The Project Gutenberg EBook of L'oeuvre du comte de Mirabeau, by 
Honor-Gabriel Riqueti Mirabeau

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Title: L'oeuvre du comte de Mirabeau

Author: Honor-Gabriel Riqueti Mirabeau

Editor: Guillaume Apollinaire

Release Date: November 14, 2013 [EBook #44181]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DU COMTE DE MIRABEAU ***




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[Note concernant la transcription

On a conserv l'orthographe de l'original, pour le texte franais. On
a nanmoins corrig les erreurs manifestes d'impression. Les citations
latines et surtout grecques ont d tre abondamment rectifies,
l'original tant truff d'erreurs au point d'en devenir inintelligible
(par exemple "Ex alii tui senta" au lieu de "Ex animi tui sententia")
voire imprononable (par exemple +dzagomo zphs+ pour +tragomorphoi+).

Les signes plus indiquent une translittration de caractres grecs.]




    LES MAITRES DE L'AMOUR


    L'OEUVRE
    du
    Comte de Mirabeau


    Erotika Biblion
    avec annotations du Chevalier de Pierrugues

    La Conversion, ou le Libertin de qualit

    Hic et Hec, ou l'art de varier les plaisirs de l'amour

    Le Rideau lev, ou l'ducation de Laure

    Le Chien aprs les Moines.--Le Degr des ges du plaisir


    INTRODUCTION, ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE ET NOTES
    PAR
    GUILLAUME APOLLINAIRE


    _Ouvrage orn d'un Portrait et d'un autographe hors texte_


    PARIS
    BIBLIOTHQUE DES CURIEUX
    4, RUE DE FURSTENBERG, 4

    MCMXXI




    L'OEUVRE DU COMTE DE MIRABEAU


    ==_Il a t tir de cet ouvrage_==
    10 exemplaires sur Japon Imprial=
    ==============1  10==============
    ====25 exemplaires sur Hollande===
    ==============11  35=============


    Droits de reproduction rservs
    pour tous pays, y compris la
    Sude, la Norvge et le Danemark.


[Illustration: MIRABEAU.]




INTRODUCTION


Il ne sera question ici ni de la vie publique ni de la vie prive de
Mirabeau. Tout cela est trop connu.

Qu'il suffise de dire qu'Honor-Gabriel Riquetti, comte de Mirabeau,
naquit le 9 mars 1749 au chteau du Bignon, dans le Gtinais orlanais
(aujourd'hui Le Bignon-Mirabeau, arr. de Montargis, Loiret). Il mourut
le samedi 2 avril 1791.

D'excellents historiens ont projet un jour clatant sur les amours du
grand tribun et de Sophie de Ruffey, la marquise de Monnier. On a donn
une trs grande partie de la correspondance des deux amants[1].

On n'a pas encore os livrer au public les dtails libres qui abondent,
parat-il dans les lettres de Mme de Monnier. Bon nombre de dtails
aussi libres figurent dans celle de Mirabeau.

Arrt le 14 mai 1777, l'amant de Sophie fut enferm  Vincennes le 8
juin 1777 et n'en sortit que le 17 novembre 1780.

Le marquis de Sade tait au donjon depuis le 14 janvier de la mme
anne. Mais Mirabeau semble avoir ignor ce dtail  cette poque et la
lettre adresse  M. Le Noir, le 1er janvier 1778, tmoigne de cette
ignorance.

... Faut-il citer un de mes parents[2]? Pourquoi des crimes horribles
et pour qui une prison perptuelle est une grce que toute la bont du
souverain pour leurs familles a eu peine  leur accorder, plusieurs
sclrats de cette espce, dis-je, sont dans des forts o ils jouissent
de toute leur fortune, o ils ont une socit trs agrable et toutes
les ressources possibles contre le mal-tre et l'ennui insparable
d'une vie renferme................................................

... Faut-il citer un de mes parents[2]? Pourquoi non? La honte
n'est-elle pas personnelle? Le marquis de Sade, condamn deux fois
au supplice, et la seconde fois  tre rompu vif, le marquis de Sade
excut en effigie; le marquis de Sade dont les complices subalternes
sont morts sur la roue, dont les forfaits tonnent les sclrats
mme les plus consomms; le marquis de Sade est colonel, vit dans le
monde, a recouvr sa libert et en jouit,  moins que quelque nouvelle
atrocit ne la lui ait ravie...

Vous me blmeriez, Monsieur, si je m'avilissais jusqu' mettre en
parallle M. de Railli[3], M. de Sade et moi; mais je me ferais cette
question simple... De quoi suis-je coupable? De beaucoup de fautes
sans doute; mais qui osera attaquer mon honneur?... Mon pre; parce
qu'il est le seul que je ne puisse pas repousser et couvrir d'infamie.
Qu'il articule des faits et que ces faits me soient communiqus. Je
l'ai demand cent fois, mais il a trop beau jeu lorsqu'il parle seul
pour changer de partie... Cependant, quelle diffrence de la situation
des monstres que j'ai cits  la mienne? Je suis dans la prison du
royaume la plus triste et la plus cruelle,  la considrer sous tous
les aspects (je parle de celle destine aux gens de ma sorte); j'y
suis dans la plus extrme pnurie; dans l'isolement le plus absolu, je
dirais le plus affreux, si vous n'tiez venu  mon aide...

Mais le marquis de Sade devait lui rvler sa prsence et, le 28 juin
1780, Mirabeau crit au premier commis de la police, l'agent Boucher,
qu'il appelait son bon ange[4]:

... Monsieur de Sade a mis hier en combustion le donjon et m'a fait
l'honneur en se nommant et sans la moindre provocation de ma part,
comme vous le croyez bien, de me dire les plus infmes horreurs.
J'tais, disait-il moins dcemment, le giton de M. de R...[5] et
c'tait pour me donner la promenade qu'on la lui tait. Enfin, il m'a
demand mon nom afin d'avoir le plaisir _de me couper les oreilles 
sa libert_.

La patience m'a chapp et je lui ai dit: Mon nom est celui d'un
homme d'honneur qui n'a jamais dissqu ni empoisonn des femmes, qui
vous l'crira sur le dos,  coups de canne, si vous n'tes pas rou
auparavant, et qui n'a de crainte d'tre mis par vous en deuil sur la
grve[6]. Il s'est tu et n'a pas os ouvrir la bouche depuis. Si vous
me grondez, vous me gronderez, mais par Dieu, il est ais de patienter
de loin, et assez triste d'habiter la mme maison qu'un tel monstre
habite.

Ces deux prisonniers, qui s'estimaient si peu, l'un traitant de _giton_
l'autre qui le considrait comme un monstre, devaient jouer un rle
prpondrant dans l'histoire de l'mancipation sociale et morale de
l'humanit.

Tous les deux passaient le temps, en prison,  crire surtout des
ouvrages licencieux.

Mirabeau a compos  Vincennes un grand nombre d'ouvrages:

_Des lettres de cachet et des prisons d'Etat_, 2 vol., _ Hambourg_
(Neufchtel), en 1782.

_Elgies de Tibulle avec des notes et recherches de mythologie,
d'histoire et de philosophie; suivies des baisers de Jean Second;
traduction nouvelle adresse du Donjon de Vincennes par Mirabeau
l'an,  Sophie Ruffey, avec quatre figures. A Tours, chez Letourmy
jeune et Compagnie, et  Paris, chez Berry, rue S. Nicaise,
l'an 3 de l'Ere Rpublicaine_, 2 tomes, in-8[7].

Il y a un troisime volume sans tomaison indique, avec ce titre:
_Contes et nouvelles adresss du Donjon de Vincennes, par Mirabeau, 
Sophie Ruffey. A Tours, chez Letourmy le jeune et Compagnie. A Paris,
chez Deroy, libraire, rue Cimetire-Andr, n 15, l'an 4 de l're
rpublicaine_, avec cette pigraphe: _Nec si quid olim lusit Anacreon
delevit aetas_.

La Chabeaussire, dit la _Biographie Michaud_, lev avec Mirabeau,
lui avait fait don du manuscrit de cette traduction,  laquelle
il n'attachait aucune importance. Mirabeau se l'appropria en
l'enrichissant d'additions et remaniant le style. La Chabeaussire
revendiqua l'ouvrage lorsqu'il en vit le succs.

M. Paul Cottin (_loc. cit._) dit que La Chabeaussire parat avoir
indment rclam la paternit de cette traduction de Tibulle.

M. Gabriel Hanotaux possde, parat-il, un important manuscrit
d'ouvrages de Mirabeau, crit  Vincennes et recopis par Sophie:
pomes, traduction des _Mtamorphoses d'Ovide_, _Essai sur la libert
des anciens et des modernes_, etc.

Mirabeau crivit aussi  Vincennes un trait de _l'Inoculation_, une
_grammaire_ et une _mythologie_ destins  l'ducation de Mme de
Monnier.

Il traduisit aussi les contes de Boccace qu'il jugeait ainsi (_Lettre
 Sophie_ du 28 juillet 1780): Je crois en gnral que Boccace a t
trop vant; il a cependant du naturel et du comique. Mais quand on a lu
ce qu'a fait en ce genre Hamilton, soit dans ses contes, soit dans les
mmoires de Gramont, on n'aime plus aucun conteur.

Enfin, il y crivit son _Erotika Biblion_ et ces ouvrages hardis que
M. Pierre Louys, dans sa prface d'_Aphrodite_, appelle _les romans de
Mirabeau_, c'est--dire _le Libertin de qualit_ et peut-tre _Hic et
Haec_.

_Ma Conversion_ parut en 1783.

Cet ouvrage, d'un genre tout nouveau, fut bientt remarqu[8]. C'tait
la premire fois sans doute que l'on faisait un personnage romanesque
de l'homme qui vit aux dpens des femmes. Le roman tait anim; assez
grossier, il contenait des termes emprunts  l'argot spcial des
brelans et des tavernes. Le libertinage affectait  chaque page des
allures conqurantes. Don Juan levait des impts dans le pays de
Tendre et blasphmait avec une libert raliste encore nouvelle dans
la littrature. Les _Mmoires secrets_ ne manqurent point de signaler
un livre aussi scandaleux et la mention qui est faite des estampes qui
enrichissent le livre suffira  donner ide de l'ouvrage qu'on ne peut
gure rsumer.

_5 janvier 1785. Ma Conversion_, par M. D. R. C. D. M. F.,
c'est--dire par M. de _Riquetti_, comte de _Mirabeau_ fils.

Tel est le titre de cet ouvrage qui, quoique imprim ds 1783, n'a
commenc  percer que vers la fin de l'anne dernire. Il est, en
effet, de nature  ne se glisser que lentement et dans les tnbres. Il
est prcd d'une _ptre ddicatoire  Monsieur Satan_. On peut juger
par ce dbut quel doit tre le fond du livre. Le frontispice l'annonce
galement. On y voit l'auteur  son bureau. _L'Amour_ et les _Trois
Grces_, transformes en _trois Garces nues_, vers lesquelles il se
retourne, semblent guider sa plume. On dirait que le _Diable_, en face,
n'attend que le moment de recevoir l'hommage de cette production, et
_Mercure_ se dispose  la publier.

Au haut est un mdaillon o l'on lit: _Ma Conversion_. Et au bas, pour
lgende: _Auri sacra fames_. Cinq autres estampes enrichissent et
dveloppent le sujet.

La premire roule sur le dbut du hros, qui commence par une
financire payant bien. Il est peint l'excitant vigoureusement et ne
voulant la satisfaire que lorsque l'or parat. Au bas, on lit: _Voyez
son cul, comme il bondit!_

La seconde a pour titre: _La dvote_, avec cette exclamation: _Ah! mon
doux Jsus!_ C'est le plaisir qui la lui arrache, on le juge  son
attitude avec son amant. Un crucifix devant elle, un tableau de la
Vierge caractrisent une dvote.

_Agns_ est la troisime estampe, et le mot: _Je dchire la nue_. C'est
une novice que le libertin introduit dans un couvent de dbauche: en
lui donnant une leon de musique, elle se prcipite elle-mme tout en
pleurs dans ses bras et est enf.....

_Elle vit du pays_ sert de lgende  la quatrime. C'est une _Baronne
campagnarde_ qu'il duque et  laquelle il apprend toutes les postures
et toutes les manires de le faire.

La dernire estampe peint une orgie effroyable, o brille un moine.
Elle est couverte d'un rideau qu'entr'ouvre le _Rou_. Plus bas est
une autre orgie fort enveloppe, qu'on suppose des tribades d'aprs sa
description, et le tout est termin par ces mots: _Le rideau cache les
moeurs_.

On ne sait si l'ouvrage est rellement de celui qu'indiquent les
lettres initiales: mais malheureusement il est assez bien fait pour
qu'on soit tent de le croire.

_La Correspondance littraire, philosophique et critique_, par
Grimm, Diderot, Raynal, Meister, etc., mettait aussi des doutes sur
l'attribution qu'on faisait de _Ma Conversion_  Mirabeau.

_Ma Conversion_, par M. D. R. C. D. M. F., avec figures en
taille-douce, premire dition, ddie  Satan. Nous ne nous permettons
de transcrire ici le titre de cet infme livre que pour annoncer  nos
lecteurs que, quoique attribu au fils de M. le marquis de Mirabeau,
auteur de l'ouvrage sur _Les lettres de cachet et les prisons d'tat_,
nous ne pouvons nous rsoudre  croire qu'il soit de lui. C'est un code
de dbauche dgotante, sans verve, sans imagination, et il ne parat
pas croyable qu'un homme d'esprit ait avili sa plume  cet excs sans
laisser mme souponner l'espce d'attrait qui aurait pu sduire son
talent.

Et M. Tourneux, qui a donn (Garnier, 1880) une dition de la
_Correspondance littraire_, ajoute en note:

Les initiales qui figurent sur l'une des ditions et que reproduit
Meister signifient: M. de Riquetti, comte de Mirabeau fils. Nanmoins,
il est trs probable que le grand orateur n'a pas plus crit _Ma
Conversion_ que les autres romans obscnes qu'on lui a attribus. On
ne peut porter  son actif que _l'Erotika Biblion_, dont il se dclare
implicitement l'auteur dans une lettre  Sophie de Monnier.

Cependant, le doute n'est pas possible. Mirabeau a crit aussi bien _Ma
Conversion_ que _l'Erotika Biblion_.

Les trois lettres du 21 fvrier, du 5 et du 26 mars 1780 le dmontrent
assez.

Le 21 fvrier, Mirabeau crit  Sophie:

Ce que je ne t'envoie pas, c'est un roman tout  fait fou que je fais
et intitul _Ma Conversion_. Le premier alina te donnera une ide du
sujet et t'apprendra en mme temps quelle fidlit je te prpare:

    Jusqu'ici, mon ami, j'ai t un vaurien; j'ai couru les
    beauts; j'ai fait le difficile;  prsent, la vertu rentre
    dans mon coeur; je ne veux plus ..... que pour de l'argent; je
    vais m'afficher talon jur des femmes sur le retour et je
    leur apprendrais  jouer du ...  tant par mois.

Tu ne saurais croire combien ce cadre, qui ne semble rien, amne de
portraits et de contrastes plaisants; toutes les sortes de femmes,
tous les tats y passent tour  tour; l'ide en est folle, mais les
dtails en sont charmants et je te le lirai quelque jour, au risque de
me faire arracher les yeux. J'ai dj pass en revue la financire, la
prude, la dvote, la prsidente, la ngociante, les femmes de cour, la
vieillesse. J'en suis aux filles; c'est une bonne charge et un vrai
livre DE MORALE.

Le 5 mars, Mirabeau reparle avec complaisance de son roman:

Mon amie si bonne, nous sommes fort arrirs; mais je travaille
tant que, j'espre, nous aurons bientt de l'argent. _Tibulle_ va
tre livr, les _Contes_ et les _Baisers_ le sont; Boccace est entre
mes mains, et _Ma Conversion_ avance. Je fais, pour ce roman qui est
absolument neuf et qui, si j'tais libraire, ferait ma fortune, des
sujets d'estampes qui ne ressembleront  aucunes et seront, je m'en
flatte, trs jolies. Comptez sur mes bonts, madame; je daignerai vous
rserver toujours quelques bons moments, et si je fais beaucoup pour ma
bourse, je ferai aussi _quelque chose_ pour mon coeur. Si tu veux passer
sur des mots un peu fermes et sur des peintures trs libres, mais
trs vraies de nos moeurs, de notre corruption, de notre libertinage,
je t'enverrai ce roman, qui est moins frivole que l'on ne croirait au
premier coup d'oeil. Depuis les femmes de cour, qui y sont caves 
fond, j'ai fini les religieuses et les filles d'opra; j'en suis, par
occasion, aux moines; de l je me marierai, puis je ferai peut-tre un
petit tour aux enfers (o je coucherai avec Proserpine) pour y entendre
de drles de confessions..... Tout ce que je puis te dire, c'est que
c'est une folie singulirement neuve et que je ne puis relire sans
rire.

Enfin, le 26 mars Mirabeau annonce  Sophie qu'il lui envoie _Ma
Conversion_:

Quant au manuscrit que tu demandes, je l'envoie au bon ange, avec
prire de te le faire passer. Garde-le le moins que tu pourras. Je ne
puis y joindre ni la seconde partie, ni la feuille que j'ai retire du
corps de l'ouvrage. Ce sont des choses de nature  ce que M. B... ne
puisse les passer.

Hlas! mon amie, c'est en prison qu'on a besoin de se battre les flancs
pour tre gai et de se forcer  l'tre. Sans cela, on serait bientt
dcourag et mort ou fou. Au reste, _Ma Conversion_ est beaucoup plus
plaisante que _Parapilla_[9]. C'est, sous une corce trs polissonne,
une peinture vivante et mme assez morale de nos moeurs et de celles de
tous les tats. Les femmes de cour, les religieuses et les moines y
sont surtout traits  souhait.

P. Manuel, dans sa prface aux _Lettres de Mirabeau_ (_loc. cit._), dit
emphatiquement que l'amant de Sophie fut rduit  broyer les couleurs
de l'Artin. Et alors parut _Le Libertin de qualit_; on ne concevrait
pas comment un aptre de la volupt, le disciple le plus ingnieux
qu'ait jamais eu picure, qui prchait si bien que l'Amour perdrait
tout  tre nu s'il tait sale, et que la pudeur doit survivre mme
 la chastet, a pu employer les couleurs dgotantes du vice; si,
dupe de son imagination qui montrait  sa philanthropie,  travers des
sentiers fangeux, un but moral, il ne s'tait pas persuad  lui-mme
que pour peindre les vices, il fallait les saisir sur le fait et que
pour apprendre  des courtisans et  des moines o tait la gangrne,
la putridit de leurs moeurs, il fallait, sous peine de n'tre pas lu,
parler le langage des bordels et des halles.

_Ma Conversion_ est l'image des dbauches de _l'Ile de Capre_.
tait-ce  lui de tenir le pinceau de Ptrone?

Tout au plus devait-il se permettre _l'Erotika Biblion_. L, du moins,
avec toute l'rudition de l'Acadmie des sciences, il couvre des
exemples sacrs de l'antiquit les parties honteuses de nos modernes
Sardanapales.


La mme anne que _Ma Conversion_ parut _l'Erotika Biblion_. Mirabeau
l'avait achev en 1780. Le 21 octobre de cette anne, il crit 
Sophie: ... Je comptais t'envoyer aujourd'hui, ma minette bonne,
un nouveau manuscrit trs singulier, qu'a fait ton infatigable
ami, mais la copie que je destine au libraire de M. B... n'est pas
finie; et t'ter  l'avenir l'original, ce serait l'interrompre pour
longtemps[10]. Ce sera pour la prochaine fois. Il t'amusera: ce sont
des sujets bien plaisants, traits avec un srieux non moins grotesque,
mais trs dcent. Croirais-tu que l'on pourrait faire dans la Bible
et l'antiquit des recherches sur l'onanisme, la tribaderie, etc.,
etc., enfin sur les matires les plus scabreuses qu'aient traites les
casuistes et rendre tout cela lisible, mme au collet le plus mont et
parsem d'ides assez philosophiques?

Il faut noter en passant qu'_Errotika_ tait une faute d'impression qui
persiste dans un certain nombre d'ditions de l'ouvrage.

Le manuscrit autographe de Mirabeau a appartenu  M. Solar et a t
vendu 150 francs. Il tait in-4.

_L'Erotika Biblion_ est un monument d'impit trs singulier. C'est
le fruit des lectures de Mirabeau dans sa prison. Il y lisait avec
curiosit et non sans plaisir des ouvrages d'rudition sacre,
d'exgse biblique: Avec les rognures des commentaires de Don
Calmet, dit un biographe, il composa _l'Erotika Biblion_, recueil de
gravelures, o sont signals les carts de l'amour physique chez les
diffrents peuples anciens et particulirement chez les Juifs et dans
lequel, du moins, l'originalit compense l'obscnit de la matire.

La premire dition parut  Neufchtel selon les uns,  Paris selon
d'autres. On a assur qu'il ne se rpandit que quatorze exemplaires
de la premire dition, saisie en presque totalit par la police. Il
parat que l'dition de 1792 fut galement traque, mais un certain
nombre d'exemplaires passa  l'tranger. Il en vint mme  Rome et
le livre fut mis  l'index le 2 juillet 1794. Le dcret qui condamne
l'ouvrage en traduit agrablement en latin le titre grec: Erotika
Biblion, _id est_: Amatoria Bibliorum.

A propos de _l'Erotika Biblion_, Lemonnyer[11] cite cet _Article
dcoup d'un journal de l'poque_: _20 aot._ Il parat un livre
nouveau dont le titre seul est effrayant: il porte _Errotika Biblion_.
A Rome, de l'imprimerie du Vatican, 1783, volume in-8. Son objet est
de prouver que, malgr la dissolution de nos moeurs, les anciens taient
beaucoup plus corrompus que nous, et l'auteur le fait mthodiquement et
par une comparaison suivie,  commencer depuis les Juifs compris, ce
qui s'tablit  leur gard par des citations des livres saints qui ne
sont pas fort difiantes. De l une rudition immense et les tableaux
les plus licencieux plus forts que ceux du _Portier des Chartreux_.

Ce livre est fort rare: on prtend qu'il n'y en a eu que quatorze
exemplaires distribus dans Paris, et que le reste a t saisi par la
police. Lemonnyer cite encore un _autre article_:

_28 novembre 1783._ _L'Errotika Biblion_ n'a qu'environ 18 feuilles
d'impression in-8 et est subdivis en dix titres d'un seul mot, qui
ne sont pas plus intelligibles au commun des lecteurs. Ils formeront
comme autant de chapitres spars, dont la liaison a peine  se
dcouvrir, mais dont le but gnral est assez celui indiqu de prouver
que les anciens nous surpassaient infiniment du ct de la corruption
des moeurs: ils sont, dans leur brivet, remplis de recherches savantes
et mme infiniment curieuses, qui rendent l'ouvrage aussi rudit
qu'agrable.

L'auteur, outre le talent de possder parfaitement les langues mortes,
a celui d'crire trs bien la sienne, de plaisanter lgrement et de
singer souvent Voltaire; dans les tableaux trs sales qu'il prsente
parfois, il se sert toujours d'expressions honntes ou techniques; du
reste, il parat fort vers dans l'art des volupts et en donne des
leons que lui envieraient les _Gourdans_ et les _Brissons_, en un mot
les plus experts en ce genre.

Les diteurs annoncent dans un _avis_ qu'ils ont du mme auteur
d'autres manuscrits du mme mrite et d'un intrt non moins piquant,
et ils promettent de les livrer incessamment au public; on ne peut que
le dsirer avec avidit.

La prface de l'dition de 1833, dite dition du chevalier de
Pierrugues (v. Essai bibliographique), contient un excellent rsum
de l'ouvrage. Ce rsum sous forme de commentaire ne saurait manquer
d'intresser les curieux et amateurs de lettres.

Le voici:

Dans le chapitre par lequel il ouvre son crit immortel, Mirabeau,
avec cette finesse d'esprit et ce talent d'observation admirable,
ridiculise le systme absurde de tous les sectateurs qui, marchant
sur les traces de Shackerley, prtendraient, comme le philosophe
Maupertuis, soutenir que le phnomne tonnant, cette bande circulaire
solide et lumineuse qui entoure  une certaine distance le globe ou
l'anneau de Saturne dans le plan de son quateur, que dcouvrit Galile
en 1610, _tait autrefois une mer; que cette mer s'est endurcie et
qu'elle est devenue terre ou roche; qu'elle gravitait jadis vers deux
centres et ne gravite plus aujourd'hui que vers un seul_.

Il sape ainsi par leur base les vaines thories des hommes sur les lois
de la nature, qu'ils nous prsentent comme d'incontestables vrits
et qui, dans le fond, ne sont que les extravagantes rveries de leur
cerveau.

Passant ensuite au chapitre de _l'Anlytrode_, aprs avoir rsum en
peu de mots l'histoire merveilleuse de la cration, dont il attaque
la physique avec cette justesse d'esprit qui lui est propre, il fait
ressortir, en critique judicieux, toutes les absurdits fabuleuses de
nos thologiens qui prtendent tout expliquer, parce qu'ils raisonnent
sur tout, et il dmontre combien il est ridicule de soutenir, comme
les canonistes de toutes les poques, que tous les moyens propres 
faciliter la propagation de l'espce humaine n'ont en eux-mmes rien
que d'honnte et de dcent, ds qu'ils conduisent  cette destination.

L'_Ischa_ nous tale avec pompe le chef-d'oeuvre par lequel l'architecte
de l'univers a clos son sublime ouvrage, cette me de la reproduction,
la femme, dont la faiblesse organique indique, il est bien vrai,
combien elle est infrieure en puissance  l'homme, mais qu'une
ducation virile et librale, au lieu d'une instruction ncessairement
superficielle qu'on lui donne aujourd'hui, assimilerait davantage  la
nature de l'homme, qu'elle gale en perfectionnement, et lui ferait
participer avec une parfaite galit de droits  la jouissance de la
vie civile.

Plus nergique, mais non moins loquent, c'est dans la _Tropode_ que
le talent inimitable de Mirabeau prend un nouvel essor pour s'lever
aux plus hautes penses. Vivant dans un temps o la corruption d'une
cour offrait  la mditation du philosophe le tableau le plus saillant
et le plus hideux d'une dissolution sans exemple, il porte le flambeau
de l'investigation sur celle d'un peuple d'une autre poque beaucoup
plus recule de nous, et les comparant ensemble, il dmontre avec une
admirable vrit que l'espce humaine, dont les facults morales ont
une connexion si intime avec ses facults physiques, est susceptible
d'une perfectibilit qui se dveloppe par les lumires de l'observation
et de l'exprience et qui s'augmente successivement avec les progrs
de la civilisation. Il prouve que si des nuances plus ou moins
caractristiques distinguent si diversement tous les peuples de la
terre, il faut l'attribuer  l'influence du sol qu'ils habitent et aux
institutions politiques qui leur sont imposes, soit par des despotes
qui les gouvernent d'aprs leurs vices et leurs vertus, soit par des
conqurants qui les modlent sur leurs propres moeurs et les climats
qu'ils ont quitts.

Le _Thalaba_ nous fait voir l'homme dans toute la turpitude d'un vice
infme, lorsque, subjugu par son temprament, il ne puise pas assez de
forces dans son me pour rsister  un drglement qui non seulement le
dgrade  ses propres yeux, mais brise entre ses mains la coupe de la
vie, si pleine d'avenir, avant de l'avoir puise.

_L'Anandryne_ sert de pendant au tableau heureux du Thalaba et nous
reprsente, dans la femme, l'pouvantable vice qu'il a critiqu dans
l'homme.

Il nous fait voir dans quel degr d'abjection peut tomber un sexe
aimable, si bien fait pour plaire, lorsqu'il a franchi les bornes de la
pudeur[12].

Aprs avoir tabli d'une manire admirable que l'influence de la
reproduction de notre espce tend ses droits sur tous les hommes en
gnral, que la violence de l'amour sous un climat constamment brlant
n'est point la mme que dans les pays septentrionaux, et que la nature
procde  la reproduction _par des moyens particuliers et propres 
chacun_, Mirabeau, par une transition heureusement amene, critique,
dans l'_Akropodie_, une des institutions les plus bizarres et les plus
singulires que jamais tte d'homme ait enfantes, je veux dire la
circoncision. En passant en revue les motifs qui l'ont pu tablir chez
les Orientaux, il dmontre victorieusement qu'une observance religieuse
quelconque qui n'aurait pas pour base les lois de la morale et de la
nature ne peut servir qu' tenir dans un avilissement perptuel le
peuple qui la pratiquerait.

Le _Kadesch_ confirme ces rflexions et prouve avec vidence que
l'homme, une fois livr  ses dsirs immodrs,  ses seules passions,
sans frein ni retenue, doit ncessairement s'avilir, au point de
mconnatre entirement les sentiments de la pudeur et sa propre
dignit. Et conduisant comme dans un cloaque d'impurets, il dveloppe
dans _Bhmah_ cette triste vrit que l'homme, n'coutant plus la
raison dont il est partag, poussera bientt ses folies jusqu'aux plus
monstrueuses insanies, et ombragera la nature en faisant injure  la
beaut, sans crainte de se ravaler au-dessous de la brute mme.

Dans un chapitre de _l'Anoscopie_, Mirabeau nous expose au grand jour
l'homme, depuis le berceau du monde, toujours le jouet des adroits
charlatans qui, abusant sans piti de sa crdulit et tablissant
leur empire sur les qualits surnaturelles qu'ils affectent, mais
ne possdent pas, ont prtendu dvoiler les secrets de l'avenir et
connatre ceux que le pass tient cachs dans son sein. Il en conclut
que le peuple sera la dupe de ces jongleurs aussi longtemps que les
yeux seront couverts du bandeau de l'ignorance et de la superstition.

Il couronne enfin son immortel ouvrage par la peinture nergique du
tableau hideux des moeurs de toute l'antiquit, et, les mettant en
parallle avec les ntres, il prouve combien la morale a fait de
progrs immenses aujourd'hui, par la raison infiniment simple que la
dpravation de l'homme est en raison du peu de dveloppement de ses
qualits intellectuelles et que plus il sera clair sur la dignit de
son tre et l'excellence de sa nature, moins il s'abandonnera  ses
funestes passions qui finissent par enfanter le malheur.


Si _Hic et Hec_ est rellement de Mirabeau, il faut croire qu'aprs
l'avoir confi  un libraire, l'amant de Sophie fit la dfense qu'on le
publit. Le grand tribun n'avait plus besoin de sa plume pour vivre. Le
libraire conserva sans doute une copie du manuscrit et le fit paratre
aprs la mort de Mirabeau.

Ce charmant ouvrage n'est point indigne de l'auteur de l'_Erotika
Biblion_ et de _Ma Conversion_. Il s'agit des aventures d'un lve des
jsuites d'Avignon, qui aprs la dispersion de l'ordre est plac comme
prcepteur dans une famille bourgeoise, mais riche et accueillante. Les
personnages appartiennent au monde ecclsiastique,  la noblesse. On
trouve quelques anecdotes charmantes. Ce petit roman licencieux a t
crit avec une grce et un esprit qui sont rares. Il a t pill par
l'auteur de _Mylord Arsouille_[13] qui parut avant lui, mais une copie
de _Hic et Hec_ a pu fort bien tomber entre les mains du pamphltaire
peu scrupuleux qui publia la mdiocre relation des plaisirs de lord
Seymour, dont Mylord Arsouille tait le surnom populaire.


_Le Rideau lev ou l'ducation de Laure_ est une sorte d'_Emile_
concernant les demoiselles. Mirabeau n'est pas l'auteur de cet ouvrage,
qui aurait t crit par un gentilhomme bas-normand, nomm le marquis
de Sentilly. L'auteur, qui avait sans doute dcid d'abord de faire
l'apologie de l'inceste, fut retenu bientt par des considrations
qui n'ont point embarrass certains romanciers modernes. Laure, dont
l'ducation morale aussi bien que sexuelle, doit tre acheve par
son pre, apprend bientt que l'homme qu'elle appelle _mon papa_ n'a
en ralit avec elle aucun lien de parent. C'tait beaucoup trop de
pudeur. L'auteur le comprit vite et n'hsita pas  faire intervenir
plus loin l'inceste encore, mais sous l'aspect qui parat moins
rvoltant: l'inceste de frre et de soeur. _Le Rideau lev_ est un
ouvrage au-dessus de sa rputation.


_Le chien aprs les moines_ est une satire alertement versifie, mais
fort insignifiante. La notice qui se trouve en tte de la rimpression
de 1869 contient ces lignes qui paraissent judicieuses:

L'ptre  la Guimard[14], pour glorifier son caractre charitable,
offre en tte une initiale qui ne s'applique pas trop bien au comte de
Mirabeau: par M. M... Nous ne serions pas loign de chercher plutt
cet anonyme dans Mercier ou Thveneau de Morande.


Le _Degr des ges du plaisir_ renferme quelques renseignements
anecdotiques. Cependant le titre laissait supposer quelque chose de
plus voluptueux. Mirabeau n'est pour rien dans cette lucubration
bizarre.

G. A.




ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE

sur les ouvrages qui font l'objet de ce recueil.


_Errotika Biblion._--+En Kairo Ekatron+.--_Abstrusum excudit._--Ensuite
se trouve une vignette forme de divers attributs artistiques et
scientifiques. _A Rome, de l'Imprimerie du Vatican._--MDCCLXXXIII.
In-8, IV-192 pp.

_Errotika Biblion._--+En Kairo Ekatron+.--_Abstrusum excudit._--Ensuite
se trouve une vignette reprsentant deux amours ails dont l'un tient
une gerbe et l'autre une harpe, auprs d'une urne. _A Rome, de
l'Imprimerie du Vatican._--MDCCLXXXIII. In-8, IV-192 pp.

_Errotika Biblion._--_Abstrusum excudit._--Ici se trouve un groupe
d'ornements typographiques disposs de faon  former une vignette. _A
Rome, de l'Imprimerie du Vatican._--MDCCLXXXIII. In-8, IV-188 pp. Il
parat que cette contrefaon fut faite  Mons par H. Hoyois.

_Errotika Biblion._--_En Kair katron, abstrusum excudit._--Dernire
dition. A Paris, chez Le Jay, libraire, rue Neuve-des-Petits-Champs,
prs celle de Richelieu, du grand Corneille, n 146, 1792. In-8 de
176 pp.

_Errotika Biblion._--+En Kairo Ekatron+.--_Abstrusum
excudit._--_Troisime dition. A Paris, chez tous les marchands de
nouveauts._--_An IX-1801._ Petit in-12 de IV-248 pages, avec un
portrait grav par Mariage. (C'est celui qui a t reproduit dans le
prsent recueil). Cette dition de l'_Errotika Biblion_ est la plus
jolie et la plus rare. On trouve des exemplaires portant: _par le comte
de Mirabeau, nouvelle dition corrige sur un exemplaire revu par
l'auteur. Paris, Vatar-Jouannet, an IX_ (1801).

_Erotika Biblion, par Mirabeau, nouvelle dition, revue et corrige
sur un exemplaire de l'an IX, et augmente d'une prface et de notes
pour l'intelligence du texte. Paris, chez les frres Girodet, rue
Saint-Germain-l'Auxerrois._ MDCCCXXXIII; avec les pigraphes: +En
Kair echatron+,--_Abstrusum excudit_, petit in-8 de XII-271 pp.
Une vignette polytipe sur le titre reprsente Jupiter balanant ses
carreaux. Edition trs rare et estime. Elle contient les notes dites
du chevalier Pierrugues, auteur du _Glossarium eroticum lingu latin_
(Paris, 1826), ouvrage mis en ordre par Eloi Johanneau et d en partie
 la collaboration du baron de Schonen, auteur de la _Dissertation sur
l'Alcibiade fanciuello a scuola_ de Ferrante Pallavicini.

Il y avait  Bordeaux un ingnieur du nom de Pierrugues, cependant il
n'est pas certain qu'il soit l'auteur des notes, et il se pourrait que
le nom vritable de celui-ci restt encore  dvoiler. En effet, les
dfinitions qui ont t ajoutes aux notes de Mirabeau sont diffrentes
et mme moins prcises que celles du _Glossarium_...

Cette dition est devenue trs rare, parce que, croit-on, la presque
totalit des exemplaires fut brle pendant l'incendie de la rue
du Pot-de-Fer, o, le 13 dcembre 1835, un fonds trs important de
librairie fut dtruit.

_Errotika Biblion..._ dition publie en Allemagne vers 1860.

_Erotika Biblion, par Mirabeau. dition revue et corrige sur l'dition
originale de 1783 et sur l'dition de l'an IX avec les notes de
l'dition de 1833 attribues au Chevalier Perrugues. Bruxelles, chez
tous les libraires._ 1783-1868 (Poulet-Malassis), in-12 de XV-220
pages, avec un portrait d'aprs Sicardi, grav par Flameng. Il y a une
introduction due sans doute  la plume de Brunet (de Bordeaux).

_Erotika Biblion, par Mirabeau. dition revue et corrige sur
l'dition originale de 1783 et sur l'dition de l'an IX, avec les
notes de l'dition de 1833, attribues au Chevalier de Pierrugues et
un avant-propos par C. de Katrix. Bruxelles, Gay et Douc, diteurs,
1881._--Edition tire  500 exemplaires in-8 de XXIX-267 pages plus
2 ff. de table, avec une eau-forte de Chauvet, un portrait grav par
Flameng sur la gravure de Copia d'aprs Sicardi et le fac-simil d'un
autographe de Mirabeau.

_Erotika Biblion._ Une dition a paru  Bruxelles vers 1885.

_Le Libertin de qualit, ou Ma conversion_ [par le Cte de Mirabeau]
Londres [imprim  l'imprimerie clandestine de Malassis,  Alenon],
1783, pet. in-8. Trs rare.

_Le Libertin de qualit, ou Confidences d'un prisonnier de Vincennes_,
Stamboul [Paris], 1784, in-8, fig.

_Le Libertin de qualit, par Mirabeau, nouvelle dition, orne de huit
figures. A Paris, MDCCXC._ In-18.

_Vie prive, libertine et scandaleuse de feu H. G. R. ci-devant Cte
de Mirabeau;  Paris, chez tous ses cranciers, rue de l'Echelle, en
Suisse_, etc., 1791. In-8 de IV-192 pp. avec portrait, frontispice et
5 figures. Rimpression du _Libertin de qualit_.

_Le Libertin de qualit..._ Amsterdam, 1774 [Paris, 1830] avec 6 ou 12
figures graves en taille-douce ou 12 lithographies. 2 vol. in-18 de
139 et 142 pp.

_Le Libertin de qualit ou Ma conversion, par le comte de Mirabeau.
Avec figures en taille-douce. Nouvelle dition. A Paris_, 1801 [1830].
2 tomes. in-12 avec 6 ou 12 figures graves en taille-douce ou 12
lithographies.

_Vie prive, libertine et scandaleuse de feu H. G. R. ci-devant Cte
de Mirabeau;  Paris, chez tous ses cranciers, rue de l'Echelle, en
Suisse_, etc. 1791, in-18 avec un portrait. VI-199 pp. Rimpression du
_Libertin de qualit_. Ne pas confondre ces deux ditions avec certains
pamphlets dont le titre n'est pas trs diffrent de celui-ci.

_Le Libertin de qualit ou Ma conversion, par M. D. R. C. D. M. F.
(Le Comte de Mirabeau). Edition revue sur celle originale de 1783.
Londres_, 1783-1866, in-18, figures libres.

_Le Libertin de qualit ou Ma conversion, par M. D. R. C. D. M. F.
(Le Comte de Mirabeau). Edition revue sur celle originale de 1783.
Londres_, 1783-1888, avec une rose sur le titre. In-18, 208 pp.

On a attribu  Mirabeau les ouvrages suivants:

_Le Chien aprs les M..._--Fascicule in-8 de 32 pp., vers 1782.

_Le Chien aprs les Moines, lu et approuv par une bande de dfroqus._
In-8 de format plus petit que le prcdent.

_Le Chien aprs les moines, satire attribue  Mirabeau. Rimpression
textuelle sur l'dition originale, sans lieu ni date (vers 1782),
augmente d'une notice bibliographique. Genve, chez J. Gay et fils,
diteurs, 1869._ On attribue aussi cette satire  Mercier ou 
Thveneau de Morande.

_Le Rideau lev ou l'Education de Laure_, avec cette pigraphe:

    _Retirez-vous, censeurs atrabilaires;
    Fuyez, dvots, hypocrites ou fous,
    Prudes, guenons, et vous, vieilles mgres,
    Nos doux transports ne sont pas faits pour vous._

Cythre (Alenon, Jean Zacharie Malassis), 1786. In-12 de VI-98 et 122
pages, avec 12 gravures, fleurons et culs-de-lampe, gravs par Godard
pre, d'Alenon.

_Le Rideau lev, ou l'Education de Laure. Cythre_, MCCLXXXVIII, 2 vol.
in-12.

_Le Rideau lev, ou l'Education de Laure..._ 1790, 2 vol. 122 et 154 pp.

_Le Rideau lev ou l'Education de Laure... an V._

_Le Rideau lev, ou l'Education de Laure..._ 1800.

_Le Rideau lev ou l'Education de Laure_... Rimprim sur l'dition de
1790 [vers 1830], 2 vol. in-18, chacun de 144 pp., 12 fig. libres.

_Le Rideau lev ou l'Education de Laure... Londres_, 1788 [Paris, vers
1830], avec des lithographies.

_Le Rideau lev ou l'Education de Laure, par Honor-Gabriel Riquetti,
comte de Mirabeau.--Edition revue sur celle originale de 1786 et orne
de six figures libres, graves d'aprs celles qu'on ajouta aux ditions
de 1786 et de 1790_; ici se trouve l'pigraphe de quatre vers (voir
plus haut).--_A Cythre.--MDCCCLXIV._ Le titre est imprim en deux
couleurs (noir et rouge). In-18, 271 pp.

_Le Rideau lev_ aurait en ralit pour auteur un certain marquis de
Sentilly, gentilhomme bas-normand.

_Le Degr des ges du plaisir ou Jouissances voluptueuses de deux
personnes de sexes diffrents aux diffrentes poques de la vie,
recueilli sur des mmoires vridiques, par Mirabeau, ami des plaisirs.
A Paphos, de l'imprimerie de la Mre des amours._--1793, in-18, 8
figures.

_Le Degr des ges du plaisir ou Jouissances voluptueuses de deux
personnes de sexes diffrents, aux diffrentes poques de la vie.
Recueilli sur des Mmoires vridiques par Mirabeau, Ami des plaisirs,
suivi de l'Ecole des Filles ou la Philosophie des dames. Orn de
gravures et de chansons. Au Palais-Royal, chez la Vve Girouard, trs
connue, 1798._ 2 vol. in-16, 10 figures libres, colories. Bruxelles,
1863.

_Le Degr des ges du plaisir ou Jouissances voluptueuses de deux
personnes de sexes diffrents aux diffrentes poques de la vie,
recueilli sur des mmoires vridiques par Mirabeau, Ami des plaisirs.
A Paphos. De l'Imprimerie de la Mre des amours, 1793._ Avec, sur le
faux titre, l'indication qu'il s'agit d'une des _Rimpressions faites
exclusivement pour les membres de la Socit des Bibliophiles de Ble,
les Amis des Lettres et des Arts._ Vers 1870, in-18.

On a aussi attribu  Mirabeau l'ouvrage suivant, qui pourrait fort
bien tre de lui. On reconnat assez son style.

_Hic et hc, ou l'Elve des RR. PP. Jsuites d'Avignon, orn de
figures. Berlin, 1798._ 2 tomes petit in-12. Les figures, assez bien
faites, sont galantes et non pas libres. Il y a  la deuxime partie
l'_anecdote reue de Paris_ et lue par Mme Valbouillant (_Les
chevaux neufs_) qui manque dans les autres ditions.

_Hic et hec, ou l'Art de varier les plaisirs de l'Amour et de la
volupt, enseign par les R. P. Jsuites et leurs lves. Douze
gravures. Londres, les marchands de nouveauts, 1815._ 2 tomes in-16.
Lithographies libres.

_Hic et hc, ou l'Art de varier les plaisirs de l'Amour... Londres_,
1788. Paris, 1830, 2 tomes in-18, 99 et 80 pp. avec 6 figures.

_Hic et hc ou l'Art de varier les plaisirs de l'Amour..._ Belgique,
1863. 2 tomes in-16 avec 12 figures.

_Hic et Hec ou l'Art de varier les plaisirs de l'Amour... Au
Palais-Royal, chez la Vve Girouard, trs connue._ 2 tomes in-12, vers
1865.

_Hic et Hec ou l'Art des_ (sic) _varier les plaisirs de l'Amour.
Londres, chez tous les marchands de nouveauts_, 1870, avec sur la
couverture un encadrement typographique. 2 tomes en 1 vol. in-12 de 121
pp.




ROTIKA BIBLION




AVIS DES DITEURS


_Le titre de cet ouvrage ne sera pas intelligible  tous les lecteurs,
et plusieurs ne lui trouveront aucun rapport avec le sujet. Nanmoins
un autre n'aurait pu lui convenir: et si nous l'avons laiss en grec,
on en devinera aisment la raison._

_Les recherches savantes et infiniment curieuses de l'auteur rendent
cet ouvrage aussi rudit qu'agrable, et nous ne doutons pas de
l'accueil favorable qu'il recevra du public._

_Nous avons du mme auteur deux autres manuscrits qui ont le mme
mrite et qui sont autant intressans que celui-ci; ils seront achevs
d'imprimer sous deux mois. Nous annoncerons  nos correspondans le
moment o ils devront sortir de presse. Nous mettrons dans l'excution
typographique autant de correction et de got que dans ce volume.
Nous ne pouvons en annoncer les titres que lorsqu'ils seront prts 
parotre._

    N. B.--La prsente dition de l'_Erotika Biblion_ est la
    reproduction de la premire dition de 1783, elle a t revue
    sur celle de l'an IX. Les chiffres romains entre parenthses
    renvoient aux annotations dites du chevalier de Pierrugues.
    Elles ont t insres  la suite de l'_Erotika Biblion_.
    L'_Avis des diteurs_ a paru en tte de la premire dition.




ANAGOGIE


On sait[15] que parmi les dcouvertes innombrables des antiquits
d'Herculanum, les manuscrits ont puis la patience et la sagacit des
artistes et des savans. La difficult consiste  drouler des volumes 
demi consums depuis deux mille ans par la lave du Vsuve. Tout tombe
en poussire  mesure qu'on y touche.

Cependant des minralogistes hongrois, plus patiens que les Italiens,
plus exercs  tirer parti des productions qu'offrent les entrailles
de la terre, se sont offerts  la reine de Naples. Cette princesse,
amie de tous les arts, et savante dans celui d'exciter l'mulation, a
favorablement accueilli ces artistes: ils ont entrepris cet immense
travail.

D'abord ils collent une toile fine sur l'un des rouleaux; quand la
toile est sche, on la suspend, et l'on pose en mme tems le rouleau
sur un chssis mobile, pour le faire descendre imperceptiblement, 
mesure que le dveloppement s'opre. Pour le faciliter, on passe un
filet d'eau gomme sur le volume avec la barbe d'une plume, et petit 
petit les parties s'en dtachent pour se coller immdiatement sur la
toile tendue.

Ce travail pnible est si long que dans l'espace d'une anne,  peine
peut-on drouler quelques feuilles. Le dsagrment de ne trouver le
plus souvent que des manuscrits qui n'apprenoient rien, alloit faire
renoncer  cette entreprise difficile et fastidieuse, lorsqu'enfin tant
d'efforts ont t rcompenss par la dcouverte d'un ouvrage qui a
bientt aiguis le gnie des cent cinquante acadmies de l'Italie[16].

