arme, vraiment extraordinaire. Il savait la
rsidence, l'tat, la force de tous ses rgiments. Il savait ce qui
manquait  chacun d'eux, en hommes ou en matriel, et s'ils avaient
laiss quelque part un dtachement qui les affaiblt, il savait o le
retrouver. Son premier soin tait toujours de chausser le soldat et de
le garantir du froid. Il fit expdier sur-le-champ des souliers et des
capotes. Il voulait que chaque homme et une paire de souliers aux
pieds, et deux dans le sac. L'une de ces deux paires fut donne en
gratification  tous les corps, et la fortune du soldat est si
modique, que ce lger don n'tait pas sans valeur. Il ordonna
d'acheter en France et  l'tranger tous les chevaux de selle et de
trait qu'on pourrait se procurer. L'arme n'en avait pas actuellement
besoin, mais, dans sa sollicitude pour les dpts, il dsirait que les
chevaux n'y manquassent pas plus que les hommes. Il ordonna ensuite
de faire partir des dpts, qui allaient regorger de conscrits, trois
ou quatre cents hommes par rgiment, afin de porter les bataillons de
guerre  un effectif de huit ou neuf cents hommes chacun, sachant
qu'aprs deux mois de campagne ils seraient bientt rduits  celui de
six ou sept cents. La force de la grande arme devait s'en trouver
augmente de vingt mille combattants, et il devenait possible alors de
congdier sans la trop affaiblir les soldats uss par la fatigue, car
pour cette arme de la rvolution il n'y avait eu jusqu'ici d'autre
terme  son dvouement que les blessures ou la mort. On voyait dans
ses rangs de vieux soldats, attachs  leurs rgiments comme  une
famille, dispenss de tout service, mais toujours prts dans un danger
 dployer leur ancienne bravoure, et profitant de leurs loisirs pour
conter  leurs jeunes successeurs les merveilles auxquelles ils
avaient assist. Il y avait, dans le grade de capitaine surtout,
beaucoup d'officiers qui n'taient plus en tat de servir. Napolon
ordonna de tirer des coles militaires tous les jeunes gens que leur
ge rendait propres  la guerre, pour en former des officiers. Il
apprciait fort les sujets fournis par ces coles; il les trouvait
non-seulement instruits, mais braves, car l'ducation lve le coeur
autant que l'esprit.

[En marge: Organisation des quipages, et moyens employs pour nourrir
l'arme en campagne.]

Aprs avoir pris les moyens de rajeunir l'arme, il s'occupa de
l'organisation de ses quipages. Il voulait qu'elle ft expditive, et
peu charge de bagages. Son exprience ne le portait point  se passer
de magasins, comme on l'a prtendu quelquefois, car il ne ddaignait
aucun genre de prvoyance, et il ne ngligeait pas plus les
approvisionnements que les places fortes. Mais la guerre offensive,
qu'il prfrait  toute autre, ne permettait gure de crer des
magasins, puisqu'il aurait fallu les crer sur le territoire ennemi,
qu'on avait coutume d'envahir ds le dbut des oprations. Son systme
d'alimentation consistait  vivre chaque soir sur le pays occup, 
s'tendre assez pour se nourrir, pas assez pour tre dispers, et puis
 traner aprs soi, dans des caissons, le pain de plusieurs jours.
Cet approvisionnement, mnag avec soin, et renouvel ds qu'on
s'arrtait, servait pour les cas de concentrations extraordinaires,
qui prcdaient et suivaient les batailles. Pour le transporter,
Napolon avait calcul qu'il lui fallait deux caissons par bataillon,
et un caisson par escadron. En y joignant les voitures ncessaires aux
malades et aux blesss, quatre ou cinq cents caissons devaient suffire
 tous les besoins de l'arme. Il dfendit expressment qu'aucun
officier, qu'aucun gnral ft servir  son usage les charrois
destins aux troupes. Les transports taient excuts alors par une
compagnie, qui louait  l'tat ses caissons tout attels. Ayant
dcouvert que l'un des marchaux, favoris par cette compagnie, avait
plusieurs voitures  sa disposition, Napolon rprima cette infraction
aux rgles avec la dernire svrit, et rendit le prince Berthier
responsable de l'accomplissement de ses ordres. L'arme tait alors
exempte des abus que le temps, la richesse croissante de ses chefs, y
introduisirent bientt.

[En marge: Wurzbourg devenu le centre de tous les rassemblements en
hommes et en matriel.]

Napolon commanda ensuite de grands amas de grain, tout le long du
Rhin, et une immense fabrication de biscuit. Ces vivres devaient tre
runis  Mayence, et de Mayence dirigs par la navigation du Mein sur
Wurzbourg. Situe dans la haute Franconie, tout prs des dfils qui
aboutissent en Saxe, et domine par une excellente citadelle,
Wurzbourg devait tre notre base d'opration. Napolon rechercha si,
dans les environs, il n'y aurait pas encore d'autres postes fortifis.
Les officiers, envoys secrtement en reconnaissance, ayant dsign
Forchheim et Kronach, il ordonna de les armer, et d'y mettre en sret
les vivres, munitions, outils, dont il avait prescrit la runion.

Wurzbourg appartenait depuis quelques mois  l'archiduc Ferdinand,
celui qui avait t successivement grand-duc de Toscane, lecteur de
Salzbourg, et enfin, depuis la dernire paix avec l'Autriche, duc de
Wurzbourg. Ce prince sollicitait son adjonction  la Confdration du
Rhin, au milieu de laquelle ses nouveaux tats se trouvaient enclavs.
Il tait doux, sage, aussi bien dispos envers la France que pouvait
l'tre un prince autrichien; et on tait assur d'obtenir de lui
toutes les facilits dsirables pour les prparatifs qu'on voulait
faire. Wurzbourg devint donc le centre des rassemblements d'hommes et
de matriel, ordonns par Napolon.

L'argent ne manquait plus depuis la crise financire de l'hiver
prcdent. Napolon, d'ailleurs, avait dans le trsor de l'arme une
prcieuse ressource. Sans dpenser ce trsor, exclusivement consacr
aux dotations de ses soldats, il y faisait des emprunts, que l'tat
devait rembourser ensuite, en payant l'intrt et le capital des
sommes empruntes. Napolon avait envoy beaucoup de numraire 
Strasbourg, et confi des fonds au prince Berthier, pour vaincre par
la puissance de l'argent comptant les obstacles que rencontrerait
l'excution de ses volonts.

[En marge: Augmentation de la garde impriale.]

[En marge: Cration des fusiliers de la garde.]

[En marge: Nouvelle formation des grenadiers Oudinot.]

La garde impriale avait voyag en poste, comme on l'a vu, grce aux
relais de charrettes prpars sur la route. On avait expdi ainsi
3,000 grenadiers et chasseurs  pied. Ne pouvant user de ce mode de
transport pour la cavalerie et l'artillerie, on achemina par la voie
ordinaire les grenadiers et les chasseurs  cheval, formant prs de
3,000 chevaux, ainsi que le parc d'artillerie de la garde, fort de 40
bouches  feu. C'tait une rserve de 7,000 hommes, propres  parer 
tous les accidents imprvus. Napolon, aussi prudent dans l'excution
que hardi dans la conception de ses plans, faisait grand cas des
rserves, et c'tait surtout pour s'en crer une qu'il avait institu
la garde impriale. Mais, prompt  dcouvrir les inconvnients
attachs aux plus excellentes choses, il trouvait l'entretien de cette
garde trop dispendieux, et craignait, pour la recruter, d'appauvrir
l'arme en sujets de choix. Les vlites, espce d'engags volontaires,
dont il avait imagin la cration, pour augmenter la garde sans puiser
dans l'arme, lui avaient paru trop coteux aussi, et pas assez
nombreux. Il ordonna donc de composer, sous le titre de _fusiliers de
la garde_, un nouveau rgiment d'infanterie, dont tous les soldats
seraient choisis dans le contingent annuel, dont les officiers et
sous-officiers seraient pris dans la garde, qui porterait l'uniforme
de celle-ci, qui servirait avec elle, serait seulement trait en jeune
troupe, c'est--dire moins mnag au feu, jouirait d'une trs-lgre
augmentation de solde, et aurait bientt toutes les qualits de la
garde elle-mme, sans coter autant, et sans priver l'arme de ses
soldats les meilleurs. En attendant le rsultat de cette ingnieuse
combinaison, Napolon eut recours au moyen dj usit d'extraire des
corps, et de runir en bataillons, les compagnies de grenadiers et
celles de voltigeurs. C'est ainsi qu'avaient t forms, en 1804, les
grenadiers d'Arras, devenus depuis grenadiers Oudinot. On avait pris 
cette poque les compagnies de grenadiers de tous les rgiments qui
n'taient pas destins  faire partie de l'expdition de Boulogne.
Aprs Austerlitz, plusieurs de ces compagnies avaient t renvoyes 
leurs corps. Napolon ordonna de joindre  celles qui taient
demeures ensemble les grenadiers et voltigeurs des dpts et
rgiments stationns dans les 25e et 26e divisions militaires (pays
compris entre le Rhin, la Meuse et la Sambre), de les organiser en
bataillons de 6 compagnies chacun, et de les acheminer sur Mayence.
C'tait un nouveau corps de 7,000 hommes, qui, joint  la garde
impriale, devait porter la rserve de l'arme  14,000 hommes. Il y
ajouta 2,400 dragons d'lite, forms en bataillons de 4 compagnies ou
escadrons, et devant servir soit  pied, soit  cheval, toujours 
ct de la garde. Ces dragons, tirs de la Champagne, de la
Bourgogne, de la Lorraine, de l'Alsace, pouvaient tre transports en
une vingtaine de jours sur le Mein.

[En marge: Force totale de l'arme active.]

Les rserves dont nous venons de dcrire la composition, ajoutes aux
conscrits tirs des dpts, allaient accrotre considrablement les
forces prtes  marcher sur la Prusse. La grande arme tait compose
de sept corps, dont six seulement en Allemagne, le second sous le
gnral Marmont, ayant pass en Dalmatie. Les commandants de ces corps
taient demeurs les mmes. Le marchal Bernadotte commandait le
premier corps fort de 20 mille hommes; le marchal Davout commandait
le troisime fort de 27; le marchal Soult tait  la tte du
quatrime, dont la force s'levait  32 mille soldats. Le marchal
Lannes, toujours dvou, mais toujours sensible et irritable, avait
quitt un instant le cinquime corps, par suite d'un mcontentement
passager. Il venait d'en reprendre le commandement au premier bruit de
guerre. Ce corps montait  22 mille hommes, mme depuis que les
grenadiers Oudinot n'en faisaient plus partie. Le marchal Ney avait
continu de diriger le sixime, rest  un effectif de 20 mille
soldats prsents au drapeau. Le septime, sous le marchal Augereau,
en comptait 17 mille. La rserve de cavalerie, disperse dans les pays
fertiles en fourrage, pouvait runir 28 mille cavaliers. Murat,
toujours charg de la commander, avait reu ordre de quitter le duch
de Berg: il accourait tout joyeux de recommencer un genre de guerre
qu'il faisait si bien, et d'entrevoir pour prix de ses exploits, non
plus un duch mais un royaume.

Ces six corps, avec la rserve de cavalerie, ne prsentaient pas moins
de 170 mille combattants. En y ajoutant la garde, les troupes d'lite,
les tats-majors, le parc de rserve, on peut dire que la grande arme
s'levait  environ 190 mille hommes. Il tait  prsumer que dans les
premiers jours elle ne serait pas rassemble tout entire, car de la
garde et des compagnies d'lite il ne devait y avoir d'arrive que la
garde  pied. Mais 170 mille hommes suffisaient, et au del, pour le
commencement de cette guerre. Les corps taient composs des mmes
divisions, des mmes brigades, des mmes rgiments que dans la
dernire campagne: disposition fort sage, car soldats et officiers
avaient appris  se connatre, et  se fier les uns aux autres. Quant
 l'organisation gnrale, elle continuait d'tre la mme. C'tait
celle que Napolon avait substitue  l'organisation de l'arme du
Rhin, et dont il venait d'prouver l'excellence dans la campagne
d'Autriche, la premire de toutes o l'on et vu deux cent mille
hommes marchant sous un seul chef. L'arme se trouvait toujours
divise en corps qui taient complets en infanterie et artillerie,
mais qui n'avaient, en fait de cavalerie, que quelques chasseurs et
hussards pour se garder. Le gros de la cavalerie tait toujours
concentr sous Murat, et plac directement sous la main de Napolon,
par les motifs que nous avons fait connatre ailleurs. La garde, les
compagnies d'lite formaient une rserve gnrale de toutes armes, ne
quittant jamais Napolon, et marchant prs de lui, non pour veiller
sur sa personne, mais pour obir plus rapidement  sa pense.

[En marge: Les ordres de mouvement donns pour le 3 et le 4 octobre.]

Les ordres de mouvement furent donns de manire  tre excuts dans
les premiers jours d'octobre. Napolon enjoignit aux marchaux Ney et
Soult de se runir dans le pays de Bayreuth, pour former la droite de
l'arme (voir la carte n 34); aux marchaux Davout et Bernadotte de
se runir autour de Bamberg, pour en former le centre; aux marchaux
Lannes et Augereau de se runir aux environs de Cobourg, pour en
former la gauche. Il concentrait ainsi ses forces sur les frontires
de la Saxe, dans des vues militaires dont on apprciera bientt
l'tendue et la profondeur. Murat avait ordre de rassembler la
cavalerie  Wurzbourg. La garde  pied, transporte en six jours sur
le Rhin, marchait vers le mme point. Ces diffrents corps devaient
tre rendus  leur poste du 3 au 4 octobre. Il leur tait expressment
recommand de ne pas dpasser les frontires de la Saxe.

[En marge: Dernires explications avec la Prusse.]

[En marge: Dispositions de toutes les cours au moment de la guerre de
Prusse.]

[En marge: Rupture des ngociations avec l'Angleterre.]

[En marge: Dispositions relatives au gouvernement de l'Empire en
l'absence de Napolon.]

Tout tant prpar, soit pour la sret de l'Empire, soit pour la
guerre active qu'on allait entreprendre, Napolon rsolut de quitter
Paris. Il n'tait rien survenu de nouveau dans les relations avec la
Prusse. Le ministre Laforest avait gard le silence prescrit par
Napolon, mais il mandait que le roi, domin par les passions de la
cour et de la jeune aristocratie, tant parti pour son arme, il n'y
avait plus d'espoir de prvenir la guerre,  moins que les deux
monarques, prsents  leurs quartiers gnraux, n'changeassent
quelques explications directes, qui fissent cesser un dplorable
malentendu, et pussent satisfaire l'orgueil des deux gouvernements.
Malheureusement de telles explications n'taient gure  esprer. M.
de Knobelsdorf, rest  Paris, protestait des intentions pacifiques de
son cabinet. Peu initi au secret des affaires, ne partageant ni ne
comprenant les passions qui entranaient sa cour, il jouait auprs de
Napolon le rle d'un personnage respect mais inutile. Les nouvelles
du Nord reprsentaient la Russie comme presse de rpondre aux voeux
de la Prusse, et tout occupe de prparer ses armes. Les nouvelles de
l'Autriche la peignaient comme puise, pleine de rancune  l'gard de
la Prusse, et n'tant  craindre pour la France que dans le cas d'un
grand revers. Quant  l'Angleterre, M. Fox une fois mort, le parti de
la guerre dsormais triomphant avait rsum ses prtentions dans des
propositions inacceptables, telles que de concder les les Balares,
la Sicile et la Dalmatie aux Bourbons de Naples, c'est--dire aux
Anglais eux-mmes, propositions que lord Lauderdale, sincre ami de la
paix, soutenait mthodiquement, et avec une nave ignorance des
intentions vritables de son cabinet. Napolon ne voulut pas le
congdier brusquement, mais il lui fit adresser une rponse qui
quivalait  l'envoi de ses passe-ports. Il prescrivit ensuite une
communication au Snat, dans laquelle seraient exposes les longues
ngociations de la France avec la Prusse, et la triste conclusion qui
les avait termines. Il ordonna nanmoins de diffrer cette
communication jusqu' ce que la guerre ft irrvocablement dclare
entre les deux cours. Cependant, comme il fallait motiver son dpart
de Paris, il fit annoncer que dans un moment o les puissances du
Nord prenaient une attitude menaante, il croyait ncessaire de se
mettre  la tte de son arme, afin d'tre en mesure de parer  tous
les vnements. Il tint un dernier conseil pour expliquer aux
dignitaires de l'Empire leurs devoirs et leur rle, dans les divers
cas qui pouvaient se prsenter. L'archichancelier Cambacrs, l'homme
auquel il rservait toute sa confiance, mme quand il laissait  Paris
ses deux frres Louis et Joseph, devait la possder bien davantage,
quand il n'y laissait pas un seul des princes de sa famille. Napolon
lui confia les pouvoirs les plus tendus, sous les titres divers de
prsident du Snat, de prsident du Conseil d'tat, de prsident du
Conseil de l'Empire. Junot, l'un des hommes les plus dvous 
l'Empereur, avait le commandement des troupes cantonnes dans la
capitale. Il ne restait  Paris que les femmes de la famille
impriale. Encore Josphine, effraye de voir Napolon expos  de
nouveaux dangers, avait-elle demand et obtenu la permission de le
suivre jusque sur les bords du Rhin. Elle esprait, en s'tablissant 
Mayence, tre plus tt et plus frquemment informe de ce qui lui
arriverait. Outre le gouvernement de l'Empire, l'archichancelier
devait avoir celui de la famille impriale. Il lui tait prescrit de
conseiller et de contenir les personnes de cette famille, qui
manqueraient en quelque chose, ou aux convenances, ou aux rgles
traces par l'Empereur lui-mme.

[En marge: Octob. 1806.]

[En marge: Dpart de Napolon.]

[En marge: Napolon  Mayence.]

Napolon partit dans la nuit du 24 au 25 septembre, accompagn de
l'Impratrice et de M. de Talleyrand, s'arrta quelques heures  Metz,
pour voir la place, et se dirigea ensuite sur Mayence, o il arriva
le 28. Il apprit dans cette ville qu'un courrier de Berlin, qui devait
lui remettre les dernires explications de la cour de Prusse, avait
crois sa marche avec la sienne, et continuait de courir vers Paris.
Il ne pouvait donc obtenir, qu'en s'avanant en Allemagne, les
claircissements dfinitifs qu'il attendait. Il vit  Mayence le
marchal Kellermann, prpos  l'organisation des dpts, le marchal
Mortier, charg de commander le huitime corps, et leur expliqua de
nouveau comment ils avaient  se conduire en cas d'vnement. Il fit
complter les approvisionnements de Mayence; il apporta quelques
modifications  l'armement de la place; il pressa le dpart des jeunes
soldats tirs des dpts, le transport des vivres et des munitions
destins  passer du Rhin dans le Mein, puis  remonter par le Mein
jusqu' Wurzbourg. Une troupe d'officiers d'ordonnance, courant dans
toutes les directions, se prsentant  chaque instant pour lui rendre
compte des missions qu'ils avaient remplies, et habitus  ne rien
affirmer qu'ils ne l'eussent vu de leurs yeux, allaient et venaient
sans cesse, pour lui faire connatre l'tat vrai des choses, et le
point auquel tait parvenue l'excution de ses ordres.  Mayence,
Napolon renvoya sa maison civile, pour ne garder auprs de lui que sa
maison militaire. Il ne put se dfendre d'un moment d'motion en
voyant couler les larmes de l'Impratrice. Quoique plein de confiance,
il finissait par cder lui-mme  l'inquitude gnrale, que faisait
natre autour de lui la perspective d'une longue guerre au nord, dans
des rgions lointaines, contre des nations nouvelles. Il se spara
donc avec quelque peine de Josphine et de M. de Talleyrand, et
s'avana au del du Rhin, bientt distrait par ses vastes penses, par
le spectacle d'immenses prparatifs, d'un genre d'motion qu'il
cartait volontiers de son coeur, plus volontiers encore de son visage
imprieux et calme.

[En marge: Napolon  Wurzbourg.]

[En marge: Communications de Napolon avec le duc de Wurzbourg, et
ide d'une alliance avec l'Autriche.]

[En marge: Ouvertures  l'Autriche par l'intermdiaire de M. de La
Rochefoucauld.]

Une grande affluence de gnraux et de princes allemands l'attendaient
 Wurzbourg, pour lui offrir leurs hommages. Le nouveau duc de
Wurzbourg, propritaire et souverain du lieu, avait prcd tous les
autres. Ce prince, qu'il avait connu en Italie, rappelait  Napolon
les premiers jours de sa gloire, ainsi que les relations les plus
amicales, car c'tait le seul des souverains italiens qu'il n'et pas
trouv occup  nuire  l'arme franaise. Aussi n'avait-il t amen
qu'avec peine  lui faire subir sa part des vicissitudes gnrales.
Napolon fut reu dans le palais des anciens vques de Wurzbourg,
palais magnifique, peu infrieur  celui de Versailles, pompeux
monument des richesses de l'glise germanique, autrefois si puissante
et si grandement dote, maintenant si pauvre et si dchue. Il eut avec
l'archiduc Ferdinand un long entretien sur la situation gnrale des
choses, et particulirement sur les dispositions de la cour
d'Autriche, dont ce prince tait le plus proche parent, puisqu'il
tait frre de l'empereur Franois, et dont il avait une parfaite
connaissance. Le duc de Wurzbourg, ami de la paix, ayant les lumires
des princes autrichiens levs en Toscane, dsirait dans l'intrt de
son repos un rapprochement entre l'Autriche et la France. Il prit
occasion des derniers vnements pour parler  Napolon de la grave
question des alliances, pour dcrier auprs de lui celle de la Prusse,
et vanter celle de l'Autriche. Il essaya de lui suggrer quelques-unes
des ides qui avaient prvalu dans le dernier sicle, lorsque les deux
cabinets de Versailles et de Vienne, unis contre celui de Berlin,
taient lis  la fois par une guerre commune et par des mariages. Il
lui rappela que cette alliance avait t l'poque brillante de la
marine franaise, et s'effora de lui dmontrer que la France,
puissante sur le continent plus qu'elle n'avait besoin de l'tre,
manquait actuellement de la force maritime ncessaire pour rtablir et
protger son commerce, dtruit depuis quinze annes. Ce langage
n'avait rien de nouveau pour Napolon, car M. de Talleyrand le faisait
tous les jours retentir  ses oreilles. Le duc de Wurzbourg parut
croire que la cour de Vienne saisirait volontiers cette occasion de se
rapprocher de la France, et de se crer en elle un appui, au lieu d'un
ennemi sans cesse menaant. Napolon, dispos par les circonstances
prsentes  accueillir de pareilles ides, en fut tellement touch
qu'il crivit lui-mme  son ambassadeur, M. de La Rochefoucauld, et
lui ordonna de faire  Vienne des ouvertures amicales, ouvertures
assez rserves pour que sa dignit n'en souffrt pas, assez
significatives pour que l'Autriche st qu'il dpendait d'elle de
former avec la France des liaisons intimes[1].

[Note 1: Nous citons la lettre suivante, crite par Napolon  M. de
La Rochefoucauld, comme preuve des dispositions que nous lui prtons
en ce moment. Il ne faut attribuer les expressions violentes dont il
se sert en parlant de la Prusse, qu' l'irritation que lui inspirait
la conduite inattendue de cette cour  son gard. Ce n'est pas dans
ces termes qu'il s'exprimait ordinairement, surtout envers le roi de
Prusse, pour lequel il n'avait cess d'prouver et de professer une
estime vritable.

_ M. de La Rochefoucauld, mon ambassadeur prs S. M. l'empereur
d'Autriche._

                                        Wurzbourg, le 3 octobre 1806.

Je suis depuis hier  Wurzbourg, ce qui m'a mis  mme de
m'entretenir long-temps avec S. A. R. Je lui ai fait connatre ma
ferme rsolution de rompre tous les liens d'alliance qui m'attachaient
 la Prusse, quel que soit le rsultat des affaires actuelles. D'aprs
mes dernires nouvelles de Berlin, il est possible que la guerre n'ait
pas lieu; mais je suis rsolu  n'tre point l'alli d'une puissance
si versatile et si mprisable. Je serai en paix avec elle sans doute,
parce que je n'ai point le droit de verser le sang de mes peuples sous
de vains prtextes. Cependant le besoin de tourner mes efforts du ct
de ma marine me rend ncessaire une alliance sur le continent. Les
circonstances m'avaient conduit  l'alliance de la Prusse; mais cette
puissance est aujourd'hui ce qu'elle a t en 1740, et dans tous les
temps, sans consquence et sans honneur. J'ai estim l'empereur
d'Autriche, mme au milieu de ses revers, et des vnements qui nous
ont diviss; je le crois constant et attach  sa parole. Vous devez
vous en expliquer dans ce sens, sans cependant y mettre un
empressement trop dplac. Ma position et mes forces sont telles, que
j'ai  ne redouter personne: mais enfin tous ces efforts chargent mes
peuples. Des trois puissances de la Russie, de la Prusse et de
l'Autriche, il m'en faut une pour allie. Dans aucun cas on ne peut se
fier  la Prusse: il ne reste que la Russie et l'Autriche. La marine a
fleuri autrefois en France, par le bien que nous a fait l'alliance de
l'Autriche. Cette puissance, d'ailleurs, a besoin de rester
tranquille, sentiment que je partage aussi de coeur. Une alliance
fonde sur l'indpendance de l'empire ottoman, sur la garantie de nos
tats, et sur des rapprochements qui consolideraient le repos de
l'Europe, et me mettraient  mme de jeter mes efforts du ct de ma
marine, me conviendrait. La maison d'Autriche m'ayant fait faire
souvent des insinuations, le moment actuel, si elle sait en profiter,
est le plus favorable de tous. Je ne vous en dis pas davantage. J'ai
fait connatre plus en dtail mes sentiments au prince de Bnvent,
qui ne manquera pas de vous en instruire. Du reste, votre mission est
remplie, le jour o vous aurez fait connatre, le plus lgrement
possible, que je ne suis pas loign d'adhrer  un systme qui
serrerait mes liens avec l'Autriche. Ne manquez pas d'avoir l'oeil sur
la Moldavie et la Valachie, afin de me prvenir des mouvements des
Russes contre l'empire ottoman. Sur ce, etc.

                                                          NAPOLON.]

Quelque puissant et confiant qu'il ft, Napolon commenait  croire
que, sans une grande alliance continentale, il serait toujours expos
au renouvellement des coalitions, dtourn de sa lutte avec
l'Angleterre, et oblig de dpenser sur terre des ressources qu'il lui
aurait fallu dpenser exclusivement sur mer. L'alliance de la Prusse,
qu'il avait cultive, malheureusement avec trop peu de soin, venant de
lui chapper, il tait naturellement conduit  l'ide d'une alliance
avec l'Autriche. Mais cette ide, fort rcente chez lui, tait une
illusion d'un instant, peu digne de la ferme clairvoyance de son
esprit. Sans doute, s'il et voulu tout  coup payer d'un sacrifice
cette alliance nouvelle, et rendre  l'Autriche quelques-unes des
dpouilles qu'il lui avait arraches, l'accord eut t possible, et
sincre, Dieu le sait! Mais comment demander  l'Autriche, prive en
dix ans des Pays-Bas, de la Lombardie, des duchs de Modne et de
Toscane, de la Souabe, du Tyrol, de la couronne germanique, comment
lui demander de s'allier au conqurant, qui lui avait enlev tant de
territoires et de puissance! On pouvait bien esprer sa neutralit,
aprs la parole donne au bivouac d'Urschitz, et sous l'influence des
souvenirs de Rivoli, de Marengo, d'Austerlitz, mais l'amener  une
alliance tait une chimre de M. de Talleyrand et du duc de Wurzbourg,
l'un cdant  des gots personnels, l'autre domin par les intrts
de sa nouvelle position. Cette tendance  rechercher une alliance
impossible, prouvait bien quelle faute on avait commise en traitant
lgrement l'alliance de la Prusse, qui tait  la fois possible,
facile, et fonde sur de grands intrts communs. Au surplus ce
rapprochement avec l'Autriche tait un essai, que Napolon tentait en
passant, pour ne pas ngliger une ide utile, mais dont il ne
regardait pas le succs comme indispensable, dans le haut degr de
puissance auquel il tait parvenu. Il esprait, en effet, malgr tout
ce qu'on disait des Prussiens, les battre si compltement et si vite,
qu'il aurait bientt l'Europe  ses pieds, et pour alli l'puisement
de ses ennemis,  dfaut de leur bonne volont.

[En marge: Visite du roi de Wurtemberg  Wurzbourg.]

[En marge: Il est convenu que les auxiliaires allemands serviront sous
les ordres du prince Jrme.]

On vit encore arriver  Wurzbourg un membre important de la
Confdration du Rhin, c'tait le roi de Wurtemberg, autrefois simple
lecteur, actuellement roi de la main de Napolon, prince connu par
l'emportement de son caractre, et par la pntration de son esprit.
Napolon avait  rgler avec lui les dtails du mariage dj convenu,
entre le prince Jrme Bonaparte et la princesse Catherine de
Wurtemberg. Aprs s'tre occup de cette affaire de famille, Napolon
s'entendit avec le roi de Wurtemberg sur le concours des confdrs du
Rhin, qui, tous ensemble, devaient fournir environ 40 mille hommes,
indpendamment des 15 mille Bavarois concentrs autour de Braunau. Les
Allemands auxiliaires s'taient mal trouvs de servir sous le marchal
Bernadotte, pendant la campagne d'Autriche. Les Bavarois surtout
demandaient comme grce spciale de ne plus obir  ce marchal. Il
fut dcid que l'on runirait tous les Allemands auxiliaires en un
seul corps, et qu'on les placerait  la suite de la grande arme, sous
les ordres du prince Jrme, qui avait quitt le service de mer pour
le service de terre. Ce prince tant destin  pouser une princesse
allemande, et probablement  recevoir sa dot en Allemagne, il tait
sage de le familiariser avec les Allemands, et de familiariser les
Allemands avec lui.

L'entretien de l'empereur des Franais et du monarque allemand roula
ensuite sur la cour de Prusse. Le roi de Wurtemberg pouvait donner 
Napolon d'utiles renseignements, car il avait les mains pleines de
lettres crites de Berlin, lesquelles peignaient avec vivacit
l'exaltation qui s'tait empare de toutes les ttes, mme de celles
qu'on devait supposer les plus saines. Le duc de Brunswick, que son
ge, sa raison claire, auraient d prserver de l'entranement
gnral, y avait cd lui-mme, et il avait crit au roi de
Wurtemberg, pour le menacer de planter bientt les aigles prussiennes
 Stuttgard, si ce prince n'abandonnait pas la Confdration du Rhin.
Le roi de Wurtemberg, peu intimid par de semblables menaces, montra
toutes ces lettres  Napolon, qui en fit son profit, et conut contre
la cour de Prusse un redoublement d'irritation. Napolon s'informa
beaucoup de l'arme prussienne et de son mrite rel. Le roi de
Wurtemberg lui vanta outre mesure la cavalerie prussienne, et la lui
prsenta comme si redoutable, que Napolon, frapp de ce qu'il venait
d'entendre, en parla lui-mme  tous ses officiers, prit soin de les
prparer  cette rencontre, leur rappela la manire de manoeuvrer en
gypte, et leur dit, avec la vivacit d'expression qui lui tait
propre, qu'il fallait marcher sur Berlin _en un carr de deux cent
mille hommes_.--

[En marge: Le territoire saxon ayant t envahi par les Prussiens,
Napolon considre la guerre comme dclar.]

Quoique Napolon n'et reu de la cour de Prusse aucune dclaration
dfinitive, il se dcida, sur le seul fait de l'invasion de la Saxe
par l'arme prussienne,  considrer la guerre comme dclare. L'anne
prcdente, il avait qualifi d'hostilit l'invasion de la Bavire par
l'Autriche; cette anne il qualifia galement d'hostilit l'invasion
de la Saxe par la Prusse. Cette manire de poser la question tait
habile, car il ne paraissait intervenir en Allemagne que pour protger
les princes allemands du second ordre, contre ceux du premier.  ces
conditions du reste la guerre tait compltement dclare dans le
moment, car les Prussiens avaient pass l'Elbe, sur le pont de Dresde,
et dj mme ils bordaient l'extrme frontire de la Saxe, comme les
Franais la bordaient de leur ct, en occupant le territoire
franconien.

[En marge: Plan de campagne.]

On ne comprendrait pas le plan de campagne de Napolon contre la
Prusse, l'un des plus beaux, des plus grands qu'il ait jamais conus
et excuts, si on ne jetait un regard sur la configuration gnrale
de l'Allemagne.

[En marge: Configuration gnrale de l'Allemagne.]

[En marge: Sol de l'Autriche.]

[En marge: Sol de la Prusse.]

[En marge: La plaine du Nord.]

L'Autriche et la Prusse se partagent le sol de l'Allemagne, comme
elles s'en partagent la richesse, la domination, la politique,
laissant entre elles un certain nombre de petits tats, que leur
situation gographique, les lois de l'Empire, et l'influence
franaise, ont maintenus jusqu'ici dans leur indpendance. L'Autriche
est  l'orient de l'Allemagne, la Prusse au nord. (Voir la carte n
28.) L'Autriche occupe et remplit presque en entier cette belle valle
du Danube, longue, sinueuse, d'abord resserre entre les Alpes et les
montagnes de la Bohme, puis s'ouvrant au-dessous de Vienne, et,
devenue large de cent lieues entre les Carpathes et les montagnes
d'Illyrie, embrassant dans ces vastes berges le superbe royaume de
Hongrie. C'est au fond de cette valle qu'il faut aller chercher
l'Autriche, en passant le haut Rhin entre Strasbourg et Ble, en
traversant ensuite les dfils de la Souabe, et en descendant par une
marche prilleuse le cours du Danube, jusqu'au bassin au milieu duquel
Vienne s'lve et domine. La Prusse, au contraire, est tablie dans
les vastes plaines du nord, dont elle occupe l'entre. C'est pourquoi
on l'appelait jadis _Marche du Brandebourg_. Pour parvenir chez elle,
il faut non pas remonter le haut Rhin jusqu' Ble, mais le passer
vers la moiti de son cours,  Mayence, ou le descendre jusqu' Wesel,
et franchir ainsi, ou tourner, le centre montagneux de l'Allemagne. 
peine est-on arriv au del des montagnes peu leves de la Franconie,
de la Thuringe et de la Hesse, qu'on dbouche dans une plaine immense,
que parcourent successivement le Wser, l'Elbe, l'Oder, la Vistule, le
Nimen, qui se termine, au nord,  l'Ocan septentrional, et,  l'est,
au pied des monts Ourals. C'est cette plaine qu'on appelle Westphalie,
Hanovre, Prusse, le long de la mer du Nord, Pologne  l'intrieur du
continent, Russie jusqu' l'Oural. Sur le penchant des montagnes de
l'Allemagne, par lesquelles on y arrive, c'est--dire en Saxe, en
Thuringe, en Hesse, elle est couverte d'une solide terre vgtale, et
sur le bord des fleuves d'une riche terre d'alluvion. Mais dans les
intervalles qui sparent ces fleuves, et surtout le long de la mer,
elle est constamment sablonneuse; les eaux, sans coulement, y forment
une quantit innombrable de lacs et de marcages. Pour unique accident
de terrain elle prsente des dunes de sable, pour unique vgtation
des sapins, des bouleaux et quelques chnes. Elle est grave et triste
comme la mer dont elle rappelle souvent l'image, comme la vgtation
lance et sombre dont elle se couvre, comme le ciel du Nord. Elle est
trs-fertile sur le bord des fleuves, mais dans l'intrieur une
culture maigre se dveloppe  et l au milieu des claircies des
forts de sapins; et si quelquefois elle prsente le spectacle de
l'abondance, c'est lorsque de nombreux bestiaux ont engraiss le sol.
Mais telle est la puissance de l'conomie, de la persvrance, du
courage, que, dans ces sables, s'est form un tat de premier ordre,
sinon riche, du moins ais, la Prusse, oeuvre hardie et patiente d'un
grand homme, Frdric II, et d'une suite de princes, qui, avant ou
aprs Frdric II, sans avoir son gnie, ont t anims du mme
esprit. Et telle est aussi la puissance de la civilisation, que du
sein de ces marcages, entours de monticules sablonneux, ombrags de
sapins et de bouleaux, le grand Frdric a fait sortir la royale
maison de Potsdam, le Versailles du Nord, o le gnie des arts a su
empreindre de grce et d'lgance la tristesse de ces sombres et
froides rgions.

[En marge: L'Elbe.]

L'Elbe, le premier grand fleuve qu'on rencontre dans cette plaine,
lorsqu'on descend des montagnes du centre de l'Allemagne, est le sige
principal de la puissance prussienne, le boulevard qui la couvre, le
vhicule qui transporte ses produits. Dans son cours suprieur il
arrose les campagnes de la Saxe, traverse Dresde, et baigne le pied de
la forteresse autrefois saxonne de Torgau. Ensuite il passe au milieu
de la Prusse, entoure Magdebourg, sa principale forteresse, protge
Berlin, sa capitale, laquelle est place au del,  gale distance de
l'Elbe et de l'Oder, entre des lacs, des dunes et des canaux. Enfin,
avant de se jeter dans la mer du Nord, il forme le port de la riche
cit de Hambourg, qui introduit en Allemagne, par les eaux de ce
fleuve, les productions de l'univers. On comprend  ce simple trac de
l'Elbe, l'ambition de la Prusse d'en possder le cours tout entier, et
d'absorber d'un ct la Saxe, de l'autre les villes ansatiques et le
Hanovre, ambition qui sommeille aujourd'hui, car toutes les ambitions
europennes, assouvies aux dpens de la France en 1815, paraissent
sommeiller pour un temps. Mais  l'poque dont nous retraons
l'histoire, l'branlement des tats avait mis tous les dsirs en feu
et en vidence. La Prusse nous avait demand les villes ansatiques:
quant  la Saxe, elle n'en avait jamais os rclamer que la
dpendance, sous le titre de Confdration du Nord; et il est naturel
que Napolon prouvt,  l'occasion de la Saxe, toutes les jalousies
qu'il prouvait  l'occasion de la Bavire, lorsqu'il commettait la
faute d'tre jaloux de la Prusse.

[En marge: Point dcisif de la guerre quand on opre en Autriche ou en
Prusse.]

L'Elbe est donc le fleuve qu'il faut atteindre et franchir, quand on
veut faire la guerre  la Prusse, comme le Danube est celui dont il
faut descendre le cours, quand on veut faire la guerre  l'Autriche.
Ds qu'on a russi  forcer l'Elbe, les dfenses de la Prusse tombent,
car on lui enlve la Saxe, on annule Magdebourg, et Berlin n'a plus de
protection. Les voies mmes du commerce sont occupes par
l'assaillant, ce qui devient grave, si la guerre se prolonge. Ainsi
tandis qu'on est oblig  l'gard du Danube, aprs tre arriv vers
ses sources, d'en descendre le cours jusqu' Vienne,  l'gard de
l'Elbe, il suffit de l'avoir franchi, pour avoir atteint le but
principal; et, si on a conu les vastes desseins de Napolon, il
devient alors ncessaire de courir  l'Oder, pour s'interposer entre
la Prusse et la Russie, pour intercepter les secours de l'une 
l'autre. Il faut mme s'avancer jusqu' la Vistule, battre la Russie
en Pologne, o tant de ressentiments couvent contre elle, et suivre
l'exemple d'Annibal, qui vint tablir la guerre au centre des
provinces italiennes, frmissantes sous le joug mal affermi de
l'antique Rome. Tels sont les chelons de cette marche immense vers le
Nord, qu'un seul homme a tente jusqu'ici, Napolon! Cette marche
sera-t-elle tente encore une fois? L'univers l'ignore. Si c'est
l'intention de la Providence, que ce soit au moins une tentative
srieuse, au profit de la libert et de l'indpendance de l'Occident!

Mais pour atteindre cette plaine septentrionale,  l'entre de
laquelle la Prusse est situe, il faut traverser la contre
montagneuse qui forme le centre de l'Allemagne, ou bien la tourner en
allant gagner la plage unie, qui, sous le nom de Westphalie, s'tend
entre les montagnes et la mer du Nord.

Cette contre, qui ferme l'entre de la Prusse (voir la carte n 28),
se compose d'un groupe de hauteurs boises, long et large, qui d'un
ct se lie  la Bohme, de l'autre s'lve au nord, jusqu'aux plaines
de la Westphalie, au milieu desquelles il se termine, aprs s'tre un
moment redress pour former les sommets du Hartz, si riches en mtaux.
Ce groupe montagneux qui spare les eaux du Rhin de celles de l'Elbe,
couvert dans sa partie suprieure de forts, jette dans le Rhin, le
Mein, la Lahn, la Sieg, la Ruhr, la Lippe, jette dans l'Elbe,
l'Elster, la Saale, l'Unstrut, et enfin, directement dans la mer du
Nord, l'Ems et le Wser.

[En marge: Trois routes pour pntrer en Prusse.]

Diverses routes se prsentent pour le traverser. Premirement, on
peut, en partant de Mayence, se diriger  droite, remonter la valle
sinueuse du Mein, jusqu'au-dessus de Wurzbourg, et mme jusqu' ses
sources. L, aux environs de Cobourg, on rencontre les sommets boiss,
qui, sous le nom de fort de Thuringe, sparent la Franconie de la
Saxe, et desquels s'chappent le Mein d'un ct, la Saale de l'autre.
On les traverse par trois dfils, ceux de Bayreuth  Hof, de Kronach
 Schleitz, de Cobourg  Saalfeld, puis on descend en Saxe par la
valle de la Saale. (Voir les cartes n{os} 28 et 34.) Telle est la
premire route.  gauche de ces sommets boiss qui forment la fort de
Thuringe, se trouve la seconde. Pour la suivre, on remonte le Mein, de
Mayence jusqu' Hanau; l on le quitte pour se jeter dans la valle
de la Werra, ou pays de Fulde, on laisse  droite la fort de
Thuringe, on descend par Eisenach, Gotha, Weimar, dans les plaines de
la Thuringe et de la Saxe, et on arrive sur les bords de l'Elbe. Cette
dernire voie a toujours t la grande route de l'Allemagne, celle de
Francfort  Leipzig.

La troisime route enfin consiste  tourner le centre montagneux de
l'Allemagne, et  s'lever au nord, jusqu' ce qu'on ait atteint la
plaine de la Westphalie, ce qu'on fait en suivant le cours du Rhin
jusqu' Wesel, en le passant  Wesel, en cheminant ensuite  travers
la Westphalie et le Hanovre, les montagnes  droite, la mer  gauche.
On trouve ainsi sur ses pas l'Ems, le Wser, et enfin l'Elbe, devenu 
cette extrmit de son cours l'un des fleuves les plus considrables
de l'Europe.

De ces diverses manires de pntrer dans la plaine du Nord, Napolon
avait choisi la premire, celle qui conduit des sources du Mein aux
sources de la Saale, en traversant les dfils de la Franconie.

[En marge: Route prfre par Napolon.]

Les motifs de son choix taient profonds. D'abord il avait ses troupes
dans la haute Franconie, et s'il les et transportes vers le nord,
pour gagner la Westphalie, il se serait expos  faire le double ou le
triple du chemin, et  dmasquer son mouvement par la longueur seule
du trajet. Indpendamment de la longueur et de la signification de ce
trajet, il aurait rencontr l'Ems, le Wser, l'Elbe, et et t oblig
de franchir ces fleuves, dans la partie infrieure de leur cours,
lorsqu'ils sont devenus de redoutables obstacles. Ces raisons ne
laissaient de choix qu'entre deux partis: ou il fallait prendre la
grande route centrale de l'Allemagne, qui se dirige par Francfort,
Hanau, Fulde, Gotha, Weimar sur Leipzig, et passe  gauche de la fort
de Thuringe; ou bien il fallait remonter le Mein jusqu' sa source, et
se jeter de la valle du Mein dans la valle de la Saale, ce qui
consistait  passer  la droite de la fort de Thuringe. (Voir les
cartes n{os} 28 et 34.) Cependant, entre ces deux routes, la seconde
tait de beaucoup prfrable, par une raison qui tenait au plan
gnral de Napolon, et  son systme de guerre. Plus il passait 
droite, plus il avait chance de tourner les Prussiens par leur gauche,
de les gagner de vitesse sur l'Elbe, de les sparer de la Saxe, de
leur en ter les ressources et les soldats, de franchir l'Elbe dans la
partie de son cours la plus facile  traverser, de se rendre matre de
Berlin, et enfin aprs avoir devanc les Prussiens sur l'Elbe, de les
prvenir sur l'Oder, par o les Russes pouvaient arriver  leur
secours. Si Napolon atteignait ce but, il faisait quelque chose de
pareil  ce qu'il avait accompli l'anne prcdente, en tournant le
gnral autrichien Mack, en l'isolant des secours russes, et en
coupant en deux les forces de la coalition, de manire  battre une
portion aprs l'autre. tre le premier sur l'Elbe et sur l'Oder, tait
donc le grand problme  rsoudre dans cette guerre. Pour cela, les
dfils qui conduisent de la Franconie dans la Saxe, en passant 
droite de la fort de Thuringe, taient la vraie route que Napolon
devait prfrer, sans compter que ses troupes y taient toutes
transportes, et qu'il n'avait qu' partir du point o elles se
trouvaient pour entrer en action.

Mais ce  quoi il devait surtout s'appliquer pour russir, c'tait 
mettre les Prussiens en doute sur son vritable projet, c'tait  leur
persuader qu'il prendrait la route de Fulde, d'Eisenach et de Weimar,
c'est--dire la route centrale de l'Allemagne, celle qui passe  la
gauche de la fort de Thuringe. (Voir la carte n 34.) Dans ce but, il
avait plac une partie de son aile gauche, compose des cinquime et
septime corps, aux ordres des marchaux Lannes et Augereau, vers
Koenigshofen et Hildburghausen, sur la Werra, donnant  croire qu'il
allait se transporter dans la haute Hesse. Et en effet, il y avait l
de quoi les mettre en erreur. Napolon ne s'en tait pas tenu  cette
dmonstration; il avait voulu accrotre leurs incertitudes, en
ordonnant d'autres dmonstrations vers la Westphalie. La marche du roi
de Hollande, prcde de faux bruits, avait eu cet objet. Cependant
elle n'avait pu tromper les Prussiens, jusqu' leur persuader que
Napolon attaquerait par la Westphalie. Outre la prsence de l'arme
franaise dans la Franconie, une circonstance accessoire avait suffi
pour les clairer. La division Dupont, toujours employe sparment
depuis les combats de Haslach et d'Albeck, avait t envoye sur le
bas Rhin, afin d'occuper le grand-duch de Berg. La guerre approchant,
elle avait t ramene sur Mayence et Francfort. Ce mouvement de
gauche  droite enlevait toute vraisemblance  une opration
offensive du ct de la Westphalie, et conduisait  croire que
l'attaque se ferait ou par le pays de Fulde, ou par la Franconie, soit
 gauche, soit  droite de la fort de Thuringe. Mais lequel de ces
deux passages serait prfr par Napolon, l tait le doute, que ce
profond calculateur entretenait avec un soin infini dans l'esprit des
gnraux prussiens.

[En marge: tat de l'arme prussienne.]

[En marge: Arme du duc de Brunswick.]

Rien ne peut donner une ide de l'agitation qui rgnait parmi ces
malheureux gnraux. Ils taient tous runis  Erfurt, sur le revers
de la fort de Thuringe, avec les ministres, le roi, la reine et la
cour, dlibrant dans une espce de confusion difficile  peindre. Les
forces prussiennes, rassembles d'abord dans chaque circonscription
militaire, avaient t ensuite concentres en deux masses, l'une aux
environs de Magdebourg, sous le duc de Brunswick, l'autre aux environs
de Dresde, sous le prince de Hohenlohe. (Voir la carte n 34.) L'arme
principale, porte de Magdebourg  Naumbourg, sur la Saale, puis 
Weimar et Erfurt, tait dans ce moment autour de cette dernire ville,
range derrire la fort de Thuringe, son front couvert par la
longueur de la fort, et sa gauche par les rives escarpes de la
Saale. Le duc de Weimar, avec un fort dtachement de troupes lgres,
occupait l'intrieur de la fort, et poussait des reconnaissances au
del. Le gnral Ruchel formait la droite de cette arme avec les
troupes de Westphalie.

[En marge: Arme du prince de Hohenlohe.]

On pouvait valuer  93 mille hommes cette arme principale, en y
comprenant le corps du gnral Ruchel. La seconde arme, organise en
Silsie, avait t dirige sur la Saxe, pour entraner, moiti
persuasion, moiti crainte, le malheureux lecteur, qui n'avait ni
intrt ni got  la guerre. Cdant enfin aprs beaucoup
d'hsitations, il venait de promettre 20 mille Saxons, d'assez bonnes
troupes, et de livrer le pont de Dresde aux Prussiens,  condition
qu'on couvrirait la Saxe, en y plaant l'une des deux armes
agissantes. Les 20 mille Saxons n'taient pas prts, et faisaient
attendre le prince de Hohenlohe, qui remontait lentement la Saale,
pour prendre position vis--vis des dfils qui conduisent de la
Franconie en Saxe, en face du rassemblement des troupes franaises. Le
contingent prussien du pays de Bayreuth, sous le commandement du
gnral Tauenzien, s'tait retir sur Schleitz,  notre approche, et
formait ainsi l'avant-garde du prince de Hohenlohe. Celui-ci, avec les
20 mille Saxons qu'il attendait, et les trente et quelques mille
Prussiens de la Silsie, devait avoir sous la main un corps de plus de
cinquante mille hommes.

[En marge: valuation des forces prussiennes.]

Telles taient les deux armes prussiennes. Pour toute rserve, il y
avait  Magdebourg un corps d'environ 15 mille hommes, plac sous les
ordres d'un prince de Wurtemberg, brouill avec sa famille. Il faut
ajouter  cette numration les garnisons des places de l'Oder et de
la Vistule, qui montaient  environ 25 mille hommes. Ainsi les
Prussiens, compris 20 mille Saxons, n'avaient pas plus de 180 ou 185
mille soldats  leur disposition, et n'en comptaient pas en propre
plus de 160 ou 165 mille[2].

[Note 2: Voici le tableau des forces prussiennes le plus exact  notre
avis:

  Avant-garde sous le duc de Weimar               10,000 hommes.
  Corps principal sous le duc de Brunswick        66,000
  Troupes de Westphalie, formant sous le gnral
  Ruchel la droite du duc de Brunswick            17,000
                                                 --------------
            Total de l'arme principale           93,000 hommes.

  Corps du prince de Hohenlohe (Saxons compris)   50,000 hommes.
  Rserve sous le prince de Wurtemberg            15,000
  Garnisons de l'Oder et de la Vistule            25,000
                                                 --------------
            Total des forces prussiennes         183,000 hommes.

On peut nanmoins les valuer  185,000, car le corps du prince de
Hohenlohe tait en gnral estim  plus de 50 mille hommes.]

[En marge: tat moral de l'arme prussienne.]

On allait donc opposer 180 mille Allemands  190 mille Franais, que
cent mille autres devaient suivre bientt, et qui taient tellement
aguerris, qu'ils pouvaient tre prsents dans la proportion d'un
contre deux, quelquefois mme d'un contre trois, aux meilleures
troupes europennes. Nous ne parlons pas du poids que jetaient dans la
balance le gnie et la prsence de Napolon. La folie d'une telle
lutte tait par consquent bien grande de la part des Prussiens, sans
compter la faute politique d'une guerre entre la Prusse et la France,
faute, il est vrai, gale des deux cts. Du reste, les Prussiens
taient braves, comme le furent toujours les Allemands; mais, depuis
la fin de la guerre de Sept-Ans, c'est--dire, depuis 1763, ils
n'avaient figur dans aucune guerre srieuse, car leur intervention en
1792, dans la lutte de l'Europe contre la Rvolution franaise,
n'avait t ni bien longue, ni bien opinitre. Aussi n'avaient-ils
particip  aucun des changements apports depuis quinze ans 
l'organisation des troupes europennes; ils faisaient consister l'art
de la guerre dans une rgularit de mouvements, qui sert beaucoup plus
sur les champs de manoeuvre que sur les champs de bataille; ils
taient suivis d'une quantit de bagages suffisante  elle seule pour
perdre une arme, par les obstacles qu'elle apporte  sa marche. Au
surplus l'orgueil, qui est une grande force morale, tait extrme chez
les Prussiens, surtout parmi les officiers, et il tait accompagn
chez eux d'un sentiment plus noble encore, d'un patriotisme irrflchi
mais ardent.

[En marge: Le duc de Brunswick.]

[En marge: Le prince de Hohenlohe.]

[En marge: Le gnral Ruchel, le prince Louis.]

[En marge: Le marchal Kalkreuth.]

[En marge: Prsence de la reine de Prusse au quartier gnral.]

Leur arme ne pchait pas moins par la confusion des conseils que par
la qualit des troupes. Le roi avait confi la direction de cette
guerre au duc de Brunswick, par dfrence pour la vieille renomme de
ce neveu, de cet lve du grand Frdric. Il y a des rputations
tablies qui sont quelquefois destines  perdre les empires: on ne
pourrait pas en effet leur refuser le commandement, et quand on le
leur a dfr, le public qui aperoit l'insuffisance sous la gloire,
blme un choix qu'il a impos, et le rend plus fcheux en infirmant
par la critique l'autorit morale du commandement, sans laquelle
l'autorit matrielle n'est rien. C'est ce qui arrivait pour le duc de
Brunswick. On dplorait gnralement ce choix parmi les Prussiens, et
on s'en exprimait avec une hardiesse dont il et t impossible de
trouver ailleurs un exemple, car il semblait que chez cette nation la
libert d'esprit et de langage dt prendre naissance dans le sein de
l'arme. Le duc de Brunswick, dou de lumires tendues, avantage que
ne possdent pas toujours les hommes dont la renomme a exagr le
mrite, se jugeait impropre aux guerres si actives et si terribles du
temps. Il avait accept le commandement par une faiblesse de
vieillard, pour n'avoir pas le chagrin de le laisser  des rivaux, et
il se sentait accabl sous ce fardeau. Jugeant aussi bien les autres
qu'il se jugeait lui-mme, il apprciait, comme elle le mritait, la
folie de la cour et celle de la jeune noblesse militaire, et il n'en
tait pas moins effray que de sa propre insuffisance.  ct du duc
de Brunswick se trouvait un autre dbris du rgne de Frdric, c'tait
le vieux marchal de Mollendorf, lui aussi charg d'annes, mais
modeste, dvou, n'exerant aucune autorit, et uniquement appel 
donner des avis, car le roi, incertain en toutes choses, n'osant pas
prendre le commandement, et ne pouvant se rsoudre  le confier
entirement  personne, voulait consulter au sujet de chacune des
rsolutions de son tat-major, et juger chaque ordre avant d'en
permettre l'excution.  la faiblesse des vieillards se joignaient les
prtentions des jeunes gens, convaincus qu' eux seuls appartenaient
le talent et le droit de faire la guerre. Le principal d'entre eux
tait le prince de Hohenlohe, chef de la seconde arme, et l'un des
souverains allemands dpouills de leurs tats par la nouvelle
Confdration du Rhin. Plein de passions et d'orgueil, il devait 
quelques hardiesses heureuses, dans la guerre de 1792, la rputation
d'un gnral habile et entreprenant. Cette rputation, fort peu
mrite, avait suffi pour lui inspirer l'ambition d'tre indpendant
du gnralissime, et d'agir d'aprs ses inspirations personnelles. Il
en avait adress la demande au roi, qui, n'osant ni accder ni
rsister  ses dsirs, avait souffert  ct du commandement en chef,
un commandement secondaire, mal dfini, tendant  l'isolement et 
l'insubordination. Voulant attirer la guerre  lui, le prince de
Hohenlohe s'efforait d'tablir le thtre des oprations principales
sur la haute Saale, o il se trouvait, tandis que le duc de Brunswick
aspirait  le fixer derrire la fort de Thuringe, o il tait venu se
placer. De ce triste conflit devaient natre bientt les plus
fcheuses consquences. Venaient ensuite les dclamateurs, comme le
gnral Ruchel, celui qui s'tait permis d'offenser M. d'Haugwitz, le
prince Louis, qui avait si fort contribu  entraner la cour, dcids
les uns et les autres  ne favoriser que le plan qui aboutirait 
l'offensive immdiate, dans la crainte d'un retour vers les ides
pacifiques, et d'un accommodement entre Frdric-Guillaume et
Napolon. Parmi ces gnraux, et contrastant avec eux, se faisait
remarquer le marchal Kalkreuth, moins g que les uns, moins jeune
que les autres, suprieur  tous par ses talents, propre encore aux
fatigues quoique ayant pris une part glorieuse aux campagnes du grand
Frdric, jouissant de la confiance de l'arme et la mritant, jugeant
la guerre actuelle extravagante, le chef charg de la diriger
incapable, disant de plus son opinion avec une hardiesse qui
contribuait  branler profondment l'autorit du gnralissime. C'est
par lui que l'arme aurait voulu tre commande, bien qu'en prsence
des soldats franais et de Napolon, il n'et peut-tre pas mieux fait
que le duc de Brunswick lui-mme.  ces personnages militaires
taient venus s'ajouter divers personnages civils, M. d'Haugwitz,
premier ministre, M. Lombard, secrtaire du roi, M. de Lucchesini,
ministre de Prusse  Paris, plus une quantit de princes allemands,
entre autres l'lecteur de Hesse, qu'on cherchait vainement 
entraner dans la guerre, et, enfin, compltant ce ple-mle, la reine
avec quelques-unes de ses dames, montant  cheval, et se montrant aux
troupes qui la saluaient de leurs acclamations. Lorsque les gens
senss demandaient ce que faisait l cette personne auguste, qui, par
son rang et son sexe, semblait si dplace dans un quartier gnral,
on rpondait que son nergie tait utile, qu'elle seule soutenait le
roi, l'empchait de faiblir, et on allguait ainsi pour excuser sa
prsence, une raison non moins inconvenante que sa prsence elle-mme.

[En marge: Attitude de MM. d'Haugwitz et Lombard.]

M. d'Haugwitz, M. Lombard, et tous les anciens partisans de l'alliance
franaise, essayaient d'obtenir leur pardon par un dsaveu peu
honorable de leur conduite antrieure. MM. d'Haugwitz et Lombard, qui
avaient assez d'esprit pour juger ce qui se passait sous leurs yeux,
et qui auraient d se retirer quand la politique de paix tait devenue
impossible, pour laisser  M. de Hardenberg les consquences de la
politique de guerre, affectaient au contraire la plus grande chaleur
de sentiments, afin qu'on crt  la sincrit de leur retour. Ils
poussaient la faiblesse jusqu' se calomnier eux-mmes, en insinuant
que leur attachement  l'alliance franaise n'avait t de leur part
qu'une feinte pour tromper Napolon, et pour diffrer une rupture
qu'ils prvoyaient, mais dont le roi, toujours ami de la paix, leur
avait imprieusement command de reculer le terme. Se donner comme des
fourbes autrefois, afin de passer pour des hommes sincres
aujourd'hui, n'tait ni bien habile, ni bien honorable. Tout ce que
gagnait M. d'Haugwitz  se conduire de la sorte, c'tait de perdre en
un jour le mrite d'une politique sage qui lui appartenait, pour
assumer la responsabilit d'une politique dsastreuse qui lui tait
trangre.

[En marge: M. de Gentz appel au quartier gnral.]

Il y avait alors en Allemagne un pamphltaire spirituel et loquent,
ennemi ardent de la France, et dont les passions patriotiques, quoique
vraies, n'taient pas entirement dsintresses, car il recevait des
cabinets de Vienne et de Londres le prix de ses diatribes: ce
pamphltaire tait M. de Gentz. C'est lui qui depuis plusieurs annes
crivait les manifestes de la coalition, et remplissait les journaux
de l'Europe de dclamations virulentes contre la France. MM.
d'Haugwitz et Lombard l'avaient appel au quartier gnral prussien,
pour qu'il voult bien rdiger le manifeste de la Prusse, et ils en
taient devant cet auteur de libelles, aux prires, aux caresses, aux
excuses, l'accablant de prvenances et de marques de distinction,
jusqu' le prsenter  la reine elle-mme, et  lui mnager des
entrevues avec cette princesse. Aprs l'avoir souvent dnonc  la
France comme un boute-feu vendu  l'Angleterre, ils le suppliaient en
ce moment d'enflammer contre cette mme France tous les coeurs
allemands. Ils l'avaient charg en outre d'tre auprs de l'Autriche
la caution de leur sincrit, s'excusant de combattre si tard l'ennemi
commun, par l'assurance de l'avoir dtest toujours.

C'est au milieu de cette trange runion de militaires, de princes, de
ministres, d'hommes, de femmes, tous se mlant d'opiner, de
conseiller, d'approuver ou de blmer, qu'on discutait la politique et
la guerre. M. d'Haugwitz, qui cherchait  prolonger ses illusions,
comme il avait cherch  prolonger son pouvoir, tchait de persuader 
chacun que tout allait bien, trs-bien, beaucoup mieux qu'on n'aurait
pu l'esprer. Il se vantait d'avoir trouv chez l'Autriche des
dispositions extrmement amicales, et parlait mme de communications
secrtes qui faisaient prsager le concours prochain de cette
puissance. Il clbrait la gnrosit de l'empereur Alexandre, et
publiait  titre de nouvelle certaine l'arrive immdiate des troupes
russes sur l'Elbe. Il donnait comme acquise l'adhsion de l'lecteur
de Hesse, et l'adjonction  l'arme prussienne de trente mille
Hessois, soldats les meilleurs de la Confdration. Enfin il annonait
la rconciliation soudaine de la Prusse avec l'Angleterre, et le
dpart d'un plnipotentiaire britannique pour le quartier gnral
prussien. M. d'Haugwitz ne pouvait croire cependant  la vrit de ces
nouvelles, car il savait que l'Autriche, gardant le souvenir de la
conduite tenue  son gard, se joindrait  la Prusse le jour seulement
o Napolon serait vaincu, c'est--dire quand on n'aurait presque plus
besoin d'elle; que les troupes russes arriveraient sur l'Elbe dans
trois ou quatre mois, c'est--dire  une poque o la question serait
dcide; que l'lecteur de Hesse, toujours astucieux, attendait le
rsultat de la premire bataille pour se prononcer; que l'Angleterre
enfin, dont la rconciliation avec la Prusse tait en effet certaine,
ne pouvait fournir que de l'argent, tandis qu'il aurait fallu des
soldats pour les opposer aux terribles soldats de Napolon. Il savait
que la question consistait toujours  vaincre avec l'arme prussienne,
rduite  ses propres forces, nerve par une longue paix, commande
par un vieillard, l'arme franaise constamment victorieuse depuis
quinze ans, et commande par Napolon. Mais cherchant  tromper les
autres, et  se tromper lui-mme, un jour, une heure de plus, il
semait des bruits auxquels il ne croyait pas, et s'efforait de
couvrir de quelques ombres le prcipice o l'on marchait.

[En marge: Ides qui dominent les Prussiens, relativement au systme
de guerre qu'il convient d'adopter.]

[En marge: L'ide de la guerre offensive prvaut dans tous les
esprits.]

[En marge: Plan que la prudence conseillait d'opposer  Napolon.]

On n'tait pas dans de meilleures dispositions d'esprit pour discuter
les plans de campagne. Tout ce qu'on avait conclu des grandes leons
d'art militaire donnes par Napolon  l'Europe, c'est qu'il fallait
sur-le-champ prendre l'offensive, battre les Franais avec leurs
propres armes, c'est--dire avec l'audace et la clrit, et comme la
Prusse n'tait pas capable de supporter long-temps les frais d'un si
grand armement, se hter d'en finir, en livrant une bataille dcisive
avec toutes les forces runies de la monarchie. On se persuadait
srieusement mme aprs Austerlitz, mme aprs Hohenlinden, et cent
autres batailles ranges, que les Franais, vifs et adroits, taient
propres surtout  la guerre de postes, mais que dans une action
gnrale, o seraient engages de grandes masses, la solide et savante
tactique de l'arme prussienne l'emporterait sur leur inconsistante
agilit. Ce qu'il fallait surtout pour plaire  ce monde agit, pour
en tre cout avec faveur, c'tait de parler de guerre offensive.
Quiconque et apport un plan de guerre dfensive, quelque bien
raisonn que ce plan pt tre; quiconque, invoquant les rgles
ternelles de la prudence, aurait os dire qu' un ennemi profondment
expriment, singulirement imptueux, jusqu'alors invincible, il
fallait opposer le temps, l'espace, les obstacles naturels bien
choisis, en sachant attendre l'occasion, que la fortune n'accorde ni
aux tmraires qui la devancent, ni aux timides qui la fuient, mais
aux habiles qui la saisissent quand elle se prsente, quiconque et
os donner de tels conseils, et t accueilli comme un lche, ou
comme un tratre vendu  Napolon. Cependant l'arme prussienne ne
pouvant alors tenir tte  l'arme franaise, le plus simple bon sens
conseillait de prsenter  Napolon d'autres obstacles que des
poitrines de soldats. Ces obstacles, tels qu'on pouvait dj les
entrevoir, et tels que l'exprience les rvla bientt, taient la
distance, le climat, la jonction des forces russes et allemandes dans
les profondeurs glaces du Nord. Il ne fallait donc pas, en se portant
en avant, pargner  Napolon une moiti de la distance, transporter
la guerre sous un climat tempr, et lui fournir l'avantage de
combattre les Prussiens avant l'arrive des Russes. Il ne fallait pas
surtout devant un ennemi si prompt, si adroit, si habile  profiter
d'un faux mouvement, s'exposer, en prenant une position trop avance,
 tre coup de sa ligne d'opration, spar de l'Elbe ou de l'Oder,
et envelopp, ananti au dbut mme de la guerre. Les Autrichiens,
qu'on avait tant blms l'anne prcdente, auraient d servir de
leon, et empcher par le souvenir de leurs malheurs, qu'on ne donnt
une seconde fois le spectacle des Allemands surpris, battus, dsarms,
avant l'arrive de leurs auxiliaires du Nord.

Ainsi la prudence enseignait qu'il fallait, au lieu de s'avancer
jusqu'aux montagnes boises qui sparent la valle de l'Elbe de celle
du Rhin, se tenir tout simplement en masse derrire l'Elbe, seule
barrire qui pt arrter les Franais, leur en disputer le passage du
mieux qu'on pourrait, puis l'Elbe franchi par eux, se retirer sur
l'Oder, et de l'Oder sur la Vistule, jusqu' ce qu'on et rejoint les
Russes, en tchant de ne livrer que des actions partielles, lesquelles
sans rien compromettre, auraient rendu aux Prussiens l'habitude de la
guerre, qu'ils avaient perdue depuis long-temps. C'est quand on aurait
pu runir cent cinquante mille Prussiens  cent cinquante mille
Russes, dans les plaines tour  tour fangeuses ou glaces de la
Pologne, que les difficults srieuses auraient commenc pour
Napolon.

Ce n'tait pas du gnie, nous le rptons, mais du simple bon sens
qu'il fallait pour concevoir un tel plan. D'ailleurs un Franais, un
grand gnral, Dumouriez, qui avait autrefois sauv la France contre
ce mme duc de Brunswick, et qui depuis, dprav par l'exil, tchait
de conseiller nos ennemis, sans en tre cout, Dumouriez envoyait
mmoires sur mmoires aux cabinets europens, pour leur apprendre que
se retirer, en opposant  Napolon les distances, le climat, la faim
et les ruines, tait le plus sr moyen de le combattre. Napolon
lui-mme le pensait si bien que, lorsqu'il fut inform que les
Prussiens s'avanaient au del de l'Elbe, il refusa d'abord de le
croire[3].

[Note 3: Voici un fragment de lettre qui rvle la manire de penser
de Napolon  cet gard:

_ M. le marchal prince de Neufchtel._

                                      Saint-Cloud, 24 septembre 1806.

Mon cousin, je vous envoie la copie des ordres de mouvement de
l'arme, que je vous ai adresss le 20 du courant au matin, et que je
suis fch de ne pas vous avoir envoys douze heures aprs le dpart
de mon courrier du 20 septembre, parce qu'il aurait pu tre
intercept. Cependant je n'ai pas lieu de le craindre. Vous aurez d
recevoir, le 24  midi, mon premier courrier du 20. Quand la prsente
vous parviendra, ce qui sans doute aura lieu le 27, des ordres auront
t donns au marchal Soult, qui sera parti ds le 26; et, comme il
lui faut trois ou quatre jours de marche pour se rendre  Amberg, il
pourrait y tre le 30, quoiqu'il n'ait l'ordre que d'y tre le 3. Vous
recevrez le prsent courrier le 27, afin que vous acclriez le
mouvement du marchal Soult. _Il importe qu'il arrive vite  Amberg,
puisque l'ennemi est  Hof, extravagance dont je ne le croyais pas
capable, pensant qu'il resterait sur la dfensive le long de
l'Elbe....._

                                                    Sign NAPOLON.]

Il est vrai que par l'adoption d'un tel plan on perdait le concours de
la Hesse et de la Saxe, les plus belles provinces de la monarchie
abandonnes sans combat  l'ennemi, les ressources dont ces provinces
abondaient, la capitale, et enfin l'honneur des armes compromis par
une retraite aussi brusque. Mais ces objections, graves sans doute,
taient plus spcieuses que solides. La Hesse, en effet, ne voulait
pas se donner  des gens qui avaient dj le sceau de la dfaite sur
le front. Vingt mille Saxons ne valaient pas le sacrifice d'un bon
systme de guerre. Les provinces qu'on se faisait scrupule
d'abandonner, allaient tre perdues de gr ou de force par un
mouvement offensif de Napolon, et quand on lui avait vu parcourir
l'Autriche  pas de gant, sans tre arrt par les montagnes ou les
fleuves, il tait puril d'esprer les dfendre contre lui. Ces lignes
de la fort de Thuringe, de l'Elbe, de l'Oder, qu'on craignait de
livrer, on tait certain de se les voir enlever par une seule
manoeuvre de Napolon, sans en pouvoir faire les degrs successifs
d'une retraite bien calcule, et en perdant, outre les provinces
contenues entre ces lignes, l'arme elle-mme, c'est--dire la
monarchie. Enfin pour ce qui regardait l'honneur des armes, il fallait
tenir peu de compte des apparences: une retraite qu'on peut imputer au
calcul, n'a jamais compromis la rputation d'une arme.

Au surplus, aucune de ces ides n'avait t discute dans le conseil
tumultueux, o roi, princes, gnraux, ministres, dlibraient sur les
oprations de la prochaine guerre. Il y rgnait une telle ardeur,
qu'on ne souffrait la discussion qu'entre des plans offensifs, et ces
plans tendaient tous  porter l'arme prussienne en Franconie, au
milieu des cantonnements de l'arme franaise, pour surprendre
celle-ci, et la rejeter sur le Rhin, avant qu'elle et le temps de se
concentrer.

Le plan, qui aurait le mieux convenu  la prudence du duc de
Brunswick, et t de rester blotti derrire la fort de Thuringe, et
d'attendre dans cette position que Napolon dboucht par l'un ou
l'autre ct de cette fort, par les dfils de la Franconie en Saxe,
ou par la route centrale de l'Allemagne, qui va de Francfort 
Weimar. (Voir la carte n 34.) Dans le premier cas, les Prussiens, la
droite  la fort de Thuringe, le front couvert par la Saale,
n'avaient qu' laisser avancer Napolon. S'il voulait les assaillir
avant d'aller plus loin, ils lui opposaient les bords de la Saale,
presque impossibles  franchir devant une arme de 140 mille hommes.
S'il courait  l'Elbe, ils le suivaient, toujours couverts par ces
mmes bords de la Saale. Si, au contraire, ce qui tait moins
probable, vu le lieu choisi pour le rassemblement de ses troupes,
Napolon traversant toute la Franconie, venait gagner la route
centrale d'Allemagne, le trajet tait si long, qu'on avait le temps de
se runir en masse, et de choisir un terrain convenable pour lui
livrer bataille, au moment o il dboucherait des montagnes.
Certainement,  ne pas adopter ds l'origine la ligne de l'Elbe pour
premier thtre de guerre dfensive, il n'y avait pas mieux  faire
que de se placer derrire la fort de Thuringe, comme le duc de
Brunswick y tait dispos.

[En marge: Deux plans de guerre offensive imagins contradictoirement
par le duc de Brunswick et le prince de Hohenlohe.]

Mais quoique ce ft l son avis, il n'osa pas le proposer. Cdant 
l'entranement gnral, il imagina un plan de guerre offensive. Le
prince de Hohenlohe, son contradicteur ordinaire, en imagina un autre.
Pour prendre la position qu'ils occupaient, le duc de Brunswick tait
parti de Magdebourg, le prince de Hohenlohe de Dresde, le premier
remontant la rive gauche, le second remontant la rive droite de la
Saale. On pouvait, dans le systme de la guerre offensive, passer,
comme nous l'avons dit, par l'un ou l'autre ct de la fort de
Thuringe, ou remonter la haute Saale, et traverser les dfils qui
mettent en communication la Saxe avec la Franconie, devant lesquels
se rassemblaient alors les Franais, ou bien se porter du ct oppos,
traverser la haute Hesse, et marcher d'Eisenach sur Fulde, Schweinfurt
et Wurzbourg. (Voir la carte n 34.) Le prince de Hohenlohe, voulant
jouer le rle principal, proposait, en laissant le duc de Brunswick o
il tait, de remonter la haute Saale, de franchir les dfils de la
Franconie, de se jeter sur le haut Mein, de surprendre les Franais 
peine rassembls, et de les refouler sur le bas Mein, sur Wurzbourg,
Francfort et Mayence. Une fois le refoulement commenc, le duc de
Brunswick se serait joint  lui, par n'importe quelle route, pour
achever la droute des Franais avec toute la masse des forces
prussiennes.

Le duc de Brunswick avait form le projet d'agir par le ct oppos,
de se porter en avant par Eisenach, Fulde, Schweinfurt, Wurzbourg,
c'est--dire par la route centrale de l'Allemagne, de tomber sur
Wurzbourg mme, et de couper ainsi de Mayence tous les Franais qui
taient dans la Franconie. Ce projet valait assurment mieux, car
tandis que le prince de Hohenlohe, en proposant de dboucher sur le
haut Mein, aurait repli les Franais sur le bas Mein, de Cobourg sur
Wurzbourg, et aurait tendu  les rallier en les repliant, le duc de
Brunswick au contraire, en se dirigeant sur Wurzbourg mme, aurait
coup les Franais qui taient sur le haut Mein de ceux qui se
trouvaient sur le bas Mein, se serait interpos entre Wurzbourg qui
tait le centre de leurs rassemblements, et Mayence qui tait leur
base d'opration. De plus il aurait agi avec 140 mille hommes runis,
et tent l'offensive avec la masse de forces qu'il y faut consacrer,
quand on ose la prendre. Mais quel que ft le plan qu'on adoptt, pour
qu'il et des chances de russir, il fallait, premirement, que
l'arme prussienne ft, sinon gale en qualit  l'arme franaise,
capable au moins de supporter sa rencontre; secondement, qu'on
devant Napolon, et qu'on le surprit avant qu'il et concentr
toutes ses forces sur Wurzbourg. Or, le duc de Brunswick avait donn
ses ordres de mouvement pour le 10 octobre, et Napolon tait 
Wurzbourg le 3,  la tte de ses forces rassembles, et en mesure de
faire face  tous les vnements.

[En marge: Le duc de Brunswick en apprenant l'arrive de Napolon 
Wurzbourg, renonce  son projet de guerre offensive.]

Tandis qu'on disputait ainsi sur ces plans offensifs, tous fonds
sur la donne ridicule de surprendre les Franais le 10 octobre,
lorsque Napolon tait dj le 3 au milieu de ses troupes runies,
on apprit son arrive  Wurzbourg, et on commena d'entrevoir ses
dispositions. On comprit ds lors qu'on avait mal calcul en
mesurant son activit sur celle qu'on avait soi-mme, et le duc de
Brunswick, qui, sans possder le coup d'oeil, la rsolution,
l'activit d'un grand gnral, tait dou nanmoins d'un jugement
exerc, sentit plus vivement le danger d'aller affronter l'arme
franaise dj forme, et ayant Napolon  sa tte. Il renona ds
cet instant  des projets d'offensive, conus par condescendance, et
s'attacha de plus en plus  la position dfensive prise derrire la
fort de Thuringe. Il s'effora de dmontrer  tous ceux qui
l'entouraient, les avantages de cette position, car, leur
rptait-il sans cesse, si Napolon passait par Koenigshofen,
Eisenach, Gotha, Erfurt, ce qui l'amenait en Allemagne par la grande
route centrale, on pouvait le prendre en flanc, au moment o il
dboucherait des montagnes; si, au contraire, il se prsentait par
les dfils aboutissant de la Franconie en Saxe, sur la haute Saale,
on occupait le cours de cette rivire, et on l'attendait de pied
ferme derrire ses bords escarps. D'autres raisons que le duc de
Brunswick n'avouait pas, lui inspiraient pour cette position une
prfrence dcide. Au fond il blmait la guerre, et il venait de
dcouvrir avec joie une chance de la conjurer.  en croire les
rapports des espions, Napolon faisait excuter de grands travaux
dfensifs vers Schweinfurt, sur la route mme de Wurzbourg 
Koenigshofen et Eisenach. Il tait vrai que Napolon, afin de
tromper les Prussiens, avait ordonn des travaux dans diffrentes
directions, notamment dans celle de Schweinfurt, Koenigshofen,
Hildburghausen et Eisenach. Le duc de Brunswick en concluait, non
pas que Napolon songeait  se prsenter par la grande route
centrale de Francfort  Weimar, mais qu'il voulait s'tablir autour
de Wurzbourg, et y prendre une position dfensive. Ses entretiens
avec M. de Lucchesini contribuaient galement  le lui persuader.
Cet ambassadeur, qui avait si malheureusement irrit son cabinet
deux mois auparavant par des rapports exagrs, mlant maintenant un
peu de vrai  beaucoup de faux, affirmait que Napolon au fond ne
dsirait pas la guerre, qu'il avait sans doute trait lgrement la
Prusse, mais qu'il n'avait jamais nourri contre elle aucun projet
d'agression, et qu'il serait bien possible qu'il vnt se placer 
Wurzbourg, pour y attendre derrire de bons retranchements, le
dernier mot du roi Frdric-Guillaume.

Il tait bien tard pour oser produire cette vrit, et c'tait choisir
pour la produire l'instant o elle avait cess d'tre exacte. Si
Napolon, en effet, avant de quitter Paris, avait t peu enclin  la
guerre, et trs-dispos  en finir avec la Prusse au moyen de quelques
explications amicales, maintenant qu'il se trouvait  la tte de son
arme, et que son pe tait  moiti hors du fourreau, il allait la
tirer tout entire, et agir avec la promptitude qui lui tait
naturelle. Rien ne s'accordait moins avec son caractre, que le projet
de s'tablir en avant de Wurzbourg, dans une position dfensive. Mais
de ce projet faussement prt  Napolon, et des rapports de M. de
Lucchesini, le duc de Brunswick concluait avec une secrte joie, qu'il
tait possible d'viter la guerre, surtout si on avait la prcaution
de rester derrire la fort de Thuringe, et de laisser entre les deux
armes cet obstacle  leur rencontre.

[En marge: Grand conseil de guerre tenu  Erfurt le 5 octobre.]

[En marge: Le conseil de guerre tenu  Erfurt aboutit  l'ide d'une
reconnaissance sur la route d'Eisenach  Schweinfurt.]

[En marge: Dernire note diplomatique adresse  Napolon.]

Le roi, sans le dire, partageait ce sentiment. On convoqua donc le 5
octobre,  Erfurt, un dernier conseil de guerre, auquel assistrent le
duc de Brunswick, le prince de Hohenlohe, le marchal de Mollendorf,
plusieurs officiers d'tat-major, les chefs de corps, le roi lui-mme
et ses ministres. Ce conseil dura deux jours entiers. Le duc y proposa
la question suivante: tait-il prudent d'aller chercher Napolon dans
une position inattaquable, quand on n'avait plus, comme dans le
premier projet d'offensive, l'espoir de le surprendre?--On disputa sur
ce sujet longuement et violemment. Le prince de Hohenlohe fit encore
surgir, par le moyen de son chef d'tat-major, l'ide d'oprer par la
haute Saale, et de franchir les dfils, au dbouch desquels Napolon
avait rassembl ses troupes. On combattit cette ide du ct du duc de
Brunswick, et on fit de nouveau sentir les avantages de la position
prise derrire la fort de Thuringe. Les deux gnraux en chef
soutinrent ainsi une lutte opinitre par l'intermdiaire de leurs
officiers d'tat-major. Il n'y eut, au reste, d'accord nulle part.
Tandis que le duc de Brunswick tait en vive contestation avec le
prince de Hohenlohe, M. d'Haugwitz disputait avec M. de Lucchesini, et
soutenait,  propos des dispositions pacifiques prtes  Napolon,
qu'il n'tait plus temps d'y compter. Au choc des ides vint se
joindre le choc des passions, et le gnral Ruchel se permit une
nouvelle offense envers M. d'Haugwitz. Chacun n'emporta de ce dbat
qu'une plus grande confusion d'esprit, et une plus profonde amertume
de coeur. Le roi surtout, qui cherchait avec bonne foi  s'clairer,
qui n'osait se fier  ses lumires, et qui sentait l'imminence du
danger, le roi avait l'me navre. Dans l'impossibilit de se fixer,
le conseil, prouvant le besoin de mieux connatre les vritables
rsolutions de Napolon, s'tait arrt au projet d'une reconnaissance
gnrale, excute simultanment par les trois principaux corps
d'arme du prince de Hohenlohe, du duc de Brunswick, et du gnral
Ruchel. Le roi fit modifier cette singulire conclusion, en rduisant
les trois reconnaissances  une seule, qui serait dirige par le
colonel de Muffling, officier d'tat-major du duc de Brunswick, sur
cette mme route d'Eisenach  Schweinfurt, vers laquelle Napolon
semblait faire quelques prparatifs de dfense. Ordre fut donn au
prince de Hohenlohe de continuer la concentration de l'arme de
Silsie sur la haute Saale, en laissant le gnral Tauenzien avec le
dtachement de Bayreuth, en observation vers les dfils de la
Franconie.  cette mesure militaire on ajouta une mesure politique, ce
fut d'envoyer  Napolon une note dfinitive, pour lui signifier les
rsolutions irrvocables de la cour de Prusse. On devait exposer dans
cette note les rapports qui avaient exist entre les deux cours, les
mauvais procds dont la France avait pay les bons procds de la
Prusse, l'obligation o tait le cabinet de Berlin d'exiger une
explication qui portt sur tous les intrts en litige, et qui ft
prcde par une dmarche rassurante pour l'Allemagne, c'est--dire
par la retraite immdiate des troupes franaises en de du Rhin. On
demandait cette retraite  jour fixe, et on voulait qu'elle comment
le 8 octobre.

Assurment si on souhaitait encore la paix, la note projete tait un
moyen fort mal imagin pour la maintenir, car c'tait mconnatre
trangement le caractre de Napolon, que de lui adresser une
sommation de se retirer  jour fixe. Mais tandis que le duc de
Brunswick et le roi cherchaient  se mnager une dernire chance de
paix, en restant derrire la fort de Thuringe, ils taient forcs,
pour contenter les furieux qui poussaient  la guerre, de faire
quelques dmonstrations apparentes de fiert, se soumettant ainsi aux
caprices d'une arme qui s'tait transforme en multitude populaire,
et qui criait, exigeait, ordonnait, comme fait la multitude quand on
lui livre les rnes.

[En marge: Napolon se transporte  Bamberg, et fait ses dispositions
pour entrer en Saxe.]

Voil comment les Prussiens avaient dpens le temps que Napolon
employait de son ct en prparatifs si actifs et si bien conus. Ne
s'arrtant pas  Wurzbourg, il s'tait rendu  Bamberg, o il
diffrait son entre en Saxe jusqu' un dernier mot de la Prusse, qui
fit peser sur elle, et non sur lui, le tort de l'agression. Sa droite,
compose des corps des marchaux Soult et Ney, tait en avant de
Bayreuth, prte  dboucher par le chemin de Bayreuth  Hof, sur la
haute Saale. (Voir la carte n 34.) Son centre, form des corps des
marchaux Bernadotte et Davout, prcd de la rserve de cavalerie, et
suivi de la garde  pied, se trouvait  Kronach, n'attendant qu'un
ordre pour s'avancer par Lobenstein sur Saalbourg et Schleitz. Sa
gauche, consistant dans les corps des marchaux Lannes et Augereau,
faisant vers Hildburghausen des dmonstrations trompeuses, devait au
premier signal se reporter de gauche  droite, de Cobourg vers
Neustadt, afin de dboucher par Grafenthal sur Saalfeld. Ces trois
colonnes avaient  parcourir les dfils troits, bords de bois et de
rochers, qui mettent en communication la Franconie avec la Saxe, et
qui viennent aboutir sur la haute Saale. Toutefois la frontire de la
Saxe n'tait pas encore franchie, et on se tenait sur le territoire
franconien, le pied lev pour marcher. La garde impriale n'tait
pas, il est vrai, runie tout entire; il manquait la cavalerie et
l'artillerie de cette garde, qui n'avaient pu voyager en poste comme
l'infanterie; il manquait aussi les compagnies d'lite et le grand
parc. Mais Napolon avait sous la main environ 170 mille hommes, et
c'tait plus qu'il n'en fallait pour accabler l'arme prussienne.

[En marge: Proclamation de Napolon  l'arme franaise.]

En recevant le 7 la note de la Prusse, il fut extrmement courrouc.
Le major gnral Berthier se trouvait auprs de lui.--Prince, lui
dit-il, nous serons exacts au rendez-vous; et le 8, au lieu d'tre en
France, nous serons en Saxe.--Il adressa sur-le-champ la proclamation
suivante  son arme:

SOLDATS,

L'ordre pour votre rentre en France tait parti; vous vous tiez
dj rapprochs de plusieurs marches; des ftes triomphales vous
attendaient! Mais lorsque nous nous abandonnions  cette trop
confiante scurit, de nouvelles trames s'ourdissaient sous le masque
de l'amiti et de l'alliance! Des cris de guerre se sont fait entendre
 Berlin. Le mme esprit de vertige qui,  la faveur de nos
dissensions intestines, conduisait, il y a quatorze ans, les Prussiens
au milieu des plaines de la Champagne, domine encore dans leurs
conseils. Si ce n'est plus Paris qu'ils veulent renverser jusque dans
ses fondements, ce sont aujourd'hui leurs drapeaux qu'ils se vantent
de planter dans les capitales de nos allis, ce sont nos lauriers
qu'ils veulent arracher de notre front! Ils veulent que nous vacuions
l'Allemagne  l'aspect de leur arme..... Soldats, il n'est aucun de
vous qui veuille retourner en France par un autre chemin que celui de
l'honneur. Nous ne devons y rentrer que sous des arcs de triomphe.
Aurions-nous donc brav les saisons, les mers, les dserts, vaincu
l'Europe plusieurs fois coalise contre nous, port notre gloire de
l'orient  l'occident, pour retourner aujourd'hui dans notre patrie
comme des transfuges, aprs avoir abandonn nos allis, et pour
entendre dire que l'aigle franaise a fui pouvante  l'aspect des
aigles prussiennes? Malheur donc  ceux qui nous provoquent! Que les
Prussiens prouvent le mme sort qu'ils prouvrent il y a quatorze
ans! Qu'ils apprennent que, s'il est facile d'acqurir un
accroissement de domaines et de puissance avec l'amiti du grand
peuple, son inimiti est plus terrible que les temptes de l'Ocan!

[En marge: L'arme franaise se met en marche le 8 octobre, forme en
trois colonnes.]

[En marge: Murat entre le premier en Saxe  la tte de la cavalerie.]

Le lendemain 8 octobre, Napolon donna l'ordre  toute l'arme de
franchir la frontire de la Saxe. Les trois colonnes dont elle se
composait, s'branlrent  la fois. Murat, qui prcdait le centre,
entra le premier  la tte de la cavalerie lgre et du 27e lger, et
lana ses escadrons par le dfil du milieu, celui de Kronach 
Lobenstein.  peine arriv au del des hauteurs boises qui sparent
la Franconie de la Saxe, il envoya sur la droite vers Hof, sur la
gauche vers Saalfeld, divers dtachements, afin de dgager l'issue des
dbouchs, par lesquels devaient pntrer les autres colonnes de
l'arme. Ensuite il marcha droit de Lobenstein sur Saalbourg. Il y
trouva poste sur la Saale une troupe d'infanterie et de cavalerie,
appartenant au corps du gnral Tauenzien. L'ennemi fit mine d'abord
de dfendre la Saale, qui est un faible obstacle dans cette partie de
son cours, et envoya plusieurs voles de canon  nos cavaliers. On lui
riposta avec quelques pices d'artillerie lgre, attaches
ordinairement  la rserve de cavalerie; puis on lui montra plusieurs
compagnies d'infanterie du 27e lger. Il ne dfendit ni le passage de
la Saale, ni Saalbourg, et se retira vers Schleitz,  quelque distance
du lieu de cette premire rencontre. Du ct de Hof, sur notre droite,
la cavalerie ne dcouvrit rien qui pt gner la marche des marchaux
Soult et Ney, assez forts d'ailleurs pour se faire jour.  gauche au
contraire, vers Saalfeld, elle aperut au loin un gros rassemblement,
command par le prince Louis. Ces deux corps du gnral Tauenzien et
du prince Louis faisaient partie de l'arme du prince de Hohenlohe,
qui, malgr l'ordre formel qu'il avait reu de passer sur la rive
gauche de la Saale, et de venir s'appuyer au duc de Brunswick,
diffrait d'obir, et restait dispers dans le pays montueux que la
Saale traverse  son origine.

[En marge: Marche des trois colonnes de l'arme  travers les dfils
de la Franconie et de la Saxe.]

Les trois colonnes de l'arme franaise continurent  s'avancer
simultanment par les dfils indiqus, celle de gauche demeurant
toutefois un peu en arrire, parce qu'elle avait  se reporter de
Cobourg sur Grafenthal, ce qui l'obligeait  faire douze lieues par
des routes peu praticables  l'artillerie. Du reste nul obstacle
srieux n'arrtait la marche de nos troupes. L'esprit de l'arme tait
excellent; le soldat manifestait la plus grande gaiet, et ne
paraissait tenir aucun compte de quelques souffrances, invitables
dans un pays pauvre et difficile. La victoire dont il ne doutait pas,
tait pour lui le ddommagement  tous les maux.

[En marge: Combat de Schleitz.]

Le lendemain 9 octobre, le centre quitta Saalbourg, et s'avana sur
Schleitz, aprs avoir franchi la Saale. Murat, avec deux rgiments de
cavalerie lgre, et Bernadotte, avec la division Drouet, marchaient
en tte. On arriva devant Schleitz vers le milieu du jour. Schleitz
est un bourg, situ sur un petit cours d'eau qu'on appelle le
Wiesenthal, et qui se jette dans la Saale. (Voir la carte n 34.) Au
pied d'une hauteur au del de Schleitz et du Wiesenthal, on apercevait
rang en bataille le corps du gnral Tauenzien. Il tait adoss 
cette hauteur, son infanterie dploye, sa cavalerie dispose sur ses
ailes, l'artillerie sur son front. Il paraissait fort de 8 mille
hommes d'infanterie et de 2 mille de cavalerie. Napolon, qui avait
couch dans les environs de Saalbourg, accourut sur les lieux ds le
matin, et  la vue de l'ennemi il ordonna l'attaque. Le marchal
Bernadotte dirigea quelques compagnies du 27e lger, commandes par le
gnral Maison, sur Schleitz. Le gnral Tauenzien, averti que le gros
de l'arme franaise suivait cette avant-garde, ne songea pas 
dfendre le terrain qu'il occupait. Il se contenta de renforcer le
dtachement qui gardait Schleitz, afin de gagner par un petit combat
d'arrire-garde le temps de se retirer. Le gnral Maison entra dans
Schleitz, avec le 27e lger, et en repoussa les Prussiens. Au mme
instant, les 94e et 95e rgiments de ligne, de la division Drouet,
passaient le Wiesenthal, l'un au-dessous de Schleitz, l'autre dans
Schleitz mme, et contribuaient  prcipiter la retraite de l'ennemi,
qui se porta vers les hauteurs en arrire de Schleitz. On le
poursuivit rapidement sur ces hauteurs, et, arriv sur leur sommet, on
en descendit le revers  sa suite. Murat, accompagn du 4e de hussards
et du 5e de chasseurs (celui-ci rest un peu en arrire), serra de
prs l'infanterie ennemie, qui tait escorte par 2 mille chevaux. En
voyant le peu de forces dont Murat disposait, quelques escadrons
prussiens se jetrent sur lui. Murat les prvint, les chargea, le
sabre  la main,  la tte du 4e de hussards, et les repoussa. Mais
ramen bientt par une cavalerie plus nombreuse, il manda en toute
hte le 5e de chasseurs, ainsi que l'infanterie lgre du gnral
Maison, qui n'avaient pas encore pu le joindre. Il eut dans
l'intervalle plusieurs charges  supporter, et les soutint avec sa
vaillance accoutume. Heureusement le 5e de chasseurs accourut au
galop, rallia le 4e de hussards, et fournit  son tour une charge
vigoureuse. Mais le gnral Tauenzien, voulant se dbarrasser de ces
deux rgiments de cavalerie lgre, lana sur eux les dragons rouges
saxons ainsi que les hussards prussiens. Dans ce moment arrivaient
cinq compagnies du 27e lger, conduites par le gnral Maison.
Celui-ci, n'ayant pas le temps de les former en carr, les arrta sur
place, de manire  couvrir le flanc de notre cavalerie, puis fit
excuter  bout portant un feu si juste, qu'il renversa sur le carreau
deux cents dragons rouges. Alors toute la cavalerie prussienne prit la
fuite. Murat, avec le 4e de hussards et le 5e de chasseurs, courut
aprs elle, et refoula ple-mle dans les bois la cavalerie et
l'infanterie du gnral Tauenzien. L'ennemi se retira en toute hte,
jetant sur les routes beaucoup de fusils et de chapeaux, et laissant
dans nos mains environ 400 prisonniers, indpendamment de 300 morts ou
blesss. Mais l'effet moral de ce combat fut plus grand que l'effet
matriel, et les Prussiens purent voir ds lors  quels soldats ils
avaient affaire. Si Murat, comme Napolon lui en fit la remarque,
avait eu sous la main un peu plus de cavalerie, il n'aurait pas t
autant oblig de payer de sa personne, et les rsultats eussent t
plus considrables[4].

[Note 4:

_Au grand-duc de Berg et de Clves,  Schleitz._

           Au quartier gnral imprial et royal, le 10 octobre 1806,
                                                   5 heures du matin.

Le gnral Rapp m'a fait connatre l'heureux rsultat de la soire.
Il m'a paru que vous n'aviez pas sous la main assez de cavalerie
runie. En l'parpillant toute, il ne vous restera rien. Vous avez 6
rgiments; je vous avais recommand d'en avoir au moins 4 dans la
main. Je ne vous en ai vu hier que 2. Les reconnaissances sur la
droite deviennent aujourd'hui beaucoup moins importantes: le marchal
Soult arrivant  Plauen, c'est sur Psneck et sur Saalfeld qu'il faut
porter de fortes reconnaissances pour savoir ce qui s'y passe. Le
marchal Lannes est arriv le 9 au soir  Grafenthal. Il attaquera
demain Saalfeld. Vous savez combien il m'importe de connatre dans la
journe le mouvement sur Saalfeld, afin que, si l'ennemi avait runi
l plus de 25 mille hommes, je pusse y faire marcher des renforts par
Possheim et les prendre en queue. J'ai donn l'ordre aux divisions
Dupont et Beaumont de se porter sur Schleitz. Il faut,  tout
vnement, reconnatre une belle position en avant de Schleitz qui
puisse servir de champ de bataille  plus de 80 mille hommes. Cela ne
doit pas vous empcher de profiter de la pointe du jour pour pousser
de fortes reconnaissances sur Auma et Psneck, en les faisant mme
soutenir par la division Drouet. La premire division du marchal
Davout sera  Saalbourg, les deux autres divisions seront en avant,
prs d'Obersdorf, et sa cavalerie lgre en avant. Je donne ordre au
marchal Ney de se rendre  Tanna. Votre grande affaire doit tre
aujourd'hui d'abord de profiter de la journe d'hier pour ramasser le
plus de prisonniers et recueillir le plus de renseignements possible;
2 de reconnatre Auma et Saalfeld, afin de savoir positivement quels
sont les mouvements de l'ennemi. Sur ce, etc.

                                                          NAPOLON.]

Napolon fut extrmement satisfait de ce premier combat, qui lui
prouvait combien la cavalerie prussienne, quoique trs-bien monte et
trs-habile  manier ses chevaux, tait peu  craindre pour ses
solides fantassins et ses hardis cavaliers. Il tablit son quartier
gnral  Schleitz, afin d'y attendre le reste de la colonne du
centre, afin surtout de donner  sa droite, conduite par les
marchaux Ney et Soult,  sa gauche, conduite par les marchaux Lannes
et Augereau, le temps de franchir les dfils, et de venir prendre sur
ses ailes une position de bataille. D'aprs ce qu'il voyait, et
d'aprs ce que lui rapportaient ses espions, qui avaient trouv le
pays couvert de colonnes dtaches, il jugeait qu'il venait de
surprendre l'ennemi dans un mouvement de concentration, et qu'il
allait lui causer un grand trouble. Les rapports de l'aile droite
envoys par les marchaux Soult et Ney, apprenaient qu'ils n'avaient
rien devant eux, et qu'ils apercevaient  peine quelques dtachements
de cavalerie s'loignant  leur approche. Au contraire, les nouvelles
de la gauche parlaient d'un corps  Saalfeld, devant lequel le
marchal Lannes devait arriver le lendemain 10. Napolon en concluait
que l'ennemi se retirait vers la Saale, et laissait ouverte la grande
route de Dresde. Il tait rsolu, non pas  s'y engager avant d'avoir
battu les Prussiens, mais  les battre sans retard, soit qu'ils
vinssent  sa rencontre pour lui barrer le chemin, soit qu'il fallt
aller les chercher derrire les bords escarps de la Saale[5].

[Note 5: Nous citons la lettre suivante, qui indique la pense de
Napolon en ce moment.

_Au marchal Soult,  Plauen._

                    Obersdorf, le 10 octobre 1806, 8 heures du matin.

Nous avons culbut hier les 8 mille hommes qui, de Hof, s'taient
retirs  Schleitz, o ils attendaient des renforts dans la nuit. Leur
cavalerie a t charpe et un colonel a t pris. Plus de 2 mille
fusils et casquettes ont t trouvs sur le champ de bataille.
L'infanterie prussienne n'a pas tenu. Nous n'avons ramass que 2 ou
300 prisonniers, parce que c'tait la nuit, et qu'ils se sont
parpills dans les bois. Je compte sur un bon nombre ce matin.

Voici ce qui me semble le plus clair: il parat que les Prussiens
avaient le projet d'attaquer; que leur gauche dbouche demain par
Ina, Saalfeld et Cobourg; que le prince de Hohenlohe avait son
quartier gnral  Ina et le prince Louis  Saalfeld. L'autre colonne
dbouche par Meiningen sur Fulde. De sorte que je suis port  penser
que vous n'avez personne devant vous, peut-tre pas mille hommes
jusqu' Dresde. Si vous pouvez leur craser un corps, faites-le. Voici
mes projets pour aujourd'hui. Je ne puis pas marcher, j'ai trop de
choses en arrire. Je pousserai mon avant-garde  Auma. J'ai reconnu
un bon champ de bataille en avant de Schleitz pour 80 ou 100 mille
hommes. Je fais marcher le marchal Ney  Tanna: il se trouvera  deux
lieues de Schleitz. Vous-mme, de Plauen, n'tes pas assez loin pour
ne pas pouvoir y venir dans vingt-quatre heures.

Le 5, l'arme prussienne a fait encore un mouvement sur la Thuringe,
de sorte que je la crois arrire d'un grand nombre de jours. Ma
jonction avec ma gauche n'est pas encore faite, si ce n'est par des
postes de cavalerie qui ne signifient rien.

Le marchal Lannes n'arrive qu'aujourd'hui  Saalfeld,  moins que
l'ennemi n'y soit en forces considrables.

Ainsi les journes des 10 et 11 seront perdues pour marcher en avant.
Si ma jonction est faite, je pousserai jusqu' Neustadt et Triplitz.
Aprs cela, quelque chose que fasse l'ennemi, s'il m'attaque, j'en
serai enchant; s'il se laisse attaquer, je ne le manquerai pas. S'il
file par Magdebourg, vous serez avant lui  Dresde. Je dsire beaucoup
une bataille. Si l'ennemi a voulu m'attaquer, c'est qu'il a une grande
confiance dans ses forces. Il n'y a point d'impossibilit alors qu'il
attaque. C'est ce qu'il peut me faire de plus agrable. Aprs cette
bataille, je serai avant lui  Dresde et  Berlin.

J'attends avec impatience ma garde  cheval; 40 pices d'artillerie
et 3 mille chevaux comme ceux-l ne sont pas  ddaigner. Vous voyez
actuellement mes projets pour aujourd'hui et demain. Vous tes matre
de vous conduire comme vous l'entendrez, mais procurez-vous du pain,
afin que, si vous venez me joindre, vous en ayez pour quelques jours.

Si vous trouvez  faire quelque chose contre l'ennemi  une marche de
vous, vous pouvez le faire hardiment. tablissez de petits postes de
cavalerie pour correspondre rapidement de Schleitz  Plauen. Jusqu'
cette heure, il me semble que la campagne commence sous les plus
heureux auspices.

J'imagine que vous tes  Plauen. Il est trs-convenable que vous
vous en empariez.

Faites-moi connatre ce que vous croyez avoir devant vous. Rien de ce
qui tait  Hof ne s'est retir par Dresde.

_P. S._ Je reois  l'instant votre dpche du 9  six heures du
soir. J'approuve les dispositions que vous avez faites. Le
renseignement que les mille chevaux qui taient  Plauen se sont
retirs  Gra ne me laisse point de doutes que Gra ne soit le point
de runion de l'arme ennemie. Je doute qu'elle puisse s'y runir
entirement avant que j'y sois. Au reste, dans la journe je recevrai
d'autres renseignements et j'aurai des ides plus prcises. Vous-mme
 Plauen, les lettres interceptes  la poste vous en fourniront.]

[En marge: Conduite du prince de Hohenlohe en apprenant l'apparition
de l'arme franaise.]

Le prince de Hohenlohe, toujours persuad que lui seul avait devin
les projets de Napolon, que lui seul avait imagin le vrai moyen de
les djouer, en proposant de le devancer dans les dfils de la
Franconie, flottait entre mille penses diverses. Tantt il inclinait
 excuter les ordres du duc de Brunswick, et  repasser la Saale,
tantt il formait la folle rsolution de se porter vers
Mittel-Pllnitz, pour y livrer bataille, et donnait ainsi  ses
troupes peu propres  la marche, charges de bagages, mal
approvisionnes, des ordres et contre-ordres qui les dsespraient.
Sur ces entrefaites, le prince Louis, impatient de rencontrer les
Franais, et voulant  tout prix devenir l'avant-garde de l'arme
prussienne, avait obtenu qu'on le laisst  Saalfeld, o il tait
encore le 10 octobre au matin.

[En marge: Combat de Saalfeld.]

[En marge: Mort du prince Louis et dispersion de son corps d'arme.]

C'est vers ce point que la colonne franaise de gauche devait marcher,
aussitt qu'elle aurait dbouch de Grafenthal. Parvenu le 9 
Grafenthal, Lannes qui formait la tte de cette colonne, se dirigea
sur Saalfeld ds le matin du 10. Il y fut rendu de trs-bonne heure.
Les coteaux boiss qui bordent ordinairement la Saale, s'loignent en
ce point de son lit, et y laissent une plaine marcageuse, au milieu
de laquelle la petite ville de Saalfeld s'lve, entoure de murs, et
assise au bord mme de la rivire. Arriv sur le pourtour de ces
hauteurs, d'o l'on plonge sur Saalfeld, Lannes aperut en avant de la
ville le corps du prince Louis, qui consistait en 7,000 fantassins et
2,000 cavaliers. Le prince avait pris une position peu militaire. Sa
gauche compose d'infanterie s'appuyait  la ville et  la rivire, sa
droite compose de cavalerie s'tendait dans la plaine. Domin sur son
front par le cercle des hauteurs, d'o l'artillerie franaise pouvait
le mitrailler, il avait sur ses derrires un petit ruisseau
marcageux, la Schwartza, qui vient se jeter dans la Saale au-dessous
de Saalfeld, et qui est assez difficile  traverser. Sa retraite tait
donc fort mal assure. S'il et t capable de quelque sagesse, et
moins oblig par ses bravades antrieures de se montrer tmraire, il
aurait d se retirer au plus tt, et descendre la Saale jusqu'
Rudolstad ou Ina. Malheureusement il n'tait ni dans son caractre,
ni dans son rle, de reculer  la premire rencontre des Franais.
Lannes n'avait sous la main ni le corps d'Augereau, formant avec lui
la colonne de gauche, ni mme son corps tout entier. Il tait rduit 
la simple division Suchet et  deux rgiments de cavalerie lgre, les
9e et 10e de hussards. Il n'en commena pas moins l'attaque tout de
suite. Il disposa d'abord son artillerie sur les hauteurs d'o l'on
dominait la ligne de bataille du prince Louis, et se mit  la canonner
vivement. Puis il jeta sur sa gauche une partie de la division Suchet,
avec ordre de filer le long des bois qui couronnaient les hauteurs, et
de tourner la droite du prince Louis, en descendant sur les bords du
ruisseau de la Schwartza. En peu d'instants ce mouvement fut excut.
Tandis que l'artillerie place en batterie sur le front des Prussiens,
les occupait en leur tuant du monde, nos tirailleurs se glissant 
travers les bois, commenaient sur leurs derrires un feu imprvu et
d'une justesse meurtrire. Lannes, alors, fit descendre son infanterie
en masse dans la plaine, pour culbuter l'infanterie ennemie. Le prince
Louis, quand mme il aurait eu de la guerre une exprience qui lui
manquait, n'avait dans cette position aucun bon parti  prendre. Il
commena par se porter vers son infanterie, afin de soutenir le choc
de la division Suchet. Mais, aprs des efforts de bravoure dignes d'un
meilleur emploi, il vit ses bataillons rompus, et pousss confusment
sur les murs de Saalfeld. Ne sachant o donner de la tte, il courut 
sa cavalerie, pour charger les deux rgiments de hussards, qui avaient
suivi le mouvement de nos tirailleurs. Il les chargea avec
imptuosit, et parvint d'abord  les repousser. Mais ces deux
rgiments rallis, et ramens vigoureusement en avant, rompirent sa
nombreuse cavalerie, et la poursuivirent avec une telle ardeur, que
rduite  l'impossibilit de se reformer, elle se jeta en dsordre
dans les marcages de la Schwartza. Le prince, revtu d'un brillant
uniforme, par de toutes ses dcorations, se comportait dans la mle
avec la vaillance qui convenait  sa naissance et  son caractre.
Deux de ses aides-de-camp se firent tuer  ct de lui. Bientt
entour, il voulut se sauver; mais son cheval se trouva embarrass
dans une haie, et il fut oblig de s'arrter. Un marchal des logis du
10e de hussards, croyant avoir affaire  un officier d'un grade lev,
mais nullement  un prince de sang royal, courut  lui, en criant:
Gnral, rendez-vous!--Le prince rpondit  cette sommation par un
coup de sabre. Le marchal des logis, lui portant alors un coup de
pointe au milieu de la poitrine, le renversa mort  bas de son cheval.
On entoura le corps du prince, qui fut reconnu, et dpos, avec tous
les gards dus  son rang et  son infortune, dans la ville de
Saalfeld. Les troupes prussiennes et saxonnes, car il y avait sur ce
point des unes et des autres, prives de chef, enfermes dans un
coupe-gorge, s'chapprent comme elles purent, nous abandonnant 20
bouches  feu, 400 morts ou blesss, et un millier de prisonniers.

Tel fut le dbut de la campagne. Les premiers coups de la guerre,
comme le dit le lendemain Napolon dans le bulletin de la journe,
venaient de tuer l'un de ses auteurs. On tait si prs les uns des
autres, que Napolon  Schleitz entendait le canon de Saalfeld, que
le prince de Hohenlohe l'entendait de son ct sur les hauteurs de
Mittell-Pllnitz, et que vers Ina, sur la ligne occupe par la grande
arme prussienne, on percevait distinctement ses roulements lointains.
Tous les hommes senss dans l'arme prussienne en frmissaient comme
d'un signal qui annonait de tragiques vnements. Napolon,
discernant le point d'o partaient ces dtonations, envoya un renfort
 Lannes, et une foule d'officiers pour chercher des nouvelles. De son
ct, le prince de Hohenlohe rdait  cheval, sans donner d'ordres, et
en questionnant les allants et venants sur ce qui se passait. Triste
spectacle que de voir tant d'incapacit et d'imprudence, en lutte avec
tant de vigilance et de gnie!

[En marge: Terreur panique  Ina,  la suite du combat de Saalfeld.]

Quelques heures aprs, les fuyards apprenaient aux deux armes le
rsultat de la premire rencontre, et la fin tragique du prince Louis,
fin bien digne de sa vie, sous le double rapport de l'imprudence et du
courage. Les Prussiens purent juger ce qu'il fallait attendre de leur
savante tactique, oppose  la manire de faire, simple, pratique et
rapide, des gnraux franais.

La consternation se rpandit de Saalfeld  Ina et  Weimar. Le prince
de Hohenlohe, instruit dj par ses propres yeux du dcouragement qui
s'tait empar des troupes du gnral Tauenzien, l'esprit frapp de
l'chauffoure de Saalfeld, se porta de sa personne  Ina, et fit
circuler dans tous les sens l'ordre de rebrousser chemin vers la
Saale, afin de se couvrir de cette rivire, si toutefois, aprs tant
de mouvements contradictoires, on pouvait se flatter d'y arriver 
temps! C'tait le troisime contre-ordre donn  ces malheureux
soldats, qui ne savaient plus ce qu'on voulait d'eux, et qui n'taient
pas habitus, comme les Franais,  faire plusieurs marches en un
jour, et  vivre de ce qu'ils se procuraient en marchant. Quelques
fuyards du corps battu  Saalfeld, courant vers Ina, et tirant sans
motif, comme des soldats s'en allant  la dbandade, furent pris pour
des tirailleurs franais.  leur aspect, une terreur indicible se
rpandit parmi les troupes qui se dirigeaient sur Ina, et parmi les
nombreux conducteurs de bagages. Tous se mirent  fuir en dsordre, 
se prcipiter vers les ponts de la Saale, et de ces ponts dans les
rues d'Ina. En peu d'instants ce fut une affreuse confusion, fcheux
prsage des vnements qui allaient suivre.

[En marge: Marche de Napolon aprs les combats de Schleitz et de
Saalfeld.]

Napolon, inform du combat de Saalfeld, et press de ramener ses
ailes vers son centre,  mesure qu'il sortait des dfils par lesquels
il tait entr en Saxe, prescrivit  Lannes, non pas de descendre la
Saale, ce qui l'aurait trop loign de lui, et trop rapproch de
l'ennemi, mais de faire un mouvement  droite, et de se porter par
Psneck et Neustadt, vers Auma, o tait fix le quartier gnral.
(Voir la carte n 34.). Augereau devait remplir le vide laiss entre
la Saale et le corps de Lannes. Ordonnant  sa droite un mme
mouvement de concentration, Napolon avait dirig le marchal Soult
sur Weida et Gra, le long de l'Elster, et appel le marchal Ney 
occuper Auma, lorsque le quartier gnral en serait parti. De la sorte
il avait 170 mille hommes sous la main,  la distance de sept  huit
lieues, avec la facult d'en runir 100 mille en quelques heures, et
tout en se concentrant il s'avanait, prt  franchir la Saale s'il
fallait y forcer la position de l'ennemi, ou  courir sur l'Elbe s'il
fallait l'y prvenir. Du reste, il n'avait gure fait plus de quatre 
cinq lieues par jour, afin de donner  ses corps le temps de
rejoindre, car ses rserves taient encore en arrire, notamment
l'artillerie et la cavalerie de la garde, ainsi que les bataillons
d'lite. Bien qu'il st, depuis les deux combats des jours prcdents,
ce qu'il devait penser des troupes prussiennes, il marchait avec la
prudence des grands capitaines, en prsence d'une arme qui aurait pu
lui opposer de 130  140 mille hommes runis en une seule masse. Le 12
au soir il quitta Auma pour Gra.

[En marge: Dispositions de Napolon pour s'emparer des passages
principaux de la Saale.]

La cavalerie, circulant dans tous les sens au milieu des colonnes de
bagages des malheureux Saxons, faisait de riches et nombreuses prises.
On enleva d'un seul coup cinq cents voitures. La cavalerie, ainsi que
l'crivait Napolon, tait _cousue d'or_. Enfin les lettres
interceptes, les rapports des espions, commenaient  s'accorder, et
 prsenter la grande arme prussienne comme changeant de position, et
s'avanant d'Erfurt sur Weimar, pour se rapprocher des bords de la
Saale. (Voir la carte n 34.) Elle pouvait y venir dans l'une des deux
intentions suivantes: ou d'occuper le pont de la Saale  Naumbourg,
sur lequel passe la grande route centrale d'Allemagne, afin de se
retirer sur l'Elbe, en couvrant Leipzig et Dresde, ou de se rapprocher
du cours de la Saale, pour en dfendre les bords contre les Franais.
En face de cette double ventualit, Napolon prit une premire
prcaution, ce fut d'acheminer immdiatement le marchal Davout sur
Naumbourg, avec ordre d'en barrer le pont avec les 26 mille hommes du
troisime corps. Il lana Murat avec la cavalerie le long des rives de
la Saale, pour en surveiller le cours, et pousser des reconnaissances
jusqu' Leipzig. Il dirigea le marchal Bernadotte sur Naumbourg, avec
mission d'appuyer au besoin le marchal Davout. Il envoya les
marchaux Lannes et Augereau sur Ina mme. Son but tait de s'emparer
tout de suite des deux principaux passages de la Saale, ceux de
Naumbourg et d'Ina, soit pour y arrter l'arme prussienne, si elle
voulait les franchir et se retirer sur l'Elbe, soit pour aller la
chercher sur les hauteurs qui bordent cette rivire, si elle voulait y
rester sur la dfensive. Quant  lui, il se tint avec les marchaux
Ney et Soult,  porte de Naumbourg et d'Ina, prt  marcher sur l'un
ou l'autre point, suivant les circonstances.

[En marge: Sur l'avis que l'arme prussienne se rapproche de la Saale,
Napolon se rend  Ina.]

Le 13 au matin, des avis plus circonstancis lui apprirent que
l'ennemi se rapprochait dfinitivement de la Saale, avec la rsolution
encore incertaine de livrer sur ses bords une bataille dfensive, ou
de la passer pour courir  l'Elbe. C'tait dans la direction de Weimar
 Ina que se montrait le plus gros rassemblement. Sans perdre un
instant, Napolon monta  cheval pour se rendre  Ina. Il donna
lui-mme ses instructions aux marchaux Soult et Ney, et leur
prescrivit d'tre dans la soire  Ina, ou au plus tard dans la nuit.
Il enjoignit  Murat de ramener sa cavalerie vers Ina, et au marchal
Bernadotte de prendre  Dornbourg une position intermdiaire entre
Ina et Naumbourg. Il partit immdiatement, envoyant des officiers
pour arrter tout ce qui tait en marche vers Gra, et le faire
refluer sur Ina.

La veille au soir, le marchal Davout tait entr  Naumbourg, avait
occup le pont de la Saale, et enlev des magasins considrables, avec
un bel quipage de pont. Le marchal Bernadotte s'tait joint  lui.
Murat avait envoy sa cavalerie lgre jusqu' Leipzig, et surpris les
portes de cette grande cit commerante. Lannes s'tait port sur
Ina, petite ville universitaire, situe sur les bords mmes de la
Saale, et y avait refoul ple-mle les troupes ennemies restes en
de de la rivire, ainsi que les bagages qui encombraient la route.
Il s'tait empar d'Ina, et avait aussitt pouss ses avant-postes
sur les hauteurs qui la dominent. De ces hauteurs, il avait aperu
l'arme du prince de Hohenlohe, qui aprs avoir repass la Saale
campait entre Ina et Weimar, et il avait pu souponner qu'un grand
rassemblement se prparait en cet endroit.

[En marge: Dterminations de l'arme prussienne aprs les combats de
Schleitz et de Saalfeld.]

Effectivement l'arme prussienne y tait runie, et prte  prendre
ses dernires dterminations. Le prince de Hohenlohe s'tait dcid 
obir aux ordres du duc de Brunswick, et  repasser la Saale, pour se
joindre  la grande arme prussienne. Il aurait atteint cette position
en meilleur ordre, et sans perdre ses bagages, s'il avait obi plus
tt. Ses troupes y taient rassembles confusment, et sans vivres, ne
sachant pas s'en procurer, en demandant vainement  l'arme
principale, qui en possdait tout juste assez pour elle-mme. Les
Saxons, dont la conduite avait t honorable, mais que le hasard des
vnements avait fait figurer dans les deux premires rencontres, et
qui voyaient leur pays livr sans dfense aux Franais, se plaignaient
amrement d'tre peu mnags, mal nourris, et entrans dans une
guerre qui s'annonait de la manire la plus sinistre. On fit de son
mieux pour les calmer, et cette fois on les tablit en seconde ligne
derrire les Prussiens.

Cependant, malgr ces tristes dbuts, on tait rassembl le long de la
fort de Thuringe, ayant la Saale pour arrter les Franais s'ils
voulaient la franchir, ou pour descendre en sret vers l'Elbe s'ils
se htaient d'y courir. C'tait le cas, puisqu'on avait attach tant
de prix  cette position, de persvrer dans l'ide qu'on s'en tait
faite, et de profiter des avantages qu'elle offrait. La Saale, en
effet, quoique guable, coule dans un lit qui prsente une sorte de
gorge continuelle. La rive gauche, sur laquelle taient camps les
Prussiens, est couverte de hauteurs abruptes, dont la rivire baigne
le pied, dont une suite de bois couvre le sommet. Au del se trouvent
des plateaux onduls, trs-propres  recevoir une arme. En descendant
d'Ina jusqu' Naumbourg (voir la carte n 35), les obstacles au
passage deviennent plus grands que partout ailleurs. Il n'y avait,
outre Ina et Naumbourg, que trois issues par lesquelles on pt
pntrer, celles de Lbstedt, de Dornbourg et de Cambourg, loignes
de deux lieues les unes des autres, et trs-faciles  dfendre.
Puisqu'au lieu de s'tablir derrire l'Elbe, on avait voulu se porter
 la rencontre des Franais, et combattre en masse, il n'y avait pas
un site plus avantageux que la rive gauche de la Saale pour engager
une action gnrale. On s'tait priv  la vrit des dix mille hommes
composant l'avant-garde du duc de Weimar, et envoys en reconnaissance
au del de la fort de Thuringe; on en avait perdu cinq ou six mille
en morts, prisonniers et fuyards, dans les combats de Schleitz et
Saalfeld; mais il restait encore 50 mille hommes au prince de
Hohenlohe, 66 mille au duc de Brunswick, 17 ou 18 mille au gnral
Ruchel, c'est--dire 134 mille hommes, arme fort redoutable derrire
une position comme celle de la Saale, depuis Ina jusqu' Naumbourg.
En plaant de gros dtachements devant les principaux passages, et la
masse un peu en arrire, dans une position centrale, de manire 
pouvoir courir en force sur le point attaqu, on tait en mesure de
livrer  l'arme franaise une bataille dangereuse pour elle, et sinon
de lui arracher la victoire, du moins de la lui disputer tellement,
que la retraite devnt facile, et le sort de la guerre incertain.

Mais le dsordre d'esprit ne faisait que s'accrotre dans l'tat-major
prussien. Le duc de Brunswick, qui avait montr jusque-l une assez
grande justesse de raisonnement, et qui avait paru apprcier les
avantages de la position occupe, dans les divers cas possibles, le
duc de Brunswick maintenant que l'un de ces cas, et le plus prvu, se
ralisait, semblait avoir subitement perdu le sens, et voulait
dcamper en toute hte. Le mouvement du marchal Davout sur Naumbourg
avait t pour lui un trait de lumire. Il avait conclu de
l'apparition de ce marchal sur Naumbourg, que Napolon voulait, non
pas livrer bataille, mais prcipiter sa marche vers l'Elbe, couper
les Prussiens de la Saxe, et mme de la Prusse, comme il avait coup
le gnral Mack de la Bavire et de l'Autriche. La crainte d'tre
envelopp, ainsi que l'avait t le gnral Mack, et rduit comme lui
 poser les armes, troublait l'esprit ordinairement juste de ce
malheureux vieillard. Il voulait donc partir  l'instant pour gagner
l'Elbe. En Prusse on s'tait raill avec si peu de piti, avec si peu
de justice, de l'infortun Mack, qu'on perdait la raison  la seule
ide de se trouver dans la mme position, et que, pour l'viter, on
s'exposait  tomber dans d'autres positions qui ne valaient pas mieux.
Cependant la situation actuelle tait loin de ressembler  celle du
gnral autrichien. Le duc de Brunswick pouvait bien tre dbord,
spar de la Saxe, par un mouvement rapide de Napolon sur l'Elbe,
peut-tre devanc sur Berlin, mais il tait impossible qu'il ft
envelopp et oblig de capituler. Soit qu'il perdt une bataille sur
la Saale, soit qu'il ft prvenu sur l'Elbe, il avait une retraite
assure vers Magdebourg et le bas Elbe, et bien qu'il ft expos  y
arriver en mauvais tat, il ne pouvait tre pris dans les vastes
plaines du Nord, comme les Autrichiens dans le coupe-gorge de la
valle du Danube. D'ailleurs, tandis que l'arme du gnral Mack
comptait tout au plus 70 mille hommes, celle du duc de Brunswick en
comptait 144 mille, en ralliant le duc de Weimar, et une telle arme
n'est pas facile  envelopper, au point d'tre rduite  poser les
armes. Mais puisqu'on avait tant voulu combattre, tant dsir
rencontrer les Franais, song mme  passer les montagnes afin
d'aller les chercher en Franconie, pourquoi, lorsqu'on les rencontrait
enfin sur un terrain excellent pour soi, trs-difficile pour eux,
pourquoi ne pas s'y tablir en masse, afin de les prcipiter dans le
lit profond et rocailleux de la Saale,  l'instant o ils tenteraient
de s'lever sur les hauteurs? Mais tout sang-froid avait disparu,
depuis que l'ennemi qu'on bravait de loin, tait si prs, depuis qu'
Schleitz et Saalfeld, la qualit de l'arme prussienne s'tait montre
si peu suprieure  celle des armes autrichiennes et russes.

[En marge: Le duc de Brunswick prend le parti de dcamper pour se
rapprocher de l'Elbe.]

Le duc de Brunswick, impatient de se drober au sort tant redout du
gnral Mack, prit le parti de dcamper immdiatement, et de se porter
sur l'Elbe  marches forces, en se couvrant de la Saale, ce qui
entranait l'abandon de Leipzig, de Dresde, et de toute la Saxe aux
Franais. Le prince de Hohenlohe, aprs s'tre tardivement dcid 
repasser la Saale, campait sur les hauteurs d'Ina. (Voir la carte n
34.) Le duc de Brunswick lui enjoignit d'y rester pour fermer ce
dbouch, pendant que l'arme principale, filant derrire l'arme de
Silsie, irait joindre la Saale  Naumbourg, et la descendrait jusqu'
l'Elbe.

Il ordonna au gnral Ruchel de s'arrter  Weimar le temps ncessaire
pour rallier l'avant-garde, engage dans une reconnaissance inutile au
del de la fort de Thuringe, et quant  lui, emmenant les cinq
divisions de l'arme principale, il rsolut de dcamper le 13, de
suivre la grande route de Weimar  Leipzig jusqu'au pont de Naumbourg,
de laisser  ce pont trois divisions pour le garder, tandis qu'avec
deux autres il irait s'assurer du passage de l'Unstrut, l'un des
affluents de la Saale, puis cet obstacle franchi de replier les trois
divisions postes  Naumbourg, d'attirer  lui le prince de Hohenlohe
et le gnral Ruchel demeurs en arrire, et de longer ainsi les bords
de la Saale jusqu' la jonction de cette rivire avec l'Elbe, aux
environs de Magdebourg.

Tel fut le plan de retraite adopt par le duc de Brunswick. Ce n'tait
pas la peine de quitter la ligne dfensive de l'Elbe, dont on n'aurait
jamais d s'carter, pour la rejoindre sitt, et avec de si grands
dangers.

[En marge: Le duc de Brunswick, avec l'arme principale, marche sur
Naumbourg, en laissant le prince de Hohenlohe  Ina.]

En consquence, l'arme principale reut l'ordre de se mettre en
mouvement dans la journe mme du 13 octobre. Le prince de Hohenlohe
reut celui d'occuper les hauteurs d'Ina, et de fermer ce passage
tandis que les cinq divisions du duc de Brunswick, quittant Weimar,
iraient coucher le soir  Naumbourg. Ces cinq divisions devaient se
suivre  une lieue les unes des autres, et faire six lieues dans la
journe. Ce n'est pas ainsi que marchaient les Franais quand ils
avaient un but important  atteindre. Weimar vacu, le gnral Ruchel
devait s'y porter immdiatement. Toutes ces dispositions tant
arrtes et communiques  ceux qui taient chargs de les excuter,
l'arme du duc de Brunswick se mit en marche, ayant en tte le roi,
les princes, la reine elle-mme, et suivie d'une masse de bagages 
rendre toute manoeuvre impossible. Le canon se faisant entendre de si
prs, on ne pouvait plus souffrir la reine au quartier gnral. Sa
prsence, aprs avoir t une inconvenance, devenait un pril pour
elle, un sujet d'inquitude pour le roi. Il fallut une injonction
formelle de celui-ci pour la dcider  partir. Elle s'loigna enfin
les yeux pleins de larmes, ne doutant plus depuis les combats de
Schleitz et de Saalfeld, des funestes suites d'une politique, dont
elle tait la malheureuse instigatrice.

Pendant que le duc de Brunswick marchait ainsi sur Naumbourg, le
prince de Hohenlohe rest sur les hauteurs d'Ina avec 50 mille
hommes, et ayant en arrire-garde le gnral Ruchel avec 18 mille,
s'occupa de rtablir un peu d'ordre dans ses troupes, de faire battre
la campagne par des chariots afin de recueillir des vivres, de
procurer surtout quelque soulagement aux Saxons, dont le
mcontentement tait extrme. Partageant l'opinion du duc de Brunswick
que les Franais couraient vers Leipzig et vers Dresde, pour tre
rendus les premiers sur l'Elbe, il ne s'occupait gure de la ville
d'Ina, et prenait peu de soin des hauteurs situes en arrire de
cette ville.

[En marge: Arrive de Napolon  Ina dans l'aprs-midi du 13
octobre.]

Durant cette mme aprs-midi du 13 octobre, Napolon, comme on l'a vu,
s'tait rapidement transport de Gra sur Ina, en se faisant suivre
de toutes ses forces. Il y arriva de sa personne vers le milieu du
jour. Le marchal Lannes, qui l'avait devanc, l'y attendait avec
impatience. Sans perdre un moment, ils montrent tous deux  cheval
pour aller reconnatre les lieux. (Voir la carte n 35.)  Ina mme
la valle de la Saale commence  s'largir. La rive droite sur
laquelle nous cheminions est basse, humide, couverte de prairies. La
rive gauche au contraire, celle qu'occupaient les Prussiens, prsente
des hauteurs escarpes, qui dominent  pic la ville d'Ina, et qu'on
gravit par des ravins troits, tortueux, ombrags de bois.  gauche
d'Ina, une gorge plus ouverte, moins abrupte, qu'on appelle le
Mhlthal, est devenue le passage  travers lequel on a pratiqu la
grande route d'Ina  Weimar. Cette route suit d'abord le fond du
Mhlthal, puis s'lve en forme de colimaon, et se dploie sur les
plateaux en arrire. Il aurait fallu un rude assaut pour forcer ce
passage, plus ouvert  la vrit, mais gard par une grande partie de
l'arme prussienne. Aussi n'tait-ce point par l qu'on pouvait songer
 gravir les plateaux, afin d'y livrer bataille aux Prussiens.

Mais une autre ressource venait de s'offrir. Les hardis tirailleurs de
Lannes, s'engageant dans les ravins qu'on rencontre au sortir d'Ina,
avaient russi  s'lever sur la hauteur principale, et ils avaient
aperu tout  coup l'arme prussienne campe sur les plateaux de la
rive gauche. Suivis bientt de quelques dtachements de la division
Suchet, ils s'taient fait place en repoussant les avant-postes du
gnral Tauenzien. Ainsi, grce  la hardiesse de nos soldats, les
hauteurs qui dominent la rive gauche de la Saale taient conquises,
mais par une route malheureusement peu accessible  l'artillerie.
C'est l que Lannes conduisit Napolon, au milieu d'un feu de
tirailleurs qui ne cessait pas, et qui rendait les reconnaissances
fort dangereuses.

[En marge: Napolon dcouvre l'arme prussienne des hauteurs d'Ina,
et fait ses dispositions pour assurer  son arme les moyens de
dboucher sur ces hauteurs.]

La principale des hauteurs qui dominent la ville d'Ina, s'appelle le
Landgrafenberg, et depuis les vnements mmorables dont elle a t
le thtre, elle a reu des habitants le nom de Napolonsberg. Elle
est la plus leve de la contre. (Voir la carte n 35.) Napolon et
Lannes, en contemplant de cette hauteur la campagne environnante, le
dos tourn  la ville d'Ina, voyaient  leur droite la Saale couler
dans une gorge sinueuse, profonde, boise, jusqu' Naumbourg, qui est
 six ou sept lieues d'Ina. Ils voyaient devant eux des plateaux
onduls, s'tendant au loin, et s'inclinant par une pente insensible
vers la petite valle de l'Ilm, au fond de laquelle est situe la
ville de Weimar. Ils apercevaient  leur gauche la grande route d'Ina
 Weimar, s'levant par une suite de rampes de la gorge du Mhlthal
sur ces plateaux, et courant en ligne droite sur Weimar. Ces rampes
qui prsentent, comme nous l'avons dit, une sorte de colimaon, en ont
reu le nom allemand, et s'appellent la _Schnecke_. Sur cette mme
route d'Ina  Weimar se trouvait chelonne l'arme prussienne du
prince de Hohenlohe, sans qu'on pt en prciser le nombre. Quant au
corps du gnral Ruchel post  Weimar, la distance ne permettait pas
de le dcouvrir. Il en tait de mme pour la grande arme du duc de
Brunswick, qui marchant de Weimar sur Naumbourg, tait cache dans les
enfoncements de la valle de l'Ilm.

[En marge: Napolon porte le corps de Lannes et la garde sur le
Landgrafenberg.]

Napolon ayant devant lui une masse de troupes dont on ne pouvait
gure apprcier la force, supposa que l'arme prussienne avait choisi
ce terrain comme champ de bataille, et fit tout de suite ses
dispositions, de manire  dboucher avec son arme sur le
Landgrafenberg, avant que l'ennemi accourt en masse pour le jeter
dans les prcipices de la Saale. Il fallait se hter, et profiter de
l'espace conquis par nos tirailleurs pour s'tablir sur la hauteur. On
n'en avait, il est vrai, que le sommet, car  quelques pas seulement
se trouvait le corps du gnral Tauenzien, spar de nos troupes par
un lger pli de terrain. (Voir la carte n 35.) Ce corps tait appuy
 deux villages, l'un sur notre droite, celui de Closewitz, entour
d'un petit bois, l'autre sur notre gauche, celui de Cospoda, entour
galement d'un bois de quelque tendue. Napolon voulait laisser les
Prussiens tranquilles dans cette position jusqu'au lendemain, et en
attendant, conduire une partie de son arme sur le Landgrafenberg.
L'espace qu'il occupait pouvait contenir le corps de Lannes et la
garde. Il ordonna de les amener sur-le-champ par les ravins escarps,
qui servent  monter d'Ina au Landgrafenberg.  gauche il plaa la
division Gazan,  droite la division Suchet, au milieu et un peu en
arrire la garde  pied. Il fit camper celle-ci en un carr de quatre
mille hommes, et il tablit son propre bivouac au centre de ce carr.
C'est depuis lors que les habitants du pays ont appel cette hauteur
le Napolonsberg, en marquant par un amas de pierres brutes l'endroit
o ce personnage, populaire partout, mme dans les lieux o il ne
s'est montr que terrible, passa cette nuit mmorable.

[En marge: Napolon fait pratiquer pendant la nuit une route pour son
artillerie.]

[En marge: Le marchal Augereau charg d'attaquer  gauche, par le
vallon du Mhlthal.]

[En marge: Le marchal Soult charg d'attaquer  droite par Lbstedt
et Closewitz.]

Mais ce n'tait pas tout que d'amener l'infanterie sur le
Landgrafenberg, il fallait y transporter l'artillerie. Napolon
courant  cheval dans tous les sens, trouva un passage moins escarp
que les autres, et par lequel l'artillerie trane avec grand effort
pouvait passer. Malheureusement la voie tait trop troite. Napolon
manda sur-le-champ un dtachement de soldats du gnie, et la fit
largir en taillant le roc. Lui-mme, dans son impatience, dirigeait
les travaux une torche  la main. Il ne s'loigna que bien avant dans
la nuit, lorsqu'il eut vu rouler les premires pices de canon. Il
fallut douze chevaux pour traner chaque voiture d'artillerie jusqu'au
sommet du Landgrafenberg. Napolon se proposait d'attaquer le gnral
Tauenzien  la pointe du jour, et de conqurir en le poussant
brusquement, l'espace ncessaire au dploiement de son arme.
Craignant toutefois de dboucher par une seule issue, voulant aussi
diviser l'attention de l'ennemi, il prescrivit vers la gauche 
Augereau de s'engager dans la gorge du Mhlthal, de porter sur la
route de Weimar l'une de ses deux divisions, et de gagner avec l'autre
le revers du Landgrafenberg, afin de tomber sur les derrires du
gnral Tauenzien.  droite, il ordonna au marchal Soult, dont le
corps parti de Gra devait arriver dans la nuit, de gravir les autres
ravins, qui de Lbstedt et de Dornbourg dbouchent sur Closewitz, afin
de tomber galement sur les derrires du gnral Tauenzien. Avec cette
double diversion  gauche et  droite, Napolon ne doutait pas de
forcer les Prussiens dans leur position, et de se procurer la place
qu'il fallait  son arme pour se dployer. Le marchal Ney et Murat
devaient s'lever sur le Landgrafenberg par la route que Lannes et la
garde avaient suivie.

La journe du 13 s'tait coule; une obscurit profonde enveloppait
le champ de bataille. Napolon avait plac sa tente au centre du carr
form par sa garde, et n'avait laiss allumer que quelques feux. Mais
l'arme prussienne avait allum tous les siens. On voyait les feux du
prince de Hohenlohe sur toute l'tendue des plateaux, et au fond de
l'horizon  droite, sur les hauteurs de Naumbourg, que surmontait le
vieux chteau d'Eckartsberg, ceux de l'arme du duc de Brunswick,
devenue tout  coup visible pour Napolon. Il pensa que, loin de se
retirer, toutes les forces prussiennes venaient prendre part  la
bataille. Il envoya sur-le-champ de nouveaux ordres aux marchaux
Davout et Bernadotte. Il prescrivit au marchal Davout de bien garder
le pont de Naumbourg, et mme de le franchir s'il tait possible, pour
tomber sur les derrires des Prussiens, pendant qu'on les combattrait
de front. Il ordonna au marchal Bernadotte, qui tait plac en
intermdiaire, de concourir au mouvement projet, soit en se joignant
au marchal Davout, s'il tait prs de celui-ci, soit en se jetant
directement sur le flanc des Prussiens, s'il avait dj pris 
Dornbourg une position plus rapproche d'Ina. Enfin il enjoignit 
Murat d'arriver le plus tt qu'il pourrait avec sa cavalerie.

[En marge: Dispositions du prince de Hohenlohe.]

Pendant que Napolon faisait ces dispositions, le prince de Hohenlohe
tait dans une complte ignorance du sort qui l'attendait. Toujours
persuad que le gros de l'arme franaise, au lieu de s'arrter devant
Ina, courait sur Leipzig et Dresde, il supposait qu'il aurait tout au
plus affaire aux corps des marchaux Lannes et Augereau, lesquels,
ayant pass la Saale, aprs le combat de Saalfeld, devaient, selon
lui, se montrer entre Ina et Weimar, comme s'ils fussent descendus
des hauteurs de la fort de Thuringe. Dans cette ide, ne songeant pas
 faire front vers Ina, il n'avait oppos de ce ct que le corps du
gnral Tauenzien, et avait rang son arme le long de la route d'Ina
 Weimar. Sa gauche compose des Saxons gardait le sommet de la
_Schnecke_, sa droite s'tendait jusqu' Weimar, et se liait au corps
du gnral Ruchel. Cependant le feu de tirailleurs qu'on entendait sur
le Landgrafenberg ayant rpandu une sorte d'moi, et le gnral
Tauenzien demandant du secours, le prince de Hohenlohe fit prendre les
armes  la brigade saxonne de Cerrini,  la brigade prussienne de
Sanitz,  plusieurs escadrons de cavalerie, et dirigea ces forces vers
le Landgrafenberg, pour en chasser les Franais, qu'il croyait  peine
tablis sur ce point. Au moment o il allait excuter cette
rsolution, le colonel de Massenbach lui apporta de la part du duc de
Brunswick l'ordre ritr de n'engager aucune action srieuse, de se
borner  bien garder les passages de la Saale, et surtout celui de
Dornbourg qui inspirait des inquitudes, parce qu'on y avait aperu
quelques troupes lgres. Le prince de Hohenlohe, devenu le plus
obissant des lieutenants, lorsqu'il aurait fallu ne pas l'tre,
s'arrta tout  coup devant ces injonctions du quartier gnral. Il
tait singulier nanmoins, pour obtemprer  l'ordre de ne pas engager
une bataille, d'abandonner le dbouch par lequel on devait le
lendemain en recevoir une dsastreuse. Quoi qu'il en soit, renonant 
reprendre le Landgrafenberg, il se contenta d'envoyer la brigade
saxonne Cerrini au gnral Tauenzien, et de placer  Nerkwitz, en face
de Dornbourg, sous les ordres du gnral Holzendorf, la brigade
prussienne Sanitz, les fusiliers de Pelet, un bataillon de
Schimmelpfennig, enfin plusieurs dtachements de cavalerie et
d'artillerie. Il expdia quelques chevaux-lgers  Dornbourg mme,
pour savoir ce qui s'y passait. Le prince de Hohenlohe s'en tint  ces
dispositions; il revint  son quartier gnral de Capellendorf, prs
de Weimar, se disant qu'avec 50 mille hommes, et mme 70 mille en
comptant le corps de Ruchel, gard vers Dornbourg par le gnral
Holzendorf, vers Ina par le gnral Tauenzien, faisant front vers la
chausse d'Ina  Weimar, il punirait les deux marchaux Lannes et
Augereau de leur audace, s'ils osaient l'attaquer avec les 30 ou 40
mille Franais dont ils pouvaient disposer, et rtablirait l'honneur
des armes prussiennes gravement compromis  Schleitz et  Saalfeld.

[En marge: Bataille d'Ina, livre le 14 octobre.]

[En marge: Les divisions Suchet et Gazan s'avancent  travers un
brouillard pais, et s'emparent des villages de Closewitz et de
Cospoda.]

[En marge: Dfaite du corps du gnral Tauenzien.]

Napolon, debout avant le jour, donnait ses dernires instructions 
ses lieutenants, et faisait prendre les armes  ses soldats. La nuit
tait froide, la campagne couverte au loin d'un brouillard pais,
comme celui qui enveloppa pendant quelques heures le champ de bataille
d'Austerlitz. Escort par des hommes portant des torches, Napolon
parcourut le front des troupes, parla aux officiers et aux soldats,
leur expliqua la position des deux armes, leur dmontra que les
Prussiens taient aussi compromis que les Autrichiens l'anne
prcdente, que, vaincus dans cette journe, ils seraient coups de
l'Elbe et de l'Oder, spars des Russes, et rduits  livrer aux
Franais la monarchie prussienne tout entire; que, dans une telle
situation, le corps franais qui se laisserait battre, ferait chouer
les plus vastes desseins, et se dshonorerait  jamais. Il les engagea
fort  se tenir en garde contre la cavalerie prussienne, et  la
recevoir en carr avec leur fermet ordinaire. Les cris: En avant!
Vive l'Empereur! accueillirent partout ses paroles. Quoique le
brouillard ft pais,  travers son paisseur mme, les avant-postes
ennemis aperurent la lueur des torches, entendirent les cris de joie
de nos soldats, et allrent donner l'alarme au gnral Tauenzien. Le
corps de Lannes s'branlait en ce moment au signal de Napolon. La
division Suchet, partage en trois brigades, s'avanait la premire.
La brigade Claparde, compose du 17e lger et d'un bataillon d'lite,
marchait en tte, dploye sur une seule ligne. Sur les ailes de cette
ligne, et pour la garantir des attaques de la cavalerie, les 34e et
40e rgiments, formant la seconde brigade, taient disposs en colonne
serre. La brigade Vedel dploye fermait cette espce de carr. 
gauche de la division Suchet, mais un peu en arrire, venait la
division Gazan, range sur deux lignes, et prcde par son
artillerie. On s'avana ainsi en ttonnant dans le brouillard. La
division Suchet se dirigeait sur le village de Closewitz qui tait 
droite, la division Gazan se dirigeait sur le village de Cospoda qui
tait  gauche. Les bataillons saxons de Frdric-Auguste et de
Rechten, le bataillon prussien de Zweifel, apercevant  travers le
brouillard une masse en mouvement, firent feu tous ensemble. Le 17e
lger supporta ce feu, et le rendit immdiatement. On se fusilla
ainsi quelques instants, voyant la lueur, entendant le bruit de la
fusillade, mais sans se distinguer les uns les autres. Les Franais,
en s'approchant, finirent par dcouvrir le petit bois qui entourait le
village de Closewitz. Le gnral Claparde s'y jeta vivement, et,  la
suite d'un combat corps  corps, l'eut bientt emport, ainsi que le
village de Closewitz lui-mme. Aprs avoir priv de cet appui la ligne
du gnral Tauenzien, on continua de marcher sous les balles qui
partaient du sein de cette brume paisse. La division Gazan, de son
ct, dborda le village de Cospoda, et s'y tablit. Entre ces deux
villages, mais un peu plus loin, se trouvait un petit hameau, celui de
Lutzenrode, occup par les fusiliers d'Erichsen. La division Gazan
l'enleva galement, et on put alors se dployer plus  l'aise. En ce
moment, les deux divisions de Lannes essuyrent de nouvelles dcharges
d'artillerie et de mousqueterie. C'taient les grenadiers saxons de la
brigade Cerrini, qui, aprs avoir recueilli les avant-postes du
gnral Tauenzien, se reportaient en avant, et excutaient leurs feux
de bataillon avec autant d'ensemble que s'ils avaient t sur un champ
de manoeuvre. Le 17e lger, qui tenait la tte de la division Suchet,
ayant puis ses cartouches, on le fit passer sur les derrires. Le
34e prit sa place, entretint le feu quelque temps, puis joignit les
grenadiers saxons  la baonnette, et les rompit. La droute ayant
bientt gagn le corps entier du gnral Tauenzien, les divisions
Gazan et Suchet ramassrent une vingtaine de canons et beaucoup de
fuyards.  partir du Landgrafenberg, les plateaux onduls sur lesquels
on venait de se dployer, allaient, comme nous l'avons dit, en
s'inclinant vers la petite valle de l'Ilm. On marchait donc vite, sur
un terrain en pente, et  la suite d'un ennemi en fuite. Dans ce
mouvement rapide on dborda deux bataillons de Cerrini, ainsi que les
fusiliers de Pelet, rests aux environs de Closewitz. Ces troupes
furent rejetes pour le reste de la journe vers le gnral
Holzendorf, commis la veille  la garde du dbouch de Dornbourg.

[En marge: Napolon ayant acquis l'espace ncessaire au dploiement de
son arme, suspend l'action pour donner  ses autres colonnes le temps
d'arriver.]

Cette action n'avait pas dur deux heures. Il en tait neuf, et
Napolon avait ds lors ralis la premire partie de son plan, qui
consistait  s'emparer de l'espace ncessaire au dploiement de son
arme. Au mme instant, ses instructions s'excutaient sur tous les
points avec une ponctualit remarquable. Vers la gauche, le marchal
Augereau, aprs avoir dirig la division Heudelet ainsi que son
artillerie et sa cavalerie dans le fond du Mhlthal, sur la grande
route de Weimar, gravissait avec la division Desjardins les revers du
Landgrafenberg, et venait former sur les plateaux la gauche de la
division Gazan. Vers la droite, le marchal Soult, dont une seule
division tait arrive, celle du gnral Saint-Hilaire, s'levait de
Lbstedt sur les derrires de Closewitz, en face des positions de
Nerkwitz et d'Alten-Gne, occupes par les dbris du corps de
Tauenzien, et par le dtachement du gnral Holzendorf. Le marchal
Ney, impatient d'assister  la bataille, avait dtach de son corps un
bataillon de voltigeurs, un bataillon de grenadiers, le 25e lger,
deux rgiments de cavalerie, et avec cette troupe d'lite il avait
pris les devants. Il entrait dans Ina  l'heure mme o s'achevait
le premier acte de la journe. Murat enfin, revenant au galop avec les
dragons et les cuirassiers des reconnaissances excutes sur la basse
Saale, remontait vers Ina  perte d'haleine. Napolon rsolut donc de
s'arrter quelques instants sur le terrain conquis, pour laisser  ses
troupes le temps d'arriver en ligne.