C'est un manuscrit mozarabique, compos dans ces tems perdus ou
Philippe fut enlev  ct de l'eunuque de Candace[17]; o Habacuc,
transport par les cheveux[18], portoit  cinq cents lieues le dner
 Daniel, sans qu'il se refroidt; o les Philistins circoncis
se faisoient des prpuces[19]; o des anus d'or gurissoient les
hmorrhodes[20]... (I). Un nomm Jrmie Shackerley, vrai croyant,
dit le manuscrit, profita de l'occasion.

Il avoit voyag, et de pre en fils, rien ne s'toit perdu dans cette
famille, l'une des plus anciennes du monde, puisqu'elle conservoit des
traditions non quivoques de l'poque o les lphants habitoient
les parties les plus froides de la Russie; o le Spitzberg produisoit
d'excellentes oranges; o l'Angleterre n'toit pas spare de la
France; o l'Espagne tenoit encore au continent du Canada, par cette
grande terre nomme Atlantide, dont on retrouve  peine le nom chez les
anciens, mais dont l'ingnieux M. Bailly fait si bien l'histoire.

Shackerley voulut tre transport dans une des plantes les plus
loignes qui forment notre systme[21], mais on ne le dposa pas
dans la plante mme, on le plaa dans l'anneau de Saturne. Cet orbe
immense n'toit point encore tranquille. Dans les parties basses, des
mares profondes et orageuses, des courans rapides, des tournoiemens
d'eau, des tremblemens de terre presque continuels, produits par
l'affaissement des cavernes et par les frquentes explosions des
volcans; des tourbillons de vapeurs et de fumes, des temptes sans
cesse excites par les secousses de la terre, et ses chocs terribles
contre les eaux de mer; des inondations, des dbordemens, des dluges;
des fleuves de lave, de bitume, de soufre, ravageant les montagnes
et se prcipitant dans les plaines, o ils empoisonnent les eaux; la
lumire offusque par des nuages aqueux, par des masses de cendres,
par des jets de pierres enflammes que poussoient les volcans... Telle
toit la situation de cette plante encore informe. L'anneau seul toit
habitable. Beaucoup plus mince et dj plutt attidi, il jouissoit
depuis longtems des avantages de la nature perfectionne, sensible,
intelligente; mais on y appercevoit les terribles scnes dont Saturne
toit le thtre.

La forme et la construction de cet anneau parurent si singulires
 Shackerley, que rien dans l'univers ne lui avoit sembl aussi
trange. D'abord notre soleil, qui est celui des habitans de ce pays,
toit pour eux  peine la trentime partie de ce qu'il nous parot.
Il formoit  leurs yeux l'effet que produit sur la terre l'toile
du berger, quand elle est dans son plein. Mercure, Vnus, la terre
et Mars, n'y pouvoient point tre discerns; on y doutoit de leur
existence. Jupiter seul s'y montroit,  peu de chose prs, comme nous
le voyons; avec cette diffrence qu'il prsentoit des phases comme la
lune nous en montre. Il en toit de mme de ses satellites; et de ce
concours de varits uniformes, il rsultoit des phnomnes curieux et
utiles. _Curieux_ en ce que l'on voyoit Jupiter en croissant, et ses
quatre petites lunes tantt en croissant, tantt en dcours, ou les
unes  droite, et les autres se confondant avec la plante elle-mme;
_utiles_, en ce que Jupiter passoit quelquefois sur le soleil avec tout
son cortge; ce qui produisoit une multitude de points de contact,
d'immersions et d'mersions successives, qui ne laissoient rien
 dsirer pour la rgularit des observations. Ainsi la dduction
des parallaxes toit calcule rigoureusement; en sorte que, malgr
l'loignement de l'anneau, ou de Saturne ou du soleil, qui selon le
docte Jrmie Shackerley, n'est gure moins de trois cent treize
millions de lieues, on avoit fait plus de progrs en astronomie que sur
la terre, depuis une infinit de sicles.

Le soleil toit faible, mais le dfaut de sa chaleur, se compensoit par
celle du globe de Saturne, qui n'toit pas attidi. Cet anneau recevoit
de sa plante principale plus de lumire et de chaleur, que nous n'en
avons ici-bas; car enfin cet anneau avoit en lui-mme, dans son centre,
ce globe de Saturne qui est neuf cents fois plus gros que la terre, et
il en toit loign de cinquante-cinq mille lieues, ce qui forme les
trois quarts de la distance de la lune  la terre.

Autour de l'anneau et  de grandes distances, on voyoit cinq lunes qui
se levoient quelquefois toutes du mme ct. Shackerley prtend qu'il
est impossible de se former une ide assez magnifique de ce spectacle.

Cet anneau si bien situ formoit comme un pont suspendu, un arc
circulaire; on voyageoit dans tout son contour; ainsi l'on faisoit de
loin le tour du globe de Saturne; mais de faon que le voyageur avoit
toujours ce globe du mme ct.

La largeur de cet anneau n'est pas moindre que l'paisseur de
notre globe; mais en mme tems il est assez mince pour que cette
paisseur disparoisse, quand il est vu de la terre. C'est ainsi que
semble la lame d'un couteau, quand on la fixe de loin par le plan
du tranchant. Shackerley n'ignoroit rien des phnomnes qu'on peut
connotre ici-bas; mais il s'attendoit  pouvoir se porter au moins 
califourchon sur la tranche de cet anneau. Quelle fut sa surprise en
voyant que cette paisseur si mince, qui disparoit  nos yeux, formoit
une distance aussi grande que celle de Paris  Strasbourg; car cet
exemple donnera plus vite et plus exactement l'ide de cette dimension,
que les mesures itinraires employes par Shackerley, lesquelles ont
besoin de quelques milliers de commentaires in-folio, avant que d'tre
incontestablement values. Ainsi il pouvoit y avoir de petits royaumes
sur ce bord intrieur et concave, que les politiques de notre globe
sauroient bien rendre un thatre sanglant et mmorable d'innombrables
glorieuses intrigues s'il toit  leur disposition. Les habitans de
cette partie, que l'on peut appeler les antipodes du dos extrieur de
l'anneau, les habitans de l'intrieur, dis-je, avoient ce globe norme
de Saturne suspendu sur leur tte; l'anneau repassoit par-dessus ce
globe, et par-del l'anneau gravitoient les cinq lunes.

Enfin les habitants de l'intrieur voyoient leur droite et leur gauche,
comme nous voyons les ntres sur la terre; mais l'horizon de devant,
ainsi que celui de derrire, toient bien diffrens de ceux que nous
appercevons ici-bas. A dix lieues, nous perdons un vaisseau de vue 
cause de la courbure de notre globe; dans l'anneau de Saturne, cette
courbure est en sens contraire: elle s'lve au lieu de s'abaisser;
mais comme l'anneau entoure Saturne  la distance de cinquante mille
lieues, il en rsulte que cet anneau, en forme de bourrelet, a au moins
cinq cent mille lieues de circonfrence. Sa courbure s'lve donc
imperceptiblement. L'horizon qui s'abaisse sur notre terre, parat
_plan_  l'oeil l'espace de quelques lieues; puis il s'lve un peu; les
objets diminuent; distincts d'abord, ils finissent par se confondre:
on n'apperoit plus que les masses; enfin cette terre s'lve dans
le lointain  des distances normes toujours en se _menuisant_; au
point que cet anneau, par les illusions de l'optique, finit en l'air,
devient  l'oeil de la largeur de notre lune, et s'apperoit  peine
dans la partie qui se trouve sur la tte de l'observateur; car elle
est pour lui  plus du double de la distance de la lune  la terre,
c'est--dire,  deux cent mille lieues  peu prs.

J'omets les phnomnes multiplis que produisent tous ces corps
suspendus par leurs clipses respectives; Shackerley les connoissoit
sur la terre et les avoit bien jugs.

Leur ciel toit comme le ntre, nulle diffrence pour toutes les
constellations; mais un nombre infini de comtes remplissoit l'espace
immense et incalculable qui se trouvoit entre Saturne et les toiles
qu'on souponnoit les plus voisines.

Comme l'attraction du globe de Saturne balanoit en partie celle de
l'anneau, la pesanteur y toit trs diminue; on y marchoit sans effort
et le moindre mouvement transportoit la masse; comme une personne
qui se baigne et ne peut dplacer que le pareil volume d'eau qu'elle
occupe, s'y meut par des impulsions insensibles.

Ainsi les corps pour se joindre ne faisoient que s'effleurer; ils
s'approchoient sans pression, tout y toit presque arien; les
sensations les plus dlicates se perptuoient sans mousser les
organes. On conoit que cette manire d'tre influoit beaucoup sur le
moral des habitants de l'arc plantaire. Aussi l'une des merveilles
qui surprit le plus Shackerley, ce fut la perfectibilit des tres qui
meubloient cet trange anneau; ils jouissoient de beaucoup de sens
qui nous sont inconnus; la nature avoit fait de trop grandes avances
dans l'appareil de tous ces grands corps, pour s'arrter  cinq sens
dans la composition de ceux qu'elle avoit destins  jouir de tous ces
spectacles.

Ici l'embarras de Shackerley devint norme. Il avoit assez de
connoissances pour saisir et tracer les grands effets de ces corps
varis et suspendus; il choua quand il voulut peindre des tres
anims. Aussi ne trouve-t-on point dans le manuscrit mozarabique
toute la clart, tous les dtails que l'on conoit  cet gard. Au
moins les _Abbandonati_ de Bologne, les _Resvegliati_ de Gnes, les
_Addormentati_ de Gubio, les _Disingannuti_ de Venise, les _Acagiati_
de Rimini, les _Furfurati_ de Florence, les _Lunatici_ de Naples, les
_Caliginosi_ d'Ancne, les _Insipidi_ de Prouse, les _Mlancholici_
de Rome, les _Extravaganti_ de Candie, les _Ebrii_ de Syracuse, etc.,
etc., qui tous ont t consults, ont renonc  rendre la traduction
plus claire. Il est vrai que l'inquisition civile et religieuse entrent
peut-tre pour quelque chose dans leur embarras.

Cependant il faut tre juste: rien n'est plus difficile  donner que
l'explication d'un sens qui nous est tranger. On a des exemples
d'aveugles ns qui, par le secours des sens qui leur restoient, ont
fait des miracles de ccit. Eh bien! l'un d'entr'eux, chimiste,
musicien, apprenant  lire  son fils, ne peut pas trouver une autre
dfinition du miroir que celle-ci: _C'est une machine par laquelle
les choses sont mises en relief hors d'elles-mmes._ Voyez combien
cette dfinition, que les philosophes qui l'ont approfondie trouvent
trs-subtile et mme surprenante[22], est cependant absurde. Je
ne connois point d'exemple plus propre  montrer l'impossibilit
d'expliquer des sens dont on est dpourvu; et cependant toutes les
affections et les qualits morales drivent des sens; c'est par
consquent sur les observations qui leur sont relatives que l'on
pourroit uniquement fonder ce qu'il y auroit  dire sur le moral de ces
tres d'une espce si diffrente de la ntre.

Au reste, il faut esprer que l'habitude o nos voyageurs et nos
historiens nous ont mis de leur voir ngliger ou mme omettre ce qui
n'a trait qu'aux moeurs, aux lois, aux coutumes, rendra nos lecteurs
indulgens pour Shackerley, qui du moins a le passeport d'une haute
antiquit, sans lequel on ne voudroit peut-tre pas croire un mot de
ce qu'il a dit; car il toit pour ses contemporains, et  bien des
gards il est encore pour nous  peu prs dans le cas d'un homme, qui
n'auroit vu qu'un jour ou deux, et qui se trouveroit confondu chez un
peuple d'aveugles; il faudroit certainement qu'il se tt, ou on le
prendroit pour un fol puisqu'il annonceroit une foule de mystres,
qui n'en seroient  la vrit que pour le peuple; mais tant d'hommes
sont _peuple_, et si peu sont philosophes, qu'il n'y a pas de sret 
n'agir,  ne penser,  n'crire que pour ceux-ci.

Shackerley a fait cependant quelques observations, dont voici les plus
singulires.

Il s'aperut que la mmoire dans les tres de Saturne ne s'effaoit
point. Les penses se communiquoient parmi eux sans paroles et sans
signes. Point d'idiome; par consquent, rien d'crit, rien de dpos;
et combien de portes fermes aux mensonges, aux erreurs! Ces dtails
prodigieux, innombrables qui nous nervent, leur toient inconnus. Ils
avoient toutes les facilits possibles pour transmettre leurs ides,
pour donner une rapidit inconcevable  leur excution, pour hter
tous les progrs de leurs connoissances: il sembloit que dans cette
espce privilgie tout s'excutt par instinct et avec la clrit de
l'clair.

La mmoire retenant tout, la tradition se perptuoit avec infiniment
plus de fidlit, d'exactitude et de prcision que par les moyens
compliqus et infinis que nous accumulons, sans pouvoir atteindre 
aucun genre de certitude.

Chaque corps a ses manations; elles sont en pure perte sur la terre:
dans l'anneau elles formoient une atmosphre toujours agissante 
des distances considrables, et ces manations dont Shackerley n'a
pu donner une ide qu'en les comparant  ces atomes qu'on distingue
 l'aide du rayon solaire introduit dans la chambre obscure, ces
manations, dis-je, rpondoient  toutes les houppes nerveuses du
sentiment de l'individu. Semblables aux tamines des plantes, aux
affinits chimiques, elles _s'enlaoient_ dans les manations d'un
autre individu, lorsque la sympathie s'y rencontroient; ce qui, comme
on peut aisment le concevoir, multiplioit  l'infini des sensations
dont nous ne pouvons nous former qu'une image trs infidle. Elles
rendoient, par exemple, les jouissances de deux amans semblables 
celles d'Alphe qui, pour jouir d'Arthuse, que Diane venoit de changer
en fontaine, se mtamorphosa en fleuve, afin de s'unir plus intimement
 son amante, en mlant ses ondes avec les siennes.

Cette cohsion vive et presque infinie de tant de molcules
sensibles, produisoit ncessairement dans ces tres un esprit de
vie que Shackerley exprime par un mot mozarabe, que l'acadmie des
_Innamorati_ a traduit par le mot _lectrique_, quoique les phnomnes
de l'lectricit ne fussent point connus dans ces temps reculs.

Tout dans ces contres abondoit sans culture, et tellement, que les
proprits y seroient devenues  charge autant qu'inutiles. On sent
qu'o il n'y a point de proprit, il y a bien peu d'occasions de
disputes, d'inimitis, et que la plus parfaite galit politique rgne,
 supposer mme qu'il faille  de tels tres un systme politique. Je
ne conois pas ce qui pourroit les troubler, puisque leurs besoins sont
plutt prvenus que satisfaits, si la saveur du dsir ne leur manque
point et qu'ils n'aient rien  craindre du poison de la satit.

Dans l'anneau de Saturne, les connoissances se transmettoient par
l'air  des distances trs considrables, par la mme voie que se
transmet la lumire du soleil, laquelle nous vient, comme on sait,
en sept minutes. Une inspiration ou un souffle diffremment modifi
suffisoit pour communiquer une pense. De l rsultoit un concours
admirable dans les populations infinies qui, par cette intelligence,
cette harmonie universellement rpandue dans tout l'anneau, ne
s'occupoient que de leur bonheur commun, lequel n'toit jamais en
contradiction avec celui d'aucun individu.

Ces tres si surprenans, surtout pour les hommes, jouissoient ainsi
d'une paix ternelle et d'un bien-tre inaltrable. Les arts qui
tendent au bonheur et  la conservation de l'espce, toient aussi
perfectionns qu'il soit possible de l'imaginer et mme de le dsirer;
et l'on n'y avoit pas la moindre ide de ces arts destructeurs enfants
par la guerre. Ainsi les habitans de l'anneau n'avoient point pass par
ces alternatives de raison et de dmence, qui ont si prodigieusement
ml nos socits de bien et de mal. Les grands talens dans la science
funeste de faire celui-ci, loin d'tre admirs chez eux, n'y toient
pas mme connus. Les plaisirs striles ou factices n'y rgnoient pas
plus que le faux honneur, et l'instinct de ces tres fortuns leur
avoit appris sans effort ce que la triste exprience de tant de sicles
nous enseigne encore vainement, je veux dire que la vritable gloire
d'un tre intelligent est la science, et la paix son vrai bonheur.

Voil ce qu'une lecture rapide m'a permis de retenir du voyage de
Shackerley, qu'Habacuc,  la fin de son voyage, reprit par les cheveux
et dposa en Arabie d'o il l'avoit enlev. Quand le dveloppement et
la traduction de ce prcieux manuscrit seront achevs, je me propose
d'en donner  l'Europe savante une dition non moins authentique que
celle des livres sacrs des Brames, que M. Anquetil a incontestablement
rapports des bords du Gange; car j'ose me flatter de savoir presque
aussi bien le _mozarabique qu'il sait le zend ou le pelhvi_.




L'ANLYTRODE


La Bible est sans contredit l'un des livres les plus anciens et les
plus curieux qui existent sur la terre.

La plupart des objections sur lesquelles se fondent les personnes qui
ne peuvent croire que Mose ait t un interprte divin, me paroissent
trs-insuffisantes. Rien n'a t, par exemple, plus tourn en ridicule
que la physique des livres saints, laquelle en effet parot trs
dfectueuse. Mais on ne pense point  l'tat de cette science dans
les premiers ges, pour lesquels enfin il falloit que ce livre ft
intelligible. La physique toit alors ce qu'elle seroit encore si
l'homme n'et jamais tudi la nature. Il voit le ciel comme une vote
d'azur, dans laquelle le soleil et la lune semblent tre les astres les
plus considrables; le premier produit toujours la lumire du jour et
le second celle de la nuit. Il les voit parotre ou se lever d'un ct,
et disparotre ou se coucher de l'autre, aprs avoir fourni leur course
et donn leur lumire pendant un certain espace de temps. La mer semble
de mme couleur que la vote azure, et l'on croit qu'elle touche au
ciel lorsqu'on la regarde de loin. Toutes les ides du peuple ne
portent et ne peuvent porter que sur ces trois ou quatre notions; et
quelques fausses qu'elles soient, il falloit s'y conformer pour se
mettre  sa porte.

Puisque la mer parot dans le lointain se runir au ciel, il toit
naturel d'imaginer qu'il existoit des eaux suprieures et des eaux
infrieures, dont les unes remplissoient le ciel et les autres la mer;
et que pour soutenir les eaux suprieures, il existoit un firmament;
c'est--dire, un appui, une vote solide et transparente, au travers de
laquelle on appercevoit l'azur des eaux suprieures.

Voici maintenant ce que dit le texte de la Gense:

Que le firmament soit fait au milieu des eaux, et qu'il spare les
eaux d'avec les eaux; et Dieu fit le firmament et spara les eaux qui
toient sous le firmament de celles qui toient au-dessus du firmament,
et Dieu donna au firmament le nom de ciel... Et  toutes les eaux
rassembles sous le firmament le nom de mer.

Il est vident que c'est  ces ides qu'il faut rapporter: 1 les
cataractes du ciel, les portes, les fentres du firmament solide, qui
s'ouvrirent lorsqu'il fallut laisser tomber les eaux suprieures pour
noyer la terre.

2 L'origine commune des poissons et des oiseaux, les premiers
produits par les eaux infrieures, les oiseaux par les eaux
suprieures, parce qu'ils s'approchent dans leur vol de la vote
azure, que le peuple n'imagine pas tre leve beaucoup plus que les
nuages.

De mme, ce peuple croit que les toiles sont attaches  la vote
cleste comme des clous: plus petites que la lune, infiniment plus
petites que le soleil. Il ne distingue les plantes des toiles fixes
que par le nom d'_errantes_. C'est sans doute par cette raison qu'il
n'est fait aucune mention des plantes dans tout le rcit de la
cration. Tout y est reprsent relativement  l'_homme vulgaire_,
auquel il ne s'agissoit pas de dmontrer le vrai systme de la nature,
et qu'il suffisoit d'instruire de ce qu'il devoit  l'tre suprme,
en lui montrant ses productions comme bienfaits. Toutes les vrits
sublimes de l'organisation du monde, si l'on peut parler ainsi, ne
doivent parotre qu'avec le temps, et l'tre souverain se les rservoit
peut-tre, comme le plus sr moyen de rappeller l'homme  lui, lorsque
sa foi, dclinant de sicles en sicles, seroit timide, chancelante
et presque nulle; lorsqu'loign de son origine, il finiroit par
l'oublier; lorsqu'accoutum au grand spectacle de l'univers, il
cesseroit d'en tre touch, et oseroit d'en mconnotre l'Auteur. Les
grandes dcouvertes successives rafermissent, agrandissent l'ide
de cet tre infini dans l'esprit de l'homme. Chaque pas qu'on fait
dans la nature produit cet effet, en rapprochant du Crateur. Une
vrit nouvelle devient un grand miracle, plus miracle, plus  la
gloire du grand tre, que ceux qu'on nous cite, parce que ceux-ci,
lors mme qu'on les admet, ne sont que des coups d'clat que Dieu
frappe immdiatement et rarement; au lieu que dans les autres il se
sert de l'homme mme pour dcouvrir et manifester ces merveilles
incomprhensibles de la nature, qui, opres  _tout instant_, exposes
_en tout temps et pour tous les temps_  sa _contemplation_, doivent
rappeler incessamment l'homme  son Crateur, non-seulement par le
spectacle actuel, mais encore par ce dveloppement successif.

Voil ce que nos thologiens ignorans et vains devroient nous
apprendre. Le grand art est de lier toujours la science et la nature,
avec celle de la thologie, et non de faire heurter sans cesse des
choses saintes et la raison, les croyans fidles et les philosophes.

Une des sources du discrdit o les livres saints sont tombs (I),
ce sont les interprtations forces, que notre amour-propre, si
orgueilleux, si absurde, si rapproch de notre misre a voulu donner
 tous les passages que nous ne pouvons expliquer. De l sont ns
les sens figurs, les ides singulires et indcentes, les pratiques
superstitieuses, les coutumes bizarres, les dcisions ridicules ou
extravagantes dont nous sommes inonds. Toutes les folies humaines se
sont tayes tour--tour des passages rebelles aux interprtes, qui
s'vertuent, s'obstinent et ne doutent de rien; comme si l'tre suprme
n'avoit pas pu donner  l'homme des vrits, qu'il ne devoit connotre,
savoir, approfondir, que dans les _sicles  venir_. Du moment o
vous admettez que la Bible est faite pour l'univers, songez que l'on
fait aujourd'hui bien des choses que l'on ignoroit il y a quarante
sicles et que dans quarante mille autres annes, on saura des faits
que nous ignorons. Pourquoi donc vouloir juger par anticipation? Les
connoissances sont graduelles et ne se dveloppent que par une marche
insensible, que les rvolutions des empires et de la nature retardent
ou ralentissent. Or l'intelligence de la Bible, qui existe depuis un
si grand nombre de sicles, qu'il y a bien peu de choses  citer
d'une aussi haute antiquit, demande peut-tre encore un long priode
d'efforts et de recherches.

L'un des articles de la Gense qui a singulirement aiguis l'esprit
humain (II), c'est le verset 27 du chapitre I:

Dieu cra _l'homme_  son image, il _les_ cra mle et femelle.

Il est bien clair, il est bien vident que Dieu a cr Adam androgyne;
car au verset suivant (verset 28), il dit  Adam: Croissez et
multipliez-vous; remplissez la terre.

Ceci fut opr le sixime jour; ce n'est que le septime que Dieu cra
la femme; ce que Dieu fit entre la cration de l'homme et celle de la
femme est immense. Il fit connotre  Adam tout ce qu'il avoit cr:
animaux, plantes, etc. Tous les animaux comparurent devant Adam.

Adam les nomma tous: et le nom qu'Adam donna  chacun (III) des
animaux est son nom vritable.[23]

Adam appela donc tous les animaux d'un nom qui leur toit propre,
tant les oiseaux que les btes, etc.[24]

Jusqu'ici la femme n'a point paru; elle est incre; Adam est toujours
hermaphrodite. Il a pu crotre seul et se multiplier.

Et pour concevoir le temps pendant lequel Adam a pu runir en lui les
deux sexes, il suffit de rflchir sur ce que peuvent tre ces jours
dont l'criture parle; ces six jours de la cration, ce _septime
jour_ du repos, etc.

On ne peut tre que vritablement afflig, que presque tous nos
thologiens, tous nos mangeurs d'images abusent de ce grand, de ce
saint nom de Dieu; on est bless toutes les fois que l'homme le
profane et qu'il prostitue l'ide du premier tre, en la substituant 
celle du phantme de ses opinions. Plus on pntre dans le sein de la
nature, et plus on respecte profondment son Auteur; mais un respect
aveugle est superstition; un respect clair est le seul qui convienne
 la vraie religion, et pour entendre sainement les premiers faits
que l'interprte Divin nous a transmis, il faut, ainsi que l'observe
l'loquent Buffon, recueillir avec soin ces rayons chapps de la
lumire cleste. Loin d'offusquer la vrit, ils ne peuvent qu'y
ajouter un nouveau degr de splendeur.

Cela pos, que peut-on entendre par les six jours que Mose dsigne
si prcisment, en les comptant les uns aprs les autres, sinon _six
espaces de temps_, six _intervalles_ de dure? Ces espaces de temps
indiqus par le nom de _jours_, faute d'autres expressions, ne peuvent
avoir aucun rapport avec nos jours actuels, puisqu'il s'est pass
successivement trois de _ces jours_ avant que le soleil ait t cr.
Ces jours n'toient donc pas semblables aux ntres, et Moyse l'indique
clairement en les comptant du _soir au matin_; au lieu que les jours
solaires se comptent et doivent se compter du _matin au soir_. Ces six
jours n'toient donc ni semblables aux ntres, ni gaux entr'eux; ils
toient proportionns  l'ouvrage. Ce ne sont donc que _six espaces
de tems_. Donc Adam ayant t cr hermaphrodite le sixime jour, et
la femme n'ayant t produite qu' _la fin du septime_, Adam a pu
procrer en lui-mme et par lui-mme tout le tems qu'il a plu  Dieu de
placer entre ces deux poques.

Cet tat d'andrognit n'a pas t inconnu aux philosophes du
paganisme,  ses mythologues, ni aux rabbins. Ceux-ci ont prtendu
qu'Adam fut cr homme d'un ct, femme de l'autre; compos de deux
corps que Dieu ne fit que sparer. Ceux-l, comme Platon, l'ont fait de
figure ronde, d'une force extraordinaire; aussi la race qui en provint
voulut dclarer la guerre aux dieux.--Jupiter, irrit, les voulut
dtruire.--Mais il se contenta d'affaiblir l'homme en le ddoublant, et
Apollon tendit la peau qu'il noua au nombril... De l le penchant qui
entrane un sexe vers l'autre par l'ardeur qu'ont les deux moitis pour
se rejoindre et l'inconstance humaine, par la difficult qu'a chaque
moiti de rencontrer sa correspondante. Une femme nous parot-elle
aimable? nous la prenons pour cette moiti avec laquelle nous
n'eussions fait qu'un tout; le coeur nous dit: la voil, c'est elle;
mais  l'preuve, hlas! trop souvent ce ne l'est point.

C'est sans doute d'aprs quelques-unes de ces ides que les Basilitiens
et les Carpocratiens prtendirent que nous naissions dans l'tat
de nature innocente, tels qu'Adam au moment de la cration, et par
consquent devant imiter sa nudit. Ils dtestoient le mariage,
soutenoient que l'union conjugale n'auroit jamais eu lieu sur la terre
sans le pch; regardoient la jouissance des femmes en commun comme
un privilge de leur rtablissement dans la justice originelle, et
pratiquoient leurs dogmes dans un superbe temple souterrain, chauff
par des poles, dans lequel ils entroient tout nus, hommes et femmes;
l, tout leur toit permis, jusqu'aux unions que nous nommons adultre
et inceste, ds que l'ancien ou le chef de leur socit avoit prononc
ces paroles de la Gense: _Croissez et multipliez_.

Tranchelin renouvela cette secte dans le douzime sicle; il prchoit
ouvertement que la fornication et l'adultre toient des actions
mritoires; et les plus fameux d'entre ces sectaires furent appells
les _Turlupins_ en Savoie. Plusieurs savans font remonter l'origine
de ces sectes  Muacha mre d'Afa, roi de Juda, grande prtresse de
Priape: c'est dater de loin, comme on voit.

Cette double vertu d'Adam parot encore avoir t indique dans la
fable de Narcisse qui, pris de l'amour de lui-mme, veut jouir de son
image, et finit par s'assoupir en chouant  l'ouvrage[25].

Tous ces doutes, toutes ces recherches sur les jouissances contre notre
nature actuelle, ont donn lieu  une grande question;  savoir: _an
imperforata mulier possit concipere?_ Si une fille imperfore peut se
marier?

On conoit que les PP. Cucufe et Tournemine, savans jsuites, ont
approfondi cette question, et qu'ils ont t pour l'affirmative;
l'oeuvre de Dieu, disent-ils, ne peut en aucun cas exister d'une manire
contraire aux fins de la nature; une fille prive de la vulve en
apparence, doit donc trouver dans l'anus des ressources pour remplir
le voeu de la reproduction, la premire et la plus insparable des
fonctions de notre existence.

Cucufe et Tournemine ont t attaqus; cela devoit tre; mais le savant
Sanchez (IV), Espagnol, qui a tudi trente ans de sa vie ces questions
_assis sur un sige de marbre_, qui ne mangeoit jamais ni poivre, ni
sel, ni vinaigre, et qui, quand il toit  table pour dner, tenoit
toujours ses pieds en l'air[26], Sanchez a dfendu ses confrres avec
une loquence dont on ne croiroit pas une pareille matire susceptible.
Nanmoins la jalousie contre les jsuites a t si puissante, que
les papes ont fait un cas rserv aux jeunes filles qui tenteroient
cette voie faute d'autres; jusqu' ce que Benot XIV, clair par les
dcouvertes de la facult de chirurgie de Paris, a lev le cas rserv,
et permis l'usage de la _parte-poste_ dans le sens des pres Cucufe et
Tournemine.

En effet, M. Louis, secrtaire perptuel de l'acadmie de chirurgie,
a soutenu, en 1755, la question sur les bancs; il a prouv que les
anlytrodes pouvoient concevoir, et des faits consigns dans sa
thse, imprime avec privilge, le dmontre. Malgr cette authenticit
le parlement ne manqua pas de dnoncer la thse de M. Louis, comme
contraire aux bonnes moeurs. Il fallut que ce grand et non moins
ingnieux et malin chirurgien recourt aux casuites  la Sorbonne;
alors il montra facilement que le parlement prononoit sur une
question, qui n'est pas plus de sa comptence que l'mtique. Et le
parlement ne donna aucune suite  la dnonciation.

Il est rsult de tout cela une vrit trs-importante pour la
propagation de l'espce humaine, et non moins singulire pour le
commun des lecteurs: c'est que beaucoup de jeunes femmes striles
sont autorises, et doivent mme en conscience tenter les deux voies,
jusqu' ce qu'elles se soient assures de la vritable route que le
Crateur a mise en elles.




L'ISCHA


Marie Schurmann a propos ce problme: _L'tude des lettres
convient-elle  une femme?_

Schurmann soutient l'affirmative, veut que la femme n'excepte aucune
science, pas mme la thologie, et prtend que le beau sexe doit
embrasser la science universelle, parce que l'tude donne une sagesse
qu'on n'achte point par les secours dangereux de l'exprience; et que
lors mme qu'il en coterot quelque chose  l'innocence, il seroit 
propos de passer pardessus de certaines rserves, en faveur de cette
prudence prcoce, qui d'ailleurs se trouvera fconde par l'tude, dont
les mditations affoiblissent ou redressent les penchans vicieux, et
diminuent le danger des occasions.

L'ducation des femmes est si nglige chez tous les peuples, mme chez
ceux qui passent pour les plus polics, qu'il est bien tonnant qu'on
en compte un aussi grand nombre de clbres par leur rudition et leurs
ouvrages. Depuis le livre des femmes illustres de Boccace, jusqu'aux
normes _in-4_ du minime Hilarion Coste, nous avons en ce genre un
grand nombre de nomenclatures; et Wolf a donn un catalogue des femmes
clbres,  la suite des fragmens des illustres Grecques, qui ont crit
en prose[27]. Les Juifs, les Grecs, les Romains, tous les peuples de
l'Europe moderne ont eu des femmes savantes.

Il est donc tonnant que divers prjugs contre la perfectibilit des
femmes se soient tablis sur le prtendu rapport de _l'excellence de
l'homme sur la femme_. Plus on approfondit ce fait si singulier (car il
l'est infiniment que l'objet de l'adoration des hommes soit par-tout
leur esclave), plus on remarque qu'il est principalement fond sur le
droit du plus fort, l'influence des systmes politiques, et sur-tout
celle des religions; car le christianisme est la seule qui conserve 
la femme, d'une manire nette et prcise, tous les droits de l'galit.

Je n'ai nulle envie de recommencer les discussions que Pozzo a peu
galamment appeles paradoxes dans son ouvrage intitul: _La femme
meilleure que l'homme_. Mais il est si naturel, quand on considere le
prix de ce don du ciel qu'on appelle la beaut, de se pntrer de cette
vive et touchante image, qu'on en devient bientt enthousiaste: et
lorsqu'on lit ensuite les livres saints, on n'est plus tonn que la
femme soit le complment des oeuvres de Dieu; qu'il ne l'ait produite
qu'aprs tout ce qui existe; comme s'il avoit voulu annoncer qu'il
alloit clore son ouvrage sublime par le chef-d'oeuvre de la cration.
C'est dans ce point de vue, plus religieux que philosophique peut-tre,
que je veux considrer la femme.

Ce n'est pas avec imptuosit que l'univers a t cr. Il a t fait
 plusieurs fois, afin que son merveilleux ensemble prouvt que si la
volont seule du grand tre toit la rgle, il toit le Matre de la
matire, du temps, de l'action et de l'entreprise. L'ternel Gomtre
agit sans ncessit, comme sans besoin; il n'est jamais ni contraint,
ni embarrass. On voit, pendant les six espaces de la cration, qu'il
tourne, faonne, meut la matiere sans peine, sans efforts; et quand
une chose dpend d'une autre, quand, par exemple, la naissance et
l'accroissement des plantes dpendent de la chaleur du soleil, ce n'est
que pour indiquer la liaison de toutes les parties de l'univers, et
dvelopper sa sagesse par ce merveilleux enchanement.

Mais tout ce qu'enseigne la Bible sur la cration de l'univers n'est
rien en comparaison de ce qu'elle dit sur la production du premier tre
raisonnable. Jusqu'ici tout a t fait  commandement; mais quand il
s'agit de crer l'homme, le systme change, et le langage avec lui. Ce
n'est plus cette parole imprieuse et subite; c'est une parole plus
rflchie et plus douce, quoique moins efficace; Dieu tient un conseil
en lui-mme, comme pour faire voir qu'il va produire un ouvrage qui
surpassera tout ce qu'il a cr jusqu'alors. _Faisons l'homme_, dit-il.
Il est vident que Dieu parle  lui-mme. C'est une chose inoue dans
toute la Bible, qu'aucun autre que Dieu ait parl de lui-mme en nombre
pluriel: _Faisons_. Dans toute l'criture, Dieu ne parle ainsi que deux
ou trois fois; et ce langage extraordinaire ne commence  parotre que
lorsqu'il s'agit de l'homme.

Cette cration faite, il se passe un temps considrable avant que ce
nouvel tre,  double sexe, reoive le souffe de vie; ce n'est qu' la
septime poque. Adam a exist longtemps dans l'tat de pure nature,
et n'ayant que l'instinct des animaux; mais quand le souffle lui fut
inspir, Adam se trouvant le roi de la terre, il usa de sa raison, et
_nomma toutes choses_.

Voil donc deux crations bien distinctes: celle de l'homme, celle de
son esprit; et c'est ici seulement que parot la femme. Elle n'est
pas cre du nant comme tout ce qui a prcd; elle sort de ce qui
existoit de plus parfait; il ne restoit plus rien  crer; Dieu extrait
d'Adam le plus pur de son essence, pour embellir la terre de l'tre
le plus parfait qui eut encore paru; de celui qui compltoit l'oeuvre
sublime de la cration.

Le mot dont le lgislateur hbreu se sert pour exprimer cet tre,
revient  _virago_[28], que le Franois ne peut pas traduire, que le
mot _femme_ n'exprime point, et qui ne peut se sentir que par l'ide
de _puissance de l'homme_. Car _vir_ signifie homme, et _ago_ j'agis.
Autrefois on disoit _vira_[29], et non _virago_. Mais les Septante ont
prtendu que par le mot _vira_ le sens de l'hbreu n'toit pas rendu,
ils ont ajout _ago_[30].

Je ne m'tonne donc point que Schurmann relve autant la condition du
beau sexe, et s'indigne contre les sectes qui la dpriment. La parabole
dont l'criture se sert en formant la femme de la cte d'Adam, n'a
d'autre objet que celui de montrer que cette nouvelle crature ne fera
qu'un avec la personne de son mari, qu'elle est son me et son tout. La
tyrannie du sexe fort a pu seule altrer ces notions d'galit.

Ces notions furent bien distinctes dans le paganisme, puisque les
anciens associrent les deux sexes  la divinit: voil ce qui est
bien constat indpendamment de tout systme sur la mythologie. Si les
paens mettoient l'homme ds le moment de sa naissance sous la garde
de la puissance, de la fortune, de l'amour et de la ncessit, car
c'est l ce que veulent dire _Dynamis, Tych, Eros et Ananch_, ce
n'toit probablement qu'une allgorie ingnieuse pour exprimer notre
condition: car nous passons notre vie  commander,  obir,  dsirer
et  poursuivre. Autrement, c'et t confier l'homme  des guides bien
extravagans; car la puissance est la mre des injustices, la fortune
celle des caprices; la ncessit produit les forfaits, et l'amour est
rarement d'accord avec la raison.

Mais quelque envelopps que puissent tre les dogmes du paganisme,
il n'y a point de doutes sur la ralit du culte des divinits
principales, et celui de Junon, femme et soeur du matre des dieux,
fut un des plus universels et des plus rvrs. Cette pithete de
_femme_ et de _soeur_ montre assez sa toute-puissance: celle qui donne
les loix peut les enfreindre. Ce secret clbre et non moins commode
de recouvrer sa virginit en se baignant dans la fontaine Canathus au
Ploponese, toit une preuve des plus frappantes de ce pouvoir qui
lgitime tout chez les dieux, comme chez les hommes. Le tableau des
vengeances de Junon, expos sans cesse sur les thtres, propageoit
la terreur qu'inspiroit cette formidable desse. L'Europe, l'Asie,
l'Afrique, les peuples barbares[31] comme les polics, l'honorrent et
la craignirent  l'envi. On la regardoit comme une reine ambitieuse,
fire, jalouse, partageant le gouvernement du monde avec son poux,
assistant  tous ses conseils, et redoute de lui-mme.

Un hommage si universel qui n'est pas sans doute le plus flatteur que
l'on ait rendu  la beaut faite pour sduire et non pour effrayer,
prouve du moins que dans les ides des premiers hommes le trne du
monde fut partag entre les deux sexes[32]. Un crivain illustre, du
sicle pass, a t plus loin; il n'a pas fait difficult de dire que
cette prminence de Junon sur les autres dieux toit la vritable
force d'o provenoient les excs d'adoration o des chrtiens sont
tombs envers la sainte Vierge. Erasme lui-mme a prtendu que la
coutume de saluer la Vierge en chaire, aprs l'exorde du sermon, venoit
des anciens. En gnral, les hommes cherchent  joindre aux ides
spirituelles du culte, des ides sensibles qui les flattent, et qui
bientt aprs touffent les premires. Ils rapportent, et sont bien
forcs de rapporter tout  leurs ides; puisqu'ils ne peuvent saisir
qu'en raison de ces ides; or ils savent qu'en tout pays on ne tire
de la boue et de l'affection des rois rien autre chose que ce qu'ont
rsolu leurs ministres; ils croient Dieu bon, mais men, et envisagent
la cour cleste sur le modle des autres. De l le culte de la Vierge
bien plus appropri  l'esprit humain que celui du grand tre; aussi
inexplicable qu'incomprhensible.

Aussi lorsque le peuple d'phese eut appris que les pres du concile
avoient dcid que l'on pourroit appeler la Vierge _Sainte_, il fut
transport de joie. Ds-lors on rendit  la Mre de Dieu des hommages
singuliers; toutes les aumnes furent pour elle, et J.-C. n'eut
plus d'offrandes. Cette ferveur n'a jamais cess entirement. Il y
a en France trente-trois cathdrales ddies  la Vierge, et trois
mtropolitaines. Louis XIII lui consacra sa personne, sa famille, son
royaume. A la naissance de Louis XIV il envoya le poids de l'enfant en
or  Notre-Dame de Lorette, qu'on peut, sans impit, croire s'tre
trs-peu mle de la grossesse d'Anne d'Autriche.

Quelque chose de plus singulier que tout cela, c'est que dans le second
sicle de l'glise, on fit le Saint-Esprit du sexe fminin. En effet,
_rouats touach_, qui en hbreu veut dire _esprit_, est fminin, et ceux
qui furent de ce sentiment s'appelrent les _Elisates_.

Sans donner aucun prix  cette opinion errone, je remarquerai que les
Juifs n'ont jamais eu d'ides du mystre de la Trinit. Les aptres
mmes ont t fortement persuads du dogme de l'unit de Dieu sans
modifications; ce n'est que dans les derniers momens que J.-C. leur
a rvl ce mystre. Or, quand Dieu a voulu envoyer sur la terre
l'une des trois personnes de la Trinit, il pouvoit l'envoyer sans
l'incarner; il pouvoit envoyer la personne du Pre, ou du Saint-Esprit,
comme du Fils; il pouvoit l'incarner dans un homme comme dans une
fille. Le choix divin semble une sorte de prfrence ou d'attention
pour la femme. J.-C. a eu une mre, il n'a point eu de pre. La
premire personne  qui il parla fut la Samaritaine; la premire 
laquelle il se montra aprs sa rsurrection fut Marie-Madeleine, etc.
(I). Enfin, le Sauveur a toujours eu pour les femmes une prdilection
bien honorable  leur sexe.

Mais l'hommage vraiment flatteur pour lui, l'invention vraiment
utile pour les socits, seroit que l'on trouvt les moyens les plus
propres  rendre la beaut, la rcompense de la vertu,  l'en animer
elle-mme, pour que tous les hommes fussent excits  faire le bien
de leurs frres, et par les plaisirs de l'me et par ceux des sens,
pour que toutes les facults dont l'tre suprme a dou notre espce,
concourussent  nous faire aimer les justes et bienfaisantes loix. Il
n'est pas absolument impossible d'arriver un jour  ce but, si vivement
dsir par le patriotisme, par la sagesse, par la raison; mais Dieu,
combien nous en sommes loin encore!




LA TROPODE


La dpravation des moeurs, la corruption du coeur humain, les garemens
de l'esprit de l'homme sont des textes tellement rebattus par nos
rigoristes, que l'on croiroit que le sicle actuel est l'abomination
de la dsolation; car la langue franoise ne fournit aucune expression
nergique que nos sermoneurs ne nous prodiguent. Cependant si l'on veut
jeter un coup-d'oeil impartial sur les sicles passs, sur ceux-l mme
qu'on nous offre pour modles, je doute que l'on trouve beaucoup 
regretter. Nos manires et nos moeurs, par exemple, valent bien celles
du peuple de Dieu; et je ne sais ce que diroient nos dclamateurs,
s'ils voyoient parmi nous une corruption aussi sale que celle qui se
rapproche du beau sicle des patriarches.

Je veux que les loix de Mose aient t sages, justes, bienfaisantes;
mais ces loix assises sur le tabernacle et dont le but parot avoir t
de lier la socit des Hbreux entr'eux par la socit de l'homme avec
Dieu, prouvent invinciblement que ce peuple lu, chri, prfr, toit
bien plus infirme que tout autre, comme nous le montrerons dans la
suite de cet article.

On ne rflchit point assez que tout est relatif. Aucun tablissement
ne peut marcher selon l'esprit de son institution, s'il n'est dirig
par la loi du devoir, qui n'est autre chose que le sentiment de ce
devoir. Le vritable ressort de l'autorit est dans l'opinion et dans
le coeur des sujets; d'o il suit que rien ne peut suppler aux moeurs
pour le maintien du gouvernement: il n'y a que les gens de bien qui
sachent administrer les loix; mais il n'y a que les honntes gens qui
sachent vritablement leur obir. Car outre qu'il est trs-facile de
les luder, outre que ceux dont elles sont l'unique conscience sont
trs loin de la vertu et mme de la probit, celui qui brave les
remords sait braver les supplices, chtimens bien moins longs que le
premier, auquel on peut d'ailleurs toujours esprer d'chapper. Mais
quand l'espoir de l'impunit suffit pour encourager  enfreindre la
loi, ou quand on est content pourvu qu'on l'ait lude, l'intrt
gnral n'est plus celui de personne, et tous les intrts particuliers
se runissent contre lui; les vices ont alors infiniment plus de
force pour nerver les loix, que les loix pour rprimer les vices. On
finit par n'obir au lgislateur qu'en apparence. A cette poque, les
meilleures loix sont les plus funestes, puisque si elles n'existoient
pas, elles seroient une ressource que l'on auroit encore. Foible
ressource cependant! Car les loix plus multiplies sont plus mprises
et de nouveaux surveillans deviennent autant de nouveaux infracteurs.

L'influence des loix est donc toujours proportionnelle  celle des
moeurs; c'est une vrit connue et incontestable; mais ce mot de
_moeurs_ est bien vague et demanderoit une dfinition.

Les moeurs sont et doivent tre trs variables d'une contre 
l'autre, absolument relatives  l'esprit national et  la nature du
gouvernement. Le caractre des administrateurs y influe beaucoup aussi,
et c'est dans tous ces rapports qu'il faut les envisager. Si le prix
de la vertu, par exemple, est celui du brigandage; si les hommes vils
sont accrdits, les dignits prostitues, le pouvoir raval par ses
dispensateurs, les honneurs dshonors, il est certain que la contagion
gagnera tous les jours, que le peuple s'criera en gmissant: _mes maux
ne viennent que de ceux que je paie pour m'en garantir_: et que pour
s'tourdir il se prcipitera dans la corruption que l'on provoquera de
toutes parts pour touffer ses murmures.

Si au contraire les dpositaires de l'autorit ddaignent l'art
tnbreux de la corruption et n'attendent leurs succs que de leurs
efforts, et la faveur publique que de leurs succs, les moeurs seront
bonnes et suppleront au gnie du chef; car plus _l'esprit public_
a de ressorts et moins les talens sont ncessaires. L'ambition mme
est mieux servie par le devoir que par l'usurpation, et le peuple,
convaincu que ses chefs ne travaillent que pour son bonheur, les
dispense par sa docilit de travailler  l'affermissement du pouvoir.

J'ai dit que les moeurs devoient tre relatives  la nature du
gouvernement; c'est donc encore sous ce point de vue qu'il faut en
juger. En effet, dans une rpublique qui ne peut subsister que par
l'conomie, la simplicit, la frugalit, la tolrance, l'esprit
d'ordre, d'intrt, d'avarice mme, doit dominer, et l'tat sera en
danger, lorsque le luxe viendra polir et corrompre les moeurs.

Dans une monarchie limite, au contraire, la libert sera regarde
comme un si grand bien, et comme un bien toujours si menac que toute
guerre, toute opration entreprise pour la soutenir, pour tendre ou
dfendre la gloire nationale, ne trouvera que peu de contradicteurs.
Le peuple sera fier, gnreux, opinitre; et la dbauche et le luxe le
plus effrn n'nerveront pas l'esprit public.

Dans une monarchie trs absolue, qui seroit le plus svre, le plus
complet des despotismes, si le beau sexe n'y donnoit pas le ton; la
galanterie, le got de tous les plaisirs, de toutes les frivolits
est tout naturellement et sans danger le caractre national; et les
dclamations vagues sur ces imperfections morales sont vides de sens.