[En marge: Le prince de Hohenlohe averti du danger par la droute du
gnral Tauenzien, range son arme en bataille.]

Sur ces entrefaites, les fuyards du gnral Tauenzien avaient donn
l'veil au camp entier des Prussiens. Au bruit du canon, le prince de
Hohenlohe tait accouru sur la route de Weimar, o campait
l'infanterie prussienne, ne croyant pas encore  une action gnrale,
et se plaignant de ce qu'on fatigut les troupes par une prise d'armes
inutile. Bientt dtromp, il prit ses mesures pour livrer bataille.
Sachant que les Franais avaient pass la Saale  Saalfeld, il s'tait
attendu  les voir paratre entre Ina et Weimar, et il avait rang
son arme le long de la route qui va de l'une  l'autre de ces villes.
Cette conjecture ne se ralisant pas, il fallait changer ses
dispositions: il le fit avec promptitude et rsolution. Il envoya le
gros de l'infanterie prussienne, sous les ordres du gnral Grawert,
pour occuper les positions abandonnes du gnral Tauenzien. Il laissa
vers la _Schnecke_, qui allait former sa droite, la division
Niesemeuschel, compose des deux brigades saxonnes Burgsdorf et
Nehroff, du bataillon prussien Boguslawski, et d'une nombreuse
artillerie, avec ordre de dfendre jusqu' la dernire extrmit les
rampes par lesquelles la route de Weimar s'lve sur les plateaux. Il
leur donna, pour les seconder, la brigade Cerrini rallie et renforce
de quatre bataillons saxons. En arrire de son centre, il plaa une
rserve de cinq bataillons sous le gnral Dyherrn, pour appuyer le
gnral Grawert. Il fit rallier  quelque distance du champ de
bataille et pourvoir de munitions les dbris du corps de Tauenzien.
Quant  sa gauche, il prescrivit au gnral Holzendorf de se porter en
avant, s'il le pouvait, pour tomber sur la droite des Franais pendant
qu'il s'efforcerait lui-mme de les arrter de front. Il adressa au
gnral Ruchel l'avis de ce qui se passait, et la prire d'acclrer
sa marche. Enfin il courut de sa personne avec la cavalerie prussienne
et l'artillerie attele,  la rencontre des Franais, afin de les
contenir, et de protger la formation de l'infanterie du gnral
Grawert.

[En marge: Renouvellement de l'action vers les dix heures du matin.]

[En marge: Le marchal Ney s'engage avant l'ordre de l'Empereur, et se
trouve aux prises avec une grande partie de l'arme prussienne.]

Il tait environ dix heures, et l'action du matin, interrompue depuis
une heure, allait recommencer plus vivement. Tandis qu' droite, le
marchal Soult, dbouchant de Lbstedt, gravissait les hauteurs avec
la division Saint-Hilaire, tandis qu'au centre le marchal Lannes,
avec les divisions Suchet et Gazan, se dployait sur les plateaux
conquis le matin, et qu' gauche, le marchal Augereau, s'levant du
fond du Mhlthal, avait gagn le village d'Iserstedt, le marchal Ney,
dans son ardeur de combattre, s'tait avanc avec ses trois mille
hommes d'lite, cach par le brouillard, et avait pris place entre
Lannes et Augereau, en face du village de Vierzehn-Heiligen, qui
occupait le milieu du champ de bataille. Il arrivait au moment mme o
le prince de Hohenlohe accourait  la tte de la cavalerie prussienne.
Se trouvant tout  coup en face de l'ennemi, il s'engage avant que
l'Empereur ait ordonn la reprise de l'action. L'artillerie  cheval
du prince de Hohenlohe s'tant dj mise en batterie, Ney lance sur
cette artillerie le 10e de chasseurs. Ce rgiment profitant d'un petit
bouquet de bois pour se former, en dbouche au galop, s'lve par sa
droite sur le flanc de l'artillerie prussienne, sabre les canonniers,
et enlve sept pices de canon, sous le feu de toute la ligne ennemie.
Mais une masse de cuirassiers prussiens fond sur lui, et il est oblig
de se retirer prcipitamment. Ney lance alors le 3e de hussards. Ce
rgiment manoeuvre comme avait fait le 10e de chasseurs, profite du
bouquet de bois pour se former, s'lve sur le flanc des cuirassiers,
puis se rabat soudainement sur eux, les met en dsordre, et les force
 se retirer. Ce n'tait pas assez toutefois de deux rgiments de
cavalerie lgre pour tenir tte  trente escadrons de dragons et de
cuirassiers. Nos chasseurs et nos hussards sont bientt obligs de
chercher un abri derrire notre infanterie. Le marchal Ney porte
alors en avant le bataillon de grenadiers et le bataillon de
voltigeurs qu'il avait amens, les forme en deux carrs, puis, se
plaant lui-mme dans l'un des deux, les oppose aux charges de la
cavalerie prussienne. Il laisse approcher les cuirassiers ennemis
jusqu' vingt pas de ses baonnettes, et les terrifie par l'aspect
d'une infanterie immobile qui a rserv ses feux.  son signal, une
dcharge  bout portant couvre le terrain de morts et de blesss.
Plusieurs fois assaillis, ces deux carrs demeurent inbranlables.

[En marge: Contenance hroque du marchal Ney.]

[En marge: Lannes avec son corps arrive au secours du marchal Ney.]

Napolon, sur la hauteur du Landgrafenberg, avait t fort tonn
d'entendre recommencer le feu sans son ordre. Il avait appris avec
plus d'tonnement encore que le marchal Ney, qu'il supposait en
arrire, tait aux prises avec les Prussiens. Il accourt fort
mcontent, et arriv prs de Vierzehn-Heiligen aperoit de la hauteur
le marchal Ney qui se dfendait, au milieu de deux faibles carrs,
contre toute la cavalerie prussienne. Cette contenance hroque tait
faite pour dissiper tout mcontentement. Napolon envoie le gnral
Bertrand avec deux rgiments de cavalerie lgre, les seuls qu'il et
sous la main en l'absence de Murat, pour contribuer  dgager le
marchal Ney, et ordonne  Lannes d'avancer avec son infanterie.
L'intrpide Ney, en attendant qu'on le dgage, ne se dconcerte pas.
Tandis qu'il renouvelle avec quatre rgiments  cheval les charges de
sa cavalerie, il porte le 25e d'infanterie lgre  sa gauche, afin de
s'appuyer au bois d'Iserstedt, qu'Augereau s'efforait d'atteindre de
son ct; il fait avancer le bataillon de grenadiers jusqu'au petit
bois qui avait protg ses chasseurs, et lance le bataillon de
voltigeurs sur le village de Vierzehn-Heiligen, pour s'en emparer.
Mais au mme instant Lannes venant  son secours, jette dans ce
village de Vierzehn-Heiligen le 21e rgiment d'infanterie lgre, et,
se mettant de sa personne  la tte des 100e, 103e, 34e, 64e, 88e de
ligne, il dbouche en face de l'infanterie prussienne du gnral
Grawert. Celle-ci se dploie devant le village de Vierzehn-Heiligen,
avec une rgularit de mouvement due  de longs exercices. Elle se
range en bataille, et commence un feu de mousqueterie rgulier et
terrible. Les trois petits dtachements de Ney souffrent cruellement;
mais Lannes, s'levant sur la droite de l'infanterie du gnral
Grawert, tche de la dborder, malgr les charges rptes de la
cavalerie du prince de Hohenlohe qui vient l'assaillir dans sa marche.

[En marge: Efforts du prince de Hohenlohe pour s'emparer de
Vierzehn-Heiligen.]

[En marge: Napolon, en voyant arriver le reste de ses colonnes,
branle la garde, et donne l'impulsion dcisive.]

[En marge: Droute de l'arme prussienne.]

Le prince de Hohenlohe soutient bravement ses troupes au milieu du
danger. Le rgiment de Sanitz se dbande, il le reforme sous le feu.
Il veut ensuite faire enlever  la baonnette par le rgiment de
Zastrow le village de Vierzehn-Heiligen, esprant par l dcider la
victoire. Cependant on lui annonce que d'autres colonnes ennemies
commencent  paratre, que le gnral Holzendorf, aux prises avec des
forces suprieures, ne se trouve pas en mesure de le seconder, que le
gnral Ruchel toutefois est prs de le joindre avec son corps
d'arme. Il juge alors qu'il convient d'attendre ce puissant secours,
et fait couvrir d'obus le village de Vierzehn-Heiligen, voulant
l'attaquer par les flammes, avant de l'attaquer avec ses baonnettes.
Il envoie en mme temps officiers sur officiers au gnral Ruchel,
pour le presser d'accourir, et lui promettre la victoire s'il arrive
en temps utile, car, selon lui, les Franais sont sur le point de
reculer. Vaine illusion d'un courage bouillant mais aveugle!  cette
heure, la fortune en dcide autrement. Augereau dbouche enfin 
travers le bois d'Iserstedt avec la division Desjardins, dgage la
gauche de Ney, et commence  changer des coups de fusil avec les
Saxons, qui dfendent la _Schnecke_, tandis que le gnral Heudelet
les attaque en colonne, sur la grande route d'Ina  Weimar. De
l'autre ct du champ de bataille le corps du marchal Soult, aprs
avoir chass du bois de Closewitz les restes de la brigade Cerrini,
ainsi que les fusiliers de Pelet, et rejet au loin le dtachement de
Holzendorf, fait entendre son canon sur le flanc des Prussiens.
Napolon, voyant le progrs de ses deux ailes, et apprenant l'arrive
des troupes restes en arrire, ne craint plus d'engager toutes les
forces prsentes sur le terrain, la garde comprise, et donne l'ordre
de se porter en avant. Une impulsion irrsistible se communique  la
ligne entire. On pousse devant soi les Prussiens rompus; on les
culbute sur ce terrain inclin, qui descend du Landgrafenberg vers la
valle de l'Ilm. Le rgiment de Hohenlohe et les grenadiers de Hahn de
la division Grawert, sont presque entirement dtruits par le feu ou
par la baonnette. Le gnral Grawert lui-mme est gravement bless,
pendant qu'il dirige son infanterie. Aucun corps ne tient plus. La
brigade Cerrini mitraille recule sur la rserve Dyherrn, qui oppose
en vain ses cinq bataillons au mouvement des Franais. Bientt
dcouverte, cette rserve se voit aborde, enveloppe de toutes parts
et rduite  se dbander. Le corps de Tauenzien, ralli un instant et
ramen au feu par le prince de Hohenlohe, est entran comme les
autres dans la droute gnrale. La cavalerie prussienne, profitant de
l'absence de la grosse cavalerie franaise, fournit des charges pour
couvrir son infanterie rompue; mais nos chasseurs et nos hussards lui
tiennent tte, et, bien que ramens plusieurs fois, reviennent sans
cesse  la charge, soutenus, enivrs par la victoire. Un affreux
carnage suit cette retraite en dsordre. On fait  chaque pas des
prisonniers; on enlve l'artillerie par batteries entires.

[En marge: Arrive en ligne du corps du gnral Ruchel.]

[En marge: Dsastre du corps du gnral Ruchel.]

Dans ce grand pril survient enfin, mais trop tard, le gnral Ruchel.
Il marche sur deux lignes d'infanterie, ayant  gauche la cavalerie
appartenant  son corps, et  droite la cavalerie saxonne, commande
par le brave gnral Zeschwitz, qui tait venu spontanment prendre
cette position. Il gravit au pas ces plateaux, inclins du
Landgrafenberg  l'Ilm. Tandis qu'il monte, autour de lui descendent
comme un torrent les Prussiens et les Franais, les uns poursuivis par
les autres. Il est ainsi accueilli par une sorte de tempte, ds son
apparition sur le champ de bataille. Pendant qu'il s'avance, le coeur
navr  la vue de ce dsastre, les Franais se prcipitent sur lui
avec l'imptuosit de la victoire. La cavalerie qui couvrait son flanc
gauche est disperse la premire. Cet infortun gnral, ami peu sage
mais ardent de son pays, s'offre de sa personne au premier choc. Il
est frapp d'une balle au milieu de la poitrine, et emport mourant
dans les bras de ses soldats. Son infanterie, prive de la cavalerie
qui la couvrait, se voit attaque en flanc par les troupes du marchal
Soult, et menace de front par celles des marchaux Lannes et Ney. Les
bataillons placs  l'extrme gauche de la ligne, saisis de terreur,
se dbandent, et entranent dans leur fuite le reste du corps d'arme.
Pour surcrot d'infortune, les dragons et les cuirassiers franais
arrivent au galop, sous la conduite de Murat, impatients de prendre
part  la bataille. Ils entourent ces malheureux bataillons dbands,
sabrent ceux qui essayent de tenir, et poursuivent les autres
jusqu'aux bords de l'Ilm, o ils font une grande quantit de
prisonniers.

[En marge: Les troupes saxonnes sont enveloppes et prises.]

Il ne restait sur le champ de bataille que les deux brigades saxonnes
Burgsdorf et Nehroff, lesquelles, aprs avoir honorablement dfendu la
_Schnecke_, contre les divisions Heudelet et Desjardins du corps
d'Augereau, avaient t forces dans leur position par l'adresse des
tirailleurs franais, et opraient leur retraite, disposes en deux
carrs. Ces carrs prsentaient trois faces d'infanterie et une
d'artillerie, celle-ci formant la face en arrire. Les deux brigades
saxonnes se retiraient, tour  tour s'arrtant, faisant feu de leurs
canons, et puis reprenant leur marche. L'artillerie d'Augereau les
suivait en leur envoyant des boulets; une nue de tirailleurs
franais, courant aprs elles, les harcelait  coups de fusil. Murat,
qui venait de culbuter les restes du corps de Ruchel, se rejette sur
les deux brigades saxonnes, et les fait charger  outrance par ses
dragons et ses cuirassiers. Les dragons abordent la premire sans y
entrer; mais ils reviennent  la charge, y pntrent et l'enfoncent.
Le gnral d'Hautpoul avec les cuirassiers attaque la seconde, la
rompt, et y commet les ravages qu'une cavalerie victorieuse exerce sur
une infanterie rompue. Ces infortuns n'ont d'autre ressource que de
se rendre prisonniers. Le bataillon prussien Boguslawski est enfonc 
son tour, et trait comme les autres. Le brave gnral Zeschwitz, qui
tait accouru avec la cavalerie saxonne au secours de son infanterie,
fait de vains efforts pour la soutenir; il est ramen, et forc de
cder  la droute gnrale.

[En marge: Affreuse droute de l'arme prussienne.]

Murat rallie ses escadrons, et court vers Weimar pour recueillir de
nouveaux trophes.  quelque distance de cette ville se trouvaient
runis ple-mle, des dtachements d'infanterie, de cavalerie,
d'artillerie, au sommet d'une descente longue et rapide, que forme la
grande route, pour joindre le fond de la valle de l'Ilm. Ces troupes,
confusment accumules, taient appuyes  un petit bois, qu'on
appelle le bois de Webicht. Tout  coup apparaissent les casques
brillants de la cavalerie franaise. Quelques coups de fusil partent
instinctivement de cette foule perdue.  ce signal, la masse, saisie
de terreur, se prcipite sur la descente qui aboutit  Weimar:
fantassins, cavaliers, artilleurs, tous se jettent les uns sur les
autres dans ce gouffre. Nouveau dsastre, et bien digne de piti!
Murat lance une partie de ses dragons, qui poussent  coups de pointe
cette cohue pouvante, et la poursuivent jusque dans les rues de
Weimar. Avec les autres, il fait un dtour, dpasse Weimar, et coupe
la retraite aux fuyards, qui se rendent par milliers.

[En marge: Horrible spectacle que prsente les villes d'Ina et de
Weimar.]

Des soixante-dix mille Prussiens qui avaient paru sur ce champ de
bataille, il n'y avait pas un seul corps qui ft entier, pas un seul
qui se retirt en ordre. Sur les cent mille Franais composant les
corps des marchaux Soult, Lannes, Augereau, Ney, Murat, et la garde,
cinquante mille au plus avaient combattu, et suffi pour culbuter
l'arme prussienne. La plus grande partie de cette arme, frappe
d'une sorte de vertige, jetant ses armes, ne connaissant plus ni
drapeaux, ni officiers, courait sur toutes les routes de la Thuringe.
Environ douze mille Prussiens et Saxons, morts ou blesss, environ
quatre mille Franais, morts ou blesss aussi, couvraient la campagne
d'Ina  Weimar. On voyait tendus sur la terre, et en nombre plus
qu'ordinaire, une quantit d'officiers prussiens, qui avaient
noblement pay de leur vie leurs folles passions. Quinze mille
prisonniers, 200 pices de canon, taient aux mains de nos soldats,
ivres de joie. Les obus des Prussiens avaient mis en feu la ville
d'Ina, et des plateaux o l'on avait combattu, on voyait des colonnes
de flammes s'lever du sein de l'obscurit. Les obus des Franais
sillonnaient la ville de Weimar, et la menaaient d'un sort semblable.
Les cris des fugitifs qui la traversaient en courant, le bruit de la
cavalerie de Murat qui en parcourait les rues au galop, sabrant sans
piti tout ce qui n'tait pas assez prompt  jeter ses armes, avaient
rempli d'effroi cette charmante cit, noble asile des lettres, et
thtre paisible du plus beau commerce d'esprit qui ft alors au
monde!  Weimar comme  Ina, une partie des habitants avaient fui.
Les vainqueurs, disposant en matres de ces villes presque
abandonnes, tablissaient leurs magasins et leurs hpitaux dans les
glises et les lieux publics. Napolon, revenu  Ina, s'occupait,
suivant son usage, de faire ramasser les blesss, et entendait les
cris de Vive l'Empereur! se mler aux gmissements des mourants.
Scnes terribles, dont l'aspect serait intolrable, si le gnie, si
l'hrosme dploys, n'en rachetaient l'horreur, et si la gloire,
cette lumire qui embellit tout, ne venait les envelopper de ses
rayons blouissants!

[En marge: vnements du cte de Naumbourg: autre bataille livre 
quatre lieues de celle d'Ina.]

Mais quelque grands que fussent les rsultats dj obtenus, Napolon
ne connaissait pas encore toute l'tendue de sa victoire, ni les
Prussiens toute l'tendue de leur malheur. Tandis que le canon
retentissait  Ina, on l'entendait aussi dans le lointain  droite,
vers Naumbourg. Napolon avait souvent regard de ce ct, se disant
que les marchaux Davout et Bernadotte, qui runissaient  eux deux
cinquante mille hommes, n'avaient gure  craindre le reste de l'arme
prussienne, dont il croyait avoir eu la plus forte partie sur les
bras. Il leur avait renouvel plusieurs fois l'ordre de se faire tuer
jusqu'au dernier, plutt que d'abandonner le pont de Naumbourg. Le
prince de Hohenlohe, qui se retirait l'me remplie de douleur, avait
entendu lui aussi le canon du ct de Naumbourg, et il inclinait  s'y
porter, attir, repouss tour  tour, par les nouvelles venues
d'Awerstaedt, lieu o tait campe l'arme du duc de Brunswick. Des
coureurs disaient que cette arme avait remport une victoire
complte, d'autres au contraire qu'elle avait essuy un dsastre plus
clatant que celui de l'arme de Hohenlohe. Bientt le prince apprit
la vrit. Voici ce qui s'tait pass encore dans cette journe
mmorable, marque par deux sanglantes batailles, livres  quatre
lieues l'une de l'autre.

[En marge: Marche de l'arme du duc de Brunswick vers le pont de
Naumbourg.]

[En marge: Description du terrain entre Awerstaedt et Naumbourg.]

L'arme royale avait march la veille en cinq divisions sur la grande
route de Weimar  Naumbourg. Parcourant ces plateaux, onduls comme
les vagues de la mer, qui forment le sol de la Thuringe, et viennent
se terminer en ctes abruptes vers les rives de la Saale, elle
s'tait arrte  Awerstaedt, un peu avant le dfil de Ksen,
position militaire fort connue. Elle avait fait cinq ou six lieues, et
on estimait que c'tait beaucoup pour des troupes peu habitues aux
fatigues de la guerre. Elle avait donc bivouaqu le 13 au soir, en
avant et en arrire du village d'Awerstaedt, et trs-mal vcu, faute
de savoir subsister sans magasins. Comme le prince de Hohenlohe, le
duc de Brunswick paraissait donner peu d'attention aux dbouchs par
lesquels il tait possible que les Franais survinssent. (Voir la
carte n 35.) Au del d'Awerstaedt, et avant d'arriver au pont de
Naumbourg sur la Saale, se rencontre une espce de bassin, assez
vaste, coup par un ruisseau, qui va rejoindre aprs quelques dtours
l'Ilm et la Saale. Ce bassin, dont les deux plans sont inclins l'un
vers l'autre, semble un champ de bataille fait pour recevoir deux
armes, en n'opposant  leur rencontre que le faible obstacle d'un
ruisseau facile  franchir. La route de Weimar  Naumbourg le parcourt
tout entier, descend d'abord vers le ruisseau, le passe sur un petit
pont, s'lve ensuite sur le plan oppos, traverse un village qu'on
nomme Hassenhausen, et qui est le seul point d'appui existant au
milieu de ce terrain dcouvert. Aprs Hassenhausen, la route, parvenue
sur le bord extrieur du bassin dont il s'agit, s'arrte tout  coup,
et descend par des contours rapides sur les rives de la Saale. C'est
l ce qu'on appelle le dfil de Ksen. Au-dessous se trouve un pont
auquel on a donn le nom de pont de Ksen, ou de Naumbourg.

[En marge: Ngligence de l'arme prussienne  l'gard du dfil de
Ksen.]

Puisqu'on savait les Franais de l'autre cte de la Saale 
Naumbourg, il tait naturel d'aller prendre position, au moins avec
une division, sur le sommet des rampes de Ksen, non pour franchir le
passage, qu'il s'agissait de masquer seulement, mais pour en interdire
l'accs aux Franais, pendant que les autres divisions poursuivraient,
couvertes par la Saale, leur mouvement de retraite. Personne n'y
songea dans l'tat-major prussien. On se contenta d'envoyer en
reconnaissance quelques patrouilles de cavalerie, qui se retirrent
aprs avoir fait le coup de pistolet avec les avant-postes du marchal
Davout. On apprit par ces patrouilles que les Franais ne s'taient
point tablis au dfil de Ksen, et on se crut en sret. Le
lendemain, trois divisions devaient traverser le bassin que nous
venons de dcrire, occuper les rampes par lesquelles on descend sur
les bords de la Saale, et les deux autres divisions, sous le marchal
Kalkreuth, cheminant derrire les trois premires, avaient ordre de
s'emparer du pont de Freybourg sur l'Unstrut, pour assurer  l'arme
le passage de cet affluent de la Saale.

C'est en vain qu' la guerre on pense  beaucoup de choses, si on ne
pense pas  toutes: le point oubli est justement celui par lequel
l'ennemi vous surprend. Il tait aussi grave en ce moment de ngliger
le dfil de Ksen, que d'abandonner le Landgrafenberg  Napolon.

[En marge: Vigilance du marchal Davout.]

[En marge: Le marchal Bernadotte refuse de seconder le marchal
Davout, et le laisse seul en prsence de l'arme prussienne.]

Le marchal Davout, que Napolon avait plac  Naumbourg, joignait au
sens le plus droit une fermet rare, une svrit inflexible. Il tait
port  la vigilance autant par l'amour du devoir, que par le
sentiment d'une infirmit naturelle, qui consistait dans une
trs-grande faiblesse de la vue. Cet homme de guerre illustre devait
ainsi  un dfaut physique une qualit morale. Ayant de la peine 
discerner les objets, il s'appliquait  les observer de trs-prs:
quand il les avait vus lui-mme, il les faisait voir par d'autres; il
accablait sans cesse de questions ceux qui taient autour de lui, ne
prenait aucun repos, n'en laissait  personne, qu'il ne se crt
suffisamment inform, et ne se rsignait jamais  vivre dans
l'incertitude o tant de gnraux s'endorment, en livrant au hasard
leur gloire et la vie de leurs soldats. Le soir il tait all de sa
personne reconnatre ce qui se passait au dfil de Ksen. Quelques
prisonniers faits  la suite d'une escarmouche, lui avaient appris que
la grande arme prussienne s'approchait, conduite par le roi, les
princes et le duc de Brunswick. Sur-le-champ il avait envoy un
bataillon au pont de Ksen, et prescrit  ses troupes d'tre sur pied
ds le milieu de la nuit, afin d'occuper avant l'ennemi les hauteurs
qui dominent la Saale. Dans le moment le marchal Bernadotte se
trouvait  Naumbourg, avec l'ordre de se porter l o il croirait tre
le plus utile, et notamment de seconder le marchal Davout, si
celui-ci en avait besoin. Le marchal Davout se rendit  Naumbourg,
fit part au marchal Bernadotte de ce qu'il venait d'apprendre, lui
proposa de combattre ensemble, lui offrit mme de se placer sous son
commandement, car ce n'tait pas trop des 46 mille hommes qu'ils
avaient  eux deux, pour tenir tte aux 80 mille hommes que la
renomme attribuait  l'arme prussienne. Le marchal Davout insista,
au nom des plus graves considrations. Si le marchal Lannes, ou tout
autre, et t  la place du marchal Bernadotte, on n'aurait pas eu
beaucoup de temps  perdre en vaines explications. Le gnreux Lannes,
en voyant apparatre l'ennemi, et embrass mme un rival dtest, et
et combattu avec le dernier dvouement. Mais le marchal Bernadotte,
interprtant les ordres de l'Empereur de la manire la plus fausse,
voulut absolument quitter Naumbourg pour se porter sur Dornbourg, o
l'ennemi n'tait point signal[6]. D'o pouvait provenir une aussi
trange rsolution? Elle provenait de ce sentiment dtestable, qui
souvent fait sacrifier le sang des hommes, le salut de l'tat,  la
haine,  l'envie,  la vengeance. Le marchal Bernadotte prouvait
pour le marchal Davout une aversion profonde, conue sur les plus
frivoles motifs. Il partit, laissant le marchal Davout rduit  ses
propres forces. Ce dernier restait avec trois divisions d'infanterie
et trois rgiments de cavalerie lgre. Le marchal Bernadotte
emmenait mme une division de dragons, qui avait t dtache de la
rserve de cavalerie, pour seconder le premier et le troisime corps,
et dont il ne lui appartenait pas de disposer exclusivement.

[Note 6: Nous citons une lettre de l'Empereur au prince de
Ponte-Corvo, crite aprs la bataille d'Awerstaedt, et qui confirme
toutes nos assertions. Elle renferme l'expression d'un mcontentement
que Napolon prouvait encore plus vivement qu'il ne l'exprimait.

_Au prince de Ponte-Corvo._

                                         Wittenberg, 23 octobre 1806.

Je reois votre lettre. Je n'ai point l'habitude de rcriminer sur le
pass, puisqu'il est sans remde. Votre corps d'arme ne s'est pas
trouv sur le champ de bataille, et cela et pu m'tre trs-funeste.
Cependant, d'aprs un ordre trs-prcis, vous deviez vous trouver 
Dornbourg, qui est un des principaux dbouchs de la Saale, le mme
jour que le marchal Lannes se trouvait  Ina, le marchal Augereau 
Kala, et le marchal Davout  Naumbourg. Au dfaut d'avoir excut ces
dispositions, je vous avais fait connatre dans la nuit, que, si vous
tiez encore  Naumbourg, vous deviez marcher sur le marchal Davout
pour le soutenir. Vous tiez  Naumbourg lorsque cet ordre est arriv;
il vous a t communiqu, et cependant vous avez prfr faire une
fausse marche pour retourner  Dornbourg, et par l vous ne vous tes
pas trouv  la bataille, et le marchal Davout a support les
principaux efforts de l'arme ennemie. Tout cela est certainement
trs-malheureux, etc.

                                                          NAPOLON.]

[En marge: Bataille d'Awerstaedt, livre le 14 octobre, en mme temps
que celle d'Ina.]

Cependant le marchal Davout n'hsita pas sur le parti qu'il avait 
prendre. Il rsolut de barrer le chemin  l'ennemi, et de se faire
tuer avec le dernier homme de son corps d'arme, plutt que de laisser
ouverte une route que Napolon mettait tant de prix  fermer. Dans la
nuit du 13 au 14, il tait en marche vers le pont de Ksen, avec les
trois divisions Gudin, Friant et Morand, formant 26 mille hommes
prsents au drapeau, la plus grande partie en infanterie, heureusement
la meilleure de l'arme, car la discipline tait de fer sous cet
inflexible marchal. C'est avec ces 26 mille hommes qu'il s'attendait
 en combattre 70 suivant les uns, 80 suivant les autres, en ralit
66 mille. Quant aux soldats, ils n'taient pas habitus  compter avec
l'ennemi, quelque nombreux qu'il ft. En toute circonstance ils se
tenaient pour obligs, et pour certains de vaincre.

[En marge: Le marchal Davout franchit avant le jour le dfil de
Ksen, et arrive le premier sur le champ de bataille d'Awerstaedt.]

[En marge: Rencontre des deux avant-gardes aux environs de
Hassenhausen.]

[En marge: Dispositions du marchal Davout.]

Le marchal aprs avoir fait prendre les armes long-temps avant le
jour, franchit le pont de Ksen, qu'il avait occup la veille au soir,
gravit avec la division Friant les rampes de Ksen, et dboucha vers
six heures du matin sur les hauteurs qui forment l'un des cts du
bassin de Hassenhausen. Peu d'instants aprs, les Prussiens
paraissaient sur le ct oppos, de faon que les deux armes auraient
pu s'apercevoir aux deux extrmits de cette espce d'amphithtre, si
le brouillard qui  cette heure enveloppait le champ de bataille
d'Ina, n'et envelopp aussi celui d'Awerstaedt. La division
prussienne Schmettau marchait en tte, prcde d'une avant-garde de
cavalerie de 600 chevaux, aux ordres du gnral Blucher. Un peu en
arrire venait le roi, avec le duc de Brunswick et le marchal de
Mollendorf. Le gnral Blucher tait descendu jusqu'au ruisseau
fangeux qui traverse le bassin, avait pass le petit pont, et montait
au pas la grande route, quand il rencontra un dtachement franais de
cavalerie, command par le colonel Bourke et le capitaine Hulot. On se
tira des coups de pistolet  travers le brouillard, on fit de notre
ct quelques prisonniers aux Prussiens. Le dtachement franais,
aprs cette reconnaissance hardie, excute au milieu d'un brouillard
pais, vint se ranger sous la protection du 25e de ligne, que
conduisait le marchal Davout. Celui-ci fit placer quelques pices
d'artillerie sur la chausse mme, et tirer  mitraille sur les 600
chevaux du gnral Blucher, lesquels furent bientt mis en dsordre.
Une batterie attele qui suivait ces 600 chevaux, fut enleve par deux
compagnies du 25e, et amene  Hassenhausen. Cette premire rencontre
rvlait toute la gravit de la situation. On allait avoir une grande
bataille  livrer. Toutefois l'incertitude produite par le brouillard
devait retarder l'engagement, car on ne pouvait, de part ni d'autre,
tenter aucun mouvement srieux, en prsence d'un ennemi pour ainsi
dire invisible. Le marchal Davout, venant de Naumbourg pour fermer la
retraite aux Prussiens, tournait le dos  l'Elbe et  l'Allemagne. Il
avait la Saale  sa gauche,  sa droite des hauteurs boises: les
Prussiens venant de Weimar avaient la position contraire. Le marchal
Davout, grce au retard caus par le brouillard, eut le temps de
poster convenablement la division Gudin arrive la premire, et
compose des 25e, 85e, 12e, 21e de ligne, et de six escadrons de
chasseurs. Il plaa le 85e dans le village de Hassenhausen, et comme 
la droite de Hassenhausen (droite des Franais), mais un peu en avant,
se trouvait un petit bois de saules, il dispersa dans ce bois un grand
nombre de tirailleurs, qui ouvrirent un feu meurtrier sur la ligne
prussienne, que l'on commenait  discerner. Les trois autres
rgiments furent disposs  droite du village, deux d'entre eux
dploys, et rangs de manire  prsenter une double ligne, le
troisime en colonne, prt  se former en carr sur le flanc de la
division. Le terrain  la gauche de Hassenhausen fut rserv pour
recevoir les troupes du gnral Morand. Quant  celles du gnral
Friant, leur position devait tre dtermine par les circonstances de
la bataille.

[En marge: L'action engage avant que les Prussiens aient pu faire
leurs dispositions.]

[En marge: Attaque de la division Schmettau contre la division Gudin,
 la droite de Hassenhausen.]

[En marge: Inutiles assauts de la cavalerie de Blucher contre
l'infanterie du gnral Gudin.]

Le roi de Prusse, le duc de Brunswick et le marchal de Mollendorf,
qui avaient franchi le ruisseau avec la division Schmettau,
dlibrrent  la vue des dispositions qu'ils apercevaient en avant
de Hassenhausen, s'il fallait attaquer sur-le-champ. Le duc de
Brunswick voulait attendre la division Wartensleben, pour agir avec
plus d'ensemble, mais le roi et le marchal de Mollendorf taient
d'avis de ne pas diffrer le combat. Du reste la fusillade devint si
vive qu'il fallut y rpondre, et s'engager tout de suite. On se
dploya donc avec la division Schmettau, en face du terrain occup par
les Franais, ayant devant soi Hassenhausen, qui, au milieu de ce
terrain dcouvert, allait devenir le pivot de la bataille. On essaya
de riposter aux tirailleurs franais, embusqus derrire les saules,
mais ce fut sans effet, car outre leur adresse, ces tirailleurs
avaient un abri, et alors on se porta un peu sur la droite de
Hassenhausen (droite pour les Franais, gauche pour les Prussiens),
afin de se garantir d'un feu plongeant et meurtrier. La division
Schmettau s'approcha des lignes de notre infanterie pour la fusiller,
et le brouillard commenant  se dissiper, elle dcouvrit l'infanterie
de la division Gudin range  la droite de Hassenhausen. Le gnral
Blucher  cet aspect runit sa nombreuse cavalerie, et, dcrivant un
dtour, vint pour charger en flanc la division Gudin. Mais celle-ci ne
lui en laissa pas le temps. Le 25e qui tait en premire ligne,
disposa sur-le-champ en carr son bataillon de droite; le 21e qui
tait en seconde ligne, suivit cet exemple; enfin le 12e rgiment qui
tait en arrire-garde, forma un seul carr de ses deux bataillons, et
ces trois masses hrisses de baonnettes attendirent avec une
tranquille assurance les escadrons du gnral Blucher. Les gnraux
Petit, Gudin, Gauthier avaient pris place chacun dans un carr. Le
marchal allait de l'un  l'autre. Le gnral Blucher, que distinguait
un bouillant courage, excuta une premire charge, qu'il eut soin de
diriger en personne. Mais ses escadrons n'arrivrent pas jusqu' nos
baonnettes, une grle de balles les arrtant sur place, et les
forant  se dtourner brusquement. Le gnral Blucher avait eu son
cheval tu; il prit celui d'un trompette, recommena la charge jusqu'
trois fois, mais toujours sans succs, et fut bientt entran
lui-mme dans la droute de sa cavalerie. Nos escadrons de chasseurs,
soigneusement gards en rserve sous la protection d'un petit bois, se
lancrent  la suite de cette cavalerie fugitive, et l'obligrent 
disparatre plus vite en lui tuant quelques hommes.

[En marge: Arrive en ligne de la division Friant.]

Jusqu'ici le troisime corps conservait son terrain, sans aucun
branlement. La division Friant, celle qui s'tait si bien conduite 
Austerlitz, parut en cet instant sur le lieu du combat. Le marchal
Davout, voyant que les efforts de l'ennemi se dirigeaient sur la
droite de Hassenhausen, porta la division Friant vers cet endroit, et
concentra la division Gudin autour de Hassenhausen, qui, d'aprs
toutes les apparences, allait tre attaque violemment. Il envoya en
mme temps l'ordre au gnral Morand de hter le pas, pour venir se
placer  la gauche du village.

Du ct des Prussiens, la seconde division, celle de Wartensleben,
arrivait tout essouffle, retarde qu'elle avait t par un
encombrement de bagages qui s'tait produit sur les derrires. La
division Orange arrivait aussi  perte d'haleine, long-temps retenue
par la mme cause. Le dfaut d'habitude de la guerre rendait chez
cette arme les mouvements lents, dcousus, embarrasss.

[En marge: Attaque furieuse contre le village de Hassenhausen.]

[En marge: Le duc de Brunswick et le marchal de Mollendorf
mortellement blesss  l'attaque de Hassenhausen.]

[En marge: Arrive en ligne de la division Orange.]

Le moment tait venu o le combat devait s'engager avec fureur. La
division Wartensleben se dirigea vers la gauche de Hassenhausen,
tandis que la division Schmettau, conduite avec vigueur par les
officiers prussiens, s'avana devant Hassenhausen mme, puis replia
ses deux ailes autour de ce village, afin de l'envelopper.
Heureusement trois des rgiments du gnral Gudin s'y taient jets.
Le 85e, qui en occupait le front, se comporta dans cette journe avec
une valeur hroque. Refoul dans l'intrieur du village, il en
barrait le passage avec une invincible fermet, rpondant par un feu
continu et adroitement dirig  la masse pouvantable des feux
prussiens. Ce rgiment avait dj perdu la moiti de son effectif
qu'il tenait ferme sans s'branler. Pendant ce temps, la division
Wartensleben profitant de ce que la division Morand n'avait pas encore
occup la gauche de Hassenhausen, menaait de tourner le village en se
faisant prcder par une immense cavalerie.  cette vue, le gnral
Gudin avait dploy le quatrime de ses rgiments, le 12e,  la gauche
de Hassenhausen, pour empcher qu'il ne ft dbord. Il tait vident
 tous les yeux que, sur ce terrain dcouvert, le village de
Hassenhausen tant le seul appui des uns, le seul obstacle des autres,
on devait se le disputer avec acharnement. Le brave gnral Schmettau,
 la tte de ses fantassins, reut un coup de feu qui l'obligea de se
retirer. Le duc de Brunswick, en voyant l'opinitre rsistance des
Franais, prouvait un secret dsespoir, et croyait toucher  la
catastrophe, dont le pressentiment assigeait depuis un mois son me
attriste. Ce vieux guerrier, hsitant dans le conseil, jamais au feu,
veut se mettre lui-mme  la tte des grenadiers prussiens, et les
conduire  l'assaut de Hassenhausen, en suivant un pli de terrain, qui
se trouve  ct de la chausse, et par lequel on peut parvenir plus
srement au village. Tandis qu'il les exhorte et leur montre le
chemin, un biscaen l'atteint au visage, et lui fait une blessure
mortelle. On l'emmne, aprs avoir jet un mouchoir sur sa figure,
pour que l'arme ne reconnaisse pas l'illustre bless.  cette
nouvelle, une noble fureur s'empare de l'tat-major prussien. Le
respectable Mollendorf ne veut pas survivre  cette journe: il
s'avance, et il est  son tour mortellement frapp. Le roi, les
princes se portent au danger comme les derniers des soldats. Le roi a
un cheval tu sans quitter le feu. La division Orange arrive enfin. On
la partage en deux brigades, l'une va soutenir la division
Wartensleben  la gauche de Hassenhausen (gauche des Franais), pour
essayer de faire tomber la position, en la tournant; l'autre va
remplir  droite l'espace que la division Schmettau a laiss vacant,
pour se jeter sur Hassenhausen. Cette seconde brigade doit surtout
arrter la division Friant, qui commence  gagner du terrain sur le
flanc de l'arme prussienne.

[En marge: Arrive en ligne de la division Morand.]

[En marge: Rude engagement de la division Morand contre une grande
partie de l'arme prussienne.]

[En marge: Attaque de toute la cavalerie prussienne contre la division
Morand.]

[En marge: Fermet de l'infanterie du gnral Morand.]

[En marge: La division Morand, en se portant en avant, dcide un
mouvement gnral de retraite dans toute l'arme prussienne.]

Le marchal Davout, prsent sans cesse au plus fort du danger, pousse
 droite la division Friant, laquelle change une vive fusillade avec
la brigade de la division Orange qui lui est oppose. Au centre, 
Hassenhausen mme, il soutient les coeurs en annonant l'arrive de
Morand.  gauche, o Morand parat enfin, il court ranger cette
division, non pas la plus brave des trois, car toutes trois l'taient
galement, mais la plus nombreuse. L'intrpide Morand amenait cinq
rgiments, le 13e lger, et les 61e, 51e, 30e, 17e de ligne. Ces cinq
rgiments prsentaient neuf bataillons, le dixime ayant t laiss 
la garde du pont de Ksen. Ils viennent occuper le terrain uni qui est
 la gauche de Hassenhausen. Les Prussiens avaient braqu sur ce
terrain une nombreuse artillerie, prte  foudroyer les troupes qui se
montreraient. Chacun des neuf bataillons, aprs avoir gravi les rampes
de Ksen, devait dboucher sur le plateau sous la mitraille de
l'ennemi. Ils se dploient nanmoins les uns  la suite des autres, se
formant  l'instant mme o ils arrivent en ligne, malgr les
dcharges rptes de l'artillerie prussienne. Le 13e lger parat le
premier, se forme, et se porte rapidement en avant. Mais s'tant trop
avanc, il est oblig de se replier sur les autres rgiments. Le 61e
qui vient aprs, accueilli comme le 13e, n'en est point branl. Un
soldat, que ses camarades avaient surnomm l'Empereur,  cause d'une
certaine ressemblance avec Napolon, apercevant dans sa compagnie
quelque flottement, court en avant, se place en jalon, et s'crie: Mes
amis, suivez votre Empereur!--Tous le suivent, et se serrent sous
cette grle de mitraille. Les neuf bataillons achvent leur
dploiement, et marchent en colonnes, ayant leur artillerie dans
l'intervalle d'un bataillon  l'autre. Le marchal Davout, pendant
qu'il conduit ses bataillons, reoit un biscaen  la tte, qui perce
son chapeau  la hauteur de la cocarde, et lui enlve des cheveux sans
entamer le crne. Les neuf bataillons se posent en face de la ligne
ennemie, et font reculer la division Wartensleben, ainsi que la
brigade d'Orange, venue  l'appui. Elles dgagent en gagnant du
terrain le flanc de Hassenhausen, et obligent la division Schmettau 
reployer ses ailes, qu'elle avait tendues autour du village. Aprs
une assez longue fusillade, la division Morand voit s'amasser sur sa
tte un nouvel orage: c'est une masse norme de cavalerie, qui parat
se runir derrire les rangs de la division Wartensleben. L'arme
royale menait avec elle la meilleure et la plus nombreuse portion de
la cavalerie prussienne. Elle pouvait prsenter 14  15 mille
cavaliers, suprieurement monts, et forms aux manoeuvres par de
longs exercices. Les Prussiens veulent, avec cette masse de cavalerie,
tenter un effort dsespr contre la division Morand. Ils se flattent,
sur le terrain uni qui spare Hassenhausen de la Saale, de la fouler
sous les pieds de leurs chevaux, ou de la prcipiter de haut en bas,
le long des rampes de Ksen. S'ils russissent, la gauche de l'arme
franaise tant culbute, Hassenhausen envelopp, Gudin pris dans le
village, la division Friant n'a plus qu' battre en retraite au pas de
course. Mais le gnral Morand,  l'aspect de ce rassemblement,
dispose sept de ses bataillons en carrs, et en laisse deux dploys
pour se lier  Hassenhausen. Il s'tablit dans l'un de ces carrs, le
marchal Davout s'tablit dans un autre, et ils se disposent 
recevoir de pied ferme la masse d'ennemis qui s'apprte  fondre sur
eux. Tout  coup les rangs de l'infanterie de Wartensleben s'ouvrent,
et vomissent les torrents de la cavalerie prussienne, qui, sur ce
point, ne compte pas moins de dix mille chevaux, conduits par le
prince Guillaume. Elle entreprend une suite de charges qui se
renouvellent  plusieurs reprises. Chaque fois, nos intrpides
fantassins, attendant avec sang-froid l'ordre de leurs officiers,
laissent venir les escadrons ennemis  trente ou quarante pas de leurs
lignes, puis excutent des dcharges si justes, si meurtrires, qu'ils
abattent des centaines d'hommes et de chevaux, et se crent ainsi un
rempart de cadavres. Dans l'intervalle de ces charges, le gnral
Morand et le marchal Davout passent d'un carr dans un autre, pour
donner  chacun d'eux l'encouragement de leur prsence. Les cavaliers
prussiens ritrent avec fureur ces rudes assauts, mais n'arrivent pas
mme jusqu' nos baonnettes. Enfin, aprs une frquente rptition de
cette scne tumultueuse, la cavalerie prussienne dcourage se retire
derrire son infanterie. Alors le gnral Morand, rompant ses carrs,
dploie ses bataillons, les forme en colonnes d'attaque, et les pousse
sur la division Wartensleben. L'infanterie prussienne, aborde avec
vigueur, recule devant nos soldats, et descend en rtrogradant
jusqu'au bord du ruisseau. En mme temps, le gnral Friant  droite,
force la premire brigade de la division Orange  se retirer, et, par
suite de ce double mouvement, la division Schmettau, dborde sur ses
deux ailes, horriblement dcime, est rduite  lcher pied, et 
s'loigner de ce village de Hassenhausen, disput avec tant de
violence  la division Gudin.

Les trois divisions prussiennes sont ainsi ramenes au del du
ruisseau marcageux, qui traverse le champ de bataille. L'arme
franaise s'y arrte un instant, pour reprendre haleine, car ce combat
ingal durait depuis six heures, et nos soldats expiraient de fatigue.
La division Gudin, charge de dfendre Hassenhausen, avait essuy des
pertes normes; mais la division Friant avait mdiocrement souffert;
la division Morand, peu maltraite par la cavalerie, comme toute
infanterie qui n'a pas t rompue, atteinte plus gravement par
l'artillerie, se trouvait cependant trs en tat de combattre, et
toutes trois taient prtes  recommencer, s'il le fallait, pour tenir
tte aux deux divisions prussiennes de rserve, restes spectatrices
du combat, sur le bord oppos du bassin o se livrait la bataille. Ces
deux divisions de rserve, Kuhnheim et d'Arnim, sous le marchal
Kalkreuth, attendaient le signal pour entrer en ligne  leur tour, et
renouveler la lutte.

[En marge: Dlibration autour du roi de Prusse pour savoir s'il faut
recommencer le combat.]

Pendant ce temps on dlibrait autour du roi de Prusse. Le gnral
Blucher tait d'avis de runir la masse entire de la cavalerie aux
deux divisions de rserve, et de se jeter sur l'ennemi en dsesprs.
Le roi avait partag d'abord cette opinion; mais on faisait valoir
auprs de lui, que, si l'on diffrait seulement d'une journe, on
serait rejoint par le prince de Hohenlohe et par le corps du gnral
Ruchel, et qu'on craserait les Franais au moyen de cette runion de
forces. La supposition n'tait pas trs-fonde, car, s'il tait permis
de compter sur la jonction des corps de Hohenlohe et de Ruchel, les
Franais, qu'on avait devant soi, devaient tre rejoints aussi par la
grande arme. Aucune chance ne valait donc celle qu'on pouvait trouver
dans un dernier effort, tent tout de suite, et avec la volont de
vaincre ou de mourir, bien que cette chance elle-mme ne ft pas
grande, vu l'tat des divisions Friant et Morand. Cependant la
retraite fut ordonne. Le roi avait montr une bravoure rare, mais la
bravoure n'est pas le caractre. D'ailleurs les mes autour de lui
taient profondment abattues.

[En marge: L'avis de la retraite prvaut, et l'arme prussienne se
retire couverte par les deux divisions de rserve.]

On commena dans l'aprs-midi le mouvement de retraite. Le marchal
Kalkreuth s'avana pour le couvrir avec ses deux divisions fraches.
Le gnral Morand avait profit d'un accident de terrain qu'on appelle
le Sonnenberg, et qui tait situ  la gauche du champ de bataille,
pour placer des batteries qui faisaient sur la droite des Prussiens un
feu des plus incommodes. Le marchal Davout branla ses trois
divisions, et les porta vivement au del du ruisseau. On marcha malgr
le feu des divisions de rserve, on les joignit  porte de fusil, et
on les fora de battre en retraite, sans dsordre, il est vrai, mais
prcipitamment. Si le marchal Davout avait eu les rgiments de
dragons emmens la veille par le marchal Bernadotte, il aurait fait
des milliers de prisonniers. Il en prit cependant plus de 3 mille,
outre 115 pices de canon, capture norme pour un corps qui n'en
possdait lui-mme que 44. Arriv sur l'autre ct du bassin o l'on
avait combattu, il arrta son infanterie, et apercevant aux environs
d'Apolda les troupes du marchal Bernadotte, il invita celui-ci 
tomber sur l'ennemi, et  ramasser les vaincus, que son corps puis
de fatigue ne pouvait suivre plus long-temps. Les soldats du marchal
Bernadotte, qui mangeaient la soupe autour d'Apolda, taient indigns,
et se demandaient ce qu'on faisait de leur courage dans un pareil
moment.

[En marge: Rsultats de la bataille d'Awerstaedt.]

L'arme prussienne avait perdu 3 mille prisonniers, 9 ou 10 mille
hommes tus ou blesss, plus le duc de Brunswick, le marchal de
Mollendorf, le gnral Schmettau, frapps mortellement, et surtout un
nombre immense d'officiers, qui avaient bravement fait leur devoir. Le
corps du marchal Davout avait essuy des pertes cruelles. Sur 26
mille hommes il en comptait 7 mille hors de combat. Les gnraux
Morand et Gudin taient blesss; le gnral de Billy tait tu; la
moiti des gnraux de brigade et des colonels taient morts ou
atteints de blessures graves. Jamais journe plus meurtrire, depuis
Marengo, n'avait ensanglant les armes franaises, et jamais aussi un
plus grand exemple de fermet hroque n'avait t donn par un
gnral et ses soldats.

[En marge: La seule vue du corps de Bernadotte, quoique inactif, jette
en dsordre l'arme prussienne qui se retire.]

[En marge: Horrible droute de l'arme prussienne.]

L'arme royale se retira, sous la protection des deux divisions de
rserve, que conduisait le marchal Kalkreuth. Le rendez-vous, assign
 tous les corps dsorganiss par la bataille, tait Weimar, derrire
le prince de Hohenlohe, qu'on supposait encore sain et sauf. Le roi y
marcha, fort triste sans doute, mais comptant, sinon sur un retour de
fortune, au moins sur une retraite en bon ordre, grce aux 70 mille
hommes du prince de Hohenlohe et du gnral Ruchel. Il cheminait,
accompagn d'un fort dtachement de cavalerie, lorsqu'on dcouvrit sur
les derrires du champ de bataille d'Ina, les troupes du marchal
Bernadotte.  leur vue on ne douta plus qu'il ne ft arriv quelque
accident  l'arme du prince de Hohenlohe. On quitta prcipitamment la
route de Weimar, pour se jeter  droite sur celle de Sommerda. (Voir
la carte n 34.) Mais bientt la vrit fut connue tout entire, car
l'arme du prince de Hohenlohe cherchait dans le moment auprs de
l'arme du roi, l'appui que l'arme du roi cherchait auprs d'elle. On
se rencontra par mille bandes dtaches qui fuyaient dans toutes les
directions, et les uns et les autres apprirent qu'ils avaient t
vaincus, chacun de leur ct.  cette nouvelle le dsordre, moins
grand d'abord dans l'arme du roi, parce qu'elle n'tait pas
poursuivie, y fut port au comble. Une terreur subite s'empara de
toutes les mes; on se mit  courir confusment sur les routes, sur
les sentiers, voyant partout l'ennemi, et prenant des fuyards pleins
d'effroi eux-mmes, pour les Franais victorieux. Par surcrot de
malheur, on trouva sur les chemins cette masse norme de bagages, que
l'arme prussienne, amollie par une longue paix, tranait  sa suite,
et dans le nombre une quantit de bagages royaux, qui n'taient pas en
rapport avec la simplicit personnelle du roi Frdric-Guillaume, mais
que la prsence de la cour avait rendus ncessaires. Presss de se
soustraire au pril, les soldats des deux armes prussiennes
regardaient comme une calamit ces obstacles  la rapidit de leur
fuite. La cavalerie se dtournait, et se jetait  travers la campagne,
se sauvant par escadrons isols. L'infanterie rompait ses rangs,
ravageant, culbutant ces bagages incommodes, et laissant au vainqueur
le soin de les piller, parce qu'avant tout elle voulait fuir. Bientt
les deux divisions du marchal Kalkreuth, restes seules en bon ordre,
furent atteintes du dsespoir gnral, et, malgr l'nergie de leur
chef, commencrent  se dissoudre. Les cadres se dgarnissaient
d'heure en heure, et les soldats, qui n'avaient point partag les
passions de leurs officiers, trouvaient plus simple, en abandonnant
leurs armes, et en se cachant dans les bois, de se drober aux
consquences de la dfaite. Les routes taient jonches de sacs, de
fusils, de canons. C'est ainsi que se retirait l'arme prussienne, 
travers les plaines de la Thuringe, et vers les montagnes du Hartz,
prsentant un spectacle bien diffrent de celui qu'elle offrait peu de
jours auparavant, lorsqu'elle promettait de se conduire devant les
Franais tout autrement que les Autrichiens ou les Russes[7].

[Note 7: Nous ne faisons que reproduire ici le tableau trac par les
officiers prussiens eux-mmes dans les diffrents rcits qu'ils ont
publis.]

L'arme de Hohenlohe fuyait partie  droite vers Sommerda, partie 
gauche vers Erfurt, au del de Weimar. Une moiti de l'arme royale,
celle qui avait quitt le champ de bataille la premire, avec ordre de
se diriger sur Weimar, trouvant cette ville dans les mains de
l'ennemi, allait  Erfurt, portant avec elle ses chefs mortellement
blesss, le duc de Brunswick, le marchal de Mollendorf, le gnral
Schmettau. Le reste de l'arme royale marchait vers Sommerda, non que
cela ft ordonn, mais parce que Sommerda, Erfurt, taient les villes
qui se rencontraient sur les derrires du pays o l'on avait combattu.
Personne n'avait pu donner un ordre depuis que ce dlire de terreur
s'tait empar de toutes les ttes. Le roi, entour de quelque
cavalerie, marchait vers Sommerda. Le prince de Hohenlohe, qui s'tait
retir avec 12 ou 15 cents chevaux, n'en avait pas 200, quand il
arriva le lendemain matin 15  Tennstdt. Il demandait des nouvelles
du roi, qui en demandait de lui. Aucun chef ne savait o taient les
autres.

[En marge: Satisfaction de Napolon en apprenant la bataille
d'Awerstaedt. Son indignation contre le marchal Bernadotte.]

Pendant cette terrible nuit, les vainqueurs ne souffraient pas moins
que les vaincus. Ils taient couchs sur la terre, bivouaquant par la
nuit la plus froide, n'ayant presque rien  manger,  la suite d'une
journe de combat, naturellement peu productive en vivres. Beaucoup
d'entre eux, atteints plus ou moins gravement, gisaient sur la terre,
 ct des blesss ennemis, confondant leurs gmissements, car ce
n'est pas dans un si court intervalle que l'ambulance la mieux
organise aurait pu ramasser douze ou quinze mille blesss. Napolon,
par bont autant que par calcul, avait, durant plusieurs heures,
veill de sa personne  leur enlvement, et il tait rentr ensuite 
Ina, o il avait trouv, lui aussi, un redoublement de nouvelles,
c'est--dire l'annonce d'une seconde victoire, plus glorieuse encore
que celle qui avait t remporte sous ses yeux. Il se refusait
d'abord  croire tout ce qu'on lui mandait, parce qu'une lettre du
marchal Bernadotte, pour excuser par un mensonge une conduite
impardonnable, lui disait que le marchal Davout avait  peine neuf 
dix mille hommes devant lui. Un officier du marchal Davout, le
capitaine Trobriand, tant venu lui apprendre qu'on avait eu 70 mille
hommes  combattre, il ne put ajouter foi  ce rapport, et lui
rpondit: Votre marchal y voit double.--Mais quand il sut tous les
dtails, il ressentit la joie la plus vive, et combla d'loges,
bientt aprs de rcompenses, l'admirable conduite du troisime corps.
Il fut indign contre le marchal Bernadotte, et peu surpris. Dans le
premier moment il voulut svir avec clat, et songea mme  ordonner
un jugement devant un conseil de guerre. Mais la parent, une sorte de
faiblesse  svir autrement qu'en paroles vhmentes, firent bientt
dgnrer sa rsolution de svrit en un mcontentement, qu'il ne
prit du reste aucun soin de cacher. Le marchal Bernadotte en fut
quitte pour des lettres du prince Berthier et de Napolon lui-mme,
lettres qui durent le rendre profondment malheureux, s'il avait le
coeur d'un citoyen et d'un soldat.

[En marge: Tmoignages de satisfaction donns au marchal Davout et 
son corps d'arme.]

Le lendemain matin Duroc fut envoy  Naumbourg. Il portait au
marchal Davout une lettre de l'Empereur, et des tmoignages clatants
de satisfaction pour tout le corps d'arme.--Vos soldats et et vous,
monsieur le marchal, disait Napolon, avez acquis des droits ternels
 mon estime et  ma reconnaissance.--Duroc devait se rendre dans les
hpitaux, visiter les blesss, leur apporter la promesse de
rcompenses clatantes, et prodiguer l'argent  tous ceux qui en
auraient besoin. La lettre de l'Empereur fut lue dans les chambres o
l'on avait entass les blesss, et ces malheureux, criant Vive
l'Empereur! au milieu de leurs souffrances, exprimaient le dsir de
recouvrer la vie pour la lui dvouer encore.

[En marge: Dispositions de Napolon pour suivre l'arme prussienne
dans sa fuite.]

Napolon, ds le lendemain 15 octobre, se mit en mesure de profiter de
la victoire, avec cette activit qu'aucun capitaine, ancien ou
moderne, n'gala jamais. Il prescrivit d'abord aux marchaux Davout,
Lannes et Augereau, dont les corps avaient beaucoup souffert dans la
journe du 14, de se reposer deux ou trois jours  Naumbourg,  Ina,
 Weimar. Mais le marchal Bernadotte, dont les soldats n'avaient pas
tir un coup de fusil, les marchaux Soult et Ney, qui n'avaient eu
qu'une partie de leurs troupes engages, Murat, dont la cavalerie
n'avait eu  essuyer que des fatigues, furent ports en avant, pour
harceler l'arme prussienne, et en ramasser les dbris, faciles 
capturer dans l'tat de dsorganisation o elle tait tombe. Murat,
qui avait couch  Weimar, eut ordre de courir avec ses dragons 
Erfurt le 15 au matin, et Ney de le suivre immdiatement. (Voir la
carte n 34.) Le marchal Soult dut, par Sommerda, Greussen,
Sondershausen, Nordhausen, marcher  la suite de l'arme ennemie, et
la poursuivre  travers la Thuringe, vers ces montagnes du Hartz, o
elle semblait, dans son dsordre, chercher un refuge. Il fut enjoint
au marchal Bernadotte de se diriger le jour mme sur l'Elbe, en se
portant vers la droite de l'arme par Halle et Dessau. On remarquera
que Napolon, soigneux de se concentrer la veille d'une grande
bataille, le lendemain, quand il avait frapp l'ennemi, divisait ses
corps, comme un vaste rseau, pour prendre tout ce qui fuyait, habile
ainsi  modifier l'application des principes de la guerre, selon les
circonstances, et toujours avec la justesse et l'-propos qui assurent
le succs.

[En marge: Napolon rend la libert aux prisonniers saxons.]

[En marge: Les Saxons dlivrs par Napolon acceptent avec transport
ses propositions pacifiques.]

Ces ordres donns, Napolon accorda quelques soins  la politique. La
direction que suivaient les Prussiens en se retirant, les loignait de
la Saxe. De plus, Napolon tenait en son pouvoir une bonne partie des
troupes saxonnes, qui avaient honorablement combattu, quoique fort peu
satisfaites, tant de la guerre  laquelle on avait entran leur pays,
que des mauvais procds dont elles croyaient avoir  se plaindre de
la part des Prussiens. Napolon fit assembler  Ina, dans une salle
de l'Universit, les officiers des troupes saxonnes. Se servant d'un
employ des affaires trangres, appel auprs de lui, il leur adressa
des paroles qui furent immdiatement traduites. Il leur dit qu'il ne
savait pas pourquoi il tait en guerre avec leur souverain, prince
sage, pacifique, digne de respect; qu'il avait mme tir l'pe pour
arracher leur pays  la dpendance humiliante dans laquelle le tenait
la Prusse, et qu'il ne voyait pas pourquoi les Saxons et les Franais,
avec si peu de motifs de se har, persisteraient  combattre les uns
contre les autres; qu'il tait prt, quant  lui,  leur donner un
premier gage de ses dispositions amicales, en leur rendant la libert,
et en respectant la Saxe, pourvu qu'ils lui promissent, de leur ct,
de ne plus porter les armes contre la France, et que les principaux
d'entre eux allassent  Dresde proposer et faire accepter la paix. Les
officiers saxons, saisis d'admiration  la vue du personnage
extraordinaire qui leur parlait, touchs de la gnrosit de ses
propositions, rpondirent par le serment unanime de ne plus servir, ni
eux ni leurs soldats, pendant cette guerre. Quelques-uns s'offrirent 
partir sur-le-champ pour Dresde, assurant qu'avant trois jours ils
auraient apport le consentement de leur souverain.

[En marge: Napolon excute ses desseins  l'gard de l'lecteur de
Hesse, et envoie le 8e corps pour s'emparer de ses tats.]

Par cet acte habile, Napolon voulait dsarmer le patriotisme
germanique, si fort excit par les soins de la Prusse, et en traitant
avec cette douceur un prince justement respect, s'acqurir le droit
de traiter avec rigueur un prince qui n'tait estim de personne. Ce
dernier tait l'lecteur de Hesse, qui avait contribu par ses
mensonges  provoquer la guerre, et qui, depuis la guerre, cherchait 
trafiquer de son adhsion, rsolu de se donner  celle des deux
puissances que la victoire favoriserait. C'tait un ennemi secret,
dvou aux Anglais, chez lesquels il avait dpos ses richesses.
Napolon n'avait garde en s'avanant en Prusse, de laisser un tel
ennemi sur ses derrires. Les principes de la guerre commandaient de
s'en dbarrasser, et ceux d'une loyale politique ne le dfendaient
pas, car ce prince avait t pour la Prusse et pour la France un
voisin sans foi. Sur-le-champ, avant d'aller plus loin, Napolon
ordonna au huitime corps de quitter Mayence, et de se porter sur
Cassel, bien que ce corps ne dt pas compter encore plus de 10  12
mille hommes. Il prescrivit  son frre Louis de marcher par la
Westphalie sur la Hesse, et de se joindre au marchal Mortier avec 12
ou 15 mille hommes, pour concourir  excuter les arrts de la
victoire. Toutefois, ne jugeant pas convenable de charger l'un de ses
frres d'une commission aussi rigoureuse, il conseilla au roi Louis
d'envoyer ses troupes au marchal Mortier, et d'abandonner  celui-ci
le soin d'oprer l'expropriation de la maison de Hesse, avec
l'obissance et la probit qui le distinguaient. Le marchal Mortier
devait dclarer que l'lecteur de Hesse avait cess de rgner (forme
dj adopte  l'gard de la maison de Naples), s'emparer de ses tats
au nom de la France, et licencier son arme, en offrant  ceux des
soldats hessois qui voudraient encore servir de se rendre en Italie.
C'taient pour la plupart des hommes robustes, bien disciplins, fort
habitus  porter les armes hors de leur patrie, pour le compte de
ceux qui les payaient, notamment pour le compte des Anglais, qui les
employaient dans l'Inde avec beaucoup d'avantage. L'arme hessoise se
composait de 32 mille soldats de toutes armes. C'tait un prcieux
rsultat que de ne plus laisser derrire soi cette force redoutable,
surtout en voulant se porter au nord, aussi loin que le projetait
Napolon.

Avec ces divers ordres, Napolon envoya sur le Rhin la nouvelle de ses
clatants succs, nouvelle qui devait dissiper les esprances de ses
ennemis, les craintes de ses amis, et accrotre chez les soldats
rests  l'intrieur le zle  rejoindre la grande arme. Suivant son
usage, il y ajouta une multitude d'instructions pour l'appel des
conscrits, pour l'organisation des dpts, pour le dpart des
dtachements destins  recruter les cadres, et pour le rglement des
affaires civiles, qui, sous son rgne, ne souffraient jamais des
proccupations de la guerre.

[En marge: Napolon se transporte d'Ina  Weimar.]

D'Ina, Napolon se rendit  Weimar. Il y trouva toute la cour du
grand-duc, compris la grande-duchesse soeur de l'empereur Alexandre.
Il n'y manquait que le grand-duc lui-mme, charg du commandement
d'une division prussienne. Cette cour polie et savante avait fait de
Weimar l'Athnes de la moderne Allemagne, et sous sa protection
Gothe, Schiller, Wieland, vivaient honors, riches et heureux. La
grande-duchesse, qu'on accusait d'avoir contribu  la guerre,
accourut au-devant de Napolon, et trouble du tumulte qui rgnait
autour d'elle, s'cria en l'approchant: Sire, je vous recommande mes
sujets.--Vous voyez, Madame, ce que c'est que la guerre, lui rpondit
froidement Napolon.--Du reste, il s'en tint  cette vengeance, traita
cette cour ennemie mais lettre, comme Alexandre et trait une ville
de la Grce, se montra plein de courtoisie envers la grande-duchesse,
ne lui exprima aucun dplaisir de la conduite de son mari, fit
respecter la ville de Weimar, et ordonna qu'on et les soins
convenables pour les gnraux blesss, dont cette ville tait remplie.
De Weimar il prit  droite, et se dirigea sur Naumbourg, pour
fliciter lui-mme le corps du marchal Davout, pendant que ses
lieutenants poursuivaient  outrance l'arme prussienne.

[En marge: Murat entre dans Erfurt.]

L'infatigable Murat, dans cet intervalle, avait galop avec ses
escadrons jusqu' Erfurt, et investi la place, qui, quoique de force
mdiocre, tait cependant entoure d'assez bonnes murailles, et
pourvue d'un matriel considrable. Elle regorgeait de blesss et de
fuyards. On y avait transport le marchal de Mollendorf, pour lequel
Napolon avait recommand les plus grands gards. Murat somma Erfurt,
en faisant appuyer sa sommation par l'infanterie du marchal Ney. Il
n'y avait parmi les fuyards prussiens personne qui ft capable de
tenir tte aux Franais, et de rpondre par une rsistance nergique 
l'imptuosit de leur poursuite. D'ailleurs quatorze  quinze mille
fuyards, dont six mille blesss, la plupart mourants, un dsordre
inou, n'taient gure des lments de dfense. La place capitula le
soir mme du 15. On y recueillit, outre les six mille blesss
prussiens, neuf mille prisonniers et un butin immense. Murat et Ney en
partirent immdiatement pour suivre le gros de l'arme prussienne.

[En marge: Poursuite de l'arme prussienne sur Sondershausen et
Nordhausen.]

Murat avait envoy  Weissense les dragons de Klein, pour intercepter
les corps qui fuyaient isolment. (Voir la carte n 34.) Cette ville
tait entre Sommerda o le roi avait pass la premire nuit, et
Sondershausen o il devait passer la seconde. Le gnral Klein y
devana les Prussiens. Le gnral Blucher, arriv avec sa cavalerie,
fut fort tonn de rencontrer dj sur son chemin les dragons de
Murat. Ayant demand  parlementer, il engagea une sorte de
ngociation avec le gnral Klein, et s'appuyant d'une lettre crite
par Napolon au roi de Prusse, lettre qui contenait, disait-on, des
offres de paix, il affirma sur sa parole qu'un armistice venait d'tre
sign. Le gnral Klein crut le gnral Blucher et ne mit aucun
obstacle  sa retraite. Cette ruse de guerre sauva les restes de
l'arme prussienne. Le gnral Blucher et le marchal Kalkreuth purent
ainsi se rendre  Greussen. Mais le marchal Soult suivait ces corps
d'arme sur la mme route. Le lendemain matin 16, il atteignit 
Greussen l'arrire-garde du marchal Kalkreuth, lequel, voulant gagner
du temps, fit valoir  son tour la fable d'un armistice. Le marchal
Soult ne s'y laissa pas prendre; il dclara ne pas croire 
l'existence d'un armistice, et, aprs avoir employ quelques instants
en pourparlers, afin de donner  son infanterie le temps de rejoindre,
attaqua Greussen, l'emporta de vive force, et ramassa encore beaucoup
de prisonniers, de chevaux et de canons. Le jour suivant 17,
poursuivis et poursuivants s'acheminrent sur Sondershausen et
Nordhausen, les uns abandonnant aux autres des bagages, des canons,
des bataillons entiers. On avait dj recueilli plus de 200 bouches 
feu sur toutes les routes, et plusieurs milliers de prisonniers.

[En marge: Le prince de Hohenlohe est nomm commandant en chef de
l'arme prussienne en retraite.]

[En marge: Le roi de Prusse, aprs avoir dfr le commandement au
prince de Hohenlohe, part pour Berlin.]

Le roi de Prusse arriv  Nordhausen, y trouva le prince de Hohenlohe.
Croyant encore aux talents de ce gnral, qui avait t battu comme le
duc de Brunswick, mais qui avait aux yeux de l'arme, le mrite
d'avoir blm le plan du gnralissime, il le chargea du commandement
en chef. Toutefois il laissa le commandement des deux divisions de la
rserve au vieux Kalkreuth, lequel avait aussi le mrite d'avoir
beaucoup blm tout ce qui s'tait fait. Cette mesure fut la seule que
prit le roi aprs ce grand dsastre. Triste, silencieux, montrant un
visage svre aux insenss qui avaient voulu la guerre, mais leur
pargnant des reproches qu'ils auraient pu lui rendre, car s'ils
avaient eu le tort de la folie, il avait eu celui de la faiblesse, il
s'achemina vers Berlin, dans un moment o ce n'et pas t trop de sa
prsence  l'arme pour remettre les esprits abattus, diviss, aigris,
pour faire de tous ces dbris un corps qui retardt le passage de
l'Elbe, couvrt quelque temps Berlin, et en se retirant sur l'Oder,
apportt aux Russes un contingent d'une certaine valeur. Ce dpart
tait une faute grave, et peu digne du courage personnel que
Frdric-Guillaume avait montr pendant la bataille. Ce monarque
n'ajouta qu'un acte  la nomination du prince de Hohenlohe, ce fut
d'crire  Napolon, pour lui exprimer son regret d'tre en guerre
avec la France, et lui proposer d'ouvrir sur-le-champ une ngociation.

[En marge: Direction donne  la retraite de l'arme prussienne par le
prince de Hohenlohe.]

Le roi ayant quitt le quartier gnral sans donner aucune instruction
militaire  ses gnraux, ceux-ci agirent sans le moindre concert. Le
prince de Hohenlohe runit les dbris des deux armes, moins la
rserve confie au marchal Kalkreuth, et en forma trois dtachements,
deux de troupes conservant quelque organisation, un troisime
comprenant la masse des fuyards. Il les dirigea tous les trois, par un
mouvement  droite, sur l'Elbe, en les faisant marcher par trois
lignes d'tapes diffrentes, mais places sur la mme direction, de
Nordhausen  Magdebourg. Il y aurait eu peu d'avantage  se jeter dans
le Hartz, car, outre le dfaut de ressources en vivres, cette chane
montagneuse n'offrait ni assez d'loignement, ni assez de profondeur,
pour servir d'asile  l'arme fugitive. On y aurait t poursuivi par
les Franais, trs-alertes dans les montagnes, et, peut-tre la chane
traverse, on les et trouvs encore au del, barrant la route de
l'Elbe. C'tait donc une dtermination bien conue que de se dtourner
 droite, pour se porter directement sur l'Elbe et Magdebourg.
Cependant on tranait aprs soi un parc de grosse artillerie, qui
ralentissait beaucoup la marche. On imagina de le confier au gnral
Blucher, qui, tournant par le ct oppos les montagnes du Hartz, par
Osterode, Seesen, Brunswick, devait descendre dans les plaines du
Hanovre, sans tre suivi par les Franais, car il tait  prsumer que
ceux-ci se jetteraient en masse sur les pas de la grande arme
prussienne, et n'iraient pas courir aprs un dtachement  travers les
difficiles routes de la Hesse. En consquence le gnral Blucher, avec
deux bataillons et un gros corps de cavalerie, se chargea d'escorter
le grand parc. Le duc de Weimar, qui s'tait enfonc avec
l'avant-garde dans la fort de Thuringe, en tait bientt revenu au
bruit des deux batailles perdues. Il longeait le pied des montagnes,
ctoyant du plus loin qu'il pouvait les deux armes franaise et
prussienne. Il reut  temps l'avis du mouvement que devait excuter
le gnral Blucher, et rsolut de se joindre  lui par Osterode et
Seesen. Le marchal Kalkreuth, aprs avoir sjourn quelques heures 
Nordhausen pour couvrir la retraite, se dirigea droit sur l'Elbe,
au-dessous de Magdebourg, aimant  marcher seul, et mcontent d'avoir
pass successivement sous les ordres de deux gnraux qu'il estimait
peu, tandis qu'il croyait, non sans raison, avoir mrit le
commandement en chef.

[En marge: Les marchaux Soult, Ney et Murat poursuivent les restes de
l'arme prussienne vers Magdebourg.]

Les marchaux Ney, Soult et Murat se mirent  la poursuite de la
grande arme prussienne, forant de marche pour la rejoindre, et lui
enlevant  chaque pas des prisonniers et du matriel. Mais la route de
Nordhausen  Magdebourg n'tait pas assez longue pour qu'ils eussent
le temps de gagner les Prussiens de vitesse. Ils atteignaient
toutefois le but principal, en ne leur laissant pas un jour de repos,
et en leur tant ainsi tout moyen de se rorganiser, et de former
encore sur l'Elbe un rassemblement de quelque consistance.

[En marge: Marche du corps de Bernadotte sur Halle.]

[En marge: Le pont de Halle enlev par une audacieuse tentative du
gnral Dupont.]

Pendant ce temps, le marchal Bernadotte avait march sur Halle pour y
passer la Saale, et gagner l'Elbe vers Barby ou Dessau. (Voir la carte
n 34.) Halle est sur la basse Saale, au-dessous du point o cette
rivire reoit l'Elster, et au-dessus du point o elle se runit 
l'Elbe.  son dpart de Weimar pour se retirer sur l'Elbe en se
couvrant de la Saale, le duc de Brunswick avait ordonn au prince
Eugne de Wurtemberg de se porter sur Halle,  la rencontre de la
grande arme prussienne. Ce prince y tait venu avec un corps
d'environ 17  18 mille hommes, formant la dernire ressource de la
monarchie. Il s'y tait tabli pour recueillir dans un bon poste
l'arme battue. Mais elle ne se dirigeait pas vers lui, puisqu'elle
avait pris la route de Magdebourg, et  sa place on vit paratre, le
17 octobre au matin, un dtachement de troupes franaises. C'tait la
division Dupont, qui, pour le moment, suivait le corps du marchal
Bernadotte.  peine arriv en vue de Halle, le gnral Dupont, qui
avait ordre d'attaquer, se hta de reconnatre lui-mme la position de
l'ennemi. La Saale se divise en plusieurs bras devant la ville de
Halle. On la passe sur un pont d'une grande longueur, qui traverse 
la fois des prairies inondes et plusieurs bras de rivire. Ce pont
tait garni d'artillerie, et en avant se trouvait une troupe
d'infanterie. Dans les les qui sparent la rivire en plusieurs bras,
on avait dispos des batteries, qui enfilaient la route par laquelle
arrivaient les Franais.  l'extrmit du pont se prsente la ville,
dont les portes taient barricades. Enfin au del sur les hauteurs
qui dominent le cours de la Saale, on apercevait le corps d'arme du
prince de Wurtemberg rang en bataille. Il fallait donc franchir le
pont, forcer les portes de Halle, pntrer dans la ville, la
traverser, et enlever les hauteurs en arrire. C'tait une suite de
difficults presque insurmontables.  cette vue, le gnral Dupont,
qui avait livr les beaux combats de Haslach et de Dirnstein, arrte
sa rsolution sur-le-champ. Il se dcide  culbuter les troupes
postes aux avenues du pont, puis  enlever le pont, la ville et les
hauteurs. Il revient, reprend des mains du marchal Bernadotte sa
division, que celui-ci avait mal  propos dissmine[8], et la dispose
de la manire suivante. Il place en colonne sur la route le 9e lger,
sur la droite le 32e de ligne (celui qui s'tait rendu si fameux en
Italie et que commandait toujours le colonel Darricau), puis le 96e en
arrire pour appuyer tout le mouvement. Cela fait, il donne le signal,
et conduisant ses troupes lui-mme, les lance au pas de course sur le
poste d'infanterie tabli  la tte du pont. On essuie d'horribles
dcharges de mousqueterie et de mitraille, mais on arrive avec la
rapidit de l'clair; on refoule sur le pont les troupes qui le
gardent, on les y poursuit, malgr le feu qui part de tous les cts,
et qui atteint Franais et Prussiens. Aprs une mle de quelques
instants, on parvient  l'autre bout du pont, on entre ple-mle dans
la ville avec les fuyards. L, une vive fusillade s'engage au milieu
des rues avec les Prussiens; bientt cependant on les expulse de la
ville, et on en ferme les portes sur eux.

[Note 8: Nous rapportons ici l'assertion contenue dans les Mmoires du
gnral Dupont. Nous pouvons affirmer que dans ces Mmoires, encore
manuscrits, et fort intressants, le gnral Dupont n'est pas le
dtracteur du marchal Bernadotte. Il le traite en ami, comme tous
ceux qui ont triomph en 1815, lorsque la France succombait.]

[En marge: Le corps du prince Eugne de Wurtemberg mis en droute par
la division Dupont.]

Le gnral Dupont avait prouv des pertes, mais il avait pris presque
toutes les troupes qui dfendaient le pont, ainsi que leur nombreuse
artillerie. Toutefois l'opration n'tait pas termine. Le corps
d'arme du prince de Wurtemberg se tenait de l'autre ct de la ville,
sur les hauteurs en arrire. Il fallait l'en dloger, si on voulait
demeurer matre de Halle et du pont de la Saale. Le gnral Dupont
laisse  ses troupes le temps de reprendre haleine; puis, faisant
ouvrir les portes de la ville, il dirige sa division vers le pied des
hauteurs. Le feu de douze mille hommes bien posts accueille les trois
rgiments franais, qui ne comptaient pas plus de cinq mille
combattants. Ils s'avancent nanmoins en plusieurs colonnes, avec la
vigueur de troupes habitues  ne reculer devant aucun obstacle. En
mme temps le gnral Dupont porte l'un de ses bataillons sur le flanc
de la position, la tourne, puis, quand il aperoit l'effet produit par
cette manoeuvre, donne l'impulsion  ses colonnes d'attaque. Ses trois
rgiments s'lancent malgr le feu de l'ennemi, escaladent les
hauteurs, et, parvenus sur le sommet, en dlogent les Prussiens. Un
nouveau combat s'engage avec le corps entier du duc de Wurtemberg sur
le terrain plac au del. Mais la division Drouet arrive dans le
moment, et sa prsence, tant tout espoir  l'ennemi, met fin  ses
efforts.

Ce brillant combat cota aux Franais 600 morts ou blesss, et environ
mille aux Prussiens. On fit  ceux-ci 4 mille prisonniers. Le duc de
Wurtemberg se retira en dsordre sur l'Elbe, par Dessau et Wittenberg,
se htant de dtruire tous les ponts. Un de ses rgiments, celui de
Trescow, qui venait de Magdebourg le rejoindre par la rive gauche de
la Saale, fut surpris et enlev presque tout entier. Ainsi la rserve
mme des Prussiens tait en fuite, et aussi dsorganise que le reste
de leur arme.

[En marge: Napolon traverse le champ de bataille de Rosbach en se
rendant  Halle.]

Napolon, venu  Naumbourg, pour voir le champ de bataille
d'Awerstaedt, et complimenter de sa belle conduite le corps du
marchal Davout, s'y tait  peine arrt, et s'tait rendu 
Mersebourg. Sur son chemin se trouvait le lieu o fut livre la
bataille de Rosbach. Parfaitement vers dans l'histoire militaire, il
savait avec exactitude les moindres dtails de cette action clbre,
et il envoya le gnral Savary pour rechercher le monument qui avait
t lev en mmoire de la bataille. Le gnral Savary le dcouvrit
dans un champ moissonn. C'tait une petite colonne, haute seulement
de quelques pieds. Les inscriptions en taient effaces. Des troupes
du corps de Lannes, qui passaient sur les lieux, l'enlevrent, et en
placrent les fragments sur un caisson qui fut achemin vers la
France.

Napolon se transporta ensuite  Halle. Il ne put s'empcher d'admirer
le fait d'armes de la division Dupont. On voyait sur le terrain des
morts de cette division, qu'on n'avait pas eu le temps d'ensevelir, et
qui portaient l'uniforme du 32e rgiment.--Quoi! encore du 32e!
s'cria Napolon. On en a tant tu en Italie, que je croyais qu'il
n'en restait plus.--Il combla de ses loges les troupes du gnral
Dupont.

[En marge: Ordres pour le passage de l'Elbe sur tous les points.]

Les mouvements de l'arme ennemie commenaient  s'claircir. Napolon
dirigea la poursuite conformment  son plan gnral, qui consistait 
dborder les Prussiens,  les prvenir sur l'Elbe et sur l'Oder, 
s'interposer entre eux et les Russes, pour empcher leur jonction. Il
ordonna au marchal Bernadotte de descendre la Saale jusqu' l'Elbe,
et de passer ce fleuve sur un pont de bateaux prs de Barby, non loin
du confluent de la Saale et de l'Elbe. (Voir les cartes n{os} 34 et
36.) Il prescrivit aux marchaux Lannes et Augereau, qui avaient eu
deux ou trois jours pour se refaire, de franchir la Saale sur le pont
de Halle, et l'Elbe sur le pont de Dessau, en rtablissant ce dernier,
s'il tait dtruit. Il avait dj prescrit au marchal Davout de
laisser tous ses blesss  Naumbourg, de se porter avec son corps
d'arme  Leipzig, et de Leipzig  Wittenberg, pour s'emparer du
passage de l'Elbe sur ce dernier point. Matre en temps utile du cours
de l'Elbe, depuis Wittenberg jusqu' Barby, il avait les plus grandes
chances d'tre arriv le premier  Berlin et sur l'Oder.

Chemin faisant, bien que Leipzig appartnt  l'lecteur de Saxe,
Napolon ordonna au marchal Davout une mesure rigoureuse contre les
ngociants de cette ville, qui taient les principaux trafiquants des
marchandises anglaises en Allemagne. Napolon, cherchant  punir sur
le commerce de la Grande-Bretagne la guerre qu'elle faisait  la
France, voulait intimider les villes commerantes du Nord, telles que
Brme, Hambourg, Lubeck, Leipzig, Dantzig, lesquelles s'appliquaient 
ouvrir aux Anglais le continent, qu'il s'appliquait  leur fermer. Il
enjoignit donc  tout ngociant de dclarer les marchandises anglaises
qu'il possdait, ajoutant que, si les dclarations paraissaient
mensongres, leur exactitude serait vrifie par des visites, et les
fausses allgations punies des peines les plus graves. Toutes les
marchandises dclares durent tre confisques au profit de l'arme
franaise.

[En marge: Le marchal Lannes passe l'Elbe  Dessau, le marchal
Davout  Wittenberg.]

Pendant ce temps nos troupes continurent leur marche vers l'Elbe. Le
marchal Bernadotte passa ce fleuve  Barby, mais moins promptement
qu'il n'en avait l'ordre. Napolon, qui s'tait contenu aprs
l'affaire d'Awerstaedt, cda cette fois  son mcontentement, et fit
adresser par le prince Berthier au marchal Bernadotte une lettre dans
laquelle,  propos du passage tardif de l'Elbe, on lui rappelait
amrement le dpart prcipit de Naumbourg, le jour des deux
batailles d'Ina et d'Awerstaedt[9]. Cependant, comme il arrive, quand
on suit moins les rgles de la froide justice que les mouvements de
son me, Napolon, trop indulgent la premire fois, fut trop rigoureux
la seconde, car la lenteur du marchal Bernadotte  passer l'Elbe
tait bien plus la faute des lments que la sienne. Lannes se jeta
sur Dessau, et de l sur le pont de l'Elbe, que les Prussiens avaient
 moiti dtruit. Il s'empressa de le rtablir. Le marchal Davout,
parvenu  Wittenberg, trouva les Prussiens galement occups 
dtruire le pont de l'Elbe, et prts  faire sauter un magasin 
poudre peu loign de la ville. Les habitants, qui taient Saxons, et
qui savaient dj que Napolon voulait pargner  la Saxe les
consquences de la guerre, se htrent de sauver eux-mmes le pont de
Wittenberg, d'arracher les mches, et d'aider les Franais  prvenir
une explosion. C'est le 20 octobre que les marchaux Davout, Lannes et
Bernadotte franchissaient l'Elbe, six jours aprs les batailles d'Ina
et d'Awerstaedt. Il n'y avait pas eu, comme on le voit, une heure
perdue. Deux grandes batailles, une action des plus vives  Halle,
n'avaient pris que le temps employ  combattre, et la marche de nos
colonnes n'en avait pas t suspendue un seul instant. Les Prussiens
eux-mmes, bien que leur fuite ft rapide, n'atteignaient l'Elbe que
le 20 octobre, et ils le passaient  Magdebourg, le jour mme o les
marchaux Lannes et Davout le passaient  Dessau et  Wittenberg. Mais
ils y arrivaient dans un tat de dsorganisation croissante,
incapables d'en dfendre le cours infrieur, et n'ayant mme pas
l'esprance d'atteindre avant eux la ligne de l'Oder, condition 
laquelle tait attach leur salut.

[Note 9: Nous citons cette lettre, qui existe au dpt de la guerre.

_Le marchal Berthier au marchal Bernadotte._

                                           Halle, le 21 octobre 1806.

L'Empereur, monsieur le marchal, me charge de vous crire qu'il est
trs-mcontent de ce que vous n'avez pas excut l'ordre que vous avez
reu de vous porter hier  Calbe, pour jeter un pont  l'embouchure de
la Saale,  Barby. Cependant vous deviez sentir que toutes les
dispositions de l'Empereur taient combines.

Sa Majest, qui est trs-fche que vous n'ayez pas excut ses
ordres, vous rappelle  ce sujet que vous ne vous tes point trouv 
la bataille d'Ina; que cela aurait pu compromettre le sort de l'arme
et djouer les grandes combinaisons de Sa Majest, et a rendu douteuse
et trs-sanglante cette bataille, qui l'aurait t beaucoup moins.
Quelque profondment affect qu'ait t l'Empereur, il n'avait pas
voulu vous en parler, parce qu'en se rappelant vos anciens services il
craignait de vous affliger, et que la considration qu'il a pour vous
l'avait port  se taire; mais, dans cette circonstance, o vous ne
vous tes pas port  Calbe, et o vous n'avez pas tent le passage de
l'Elbe, soit  Barby, soit  l'embouchure de la Saale, l'Empereur
s'est dcid  vous dire sa faon de penser, parce qu'il n'est point
accoutum  voir sacrifier ses oprations  de vaines tiquettes de
commandement.

L'Empereur, monsieur le marchal, me charge encore de vous parler
d'une chose moins grave: c'est que, malgr l'ordre que vous avez reu
hier, vous n'avez pas encore envoy ici trois compagnies pour conduire
vos prisonniers. Il en reste  Halle 3,500 sans aucune escorte:
l'Empereur, monsieur le marchal, vous ordonne d'envoyer sur-le-champ
un officier d'tat-major  la tte de trois compagnies compltes
formant 300 hommes, pour prendre tous les prisonniers qui sont  Halle
et les conduire  Erfurt. Il ne reste ici que la garde impriale, et
l'Empereur ne veut pas qu'elle escorte les prisonniers faits par votre
corps d'arme. Il est neuf heures, et il n'est pas question des trois
compagnies que je vous ai demandes hier.]

[En marge: Points d'appui crs par Napolon sur la route de l'arme.]

[En marge: Erfurt assign comme premier dpt sur la route de
l'arme.]

[En marge: Wittenberg tabli comme second dpt, et pourvu d'immenses
ressources en tout genre.]

Napolon, malgr son impatience d'tre rendu  Berlin, afin de diriger
ses troupes sur l'Oder, s'arrta une journe  Wittenberg, pour y
prendre des prcautions de marche, qu'il avait soin de multiplier 
mesure qu'il portait la guerre  de plus grandes distances. On l'a
dj vu, lorsqu'il s'enfonait en Autriche, se mnager des points
d'appui  Augsbourg,  Braunau,  Linz. Dans l'expdition, bien
autrement longue, qu'il entreprenait cette fois, il voulait se crer
sur sa route des lieux de sret pour ses hommes fatigus ou malades,
pour les recrues qu'on lui envoyait de France, pour le matriel en
munitions et en vivres qu'il se proposait de runir. Erfurt pris, il
avait chang sa ligne d'tapes, et, au lieu de la faire passer 
travers la Franconie, province par laquelle il tait entr en Prusse,
il lui avait rendu sa direction naturelle, en la faisant passer par la
grande route ordinaire et centrale de l'Allemagne, par Mayence,
Francfort, Eisenach, Erfurt, Weimar, Naumbourg, Halle et Wittenberg.
Erfurt tait pourvu d'assez bonnes dfenses, et rempli d'un matriel
considrable. Napolon en fit le premier relais de la route militaire
qu'il voulait tracer  travers l'Allemagne. Wittenberg possdait
d'anciennes fortifications  moiti dtruites. Par ce motif, mais
surtout par la considration du pont existant sur l'Elbe, Napolon
ordonna de remettre cette place en tat, autant du moins que cela se
pouvait dans l'espace de deux ou trois semaines. Il confia une forte
somme d'argent au gnral Chasseloup, pour employer, en les payant,
six ou sept mille ouvriers du pays, et construire  dfaut d'ouvrages
rguliers, des ouvrages de campagne d'un grand relief. Il fit
dchausser les anciennes escarpes, relever celles qui manquaient de
hauteur, et l o le temps ne permettait pas l'usage de la maonnerie,
il prescrivit de remplacer la pierre par le bois, qui tait fort
abondant dans les forts voisines. On dressa d'immenses palissades, on
difia en quelque sorte un camp romain, comme en difiaient les
anciens conqurants du monde au milieu des Gaules et de la Germanie.
Napolon, dans cette mme ville de Wittenberg, fit btir des fours,
amasser des grains, confectionner du biscuit. Il voulut aussi qu'on
runt en ce mme endroit le grand parc d'artillerie, et qu'on y
organist des ateliers de rparation. Il s'empara des difices et
lieux publics, pour y crer des hpitaux capables de contenir les
blesss et les malades d'une nombreuse arme. Enfin, sur les remparts
improviss de ce vaste dpt, il ordonna de mettre en batterie plus de
cent bouches  feu de gros calibre, recueillies dans sa marche
victorieuse. Il avait nomm le gnral Clarke gouverneur d'Erfurt, il
nomma le gnral Lemarois, l'un de ses aides-de-camp, gouverneur de
Wittenberg. Les blesss, distingus en grands et petits blesss,
c'est--dire en blesss qui pouvaient rentrer dans les rangs sous peu
de jours, ou en blesss auxquels il fallait beaucoup de temps pour se
rtablir, furent rpartis entre Wittenberg et Erfurt. Les petits
blesss restrent  Wittenberg, de manire  pouvoir rejoindre leurs
corps immdiatement, les autres furent envoys  Erfurt. Chaque
rgiment, outre le dpt principal qu'il avait en France, eut ainsi un
dpt de campagne  Wittenberg. On devait laisser dans ce dernier les
hommes fatigus ou lgrement indisposs, afin que, soigns quelques
jours, ils pussent se remettre en marche, sans encombrer les routes,
sans y prsenter le spectacle d'une queue d'arme, malade, impotente,
s'allongeant  proportion de la rapidit des mouvements et de la dure
de la guerre. Les dtachements de conscrits partant de France en corps
avaient ordre de s'arrter  Erfurt et  Wittenberg, pour y tre
passs en revue, munis de ce qui leur manquait, accrus des hommes
rtablis, et dirigs sur leurs rgiments. Enfin,  ces mmes dpts,
mais surtout  celui de Wittenberg, Napolon ordonna d'envoyer
l'immense quantit de beaux chevaux qu'on ramassait de toutes parts en
Allemagne. Il prescrivit  tous les rgiments de cavalerie de les
traverser  leur tour, afin de s'y remonter. Mme ordre fut donn aux
dragons venus de France  pied. Ils devaient trouver l les chevaux
qu'ils n'avaient pas pu se procurer en France. Ainsi Napolon
concentrait sur ces points, dans un asile bien dfendu, toutes les
ressources du pays conquis, qu'il avait l'art d'enlever  l'ennemi, et
d'appliquer  son propre usage. Victorieux et marchant en avant,
c'taient des relais abondamment fournis de vivres, de munitions, de
matriel, et placs sur la route des corps qui venaient renforcer
l'arme. Rduit  se retirer, c'taient des appuis et des moyens de se
refaire, placs sur la ligne de retraite.

Aprs avoir tout vu, tout ordonn lui-mme, Napolon quitta
Wittenberg, et s'achemina sur Berlin. La destine voulait que, dans
l'espace d'une anne, il et visit en vainqueur Berlin et Vienne. Le
roi de Prusse, qui lui avait crit pour demander la paix, lui envoya
M. de Lucchesini, afin de ngocier un armistice. Napolon ne reut
point M. de Lucchesini, et confia au marchal Duroc le soin de faire
au ministre du roi Frdric-Guillaume la rponse commande par les
circonstances. C'tait en effet donner aux Russes le temps de secourir
les Prussiens, que d'accorder un armistice. Cette raison militaire ne
permettait pas de rplique,  moins qu'on ne se prsentt avec les
pouvoirs formels de la Russie et de la Prusse, pour traiter
immdiatement de la paix, aux conditions que Napolon tait en droit
d'imposer aprs ses dernires victoires.

[En marge: Marche sur Berlin.]

Il expdia donc  tous ses corps l'ordre de marcher sur Berlin. Le
marchal Davout dut partir de Wittenberg, par la route directe de
Wittenberg  Berlin, celle de Jterbock (voir la carte n 36), Lannes
et Augereau par celle de Treuenbrietzen et Potsdam. Napolon, avec la
garde  pied et  cheval, qui tait maintenant runie, et de plus
renforce de sept mille grenadiers et voltigeurs, marchait entre ces
deux colonnes. Il voulait qu'en rcompense de la journe d'Awerstaedt
le marchal Davout entrt le premier  Berlin, et ret des mains des
magistrats les clefs de la capitale. Quant  lui, avant de se rendre 
Berlin, il se proposait de sjourner  Potsdam, dans la retraite du
grand Frdric. Les marchaux Soult et Ney eurent l'ordre d'investir
Magdebourg, Murat celui de rester embusqu quelques jours autour de
cette grande place, afin d'y ramasser les bandes de fuyards qui s'y
jetaient en foule.--C'est une souricire, lui crivait Napolon, dans
laquelle, avec votre cavalerie, vous prendrez tous les corps dtachs
qui cherchent un lieu sr pour traverser l'Elbe.--Murat devait ensuite
rejoindre la grande arme  Berlin, pour de l courir sur l'Oder.

[En marge: Rencontre que fait Napolon dans une maison carte,  la
suite d'un orage.]

Aprs avoir laiss prendre un peu d'avance  ses corps d'arme, il
partit le 24 octobre, et passa par Kropstadt, pour se rendre 
Potsdam. Faisant la route  cheval, il fut surpris par un orage
violent, bien que le temps n'et cess d'tre fort beau depuis le
commencement de la campagne. Ce n'tait pas sa coutume de s'arrter
pour un tel motif. Cependant on lui offrit de s'abriter dans une
maison situe au milieu des bois, et appartenant  un officier des
chasses de la cour de Saxe. Il accepta cette offre. Quelques femmes
qui, d'aprs leur langage et leurs vtements, paraissaient tre des
personnes d'un rang lev, reurent autour d'un grand feu ce groupe
d'officiers franais, que, par crainte autant que par politesse, on se
serait bien gard de mal accueillir. Elles semblaient ignorer quel
tait le principal de ces officiers, autour duquel les autres se
rangeaient avec respect, lorsque l'une d'elles, jeune encore, saisie
d'une vive motion, s'cria: Voil l'Empereur!--Comment me
connaissez-vous? lui dit schement Napolon.--Sire, lui rpondit-elle,
je me trouvais avec Votre Majest en gypte.--Et que faisiez-vous en
gypte?--J'tais l'pouse d'un officier qui est mort  votre service.
J'ai depuis demand une pension pour moi et pour mon fils, mais
j'tais trangre, je n'ai pu l'obtenir, et je suis venue chez la
matresse de cette demeure, qui a bien voulu m'accueillir, et me
confier l'ducation de ses enfants.--Le visage d'abord svre de
Napolon, mcontent d'tre reconnu, s'tait tout  coup adouci.--Eh
bien, madame, lui dit-il, vous aurez une pension; et quant  votre
fils, je me charge de son ducation.--

Le soir mme il voulut revtir de sa signature l'une et l'autre de ces
rsolutions, et dit en souriant: Je n'avais jamais eu d'aventure dans
une fort,  la suite d'un orage; en voil une et des meilleures.--

[En marge: Napolon  Postdam.]

Il arriva le 24 octobre au soir  Potsdam. Aussitt il se mit 
visiter la retraite du grand capitaine, du grand roi, qui s'appelait
le philosophe de _Sans-Souci_, et avec quelque raison, car il sembla
porter le poids de l'pe et du sceptre avec une indiffrence
railleuse, se moquant de toutes les cours de l'Europe, on oserait mme
ajouter de ses peuples s'il n'avait mis tant de soin  les bien
gouverner. Napolon parcourut le grand et le petit palais de Potsdam,
se fit montrer les oeuvres de Frdric, toutes charges des notes de
Voltaire, chercha dans sa bibliothque  reconnatre de quelles
lectures se nourrissait ce grand esprit, puis alla voir dans l'glise
de Potsdam le modeste rduit o repose le fondateur de la Prusse. On
conservait  Potsdam l'pe de Frdric, sa ceinture, son cordon de
l'Aigle-Noir. Napolon les saisit en s'criant: Voil un beau prsent
pour les Invalides, surtout pour ceux qui ont fait partie de l'arme
de Hanovre! Ils seront heureux sans doute quand ils verront en notre
pouvoir l'pe de celui qui les vainquit  Rosbach!--Napolon,
s'emparant avec tant de respect de ces prcieuses reliques,
n'offensait assurment ni Frdric, ni la nation prussienne. Mais
combien est extraordinaire, digne de mditation, l'enchanement
mystrieux qui lie, confond, spare ou rapproche les choses de ce
monde! Frdric et Napolon se rencontraient ici d'une manire bien
trange! Ce roi philosophe, qui, sans qu'il s'en doutt, s'tait fait
du haut du trne l'un des promoteurs de la rvolution franaise,
couch maintenant dans son cercueil, recevait la visite du gnral de
cette rvolution, devenu empereur, conqurant de Berlin et de
Potsdam! Le vainqueur de Rosbach recevait la visite du vainqueur
d'Ina! Quel spectacle! Malheureusement ces retours de la fortune
n'taient pas les derniers!

[En marge: Entre du Marchal Davout  Berlin, le 25 Octobre.]

Pendant que le quartier gnral tait  Potsdam, le marchal Davout
entrait le 25 octobre  Berlin, avec son corps d'arme. Le roi
Frdric-Guillaume, en se retirant, avait livr Berlin au gouvernement
de la bourgeoisie, prside par un personnage considrable, le prince
de Hatzfeld. Les reprsentants de cette bourgeoisie offrirent au
marchal Davout les clefs de la capitale, qu'il leur rendit, en disant
qu'elles appartenaient  plus grand que lui, c'est--dire  Napolon.
Il laissa un seul rgiment dans la ville, pour y faire la police de
moiti avec la milice bourgeoise, puis il alla s'tablir  une lieue
plus loin,  Friederichsfeld, dans une forte position, la droite  la
Spre, la gauche  des bois. Par ordre de Napolon, il campa
militairement, son artillerie braque, une partie de ses soldats
consigne au camp, l'autre allant visiter alternativement la capitale
conquise par leurs exploits. Il fit construire des baraques en paille
et en sapin, pour que les troupes fussent  l'abri des rigueurs de la
saison. Il n'tait pas ncessaire de recommander au marchal Davout la
discipline: il ne fallait veiller avec lui qu' la rendre moins
svre. Le marchal Davout promit aux magistrats de Berlin de
respecter les personnes et les proprits, comme le doivent des
conqurants civiliss,  condition qu'il obtiendrait des habitants une
soumission complte et des vivres, pendant le temps fort court que
l'arme avait  passer dans leurs murs, ce qui, pour une ville telle
que Berlin, ne pouvait constituer une charge bien pesante.

Du reste, le lendemain de l'entre des Franais dans Berlin, les
boutiques taient ouvertes. Les habitants circulaient paisiblement
dans les larges rues de cette capitale, et mme en plus grand nombre
que de coutume. Ils semblaient tout  la fois chagrins et curieux,
impressions naturelles chez un peuple patriote mais vif, clair,
frapp de tout ce qui est grand, jaloux de connatre les gnraux et
les soldats les plus renomms qu'il y et alors au monde. Ils
dsapprouvaient d'ailleurs leur gouvernement d'avoir entrepris une
guerre insense, et cette dsapprobation devait attnuer la haine
qu'ils portaient  des vainqueurs provoqus. Le marchal Lannes fut
envoy sur Potsdam et Spandau. Le marchal Augereau traversa Berlin 
la suite du marchal Davout; et Napolon, aprs avoir sjourn le 24
et le 25  Potsdam, le 26  Charlottenbourg, fixa au 27 son entre 
Berlin.

[En marge: Entre triomphale de Napolon  Berlin.]

C'tait pour la premire fois qu'il allait paratre en vainqueur dans
une capitale conquise. Il ne s'tait pas montr ainsi  Vienne, qu'il
avait  peine visite, vivant toujours  Schoenbrunn, loin des regards
des Viennois. Mais aujourd'hui, soit orgueil d'avoir terrass une
arme rpute invincible, soit dsir de frapper l'Europe par un
spectacle clatant, soit aussi l'ivresse de la victoire, montant  sa
tte plus haut que de coutume, il voulut faire dans Berlin une entre
triomphale.

Le 27 au matin toute la population de la ville tait sur pied, afin
d'assister  cette grande scne. Napolon entra entour de sa garde,
et suivi par les beaux cuirassiers des gnraux d'Hautpoul et
Nansouty. La garde impriale, richement vtue, tait ce jour-l plus
imposante que jamais. En avant les grenadiers et les chasseurs  pied,
en arrire les grenadiers et les chasseurs  cheval, au milieu les
marchaux Berthier, Duroc, Davout, Augereau, et au sein de ce groupe,
isol par le respect, Napolon dans le simple costume qu'il portait
aux Tuileries et sur les champs de bataille, Napolon, objet des
regards d'une foule immense, silencieuse, saisie  la fois de
tristesse et d'admiration, tel fut le spectacle offert dans la longue
et vaste rue de Berlin, qui conduit de la porte de Charlottenbourg au
palais des rois de Prusse. Le peuple tait dans les rues, la riche
bourgeoisie aux fentres. Quant  la noblesse, elle avait fui, remplie
de crainte, et couverte de confusion. Les femmes de cette bourgeoisie
prussienne semblaient avides du spectacle qui tait sous leurs yeux:
quelques-unes laissaient couler des larmes; aucune ne poussait des
cris de haine, ou des cris de flatterie pour le vainqueur! Heureuse la
Prusse de n'tre pas divise, et de garder sa dignit dans son
dsastre! L'entre de l'ennemi n'tait pas chez elle la ruine d'un
parti, le triomphe d'un autre; et il n'y avait pas dans son sein une
indigne faction, saisie d'une joie odieuse, applaudissant  la
prsence des soldats trangers! Nous, Franais, plus malheureux dans
nos revers, nous avons vu cette joie excrable, car nous avons tout
vu dans ce sicle, les extrmes de la victoire et de la dfaite, de
la grandeur et de l'abaissement, du dvouement le plus pur et de la
trahison la plus noire!

[En marge: Accueil accord par Napolon aux reprsentants de la ville
de Berlin.]

Napolon reut des magistrats les clefs de Berlin, puis il se rendit
au palais, o il donna audience  toutes les autorits publiques, tint
un langage doux, rassurant, promit l'ordre de la part de ses soldats,
 condition de l'ordre de la part des habitants, ne se montra svre
dans ses propos que pour l'aristocratie allemande, qui tait,
disait-il, l'unique auteur des maux de l'Allemagne, qui avait os le
provoquer au combat, et qu'il chtierait, en la rduisant  mendier
son pain en Angleterre. Il s'tablit dans le palais du roi, y reut
les ministres trangers reprsentants des cours amies, et fit appeler
M. de Talleyrand  Berlin.

[En marge: Emploi que Napolon fait des bulletins.]

Ses bulletins, rcit de tout ce que l'arme accomplissait chaque jour,
souvent aussi rponses vhmentes  ses ennemis, recueils de
rflexions politiques, leons aux rois et aux peuples, taient
rapidement dicts par lui, et ordinairement revus par M. de
Talleyrand, avant d'tre publis. Il y racontait chacun des progrs
qu'il faisait dans le pays ennemi; il y racontait mme ce qu'il
apprenait des causes politiques de la guerre. Il affecta, dans ceux
qu'il publia en Prusse, de prodiguer les hommages  la mmoire du
grand Frdric, les marques d'estime  son malheureux successeur, en
laissant percer toutefois quelque piti pour sa faiblesse, et les
sarcasmes les plus virulents contre les reines qui se mlaient des
affaires d'tat, qui exposaient leurs poux et leurs pays  d'affreux
dsastres: traitement peu gnreux envers la reine de Prusse, assez
accable par le sentiment de ses fautes et de ses malheurs, pour qu'on
n'ajoutt pas l'outrage  l'infortune! Ces bulletins, o clatait avec
trop peu de retenue la licence du soldat vainqueur, valurent 
Napolon plus d'un blme, au milieu des cris d'admiration que ses
triomphes arrachaient  ses ennemis eux-mmes.

[En marge: Paroles de Napolon aux envoys du duc de Brunswick.]

Dans son irritation contre le parti prussien, promoteur de la guerre, il
reut svrement les envoys du duc de Brunswick, qui avait t
mortellement bless  la bataille d'Awerstaedt, et qui, avant d'expirer,
recommandait au vainqueur sa famille et ses sujets.--Qu'aurait  dire,
leur rpondit Napolon, qu'aurait  dire celui qui vous envoie, si je
faisais subir  la ville de Brunswick la subversion dont il menaait, il
y a quinze ans, la capitale du grand peuple auquel je commande? Le duc
de Brunswick avait dsavou le manifeste insens de 1792; on aurait pu
croire qu'avec l'ge la raison commenait  l'emporter chez lui sur les
passions, et cependant il est venu prter de nouveau l'autorit de son
nom aux folies d'une jeunesse tourdie, qui a perdu la Prusse! C'tait 
lui qu'il appartenait de remettre  leur place femmes, courtisans,
jeunes officiers, et d'imposer  tout le monde l'autorit de son ge, de
ses lumires, et de sa position. Il n'en a pas eu la force, et la
monarchie prussienne est abattue, les tats de Brunswick sont en mon
pouvoir. Dites au duc de Brunswick que j'aurai pour lui les gards dus 
un gnral malheureux, justement clbre, frapp par le fer qui peut
nous atteindre tous, mais que je ne saurais voir un prince souverain
dans un gnral de l'arme prussienne.--

[En marge: La grce du prince de Hatzfeld accorde aux larmes de son
pouse.]

Ces paroles, publies par l'ordinaire voie des bulletins, donnaient 
comprendre que Napolon ne voulait pas mieux traiter la souverainet
du duc de Brunswick que celle de l'lecteur de Hesse. Du reste, s'il
se montrait dur avec les uns, il se montrait avec les autres
bienveillant et gnreux, ayant soin de varier ses traitements suivant
la participation connue de chacun  la guerre. Ses expressions 
l'gard du vieux marchal de Mollendorf furent pleines de convenance.
Il y avait dans Berlin le prince Ferdinand, frre du grand Frdric,
et pre du prince Louis, ainsi que la princesse sa femme. Il s'y
trouvait aussi la veuve du prince Henri et deux soeurs du roi, l'une
en couche, l'autre malade. Napolon alla visiter ces membres de la
famille royale, avec tous les signes d'un profond respect, et les
toucha par ces tmoignages venus de si haut, car il n'y avait pas
alors de souverain dont les attentions eussent un aussi grand prix que
les siennes. Dans la situation  laquelle il tait parvenu, il savait
calculer ses moindres tmoignages de bienveillance ou de svrit.
Usant en ce moment du droit qui appartient  tous les gnraux en
temps de guerre, celui d'intercepter les correspondances pour
dcouvrir la marche de l'ennemi, il saisit une lettre du prince de
Hatzfeld, dans laquelle celui-ci paraissait informer le prince de
Hohenlohe de la position de l'arme franaise autour de Berlin. Le
prince de Hatzfeld, comme chef du gouvernement municipal tabli 
Berlin, avait promis par serment de ne rien entreprendre contre
l'arme franaise, et de ne s'occuper que du repos, de la sret, du
bien-tre de la capitale. C'tait un engagement de loyaut envers le
vainqueur, qui consentait  laisser subsister, dans l'intrt du pays
vaincu, une autorit qu'il aurait pu abolir. Toutefois la faute tait
bien excusable, puisqu'elle partait du plus honorable des sentiments,
le patriotisme. Napolon, qui craignait que les autres bourgmestres
n'imitassent cet exemple, et qu'alors tous ses mouvements ne fussent
rvls heure par heure  l'ennemi, voulut intimider les autorits
prussiennes par un acte de rigueur clatant, et ne fut pas fch que
cet acte de rigueur tombt sur l'un des principaux membres de la
noblesse, accus d'avoir t chaud partisan de la guerre, accusation
fausse, car le prince de Hatzfeld tait du nombre des seigneurs
prussiens qui avaient de la modration, parce qu'ils avaient des
lumires. Napolon fit appeler le prince Berthier, et chargea le
marchal Davout, sur la svrit duquel il comptait, de former une
commission militaire, qui appliquerait  la conduite du prince de
Hatzfeld les lois de la guerre contre l'espionnage. Le prince
Berthier, en apprenant la rsolution prise par Napolon, tenta de
vains efforts pour l'en dissuader. Les gnraux Rapp, Caulaincourt,
Savary, n'osant se permettre des remontrances qui ne semblaient bien
places que dans la bouche du major gnral, taient consterns. Comme
ils ne savaient plus  quels moyens recourir, ils cachrent le prince
dans le palais mme, sous prtexte de le faire arrter, puis ils
avertirent la princesse de Hatzfeld, personne intressante, et qui se
trouvait enceinte, du danger dont son mari tait menac. Elle accourut
au palais. Il tait temps, car la commission assemble demandait les
pices de conviction. Napolon, au retour d'une course dans Berlin,
venait de descendre de cheval; la garde battait aux champs, et il
franchissait le seuil du palais, quand la princesse de Hatzfeld,
conduite par Duroc, se prsenta tout plore devant lui. Ainsi surpris
il ne pouvait refuser de la recevoir; il lui accorda audience dans son
cabinet. Elle tait saisie de terreur. Napolon, touch, la fit
approcher, et lui donna la lettre intercepte  lire.--Eh bien!
madame, lui dit-il, reconnaissez-vous l'criture de votre mari?--La
princesse, tremblante, ne savait que rpondre. Mais bientt prenant
soin de la rassurer, Napolon ajouta: Jetez au feu cette pice, et la
commission militaire sera dpourvue des preuves de conviction.--

Cet acte de clmence, que Napolon ne pouvait refuser aprs avoir vu
la princesse de Hatzfeld, lui cota cependant, parce qu'il entrait
dans ses projets d'intimider la noblesse allemande, particulirement
les magistrats des villes, qui rvlaient  l'ennemi le secret de ses
oprations. Plus tard il connut le prince de Hatzfeld, apprcia son
caractre et son esprit, et se sut gr de ne l'avoir pas livr  la
justice militaire. Heureux les gouvernements, quand il se rencontre de
sages amis pour apporter un retard  leurs rigueurs! Il n'est pas
ncessaire que ce retard soit bien long, pour qu'ils aient cess de
vouloir les actes auxquels ils se portaient d'abord avec le plus de
vhmence.

[En marge: Dispositions de Napolon pour envelopper et prendre les
restes de l'arme prussienne.]

Napolon, dans cet intervalle, n'avait cess de diriger les
mouvements de ses lieutenants contre les dbris de l'arme prussienne.
Plac  Berlin avec ses principales forces, il coupait aux Prussiens
la route directe de l'Elbe  l'Oder, et ne leur laissait pour
atteindre ce dernier fleuve que des chemins longs, presque
impraticables, faciles  intercepter. Berlin, en effet, est situ
entre l'Elbe et l'Oder,  gale distance de ces deux fleuves. (Voir la
carte n 36.) Les plaines de sable, que nous avons dj dcrites, en
s'approchant de la Baltique vers le Mecklembourg, se relvent en
dunes, et prsentent une suite de lacs de toute grandeur, parallles 
la mer, et auxquels on ne saurait donner de nom, tant ils sont
multiplis. L'coulement de ces lacs, contrari par la chane des
dunes, au lieu de s'oprer directement vers la mer, s'opre en dedans
du pays, par un cours d'eau peu considrable, peu rapide, le Havel,
qui coule vers Berlin, o il se rencontre avec la Spre, venue d'une
direction oppose, c'est--dire de la Lusace, province qui spare la
Saxe de la Silsie. Le Havel et la Spre, confondus prs de Berlin, se
rpandent autour de Spandau et de Potsdam, y forment de nouveaux lacs,
que la main du grand Frdric a pris soin d'embellir, et par un
mouvement  gauche se rendent  l'Elbe. Ils dcrivent ainsi une ligne
transversale, qui d'un ct unit Berlin  l'Elbe, et de l'autre,
continue par le canal de Finow, joint cette capitale  l'Oder. C'est
 travers ce pays, sillonn de cours d'eau naturels ou artificiels,
couvert de lacs, de forts, de sables, que devaient fuir les restes
errants de l'arme prussienne.

Napolon, tabli ds le 24 octobre  Potsdam et  Berlin, tait en
mesure de les prvenir sur toutes les directions. Il tenait le corps
de Lannes  Spandau, les corps d'Augereau et de Davout  Berlin mme,
enfin le corps de Bernadotte au del de Berlin, les uns et les autres
prts  marcher, au premier indice qu'on aurait de la direction
adopte par l'ennemi. Napolon avait lanc la cavalerie autour de
Berlin, de Potsdam, et sur les rives du Havel et de l'Elbe, pour
recueillir des informations.

[En marge: Reddition de Spandau.]

Dj Spandau s'tait rendu. Cette place, situe tout prs de Berlin,
au milieu des eaux de la Spre et du Havel, forte par son site et par
ses ouvrages, aurait pu opposer une longue rsistance. Mais telles
avaient t la prsomption et l'incurie du gouvernement prussien,
qu'il n'avait pas mme arm la place, quoique les magasins dont elle
tait pourvue continssent un matriel considrable. Le 25, jour de
l'entre du marchal Davout  Berlin, Lannes se prsenta sous les murs
de Spandau, et menaa le gouverneur des plus svres traitements, s'il
ne consentait pas  se rendre. Les canons n'taient pas sur les murs;
la garnison, partageant l'effroi qui avait gagn tous les coeurs,
demandait  capituler. Le gouverneur tait un vieux militaire auquel
l'ge avait t toute nergie. Lannes le vit, le terrifia par le rcit
des dsastres de l'arme prussienne, et lui arracha une capitulation,
en vertu de laquelle la place fut immdiatement livre aux Franais,
et la garnison dclare prisonnire de guerre. Il fallait  la fois
l'imprvoyance du gouvernement, qui avait nglig d'armer cette
forteresse, et la dmoralisation qui rgnait partout, pour expliquer
une aussi trange capitulation.

L'Empereur courut de sa personne  Spandau, et rsolut d'en faire son
troisime dpt en Allemagne. Ce nouveau rduit offrait d'autant plus
d'avantage, qu'il tait situ  trois ou quatre lieues de Berlin,
entour d'eau, parfaitement fortifi, et rempli d'une immense quantit
de grains. Napolon ordonna de l'armer sur-le-champ, d'y construire
des fours, d'y amasser des munitions, d'y organiser des hpitaux, d'y
crer enfin les mmes tablissements qu' Wittenberg et  Erfurt. Il y
envoya sans dlai tout ce qui avait t pris  Berlin en artillerie,
fusils et munitions de guerre. On avait trouv dans cette capitale 300
bouches  feu, 100 mille fusils, beaucoup de poudre et de projectiles.
Ce vaste matriel, joint  un amas considrable de grains, fut de la
sorte garanti contre toute tentative du peuple de Berlin, peuple
actuellement calme et docile, mais dont un revers, si nous venions 
en essuyer un, pouvait changer la soumission en rvolte.

[En marge: Murat et Lannes dirigs vers le Mecklembourg pour
envelopper le prince de Hohenlohe.]

Tandis qu'on s'occupait de ces mesures de prvoyance, les courses non
interrompues de la cavalerie lgre avaient rvl la marche de
l'arme prussienne. Les onze jours couls depuis la bataille d'Ina,
ces onze jours employs par les Franais  gagner l'Elbe,  le
franchir,  occuper Berlin, avaient t employs par les Prussiens 
gagner l'Elbe galement,  y runir leurs dbris pars,  s'lever
ensuite vers le Mecklembourg, pour atteindre, par un dtour au nord,
la ligne de l'Oder. (Voir la carte n 36.) Ce mouvement vers le
Mecklembourg tant dmasqu, Napolon lana Murat sur Oranienbourg et
Zehdenick, pour suivre les bords du Havel et du canal de Finow.
C'tait le long de ces lignes militaires, et protg par elles, que le
prince de Hohenlohe devait diriger sa marche. Napolon ordonna de les
ctoyer, de manire  se tenir toujours entre l'ennemi et l'Oder, et
puis, quand on aurait dbord les Prussiens, de chercher  les
envelopper, afin de les prendre jusqu'au dernier homme. Le marchal
Lannes fut achemin  la suite de Murat, avec la recommandation de
marcher aussi vite que la cavalerie. Le marchal Bernadotte eut ordre
de se porter  la suite de Lannes. Le marchal Davout, aprs les trois
ou quatre jours de repos qu'il lui fallait, dut se rendre 
Francfort-sur-l'Oder, le marchal Augereau et la garde durent rester 
Berlin. Les marchaux Ney et Soult, comme nous l'avons dit, avaient
mission d'investir Magdebourg.

[En marge: Retraite du prince de Hohenlohe.]

[En marge: Sjour momentan  Magdebourg.]

L'infortun prince de Hohenlohe avait pris effectivement la rsolution
qu'on lui prtait. Poursuivi  outrance par les Franais, il tait
arriv  Magdebourg, esprant y trouver du repos, des vivres, du
matriel, et surtout le temps ncessaire  la rorganisation de son
arme. Vaine esprance! Le dfaut de prcautions, pour le cas d'une
retraite, si facile  prvoir, se reproduisait partout. Il n'y avait 
Magdebourg d'autres approvisionnements que ceux qui taient
indispensables  la garnison. Le vieux gouverneur, M. de Kleist, aprs
avoir pourvu aux premiers besoins des fuyards, et leur avoir donn un
peu de pain, refusait de les nourrir plus long-temps, dans la crainte
de diminuer ses propres ressources, s'il venait  tre assig. Les
bagages s'taient tellement encombrs dans l'intrieur de Magdebourg,
que l'arme n'avait pas pu s'y loger. On avait t forc d'tablir la
cavalerie sur les glacis, l'infanterie dans les chemins couverts.
Bientt mme le harclement continuel de la cavalerie franaise, qui
venait enlever des dtachements entiers sous le canon de la place,
avait oblig les troupes prussiennes  passer de l'autre ct de
l'Elbe. Enfin M. de Kleist, effray du dsordre qui rgnait au dedans
et au dehors de Magdebourg, pressa instamment le prince de Hohenlohe
de continuer sa retraite vers l'Oder, et de lui laisser la libert
dont il avait besoin pour se mettre en dfense. Le prince de Hohenlohe
n'eut donc que deux jours pour rorganiser une arme qui ne se
composait plus que de dbris, et dans laquelle il fallait runir
plusieurs bataillons pour en former un seul. De plus, le marchal
Kalkreuth ayant t rappel par le roi dans la Prusse orientale, le
prince de Hohenlohe tait charg de recueillir les deux divisions de
rserve, et contraint de les aller joindre sur le bas Elbe, fort
au-dessous de Magdebourg.

[En marge: Le prince de Hohenlohe, au sortir de Magdebourg, prend sa
direction au nord, pour aller joindre l'Oder  Stettin.]

Au milieu de ces embarras, le prince de Hohenlohe se mit en marche sur
trois colonnes.  sa droite, le gnral Schimmelpfennig, avec un
dtachement de cavalerie et d'infanterie, devait couvrir l'arme du
ct de Potsdam, Spandau et Berlin, ctoyer d'abord le Havel, puis,
quand on serait remont assez haut pour tourner Berlin, longer le
canal de Finow, flanquer ainsi la retraite jusqu' Prenzlow et
Stettin, car on ne pouvait,  cause de la position des Franais,
rejoindre l'Oder que vers son embouchure. (Voir la carte n 36.) Le
gros de l'infanterie, marchant au centre,  gale distance du corps de
Schimmelpfennig et de l'Elbe, devait passer par Genthin, Rathenau,
Granse et Prenzlow. La cavalerie, qui tait dj sur les bords de
l'Elbe, o elle profitait de l'abondance des fourrages, devait suivre
les bords de ce fleuve par Jrichow et Havelberg, les quitter ensuite
pour se porter au nord, et aboutir par Wittstock, Mirow, Strelitz,
Prenzlow, au point commun de Stettin.

[En marge: Retraite du gnral Blucher et du duc de Weimar en tournant
le Hartz.]

Le corps du duc de Weimar, et le grand parc, conduit par le gnral
Blucher, avaient heureusement tourn le Hartz par la Hesse et le
Hanovre, sans tre inquits par les Franais, qui s'taient hts de
courir  l'Elbe. Le duc de Weimar, au moyen d'une manoeuvre assez
adroite, avait russi  tromper le marchal Soult. Feignant d'abord
d'attaquer la ligne d'investissement autour de Magdebourg, puis se
drobant tout  coup, il avait subitement pass l'Elbe  Tangermunde,
et gagn ainsi la rive droite. Il amenait avec lui 12 ou 14 mille
hommes. Le gnral Blucher avait pass le fleuve au-dessous. Le prince
de Hohenlohe assigna au duc de Weimar le rendez-vous convenu de
Stettin, qu'il devait atteindre en traversant le Mecklembourg, et
dfra au gnral Blucher le commandement des troupes battues devant
Halle, troupes qui avaient pass des mains du duc de Wurtemberg dans
celles du gnral Natzmer. Le gnral Blucher tait charg de faire
avec ces troupes l'arrire-garde de l'arme prussienne.

Si ces forces taient parvenues  chapper aux Franais, et  gagner
Stettin, elles auraient pu, aprs qu'on les aurait rorganises, et
runies au contingent de la Prusse orientale, former derrire l'Oder
une arme de quelque valeur, et donner utilement la main aux Russes.
Le prince de Hohenlohe avait conserv 25 mille hommes au moins. Le
corps de Natzmer, avec les autres dbris du gnral Blucher, en
comptait environ 9  10 mille. Les troupes du duc de Weimar
s'levaient  13 ou 14 mille. C'tait par consquent une force totale
d'environ 50 mille hommes, qui, jointe  une vingtaine de mille
demeurs dans la Prusse orientale, pouvait prsenter encore 70 mille
combattants, et, combine avec les Russes, jouer un rle important. Il
restait 22 mille hommes pour dfendre Magdebourg. Les Saxons, se
htant de profiter de la clmence de Napolon  leur gard, taient
retourns chez eux.

Le prince de Hohenlohe avait  oprer sa retraite au milieu d'un pays
pauvre, difficile  parcourir, et  travers les nombreux escadrons de
la cavalerie franaise. Celle-ci, qui s'observait d'abord en prsence
de la cavalerie prussienne, dont on lui vantait le mrite, enivre
maintenant de ses succs, tait devenue si audacieuse, que de simples
chasseurs ne craignaient plus de se mesurer avec des cuirassiers.

[En marge: Marche du corps de Hohenlohe.]

[En marge: Indiscipline des vaincus et des vainqueurs.]

Le prince se mit donc en route le 22 octobre, par les chemins
indiqus, le corps de flanqueurs de Schimmelpfennig se dirigeant sur
Plaue, l'infanterie sur Genthin, la cavalerie sur Jrichow. On
marchait lentement  cause des sables, de l'puisement des hommes et
des chevaux, et du peu d'habitude des fatigues. Sept ou huit lieues
par jour taient tout ce que pouvaient faire ces troupes, tandis que
l'infanterie franaise, au besoin, en parcourait jusqu' quinze. De
plus, une trs-grande indiscipline s'tait introduite dans les corps.
Le malheur, qui aigrit les mes, avait diminu le respect envers les
chefs. La cavalerie surtout s'en allait confusment, sans obir 
aucun ordre. Le prince de Hohenlohe fut oblig d'arrter l'arme, et
de lui adresser une svre allocution, pour la ramener au sentiment de
ses devoirs. Il fit mme fusiller un cavalier qui avait bless un
officier. Du reste, il faut reconnatre que c'est l l'effet habituel
des grands revers, et quelquefois aussi des grands succs, car la
victoire a son dsordre comme la dfaite. Les Franais, avides de
butin, couraient comme les Prussiens dans toutes les directions, sans
se conformer aux ordres de leurs chefs; et le marchal Ney crivit 
l'Empereur, que, si on ne l'autorisait pas  faire quelques exemples,
la vie des officiers ne serait plus en sret. Singulires
consquences du bouleversement des tats! Les mouvements prcipits
que ce bouleversement entrane, dsorganisent le vaincu et le
vainqueur. Nous tions arrivs  la perfection de la grande guerre, et
dj nous touchions presque  la limite o elle devient une immense
confusion!

Le 23, les Prussiens taient, l'infanterie  Rathenau, la cavalerie 
Havelberg. Mais l'empressement qu'ils avaient mis  couper les ponts
arrta la marche du corps de droite, celui de Schimmelpfennig, et ils
furent obligs de se rapprocher de l'Elbe par une conversion  gauche,
afin d'viter les nombreux cours d'eau qui se rencontrent entre le
Havel et l'Elbe. Ils se dtournrent jusqu' Rhinow. Le 24, ils
taient, la cavalerie  Kiritz, l'infanterie  Neustadt, le corps de
Schimmelpfennig  Fehrbelin. Le corps de Natzmer, transmis ici mme au
gnral Blucher, remplaa vers Rhinow le corps principal, dont il
formait l'arrire-garde.

Parvenu  ce point, le prince de Hohenlohe dut dlibrer sur la marche
 suivre ultrieurement. On s'tait lev au nord fort au-dessus de
Berlin, Spandau et Potsdam.  chaque pas l'arme se dsorganisait
davantage. Le colonel d'tat-major de Massenbach fut d'avis d'accorder
un jour de repos aux troupes, afin de les rorganiser, et d'tre au
moins en tat de combattre, si l'on venait  rencontrer les Franais.
Le prince de Hohenlohe rpondit avec raison, qu'un, deux, et mme
trois jours, ne suffiraient pas pour rorganiser l'arme, et
pourraient donner aux Franais le temps de la couper de Stettin et de
l'Oder. Suivant l'usage, on adopta un parti moyen: on se fixa un
rendez-vous commun vers Granse, o l'on devait passer une revue
gnrale, et adresser des allocutions aux troupes, pour les rappeler 
leurs devoirs. De l on continuerait la marche sans dsemparer. Ce
rendez-vous de Granse fut fix au 26.

[En marge: Trois corps d'arme franais attachs  la poursuite des
Prussiens.]

[En marge: Runion momentane des Prussiens  Granse.]

[En marge: Le corps de Schimmelpfennig surpris et culbut par les
dragons franais  Zehdenick.]

Mais dj, les Franais tant avertis, la cavalerie de Murat courait
vers Fehrbelin d'un ct, vers Zehdenick de l'autre. Lannes, aprs
tre entr dans Spandau le 25, se mettait en marche le 26 au soir avec
son infanterie, pour appuyer Murat. Le marchal Soult tait sur les
pas du duc de Weimar, pendant que le marchal Ney investissait
Magdebourg. Enfin, le marchal Bernadotte s'avanait entre les
marchaux Soult et Lannes. Ainsi trois corps d'arme franais, outre
la cavalerie de Murat, moins toutefois les cuirassiers retenus 
Berlin, poursuivaient en ce moment les Prussiens. Le 26, l'infanterie
du prince de Hohenlohe tait  Granse, au rendez-vous indiqu, range
autour de son gnral, coutant ses exhortations, accueillant
l'esprance d'tre bientt  Stettin, et de pouvoir se reposer
derrire l'Oder. Mais au mme instant les dragons de Murat
surprenaient  Zehdenick le corps de Schimmelpfennig, culbutaient sa
cavalerie, lui tuaient 300 cavaliers, en prenaient 7 ou 800, et
obligeaient l'infanterie de ce corps de flanqueurs  se disperser dans
les bois.

[En marge: Le prince de Hohenlohe, pour viter les Franais, fait un
dtour sur Furstenberg, tandis que Murat et Lannes se dirigent sur
Prenzlow.]

Cette nouvelle, porte par les paysans et les fuyards  Granse,
engagea le prince de Hohenlohe  dcamper sur-le-champ, et  se
dtourner encore une fois  gauche vers Furstenberg, au lieu de
marcher  Templin, qui tait la route directe de Stettin. Il avait
ainsi l'espoir de rallier  lui la cavalerie, et de s'loigner en mme
temps des Franais. Mais, tandis qu'il excutait ce dtour, Murat se
dirigeait par la route la plus courte sur Templin, et Lannes, ne
s'arrtant ni le jour ni la nuit, se tenait toujours en vue des
escadrons de Murat.

Le soir, le prince de Hohenlohe coucha  Furstenberg, et y fit passer
la nuit  son infanterie, pendant que Lannes employait cette mme nuit
 marcher. Franais et Prussiens continurent de s'lever au nord vers
Templin et Prenzlow, point commun de la route de Stettin, cheminant 
quelques lieues les uns des autres, et spars seulement par un rideau
de bois et de lacs. Ils avaient sept milles  parcourir pour
atteindre Prenzlow (douze lieues). Le 27 au matin, le prince de
Hohenlohe partit pour Boitzenbourg, faisant dire  la cavalerie de le
joindre, et  l'arrire-garde, commande par le gnral Blucher, de
hter le pas.

[En marge: Les Prussiens prvenus  Prenzlow.]

[En marge: Capitulation de Prenzlow, et capture de la plus grande
partie de l'arme prussienne.]

Il marcha toute la journe, n'ayant pour ses troupes d'autre
nourriture que celle que leur fournissait le patriotisme des
villageois, qui plaaient sur les routes des amas de pain, et des
chaudires remplies de pommes de terre. On approcha de Boitzenbourg
vers le soir, et le seigneur de cet endroit, M. d'Arnim, vint annoncer
qu'il avait fait prparer autour de son chteau des bivouacs
abondamment pourvus de vivres et de boissons. C'tait une heureuse
nouvelle pour des gens expirant de fatigue et de faim. En approchant
de Boitzenbourg, des coups de feu dtruisirent cette esprance d'un
peu de repos et de nourriture. Les chevaux-lgers de Murat, dj
parvenus  Boitzenbourg, mangeaient les vivres destins aux Prussiens.
Trop peu nombreux cependant pour tenir tte  ceux-ci, ils quittrent
Boitzenbourg. Les infortuns soldats du prince de Hohenlohe dvorrent
ce qui restait; mais la prsence des cavaliers franais les
avertissait de se hter. Ils partirent la nuit mme, en faisant encore
un dtour  gauche pour viter les Franais, et les prvenir 
Prenzlow. Ils marchrent toute la nuit, se flattant de les gagner de
vitesse. Au point du jour, ils commenaient  dcouvrir Prenzlow; mais
sur la droite,  travers les bois et les lacs qui jalonnaient la
route, on avait entrevu des cavaliers forant le pas. Le brouillard ne
permettait pas de reconnatre la couleur de leur uniforme. taient-ce
des Franais, taient-ce des Prussiens? On s'interrogeait avec
anxit, les uns croyant avoir aperu le panache blanc d'un rgiment
prussien, les autres au contraire croyant reconnatre le casque des
dragons de Murat. Enfin, au milieu de ces conjectures de la crainte et
du dsir, on arrive en vue de Prenzlow, les Franais, assure-t-on,
n'ayant pas encore paru. On pntre dans un faubourg, long d'un quart
de lieue. Une moiti de l'arme prussienne y est dj entre, quand
tout  coup le cri Aux armes! se fait entendre. Les dragons franais,
survenus au moment o une partie de l'arme prussienne est dans
Prenzlow, en attaquent la queue, et la refoulent dans Prenzlow mme.
Ils la chargent en tous sens, puis s'lancent dans les rues de la
ville. Les dragons de Pritwitz, pousss par les dragons franais, se
rejettent sur l'infanterie prussienne, et la culbutent. C'est une
mle effroyable, dont la peur accrot encore le tumulte et le danger.
L'arme prussienne, coupe en plusieurs morceaux, s'enfuit au del de
Prenzlow, et prend position le mieux qu'elle peut sur la route de
Stettin. Bientt elle est enveloppe, et Murat fait sommer le prince
de Hohenlohe de se rendre. Le prince navr de douleur, mais repoussant
avec horreur l'ide d'une capitulation, refuse ce qu'on lui
propose.--Eh bien, rpond Murat  l'officier qui lui apporte ce refus,
vous serez sabrs tous, si vous ne vous rendez pas.--Une dernire
esprance soutient encore le coeur du prince de Hohenlohe. Il croit
que Murat n'amne avec lui que de la cavalerie. Mais l'infanterie de
Lannes, qui depuis Spandau avait march jour et nuit, ne s'arrtant
que pour manger, arrive au mme instant. Le colonel d'tat-major de
Massenbach vient affirmer qu'il l'a vue. Ds lors plus de chance de se
sauver. Murat demande  entretenir le prince de Hohenlohe. Le soldat
devenu prince, et rest aussi gnreux qu'il tait intrpide, console
le gnral prussien, lui promet une capitulation honorable, la plus
honorable qu'il pourra lui accorder, dans la limite des instructions
donnes par Napolon. Murat exige que tous les soldats soient
prisonniers, mais il consent  ce que les officiers demeurent libres,
et puissent emporter ce qu'ils possdent,  condition toutefois de ne
pas servir pendant la dure de la guerre. Il consent aussi  ce que
les soldats soient affranchis de la formalit humiliante de jeter
leurs armes en dfilant devant les Franais. C'est la diffrence qui,
dans ce malheur, doit les distinguer des troupes de l'Autrichien Mack.
Le prince de Hohenlohe, voyant qu'il ne peut obtenir mieux, sentant
mme que Murat ne peut accorder davantage, retourne auprs de ses
officiers, les fait ranger en cercle autour de lui, et, les yeux
remplis de larmes, leur expose l'tat des choses. Il tait de ceux qui
avaient le plus dclam contre toute espce de capitulation. Mais il
reconnat qu'il n'y a plus aucune ressource, pas mme celle d'un
combat honorable, car les munitions manquent, et l'esprit des troupes
est arriv au dernier degr d'abattement. Personne n'offrant un
expdient, on rompt le cercle, en profrant des maldictions, et en
brisant ses armes.

La capitulation est donc signe par le prince, et, dans le courant de
cette journe, 28 octobre, un an aprs la catastrophe du gnral
Mack, 14 mille hommes d'infanterie, et 2 mille de cavalerie, se
constituent prisonniers de guerre. Les vainqueurs taient ivres de
joie, et quelle joie fut jamais mieux fonde! Tant de hardiesse 
manoeuvrer, tant de patience  supporter des privations gales au
moins  celles qu'avaient supportes les vaincus, tant d'ardeur 
faire des marches encore plus rapides que les leurs, mritaient bien
un tel prix! Il y eut malheureusement des dsordres dans Prenzlow,
causs par l'empressement des soldats  recueillir le butin, qu'ils
considraient comme un fruit lgitime de la victoire. Mais les
officiers franais dployrent la plus grande fermet pour protger
les officiers prussiens. Les crivains allemands leur ont eux-mmes
rendu cette justice. En 1815, les dpartements du nord de la France
n'ont pas eu la mme justice  rendre aux Prussiens.

[En marge: Reddition de Stettin.]

Mais les Franais avaient encore d'autres trophes  recueillir. Un
certain nombre d'escadrons et de bataillons prussiens, qui n'taient
pas entrs dans Prenzlow, avaient march plus au nord, sur Passewalck.
La cavalerie lgre du gnral Milhaud les atteignit. Six rgiments de
cavalerie, plusieurs bataillons d'infanterie, un parc d'artillerie 
cheval, mirent bas les armes. Pendant ce temps, le gnral Lasalle,
avec des hussards et des chasseurs, courait  Stettin, suivi par
l'infanterie de Lannes. Chose merveilleuse, un officier de cavalerie
lgre osa sommer Stettin, place forte, ayant une nombreuse garnison,
et une immense artillerie! Le gnral Lasalle vit le gouverneur, lui
parla avec tant de conviction du complet anantissement de l'arme
prussienne, que ce gouverneur rendit la place avec tout ce qu'elle
contenait, et livra prisonnire une garnison de 6 mille hommes. Lannes
y entra le lendemain. Rien assurment ne saurait mieux donner l'ide
de la dmoralisation des Prussiens, et de la terreur qu'inspiraient
les Franais, qu'un fait aussi trange et aussi nouveau dans les
annales de la guerre.

De toute l'arme prussienne, il n'y avait plus  prendre que le
gnral Blucher et le duc de Weimar, accompagns d'une vingtaine de
mille hommes. Ce dernier reste pris, on pouvait dire que 160 mille
hommes avaient t dtruits ou faits prisonniers en quinze jours, sans
qu'un seul et repass l'Oder. Le gnral Blucher et le corps du duc
de Weimar avaient  leur poursuite les marchaux Soult et Bernadotte.
Ils allaient bientt tre atteints par Murat lui-mme, et ils se
trouvaient coups de l'Oder, puisque Lannes occupait Stettin. Ils
conservaient donc bien peu de chances de salut.

[En marge: Injustice  l'gard des troupes de Lannes, gracieusement
rpare par Napolon.]

Napolon, en apprenant ces nouvelles, prouva la plus vive
satisfaction.--Puisque vos chasseurs, crivit-il  Murat, prennent des
places fortes, je n'ai plus qu' licencier mon corps du gnie, et 
faire fondre ma grosse artillerie.--Dans le bulletin, il ne nomma que
la cavalerie, et omit l'infanterie de Lannes, qui avait cependant
contribu  la capitulation de Prenzlow autant que la cavalerie
elle-mme. Cette omission tait due  ce que Murat, press de rendre
compte des faits d'armes de sa cavalerie, n'avait pas song  parler
du corps de Lannes. Quand celui-ci reut le bulletin, il n'osa le lire
 ses soldats, dans la crainte de les affliger.--Mon dvouement 
votre personne, crivit-il  Napolon, me mettra toujours au-dessus de
toutes les injustices, mais ces braves soldats que j'ai fait marcher
jour et nuit, sans repos, sans nourriture, que leur dirai-je? Quelle
rcompense peuvent-ils esprer, sinon de voir leur nom publi par les
cent voix de la Renomme, dont vous seul disposez?--Cette belle
mulation, cette ardente jalousie de gloire, qui d'ailleurs ne se
manifestait ici que par une noble tristesse, n'tait pas l'un des
signes les moins remarquables de cet enthousiasme hroque qui
chauffait alors toutes les mes.

Napolon, singulirement affectueux pour Lannes, lui rpondit: _Vous
et vos soldats, vous tes des enfants_. Est-ce que vous croyez que je
ne sais pas tout ce que vous avez fait pour seconder la cavalerie? Il
y a de la gloire pour tous. Un autre jour ce sera votre tour de
remplir de votre nom les bulletins de la grande arme.

Lannes, transport, assembla son infanterie sur l'une des places
publiques de Stettin, et fit lire dans les rangs la lettre de
Napolon. Aussi joyeux que lui, ses soldats accueillirent cette
lecture par des cris rpts de Vive l'Empereur! Quelques-uns mme
firent entendre ce cri trange: VIVE L'EMPEREUR D'OCCIDENT! Cette
appellation singulire, qui rpondait si parfaitement  la secrte
ambition de Napolon, naissait ainsi de l'exaltation de l'arme, et
elle prouvait qu'aux yeux de tous il remplissait dj l'Occident de sa
puissance et de sa gloire.

Lannes, dans l'effusion non de la flatterie mais de la joie, car
satisfait lui-mme, il voulait que son matre le ft aussi, Lannes
crivit: Sire, vos soldats crient: Vive l'empereur d'Occident!
devons-nous dsormais vous adresser nos lettres sous ce titre[10]?--

[Note 10: Nous citons quelques-unes des lettres du marchal Lannes,
qui font connatre l'esprit des troupes franaises  cette poque, et
qui peuvent servir  donner  ces prodigieux vnements leur vrai
caractre.

_Le marchal Lannes  l'Empereur._

                                         Stettin, le 2 novembre 1806.

Sire, j'ai reu la lettre que Votre Majest m'a fait l'honneur de
m'crire; il m'est impossible de lui rendre le plaisir qu'elle m'a
fait prouver. Je ne dsire rien tant au monde que d'tre sr que
Votre Majest sache que je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour sa
gloire.

J'ai fait part  mon corps d'arme de ce que Votre Majest a bien
voulu me dire pour lui. Il serait impossible de peindre  Votre
Majest le contentement qu'il a ressenti. Une seule parole d'elle
suffit pour rendre les soldats heureux.

Trois hussards s'taient gars du ct de Gartz; ils se sont trouvs
au milieu d'un escadron ennemi. Ils ont couru  lui en le couchant en
joue, et lui disant qu'un rgiment le cernait, qu'il fallait
sur-le-champ mettre pied  terre. Le commandant de cet escadron a fait
mettre pied  terre et a rendu les armes  ces trois hussards, qui ont
conduit ici l'escadron prisonnier de guerre.

J'aurais dsir connatre les intentions de Votre Majest pour savoir
si j'aurais pu porter la division Suchet  Stargard, et la cavalerie
en avant. Par ce moyen, nous aurions conomis les vivres de la place
de Stettin, auxquels cependant je n'ai pas encore touch. Les soldats
sont cantonns dans les environs et vivent chez les habitants.

J'ai fait aujourd'hui le tour de la place avec le gnral Chasseloup,
il la trouve mauvaise; je crois aussi qu'il faudrait y dpenser
beaucoup d'argent pour la mettre en tat de dfense. Nous avons t 
Damm, c'est une superbe position naturelle; on n'y arrive que par une
chausse d'une lieue et demie, sur laquelle se trouvent au moins
quarante ponts. Je pense que, si Votre Majest veut aller en avant,
elle rendra cette position imprenable.

On vient de m'assurer que le roi avait trs-mal trait les messieurs
qui l'entourent, et qui lui avaient conseill la guerre; qu'on ne
l'avait jamais vu aussi en colre; qu'il leur avait dit qu'ils taient
des coquins, qu'ils lui avaient fait perdre sa couronne; qu'il ne lui
restait d'autre espoir que d'aller trouver le grand Napolon, et qu'il
comptait sur sa gnrosit.

Je suis avec le plus profond respect, etc.

                                                             LANNES.


                                    Passewalck, le 1er novembre 1806.

Sire, j'ai eu l'honneur d'annoncer hier  Votre Majest 30 pices de
canon, 60 caissons, autant de chariots chargs de munitions, le tout
attel de huit  dix chevaux par voiture, et 1,500 canonniers
d'artillerie lgre. En vrit, Sire, je n'ai jamais rien vu de plus
beau que ces hommes. C'est un superbe parc. Je le fais partir d'ici ce
matin et le dirige sur Spandau. Presque tous ces canonniers sont 
cheval, et marchent dans le plus grand ordre. Votre Majest pourrait,
si elle le voulait, les faire conduire en Italie. Je suis sr qu'en
mettant avec eux quelques officiers qui parlassent allemand, ces
gens-l serviraient parfaitement. Je dsirerais que Votre Majest vt
ce convoi; cela la dciderait  l'envoyer dans le royaume d'Italie.

Le grand-duc de Berg m'crit qu'il compte joindre l'ennemi,
c'est--dire le grand corps du duc de Weimar et de Blucher, avec le
prince de Ponte-Corvo, dans la journe de demain. Il a dj fait
quelques prisonniers de la queue de la colonne. D'aprs cet avis, je
rappelle toute la cavalerie lgre que j'avais envoye sur
Boitzenbourg, et vais rassembler tout mon corps d'arme  Stettin.

On a trouv dans cette place plus de 200 pices de canon sur leurs
affts, et beaucoup d'autres de rechange, infiniment de poudre, de
munitions et de magasins.

Je jetterai toute ma cavalerie lgre sur la rive droite de l'Oder.
Je ferai ramasser tous les bls et farines que je pourrai pour
augmenter nos magasins; je ferai faire des fours et autant de biscuit
qu'il me sera possible.