Ceci pos, examinons rapidement si nos moeurs et quelques-uns de nos
usages compars avec ceux de plusieurs grands peuples, doivent parotre
si dtestables[33].

On voit au premier coup d'oeil dans le lvitique  quel degr le
peuple juif toit corrompu. On sait que ce mot _lvitique_ vient de
_Lvi_, qui toit le nom de la tribu spare des autres, comme tant
spcialement consacre au culte; d'o sont venus les lvites ou
prtres, et l'habillement d'aujourd'hui qui porte ce nom, sans tre un
monument bien authentique de notre pit. Mose traite dans ce livre
des conscrations, des sacrifices, de l'impuret du peuple, du culte,
des voeux, etc.

J'observerai en passant que la forme de la conscration chez les
Hbreux toit singulire. Mose fit son frre Aaron grand-prtre. Pour
cet effet il gorgea un blier, trempa son doigt dans le sang, en mit
sur l'extrmit de l'oreille droite d'Aaron et sur ses pouces droits.
Si l'on voyoit aujourd'hui le cardinal de Rohan consacrer dans la
chapelle l'vque de Senlis, et lui porter avec le doigt du sang tout
chaud sur le bout de l'oreille[34], on ne pourroit gure s'empcher de
se rappeler la gravure de l'abb Dubois sous la rgence; on le voyoit
 genoux aux pieds d'une fille qui prenoit de ce sale coulement qui
affligent les femmes tous les mois, pour lui en rougir la calotte et le
faire cardinal.

Tout le chapitre XV du lvitique ne roule que sur la gonorrhe 
laquelle les Hbreux toient fort sujets. La gonorrhe et la lpre
n'toient pas leurs moins dsagrables impurets: et ils en avoient
assez de relles, sans en crer tant d'imaginaires. Par exemple, une
femme toit plus impure pour avoir mis au monde une fille plutt qu'un
garon[35]. Voil une singularit aussi peu raisonnable que bizarre.

Les Hbreux forniquoient avec les dmons sous la forme des chvres[36];
ces dmons mal appris usoient l d'une vilaine mtamorphose.

Un fils couchoit avec sa mre et prtoit _main-forte_  son pre[37]:
nous ne portons pas encore  ce degr l'amour filial. Un frre voyoit
sans scrupule sa soeur dans la plus profonde intimit[38].

Un grand-pre habitoit avec sa petite-fille[39]. Ce qui n'toit pas
trs-anacrontique.

On couchoit avec sa tante[40], avec sa bru[41], avec sa
belle-soeur[42], ce n'toient l que peccadilles; enfin on jouissoit de
sa propre fille[43].

Les hommes se polluoient devant la statue de Moloch[44], puis on trouva
que cette semence inanime n'toit pas digne de la statue; on finit par
lui offrir en sacrifice l'enfant tout venu.

Les hommes se servoient de femmes entr'eux[45] comme les pages du
rgent.

Ils usoient de toutes les btes[46] et le beau sexe se faisoit servir
par les nes, les mulets, etc.[47]. Ce qui toit d'autant plus
mal-honnte que l'on paroissoit avoir form la tribu des prtres de
manire  intresser les femmes mal pourvues. On ne recevoit point
lvites les boiteux, les bossus, les chassieux, les lpreux; ceux qui
avoient le nez trop petit, tors, etc., il falloit un beau nez[48].

On voit par cet chantillon ce qu'toient les moeurs du peuple de Dieu;
il est certain qu'on ne peut les comparer  nos manires. Mais il ne me
parot pas que d'aprs cette esquisse d'un parallle, qu'on pourroit
pousser beaucoup, plus loin, il y ait tant  se rcrier sur ce qui se
passe de nos jours.

Les esprits forts ne sont gure moins exagrateurs en parlant de nos
coutumes superstitieuses, que les prdicateurs en invectivant contre
nos vices. Nous avons le triste avantage de n'avoir t surpasss par
aucune nation dans les fureurs du fanatisme; mais les dlires de la
superstition ont t ports plus loin dans d'autres religions.

On ne voit pas chez nous de contemplatifs, qui sur une natte attendent
en l'air que la lumire cleste vienne investir leur ame. On ne voit
point d'nergumenes prosterns qui frappent du front contre terre pour
en faire sortir l'abondance; de pnitens immobiles et muets comme
la statue devant laquelle ils s'humilient. On n'y voit point taler
ce que la pudeur cache, sous le prtexte que Dieu ne rougit pas de
sa ressemblance; ou se voiler jusqu'au visage, comme si l'ouvrier
avait horreur de son ouvrage; nous ne tournons point le dos au midi 
cause du vent du dmon; nous n'tendons pas les bras  l'orient pour
y dcouvrir la face rayonnante de la divinit; nous n'appercevons
pas, du moins en public, de jeunes filles en pleurs meurtrir leurs
attraits innocens, pour appaiser la concupiscence, par des moyens qui
le plus souvent la provoquent; d'autres talant leurs plus secrets
appas attendre et solliciter dans la posture la plus voluptueuse les
approches de la divinit; de jeunes hommes pour amortir leurs sens
s'attacher aux parties naturelles un anneau proportionn  leurs
forces; quelques-uns arrter la tentation par l'opration d'Origne, et
suspendre  l'autel les dpouilles de cet horrible sacrifice... Nous
sommes assurment bien loigns de tous ces carts.

Que diroient nos dclamateurs, si des bois sacrs plants auprs
de nos glises comme autour de leurs temples, toient le thatre de
toutes les dbauches? si l'on obligeoit nos femmes  se prostituer, au
moins une fois, en l'honneur de la divinit? Et l'on peut juger si la
dvotion naturelle au beau sexe lui permettoit, au tems ou c'toit la
coutume, de s'en tenir l.

S. Augustin rapporte, dans sa Cit de Dieu[49], que l'on voyait au
Capitole des femmes qui se destinoient aux plaisirs de la divinit
dont elles devenoient communment enceintes; il se peut que chez nous
aussi plus d'un prtre desserve plus d'un autel; mais du moins il ne
se dguise pas en dieu. L'illustre pre de l'glise que je viens de
citer ajoute dans le mme ouvrages plusieurs dtails qui prouvent, que
si la religion couvre chez les modernes bien des sductions, le culte
des anciens n'toit pas du moins aussi dcent que le ntre. En Italie,
dit-il, et surtout  Lavinium, dans les ftes de Bacchus, on portoit
en procession des membres virils sur lesquels la matrone la plus
respectable mettoit une couronne. Les ftes d'Isis toient tout aussi
dcentes.

S. Augustin donne au mme endroit une longue numration des divinits
qui prsidoient au mariage. Quand la fille avoit engag sa foi, les
matrones la conduisoient au dieu Priape (I) dont on connot les
proprit surnaturelles: on faisoit asseoir la jeune marie sur le
membre norme du dieu: l on toit sa ceinture et l'on invoquoit
la desse _Virginiensis_. Le dieu _Subigus_ soumettoit la fille aux
transports du mari. La desse _Prma_ la contenoit sous lui pour
empcher qu'elle ne remut trop. (On voit que tout toit prvu, et
que les filles romaines toient bien disposes.) Enfin venoit la
desse _Pertunda_, ce qui revient  Perforatrice, dont l'emploi,
dit S. Augustin, toit d'ouvrir  l'homme le sentier de la volupt.
Heureusement cette fonction toit donne  une divinit femelle; car,
comme le remarque trs judicieusement l'vque d'Hippone, le mari
n'auroit pas souffert volontiers qu'un dieu lui rendt ce service, et
qu'il lui donnt du secours dans un endroit o trop souvent il n'en a
pas besoin.

Encore une fois, nos coutumes sont-elles moins dcentes que celles-l?
Et pourquoi exagrer nos torts et nos foiblesses? Pourquoi porter la
terreur dans l'me des jeunes filles, et la mfiance dans celle des
maris? Ne vaut-il pas mieux tout adoucir, tout concilier? Ces bons
casuistes sont plus accommodans que cela! Lisez entre tant d'autres le
jsuite Filliutius, qui a discut avec une extrme sagacit jusqu'
quel degr peuvent se porter les attouchements voluptueux, sans devenir
criminels. Il dcide, par exemple, qu'un mari a beaucoup moins  se
plaindre, lorsque sa femme s'abandonne  un tranger d'une manire
contraire  la nature, que quand elle commet simplement avec lui un
adultre et fait le pch comme Dieu le commande; _parce que_, dit
Filliutius, _de la premiere faon on ne touche pas au vase lgitime,
sur lequel seul l'poux a des droits exclusifs_... O qu'un esprit de
paix est un prcieux don du ciel!




LE THALABA


Un des plus beaux monumens de la sagesse des anciens, est leur
gymnastique (I). C'est par-l sur-tout qu'ils paraissent avoir t plus
curieux de prvenir que de punir. Grande science en politique! Les
ennemis, disoient les Athniens, sont faits pour punir les crimes, les
citoyens, pour maintenir les moeurs. De l l'attention prvoyante et
salutaire sur l'ducation de la jeunesse. La premiere explosion des
passions et leur fougue donnent  cet ge imptueux les plus fortes
secousses; il lui faut une ducation mle, mais dont l'pret soit
adoucie par de certains plaisirs, analogues au grand objet de former
des hommes. Or, il n'y a que les exercices du corps, o se trouve cet
heureux mlange de travail et d'agrment, dont la partie constante
occupe, amuse, fortifie le corps et par consquent l'me.

Dans les pays o les fortunes sont trs-ingales, les dernires classes
de la socit sont toujours assez stimules par le besoin, pour ne pas
redouter l'engourdissement de l'oisivet et la mollesse qui en est la
suite. Mais les riches en sont presqu'invitablement la proie, si une
institution universelle et publique ne les soumet pas  une ducation
active, qui soit un foyer continuel d'mulation, et une digue contre
ce qui, dans les richesses, et leurs jouissance, et leurs abus, tend
sans cesse  nerver. Les sentimens nergiques et gnreux germent
rarement dans des corps affoiblis, et l'me d'un Spartiate seroit bien
mal loge dans le corps d'un Sybarite. Aussi tous les peuples fconds
en hros ont t ceux dont l'ducation martiale, les institutions
fortes, la gymnastique perfectionne et dirige selon les vues
politiques du gouvernement, aiguisoient l'mulation et la vigueur.

Ces institutions prcieuses sont presqu'oublies aujourd'hui. A Paris,
par exemple, il y a bien quarante mille filles enregistres  la police
pour duquer la jeunesse; mais il n'y a pas dans cette immense capitale
une seule bonne acadmie o l'on puisse apprendre  monter  cheval;
aucun exercice, si ce n'est l'escrime, la danse et la paume, n'y sont
pratiqus, et nous avons su rendre ceux-l assez nuisibles. Il suit de
l et de bien d'autres causes, que je ne prtends point numrer, que
nos passions, ou plutt nos dsirs et nos gots (car nous n'avons gure
de passions) l'emportent, et de beaucoup, sur toute vertu morale.

Parmi ces dsirs, le plus violent sans doute est celui qui porte
un sexe vers l'autre. Cet apptit nous est commun avec tout ce qui
est cr, anim ou non anim. La nature a veill en mre tendre et
prvoyante,  la conservation de tout ce qui existe. Mais il est
arriv parmi les hommes, ces tres par excellence, qui le plus souvent
ne paroissent dous d'intelligence que pour en abuser, ce qu'on n'a
jamais remarqu parmi les autres animaux: c'est de tromper la nature
en jouissant du plaisir attach  la propagation de l'espce, et en
ngligeant le but de cet attrait: ainsi nous avons spar la fin des
moyens; et l'impulsion de la nature prolonge par les efforts de notre
imagination, nous a presss, sans gard pour les temps, les lieux,
les circonstances, les usages, le culte, les coutumes, les lois,
toutes les entraves enfin que l'homme s'est donnes; elle n'a pas
consult davantage le costume des tats et des ges, car les vieillards
deviennent continens, mais rarement chastes.

Cette maniere d'luder les fins de la nature a eu diffrens principes;
la superstition qui, de son masque hideux, a couvert presque tous nos
vices et nos folies; diverses causes morales; la philosophie mme.

Des hrtiques en Afrique s'abstenoient de leurs femmes et leur
pratique distinctive toit de n'avoir aucun commerce avec elles. Ils
se fondoient, 1 sur ce qu'Abel toit mort vierge, et prirent le nom
d'Abliens, 2 sur ce que S. Paul prchoit qu'il falloit tre avec sa
femme comme si l'on n'en avoit point[50]. Aucun dlire superstitieux
ne sauroit tonner; mais l'abus de la philosophie  cet gard est bien
singulier, c'est l'ouvrage des cyniques.

Il est bizarre que des hommes instruits et d'une raison exerce, ayant
voulu transporter dans la socit les moeurs de l'tat de nature, qu'ils
n'aient point apperu, ou qu'ils se soient peu soucis du ridicule
qu'il y avoit  affecter parmi des hommes corrompus et dlicats, la
rusticit des sicles de l'animalit. Des femmes mme sduites par
une philosophie si grotesque, ou plutt par l'amour qu'inspiroient
les auteurs de cette doctrine[51] lui sacrifierent cette honte, cette
pudeur mille fois plus enracine dans le coeur des femmes que la
chastet mme.

Tant qu'il ne s'agissoit que du devoir conjugal, les cyniques avoient
du moins quelques sophismes  allguer. Mais quand Diogne, qui
draisonnoit avec beaucoup de raison, transporta cette morale au fond
de son tonneau, quels purent tre ses sophismes? L'orgueil de braver
les prjugs et l'espce de gloire que l'homme esclave en tout et
toujours ami de l'indpendance, y attache, furent apparemment les
vrais motifs. L'ombre du secret, de la honte, des tnbres lui auroit
attir des dnominations injurieuses, des perscutions; son impudence
l'en garantit. Comment imaginer qu'un homme pense qu'il y ait du mal 
faire et  dire ce qu'il fait et dit au grand jour? Comment poursuivre
un homme qui vous dit froidement: C'est un besoin trs imprieux; je
suis heureux de trouver en moi-mme ce qui porte les autres hommes
 faire mille dpenses et mille crimes. Si tout le monde m'et
ressembl, Troie n'aurait pas t prise, ni Priam gorg sur l'autel
de Jupiter. Ces raisons et beaucoup d'autres paroissent avoir sduit
quelques-uns de ses contemporains. Galien cherche plus  le justifier
qu' le condamner. Il est vrai que la mythologie avoit en quelque sorte
consacr l'onanisme. On racontoit que Mercure ayant eu piti de son
fils Pan, qui couroit nuit et jour par les montagnes, perdu d'amour
pour une matresse[52] dont il ne pouvoit jouir, lui enseigna cet
insipide soulagement que Pan apprit ensuite aux bergers.

Ce qui est plus singulier que l'indulgence de Galien, c'est celle de
la fameuse Las qui prodiguoit  Diogne,  ce Diogne souill par tant
de jouissances solitaires, les faveurs que toute la Grce auroit payes
au poids de l'or et qui trompa pour lui l'aimable et sage Aristippe.
Peut-tre s'il lui ft arriv la mme aventure qu' cette fille qui,
ayant trop long-temps fait attendre le cynique, trouva qu'il s'toit
pass d'elle et n'en avoit plus besoin, peut-tre Las se seroit-elle
montre plus svere contre l'onanisme?

On sait d'o vient ce mot _onanisme_: _Onan_ dans l'criture sainte
rpandoit sa semence sur la terre[53]; mais ses raisons pouvoient
tre prfrables  celles de Diogne. Juda eut de Su trois fils:
Her, Onan et Sla. Il voulut postrit; il s'y prit singulirement,
mais il en vint  bout. Il fit pouser son fils an Her  Thamar;
Her tant mort sans enfants, Juda voulut qu'Onan coucht avec sa
belle-soeur,  condition que ses enfants s'appelleroient Her du nom
de l'an. Onan refusa, et pour luder les fins de la nature, chaque
fois qu'il couchoit avec Thamar, il commenoit par rpandre de ct
sa libation. Il mourut. Juda fit pouser  Thamar son troisime fils
Sla, qui mourut encore sans enfans. Juda s'obstina et se chargea de
la besogne dont il parot avoir t trs-digne, car il engrossa sa
fille, de manire qu'elle conut deux jumeaux. Le premier prsenta sa
main sur laquelle la sage-femme noua un ruban d'carlate, comme devant
tre l'an, mais ce petit bras se retira et l'autre enfant parut le
premier; d'o il fut appel Phars[54].

Les pres voient la figure de No dans Phars; No, reprsentation de
J.-C. qui a paru comme le petit bras, et dont le corps ne devoit natre
que pour la nouvelle loi. Mais ce que les pres voient de plus clair
 tout cela, c'est que par l'aventure de la semence qu'Onan dposoit de
ct, J.-C. se trouve n de Ruth trangre, Rahab courtisane, Bethsabe
adultere et Thamar incestueuse du pere  la fille[55]. Mais revenons.

On voit que l'onanisme est, sinon consacr, du moins tay par de
grands et antiques exemples.

Les causes morales qui le provoquent le plus communment, sont ou
la crainte de donner la vie  des tres, qui par des circonstances
particulires seroient malheureux, ou celle des contacts vnneux; car
on croit, sans que cela soit bien prouv, que le virus ne fait aucune
impression sur les parties du corps qui sont revtues de la peau toute
entiere; mais seulement sur celles qui en sont dpourvues.

Ces circonstances et beaucoup d'autres poussant  ne cder  ce
sentiment si vif, qui porte l'homme  la propagation de lui-mme,
qu'en ngligeant le but de la nature, les moyens de la tromper sont
devenus passion chez quelques-uns, besoin chez beaucoup d'autres. Le
sommeil provoque aux clibataires les songes les plus voluptueux;
l'imagination aiguise et flatte par ces illusions dcevantes, qui
conduisent  une ralit mutile, mais aussi dpourvue des inconvniens
qui rendent souvent si dangereux un bonheur plus complet, a embrass
avec ardeur cette manire de donner le change  ses dsirs. Les deux
sexes rompant en quelque sorte les liens de la socit, ont imit
ces plaisirs auxquels ils se refusoient  regret et les remplaant
par leurs propres efforts, ils ont appris  se suffire. Ces plaisirs
isols et forcs sont devenus une passion violente par la commodit
de l'assouvir, qui a tourn  son profit la force de l'habitude, si
puissante sur l'humanit. Alors ils sont devenus trs-dangereux, tant
qu'ils n'ont t dtermins que par le besoin, quand une imagination
plus voluptueuse que bouillante les a produits. Aucun accident n'en a
t la suite; il n'y a point eu de mal physique  ce penchant et la
morale en certains cas auroit pu lui montrer quelque indulgence[56].
Les anciens juges, peut-tre peu scrupuleux, mais juges philosophes,
pensoient que lorsqu'on le contenoit dans ces bornes, on ne violoit
pas la continence. Galien soutient, comme on a vu, que Diogne qui
recouroit publiquement  ce secours, toit fort chaste; il n'usoit de
cette pratique, dit-il, que pour viter les inconvniens de la semence
retenue.

Mais il est bien rare que dans ce qu'on accorde aux sens on garde un
juste milieu. Plus on se livre  ses dsirs, plus on les aiguise; plus
on leur obit, plus on les irrite. Alors l'ame enivre de molesse et
continuellement absorbe dans des ides voluptueuses, dtermine sans
cesse les esprits animaux  se porter au sige de la jouissance. Les
parties qui produisent le plaisir deviennent plus mobiles par les
attouchemens rpts, plus dociles aux carts de l'imagination; les
rections deviennent continuelles, les pollutions frquentes et la
disperdition de la vie excessive.

Il arrive trop souvent que la passion dgnere en fureur. Les objets
qui lui sont analogues et l'alimentent se prsentent sans cesse 
l'esprit; or, on ne peut croire  quel point cette attention  un
seul objet nerve, affoiblit. D'ailleurs cette situation des parties
de la gnration entrane, mme sans pollution, une trs-grande
dissipation des esprits animaux. Les rections sont trop rapproches,
lors mme qu'elles ne sont pas suivies de l'vacuation de la semence,
puisent prodigieusement. Il y a en ce genre des exemples frappans et
incontestables. Il faut encore observer que l'attitude des onanistes ne
contribue pas peu  l'affoiblissement qui rsulte de leurs oprations
solitaires et  l'irritabilit des organes. La nature ne peut jamais
perdre ses droits, ni laisser outrager impunment ses loix. Des
jouissances partages, mme excessives, seront plutt supportes
par elle, qu'un stratagme strile par lequel on s'efforce de la
contraindre. La satisfaction de l'esprit et du coeur aide une prompte
rparation des pertes que les dlires de l'imagination occasionnent et
ne peuvent jamais remplacer.

Mais la morale est toujours foible contre la passion. Quand ce got
bizarre a t connu, on s'est beaucoup plus occup  perfectionner
ce qui pouvoit le satisfaire, qu' rflchir sur ce qui pourroit le
rprimer; et l'on a senti que les deux sexes s'aidant mutuellement,
devoient rapprocher davantage la jouissance isole, des charmes d'une
jouissance mutuelle.

Cet art singulier fut cultiv de tout tems et l'est encore dans la
Grce. Il y est d'usage de s'assembler aprs les repas. On se couche en
rond sur un grand tapis; tous les pieds sont dirigs vers le centre, o
dans la maison froide on tablit un trpied qui porte un brasier. Un
second tapis vous recouvre jusqu'aux paules: l les jeunes Grecques
trouvent le moyen de se dchausser sans qu'on s'en aperoive et rendent
aux hommes, avec leurs pieds, un service dont beaucoup de femmes
s'aquittent trs-gauchement avec leurs mains.

En effet, ce talent n'est pas donn  toutes. Quelques-unes en ont fait
 Paris une tude particulire, aprs une exprience consomme et une
multitude d'essais. Aussi les jeunes filles qui ont la noble mulation
de prtendre  une rputation en ce genre, ont grand soin d'aller
prendre des leons; mais toutes n'y russissent pas. Il est certain
qu'il s'offre ici des difficults de plus d'un genre.

Il ne s'agit pas d'un sentiment que l'tre de la fille transmette; elle
ne fait que le provoquer. Ce n'est pas une sensation qu'elle communique
par l'impulsion de son corps; c'est une sensation que l'homme doit
goter en lui-mme par l'imagination de cette fille, et qui ne devient
exquise qu'autant qu'elle peut par son art prolonger la jouissance. Ce
plaisir s'teint avec l'acte parce que l'homme jouit seul. Les dlices
du plaisir de la nature, au contraire, prcedent et suivent l'union
intime des amans. La fille qui prside  la jouissance partielle, ne
doit donc s'occuper qu' amener, exciter, entretenir une situation
qui lui est trangre, puis  la suspendre,  en retarder l'effet
loin de l'acclrer, bien moins encore de le provoquer. Toutes ces
caresses doivent tre modifies avec des nuances infiniment dlicates;
la complaisante prtresse ne peut pas s'abandonner  ces transports
bouillans qu'elle se permettroit si elle toit unie au sacrificateur.

On sent bien que ce procd ne sauroit avoir lieu vis--vis de
ces jeunes gens fougueux que leur imptuosit entrane, et qui ne
recherchent dans ces sortes de jouissances que la convulsion du
plaisir; il ne peut servir qu' ceux en qui, dans un ge mr, le grand
feu du tempramment se trouve amorti et l'imagination plus exerce:
ils veulent jouir du plaisir avec toutes les sensations et les nuances
qu'offre ce genre de volupt.

Il y a parmi les hommes, tout aussi bien que chez les femmes, une
trs grande varit de temprament; quelques-uns sont d'une lascivet
que l'on ne sauroit exprimer. Ceux qui avec du temprament savent se
contenir et ont le gland recouvert, conservent une salacit digne des
anciens satyres: la raison en est simple: le gland qui forme le sige
de la volupt, s'entretient dans un tat de sensibilit exquise, par le
sjour continuel de la liqueur lymphatique qui le lubrifie, au lieu
qu'il devient dur et calleux avec l'ge chez ceux qui l'ont dcouvert,
qu'on a circoncis ou qui ont naturellement le prpuce plus court; car
chez eux cette liqueur prparatoire qui s'chappe existe en pure perte.

Or une fille instruite dans l'art du Thalaba, ne se conduira pas avec
un homme de cette classe comme avec un autre. Figurez-vous les deux
acteurs nus dans une alcove entoure de glaces et sur un lit  pente
suivie; la fille adepte vite d'abord avec le plus grand soin de
toucher les parties de la gnration: ses approches sont lentes, ses
embrassements doux, les baisers plus tendres que lascifs, les coups de
langue mesurs, le regard voluptueux, les enlacements de ses membres
pleins de grace et de molesse; elle excite des doigts un lger prurit
sur les bouts des tetons; bientt elle aperoit que l'oeil devient
humide; elle sent que l'rection est par-tout tablie; alors elle porte
lgrement le pouce sur l'extrmit du gland qu'elle trouve baign de
sa liqueur lymphatique; de cette extrmit le pouce descend doucement
sur la racine, revient, redescend, fait le tour de la couronne; elle
suspend ensuite, si elle s'aperoit que les sensations augmentent avec
trop de rapidit; elle n'emploie alors que des titillations gnrales;
et ce n'est qu'aprs les attouchements simultans et immdiats de la
main, puis des deux, et les approches de tout son corps, que l'rection
devenant trop violente, elle juge l'instant dans lequel il faut laisser
agir la nature ou l'aider, ou la provoquer pour arriver au but: parce
que le spasme qui s'tablit dans l'homme devient si vif et l'apptit
sensitif si violent, qu'il tomberoit en syncope si l'on n'y mettoit fin.

Mais pour atteindre  ce genre de perfection,  ce ton de jouissance,
il faut que cette fille s'oublie pour tudier, suivre et saisir toutes
les nuances de volupt que l'ame du Thalaba parcourt, pour user des
raffinemens successifs qu'exigent ces accroissemens de jouissance
qu'elle a fait natre. On ne parvient ordinairement  quelque degr de
perfection dans cet art, que par un tact fin, par un toucher prcis,
qui dans ces occasions sont les seuls et vritables juges... Mais qui
le fera du rsultat de cette oeuvre de volupt...? Sera-ce Martial, le
licentieux Martial?... Je l'entends s'crier:

    _Ipsam crede tibi naturam dicere rerum,
    Istud quod digitis, Pontice, perdis, homo est[57]._
    La nature elle-mme et t'arrte et te crie:
    Ce que rpand ta main et mrit la vie.

Cela est beau et vrai: cependant les potes ne font pas autorit dans
les choses qui doivent tre dcides par la raison.

Le principe gnral et peut-tre unique de morale, est que _mal est
ce qui nuit_. L'adultere n'est pas si loin de la nature, et est un
beaucoup _plus grand mal_ que l'onanisme. Celui-ci ne sauroit tre
dangereux qu' la jeunesse, quand il altere sa sant; mais il peut
souvent tre trs-utile  la morale; la perte d'un peu de sperme
n'est pas en soi un plus grand mal, n'en est pas mme un si grand
que celle d'un peu de fumier qui et pu faire venir un chou. La plus
grande partie en est destine par la nature mme  tre perdue. Si
tous les glands devenoient des chnes, le monde seroit une fort o
il seroit impossible de se remuer. Enfin, je dirois  Martial: _vous
n'approcheriez donc pas de votre femme quand elle est grosse_; _car_
Istud quod vagina, pontice, perdis homo est. _Si vous la laissiez ainsi
jener, vous seriez un grand sot et lui feriez beaucoup de peine, ce
qui est un grand mal; et de plus vous seriez tout ce que peut tre un
mari avant qu'elle fut accouche; ce qui en est un assez petit._




L'ANANDRINE


Les plus fameux rabbins ont pens que nos premiers peres avoient les
deux sexes et naissoient hermaphrodites pour acclrer la propagation;
mais qu'aprs un certain tems coul, la nature cessa d'tre aussi
fconde,  l'poque o les substances vgtales ne suffirent plus 
notre nourriture, et o les hommes commencrent  user de la viande.

Il est d'abord certain, et nous l'avons vu dans ces mlanges[58],
qu'Adam fut cr avec les deux sexes. Dieu lui donna une compagne, mais
l'criture ne dit point si dans ce miracle Adam perdit l'un de ses
attributs. La Genese ne s'expliquant donc point d'une maniere prcise
sur ce sujet, le systme des rabbins a conserv long-temps un grand
nombre de sectateurs.

On a soutenu un systme mitig, qui a sembl  quelques-uns plus
vraisemblable. C'est qu'il y avait trois sortes d'tres dans le premier
ge du monde: les uns mles, les autres femelles; d'autres mles et
femelles tout ensemble; mais que tous les individus de ces trois
especes avoient chacun quatre bras et quatre pieds, deux visages
tourns l'un vers l'autre et poss sur un seul cou, quatre oreilles,
deux parties gnitales, etc. Ils marchoient droits; quand ils vouloient
courir, ils faisoient la culbute. Leurs excs, leur insolence, leur
audace les firent ddoubler, mais il en rsulta un grand inconvnient;
chaque moiti tchoit sans cesse de se runir  l'autre, et quand elles
se rencontroient, elle s'embrassoient si troitement, si tendrement,
avec un plaisir si dlicieux, qu'elles ne pouvoient plus se rsoudre
 se sparer; plutt que de se quitter, elles se laissoient mourir de
faim.

Le genre humain alloit prir; Dieu fit un miracle: il spara les sexes
et voulut que le plaisir cesst aprs un court intervalle, afin que
l'on ft autre chose que de rester colls l'un  l'autre. Il est arriv
de l, et rien n'est plus simple, que le sexe femelle, spar du sexe
mle, a conserv un amour ardent pour les hommes, et que le sexe mle
aspire sans cesse  retrouver sa tendre et belle moiti.

Mais il est des femmes qui aiment d'autres femmes? Rien de plus naturel
encore; ce sont des moitis de ces anciennes femelles qui toient
doubles. De mme certains mles, ddoublement d'autres mles, ont
conserv un got exclusif pour leur sexe. Il n'y a rien l d'trange,
quoique ces couples d'hommes runis et dsunis paroissent bien moins
intressans. Voyez combien quelques connoissances de plus ou de moins
doivent donner de plus ou de moins de tolrance! Je souhaite que ces
ides en imposent aux moralistes dclamateurs. On peut leur citer des
autorits graves; car ce systme dont la source est dans Mose, a t
trs-tendu par le sublime Platon. Et Louis Leroi, professeur royal 
Paris, a fait sur cette matire de vastes commentaires, auxquels ont
travaill avec succs _Mercerus_ et _Quinquebze_, lecteurs du roi en
hbreu.

On ne sera peut-tre pas fch de trouver ici les vers originaux de
Louis Leroi.

    Au premier ge que le monde vivoit,
    D'herbe, de gland, trois sortes y avoit
    D'hommes; les deux, tels qu'ils sont maintenant,
    Et l'autre double toit; s'entretenant
    Ensemblement tant mle que femelle.
    Il faut penser que la faon fut belle;
    Car le grand Dieu qui vivre les faisoit,
    Faits les avoit, et bien s'y connoissoit.
    De quatre bras, quatre pieds et deux ttes,
    Etoient formes ces raisonnables btes;
    Le reste vaut mieux pense que dite,
    Et se verroit plutt peinte qu'crite.
    Chacun toit de son corps tant aise,
    Qu'en se retournant il se trouvoit bais;
    En tendant ses bras on l'embrassoit;
    Voulant penser on le contrepensoit.
    En soi voyoit tout ce qu'il vouloit voir,
    En soi trouvoit tout ce qu'il falloit avoir.
    Jamais en lieu, ses pieds port ne l'eussent,
    Que quand et lui ses passe-tems ne fussent.
    Si de son bien lui plairoit mal user,
    Facile toit envers soi s'excuser.
    De lui n'toit fait ni rapport ni compte,
    Ne connoissoit honnestet ni honte.
    Si de son coeur sortoient simples dsirs,
    Il y entroit tant de doubles plaisirs;
    Qu'en y pensant chacun est incit
    A maintenir que la flicit
    Fut de tel temps, et le siecle dor.

Antoinette Bourignon, dans sa prface du _Nouveau ciel_, adopte aussi
ce systme, qui parot de nature  tre regrett du beau sexe. Elle
attribue au pch ce triste ddoublement et dit qu'il a dfigur dans
les hommes l'oeuvre de Dieu; et qu'au lieu d'hommes qu'ils devroient
tre, ils sont devenus des monstres de nature, diviss en deux sexes
imparfaits, impuissans  produire seuls leurs semblables, comme se
reproduisent les plantes, qui sont bien plus favorises et parfaites
en cela que l'espce humaine, condamne  ne se propager que par la
runion momentane de deux tres qui, s'ils prouvent alors quelques
dlices, ne peuvent achever ce grand oeuvre de la reproduction qu'avec
tant de douleurs.

Quoi qu'il en soit de ces ides, on a vu encore de nos jours des
phnomenes analogues qui portent  croire que la tradition de Mose
n'est pas une chimre. L'un des plus tonnans est celui d'un moine 
Issoire, en Auvergne, o le cardinal de Fleury fit exiler, en 1735, le
garde-des-sceaux Chauvelin. Ce moine avoit les deux sexes; on lit dans
le couvent ces vers  son sujet:

    J'ai vu vif, sans fantme,
          Un jeune moine avoir
    Membre de femme et d'homme,
          Et enfant concevoir.
    Par lui seul en lui-mme,
          Engendrer, enfanter,
    Comme font autres femmes,
          Sans outils emprunter.

Cependant les registres du couvent portent que ce moine ne s'engrossa
point lui-mme; il n'avoit pas t tout  la fois agent et patient.
Il fut livr  la justice et dtenu jusqu' sa dlivrance. Nanmoins
le registre ajoute ces mots remarquables: ce moine appartenoit 
monseigneur le cardinal de Bourbon; il avoit les deux sexes, et de
chacun d'iceux s'aida tellement, qu'il devint gros d'enfans.

Je sais que l'on peut insinuer une diffrence entre l'hermaphrodite
proprement dit et l'androgyne. L'androgyne et l'hermaphrodite, pure
invention des Grecs qui vouloient et savoient tout embellir, ont t
clbrs ainsi  l'envi par tous les potes qui en faisoient des
descriptions charmantes, tandis que les artistes les reprsentoient
sous les formes les plus agrables et les plus propres  rveiller les
sentimens de la volupt. Pandore ne runissoit que les perfections de
son sexe. L'hermaphrodite runit toutes les perfections des deux sexes.
C'est le fruit des amours de Mercure et de Vnus, comme l'indique
l'tymologie du nom[59]. Or Vnus toit la beaut par excellence.
Mercure,  sa beaut personnelle, joignoit l'esprit, les connoissances
et les talens. On se forme l'ide d'un individu en qui toutes ces
qualits se trouvent rassembles, et on aura celle de l'hermaphrodite,
tels que les Grecs ont voulu le reprsenter. Les androgynes, au
contraire, sous la vritable acception de leur nom, ne sont que des
participans aux deux sexes, que l'on n'a nomms hermaphrodites que
parce que les anciens avoient feint que le fils de Mercure et de Vnus
avoit les deux sexes. Mais il n'en est pas moins vrai que comme il
y a eu de tous tems des femmes qui ont tir un grand parti de cette
conformit androgyne, elles ont su la rendre prcieuse. Lucien, dans
un de ses dialogues, instruit deux courtisanes, dont l'une dit 
l'autre: _J'ai tout ce qu'il faut pour contenter tes dsirs_;  quoi
celle-ci rpond: _Tu es donc hermaphrodite[60]?_ S. Paul reproche
ce vice aux femmes romaines[61]. On a peine  croire ce qu'on lit
dans Athne sur les excs de ce genre, commis par ces femmes[62].
Aristophane, Plaute, Phedre, Ovide, Martial, Tertullien et Clment
d'Alexandrie les ont dsigns d'une manire plus ou moins directe, et
Snque les accable d'une effroyable imprcation[63].

Les hermaphrodites parfaits sont  prsent trs-rares; ainsi il parot
que la nature ne produit plus de ces hommes androgynes; mais il faut
convenir que l'on remarque frquemment des effets de ces ddoublemens
que nous venons d'expliquer: de tout tems et dans l'antiquit la plus
recule, comme dans les sicles plus voisins de nos jours, on a vu la
passion la plus dcide de femme  femme. Lycurgue, ce svere Lycurgue,
qui rva des choses si bizarres et si sublimes, faisoit reprsenter
publiquement des jeux qu'on appeloient _gymnopdies_, o les jeunes
filles paroissoient nues: les danses, les attitudes, les approches, les
enlacemens les plus lascifs leur toient enseigns. La loi punissoit de
mort les hommes qui auroient t assez tmraires pour les approcher.
Ces filles habitoient entr'elles jusqu' ce qu'elles se mariassent:
le but du lgislateur toit apparemment de leur apprendre l'art de
sentir, qui embellit beaucoup celui d'aimer; de les instruire de
toutes les nuances de sensations que la nature indique ou dont elle
est susceptible; en un mot, de les exercer entre elles, de manire 
tourner un jour au profit de l'espece humaine tous les raffinemens
qu'elles s'enseignoient mutuellement. Enfin, on leur apprenoit  tre
amoureuses avant d'avoir un amant; car on est amoureuse sans amour,
comme on assure quelquefois qu'on aime sans tre amoureuse. N'a pas du
temprament qui veut; n'aime pas qui veut: c'est une morale de ce genre
que Lycurgue a dveloppe dans ses loix: c'est cette morale qu'Anacron
a parpille dans ses immortels badinages comme les feuilles de la
rose. Qui se seroit attendu  trouver Anacron et Lycurgue dans les
mmes principes? Sapho, avant le pote de Theos, les avoit rduits en
systme pratique et en avoit dcrit les symptmes. O quelle peintre
et quelle observatrice toit cette belle dvore de tous les feux de
l'amour!

Cette Sapho, qui n'est guere connue que par les fragmens de ses posies
brlantes et ses amours infortuns, peut tre regarde comme la plus
illustre des tribades (I). On compte du nombre de ses tendres amies
les plus belles personnes de la Grece[64], qui lui inspirrent des
vers. Anacron assure qu'on y trouve tous les symptmes de la fureur
amoureuse. Plutarque apporte un de ces morceaux de posie en preuve que
l'amour est une fureur divine qui cause des enthousiasmes plus violens
que ne l'toient ceux de la prtresse de Delphes, des Bacchantes et
des prtres de Cybele; qu'on juge quelle flamme brloit le coeur qui
inspiroit ainsi[65]!

Mais Sapho, longtemps amoureuse de ses compagnes, les sacrifia 
l'ingrat Phaon qui la rduisit au dsespoir. N'auroit-il pas mieux valu
pour elle continuer  poursuivre des conqutes que les familiarits
facilites par la conformit du sexe, les srets qu'il procure et
l'ascendant de son esprit devoient lui rendre si aises? D'autant
qu'elle toit doue de tous les avantages que l'on peut desirer dans
cette passion,  laquelle la nature sembloit l'avoir destine; car elle
avoit un clitoris si beau, qu'Horace donnoit  cette femme clbre
l'pithete de _muscula_; c'est dire en franois, _femme hommesse_.

Il parot que le collge des _Vestales_ peut tre regard comme le plus
fameux serrail de tribades qui ait jamais exist, et l'on peut dire
que la secte Anandryne a reu dans la personne de ces prtresses les
plus grands honneurs. Le sacerdoce n'toit pas un de ces tablissemens
vulgaires, humbles et foibles dans leur commencemens, que la pit
hasarde et qui ne doivent leur succs qu'au caprice. Il ne se montre
 Rome qu'avec l'appareil le plus auguste: voeu de virginit, garde
du palladium, dpt et entretien du feu sacr[66], symbole de la
conservation de l'empire, prrogatives les plus honorables, crdit
immense, pouvoir sans bornes. Mais combien tout cela et t pay cher
par la privation absolue de ce bonheur, auquel la nature appelle tous
les tres, et les supplices affreux qui attendoient les vestales, si
elles succomboient  sa voix! Jeunes et capables de toute la vivacit
des passions, comment y seroient-elles chappes sans les ressources
de Sapho, tandis qu'on leur laissoit la libert la plus dangereuse, et
que leur culte mme les appelloit  des ides si voluptueuses? Car on
sait que les vestales sacrifioient au dieu _Fascinus_, reprsent sous
la forme du _Thallum gyptien_, il y avoit des crmonies singulires,
observes dans ces sacrifices: elles attachoient cette image du
membre viril aux chars des triomphateurs. Ainsi le feu sacr qu'elles
entretenoient toit sens se propager dans tout l'empire par les voies
vritablement vivifiantes, mais qu'un tel objet de contemplation
toit peu ncessaire  exposer  la vue de jeunes filles voues  la
virginit!

On voit que les tribades anciennes avoient d'illustres modeles. L'abb
Barthelemi, dans ses antiquits palmyreniennes, cite les habits
qu'elles affectoient en public: c'toient, selon lui[67], l'_enomide_
et la _callyptze_. L'_nomide_ serroit troitement le corps et laissoit
les paules dcouvertes. Quant  la _callyptze_ on ne la connot que
par son nom, comme la _crocote_, la lobbe _tarentine_, l'_anobol_,
l'_encyclion_, la _ccriphale_ et les tuniques teintes en couleurs
ondoyantes qui dsignoient assez bien cette ardeur des tribades qui
appetent sans cesse, comme les flots se succedent sans jamais se
tarir. Elles arboroient ces vtements suivant les situations dans
lesquelles elles se trouvoient. La callyptze toit pour le public
extrieur; elles portoient l'nomide lorsqu'elles recevoient du monde
dans leur intrieur; la tarentine servoit dans les voyages; la crocote
toit pour le boudoir, lorsqu'elles toient dans un exercice solitaire;
l'anobol pour la tribaderie de tte--tte; la ccriphale pour les
rendez-vous nocturnes; l'encyclion pour tenir cercle licentieux; les
tuniques teintes pour les grandes confrairies, les orgies; et la
couleur de la tunique annonoit l'office dont la tribade qui la portoit
toit charge pour ce jour. Chaque genre de secours avoit sa couleur
ondoyante particuliere.

Il est certain cas o la tribaderie a t conseille par des physiciens
trs-savans. On sait que David ne recouvra sa chaleur que par des
femmes qui tribadoient pardessus son corps. Quant  Salomon, il
n'employoit, sans doute, ses trois milles concubines qu' faire
excuter en sa prsence des volutions en grand. De nos jours la
chaleur idiopathique se restitue dans le corps humain par les jeux
d'une multitude de femmes, au milieu desquelles s'tablit celui qui
veut recouvrer ses forces. Ce remede toit conseill par Dumoulin
toujours avec succs. On sait qu'aussi-tt que le malade ressentoit les
effets idiopathiques de la chaleur, il devoit se retirer pour laisser
rasseoir et raffermir l'incandescence qui paroissoit se montrer;
autrement il en seroit rsult un effet contraire. Ce systme est
fond sur ce que l'homme n'a besoin que de la prsence de l'objet pour
ressentir l'espece de chaleur dont il s'agit, laquelle le meut plus ou
moins fortement, selon qu'il est plus ou moins dbilit. En gnral,
la frquence des accs de cette chaleur vivifiante dure autant et plus
que les forces de l'homme. C'est une des suites de la facult de penser
et de se rappeller subitement certaines sensations agrables  la seule
inspection des objets qui les lui ont fait prouver. Ainsi celle qui
disoit _que si les animaux ne faisaient l'amour que par intervalles,
c'est qu'ils toient des btes_, disoit un mot bien plus philosophique
qu'elle ne pensoit.

Au reste, en tribaderie, comme en tout, les excs sont nuisibles;
ils nervent au lieu d'exciter. Il arrive aussi quelquefois,  force
de recherches, des aventures singulires et funestes dans ces sortes
d'exercices. Il y a peu de temps qu' Parme une fille accoutume 
tribader avec sa bonne amie, se servit d'une grosse aiguille  tte
d'ivoire de la longueur d'un doigt, qui dans les secousses fit fausse
route et tomba dans la vessie de Domenica. Elle n'osa dclarer son
aventure, souffrit et patienta; elle urinoit goutte  goutte; au bout
de cinq mois il s'toit dj form une pierre autour de l'aiguille que
l'on tira par les voies ordinaires. Dans les couvens, vastes thatres
de tribaderie, il est arriv beaucoup d'vnements pareils; ici c'est
un cure oreille, l un pessaire; dans un autre un affiquet, ou un canon
de seringue; ailleurs une fiole d'eau de la reine d'Hongrie, pour la
laisser distiller goutte  goutte; une petite navette de tisseran, un
pis de bled qui monte de soi-mme, qui chatouille le vagin, et que
la pauvre nonnette ne peut plus retirer, etc. On feroit un volume de
pareilles anecdotes.

M. Poivre nous apprend dans ses voyages que les plus fameuses tribades
de l'univers sont les Chinoises; et comme en ce pays les femmes de
qualit marchent peu, elles tribadent  travers des hamacs suspendus.
Ces hamacs sont faits de soie plate  mailles de deux pouces en quarr;
le corps y est mollement tendu, les tribades se balancent et s'agitent
sans avoir la peine de se remuer. C'est un grand luxe des Mandarins,
que d'avoir dans une salle, au milieu des parfums, vingt tribades
ariennes qui s'amusent sous ses yeux.

Le serrail du grand-seigneur n'a pas d'autre but; car que feroit
un seul homme de tant de beauts? Quand le sultan blas se propose
de passer la nuit avec une de ses femmes, il se fait apporter son
sorbet au milieu de la pice des Tours (All'hachi); c'est ainsi qu'on
la nomme. Les murs sont couverts de peintures les plus lascives; 
l'entre de cette pice on voit une colombe d'un ct et une chienne de
l'autre, par o l'on sort; symbole de volupt et de lubricit.

Au centre des peintures se lisent vingt vers turcs qui dcrivent les
trente beauts de la belle Hlne, et dont M. de Saint-Priest a envoy
dernirement un fragment avec ces dtails: ce fragment a t traduit
par un Franois du quartier de Pra[68].

Je n'essayerai point de traduire ces vers en franois; ils n'ont pas
t faits par un pote. Ce calcul arithmtique, ces trente qualits
coupes gravement trois  trois, glaceroient toute verve. On ne calcule
point les charmes qu'on adore; on s'enivre, on brle, on les couvre de
baisers; ce n'est qu'alors qu'on est intressant; la belle qui verroit
compter par ses doigts les attraits dont elle est orne, prendroit le
calculateur pour un sot et feroit elle mme une pauvre figure. Il y en
a plus de trente; il y en a plus de mille. Quoi! lorsqu'on voit Hlne
nue, a-t-on la tte si nette?[69]... Mais les Turcs ne sont pas galans.

Le sultan arrive dans cette salle, o les muets ont tout fait prparer.
Il s'accroupit dans un angle d'o il rase la terre pour voir les
attitudes sous un angle favorable; il fume trois pipes et pendant le
tems qu'il y emploie, ce que l'Asie produit de plus parfait parot
nu dans cette salle. Elles s'accouplent d'abord suivant le tableau de
la belle Hlene, puis se mlent et diversifient les groupes et les
postures dont les murs leur offrent les modeles qu'elles surpassent
par leur agilit. Il y a entre autres dans ce sallon voluptueux sept
tableaux de Boucher, dont un reprsente des fictions d'aprs le
Caravage; et le dernier sultan les faisoit excuter en naturel d'aprs
le peintre des graces. O, si l'on employoit autant d'efforts  former
les moeurs qu' les corrompre,  crer les vertus qu' exciter les
dsirs, que l'homme auroit bientt atteint le degr de perfection dont
la nature est susceptible!