La garnison de Stettin tait de 6,000 hommes; je les fais escorter
sur Spandau par un rgiment de la division Gazan. Il ne reste plus
qu'un rgiment  ce gnral. La division Suchet a fourni galement
beaucoup de monde pour l'escorte des prisonniers, de manire que mon
corps d'arme est rduit  bien peu de chose.

Si Stettin offre assez de moyens pour habiller le soldat, je le
ferai, car il est tout nu. On s'occupe de dresser l'inventaire de ce
qui existe dans la place. J'aurai l'honneur de l'adresser  Votre
Majest.

En attendant, je prie Votre Majest Impriale de me faire connatre
ses intentions le plus tt possible. Mon quartier gnral sera ce soir
 Stettin.

J'ai fait lire hier la proclamation de Votre Majest  la tte des
troupes. Les derniers mots qu'elle contient ont vivement touch le
coeur des soldats. Ils se sont tous mis  crier: _Vive l'empereur
d'Occident!_ Il m'est impossible de dire  Votre Majest combien ces
braves gens l'aiment, et vraiment on n'a jamais t aussi amoureux de
sa matresse qu'ils le sont de votre personne. Je prie Votre Majest
de me faire savoir si elle veut qu' l'avenir j'adresse mes dpches 
l'Empereur d'Occident, et je le demande au nom de mon corps d'arme.

Je suis avec le plus profond respect, etc.

                                                            LANNES.]

Napolon ne rpondit pas, et ce titre, qui avait jailli pour ainsi
dire de l'enthousiasme des soldats, ne fut pas pris. Dans la pense de
Napolon, il n'tait qu'ajourn. Des grandeurs qu'il a rves, c'est
la seule qui ne se soit pas ralise, mme un instant. Et encore, s'il
n'a pas eu le titre d'empereur d'Occident, il en a eu la vaste
domination. Mais l'orgueil humain aime de la puissance le titre autant
que la puissance mme.

Le prince de Hohenlohe une fois enlev, il ne restait plus  prendre
que le gnral Blucher avec l'arrire-garde, et le corps d'arme du
duc de Weimar. Ce dernier corps avait pass sous les ordres du
gnral de Vinning, depuis que le duc de Weimar, acceptant le
traitement accord par Napolon  toute la maison de Saxe, avait
quitt l'arme. C'taient encore 22 mille hommes  faire prisonniers,
aprs quoi il ne devait pas exister un seul dtachement de troupes
prussiennes du Rhin  l'Oder. Napolon ordonna de les poursuivre sans
relche, afin de ramasser jusqu'au dernier homme.

Lannes s'tablit  Stettin, dans le but d'occuper cette place
importante, et de procurer  ses fantassins un repos dont ils avaient
grand besoin. Murat, les marchaux Bernadotte et Soult suffisaient
pour achever la destruction de 22 mille Prussiens extnus de
fatigues. Il ne s'agissait que de marcher pour les prendre,  moins
toutefois qu'ils ne russissent  gagner la mer, et  trouver assez de
btiments pour les transporter dans la Prusse orientale. Aussi Murat
se dirigea-t-il en grande hte sur la route du littoral, afin de leur
en interdire l'approche. Il poussa jusqu' Stralsund, pendant que le
marchal Bernadotte, parti des environs de Berlin, et le marchal
Soult des bords de l'Elbe, s'levaient au nord pour jeter l'ennemi
dans le rseau de la cavalerie franaise. (Voir la carte n 36.)

[En marge: Le gnral Blucher est le dernier des gnraux prussiens
qui tienne encore la campagne.]

[En marge: Il rebrousse chemin vers l'Elbe.]

Le gnral Blucher avait pris  Waren, prs du lac de Muritz, le
commandement des deux corps prussiens. Se rfugier vers la Prusse
orientale par l'Oder tait impossible, puisque le fleuve se trouvait
gard dans toutes les parties de son cours par l'arme franaise.
L'accs du littoral et de Stralsund tait dj intercept par les
cavaliers de Murat. Il ne restait d'autre ressource que de rebrousser
chemin, et de revenir sur l'Elbe. Le gnral Blucher forma ce projet,
esprant se jeter dans Magdebourg, en augmenter la force jusqu'
convertir la garnison en un vritable corps d'arme, et fournir,
appuy sur cette grande forteresse, une brillante rsistance. Il
s'achemina donc vers l'Elbe, pour tenter de le passer aux environs de
Lauenbourg.

Ses illusions furent de courte dure. Bientt des patrouilles ennemies
lui apprirent qu'il tait envelopp de toutes parts, qu' sa droite
Murat ctoyait dj la mer, qu' sa gauche les marchaux Bernadotte et
Soult lui fermaient l'accs de Magdebourg. Ne sachant plus  quel
projet s'arrter, il marcha quelques jours droit devant lui,
c'est--dire vers le bas Elbe, comme aurait pu faire un corps franais
retournant en France par le Mecklembourg et le Hanovre.  chaque
instant il s'affaiblissait, parce que ses soldats, ou s'enfuyaient
dans les bois, ou aimaient mieux se rendre prisonniers, que de
supporter plus long-temps des fatigues devenues intolrables. Il en
perdait aussi un bon nombre dans des combats d'arrire-garde, qui,
grce  la nature difficile du pays, ne tournaient pas toujours en
dfaite complte, mais finissaient constamment par l'abandon du
terrain disput, et par le sacrifice de beaucoup d'hommes pris ou hors
de combat.

[En marge: Le gnral Blucher se rfugie  Lubeck.]

Il marcha ainsi du 30 octobre au 5 novembre. Ne sachant plus o porter
ses pas, il imagina un acte violent, que la ncessit toutefois
pouvait justifier. Il avait sur son chemin la ville de Lubeck, l'une
des dernires villes libres conserves par la constitution germanique.
Neutre de droit, elle devait rester trangre  toute hostilit. Le
gnral Blucher rsolut de s'y jeter de vive force, de s'emparer des
grandes ressources qu'elle contenait, en vivres comme en argent, et,
s'il ne pouvait pas s'y dfendre, de saisir tous les btiments de
commerce qu'il trouverait dans ses eaux, pour embarquer ses troupes,
et les transporter vers la Prusse orientale.

[En marge: Nov. 1806.]

[En marge: Les Franais enlvent Lubeck de vive force.]

[En marge: Capitulation de Lubeck.]

En consquence, le 6 novembre, il entra violemment dans Lubeck, malgr
la protestation des magistrats. Les remparts de la ville, imprudemment
convertis en promenade publique, avaient perdu leur principale force.
D'ailleurs la ville tait si dpourvue de garnison, que le gnral
Blucher n'eut pas de peine  y pntrer. Il logea ses soldats chez les
habitants, o ils prirent tout ce dont ils avaient besoin, et de plus
exigea des magistrats une large contribution. Lubeck, comme on sait,
est situ sur la frontire du Danemark. Un corps de troupes danoises
gardait cette frontire. Le gnral Blucher signifia au gnral
danois, que, s'il la laissait violer par les Franais, il la violerait
 son tour, pour se rfugier dans le Holstein. Le gnral danois ayant
dclar qu'il se ferait tuer avec son corps tout entier, plutt que de
souffrir une violation de territoire, le gnral Blucher s'enferma
dans Lubeck, avec la confiance de n'tre pas tourn par les Franais,
si la neutralit du Danemark tait respecte. Mais, tandis qu'il
croyait jouir de quelque sret dans Lubeck, protg par les restes de
la fortification, et ddommag par l'abondance d'une grande ville
commerante des privations d'une pnible retraite, les Franais
parurent. La neutralit de Lubeck n'existait plus pour eux, et ils
avaient le droit d'y poursuivre les prussiens. Arrivs le 7, ils
attaqurent le jour mme les ouvrages qui couvraient les portes
appeles Burg-Thor et Mhlen-Thor. Le corps du marchal Bernadotte
enleva l'une, celui du marchal Soult enleva l'autre, en escaladant
sous la mitraille, et avec une audace inoue, des ouvrages qui, bien
qu'affaiblis, prsentaient encore des obstacles difficiles  vaincre.
Un combat acharn s'engagea dans les rues. Les infortuns habitants de
Lubeck virent leur opulente cit convertie en un champ de carnage. Les
Prussiens, taills en pices ou envelopps, furent obligs de
s'enfuir, aprs avoir laiss plus de mille morts sur la place, environ
6 mille prisonniers, et toute leur artillerie. Le gnral Blucher
sortit de Lubeck, et alla prendre position entre le territoire 
moiti inond des environs de Lubeck, et la frontire danoise. Il
s'arrta l, n'ayant plus ni vivres ni munitions. Cette fois il
fallait bien se rendre, et, aprs avoir tant blm le gnral Mack
depuis un an, le prince de Hohenlohe depuis huit jours, imiter leur
exemple. Le gnral Blucher capitula donc le 7 novembre, avec tout son
corps d'arme, aux mmes conditions que le prince de Hohenlohe. Il
voulut ajouter quelques mots  la capitulation. Murat le permit par
gard pour son malheur. Les mots ajouts disaient qu'il se rendait
faute de munitions. Cette capitulation procura aux Franais 14 mille
prisonniers, qui, joints  ceux qu'on avait dj pris dans Lubeck, en
levaient le nombre total  20 mille.

[En marge: Reddition de Custrin.]

 partir de ce jour, il ne se trouvait plus un seul corps prussien du
Rhin  l'Oder. Les 70 mille hommes qui avaient cherch  gagner l'Oder
taient disperss, tus ou prisonniers. Tandis que ces vnements se
passaient dans le Mecklembourg, l'importante place de Custrin, sur
l'Oder, se soumettait  quelques compagnies d'infanterie commandes
par le gnral Petit. Quatre mille prisonniers, des magasins
considrables, la seconde position du bas Oder, taient le prix de
cette nouvelle capitulation. Ainsi les Franais occupaient sur l'Oder
les places de Stettin et de Custrin. Le marchal Lannes tait tabli 
Stettin, le marchal Davout  Custrin.

[En marge: Reddition de Magdebourg.]

Restait sur l'Elbe la grande place de Magdebourg, qui contenait 22
mille hommes de garnison et un vaste matriel. Le marchal Ney en
avait entrepris l'investissement. S'tant procur quelques mortiers, 
dfaut d'artillerie de sige, il menaa plusieurs fois la place d'un
bombardement, menace qu'il se garda bien de mettre  excution. Deux
ou trois bombes, jetes en l'air, intimidrent la population, qui
entoura l'htel du gouverneur, demandant  grands cris qu'on ne
l'expost pas  d'inutiles ravages, puisque la monarchie prussienne
tait dsormais rduite  l'impossibilit de se dfendre. La
dmoralisation tait si complte chez les gnraux prussiens, que ces
raisons furent tenues pour bonnes, et que le lendemain de la
capitulation de Lubeck, le gnral Kleist livra Magdebourg avec 22
mille prisonniers.

Ainsi, depuis l'ouverture de la campagne, les Prussiens avaient fait
quatre fois,  Erfurt,  Prenzlow,  Lubeck,  Magdebourg, ce qu'ils
avaient tant reproch aux Autrichiens d'avoir fait une fois  Ulm.
Cette remarque n'a pas pour but d'offenser leur malheur, d'ailleurs
bien rpar depuis, mais de prouver qu'il aurait fallu un an
auparavant respecter l'infortune d'autrui, et ne pas dclarer les
Autrichiens si lches, par le calcul mesquin de faire paratre les
Franais moins braves et moins habiles.

[En marge: Caractres et rsultats de cette prodigieuse campagne.]

Des 160 mille hommes qui avaient compos l'arme active des Prussiens,
il ne restait donc pas un dbris. En cartant les exagrations, que
dans la surprise de tels succs, on rpandit en Europe, il est certain
que 25 mille hommes environ avaient t tus ou blesss, et 100 mille
faits prisonniers. Des 35 mille autres, pas un seul n'avait repass
l'Oder. Ceux qui taient Saxons avaient regagn la Saxe. Ceux qui
taient Prussiens avaient jet leurs armes, et fui  travers les
campagnes. On pouvait dire avec une complte vrit qu'il n'existait
plus d'arme prussienne. Napolon tait matre absolu de la monarchie
du grand Frdric: il ne fallait en excepter que quelques places de la
Silsie incapables de rsister, et la Prusse orientale, protge par
la distance et par le voisinage de la Russie. Napolon avait enlev
tout le matriel de la Prusse en canons, fusils, munitions de guerre;
il avait acquis des vivres pour nourrir son arme pendant une
campagne, vingt mille chevaux pour remonter sa cavalerie, et assez de
drapeaux pour en charger les difices de sa capitale. Tout cela
s'tait accompli en un mois, car, entr le 8 octobre, Napolon avait
reu la capitulation de Magdebourg, qui fut la dernire, le 8
novembre. Et c'est ce rapide anantissement de la puissance
prussienne, qui rend si merveilleuse la campagne que nous venons de
raconter! Que 160 mille Franais, parvenus  la perfection militaire
par quinze ans de guerre, eussent vaincu 160 mille Prussiens nervs
par une longue paix, le miracle n'tait pas grand! Mais c'est un
vnement tonnant que cette marche oblique de l'arme franaise,
combine de telle manire que l'arme prussienne, constamment dborde
pendant une retraite de deux cents lieues, de Hof  Stettin, n'arrivt
 l'Oder que le jour mme o ce fleuve tait occup, fut dtruite ou
prise jusqu'au dernier homme, et qu'en un mois le roi d'une grande
monarchie, le second successeur du grand Frdric, se vt sans soldats
et sans tats! C'est, disons-nous, un vnement tonnant, quand on
songe surtout qu'il ne s'agissait pas ici de Macdoniens battant des
Perses lches et ignorants, mais d'une arme europenne battant une
autre arme europenne, toutes deux instruites et braves.

Quant aux Prussiens, si on veut avoir le secret de cette droute
inoue, aprs laquelle les armes et les places se rendaient  la
sommation de quelques hussards, ou de quelques compagnies d'infanterie
lgre, on le trouvera dans la dmoralisation, qui suit ordinairement
une prsomption folle! Aprs avoir ni, non pas les victoires des
Franais qui n'taient pas niables, mais leur supriorit militaire,
les Prussiens en furent tellement saisis  la premire rencontre,
qu'ils ne crurent plus la rsistance possible, et s'enfuirent en
jetant leurs armes. Ils furent atterrs, et l'Europe le fut avec eux.
Elle frmit tout entire aprs Ina, plus encore qu'aprs Austerlitz,
car aprs Austerlitz la confiance dans l'arme prussienne restait du
moins aux ennemis de la France. Aprs Ina le continent entier
semblait appartenir  l'arme franaise. Les soldats du grand Frdric
avaient t la dernire ressource de l'envie: ces soldats vaincus, il
ne restait  l'envie que cette autre ressource, la seule, hlas! qui
ne lui manque jamais, de prdire les fautes d'un gnie dsormais
irrsistible, de prtendre qu' de tels succs aucune raison humaine
ne pourrait tenir; et il est malheureusement vrai, que le gnie, aprs
avoir dsespr l'envie par ses succs, se charge lui-mme de la
consoler par ses fautes.


FIN DU LIVRE VINGT-CINQUIME.




LIVRE VINGT-SIXIME.

EYLAU.

     Effet que produisent en Europe les victoires de Napolon sur la
     Prusse. --  quelle cause on attribue les exploits des Franais.
     -- Ordonnance du roi Frdric-Guillaume tendant  effacer les
     distinctions de naissance dans l'arme prussienne. -- Napolon
     dcrte la construction du temple de la Madeleine, et donne le
     nom d'Ina au pont jet vis--vis de l'cole militaire. --
     Penses qu'il conoit  Berlin dans l'ivresse de ses triomphes.
     -- L'ide de VAINCRE LA MER PAR LA TERRE se systmatise dans son
     esprit, et il rpond au _blocus maritime_ par le _blocus
     continental_. -- Dcrets de Berlin. -- Rsolution de pousser la
     guerre au Nord, jusqu' la soumission du continent tout entier.
     -- Projet de marcher sur la Vistule, et de soulever la Pologne.
     -- Affluence des Polonais auprs de Napolon. -- Ombrages
     inspirs  Vienne par l'ide de reconstituer la Pologne. --
     Napolon offre  l'Autriche la Silsie en change des Gallicies.
     -- Refus et haine cache de la cour de Vienne. -- Prcautions de
     Napolon contre cette cour. -- L'Orient ml  la querelle de
     l'Occident. -- La Turquie et le sultan Slim. -- Napolon envoie
     le gnral Sbastiani  Constantinople pour engager les Turcs 
     faire la guerre aux Russes. -- Dposition des hospodars Ipsilanti
     et Maruzzi. -- Le gnral russe Michelson marche sur les
     provinces du Danube. -- Napolon proportionne ses moyens  la
     grandeur de ses projets. -- Appel en 1806 de la conscription de
     1807. -- Emploi des nouvelles leves. -- Organisation en
     rgiments de marche des renforts destins  la grande arme. --
     Nouveaux corps tirs de France et d'Italie. -- Mise sur le pied
     de guerre de l'arme d'Italie. -- Dveloppement donn  la
     cavalerie. -- Moyens financiers crs avec les ressources de la
     Prusse. -- Napolon n'ayant pu s'entendre avec le roi
     Frdric-Guillaume sur les conditions d'un armistice, dirige son
     arme sur la Pologne. -- Murat, Davout, Augereau, Lannes,
     marchent sur la Vistule  la tte de quatre-vingt mille hommes.
     -- Napolon les suit avec une arme de mme force, compose des
     corps des marchaux Soult, Bernadotte, Ney, de la garde et des
     rserves. -- Entre des Franais en Pologne. -- Aspect du sol et
     du ciel. -- Enthousiasme des Polonais pour les Franais. --
     Conditions mises par Napolon  la reconstitution de la Pologne.
     -- Esprit de la haute noblesse polonaise. -- Entre de Murat et
     de Davout  Posen et  Varsovie. -- Napolon vient s'tablir 
     Posen. -- Occupation de la Vistule, depuis Varsovie jusqu'
     Thorn. -- Les Russes, joints aux dbris de l'arme prussienne,
     occupent les bords de la Narew. -- Napolon veut les rejeter sur
     la Prgel, afin d'hiverner plus tranquillement sur la Vistule.
     -- Belles combinaisons pour accabler les Prussiens et les Russes.
     -- Combats de Czarnowo, de Golymin, de Soldau. -- Bataille de
     Pultusk. -- Les Russes, rejets au del de la Narew avec grande
     perte, ne peuvent tre poursuivis  cause de l'tat des routes.
     -- Embarras des vainqueurs et des vaincus enfoncs dans les boues
     de la Pologne. -- Napolon s'tablit en avant de la Vistule,
     entre le Bug, la Narew, l'Orezyc et l'Ukra. -- Il place le corps
     du marchal Bernadotte  Elbing, en avant de la basse Vistule, et
     forme un dixime corps sous le marchal Lefebvre, pour commencer
     le sige de Dantzig. -- Admirable prvoyance pour
     l'approvisionnement et la sret de ses quartiers d'hiver. --
     Travaux de Praga, de Modlin, de Sierock. -- tat matriel et
     moral de l'arme franaise. -- Gaiet des soldats au milieu d'un
     pays nouveau pour eux. -- Le prince Jrme et le gnral
     Vandamme,  la tte des auxiliaires allemands, assigent les
     places de la Silsie. -- Courte joie  Vienne, o l'on croit un
     moment aux succs des Russes. -- Une plus exacte apprciation des
     faits ramne la cour de Vienne  sa rserve ordinaire. -- Le
     gnral Benningsen, devenu gnral en chef de l'arme russe, veut
     reprendre les hostilits en plein hiver, et marche sur les
     cantonnements de l'arme franaise en suivant le littoral de la
     Baltique. -- Il est dcouvert par le marchal Ney, qui donne
     l'veil  tous les corps. -- Beau combat du marchal Bernadotte 
     Mohrungen. -- Savante combinaison de Napolon pour jeter les
     Russes  la mer. -- Cette combinaison est rvle  l'ennemi par
     la faute d'un officier qui se laisse enlever ses dpches. -- Les
     Russes se retirent  temps. -- Napolon les poursuit  outrance.
     -- Combats de Waltersdorf et de Hoff. -- Les Russes, ne pouvant
     fuir plus long-temps, s'arrtent  Eylau, rsolus  livrer
     bataille. -- L'arme franaise, mourant de faim et rduite d'un
     tiers par les marches, aborde l'arme russe, et lui livre  Eylau
     une bataille sanglante. -- Sang-froid et nergie de Napolon. --
     Conduite hroque de la cavalerie franaise. -- L'arme russe se
     retire presque dtruite; mais l'arme franaise, de son ct, a
     essuy des pertes cruelles. -- Le corps d'Augereau est si
     maltrait qu'il faut le dissoudre. -- Napolon poursuit les
     Russes jusqu' Koenigsberg, et, quand il s'est assur de leur
     retraite au del de la Prgel, reprend sa position sur la
     Vistule. -- Changement apport  l'emplacement de ses quartiers.
     -- Il quitte la haute Vistule pour s'tablir en avant de la basse
     Vistule, et derrire la Passarge, afin de mieux couvrir le sige
     de Dantzig. -- Redoublement de soins pour le ravitaillement de
     ses quartiers d'hiver. -- Napolon, tabli  Osterode dans une
     espce de grange, emploie son hiver  nourrir son arme,  la
     recruter,  administrer l'Empire, et  contenir l'Europe. --
     Tranquillit d'esprit et incroyable varit des occupations de
     Napolon  Osterode et  Finkenstein.


[En marge: Effet produit en Europe par la subite destruction de la
puissance prussienne.]

[En marge:  quelles causes l'Europe attribue les succs militaires
des Franais.]

Napolon avait en un mois renvers la monarchie prussienne, dtruit
ses armes, conquis la plus grande partie de son territoire. Il
restait au roi Frdric-Guillaume une province et vingt-cinq mille
hommes.  la vrit les Russes, appels avec instance par la cour de
Berlin, qui tait rfugie  Koenigsberg, accouraient aussi vite que
le permettaient l'loignement, la saison, et l'impritie d'une
administration  demi barbare. Mais on avait vu les Russes 
Austerlitz, et malgr leur bravoure, on ne pouvait pas attendre d'eux
qu'ils changeassent le destin de la guerre. Les cabinets et les
aristocraties de l'Europe taient plongs dans une profonde
consternation. Les peuples vaincus, partags entre le patriotisme et
l'admiration, ne pouvaient s'empcher de reconnatre dans Napolon
l'enfant de la rvolution franaise, le propagateur de ses ides,
l'applicateur glorieux de la plus populaire de toutes, l'galit. Ils
voyaient un clatant exemple de cette galit chez nos gnraux, qu'on
ne dsignait plus sous les noms, autrefois si connus, de Berthier, de
Murat, de Bernadotte, mais sous les titres de prince de Neufchtel, de
grand-duc de Berg, de prince de Ponte-Corvo! Cherchant  expliquer les
triomphes inous que nous venions de remporter sur l'arme prussienne,
ils les attribuaient non-seulement  notre courage,  notre exprience
de la guerre, mais aux principes sur lesquels reposait la nouvelle
socit franaise. Ils expliquaient l'ardeur incroyable de nos
soldats, par l'ambition extraordinaire qu'on avait su exciter chez
eux, en leur ouvrant cette carrire immense, dans laquelle on pouvait
entrer paysan comme les Sforce, pour en sortir marchal, prince, roi,
empereur! Il est vrai que ce dernier lot tait seul de son espce dans
la nouvelle urne de la fortune; mais s'il n'y avait qu'un empereur,
devenu tel au prix d'un prodigieux gnie, que de ducs ou de princes,
dont la supriorit sur leurs compagnons d'armes n'tait de nature 
dsesprer personne!

Les lettres interceptes des officiers prussiens taient pleines  cet
gard de rflexions tranges. L'un d'eux, crivant  sa famille, lui
disait: S'il ne fallait que se servir de ses bras contre les
Franais, nous serions bientt vainqueurs. Ils sont petits, chtifs;
un seul de nos Allemands en battrait quatre. Mais ils deviennent au
feu des tres surnaturels. Ils sont emports par une ardeur
inexprimable, dont on ne voit aucune trace chez nos soldats... Que
voulez-vous faire avec des paysans, mens au feu par des nobles, dont
ils partagent les dangers, sans partager jamais ni leurs passions, ni
leurs rcompenses[11]?

[Note 11: Nous rapportons ici fidlement le sens d'une quantit de
lettres, qui ont t conserves en original, dans les innombrables
papiers de Napolon aux Archives de l'ancienne Secrtairerie d'tat.]

Ainsi se trouvait dans la bouche des vaincus, avec la glorification de
notre bravoure, la glorification des principes de notre rvolution. Le
roi de Prusse, en effet, rfugi aux confins de son royaume, prparait
une ordonnance pour introduire l'galit dans les rangs de son arme,
et y effacer toutes les distinctions de classe et de naissance.
Singulier exemple de la propagation des ides librales, portes aux
extrmits de l'Europe, par un conqurant, qu'on reprsente souvent
comme le gant qui voulait touffer ces ides. Il en avait comprim
quelques-unes,  la vrit, mais les plus sociales d'entre elles
faisaient  sa suite autant de chemin que sa gloire.

Toujours port  donner aux choses l'clat de son imagination,
Napolon, qui avait projet, au lendemain d'Austerlitz, la colonne de
la place Vendme, l'arc de triomphe de l'toile, la grande rue
Impriale, dcrta au milieu de la Prusse conquise, l'rection d'un
monument, qui est devenu depuis l'un des plus grands de la capitale,
le temple de la Madeleine.

[En marge: Napolon dcrte en Prusse l'rection du temple de la
Madeleine.]

Sur l'emplacement qu'occupe aujourd'hui ce temple, et qui forme avec
la place de la Concorde un ensemble si magnifique, on devait
construire la nouvelle Bourse. Napolon jugea la place trop belle pour
y lever le temple de la richesse, et il rsolut d'y lever le temple
de la gloire. Il dcida qu'on chercherait un autre quartier pour y
tablir la nouvelle Bourse, et que sur l'un des quatre points qu'on
aperoit du milieu de la place de la Concorde, serait rig un
monument consacr  la gloire de nos armes. Il voulait que le
frontispice de ce monument portt l'inscription suivante: L'EMPEREUR
NAPOLON AUX SOLDATS DE LA GRANDE ARME. Sur des tables de marbre
devaient tre inscrits les noms des officiers et soldats qui avaient
assist aux grands vnements d'Ulm, d'Austerlitz, d'Ina, et sur des
tables d'or le nom de ceux qui taient morts dans ces journes.
D'immenses bas-reliefs devaient reprsenter, groups les uns  ct
des autres, les officiers suprieurs et les gnraux. Des statues
taient accordes aux marchaux qui avaient command des corps
d'arme. Les drapeaux pris sur l'ennemi devaient tre suspendus aux
votes de l'difice. Napolon dcida enfin que tous les ans une fte,
de caractre antique comme le monument, serait clbre le 2 dcembre,
en l'honneur des vertus guerrires. Il ordonna un concours, en se
rservant de choisir entre les projets prsents celui qui lui
semblerait le plus convenable. Mais il dtermina d'avance le style
d'architecture qu'il voulait donner au nouvel difice. Il dsirait,
disait-il, un temple de forme grecque ou romaine.--Nous avons des
glises, crivait-il au ministre de l'intrieur, nous n'avons pas un
temple, semblable au Parthnon par exemple; il en faut un de ce genre
 Paris.--La France aimait alors les arts de la Grce, comme elle
aimait nagure les arts du moyen ge; et c'tait un prsent tout 
fait neuf  offrir  la capitale qu'une imitation du Parthnon.
Aujourd'hui ce temple grec devenu une glise chrtienne (ce qui ne
saurait tre un sujet de regret), contraste avec sa nouvelle
destination, et avec les arts de l'poque actuelle. Ainsi passent nos
gots, nos passions, nos ides, aussi vite que les caprices de cette
fortune, qui a vou cet difice  des usages si diffrents de ceux
auxquels il tait d'abord consacr. Toutefois il occupe
majestueusement la place qui lui a t jadis assigne, et le peuple
n'a point oubli que ce temple devait tre celui de la gloire[12].

[Note 12: Nous citons  ce sujet quelques lettres de Napolon, qui
nous semblent dignes d'tre reproduites.

_Au ministre de l'intrieur._

                                              Posen, 6 dcembre 1806.

La littrature a besoin d'encouragements; vous en tes le ministre.
Proposez-moi quelques moyens pour donner une secousse  toutes les
diffrentes branches des belles-lettres, qui ont de tout temps
illustr la nation.

Vous aurez reu le dcret que j'ai pris sur le monument de la
Madeleine, et celui qui rapporte l'tablissement de la Bourse sur cet
emplacement. Il est cependant ncessaire d'avoir une Bourse  Paris.
Mon intention est de faire construire une Bourse qui rponde  la
grandeur de la capitale, et au nombre d'affaires qui doivent s'y faire
un jour. Proposez-moi un local convenable. Il faut qu'il soit vaste,
afin d'avoir des promenades autour. Je voudrais un emplacement isol.

Quand j'ai assign un fonds de trois millions pour la construction du
monument de la Madeleine, je n'ai voulu parler que du btiment et non
des ornements, auxquels, avec le temps, je veux employer une bien plus
forte somme. Je dsire qu'au pralable on achte les chantiers
environnants, afin de faire une grande place circulaire au milieu de
laquelle se trouvera le monument, et autour de laquelle je ferai btir
des maisons sur un plan uniforme.

Il n'y aurait pas d'inconvnient  nommer le pont de l'cole
militaire _le pont d'Ina_. Proposez-moi un dcret pour donner les
noms des gnraux et des colonels qui ont t tus  cette bataille
aux diffrentes nouvelles rues.

Sur ce, etc.

                                                           NAPOLON.


_Au ministre de l'intrieur._

                                         Finkenstein, le 30 mai 1807.

Aprs avoir examin attentivement les diffrents plans du monument
ddi  la Grande Arme, je n'ai pas t un moment en doute. Celui de M.
Vignon est le seul qui remplisse mes intentions. C'est un temple que
j'avais demand, et non une glise. Que pouvait-on faire, dans le genre
des glises, qui ft dans le cas de lutter avec Sainte-Genevive, mme
avec Notre-Dame, et surtout avec Saint-Pierre de Rome? Le projet de M.
Vignon runit  beaucoup d'autres avantages, celui de s'accorder
beaucoup mieux avec le palais du Corps Lgislatif, et de ne pas craser
les Tuileries.

Je ne veux rien en bois. Les spectateurs doivent tre placs, comme
je l'ai dit, sur des gradins de marbre formant les amphithtres
destins au public... Rien, dans ce temple, ne doit tre mobile et
changeant; tout, au contraire, doit y tre fix  sa place. S'il tait
possible de placer  l'entre du temple le Nil et le Tibre, qui ont
t apports de Rome, cela serait d'un trs-bon effet. Il faut que M.
Vignon tche de les faire entrer dans son projet dfinitif, ainsi que
des statues questres qu'on placerait au dehors, puisque rellement
elles seraient mal dans l'intrieur. Il faut aussi dsigner le lieu o
l'on placera l'armure de Franois Ier prise  Vienne et le quadrige de
Berlin.

Il ne faut pas de bois dans la construction de ce temple... Du granit
et du fer, tels doivent tre les matriaux de ce monument. On
objectera que les colonnes actuelles ne sont pas de granit; mais cette
objection ne serait pas bonne, puisque avec le temps on peut
renouveler ces colonnes sans nuire au monument. Cependant, si l'on
prouvait que l'emploi du granit entranerait dans une trop grande
dpense et dans de longs dlais, il faudrait y renoncer; car la
condition principale du projet, c'est qu'il soit excut dans trois ou
quatre ans, et, au plus, en cinq ans. Ce monument tient en quelque
chose  la politique; il est ds lors du nombre de ceux qui doivent se
faire vite. Il convient nanmoins de s'occuper  chercher du granit
pour d'autres monuments que j'ordonnerai, et qui, par leur nature,
peuvent permettre de donner trente, quarante ou cinquante ans  leur
construction.

Je suppose que toutes les sculptures intrieures seront en marbre, et
qu'on ne me propose pas des sculptures propres aux salons et aux
salles  manger des femmes des banquiers de Paris. Tout ce qui est
futile n'est pas simple et noble; tout ce qui n'est pas de longue
dure ne doit pas tre employ dans ce monument. Je rpte qu'il n'y
faut aucune espce de meubles, pas mme des rideaux.

Quant au projet qui a obtenu le prix, il n'atteint pas mon but; c'est
le premier que j'ai cart. Il est vrai que j'ai donn pour base de
conserver la partie du btiment de la Madeleine qui existe
aujourd'hui; mais cette expression est une ellipse. Il tait
sous-entendu que l'on conserverait de ce btiment le plus possible,
autrement il n'y aurait pas eu besoin de programme, il n'y avait qu'
se borner  suivre le plan primitif. Mon intention tait de n'avoir
pas une glise, mais un temple, et je ne voulais ni qu'on rast tout,
ni qu'on conservt tout. Si ces deux propositions taient
incompatibles, savoir, celle d'avoir un temple et celle de conserver
les constructions actuelles de la Madeleine, il tait simple de
s'attacher  la dfinition d'un temple: par temple, j'ai entendu un
monument tel qu'il y en avait  Athnes, et qu'il n'y en a pas 
Paris. Il y a beaucoup d'glises  Paris, il y en a dans tous les
villages. Je n'aurais assurment pas trouv mauvais que les
architectes eussent fait observer qu'il y avait une contradiction
entre l'ide d'avoir un temple et l'intention de conserver les
constructions faites pour une glise. La premire tait l'ide
principale, la seconde tait l'ide accessoire. M. Vignon a donc
devin ce que je voulais...

                                                          NAPOLON.]

[En marge: Napolon donne le nom de pont d'Ina au pont plac
vis--vis l'cole militaire.]

Les flatteurs du temps, connaissant les faiblesses de Napolon, se les
exagrant mme dans leur bassesse, lui proposrent de changer le nom
rvolutionnaire de PLACE DE LA CONCORDE, en un autre nom plus
monarchique, emprunt  la monarchie impriale. Il rpondit  M. de
Champagny par cette lettre si brve: Il faut laisser  la place de la
Concorde le nom qu'elle a. LA CONCORDE! voil ce qui rend la France
invincible! (Janvier 1807.) Mais un magnifique pont en pierre,
dcrt rcemment, et construit sur la Seine, vis--vis de l'cole
militaire, n'avait pas encore de nom. Napolon voulut lui donner le
beau nom d'Ina, que ce pont a conserv, et qui plus tard lui serait
devenu fatal, si un acte honorable de Louis XVIII ne l'avait sauv en
1815 de la rage brutale des Prussiens.

[En marge: Penses qui naissent dans l'esprit de Napolon  la suite
de ses triomphes sur la Prusse.]

[En marge: Napolon se dcide  pousser la guerre  outrance, jusqu'
ce qu'il ait soumis l'Europe entire  sa politique.]

[En marge: Napolon systmatise l'ide de DOMINER LA MER PAR LA
TERRE.]

[En marge: Napolon dclare qu'il ne rendra aucun des tats europens
qu'il a conquis, tant que l'Angleterre ne restituera pas les colonies
qu'elles a prises  la France,  la Hollande,  l'Espagne.]

[En marge: Il refuse la paix  la Prusse, et lui accorde seulement un
armistice, fond sur la remise immdiate des places de l'Oder et de la
Vistule.]

Ces soins accords  des monuments d'art, du milieu mme des capitales
conquises, n'taient chez Napolon que des penses accessoires,  ct
des vastes penses qui l'occupaient. Le glorieux vnement
d'Austerlitz lui avait dj inspir un sentiment excessif de ses
forces, et avait apport de nouveaux stimulants  sa gigantesque
ambition. Celui d'Ina mit le comble  sa confiance et  ses dsirs.
Il crut tout possible, et il dsira tout, aprs cette destruction si
complte et si prompte de la puissance militaire la plus estime de
l'Europe. Ses ennemis, pour dprcier ses triomphes antrieurs, lui
ayant rpt sans cesse que l'arme prussienne tait la seule dont il
fallt tenir compte, la seule qu'il ft difficile de vaincre, il les
avait pris au mot, et l'ayant vaincue, mieux que vaincue, anantie en
un mois, il n'aperut dsormais aucune limite  sa puissance, et
n'admit aucune borne  sa volont. L'Europe lui sembla un champ sans
matre, dans lequel il pourrait difier tout ce qu'il voudrait, tout
ce qu'il trouverait grand, sage, utile, ou brillant. O donc aurait-il
entrevu une rsistance? L'Autriche dsarme par une seule manoeuvre,
celle d'Ulm, tait tremblante, puise, incapable de reprendre les
armes. Les Russes, quoique jugs braves, avaient t ramens la
baonnette dans les reins, de Munich  Olmtz; et s'ils s'taient
arrts un instant  Hollabrunn,  Austerlitz, c'tait pour essuyer
d'accablantes dfaites. Enfin la monarchie prussienne venait d'tre
dtruite en trente jours. Quel obstacle, nous le rptons, pouvait-il
entrevoir  ses projets? Les dbris des armes russes, rallis dans le
Nord  vingt-cinq mille Prussiens, n'offraient pas un pril dont il
dt s'effrayer. Aussi crivait-il  l'archichancelier Cambacrs:
Tout ceci est _un jeu d'enfants_, auquel il faut mettre un terme; et
cette fois je vais m'y prendre de telle faon avec mes ennemis, que
j'en finirai avec tous.--Il se dcida donc  pousser la guerre si
loin, qu'il arracherait la paix  toutes les puissances, et la leur
arracherait aussi brillante que durable. Ce n'tait pas, il est vrai,
aux cours du continent qu'il tait difficile de l'arracher, mais 
l'Angleterre, qui, dfendue par l'Ocan, avait seule chapp au joug
dont l'Europe se voyait menace. Napolon s'tait dit dj qu'il
dominerait la mer par la terre, et que si les Anglais voulaient lui
fermer l'Ocan, il leur fermerait le continent. Parvenu sur l'Elbe et
l'Oder, il se confirma dans cette pense plus que jamais; il la
systmatisa dans sa tte, et il crivit  son frre Louis en Hollande:
_Je vais reconqurir les colonies par la terre._ Dans la fermentation
d'esprit que produisit chez lui le succs extraordinaire de la guerre
de Prusse, il conut les penses les plus gigantesques qu'il ait
enfantes de sa vie. D'abord il se promit de garder en dpt tout ce
qu'il avait conquis, et tout ce qu'il allait conqurir encore, jusqu'
ce que l'Angleterre et restitu  la France,  la Hollande, 
l'Espagne, les colonies qu'elle leur avait enleves. Les puissances
continentales n'tant au fond que les auxiliaires subventionns de
l'Angleterre, il rsolut de les tenir toutes pour solidaires de la
politique britannique, et de poser comme principe essentiel de
ngociation, qu'il ne rendrait  aucune d'elles rien de ce qu'il avait
pris, tant que l'Angleterre ne rendrait pas tout ou partie de ses
conqutes maritimes. Deux ngociateurs prussiens, MM. de Lucchesini et
de Zastrow taient  Charlottenbourg, invoquant un armistice et la
paix. Il leur fit rpondre par Duroc, demeur l'ami de la cour de
Berlin, que quant  la paix, il n'y fallait pas penser, tant qu'on
n'aurait pas amen l'Angleterre  des vues plus modres, et que la
Prusse et l'Allemagne resteraient en ses mains comme gage de ce que
l'Angleterre avait drob aux puissances maritimes; mais que pour un
armistice il tait prt  en accorder un,  condition qu'on lui
livrerait tout de suite la ligne sur laquelle il voulait hiverner, et
dont il prtendait faire le point de dpart de ses oprations futures,
la ligne de la Vistule. En consquence il demandait qu'on lui
abandonnt sur-le-champ les places de la Silsie, telles que Breslau,
Glogau, Schweidnitz, Glatz, et toutes celles de la Vistule, telles que
Dantzig, Graudenz, Thorn, Varsovie, car si on ne les lui livrait pas,
il allait, disait-il, les conqurir en quelques jours.

[En marge: Le projet de blocus continental, depuis long-temps conu
par Napolon, est dfinitivement arrt, et converti  Berlin en loi
de l'Empire.]

Dans cette intention de VAINCRE LA MER PAR LA TERRE, en privant la
Grande-Bretagne de tous ses allis, et en lui fermant tous les ports
du continent, la premire chose  faire, c'tait de lui interdire sans
aucun retard l'accs des vastes rivages occups par les armes
franaises. Dj Napolon avait par lui-mme, ou par la Prusse, ferm
les bouches de l'Ems, du Wser et de l'Elbe. C'tait l une
application naturelle et lgitime du droit de conqute, car la
conqute confre tous les droits du souverain, et notamment le droit
de clore les ports, ou d'intercepter les routes du pays conquis, sans
qu'une telle rigueur puisse passer pour une violation du droit des
gens envers qui que ce soit. Mais dfendre l'entre de l'Ems, de
l'Elbe et du Wser, tait une mesure fort insuffisante pour atteindre
le but que se proposait Napolon, car malgr la surveillance la plus
exacte des ctes, les marchandises anglaises taient introduites par
la contrebande, non-seulement dans le Hanovre, mais dans la Hollande,
dont le gouvernement tait sous notre influence directe, dans la
Belgique, qui tait devenue province franaise. D'ailleurs l'Ems, le
Wser et l'Elbe ferms, ces marchandises entraient par l'Oder, par la
Vistule, et redescendaient ensuite du Nord au Midi. Elles
renchrissaient beaucoup, il est vrai, mais le besoin de s'en dfaire
amenait les Anglais  les livrer  un prix qui compensait les frais de
la contrebande et du transport. Il tait donc ncessaire d'employer
des moyens plus rigoureux contre les marchandises anglaises, et
Napolon n'tait pas homme  se les interdire.

[En marge: Le blocus sur le papier, tel que l'avaient imagin les
Anglais.]

L'Angleterre elle-mme venait d'autoriser tous les genres d'excs
contre son commerce, en prenant une mesure extraordinaire, et l'une
des plus attentatoires qu'on pt imaginer contre le droit des gens le
plus gnralement admis, celle qu'on a nomme _blocus sur le papier_.
Ainsi que nous l'avons dj expos bien des fois, il est de principe
chez la plupart des nations maritimes, que tout neutre, c'est--dire
tout pavillon tranger  la guerre engage entre deux puissances, a le
droit de naviguer des ports de l'une aux ports de l'autre, de
transporter quelque marchandise que ce soit, mme celle de l'ennemi,
except la contrebande de guerre, qui consiste dans les armes, les
munitions, les vivres confectionns pour l'usage des armes. Cette
libert ne cesse que lorsqu'il s'agit d'une place maritime, bloque
par une force navale telle que le blocus soit efficace. Dans ce cas,
le blocus tant notifi, la facult de pntrer dans la place bloque
est suspendue pour les neutres. Mais si, dans les restrictions
apportes  la libert de naviguer, on ne s'arrte pas  cette limite
certaine de la prsence d'une force effective, il n'y a plus de raison
pour qu'on ne frappe pas d'interdit les ctes entires du globe, sous
prtexte de blocus. L'Angleterre avait dj cherch  outrepasser les
limites du blocus rel, en prtendant qu'avec quelques voiles,
insuffisantes en nombre pour fermer les abords d'une place maritime,
elle avait le droit de dclarer le blocus. Mais enfin elle avait admis
la ncessit de la prsence d'une force quelconque devant le port
bloqu. Maintenant elle ne s'arrtait plus  cette limite dj si
vague, et  l'poque de sa rupture momentane avec la Prusse,
occasionne par la prise de possession du Hanovre, elle avait os
dfendre tout commerce aux neutres, sur les ctes de France et
d'Allemagne, depuis Brest jusqu'aux bouches de l'Elbe. C'tait l'abus
de la force pouss au dernier excs, et ds lors il suffisait d'un
simple dcret britannique pour frapper d'interdit toutes les parties
du globe qu'il plairait  l'Angleterre de priver de commerce.

[En marge: Dcret de Berlin, dat du 21 novembre 1806.]

Cette incroyable violation du droit commun fournissait  Napolon un
juste prtexte pour se permettre  l'gard du commerce anglais les
mesures les plus rigoureuses. Il imagina un dcret formidable, qui
tout excessif qu'il puisse paratre, n'tait qu'une juste reprsaille
des violences de l'Angleterre, et qui avait de plus l'avantage de
rpondre parfaitement aux vues qu'il venait de concevoir. Ce dcret,
dat de Berlin, et du 21 novembre, applicable non-seulement  la
France, mais aux pays occups par ses armes, ou allis avec elle,
c'est--dire  la France,  la Hollande,  l'Espagne,  l'Italie, et 
l'Allemagne entire, dclarait les les-Britanniques _en tat de
blocus_. Les consquences de l'_tat de blocus_ taient les suivantes:

[En marge: Dispositif de ce dcret.]

Tout commerce avec l'Angleterre tait absolument dfendu;

Toute marchandise provenant des manufactures ou des colonies
anglaises, devait tre confisque, non-seulement  la cte, mais 
l'intrieur, chez les ngociants qui s'en feraient dpositaires;

Toute lettre, venant d'Angleterre ou y allant, adresse  un Anglais
ou crite en anglais, devait tre arrte dans les bureaux de poste,
et dtruite;

Tout Anglais quelconque saisi en France ou dans les pays soumis  ses
armes, tait dclar prisonnier de guerre;

Tout btiment, ayant seulement touch aux colonies anglaises, ou 
l'un des ports des trois royaumes, avait dfense d'aborder aux ports
franais ou soumis  la France, et s'il faisait une fausse dclaration
 ce sujet, il tait reconnu de bonne prise;

Une moiti du produit des confiscations tait destine  indemniser
les ngociants franais ou allis, qui avaient souffert des
spoliations de l'Angleterre: enfin les Anglais tombs en notre pouvoir
devaient servir  l'change des Franais, ou des allis devenus
prisonniers.

Telles taient ces mesures, inexcusables, assurment, si l'Angleterre
n'avait pris soin de les justifier d'avance par ses propres excs.
Napolon ne s'en dissimulait pas la rigueur; mais afin d'amener
l'Angleterre  se dpartir de sa tyrannie sur mer, il dployait une
tyrannie gale sur terre; il voulait surtout intimider les agents du
commerce anglais, et principalement les ngociants des villes
ansatiques, qui, se jouant des ordres donns sur l'Elbe et le Wser,
faisaient circuler dans toutes les parties du continent les
marchandises dfendues. La menace de la confiscation, menace bientt
suivie d'effet, devait les faire trembler, et sinon clore, du moins
rendre fort troits les dbouchs clandestinement ouverts au commerce
britannique.

Napolon, se disant que toutes les nations commerantes taient
intresses  la rsistance qu'il opposait aux prtentions iniques de
l'Angleterre, en concluait qu'elles devaient se rsigner aux
inconvnients d'une lutte devenue ncessaire; il pensait que ces
inconvnients portant en particulier sur des spculateurs de Hambourg,
de Brme, de Leipzig, d'Amsterdam, contrebandiers de profession, ce
n'tait pas la peine de limiter ses moyens de reprsailles, par
respect pour de tels intrts.

[En marge: Effet produit en Europe par le dcret de Berlin.]

L'effet de ce dcret sur l'opinion de l'Europe fut immense. Les uns y
virent un excs de despotisme rvoltant, d'autres une politique
profonde, tous un acte extraordinaire, proportionn  la lutte de
gants que soutenaient l'une contre l'autre l'Angleterre et la France,
la premire osant s'emparer de la mer, qui avait t jusqu'alors la
route commune des nations, pour y interdire tout commerce  ses
ennemis, la seconde entreprenant l'occupation entire du continent 
main arme, pour rpondre  la clture de la mer par celle de la
terre! Spectacle inou, sans exemple dans le pass et probablement
dans l'avenir, que donnaient en ce moment les passions dchanes des
deux plus grands peuples de la terre!

[En marge: Excution du dcret de Berlin dans tous les pays soumis 
la France.]

[En marge: Le marchal Mortier charg d'excuter, en Allemagne, le
dcret de Berlin.]

 peine ce dcret, conu, rdig par Napolon lui-mme, et lui seul,
sans la participation de M. de Talleyrand,  peine ce dcret tait-il
sign, qu'il fut envoy par des courriers extraordinaires aux
gouvernements de Hollande, d'Espagne et d'Italie, avec ordre aux uns,
sommation aux autres, de le mettre immdiatement  excution. Le
marchal Mortier, qui avait dj envahi la Hesse, fut charg de se
diriger en toute hte sur les villes ansatiques, Brme, Hambourg,
Lubeck, et de s'emparer non-seulement de ces villes, mais des ports du
Mecklembourg et de la Pomranie sudoise, jusqu'aux bouches de l'Oder.
Il lui tait prescrit d'occuper les riches entrepts des villes
ansatiques, d'y saisir les marchandises d'origine britannique, d'y
arrter les ngociants anglais, et de faire tout cela avec
ponctualit, exactitude et probit. C'est parce qu'il esprait du
marchal Mortier, plus que de tout autre, une excution galement
rigoureuse et probe, que Napolon l'avait charg d'une pareille
commission. Il lui ordonna d'amener en Allemagne un certain nombre de
marins tirs de la flottille de Boulogne, de les faire croiser dans
des embarcations aux embouchures de l'Elbe et du Wser, d'armer de
canons toutes les passes, et de couler  fond tout btiment suspect
qui chercherait  forcer le blocus.

Tel fut le _blocus continental_, par lequel Napolon rpondit au
_blocus sur le papier_, imagin par l'Angleterre.

[En marge: Napolon veut pousser la guerre continentale jusqu'aux
extrmits septentrionales de l'Europe, afin d'achever la soumission
de toutes les puissances  sa politique.]

[En marge: Dans son projet de porter la guerre jusqu'aux frontires de
la Russie, Napolon est amen  l'ide de reconstituer la Pologne.]

[En marge: Les Polonais, en apprenant l'arrive de Napolon  Berlin,
accourent en foule pour lui offrir le secours de leurs bras.]

[En marge: Napolon forme le projet de se porter sur la Vistule.]

Mais pour soumettre le continent  sa politique, il fallait que
Napolon pousst la guerre plus loin encore qu'il ne l'avait fait.
L'Autriche tait, il y a six mois, dans ses puissantes mains; elle y
pouvait tre encore ds qu'il le voudrait. La Prusse y tait
actuellement. Mais la Russie, toujours repousse quand elle avait paru
dans les rgions de l'Occident, chappait nanmoins  ses coups, en
se retirant au del de la Vistule et du Nimen. Elle tait le seul
alli qui restt  l'Angleterre, et il fallait la battre, aussi
compltement qu'on avait battu l'Autriche et la Prusse, pour raliser
dans toute son tendue la politique de VAINCRE LA MER PAR LA TERRE.
Napolon tait donc rsolu  s'lever au nord, et  courir  la
rencontre des Russes, au milieu des campagnes de la Pologne, prtes 
s'insurger  son aspect. Jamais guerrier parti du Rhin n'avait touch
 la Vistule, encore moins au Nimen. Mais celui qui avait fait
flotter le drapeau tricolore sur les bords de l'Adige, du Nil, du
Jourdain, du P, du Danube, de l'Elbe, pouvait, et devait excuter
cette marche audacieuse! Toutefois, sa prsence dans les rgions du
nord, suscitait  l'instant une immense question europenne, c'tait
le rtablissement de la Pologne. Les Polonais avaient toujours dit: La
France est notre amie, mais elle est bien loin!--Quand la France
s'approchait de la Pologne jusqu' l'Oder, l'ide d'une grande
rparation ne devait-elle pas devenir chez l'une le sujet d'une
esprance fonde, chez l'autre le sujet d'un projet rflchi? Ces
infortuns Polonais, si lgers dans leur conduite, si srieux dans
leurs sentiments, poussaient des cris d'enthousiasme, en apprenant nos
victoires, et une foule d'missaires accourus  Berlin, conjuraient
Napolon de se porter sur la Vistule, lui promettant leurs biens,
leurs bras, leurs vies, pour l'aider  reconstituer la Pologne. Ce
projet, si sduisant, si gnreux, si politique s'il et t plus
praticable, tait l'une de ces entreprises, dont l'imagination
branle de Napolon devait s'prendre en ce moment, et l'un de ces
spectacles imposants qu'il convenait  sa grandeur de donner au monde.
En se transportant au milieu de la Pologne il ajoutait, il est vrai,
aux difficults de la guerre actuelle, la difficult la plus grave de
toutes, celle des distances et du climat; mais il enlevait  la Prusse
et  la Russie les ressources des provinces polonaises, ressources
considrables en hommes et en denres alimentaires; il sapait la base
de la puissance russe; il essayait de rendre  l'Europe le service le
plus signal qu'on lui et jamais rendu; il ajoutait de nouveaux gages
 ceux dont il tait dj nanti, et qui devaient lui servir  obtenir
de l'Angleterre des restitutions maritimes au moyen de restitutions
continentales. Les vastes pays placs sur la route du Rhin  la
Vistule, causes de faiblesse pour un gnral ordinaire, allaient
devenir sous le plus grand des capitaines, des sources abondantes en
choses ncessaires  la guerre; il allait en tirer, grce  une habile
administration, vivres, munitions, armes, chevaux, argent. Quant au
climat, si redoutable dans ces contres en novembre et dcembre, il en
tenait compte sans doute, mais il tait rsolu dans cette campagne 
s'arrter sur la Vistule. Si on la lui livrait par l'armistice
propos, il avait le projet de s'y tablir; si au contraire on la lui
contestait, il voulait la conqurir en quelques marches, y faire
camper ses troupes pendant la dure de l'hiver, les y nourrir avec les
bls de la Pologne, les y chauffer avec les bois de ses forts, les
recruter avec de nouveaux soldats venus du Rhin, et au printemps
suivant, partir de la Vistule pour s'enfoncer au nord, plus avant
qu'aucun homme ne l'avait jamais os.

Excit par le succs, pouss par son gnie et par la fortune  une
grandeur de penses  laquelle aucun chef d'empire ou d'arme n'tait
encore parvenu, il n'hsita pas un instant sur le parti  prendre, et
il disposa tout pour s'avancer en Pologne. Il avait bien, en passant
le Rhin, fait entrer dans ses desseins l'ide d'une audacieuse marche
au nord, mais vaguement. C'est  Berlin, et aprs les succs si
rapides et si clatants obtenus sur la Prusse, qu'il en forma le
projet srieux.

[En marge: Compte qu'il fallait tenir de l'Autriche en s'avanant en
Pologne.]

Cependant  tout ceci il y avait, outre les prils inhrents 
l'entreprise elle-mme, un danger particulier que Napolon ne se
dissimulait pas, c'tait l'impression qu'en prouverait l'Autriche,
laquelle, bien que vaincue, et vaincue jusqu' l'puisement, pouvait
nanmoins tre tente de saisir l'occasion pour se jeter sur nos
derrires.

La conduite actuelle de cette cour tait de nature  inspirer plus
d'une crainte. Aux offres d'alliance que Napolon lui avait fait
parvenir  la suite de ses entretiens avec le duc de Wurzbourg, elle
avait rpondu par des dmonstrations affectes de bienveillance,
feignant d'abord de ne pas comprendre les ouvertures de notre
ambassadeur, et quand on s'tait expliqu d'une manire plus claire,
allguant qu'un rapprochement trop troit avec la France entranerait
de sa part une rupture avec la Russie et la Prusse, et qu'au lendemain
d'une longue lutte, recommence trois fois depuis quinze ans, elle
n'tait plus capable de faire la guerre, ni pour ni contre aucune
puissance.

[En marge: L'Autriche refuse de s'expliquer et, en attendant, runit
60 mille hommes en Bohme.]

 ces paroles vasives elle venait d'ajouter des actes plus
significatifs. Elle avait runi 60 mille hommes en Bohme, lesquels,
placs d'abord le long de la Bavire et de la Saxe, se transportaient
actuellement vers la Gallicie, suivant en quelque sorte derrire leurs
frontires le mouvement des armes belligrantes. Indpendamment de
ces 60 mille hommes, elle avait dirig de nouvelles troupes vers la
Pologne, et elle apportait une extrme activit  former des magasins
en Bohme et en Gallicie. Quand on la questionnait sur ces armements,
elle rpondait par des raisons banales, tires de sa sret
personnelle, disant qu'expose de toutes parts au contact d'armes
ennemies qui se faisaient la guerre, elle ne devait permettre  aucune
de violer son territoire, et que les mesures dont on lui demandait
compte n'taient que des mesures de pure prcaution.

[En marge: Napolon ne se laisse point tromper par les paroles de
l'Autriche, et voit en elle un ennemi secret et irrconciliable.]

[En marge: Langage et conduite de Napolon envers l'Autriche.]

[En marge: Napolon offre  l'Autriche de reconstituer la Pologne, en
lui rendant la Silsie en change des provinces polonaises dont elle
devra faire l'abandon.]

Napolon ne pouvait tre dupe d'un langage aussi peu sincre. Le
besoin d'une alliance, depuis qu'il avait perdu celle de la Prusse,
avait un moment tourn son esprit vers la cour de Vienne; mais il lui
tait maintenant facile de reconnatre que la puissance  laquelle
nous venions d'enlever en quinze ans les Pays-Bas, la Souabe, le
Milanais, les tats vnitiens, la Toscane, le Tyrol, la Dalmatie et
enfin la couronne germanique, ne saurait tre qu'une ennemie
irrconciliable, dissimulant par politique ses profonds ressentiments,
mais prte  les faire clater  la premire occasion. Il apercevait
trs-bien que les craintes de l'Autriche taient feintes, car aucune
des parties belligrantes n'avait intrt  la provoquer par une
violation de territoire, et il savait que, si elle armait, ce ne
pouvait tre que dans l'intention perfide de tomber sur les derrires
de l'arme franaise. N'attachant pas plus d'importance qu'il ne
fallait  la parole d'homme et de souverain, par laquelle Franois II
s'tait engag au bivouac d'Urchitz,  ne plus faire la guerre  la
France, il pensait nanmoins que le souvenir de cette parole
solennellement donne devait embarrasser ce prince, qu'il lui faudrait
pour y manquer un prtexte trs-spcieux, et il avait form deux
rsolutions trs-mrement rflchies, la premire de ne donner 
l'Autriche aucun prtexte d'intervenir dans la guerre actuelle, la
seconde de prendre ses prcautions comme si elle devait y intervenir
certainement, et de les prendre d'une manire ostensible. Son langage
fut conforme  ces rsolutions. Il se plaignit d'abord avec une
entire franchise des armements faits en Bohme et en Gallicie, et de
faon  prouver qu'il en comprenait le but. Puis avec la mme
franchise il annona les prcautions qu'il se croyait oblig de
prendre, et qui taient de nature  dcourager le cabinet de Vienne.
Il affirma de nouveau qu'il ne provoquerait pas la guerre, mais qu'il
la ferait prompte et terrible, si on avait l'imprudence de la
recommencer. Il dclara que, ne voulant donner aucun prtexte  une
rupture, il ne se prterait en rien au soulvement des parties de la
Pologne possdes par l'Autriche; que le soulvement de la Pologne
prussienne et russe tait un acte d'hostilit, imputable exclusivement
 ceux qui avaient voulu la guerre; qu'il ne se dissimulait pas la
difficult de contenir les Polonais dpendants de l'Autriche, quand
les Polonais dpendants de la Russie et de la Prusse s'agiteraient;
mais que si  Vienne on pensait  cet gard comme lui, et si, comme
lui, on tait convaincu de l'norme faute qu'on avait commise dans le
dernier sicle, en dtruisant une monarchie qui tait le boulevard de
l'Occident, il offrait un moyen bien simple de rparer cette faute, en
reconstituant la Pologne, et en offrant d'avance  la maison
d'Autriche un riche ddommagement pour les provinces dont elle aurait
 s'imposer le sacrifice. Ce ddommagement tait la restitution de la
Silsie, arrache  Marie-Thrse par Frdric-le-Grand. La Silsie
valait certainement les Gallicies, et c'tait une clatante rparation
des maux, des outrages que le fondateur de la Prusse avait fait
essuyer  la maison d'Autriche.

Assurment dans la situation o tait plac Napolon, rien n'tait
mieux calcul qu'une proposition pareille. Amen, en effet, par le
cours des vnements,  dtruire l'oeuvre du grand Frdric en
abaissant la Prusse, il ne pouvait mieux faire que de dtruire cette
oeuvre compltement, en rendant  l'Autriche ce que Frdric lui avait
enlev, et en lui reprenant ce que Frdric lui avait donn. Au reste,
il offrit cet change sans prtendre l'imposer. Si une telle
proposition, qui autrefois aurait combl l'Autriche de joie, veillait
ses anciens sentiments  l'gard de la Silsie, il tait tout prt,
disait-il,  y donner la suite convenable; sinon il fallait la
considrer comme non avenue, et il se rservait d'agir dans la Pologne
prussienne et russe, ainsi que les vnements le lui conseilleraient,
s'obligeant seulement  ne rien entreprendre qui pt attenter aux
droits de l'Autriche. Tout en ayant soin de ne fournir aucun prtexte
de se plaindre  la cour de Vienne, Napolon lui rpta nanmoins
qu'il tait entirement prpar, et que si elle voulait la guerre,
elle ne le prendrait pas au dpourvu. Quoique satisfait des services
de M. de La Rochefoucauld, son ambassadeur, il le remplaa par le
gnral Androssy, qui tant militaire, et connaissant parfaitement
l'Autriche, pourrait observer d'un oeil plus sr la nature et
l'tendue des prparatifs de cette puissance.

[En marge: Napolon s'efforce de soulever l'Orient pour
l'accomplissement de ses projets en Occident.]

[En marge: La Turquie, aprs avoir vari dans ses dispositions, finit
par se rapprocher de la France.]

[En marge: Caractre et sentiments du sultan Slim.]

[En marge: La Porte dpose les deux hospodars Ipsilanti et Maruzzi,
notoirement dvous  l'Angleterre et  la Russie.]

[En marge: La Russie envoie une arme, l'Angleterre une flotte, pour
obtenir la rintgration des hospodars dposs.]

Napolon, dans ce moment extraordinaire de son rgne, voulut faire
servir l'Orient au succs de ses projets en Occident. La Turquie se
trouvait dans un tat de crise dont il esprait profiter. Ce
malheureux empire, menac depuis le rgne de Catherine, mme par ses
amis, qui voyant ses provinces sur le point de se dtacher, se
htaient de s'en emparer pour ne pas les laisser  des rivaux (tmoin
la conduite de la France en gypte), ce malheureux empire avait t
tantt ramen vers Napolon par l'instinct d'un intrt commun, tantt
loign de lui par les intrigues de l'Angleterre et de la Russie,
exploitant auprs du divan le souvenir des Pyramides et d'Aboukir.
Rentr en paix avec la France  l'poque du Consulat, retomb en
froideur lors de la cration de l'Empire, qu'il avait refus de
reconnatre, le sultan Slim avait t par la bataille d'Austerlitz
dfinitivement conduit  un rapprochement, qui tait bientt devenu de
l'intimit. Il avait non-seulement concd  Napolon le titre de
Padisha, d'abord dni, mais il avait envoy  Paris un ambassadeur
extraordinaire, pour lui apporter avec l'acte de la reconnaissance des
flicitations et des prsents. Le sultan Slim, en agissant ainsi,
avait cd au vrai penchant de son coeur, qui l'entranait vers la
France, malgr les intrigues dont il tait assailli, et dont le
redoublement attestait la triste dcadence de l'empire. Ce prince,
doux, sage, clair comme un Europen, aimant la civilisation de
l'Occident, non par une fantaisie de despote, mais par un vif
sentiment de la supriorit de cette civilisation sur celle de
l'Orient, avait ds sa jeunesse, lorsqu'il tait enseveli dans la
molle obscurit du srail, entretenu par M. Ruffin, une correspondance
personnelle et secrte avec Louis XVI. Mont depuis sur le trne, il
avait conserv pour la France une prfrence marque, et il tait
heureux de trouver dans ses victoires une raison dcisive de se donner
 elle. Les Russes et les Anglais voulaient combattre ce penchant,
mme  main arme. Une occasion s'offrait pour prouver leur influence
 Constantinople, c'tait le choix  faire des deux hospodars de
Valachie et de Moldavie. Les hospodars Ipsilanti et Maruzzi, vous 
l'Angleterre,  la Russie,  quiconque dsirait la ruine de l'empire
turc, car ils taient les vritables prcurseurs de l'insurrection
grecque, se montraient dans leur administration les complices dclars
des ennemis de la Porte. Les choses en taient venues  ce point que
celle-ci s'tait vue oblige de rvoquer des agents infidles et
dangereux. La Russie avait aussitt fait marcher le gnral Michelson
vers le Dniester, avec une arme de 60 mille hommes, et l'Angleterre
avait dirig une flotte sur les Dardanelles, pour exiger, au moyen de
cette runion de forces, la rintgration des hospodars dposs. Le
jeune empereur Alexandre, qui n'avait paru sur la scne du monde que
pour essuyer la mmorable dfaite d'Austerlitz, se disait qu'au milieu
de cette sanglante mle de toutes les nations europennes, il fallait
profiter des circonstances pour s'avancer sur la Turquie, et que,
quelles que fussent les chances de la fortune entre le Rhin et le
Nimen, ce qu'il prendrait en Orient lui serait peut-tre laiss, pour
compenser ce que d'autres prendraient en Occident.

[En marge: Le gnral Sbastiani nomm ambassadeur  Constantinople,
avec mission de pousser les Turcs  la guerre contre les Russes.]

Ce calcul ne manquait pas de justesse. Mais ayant Napolon sur les
bras, il agissait avec peu de prudence en se privant de 60 mille
hommes, pour les envoyer sur le Pruth. La preuve de cette faute
ressort de la joie mme que Napolon ressentit, lorsqu'il apprit
qu'une rupture allait clater entre la Russie et la Porte. C'est dans
cette prvision qu'il avait tenu si fortement  occuper la Dalmatie,
ce qui lui permettait d'entretenir une arme sur la frontire de la
Bosnie, et lui procurait la facilit de secourir ou d'inquiter la
Porte, suivant les besoins de sa politique. En voyant approcher cette
crise, qu'il dsirait plus vivement  mesure que les vnements
devenaient plus graves, il avait choisi pour ambassadeur 
Constantinople un militaire, n comme lui en Corse, et joignant 
l'exprience de la guerre une rare sagacit politique, c'tait le
gnral Sbastiani, employ dj dans une mission en Turquie, dont il
s'tait parfaitement acquitt. Napolon lui avait donn pour
instruction expresse d'exciter les Turcs contre les Russes, et
d'appliquer tous ses efforts  provoquer une guerre en Orient. Il
l'avait autoris  tirer de la Dalmatie des officiers d'artillerie et
du gnie, des munitions, et mme les vingt-cinq mille hommes du
gnral Marmont, si la Porte pousse aux dernires extrmits en
venait  dsirer la prsence d'une arme franaise. La bataille
d'Austerlitz ayant rattach le sultan Slim  Napolon, la bataille
d'Ina pouvait bien, en effet, l'enhardir jusqu' la guerre. Napolon
crivit  ce prince pour lui offrir une alliance dfensive et
offensive, pour l'engager  saisir cette occasion de relever le
croissant, et lui annoncer qu'il allait rendre aux Turcs le plus grand
service qu'il ft possible de leur rendre, rparer le plus grand chec
qu'ils eussent jamais subi, en essayant de rtablir la Pologne. Ordre
fut donn au gnral Marmont de tenir prts tous les secours qui lui
seraient demands de Constantinople, ordre au gnral Sbastiani de ne
rien ngliger pour allumer une conflagration qui s'tendt des
Dardanelles aux bouches du Danube. En mettant ainsi les Russes et les
Turcs aux prises, Napolon se proposait un double but, celui de
diviser les forces des Russes, et celui de jeter l'Autriche dans
d'horribles perplexits. L'Autriche sans doute hassait la France,
mais lorsqu'elle verrait les Russes envahir les bords de la mer Noire,
elle devait prouver des inquitudes qui seraient une diversion fort
puissante  sa haine.

[En marge: Napolon lve une nouvelle conscription.]

Cette immense querelle, souleve depuis quinze ans entre l'Europe et
la Rvolution franaise, allait donc s'tendre du Rhin  la Vistule,
de Berlin  Constantinople. Engag dans une lutte  outrance,
Napolon prit des moyens proportionns  la grandeur de ses desseins.
Son premier soin fut de lever une nouvelle conscription. Il avait
appel ds la fin de 1805 la premire moiti de la conscription de
1806, et venait d'en appeler la seconde moiti au moment de son entre
en Prusse. Il rsolut d'agir de mme pour la conscription de 1807, et
en l'appelant tout de suite, quoiqu'on ne ft qu' la fin de 1806, de
mnager aux jeunes gens de cette classe une anne pour s'instruire, se
renforcer, se rompre aux fatigues de la guerre. Avec l'esprit qui
rgnait dans les cadres, c'tait plus qu'il ne fallait pour former
d'excellents soldats. Cette nouvelle leve d'hommes devait en outre
procurer  l'effectif gnral de l'arme une notable augmentation. Cet
effectif, qui tait en 1805, poque du dpart de Boulogne, de 450
mille hommes, qui s'tait lev par la conscription de 1806  503
mille, allait tre port par la conscription de 1807  580 mille. Les
librations annuelles tant interdites pendant la guerre, l'arme
s'augmentait ainsi  chaque conscription; car il s'en fallait que le
feu ou les maladies diminuassent l'effectif d'une quantit d'hommes
proportionne aux appels. La campagne d'Autriche n'avait pas cot
plus de 20 mille hommes, celle de Prusse ne les avait pas cot
encore. Il est vrai que la guerre se trouvant porte chaque jour  des
distances plus grandes, et sous des climats plus rudes, la qualit des
troupes s'abaissant  mesure que de jeunes recrues remplaaient les
vieux soldats de la Rvolution, les pertes allaient bientt devenir
plus sensibles. Mais elles taient encore de peu d'importance, et
l'arme, compose de soldats prouvs, rajeunie plutt qu'affaiblie
par l'arrive aux bataillons de guerre d'une certaine portion de
conscrits, avait atteint son tat de perfection.

[En marge: L'effectif gnral de l'arme port par les derniers appels
 580 mille hommes.]

Napolon crivit donc  M. de Lacue pour lui ordonner d'appeler la
classe de 1807. M. de Lacue tait alors charg des appels au
ministre de la guerre. C'tait un fonctionnaire capable, dvou 
l'Empereur, et rsolu  surmonter les difficults d'une tche fort
ingrate, sous un rgne qui faisait des hommes une si grande
consommation. Bien qu'il ne ft pas ministre de la guerre, Napolon
correspondait immdiatement avec lui, sentant le besoin de le diriger,
de le soutenir, de l'exciter par des communications directes. Vous
verrez, lui crivit-il, par un message adress au Snat, que j'appelle
la conscription de 1807, et que je ne veux pas poser les armes que je
n'aie la paix avec l'Angleterre et avec la Russie. Je vois par les
tats que le 15 dcembre toute la conscription de 1806 aura
march..... Vous n'aurez pas besoin d'attendre mon ordre pour la
rpartition entre les divers corps... Je n'ai point perdu de monde,
mais le projet que j'ai form est plus vaste qu'aucun que j'aie jamais
conu, et ds lors il faut que je me trouve en position de rpondre 
tous les vnements. (Berlin, 22 novembre 1806. Dpt de la
Secrtairerie d'tat.)

[En marge: Message de Napolon au Snat, pour lui communiquer les
nouveaux projets conus  Berlin, et lui demander  la fin de 1806 la
conscription de 1807.]

Napolon, suivant l'usage qu'il avait adopt l'anne prcdente, de
rserver au Snat le vote du contingent, envoya un message  ce corps,
pour lui demander la conscription de 1807, et lui faire connatre
l'extension donne  sa politique, depuis qu'il avait ananti la
Prusse. Dans ce message, o l'nergie de style galait celle de la
pense, il disait que jusqu'ici les monarques de l'Europe s'taient
jous de la gnrosit de la France; qu'une coalition vaincue en
voyait aussitt natre une autre; que celle de 1805  peine dissoute,
il avait eu  combattre celle de 1806; qu'il fallait tre moins
gnreux  l'avenir; que les tats conquis seraient dtenus jusqu' la
paix gnrale sur terre et sur mer; que l'Angleterre oubliant tous les
droits des nations, frappant d'interdit commercial une partie du
monde, on devait la frapper du mme interdit, et le rendre aussi
rigoureux que la nature des choses le permettait; qu'enfin mieux
valait, puisqu'on tait condamn  la guerre, s'y plonger tout  fait,
que de s'y engager  demi, que c'tait le moyen de la terminer plus
compltement et plus solidement, par une paix gnrale et durable. Son
style rendait avec la dernire vigueur ces penses dont il tait
plein. L'orgueil, l'exaspration, la confiance y clataient galement.
Il rclamait ensuite des moyens proportionns  ses vues, et c'tait,
comme nous venons de l'annoncer, la conscription de 1807, leve ds la
fin de 1806.

[En marge: Usage que Napolon fait des nouvelles leves pour
l'entretien de ses dpts.]

[En marge: Soins que Napolon donne  ses dpts, et parti qu'il sait
en tirer.]

Nous avons expos plus haut les prcautions si habilement prises par
Napolon, dans la double hypothse, d'une longue guerre au nord, et
d'une attaque imprvue sur une partie quelconque de son vaste empire.
Les troisimes bataillons des rgiments de la grande arme, formant
dpt, taient, comme on l'a vu, rangs le long du Rhin sous le
marchal Kellermann, ou au camp de Boulogne sous le marchal Brune.
Ces troisimes bataillons, dj remplis des conscrits de 1806, bientt
de ceux de 1807, soigneusement exercs, quips, pouvaient au besoin,
sous le marchal Kellermann, se joindre au huitime corps, command
par le marchal Mortier, pour couvrir le bas Rhin, ou bien se joindre
sous le marchal Brune au roi de Hollande, pour couvrir, soit la
Hollande, soit les ctes de France jusqu' la Seine. Ceux des
rgiments qui ne se trouvaient ni en Allemagne ni en Italie, runis
dans l'intrieur  Saint-L,  Pontivy,  Napolonville, forms en
petits camps, taient destins  se porter sur Cherbourg, Brest, La
Rochelle ou Bordeaux. Des dtachements de gardes nationales, peu
nombreux, mais bien choisis, un  Saint-Omer, un dans la
Seine-Infrieure, un troisime dans les environs de Bordeaux, devaient
concourir  la dfense des points menacs. Quelques corps concentrs 
Paris devaient s'y rendre en poste.

Le mme systme avait t adopt, comme on l'a encore vu, pour l'arme
d'Italie. Les troisimes bataillons de cette arme rpandus dans la
haute Italie, se consacraient  l'instruction des conscrits, et
fournissaient en mme temps la garnison des places. Les bataillons de
guerre taient aux trois armes actives de Naples, du Frioul, de la
Dalmatie.

Napolon rsolut d'abord de tirer des dpts les renforts ncessaires
 la grande arme, de remplir avec la nouvelle conscription le vide
qu'il allait y produire, et comme ce vide serait rempli, et fort au
del, par le contingent de 1807, de profiter du surplus pour porter
les bataillons de dpt  1,000 ou 1,200 hommes, et les rgiments de
cavalerie  un effectif de 700 hommes au lieu de 500. Il rsolut aussi
d'augmenter l'effectif des compagnies d'artillerie, s'tant aperu que
l'ennemi, pour suppler  la qualit de ses troupes, ajoutait beaucoup
au nombre de ses canons. Les bataillons de dpt tant ports  1,000
ou 1,200 hommes, on pouvait toujours en extraire, outre le recrutement
de l'arme active, les 3 ou 400 hommes les plus exercs, pour les
envoyer partout o se manifesterait un besoin imprvu.

[En marge: Organisation en rgiments provisoires des renforts envoys
 la grande arme.]

Napolon avait dj fait sortir des dpts une douzaine de mille
hommes, lesquels avaient t conduits en gros dtachements de l'Alsace
en Franconie, de la Franconie en Saxe, pour remplir les vides produits
dans ses cadres par la guerre. Sept  huit mille venaient d'arriver,
quatre  cinq mille taient encore en marche. Ce n'tait pas tout 
fait l'quivalent de ce qu'il avait perdu, bien plus du reste par les
fatigues que par le feu. Se proccupant surtout des distances
auxquelles la guerre allait tre porte, il imagina un systme,
profondment conu, pour amener les conscrits du Rhin sur la Vistule,
pour les y amener de manire qu'ils ne courussent aucun danger pendant
la longueur du trajet, qu'ils ne se dispersassent pas en route, et
que, chemin faisant, ils pussent rendre des services sur les derrires
de l'arme. Ces dtachements extraits de chaque bataillon de dpt,
devaient former une ou plusieurs compagnies suivant leur nombre; ces
compagnies devaient tre ensuite runies en bataillons, et ces
bataillons en rgiments provisoires de 12 ou 1500 hommes. On devait
leur donner pour la route des officiers pris momentanment dans les
dpts, et les organiser comme s'ils avaient d former des rgiments
dfinitifs. Partant avec cette organisation, et avec leur quipement
complet, ils avaient ordre de s'arrter dans les places qui taient
sur notre ligne d'opration, telles qu'Erfurt, Halle, Magdebourg,
Wittenberg, Spandau, Custrin, Francfort-sur-l'Oder, de s'y reposer,
s'ils en avaient besoin, d'y tenir garnison, s'il le fallait pour la
sret de nos derrires, et, ds qu'ils feraient une halte, de se
livrer aux exercices militaires, pour ne pas ngliger l'instruction
des hommes pendant un trajet de plusieurs mois. Ils couvraient ainsi
les communications de l'arme, dispensaient de l'affaiblir par un trop
grand nombre de garnisons laisses en arrire, et augmentaient en
quelque sorte son effectif avant d'avoir pu la rejoindre.

Arrivs sur le thtre de la guerre, ils devaient tre dissous par
l'envoi de chaque dtachement  son corps, et les officiers devaient
retourner en poste  leurs dpts, afin d'aller chercher d'autres
recrues.

Mme organisation fut applique  la cavalerie, avec quelques
prcautions particulires commandes par la nature de cette arme.

[En marge: Moyens prpars sur la route des rgiments provisoires.]

Dans toutes les places converties en grands dpts, telles que
Wurzbourg, Erfurt, Wittenberg, Spandau, des ordres taient donns pour
y runir au moyen des ressources que prsentait le pays, des
habillements, des souliers, des armes, des vivres en abondance. Il
tait prescrit aux commandants de ces places d'inspecter tout rgiment
provisoire qui passait, de pourvoir d'armes et de vtements les hommes
qui en manquaient, et de retenir ceux qui avaient besoin de repos. Les
corps passant plus tard, devaient recueillir les hommes laisss en
route par ceux qui les avaient prcds, et trouvant  prendre autant
d'hommes et de chevaux qu'ils en dposaient, ils taient toujours
assurs d'arriver complets sur le thtre de la guerre. Napolon
lisant assidment les rapports des commandants des places traverses
par les rgiments provisoires, les comparant sans cesse entre eux,
relevait la moindre ngligence, et par ce moyen les tenait tous en
haleine. Il ne fallait pas moins que de telles combinaisons appuyes
d'une telle vigilance, pour conserver entire une aussi grande arme 
d'aussi vastes distances.

[En marge: Napolon, par un habile emploi de ses dpts, trouve le
moyen de tirer de France sept nouveaux rgiments d'infanterie, sans
affaiblir la dfense de l'intrieur.]

Napolon ne voulait pas seulement maintenir les corps  l'effectif
qu'ils avaient lors de leur entre en campagne, il voulait attirer de
nouveaux corps  la grande arme. Il avait laiss, comme on l'a vu,
trois rgiments  Paris, pour en former une rserve, qui pt se
transporter en poste sur les ctes de France, si elles taient
menaces. Il crut pouvoir disposer de deux de ces rgiments, le 58e de
ligne et le 15e lger, grce  l'augmentation considrable des
conscrits dans les dpts. Il y avait  Paris six troisimes
bataillons qui appartenaient  des rgiments  quatre bataillons. La
conscription devait les porter  1,000 hommes chacun. Junot,
gouverneur de Paris, eut ordre de les passer lui-mme en revue
plusieurs fois la semaine, et de les faire manoeuvrer sous ses yeux.
C'tait une rserve de 6 mille hommes toujours prte  partir en poste
pour Boulogne, Cherbourg ou Brest, et qui permettait de disposer sans
inconvnient du 58e de ligne et du 15e lger. Ces deux rgiments, que
l'on comptait parmi les plus beaux de l'arme, furent achemins sur
l'Elbe par Wesel et la Westphalie.

On se souvient que Napolon avait rsolu de convertir les vlites en
_fusiliers de la garde_. Grce  la prompte excution de ce qu'il
ordonnait, un rgiment de deux bataillons, s'levant  1,400 hommes,
dont les soldats avaient t choisis avec soin dans le contingent
annuel, dont les officiers et sous-officiers avaient t pris dans la
garde, tait dj tout form. Napolon prescrivit de le retenir le
temps rigoureusement ncessaire  son instruction, et puis de le
transporter en poste de Paris  Mayence.

La garde de la capitale tait comme aujourd'hui confie  une troupe
municipale, forte de deux rgiments, connus sous le titre de
_rgiments de la garde de Paris_. Napolon avait recommand
d'augmenter le plus possible l'effectif de ces deux rgiments, en
puisant dans la dernire conscription. Recueillant le prix de sa
prvoyance, il put, sans trop dgarnir Paris, en tirer deux
bataillons, qui prsentaient un rgiment de 12  1300 hommes, d'une
tenue et d'une qualit excellentes. Il ordonna de les faire partir
pour l'arme, pensant qu'une troupe charge de maintenir l'ordre au
dedans ne devait pas tre prive de l'honneur de servir la grandeur du
pays au dehors, qu'elle en reviendrait meilleure et plus respecte.

[En marge: Les ouvriers des ports sans ouvrage consacrs  la dfense
des tablissements maritimes.]

Les ouvriers des ports taient sans emploi et sans pain, parce que les
constructions navales languissaient au milieu de l'immense
dveloppement donn  la guerre continentale. Napolon leur trouva une
occupation utile et un salaire. Il en composa des bataillons
d'infanterie, qui furent chargs de garder les ports auxquels ils
appartenaient, avec promesse qu'on ne les en ferait pas sortir. On
pouvait compter sur eux, car ils aimaient les tablissements confis 
leur vigilance, et de plus ils partageaient l'esprit guerrier de la
marine. Napolon dut  cette ide de pouvoir enlever au service des
ctes trois beaux rgiments, les 19e, 15e et 31e de ligne qui taient
 Boulogne, Brest et Saint-L. Ils furent comme les autres ports 
deux mille hommes pour deux bataillons, et dirigs vers la grande
arme.

C'taient donc sept nouveaux rgiments d'infanterie, pouvant fournir
le fond d'un beau corps d'arme, que Napolon eut l'art de tirer de
France, sans trop affaiblir l'intrieur.  ces rgiments devait se
joindre la lgion du Nord, remplie de Polonais, et qui dj tait en
marche vers l'Allemagne.

[En marge: Napolon, en passant des plaines de la Prusse dans celles
de la Pologne, prouve un grand besoin de cavalerie, et fait venir de
France et d'Italie de nouveaux rgiments de cette arme.]

[En marge: Grand dpt de cavalerie cr par Napolon  Potsdam.]

Ce qui semblait surtout dsirable  Napolon, et ce dont il apprciait
l'utilit peut-tre jusqu' l'exagration, dans un moment o il
sortait des plaines de la Prusse pour entrer dans celles de la
Pologne, c'tait la cavalerie. Il en demandait  grands cris  tous
les administrateurs de ses forces. Il venait de retirer de Mayence et
d'acheminer  pied, partie vers la Hesse, partie vers la Prusse, tout
ce qu'il y avait de cavaliers instruits dans les dpts. Il avait
voulu qu'ils laissassent leurs chevaux en France, pour leur donner
ceux qu'on avait recueillis en Allemagne. Le marchal Mortier, en
entrant dans les tats de l'lecteur de Hesse, avait licenci l'arme
de ce prince. On avait pris l quatre  cinq mille chevaux excellents,
dont une portion avait servi  monter sur place un millier de
cavaliers franais, dont les autres avaient t envoys  Potsdam. Il
existait  Potsdam de vastes curies, construites par le grand
Frdric, qui se plaisait souvent  voir manoeuvrer un grand nombre
d'escadrons  la fois, dans la belle retraite o il vivait en roi, en
philosophe et en guerrier. Napolon y cra, sous le canon de Spandau,
un immense tablissement pour l'entretien de sa cavalerie. Il y runit
tous les chevaux enlevs  l'ennemi, plus une grande quantit d'autres
achets dans les diverses provinces de la Prusse. Le gnral Bourcier,
sorti de l'arme active aprs des services honorables, fut plac  la
tte de ce dpt, avec recommandation de ne pas s'en loigner un
instant, de faire soigner sous ses yeux les nombreux chevaux qu'on y
avait rassembls, de monter avec ces chevaux les rgiments de
cavalerie qui venaient  pied de France, d'arrter tous ceux qui
traversaient la Prusse, d'en passer la revue, d'y remplacer les
chevaux fatigus ou peu en tat de servir, de retenir galement les
hommes malades, pour les faire partir  la suite des rgiments qui se
succderaient. Les ouvriers de Berlin, rests oisifs par le dpart de
la cour et de la noblesse, devaient tre employs dans ce dpt,
moyennant salaire,  des travaux de sellerie, de harnachement, de
chaussure et de charronnage.

[En marge: C'est de l'Italie que Napolon tire ses principaux renforts
en cavalerie.]

C'est surtout  l'Italie que Napolon imagina de recourir pour se
procurer de la cavalerie. Nulle part elle n'tait moins utile. 
Naples, on n'avait affaire qu' des montagnards calabrais, ou  des
Anglais dbarquant de leurs vaisseaux sans troupes  cheval. Il y
avait  Naples seize rgiments de cavalerie, dont quelques-uns de
cuirassiers, et des plus beaux de l'arme. Napolon en fit refluer dix
vers la haute Italie. Il n'en laissa que six, qui taient tous de
cavalerie lgre, et dont il put porter l'effectif  mille hommes
chacun, grce au grand nombre de conscrits envoys au del des Alpes.
Ils devaient donc prsenter une force de 6 mille hommes, fournissant 4
mille cavaliers toujours prts  monter  cheval, et fort suffisants
pour le service d'observation qu'on avait  faire dans le royaume de
Naples.

Les plaines coupes de la Lombardie, dans lesquelles les canaux, les
rivires, les longs rideaux d'arbres, rendent les mouvements de la
cavalerie si difficiles, n'taient pas non plus un pays o elle ft
trs-ncessaire. D'ailleurs dix rgiments de cette arme, reports du
midi au nord de l'Italie, permettaient d'en dtacher quelques-uns,
pour les diriger sur la grande arme. Napolon en tira une division de
cuirassiers, forme de quatre rgiments superbes, qui s'illustrrent
depuis sous le commandement du gnral d'Espagne. Il en tira de plus
de la cavalerie lgre, et fit partir successivement pour l'Allemagne,
les 19e, 24e, 15e, 3e et 23e rgiments de chasseurs, ce qui faisait,
avec les quatre de cuirassiers, neuf rgiments de cavalerie emprunts
 l'Italie. C'tait une force de 5 mille cavaliers au moins, voyageant
partie avec leurs chevaux, partie  pied, ces derniers destins  tre
monts en Allemagne.

Napolon s'occupa en mme temps de mettre l'arme d'Italie sur le pied
de guerre. Il avait eu soin de lui envoyer 20 mille hommes sur la
conscription de 1806, et il avait recommand au prince Eugne
d'apporter  leur instruction une attention continuelle. Prt 
s'enfoncer dans le Nord, laissant sur ses derrires l'Autriche plus
pouvante mais plus hostile depuis Ina, il voulut qu'on procdt
sans retard  la formation des divisions actives, de manire qu'elles
fussent en mesure d'entrer immdiatement en campagne. Dj il y avait
en Frioul deux divisions tout organises. Il ordonna de complter leur
artillerie  douze pices par division. Il prescrivit de former tout
de suite sur le pied de guerre une division  Vrone, une  Brescia,
une troisime  Alexandrie, fortes chacune de 9  10 bataillons, de
prparer leur artillerie, de composer leurs quipages, et de nommer
leur tat-major. Il en agit de mme pour la cavalerie. Il enjoignit de
porter au complet soit en hommes, soit en chevaux, les rgiments de
dragons tirs de Naples, de les pourvoir en outre d'une division
d'artillerie lgre. Ces cinq divisions comptaient ensemble 45 mille
hommes d'infanterie, et 7 mille de cavalerie, en tout 52 mille,
prsents sous les armes. Cette force, accrue au besoin du corps de
Marmont, et d'une partie de l'arme de Naples, devait suffire dans la
main d'un homme comme Massna, pour arrter les Autrichiens, surtout
en s'appuyant sur des places telles que Palma-Nova, Legnago, Venise,
Mantoue, Alexandrie. Napolon ordonna d'tablir dans Venise les huit
bataillons de dpt de l'arme de Dalmatie, dans Osopo et Palma-Nova
les sept du corps du Frioul, dans Peschiera, Legnago et Mantoue les
quatorze de l'arme de Naples. Chacun de ces bataillons renfermait
dj plus de mille hommes, depuis le contingent de 1806, et allait en
contenir onze ou douze cents par l'arrive du contingent de 1807. Il
deviendrait facile alors d'en extraire les compagnies de voltigeurs et
de grenadiers, et de composer avec elles des divisions actives
excellentes. Tel tait le fruit d'une vigilance qui ne se ralentissait
jamais. Napolon prescrivit de plus d'achever sans dlai
l'approvisionnement des places de guerre.

Ainsi, en se bornant  dvelopper le vaste plan de prcautions adopt
 son dpart de Paris, Napolon mettait la France  l'abri de toute
insulte de la part des Anglais, garantissait l'Italie de toute
hostilit soudaine de la part des Autrichiens, et, sans dsorganiser
les moyens de dfense de l'une ni de l'autre, il tirait de la premire
sept rgiments d'infanterie, de la seconde neuf rgiments de
cavalerie, indpendamment des rgiments provisoires qui, partant sans
cesse du Rhin, devaient assurer le recrutement de la grande arme et
la scurit de ses derrires.

[En marge: Chiffre total des forces runies par Napolon.]

On peut valuer  cinquante mille hommes environ les renforts qui dans
un mois allaient accrotre la grande arme. Avec les corps qui
l'avaient dj rejointe depuis l'entre en Prusse, et qui l'avaient
porte  environ 190 mille hommes, avec ceux qui se prparaient  la
rejoindre, avec les auxiliaires allemands, hollandais, italiens, elle
devait s'lever  prs de 300 mille hommes; et tel est l'invitable
parpillement des forces, mme sous la direction du gnral le plus
habile, qu'en dfalquant de ces 300 mille hommes, les blesss, les
malades, devenus plus nombreux en hiver et sous des climats lointains,
les dtachements en marche, les garnisons laisses sur la route, les
corps placs en observation, on ne pouvait pas se flatter de prsenter
plus de 150 mille hommes au feu! Tant il faut que les ressources
dpassent les besoins prvus, pour suffire seulement aux besoins
rels! Et si on tend cette observation  l'ensemble des forces de la
France en 1806, on verra qu'avec une arme totale, qui allait s'lever
pour tout l'empire  580 mille hommes,  650 mille avec les
auxiliaires, 300 mille au plus pourraient tre prsents sur le thtre
de la guerre, entre le Rhin et la Vistule, 150 mille sur la Vistule
mme, et 80 mille peut-tre sur les champs de bataille o devait se
dcider le sort du monde. Et cependant jamais tant d'hommes et de
chevaux n'avaient march, tant de canons n'avaient roul, avec cette
force d'agrgation, vers un mme but!

[En marge: Moyens financiers imagins par Napolon pour solder ses
nouveaux armements.]

[En marge: M. Daru est charg de l'administration des finances
prussiennes.]

[En marge: tat des finances de la Prusse en 1806.]

Ce n'tait pas tout que de runir des soldats, il fallait encore des
ressources financires, afin de les pourvoir de tout ce dont ils avaient
besoin. Napolon ayant russi, comme on l'a vu,  porter  700 millions
(820 avec les frais de perception) son budget du temps de guerre, avait
le moyen d'entretenir une arme de 450 mille hommes. Mais il devait
bientt en avoir 600 mille  solder. Il rsolut de tirer des pays
conquis les ressources qui lui taient ncessaires, pour payer ses
nouveaux armements. Possesseur de la Hesse, de la Westphalie, du
Hanovre, des villes ansatiques, du Mecklembourg, de la Prusse enfin, il
pouvait sans inhumanit frapper des contributions sur ces divers pays.
Il avait laiss exister partout les autorits prussiennes, et mis  leur
tte le gnral Clarke pour l'administration politique du pays, M. Daru
pour l'administration financire. Ce dernier, capable, appliqu,
intgre, s'tait saisi de toutes les affaires financires, et les
connaissait aussi bien que les meilleurs employs prussiens. La
monarchie de Frdric-Guillaume, compose  cette poque de la Prusse
orientale, qui s'tendait de Koenigsberg  Stettin, de la Pologne
prussienne, de la Silsie, du Brandebourg, des provinces  la gauche de
l'Elbe, de la Westphalie, des enclaves situes en Franconie, pouvait
rapporter  son gouvernement environ 120 millions de francs, les frais
de perception acquitts sur les produits mmes, la plupart des besoins
de l'arme satisfaits au moyen de redevances locales, l'entretien des
routes assur par certaines prestations imposes aux fermiers des
domaines de la couronne. Dans ces 120 millions de revenu, la
contribution foncire figurait pour 35 ou 36 millions, le fermage des
domaines de la couronne pour 18, le produit de l'accise, qui consistait
en droits sur les boissons et sur le transit des marchandises, pour 50,
le monopole du sel pour 9 ou 10. Divers impts accessoires
fournissaient le complment des 120 millions. Des employs, runis en
commissions provinciales, sous le nom de _chambres des domaines et de
guerre_, administraient ces impts et revenus, veillaient  leur
assiette,  leur perception, et au fermage des nombreux domaines de la
couronne.

[En marge: Napolon laisse exister l'administration prussienne, et
s'en sert pour percevoir  son profit les revenus du pays.]

Napolon dcida qu'on laisserait exister cette administration, mme
avec ses abus, que M. Daru eut bientt dcouverts, et qu'il signala au
gouvernement prussien lui-mme pour l'aider  les corriger; qu'auprs
de chaque administration provinciale il y aurait un agent franais
charg de tenir la main  la perception des revenus, et  leur
versement dans la caisse centrale de l'arme franaise. M. Daru devait
veiller sur ces agents, et centraliser leurs oprations. Ainsi les
finances de la Prusse allaient tre administres pour le compte de
Napolon, et  son profit. Toutefois on prvoyait que le produit
annuel de 120 millions tomberait  70 ou 80 par suite des
circonstances prsentes. Napolon, usant de son droit de conqute, ne
se contenta pas des impts ordinaires; il dcrta en outre une
contribution de guerre, qui, pour la Prusse entire, pouvait s'lever
 200 millions. Elle devait tre perue peu  peu, pendant la dure de
l'occupation, et en sus des impts ordinaires. Napolon leva aussi une
contribution de guerre sur la Hesse, le Brunswick, le Hanovre et les
villes ansatiques, indpendamment de la saisie des marchandises
anglaises.

 ce prix, l'arme devait se nourrir elle-mme, et ne rien consommer
sans le payer. De nombreux achats de chevaux, d'immenses commandes en
habillements, chaussures, harnachements, voitures d'artillerie, faites
dans toutes les villes, mais plus particulirement  Berlin, dans le
but d'occuper les ouvriers, et de pourvoir aux besoins de l'arme
franaise, furent acquitts sur le produit des contributions tant
ordinaires qu'extraordinaires.

Ces contributions, fort pesantes sans doute, taient cependant la
moins vexatoire de toutes les manires d'exercer le droit de la
guerre, qui autorise le vainqueur  vivre sur le pays vaincu, car, au
gaspillage des soldats, on substituait la perception rgulire de
l'impt. Du reste, la discipline la plus svre, le respect le plus
complet des proprits prives, sauf les ravages du champ de bataille,
heureusement rservs  bien peu de localits, compensaient ces
invitables rigueurs de la guerre. Et assurment, si on remonte dans
le pass, on verra que jamais les armes ne s'taient comportes avec
moins de barbarie et autant d'humanit.

[En marge: Paix avec la Saxe, et admission de cette cour allemande
dans la confdration du Rhin.]

Napolon, dispos par politique  mnager la cour de Saxe, lui avait
offert aprs Ina un armistice et la paix. Cette cour, honnte et
timide, avait accept avec joie un pareil acte de clmence, et s'tait
livre  la discrtion du vainqueur. Napolon convint de l'admettre
dans la nouvelle confdration rhnane, de changer en titre de roi le
titre d'lecteur que portait son souverain,  la condition d'un
contingent militaire de 20 mille hommes, rduit pour cette fois  6
mille, en considration des circonstances. Cette extension de la
confdration du Rhin prsentait de grands avantages, car elle
assurait  nos armes le libre passage  travers l'Allemagne, et la
possession en tout temps de la ligne de l'Elbe. Pour compenser les
charges de l'occupation militaire qui furent pargnes  la Saxe par
ce trait, elle promit de payer une contribution de 25 millions,
acquittables en argent, ou en lettres de change  courte chance.

Napolon pouvait donc disposer, pour la dure de la guerre, de trois
cents millions au moins. Poussant la prvoyance  son dernier terme,
il ne permit pas que son ministre du trsor s'endormt sur la
confiance des ressources trouves en Allemagne. Il tait d  la
grande arme 24 millions de solde arrire. Napolon exigea que cette
somme ft dpose, partie  Strasbourg, partie  Paris, en espces
mtalliques, parce qu'il ne voulait pas que, dans un moment pressant,
on ft oblig de courir aprs des valeurs qui auraient t engages
pour un temps plus ou moins long. Il les laissa ainsi en dpt  Paris
et sur le Rhin, sauf  en user plus tard, et provisoirement il fit
acquitter la solde arrire sur les revenus du pays conquis, afin que
ses soldats pussent se servir de leur prt, pendant qu'ils taient
encore dans les villes de la Prusse, et qu'ils pouvaient se procurer
les jouissances qu'on ne trouve qu'au milieu des grandes populations.

Toutes ces dispositions termines, le gnral Clarke laiss  Berlin
pour gouverner politiquement la Prusse, et M. Daru pour l'administrer
financirement, Napolon branla ses colonnes pour entrer en Pologne.

[En marge: Le roi de Prusse ayant refus l'armistice propos, la
reprise des oprations devient imminente.]

Le roi de Prusse n'avait point accept l'armistice propos, parce que
les conditions en taient trop rigoureuses, et aussi parce qu'on le
lui avait trop fait attendre. Rejoint par Duroc  Osterode, dans la
vieille Prusse, il rpondit que malgr le plus sincre dsir de
suspendre le cours d'une guerre dsastreuse, il ne pouvait consentir
aux sacrifices exigs de lui; qu'en lui demandant, outre la partie de
ses tats dj envahie, la province de Posen et la ligne de la
Vistule, on le laissait sans territoire et sans ressources, on livrait
surtout la Pologne  une insurrection invitable; qu'il se rsignait
donc  continuer la guerre, qu'il agissait ainsi par ncessit, et
aussi par fidlit  ses engagements, car ayant appel les Russes, il
lui tait impossible de les renvoyer aprs l'appel qu'il leur avait
adress, et auquel ils avaient rpondu avec le plus cordial
empressement.

[En marge: Retraite dfinitive de M. d'Haugwitz, et union plus intime
de la Prusse avec la Russie.]

Vainement MM. d'Haugwitz et de Lucchesini, qui, aprs avoir partag un
instant le vertige gnral de la nation prussienne, avaient t
ramens  la raison par le malheur, runirent-ils leurs efforts pour
faire accepter l'armistice tel quel, en disant que ce qu'on refusait 
Napolon, il allait le conqurir en quinze jours, qu'on laissait
chapper l'occasion d'arrter la guerre et ses ravages, que si l'on
traitait actuellement, on perdrait sans doute les provinces situes 
la gauche de l'Elbe, mais que si on traitait plus tard, on perdrait
avec ces provinces, la Pologne elle-mme; vainement MM. d'Haugwitz et
de Lucchesini donnrent-ils ces conseils, leur sagesse tardive
n'obtint aucun crdit. En se rendant  Koenigsberg on s'tait approch
des influences russes; l'infortune qui avait calm les gens sages,
avait exalt au contraire les gens dnus de raison, et le parti de
la guerre au lieu de s'imputer  lui-mme les revers de la Prusse, les
attribuait aux prtendues trahisons du parti de la paix. La reine,
irrite par la douleur, insistait plus que jamais pour qu'on tentt de
nouveau la fortune des armes avec ce qui restait de forces
prussiennes, avec l'appui des Russes, et  la faveur des distances,
qui taient un grand avantage pour le vaincu, un grand dsavantage
pour le vainqueur. MM. d'Haugwitz et de Lucchesini, privs de toute
autorit, poursuivis d'injustes accusations, quelquefois accabls
d'outrages, demandrent et obtinrent leur dmission. Le roi, plus
quitable que la cour, la leur accorda avec des gards infinis,
surtout pour M. d'Haugwitz, dont il n'avait pas cess d'apprcier les
lumires, de reconnatre les longs services, et dont il dplorait de
n'avoir pas toujours suivi les conseils.

[En marge: Arrive des Russes, sur la Vistule, au nombre de 120 mille
hommes.]

Les Russes arrivaient en effet sur le Nimen. Un premier corps de
cinquante mille hommes, command par le gnral Benningsen, avait
pass le Nimen le 1er novembre, et s'avanait sur la Vistule. Un
second, d'gale force, conduit par le gnral Buxhoewden, suivait le
premier. Une rserve s'organisait sous le gnral Essen. Une partie
des troupes du gnral Michelson remontait le Dniester pour accourir
en Pologne. Toutefois la garde impriale n'avait pas encore quitt
Saint-Ptersbourg. Une nue de Cosaques, sortis de leurs dserts,
prcdaient les troupes rgulires. Telles taient les forces
actuellement disponibles de ce vaste empire, qui, pour la seconde
fois, montrait que ses ressources n'galaient pas encore ses
prtentions. Joints aux Prussiens, et en attendant la rserve du
gnral Essen, les Russes pouvaient se prsenter sur la Vistule au
nombre de 120 mille hommes. Il n'y avait pas de quoi embarrasser
Napolon, si le climat ne venait apporter aux soldats du Nord un
redoutable secours: et par le climat nous n'entendons pas seulement le
froid, mais le sol, la difficult de marcher et de vivre dans ces
immenses plaines, alternativement boueuses ou sablonneuses, et plus
couvertes de bois que de cultures.

[En marge: Les Anglais promettent de grands secours pour cette
campagne.]

Les Anglais, il est vrai, promettaient une puissante coopration en
argent, en matriel, et mme en hommes. Ils annonaient des
dbarquements sur diffrents points des ctes de France et
d'Allemagne, et notamment une expdition dans la Pomranie sudoise,
sur les derrires de l'arme franaise. Ils avaient, effectivement, un
pied--terre fort commode dans la place inonde de Stralsund, situe
sur les dernires langues de terre du continent allemand. Ce point
tait gard par les Sudois, et tout prpar  recevoir les troupes
anglaises dans un asile presque inviolable. Mais il tait probable que
l'empressement  s'emparer des riches colonies de la Hollande et de
l'Espagne, mal dfendues en ce moment,  cause des proccupations de
la guerre continentale, absorberait l'attention et les forces des
Anglais. Une dernire ressource, beaucoup plus vaine encore que celle
qu'on attendait des Anglais, formait le complment des moyens de la
coalition, c'tait l'intervention suppose de l'Autriche. On se
flattait que, si un seul succs couronnait les efforts des Prussiens
et des Russes, l'Autriche se dclarerait en leur faveur; et on
comptait presque dans l'effectif des troupes belligrantes, les 80
mille Autrichiens, actuellement runis en Bohme et en Gallicie.

Tout cela inquitait peu Napolon, qui n'avait jamais t plus rempli
de confiance et d'orgueil. Le refus de l'armistice ne l'avait ni
surpris, ni contrari. Votre Majest, crivit-il au roi de Prusse,
m'a fait dclarer qu'elle s'tait jete dans les bras des Russes...
l'avenir fera connatre si elle a choisi le meilleur parti, et le plus
efficace... Elle a pris le cornet, et jou aux ds; les ds en
dcideront.

[En marge: Dispositions militaires de Napolon pour entrer en
Pologne.]

[En marge: Emploi du 8e corps pour couvrir le littoral de
l'Allemagne.]

Voici quelles furent les dispositions militaires de Napolon pour
pntrer en Pologne. Il n'avait rien d'immdiat  redouter du ct des
Autrichiens, ses prparatifs gnraux en France comme en Italie, sa
diplomatie en Orient, ayant par  tout ce qu'on pouvait craindre de
leur part. Les dbarquements des Anglais et des Sudois en Pomranie,
tendant  soulever sur ses derrires la Prusse souffrante, humilie,
prsentaient un danger plus rel. Toutefois il n'attachait pas mme
une grande importance  ce danger, car, crivait-il  son frre Louis,
qui l'importunait de ses alarmes, les Anglais ont bien autre chose 
faire que de dbarquer en France, en Hollande, en Pomranie. Ils
aiment mieux piller les colonies de toutes les nations, que d'essayer
des descentes, dont ils ne retirent d'autre avantage que celui d'tre
honteusement jets  la mer.--Napolon croyait tout au plus  une
pointe des Sudois, qui avaient 12 ou 15 mille hommes  Stralsund. En
tout cas le 8e corps confi au marchal Mortier tait charg de
pourvoir  ces ventualits. Ce corps, qui avait eu pour premire
mission d'occuper la Hesse, et de relier la grande arme avec le Rhin,
devait, maintenant que la Hesse tait dsarme, contenir la Prusse, et
garder le littoral de l'Allemagne. Il tait compos de quatre
divisions: une hollandaise, devenue vacante par le retour du roi Louis
en Hollande; une italienne, achemine par la Hesse vers le Hanovre;
deux franaises, qui allaient se complter avec une partie des
rgiments nouvellement tirs de France. Une portion de ces troupes
devait assiger la place hanovrienne d'Hameln, reste aux mains des
Prussiens, une autre occuper les villes ansatiques. Le surplus,
tabli vers Stralsund et Anklam, tait destin  ramener les Sudois
dans Stralsund, s'ils en sortaient, ou  se porter sur Berlin, si un
accs de dsespoir s'emparait du peuple de la capitale.

[En marge: Prcautions pour la garde de Berlin.]

Le gnral Clarke avait ordre de se concerter avec le marchal Mortier
pour parer  tous les accidents. On n'avait pas laiss un fusil dans
Berlin, et on avait transport  Spandau tout le matriel militaire.
Seize cents bourgeois fournissaient la garde de Berlin avec huit cents
fusils qu'ils se transmettaient, n'tant de garde que huit cents  la
fois. Le gnral Clarke, s'il clatait un mouvement de quelque
importance, devait se retirer  Spandau, et y attendre le marchal
Mortier. Le vaste dpt de cavalerie tabli  Potsdam pouvait toujours
fournir un millier de chevaux pour faire des patrouilles, et saisir
les hommes isols qui couraient la campagne, depuis la dispersion de
l'arme prussienne. La prvoyance avait t pousse jusqu' fouiller
les bois, afin de recueillir les canons que les Prussiens avaient
cachs en fuyant, et de les renfermer dans les places fortes.

[En marge: Le corps du marchal Davout achemin le premier vers la
Pologne.]

[En marge: Le marchal Augereau achemin le second.]

[En marge: Le marchal Lannes achemin le troisime.]

[En marge: Murat charg du commandement gnral des troupes qui
s'avancent en Pologne.]

Le corps du marchal Davout, entr  Berlin avant tous les autres,
avait eu le temps de s'y reposer. Napolon l'achemina le premier sur
Custrin, et de Custrin sur la capitale du grand-duch de Posen. Le
corps du marchal Augereau, arriv le second  Berlin, et suffisamment
repos aussi, fut envoy par Custrin et Landsberg sur la Netze, route
de la Vistule, avec la mission de marcher  gauche du marchal Davout.
Plus  gauche encore le marchal Lannes, tabli  Stettin depuis la
capitulation de Prenzlow, ayant un peu refait ses troupes dans cette
rsidence, renforc du 28e lger, pourvu de capotes et de souliers,
avait ordre de prendre des vivres pour huit jours, de franchir l'Oder,
de passer par Stargard et Schneidmhl, et de se runir  Augereau sur
la Netze. Il est inutile d'ajouter qu'il ne devait pas quitter Stettin
sans avoir mis cette place en tat de dfense. L'infatigable Murat
enfin, laissant sa cavalerie revenir  petites journes de Lubeck,
avait ordre de se transporter de sa personne  Berlin, d'y prendre le
commandement des cuirassiers, lesquels avaient employ  se reposer le
temps que les dragons avaient employ  courir aprs les Prussiens, de
joindre aux cuirassiers les dragons de Beaumont et de Klein, lancs
moins avant que les autres  la poursuite de l'ennemi, et remonts
d'ailleurs avec des chevaux frais dans le dpt de Potsdam; Murat,
avec cette cavalerie, devait se runir au marchal Davout  Posen, le
prcder  Varsovie, et se mettre  la tte de toutes les troupes
diriges sur la Pologne, en attendant que Napolon vnt les commander
lui-mme. Les Russes tant encore fort loigns de la Vistule,
Napolon se donnait le temps d'expdier  Berlin ses nombreuses
affaires, et laissait  son beau-frre le soin de commencer le
mouvement sur la Pologne, et de sonder les dispositions
insurrectionnelles des Polonais. Personne n'tait plus propre que
Murat  exciter leur enthousiasme en le partageant.

[En marge: Le prince Jrme charg avec les Allemands d'envahir la
Silsie, d'en assiger les places, et de couvrir la droite de l'arme
qui marche sur la Pologne.]

Tandis que l'arme franaise franchissant l'Oder allait s'avancer sur
la Vistule, le prince Jrme, ayant sous son commandement les
Wurtembergeois et les Bavarois, second par un habile et vigoureux
officier, le gnral Vandamme, devait envahir la Silsie, en assiger
les places, porter une partie de ses troupes jusqu' Kalisch, et
couvrir ainsi contre l'Autriche la droite du corps qui marcherait sur
Posen.

Les troupes diriges sur la Pologne pouvaient monter  environ 80
mille hommes, entre lesquels le corps du marchal Davout figurait pour
23 mille, celui du marchal Augereau pour 17, celui du marchal Lannes
pour 18, le dtachement du prince Jrme envoy  Kalisch pour 14,
enfin la rserve de cavalerie de Murat pour 9  10 mille. C'tait plus
qu'il n'en fallait pour faire face aux forces russes et prussiennes
qu'on tait expos  rencontrer dans le premier moment.

[En marge: Napolon se rserve de suivre, avec une seconde arme de 80
mille hommes, la premire arme de 80 mille achemine sur la Vistule.]

Dans cet intervalle, les corps des marchaux Soult et Bernadotte
taient en marche de Lubeck sur Berlin. Ils devaient sjourner
quelque temps dans cette capitale, s'y refaire, et s'y pourvoir de ce
qui leur manquait. Le marchal Ney s'y tait rendu aprs la
capitulation de Magdebourg, et il s'apprtait  marcher sur l'Oder.
Napolon, avec la garde impriale, avec la division de grenadiers et
voltigeurs du gnral Oudinot, avec le reste de la rserve de
cavalerie qui se reposait  Berlin, avec les trois corps des marchaux
Soult, Bernadotte et Ney, pouvait disposer d'une seconde arme de 80
mille hommes,  la tte de laquelle il devait se transporter en
Pologne, pour soutenir le mouvement de la premire.

[En marge: Napolon en expdiant le marchal Davout sur Posen, lui
donne sa pense  l'gard de la Pologne.]

[En marge: Napolon ne veut proclamer l'indpendance de la Pologne que
si l'insurrection des Polonais est gnrale.]

Le marchal Davout, dirig le premier sur Posen, tait un homme ferme
et rflchi, duquel il n'y avait aucune imprudence  craindre. Il
avait t initi  la vritable pense de Napolon relativement  la
Pologne. Napolon tait franchement rsolu  rparer le grave dommage
que l'abolition de cet antique royaume avait caus  l'Europe; mais il
ne se dissimulait pas l'immense difficult de reconstituer un tat
dtruit, surtout avec un peuple dont l'esprit anarchique tait aussi
renomm que la bravoure. Il ne voulait donc s'engager dans une telle
entreprise, qu' des conditions qui en rendissent la russite, sinon
certaine, au moins suffisamment probable. Il lui fallait d'abord
d'clatants triomphes en s'avanant dans ces plaines du Nord, o
Charles XII avait trouv sa ruine; il lui fallait ensuite un lan
unanime de la part des Polonais, pour concourir  ces triomphes, et
pour le rassurer sur la solidit du nouvel tat qu'on allait fonder
entre trois puissances ennemies, la Russie, la Prusse et
l'Autriche.--Quand je verrai les Polonais tous sur pied, dit-il au
marchal Davout, alors je proclamerai leur indpendance, mais pas
avant.--Il fit transporter  la suite des troupes franaises un convoi
d'armes de toute espce, afin d'armer l'insurrection, si, comme on
l'annonait, elle devenait gnrale.

[En marge: Le marchal Davout, en entrant en Pologne, dploie un
surcrot de svrit pour le maintien de la discipline.]

Le marchal Davout devanant les corps d'arme qui devaient partir de
l'Oder, s'tait mis en mouvement ds les premiers jours de novembre.
Il marchait avec cet ordre, avec cette discipline svre, qu'il avait
coutume de maintenir parmi ses troupes. Il avait annonc  ses soldats
qu'en entrant en Pologne on entrait dans un pays ami, et qu'il fallait
le traiter comme tel. Ainsi que nous l'avons dj dit, il s'tait
introduit une certaine indiscipline dans les rangs de la cavalerie
lgre, qui prend plus de part, et contribue davantage aux dsordres
de la guerre. Deux soldats de cette arme ayant commis quelques excs,
le marchal Davout les fit fusiller en prsence du troisime corps.

[En marge: Caractre du pays lorsqu'on approche de la Vistule et du
Nimen.]

Il s'avana sur Posen en trois divisions. Le pays entre l'Oder et la
Vistule ressemble beaucoup  celui qui s'tend de l'Elbe  l'Oder. Le
plus gnralement on parcourt des plaines sablonneuses, au milieu
desquelles le bois pousse assez facilement, surtout le bois rsineux,
particulirement le sapin; et, comme au-dessous de la couche de sable
se trouve une argile propre  la culture, tantt noye sous le sable
mme, tantt surgissant  la surface, on rencontre au milieu des
forts de sapins de vastes clairires assez bien cultives,  travers
ces clairires une population rare, pauvre, mais robuste, abrite sous
le bois et le chaume. Sur ce sol les transports sont d'une difficult
sans gale, car aux sables mouvants succde une glaise, dans laquelle
on enfonce profondment ds qu'elle est pntre par les eaux, et qui
se change aprs quelques jours de pluie en une vaste mer de boue. Les
hommes y prissent si on ne vient les en arracher. Quant aux chevaux,
canons, bagages, ils s'y abment sans pouvoir tre sauvs, mme par
les bras de toute une arme. Aussi la guerre n'est-elle possible dans
cette portion de la plaine du Nord qu'en t, lorsque la terre est
entirement dessche, ou dans l'hiver, lorsqu'une gele de plusieurs
degrs a donn au sol la consistance de la pierre. Mais toute saison
intermdiaire est mortelle aux combinaisons militaires, surtout aux
plus habiles, qui dpendent, comme on sait, de la rapidit des
mouvements.

[En marge: Direction des cours d'eau dans la plaine du nord de
l'Europe.]

[En marge: Aspect du pays entre l'Elbe et l'Oder.]

[En marge: Aspect du pays entre l'Oder et la Vistule.]

[En marge: Grand-duch de Posen.]

Ces caractres physiques ne se montrent runis qu'en approchant de la
Vistule, et surtout plus loin entre la Vistule et le Nimen. Ils
commencent toutefois  se faire voir aprs l'Oder. Un phnomne
particulier  ces vastes plaines, que nous avons dj signal, et qui
se retrouve ici, c'est que les sables relevs en dunes le long de la
mer, rejettent les eaux vers l'intrieur du pays, o elles forment des
lacs nombreux, se dchargent en petites rivires, puis se runissent
en plus grandes, jusqu' ce qu'elles s'accumulent, et deviennent de
vastes fleuves, comme l'Elbe, l'Oder, la Vistule, capables de s'ouvrir
une issue  travers la barrire des sables. (Voir la carte n 36.)
Dans le Brandebourg et le Mecklembourg, c'est--dire entre l'Elbe et
l'Oder, pays qui avait t le thtre de la poursuite des Prussiens
par notre arme, on a dj pu remarquer ces particularits de la
nature. Elles deviennent plus frappantes entre l'Oder et la Vistule.
(Voir la carte n 37.) Les sables se relvent, retiennent les eaux,
qui, par la Netze et la Warta, vont chercher leur coulement vers
l'Oder. La Netze vient de gauche, la Warta de droite, pour qui marche
de Berlin  Varsovie; et, aprs avoir circul l'une et l'autre entre
la Vistule et l'Oder, elles se runissent en un seul lit, pour se
jeter ensemble dans l'Oder, vers Custrin. Le pays le long de la mer
forme ce qu'on appelle la Pomranie prussienne. Il est allemand par
les habitants et par l'esprit. L'intrieur, qu'arrosent la Netze et la
Warta, est marcageux, argileux, assez cultiv, et slave par la race
d'hommes qui l'habite. C'est la Posnanie, ou grand-duch de Posen,
dont Posen est la capitale, ville d'une certaine importance, situe
sur la Warta elle-mme.

[En marge: tat physique et moral de cette province polonaise.]

Cette province tait celle o l'esprit polonais clatait avec le plus
d'ardeur. Les Polonais devenus Prussiens semblaient supporter plus
impatiemment que les autres le joug tranger. D'abord la race
allemande et la race slave se rencontrant sur cette frontire de la
Pomranie et du duch de Posen, avaient l'une pour l'autre une
aversion instinctive, naturellement plus vive sur la limite o elles
se touchaient. Indpendamment de cette aversion, suite ordinaire du
voisinage, les Polonais n'oubliaient pas que les Prussiens avaient t
sous le grand Frdric les premiers auteurs du partage de la Pologne,
que depuis ils avaient agi avec une noire perfidie, et achev la
ruine de leur patrie aprs en avoir favoris l'insurrection. Enfin la
vue de Varsovie dans les mains des Prussiens, rendait ceux-ci les plus
odieux des copartageants. Ces sentiments de haine taient pousss  ce
point que les Polonais auraient presque regard comme une dlivrance
d'chapper au roi de Prusse pour appartenir  un empereur de Russie,
qui, runissant sous le mme sceptre toutes les provinces polonaises,
se serait proclam roi de Pologne. Le penchant  l'insurrection tait
donc plus prononc dans le duch de Posen que dans aucune autre partie
de la Pologne.

[En marge: Les bonnes dispositions des Franais en entrant en Pologne
favorises par l'accueil qu'ils reoivent des habitants.]

Tel tait, sous les rapports physiques et moraux, le pays que les
Franais traversaient en ce moment. Transports sous un climat si
diffrent de leur climat natal, si diffrent surtout des climats
d'gypte et d'Italie, o ils avaient vcu si long-temps, ils taient
comme toujours, gais, confiants, et trouvaient dans la nouveaut mme
du pays qu'ils parcouraient le sujet de plaisanteries piquantes,
plutt que de plaintes amres. D'ailleurs le bon accueil des habitants
les ddommageait de leurs peines, car, sur les routes et dans les
villages, les paysans accouraient  leur rencontre, leur offrant les
vivres et les boissons du pays.

[En marge: Enthousiasme de la province de Posen.]

Mais ce n'est pas dans les campagnes, c'est parmi les populations
agglomres, c'est--dire au sein des villes, qu'clate avec le plus
de force l'enthousiasme patriotique des peuples.  Posen, les
dispositions morales des Polonais se manifestrent plus vivement que
partout ailleurs. Cette ville, qui contenait ordinairement quinze
mille mes, en contint bientt le double, par l'affluence des
habitants des provinces voisines, accourus au-devant de leurs
librateurs. Ce fut dans les journes des 9, 10, 11 novembre, que les
trois divisions du corps de Davout entrrent dans Posen. Elles y
furent reues avec de tels transports d'enthousiasme que le grave
marchal en fut touch, et qu'il cda lui-mme  l'ide du
rtablissement de la Pologne; ide assez populaire dans la masse de
l'arme franaise, mais trs-peu parmi ses chefs. Aussi crivit-il 
l'Empereur des lettres fortement empreintes du sentiment qui venait
d'clater autour de lui.

Il dit aux Polonais que pour reconstituer leur patrie, il fallait 
Napolon la certitude d'un immense effort de leur part, d'abord pour
l'aider  remporter de grands succs, succs sans lesquels il ne
pourrait pas imposer  l'Europe le rtablissement de la Pologne,
ensuite pour lui inspirer quelque confiance dans la dure de l'oeuvre
qu'il allait entreprendre, oeuvre bien difficile, puisqu'il s'agissait
de restaurer un tat, dtruit depuis quarante annes, et dgnr
depuis plus d'un sicle. Les Polonais de Posen, plus enthousiastes que
ceux mme de Varsovie, promirent avec un entier abandon tout ce qu'on
semblait dsirer d'eux. Nobles, prtres, peuple, souhaitaient avec
ardeur qu'on les dlivrt du joug allemand, antipathique  leur
religion,  leurs moeurs,  leur race; et,  ce prix, il n'tait rien
qu'ils ne fussent prts  faire. Le marchal Davout n'avait encore que
trois mille fusils  leur donner; ils se les distriburent
sur-le-champ, demandant  en avoir des milliers, et affirmant que,
quel qu'en ft le nombre, on trouverait des bras pour les porter. Le
peuple forma des bataillons d'infanterie, les nobles et leurs vassaux
des escadrons de cavalerie. Dans toutes les villes situes entre la
haute Warta et le haut Oder, la population,  l'approche des troupes
du prince Jrme, chassa les autorits prussiennes, et ne leur fit
grce de la vie, que parce que les troupes franaises empchrent
partout les violences et les excs. De Glogau  Kalisch, route du
prince Jrme, l'insurrection fut gnrale.

[En marge: Cration d'une autorit provisoire  Posen.]

On tablit  Posen une autorit provisoire, avec laquelle on convint
des mesures ncessaires pour nourrir l'arme franaise  son passage.
Il ne pouvait tre question d'imposer  la Pologne des contributions
de guerre. Il tait entendu qu'on la tiendrait quitte des charges
imposes aux pays conquis,  condition toutefois que ses bras se
joindraient aux ntres, et qu'elle nous cderait une partie des grains
dont elle tait si abondamment pourvue. La nouvelle autorit polonaise
se concerta avec le marchal Davout pour construire des fours, runir
des bls, des fourrages, du btail. Le zle du pays, quelques fonds
saisis dans les caisses prussiennes, suffirent  ces premiers
prparatifs. Tout fut ainsi dispos pour recevoir le gros de l'arme
franaise, et surtout son chef, qu'on attendait avec une vive
curiosit, et d'ardentes esprances.

[En marge: Marche du marchal Augereau entre la Posnamie et la
Pomranie.]

 peu prs en mme temps, le marchal Augereau avait chemin sur la
lisire qui spare la Posnanie de la Pomranie, laissant la Warta 
droite, et se portant  gauche le long de la Netze. Il passa par
Landsberg, Driesen, Schneidmhl (voir la carte n 37),  travers un
pays triste, pauvre, mdiocrement peupl, qui ne pouvait donner des
signes de vie fort expressifs. Le marchal Augereau ne rencontra rien
qui put exalter son imagination, eut beaucoup de peine  marcher, et
aurait eu encore plus de peine  vivre, sans un convoi de caissons qui
transportait le pain de ses troupes. Aux environs de Nackel les eaux
cessent de couler vers l'Oder, et commencent  couler vers la Vistule.
Un canal joignant la Netze avec la Vistule, part de Nackel, et aboutit
 la ville de Bromberg, qui est l'entrept du commerce du pays. Le
corps d'Augereau y trouva quelque soulagement  ses fatigues.

[En marge: Marche du marchal Lannes dans le mme pays.]

[En marge: Impressions qu'prouve le marchal Lannes en traversant le
duch de Posen, et jugement qu'il porte  l'gard du rtablissement de
la Pologne.]

Le marchal Lannes s'tait avanc par Stettin, Stargard,
Deutsch-Krone, Schneidmhl, Nackel, et Bromberg, flanquant la marche
du corps d'Augereau, comme celui-ci flanquait la marche du corps de
Davout. Il longeait, lui aussi, la limite du pays allemand et
polonais, et parcourait un sol plus difficile, plus triste encore que
celui qu'avait travers le marchal Augereau. Il voyait les Allemands
hostiles, les Polonais timides, et, domin par les impressions qu'il
recevait d'un pays sauvage et dsert, par les renseignements qu'il
recueillait sur les Polonais, dans une contre qui ne leur tait pas
favorable, il fut port  regarder comme une oeuvre tmraire, et mme
folle, le rtablissement de la Pologne. Nous avons dj parl de cet
homme rare, de ses qualits, de ses dfauts: il faudra en parler
souvent encore, dans le rcit d'une poque pendant laquelle il a tant
prodigu sa noble vie. Lannes, imptueux dans ses sentiments, ds lors
ingal de caractre, enclin  l'humeur, mme envers son matre qu'il
aimait, tait de ceux que le soleil, en se cachant ou en se montrant,
abattait ou relevait tour  tour. Mais, ne perdant jamais sa trempe
hroque, il retrouvait dans les dangers la force calme, que les
souffrances et les contrarits lui avaient enleve un moment. On ne
serait pas juste envers cet homme de guerre suprieur, si on
n'ajoutait pas ici, qu'un grand fonds de bon sens se joignait chez lui
 l'ingalit d'humeur, pour le porter  blmer chez Napolon un
esprit d'entreprise immodr, et  faire entendre souvent, au milieu
de nos plus beaux triomphes, de sinistres prophties. Aprs le succs
de la guerre de Prusse, il aurait voulu qu'on s'arrtt sur l'Oder, et
ne s'tait pas impos la moindre contrainte dans l'expression de cette
opinion. Parvenu  Bromberg  la suite d'une marche pnible, il
crivit  Napolon qu'il venait de parcourir un pays sablonneux,
strile, sans habitants, comparable, sauf le ciel, au dsert qu'on
traverse pour aller d'gypte en Syrie; que le soldat tait triste,
atteint de la fivre, ce qui tait d  l'humidit du sol et de la
saison; que les Polonais taient peu disposs  s'insurger, et
tremblants sous le joug de leurs matres; qu'il ne fallait pas juger
de leurs dispositions d'aprs l'enthousiasme factice de quelques
nobles attirs  Posen par l'amour du bruit et de la nouveaut; qu'au
fond ils taient toujours lgers, diviss, anarchiques, et qu'en
voulant les reconstituer en corps de nation, on puiserait inutilement
le sang de la France pour une oeuvre sans solidit et sans dure.

[En marge: Comment Napolon apprcie les rapports contradictoires de
ses lieutenants.]

Napolon, demeur  Berlin jusqu'aux derniers jours de novembre,
recevait, sans en tre tonn, les rapports contradictoires de ses
lieutenants, et attendait que le mouvement produit par la prsence des
Franais et clat dans toutes les provinces polonaises, pour se
faire une opinion  l'gard du rtablissement de la Pologne, et se
rsoudre, ou  traverser cette contre comme un champ de bataille, ou
 lever sur son sol un grand difice politique. Il fit partir Murat,
aprs lui avoir spcifi de nouveau les conditions qu'il entendait
mettre  la restauration de la Pologne, et les instructions qu'il
voulait qu'on suivt en marchant sur Varsovie.

Les Russes taient arrivs sur la Vistule, et avaient pris possession
de Varsovie. Le dernier corps prussien qui restt au roi
Frdric-Guillaume, plac sous les ordres du gnral Lestocq, officier
sage autant que brave, tait tabli  Thorn, ayant des garnisons 
Graudenz et  Dantzig.

[En marge: Instructions militaires de Napolon  ses lieutenants, dans
leur mouvement sur Varsovie.]

Napolon voulut qu'en s'approchant de Varsovie, les divers corps de
l'arme franaise se serrassent les uns aux autres, afin qu'avec une
masse de 80 mille hommes, force bien suprieure  tout ce que les
Russes pouvaient runir sur un mme point, ses lieutenants fussent 
l'abri de tout chec. Il leur recommanda de ne pas rechercher, de ne
pas accepter de bataille,  moins qu'ils ne fussent en nombre
trs-suprieur  l'ennemi, de s'avancer avec beaucoup de prcautions,
et en appuyant tous  droite, pour se couvrir de la frontire
autrichienne.  cette poque, la Pilica, sur la rive gauche de la
Vistule, la Narew, sur la rive droite, toutes deux se jetant dans la
Vistule prs de Varsovie, formaient la frontire autrichienne. En
appuyant donc  droite,  partir de Posen (voir la carte n 37), on se
rapprochait de la Pilica et de la Narew, on tait couvert de tous
cts par la neutralit de l'Autriche. Si les Russes voulaient prendre
l'offensive, ils ne pouvaient le faire qu'en passant la Vistule sur
notre gauche, aux environs de Thorn, et alors, en se rabattant 
gauche, on obtenait l'un de ces trois rsultats, ou de les rejeter
dans la Vistule, ou de les acculer  la mer, ou de les pousser sur les
baonnettes de la seconde arme franaise en marche vers Posen. Il
faut ajouter, du reste, que si Napolon, contre son usage, ne se
prsentait pas cette fois en une seule masse devant l'ennemi, ce qui
aurait coup court  toutes les difficults, c'est parce qu'il savait
que les Russes n'taient pas cinquante mille ensemble, et parce que la
fatigue extrme d'une partie de ses troupes, ayant couru jusqu'
Prenzlow et jusqu' Lubeck, l'obligeait  former deux armes, l'une
compose de ceux qui pouvaient marcher immdiatement, l'autre de ceux
qui avaient besoin de quelques jours de repos, avant de se remettre en
route. C'est ainsi que les circonstances entranent des variations
dans l'application des principes les plus constants. C'est au tact du
grand gnral  modifier cette application avec sret et -propos.

[En marge: Tous les corps franais concentrs sur leur droite, pour se
porter  Varsovie.]

Napolon enjoignit donc au marchal Davout de se porter  droite,
comme le commandait la route de Posen  Varsovie, de passer par
Sempolno, Klodawa, Kutno, Sochaczew, Blonie, et d'envoyer ses dragons
directement sur la Vistule  Kowal, pour donner la main aux marchaux
Lannes et Augereau. Lannes, aprs s'tre ddommag, au milieu de
l'abondance de Bromberg, des privations d'une longue route  travers
les sables, avait pris le pas sur Augereau. Il eut ordre de remonter
la Vistule, et par sa droite de se porter de Bromberg  Inowraclaw,
Brezesc, Kowal, dfilant sous le canon de Thorn, et allant se lier au
corps du marchal Davout, dont il dut former la gauche. Le marchal
Augereau le suivit un peu aprs, et, parcourant la mme route, vint
faire la gauche de Lannes.

[En marge: Le marchal Davout et le prince Murat marchent sur
Varsovie.]

Le 16 novembre et les jours suivants, le marchal Davout, prcd de
Murat, se porta de Posen, o il avait tout laiss dans un ordre
parfait, sur Sempolno, Klodawa, Kutno. Lannes, aprs avoir quitt
Bromberg et dfil  la vue de Thorn, en se couvrant de la Vistule, se
trouva de nouveau engag dans les sables qui s'offrent gnralement
dans cette partie du cours de la Vistule, rencontra une seconde fois
la strilit, la disette, le dsert, et n'en devint pas plus favorable
 la guerre qu'on allait entreprendre. Il vint, par Kowal et Kutno,
s'appuyer au corps du marchal Davout. Augereau le suivait  la trace,
partageant ses impressions comme il lui arrivait souvent; car il avait
avec Lannes plus d'une analogie de caractre, quoique fort infrieur
en talents et en nergie.

Murat et Davout, peu tents de livrer une bataille sans l'Empereur,
ayant ordre d'ailleurs de l'viter, s'avancrent avec beaucoup de
prcaution jusqu'aux environs de Varsovie. Le 27 novembre, leur
cavalerie lgre rejeta de Blonie un dtachement ennemi, et se montra
jusqu'aux portes mmes de la capitale. Partout on avait trouv les
Russes en retraite, et occups  dtruire les vivres, ou  les
transporter de la rive gauche sur la droite de la Vistule. En se
retirant, ils ne firent que traverser Varsovie, qui ne leur semblait
plus un lieu sr,  mesure que l'approche des Franais y faisait
tressaillir tous les coeurs. Ils repassrent donc la Vistule pour
s'enfermer dans le faubourg de Praga, situ, comme on sait, sur
l'autre bord du fleuve. En le repassant, ils dtruisirent le pont de
Praga, et coulrent  fond, ou emmenrent avec eux, toutes les barques
qui pouvaient servir  crer des moyens de passage.

[En marge: Entre de Murat  Varsovie.]

[En marge: Accueil que les Franais reoivent des Polonais.]

Le lendemain Murat,  la tte d'un rgiment de chasseurs et des
dragons de la division Beaumont, entra dans Varsovie.  partir de
Posen, le peuple des petites villes et des campagnes avait paru moins
dmonstratif qu' Posen, parce qu'il tait comprim par la prsence
des Russes. Mais chez une grande population, les lans sont
proportionns au sentiment de sa force. Tous les habitants de Varsovie
taient accourus hors des murs de la ville,  la rencontre des
Franais. Depuis long-temps les Polonais, par un instinct secret,
regardaient les victoires de la France comme tant les victoires de la
Pologne elle-mme. Ils avaient tressailli au bruit de la bataille
d'Austerlitz, gagne si prs des frontires de la Gallicie; et celle
d'Ina, qui semblait gagne sur la route mme de Varsovie, l'entre
des Franais dans Berlin, l'apparition de Davout sur l'Oder, les
avaient remplis d'esprance. Ils voyaient enfin ces Franais si
renomms, si attendus, et  leur tte ce brillant gnral de
cavalerie, aujourd'hui prince, demain roi, qui conduisait leur
avant-garde avec tant d'audace et d'clat. Ils applaudirent avec
transport sa bonne mine, sa contenance hroque  cheval, et le
salurent des cris mille fois rpts de _Vive l'Empereur! vivent les
Franais!_ Ce fut un dlire gnral, dans toutes les classes de la
population. Cette fois, on pouvait considrer la rsurrection de la
Pologne comme un peu moins chimrique, en voyant apparatre la grande
arme, qui, sous le grand capitaine, avait vaincu toutes les armes de
l'Europe. La joie fut vive, profonde, sans rserve, chez ce malheureux
peuple, victime si long-temps de l'ambition des cours du Nord, de la
mollesse des cours du Midi, et se disant qu'enfin l'heure tait venue
o l'empereur des Franais allait rparer les faiblesses des rois de
France! Les Russes avaient dtruit partout les vivres; mais
l'empressement des Polonais y suppla. On se disputait les soldats et
les officiers franais pour les loger et les nourrir.

[En marge: Entre du marchal Davout  Varsovie.]

Deux jours aprs, l'infanterie du marchal Davout, qui n'avait pu
suivre la cavalerie d'un pas gal, entra dans Varsovie. Ce fut la mme
ivresse, ce furent les mmes dmonstrations,  l'aspect de ces
vieilles bandes d'Awerstaedt, d'Austerlitz et de Marengo. Tout
paraissait beau dans ce premier moment, o la prvoyance des
difficults tait comme touffe par la joie et l'esprance!

[En marge: Difficults inhrentes au rtablissement de la Pologne.]

[En marge: Dispositions des nobles polonais en 1806.]

Napolon songeait sincrement, comme nous l'avons dj dit, 
restaurer la Pologne. C'tait, dans sa pense, l'une des manires les
plus utiles, les mieux entendues, de renouveler cette Europe dont il
voulait changer la face. Lorsqu'en effet il crait des royaumes
nouveaux, pour en former les appuis de son jeune empire, rien n'tait
plus naturel que de relever le plus brillant, le plus regrettable des
royaumes dtruits. Mais, outre la difficult d'arracher de grands
sacrifices de territoire  la Russie et  la Prusse, sacrifices qu'il
n'tait possible de leur imposer qu'en les battant  outrance, il y
avait cette autre difficult d'enlever les Gallicies  l'Autriche, et
si on laissait ces provinces en dehors, si on se contentait de refaire
la nouvelle Pologne avec les deux tiers de l'ancienne, on courait
encore le risque trs-grave d'inspirer au cabinet de Vienne, par cette
reconstitution de la Pologne, un redoublement de dfiance, de haine,
de mauvaise volont, et d'amener peut-tre une arme autrichienne sur
les derrires de l'arme franaise. Napolon ne voulait donc prendre
avec les Polonais que des engagements conditionnels, et il tait
dcid  ne proclamer leur indpendance que lorsqu'ils l'auraient
mrite par un lan unanime, par un grand zle  le seconder, par la
rsolution nergique de dfendre la nouvelle patrie qu'on leur aurait
rendue. Malheureusement la haute noblesse polonaise, moins entrane
que le peuple, dcourage par les diffrentes insurrections qui
avaient t essayes, craignant d'tre abandonne aprs s'tre
compromise, hsitait  se jeter dans les bras de Napolon, et trouvait
dans sa situation actuelle quelque chose de mieux  faire que de
s'insurger, pour recevoir des Franais une existence, indpendante,
mais dnue d'appui, expose  tous les prils, entre la Prusse,
l'Autriche et la Russie. Cette haute noblesse, tombe avec Varsovie
elle-mme sous le joug de la Prusse, prouvait pour cette cour
l'aversion que ressentaient tous les Polonais devenus Prussiens. La
plupart des membres de la noblesse de Varsovie eussent regard comme
un heureux changement de fortune de devenir sujets d'Alexandre, 
condition d'tre reconstitus en corps de nation, et de jouer, sous
l'empereur de Russie, le rle que les Hongrois jouent sous l'empereur
d'Autriche. tre runis en un mme peuple, et transmis d'un matre
allemand  un matre slave, leur semblait un sort presque souhaitable,
le seul du moins auquel il fallt aspirer dans les circonstances
prsentes. C'tait, aux yeux de beaucoup d'entre eux, secrtement
influencs par les intrigues russes, l'unique reconstitution de la
Pologne qui ft praticable, car la Russie, disaient-ils, tait prs
d'eux, et en mesure de soutenir son ouvrage, une fois entrepris,
tandis que l'existence qu'on tiendrait de la France serait prcaire,
phmre, et s'vanouirait ds que l'arme franaise se serait
loigne. Sans doute il y avait quelques raisons de prudence  faire
valoir en faveur de cette ide d'une demi-reconstitution de la
Pologne, ne d'un demi-patriotisme: mais ceux qui formaient ce voeu
oubliaient, que, si l'existence que la Pologne pouvait recevoir de la
France, tait expose  prir lorsque les Franais repasseraient le
Rhin, celle que les Russes lui donneraient, tait expose  un autre
danger, certain et prochain, au danger d'tre absorbe dans le reste
de l'empire, de subir en un mot l'assimilation complte, rsultat
auquel la Russie devait tendre sans cesse, et qu'elle ne manquerait
pas de raliser  la premire occasion, ainsi que les vnements l'ont
prouv depuis. Il fallait donc, ou renoncer  tre Polonais, ou se
dvouer  Napolon, se dvouer  tout prix,  tout risque, avec toutes
les incertitudes attaches  une telle entreprise, le jour o ce
puissant rformateur de l'Europe paraissait  Varsovie. Un sentiment
moins lev agissait sur la portion de la noblesse qui accueillait
avec froideur la dlivrance de la Pologne par la main des Franais,
c'tait la jalousie que lui inspiraient les gnraux polonais forms
dans nos armes, arrivant avec de la rputation, des prtentions et un
sentiment exagr de leur mrite. Ces divers motifs n'empchaient pas
cependant la gnralit de la noblesse d'prouver une vive joie  la
vue des Franais; seulement ils la rendaient plus prudente, et la
portaient  faire des conditions  un homme auquel le patriotisme
conseillait alors de n'en faire aucune. Mais les masses, plus
unanimes, moins retenues par la rflexion, et en ce moment meilleures,
car il est un instant, un seul, o la raison ne vaut pas
l'entranement des passions, c'est celui o le dvouement, mme
aveugle, est la condition ncessaire du salut d'un peuple, les masses,
disons-nous, voulaient qu'on se jett dans les bras des Franais, et y
poussaient tout le monde, peuple, nobles et prtres.

[En marge: Voeux que la noblesse polonaise fait parvenir  Napolon
par l'intermdiaire de Murat.]

[En marge: Murat indiqu comme le roi qui conviendrait aux Polonais,
tant par ses qualits militaires que par sa parent impriale.]

Partags entre ces sentiments contraires, les grands de Varsovie
s'empressrent autour de Murat, et vinrent lui soumettre leurs voeux,
non pas  titre d'exigences, mais  titre de conseils, et dans le but,
disaient-ils, de produire chez le peuple polonais un soulvement
universel. Ces voeux consistaient  demander que Napolon proclamt
immdiatement l'indpendance de la Pologne, ne se bornt pas  cet
acte, mais choist un roi dans sa propre famille, et le plat
solennellement sur le trne de Sobieski. Cette double garantie leur
tant donne, ajoutaient-ils, les Polonais, ne doutant plus des
intentions de Napolon, de sa ferme rsolution de soutenir son
ouvrage, se livreraient  lui, corps et biens. Le roi  prendre dans
la famille impriale tait tout dsign, c'tait ce vaillant gnral
de cavalerie, si bien fait pour tre le roi d'une nation  cheval,
c'tait Murat lui-mme, qui, en effet, nourrissait dans son coeur le
dsir ardent d'une couronne, et particulirement de celle qui
s'offrait  lui en ce moment, car elle convenait autant  ses
penchants hroques, qu' ses gots frivoles et fastueux. Dj mme il
avait accommod son costume  ce nouveau rle, et il avait apport de
Paris les vaines parures qui pouvaient donner  son uniforme franais
quelque ressemblance avec l'uniforme polonais.

La passion de rgner, depuis qu'il avait pous une soeur de Napolon,
dvorait Murat. Cette passion, qui plus tard devint fatale  sa gloire
et  sa vie, avait redoubl grce aux excitations de sa femme, encore
plus ambitieuse que lui, et capable, pour atteindre le but de ses
voeux, d'entraner son mari aux actions les plus coupables.  l'aspect
de ce trne vacant de la Pologne, Murat ne pouvait plus contenir son
impatience. Il n'eut donc pas de peine  partager les ides de la
noblesse polonaise, et se chargea de les communiquer  Napolon. La
commission cependant tait difficile  remplir, car Napolon, sans
mconnatre les qualits brillantes et gnreuses de son beau-frre,
avait nanmoins de la lgret de son caractre une dfiance extrme,
et se montrait souvent pour lui un matre svre et dur.

Murat devinait bien quel accueil Napolon ferait  des ides qui
contrariaient sa politique, et qui auraient d'ailleurs l'apparence
d'une proposition intresse. Aussi se garda-t-il de parler du roi
dsign par les Polonais; il se contenta d'exposer leurs ides d'une
manire gnrale, et de faire connatre leur dsir de voir
l'indpendance de la Pologne immdiatement proclame et garantie par
un roi franais de la famille Bonaparte.

[En marge: Accueil fait par Napolon aux ides des Polonais qui lui
sont transmises par Murat.]

[En marge: Conduite mal entendue de Kosciusko.]

Napolon, pendant la marche de ses corps d'arme sur Varsovie, avait
quitt Berlin de sa personne, et tait arriv le 25 novembre  Posen.
C'est l qu'il reut les lettres de Murat. Il n'avait pas besoin qu'on
lui dt les choses pour les savoir. Mme  travers la plus habile
dissimulation, il surprenait le secret des mes, et la dissimulation
de Murat n'tait pas de celles qu'on et de la peine  pntrer. Il
eut bientt dcouvert l'ambition qui dvorait ce coeur,  la fois si
vaillant et si faible. Il en prouva autant de mcontentement contre
lui que contre les Polonais. Il voyait dans ce qu'on lui proposait des
calculs, des rserves, des conditions, un demi-lan, et, en ce qui le
concernait, des engagements dangereux, sans l'quivalent d'une
puissante coopration. Par un singulier concours de circonstances, il
recevait le mme jour des dpches de Paris, relatives au clbre
Kosciusko, qu'il avait voulu tirer de France, pour le mettre  la
tte de la nouvelle Pologne. Ce patriote polonais, que de fausses
directions d'esprit empchrent  cette poque de servir utilement sa
patrie, vivait  Paris au milieu des mcontents, peu nombreux, qui
n'avaient pas encore pardonn  Napolon le 18 brumaire, le concordat,
le rtablissement de la monarchie. Quelques snateurs, quelques
membres de l'ancien Tribunat, composaient cette socit honnte et
vaine. Kosciusko eut le tort d'opposer des contradictions
intempestives au seul homme qui pt alors sauver sa patrie, et qui en
et vritablement l'intention. Outre les engagements pralables,
rclams par les nobles de Varsovie, et impossibles  prendre en face
de l'Autriche, Kosciusko exigeait d'autres conditions politiques, tout
 fait puriles, dans un moment o il s'agissait de relever la
Pologne, avant de savoir quelle constitution on lui donnerait.
Napolon, se voyant contrari  la fois par les Polonais devenus
idologues  Paris, et par les Polonais devenus russes 
Saint-Ptersbourg, en conut de la dfiance et de la froideur.

[En marge: Rponse de Napolon aux Polonais.]

En ce qui regardait Kosciusko, il rpondit au ministre Fouch, qu'il
avait charg de lui faire des propositions: Kosciusko _est un sot_,
qui n'a pas dans sa patrie toute l'importance qu'il croit avoir, et
dont je me passerai fort bien pour rtablir la Pologne, si la fortune
des armes me seconde.--Il adressa une lettre sche et svre  Murat.
Dites aux Polonais, lui crivit-il, que ce n'est pas avec ces calculs,
avec ces prcautions personnelles, qu'on affranchit sa patrie tombe
sous le joug tranger; que c'est au contraire en se soulevant tous
ensemble, aveuglment, sans rserve, et avec la rsolution de
sacrifier sa fortune et sa vie, qu'on peut avoir, non pas la
certitude, mais la simple esprance de la dlivrer. Je ne suis pas
venu ici, ajoutait-il, _mendier un trne pour ma famille, car je ne
manque pas de trnes  donner_; je suis venu dans l'intrt de
l'quilibre europen, tenter une entreprise des plus difficiles, 
laquelle les Polonais ont plus  gagner que personne, puisque c'est de
leur existence nationale qu'il s'agit, en mme temps que des intrts
de l'Europe. Si  force de dvouement ils me secondent assez pour que
je russisse, je leur accorderai l'indpendance. Sinon, je ne ferai
rien, et je les laisserai sous leurs matres prussiens et russes. Je
ne rencontre pas ici,  Posen, dans la noblesse de province, toutes
les vues mticuleuses de la noblesse de la capitale. J'y trouve
franchise, lan, patriotisme, ce qu'il faut enfin pour sauver la
Pologne, et tout ce que je cherche vainement chez les grands seigneurs
de Varsovie.--

[En marge: Napolon s'tablit  Posen, et envoie M. Wibiski 
Varsovie.]

Napolon mcontent, mais ne renonant pas pour cela au projet de
changer la face du nord de l'Europe par le rtablissement de la
Pologne, prit la rsolution de ne pas aller  Varsovie, et de rester 
Posen, o il tait l'objet d'un enthousiasme extraordinaire. Il se
contenta d'envoyer  Varsovie un Polonais, dont il apprciait beaucoup
l'esprit, M. Wibiski, gentilhomme plus vers dans la science des lois
et de la politique que dans celle de la guerre, mais connaissant 
fond son pays, et anim du plus sincre patriotisme. Napolon lui
exposa les difficults de sa situation, en prsence des trois anciens
copartageants de la Pologne, dont deux taient arms contre lui, et
un troisime prt  se dclarer; la ncessit o il tait de garder de
grands mnagements, et de trouver, dans un mouvement spontan et
unanime des Polonais, tout  la fois un prtexte de proclamer leur
indpendance, et un secours suffisant pour la soutenir. Son langage,
parfaitement sens et sincre, persuada M. Wibiski, qui se rendit 
Varsovie, pour essayer de faire partager ses convictions  ses
compatriotes les plus distingus par leur position et leurs lumires.

[En marge: Dc. 1806.]

[En marge: Quel jugement il faut porter sur la conduite de Napolon et
des Polonais.]

Ce singulier conflit entre les Polonais voulant que Napolon comment
par proclamer leur indpendance, et Napolon voulant qu'ils
commenassent par la mriter, ne doit tre un motif de blme, ni pour
eux ni pour lui, mais une preuve de la difficult mme de
l'entreprise. Les Polonais avouaient ainsi qu'ils croyaient peu solide
une existence place  si grande distance du protecteur qui la leur
aurait rendue, et lui demandaient pour se rassurer, outre un
engagement solennel, les liens mme du sang. Napolon, de son ct,
avouait qu'assez puissant pour prtendre changer la face de l'Europe,
assez audacieux pour oser porter la guerre jusqu' la Vistule, il
hsitait  proclamer l'indpendance de la Pologne, ayant deux des
trois copartageants en face, et le troisime sur ses derrires. Si
toutefois il fallait absolument voir ici matire  reproche contre
quelqu'un, ce serait contre les Polonais, du moins contre ceux qui
calculaient de la sorte. Napolon, en effet, ne devait rien aux
Polonais, qu'en raison de ce qu'ils feraient pour l'Europe, dont il
tait le reprsentant, tandis qu'eux devaient tout  leur patrie, mme
une imprudente confiance, dt cette confiance entraner l'aggravation
de leurs maux. Quand Napolon tait prudent, il faisait son devoir:
quand les Polonais prtendaient l'tre, ils manquaient au leur: car,
dans la situation o ils se trouvaient, leur devoir n'tait pas d'tre
prudents, mais dvous jusqu' prir[13].

[Note 13: Le marchal Davout, fort partisan du rtablissement de la
Pologne, crivait,  la date du 1er dcembre: Les leves d'hommes se
font trs-facilement, mais il manque des personnes qui puissent
diriger leur organisation et leur instruction. Il manque aussi des
fusils. L'esprit est excellent  Varsovie; mais les grands se servent
de leur influence pour calmer l'ardeur qui est gnrale dans les
classes moyennes. L'incertitude de l'avenir les effraye, et ils
laissent assez entendre qu'ils ne se dclareront ouvertement que,
lorsqu'en dclarant leur indpendance, on aura pris l'engagement
tacite de la garantir.

Varsovie, le 1er dcembre 1806.]

[En marge: Napolon rest de sa personne  Posen, y cre un grand
tablissement militaire.]

Napolon tabli  Posen, au milieu de la noblesse du grand-duch,
accourue tout entire autour de lui, s'occupait  y crer l'un de ces
tablissements militaires, dont il prenait l'habitude de jalonner sa
route,  mesure qu'il portait la guerre  de plus grandes distances.
Il achetait des grains, des fourrages, surtout des toffes, car il y
avait  Posen une importante manufacture de drap; il organisait des
manutentions de vivres, des hpitaux, tout ce qu'il fallait en un mot
pour avoir une vaste place de dpt au centre de la Pologne. Cette
place, il est vrai, n'tait pas fortifie, comme Wittemberg ou
Spandau; elle tait ouverte comme Berlin. Mais elle avait pour dfense
l'affection des habitants, vous de coeur  la cause des Franais.

[En marge: Continuation des mouvements de l'arme en Pologne.]

Napolon dirigea ensuite les mouvements de l'arme conformment  son
plan d'invasion. Le marchal Ney tait arriv  Posen. Les marchaux
Soult et Bernadotte y marchaient  petites journes, aprs avoir pris
 Berlin le repos dont leurs troupes avaient besoin. La garde et les
grenadiers rendus  Posen y entouraient l'Empereur. Le prince Jrme
avait envoy les Bavarois sur Kalisch, et, avec les Wurtembergeois,
commenait par Glogau l'investissement des places de la Silsie.

Napolon envoya le marchal Ney de Posen  Thorn, pour qu'il tcht de
s'emparer de cette dernire place, et d'y surprendre le passage de la
Vistule. (Voir la carte n 37.) Il prescrivit au marchal Augereau de
continuer son mouvement par la droite, en longeant la Vistule de Thorn
 Varsovie. Il ordonna au marchal Lannes, qui avait dj excut ce
mme mouvement, d'entrer  Varsovie, d'y remplacer le marchal Davout,
ds que celui-ci aurait rtabli les ponts de la Vistule, qui unissent
la ville de Varsovie avec le faubourg de Praga. En ordonnant aux
marchaux Ney et Davout de franchir le plus tt possible la Vistule
sur les deux points de Thorn et de Varsovie, il leur recommanda de
s'en assurer le passage d'une manire permanente, en construisant de
fortes ttes de pont. Il ajourna ses mouvements ultrieurs jusqu'au
moment o ces deux bases d'opration seraient solidement tablies, et
en attendant il s'occupa de faire avancer, sans hte et sans fatigue,
les corps des marchaux Soult et Bernadotte, afin d'entrer en ligne 
la tte de toutes ses forces runies.

[En marge: Emploi des ngociants juifs pour nourrir l'arme.]

Dans cet intervalle, Murat avec la rserve de cavalerie, le marchal
Davout avec son corps d'arme, s'taient installs  Varsovie, et
cherchaient  y excuter les ordres de l'Empereur. Les Russes avaient
employ le temps de leur sjour dans cette ville,  emporter les
vivres ou  les dtruire,  couler  fond toutes les barques,  ne
laisser enfin ni moyen de subsistance, ni moyen de passage. Grce au
zle des Polonais on suppla en grande partie  tout ce qui manquait.
D'aprs l'autorisation de Napolon, qui ne mnageait pas l'argent dont
il tait pourvu, on conclut des marchs avec les commerants juifs,
qui se montraient fort adroits, fort habiles  tirer de ces vastes
contres les grains dont elles abondaient. Un cordon autrichien,
rpandu le long de la Gallicie, empchait l'exportation des denres
alimentaires. Mais on chargea les juifs d'carter la difficult, en
soudoyant richement les douaniers autrichiens; et moyennant l'argent
qu'on leur donna, moyennant l'abandon qu'on leur fit de tous les sels
trouvs dans les magasins prussiens, ils promirent de faire couler par
la Pilica dans la Vistule, par la Vistule dans Varsovie, les bls et
les avoines, d'y amener en outre une quantit considrable de viande
sur pied.

[En marge: Passage de la Vistule  Varsovie par les troupes du
marchal Davout.]

[En marge: Le marchal Davout se porte sur la Narew. Le marchal
Lannes occupe Varsovie. Le marchal Augereau se place le long de la
Vistule, devant Modlin.]

On songea ensuite au passage du grand fleuve, qui coupait en deux la
capitale. Le temps, alternativement pluvieux ou froid, restait
incertain, ce qui tait la pire des conditions atmosphriques dans un
tel pays, car la Vistule sans tre gele, charriant d'normes glaons,
ne permettait ni de jeter un pont, ni de passer sur la glace. On avait
envoy des dtachements de cavalerie lgre le long des rives du
fleuve, pour s'emparer des barques, que l'ennemi n'avait pas eu le
temps de couler, et de cette manire on en avait runi un certain
nombre  Varsovie. Ne pouvant pas encore jeter un pont  cause des
glaces que le courant entranait avec violence, on essaya de faire
passer quelques dtachements dans des bateaux. Il fallait la hardiesse
que l'habitude du succs inspirait  nos soldats et  nos gnraux,
pour tenter de semblables oprations, car ces dtachements transports
l'un aprs l'autre, auraient pu tre enlevs, avant d'tre assez
nombreux pour se dfendre. Mais le gnral russe qui commandait
l'avant-garde, ayant vu ce commencement de passage, prit l'alarme,
abandonna le faubourg de Praga, et se retira sur la Narew, ligne
militaire dont nous ferons connatre tout  l'heure la direction, et
qui se trouve  quelques lieues de Varsovie. On se hta de profiter de
cette circonstance, on transporta toute une division du corps de
Davout au del de la Vistule, on s'empara de Praga, et on s'avana
jusqu' Jablona. (Voir les cartes n{os} 37 et 38.) La Vistule
paraissant un peu moins charge de glaons, on rtablit les ponts de
bateaux, grce  l'intrpidit des marins de la garde, et au zle des
bateliers polonais. En peu de jours la construction des ponts de
bateaux tant acheve, le marchal Davout put passer avec tout son
corps sur la rive droite, s'tablir  Praga, et mme au del dans une
forte position sur la Narew. Le corps de Lannes vint se ddommager
dans Varsovie des privations qu'il avait essuyes en remontant la
Vistule. Le marchal Augereau le remplaa, et prit position au-dessous
de Varsovie,  Utrata, vis--vis de Modlin, c'est--dire vis--vis du
confluent de la Narew et de la Vistule. Son corps y souffrait
beaucoup, et n'avait  manger que le pain que Lannes et Murat lui
envoyaient de Varsovie avec un zle de bons camarades.

[En marge: Audacieux passage de la Vistule  Thorn, par le corps du
marchal Ney.]

Pendant que le passage de la Vistule s'oprait  Varsovie, le
marchal Ney s'tait dirig sur Thorn par Gnesen et Inowraclaw. Le
corps prussien de Lestocq, gui restait fort de 15 mille hommes, aprs
avoir fourni les garnisons de Graudenz et Dantzig, occupait Thorn par
un dtachement. Le marchal Ney s'approcha de cette ville, qui, par
une situation toute contraire  celle de Varsovie, se trouve sur la
rive droite de la Vistule, et n'a sur la rive gauche qu'un simple
faubourg. Un vaste pont reposant sur arches de bois, et appuy sur une
le, unissait les deux rives; mais l'ennemi l'avait presque dtruit.
Le marchal Ney s'tant avanc avec une simple tte de colonne, fit en
compagnie du colonel Savary, commandant le 14e de ligne, la
reconnaissance des bords de la Vistule. Thorn est sur la frontire qui
spare le pays slave du pays allemand. Les deux populations, ennemies
de tout temps, l'taient bien davantage alors, et se montraient prtes
 en venir aux mains  l'arrive des Franais. Des bateliers polonais
aidrent les troupes du marchal Ney, et lui amenrent des barques en
assez grand nombre pour transporter quelques centaines d'hommes. Le
colonel Savary, avec un dtachement de son rgiment, avec quelques
compagnies du 69e de ligne et du 6e lger, se plaa dans ces barques,
et s'aventura sur le large lit de la Vistule, naviguant  travers
d'normes glaons, et ayant en prsence sur l'autre rive l'ennemi qui
l'attendait. Quand il se fut approch, la fusillade commena, et
devint d'autant plus incommode, que les glaons, plus serrs sur les
bords qu'au milieu du fleuve, ne permettaient gure aux barques
d'aborder. Des bateliers allemands se disposaient  joindre leurs
efforts  l'obstacle des lieux, pour empcher le dbarquement des
Franais. Mais  cet aspect, les bateliers polonais, plus hardis et
plus nombreux que les bateliers allemands, se jetrent sur ceux-ci,
les repoussrent, et entrant dans l'eau jusqu' mi-corps, tirrent les
barques sur le rivage, sous le feu des Prussiens. Les quatre cents
Franais, s'lanant aussitt  terre, coururent sur l'ennemi. Bientt
les barques, renvoyes de l'autre ct de la Vistule, amenrent de
nouveaux dtachements, et les troupes de Ney furent assez nombreuses
dans Thorn pour s'en rendre matresses.

[En marge: Grand tablissement militaire cr  Thorn.]

Aprs cet acte d'audace, si heureusement accompli, le marchal Ney
s'occupa de faire son tablissement  Thorn, pour lui et pour les
corps qui viendraient le joindre. Il s'empressa d'abord de rparer le
pont, ce qui ne fut pas difficile, vu que la destruction n'en avait
t que trs-incomplte. Il dcouvrit des barques en grand nombre,
parce que la navigation est plus active sur la basse Vistule, et il en
runit assez pour en expdier sur Varsovie, et sur les points
intermdiaires, notamment  Utrata, o elles taient fort ncessaires
au marchal Augereau, pour le transport de ses vivres. Puis il
s'occupa de faire  Thorn ce qu'on avait dj fait  Posen et 
Varsovie, c'est--dire de crer des manutentions de vivres, des
hpitaux, des tablissements de tout genre. Bromberg qui est situ sur
le canal de Nackel,  peu de distance de Thorn, pouvait y verser une
partie de ses vastes ressources, ce qui fut excut sans retard, au
moyen de la navigation. Ney rangea ensuite les sept rgiments de son
corps d'arme autour de Thorn, les disposant comme des rayons autour
d'un centre, et plaant sa cavalerie lgre  la circonfrence, afin
de se garantir des Cosaques, coureurs fort actifs et fort incommodes.

[En marge: La Vistule tant passe, Napolon arrte ses oprations
pour la fin de la campagne.]

Lorsque Napolon apprit qu'il tait, par le zle et la hardiesse de
ses lieutenants, matre du cours de la Vistule, sur les deux points
principaux de Thorn et de Varsovie, il arrta tout de suite son plan
d'opration pour la fin de l'automne. Il connaissait assez l'tat du
pays et l'action des pluies sur ce sol argileux, pour se dcider 
prendre ses quartiers d'hiver. Mais auparavant il voulait frapper sur
les Russes un coup, sinon dcisif, au moins suffisant pour les rejeter
jusqu'au Nimen, et lui permettre de prendre tranquillement ses
quartiers d'hiver le long de la Vistule. Afin de bien saisir les
mouvements qu'il mditait, il faut se faire une ide exacte des lieux,
et de la position que l'ennemi y avait occupe. (Voir les cartes n{os}
37 et 38.)

[En marge: Description du pays situ entre la Vistule et la Prgel.]

[En marge: Dantzig et Koenigsberg.]

[En marge: Le Frische-Haff.]

Le roi de Prusse, repouss de l'Oder, s'tait port sur la Vistule.
Repouss de la Vistule, il s'tait retir sur la Prgel, 
Koenigsberg. Arriv  cette extrmit de son royaume, il lui restait 
dfendre, de concert avec les Russes, l'espace compris entre la
Vistule et la Prgel. Le sol prsente ici les mmes caractres
qu'entre l'Elbe et l'Oder, entre l'Oder et la Vistule, c'est--dire
une longue chane de dunes parallles  la mer, retenant les eaux, et
occasionnant une suite de lacs, qui s'tendent de la Vistule  la
Prgel. Ces lacs trouvent leur coulement, les uns directement vers la
mer, par de petites rivires qui s'y jettent, et dont la principale
est la Passarge; les autres dans l'intrieur du pays, par une
multitude de cours d'eau, tels que l'Omulew, l'Orezyc, l'Ukra, qui se
rendent dans la Narew, et par la Narew dans la Vistule. Ce pays
singulier, compris entre la Vistule et la Prgel, a donc deux
versants, un tourn vers la mer, qui est allemand, colonis jadis par
l'ordre Teutonique, et trs-bien cultiv; l'autre tourn vers
l'intrieur, peu habit, peu cultiv, couvert de forts paisses, et
presque impntrable en hiver. Tout est ressource en s'approchant de
la mer, tout est obstacle, difficult de vivre, quand on s'enfonce
dans l'intrieur.  l'embouchure de la Vistule et  celle de la
Prgel, se rencontrent deux grandes villes commerantes, Dantzig sur
la premire, Koenigsberg sur la seconde, remplies,  l'poque dont
nous parlons, de ressources immenses, tant celles qu'on avait tires
du pays, que celles que les Anglais y avaient apportes, et y
apportaient tous les jours. Dantzig, puissamment fortifie, pourvue
d'une nombreuse garnison, ne pouvait tomber que devant un long sige.
Elle tait, pour les Russes et les Prussiens, un point d'appui d'une
grande importance sur la basse Vistule, et rendait prcaire notre
tablissement sur la haute Vistule, en permettant toujours  l'ennemi
de passer ce fleuve sur notre gauche, et de menacer nos derrires.
Koenigsberg, mal fortifie, mais dfendue par la distance, renfermant
les dernires ressources de la Prusse, en matriel, munitions, argent,
soldats, officiers, tait le principal dpt de l'ennemi, et son moyen
de communication avec les Anglais. Entre Dantzig et Koenigsberg
s'tend le Frische-Haff, vaste lagune, semblable aux lagunes de
Venise et de Hollande, due  la cause qui a produit tous les
phnomnes de ce sol,  l'accumulation des sables, lesquels, rangs en
un long banc parallle au rivage, sparent les eaux fluviales des eaux
maritimes, et forment ainsi une mer intermdiaire. C'est le mme
phnomne qui se remarque  l'embouchure de l'Oder sous le nom de
Grosse-Haff, et  l'embouchure du Nimen, sous le nom de
Curische-Haff. Indpendamment de Dantzig et de Koenigsberg, d'autres
villes commerantes, Marienbourg, Elbing, Braunsberg, situes autour
du Frische-Haff, prsentent une ceinture de cits riches et
populeuses. C'tait l le dernier dbris de la monarchie prussienne,
rest  Frdric-Guillaume. Ce monarque, plac de sa personne 
Koenigsberg, avait ses troupes rpandues entre Dantzig et Koenigsberg,
se liant aux Russes du ct de Thorn. Il dfendait ainsi le versant
maritime avec 30 mille hommes, garnisons comprises. Les Russes avec
100 mille, occupaient le versant intrieur, adosss  des forts
paisses, et couverts par l'Ukra et la Narew, rivires qui en se
runissant avant de se jeter dans la Vistule, dcrivent un angle dont
le sommet vient s'appuyer sur ce grand fleuve, un peu au-dessous de
Varsovie.

[En marge: Deux combinaisons possibles de la part des Russes et des
Prussiens.]

[En marge: Double manoeuvre imagine par Napolon, en opposition aux
deux combinaisons possibles de l'ennemi.]

Deux combinaisons taient possibles de la part des coaliss. Ils
pouvaient se runir en masse vers la mer, pour profiter des nombreux
points d'appui qu'ils possdaient sur le littoral, surtout de Dantzig,
et, passant la basse Vistule, nous obliger  repasser la haute, si
nous ne voulions pas tre tourns. Ils pouvaient encore, abandonnant
aux Prussiens le soin de garder la mer, et communiquant entre eux par
quelques dtachements placs sur la ligne des lacs, porter les Russes
en avant de la rgion des forts, dans l'angle dcrit par l'Ukra et la
Narew, former ainsi une sorte de coin, et en diriger la pointe sur
Varsovie. Napolon tait prt pour l'un et l'autre cas. Si les
Prussiens et les Russes opraient en masse vers la mer, son projet
tait de remonter la Narew, par les routes qui traversent la rgion
intrieure, et puis, se rabattant  gauche, de jeter l'ennemi dans la
mer ou dans la basse Vistule. Si, au contraire, laissant les Prussiens
vers la mer, entre Dantzig et Koenigsberg, les Russes s'avanaient le
long de la Narew et de l'Ukra sur Varsovie, alors, perant par Thorn,
entre les uns et les autres, Napolon tait dcid  pivoter sur sa
droite, dont l'extrmit poserait sur Varsovie,  s'lever par sa
gauche, de manire  sparer par ce mouvement de conversion les
Prussiens des Russes, et  refouler ceux-ci dans le chaos des bois et
des marcages de l'intrieur. Il les privait ainsi des ressources de
la mer, des secours de l'Angleterre, et les obligeait  fuir en
dsordre  travers un affreux labyrinthe. Cette sparation opre, la
rgion maritime, dfendue par quelques mille Prussiens, tait facile 
conqurir, et avec elle on enlevait toutes les richesses matrielles
de la coalition.

Entre les deux combinaisons que nous venons de dcrire, les coaliss
semblaient avoir adopt la seconde. Les Prussiens occupaient la rgion
maritime, se liant aux Russes par un dtachement plac aux environs de
Thorn. Les Russes taient rangs en masse dans la rgion intrieure,
sur la Narew et ses affluents. Le gnral Benningsen, qui commandait
la premire arme russe, compose de quatre divisions, s'tait repli
de la Vistule sur la Narew,  l'approche des Franais, et avait pris
position dans l'intrieur de l'angle form par l'Ukra et la Narew. Le
gnral Buxhoewden, avec la seconde arme, forte aussi de quatre
divisions, tait en arrire, sur la haute Narew et l'Omulew, aux
environs d'Ostrolenka. Le gnral Essen, avec les deux divisions de
rserve, n'tait point encore arriv sur le thtre de la guerre. Dans
le dsir de flatter les passions des vieux soldats russes, on leur
avait donn pour les commander en chef le gnral Kamenski, ancien
lieutenant de Suwarow, ayant la rudesse nergique de l'illustre
guerrier moscovite, mais aucun de ses talents. Aprs avoir d'abord
rtrograd devant les Franais, les Russes, regrettant le terrain
perdu, avaient voulu se reporter en avant. Mais,  l'aspect de notre
arme fort bien prpare  les recevoir, ils avaient repris leur
position derrire l'Ukra et la Narew.

Inform de la situation des Prussiens et des Russes, les premiers
tablis le long de la mer, les seconds accumuls dans la rgion
intrieure, les uns et les autres faiblement lis entre eux vers
Thorn, Napolon rsolut de leur opposer la manoeuvre imagine pour ce
cas, c'est--dire de dboucher de Thorn avec sa gauche renforce, de
sparer les Prussiens des Russes, et de jeter ceux-ci dans les
inextricables difficults de l'intrieur. Il avait dj dirig le
marchal Ney sur Thorn; il y achemina encore le marchal Bernadotte
avec le premier corps, et la division Dupont. Il porta le corps du
marchal Soult intermdiairement, par Sempolno sur Plock, lui
prescrivit de passer la Vistule entre Varsovie et Thorn, et lui
recommanda de se lier, par sa gauche avec les marchaux Ney et
Bernadotte, par sa droite avec le marchal Augereau. Les dragons
monts  Potsdam ayant rejoint l'arme, Napolon les runit  la
portion de la grosse cavalerie qui s'tait repose  Berlin, et en
composa une seconde rserve de troupes  cheval, qu'il confia au
marchal Bessires, enlev pour un instant au commandement de la garde
impriale. Il envoya cette seconde rserve  Thorn. C'tait un
rassemblement de 7  8 mille chevaux, lequel, joint aux corps des
marchaux Ney et Bernadotte, devait composer  l'extrme gauche de
l'arme franaise, une colonne de 40  45 mille hommes, bien
suffisante pour oprer le mouvement de conversion projet. Le marchal
Soult,  la tte de 25 mille hommes, formait le centre; les marchaux
Augereau, Davout, Lannes, formaient la droite, destine  s'appuyer
sur Varsovie. Tous ces corps taient assez rapprochs pour cooprer
les uns avec les autres, et prsenter, en quelques heures, 70 mille
hommes rassembls sur le point, quel qu'il ft, o l'on rencontrerait
l'ennemi en force. Napolon supposait donc que sa gauche s'avanant 
marches rapides tandis que sa droite pivoterait lentement, il pourrait
ramasser les Russes chemin faisant, et, aprs les avoir spars des
Prussiens, les refouler de l'Ukra sur la Narew, de la Narew sur le
Bug, loin de la mer, perdus dans l'intrieur de la Pologne. Si le
temps, favorisant de tels projets, rendait les marches faciles, il
tait possible que les Russes fussent repousss si loin de leur base
d'opration, et du pays o ils vivaient, que leur droute devint un
vritable dsastre.

[En marge: Ouvrages ordonns par Napolon sur la Vistule.]

Voulant pivoter sur Varsovie, mais voulant aussi pouvoir s'en loigner
au besoin, s'il tait oblig de suivre le mouvement de sa gauche et de
s'lever avec elle, Napolon fit excuter de grands travaux au
faubourg de Praga. Il ordonna de le fortifier au moyen d'ouvrages en
terre, pourvus d'un revtement en bois, revtement qui vaudrait une
escarpe en maonnerie. Ce faubourg, ainsi fortifi, devait servir de
tte de pont  Varsovie. Napolon prescrivit au marchal Davout, qui
s'tait port de la Vistule sur la Narew, d'tablir un pont sur cette
dernire rivire, et de le mettre en tat de dfense. Il prescrivit au
marchal Augereau, qui se prparait  passer la Vistule  Modlin, d'y
tablir galement un pont  demeure, et de le rendre inattaquable sur
les deux rives. Il chargea le gnral Chasseloup du trac des ouvrages
ordonns. Il lui recommanda d'y employer exclusivement la terre et le
bois, d'y placer la grosse artillerie enleve  l'ennemi, d'y attirer
 prix d'argent, et en grand nombre, les ouvriers polonais. Napolon
dsirait que ces fortifications en terre et en bois, leves jusqu'
la valeur d'une fortification permanente, pussent, en y laissant les
Polonais de nouvelle leve et quelques dtachements franais, se
suffire  elles-mmes, pendant que l'arme se porterait en avant, si
la consquence des oprations entreprises venait  l'exiger.

[En marge: Difficult de se procurer des bras pour travailler aux
ouvrages ordonns par Napolon.]

[En marge: Difficult de vivre.]

Les ordres de Napolon taient toujours ponctuellement excuts, 
moins d'impossibilit absolue, parce qu'il veillait  leur excution
avec une attention soutenue, et une insistance opinitre. Le gnral
Chasseloup fit travailler trs-activement aux ouvrages prescrits; mais
il avait de la peine  se procurer des ouvriers. Les violences
exerces par les Russes, la crainte de violences semblables de la part
des Franais, avaient port les paysans  s'enfuir avec leurs
familles, leurs bestiaux, et leurs moyens de transport sur le
territoire de la Pologne autrichienne, dont la frontire extrmement
rapproche, et ferme aux deux armes belligrantes, prsentait un
asile voisin et sr. Des villages entiers avaient fui, leurs prtres
en tte, afin de se soustraire aux horreurs de la guerre. Mme avec
beaucoup d'argent on ne pouvait pas se procurer des bras. On en avait
bien quelques-uns  Varsovie, mais la construction des fours,
l'organisation des tablissements militaires qu'il fallait
proportionner  une arme de 200 mille hommes, les absorbaient presque
tous. Il n'en restait point pour les employer ailleurs. On y supplait
avec des soldats. Malheureusement ceux-ci commenaient  se ressentir
des fatigues, et surtout des influences de la saison, jusqu'ici plus
humide que froide. Ils souffraient aussi des privations. Les
provisions commandes en Gallicie se faisaient attendre, et mme 
Varsovie on prouvait quelque difficult  vivre. Le marchal Lannes y
tait camp avec ses deux divisions. Le marchal Davout tait camp au
del, c'est--dire au bord de la Narew, qui tombe dans la Vistule un
peu au-dessous de Varsovie. Il y avait de Varsovie  la Narew environ
huit lieues, beaucoup de landes, peu de cultures et d'habitations.
Les soldats du corps de Davout rduits  manger du porc,  dfaut de
boeuf ou de mouton, taient atteints de dyssenterie. Ils n'avaient de
pain que celui qu'on leur envoyait chaque jour. Le marchal Davout
avait son quartier gnral  Jablona, et sa tte de colonne au bord
mme de la Narew, vers Okunin, vis--vis du confluent de l'Ukra et de
la Narew. (Voir les cartes n{os} 38 et 39.) Le marchal Davout, malgr
les avant-gardes russes, avait pass la Narew, jet un pont sur cette
rivire,  l'aide de quelques barques qu'on avait recueillies, et
faisait travailler  des ouvrages dfensifs aux deux extrmits de ce
pont. Il pouvait donc manoeuvrer sur l'une et l'autre rive de la
Narew. Cependant il l'avait franchie au-dessous du point o l'Ukra se
runit  elle, et il lui restait  la franchir plus haut, ou 
franchir l'Ukra elle-mme, pour pntrer dans l'angle occup par les
Russes. Mais ils y taient nombreux, et solidement retranchs sur un
terrain lev, bois, arm d'artillerie. On ne pouvait aller les
attaquer qu'en passant l'Ukra de vive force. Le tenter c'tait engager
la lutte qu'on ne devait entreprendre que sous les yeux de Napolon.

[En marge: Situation des divers corps d'arme sur la Vistule.]

Les travailleurs du marchal Davout donnaient presque la main  ceux
du marchal Augereau, qui s'occupait activement de son tablissement
sur la Vistule, vers Modlin, au point o la Vistule et la Narew se
confondent. (Voir la carte n 38.) Mais il tait priv des moyens
ncessaires, les Russes ayant tout dtruit en se retirant. Douze
barques, ramasses au-dessus et au-dessous de Modlin, lui avaient
servi  passer le fleuve, un dtachement aprs l'autre. Il
travaillait  construire un vaste pont  Modlin, avec ouvrages
dfensifs sur les deux rives. Ses troupes, au milieu des sables qui
rgnent dans cette partie du pays, vivaient encore plus mal que celles
du marchal Davout. Il avait hte de se porter  Plonsk, au del de la
Vistule, vis--vis de l'Ukra, dans une contre plus fertile. Le
marchal Soult avait excut les marches ordonnes par l'Empereur, et
avait commenc  passer  Plock, d'o il tait en mesure, ou de
rejoindre le marchal Augereau  Plonsk, ou de rejoindre les marchaux
Ney et Bernadotte  Biezun, suivant les circonstances. Quant aux corps
qui avaient Thorn pour base d'opration, ceux-l ne manquaient de
rien.

Ces vainqueurs rapides, qui avaient si promptement envahi l'Autriche
l'anne prcdente, et la Prusse le mois dernier, se trouvaient tout 
coup ralentis dans leur marche triomphale, par un climat humide et
sombre, par un sol mouvant, alternativement sablonneux ou fangeux, par
la disette des vivres devenant plus rares  mesure que la population
et la culture disparaissaient. Ils en taient surpris, point abattus,
tenaient mille propos railleurs sur l'attachement des Polonais pour
une telle patrie, et ne demandaient qu' rencontrer l'ennemi
d'Austerlitz, pour se venger sur lui des disgrces du sol et du ciel.

En voyant les Russes s'avancer et rtrograder tour  tour, puis se
retirer une dernire fois avec toutes les apparences d'une retraite
dfinitive, Napolon crut qu'ils se repliaient sur la Prgel, pour y
prendre leurs quartiers d'hiver. Il ordonna donc  Murat et 
Bessires de les poursuivre  la tte de vingt-cinq mille chevaux,
l'un dbouchant de Varsovie avec la premire rserve de cavalerie,
l'autre dbouchant de Thorn avec la seconde. Mais bientt les rapports
plus exacts du marchal Davout, qui, plac au confluent de la Narew et
de l'Ukra, voyait les Russes solidement tablis derrire ces deux
rivires, les rapports conformes du marchal Augereau, du marchal Ney
surtout qui avait l'habitude d'observer l'ennemi de trs-prs, le
dtromprent, et lui prouvrent qu'il tait temps de marcher sur les
Russes, qu'il le fallait mme, si on ne voulait pas les laisser
hiverner dans une position trop voisine de l'arme franaise.
D'ailleurs les ponts sur la Vistule, dont il se proposait de faire ses
points d'appui, taient achevs, pourvus d'un commencement d'ouvrages
dfensifs, et capables d'une suffisante rsistance, moyennant qu'on y
plat quelques troupes.

[En marge: Napolon quitte Posen pour se rendre  Varsovie.]

Napolon partit donc de Posen dans la nuit du 15 au 16 dcembre, aprs
y tre demeur dix-neuf jours, passa par Kutno et Lowicz, commanda
partout des vivres, des ambulances, pour le cas d'un mouvement
rtrograde, peu probable, mais toujours prvu par sa prudence, veilla
enfin  la marche de ses colonnes sur Varsovie, et s'occupa surtout
d'y faire arriver la garde et les grenadiers d'Oudinot[14].

[Note 14: Nous citons la lettre suivante, qui indique bien la
situation au moment dont il s'agit dans ce rcit.

_Au gnral Clarke._

                       Lowicz, 18 dcembre 1806, sept heures du soir.

J'arrive  Lowicz. Je vous cris pour vous ter toute espce
d'inquitude. Il n'y a rien ici de nouveau. Les armes sont en
prsence. Les Russes sont sur la rive droite de la Narew, et nous sur
la rive gauche. Indpendamment de Praga, nous avons deux ttes de
pont: une  Modlin, l'autre sur la Narew,  l'embouchure de l'Ukra.
Nous avons Thorn, et une arme  vingt lieues en avant qui manoeuvre
sur l'ennemi. Toutes ces nouvelles sont pour vous. Il est possible que
d'ici  huit jours il y ait une affaire qui finisse la campagne.
Prenez vos prcautions pour qu'il n'y ait aucun fusil ni  Berlin ni
dans les campagnes, que Spandau et Custrin soient en bon tat, et que
partout on fasse un bon service.

crivez  Mayence et  Paris, pour dire seulement que vous crivez,
qu'il n'y a rien de nouveau, ce qu'il faut faire, en gnral, tous les
jours, quand il ne passe pas de mes courriers: cela dconcerte les
mauvais bruits.

                                                          NAPOLON.]

Il entra la nuit dans la capitale de la Pologne, pour viter les
dmonstrations bruyantes, car il ne lui convenait pas de payer
quelques acclamations populaires par des engagements imprudents. Le
Polonais Wibiski l'avait prcd, et avait employ tout son esprit 
persuader  ses compatriotes qu'ils devaient se dvouer  Napolon,
avant d'exiger qu'il se dvout  eux. Beaucoup d'entre eux s'taient
rendus aux bonnes raisons qu'il leur donnait. Le prince Poniatowski,
neveu du dernier roi, prince jeune, brillant et brave, espce de hros
endormi dans la mollesse, mais prt  s'veiller au premier bruit des
armes, tait du nombre de ceux qui s'taient offerts pour seconder les
projets de Napolon. Le comte Potoki, le vieux Malakouski, marchal de
l'une des dernires dites, et d'autres venus  Varsovie, s'taient
runis autour des autorits franaises, pour concourir  former un
gouvernement. On avait compos une administration provisoire, et tout
commenait  marcher, sauf les tiraillements invitables, entre gens
peu expriments, et fort enclins  la jalousie. On levait des hommes,
on organisait des bataillons, soit  Varsovie, soit  Posen.
Napolon, afin de venir en aide au nouveau gouvernement polonais,
l'avait tenu quitte de toute contribution, moyennant la fourniture des
vivres d'urgence. Du reste, la haute socit de Varsovie montrait pour
lui un empressement extraordinaire. Toute la noblesse polonaise avait
quitt ses chteaux, presse qu'elle tait de voir, de saluer le grand
homme, autant que le librateur de la Pologne.

[En marge: Napolon fixe au 22 ou 23 dcembre l'attaque gnrale
contre les Russes.]

Arriv dans la nuit du 18 au 19, Napolon voulait monter  cheval le
19 au matin pour aller reconnatre lui-mme la situation du marchal
Davout sur la Narew. Mais un brouillard pais l'en empcha. Il fit ses
dispositions pour attaquer l'ennemi du 22 au 23 dcembre.--Il est
temps, crivait-il au marchal Davout, de prendre nos quartiers
d'hiver; mais cela ne peut avoir lieu qu'aprs avoir repouss les
Russes.--

[En marge: Position des quatre divisions du gnral Benningsen.]

Les quatre divisions du gnral Benningsen se prsentaient les
premires. (Voir la carte n 38.) La division du comte Tolstoy, poste
 Czarnowo, occupait le sommet de l'angle form par la runion de
l'Ukra et de la Narew. La division du gnral Sedmaratzki, place en
arrire vers Zebroszki, gardait les bords de la Narew. Celle du
gnral Saken, place aussi en arrire vers Lopaczym, gardait les
bords de l'Ukra. La division du prince Gallitzin tait en rserve 
Pultusk. Les quatre divisions du gnral Buxhoewden se trouvaient 
grande distance de celles du gnral Benningsen, et peu en mesure de
les soutenir. Deux cantonnes  Popowo observaient le pays entre la
Narew et le Bug; deux autres campaient plus loin encore,  Makow et
Ostrolenka. Les Prussiens, repousss de Thorn, taient sur le cours
suprieur de l'Ukra, vers Soldau, liant les Russes  la mer. Comme
nous l'avons dit, les deux divisions de rserve du gnral Essen
n'taient pas encore arrives. La masse totale des coaliss destine 
entrer en action tait de 115 mille hommes.

Il est facile de reconnatre que la distribution des corps russes
n'tait pas heureusement combine dans l'angle de l'Ukra et de la
Narew, et qu'ils y avaient trop peu concentr leurs forces. Si au lieu
d'avoir une seule division  la pointe de l'angle, et une sur chaque
ct  trop grande distance de la premire, enfin cinq hors de porte,
ils s'taient distribus avec intelligence sur ce sol si favorable 
la dfensive, qu'ils eussent occup fortement le confluent d'abord,
puis les deux rivires, la Narew de Czarnowo  Pultusk, l'Ukra de
Pomichowo  Kolozomb, qu'ils eussent plac en rserve dans une
position centrale,  Nasielsk par exemple, une masse principale prte
 courir au point menac, ils auraient pu nous disputer le terrain
avec avantage. Mais les gnraux Benningsen et Buxhoewden ne
s'aimaient gure, ne cherchaient pas le voisinage l'un de l'autre, et
le vieux Kamenski, arriv de la veille, n'avait ni l'esprit ni la
volont ncessaires, pour leur prescrire d'autres dispositions que
celles qu'ils avaient adoptes, en suivant chacun leur got.

[En marge: Dernires dispositions de Napolon pour l'attaque de la
position des Russes.]

Napolon, qui ne voyait la position des Russes que du dehors, jugea
bien qu'ils taient retranchs derrire la Narew et l'Ukra pour en
garder les bords, mais sans savoir comment ils y taient tablis et
distribus. Il pensa qu'il fallait d'abord leur enlever le confluent,
o il tait probable qu'ils se dfendraient avec nergie, et, ce point
emport, procder  l'excution de son plan, qui consistait  jeter,
par un mouvement de conversion de gauche  droite, les Russes dans le
pays marcageux et bois de l'intrieur de la Pologne. En consquence,
aprs avoir ritr aux marchaux Ney, Bernadotte et Bessires,
formant sa gauche, l'ordre de se porter rapidement de Thorn  Biezun
sur le cours suprieur de l'Ukra, aux marchaux Soult et Augereau,
formant son centre, l'ordre de partir de Plock et de Modlin pour se
runir  Plonsk sur l'Ukra, il se mit lui-mme  la tte de sa droite,
compose du corps de Davout, du corps de Lannes, de la garde et des
rserves, et rsolut de forcer tout de suite la position des Russes au
confluent de l'Ukra et de la Narew. Il laissa dans les ouvrages de
Praga les Polonais de nouvelle leve, avec une division de dragons,
force suffisante pour parer  tout accident, l'arme ne devant pas
s'loigner beaucoup de Varsovie.

[En marge: Napolon se transporte  Okunin pour diriger lui-mme le
passage de l'Ukra et l'attaque de Czarnowo.]

Arriv dans la matine du 23 dcembre  Okunin sur la Narew, par un
temps humide, par des routes fangeuses et presque impraticables,
Napolon mit pied  terre, pour veiller de sa personne aux
dispositions d'attaque. Ce gnral qui, suivant quelques critiques,
tout en dirigeant des armes de trois cent mille hommes, ne savait pas
mener une brigade au feu, alla lui-mme faire la reconnaissance des
positions ennemies, et placer sur le terrain jusqu' des compagnies de
voltigeurs.

[En marge: Passage de l'Ukra, et combat de Czarnowo.]

On avait dj franchi la Narew  Okunin, au-dessous du confluent de
l'Ukra et de la Narew. (Voir la carte n 39.) Pour pntrer dans
l'angle form par ces deux rivires, il fallait passer ou la Narew, ou
l'Ukra, au-dessus de leur point de runion. L'Ukra tant moins large,
on aima mieux essayer de franchir celle-ci. On avait profit d'une le
qui la divisait en deux bras, prs de son embouchure, afin de diminuer
la difficult. On s'tait tabli dans cette le, et il restait 
passer le second bras, pour aborder  la pointe de terre qu'occupaient
les Russes, entre l'Ukra et la Narew. Cette pointe de terre, couverte
de bois, de taillis, de marcages, offrait un fourr trs-pais. Au
del, ce fourr s'claircissait un peu, puis le terrain se relevait,
et prsentait un escarpement, qui s'tendait de la Narew  l'Ukra. 
droite de ce retranchement naturel, se voyait le village de Czarnowo
sur la Narew,  gauche le village de Pomichowo sur l'Ukra. Les Russes
avaient des avant-gardes de tirailleurs dans le fourr, sept
bataillons et une nombreuse artillerie sur la partie leve du
terrain, deux bataillons en rserve, et toute leur cavalerie en
arrire. Napolon, rendu dans l'le, monta au moyen d'une chelle sur
le toit d'une grange, tudia avec une lunette la position des Russes,
et ordonna sur-le-champ les dispositions suivantes. Il rpandit une
grande quantit de tirailleurs tout le long de l'Ukra, et fort
au-dessus du point de passage. Il leur prescrivit de tirailler
vivement, et d'allumer de grands feux avec de la paille humide, pour
couvrir le lit de la rivire d'un nuage de fume, et faire craindre
aux Russes une attaque au-dessus du confluent vers Pomichowo. Il
dirigea mme de ce ct la brigade Gauthier, du corps de Davout, afin
d'y attirer davantage l'attention de l'ennemi. Tandis que ces ordres
s'excutaient, il runit  la chute du jour toutes les compagnies de
voltigeurs de la division Morand, sur le point projet du passage, et
leur ordonna de tirer d'une rive  l'autre,  travers les touffes de
bois, pour carter les postes ennemis, tandis que les marins de la
garde remonteraient les barques runies dans la Narew. Le 17e de ligne
et le 13e lger taient en colonne, prts  s'embarquer par
dtachement, et le reste de la division Morand tait mass en arrire,
afin de passer quand le pont serait tabli. Les autres divisions du
corps de Davout attendaient au pont d'Okunin le moment d'agir. Lannes
s'avanait  grands pas de Varsovie sur Okunin.

Bientt les marins de la garde amenrent quelques barques,  l'aide
desquelles on transporta plusieurs dtachements de voltigeurs d'une
rive  l'autre. Ceux-ci s'enfonant dans le fourr en cartrent
l'ennemi, pendant que les officiers pontonniers et les marins de la
garde taient occups  jeter en toute hte un pont de bateaux.  sept
heures du soir, le pont tant devenu praticable, la division Morand le
franchit en colonnes serres, et marcha en avant prcde par le 17e
de ligne, par le 13e lger, et par une nue de tirailleurs. On
s'avanait couvert par la nuit et les bois. Les sapeurs des rgiments
frayaient dans l'paisseur du fourr un passage  l'infanterie. 
peine eut-on franchi ces premiers obstacles, qu'on se trouva 
dcouvert, en prsence du plateau lev, qui rgnait de la Narew 
l'Ukra, et qui tait dfendu soit par des abatis, soit par une
nombreuse artillerie. Les Russes,  travers l'obscurit de la nuit,
ouvrirent sur nos colonnes un feu nourri de mitraille et de
mousqueterie, qui nous fit quelque mal. Tandis que les voltigeurs de
la division Morand et le 13e lger s'approchaient en tirailleurs, le
colonel Lanusse  la tte du 17e de ligne, se forma en colonne
d'attaque sur la droite, pour enlever les batteries russes. Il en
avait dj emport une, lorsque les Russes se dirigeant en masse sur
son flanc gauche, l'obligrent  rtrograder. Mais le reste de la
division Morand arrivait au soutien de ses deux premiers rgiments. Le
13e lger ayant puis ses cartouches, fut remplac par le 30e, et on
marcha de nouveau par la droite  l'attaque du village de Czarnowo,
tandis que vers la gauche le gnral Petit se portait avec 400 hommes
d'lite  l'attaque des retranchements russes, placs contre l'Ukra,
vis--vis de Pomichowo. Malgr la nuit, on manoeuvrait avec le plus
grand ordre. Deux bataillons du 30e et un du 17e attaqurent Czarnowo,
l'un en longeant le bord de la Narew, les deux autres en gravissant
directement le plateau sur lequel ce village est assis. Ces trois
bataillons emportrent Czarnowo, et, suivis par les 51e et 61e
rgiments, dbouchrent sur le plateau, en repoussant les Russes dans
la plaine qui s'tend au del. Au mme instant le gnral Petit avait
assailli l'extrmit des retranchements ennemis vers l'Ukra, et,
second par le feu de l'artillerie que la brigade Gauthier faisait de
l'autre rive, les avait enlevs.  minuit, on tait matre de la
position des Russes de la Narew  l'Ukra. Mais  la lenteur de leur
retraite, qu'il tait possible de discerner  travers l'obscurit, on
devait croire qu'ils reviendraient  la charge, et, par ce motif, le
marchal Davout envoya au secours du gnral Petit, qui tait le plus
expos, la seconde brigade de la division Gudin. Comme on l'avait
prvu, les Russes pendant la nuit revinrent trois fois  la charge
dans l'intention de reprendre la position qu'ils avaient perdue, et de
jeter les Franais  bas du plateau, vers cette pointe de terre boise
et marcageuse sur laquelle ils avaient dbarqu. Trois fois on les
laissa s'approcher jusqu' trente pas, et trois fois rpondant  leur
attaque par un feu  bout portant, on les arrta sur place; puis on
les joignit  la baonnette, et on les repoussa. Enfin la nuit tant
fort avance, ils se mirent en pleine retraite sur Nasielsk. Jamais
combat de nuit ne s'tait livr avec plus d'ordre, de prcision et
d'audace. Les Russes nous laissrent en morts, blesss, prisonniers,
environ 1,800 hommes, et beaucoup d'artillerie. Nous avions eu de
notre ct 600 blesss et une centaine de morts.

Napolon, qui n'avait pas quitt le lieu du combat, flicita le
gnral Morand et le marchal Davout de leur belle conduite, et se
hta ensuite de tirer les consquences du passage de l'Ukra, en
donnant les ordres qu'exigeait la circonstance. Les Russes privs du
point d'appui qu'ils possdaient au confluent de l'Ukra et de la
Narew, ne devaient pas tre tents de dfendre l'Ukra, dont la ligne
venait d'tre force  son embouchure. Mais, dans l'ignorance o l'on
se trouvait de leur vraie situation, on pouvait craindre qu'ils ne
fussent en force au pont de Kolozomb, sur l'Ukra, vis--vis de Plonsk,
point vers lequel devaient se rencontrer les corps des marchaux Soult
et Augereau. (Voir la carte n 38.) Napolon prescrivit  la rserve
de cavalerie, que le gnral Nansouty commandait en l'absence de
Murat, tomb malade  Varsovie, de remonter l'Ukra sur les deux rives,
d'en battre les bords jusqu' Kolozomb, pour tendre la main aux
marchaux Augereau et Soult, pour les aider  passer l'Ukra s'ils
prouvaient des difficults, pour les lier enfin avec le marchal
Davout qui allait marcher en avant, traversant par son milieu le pays
compris entre l'Ukra et la Narew. Il ordonna au marchal Davout de se
porter directement sur Nasielsk, et le fit appuyer par la garde et la
rserve. Enfin il donna pour instruction au marchal Lannes de
franchir l'Ukra, l mme o l'on venait d'en forcer le passage, et de
s'lever  la droite du corps de Davout, en longeant la Narew jusqu'
Pultusk. Cette ville devenait un point d'une grande importance, car
les Russes, rejets de l'Ukra sur la Narew, n'avaient que les ponts de
Pultusk pour passer cette dernire rivire. L'ordre dj expdi aux
marchaux Soult et Augereau de se diriger sur Plonsk pour y franchir
l'Ukra, aux marchaux Ney, Bernadotte et Bessires, de s'avancer
rapidement sur Biezun, vers les sources de l'Ukra, fut naturellement
confirm.

[En marge: Marche sur Nasielsk.]

Napolon, continuant de se tenir auprs du marchal Davout, voulut
marcher le matin mme du 24 sur Nasielsk, malgr les fatigues de la
nuit. On eut seulement la prcaution de placer en tte la division
Friant, pour procurer quelques heures de repos  la division Morand,
fatigue du combat de Czarnowo. On arriva vers la fin du jour 
Nasielsk, et on y trouva en position la division Tolstoy, la mme qui
avait t chasse de Czarnowo. Elle annonait l'intention de nous
opposer quelque rsistance, afin de donner aux dtachements posts sur
l'Ukra le temps de la rejoindre.

Nous avons dit que les quatre divisions du gnral Benningsen taient,
la division Tolstoy  Czarnowo pour dfendre le confluent des deux
rivires, la division Saken  Lopaczym pour veiller sur l'Ukra, la
division Sedmaratzki  Zebroszki pour garder la Narew, enfin la
division Gallitzin  Pultusk pour y servir de rserve, celle-ci,
quoique fort loin de l'Ukra, ayant aussi sur cette rivire une forte
avant-garde, commande par le gnral Barklay de Tolly: disposition
mle et confuse, qui dnotait une bien faible direction dans les
oprations de l'arme russe. Le mouvement naturel de ces divisions
surprises par une vigoureuse attaque sur l'Ukra, tait de replier
leurs dtachements pour se retirer sur la Narew. Ce fut en effet le
mouvement auquel elles cdrent, et que leur gnral en chef laissa
excuter plutt qu'il ne le prescrivit.

Le comte Tolstoy, commandant la division replie sur Nasielsk, y tint
bon jusqu'au moment o il vit revenir le dtachement prpos  la
garde de l'Ukra vers Borkowo, lequel tait poursuivi par la rserve de
cavalerie. Cependant le gnral Friant, ayant dploy sa division en
face des Russes et ayant march  eux, les obligea de se retirer en
toute hte. Les dragons se lancrent  leur suite: on leur tua ou
prit quelques centaines d'hommes; on ramassa du canon et des bagages.

[En marge: Augereau force l'Ukra vers Kolozomb et Sochoczin.]

Dans cette journe du 24, le marchal Augereau tant arriv sur les
bords de l'Ukra, voulut en forcer le passage. Il fit attaquer  la
fois les ponts de Kolozomb et de Sochoczin. Le 14e de ligne, sous son
colonel Savary, le mme qui avait franchi la Vistule  Thorn le 6
dcembre[15], se jeta sur les dbris  peine rpars du pont de
Kolozomb, et passa hroquement  travers un horrible feu de
mousqueterie. Ce brave colonel tomba sur l'autre rive, perc de
plusieurs coups de lance.  Sochoczin, l'attaque du pont n'ayant pu
russir, on se dirigea vers un gu voisin, et on opra le passage. Le
corps d'Augereau se trouvait donc transport dans la journe du 24 sur
l'autre rive de l'Ukra, et s'avanait en poussant devant lui les
dtachements des diverses divisions russes, laisss  la garde de
cette rivire. La rserve de cavalerie, aux ordres du gnral
Nansouty, les poursuivait galement. On marchait sur Nowemiasto, dans
la direction de l'Ukra  la Narew, de manire  se lier avec le corps
du marchal Davout.  la gauche du corps d'Augereau, le marchal Soult
se disposait  passer l'Ukra vers Sochoczin. La gauche, sous Ney,
Bernadotte et Bessires, continuait  s'lever par un mouvement rapide
de Thorn sur Biezun et Soldau.

[Note 15: Les lecteurs qui se souviennent d'avoir vu figurer le 14e de
ligne avec son colonel Savary au passage de la Vistule,  Thorn, sous
les ordres du marchal Ney, auront de la peine  s'expliquer comment
ce mme rgiment peut se trouver, le 24 dcembre, sous le marchal
Augereau, au passage de l'Ukra  Kolozomb. L'explication est facile:
c'est que ce rgiment, laiss  Bromberg par le marchal Augereau
lorsque celui-ci remonta la rive gauche de la Vistule depuis Thorn
jusqu' Modlin, resta pour un moment  la disposition du marchal Ney,
et opra sous ses ordres le passage de la Vistule  Thorn.

Nous n'ajouterions pas cette note, qui peut paratre inutile, si
quelques critiques peu attentifs et peu instruits, ne nous avaient
accus de faire figurer dans diffrentes actions des corps qui n'y
avaient eu aucune part. Il y a des attaques dont il faut peu
s'inquiter; cependant, par respect pour le lecteur impartial, nous
tenons  lui prouver que nous n'avons rien nglig pour parvenir 
l'exactitude la plus rigoureuse.]

[En marge: Le dgel change le sol en une boue dans laquelle il est
impossible de marcher.]

Le 25 au matin, Napolon dirigea ses colonnes sur Strezegocin. Le
temps tait devenu affreux pour une arme qui avait  manoeuvrer, et
surtout  excuter de nombreuses reconnaissances, afin de dcouvrir
les projets de l'ennemi. Un dgel complet, accompagn de neige
fondante et de pluie, avait tellement dtremp les terres, que dans
certains endroits on enfonait jusqu'aux genoux. Des hommes mme
avaient t trouvs  moiti ensevelis dans ce sol subitement chang
en marcage. Il fallait doubler les attelages de l'artillerie pour
russir  traner quelques pices. On y gagnait, il est vrai, de
capturer  chaque pas le canon et le bagage des Russes, beaucoup de
tranards et de blesss, et enfin bon nombre de dserteurs polonais,
qui restaient volontairement en arrire pour se livrer  l'arme
franaise. Mais on y perdait l'avantage inapprciable de la clrit,
le concours de l'artillerie qu'on ne pouvait plus mener avec soi, et
les moyens d'information qui sont toujours proportionns  la facilit
de communiquer. Qu'on se figure d'immenses plaines, tour  tour
couvertes de boue ou de forts paisses, ordinairement trs-mal
peuples, plus mal encore depuis l'migration gnrale des habitants,
des armes se cherchant ou se fuyant dans ce dsert fangeux, et on
aura une ide  peine exacte du spectacle que les Franais et les
Russes offraient en ce moment dans cette partie de la Pologne.

[En marge: Difficult de discerner la marche de l'ennemi.]

[En marge: Dans l'incertitude, Napolon dirige le gros de ses forces
sur Golymin, et ne dirige sur Pultusk que Lannes renforc de la
division Gudin.]

Napolon, discernant mal  travers ce pays plat et bois les
mouvements de l'ennemi, ne pouvant suppler  ce qu'il ne voyait pas
au moyen de reconnaissances multiplies, tait plong dans
l'incertitude la plus embarrassante. Il lui semblait bien que les
colonnes russes en retraite se dirigeaient de sa gauche  sa droite,
de l'Ukra vers la Narew. Aussi avait-il envoy Lannes vers Pultusk,
et, ayant cru apercevoir une troupe ennemie qui se portait  la suite
de Lannes, il avait dtach la division Gudin du corps de Davout, pour
suivre cette troupe, et empcher qu'elle n'assaillt Lannes par
derrire. Mais un gros rassemblement se montrait devant lui, dans la
direction de Golymin. On annonait la prsence de forces nombreuses,
venues sur ce point des derrires de l'arme russe. On disait qu'un
corps de 20 mille hommes se retirait de l'Ukra sur Ciechanow et
Golymin. Au milieu de ce chaos, Napolon, voulant aller tout de suite
 l'ennemi le plus rapproch, vers lequel d'ailleurs semblaient
converger tous les autres, laissa Lannes escort par la division Gudin
marcher  droite sur Pultusk, et quant  lui il se porta directement
sur Golymin, avec deux des trois divisions de Davout, avec le corps
d'Augereau tout entier, avec la garde et la rserve de cavalerie. Il
ordonna de plus au marchal Soult, qui avait pass l'Ukra, de se
rendre  Ciechanow mme. Il prescrivit aux marchaux Ney, Bernadotte
et Bessires, partis de Thorn, de continuer leur mouvement de
conversion par Biezun, Soldau et Mlawa, ce qui les portait sur le
flanc et presque sur les derrires des Russes.

On marcha ainsi avec la plus grande peine, toute la journe du 25 et
la matine du 26, employant deux heures, quelquefois trois, pour
parcourir une lieue.

[En marge: Vritable direction des divers corps de l'arme russe.]

Cependant les divers corps de l'arme russe n'avaient pas pris
exactement la direction que Napolon avait suppose. Les quatre
divisions du gnral Benningsen s'taient presque en entier replies
sur Pultusk. La division Tolstoy, repousse de Czarnowo  Nasielsk, de
Nasielsk  Strezegocin, avait suivi la route qui coupe par le milieu
le pays entre l'Ukra et la Narew. Arrive  Strezegocin, elle s'tait
rejete  droite, vers Pultusk, ds qu'elle avait pu rallier ses
dtachements pars. La division Sedmaratzki, place les jours
prcdents  Zebroszki au bord de la Narew, n'ayant que quelques pas 
faire pour gagner Pultusk, s'y tait rendue immdiatement. La division
Gallitzin, qui tout en ayant son quartier gnral  Pultusk, avait des
postes sur l'Ukra, s'tait concentre sur Pultusk. Mais les
dtachements de cette division qui gardaient l'Ukra, coups par notre
cavalerie, avaient cherch un refuge  Golymin. Enfin la division
Saken, qui gardait particulirement l'Ukra et avait son quartier
gnral  Lopaczym, poursuivie par la cavalerie franaise, s'tait
retire, partie  Golymin, partie  Pultusk. Ainsi les deux divisions
Tolstoy et Sedmaratzki en entier, les deux divisions Gallitzin et
Saken en partie, se trouvaient le 26  Pultusk. Les restes des
divisions Gallitzin et Saken rfugis  Golymin, avaient rencontr
l'une des divisions de Buxhoewden, la division Doctorow, laquelle
s'tait porte en avant, et avait ainsi donn lieu au bruit d'un
rassemblement de troupes sur les derrires de l'arme russe. Enfin les
Prussiens, en fuite devant les marchaux Ney, Bernadotte et Bessires,
avaient abandonn l'Ukra, et se retiraient par Soldau sur Mlawa,
cherchant toujours dans leur retraite  se lier aux Russes.

[En marge: Bataille de Pultusk livre par le corps de Lannes et la
division Gudin  l'arme russe de Benningsen.]

Le 26 au matin, Lannes arriva en vue de Pultusk. Il y dcouvrit une
masse de forces bien suprieure  celle dont il pouvait disposer. Les
quatre divisions russes, quoique deux fussent incompltes, ne
comptaient pas moins de 43 mille hommes[16]. Lannes, avec les dragons
du gnral Becker, n'en possdait gure que 17 ou 18 mille. Il en
arrivait sur sa gauche 5  6 mille, avec la division Gudin. Mais
Lannes n'en tait que trs-confusment averti, et dans l'tat des
routes, ce renfort, bien qu' une distance peu considrable de
Pultusk, ne pouvait parvenir que fort tard sur le champ de bataille.
Lannes n'tait pas homme  s'intimider. Ni lui, ni ses soldats ne
craignaient d'affronter les Russes, quel que ft leur nombre, quelque
prouve que ft leur bravoure. Lannes rangea sa petite arme en
bataille, ayant soin d'envoyer un avis au marchal Davout, pour
l'informer de la rencontre imprvue qu'il venait de faire  Pultusk,
et qui l'exposait  une situation des plus critiques.

[Note 16: Le narrateur Plotho, officier de l'arme russe et tmoin
oculaire, avoue lui-mme le chiffre de 43 mille hommes.]

[En marge: Description du terrain sur lequel allait se livrer la
bataille de Pultusk.]

Une vaste fort couvrait les environs de Pultusk. (Voir la carte n
39.) En sortant de cette fort, on trouvait un terrain dcouvert,
parsem  et l de quelques bouquets de bois, dtremp par les
pluies, comme tout le reste du pays, s'levant peu  peu en forme de
plateau, et puis se terminant tout  coup en pente brusque sur Pultusk
et la Narew. Le gnral Benningsen avait rang son arme sur ce
terrain, ayant le dos tourn  la ville, l'une de ses ailes appuye 
la rivire et au pont qui la traverse, l'autre  un bouquet de bois.
Une forte rserve servait de soutien  son centre. Sa cavalerie tait
place dans les intervalles de sa ligne de bataille, et un peu en
avant. Quoiqu'ils eussent perdu une partie de leur artillerie, les
Russes en menaient avec eux une si grande quantit, depuis la campagne
d'Austerlitz, qu'il leur en restait suffisamment pour couvrir leur
front d'une ligne de bouches  feu, et rendre l'accs de ce front
extrmement redoutable.

Lannes n'avait  leur opposer que quelques pices d'un faible calibre,
qu'on avait tranes  travers les boues avec de grands efforts, et en
leur appliquant tous les attelages de l'artillerie. Il disposa la
division Suchet en premire ligne, et garda la division Gazan en
rserve sur la lisire de la fort, pour avoir de quoi faire face aux
vnements, qui menaaient de devenir graves, dans l'incertitude o
tout le monde tait plong. Peu d'hommes bien conduits pouvaient
suffire pour enlever cette position, et avaient l'avantage de
prsenter moins de prise  la formidable artillerie des Russes. Lannes
dboucha donc de la fort avec la seule division Suchet, forme en
trois colonnes, une  droite, sous le gnral Claparde, compose du
17e lger et de la cavalerie lgre du gnral Treilhard, une au
centre sous le gnral Vedel, compose du 64e de ligne et du premier
bataillon du 88e, une  gauche, sous le gnral Reille, compose du
second bataillon du 88e, du 34e de ligne et des dragons du gnral
Becker. Le projet de Lannes tait d'attaquer par sa droite et vers la
Narew, car s'il parvenait  percer jusqu' la ville, il faisait tomber
d'un coup la position des Russes, et les plaait mme dans une
situation dsastreuse.

Il porta ses trois petites colonnes en avant, sortant audacieusement
des bois, et gravissant le plateau sous une pluie de mitraille.
Malheureusement le sol dtremp et glissant ne permettait gure
l'imptuosit d'attaque, qui aurait pu racheter le dsavantage du
nombre et de la position. Nanmoins, tout en avanant avec peine, on
joignit l'ennemi, et on le repoussa vers les pentes abruptes qui
terminaient le terrain en une espce de chute du ct de la Narew et
de Pultusk. On marchait avec ardeur, et on allait prcipiter du
plateau dans la rivire les troupes russes du gnral Bagowout,
lorsque le gnral en chef Benningsen, envoyant en toute hte une
partie de sa rserve au secours du gnral Bagowout, fit aborder en
flanc la brigade Claparde, qui formait la tte de notre attaque.
Lannes, qui tait au plus fort de la mle, rpondit  cette
manoeuvre, en reportant de son centre vers sa droite la brigade
Vedel, compose, comme nous venons de le dire, du 64e et du premier
bataillon du 88e. Il prit lui-mme en flanc les Russes venus au
secours du gnral Bagowout, et, les poussant les uns sur les autres
vers la Narew, il aurait termin la lutte sur ce point, et peut-tre
la bataille, si, au milieu d'une bourrasque de neige, le bataillon du
88e surpris par la cavalerie russe avant d'avoir pu se former en
carr, n'avait t rompu et renvers. Mais ce brave bataillon, ralli
sur-le-champ par un de ces officiers dont le danger fait ressortir le
caractre, le nomm Voisin, se releva immdiatement, et, profitant 
son tour des embarras de la cavalerie russe, tua  coups de baonnette
ces cavaliers plongs comme nos fantassins dans une mer de boue.

Ainsi,  la droite et au centre, le combat, quoique moins dcisif
qu'il n'aurait pu l'tre, tourna nanmoins  l'avantage des Franais,
qui laissrent les Russes acculs  l'extrmit du plateau, et exposs
 une chute dangereuse vers la ville et la rivire.  gauche, notre
troisime colonne, compose du 34e de ligne, du second bataillon du
88e, et des dragons du gnral Becker, avait  disputer  l'ennemi le
bouquet de bois auquel s'appuyait le centre des Russes. Le 34e, dirig
par le gnral Reille, et accueilli par des batteries dmasques 
l'improviste, eut cruellement  souffrir. Il enleva le bois cependant,
second par les charges des dragons du gnral Becker. Mais quelques
bataillons du gnral Barklay de Tolly le reprirent. Les Franais s'en
rendirent matres de nouveau, et soutinrent pendant trois heures un
combat acharn et ingal. Enfin sur ce point comme sur les autres,
les Russes, obligs de plier, furent rduits  s'adosser de plus prs
 la ville. Lannes, dbarrass du combat  droite, s'tait port 
gauche, pour encourager ses troupes de sa prsence. Si dans ce moment
il et t moins incertain de ce qui se passait ailleurs, et plus
assur d'tre soutenu, il aurait pu faire agir la division Gazan, et
alors c'en tait fait des Russes, qui auraient t prcipits sur le
revers du terrain, et noys dans la Narew. Mais Lannes voyait par del
sa gauche, et  l'extrme droite des Russes, la division Tolstoy,
bordant le ravin de Moczyn, et formant un crochet en arrire pour
couvrir l'extrmit de la position. Il crut plus sage de ne pas
engager toutes ses troupes, et, par son ordre, la brave division Gazan
resta immobile  la lisire de la fort, essuyant  trois cents pas
les boulets de l'ennemi, mais rendant le service de contenir les
Russes, et de les empcher eux aussi de combattre avec toutes leurs
forces.

La journe s'achevait lorsque la division Gudin arriva enfin sur notre
gauche, cache par des bois  notre arme, mais aperue par les
Cosaques, qui en avertirent aussitt le gnral Benningsen. De toute
son artillerie, la division Gudin n'amenait que deux pices,
pniblement tranes jusqu'au lieu du combat. Elle donna contre
l'extrme droite des Russes, et sur la pointe de l'angle que
prsentait leur ligne replie. Le gnral Daultanne, qui ce jour-l
commandait la division Gudin, aprs quelques voles de canon, se forma
en chelons par sa gauche, et marcha rsolment  l'ennemi, en
prvenant le marchal Lannes de son entre en action. Son attaque
obtint un effet dcisif, et fora les Russes  se replier. Mais cette
division, dj spare par des bois du corps de Lannes, agrandit en
s'avanant l'intervalle qui l'en sparait. Une rafale de vent qui
portait la pluie et la neige au visage de nos soldats, soufflait en
cet instant. Les Russes, par une superstition de peuple du Nord, qui
leur fait voir dans la tempte un augure favorable, coururent en
avant, avec des cris sauvages. Ils se jetrent dans l'intervalle
laiss entre la division Gudin et le corps de Lannes, ramenrent l'une
et dbordrent l'autre. Leur cavalerie se prcipita dans la troue,
mais le 34e, du ct de la division Suchet, le 85e du ct de la
division Gudin, se formrent en carr, et arrtrent tout court cette
charge, qui tait plutt de la part des Russes une dmonstration pour
couvrir leur retraite, qu'une attaque srieuse.

Les Franais avaient donc sur tous les points conquis le terrain qui
domine Pultusk, et il ne leur restait plus qu'un dernier effort 
faire pour prcipiter les Russes dans la Narew, lorsque le gnral
Benningsen, profitant de la nuit, droba son arme, en la faisant
passer par les ponts de Pultusk. Tandis qu'il donnait ses ordres de
retraite, Lannes plein d'ardeur, rassur par l'arrive de la division
Gudin, dlibrait s'il fallait livrer immdiatement la seconde
attaque, ou la remettre au lendemain. L'heure avance, la difficult
de communiquer dans ce chaos de boue, de pluie, d'obscurit,
dcidrent la remise du combat. Le lendemain la brusque retraite des
Russes enleva aux Franais le prix mrit de leur lutte audacieuse et
opinitre.

[En marge: Rsultats de la bataille de Pultusk.]

Ce combat acharn, o 18 mille hommes avaient t pendant toute une
journe en prsence de 43 mille, pouvait certainement tre appel une
victoire. Grce  leur petit nombre,  la supriorit de leur
tactique, les Franais avaient  peine perdu 1,500 hommes tus ou
blesss. (Nous parlons d'aprs des tats authentiques.) La perte des
Russes, au contraire, s'levait en morts ou blesss,  plus de 3 mille
hommes. Ils nous laissrent 2 mille prisonniers, et une immense
quantit d'artillerie.

[En marge: Rcit de cette bataille par le gnral Benningsen.]

Cependant le gnral Benningsen, rentr dans Pultusk, crivit  son
souverain qu'il venait de remporter une victoire signale sur
l'empereur Napolon, commandant en personne trois corps d'arme, ceux
des marchaux Davout, Lannes et Suchet, plus la cavalerie du prince
Murat. Or, il n'y avait pas, comme on a pu le voir, de corps d'arme
du marchal Suchet, puisque le gnral Suchet commandait simplement
une division du marchal Lannes; il y avait sur le terrain de Pultusk
deux divisions du marchal Lannes, une seule du marchal Davout, pas
de cavalerie du prince Murat, et encore moins d'empereur Napolon
commandant en personne.

On a souvent parl des bulletins menteurs de l'Empire, plus vrais
cependant qu'aucune des publications europennes de cette poque; mais
que faut-il penser d'une telle manire de raconter ses propres actes?
Les Russes assurment taient assez braves pour tre vridiques.

[En marge: Combat de Golymin.]

Dans cette mme journe du 26, les deux divisions restes au marchal
Davout, ainsi que les deux divisions composant le corps du marchal
Augereau, arrivaient en face de Golymin. Ce village tait entour
d'une ceinture de bois et de marcages, entremle de quelques
hameaux, derrire laquelle les Russes taient tablis, avec une forte
rserve au village mme de Golymin. (Voir la carte n 39.)

Le marchal Davout dbouchant par la droite, c'est--dire par la route
de Pultusk, fit attaquer les bois qui formaient de son ct l'obstacle
 vaincre, pour pntrer dans Golymin. Le marchal Augereau dbouchant
par la gauche, c'est--dire par la route de Lopaczym, avait 
traverser des marcages, sems de quelques bouquets de bois, et au
milieu de ces marcages un village  emporter, celui de Ruskovo, par
o passait la seule route praticable. La brave infanterie du marchal
Davout repoussa, non sans perte, l'infanterie russe des corps dtachs
de Saken et de Gallitzin. Aprs une vive fusillade, elle la joignit 
la baonnette, et la contraignit par des combats corps  corps,  lui
abandonner les bois auxquels elle s'appuyait.  la droite de ces bois
si disputs, le marchal Davout forait la route de Pultusk  Golymin,
et lanait sur les Russes une partie de la rserve de cavalerie,
confie  Rapp, l'un de ces aides-de-camp intrpides que Napolon
tenait sous sa main pour les employer dans des occasions difficiles.
Rapp culbuta l'infanterie russe, tourna les bois, et fit ainsi tomber
l'obstacle qui couvrait Golymin. Mais expos  un feu des plus vifs,
il eut le bras cass.  gauche Augereau franchissant les marcages,
malgr les forces ennemies places sur ce point, enleva le village de
Ruskovo, et marcha de son ct sur Golymin, but commun de nos
attaques concentriques. On y pntra ainsi vers la fin du jour, et on
s'en rendit matre, aprs un engagement des plus chauds avec la
rserve de la division Doctorow. Comme  Pultusk on recueillit
beaucoup d'artillerie, quelques prisonniers, et on joncha la terre de
cadavres russes. En combattant contre eux on prenait moins d'ennemis,
mais on en tuait davantage.

[En marge: Combat de Soldau.]

Dans cette journe du 26, nos colonnes taient partout aux prises avec
les colonnes russes, sur un espace de vingt-cinq lieues. Par un effet
du hasard, impossible  prvenir quand les communications sont
difficiles, tandis que Lannes avait trouv devant lui deux ou trois
fois plus de Russes qu'il n'avait de Franais, les autres corps
rencontraient  peine leur quivalent, comme les marchaux Augereau et
Davout  Golymin, ou aucun ennemi  combattre, comme le marchal Soult
dans sa marche sur Ciechanow, et le marchal Bernadotte dans sa marche
sur Biezun. Toutefois le marchal Bessires, servant d'claireur 
notre aile gauche avec la seconde rserve de cavalerie, avait joint
les Prussiens  Biezun, et leur avait fait un bon nombre de
prisonniers. Le marchal Ney, qui formait l'extrme gauche de l'arme,
avait march de Strasbourg  Soldau et Mlawa, poussant devant lui le
corps de Lestocq. Arriv le 26  Soldau, au moment mme o Lannes
combattait  Pultusk, o les marchaux Davout et Augereau combattaient
 Golymin, il avait dirig la division Marchand sur Mlawa, afin de
tourner la position de Soldau, prcaution ncessaire, car on pouvait
y trouver d'insurmontables difficults. En effet, le bourg de Soldau
tait situ au milieu d'un marais impraticable, qu'on ne traversait
que par une seule chausse, longue de sept  huit cents toises,
reposant tantt sur le sol, tantt sur des ponts que l'ennemi avait eu
soin de couper. (Voir la carte n 39.) Six mille Prussiens avec du
canon gardaient cette chausse. Une premire batterie l'enfilait dans
sa longueur; une seconde, tablie sur un point bien choisi dans le
marais, la battait en charpe. Ney avec le 69e et le 76e, y marcha
imptueusement. On jeta des madriers sur les coupures des ponts, on
enleva les batteries au pas de course; on culbuta  la baonnette
l'infanterie qui tait range en colonne sur la chausse, et on entra
ple-mle avec les fuyards dans le bourg de Soldau. L une action des
plus vives s'engagea avec les Prussiens. Il fallut leur enlever Soldau
maison par maison. Nous n'y parvnmes qu'aprs des efforts inous, et
 la chute du jour. Mais  ce moment le brave gnral Lestocq,
ralliant ses colonnes en arrire de Soldau, fit jurer  ses soldats de
reprendre le poste perdu. Les Prussiens, traits par les Russes depuis
Ina comme les Autrichiens l'avaient t depuis Ulm, voulaient venger
leur honneur, et prouver qu'ils n'taient infrieurs  personne en
bravoure: ils tinrent parole. Quatre fois, depuis sept heures du soir
jusqu' minuit, ils attaqurent Soldau  la baonnette, et quatre fois
ils furent repousss. Leur courage avait toute la violence du
dsespoir. Ils finirent cependant par se retirer, aprs une perte
immense en morts, blesss et prisonniers.

Ainsi dans cette journe, sur un espace de vingt-cinq lieues, depuis
Pultusk jusqu' Soldau, on s'tait battu avec acharnement, et les
Russes, dfaits partout o ils avaient essay de nous rsister, ne
s'taient sauvs qu'en abandonnant leur artillerie et leurs bagages.
Leur arme se trouvait affaiblie de prs de 20 mille hommes sur 115
mille. Beaucoup d'entre eux taient hors de combat ou prisonniers. Un
grand nombre d'origine polonaise avaient dsert. Nous avions
recueilli plus de 80 pices de canon de gros calibre, et une quantit
considrable de bagages. Nous n'avions perdu ni un prisonnier, ni un
dserteur, mais le feu de l'ennemi nous avait enlev 4  5 mille
hommes, en morts ou blesss.

[En marge: Rsultat des oprations de Napolon entre la Vistule et la
Narew.]

Le projet de Napolon, tendant  sparer les Russes de la mer, et 
les jeter par un mouvement de conversion de l'Ukra sur la Narew, du
riche littoral de la vieille Prusse dans l'intrieur bois,
marcageux, inculte de la Pologne, avait russi sur tous les points,
bien que sur aucun il n'et amen l'une de ces grandes batailles qui
marquaient toujours d'un signe clatant les savantes manoeuvres de cet
immortel capitaine. L'action hroque de Lannes  Pultusk tait pour
les Russes une dfaite, mais une dfaite sans dsastre, ce qui tait
aussi nouveau pour eux que pour nous. Cependant si on avait eu la
facult de marcher le lendemain et le surlendemain, les Russes
auraient t obligs de nous livrer les trophes qu'ils ne pouvaient
pas long-temps disputer  notre bravoure et  notre habilet. Jets au
del de l'Ukra, de l'Orezyc, de la Narew, dans une fort impntrable,
de plus de quinze ou vingt lieues d'tendue, comprise entre Pultusk,
Ostrolenka, Ortelsbourg, leur destruction complte et t l'effet
invitable des profondes combinaisons de Napolon, et des combinaisons
nulles ou malheureuses de leurs gnraux.

Mais il tait impossible de faire un pas sans tomber dans des embarras
inextricables. Des hommes restaient ensevelis jusqu' la ceinture dans
ces boues affreuses, et n'en sortaient que lorsqu'on venait les en
arracher. Beaucoup y avaient expir faute d'tre secourus.

[En marge: L'tat des routes dcide Napolon  s'arrter, et  prendre
ses quartiers d'hiver sur la Vistule.]

Napolon, dont les plans n'avaient jamais t mieux conus, dont les
soldats n'avaient jamais t plus braves, fut oblig de s'arrter,
aprs avoir encore fait deux ou trois marches en avant, pour bien
s'assurer de la droute des Russes et de leur fuite vers la Prgel.
Une grande perte en hommes et en canons cause  l'ennemi, des
quartiers d'hiver assurs au centre de la Pologne, terminaient
dignement cette campagne extraordinaire, commence sur le Rhin, finie
sur la Vistule. L'tat du ciel et du sol expliquait assez pourquoi les
rsultats obtenus dans ces derniers jours n'avaient eu ni la grandeur,
ni la soudainet auxquelles Napolon avait habitu le monde. Sans
doute les Russes, surpris de n'avoir pas succomb aussi vite que les
Prussiens  Ina, les Autrichiens  Ulm, et eux-mmes  Austerlitz,
allaient s'enorgueillir d'une dfaite moins prompte que de coutume, et
dbiter des fables sur leurs prtendus succs: il fallait bien s'y
rsigner. Ils n'eussent pas t plus heureux cette fois qu'
Austerlitz, si comme  Austerlitz on avait trouv des lacs gels au
lieu de boues impraticables. Mais la saison, tout  fait
inaccoutume, qui au lieu d'un sol glac donnait un sol fangeux, les
avait sauvs d'un dsastre. C'tait un caprice de la fortune, qui
avait trop favoris Napolon jusqu'ici pour qu'il ne lui pardonnt pas
cette lgre inconstance. Seulement il aurait fallu qu'il y penst, et
qu'il apprt  la connatre. Au surplus ses soldats camps sur la
Vistule, ses aigles plantes dans Varsovie, taient un spectacle assez
extraordinaire pour qu'il ft satisfait, pour que l'Europe restt
paisible, l'Autriche effraye et contenue, la France confiante.

Il sjourna deux ou trois jours  Golymin, dans l'intention d'y
procurer  son arme un peu de repos, et le 1er janvier 1807 il revint
 Varsovie, afin d'y arrter l'tablissement de ses quartiers d'hiver.

[En marge: Janv. 1807.]

[En marge: Emplacement choisi par Napolon pour ses quartiers
d'hiver.]

Si on veut bien apprcier l'emplacement dont il fit choix pour
cantonner ses troupes, il faut se retracer la forme des lieux au del
de la Vistule. (Voir les cartes n{os} 37 et 38.) Cette suite de lacs,
dont nous avons dj parl plusieurs fois, et qui sparent ici la
vieille Prusse de la Pologne, le pays allemand du pays slave, la
rgion maritime et riche de la rgion intrieure et pauvre, versent la
plus grande partie de leurs eaux en dedans du pays, par une suite de
rivires, telles que l'Omulew, l'Orezyc, l'Ukra, lesquelles se jettent
dans la Narew, et par la Narew dans la Vistule. Et tandis que, par
l'Omulew, l'Orezyc et l'Ukra, la Narew reoit les eaux des lacs qui
n'ont pu se rendre  la mer, et qui descendent de l'ouest, elle reoit
par le Bug les eaux qui descendent de l'est et du centre de la
Pologne. Elle se confond avec le Bug  Sierock, et grossie de tous
ces affluents, elle les porte en un seul lit  la Vistule, qu'elle
rejoint  Modlin.

La Narew prsente donc un tronc commun qui s'appuie  la Vistule et
autour duquel le Bug,  droite, l'Ukra, l'Orezyc, l'Omulew,  gauche,
viennent se rattacher comme autant de ramifications. C'est entre ces
ramifications diverses, et en s'appuyant au tronc principal, vers
Sierock et Modlin, que Napolon distribua ses corps d'arme.

[En marge: Quartier du marchal Lannes.]

[En marge: Quartiers du marchal Davout.]

[En marge: Quartiers du marchal Soult.]

[En marge: Quartiers du marchal Augereau.]

[En marge: Quartiers du marchal Ney.]

[En marge: Quartiers du marchal Bernadotte.]

Il fit cantonner Lannes entre la Vistule, la Narew et le Bug, dans
l'angle form par ces cours d'eau, gardant  la fois Varsovie par la
division Suchet, Jablona, le pont d'Okunin et Sierock, par la division
Gazan. Le quartier gnral de Lannes tait  Sierock, confluent du Bug
et de la Narew. Le corps du marchal Davout dut cantonner dans l'angle
dcrit par le Bug et la Narew, son quartier gnral se tenant 
Pultusk, ses postes s'tendant jusqu' Brok sur le Bug, jusqu'
Ostrolenka sur la Narew. Le corps du marchal Soult fut tabli
derrire l'Orezyc, ayant son quartier gnral  Golymin, runissant 
son corps d'arme la rserve de cavalerie, et ayant ainsi le moyen de
couvrir la vaste tendue de son front par les nombreux escadrons mis 
sa disposition. Le corps du marchal Augereau fut log  Plonsk,
derrire le marchal Soult, occupant l'angle ouvert entre la Vistule
et l'Ukra, son quartier gnral  Plonsk. Le corps du marchal Ney fut
plac  l'extrme gauche d'Augereau, vers Mlawa,  l'origine de
l'Orezyc et de l'Ukra, prs des lacs, protgeant le flanc des quatre
corps d'arme qui rayonnaient autour de Varsovie, et se liant avec le
corps du marchal Bernadotte, qui dfendait la basse Vistule.
Celui-ci, cantonn tout prs de la mer, en avant de Graudenz et
d'Elbing, avait mission de garder la basse Vistule, et de couvrir le
sige de Dantzig, qu'il tait indispensable d'excuter, pour assurer
la position de l'arme. Ce sige d'ailleurs tait destin  former
l'entr'acte de la campagne qui venait de finir et de la campagne qui
allait s'ouvrir au printemps.

[En marge: Instructions donnes  chaque corps, en cas d'attaque de la
part de l'ennemi.]

 la premire apparition de l'ennemi, chaque corps avait ordre de se
concentrer, celui du marchal Lannes  Sierock, celui du marchal
Davout  Pultusk, celui du marchal Soult  Golymin, celui du marchal
Augereau  Plonsk, celui du marchal Ney  Mlawa, celui du marchal
Bernadotte entre Graudenz et Elbing vers Osterode, les quatre premiers
chargs de dfendre Varsovie, le cinquime charg de lier les
quartiers de la Narew  ceux du littoral, le dernier charg de
protger la basse Vistule et le sige de Dantzig.

[En marge: Prcautions pour la nourriture et le logement des troupes.]

 cette habile disposition des cantonnements se joignirent des
prcautions d'une admirable prvoyance. Les soldats n'ayant cess de
bivouaquer depuis le commencement de la campagne, c'est--dire depuis
le mois d'octobre prcdent, devaient enfin se loger dans les
villages, et y vivre, mais de manire  pouvoir toujours se trouver
runis au premier pril. La cavalerie lgre, la cavalerie de ligne,
la grosse cavalerie, ranges les unes derrire les autres, et appuyes
de quelques dtachements d'infanterie lgre, formaient un rideau en
avant des cantonnements, pour carter les Cosaques et empcher les
surprises, au moyen de reconnaissances frquentes. Les troupes voues
 ce service fort dur, surtout en hiver, taient abrites sous des
cabanes dont le bois, si abondant en Pologne, fournissait les
matriaux.

Ordre tait donn de fouiller les campagnes pour y dcouvrir les bls,
les pommes de terre, cachs sous terre par les habitants en fuite, de
runir les bestiaux disperss, et de crer, avec ce qu'on
recueillerait, des magasins, lesquels tablis auprs de chaque corps,
et rgulirement administrs, seraient ainsi garantis de tout
gaspillage. Les corps qui n'taient pas avantageusement placs sous le
rapport des ressources alimentaires, devaient recevoir de Varsovie des
supplments en grains, fourrages et viande. Ce qu'on avait  leur
envoyer, embarqu sur la Vistule, devait descendre le fleuve jusqu'au
point le plus rapproch de chaque corps, y tre dbarqu ensuite, et
transport par les quipages de l'arme ou par des charrois organiss
dans le pays. Napolon avait ordonn de solder en argent tous les
services, soit  cause des Polonais, qu'il voulait mnager, soit 
cause des habitants, qu'il esprait ramener par l'attrait du gain.

Il faut remarquer que chaque corps, tout en tant cantonn de manire
 pouvoir se porter rapidement au lieu du danger, avait une base sur
la Vistule ou sur la Narew, afin d'utiliser les transports par eau.
Ainsi le marchal Lannes avait  Varsovie, le marchal Davout 
Pultusk, le marchal Augereau  Wyszogrod, le marchal Soult  Plock,
le marchal Ney  Thorn, le marchal Bernadotte  Marienbourg et
Elbing, une base sur cette vaste ligne de navigation. C'est sur ces
divers points que devaient se trouver leurs dpts, leurs hpitaux,
leurs manutentions de vivres, leurs ateliers de rparation, parce que
c'est l que pouvaient parvenir avec plus de facilit toutes les
matires ncessaires  ces tablissements.

On ne voit, dans les rcits ordinaires de guerre, que les armes
formes et prtes  entrer en action; on n'imagine pas ce qu'il en
cote d'efforts pour faire arriver  son poste l'homme arm, quip,
nourri, instruit, et enfin guri, s'il a t bless ou malade. Toutes
ces difficults s'accroissent  mesure qu'on change de climat ou qu'on
s'loigne du point de dpart. La plupart des gnraux ou des
gouvernements ngligent cette espce de soins, et leurs armes fondent
 vue d'oeil. Ceux qui s'y appliquent avec constance et habilet
russissent seuls  conserver leurs troupes nombreuses et bien
disposes. L'opration que nous dcrivons est le plus admirable
exemple de ce genre de difficults, compltement vaincues et
surmontes.

Napolon voulut qu'aprs avoir choisi les lieux propres  chaque
cantonnement, et runi les denres ncessaires, ou amen de Varsovie
celles qui manquaient, on construist des fours, on rpart les
moulins dtruits. Il exigea que lorsqu'on aurait assur l'alimentation
rgulire des troupes, et qu'on serait parvenu  dpasser, dans la
confection des vivres, la quantit indispensable  la consommation
journalire, on formt un approvisionnement de rserve, en pain,
biscuit, spiritueux, non pas au lieu o tait fix le dpt, mais au
lieu o tait fix le rassemblement de chaque corps d'arme, en cas
d'attaque. On devine sans doute son motif: il dsirait que, si une
apparition subite de l'ennemi obligeait  prendre les armes, chaque
corps et de quoi vivre pendant sept ou huit jours de marche. Il ne
lui fallait pas, en gnral, plus de temps pour accomplir une grande
opration, et dcider une campagne.

Avec l'argent des contributions perues en Prusse, qu'on runissait
d'abord sur l'Oder, et qu'on transportait ensuite sur la Vistule au
moyen des voitures de l'artillerie, il fit fournir le prt exactement,
et, de plus, il accorda des secours extraordinaires aux _masses_ des
rgiments. On entend par _masses_ les portions de la solde mises en
commun, pour nourrir, vtir, chauffer le soldat. C'tait une manire
d'ajouter  l'entretien des troupes, proportionnment  la difficult
de vivre, ou  la consommation plus rapide des objets d'quipement.

[En marge: tat de la temprature pendant cette campagne d'hiver.]

Les premiers jours de cet tablissement, au milieu des marcages et
des forts de la Pologne, et durant les rigueurs de l'hiver, furent
pnibles. Si le froid et t vif, le soldat, chauff aux dpens des
forts de la Pologne, et moins souffert de la gele que de cette
humidit pntrante, qui dtrempait le sol, rendait les arrivages
presque impossibles, les fatigues du service plus grandes, attristait
les yeux, amollissait les corps, abattait les courages. On ne pouvait
pas, dans ce pays, avoir un plus mauvais hiver qu'un hiver pluvieux.
La temprature variait sans cesse de la gele au dgel, n'atteignant
jamais plus d'un ou deux degrs de froid, et retombant bientt vers
la temprature humide et molle de l'automne. Aussi dsirait-on le
froid, comme dans les beaux climats on dsire le soleil et la verdure
du printemps.

[En marge: Aprs quelques jours, les cantonnements commencent  se
former.]

Cependant, aprs quelques jours la situation devint meilleure. Les
corps se logrent dans les villages abandonns; les avant-gardes se
construisirent des cabanes avec des branches de sapin. On trouva
beaucoup de pommes de terre et assez de viande sur pied. Mais on tait
fatigu de pommes de terre, on soupirait aprs du pain. Peu  peu on
dcouvrit dans les bois des grains cachs, et on les runit en
magasins. On en reut aussi, par la Vistule et la Narew, de ceux que
l'industrie des juifs faisait descendre  Varsovie,  travers les
cordons militaires de l'Autriche. Une adroite corruption, pratique
par ces habiles commerants, avait endormi la vigilance des gardiens
de la frontire autrichienne. Les fournitures bien payes, ou en sels
pris dans les magasins prussiens, ou en argent comptant, s'excutaient
avec assez d'exactitude. Les fours, les moulins dtruits se
rtablissaient. Les magasins de rserve commenaient  s'organiser.
Les vins ncessaires  la sant du soldat et  sa bonne humeur, tirs
de toutes les villes du Nord, o le commerce les amne en abondance,
et transports par l'Oder, la Warta, la Netze, jusqu' la Vistule,
arrivaient aussi, quoique avec plus de difficult. Tous les corps, 
la vrit, ne jouissaient pas des mmes avantages. Ceux des marchaux
Davout et Soult, plus avancs vers la rgion boise, et loin de la
navigation de la Vistule, taient les plus exposs aux privations. Les
corps des marchaux Lannes et Augereau, tablis plus prs du grand
fleuve de la Pologne, avaient moins  souffrir. L'infatigable Ney
s'tait ouvert une source d'abondance par son industrie et sa
hardiesse. Il tait fort rapproch du pays allemand, qui est
extrmement riche, et de plus il s'tait aventur jusqu'aux bords de
la Prgel. Il y faisait des expditions hardies, mettant ses soldats
en traneau ds qu'il gelait, et maraudant jusqu'aux portes de
Koenigsberg, qu'il faillit mme une fois surprendre et enlever.

Le corps de Bernadotte tait trs-bien plac pour vivre, sur la basse
Vistule. Mais le voisinage des garnisons prussiennes de Graudenz,
Dantzig, Elbing, l'incommodait fort, et l'empchait de jouir autant
qu'il l'aurait pu des ressources du pays.

Aprs plusieurs rencontres avec les Cosaques, on les avait obligs 
laisser les cantonnements tranquilles. On s'tait aperu que la
cavalerie lgre suffisait pour se garder, et que la grosse cavalerie
souffrait beaucoup dans les cantonnements avancs. Aussi Napolon,
clair par une exprience de quelques jours, fit un changement  ses
dispositions. Il ramena la grosse cavalerie vers la Vistule. Les
cuirassiers du gnral d'Hautpoul furent cantonns autour de Thorn;
les dragons de toutes les divisions depuis Thorn jusqu' Varsovie; les
cuirassiers du gnral Nansouty, en arrire de la Vistule, entre la
Vistule et la Pilica. La cavalerie lgre, renforce de quelques
brigades de dragons, resta aux avant-postes; mais elle vint
alternativement, deux rgiments par deux rgiments, se refaire sur la
Vistule, o les fourrages abondaient. La division Gudin du corps de
Davout, la plus maltraite de toute l'arme, car elle avait pris part
aux deux plus rudes actions de la guerre, Awerstaedt et Pultusk, fut
envoye  Varsovie, pour s'y ddommager de ses fatigues et de ses
combats.

Assurment, l'arme n'tait pas, dans le fond de la Pologne, aussi
bien entretenue qu'au camp de Boulogne, o tous les moyens de la
France, et deux annes de temps, avaient t consacrs  pourvoir 
ses besoins. Mais elle avait le ncessaire, et quelquefois davantage.
Napolon, rpondant au ministre Fouch, qui lui faisait part des
bruits rpandus par les malveillants sur les souffrances de nos
soldats, lui crivait:

Il est vrai que les magasins de Varsovie n'tant pas grandement
approvisionns, et l'impossibilit d'y runir en peu de temps une
grande quantit de grains, ont rendu les vivres rares; mais il est
aussi absurde de penser qu'on puisse manquer de bl, de vin, de
viande, de pommes de terre en Pologne, qu'il l'tait de dire qu'on en
manquait en gypte.

J'ai  Varsovie une manutention qui me donne 100,000 rations de
biscuit par jour; j'en ai une  Thorn; j'ai des magasins  Posen, 
Lowicz, sur toute la ligne; j'ai de quoi nourrir l'arme pendant plus
d'un an. Vous devez vous souvenir que lors de l'expdition d'gypte,
des lettres de l'arme disaient qu'on y mourait de faim. Faites crire
des articles dans ce sens. Il est tout simple qu'on ait pu manquer de
quelque chose au moment o l'on poussait les Russes de Varsovie; mais
les productions du pays sont telles qu'il ne peut y avoir de
craintes... (Varsovie, 18 janvier 1807.)

[En marge: Organisation de vastes hpitaux entre la Vistule et
l'Oder.]

Il y avait cependant un assez grand nombre de malades, plus mme que
de coutume dans cette vaillante arme. Ils taient atteints de fivres
et de douleurs, par suite des bivouacs continuels, sous un ciel froid,
sur une terre humide. Il tait facile d'en juger par ce qui arrivait
aux chefs eux-mmes. Plusieurs des marchaux, ceux en particulier
qu'on appelait les _Italiens_ et les _gyptiens_, parce qu'ils avaient
servi en Italie et en gypte, se trouvaient gravement indisposs.
Murat n'avait pu prendre part aux dernires oprations sur la Narew.
Augereau, souffrant d'un rhumatisme, tait oblig de se soustraire au
contact d'un air froid et humide. Lannes, tomb malade  Varsovie,
avait t oblig de se sparer du cinquime corps, qu'il ne pouvait
plus commander.

Napolon couronna les soins donns  ses soldats par des soins non
moins empresss pour ses malades et ses blesss. Il avait fait
prparer six mille lits  Varsovie; il en fit disposer un nombre tout
aussi considrable  Thorn,  Posen et sur les derrires, entre la
Vistule et l'Oder. On avait saisi  Berlin de la laine provenant des
domaines de la couronne, de la toile  tente; on en fit des matelas
pour les hpitaux. Ayant  sa disposition la Silsie, que le prince
Jrme avait occupe, et qui abonde en toiles de toute espce,
Napolon ordonna d'en acheter une grande quantit, et de la convertir
en chemises. Il confia spcialement la direction des hpitaux  M.
Daru, et prescrivit une organisation toute particulire pour ces
tablissements. Il dcida qu'il y aurait dans chaque hpital un
infirmier en chef, toujours pourvu d'argent comptant, charg, sous sa
responsabilit, de procurer aux malades ce dont ils auraient besoin,
et surveill par un prtre catholique. Ce prtre, en mme temps qu'il
exerait le ministre spirituel, devait exercer aussi une sorte de
vigilance paternelle, rendre des comptes  l'Empereur, et lui signaler
la moindre ngligence envers les malades, dont il tait ainsi
constitu le protecteur. Napolon avait voulu que ce prtre et un
traitement, et que chaque hpital devnt en quelque sorte une cure
ambulante,  la suite de l'arme.

Tels taient les soins infinis auxquels se livrait ce grand capitaine,
que la haine des partis a reprsent, le jour de sa chute, comme un
conqurant barbare, poussant les hommes  la boucherie, sans
s'inquiter de les nourrir quand il les avait fait marcher, de les
gurir quand il les avait fait mutiler, et ne se souciant pas plus
d'eux que des animaux qui tranaient ses canons et ses bagages.

[En marge: Ouvrages de fortification sur la Vistule et la Narew.]

Aprs s'tre occup des hommes avec un zle qui n'en est pas moins
noble pour tre intress, car il ne manque pas de gnraux, de
souverains, qui laissent mourir de misre les soldats instruments de
leur puissance et de leur gloire, Napolon donna son attention aux
ouvrages entrepris sur la Vistule, et  l'exacte arrive de ses
renforts, de manire qu'au printemps son arme pt se prsenter 
l'ennemi plus formidable que jamais. Il avait ordonn, comme on l'a
vu, des ouvrages  Praga, voulant que Varsovie pt se soutenir seule,
avec une simple garnison, dans le cas o il se porterait en avant.
Aprs avoir tout examin de ses yeux, il rsolut la construction de
huit redoutes, fermes  la gorge, avec escarpe et contrescarpe
revtues en bois (genre de revtement dont le sige de Dantzig fit
bientt apprcier la valeur), et enveloppant dans leur ensemble le
vaste faubourg de Praga. Il voulut y ajouter un ouvrage, qui, plac en
arrire de ces huit redoutes, et en avant du pont de bateaux qui liait
Varsovie avec Praga, servt  la fois de rduit  cette espce de
place forte, et de tte de pont au pont de Varsovie. Il commanda 
Okunin, o taient jets les ponts sur la Narew et sur l'Ukra, un
ensemble d'ouvrages pour les couvrir, et en garantir la possession
exclusive  l'arme franaise. Mme chose fut prescrite au pont de
Modlin, qu'on avait jet au confluent de la Vistule et de la Narew, en
se servant d'une le pour y asseoir les moyens de passage, et pour y
construire un ouvrage dfensif de la plus grande force. Ainsi, entre
les trois points de Varsovie, d'Okunin et de Modlin (voir la carte n
38), o venaient se croiser tant et de si vastes cours d'eau, Napolon
s'assura tous les passages  lui-mme, et les interdit tous aux
Russes, de manire que ces grands obstacles naturels, convertis en
facilits pour lui, en difficults insurmontables pour l'ennemi,
devinssent dans ses mains de puissants moyens de manoeuvre, et pussent
surtout tre livrs  eux-mmes, si le besoin de la guerre obligeait 
s'lever au nord, plus qu'on ne l'avait fait encore. Napolon complta
ce systme par un ouvrage du mme genre  Sierock, au confluent de la
Narew et du Bug. Avec les bois qui abondaient sur les lieux, avec
l'argent comptant dont on disposait, on tait certain d'avoir  la
fois les matriaux et les bras pour mettre ces matriaux en oeuvre.

[En marge: Cration d'un dixime corps, pour faire le sige de
Dantzig.]

Napolon avait tir de Paris deux rgiments d'infanterie, le 15e lger
et le 58e de ligne, un rgiment de fusiliers de la garde, et un
rgiment de la garde municipale. Il avait encore tir un rgiment de
Brest, un de Saint-L, un de Boulogne. Ces sept rgiments taient en
marche, ainsi que les rgiments provisoires destins  conduire les
recrues des bataillons de dpt aux bataillons de guerre. Deux d'entre
eux, le 15e lger et le 58e, avaient devanc les autres, et rejoint le
corps du marchal Mortier, port ainsi  huit rgiments franais,
indpendamment des rgiments hollandais ou italiens qui devaient en
complter l'effectif. Napolon, profitant de ce renfort, qui dans le
moment dpassait les besoins du huitime corps, car jusqu'ici aucune
entreprise ne semblait menacer les rivages de la Baltique, en dtacha
les 2e et 15e lgers, formant 4 mille hommes de bonne infanterie
franaise. Il leur adjoignit les Badois, les huit bataillons polonais
levs  Posen, la lgion du Nord, remplie d'anciens Polonais engags
depuis long-temps au service de France, les quatre beaux rgiments de
cuirassiers arrivs d'Italie, enfin deux des cinq rgiments de
cavalerie lgre qui en arrivaient galement, les 19e et 23e de
chasseurs. Il composa avec ces troupes un nouveau corps d'arme auquel
il donna le titre de dixime corps, les Allemands qui taient en
Silsie sous le prince Jrme ayant dj reu le titre de neuvime.
Il confia le commandement de ce dixime corps au vieux marchal
Lefebvre, qu'il avait amen avec lui  la grande arme, et mis
temporairement  la tte de l'infanterie de la garde. Il le chargea
d'investir Colberg, et de commencer le sige de Dantzig. Cette
dernire place avait une importance capitale, par rapport  la
position qu'elle occupait sur le thtre de la guerre. Elle commandait
la basse Vistule, protgeait les arrivages de l'ennemi par mer, et
contenait des ressources immenses, qui devaient mettre l'arme dans
l'abondance, si on parvenait  s'en rendre matre. D'ailleurs, tant
qu'elle n'tait pas prise, un mouvement offensif de l'ennemi vers la
mer, pouss au del de la basse Vistule, pouvait nous obliger 
quitter la haute Vistule, et  rtrograder vers l'Oder. Napolon tait
donc rsolu  faire du sige de Dantzig la grande opration de
l'hiver.

[En marge: Sige des places de la Silsie.]

Napolon, consacrant ainsi la mauvaise saison  prendre les places,
voulait assiger non-seulement celles de la basse Vistule, qui se
trouvaient  sa gauche, mais celles aussi du haut Oder, qui se
trouvaient  sa droite. Son frre Jrme, second du gnral Vandamme,
devait, comme on l'a vu, achever la soumission de la Silsie, par
l'acquisition successive des forteresses de l'Oder. Ces forteresses,
construites avec soin par le grand Frdric, pour rendre dfinitive la
prcieuse conqute qui avait fait la gloire de son rgne, prsentaient
de graves difficults  surmonter, non-seulement par la grandeur et la
beaut des ouvrages, mais par les garnisons qui taient charges de
les dfendre. La reddition de Magdebourg, de Custrin, de Stettin,
avait couvert de honte les commandants qui les avaient livres, sous
l'empire d'une dmoralisation gnrale. Bientt il s'tait produit une
raction dans l'arme prussienne, d'abord si profondment dcourage
aprs Ina. L'honneur indign avait parl au coeur de tous les
militaires, et ils taient dtermins  mourir honorablement, mme
sans aucun espoir de vaincre. Le roi avait menac de chtiments
terribles les commandants qui rendraient les places confies  leur
garde, avant d'avoir fait tout ce qui constitue, d'aprs les rgles de
l'art, une dfense honorable. Au surplus on commenait  comprendre
que les villes fortes, restes  la gauche et  la droite de Napolon,
allaient acqurir une vritable importance, car elles taient autant
de points d'appui qui manquaient  sa marche audacieuse, et qui
devaient seconder la rsistance de ses ennemis. La rsolution de les
dfendre nergiquement tait donc bien arrte chez tous les
commandants des garnisons prussiennes.

[En marge: Prise de Glogau le 2 dcembre 1806.]

Le prince Jrme n'avait auprs de lui que des Wurtembergeois et des
Bavarois, et avec ces troupes auxiliaires un seul rgiment franais,
le 13e de ligne, plus quelques escadrons franais de cavalerie lgre.
Ces auxiliaires allemands n'avaient pas encore acquis la valeur
militaire qu'ils montrrent depuis en plus d'une occasion. Mais le
gnral Vandamme, commandant le neuvime corps sous le prince Jrme,
le gnral Montbrun commandant la cavalerie, aids d'un jeune
tat-major franais plein d'ardeur, leur inspirrent en peu de temps
l'esprit qui animait alors notre arme, et qu'elle communiquait 
toutes les troupes en contact avec elle. Vandamme, qui n'avait jamais
dirig de sige, et ne possdait aucune des connaissances de
l'ingnieur, mais qui supplait  tout par un heureux instinct de la
guerre, avait entrepris de brusquer les places de la Silsie, bien
qu'il st que les gouverneurs de ces places taient dcids  se bien
dfendre. Il voulut employer un moyen qui avait russi  Magdebourg,
celui d'intimider les habitants, pour les pousser  se rendre malgr
les garnisons. Il commena par Glogau (voir la carte n 37), la place
de Silsie la plus rapproche du bas Oder et des routes militaires que
suivaient nos troupes. La garnison tait peu nombreuse, et la
dmoralisation rgnait encore dans ses rangs. Vandamme fit mettre en
batterie plusieurs mortiers et bouches  feu de gros calibre, et,
aprs quelques menaces suivies d'effet, amena la place  capituler le
2 dcembre. On y dcouvrit de grandes ressources en artillerie, et en
approvisionnements de tout genre. Vandamme remonta ensuite l'Oder, et
commena l'investissement de Breslau, situe sur ce fleuve  vingt
lieues au-dessus de Glogau.

[En marge: Sige et prise de Breslau.]

C'est avec les Wurtembergeois qu'on avait enlev Glogau. Ce n'tait
pas assez pour assiger Breslau, capitale de la Silsie, ville de 60
mille mes, pourvue de 6 mille hommes de garnison, de nombreux et
solides ouvrages, et d'un bon commandant. Le prince Jrme, qui avait
pouss jusqu'aux environs de Kalisch pendant que l'arme franaise
faisait sa premire entre en Pologne, tait revenu sur l'Oder, depuis
que Napolon, solidement tabli sur la Vistule, n'avait plus besoin de
la prsence du neuvime corps vers sa droite. Vandamme eut donc pour
entreprendre le sige de Breslau les Wurtembergeois, deux divisions
bavaroises, avec quelques artilleurs et ingnieurs franais, plus
enfin le 13e de ligne. Excuter le sige rgulier d'une aussi vaste
place lui paraissait long et difficile. En consquence il tcha comme
 Glogau d'intimider la population. Il choisit dans un faubourg, celui
de Saint-Nicolas, un emplacement pour y tablir des batteries
incendiaires. Un feu assez vif, dirig sur l'intrieur de la ville,
n'obtint pas le rsultat propos, grce  la vigueur du commandant.
Vandamme songea ds lors  une attaque plus srieuse. Breslau avait
pour principal moyen de dfense une enceinte bastionne, borde d'un
foss profond, rempli des eaux de l'Oder. Mais les ingnieurs franais
s'aperurent que cette enceinte n'tait pas revtue partout, et que
sur certains points elle ne prsentait qu'une escarpe en terre.
Vandamme imagina de tenter l'assaut de l'enceinte, qui, ne consistant
pas dans un mur en maonnerie, mais dans un simple talus gazonn,
pouvait tre escalade par des soldats entreprenants. Il fallait
auparavant franchir sur des radeaux le foss que l'Oder inondait.
Vandamme fit prparer ce qui tait ncessaire pour cette entreprise
audacieuse. Malheureusement les prparatifs furent dcouverts par
l'ennemi, un clair de lune incommode brilla pendant la nuit de
l'excution, et par ces diverses causes la tentative choua. Dans
l'intervalle, le prince d'Anhalt-Pless, qui commandait la province,
ayant runi des dtachements de toutes les places, et suscit une
leve de paysans, ce qui lui avait procur un corps de douze mille
hommes, fit esprer  la garnison un secours extrieur. Il ne pouvait
rien arriver de plus heureux aux assigeants, que d'avoir  rsoudre
en rase campagne la question de la prise de Breslau. Vandamme courut
au-devant du prince d'Anhalt avec les Bavarois et le 13e de ligne
franais, le battit deux fois, le jeta dans une droute complte, et
reparut devant la place, prive dsormais de toute esprance de
secours. En mme temps une forte gele tant survenue, il rsolut de
passer les fosss sur la glace, et d'escalader ensuite les ouvrages en
terre. Le commandant se voyant expos  une prise d'assaut, danger
effrayant pour une ville riche et populeuse, consentit  parlementer,
et rendit la place le 7 janvier, aprs un mois de rsistance, aux
conditions de Magdebourg, de Custrin et des autres forteresses de la
Prusse.

Cette conqute tait non-seulement brillante, mais singulirement
utile par les ressources qu'elle procurait  l'arme franaise, par
l'empire surtout qu'elle nous assurait sur la Silsie, la plus riche
province de la Prusse et l'une des plus riches de l'Europe. Napolon
en flicita Vandamme, et aprs Vandamme son frre Jrme, qui avait
montr l'intelligence d'un bon officier et le courage d'un brave
soldat.

[En marge: Prise de Brieg.]

Quelques jours aprs, le neuvime corps fit encore prise la conqute
de Brieg, place au-dessus de Breslau sur l'Oder. Tout le centre de la
Silsie tant conquis, il restait  prendre Schweidnitz, Glatz,
Neisse, qui ferment les portes de la Silsie, du ct de la Bohme.
(Voir la carte n 36.) Napolon ordonna de les assiger l'une aprs
l'autre, et se dcida, en ce qui le concernait,  un acte rigoureux,
conforme d'ailleurs au droit de la guerre, c'tait de les dtruire.
En consquence, il prescrivit de faire sauter les ouvrages de celles
qui taient dj en son pouvoir. Il avait pour agir ainsi une double
raison, l'une du moment, l'autre d'avenir. Dans le moment il ne
voulait pas dissminer ses troupes en multipliant autour de lui les
postes  garder; dans l'avenir, ne comptant plus sur la Prusse comme
sur une allie, s'apercevant tous les jours qu'il ne fallait pas se
flatter de ramener l'Autriche, il n'avait plus rien  esprer que de
la msintelligence qui avait toujours divis ces deux cours. La
Silsie dmantele, du ct de l'Autriche, devait devenir pour la
Prusse un objet d'inquitude, une occasion de dpenses, une cause
d'affaiblissement.

[En marge: Rpression d'une lgre insurrection en Hesse.]

Ainsi sur les derrires de l'arme,  gauche comme  droite, le
progrs visible de nos oprations attestait que l'ennemi ne pouvait
pas les troubler, puisqu'il les laissait accomplir. Seulement quelques
partisans, sortis des places de Colberg et de Dantzig, recruts par
des prisonniers prussiens qui s'taient chapps, infestaient les
routes. Divers dtachements furent employs  les poursuivre. Un lger
accident, qui n'eut rien de grave, inspira toutefois un instant de
crainte pour la tranquillit de l'Allemagne. La Hesse, dont on venait
de dtrner le souverain, de dtruire les places, de dissoudre
l'arme, tait naturellement la plus mal dispose des provinces de
l'Allemagne envers les Franais. Trente mille hommes licencis,
oisifs, privs de solde et de moyens de vivre, taient, quoique
dsarms, un levain dangereux que la prudence conseillait de ne pas
laisser dans le pays. On avait imagin d'enrler une partie d'entre
eux, sans dire o on les ferait servir. L'intention tait de les
employer  Naples. Le secret ayant t divulgu par quelques
indiscrtions commises  Mayence, le rassemblement des enrls
s'insurgea, en disant qu'on voulait envoyer les Hessois prir dans les
Calabres. Le gnral Lagrange, qui commandait en Hesse, n'avait que
fort peu de troupes  sa disposition. Les insurgs dsarmrent un
dtachement franais, et menacrent de soulever la Hesse tout entire.
Mais la prvoyance de Napolon avait fourni d'avance les moyens de
parer  cet vnement fcheux. Des rgiments provisoires partis du
Rhin, un rgiment italien en marche vers le corps du marchal Mortier,
les fusiliers de la garde tirs de Paris, et un des rgiments de
chasseurs venant d'Italie, n'taient pas loin. On les dirigea en toute
hte vers Cassel, et l'insurrection fut immdiatement comprime.

L'immense pays qui s'tend du Rhin  la Vistule, des montagnes de la
Bohme  la mer du Nord, tait donc soumis. Les places se rendaient
l'une aprs l'autre  nos troupes, et nos renforts le traversaient
paisiblement, en y exerant la police, tandis qu'ils marchaient vers
le thtre de la guerre, pour recruter la grande arme.

[En marge: Doute passager rpandu sur la situation de Napolon en
Pologne.]

[En marge: Fausse joie  Vienne par suite des bruits mensongers
rpandus sur la situation de l'arme franaise.]

[En marge: M. de Lucchesini, passant  Vienne, rectifie les ides de
la cour d'Autriche, et dtruit sa fausse joie.]

Cependant le gnral russe Benningsen avait mis une telle audace  se
dire victorieux, que le roi de Prusse  Koenigsberg, l'empereur
Alexandre  Ptersbourg, avaient reu et accept des flicitations. Et
bien que les rsultats matriels, tels que la retraite des Russes sur
la Prgel, notre tranquille tablissement sur la Vistule, les siges
entrepris et termins sur l'Oder, dussent rpondre  toutes les
forfanteries d'un ennemi qui se croyait victorieux, quand il n'avait
pas essuy un dsastre aussi complet que celui d'Austerlitz ou d'Ina,
on affecta nanmoins de montrer une certaine joie. Cette joie clata
surtout  Vienne, et dans le sein de la cour impriale. Empereur,
archiducs, ministres, grands seigneurs, se flicitrent galement.
Rien n'tait plus naturel et plus lgitime. Il n'y avait  redire
qu'au langage tenu par le cabinet de Vienne dans ses communications
les plus rcentes avec Napolon, langage qui dpassait peut-tre la
limite de la dissimulation permise en pareil cas. Du reste l'erreur
qui causait la joie de nos ennemis ne fut pas de longue dure. M. de
Lucchesini, qui avait quitt la cour de Prusse en mme temps que M.
d'Haugwitz, traversait alors Vienne pour se rendre  Lucques sa
patrie. Il n'avait plus d'illusions pour lui-mme, il n'avait plus
d'intrt  faire illusion aux autres, et en consquence il dit la
vrit sur les rencontres sanglantes dont la Vistule venait d'tre le
thtre. Les boues de la Pologne avaient paralys, disait-il, vaincus
et vainqueurs, et permis aux Russes de se soustraire  la poursuite
des Franais. Mais les Russes, battus  outrance partout, n'avaient
aucune chance de tenir tte aux redoutables soldats de Napolon. On
devait s'attendre qu'au printemps, peut-tre mme  la premire gele,
celui-ci ferait une irruption sur la Prgel ou le Nimen, et
terminerait la guerre par un acte clatant. L'arme franaise,
ajoutait M. de Lucchesini, n'tait ni dmoralise, ni prive de
ressources, ainsi qu'on le prtendait; elle vivait bien,
s'accommodait du climat humide et froid de la Pologne, tout comme elle
s'tait accommode jadis du climat sec et brlant de l'gypte; elle
avait enfin une foi aveugle dans le gnie et la fortune de son chef.

Ces nouvelles d'un observateur calme et dsintress abattirent les
fausses joies des Autrichiens. La cour de Vienne, tant pour rassurer
Napolon par une dmarche amicale, que pour avoir au quartier gnral
franais un informateur exact, demanda l'autorisation d'envoyer 
Varsovie M. le baron de Vincent. Les ministres des cours trangres,
qui avaient voulu suivre M. de Talleyrand  Berlin, quelques-uns mme
 Varsovie, avaient t poliment conduits, comme tmoins incommodes
et souvent fort mdisants. On consentit toutefois  recevoir M. de
Vincent, par mnagement pour l'Autriche, et pour lui fournir aussi un
moyen direct d'tre instruite de la vrit, qu'on avait plutt intrt
 lui faire connatre qu' lui cacher. M. de Vincent arriva vers la
fin de janvier  Varsovie.

[En marge: tat de l'arme russe aprs la bataille de Pultusk, les
combats de Golymin et de Soldau.]

Tandis que Napolon employait le mois de janvier 1807, soit 
consolider sa position sur la Vistule et sur l'Oder, soit  grossir
son arme de renforts venus de France et d'Italie, soit enfin 
soulever l'Orient contre la Russie, se tenant prt  faire face 
toute attaque immdiate, mais n'y croyant gure, les Russes lui en
prparaient une, et des plus redoutables, malgr les rigueurs de la
saison. Aprs l'affaire de Pultusk, le gnral Benningsen battu, quoi
qu'il en et dit, car on ne se retire pas en toute hte lorsqu'on est
victorieux, avait pass la Narew, et se trouvait dans le pays de
landes, de marcages et de bois, qui s'tend entre la Narew et le Bug.
Il y avait recueilli deux divisions du gnral Buxhoewden, fort
inutilement laisses par celui-ci  Popowo, sur le Bug, pendant les
derniers engagements. Il remonta la Narew avec ces deux divisions et
celles de son arme qui avaient combattu  Pultusk. Dans ce mme
moment, les deux demi-divisions du gnral Benningsen, qui n'avaient
pu le rejoindre, rallies aux deux divisions du gnral Buxhoewden qui
taient  Golymin et  Makow, restaient sur l'autre rive de la Narew,
dont les ponts venaient d'tre emports par les glaces. Les deux
portions de l'arme russe, rduites ainsi  l'impossibilit de
communiquer entre elles, remontaient les rives de la Narew, faciles 
dtruire isolment, si on avait pu tre inform de leur situation, et
si de plus l'tat des chemins avait permis de les atteindre. Mais on
ne parvient pas  tout savoir  la guerre. Le plus habile des gnraux
est celui qui,  force d'application et de sagacit, arrive  ignorer
un peu moins que de coutume les projets de l'ennemi. En toute autre
circonstance, Napolon, avec son activit prodigieuse, avec son art de
profiter de la victoire, aurait bientt dcouvert la prilleuse
situation de l'arme russe, et aurait infailliblement dtruit la
portion qu'il se serait attach  poursuivre. Mais plong dans les
boues, priv d'artillerie et de pain, il s'tait vu rduit  une
complte immobilit. Ayant men d'ailleurs ses soldats  l'extrmit
de l'Europe, il avait considr comme une sorte de cruaut de mettre
leur dvouement  de plus longues preuves.

[En marge: Le gnral Benningsen fait prvaloir l'avis de continuer
les oprations malgr l'tat du pays et de la saison.]

[En marge: Nouveau plan d'opration du gnral Benningsen, consistant
 agir par le littoral de la Baltique, et  venir passer la Vistule
entre Thorn et Marienbourg.]

Le gnral Benningsen et le gnral Buxhoewden tentrent quelques
efforts pour se rejoindre, mais les ponts, plusieurs fois rtablis,
furent toujours rompus, et ils se virent obligs de remonter la Narew
lentement, vivant comme ils pouvaient, et tchant de gagner les lieux
o une jonction deviendrait praticable. Toutefois ils russirent  se
rencontrer personnellement, et ils eurent une entrevue  Nowogrod.
Quoique peu disposs  s'entendre, ils convinrent d'un plan, qui
n'allait  rien moins qu' continuer les hostilits, malgr l'tat du
pays et de la saison. Le gnral Benningsen, qui,  force de se dire
victorieux  Pultusk, avait fini par le croire, voulait absolument
reprendre l'offensive, et par son influence on dcida la continuation
immdiate des oprations militaires, en suivant une marche tout autre
que celle qui avait t d'abord adopte. Au lieu de longer la Narew et
ses affluents, et de s'adosser ainsi au pays bois, ce qui fixait le
point d'attaque sur Varsovie, on rsolut de faire un grand circuit, de
tourner par un mouvement en arrire la vaste masse des forts, de
traverser ensuite la ligne des lacs, et de se porter vers la rgion
maritime par Braunsberg, Elbing, Marienbourg et Dantzig. On tait
assur de vivre en oprant de ce ct, grce  la richesse du sol le
long du littoral. On se flattait en outre de surprendre l'extrme
gauche des cantonnements franais, d'enlever peut-tre le marchal
Bernadotte, tabli sur la basse Vistule, de passer facilement ce
fleuve sur lequel on avait conserv plusieurs appuis, et en se portant
au del de Dantzig, de faire tomber d'un seul coup la position de
Napolon en avant de Varsovie.

Si l'on jette en effet les yeux sur la ligne que dcrivent la Vistule
et l'Oder pour se rendre dans la Baltique (voir la carte n 37), on
remarquera qu'ils courent d'abord au nord-ouest, la Vistule jusqu'aux
environs de Thorn, l'Oder jusqu'aux environs de Custrin, et qu'ils se
redressent ensuite brusquement, pour couler au nord-est, formant ainsi
un coude marqu, la Vistule vers Thorn, l'Oder vers Custrin. Il
rsulte de cette direction, surtout en ce qui concerne la Vistule, que
le corps russe qui passait ce fleuve entre Graudenz et Thorn, se
trouvait beaucoup plus prs de Posen, base de nos oprations en
Pologne, que l'arme franaise campe  Varsovie. La diffrence tait
presque de moiti. C'tait donc en soi un projet bien conu, que de
franchir la Vistule entre Thorn et Marienbourg, sauf la bonne
excution, de laquelle dpend toujours le sort des plans les
meilleurs. Nous avons effectivement dj dmontr plus d'une fois, que
sans la prcision dans les calculs de distance et de temps, sans la
promptitude dans les marches, la vigueur dans les rencontres, la
fermet  poursuivre une pense jusqu' son entier accomplissement,
toute manoeuvre hardie devient aussi funeste qu'elle aurait pu tre
heureuse. Et ici, en particulier, si on chouait, on tait dbord par
Napolon, spar de Koenigsberg, accul  la mer, et expos  un vrai
dsastre, car, pour rpter une autre vrit dj exprime ailleurs,
on court, dans toute grande combinaison, autant de pril qu'on en fait
courir  son adversaire.

Les deux gnraux russes taient  peine d'accord sur le plan 
suivre, qu'une rsolution prise  Saint-Ptersbourg, en consquence
des faux rcits du gnral Benningsen, lui confrait l'ordre de
Saint-Georges, le nommait gnral en chef, le dbarrassait de la
suprmatie militaire du vieux Kamenski, et de la rivalit du gnral
Buxhoewden. Ces deux derniers taient par la mme rsolution rappels
de l'arme.

[En marge: Le gnral Benningsen fait un grand dtour en arrire, pour
se porter sur le littoral de la Baltique.]

Le gnral Benningsen, rest seul  la tte des troupes russes,
persista naturellement dans un plan qui tait le sien, et se hta de
le mettre  excution. Il remonta la Narew jusqu' Tykoczyn, passa le
Bober prs de Goniondz,  l'endroit mme o Charles XII l'avait
franchi un sicle auparavant, et vint traverser la ligne des lacs,
prs du lac Spirding, par Arys, Rhein, Rastenburg et Bischoffstein. Le
nom des lieux indique qu'il avait atteint le pays allemand,
c'est--dire la Prusse orientale. Le 22 janvier, un mois aprs les
dernires actions de Pultusk, de Golymin et de Soldau, il arrivait 
Heilsberg sur l'Alle. Ce n'est pas ainsi qu'il faut marcher pour
surprendre un ennemi vigilant. Cependant cach par cet impntrable
rideau de forts et de lacs qui sparait les deux armes, le mouvement
des Russes tait demeur entirement inaperu des Franais.

 cette poque, le gnral Essen avait enfin amen les deux divisions
de rserve annonces depuis long-temps; ce qui portait le nombre total
des divisions de l'arme russe  dix, indpendamment du corps prussien
du gnral Lestocq. Ces deux nouvelles divisions, composes de
recrues, furent destines  garder, outre le Bug et la Narew, la
position qu'avaient occupe antrieurement les deux divisions du
gnral Buxhoewden, restes trangres aux oprations du mois de
dcembre. La division Sedmaratzki fut poste  Goniondz, sur le Bober,
pour veiller sur la ligne des lacs, maintenir les communications avec
le corps du gnral Essen, et donner des ombrages aux Franais sur
leur droite. De dix divisions le gnral Benningsen n'en conservait
donc que sept, pour les porter sur le littoral et la basse Vistule.
Aprs les pertes faites en dcembre, elles pouvaient reprsenter une
force de 80 mille hommes, et de 90 mille[17] au moins avec le corps
prussien de Lestocq.

[Note 17: C'est l'assertion du narrateur Plotho lui-mme, qui, pour
faire ressortir le mrite de l'arme russe, rabaisse celui de son
gouvernement, en s'attachant toujours  rduire le chiffre des forces
employes. Il tait trange, en effet, de ne pouvoir pas, sur sa
propre frontire, prsenter  un ennemi qui venait de si loin, plus de
90 mille hommes capables de combattre.]

[En marge: Position des cantonnements franais au moment de la reprise
des hostilits.]

Nous avons dj fait remarquer que les eaux des lacs s'coulaient, les
unes en dedans du pays, par l'Omulew, l'Orezyc, l'Ukra, dans la Narew
et la Vistule, les autres en dehors par de petites rivires se rendant
directement  la mer, et dont la principale est la Passarge, qui tombe
perpendiculairement dans le Frische-Haff. Les corps franais, rpandus
 droite sur la Narew et ses affluents,  gauche sur la Passarge,
couvraient la ligne de la Vistule, de Varsovie  Elbing. Les marchaux
Lannes et Davout avaient leurs cantonnements, comme nous l'avons dit,
le long de la Narew, depuis son embouchure dans la Vistule jusqu'
Pultusk et au-dessus, formant la droite de l'arme franaise et
couvrant Varsovie. Le corps du marchal Soult tait tabli entre
l'Omulew et l'Orezyc, d'Ostrolenka  Willenberg et Chorzellen,
donnant la main d'un ct aux troupes du marchal Davout, de l'autre 
celles du marchal Ney, et formant ainsi le centre de l'arme
franaise. Le marchal Ney, port plus en avant,  Hohenstein sur la
haute Passarge, se liait avec la position du marchal Soult aux
sources de l'Omulew, et avec celle du marchal Bernadotte derrire la
Passarge. Ce dernier, protg par la Passarge, occupant Osterode,
Mohrungen, Preuss-Holland, Elbing, formait la gauche de l'arme
franaise vers le Frische-Haff, et couvrait la basse Vistule ainsi que
Dantzig.

[En marge: Excursions hardies du marchal Ney jusqu'aux portes de
Koenigsberg.]

Le marchal Ney, qui avait la position la plus avance, ajoutait
encore aux distances qui le sparaient du gros de l'arme par la
hardiesse de ses excursions. Ds que la gele commenait  rendre au
sol quelque consistance, il embarquait, comme nous l'avons dit, ses
troupes lgres sur des traneaux, et courait jusqu'aux environs de
Koenigsberg chercher des vivres pour ses soldats. Il avait fait de la
sorte quelques captures heureuses, qui avaient singulirement
contribu au bien-tre de son corps d'arme. L'Alle, dont il
parcourait les bords (voir les cartes n{os} 37 et 38), a ses sources
prs de celles de la Passarge, dans un groupe de lacs entre Hohenstein
et Allenstein, puis s'en spare  angle droit, et tandis que la
Passarge coule  gauche vers la mer (ou Frische-Haff), elle coule tout
droit vers la Prgel, de manire que l'Alle et la Passarge, la Prgel
et la mer, prsentent pour ainsi dire les quatre cts d'un carr
long. Le marchal Ney, plac  Hohenstein, au sommet de l'angle que
dcrivent la Passarge et l'Alle avant de se sparer, ayant  sa
droite en arrire les cantonnements du marchal Soult,  sa gauche en
arrire ceux du marchal Bernadotte, descendant et remontant tour 
tour le cours de l'Alle dans ses courses jusqu' la Prgel, ne pouvait
manquer de rencontrer l'arme russe en mouvement.

[En marge: Le marchal Ney, dans ses excursions, rencontre l'arme
russe, et donne l'veil aux cantonnements franais.]

Napolon, craignant qu'il ne se compromt, l'avait rprimand
plusieurs fois. Mais le hardi marchal, persistant  courir plus loin
qu'il n'en avait l'autorisation, rencontra l'arme russe qui avait
pass l'Alle, et qui allait franchir la Passarge aux environs de
Deppen. Elle s'avanait en deux colonnes. Celle des deux qui devait
franchir la Passarge  Deppen, tait charge de faire une perce vers
Liebstadt, pour s'approcher de la basse Vistule, et surprendre les
cantonnements du marchal Bernadotte.

[En marge: Leve des cantonnements franais.]

Le marchal Ney, dont l'indocile tmrit avait eu du moins pour
avantage de nous avertir  temps (avantage qui ne doit point
encourager  la dsobissance, car elle a rarement des effets aussi
heureux), le marchal Ney se hta de se replier lui-mme, de prvenir
le marchal Bernadotte  sa gauche, le marchal Soult  sa droite, du
danger qui les menaait, et d'envoyer au quartier gnral  Varsovie
la nouvelle de la soudaine apparition de l'ennemi. Il prit 
Hohenstein un poste bien choisi, duquel il pouvait se porter soit au
secours des cantonnements du marchal Soult sur l'Omulew, soit au
secours des cantonnements du marchal Bernadotte derrire la Passarge.
(Voir la carte n 38.) Il indiqua  celui-ci la position d'Osterode,
belle position sur des plateaux, derrire des bois et des lacs, o le
premier et le sixime corps runis taient en mesure de prsenter
environ 30 et quelques mille hommes aux Russes, dans un site presque
inexpugnable.

[En marge: Le marchal Bernadotte, en se concentrant  Osterode,
rencontre les Russes  Mohrungen.]

[En marge: Combat de Mohrungen.]

Mais les troupes du marchal Bernadotte rpandues jusqu' Elbing, prs
du Frische-Haff, avaient de grandes distances  franchir pour se
rallier, et si le gnral Benningsen et march rapidement, il aurait
pu les surprendre et les dtruire, avant que leur concentration ft
opre. Le marchal Bernadotte expdia aux troupes de sa droite
l'ordre de se porter directement sur Osterode, et aux troupes de sa
gauche l'ordre de se runir au point commun de Mohrungen, qui est sur
la route d'Osterode, un peu en arrire de Liebstadt, c'est--dire
trs-prs des avant-gardes russes. Le danger tait pressant, car la
veille, l'avant-garde ennemie avait fort maltrait un dtachement
franais laiss  Liebstadt. Le gnral Markof, avec 15 ou 16 mille
hommes environ, formait la tte de la colonne russe de droite. Il
tait le 25 janvier, dans la matine,  Pfarrers-Feldchen, ayant trois
bataillons dans ce village, et en arrire une forte masse d'infanterie
et de cavalerie. Le marchal Bernadotte arriva en cet endroit, peu
distant de Mohrungen, vers midi, avec des troupes qui, parties dans la
nuit, avaient dj fait dix ou douze lieues. Il arrta ses
dispositions sur-le-champ, et jeta un bataillon du 9e lger dans le
village de Pfarrers-Feldchen, pour enlever  l'ennemi ce premier point
d'appui. Ce brave bataillon y entra baonnette baisse sous une vive
fusillade des Russes, et soutint dans l'intrieur du village un combat
acharn. Au milieu de la mle on lui prit son aigle, mais il la
reprit bientt. D'autres bataillons russes tant venus se joindre 
ceux qu'il combattait, le marchal Bernadotte envoya  son secours
deux bataillons franais, qui, aprs une lutte d'une extrme violence,
restrent matres de Pfarrers-Feldchen. Au del se voyait sur un
terrain lev le gros de la colonne ennemie, appuye d'un ct  des
bois, de l'autre  des lacs, et protge sur son front par une
nombreuse artillerie. Le marchal Bernadotte aprs avoir form en
ligne de bataille le 8e le 94e de ligne et le 27e lger, marcha droit
 la position des Russes sous le feu le plus meurtrier. Il l'aborda
franchement; les Russes la dfendirent avec opinitret. La fortune
voulut que le gnral Dupont, arrivant des bords du Frische-Haff, par
la route de Preuss-Holland, se montrt avec le 32e et le 96e, 
travers le village de Georgenthal, sur la droite des Russes. Ceux-ci,
ne pouvant tenir  cette double attaque, abandonnrent le champ de
bataille, couvert de cadavres. Ce combat leur cota 15  16 cents
hommes tus ou pris. Il cota aux Franais environ 6  7 cents morts
ou blesss. La dispersion des troupes et la grande quantit de malades
avaient t cause que le marchal Bernadotte n'avait pu runir 
Mohrungen plus de 8  9 mille soldats, pour en combattre 15  16
mille.

[En marge: Consquences du combat de Mohrungen.]

Cette premire rencontre eut pour rsultat d'inspirer aux Russes une
circonspection extrme, et de donner aux troupes du marchal
Bernadotte le temps de se rassembler  Osterode, position dans
laquelle, jointes  celles du marchal Ney, elles n'avaient plus rien
 craindre. Les 26 et 27 janvier, en effet, le marchal Bernadotte
rendu  Osterode, se serra contre le marchal Ney, attendant de pied
ferme les entreprises ultrieures de l'ennemi. Le gnral Benningsen,
soit qu'il fut surpris de la rsistance oppose  sa marche, soit
qu'il voult concentrer son arme, la runit tout entire  Liebstadt,
et s'y arrta.

C'est le 26 et le 27 janvier que Napolon, successivement inform, par
des avis partis de divers points, du mouvement des Russes, fut
compltement fix sur leurs intentions. Il avait cru d'abord que
c'taient les courses du marchal Ney qui lui valaient des
reprsailles, et au premier instant il en avait ressenti et exprim un
mcontentement fort vif. Mais bientt il fut clair sur la cause
relle de l'apparition des Russes, et ne put mconnatre de leur part
une entreprise srieuse, ayant un tout autre but que celui de disputer
des cantonnements.

[En marge: Rsolutions de Napolon en apprenant la reprise des
hostilits.]

Quoique cette nouvelle campagne d'hiver interrompt le repos dont ses
troupes avaient besoin, il passa promptement du regret  la
satisfaction, surtout en considrant le nouvel tat de la temprature.
Le froid tait devenu rigoureux. Les grandes rivires n'taient pas
encore geles, mais les eaux stagnantes l'taient entirement, et la
Pologne offrait une vaste plaine glace, dans laquelle les canons, les
chevaux, les hommes ne couraient plus le danger de s'embourber.
Napolon, recouvrant la libert de manoeuvrer, en conut l'esprance
de terminer la guerre par un coup d'clat.

[En marge: Manoeuvre que Napolon oppose au plan des Russes.]

Son plan fut arrt  l'instant mme, et conformment  la nouvelle
direction prise par l'ennemi. Lorsque les Russes menaant Varsovie
suivaient les bords de la Narew, il avait song  dboucher par Thorn
avec sa gauche renforce, afin de les sparer des Prussiens, et de les
jeter dans le chaos de bois et de marcages que prsente l'intrieur
du pays. Cette fois au contraire, les voyant dcids  longer le
littoral pour passer la basse Vistule, il dut adopter la marche
oppose, c'est--dire remonter lui-mme la Narew qu'ils abandonnaient,
et, s'levant assez haut pour les dborder, se rabattre brusquement
sur eux, afin de les pousser  la mer. Cette manoeuvre, en cas de
succs, tait dcisive; car si dans le premier plan, les Russes
refouls vers l'intrieur de la Pologne, taient exposs  une
situation difficile et dangereuse, dans le second, acculs  la mer,
ils se trouvaient comme les Prussiens  Prenzlow ou  Lubeck, rduits
 capituler.

[En marge: Concentration de l'arme sur le corps du marchal Soult, de
manire  dborder les Russes, et  les pousser  la mer.]

En consquence, Napolon rsolut de rassembler toute son arme sur le
corps du marchal Soult, en prenant ce corps pour centre de ses
mouvements. Pendant que le marchal Soult, runissant ses divisions
sur celle de gauche, marcherait par Willenberg sur Passenheim et
Allenstein, le marchal Davout formant l'extrme droite de l'arme,
devait se rendre au mme endroit par Pultusk, Myszniec, Ortelsbourg;
le marchal Augereau formant l'arrire-garde devait y venir de Plonsk
par Neidenbourg et Hohenstein; le marchal Ney formant la gauche,
devait y venir d'Osterode. C'est  ce bourg d'Allenstein, adopt par
Napolon comme point commun de ralliement, que la Passarge et l'Alle
rapproches un moment, commencent  se sparer. Une fois arrivs sur
ce point, si les Russes persistaient  franchir la Passarge, nous
tions dj sur leur flanc, et trs-prs de les avoir dbords.
C'tait donc  ce bourg d'Allenstein qu'il importait d'amener  temps
les quatre corps des marchaux Davout, Soult, Augereau et Ney.

Murat tait  peine remis de son indisposition, mais, son ardeur
supplant  ses forces, il monta le jour mme  cheval, et aprs avoir
reu les instructions verbales de l'Empereur, il rassembla
immdiatement la cavalerie lgre et les dragons, pour les porter en
tte du marchal Soult. La grosse cavalerie cantonne sur la Vistule,
vers Thorn, dut le rejoindre le plus promptement possible.

Napolon, averti de la prsence du gnral Essen entre le Bug et la
Narew, consentit  se passer du corps du marchal Lannes, qui tait le
cinquime, et lui ordonna de se placer  Sierock, pour faire face aux
deux divisions russes postes de ce ct, et tomber sur elles au
premier mouvement qu'elles essayeraient sur Varsovie. Le marchal
Lannes tant absolument incapable de prendre le commandement du
cinquime corps,  cause de l'tat de sa sant, Napolon le remplaa
par son aide-de-camp Savary, dans l'intelligence et la rsolution
duquel il avait une entire confiance.

Il dirigea sa garde  pied et  cheval sur les derrires du marchal
Soult, et quant  la rserve des grenadiers et voltigeurs qui avait
pris ses quartiers en arrire de la Vistule, entre Varsovie et Posen,
il s'en priva cette fois, pour lui faire occuper les environs
d'Ostrolenka, et en former un chelon intermdiaire entre la grande
arme et le cinquime corps laiss sur la Narew. Cette rserve tait
charge de secourir le cinquime corps, si les divisions du gnral
Essen menaaient Varsovie; dans le cas contraire elle devait rejoindre
le quartier gnral.

[En marge: Prcautions de Napolon pour la garde de la basse Vistule.]

Ces dispositions arrtes vers sa droite, Napolon prit vers sa gauche
des prcautions plus profondment calcules encore, et qui montraient
quelle vaste porte il esprait donner  son mouvement. Il prescrivit
au marchal Bernadotte, qui tait  Osterode, de rtrograder lentement
sur la Vistule, au besoin mme de se replier jusqu' Thorn, pour y
attirer l'ennemi, puis de se drober en se couvrant d'une avant-garde
comme d'un rideau, et de venir, par une marche force, se lier  la
gauche de la grande arme, afin de rendre plus dcisive la manoeuvre
par laquelle on voulait acculer les Russes  la mer et  la basse
Vistule.

Cependant Napolon ne s'en tint pas  ces soins. Craignant que les
Russes, si on parvenait  les tourner, n'imitassent l'exemple du
gnral Blucher, qui, spar de Stettin, avait couru  Lubeck, et
qu'ils ne se portassent de la Vistule  l'Oder, il pourvut  ce pril
au moyen d'un habile emploi du dixime corps. Ce corps, destin 
faire sous le marchal Lefebvre le sige de Dantzig, n'tait pas
encore runi tout entier. Le marchal Lefebvre n'avait que le 15e de
ligne, le 2e lger, les cuirassiers du gnral d'Espagne, et les huit
bataillons polonais de Posen. Napolon lui ordonna de rester avec ces
troupes le long de la Vistule, et au-dessus de Graudenz. Les fusiliers
de la garde, le rgiment de la garde municipale de Paris, la lgion du
nord, deux des cinq rgiments de chasseurs d'Italie dj rendus en
Allemagne, enfin les Badois, devaient se runir  Stettin, sous le
gnral Mnard, et s'levant vers Posen, tcher de se joindre au
marchal Lefebvre, qui viendrait  eux ou les laisserait venir  lui,
selon les vnements, de manire  tomber tous ensemble sur le corps
russe qui voudrait aller de la Vistule  l'Oder. Enfin le marchal
Mortier avait ordre de quitter le blocus de Stralsund, d'y placer dans
de bonnes lignes de circonvallation les troupes indispensables au
blocus, puis de se joindre avec les autres au rassemblement du gnral
Mnard, et d'en prendre la direction, si ce rassemblement, au lieu de
s'lever jusqu' la Vistule pour renforcer le marchal Lefebvre,
tait, par les circonstances de la poursuite, ramen vers l'Oder.

[En marge: Forces actives de Napolon pendant la campagne du mois de
fvrier.]

Napolon laissa Duroc  Varsovie, pour y avoir un homme de confiance.
Le prince Poniatowski avait organis quelques bataillons polonais.
Ceux qui taient les plus avancs dans leur organisation durent, avec
les rgiments provisoires arrivant de France, garder, sous les ordres
du gnral Lemarois, les ouvrages de Praga. Napolon fit partir de
Varsovie, chargs de biscuit et de pain, tous les quipages dont il
pouvait disposer, esprant que la gele facilitant les transports, ses
soldats ne manqueraient de rien. En vertu de ces ordres, mis les 27,
28 et 29 janvier, l'arme devait tre runie  Allenstein le 3 ou le 4
fvrier. Il faut remarquer que les renforts amens avec tant de
prvoyance de France et d'Italie, taient encore en marche; que le 2e
lger, le 15e de ligne, les quatre rgiments de cuirassiers emprunts
 l'arme de Naples, taient seuls arrivs sur la Vistule, que les
autres corps n'avaient pas atteint la ligne de l'Elbe; que Napolon
avait  peine reu les premiers dtachements de recrues tirs des
dpts au lendemain de la bataille d'Ina, ce qui lui avait procur
une douzaine de mille hommes tout au plus, et ce qui tait fort
insuffisant pour remplir les vides produits soit par le feu, soit par
les maladies de la saison; que la plupart des corps se trouvaient
rduits d'un tiers ou d'un quart; que ceux de Lannes, Davout, Soult,
Augereau, Ney, Bernadotte, en y ajoutant la garde, les grenadiers
Oudinot, la cavalerie de Murat, ne formaient pas plus de cent et
quelques mille hommes[18]; et que laissant Lannes et Oudinot sur sa
droite, n'ayant qu'une chance fort incertaine d'amener Bernadotte
vers sa gauche, il devait lui rester 75 mille hommes tout au plus,
pour livrer bataille au gnral Benningsen, qui en avait 90 mille avec
les Prussiens.

[Note 18: Voici la force vritable des corps, tablie d'aprs la
confrontation de nombreuses pices authentiques.

  Le marchal Lannes.                12,000 hommes.
  Le marchal Davout.                18,000
  Le marchal Soult.                 20,000
  Le marchal Augereau.              10,000
  Le marchal Ney.                   10,000
  Le marchal Bernadotte.            12,000
  Le gnral Oudinot.                 6,000
  La garde                            6,000
  La cavalerie de Murat              10,000
                                    -------
                          Total     104,000

Si l'on retranche de ce chiffre total de 104,000 hommes

  12,000 Lannes   }
                  }  laisss aux environs de Varsovie,
   6,000 Oudinot  }
  12,000 Bernadotte devant rester entre Thorn et Graudenz.
  ------
  30,000

il reste 74 mille hommes de troupes actives, pouvant se trouver
runies sous la main de Napolon.]

Malgr cette infriorit numrique, Napolon, comptant sur ses soldats
et sur les routes, qui semblaient permettre des concentrations
rapides, entra en campagne, le coeur plein d'esprance. Il crivit 
l'archichancelier Cambacrs et  M. de Talleyrand, qu'il avait lev
ses cantonnements, _pour profiter d'une belle gele et d'un beau
temps_; que les chemins taient superbes; qu'il ne fallait rien dire 
l'impratrice, _pour ne pas lui causer d'inquitudes inutiles_, mais
qu'il tait en plein mouvement, et _qu'il en coterait cher aux
Russes, s'ils ne se ravisaient pas_.

[En marge: Fv. 1807.]

[En marge: Napolon quitte Varsovie pour se mettre  la tte de
l'arme.]

[En marge: Subite hsitation du gnral Benningsen lorsqu'il faut
s'engager sur la basse Vistule.]