L'AKROPODIE


La nature travaille  la reproduction des tres par des voies bien
diverses; elle a voulu que l'espce humaine se renouvellt par
le concours de deux individus semblables par les traits les plus
gnraux de leur organisation et destins  y cooprer par des moyens
particuliers et propres  chacun. Aussi l'essence d'un sexe ne se
borne point  un seul organe, mais s'tend par des nuances plus ou
moins sensibles  toutes les parties. La femme, par exemple, n'est
point femme par un seul endroit; elle l'est par toutes les faces sous
lesquelles elle peut tre envisage; on diroit que la nature a tout
fait en elle pour les graces et les agrmens, si l'on ne savoit qu'elle
a un objet plus essentiel et plus noble. C'est ainsi que dans toutes
les oprations de la nature, la beaut nat d'un ordre qui tend au
loin; et qu'en voulant faire ce qui est bon, elle fait ncessairement
en mme temps ce qui plat.

Voil la loi gnrale,  laquelle ne drogent les modifications
particulires, qu'autant que les passions, les gots, les moeurs, soumis
 un rapport direct avec les lgislations et les gouvernemens, mais
toujours subordonns  la constitution physique dominante dans tel
ou tel climat, s'cartent plus ou moins de la nature contrarie par
l'homme. Ainsi dans les pays chauds, des habitans rembrunis, petits,
secs, vifs, spirituels, seront moins laborieux, moins vigoureux,
plus prcoces et moins beaux que ceux des pays froids. Les femmes y
seront plus jolies et moins belles; l'amour y sera un dsir aveugle,
imptueux, une fivre ardente, un besoin dvorant, un cri de la nature.
Dans les pays froids cette passion, moins physique et plus morale, sera
un besoin trs-modr, une affection rflchie, mdite, analyse,
systmatique, un produit de l'ducation. La beaut et l'utilit, ou
toutes les beauts et les utilits ne sont donc point connexes: leurs
rapports s'loignent, s'affoiblissent se dnaturent; la main de l'homme
contrarie sans cesse l'activit de la nature; quelquefois aussi nos
efforts htent sa marche.

Par exemple, la loi respective de l'amour physique des pays
septentrionaux et des mridionaux est trs-attnue par les
institutions humaines. Nous nous sommes entasss en dpit de la
nature dans des villes immenses; et nous avons ainsi chang les
climats par des foyers de notre invention dont les effets continuels
sont infiniment puissants. A Paris, dont la temprature est bien
froide en comparaison mme de nos provinces mridionales, les filles
sont plutt nubiles que dans les campagnes mme voisines de Paris.
Cette prrogative, plus nuisible qu'utile peut-tre, annexe  cette
monstrueuse capitale, tient  des causes morales, lesquelles commandent
trs-souvent aux causes physiques; la prcocit corporelle est due 
l'exercice prcoce des facults intellectuelles, qui ne s'aiguisent
gure avec le temps qu'au dtriment des moeurs. L'enfance est plus
courte; l'adolescence htive devient hrditaire; les fonctions
animales et l'aptitude  les exercer s'exaltent (car se perfectionnent
ne seroit pas le mot) de gnration en gnration. Or les dispositions
corporelles et les facults de l'ame sont entr'elles dans un rapport
qui peut tre transmis par la gnration. Grande vrit qui suffit
pour faire sentir de quelle importance seroit pour les socits une
ducation bien conue!

C'est sur-tout peut-tre sur le sexe sduisant qu'il faudrait
travailler; car chez presque toutes les nations polices, avec
l'apparence de l'esclavage, il commande en effet au sexe dominateur.
Il y a des femmes, et en trs grand nombre, chez qui les effets de la
sensibilit augmentent le ressort de chaque organe tant cet tre, pour
lequel la nature a fait des frais inconcevables, est perfectible! Les
spasmes vnriens qui constituent l'essence des fonctions du sexe,
les libations fcondes sont plus susceptibles encore d'tre envisags
moralement que mchaniquement. Elles dpendent sans doute de la plus ou
moins grande sensibilit de ce centre merveilleux[70] qui se rveille
ou s'assoupit priodiquement. Mais quelle influence n'a-t-il pas
aussi sur toutes les parties de l'tre! Si le plaisir y existe, l'me
sensitive, agrablement mue, semble vouloir s'tendre, s'panouir
pour prsenter plus de surface aux perceptions. Cette intumescence
rpand par-tout le sentiment dlicieux d'un surcrot d'existence;
les organes monts au ton de cette sensation s'embellissent, et
l'individu entran par la douce violence faite aux bornes ordinaires
de son tre, ne veut plus, ne sait plus que sentir. Substituez le
chagrin au plaisir, l'ame se retire dans un centre qui devient un
noyau strile, et laisse languir toutes les fonctions du corps; et
de mme que le bien-tre et le contentement de l'esprit produisent
la joie, l'panouissement de l'me, la vivacit, l'embellissement du
corps, la satisfaction, le sourire, la gaiet, ou la douce et tendre
joie de la sensibilit, et ses voluptueuses larmes et ses embrassemens
nergiques, et ses transports brlans ressemblans  l'ivresse; de mme
la peine d'esprit et ses inquitudes rtrcissent l'me, abattent le
corps, enfantent les douleurs morales et physiques, et la langueur
et l'accablement et l'inertie.--Il ne seroit donc ni fol ni coupable
celui qui,  l'exemple d'un despote Asiatique, mais par d'autres
motifs, proposeroit aux philosophes et aux lgislateurs la recherche de
nouveaux plaisirs et crieroit: _Epicure toit le plus sage des hommes.
La volupt est et doit tre le mobile tout-puissant de notre espece._

Il y a des varits dans les tres crs, qui seroient incroyables si
l'on pouvoit combattre les rsultats d'observations suivies, ritres,
authentiques[71], mais la physique claire doit tre le guide ternel
de la morale. Et voil pourquoi presque toutes les loix coercitives
sont mauvaises. Voil pourquoi la science de la lgislation ne peut
tre perfectionne qu'aprs toutes les autres.

Mais l'homme, qui est le plus grand ennemi et le plus grand partisan,
le plus grand promoteur et la plus remarquable victime du despotisme,
a voulu dans tous les tems tout diriger, tout conduire, tout rformer.
De l cette foule de loix si injustes et si bizarres, ces institutions
inexplicables, ces coutumes de tout genre. A leur place, en tel tems,
dans telles circonstances, en tel lieu, mais que le tyran de la nature
a voulu propager, prolonger sans gard aux lieux et aux circonstances.
La circoncision est selon nous une des plus singulires qu'il ait
imagines.

Plusieurs peuples l'ont pratique pour des fins utiles dans l'ordre
de la nature, et cela est simple et sage. D'autres l'ont admise sans
besoin, comme une observance religieuse, et cela parot fol. Les
gyptiens l'ont regarde comme une affaire d'usage, de propret, de
raison, de sant, de ncessit physique. En effet, on prtend qu'il y
a des hommes qui ont le prpuce si long, que le gland ne pourroit pas
se dcouvrir de lui-mme; d'o il rsulteroit une jaculation baveuse
qui seroit un inconvnient considrable pour l'oeuvre de la gnration.
Cette raison en est une assurment pour diminuer un prpuce de cette
nature. Mais que ce prpuce ait t un objet en grande vnration chez
le peuple choisi de Dieu, voil ce qui me semble trs singulier.

En effet, le sceau de la rconciliation, le signe de l'alliance,
le pacte entre le Crateur et son peuple, c'est le prpuce
d'Abraham[72], prpuce qui devoit tre racorni; car Abraham avoit
quatre-vingt-dix-neuf ans quand il se fit cette coupure; il opra
de mme sur son fils, sur tous les mles, etc. La femme de Mose
circoncit aussi son fils; ce ne fut pas sans peine, et elle se brouilla
avec son poux qui ne la revit plus[73]. Cette crmonie n'toit alors
regarde que comme une figure; car on parle des fruits circoncis[74],
de la circoncision du coeur, etc.[75]. Et elle fut suspendue pendant
tout le temps que les Isralites furent dans le dsert. Aussi Josu
 la sortie du dsert fit circoncire un beau jour tout le peuple. Il
y avoit quarante ans qu'on n'avoit coup de prpuces; on en eut deux
tonnes tout d'un coup[76].

Quand le peuple de Dieu eut des rois, on fit bien plus, on maria pour
des prpuces. Sal promit sa fille  David et demande cent prpuces de
douaire[77]. David qui toit hroque et gnreux ne voulut pas tre
born dans ce magnifique don et apporta  Sal deux cents prpuces[78]
puis il pousa Michol; on la lui voulut contester; mais il forma sa
demande en rgle, et l'obtint pour sa collection de prpuces[79].

Ils ont excit de grandes querelles ces prpuces. On ne regarda pas
seulement la circoncision comme un sacrement de l'ancienne loi, en
ce qu'elle toit un signe de l'alliance de Dieu avec la postrit
d'Abraham; on voulut que ce bout de peau qu'on retranchoit du membre
gnital, remt le pch originel aux enfans. Les pres ont t diviss
 ce sujet. S. Augustin, qui soutenoit cette opinion, a contre lui
tous ceux qui l'ont prcd, et depuis lui, S. Justin, Tertullien,
S. Ambroise, etc. La grande raison de ceux-ci est fort plausible.
Pourquoi, disent-ils, ne coupe-t-on rien aux femmes? Le pch originel
les entache tout comme les hommes; on devroit mme en bonne justice
leur couper plus qu' ceux-ci; car sans la curiosit d've, Adam
n'auroit pas pch.

Les peres Conning et Coutu ont soutenu, d'aprs M. Huet, qu'il n'toit
rien moins qu'vident que l'on ne circoncit pas les femmes. En effet,
Huet sur Origne, dit positivement qu'on circoncit presque toutes les
gyptiennes[80], on leur coupoit une partie du clitoris qui nuiroit 
l'approche du mle; d'autres subissent la mme opration par principe
de religion, pour rprimer les effets de la luxure, parce que les
chatouillemens et l'irritation sont moins  craindre quand le clitoris
est moins prominent.

Paul Jove et Munster assurent que la circoncision est en usage pour les
femmes chez les Abyssins. C'est mme dans ce pays et pour ce sexe une
marque de noblesse; aussi ne la donne-t-on qu' celles qui prtendent
descendre de Nicaulis, reine de Saba. La circoncision des femmes est
donc trs indcise, et les rudits ne peuvent encore s'exercer.

Une opration trs-embarrassante devoit tre quand il falloit couper,
o il ne restoit rien  retrancher. Par exemple, comment oproit-on sur
les peuples qui, circoncis par propret ou par ncessit, se faisoient
Juifs, de sorte qu'il falloit les circoncire encore une fois pour
l'alliance? Il parot qu'alors on se contentoit de tirer de la verge
quelques gouttes de sang  l'endroit o le prpuce avoit t dcoup;
et ce sang s'appeloit _le sang de l'alliance_; mais il falloit trois
tmoins pour que cette crmonie ft authentique, parce qu'il n'y avoit
plus de prpuce  montrer.

Les Juifs apostats s'efforoient, au contraire, d'effacer en eux les
marques de la circoncision et de se faire des prpuces. Le texte des
Macchabes y est formel. _Ils se sont fait des prpuces et ont tromp
l'alliance[81]._ S. Paul, dans la premire ptre aux Corinthiens,
semble craindre que les Juifs convertis au christianisme n'en usent de
mme! _Si dit-il, un circoncis est appel  la nouvelle loi, qu'il ne
se fasse point de prpuce[82]._

Saint Jrme, Rupert et Haimon nient la possibilit du fait et croient
que la trace de la circoncision est ineffaable; mais les pres Conning
et Coutu ont soutenu dans le droit et dans le fait que la chose toit
possible; dans le droit par l'infaillibilit de l'criture, dans le
fait par les autorits de Galien et de Celse qui prtendent qu'on peut
effacer les marques de la circoncision. Bartholin[83] cite OEgnielte
et Fallope qui ont enseign le secret de supprimer cette marque dans
la chair d'un circoncis. Buxtorf le fils, dans sa lettre  Bartholin,
confirme ce fait par l'autorit mme des Juifs: de plus, la matiere
tant trop grave pour que des hommes religieux voulussent y laisser
quelques doutes, les PP. Conning et Coutu ont prouv sur eux-mmes la
pratique indique par les mdecins que nous venons de citer.

La peau est extensible par elle-mme  un degr qu'on auroit peine
 croire, si celle des femmes dans la grossesse et les vtemens
faits avec la tunique des tres anims, n'en toient des exemples
journaliers. On voit souvent des paupieres se relcher, ou s'alonger
exorbitamment. Or la peau du prpuce est exactement semblable  celle
des paupieres.

Ceci bien reconnu, les PP. Conning et Coutu se firent d'abord
lgitimement circoncire, et quand la racine de leur prpuce fut
consolide, ils y attacheront un poids, tel qu'ils purent le supporter
sans causer aucun raillement. La tension imperceptible et les linimens
d'huile rosat le long de la verge, faciliterent l'alongement de la
peau, au point qu'en quarante-trois jours Conning gagna sept lignes un
quart. Coutu qui avoit la peau plus calleuse n'en put donner que cinq
lignes et demie. On leur avoit fait une bote de fer-blanc double et
attache  la ceinture pour qu'ils pussent uriner et vaquer  leurs
affaires. Tous les trois jours on visitoit l'extension, et les peres
visiteurs, nomms commissaires _ad hoc_, dressoient registres de
l'arrive du nouveau prpuce de Conning,  peu prs comme on fait au
Pont-Royal pour la cre de la Seine.

Il est donc bien constat que la Bible a dit vrai pour les hommes; mais
Conning et Coutu n'ont pas eu la mme satisfaction pour les femmes.
Aucune ne voulut permettre qu'on lui attacht un poids au clitoris; en
sorte qu'il n'en est point aujourd'hui qui s'en fasse couper, ni par
crainte de l'approche de l'homme (car il y a des expdiens qui sauvent
tout inconvnient, comme on comprend bien)[84] ni en signe d'alliance,
parce qu'il est de fait qu'elles s'allient toutes sans avoir besoin
d'aucune diminution. On est bien loin aujourd'hui de s'affliger de la
prominence d'un clitoris... O que ce progrs des arts est norme en ce
sicle!

On sait que les Turcs coupent la peau et n'y touchent plus, au lieu
que les Juifs la dchirent et gurissent plus facilement; au reste,
les enfans de Mahomet mettent le plus grand crmonial dans cette
opration. En 1581 Amurat III voulant faire circoncire son fils
an, g de quatorze ans, envoya un ambassadeur  Henri III, pour
le prier d'assister  la crmonie du prpuce qui devoit se clbrer
 Constantinople au mois de mai de l'anne suivante: les ligueurs
et sur-tout leurs prdicateurs prirent occasion de cette ambassade
pour appeler Henri III _le roi Turc_, et lui reprocher qu'il toit le
parrain du grand-seigneur.

Les Persans circoncisent  l'ge de treize ans en l'honneur d'Ismal;
mais la mthode la plus singulire en ce genre est celle qui se
pratique  Madagascar. On y coupe la chair  trois diffrentes
reprises; les enfans souffrent beaucoup, et celui des parens qui se
saisit le premier du prpuce coup, l'avale.

Herrera dit que chez les Mexicains, o d'ailleurs on ne trouve aucune
connoissance du mahomtisme ni du judasme, on coupe les oreilles et le
prpuce aux enfans aussi-tt aprs leur naissance, et que beaucoup en
meurent.

Voil ce que l'on peut citer de plus remarquable sur cette matiere.
On ignore si la crainte du frottement et l'irritation qui en est une
suite, privoit les Juifs de la commodit de porter ce que nous appelons
des culottes; mais il est sr que les Isralites n'en portoient pas; en
quoi nos capucins non rforms ont imit le peuple de Dieu. Cependant
comme les rections auroient pu embarrasser dans certaines crmonies,
il toit enjoint de se servir alors d'un chauffoir[85] pour contenir
les parties gnitales. Aaron en reut l'ordre.

Je m'apperois, en finissant ce morceau, que l'histoire des prpuces
n'est pas trs-anacrontique; mais quand on veut s'instruire dans les
livres saints, comme c'est assurment le devoir de tout chrtien, il
faut avoir le got robuste; car on y trouve des passages infiniment
plus fermes qu'aucun de ceux que j'ai cits. Lorsque, par exemple, on
voit le roi Sal poursuivant David venir dcharger son ventre[86] dans
une caverne au fond de laquelle ce dernier toit cach, et celui-ci
arriver bien doucement et couper avec la plus grande dextrit le
derrire du vtement de Sal, puis aussitt que le roi est parti,
courir aprs lui pour lui dmontrer qu'il auroit pu l'empaler aisment,
mais qu'il toit trop brave pour le tuer par derrire; quand on voit
cela, dis-je, on s'tonne. Mais lorsque passant d'tonnement en
tonnement on voit tour--tour sur ce vaste et saint thtre, des
hommes qui se nourrissent de leurs excrmens[87] et boivent de leur
urine[88]; Tobie que de la fiente d'hirondelle aveugle[89]; Esther qui
se couvre la tte de tout ce qu'il y de plus sale au monde[90]; les
paresseux qu'on lapide avec de la bouse de vache[91]; Isae rduit 
manger les plus hideuses vacuations du corps humain[92]; des riches
qui _embrassoient des immondices_[93], d'autres qu'on aspergeoit dans
le temple mme, avec cette matire fcale; enfin zchiel qui tendoit
sur son pain cet trange ragot[94], lequel, Dieu, par un miracle, qui
ne parot pas  tout le monde digne de sa bont, convertit en fiente de
boeuf[95]... Quand on voit tout cela, on ne s'tonne plus de rien.

[Illustration: Cachet de Mirabeau]

[Illustration: Autographe de MIRABEAU

Lettre d'envoi de la suite de son travail sur la Prusse]




KADHESCH


La puissance des loix dpend presqu'uniquement de leur sagesse, et la
volont publique tire son plus grand poids de la raison qui l'a dicte.
C'est pour cela que Platon regarde comme une prcaution trs-importante
de mettre toujours  la tte des dits un prambule raisonn, qui en
montre la justice en mme temps qu'il en expose l'utilit.

En effet, la premire loi est de respecter les loix. La rigueur des
chtiments n'est qu'une vaine et coupable ressource, imagine par
des esprits troits et de mauvais coeurs, pour substituer la terreur
au respect qu'ils ne peuvent obtenir. Aussi est-ce une remarque
universelle et non dmentie par la plus vaste exprience, que les
supplices ne sont nulle part aussi frquens que dans les pays o
ils sont terribles; de sorte que la cruaut des peines dsigne
infailliblement la multitude des infracteurs, et qu'en punissant tout
avec la mme svrit, l'on force les coupables qui le plus souvent
ne sont que les foibles,  commettre des crimes pour chapper  la
punition de leurs fautes.

Le gouvernement n'est pas toujours matre de la loi; mais il en est
toujours le garant, et que de moyens n'a-t-il pas pour la faire aimer!
Le talent de rgner n'est donc pas infiniment difficile  acqurir; car
il ne consiste qu'en cela. J'entends bien qu'il est encore plus ais de
faire trembler tout le monde quand on a la force en main; mais il est
trs-facile aussi de gagner les coeurs; car le peuple a appris depuis
bien longtemps de tenir grand compte  ses chefs de tout le mal qu'ils
ne lui font point,  les adorer quand il n'en est pas ha.

Quoi qu'il en soit, un imbcile obi peut comme un autre punir les
forfaits; le vritable homme d'tat sait les prvenir. C'est sur les
volonts plus que sur les actions qu'il cherche  tendre son empire.
S'il pouvoit obtenir que tout le monde ft bien, que lui resteroit-il 
faire? Le chef-d'oeuvre de ses travaux seroit de parvenir  rester
oisif.

C'est donc une grande maladresse que la jactance et l'abus du pouvoir;
le comble de l'art est de le dguiser (car tout pouvoir est dsagrable
 l'homme) et surtout de ne pas savoir seulement employer les hommes
tels qu'ils sont, mais de parvenir  les rendre tels qu'on a besoin
qu'ils soient. Cela est trs possible; car les hommes sont  la longue
tels que le gouvernement les fait; guerriers, citoyens, esclaves, il
modele tout  son gr, et quand j'entends un homme d'tat dire: _je
mprise cette nation_, je lve les paules et rponds en moi-mme: _et
toi, je te mprise de n'avoir pas su la rendre estimable_.

C'est l le grand art des anciens qui paroissent nous avoir t aussi
suprieurs dans les sciences morales que nous l'emportons sur eux dans
les sciences physiques. Tout leur but toit de diriger les moeurs, de
former des caractres, d'obtenir de l'homme que pour faire ce qu'il
doit, il lui suffit de songer qu'il le doit faire. O, quel mobile
d'honneur, de vertu, de bien-tre, seroit la lgislation perfectionne
ainsi sur un seul principe! Les loix anciennes toient tellement le
fruit de hautes penses et de grands desseins, le produit du gnie, en
un mot, que leur influence a survcu aux moeurs des peuples pour qui
elles toient faites. Combien long-tems, par exemple, n'a pas dur le
prjug imprim par les anciens lgislateurs sur les mariages striles?

Mose ne laissa gure aux hommes la libert de se marier ou non.
Lycurgue nota d'infamie ceux qui ne se marioient pas. Il y avoit mme
une solemnit particulire  Lacdmone, o les femmes les produisoient
tout nus aux pieds des autels, leur faisoient faire  la nature une
amende honorable, qu'elles accompagnoient d'une correction trs-svre.
Ces rpublicains si clbres avoient pouss plus loin les prcautions
en publiant des rglemens contre ceux qui se marieroient trop tard[96]
et contre les maris qui n'en usoient pas bien avec leurs femmes[97].
On sait quelle attention les gyptiens et les Romains apportrent 
favoriser la fcondit des mariages.

S'il est vrai qu'il y eut dans les premiers ges du monde des femmes
qui affectoient la strilit, comme il parot par un prtendu fragment
du prtendu livre d'Enoch, il peut y avoir eu aussi des hommes qui
en fissent profession; mais les apparences n'y sont rien moins que
favorables. Il toit sur-tout alors ncessaire de peupler le monde.
La loi de Dieu et celle de la nature imposoient  toutes sortes de
personnes l'obligation de travailler  l'augmentation du genre humain;
et il y a lieu de croire que les premiers hommes se faisoient une
affaire principale d'obir  ce prcepte. Tout ce que la Bible nous
apprend des patriarches, c'est qu'ils prenoient et donnoient des
femmes, c'est qu'ils mirent au monde des fils et des filles, et puis
moururent, comme s'ils n'avoient eu rien de plus important  faire.
L'honneur, la noblesse, la puissance consistoient alors dans le nombre
des enfans; on toit sr de s'attirer par la fcondit une grande
considration, de se faire respecter de ses voisins, d'avoir mme une
place dans l'histoire. Celle des Juifs n'a pas oubli le nom de _Jar_,
qui avoit trente fils au service de la patrie; ni celle des Grecs les
noms de _Danas_ et d'_gyptus_, clbres par leurs cinquante fils et
leurs cinquante filles. La strilit passoit alors pour une infamie
dans les deux sexes et pour une marque non quivoque de la maldiction
de Dieu. On regardoit au contraire comme un tmoignage authentique de
sa bndiction d'avoir autour de sa table un grand nombre d'enfans.
Ceux qui ne se marioient pas toient rputs _pcheurs contre nature_.
Platon les tolre jusqu' l'ge de trente-cinq ans; mais il leur
interdit les emplois et ne leur assigne que le dernier rang dans
les crmonies publiques. Chez les Romains, les censeurs toient
spcialement chargs d'empcher cette sorte de vie solitaire[98].
Les clibataires ne pouvoient ni tester ni rendre tmoignage[99]: la
religion aidoit en ceci la politique; les thologiens paens les
soumettoient  des peines extraordinaires dans l'autre vie, et dans
leur doctrine le plus grand des malheurs toit de sortir de ce monde
sans y laisser des enfans; car alors on devenoit la proie des plus
cruels dmons[100].

Mais il n'est point de loix qui puissent arrter un dsordre
idal; aussi malgr les injonctions des lgislateurs, on ludoit
trs-communment dans l'antiquit les fins de la nature. L'histoire
ne dit point comment ni par qui commena l'amour des jeunes garons,
qui fut si universel. Mais un got si particulier, et en apparence si
bizarre, l'emporta sur les loix pnales, bursales, infamantes, etc.,
sur la morale, sur la saine physique. Il faut donc que cet attrait ait
t trs-imprieux. Mais cette passion bizarre a une origine qui m'a
paru trs-singulire: je crois que l'impuissance dont la nature frappe
quelquefois, se confdra avec des tempramens effrns pour l'affermir
et la propager. Rien de plus simple.

L'impuissance a toujours t une tache trs-honteuse. Chez les
Orientaux, les hommes marqus de ce sceau de rprobation eurent le
titre fltrissant d'_eunuques du soleil_, d'_eunuques du ciel, faits
par la main de Dieu_. Les Grecs les appelloient _invalides_. Les loix
qui leur permettoient les femmes, permettoient aussi  ces femmes de
les abandonner. Les hommes condamns  cet tat quivoque, qui dut tre
trs-rare dans les commencemens, galement mpriss des deux sexes, se
trouvrent exposs  plusieurs mortifications qui les rduisirent 
une vie obscure et retire; la ncessit leur suggra diffrens moyens
d'en sortir et de se rendre recommandables. Dgags des mouvemens
inquiets de l'amour tranger, et, au physique, de l'amour-propre, ils
s'assujettirent aux volonts des autres, et furent trouvs si dvous,
si commodes, que tout le monde en voulut avoir. Le plus atroce des
despotismes en augmenta bientt le nombre; les pres, les matres,
les souverains s'arrogrent le droit de rduire leurs enfans, leurs
esclaves, leurs sujets  cet tat ambigu; et le monde entier, qui dans
le commencement ne connoissoit que deux sexes, fut tonn de se trouver
insensiblement partag en trois portions  peu prs gales.

La bizarrerie, la satit, le libertinage, l'habitude, des motifs
particuliers, une philosophie affecte ou tmraire, la pauvret, la
cupidit, la jalousie, la superstition concoururent  cette rvolution
singulire; la superstition, dis-je, car les oprations les plus
avilissantes, les plus ridicules, les plus cruelles ont t imagines
par des fanatiques atrabilaires, qui dictent des loix tristes, sombres,
injustes, o la privation fait la vertu et la mutilation le mrite.

Les Romains fourmilloient d'eunuques. En Asie et en Afrique on s'en
sert encore aujourd'hui pour garder les femmes; en Italie cette
atrocit n'a pour objet que la perfection d'un vain talent (I). Au Cap
les Hottentots ne coupent qu'un testicule, pour viter, disent-ils, les
jumeaux. Dans beaucoup de pays les pauvres mutilent pour teindre leur
postrit, afin que leurs malheureux enfans n'prouvent pas un jour la
double misre et de prir de faim et de voir prir les leurs. Il y a
bien des sortes d'eunuques!

Quand on ne pense qu' perfectionner la voix, on n'enlve que les
testicules; mais la jalousie dans sa cruelle mfiance retranche toutes
les parties de la gnration: cette effroyable opration est trs
dangereuse; on ne peut la faire avec une sorte de succs qu'avant la
pubert; encore y a-t-il beaucoup de danger: pass quinze ans,  peine
en rchappe-t-il un quart. Aussi ces sortes d'impuissants se vendent
cinq et six fois jusqu' vingt-deux mille de ces infortuns. Quelle
horrible plaie faite  l'humanit! Les plus fameux sont thiopiens; ils
sont si hideux que les jaloux les paient au poids de l'or.

Les impuissans absolus se qualifient d'_eunuques aqueducs_, parce
qu'tant dpourvus de la verge qui porte le jet au-dehors, ils sont
obligs de se servir d'un conduit de supplment, faute de ne pouvoir
lancer le jet comme les femmes dont la vulve a tout son ressort. Ceux
au contraire qui ne sont privs que des testicules, jouissent de toute
l'irritation que donnent les dsirs, et peuvent en un sens se dire trs
puissans (sur-tout lorsqu'ils n'ont t oprs qu'aprs que leur organe
a reu tout son dveloppement[101] mais avec cette triste exception
que, ne pouvant jamais se satisfaire, l'ardeur vnrienne dgnere chez
eux en une espece de rage; ils mordent les femmes qu'ils liment avec
une prcieuse continuit.

On voit que cette sorte d'eunuques a le double avantage de servir sans
risque aux plaisirs des femmes et aux gots dpravs des hommes.
Autrefois tous les garons de la Gorgie se vendoient aux Grecs, et les
filles garnissoient les serrails. On comprend que l'on trouvoit dans
ce beau climat autant de Ganymedes que de Vnus; et si quelque chose
pouvoit excuser cette passion aux yeux de qui ne l'a pas, ce seroit
sans doute l'incomparable beaut de ces modeles.

On comprend aujourd'hui, comme on sait, par le mot de _pch contre
nature_ tout ce qui a rapport  la non-propagation de l'espece, et
cela n'est ni juste, ni bien vu. La sodomie, dans son rapport avec la
ville de l'Ecriture, est bien diffrente, par exemple, d'une simple
pollution. Quoique ce got bizarre que l'on a compris avec tant
d'autres dans le mot gnral _mollities_ ait t gnralement rpandu
dans les pays les plus polics, l'histoire ne cite rien d'aussi fort
que ce qui est rapport dans l'Ecriture. Toutes les villes de la
Pentapole en toient tellement infestes qu'aucun tranger n'y pouvoit
paratre qu'il ne ft en proie  leurs dsirs. Les deux anges qui
vinrent visiter Loth furent  l'instant assaillis par une multitude
de peuple[102]. En vain Loth leur prostitua ses deux filles: ce
singulier acte de vertu hospitalire ne lui russit pas. Il falloit
aux Sodomistes des derrires mles[103]; et les anges n'chapprent
que grce  cet aveuglement subit qui empcha ces libertins de se
reconnotre les uns les autres.

Cet tat ne dura pas longtemps; car en douze heures de tems tout fut
consum par la pluie de soufre, au point que Loth et ses filles,
retirs dans une antre, crurent que le monde venoit de prir par le
feu, comme il avoit lors du dluge pri par l'eau; et la crainte de
ne plus avoir de postrit dtermina ces filles, qui ne comptoient
apparemment pas sur les fruits de leur prostitution rcente,  en tirer
au plus vite de leur pere. L'ane se dvoua la premire  ce piteux
office; elle se coucha sur le bon homme Loth, qu'elle avoit enivr, lui
pargna toute la peine de ce sacrifice offert  l'amour de l'humanit,
et le consomma sans qu'il s'en apert[104]. La nuit suivante sa soeur
en fit autant; et le bon Loth qui parot avoir t facile  tromper et
dur  rveiller, russit si bien dans ces actes involontaires, que ses
filles mirent au monde neuf mois aprs cette aventure, deux garons,
Moab, chef de la nation des Moabites[105], et Ammon, chef des Ammonites.

On sait, indpendamment du tmoignage formel de S. Paul[106], que
les Romains porterent trs-loin ces excs de la pdrastie; mais
ce que ce grand aptre dit de remarquable, c'est que les femmes
prfroient de beaucoup le plaisir contre nature  celui qu'elles
provoquent.--_Et foemin imitaverunt naturalem usum in eum usum qui
est contra naturam_; c'est dans le vingt-sixime verset du chapitre
cit au bas de la page qu'on lit ces paroles; et le verset suivant a
fourni au Caravage l'ide de son _Rosaire_, qui est dans le Musum du
grand-duc de Toscane. On y voit une trentaine d'hommes troitement lis
(_turpiter ligati_) en rond, et s'embrassant avec cette ardeur lubrique
que ce peintre sait rpandre dans ses compositions libertines.

Au reste, la pdrastie a t connue sur tout le globe; les voyageurs
et les missionnaires en font foi. Ceux-ci rapportent mme un cas de
sodomie triple qui a embarrass et aiguis la sagacit du docteur
Sanchez: le voici.

Marc Paul avoit dcrit, dans sa Description gographique, imprime en
1566, les hommes  queue du royaume de Lambri. Struys avoit parl de
ceux de l'isle Formose et Gemelli Carreri de ceux de l'isle Mindors,
voisine de Manille. Tant d'autorits se trouverent plus que suffisantes
pour dterminer des missionnaires jsuites  entreprendre de prfrence
des conversions dans ce pays-l. Ils ramenrent en effet de ces hommes
 queue, qui par un prolongement du coccyx portaient vraiment des
queues de sept, huit et dix pouces, susceptibles, quant  la mobilit,
de tous les mouvemens que l'on aperoit dans la trompe de l'lphant.
Or l'un de ces hommes  queue se coucha entre deux femmes, dont l'une
ayant un clitoris considrable, se posta de la tte aux pieds et
plaa en pdraste son clitoris, tandis que la queue de l'insulaire
fournissoit sept pouces au vase lgitime: l'insulaire qui toit
complaisant se laissa faire, et pour occuper toutes ses facults il
approcha de l'autre femme et en jouit comme la nature y invite... Il y
avoit l assurment de quoi exercer les talens du prince des casuistes.

Sanchez distingua: Pour la premire, dit-il, sodomie double
quoiqu'incomplete dans ses fins, parce que ni la queue ni le clitoris
ne pouvant verser la libation, ils n'oprent rien contre les voies de
Dieu et le voeu de la nature; quant  la seconde, fornication simple.

J'imagine que de pareilles queues auroient plus d'un genre d'utilit 
Paris, o le got des pdrastes, quoique moins en vogue que du tems de
Henri III, sous le rgne duquel les hommes se provoquoient mutuellement
sous les portiques du Louvre, fait des progrs considrables. On
sait que cette ville est un chef-d'oeuvre de police; en consquence
il y a des lieux publics autoriss  cet effet. Les jeunes gens qui
se destinent  la profession sont soigneusement enclasss; car les
systmes rglementaires s'tendent jusques l. On les examine; ceux
qui peuvent tre agens et patiens, qui sont beaux, vermeils, bien
faits, potels, sont rservs pour les grands seigneurs, ou se font
payer trs-cher par les vques et les financiers. Ceux qui sont privs
de leurs testicules, ou en terme de l'art (car notre langue est plus
chaste que nos moeurs) qui n'ont pas le _poids du tisserand_, mais
qui donnent et reoivent forment la seconde classe; ils sont encore
chers parce que les femmes en usent, tandis qu'ils servent aux hommes.
Ceux qui ne sont plus susceptibles d'rections tant ils sont uss,
quoiqu'ils aient tous les organes ncessaires au plaisir, s'inscrivent
comme _patiens purs_ et composent la troisime classe: mais celle qui
prside  ces plaisirs, vrifie leur impuissance. Pour cet effet on
les place tout nus sur un matelas ouvert par la moiti infrieure; deux
filles le caressent de leur mieux, pendant qu'une troisime frappe
doucement avec des orties naissantes le sige des dsirs vnriens.
Aprs un quart d'heure de cet essai, on leur introduit dans l'anus
un poivre long rouge qui cause une irritation considrable; on pose
sur les chauboulures produites par les orties de la moutarde fine de
Caudebec, et l'on passe le gland au camphre. Ceux qui rsistent  ces
preuves, et ne donnent aucun signe d'rection servent comme patiens
 un tiers de paie seulement... O qu'on a bien raison de vanter le
progrs des lumieres dans ce siecle philosophe!




BHMAH


DE LA BESTIALIT.--Ce titre rpugne  l'esprit et fltrit l'ame.
Comment imaginer sans horreur qu'un got aussi dprav puisse exister
dans la nature humaine, lorsqu'on pense combien elle peut s'lever
au-dessus de tous les tres anims? Comment se figurer que l'homme
ait pu se prostituer ainsi? Quoi, tous les charmes, tous les dlices
de l'amour, tous ses transports... il a pu les dposer aux pieds d'un
vil animal! Et c'est au physique de cette passion,  cette fievre
imptueuse qui peut pousser  de tels carts, que des philosophes
n'ont pas rougi de subordonner le moral de l'amour! _Le physique seul
en est bon_[107], ont-ils dit.--Eh bien, lisez Tibulle et puis courez
contempler ce physique dans les Pyrnes o chaque berger a sa chevre
favorite; et quand vous aurez assez observ les hideux plaisirs du
montagnard brutal, rptez encore: _en amour le physique seul est bon_.

Un sentiment trs philosophique peut engager  fixer un moment ses
regards sur un sujet aussi trange, parce que ce sentiment donnant
la force d'carter toutes les ides que l'ducation, les prjugs,
et l'habitude nous inculquent tour  tour, indique plus d'une vue 
diriger, plus d'une exprience  faire, dont les rsultats pourroient
tre utiles et curieux.

La forme particuliere par laquelle la nature a distingu l'homme et
la femme, prouve que la diffrence des sexes ne tient pas  quelques
varits superficielles; mais que chaque sexe est le rsultat peut-tre
d'autant de diffrences qu'il y a d'organes dans le corps humain,
quoiqu'elles ne soient pas toutes galement sensibles. Parmi celles
qui sont assez frappantes pour se laisser appercevoir, il en est dont
l'usage et la fin ne sont pas bien dtermins. Tiennent-elles au sexe
essentiellement, ou sont-elles une suite ncessaire de la disposition
des parties constituantes[108]? La vie s'attache  toutes les formes,
mais elle se maintient plus dans les unes que dans les autres. Les
productions monstrueuses humaines vivent plus ou moins; mais celles
qui le sont extrmement prissent bientt. Ainsi l'anatomie, claire
autant qu'il seroit possible, pourroit dcider jusqu' quel point
on peut tre monstre, c'est--dire, s'carter de la conformation
particuliere  son espece, sans perdre la facult de se reproduire, et
jusqu' quel point on peut l'tre sans perdre celle de se conserver.
L'tude de l'anatomie n'a pas mme encore t dirige sur ce plan,
pour lequel on pourroit mettre  profit cette erreur de la nature,
ou plutt cet abus de ses dsirs et de ses facults qui portent  la
bestialit.

Les productions monstrueuses d'animaux diffrens conservent une
conformation particuliere aux deux especes, en perdant insensiblement
la facult de se reproduire. Les productions monstrueuses de l'humanit
nous apprendroient en outre jusqu' quel point l'ame raisonnable _se
transmet ou se dbrouille_, si l'on peut parler ainsi, d'avec l'ame
sensitive. Il est singulier que la physique ait ddaign ces recherches.

La partie constitutive de notre tre, qui nous diffrencie
essentiellement de la brute, est ce que nous appellons l'ame. Son
origine, sa nature, sa destine, le lieu o elle rside sont une
source intarissable de problmes et d'opinions. Les uns l'anantissent
 la mort; les autres la sparent d'un tout auquel elle se runit
par rfusion, comme l'eau d'une bouteille qui nageroit et que l'on
casseroit se runiroit  la masse. Ces ides ont t modifies 
l'infini. Les Pythagoriciens n'admettoient la rfusion qu'aprs des
transmigrations; les Platoniciens runissoient les ames pures, et
purifioient les autres dans des nouveaux corps. De l les deux especes
de mtempsycoses que professoient ces philosophes.

Quant aux discussions sur la nature de l'ame, elles ont t le vaste
champ des folies humaines, folies inintelligibles  leurs propres
auteurs. Thals prtendoit que l'ame se mouvoit en elle-mme; Pithagore
qu'elle toit une ombre pourvue de cette facult de se mouvoir en
soi-mme. Platon la dfinit une substance spirituelle se mouvant par un
nombre harmonique. Aristote, arm de son mot barbare d'_entlchie_,
nous parle de l'accord des sentimens ensemble. Hraclite la croit une
exhalaison; Pithagore un dtachement de l'air; Empdocle un compos
des lmens; Dmocrite, Leucide, Epicure un mlange de je ne sais quoi
de feu, de je ne sais quoi d'air, de je ne sais quoi de vent, et d'un
autre quatrieme qui n'a point de nom. Anaxagore, Anaximene, Archelas
la composoient d'air subtil; Hippone d'eau; Xnophon d'eau et de terre;
Parmnide de feu et de terre; Boce de feu et d'air. Critius la plaoit
tout simplement dans le sang; Hippocrate ne voyoit en elle qu'un esprit
rpandu par tout le corps; Marc-Antonin la prenoit pour du vent; et
Critolas, tranchant ce qu'il ne pouvoit dnouer, la supposoit une
cinquime substance.

Il faut convenir qu'une pareille nomenclature a l'air d'une parodie; et
l'on croiroit presque que ces grands gnies se jouoient de la majest
de leur sujet, en voyant que le rsultat de leurs mditations toient
des dfinitions aussi ridicules, si en lisant les plus clbres
modernes, on toit plus clair sur cette matiere que les rveries des
anciens. Ce qui rsulte de plus remarquable de leurs opinions en ce
genre, c'est que jamais on n'avoit eu jusqu' nos dogmes modernes la
moindre ide de la spiritualit de l'ame, quoiqu'on la compost de
parties infiniment subtiles[109]. Tous les philosophes l'ont crue
matrielle, et l'on sait ce que presque tous pensoient de sa destine.
Quoi qu'il en soit, les folies thoriques, les hypothses mme
ingnieuses ne nous instruiront jamais autant que le pourroient des
expriences physiques bien diriges.

Ce n'est pas que je croie qu'elles puissent nous apprendre, ni quelle
est la nature de l'ame ni le lieu o elle rside; mais les nuances de
ses dgradations peuvent tre infiniment curieuses et c'est le seul
chapitre de son histoire qui paroisse nous tre abordable.

Il seroit infiniment tmraire de dcider que les brutes ne pensent
point, bien que le corps ait indpendamment de ce qu'on appelle l'ame,
le principe de la vie et du mouvement. L'homme lui-mme est souvent
machine: un danseur fait les mouvements les plus varis, les plus
ordonns dans leur ensemble, d'une manire trs-exacte, sans donner
la moindre attention  chacun de ces mouvements en particulier. Le
musicien excuteur est  peu prs de mme: l'acte de la volont
n'intervient que pour dterminer le choix de tel ou tel air. Le branle
donn aux esprits animaux, le reste s'excute sans qu'il y pense; les
gens distraits, les somnambules sont souvent dans un vritable tat
d'automates. Les mouvemens qui tendent  conserver notre quilibre,
sont ordinairement trs-involontaires; les gots et les antipathies
prcedent dans les enfans le discernement. L'effet des impressions du
dehors sur nos passions, sans le secours d'aucune pense, par la seule
correspondance merveilleuse des nerfs et des muscles, n'est-il pas
trs-indpendant de nous? Et ces motions toutes corporelles rpandent
cependant un caractre trs-marqu sur la physionomie qui a une
sympathie toute particulire avec l'ame.

Les animaux considrs dans un simple point de vue mcanique,
fourniroient donc dj un grand nombre de solutions  ceux qui leur
refusent le don de la pense; et il ne seroit pas trs-difficile
de prouver qu'une grande partie de leurs oprations mme les plus
tonnantes ne la ncessitent pas. Mais comment concevoir que de
simples automates s'entendent, agissent de concert, concourent  un
mme dessein, correspondent avec les hommes, soient susceptibles
d'ducation? On les dresse, ils apprennent; on leur commande, ils
obissent; on les menace, ils craignent; on les flatte, ils caressent;
enfin, les animaux nous offrent une foule d'actions spontanes, o
paroissent les images de la raison et de la libert; d'autant plus
qu'elles sont moins uniformes, plus diversifies, plus singulieres,
moins prvues, accommodes sur le champ  l'occasion du moment; il
en est de mme qui ont un caractre dtermin, qui sont jaloux,
vindicatifs, vicieux.

Ou de deux choses l'une, ou Dieu a pris plaisir  former les btes
vicieuses et  nous donner en elles des modles trs-odieux, ou elles
ont comme l'homme un pch originel qui a perverti leur nature. La
premiere proposition est contraire  la Bible, qui dit que tout ce qui
est sorti des mains de Dieu toit bon et fort bon. Mais si les btes
toient telles alors qu'elles sont aujourd'hui, comment pourroit-on
dire qu'elles fussent bonnes et fort bonnes? O est le bien qu'un singe
soit malfaisant, un chien envieux, un chat perfide, un oiseau de proie
cruel? Il faut recourir  la seconde proposition et leur supposer un
pch originel; supposition gratuite et qui choque la raison et la
religion.

Ce n'est donc point encore une fois par des raisonnemens thoriques
que l'on peut tracer la ligne de dmarcation entre l'homme et la bte.
Notre ame a trop peu de points de contact pour qu'il soit facile,
mme  la physique, de pntrer jusqu' elle, d'effleurer seulement
sa substance et sa nature; on ne sait o fixer son siege. Les uns
ont prtendu qu'elle est dans un lieu particulier d'o elle exerce
son empire. Descartes a voulu la grande pinale; Vicussens le centre
ovale; Lancifi et M. de la Peyronie le corps calleux; d'autres les
corps cannels. Le climat, sa temprature, les alimens, un sang pais
ou lent, mille causes purement physiques forment des obstructions qui
influent sur sa manire d'tre; ainsi en poussant les suppositions on
varieroit les effets  l'infini, et l'on montreroit par les rsultats,
comme il suit assez de l'exprience, qu'il n'y a guere de tte, quelque
saine qu'elle puisse tre, qui n'ait quelque tuyau fort obstru.

Le curieux, l'intressant, l'utile, seroient donc de savoir jusqu'
quel point un tre dgrad de l'espece humaine par sa copulation avec
la brute, peut tre plus ou moins raisonnable; c'est peut tre la seule
manire d'assiger la nature qui puisse en ce genre lui arracher une
partie de son secret; mais pour y parvenir il auroit fallu suivre les
produits, leur donner une ducation convenable et tudier avec soin ces
sortes de phnomenes. On auroit probablement tir de cette opration
plus d'avantage pour le progrs des connoissances humaines que des
efforts qui apprennent  parler aux sourds et aux muets, qui enseignent
les mathmatiques  un aveugle, etc.; car ceux-ci ne nous montrent
qu'une mme nature, un peu moins parfaite dans son principe, en ce que
le sujet est priv d'un ou deux sens et qu'on a perfectionne; au lieu
que le fruit d'une copulation avec la brute, offrant, pour ainsi dire,
une autre nature, mais ente sur la premire, clairciroit plusieurs
des points dont le dveloppement a tant occup tous ces tres pensans.

Il est difficile de mettre en doute qu'il n'ait exist des produits
de la nature humaine avec les animaux, et pourquoi n'y en auroit-il
point? La bestialit toit si commune parmi les Juifs qu'on ordonnoit
de brler le fruit avec les acteurs. Les Juives avoient commerce avec
les animaux[110], et voil ce qui, selon moi, est bien trange; je
conois comment un homme rustique ou drgl, emport par la fougue
d'un besoin ou les dlires de l'imagination, essaie d'une chvre, d'une
jument, d'une vache mme; mais rien ne peut m'apprivoiser avec l'ide
d'une femme qui se fait ventrer par un ne. Cependant un verset du
Lvitique[111] porte: _La bte quelle qu'elle soit_. D'o il rsulte
videmment que les Juives se prostituoient _ toute espce de bte
indistinctement_; voil ce qui est incomprhensible.

Quoi qu'il en soit, il parot certain qu'il a exist des produits de
chevres avec l'espce humaine. Les satyres, les faunes, les gypans,
toutes ces fables en sont une tradition trs-remarquable. _Satar_
en arabe signifie _bouc_; et le bouc expiatoire ne fut ordonn par
Moyse que pour dtourner les Isralites du got qu'ils avoient
pour cet animal lascif[112]. Comme il est dit dans l'Exode qu'on ne
pouvoit voir la face des dieux, les Isralites toient persuads que
les dmons se faisoient voir sous cette forme[113], et c'est l le
+Phasma tragou+ dont parle Jamblique. On trouve dans Homre de ces
apparitions. Manethon, Denis d'Halicarnasse et beaucoup d'autres
offrent des vestiges trs remarquables de ces productions monstrueuses.