Parti le 30 de Varsovie, Napolon tait le 30 au soir  Prasznitz, et
le 31  Willenberg. Murat l'ayant devanc, avait runi en toute hte
ses rgiments de cavalerie, sauf les cuirassiers disperss le long de
la Vistule, et formait l'avant-garde du marchal Soult, dj concentr
sur Willenberg. (Voir la carte n 38.) Le marchal Davout avait
excut des marches forces pour se rendre  Myszniec, le marchal
Augereau pour se rendre  Neidenbourg. Pendant ce temps, le marchal
Ney avait rassembl ses divisions  Hohenstein, prt  se porter en
avant ds que le gros de l'arme aurait dpass sa droite. Le marchal
Bernadotte, rtrogradant lentement, tait venu s'tablir en arrire de
la gauche de Ney,  Loebau, puis  Strasbourg, et enfin aux environs
de Thorn. Jusqu'ici tout se passait  souhait. L'ennemi avait, par sa
colonne de droite, suivi pas  pas le mouvement du marchal
Bernadotte, et par celle de gauche, s'tait  peine avanc vers
Allenstein. Une inconcevable inaction le retenait depuis quelques
jours dans cette position. Le gnral Benningsen, plein de hardiesse
quand il avait fallu projeter une grande manoeuvre sur la basse
Vistule, hsitait maintenant qu'il s'agissait de s'engager dans cette
manoeuvre audacieuse, qui tait fort au-dessus de ses facults et de
celles de son arme. Il faut, pour se hasarder dans de telles
entreprises, la confiance qu'inspire l'habitude de la victoire, et de
plus l'exprience des diverses pripties  travers lesquelles on est
condamn  passer avant d'arriver au succs. Le gnral Benningsen,
qui n'avait ni cette confiance, ni cette exprience, flottait entre
mille incertitudes, donnant aux autres et  lui-mme les faux
prtextes dont se couvre l'irrsolution, tantt disant qu'il attendait
ses vivres et ses munitions, tantt affectant de croire, ou croyant
vritablement que le mouvement rtrograde du corps de Bernadotte tait
commun  toute l'arme franaise, et qu'on avait obtenu le rsultat
dsir, puisque Napolon s'apprtait  quitter la Vistule. Du reste
son hsitation, quoique assez ridicule aprs l'annonce fastueuse d'une
vaste opration offensive, assurait son salut, car plus il se serait
engag sur la basse Vistule, plus aurait t profond l'abme dans
lequel il serait tomb. Toutefois, cette hsitation elle-mme, en se
prolongeant deux ou trois jours encore, pouvait le perdre tout autant
qu'un mouvement plus prononc, car dans cet intervalle Napolon
continuait de s'lever sur le flanc gauche de l'arme russe.

[En marge: Concentration de l'arme franaise, et sa marche sur
Allenstein.]

Le 1er fvrier, Murat et le marchal Soult taient  Passenheim, le
marchal Davout s'avanait sur Ortelsbourg. Augereau et Ney se
rapprochaient par Hohenstein du gros de l'arme. Napolon se trouvait
avec la garde  Willenberg. Encore vingt-quatre ou quarante-huit
heures, et on allait tre au nombre de 75 mille hommes sur le flanc
gauche des Russes. Napolon, toujours soigneux de guider ses
lieutenants pas  pas, avait adress une nouvelle dpche au marchal
Bernadotte, pour lui expliquer une dernire fois son rle dans cette
grande manoeuvre, pour lui indiquer la manire de se drober
promptement  l'ennemi et de rejoindre l'arme, ce qui devait rendre
l'effet de la combinaison actuelle plus certain et plus dcisif. Cette
dpche avait t confie  un jeune officier rcemment adjoint 
l'tat-major, qui avait ordre de la porter en toute hte vers la basse
Vistule.

[En marge: Les Franais joignent les Russes  Jonkowo.]

On marcha le 2 et le 3 fvrier. Le 3 au soir, aprs avoir dpass
Allenstein, on dboucha devant une position leve, qui s'tend de
l'Alle  la Passarge, bien flanque de droite et de gauche par ces
deux rivires et par des bois. C'tait la position de Jonkowo.
Napolon, qui avait pouss le 3 jusqu' Gettkendorf, non loin de
Jonkowo, courut  l'avant-garde pour reconnatre l'ennemi. Il le
trouva plus en force qu'on ne devait le supposer, et rang sur le
terrain comme s'il et voulu y livrer bataille. Napolon fit aussitt
ses dispositions pour engager le lendemain une action gnrale, si
l'ennemi persistait  l'attendre  Jonkowo.

[En marge: Apparence d'une grande bataille  Jonkowo, et prparatifs
pour la livrer.]

Il pressa l'arrive des marchaux Augereau et Ney qui taient prts 
le joindre. Il avait dj sous la main  Gettkendorf le marchal
Soult, la garde, Murat, et  quelque distance sur sa droite le
marchal Davout, qui htait le pas afin d'atteindre les bords de
l'Alle. Voulant assurer le succs du lendemain, Napolon ordonna au
marchal Soult de filer  droite, le long du cours de l'Alle, de
suivre les sinuosits de cette rivire, de s'engager dans un rentrant
qu'elle formait derrire la position des Russes, et de la passer de
vive force au pont de Bergfried, quelque rsistance qu'on dt y
rencontrer. Ce pont enlev, on possdait sur les derrires de l'ennemi
un dbouch par lequel on pouvait le mettre dans le plus grand danger.
Deux des divisions du marchal Davout furent diriges sur ce point,
afin de rendre le rsultat infaillible.

[En marge: Les Russes dcampent inopinment, et abandonnent la
position de Jonkowo.]

Le soir mme de ce jour, le marchal Soult excuta l'ordre de
l'Empereur, fit emporter par la division Leval le village de
Bergfried, puis le pont sur l'Alle, enfin les hauteurs au del. Le
combat fut court, mais vif et sanglant. Les Russes y perdirent 1,200
hommes, les Franais 5 ou 600. L'importance du poste mritait un tel
sacrifice. Dans le courant de la soire, la cavalerie de Murat et le
corps du marchal Soult se donnaient la main le long de l'Alle. On
tait en prsence des Russes, privs d'appui vers leur gauche, menacs
mme sur leurs derrires, et spars de nous seulement par un faible
ruisseau, affluent de l'Alle. On s'attendait pour le lendemain  une
journe importante, et Napolon se demandait comment il se pouvait que
les Russes fussent dj rassembls en si grand nombre, et concentrs
si  propos sur ce point. Il avait de la peine  se l'expliquer, car
d'aprs tous les calculs de distance et de temps, ils n'avaient pu
tre instruits assez tt des mouvements de l'arme franaise, pour
prendre une dtermination si prompte, si peu d'accord avec leur
premier projet de marche offensive sur la basse Vistule. En tout cas,
quel que ft le motif qui les et runis, ils taient en pril de
perdre une bataille, et de la perdre de manire  tre coups de la
Prgel, s'ils attendaient seulement jusqu'au lendemain. Le lendemain,
en effet, nos troupes pleines d'ardeur s'avancrent sur la position.
Elles conurent un instant l'esprance de joindre les Russes, mais
elles virent peu  peu leurs lignes cder et disparatre. Bientt mme
elles s'aperurent qu'elles n'avaient devant elles que des
avant-gardes, places en rideau pour les tromper. Napolon en ce
moment aurait eu lieu de regretter de n'avoir pas attaqu les Russes
la veille, si la veille son arme et t rassemble, et en possession
d'assez bonne heure du pont de Bergfried. Mais la concentration, qui
tait complte le 4 au matin, ne l'tait pas le 3 au soir; il n'avait
donc aucun retard  se reprocher. Il ne lui restait qu' marcher, et 
pntrer le secret des rsolutions de l'ennemi.

[En marge: La rvlation du plan de Napolon due  l'imprudence d'un
jeune officier d'tat-major, dcide les Russes  dcamper.]

Il connut bientt ce secret, car les Russes, dans leur joie d'tre
miraculeusement sauvs d'une ruine certaine, le rpandaient eux-mmes
sur les routes. Le jeune officier envoy au marchal Bernadotte avait
t pris par les Cosaques avec ses dpches, qu'il n'avait pas eu la
prsence d'esprit de dtruire. Le gnral Benningsen, averti par ces
dpches quarante-huit heures plus tt qu'il ne l'et t par le
mouvement de l'arme franaise, avait eu le temps de se concentrer en
arrire d'Allenstein, et envoyant les prparatifs de Napolon 
Jonkowo, il avait dcamp dans la nuit du 3 au 4, soit qu'il juget
imprudent de combattre dans une position o l'on courait le danger
d'tre tourn, soit qu'il n'entrt pas dans ses vues d'accepter une
bataille dcisive. Ainsi cet entreprenant gnral, qui devait, par une
seule manoeuvre, nous enlever Varsovie et la Pologne, tait dj en
retraite sur Koenigsberg. Il rebroussa chemin vers la Prgel, par la
route d'Arensdorf et d'Eylau, parallle au cours de l'Alle.

[En marge: Napolon se rsout  poursuivre les Russes.]

Mais Napolon que la fortune, deux fois inconstante en si peu de
temps, avait priv du fruit des plus belles combinaisons, ne voulait
pas avoir quitt ses cantonnements en pure perte, et sans faire payer
 ceux qui l'avaient troubl dans son repos, leur tmraire tentative.
La gele, bien qu'elle ne ft pas trs-forte, tait suffisante
nanmoins pour rendre les routes solides, sans rendre la temprature
insupportable. Il se dcida donc  mettre de nouveau la clrit de
ses soldats  l'preuve, et  essayer encore de dborder le flanc des
Russes, pour leur livrer dans une position bien choisie, une bataille
qui pt terminer la guerre.

Il prit en toute hte le chemin d'Arensdorf, marchant au centre et sur
la principale route avec Murat, le marchal Soult, le marchal
Augereau et la garde, ayant  sa droite vers l'Alle le corps du
marchal Davout,  sa gauche vers la Passarge le corps du marchal
Ney. Prvoyant avec une merveilleuse sagacit, que les Russes, quoique
rallis  propos par un coup de la fortune, l'avaient t cependant
trop  l'improviste, pour n'avoir pas laiss des dtachements en
arrire, il poussa le marchal Ney un peu  gauche vers la Passarge,
et lui ordonna de couper le pont de Deppen, lui prdisant qu'il y
ferait quelque bonne prise, s'il pouvait intercepter les routes qui
conduisent de la Passarge  l'Alle. Il prescrivit enfin au marchal
Bernadotte de quitter immdiatement les bords de la Vistule, et
puisqu'il n'y avait plus  ruser avec l'ennemi, de rejoindre la grande
arme le plus tt possible.

On s'avana en suivant l'ordre indiqu. Dans cette mme journe du 4
fvrier, les Russes s'arrtrent un instant  Wolfsdorf,  gale
distance de l'Alle et de la Passarge, pour prendre quelque repos, et
voir si le corps prussien du gnral Lestocq, qui tait en retard,
russirait  les rejoindre. Mais ce corps tait encore trop loin pour
qu'ils pussent le recueillir, et presss par les Franais, ils
continurent leur marche, abandonnant Guttstadt, les ressources qu'ils
y avaient runies, des blesss, des malades, et 500 hommes qui furent
faits prisonniers.

Quoique les magasins de Guttstadt ne fussent pas trs-considrables,
ils taient prcieux pour les Franais, qui, devanant leurs convois,
n'avaient pour vivre que ce qu'ils se procuraient en route.

[En marge: Rencontre du corps de Ney avec le corps prussien de Lestocq
 Waltersdorf.]

Le lendemain 5 fvrier, on marcha dans le mme ordre, les Franais
ayant leur droite  l'Alle, les Russes y ayant leur gauche, les uns et
les autres cherchant  se gagner de vitesse. Pendant ce temps, Ney
s'tant avanc par le pont de Deppen au del de la Passarge, afin d'y
couper la retraite des troupes ennemies en retard, rencontra en effet
les Prussiens sur la route de Liebstadt. Le gnral Lestocq,
n'esprant pas s'ouvrir une issue en passant sur le corps de Ney, se
rsigna  un sacrifice qui tait devenu ncessaire. Il prsenta aux
Franais une forte arrire-garde de trois  quatre mille hommes, et
tandis qu'il la livrait  leurs coups, il tcha de se drober en
descendant le cours de la Passarge, pour la traverser plus bas. Ce
calcul, qui est souvent une des cruelles ncessits de la guerre,
sauva sept  huit mille Prussiens, par le sacrifice de trois  quatre
mille. Ney fondit sur ceux qu'on lui opposait  Waltersdorf, en sabra
une partie, et prit le reste. Il avait  la fin du combat deux mille
cinq cents prisonniers. Le sol tait couvert d'un millier de morts et
de blesss, d'une nombreuse artillerie et d'une immense quantit de
bagages. Napolon, qui attachait plus de prix  battre les Russes par
la runion de toutes leurs forces, qu' ramasser des prisonniers
prussiens sur les routes, recommanda au marchal Ney de ne pas trop
s'obstiner  la poursuite du gnral Lestocq, et d'avoir soin de ne
pas se sparer de la grande arme. En consquence de ces instructions,
le marchal Ney abandonna la poursuite des Prussiens, et toutefois
tcha de ne pas les perdre de vue, afin d'empcher leur jonction avec
les Russes.

Le 6 fvrier, les Russes, forant de marche, atteignirent Landsberg,
sans cesse harcels par les Franais, et abandonnant sur l'Alle la
petite ville de Heilsberg, o ils avaient encore des magasins, des
malades et des tranards. Leur arrire-garde ayant essay de s'y
maintenir, le marchal Davout la fit pousser vivement, et comme il
s'avanait en occupant les deux bords de l'Alle, la division Friant
rencontra cette arrire-garde qui s'chappait par la rive droite, la
dispersa, lui tua ou lui prit quelques centaines d'hommes.

[En marge: Combat de Hoff.]

Les Russes voulurent s'arrter pendant la nuit du 6 au 7  Landsberg.
En consquence ils se couvrirent par un gros dtachement plac  Hoff.
Au milieu d'un pays accident, une forte masse d'infanterie, ayant 
sa droite un village,  sa gauche des bois, protge de plus par une
cavalerie nombreuse, barrait la route. Murat, arriv le premier, lana
ses hussards et ses chasseurs, puis ses dragons sur la cavalerie des
Russes, et la culbuta, mais ne put entamer leur solide infanterie. Les
cuirassiers du gnral d'Hautpoul, survenus dans le moment, furent
lancs  leur tour. Le premier rgiment chargea d'abord, mais en vain,
arrt qu'il fut dans son lan par une charge de la cavalerie ennemie.
Murat ralliant alors la division de cuirassiers, la jeta tout entire
sur l'infanterie russe. Un cri de _Vive l'Empereur_! parti des rangs,
accompagna et excita le mouvement de ces braves cavaliers. Ils
rompirent la ligne ennemie, et sabrrent un grand nombre de fantassins
fouls sous les pieds de leurs chevaux. Au mme instant paraissait la
division Legrand du corps du marchal Soult. Un de ses rgiments
marcha sur le village  gauche, et l'enleva. Les Russes, attachant
beaucoup de prix  cette position, qui assurait la tranquillit de
leur nuit, tentrent encore un effort sur le village. Surpris au plus
fort de leur lutte avec l'infanterie franaise, par une nouvelle
charge de nos cuirassiers, ils furent dfinitivement culbuts, et
battirent en retraite aprs une perte de deux mille hommes, sacrifis
dans ce combat d'arrire-garde.

Le gnral Benningsen, poursuivi de la sorte, ne crut pas qu'il y et
sret  passer la nuit dans la ville de Landsberg, et se retira sur
Eylau, o il entra dans la journe du 7 fvrier.

[En marge: Retraite des Russes sur Eylau.]

Il plaa une nombreuse arrire-garde sur un plateau qu'on appelle
plateau de Ziegelhoff (voir la carte n 40), et devant lequel on
arrive au sortir des bois dont la route de Landsberg  Eylau est
couverte. Les gnraux Bagowout et Barklay de Tolly taient en
position sur ce plateau, prts  renouveler le combat de la veille. Le
gnral Benningsen, sentant bien qu'il tait serr de trop prs pour
ne pas tre amen  une bataille, tenait beaucoup  occuper ce
plateau, sur lequel on pouvait recevoir avec avantage l'arme
franaise dbouchant de la rgion boise. Il tenait de plus  protger
l'arrive de sa grosse artillerie,  laquelle il avait ordonn de
faire un dtour. Par tous ces motifs sa rsistance sur ce point devait
tre opinitre.

[En marge: Combat de Ziegelhoff, livr le 7 fvrier au soir.]

La cavalerie de Murat, seconde par l'infanterie du marchal Soult,
dboucha des bois avec sa hardiesse accoutume, et s'avana sur le
plateau de Ziegelhoff. La brigade Levasseur, compose des 46e et 28e
rgiments de ligne, la suivit rsolument, pendant que la brigade
Vivis, filant  droite, essayait  travers des lacs gels de tourner
la position. La brigade Levasseur, que le feu d'une nombreuse
artillerie excitait  brusquer l'attaque, hta le pas. Une premire
ligne d'infanterie ennemie fut d'abord repousse  la baonnette. Mais
la cavalerie russe, chargeant  propos sur la gauche de la brigade,
renversa le 28e, avant qu'il et le temps de se former en carr. Elle
sabra beaucoup de nos fantassins, et enleva une aigle.

[En marge: Combat dans l'intrieur de la ville d'Eylau.]

Le combat bientt rtabli, se continua de part et d'autre avec
acharnement. Cependant la brigade Vivis ayant dbord la position des
Russes, ceux-ci la quittrent pour se retirer dans la ville mme
d'Eylau. Le marchal Soult y pntra en mme temps qu'eux. Napolon ne
voulait pas qu'on leur laisst la ville d'Eylau, pour le cas
incertain, mais probable, d'une grande bataille. On entra donc
baonnette baisse dans Eylau. Les Russes s'y dfendirent
opinitrement de rue en rue. On tourna la ville, et on trouva une de
leurs colonnes tablie dans un cimetire, devenu fameux depuis par de
terribles souvenirs, et qui tait situ en dehors  droite. La brigade
Vivis emporta ce cimetire aprs un combat des plus rudes. Les Russes
se replirent au del d'Eylau. De toutes les rencontres
d'arrire-garde, celle-ci avait t la plus sanglante, et elle avait
cot au corps du marchal Soult des pertes considrables. On se jeta
un peu en dsordre dans la ville d'Eylau, les soldats se dispersant
pour vivre, et surprenant dans les maisons beaucoup de Russes qui
n'avaient pas eu le temps de s'enfuir.

[En marge: Les Russes s'arrtent le 7 au soir au del d'Eylau, et
paraissent disposs  livrer bataille.]

La premire opinion que conut Murat, et qu'il transmit  Napolon,
c'est que les Russes, ayant perdu le point d'appui d'Eylau, iraient
en chercher un plus loign. Cependant quelques officiers gars dans
cette mle, avaient aperu les Russes tablis un peu au del d'Eylau,
et allumant leurs feux de bivouac pour y passer la nuit. Cette
observation, confirme par de nouveaux rapports, ne permit aucun doute
sur l'importance de la journe du lendemain 8 fvrier; et en effet,
elle en a acquis une qui lui assure l'immortalit dans les sicles.

[En marge: tat de l'arme franaise la veille de la bataille
d'Eylau.]

Il devenait vident que les Russes, s'arrtant cette fois aprs le
combat du soir, et n'employant pas la nuit  marcher, taient rsolus
 engager le lendemain une action gnrale. L'arme franaise tait
harasse de fatigue, fort rduite en nombre par la rapidit des
marches, travaille par la faim, et transie de froid. Mais il fallait
livrer bataille, et ce n'tait pas en semblable occasion, que soldats,
officiers, gnraux, avaient coutume de sentir leurs souffrances.

Napolon se hta de dpcher le soir mme plusieurs officiers aux
marchaux Davout et Ney pour les ramener, l'un  sa droite, l'autre 
sa gauche. Le marchal Davout avait continu de suivre l'Alle jusqu'
Bartenstein, et il ne se trouvait plus qu' trois ou quatre lieues. Il
rpondit qu'il arriverait ds la pointe du jour vers la droite d'Eylau
(droite de l'arme franaise), prt  donner dans le flanc des Russes.
Le marchal Ney, qu'on avait dirig sur la gauche, de faon  tenir
les Prussiens  distance, et  pouvoir fondre sur Koenigsberg dans le
cas o les Russes se jetteraient derrire la Prgel, le marchal Ney
tait en marche sur Kreutzbourg. On fit courir aprs lui, sans tre
aussi assur de l'amener  temps sur le champ de bataille, qu'on
l'tait d'y voir paratre le marchal Davout.

[En marge: Effectif des corps composant l'arme franaise  la
bataille d'Eylau.]

Prive du corps de Ney, l'arme franaise s'levait tout au plus 
cinquante et quelques mille hommes, bien que les Russes l'aient porte
 80 mille dans leurs relations, et un historien franais,
ordinairement digne de foi,  68[19]. Le corps du marchal Davout,
dont l'effectif prsentait 26 mille hommes  Awerstaedt, sensiblement
diminu par les combats livrs depuis, par les maladies, par la
dernire marche de la Vistule  Eylau, par les dtachements laisss
sur la Narew, tait fort de 15 mille hommes environ. Le corps du
marchal Soult, le plus nombreux de toute l'arme, trs-rduit
galement par la dyssenterie, la marche, les combats d'arrire-garde,
ne pouvait pas tre valu  plus de 16 ou 17 mille hommes. Celui du
marchal Augereau, affaibli d'une quantit de tranards et de
maraudeurs qui s'taient disperss pour vivre, n'en comptait que 6  7
mille au bivouac d'Eylau, dans la soire du 7 fvrier. La garde, mieux
traite, plus retenue par la discipline, n'avait laiss personne en
arrire. Toutefois elle ne s'levait qu' 6 mille hommes. Enfin la
cavalerie de Murat, compose d'une division de cuirassiers et de trois
divisions de dragons, ne prsentait gure que 10 mille cavaliers dans
le rang. C'tait donc une force totale de 53  54 mille combattants,
capables de tout, il est vrai, quoique accabls de fatigue, et puiss
par la faim. Si le marchal Ney arrivait  temps, il devenait
possible d'opposer 63 mille hommes  l'ennemi, tous prsents au feu.
Il ne fallait pas esprer de voir arriver le corps de Bernadotte,
demeur  une distance de trente lieues.

[Note 19: Nous n'oserions pas, en prsence des fausses assertions des
historiens trangers et franais, avancer une telle vrit, si elle ne
reposait sur les documents les plus authentiques.]

Napolon, qui pendant cette nuit dormit  peine trois ou quatre heures
sur une chaise, dans la maison du matre de poste, plaa le corps du
marchal Soult  Eylau mme, partie dans l'intrieur, partie  droite
et  gauche de la ville, le corps d'Augereau et la garde impriale un
peu en arrire, toute la cavalerie sur les ailes, attendant qu'il ft
jour pour arrter ses dispositions.

[En marge: Raisons qui dcident le gnral Benningsen  livrer
bataille.]

[En marge: Force de l'arme russe.]

Le gnral Benningsen s'tait enfin dtermin  livrer bataille. Il se
trouvait en plaine, ou  peu prs, terrain excellent pour ses
fantassins, peu manoeuvriers mais solides, et pour sa cavalerie qui
tait nombreuse. Sa grosse artillerie,  laquelle il avait fait faire
un dtour, pour qu'elle ne gnt pas ses mouvements, venait de le
rejoindre. C'tait un prcieux renfort. De plus il tait tellement
poursuivi, qu'il se voyait forc d'interrompre sa marche pour tenir
tte aux Franais. Il faut,  une arme qui bat en retraite, un peu
d'avance, afin qu'elle puisse dormir et manger. Il faut aussi qu'elle
n'ait pas l'ennemi trop prs d'elle, car essuyer une attaque en route,
le dos tourn, est la plus dangereuse manire de recevoir une
bataille. Il est donc un moment o ce qu'il y a de plus sage est de
choisir son terrain et de s'y arrter pour combattre. C'est la
rsolution que prit le gnral Benningsen le 7 au soir. Il fit halte
au del d'Eylau, rsolu  soutenir une lutte acharne. Son arme, qui
s'levait  78 ou 80 mille hommes, et  90 mille avec les Prussiens,
lors de la reprise des hostilits, avait fait des pertes assez
notables dans les derniers combats, mais fort peu dans les marches,
car une arme qui se retire sans tre en droute, est rallie par
l'ennemi qui la poursuit, tandis que l'arme poursuivante, n'ayant pas
les mmes motifs de se serrer, laisse toujours une partie de son
effectif en arrire. En dfalquant les pertes essuyes  Mohrungen, 
Bergfried,  Waltersdorf,  Hoff,  Heilsberg,  Eylau mme[20], on
peut dire que l'arme du gnral Benningsen tait rduite  80 mille
hommes environ, dont 72 mille Russes et 8 mille Prussiens. Ainsi en
attendant l'arrive du gnral Lestocq et du marchal Ney, 72 mille
Russes allaient combattre 54 mille Franais. Les Russes avaient de
plus une artillerie formidable, value  4 ou 500 bouches  feu. La
ntre montait tout au plus  200, la garde comprise. Il est vrai
qu'elle tait suprieure  toutes les artilleries de l'Europe, mme 
celle des Autrichiens. Le gnral Benningsen se dcida donc  attaquer
ds la pointe du jour. Le caractre de ses soldats tait nergique,
comme celui des soldats franais, mais conduit par d'autres mobiles.
Il n'y avait chez les Russes ni cette confiance dans le succs, ni
cet amour de la gloire, qui se voyait chez les Franais, mais un
certain fanatisme d'obissance, qui les portait  braver aveuglment
la mort. Quant  la dose d'intelligence chez les uns et les autres, il
n'est pas ncessaire d'en faire remarquer la diffrence.

[Note 20:

  Les Russes avaient perdu 1,500 hommes  Mohrungen.
                           1,000   --    Bergfried.
                           3,000   --    Waltersdorf.
                           2,000   --    Hoff.
                           1,000   --    Heilsberg.
                             500   --    Eylau.
                           -----
                   Total   9,000 hommes.]

[En marge: Champ de bataille d'Eylau.]

Depuis qu'on avait dbouch sur Eylau, le pays se montrait uni et
dcouvert. La petite ville d'Eylau, situe sur une lgre minence, et
surmonte d'une flche gothique, tait le seul point saillant du
terrain.  droite de l'glise, le sol, s'abaissant quelque peu,
prsentait un cimetire. En face, il se relevait sensiblement, et sur
ce relvement marqu de quelques mamelons, on apercevait les Russes en
masse profonde. Plusieurs lacs, pourvus d'eau au printemps, desschs
en t, gels en hiver, actuellement effacs par la neige, ne se
distinguaient en aucune manire du reste de la plaine.  peine
quelques granges runies en hameaux, et des lignes de barrire servant
 parquer le btail, formaient-elles un point d'appui ou un obstacle,
sur ce morne champ de bataille. Un ciel gris, fondant par intervalles
en une neige paisse, ajoutait sa tristesse  celle des lieux,
tristesse qui saisit les yeux et les coeurs, ds que la naissance du
jour, trs-tardive en cette saison, eut rendu les objets visibles.

[En marge: Ordre de bataille adopt par les Russes.]

Les Russes taient rangs sur deux lignes, fort rapproches l'une de
l'autre, leur front couvert par trois cents bouches  feu, qui avaient
t disposes sur les parties saillantes du terrain. En arrire, deux
colonnes serres, appuyant comme deux arcs-boutants cette double ligne
de bataille, semblaient destines  la soutenir, et  l'empcher de
plier sous le choc des Franais. Une forte rserve d'artillerie tait
place  quelque distance. La cavalerie se trouvait partie en arrire,
partie sur les ailes. Les Cosaques, ordinairement disperss, tenaient
cette fois au corps mme de l'arme. Il tait vident qu' l'nergie,
 la dextrit des Franais, les Russes avaient voulu, sur ce terrain
dcouvert, opposer une masse compacte, dfendue sur son front par une
nombreuse artillerie, fortement taye par derrire, une vritable
muraille enfin, lanant une pluie de feux. Napolon,  cheval ds la
pointe du jour, s'tait tabli de sa personne dans le cimetire  la
droite d'Eylau. L, protg  peine par quelques arbres, il voyait
parfaitement la position des Russes, lesquels, dj en bataille,
avaient ouvert le feu par une canonnade, qui devenait  chaque instant
plus vive. On pouvait prvoir que le canon serait l'arme de cette
journe terrible.

[En marge: Disposition oppose par Napolon  celle des Russes.]

Grce  la position d'Eylau, qui s'allongeait en face des Russes,
Napolon pouvait donner moins de profondeur  sa ligne de bataille,
moins de prise par consquent aux coups de l'artillerie. Deux des
divisions du marchal Soult furent places  Eylau, la division
Legrand en avant et un peu  gauche, la division Leval partie  gauche
de la ville, sur une minence que surmontait un moulin, partie 
droite au cimetire mme. La troisime division du marchal Soult, la
division Saint-Hilaire, fut tablie plus  droite encore,  une assez
grande distance du cimetire, au village de Rothenen, qui formait le
prolongement de la position d'Eylau. Dans l'intervalle qui sparait
le village de Rothenen de la ville d'Eylau, intervalle laiss ouvert
pour y faire dboucher le reste de l'arme, se tenait un peu en
arrire le corps d'Augereau, rang sur deux lignes, et form des
divisions Desjardins et Heudelet. Augereau, tourment de la fivre,
les yeux rouges et enfls, mais oubliant ses souffrances au bruit du
canon, tait mont  cheval pour se mettre  la tte de ses troupes.
Plus en arrire de ce mme dbouch, venaient l'infanterie et la
cavalerie de la garde impriale, les divisions de dragons et de
cuirassiers, prtes les unes et les autres  se prsenter  l'ennemi
par la mme issue, et en attendant un peu abrites du canon par
l'enfoncement du terrain. Enfin  l'extrme droite de ce champ de
bataille, au del et en avant de Rothenen, au hameau de Serpallen,
devait entrer en action le corps du marchal Davout, de manire 
donner dans le flanc des Russes.

Napolon tant donc sur un ordre mince, et sa ligne ayant l'avantage
d'tre couverte  gauche par les btiments d'Eylau,  droite par ceux
de Rothenen, le combat d'artillerie par lequel il voulait dmolir
l'espce de muraille que lui opposaient les Russes tait beaucoup
moins redoutable pour lui que pour eux. Il avait fait sortir des corps
et mettre en bataille toutes les bouches  feu de l'arme, il y avait
joint les quarante pices de la garde, et il allait ainsi riposter 
la formidable artillerie des Russes par une artillerie trs-infrieure
en nombre, mais trs-suprieure en habilet.

[En marge: La bataille d'Eylau commence par un violent combat
d'artillerie.]

Les Russes avaient commenc le feu. Les Franais leur avaient rpondu
presque aussitt par une violente canonnade, excute  demi-porte
de canon. La terre tremblait sous cette dtonation pouvantable. Les
artilleurs franais, non-seulement plus adroits, mais tirant sur une
masse vivante, qui leur servait de but, y exeraient d'horribles
ravages. Nos boulets emportaient des files entires. Les boulets des
Russes, au contraire, lancs avec moins de justesse, et frappant sur
des btiments, ne nous causaient pas un dommage gal  celui que
l'ennemi prouvait. Bientt le feu prit  la ville d'Eylau, et au
village de Rothenen. Les lueurs de l'incendie vinrent joindre leur
horreur  l'horreur du carnage. Quoiqu'il tombt beaucoup moins de
Franais que de Russes, il en tombait beaucoup encore, surtout dans
les rangs de la garde impriale, immobile dans le cimetire. Les
projectiles, passant par-dessus la tte de Napolon, et quelquefois
bien prs de lui, peraient les murs de l'glise ou brisaient les
branches des arbres au pied desquels il s'tait plac pour diriger la
bataille.

Cette canonnade durait depuis long-temps, et les deux armes la
supportaient avec une tranquillit hroque, ne faisant aucun
mouvement, et se bornant  serrer les rangs  mesure que le canon y
produisait des vides. Les Russes parurent les premiers prouver une
sorte d'impatience[21]. Dsirant acclrer le rsultat par la prise
d'Eylau, ils s'branlrent, pour enlever la position du moulin, situe
 la gauche de la ville. Une partie de leur droite se forma en
colonne, et vint nous attaquer. La division Leval, compose des
brigades Ferey et Vivis, la repoussa vaillamment, et par sa
contenance ne permit pas aux Russes d'esprer un succs s'ils
renouvelaient leurs efforts.

[Note 21: Expression de Napolon, dans le rcit qu'il donna lui-mme
de la bataille.]

Quant  Napolon, il ne tentait rien de dcisif, ne voulant pas
compromettre, en le portant en avant, le corps du marchal Soult, qui
faisait bien assez de tenir Eylau sous une affreuse canonnade, ne
voulant pas non plus hasarder ni la division Saint-Hilaire, ni le
corps d'Augereau, contre le centre de l'ennemi, car c'et t les
exposer  se briser contre un rocher brlant. Il attendait pour agir
que le marchal Davout, dont le corps arrivait sur la droite, se fit
sentir dans le flanc des Russes.

[En marge: Arrive du marchal Davout  Serpallen.]

Ce lieutenant, exact autant qu'intrpide, tait parvenu en effet au
village de Serpallen. La division Friant marchait en tte. Elle
dboucha la premire, rencontra les Cosaques, qu'elle eut bientt
ramens, et occupa le village de Serpallen par quelques compagnies
d'infanterie lgre. (Voir la carte n 40.)  peine tait-elle tablie
dans le village et dans les terrains  droite, que l'une des masses de
cavalerie qui taient places sur les ailes de l'arme russe, se
dtacha pour venir  elle. Le gnral Friant, usant avec intelligence
et sang-froid des avantages que lui offrait le hasard des lieux,
rangea les trois rgiments dont se composait alors sa division,
derrire les longues et solides barrires en bois employes  parquer
les troupeaux. Abrit derrire ce retranchement naturel, il fusilla 
bout portant les escadrons russes, et les fora de se retirer. Ils se
replirent, mais ils revinrent bientt, accompagns d'une colonne de
neuf  dix mille hommes d'infanterie. C'tait l'une des deux colonnes
serres qui servaient d'arcs-boutants  la ligne de bataille des
Russes, qui se portait maintenant  la gauche de cette ligne pour
reprendre Serpallen. Le gnral Friant n'avait pas plus de cinq mille
hommes  lui opposer. Toujours abrit derrire les barrires en bois
dont il s'tait couvert, et matre de se dployer sans craindre d'tre
charg par la cavalerie, il accueillit les Russes par un feu si nourri
et si bien dirig, qu'il leur fit essuyer une perte considrable.
Leurs escadrons ayant voulu le tourner, il forma le 33e en carr sur
sa droite, et les arrta par la contenance inbranlable de ses
fantassins. Ne pouvant se servir de sa cavalerie, qui consistait en
quelques chasseurs  cheval, il y suppla par une nue de tirailleurs,
qui, profitant avec adresse des moindres accidents du terrain,
allrent fusiller les Russes sur leurs flancs, et les obligrent  se
retirer vers les hauteurs en arrire de Serpallen, entre Serpallen et
Klein-Sausgarten. En se retirant sur ces hauteurs, les Russes se
couvrirent par une nombreuse artillerie, dont le feu plongeant tait
malheureusement trs-meurtrier. La division Morand,  son tour, tait
arrive sur le champ de bataille. Le marchal Davout s'emparant de la
premire brigade, celle du gnral Ricard, vint la placer au del et 
gauche de Serpallen, puis il disposa la seconde, compose du 51e et du
61e,  droite du village, de manire  soutenir ou la brigade Ricard,
ou la division Friant. Celle-ci s'tait porte  droite de Serpallen,
vers Klein-Sausgarten. Dans ce mme moment la division Gudin forait
le pas pour entrer en ligne. Ainsi les Russes, par le mouvement de
notre droite, avaient t contraints de replier leur gauche, de
Serpallen sur Klein-Sausgarten.

[En marge: Le corps du marchal Davout ayant produit sur la gauche des
Russes l'effet attendu, Napolon fait attaquer leur centre par la
division Saint-Hilaire et le corps d'Augereau.]

L'effet attendu dans le flanc de l'arme ennemie tait donc produit.
Napolon, de la position qu'il occupait, avait vu distinctement les
rserves russes se diriger vers le corps du marchal Davout. L'heure
d'agir tait venue, car si on n'intervenait pas, les Russes pouvaient
se jeter en masse sur le marchal Davout, et l'craser. Napolon donna
sur-le-champ ses ordres. Il prescrivit  la division Saint-Hilaire,
qui tait  Rothenen, de se porter en avant, pour donner la main, vers
Serpallen,  la division Morand. Il commanda aux deux divisions
Desjardins et Heudelet du corps d'Augereau, de dboucher par
l'intervalle qui sparait Rothenen d'Eylau, de se lier  la division
Saint-Hilaire, et toutes ensemble de former une ligne oblique du
cimetire d'Eylau  Serpallen. Le rsultat de ce mouvement devait tre
de culbuter les Russes, en renversant leur gauche sur leur centre, et
d'abattre ainsi, en commenant par son extrmit, la longue muraille
qu'on avait devant soi.

[En marge: Destruction presque totale du corps d'Augereau.]

Il tait dix heures du matin. Le gnral Saint-Hilaire s'branla,
quitta Rothenen, et se dploya obliquement dans la plaine, sous un
terrible feu d'artillerie, sa droite  Serpallen, sa gauche vers le
cimetire. Augereau s'branla presque en mme temps, non sans un
triste pressentiment du sort rserv  son corps d'arme, qu'il voyait
expos  se briser contre le centre des Russes, solidement appuy 
plusieurs mamelons. Tandis que le gnral Corbineau lui transmettait
les ordres de l'Empereur, un boulet pera le flanc de ce brave
officier, l'an d'une famille hroque. Le marchal Augereau se mit
immdiatement en marche. Les deux divisions Desjardins et Heudelet
dbouchrent entre Rothenen et le cimetire, en colonnes serres, puis
le dfil franchi, se formrent en bataille, la premire brigade de
chaque division dploye, la seconde en carr. Tandis qu'elles
s'avanaient, une rafale de vent et de neige vint frapper tout  coup
la face des soldats et leur drober la vue du champ de bataille. Les
deux divisions, au milieu de cette espce de nuage, se tromprent de
direction, donnrent un peu  gauche, et laissrent  leur droite un
large espace entre elles et la division Saint-Hilaire. Les Russes, peu
incommods de la neige qu'ils recevaient  dos, et voyant s'avancer
les deux divisions d'Augereau sur les mamelons auxquels ils appuyaient
leur centre, dmasqurent  l'improviste une batterie de 72 bouches 
feu qu'ils tenaient en rserve. La mitraille vomie par cette
redoutable batterie tait si paisse, qu'en un quart d'heure la moiti
du corps d'Augereau fut abattue. Le gnral Desjardins, commandant la
premire division, fut tu; le gnral Heudelet, commandant la
seconde, reut une blessure presque mortelle. Bientt l'tat-major des
deux divisions fut mis hors de combat. Tandis qu'elles essuyaient ce
feu pouvantable, obliges de se reformer en marchant, tant leurs
rangs taient claircis, la cavalerie russe, se prcipitant dans
l'espace qui les sparait de la division Morand, fondit sur elles en
masse. Ces braves divisions rsistrent toutefois, mais elles furent
obliges de rtrograder vers le cimetire d'Eylau, cdant le terrain
sans se rompre, sous les assauts rpts de nombreux escadrons. Tout 
coup la neige, ayant cess de tomber, permit d'apercevoir ce
douloureux spectacle. Sur six ou sept mille combattants, quatre mille
environ, morts ou blesss, jonchaient la terre. Augereau, atteint
lui-mme d'une blessure, plus touch au reste du dsastre de son corps
d'arme que du pril, fut port dans le cimetire d'Eylau aux pieds de
Napolon, auquel il se plaignit, non sans amertume, de n'avoir pas t
secouru  temps. Une morne tristesse rgnait sur les visages, dans
l'tat-major imprial. Napolon, calme et ferme, imposant aux autres
l'impassibilit qu'il s'imposait  lui-mme, adressa quelques paroles
de consolation  Augereau, puis il le renvoya sur les derrires, et
prit ses mesures pour rparer le dommage. Lanant d'abord les
chasseurs de sa garde, et quelques escadrons de dragons qui taient 
sa porte, pour ramener la cavalerie ennemie, il fit appeler Murat, et
lui ordonna de tenter un effort dcisif sur la ligne d'infanterie qui
formait le centre de l'arme russe, et qui profitant du dsastre
d'Augereau, commenait  se porter en avant. Au premier ordre, Murat
tait accouru au galop.--_Eh bien_, lui dit Napolon, _nous
laisseras-tu dvorer par ces gens-l?_--Alors il prescrivit  cet
hroque chef de sa cavalerie de runir les chasseurs, les dragons,
les cuirassiers, et de se jeter sur les Russes avec quatre-vingts
escadrons, pour essayer tout ce que pouvait l'lan d'une pareille
masse d'hommes  cheval, chargeant avec fureur une infanterie rpute
inbranlable. La cavalerie de la garde fut porte en avant, prte 
joindre son choc  celui de la cavalerie de l'arme. Le moment tait
critique, car si l'infanterie russe n'tait pas arrte, elle allait
aborder le cimetire, centre de la position, et Napolon n'avait pour
le dfendre que les six bataillons  pied de la garde impriale.

[En marge: Charge de toute la rserve de cavalerie sur l'infanterie
russe.]

[En marge: Murat culbute l'infanterie russe, et hache le centre de
leur ligne.]

Murat part au galop, runit ses escadrons, puis les fait passer entre
le cimetire et Rothenen,  travers ce mme dbouch par lequel le
corps d'Augereau avait dj march  une destruction presque certaine.
Les dragons du gnral Grouchy chargent les premiers, pour dblayer le
terrain, et en carter la cavalerie ennemie. Ce brave officier,
renvers sous son cheval, se relve, se met  la tte de sa seconde
brigade, et russit  disperser les groupes de cavaliers qui
prcdaient l'infanterie russe. Mais pour renverser celle-ci, il ne
faut pas moins que les gros escadrons vtus de fer du gnral
d'Hautpoul. Cet officier, qui se distinguait par une habilet
consomme dans l'art de manier une cavalerie nombreuse, se prsente
avec vingt-quatre escadrons de cuirassiers, que suit toute la masse
des dragons. Ces cuirassiers, rangs sur plusieurs lignes,
s'branlent, et se prcipitent sur les baonnettes russes. Les
premires lignes, arrtes par le feu, ne pntrent pas, et se
repliant  droite et  gauche, viennent se reformer derrire celles
qui les suivent, pour charger de nouveau. Enfin l'une d'elles, lance
avec plus de violence, renverse sur un point l'infanterie ennemie, et
y ouvre une brche,  travers laquelle cuirassiers et dragons
pntrent  l'envi les uns des autres. Comme un fleuve qui a commenc
 percer une digue, l'emporte bientt tout entire, la masse de nos
escadrons ayant une fois entam l'infanterie des Russes, achve en peu
d'instants de renverser leur premire ligne. Nos cavaliers se
dispersent alors pour sabrer. Une affreuse mle s'engage entre eux et
les fantassins russes. Ils vont, viennent, et frappent de tous cts
ces fantassins opinitres. Tandis que la premire ligne d'infanterie
est ainsi culbute, et hache, la seconde se replie  un bois, qui se
voyait au fond du champ de bataille. Il restait l une dernire
rserve d'artillerie. Les Russes la mettent en batterie, et tirent
confusment sur leurs soldats et sur les ntres, s'inquitant peu de
mitrailler amis et ennemis, pourvu qu'ils se dbarrassent de nos
redoutables cavaliers. Le gnral d'Hautpoul est frapp  mort par un
biscaen. Pendant que notre cavalerie est ainsi aux prises avec la
seconde ligne de l'infanterie russe, quelques parties de la premire
se relvent  et l pour tirer encore.  cette vue, les grenadiers 
cheval de la garde, conduits par le gnral Lepic, l'un des hros de
l'arme, s'lancent  leur tour, pour seconder les efforts de Murat.
Ils partent au galop, chargent les groupes d'infanterie qu'ils
aperoivent debout, et, parcourant le terrain en tous sens, compltent
la destruction du centre de l'arme russe, dont les dbris achvent de
s'enfuir vers les bouquets de bois qui lui ont servi d'asile.

Durant cette scne de confusion, un tronon dtach de cette vaste
ligne d'infanterie, s'tait avanc jusqu'au cimetire mme. Trois ou
quatre mille grenadiers russes, marchant droit devant eux, avec ce
courage aveugle d'une troupe plus brave qu'intelligente, viennent se
heurter contre l'glise d'Eylau, et menacent le cimetire occup par
l'tat-major imprial. La garde  pied, immobile jusque-l, avait
essuy la canonnade sans rendre un coup de fusil. C'est avec joie
qu'elle voit natre une occasion de combattre. Un bataillon est
command: deux se disputent l'honneur de marcher. Le premier en ordre,
conduit par le gnral Dorsenne, obtient l'avantage de se mesurer avec
les grenadiers russes, les aborde sans tirer un coup de fusil, les
joint  la baonnette, les refoule les uns sur les autres, tandis que
Murat, apercevant cet engagement, lance sur eux deux rgiments de
chasseurs sous le gnral Bruyre. Les malheureux grenadiers russes,
serrs entre les baonnettes des grenadiers de la garde, et les sabres
de nos chasseurs, sont presque tous pris ou tus, sous les yeux de
Napolon, et  quelques pas de lui.

[En marge: Le combat tant rtabli au centre, Napolon attend le
rsultat de l'action engage sur les ailes.]

Cette action de cavalerie, la plus extraordinaire peut-tre de nos
grandes guerres, avait eu pour rsultat de culbuter le centre des
Russes, et de le repousser  une assez grande distance. Il aurait
fallu avoir sous la main une rserve d'infanterie, afin d'achever la
dfaite d'une troupe qui, aprs s'tre couche  terre, se relevait
pour faire feu. Mais Napolon n'osait pas disposer du corps du
marchal Soult, rduit  une moiti de son effectif, et ncessaire 
la garde d'Eylau. Le corps d'Augereau tait presque dtruit. Les six
bataillons de la garde  pied restaient seuls comme rserve, et au
milieu des chances si diverses de cette journe, fort loigne encore
de sa fin, c'tait une ressource qu'il fallait conserver
prcieusement.  gauche le marchal Ney, marchant depuis plusieurs
jours cte  cte avec les Prussiens, pouvait les devancer, ou en tre
devanc sur le champ de bataille, et huit ou dix mille hommes,
survenant  l'improviste, devaient apporter  l'une des deux armes un
renfort peut-tre dcisif.  droite, le marchal Davout se trouvait
engag avec la gauche des Russes dans un combat acharn, dont le
rsultat tait encore inconnu.

Napolon, immobile dans ce cimetire o l'on avait accumul les
cadavres d'un grand nombre de ses officiers, plus grave que de
coutume, mais commandant  son visage comme  son me, ayant sa garde
derrire lui, et devant lui les chasseurs, les dragons, les
cuirassiers reforms, prts  se dvouer de nouveau, Napolon
attendait l'vnement, avant de prendre une dtermination dfinitive.
Jamais, ni lui, ni ses soldats n'avaient assist  une action aussi
dispute.

[En marge: Vaillante conduite de la division Saint-Hilaire et du corps
du marchal Davout.]

Mais le temps des dfaites n'tait pas venu, et la fortune, rigoureuse
un moment pour cet homme extraordinaire, le traitait encore en favori.
 cette heure, le gnral Saint-Hilaire, avec sa division, le marchal
Davout avec son corps, justifiaient la confiance que Napolon avait
mise en eux. La division Saint-Hilaire, accueillie comme le corps
d'Augereau, et au mme instant, par un horrible feu de mitraille et
de mousqueterie, avait eu cruellement  souffrir. Aveugle aussi par
la neige, elle n'avait point aperu une masse de cavalerie accourant
sur elle au galop, et un bataillon du 10e lger, assailli avant
d'avoir pu se former, avait t renvers sous les pieds des chevaux.
La division Morand, extrme gauche de Davout, dcouverte par
l'accident arriv au bataillon du 10e lger, s'tait vue ramene en
arrire, pendant deux ou trois cents pas. Mais bientt Davout et
Morand l'avaient reporte en avant. Dans cet intervalle, le gnral
Friant soutenait  Klein-Sausgarten une lutte hroque, et, second
par la division Gudin, il occupait dfinitivement cette position
avance sur le flanc des Russes. Il venait mme de pousser des
dtachements jusqu'au village de Kuschitten, situ sur leurs
derrires. C'tait le moment o, la journe tant presque acheve, et
l'arme russe presque  moiti dtruite, la bataille semblait devoir
se terminer en notre faveur.

[En marge: Subite apparition du gnral prussien Lestocq sur le champ
de bataille.]

[En marge: Friant et Gudin arrtent les Prussiens.]

Mais l'vnement que redoutait Napolon s'tait ralis. Le gnral
Lestocq, poursuivi  outrance par le marchal Ney, paraissait sur ce
champ de carnage, avec 7 ou 8 mille Prussiens, jaloux de se venger du
ddain des Russes. Le gnral Lestocq, devanant  peine d'une heure
ou deux le corps du marchal Ney, avait tout juste le temps de porter
un coup, avant d'tre atteint lui-mme. Il dbouche sur le champ de
bataille  Schmoditten, passe derrire la double ligne des Russes,
maintenant brise par le feu de nos artilleurs, par le sabre de nos
cavaliers, et se prsente  Kuschitten, en face de la division
Friant, qui, dpassant Klein-Sausgarten, avait dj refoul la gauche
de l'ennemi sur son centre. Le village de Kuschitten tait occup par
quatre compagnies du 108e, et par le 51e, qui avait t dtach de la
division Morand, pour aller au soutien de la division Friant. Les
Prussiens, ralliant les Russes autour d'eux, fondent imptueusement
sur le 51e et sur les quatre compagnies du 108e ne parviennent pas 
les rompre, mais les ramnent fort en arrire de Kuschitten. Aprs ce
premier avantage, les Prussiens se portent au del de Kuschitten afin
de ressaisir les positions du matin. Ils marchent dploys sur deux
lignes. Les rserves russes rallies, forment sur leurs ailes deux
colonnes serres. Une nombreuse artillerie les prcde. Ils s'avancent
ainsi en traversant les derrires du champ de bataille, pour regagner
le terrain perdu, et ramener le marchal Davout sur Klein-Sausgarten,
et de Klein-Sausgarten sur Serpallen. Mais les gnraux Friant et
Gudin, ayant le marchal Davout  leur tte, accourent. La division
Friant tout entire, les 12e, 21e, 25e rgiments appartenant  la
division Gudin se placent en avant, couverts par toute l'artillerie du
troisime corps. Vainement les Russes et les Prussiens veulent-ils
renverser cet obstacle formidable, ils n'y peuvent russir. Les
Franais, appuys  des bois,  des marcages,  des monticules, ici
dploys en ligne, l disperss en tirailleurs, opposent une
opinitret invincible  ce dernier effort des coaliss. Le marchal
Davout, parcourant les rangs jusqu' la fin du jour, contient ses
soldats en leur disant: Les lches iront mourir en Sibrie; les braves
mourront ici en gens d'honneur.--L'attaque des Prussiens et des
Russes rallis s'arrte, le terrain perdu sur leur flanc gauche n'est
pas reconquis. Le corps du marchal Davout reste ferme dans cette
position de Klein-Sausgarten, d'o il menace les derrires de
l'ennemi.

[En marge: Horrible tat de l'arme russe  la fin du jour.]

[En marge: Le gnral Benningsen dlibre s'il doit tenter un dernier
effort.]

[En marge: La subite arrive du marchal Ney dcide la retraite des
Russes.]

Les deux armes taient puises. Ce jour si sombre devenait  chaque
instant plus sombre encore, et allait se terminer en une affreuse
nuit. Le carnage tait horrible. Prs de 30 mille Russes, atteints par
les projectiles ou le sabre des Franais, jonchaient la terre, les uns
morts, les autres blesss plus ou moins gravement. Beaucoup de leurs
soldats commenaient  s'en aller  la dbandade[22]. Le gnral
Benningsen, entour de ses lieutenants, dlibrait s'il fallait
reprendre l'offensive, et tenter un nouvel effort. Mais, d'une arme
de 80 mille hommes, il ne lui en restait pas 40 mille en tat de
combattre, les Prussiens compris. S'il avait succomb dans cet
engagement dsespr, il n'aurait pas eu de quoi couvrir la retraite.
Nanmoins il hsitait encore, lorsqu'on vint lui annoncer un dernier
et grave incident. Le marchal Ney, qui avait suivi de prs les
Prussiens, arrivant le soir sur notre gauche comme le marchal Davout
tait arriv le matin sur notre droite, dbouchait enfin vers Althof.

[Note 22: C'est la propre assertion du narrateur Plotho.]

Ainsi les combinaisons de Napolon, retardes par le temps, n'en
avaient pas moins amen sur les deux flancs de l'arme russe les
forces qui devaient dcider la victoire. L'ordre de retraite ne
pouvait plus ds lors tre diffr, car le marchal Davout, s'tant
maintenu  Klein-Sausgarten, n'avait pas beaucoup  faire pour
rencontrer le marchal Ney, qui s'tait avanc jusqu' Schmoditten, et
la jonction de ces deux marchaux aurait expos les Russes  tre
envelopps. L'ordre de se retirer fut donn  l'instant mme par le
gnral Benningsen. Toutefois pour assurer la retraite il voulut
contenir le marchal Ney, et essayer de lui enlever le village de
Schmoditten. Les Russes marchrent sur ce village,  la faveur de la
nuit, et en grand silence, pour surprendre les troupes du marchal
Ney, arrives tard sur ce champ de bataille o l'on avait de la peine
 se reconnatre. Mais celles-ci taient sur leurs gardes. Le gnral
Marchand, avec le 6e lger et le 39e de ligne, laissant approcher les
Russes, puis les accueillant par un feu  bout portant, les arrta
net. Il courut ensuite sur eux  la baonnette, et les fit renoncer 
toute attaque srieuse. Ds ce moment ils se mirent dfinitivement en
retraite.

[En marge: Position occupe par l'arme franaise le soir de la
bataille d'Eylau.]

Napolon discernant  la direction des feux du marchal Davout et du
marchal Ney, le vritable tat des choses, se savait matre du champ
de bataille, mais il n'tait pas assur cependant de ne pas avoir une
seconde bataille  livrer, la nuit ou le lendemain. Il occupait cette
plaine lgrement releve, qui s'tendait au del d'Eylau, ayant
devant lui et au centre sa cavalerie et sa garde,  gauche en avant
d'Eylau les deux divisions Legrand et Leval du corps du marchal
Soult,  droite la division Saint-Hilaire qui se liait avec le corps
du marchal Davout port au del de Klein-Sausgarten, l'arme
franaise dcrivant ainsi une ligne oblique sur le terrain que les
Russes avaient possd le matin. Fort au del, sur la gauche, le
marchal Ney isol, se trouvait sur les derrires de la position que
l'ennemi abandonnait en toute hte.

[En marge: Disposition morale de l'arme.]

Napolon, certain d'tre victorieux, mais triste au fond du coeur,
tait demeur au milieu de ses troupes, ordonnant qu'on allumt des
feux, et qu'on ne quittt pas les rangs, mme pour aller chercher des
vivres. On distribuait aux soldats un peu de pain et d'eau-de-vie, et,
quoiqu'il n'y en et pas assez pour tous, on ne les entendait pas se
plaindre. Moins joyeux qu' Austerlitz ou  Ina, ils taient pleins
de confiance, fiers d'eux-mmes, prts  recommencer cette lutte
terrible, si les Russes en avaient le courage et la force. Quiconque,
en ce moment, leur et donn le pain et l'eau-de-vie dont ils
manquaient, les et retrouvs aussi gais que de coutume. Deux
artilleurs du corps du marchal Davout ayant t absents de leur
compagnie pendant cette journe, et tant arrivs trop tard pour
assister  la bataille, leurs camarades s'assemblrent le soir au
bivouac, les jugrent, et n'ayant pas got leurs raisons, leur
infligrent sur ce terrain glac et sanglant, le chtiment burlesque
que les soldats appellent la _savate_[23].

[Note 23: Nous empruntons ce dtail aux mmoires militaires et
manuscrits du marchal Davout.]

Il n'y avait en grande abondance que des munitions. Le service de
l'artillerie, excut avec une activit rare, avait dj remplac les
munitions consommes. Le service des ambulances se faisait avec non
moins de zle. On avait ramass un grand nombre de blesss, et on
administrait aux autres quelques secours sur place, en attendant qu'on
pt les transporter  leur tour. Napolon, accabl de fatigue, debout
cependant, prsidait aux soins donns  ses soldats.

Sur les derrires de l'arme tout n'offrait pas une contenance aussi
ferme. Beaucoup de tranards qui manquaient  l'effectif le matin, par
suite de la rapidit des marches, avaient entendu le retentissement de
cette pouvantable bataille, avaient aperu quelques houras de
Cosaques, et s'taient replis, rpandant sur les routes des nouvelles
fcheuses. Les braves accouraient se ranger auprs de leurs camarades,
les autres s'en allaient dans les diverses directions qu'avait
parcourues l'arme.

[En marge: Journe qui suit la bataille d'Eylau.]

Le lendemain le jour commenant  luire, on dcouvrit cet affreux
champ de bataille, et Napolon lui-mme fut mu, au point de le
laisser apercevoir dans le bulletin qu'il publia. Sur cette plaine
glace, des milliers de morts et de mourants cruellement mutils, des
milliers de chevaux abattus, une innombrable quantit de canons
dmonts, de voitures brises, de projectiles pars, des hameaux en
flammes, _tout cela se dtachant sur un fond de neige_[24], prsentait
un spectacle saisissant et terrible. Ce spectacle, s'criait
Napolon, est fait pour inspirer aux princes l'amour de la paix, et
l'horreur de la guerre!--Singulire rflexion dans sa bouche, et
sincre au moment o il la laissait chapper.

[Note 24: Expression de Napolon dans l'un de ses bulletins.]

Une particularit frappa tous les yeux. Soit penchant  revenir aux
choses du pass, soit aussi conomie, on avait voulu rendre l'habit
blanc aux troupes. On en avait fait l'essai sur quelques rgiments,
mais la vue du sang sur les habits blancs dcida la question. Napolon
rempli de dgot et d'horreur dclara qu'il ne voulait que des habits
bleus, quoi qu'il pt en coter.

[En marge: Pertes des Russes et des Franais  la bataille d'Eylau.]

L'aspect de ce champ de bataille abandonn par l'ennemi rendit 
l'arme le sentiment de sa victoire. Les Russes s'taient retirs,
laissant sur le terrain 7 mille morts, et plus de 5 mille blesss, que
le vainqueur gnreux se hta de relever aprs les siens. Outre les 12
mille morts ou mourants abandonns  Eylau, ils emmenaient avec eux
environ 15 mille blesss, plus ou moins gravement atteints. Ils
avaient eu par consquent 26 ou 27 mille hommes hors de combat. Nous
tenions 3  4 mille prisonniers, 24 pices de canon, 16 drapeaux. Leur
perte totale tait donc de 30 mille hommes. Les Franais avaient eu
environ 10 mille hommes hors de combat, dont 3 mille morts et 7 mille
blesss[25], perte bien infrieure  celle de l'arme russe, et qui
s'explique par la position de nos troupes ranges en ordre mince, par
l'habilet de nos artilleurs et de nos soldats. Ainsi dans cette
journe fatale, prs de 40 mille hommes des deux cts avaient t
atteints par le feu et le fer. C'est la population d'une grande ville
dtruite en un jour! Triste consquence des passions des peuples!
passions terribles, qu'il faut s'appliquer  bien diriger, mais non
pas chercher  teindre!

[Note 25: Il est rare qu'on parvienne  constater les pertes essuyes
dans une bataille avec autant de prcision qu'on peut le faire pour la
bataille d'Eylau. Je me suis livr, afin d'y russir,  un travail
attentif, et voici la vrit, autant du moins qu'il est possible de
l'obtenir en pareille matire. L'inspecteur des hpitaux constata le
soir mme,  Eylau, l'existence de 4,500 blesss, et le lendemain,
aprs avoir fait le tour des villages environnants, il en porta le
nombre total  7,094. Son rapport a t conserv. Les rapports des
divers corps prsentent, au contraire, un chiffre beaucoup plus
considrable, et qui ferait monter  13 ou 14 mille le nombre des
hommes atteints plus ou moins gravement. Cette diffrence s'explique
par la manire dont les auteurs de ces rapports entendent le mot de
blesss. Les chefs de corps comptent jusqu'aux moindres contusions,
chacun d'eux naturellement cherchant  faire valoir les souffrances de
ses soldats. Mais la moiti des hommes dsigns comme blesss ne
songeaient pas mme  se faire soigner, et la preuve en est dans le
rapport du directeur des hpitaux. Du reste, un mois aprs, une
controverse fort curieuse s'tablit par lettres, entre Napolon et M.
Daru. M. Daru ne trouvait pas plus de six mille blesss dans les
hpitaux de la Vistule. Cela paraissait contestable  Napolon, qui
croyait en avoir davantage, surtout en comprenant dans ce nombre les
blesss de la bataille d'Eylau, et ceux des combats qui l'avaient
prcde, depuis la leve des cantonnements. Cependant, aprs mr
examen, on n'en trouva jamais plus de six mille et quelques cents, et
moins de six mille pour Eylau mme, ce qui, en tenant compte des morts
survenues, s'accorde parfaitement avec le chiffre de 7,094 fourni par
le directeur des hpitaux. Nous croyons donc tre dans le vrai en
portant  3 mille morts et 7 mille blesss les pertes de la bataille
d'Eylau. Napolon, en parlant dans son bulletin de 2 mille morts et de
5  6 mille blesss, avait, comme on le voit, peu altr la vrit, en
comparaison de ce qu'avaient fait les Russes. On peut mme dire que le
soir de la bataille, il tait fond  n'en pas supposer davantage.

Quant aux pertes des Russes, j'ai adopt leurs propres chiffres, et
ceux qui furent constats par les Franais. Nous trouvmes 7 mille
cadavres, et dans les lieux environnants 5 mille blesss. Ils durent
en emmener un beaucoup plus grand nombre. L'Allemand Both dit qu'ils
ramenrent 14,900 blesss  Koenigsberg, lesquels moururent presque
tous de froid. Il admet d'ailleurs qu'ils eurent 7 mille morts, et
laissrent 5 mille blesss sur le champ de bataille. Ajoutez 3  4
mille prisonniers, et on arrive  une perte totale de 30 mille hommes,
qui ne peut gure tre conteste. Le gnral Benningsen, toujours si
peu exact, avoua lui-mme dans son rcit une perte de 20 mille
hommes.]

[En marge: Napolon pousse les Russes jusqu' Koenigsberg.]

Napolon, ds le 9 au matin, avait port ses dragons et ses
cuirassiers en avant, afin de courir aprs les Russes, de les jeter
sur Koenigsberg, et de les refouler pour tout l'hiver au del de la
Prgel. Le marchal Ney, qui n'avait pas eu beaucoup  faire dans la
journe d'Eylau, fut charg de soutenir Murat. Les marchaux Davout et
Soult devaient suivre  peu de distance. Napolon resta de sa personne
 Eylau pour panser les plaies de sa brave arme, pour la nourrir, et
mettre tout en ordre sur ses derrires. Cela importait plus qu'une
poursuite, que ses lieutenants taient trs-capables d'excuter
eux-mmes.

En marchant on acquit plus compltement encore la conviction du
dsastre essuy par les Russes.  mesure qu'on avanait, on trouvait
les villages et les bourgs de la Prusse orientale remplis de blesss;
on apprenait le dsordre, la confusion, le triste tat enfin de
l'arme fugitive. Nanmoins les Russes, en comparant cette bataille 
celle d'Austerlitz, taient fiers de la diffrence. Ils convenaient de
leur dfaite, mais ils se ddommageaient de cet aveu, en ajoutant que
la victoire avait cot cher aux Franais.

On ne s'arrta que sur les bords de la Frisching, petite rivire qui
coule de la ligne des lacs  la mer, et Murat poussa ses escadrons
jusqu' Koenigsberg. Les Russes rfugis en toute hte, les uns au
del de la Prgel, les autres  Koenigsberg mme, faisaient mine de
vouloir s'y dfendre, et avaient braqu sur les murs une nombreuse
artillerie. Les habitants pouvants se demandaient s'ils allaient
prouver le sort de Lubeck. Heureusement pour eux Napolon voulait
mettre un terme  ses oprations offensives. Il avait envoy les
cavaliers de Murat jusqu'aux portes de Koenigsberg, mais il ne se
proposait pas d'y conduire son arme elle-mme. Il n'aurait pas fallu
moins que cette arme tout entire, pour tenter avec espoir de succs
une attaque de vive force, sur une grande ville, pourvue de quelques
ouvrages, et dfendue par tout ce qui restait de troupes russes et
prussiennes. Une attaque mme heureuse sur cette riche cit, ne valait
pas les chances qu'on aurait courues, si la tentative et chou.
Napolon ayant pouss ses corps jusqu'aux bords de la Frisching, tint
 les y laisser quelques jours, pour bien constater sa victoire, et
puis songea  se retirer pour reprendre ses cantonnements. Sans doute
il n'avait pas obtenu l'immense rsultat dont il s'tait d'abord
flatt, et qui ne lui aurait certainement point chapp, si une
dpche intercepte n'avait rvl ses desseins aux Russes; mais il
les avait mens battant pendant cinquante lieues, leur avait dtruit
neuf mille hommes dans une suite de combats d'arrire-garde, et les
trouvant  Eylau forms en une masse compacte, couverts d'artillerie,
rsolus jusqu'au dsespoir, forts avec les Prussiens de 80 mille
soldats, sur une plaine o aucune manoeuvre n'tait possible, il les
avait attaqus avec 54 mille, les avait dtruits  coups de canon, et
avait par  tous les accidents de la journe avec un imperturbable
sang-froid, pendant que ses lieutenants s'efforaient de le rejoindre.
Les Russes ce jour-l avaient eu tous leurs avantages, la solidit,
l'immobilit au feu; lui n'avait pas eu tous les siens, sur un terrain
o il tait impossible de manoeuvrer; mais il avait oppos  leur
tnacit un invincible courage, une force morale au-dessus des
horreurs du plus affreux carnage. L'me de ses soldats s'tait montre
dans cette journe aussi forte que la sienne! Assurment il pouvait
tre fier de cette preuve. D'ailleurs pour 12 ou 13 mille hommes
qu'il avait perdus pendant ces huit jours, il en avait dtruit 36
mille  l'ennemi. Mais il devait sentir en ce moment ce que c'tait
que la puissance du climat, du sol, des distances, car, possdant plus
de 300 mille hommes en Allemagne, il n'avait pas pu en runir plus de
54 mille sur le lieu de l'action dcisive. Il devait aprs une telle
victoire faire de graves rflexions, compter davantage avec les
lments et la fortune, et moins entreprendre  l'avenir sur
l'invincible nature des choses. Ces rflexions il les fit, et elles
lui inspirrent, comme on va en juger bientt, la conduite la mieux
calcule, la plus admirablement prvoyante. Plt au ciel qu'elles
fussent restes pour toujours graves dans sa mmoire!

Quoique victorieux et garanti pour plusieurs mois de toute tentative
contre ses cantonnements, il avait cependant une chose  craindre,
c'taient les rcits mensongers des Russes, l'effet de ces rcits sur
l'Autriche, sur la France, sur l'Italie, sur l'Espagne, sur l'Europe
en un mot, qui, voyant depuis trois mois sa marche deux fois arrte,
tantt par les boues, tantt par les frimas, serait porte  le croire
moins irrsistible, moins fatalement heureux, tiendrait pour douteuse
la victoire pourtant la plus incontestable, la plus cruellement
efficace, et pourrait enfin tre tente de mconnatre sa fortune.

[En marge: Napolon quitte les environs de Koenigsberg, et les bords
de la Prgel, pour reprendre ses cantonnements de la Vistule.]

Il rsolut de montrer ici le caractre qu'il avait dploy pendant la
journe mme d'Eylau, et, certain de sa force, d'attendre que
l'Europe, mieux claire, la sentt comme lui. Aprs avoir pass
quelques jours sur la Frisching, l'ennemi ne sortant pas de ses
lignes, il prit le parti de rtrograder pour rentrer dans ses
cantonnements. La temprature tait toujours froide, mais sans
descendre  plus de 2 ou 3 degrs au-dessous de la glace. Il en
profita pour vacuer ses blesss en traneau. Plus de six mille
subirent, sans en souffrir sensiblement, ce singulier voyage de
quarante  cinquante lieues, jusqu' la Vistule. Un soin extrme
apport  les rechercher tous dans les villages environnants, permit
d'en constater le vritable nombre. Il tait conforme  celui que nous
avons mentionn plus haut. Quand tout fut vacu, blesss, malades,
prisonniers, artillerie prise  l'ennemi, Napolon commena, le 17
fvrier, son mouvement rtrograde, le marchal Ney avec le sixime
corps, Murat avec la cavalerie faisant l'arrire-garde, les autres
corps conservant leur position accoutume dans l'ordre de marche, le
marchal Davout  droite, le marchal Soult au centre, le marchal
Augereau  gauche, enfin le marchal Bernadotte, qui avait rejoint,
formant l'extrme gauche, le long du Frische-Haff.

Napolon ayant remont l'Alle jusque prs des lacs d'o elle sort, et
d'o sort aussi la Passarge, changea de direction, et, au lieu de
prendre la route de Varsovie, prit celle de Thorn, Marienbourg et
Elbing, voulant dsormais s'appuyer  la basse Vistule. Les derniers
vnements avaient modifi ses ides quant au choix de sa base
d'opration. Voici les motifs de ce changement.

[En marge: Motifs qui dcident Napolon  changer la position de ses
cantonnements.]

La position entre les branches de l'Ukra, de la Narew, du Bug, qu'il
avait d'abord adopte, tait une consquence de l'occupation de
Varsovie. Elle avait l'avantage de couvrir cette capitale, et, si
l'ennemi se portait le long du littoral, de permettre plus aisment de
le dborder, de le tourner, de l'acculer  la mer, ce que Napolon
venait d'essayer, et ce qu'il aurait certainement excut, sans
l'enlvement de ses dpches. Mais, cette manoeuvre une fois dvoile,
il n'tait pas probable que les Russes avertis s'exposassent  un
danger qu'ils venaient d'viter par une sorte de miracle. La position
choisie en avant de Varsovie ne prsentait donc plus le mme avantage,
et elle offrait un inconvnient grave, celui d'obliger l'arme 
s'tendre dmesurment, pour couvrir  la fois Varsovie et le sige de
Dantzig, sige qui devenait l'opration urgente,  laquelle il fallait
consacrer les loisirs de l'hiver. En se plaant, en effet,  Varsovie,
on tait oblig de laisser le corps de Bernadotte  grande distance,
avec peu de chances de le rallier au gros de l'arme; et si on
marchait en avant, on tait forc en outre de laisser le cinquime
corps, celui de Lannes,  la garde de Varsovie. On agissait par
consquent avec deux corps de moins. L'loignement du corps de
Bernadotte serait devenu  l'avenir d'autant plus regrettable, qu'on
allait tre contraint de lui adjoindre de nouvelles forces, pour
seconder et couvrir le sige de Dantzig.

[En marge: Nouvelle position prise par Napolon.]

Napolon prit donc la rsolution de s'loigner de Varsovie, de confier
la garde de cette capitale au cinquime corps, aux Polonais, aux
Bavarois (la soumission des places de la Silsie rendait ces derniers
disponibles), et de s'tablir avec la plus grande partie de ses
troupes, en avant de la basse Vistule, derrire la Passarge, ayant
Thorn  sa droite, Elbing  sa gauche, Dantzig sur ses derrires, son
centre  Osterode, ses avant-postes entre la Passarge et l'Alle. (Voir
les cartes n{os} 37 et 38.) Dans cette position il couvrait lui-mme
le sige de Dantzig, sans avoir besoin de dtacher pour cet objet
aucune partie de ses forces. Si, en effet les Russes, voulant secourir
Dantzig, venaient chercher une bataille, il pouvait leur opposer tous
ses corps runis, celui de Bernadotte compris, et mme une partie des
troupes de Lefebvre, que rien ne l'empchait d'attirer  lui dans un
cas pressant, ainsi qu'il l'avait fait en 1796, lorsqu'il leva le
sige de Mantoue pour courir aux Autrichiens. Il ne lui manquait un
jour de bataille que le cinquime corps, qui, de quelque manire qu'on
oprt, tait indispensable sur la Narew, afin de dfendre Varsovie.
Cette nouvelle position, d'ailleurs, donnait lieu  des combinaisons
savantes, fcondes en grands rsultats, ignores de l'ennemi, tandis
que celles qui auraient eu Varsovie pour base, lui taient toutes
connues. Cantonn derrire la Passarge, Napolon se trouvait  quinze
lieues seulement de Koenigsberg. Supposez que les Russes, attirs par
l'isolement apparent dans lequel on laissait Varsovie, s'avanassent
sur cette capitale, on courait derrire eux  Koenigsberg, on
s'emparait de cette ville, et puis se rabattant par un mouvement 
droite sur leurs derrires, on les jetait sur la Narew et la Vistule,
dans les marcages de l'intrieur, avec autant de certitude de les
dtruire, que dans le cas du mouvement vers la mer. Si, au contraire,
ils attaquaient de front les cantonnements sur la Passarge, on avait,
comme nous venons de le dire, outre la force naturelle de ces
cantonnements, la masse entire de l'arme  leur opposer. La position
tait donc excellente pour le sige de Dantzig, excellente pour les
oprations futures, car elle faisait natre des combinaisons
nouvelles, dont le secret n'tait pas dvoil.

[En marge: Caractre de la guerre que Napolon faisait en ce moment.]

C'est assurment un spectacle imposant et instructif, que celui de ce
gnral imptueux, qui n'tait propre, au dire de ses dtracteurs,
qu' la guerre offensive, port d'un seul bond du Rhin  la Vistule,
s'arrtant tout  coup devant les difficults des lieux et des
saisons, s'enfermant dans un espace troit, y faisant la guerre
froide, lente, mthodique, y disputant pied  pied de petites
rivires, aprs avoir franchi les plus gros fleuves sans s'arrter, se
rduisant enfin  couvrir un sige, et plac  une aussi vaste
distance de son empire, en prsence de l'Europe qu'tonnait cette
nouvelle manire de procder, que le doute commenait  gagner,
conservant une fermet inbranlable, n'tant pas mme sduit par le
dsir de frapper un coup d'clat, et sachant ajourner ce coup au
moment o la nature des choses le rendrait sr et possible: c'est,
disons-nous, un spectacle digne d'intrt, de surprise, d'admiration,
c'est une prcieuse occasion d'tude et de rflexions, pour quiconque
est sensible aux combinaisons des grands hommes, et se plat  les
mditer!

[En marge: Rpartition de l'arme entre les divers cantonnements.]

Napolon vint donc se placer entre la Passarge et la basse Vistule
(voir la carte n 38), le corps du marchal Bernadotte  gauche sur la
Passarge, entre Braunsberg et Spanden; le corps du marchal Soult au
centre, entre Liebstadt et Mohrungen; le corps du marchal Davout 
droite, entre Allenstein et Hohenstein, au point o l'Alle et la
Passarge sont le plus rapproches; le corps du marchal Ney en
avant-garde, entre la Passarge et l'Alle,  Guttstadt; le quartier
gnral et la garde  Osterode, dans une position centrale, o
Napolon pouvait runir toutes ses forces en quelques heures. Il
attira le gnral Oudinot  Osterode, avec les grenadiers et
voltigeurs, formant une rserve d'infanterie de 6  7 mille hommes. Il
rpandit la cavalerie sur ses derrires, entre Osterode et la Vistule,
depuis Thorn jusqu' Elbing, pays qui abondait en toute sorte de
fourrages.

[En marge: Dissolution du corps d'Augereau.]

Dans l'numration des corps cantonns derrire la Passarge, nous
n'avons pas dsign celui d'Augereau. Napolon en avait prononc la
dissolution. Augereau venait de quitter l'arme, dconcert de ce qui
lui tait arriv dans la journe d'Eylau, imputant mal  propos son
chec  la jalousie de ses camarades, qui, selon lui, n'avaient pas
voulu le soutenir, se disant fatigu, malade, us! L'Empereur le
renvoya en France, avec des tmoignages de satisfaction, qui taient
de nature  le consoler. Mais craignant que dans le septime corps, 
moiti dtruit, il ne restt quelque chose du dcouragement manifest
par le chef, il en pronona la dissolution, aprs y avoir prodigu les
rcompenses. Il en rpartit les rgiments entre les marchaux Davout,
Soult et Ney. Des 12 mille hommes dont se composait le septime corps,
il y en avait eu 7 mille prsents  Eylau, et sur ces 7 mille, deux
tiers mis hors de combat. Les survivants, joints  ceux qui taient
demeurs en arrire, devaient fournir 7  8 mille hommes de renfort
aux divers corps de l'arme.

[En marge: Distribution gnrale des forces de l'arme.]

Napolon plaa le cinquime corps sur l'Omulew,  quelque distance de
Varsovie. Lannes tant toujours malade, il avait mand, avec regret
d'en priver l'Italie, mais avec une grande satisfaction de le possder
en Pologne, le premier de ses gnraux, Massna, qui n'avait pas pu
s'entendre avec Joseph  Naples. Il lui donna le commandement du
cinquime corps. Les siges de la Silsie avanant, grce  l'nergie
et  la fertilit d'esprit du gnral Vandamme, Schweidnitz ayant t
pris, Neisse et Glatz restant seuls  prendre, Napolon en profita
pour amener sur la Vistule la division bavaroise Deroy, forte de 6  7
mille hommes d'assez bonnes troupes, laquelle fut cantonne  Pultusk,
entre la position du cinquime corps sur l'Omulew et Varsovie. Les
bataillons polonais de Kalisch et de Posen avaient t envoys 
Dantzig. Napolon rassembla ceux de Varsovie, organiss par le prince
Poniatowski,  Neidenbourg, de manire  maintenir la communication
entre le quartier gnral et les troupes campes sur l'Omulew. Ils
taient l sous les ordres du gnral Zayonscheck. Il demanda en outre
que l'on organist un corps de cavalerie de mille  deux mille
Polonais, afin de courir aprs les Cosaques. Ces diverses troupes
polonaises destines  lier la position de la grande arme sur la
Passarge, avec celle de Massna sur la Narew, n'taient pas capables
assurment d'arrter une arme russe qui aurait pris l'offensive, mais
elles suffisaient pour empcher les Cosaques de pntrer entre
Osterode et Varsovie, et pour exercer dans ce vaste espace une active
surveillance. Concentr ainsi derrire la Passarge, et en avant de la
basse Vistule, couvrant dans une position inattaquable le sige de
Dantzig, qui allait enfin commencer, pouvant par une menace sur
Koenigsberg, arrter tout mouvement offensif sur Varsovie, Napolon
tait dans une situation  ne rien craindre. Rejoint par les
retardataires laisss en arrire, et par le corps de Bernadotte,
renforc par les grenadiers et voltigeurs d'Oudinot, il pouvait en
quarante-huit heures runir 80 mille hommes sur l'un des points de la
Passarge. Cette situation tait fort imposante, surtout si on la
compare  celle des Russes, qui n'auraient pas pu mettre 50 mille
hommes en ligne. Mais c'est une remarque digne d'tre rpte, quoique
dj faite par nous, qu'une arme de plus de 300 mille hommes,
rpandue depuis le Rhin jusqu' la Vistule, administre avec une
habilet qu'aucun capitaine n'a jamais gale, ft dans
l'impossibilit de fournir plus de 80 mille combattant sur le mme
champ de bataille. Il y avait 80  90 mille hommes capables d'agir
offensivement entre la Vistule et la Passarge, 24 mille sur la Narew,
d'Ostrolenka  Varsovie, en y comprenant les Polonais et les
Bavarois, 22 mille sous Lefebvre devant Dantzig et Colberg, 28 mille
sous Mortier, en Italiens, Hollandais et Franais, rpandus depuis
Brme et Hambourg jusqu' Stralsund et Stettin, 15 mille en Silsie
tant Bavarois que Wurtembergeois, 30 mille dans les places, depuis
Posen jusqu' Erfurt et Mayence, 7 ou 8 mille employs aux parcs, 15
mille blesss de toutes les poques, 60 et quelques mille malades et
maraudeurs, enfin 30  40 mille recrues en marche, ce qui faisait 
peu prs 330 mille hommes  la grande arme, dont 270 mille Franais,
et environ 60 mille auxiliaires, Italiens, Hollandais, Allemands et
Polonais.

[En marge: Mars 1807.]

[En marge: Grand nombre de maraudeurs  la suite de l'arme.]

Ce qui paratra singulier, c'est ce nombre norme de 60 mille malades
ou maraudeurs, nombre, il est vrai, trs-approximatif[26], difficile 
fixer, mais digne de l'attention des hommes d'tat, qui tudient les
secrets ressorts de la puissance des nations. Il n'y avait pas dans
ces soixante mille absents qualifis de malades, la moiti qui ft aux
hpitaux. Les autres taient en maraude. Nous avons dj dit que
beaucoup de soldats manquaient dans les rangs  la bataille d'Eylau,
par suite de la rapidit des marches, et que les impressions produites
par cette terrible bataille se rpandant au loin, les lches et la
valetaille avaient fui  toutes jambes, en criant que les Franais
taient battus. Depuis il s'tait joint  eux beaucoup d'hommes, qui,
sous prtexte de maladies ou de blessures lgres, demandaient  se
rendre aux hpitaux, mais se gardaient bien d'y aller, parce qu'on y
tait retenu, surveill, soign mme jusqu' l'ennui. Ils avaient
pass la Vistule, vivaient dans les villages,  droite et  gauche de
la grande route, de manire  chapper  la surveillance gnrale qui
contenait dans l'ordre toutes les parties de l'arme. Ils vivaient
ainsi aux dpens du pays, qu'ils ne mnageaient pas, les uns vrais
lches, dont une arme, mme hroque, a toujours une certaine
quantit dans ses rangs, les autres fort braves au contraire, mais
pillards par nature, aimant la libert et le dsordre, et prts 
revenir au corps ds qu'ils apprenaient la reprise des oprations.
Napolon, averti de cet tat de choses, par la diffrence entre le
nombre d'hommes rputs aux hpitaux, et le nombre de ceux que les
dpenses de M. Daru prouvaient y tre vritablement, porta sur cet
abus une srieuse attention. Il employa pour le rprimer la police des
autorits polonaises, puis la gendarmerie d'lite attache  sa garde,
comme la seule troupe qui ft assez respecte pour se faire obir.
Jamais nanmoins on ne put compltement dtruire sur la ligne
d'opration cette lpre attache aux grandes armes. Et pourtant
l'arme dont il s'agissait ici, tait celle du camp de Boulogne, la
plus solide, la plus discipline, la plus brave qui fut jamais! Dans
la campagne d'Austerlitz, les maraudeurs s'taient  peine fait voir.
Mais la rapidit des mouvements, la distance, le climat, la saison, le
carnage enfin, relchant les liens de la discipline, cette vermine,
triste effet de la misre dans un grand corps, commenait  pulluler.
Napolon y pourvut cette fois par une immense prvoyance, et par les
victoires qu'il remporta bientt. Mais des dfaites peuvent en
quelques jours faire dgnrer un pareil mal en dissolution des
armes. Ainsi dans les succs mme de cette belle et terrible campagne
de 1807, apparaissaient plusieurs des symptmes d'une campagne 
jamais fatale et mmorable, celle de 1812.

[Note 26: L'Empereur ne put jamais le fixer exactement, par suite de
la mobilit continuelle de l'effectif des corps.]

[En marge: Quelques dmonstrations des Russes contre nos
cantonnements.]

Le retour dans les cantonnements fut signal par quelques mouvements
de la part des Russes. Leurs rangs taient singulirement claircis.
Il ne leur restait pas cinquante mille hommes capables d'agir.
Cependant le gnral Benningsen, tout enorgueilli de n'avoir pas perdu
 Eylau jusqu'au dernier homme, et, suivant son usage, se disant
vainqueur, voulut donner  ses vanteries une apparence de vrit. Il
quitta donc Koenigsberg, ds qu'il apprit que l'arme franaise se
retirait sur la Passarge. Il vint montrer de fortes colonnes le long
de cette rivire, surtout dans son cours suprieur, vers Guttstadt, en
face de la position du marchal Ney. Il s'adressait mal, car cet
intrpide marchal, priv de l'honneur de combattre  Eylau, et
impatient de s'en ddommager, reut vigoureusement les corps qui se
prsentrent  lui, et leur fit essuyer une perte notable. Dans le
mme moment, le corps du marchal Bernadotte, cherchant  s'tablir
sur la basse Passarge, et oblig pour cela d'occuper Braunsberg,
s'empara de cette ville, o il ft prisonniers deux mille Prussiens.
Ce fut la division Dupont qui eut le mrite de cette brillante
expdition. Les Russes ayant nanmoins continu de s'agiter, et
paraissant vouloir se porter sur la haute Passarge, Napolon, dans
les premiers jours de mars, prit le parti de faire sur la basse
Passarge une dmonstration offensive, de faon  inquiter le gnral
Benningsen pour la sret de Koenigsberg. C'est  regret que Napolon
se dcidait  un tel mouvement, car c'tait rvler aux Russes le
danger qu'ils couraient en s'levant sur notre droite pour menacer
Varsovie. Sachant bien qu'une manoeuvre dmasque est une ressource
perdue, Napolon aurait voulu ne pas agir du tout, ou agir d'une
manire dcisive, en marchant sur Koenigsberg avec toutes ses forces.
Mais, d'une part, il fallait obliger l'ennemi  se tenir tranquille,
afin de l'tre soi-mme dans ses quartiers d'hiver; de l'autre, on
n'avait ni en vivres ni en munitions de quoi tenter une opration de
quelque dure. Napolon se rsigna donc  une simple dmonstration sur
la basse Passarge, excute le 3 mars par les corps des marchaux
Soult et Bernadotte, qui passrent cette rivire pendant que le
marchal Ney  Guttstadt poussait rudement le corps ennemi dirig sur
la haute Passarge. Les Russes perdirent dans ces mouvements simultans
environ 2 mille hommes, et, en voyant leur ligne de retraite sur
Koenigsberg compromise, se htrent de se retirer et de rendre la
tranquillit  nos cantonnements.

Tels furent les derniers actes de cette campagne d'hiver. Le froid
long-temps retard commenait  se faire sentir; le thermomtre tait
descendu  8 et 10 degrs au-dessous de la glace. On allait avoir en
mars le temps auquel on aurait d s'attendre en dcembre et en
janvier.

Napolon, qui ne s'tait dcid que malgr lui  ordonner les
dernires oprations, crivit au marchal Soult: C'est bien un des
inconvnients que j'avais sentis des mouvements actuels, que
d'clairer les Russes sur leur position. Mais ils me pressaient trop
sur ma droite. Rsolu  laisser passer le mauvais temps, et 
organiser les subsistances, je ne suis point autrement fch de cette
leon donne  l'ennemi. Avec l'esprit de prsomption dont je le vois
anim, je crois qu'il ne faut que de la patience, pour lui voir faire
de grandes fautes. (Osterode, 6 mars.)

[En marge: Importance attache aux approvisionnements dans la position
o se trouvait Napolon.]

[En marge: Efforts pour se procurer des vivres et des moyens de
transport.]

Si Napolon avait eu alors assez de vivres et de moyens de transport
pour traner aprs lui de quoi nourrir l'arme pendant quelques jours,
il et immdiatement termin la guerre, ayant affaire  un ennemi
assez malavis pour venir se jeter sur la droite de ses quartiers.
Aussi toute la question consistait-elle  ses yeux dans un
approvisionnement, qui lui permt de refaire ses soldats puiss par
les privations, et de les runir quelques jours, sans tre expos 
les voir mourir de faim, ou  laisser une moiti d'entre eux en
arrire, comme il lui tait arriv  Eylau. Les villes du littoral,
notamment celle d'Elbing, pouvaient lui fournir des vivres pour les
premiers moments de son tablissement, mais de telles ressources ne
lui suffisaient pas. Il voulait donc en amener de grandes quantits,
qui descendraient de Varsovie par la Vistule, ou viendraient de
Bromberg par le canal de Nackel, et puis seraient par terre
transportes de la Vistule aux divers cantonnements de l'arme sur la
Passarge. Il donna les ordres les plus prcis  cet gard, pour
amasser d'abord  Bromberg et  Varsovie les approvisionnements
ncessaires, pour crer ensuite les moyens de transport qui devaient
servir  terminer le trajet de la Vistule aux bords de la Passarge.
Son intention tait de commencer par fournir chaque jour la ration
entire  ses soldats, et puis de former  Osterode, centre de ses
quartiers, un magasin gnral, qui renfermt quelques millions de
rations, en pain, riz, vin, eau-de-vie. Il voulut utiliser  cet effet
le zle des Polonais, qui jusqu'ici lui avaient rendu peu de services
militaires, et dont il dsirait tirer au moins quelques services
administratifs. Comme il avait M. de Talleyrand  Varsovie, il le
chargea de s'entendre avec le gouvernement provisoire, qui dirigeait
les affaires de la Pologne. Il lui crivit donc la lettre suivante, en
lui envoyant ses pleins pouvoirs pour conclure des marchs  quelque
prix que ce ft.


                                 Osterode, 12 mars, 10 heures du soir.

Je reois votre lettre du 10 mars  3 heures aprs midi. J'ai 300
mille rations de biscuit  Varsovie. Il faut huit jours pour venir de
Varsovie  Osterode; faites des miracles, mais qu'on m'en expdie par
jour 50 mille rations. Tchez aussi de me faire expdier par jour 2
mille pintes d'eau-de-vie. Aujourd'hui le sort de l'Europe et les plus
grands calculs dpendent des subsistances. Battre les Russes, si j'ai
du pain, est un enfantillage. J'ai des millions, je ne me refuse pas
d'en donner. Tout ce que vous ferez sera bien fait, mais il faut
qu'au reu de cette lettre on m'expdie, par terre et par Mlawa et
Zakroczin, 50 mille rations de biscuit et 2 mille pintes. C'est
l'affaire de 80 voitures par jour en les payant au poids de l'or. Si
le patriotisme des Polonais ne peut pas faire cet effort, ils ne sont
pas bons  grand'chose. L'importance de ce dont je vous charge l est
plus considrable que toutes les ngociations du monde. Faites appeler
l'ordonnateur, le gouverneur, le gnral Lemarois, les hommes les plus
influents du gouvernement. Donnez de l'argent; j'approuve tout ce que
vous ferez. Du biscuit et de l'eau-de-vie, c'est tout ce qu'il nous
faut. Ces 300 mille rations de biscuit et ces 18 ou 20 mille pintes
d'eau-de-vie qui peuvent nous arriver dans quelques jours, voil ce
qui djouera les combinaisons de toutes les puissances.

M. de Talleyrand assembla les membres du gouvernement polonais, pour
tcher d'en obtenir les vivres et les charrois dont on avait besoin.
Les denres ne manquaient pas en Pologne, car avec de l'argent
comptant fourni aux juifs, on tait sr d'en trouver. Mais les moyens
de transport taient fort difficiles  organiser. On voulut d'abord
s'en procurer dans le pays mme, en payant des prix considrables;
puis on finit par acheter des charrettes et des chevaux, et on parvint
ainsi  tablir des relais aboutissant des bords de la Vistule  ceux
de la Passarge. Les vivres circulaient en bateaux sur la Vistule;
dbarqus ensuite  Varsovie,  Plock,  Thorn,  Marienwerder, ils
taient transports  Osterode, centre des cantonnements, ou sur les
caissons des rgiments, ou sur les voitures du pays, ou sur celles
qu'on avait soi-mme achetes et pourvues de chevaux. On rechercha en
les payant des boeufs dans toute la Silsie, et on les fit venir sur
pied  Varsovie. On tcha de recueillir des vins et des spiritueux sur
le littoral du nord, o le commerce les apporte en quantit
considrable, et en qualit suprieure. On en avait  Berlin, 
Stettin,  Elbing; on les achemina par eau jusqu' Thorn. Napolon et
attach beaucoup de prix  se procurer deux ou trois cent mille
bouteilles de vin, pour rjouir le coeur de ses soldats. Il avait prs
de lui une prcieuse ressource en ce genre, mais elle tait renferme
dans la place de Dantzig, o se trouvaient plusieurs millions de
bouteilles d'excellents vins, c'est--dire de quoi en fournir 
l'arme pendant quelques mois. Ce n'tait pas un mdiocre stimulant
pour prendre cette forteresse.

[En marge: Situation des troupes dans les cantonnements.]

Ces soins si actifs, consacrs  l'approvisionnement de l'arme, ne
pouvaient pas produire un effet immdiat; mais, dans l'intervalle, on
vivait sur la Nogath, sur Elbing, sur les districts mmes qu'on
occupait, et l'industrie de nos soldats supplant  ce qui manquait,
on tait parvenu  se procurer le ncessaire. Beaucoup de vivres
cachs avaient t dcouverts, et avaient permis d'attendre les
arrivages rguliers de la Vistule. On tait log dans les villages, et
on ne bivouaquait plus, ce qui tait un grand soulagement pour des
troupes qui venaient de bivouaquer pendant cinq mois de suite, depuis
octobre jusqu' fvrier. Aux avant-postes, on vivait dans des
baraques, dont ce pays de forts fournissait en abondance les
matriaux et le chauffage. Quelques vins, quelques eaux-de-vie,
trouvs  Elbing, et distribus avec ordre, rendaient  nos soldats un
peu de gaiet. Les premiers jours passs, ils avaient fini par tre
mieux que sur la Narew, car le pays tait meilleur, et ils espraient
bien, au retour de la belle saison, se ddommager des peines
prsentes, et terminer en un jour de bataille la terrible lutte dans
laquelle ils taient engags.

[En marge: Arrive des renforts organiss en rgiments provisoires.]

[En marge: Soins pour remonter la cavalerie.]

Les rgiments provisoires, qui amenaient les recrues, commenaient 
paratre sur la Vistule. Plusieurs d'entre eux, dj rendus sur le
thtre de la guerre, avaient t passs en revue, dissous, et
rpartis entre les rgiments auxquels ils appartenaient. Les soldats
voyaient ainsi leurs rangs se remplir, entendaient parler de renforts
nombreux qui se prparaient sur les derrires de l'arme, et se
confiaient davantage dans la vigilance suprme qui pourvoyait  tous
leurs besoins. La cavalerie continuait d'tre l'objet des soins les
plus attentifs. Napolon avait form des dtachements  pied de tous
les cavaliers dmonts, et il les avait envoys en Silsie, pour aller
y chercher les chevaux dont cette province abondait.

[En marge: Travaux de dfense sur la Passarge et la Vistule.]

Des travaux immenses s'excutaient sur la Passarge et la Vistule, afin
d'assurer la position de l'arme. Tous les ponts sur la Passarge
avaient t dtruits, deux excepts, l'un pour l'usage du corps du
marchal Bernadotte  Braunsberg, l'autre pour l'usage du corps du
marchal Soult  Spanden. De vastes ttes de pont taient ajoutes 
chacun des deux, afin de pouvoir dboucher au del, Napolon rptant
sans cesse  ses lieutenants, qu'une ligne n'tait facile  dfendre
que lorsqu'on tait en mesure de la franchir  son tour pour prendre
l'offensive contre celui qui l'attaquait[27]. Deux ponts sur la
Vistule, l'un  Marienbourg, l'autre  Marienwerder, assuraient la
communication avec les troupes du marchal Lefebvre, charges du sige
de Dantzig. On pouvait donc aller  elles, ou les amener  soi, et
prsenter partout  l'ennemi une masse compacte. Le marchal Lefebvre
se rapprochait de Dantzig, en attendant la grosse artillerie tire des
places de la Silsie, pour commencer ce grand sige, qui devait tre
l'occupation et la gloire de l'hiver. Les ouvrages de Sierock, de
Praga, de Modlin, destins  consolider la position de Varsovie, se
poursuivaient galement.

[Note 27: Une rivire ni une ligne quelconque, crivait-il 
Bernadotte (6 mars, Osterode), ne peuvent se dfendre qu'en ayant des
points offensifs; car, quand on n'a fait que se dfendre, on a couru
des chances sans rien obtenir. Mais, lorsqu'on peut combiner la
dfense avec un mouvement offensif, on fait courir  l'ennemi plus de
chances qu'il n'en fait courir au corps attaqu. Faites donc
travailler jour et nuit aux ttes de pont de Spanden et de
Braunsberg.]

C'est du petit bourg d'Osterode que Napolon ordonnait toutes ces
choses. Ses soldats ayant du pain, des pommes de terre, de la viande,
de l'eau-de-vie, du chaume pour s'abriter, du bois pour se chauffer,
ne souffraient pas. Mais les officiers qui ne parvenaient  se
procurer que la nourriture et le logement du soldat, mme avec leur
solde exactement paye, taient exposs  beaucoup de privations.
Napolon avait voulu leur donner l'exemple de la rsignation, en
restant au milieu d'eux. Les officiers de chaque corps, envoys 
Osterode, pouvaient dire qu'ils ne l'avaient pas trouv mieux tabli
que le dernier d'entre eux. Aussi, rpondant  son frre Joseph, qui
se plaignait des souffrances de l'arme de Naples, il se raillait de
ses plaintes, accusait la faiblesse de son me, et lui traait le
tableau suivant:

[En marge: Tableau des horreurs de la guerre du Nord trac par
Napolon.]

Les officiers d'tat-major ne se sont pas dshabills depuis deux
mois, et quelques-uns depuis quatre; j'ai moi-mme t quinze jours
sans ter mes bottes... Nous sommes au milieu de la neige et de la
boue, sans vin, sans eau-de-vie, sans pain, mangeant des pommes de
terre et de la viande, faisant de longues marches et contre-marches,
sans aucune espce de douceurs, et nous battant ordinairement  la
baonnette et sous la mitraille, les blesss obligs de se retirer en
traneau, en plein air, pendant cinquante lieues. (Il s'agissait ici
de la marche qui avait suivi la bataille d'Eylau, car  Osterode on
tait dj mieux.) C'est donc une mauvaise plaisanterie que de
comparer les lieux o nous sommes, avec ce beau pays de Naples, o
l'on a du vin, du pain, des draps de lit, de la socit, et mme des
femmes. Aprs avoir dtruit la monarchie prussienne, nous nous battons
contre le reste de la Prusse, contre les Russes, les Calmouks, les
Cosaques, et les peuplades du Nord, qui envahirent jadis l'empire
romain. Nous faisons la guerre dans toute son nergie et son horreur.
Au milieu de ces grandes fatigues, tout le monde a t plus ou moins
malade; pour moi je ne me suis jamais trouv plus fort, et j'ai
engraiss. (Osterode, 1er mars.)

[En marge: Souffrance des Russes.]

La situation dont Napolon faisait ici la peinture, tait dj fort
amliore  Osterode, du moins pour les soldats. Mais, si nous
souffrions, les Russes souffraient bien davantage, et se trouvaient
dans une misre horrible. Leurs bataillons, qui au dbut des
oprations s'levaient  500 hommes, taient actuellement rduits 
300,  200,  150. On venait d'en prendre dix  la fois, qui ne
prsentaient que ce dernier nombre. Si les Russes avaient pu tenir
tte  Napolon, c'tait  condition de faire dtruire leur arme;
aussi ne pouvaient-ils plus se montrer en rase campagne. On avait
mand  Saint-Ptersbourg, au nom de tous les gnraux, que si les
forces qui restaient n'taient pas accrues du double au moins, on ne
ferait dsormais autre chose que fuir devant les Franais. Au surplus,
tous les officiers russes, pleins d'admiration pour notre arme,
sentant qu'au fond ils se battaient beaucoup plus pour l'Angleterre ou
la Prusse que pour la Russie, dsiraient la paix et la demandaient 
grands cris.

Leurs troupes, qui n'taient pas approvisionnes comme celles de
Napolon par une prvoyance suprieure, mouraient de faim. De guerre
lasse elles avaient cess de batailler avec les ntres. On se
rencontrait  la maraude presque sans s'attaquer. Il semblait qu'on
ft instinctivement d'accord pour ne pas ajouter aux souffrances de
cette situation. Il arrivait mme quelquefois que de malheureux
Cosaques pousss par la faim, et s'exprimant par signes, venaient
demander du pain  nos soldats, en leur avouant que depuis plusieurs
jours ils n'avaient rien trouv  manger; et nos soldats, toujours
prompts  la piti, leur donnaient des pommes de terre, dont ils
avaient une assez grande abondance. Singulier spectacle que ce retour
 l'humanit, au milieu mme des cruauts de la guerre!

[En marge: Efforts de Napolon pour combattre les faux bruits rpandus
en France et en Europe,  la suite de la bataille d'Eylau.]

Napolon savait qu'en essuyant beaucoup de mal, il en avait fait
prouver bien plus  l'ennemi. Mais il avait  combattre les faux
bruits accrdits  Varsovie,  Berlin, surtout  Paris. Sa
prodigieuse gloire contenait seule les esprits, toujours indpendants
en France, toujours malveillants en Europe, et il pouvait dj
pressentir qu'au premier revers srieux, il verrait les uns et les
autres lui chapper. Aussi n'eut-il jamais autant d'efforts  faire,
autant d'nergie de caractre  dployer, pour dominer l'opinion
publique. De jeunes auditeurs envoys de Paris pour apporter au
quartier gnral le travail des divers ministres, et peu accoutums
au spectacle qui frappait leurs yeux, des officiers mcontents, ou
mus plus que de coutume des horreurs de cette guerre, crivaient en
France des lettres remplies d'exagrations.--Concertez-vous avec M.
Daru, disait Napolon  M. Maret, dans une de ses lettres, pour faire
partir d'ici les auditeurs qui sont inutiles, qui perdent leur temps,
et qui, peu habitus aux vnements de la guerre, _n'crivent  Paris
que des btises_. Je veux qu' l'avenir le travail soit port par des
officiers d'tat-major.--Quant aux rcits mans de certains
officiers, relativement  la bataille d'Eylau, et que le ministre
Fouch lui dsignait comme la source des faux bruits rpandus  Paris,
Napolon rpondait qu'il n'en fallait rien croire.--Mes officiers,
disait-il, savent ce qui se passe dans mon arme _comme les oisifs
qui se promnent dans le jardin des Tuileries, savent ce qui se
dlibre dans le cabinet[28]_. _D'ailleurs, l'exagration plat 
l'esprit humain..._ Les peintures rembrunies qu'on vous a traces de
notre situation ont pour auteurs des _bavards de Paris, qui sont des
ttes  tableaux_... Jamais la position de la France n'a t ni plus
grande ni plus belle. Quant  Eylau, j'ai dit et redit que le bulletin
avait exagr la perte; et qu'est-ce que deux ou trois mille hommes
tus dans une grande bataille? _Quand je ramnerai mon arme en France
et sur le Rhin, on verra qu'il n'en manque pas beaucoup  l'appel._
Lors de notre expdition d'gypte, les correspondances de l'arme,
interceptes par le cabinet britannique, furent imprimes, et
amenrent l'expdition des Anglais, qui tait folle, qui devait
chouer, qui russit _parce qu'il tait dans l'ordre du destin qu'elle
russt_. Alors aussi on disait que nous manquions de tout en gypte,
la plus riche contre de l'univers; on disait que l'arme tait
dtruite, et j'en ai ramen  Toulon les huit neuvimes!... Les Russes
s'attribuent la victoire; c'est ainsi qu'ils ont fait aprs Pultusk,
aprs Austerlitz. Ils ont au contraire t poursuivis l'pe dans les
reins jusque sous le canon de Koenigsberg. Ils ont eu quinze ou seize
gnraux tus. Leur perte a t immense. _Nous en avons fait une
vritable boucherie._--

[Note 28: 13 avril.]

On avait imprim quelques fragments de lettres du major gnral
Berthier, dans lesquelles il tait parl des dangers que Napolon
avait courus.--On publie, mandait-il  l'archichancelier Cambacrs,
_que je commande mes avant-postes; ce sont l des btises_.... Je vous
avais pri de ne laisser insrer que les bulletins dans le _Moniteur_.
S'il en arrive autrement, vous m'empcherez de rien crire, et alors
vous en aurez plus d'inquitudes..... Berthier crit au milieu d'un
champ de bataille, fatigu, et ne s'attend pas que ses lettres seront
imprimes... (Osterode, 5 mars.)

Ainsi Napolon ne voulait pas qu'on ft valoir son courage personnel,
car ce courage mme devenait un danger. C'tait trop clairement avouer
que cette monarchie militaire, sans pass, sans avenir, tait  la
merci d'un boulet de canon.

[En marge: Inquitude  Paris aprs la bataille d'Eylau.]

[En marge: Secours donns par Napolon aux manufactures.]

Des transports causs en France par les merveilles d'Austerlitz et
d'Ina, on avait pass  une sorte d'inquitude. Paris tait triste et
dsert, car l'Empereur, les chefs de l'arme, qui composaient une
grande partie de la haute socit de ce rgne, taient absents.
L'industrie souffrait. Napolon enjoignit  ses soeurs, aux princes
Cambacrs et Lebrun, de donner des ftes. Il voulait qu'on remplt
ainsi le vide laiss par son absence. Il ordonna de faire 
Fontainebleau, Versailles, Compigne, Saint-Cloud, une revue du
mobilier de la couronne, et de consacrer plusieurs millions pris sur
ses conomies personnelles, pour acheter des toffes dans les
manufactures de Lyon, Rouen, Saint-Quentin. Il prescrivit de
proportionner les secours accords, non pas aux besoins des rsidences
impriales, mais aux besoins des industries. Quoiqu'il s'attacht
ordinairement  rprimer le got de l'impratrice et de ses soeurs
pour la dpense, cette fois il leur recommanda la prodigalit. Il
voulut que la caisse d'amortissement, c'est--dire le trsor de
l'arme, consacrt un million par mois  prter aux manufactures
principales, sur dpt de marchandises, et il demanda un projet afin
de convertir cette mesure accidentelle en une institution permanente,
ayant pour objet, _non pas_, disait-il, _une caisse de secours pour
les banqueroutiers_, mais une caisse de prvoyance, destine 
soutenir les fabricants qui occupaient un grand nombre de
travailleurs, et qui seraient obligs de les renvoyer, si on ne leur
fournissait pas des facilits pour les payer.

[En marge: Moyens imagins par Napolon pour procurer des secours au
commerce.]

Il songea enfin  un moyen extraordinaire de procurer des capitaux au
commerce, tout en apportant une amlioration notable  l'administration
des finances. Alors, encore plus qu'aujourd'hui, la somme totale de
l'impt n'tait pas exactement perue dans l'anne. Aussi les
obligations des receveurs gnraux, reprsentatives de l'impt, ne
devaient-elles choir, pour une partie du moins, que trois ou quatre
mois aprs l'anne coule, c'est--dire en mars, avril ou mai de
l'anne suivante. Il fallait donc les escompter, soin dont se
chargeaient les faiseurs d'affaires, en se livrant  un agiotage fort
actif. C'tait la dette flottante du temps,  laquelle on faisait face
avec les obligations des receveurs gnraux, comme on y fait face
maintenant avec les bons royaux. Cet escompte exigeait de la part des
capitalistes de Paris un capital de 80 millions. Napolon imagina
d'tablir que pour 1808 par exemple, la portion des obligations qui ne
devait choir qu'en 1809, serait applique  l'exercice 1809 lui-mme,
et ainsi de suite  l'avenir, de manire que chaque exercice n'et pour
son usage que des obligations chant dans l'anne mme. Restait 
combler, pour 1808, le dficit rpondant  la portion d'obligations
reporte sur 1809. C'tait une somme de 80 millions  se procurer.
Napolon proposa de la fournir  l'aide d'un emprunt, que le trsor de
l'tat ferait au trsor de l'arme,  un taux modr. Par ce moyen,
crivait-il, mes obligations cherraient toutes en douze mois; le trsor
public conomiserait 5 ou 6 millions de frais de ngociation; nos
manufactures et notre commerce feraient un gain immense, puisqu'il y
aurait 80 millions vacants, qui ne pouvant trouver d'emploi au trsor
seraient placs dans le commerce. (Osterode, 1er avril, note au prince
Cambacrs.)

[En marge: Fournitures commandes  Paris pour occuper les ouvriers de
la capitale.]

Il ordonna de confectionner  Paris mme une quantit considrable de
souliers, de bottes, d'objets de harnachement, de voitures
d'artillerie, pour occuper les ouvriers de la capitale. Les objets
fabriqus  Paris taient de meilleure qualit que ceux qu'on
fabriquait ailleurs. Il s'agissait seulement de les transporter en
Pologne. Napolon avait invent pour cela un expdient aussi simple
qu'ingnieux.  cette poque, une compagnie d'entrepreneurs tait
charge des transports de l'arme, et fournissait  un prix dtermin
les caissons qui portaient le pain, les bagages, tout ce qui suit
enfin les troupes, mme les plus lgrement quipes. Napolon avait
t frapp au milieu des boues de Pultusk et de Golymin, du peu de
zle de ces voituriers, enrls par l'industrie prive, de leur peu
de courage dans les prils, et de mme qu'il avait voulu organiser
militairement les conducteurs de l'artillerie, il voulut organiser
militairement aussi les conducteurs des bagages, pensant que le pril
tant  peu prs gal pour tous ceux qui concourent aux divers
services d'une arme, il fallait les lier tous par le lien de
l'honneur, et les traiter en militaires, pour leur en imposer les
devoirs. Il avait donc ordonn de former successivement  Paris des
_bataillons du train_ chargs de la conduite des quipages, de
construire des caissons, d'acheter des chevaux de trait, et quand on
aurait organis le personnel et le matriel de ces bataillons, de les
acheminer vers la Vistule. Au lieu de venir  vide, ces nouveaux
quipages militaires devaient transporter les objets d'quipement
fabriqus  Paris. Ces objets pouvaient arriver  temps sur la
Vistule, car il fallait deux mois pour le trajet, et il tait possible
que la guerre en durt encore cinq ou six. Napolon se proposait par
cet ensemble de mesures de remdier  la stagnation momentane du
commerce, et de suppler aux consommations de la paix par les
consommations de la guerre. L'une en effet ne consomme pas moins que
l'autre, et quand l'argent ne manque pas, une administration habile
peut fournir aux ouvriers le travail que leur procurait la paix, et
leur mnager le moyen de gagner leur vie au milieu mme des
difficults de la guerre.

[En marge: Occupations de Napolon  Finkenstein.]

[En marge: L'attention de Napolon porte sur les journaux, sur les
sances de l'Acadmie, sur l'Opra, etc.]

Telle est la multitude d'objets dont il s'occupait dans le bourg
d'Osterode, vivant dans une espce de grange, d'o il contenait
l'Europe, et gouvernait son empire. On avait fini par lui trouver 
Finkenstein une demeure plus convenable; c'tait une habitation de
campagne, appartenant  l'un des employs de la couronne de Prusse, et
dans laquelle il avait pu se loger avec son tat-major et sa maison
militaire. L comme  Osterode, il tait au centre de ses
cantonnements, et en mesure de se rendre partout o sa prsence serait
ncessaire. Chaque semaine, on lui envoyait le portefeuille des divers
ministres, et il consacrait son attention aux affaires les plus
grandes comme aux plus petites. Les thtres eux-mmes,  cette
distance, n'chappaient point  son active surveillance. On avait
compos en son honneur des vers et de la musique, qui lui avaient
sembl mauvais. Par son ordre, on en avait compos d'autres, o il
tait moins lou, mais o se trouvaient des sentiments levs,
exprims en langage convenable. Il en fit remercier et rcompenser les
auteurs, en ajoutant ces belles paroles: _La meilleure manire de me
louer, c'est d'crire des choses qui inspirent des sentiments
hroques  la nation,  la jeunesse,  l'arme_.--Il lisait
attentivement les feuilles publiques, suivait les sances de
l'Acadmie franaise, voulait qu'on redresst les tendances d'esprit
des crivains, et qu'on surveillt les discours prononcs 
l'Acadmie. Il considrait comme fcheuses les attaques que le
_Journal de l'Empire et le Mercure de France_ dirigeaient contre les
philosophes: Il est ncessaire, disait-il, d'avoir un homme sage  la
tte de ces journaux. Ces deux journaux affectent la religion jusqu'
la bigoterie. Au lieu d'attaquer les excs du systme exclusif de
quelques philosophes, ils attaquent la philosophie et les
connaissances humaines. Au lieu de contenir par une saine critique les
productions du sicle, ils les dcouragent, les dprcient et les
avilissent... Je ne parle point d'opinions politiques; il ne faut pas
tre bien fin pour voir que, s'ils l'osaient, elles ne seraient pas
plus saines que celles du _Courrier Franais_.

L'Acadmie franaise avait tenu une sance pour la rception du
cardinal Maury, rappel en France, et remis en possession du fauteuil
qu'il avait autrefois occup. L'abb Sicard, recevant le cardinal
Maury, s'tait exprim sur Mirabeau en termes malsants. Le
rcipiendaire n'en avait pas mieux parl, et cette sance acadmique
tait devenue l'occasion d'une sorte de dchanement contre la
rvolution et les rvolutionnaires. Napolon, dsagrablement affect,
crivit au ministre Fouch: Je vous recommande qu'il n'y ait point de
raction dans l'opinion. Faites parler de Mirabeau avec loge. Il y a
bien des choses dans cette sance de l'Acadmie qui ne me plaisent
pas. Quand donc serons-nous sages?... Quand serons-nous anims de la
vritable charit chrtienne, et quand nos actions auront-elles pour
but de n'humilier personne? Quand nous abstiendrons-nous de rveiller
des souvenirs qui vont au coeur de tant de gens? (Finkenstein, 20
mai.)

Une autre fois, il avait appris par les correspondances de tous
genres, qu'il payait avec largesse et lisait avec soin, que des
querelles intestines divisaient l'administration de l'Opra, qu'on
voulait perscuter un machiniste pour un changement de dcoration
manqu. Je ne veux de tracasserie nulle part, crivait-il  M.
Fouch; je ne veux pas que M........ soit victime d'un accident
fortuit; _mon habitude est de soutenir les malheureux; les actrices
monteront dans les nuages ou n'y monteront pas_, je ne veux pas qu'on
profite de cela pour intriguer. (12 avril.)

[En marge: Principes d'ducation pour les femmes, au sujet de la
maison d'couen.]

En mme temps il montrait une sollicitude extrme pour les maisons
d'ducation, et pour celle d'couen notamment, o devaient tre
leves les filles des lgionnaires pauvres. Il voulait, crivait-il 
M. de Lacpde, qu'on lui ft des femmes simples, chastes, dignes
d'tre unies aux hommes qui l'auraient bien servi, soit dans l'arme,
soit dans l'administration. Afin de les rendre telles, il fallait,
selon lui, qu'elles fussent leves dans des sentiments d'une pit
solide.--Je n'ai attach, disait-il, qu'une importance secondaire aux
institutions religieuses, pour l'cole de Fontainebleau. Il s'agit l
de former de jeunes officiers; mais, pour couen, c'est tout autre
chose. On se propose d'y lever des femmes, des pouses, des mres de
famille. Faites-nous _des croyantes, et non des raisonneuses_. _La
faiblesse du cerveau des femmes, la mobilit de leurs ides, leur
destination dans l'ordre social, la ncessit de leur inspirer, avec
une perptuelle rsignation, une charit douce et facile_, tout cela
rend pour elles le joug de la religion indispensable. Je dsire qu'il
en sorte, non des femmes agrables, mais des femmes vertueuses; _que
leurs agrments soient du coeur et non de l'esprit_.--En consquence,
il recommandait qu'on leur apprt l'histoire et la littrature, qu'on
leur pargnt l'tude des langues anciennes et des sciences trop
releves, qu'on leur enseignt assez de physique pour qu'elles pussent
dissiper autour d'elles l'ignorance populaire, un peu de mdecine
usuelle, de la botanique, de la musique, de la danse, _mais pas celle
de l'Opra_, l'art de chiffrer, l'art de travailler  toutes sortes
d'ouvrages. Il faut, ajoutait-il, que leurs appartements soient
meubls du travail de leurs mains, qu'elles fassent elles-mmes leurs
chemises, leurs bas, leurs robes, leurs coiffures, qu'elles puissent
au besoin coudre elles-mmes la layette de leurs enfants. Je veux
faire de ces jeunes filles des femmes utiles, certain que j'en ferai
par l des femmes agrables. Si je permettais qu'on en ft des femmes
agrables, on m'en ferait bientt des petites-matresses.
(Finkenstein, 15 mai.)

[En marge: Soins donns  la police.]

[En marge: Expulsion de madame de Stal, et rappel du conventionnel
Ricord.]

Cette activit prodigieuse se changeant quelquefois de vigilance
bienfaisante en dfiance ombrageuse, ce qui ne peut manquer d'arriver
chez un matre absolu et nouveau, Napolon s'occupait de la police,
savait qui entrait dans Paris, et qui en sortait. Il avait appris que
madame de Stal y tait revenue, qu'elle avait dj parcouru plusieurs
maisons de campagne des environs, et tenu plus d'un discours hostile.
Prtendant que s'il n'intervenait pas elle compromettrait de bons
citoyens contre lesquels il serait ensuite oblig de svir, il avait
ordonn, malgr beaucoup de sollicitations contraires, de l'expulser
de Paris. Comme il se dfiait du ministre Fouch, qui mnageait
volontiers les personnes influentes, il lui avait prescrit de la faire
partir sans retard, et avait recommand  l'archichancelier
Cambacrs de veiller  l'excution de cet ordre. (26 mars.)--Dans le
mme moment on l'informait que la police avait renvoy de Paris un
ancien conventionnel nomm Ricord. Pour celui-l personne ne
sollicitait, aucun grand personnage ne rclamait de mnagement; car la
raction entranant tout le monde, il n'y avait ni faveur, ni
humanit, pour ceux qu'on appelait _les rvolutionnaires_.--Pourquoi,
crivait Napolon au ministre Fouch, pourquoi faire sortir de Paris
le conventionnel Ricord? S'il est dangereux, il ne fallait pas
souffrir qu'il y rentrt, contrairement aux lois de l'an VIII. Mais
puisqu'on lui a permis d'y rentrer, il faut l'y laisser. Ce qu'il a
fait autrefois importe peu. Il s'est conduit sous la Convention comme
un homme _qui tenait  vivre; il a cri suivant le temps. Il est dans
l'aisance, il ne se jettera pas dans de mauvaises affaires pour
subsister._ Qu'on le tolre donc  Paris,  moins de fortes raisons
pour l'empcher d'y demeurer. (6 mars.)--

[En marge: Secours  un savant illustre.]

Par ce mme soin  s'enqurir de tout, il apprenait de MM. Monge et
Laplace, qu'un savant, qu'il honorait et chrissait d'une manire
particulire, M. Berthollet, prouvait quelques embarras de fortune.
J'apprends, lui crivait-il, que vous avez besoin de 150 mille
francs. Je donne ordre  mon trsorier de mettre cette somme  votre
disposition, bien aise de trouver cette occasion de vous tre utile et
de vous donner une preuve de mon estime. (Finkenstein, 1er mai.)

[En marge: Conseils de Napolon  ses frres sur l'art de rgner.]

Puis il adressait de nouveaux conseils  ses frres Louis et Joseph
sur la manire de rgner, l'un en Hollande, l'autre  Naples. Il
reprochait  Louis de favoriser, par vanit de roi parvenu, le parti
de l'ancien rgime, le parti orangiste; de crer des marchaux sans
avoir une arme, d'instituer un ordre qu'il prodiguait  tout venant,
 des Franais qu'il ne connaissait pas,  des Hollandais qui ne lui
avaient rendu aucun service. Il reprochait  Joseph d'tre faible,
nonchalant, plus occup de rformes prtentieuses que de la soumission
des Calabres; de faire prcder la suppression des moines, mesure
qu'il approuvait fort, d'un prambule qui semblait rdig par des
philosophes, et non par des hommes d'tat. Un tel prambule,
disait-il, devrait tre crit du style d'un pontife clair, qui
supprime les moines, parce qu'ils sont inutiles  la religion, onreux
 l'glise. Je conois une mauvaise opinion d'un gouvernement dont
_les actes sont dirigs par la manie du bel esprit_. (14 avril.)--Vous
vivez trop, lui disait-il, avec des lettrs et des savants. _Ce sont
des coquettes avec lesquelles il faut entretenir un commerce de
galanterie, et dont il ne faut jamais songer  faire ni sa femme, ni
son ministre._ Il lui reprochait de se crer des illusions sur sa
situation  Naples, de se flatter qu'on l'aimt, quand il y rgnait
tout au plus depuis une anne. Demandez-vous, lui disait-il, ce que
vous deviendriez, s'il n'y avait plus trente mille Franais  Naples?
Quand vous aurez rgn vingt ans, et que vous vous serez _fait
craindre et estimer_, alors vous pourrez croire votre trne consolid.
Puis enfin il lui traait le tableau suivant de la situation des
Franais en Pologne: Vous mangez  Naples des petits pois, et
peut-tre cherchez-vous dj l'ombre: nous, au contraire, nous sommes
encore comme au mois de janvier. J'ai fait ouvrir la tranche devant
Dantzig. Cent pices de canon, deux cent mille livres de poudre
commencent  s'y runir. Nos ouvrages sont  60 toises de la place,
qui a une garnison de six mille Russes et de vingt mille Prussiens,
commands par le marchal Kalkreuth. J'espre la prendre dans quinze
jours..... Soyez du reste sans inquitude. (Finkenstein, le 19
avril.)

[En marge: Caractre de l'activit dploye par Napolon.]

Telles taient, au milieu des neiges de la Pologne, les occupations
diverses de ce gnie extraordinaire, embrassant tout, veillant sur
tout, aspirant non-seulement  gouverner ses soldats et ses agents,
mais les esprits eux-mmes; voulant non-seulement agir, mais penser
pour tout le monde; port le plus souvent au bien, mais quelquefois,
dans son activit incessante, se laissant entraner au mal, comme il
advient  quiconque peut tout, et ne trouve aucun obstacle  ses
propres impulsions, empchant tour  tour les ractions, les
perscutions, et puis, au sein d'une immense gloire, sensible 
l'aiguillon d'une langue ennemie, jusqu' descendre de sa grandeur
pour perscuter une femme, le jour mme o il dfendait un membre de
la Convention contre l'esprit racteur du moment! Applaudissons-nous
d'tre enfin devenus sujets de la loi, de la loi gale pour tous, et
qui ne nous expose pas  dpendre des bons ou des mauvais mouvements
de l'me, mme la plus grande et la plus gnreuse. Oui, la loi vaut
mieux qu'aucune volont humaine, quelle qu'elle soit! Soyons justes
cependant envers la volont qui sut accomplir de si prodigieuses
choses, qui les accomplit par nos mains, qui employa sa fconde
nergie  rorganiser la socit franaise,  rformer l'Europe, 
porter dans le monde entier notre puissance et nos principes, et qui,
de tout ce qu'elle fit avec nous, si elle ne nous a pas laiss la
puissance qui passe, nous a laiss du moins la gloire qui reste: et la
gloire ramne quelquefois la puissance.


FIN DU LIVRE VINGT-SIXIME.




LIVRE VINGT-SEPTIME.




FRIEDLAND ET TILSIT.

     vnements d'Orient pendant l'hiver de 1807. -- Le sultan Slim,
     effray des menaces de la Russie, rintgre les hospodars
     Ipsilanti et Maruzzi. -- Les Russes n'en continuent pas moins
     leur marche vers la frontire turque. -- En apprenant la
     violation de son territoire, la Porte, excite par le gnral
     Sbastiani, envoie ses passe-ports au ministre de Russie, M.
     d'Italinski. -- Les Anglais, d'accord avec les Russes, demandent
     le retour de M. d'Italinski, l'expulsion du gnral Sbastiani,
     et une dclaration immdiate de guerre contre la France. --
     Rsistance de la Porte et retraite du ministre d'Angleterre, M.
     Charles Arbuthnot,  bord de la flotte anglaise  Tndos. --
     L'amiral Duckworth,  la tte de sept vaisseaux et de deux
     frgates, force les Dardanelles sans essuyer de dommage, et
     dtruit une division navale turque au cap Nagara. -- Terreur 
     Constantinople. -- Le gouvernement turc, divis, est prs de
     cder. -- Le gnral Sbastiani encourage le sultan Slim, et
     l'engage  simuler une ngociation, pour se donner le temps
     d'armer Constantinople. -- Les conseils de l'ambassadeur de
     France sont suivis, et Constantinople est arme en quelques jours
     avec le concours des officiers franais. -- Des pourparlers
     s'engagent entre la Porte et l'escadre britannique mouille aux
     les des Princes. -- Ces pourparlers se terminent par un refus
     d'obtemprer aux demandes de la lgation anglaise. -- L'amiral
     Duckworth se dirige sur Constantinople, trouve la ville arme de
     trois cents bouches  feu, et se dcide  regagner les
     Dardanelles. -- Il les franchit de nouveau, mais avec beaucoup de
     dommage pour sa division. -- Grand effet produit en Europe par
     cet vnement, au profit de la politique de Napolon. -- Quoique
     victorieux, Napolon, frapp des difficults que la nature lui
     oppose en Pologne, se rattache  l'ide d'une grande alliance
     continentale. -- Il fait de nouveaux efforts pour pntrer le
     secret de la politique autrichienne. -- La cour de Vienne, en
     rponse  ses questions, lui offre sa mdiation auprs des
     puissances belligrantes. -- Napolon voit dans cette offre une
     manire de s'immiscer dans la querelle, et de se prparer  la
     guerre. -- Il appelle sur-le-champ une troisime conscription,
     tire de nouvelles forces de France et d'Italie, cre avec une
     promptitude extraordinaire une arme de rserve de cent mille
     hommes, et donne communication de ces mesures  l'Autriche. --
     tat florissant de l'arme franaise sur la basse Vistule et la
     Passarge. -- L'hiver, long-temps retard, se fait vivement
     sentir. -- Napolon profite de ce temps d'inaction pour
     entreprendre le sige de Dantzig. -- Le marchal Lefebvre charg
     du commandement des troupes, le gnral Chasseloup de la
     direction des oprations du gnie. -- Longs et difficiles travaux
     de ce sige mmorable. -- Les deux souverains de Prusse et de
     Russie se dcident  envoyer devant Dantzig un puissant secours.
     -- Napolon, de son ct, dispose ses corps d'arme de manire 
     pouvoir renforcer le marchal Lefebvre  l'improviste. -- Beau
     combat livr sous les murs de Dantzig. -- Derniers travaux
     d'approche. -- Les Franais sont prts  donner l'assaut. -- La
     place se rend. -- Ressources immenses en bl et en vin trouves
     dans la ville de Dantzig. -- Le marchal Lefebvre cr duc de
     Dantzig. -- Le retour du printemps dcide Napolon  reprendre
     l'offensive. -- La reprise des oprations fixe au 10 juin 1807.
     -- Les Russes prviennent les Franais, et dirigent, le 5 juin,
     une attaque gnrale contre les cantonnements de la Passarge. --
     Le marchal Ney, sur lequel s'taient ports les deux tiers de
     l'arme russe, leur tient tte avec une intrpidit hroque,
     entre Guttstadt et Deppen. -- Ce marchal donne le temps 
     Napolon de concentrer toute l'arme franaise sur Deppen. --
     Napolon prend  son tour une offensive vigoureuse, et pousse les
     Russes l'pe dans les reins. -- Le gnral Benningsen se retire
     prcipitamment vers la Prgel, en descendant l'Alle. -- Napolon
     marche de manire  s'interposer entre l'arme russe et
     Koenigsberg. -- La tte de l'arme franaise rencontre l'arme
     russe campe  Heilsberg. -- Combat sanglant livr le 10 juin. --
     Napolon, arriv le soir  Heilsberg avec le gros de ses forces,
     se prpare  livrer le lendemain une bataille dcisive, lorsque
     les Russes dcampent. -- Il continue  manoeuvrer de manire 
     les couper de Koenigsberg. -- Il envoie sa gauche, compose des
     marchaux Soult et Davout, sur Koenigsberg, et avec les corps des
     marchaux Lannes, Mortier, Ney, Bernadotte et la garde, il suit
     l'arme russe le long de l'Alle. -- Le gnral Benningsen,
     effray pour le sort de Koenigsberg, veut courir au secours de
     cette place, et se hte de passer l'Alle  Friedland. -- Napolon
     le surprend, le 14 au matin, au moment o il passait l'Alle. --
     Mmorable bataille de Friedland. -- Les Russes, accabls, se
     retirent sur le Nimen, en abandonnant Koenigsberg. -- Prise de
     Koenigsberg. -- Armistice offert par les Russes, et accept par
     Napolon. -- Translation du quartier gnral franais  Tilsit.
     -- Entrevue d'Alexandre et de Napolon sur un radeau plac au
     milieu du Nimen. -- Napolon invite Alexandre  passer le
     Nimen, et  fixer son sjour  Tilsit. -- Intimit promptement
     tablie entre les deux monarques. -- Napolon s'empare de
     l'esprit d'Alexandre, et lui fait accepter de vastes projets, qui
     consistent  contraindre l'Europe entire  prendre les armes
     contre l'Angleterre, si celle-ci ne veut pas consentir  une paix
     quitable. -- Le partage de l'empire turc doit tre le prix des
     complaisances d'Alexandre. -- Contestation au sujet de
     Constantinople. -- Alexandre finit par adhrer  tous les projets
     de Napolon, et semble concevoir pour lui une amiti des plus
     vives. -- Napolon, par considration pour Alexandre, consent 
     restituer au roi de Prusse une partie de ses tats. -- Le roi de
     Prusse se rend  Tilsit. -- Son rle entre Alexandre et
     Napolon. -- La reine de Prusse vient aussi  Tilsit, pour
     essayer d'arracher  Napolon quelques concessions favorables 
     la Prusse. -- Napolon respectueux envers cette reine
     malheureuse, mais inflexible. -- Conclusions des ngociations. --
     Traits patents et secrets de Tilsit. -- Conventions occultes
     restes inconnues  l'Europe. -- Napolon et Alexandre, d'accord
     sur tous les points, se quittent en se donnant d'clatants
     tmoignages d'affection, et en se faisant la promesse de se
     revoir bientt. -- Retour de Napolon en France, aprs une
     absence de prs d'une anne. -- Sa gloire aprs Tilsit. --
     Caractre de sa politique  cette poque.


[En marge: vnements d'Orient pendant la guerre de Pologne.]

Tandis que Napolon, cantonn sur la basse Vistule, attendait au
milieu des neiges de la Pologne, que le retour de la belle saison lui
permt de reprendre l'offensive, et employait le temps de cette
inaction apparente  faire le sige de Dantzig,  recruter son arme,
 gouverner son vaste empire, l'Orient, rcemment engag dans la
querelle de l'Occident, apportait un utile secours  ses armes, et
procurait un clatant succs  sa politique.

Nous avons dj fait connatre le sultan Slim, la noblesse de son
caractre, les lumires de son esprit. Nous avons montr aussi
l'embarras de sa situation, entre la Russie et l'Angleterre qu'il
n'aimait pas, et la France qu'il chrissait par got, par instinct,
par prvoyance, car il savait bien que celle-ci, mme dans les jours
de sa plus grande ambition, ne convoiterait jamais Constantinople. Il
nous reste  raconter ce qui s'tait pass pendant que l'arme
franaise livrait en dcembre la bataille de Pultusk, et en fvrier
celle d'Eylau.

[En marge: Le sultan Slim, intimid par les menaces de la Russie,
rtablit dans leurs fonctions les hospodars Ipsilanti et Maruzzi.]

[En marge: Le sultan fait donner en mme temps  Napolon les
assurances secrtes du plus grand dvouement.]

[En marge: Napolon encourage Slim, le ranime, et lui fait offrir le
double secours d'une flotte et d'une arme.]

Le sultan Slim, comme on l'a vu, avait commenc par dposer les
hospodars de Valachie et de Moldavie, Maruzzi et Ipsilanti,
notoirement dvous  la politique russe. Mais bientt M. d'Italinski
le menaant d'une rupture immdiate, s'il ne les rtablissait pas dans
leur charge, il avait cd aux menaces de ce reprsentant de la
Russie, et il s'tait rsign  rendre le gouvernement des provinces
du Danube  deux ennemis avous de son empire. La Russie invoquait
pour exiger cette concession le trait de Cainardgi, qui lui confrait
un certain droit d'intervenir dans le gouvernement de la Moldavie et
de la Valachie.  peine le sultan Slim avait-il obi, pouss bien
plus par la volont de ses ministres que par la sienne, qu'il avait
crit  Napolon pour solliciter son indulgence, pour lui bien
affirmer que l'acte auquel il venait de se laisser entraner n'tait
point l'abandon de l'alliance franaise, mais une mesure de prudence
commande par l'effrayante dsorganisation des forces turques.
Napolon lui avait rpondu tout de suite, et, loin de le dcourager
par des tmoignages de mcontentement, l'avait plaint, caress,
ranim, et lui avait offert le double secours de l'arme franaise de
Dalmatie, qu'on pouvait diriger par la Bosnie sur le bas Danube, et de
la flotte franaise de Cadix, qui tait prte  faire voile des ctes
d'Espagne vers les Dardanelles. Cette flotte protge par les dtroits
ds qu'elle aurait pass le Bosphore, devait tre bientt matresse de
la mer Noire, et y donner aux Turcs un grand appui. En attendant ces
secours, Napolon avait fait partir de la Dalmatie plusieurs
officiers, tant du gnie que de l'artillerie, pour seconder les Turcs
dans la dfense de Constantinople et des Dardanelles.

[En marge: Efforts du gnral Sbastiani pour amener la Porte 
dclarer la guerre aux Russes.]

Le gnral Sbastiani, usant avec habilet des moyens mis  sa
disposition, n'avait cess de stimuler le sultan et le divan, pour les
amener  dclarer la guerre aux Russes. Il faisait valoir auprs d'eux
les prodigieux succs de Napolon dans les plaines du Nord, sa marche
audacieuse au del de la Vistule, son grand projet de reconstituer la
Pologne, et avait promis en son nom, si la Porte prenait les armes,
d'obtenir pour elle la rvocation des traits qui la plaaient dans la
dpendance de la Russie, peut-tre mme la restitution de la Crime.

[En marge: Perplexits de la Porte.]

[En marge: Les Russes mettent fin aux perplexits de la Porte, en
passant le Dniester spontanment.]

[En marge: Accord des Russes et des Anglais pour agir offensivement
contre la Porte.]

Le sultan Slim et suivi volontiers les conseils du gnral
Sbastiani, mais ses ministres taient diviss: une moiti d'entre eux
vendus aux Russes et aux Anglais trahissaient ouvertement; l'autre
moiti tremblait en songeant  l'impuissance dans laquelle tait tomb
l'empire ottoman. Bien que cet empire comptt encore plus de trois
cent mille soldats, la plupart barbares, quelques-uns  demi
instruits, et une flotte d'une vingtaine de vaisseaux d'assez belle
apparence, ces forces, aussi mal organises que mal diriges, ne
pouvaient guerre tre opposes aux Russes et aux Anglais,  moins que
beaucoup d'officiers franais, admis dans les rangs de l'arme turque,
ne vinssent communiquer  la longue le savoir europen  des troupes
qui taient braves, sans doute, mais dont le fanatisme, attidi par le
temps, ne pouvait plus comme autrefois se passer des ressources de la
science militaire. Tandis que la Porte tait livre  ces perplexits,
les Russes avaient mis fin  ses incertitudes, en franchissant le
Dniester, mme aprs la rintgration des deux hospodars. L'invincible
attrait qui les pousse vers Constantinople, avait fait taire chez eux
toutes les considrations de la prudence. C'tait une grande faute en
effet, quand ils avaient sur les bras l'arme franaise, et qu'ils
pouvaient  peine lui opposer deux cent mille hommes, d'en employer
cinquante mille contre les Turcs. Mais au milieu des bouleversements
de ce sicle, l'ide de profiter de l'occasion, pour prendre ce qui
leur convenait, tait alors l'ide dominante de tous les
gouvernements. Les Russes se disaient donc que le moment tait venu
peut-tre de s'emparer de la Valachie et de la Moldavie. Les Anglais
de leur ct n'taient pas fchs de trouver un prtexte pour
reparatre en gypte. Si les uns et les autres ne s'entendaient pas
encore pour partager immdiatement l'empire turc, sujet sur lequel un
accord semblait entre eux fort difficile, ils taient convenus du
moins d'arracher la Porte  l'influence de la France, et de l'arracher
 cette influence par la force. Les Russes devaient franchir le
Dniester, et les Anglais les Dardanelles. En mme temps, une flotte
devait attaquer Alexandrie.

[En marge: Les Russes passent le Dniester en trois corps.]

C'est ce qui explique comment les Russes avaient pass le Dniester,
mme aprs la rintgration des hospodars. Ils avaient march en trois
corps, l'un dirig sur Choczin, l'autre sur Bender, le troisime sur
Yassi. Leur projet tait de s'avancer sur Bucharest, pour donner la
main aux Serviens rvolts. Leurs forces actives s'levaient  40
mille hommes, et  50 mille en comptant les rserves laisses en
arrire.

[En marge: Runion d'une flotte anglaises aux Dardanelles.]

Tandis que les Russes agissaient de leur ct, l'amiraut anglaise
avait ordonn au contre-amiral Louis de se porter avec trois vaisseaux
vers les Dardanelles, de les franchir sans commettre aucun acte
hostile, ce qui se pouvait, les Turcs  cette poque permettant le
passage aux vaisseaux arms de la Russie et de l'Angleterre, d'y
excuter une simple reconnaissance des lieux, d'y recueillir les
familles des ngociants anglais qui ne voudraient pas rester 
Constantinople pendant les vnements dont on tait menac, et de
revenir ensuite  Tndos pour attendre deux divisions, l'une de
l'amiral Sidney Smith tire des mers du Levant, l'autre de l'amiral
Duckworth tire de Gibraltar. Les trois divisions, fortes de huit
vaisseaux, de plusieurs frgates, corvettes et bombardes, devaient
tre places sous le commandement de l'amiral Duckworth, et agir sur
la rquisition de sir Arbuthnot, ambassadeur d'Angleterre 
Constantinople.

[En marge: La Porte en apprenant le passage de Dniester, envoie ses
passe-ports au ministre de Russie.]

Quand ce dploiement de forces sur terre et sur mer fut connu des
Turcs, soit par la marche des Russes au del du Dniester, soit par
l'apparition du contre-amiral Louis aux Dardanelles, ils regardrent
la guerre comme invitable, et ils l'acceptrent, les uns avec
enthousiasme, les autres avec terreur. Quoique la Russie protestt
vivement de ses intentions inoffensives, et dclart que ses troupes
venaient occuper pacifiquement les provinces danubiennes, afin
d'assurer l'excution des traits, la Porte ne se laissa point abuser,
et elle expdia ses passe-ports  M. d'Italinski. Les deux dtroits
furent immdiatement ferms au pavillon militaire de toutes les
puissances. Les pachas placs dans les provinces frontires, reurent
l'ordre de runir des troupes, et Mustapha Baractar,  la tte de 80
mille hommes, fut charg de punir les Russes de leur mpris envers
l'arme turque, mpris pouss jusqu' envahir l'empire avec moins de
cinquante mille hommes.

[En marge: Menaces de M. Charles Arbuthnot, rest  Constantinople
aprs le dpart de M. d'Italinski.]

M. d'Italinski parti, restait  Constantinople M. Charles Arbuthnot,
ministre d'Angleterre, qu'on n'tait pas fond  renvoyer encore,
puisqu'aucune hostilit n'avait t commise par les forces
britanniques. M. Charles Arbuthnot prit  son tour l'attitude la plus
menaante, demanda le rappel de M. d'Italinski, l'expulsion du gnral
Sbastiani, l'adoption immdiate d'une politique hostile  la France,
le renouvellement des traits qui liaient la Porte  l'Angleterre et 
la Russie, enfin la libre entre des dtroits pour le pavillon
britannique. On ne pouvait pousser plus loin l'exigence dans les
choses, l'arrogance dans le langage. M. Charles Arbuthnot dclara mme
que si ses conditions n'taient pas acceptes sur-le-champ, sa
retraite suivrait de prs celle de M. d'Italinski, et qu'il se
rendrait  bord de l'escadre anglaise, runie en ce moment  Tndos,
pour la ramener de vive force sous les murs de Constantinople. Cette
menace jeta le divan dans la plus profonde consternation. On ne
comptait gure sur les fortifications des Dardanelles, depuis
long-temps ngliges, et, les Dardanelles franchies, on tremblait 
l'ide d'une escadre anglaise matresse de la mer de Marmara,
accablant de ses feux le srail, Sainte-Sophie, l'arsenal de
Constantinople.

[En marge: L'ambassadeur de France soutient le courage des Turcs, et
les dcide  laisser partir M. Arbuthnot.]

Aussi la disposition  cder tait-elle gnrale. Mais l'habile
ambassadeur qui reprsentait alors la France  Constantinople, et qui
avait l'avantage d'tre  la fois diplomate et militaire, soutint le
courage chancelant des Turcs. Il leur montra tous les inconvnients
attachs en cette circonstance  une conduite pusillanime. Il fit
ressortir  leurs yeux la concidence des projets de l'Angleterre et
de la Russie, le concert de leurs efforts pour envahir le territoire
ottoman par terre et par mer, la runion prochaine sous les murs de la
capitale d'une arme russe et d'une flotte anglaise, le danger d'un
partage total de l'empire, ou au moins d'un dmembrement partiel, par
l'occupation simultane de la Valachie, de la Moldavie et de l'gypte.
Il fit retentir bien haut le nom de Napolon, ses victoires, sa
prsence sur la Vistule, les avantages qu'on trouverait dans son
alliance. Il annona l'envoi sous bref dlai de secours considrables,
et promit la restauration de l'ancienne puissance ottomane, si les
Turcs voulaient dployer un moment leur antique courage. Ces
exhortations, parvenues au sultan et aux divers membres du
gouvernement, tantt par les voies directes, tantt par des voies
indirectes bien choisies, secondes en outre par l'vidence du pril,
par les nouvelles arrives coup sur coup de la marche triomphale de
Napolon, produisirent l'effet qu'il fallait en attendre, et le divan,
aprs de nombreuses alternatives d'exaltation et d'abattement, termina
cette ngociation en refusant d'accder aux demandes de M. Charles
Arbuthnot, et en manifestant la rsolution bien arrte de le laisser
partir.

[En marge: Dpart de M. Arbuthnot pour se rendre  bord de l'escadre
anglaise.]

Le ministre d'Angleterre quitta Constantinople le 29 janvier, et
s'embarqua sur _l'Endymion_, pour se rendre  bord de l'escadre
commande par sir John Duckworth, laquelle tait mouille  Tndos,
en dehors des Dardanelles. M. Charles Arbuthnot, pendant une
quinzaine de jours, ne cessa de menacer la Porte des foudres de
l'escadre britannique, et employa ainsi  correspondre, le temps que
l'amiral Duckworth employait  attendre un vent favorable. De son ct
le gnral Sbastiani, aprs avoir pouss la Porte  une rsolution
nergique, avait une tche plus difficile encore  remplir auprs
d'elle, c'tait d'veiller son apathie, de vaincre sa ngligence, de
l'amener enfin  lever quelques batteries soit aux dtroits, soit 
Constantinople. Ce n'tait pas chose aise, avec un gouvernement
incapable, tomb depuis long-temps dans une sorte d'imbcillit, et
paralys en ce moment par la crainte des vaisseaux anglais bien plus
que par celle des armes russes. Cependant, insistant tour  tour
auprs du sultan ou de ses ministres, aid par ses aides-de-camp MM.
de Lascours et de Coigny, il obtint un commencement d'armement, qui,
bien que trs-imparfait, suffit nanmoins pour causer quelques
apprhensions  l'amiral anglais, lequel crivit  son gouvernement
que l'opration, sans tre inexcutable, serait plus difficile qu'on
ne le croyait  Londres.

[En marge: Marche de la flotte anglaise sur Constantinople.]

Enfin toutes les correspondances entre M. Arbuthnot et le
Reiss-effendi tant demeures sans effet, et le vent du sud,
long-temps souhait, se faisant sentir, l'amiral Duckworth fit voile
le 19 fvrier au matin vers les chteaux des Dardanelles.

[En marge: Les Dardanelles, la mer de Marmara, Constantinople et le
Bosphore.]

Il n'existe pas au monde une position aussi connue, mme des hommes
les moins verss dans les connaissances gographiques, que celle de
Constantinople, situe au milieu de la mer de Marmara, mer ferme,
dans laquelle on ne peut pntrer qu'en forant les Dardanelles ou le
Bosphore. Lorsqu'en venant de la Mditerrane, on a remont le dtroit
des Dardanelles pendant douze lieues, dtroit qui, par ses bords
rapprochs, son courant continuel, ressemble  un vaste fleuve, on
dbouche dans la mer de Marmara, large de vingt lieues, longue de
trente, et on trouve sur un beau promontoire, baign d'un ct par la
mer de Marmara elle-mme, de l'autre par la rivire des Eaux-Douces,
l'immortelle cit, qui fut sous les Grecs Byzance, sous les Romains
Constantinople, et sous les Turcs Stamboul, la mtropole de
l'islamisme. Vue de la mer, elle prsente un amphithtre de mosques
et de palais moresques, entre lesquels se distinguent les dmes de
Sainte-Sophie, et tout  fait au bout du promontoire qu'elle occupe,
on aperoit le srail o les descendants de Mahomet, plongs dans la
mollesse, sommeillent  ct du danger d'un bombardement, depuis que
leur lche incapacit ne sait plus dfendre le Bosphore et les
Dardanelles, ces deux portes de leur empire, pourtant si faciles 
fermer.

[En marge: L'escadre anglaise force le passage des Dardanelles dans la
journe du 19 fvrier.]