On a ensuite confondu les incubes et les succubes avec les vritables
produits. Jrmie parle de _faunes suffocans_[114] (I). Hraclite a
dcrit les satyres qui vivoient dans les bois[115] et jouissoient en
commun des femmes dont ils s'emparoient. Edouard Tyson a trait dans
le mme genre des pigmes, des cynocphales, des sphinx; ensuite il
dcrit les orang-outang et les aigo-pithecoi, qui sont les classes des
singes qui se rapprochent absolument de l'espce humaine; car un bel
orang-outang, par exemple, est plus beau qu'un laid Hottentot. Munster
sur la Gense et le Lvitique a fait le +tragomorphoi+ tous ces monstres
et a trouv des choses fort curieuses des rabbins. Enfin, Abraham Seba
admet des ames  ces faunes[116], desquels il parot qu'on ne peut
gure contester l'existence.

Nous n'avons rien d'aussi positif, il est vrai, sur les centaures et
les minotaures; mais il n'y a pas plus d'impossibilit  ce qu'ils
aient t qu' l'existence des produits d'autres espces[117]. Dans
le sicle pass il fut beaucoup question de l'homme cornu que l'on
prsenta  la cour. On connot l'histoire de la fille sauvage,
religieuse  Chlons, qui vit encore, et qui pourroit trs-bien avoir
quelque affinit avec les habitans des bois. Feu M. le Duc avoit 
Chantilly un orang-outang qui violoit les filles; il fallut le tuer.
Tout le monde a lu ce que Voltaire a crit sur les monstres d'Afrique.
Il parot que cette partie du monde que l'on ne connot que bien peu,
est le thtre le plus ordinaire de ces copulations contre nature; il
faut en chercher probablement la cause dans la chaleur, plus excessive
dans ces contres, qu'en aucun autre endroit du globe, parce que le
centre de l'Afrique, qui est sous la ligne, est plus loign des mers
que les terres des autres parties du monde situes dans des latitudes
semblables. Les accouplements monstrueux y doivent donc tre assez
communs et ce seroit l la vritable cole des altrations, des
dgradations[118] et peut-tre du _perfectionnement_ physique de
l'espce humaine. Je dis du _perfectionnement_; car qu'est-ce qu'il y
auroit de plus beau dans les tres anims que la forme du centaure, par
exemple?

Notre illustre Buffon a dj fait en ce genre tout ce qu'un
particulier, qui n'est pas riche, peut se permettre. Nous avons la
suite de ces varits dans les especes de chiens, les accouplemens
de diffrentes especes d'animaux, l'histoire des produits de mulets,
dcouverte entirement neuve, etc. Mais ce grand homme ne nous a pas
donn ses expriences sur les mlanges des hommes avec les btes, et
c'est ce qu'il faudroit imprimer, afin qu'il ft possible de suivre ses
grandes vues, et qu'en perdant un si beau gnie, nous ne perdissions
par la suite de ses ides.

La bestialit existe plus communment qu'on ne croit en France, non par
got, heureusement, mais par besoin. Tous les ptres des Pyrnes sont
bestiaires. Une de leurs plus exquises jouissances est de se servir des
narines d'un jeune veau qui leur lche en mme temps les testicules.
Dans toutes ces montagnes peu frquentes, chaque ptre a sa chvre
favorite. On sait cela par les curs basques. On devroit, par la voie
de ces curs, faire soigner ces chvres engrosses et recueillir leurs
produits. L'intendant d'Auch pourroit aisment parvenir  ce but, sans
faire rvler des confessions[119] (abus de religion atroce dans tous
les cas); il pourroit se procurer de ces produits monstrueux par
ces curs; le cur demanderoit  son pnitent _sa matresse_ qu'il
remettroit au subdlgu de l'endroit sans rvler le nom de l'_amant_.
Je ne vois pas quel inconvnient il y auroit,  tourner au profit du
progrs des connoissances humaines, un mal que l'on ne sauroit gure
empcher.




L'ANOSCOPIE


On sait que dans tous les siecles, les jongleurs, les charlatans,
devins, mdecins, politiques ou philosophes (car il en est de toutes
ces sortes) ont eu plus ou moins d'influence. La nature de l'homme,
sans cesse ballotte entre le dsir et la crainte, offre tant
d'hameons  l'usage de ceux qui tablissent leur crdit ou leur
fortune sur la crdulit de leurs semblables, qu'il y a toujours pour
eux quelque heureuse dcouverte  faire dans l'ocan sans bornes des
sottises humaines; et quand on se contenteroit de rajeunir les vieilles
fascinations, les folies surannes, cet appt est si bien proportionn
 l'avidit ignorante et grossire du peuple, auquel il est surtout
destin, que son effet est infaillible, quelqu'ignorans et mal-adroits
que puissent tre les professeurs de l'art si facile de tromper les
hommes. La philosophie et la physique exprimentale plus cultives, en
dtrompent sans doute un grand nombre; mais celui o le progrs des
connoissances humaines peut pntrer, sera toujours de beaucoup le plus
petit.

Le mot de _devin_ se trouve trs-souvent dans la Bible; ce qui justifie
l'ancienne remarque qu'il n'y a eu parmi les auteurs sacrs que peu
ou point de philosophes. Moyse dfend gravement de consulter les
devins. La personne, dit-il, qui se dtournera aprs les devins et
les sorcieres en _paillardant_ avec eux, je mettroi ma face contre
la sienne[120]. Il y a plusieurs classes de sorciers indiques dans
l'criture.

_Chaurnien_ en hbreu signifioit sages. Mais cette expression toit
fort quivoque et susceptible des diverses acceptions de _sagesse
vraie, sagesse fausse, maligne, dangereuse, affecte_. Ainsi dans tous
les tems il fut des hommes assez politiques, assez habiles pour faire
servir les apparences de la sagesse  leurs intrts, au succs de
leurs passions, et pour dtourner l'tude, la science et le talent du
seul emploi qui les honore; je veux dire la recherche et la propagation
de la vrit.

Les _Mescuphins_ toient ceux qui devinoient dans des choses crites
les secrets les plus cachs; les tireurs d'horoscopes, les interprtes
des songes, les diseurs de bonne aventure manoeuvroient ainsi.

Les _Carthumiens_ toient les enchanteurs; par leur art ils fascinoient
les yeux et sembloient oprer des changemens fantastiques ou vritables
dans les objets et dans les sens.

Les _Asaphins_ usoient d'herbes, de drogues particulires et du sang
des victimes pour leurs oprations superstitieuses.

Les _Casdins_ lisoient dans l'avenir par l'inspection des astres:
c'toient les astrologues de ce tems-l.

Ces honntes gens qui ne valoient assurment pas nos Comus toient en
fort grand nombre; ils avoient dans les cours des plus grands rois de
la terre un crdit immense; car la superstition qui a si bien servi
le despotisme, l'a toujours soumis  ses lois, et du sein de cette
confdration terrible qui a ourdi tous les maux de l'humanit, le
triomphe de la superstition a toujours jailli, les ministres de la
religion toient trop habiles pour se dessaisir d'aucune des parties de
leur pouvoir: ils conservrent avec soin tout ce qui avoit trait  la
divination; ils se donnrent en tout pour les confidens des dieux, et
ceignirent aisment du bandeau de l'opinion des hommes qui ne savoient
pas mme douter, science qui est  peu prs la dernire dont l'homme
s'instruise.

De tous les peuples qui ont ramp sous le joug de la superstition, nul
n'y fut plus soumis que les Juifs; on recueilleroit dans leur histoire
une infinit de dtails sur leurs pratiques folles et coupables. La
grace que Dieu leur faisoit en leur envoyant des prophtes pour les
instruire de sa volont, devenoit pour ces hommes grossiers et curieux
un pige auquel ils n'chappoient pas. L'autorit des prophetes, leurs
miracles, le libre accs qu'ils avoient auprs des rois, leur influence
dans les dlibrations et les affaires publiques, les faisoient
tellement considrer par la multitude, que l'envie d'avoir part  ces
distinctions, en s'arrogeant le don de prophtie devenoit une passion
dvorante, en sorte que si l'on a dit de l'gypte que tout y toit
_dieu_, il fut un tems o l'on pouvoit dire de la Palestine que tout
y toit _prophte_: il y en eut sans doute plus de faux que de vrais;
on n'ignore pas mme que les Juifs avoient des enchantemens et des
philtres particuliers pour inspirer le don de prophtie dans lesquels
ils faisoient usage de sperme humain, de sang menstruel, et de tout
plein d'autres choses aussi inutiles que dgotantes  avaler; mais
les miracles sont une chose si aise  oprer aux yeux du peuple,
et la pieuse obscurit des discours, le ton apocalyptique, l'accent
enthousiaste sont si imposans, que les succs furent trs-partags
entre les vrais et les faux-prophetes; ceux-ci eurent recours aux arts
et aux sciences occultes; ils firent ressource de tout et parvinrent 
lever autel contre autel.

Mose lui-mme nous dit dans l'Exode que les enchanteurs de Pharaon ont
opr des miracles vrais ou faux; mais que lui, envoy du Dieu vivant
et soutenu de son pouvoir, en a fait de beaucoup plus considrables
qui ont grivement afflig l'gypte, parce que le coeur de son roi
tait endurci. Nous devons le croire religieusement, et surtout nous
applaudir de n'en avoir pas t spectateurs. Aujourd'hui que l'illusion
des joueurs de gobelets, tout ce que la mcanique peut avoir de plus
propre  surprendre,  induire en erreur, les tonnans secrets de la
chimie, les prodiges sans nombre qu'ont oprs l'tude de la nature
et les belles expriences qui chaque jour levent une petite partie du
voile qui couvre ses oprations les plus secretes; aujourd'hui, dis-je,
que nous sommes instruits de tout cela jusqu' un certain point, il
seroit  craindre que notre coeur ne s'endurct comme celui de Pharaon;
car nous connoissons infiniment moins le dmon que les secrets de la
physique; et, comme on l'a remarqu, il semble que, grace au got de la
philosophie qui nous investit et franchit peu  peu les barrires mmes
jusqu'ici les plus impntrables, l'empire du dmon va tous les jours
en dclinant.

Peut-tre feroit-on un ouvrage assez curieux que l'histoire dtaille,
autant qu'elle peut l'tre, des augures, des artifices, des prophetes,
de leurs manoeuvres, des divinations de toute espce, dcrites ou
dvoiles par l'oeil svre et perspicace d'un philosophe. Mais de
toutes celles qu'il pourroit exposer aux yeux dessills des nations,
il n'en seroit pas de plus bizarre que celle qui sauva d'une triste
catastrophe une socit fameuse par son zle pour la propagation de la
foi, et qui, trop persuade que cette foi suffisoit pour pntrer dans
les tnebres de l'avenir, contracta avec une lgret fort imprudente
un engagement qu'elle n'auroit pu remplir, sans le secours fortuit d'un
horoscope trs-trange.

Un essaim de Jsuites envoy  la Chine y prchoit la vraie religion,
lorsqu'une scheresse effroyable sembla destiner cet empire  n'tre
plus qu'un vaste tombeau; les Chinois alloient prir et avec eux les
Jsuites, vainement invoqus par le despote, sans un miracle qu'ils
pressentirent avec une merveilleuse sagacit, et qui a rendu  jamais
cette socit fameuse dans ces contres dsoles. Un pote moderne
a racont cette anecdote d'une manire plus piquante que nous ne le
saurions faire, et nous nous bornerons  transcrire ses vers, sans
approuver ses licences.

    Fiers rejetons du fameux Loyola,
    Dont Port-Royal a foudroy l'cole;
    Vous que jadis sans cesse harcela
    Le grand Pascal, tay de Nicole;
    Vous qui, de Rome usant les arsenaux,
    Ftes frapper du fatal anathme,
    Pour soutenir votre lche systme,
    Les Augustins, sous le nom des Arnaud.
    Vous, dont Quesnel, digne fils de Brule,
    A tant de fois prouv la frule,
    Et qui voyant dans ses puissans crits,
    Des Molina les sentimens proscrits;
    Contre son livre, au benin Clment onze,
    Ftes pointer le redoutable bronze.
    Vous qui dans la Chine alliez  la fois,
    Confucius et Dieu mort sur la croix;
    Et dont le culte quivoque et commode,
    Rapporte  Dieu celui d'une pagode.
    De la morale ternels corrupteurs;
    Qui du salut largissez la voie,
    Et qui, guidant par des chemins de fleurs,
    Les pnitens que le ciel vous envoie,
    Au champ de Dieu ne semez que l'ivroie.
    Des grands du siecle adroits adulateurs;
    Vils artisans de mensonge et de fourbe,
    De qui le dos sous l'iniquit courbe;
    Qui dmasqus et par-tout reconnus,
    Etes pourtant par-tout les bien venus;
    (Car il n'est lieux de l'un  l'autre ple,
    O Dieu merci n'ayez le premier rle.)
    Dites-nous donc, par quel puissant moyen,
    Vous trouvez l'art d'en imposer aux autres,
    Et de coffer la mtre des aptres,
    Chez l'infidle et le peuple chrtien?
    Si l'on en croit vos longs martyrologes,
    O le mensonge a trac vos loges,
    L'Inde rougit du sang de nos martirs:
    Sur un trpied vous rendez des oracles;
    Et le paen avide de miracles,
    Les voit clore au gr de ses desirs.
    L'aride mort au teint livide et blme,
    Lche sa proie  votre voix suprme;
    Par vous le sang qu'elle a coagul,
    Dans les vaisseaux a de nouveau coul,
    A l'ordre seul d'un petit taumaturge,
    L'air de vapeurs ou se charge ou se purge;
    Et vous avez  vos commandemens,
    Le vent, la foudre et tous les lmens.
    A ce propos on m'a fait certain conte,
    Mes rvrends, qu'il faut que je vous conte.
    A Lima, dans Golconde, o la terre en son sein,
    De ses sablons forme la riche pierre,
    Dont le poli rflchit la lumiere
    En cent faons; toit un jeune essaim
    D'Ignatiens, qui dans l'me indienne,
    Alloient, Dieu sait, plantant la foi chrtienne.
    Tous les beaux fils qu'a l'Inde sur son bord,
    Etoient, par eux catchiss d'abord.
    Les Cordeliers qu'ils avaient pour annexe,
    De leur ct baptisoient le beau sexe.
    Tout alloit bien; et leur apostolat
    Fructifioit, moyenant ce partage,
    Si, que de Dieu, le nouvel hritage
    Alloit croissant avec beaucoup d'clat.
    L le dmon qu'en figure de bronze,
    Fait adorer l'ignorance du bonze;
    Graces aux fils d'Ignace et de Franois,
    Alloit perdant tous les jours de ses droits.
    L'Ignatien  ces nouvelles plantes,
    Distribuoit les graces suffisantes,
    Si largement que l'efficace l
    Glanoit aprs les fils de Loyola
    Petitement. Quoi qu'il en soit, les drles,
    Par maints bons tours, maintes belles paroles,
    Passoient pour saints, se faisoient vnrer
    Du peuple Indien qu'ils savoient attirer.
    Le bruit en vint jusqu'au roi de Golconde:
    Ce prince toit un vieux paen fieff,
    Qui de son diable toit si fort coff,
    Qu'il n'encensoit que cet esprit immonde,
    Il vouloit voir ces aptres nouveaux,
    Que de son diable on disoit les rivaux.
    Bien croyoit-il entendre des oracles,
    Et comme Hrode aller voir des miracles.
    Nos rvrends, le crucifix en main,
    Lui prchent Dieu, mort pour le genre humain,
    En dclamant contre le simulacre
    De Satanus. Le roi dont la bile cre
    J s'chauffoit  leurs beaux plaidoyers,
    Leur dit: messieurs, quand aux dieux on insulte,
    Et qu'on annonce un singulier culte;
    Encor faut-il de preuves l'tayer.
    Depuis six mois la scheresse afflige
    Tout mon royaume; et votre zle exige
    Que de ce Dieu vous obteniez de l'eau.
    Si dans trois jours vous n'en faites rpandre,
    Comme imposteurs je vous ferai tous pendre:
    Pensez-y bien. Nos frocards eurent beau
    Reprsenter  l'absolu monarque,
    Que ce seroit tenter le Tout-Puissant:
    Nous connotrons, dit-il,  cette marque,
    S'il est le Dieu sur la terre agissant.
    Force fut donc aux moines d'en promettre,
    Sauf  tenter l'avis du baromtre,
    Qui consult par eux tous les instans,
    Ne rpondoit jamais que du beau tems.
    Tous de concert alloient plier bagage,
    Pour le martyre prouvant peu d'attraits,
    Quand un frater qu'ils laissoient l pour gage,
    Et qui pour eux auroit pay les frais,
    D'un tel dpart leur demanda la cause.
    Las! dirent-ils, le prince nous propose
    De dcorer nos collets de la hard,
    S'il ne pleut pas dans trois jours au plus tard.
    Quoi, voil tout? allez, reprit le frre,
    Par Loyola, patron du monastre,
    Dites au roi que ds demain matin
    Nous en aurons, ou j'y perds mon latin.
    Pas ne mentoit notre moderne Elie:
    Du sein des mers un nuage lev,
    A point nomm de sa fconde pluie,
    Vit du pays chaque champ abreuv.
    Et de crier en Golconde au miracle,
    Et de donner le bon frere en spectacle,
    Qui dit tout bas  nos moines joyeux:
    Mes rvrends, si j'ai tenu parole,
    Vous le devez  certaine v.....,
    Qu'exprs pour vous me conservent les cieux.
    Toutes les fois que l'atmosphere aride,
    Va condensant de nouvelles vapeurs,
    L'air surcharg de l'lment humide,
    Ne manque pas de doubler mes douleurs.
    On n'en dit mot  messieurs de Golconde,
    Dans le pays il resta constat,
    Que ce n'toit qu'un fruit de saintet,
    Et non celui de cette peste immonde,
    Dont le pnard se trouvoit infect.
    Puisque le bien nat ainsi du dsordre,
    Que le bon Dieu la conserve  tout l'ordre.

On voit, toute plaisanterie  part, combien cet trange baromtre fut
utile et  la Chine et aux missionnaires qui en ont rapport leur
fameuse querelle sur les lavemens. Les Chinois ne connoissent cette
sorte d'injection qu'on porte dans les intestins par le fondement que
depuis l'introduction des Jsuites dans leur empire; aussi ces peuples
en s'en servant l'appellent-ils _le remde des barbares_.

Les Jsuites qui voyoient que le mot ignoble de _lavement_, avoit
succd  celui de _clystere_ gagnerent l'abb de S. Cyran, et
employerent leur crdit auprs de Louis XIV, pour obtenir que le mot
_lavement_ fut mis au nombre des expressions dshonntes: ensorte
que l'abb de S. Cyran les reprocha au pere Garasse, qu'on appeloit
l'Hlne de la guerre des Jsuites et des Jansnistes; mais, disoit
le pere _Garasse_, je n'entends par _lavement_ que _gargarisme_: ce
sont les apothicaires qui ont profan ce mot  un usage messant.
On substitua donc le mot _remde_  celui de _lavement_. Remde
comme quivoque parut plus honnte, et c'est bien l notre genre de
chastet[121]. Louis XIV accorda cette grce au pre le Tellier. Ce
prince ne demanda plus de _lavement_, il demandoit _son remde_; et
l'acadmie fut charge d'insrer ce mot avec l'acception nouvelle dans
son dictionnaire... Digne objet d'une intrigue de cour!

Il parot que cette honteuse maladie, appele _cristalline_, qui fut
le _barometre jsuitique_ dans la patrie de Confucius, et qui, dit-on,
se perptuait dans l'ordre des Jsuites de pre en frre, n'toit
autre chose que la maladie dont parle l'criture: _le Seigneur frappa
ceux de la ville et de la campagne dans le fondement_[122]. C'est
pour la gurison de cette maladie que les Jsuites ont une messe
imprime dans un missel[123]  l'honneur de S. Job. Il n'y a rien l
qui forme inconsquence avec leur morale; car il est certain que leurs
casuistes encouragent  braver le danger de la cristalline, bien loin
de l'improuver, quand ils croient que l'oeuvre de Dieu peut y tre
intresse. On lit dans le recueil du pere Jsuite Anufin un singulier
fait arriv  l'un de leurs novices qui s'amusoit avec un jeune homme,
et qui fut surpris au milieu de ses dbats par un de ses confreres.
Celui-ci avoit eu la prudence d'observer  travers la serrure et
de se taire; mais quand l'opration fut finie et le novice sorti,
malheureux, lui dit son camarade, que viens-tu de faire? J'ai tout
vu; tu mriterois que je te dnonasse; tu es encore tout enflamm de
luxure... tu ne peux pas nier ton crime...--Eh, mon cher ami, rpond le
coupable d'un ton de confiance et d'affection, vous ne savez donc pas
que c'est un Juif? je le convertirai, ou il restera l'ennemi de J.-C.
Dans l'une ou l'autre supposition n'ai-je pas raison de le sduire, ou
pour le sauver ou pour le rendre plus coupable? A ces mots le novice
observateur persuad, convaincu, pntr d'admiration, se prosterne,
baise les pieds de son confrre, fait son rapport; et le novice agent
est enregistr parmi les oprateurs des oeuvres du Trs-Haut.




LA LINGUANMANIE


Si l'on rduisoit toutes les passions de l'homme  ses affections
primitives, tous ses idimes  l'expression de ses penses-meres, si
je puis parler ainsi, en dpouillant celles-l de toutes les nuances
dont il les a dfigures, et ceux-ci de toutes les acceptions dont il a
surcharg leurs signes, les dictionnaires seroient moins volumineux et
les socits moins corrompues.

Par exemple, combien l'imagination n'a-t-elle pas brod en amour le
canevas de la nature? Si ses efforts se fussent bornes  l'embellir
des illusions morales les plus touchantes, nous devrions nous en
applaudir. Mais il y a beaucoup plus d'imaginations drgles
que d'imaginations sensibles; et voil pourquoi il y a plus de
libertinage que de tendresse parmi les hommes; voil pourquoi il faut
maintenant une foule d'pithtes pour retracer toutes les nuances
d'un sentiment, qui tide ou exalt, vicieux ou hroque, gnreux
ou coupable, n'est aprs tout et ne sera jamais que le penchant plus
ou moins vif d'un sexe vers l'autre. L'impudicit, la lubricit, la
lascivet, le libertinage, la mlancolie rotique sont des qualits
trs-distinctes, et ne sont cependant que des nuances plus ou moins
fortes des mmes sensations. La lubricit, la lascivet, par exemple,
sont des aptitudes purement naturelles au plaisir; car plusieurs
especes d'animaux sont lascifs et lubriques; mais il n'en est point
d'_impudiques_. L'impudicit est une qualit inhrente  la nature
raisonnable et non pas  une propension naturelle, comme la lubricit.
L'impudicit est dans les yeux, dans la contenance, dans les gestes,
dans les discours: elle annonce un temprament trs-violent, sans en
tre la preuve bien certaine; mais elle promet beaucoup de plaisir
dans la jouissance et tient sa promesse, parce que l'imagination est
le vritable foyer de la jouissance que l'homme a varie, prolonge,
tendue par l'tude et le raffinement des plaisirs.

Mais enfin, ces dnominations et toutes les autres de cette espece,
ne sont autre chose qu'un apptit violent qui porte  jouir sans
mesure,  chercher sans cette retenue, peut-tre plus naturelle qu'on
ne croit, mais dans sa plus grande partie d'institution humaine; 
chercher, dis-je, sans cette retenue que nous appelons _pudeur_, les
moyens les plus varis, les plus industrieux, les plus srs de se
satisfaire, d'teindre des feux qui dvorent, mais dont la chaleur est
si sduisante, qu'on les provoque aprs les avoir treints.

Cet tat tient purement  la nature et  notre constitution. C'est
la faim, le sentiment du besoin de prendre sa nourriture, lequel par
excs de sensualit produit la gourmandise, et par la privation trop
longue des moyens de se satisfaire, dgnere en rage. Le dsir de la
jouissance qui est un besoin tout aussi naturel, quoique moins frquent
et plus ou moins imprieux, selon la diversit des tempramens, se
porte quelquefois jusqu' la manie, jusqu'aux plus grands excs
physiques et moraux, qui tous tendent  la jouissance de l'objet par
lequel peut tre assouvie la passion ardente dont on est agit.

Cette fievre dvorante s'appelle chez les femmes _nimphomanie_[124];
elle s'appelleroit chez les hommes _mentulomanie_, s'ils y toient
aussi sujets qu'elles; mais leur conformation s'y oppose, et plus
encore leurs moeurs qui, exigeant moins de retenue et de contrainte, et
ne comptant la pudeur qu'au nombre de ces raffinemens dont l'industrie
humaine a su embellir ou nuancer les attraits de la nature, ne les
exposent point aux ravages des dsirs trop rprims ou trop exalts.
D'ailleurs nos organes tant beaucoup plus susceptibles de mouvemens
spontans que ceux de l'autre sexe, l'intensit des dsirs peut
rarement tre aussi dangereuse, bien que les hommes aussi bien que
les femmes aient des maladies produites par une cause  peu prs
pareille[125]; mais dont une constitution mle, plus aise  dtendre,
ne sauroit tre long-temps pntre.

Il seroit triste, il seroit hideux de raconter les effets si bizarres
de la nymphomanie. Peut-tre le drglement de l'imagination y
contribue-t-il beaucoup plus que l'nergie vnrienne que le sujet qui
en est attaqu a reu de la nature. En effet, le prurit de la vulve
n'est point du tout la nymphomanie. Le prurit peut tre,  la vrit,
une disposition  cette manie; mais il ne faut pas croire qu'il en
soit toujours suivi. Il excite, il force  porter les doigts dans les
conduits irrits;  les frotter pour se procurer du soulagement,
comme il arrive dans toutes les parties du corps que l'on agace dans
la mme vue, pour y attnuer les causes irritantes. Ces titillations,
ces attouchemens, quelque vifs et dsirs qu'ils puissent tre, se font
du moins sans tmoins; au lieu que ceux qu'occasionne la nymphomanie
bravent les spectateurs et les circonstances. C'est que le prurit
ne s'tablit que dans la vulve, au lieu que la manie forcene de la
jouissance rside dans le cerveau. Mais la vulve lui transmet en outre
l'impression qu'elle reoit avec des modifications propres  investir
l'ame d'une foule d'ides lascives. De l ce feu s'alimente lui-mme;
car la vulve est affecte  son tour par l'influence de l'ame avide
de volupt, indpendamment de toute impression des sens, et ragit
sur le cerveau. Ainsi l'ame est de plus en plus profondment pntre
de sensations et d'ides lascives, qui, ne pouvant pas subsister trop
longtems sans la fatiguer, dtermine sa volont  faire cesser cette
inquitude attache  la prolongation de tout sentiment trop vif, 
employer tous les moyens imaginables pour parvenir  ce but.

Il est incroyable combien l'industrie humaine aiguise par la passion
a vari les moyens de donner du plaisir, ou plutt les attitudes du
plaisir; car il est toujours le mme, et nous avons beau lutter contre
la nature, nous ne dpasserons pas son but. Elle parot avoir distribu
 la vrit beaucoup de provoquans dans ses productions[126]. Mais
il est certain que les fibres du cerveau s'tendent indpendamment
d'aucune affection immdiate de la nature. Tout ce qui chauffe
l'imagination, agace les sens ou plutt la volont  laquelle
trs-souvent les sens ne suffisent point, et ceux-ci sont au moins
autant aids par celle-l, que l'imagination peut jamais l'tre par
le temprament le plus vif, le plus ardent, par les sens les mieux
disposs, les mieux servis de l'ge et des circonstances.

Ensuite comme c'est le propre de toutes les passions de l'ame
de devenir plus violentes, en raison de la rsistance et que la
nymphomanie n'est pas facile  contenter, elle finit par tre
insatiable. Les femmes qui en sont atteintes ne gardent plus aucune
mesure; et ce sexe si bien fait pour une molle rsistance, pour taler
tous les charmes de la timide pudeur, dshonore dans cette affreuse
maladie, ses attraits par les plus sales prostitutions; il demande,
il recherche, il attaque; les dsirs s'irritent par ce qui sembleroit
devoir suffire pour les assouvir et qui suffiroit en effet, si le
simple prurit de la vulve sollicitoit le plaisir. Mais quand le foyer
du dsir est le cerveau, il s'accrot sans cesse; et Messaline, plutt
lasse que rassasie[127], court sans relche aprs le plaisir et
l'amour qui la fuit avec horreur.

Il faut en convenir cependant: l'observation nous offre en ce genre
quelques phnomenes qui semblent le simple ouvrage de la nature. M. de
Buffon a vu une jeune fille de douze ans, trs brune, d'un teint vif
et trs color, de petite taille, mais assez grasse, dj forme et
orne d'une jolie gorge, qui faisoit les actions les plus indcentes au
seul aspect d'un homme. La prsence de ses parens, leurs remontrances,
les plus rudes chtimens, rien ne la retenoit; elle ne perdoit
cependant pas la raison et ses accs affreux cessoient quand elle toit
avec des femmes. Peut-on supposer que cet enfant avoit dj beaucoup
abus de son instinct?

En gnral, les filles brunes, de bonne sant, d'une complexion forte,
qui sont vierges, et surtout celles qui, par leur tat, semblent
destines  ne pouvoir cesser de l'tre; les jeunes veuves, les
femmes qui ont des maris peu vigoureux, ont le plus de disposition
 la nymphomanie, et cela seul prouveroit que le principal foyer de
cette maladie est dans une imagination trop aiguise, trop imptueuse;
mais que l'inaction, contre nature, des sens pourvus de force et de
jeunesse en est aussi un des principaux mobiles. Il est donc juste que
chaque individu consulte son instinct dont l'impulsion est toujours
sre. Quiconque est conform de manire  procrer son semblable, a
videmment droit de le faire; c'est le cri de la nature qui est la
souveraine universelle, et dont les loix mritent sans doute plus
de respect que toutes ces ides factices d'ordre, de rgularit, de
principes dont nous dcorons nos tyranniques chimres et auxquelles
il est impossible de se soumettre servilement, qui ne font que
d'infortunes victimes ou d'odieux hypocrites, et qui ne reglent rien
pas plus au physique qu'au moral que les contrarits faites  la
nature ne peuvent jamais ordonner. Les habitudes physiques exercent un
empire trs-rel, trs-despotique, souvent trs-funeste, et exposent
plus souvent  des maux cruels qu'elles n'arment contr'eux. La machine
humaine ne doit pas tre plus rgle que l'lment qui l'environne;
il faut travailler, se fatiguer mme, se reposer, tre inactif, selon
que le sentiment des forces l'indique. Ce seroit une prtention
trs-absurde et trs-ridicule que de vouloir suivre la loi d'uniformit
et se fixer  la mme assiette, quand tous les tres avec lesquels
on a des rapports intimes sont dans une vicissitude continuelle.
Le changement est ncessaire, ne ft-ce que pour nous prparer aux
secousses violentes qui quelquefois branlent les fondemens de notre
existence. Nos corps sont comme des plantes dont la tige se fortifie au
milieu des orages par le choc des vents contraires.

L'exercice, une gymnastique bien conue seroit sans doute la ressource
la plus efficace contre les suites dangereuses de la vie inactive;
mais cette ressource n'est pas galement  l'usage des deux sexes.
L'quitation, par exemple, ne parot pas trs convenable aux femmes,
qui ne peuvent guere en user qu'avec danger, ou avec des prcautions
qui la rendent presque inutile. Il est si vrai que la nature ne les
a pas disposes pour cet exercice, que l seulement elles paroissent
perdre les graces qui leur sont particulieres, sans prendre celles du
sexe qu'elles veulent imiter.

La danse parot plus compatible aux agrmens propres aux femmes; mais
la maniere dont elles s'y livrent est souvent plus capable d'nerver
que de fortifier les organes. Les anciens qui ont eu le grand art de
faire servir les plaisirs des sens au profit du corps, avoient fait
de la danse une partie de leur gymnastique: ils employoient la musique
pour calmer ou diriger les mouvemens de l'me; ils embellissoient
l'utile, ils rendoient salutaire la volupt.

Mais si dans la naissance des corps politiques les amusemens furent
assortis  la svrit des institutions dont ces corps tiroient leur
force, ils dgnrerent bien rapidement avec les moeurs,[128] et si les
anciens s'occuperent d'abord  trouver tout ce qui pouvoit augmenter
les forces et conserver la sant, ils en vinrent  ne chercher qu'
faciliter et tendre les jouissances; et c'est encore ici une occasion
de remarquer combien nous les exaltons pour nous calomnier nous-mmes.
Quel parallle y a-t-il  faire de nos moeurs avec l'esquisse que je
vais tracer?

Quand une femme avoit _coricobol_ une demi-heure, de jeunes personnes,
soit filles, soit garons, selon le got de l'actrice, l'essuyoient
avec des peaux de cygne. Ces jeunes gens s'appelloient _Jatralipt_.
Les _Unctores_ rpandoient ensuite les essences. Les _Fricatores_
dtergeoient la peau. Les _Alipari_ piloient. Les _Dropacist_
enlevoient les cors et les durillons. Les _Paratiltri_ toient des
petits enfants qui nettoyoient toutes les ouvertures, les oreilles,
l'anus, la vulve, etc. Les _Picatrices_ toient de jeunes filles
uniquement charges du soin de peigner tous les cheveux que la nature
a rpandus sur le corps, pour viter les croisements qui nuisent aux
intromissions. Enfin, les _Tractatrices_ ptrissoient voluptueusement
toutes les jointures pour les rendre plus souples. Une femme ainsi
prpare se couvroit d'une de ces gazes, qui, selon l'expression d'un
ancien, ressembloient  _du vent tissu_, et laissoit briller tout
l'clat de la beaut; elle passoit dans le cabinet des parfums, o au
son des instrumens qui versoient une autre sorte de volupt dans son
me, elle se livroit aux transports de l'amour... Portons-nous les
raffinemens de la jouissance jusqu' cet excs de recherches[129]?

Il seroit possible d'apporter en preuve de notre infriorit en fait
de libertinage, par rapport aux anciens, une infinit de passages qui
tonneroient nos satyres les plus dtermins. Nous avons dj montr
dans un morceau de ces mlanges trs en raccourci, ce que le peuple
de Dieu savoit faire[130]. rasme a recueilli dans les auteurs Grecs
et Romains une foule d'anecdotes et de proverbes qui supposent des
faits dont l'imagination la plus hardie est effraye: j'en citerai
quelques-uns.

Nous n'avons point, par exemple, de mauvais lieux qui puissent nous
donner une ide de ce qu'on appelloit  Samos _le parterre de la
nature_. C'toient des maisons publiques o les hommes et les femmes
ple-mle s'abandonnoient  tous les genres de libertinages (I): car
ce seroit prostituer le mot volupt que de l'employer ici. Les deux
sexes y offroient des modles de beaut, et de l le titre de _parterre
de la nature_[131]. Les vieilles mettoient encore  profit dans
d'autres lieux les restes de leur lubricit. Elles toient tellement
impudiques qu'on les comparoit  des animaux qui avoient l'odeur,
l'ardeur, la lascivet des boucs[132].

    _..... Verum noverat
    Anus caprissantis vocare viatica._

Dans l'le de Sardaigne qui n'a jamais t un pays trs-florissant ni
trs-peupl, le nom du lieu appel _Ancon_ avoit pour tymologie celui
de la reine Omphale, qui faisoit tribader ses femmes ensemble, puis les
enfermoit indistinctement avec des hommes choisis pour briller dans ces
sortes de combats.[133]

On sait ce que le despotisme oriental a toujours cot  l'humanit et
 l'amour; il a dans tous les tems foul celle-l et profan celui-ci.
C'est de Sardanapale,[134] l'un des plus vils tyrans de ces contres,
que vient l'ide et l'usage d'unir la prostitution des filles et des
garons.

Corinthe pouvoit le disputer  Samos pour la perfection de la
prostitution publique; elle y toit tellement rvre qu'il y avoit
des temples o l'on adressoit sans cesse des prieres aux dieux pour
augmenter le nombre des prostitues[135]. On prtendoit qu'elles
avoient sauv la ville. Mais en gnral les Corinthiens passoient pour
possder presque exclusivement l'art de la souplesse et des mouvements
voluptueux[136]. On les reconnoissoit  une certaine tournure,  une
coupe,  un galbe particuliers.

Les Lesbiennes sont cites pour l'invention ou la coutume d'avoir rendu
la bouche le plus frquent organe de la volupt[137].

Diffrens peuples se distinguerent ainsi par des usages bien tranges
et plus frquens chez eux que chez tous les autres; de sorte que ce
qui n'est aujourd'hui que le vice de tel ou tel individu, toit alors
le caractre distinctif de tout un peuple. Ainsi, de ces peuples de
l'isle d'Euboe qui n'aimoient que les enfans et qui les prostituoient de
toutes manieres, vint le mot _chalcider_[138]. Ainsi l'on cra celui
de _phicidisser_ pour indiquer une fantaisie bien dgotante[139].
On exprima l'habitude qu'avoient les habitans de Sylphos, l'une des
Cyclades, d'aider les plaisirs naturels par ceux de l'anus, au moyen
du mot _siphniasser_[140]. Ainsi l'on trouva des mots pour tout
peindre dans des sicles de corruption o l'on prouva de tout. De l,
le _cleitoriazein_[141], ou contraction des deux clitoris; opration
qu'Hesychius et Suida ont pris la peine de nous expliquer, en nous
apprenant que ce travail se fait comme le frai de la carpe contre sa
semblable; l'une s'agite quand l'autre s'arrte, et rciproquement
(d'o le proverbe _non fatis liques_); de l l'expression de
_cunnilangues_ que Snque dfinit ainsi: Les Phniciens diffroient
des Lesbiens en ce que les premiers se rougissoient les lvres pour
imiter plus parfaitement l'entre du vrai sanctuaire de l'amour; au
lieu que les Lesbiens qui n'y mettoient d'autre fard que l'empreinte
des libations amoureuses les avoient blanches[142], et ce n'est
pas la maniere la plus singuliere dont on ait par ses lvres; car
Sutone rapporte que le fils de Vitellius les enduisoit de miel pour
sucer le gland de son giton de maniere  augmenter son plaisir, en
lubrifiant ainsi la peau fine qui revt cette partie, la salive de
l'agent imprgne de miel attiroit les flots d'amour. C'toit[143] un
aphrodisiaque connu et puissant pour les hommes uss. Mais Vitellius
faisoit cette crmonie tous les jours et publiquement sur tous ceux
qui vouloient s'y prter[144]; ce qui n'est guere plus bizarre que ces
libations (_semen et menstruum_) que certaines femmes, selon piphane,
offroient aux dieux, pour les avaler ensuite[145].


Je finis cette singuliere rcapitulation par demander aux moralistes
si les anciens alloient beaucoup mieux que nous, et aux rudits quel
service ils croient avoir rendu aux hommes et aux lettres, quand ils
ont dterr ces anecdotes et tant d'autres pareilles dans les archives
de l'antiquit?




ANNOTATIONS DITES DU CHEVALIER DE PIERRUGUES




SUR L'ANAGOGIE


_Anagogie_, recherche du sens mystique des Ecritures, ravissement ou
lvation de l'esprit vers les choses divines; du grec +Anagg+, form
de +ana+, _en haut_, et de +ag+, je conduis.


Le sens anagogique, dit le rvrend pre Lamy (_Introduction 
l'Ecriture sainte_, liv. II, chap. II), explique de la flicit
ternelle ce qui est dans l'criture de la Terre promise; c'est le ciel
dans ce sens. La Jrusalem de la terre, c'est la Jrusalem cleste;
l'homme form d'abord de la terre, anim ensuite du souffle de Dieu,
est l'image de l'homme revtu d'un corps corruptible, qui ressuscitera
un jour immortel. Il faut remarquer ici que les prophtes n'ont pas
moins prdit ce qui devait arriver  Jsus-Christ et  son Eglise par
leurs actions que par leurs paroles. Le prophte Ose, en pousant une
femme de mauvaise vie, reprsente Jsus-Christ, qui, par son union avec
l'Eglise, l'a purifie de toutes ses taches. Le serpent d'airain lev
dans le dsert, tait la figure du Sauveur lev en croix. La loi de la
circoncision n'ordonnait  la lettre que de circoncire la chair, mais
dans un sens spirituel elle signifie cette circoncision du coeur par
laquelle les chrtiens doivent retrancher et rprimer en eux les dsirs
qui pourraient tre contraires  la loi de Dieu.

D'aprs cette interprtation mtaphorique, on doit s'apercevoir que
tout l'Ancien Testament n'est qu'une figure, un clair-obscur: c'est
pourquoi saint Augustin (_De Trin._, liv. I, chap. II) a fort bien
remarqu que les auteurs sacrs recourent aux mots figurs lorsqu'ils
ne trouvent pas des mots propres pour exprimer leurs ides. Ils
s'en servent comme des voiles pour cacher ce que la pudeur dfend
quelquefois de nommer. C'est ainsi, dit ce saint, que sous le mot de
_pied_, l'criture comprend toutes les parties infrieures du corps;
tmoin cet exemple: Sephora prit une pierre tranchante; elle coupa
le prpuce de son fils et toucha _ses pieds_. Tulit illico Sephora
occultissimam petram, et circumcidit prputium filii sui, tetigitque
pedes ejus. (_Exod._, cap. IV, v. 25.)

Dans ce passage l'criture prend un mot honnte au lieu d'un mot qui
ne l'est pas. Mais n'importe! Son style si simple et si sublime,
l'lvation de ses penses et le brillant des mtaphores dont Dieu
fait partout un si digne et frquent usage, conviennent d'autant plus
aux hommes que, crs  sa ressemblance, il fallait, pour s'en faire
comprendre, qu'il approprit son langage  celui de son peuple, et
qu'il se conformt  ses ides et  sa manire de concevoir. C'est
l sans doute la raison pourquoi la Bible, en parlant de Dieu, nous
le reprsente sans cesse comme s'il avait un corps tout semblable au
ntre, avec nos passions, nos vices et nos vertus. Si donc elle lui
attribue de la colre, de la pit, de la fureur, et lui donne des
yeux, une bouche, des mains et des pieds, il n'en suit pas qu'il faille
le prendre au pied de la lettre, mais tel que notre imagination a
l'habitude de se le figurer, malgr les lumires de notre faible raison
et de la foi divine qui nous a t rvle de toute ternit. Si donc
il est des personnes assez grossires pour se mprendre sur le sens
anagogique de l'criture, il faut en avoir piti et implorer pour elles
l'infusion du Saint-Esprit.

Mais le lecteur est suffisamment clair sur l'explication d'un titre
que Mirabeau, on ne sait pas pourquoi, a jug  propos de laisser en
grec; et il comprendra sans doute la mysticit de cet ouvrage.


I--Des anus d'or gurissaient les hmorrhodes.

En l'an du monde 2860, Ophni et Phines, deux fils du grand-prtre
Hli, couchaient avec toutes les femmes qui venaient  la porte du
tabernacle: dormiebant cum mulieribus qu observabant ad ostium
Tabernaculi. (_Reg._, lib. I, cap. 2, v. 22.)

Le vieillard instruit de ces dsordres, rprimanda paternellement ses
fils, et malgr les sages conseils qu'il leur donna sur les devoirs
des prtres qu'ils violaient, ils n'coutrent point la voix de leur
pre, non audierunt vocem patris sui; ce qui tait inutile, ce me
semble, puisque d'avance le Seigneur avait dj rsolu de les tuer,
quia voluit Dominus occidere eos. (_Rois_, liv. I, ch. 2, v. 25.) Or,
le Dieu d'Isral, colre et jaloux, se fcha un beau matin du bloc de
peccadilles qu'avaient commises ces fils, et pour les punir, voici ce
qu'il imagina. Il engage son peuple, qu'il aime tant, dans une terrible
bataille, o, vainqueurs par ses ordres, les Philistins passent au fil
de l'pe 30,000 juifs qui n'avaient couch avec personne, prennent
l'Arche d'alliance et tuent les deux fils d'Hli, pour apprendre
aux autres, sans doute, qu'il est dangereux d'interprter trop
littralement le prcepte divin: Croissez et multipliez.

Mais voyez cet enchanement de justice divine: aprs ce bel exploit,
marqu au coin de l'humanit, et les corrections toutes paternelles
qu'il vient d'administrer  son peuple chri, ne voil-t-il pas que
Dieu, si drle dans ses lubies, cherche maintenant une querelle
d'Allemand  ces pauvres Philistins, qu'il dteste, parce qu'ils
retiennent son arche, qu'il n'a pas daign dfendre lui-mme au jour du
pril, et les punit d'affreuses hmorrodes, dont il frappe les parties
les plus secrtes et les plus honteuses de leur corps, et leur fait
ainsi pourrir le derrire!!!... Percutiebantur in secretiori parte
natium. (_Rois_, liv. I, ch. 5, v. 12.)

Grande tait certes la consternation de ces idoltres! mais que
font-ils, pensez-vous, pour se dlivrer de cette horrible maladie?...
Ils assemblent tout bonnement leurs prtres et leurs prophtes, et,
selon le conseil de ces devins, ils entrent en composition avec le Pre
Eternel, qui, moyennant le renvoi de la bote carre et d'un cadeau de
cinq _anus d'or_, apaise son courroux et le dlivre de ce flau. Hi
sunt autem ani aurei, quos reddiderunt, Philistum pro delicto Domino;
Azotus unum, Gaza unum, Ascalon unum, Greth unum, Accaron unum.
(_Rois_, liv. II, ch. 6, v. 17.)

Grce au progrs des sciences et  l'habilet de nos mdecins, nous
sommes dispenss, si pareil accident nous afflige, de recourir  ce
coteux, mais efficace moyen, comme chacun sait; mais si une offrande
de cette espce est tombe en dsutude aujourd'hui, nos Esculapes
n'oublient cependant point de formuler quelquefois leurs mmoires sur
le prix que peuvent valoir cinq anus d'or:

    _Auri sacra fames!..._

Cette anagogie doit nous apprendre, dit le prieur de Sombreval,
qu'il ne suffit pas  un pre d'tre bon lui-mme, s'il ne travaille
encore  rendre bons ses enfants; que Dieu, par les voies les plus
inconcevables, venge l'injure faite aux choses saintes par l'abandon
mme de ce qu'il y a de plus saint; que rien ne l'irrite tant que les
pchs des prtres; qu'il ne protge enfin que ceux qui l'honorent, et
ne fait clater sa gloire que pour ceux qui se rendent dignes de lui.


II.--La bte de l'Apocalypse, qui a 666... sur le front.

La science des nombres n'est point une rverie. Ecoutez plutt ce que
dit saint Jean dans l'_Apocalypse_ (+Apokalypsis+, mot invent par les
Septantes suivant saint Jrme pour dsigner les _Rvlations de saint
Jean_) verset 18, nombre ignoble, chapitre 13, nombre fatal:

Qui habet intellectum computet numerum besti; numerus enim hominis
est, et numerus ejus sexcenti sexaginta sex.--Que celui qui a de
l'intelligence suppute le nombre de la bte, car son nombre est le
nombre d'un homme.

Les catholiques et les protestants, dit Voltaire (_Dictionnaire
philosophique_, art. _Apocalypse_, sect. II), ont tous expliqu
l'_Apocalypse_ en leur faveur; et chacun y a trouv tout juste ce
qui convenait  ses intrts. Ils ont surtout fait de merveilleux
commentaires sur la grande bte  sept ttes et  dix cornes, ayant
le poil d'un lopard, les pieds d'un ours, et la gueule d'un lion, la
force d'un dragon; et il fallait, pour vendre et acheter, avoir le
caractre et le nombre de la bte, et ce nombre tait 666.

Bossuet trouve que cette bte tait videmment l'Empereur Diocltien,
en faisant un acrostiche de son nom. Crotius croyait que c'tait
Trajan. Un cur de Saint-Sulpice, nomm La Chtardie, connu par
d'tranges aventures, prouve que la bte tait Julien l'Apostat. Jurien
prouve que la bte est le pape. Un prdicant a dmontr que c'est
Louis XIV. Un bon catholique a dmontr que c'est le roi d'Angleterre,
Guillaume.

C'est ainsi que s'en explique le grand homme. Mais cela ne prouve
rien contre ces messieurs, car un savant moderne a prtendu, dans le
temps, que cette bte de l'Apocalypse n'tait autre que Louis XVIII, en
dcomposant le nombre six cent soixante-six de la manire suivante:

    L                50
    V                 5
    D               500
    O                 0
    V                 5
    I                 1
    C               100
    V                 5
                    -----
    SUMMA           666

Les chiffres romains forment, dit-il, un mot dont les chiffres arabes
sont la dsignation numrique et mystique; car additionns, ils donnent
le nombre 18, et de front, le nombre de la bte.




SUR L'ANLYTRODE


_L'Anlytrode_, qui n'est couvert d'aucune enveloppe; du grec
+Anelytros+, forme par l'+a+ privatif suivi de l'+n+ euphonique et du
mot +elytros+, driv de +elytro+, _envelopper_, recouvrir, et par
extension, _perforation_.


I.--Une des sources du discrdit o les livres saints sont tombs,
ce sont les interprtations forces que notre amour-propre, si
orgueilleux, si absurde, si rapproch de notre misre, a voulu donner
 tous les passages que nous ne pouvons expliquer.

Nous avons dj fait remarquer que Dieu, en communiquant avec les
hommes, emprunte toujours leur langage pour se mettre  porte de
leur faible entendement. Aujourd'hui que ces temps heureux sont loin
de nous, pour comprendre le mystrieux de la parole divine que Dieu a
consigne dans le livre sacr, il faut de ncessit absolue recourir
d'abord aux lumires du Saint-Esprit, en soumettant sa raison 
l'autorit de ce livre sublime qui ne peut faillir; puis tudier avec
soin, persvrance et humilit, le caractre, le tout, les proprits
et le gnie d'une langue aussi ancienne que la nature, et dont les
racines peu nombreuses expliquent si merveilleusement la signification
de ses mots sonores, et leur liaison avec les choses qu'ils dpeignent
avec tant de verve et de couleur; langue vritablement admirable,
puisque Adam se servit de son abondante strilit pour donner aux
plantes et aux animaux qui venaient d'tre tirs du nant, un nom
qui marquait leur nature et leur proprit (_Gen._, chap. II, v.
19); langue renfermant ainsi un sens allgorique, anagogique et
tropologique, et portant avec elle la preuve irrcusable et vidente
qu'elle fut consacre par la bouche de Dieu!...

Or, pour viter toute espce d'interprtation force, confrontez
avec l'original de ce livre divin, conserv dans l'arche de No, les
versions des savants interprtes et les doctes lucubrations des
commentateurs. Puis, consultez les Saints Pres qui nous ont lgu ce
prcieux trsor; ensuite les canons de l'glise, les conciles et les
explications lucides, les profondes mditations de nos thologiens
vous guideront tout naturellement dans la connaissance parfaite d'une
matire o il serait plus que tmraire de se fier  ses propres forces
pour parvenir  l'intelligence des textes originaux. Si vous avez eu
le courage de vous instruire dans la religion de ces docteurs, alors
disparatront devant vos yeux les doutes illgitimes, les apparentes
contradictions et les prtendues erreurs sur la physique, la chimie et
l'astronomie, que des esprits audacieux croient trouver dans la Bible,
mais qui, fort heureusement, n'existent que dans leur imagination
drgle et corrompue; alors soudainement inspir par la _grce
agissante_, il vous sera donn de comprendre la raison qui peut avoir
oblig Dieu, aprs ces espaces infinis de l'ternit qui ont prcd
la cration du monde,  le crer dans le temps; que sans besoin comme
sans ncessit, puisqu'il possde toutes choses et que seul il peut se
suffire  lui-mme, l'ternel, en oprant cette merveille, n'a eu en
vue que son Verbe divin, qu'il a prvu devoir s'incarner, et s'offrir
lui-mme en sacrifice, et que le monde n'a t form que par le Verbe
et pour le Verbe, qui devait un jour le rparer aprs sa chute et
rendre  Dieu une gloire infinie et digne de lui. (Lamy, _Introduction
 l'criture sainte_, liv. I, chap. 2.)

C'est alors, ami lecteur, que, nourrie de la parole divine et devenue
digne de porter les souliers de Jsus-Christ (saint Mathieu, chap.
III, v. 11), et de dlier la courroie de ses boucles (saint Luc, chap.
III, v. 16), votre me en se dgageant de la misrable enveloppe qui
la tenait enchane ici-bas, s'lancera toute joyeuse vers le brillant
sjour de la cleste Jrusalem, o elle habitera avec les Chrubins,
espces d'animaux (Ezchiel, chap. X, v. 15) qui servent de monture 
Dieu quand il se met en voyage, _ascendit super Cherubin et volavit_;
de ces Chrubins,  la face bouffie, dont l'un d'entre eux fut mis en
sentinelle  la porte du Paradis terrestre avec une pe flamboyante,
pour empcher notre premier pre et sa ptulante moiti de rentrer dans
ce lieu de dlices (_Gense_, chap. III, v. 24) avec les Sraphins qui
prcdaient les roues mystrieuses qu'Ezchiel vit sous le firmament
(Ezchiel, chap. I, v. 5  28); avec les Anges, les Archanges, les
Trnes, les Dominations, les Vertus, les Potentats, les Principauts,
les Forts, les Lgers, les Souffles, les Flammes, les tincelles; dans
ce ciel o vous entendrez les Anges chanter _hosanna_ treize mille six
cent trois fois, et ensuite s'endormir paisiblement sur les marches
resplendissantes du trne immortel que soutiennent les Sraphins; o
vous verrez des ballets entre les Saints et les toiles, les Chrubins
et les Comtes; que sais-je? avec toute la milice cleste: ce qui sera
un peu fade, il est bien vrai, mais du reste fort amusant.


II.--L'un des articles de la _Gense_ qui a singulirement aiguis
l'esprit humain, c'est le verset 27 du chapitre I Dieu cra l'homme 
son image; il le cra mle et femelle.

--Si Dieu ou les Dieux secondaires crrent l'homme mle et femelle 
leur ressemblance, il semble en ce cas que les Juifs croyaient Dieu et
les Dieux mles et femelles. On a recherch si l'auteur veut dire que
l'homme avait d'abord les deux sexes, ou s'il entend que Dieu fit Adam
et ve le mme jour. Le sens le plus naturel est que Dieu forma Adam et
ve en mme temps; mais ce sens contredirait absolument la formation de
la femme faite d'une cte de l'homme longtemps aprs les sept jours.
(Voltaire, _Dictionnaire philosophique_, art. _Gense_.)

Malgr ce raisonnement si serr, si judicieux de Voltaire, comment ne
point croire  la cration d'Adam et d've en mme temps, au mme jour,
le sixime du monde, lorsque la _Vulgate_ et toutes les versions qui se
sont faites sur le texte hbreu, disent si positivement au chap. I, v.
27, que Dieu les cra homme et femelle, _masculum et foeminam creavit
EOS_? Cependant il est videmment clair que par ce passage (La Bible
anglaise l'interprte de la mme manire: _Male and female created
HE THEM_) il faut entendre qu'Adam a d tre cr androgyne, puisque
Dieu, jugeant qu'il n'tait pas bon _que l'homme ft seul_, ne forma la
femme qu' la fin du septime jour, d'une des ctes qu'il tira d'Adam
pendant le sommeil divin o il l'avait plong. (_Gen._, chap. II, v.
18, 21, 22). Mais, si Adam avait le sexe double, comment a-t-il fait
alors pour se faire des enfants  lui-mme? Comment mettre en harmonie
ce passage de la _Gense_ avec la manifeste contradiction qu'il parat
impliquer? Cette question embarrassante a fait suer bien des pres de
l'glise, mais saint Thomas d'Aquin (_Qust._, cap. I et seq.) plus
malin ou plus inspir que ses confrres, l'a rsolue sans difficult,
en assurant que les hommes se faisaient, dans l'tat d'innocence, par
l'intuition des ides ou d'une manire spirituelle, comme par l'endroit
dont parle Agns dans l'_cole des Femmes_, en prtendant que les
parties de la gnration ne sont venues aux hommes qu'aprs le pch,
comme les marques perptuelles de la dsobissance du premier!!!...
Et qu'on ne souponne pas l'ange de l'cole de draisonner! il tait
plus que personne  mme de connatre la vrit qu'il avance, lui
qui conversait dans la sainte familiarit de son Dieu; lui  qui,
selon le trop hardi abb Dulaurens (_Artin moderne_, 2e partie, art.
_Calendrier_), un crucifix de bois a fait un compliment acadmique,
le jour sans doute qu'il prouva si heureusement et avec tant de
clart, dans sa soixante-quinzime question, que l'homme possde trois
mes _vgtatives_; savoir, la _nutritive_, _l'augmentative_ et la
_gnrative_!


III.--Le nom qu'Adam donna  chacun des animaux est son nom vritable.

Un philosophe diste du dix-huitime sicle, dans ses _Commentaires sur
la Bible_, s'est permis de calomnier ce passage de la Gense, en disant
que cela supposait qu'il y avait dj un langage trs abondant, et
qu'Adam, connaissant tout d'un coup les proprits de chaque animal,
exprima toutes les proprits de chaque espce par un seul mot, de
sorte que chaque nom tait une dfinition; et s'armant de l'arme
du ridicule, si mortelle entre ses mains, il ajouta dans son dlire
qu'il tait triste qu'une si belle langue ft entirement perdue; que
plusieurs savants s'occupaient  la retrouver et qu'ils y auraient de
la peine.

Mais si cet orgueilleux et t rempli de foi, il et admir le plus
ce qu'il comprend le moins et se ft aisment convaincu que si notre
premier pre donna  chaque animal son vrai nom, c'est que, cr
dans un tat de pure innocence, il avait reu de Dieu, au rapport de
saint Thomas (_Qust._, 94, art. 3), la science la plus parfaite et
la connaissance de toutes les choses de la nature; que sur l'ordre de
Dieu mme, Adam avait impos  tous les animaux le nom qui leur tait
propre; d'o il suit qu'il connaissait parfaitement la nature de ces
animaux. En effet, les noms vritables doivent tre en harmonie avec la
nature des choses. (Saint Chrysost., _Hom._, 14, _in Gen._)

Cependant, sans comprendre clairement et fixement l'essence divine,
Adam, beaucoup plus que nous, en a eu une haute et parfaite
connaissance. (Saint Thomas, _Qust._, 94, art. 1).

Voil une explication lumineuse d'un passage de la Bible vraiment
extraordinaire, qui doit confondre la raison de tous les incrdules.


IV.--Mais le savant Sanchez... Pour donner un chantillon du profond
savoir et de la dlicatesse du rvrend Sanchez, jsuite et casuiste
trs vers dans la controverse, voici quelques-unes de ces questions
sur lesquelles il s'est srieusement vertu et qu'il a proposes 
rsoudre pour l'dification de ses lecteurs et  la trs grande gloire
de Dieu.

Il demande:

_Utrum liceat extra vas naturale semen emittere?_

_De altera femina cogitare in coitu cum sua uxore?_

_Seminare consulto, separatim?_

_Congredi cum uxore sine spe seminandi?_

_Impotenti tactibus et illecebris opitulari?_

_Se retrahere quando mulier seminavit?_

_Virgam alibi intromittere dum in vase debito semen effundat?_

Il discute:

_Utrum Virgo Maria semen emiserit in copulatione cum Spiritu Sancto?_

Et il assure:

_Mariam et Spiritum Sanctum emisisse semen in copulatione et ex semine
amborum natum esse Jesum._

Et cent autres questions de cette force et de cette dcence, que ce
thologien jsuite a agites dans son fameux _Trait latin sur le
mariage_, et dont la traduction en franais blesserait trop les moeurs
pour que nous ne la passions pas sous silence. Aussi, rien d'tonnant
si Sanchez ne mangeait jamais ni poivre, ni sel, ni vinaigre, et si,
quand il tait  table, il tenait toujours ses pieds en l'air, assis
sur un sige de marbre.




SUR L'ISCHA


I.--La premire personne  laquelle Jsus-Christ se montra aprs sa
rsurrection fut Marie-Madeleine.

Rien dans l'antiquit n'approcha jamais de cette consolante doctrine
de ramener  l'honneur par le repentir. Rgnre par la pnitence,
une chrtienne, quelque grande que soit la faute qu'elle a commise,
si elle s'en repent, est aussitt purifie et rendue  sa premire
considration. Aussi, il y a au ciel, pour une brebis gare qui
revient au bercail de l'glise, beaucoup plus de joie que pour dix
saints qui n'ont jamais pch.

La vie de Marie-Madeleine nous en offre le plus frappant exemple
et confirme nos rflexions. Aprs avoir men une vie libertine et
dbauche, et vendu, comme les vestales de l'Opra, des cordons verts
aux libertins de Jrusalem, un jour qu'elle savait que Jsus-Christ
tait all dner chez le Pharisien Simon, touche sans doute par un
mouvement de curiosit si naturelle  son sexe, ou peut-tre par un
caprice de vertu, ou, ce qui est plus probable, par le dlabrement
d'une sant use dans les dbauches, Madeleine pntre dans la salle du
repas et s'y jette, avec une sainte impudence, aux pieds du Sauveur,
les embrasse, les baise, les parfume, les arrose de ses larmes et les
essuie de ses cheveux.

Alors, tmoin de cette scne attendrissante et supposant, dans son
orgueil, que les drglements de cette femme ne sont point connus  son
convi, parce que, au lieu de rejeter, il accueille l'hommage impur
de cette prostitue, l'incrdule Pharisien doute tmrairement de la
puissance du divin prophte et reste confondu lorsqu'il entend Jsus
dire  cette courtisane qu'il prfre son ardent amour  la tideur
de ceux qui ne l'aiment que du bout des lvres et qu'il pardonne ses
pchs parce qu'elle a beaucoup aim. (Saint Luc, chap. VIII, v. 36 
50.)

Admirable et touchant modle de conversion! Elle nous fait voir, disent
les saints Pres, que la pcheresse la plus noire devient blanche comme
neige devant Dieu, lorsque l'humilit sanctionne sa pnitence... et,
comme dit quelque part l'impie Boufflers, se sauve ainsi du grand feu
que Dieu a fait l-bas pour ceux qui ne vont pas l-haut.....




SUR LA TROPODE


_Tropode_, du grec +tropos+, _moeurs_, _genre de vie_, _moralit d'un
peuple_.

Dans le tableau si vrai, si caractristique de la lgislation et de la
moralit du peuple hbreu qu'il dpeint avec la supriorit du talent
d'un habile politique et d'un profond penseur, Mirabeau, qu'aucune
considration n'arrte lorsqu'il s'agit d'agrandir les limites de notre
intelligence par une vrit quelconque, imprime  ce chapitre le cachet
de son gnie, en y dveloppant les observations les plus judicieuses
et les plus profondes rflexions, il compare avec une tonnante
sagacit les moeurs et les coutumes des Juifs du temps de Mose avec nos
habitudes, nos moeurs et nos liberts, que le despotisme des prtres et
des rois a si longtemps tenues courbes sous leur sceptre avilissant,
mais dont la philosophie du dix-huitime sicle, par ses longs et
constants efforts, a fait enfin justice  jamais. Depuis cette poque
si mmorable, la civilisation est en marche: ses progrs peuvent tre
ralentis; mais ni les misrables intrigues du sacerdoce, qui menace de
tout abrutir pour tout dominer, ni les actes impolitiques et imprudents
des gouvernements actuels, dont la violence, l'astuce et l'intrt
sont les plus puissants mobiles, ne parviendront jamais  comprimer
l'essor de la progressive mancipation de l'esprit humain. Une immense
impulsion lui est donne, et l'imprescriptible libert, dsormais
circonscrite dans les bornes bien entendues du devoir social, fera
insensiblement _le tour du monde_, triomphera de leurs vains efforts et
anantira quelque jour l'oeuvre de l'iniquit et de la corruption.


Mais revenons au sujet de ce titre.

La _Tropode_, dit le rvrend pre Lamy, est tire des instructions et
des rgles de morale de la lettre de l'criture. La loi juive dfend
de lier la bouche au boeuf qui bat le bl (_Deut._, chap. XXV, v. 4) et
saint Paul se sert de ce prcepte de Mose pour tablir l'obligation
qu'ont les fidles de fournir aux ministres de l'vangile tout ce qui
leur est ncessaire (_I. Corinth._, chap. IX, v. 9.--_I.  Timoth._,
chap. V, v. 18), ce qui n'est pas mal entendre ses intrts. D'aprs
saint Jrme (dans sa _lettre  Hedibia_), le sens tropologique est
celui qui nous lve au-dessus du sens littral et nous fait donner une
explication morale et propre  nous faire connatre ce qui se passait
parmi le peuple juif: rcit qui n'est pas du tout  son avantage.


I.--Quand la fille avait engag sa foi, les matrones la conduisaient au
dieu Priape.

Si on voulait juger avec svrit des moeurs et des habitudes du peuple
romain par les expressions libres de quelques-uns de ses crivains les
plus clbres; si l'on exposait au grand jour les tableaux obscnes
de l'antiquit que l'on a dcouverts dans les fouilles d'Herculanum
et de Pompi, il faudrait en conclure ncessairement que la pudeur,
loin d'tre un sentiment naturel et indispensable  l'homme, n'est
chez lui qu'une simple vertu de convention. Cependant, je ne saurais
m'imaginer qu'il ait exist sur la terre un peuple assez impudent,
assez dnatur, assez ennemi de lui-mme, pour tablir, de gat de
coeur, un culte contre la dcence et les bonnes moeurs. Or, le culte de
Priape, que je vais dcrire, n'tait point indcent chez les anciens;
car ils regardaient la propagation comme un devoir trop sacr et trop
srieux pour voir dans la conscration du _Phallus_ et du _Kleis_ (ou
des parties sexuelles de l'homme et de la femme dans leurs sanctuaires)
autre chose qu'un emblme de la fcondit universelle, et ils le
sculptaient jusque sur les portes de leurs temples, comme le symbole
des premiers voeux de la nature.

De l ce culte de _Priape_, qui passa  Rome de l'trurie, o
l'apportrent les Corybantes et les Cabires. (Virey, _Dissertation
sur le libertinage_, art. III.) Au rapport de Strabon et d'autres
crivains de l'antiquit, ce dieu tait fils de Bacchus et de Vnus.
Il naquit  Lampsaque, ville de la Troade, non loin de l'Hellespont,
o sa mre l'abandonna  cause de sa difformit. On dit que, toujours
jalouse de Vnus, Junon, sous prtexte de l'aider dans ses couches,
toucha l'enfant d'une main perfide, au moment qu'il vint au monde, et
le rendit tellement monstrueux  certaine partie de son corps, que je
ne puis mieux nommer qu'en ne la nommant pas, qu'il fit tourner la tte
 toutes les jolies femmes de Lampsaque: c'tait  qui l'enlverait.
Mais les maris ne se souciant gure de voir leurs fronts s'enrichir
d'une coiffe que les dames distribuent si volontiers, le chassrent de
leur ville sur un dcret du Snat. Priape, piqu du procd peu galant
de ces jaloux, les frappa d'une espce de maladie qui les rendait
extravagants et dissolus dans leurs plaisirs. Ces malheureux poux,
doublement punis, furent consulter l'oracle de Dordone, qui leur
ordonna de rappeler Priape de son exil.

Je passerai sous silence comme fastidieux ses attributions et son
emploi qui le commettait  la garde des jardins, o il servait
d'pouvantail aux oiseaux et aux voleurs qu'il menaait de cette
disposition pnale:

    _Foemina si furtum faciet mihi, virque puerque,
    Hc cunnum, caput hic, probeat ille nates._

Je dirai que ce dieu prsidait  toutes les dbauches du paganisme.
Ses _Phallalogies_, ou ses ftes, se clbraient particulirement 
Lampsaque. Les gyptiens, selon certain auteur, le nommaient _Horus_
et le reprsentaient jeune, ail, avec un disque sous le pied, tenant
un sceptre dans la main droite, et de la gauche soulevant son membre
viril, qui galait en grosseur tout le reste de son corps. Festus
rapporte que les Romains lui levrent un temple sous le nom de
_Mutinus_, o il tait assis avec le membre en rection, sur lequel
les jeunes pouses venaient s'asseoir avant de passer dans les bras
de leurs maris, afin que ce Dieu et les prmices de leur virginit.
C'est pour cela que lui tait ddie la premire nuit des noces,
que prsidaient, sous ses ordres, les dieux _Subigus_, _Jugatinus_,
_Domitius_ et _Mutius_ (_Jugatinus_, qui unissait l'homme et la
femme par le mariage. AUGUST., _De Civ._, IV, c. 8.--_Domitius_,
qui protgeait la marie dans la maison du mari. AUG., VI, c.
9.--_Mutinus_, dont la coutume religieuse tait de faire asseoir la
jeune marie sur un _fascinum_, de dimension norme et monstrueuse.
AUG., IV, c. 11), et les desses _Virginiensis_, _Prenia_, _Pertunda_,
_Manturna_, _Cinxia_, _Matuta_, _Mena_, _Volupia_, _Strenua_,
_Stimula_, etc. (_Manturna_, dont l'office tait de faire en sorte que
la femme restt avec le mari. AUG., IV, c. 9.--_Cinxia_, qui devait
ter la ceinture  la marie. ARNOB., lib. III, p. 118.--_Matuta_,
qui prsidait aux caresses du rveil. PLUT., _in Camillo_.--_Mena_,
qui prsidait aux menstrues des femmes. AUG., c. 11.--_Volupia_,
qui prsidait  la volupt. ARNOB., lib. IV, p. 131.--_Strenua_,
qui excitait au cot. AUG., IV, c. 11.--_Stimula_, qui faisait
agir avec vivacit. AUG., IV, c. 11.--_Viripiaca_, qui prsidait
au raccommodement. VAL. MAX., lib. II, c. 1, n. 6.--_Prosa_, qui
prsidait aux accouchements. AUL. GELL., lib. XVI, c. 17.--_Egeria_,
qui prsidait  la dlivrance. Voyez FESTUS.) Toutes divinits
officieuses qu'on invoquait dans l'acte du cot, et qui avaient dans la
crmonie de l'hymen chacune un emploi particulier.

La jeune marie, au sortir de la couche nuptiale, allait offrir 
Priape autant de branches de saule qu'elle avait essuy d'assauts
amoureux:

    _Qu quot nocte viros peregit un,
    Tot vergas tibi dedicat salignas._

Ce dieu fut aussi surnomm _Phallus_, _Ityphallus_, _Triphallus_ et
_Fascinus_ (Plutarque, dans ses _Commentaires_, +peri ts
philoploutias+, ou _Passion des Richesses_, et dans son livre sur _Isis
et Osiris_; Columelle, dans son _Trait de l'Agriculture_, Pompjus et
Hrodote, liv. 2, en donne une ample description), symboles de la
fcondit, que l'on voyait en tous lieux, sur les dieux Termes, dans les
jardins, dans les gynces des dames romaines, o, pour tribut de
reconnaissance, elles appendaient  sa chapelle des tableaux votifs, et
posaient publiquement des couronnes de fleurs sur son membre en
rection.

Ces dames portaient des phallus  leur cou, et en suspendaient  celui
de leurs enfants. Ces bijoux prcieux taient ordinairement d'or,
d'ivoire, de verre ou de bois; quelquefois elles en faisaient en toffe
de laine ou de soie pour amuser leur... libertinage et charger leur
vaisseau (_ad suam onerandam navem_), comme le dit si plaisamment
Ptrone.

Quoique nos moeurs n'admettent pas d'honorer publiquement ce dieu, nous
ne cessons cependant de lui dresser des autels en particulier: ce sont
les boudoirs de nos petites matresses qui remplacent maintenant ces
dicules.

Au reste, saint Jrme croit que ce dieu tait le mme que le dieu des
Moabites et des Madianites, qu'ils invoquaient sous le nom de _Peor_,
_Beelphegar_ ou _Phegor_. Mais toujours est-il que Priape tait connu
et mme ador des Juifs, puisqu'il est rapport dans la Bible que
dans la vingtime anne du rgne de Jroboam, roi d'Isral, Asa, roi
de Yuda, chassa de son territoire tous les effmins et purifia son
royaume de toutes les souillures de l'idoltrie que ses pres avaient
tablies. De plus, il dfendit  sa mre Mahacham d'tre dsormais
la prtresse des sacrifices de Priape, dans le bois qui lui tait
consacr; puis il renversa sa statue et brla cette image infme dans
le torrent de Cdron. (_Rois_, chap. XV, v. 9  13.--_Paralipomnes_,
liv. II, ch. XV, v. 16.) Le texte hbreu porte _miphletzet_, que les
interprtes traduisent indiffremment par _caverne_, _assemble_,
_idole_, mots qui dans ce passage de la Bible expriment la mme ide;
car il est avr que Mahacham, avec la confrrie qu'elle avait forme
et dont elle tait le chef, clbrait dans les bois ou lieux obscurs
les sacrifices de Priape, qu'accompagnaient les crimes les plus honteux
et les plus infmes prostitutions.




SUR LE THALABA


Mot hbreu que l'on comprendra aisment quand on aura lu l'histoire des
Jsuites, l'_Onanisme_ de Tissot et la _Nymphomanie_ de M. de Bienville.


I.--Un des plus beaux monuments de la sagesse des anciens est leur
gymnastique.

L'homme par sa nature, destin au travail, a souvent besoin de se
reposer de ses fatigues. C'est dans ces intervalles de repos momentan
qu'il aime  se livrer volontiers aux plaisirs du jeu qui rcrent son
esprit, en mme temps qu'ils lui prparent de nouvelles forces pour
reprendre ses travaux accoutums. Mais si je parle de jeu, je n'entends
nullement vanter ici ces dangereuses maisons qui engloutissent la
sant, l'honneur et la fortune des gens crdules qui entretiennent avec
elles de funestes rapports, que repousse la morale publique et qu'une
politique bien entendue et depuis longtemps supprimes, si, pour les
maintenir, l'avidit du fisc n'usait de tout le pouvoir dont il est
revtu.

Je ne signale donc les dangers de cette vile passion qui dgrade
l'homme en le portant  tous les excs, que pour relever davantage ces
jeux et ces exercices si utiles que les anciens avaient rangs parmi
leurs crmonies religieuses, dans le but de dvelopper les forces et
l'agilit du corps, et de disposer la jeunesse par une sant robuste,
toujours si influente sur ses actions,  devenir d'utiles citoyens.

Les thtres consacrs  ces nobles gymnastiques (du grec +gymnastikos+,
lieu o les Grecs s'exeraient  certains jeux; form de +gymnos+
_nu_, parce qu'ils taient nus ou presque nus pour s'y livrer plus
librement), taient des lieux spacieux, o les anciens s'assemblaient
pour y disputer le prix de la lutte, du disque, du palet, de la course,
du saut ou du pugilat.

Leurs jeux les plus clbres taient au nombre de quatre, qu'ils
dsignaient sous le nom de _combat_ +agn+, ainsi que le
confirme ce vers d'Homre:

     +Tessares eisin agnes Hellada+

Les _Olympiques_ se clbraient au bout de quatre ans rvolus, en
l'honneur de Jupiter,  Pise, non loin d'Olympie, ville d'lide, dans
le Ploponse. Ils duraient cinq jours et commenaient par un sacrifice
solennel.

Les _Pythiques_ avaient lieu  Delphes, en l'honneur d'Apollon, pour
perptuer sa victoire sur le serpent Python.

Les _Isthmiques_, institus par Sisyphe, roi de Corinthe, en l'honneur
de Neptune, se solennisaient tous les trois ans dans l'isthme de
Corinthe, prs du temple de ce dieu.

Et les crmonies des Nmens se consacraient  la mme poque  Argos,
en mmoire d'Archemor, fils de Lycurgue, roi de Nmie, qui mourut de la
morsure d'un serpent.

Clbrs avec clat et magnificence, sous les yeux des rois, des
magistrats et d'une foule immense de spectateurs que le dsir de la
gloire y attirait de toutes parts, ces jeux enflammaient l'mulation en
levant l'me aux grandes actions, et enfantaient des citoyens dvous
 la patrie.

Le vainqueur tait couronn de branches de pin, de laurier, de feuilles
d'olivier sauvage ou de roses, aux yeux de tous les assistants et au
bruit de leurs acclamations. Honor dans sa patrie pour le reste de
ses jours, son nom et sa victoire taient chants par les plus grands
potes. On lui rigeait des statues, et on poussa mme les loges du
vainqueur jusqu' l'lever au rang des dieux.

C'est par ces nobles institutions que la Grce remplit le monde
de l'clat de sa gloire et qu'elle parvint  transmettre son nom 
l'immortalit.




SUR L'ANANDRINE


Form +anandrynomai+, _devenir lche_, _diminuer_, compos de l'+a+
privatif et de l'+n+ euphonique: _effminit_.


I.--Sapho... peut tre regarde comme la plus illustre des tribades.

Cette clbre, mais trop infortune Sapho, qui vcut du temps de
Stsichore et d'Alce, environ 600 ans avant l're chrtienne, se
distingua non seulement par ses habitudes lesbiennes de +kleitoriazein+.
(Voyez la _Linguanmanie_.) C'est cette erreur lascive qui justifie la
rsection du clitoris dans les pays mridionaux, o les femmes, par
le prolongement quelquefois prodigieux de cette portion externe des
nymphes, ont propag cette nouvelle manire d'aimer de Sapho. (Voyez
l'_Akropodie_, que Snque et saint Augustin lui reprochent avec tant
de vhmence, mais encore par son beau talent potique, qui la fit
surnommer la dixime Muse. Elle inventa deux sortes de rythmes, le
saphique et l'olique, et dans la faible partie de ses oeuvres que
l'ignorance et la barbarie ont laiss parvenir jusqu' nous, son me
respire tout entire dans les vers brlants d'amour, qu'elle soupirait
pour le volage Phaon.

L'ardeur, ou plutt le feu de son temprament, dit Virey, la fit
accuser d'un vice... qui la rendit presque un homme: _Mascula Sapho_.
Inspire par l'amour et les ddains de Phaon, elle put transmettre  la
postrit la peinture de ses ardeurs ou plutt les transports de son
rotomanie; elle les et moins vivement reprsents s'ils eussent t
assouvis. Tout prouve donc que le gnie ne s'allume que par la chaleur
amoureuse, et celle-ci ne brille que dans les caractres virils, mme
chez les femmes de lettres les plus clbres. (Virey, _Effets de
l'Amour sur l'esprit_.)

Voici la traduction, par Boileau, d'une des odes que Sapho adressa 
une Lesbienne, et qui fera juger de son beau gnie:

    _Heureux qui, prs de toi, pour toi seule soupire,
    Qui jouit du plaisir de t'entendre parler,
    Qui te voit quelquefois doucement lui sourire.
    Les Dieux, dans son bonheur, pourraient-ils l'galer?_

    _Je sens de veine en veine une subtile flamme
    Courir par tout mon corps sitt que je te vois;
    Et dans les doux transports o s'effare mon me,
    Je ne saurais trouver de langue ni de voix._

    _Un nuage confus se rpand sur ma vue,
    Je n'entends plus, je tombe en de douces langueurs;
    Et ple, sans haleine, interdite, perdue,
    Un frisson me saisit, je tombe, je me meurs!_




SUR L'AKROPODIE


Du grec +akros+, _extrmit_, et +podia+, _chaussure_, et par extension,
_retranchement du prpuce_.




SUR LE KADESCH


Du grec +kathesis+, _introduction d'un instrument chirurgical_,
_mutilation_.


I.--En Italie, cette atrocit n'a pour objet que le perfectionnement
d'un vain talent.

La dissolution des moeurs, la dfiance et le despotisme des Orientaux
ont invent la mutilation que la polygamie a perptue. C'est 
_Spada_, village de Perse, que l'on commena  dpouiller les hommes
des organes essentiels de la virilit. De l, sans doute, l'origine du
mot latin _spado_, qui signifie eunuque, castrat.

La plupart des peuples de l'antiquit ont pratiqu cet usage barbare.
Smiramis, si fameuse par son ambition, son courage et ses dbauches,
ordonna, au rapport d'Ammianus (Lib. IV, refert Semiramidem primam
omnium mares castrasse), de chtrer les hommes faiblement constitus,
pour leur ter les moyens de propager des races dbiles, et le
lgislateur de Sparte, imitant cette cruelle politique, la consacrait
par des lois. L'histoire nous a transmis le souvenir du fanatisme
dplorable qui poussaient les prtres de Cyble (Lucian, De Dea Syria)
et les Valsiens  altrer leur existence par la castration. Elle
fait galement mention d'Origne, qui, pour se dtacher entirement
des choses de la terre et ne s'occuper que des choses clestes, mais
interprtant trop rigoureusement le passage de saint Mathieu: Il en
est qui se sont chtrs pour acqurir le royaume des cieux (Cap. XIX,
v. 12), se soumit lui-mme  la mutilation et outrepassa le but,
dit Virey, en retranchant la source de la force et le mrite de la
rsistance contre les tribulations de ce monde.

Les motifs d'une excessive jalousie qu'ils portaient de leurs femmes,
sans cesse exposes dans ces climats brlants  devenir avec facilit
la conqute de tous les hommes, ont pu seuls inspirer aux peuples
de l'Orient l'affreuse ide de mutiler un sexe pour le commettre 
la garde de l'autre. Et c'est particulirement  ces raisons qu'il
faut attribuer l'origine des eunuques (Du grec +eun+, _lit_, et +ech+,
_je garde_) et des srails, o ces tres dgrads sont investis de
la surveillance des femmes destines  leurs plaisirs, emploi qui a
beaucoup d'analogie avec celui des dugnes, en Espagne, charges de
veiller sur la conduite des dames confies  leurs soins.

C'est dans la plus tendre enfance et jusqu' l'ge viril que cette
cruelle excution s'excute, au moyen de ligatures imbibes d'une
liqueur caustique ou d'un cordon de soie que l'on serre autour de la
verge et du scrotum; peu de jours suffisent  l'entier rtablissement
de ces infortuns. Privs ainsi de tous les caractres de leur sexe,
et n'inspirant plus de crainte par leur impuissance complte, ils
sont reconnus capables de l'emploi d'eunuques, et ds lors ils ont le
droit d'approcher des femmes renfermes dans les harems. Sans aucune
sensibilit quelconque, ples et d'une dmarche tranante, imberbes
et le corps fltri, bien que jeunes encore, ils portent sur un visage
profondment sillonn de rides tous les signes d'une vieillesse
prmature; et l'on pourrait dire d'eux ce que saint Chrysostome disait
de l'eunuque Eutrope: Quand son fard est t, son visage parat plus
laid et plus rid que celui d'une vieille femme.

Une fois revtus de cet emploi, souples et srs ministres des plaisirs
capricieux de leurs matres, de mprisables valets qu'ils taient, ils
parviennent quelquefois, en rampant adroitement, jusqu' la plus haute
faveur. Quelques eunuques, au sommet de la puissance, ont excut de
grandes choses; mais comme la mutilation influe beaucoup sur le moral,
leurs vices ont toujours domin, et ils se sont souvent vengs sur le
genre humain de la condition avilissante o ils taient condamns;
c'est dans leur sein que l'on a vu s'amonceler des orages qui ont
renvers des Etats.

Une sorte d'eunuques, non moins fameux par leurs infmes dbauches
que par leur dgradation, auxquels les Romains, du temps de l'Empire,
extirpaient les testicules, sont de ces misrables qui faisaient le
plus indigne abus de la verge qu'on leur avait conserve. Les dames
romaines en raffolaient, et Juvnal en donne la raison lorsqu'il dit
(Liv. II, sat. 6, v. 305  379):

    _Sunt quas eunuchi imbelles ac mollia semper
    Oscula delectent, ac desperatio barb.
    Et quod abortivo non est opus. Illa voluptas
    Summa tamen, quod jam calida matura jumenta,
    Inguina traduntur medicis, jam pectine nigro
    Ergo expectatos, ac jussos, crescere primum
    Testiculos, postquam coeperunt esse bilibres
    Tonsoris damno tamen rapit Heliodorus.
    Conspicuus longe, cunctisque notabilis intrat
    Balnea, nec dubie custodem vitis et horti
    Provocat, a domina factus spado. Dormiat ille
    Cum domina. Sed tu jam durum, Postume, jamque
    Tundendum eunucho Bromium committere noli._

(Il en est qui trouvent les baisers de l'eunuque effmin d'autant plus
dlicieux qu'elles n'apprhendent point une barbe importune, et n'ont
pas besoin de se faire avorter. Mais afin que la volupt n'y perde
rien, elles ne les livrent au fer qu'aprs que leurs organes, bien
dvelopps, se sont ombrags des signes de la pubert; alors Heliodorus
les opre, au seul prjudice du barbier. L'esclave ainsi trait par sa
matresse, est sr, ds qu'il entre dans nos bains, de s'attirer tous
les regards; et mme il pourrait hardiment dfier le dieu des jardins.
Laisse-le dormir auprs de ton pouse, mais garde-toi bien de lui
confier ton Bromius, malgr sa barbe naissante, et tout robuste qu'il
est dj. (Trad. de J. Dussaulx. Bibliot. Panckoucke.)

C'est pour empcher sans doute qu'ils ne devinssent femmes eux-mmes,
et parce qu'ils conservaient quelque reste furtif de ce qui rcle
l'lment de la vie, que les lois avaient accord la faveur du mariage
 ces Conculix, si diffrents de ceux de la _Pucelle_. Toutefois leurs
femmes engages dans un lien lgalement inofficieux, puisqu'il tait
diamtralement oppos au but de la nature, jouissaient du privilge
commode de se dispenser de la foi conjugale; mais quand le coeur leur
en disait, elles allaient en cachette, pour tranquilliser l'esprit de
leurs maris infirmes, prendre ailleurs leur supplment.

Cependant la nature, cette admirable mre, ddommagerait-elle par des
affections toutes particulires ces tres dgrads, ou bien l'illusion
toute-puissante, combine avec les douces caresses et la jouissance
des charmes d'une belle femme compatissante, ne se bornerait-elle pas
aux seuls plaisir des yeux et  l'corce des sens pour consoler ces
malheureux de l'tat honteux de leur demi-existence!

C'est incontestablement contrarier la propagation que de permettre de
tels mariages; c'est un vritable assassinat, une profanation, qui
drobe  la socit la volupt productrice de la femme. Ces striles
liaisons ne devraient tre approuves par les lois d'aucun pays.

Dans le second sicle de l'glise, le concile de Nice (Canon IV),
confirm par le second concile d'Arles, a expressment dfendu ces
mutilations.

Une loi de l'empereur Adrien, cite dans les _Digestes Ad leg. Corn._
de Sicariis (Lib. XLVIII, tit. VIII, leg. 4,  5), punissait de mort
les mdecins qui faisaient des eunuques et ceux qui subissaient la
castration; de plus on confisquait leurs biens.

Une ordonnance de Louis XIV, du 4 septembre 1677, condamnait  mort
tous ceux qui avaient mutil leurs membres.

L'article 316 du Code pnal prononce contre toute personne coupable de
ce crime la peine des travaux forcs  perptuit, et la peine capitale
si la mort en est rsulte avant l'expiration des quarante jours qui
auront suivi le crime. L'article 325 ne dclare le crime de castration
excusable que lorsqu'il a t immdiatement provoqu par un outrage
violent  la pudeur.

Et malgr des dfenses si positives et des punitions si svrement
exprimes par des lois civiles et canoniques, nous voyons de nos jours
une pareille monstruosit exister encore, et cela dans la ville par
excellence, dans cette Rome, le centre de la chrtient!!!

Voyez plutt ces malheureux Italiens, pour qui le _farniente_ est le
premier des besoins, entrans par la superstition ou une cupidit
barbare, se livrer au fatal couteau qui doit les priver des prcieux
trsors de la vie, pour se donner un misrable filet de voix!...

Allez  la Chapelle Sixtine, aux deux grands jours de la Semaine
Sainte, entendre ces admirables accords de voix choisies, cette
sublime et cleste harmonie qui vous transporte, qui vous ravit, mais
dont les sons divins cessent  l'instant de vibrer dans l'me de
tout tre sensible qui les entend, et n'y laisse plus qu'une pnible
impression, alors qu'on pense que ces voix si claires, si argentines,
si mlodieuses, sont obtenues aux dpens de la postrit. Quel scandale
odieux! il rvolte la nature.

Mais la magie d'une belle voix est-elle donc si puissante et le chant
possde-t-il une tout autre vertu que la simple prire? On le croirait,
puisque les sons de la musique dlicieuse qui, dans la Chapelle
Sixtine, enchantent l'oreille de mille amateurs, aprs avoir cess,
continuent  vibrer encore dans leurs mes, tandis que les prires et
les plaintes que profre le prophte en rcitant le sublime _Miserere_,
ne les touchent nullement. Et voil pourquoi sans doute, pour apaiser
la Divinit, on chante toujours  l'glise et  l'Opra.




SUR LE BHMAH


Mot hbreu qui signifie _jumenta_, _quadrupedia_ et, par extension,
_bestialit_.


I.--_Faunes suffoquants_, FAUNI FICARII.

Saint Jrme, dans son commentaire sur Jrmie, ch. 50, v. 39, donne
aux faunes l'pithte de _ficarii_, _qui avaient des figues_. Il faut
conjecturer que, par ce mot, ce Pre de l'glise a voulu dpeindre la
laideur de ces faunes, dont le visage tait couvert de pustules et de
boutons; ce qui n'est pas sans apparence de vrit, car _ficus_, figue,
figurment pris, dsigne une tumeur, une sorte d'ulcre qui ressemble 
ce fruit.

Mais, n'en dplaise  saint Jrme, le texte hbreu porte HM, qui
signifie proprement _un spectre_, _une chose qui inspire la terreur_,
d'o drive le mot hbreu EIMA, qui veut dire _pouvante_. Et comme on
reprsentait les faunes et les satyres, moiti hommes et moiti boucs,
fort velus, violant femmes et filles, dont ils taient la terreur;
que, d'un autre ct, nul animal de sa nature n'est plus enclin 
la lascivet que le bouc, il est permis de croire que l'opinion de
Berruyer, _qui rend ses faunes trs actifs_, SICARII, doit prvaloir
sur celle de saint Jrme. En effet, le mot grec +sath+, en latin
_veretrum_, d'o est form celui de satyre, indique assez la lubricit
des inclinations de ce vil animal.

Au reste, le bouc est plac parmi les divinits de l'gypte que
l'on honorait le plus: il avait un culte tout particulier. Les
femmes n'avaient point horreur  lui soumettre leurs corps, et les
hommes ne ddaignaient pas de caresser leurs chvres; dans leur
dlire superstitieux, ils allaient quelquefois jusqu' se prosterner
devant un bouc et  baiser le derrire de ce puant animal (Voyez la
Bible de Voltaire, au chapitre du _Lvitique_): de l vient sans
doute que la Bible, en parlant des idoles, les appelle les _vilus_,
SAHIRIM, et lorsque le prophte Isae dit, ch. 13, v. 21, que _les
velus danseront_, PILOSI SALTABUNT, il faut l'entendre, disent les
interprtes, des dmons qui emprunteraient quelquefois cette forme
sauvage.

Je ne me hasarderai pas  contester l'existence de ces hommes
capripdes; je me tiens respectueusement aux Saintes Ecritures et 
ce qui en est rapport par saint Jrme, qui nous apprend que saint
Antoine, dans son dsert, fit la rencontre d'une espce de nain, au
front cornu, aux narines crochues, aux pieds de bouc, qui lui prsenta
des dattes et l'assura qu'il tait un de ces habitants que les paens
avaient honors sous le nom de faunes et de satyres; qu'il tait dput
vers lui, pour le conjurer d'intercder pour eux prs le Dieu commun,
qu'ils savaient bien tre venu en terre pour le salut du monde. (Inter
saxosam convallem haud grandem homunculum vidit aduncis naribus,
fronte cornibus, asperat, cujus extrema pars corporis in caprarum
pedes desinebat, et responsum accepit Antonius: Mortalis ego sum unus
ex accolis eremi, quos vario errore delusa gentilitas, faunos satyrosque
vocans, colit. Precemur ut pro nobis communem Deum depreceris, quem pro
salute mundi venisse cognovimus. S. HIERONYMUS, _in Vita S. Pauli_.)

Preuve indubitable qu'il existe des dmons sous la figure de boucs.
Nanmoins le cardinal Baronius prtend tmrairement que le satyre
qui entra en colloque avec saint Antoine n'tait qu'un singe, n
probablement du commerce honteux de cet animal avec des filles, que
Dieu doua de la parole, ainsi qu'il en avait fait autrefois pour le
serpent et l'nesse de Balaam, dont parlent la Gense et les Nombres
(Gen., cap. III, v. 1.--Num., cap. XXII, v. 28.) Mais qu'est-ce que
l'opinion d'un cardinal contre celle d'un saint et de toute une
antiquit qui dposent contre lui?




SUR L'ANOSCOPIE


Du grec +ana+, _au-dessus_, et de +skopia+, _action d'pier_, form
de +skope+, _je considre_, _je contemple_.--Astrologie judiciaire,
jonglerie.




SUR LA LINGUANMANIE


Du latin _lingua_, langue, et du grec +mania+, _fureur_, driv de
+mainomai+, _rendre furieux_.


I.--C'taient des maisons publiques o les hommes et les femmes
ple-mle s'abandonnaient  tous les genres de libertinage.

La prostitution date de la plus haute antiquit. Les Orientaux
l'admirent dans le culte de leur religion et ne la considrent point
comme un drglement de moeurs; ils la consacrrent d'abord  clbrer
le premier instant de l'existence de l'tre auquel ils ouvraient le
sentier de la vie. Elle fut ensuite un des moyens puissants d'accrotre
et de propager l'espce humaine. Dans les temps patriarcaux, nous
trouvons Ada et Selles, concubines de Lamech, pre d'Abraham, se
distinguer dans le mtier, et leur progniture bravement suivre leur
exemple. (_Gen._, chap. IX, v. 19; V. et VI, 1, 2, 3, 4.)

Aux petits soins avec Abraham, la jeune Sara, dont Dieu avait ferm le
sein, _conclusit_, met dans le lit de son mari la frache et gentille
Agar, sa servante (_Gen._, chap. XVI, v. 2, 3, 4.) Nous voyons Sodome
et Gomorrhe et toutes les villes de la Pentapole dans la Palestine
livres  une souillure infme. (_Gen._, chap. XIX, v. 4, 5, 6, 7, 8.)
Phein, de connivence avec Thamma, deux filles de Loth, prennent got
 la bagatelle, et, commettant un inceste avec leur bonhomme de pre,
dans le dessein de repeupler la terre, se font engrosser par lui, aprs
l'avoir enivr au sortir de Sodome, dont tous les habitants viennent
d'tre rtis par un dluge de soufre, pour avoir pris saint Pierre pour
saint Paul (_Gen._, ch. XIX, v. 24, 30  38.) Lia et Rachel, pouses
de Jacob, lui prostituent leurs servantes (_Gen._, ch. XXIX, v. 22,
23 et 28) et Ruben sduit Bela, concubine de son pre (_Gen._, ch.
XXXV, v. 22.) Juda fait pouser Thamar, la veuve de son fils an Her,
par son second fils Onan, qui lude le devoir conjugal au moyen de la
masturbation (_Gen._, ch. XXXVIII, v. 8 et 9). Et cette mme Thamar,
sur un grand chemin, escamote avec adresse un enfant  son beau-pre
Juda, qui, en s'vertuant avec elle, croit tre avec une femme publique
(_Gen._, XXXVIII, v. 14, 15, 16.) De cette surprise incestueuse,
si salutaire au genre humain, naquit Phars, l'un des anctres de
Jsus-Christ. L'amoureuse Nitiflis, femme de Putiphar, sollicite
l'imbcile Joseph  de voluptueux bats, mais il refuse obstinment de
_s'unifier avec elle_ (_Gen._, ch. XXXIX, v. 7, 8, 9). La bestialit et
la pdrastie taient fort connues dans le pays de Chanaan (_Exod._,
ch. XXII, v. 19). On s'y polluait devant la statue de Moloch (_Lvit._,
ch. XVIII, v. 21). Parmi les femmes publiquement madianites qui, du
temps de Mose, _corrompirent_,  Setim, le corps et l'me du peuple
juif, se trouva la jolie prostitue Cozbi, fille de Jur, prince trs
noble des Madianites, avec laquelle tait couch dans un b..... _in
lupanar_, Zambri, fille de Salu, prince de la maison et ligne de
Simon, lorsque le pieux et fanatique Phines, petit-fils du grand
prtre Aaron et fils d'Elazar, tout transport d'une sainte colre,
entra dans le b....., une dague  la main, et transpera d'un seul coup
les deux dlinquants ensemble, vers les parties de la gnration
(_Num._, cap. XXV, v. 1, 2  28; Arrepto pugione ingressus est... in
lupanar et perfodit ambos simul, virum scilicet et mulierem, in locis
genitalibus.)