Quand on a franchi les Dardanelles, travers la mer de Marmara, et
dpass le promontoire sur lequel Constantinople est assise, s'ouvre
un second dtroit, plus resserr, plus redoutable, long de sept lieues
seulement, et dont les bords sont tellement voisins l'un de l'autre,
qu'une escadre y prirait  coup sr, s'il tait bien dfendu. Ce
dtroit est celui du Bosphore, qui conduit dans la mer Noire. Les
Dardanelles sont pour l'empire ottoman la porte ouverte du ct de
l'Angleterre, le Bosphore la porte ouverte du ct de la Russie. Mais
si les Russes ont contre eux l'troite dimension du Bosphore, les
Anglais ont contre eux le courant des eaux, coulant sans cesse de la
mer Noire  la Mditerrane. C'est ce courant impossible  vaincre,
sans un vent favorable du sud, que les Anglais s'apprtrent 
remonter dans la journe du 19 fvrier 1807. L'amiral Duckworth, ayant
sous ses ordres les deux contre-amiraux Louis et Sidney Smith, avec
sept vaisseaux, deux frgates, et plusieurs corvettes et bombardes,
s'leva en colonne dans le dtroit des Dardanelles. Il avait la veille
perdu un vaisseau, _l'Ajax_, qui avait t dvor par les flammes. Le
vent aidant, il eut bientt franchi la premire partie du canal, qui
court de l'ouest  l'est, et dont la largeur est telle que les
possesseurs de cette mer n'ont jamais song  la dfendre. Du cap dit
_des Barbiers_ jusqu' Sestos et Abydos, le canal se redresse au nord,
et devient si troit dans cette partie, qu'il est alors extrmement
dangereux d'en braver les feux croiss. Puis il se dtourne de nouveau
 l'est, et prsente un coude duquel partent des feux redoutables. Ces
feux prennent les vaisseaux dans leur longueur, de faon qu'une
escadre assez audacieuse pour forcer le passage, canonne de droite et
de gauche par les batteries d'Europe et d'Asie, l'est encore en tte
par les batteries de Sestos, pendant un trajet de plus d'une lieue.
C'est  l'entre et  la sortie de cette passe troite, que se
trouvaient les chteaux dits des Dardanelles, construits en vieille
maonnerie, arms d'une grosse artillerie lourde et peu maniable, qui
lanait d'normes boulets en pierre, autrefois la terreur des marines
chrtiennes.

[En marge: L'escadre anglaise n'essuie que des pertes lgres au
passage des Dardanelles.]

[En marge: les Anglais brlent une division turque place  l'entre
de la mer de Marmara.]

L'escadre anglaise, malgr les efforts que fit le gnral Sbastiani
pour exciter les Turcs  dfendre les Dardanelles, n'eut pas de grands
prils  braver. Pas un seul de ses mts ne fut abattu. Elle en fut
quitte pour quelques voiles dchires, et pour une soixantaine
d'hommes morts ou blesss. Arrive au cap Nagara,  l'entre de la mer
de Marmara, elle trouva une division turque embosse, laquelle se
composait d'un vaisseau de 64, de quatre petites frgates, et de deux
corvettes. Il tait impossible de placer cette division plus mal, et
plus inutilement qu'en cet endroit. Elle n'aurait pu tre utile, que
si, bien poste et bien dirige, elle et joint son action  celle des
batteries de terre. Mais inactive pendant le passage, et aprs le
passage relgue  un mouillage sans dfense, elle tait une proie
mnage aux Anglais, pour les ddommager du feu qu'ils venaient
d'endurer sans pouvoir le rendre. Sir Sidney Smith fut charg de la
dtruire, ce qui n'tait pas bien difficile, car les quipages se
trouvaient pour la plupart  terre. En peu d'instants les btiments
turcs furent contraints de se jeter  la cte. Les Anglais les
suivirent dans leurs canots, et, n'tant pas srs de pouvoir les
ramener au retour, ils aimrent mieux les brler immdiatement, ce
qu'ils firent,  l'exception d'une seule corvette laisse par eux au
mouillage. Cette seconde opration leur cota cependant une trentaine
d'hommes.

[En marge: Effroi dans Constantinople  la vue de l'escadre anglaise.]

[En marge: Efforts de l'ambassadeur de France pour disposer le sultan
 la rsistance.]

Le 21 fvrier au matin, ils parurent devant la ville de
Constantinople, pouvante de voir une escadre ennemie, dont rien ne
pouvait ni loigner ni contre-battre les feux. Une partie de la
population tremblante demandait qu'on se rendt aux exigences des
Anglais, l'autre partie indigne poussait des cris de fureur. Les
femmes du srail, exposes les premires aux boulets de l'amiral
Duckworth, troublaient de leurs pleurs le palais imprial. Les
alternatives de faiblesse et de courage recommencrent dans le sein du
divan. Le sultan Slim voulait rsister; mais les clameurs dont il
tait assailli, les conseils de quelques ministres infidles,
allguant pour le disposer  cder, un dnment de ressources dont ils
taient eux-mmes les coupables auteurs, contribuaient  branler son
coeur, plus noble qu'nergique. Cependant l'ambassadeur de France
accourut auprs de Slim, s'effora de faire rougir lui, ses
ministres, tout ce qui l'entourait, de l'ide de se rendre  une
escadre, qui n'avait pas un soldat de dbarquement, et qui pouvait
bien brler quelques maisons, percer la vote de quelques difices,
mais qui serait bientt rduite  se retirer aprs d'inutiles et
odieux ravages. Il conseilla de rsister aux Anglais, de gagner du
temps au moyen d'une ngociation simule, d'envoyer  Andrinople les
femmes, la cour, tout ce qui tremblait, tout ce qui criait, de se
servir ensuite de la portion nergique du peuple, pour lever des
batteries  la pointe du srail, et, cela fait, de traiter avec la
flotte britannique, en lui montrant la pointe de ses canons.

[En marge: Les Anglais par leurs prtentions secondent les efforts de
l'ambassadeur de France.]

Au surplus, les prtentions des Anglais taient de nature  seconder,
par leur duret et leur arrogance, les conseils du gnral Sbastiani.
M. Arbuthnot, auquel l'amiral se trouvait subordonn pour tout ce qui
concernait la politique, avait voulu qu'on adresst une sommation
pralable  la Porte, consistant  demander l'expulsion de la lgation
franaise, une dclaration immdiate de guerre  la France, la remise
de la flotte turque tout entire, enfin l'occupation par les Anglais
et les Russes des forts du Bosphore et des Dardanelles. Accorder de
telles choses, c'tait remettre l'empire, sa marine, les clefs de sa
capitale,  la discrtion de ses ennemis de terre et de mer. En
attendant la rponse, les Anglais allrent mouiller aux les des
Princes, situes prs de la cte d'Asie,  quelque distance de
Constantinople.

[En marge: Lettre de Napolon arrive  propos pour aider le gnral
Sbastiani.]

[En marge: Le sultan et le divan prennent la rsolution de rsister,
mais de parlementer auparavant, afin d'avoir le temps d'armer
Constantinople.]

Le gnral Sbastiani ne manqua pas de faire sentir au sultan et  ses
ministres, tout ce qu'il y avait de honte et de danger  subir de
semblables conditions. Par bonheur, il arrivait dans le moment un
courrier parti des bords de la Vistule, et apportant une nouvelle
lettre de Napolon, pleine d'exhortations chaleureuses pour le
sultan.--Gnreux Slim, lui disait-il, montre-toi digne des
descendants de Mahomet! Voici l'heure de t'affranchir des traits qui
t'oppriment. Je suis prs de toi, occup  reconstituer la Pologne,
ton amie et ton allie. L'une de mes armes est prte  descendre le
Danube, et  prendre en flanc les Russes, que tu attaqueras de front.
L'une de mes escadres va partir de Toulon pour garder ta capitale et
la mer Noire. Courage donc, car jamais tu ne retrouveras une pareille
occasion de relever ton empire, et d'illustrer ta mmoire!--Ces
exhortations, bien qu'elles ne fussent pas nouvelles, ne pouvaient
venir plus  propos. Le coeur de Slim, ranim par les paroles de
Napolon, par les instances pressantes du gnral Sbastiani, se
remplit des plus nobles sentiments. Il parla nergiquement  ses
ministres. Il convoqua le divan et les ulmas, leur communiqua les
propositions des Anglais, qui enflammrent toutes les mes
d'indignation, et il fut rsolu  l'unanimit qu'on rsisterait  la
flotte anglaise, quoi qu'elle pt tenter, mais en suivant les habiles
conseils du gnral Sbastiani, c'est--dire en essayant de gagner du
temps par des pourparlers, et en employant le temps gagn  lever des
batteries formidables autour de Constantinople.

[En marge: Pourparlers avec la flotte anglaise dans l'intention de
gagner du temps.]

[En marge: Motifs des amiraux anglais, pour prfrer les ngociations
 l'emploi de la force.]

[En marge: Longs pourparlers dans le but de fixer un lieu propre 
ngocier.]

D'abord on commena par rpondre  M. Arbuthnot, que, sans examiner le
fond de ses propositions, on ne les couterait qu'aprs que l'escadre
anglaise aurait pris une position moins menaante, car il n'tait pas
de la dignit de la Porte de dlibrer sous le canon de l'ennemi. Il
fallait au moins une journe pour aller de Constantinople aux les des
Princes, et pour en revenir. Il suffisait donc d'un petit nombre de
communications, pour gagner les quelques jours dont on avait besoin.
Quand la rponse de la Porte arriva, M. Arbuthnot tait tomb malade
subitement, mais son influence continuait d'tre prpondrante dans
l'tat-major de l'escadre anglaise. Les amiraux sentaient comme lui,
que bombarder Constantinople tait une entreprise barbare, que,
n'ayant pas de troupes de dbarquement, on serait rduit, si les Turcs
voulaient rsister,  se retirer aprs avoir commis d'inutiles
ravages; qu'on serait de plus oblig, pour s'en aller, de forcer de
nouveau les Dardanelles, avec une flotte peut-tre maltraite, et en
passant sous des batteries probablement mieux dfendues la seconde
fois que la premire. Ils jugeaient donc plus sage de chercher 
obtenir par l'intimidation, et sans en arriver  un bombardement, tout
ou partie de leurs demandes. La remise de la flotte turque tait le
trophe auquel ils tenaient le plus. En consquence, l'amiral
Duckworth, remplaant M. Arbuthnot malade, rpondit aux Turcs qu'il
tait prt  convenir d'un lieu propre  ngocier, et il demanda qu'on
le fixt sur-le-champ, pour y envoyer l'un de ses officiers. La Porte
ne se pressa pas de rpliquer  cette communication, et le
surlendemain elle proposa Kadiko, l'ancienne Chalcdoine, au-dessous
de Scutari, vis--vis Constantinople. Dans l'tat d'exaspration o se
trouvaient les Turcs, le lieu n'tait ni des plus srs, ni des plus
convenables pour l'officier anglais charg de s'y rendre. L'amiral
Duckworth en fit la remarque, et rclama un autre endroit, avec menace
d'agir immdiatement, si on ne se htait pas d'ouvrir les
ngociations.

[En marge: Moyens de dfense rapidement prpars  Constantinople,
pendant qu'on est occup  parlementer.]

Quelques jours avaient t gagns au moyen de ces pourparlers
illusoires, et on les avait employs  Constantinople de la manire la
plus active et la plus habile. Plusieurs officiers d'artillerie et du
gnie, dtachs de l'arme de Dalmatie, venaient d'arriver. Le gnral
Sbastiani, second par eux, campait lui-mme au milieu des Turcs. La
lgation tout entire l'avait suivi. Les _jeunes de langue_, accourus
sur les ouvrages, servaient d'interprtes. Avec le concours de la
population et de nos officiers, des batteries formidables s'levaient
par enchantement  la pointe du srail, et dans la partie de la ville
qui longe la mer de Marmara. Prs de trois cents bouches  feu,
tranes par un peuple enthousiaste, qui regardait en ce moment les
Franais comme des sauveurs, avaient t mises en batterie. Le sultan
Slim, que le spectacle de ces prparatifs si promptement excuts
remplissait de joie, avait voulu qu'on dresst une tente pour lui, 
ct de celle de l'ambassadeur de France, et avait exig de ses
ministres que chacun d'eux vnt s'tablir dans l'une des batteries.
Constantinople prenait d'heure en heure un aspect plus imposant, et
les Anglais voyaient s'ouvrir de nouvelles embrasures, au milieu
desquelles apparaissait la pointe des canons.

[En marge: Dernire sommation de l'amiral Duckworth, et refus de la
Porte d'obtemprer  cette sommation.]

Aprs sept  huit jours employs de la sorte, la crainte qui ds le
commencement retenait les Anglais, celle d'une dvastation inutile,
peut-tre dangereuse, suivie d'un second passage des Dardanelles plus
difficile que le premier, cette crainte devenait  chaque instant plus
fonde. S'apercevant qu'il ne gagnait rien  attendre, l'amiral
Duckworth fit une dernire sommation, dans laquelle, ayant soin de
rduire ses demandes et d'augmenter ses menaces, il se contenta
d'exiger qu'on lui remt la flotte turque, et il dclara qu'il allait
se porter devant Constantinople, si on ne lui dsignait pas
immdiatement un lieu propre  ngocier. Cette fois, tout tant
presque termin  Constantinople, on rpondit  l'amiral anglais, que,
dans l'tat des esprits, on ne savait pas un seul lieu assez sr, pour
oser garantir la vie des ngociateurs qu'on y enverrait.

[En marge: Vaine dmonstration de l'amiral Duckworth devant
Constantinople.]

Aprs une telle rponse, il ne restait plus qu' commencer la
canonnade. Mais l'amiral Duckworth ne comptait que sept vaisseaux et
deux frgates; il voyait braque contre lui une masse effroyable
d'artillerie, et il tait averti en outre que les passes des
Dardanelles, par le soin des Franais, se hrissaient de canons. Il
avait donc la certitude de commettre sur Constantinople une barbarie
sans but, comme sans excuse, et d'arriver avec une flotte dsempare
devant un dtroit devenu beaucoup plus dangereux  traverser. En
consquence, aprs avoir pass onze jours dans la mer de Marmara, il
leva l'ancre le 2 mars, se prsenta en bataille sous les murs de
Constantinople, courut des bordes presque  porte de canon, et,
aprs avoir vu qu'il n'intimidait pas les Turcs prpars  se
dfendre, il vint jeter l'ancre  l'entre des Dardanelles, se
proposant de les franchir le lendemain.

[En marge: Retraite de la flotte anglaise, et joie des Turcs 
l'aspect de cette retraite.]

Si le dpit et la confusion rgnaient  bord de l'escadre anglaise, la
joie la plus vive clatait dans Constantinople,  la vue des voiles
ennemies disparaissant  l'horizon, dans la direction des Dardanelles.
Franais et Turcs se flicitaient de cet heureux rsultat d'un moment
de courage, et, dans l'enthousiasme du succs, l'escadre turque qu'on
avait promptement quipe, voulut mettre  la voile, afin de
poursuivre les Anglais. Le gnral Sbastiani s'effora en vain
d'empcher cette imprudence, qui pouvait fournir  l'amiral Duckworth
l'occasion d'illustrer sa retraite, par la destruction de la flotte
ottomane. Mais le peuple poussait de tels cris, les quipages taient
si anims, que le gouvernement, incapable de rsister aux
entranements du courage, comme  ceux de la lchet, fut oblig de
consentir au dpart de l'escadre. Le capitan-pacha leva l'ancre,
pendant que les Anglais, presss de se retirer, fuyaient, sans s'en
douter, le triomphe qui courait aprs eux.

[En marge: Second passage des Dardanelles par les Anglais.]

Le lendemain, 3 mars, l'escadre anglaise s'emboucha dans la partie
resserre et dangereuse du dtroit des Dardanelles. Le petit nombre
d'officiers franais qu'on avait pu envoyer au dtroit, y avaient
rveill le zle des Turcs avec autant de succs qu' Constantinople.
Les batteries taient rpares et mieux servies. Malheureusement
l'artillerie lourde, monte sur de mauvais affts, se trouvait aux
mains de pointeurs peu adroits. On lana nanmoins sur l'escadre
anglaise un certain nombre de gros boulets de marbre, ayant plus de
deux pieds de diamtre, et qui, bien dirigs, auraient pu tre fort
dangereux. Les Anglais n'employrent qu'une heure et demie  franchir
la partie troite du canal, depuis le cap Nagara jusqu'au cap des
Barbiers, grce  des vents du nord, trs-favorables  leur marche.
Ils se comportrent avec la vaillance ordinaire  leur marine, mais
ils essuyrent cette fois de graves avaries. Plusieurs de leurs
vaisseaux furent percs par ces gros projectiles, qui les auraient
couls  fond, s'ils avaient t creux et chargs de poudre, comme
ceux dont on se sert aujourd'hui. La plupart des btiments de
l'escadre, en sortant du dtroit, taient dans un tat qui demandait
de promptes rparations. Ce second passage cota aux Anglais plus de
deux cents hommes, en morts ou blesss, perte peu considrable si on
la compare au carnage des grandes batailles de terre, mais qui n'est
pas sans importance, si on la compare  ce qui se passe dans les
combats de mer. Tandis que la division anglaise sortait des
Dardanelles, l'amiral Siniavin arrivait  Tndos, avec une division
russe de six vaisseaux. Il fit auprs de l'amiral Duckworth les plus
vives instances pour le dcider  recommencer l'opration. Aprs
l'chec qu'on venait de subir, une nouvelle tentative et t
extravagante, car six vaisseaux russes n'auraient pas sensiblement
chang la situation, ni amoindri la difficult.

Telle fut la fin de cette entreprise que l'insuffisance des moyens et
des scrupules d'humanit, peu ordinaires alors  la politique
anglaise, firent chouer. L'Angleterre parut singulirement affecte
de ce rsultat. Napolon en conut une joie fort naturelle, car
indpendamment de l'effet moral produit en Europe par l'affaire de
Constantinople, effet tout  son profit, la lutte engage avec les
Turcs devenait une diversion des plus utiles  ses armes.

[En marge: Situation de Napolon sur la Vistule, pendant l'hiver de
1806  1807.]

L'Europe en ce moment tait fort mue de la terrible bataille d'Eylau,
commente en sens trs-divers. Les uns s'applaudissaient de ce qu'on
tait parvenu  tenir tte aux Franais; les autres, en plus grand
nombre, s'pouvantaient de la condition  laquelle on avait pu leur
rsister un instant, condition terrible, car il avait fallu leur
donner une arme  gorger, en la jetant sous leurs pas, comme un
obstacle physique  dtruire. Pour la premire fois, il est vrai, les
succs obtenus par les Franais n'avaient pas t aussi dcisifs que
de coutume, surtout en apparence; mais l'arme russe, dans cette
sanglante journe, n'en avait pas moins perdu un tiers de son
effectif, et si le gnral Benningsen, pour dissimuler sa dfaite,
essayait quelques dmonstrations prsomptueuses en face de nos
quartiers d'hiver, il lui tait impossible de rien tenter de
considrable, ni de s'opposer  un seul des siges entrepris sous ses
yeux. Napolon, que ses renforts commenaient  rejoindre, avait pour
l'accabler cent mille hommes prsents sous les armes, sans compter les
troupes franaises ou allies qui, protges par la grande arme,
excutaient  gauche le sige de Dantzig, et achevaient  droite la
conqute des places de la Silsie. La seule difficult qui empcht
Napolon de terminer cette campagne dj bien longue, tait, comme on
l'a vu, celle des transports. S'il et gel fortement, le tranage et
permis de porter avec soi de quoi nourrir l'arme pendant une
opration offensive. Mais les alternatives de gel et de dgel
rendaient impossible de charrier un approvisionnement de quelques
jours. Il fallait donc attendre une autre saison, et M. de Talleyrand,
laiss  Varsovie, employait les sollicitations, l'argent, les
promesses, les menaces mme, pour assurer le transport des vivres
indispensables de la Vistule  la Passarge.

[En marge: Changement d'esprit opr chez Napolon par les obstacles
qu'il rencontre en Pologne.]

Dans cette situation, qui devait se prolonger plusieurs mois encore,
il y avait place pour les ngociations. Depuis que les obstacles
naturels se faisaient sentir  Napolon, et surtout depuis qu'il
observait la Pologne de plus prs, l'enivrement qui l'avait port sur
la Vistule s'tait un peu dissip. Il avait reconnu que les Russes,
peu redoutables pour les soldats franais, si on n'allait pas les
chercher au del du Danube ou de l'Elbe, devenaient, aids du climat,
un ennemi difficile et long  vaincre. Frapp d'abord de
l'enthousiasme qui clatait  Posen, Napolon avait cru que les
Polonais pourraient lui fournir cent mille hommes; mais bientt il
avait vu le peuple des campagnes peu sensible  un changement de
domination, qui le laissait esclave de la glbe sous tous les matres,
fuyant dans la Pologne autrichienne les horreurs de la guerre; le
peuple des villes enthousiaste et prt  se dvouer sans rserve, mais
la noblesse, plus prvoyante, faisant des conditions qu'on ne pouvait
accepter sans imprudence; les officiers qui avaient servi dans les
armes franaises vivant assez mal avec les nobles qui n'avaient pas
quitt leurs chteaux; les uns et les autres par leurs susceptibilits
ajoutant aux difficults de l'organisation militaire du pays; les
leves enfin, qui devaient monter  cent mille hommes, rduites 
quinze mille jeunes soldats, organiss en vingt bataillons, destins
un jour  se couvrir de gloire sous le brave Poniatowski, mais
actuellement peu aguerris, et provoquant les moqueries de nos soldats.
Napolon avait vu tout cela, et il tait moins ardent  reconstituer
la Pologne, moins dispos, depuis qu'il la connaissait,  bouleverser
le continent pour la rtablir. Sans douter de sa propre puissance, il
avait, des obstacles que la nature peut opposer  l'arme la plus
hroque, une ide plus juste, et de l'oeuvre qui l'attirait dans les
plaines du Nord, une opinion moins favorable. Il inclinait donc un peu
davantage  couter des propositions pacifiques, sans se dpartir pour
cela d'aucune de ses prtentions, parce qu'il tait certain, au
retour de la belle saison, de passer sur le corps de toutes les armes
qu'on prsenterait  ses coups. Il ne voyait, dans une ngociation qui
aboutirait  la paix, qu'une conomie de temps et de sang, car, pour
les prils, il se croyait capable de les surmonter tous, quels qu'ils
fussent.

[En marge: Quelques pourparlers entre le roi de Prusse et Napolon.]

[En marge: Le parti de la guerre empche qu'on ne profite des
dispositions de Napolon, un moment bienveillantes pour la Prusse.]

Depuis la bataille d'Eylau, plusieurs parlementaires taient alls et
venus de Koenigsberg  Osterode. Sous la premire impression de cette
bataille, Napolon avait fait dire par le gnral Bertrand au roi
Frdric-Guillaume, qu'il tait prt  lui rendre ses tats, mais
jusqu' l'Elbe seulement, ce qui entranait pour ce prince la perte
des provinces de Westphalie, de Saxe et de Franconie, c'est--dire un
quart  peu prs de la monarchie prussienne, mais ce qui lui assurait
au moins la restitution des trois autres quarts. Napolon avait ajout
que, plein d'estime pour le monarque qui rgnait sur la Prusse, il
aimait mieux lui accorder cette restitution  lui-mme qu'
l'intervention de la Russie. L'infortun Frdric-Guillaume, bien que
le sacrifice ft grand, bien que ses soldats se fussent honorablement
conduits  Eylau, et qu'il se trouvt un peu relev aux yeux de ses
allis, ne se faisait aucune illusion; et cette bataille d'Eylau, que
les Russes appelaient presque une victoire, n'tait  ses yeux qu'une
sanglante dfaite, dont toute la diffrence avec Ina, avec
Austerlitz, tait d'avoir cot plus de sang aux Franais, et de
n'avoir pas amen, grce  la saison, des rsultats aussi dcisifs. Il
tait persuad qu'au printemps les Franais mettraient  la guerre une
fin prompte et dsastreuse. Mais la reine, mais le parti de la
guerre, excits par les derniers vnements militaires, par les
influences russes, dont on tait malheureusement trop rapproch 
Koenigsberg, n'apprciaient pas la situation avec un jugement aussi
sain que le roi, et, en dictant une rponse vasive aux paroles
amicales que le gnral Bertrand avait mission de transmettre,
empchrent qu'on ne profitt des dispositions de Napolon,
momentanment pacifiques.

[En marge: Napolon ramen  l'ide d'une grande alliance
continentale, pense qu'il sera conduit  choisir entre la Russie ou
l'Autriche.]

[En marge: Les dispositions manifestes par les officiers et les
soldats de l'arme russe, portent Napolon  croire qu'une alliance
avec la Russie serait possible.]

Ainsi l'acharnement de la lutte avec la Russie avait pour un instant
ramen Napolon vers la Prusse. Il aurait t heureux, que, revenant
tout  fait  elle, et lui rendant non-seulement ses provinces au del
de l'Elbe, mais ses provinces en de, il et cherche se la rattacher
dfinitivement, par cet acte aussi gnreux que politique. Mais
retrouvant le roi Frdric-Guillaume faible, incertain, domin, il fut
de nouveau convaincu qu'on ne pouvait pas compter sur la Prusse, et, 
partir de ce jour, il ne songea plus  elle, que pour la ddaigner, la
maltraiter et l'amoindrir. Un peu moins enivr cependant qu'aprs
Ina, il tait de nouveau conduit  croire que pour matriser le
continent et en exclure l'influence anglaise, que pour _vaincre la mer
par la terre_, il lui fallait non-seulement des victoires, mais une
grande alliance. Il l'avait cru aprs Marengo et Hohenlinden; il
l'avait cru aprs Austerlitz et avant Ina; le lendemain d'Ina, sans
le croire moins, il avait cess un moment d'y penser; mais il le
croyait de nouveau aprs Pultusk et Eylau, et, mditant toujours sur
sa situation au milieu des difficults de cette guerre, il cherchait
quelle alliance il pourrait se donner. La Prusse mise de ct,
restaient la Russie, avec laquelle il tait aux prises, et l'Autriche,
qui, sous les apparences de la neutralit, prparait des armements sur
ses derrires. Bien que la cour de Russie, excite par les suggestions
britanniques et par la jactance du gnral Benningsen, part plus
anime que jamais, ses gnraux, ses officiers, ses soldats, qui
supportaient le poids de cette affreuse guerre, qui se trouvaient
rduits de moiti par les journes de Czarnowo, de Pultusk, de
Golymin, d'Eylau, qui, grce  une administration barbare, vivaient de
quelques pommes de terre dcouvertes sous la neige avec la pointe de
leurs baonnettes, prouvaient de tout autres sentiments et tenaient
un tout autre langage que les courtisans de Saint-Ptersbourg. Pleins
d'admiration pour l'arme franaise, ne ressentant contre elle aucune
de ces haines nationales, que le voisinage ou mme une commune origine
inspirent quelquefois aux peuples, ils se demandaient pourquoi on leur
faisait verser leur sang au profit des Anglais, qui ne se htaient
gure de les soutenir, et des Prussiens, qui ne savaient gure se
dfendre.

L'ide que la France et la Russie,  la distance o elles sont l'une
de l'autre, n'avaient rien  se disputer, se prsentait  l'esprit des
militaires russes qui raisonnaient, et se retrouvait dans chacun de
leurs discours. Plusieurs de nos officiers, faits prisonniers et
rendus aprs change, avaient recueilli sur ce sujet les propos les
plus significatifs, de la bouche mme du plus brave des gnraux
russes, du prince Bagration, celui qui tour  tour commandait les
avant-gardes ou les arrire-gardes russes, les avant-gardes quand on
attaquait, les arrire-gardes quand on battait en retraite.

[En marge: Ne s'arrtant que passagrement  l'ide d'un rapprochement
avec la Russie, Napolon songe  l'Autriche, et veut la faire
expliquer dfinitivement.]

Ces dtails rapports  Napolon lui donnaient  penser. Il se disait,
mme au milieu des horreurs de la guerre prsente, que c'tait
peut-tre avec la Russie qu'il fallait finir par s'entendre, pour
fermer  l'Angleterre les ports et les cabinets du continent. Mais si
cette alliance pouvait se concevoir, ce n'tait pas entre deux
batailles, quand on tait rduit  communiquer aux avant-postes par un
trompette, qu'on trouverait le moyen de la prparer et de la conclure.
Cette impossibilit actuelle l'obligeait  se reporter vers
l'Autriche. Se rappelant ce que lui avait dit  Wurzbourg l'archiduc
Ferdinand, il tait de nouveau conduit  penser  une alliance avec la
cour de Vienne, malgr les armements dont elle le menaait, surtout en
songeant qu'il avait maintenant la facult de lui rendre, ce qui
l'aurait comble de joie un demi-sicle auparavant, la Silsie, cette
Lombardie du Nord, qu'elle avait tant regrette, tant fait d'efforts
pour recouvrer, au point d'en tre devenue pendant trente annes
l'allie de la France. Transport du bivouac d'Osterode au chteau de
Finkenstein, et l, tantt parcourant ses cantonnements  cheval et
faisant jusqu' trente lieues en un jour, tantt correspondant avec
ses agents en Pologne pour l'approvisionnement de l'arme ou avec ses
ministres  Paris pour l'administration de l'Empire, tantt enfin, au
milieu des longues nuits du Nord, ruminant dans sa tte des plans de
politique gnrale, il avait fini, aprs avoir pes toutes les
alliances, par se rduire  deux et par se dire qu'il fallait choisir
entre celle de l'Autriche ou celle de la Russie. En correspondance
avec M. de Talleyrand, qui tait rest  Varsovie et qui dirigeait de
l les relations extrieures, il lui avait crit: _Il faut que tout
cela finisse par un systme avec la Russie ou par un systme avec
l'Autriche_. Pensez-y bien, arrtez vos ides, et obligez l'Autriche 
s'expliquer dfinitivement avec nous.

[En marge: Difficult de pntrer les desseins de l'Autriche.]

[En marge: Assertions contradictoires de M. Androssy  Vienne, et de
M. de Vincent  Varsovie.]

Mais l'Autriche se couvrait de voiles impntrables. Tandis que le
gnral Androssy, notre ambassadeur  Vienne, signalait chaque jour
des actes inquitants, tels que des leves d'hommes, des achats de
chevaux, des formations de magasins, le gnral baron de Vincent, au
contraire, envoy  Varsovie par la cour d'Autriche, ne cessait
d'affirmer, avec la plus grande apparence de franchise, que l'Autriche
puise tait incapable de faire la guerre; qu'elle tait rsolue  ne
pas rompre la paix,  moins qu'on ne lui fit endurer des traitements
impossibles  supporter; que, si elle prenait quelques prcautions, il
ne fallait pas y voir des prparatifs hostiles ou menaants pour la
France, mais des mesures de prudence commandes par une guerre
effroyable, qui embrassait le cercle entier de ses frontires, et
surtout par l'tat des Gallicies, fort mues du soulvement de la
Pologne. M. de Talleyrand s'tait laiss persuader  tel point, qu'il
dnonait sans cesse le gnral Androssy  Napolon, comme un agent
dangereux, observant et jugeant mal ce qui se passait autour de lui,
et capable, si on l'coutait, de brouiller les deux cours,  force de
rapports inexacts et malveillants.

[En marge: Napolon, plus touch des assertions de M. Androssy que de
celles de M. de Vincent, fait adresser  l'Autriche une suite
questions pressantes.]

Napolon, bien qu'il ft, tout comme un autre, port  croire ce qui
lui plaisait, bien qu'il aimt  penser que l'Autriche ne pouvait pas
se relever des coups reus  Ulm et  Austerlitz, que jamais elle
n'oserait manquer  une parole,  lui donne en personne, au bivouac
d'Urchitz, Napolon, clair par le danger, se fiait plus aux rapports
du gnral Androssy qu' ceux de M. le baron de Vincent.--Oui,
crivait-il  M. de Talleyrand, le gnral Androssy est un esprit
entier, un observateur mdiocre, exagrant probablement ce qu'il
aperoit, mais vous tes un esprit crdule, aussi enclin  vous
laisser sduire qu'habile  sduire les autres. Il suffit de vous
flatter pour vous tromper. M. de Vincent vous abuse en vous caressant.
L'Autriche nous craint, mais elle nous hait; elle arme pour profiter
d'un revers. Si nous remportons une grande victoire au printemps, elle
se conduira comme M. d'Haugwitz le lendemain d'Austerlitz, et vous
aurez eu raison. Mais si la guerre est seulement douteuse, nous la
trouverons en armes sur nos derrires. Cependant il faut l'obliger 
se prononcer. C'est en effet une grande faute  elle de ne pas
s'entendre aujourd'hui avec nous, et de ne pas profiter d'un moment o
nous sommes matres de la Prusse, pour recouvrer par nos mains ce que
Frdric lui a jadis enlev. Elle peut, si elle le veut, se ddommager
en un jour de tout ce qu'elle a perdu en un demi-sicle, et refaire la
fortune de la maison d'Autriche, si fort amoindrie, tantt par la
Prusse, tantt par la France. Mais il faut qu'elle s'explique.
Dsire-t-elle des indemnits pour ce qu'elle a perdu? Je lui offre la
Silsie. L'tat de l'Orient l'inquite-t-il Je suis prt  la rassurer
sur le sort du bas Danube, en disposant, comme elle le voudra, de la
Moldavie et de la Valachie. Notre prsence en Dalmatie lui est-elle un
sujet d'ombrage? Je suis tout dispos  faire  cet gard des
sacrifices, au moyen d'un change de territoire. Ou bien, enfin,
est-ce la guerre qu'elle prpare, pour essayer une dernire fois de la
puissance de ses armes, en profitant de la runion du continent entier
contre nous? Soit, j'accepte ce nouvel adversaire. Mais qu'elle
n'espre pas me surprendre. Il n'y a que des femmes et des enfants qui
puissent croire que j'irai m'enfoncer dans les dserts de la Russie,
sans avoir pris mes prcautions. L'Autriche ne me trouvera pas au
dpourvu. Elle rencontrera en Saxe, en Bavire, en Italie, des armes
prtes  lui rsister. Elle me verra par une marche en arrire
retomber sur elle de tout mon poids, l'accabler, la traiter plus mal
qu'aucune des puissances que j'aie jamais vaincues. Je ferai de son
manque de foi un exemple terrible, clatant, dont le sort actuel de la
Prusse ne saurait donner une ide. Qu'elle s'explique donc, et que je
sache  quoi m'en tenir sur ses dispositions.--

[En marge: M. de Talleyrand, stimul par Napolon, cherche par tous
les moyens  deviner le secret de M. de Vincent.]

Napolon recommanda  M. de Talleyrand de ne laisser aucun repos  M.
de Vincent, et de jeter la sonde  coups rpts dans les profondeurs
de la politique autrichienne. M. de Talleyrand, stimul par
l'Empereur, partageait son temps en exhortations auprs du
gouvernement polonais, pour avoir des vivres et des charrois, et en
conversations avec M. de Vincent, pour lui arracher, par cent
entretiens divers, le secret de sa cour.

Il cherchait ce secret dans les moindres paroles de l'envoy
autrichien, dans les moindres mouvements de son visage. Tantt il
tait avec lui confiant et caressant, et tchait de provoquer sa
franchise par un abandon sans bornes. Tantt il essayait de le
surprendre et de l'agiter, en lui prsentant brusquement, et avec une
colre simule, les tableaux d'armement reus de Vienne. M. de
Vincent, que ce ft habilet ou sincrit, rptait toujours son dire,
qu' Vienne on ne voulait ni ne pouvait faire la guerre, et qu'on se
bornait  se garder, sans songer  attaquer personne. Cependant,
lorsque M. de Talleyrand s'avanant davantage, parla tantt de la
Silsie, tantt des provinces du Danube, tantt de la Dalmatie, comme
prix d'une alliance, le ministre autrichien rpondit qu'il n'avait pas
d'instructions pour de si grandes affaires, et demanda  en rfrer 
sa cour, ce qu'il fit en communiquant tout de suite  M. de Stadion
les ouvertures de M. de Talleyrand.

[En marge: M. de Stadion ministre des affaires trangres d'Autriche.]

[En marge: Politique du cabinet autrichien dans le moment.]

[En marge: L'Autriche, presse de questions, se tire d'embarras par
une offre de mdiation.]

M. de Stadion dirigeait alors les affaires trangres de l'Autriche,
dans un sens plus hostile encore  la France que n'avaient fait les
Cobentzel, mais, il faut lui rendre cette justice, en cachant moins
ses sentiments hostiles sous les dehors de la cordialit. Du reste,
quoique plein de haine, il savait se contenir, et observait une
rserve convenable. Le secret de M. de Stadion et de sa cour tait
facile  pntrer, moyennant qu'on cartt les apparences qui
plaisaient, pour s'en rapporter au fond des choses qui n'avait pas de
quoi plaire. L'Autriche armait pour profiter de nos revers, ce qui de
sa part n'avait rien que de fort naturel, et c'tait une grave erreur
de croire qu'avec des offres brillantes, on pourrait ramener  nous
cette puissance vindicative. Elle tait anime en effet d'une haine
qui l'et empche d'apprcier sainement des avantages solides et
rels, si on les lui avait offerts,  plus forte raison des avantages
insuffisants, tels qu'une portion de la Silsie, de la Moldavie ou de
la Dalmatie, avantages fort infrieurs  tout ce qu'elle avait perdu
depuis quinze annes. Toutefois elle les aurait accepts sans doute,
tout insuffisants qu'ils taient, si elle et pens que, dans l'tat
du monde, quelque chose pt tre donn d'une manire solide et
durable. Mais, au milieu du remaniement continuel des tats europens,
elle ne croyait  rien de stable, et elle n'tait pas dispose 
prendre, pour ddommagement de provinces hrditaires, anciennement
attaches  sa maison, des provinces donnes par la politique du
moment, pouvant tre retires aussi lgrement qu'elles seraient
donnes, et qu'il et fallu d'ailleurs acheter par une guerre contre
ses allis ordinaires, au profit de celui qu'elle accusait d'tre
l'auteur de tous ses maux. Ainsi, de la part de Napolon, rien ne
devait lui inspirer attrait ou confiance. Son refus  toutes les
offres qui viendraient de lui tait certain d'avance. Mais, presse de
questions, elle ne pouvait se renfermer, ou dans un silence absolu, ou
dans un refus gnral d'couter aucune proposition. Elle imagina donc
une dmarche qui lui fournissait, pour l'instant, une rponse
convenable, et qui lui assurait plus tard le moyen de profiter des
vnements, quels qu'ils fussent. En consquence, elle eut l'ide
d'offrir  la France sa mdiation auprs des cours belligrantes.
Rien n'tait mieux calcul pour le prsent et pour l'avenir. Pour le
prsent, elle prouvait qu'elle voulait la paix, en y travaillant
elle-mme. Pour l'avenir, elle travaillait franchement  cette paix,
et elle avait soin d'en diriger les conditions dans un sens conforme 
sa politique, si Napolon tait victorieux. Si au contraire Napolon
tait vaincu, ou seulement demi-victorieux, elle passait d'une
mdiation modeste  une mdiation impose. Elle le modrait ou
l'accablait selon les circonstances. Elle se mnageait, en un mot, un
moyen d'entrer  volont dans la querelle, et, une fois entre, de s'y
conduire suivant ce que lui conseillerait la fortune.

[En marge: Manire dont M. de Stadion fait motiver l'offre de la
mdiation autrichienne.]

M. de Stadion chargea M. le baron de Vincent de rpondre  M. de
Talleyrand, qu'on tait  Vienne fort sensible aux offres de
l'empereur des Franais mais que, si avantageuses que fussent ces
offres, on ne pouvait les accepter, car elles entraneraient la
guerre, ou avec les Allemands dont on tait les compatriotes, ou avec
les Russes dont on tait les allis, et que la guerre, on ne la
voulait pour aucune cause, ni avec personne, car on se dclarait
incapable de la soutenir (aveu peu dangereux dans un moment o
l'Autriche faisait les prparatifs militaires les plus imposants); que
l'on recherchait la paix, la paix seule, qu'on la prfrait aux plus
belles acquisitions; qu'en preuve de cet amour de la paix, on offrait
de s'interposer pour la ngocier, et que, si la France s'y prtait, on
se chargeait d'y amener les cabinets de Berlin, de Saint-Ptersbourg
et de Londres; que dj M. de Budberg, ministre de l'empereur
Alexandre, consult sur ce sujet, avait accueilli les bons offices de
la cour de Vienne, et qu' Londres un autre cabinet ayant pris la
direction des affaires (celui de MM. Castlereagh et Canning), il y
avait chance de rencontrer des dispositions pacifiques chez ces
nouveaux reprsentants de la politique anglaise, car ils seraient
probablement charms de se populariser en Angleterre, en donnant la
paix  leur avnement. M. de Stadion prescrivait d'ajouter qu'on
s'estimerait heureux, si le tout-puissant empereur des Franais voyait
dans cette offre un gage des sentiments de dsintressement et de
concorde qui animaient l'empereur d'Autriche.

[En marge: Comment Napolon interprte l'offre de mdiation faite par
l'Autriche.]

[En marge: Rponse vasive de Napolon  l'offre de l'Autriche.]

Le tout-puissant empereur des Franais n'avait pas moins de
clairvoyance que de puissance, et, ds que cette rponse lui fut
envoye de Varsovie  Finkenstein, il ne s'y trompa point. Il en
saisit la porte avec la promptitude qu'il aurait mise  dcouvrir les
mouvements d'une arme ennemie sur le champ de bataille.--Ceci,
rpondit-il tout de suite  M. de Talleyrand, est un premier pas de
l'Autriche, un commencement d'intervention dans les vnements.
Rsolue  ne se mler en rien de la lutte que soutiennent la France,
la Prusse, la Russie et l'Angleterre, elle ne voudrait pas mme
risquer de se compromettre, en portant des paroles des unes aux
autres. S'offrir comme mdiatrice, c'est se prparer  la guerre,
c'est se mnager un moyen dcent d'y prendre part, moyen dont elle a
besoin, aprs les dclarations de cabinet  cabinet, aprs les
serments de souverain  souverain, par lesquels elle a promis d'y
demeurer  jamais trangre. Ce qui nous arrive est un malheur,
ajouta Napolon, car cela nous prsage la prsence d'une arme
autrichienne sur l'Oder et l'Elbe, tandis que nous serons sur la
Vistule. Mais repousser cette mdiation est impossible. Ce serait une
contradiction avec notre langage ordinaire, qui a toujours consist 
nous prsenter comme disposs  la paix. Ce serait surtout nous
exposer  prcipiter les dterminations de l'Autriche par un refus
premptoire, qui la blesserait et l'obligerait  prendre une
rsolution immdiate. Il faut donc gagner du temps, et rpondre que
l'offre de mdiation est trop indirecte, pour qu'on l'accepte
positivement; mais que dans tous les cas, les bons offices de la cour
de Vienne seront toujours reus avec gratitude et confiance.--

[En marge: L'Autriche rplique par une proposition formelle de
mdiation.]

M. de Talleyrand, dirig par Napolon, fit  M. de Vincent la rponse
qui lui tait prescrite, et montra une certaine disposition  accepter
la mdiation de l'Autriche, mais sembla douter en mme temps que
l'offre de cette mdiation ft srieuse. M. de Vincent affirma au
contraire que cette offre tait parfaitement srieuse, et dclara du
reste qu'il allait en rfrera sa cour. Il crivit donc  M. de
Stadion, qui de son ct ne fit point attendre sa rponse. Sous
trs-peu de jours, en effet, la cour de Vienne annona qu'elle tait
prte  passer de simples pourparlers  une proposition formelle,
qu'elle avait la certitude de faire accepter sa mdiation 
Ptersbourg et  Londres, qu'elle en adressait au surplus, le jour
mme, l'offre positive, tant  la France qu' la Prusse,  la Russie,
 l'Angleterre, et qu'elle attendait sur ce sujet l'expression prcise
des intentions de l'empereur Napolon.

Cette rponse si prompte et si nette, appuye d'armements dont on ne
pouvait plus douter, parut  Napolon un acte extrmement grave, dont
il tait impossible de se dissimuler la porte, auquel malheureusement
on ne pouvait rpliquer que par une acceptation, mais contre les
suites duquel il fallait se prmunir au moyen de prcautions
immdiates et imposantes. Il crivit en ce sens  M. de Talleyrand, et
lui envoya de Finkenstein le modle de note qu'on va lire. Il le
prvint en mme temps qu'il allait ajouter  cette note des
prparatifs nouveaux, plus formidables que jamais, et dont il faudrait
informer l'Autriche sur-le-champ, pour qu'elle st de quelle manire
serait accueillie son intervention, amicale ou hostile, diplomatique
ou belliqueuse.

[En marge: Note par laquelle Napolon accepte la mdiation de
l'Autriche.]

La rponse  l'offre de mdiation tait ainsi conue: Le soussign
ministre des relations extrieures a mis sous les yeux de Sa Majest
l'Empereur et Roi, la note qui lui a t remise par M. le baron de
Vincent.

L'Empereur accepte pour lui et ses allis l'intervention amicale de
l'empereur Franois II pour le rtablissement de la paix, si
ncessaire  tous les peuples. Il n'a qu'une crainte, c'est que la
puissance qui jusqu'ici parat s'tre fait un systme d'asseoir sa
puissance et sa grandeur sur les divisions du continent, ne cherche 
faire sortir de ce moyen de nouveaux sujets d'aigreur et de nouveaux
prtextes de dissensions. Cependant, toute voie qui peut faire esprer
la cessation de l'effusion du sang et porter enfin des consolations
parmi tant de familles, ne doit pas tre nglige par la France, qui,
au su de toute l'Europe, a t entrane malgr elle dans la dernire
guerre.

L'empereur Napolon trouve d'ailleurs dans cette circonstance une
occasion naturelle et clatante de tmoigner au souverain de
l'Autriche la confiance qu'il lui inspire, et le dsir qu'il a de voir
se resserrer entre les deux peuples les liens qui ont fait dans
d'autres temps leur prosprit commune, et qui peuvent aujourd'hui,
plus que toute autre chose, consolider leur tranquillit et leur
bien-tre.

[En marge: Immense dveloppement donn par Napolon  ses forces.]

Ces pourparlers avaient occup tout le mois de mars. La saison tait
devenue rigoureuse. Le froid qu'on avait vainement attendu en hiver,
se faisait sentir au printemps. Les oprations militaires devaient
donc tre encore ajournes. Napolon rsolut de profiter de ce retard,
pour donner  ses forces un dveloppement immense, et aussi formidable
en apparence qu'il le serait en ralit. Son intention tait, sans
trop dgarnir l'Italie ou la France, d'augmenter d'un tiers au moins
son arme active, et de former sur l'Elbe une arme de rserve de cent
mille hommes, afin d'tre en mesure d'craser tant les Russes que les
Prussiens ds l'ouverture de la campagne, et de pouvoir au besoin se
retourner contre l'Autriche, si elle se dcidait  prendre part  la
guerre.

[En marge: Napolon appelle une nouvelle conscription, et convoque en
mars 1807 celle de 1808.]

Pour arriver  ce double rsultat, il rsolut d'appeler une nouvelle
conscription, celle de 1808, quoiqu'on ne ft qu'en mars 1807. Il
avait dj appel celle de 1807 en 1806, et celle de 1806 en 1805,
dans l'intention de procurer aux jeunes conscrits douze ou quinze
mois d'apprentissage, et de tenir ses dpts toujours pleins.
L'effectif gnral de l'arme franaise, qui avait t port de 502
mille hommes  580 mille par la conscription de 1807, allait tre
lev  650 environ par celle de 1808, les allis non compris. Grce 
l'art avec lequel il maniait ses ressources, Napolon devait trouver
dans cet accroissement d'effectif le moyen de pourvoir  tous ses
besoins, et de faire face  tous les vnements.

[En marge: Napolon rdige lui-mme le dcret pour la leve de la
conscription de 1808, et l'envoie au prince Cambacrs avec ordre de
ne pas couter une seule objection.]

Mais il y avait quelque difficult, aprs avoir appel en novembre
1806 la conscription de 1807, d'appeler encore en mars 1807 celle de
1808. C'tait faire deux appels en cinq mois, et lever 150 mille
hommes  la fois. Napolon rdigea lui-mme le dcret, l'envoya
sur-le-champ  l'archichancelier Cambacrs, qui le remplaait  la
tte du gouvernement,  M. Lacue, qui tait charg des appels, et
leur dit  l'un et  l'autre, que les objections auxquelles de
pareilles mesures pouvaient donner lieu, il les connaissait et les
prvoyait, mais qu'il ne fallait pas s'y arrter un instant, car une
seule objection leve, dans le Conseil d'tat ou le Snat,
l'affaiblirait en Europe, lui mettrait l'Autriche sur les bras, et
qu'alors ce ne seraient pas une ou deux conscriptions, mais trois ou
quatre qu'on se verrait oblig de dcrter, peut-tre inutilement,
pour finir par tre vaincu.--Il ne faut pas, crivait-il, considrer
les choses d'un point de vue troit, mais d'un point de vue tendu; il
faut les considrer surtout sous leurs rapports politiques. Une
conscription annonce et rsolue sans hsiter, conscription que je
n'appellerai peut-tre pas, que certainement je n'enverrai pas 
l'arme active, car je n'entends pas soutenir la guerre avec des
enfants, fera tomber les armes des mains de l'Autriche. La moindre
hsitation, au contraire, la porterait  les reprendre et  s'en
servir contre nous. Pas d'objection, rptait-il, mais une excution
immdiate et ponctuelle du dcret que je vous adresse, voil le moyen
d'avoir la paix, de l'avoir prochaine et magnifique.--

[En marge: Napolon fait communiquer le mme dcret  M. de Vincent 
Varsovie, pour qu'il tienne sa cour avertie du nouveau dploiement
donn aux forces de la France.]

Aprs avoir expdi ce dcret  Paris, Napolon le fit parvenir  M.
de Talleyrand  Varsovie, avec invitation de le communiquer  M. de
Vincent, avec recommandation expresse de rvler  celui-ci le nouveau
dploiement de forces qui se prparait en France, de lui prsenter le
tableau des dpenses qui en rsulteraient pour toutes les puissances
belligrantes, et pour l'Autriche en particulier; de lui dclarer sans
dtour qu'on avait devin la pense de la mdiation, qu'on acceptait
cette mdiation, mais en sachant ce qu'elle signifiait; qu'offrir la
paix tait bien, mais que, la paix, il fallait l'offrir _un bton
blanc  la main_; que les armements de l'Autriche, dsormais
impossibles  nier, taient un accompagnement peu convenable d'une
offre de mdiation; que du reste on s'expliquait avec cette franchise,
pour prvenir des malheurs, pour en pargner  l'Autriche elle-mme;
que, si elle voulait envoyer des officiers autrichiens en France et en
Italie, on prenait l'engagement de leur montrer les dpts, les camps
de rserve, les divisions en marche, et qu'ils verraient
qu'indpendamment des trois cent mille Franais dj prsents en
Allemagne, une seconde arme de cent mille hommes s'apprtait 
franchir le Rhin pour rprimer tout mouvement hostile de la part de la
cour de Vienne.

[En marge: Nouvelles explications de M. de Vincent en recevant les
dernires communications de Napolon.]

Ces communications venaient fort  propos. M. de Vincent ne put
dissimuler son motion en apprenant le nouvel accroissement de nos
forces, et protesta mille fois encore, au nom de son gouvernement, des
intentions les plus pacifiques. Les mouvements de troupes dont on se
plaignait, n'taient, disait-il, que les symptmes d'un travail de
rorganisation, entrepris par l'archiduc Charles, afin de rendre
l'arme autrichienne moins coteuse, et d'y introduire divers
perfectionnements emprunts aux armes franaises. Si quelques corps
semblaient s'approcher des frontires de la Pologne, ce n'taient l
que des prcautions  l'gard des Gallicies fort agites de ce qui se
passait dans leur voisinage. L'offre de mdiation ne devait tre
envisage que comme une preuve du dsir de faire cesser la guerre qui
dsolait le monde, et il fallait y voir non l'envie de se mler 
cette guerre, mais la volont franche et loyale d'y mettre fin. Du
reste, on en jugerait bientt par les rsultats, et on pourrait
s'assurer alors de la sincrit de l'Autriche par sa persistance 
demeurer neutre.

[En marge: Comment est jug  Paris le dcret qui appelle une nouvelle
conscription.]

Les instances de Napolon  Paris n'arrivaient pas moins  propos que
ses communications  Vienne. Bien que son toile brillt encore de
tout son clat, bien que les merveilles d'Austerlitz et d'Ina
n'eussent encore rien perdu de leur prestige, que l'on ft sensible,
comme on le devait,  ce grand et prodigieux spectacle d'une arme
franaise hivernant tranquillement sur la Vistule, certains
dtracteurs, fort obsquieux en prsence de Napolon, volontiers
dnigrant en son absence, faisaient tout bas quelques observations
amres, sur le sanglant carnage d'Eylau, sur les difficults de la
guerre porte  ces distances, et il n'aurait pas fallu beaucoup pour
que les esprits, toujours prts en France  saisir le ct faible des
choses, se laissassent aller  substituer le blme  l'admiration
continue, dont Napolon n'avait cess d'tre l'objet depuis qu'il
avait en main les destines de la France. Le prudent Cambacrs
apercevait ces symptmes, et, redoutant pour le gouvernement imprial
tout ce qui lui pouvait nuire, il aurait voulu dsarmer la critique,
en pargnant au pays de nouvelles charges. M. Lacue jugeant la
situation de moins haut, ne voyant que les souffrances matrielles de
la population, craignait que deux demandes de 80 mille hommes,
renouveles coup sur coup, l'une en novembre 1806, l'autre en mars
1807, surtout aprs celles qui avaient prcd en 1805, demandes qui
appelaient des hommes  l'arme sans en rendre un seul, ne
produisissent un effet fcheux, en privant l'agriculture de ses bras,
les familles de leurs soutiens. MM. Cambacrs et Lacue taient donc
disposs l'un et l'autre  prsenter quelques objections et  demander
qu'on apportt un certain retard dans les appels. Le sentiment qui les
inspirait tait honnte et sage, et il et t  dsirer pour Napolon
que beaucoup d'hommes eussent eu alors le courage de lui faire
entendre, avant qu'il clatt, le cri des mres dsoles, cri qui
n'tait pas menaant encore, mais qui quelquefois  la nouvelle d'un
grand carnage, comme celui d'Eylau, s'levait sourdement dans les
coeurs. Toutefois, en disant  Napolon la vrit,  titre de leon
profitable pour l'avenir, le mieux pour le moment tait d'excuter ses
volonts, car il n'y avait rien de plus utile, dans l'intrt mme de
la paix, que le nouveau dploiement de forces qu'il venait de
dcrter. Aussi les objections de MM. Cambacrs et Lacue, envoyes
par crit au quartier gnral, mais bientt touffes par les lettres
postrieures qui en taient parties coup sur coup, n'apportrent aucun
retardement  la prsentation,  l'adoption,  l'excution du dcret
qui appelait la conscription de 1808.

[En marge: Emploi que fait Napolon de ses nouvelles ressources.]

[En marge: Marche des sept rgiments d'infanterie tirs de France, et
des neuf rgiments de cavalerie tirs d'Italie.]

Napolon se hta de faire de ces nouvelles ressources l'usage qui
convenait  ses vastes desseins. Il avait, comme on l'a vu, depuis son
entre en Pologne, tir de France sept rgiments d'infanterie; de
Paris, le 15e lger, le 58e de ligne, le premier rgiment des
fusiliers de la garde et un rgiment municipal; de Brest, le 15e de
ligne; de Saint-L, le 31e; de Boulogne, le 19e. Il avait tir
d'Italie cinq rgiments de chasseurs  cheval, quatre rgiments de
cuirassiers. La plupart de ces corps venaient d'arriver en Allemagne.
Les 19e, 15e et 58e de ligne, le 15e lger, s'approchaient de Berlin,
et allaient cooprer au sige de Dantzig. Le 1er rgiment des
fusiliers de la garde, le rgiment de la garde municipale, taient en
marche. Les quatre rgiments de cuirassiers partis d'Italie se
trouvaient dj sur la Vistule, sous les ordres d'un officier du plus
rare mrite, le gnral d'Espagne. Des cinq rgiments de chasseurs 
cheval, deux, le 19e et le 23e, avaient rejoint le gnral Lefebvre
sous Dantzig. Le 15e tait en remonte en Hanovre. Les deux autres
arrivaient en toute hte.

[En marge: Arrive des rgiments provisoires.]

[En marge: tats des cantonnements.]

[En marge: Soins donns  la cavalerie.]

[En marge: Travaux de fortification sur la Vistule.]

Les rgiments provisoires ou rgiments de marche avaient dj travers
l'Allemagne, au nombre de douze d'infanterie et de quatre de
cavalerie. Ils avaient t passs en revue sur la Vistule, dissous
selon l'usage, et envoys aux corps camps sur la Passarge. Ils
remplissaient les vides oprs dans les rangs de l'arme, dont ils
accroissaient le nombre et la confiance, et qui, aux premiers jours de
l'tablissement sur la Passarge, prsentant  peine 75 ou 80 mille
hommes sur un mme point, pouvait en opposer maintenant 100 mille 
une attaque subite. Les vivres amens de toutes parts sur la Vistule,
et transports de la Vistule aux divers cantonnements, par le moyen de
charrois organiss sur les lieux, suffisaient  la ration journalire,
et commenaient  former les approvisionnements de rserve pour le cas
de mouvements imprvus. L'arme, bien chauffe, bien nourrie, tait
dans une excellente disposition d'esprit. La grosse cavalerie et la
cavalerie de ligne avaient t conduites sur la basse Vistule, pour y
profiter des fourrages qu'on trouvait en grande quantit vers les
bouches de ce fleuve. Les rgiments de cavalerie lgre, laisss en
observation sur le front des camps, allaient alternativement goter le
repos et l'abondance sur les bords de la Vistule. Napolon, qui avait
voulu porter la cavaleries de 54 mille hommes,  60, puis  70, venait
de donner des ordres pour qu'elle ft porte  80 mille cavaliers. La
campagne avait dj consomm 16 mille chevaux, pour 3 ou 4 mille
cavaliers mis hors de combat. Outre les chevaux qu'on avait pris aux
armes prussienne et hessoise, Napolon en avait achet 17 mille en
Allemagne, et maintenant il en faisait acheter 12 mille en France,
pour approvisionner les dpts. Les travaux de Praga, de Modlin, de
Sierock, entirement achevs, prsentaient des ouvrages en bois aussi
solides que des ouvrages en maonnerie. Les cantonnements sur la
Passarge taient pourvus de fortes ttes de pont, qui permettaient de
repousser l'ennemi, ou de l'assaillir s'il le fallait. La situation
tait non-seulement sre, mais bonne, autant du moins que le
comportaient le pays et la saison.

[En marge: Soins pour la conservation des corps en marche.]

Les corps en marche, grce aux dpts d'infanterie et de cavalerie,
tablis sur la route, dans lesquels ils dposaient les hommes et les
chevaux fatigus, et prenaient en change ceux que d'autres corps
avaient laisss antrieurement, les corps en marche comptaient au
terme de leur route le mme effectif qu' leur dpart. Les rgiments
de cuirassiers partis de Naples taient arrivs entiers sur la
Vistule. Pour les troupes qui venaient d'Italie, Parme, Milan,
Augsbourg, pour celles qui venaient de France, Mayence, Wurzbourg,
Erfurt, pour les unes et les autres, Wittemberg, Potsdam, Berlin,
Custrin, Posen, Thorn, Varsovie, taient les relais, o elles
trouvaient tout ce dont elles avaient besoin en vivres, armes, objets
d'habillement fabriqus partout,  Paris comme  Berlin, dans la
capitale conquise, comme dans la capitale conqurante, car Napolon
voulait nourrir le peuple de l'une et de l'autre. C'est au prix de
ces soins continuels, qu'tait pourvue du ncessaire, maintenue  son
effectif,  des distances de quatre  cinq cents lieues, une arme
rgulire de 400 mille hommes, nombre chimrique quand l'antiquit
nous le donne ( moins qu'il ne s'agisse de populations migrantes),
jamais allgu dans les histoires modernes, et pour la premire fois
atteint et dpass  l'poque dont nous retraons le souvenir.

[En marge: Les rgiments provisoires ports  vingt pour l'infanterie,
 dix pour la cavalerie.]

Profitant de la prsence de nombreux conscrits dans les dpts,
Napolon s'occupa de faire venir de France et d'Italie de nouvelles
troupes, dans la double intention, comme nous l'avons dit, d'augmenter
considrablement l'arme active de la Vistule, et de crer une arme
de rserve sur l'Elbe. Pouvant tirer des dpts des conscrits tout
forms, il ordonna au marchal Kellermann de porter jusqu' vingt le
nombre des rgiments provisoires d'infanterie, et jusqu' dix celui
des rgiments provisoires de cavalerie. Mais dans ces rgiments ne
devaient entrer que les conscrits parfaitement instruits et
disciplins. Il imagina une autre combinaison pour utiliser les
conscrits dont l'ducation militaire commenait  peine, ce fut
d'organiser des bataillons dits de garnison, composs d'hommes non
encore instruits, pas mme habills, de les envoyer  Erfurt, Cassel,
Magdebourg, Hameln, Custrin, o ils avaient le temps de se former, et
rendaient disponibles les vieilles troupes laisses dans ces places.
Il fixa l'effectif de ces bataillons  environ 10 ou 12 mille hommes.

[En marge: Nouveaux rgiments d'ancienne formation tirs de France et
d'Italie.]

[En marge: Napolon, indpendamment de l'arme active, veut crer une
arme de rserve en Allemagne pour l'opposer  l'Autriche.]

Aprs s'tre occup des rgiments provisoires, destins au recrutement
des corps tablis sur la Vistule, Napolon voulut aux sept rgiments
d'infanterie, aux neuf rgiments de cavalerie, dj tirs de France
et d'Italie, en ajouter d'autres, ce qui tait possible, en ayant
recours  beaucoup de combinaisons dont lui seul tait capable. Il y
avait en garnison  Braunau un superbe rgiment, le 3e de ligne,
comptant trois bataillons de guerre et trois mille quatre cents hommes
prsents sous les armes. Napolon le dirigea sur Berlin, le remplaa 
Braunau par le 7e de ligne emprunt  la garnison d'Alexandrie, et
remplaa le 7e dans Alexandrie par deux rgiments de Naples, battus 
Sainte-Euphmie, et ayant besoin d'tre rorganiss. Ne voulant
laisser en Italie que des rgiments de dragons, il en fit partir le
14e de chasseurs  cheval, qui s'y trouvait encore, ce qui devait
porter  dix le nombre des rgiments de cavalerie pris en Italie. Il
ordonna de former  Paris un second rgiment de fusiliers de la garde,
ce qui se pouvait, puisqu'on avait, pour choisir des sujets d'lite,
deux conscriptions, celle de 1807 et celle de 1808. Il dtacha du camp
de Saint-L le 5e lger, qui n'y tait pas actuellement indispensable.
Il prescrivit d'acheminer de Paris sur le Rhin un rgiment de dragons
de la garde, en ce moment camp  Meudon, et qui dut tre mont 
Potsdam. Il donna le mme ordre relativement au 26e de chasseurs, qui
tait  Saumur, et que la profonde tranquillit de la Vende rendait
disponible. Il commanda de mettre en marche un bataillon des marins de
la garde, fort utile pour la navigation de la Vistule. C'taient par
consquent trois rgiments franais d'infanterie, trois rgiments
franais de cavalerie, plus un bataillon de marins, qu'il tirait de
France et d'Italie, et qui devaient concourir, soit  complter les
corps existants, soit  constituer un nouveau corps pour le marchal
Lannes. Ce marchal tomb malade  Varsovie, avait t remplac par
Massna dans le commandement du cinquime corps, et commenait  se
remettre. Napolon, le sige de Dantzig fini, voulait, avec une partie
des troupes qui l'auraient excut, et les nouveaux rgiments amens
de France, former un corps de rserve, qu'il se proposait de donner 
Lannes et d'attacher  l'arme active. Le 8e corps, sous le marchal
Mortier, compos de Hollandais, d'Italiens et de Franais, rpandu des
villes ansatiques  Stralsund, de Stralsund  Colberg, avait eu
jusqu'ici pour objet de contenir l'Allemagne. La division hollandaise
gardait les villes ansatiques; l'une des deux divisions franaises
faisait face aux Sudois, devant Stralsund; l'autre tait  Stettin,
prte  concourir au blocus de Stralsund ou au sige de Dantzig. La
division italienne bloquait Colberg. Une fois les siges termins,
Napolon avait rsolu de runir dans le 8e corps toutes les troupes
qui taient franaises, et de le joindre  l'arme active. Il aurait
donc, outre le corps de Massna sur la Narew, outre les corps des
marchaux Ney, Davout, Soult, Bernadotte, Murat, sur la Passarge, deux
nouveaux corps sous Mortier et Lannes, placs entre la Vistule et
l'Oder, et se liant avec la seconde arme qu'il se proposait
d'organiser en Allemagne.

[En marge: Composition de la seconde arme place en Allemagne.]

Cette seconde arme, il en cra les lments de la manire suivante.
Il y avait en Silsie une partie des Bavarois et tous les
Wurtembergeois, achevant, sous le prince Jrme et le gnral
Vandamme, les siges de la Silsie. Il y avait, sur le littoral de la
Baltique, les Hollandais appartenant actuellement au corps de Mortier,
les Italiens, lui appartenant galement, les uns tablis, comme nous
venons de le dire, dans les villes ansatiques, les autres devant
Colberg. C'taient de bons auxiliaires, jusqu'ici fidles, et
commenant  apprendre la guerre  notre cole. Napolon songea 
augmenter le nombre de ces auxiliaires, et  leur donner pour appui
quarante mille Franais, de bonnes et vieilles troupes, de manire 
former sur l'Elbe une arme de plus de cent mille hommes.

[En marge: Nouveau contingent allemand demand  la Confdration du
Rhin.]

[En marge: Rgiments italiens appels en Allemagne.]

D'abord il demanda  la Confdration du Rhin, en se fondant sur les
armements suspects de l'Autriche, une nouvelle portion du contingent
qu'il avait droit d'exiger, et qui, devant tre de 20 mille hommes, en
procurerait quinze environ. C tait un dplaisir  donner aux
gouvernements allemands, nos allis; mais la guerre actuelle, si elle
se compliquait de l'intervention de l'Autriche, mettait leur rcent
agrandissement dans un tel pril, qu'on tait autoris  leur demander
un pareil effort. D'ailleurs, c'taient les peuples, bien plus que les
gouvernements, qu'on allait mcontenter, et cette considration seule
rendait une pareille exigence regrettable. Napolon songea aussi 
demander au nouveau royaume d'Italie deux de ses rgiments
d'infanterie et deux de ses rgiments de cavalerie. Ce n'tait pas en
Italie que les soldats italiens devaient trouver l'occasion
d'apprendre la guerre, mais au Nord,  l'cole de la grande arme; et
si les Allemands pouvaient, jusqu' un certain point, se plaindre de
servir des intrts qui semblaient n'tre pas les leurs, les Italiens
n'avaient aucune plainte de ce genre  lever, car les intrts de la
France taient bien ceux de l'Italie, et en leur apprenant 
combattre, on leur apprenait  dfendre un jour leur indpendance
nationale.

[En marge: Troupes espagnoles attires en Allemagne, par suite de la
proclamation du prince de la Paix.]

Napolon conut une autre ide, qui dans le moment avait toute
l'apparence d'une malice, ce fut de demander des troupes  l'Espagne.
La veille de la bataille d'Ina, le prince de la Paix, toujours en
trahison, ouverte ou cache, avait publi une proclamation, par
laquelle il appelait la nation espagnole aux armes, sous le prtexte
trange que l'indpendance de l'Espagne tait menace. En Espagne, en
France et en Europe on se demandait par qui cette indpendance pouvait
tre menace. La rponse tait facile  faire. Le prince de la Paix
avait cru, comme tous les adversaires de la France,  la supriorit
de l'arme prussienne; il avait attendu de cette arme la destruction
de ce qu'on appelait l'ennemi commun. Mais la victoire d'Ina l'ayant
dtromp, il avait os dire que sa proclamation avait pour objet de
lever la nation espagnole et de la conduire au secours de Napolon,
dans le cas o celui-ci en aurait eu besoin. Le mensonge tait trop
grossier pour faire illusion. Napolon s'tait content de sourire, et
avait remis cette querelle  un autre temps. Cependant il se trouvait
le long des Pyrnes quelques mille Espagnols de bonnes troupes, qui
n'avaient rien  y faire, s'ils n'taient pas destins  agir contre
la France. Il se trouvait aussi quelques mille Espagnols  Livourne,
pour garder cette place du royaume d'trurie, et qui pouvaient plutt
servir  la livrer aux Anglais qu' la dfendre. Napolon paraissant
prendre au srieux l'explication que le prince de la Paix donnait de
sa proclamation, le remercia de son zle, et lui demanda d'en fournir
une nouvelle preuve, en l'aidant d'une quinzaine de mille hommes, tout
 fait inutiles, soit aux Pyrnes, soit  Livourne. Napolon ajouta
qu'il se proposait de mettre en leurs mains le Hanovre, proprit de
l'Angleterre, comme gage de la restitution des colonies espagnoles. Il
ne fallait pas en vrit des raisons aussi artistement arranges, pour
la bassesse du gouvernement espagnol de cette poque.  peine la
dpche de Napolon parvenait-elle  Madrid, que l'ordre de marche
tait envoy aux troupes espagnoles. Environ 9  10 mille hommes
partaient des Pyrnes, 4  5 mille de Livourne. Napolon expdia
partout les instructions ncessaires, pour qu'on les ret, soit en
France, soit dans les pays dpendants de ses armes, de la manire la
plus amicale et la plus hospitalire, pour qu'on leur fournt en
abondance des vivres, des vtements, mme de l'argent.

[En marge: Napolon joint aux Allemands, Italiens, Hollandais,
Espagnols, runis sur l'Elbe, un fonds de troupes franaises de 40
mille hommes, et cre ainsi en Allemagne une arme de rserve de 100
mille hommes.]

[En marge: Napolon tire d'Italie les divisions Boudet et Molitor.]

Il allait donc avoir sur l'Elbe, des Allemands, des Italiens, des
Espagnols, des Hollandais, au nombre de 60 mille hommes pour le moins.
Les Bavarois et les Wurtembergeois runis au nouveau contingent exig
de la Confdration du Rhin, pouvaient former environ 30 mille hommes;
les Hollandais, accrus de quelques troupes, 15 mille; les Espagnols 15
mille; les Italiens 7  8 mille. Pour que ces auxiliaires devinssent
de trs-bonnes troupes, il suffisait de leur adjoindre une certaine
quantit de Franais. Napolon imagina un moyen de s'en procurer 40
mille, et des meilleurs, en les tirant encore d'Italie et de France.
Il avait eu la prcaution d'ordonner, long-temps  l'avance, la mise
sur le pied de guerre de l'arme d'Italie. Cinq divisions d'infanterie
taient tout organises en Frioul et en Lombardie. Napolon rsolut
d'appeler de Brescia et de Vrone les deux divisions Molitor et
Boudet, divisions excellentes, dignes de leurs chefs, et qui
prouvrent depuis ce dont elles taient capables,  Essling et Wagram.
Elles reprsentaient un effectif de 15  16 mille hommes, presque tous
vieux soldats d'Italie, recruts avec quelques conscrits des dernires
leves. Ces divisions reurent l'ordre de passer les Alpes, et de se
rendre par Augsbourg, l'une  Magdebourg, l'autre  Berlin. Un mois et
demi suffisait  ce trajet.

Napolon affaiblissait ainsi l'Italie; mais l'Italie dans le moment
tait loin d'avoir autant d'importance que l'Allemagne. Bien couvert
sur ses derrires, tandis qu'il serait en Pologne, certain de pouvoir
se rejeter, par la Silsie ou par la Saxe, sur la Bohme, et de
terrasser l'Autriche d'un seul coup du revers de son pe, il tait
toujours assur de dgager l'Italie, ft-elle envahie passagrement.
Il calculait donc trs-habilement, en prfrant se rendre fort en
Allemagne plutt qu'en Italie. Ce n'tait pas d'ailleurs sans
compensation qu'il affaiblissait cette contre, car il avait prescrit
de lui envoyer 20 mille conscrits,  prendre sur les classes de 1807
et de 1808, et il ordonnait en outre d'extraire les compagnies d'lite
des bataillons de dpt, pour former en Lombardie deux nouvelles
divisions actives, ce que sa prvoyance avait rendu facile, en tenant
les dpts d'Italie comme ceux de France, toujours pleins et bien
exercs. Il devait donc bientt avoir, comme auparavant, 60 mille
hommes sur l'Adige, 72 mille avec le corps de Marmont, 90 en reportant
un fort dtachement de Naples vers Milan.

[En marge: Napolon se prpare  attirer en Allemagne les camps de
rserve forms en Bretagne et en Normandie.]

[En marge: Cration de cinq lgions pour la garde des ctes.]

Mais 15 mille Franais ne suffisaient pas sur l'Elbe, pour servir de
lien et d'appui aux 60 mille auxiliaires qu'il allait y runir.
Napolon songeait  tirer encore de France une ressource prcieuse. Il
avait form  Boulogne, Saint-L, Pontivy, Napolonville, quatre
camps, composs d'un certain nombre de ses plus vieux rgiments, de
ceux qui avaient besoin de se reposer et de se recruter, et il les
avait abondamment pourvus de tout ce qui leur tait ncessaire en
hommes et en matriel. Ces rgiments prsentaient une force d' peu
prs 36 mille hommes. Ils devaient tre seconds, comme on l'a vu, par
quelques dtachements de gardes nationales, dont 6,000 hommes 
Saint-Omer, 3,000  Cherbourg, 3,000 entre Olron et Bordeaux, par 10
mille marins de la flottille de Boulogne, par 3 mille ouvriers
enrgiments  Anvers, 8 mille  Brest, 3 mille  Lorient, 4 mille 
Rochefort, par 12 mille garde-ctes, et par 3 mille hommes de
gendarmerie, qu'on tait toujours  mme de runir sur un point, en
appelant cette milice de vingt-cinq lieues  la ronde. C'tait une
force de prs de 90 mille hommes le long des ctes, pouvant donner 25
ou 30 mille hommes sur la partie du littoral qui serait attaque.
Napolon imagina de remplacer les troupes rgulires des camps de
Boulogne, Saint-L, Pontivy, Napolonville, par une nouvelle cration.
Il ordonna de former cinq lgions, composes avec des officiers pris
dans l'arme et avec des conscrits tirs des deux dernires
conscriptions, commandes par cinq snateurs, fortes chacune de six
bataillons et de six mille hommes, les cinq de trente bataillons et de
30 mille hommes. Elles devaient faire leur ducation en stationnant
sur les ctes de l'Ocan. L'tat de guerre, permanent en France depuis
quatre-vingt-douze, avait procur une telle quantit d'officiers,
qu'on ne manquait jamais de cadres pour les crations de nouveaux
corps. Les lments de ces cinq lgions ne pouvaient tre runis, il
est vrai, avant deux ou trois mois, c'est--dire avant la fin de mai
ou le commencement de juin; mais les troupes des camps n'allaient pas
quitter encore le littoral. Si en mai, juin, on ne voyait pas les
Anglais se diriger sur les ctes de France, si on les voyait au
contraire faire voile vers les ctes de l'Allemagne, vingt-cinq mille
vieux soldats des camps devaient suivre le mouvement des escadres
anglaises, remonter en mme temps qu'elles les bords de la Manche, de
la mer du Nord, de la Baltique, par la Normandie, la Picardie, la
Hollande, le Hanovre, le Mecklembourg, et venir se joindre en
Allemagne aux deux divisions Boudet et Molitor. Ils avaient ordre
d'excuter cette marche plus tt, si la conduite de l'Autriche le
rendait ncessaire, et ils devaient, dans tous les cas, laisser aprs
eux les cinq nouvelles lgions, dont la prsence serait utile, mme
avant que leur organisation ft acheve.

Au moyen de cette combinaison, Napolon allait avoir, avec les
divisions Boudet et Molitor, avec les 25 mille hommes tirs de la
Normandie et de la Bretagne, avec les 60 ou 70 mille auxiliaires,
Allemands, Italiens, Espagnols, Hollandais, un second rassemblement de
plus de 100 mille hommes, sur l'Elbe, indpendamment des deux corps
des marchaux Mortier et Lannes, dont le rle tait de lier l'arme de
rserve avec la grande arme active de la Vistule. Dou d'un admirable
talent pour mouvoir ses masses, il pouvait, en repliant sa queue sur
sa tte, ou sa tte sur sa queue, sa gauche sur sa droite, ou sa
droite sur sa gauche, porter le gros de ses forces, ou en avant sur le
Nimen, ou en arrire sur l'Elbe, ou  droite sur l'Autriche, ou 
gauche sur le littoral. Avec tout ce qu'il venait d'amener, avec tout
ce qu'il devait amener plus tard, il ne compterait pas moins de 440
mille hommes en Allemagne, dont 360 mille Franais et 80 mille allis.
Jamais de tels moyens n'avaient t runis avec cette puissance, avec
cette vigueur, avec cette promptitude.

De tous ces renforts il n'y avait d'arrivs que les nouveaux rgiments
tirs de France et d'Italie, les rgiments provisoires qui chaque jour
venaient recruter les rangs de la grande arme, les Bavarois et
Wurtembergeois agissant en Silsie, les Hollandais sur la Baltique, et
les troupes de Mortier rpandues devant Stralsund, Colberg et Dantzig
Les ordres taient partis pour les divisions Boudet et Molitor, pour
les autres troupes italiennes, allemandes, espagnoles et franaises.

[En marge: Le marchal Brune charg du commandement de l'arme de
rserve forme en Allemagne.]

Le marchal Brune, qui se trouvait au camp de Boulogne en qualit de
gnral en chef, et que recommandait toujours le souvenir du Helder,
fut appel  Berlin, pour tre mis  la tte de la seconde arme
rassemble en Allemagne.

Pendant ce temps les siges continuaient. Avant de raconter les
vicissitudes du plus important de tous ces siges, de celui qui
remplit l'hiver de faits mmorables, il faut mentionner un accident,
qui faillit compromettre srieusement la scurit de nos derrires. Le
marchal Mortier, commandant du 8e corps, et ayant depuis le dpart du
roi Louis quatre divisions sous ses ordres, une hollandaise, une
italienne, deux franaises, avait plac vers les bouches de l'Elbe la
division hollandaise, laiss devant Stralsund la division franaise
Grandjean, post  Stettin la division franaise Dupas, et port la
division italienne devant Colberg, pour contenir les partisans
incommodes que la garnison de cette place jetait entre la Vistule et
l'Oder. Ajoutons que des six rgiments composant les deux divisions
franaises, on en avait pris quatre, le 2e lger pour le diriger sur
Dantzig, le 12e lger pour l'envoyer  Thorn, les 22e et 65e de ligne
pour renforcer l'arme sur la Passarge. On avait donn en compensation
au marchal Mortier, le 58e arriv de Paris, et on lui destinait en
outre plusieurs des rgiments qui venaient de France. Il n'avait donc
pu laisser au gnral Grandjean que deux rgiments franais, le 4e
lger et le 58e de ligne. Il avait amen avec lui le 72e, afin
d'appuyer les Italiens devant Colberg.

[En marge: Les Sudois font une tentative vers Stralsund.]

[En marge: Le gnral Grandjean contraint par le gnral Essen
d'abandonner le blocus de Stralsund.]

C'est ce moment que les Sudois choisirent pour tenter une entreprise
sur nos derrires. Ils occupaient toujours Stralsund, place maritime
importante de la Pomranie sudoise, qui tait le pied  terre par
lequel ils descendaient ordinairement en Allemagne. Cette place et
valu la peine d'un sige, si Dantzig n'avait mrit la prfrence sur
toute autre conqute de ce genre. Le roi de Sude, dont la raison mal
rgle devait faire perdre  sa famille le trne,  son pays la
Pomranie et la Finlande, le roi de Sude s'tait promis de dboucher
de Stralsund, avec une arme compose de Russes, d'Anglais, de
Sudois, et, nouveau Gustave-Adolphe, d'essayer une descente brillante
sur le continent de l'Allemagne. Mais Napolon, matre absolu de ce
mme continent, avait oblig les troupes sudoises  se renfermer dans
Stralsund, o elles se trouvaient comme bloques dans une tte de
pont. Le roi de Sude, fort vif avec ses amis comme avec ses ennemis,
manifestait un grand mcontentement de la Russie, mais surtout de
l'Angleterre, qui ne lui envoyait pas un soldat, et qui de plus lui
mnageait les subsides avec une rare parcimonie. Aussi, renferm de sa
personne dans ses tats, depuis qu'il ne lui tait plus permis de
voyager sur le continent, vivait-il  Stockholm, triste, isol,
laissant le gnral Essen  Stralsund, avec un corps de 15 mille
hommes de bonnes troupes. Le gnral Essen, averti de ce qui se
passait devant lui, ne rsista point  la tentation de forcer la ligne
du blocus, que les Franais dfendaient avec trop peu de forces. Il
dboucha, dans les premiers jours d'avril,  la tte de 15 mille
Sudois, contre le gnral Grandjean qui avait  peine 5  6 mille
hommes  leur opposer, dont moiti tout au plus de Franais. Le
gnral Grandjean, aprs s'tre dfendu vaillamment devant la place,
se vit menac d'tre tourn sur ses ailes, et fut oblig de se
retirer d'abord sur Ancklam, puis sur Unkermunde et Stettin. (Voir la
carte n 37.) Il fit une retraite en bon ordre, second par la
bravoure des Franais et des Hollandais, perdit peu de soldats sur le
champ de bataille, mais une assez grande quantit d'effets militaires,
et quelques dtachements isols qui n'avaient pu tre recueillis,
surtout dans les les de Usedom et de Wollin, qui ferment le
Grosse-Haff.

[En marge: Les Sudois vivement ramens par le marchal Mortier.]

[En marge: Armistice qui neutralise la Pomranie sudoise.]

Cette surprise produisit une certaine motion sur les derrires de
l'arme, notamment  Berlin, o une population ennemie, profondment
chagrine, avide d'vnements, cherchait dans toute circonstance
imprvue un aliment  ses esprances. Mais la fortune de la France,
alors si brillante, ne pouvait laisser  ses adversaires que de
courtes joies. Dans le moment arrivaient sur l'Elbe et l'Oder
quelques-uns des rgiments venus de France, entre autres le 15e de
ligne, et plusieurs des rgiments provisoires de marche. Le gnral
Clarke, qui administrait Berlin avec sagesse et fermet, fit partir
sur-le-champ le 15e de ligne, pour renforcer le gnral Grandjean 
Stettin. Il y joignit un rgiment provisoire, et divers escadrons de
cavalerie qui taient disponibles dans le grand dpt de Potsdam. De
son ct, le marchal Mortier rebroussa chemin  la tte du 72e, et de
plusieurs dtachements italiens tirs de Colberg. Ces troupes, runies
 la division Grandjean, suffisaient pour punir les Sudois de leur
tentative. Le marchal Mortier les distribua en deux divisions, sous
les gnraux Grandjean et Dupas, rangea le 72e, le 15e de ligne et les
Hollandais dans la premire, le 4e lger, le 58e de ligne et quelques
Italiens dans la seconde, laissa les rgiments provisoires pour
couvrir sa gauche et ses derrires, et marcha  l'ennemi avec cette
rsolution tranquille qui le caractrisait. Il chassa les Sudois de
position en position, les ramena sur la Peene, passa cette rivire
malgr eux, et les rejeta sur Stralsund, avec une perte de quelques
centaines de tus et de deux mille prisonniers. La course des Sudois,
commence dans les premiers jours d'avril, tait finie le 18. Le
gnral Essen, craignant que la Pomranie entire ne lui ft bientt
enleve, voulut la sauver par un armistice. Un parlementaire vint
offrir de sa part au marchal Mortier de neutraliser cette province,
en y suspendant toute espce d'hostilits. Puisqu'il nous tait
impossible d'assiger Stralsund, rien ne pouvait mieux nous convenir
que de fermer une issue, par laquelle les Anglais auraient pu pntrer
en Allemagne, et de rendre en mme temps disponibles pour le sige de
Dantzig, les troupes qu'il aurait fallu laisser dans la Pomranie
sudoise. Le marchal Mortier, connaissant  ce sujet les desseins de
Napolon, consentit  un armistice, en vertu duquel les Sudois
promettaient d'observer une neutralit absolue, de n'ouvrir la
Pomranie  aucun ennemi de la France, et de ne fournir aucun secours,
ni  Colberg, ni  Dantzig. Toute reprise d'hostilits devait tre
prcde d'un avis donn dix jours d'avance. L'armistice fut envoy 
Napolon afin qu'il y donnt son approbation.

Napolon ne pouvait raisonner autrement que son lieutenant, car le
motif, qui l'avait port  rduire au moindre nombre possible les
troupes places devant Stralsund, devait le disposer  l'acceptation
d'un armistice qui annulait Stralsund, sans distraire aucune partie de
nos forces pour en faire le blocus. Il accepta donc l'armistice
propos,  condition que le dlai pour dnoncer la reprise des
hostilits serait tendu de dix jours  un mois.

Le gnral Essen souscrivit  l'armistice ainsi modifi et l'envoya 
Stockholm, afin d'obtenir la ratification royale. Le marchal Mortier
dut, en attendant, rester sur la Peene avec ses forces, et les
transporter ensuite vers Stettin, Colberg et Dantzig, en laissant
toutefois les Hollandais, pour surveiller la province neutralise.

Du reste, si les Sudois nous avaient servis en adoptant cet
armistice, ils s'taient servis eux-mmes, car les forces franaises
s'accumulaient  Berlin. Le 3e de ligne, tir de Braunau, et fort de
3,400 hommes, quatre ou cinq rgiments provisoires en marche du Rhin 
l'Elbe, le 15e de chasseurs en remonte dans le Hanovre, enfin le 19e
de ligne, parti du camp de Boulogne, venaient d'tre dirigs sur la
Pomranie. Les Sudois auraient pay de leur destruction totale le
temps qu'ils eussent fait perdre  nos troupes.

[En marge: Sige de Dantzig.]

[En marge: Importance de Dantzig.]

[En marge: Le marchal Kalkreuth charg de la dfense de Dantzig.]

Sur ces entrefaites, Dantzig venait d'tre investie, et les travaux du
sige avaient commenc. Napolon ne voulait d'abord que bloquer cette
place. La guerre se prolongeant, il rsolut d'employer l'hiver  la
prendre. Elle en valait la peine. Dantzig, en effet, commande la basse
Vistule, domine les fertiles plaines que ce fleuve parcourt vers son
embouchure, renferme un vaste port, et contient les richesses du
commerce du Nord. Matre de Dantzig, Napolon ne pouvait plus tre
branl dans sa position de la basse Vistule; il enlevait aux coaliss
le moyen de tourner sa gauche, et entrait en possession d'un immense
dpt de bls et de vins, suffisant pour alimenter l'arme pendant
plus d'une anne. Il tait donc impossible de mieux utiliser l'hiver
qu' faire une pareille conqute. Mais elle exigeait un long sige,
tant  cause des ouvrages de la place, que de la forte garnison
charge de la dfendre. Si, ds le dbut de la campagne, Napolon
avait pu brusquer un pareil sige, il est prsumable que les dfenses
de Dantzig, qui taient en terre et de plus fort ngliges, auraient
cd devant une attaque imprvue. Mais Napolon n'avait alors ni
troupes disponibles, ni grosse artillerie, et il s'tait vu rduit 
bloquer Dantzig avec quelques Allemands et quelques Polonais
auxiliaires, soutenus par un seul rgiment franais, le 2e lger. Le
roi de Prusse averti avait donc eu le temps de mettre en tat de
dfense une place, qui tait le dernier boulevard de son royaume, le
plus vaste dpt de ses richesses, et, tant qu'elle restait en ses
mains, un danger srieux pour Napolon. Il y avait mis une garnison de
18 mille hommes, dont 14 mille Prussiens et 4 mille Russes. Il lui
avait donn pour gouverneur le clbre marchal Kalkreuth, en ce
moment oisif et mdisant  Koenigsberg, et fort propre  un tel
commandement. Il n'tait pas  craindre que ce vieil homme de guerre,
qui venait de condamner  mort le commandant de Stettin, pour avoir
livr le poste confi  sa garde, oppost une mdiocre rsistance aux
Franais.  peine arriv, le marchal Kalkreuth acheva de brler les
riches faubourgs de Dantzig, que son prdcesseur avait commenc de
livrer aux flammes, s'attacha  rparer les ouvrages,  relever
l'esprit de la garnison et  intimider quiconque serait tent de se
rendre.

[En marge: Site et configuration de la ville de Dantzig.]

[En marge: Le delta de la Vistule.]

[En marge: L'le de Nogath.]

Dantzig n'tait donc plus, en mars 1807, une place ruine ou nglige,
qu'il ft possible d'enlever par surprise. Outre qu'elle avait un
excellent gouverneur, une puissante garnison, de vastes et solides
ouvrages, elle prsentait un site d'un abord extrmement difficile.
Comme tous les grands fleuves, la Vistule a son delta. Un peu
au-dessous de Mewe (voir la carte n 38),  quinze lieues environ de
la Baltique, elle se divise en deux bras, qui enferment un pays
fertile et riche, qu'on appelle le de Nogath. L'un de ces bras, celui
de droite, va, sous le nom de Nogath, se jeter dans le golfe appel
Frische-Haff; l'autre, celui de gauche, auquel reste le nom de
Vistule, coulant directement au nord, jusqu' une lieue de la mer, y
rencontre tout  coup un banc de sable, se dtourne  l'ouest, et,
aprs avoir long ce banc de sable pendant sept  huit lieues, se
redresse au nord et tombe enfin dans la Baltique. C'est  l'embouchure
de ce dernier bras de la Vistule, au milieu d'un pays plat,
extrmement fertile, souvent inond, et au pied de quelques hauteurs
sablonneuses, que la ville de Dantzig est situe,  plusieurs mille
pas de la mer.

[En marge: Le Nehrung.]

Le long banc de sable devant lequel la Vistule se dtourne, pour
couler  l'ouest, s'appelle le Nehrung. D'un ct il finit devant
Dantzig, de l'autre il vient, en se prolongeant pendant une vingtaine
de lieues, former l'un des bords du Frische-Haff, et joindre
Koenigsberg, sauf une coupure  Pillau, coupure naturelle, que les
eaux du Nogath, de la Passarge et de la Prgel ont pratique, pour se
dcharger du Frische-Haff dans la Baltique. C'est par Pillau en effet
qu'on pntre du Frische-Haff dans la Baltique, et que passe la
navigation de l'importante ville de Koenigsberg.

On peut donc, pourvu qu'on franchisse l'troite passe de Pillau,
communiquer par terre de Koenigsberg  Dantzig, en suivant ce banc de
sable du Nehrung, large tout au plus d'une lieue et ordinairement de
beaucoup moins, long de vingt-cinq, ne portant pas un arbre, except
prs de Dantzig, et couvert  peine de quelques cabanes de pcheurs.

[En marge: Le fort de Weichselmnde.]

[En marge: L'le de Holm.]

[En marge: Enceinte de Dantzig.]

Dantzig, place sur le bras gauche de la Vistule, celui qui a conserv
ce nom, est  2,300 toises de la mer, c'est--dire  une lieue
environ. (Voir la carte n 41.) Le fort de Weichselmnde,
rgulirement construit, ferme l'embouchure de la Vistule. Pour
abrger le trajet de la place  la mer, un canal, nomm canal de
Laake, a t creus. Le terrain compris entre le fleuve et le canal
prsente une le, qu'on appelle le _Holm_. De nombreuses redoutes
tablies dans cette le commandent le fleuve et le canal, qui forment
les deux issues vers la mer. Enfin, la place elle-mme, situe au bord
de la Vistule, traverse par une petite rivire, la Motlau, enveloppe
de leurs eaux runies, enferme dans une enceinte bastionne de vingt
fronts, est du plus difficile accs, car elle se trouve entoure d'une
inondation, non pas factice mais naturelle, que l'assigeant ne peut
pas faire cesser  volont par des saignes, et contre laquelle les
habitants eux-mmes ont la plus grande peine  se dfendre  certains
moments du jour et de l'anne. Dantzig, ainsi entoure, au nord, 
l'est, au sud, de terrains inonds, o l'on ne peut ouvrir la
tranche, serait donc inabordable, sans les hauteurs sablonneuses qui
la dominent, et qui viennent finir en pentes rapides au pied de ses
murs, vers la face de l'ouest. Aussi n'a-t-on pas manqu de s'emparer
de ces hauteurs au profit de la dfense, et les a-t-on couronnes
d'une suite d'ouvrages qui prsentent une seconde enceinte. C'est par
ces hauteurs que Dantzig a t gnralement attaque. En effet, la
double enceinte qui occupe leur sommet une fois prise, on peut
accabler la ville de feux plongeants, et il n'est gure possible
qu'elle y rsiste. Toutefois cette double enceinte ne laisse pas que
d'tre trs-difficile  attaquer. Les ouvrages de Dantzig sont en
terre, et prsentent, au lieu d'escarpes en maonnerie, des talus
gazonns. Mais au pied de ces talus se trouvait alors une range de
fortes palissades d'une norme dimension, (elles avaient 15 pouces de
diamtre), trs-rapproches les unes des autres, et profondment
enfonces en terre. Le boulet pouvait les dchirer, quelquefois en
briser la tte, mais non les arracher. Sur les talus en arrire,
d'normes poutres suspendues par des cordes, devaient, au moment d'un
assaut, rouler du haut en bas, sur les assigeants. Puis encore, 
tous les angles rentrants de l'enceinte (_places d'armes rentrantes_)
on avait construit des blockhaus en gros bois, on les avait
recouverts de terre, et rendus presque impntrables au boulet et  la
bombe. Le bois des plaines du Nord, dont la ville de Dantzig est
l'entrept, avait t prodigu sous toutes les formes, pour la
fortifier, et on put s'apercevoir bientt de ses proprits
dfensives, qui n'taient pas apprcies comme elles le furent aprs
l'excution de ce sige mmorable. Enfin des munitions en quantit
immense, des vivres suffisants pour nourrir la population et les
troupes pendant plus d'une anne, des communications continuelles avec
la ville de Koenigsberg, soit par la mer, soit par le Nehrung,
communications qui donnaient  la garnison assige la confiance
d'tre secourue, et de pouvoir se retirer quand elle voudrait,
ajoutaient aux chances de la dfense et aux difficults de l'attaque.

[En marge: Motifs qui avaient port Napolon  charger le marchal
Lefebvre du sige de Dantzig.]

Le marchal Lefebvre, charg du commandement des troupes qui devaient
excuter le sige, ne possdait aucune des connaissances que rclamait
une telle opration. Il n'y avait pas dans l'arme un soldat plus
ignorant et plus brave.  toutes les questions d'art souleves par les
ingnieurs il ne voyait jamais qu'une solution, c'tait de monter 
l'assaut  la tte de ses grenadiers. Si, malgr son insuffisance,
Napolon l'avait choisi, c'est qu'il dsirait, comme nous l'avons dit
ailleurs, procurer de l'emploi aux snateurs, c'est qu'il ne se souciait
pas de voir rester  Paris un vieux soldat soumis et dvou, mais
laissant quelquefois errer sa langue quand on ne le contenait pas; c'est
enfin qu'il voulait, sans lui confier un corps d'arme, lui mnager
l'occasion de mriter une grande rcompense. Le brave Lefebvre, qui
rachetait son ignorance par un certain esprit naturel, savait se rendre
justice et avait montr un vritable effroi en apprenant quelle tche
Napolon venait de lui confier. Napolon l'avait rassur, en promettant
de lui envoyer les ressources dont il aurait besoin et de le guider
lui-mme de son camp de Finkenstein.--Prenez courage, lui avait-il dit;
il faut bien que, vous aussi, quand nous rentrerons en France, _vous
ayez quelque chose  raconter dans la salle du Snat_.--

[En marge: Le gnral Chasseloup est charg de diriger le gnie, et le
gnral Lariboisire l'artillerie.]

Vaincu par ces gracieuses paroles, le marchal s'tait empress
d'obir. Napolon lui avait adjoint pour le diriger deux officiers du
plus haut mrite, l'ingnieur Chasseloup et le gnral d'artillerie
Lariboisire, sachant que ce sont les deux armes du gnie et de
l'artillerie qui renversent les murailles des places fortes. Il est
vrai qu'elles diffrent volontiers d'avis, car l'une est charge de
dterminer les attaques, l'autre charge de les excuter  coups de
canon, et elles se trouvent trop rapproches dans cette oeuvre
difficile, pour ne pas se contredire. C'est au gnral qui commande en
chef  les mettre d'accord. Mais Napolon tait  trente ou quarante
lieues de Dantzig; il pouvait toujours rsoudre les difficults par sa
correspondance quotidienne, et envoyer un de ses aides-de-camp, le
gnral Savary ou le gnral Bertrand, pour terminer en son nom les
diffrends que le marchal Lefebvre tait incapable de comprendre et
de juger. C'est ce qu'il fit plus d'une fois pendant la dure du
sige.

[En marge: Composition du corps charg du sige de Dantzig.]

Napolon avait rsolu de commencer les premiers travaux avec les
auxiliaires et un ou deux rgiments franais emprunts au corps du
marchal Mortier, puis, tandis que les rgiments amens de France
passeraient prs de la Vistule, de les retenir momentanment sous les
murs de Dantzig, pour renforcer les troupes assigeantes. Le marchal
Lefebvre eut donc au dbut 5  6 mille Polonais de nouvelle leve, 
peine instruits; 2,500 hommes de la lgion du Nord, compose de
Polonais, de dserteurs allemands et russes, ayant de l'lan, mais pas
de solidit, faute d'une organisation suffisante; 2,200 Badois peu
habitus au feu et aux fatigues de la tranche; 5 mille Saxons bons
soldats, mais qui, se trouvant  ct des Prussiens  Ina, n'avaient
pas pu prendre encore beaucoup d'affection pour nous; enfin 3 mille
Franais, savoir: le 2e lger, les 23e et 19e rgiments de chasseurs 
cheval arrivs d'Italie, et 600 soldats du gnie, troupe incomparable,
qui, supplant  tout ce qui manquait dans ce sige fameux, s'y
couvrit de gloire. C'tait, comme on voit, avec 18 mille hommes tout
au plus, dont 3 mille Franais seulement, qu'on allait entreprendre
l'attaque rgulire d'une place, qui renfermait 18 mille hommes de
garnison.

[En marge: Premires oprations tendant  l'investissement de la
place.]

La grosse artillerie, dont il fallait au moins cent pices, avec
d'immenses approvisionnements en poudre et projectiles, ne pouvait
tre tire que des arsenaux de la Silsie. Les transports par eau se
trouvant interrompus, on tait condamn  la traner avec grand
effort, par de trs-mauvaises routes, de l'Oder  la Vistule. On
l'attendait encore en mars. Mais avant de songer  battre la place, la
premire chose  faire tait de la resserrer, afin de priver la
garnison des renforts et des encouragements qu'elle recevait de
Koenigsberg. Il fallait pour y russir, d'une part la sparer du fort
de Weichselmnde, et de l'autre intercepter le Nehrung, ce long banc
de sable qui s'tend, comme nous l'avons dit, de Koenigsberg 
Dantzig, avec une seule coupure  Pillau.

Nous tions arrivs par les hauteurs sablonneuses qui dominent Dantzig
au couchant, et nous apercevions devant nous l'enceinte extrieure
construite sur ces hauteurs,  nos pieds la ville,  gauche la
Vistule, se jetant dans la Baltique  travers les ouvrages du fort de
Weichselmnde,  droite la vaste tendue des terrains qu'inondait la
Motlau, en face,  perte de vue, le Nehrung, baign d'un ct par la
mer, de l'autre par la Vistule, et s'enfonant  l'horizon vers le
Frische-Haff. (Voir les cartes n{os} 38 et 44.) C'tait un circuit de
sept  huit lieues, qu'il tait impossible d'embrasser avec 18 mille
hommes. Il est vrai qu'en occupant certains points l'investissement
pouvait tre suffisant. Ainsi, en se plaant sur la Vistule, entre le
fort de Weichselmnde et Dantzig, on interceptait les communications
par la mer. En allant s'tablir sur le Nehrung, on interceptait les
communications par la terre. Mais, pour s'emparer seulement des points
principaux, il aurait fallu couronner d'abord les hauteurs, puis
descendre  gauche, enlever les ouvrages du fort de Weichselmnde, sur
les deux rives de la Vistule, et  dfaut de cette opration, barrer
au moins le fleuve, passer dans l'le de Holm, prendre le canal de
Laake. Il aurait fallu ensuite, aprs avoir descendu par la gauche,
descendre aussi par la droite dans la plaine inonde, la traverser
sur les digues, franchir la Vistule au-dessus de Dantzig, comme on
l'avait franchie au-dessous, entrer dans le Nehrung, s'y retrancher,
et couper la route de terre, aussi bien que celle de mer. Ces
premires difficults vaincues, on pouvait ouvrir la tranche devant
l'enceinte. Mais pour cela on aurait eu besoin de possder huit ou dix
mille hommes de plus en bonnes troupes, et on ne les avait pas. On
imagina donc, sur l'avis de l'ingnieur Chasseloup, commandant le
gnie, de choisir, entre les diverses oprations prliminaires, celle
qui paraissait la plus urgente et la moins difficile. Franchir la
Vistule au-dessous de Dantzig, entre le fort de Weichselmnde et la
place, pntrer dans l'le de Holm, sous le feu de redoutes bien
armes, et malgr les sorties qui pouvaient tre faites soit de
Weichselmnde, soit de Dantzig, tait trop prilleux. On rsolut de
passer au-dessus de Dantzig,  une ou deux lieues plus haut, vers un
endroit qui s'appelle Neufahr (voir la carte n 38), d'y tablir un
petit camp, d'intercepter ainsi le Nehrung, puis,  mesure qu'on
aurait le moyen de renforcer ce camp, de le rapprocher de Dantzig,
pour qu'il vnt donner la main aux troupes, qu'on chargerait plus tard
de franchir la Vistule, entre la place et le fort de Weichselmnde.

[En marge: Premire tentative d'investissement consistant dans le
passage de la Vistule au-dessus de Dantzig.]

Cette opration fut confie au gnral Schramm, avec un corps
d'environ 3 mille hommes, compos d'un bataillon du 2e lger, de
quelques centaines de grenadiers saxons, d'un dtachement polonais,
infanterie et cavalerie, et d'un escadron du 19e chasseurs. Le 19 mars
au matin,  la hauteur de Neufahr, deux lieues au-dessus de Dantzig,
les troupes furent embarques sur des bateaux qu'on s'tait procurs,
traversrent la Vistule, moins large depuis qu'elle est divise en
plusieurs bras, et s'aidrent dans cette opration d'une le situe
prs de la rive oppose. Le gnral Schramm, transport dans le
Nehrung par suite de ce passage, partagea son petit corps en trois
colonnes, une  gauche pour se jeter sur les troupes ennemies qui
dfendaient la position du ct de Dantzig, une  droite pour
repousser celles qui viendraient du ct de Koenigsberg, une troisime
enfin pour tenir lieu de rserve.  la tte de chacune de ces
colonnes, il avait plac un dtachement de Franais, afin de donner
l'exemple.

 peine dbarques, les troupes du gnral Schramm, entranes par le
bataillon du 2e lger, tournrent  gauche, se portrent  la
rencontre des Prussiens et les culbutrent, malgr le feu le plus vif.
Tandis que la colonne principale, prenant  gauche, les poussait vers
Dantzig, la seconde restait en observation sur la route de
Koenigsberg. La troisime, garde en rserve, servait de renfort  la
premire. L'ennemi ayant voulu profiter des obstacles du terrain pour
renouveler sa rsistance, car le Nehrung en se rapprochant de Dantzig
prsente des dunes et des bois, la premire colonne aide de la
troisime le repoussa de nouveau, et lui tua ou lui prit quelques
hommes. Les Saxons rivalisrent en cette occasion avec les Franais.
Les uns et les autres ramenrent l'ennemi jusque sur les glacis du
fort de Weichselmnde, duquel taient sorties les troupes qui
dfendaient le Nehrung.

L'affaire semblait finie, lorsque vers sept heures du soir, on vit
une colonne de trois  quatre mille Prussiens dboucher de Dantzig,
remonter la Vistule, tambour battant, enseignes dployes. Le 2e
lger, par un feu juste et bien nourri, arrta cette colonne, puis la
chargea  la baonnette, et la rejeta sur Dantzig, o elle courut se
renfermer. Cette journe, qui nous procura la possession d'un passage
sur la Vistule au-dessus de Dantzig, et une position qui interceptait
le Nehrung, cota  l'ennemi 2  300 hommes mis hors de combat, et 5 
600 hommes faits prisonniers. Le capitaine du gnie Girod, charg de
diriger l'expdition, s'y distingua par son intelligence et son
sang-froid. L'opration termine, il fit abattre des bois, lever des
paulements, tablir un pont de bateaux sur la Vistule, avec
accompagnement d'une forte tte de pont. Nos troupes se logrent
derrire cet abri, et se gardrent au moyen de postes de cavalerie,
qui, d'une part, venaient jusque sous les glacis du fort de
Weichselmnde, de l'autre couraient sur le Nehrung, dans la direction
de Koenigsberg.

Les jours suivants, le gnral Schramm, qui commandait ce dtachement,
essaya de descendre jusqu' Heubude, pour serrer la place de plus
prs, et pour s'emparer aussi d'une cluse, qui avait la plus grande
influence sur l'inondation. Mais cette cluse, entoure d'eau, n'tait
accessible d'aucun ct. Il fallut renoncer  la prendre, et se borner
 rapprocher le pont de bateaux jusqu' Heubude. (Voir la carte n
41.) Cependant ce poste de la haute Vistule, mme aprs l'avoir
transport  Heubude, avait six lieues  faire pour communiquer avec
le quartier gnral,  travers des terrains inonds, et le long des
digues. En voulant couper les communications de l'assig, il tait
donc expos  perdre lui-mme ses propres communications.

[En marge: Premires sorties peu importantes de l'ennemi.]

Le 26 mars, l'ennemi tenta deux sorties, l'une de la place, dirige
par les portes de Schidlitz et d'Oliva sur nos avant-postes, dans
l'intention d'achever l'incendie des faubourgs, l'autre des ouvrages
extrieurs du fort de Weichselmnde, et dirige sur la gauche du
quartier gnral par Langenfurth. L'une et l'autre furent vivement
repousses. Un officier de cavalerie polonais, le capitaine Sokolniki,
s'y fit remarquer par sa bravoure et son habilet. Un clbre partisan
prussien, le baron de Kakow, y fut pris.

Nos troupes, en ramenant l'ennemi jusqu'au pied des ouvrages,
s'approchrent de la place plus qu'elles ne l'avaient encore fait, et
on put en tudier la configuration. Le gnral Chasseloup arrta le
plan des attaques, avec le coup d'oeil d'un ingnieur aussi savant
qu'exerc.

[En marge: Le gnral Chasseloup adopte le Hagelsberg comme point
d'attaque.]

L'enceinte extrieure, construite sur le bord des hauteurs, prsentait
deux ouvrages lis l'un  l'autre, mais distincts et spars par un
petit vallon, au fond duquel se trouve le faubourg de Schidlitz. Le
premier de ces ouvrages, celui de droite (droite de l'arme
assigeante), se nomme le Bischoffsberg, le second, celui de gauche,
se nomme le Hagelsberg. C'est ce dernier que le gnral Chasseloup
choisit pour but de l'attaque principale, en se rservant de diriger
une fausse attaque sur le Bischoffsberg. Voici les motifs qui le
dcidrent[29]. (Voir la carte n 41.)

[Note 29: Nous avons cru devoir raconter avec quelque dtail le sige
de Dantzig, parce que c'est un beau modle de sige rgulier, et le
plus remarquable peut-tre de notre sicle, parce que les exemples de
siges rguliers, si frquents et si parfaits sous Louis XIV, sont
devenus fort rares de nos jours, parce que celui de Dantzig eut
l'insigne honneur d'tre couvert par Napolon  la tte de deux cent
mille hommes, parce qu'il est enfin l'pisode indispensable, qui lie
la campagne d'hiver  la campagne d't, dans l'immortelle guerre de
Pologne.]

[En marge: Raisons du gnral Chasseloup pour choisir le Hagelsberg
comme point d'attaque.]

Les ouvrages du Hagelsberg paraissaient moins soigns que ceux du
Bischoffsberg. Le Hagelsberg tait troit, peu commode pour le
dploiement des troupes, soit que l'assig et  faire des sorties,
soit qu'il et  repousser un assaut; tandis que le Bischoffsberg,
vaste et bien distribu, permettait de ranger trois  quatre mille
hommes en bataille, et de les jeter en masse sur l'assigeant. Le
Hagelsberg pouvait tre battu de revers par le Stolzenberg, l'une des
positions extrieures; le Bischoffsberg ne pouvait l'tre d'aucun
ct. On arrivait au Hagelsberg par un terrain ondul mais continu.
Pour approcher du Bischoffsberg, on rencontrait un ravin profond, dans
lequel il n'tait pas facile de pratiquer des cheminements, et dans
lequel aussi on courait risque d'tre prcipit, lorsqu'on voudrait le
franchir pour monter  l'assaut. Outre que le Hagelsberg tait plus
facile  prendre que le Bischoffsberg, la position, aprs qu'on
l'avait pris, tait meilleure. De l'un comme de l'autre, on dominait
galement la place, et on pouvait l'accabler de feux. Mais, si ces
feux ne suffisaient pas pour la rduire, et qu'il fallt descendre des
hauteurs pour forcer la seconde enceinte, on trouvait en descendant du
Hagelsberg, depuis le bastion Heilige-Leichnams jusqu'au bastion
Sainte-lisabeth, un front saillant, et qui n'tant flanqu d'aucun
ct, devait offrir peu de difficults  l'assigeant. (Voir la carte
n 41.) En descendant du Bischoffsberg, au contraire, on trouvait,
depuis le bastion Sainte-lisabeth jusqu'au bastion Sainte-Gertrude,
un rentrant flanqu de toutes parts, et de plus expos au feu de
plusieurs cavaliers fort levs. Enfin, une raison tire de la
situation gnrale devait dcider l'attaque sur le Hagelsberg. Cette
attaque rapprochait nos principales forces de la basse Vistule, et
c'tait en effet par la basse Vistule qu'il fallait songer  investir
la place, en attirant sur ce point le corps dtach du gnral
Schramm, en lui donnant la main pour passer dans l'le de Holm, en
isolant ainsi Dantzig du fort de Weichselmnde. Ces raisons taient
convaincantes, et convainquirent Napolon lui-mme. Le gnral
Kirgener, plac sous le gnral Chasseloup, avait eu l'ide de fixer
le point d'attaque plus  gauche encore, vers la porte d'Oliva, dans
le terrain bas, compris entre le Hagelsberg et la Vistule, contre
l'le de Holm. On ne s'arrta pas  cette ide, car il aurait fallu
enlever d'abord l'enceinte extrieure, en essuyant  gauche les feux
de l'le de Holm, et puis attaquer la seconde enceinte, en essuyant 
droite les feux du Hagelsberg. Une telle manire d'oprer n'tait pas
admissible.

Le gnral Chasseloup, appel pour plusieurs jours  Thorn, afin d'y
tracer le projet de quelques ouvrages dfensifs, laissa en partant le
plan des attaques et les ordres pour le commencement des travaux.

On n'avait plus aucune raison de diffrer, car le marchal Lefebvre
venait de recevoir une partie des renforts qui lui avaient t
promis. Le 44e de ligne, tir du corps d'Augereau, arrivait en ce
moment des bords de la Vistule: il n'tait que d'un millier d'hommes,
mais des meilleurs. Le 19e parti de France depuis deux mois, arrivait
aussi de Stettin avec un convoi d'artillerie, qu'il escortait. C'tait
assez, en attendant les autres rgiments annoncs, pour commencer les
travaux, et pour donner l'exemple aux troupes auxiliaires.

[En marge: Avril 1807.]

[En marge: Premiers travaux d'approche.]

Sans tre vers dans la belle science qui a immortalis Vauban, chacun
sait avec quelles prcautions on se prsente devant les places de
guerre. C'est en s'enfonant sous terre, en ouvrant des tranches, et
en jetant du ct de l'ennemi les dblais provenant de ces tranches,
qu'on avance sous le feu de la grosse artillerie. On trace ainsi des
lignes qu'on appelle _parallles_, parce qu'en effet elles sont
parallles au front qu'on attaque. On les arme ensuite de batteries,
pour rpondre au feu de l'assig. Aprs avoir trac une premire
_parallle_, on s'approche, en cheminant sous terre, par des
_zigzags_, jusqu' la distance o l'on veut tracer une seconde
_parallle_, qu'on arme de batteries comme la premire. On arrive
successivement  la troisime, d'o l'on s'lance au bord du foss,
qui s'appelle _chemin couvert_. Puis on descend dans ce foss avec de
nouvelles prcautions, on renverse avec des batteries de brche les
murailles appeles _escarpes_, on remplit le foss de leurs dcombres,
et sur ces dcombres on monte enfin  l'assaut. Des sorties de
l'ennemi pour troubler ces travaux difficiles, des combats de grosse
artillerie, des mines qui font sauter dans les airs assigeants et
assigs, ajoutent des scnes animes, et souvent terribles,  cette
affreuse lutte souterraine, dans laquelle la science le dispute 
l'hrosme, pour attaquer ou dfendre les grandes cits, que leurs
richesses, leur situation gographique, ou leur force militaire,
rendent dignes de tels efforts.

[En marge: Ouverture de la tranche dans la nuit du 1er au 2 avril.]

On est rduit  ces moyens compliqus, lorsqu'une place ne peut pas
tre brusquement enleve. C'tait le cas ici, par les motifs qui ont
t exposs plus haut, et dans la nuit du 1er au 2 avril, on ouvrit la
tranche en face du Hagelsberg, qui tait le point d'attaque dsign.
On avait pris position sur le plateau de Zigankenberg. (Voir la carte
n 41.) On s'attacha suivant l'usage  drober cette premire
opration  l'ennemi, et ds la pointe du jour nos soldats taient
couverts par un paulement en terre, sur une tendue de 200 toises.
L'assig dirigea sur eux un feu trs-vif, mais il ne put les empcher
de perfectionner l'ouvrage pendant la journe qui suivit. Dans la nuit
du 2 au 3 avril on dboucha de la premire parallle, par les
tranches transversales qui s'appellent _zigzags_, et on gagna ainsi
du terrain. Tandis qu'une partie de nos soldats travaillait de la
sorte, on essaya d'enlever un ouvrage qui devait bientt gner nos
cheminements.

[En marge: Attaque manque sur la redoute de Kalke-Schanze.]

C'tait la redoute connue sous le nom de Kalke-Schanze, situe  notre
gauche, au bord mme de la Vistule, et par consquent dans le terrain
bas que le fleuve traverse. Bien que place au-dessous du point que
nous couronnions de nos travaux, elle enfilait nos tranches, motif
suffisant pour chercher  s'en dbarrasser. Des soldats de la lgion
du Nord, troupe hardie, avons-nous dit, mais peu solide, se jetrent
audacieusement dans l'ouvrage, et s'en emparrent. Durant cette mme
nuit, l'ennemi fit une sortie sur nos premires tranches, et sur la
redoute qu'on venait de lui enlever. Il fut d'abord repouss, mais il
reprit la redoute de Kalke-Schanze, d'o il expulsa les soldats de la
lgion du Nord, ainsi que les Badois.  peine y tait-il tabli qu'il
en inonda les fosss avec les eaux de la Vistule, entoura les escarpes
en terre de fortes palissades, et s'y rendit presque inexpugnable.

Nous fmes donc obligs de continuer nos cheminements, malgr cet
incommode voisinage, dont il fallait se garantir par des traverses,
espces d'paulements en terre, opposs aux feux de flanc, et qui, en
nous imposant un surcrot de travaux, devaient prolonger les
oprations du sige.

[En marge: Continuation des cheminements du 4 au 7 avril.]

Pendant les nuits et les journes qui suivirent, du 4 au 7 avril, on
poursuivit les travaux d'approche sous le feu de la place, auquel nous
ne pouvions pas rpondre, notre grosse artillerie n'tant pas encore
arrive. On n'avait que de l'artillerie de campagne, place dans
quelques redoutes, pour mitrailler l'ennemi en cas de sortie. Le
travail offrait plus de difficults qu'il n'en offre dans la plupart
des siges rguliers. Le sol dans lequel on travaillait tait form
d'un sable fin, mobile, peu consistant, qui s'boulait sous le choc
des boulets, et que le vent, devenu violent  l'approche de
l'quinoxe, portait au visage de nos soldats. Le temps tait mauvais,
alternativement neigeux ou pluvieux. Enfin nous n'avions de bons
travailleurs que les Franais, lesquels taient peu nombreux et
accabls de fatigue.

[En marge: Fausse attaque devant le Bischoffsberg.]

[En marge: Violent combat dans la nuit du 10 au 11 avril pour la
possession d'un mamelon qui domine nos tranches.]

Pendant la nuit du 7 au 8 on ouvrit une parallle, contre le
Bischoffsberg, dans la double intention de distraire l'ennemi par une
fausse attaque, et d'tablir des batteries qui prenaient de revers le
Hagelsberg, et pouvaient mme tirer sur la ville. Les jours suivants
on continua les cheminements, tant  la vritable qu' la fausse
attaque. De son ct, l'assig avait entrepris des travaux de
contre-approche, destins  s'emparer d'un mamelon, d'o il aurait pu
dominer nos tranches. Dans la nuit du 10 au 11, le gnral
Chasseloup, qui tait revenu au camp, fit les dispositions ncessaires
pour dtruire les travaux dirigs contre les ntres.  dix heures du
soir, quatre compagnies du 44e de ligne avec 120 soldats de la lgion
du Nord, commands par le chef de bataillon Rogniat, franchirent une
espce de ravin, qui sparait la gauche de notre premire _parallle_
de la position occupe par les Prussiens, s'lancrent sur eux, les
culbutrent, en prirent treize, et obligrent les autres  lcher pied
en jetant leurs fusils. Aussitt les soldats de la lgion du Nord
furent employs  combler avec la pelle les tranches que les assigs
avaient commences. Mais cette destruction des travaux de l'ennemi se
faisait  quarante toises de la place, et sous un feu de mitraille et
d'obus fort meurtrier. Nos travailleurs de la lgion du Nord, aprs
avoir rsist un certain temps, finirent par s'enfuir les uns aprs
les autres, et les Prussiens purent revenir dans l'ouvrage abandonn,
avant qu'il et t compltement dtruit.  une heure du matin, le
gnral Chasseloup et le marchal Lefebvre s'tant aperus du retour
de l'ennemi, rsolurent de le chasser de nouveau. Quatre cents hommes
du 44e, lancs sur l'ouvrage, y trouvrent un fort dtachement de
grenadiers prussiens, les attaqurent  la baonnette, en turent ou
blessrent une cinquantaine, et en prirent un nombre  peu prs gal,
avec beaucoup de fusils et d'outils. Une compagnie de Saxons resta
jusqu'au jour pour combler  la pelle les tranches des assigs; mais
au jour, quoique seconds par nos tirailleurs, ils ne purent tenir
sous les feux de la place, et furent obligs de se retirer.

[En marge: Troisime combat pour la mme position dans la nuit du 12
au 13.]

Les Prussiens roccuprent l'ouvrage dans le courant de la journe du
12, et ils levrent en toute hte une espce de redoute palissade
sur le mamelon,  la possession duquel ils attachaient tant de prix.
Il n'tait pas possible de les laisser ainsi paisiblement tablis sur
la gauche de nos tranches. Il fut dcid que la nuit suivante, on
leur enlverait cette position une troisime fois, et qu'on se
hterait de la lier  la seconde _parallle_, qui avait t ouverte
dans la journe. Le 12,  neuf heures du soir, le chef de bataillon
Rogniat, le gnral Puthod,  la tte de 300 grenadiers saxons de
Bevilacqua, d'une compagnie de carabiniers de la lgion du Nord, et
d'une compagnie de grenadiers du 44e, commands par le chef de
bataillon Jacquemard, abordrent l'ouvrage avec rsolution. La
rsistance de l'ennemi fut trs-vive. Couvert par des palissades, il
fit une telle fusillade, qu'il amena un moment d'hsitation parmi nos
troupes. Mais les grenadiers du 44e marchrent droit sur les
palissades, tandis que les grenadiers saxons de Bevilacqua, conduits
par un brave tambour, trouvant un chemin qui tournait l'ouvrage par la
gauche, s'y introduisirent et dcidrent le succs. Nous restmes
matres de la redoute, qu'on se hta de lier  la seconde parallle.

[En marge: Violente sortie de l'ennemi repousse par le marchal
Lefebvre en personne.]

Cependant le jour ayant paru, l'ennemi, rsolu  nous disputer jusqu'
la fin une position qui devait arrter nos cheminements, s'il avait
russi  la conserver, essaya une grande sortie, et dirigea une forte
colonne sur le point si vivement contest. Tous les feux de la place
appuyrent ses efforts. Il se jeta sur la redoute dans laquelle
taient demeurs les Saxons, les accabla sous le nombre, malgr la
plus courageuse rsistance de leur part, et aprs avoir reconquis
l'ouvrage, marcha rsolment  nos tranches, pour les envahir et les
bouleverser. Dj il y tait entr, lorsque le marchal Lefebvre, qui
au premier bruit de cette sortie avait promptement runi un bataillon
du 44e, s'lana sur les Prussiens l'pe  la main, et, au milieu
d'une grle de balles, les rejeta hors des tranches, les poussa la
baonnette aux reins, jusqu'au glacis du Hagelsberg. Arriv l, il
fallut se retirer sous une pluie de mitraille. Les Prussiens perdirent
dans cette action environ trois cents hommes. Elle nous cota quinze
officiers et une centaine de soldats, tant saxons que franais.

Ds ce moment, ce mamelon de gauche nous fut abandonn par l'ennemi.
On le lia dfinitivement  nos tranches, puis on dboucha par de
nouveaux cheminements au del de la seconde _parallle_. On travailla
de mme  celle qui avait t trace devant le Bischoffsberg, et dont
nous avons dj indiqu l'objet.

[En marge: On termine les travaux de la seconde parallle.]

[En marge: Arrive au camp de deux nouveaux rgiments franais.]

Ces trois jours de combat avaient fort retard les travaux du sige,
d'autant que, nos tranches tant sans cesse menaces, il fallait
consacrer nos meilleures troupes  les garder. Les jours suivants
furent employs  terminer la seconde _parallle_,  l'largir,  y
crer des places d'armes, pour le logement des troupes de garde,  y
prparer l'emplacement des batteries, en attendant l'arrive du gros
canon, et on se donna les mmes soins pour la _parallle_ de la fausse
attaque, entreprise devant le Bischoffsberg. Deux nouveaux rgiments
taient arrivs par les ordres de Napolon, trs-attentif aux
oprations de ce grand sige. C'tait, d'une part, le rgiment de la
garde municipale de Paris, et, de l'autre, le 12e lger, qu'on
dtachait momentanment de Thorn, pour l'envoyer  Dantzig. En mme
temps Napolon avait ordonn au marchal Mortier, qui venait de
terminer avec les Sudois l'affaire de l'armistice, d'acheminer ses
troupes par Stettin sur Dantzig, et il runissait, dans l'le de
Nogath, les lments de la rserve d'infanterie, que devait commander
le marchal Lannes. On avait donc l'esprance d'tre bientt fortement
appuy.

[En marge: Nouveaux efforts pour resserrer la place.]

[En marge: Le poste de Heubude amen  la hauteur de l'le de Holm, 
l'embouchure mme du canal de Laake.]

[En marge: Combat du 16 avril pour disputer  nos troupes la
possession du canal de Laake.]

L'arme assigeante tant pourvue de deux nouveaux rgiments franais,
il convenait d'achever l'investissement de la place, et de continuer
les oprations projetes sur la Vistule, en amenant le gnral Schramm
de la hauteur d'Heubude  celle de l'le de Holm, ce qui devenait
d'autant plus urgent, que l'ennemi communiquait tous les jours par le
fort de Weichselmnde avec la mer, d'o il recevait des secours en
hommes et en munitions. En consquence, le 15 avril, le gnral
Gardanne, qui avait pris le commandement des troupes places dans le
Nehrung, descendit avec ces troupes et quelques renforts qu'on lui
avait envoys, le cours de la Vistule, et alla s'tablir le long du
canal de Laake, entre Dantzig et le fort de Weichselmnde,  700
toises des glacis de ce fort. (Voir la carte n 41.) Il tait post de
manire  intercepter la navigation du canal, et plus tard celle de la
Vistule elle-mme, lorsque les troupes du quartier gnral viendraient
joindre leurs feux aux siens, en descendant par leur gauche sur le
bord du fleuve. Cette opration d'abord ne fut pas fort contrarie, si
ce n'est par les redoutes de l'le de Holm. Mais bientt le marchal
Kalkreuth, reconnaissant la gravit de l'entreprise, rsolut de tenter
les plus grands efforts pour maintenir ses communications avec la mer.
Le 16 avril, trois mille Russes et deux mille Prussiens sortirent  la
fois, les premiers du fort de Weichselmnde, les seconds de Dantzig,
afin d'attaquer nos troupes, qui n'avaient pas eu le temps de
s'tablir solidement dans le Nehrung et  l'embouchure du canal. Un
combat des plus vifs s'engagea du ct de Weichselmnde avec les
Russes, et heureusement un peu avant que les Prussiens eussent
dbouch de Dantzig. On les repoussa sur les glacis du fort, aprs
leur avoir fait essuyer une perte considrable. On en avait  peine
fini avec eux, qu'il fallut recommencer avec les Prussiens, ce qui ne
fut ni difficile ni long, car nos auxiliaires, ayant le 2e lger en
tte, se comportrent vaillamment. L'ennemi perdit en tout 5  600
hommes morts ou prisonniers. Nous en perdmes environ 200.

[En marge: Travaux pour consolider notre tablissement sur la basse
Vistule et dans le Nehrung.]

Aprs ce combat, notre tablissement sur la basse Vistule et dans le
Nehrung parut assur. On s'appliqua nanmoins  le consolider. On
leva un double paulement en terre, afin de se garder  la fois
contre le fort et contre la place, et on l'tendit assez loin pour
qu'il joignt, d'un ct le fleuve, de l'autre les bois qui couvraient
cette partie du Nehrung. De vastes abatis rendirent ces bois presque
inaccessibles. Un fort blockhaus fut plac au centre de nos
retranchements.  ces prcautions on ajouta une garde de chaloupes sur
le canal et le fleuve, laquelle devait empcher les embarcations
ennemies de remonter ou de descendre la Vistule. Pendant que ces
travaux s'excutaient  la rive droite, les troupes du quartier
gnral,  la rive gauche, descendant des hauteurs au bord de la
Vistule, y avaient construit des redoutes, afin de croiser leurs feux
avec ceux des troupes tablies dans le Nehrung. On se garantit de ce
ct par une gabionnade de 200 toises de longueur. Un brave officier
nomm Tardiville, s'tait log avec une centaine d'hommes dans une
maison au bord de la Vistule, et s'y soutenait malgr les projectiles
de l'ennemi avec une telle opinitret, que cette maison prit son nom
pendant la dure du sige. Il restait  conqurir l'le de Holm pour
que l'investissement ft complet et dfinitif. Mais, en attendant, les
btiments ennemis ne pntraient qu'avec peine jusqu' Dantzig.
Plusieurs barques en effet avaient t prises, et une corvette ayant
essay de remonter la Vistule, s'tait vue arrte par le feu des deux
rives. Les soldats conduits par un officier du gnie nomm Lesecq,
avaient saut par-dessus les retranchements, s'taient placs 
dcouvert sur la rive du fleuve, et, accablant de leur mousqueterie le
btiment ennemi, l'avaient oblig  se retirer. Le capitaine Lesecq
eut son sabre emport par un biscaen, sans tre atteint lui-mme.

[En marge: Horrible tempte qui interrompt les travaux du sige.]

[En marge: Ouverture du feu dans la journe du 23 avril.]

[En marge: Plusieurs incendies clatent dans la ville, et sont teints
par la garnison.]

[En marge: Commencement de la troisime parallle dans la nuit du 25
au 26 avril.]

On tait au 20 avril. Il y avait un mois et demi qu'on se trouvait
devant la place, et 20 jours que la tranche tait ouverte. La grosse
artillerie venait d'arriver, partie de Breslau, partie de Stettin,
partie de Thorn et Varsovie. Il ne manquait que des munitions.
Cependant on pouvait ouvrir le feu des batteries de la premire et de
la seconde _parallle_. On avait tout dispos pour le commencer le 20,
lorsqu'une affreuse tempte d'quinoxe, apportant des torrents de
neige, encombra les tranches, et y interrompit le travail. Il fallut
passer deux jours  les dblayer, et nos soldats bivouaqus en plein
air, sous ce rude climat, rendu plus rude encore par un hiver retard,
eurent cruellement  souffrir. Enfin, le 23 dans la nuit,
cinquante-huit bouches  feu, qui consistaient en mortiers, obusiers,
pices de vingt-quatre et de douze, tirrent  la fois, et
continurent  battre la place pendant toute la journe du 24.
L'artillerie ennemie qui avait rserv ses moyens pour tenir tte  la
ntre, riposta vivement et avec assez de justesse. Mais aprs quelques
heures de ce combat  coups de canon, suprieurement dirig par le
gnral Lariboisire, un grand nombre d'embrasures de l'ennemi furent
bouleverses, beaucoup de ses pices dmontes, et un violent
incendie, allum par des obus partis de la fausse attaque, clata dans
l'intrieur de la ville. On voyait des colonnes de fume s'lever 
la hauteur des plus grands difices, tmoignage sinistre des ravages
que nous avions causs. Nanmoins le marchal Kalkreuth russit 
teindre le feu, au moyen des eaux abondantes dont la ville tait
pourvue. Il ne parut nullement branl. Le lendemain 25, le marchal
Lefebvre, pour sonder ses dispositions, lui fit annoncer qu'on allait
tirer  boulets rouges. Il ne rpondit pas. Alors on recommena le feu
de toutes nos pices avec plus d'nergie, et on alluma un nouvel
incendie, encore teint par le concours de la garnison et des
habitants. Le feu violent de notre artillerie, attirant sur elle les
projectiles ennemis, avait produit une diversion utile  nos travaux
d'approche, qui, devenus plus faciles, avancrent plus rapidement.
Grce au dvouement des troupes du gnie, creusant le sable au milieu
des boulets qui bouleversaient la tte des sapes, qui emportaient les
gabions et les sacs  terre, on poussa les _zigzags_ jusqu' la
troisime _parallle_, ouverte enfin dans la nuit du 25 au 26  la
_sape volante_.

[En marge: Sortie de l'ennemi contre la troisime parallle, dans la
nuit du 27 avril.]

Dans la nuit du 26 au 27 on traa une grande partie de cette
_parallle_, toujours  la faveur du combat des deux artilleries.
Malheureusement nous ne possdions pas une assez grande quantit de
bouches  feu et de munitions. Nous tirions  peine deux mille coups
par jour, quand l'ennemi en tirait trois mille. Nous avions beaucoup
de pices en fer, qui clataient dans les mains de nos artilleurs, et
faisaient autant de mal que les projectiles ennemis. Nos soldats
supplaient cependant  l'infriorit du nombre par la justesse du
tir. Le 27, l'ennemi voulut reprendre l'offensive au moyen des
sorties. Profitant de ce que les travaux de la troisime _parallle_
n'taient pas encore achevs, il rsolut de les dtruire, et suspendit
tout  coup son feu vers les sept heures du soir. Cet indice fit
prsumer une entreprise de la part des assigs. Des compagnies du 12e
lger, rcemment arriv, furent places  droite et  gauche, derrire
des paulements qui les cachaient. Six cents grenadiers prussiens,
suivis de 200 travailleurs, s'avancrent sur la _parallle_, encore
imparfaite et d'un accs facile. Un poste couch ventre  terre, les
ayant aperus, se retira, afin de les laisser pntrer. Alors les
compagnies du 12e lger s'lancrent sur eux  l'improviste, les
abordrent  la baonnette dans le foss, et engagrent un combat
homme  homme. La lutte fut meurtrire, mais on les chassa, et 120
restrent sur le carreau, morts ou blesss. On en prit un certain
nombre, et on ramena les autres la baonnette dans les reins jusqu'aux
glacis de la place.

[En marge: Suspension d'armes de deux heures pour enterrer les morts,
et ramasser les blesss.]

Le marchal Kalkreuth demanda deux heures de suspension d'armes, pour
enlever les morts et les blesss. Sur l'avis de l'artillerie et du
gnie, qui dsiraient cette suspension d'armes, afin d'excuter
quelques reconnaissances, le marchal Lefebvre l'accorda. Les gnraux
Lariboisire et Chasseloup coururent aussitt sous les murs de la
place, pour chercher des positions, d'o l'on pt battre plus srement
les ouvrages des assigs. Ces reconnaissances termines, on se remit
au travail, et on s'occupa d'tablir de nouvelles batteries sur les
points dont on avait fait choix, en ayant soin de les lier par des
boyaux  nos tranches.

Dans la nuit du 28 au 29, l'ennemi essaya encore une sortie, avec une
colonne de 2 mille hommes, distribue en trois dtachements. Il marcha
comme l'avant-veille sur notre troisime _parallle_, dont il voulait
 tout prix interrompre le travail. Deux compagnies du 19e de ligne, 
l'aspect du premier dtachement, se jetrent sur lui  la baonnette,
le poussrent jusqu'aux glacis du Hagelsberg, mais accueillies l par
un feu trs-vif, parti du chemin couvert, et enveloppes par le second
dtachement qu'elles n'avaient point aperu, elles perdirent une
quarantaine d'hommes. Nanmoins elles furent bientt secourues et
dgages  temps. L'ennemi ramen nous laissa 70 morts et 130
prisonniers.

[En marge: Perfectionnement de la troisime parallle, et redoublement
du feu de notre artillerie.]

[En marge: On dbouche de la troisime parallle sur les saillants du
Hagelsberg.]

[En marge: Mcontentement du marchal Lefebvre.]

[En marge: Son langage  l'gard des auxiliaires.]

Ces violents efforts tents contre notre troisime _parallle_, ne
nous empchrent pas d'en perfectionner les travaux, de la prolonger 
droite et  gauche, et de l'armer de batteries. De nouveaux convois
rcemment arrivs, avaient permis de mettre en batterie plus de
quatre-vingts pices de gros calibre. Ds cet instant le feu de
l'artillerie redoubla, et on dboucha enfin de la troisime
_parallle_, par deux cts, afin de se porter sur les saillants du
Hagelsberg. Cet ouvrage se composait de deux bastions, entre lesquels
se prsentait une demi-lune. On chemina vers le saillant du bastion de
gauche et vers le saillant de la demi-lune. Les travaux d'approche
devinrent alors extrmement meurtriers. L'ennemi, qui avait mnag
pour la fin du sige les plus grandes ressources de son artillerie, en
dirigeait la meilleure partie sur nos travaux. Nos soldats du gnie
voyaient leurs sapes bouleverses et le sable mobile qu'ils
dplaaient rejet dans les tranches par le choc de nombreux
projectiles. Leur constance  travailler au milieu de ces prils tait
inbranlable. Nos troupes d'infanterie supportaient de leur ct
d'horribles fatigues, car plus on approchait de la place, et plus il
fallait confier la garde des tranches  des soldats prouvs. Sur
quarante-huit heures, elles en passaient vingt-quatre, ou 
travailler, ou  protger ceux qui travaillaient. Nous n'avancions
donc en ce moment qu'avec beaucoup de lenteur. Le marchal Lefebvre
qui commenait  perdre patience, s'en prenait  tout le monde, au
gnie dont il ne saisissait pas les combinaisons,  l'artillerie dont
il n'apprciait pas les efforts, et surtout aux auxiliaires, qui lui
rendaient beaucoup moins de services que les Franais. Les Saxons se
battaient bien, mais montraient peu de bonne volont, particulirement
au travail. Les Badois n'taient bons ni au travail, ni au feu. Les
Polonais de nouvelle leve avaient du zle, mais aucune habitude de la
guerre. Les soldats de la lgion du Nord, trs-prompts dans les
attaques, se dispersaient  la moindre rsistance. Comme tous ces
auxiliaires taient enclins  la dsertion, on avait soin de les
pourvoir avec les magasins du quartier gnral, pour ne pas les
laisser courir dans les villages environnants, de telle sorte qu'on
tait oblig de les nourrir beaucoup mieux que les Franais,
quoiqu'ils fussent loin de servir aussi bien. Le marchal Lefebvre
parlait d'eux dans les termes les plus outrageants, disait sans cesse
qu'ils ne savaient que manger, traitait de grimoire tous les
raisonnements des ingnieurs, prtendait qu'il en ferait plus qu'eux
avec la poitrine de ses grenadiers, et voulait absolument mettre fin
au sige au moyen d'un assaut gnral.

[En marge: Le marchal Lefebvre veut en finir par un assaut avant
l'achvement des travaux d'approche.]

Le projet tait tmraire, car on se trouvait loin encore des ouvrages
de la place, et, en s'lanant dans le foss, on devait rencontrer ces
redoutables palissades, qui remplaaient  Dantzig les escarpes en
maonnerie. Le gnie, comme il est d'usage dans les siges, ne
s'entendait pas avec l'artillerie. Il expliquait par la nature mobile
du sol, par l'insuffisance de protection qu'il recevait de
l'artillerie, par le trop petit nombre de bons travailleurs, la
lenteur de ses cheminements. L'artillerie rpondait qu'elle avait trop
peu de bouches  feu, trop peu de munitions, pour galer le feu de
l'ennemi, et qu'elle ne pouvait mieux faire. En consquence, le
marchal, pour les mettre tous d'accord, proposa d'en finir en donnant
l'assaut, avant mme que les travaux d'approche fussent termins. Le
gnie, qui perdait beaucoup de monde dans ces travaux, rpondit que si
l'artillerie voulait par une batterie de ricochet, renverser une
range de palissades, il conduirait volontiers notre infanterie 
l'assaut du Hagelsberg. Cependant comme les Russes, en 1724, avaient
perdu cinq mille hommes devant Dantzig, dans une entreprise de ce
genre, tente par impatience, on n'osa pas risquer une pareille
tmrit sans prendre les ordres de l'Empereur.

[En marge: Mai 1807.]

[En marge: On a recours  l'Empereur pour avoir son avis.]

[En marge: Napolon veut qu'on persiste dans l'emploi des moyens
rguliers, et rprimande le marchal Lefebvre.]

Heureusement il tait  une trentaine de lieues, et on pouvait avoir
sa rponse en quarante-huit heures. Il serait mme venu la donner en
personne, si la prsence du roi de Prusse et de l'empereur de Russie
au quartier gnral de Bartenstein, ne lui et fait craindre de leur
part quelque entreprise contre ses quartiers d'hiver. Ds qu'il eut
reu la lettre du marchal Lefebvre, il se hta de modrer les ardeurs
de ce vieux soldat, en lui adressant une forte rprimande. Il lui
reprocha vivement son impatience, son ddain pour la science qu'il
n'avait pas, son mauvais langage  l'gard des auxiliaires.--Vous ne
savez, lui crivit-il, que vous plaindre, injurier nos allis, et
changer d'avis au gr du premier venu. Vous vouliez des troupes, je
vous en ai envoy; je vous en prpare encore, et, _comme un ingrat_,
vous continuez  vous plaindre, sans songer mme  me remercier. Vous
traitez les allis, et notamment les Polonais et les Badois, sans
aucun mnagement. Ils ne sont pas habitus au feu, mais cela viendra.
Croyez-vous que nous fussions aussi braves en quatre-vingt-douze, que
nous le sommes aujourd'hui, aprs quinze ans de guerre? Ayez donc de
l'indulgence, vieux soldat que vous tes, pour les jeunes soldats qui
dbutent, et qui n'ont pas encore votre sang-froid au milieu du
danger. Le prince de Baden, que vous avez auprs de vous (ce prince
s'tait mis  la tte des Badois et assistait au sige de Dantzig), a
voulu quitter les douceurs de la cour, pour mener ses troupes au feu.
Tmoignez-lui des gards, et tenez-lui compte d'un zle que ses
pareils n'imitent gure. La poitrine de vos grenadiers, que vous
voulez mettre partout, ne renversera pas des murailles. Il faut
laisser faire vos ingnieurs, et couter les avis du gnral
Chasseloup, qui est un savant homme et auquel vous ne devez pas ter
votre confiance, sur le dire du premier _petit critiqueur_, se mlant
de juger ce qu'il est incapable de comprendre. Rservez le courage de
vos grenadiers pour le moment o la science dira qu'on peut l'employer
utilement, et, en attendant, sachez avoir de la patience. Quelques
jours perdus, que je ne saurais du reste comment employer aujourd'hui,
ne mritent pas que vous fassiez tuer quelques mille hommes, dont il
est possible d'conomiser la vie. Montrez le calme, la suite,
l'aplomb, qui conviennent  votre ge. Votre gloire est dans la prise
de Dantzig; prenez cette place et vous serez content de moi.--

[En marge: Continuation du sige conformment aux rgles.]

[En marge: Occupation de l'le de Holm dans la nuit du 6 au 7 mai.]

Il n'en fallait pas davantage pour calmer le marchal. Il se rsigna
donc  laisser continuer les oprations du sige selon toutes les
rgles de l'art. Bien qu'on et port le camp de Nehrung sur la basse
Vistule, et qu'on et barr le passage du canal et du fleuve,
l'investissement ne pouvait devenir complet que par la prise de l'le
de Holm, et ce n'tait aussi que par la prise de cette le qu'on
pouvait faire tomber une foule de redoutes, celle de Kalke-Schanze
surtout, qui prenait nos tranches  revers, les incommodait de son
feu et en ralentissait le progrs,  cause des traverses qu'il fallait
ajouter  nos ouvrages. Sans avoir toutes les troupes qu'on aurait
dsires pour pousser le sige rapidement, on en avait assez nanmoins
pour faire une tentative sur l'le de Holm. La nuit du 6 au 7 mai fut
consacre  cette entreprise. Ordre fut donn au gnral Gardanne d'y
concourir de son ct, en se portant vers le canal de Laake, et en
essayant de le passer sur des radeaux. (Voir la carte n 41.) Huit
cents hommes, descendant de la gauche du quartier gnral sur le bord
de la Vistule, durent traverser le fleuve en deux fois et excuter la
principale attaque.  dix heures du soir, douze barques furent amenes
vis--vis le village de Schellmhl, sans que l'ennemi s'en apert. 
une heure de la nuit, les barques portant des dtachements du rgiment
de la garde de Paris, des 2e et 12e lgers, et cinquante soldats du
gnie, partirent de la rive gauche, et abordrent dans l'le de Holm.
L'ennemi dirigea sur les embarcations quelques coups de canon 
mitraille. Nos troupes malgr ce feu s'lancrent  terre. Les
grenadiers de la garde de Paris coururent sur la redoute la plus
rapproche, sans tirer un coup de fusil, et l'enlevrent aux Russes
qui la dfendaient. Au mme instant, cent hommes du 2e lger, cent
hommes du 12e, coururent galement sur deux autres redoutes, l'une
construite  la pointe de l'le, l'autre  une maison dite la _maison
blanche_. Ils essuyrent une premire dcharge, mais marchrent si
vite, qu'en quelques minutes les redoutes furent conquises et les
Russes pris. Nos troupes s'lancrent avec la mme rapidit sur les
autres ouvrages, et, en une demi-heure, eurent occup la moiti de
l'le, et fait cinq cents prisonniers. Pendant que cette opration
s'achevait si promptement, les douze barques employes au passage de
la Vistule amenaient une seconde colonne, compose de Badois et de
soldats de la lgion du Nord, laquelle prit  droite, et se dirigea
vers la partie de l'le qui regarde la ville de Dantzig. Ces troupes,
animes par l'exemple que venaient de leur donner les Franais, se
jetrent hardiment sur les postes ennemis, les surprirent, les
dsarmrent, et enlevrent en un instant 200 hommes et 200 chevaux
d'artillerie. Le gnral Gardanne avait de son ct pass dans l'le,
en franchissant le canal de Laake. Ds lors cette conqute importante
se trouvait assure.

[En marge: Prise de la redoute de Kalke-Schanze.]

C'tait une occasion favorable pour s'emparer de la redoute si
incommode de Kalke-Schanze, prise et perdue au commencement du sige.
(Voir la carte n 41.) Cette redoute, entoure d'eau et ouverte  la
gorge du ct de l'le de Holm, devait sa principale force  l'appui
qu'elle recevait de cette le. Au moment mme o nos deux colonnes
envahissaient l'le de Holm, un dtachement de Saxons et de soldats de
la lgion du Nord, conduit par le chef de bataillon Roumette, entra
dans les fosss de la redoute avec de l'eau jusqu'aux aisselles, se
jeta sur les palissades, les franchit, et, malgr une vive fusillade,
resta matre de l'ouvrage, dans lequel on prit 180 Prussiens, 4
officiers et plusieurs pices de canon.

Cette suite de coups de main nous valut 600 prisonniers, 17 bouches 
feu, cota 600 hommes morts ou blesss  l'ennemi, nous procura surtout
la possession de l'le de Holm, qui compltait l'investissement de
Dantzig, et faisait cesser des feux trs-nuisibles pour nos tranches.
Grce  la rapidit de l'excution, notre perte avait t fort
insignifiante.

[En marge: Assaut du chemin couvert au saillant de la demi-lune.]