Ce fut une femme publique nomme Rahab, qui mue par cette gnreuse
piti si naturelle aux filles de son espce, cacha au haut de sa
maison, sous de la paille, les espions qui s'taient dlasss avec
elle de leurs fatigues, et que Josu avait envoys  Jricho, pour
reconnatre la ville avant de l'assiger (_Jos._, cap. II, v. 1, 6).

Passons maintenant au Livre des Juges. Le robuste Samson se rend un
jour dans la ville de Gaza; il voit sur sa porte une courtisane, avec
laquelle il couche jusqu' minuit (_Jud._, cap. XVI, v. 1, 3). Ensuite
il devint perdument amoureux de Dalila, dans la valle de Sorec, autre
fille de joie. Dans un de ces moments de voluptueuse ivresse o le coeur
nageant dans l'lment du plaisir, est incapable de rien refuser 
l'tre qui vous le procure, Samson, aprs avoir tromp trois fois son
amante sur le secret de sa force, a enfin la faiblesse de lui dire,
et comme il est impossible  la femme de porter loin un secret, elle
le trahit  son tour en le faisant connatre aux Philistins, qui lui
crvent les yeux (_Jud._, cap. XVI, v. 4  22).

Aimez-vous  consulter les Livres des Rois?... Eh bien! ouvrez celui
de David, et vous verrez ce prophte-roi qui avait pous Micho, fille
de Sal, s'en donner avec l'impudique Abigal, femme de Narbal, qui
lui inocula la v..... (_malum_) (I. _Reg._, cap. XXV, v. 35, 40). Le
saint homme de roi accolait en mme temps plusieurs autres concubines
et femmes de Jrusalem, auxquelles il fabrique des enfants, ce qui
ne l'empche nullement d'enlever la sensible Bethsabe, femme du
brave Urie, qu'il pouse aprs avoir fait assassiner son mari dans
les combats (II. _Reg._, cap. XI, v. 2, 4, 17), afin sans doute qu'il
n'y et plus de vestige de fornication. Dans sa vieillesse, il se
rchauffe, faute de bassinoire, dans les bras de la jeune Sunamite,
et ne la dflore pas: _Non cognovit eam_ (III. _Reg._, cap. I, v.
4). _Tel pre, tel fils_, dit le proverbe, et les enfants de David
le justifient: son fils Ammon brle d'une flamme incestueuse pour sa
soeur Thamar, et sur le perfide conseil de son cousin germain Jonadab,
il la viole au moment qu'elle lui prsente un potage apprt de sa
propre main; puis il la renvoie fort brutalement. Absalon, irrit
de l'outrage fait  sa soeur, saisit, deux ans aprs, l'occasion d'un
splendide festin, au milieu duquel il immole Ammon, en prsence de ses
autres frres qui fuient pouvants. (II. _Reg._, cap., XIII, v. 8 
30). Ce fratricide met ensuite le comble  ses forfaits en couchant
publiquement avec toutes les concubines de son pre. (II, _Reg._, cap.
XV, v. 22).

Si nous descendons jusqu'au troisime Livre des Rois, nous voyons le
type de la sagesse, le fils de l'adultre Bethsabe, Salomon enfin,
dont la haute sapience avait acquis si haute renomme dans l'Orient,
participer  l'humaine faiblesse et rouler dans son palais sur sept
cents pouses et trois cents concubines, dont les nez ressemblaient 
la tour du mont Liban qui regarde du ct de Damas (_Cant._, VII, v.
4); les yeux  ceux des colombes (_Cant._, I, v. 14; IV, v. 1); les
ttons  des faons de chevreuil (_Cant._, VII, v. 3), et qui, en un
mot, taient belles comme les tentes de Cdar et les peaux de Salomon
(_Cant._, I, v. 1).

Les allures galantes des courtisanes de son temps ressemblent beaucoup
au mange de nos femmes publiques, qui le soir, dans les rues, vont
recueillant les passants, pour les engager  parcourir avec elles les
deux monts de la myrrhe, la colline de l'encens (Ad montem myrrh et ad
collem thuris. _Cant._, IV, 6), embrasser ensuite le figuier, et monter
dessus pour en recueillir les fruits (_Cant._, VII, 8), qui sont
quelquefois si amers!...

Voici ce que ce roi en rapporte dans le livre des _Proverbes_, dont les
uns renferment des erreurs, les autres de fastidieuses rptitions, et
que l'glise cependant considre comme un petit chef-d'oeuvre canonique,
ouvrage du trs Saint-Esprit:

De la fentre de ma maison, j'aperois un jeune insens qui, sur le
soir, et lorsque la nuit devient obscure, passe dans le coin d'une
rue prs de la maison d'une..... fille.--Je la vois venir au-devant
de lui, en sa parure de courtisane; elle prend ce jeune homme, le
baise et le caresse effrontment, lui disant: JE ME SUIS ACQUITTE DE
MON VOEU AUJOURD'HUI. C'est pourquoi je suis venue au-devant de vous,
dsirant de vous caresser. J'ai parfum mon lit de myrrhe, d'alos et
de cinnamone. Venez: enivrons-nous de volupt jusqu' ce qu'il fasse
jour, et jouissons de ce que nous avons tant dsir. Mon mari n'est
point  la maison: il est all faire un voyage qui sera trs long; il
a emport avec lui un sac d'argent, et il ne doit revenir que lorsque
la lune sera pleine. (_Cant._, VII, v. 3). Entran par de longs
discours et les caresses de ses paroles, le jeune homme la suit comme
un boeuf qu'on amne pour servir de victime et comme un agneau qui va 
la mort en bondissant. (_Prov._, chap. VII, v. 6  22).

Il est  remarquer ici que cette prostitue sait mettre de l'ordre dans
ses affaires. Dvote, avant de se livrer  ses impudiques plaisirs,
qu'elle veut d'abord sanctifier par la prire, _hodie vota mea Deo
reddidi_, elle aura tout le temps d'tre amoureuse au lit. C'tait
aussi l'opinion de Wasselin, abb de Lige, qui trouvait convenable de
faire sa prire avant de se mettre  l'oeuvre du cot. (_Epist._, _ad
Florinum_ abbat., tome I, _Analect._, page 339.) Cette pratique est
passe en usage jusqu' nos jours, car presque toutes les filles de
joie, celles qui font leur mtier en honneur et conscience s'entend,
ornent d'un crucifix la chemine de leurs rceptacles, qu'elles
tapissent souvent _d'images de l'Immacule Conception, de saint
Barnabas, de la Madone, mre de la puret, avec son divin poupon sur
les bras_; elles font de temps  autre dire des messes pour le salut de
leurs mes et pour que Dieu leur envoie des chalands; quelques-unes,
par excs de dvotion, y ajoutent la confession les dimanches et les
jours de fte, et, dans l'intention de se rendre le ciel propice, la
plupart portent sur elles des scapulaires de la Vierge et se font
consoeurs du Saint-Rosaire, du Sacr-Coeur ou de la Congrgation.

C'tait un drle de corps que ce roi Salomon: Piron d'un autre temps, 
l'harmonie prs, qu'il ne possde pas, bel esprit rotique, il composa
les cantiques, que les belles voix de ses mille femmes et concubines
excutaient sans doute pendant les orgies de ses splendides festins, o
50 boeufs et 100 moutons faisaient  eux seuls les pices de rsistance,
et dont je vous dtaillerais, lecteur, toutes les substantielles et
stimulantes friandises, si je ne craignais de devenir fastidieux; mais
je reviens  ses Cantiques, dont voici la fidle traduction:

Je chanterai mon bien-aim, qui est pour moi une grappe de raisin de
Chypre. _Cant._, I, 13.

Car le roi m'a dj fait entrer dans ses celliers, et je suis ivre.
_Cant._, I, 3.

Mon bien-aim est pour moi comme un bouquet de myrrhe; il demeurera
entre mes ttons. _Cant._, I, 12. (On se sert ici du mot propre pour
ne pas affaiblir la couleur du sujet dont Salomon tait si plein.)

Qu'il me donne un baiser de sa bouche. _Cant._, I, 1.

Fortifiez-moi avec des pommes odorantes, parce que je languis
d'amour. _Cant._, II, 5.

Je me reposerai sous celui que j'ai dsir. _Cant._, II, 3.

L je lui offrirai mes ttons. _Cant._, VII, 12.

Mon bien-aim mit la main au trou, et mon ventre a tressailli de ses
attouchements. _Cant._, V, 4.

Au livre de Judith, chap. XIII, v. 8, 9 et 10, on voit la jolie veuve
de Monasss, la fire Judith, aller dvotement en bonne fortune trouver
dans sa tente l'Assyrien Holopherne, qui assigeait Bthulie, et, 
l'ge de 65 ans (c'est l'ge que lui donne le rvrend P. Dom Calmet),
inspirer  ce gnral une violente passion, auquel, hlas! et quatre
fois hlas! pour vous plaire,  mon Dieu! elle _coupa le cou d'un coup
de son propre coutelas_, aprs avoir couch avec lui.

Nous voyons au livre d'_Esther_, chap. I et II, v. 11 et 8, Assurus,
qui rgnait de l'Inde  l'thiopie sur cent vingt-sept provinces,
rpudier la belle mais insolente Vasthi, qui refusait de montrer sa
beaut _in naturalibus_ aux libertins de sa cour; et puis usant de son
privilge de despote, parmi les trois cents belles vierges qui lui
furent amenes pour tre ses courtisanes, choisir l'aimable et mignonne
Esther et l'admettre  l'honneur de partager sa couche royale.

Le livre d'_zchiel_ justifie par ses peintures hardies celles du
_Portier des Chartreux_. Il vous offre, aux chapitres XVI et XXIII,
le tableau des moeurs abominables dont taient infects Jrusalem et
tout le pays d'Isral sous les rois successeurs de David. Les fameux
emblmes d'Ool et d'Oolibra nous font voir les femmes de ces contres
forniquer avec tous les passants, se btir des b....., se prostituer
dans les rues (Cap. XVI, v. 15, 16, 31) et rechercher avec emportement
les embrassements de ceux _quorum carnes sunt ut carnes asinorum; et
sicut fluxus equorum, fluxus eorum_ (Cap. XXIII, v. 20).

Le livre d'_Oze_, dit Voltaire, est peut-tre celui qui doit le plus
tonner les lecteurs qui ne connaissent point les moeurs antiques. En
effet, comment concevoir,  moins de faire le sacrifice de sa raison,
que le Seigneur puisse ordonner si positivement  ce petit prophte
_d'aller s'vertuer avec une femme de mauvaise vie et de lui faire des
enfants de prostitution_, puis lui enjoindre _d'aller se gaudir avec
une femme qui non seulement ait dj un amant_, mais qui soit adultre
(_Oze_, cap. I, v. 2) et dont la jouissance cote  Oze _quinze
pices d'argent et une mesure et demie d'orge_?... (_Oze_, cap. III,
v. 1.)

Je ne dirai, et seulement par liaison, que peu de chose de ce que
nous rapporte le Nouveau Testament des galantes aventures de la
Madeleine qui, pleurant sur les dbauches et les dsordres de sa vie
passe, devint un modle de vertu, comme elle avait t un scandale de
prostitution, ainsi que Marie gyptienne, une autre fille de joie, dont
les dbauches furent effaces par une vie pnitente de quarante ans,
qu'elle passa dans le dsert sans manger.

Je borne ici le tableau des prostitutions et des turpitudes du peuple
hbreu, que certes on ne doit point envisager conformment aux ides
que nous avons reues sur les lois de la dcence et de la pudeur. Ces
moeurs, si loignes des ntres, n'taient point grossires dans ces
temps reculs, et ne paraissent confondre notre faible raison que parce
que nous ne pouvons sonder les profondeurs mystrieuses de ce peuple
lu, manifestement conduit par le doigt de Dieu; profondeurs qui nous
seront peut-tre un jour dvoiles, alors que les _dies ir_ seront
arrivs, pendant lesquels les balances d'or de Monseigneur saint Michel
pseront nos futures destines dans la valle de Josaphat (Teste David
cum Sybilla).

La prostitution fut connue de tous les peuples de l'Orient, qui la
pratiquaient sous l'emblme des divinits gnratrices. Influencs
par des climats constamment brlants o le soufre, ml  tous les
vgtaux et les drogues les plus chauffantes, occasionne dans le
sang et le cerveau de ces explosions qui mnent l'esprit jusqu'au
dlire, ces peuples les honorent par des actes de la plus rvoltante
impudicit, tribaderie, pdrastie, bestialit, sodomie, onanisme et
jusqu' la profanation des cadavres de femmes, tout y est mis en usage
pour stimuler leurs dsirs honts. Mais la volupt ne parat avoir
nulle part tabli son empire avec plus de dpravation et de lubricit
que dans la Grce et chez les Romains. C'est Orphe, dit-on, qui
le premier introduisit dans la Thrace l'amour infme des hommes,
+paiderastia+:

    (Ille etiam Thracum populis fuit auctor amorem
    In teneres transferre mares, citraque, juventam
    tatis breve ver et primos carpere flores.
                          Ovide., _Metam._, lib. X, v. 84.)

aprs la mort d'Eurydice, sa femme. Mais les Bacchantes, pour le
punir de ce crime, le turent et jetrent sa tte dans le fleuve
Hbrus. Philippe de Macdoine en fit ses dlices avec Pausanias,
dont il fut assassin pour avoir souffert la violence que lui fit
Atticus, son favori, en l'exposant, dans un banquet,  la lubricit
de ses serviteurs. Le divin Platon ne pouvait se passer un moment de
son Alexis ou de son Agathon, et le sage Socrate enseignait entre
deux draps cette honteuse volupt  ses favoris Phdon et Alcibiade.
Xnophon prenait souvent ce plaisir avec Callias et Antolicus,
Pindare avec Amarico, Aristote avec son Herminas; Anacron brla pour
Bathyle, et le grand mais bizarre Lycurgue soutenait qu'on ne pouvait
tre bon citoyen sans avoir un ami avec qui l'on coucht. Sapho se
rendit clbre, non moins par ses habitudes lesbiennes de
+kleitoriazein+, que par ses talents comme pote. Aspasie se prostitua 
Pricls, et Glycre  Alcibiade. Las reut dans ses bras le dgotant
Diogne et le galant Aristippe, tandis que Phryn dbaucha l'Aropage
entier. Thas, en sortant des bras d'Alexandre, se fit un doux plaisir
de faire brler le palais de Perspolis, et l'on rigea, dans Athnes,
des autels  la danseuse Cotytto, sous le nom de _Vnus populaire_.

Si nous examinons les moeurs des anciens Romains, nous les trouvons
plus dissolues encore, surtout au temps des empereurs. Les _lupanaria_
d'alors taient de ces endroits o l'on s'abandonnait  tous les
genres d'abominations. Dans les quartiers spars qu'habitaient
les _meretrices_, on voyait sur la porte de la loge de chacune de
ces courtisanes un criteau qui portait le nom et le prix auquel
taient taxs ses charmes (In cellis autem nomina meretricum solebant
prfigi, et superscribi simul et stupri. LUBINUS.) D'o vient que
Juvnal, parlant de la dbauche effrne de Messaline, dans la loge
de la fameuse Lysisca, dit si agrablement _titulum mentitur Lysisc_
(Juv., liv. II, sat. 6), donnant ainsi  connatre que malgr le nom
suppos qu'empruntait l'impratrice pour cacher ses infamies, il ne se
trompait pas sur la femme qui s'y prostituait. Apollonius de Tyr nous a
conserv, dans son histoire, la forme d'un titre qui est trop plaisant
pour ne point le rapporter ici:

    _Quicumque Tarsiam defloravit
        Mediam libram dabit
        Postea populo patebit,
          Ad singulas solidas._

Dans ces lieux de dbauches, un rglement de police indiquait l'heure
de se retirer, et le son d'une cloche avertissait le public du moment
de l'entre et de la sortie de ces _lupanaria_. (Tempus quando ad
meretricem eundum erat, lenones indicabant tintinnabulo, et ante nonam
fores erant claus vel ex more, vel ex lege aut edicto aliquo. Voyez
Pitiscus.)

Les courtisanes qui se distingurent le plus dans la prostitution
furent Pyrallis, Gallia, Lysisca et Flora, qui, en mourant, nomma le
Snat romain pour son hritier, ce qui lui valut une apothose, et
Quartilla, dont Ptrone nous a dpeint la galante impudicit. (Traduit
par l'auteur de _l'Origine des prostitutions_.)

Encolpe et Ascylte, dit-il, sont chez la courtisane Quartilla. Aprs
que de vieux dbauchs les eurent fatigus de caresses lascives et
rvoltantes, Psych, suivante de Quartilla, s'approcha de l'oreille de
sa matresse et lui dit en riant quelque chose; elle rpondit:--Oui,
oui, c'est fort bien avis, pourquoi non? Voil la plus belle occasion
qu'on puisse trouver pour faire perdre le pucelage  Pannichis. On
fit aussitt venir cette petite fille, qui tait fort jolie et ne
paraissait pas avoir plus de sept ans; c'tait la mme qui, un peu
auparavant, tait entre dans notre chambre avec Quartilla. Tous
ceux qui taient prsents applaudirent  cette proposition; et pour
satisfaire  l'empressement que chacun tmoignait, on donna les ordres
ncessaires pour le mariage. Pour moi (c'est Encolpe qui parle), je
demeurai immobile d'tonnement et je les assurai que Giton avait trop
de pudeur pour soutenir une telle preuve et que la petite fille
n'tait pas aussi dans un ge  pouvoir endurer ce que les femmes
souffrent dans ces occasions.--Quoi! repartit Quartilla, tais-je plus
ge lorsque je fis le premier sacrifice  Vnus? Je veux que Junon me
punisse si je me souviens jamais d'avoir t vierge, car je n'tais
encore qu'une enfant que je foltrais avec ceux de mon ge; et  mesure
que je croissais, je me divertissais avec de plus grands jusqu' ce que
je sois parvenue  l'ge o je suis.

Les femmes publiques n'taient point mles avec les citoyens; et dans
ces temps malheureux o l'on voyait  Rome la plus honteuse dbauche
rgner sur le trne,  la cour et dans la haute classe de la socit,
les prostitues gardaient une sorte de dcence et de pudeur que les
dames ne connaissaient plus.

On voyait Pompia, femme de Jules-Csar, se laisser sduire par
Clodius, pendant le sacrifice de la Bonne Desse, et l'empereur, son
poux, vivre en adultre avec la fameuse Cloptre, reine d'gypte,
aprs qu'il eut dbauch Servilie, mre de Brutus, et les plus
illustres Romaines (SUT., _in Jul. Cs._, cap. L). Csar avait dj
commis, dans sa jeunesse, le pch contre nature avec Nicodme, roi de
Bithynie (SUT., _in Jul. Cs._, cap. XLIX).

Il fut, pour ses nombreuses fredaines, appel la femme de tous les
maris et le mari de toutes les femmes, Omnium mulierum virum, et
omnium virorum mulierem. (SUT., _in Jul. Cs._, cap. LII.)

Auguste n'tait point exempt de la _petite fantaisie_ de Csar: il
la gotait souvent avec son favori Mcne, dont la femme lui servait
de concubine. Entremetteuse de son capricieux poux, l'impratrice
Livie lui procurait des femmes de toutes parts et prtait quelquefois
une main complaisante  certain objet fort variable de sa nature
(XIPHILIN., _in Aug. Dio_, lib. XLVIII), tandis que son volage poux
se livrait  une flamme incestueuse avec sa propre fille Julie,
si dissolue dans ses moeurs qu'elle osa publier ses turpitudes; ne
recevant, disait-elle, des passagers dans sa barque que quand elle
tait pleine (Nunquam, nisi plena navi, tollo vectorem. MACROB., lib.
II, cap. 5.) Les dsordres de cette princesse furent si effroyables
qu'elle admettait ses amants par compagnies (Admissos gregatim
adulteros), avec lesquels elle parcourait, la nuit, toutes les rues
de Rome, se prostituant dans toutes les places publiques (DIO, lib.
LV, p. 555, A: Juliam filiam suam adeo lascivi progressam, ut in
ipso etiam Foro et Rostris nocturnas comessationes ac comportationes
ageret.--XIPHILIN., _in Aug._--Nihil quod facere aut pati turpiter
posset foemina, luxuria libidine infectum reliquit: magnitudinem que
fortun su peccandi licentia metiebatur, quidquid liberet pro licito
judicans.--VELL. PATER., lib. II, 100, 3) et jusque sur les Rostres,
o son pre Auguste avait lanc des dcrets si foudroyants contre
les adultres (VELL. PATER., _Hist._, lib. II.--SUT., _in Aug._, c.
XXXIV). Elle combla la mesure de ses scandaleuses lubricits en faisant
chaque jour couronner la statue de Marsyas autant de fois qu'elle
avait, la nuit, soutenu de combats amoureux. La statue de Marsyas,
ministre de Bacchus (_liber_) et fameux joueur de flte de Phrygie,
qu'Apollon corcha tout vif, pour le punir d'avoir eu la tmrit de
se mesurer avec lui, fut place dans le Forum, comme monument de la
libert de la ville ou de la victoire du dieu des chants. Les avocats
de cette poque prirent l'habitude de faire couronner cette statue
chaque fois qu'ils avaient gagn un procs. Ce fut pour imiter cette
coutume que la princesse Julie _eam coronari jubebat ab iis quos, in
illa nocturn palstr, valentissimos colluctatores experta erat_.
Voyez Muret, sur Snque, et les _Femmes des douze Csars_, par M. de
Servies, chap. _Julie_, femme de Tibre.

Tibre, ce monstre d'impudicit et de cruaut, se plongeait, en l'le
de Capre, dans les turpitudes les plus dgotantes et les plus
horribles salets. Non content d'exciter son imagination drgle par
les peintures les plus obscnes et les plus luxurieuses d'lphantis,
il chercha  ranimer ses sens mousss par les groupes les plus
lascifs, qu'il faisait excuter en sa prsence par des _spintres_, qui
_triplici serie connexi, invicem incestarent_. (SUT., _Vie de Tibre_,
chap. XLIII); il allait jusqu' abuser de la plus tendre enfance,
dont il se faisait polluer dans ses bains de la plus infme manire
(SUT., cap. XLIV): quasi pueros primos teneritudinis, quos pisciculos
vocabit, institueret, ut natanti sibi inter femina versarentur
ac luderent, _lingua morsuque sensim appetentes_ (ejus genitalia
cupientes), atque etiam quasi infantes firmiores, necdum tamen lacte
depulsos, inguini ceu papill admoneret: pronior sane ad id genus
libidinis et natura et aetate.

Caligula jouit de toutes ses soeurs, en prsence de sa femme, au
milieu de ses lubriques festins, pendant lesquels il violait les plus
illustres dames devant leurs maris (SUT., _in Calig._, cap. XXIV et
XXXVI.--DIO, lib. LIX); et portant la dpravation de son coeur jusqu'
prostituer sa propre personne, il dshonore la fille qu'il avait eue
de son commerce incestueux avec l'une de ses soeurs (EUTROP., _in Caj.
Calig._). Il marque le plus fol amour pour l'une d'elles, Drusille,
parce qu'il en avait eu les prmices, l'enlve  son poux, Cassius
Longinus, et l'entretient publiquement; et quand il est fatigu de ses
autres soeurs, Agrippine et Levilla, il les expose  la brutalit de ses
gitons (SUT., _in Calig._, cap. XXIV). Ensuite il conoit une furieuse
passion pour la luxurieuse et lascive Csonie, l'habillant tantt en
guerrier et tantt la faisant voir toute nue  ses amies (SUT., _in
Calig._, cap. XXV).

Tandis que le stupide et l'imbcile Claude, prince qui tenait plus
de l'animal que de l'homme, se donnait tout entier aux plaisirs de
la table et avait rsolu, pour ne point incommoder ses convis, de
faire publier un dit par lequel il octroyait la permission de pter
pendant les repas (SUT., _in Claud._, cap. XXXIII), Messaline, sa
femme, se prostituait  tout venant et s'abandonnant aux vices les
plus honteux, poussait l'impudeur jusqu' se marier publiquement avec
Silius, en l'absence de Claude, qui se divertissait  Ostie (SUT., _in
Claud._, cap. XXVI.--TACIT., _Ann._, II. DIO, lib. LX, p. 686 B.), et
donnant l'essor  toute la fougue effrne de ses infmes passions,
elle se dguise en fille de joie pour aller, dans la loge de Lysisca,
se prostituer aux vils embrassements de gladiateurs, d'esclaves et de
soldats. (Voyez Juvnal, liv. II, sat. 6.--SUT., _in Claud._, cap.
XXVI.)

Digne fils de l'adultre et incestueux Domitius nobarbus (TACIT.,
_Ann._, IV.--SUT., _in Ner._, cap. VII) et d'une mre mchante et
corrompue, qui datait son libertinage ds sa plus tendre enfance,
Nron se livre  d'incestueuses privauts avec Agrippine, dj souille
d'une familiarit criminelle avec son frre Caligula (TACIT., _Ann._,
XIV.--SUT., _in Calig._ cap. XXIV). Il la fait ensuite massacrer,
ainsi que son pouse Octavie, qu'il sacrifie  la jalousie de
l'adultre Poppe, alors sa concubine, dont il se dfait galement
par un coup de pied qu'il lui donne dans le ventre (TACIT., _Ann._,
XVI.--SUT., _in Ner._, cap. XXXV). Mprisant toutes les lois de la
dcence et de la pudeur, il viole la vestale Rubria et prend pour
femme, sous le nom de Sabine, le jeune et beau Sporus, aprs lui avoir
fait extirper les testicules (SUT., _in Ner._, cap. XXVIII.--AUREL.
VICTOR, _Epitom._--XIPHILIN., _in Ner._); puis se fait pouser par
Doryphore, son intendant, pour donner une nouvelle volupt  son infme
lubricit (SUT., _in Ner._, cap. XXIX).

Vitellius, envoy fort jeune  Capre, o Tibre, dans les ombres de
cette le infme, cachait ses monstrueuses salets et ses horribles
dbordements, dbute dans la carrire de la vie par une abominable
prostitution de son corps (SUT., _in Vitell._, cap. II: Salivis melle
commixtis, nec clam aut raro, sed quotidie ac palam arterias et fauces
pro remedio fovebat. Voyez la _Linguanmanie_.--TAC., _Ann._, XI), puis
devient l'assassin de sa mre Sextillia qu'il fait mourir de faim.

Vespasien, passionnment amoureux de Cnis, affranchie d'Antoine, mre
de Claude, entretient cette concubine dans son palais et la traite
comme si elle et t son pouse lgitime (SUT., _in Vesp._, cap. III).

Tite, pendant son expdition contre les Juifs, se passionne pour la
reine Brnice, soeur du roi Agrippa, qui lui accorde les dernires
faveurs.

De retour  Rome, o il s'est fait suivre de sa matresse, pour en
avoir la tranquille jouissance, il rpudie sa femme, Marcie Furnille,
et mne ensuite une vie effmine et dissolue, passant des nuits
entires dans ses dbauches de table et se livrant aux plus infmes
plaisirs (SUT., _in Tit._, cap. II). Puis il renvoie cette reine en
Jude, quoique  contre-coeur (Ab urbe dimisit invitus invitam. SUT.,
_in Tit._, cap. II), aprs avoir fait massacrer brutalement le consul
Cecinna au moment que celui-ci sortait de la salle du repas, sous le
vain prtexte qu'il avait viol Brnice (AUREL. VICTOR, _Epist._ X,
 4).

Domitia Longina, fille de Domitius Corbulo, d'une beaut admirable,
mais trop coquette pour ne pas franchir les bornes du devoir conjugal,
devient une des plus dbauches courtisanes de Rome; elle livre ses
charmes  Domicien, qui l'enlve brutalement  OElius Lamia son mari
(DIO, _Excerp._, per Vales.--DIO, lib. LVII.--SUT., _in Domit._,
cap. L). Mais bientt dgot d'une femme dont la possession lui
avait cot si peu de peine, il s'enflamme pour Julie Sabine, sa
nice (_Ibid._, cap. XXII), et pour la possder librement il rpudie
son pouse Domitia, qui se prostitue publiquement  la populace et
au comdien Paris, dont elle devient folle d'amour (_Ibid._, cap.
III.--XIPHIL., LXVII, p. 759, E), et qu'il fait massacrer en pleine
rue. Ensuite, rappelant son pouse, sous prtexte que le peuple lui
demande cette grce, il la fait rentrer dans son lit sacr (DIO,
cap. XIII), aprs avoir donn la mort  son infme concubine, par un
breuvage qu'il lui fait prendre pour faire avorter le fruit de leurs
incestueuses amours (_Ibid._, cap. XXII.--DIO, lib. XVI.--PLIN.,
_Epist._ II): homme profondment immoral, qui s'abandonna dans ses
bains aux plus monstrueuses turpitudes avec les femmes les plus
dissolues; qui se souilla par de sanglantes excutions, et qui fut
massacr dans sa chambre par sa propre femme et les grands de sa cour
qu'il avait proscrits (SUT., cap. XXIII.--AUREL. VICT., _Epist._, II,
7.--DIO, lib. LXVIII).

Sabine, femme de l'empereur Adrien, se livre aux embrassements
adultres de plusieurs patriciens, et l'pouse de Marc Aurle,
Faustine, devient perdument amoureuse d'un gladiateur.

Commode, n de l'adultre Faustine, fille d'Antonin, ne dment point
son origine, il se livre dans son palais  la lascivet de trois cents
concubines et assassine sa soeur Lucilla. Caracalla se souille du sang
de son frre et pouse sa belle-mre Julie, dont la beaut galait
l'impudence (Cum Julia noverca Bassiani Caracall ei sinum nudasset:
Vellem, inquit, si liceret. At illa: Si libet, licet. An nescis te
imperatorem esse, et leges dare, non accipere?) Heliogabale aime
son eunuque Hirocls avec un dlire si effrn, ut eidem inguino
oscularetur, floralia sacra si asserens, celebrare (_OEt. Lamprid._, _in
Heliog._, cap. V). Mais nerv par le luxe et les dbauches, incapable
par lui-mme d'assouvir ses excrables lubricits, il prostitue toutes
les parties de son corps aux turpitudes de ses courtisans et esclaves,
se faisant donner le nom de _Bassiana_ et recherchant avec emportement
les criminels plaisirs de la bestialit. (Per cuncta cava corporis
libidinem recipiens et eum fructum vit prcipuum existimans, si dignus
atque aptus libidini plurimorum videretur. _Ibid._)




Le Libertin de Qualit




Madame Honesta, la Prsidente et l'Amricaine


Je me fais prsenter chez Madame _Honesta_ (famille presque teinte).
Tout y respire la pudeur et l'honntet; tout prche l'abstinence,
jusqu' son visage, dont la tournure, quoique assez piquante, n'a
cependant aucun de ces dtails qui inspirent la tendresse. Mais elle
a des yeux, de la physionomie, une taille qui serait trop maigre, si
toute l'habitude du corps ne s'y proportionnait pas. Je ne louerai pas
sa gorge, quoiqu'une gaze qui s'est drange m'ait permis d'entrevoir
du lointain; ses bras sont un peu longs, mais ils sont flexibles, on
pourrait souhaiter une jambe plus rgulire; telle qu'elle est, un
joli pied la termine. Nous avons les _grands airs_, des _nerfs_, des
_migraines_, un mari que l'on ne voit qu' table, des gens discrets, de
l'esprit bizarre, capricieux, mais vif, mais quelquefois ne ressemblant
qu' soi... Pardieu! allez-vous me dire, celle-l ne vous paiera pas...
Oh! que si! parce qu'elle est vaniteuse, parce qu'elle se pique de
gnrosit, parce qu'elle veut primer.

D'abord, vous imaginez bien que nous faisons du respect, de l'esprit,
des pointes, des calembours; que madame a raison, que tout chez elle
est au mieux possible... Irai-je  sa toilette? Pourquoi non?... Je
placerai une mouche; je donnerai  cette boucle tout le jeu dont
elle est susceptible... Un chapeau arrive... Bon Dieu! les Grces
l'ont invent; le dieu du got lui-mme en a plac les fleurs,
et tous les zphyrs jouent dans les plumes qui le couvrent. Comme
cette gaze _prune-de-Monsieur_ coupe avec ce _vert anglais_... Mais
qui l'a envoy?... Vous sentez que je suis le coupable; et pourquoi
un coupable ne rougirait-il pas?... Je me suis trahi, dconcert,
boud... Victoire, que son emploi de femme de chambre, quelques
baisers des plus vifs et un louis ont mise dans mes intrts, les
plaide en mon absence... Ah! madame, si vous saviez ce que l'on me
dit de vous!... Combien ce monsieur est aimable! il vaut bien mieux
que votre chevalier, et je suis sre qu'il ne vous coterait qu'une
misre... Il n'est pas joueur, je le sais de son laquais; c'est un
coeur tout neuf.--Mais, crois-tu que je sois assez aimable pour...--Ah!
Dieu! madame, comme ce chapeau est tourn! Vous voil  l'ge de vingt
ans.--Tais-toi, folle; sais-tu que j'en ai trente, et passs?...
(Pardieu, oui, _passs_ et il y a dix ans que cela est public...)
Je reviens l'aprs-midi; on est seule: pourquoi ne le serait-on
pas? Je demande pardon en offensant davantage; on s'attendrit, je me
passionne; on se... (Foutre! attendez donc... Cette femme-l est d'une
prcipitation  me faire perdre les frais de mon chapeau.) Vous sentez
bien que mon laquais n'est pas assez bte pour ne pas me faire avertir
que le ministre (ah! pardieu! tout au moins) m'attend. Je jette un coup
d'oeil assassin; j'embrasse cette main qui tremble dans la mienne... Je
me relve et je pars.

Pendant ce temps-l, je fais connaissance avec une de ces femmes qui,
blases sur tout, cherchent des plaisirs  quelque prix que ce soit.
Elle me fait des avances, parce que son honneur, sa rputation, la
biensance... Tout cela est aussi loin que sa jeunesse. Nous sommes
bientt arrangs; elle me paie, je la lime; car je ne veux, sacredieu!
pas d......er... Mon infante le sait: les tracasseries viennent.
Ah! doux argent! je sens que ton auguste prsence!... Enfin, on se
dtermine; il y a dj quinze mortels jours qu'on languit. Je fais
entendre, modestement, que la reconnaissance m'attache, que j'ai des
obligations d'un genre... N'est-ce que cela?... On me paie au double;
et ds lors je suis quitte avec ma Messaline: je vole dans les bras
qui m'ont combl de bienfaits nouveaux, et je gote... non pas du
plaisir... mais la satisfaction de prouver que je ne suis pas ingrat.

Las! que voulez-vous! Quand on a engraiss la poule, elle ne pond plus;
les honoraires se ralentissent, et je dors.--Comment! tu dors?--Oui,
la nuit, et qui plus est, le matin... ce matin chri qui anime
l'esprance, qui claire les combats amoureux. On se plaint, je me
fche; on me parle de procds, d'ingratitude, et je dmontre que l'on
a tort, car je m'en vais.

Dieu Plutus, inspire-moi!... Un dieu m'apparat; mais il n'est
point charg de ses attributs heureux: c'est le dieu du conseil, le
diligent Mercure, il me console et m'envoie chez M. Doucet. Vous ne le
connaissez srement pas: or, coutez.

Une taille qu'une soutane et un manteau long font paratre dgage;
un visage qui rassemble la maturit de l'ge, l'embonpoint et la
fracheur; des yeux de lynx, une perruque adonise; _l'esprit_ en a
trac la coupe; sa physionomie ouverte, mais dcente, rpand l'clat
de la batitude; il ne se permet qu'un sourire, mais ce sourire laisse
voir de belles dents... Tel est le directeur  la mode: troupeaux de
dvotes abondent, les consultations ne tarissent pas.

Mais il existe des privilgies, de ces femmes ensevelies dans un
parfait quitisme de conscience et dont la charnire n'en est que
plus mobile. Le pre en Dieu cache sous un maintien hypocrite une me
ardente et de trs belles qualits occultes... Vous vous doutez bien
que c'est  ces femmes qu'il faut parvenir. Je m'insinue donc dans
la confiance du bonhomme, je lui dcouvre que je suis presque aussi
tartuffe que lui: il m'prouve; et quand toutes ses srets sont
prises, il m'introduit chez madame....

C'est l que la saintet embaume, que le luxe est solide et sans faste,
que tout est commode, recherch sans affectation... Mais quoi, un
jeune homme chez une femme de la plus haute vertu!... Eh! justement;
c'est afin de ne pas perdre la mienne; car vous noterez que je dois en
avoir, au moins autant que d'impudence. Mes visites s'accumulent, la
familiarit s'en mle, et voici une des conversations que nous aurons,
j'en suis sr.

A la sortie d'un sermon (car j'irai, non pas avec elle, mais je serai
plac tout auprs, les yeux baisss, jetant vers le ciel des regards
qui ne sont pas pour lui),  la sortie d'un sermon duquel elle m'a
ramen, je commencerai par la critique de toutes les femmes rassembles
autour de nous. Notez que les questions viennent de ma bate.--Comment
avez-vous trouv madame une telle?--Ah! bon Dieu! elle avait un pied de
rouge.--Pourtant, elle est jolie.--Elle aurait de vos traits, si elle
ne les dfigurait pas; mais le rouge... Cependant, je lui pardonne;
elle n'a ni votre teint, ni vos couleurs... (Croyez-vous qu' ces
mots elles n'augmenteront pas?)--Par exemple, la comtesse n'tait pas
habille duement.--Du dernier ridicule, elle montre une gorge! et
quelle gorge! Je ne connais qu'une femme qui et le droit d'taler de
pareilles nudits. (Remarquez ce coup d'oeil sur un mouchoir dont les
plis laissaient passage  ma vue... Un autre coup d'oeil me punit et
je devins timide, dcontenanc.)--Que pensez-vous du sermon?--Moi, je
vous l'avouerai, j'ai t distrait, inattentif.--Cependant la morale
tait excellente.--J'en conviens; mais prsente d'une manire si
froide! une belle bouche est bien plus persuasive. Par exemple, quel
effet ne font pas sur moi vos exhortations! Je me sens plus anim, plus
fort, plus courageux... Hlas! vous me faites aimer la vertu parce que
je vous aime... (Ah! mon cher ami, voyez-moi tremblant, interdit; la
pleur couvre mon visage... Je demande pardon... Plus on me l'accorde,
plus j'exagre ma faute, afin de ne pas tre coupable  demi...) Ma
dvote se remet plus promptement; cependant, elle est encore mue,
elle me propose de lire et c'est un trait de l'amour de Dieu. Plac
vis--vis d'elle, mon oeil de feu la parcourt et l'pie: je paraphrase,
je compose; ce n'est plus un sermon, c'est du Rousseau que je lui
dbite... Je saisis l'instant, un oratoire est mon boudoir, et je suis
heureux.

Mais l'argent! l'argent!--Foutre, un moment; laissez-nous d....er.
Quelle jouissance qu'une dvote! Que de charmants riens! Comme cela
vous retourne! Quel moelleux! Quels soupirs!... Ah! ma bonne Sainte
Vierge!... Ah! mon doux Jsus!... Ami, sens-tu cela comme moi?

Mais l'argent! Eh! me croyez-vous assez bte pour aller faire un
mauvais march? Nenni... quelque sot...

Je revois mon cafard, je lui raconte le tout; il est discret; il
perdrait trop  ne pas l'tre, et c'est lui qui va me servir; bien
entendu qu'il aura son droit de commission.

Depuis trois jours, ma dvote, en abstinence, n'a eu pour ressource que
son god...... Le pre en Dieu arrive:--Hlas! ce pauvre jeune homme!
il est encore retomb dans le vice! Des femmes perdues l'entranent...
(Quel coup de poignard!)--Ah! mon pre, quel dommage! il a un bon
fond!--Madame, ce n'est pas sa faute; il y a mme en lui une espce
de vertu, car il est franc. Monsieur, m'a-t-il dit, j'ai des dettes
d'honneur, ma _conscience_ me tourmente; je vais me perdre peut-tre,
je serai la victime de mon devoir... Hlas! ce qui me perce l'me,
c'est de quitter madame... (Ici elle baisse les yeux.) Cette femme
est adorable; elle possde mon coeur... N'importe, il faut la fuir...
toile malheureuse! dplorable destin! Voil, madame, ce qu'il m'a
dit les larmes aux yeux... On me plaint; on parle d'autre chose, on
revient...--Mais  quoi montent ces dettes?--Trois cents louis... Et
vous croyez qu'une femme qui connat mes caresses et mes reins, qui est
sre du secret, qui ne me trouve pas un butor, qui aime surtout les
variantes, ne me les enverra pas le lendemain?

Je vous vois d'ici faire le moraliste: _Mais cela est odieux; l'amour
pur est gnreux; vous tes un fripon..._ Foutre! vous badinez, vous
gteriez le mtier; elle a trente-six ans, j'en ai vingt-quatre;
elle est encore bien, mais je suis mieux; elle met de son ct du
temprament et de l'argent, moi de la vigueur et du secret... Ne
voil-t-il pas compensation?

D'ailleurs, voulez-vous que je m'acquitte? Je lui fais l'honneur de
l'afficher. Elle quitte sa dvotion: je la rends  la socit, 
elle-mme; elle change d'tat, enfin... Non, je me trompe, elle ne
change que de robe et de coiffure.

Voil ma dvote dans le monde, et par mes soins.

--Mais il valait bien mieux la laisser dans son obscurit: vous allez
la perdre, on vous l'enlvera.--J'ai d'autres projets peut-tre; son
argent est consomm, ses diamants sont vendus, mon caprice est pass...
Vous verrez cependant que, pour me faire enrager, elle s'avisera
d'tre fidle: il faut que je prenne la peine d'avoir des torts avec
elle.--Vous en aurez bientt.--Non; car voici ma conclusion: Madame,
je ne rappellerai point vos bonts, elles me sont chres, et mon coeur
aime  vous avoir des obligations que toute autre ne m'et pas fait
contracter; mais, plaignez-moi; c'est ma reconnaissance qui me cotera
la vie; c'est le soin de votre gloire qui va dtruire mon bonheur.
Je vous dois de cesser des visites qui vous compromettraient: hlas!
je sais trop qu'en prononant cette sparation funeste, je dicte mon
arrt.

Puissances du ciel! combien vous tes attestes! A force de singeries,
je parviens  m'attendrir; ma Dulcine verse tour  tour les larmes de
la douleur et celles du plaisir: ma fuite est combine par des points
d'arrt sur tous les sophas des appartements, et c'est  sa dernire
extase que je me sauve.

Parbleu! voil bien des faons.--Pauvre sot! tu ne vois donc pas que
cette femme fait ma rputation pour l'ternit; je n'ai plus besoin de
me vanter, je n'ai qu' lui en laisser le soin, et je suis le phnix
des oiseaux de ces bois. D'ailleurs, je n'ai pas perdu la tte; elle
est l'amie intime de la prsidente de..., et depuis longtemps je lorgne
cette riche veuve; elle ne manquera pas d'tre la confidente de ma
dlaisse, et me croyez-vous assez novice pour n'avoir pas persuad 
celle-ci que ce serait un moyen de nous voir encore;  l'autre, que je
ne quitte madame une telle que pour ses beaux yeux.

Tout russit  mon gr... mais il faut que je les brouille... Allons,
Discorde, vole  ma voix... On se pique, on se refroidit, les deux
insparables ne se voient plus; la prsidente exige que j'embrasse son
ressentiment; je me fais valoir, je deviens exigeant  mon tour. Que ne
peut le dsir de la vengeance! on se livre  moi pour faire pice  sa
bonne amie.

La prsidente a trente-cinq ans, et n'en parat pas plus de vingt-huit;
elle est bien conserve, mais sans affectation. Ce serait une petite
matresse, si le jargon ne l'ennuyait pas. Elle a de l'esprit avec les
femmes, de la gentillesse avec les hommes, beaucoup de retenue dans le
public, un ton de femme de qualit et des dehors imposants.

Dans le particulier, je n'ai gure connu de temprament plus vif, plus
soutenu, et en mme temps plus vari. Ses caresses sont sduisantes,
parce qu'elles sont franches, et vingt fois j'ai t tent de l'aimer.
Au reste, elle n'est pas sans dfauts: elle a une profonde vnration
pour elle-mme; ses dcisions sont des oracles, ses prceptes des
lois; je n'ai rien vu de si imprieux. Il est vrai qu'elle y joint
l'adresse, et que souvent vous croyez faire votre volont en ne suivant
que la sienne.

Sa socit, qui nous devine, ne tarde pas  me fter, je suis le saint
du jour; elle a de la confiance en moi: rien n'est bien, si je ne
l'ai conseill. Nous passons ainsi six mortelles semaines. J'oubliais
qu'elle veut tre la confidente de mes affaires. Un jour j'arrive chez
elle; mon oeil est agit.--Mais, qu'as-tu donc, mon ami? Tu es bien
sombre.--Quoi! dis-je (en m'efforant de sourire), pourrais-je apporter
chez vous de l'humeur?... On me perscute, je m'obstine  me taire,
j'ai des distractions que le monde qui abonde pour le souper ne saurait
dtruire: on me propose une partie, je la refuse, et je sors  minuit
en m'chappant.

Voil qui est bien simple, direz-vous, qui n'en ferait autant?... Je
vous le donne en dix: coutez seulement.

Est-ce que mon laquais, qui est un Crispin des mieux dgourdis, n'a
pas eu l'esprit de f..... la femme de chambre pour viter l'ennui.
Or, ce jour-l, il est presque aussi triste que moi; sa charmante le
presse autant que la mienne, et comme il est d'un naturel confiant, il
avoue que _la nuit dernire j'ai soup chez la duchesse une telle,
que l'on m'a fait, malgr moi, tailler un pharaon_; que le jeu tait
diabolique, que j'ai perdu normment, et qu'tant peu riche, je suis
trangement incommod; mais ce qui me tourmente, c'est d'avoir t
oblig de mettre en gage le diamant que m'a donn la prsidente. Hlas!
cette bague n'a pas mme t suffisante avec tous mes bijoux pour
dgager ma parole et je suis sans un sou!

Il retombe ensuite sur lui-mme, car le drle est presque aussi coquin
que moi: on l'a forc aussi de jouer, et sa montre est avec mes effets
chez madame la Ressource. La pauvre Adlade, qui aime le pendard, tire
de son armoire quarante cus, qui composent sa petite fortune et sont
mme le fruit de mes dons. Le sclrat les empoche; mais il y a bien un
autre mange.

J'ai aperu des chuchotages de la prsidente  sa femme de chambre,
des alles, des venues: c'est que l'on a cont tout cela  madame; que
madame a fait rpter tout cela  mon bandit, et que sur le champ elle
lui a remis cinq cents louis.--Douze mille francs?--En or, vous dis-je,
pour aller tout dgager et fournir le supplment... Quand je sors, je
retrouve mon fourbe dans mon carrosse, et nous portons le magot en
triomphe chez moi.--Comment! tout cela n'tait donc pas vrai?--Mais
d'o diable viens-tu donc? C'est incroyable! tu ne te formes point;
mais, aiguise donc ton intelligence.