Nos travaux d'approche taient arrivs au saillant de la demi-lune. On
avait ouvert une tranche circulaire qui embrassait ce saillant et le
dbordait tant  droite qu' gauche. Le moment tait venu de donner
l'assaut au _chemin couvert_. On appelle de ce nom le rebord
intrieur du foss, le long duquel les assigs circulent et se
dfendent,  l'abri d'une range de petites palissades. Dans la nuit
du 7 au 8, un dtachement du 19e de ligne et du 12e lger, prcd de
cinquante soldats du gnie arms de haches et de pelles, sous la
conduite des officiers du gnie Barthlemy et Beaulieu, du chef de
bataillon d'infanterie Bertrand, dboucha par les deux extrmits de
la tranche circulaire, et s'avana vivement sur le chemin couvert.
Une grle de balles accueillit ce dtachement. Les soldats du gnie,
marchant en tte, se jetrent la hache  la main sur les palissades,
et en abattirent quelques-unes. Nos fantassins, pntrant  leur suite
dans le chemin couvert, le parcoururent sous la mitraille qui pleuvait
des murs de la place. Ils se portrent ensuite sur les forts blockhaus
qui avaient t construits dans les angles rentrants de l'enceinte.
Mais ils essuyrent un feu de mousqueterie tellement vif, qu'ils
furent obligs de revenir au saillant de la demi-lune. Le chemin
couvert n'en resta pas moins en leur possession. Pendant ce temps, les
mineurs avaient couru de tous cts, pour s'assurer qu'il n'y avait
pas de mines commences, et, suivant l'usage, disposes de manire 
faire sauter le terrain conquis par les assigeants. Un sergent du
gnie aperut en effet au saillant de la demi-lune un puits de mine.
Il s'y jeta, le sabre au poing, trouva douze Prussiens qui
travaillaient  des rameaux de mine, et, profitant de la terreur que
leur inspirait son apparition subite, les fit tous prisonniers. Il
bouleversa ensuite l'ouvrage. Ce brave homme, dont le nom mrite
d'tre conserv, se nommait Chopot.

L'assaut du chemin couvert, qui est toujours l'une des oprations les
plus meurtrires d'un sige rgulier, nous cota 17 tus et 76
blesss, perte assez grande, si on songe au petit nombre d'hommes
employs sur un terrain aussi troit. Matres du chemin couvert de la
demi-lune, nous tions tablis au bord du foss. Il fallait y
descendre, renverser ensuite la range de grandes palissades, qui en
occupait le fond, puis enlever d'assaut les talus gazonns, qui
tenaient lieu d'escarpes en maonnerie. Ce n'taient pas l des
entreprises faciles. Il fallait d'ailleurs excuter au saillant du
bastion de gauche la mme opration que nous venions d'excuter au
saillant de la demi-lune, pour n'tre pas mitraills de flanc par ce
bastion, quand nous attaquerions la demi-lune elle-mme.

[En marge: Travaux d'approche dirigs vers le bastion de gauche.]

On s'tablit donc sur le foss, on s'y couvrit avec les prcautions
ordinaires, et l'on continua de cheminer vers la gauche, pour
s'approcher du saillant du bastion. Les journes des 8, 9, 10, 11, 12
et 13 mai, furent employes  ce travail, devenu horriblement
dangereux, car,  cette proximit, les boulets de l'ennemi
bouleversaient les sapes, pntraient dans les tranches, y
emportaient les hommes, et souvent faisaient crouler sur eux les
paulements qu'ils avaient laborieusement levs. La mousqueterie
n'tait pas  cette distance d'un effet moins terrible que
l'artillerie. Le sable que nos soldats remuaient s'boulait  chaque
instant, et il fallait recommencer plusieurs fois les mmes ouvrages.
Enfin, les nuits devenues trs-courtes en mai, car tout le monde sait
que plus on approche du ple, plus les nuits sont longues en hiver,
courtes en t, nous laissaient  peine quatre heures de travail sur
vingt-quatre. Le marchal Lefebvre, toujours plus impatient, demandait
instamment qu'on lui rendt l'assaut praticable, en abattant la ligne
de palissades qui garnissait le fond du foss. Le gnie disait que
c'tait  l'artillerie  les dtruire par des coups de ricochet.
L'artillerie, craignant que le terrain ne ft min, rpondait qu'elle
n'avait pas de place pour ses batteries. La difficult que nous
rencontrions ici tait une preuve des proprits dfensives du bois,
car, parvenus au bord du foss, si nous avions eu en face une muraille
en maonnerie, au lieu d'une range de palissades, nous eussions
tabli une batterie de brche, dmoli cette muraille en quarante-huit
heures, rempli le foss de ses dbris et mont  l'assaut. Mais le
boulet fracassait la tte de quelques-unes de ces palissades, souvent
les corchait  peine et n'en renversait aucune. L'instant dcisif
approchait; l'impatience tait extrme; l'on touchait  ce moment d'un
sige o l'assig fait ses derniers efforts de rsistance, et o
l'assigeant, pour en finir, est dispos  tenter les plus grands
coups d'audace.

[En marge: Nouvelle d'un secours apport  la place.]

[En marge: Diverses manires de secourir Dantzig.]

[En marge: Les Anglais, malgr beaucoup de promesses, ne font rien
pour leurs allis.]

Mais soudain la nouvelle se rpandit chez les assigs comme chez les
assigeants, qu'une arme russe arrivait au secours de Dantzig. Il y
avait long-temps en effet que ce secours tait promis, et on avait
lieu de s'tonner qu'il ne ft pas encore arriv. Les souverains de
Prusse et de Russie, runis alors  leur quartier gnral, savaient
dans quel pril se trouvait Dantzig. Ils n'ignoraient pas de quelle
importance il tait pour eux d'en empcher la conqute, car, tant
qu'ils conservaient cette place, ils tenaient en chec la gauche de
Napolon, ils rendaient prcaire son tablissement sur la Vistule, ils
l'obligeaient  se priver de vingt-cinq mille hommes, employs ou au
blocus ou au sige; ils lui fermaient enfin le plus vaste dpt de
subsistances qui existt dans le Nord. S'ils devaient tt ou tard
reprendre l'offensive, il valait la peine de se hter pour un motif
aussi grave. Ils avaient pour secourir Dantzig deux moyens directs: ou
d'attaquer Napolon sur la Passarge, afin de lui enlever les positions
 l'abri desquelles il couvrait le sige, ou bien d'expdier un corps
considrable, soit par terre en suivant le Nehrung, soit par mer en
embarquant leurs troupes  Koenigsberg, pour les dbarquer au fort de
Weichselmnde. Il y avait bien aussi un troisime moyen, mais qui ne
dpendait pas d'eux, c'tait un dbarquement de vingt cinq mille
Anglais, dbarquement cent fois promis, cent fois annonc, jamais
excut. Il est certain que si les Anglais avaient tenu parole  leurs
allis, et, qu'au lieu de garder une partie de leurs forces en
Angleterre, pour faire face au camp de Boulogne, d'en envoyer une
autre  Alexandrie pour mettre la main sur l'gypte, et une autre
encore sur les bords de la Plata pour s'emparer des colonies
espagnoles, ils eussent jet une arme soit  Stralsund, soit 
Dantzig, lorsque nous avions  peine trois ou quatre rgiments
franais disperss dans la Pomranie, ils auraient pu changer le cours
des vnements, ou du moins nous causer de grands embarras. Napolon,
en effet, se serait vu forc de dtacher vingt mille hommes de la
grande arme, et, si on l'et attaqu dans ce mme moment sur la
Passarge, il aurait t priv d'une notable portion de ses forces pour
tenir tte  la principale arme russe.

Mais les Anglais ne songeaient pas  venir en aide  leurs allis.
Mettre le pied sur le continent les effrayait trop. Employer leurs
troupes  prendre des colonies leur convenait davantage. D'ailleurs un
changement de ministre, dont nous ferons connatre bientt les causes
et les effets, rendait  Londres toutes les rsolutions incertaines.
Le seul secours envoy  Dantzig fut celui de trois corvettes,
charges de munitions, et commandes par des officiers intrpides, qui
avaient ordre de remonter la Vistule pour pntrer  tout prix dans la
place.

[En marge: Les souverains de Prusse et de Russie, runis 
Bartenstein, dlibrent sur les moyens de secourir Dantzig.]

Il ne fallait donc compter que sur les troupes prussiennes et russes
pour secourir efficacement Dantzig. Les deux souverains, runis 
Bartenstein, en dlibrrent avec leurs gnraux, et eurent la plus
grande peine  se mettre d'accord. Une raison, le dfaut de vivres,
s'opposait au projet qui aurait t le plus convenable, et qui aurait
consist  reprendre immdiatement les oprations actives. La terre
n'tait pas encore assez fconde par le soleil, pour suffire  la
nourriture des hommes et des chevaux. On avait peu de magasins, on
pouvait tout au plus fournir du grain et de la viande aux hommes, et
quant aux chevaux, on tait rduit  leur donner  manger le chaume
qui recouvrait les huttes des paysans de la vieille Prusse. On pensait
donc qu'il fallait attendre que l'herbe ft assez haute pour nourrir
les chevaux. C'tait la mme raison qui retenait Napolon sur la
Passarge. Mais lui n'avait pas une place importante  sauver; chaque
jour au contraire lui apportait des forces, et lui permettait de faire
un pas de plus vers les murs de Dantzig.

[En marge: On se dcide  envoyer un secours de quelques mille hommes
 Dantzig, soit par le Nehrung, soit par la mer.]

Dans cette situation, les deux souverains allis adoptrent de tous
les moyens de secours le plus mdiocre, et rsolurent d'envoyer une
dizaine de mille hommes, moiti par la langue de terre du Nehrung,
moiti par la mer et le fort de Weichselmnde. Le projet tait de
forcer la ligne d'investissement, d'enlever le camp franais du
Nehrung, en dbouchant sur ce camp, soit du fort de Weichselmnde,
soit du Nehrung mme par la route de Koenigsberg, de pntrer ensuite
dans l'le de Holm, de rtablir les communications avec Dantzig,
d'entrer dans la place, et, si on russissait dans toutes ces
oprations, de faire une sortie gnrale contre le corps assigeant,
pour dtruire ses travaux, et le contraindre  lever le sige. Il
aurait fallu pour cela beaucoup plus de dix mille hommes, et surtout
qu'ils fussent trs-habilement conduits.

[En marge: Un corps de troupes lgres et de cavalerie, marche sur
Dantzig par le Nehrung.]

[En marge: Un corps d'infanterie russe est embarqu  Pillau, et
envoy par mer  Weichselmnde.]

Un corps prussien et russe, compos en grande partie de cavalerie,
sous la conduite du colonel Bulow, dut traverser dans des chaloupes la
passe de Pillau, aborder  la pointe du Nehrung, et cheminer sur cet
troit banc de sable, pendant les vingt lieues qui sparent Pillau de
Dantzig. Huit mille hommes, pour la plupart Russes, furent embarqus 
Pillau sur des btiments de transport, et escorts par des vaisseaux
de guerre anglais jusqu'au fort de Weichselmnde. Ils taient sous les
ordres du gnral Kamenski, le fils de ce vieux gnral, qui avait un
instant command l'arme russe, au dbut de la campagne d'hiver.
Arrivs le 12 mai  l'embouchure de la Vistule, ils furent dbarqus
sur les jetes extrieures, sous la protection du canon de
Weichselmnde. Pendant ce mme temps, des dmonstrations avaient lieu
contre tous nos quartiers d'hiver. On simulait devant Massna un
passage du Bug, comme si on avait voulu agir  l'autre extrmit du
thtre de la guerre. On faisait circuler beaucoup de patrouilles en
face de nos cantonnements de la Passarge. Enfin le corps destin 
parcourir le Nehrung se portait rapidement sur les postes dtachs que
nous avions  l'extrmit de ce banc de sable, et les obligeait  se
replier.

[En marge: Inquitudes du marchal Lefebvre en apprenant la tentative
des Russes pour secourir Dantzig.]

Le rassemblement  Pillau des deux corps, qui devaient, par des voies
diverses, aller au secours de Dantzig, avait t signal. Des bruits
sortis de la place assige avaient confirm les nouvelles de Pillau,
et c'tait assez pour jeter le marchal Lefebvre dans les plus vives
anxits. Il s'tait ht, sans mme recourir  l'Empereur, d'appeler
 lui le gnral Oudinot, qui se trouvait dans l'le de Nogath avec la
division des grenadiers, laquelle devait faire partie du corps de
rserve destin au marchal Lannes. Il avait en mme temps crit de
tous cts, pour demander du secours aux chefs de troupes placs dans
son voisinage.

Mais Napolon,  qui vingt-quatre heures suffisaient pour expdier un
courrier de Finkenstein  Dantzig, avait d'avance pourvu  tout. Il
rprimanda le marchal Lefebvre, du reste avec douceur, pour cette
manire d'agir. Il le rassura par la nouvelle de prompts secours,
lesquels prpars de longue main, ne pouvaient manquer d'arriver 
temps. Napolon tait peu mu des puriles dmonstrations faites sur
sa droite, car il savait trop bien discerner  la guerre la feinte des
projets rels, pour qu'il ft possible de l'abuser. Il avait
d'ailleurs bientt appris d'une manire certaine, qu'on se bornerait 
diriger sur Dantzig un gros dtachement, soit par le Nehrung, soit par
la mer, et il avait proportionn ses prcautions  la gravit du
danger.

[En marge: Renforts envoys au marchal Lefebvre.]

Le marchal Mortier, devenu entirement disponible, par la conclusion
dfinitive de l'armistice avec les Sudois, avait reu l'ordre de
hter sa marche, et de se faire prcder  Dantzig par une portion de
ses troupes. En consquence de cet ordre, le 72e de ligne venait
d'arriver au camp du marchal Lefebvre, au moment des plus grandes
agitations de celui-ci. La rserve du marchal Lannes, prpare dans
l'le de Nogath, commenait  se former, et, en attendant, la belle
division des grenadiers Oudinot, qui en tait le noyau, avait t
place entre Marienbourg et Dirschau,  deux ou trois marches de
Dantzig. Le 3e de ligne, tir de Braunau, et fort de 3,400 hommes,
stationnait aussi dans l'le de Nogath. Les ressources taient donc
trs-suffisantes. Napolon ordonna  l'une des brigades du gnral
Oudinot de se porter  Furstenwerder, d'y jeter un pont, et de se
tenir prte  passer le bras de la Vistule, qui spare l'le de Nogath
du Nehrung. (Voir la carte n 38.) La cavalerie tant rpandue surtout
dans les pturages de la basse Vistule, aux environs d'Elbing, il
ordonna au gnral Beaumont de prendre un millier de dragons, de se
porter  Furstenwerder, de laisser filer le corps ennemi qui cheminait
sur le Nehrung, de le couper lorsqu'il aurait dpass Furstenwerder,
et de lui faire le plus de prisonniers qu'il pourrait. Enfin il
enjoignit au marchal Lannes de marcher avec les grenadiers Oudinot
sur Dantzig, de n'y point fatiguer ses troupes en les employant aux
travaux de sige, mais de les tenir en rserve pour les prcipiter sur
les Russes, ds qu'ils essayeraient de prendre terre aux environs de
Weichselmnde.

[En marge: Dbarquement des troupes russes  Weichselmnde le 12 mai.]

Ces dispositions prescrites  temps, grce  une prvoyance qui
faisait tout  propos, amenrent autour de Dantzig plus de troupes
qu'il n'en fallait pour conjurer le pril. Les Russes avaient commenc
 dbarquer le 12 mai. Des hauteurs sablonneuses que nous occupions,
on les voyait distinctement sur les jetes du fort de Weichselmnde.
Ils ne furent entirement dbarqus et runis en avant de
Weichselmnde, que le 14 au soir. Des avis ritrs, adresss dans
l'intervalle au marchal Lannes, lui firent hter sa marche, et, le
14, il arrivait sous les murs de Dantzig avec les grenadiers Oudinot,
moins les deux bataillons laisss  Furstenwerder. Le 72e tait dj
au camp. Le marchal Mortier avec le reste de son corps se trouvait 
une marche en arrire.

Le marchal Lefebvre, rassur par ces renforts, avait envoy au
gnral Gardanne, qui commandait le camp de la basse Vistule dans le
Nehrung, le rgiment de la garde municipale de Paris, et attendait,
avant de lui expdier de nouveaux secours, que le dessein des Russes
ft clairement dvoil, car ils pouvaient dboucher du fort de
Weichselmnde, ou sur la rive droite, pour attaquer le camp du gnral
Gardanne, ou sur la rive gauche, pour attaquer le quartier gnral.

[En marge: Vains efforts des Russes pour dbloquer Dantzig, et
brillant combat du 15 mai.]

Le 15 mai,  trois heures du matin, les Russes sortirent, au nombre de
7  8 mille hommes, du fort de Weichselmnde, et marchrent 
l'attaque de nos positions du Nehrung. (Voir la carte n 41.) Ces
positions commenaient  la pointe de l'le de Holm, l mme o le
canal de Laake se runit  la Vistule, s'tendaient sous forme
d'paulement palissad jusqu'au bois qui couvre cette partie du
Nehrung, taient protges en cet endroit par de nombreux abatis, et
finissaient  des dunes de sable le long de la mer. Le gnral
Schramm, pass sous les ordres du gnral Gardanne, dfendait cette
ligne avec un bataillon du 2e lger, un dtachement du rgiment de la
garde de Paris, un bataillon saxon, une partie du 19e de chasseurs, et
quelques Polonais  cheval sous le capitaine Sokolniki, qu'on a dj
vu se distinguer  ce sige. Le gnral Gardanne se tenait en arrire
avec le reste de ses forces, soit pour venir au secours des troupes
qui dfendaient les retranchements, soit pour parer  une sortie de la
place. Le marchal Lefebvre, en apercevant des hauteurs du
Zigankenberg le mouvement des Russes, lui avait envoy, ds le matin,
un bataillon du 12e lger. Un peu aprs, le marchal Lannes tait
parti lui-mme avec quatre bataillons de la division d'Oudinot, et
avait chemin sur les digues qui traversaient le pays plat situ 
notre droite, le gnie n'ayant pas encore pu tablir un pont vers
notre gauche, pour communiquer directement avec le camp du Nehrung par
la basse Vistule.

Les Russes s'avancrent en trois colonnes, l'une dirige le long de la
Vistule en face de nos redoutes, la seconde contre le bois et les
abatis qui en garantissaient l'accs, la troisime compose de
cavalerie destine  longer la mer. Une quatrime tait reste en
rserve, pour porter secours  celle des trois qui faiblirait. Les
corvettes anglaises, arrives en mme temps, devaient pour leur part
remonter la Vistule, dtruire les ponts dont on supposait l'existence,
prendre nos ouvrages  revers, et seconder le mouvement des Russes par
le feu de 60 pices de gros calibre. Mais le vent ne favorisa pas
cette disposition, et les corvettes demeurrent forcment 
l'embouchure de la Vistule.

Les colonnes russes marchrent avec vigueur  l'attaque de nos
positions. Nos soldats placs derrire des retranchements en terre,
les attendirent avec sang-froid, et les fusillrent de trs-prs. Les
Russes n'en furent pas branls, s'approchrent jusqu'au pied des
redoutes, mais ne purent les franchir.  chaque tentative repousse,
nos soldats sautaient par-dessus les retranchements, et poursuivaient
les Russes  la baonnette. La colonne qui s'tait dirige sur les
abatis, ayant un obstacle moins solide  vaincre, essaya de pntrer
dans le bois, et de s'y tablir. Elle fut arrte comme la premire,
mais elle revint  la charge, et engagea une suite de combats corps 
corps avec nos troupes. La lutte sur ce point fut longue et opinitre.
La colonne de cavalerie, charge de longer la mer, resta en
observation devant nos dtachements de cavalerie, sans faire aucun
mouvement srieux. L'action durait depuis plusieurs heures, et nos
troupes employes  la dfense des ouvrages, ne comptant pas plus de
2,000 hommes, en face de 7  8 mille, car le gnral Gardanne tait
oblig de veiller avec le reste sur les dbouchs de la place, nos
troupes taient puises, et elles auraient fini par succomber sous
ces attaques ritres, si un bataillon de la garde de Paris, envoy
par le gnral Gardanne, et le bataillon du 12e lger parti du
quartier gnral, ne leur eussent apport un secours dcisif. Ces
braves bataillons dirigs par le gnral Schramm se jetrent sur les
Russes et les repoussrent. Tout le monde, ranim par cet exemple,
s'lana sur eux, et on les ramena jusqu'aux glacis du fort de
Weichselmnde.

Cependant le gnral Kamenski avait ordre de faire les plus grands
efforts pour secourir Dantzig. Il ne voulut donc pas se renfermer dans
le fort, sans avoir essay une dernire tentative. Il joignit aux
troupes qui venaient de combattre la rserve qui n'avait pas encore
donn, et s'avana de nouveau sur nos retranchements, si vivement, si
infructueusement attaqus. Mais il tait trop tard. Le marchal Lannes
et le gnral Oudinot avaient amen au gnral Schramm le renfort de
quatre bataillons de grenadiers. Il leur suffit d'un seul de ces
quatre bataillons pour mettre fin au combat. Le gnral Oudinot,  la
tte de ce bataillon, ralliant autour de lui la masse de nos troupes,
puis les ramenant en avant, culbuta les Russes, et encore une fois les
poussa la baonnette dans les reins jusque sur les glacis du fort de
Weichselmnde, o il les contraignit  se renfermer dfinitivement.
Cette action devait tre et fut la dernire.

Les Russes laissrent deux mille hommes sur le champ de bataille, la
plupart morts ou blesss, quelques-uns prisonniers. Notre perte  nous
fut de 300 hommes hors de combat. Le gnral Oudinot eut un cheval tu
par un boulet, qui, passant entre lui et le marchal Lannes, faillit
tuer ce dernier. Le moment n'tait pas encore arriv o l'illustre
marchal devait succomber  tant d'exploits rpts! La destine,
avant de le frapper, lui rservait encore de brillantes journes.

[En marge: Tentatives des corvettes anglaises pour forcer la Vistule,
et jeter des munitions dans la place.]

[En marge: L'une de ces corvettes est prise.]

Ds lors, le marchal Lefebvre ne pouvait plus conserver
d'inquitudes, ni le marchal Kalkreuth d'esprances. Cependant les
commandants des corvettes envoyes d'Angleterre pour secourir Dantzig
tenaient  excuter leurs instructions. La place ayant surtout besoin
de munitions, le capitaine de la _Dauntless_ voulut profiter d'une
forte brise du nord pour remonter la Vistule. Mais  peine avait-il
dpass le fort de Weichselmnde et approch de nos redoutes, qu'il
fut assailli par un feu violent d'artillerie. Les troupes sortirent
des retranchements, et, joignant le feu de la mousqueterie  celui du
canon, mirent la corvette anglaise dans un tel tat, que bientt elle
fut rduite  l'impossibilit de gouverner. Elle vint chouer sur un
banc de sable, o elle fut oblige d'amener son pavillon. Elle
contenait une grande quantit de poudre et des dpches pour le
marchal Kalkreuth.

[En marge: Difficults des derniers travaux d'approche.]

[En marge: Descente du foss.]

La place restait donc absolument abandonne  elle-mme.
Malheureusement les oprations du sige devenaient  chaque instant
plus difficiles. On tait log au bord du foss; on avait entrepris
dj d'y descendre; mais la nature de ce sol, qui s'boulait sans
cesse, l'immense quantit d'artillerie dont disposait l'ennemi, et qui
lui permettait d'accabler nos tranches de ses bombes, rendaient les
travaux aussi lents que prilleux. Il fallait cependant, quoi qu'il
pt en coter, parvenir dans le fond du foss, et aller, la hache  la
main, couper une assez large range de palissades, pour ouvrir le
chemin aux colonnes d'attaque. On commena donc  descendre dans le
foss en se servant de passages blinds, c'est--dire, en s'avanant
sous des chssis couverts de terre et de fascines. Plusieurs fois les
bombes de l'ennemi percrent les blindages et crasrent les hommes
qu'ils abritaient. Mais rien ne pouvait dcourager nos troupes du
gnie. Sur six cents soldats de cette arme, prs de trois cents
avaient succomb. La moiti des officiers taient morts ou blesss. Au
nombre des obstacles qu'on avait  vaincre, se trouvait le blockhaus
construit dans l'angle rentrant que la demi-lune formait avec le
bastion. On rsolut de faire sauter par la mine cet ouvrage qui
rsistait mme au boulet. Une mine qui n'avait pas t pousse assez
prs du blockhaus clata, le couvrit de terre, mais le rendit plus
difficile encore  dtruire. On s'tablit alors sur l'entonnoir de la
mine, on dblaya sous le feu de l'ennemi la terre qui entourait le
blockhaus, auquel on mit le feu, et dont on finit ainsi par se
dlivrer.

[En marge: Doutes levs au dernier moment sur le choix du point
d'attaque.]

Lorsqu'on fut parvenu au fond du foss, plusieurs soldats du gnie
essayrent d'aller, sous le feu mme de la place, couper quelques
palissades. Il leur fallut une demi-heure pour en dtruire trois.
Ainsi l'opration devait tre des plus longues et des plus
meurtrires. On tait arriv au 18 mai. Il y avait quarante-huit jours
que la tranche tait ouverte. On n'avait aucun reproche  faire au
corps du gnie, qui se conduisait avec un dvouement admirable.
Quelques dtracteurs s'en prenaient des lenteurs du sige au gnral
Chasseloup. Le gnral Kirgener, qui dirigeait en second les travaux,
et qui avait conu d'autres ides sur le choix du point d'attaque, ne
cessait de rpter au marchal Lefebvre, que le Hagelsberg avait t
mal choisi, et que c'tait l l'unique cause de tous les retards qu'on
prouvait. Il le rpta si souvent, que le marchal Lefebvre,
finissant par le croire, crivit  l'Empereur le 18 mai, pour se
plaindre du gnral Chasseloup, et pour attribuer la longue rsistance
de la place au mauvais choix du point d'attaque, disant que le
Bischoffsberg eut prsent bien moins de difficults.

[En marge: Napolon veut qu'on persiste dans le choix qu'on a fait du
Hagelsberg, et met fin aux divagations du marchal Lefebvre.]

La plainte dans ce moment ne remdiait  rien, et-elle t aussi
fonde qu'elle l'tait peu. Mais Napolon, qui ne cessait de veiller
au sige, ne fit pas attendre sa rponse.--Je vous croyais, crivit-il
au marchal Lefebvre, _plus de caractre et d'opinion_. Est-ce  la
fin d'un sige qu'il faut se laisser persuader par des infrieurs, que
le point d'attaque est  changer, dcourager ainsi l'arme, et
_dconsidrer son propre jugement_? Le Hagelsberg est bien choisi.
C'est par le Hagelsberg que Dantzig a toujours t attaqu. Donnez
votre confiance  Chasseloup, qui est le plus habile, le plus
expriment de vos ingnieurs; ne prenez conseil que de lui et de
Lariboisire, _et chassez tous les petits critiqueurs_.--

[En marge: Les troupes du gnie ayant ouvert un passage de 90 pieds
dans la range des palissades, l'assaut est rsolu pour le 21 mai.]

Le marchal Lefebvre fut donc oblig de persister dans le premier
choix et d'attendre les effets lents, mais srs, d'un art qui lui
tait tranger. Les troupes du gnie, se prodiguant, taient parvenues
d'un ct au fond du foss de la demi-lune, et de l'autre au fond du
foss du bastion, forces, vu l'espace troit o elles agissaient, de
travailler sous les bombes, et de dfendre elles-mmes les travaux
contre les sorties de la place. Enfin,  la face du bastion de gauche,
qu'on attaquait en mme temps que la demi-lune, elles avaient, tantt
avec des feux de fascines, tantt avec des sacs  poudre, tantt aussi
avec la hache, dtruit les palissades, sur une largeur de
quatre-vingt-dix pieds. C'tait assez pour donner passage aux colonnes
d'assaut. Ce moment tait impatiemment attendu par les troupes.
L'assaut fut rsolu pour le 21 mai au soir. Plusieurs colonnes, au
nombre de quatre mille hommes, furent amenes dans le foss, conduites
successivement au pied du talus en terre qui s'levait derrire les
palissades, afin qu'elles vissent d'avance l'ouvrage  escalader, et
qu'elles apprissent la manire de le gravir. Remplies d'ardeur  cet
aspect, elles demandaient  grands cris qu'on leur permt de s'lancer
 l'assaut. Trois normes poutres suspendues par des cordes, au sommet
des talus en terre, taient prtes  rouler sur les assaillants. Un
brave soldat, dont l'histoire doit dire le nom, Franois Vall,
chasseur du 12e lger, qui avait plusieurs fois aid les travailleurs
du gnie  arracher les palissades, offrit d'aller couper les cordes
qui soutenaient ces poutres, afin d'en oprer la chute avant l'assaut.
Il se saisit d'une hache, gravit les escarpes gazonnes, coupa les
cordes, et ne fut atteint d'une balle qu'en terminant cet acte
d'hrosme. Ajoutons qu'il ne fut pas frapp mortellement.

[En marge: Le marchal Kalkreuth demande  capituler.]

L'heure de l'assaut approchait enfin, lorsque tout  coup on apprit
avec grand regret que le marchal Kalkreuth demandait  capituler.

En effet, le colonel Lacoste s'tait prsent en parlementaire, pour
remettre au marchal Kalkreuth les lettres  son adresse, qu'on avait
trouves sur la corvette anglaise, rcemment prise. Il arrivait fort 
propos pour offrir au lieutenant de Frdric l'occasion honorable de
proposer une capitulation, devenue ncessaire. Le marchal lia
conversation avec le colonel, reconnut la ncessit de se rendre, mais
rclama pour la garnison de Dantzig les conditions que la garnison de
Mayence avait obtenues autrefois de lui, c'est--dire la facult de
sortir sans tre prisonnire de guerre, sans dposer les armes, et
avec le seul engagement de ne pas servir contre la France avant une
anne. Le marchal Lefebvre souscrivit  ces conditions, car il
craignait fort de voir le sige se prolonger; mais il demanda le temps
de consulter Napolon. Celui-ci n'tait pas si press, car il tenait
les Russes en respect sur la Passarge, et il aurait volontiers
sacrifi quelques jours de plus, pour faire un corps d'arme
prisonnier, ne comptant gure sur l'engagement que prenaient les
troupes ennemies de ne pas servir avant une anne. Il exprima donc un
certain regret, mais consentit  la capitulation propose, en
ordonnant au marchal Lefebvre de dire  M. de Kalkreuth, que c'tait
par considration pour lui, pour son ge, pour ses glorieux services,
et pour sa manire courtoise de traiter les Franais, qu'on accordait
de si belles conditions. La capitulation fut signe et excute le 26.

[En marge: Le 26 mai, au matin, le marchal Lefebvre fait sont entre
dans la place de Dantzig.]

Le 26 au matin, le marchal Lefebvre entra dans la place. Il avait
offert au marchal Lannes, au marchal Mortier, arrivs depuis
quelques jours, d'y entrer avec lui; mais ceux-ci ne voulurent pas lui
disputer un honneur qui lui appartenait, et qu'il avait mrit sinon
par son savoir, au moins par sa bravoure, et par sa constance  vivre
deux mois dans ces formidables tranches. Il fit donc son entre  la
tte d'un dtachement de toutes les troupes qui avaient concouru au
sige. Celles du gnie marchaient naturellement les premires. Cette
distinction leur tait due  tous les titres, car, sur 600 hommes du
gnie, la moiti environ avait t mise hors de combat. Aussi Napolon
publia-t-il immdiatement l'ordre du jour suivant:

                                            Finkenstein, 26 mai 1807.

     La place de Dantzig a capitul, et nos troupes y sont entres
     aujourd'hui  midi.

     Sa Majest tmoigne sa satisfaction aux troupes assigeantes.
     Les sapeurs se sont couverts de gloire.

[En marge: Causes de la longue rsistance de Dantzig.]

Ce sige mmorable avait t long, puisque la place avait rsist 
cinquante et un jours de tranche ouverte. Beaucoup de causes
contriburent  la longueur de cette rsistance. La configuration de
la place, son vaste dveloppement, la force de la garnison assige 
peu prs gale  l'arme assigeante, la lente arrive et
l'insuffisance de la grosse artillerie, qui permit  l'ennemi de
rserver son feu pour le moment des dernires approches, le petit
nombre de bons travailleurs proportionn au petit nombre de bonnes
troupes, la nature du sol, s'boulant sans cesse sous les projectiles,
les proprits dfensives du bois, qu'on ne pouvait battre en brche,
et qu'il fallait arracher la pioche ou la hache  la main, enfin une
saison affreuse, variable comme l'quinoxe, passant de la gele  des
pluies torrentueuses, toutes ces causes, disons-nous, contriburent 
prolonger ce sige, qui fut galement honorable pour les assigs et
pour les assigeants. Le marchal Kalkreuth ne ramena de sa forte
garnison que bien peu de soldats. De 18,320 hommes, 7,120 seulement
sortirent de Dantzig[30]. Il y avait eu 2,700 morts, 3,400 blesss,
800 prisonniers, 4,300 dserteurs. Le vieil lve de Frdric s'tait
montr digne en cette circonstance de la grande cole de guerre dans
laquelle il avait t nourri.

[Note 30: Ces nombres sont emprunts aux tats trouvs dans la place.]

Le marchal Lefebvre par sa bravoure, le gnral Chasseloup par son
savoir, Napolon par sa vaste prvoyance, les troupes du gnie par un
incroyable dvouement, avaient procur  l'arme cette importante
conqute. Quoique la grosse artillerie et manqu, c'tait un vrai
miracle,  cette prodigieuse distance du Rhin, dans cette saison,
d'avoir pu tirer de la Silsie, de la Prusse, de la haute Pologne, le
matriel ncessaire pour un aussi grand sige. Il et t facile sans
doute  Napolon, en dtachant de la Passarge ou de la Vistule l'un de
ses corps d'arme, de terminer beaucoup plus vite la rsistance de
Dantzig. Mais il n'aurait obtenu cette acclration qu'au prix d'une
grave imprudence, car, selon toutes les probabilits, Napolon devait
tre, pendant le sige, attaqu par les armes russe et prussienne,
et, s'il l'avait t, les vingt mille hommes dtachs vers Dantzig,
l'auraient grandement affaibli. On ne saurait donc trop admirer l'art
avec lequel il choisit cette position de la Passarge, d'o il couvrait
 la fois le sige de Dantzig, et faisait face aux armes coalises
qui pouvaient  chaque instant se prsenter, l'art surtout avec lequel
il profita tantt des rgiments en marche, tantt des troupes revenant
de Stralsund, tantt de la rserve d'infanterie prpare sur la basse
Vistule, pour entretenir autour de Dantzig une force suffisante aux
oprations du sige, l'art enfin avec lequel il sut attendre un
rsultat, qu'il aurait compromis en essayant de le hter, et qu'il
n'aurait eu d'ailleurs aucun intrt  devancer, car, ne voulant agir
offensivement qu'en juin, il importait peu de n'achever qu'en mai la
conqute de Dantzig.

[En marge: La reddition du fort de Weichselmnde suit celle de
Dantzig.]

[En marge: Napolon charge son aide-de-camp Rapp du commandement de
Dantzig.]

[En marge: Napolon fait un voyage  Dantzig, et en tire pour l'arme
franaise une grande quantit de bl et de vin.]

Ce n'tait pas tout que d'avoir pris Dantzig, il fallait occuper
l'embouchure de la Vistule et les abords de la mer, c'est--dire le
fort de Weichselmnde, qui, bien dfendu, aurait exig une attaque en
rgle, et entran une grande perte de temps. Mais l'effet moral de la
conqute de Dantzig nous valut la reddition du fort de Weichselmnde,
quarante-huit heures aprs. La moiti de la garnison ayant dsert,
l'autre moiti livra le fort, en demandant  capituler aux mmes
conditions que la garnison de Dantzig. La route du Nehrung jusqu'
Pillau leur servit aux uns et aux autres pour retourner  Koenigsberg.
Outre l'avantage de s'assurer une base d'opration inbranlable sur la
Vistule, Napolon acqurait dans la ville de Dantzig des
approvisionnements immenses. Dantzig contenait, avec de grandes
richesses, 300 mille quintaux de grain, et surtout plusieurs millions
de bouteilles de vin de la meilleure qualit, ce qui allait tre pour
l'arme, dans ces sombres climats, un sujet de joie et une source de
sant. Napolon envoya tout de suite son aide-de-camp Rapp, sur le
dvouement duquel il comptait, pour prendre le commandement de
Dantzig, et empcher les dtournements de valeurs. Il le suivit
immdiatement lui-mme, et vint passer deux jours  Dantzig, voulant
juger par ses propres yeux de l'importance de cette place, des travaux
qu'il fallait y ajouter pour la rendre imprenable, des ressources
enfin qu'on en pouvait tirer pour l'entretien de l'arme.

Il fit transporter sur-le-champ 18 mille quintaux de bl  Elbing,
pour approvisionner les magasins puiss de cette ville, qui avait
dj fourni 80 mille quintaux de grain. Il expdia un million de
bouteilles de vin pour les quartiers de la Passarge. Il vit tous les
travaux du sige, approuva ce qui avait t fait, loua beaucoup le
gnral Chasseloup et l'attaque par le Hagelsberg, distribua
d'clatantes rcompenses aux officiers de l'arme, et se promit de les
ddommager bientt par des dons magnifiques de tout le butin qu'il
leur avait sagement et noblement interdit, en confiant au gnral Rapp
le gouvernement de Dantzig. Il rsolut de nommer le marchal Lefebvre
duc de Dantzig, et d'ajouter  ce titre une superbe dotation. Il
crivit  M. Mollien, pour lui prescrire d'acheter sur le trsor de
l'arme une terre avec un chteau, qui rapportt cent mille livres de
revenu net, et qui formt l'apanage du nouveau duc. Il recommanda en
outre  M. Mollien d'acheter une vingtaine de chteaux, ayant
appartenu  d'anciennes familles, et autant que possible situs dans
l'Ouest, afin d'en faire prsent aux gnraux qui lui prodiguaient
leur sang, s'appliquant ainsi  renouveler l'aristocratie de la
France, comme il renouvelait les dynasties de l'Europe, par les coups
de son pe, devenue dans ses mains une sorte de baguette magique, de
laquelle s'chappaient la gloire, les richesses et les couronnes.

Il donna les ordres ncessaires pour qu'on relevt tout de suite les
ouvrages de Dantzig. Il y plaa comme garnison les 44e et 19e de
ligne, qui avaient beaucoup souffert pendant le sige. Il voulut qu'on
y runt tous les rgiments provisoires qui n'auraient pas le temps
d'arriver  l'arme avant la reprise des oprations offensives. Il
assigna  la lgion du Nord, dont le dvouement et les fatigues
avaient t extrmes, dont la fidlit n'tait pas douteuse, la garde
du fort de Weichselmnde. Il fit distribuer une partie des troupes
allemandes dans le Nehrung. Il prescrivit aux Saxons, qui taient bons
soldats, mais qui avaient besoin de servir dans nos rangs pour
s'attacher  nous, de rejoindre le corps de Lannes, dj revenu sur
la Vistule, et aux Polonais, qu'il dsirait aguerrir, de rejoindre le
corps de Mortier, destin galement  se transporter sur la Vistule.
Les Italiens furent laisss au blocus de Colberg, le reste des
Polonais au blocus de la petite citadelle de Graudentz, points de peu
d'importance, que nous avions encore  prendre.

[En marge: Suites de la proposition de mdiation faite par
l'Autriche.]

[En marge: Le nouveau cabinet anglais accepte la mdiation
autrichienne.]

Napolon, de retour  Finkenstein, disposa toutes choses pour
recommencer les oprations offensives ds les premiers jours du mois
de juin. Les ngociations astucieuses de l'Autriche n'avaient abouti
qu' rendre invitable une solution par les armes. L'offre de
mdiation faite par cette cour, accepte avec dfiance et regret, mais
avec bonne grce par Napolon, avait t reporte sur-le-champ 
l'Angleterre,  la Prusse,  la Russie. Le nouveau cabinet anglais,
quoique sa politique ft loin d'incliner  la paix, ne pouvait  son
dbut afficher une prfrence trop marque pour la guerre. M. Canning
rpondit, en qualit de ministre des affaires trangres, que la
Grande-Bretagne acceptait volontiers la mdiation de l'Autriche, et
qu'elle suivrait dans cette ngociation l'exemple des cours allies,
la Prusse et la Russie.

[En marge: Le roi de Prusse opine pour l'acceptation de la mdiation;
l'empereur Alexandre opine pour la continuation de la guerre.]

[En marge: La mdiation de l'Autriche lude par la Prusse et la
Russie.]

La rponse de cette dernire fut la moins amicale des trois.
L'empereur Alexandre s'tait transport au quartier gnral de son
arme,  Bartenstein, sur l'Alle. Il y avait t rejoint par le roi de
Prusse, venu de Koenigsberg pour s'aboucher avec lui. La garde
impriale, rcemment partie de Saint-Ptersbourg, de nombreuses
recrues tires des provinces les plus recules de l'empire, avaient
procur  l'arme russe un renfort de 30 mille hommes, et rpar les
pertes de Pultusk et d'Eylau. Les exagrations ridicules du gnral
Benningsen, pousses au del de tout ce que permet le dsir de relever
le moral de ses soldats, de son pays, de son souverain, avaient tromp
le jeune czar. Il croyait presque avoir t vainqueur  Eylau, et il
tait port  tenter de nouveau le sort des armes. Le roi de Prusse,
au contraire, que des relations particulires avec Napolon,
entretenues par l'intermdiaire de Duroc, avaient clair sur les
dispositions un peu amliores du vainqueur d'Ina, paraissait enclin
 traiter,  condition qu'on lui rendrait la plus grande partie de son
royaume. Il ne se faisait gure illusion sur les succs obtenus par la
coalition. Il avait vu la principale place de ses tats conquise par
les Franais, en face de l'arme russe, rduite  l'impuissance de s'y
opposer, et il ne pouvait se persuader qu'on ft bientt en mesure de
ramener Napolon sur la Vistule et l'Oder[31]. Il opina donc pour la
paix. Mais l'empereur Alexandre, infatu de ses prtendus avantages,
auxquels la prise de Dantzig donnait cependant un clatant dmenti,
affirma au roi Frdric-Guillaume qu'on lui restituerait avant peu son
patrimoine tout entier, sans qu'il perdt une seule province, qu'on
rtablirait de plus l'indpendance de l'Allemagne; qu'il suffisait
pour cela de gagner une seule bataille, qu'avec une bataille gagne
on dciderait l'Autriche, et qu'on assurerait ainsi la perte de
Napolon et l'affranchissement de l'Europe. Frdric-Guillaume se
laissa donc entraner par de nouvelles suggestions, assez semblables 
celles qui l'avaient dj sduit  Potsdam, et la mdiation de
l'Autriche fut refuse en ralit, quoique accepte en apparence. On
rpondit qu'on serait charm de voir la paix rendue  l'Europe, et
rendue par les soins officieux de l'Autriche, mais qu'on voulait
savoir auparavant sur quelles bases Napolon entendait traiter avec
les puissances allies. Cette rponse vasive ne permettait aucun
doute sur la continuation de la guerre, et elle causa un grand
dplaisir  l'Autriche, qui perdait ainsi le moyen d'entrer dans la
querelle pour la terminer  son gr, soit par le concours de ses
armes, si Napolon essuyait des revers, soit par une paix dont elle
serait l'arbitre, s'il continuait  tre heureux. Nanmoins elle ne
voulut point abandonner la mdiation, de manire  paratre battue;
elle communiqua les rponses qu'elle avait reues  Napolon, et lui
demanda d'claircir les doutes qui semblaient empcher les puissances
belligrantes d'ouvrir les ngociations. C'est M. de Vincent qui fut
charg de la suite de ces pourparlers. Il ne put le faire que par
crit, car, tandis qu'il tait rest  Varsovie, M. de Talleyrand
avait rejoint Napolon  Finkenstein.

[Note 31: Il est fort difficile de connatre au juste ce qui se
passait entre ces souverains, vivant dans un tte--tte continuel, et
ne faisant gure au public qui les entourait la confidence de leurs
dispositions secrtes. Mais on a su par les communications de la cour
de Prusse  plusieurs petites cours allemandes ce qui se passait au
quartier gnral, et d'ailleurs l'assertion que je produis ici est
tire des rcits que la reine de Prusse fit elle-mme  l'un des
diplomates respectables du temps.]

Ce dnoment satisfit Napolon, qui avait vu la mdiation de
l'Autriche avec beaucoup de crainte. Persistant toutefois  ne pas
assumer sur lui-mme le refus de la paix, il rpondit qu'il tait prt
 entrer dans la voie des concessions, moyennant que l'on accordt 
ses allis, l'Espagne, la Hollande, la Porte, des restitutions
quivalentes  celles qu'il tait dispos  faire. Il ajouta qu'on
n'avait qu' dsigner un lieu pour y rassembler un congrs, et qu'il y
enverrait des plnipotentiaires sans aucun retard.

Mais la mdiation tait manque, car il fallait plusieurs mois pour
amener de tels pourparlers  une fin quelconque, et, en quelques jours
de beau temps, il esprait avoir termin la guerre.

[En marge: Rsolutions des souverains de Prusse et de Russie, runis 
Bartenstein, pour continuer la guerre.]

[En marge: Convention de Bartenstein.]

Tout tait prt, en effet, des deux cts, pour reprendre les
hostilits avec la plus grande nergie. Les deux souverains, runis 
Bartenstein, avaient contract l'un envers l'autre les plus solennels
engagements, et s'taient promis de ne dposer les armes que lorsque
la cause de l'Europe serait venge et les tats prussiens restitus en
entier. Ils avaient sign  Bartenstein une convention par laquelle
ils s'obligeaient  n'agir que de concert,  ne traiter avec l'ennemi
que du consentement commun. Le but assign  leurs efforts tait non
pas, disaient-ils, l'abaissement de la France, mais l'affranchissement
des puissances, grandes et petites, abaisses par la France. Ils
allaient combattre pour faire vacuer l'Allemagne, la Hollande,
l'Italie mme, si l'Autriche se joignait  eux, pour rtablir, 
dfaut de l'ancienne confdration germanique, une nouvelle
constitution fdrative, qui assurt l'indpendance de tous les tats
allemands, et une raisonnable influence de l'Autriche et de la Prusse
sur l'Allemagne. Du reste, l'tendue des rparations projetes devait
dpendre des succs de la coalition. D'autres conventions avaient t
signes, tant avec la Sude qu'avec l'Angleterre. Celle-ci, plus
intresse  la guerre que personne, et jusqu'ici profitant des
efforts des puissances sans en faire aucun, avait promis des subsides
et des troupes de dbarquement. Son avarice, lorsqu'il s'agissait de
subsides, avait indispos le roi de Sude, au point de dgoter ce
prince de la croisade qu'il avait toujours rve contre la France.
Cependant, la Russie aidant, on avait arrach  l'Angleterre un
million sterling pour la Prusse, une allocation annuelle pour les
Sudois employs en Pomranie, et l'engagement d'envoyer un corps de
20 mille Anglais  Stralsund. La Prusse avait promis, de son ct,
d'envoyer 8  10 mille Prussiens  Stralsund, lesquels, joints aux 20
mille Anglais et  15 mille Sudois, devaient former sur les derrires
de Napolon une arme respectable, et d'autant plus  craindre pour
lui, qu'elle se couvrirait du voile de l'armistice sign avec le
marchal Mortier.

[En marge: L'Autriche refuse d'adhrer  la convention de
Bartenstein.]

Ces conventions, communiques  l'Autriche, ne l'entranrent pas.
D'ailleurs la prise de Dantzig, qui attestait l'impuissance des
Russes, suffisait, avec tout ce qu'on connaissait  Vienne de la
situation relative des armes belligrantes, pour enchaner cette cour
 son systme de politique expectante.

[En marge: tat de l'arme russe au moment de la reprise des
oprations.]

Alexandre et Frdric-Guillaume taient donc rduits  lutter contre
les Franais avec les dbris des forces prussiennes, qui consistaient
en une trentaine de mille hommes, pour la plupart prisonniers chapps
de nos mains, avec l'arme russe recrute, avec les Sudois, et un
corps anglais promis en Pomranie. Les soldats du gnral Benningsen
taient toujours dans une cruelle pnurie, et, tandis que Napolon
savait tirer d'un pays ennemi les plus abondantes ressources,
l'administration russe ne savait pas, au milieu d'un pays ami, avec
des moyens de navigation considrables, trouver de quoi apaiser la
faim dvorante de son arme. Cette malheureuse arme souffrait, se
plaignait, mais, en voyant son jeune souverain  Bartenstein, elle
mlait  ses cris de douleur des cris d'amour, et le trompait en lui
promettant par ses acclamations plus qu'elle ne pouvait faire pour la
politique et pour la gloire de l'empire moscovite. Quoique ignorante,
elle jugeait assez bien l'inutilit de cette guerre, mais elle
demandait  marcher en avant, ne ft-ce que pour conqurir des vivres.
Aussi les deux souverains, en se rendant l'un  Tilsit, l'autre 
Koenigsberg, o ils allaient attendre le rsultat de la campagne,
avaient laiss  leurs gnraux l'ordre de prendre l'offensive le plus
tt possible.

[En marge: Camp retranch d'Heilsberg.]

Le gnral Benningsen s'tait post sur le cours suprieur de l'Alle,
 Heilsberg (voir la carte n 38), o il avait,  l'imitation de
Napolon, cr un camp retranch, form quelques magasins trs-mal
approvisionns, et prpar son terrain pour livrer une bataille
dfensive, si Napolon entrait le premier en action. Il pouvait runir
sous sa main environ 100 mille hommes. Indpendamment de cette masse
principale, il avait  sa gauche un corps de 18 mille hommes sur la
Narew, plac d'abord sous le commandement du gnral Essen, et depuis
sous celui du gnral Tolstoy. Il avait  sa droite environ 20 mille
hommes, qui se composaient de la division Kamenski, revenue de
Weichselmnde, et du corps prussien de Lestocq. Il avait enfin
quelques dpts  Koenigsberg, ce qui faisait en tout 140 mille
hommes, rpandus depuis Varsovie jusqu' Koenigsberg, dont 100 mille
rassembls sur l'Alle, vis--vis de nos cantonnements de la Passarge.
Le gnral Labanoff amenait, en troupes tires de l'intrieur de
l'empire, un renfort de 30 mille hommes. Mais ces troupes ne devaient
tre rendues sur le thtre de la guerre qu'aprs la reprise des
oprations.

Quoique cette arme pt se prsenter avec confiance devant tout
ennemi, quel qu'il ft, elle ne pouvait combattre avec chance de
succs contre l'arme franaise d'Austerlitz et d'Ina,  laquelle
d'ailleurs elle tait devenue singulirement infrieure en nombre,
depuis que Napolon avait eu le temps d'extraire de France et d'Italie
les nouvelles forces dont on a lu prcdemment la longue numration.

[En marge: tat de l'arme franaise  la fin de mai.]

[En marge: Arme du marchal Brune destine  garder l'Allemagne.]

Napolon venait, en effet, de recueillir le fruit de ses soins
incessants et de son admirable prvoyance. Son arme, repose,
nourrie, recrute, tait en mesure de faire face  tous ses ennemis,
ou dj dclars, ou prts  se dclarer au premier vnement. Sur ses
derrires, le marchal Brune, avec 15 mille Hollandais runis dans les
villes ansatiques, avec 14 mille Espagnols partis de Livourne, de
Perpignan, de Bayonne, et en marche vers l'Elbe, avec les 15 mille
Wurtembergeois employs rcemment  conqurir les places de la
Silsie, avec les 16 mille Franais des divisions Boudet et Molitor,
actuellement arrivs en Allemagne, avec 10 mille hommes des bataillons
de garnison, occupant Hameln, Magdebourg, Spandau, Custrin, Stettin,
avec le nouveau contingent demand  la confdration du Rhin, le
marchal Brune avait une arme d'environ 80 mille hommes. Cette arme,
au besoin, pouvait tre renforce de 25 mille vieux soldats tirs des
ctes de France, ce qui l'aurait porte  100 ou 110 mille hommes.

[En marge: Corps des marchaux Mortier et Lannes.]

Les troupes franaises fatigues, les troupes allies sur lesquelles
on comptait le moins, gardaient Dantzig, ou continuaient le blocus de
Colberg et de Graudentz. Deux nouveaux corps compensaient sur la
Vistule la dissolution du corps d'Augereau, c'taient, comme on l'a
vu, celui du marchal Mortier et celui du marchal Lannes. Le corps du
marchal Mortier se composait du 4e lger, des 15e, 58e de ligne, du
rgiment municipal de Paris, formant la division Dupas, et d'une
partie des rgiments polonais de nouvelle cration. Le corps de Lannes
se composait des fameux grenadiers et voltigeurs Oudinot, des 2e et
12e lgers, des 3e et 72e de ligne, formant la division Verdier. Les
Saxons devaient constituer la troisime division du corps de Lannes.
Ces deux corps se trouvaient sur les divers bras de la basse Vistule,
l'un  Dirschau, l'autre  Marienbourg; celui de Mortier pouvait
fournir 11 ou 12 mille hommes prsents au feu, celui de Lannes 15
mille. Leur effectif nominal tait bien plus considrable.

Au del de la Vistule, et en face de l'ennemi, Napolon possdait cinq
corps, outre la garde et la rserve de cavalerie.

[En marge: Corps de Massna sur la Narew.]

Massna occupant  la fois la Narew et l'Omuleff, ayant sa droite prs
de Varsovie, son centre  Ostrolenka, sa gauche  Neidenbourg, gardait
l'extrmit de notre ligne avec 36 mille hommes, dont 24 mille
taient prts  combattre. Dans ce nombre figuraient 6 mille Bavarois.

Un corps de Polonais rcemment lev, celui de Zayonschek, fort de 5 
6 mille hommes, en grande partie cavalerie, appartenant nominalement
au corps de Mortier, remplissait l'intervalle entre Massna et les
cantonnements de la Passarge, et faisait des patrouilles continuelles
soit dans les forts, soit dans les marcages du pays.

[En marge: Corps des marchaux Ney, Davout, Soult, Bernadotte, sur la
Passarge.]

Enfin venaient les anciens corps des marchaux Ney, Davout, Soult,
Bernadotte, cantonns tous les quatre derrire la Passarge.

Nous avons dj dcrit la Passarge et l'Alle, naissant l'une prs de
l'autre, des nombreux lacs de la contre, mais la premire coulant 
notre gauche perpendiculairement  la mer, la seconde droit devant
nous, perpendiculairement  la Prgel, formant ainsi toutes deux un
angle, dont nous occupions un ct et les Russes l'autre. Chacune des
deux armes tait range d'une manire diffrente sur les cts de cet
angle. Nous bordions la Passarge dans sa longueur, qui est d'une
vingtaine de lieues, depuis Hohenstein jusqu' Braunsberg. Les Russes
au contraire, pour nous faire face, taient concentrs sur le cours
suprieur de l'Alle, prs d'Heilsberg.

Le marchal Ney, tabli au sommet de cet angle peu rgulier, comme
tous ceux que trace la nature, tenait  la fois l'Alle et la Passarge,
par Guttstadt et par Deppen, avec un corps de 25 mille hommes,
fournissant 17 mille combattants, troupe incomparable, et digne de son
chef.  la mme hauteur, mais un peu en arrire, le marchal Davout
tait comme le marchal Ney, entre l'Alle et la Passarge, entre
Allenstein et Hohenstein, flanquant le marchal Ney, et empchant
qu'on ne tournt l'arme, et qu'on ne vnt par Osterode s'ouvrir une
issue vers la Vistule. Son corps, modle de discipline et de tenue,
fait  l'image de celui qui le commandait, pouvait, sur 40 mille
hommes, en mettre 30 mille en bataille. C'tait celui des marchaux
dont les troupes prsentaient toujours le plus d'hommes propres 
combattre, grce  sa vigilance et  sa vigueur. Le marchal Soult,
plac  la gauche du marchal Ney, gardait  Liebstadt le milieu du
cours de la Passarge, ayant des postes retranchs aux ponts de
Pittehnen et de Lomitten. Il avait 43 mille hommes  l'effectif, et 30
 31 mille prsents sous les armes. Le marchal Bernadotte dfendait
la basse Passarge, de Spanden  Braunsberg, avec 36 mille hommes, dont
24 mille prts  marcher. La belle division Dupont occupait Braunsberg
et les bords de la mer, ou Frische-Haff.

Entre la Passarge et la Vistule, enfin, dans une rgion seme de lacs
et de marcages, se trouvait le quartier gnral de Finkenstein, o
Napolon campait au milieu de sa garde, forte de 8  9 mille
combattants sur un effectif de 12 mille hommes. Un peu plus en arrire
et  gauche, dans les plaines d'Elbing, tait rpandue la cavalerie de
Murat, comprenant toute la cavalerie de l'arme, sauf les hussards et
chasseurs laisss  chaque corps, comme moyen de se garder. Sur 30
mille cavaliers, elle en offrait 20 mille prts  monter  cheval.

[En marge: Dissmination invitable des grandes armes quand on opre
 de grandes distances.]

Telles taient les forces de Napolon, du Rhin  la Passarge, de la
Bohme  la Baltique; en troupes en marche ou dj parvenues sur le
thtre de la guerre, en troupes gardant ses derrires ou prtes 
prendre l'offensive, en soldats valides, blesss ou malades, en
Franais ou allis, il comptait plus de 400 mille hommes. Si on ne
considre que ce qui allait entrer en action, si on nglige mme le
corps de Massna, destin  garder la Narew, on peut dire qu'il avait
sous la main six corps, ceux des marchaux Ney, Davout, Soult,
Bernadotte, Lannes, Mortier, plus la cavalerie et la garde, lesquels
composaient un effectif de 225 mille hommes[32], dont 160 mille
combattants vritables. Telle est la difficult de l'offensive! Plus
on avance, plus la fatigue, la dissmination, la ncessit de se
garder, diminuent la force des armes. Qu'on suppose ces 400 mille
hommes ramens sur le Rhin, non pas par une droute, mais par un
calcul de prudence, et chaque homme, sauf les malades, et fourni un
combattant. Sur la Vistule, au contraire, moins de la moiti pouvait
combattre. Supposez deux cents lieues de plus, et le quart seul aurait
pu se prsenter devant l'ennemi. Et pourtant celui qui conduisait ces
masses tait le plus grand organisateur qui ait exist! Rendons grce
 la nature des choses, qui a voulu que l'attaque ft plus difficile
que la dfense!

[Note 32:

                Effectif.   Prsents sous
                             les armes.
  Ney           25 mille     17 mille.
  Davout        40           30
  Soult         43           31 ou 32
  Bernadotte    36           24
  Murat         30           20
  Garde         12            8 ou 9
  Lannes        20           15
  Mortier       15           10
               ------      ------
               221 mille    155 mille.

En ajoutant les Polonais de Zayonschek, 5 mille pour 7 ou 8 mille, on
a 160 mille combattants sur 228 mille hommes d'effectif total.]

[En marge: tat florissant de la cavalerie franaise, refaite dans les
plaines d'Elbing.]

Mais les 160 mille hommes que Napolon avait  sa disposition, aprs
avoir suffisamment couvert ses flancs et ses derrires, se trouvaient
tous dans le rang. Si on avait appliqu la mme manire de compter 
l'arme russe, elle n'et pas t de 140 mille hommes assurment. Les
soldats de Napolon taient parfaitement reposs, abondamment nourris,
vtus convenablement pour la guerre, c'est--dire couverts et
chausss, bien pourvus d'armes et de munitions. La cavalerie surtout,
refaite dans les plaines de la basse Vistule, monte avec les plus
beaux chevaux de l'Allemagne, ayant repris ses exercices depuis deux
mois, offrait un aspect superbe. Napolon, voulant la voir runie tout
entire dans une seule plaine, s'tait transport  Elbing pour la
passer en revue. Dix-huit mille cavaliers, masse norme, mue par un
seul chef, le prince Murat, avaient manoeuvr devant lui pendant toute
une journe, et tellement bloui sa vue, si habitue pourtant aux
grandes armes, qu'crivant une heure aprs  ses ministres, il
n'avait pu s'empcher de leur vanter le beau spectacle qui venait de
frapper ses yeux dans les plaines d'Elbing.

[En marge: Afin d'viter les surprises, Napolon a la prcaution de
faire camper ses troupes ds le retour de la belle saison.]

Par une prvoyance dont il eut fort  s'applaudir, Napolon avait
exig qu' partir du 1er mai tous les corps sortissent des villages o
ils taient cantonns, pour camper en divisions,  porte les uns des
autres, dans des lieux bien choisis, et derrire de bons ouvrages de
campagne. C'tait le vrai moyen de n'tre pas surpris, car les
exemples d'armes assaillies  l'improviste dans leurs quartiers
d'hiver ont tous t fournis par des troupes qui s'taient dissmines
pour se loger et pour vivre. Une arme vivement attaque dans cette
position peut, avant d'avoir eu le temps de se rallier, perdre en
nombre une moiti de sa force, et en territoire des provinces et des
royaumes. La prcaution de camper, quoique infiniment sage, tait
cependant difficile  obtenir des chefs et des soldats, car il fallait
quitter de bons cantonnements, o chacun avait fini par s'tablir 
son gr, et attendre dsormais des magasins seuls les vivres qu'on
trouvait plus srement sur les lieux. Napolon l'exigea nanmoins, et,
en dix ou quinze jours, tous les corps furent camps sous des
baraques, couverts par des ouvrages en terre, ou par d'immenses
abatis, manoeuvrant tous les jours, et ayant repris, grce  leur
runion en masse, l'nergie de l'esprit militaire, nergie qui varie 
l'infini, s'lve ou s'abaisse, non-seulement par la victoire ou la
dfaite, mais par l'activit ou le repos, par toutes les circonstances
enfin qui tendent ou dtendent l'me humaine, comme un ressort.

[En marge: Juin 1807.]

[En marge: Aspect de la nature du Nord au retour de la belle saison.]

La nature, si sombre en ces climats pendant l'hiver, mais qui, nulle
part, n'est dpourvue de beaut, surtout quand le soleil, revenu vers
elle, lui rend la lumire et la vie, la nature invitait elle-mme les
hommes au mouvement. D'abondants pturages s'offraient  la nourriture
des chevaux, et permettaient de consacrer tous les moyens de transport
 la subsistance des hommes. Les deux armes se trouvaient en
prsence,  une porte de canon, manoeuvrant quelquefois sous les yeux
l'une de l'autre, se servant rciproquement de spectacle, et
s'abstenant de tirer, certaines qu'elles taient de passer bientt de
cette paisible activit  une lutte sanglante. On s'attendait des deux
cts  une prochaine reprise des oprations, et on se tenait sur ses
gardes, de crainte d'tre surpris. Un jour mme, du ct de
Braunsberg, poste occup par la division Dupont, on entendit  la
chute du jour un bruit confus de voix, qui semblait annoncer la
prsence d'un corps nombreux. Les chefs accoururent, croyant que
l'attaque des cantonnements allait enfin commencer, et que les Russes
prenaient l'initiative. Mais, en approchant du lieu d'o le bruit
partait, on aperut une multitude de cygnes sauvages, qui se jouaient
dans les eaux de la Passarge, dont ils habitent les bords en troupes
innombrables[33].

[Note 33: Ces dtails sont tirs des Mmoires militaires du gnral
Dupont, Mmoires encore manuscrits et remplis du plus haut intrt.]

Cependant Napolon, revenu de Dantzig et d'Elbing, ayant tous ses
moyens runis entre la Vistule et la Passarge, rsolut de se mettre en
mouvement le 10 juin, pour se porter sur l'Alle, en descendre le
cours, sparer les Russes de Koenigsberg, prendre cette place devant
eux, et les rejeter sur le Nimen. Il avait ordonn que, pour le 10,
chaque corps d'arme et en pain ou en biscuit quatorze jours de
vivres, quatre dans le sac des soldats, dix sur des caissons. Mais
tandis qu'il se prparait  recommencer les hostilits, les Russes,
dcids  le prvenir, devanaient de cinq jours le mouvement de
l'arme franaise.

[En marge: le gnral Benningsen se dcide  prvenir Napolon et 
prendre l'initiative des hostilits.]

[En marge: Seul plan raisonnable pour les Russes dans la situation
relative des deux armes.]

On aurait compris qu'ils eussent brav tous les hasards de
l'offensive, lorsqu'il s'agissait de sauver Dantzig. Mais maintenant
qu'aucun intrt pressant ne les obligeait de se hter, oser assaillir
Napolon dans des positions longuement tudies, soigneusement
dfendues, et cela uniquement parce que la belle saison tait venue,
ne peut se concevoir que d'un gnral agissant sans rflexion,
obissant  de vagues instincts plutt qu' une raison claire. On
et t aussi assur, qu'on l'tait peu, de la bonne excution des
oprations, en opposant alors des troupes russes aux troupes
franaises, qu'il n'y aurait pas eu de bon plan d'offensive contre
Napolon, tabli comme il l'tait sur la Passarge. Attaquer par la
mer, essayer d'enlever Braunsberg sur la basse Passarge, pour aller
ensuite se heurter contre la basse Vistule et Dantzig que nous
occupions, n'et t qu'un enchanement de folies. Attaquer par le
ct oppos, c'est--dire remonter l'Alle, passer entre les sources de
l'Alle et celles de la Passarge, tourner notre droite, se glisser
entre le marchal Ney et le corps de Massna, dans l'espace gard par
les Polonais, tait tout ce que dsirait Napolon lui-mme, car dans
ce cas il s'levait par sa gauche, se portait entre les Russes et
Koenigsberg, les coupait de leur base d'opration, et les jetait dans
les inextricables difficults de l'intrieur de la Pologne. Il n'y
avait donc, en prenant l'offensive, que des dangers  courir, sans un
seul rsultat avantageux  poursuivre. Attendre Napolon sur la
Prgel, la droite  Koenigsberg, la gauche  Vehlau (voir la carte n
38), bien dfendre cette ligne, puis, cette ligne perdue, se replier
en bon ordre sur le Nimen, attirer les Franais dans les profondeurs
de l'empire, en vitant les grandes batailles, leur opposer ainsi le
plus redoutable des obstacles, celui des distances, et leur refuser
l'avantage de victoires clatantes, telle tait la seule conduite
raisonnable de la part du gnral russe, la seule dont l'exprience
ait depuis, malheureusement pour nous, dmontr la sagesse.

Mais le gnral Benningsen, qui avait promis  son souverain de tirer
de la bataille d'Eylau les plus brillantes consquences, et de lui
apporter bientt un ample ddommagement de la prise de Dantzig, ne
pouvait pas prolonger davantage l'inaction observe pendant le sige
de cette place, et se croyait oblig de prendre l'initiative. Aussi
avait-il form le projet de se jeter sur le marchal Ney, dont la
position fort avance prtait aux surprises plus qu'aucune autre.
Napolon, en effet, voulant tenir non-seulement la Passarge jusqu'
ses sources, mais l'Alle elle-mme dans la partie suprieure de son
cours, de manire  occuper le sommet de l'angle dcrit par ces deux
rivires, avait plac le marchal Ney  Guttstadt, sur l'Alle.
Celui-ci devait paratre en l'air,  qui ne connaissait pas les
prcautions prises pour corriger l'inconvnient apparent d'une telle
situation. Mais tous les moyens d'une prompte concentration taient
assurs, et prpars d'avance. (Voir la carte n 38.) Le marchal Ney
avait sa retraite indique sur Deppen, le marchal Davout sur
Osterode, le marchal Soult sur Liebstadt et Mohrungen, le marchal
Bernadotte sur Preuss-Holland. L'ennemi insistant, les uns et les
autres devaient, en faisant une marche de plus, se trouver runis 
Saalfeld, avec la garde, avec Lannes, avec Mortier, avec Murat, dans
un labyrinthe de lacs et de forts, dont Napolon connaissait seul les
issues, et o il avait prpar un dsastre  l'adversaire imprudent
qui viendrait l'y chercher.

[En marge: Dispositions du gnral Benningsen pour enlever le corps du
marchal Ney.]

Sans avoir pntr aucune de ces combinaisons, le gnral Benningsen
rsolut d'enlever le corps du marchal Ney, et adopta des dispositions
qui au premier aspect semblaient faites pour russir. Il dirigea sur
le marchal Ney la plus grande partie de ses forces, se bornant contre
les autres marchaux  de simples dmonstrations. Trois colonnes, et
mme quatre, si l'on compte la garde impriale, accompagnes de toute
la cavalerie, durent remonter l'Alle, assaillir le marchal Ney, de
front par Altkirch, de gauche par Wolsdorf, de droite par Guttstadt,
tandis que Platow, hetman des Cosaques, remplissant de ses coureurs
l'espace qui nous sparait de la Narew, et forant avec de
l'infanterie lgre l'Alle au-dessus de Guttstadt, chercherait  se
glisser entre les corps de Ney et de Davout. Pendant ce temps, la
garde impriale, sous le grand-duc Constantin, devait se placer en
rserve derrire les trois colonnes charges d'assaillir le marchal
Ney, pour se porter au secours de celle qui faiblirait. Une colonne
compose de deux divisions, sous la conduite du lieutenant gnral
Doctorow, eut l'ordre de venir d'Olbersdorf sur Lomitten, attaquer les
ponts du marchal Soult, pour empcher celui-ci de secourir le
marchal Ney. Une autre colonne russe et prussienne, sous les gnraux
Kamenski et Rembow, fut charge de faire une forte dmonstration sur
le pont de Spanden, que gardait le marchal Bernadotte, afin que le
cours entier de la Passarge ft menac  la fois. Le gnral prussien
Lestocq eut mme la mission de se montrer devant Braunsberg, afin
d'augmenter l'incertitude des Franais sur le plan gnral d'aprs
lequel taient diriges toutes ces attaques.

Restait  savoir si les dispositions du gnral russe, en apparence
bien calcules, seraient excutes avec la prcision ncessaire pour
faire russir des oprations aussi compliques, et ne rencontreraient
pas les Franais tellement prpars, tellement rsolus, qu'il ft
impossible de les surprendre et de les forcer dans leur position. Les
mouvements de ces nombreuses colonnes, cachs par les forts et les
lacs de cette obscure contre, chapprent  nos gnraux, qui se
doutaient bien que les Russes taient prts, mais qui se sentant prts
eux-mmes, et s'attendant  marcher  chaque instant, n'prouvaient ni
surprise, ni crainte,  la vue des prparatifs de l'ennemi.

On put s'apercevoir ici que la prvoyance est toute-puissante  la
guerre. Cette formidable attaque dirige contre le marchal Ney et
russi infailliblement, si nos troupes, dissmines dans des villages,
avaient t surprises et obliges de courir en arrire pour se
rallier. Mais il n'en tait pas ainsi, et, grce aux ordres de
Napolon, ordres dsagrables  tous les corps, et qu'il avait fallu
rendre absolus pour en obtenir l'excution, les troupes taient
campes par division, couvertes par des ouvrages en terre et par des
abatis, tablies de manire  se dfendre long-temps, et  pouvoir se
secourir les unes les autres, avant d'tre rduites  cder le
terrain.

[En marge: Attaque excute le 5 juin au matin contre le corps du
marchal Ney.]

[En marge: Fire attitude du marchal Ney en prsence de l'arme
russe.]

[En marge: Retraite heureuse du marchal Ney  Ankendorf.]

Le 5 juin au matin, ds la pointe du jour, l'avant-garde russe,
conduite par le prince Bagration, se porta rapidement sur la position
d'Altkirch (voir la carte n 38), l'une de celles qu'occupait le
marchal Ney avec une division, et ngligea tous les petits postes
franais rpandus dans les bois, afin de les enlever en les dpassant.
Nos troupes, qui par suite du campement couchaient en bataille,
satisfaites plutt qu'tonnes de la vue de l'ennemi, pleines de
sang-froid, exerces tous les jours  tirer, firent sur les Russes un
feu meurtrier, et qui les arrta promptement. Le 39e plac en avant
d'Altkirch, ne se retira qu'aprs avoir jonch de morts le pied des
retranchements. Pendant ce temps, les attaques diriges sur Wolfsdorf
 gauche, sur Guttstadt  droite, et plus  droite encore sur
Bergfried, s'excutaient avec vigueur, mais heureusement sans aucun
ensemble, et de faon  laisser au marchal Ney le temps d'oprer sa
retraite. Accouru  la tte de ses troupes, il s'aperut que l'effort
principal de l'arme russe se concentrait sur lui, et que c'tait le
cas de prendre la route de Deppen, assigne comme ligne de retraite
par la prvoyance de Napolon. Il avait l'une de ses divisions en
avant de Guttstadt,  Krossen, l'autre en arrire,  Glottau. Il les
runit, en se donnant toutefois le temps de recueillir son artillerie,
ses bagages, ses postes dtachs dans les bois, qu'il ramena tous,
sauf deux ou trois cents hommes laisss  l'extrmit la plus avance
de la fort d'Amt-Guttstadt. Il suivit la route de Guttstadt 
Deppen, par Quetz et Ankendorf, traversant lentement le petit espace
compris entre l'Alle et la Passarge, s'arrtant avec un rare
sang-froid pour faire ses feux de deux rangs, quelquefois chargeant 
la baonnette l'infanterie qui le pressait de trop prs, ou se formant
en carr, et fusillant  bout portant l'innombrable cavalerie russe,
inspirant enfin aux ennemis une admiration qu'ils exprimrent
eux-mmes quelques jours aprs[34]. Il ne voulut pas cder tout entier
l'espace de quatre  cinq lieues, qui spare en cet endroit l'Alle de
la Passarge, et il fit halte  Ankendorf. Il avait eu affaire  15
mille hommes d'infanterie,  15 mille hommes de cavalerie, et si les
deux colonnes du prince Bagration et du lieutenant gnral Saken
eussent agi ensemble, si la garde impriale se ft jointe  elles, il
est difficile qu'en prsence de soixante mille hommes runis, il
n'et pas essuy un terrible chec. Il avait perdu 12 ou 1500 hommes
en morts ou blesss, mais il avait abattu plus de trois mille Russes.
 trois heures de l'aprs-midi, l'ennemi s'arrta lui-mme, sans aucun
motif, comme il arrive, quand une pense ferme et consquente ne
dirige pas les mouvements des grandes masses.

[Note 34: Voici comment le narrateur Plotho a racont la retraite du
marchal Ney  Deppen:

Les Franais, matres passs dans l'art de la guerre, rsolurent en
ce jour ce problme si difficile, d'entreprendre, sous les yeux d'un
ennemi de beaucoup plus fort et pressant vivement, une retraite
devenue indispensable, et de la rendre le moins prjudiciable
possible. Ils s'en tirrent avec le plus grand savoir-faire. Le calme
et l'ordre, et en mme temps la rapidit qu'apporta le corps de Ney 
se rassembler au signal de trois coups de canon; le sang-froid et la
circonspection attentive qu'il mit  excuter sa retraite, pendant
laquelle il opposa une rsistance renouvele  chaque pas, et sut
tirer parti en matre de chaque position; tout cela prouva le talent
du capitaine qui commandait les Franais, et l'habitude de la guerre
porte chez eux  la perfection, aussi bien que l'auraient pu faire
les plus belles dispositions et la plus savante excution d'une
opration offensive. Pour attaquer avec succs, comme pour opposer une
rsistance rgulire dans une retraite, il faut de rares qualits, il
faut des vertus difficiles  pratiquer, et pourtant il est ncessaire
que tout cela soit runi dans le mme personnage pour former le grand
capitaine.]

[En marge: Attaque manque du pont de Lomitten.]

Dans la mme journe, l'hetman Platow avait pass l'Alle  Bergfried
et inond de ses Cosaques le pays marcageux et bois qui sparait la
grande arme des postes du marchal Massna. Mais il n'tait nullement
probable qu'il ost aborder les trente mille hommes du marchal
Davout. Celui-ci, entendant retentir au loin le bruit du canon, se
hta de runir ses troupes entre l'Alle et la Passarge, et prit la
route d'Alt-Ramten, qui lui permettait de secourir le marchal Ney,
tout en se rapprochant d'Osterode. Par une heureuse ruse de guerre, il
envoya dans la direction de l'ennemi l'un de ses officiers, de manire
 le faire prendre avec des dpches qui annonaient sa prochaine
arrive  la tte de cinquante mille hommes, pour soutenir le marchal
Ney. Du ct oppos, sur la gauche du corps de Ney, les attaques
projetes contre les marchaux Soult et Bernadotte s'effecturent,
conformment au plan convenu. Le lieutenant gnral Doctorow marchant
avec deux divisions par Wormditt, Olbersdorf, sur les ttes de pont
que gardait le marchal Soult, rencontra en avant de la Passarge de
nombreux abatis, et derrire ces abatis de braves tirailleurs qui
faisaient un feu continuel et bien dirig. Il fut oblig de se battre
plusieurs heures de suite, pour forcer les obstacles qui dfendaient
les approches du pont de Lomitten.  peine avait-il russi  enlever
une partie des abatis, que des compagnies de rserve, se jetant sur
ses troupes, les en chassrent  coups de baonnette. Des dtachements
de cavalerie russe ayant franchi quelques gus de la Passarge, furent
ramens par nos chasseurs  cheval. Partout le cours de la Passarge
resta aux vaillantes troupes du marchal Soult. Seulement on avait
fini par abandonner aux Russes les abatis  moiti incendis, qui
taient en avant du pont de Lomitten. Le gnral Doctorow s'arrta
vers la fin du jour, puis de fatigue, dsesprant de vaincre de tels
obstacles, dfendus par de tels soldats. Les Russes, attaquant 
dcouvert nos troupes bien abrites, avaient eu plus de deux mille
hommes hors de combat, et ne nous en avaient pas fait perdre plus de
mille. Les gnraux Ferey et Vivis de la division Carra-Saint-Cyr,
avec les 47e, 56e de ligne et le 24e lger, s'taient couverts de
gloire au pont de Lomitten.

[En marge: Attaque du pont de Spanden galement repousse.]

Une action  peu prs semblable s'tait passe au pont de Spanden, qui
relevait du marchal Bernadotte. Un retranchement en terre couvrait le
pont. Le 27e lger gardait ce poste, ayant en arrire les deux
brigades de la division Villatte. Ds le commencement de l'action, le
marchal Bernadotte reut au cou une blessure qui l'obligea de se
faire remplacer par son chef d'tat-major, le gnral Maison, l'un des
officiers les plus intelligents et les plus nergiques de l'arme. Les
Russes joints ici aux Prussiens canonnrent long-temps la tte de
pont, et, quand ils crurent avoir branl les troupes qui la
dfendaient, s'avancrent pour l'escalader. Les soldats du 27e lger
avaient reu ordre de se coucher par terre, afin de n'tre pas
aperus. Ils laissrent arriver les assaillants jusqu'au pied du
retranchement, puis, par une dcharge  bout portant, en abattirent
trois cents, et en blessrent plusieurs centaines. Les Russes et les
Prussiens frapps de terreur se dbandrent et se retirrent en
dsordre. Le 17e de dragons dbouchant alors de la tte de pont, se
jeta sur eux au galop, et en sabra bon nombre.

L'attaque ne fut pas pousse plus avant sur ce point. Elle n'avait pas
cot  l'ennemi moins de 6  700 hommes. Notre perte tait
insignifiante.

[En marge: L'accueil fait aux Russes dans l'attaque de nos
retranchements produit chez eux un commencement d'hsitation.]

Cette vigoureuse manire de recevoir les Russes, tout le long de la
Passarge, leur causa une surprise facile  concevoir, et produisit un
commencement d'hsitation dans des projets trop peu mdits pour tre
poursuivis avec persvrance. La colonne russe et prussienne des
gnraux Kamenski et Rembow, battue  Spanden, attendit des ordres
ultrieurs, avant de s'engager dans de nouvelles entreprises. Le
lieutenant gnral Doctorow, arrt au pont de Lomitten, remonta la
Passarge, pour se rapprocher du gros de l'arme russe. Le gnral
Benningsen, entour  Quetz du plus grand nombre de ses troupes,
n'ayant pu enlever le corps du marchal Ney, mais l'ayant oblig 
rtrograder, et ne se rendant pas compte encore de tous les obstacles
qu'il allait rencontrer, rsolut un nouvel effort pour le lendemain,
contre ce mme corps, objet de ses plus violentes attaques.

[En marge: Dispositions ordonnes par Napolon  la nouvelle de
l'attaque tente sur ses cantonnements.]

Six ou sept heures aprs ces tentatives simultanes sur la ligne de
la Passarge, Napolon en recevait la nouvelle  Finkenstein, car il
tait  peine  douze lieues du plus loign de ses lieutenants, et il
avait eu soin de prparer ses moyens de correspondance, de faon 
tre inform des moindres accidents, avec une extrme promptitude. Il
tait devanc de cinq jours seulement, puisque ses ordres avaient t
donns pour le 10 juin. On ne le prenait donc pas au dpourvu. Ses
ides tant arrtes pour tous les cas, aucune hsitation, et ds lors
aucune perte de temps ne devait ralentir ses dispositions. Il approuva
la conduite du marchal Ney, lui adressa les loges qu'il avait
mrits, et lui prescrivit de se retirer en bon ordre sur Deppen, et,
s'il ne pouvait dfendre la Passarge  Deppen, de se replier  travers
le labyrinthe des lacs, d'abord  Liebemhl, puis  Saalfeld. Il
ordonna au marchal Davout de se runir immdiatement avec ses trois
divisions sur le flanc gauche du marchal Ney, en se dirigeant vers
Osterode, ce qui tait dj excut, comme on l'a vu. Il enjoignit au
marchal Soult de persister  dfendre la Passarge, sauf  se retirer
sur Mohrungen, et de Mohrungen sur Saalfeld, s'il tait forc dans sa
position, ou si l'un de ses voisins l'tait dans la sienne. Mme
instruction fut envoye au corps du marchal Bernadotte, avec
indication de la route de Preuss-Holland sur Saalfeld, comme ligne de
retraite.

[En marge: Saalfeld indiqu comme premier point de concentration.]

Tandis que Napolon ramenait sur Saalfeld ses lieutenants placs en
avant, il appelait sur ce mme point ses lieutenants placs en
arrire. Il ordonna au marchal Lannes de marcher de Marienbourg 
Christbourg et Saalfeld, au marchal Mortier, qui tait  Dirschau,
de suivre la mme route, et  l'un comme  l'autre de prendre avec eux
le plus de vivres qu'ils pourraient. La cavalerie lgre dut se runir
 Elbing, la grosse cavalerie  Christbourg, et se diriger vers
Saalfeld. Les trois divisions de dragons qui campaient sur la droite 
Bischoffswerder, Strasburg et Soldau, eurent ordre de se rallier
autour du corps de Davout par Osterode. Tous devaient amener leurs
vivres au moyen des transports prpars d'avance. Il fallait
quarante-huit heures pour que ces diverses concentrations fussent
opres, et que 160 mille hommes se trouvassent runis entre Saalfeld
et Osterode. Napolon fit en outre marcher sa garde de Finkenstein sur
Saalfeld, et s'apprta lui-mme  quitter Finkenstein le lendemain 6,
quand les mouvements de l'ennemi seraient plus prononcs et ses
desseins mieux claircis. Il renvoya sa maison  Dantzig, ainsi que M.
de Talleyrand, qui tait peu propre aux fatigues et aux dangers du
quartier gnral.

[En marge: Continuation de la belle retraite du marchal Ney.]

Le 6 en effet les colonnes russes, charges de poursuivre l'attaque
commence contre le corps du marchal Ney, taient plus concentres
par suite du mouvement offensif qu'elles avaient excut la veille, et
le marchal Ney allait avoir sur les bras 30 mille hommes d'infanterie
et 15 mille de cavalerie. Aprs les pertes essuyes le jour prcdent,
il ne pouvait opposer que 15 mille hommes  l'ennemi. Mais il avait
d'avance pourvu  tout. Il avait envoy au del de Deppen ses blesss
et ses bagages, pour que la route ft libre et que son corps d'arme
ne rencontrt aucun obstacle sur son passage. Au lieu de dcamper 
la hte, le marchal Ney attendit firement l'ennemi, les brigades
dont se composaient ses deux divisions tant ranges en chelons, qui
se dbordaient les uns les autres. Chaque chelon, avant de se
retirer, fournissait son feu, souvent mme chargeait  la baonnette,
aprs quoi il se repliait, et laissait  l'chelon suivant le soin de
contenir les Russes. Sur un sol dcouvert, avec des troupes moins
solides, une pareille retraite aurait fini par une droute. Mais grce
 un habile choix de positions, grce aussi  un aplomb extraordinaire
chez ses soldats, le marchal Ney put mettre plusieurs heures 
franchir un espace qui tait de moins de deux lieues.  chaque instant
il voyait une multitude de cavaliers se jeter en masse sur ses
baonnettes; mais tous leurs efforts venaient chouer contre ses
carrs inbranlables. Arriv prs d'un petit lac, l'ennemi commit la
faute de se diviser, afin de passer partie  droite du lac, partie 
gauche. L'intrpide marchal, saisissant l'-propos avec autant de
rsolution que de prsence d'esprit, s'arrte, reprend l'offensive
contre l'ennemi divis, le charge avec vigueur, le repousse au loin,
et se mnage ainsi le temps de regagner paisiblement le pont de
Deppen, derrire lequel il devait tre  l'abri de toute attaque.
Parvenu en cet endroit, il plaa avantageusement son artillerie, en
avant de la Passarge, et, ds que l'ennemi essayait de se montrer, il
le criblait de boulets.

[En marge: Immobilit des Russes sur tous les points autres que celui
de Deppen pendant la journe du 6 juin.]

Cette journe, qui nous cota quelques centaines d'hommes, mais deux
ou trois fois plus  l'ennemi, ajouta encore  l'admiration
qu'inspirait dans les deux armes l'intrpidit du marchal Ney. Sur
notre gauche, le long de la basse Passarge, les colonnes russes
demeurrent immobiles, attendant le rsultat de l'action engage entre
Guttstadt et Deppen.  notre droite, le corps du marchal Davout, en
marche ds la veille, s'tait port, sans accident, sur le flanc du
marchal Ney, afin de le soutenir, ou de gagner Osterode.

[En marge: Napolon se rend de sa personne au quartier gnral du
marchal Ney.]

Avec de tels lieutenants, avec de tels soldats, les combinaisons de
Napolon avaient, outre leur mrite de conception, l'avantage d'une
excution presque infaillible. Le 6 au soir, Napolon aprs avoir
dirig sur Saalfeld tout ce qui tait en arrire, s'y rendit de sa
personne, pour juger les vnements de ses propres yeux, pour y
recueillir ses lieutenants, s'ils taient repousss, ou pour diriger
sur l'un d'eux la masse de ses troupes, s'ils avaient russi  se
maintenir, afin de prendre l'offensive  son tour avec une supriorit
de forces crasante. Arriv  Saalfeld, il apprit que sur la basse
Passarge le plus grand calme avait rgn dans la journe, que sur la
haute Passarge l'intrpide Ney avait opr la plus heureuse des
retraites vers Deppen, et que le marchal Davout se trouvait dj en
marche sur le flanc droit du marchal Ney, vers Alt-Ramten. Les choses
ne pouvaient se mieux passer.

Le lendemain 7, Napolon rsolut d'aller lui-mme  Deppen aux
avant-postes, et laissa l'ordre  tous les corps qui marchaient sur
Saalfeld, de le suivre  Deppen. Le 7 au soir, il fut rendu 
Alt-Reichau, et ayant encore appris l que tout continuait  demeurer
tranquille, il se transporta le 8 au matin  Deppen, flicita le
marchal Ney ainsi que ses troupes de leur belle conduite, vit
l'arme russe immobile, comme une arme dont le chef incertain ne sait
plus  quel parti s'arrter, et ordonna une forte dmonstration pour
juger de ses vritables desseins. Les Russes la repoussrent de
manire  prouver qu'ils taient plus enclins  rtrograder, qu'
persister dans leur marche offensive.

[En marge: Le gnral Benningsen passe tout  coup de l'offensive  la
dfensive.]

[En marge: Retraite de l'arme russe sur Heilsberg.]

Le gnral Benningsen en effet, voyant l'inutilit des efforts tents
contre le corps du marchal Ney, le peu de succs obtenu sur les
autres points de la Passarge, et surtout la rapide concentration de
l'arme franaise, reconnut bien vite qu'un mouvement plus prononc
sur Varsovie, avec Napolon sur son flanc droit, ne pourrait le
conduire qu' un dsastre. Il prit donc le parti de s'arrter. Aprs
avoir pass la journe du 7  Guttstadt, dans une perplexit naturelle
en de si graves circonstances, il se dcida enfin  repasser l'Alle,
et  se porter sur Heilsberg, pour y occuper la position dfensive
qu'il avait depuis long-temps prpare, au moyen de bons ouvrages de
campagne. Le 7 au soir, il prescrivit  son arme un premier mouvement
rtrograde jusqu' Quetz. Le 8, apprenant la marche de la plupart des
corps franais sur Deppen, il se confirma dans sa rsolution de
retraite, et enjoignit  toutes ses divisions de se diriger sur
Heilsberg en descendant l'Alle. La partie de ses troupes, qui s'tait
le plus avance entre Guttstadt et Deppen, dut se drober  l'instant
mme, en repassant l'Alle immdiatement et en gagnant Heilsberg par la
rive droite. Quatre ponts furent jets sur l'Alle, pour rendre ce
passage plus facile. Le prince Bagration fut charg de couvrir cette
retraite avec sa division et avec les Cosaques. Les autres colonnes,
qui s'taient moins engages dans cette direction, durent simplement
regagner par Launau et par la rive gauche, la position d'Heilsberg. La
plus loigne des colonnes russes, celle du gnral Kamenski, laquelle
avait attaqu de concert avec les Prussiens la tte de pont de
Spanden, eut ordre de se retirer par Mehlsack, ce qui lui donnait 
parcourir la base du triangle form par Spanden, Heilsberg et
Guttstadt. Elle laissa l'infanterie des Prussiens au gnral Lestocq,
et n'emmena avec elle que leur cavalerie. Le gnral Lestocq dut se
reporter en arrire pour couvrir Koenigsberg, avec grand danger d'tre
coup de l'arme russe; car, suivant les bords de la mer, tandis que
le gnral Benningsen suivait les bords de l'Alle, il allait tre
spar de celui-ci par une distance de 15  18 lieues.

Le 8 au soir, l'arme russe tait en pleine retraite. Le 9, elle
achevait de franchir la Passarge autour de Guttstadt, lorsque
survinrent les Franais. Dj en effet une portion considrable de nos
troupes se trouvait runie autour de Deppen. Lannes parti de
Marienbourg, la garde de Finkenstein, Murat de Christbourg, et arrivs
tous  Deppen le 8 au soir, formaient avec le corps du marchal Ney
une masse de 50  60 mille hommes. Ils pressrent l'ennemi vivement.
La cavalerie de Murat, traversant l'Alle  la nage, se jeta sur les
pas du prince Bagration. Les Cosaques firent meilleure contenance que
de coutume, se serrrent en masse autour de l'infanterie russe, et
supportrent bravement, pour des partisans, le feu de notre
artillerie lgre.

[En marge: Napolon poursuit l'arme russe avec une masse de 125 mille
hommes.]

Pendant ce temps le marchal Soult, franchissant par ordre de Napolon
la Passarge  Elditten, rencontra le corps du gnral Kamenski, vers
Wolfsdorf, culbuta l'un de ses dtachements, et lui fit beaucoup de
prisonniers. Le marchal Davout, redress dans sa direction, depuis
qu'au lieu de se retirer on marchait en avant, s'approchait de
Guttstadt. Napolon allait donc avoir sous la main les corps des
marchaux Davout, Ney, Lannes, Soult, plus la garde et Murat, qui ne
le quittaient jamais, plus le marchal Mortier, qui suivait  une
marche en arrire. C'tait une force de 126 mille hommes[35], sans y
comprendre le corps de Bernadotte, qui restait sur la basse Passarge,
et qu'il fallait y laisser deux ou trois jours pour observer la
conduite des Prussiens. Mais, une fois les Prussiens ramens en
arrire par notre marche en avant, Napolon pouvait toujours attirer 
lui le corps du marchal Bernadotte, et avoir ainsi  sa disposition
150 mille combattants, n'tant priv que du corps de Massna,
indispensable sur la Narew. Le gnral Benningsen au contraire, spar
comme Napolon du corps laiss sur la Narew (18 mille hommes), et
condamn en descendant l'Alle  se sparer de Lestocq (18 mille
hommes), n'allait se trouver en prsence de Napolon qu'avec la masse
centrale de ses forces, c'est--dire avec environ 100 mille hommes,
affaiblis de 6 ou 7 mille, morts ou blesss, rests au pied de nos
retranchements.

[Note 35:

  Davout       30 mille.
  Ney          15
  Lannes       15
  Soult        30
  La garde      8
  Murat        18
  Mortier      10
             --------
              126 mille.]

[En marge: Marche de Napolon, et intention de cette marche.]

Le plan de Napolon fut bientt arrt, car ce plan tait la
consquence mme de tout ce qu'il avait prvu, voulu et prpar,
pendant les quatre derniers mois. En effet, depuis que, par la savante
disposition de ses cantonnements entre la Passarge et la basse
Vistule, par la forte occupation de Braunsberg, Elbing, Marienbourg,
par la prise de Dantzig, il s'tait rendu invincible sur sa gauche et
vers la mer, il avait rduit les Russes  attaquer sa droite,
c'est--dire  remonter l'Alle pour menacer Varsovie. Ds lors sa
manoeuvre tait toute trace.  son tour il devait se porter en avant,
dborder la droite des Russes, les couper de la mer, les rejeter sur
l'Alle et la Prgel, les devancer  Koenigsberg et prendre sous leurs
yeux ce prcieux dpt, o les Prussiens avaient renferm leurs
dernires ressources et les Anglais envoy les secours promis  la
coalition. Plus il trouverait les Russes engags sur le cours
suprieur de l'Alle, et plus grand devait tre le rsultat de cette
manoeuvre. Ils venaient  la vrit de s'arrter brusquement pour
redescendre l'Alle par la rive droite. Mais Napolon allait la
descendre  leur suite par la rive gauche, avec la presque certitude
de les gagner de vitesse, d'arriver aussitt qu'eux au confluent de
l'Alle et de la Prgel, et de leur faire essuyer en route quelque
grand dsastre, s'ils voulaient repasser cette rivire devant lui,
pour marcher au secours de Koenigsberg.

Des vues si profondment mdites, et depuis si long-temps, devaient
se changer bien vite en dispositions formelles, et sans qu'il y et un
seul instant perdu  dlibrer. Napolon, ds le 9, ordonna au
marchal Davout de se runir immdiatement  la droite de l'arme, au
marchal Ney de se reposer un jour  Guttstadt de ses durs combats
pour rejoindre ensuite, au marchal Soult, qui tait un peu  gauche
prs de Launau, de longer le cours de l'Alle, pour gagner Heilsberg,
prcd et suivi de la cavalerie de Murat, au marchal Lannes
d'accompagner le marchal Soult, au marchal Mortier enfin de hter le
pas pour faire sa jonction avec le gros de l'arme. Lui-mme avec la
garde suivit ce mouvement, et prescrivit au corps du marchal
Bernadotte, command temporairement par le gnral Victor, de se
concentrer sur la basse Passarge, afin de se porter au del, ds que
les projets de l'ennemi sur notre gauche seraient mieux claircis.

[En marge: Marche gnrale sur Heilsberg.]

Le 10 juin, en effet, on marcha par la rive gauche de l'Alle sur
Heilsberg. Il fallait franchir un dfil prs d'un village appel
Bewerniken. On y trouva une forte arrire-garde, qui fut bientt
repousse, et on dboucha en vue des positions occupes par l'arme
russe.

[En marge: Le gnral Benningsen s'arrte  Heilsberg pour y tenir
tte  l'arme franaise.]

Aprs tant de dmonstrations prsomptueuses, le gnral ennemi devait
prouver la tentation de ne pas fuir si vite et de s'arrter afin de
combattre, surtout dans une position o beaucoup de prcautions
avaient t prises pour rendre moins dsavantageuses les chances d'une
grande bataille. Mais c'tait peu sage, car le temps devenait
prcieux, si on voulait n'tre pas coup de Koenigsberg. Nanmoins,
l'orgueil parlant plus haut que la raison, le gnral Benningsen
rsolut d'attendre devant Heilsberg l'arme franaise.

[En marge: Description de la position retranche d'Heilsberg, et de
l'ordre de bataille adopte par les Russes.]

[En marge: Bataille d'Heilsberg.]

[En marge: Consquences de la bataille d'Heilsberg.]

Heilsberg est situe sur des hauteurs, entre lesquelles circule la
rivire de l'Alle. De nombreuses redoutes avaient t construites sur
ces hauteurs. L'arme russe les occupait, partage entre les deux
rives de l'Alle. Cet inconvnient assez grave tait rachet par quatre
ponts, tablis dans des rentrants bien abrits, et permettant de
porter des troupes d'un bord  l'autre. D'aprs toutes les
indications, les Franais devant arriver par la rive gauche de l'Alle,
on avait accumul de ce ct la plus grande partie des troupes russes.
Le gnral Benningsen n'avait laiss dans les redoutes de la rive
droite que la garde impriale et la division Bagration fatigue des
combats livrs les jours prcdents. Des batteries avaient t
disposes pour tirer d'un bord  l'autre. Sur la rive gauche, par
laquelle nous devions attaquer, se voyait le gros de l'arme ennemie,
sous la protection de trois redoutes hrisses d'artillerie. Le
gnral Kamenski, qui avait rejoint dans la journe du 10, dfendait
ces redoutes. Derrire, et un peu au-dessus, l'infanterie russe tait
range sur deux lignes. Le premier et le troisime bataillon de chaque
rgiment, entirement dploys, composaient la premire ligne. Le
second bataillon form en colonne derrire les premiers, et dans leurs
intervalles, composait la seconde. Douze bataillons, placs un peu
plus loin, taient destins  servir de rserve. Sur le prolongement
de cette ligne de bataille, et faisant un crochet  droite en arrire,
se trouvait toute la cavalerie russe, renforce par la cavalerie
prussienne, et prsentant une masse d'escadrons au del de toutes les
proportions ordinaires. Plus  droite enfin, vers Konegen, les
Cosaques taient en observation. Des dtachements d'infanterie lgre
occupaient quelques bouquets de bois, sems  et l, en avant de la
position. Les Franais arrivant sur Heilsberg, avaient donc  essuyer,
en flanc, le feu des redoutes de la rive droite, de front, le feu des
redoutes de la rive gauche, plus les attaques d'une infanterie
nombreuse et les charges d'une cavalerie plus nombreuse encore. Mais
entrans par l'ardeur du succs, persuads que l'ennemi ne songeait
qu' s'enfuir, et presss de lui arracher quelques trophes avant
qu'il et le temps de s'chapper, ils ne tenaient compte ni du nombre
ni des positions. Cet esprit tait commun aux soldats comme aux
gnraux. Napolon n'tant pas encore l pour contenir leur ardeur, le
prince Murat et le marchal Soult, en dbouchant sur Heilsberg,
abordrent les Russes, avant d'tre suivis par le reste de l'arme. Le
prince Bagration plac d'abord  la rive droite, avait t rapidement
port  la rive gauche, pour dfendre le dfil de Bewerniken, et le
gnral Benningsen l'avait fait appuyer par le gnral Uwarow avec
vingt-cinq escadrons. Le marchal Soult, aprs avoir forc le dfil,
eut soin de placer 36 pices de canon en batterie, ce qui facilita
beaucoup le dploiement de ses troupes. La division Carra-Saint-Cyr se
prsenta la premire, en colonne par brigades, et culbuta
l'infanterie russe au del d'un ravin qui descendait du village de
Lawden  l'Alle.  la faveur de ce mouvement, la cavalerie de Murat
put se dployer; mais harasse de fatigue, n'tant pas encore runie
tout entire, et assaillie, au moment o elle se formait, par les
vingt-cinq escadrons du gnral Uwarow, elle perdit du terrain, courut
se reformer en arrire, chargea de nouveau, et reprit l'avantage. La
division Carra-Saint-Cyr bordait le ravin au del duquel elle avait
rejet les Russes. Canonne de front par les redoutes de la rive
gauche, de flanc par celles de la rive droite, elle eut cruellement 
souffrir. La division Saint-Hilaire vint la remplacer au feu, en
passant en colonnes serres  travers les intervalles de notre ligne
de bataille. Cette brave division Saint-Hilaire franchit le ravin,
refoula les Russes, et les suivit jusqu'au pied des trois redoutes qui
couvraient leur centre, tandis que la cavalerie de Murat se jetait sur
la cavalerie du prince Bagration, la taillait en pices, et tuait le
gnral Koring. Sur ces entrefaites, la division Legrand, troisime du
marchal Soult, tait arrive, et prenait position  notre gauche, en
avant du village de Lawden. Elle avait repouss les tirailleurs
ennemis des bouquets de bois placs entre les deux armes, et elle
tait parvenue, elle aussi, au pied des redoutes, qui faisaient la
force de la position des Russes. Alors le gnral Legrand dtacha le
26e lger, pour attaquer celle des trois redoutes qui se trouvait  sa
porte. Cet intrpide rgiment s'y lana au pas de course, y pntra
malgr les troupes du gnral Kamenski, et en resta matre aprs un
combat acharn. Mais l'officier qui commandait l'artillerie ennemie,
ayant fait enlever ses canons au galop, les porta rapidement en
arrire, sur le terrain qui dominait la redoute, et couvrit de
mitraille le 26e auquel il causa des pertes normes. Au mme instant,
le gnral russe Warnek apercevant la mauvaise situation du 26e, se
jeta sur lui  la tte du rgiment de Kalouga, et reprit la redoute.
Le 55e, qui formait la gauche de la division Saint-Hilaire, et qui
tait voisin du 26e, vint  son secours, mais ne put rtablir les
affaires. Il fut oblig de se rallier  sa division, aprs avoir perdu
son aigle. Nos soldats demeurrent ainsi exposs au feu d'une
nombreuse et puissante artillerie, sans tre branls. Le gnral
Benningsen voulut alors se servir de son immense cavalerie, et fit
excuter plusieurs charges sur les divisions Legrand et Saint-Hilaire.
Celles-ci supportrent ces charges avec un admirable sang-froid, et
donnrent  la cavalerie franaise le temps de se former derrire
elles, pour charger  son tour les escadrons russes. Le marchal Soult
plac au milieu de l'un des carrs, dans lesquels se trouvaient
ple-mle des Franais, des Russes, des fantassins blesss, des
cavaliers dmonts, maintenait tout le monde dans le devoir par
l'nergie de son attitude. Napolon, qui tait encore loign du lieu
de ce combat, avait donn au gnral Savary, ds qu'il avait entendu
le canon, les jeunes fusiliers de la garde, pour venir au secours des
corps qui s'taient tmrairement engags. Le gnral Savary htant le
pas prit position entre les divisions Saint-Hilaire et Legrand. Form
en carr, il essuya long-temps les charges de la cavalerie russe,
qu'un horrible feu des redoutes aurait rendues dangereuses, si nos
troupes avaient t moins fermes et moins bien commandes. Le brave
gnral Roussel, qui se trouvait l'pe  la main au milieu des
fusiliers de la garde, eut la tte emporte par un boulet de canon.
Cette action imprudente, dans laquelle 30 mille Franais combattaient
 dcouvert contre 90 mille Russes abrits par des redoutes, se
prolongea jusque fort avant dans la nuit. Le marchal Lannes parut
enfin  l'extrme droite, fit tter la position de l'ennemi, mais ne
voulut rien entreprendre sans les ordres de l'Empereur. La canonnade
cessa bientt de retentir, et chacun, par une nuit pluvieuse, essaya,
en se couchant  terre, de prendre un peu de repos. Les Russes, plus
nombreux et plus serrs que nous, avaient essuy une perte
trs-suprieure  la ntre. Ils comptaient trois mille morts et sept
ou huit mille blesss. Nous avions eu deux mille morts et cinq mille
blesss.

[En marge: Napolon arriv tard  Heilsberg, est mcontent de la
tmrit de l'arme.]

Napolon arriv tard, parce qu'il n'avait pas suppos que l'ennemi
s'arrtt sitt pour lui rsister, fut fort satisfait de l'nergie de
ses troupes, mais beaucoup moins de leur extrme empressement 
s'engager, et rsolut d'attendre au lendemain, pour livrer bataille
avec ses forces runies, si les Russes persistaient  dfendre la
position d'Heilsberg, ou pour les suivre  outrance, s'ils
dcampaient. Il bivouaqua avec ses soldats sur ce champ de carnage, o
gisaient 18 mille Russes et Franais, morts, mourants et blesss.

[En marge: Le gnral Benningsen ne veut pas recommencer le combat, et
il se retire.]

[En marge: Retraite des Russes sur Bartenstein dans la journe du 11
juin.]

Le gnral Benningsen, en proie  des souffrances aigus et  de
grandes perplexits, passa la nuit au bivouac, envelopp dans son
manteau[36]. Il faut une me forte pour braver  la fois la douleur
physique et la douleur morale. Le gnral Benningsen tait capable de
supporter l'une et l'autre. Partag entre la satisfaction d'avoir tenu
tte aux Franais et la crainte de les avoir tous sur les bras le
lendemain, il attendit le jour pour prendre un parti. De leur ct,
nos troupes taient debout ds quatre heures du matin, ramassant les
blesss, changeant des coups de fusil avec les avant-postes ennemis.
Nos corps d'arme prenaient successivement position. Le marchal
Lannes tait venu se placer la veille  la gauche du marchal Soult,
le corps du marchal Davout commenait  se montrer  la gauche du
marchal Lannes, vers Grossendorf. La garde  pied et  cheval se
dployait sur les hauteurs en arrire, et tout annonait une attaque
dcisive avec des masses formidables. Cet aspect, mais surtout la vue
du corps du marchal Davout, qui dbordait  Grossendorf l'arme
russe, et semblait mme se diriger sur Koenigsberg, dterminrent le
gnral Benningsen  la retraite. Il ne voulut pas perdre  la fois
une journe et une bataille, et s'exposer  venir au secours de
Koenigsberg peut-tre trop tard, peut-tre  moiti dtruit. Le
gnral Kamenski dut partir le premier, afin de gagner  temps la
route de Koenigsberg, et de se joindre aux Prussiens, avec lesquels il
tait habitu  combattre. Aprs avoir retir d'Heilsberg tout ce
qu'on pouvait transporter, le gnral Benningsen se mit lui-mme en
marche avec son arme, par la rive droite de l'Alle, dans le courant
de la journe du 11. Il s'achemina en quatre colonnes sur
Bartenstein, premier poste aprs Heilsberg. Son quartier gnral y
avait long-temps rsid.

[Note 36: L'historien russe Plotho dit que le gnral Benningsen tait
atteint de la maladie de la pierre.]

Napolon employa une partie du jour  observer cette position; et s'il
ne mit point  l'attaquer sa promptitude accoutume, c'est qu'il tait
peu press de livrer bataille sur un terrain pareil, et qu'il ne
doutait pas, en poussant sa gauche en avant, d'obliger l'arme russe 
dcamper par une simple dmonstration. Les choses se passant comme il
l'avait prvu, il entra le soir mme dans Heilsberg, et s'y tablit
avec sa garde. Il y trouva des magasins assez considrables, beaucoup
de blesss russes, qu'il fit soigner comme les blesss franais, et
dont le nombre attestait que l'arme ennemie avait perdu la veille 10
 11 mille hommes.

[En marge: Napolon persiste dans son dessein de marcher le long de
l'Alle, en sparant les Russes de Koenigsberg.]

La journe d'Heilsberg n'avait pas pu changer les plans de Napolon.
Il devait toujours tendre  dborder les Russes,  les sparer de
Koenigsberg, et  profiter du premier faux mouvement qu'ils feraient
pour rejoindre cette place importante, qui tait leur base
d'opration. Ils ne s'taient pas prsents  lui cette fois dans une
situation qui lui permt de les accabler; mais l'occasion favorable
qu'il attendait ne pouvait tarder de se prsenter. Pour qu'elle
manqut, il aurait fallu que le gnral Benningsen, dans la difficile
position o il tait plac, ne commt pas une faute.

[En marge: Napolon dans son projet d'intercepter la route de
Koenigsberg, renonce  suivre les contours de l'Alle, et marche droit
sur Eylau.]

Pour mieux atteindre son but, Napolon modifia un peu sa marche. 
partir d'Heilsberg, et mme  partir de Launau, l'Alle se dtourne 
droite, en dcrivant mille contours (voir la carte n 38), et offre
une route fort longue, si on veut en suivre le cours, une route qui
vous loigne d'ailleurs de la mer et de Koenigsberg. Le gnral
Benningsen, ayant besoin de l'Alle pour s'appuyer, tait bien oblig
d'en parcourir les sinuosits. Napolon au contraire, qui ne cherchait
qu' trouver son ennemi priv d'appui, et qui avait surtout besoin de
prendre une position intermdiaire entre Koenigsberg et l'Alle, d'o
il pt envoyer un dtachement sur Koenigsberg, sans trop s'loigner de
ce dtachement, pouvait quitter les bords de l'Alle sans inconvnient,
et mme avec avantage. En consquence il rsolut de se porter sur une
route intermdiaire, qu'il avait dj parcourue l'hiver dernier, celle
de Landsberg  Eylau, laquelle s'lve en ligne directe vers la
Prgel. Arriv sur cette route, au del d'Eylau, c'est--dire 
Domnau, on se trouve par la gauche  deux marches de Koenigsberg, et
par la droite  une seule marche de l'Alle et de la ville de
Friedland, parce que l'Alle revenue  l'ouest aprs de nombreux
dtours, est  Friedland plus prs de Koenigsberg que dans aucune
partie de son cours. C'tait l, qu'avec du bonheur et de l'habilet,
on devait avoir les meilleures chances de prendre Koenigsberg d'une
main, et de frapper l'arme russe de l'autre.

Dans cette pense, Napolon dirigea sur Landsberg Murat avec une
partie de la cavalerie. Il le fit suivre par les corps des marchaux
Soult et Davout, destins  former l'aile gauche de l'arme et 
s'tendre vers Koenigsberg ou  se rabattre sur le centre, si on avait
besoin d'eux pour livrer bataille. Napolon laissa sur l'Alle le reste
de sa cavalerie, compose de chasseurs, hussards et dragons, afin de
battre les bords de cette rivire, et de suivre l'ennemi  la piste.
Il porta par Landsberg sur Eylau le corps de Lannes qu'il avait sous
la main, celui de Ney demeur un jour  Guttstadt pour s'y reposer,
celui de Mortier encore en arrire d'une marche, et les fit avancer
chacun par diffrents sentiers, pour viter l'encombrement, mais de
manire  pouvoir les runir en quelques heures. Enfin les Prussiens
en retraite vers Koenigsberg ne mritant plus aucune attention, le
corps de Bernadotte, laiss provisoirement sur la basse Passarge, eut
ordre de rejoindre immdiatement l'arme par Mehlsack et Eylau.

Ces dispositions et beaucoup d'autres relatives aux magasins, aux
fours, aux hpitaux qu'il voulut organiser  Heilsberg, aux riches
approvisionnements de Dantzig sur lesquels il ne cessait de veiller, 
la navigation du Frische-Haff dont il prit soin de s'emparer en
fermant la passe de Pillau, et en y faisant croiser les marins de la
garde dans les embarcations du pays, ces dispositions retinrent
Napolon  Heilsberg toute la journe du 12. Dans cet intervalle ses
corps marchaient, et il lui tait facile de les rejoindre  cheval en
quelques heures.

[En marge: Napolon arrive  Eylau le 13 au matin.]

[En marge: Ce que rvlent les indices recueillis sur la marche de
l'ennemi.]

[En marge: Napolon dirige le gros de ses forces sur Domnau, en
poussant sa gauche sur Koenigsberg, pour prendre cette dernire
ville.]

Le 13 au matin, il se rendit lui-mme  Eylau. Ce n'tait plus cette
vaste plaine de neige, d'un aspect triste et sombre, qu'on avait
inonde de tant de sang dans la journe du 8 fvrier: c'tait un pays
riant et fertile, couvert de bois verdoyants, de jolis lacs, et peupl
de nombreux villages. La cavalerie et l'artillerie reconnurent avec
tonnement que, dans la grande bataille d'Eylau, elles avaient galop
sur la surface des lacs, alors compltement gels. Les indices
recueillis sur la marche du gnral Benningsen taient incertains
comme les projets de ce gnral. D'une part la cavalerie lgre avait
suivi le gros de l'arme russe le long de l'Alle, l'avait vue entre
Bartenstein et Schippenbeil; d'autre part on avait cru dcouvrir des
dtachements ennemis se dirigeant vers Koenigsberg, et voulant d'aprs
toutes les apparences se joindre au gnral Lestocq, pour dfendre
cette ville. De l'ensemble de ces indices, on devait conclure que
l'arme russe inclinait  se porter sur Koenigsberg, que pour cela
elle quitterait l'Alle, et que dans ce mouvement on la rencontrerait 
Domnau. Napolon ds lors poussa le marchal Soult et Murat avec une
moiti de la cavalerie sur Kreutzbourg, et leur ordonna de marcher sur
Koenigsberg, pour en brusquer l'attaque. Il les fit suivre par le
marchal Davout, qui dut prendre une position intermdiaire, afin de
se runir en quelques heures, ou au marchal Soult, ou au gros de
l'arme, selon les circonstances. Il achemina immdiatement le
marchal Lannes d'Eylau sur Domnau, lui adjoignit une partie de la
cavalerie et des dragons de Grouchy, avec ordre d'envoyer des partis
jusqu' Friedland, pour savoir ce que faisait l'ennemi, pour s'assurer
s'il quittait l'Alle, ou ne la quittait pas, s'il allait ou n'allait
pas au secours de Koenigsberg. Le marchal Mortier, parvenu  Eylau,
fut expdi tout de suite sur Domnau, et devait y arriver quelques
heures aprs le marchal Lannes. Le marchal Ney avec son corps, le
gnral Victor avec celui de Bernadotte, entraient en ce moment 
Eylau. Avant de les diriger avec la garde et la grosse cavalerie,
soit sur Domnau,  la suite des marchaux Lannes et Mortier, soit sur
Koenigsberg  la suite des marchaux Davout et Soult, Napolon
attendit que de nouveaux rapports de la cavalerie lgre
l'clairassent sur la vritable marche de l'ennemi.

[En marge: Concentration de l'arme sur Domnau et Friedland.]

Dans la soire du 13, les reconnaissances de la journe ne laissrent
plus de doute. Le gnral Benningsen avait descendu l'Alle, et
paraissait prendre le chemin de Friedland, soit pour y continuer sa
marche le long de l'Alle, soit pour y quitter les bords de cette
rivire, afin de gagner Koenigsberg. C'est  Friedland, en effet,
qu'il devait tre tent d'abandonner l'Alle, parce que c'est le point
o cette rivire se rapproche le plus de Koenigsberg. Ds cet instant,
Napolon n'hsita plus. Il dirigea vers Lannes et Mortier toute la
portion de la cavalerie qui n'avait pas suivi Murat, et en confia le
commandement au gnral Grouchy. Il prescrivit  Lannes et  Mortier
de se rendre  Friedland, de s'emparer, s'ils le pouvaient, de cette
ville et des ponts de l'Alle. Il ordonna  Ney et Victor de s'avancer
sur Domnau, de se porter  la suite de Lannes et Mortier, plus ou
moins prs de Friedland, selon les vnements. Il mit enfin sa garde
en marche, et rsolut de partir lui-mme  cheval  la pointe du jour,
pour tre le lendemain, 14 juin,  la tte de ses troupes rassembles.
Ce jour du 14 juin, anniversaire de la bataille de Marengo, en lui
rappelant la plus belle journe de sa vie, le remplissait d'un secret
et heureux pressentiment. Il n'avait pas cess de croire  son
bonheur, et cette croyance tait encore fonde!

[En marge: Lannes, parvenu jusqu' Domnau, envoie des partis sur
Friedland.]

[En marge: Lannes arrive  Friedland le 14 juin,  une heure du
matin.]

Lannes, arriv  Domnau, quelques heures avant le marchal Mortier,
s'tait ht d'envoyer en reconnaissance  Friedland le 9e de
hussards. Ce rgiment avait pntr dans Friedland, mais assailli
bientt par plus de trente escadrons ennemis, qui menaient avec eux
beaucoup d'artillerie lgre, il avait t fort maltrait, et oblig
de s'enfuir  Georgenau, poste intermdiaire entre Domnau et
Friedland. (Voir la carte n 42.)  cette nouvelle, Lannes dpcha les
chevaux-lgers et les cuirassiers saxons pour secourir le 9e de
hussards, puis se mit en marche pour gagner Friedland, rejeter la
cavalerie ennemie au del de l'Alle, et fermer le dbouch par lequel
l'arme russe semblait vouloir se porter au secours de Koenigsberg. Il
y fut rendu vers une heure du matin 14, crut apercevoir  travers les
ombres de la nuit une quantit considrable de troupes, et s'arrta au
village de Posthenen, aprs avoir dlog un dtachement ennemi qui
gardait ce village. Il n'tait pas assez fort pour occuper la ville de
Friedland elle-mme, circonstance fort heureuse, car il et empch en
l'occupant une grande faute du gnral Benningsen et ravi  Napolon
l'un de ses plus beaux triomphes.

[En marge: Route par laquelle l'arme russe tait arrive 
Friedland.]

Dans ce moment en effet l'arme russe tout entire approchait de
Friedland, prcde par trente-trois escadrons, dont dix-huit de la
garde impriale, par l'infanterie de cette garde, par vingt pices
d'artillerie lgre. Le gros de l'arme devait y entrer dans quelques
heures. Le gnral Benningsen sentant qu'il fallait se presser pour
sauver Koenigsberg, ou au moins pour se sauver lui-mme derrire la
Prgel, avait march toute la nuit du 11 au 12, afin de gagner
Bartenstein (voir la carte n 38), avait donn l quelques heures de
repos  ses soldats, les avait de nouveau remis en marche sur
Schippenbeil, y tait parvenu le 13, et, apprenant alors que les
Franais avaient paru  Domnau, s'tait ht de courir  Friedland,
point o l'Alle, comme nous venons de le dire, est plus rapproche de
Koenigsberg que dans aucune partie de son cours. Il avait eu soin de
se faire prcder par une forte avant-garde de cavalerie.

Lannes, tabli  Posthenen, ne put apprcier qu'au jour la gravit de
l'vnement qui se prparait. Dans ce pays voisin du ple, le
crpuscule, au mois de juin, commenait  2 heures du matin. Le ciel
tait entirement clair  3 heures. Le marchal Lannes reconnut
bientt la nature du terrain, les troupes qui l'occupaient, et celles
qui franchissaient les ponts de l'Alle, pour venir nous disputer la
route de Koenigsberg.

[En marge: Description des environs de Friedland.]

Le cours de l'Alle, prs du lieu o les deux armes allaient se
rencontrer, offre de nombreuses sinuosits. (Voir la carte n 42.)
Nous arrivions par des collines boises,  partir desquelles le sol
s'abaisse successivement jusqu'au bord de l'Alle. Le pays est couvert
en cette saison de seigles d'une grande hauteur. On voyait  notre
droite l'Alle s'enfoncer dans la plaine, en dcrivant plusieurs
contours, puis tourner autour de Friedland, revenir  notre gauche, et
tracer ainsi un coude ouvert de notre ct, et dont la petite ville de
Friedland occupait le fond. C'est par les ponts de Friedland, placs
dans cet enfoncement de l'Alle, que les Russes venaient se dployer
dans la plaine vis--vis de nous. On les voyait distinctement se
presser sur ces ponts, traverser la ville, dboucher des faubourgs,
et se mettre en bataille en face des hauteurs. Un ruisseau dit le
Ruisseau-du-Moulin (Mhlen-Flss), coulant vers Friedland, y formait
un petit tang, puis allait se jeter dans l'Alle, aprs avoir partag
cette plaine en deux moitis ingales. La moiti situe  notre droite
tait la moins tendue. C'tait celle o se montrait Friedland, entre
le Ruisseau-du-Moulin et l'Alle, au fond mme du coude que nous venons
de dcrire.

[En marge: Premires dispositions de Lannes pour dfendre la plaine de
l'Alle en attendant l'arme.]

Le marchal Lannes, dans son empressement  marcher, n'avait amen
avec lui que les grenadiers et les voltigeurs Oudinot, le 9e de
hussards, les dragons de Grouchy et deux rgiments de cavalerie
saxonne. Il ne pouvait pas opposer plus de 10 mille hommes[37] 
l'avant-garde ennemie, qui, renforce successivement, tait triple de
ce nombre, et devait tre bientt suivie de l'arme russe tout
entire. Heureusement le sol prsentait de nombreuses ressources au
courage et  l'habilet de l'illustre marchal. (Voir la carte n 42.)
Au centre de la position, qu'il fallait occuper pour barrer le chemin
aux Russes, tait un village, celui de Posthenen, que traversait le
Ruisseau-du-Moulin pour se rendre  Friedland. Un peu en arrire
s'levait un plateau, d'o l'on pouvait battre la plaine de l'Alle.
Lannes y plaa son artillerie et plusieurs bataillons de grenadiers
pour la protger.  droite, un bois pais, celui de Sortlack,
s'avanait en saillie, et partageait en deux l'espace compris entre
le village de Posthenen et les bords de l'Alle. Lannes y posta deux
bataillons de voltigeurs, lesquels rpandus en tirailleurs, pouvaient
arrter long-temps des troupes qui ne seraient pas trs-nombreuses et
trs-rsolues. Le 9e de hussards, les dragons de Grouchy, les chevaux
saxons, prsentaient 3 mille cavaliers, prts  se jeter sur toute
colonne qui essayerait de percer ce rideau de tirailleurs.  gauche de
Posthenen, la ligne des hauteurs boises s'tendait, en s'abaissant,
jusqu'au village de Heinrichsdorf, par o passait la grande route de
Friedland  Koenigsberg. Ce point avait beaucoup d'importance, car les
Russes, voulant gagner Koenigsberg, devaient en disputer la route avec
acharnement. En outre, ce ct du champ de bataille tant plus
dcouvert, tait naturellement plus difficile  dfendre. Lannes, qui
n'avait pas encore assez de troupes pour s'y tablir, avait plac sur
sa gauche, en profitant des bois et des hauteurs, le reste de ses
bataillons, s'approchant ainsi, sans pouvoir les occuper, des maisons
de Heinrichsdorf.

[Note 37:

  Oudinot                                                 7,000
  Grouchy                                                 1,800
  9e hussards, chevaux-lgers et cuirassiers saxons.      1,200
                                                         ------
                                                         10,000]

[En marge: Le feu commence  trois heures du matin sur le champ de
bataille de Friedland.]

Le feu, commenc  trois heures du matin, tait tout  coup devenu
fort vif. Notre artillerie, place sur le plateau de Posthenen, sous
la protection des grenadiers Oudinot, tenait les Russes  distance, et
leur faisait prouver d'assez grands dommages.  droite, nos
voltigeurs rpandus sur la lisire du bois de Sortlack, arrtaient
leur infanterie par un feu incessant de tirailleurs, et les chevaux
saxons, lancs par le gnral Grouchy, avaient fourni plusieurs
charges heureuses contre leur cavalerie. Les Russes tant devenus
menaants vers Heinrichsdorf, le gnral Grouchy, transport de la
droite  la gauche, s'y rendit au galop, afin de leur disputer la
route de Koenigsberg, qui tait le point important pour la possession
duquel on allait verser des flots de sang.

[En marge: Lannes, avec une simple avant-garde, dispute le terrain 
une forte partie de l'arme ennemie.]

[En marge: Le gnral Benningsen, arriv  Friedland, se dcide 
livrer bataille.]

Bien que le marchal Lannes n'et dans ces premiers moments que 10
mille hommes  opposer  25 ou 30 mille, il se soutenait, grce 
beaucoup d'art et d'nergie, grce aussi  l'habile concours du
gnral Oudinot, commandant les grenadiers, et du gnral Grouchy,
commandant la cavalerie. Mais l'ennemi se renforait d'heure en heure,
et le gnral Benningsen, arriv  Friedland, avait subitement form
le projet de livrer bataille, projet fort tmraire, car il et t
beaucoup plus sage  lui de continuer  descendre l'Alle, jusqu' la
runion de cette rivire avec la Prgel (voir la carte n 38), de se
couvrir ensuite de la Prgel elle-mme, et de prendre position
derrire ce fleuve, la gauche  Wehlau, la droite  Koenigsberg. Il
lui aurait fallu,  la vrit, un jour de plus pour regagner
Koenigsberg; mais il n'aurait pas risqu une bataille contre une arme
suprieure par le nombre, par la qualit, par le commandement, et dans
une situation fort mauvaise pour lui, puisqu'il avait une rivire 
dos et qu'il allait tre pouss dans le coude de l'Alle avec toute la
vigueur d'impulsion dont l'arme franaise tait capable. Mais, aprs
avoir perdu beaucoup de temps  gagner Koenigsberg, le gnral
Benningsen semblait extrmement impatient d'y arriver, stimul,
dit-on, par l'empereur Alexandre, qui avait promis  son ami
Frdric-Guillaume de sauver le dernier dbris de la monarchie
prussienne. Il trouvait d'ailleurs la route par Friedland infiniment
plus courte, enfin il croyait rencontrer, sans appui, un corps isol
de l'arme franaise, avec possibilit d'craser ce corps avant de
rentrer  Koenigsberg. Il se persuada que c'tait l une faveur
inattendue de la fortune qu'il fallait mettre  profit, et il rsolut
de ne pas la laisser chapper.

[En marge: Dispositions du gnral Benningsen.]

En consquence, il s'empressa de faire jeter trois autres ponts sur
l'Alle, un au-dessus, deux au-dessous de Friedland, afin d'acclrer
le passage de ses troupes, et de leur mnager aussi des moyens de
retraite. Il garnit d'artillerie la rive droite par laquelle il
arrivait, et qui dominait la rive gauche. Puis son arme ayant
dbouch presque tout entire, il la disposa de la manire suivante.
Dans la plaine, autour de Heinrichsdorf,  droite pour lui,  gauche
pour nous, il plaa quatre divisions d'infanterie, sous le lieutenant
gnral Gortschakow, et la meilleure partie de la cavalerie sous le
gnral Uwarow. L'infanterie tait forme sur deux lignes. Dans la
premire, on voyait deux bataillons de chaque rgiment dploys, et un
troisime rang en colonne serre derrire les deux autres, fermant
l'intervalle qui les sparait. Dans la seconde, le champ de bataille
se resserrant  mesure qu'on s'enfonait dans le coude de l'Alle, un
seul bataillon tait dploy, deux se trouvaient en colonne serre. La
cavalerie, dispose sur le ct et un peu en avant, flanquait
l'infanterie.  gauche (droite des Franais), deux divisions russes,
dont la garde impriale faisait partie, accrues de tous les
dtachements de chasseurs, occupaient la portion du terrain comprise
entre le Ruisseau-du-Moulin et l'Alle. Elles taient ranges sur deux
lignes, mais fort rapproches  cause du dfaut d'espace. Le prince
Bagration les commandait. La cavalerie de la garde tait l, sous le
gnral Kollogribow. Quatre ponts volants avaient t jets sur le
Ruisseau-du-Moulin, pour qu'il gnt moins les communications entre
les deux ailes. La quatorzime division russe avait t laisse de
l'autre ct de l'Alle, sur le terrain dominant de la rive droite,
pour recueillir l'arme en cas de malheur, ou venir dcider la
victoire, si on avait un commencement de succs. Les Russes comptaient
plus de 200 bouches  feu sur leur front, indpendamment de celles qui
taient ou en rserve, ou en batterie sur la rive droite. Leur arme,
rduite  80 ou 82 mille hommes aprs Heilsberg, spare aujourd'hui
du corps de Kamenski, de quelques dtachements de cavalerie envoys 
Wehlau pour garder les ponts de l'Alle, s'levait encore  72 ou  75
mille hommes.

Le gnral Benningsen fit porter en avant, dans l'ordre que nous
venons de dcrire, la masse de l'arme russe, pour qu'en sortant de
l'enfoncement form par le cours de l'Alle, elle pt se dployer,
tendre ses feux, et profiter des avantages du nombre qu'elle
possdait au dbut de la bataille.

[En marge: Danger de Lannes rduit  lutter presque seul contre
l'arme russe tout entire.]

La situation de Lannes tait prilleuse, car il allait avoir toute
l'arme russe sur les bras. Heureusement le temps coul lui avait
procur quelques renforts. La division de grosse cavalerie du gnral
Nansouty, qui se composait de 3,500 cuirassiers et carabiniers, la
division Dupas, qui tait la premire du corps de Mortier et comptait
6 mille fantassins, enfin la division Verdier, qui en comptait 7 mille
et qui tait la seconde du corps de Lannes, mises en marche
successivement, taient arrives en toute hte. C'tait une force de
26  27 mille hommes[38] pour lutter contre 75 mille. Il tait sept
heures du matin, et les Russes, prcds par une nue de Cosaques, qui
tendaient leurs courses jusque sur nos derrires, s'avanaient vers
Heinrichsdorf, o ils avaient dj de l'infanterie et du canon.
Lannes, apprciant l'importance de ce poste, y dirigea la brigade des
grenadiers Albert, et ordonna au gnral Grouchy de s'en emparer 
tout prix. Le gnral Grouchy, qui venait d'tre renforc par les
cuirassiers, s'y transporta sur-le-champ. Sans tenir compte de la
difficult, il lana la brigade des dragons Milet sur Heinrichsdorf,
tandis que la brigade Carri tournait le village, et que les
cuirassiers marchaient  l'appui de ce mouvement. La brigade Milet
traversa Heinrichsdorf au galop, en expulsa les fantassins russes 
coups de sabre, pendant que la brigade Carri, en faisant le tour,
prenait ou dispersait ceux qui avaient russi  s'enfuir. On enleva
quatre pices de canon. Dans ce moment, la cavalerie ennemie, venue au
secours de son infanterie, chasse de Heinrichsdorf, fondit sur nos
dragons et les ramena. Mais les cuirassiers de Nansouty la chargrent
 leur tour, la jetrent sur l'infanterie russe, qui ne put au milieu
de cette mle faire usage de son feu. Nous restmes ainsi matres de
Heinrichsdorf, o s'tablirent les grenadiers de la brigade Albert.

[Note 38:

  Oudinot                   7,000
  Verdier                   7,000
  Cavalerie de Lannes       1,200
  Dupas                     6,000
  Nansouty                  3,500
  Grouchy                   1,800
                           -------
                           26,500]

[En marge: Entre en ligne du marchal Mortier avec la division
Dupas.]

[En marge: Belle rsistance des grenadiers Oudinot.]

[En marge: Arrive en ligne de la division Verdier.]

[En marge: L'infanterie franaise reste matresse de la tte du bois
de Sortlack.]

Sur ces entrefaites, la division Dupas entrait en ligne. Le marchal
Mortier, dont le cheval fut emport par un boulet de canon au moment
o il paraissait sur le champ de bataille, plaa cette division entre
Heinrichsdorf et Posthenen, et ouvrit sur les Russes un feu
d'artillerie, qui, dirig des hauteurs sur des masses profondes,
causait dans leurs rangs d'affreux ravages. L'arrive de la division
Dupas rendait disponibles les bataillons de grenadiers qu'on avait
d'abord rangs  la gauche de Posthenen. Lannes les rapprocha de lui,
et put prsenter aux attaques des Russes leurs rangs plus serrs, soit
en avant de Posthenen, soit en avant du bois de Sortlack. Le gnral
Oudinot, qui les commandait, profitant de tous les accidents de
terrain, tantt des bouquets de bois sems  et l, tantt de
quelques flaques d'eau que les pluies des jours prcdents avaient
produites, tantt de la hauteur mme des bls, disputait le terrain
avec autant d'habilet que d'nergie. Tour  tour il cachait ou
montrait ses soldats, les dispersait en tirailleurs, ou les opposait
en masse hrisse de baonnettes  tous les efforts des Russes. Ces
braves grenadiers, malgr l'infriorit du nombre, s'obstinaient
cependant, soutenus par leur gnral, quand heureusement pour eux
arriva la division Verdier. Le marchal Lannes la partagea en deux
colonnes mobiles, pour la porter alternativement  droite, au centre,
 gauche, partout o le danger l'exigerait. C'tait la lisire du
bois de Sortlack et le village de ce nom situ sur l'Alle qu'on se
disputait avec le plus de fureur. Les Russes finirent par rester
matres du village, les Franais de la lisire du bois. Lorsque les
Russes voulaient pntrer dans ce bois, Lannes en faisait sortir 
l'improviste une brigade de la division Verdier, et les repoussait au
loin. Effrays de ces apparitions subites, craignant que dans ce bois
mystrieux Napolon ne ft cach avec son arme, les Russes n'osaient
plus s'en approcher.

[En marge: La cavalerie franaise reste matresse de la plaine de
Heinrichsdorf.]

L'ennemi ne pouvant forcer notre droite entre Posthenen et Sortlack,
essaya une vigoureuse tentative sur notre gauche, dans la plaine de
Heinrichsdorf, qui prsentait moins d'obstacles. La nature du terrain
les ayant engags  porter de ce ct la majeure partie de leur
cavalerie, ils avaient l plus de douze mille cavaliers  opposer aux
cinq ou six mille cavaliers du gnral Grouchy. Celui-ci, s'attachant
 compenser l'infriorit du nombre par de bonnes dispositions,
dploya dans la plaine une longue ligne de cuirassiers, et sur le
flanc de cette ligne, derrire le village d'Heinrichsdorf, plaa en
rserve les dragons, la brigade des carabiniers et l'artillerie
lgre. Ces dispositions termines, il se mit  la tte de la ligne
dploye de ses cuirassiers, s'avana sur la cavalerie russe comme
s'il allait la charger, puis tout  coup, faisant volte-face, il
feignit de se retirer au trot devant la masse des escadrons ennemis.
Il les attira ainsi  sa suite, jusqu' ce que, dpassant
Heinrichsdorf, ils prtassent le flanc aux troupes caches derrire ce
village. S'arrtant alors et revenant sur ses pas, il ramena ses
cuirassiers sur la cavalerie russe, la chargea, la culbuta, l'obligea
 repasser sous Heinrichsdorf, d'o partait une grle de mitraille,
d'o les dragons et les carabiniers embusqus fondirent sur elle et
achevrent de la mettre en dsordre. Mais les rencontres de troupes 
cheval ne sont jamais assez meurtrires pour ne pouvoir pas tre
renouveles. La cavalerie russe revint donc  la charge, et chaque
fois rptant la mme manoeuvre, le gnral Grouchy l'attirait au del
de Heinrichsdorf, et la faisait prendre, comme on a vu, en flanc et en
queue, ds qu'elle dpassait ce village. Aprs plusieurs engagements,
la plaine de Heinrichsdorf nous resta, couverte d'hommes et de chevaux
morts, de cavaliers dmonts, de cuirasses tincelantes.

Ainsi d'un ct la rsistance que l'infanterie des Russes rencontrait
 la lisire du bois de Sortlack, de l'autre les attaques de flanc
qu'essuyait leur cavalerie, lorsqu'elle dpassait le village de
Heinrichsdorf, les retenaient au pied de nos positions, et Lannes
avait pu prolonger jusqu' midi cette lutte de 26 mille hommes contre
75 mille. Mais il tait temps que Napolon arrivt avec le reste de
l'arme.

Lannes, voulant l'informer de ce qui se passait, lui avait envoy
presque tous ses aides-de-camp l'un aprs l'autre, en leur ordonnant
de crever leurs chevaux pour le rejoindre. Ils l'avaient trouv
accourant au galop sur Friedland et plein d'une joie qui clatait sur
son visage.--C'est aujourd'hui le 14 juin, rptait-il  ceux qu'il
rencontrait, c'est l'anniversaire de Marengo, c'est un jour heureux
pour nous!--Napolon, devanant ses troupes de toute la vitesse de
son cheval, avait travers successivement les longues files de la
garde, du corps de Ney, du corps de Bernadotte, tous en marche sur
Posthenen. Il avait salu en passant la belle division Dupont, qui
depuis Ulm jusqu' Braunsberg n'avait cess de se distinguer, mais
toujours hors de sa prsence, et il lui avait tmoign le plaisir
qu'il prouverait  la voir combattre sous ses yeux.

[En marge: Arrive de Napolon sur le champ de bataille de Friedland.]

[En marge: Napolon, malgr l'heure avance, se dcide  livrer une
grande bataille.]

La prsence de Napolon  Posthenen remplit d'une ardeur nouvelle ses
soldats et ses gnraux. Lannes, Mortier, Oudinot, qui taient l
depuis le matin, Ney, qui venait d'y arriver, l'entourrent avec le
plus vif empressement. Le brave Oudinot, accourant avec son habit
perc de balles et son cheval couvert de sang, dit  l'Empereur:
Htez-vous, Sire, mes grenadiers n'en peuvent plus; mais donnez-moi un
renfort, et je jetterai tous les Russes  l'eau.--Napolon promenant
sa lunette sur cette plaine o les Russes, acculs dans le coude de
l'Alle, essayaient vainement de se dployer, jugea bien vite leur
prilleuse situation, et l'occasion unique que lui prsentait la
fortune, domine, il faut le reconnatre, par son gnie, car la faute
que commettaient les Russes dans le moment, il la leur avait pour
ainsi dire inspire, en les poussant de l'autre ct de l'Alle, et en
les rduisant ainsi  la passer devant lui pour secourir Koenigsberg.
La journe tait fort avance, et on ne pouvait pas runir toutes les
troupes franaises avant plusieurs heures. Aussi quelques-uns des
lieutenants de Napolon pensaient-ils qu'il fallait remettre au
lendemain pour livrer une bataille dcisive.--Non, non, rpondit
Napolon, on ne surprend pas deux fois l'ennemi en pareille
faute.--Sur-le-champ il fit ses dispositions d'attaque. Elles furent
dignes de son merveilleux coup d'oeil.

[En marge: Prcipiter les Russes dans l'Alle, aprs leur avoir enlev
les ponts de Friedland, est le plan qui se prsente tout de suite 
Napolon.]

Jeter les Russes dans l'Alle tait le but que tout le monde, jusqu'au
moindre soldat, assignait  la bataille. Mais il s'agissait de savoir
comment on s'y prendrait pour assurer ce rsultat et le rendre aussi
grand que possible. Au fond de ce coude de l'Alle, dans lequel l'arme
russe tait engouffre, il y avait un point dcisif  occuper, c'tait
la petite ville de Friedland elle-mme, situe  notre droite, entre
le Ruisseau-du-Moulin et l'Alle. C'est l que se trouvaient les quatre
ponts, retraite unique de l'arme russe, et Napolon se proposa d'y
porter tout son effort. Il destina au corps de Ney la tche difficile
et glorieuse de s'enfoncer dans ce gouffre, d'enlever Friedland  tout
prix, malgr la rsistance dsespre que les Russes ne manqueraient
pas de lui opposer, de leur arracher les ponts et de leur fermer ainsi
toute voie de salut. Mais en mme temps il rsolut, pendant qu'il
agirait vigoureusement par sa droite, de suspendre tout effort sur sa
gauche, d'occuper de ce ct l'arme russe par un combat simul, et de
ne la pousser vivement  gauche, que lorsque les ponts tant enlevs 
droite, on serait sr, en la poussant, de la prcipiter vers une
retraite sans issue.

[En marge: La tche d'enlever Friedland et les ponts est confie au
marchal Ney.]

Entour de ses lieutenants, il leur expliqua, avec la force et la
prcision de langage qui lui taient ordinaires, le rle que chacun
d'eux avait  jouer dans cette journe. Saisissant par le bras le
marchal Ney, et lui montrant Friedland, les ponts, les Russes
accumuls en avant, Voil le but, lui dit-il, marchez-y sans regarder
autour de vous; pntrez dans cette masse paisse, quoi qu'il puisse
vous en coter; entrez dans Friedland, prenez les ponts, et ne vous
inquitez pas de ce qui pourra se passer  droite,  gauche ou sur vos
derrires. L'arme et moi sommes l pour y veiller.--

Ney, bouillant d'ardeur, tout fier de la redoutable tche qui lui
tait assigne, partit au galop, pour disposer ses troupes en avant du
bois de Sortlack. Frapp de son attitude martiale, Napolon,
s'adressant au marchal Mortier, lui dit: Cet homme est un lion[39].--

[Note 39: Je tiens ces dtails de M. le marchal Mortier, que j'avais
l'honneur de connatre, et qui me les a souvent raconts lui-mme.]

[En marge: Distribution des nouveaux corps arrivs sur le champ de
bataille.]

Sur le terrain mme, Napolon fit crire ses dispositions sous sa
dicte, afin que tous ses gnraux les eussent bien prsentes 
l'esprit, et qu'aucun d'eux ne ft expos  s'en carter. Il rangea
donc le corps du marchal Ney  droite, de manire que Lannes ramenant
la division Verdier sur Posthenen, pt prsenter avec elle et les
grenadiers, deux fortes lignes. Il plaa le corps de Bernadotte
(temporairement Victor) entre Ney et Lannes, un peu en avant de
Posthenen, et en partie cach par les ingalits du terrain. La belle
division Dupont formait la tte de ce corps. Sur le plateau, derrire
Posthenen, Napolon tablit la garde impriale, l'infanterie en trois
colonnes serres, la cavalerie sur deux lignes. Entre Posthenen et
Heinrichsdorf se trouvait le corps du marchal Mortier, post comme le
matin, mais plus concentr, et augment des jeunes fusiliers de la
garde impriale. Un bataillon du 4e d'infanterie lgre et le
rgiment de la garde municipale de Paris avaient remplac dans
Heinrichsdorf les grenadiers de la brigade Albert. La division
polonaise Dombrowski avait rejoint la division Dupas, et gardait
l'artillerie. Napolon laissa au gnral Grouchy le soin dont il
s'tait dj si bien acquitt, de dfendre la plaine de Heinrichsdorf.
Il ajouta aux dragons et aux cuirassiers que ce gnral commandait, la
cavalerie lgre des gnraux Beaumont et Colbert, pour l'aider  se
dbarrasser des Cosaques. Enfin, pouvant disposer encore de deux
divisions de dragons, il plaa celle du gnral Latour-Maubourg,
renforce des cuirassiers hollandais, derrire le corps du marchal
Ney, et celle du gnral La Houssaye, renforce des cuirassiers
saxons, derrire le corps de Victor. Les Franais, dans cet ordre
imposant, ne prsentaient pas moins de quatre-vingt mille hommes[40].
L'ordre fut ritr  la gauche de ne point se porter en avant, de se
borner  contenir les Russes, jusqu' ce que le succs de la droite
ft dcid. Napolon voulut qu'on attendt, pour recommencer le feu,
le signal d'une batterie de vingt pices de canon place au-dessus de
Posthenen.

[Note 40: Rien n'est plus difficile que d'valuer avec une exactitude
rigoureuse les forces d'une arme le jour d'une bataille. Rarement on
a des tats authentiques, et, quand on a pu s'en procurer, il est plus
rare encore que ces tats s'accordent avec la ralit. M. Drode, dans
un excellent travail sur la bataille de Friedland, s'est servi d'un
tat extrait de l'ouvrage du gnral Mathieu Dumas, tat qui, bien
qu'il ait t pris au dpt de la guerre, est inexact sous plusieurs
rapports. On rdigeait dans les bureaux du ministre  Paris, des
tats auxquels ne rpondaient pas toujours les faits qui se passaient
sur la Vistule. Il existe au Louvre, dans le riche dpt des papiers
de Napolon, des livrets faits pour lui seul, qu'il avait toujours
sous la main, et qui, renouvels mois par mois, contenaient la
description exacte de chacun des corps agissant sous ses ordres. Les
feuillets de ces livrets taient crits d'un seul ct, et sur l'autre
on portait quelquefois  l'encre rouge les changements survenus dans
le mois. C'est dans ces livrets, et  condition de ne pas mme les
prendre comme base absolue,  condition d'en modifier sans cesse les
donnes par l'apprciation des circonstances du moment, c'est dans ces
livrets qu'on peut, disons-nous, chercher la vrit approximative. Je
n'ai pas trouv, pour l'anne 1807, les livrets correspondant aux mois
de mai, de juin, de juillet; il a donc fallu me servir de ceux des
mois de mars et d'aot, quoique celui du mois de mars soit trop
incomplet, car l'arme n'avait pas reu alors tous les renforts qui
lui arrivrent en mai et en juin, et que celui du mois d'aot soit
trop complet au contraire, car  cette poque une portion considrable
de forces, en marche pendant les vnements de juin, avait rejoint.
Mais, en se servant de ces tats, en les comparant entre eux, en les
rectifiant surtout par la correspondance de Napolon, et en
s'clairant, pour la bataille de Friedland, d'une note crite de sa
main, laquelle donne la force de plusieurs des corps qui figurrent 
cette bataille, on peut arriver  l'valuation suivante, que je crois
fort rapproche de la vrit. J'ajouterai que cette approximation de
la vrit suffit, car, pour juger un grand vnement comme Friedland
ou Austerlitz, il importe peu de savoir si ce furent 80 ou 82 mille
hommes qui combattirent. Deux ou trois mille combattants de plus ou de
moins ne changent rien, ni au caractre de l'vnement, ni aux
combinaisons qui le dcidrent. Si l'historien ne doit ngliger aucun
soin pour arriver  la vrit absolue, c'est parce qu'il doit s'en
faire une habitude constante, afin de ne jamais laisser se relcher en
lui le got scrupuleux du vrai; mais l'important c'est le caractre,
non le dtail minutieux des choses.

Voici donc le tableau le plus vraisemblable des forces de l'arme
franaise  la journe de Friedland:

  La garde, quoique porte  9 mille hommes, n'avait dans ses rangs
  ni les marins ni les dragons, et avait fait sur les fusiliers une
  perte notable. Elle comptait tout au plus 7,500 hommes
  prsents                                             7,500

  La note cite, crite de la main de Napolon, value
  les grenadiers Oudinot  7,000 hommes prsents       7,000

  La division Verdier                                 8,000

  L'infanterie saxonne                                4,000

  Le 9e de hussards                                      400

  Les cuirassiers saxons                                 600

  Les chevaux-lgers saxons                              200
                                                     --------
  Ce qui faisait pour le corps de Lannes un total de   20,200

Mais les Saxons avaient t laisss  Heilsberg sauf toutefois trois
bataillons, qui, suivant quelques relations, se trouvaient 
Friedland. La division Verdier avait essuy  Heilsberg une perte
notable, et enfin on avait march trs-vite. Je crois donc qu'on sera
dans le vrai en valuant ainsi le corps de Lannes:

  Oudinot                                              7,000
  Verdier                                              6,500
  Saxons                                               1,200
  Cavalerie                                            1,200
                                                     -------
                                                      15,900

  (L'artillerie est comprise dans les divisions d'infanterie.)

  Lannes                                                        15,900

  Le corps de Ney tait de 16  17 mille hommes prsents
  sous les armes au moment de l'entre en campagne, ce qui
  rsulte d'une lettre du marchal Ney  Napolon. Il n'avait
  pas perdu moins de 2,000  2,500 hommes en morts, blesss et
  prisonniers aux deux combats de Guttstadt et de Deppen. Il
  tait donc tout au plus, en tenant compte des marches, de 14
  mille hommes.

  Ney                                                           14,000

  Le marchal Mortier, d'aprs la note cite de Napolon, avait
   la division Dupas                                  6,400

   la division Dombrowski                             4,000

  Il possdait un dtachement de chevaux bataves,
  dont la dsignation est incertaine dans la note
  cite                                                1,500
                                                   ---------
                                           Total      11,900

Quand on sait, par les lettres du marchal Lefebvre, ce qui en
tait des Polonais, de leur exactitude  suivre le drapeau,
on ne peut pas porter le corps du marchal Mortier  plus de
10 mille hommes.

  Mortier                                                       10,000

Le corps du marchal Bernadotte, command par le gnral Victor,
tait en mars, sans la division de dragons, de 22,000 hommes
environ, prsents sous les armes. Il fut recrut depuis, mais
il avait laiss plusieurs postes en arrire, et, s'il monta 
25,000 hommes, il n'avait pas d en amener plus de 22 mille
 Friedland.

  Victor                                                        22,000

  La cavalerie comprenait les cuirassiers du gnral Nansouty,
  desquels il faut dfalquer les pertes de la marche, celles
  d'Heilsberg, etc.                                    3,500

  Les dragons du gnral Grouchy                       1,800

  Les dragons du gnral La Houssaye                   1,800

  Les dragons du gnral Latour-Maubourg, qui comptait
  six rgiments:                                       2,400

  La cavalerie lgre des gnraux Beaumont et
  Colbert                                              2,000
                                                      ------
                                                      11,500    11,500
                                                               -------
  On trouve donc pour le total de l'arme                       80,900

Je crois par consquent qu'on peut dire que l'arme franaise tait de
80 mille hommes environ  la bataille de Friedland, dont 25 mille,
comme on le verra, ne tirrent pas un coup de fusil. Il restait le
corps du marchal Davout qui n'avait pas combattu, et qui tait de 29
 30 mille  l'entre en campagne, de 28 mille, si on veut tenir
compte de ce qu'on laisse en arrire en marchant; le marchal Soult
ayant perdu environ 5 mille hommes  Heilsberg, et ne devant gure en
avoir plus de 27 mille; enfin Murat avec environ 10,000 hommes, ce qui
porterait le total de l'arme en action dans le moment:

   Friedland                                                   80,000
                                                    {Davout     28,000
  Devant Koenigsberg, ou en marche sur cette ville. {Soult      27,000
                                                    {Murat      10,000
                                                               -------
                                                     Total     145,000

Ce total de 145 mille hommes agissants correspondrait bien et aux
forces qui existaient le 5 juin, et aux pertes que supposent les
diffrents combats livrs depuis le 5 juin. En comptant en effet ces
pertes  12 ou 15 mille hommes, en morts, blesss, prisonniers,
dtachs ou tranards, on retrouve les 160,000 hommes de l'entre en
campagne. Bien que ces nombres soient emprunts aux seuls documents
dignes de foi, documents claircis, modifis par une correspondance de
chaque jour, nous les regardons comme approximatifs, et rien de plus.
Et si nous sommes entr dans ces dtails, c'est pour donner une ide
de la difficult d'arriver en ce genre  une exactitude rigoureuse.
Mais, nous le rptons, si l'historien, pour ne se relcher jamais de
ses devoirs, doit aspirer  la vrit rigoureuse, la postrit qui le
lit, rassure par ses efforts, peut se contenter, quant aux nombres et
aux dtails, de la vrit gnrale. C'est cette vrit gnrale qui
lui importe, qui lui suffit, car c'est elle qui constitue le vrai
caractre des choses et des vnements.]

[En marge: Sur un signal de Napolon, la bataille recommence avec la
plus grande vigueur.]

Le gnral russe, frapp de ce dploiement, reconnaissant l'erreur
qu'il avait commise en croyant n'avoir affaire qu'au seul corps du
marchal Lannes, tait surpris, et naturellement il hsitait. Son
hsitation avait produit une sorte de ralentissement dans l'action. 
peine quelques dcharges d'artillerie signalaient-elles la
continuation de la bataille. Napolon, qui voulait que toutes ses
troupes fussent arrives en ligne, reposes au moins une heure,
abondamment pourvues de munitions, ne se pressait pas de commencer,
et rsistait  l'impatience de ses gnraux, sachant bien que, dans
cette saison, en cette contre, le jour devant luire jusqu' dix
heures du soir, il aurait le temps de faire essuyer  l'arme russe le
dsastre qu'il lui prparait. Enfin le moment convenable lui
paraissant arriv, il donna le signal. Les vingt pices de canon de la
batterie de Posthenen tirrent  la fois; l'artillerie de l'arme leur
rpondit sur toute sa ligne, et,  ce signal impatiemment attendu, le
marchal Ney branla son corps d'arme.

[En marge: Le marchal Ney entre en action.]

[En marge: Danger du marchal Ney.]

[En marge: Le gnral Dupont vient au secours du marchal Ney.]

[En marge: Belle conduite de l'artillerie sous le gnral Snarmont.]

[En marge: Rencontre de la division Dupont avec la garde impriale
russe.]

[En marge: Affreuse mle dans l'intrieur de la ville de Friedland.]

[En marge: Friedland et les ponts tombent aux mains des Franais.]

Il sortit du bois de Sortlack, en chelons, la division Marchand
s'avanant la premire  droite, la division Bisson la seconde 
gauche. Toutes deux taient prcdes d'une nue de tirailleurs, qui,
 mesure qu'on s'approchait de l'ennemi, se repliaient, et rentraient
dans les rangs. On marcha rsolment sur les Russes, et on leur enleva
le village de Sortlack, si long-temps disput. Leur cavalerie, pour
arrter notre mouvement offensif, essaya une charge sur la division
Marchand. Mais les dragons de Latour-Maubourg et les cuirassiers
hollandais, passant entre les intervalles de nos bataillons,
chargrent  leur tour cette cavalerie, la rejetrent sur son
infanterie, et, poussant les Russes contre l'Alle, en prcipitrent un
grand nombre dans le lit profondment encaiss de cette rivire.
Quelques-uns se sauvrent  la nage, beaucoup se noyrent[41]. Une
fois sa droite appuye sur l'Alle, le marchal Ney en ralentit la
marche, et porta en avant sa gauche, forme par la division Bisson, de
manire  refouler les Russes dans l'troit espace compris entre le
Ruisseau-du-Moulin et l'Alle. Arriv  ce point, le feu de
l'artillerie ennemie redoubla. Outre les batteries qu'on avait en
face, il fallait essuyer le feu de celles qui se trouvaient  la rive
droite de l'Alle, et dont il tait impossible de se dbarrasser en les
prenant, puisqu'on tait spar d'elles par le lit de la rivire. Nos
colonnes battues  la fois de front et de flanc par les boulets,
supportaient avec un admirable sang-froid cette horrible convergence
de feux. Le marchal Ney, galopant d'un bout de la ligne  l'autre,
soutenait le coeur de ses soldats par sa contenance hroque.
Cependant des files entires taient emportes, et le feu devenait
tel, que les troupes mme les plus braves ne pouvaient pas le
supporter long-temps.  cet aspect, la cavalerie de la garde russe,
que commandait le gnral Kollogribow, s'lance au galop pour essayer
de mettre en droute l'infanterie de la division Bisson, qui lui
paraissait chancelante. Trouble pour la premire fois, cette
vaillante infanterie cde du terrain, et deux ou trois bataillons se
rejettent en arrire. Le gnral Bisson, qui, par sa stature, domine
les lignes de ses soldats, veut en vain les retenir. Ils se retirent
en se pelotonnant autour de leurs officiers. La situation devient
bientt des plus graves. Heureusement le gnral Dupont, plac 
quelque distance, sur la gauche du corps de Ney, aperoit ce
commencement de dsordre, et, sans attendre qu'on lui prescrive de
marcher, branle sa division, passe devant elle en lui rappelant Ulm,
Dirnstein, Halle, et la porte  la rencontre des Russes. Elle s'avance
dans la plus belle attitude sous les coups de cette effroyable
artillerie, tandis que les dragons de Latour-Maubourg, revenant  la
charge, se jettent sur la cavalerie russe qui s'tait parpille  la
suite de nos fantassins, et parviennent  la ramener. La division
Dupont, continuant son mouvement sur ce terrain dblay, et appuyant
sa gauche au Ruisseau-du-Moulin, oblige l'infanterie russe 
s'arrter. Par sa prsence, elle remplit de confiance et de joie les
soldats de Ney. Les bataillons de Bisson se reforment, et toute notre
ligne raffermie recommence  marcher en avant. Il fallait rpondre 
la formidable artillerie de l'ennemi, et l'artillerie de Ney, trop peu
nombreuse, pouvait  peine se tenir en batterie devant celle des
Russes. Napolon ordonne au gnral Victor de runir toutes les
bouches  feu de ses divisions, et de les ranger en masse sur le front
de Ney. C'tait l'habile et intrpide gnral Snarmont qui commandait
cette artillerie. Il la conduit au grand trot, la joint  celle du
marchal Ney, la porte  plusieurs centaines de pas en avant de notre
infanterie, et, se posant audacieusement en face des Russes, ouvre sur
eux un feu terrible par le nombre des pices et par l'habilet du
tir. Dirigeant contre la rive droite l'une de ses batteries, il fait
taire bientt celles que l'ennemi avait de ce ct. Puis poussant en
avant sa ligne d'artillerie, il s'approche successivement jusqu'
porte de mitraille, et tirant sur des masses profondes, qui
s'accumulent en rtrogradant dans le coude de l'Alle, il y cause
d'affreux ravages. Notre ligne d'infanterie suit ce mouvement, et
s'avance protge par les nombreuses bouches  feu du gnral
Snarmont. Les Russes, toujours plus refouls dans ce gouffre,
prouvent une sorte de dsespoir, et tentent un effort pour se
dgager. Leur garde impriale, appuye au Ruisseau-du-Moulin, et 
demi cache dans le ravin qui sert de lit  ce ruisseau, sort de cette
retraite, et marche, la baonnette baisse, sur la division Dupont,
place aussi le long du ruisseau. Celle-ci n'attend pas la garde
russe, va droit  elle, et, lui prsentant la baonnette, la repousse,
l'accule au ravin. Les Russes ramens se jettent les uns au del du
ravin, les autres sur les faubourgs de Friedland. Le gnral Dupont
avec une partie de sa division franchit le Ruisseau-du-Moulin, chasse
devant lui tout ce qu'il rencontre, se trouve ainsi sur les derrires
de l'aile droite des Russes, aux prises avec notre gauche, dans la
plaine de Heinrichsdorf (voir la carte n 42), tourne Friedland, et
l'aborde par la route de Koenigsberg, tandis que Ney, continuant  y
marcher directement, entre par la route d'Eylau. Une affreuse mle
s'engage aux portes de la ville. On presse les Russes de toutes parts,
on pntre dans les rues  leur suite, on les rejette sur les ponts
de l'Alle, que l'artillerie du gnral Snarmont, reste en dehors,
enfile de ses obus. Les Russes se prcipitent sur les ponts, pour
chercher un refuge dans les rangs de la quatorzime division, laisse
en rserve de l'autre ct de l'Alle par le gnral Benningsen. Ce
malheureux gnral, rempli de douleur, tait accouru auprs de cette
division, afin de la porter sur le bord de la rivire, au secours de
son arme en pril.  peine quelques dbris de son aile gauche ont-ils
pass les ponts, que ces ponts sont dtruits, incendis par les
Franais, et par les Russes eux-mmes presss de nous arrter. Ney et
Dupont, aprs avoir rempli leur tche, se runissent au milieu de
Friedland en flammes, et se flicitent de ce glorieux succs.

[Note 41: Deux mille, dit le marchal Ney dans son rapport.]

[En marge: Mot de Napolon  un soldat.]

Napolon n'avait cess de suivre des yeux ce grand spectacle, plac de
sa personne au centre des divisions qu'il tenait en rserve. Tandis
qu'il le contemplait attentivement, un obus passe  la hauteur des
baonnettes, et un soldat par un mouvement instinctif baisse la
tte.--Si cet obus t'tait destin, lui dit Napolon en souriant, tu
aurais beau te cacher  cent pieds sous terre, il irait t'y
chercher.--Il voulait ainsi accrditer cette utile croyance, que le
destin frappe indistinctement le brave et le lche, et que la lchet
qui se cache se dshonore inutilement.

[En marge: Napolon ayant atteint son but  droite, par la destruction
des ponts de l'Alle, porte sa gauche en avant.]

[En marge: L'arme russe tout entire refoule vers l'Alle.]

[En marge: Friedland en flammes.]

En voyant Friedland occup, et les ponts de l'Alle dtruits, Napolon
pousse enfin sa gauche en avant sur l'aile droite de l'arme russe,
prive de tout moyen de retraite, et ayant derrire elle une rivire
sans ponts. Le gnral Gortschakow, qui commandait cette aile,
aperoit le danger dont il est menac, veut conjurer l'orage, et
essaye de charger la ligne franaise qui s'tend de Posthenen 
Heinrichsdorf, forme par le corps du marchal Lannes, par celui de
Mortier, par la cavalerie du gnral Grouchy. Mais Lannes avec ses
grenadiers tient tte aux Russes. Le marchal Mortier avec le 15e et
les fusiliers de la garde leur oppose une barrire de fer.
L'artillerie de Mortier surtout, dirige par le colonel Balbois et par
un excellent officier hollandais, M. Vanbriennen, leur cause des
dommages incalculables. Enfin Napolon tenant  profiter du reste du
jour, porte toute sa ligne en avant. Infanterie, cavalerie, artillerie
s'branlent en mme temps. Le gnral Gortschakow, tandis qu'il se
voit ainsi press, apprend que Friedland est occup par les Franais.
Il veut le reprendre, et dirige une colonne d'infanterie vers les
portes de cette ville. Cette colonne y pntre, et refoule un moment
les soldats de Dupont et de Ney. Mais ceux-ci repoussent  leur tour
la colonne russe. Une nouvelle mle s'engage au milieu de cette
malheureuse cit dvore par les flammes, qu'on se dispute  la lueur
de l'incendie. Les Franais en restent enfin les matres, et ramnent
le corps de Gortschakow dans cette plaine sans issue, qui lui avait
servi de champ de bataille. L'infanterie de Gortschakow se dfend avec
intrpidit, et plutt que de se rendre, se prcipite dans l'Alle. Une
partie des soldats russes, assez heureux pour trouver des passages
guables, parvient  se sauver. Une autre se noie dans la rivire.
Toute l'artillerie demeure dans nos mains. Une colonne, celle qui se
trouvait le plus  droite (droite des Russes), s'enfuit en descendant
l'Alle, sous le gnral Lambert, avec une portion de la cavalerie.
L'obscurit de la nuit, le dsordre invitable de la victoire, lui
facilitent la retraite, et elle russit  s'chapper de nos mains.

[En marge: Immenses rsultats de la bataille de Friedland.]

Il tait dix heures et demie du soir. La victoire tait complte  la
gauche et  la droite. Napolon, dans sa vaste carrire, n'en avait
pas remport une plus clatante. Il avait pour trophes 80 bouches 
feu, peu de prisonniers  la vrit, car les Russes avaient mieux aim
se noyer que se rendre; mais 25 mille hommes, tus, blesss ou noys,
couvraient de leurs corps les deux rives de l'Alle. La rive droite, o
beaucoup d'entre eux s'taient trans, prsentait un spectacle de
carnage presque aussi affreux que la rive gauche. Plusieurs colonnes
de feu s'levant de Friedland et des villages voisins, jetaient une
sinistre lueur sur ce lieu, thtre de douleur pour les uns, de joie
pour les autres. Nous n'avions pas  regretter, quant  nous, plus de
7  8 mille hommes, morts ou blesss. Sur prs de 80 mille Franais,
25 mille n'avaient pas tir un coup de fusil. L'arme russe, affaiblie
de 25 mille combattants, prive en outre d'un grand nombre de soldats
gars, tait dsormais incapable de tenir la campagne. Napolon avait
d ce beau triomphe autant  la conception gnrale de la campagne,
qu'au plan mme de la bataille. En prenant depuis plusieurs mois la
Passarge pour base, en s'assurant ainsi d'avance et dans tous les cas
le moyen de sparer les Russes de Koenigsberg, en marchant de
Guttstadt  Friedland de manire  les dborder constamment, il les
avait rduits  commettre une grave imprudence pour gagner
Koenigsberg, et avait mrit de la fortune l'heureux hasard de les
rencontrer  Friedland, adosss  la rivire de l'Alle. Toujours
disposant ses masses avec une rare habilet, il avait su, tandis qu'il
envoyait soixante et quelques mille hommes sur Koenigsberg, en
prsenter 80 mille  Friedland. Et, comme on vient de le voir, il n'en
fallait pas autant pour accabler l'arme russe.

Napolon coucha sur le champ de bataille, entour de ses soldats
joyeux, cette fois, autant qu' Austerlitz et Ina, criant _Vive
l'Empereur!_ quoique n'ayant  manger qu'un morceau de pain port dans
leur sac, et se contentant de la plus noble des jouissances de la
victoire, celle de la gloire. L'arme russe, coupe en deux,
descendait l'Alle par une nuit claire et transparente, le dsespoir
dans l'me, quoiqu'elle et rempli tous ses devoirs. Heureusement pour
elle, Napolon n'avait sous la main qu'une moiti de sa cavalerie.
S'il avait eu l'autre moiti, et Murat lui-mme, le corps russe qui
descendait l'Alle, sous le gnral Lambert, et t pris en entier.

[En marge: Retraite prcipite des Russes sur la Prgel.]

La marche des Russes fut si rapide, que le lendemain 15 juin ils
taient sur la Prgel  Wehlau. Ils couprent tous les ponts; et le 16
au matin ils s'tablirent un peu au del de la Prgel,  Ptersdorf,
attendant pour se retirer sur le Nimen que les corps dtachs des
gnraux Kamenski et Lestocq, incapables de dfendre Koenigsberg
contre l'arme franaise victorieuse, les eussent rejoints, afin
d'oprer leur retraite en commun.

[En marge: Poursuite de l'arme russe.]

Napolon, le lendemain de la bataille de Friedland, ne perdit pas un
instant pour tirer de sa victoire tous les rsultats possibles. Aprs
avoir, suivant sa coutume, visit le champ de bataille, tmoign un
vif intrt aux blesss, annonc  ses soldats les rcompenses que sa
haute fortune lui permettait de promettre et de donner, il s'tait
port sur la Prgel, prcd par toute sa cavalerie, qui courait  la
poursuite des Russes, en descendant les deux rives de l'Alle. Mais les
Russes avaient douze heures d'avance, car il avait t impossible de
ne pas accorder une nuit de repos  des soldats qui avaient march
toute la nuit prcdente pour arriver sur le champ de bataille, et qui
s'taient ensuite battus toute la journe, depuis deux heures du matin
jusqu' dix heures du soir. Les Russes ayant ainsi un avantage de
quelques heures, et se retirant avec la clrit d'une arme qui ne
peut trouver son salut que dans la fuite, on ne devait pas se flatter
de les prvenir sur la Prgel. Quand nous y arrivmes, tous les ponts
taient rompus. Napolon se hta de les rtablir, et il ordonna les
dispositions ncessaires, pour qu'on ft de la Prgel au Nimen toutes
les prises, qu'on n'avait pas eu le temps de faire de Friedland 
Wehlau.

[En marge: Oprations des marchaux Soult et Davout sur Koenigsberg.]

Pendant qu'il tait occup avec l'arme russe  Friedland, les
marchaux Soult et Davout, prcds par Murat, avaient march sur
Koenigsberg. Le marchal Soult rencontrant l'arrire-garde du gnral
Lestocq, lui avait enlev un bataillon entier, et avait, prs de
Koenigsberg mme, envelopp et pris une colonne de 12  1500 hommes,
qui ne s'tait pas retire assez tt des environs de Braunsberg. Il
avait paru le 14 sous les murs de Koenigsberg, trop bien dfendue pour
qu'il ft possible de l'enlever par une brusque attaque. De leur ct,
Davout et Murat ayant reu l'ordre de revenir sur Friedland, pour le
cas o la bataille aurait dur plus d'un jour, avaient l'un et l'autre
quitt le marchal Soult pour se reporter  droite, sur Wehlau. (Voir
la carte n 38.) Un nouvel avis les ayant rencontrs en route, et leur
ayant appris la victoire de Friedland et la retraite des Russes, ils
s'taient dirigs sur la Prgel,  Tapiau, point intermdiaire entre
Koenigsberg et Wehlau. Aprs avoir runi les moyens de passer la
Prgel, ils l'avaient franchie, afin d'intercepter le plus qu'ils
pourraient des troupes russes en fuite.

[En marge: Les gnraux Lestocq et Kamenski vacuent Koenigsberg.]

[En marge: Le marchal Soult entre dans Koenigsberg.]

 la nouvelle de la bataille de Friedland, les dtachements prussiens
et russes qui gardaient Koenigsberg, n'hsitrent plus  quitter cette
place, qui n'tait pas en tat de soutenir un sige comme celle de
Dantzig. Dj la cour de Prusse s'tait rfugie dans la petite ville
frontire de Memel, la dernire du royaume fond par le grand
Frdric. Les gnraux Lestocq et Kamenski se retirrent donc,
abandonnant les immenses approvisionnements ainsi que les malades et
les blesss des deux armes accumuls dans Koenigsberg. Un bataillon
laiss pour en stipuler la capitulation, la livra au marchal Soult,
qui put y entrer immdiatement. On trouva dans Koenigsberg des bls,
des vins, cent mille fusils envoys par l'Angleterre et encore
embarqus sur les btiments qui les avaient transports; enfin un
nombre considrable de blesss, qui se trouvaient l depuis Eylau. Les
villages environnants en contenaient plusieurs milliers.

Les gnraux Lestocq et Kamenski, ramenant leurs troupes en toute
hte, par la route de Koenigsberg  Tilsit, purent se jeter dans la
fort de Baum, avant que le marchal Davout et le prince Murat eussent
intercept la route de Tapiau  Labiau. (Voir la carte n 38.)
Cependant ils ne se runirent point au gnral Benningsen sans laisser
trois mille prisonniers dans les mains du marchal Davout.

[En marge: Le marchal Soult laiss  Koenigsberg, avec le soin de
prendre Pillau et de s'emparer de la navigation du Frische-Haff.]

[En marge: Le marchal Davout dirig sur Labiau.]

[En marge: Napolon dirige le gros de l'arme sur le Nimen.]

Napolon transport  Wehlau, continua de poursuivre l'arme russe
sans relche, et de tendre des piges  ses corps dtachs, afin
d'enlever ceux qui seraient en retard. Il retint le marchal Soult 
Koenigsberg, pour qu'il s'y tablt, et qu'il comment immdiatement
l'attaque de Pillau. Ce petit fort pris, la garnison de Koenigsberg
devait donner la main, par le Nehrung,  la garnison de Dantzig, et de
plus fermer aux Anglais le Frische-Haff, dont les marins de la garde
faisaient en ce moment la navigation. Il envoya son aide-de-camp
Savary pour prendre le commandement de la place de Koenigsberg, comme
il avait envoy Rapp  Dantzig, dans l'intention d'empcher le
gaspillage des ressources conquises sur l'ennemi, et de crer un
nouveau dpt. Il dirigea le marchal Davout sur Labiau, point o
toute la navigation intrieure de ces provinces vient aboutir  la
Baltique, et lui donna un corps de quelques mille chevaux sous le
gnral Grouchy, pour enlever les dtachements russes demeurs en
arrire. Sur la route directe de Wehlau  Tilsit, il achemina Murat
avec le gros de la cavalerie, et le fit suivre immdiatement par les
corps de Mortier, Lannes, Victor, et Ney. Le corps de Davout devait
au besoin rejoindre l'arme en une seule marche. Napolon tait ainsi
en mesure d'accabler les Russes, s'ils avaient la prtention de
s'arrter de nouveau pour combattre. Sur la droite il jeta deux mille
chevaux-lgers, hussards et chasseurs, pour remonter la Prgel, et
barrer la route  tout ce qui se retirait de ce ct, blesss,
malades, tranards, convois.

[En marge: Les deux armes se trouvent le 19 juin sur les deux bords
du Nimen.]

Ces habiles dispositions nous valurent encore la prise de plusieurs
mille prisonniers, et de divers convois de vivres, mais elles ne
pouvaient plus nous procurer une bataille avec les Russes. Presss de
se rfugier derrire le Nimen, ils y arrivrent le 18, achevrent de
le franchir le 19, et dtruisirent au loin tous les moyens de passage.
Le 19 nos coureurs, aprs avoir poursuivi quelques troupes de Kalmouks
arms de flches, ce qui gaya fort nos soldats peu habitus  ce
genre d'ennemis, poussrent jusqu'au Nimen, et virent de l'autre ct
de ce fleuve l'arme russe, campe derrire ce boulevard de l'empire,
qu'elle avait t si impatiente d'atteindre.

L devait se terminer la marche audacieuse de l'arme franaise, qui,
partie du camp de Boulogne en septembre 1805, avait parcouru la plus
grande tendue du continent et vaincu en vingt mois toutes les armes
europennes. Le nouvel Alexandre allait s'arrter enfin, non par la
fatigue de ses soldats, prts  le suivre partout o il aurait dsir
les conduire, mais par l'puisement de ses ennemis, incapables de
rsister plus long-temps, et obligs de lui demander la paix dont ils
avaient eu l'imprudence de ne pas vouloir quelques jours auparavant.

[En marge: L'arme russe demande hautement la paix.]

Le roi de Prusse avait laiss  Memel la reine son pouse,
instigatrice dsole de cette guerre funeste, pour rejoindre
l'empereur Alexandre sur les bords du Nimen. Le modeste
Frdric-Guillaume, quoiqu'il ne partaget point les folles illusions
que la bataille d'Eylau avait fait natre chez son jeune alli,
s'tait laiss entraner nanmoins  refuser la paix, et il prvoyait
maintenant qu'il payerait ce refus de la plus grande partie de ses
tats. Alexandre tait abattu comme au lendemain d'Austerlitz. Il s'en
prenait des derniers vnements au gnral Benningsen, qui avait
promis ce qu'il ne pouvait pas tenir, et il ne se sentait plus la
force de continuer la guerre. Son arme d'ailleurs demandait la paix 
grands cris. Elle n'tait pas mcontente d'elle-mme, car elle avait
le sentiment de s'tre bien conduite  Heilsberg et  Friedland, mais
elle ne se croyait pas capable de rsister  l'arme de Napolon,
rallie tout entire depuis la prise de Koenigsberg, renforce de
Massna, qui venait de repousser  Durczewo le corps de Tolstoy, et
pouvant opposer 170 mille hommes aux 70 mille soldats russes et
prussiens rests debout. Elle demandait pour qui on faisait la guerre?
si c'tait pour les Prussiens qui ne savaient pas dfendre leur pays?
si c'tait pour les Anglais qui, aprs avoir tant de fois annonc des
secours, n'en envoyaient aucun, et ne songeaient qu' conqurir des
colonies? Le ddain  l'gard des Prussiens tait injuste, car ils
s'taient bravement comports dans les derniers temps, et ils avaient
fait tout ce que leur petit nombre permettait d'attendre. Les
Prussiens  leur tour se plaignaient de la barbarie, de l'ignorance,
de la frocit dvastatrice des soldats russes. Les uns et les autres
ne se trouvaient d'accord qu'au sujet des Anglais. Ceux-ci en effet
auraient pu, en descendant, soit  Stralsund, soit  Dantzig, apporter
d'utiles secours, et peut-tre changer, ou ralentir au moins la marche
des vnements. Mais ils n'avaient montr de l'activit que pour
envoyer des expditions dans les colonies espagnoles; et les subsides
mme, qui,  dfaut d'arme, constituaient leur seule coopration, ils
les avaient marchands, jusqu' refroidir le roi de Sude, et jusqu'
le dgoter de la guerre. C'est un soulagement du malheur que de
pouvoir se plaindre, et, dans ce moment, Russes et Prussiens se
dchanaient avec violence contre le cabinet britannique. Les
officiers russes notamment disaient tout haut que c'tait pour les
Anglais, pour leur misrable ambition, qu'on faisait battre de braves
gens, qui n'avaient aucune raison de se har, ni mme de se jalouser,
puisqu'aprs tout la Russie et la France n'avaient rien  s'envier
l'une  l'autre.

[En marge: Le roi de Prusse et l'empereur de Russie, runis derrire
le Nimen, sont d'avis d'une paix immdiate.]

Les deux monarques vaincus partageaient la rancune de leurs soldats
contre l'Angleterre, et mieux qu'eux encore ils sentaient la ncessit
de se sparer d'elle, et d'obtenir immdiatement la paix. Le roi de
Prusse, qui l'aurait dsire plus tt, et qui prvoyait combien il lui
en coterait de l'avoir retarde, fut d'avis, sans se plaindre, de la
demander  Napolon, et laissa  l'empereur Alexandre le soin de la
ngocier. Il esprait que son ami, qui avait seul voulu cette funeste
prolongation de la guerre, le dfendrait dans les ngociations, mieux
que sur le champ de bataille. Il fut donc convenu que l'on
proposerait un armistice, et que, cet armistice obtenu, l'empereur
Alexandre chercherait  se mnager une entrevue avec Napolon. On
savait par exprience  quel point celui-ci tait sensible aux gards
des souverains ennemis,  quel point il tait accommodant le lendemain
de ses victoires, et le souvenir de ce qu'avait obtenu de lui
l'empereur Franois au bivouac d'Urschitz, fit esprer une paix moins
dommageable que celle qu'on pouvait craindre, sinon pour la Russie,
qui n'avait que de la considration  perdre, au moins pour la Prusse,
qui tait tout entire dans les mains de son vainqueur.

[En marge: Demande d'un armistice.]

[En marge: Motifs qui dcident Napolon  accepter la proposition d'un
armistice.]

En consquence, le 19 juin le prince Bagration fit parvenir  Murat
aux avant-postes, une lettre que lui avait crite le gnral en chef
Benningsen, et dans laquelle celui-ci, dplorant les malheurs de la
guerre, offrait un armistice comme moyen d'y mettre fin. Cette lettre
remise  Napolon, qui arrivait en ce moment  Tilsit, fut fort bien
accueillie, car, ainsi que nous l'avons dit, il commenait  sentir
combien les distances aggravaient les difficults des oprations
militaires. Il y avait prs d'une anne qu'il tait loign du centre
de son empire, et il prouvait le besoin d'y rentrer, d'assembler
surtout le Corps lgislatif, dont il avait diffr la runion, ne
voulant pas le convoquer en son absence. Il tait enfin, en
recueillant les propos de l'arme russe, conduit  penser qu'il
trouverait peut-tre dans la Russie, cet alli dont il avait besoin
pour fermer  tout jamais le continent  l'Angleterre.

[En marge: Le prince Labanoff vient  Tilsit pour traiter.]

[En marge: Signature d'un armistice avec l'arme russe le 22 juin.]

Il fit donc une rponse amicale, consistant  dire, qu'aprs tant de
travaux, de fatigues, de victoires, il ne dsirait qu'une paix sre et
honorable, et que si cet armistice en pouvait tre le moyen, il tait
prt  y consentir. Sur cette rponse, le prince de Labanoff se rendit
 Tilsit, vit Napolon, lui manifesta les dispositions qui clataient
de toutes parts autour d'Alexandre, et aprs avoir reu l'assurance
que du ct des Franais le voeu de la paix n'tait pas moins vif,
quoique moins command par la ncessit, il convint d'un armistice.
Napolon voulait que les places prussiennes de la Pomranie et de la
Pologne, qui tenaient encore, telles que Colberg, Pillau, Graudentz,
lui fussent remises. Mais il fallait pour cela le consentement du roi
de Prusse, absent alors du quartier gnral russe, et de la part
duquel on craignait d'ailleurs quelque rsistance, lorsqu'on lui
proposerait d'abandonner ces places, les dernires restes entre ses
mains. On stipula donc un armistice particulier, entre les armes
franaise et russe, lequel fut sign le 22 juin par le prince de
Labanoff et par le prince de Neufchtel, et port au quartier gnral
d'Alexandre, qui le ratifia immdiatement.

[En marge: Le marchal Kalkreuth signe  Tilsit un autre armistice
pour l'arme prussienne.]

Le marchal Kalkreuth se prsenta ensuite pour traiter au nom de
l'arme prussienne. Napolon l'accueillit avec beaucoup d'gards, lui
dit que c'tait le militaire distingu, et surtout le militaire
courtois, qui seul entre les officiers de sa nation avait bien trait
les prisonniers franais, qu'il recevait de la sorte, et accorda une
suspension d'armes sans exiger la remise des places prussiennes.
C'tait un gage qu'il tait gnreux de laisser dans les mains de la
Prusse, et qui ne devait pas inquiter l'arme franaise, assez
solidement tablie sur la Vistule par Varsovie, Thorn et Dantzig, sur
la Prgel par Koenigsberg et Wehlau, pour n'avoir rien  craindre de
points tels que Colberg, Pillau et Graudentz. L'armistice fut donc
sign avec le marchal Kalkreuth, comme il l'avait t avec le prince
de Labanoff. La dmarcation qui sparait les armes belligrantes
tait le Nimen jusqu' Grodno, puis en revenant en arrire  droite,
le Bober jusqu' son embouchure dans la Narew, et enfin la Narew
jusqu' Pultusk et Varsovie. (Voir la carte n 37.)

[En marge: Dispositions militaires de Napolon pour assurer sa
position  Tilsit.]

Napolon, ne se relchant jamais de sa vigilance ordinaire, s'organisa
derrire cette ligne, comme s'il devait bientt continuer la guerre,
et la porter au centre de l'empire russe. Il rapprocha de lui le corps
de Massna, et l'tablit  Bialistok. Il rassembla les Polonais de
Dombrowski et de Zayonschek en un seul corps de 10 mille hommes, qui
devait lier Massna au marchal Ney. Il plaa celui-ci  Gumbinen sur
la Prgel. Il runit  Tilsit les marchaux Mortier, Lannes,
Bernadotte, Davout, la cavalerie et la garde. Il laissa le marchal
Soult  Koenigsberg. Il fit prparer  Wehlau un camp retranch pour
s'y concentrer au besoin avec toute son arme. Il donna des ordres 
Dantzig et  Koenigsberg, pour distraire une partie des immenses
approvisionnements trouvs dans ces places, et les faire transporter
sur le Nimen. Enfin il prescrivit au gnral Clarke  Berlin, au
marchal Kellermann  Mayence, de continuer  diriger les rgiments de
marche sur la Vistule, tout comme si la guerre n'tait pas
interrompue. Des diverses mesures qu'il avait prises afin d'augmenter
ses forces au printemps, il n'en suspendit qu'une, ce fut l'appel de
la seconde partie de la conscription de 1808. Il voulut que cette
nouvelle accompagnant celle de ses triomphes, ft pour la France une
raison de plus de se rjouir, et d'applaudir  ses victoires.

Dans cette attitude imposante, Napolon attendit l'ouverture des
ngociations, et invita M. de Talleyrand, qui tait all chercher 
Dantzig un peu de scurit et de repos,  venir sur-le-champ  Tilsit,
pour lui prter le secours de son adresse et de sa patiente habilet.
Suivant sa coutume, Napolon adressa  son arme une proclamation
empreinte de la double grandeur de son me et des circonstances. Elle
tait ainsi conue:

     SOLDATS,

     Le 5 juin nous avons t attaqus dans nos cantonnements par
     l'arme russe. L'ennemi s'est mpris sur les causes de notre
     inactivit. Il s'est aperu trop tard que notre repos tait celui
     du lion: il se repent de l'avoir troubl.

     Dans les journes de Guttstadt, de Heilsberg, dans celle 
     jamais mmorable de Friedland, dans dix jours de campagne enfin,
     nous avons pris 120 pices de canon, 7 drapeaux, tu, bless ou
     fait prisonniers 60,000 Russes, enlev  l'arme ennemie tous ses
     magasins, ses hpitaux, ses ambulances, la place de Koenigsberg,
     les 300 btiments qui taient dans ce port, chargs de toute
     espce de munitions, 160,000 fusils que l'Angleterre envoyait
     pour armer nos ennemis.

     Des bords de la Vistule nous sommes arrivs sur ceux du Nimen
     avec la rapidit de l'aigle. Vous clbrtes  Austerlitz
     l'anniversaire du couronnement, vous avez cette anne dignement
     clbr celui de la bataille de Marengo, qui mit fin  la guerre
     de la seconde coalition.

     Franais! vous avez t dignes de vous et de moi. Vous rentrerez
     en France couverts de lauriers, et aprs avoir obtenu une paix
     glorieuse qui porte avec elle la garantie de sa dure. Il est
     temps que notre patrie vive en repos,  l'abri de la maligne
     influence de l'Angleterre. Mes bienfaits vous prouveront ma
     reconnaissance, et toute l'tendue de l'amour que je vous porte.

     Au camp imprial de Tilsit, le 22 juin 1807.

[En marge: Alexandre fait demander une entrevue  Napolon.]

Les deux souverains vaincus taient encore plus presss que Napolon
d'ouvrir les ngociations. Le prince de Labanoff, l'un des Russes qui
souhaitaient le plus sincrement un accord entre la France et la
Russie, revint le 24  Tilsit, pour obtenir une audience de Napolon.
Elle lui fut immdiatement accorde. Ce seigneur russe exprima le vif
dsir que son matre prouvait de terminer la guerre, l'extrme dgot
qu'il avait de l'alliance anglaise, l'extrme impatience qu'il
ressentait de voir le grand homme du sicle, et de s'expliquer avec
lui d'une manire franche et cordiale. Napolon ne demandait pas mieux
que de rencontrer ce jeune souverain, duquel il avait tant ou parler,
dont l'esprit, la grce, la sduction, qu'on vantait fort, lui
inspiraient beaucoup de curiosit, et peu de crainte, car il tait
plus sr de sduire que d'tre sduit, lorsqu'il entrait en rapport
avec les hommes. Napolon accepta l'entrevue propose pour le
lendemain 25 juin.

[En marge: Entrevue de Napolon et d'Alexandre sur un radeau plac au
milieu du Nimen.]

Il voulut qu'un certain apparat prsidt  cette rencontre des deux
princes les plus puissants de la terre, s'abouchant pour terminer leur
sanglante querelle. Il fit placer par le gnral d'artillerie
Lariboisire un large radeau au milieu du Nimen,  gale distance et
en vue des deux rives du fleuve. Avec tout ce qu'on put runir de
riches toffes dans la petite ville de Tilsit, on construisit un
pavillon sur une partie du radeau, pour y recevoir les deux monarques.
Le 25,  une heure de l'aprs-midi, Napolon s'embarqua sur le fleuve,
accompagn du grand-duc de Berg, du prince de Neufchtel, du marchal
Bessires, du grand-marchal Duroc et du grand-cuyer Caulaincourt. Au
mme instant Alexandre quittait l'autre rive, accompagn du grand-duc
Constantin, des gnraux Benningsen et Ouwarow, du prince de Labanoff,
et du comte de Lieven. Les deux embarcations atteignirent en mme
temps le radeau plac au milieu du Nimen, et le premier mouvement de
Napolon et d'Alexandre en s'abordant, fut de s'embrasser. Ce
tmoignage d'une franche rconciliation aperu par les nombreux
spectateurs qui bordaient le fleuve, car le Nimen n'est pas en cet
endroit plus large que la Seine, excita de vifs applaudissements. Les
deux armes en effet taient ranges le long du Nimen, le peuple 
demi sauvage de ces campagnes s'tait joint  elles; et les tmoins de
cette grande scne, peu verss dans les secrets de la politique, en
voyant leurs matres s'embrasser croyaient la paix conclue, et
l'effusion de leur sang dsormais arrte.

[En marge: Premier entretien entre Napolon et Alexandre sur le radeau
du Nimen.]

Aprs ce premier tmoignage, Alexandre et Napolon se rendirent dans
le pavillon qui avait t prpar pour les recevoir[42]. Pourquoi nous
faisons-nous la guerre? se demandrent-ils l'un  l'autre en
commenant cet entretien. Napolon, en effet, ne poursuivait dans la
Russie qu'un alli de l'Angleterre; et la Russie, de son ct, bien
que justement inquite de la domination continentale de la France,
servait les intrts de l'Angleterre beaucoup plus que les siens, en
s'acharnant dans cette lutte autant qu'elle venait de le faire.--Si
vous en voulez  l'Angleterre, et rien qu' elle, dit Alexandre 
Napolon, nous serons facilement d'accord, car j'ai  m'en plaindre
autant que vous.--Il raconta alors ses griefs contre la
Grande-Bretagne, l'avarice, l'gosme dont elle avait fait preuve, les
fausses promesses dont elle l'avait leurr, l'abandon dans lequel elle
l'avait laiss, et tout ce que lui inspirait enfin le ressentiment
d'une guerre malheureuse, qu'il avait t oblig de soutenir avec ses
seules forces. Napolon cherchant quels taient chez son interlocuteur
les sentiments qu'il fallait flatter, s'aperut bien vite que deux
surtout le dominaient actuellement: d'abord une humeur profonde contre
des allis, ou pesants comme la Prusse, ou gostes comme
l'Angleterre, et ensuite un orgueil trs-sensible, et trs-humili. Il
s'attacha donc  prouver au jeune Alexandre qu'il avait t dupe de
ses allis, et en outre qu'il s'tait conduit avec noblesse et
courage. Il s'effora de lui persuader que la Russie se trompait en
voulant patroner des voisins ingrats et jaloux comme les Allemands, et
servir les intrts de marchands avides comme les Anglais. Il attribua
cette erreur  des sentiments gnreux pousss  l'excs,  des
malentendus que des ministres, inhabiles ou corrompus, avaient fait
natre. Enfin il vanta singulirement la bravoure des soldats russes,
et dit  l'empereur Alexandre qu'on pouvait, en runissant les deux
armes qui avaient si vaillamment lutt l'une contre l'autre, 
Austerlitz,  Eylau,  Friedland, mais qui toutes deux s'taient
comportes dans ces journes en vrais gants, combattant un bandeau
sur les yeux, qu'on pouvait matriser le monde, le matriser pour son
bien et pour son repos. Puis, mais trs-discrtement, il lui insinua
qu'en faisant la guerre contre la France, c'tait sans ddommagement
possible que la Russie dpensait ses forces, tandis que si elle
s'unissait avec elle pour dominer en Occident et en Orient, sur terre
et sur mer, elle se mnagerait autant de gloire, et certainement plus
de profit. Sans s'expliquer davantage, il sembla se charger de faire
la fortune de son jeune antagoniste, beaucoup mieux que ceux qui
l'avaient engag dans une carrire, o il ne rencontrait jusqu'ici que
des dfaites. Alexandre avait, il est vrai, des engagements avec la
Prusse, et il fallait que son honneur sortt sauf de cette situation.
Aussi Napolon lui donna-t-il  entendre qu'il lui restituerait des
tats prussiens, ce qu'il faudrait pour le dgager honorablement
envers ses allis; aprs quoi le cabinet russe serait libre de se
livrer  une politique nouvelle, seule vraie, seule profitable,
semblable en tout  celle de la grande Catherine.

[Note 42: Il est fort difficile de savoir avec exactitude ce qui s'est
pass dans les longs entretiens que Napolon et Alexandre eurent
ensemble  Tilsit. Toute l'Europe a retenti  cet gard de rcits
controuvs, et on a non-seulement suppos des entretiens chimriques,
mais publi une quantit de traits, sous le nom d'articles secrets de
Tilsit, absolument faux. Les Anglais surtout, pour justifier leur
conduite ultrieure  l'gard du Danemark, ont mis au jour beaucoup de
prtendus articles secrets de Tilsit, les uns imagins aprs coup par
les collecteurs de traits, les autres vritablement communiqus dans
le temps au cabinet de Londres par des espions diplomatiques, qui, en
cette occasion, gagnrent mal l'argent qu'on leur prodiguait. Grce
aux documents authentiques et officiels dans lesquels j'ai eu la
facult de puiser, je vais donner pour la premire fois les vritables
stipulations de Tilsit, tant publiques que secrtes; je vais surtout
faire connatre la substance des entretiens de Napolon et
d'Alexandre. Je me servirai pour cela d'un monument fort curieux,
probablement condamn pour long-temps  demeurer secret, mais dont je
puis sans indiscrtion extraire ce qui est relatif  Tilsit. Il s'agit
de la correspondance particulire de MM. Savary et de Caulaincourt
avec Napolon, et de la correspondance de Napolon avec eux. Le
gnral Savary demeura quelques mois  Saint-Ptersbourg comme envoy
extraordinaire, M. de Caulaincourt y sjourna plusieurs annes  titre
d'ambassadeur. Le dvouement de l'un, la vracit de l'autre, ne
permettent pas de douter du soin qu'ils apportrent  faire connatre
 Napolon la vrit tout entire, et je dois dire que le ton de
sincrit de cette correspondance les honore tous les deux. Craignant
de substituer leur jugement  celui de Napolon, et voulant le mettre
en mesure de juger par lui-mme, ils prirent l'habitude de joindre 
leurs dpches un procs-verbal, par demandes et par rponses, de
leurs conversations intimes avec Alexandre. L'un et l'autre le
voyaient presque tous les jours en tte--tte, dans la plus grande
familiarit, et, en rapportant mot pour mot ce qu'il disait, ils en
ont trac, sans y prtendre, le portrait le plus intressant et
certainement le plus vrai. Beaucoup de gens, et notamment beaucoup de
Russes, pour excuser Alexandre de son intimit avec Napolon, mettent
cette intimit sur le compte de la politique, et, le faisant plus
profond qu'il ne fut, disent qu'il trompait Napolon. Cette singulire
excuse ne serait pas mme essaye, si on avait lu la correspondance
dont il s'agit. Alexandre tait dissimul, mais il tait
impressionnable, et dans ces entretiens on le voit s'chapper sans
cesse  lui-mme, et dire tout ce qu'il pense. Il est certain qu'il
s'attacha quelque temps, non pas  la personne de Napolon, qui lui
inspira toujours une certaine apprhension, mais  sa politique, et
qu'il la servit trs-activement. Il avait conu une ambition fort
naturelle, que Napolon laissa natre, qu'il flatta quelque temps, et
qu'il finit par dcevoir. C'est alors qu'Alexandre se dtacha de la
France, s'en dtacha avant de l'avouer, ce qui constitua pour un
moment la fausset dont les Russes lui font honneur, mais ce qui n'en
tait presque pas une, tant il tait facile de discerner dans son
langage et dans ses mouvements involontaires, le changement de ses
dispositions. J'anticiperais sur le rcit des temps ultrieurs, si je
disais ici quelle fut cette ambition d'Alexandre, que Napolon flatta,
et qu'il finit par ne pas satisfaire. Ce que je dois dire en ce
moment, c'est comment la longue suite des entretiens d'Alexandre avec
MM. Savary et de Caulaincourt, a pu me servir  claircir le mystre
de Tilsit. Voici comment j'y suis parvenu. Alexandre plein du souvenir
de Tilsit, rappelait sans cesse  MM. Savary et de Caulaincourt tout
ce qui s'tait fait et dit, dans cette clbre entrevue, et racontait
souvent les conversations de Napolon, les propos tour  tour profonds
ou piquants recueillis de sa bouche, les promesses surtout qu'il
disait en avoir reues. Tout cela fidlement transcrit le jour mme,
tait mand  Napolon qui contestait quelquefois, d'autres fois
admettait visiblement, comme ne pouvant pas tre contest, ce qu'on
lui rappelait. C'est dans la reproduction contradictoire de ces
souvenirs, que j'ai puis les dtails que je vais fournir, et dont
l'authenticit ne saurait tre mise en doute. J'ai obtenu en outre
d'une source trangre, galement authentique et officielle, la
communication de dpches fort curieuses, contenant les panchements
de la reine de Prusse,  son retour de Tilsit, avec un ancien
diplomate, digne de sa confiance et de son amiti. C'est  l'aide de
ces divers matriaux que j'ai compos le tableau qu'on va lire, et que
je crois le seul vrai, entre tous ceux qu'on a tracs des scnes
mmorables de Tilsit.]

Cet entretien, qui avait dur plus d'une heure, et qui avait touch 
toutes les questions sans les approfondir, mut vivement Alexandre.
Napolon venait de lui ouvrir des perspectives nouvelles, ce qui plat
toujours  une me mobile, et surtout mcontente. Plus d'une fois,
d'ailleurs, Alexandre, au milieu de ses dfaites, sentant vivement les
inconvnients de cette guerre acharne, dans laquelle on l'avait
entran contre la France, et les avantages d'un systme d'union avec
elle, s'tait dit une partie de ce que Napolon venait de lui dire,
mais pas avec cette clart, cette force, et surtout cette sduction
d'un vainqueur, qui se prsente au vaincu les mains pleines de
prsents, la bouche remplie de paroles caressantes. Alexandre fut
sduit; Napolon le vit bien, et se promit de rendre bientt la
sduction complte.

Aprs avoir flatt le monarque, il voulut flatter l'homme.--Nous nous
entendrons mieux, lui dit-il, vous et moi, en traitant directement,
qu'en employant nos ministres, qui souvent nous trompent, ou ne nous
comprennent pas, et nous avancerons plus les affaires en une heure,
que nos ngociateurs en plusieurs journes. Entre vous et moi,
ajouta-t-il, il ne doit y avoir personne.--On ne pouvait pas flatter
Alexandre d'une manire qui lui ft plus sensible, qu'en lui
attribuant sur ceux qui l'entouraient, une supriorit semblable 
celle que Napolon tait en droit de s'attribuer sur tous ses
serviteurs. En consquence Napolon lui proposa de quitter le hameau
o il tait log, de s'tablir dans la petite ville de Tilsit, qu'on
neutraliserait pour le recevoir, et o ils pourraient eux-mmes,
personnellement,  toute heure, traiter de leurs affaires. Cette
proposition fut accepte avec empressement; et il fut convenu que M.
de Labanoff se rendrait dans la journe  Tilsit, pour en rgler les
dtails. Il restait cependant  parler de ce malheureux roi de Prusse,
qui se trouvait au quartier gnral d'Alexandre, attendant ce qu'on
ferait de lui et de son royaume. Alexandre offrit de l'amener sur ce
mme radeau du Nimen, pour le prsenter  Napolon, qui lui
adresserait quelques paroles rassurantes. Avant de passer en effet
d'un systme de politique  un autre, il tait ncessaire
qu'Alexandre, s'il ne voulait pas se dshonorer, et sauv quelque
chose de la couronne de son alli. Napolon, qui avait dj pris son
parti  cet gard, et qui sentait bien qu'il fallait accorder
certaines concessions pour mettre  couvert l'honneur d'Alexandre,
consentit  recevoir le roi de Prusse le lendemain. Les deux
souverains sortirent alors du pavillon, et passant des choses
srieuses aux tmoignages de courtoisie, complimentrent ceux qui les
suivaient. Napolon traita d'une manire flatteuse le grand-duc
Constantin et le gnral Benningsen. Alexandre flicita Murat et
Berthier d'tre les dignes lieutenants du plus grand capitaine des
temps modernes. On se quitta en se donnant de nouvelles marques
d'amiti, puis les deux empereurs se rembarqurent,  la vue, et au
milieu des applaudissements des nombreux spectateurs runis sur les
rives du Nimen.

Le prince de Labanoff vint dans l'aprs-midi au quartier gnral
franais, pour rgler tout ce qui tait relatif  l'tablissement de
l'empereur Alexandre  Tilsit. Il fut convenu qu'on neutraliserait la
ville de Tilsit, que l'empereur Alexandre en occuperait une moiti,
l'empereur Napolon l'autre, que la garde impriale russe passerait
sur la rive gauche pour faire le service auprs de son souverain, et
que ce changement de sjour aurait lieu le lendemain mme, aprs la
prsentation du roi de Prusse  Napolon.

[En marge: Entrevue de Napolon et du roi de Prusse sur le radeau du
Nimen.]

Le lendemain en effet, 26 juin, les deux empereurs, se transportant
comme la veille au milieu du Nimen, observant la mme tiquette, se
rendirent au pavillon o s'tait passe leur premire entrevue.
Alexandre amenait le roi de Prusse. Ce prince n'avait reu de la
nature aucune grce, et le malheur, le chagrin n'avaient pas d lui en
prter. C'tait un honnte homme, sens, modeste, et gauche. Il ne
s'abaissa point devant le vainqueur, il fut triste, digne et roide. La
conversation ne pouvait tre longue, car il tait le vaincu de
Napolon, le protg d'Alexandre, et si on paraissait dispos  lui
restituer une partie de ses tats, ce qui devenait probable sans tre
certain d'aprs l'entretien de la veille, c'tait la politique de
Napolon, qui accordait cette restitution  l'honneur d'Alexandre;
mais on ne faisait rien pour lui, on n'attendait rien de lui, on
n'avait donc pas d'explications  lui donner. L'entrevue par
consquent devait tre courte, et le fut effectivement. Cependant le
roi de Prusse parut attacher une grande importance  prouver qu'il
n'avait eu aucun tort envers Napolon, et que si, aprs avoir t
long-temps l'alli de la France, il en tait devenu l'ennemi, c'tait
par l'effet des circonstances, et non par suite d'un manque de foi,
dont pt rougir un honnte homme. Napolon affirma de son ct, qu'il
n'avait rien  se reprocher; et trop gnreux, trop homme d'esprit
pour blesser un prince humili, il se borna  lui dire que le cabinet
de Berlin, souvent averti de se dfier des intrigues de l'Angleterre,
avait commis la faute de ne pas couter ce conseil amical, et qu'il
fallait imputer  cette cause seule les malheurs de la Prusse.
Napolon du reste ajouta que la France victorieuse ne prtendait pas
tirer jusqu'aux dernires consquences de ses victoires, et que, sous
peu de jours, on serait probablement assez heureux pour s'entendre sur
les conditions d'une paix honorable et solide.

Les trois souverains se quittrent aprs une entrevue qui avait dur 
peine une demi-heure. Il fut dcid que le roi de Prusse viendrait lui
aussi, mais plus tard, s'tablir  Tilsit, auprs de son alli
l'empereur de Russie.

[En marge: Alexandre vient s'tablir  Tilsit auprs de Napolon.]

Le mme jour  cinq heures, Alexandre passa le Nimen. Napolon vint 
sa rencontre jusqu'au bord du fleuve, le conduisit au logement qui lui
tait destin, et le reut  dner avec les honneurs les plus grands,
et les gards les plus dlicats. Ds ce jour il fut tabli que
l'empereur Alexandre n'ayant pas sa maison auprs de lui, prendrait
tous ses repas chez l'empereur Napolon. Ils passrent la soire
ensemble, s'entretinrent long-temps d'une manire confidentielle, et
leur naissante intimit se manifesta des deux cts par une
familiarit  la fois noble et gracieuse.

[En marge: Alexandre et Napolon passent en revue la garde impriale.]

Le lendemain, 27, ils montrent  cheval pour passer en revue la garde
impriale franaise. Ces vieux soldats de la Rvolution, tour  tour
soldats de la Rpublique ou de l'Empire, et toujours serviteurs
hroques de la France, se montrrent avec orgueil au souverain qu'ils
avaient vaincu. Ils n'avaient pas  taler devant lui la haute
stature, la marche rgulire et compasse des soldats du Nord; mais
ils dployrent cette aisance de mouvements, cette assurance
d'attitude, cette intelligence de regard, qui expliquaient leurs
victoires, et leur supriorit sur toutes les armes de l'Europe.
Alexandre les complimenta beaucoup. Ils rpondirent  ses flatteries
par les cris rpts de _Vive Alexandre! vive Napolon!_

Il y avait quarante-huit heures que les deux empereurs s'taient
abouchs, et dj ils en taient arrivs  des termes de confiance,
qui leur permettaient de s'expliquer franchement. Napolon dveloppa
alors aux yeux surpris d'Alexandre les desseins auxquels il voulait
l'associer, desseins que des circonstances rcentes venaient de lui
suggrer.

[En marge: Politique que Napolon adopte  Tilsit, et qu'il tche de
faire adopter  l'empereur Alexandre.]

C'tait une situation extraordinaire que celle de Napolon en ce
moment. En faisant ressortir la grandeur de son gnie, la hauteur
prodigieuse de sa fortune, elle dcelait en mme temps les cts
faibles de sa politique, politique excessive et variable comme les
passions qui l'inspiraient.

[En marge: Des alliances de la France pendant le rgne de Napolon.]

Nous avons souvent parl des alliances de la France  cette poque;
nous avons souvent dit qu' moins de raliser le phnomne effrayant,
heureusement impossible, de la monarchie universelle, il fallait que
Napolon tcht de compter en Europe autre chose que des ennemis,
publiquement ou secrtement conjurs contre lui, et qu'il devait
s'efforcer de s'y faire un ami, au moins un. Nous avons dit que
l'Espagne, notre allie la plus ancienne et la plus naturelle, tait
compltement dsorganise, et jusqu' son entire rgnration
destine  tre une charge pour ceux qui s'uniraient  elle; que
l'Italie tait  crer; que l'Angleterre, alors inquite sur la
possession des Indes, alarme de nous voir tablis au Texel,  Anvers,
 Brest,  Cadix,  Toulon,  Gnes,  Naples,  Venise,  Trieste, 
Corfou, comme propritaires ou comme dominateurs, tait inconciliable
avec nous; que l'Autriche serait implacable tant qu'on ne lui aurait
pas ou restitu, ou fait oublier l'Italie; que la Russie nous
jalousait sur le continent comme l'Angleterre sur l'Ocan; que la
Prusse au contraire, rivale naturelle de l'Autriche, voisine menace
de la Russie, puissance protestante, novatrice, enrichie de biens
d'glise, tait la seule dont les intrts politiques et les principes
moraux ne fussent pas absolument incompatibles avec les ntres, et que
c'tait auprs d'elle qu'il fallait chercher l'ami, fort et sincre,
au moyen duquel on rendrait toutes les coalitions, ou impossibles, ou
incompltes. Mais on a vu que la Prusse place entre les deux partis
qui divisaient alors le monde, incertaine et hsitante, avait eu les
torts de la faiblesse, Napolon ceux de la force, qu'une dplorable
rupture s'en tait suivie, que Napolon avait eu l'immense gloire
militaire, l'immense malheur politique de dtruire en quinze jours une
monarchie qui tait notre unique allie possible en Europe, que les
Russes enfin ayant voulu venir au secours des Prussiens en Pologne,
comme ils taient venus au secours des Autrichiens en Gallicie, il les
avait crass  Friedland comme  Austerlitz.

Vainqueur du continent entier, entour de puissances successivement
battues, l'une il y avait dix jours  Friedland, l'autre il y avait
huit mois  Ina, la troisime il y avait dix-huit mois  Austerlitz,
Napolon se voyait matre de choisir, non pas entre des amis sincres,
mais entre des amis empresss, soumis, obsquieux. Si par un
enchanement de choses, presque impossible  rompre, le moment
d'essayer  son tour l'alliance russe n'tait pas alors venu pour lui,
il aurait pu en cet instant, conjurer en quelque sorte la destine,
rentrer soudainement dans les voies de la bonne politique, pour n'en
plus sortir, et il y et trouv avec moins de puissance apparente,
plus de puissance relle, et peut-tre une ternelle dure, sinon pour
sa dynastie, au moins pour la grandeur de la France, qu'il aimait
autant que sa dynastie. Pour cela il fallait se conduire en vainqueur
gnreux, et par un acte imprvu, mais nullement bizarre quoique
imprvu, relever la Prusse abattue, la refaire plus forte, plus
tendue que jamais, en lui disant: Vous avez eu tort, vous avez manqu
de franchise avec moi, je vous en ai punie; oublions votre dfaite et
ma victoire; je vous agrandis au lieu de vous amoindrir, pour que vous
soyez  jamais mon allie.--Certainement Frdric-Guillaume, qui avait
la guerre en aversion, qui se reprochait tous les jours de s'y tre
laiss entraner, et qui plus tard, en 1813, lorsque Napolon,  demi
vaincu, prsentait une proie facile  dvorer, hsitait encore 
profiter du retour de la fortune, et ne reprit les armes que parce que
son peuple les prit malgr lui, ce roi combl de biens aprs Ina et
Friedland, forc  la reconnaissance, n'aurait jamais fait partie
d'une coalition, et Napolon n'ayant  combattre que l'Autriche et la
Russie, n'et point t accabl. Si Napolon dsirait une couronne en
Allemagne pour l'un de ses frres, dsir fcheux et peu sage, il avait
la Hesse, que la Prusse se serait trouve trop heureuse de lui
abandonner. Il aurait tenu le sort du Hanovre en suspens, prt  le
donner  l'Angleterre pour prix de la paix, ou  la Prusse pour prix
d'une alliance intime. Et quant  l'empereur Alexandre, n'ayant rien 
lui prendre, rien  lui rendre, Napolon l'aurait laiss sans un seul
grief, en reconstituant la Prusse le lendemain de la commune dfaite
des Prussiens et des Russes. Il l'aurait rduit  admirer le
vainqueur,  signer la paix sans mot dire, sans reparler ni de
l'Italie, ni de la Hollande, ni de l'Allemagne, prtextes ordinaires 
cette poque des contestations de la France et de la Russie.

[En marge: vnements imprvus qui favorisent en Orient le
rapprochement de Napolon avec Alexandre.]

Ce que nous imaginons ici tait sans doute une utopie, non de
gnrosit, car Napolon tait parfaitement capable de cette
gnrosit imprvue, blouissante, qui jaillit quelquefois d'un coeur
grand et avide de gloire, mais une utopie par rapport aux combinaisons
du moment. Alors, en effet, le cours des choses qui mne les hommes,
mme les plus puissants, conduisait Napolon  d'autres rsolutions.
En fait d'alliances, il avait, quoique  la moiti de son rgne, dj
essay de toutes.  peine arriv au consulat,  l'poque des penses
bonnes, sages, profondes, parce que c'taient les premires que lui
inspirait la vue des choses, bien avant la corruption qui nat d'un
pouvoir prolong, il s'tait tourn vers la Prusse, et en avait fait
son allie. Un instant, sous Paul Ier, mais comme expdient, il avait
song  s'unir  la Russie. Un instant encore, pendant la paix
d'Amiens, il avait imagin de s'unir  l'Angleterre, sduit par
l'avantage de joindre la puissance de mer  celle de terre, mais
toujours d'une manire passagre, et la Prusse n'avait pas cess
d'tre alors sa confidente intime, sa complice dans toutes les
affaires de l'Europe. Brouill depuis avec la Prusse jusqu' lui
dclarer la guerre, sentant son isolement, il avait adress 
l'Autriche des ouvertures qui auraient fait peu d'honneur  sa
pntration, si le besoin d'avoir un alli, mme au milieu de ses
victoires, ne l'avait justifi d'en chercher de peu vraisemblables.
Bientt, averti par les perfides armements de l'Autriche, enivr par
Ina, il avait cru pouvoir se passer de tout le monde. Transport en
Pologne, et surpris aprs Eylau des obstacles que la nature peut
opposer  l'hrosme et au gnie, il avait pens encore une fois 
l'alliance de la Prusse. Mais bless des rponses de cette puissance,
rponses moins empresses qu'il n'aurait d s'y attendre, et redevenu
victorieux autant que jamais  Friedland, press enfin de mettre un
terme  une guerre lointaine, il tait ncessairement amen, en
tournant sans cesse dans le cercle de ses penses,  celle qui n'avait
pas encore eu son jour,  celle que favorisaient tant de circonstances
prsentes,  la pense d'une alliance avec la Russie. loign
dfinitivement de la Prusse qui n'avait pas su saisir un instant de
retour vers elle, irrit au plus haut point de la conduite
artificieuse de l'Autriche, trouvant la Russie dgote des allis qui
l'avaient si mal seconde, croyant qu'il y aurait plus de sincrit
chez la Russie que chez la Prusse, parce qu'il y aurait moins
d'ambigut de position, sduit aussi par la nouveaut qui abuse
toujours  un certain degr les esprits mme les plus fermes,
Napolon imagina de faire d'Alexandre un alli, un ami, en s'emparant
de son esprit, en remplissant sa tte d'ides ambitieuses, en offrant
 ses yeux blouis des prestiges qu'il tait facile de crer,
d'entretenir quelque temps, mais non pas d'terniser,  moins de les
renouveler au moyen des satisfactions les plus dangereuses. L'Orient
s'offrait naturellement comme ressource pour procurer au jeune
Alexandre ces satisfactions, trs-aises  imaginer, beaucoup moins 
raliser, mais tout  coup devenues tacites, par une circonstance
accidentelle et rcente: tant il est vrai que lorsque le moment d'une
chose est venu, il semble que tout la favorise, mme les accidents les
plus imprvus!

[En marge: Dposition du sultan Slim.]

Napolon avait engag les Turcs dans sa querelle, en les excitant 
disputer les provinces du Danube aux conqurants de la Crime,
l'gypte aux possesseurs de l'Inde. Il leur avait promis de les
secourir sur terre contre les Russes, sur mer contre les Anglais, et
il avait commenc par les aider avec ses officiers  dfendre les
Dardanelles. Il s'tait engag enfin  ne pas signer la paix, sans la
rendre commune et avantageuse  l'empire ottoman. Mais l'infortun
Slim, odieux aux ulmas dont il voulait rduire le pouvoir, aux
janissaires qu'il voulait soumettre  la discipline europenne, avait
expi par une chute pouvantable ses sages et gnreux desseins.
Depuis long-temps les ulmas lui tmoignaient une dfiances profonde.
Les janissaires voyaient avec une sorte de fureur les nouvelles
troupes connues sous le nom de _nizam-djedid_. Les uns et les autres
n'attendaient qu'une occasion pour satisfaire leurs ressentiments. Le
sultan ayant exig que les janissaires qui tenaient garnison dans les
chteaux du Bosphore et des Dardanelles prissent le costume du
_nizam-djedid_, la rvolte avait clat parmi eux, et s'tait propage
avec la rapidit de l'clair parmi les compagnies de janissaires qui
se trouvaient soit  Constantinople, soit dans les villes voisines de
la capitale. Tous taient accourus  Constantinople, s'taient ameuts
sur la place de l'At-Medan (l'ancien hippodrome) avec leurs marmites
renverses, signe ordinaire de la rvolte, indiquant qu'ils refusent
la nourriture d'un matre devenu odieux. Les ulmas se runissant de
leur ct, avaient dclar qu'un prince qui avait rgn sept ans sans
avoir de postrit, sous lequel le plerinage de la Mecque avait t
interrompu, tait indigne de rgner. Les janissaires assembls pendant
plusieurs jours avaient successivement demand, obtenu, et quelquefois
pris sans qu'on la leur livrt, la tte des ministres de la Porte,
accuss de favoriser le nouveau systme, et enfin la rvolte
s'obstinant, le mufti avait proclam la dchance de Slim, et
l'lvation de Mustapha au trne. Le malheureux Slim, enferm dans un
appartement du srail, pouvait esprer, il est vrai, le secours de son
arme, commande par un sujet dvou, le grand-vizir Baractar. Mais
ce secours offrait de graves prils, car on devait craindre que
l'apparition du grand-vizir  la tte de soldats fidles, ne fit
assassiner le sultan dtrn, avant qu'il pt tre secouru. Telles
taient les nouvelles que Napolon venait de recevoir  son quartier
gnral de Tilsit le 24 juin. D'aprs toutes les vraisemblances, le
nouveau gouvernement turc allait tre l'ennemi de la France,
justement parce que le gouvernement renvers avait t son ami. Il
tait certain d'ailleurs que l'anarchie qui minait ce malheureux
empire, le rangeait avec l'Espagne au nombre de ces allis, dont il
fallait attendre plus d'embarras que de services, surtout quand cet
alli plac  la distance qui spare Constantinople de Paris, ne
pouvait tre que difficilement conseill, et lentement secouru.
Napolon, chez lequel les rvolutions d'ides s'opraient avec la
vivacit naturelle  son gnie, envisagea tout  coup les vnements
d'Orient d'une manire nouvelle. Il y avait long-temps que les hommes
d'tat de l'Europe considraient l'empire turc comme  la veille
d'tre partag, et c'est dans cette vue que Napolon avait voulu
prlever la part de la France, en s'emparant de l'gypte. Il avait un
instant abandonn cette ide, lorsqu'en 1802 il songeait  rconcilier
la France avec toutes les puissances. Il y revint violemment en voyant
ce qui se passait  Constantinople, et il se dit que puisqu'on ne
pouvait faire vivre cet empire, le mieux tait de profiter de ses
dpouilles pour le meilleur arrangement des affaires de l'Europe, et
surtout pour l'abaissement de l'Angleterre. Il avait auprs de lui,
vaincu mais redoutable encore, le souverain dont il tait le plus
facile d'exalter la jeune tte, en lui montrant les bouches du Danube,
le Bosphore, Constantinople, et il pensa qu'avec quelques-unes de ces
dpouilles turques, qui tt ou tard ne pouvaient manquer d'choir  la
Russie, il en obtiendrait, non pas seulement la paix, qui dans le
moment n'tait plus douteuse, mais une alliance intime, dvoue, au
moyen de laquelle il vaincrait l'Angleterre, et accomplirait sur les
trnes de l'Occident les rvolutions qu'il mditait.

Ayant journellement  ses cts l'empereur Alexandre, soit dans des
revues, soit dans de longues promenades au bord du Nimen, soit enfin
dans un cabinet de travail, o la carte du monde tait tale, et o
il s'enfermait souvent avec lui aprs l'heure du repas, il s'empara de
l'esprit de ce prince, et le bouleversa compltement, en lui
proposant, dans une conversation presque continue de plusieurs jours,
les vues suivantes.

[En marge: Ides ambitieuses au moyen desquelles Napolon exalte
l'imagination de l'empereur Alexandre.]

--Un coup du ciel, dit-il  Alexandre, vient de me dgager  l'gard
de la Porte. Mon alli et mon ami, le sultan Slim, a t prcipit du
trne dans les fers. J'avais cru qu'on pouvait faire quelque chose de
ces Turcs, leur rendre quelque nergie, leur apprendre  se servir de
leur courage naturel: c'est une illusion. Il faut en finir d'un empire
qui ne peut plus subsister, et empcher que ses dpouilles ne
contribuent  augmenter la domination de l'Angleterre.--L-dessus
Napolon droula aux yeux d'Alexandre, les nouveaux projets qu'il
venait de concevoir. Alexandre dsirait-il tre l'alli de la France,
son alli solide et sincre, rien n'tait plus facile, rien ne serait
plus fructueux pour lui et pour son empire. Mais il fallait que cette
alliance ft entire, sans rserve, suivie d'un complet dvouement aux
intrts mutuels des deux puissances. D'abord cette alliance tait la
seule qui convnt  la Russie. De quoi en effet accusait-on la France?
de vouloir dominer l'Italie, la Hollande, peut-tre l'Espagne; de
vouloir crer sur le Rhin un systme qui abaisst la vieille
prpondrance de l'Autriche en Allemagne, et y arrtt la
prpondrance naissante de la Prusse? Mais qu'importaient  la Russie,
qu'importaient l'Italie, l'Espagne, la Hollande? L'Allemagne elle-mme
n'tait-elle pas  la fois jalouse, et secrtement ennemie de la
Russie? Ne rendait-on pas service  la Russie en affaiblissant les
principales puissances allemandes? De quoi, au contraire, accusait-on
l'Angleterre? de vouloir dominer les mers, qui sont la proprit de
tout le monde; d'opprimer les pavillons neutres dont le pavillon russe
faisait partie; de s'emparer du commerce des nations, de les ranonner
en leur livrant les denres exotiques au prix qu'elle seule fixait; de
mettre, partout o elle le pouvait, un pied sur le continent, en
Portugal, en Danemark, en Sude; de prendre ou de menacer les points
dominants du globe, le Cap, Malte, Gibraltar, le Sund, pour imposer sa
loi  l'univers commerant? En ce moment mme, au lieu de secourir ses
allis, ne cherchait-elle pas  conqurir l'gypte? Et, rcemment, si
elle avait russi  se saisir des Dardanelles, qu'en aurait-elle fait?
Or, de ces convoitises anglaises, on ne pouvait pas dire comme des
prtentions imputes  la France, qu'importe  la Russie? C'tait
l'avis de la grande Catherine et de Paul Ier, que de telles
convoitises importaient fort  la Russie, puisque l'une et l'autre
avaient dclar la guerre  la Grande-Bretagne, pour les droits du
pavillon neutre. Les Anglais opprimaient  ce point le commerce des
nations, qu'ils s'taient empars de celui de Saint-Ptersbourg, dont
ils tenaient tous les capitaux, et qui devenait dans leurs mains un
redoutable moyen d'influence sur la Russie; car en resserrant
seulement l'argent, ils poussaient au murmure,  l'assassinat contre
les empereurs. Une arme franaise, conduite par un grand capitaine,
pouvait  la rigueur venir jusqu' la Vistule, jusqu'au Nimen:
irait-elle jusqu' la Newa? Une escadre anglaise, au contraire,
pouvait aprs avoir forc le Sund brler Kronstadt, menacer
Saint-Ptersbourg, aprs avoir forc le Bosphore, dtruire Sevastopol
et Odessa. Une escadre anglaise pouvait enfermer les Russes dans la
Baltique et dans la mer Noire, les tenir prisonniers dans ces mers
comme dans un lac. Mais la France et la Russie, ne se touchant par
aucun point, ayant les mmes ennemis, les Anglais sur mer, les
Allemands sur terre, ayant de plus un objet commun et pressant de
sollicitude, l'empire turc, devaient s'entendre, se concerter, et si
elles le voulaient, taient assez puissantes  elles deux pour dominer
le monde.

[En marge: Napolon propose  Alexandre d'tre le mdiateur arm de la
guerre entre la France et l'Angleterre.]

 ces grands aperus, Napolon joignit un systme de moyens plus
sduisant encore que les ides gnrales qu'il venait de dvelopper.
On l'accusait de vouloir la guerre pour la guerre. Il n'en tait rien,
et il le prouvait  l'instant mme.--Soyez, dit-il  Alexandre, mon
mdiateur auprs du cabinet de Londres. Ce rle convient  votre
position d'ancien alli de l'Angleterre, et d'alli prochain de la
France. Je ne songe plus  Malte. Que la Grande-Bretagne garde cette
le, en compensation de ce que j'ai acquis depuis la rupture de la
paix d'Amiens. Mais qu'elle rende  son tour les colonies de l'Espagne
et de la Hollande, et  ce prix je lui restitue le Hanovre. Ces
conditions ne sont-elles pas justes, parfaitement quitables? Puis-je
en accepter d'autres? Puis-je abandonner mes allis? Et, quand je
sacrifie mes conqutes sur le continent, une conqute comme le
Hanovre, pour recouvrer les possessions lointaines de mes allis,
est-il possible de contester ma loyaut et ma modration?--

[En marge: Napolon pour le prix de la guerre que la Russie serait
expose  faire en commun avec la France, lui offre la Finlande et lui
fait esprer les provinces du Danube.]

Alexandre avoua que ces conditions taient parfaitement justes, et que
la France n'en pouvait pas accepter d'autres. Napolon, continuant,
amena ce prince  reconnatre que si l'Angleterre s'obstinait aprs de
telles propositions, il fallait bien cependant qu'on la contraignt 
cder, car le monde ne devait pas tre ternellement troubl pour
elle; et il lui prouva qu'on avait le moyen de la rduire par une
simple dclaration.--Si l'Angleterre, dit-il, refuse la paix  ces
conditions, proclamez-vous l'alli de la France; annoncez que vous
allez unir vos forces aux siennes, pour assurer la paix maritime.
Faites savoir  l'Angleterre qu'outre la guerre avec la France, elle
aura la guerre avec le continent tout entier, avec la Russie, avec la
Prusse, avec le Danemark, avec la Sude et le Portugal, qui devront
obir quand nous leur signifierons nos volonts; avec l'Autriche
elle-mme, qui sera bien oblige de se prononcer dans le mme sens, si
vous et moi lui dclarons qu'elle aura la guerre avec nous, dans le
cas o elle ne voudrait pas l'avoir avec l'Angleterre, aux conditions
par nous nonces. L'Angleterre alors, expose  une guerre
universelle, si elle ne veut pas conclure une paix quitable,
l'Angleterre dposera les armes.--Tout ceci, ajoutait Napolon, doit
tre communiqu  chaque cabinet avec assignation de termes prcis et
prochains pour se dcider. Si l'Angleterre ne cde pas, nous agirons
en commun, et nous trouverons de suffisantes indemnits, pour nous
ddommager de cette continuation de la guerre. Deux pays fort
importants, l'un des deux surtout pour la Russie, rsisteront
peut-tre. Ce sont le Portugal et la Sude, que leur position maritime
subordonne  l'Angleterre. Je m'entendrai, dit Napolon, avec
l'Espagne relativement au Portugal. Vous, prenez la Finlande, comme
ddommagement de la guerre que vous aurez t amen  faire contre la
Sude. Le roi de Sude, il est vrai, est votre beau-frre et votre
alli; mais, puisqu'il est votre beau-frre et votre alli, qu'il
suive les changements de votre politique, ou qu'il subisse les
consquences de sa mauvaise volont. La Sude, rpta souvent
Napolon, peut tre un parent, un alli du moment, mais _c'est
l'ennemi gographique_[43]. Saint-Ptersbourg se trouve trop prs de
la frontire de Finlande. _Il ne faut plus que les belles Russes de
Saint-Ptersbourg entendent de leurs palais le canon des Sudois._

[Note 43: Ce sont les propres expressions de Napolon, rptes par
Alexandre racontant  M. de Caulaincourt ce qui s'tait pass 
Tilsit.]

Aprs avoir assign  Alexandre la Finlande comme prix de la guerre
contre l'Angleterre, Napolon lui fit entrevoir quelque chose de plus
brillant encore, du ct de l'Orient.--Vous devez, dit-il  Alexandre,
me servir de mdiateur auprs de l'Angleterre, et de mdiateur arm
qui impose la paix. Je jouerai le mme rle pour vous auprs de la
Porte. Je lui signifierai ma mdiation: si elle refuse de traiter 
des conditions qui vous satisfassent, ce qu'il ne faut pas esprer
dans l'tat d'anarchie o elle est tombe, je m'unirai  vous contre
les Turcs, comme vous vous serez uni  moi contre les Anglais, et
alors nous ferons de l'empire ottoman un partage convenable.--

[En marge: Ides de Napolon et d'Alexandre  l'gard de l'empire
turc.]

C'est surtout ici que le champ des hypothses devenait immense, et que
l'imagination des deux souverains s'gara dans des combinaisons
infinies. Le premier voeu de la Russie tait d'obtenir tout de suite,
quoi qu'il arrivt de la ngociation avec la Porte, une portion
quelconque des provinces du Danube. Napolon y consentait en retour de
l'assistance que la Russie lui prterait dans les affaires d'Occident.
Cependant, comme il tait probable que les Turcs ne cderaient rien,
la guerre allait s'ensuivre, et aprs la guerre le partage. Mais quel
partage? La Russie pouvait avoir, outre la Bessarabie, la Moldavie, la
Valachie, la Bulgarie jusqu'aux Balkans. Napolon devait dsirer
naturellement les provinces maritimes, telles que l'Albanie, la
Thessalie, la More, Candie. On trouverait dans la Bosnie, dans la
Servie, quelques ddommagements pour l'Autriche, soit en les lui
cdant en toute proprit, soit en faisant de ces territoires
l'apanage d'un archiduc, et on tcherait de la consoler ainsi de ces
bouleversements du monde, desquels elle sortait chaque fois plus
amoindrie, et ses rivaux plus grands.

[En marge: Enthousiasme qu'excitent chez Alexandre les propositions de
Napolon.]

Qu'on se figure le jeune czar, humili la veille, venant demander la
paix au camp de Napolon, n'ayant sans doute aucune inquitude pour
ses propres tats, que l'loignement sauvait des dsirs du vainqueur,
mais s'attendant  perdre une notable portion du territoire de son
alli le roi de Prusse, et  se retirer dconsidr de cette guerre;
qu'on se le figure transport soudainement dans une sorte de monde, 
la fois imaginaire et rel, imaginaire par la grandeur, rel par la
possibilit, se voyant, au lendemain d'une dfaite clatante, sur la
voie de conqurir la Finlande et une partie de l'empire turc, et de
recueillir d'une guerre malheureuse, plus qu'on ne recueillait jadis
d'une guerre heureuse, comme si l'honneur d'avoir t vaincu par
Napolon, quivalait presque  une victoire, et en devait rapporter
les fruits; qu'on se figure ce jeune monarque, avide de gloire, la
cherchant partout depuis sept annes, tantt dans la civilisation
prcoce de son empire, tantt dans la cration d'un nouvel quilibre
europen, et ne rencontrant que d'immortelles dfaites, puis trouvant
tout  coup cette gloire si recherche dans un systme d'alliance avec
son vainqueur, alliance qui devait le faire entrer en partage de la
domination du monde, au-dessous, mais  ct du grand homme qui
voulait bien la partager avec lui, et valoir  la Russie les belles
conqutes promises par Catherine  ses successeurs, tombes depuis
Catherine dans le royaume des chimres; qu'on se le figure,
disons-nous, passant si vite de tant d'abattement  de si hautes
esprances, et on comprendra sans peine son agitation, son enivrement,
sa subite amiti pour Napolon, amiti qui prit sur-le-champ les
formes d'une affection enthousiaste, et assurment sincre, au moins
dans ces premiers instants.

Alexandre, qui tait, comme nous l'avons dj dit, doux, humain,
spirituel, mais mobile autant que son pre, se jeta brusquement dans
la nouvelle voie, qui lui tait ouverte par son habile sducteur. Il
ne quittait pas une fois Napolon sans exprimer une admiration sans
bornes.--Quel grand homme! disait-il sans cesse  ceux qui
l'approchaient; quel gnie! quelle tendue de vues! quel capitaine!
quel homme d'tat! que ne l'ai-je connu plus tt! que de fautes il
m'et pargnes! que de grandes choses nous eussions accomplies
ensemble!--Ses ministres qui l'avaient rejoint, ses gnraux qui
l'entouraient, s'apercevaient de la sduction exerce sur lui, et n'en
taient pas fchs, car ils s'applaudissaient de le voir sortir d'un
trs-mauvais pas, avec avantage et honneur,  en juger du moins par la
satisfaction qui rayonnait sur son visage.

[En marge: Le roi de Prusse vient  son tour s'tablir  Tilsit.]

[En marge: Attitude du roi de Prusse  Tilsit.]

Pendant ce temps, l'infortun roi de Prusse tait venu apporter 
Tilsit son malheur, sa tristesse, sa raison sans clat, son modeste
bon sens. Ces confidences enivrantes qui transportaient Alexandre,
n'taient pas faites pour lui. Alexandre lui prsentait son intimit
avec Napolon, comme un moyen d'obtenir de plus grandes restitutions
en faveur de la Prusse. Mais il lui dissimulait la nouvelle alliance
qui se prparait, ou ne lui avouait que la moindre partie du secret.
Il et paru trange en effet, que l'un des deux vaincus obtnt de si
belles conqutes, quand l'autre allait perdre la moiti de son
royaume. Frdric-Guillaume, trait avec infiniment d'gards par
Napolon, tait cependant laiss  l'cart.  cheval,  la tte des
troupes, il n'avait pas la grce brillante d'Alexandre, l'ascendant
tranquille de Napolon. Il restait le plus souvent en arrire, isol
comme le malheur, faisant attendre ses compagnons couronns lorsqu'on
montait  cheval ou qu'on en descendait, objet, en un mot, de peu
d'empressement, et mme de moins d'estime qu'il n'en mritait, car les
Franais croyaient, d'aprs les ou-dire de la cour impriale, que
Napolon avait t trahi par la Prusse, et les Russes rptaient sans
cesse qu'elle s'tait mal battue. Quant  Alexandre, tous les soins
taient pour lui. Lorsqu'il rentrait de longues courses, Napolon le
retenait, lui prtait jusqu' ses meubles et  son linge, et ne
souffrait pas qu'il perdt du temps pour aller  sa demeure revtir
d'autres habits. Un superbe ncessaire en or, dont Napolon faisait
usage, ayant paru lui plaire, fut  l'instant mme offert et accept.
Aprs le dner, auquel assistaient les trois souverains, et qui avait
toujours lieu chez Napolon, on se sparait de bonne heure, et les
deux empereurs allaient s'enfermer ensemble, privaut de laquelle
Frdric-Guillaume tait exclu, et qui s'expliquait toujours de la
mme manire, par les efforts d'Alexandre auprs de Napolon pour
recouvrer la plus grande partie de la monarchie prussienne.

[En marge: Le partage de l'empire turc, objet continuel des secrets
entretiens de Napolon et d'Alexandre.]

Ce n'tait pas d'elle cependant qu'il s'agissait dans ces longs
tte--tte, mais de l'immense systme europen, au moyen duquel on
allait dominer l'Europe en commun. Le partage possible, probable, de
l'empire turc, tait le sujet continuel de l'entretien. Un premier
partage avait t discut, comme on vient de le voir, mais il
semblait incomplet. La Russie avait les bords du Danube jusqu'aux
Balkans; Napolon avait les provinces maritimes, telles que l'Albanie
et la More. Les provinces intrieures, telles que la Bosnie, la
Servie, taient donnes  l'Autriche. La Porte conservait la Roumlie,
c'est--dire le sud des Balkans, Constantinople, l'Asie-Mineure,
l'gypte. Ainsi, d'aprs ce projet, Constantinople, la clef des mers,
et dans l'imagination des hommes la vraie capitale de l'Orient,
Constantinople, tant promise aux descendants de Pierre-le-Grand par
l'opinion universelle, opinion forme des esprances des Russes et des
craintes de l'Europe, Constantinople restait, avec Sainte-Sophie, aux
barbares de l'Asie!

Alexandre y revint plus d'une fois, et un partage plus complet, qui
et donn  Napolon, outre la More, les les de l'archipel, Candie,
la Syrie, l'gypte, mais Constantinople aux Russes, lui aurait plu
davantage. Toutefois Napolon, qui croyait en avoir assez fait, trop
mme, pour s'attacher le jeune empereur, ne voulut jamais aller aussi
loin. Cder Constantinople, n'importe  qui, ft-ce  un ennemi
dclar de l'Angleterre, laisser faire ainsi  quelqu'un, lui vivant,
la conqute la plus blouissante qui se pt imaginer, ne devait pas
convenir  Napolon. Il pouvait bien, comme obissant  une tendance
naturelle des choses, et pour rsoudre beaucoup de difficults
europennes, pour se donner enfin une puissante alliance contre
l'Angleterre, il pouvait bien permettre au torrent de l'ambition russe
de venir battre le pied des Balkans, surtout dans le dsir de
dtourner ce torrent de la Vistule, mais il ne voulait pas lui
laisser dpasser ces montagnes tutlaires. Il ne voulait pas que
l'oeuvre la plus clatante des temps modernes ft accomplie par
quelqu'un,  sa face,  ct de lui! Il tait trop jaloux de la
grandeur de la France, trop jaloux d'occuper  lui seul l'imagination
du genre humain, pour consentir  un tel empitement sur sa propre
gloire!

Aussi, malgr l'envie de sduire son nouvel ami, il ne se prta jamais
 un autre partage que celui qui enlevait  la Porte les provinces du
Danube mal attaches  l'empire, et la Grce dj trop rveille pour
subir long-temps le joug des Turcs.

Un jour les deux empereurs, au retour d'une longue promenade, se
renfermrent dans le cabinet de travail, o se trouvaient tales de
nombreuses cartes de gographie. Napolon, paraissant continuer une
conversation vivement engage avec Alexandre, demanda  M. Mneval une
carte de Turquie, la dploya, puis reprenant l'entretien, et posant
tout  coup le doigt sur Constantinople, s'cria plusieurs fois, sans
s'inquiter d'tre entendu du secrtaire, dans lequel il avait une
confiance absolue: Constantinople! Constantinople! jamais! c'est
l'empire du monde[44].--

[Note 44: Je tiens ces dtails de M. Mneval lui-mme, tmoin
oculaire, et outre la vracit de ce tmoin respectable, j'ai pour
garant de leur exactitude les correspondances de MM. Savary et de
Caulaincourt, lesquelles prouvent que la limite des Balkans ne fut
jamais franchie, malgr tous les efforts d'Alexandre.]

Cependant, la Finlande, les provinces danubiennes, comme prix du
concours de la Russie aux projets de la France, prsentaient une
perspective assez belle, pour enivrer Alexandre, car son rgne
galerait celui de la grande Catherine, s'il obtenait ces vastes
territoires. Il ne se fit donc pas presser plus long-temps, et
consentit  tout ce qu'on exigeait de lui.

[En marge: Bases sur lesquelles doivent reposer les stipulations de
Tilsit.]

En consquence il fut convenu que la France et la Russie noueraient
ds cet instant une alliance intime,  la fois dfensive et offensive,
n'auraient  l'avenir que les mmes amis, les mmes ennemis, et en
toute occasion tourneraient vers le mme but leurs forces runies de
terre et de mer. On se promit de rgler plus tard par une convention
spciale le nombre d'hommes et de vaisseaux  employer pour chaque cas
particulier. Dans le moment, la Russie devait offrir sa mdiation au
cabinet britannique, pour le rtablissement de la paix avec la France,
et si cette mdiation aux conditions arrtes par Napolon, n'tait
pas accepte, elle s'obligeait  dclarer la guerre  la
Grande-Bretagne. Immdiatement aprs on devait contraindre toute
l'Europe, l'Autriche comprise,  concourir  cette guerre. Si la Sude
et le Portugal, comme il tait facile de le prvoir, rsistaient, une
arme russe irait occuper la Finlande, une arme franaise le
Portugal. Quant aux Turcs, Napolon s'engageait  leur offrir sa
mdiation, pour les remettre en paix avec la Russie, et s'ils
refusaient cette mdiation, il tait stipul que la guerre de la
Russie contre eux serait commune  la France, et que les deux
puissances feraient ensuite de l'empire ottoman, ce qu'elles
jugeraient convenable, sauf  s'arrter, quant au dmembrement,  la
limite des Balkans et du golfe de Salonique.

[En marge: Conditions poses par Napolon  l'gard de la Prusse.]

[En marge: Projet de crer un royaume franais en Allemagne, avec les
dpouilles de la Prusse et de la Hesse.]

[En marge: Rsolutions de Napolon  l'gard de la Pologne.]

Ces rsolutions une fois adoptes en substance, Napolon se chargea
de rdiger de sa main les traits patents et secrets, qui devaient les
contenir. Il fallait cependant s'entendre au sujet de cette
malheureuse Prusse, que Napolon avait promis de ne pas dtruire
entirement, et, pour l'honneur d'Alexandre, de laisser subsister au
moins en partie. Il y avait deux conditions fondamentales que Napolon
avait poses, et desquelles il ne voulait pas s'carter, c'tait de
prendre, pour les employer  diverses combinaisons, toutes les
provinces allemandes que la Prusse possdait  la gauche de l'Elbe, et
en outre les provinces polonaises qu'elle avait reues dans les divers
partages de la Pologne. Ce n'tait pas moins que la moiti des tats
prussiens, en territoire et en population. Avec les provinces de
Westphalie, de Brunswick, de Magdebourg, de Thuringe, anciennement ou
rcemment acquises par la Prusse, Napolon voulait, en les runissant
au grand-duch de Hesse, composer un royaume allemand, qu'il
appellerait royaume de Westphalie, et qu'il se proposait de donner 
son frre Jrme, pour introduire dans la Confdration du Rhin un
prince de sa famille. Il avait dj couronn deux de ses frres, l'un
qui rgnait en Italie, l'autre en Hollande. Il en tablirait ainsi un
troisime en Allemagne. Quant au Hanovre, qui avait appartenu un
moment  la Prusse, Napolon prtendait le garder comme gage de la
paix avec l'Angleterre. Quant  la Pologne, son intention tait d'en
commencer la restauration au moyen des provinces de Posen et de
Varsovie, qu'il constituerait en tat indpendant, afin de payer les
services des Polonais, qui lui avaient t peu secourables jusqu'ici,
mais qui pourraient l'tre davantage, lorsqu'ils joindraient  leur
courage naturel l'avantage de l'organisation; afin d abolir aussi, en
renversant l'ouvrage du grand Frdric, la principale et la plus
condamnable de ses oeuvres, le partage de la Pologne. Napolon ne
savait pas ce que le temps lui permettrait d'enlever plus tard 
l'Autriche, par change ou par force, des provinces polonaises que
dtenait cette puissance, et en attendant, il faisait dj renatre la
Pologne, par la cration d'un tat polonais d'une assez grande tendue
et d'une vritable importance. Pour faciliter davantage cette
restauration, il avait imagin de revenir  une autre chose du pass,
c'tait de donner la Pologne  la Saxe. Ainsi en dtruisant l'une des
grandes monarchies de l'Allemagne, la Prusse, il voulait lui
substituer deux nouvelles monarchies allies, la Westphalie,
constitue de toutes pices au profit de son plus jeune frre, la
Saxe, agrandie jusqu' la doubler, et destines l'une et l'autre,
d'aprs toutes les vraisemblances,  lui rester fidlement attaches.
Il entendait refaire de la sorte un nouvel quilibre allemand, et
remplacer par deux alliances, la forte alliance de la Prusse, qu'il
avait perdue. Il assignait donc pour limites  la Confdration du
Rhin, l'Inn  l'gard de l'Autriche, l'Elbe  l'gard de la Prusse, la
Vistule  l'gard de la Russie.

[En marge: Quelques objections d'Alexandre relativement au
dmembrement de la Prusse.]

[En marge: Rponse de Napolon aux objections d'Alexandre.]

La Russie n'avait pas beaucoup d'objections  lever contre de telles
combinaisons, une fois surtout qu'elle prenait le parti de s'associer
 la politique franaise. Sauf les sacrifices imposs  la Prusse,
sauf la restauration de la Pologne, elle s'intressait peu  ces
crations,  ces dmembrements d'tats allemands. Mais les sacrifices
imposs  la Prusse taient embarrassants pour l'empereur Alexandre,
surtout quand il se rappelait les serments prts sur le tombeau du
grand Frdric, et les dmonstrations d'un dvouement chevaleresque
prodigues  la reine de Prusse. De 9 millions et demi d'habitants, on
rduisait la monarchie prussienne  5 millions. De 120 millions de
francs en revenu, on la rduisait  69. Alexandre ne pouvait donc
admettre un tel amoindrissement de son alli, sans quelques
objections. Il les prsenta  Napolon, et n'en fut que mdiocrement
cout. Napolon lui rpondit que c'tait par considration pour lui
qu'il laissait autant de provinces  la Prusse, car sans le motif de
lui complaire, il l'aurait rduite  n'tre qu'un des tats de
troisime ordre. Il lui et enlev, disait-il, jusqu' la Silsie,
qu'il aurait, ou donne  la Saxe, pour transporter  celle-ci toute
la puissance qu'avait eue la Prusse, ou donne  l'Autriche, pour en
obtenir les Gallicies.

[En marge: Dplaisir caus  l'empereur Alexandre par la restauration
de la Pologne.]

[En marge: Direction que Napolon cherche  imprimer  l'ambition de
la Russie.]

Cette double combinaison aurait assurment mieux valu. Le parti de
sacrifier la Prusse une fois pris, il valait mieux la dtruire tout 
fait qu' moiti. C'est, dans tous les cas, un mauvais systme que de
renverser les anciens tats, pour en crer de nouveaux, car les
anciens sont prompts  revivre, les nouveaux prompts  mourir,  moins
toutefois qu'on n'agisse dans le sens, dj trs-prononc, de la
marche des choses. La marche des choses avait amen l'agrandissement
progressif de la Prusse, la destruction progressive de la Pologne et
de la Saxe. Tout ce qu'on essayait dans ce sens avait des chances de
dure; tout ce qu'on essayait dans le sens contraire, en avait peu. Il
aurait fallu pour donner  ce qu'on faisait quelque consistance,
rendre tout de suite la Prusse si faible, la Saxe et la Pologne si
fortes, que la premire et peu de moyens de renatre, et les deux
autres beaucoup de moyens de se soutenir. Ainsi en ne reconstituant
pas la Prusse en entier, reconstruction qui et t prfrable  tout,
Napolon aurait mieux fait de la dtruire compltement. Il le pensait
lui-mme ainsi, et il le dit  l'empereur Alexandre. Il alla jusqu'
lui offrir une partie des dpouilles de la maison de Brandebourg, s'il
voulait se prter  ses projets, afin de rtablir plus compltement la
Pologne. Mais Alexandre s'y refusa, car il lui tait videmment
impossible d'accepter les dpouilles de la Prusse. C'tait dj bien
assez de ne pas la dfendre davantage, et de devenir l'alli intress
du vainqueur qui la dpouillait. Indpendamment du sort inflig  la
Prusse, Alexandre ne pouvait pas voir avec plaisir la restauration de
la Pologne. Mais Napolon s'effora de lui dmontrer que la Russie
devait du ct de l'Occident s'arrter au Nimen; qu'en le dpassant
pour se rapprocher de la Vistule, comme elle l'avait fait lors du
dernier partage de la Pologne, elle se rendait suspecte et odieuse 
l'Europe, se donnait des sujets, long-temps, peut-tre mme
ternellement insoumis, et se mettait pour des conqutes douteuses
dans la dpendance de puissances voisines, toujours prtes  fomenter
l'insurrection chez elle; qu'il fallait qu'elle chercht son
agrandissement ailleurs; qu'elle le trouverait au Nord vers la
Finlande, en Orient vers la Turquie; que dans cette dernire direction
surtout, s'ouvrait pour elle la route de la vraie grandeur, de la
grandeur sans limites, puisque l'Inde mme tait en perspective; qu'en
cherchant  s'agrandir de ce ct, elle rencontrerait sur le continent
des amis, des allis, la France particulirement, et qu'elle n'aurait
d'adversaire que l'Angleterre, dont la puissance, rduite  celle de
ses vaisseaux, ne pourrait jamais lui disputer les bords du Danube.

[En marge: Juillet 1807.]

[En marge: Manire dont Frdric-Guillaume accueille les propositions
qui le concernent.]

[En marge: Explication entre Napolon et le roi Frdric-Guillaume.]

[En marge: Frdric-Guillaume se rsigne, mais se dfend sur certains
dtails, et tche de garder Magdebourg.]

Les raisons de Napolon tait fortes, et eussent-elles t mauvaises, on
n'tait gure en mesure de les contredire. Il fallait choisir: ou
n'avoir rien nulle part, ne s'agrandir d'aucun ct, sans empcher la
Pologne de renatre, la Prusse de tomber, ou s'agrandir beaucoup dans le
sens indiqu par Napolon. Alexandre n'hsita pas. D'ailleurs il tait
tellement sduit, charm, qu'il n'y avait pas besoin de la force pour le
dcider. Mais il s'agissait de savoir comment on ferait supporter son
malheur  Frdric-Guillaume, qui, en voyant les deux empereurs si
intimes, avait pu se flatter d'tre le motif de cette intimit, et d'en
recueillir le prix. Alexandre se chargea, quelque embarrassant que ft
ce rle, de faire les premires ouvertures, et aprs avoir communiqu 
Frdric-Guillaume les rsolutions qui le concernaient, de lui laisser
le soin de s'en entendre directement avec l'arbitre suprme, qui traait
les frontires de tout le monde. Frdric-Guillaume accueillit mal les
ouvertures d'Alexandre, et se promit d'en rfrer  Napolon. Le
malheureux roi de Prusse, que la fortune favorisait alors si peu, mais
qu'elle devait ddommager plus tard, n'tait pas capable de traiter
lui-mme ses propres affaires. Il n'tait ni adroit, ni imposant; et si
parfois son me soulevant le poids du malheur, se livrait  quelques
mouvements involontaires, c'tait  des mouvements de brusquerie, fort
peu sants chez un roi sans tats et sans arme. La ville de Memel, o
la reine de Prusse passait ses nuits et ses jours  pleurer, les dix ou
quinze mille hommes du gnral Lestocq, voil tout ce qui lui restait.
Ce prince eut une longue explication avec Napolon, et, comme dans leur
premire entrevue, s'attacha  lui prouver qu'il n'avait pas mrit son
malheur, car l'origine de ses dmls avec la France remontait  la
violation du territoire d'Anspach, et en traversant la province
d'Anspach, affirmait-il avec obstination, Napolon avait manqu  la
souverainet prussienne. La question avait peu d'importance au point o
en taient les choses, mais  cet gard Napolon prouvait une
conviction gale  celle de son interlocuteur. En traversant cette
province d'Anspach, il avait agi avec une parfaite bonne foi, et il
tenait  avoir raison sur ce point, autant que s'il n'et pas t le
plus fort. Les deux monarques s'animrent, et le roi de Prusse, dans son
dsespoir, se livra  des emportements, regrettables pour sa dignit,
peu utiles  sa cause, embarrassants pour Napolon. Importun de ses
plaintes, Napolon le renvoya  son alli Alexandre, qui l'avait
entran  continuer la guerre, lorsque le lendemain d'Eylau, la paix
et t possible et avantageuse pour la Prusse.--Du reste, lui dit-il,
l'empereur Alexandre a un moyen de vous indemniser, c'est de vous
sacrifier ses parents, les princes de Mecklembourg et d'Oldenbourg, dont
les tats procureront un beau ddommagement  la Prusse, vers le Nord et
vers la Baltique; c'est aussi de vous abandonner le roi de Sude, auquel
vous pourrez prendre Stralsund, et la portion de la Pomranie dont il se
sert si mal. Que l'empereur Alexandre consente pour vous  ces
acquisitions, non pas gales aux territoires qu'on vous enlve, mais
mieux situes, et quant  moi je ne m'y opposerai pas.--Napolon tait
fond  renvoyer Frdric-Guillaume  Alexandre, qui aurait pu
effectivement procurer ces compensations  la Prusse. Mais Alexandre
avait dj bien assez de l'embarras que lui causait la tristesse de ses
allis prussiens, sans y ajouter dans sa propre famille des plaintes,
des reproches, des visages consterns. Frdric-Guillaume n'aurait pas
mme os en parler, et il prit l'offre pour une dfaite. Il fut donc
oblig de se rsigner au sacrifice d'une moiti de son royaume.
Cependant il tait possible de lui mnager quelques consolations de
dtail, qui eussent fort adouci son chagrin. On lui laissait la vieille
Prusse, la Pomranie, le Brandebourg, la Silsie, mais on lui enlevait
la Pologne, on lui enlevait les provinces  la gauche de l'Elbe, et on
lui devait, en prenant ces vastes parties de ses tats, de ne pas trop
isoler entre elles, celles qui lui restaient. C'tait en effet avec des
empitements successifs sur la Pologne, que Frdric avait li ensemble
la vieille Prusse, la Pomranie, le Brandebourg, la Silsie. Il
s'agissait de savoir quelles portions de la Pologne on laisserait  la
Prusse, pour bien rattacher ces provinces entre elles. Enfin, et
par-dessus tout, il s'agissait de savoir, si en assignant  la Prusse la
frontire de l'Elbe en Allemagne, on lui accorderait la place de
Magdebourg, qui est sur l'Elbe plus importante encore que celle de
Mayence ou de Strasbourg sur le Rhin.

[En marge: Volonts de Napolon  l'gard des nouvelles frontires
prussiennes, et au sujet de Dantzig et de Magdebourg.]

Napolon consentait  ce que les frontires de la Pologne fussent
traces de manire  lier autant que possible la vieille Prusse, la
Pomranie, le Brandebourg, la Silsie; mais en concdant la basse
Vistule  Frdric-Guillaume, il voulait lui enlever Dantzig, et la
constituer ville libre comme Brme, Lubeck et Hambourg. Quant 
Magdebourg, il tait inflexible. Mayence, Magdebourg formaient les
tapes de sa puissance au Nord, il n'tait pas possible qu'il y
renont. Il fut donc absolu dans ses volonts, relativement  Dantzig
et  Magdebourg.

[En marge: Insistance du roi Frdric-Guillaume pour obtenir
Magdebourg.]

[En marge: L'empereur Alexandre imagine de faire venir la reine de
Prusse  Tilsit, pour qu'elle essaie d'arracher quelques concessions
en faveur de la Prusse.]

Le roi de Prusse se rsigna encore au sujet de Dantzig, mais il tenait
 Magdebourg, car c'tait au sein de l'Allemagne un point d'appui
considrable, et la clef de l'Elbe qui tait devenu sa frontire. Il
faisait valoir, non pas ce motif politique, mais une raison d'ancienne
affection. En effet, les habitants du duch de Magdebourg, rpandus 
la droite et  la gauche de l'Elbe, taient au nombre des sujets les
plus anciens et les plus affectionns de la monarchie. Nanmoins il ne
gagna rien par ce nouveau moyen. Comme il insistait beaucoup, tantt
auprs de Napolon, tantt auprs d'Alexandre, celui-ci imagina d'agir
sur Napolon, en appelant  Tilsit la reine de Prusse, pour qu'elle
essayt sur le vainqueur de l'Europe la puissance de son esprit, de sa
beaut, de son infortune. Les bruits calomnieux auxquels avait donn
naissance l'admiration d'Alexandre pour cette princesse, avaient
empch qu'elle ne se rendt  Tilsit. Cependant on eut recours  son
intervention, comme dernier moyen, non de toucher grossirement
Napolon, mais d'mouvoir ses sentiments les plus dlicats, par la
prsence d'une reine, belle, spirituelle, et malheureuse.

Il tait tard pour essayer d'une telle ressource, car les ides de
Napolon taient dfinitivement arrtes, et du reste il est peu
probable qu' quelque poque que ce ft, Napolon et sacrifi une
partie de ses desseins, sous l'influence d'une femme, si intressante
qu'elle pt tre.

[En marge: Prsence de la reine de Prusse  Tilsit.]

Frdric-Guillaume invita donc la reine  venir  Tilsit. Elle s'y
dcida, et on prolongea la ngociation, qui durait depuis une douzaine
de jours, pour donner  cette princesse le temps de faire le trajet.
Elle arriva le 6 juillet  Tilsit. Une heure aprs son arrive,
Napolon la prvint en allant lui rendre visite. La reine de Prusse
comptait alors trente-deux ans. Sa beaut, autrefois clatante,
paraissait lgrement ternie par l'ge. Mais elle tait encore l'une
des plus belles personnes de son temps. Elle joignait  beaucoup
d'esprit une certaine habitude des affaires, qu'elle avait contracte
en y prenant une part indiscrte, et une parfaite noblesse de
caractre et d'attitude. Cependant le dsir trop vif de russir auprs
du grand homme dont elle dpendait, nuisit  son succs mme. Elle
parla de la grandeur de Napolon, de son gnie, du malheur de l'avoir
mconnu, en termes qui n'taient pas assez simples pour le toucher.
Mais la force de caractre et d'esprit de cette princesse se fit
bientt sentir dans cet entretien, au point d'embarrasser Napolon
lui-mme, qui s'appliqua, en lui prodiguant les gards et les
respects,  ne pas laisser chapper une seule parole qui pt
l'engager.

[En marge: Efforts de la reine de Prusse pour arracher quelques
concessions  Napolon.]

Elle vint dner chez Napolon, qui la reut  la porte de sa demeure
impriale. Pendant le dner, elle s'effora de le vaincre, de lui
arracher au moins une parole dont elle pt tirer une esprance,
surtout  l'gard de Magdebourg. Napolon, de son ct, toujours
respectueux, courtois, mais vasif, la dsespra par une rsistance
qui ressemblait  une fuite continuelle. Elle devina la tactique de
son puissant adversaire, et se plaignit vivement de ce qu'il ne
voulait pas, en la quittant, laisser dans son me un souvenir, qui lui
permt de joindre  l'admiration pour le grand homme, un inviolable
attachement pour le vainqueur gnreux. Peut-tre si Napolon, moins
proccup du soin d'agrandir des royauts ingrates, ou de crer des
royauts phmres, s'tait laiss flchir en cette occasion, et avait
concd non-seulement ce qui lui tait demand, mais ce qu'il aurait
pu accorder encore, sans nuire  ses autres projets, peut-tre il se
ft attach le coeur ardent de cette reine, et le coeur honnte de son
poux. Mais il rsista  la princesse qui le sollicitait, en lui
opposant d'invincibles respects.

[En marge: Napolon, pour chapper aux instances de la reine de
Prusse, se hte de terminer les ngociations de Tilsit, en faisant de
lgres concessions.]

Embarrass de cette lutte avec une personne  laquelle il tait
difficile de tenir tte, press de terminer son nouvel ouvrage, et de
rentrer dans ses tats, il voulut en finir sous vingt-quatre heures.
Il avait trac avec son immuable volont tout ce qui tait relatif 
la Prusse,  la Pologne,  la Westphalie; il avait consenti  une
dmarcation entre la Pologne et la Pomranie, qui, suivant les bords
de la Netze et le canal de Bromberg, allait joindre la Vistule
au-dessous de Bromberg. Il fit, quant  Magdebourg, une concession; il
accorda que, dans le cas o le Hanovre resterait  la France, soit que
la paix ne se conclt pas avec l'Angleterre, soit qu'elle se conclt
sans rendre le Hanovre, on rtrocderait  la Prusse sur la gauche de
l'Elbe, et aux environs de Magdebourg, un territoire de trois ou
quatre cent mille mes, ce qui emportait la restitution de la place
elle-mme.

Il ne voulut rien accorder de plus. M. de Talleyrand eut ordre de
s'aboucher avec MM. de Kourakin et de Labanoff, et de terminer toutes
les contestations dans la journe du 7, de sorte que la reine, mande
 Tilsit afin d'amliorer le sort de la Prusse, ne fit qu'acclrer le
rsultat qu'on cherchait  prvenir, par l'embarras mme qu'elle
causait  Napolon, par le succs qu'avait failli obtenir son
insistance,  la fois gracieuse et opinitre. Les ngociateurs russes
et prussiens, se voyant somms premptoirement de consentir ou de
refuser, finirent par cder. Le trait conclu le 7, fut sign le 8, et
prit le titre, demeur clbre, de TRAIT DE TILSIT.

[En marge: Traits patents et secrets signs  Tilsit le 8 juillet.]

Il y eut trois genres de stipulations:

Un trait patent de la France avec la Russie, et un autre de la France
avec la Prusse;

Des articles secrets ajouts  ce double trait;

Enfin un trait occulte d'alliance offensive et dfensive, entre la
France et la Russie, qu'on s'engageait  envelopper d'un secret
absolu, tant que les deux parties ne seraient pas d'accord pour le
publier.

[En marge: Restitutions faites  la Prusse.]

Les deux traits patents entre la France, la Russie et la Prusse,
contenaient les stipulations suivantes:

Restitution au roi de Prusse, _en considration de l'empereur de
Russie_, de la vieille Prusse, de la Pomranie, du Brandebourg, de la
haute et basse Silsie;

[En marge: Cration du royaume de Westphalie au profit du prince
Jrme Bonaparte.]

Abandon  la France de toutes les provinces  la gauche de l'Elbe,
pour en composer, avec le grand-duch de Hesse, un royaume de
Westphalie, au profit du plus jeune des frres de Napolon, le prince
Jrme Bonaparte;

[En marge: Cration du grand-duch de Varsovie au profit du roi de
Saxe.]

Abandon des duchs de Posen et de Varsovie, pour en former un tat
polonais, qui, sous le titre de grand-duch de Varsovie, serait
attribu au roi de Saxe, avec une route militaire  travers la
Silsie, qui donnt passage d'Allemagne en Pologne;

[En marge: Reconnaissance par la Prusse et la Russie, des rois Louis,
Joseph et Jrme, de la Confdration du Rhin, et de toutes les
crations europennes de Napolon.]

Reconnaissance par la Russie et par la Prusse de Louis Bonaparte en
qualit de roi de Hollande, de Joseph Bonaparte en qualit de roi de
Naples, de Jrme Bonaparte en qualit de roi de Westphalie;
reconnaissance de la Confdration du Rhin, et en gnral de tous les
tats crs par Napolon;

Rtablissement dans leurs souverainets des princes d'Oldenbourg et de
Mecklembourg, mais occupation de leur territoire par les troupes
franaises, pour l'excution du blocus continental;

[En marge: Mdiation de la Russie entre la France et l'Angleterre.]

Enfin, mdiation de la Russie, pour rtablir la paix entre la France
et l'Angleterre;

[En marge: Mdiation de la France entre la Russie et la Porte.]

Mdiation de la France, pour rtablir la paix entre la Porte et la
Russie.

[En marge: Articles secrets ajouts au trait de Tilsit.]

Les articles secrets contenaient les stipulations suivantes:

[En marge: Restitution des bouches du Cattaro.]

Restitution aux Franais des bouches du Cattaro.

Abandon des Sept-les, qui devaient dsormais appartenir  la France
en toute proprit;

[En marge: Promesse de reconnatre plus tard Joseph comme roi des
Deux-Siciles.]

Promesse  l'gard de Joseph, dj reconnu roi de Naples dans le
trait patent, de le reconnatre aussi roi des Deux-Siciles, quand les
Bourbons de Naples auraient t indemniss au moyen des Balares, ou
de Candie;

[En marge: Promesse de restituer le duch de Magdebourg  la Prusse,
si le Hanovre reste au royaume de Westphalie.]

Promesse, en cas de runion du Hanovre au royaume de Westphalie, de
restituer  la Prusse, sur la gauche de l'Elbe, un territoire peupl
de trois ou quatre cent mille habitants;

Traitements viagers enfin, assurs aux chefs dpossds des maisons de
Hesse, de Brunswick, de Nassau-Orange.

[En marge: Stipulations du trait occulte d'alliance entre La France
et la Russie.]

Le trait occulte, le plus important de tous ceux qui taient signs
dans le moment, et qu'on se promettait d'envelopper d'un secret
inviolable, contenait l'engagement de la part de la Russie et de la
France, de faire cause commune en toute circonstance, d'unir leurs
forces de terre et de mer dans toute guerre qu'elles auraient 
soutenir; de prendre les armes contre l'Angleterre, si elle ne
souscrivait pas aux conditions que nous avons rapportes, contre la
Porte si celle-ci n'acceptait pas la mdiation de la France, et, dans
ce dernier cas, de _soustraire_, disait le texte, _les provinces
d'Europe aux vexations de la Porte, except Constantinople et la
Roumlie_. Les deux puissances s'engageaient  sommer en commun la
Sude, le Danemark, le Portugal, l'Autriche elle-mme, de concourir
aux projets de la France et de la Russie, c'est--dire de fermer leurs
ports  l'Angleterre, et de lui dclarer la guerre[45].

[Note 45: Je publie non le texte, mais l'analyse rigoureusement exacte
du trait, dont le vritable sens est rest inconnu jusqu'ici.]

Les deux tats ne pouvaient pas se lier d'une manire plus intime et
plus complte. Le changement de politique de la part d'Alexandre ne
pouvait tre ni plus prompt, ni plus extraordinaire.

[En marge: Dpart de la reine de Prusse.]

La signature donne par les Russes entranant celle des Prussiens,
causa  ces derniers une vive motion. La reine de Prusse voulut
partir immdiatement. Aprs avoir comme de coutume dn le 8, chez
Napolon, aprs lui avoir adress quelques plaintes remplies de
fiert, et quelques-unes  Alexandre remplies d'amertume, elle sortit,
accompagne par Duroc, qui n'avait cess de lui porter un vif
attachement, et elle se jeta dans sa voiture en sanglotant. Elle
repartit tout de suite pour Memel, o elle alla pleurer son
imprudence, ses passions politiques, la fcheuse influence qu'elle
avait exerce sur les affaires, la fatale confiance qu'elle avait mise
dans la fidlit des chefs d'empire  leur parole et  leurs amitis.
La fortune devait changer pour son pays et pour son poux, mais cette
princesse infortune devait mourir sans avoir vu ce changement!

[En marge: Alexandre dbarrass des Prussiens, se livre 
l'enthousiasme de ses nouveaux projets.]

[En marge: Alexandre et Napolon se jurent une ternelle amiti, et se
promettent de se revoir bientt.]

Alexandre dbarrass d'amis malheureux, dont la tristesse lui pesait,
se livra tout entier  l'enthousiasme de ses nouveaux projets. Il
tait vaincu, mais ses armes s'taient honores; et au lieu
d'essuyer des pertes  la suite d'une guerre o il n'avait eu que des
revers, il quittait Tilsit avec l'esprance de raliser prochainement
les grands desseins de Catherine. La chose dpendait de lui, car il
pouvait faire tourner  la paix ou  la guerre, la mdiation de la
Russie auprs du cabinet britannique, et la mdiation de la France
auprs du Divan. L'une devait lui procurer la Finlande, l'autre tout
ou partie des provinces danubiennes. Il tait charm de son nouvel
alli. Ils se promirent d'tre inviolablement attachs l'un  l'autre,
de ne se rien cacher, de se revoir bientt, pour continuer ces
relations directes, qui avaient dj port des fruits si heureux.
Alexandre n'osait proposer  Napolon de venir voir au fond du Nord,
la capitale d'un empire trop jeune encore pour mriter ses regards;
mais il voulait aller  Paris, visiter la capitale de l'empire le plus
civilis de l'univers, o s'offrait le spectacle du plus grand
gouvernement succdant  la plus affreuse anarchie, et o il esprait,
disait-il, apprendre en assistant aux sances du conseil d'tat, le
grand art de rgner, que l'empereur des Franais exerait d'une
manire si suprieure.

[En marge: Sparation solennelle d'Alexandre et de Napolon.]

[En marge: Napolon quitte Tilsit et arrive  Koenigsberg le 10
juillet.]

Le 9 juillet, lendemain mme de la signature des traits, eut lieu
l'change solennel des ratifications, et la sparation des deux
souverains. Napolon, portant le grand cordon de Saint-Andr, se
rendit  la demeure qu'occupait Alexandre. Il fut reu par ce prince,
qui portait le grand cordon de la Lgion d'honneur, et qui avait
autour de lui sa garde sous les armes. Les deux empereurs ayant
chang les ratifications, montrent  cheval, et vinrent se montrer
 leurs troupes. Napolon demanda qu'on ft sortir des rangs le soldat
de la garde impriale russe rput le plus brave, et lui donna
lui-mme la croix de la Lgion d'honneur. Puis, aprs s'tre
long-temps entretenu avec Alexandre, il l'accompagna vers le Nimen.
L'un et l'autre s'embrassrent une dernire fois, au milieu des
applaudissements de tous les spectateurs, et se sparrent. Napolon
resta au bord du Nimen jusqu' ce qu'il et vu son nouvel ami
dbarquer sur l'autre rive. Il se retira seulement alors, et, aprs
avoir fait ses adieux  ses soldats, qui par leur hrosme avaient
rendu possibles tant de merveilles, il partit pour Koenigsberg, o il
arriva le lendemain 10 juillet.

[En marge: Napolon rgle,  Koenigsberg, le mode et les dates de
l'vacuation de la Prusse.]

[En marge: Somme totale des contributions imposes sur le pays
conquis.]

Il rgla dans cette ville tous les dtails de l'vacuation de la
Prusse, et chargea le prince Berthier d'en faire le sujet d'une
convention, qui serait signe avec M. de Kalkreuth. Les bords du
Nimen devaient tre vacus le 21 juillet, ceux de la Prgel le 25,
ceux de la Passarge le 20 aot, ceux de la Vistule le 5 septembre,
ceux de l'Oder le 1er octobre, ceux de l'Elbe le 1er novembre, 
condition toutefois que les contributions dues par la Prusse, tant les
contributions ordinaires que les contributions extraordinaires,
seraient intgralement acquittes ou en espces, ou en engagements
accepts par l'intendant de l'arme. Il y en avait pour cinq ou six
cents millions, portant sur les villes ansatiques, sur les tats
allemands des princes dpossds, sur le Hanovre, et enfin sur la
Prusse proprement dite. Cette somme comprenait  la fois ce que les
troupes franaises ou allies avaient consomm en nature, et ce qui
devait tre sold en argent. Le trsor de l'arme, commenc 
Austerlitz, allait donc recevoir une considrable augmentation, et des
ressources suffisantes pour rcompenser le dvouement de soldats
hroques au plus magnifique de tous les matres.

[En marge: Distribution de l'arme en quatre grands commandements.]

Napolon distribua l'arme en quatre commandements, sous les marchaux
Davout, Soult, Massna et Brune. Le marchal Davout avec le troisime
corps, les Saxons, les Polonais, et plusieurs divisions de dragons et
de cavalerie lgre, devait former le premier commandement, et occuper
la Pologne jusqu' ce qu'elle ft organise. Le marchal Soult avec le
quatrime corps, la rserve d'infanterie qui avait appartenu au
marchal Lannes, une partie des dragons et de la cavalerie lgre,
devait former le second commandement, occuper la vieille Prusse de
Koenigsberg  Dantzig, et se charger de tous les dtails de
l'vacuation. Le marchal Massna avec le cinquime corps, avec les
troupes des marchaux Ney et Mortier, avec la division bavaroise de
Wrde, devait former le troisime commandement, et occuper la Silsie
jusqu' l'vacuation gnrale. Enfin le marchal Brune formant le
quatrime commandement avec toutes les troupes laisses sur les
derrires, avait mission de veiller sur les ctes de la Baltique, et
si les Anglais y paraissaient, de les recevoir, comme il les avait
autrefois reus au Helder. La garde, et le corps de Victor,
prcdemment de Bernadotte, furent achemins sur Berlin.

[En marge: Napolon quitte Koenigsberg, et se rend  Dresde.]

[En marge: Retour de Napolon  Paris.]

Napolon partit de Koenigsberg le 13 juillet, se rendit tout droit 
Dresde, pour y passer quelques jours auprs de son nouvel alli le roi
de Saxe, cr grand-duc de Varsovie, et convenir avec lui de la
constitution  donner aux Polonais. Ce bon et sage prince, peu
ambitieux, mais flatt ainsi que tout son peuple, des grandeurs
rendues  sa famille, accueillit Napolon avec des transports
d'effusion et de reconnaissance. Napolon le quitta pour rentrer dans
Paris, qui l'attendait impatiemment, et qui ne l'avait pas vu depuis
prs d'une anne. Il y arriva le 27 juillet  six heures du matin.

[En marge: tat de l'Empire franais aprs la paix de Tilsit.]

Jamais plus d'clat n'avait entour la personne et le nom de Napolon;
jamais plus de puissance apparente n'avait t acquise  son sceptre
imprial. Du dtroit de Gibraltar  la Vistule, des montagnes de la
Bohme  la mer du Nord, des Alpes  la mer Adriatique, il dominait,
ou directement ou indirectement, ou par lui-mme ou par des princes
qui taient, les uns ses cratures, les autres ses dpendants. Au del
se trouvaient des allis, ou des ennemis subjugus, l'Angleterre seule
excepte. Ainsi le continent presque entier relevait de lui, car la
Russie aprs lui avoir rsist un moment, venait d'adopter ses
desseins avec chaleur, et l'Autriche se voyait contrainte de les
laisser accomplir, menace mme d'y concourir. L'Angleterre enfin,
garantie de cette vaste domination par l'Ocan, allait tre place
entre l'acceptation de la paix, ou une guerre avec l'univers.

[En marge: Politique de Napolon de 1805  1807.]

Tels taient les dehors de cette puissance gigantesque: ils avaient de
quoi blouir la terre, et en effet ils l'blouirent! mais la ralit
tait moins solide qu'elle n'tait brillante. Il aurait suffi d'un
instant de froide rflexion pour s'en convaincre. Napolon dtourn de
sa lutte avec l'Angleterre par la troisime coalition, attir des
bords de l'Ocan  ceux du Danube, avait puni la maison d'Autriche en
lui enlevant  la suite de la campagne d'Austerlitz, les tats
vnitiens, le Tyrol, la Souabe, et avait ainsi complt le territoire
de l'Italie, agrandi nos allis de l'Allemagne mridionale, loign
les frontires autrichiennes des ntres. Jusque-l tout tait bien,
car achever l'affranchissement territorial de l'Italie, nous mnager
des amis en Allemagne, placer de nouveaux espaces entre l'Autriche et
la France, tait conforme assurment  la saine politique. Mais dans
l'enivrement produit par la prodigieuse campagne de 1805, changer
arbitrairement la face de l'Europe, et, au lieu de se borner 
modifier le pass, ce qui est le plus grand triomphe accord  la main
de l'homme, vouloir le dtruire; au lieu de continuer  notre profit
la vieille rivalit de la Prusse et de l'Autriche, par des avantages
accords  l'une sur l'autre, arracher le sceptre germanique 
l'Autriche sans le donner  la Prusse; convertir leur antagonisme en
une haine commune contre la France; crer sous le titre de
Confdration du Rhin, une prtendue Allemagne franaise, compose de
princes franais antipathiques  leurs sujets, de princes allemands
peu reconnaissants de nos bienfaits, et aprs avoir rendu, par cet
injuste dplacement de la limite du Rhin, la guerre avec la Prusse
invitable, guerre aussi impolitique qu'elle fut glorieuse, se
laisser entraner par le torrent de la victoire, jusqu'aux bords de la
Vistule, arriv l, essayer la restauration de la Pologne, en ayant
sur ses derrires la Prusse vaincue mais frmissante, l'Autriche
secrtement implacable, tout cela, admirable comme oeuvre militaire,
tait comme oeuvre politique, imprudent, excessif, chimrique!

Son gnie aidant, Napolon se soutint  ces extrmits prilleuses,
triompha de tous les obstacles, des distances, du climat, des boues,
du froid, et acheva sur le Nimen la dfaite des puissances
continentales. Mais au fond il tait press de mettre un terme  cette
course audacieuse, et toute sa conduite  Tilsit se ressentit de cette
situation. S'tant alin pour jamais le coeur de la Prusse, qu'il
n'eut pas la bonne pense de se rattacher  jamais par un grand acte
de gnrosit, clair sur les sentiments de l'Autriche, prouvant,
quelque victorieux qu'il ft, le besoin de se faire une alliance, il
accepta celle de la Russie qui s'offrait dans le moment, et imagina un
nouveau systme politique, fond sur un seul principe, l'entente des
deux ambitions russe et franaise, pour se permettre tout dans le
monde, entente funeste, car il importait  la France de ne pas tout
permettre  la Russie, et bien plus encore de ne pas tout se permettre
 elle-mme. Aprs avoir ajout par ce trait de Tilsit, aux profonds
dplaisirs de l'Allemagne, en crant chez elle une royaut franaise,
qui devait nous coter en dpenses d'hommes et d'argent, en haines 
surmonter, en vains conseils, tout ce que nous cotaient dj celles
de Naples et de Hollande; aprs avoir reconstitu la Prusse  moiti,
au lieu de la restaurer ou de la dtruire entirement; aprs avoir de
mme reconstitu la Pologne  moiti, et tout fait d'une manire
incomplte, parce qu' ces distances le temps pressait, les forces
commenaient  dfaillir, Napolon s'acquit des ennemis
irrconciliables, des amis impuissants ou douteux, leva en un mot un
difice immense, difice o tout tait nouveau, de la base au sommet,
difice construit si vite que les fondements n'avaient pas eu le temps
de s'asseoir, le ciment de durcir.

[En marge: Caractre des oprations militaires de 1805  1807.]

Mais si tout est critiquable  notre avis dans l'oeuvre politique de
Tilsit, quelque brillante qu'elle puisse paratre, tout est admirable
au contraire dans la conduite des oprations militaires. Cette arme
du camp de Boulogne, qui porte du dtroit de Calais aux sources du
Danube avec une promptitude incroyable, enveloppa les Autrichiens 
Ulm, refoula les Russes sur Vienne, acheva d'craser les uns et les
autres  Austerlitz, repose ensuite quelques mois en Franconie,
recommena bientt sa marche victorieuse, entra en Saxe, surprit
l'arme prussienne en retraite, la brisa d'un seul coup  Ina, la
suivit sans relche, la dborda, la prit jusqu'au dernier homme aux
bords de la Baltique; cette arme qui dtourne du nord  l'est,
courut au-devant des Russes, les rejeta sur la Prgel, ne s'arrta que
parce que des boues impraticables la retinrent, donna alors le
spectacle inou d'une arme franaise campe tranquillement sur la
Vistule, puis trouble tout  coup au milieu de ses quartiers, en
sortit pour punir les Russes, les atteignit  Eylau, leur livra,
quoique mourante de froid et de faim, une bataille sanglante, revint
aprs cette bataille dans ses quartiers, et l campe de nouveau sur
la neige, de manire que son repos seul couvrait un grand sige,
nourrie, recrute pendant un long hiver  des distances o toute
administration succombe, reprit les armes au printemps, et cette fois
la nature aidant le gnie, se plaa entre les Russes et leur base
d'opration, les rduisit, pour regagner Koenigsberg,  passer une
rivire devant elle, les y prcipita  Friedland, termina ainsi par
une victoire immortelle, et aux bords mme du Nimen, la course la
plus longue, la plus audacieuse, non  travers la Perse ou l'Inde sans
dfense, comme l'arme d'Alexandre, mais  travers l'Europe couverte
de soldats aussi disciplins que braves, voil ce qui est sans exemple
dans l'histoire des sicles, voil ce qui est digne de l'ternelle
admiration des hommes, voil ce qui runit toutes les qualits, la
promptitude et la lenteur, l'audace et la sagesse, l'art des combats
et l'art des marches, le gnie de la guerre et celui de
l'administration, et ces choses si diverses, si rarement unies,
toujours  propos, toujours au moment o il les faut, pour assurer le
succs! Chacun se demandera comment on pouvait dployer tant de
prudence dans la guerre, si peu dans la politique! Et la rponse sera
facile, c'est que Napolon fit la guerre avec son gnie, la politique
avec ses passions.

Nous ajouterons toutefois, en finissant, que l'difice colossal lev
 Tilsit, aurait dur peut-tre, si de nouveaux poids accumuls
bientt sur ses fondements dj si chargs, n'taient venus prcipiter
sa ruine. La fortune de la France, quoique compromise  Tilsit,
n'tait donc point invitablement perdue, et sa gloire tait immense.


FIN DU LIVRE VINGT-SEPTIME

ET DU SEPTIME VOLUME.




TABLE DES MATIRES CONTENUES DANS LE TOME SEPTIME.


LIVRE VINGT-CINQUIME.

INA.

  Situation de l'Empire franais au moment de la guerre de Prusse. --
  Affaires de Naples, de la Dalmatie et de la Hollande. -- Moyens de
  dfense prpars par Napolon pour le cas d'une coalition gnrale.
  -- Plan de campagne. -- Napolon quitte Paris et se rend 
  Wurzbourg. -- La cour de Prusse se transporte aussi  l'arme. -- Le
  roi, la reine, le prince Louis, le duc de Brunswick, le prince de
  Hohenlohe. -- Premires oprations militaires. -- Combats de
  Schleitz et de Saalfeld. -- Mort du prince Louis. -- Dsordre
  d'esprit dans l'tat-major prussien. -- Le duc de Brunswick prend le
  parti de se retirer sur l'Elbe, en se couvrant de la Saale. --
  Promptitude de Napolon  occuper les dfils de la Saale. --
  Mmorables batailles d'Ina et d'Awerstaedt. -- Droute et
  dsorganisation de l'arme prussienne. -- Capitulation d'Erfurt. --
  Le corps de rserve du prince de Wurtemberg surpris et battu 
  Halle. -- Retraite divergente et prcipite du duc de Weimar, du
  gnral Blucher, du prince de Hohenlohe, du marchal Kalkreuth. --
  Marche offensive de Napolon. -- Occupation de Leipzig, de
  Wittenberg, de Dessau. -- Passage de l'Elbe. -- Investissement de
  Magdebourg. -- Entre triomphale de Napolon  Berlin. -- Ses
  dispositions  l'gard des Prussiens. -- Grce accorde au prince de
  Hatzfeld. -- Occupation de la ligne de l'Oder. -- Poursuite des
  dbris de l'arme prussienne par la cavalerie de Murat, et par
  l'infanterie des marchaux Lannes, Soult et Bernadotte. --
  Capitulation de Prenzlow et de Lubeck. -- Reddition des places de
  Magdebourg, Stettin et Custrin. -- Napolon matre en un mois de
  toute la monarchie prussienne.                               1  206


LIVRE VINGT-SIXIME.

EYLAU.

  Effet que produisent en Europe les victoires de Napolon sur la
  Prusse. --  quelle cause on attribue les exploits des Franais. --
  Ordonnance du roi Frdric-Guillaume tendant  effacer les
  distinctions de naissance dans l'arme prussienne. -- Napolon
  dcrte la construction du temple de la Madeleine, et donne le nom
  d'Ina au pont jet vis--vis de l'cole militaire. -- Penses qu'il
  conoit  Berlin dans l'ivresse de ses triomphes. -- L'ide de
  VAINCRE LA MER PAR LA TERRE se systmatise dans son esprit, et il
  rpond au _blocus maritime_ par le _blocus continental_. -- Dcrets
  de Berlin. -- Rsolution de pousser la guerre au Nord, jusqu' la
  soumission du continent tout entier. -- Projet de marcher sur la
  Vistule, et de soulever la Pologne. -- Affluence des Polonais auprs
  de Napolon. -- Ombrages inspirs  Vienne par l'ide de
  reconstituer la Pologne. -- Napolon offre  l'Autriche la Silsie
  en change des Gallicies. -- Refus et haine cache de la cour de
  Vienne. -- Prcautions de Napolon contre cette cour. -- L'Orient
  ml  la querelle de l'Occident. -- La Turquie et le sultan Slim.
  -- Napolon envoie le gnral Sbastiani  Constantinople pour
  engager les Turcs  faire la guerre aux Russes. -- Dposition des
  hospodars Ipsilanti et Maruzzi. -- Le gnral russe Michelson marche
  sur les provinces du Danube. -- Napolon proportionne ses moyens 
  la grandeur de ses projets. -- Appel en 1806 de la conscription de
  1807. -- Emploi des nouvelles leves. -- Organisation en rgiments
  de marche des renforts destins  la grande arme. -- Nouveaux corps
  tirs de France et d'Italie. -- Mise sur le pied de guerre de
  l'arme d'Italie. -- Dveloppement donn  la cavalerie. -- Moyens
  financiers crs avec les ressources de la Prusse. -- Napolon
  n'ayant pu s'entendre avec le roi Frdric-Guillaume sur les
  conditions d'un armistice, dirige son arme sur la Pologne. --
  Murat, Davout, Augereau, Lannes, marchent sur la Vistule  la tte
  de quatre-vingt mille hommes. -- Napolon les suit avec une arme de
  mme force, compose des corps des marchaux Soult, Bernadotte, Ney,
  de la garde et des rserves. -- Entre des Franais en Pologne. --
  Aspect du sol et du ciel. -- Enthousiasme des Polonais pour les
  Franais. -- Conditions mises par Napolon  la reconstitution de la
  Pologne. -- Esprit de la haute noblesse polonaise. -- Entre de
  Murat et de Davout  Posen et  Varsovie. -- Napolon vient
  s'tablir  Posen. -- Occupation de la Vistule, depuis Varsovie
  jusqu' Thorn. -- Les Russes, joints aux dbris de l'arme
  prussienne, occupent les bords de la Narew. -- Napolon veut les
  rejeter sur la Prgel, afin d'hiverner plus tranquillement sur la
  Vistule. -- Belles combinaisons pour accabler les Prussiens et les
  Russes. -- Combats de Czarnowo, de Golymin, de Soldau. -- Bataille
  de Pultusk. -- Les Russes, rejets au del de la Narew avec grande
  perte, ne peuvent tre poursuivis  cause de l'tat des routes. --
  Embarras des vainqueurs et des vaincus enfoncs dans les boues de la
  Pologne. -- Napolon s'tablit en avant de la Vistule, entre le Bug,
  la Narew, l'Orezyc et l'Ukra. -- Il place le corps du marchal
  Bernadotte  Elbing, en avant de la basse Vistule, et forme un
  dixime corps sous le marchal Lefebvre, pour commencer le sige de
  Dantzig. -- Admirable prvoyance pour l'approvisionnement et la
  sret de ses quartiers d'hiver. -- Travaux de Praga, de Modlin, de
  Sierock. -- tat matriel et moral de l'arme franaise. -- Gaiet
  des soldats au milieu d'un pays nouveau pour eux. -- Le prince
  Jrme et le gnral Vandamme,  la tte des auxiliaires allemands,
  assigent les places de la Silsie. -- Courte joie  Vienne, o l'on
  croit un moment aux succs des Russes. -- Une plus exacte
  apprciation des faits ramne la cour de Vienne  sa rserve
  ordinaire. -- Le gnral Benningsen, devenu gnral en chef de
  l'arme russe, veut reprendre les hostilits en plein hiver, et
  marche sur les cantonnements de l'arme franaise en suivant le
  littoral de la Baltique. -- Il est dcouvert par le marchal Ney,
  qui donne l'veil  tous les corps. -- Beau combat du marchal
  Bernadotte  Mohrungen. -- Savante combinaison de Napolon pour
  jeter les Russes  la mer. -- Cette combinaison est rvle 
  l'ennemi par la faute d'un officier qui se laisse enlever ses
  dpches. -- Les Russes se retirent  temps. -- Napolon les
  poursuit  outrance. -- Combats de Waltersdorf et de Hoff. -- Les
  Russes, ne pouvant fuir plus long-temps, s'arrtent  Eylau, rsolus
   livrer bataille. -- L'arme franaise, mourant de faim et rduite
  d'un tiers par les marches, aborde l'arme russe, et lui livre 
  Eylau une bataille sanglante. -- Sang-froid et nergie de Napolon.
  -- Conduite hroque de la cavalerie franaise. -- L'arme russe se
  retire presque dtruite; mais l'arme franaise, de son ct, a
  essuy des pertes cruelles. -- Le corps d'Augereau est si maltrait
  qu'il faut le dissoudre. -- Napolon poursuit les Russes jusqu'
  Koenigsberg, et, quand il s'est assur de leur retraite au del de
  la Prgel, reprend sa position sur la Vistule. -- Changement apport
   l'emplacement de ses quartiers. -- Il quitte la haute Vistule pour
  s'tablir en avant de la basse Vistule, et derrire la Passarge,
  afin de mieux couvrir le sige de Dantzig. -- Redoublement de soins
  pour le ravitaillement de ses quartiers d'hiver. -- Napolon, tabli
   Osterode dans une espce de grange, emploie son hiver  nourrir
  son arme,  la recruter,  administrer l'Empire, et  contenir
  l'Europe. -- Tranquillit d'esprit et incroyable varit des
  occupations de Napolon  Osterode et  Finkenstein.       207  432


LIVRE VINGT-SEPTIME.

FRIEDLAND ET TILSIT.

  vnements d'Orient pendant l'hiver de 1807. -- Le sultan Slim,
  effray des menaces de la Russie, rintgre les hospodars Ipsilanti
  et Maruzzi. -- Les Russes n'en continuent pas moins leur marche vers
  la frontire turque. -- En apprenant la violation de son territoire,
  la Porte, excite par le gnral Sbastiani, envoie ses passe-ports
  au ministre de Russie, M. d'Italinski. -- Les Anglais, d'accord avec
  les Russes, demandent le retour de M. d'Italinski, l'expulsion du
  gnral Sbastiani, et une dclaration immdiate de guerre contre la
  France. -- Rsistance de la Porte et retraite du ministre
  d'Angleterre, M. Charles Arbuthnot,  bord de la flotte anglaise 
  Tndos. -- L'amiral Duckworth,  la tte de sept vaisseaux et de
  deux frgates, force les Dardanelles sans essuyer de dommage, et
  dtruit une division navale turque au cap Nagara. -- Terreur 
  Constantinople. -- Le gouvernement turc, divis, est prs de cder.
  -- Le gnral Sbastiani encourage le sultan Slim, et l'engage 
  simuler une ngociation, pour se donner le temps d'armer
  Constantinople. -- Les conseils de l'ambassadeur de France sont
  suivis, et Constantinople est arme en quelques jours avec le
  concours des officiers franais. -- Des pourparlers s'engagent entre
  la Porte et l'escadre britannique mouille aux les des Princes. --
  Ces pourparlers se terminent par un refus d'obtemprer aux demandes
  de la lgation anglaise. -- L'amiral Duckworth se dirige sur
  Constantinople, trouve la ville arme de trois cents bouches  feu,
  et se dcide  regagner les Dardanelles. -- Il les franchit de
  nouveau, mais avec beaucoup de dommage pour sa division. -- Grand
  effet produit en Europe par cet vnement, au profit de la politique
  de Napolon. -- Quoique victorieux, Napolon, frapp des difficults
  que la nature lui oppose en Pologne, se rattache  l'ide d'une
  grande alliance continentale. -- Il fait de nouveaux efforts pour
  pntrer le secret de la politique autrichienne. -- La cour de
  Vienne, en rponse  ses questions, lui offre sa mdiation auprs
  des puissances belligrantes. -- Napolon voit dans cette offre une
  manire de s'immiscer dans la querelle, et de se prparer  la
  guerre. -- Il appelle sur-le-champ une troisime conscription, tire
  de nouvelles forces de France et d'Italie, cre avec une promptitude
  extraordinaire une arme de rserve de cent mille hommes, et donne
  communication de ces mesures  l'Autriche. -- tat florissant de
  l'arme franaise sur la basse Vistule et la Passarge. -- L'hiver,
  long-temps retard, se fait vivement sentir. -- Napolon profite de
  ce temps d'inaction pour entreprendre le sige de Dantzig. -- Le
  marchal Lefebvre charg du commandement des troupes, le gnral
  Chasseloup de la direction des oprations du gnie. -- Longs et
  difficiles travaux de ce sige mmorable. -- Les deux souverains de
  Prusse et de Russie se dcident  envoyer devant Dantzig un puissant
  secours. -- Napolon, de son ct, dispose ses corps d'arme de
  manire  pouvoir renforcer le marchal Lefebvre  l'improviste. --
  Beau combat livr sous les murs de Dantzig. -- Derniers travaux
  d'approche. -- Les Franais sont prts  donner l'assaut. -- La
  place se rend. -- Ressources immenses en bl et en vin trouves dans
  la ville de Dantzig. -- Le marchal Lefebvre cr duc de Dantzig. --
  Le retour du printemps dcide Napolon  reprendre l'offensive. --
  La reprise des oprations fixe au 10 juin 1807. -- Les Russes
  prviennent les Franais, et dirigent, le 5 juin, une attaque
  gnrale contre les cantonnements de la Passarge. -- Le marchal
  Ney, sur lequel s'taient ports les deux tiers de l'arme russe,
  leur tient tte avec une intrpidit hroque, entre Guttstadt et
  Deppen. -- Ce marchal donne le temps  Napolon de concentrer toute
  l'arme franaise sur Deppen. -- Napolon prend  son tour une
  offensive vigoureuse, et pousse les Russes l'pe dans les reins. --
  Le gnral Benningsen se retire prcipitamment vers la Prgel, en
  descendant l'Alle. -- Napolon marche de manire  s'interposer
  entre l'arme russe et Koenigsberg. -- La tte de l'arme franaise
  rencontre l'arme russe campe  Heilsberg. -- Combat sanglant livr
  le 10 juin. -- Napolon, arriv le soir  Heilsberg avec le gros de
  ses forces, se prpare  livrer le lendemain une bataille dcisive,
  lorsque les Russes dcampent. -- Il continue  manoeuvrer de manire
   les couper de Koenigsberg. -- Il envoie sa gauche, compose des
  marchaux Soult et Davout, sur Koenigsberg, et avec les corps des
  marchaux Lannes, Mortier, Ney, Bernadotte et la garde, il suit
  l'arme russe le long de l'Alle. -- Le gnral Benningsen, effray
  pour le sort de Koenigsberg, veut courir au secours de cette place,
  et se hte de passer l'Alle  Friedland. -- Napolon le surprend, le
  14 au matin, au moment o il passait l'Alle. -- Mmorable bataille
  de Friedland. -- Les Russes, accabls, se retirent sur le Nimen, en
  abandonnant Koenigsberg. -- Prise de Koenigsberg. -- Armistice
  offert par les Russes, et accept par Napolon. -- Translation du
  quartier gnral franais  Tilsit. -- Entrevue d'Alexandre et de
  Napolon sur un radeau plac au milieu du Nimen. -- Napolon invite
  Alexandre  passer le Nimen, et  fixer son sjour  Tilsit. --
  Intimit promptement tablie entre les deux monarques. -- Napolon
  s'empare de l'esprit d'Alexandre, et lui fait accepter de vastes
  projets, qui consistent  contraindre l'Europe entire  prendre les
  armes contre l'Angleterre, si celle-ci ne veut pas consentir  une
  paix quitable. -- Le partage de l'empire turc doit tre le prix des
  complaisances d'Alexandre. -- Contestation au sujet de
  Constantinople. -- Alexandre finit par adhrer  tous les projets de
  Napolon, et semble concevoir pour lui une amiti des plus vives. --
  Napolon, par considration pour Alexandre, consent  restituer au
  roi de Prusse une partie de ses tats. -- Le roi de Prusse se rend 
  Tilsit. -- Son rle entre Alexandre et Napolon. -- La reine de
  Prusse vient aussi  Tilsit, pour essayer d'arracher  Napolon
  quelques concessions favorables  la Prusse. -- Napolon
  respectueux envers cette reine malheureuse, mais inflexible. --
  Conclusions des ngociations. -- Traits patents et secrets de
  Tilsit. -- Conventions occultes restes inconnues  l'Europe. --
  Napolon et Alexandre, d'accord sur tous les points, se quittent en
  se donnant d'clatants tmoignages d'affection, et en se faisant la
  promesse de se revoir bientt. -- Retour de Napolon en France,
  aprs une absence de prs d'une anne. -- Sa gloire aprs Tilsit. --
  Caractre de sa politique  cette poque.                  433  678


FIN DE LA TABLE DU SEPTIME VOLUME.





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire,
(Vol. 7 / 20), by Adolphe Thiers

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The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

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