Le lendemain,  sept heures, en dshabill leste, je cours chez la
prsidente; une joie douce brille dans ses yeux; j'ai son diamant au
doigt... je veux la faire parler (car vous noterez que, sous peine
de la vie, mon laquais ne doit m'avoir rien avou) elle me fait un
mensonge avec toute l'adresse, toute la noblesse de la gnrosit; mais
elle voit bien,  la vivacit de mes caresses, que la reconnaissance
les enflamme et que je ne suis pas sa dupe. Un peu remis de mes
transports, je parle de bienfaits; on m'impose silence, en me disant
que si l'on avait t assez heureuse pour me rendre un service, j'en
terais tout l'agrment. Dieu! comme ma voix est touchante!

Comment, monstre! tant d'amour et de gnrosit ne te touche pas? Si
fait, pardieu! et pour lui montrer ma gratitude (un peu aussi pour m'en
dbarrasser), je la marie avec un homme de ma connaissance qui la rend
la femme la plus heureuse de Paris. D'amants que nous tions, nous
devenons amis, et je vole, non pas  de nouveaux lauriers, mais  de
nouvelles bourses.

Dgot de l'amour parfait, de la jouissance mthodique de la dvote
et de la prsidente, je languissais tristement, quand mon bon ange
me conduisit chez madame Saint-Just (fameuse maquerelle pour les
parties fines, rue Tiquetonne); je lui annonce que je suis vacant, et
surtout que le diable est dans ma bourse; elle me prsente sa liste,
parcourons-la.

1 Madame la baronne de Conbille... Foutre! voil un beau nom.
Qu'est-ce que cette femme-l?---C'est une petite provinciale
qui est venue  Paris dpenser cinquante ou soixante mille
francs qu'elle amassait depuis dix ans.--En reste-t-il encore
beaucoup?--Non.--Passons; pourquoi cette bougresse-l s'avise-t-elle de
prendre un nom de cour?

2 Madame de Culsouple.--Combien donne-t-elle?--Vingt louis par
sance.--Paie-t-elle d'avance?--Jamais, et puis ce n'est pas votre
affaire: elle est trop large.

3 Madame de Fortendiable.--Tenez, voil ce qu'il vous faut. C'est
une Amricaine, riche comme Crsus; et si vous la contentez, il n'y a
rien qu'elle ne fasse pour vous.--Eh bien! tu me prsenteras.--Demain,
si vous voulez.--Ici?--Dans son htel mme.--Ce nom-l a quelque chose
d'infernal qui me divertit.--Je rends la liste, quand, d'un air de
mystre, la bonne Saint-Just m'adresse cette exhortation: Mon cher
ami, vous avez beaucoup vu de jeunesses: qu'y avez-vous gagn? la
vrole. Pourquoi ne pas couter les conseils de la sagesse? J'ai dans
ma maison une vraie fortune, une vieille.--Le diable te f....! Eh! que
votre souhait s'accomplisse! encore mieux vaut lui que rien; mais il ne
s'agit pas de cela, je vous parle d'un trsor: fiez-vous  moi, et nous
la plumerons.--Allons, je le veux bien: je m'en rapporte  ta prudence.

En attendant, je me rends le lendemain,  sept heures du soir, chez
mon Amricaine. Je trouve de la magnificence, un gros luxe, beaucoup
d'or plac sans got, des ballots de caf, des essais de sucre, des
factures, enfin un got de marin que je n'ai, sacredieu! que trop
reconnu dans mainte occasion.

Ce qui me tourmentait tait d'entendre, dans un cabinet voisin, une
voix d'homme dont les gros clats me mettaient en souci; enfin, la
porte s'ouvre: qui serait-ce? Ma desse... Mais, foutre! quelle femme!

Imaginez-vous un colosse de cinq pieds six pouces; des cheveux noirs et
crpus ombragent un front court, deux larges sourcils donnent plus de
duret  des yeux ardents, sa bouche est vaste; une espce de moustache
s'lve contre un nez barbouill de tabac d'Espagne; ses bras, ses
pieds, tout cela est d'une forme hommasse, et c'est sa voix que je
prenais pour celle du mari.

--Foutre! dit-elle  la Saint-Just, o as-tu pch ce joli enfant?
Il est tout jeune; mais qu'il est petit! N'importe, petit homme,
belle q..... Pour faire connaissance, elle m'embrasse  m'touffer...
Sacredieu! il est timide!--Oh! c'est un garon tout neuf.--Nous
le ferons... Mais est-ce que tu es muet?--Madame, lui dis-je, le
respect... (J'tais abasourdi.)--Eh! tu te fous de moi avec ton
respect... Adieu, Saint-Just. a, a, je garde mon f...eur; nous
soupons et couchons ensemble.




La Duchesse


Me voil donc libre; je m'introduis dans les diffrentes socits de
la cour; je jette sur les femmes qui les composent un oeil curieux et
perant. Du plus au moins je fais mainte application des peintures de
la marquise. La saison des bals arrive, j'aime la danse  la fureur,
mais, n'tant point talon rouge, elle m'tait interdite chez les
hautes puissances; l'observation m'offrit des ddommagements. J'avais
obtenu la permission de me rendre chez une princesse qui joint 
tout plein d'esprit le meilleur ton et le coeur le plus sensible. Je
la jugeai faite pour inspirer un attachement durable, mais trop sage
pour s'afficher ainsi. A son ge, avec tous les moyens de plaire, se
fixer!... Eh! que dirait l'Amour? Lui a-t-il confi ses flches pour
les laisser oisives ou pour les ficher sur un seul coeur, comme les
pingles sur la pelote de sa toilette? Je consultai mon grimoire,
et je sus qu'on ne pouvait allier plus de gnrosit, de talents et
d'adresse. Je sus encore qu'en prdicateur excellent, ses prceptes ne
nuisaient pas  ses plaisirs, et je crus sentir qu'un peu de contrainte
pouvait y ajouter du prix.--Mais qui est-ce donc?--Oh! vous en demandez
trop; allez sur le grand thtre, quand on jouera la _Gouvernante_,
vous lui verrez remplir un rle que son coeur lui rend cher et qui lui
mrite tous les applaudissements.

Confondus dans un groupe d'hommes, nous exercions notre critique sur
les danseurs.--Eh! bon Dieu! quelle est cette petite personne, si
folle, si extravagante? Elle est tout bouriffe, son panier penche
d'un ct, tout son ajustement est en dsordre... Je ne l'en trouve,
ma foi! que plus jolie; tous ses attraits sont anims, ses gestes sont
violents, tout ptille en elle.--C'est la duchesse de..., me rpond le
comte de Rhdon; vous ne la connaissez pas? Je vous prsenterai; elle
aime la musique, vous l'amuserez. Le lendemain, je somme le comte de sa
parole, et nous partons.

A six heures du soir, la duchesse tait en peignoir; de grands cheveux
s'chappaient d'une baigneuse place de travers sur sa tte. Embrasser
le comte, me faire la rvrence, me proposer vingt questions et me
prendre pour rpter le pas de deux de _Roland_, ne fut l'affaire que
d'un instant. Je fus froid les premiers pas: une passe trs lascive,
qu'elle rendit comme Guimard, m'enhardit, m'chauffa, me fit... (Ah!
mon ami, la jolie chose qu'un pas de deux, quand on bande!) Le comte
applaudit  tout rompre; elle s'crie que je danse comme Vestris, que
j'ai un jarret  la Dauberval, me fait promettre de venir rpter avec
elle, et me donne carte blanche pour les heures; puis mon lutin sonne
ses femmes. Le comte se sauve, je demeure; elle se coiffe  faire
mourir de rire; me demande mon avis; je touche  l'ajustement, et je
lui donne un petit air de grenadier qu'elle trouve unique... Elle
s'habille, sort; je lui donne la main, et je me retire.

Parbleu! dis-je en moi-mme, celle-l n'a pas le temps d'tre mchante.
Je me couche; sa friponne de mine me tourmente toute la nuit. Je me
lve en raffolant, et je cours chez la duchesse  dix heures du matin;
elle sortait du bain, frache comme la rose. Une lvite la couvre des
pieds  la tte; on apporte du chocolat; je suis barbouill du haut en
bas; elle saute  son clavecin; sa jolie menotte a toute la vlocit
possible; elle a du got, un filet de voix, des sons charmants, mais
pour de l'me... serviteur. Je vois cependant qu'elle est susceptible.
Nous prenons un duo; je la presse, je l'attendris malgr elle; elle
perd la tte, son coeur se serre; j'en arrache un soupir; la voix meurt,
la main s'arrte; le sein palpite, mon oeil enflamm saisit tous ses
mouvements... Zeste! elle jette tout au diable; elle plante l le
clavecin, me bat, me demande pardon, passe un entrechat, se jette en
boudant sur un sopha, et se relve par un grand clat de rire.

Heureusement pour moi, Gardel arrive; nous dansons; je remarque
cependant avec plaisir qu'elle prend de l'intrt; elle me loue avec
affectation. Gardel n'a garde de la contredire; avant que je sorte,
elle me demande excuse, implore son pardon, me prie de lui imposer sa
pnitence; vois donc d'ici, bourreau, cette mine hypocrite; je saisis
une main que je couvre de baisers; l'autre me donne un soufflet qu'un
baiser hardi rpare  l'instant.

Le lendemain, j'y vole sur les ailes du dsir; elle m'avait demand
quelques ariettes nouvelles, je les lui portais; elle tait au lit; une
femme de chambre ouvre ses rideaux, je parais; un fauteuil plac  ct
d'elle me tendait les bras... j'aime bien mieux m'appuyer contre une
console qui me tient de niveau.

O es-tu, divin Carrache? prte-moi tes crayons pour esquisser cette
enfant!...

Un bonnet  la paysanne couvre sa tte  moiti; ses traits n'ont
aucune proportion; ce sont de noirs yeux superbes, la plus jolie
bouche, un nez retrouss, un front trop petit, mais ombrag
dlicieusement; deux ou trois petits signes noirs comme jais
assassinent leur monde sans rmission; son teint est moins trs blanc
qu'anim, mais le carmin le plus pur n'gale pas le vermeil de ses
joues et de ses lvres.

Aprs quelques folies dbites de part et d'autre, je lui montre ma
musique; elle me prie de chanter... Je dployais toute la lgret
de ma voix, quand tout  coup un drap soulev me dcouvre un sein de
lis et de roses... _et la cadence chevrote_... Je continue: tantt
c'est un bras arrondi par l'amour, une cuisse frache rebondie, une
jambe fine, un pied charmant qui, tour  tour, se promnent sur le lit
et frappent tous mes sens... Je tremble; je ne sais plus ce que je
chante...--Allons donc! me dit la duchesse, avec un sang-froid dont
je ne la croyais pas capable. Je recommence et le mange d'aller son
train; mon sang bouillonne, tous mes nerfs s'agacent et s'irritent;
je palpite, mon visage s'inonde de sueur; la mchante, qui m'observe,
sourit et cependant soupire... Un dernier bond la dcouvre tout
entire... Sacredieu! mes yeux font feu; je jette la musique, je fais
sauter les boutons qui me gnent, je m'lance dans ses bras; je crie,
je mords, elle me le rend bien, et je ne quitte prise qu'aprs quatre
reprises redoubles.

La duchesse tait vanouie, cela commena  m'inquiter; j'employai un
spcifique qui ne m'a jamais manqu; j'ai la langue d'une volubilit
incroyable; j'applique ma bouche sur le bouton de rose qui termine
un joli globe: un trmoussement presque subit me rassure sur son
tat...--Dieu!  Dieu! me dit-elle en me sautant au cou, cher ami, tu
l'as trouv!--Eh, quoi? lui dis-je tout tonn...--Hlas! un temprament
que l'on m'avait persuad que je n'avais pas... Et baisers d'entrer en
jeu, et les pices de mon habillement de couvrir le plancher. Enfin,
nous nous trouvmes, comme dit la prcieuse ridicule, _l'un vis--vis
de l'autre_; je vous jure que ma petite duchesse n'tait point de ces
prudes qui craignent un homme absolument nu. Elle avait des doutes;
il fallut bien les claircir. Cette situation nouvelle me dcouvrait
de nouveaux charmes. C'tait bien le corps le mieux fait! Charnue
sans tre grasse, svelte sans maigreur, une souplesse de reins qui ne
demandait que de l'usage... Eh! parbleu! je lui en donnai de toutes les
faons.

J'aime bien f....; mais comme le bon Dieu n'a pas voulu que nous
trouvassions le mouvement perptuel, il faut s'arrter enfin, car ce
_jeu lasse plus qu'il n'ennuie_.

Or ma duchesse n'avait qu'un jargon, toujours le mme; et comme j'avais
ralenti son feu, ce n'tait plus qu'un petit tre plat, fort monotone.
Que j'aime  voir sortir d'une bouche ces riens que rend si prcieux
une femme enivre de volupt! qu'un mot plac  propos sait bien
relever le prix d'une caresse et la rendre plus touchante! Otez les
prludes de la jouissance et les paroles magiques qui, faisant sortir
de l'extase, aident si souvent  s'y replonger... _l'ennui bille avec
nous sur le sein de nos belles_: l'amour fuit, l'essaim des plaisirs
s'envole, et l'on s'endort pour ne jamais se rveiller.

Voil des dgradations que j'prouvai chez la duchesse pendant quinze
jours: nos commencements furent trop vifs et la satit amena le
dgot. J'en tais l, quand, un soir, en entrant chez moi, on me remit
un crin et un petit billet.

Un instant me rendit votre amante, un instant a tout chang; mais
j'ai, monsieur, de la reconnaissance de vos soins; je vous prie de
conserver cet crin: il vous reprsentera l'image d'une femme qui
parut vous tre chre, et qui se reproche de n'avoir pas pu faire plus
longtemps votre bonheur.

Je vis sur-le-champ de quelle main partait ce billet: la duchesse tait
incapable de l'avoir dict. J'y rpondis: Vos bienfaits, madame,
ont droit de me toucher, si votre coeur a daign apprcier le peu que
je vaux. J'ai mis dans notre liaison des procds dont l'nergie
paraissait vous plaire; je n'ai ni dpit, ni colre. C'est bien assez
pour moi d'avoir eu les honneurs du triomphe, sans aspirer  ceux de
la retraite: depuis huit jours, j'attendais vos ordres, et la preuve
de mon respect est de ne les avoir pas prvenus. Votre portrait sera
pour moi le gage de l'estime que vous accordez  mes _talents_. Puisse,
madame, le fortun mortel qui me remplace vous en porter de _plus
heureux_! Vous m'aurez tous deux dans une obligation plus douce: celle
de vous avoir mis dans le cas d'en sentir tout le prix.

Mon successeur, homme d'esprit, n'a pu y tenir, comme moi, que peu
de jours; elle l'a remplac par _un prince_, et rellement, quant au
moral, ils se convenaient; pour le physique, elle eut ses laquais:
c'est le pain quotidien d'une duchesse.

Mon billet crit, j'ouvris l'crin, j'y trouvai de fort beaux diamants
et le portrait de la duchesse en baigneuse: il tait frappant; je
l'approchai machinalement de mes lvres. Avouerai-je ma faiblesse? Je
sacrifiai encore une fois  ce joli automate, et mon caprice s'croula
avec la libation que je venais de rpandre en son honneur.




Musique


J'ai toujours aim la musique; je fis le soir mme connaissance avec
la Guimard. Cette bougresse-l est laide et joue comme une cuisinire;
mais sa voix est belle, et quand elle ne chante pas faux, elle fait
plaisir; d'ailleurs elle f... comme une enrage. Ma rputation abrgea
le crmonial: je convins de six coups par jour; elle cassa aux gages
son porteur d'eau qu'elle avait reint, laissa reposer ses laquais
et son coiffeur, et nous nous accordmes  faire bourse commune (bien
entendu que je n'y mettrais rien). Elle donnait des concerts, recevait
des compagnes qui la grugeaient en la dtestant, des musiciens d'assez
mauvaise compagnie et des gens de qualit amateurs qui n'ont pas mme
le mrite d'tre bons.

J'tais  causer un aprs souper avec un virtuose clbre et charmant
compositeur (_Cambini_); nous parlions de la rvolution de la
musique en France; je l'coutais avec aridit et je m'instruisais;
tout  coup un de ces messieurs nous aborde.--Quoi! vous parlez
composition! Pardieu! sans me flatter, je suis d'une bonne force.--Je
n'en doute point, lui dis-je en jetant un coup d'oeil sur l'artiste,
et je serais fort aise que vous nous donniez,  monsieur et  moi,
quelques leons.--Volontiers, volontiers; moi, je ne refuse jamais mes
soins.--Par exemple, monsieur veut composer un opra et il me demande
le pome.--Sa musique est faite, apparemment?--Non pas.--Comment! Tant
pis; jamais la musique ne va bien, quand on la compose pour des
paroles; cela gne un musicien et l'empche de peindre; son
imagination est refroidie.

--Mais, monsieur, il me semble...--Il vous semble mal. Un orchestre,
morbleu! un orchestre, voil tout ce qu'il faut; suivez le Moline,
cela s'appelle faire un opra; les paroles ne sont jamais d'accord
avec la musique; mais aussi cela n'arrte point les effets... Moi,
je tiens pour les effets; ai-je raison, Cambini?--Monsieur le
marquis, cependant, quand on veut exprimer un sentiment, l'amour, par
exemple...--Oui, il faut du chromatique, beaucoup de fausses quintes;
on relve cela par l'accord parfait; de l on passe dans le ton relatif
par la tierce mineure; appuyez-moi une septime diminue; si le mode
est mineur, grimpez au majeur; semez-moi des bmols, accords de tierce,
dominant, sexte et les doubles octaves... Pardieu! l'on module dans
un tour de main... As-tu de la fureur, dans ton opra?--Beaucoup,
monsieur le marquis.--Ah! pardieu! tu vas voir: mesure  quatre temps,
battue bien ferme; pour le rcitatif, _ad libitum_, avec accompagnement
oblig; ensuite un choeur en fugue,  deux sujets bien sortants l'un et
l'autre, parce que cela marque la dispute, le conflit de juridiction;
surtout que cela crie comme le diable (il faut que l'on entende un
choeur peut-tre), ensuite un grand silence; c'est imposant, a,
hein?... Un trois temps bien tendre, pour faire le contraste, tu
m'entends bien? Il n'y aurait pas de mal d'y mettre des timbales;
ensuite le hros se fche en _allegro_, avec quatre bmols  la clef;
il faut qu'il fasse une tenue de dix mesures pour lui rassurer la
poitrine; pendant ce temps-l, l'orchestre va le diable; puis ton
hros fait des roulades pour se reposer; il veut qu'on l'entende...
Eh! non, morbleu! que l'orchestre l'crase! et si ce diable de Legros
perce encore, on y mettra du tonnerre... Ah! ce que je te recommande,
c'est une basse bien ronflante; que tout cela marche...--Et mes airs de
danse, monsieur le marquis?--Oh! pour cela il nous faut du noble: un
beau grand morceau de flte, avec des variations, pour la commodit de
Salentin, et puis un point d'orgue avec des roulades; il serait long
pour faire gigoter Gardel... Tu ne sais pas comment sortir de l!--Ma
foi, non.--Un tambourin, mordieu! un tambourin; il n'y a que a, pour
qu'on s'en aille gaiement... Ah! ! bonsoir...

--Ah! cervelle du diable, maudit empoisonneur, _coglione,
coglione_...--L, l, tout doux, Cambini, lui dis-je... Eh bien! mon
ami, voil qui vous juge, et sans appel encore... Nous rejoignmes la
compagnie,  qui le marquis avait dj fait confidence de ses bonts
pour nous, en briguant des voix pour la premire reprsentation, en cas
que l'on suivt ses avis.

Je passais ainsi ma vie au milieu des talents et des ridicules; mais
ma bougresse m'ennuyait; elle jure comme un charretier; pas la moindre
ressource avec elle.




Mariage


J'tais endett; mes cranciers, honntes isralites, venaient m'offrir
leur figure patibulaire. Je pris une rsolution magnanime: je me
dcidai  me mettre la corde au cou,  me marier.--Ah! tu vas faire une
fin.--Oui, une fin; c'est pardieu bien prir avant le temps!

Je connaissais une vieille intrigante, doyenne des marquises,
appareilleuse de sacrement: je fus lui conter mon affaire, en lui
observant que j'tais press.--Oui, me dit-elle, la voulez-vous
jolie?--Ma foi! cela m'est gal; c'est pour en faire ma femme; je ne
m'en soucierai gure, et je ne la prends pas pour les curieux.--Il
la faut riche?--Oh! cela, le plus possible.--De l'esprit?--Mais,
oui, l, l.--Je tiens votre affaire. Connaissez-vous madame de
l'Hermitage?--Non.--Je vous prsenterai; c'est une de mes amies; sa
fille a dix-huit ans, elle est trs riche, et surtout son caractre
est excellent.--(Ah! foutre! que cette bougresse-l est laide!...) Mon
aimable dugne part sur-le-champ pour porter les premires paroles,
manigancer mon affaire et me vanter; le soir elle m'crit deux mots, et
deux jours aprs nous nous rendons chez ma future belle-mre.

Madame de l'Hermitage tient bureau de bel esprit; l, tous nos
demi-dieux, tous nos Apollons modernes viennent chercher des dners
qu'ils paient en sornettes. Ds l'antichambre, je respirai une odeur
d'antiquit qui me saisit l'odorat; la vieille m'avait prvenu qu'il
fallait beaucoup admirer. J'entre dans un salon immense et carr;
j'y trouve la matresse de la maison avec l'air d'une fe, le corps
d'un squelette et le maintien d'une impratrice. Elle m'assomme
de longs compliments; j'y rponds par des rvrences sans nombre;
je cherche des yeux la future... Ah! foutre! on vous en donnera!
Diable! il faut que sa mre me juge auparavant, et la biensance
permet-elle qu'on expose une fille aux regards du premier occupant?...
La dugne et la mre entamrent les grands mots et les vieilles
histoires. Pendant ce temps-l je toisai le salon. Des tapisseries
d'antiques verdures en couvraient les murailles. Cassandre et Polixne
y figuraient, aussi bien que le roi Priam, nombre de Troyens et
perfides Grecs, avec chacun un rouleau qui leur sortait de la bouche
pour la commodit de la conversation. Du plancher pendait une lampe
immense,  sept branches, de bronze dor, qui avait servi aux festins
de Nabuchodonosor, aux quatre coins, des trpieds de vieux laques
surmonts d'urnes  l'antique et de pyramides tronques trouves
dans les fosss de Ninive-la-Superbe. Des tables de marbre de Paros,
portes sur des piliers de granit, charges de bustes grecs et latins
et d'un grand mdaillier. La chemine, leve  huit bons pieds de
hauteur et surmonte d'un miroir de mtal, environn d'une bordure
immense en filigrane; c'tait, je crois, celui de la belle Hlne.
Les fauteuils paraissaient models sur ceux de la reine de Saba,
couverts de tapisserie, durement rembourrs pour viter la mollesse,
mais magnifiquement dors... Voil, mon cher, le mobilier qui frappa
mes regards. Au reste, tout dcelait  mes yeux exercs un fonds de
richesse qui chatouillait mon me, et je projetais dj de changer
toutes ces fadaises contre les belles inventions de notre luxe moderne.
Je m'extasiai sur chaque objet, je tranchai du connaisseur pour
applaudir; on accueillit mes loges, et nous nous retirmes, la dugne
et moi.

En sortant, elle me dit que ma figure, mon air sage et pos (car il
ne m'tait, pardieu! pas chapp un sourire), surtout mon excessive
politesse avaient prvenu en ma faveur, que probablement je serais
invit  dner pour le jeudi, qui tait le grand jour, et qu'alors
je verrais mademoiselle Euterpe... Foutre! voil un beau nom; j'ai
diablement peur que ma charmante ne soit aussi quelque antiquaille.

Je fus invit; le dner rpondait  l'ameublement et je vis mon
Euterpe... Ah! sacredieu! la jolie future; elle est faite  coups de
serpe, elle a t modele, ou le diable m'emporte! sur quelque singe;
aussi madame sa chre mre dit-elle que c'est le vivant portrait de M.
de l'Hermitage. Ramasse dans sa courte paisseur; un teint d'un jaune
vert, des petits yeux enfoncs, battus jusqu'au milieu de deux joues
bouffies; des cheveux  moiti du front, une bouche norme et meuble
de clous de girofle, un cou noir, et puis... serviteur! une gaze
envieuse voilait un je ne sais quoi qui montait au diable. Eh! pardieu!
que ne couvrait-elle aussi les deux plus laides des pattes que jamais
servante ait laves. Au reste, mademoiselle Euterpe fait la petite
bouche, grimace avec complaisance et n'en est que plus laide... Ce fut
bien pis quand elle eut parl. Ah! Cathos n'est rien en comparaison...
Jour de Dieu! pouser cela! me dis-je  moi-mme. C'est bien dur!--Eh!
fi donc! tu ne l'pouseras pas peut-tre?--Eh! mon ami, quarante mille
livres de rente d'entre, autant de retour; cela n'est pas  ngliger;
elle a les beaux yeux de la cassette, et moi, je n'ai qu'un beau
v.. dont elle ne ttera gure. Mes cranciers me talonnent, il faut
s'immoler.

Aprs le dner, mademoiselle Euterpe fut se camper auprs de sa chre
mre; moi j'allai roucouler d'amoureux hoquets qui furent reus avec
humanit et condescendance: somme toute, au bout de quinze jours,
on nous maria, en m'avantageant de vingt mille livres de rente par
contrat. Me voil donc poux d'Euterpe. La mre donna  sa bien-aime
sa bndiction et le baiser de paix; ma chaste pouse fut se mettre
entre deux draps, les talons dans le cul, comme cela se pratique par
modestie. Une partie de la noce tait dans les chambres voisines; les
jeunes gens surtout, pour qui c'est une aubaine, me firent compliment
sur mon bonheur futur, me souhaitrent bonne chance et se mirent en
embuscade. Je me campai  ct de ma charmante, qui versait de grosses
larmes.--Madame, lui dis-je, le mariage o nous nous sommes engags
est un tat _pnible_, une voie _troite_, mais qui mne au bonheur;
il n'est point de roses sans pines, et c'est moi, votre poux, qui
doit les arracher. Le Crateur nous a runis pour que nos deux moitis
ne fissent qu'un tout. Afin de mieux consolider son ouvrage, il a fait
prsent  l'homme, chef de son pouse, d'une cheville... Ttez plutt
(je lui porte la main l, et la masque retire la patte comme si elle
avait bien peur). Or, cet instrument doit trouver son trou: ce trou
est en vous; permettez que je le cherche et que je le bouche... Alors,
d'un bras vigoureux je prends ma chrtienne; elle serre les cuisses;
j'y mets un genou comme un coin, elle me fout des coups de poing par
manire de rsistance; enfin, elle fait semblant de se trouver mal;
elle allonge les jambes, lve le cul; je frappe  la porte... Ah!
foutre! ah! sacredieu! mort de ma vie!--Quoi donc? Comment, bourreau!
deux pieds de cornes... Je suis trangl... Elle est ouverte  deux
battants encore! ah! chienne! ah! carogne! et tu dfendais la brche...
foutue garce!... Je la cogne; elle m'gratigne, elle hurle, je jure en
frappant toujours; la mre arrive, cumant de rage; je saute  bas du
lit et je me sauve. Mes amis, rangs en haie, me demandent, avec une
maligne inquitude, si je me trouve mal, si je veux un verre d'eau...
Je veux le diable qui m'emporte loin d'ici!... Un instant aprs, ma
belle-mre rentre, et d'un ton de snateur: Mon gendre, je sais ce
que c'est.--Comment, ventredieu! je le sais bien aussi, moi, et que
trop.--Non, ce n'est rien; le premier jour de mes noces il m'en arriva
tout autant.--Ah! la foutue famille!--Rassurez-vous, c'est une enfant
qui ne sait pas ce que c'est, elle s'y fera; allez vous remettre auprs
d'elle, et prenez-la par la douceur.--La rage qui m'touffait m'avait
empch de l'interrompre, mais  cette douce invitation, je m'crie:
Moi y retourner! Que le jeanfoutre qui l'a commence la rachve... Ah!
foutre! c'est une nesse ou une jument, tant elle est large.--(Madame
de l'Hermitage fronce le sourcil.) Mon gendre, je comprends, c'est
que vous ne pouvez pas.--Comment! foutre! madame, je ne peux pas! Eh!
sacredieu! la besogne n'est pas dure, on y passerait en carrosse... La
vieille fe se fcha; je manquai la foutre par la fentre, et je sortis
pour jamais de ce maudit lieu.

O rage!  dsespoir! moi la terreur des maris, moi la perle des
f......., me voil coiff d'un panache  la mode... Coa, coa! en herbe!
Coa, coa! en herbe, ventre et dos, et par une guenon, une Maritorne!...
O fuir? o me cacher?... Les pigrammes vont m'assassiner.

Ce n'est pas tout. Le lendemain, un homme en noir demande  me
parler. Au milieu de beaucoup de rvrences, il me signifie un petit
papier...--Monsieur, vous vous trompez.--Non, monsieur, me dit le
Normand.--Mais de qui cela vient-il?--De haute et puissante demoiselle
Euterpe de l'Hermitage, votre lgitime pouse.--Comment, ce coquin!
foutre! si tu ne sors... il tait dj parti, et court encore... Eh
bien! la bougresse me faisait sommation de la traiter maritalement,
sans quoi l'on m'annonait bnignement que l'on demanderait sparation.
Je cours chez mon procureur; je consulte, nous plaidons pendant trois
mois; on me tympanise; enfin je suis contraint d'abandonner dix mille
livres de rentes de mes vingt constitues, et l'on me dclare pre d'un
individu (quelque sapajou sans doute) dont ma bougresse tait grosse;
encore n'tait-ce pas le premier.

Furieux, dsespr, je pars pour le pays tranger, et j'abandonne 
jamais cette terre maudite o je pourrais rencontrer tant d'objets
dplaisants.

Sort, foutu sort plein de rigueur! Quoi, moi, j'prouverai tes
caprices, tes bizarrerie! Voil donc le fruit de mes belles
rsolutions! Tous mes projets aboutiraient  la parure de Mose! Fuyez,
foutez le camp, rves atrabilaires, songes creux de mon imagination
bilieuse... Non, non, mesdames, vous ne tiendrez point mon chef dans
vos cuisses maudites; jamais un c.. marital ne m'enverra de vapeurs
cornifrres. Au foutre la _conversion_! mais dans mon humeur de
vengeance, je foutrai la nature entire, j'immolerai  mon priape
jusqu' des pucelages (si tant est qu'il en existe); par moi, lgions
de cocus peupleront les palais, les champs et les cits; j'usurperai
jusqu'aux droits de notre bonne mre la sainte glise. Point de
fouteuse de prlat, point de monture de cur que je n'enfile sur tous
les sens (pour leur conserver l'habitude) jusqu' ce que, rendant dans
les bras paternels de M. Satan mon me clibataire, j'aille foutre les
morts!




Hic et Hec




Les Chevaux neufs


Ad... des Italiens, clbre par un joli pied et par des charmantes
roueries, parvint  captiver le riche Ve..., il semait l'or avec
profusion. Ad... en obtint une jolie maison  la barrire blanche; il
la meubla avec tout le got possible, lui prodigua les diamants et
prvint tous ses dsirs; mais il mettait toujours dans ses cadeaux
un peu de gaucherie financire, et semait l'or sans grce. Un jour
il lui fit faire une voiture de la coupe la plus agrable, double
de velours jonquille, enrichie de crpines d'argent, les panneaux
taient peints avec got et vernis richement, il la fit conduire
chez elle. Vous pensez bien que tous les parasites de la maison ne
tarirent pas sur l'loge du nouveau char qui devait faire le plus bel
effet  Longchamps; mais Ad... observa que la voiture neuve ferait
disparate avec ses vieux chevaux. Ve..., qui ne s'attendait pas  cette
nouvelle dpense, en marqua de l'humeur: elle bouda, et elle finit par
dire qu'on allt chercher Javard, le maquignon, et que, s'il tait
raisonnable, il changerait ses chevaux. La belle reprit sa gat, et
trois quarts d'heures aprs Javard arriva avec deux chevaux bais  col
de cygne, tte busque, jambe fine, jarret large, coupe arrondie et
avant-main superbe, etc. Les voir et les dsirer fut l'ouvrage d'un
moment. Ve..., d'un air indiffrent, demanda ce qu'il les voulait
vendre. Javard, avant de rpondre, dtailla leur figure, vanta leur
vigueur, leur fit faire cent courbettes, mit dans leur loge toute
l'emphase d'un maquignon, et finit par dire que quand ce serait pour
son pre, il ne pourrait pas les donner  moins de deux mille francs de
retour.

VE.....

Deux mille francs! Vous moquez-vous?

JAVARD

A tout autre, j'en aurais demand cent louis; mais pour vous, monsieur,
je n'ai qu'un mot: deux mille francs, et ils sont  Mademoiselle.

VE.....

Vous n'en voulez pas douze cents francs?

JAVARD

J'y perdrais plus de trente louis.

VE.....

Vous n'en voulez rien rabattre?

JAVARD

Je ne puis pas, en conscience.

VE.....

La conscience d'un maquignon!... Allons, ils seront pour un autre.

AD.....

Ils feraient pourtant bien  ma voiture, elle est si jolie!

VE.....

Jolie tant que vous voudrez; vous garderez vos vieux. Vous me ruineriez
avec vos caprices.

Elle insiste, il s'impatiente et sort, en prenant sa canne et son
chapeau.

AD.....

Quelle lsine! il ne sait jamais rien faire qu' demi. Il me donne une
voiture dlicieuse et me refuse les chevaux... Ils sont charmants...
Quel dommage!

JAVARD

Je ne conois pas qu'un homme aussi riche se fasse tirer l'oreille pour
deux malheureux mille francs, quand il s'agit d'obliger une si belle
personne qui veut bien faire son bonheur. Ah! si j'tais  sa place...

AD.....

Vous feriez peut-tre comme lui, les hommes ne sont gnreux que quand
ils nous dsirent.

JAVARD

Je ne suis qu'un marchand de chevaux; mais je ne vous refuserais
certainement pas les miens, si je croyais,  ce prix, tre trait cette
nuit seulement comme monsieur de Ve...

AD....., _souriant_

Vous seriez bien attrap, si je vous prenais au mot.

JAVARD

Non, ma foi, j'en ferais le sacrifice de toute mon me.

AD.....

Vous plaisantez...

JAVARD

Non, j'en jure, dites un mot et les chevaux entreront dans votre curie.

AD.....

Quoi, tout de bon?

JAVARD

D'honneur.

AD.....

Savez-vous bien que vos chevaux me tentent beaucoup.

JAVARD

Vous me tentez bien davantage.

AD.....

Si j'allais accepter...

JAVARD

Je me flatte que vous seriez si contente de la nuit que vous m'en
accorderiez quelque autre.

AD.....

Vous croyez... Eh bien?

JAVARD

Eh bien?...

AD.....

Puisque vous le voulez dcidment... faites-les donc mettre dans mon
curie.

Les chevaux entrrent, Javard remonta: c'tait un gaillard de bonne
mine, l'paule large, l'oeil vif, le teint brun et taill en payeur
d'arrrages, il voulut procder, sans dlai,  se payer de ses
chevaux. Ad... avait trop d'envie de briller  Longchamps pour faire
des difficults aprs la gnrosit du maquignon. Son boudoir, avant
souper, fut trois fois la caisse o il toucha des -comptes. Un repas
fin et dlicat, arros d'excellent vin, rpara leurs forces, et son lit
vit cinq fois l'ardent Javard travailler  toucher sa crance. Ve...
ne l'avait pas accoutume  de pareilles ftes, elle s'y livra avec
ivresse, mais le maquignon, ne perdant pas la tte, se leva de grand
matin, courut chez Ve... et s'y fit introduire.

JAVARD

Mes chevaux sont, monsieur, chez mademoiselle Ad... il ne m'a pas t
possible de la refuser.

VE.....

J'entends, et vous comptez que sans y avoir consenti, je ferai la
sottise de vous payer deux mille francs.

JAVARD

Point du tout, j'ai pris des arrangements avec elle.

VE.....

Et quels arrangements? s'il vous plat.

JAVARD

Elle a un anneau dont je me suis accommod.

VE.....

Sa bague?

JAVARD

Oui, elle me convient fort...

VE.....

Parbleu, je le crois, elle m'a cot deux mille cus, vous ne faites
pas de mauvais rves. Allons, faites votre quittance de deux mille
livres; je vais vous les payer, mais qu'il ne soit plus question de
l'anneau.

JAVARD

Mais, monsieur, le march est fait...

VE.....

Et je le dfais. Diable! comme vous y allez!... Allons, votre
quittance, voil votre argent.

JAVARD

Allons donc, puisque vous l'aimez mieux.

Il fait la quittance, reoit les deniers et se retire, content d'avoir
si bien vendu ses chevaux et d'avoir pass gratis une si bonne nuit.
Ve... prend alors sa redingote, sa canne et son chapeau et va chez
Ad... La femme de chambre a beau lui reprsenter qu'elle dort, qu'elle
a t toute la nuit fort agite, il entre, en disant qu'il a de quoi
gurir sa migraine. Ad... se rveille au bruit.

AD.....

Venez-vous encore me tourmenter aprs m'avoir dsoblige comme vous
avez fait hier?

VE.....

Non, friponne; tu sais bien que je finis toujours par faire ce que tu
veux. Tiens, voil la quittance de tes chevaux.

AD.....

Je n'en ai que faire, monsieur, je les ai pays.

VE.....

Oui, avec ton anneau! il me l'a dit; mais je n'entends pas cela;
garde-le, voil ta dcharge en bonne forme, et il m'a promis de te
laisser ta bague.

Adeline devina sans peine l'quivoque, se mordit les lvres pour n'en
pas rire, et pour cacher sa confusion elle eut la complaisance de
recevoir le financier dans la chapelle que le maquignon avait si bien
fte.




La Vieille Sara


Aprs quelques moments de repos et quelques verres de punch, on demanda
quelque anecdote  Valbouillant.

--Je n'en sais point, dit-il, si ce n'est le dsespoir de la vieille
Sara.--Je ne la connais point, dit l'vque.--Oh! que si, monseigneur,
elle a la pratique de presque tout votre chapitre, c'est la grosse
marchande de plaisir!--Elle vend du croquet?--Non, mais c'est la plus
adroite pourvoyeuse du comtat; peu de femmes ont une famille aussi
tendue, elle a toujours deux ou trois nices qui l'accompagnent aux
promenades, au spectacle, et quand elles sont un peu trop connues,
elles se retirent vers Orange en Carpentras, o elles portent
l'instruction qu'elles ont reue chez Sara, qui les remplace par de
nouvelles parentes qui lui viennent des villages d'alentour et qu'elle
forme avec le mme soin.--Oh! oui, je me rappelle, dit l'vque, elle
est grosse, courte, elle a le front troit, l'oeil en dessous, le crin
roux et le nez un peu bourgeonn.--Prcisment, et srement vous avez
t plus d'une fois son neveu.--Je n'en disconviens pas; que lui
est-il donc arriv?--Hier, se promenant sur le rempart avec Justine,
la nice du moment, un ngociant de Ble est venu l'accoster, on a li
conversation, elle a d'abord t galante, puis elle s'est anime, et
le bon Blois a propos de lui donner  souper. Sara, toujours prte
quand il s'agit d'un repas, s'accorde  tout, et l'on convient que
le ngociant partagerait ensuite le lit de Justine en dposant dix
louis sur la table de nuit, dont il aurait droit d'en reprendre un 
chaque politesse qu'il ferait  la gentille nice. Sara, qui n'avait
gure vcu qu'avec d'lgants Franais ou de bons citadins, croyait que
les Suisses ne pouvaient l'emporter en civilit sur ses compatriotes,
et se hta de conclure le march. On a soup gament, le bourgogne
et le montrachet n'ont pas t mnags, la vieille s'est bien repue,
bien gaye, puis a prsid au coucher: on a vu poser l'or sur la
table de nuit, et le Suisse a prtendu qu'elle lui devait deux louis.
Justine, interroge sur le fait des articles, a confirm par son aveu
les prtentions du Blois. Sara a redoubl ses cris, et l'Helvtien,
pour l'apaiser, l'a renverse sur le lit et lui a fait cadeau du
treizime; elle a pris son mal en patience, mais en jurant ses grands
dieux qu'elle ne ferait plus de pareil march qu'avec des Franais.--La
nice, observa l'vque, avait moins d'humeur que la tante. Mme
Valbouillant remarqua que le bon Blois s'tait sans doute ainsi
comport pour honorer les saints aptres et avait rserv le judas
pour Sara.--Quoi qu'il en soit, dis-je alors, je voudrais me faire
naturaliser Suisse, si j'tais sr que le droit de bourgeoisie chez eux
me procurt d'aussi rares talents.




La Belle Adle


Nous engagemes Valbouillant  nous raconter quelqu'une de ses
aventures, en attendant que l'heure du dner nous rappelt au
chteau[146].

--J'avais vingt ans, dit-il; j'tais capitaine de dragons, et mon
rgiment, cantonn dans la Lorraine, y gotait toutes les douceurs
dont ce charmant pays abonde; dans la petite ville o ma troupe tait
en quartier habitait la jeune pouse d'un vieil officier gnral qui
tait en tourne pour une inspection dont le gouvernement l'avait
charg; elle tait musicienne, chantait bien, jouait agrablement la
comdie, dansait avec grce et lgret; cette conformit de talents
la disposait en ma faveur et me faisait dsirer de me lier avec elle;
je l'accompagnai avec mon violon dans une ariette italienne, et mes
applaudissements parurent la flatter; je demandai et j'obtins la
permission de lui faire ma cour chez elle, mais la prsence d'une
vieille belle-soeur, qui restait toujours au salon, me gnait dans
l'aveu que je voulais lui faire de ma tendresse; elle s'en aperut,
sourit malicieusement, mais elle n'loignait pas le tmoin importun.
Je lui donnai des billets, des vers passionns, elle les recevait,
en paraissait satisfaite, mais elle n'y rpondais jamais. Vous savez
que je suis ardent, et mme impatient, et j'avais peine  supporter
cet tat; je m'ennuyais de rester toujours au mme point. Pour en
sortir et pouvoir m'expliquer librement sans la compromettre, je
supposai un voyage  Nancy, o elle avait des parents; je m'offris de
me charger de ses dpches et je demandai qu'elle me permt de venir
le lendemain les prendre  son lever.--Vous tes bien obligeant, me
dit-elle, mais je ne sais si j'y dois consentir, je suis extrmement
paresseuse et je fais ma toilette tard, et vous me verriez trop  mon
dsavantage.--Ah! madame, quand on doit tout  la nature, c'est l'art
seul qui peut nuire, et je ne vous trouverai que trop charmante dans
l'heureux dsordre du matin.--Vous croyez?... Moi j'en doute et j'exige
pour prix de ma complaisance que vous me disiez, sans dguisement,
si je perds beaucoup  me laisser voir sans parure; venez sur les
dix heures, mes lettres seront prtes. Un coup d'oeil d'intelligence
dont elle accompagna ce propos remplit mon coeur de l'espoir le plus
doux. Le lendemain, ponctuel au rendez-vous, j'arrive, je m'adresse
 Marton, sa suivante, pour tre introduit.--Madame, me dit-elle,
n'a pas dormi de la nuit, elle a eu une migraine affreuse, elle est
encore couche.--Dieux! m'criai-je, encore couche, une migraine,
quel contre-temps, je m'tais flatt du bonheur de la voir.--Elle s'en
flattait aussi.--Et il faut que je me retire...--Je ne dis pas cela; si
vous voulez monter, vous tes le matre, mais ne faites pas de bruit,
parlez bas, de peur d'branler sa tte.

Alors elle sort, je la suis et je monte sur la pointe du pied; elle
ouvre la chambre de sa matresse, m'introduit, se retire et emporte la
clef. A la faible clart que laissaient pntrer les persiennes aux
trois quarts fermes, j'aperus la belle Adle, mollement tendue sur
un lit lgant; un corset ngligemment nou par une chelle de rubans
gris de lin renfermait  demi la neige lastique de son sein, son
mouchoir transparent, drang par les mouvements de la nuit, laissait
voir une fraise vermeille; des cheveux s'chappant de dessous un bonnet
en dentelle tombaient en boucles flottantes sur son cou d'ivoire,
avec lequel leur couleur d'bne contrastait merveilleusement; une
lgre couverture de soie avec draps de Frise, se collant sur son beau
corps, en dessinaient les agrables contours. Je m'approchai d'elle
avec tout l'empressement de l'amour et de la timidit qu'inspire le
respect (j'tais novice encore).--Ah! c'est vous, monsieur, me dit-elle
d'une voix qu'elle s'efforait de rendre faible; convenez que j'ai
bien peu de coquetterie de vous recevoir dans l'tat d'abattement o
je me trouve.--Ah! madame, il ajoute le plus vif intrt  l'ivresse
que vos charmes sont srs d'inspirer.--Vous me flattez, voyez comme
j'ai les yeux battus; je saisis sa main que je couvris de baisers, et
fixant ses yeux soi-disant battus: Ce n'est pas le cas, lui dis-je,
o les battus payent l'amende, mon coeur qu'ils ravissent en est la
preuve, et je drobai un baiser.--Finissez donc, monsieur, n'abusez
pas de la confiance que j'ai dans votre sagesse, et elle se dbattit
avec une charmante maladresse qui me dcouvrit de nouveaux charmes.--Si
quelqu'un entrait, qu'est-ce qu'on penserait. Marton! Marton! Comment,
elle n'est pas l?... elle est redescendue! l'imprudente... mais si
quelqu'autre... elle a emport la clef. Ah! comme je la gronderai!...
quelle ide lui a pris! en vrit, elle me met dans une position bien
trange.--Elle vous met  mme de me rendre le plus heureux des hommes,
si vous tes sensible  l'amour le plus tendre; et je voulus prendre
quelques liberts.--Ah! monsieur, il serait atroce d'abuser de la
faiblesse o me jette ma migraine; je suis presque mourante, et vous...
Laissez-moi donc, je sens bien votre main.--Oh! l'heureuse migraine!
qu'elle vous sied bien! elle ajoute encore  votre fracheur.--Ah!
quelle audace! je suis presque toute dcouverte... Non, monsieur,
arrtez... je ne suis pas femme  souffrir... Je n'coutais plus rien
et mes mains actives parcouraient les plus rares trsors; j'avais
dj un genou dans le lit et j'allais m'lancer pour le partager avec
elle quand, me repoussant et se retournant vivement, elle saisit le
cordon de la sonnette; effray et craignant de l'offenser, je fis un
saut du lit  la chemine pour rparer le dsordre de ma toilette, en
cas que ses gens arrivassent, et je profrai, selon l'usage, les mots
d'ingrate, de cruelle, etc., quand, partant d'un clat de rire, elle
dit: Bon, je suis sauve, il ne sait pas que ma sonnette est rompue. Je
ne fis qu'un saut pour aller reprendre ma place dans le lit: elle ne
fit plus de rsistance que pour la forme.




Aurore


Nous applaudmes au rcit de Valbouillant, et ils exaltrent sa
valeur; la signora Magdalani lui demanda quelles limites il croyait
qu'on devait fixer aux exploits amoureux.--Je ne puis les assigner
avec prcision, et des traits comme les vtres sont bien faits pour
les reculer.--Cela est bien honnte, mais quel est le plus grand
effort que vous ayez fait?--C'est  Bruxelles, dit-il, je revenais de
l'arme, j'avais fait une longue abstinence, et je m'adressai  un
honnte domestique de louage, qui m'avait servi de bonneau, lors de
mon dernier voyage; il me fit connatre une danseuse, nomme Aurore,
qui ne pouvait pas me recevoir chez elle, tant entretenue par un
vieil officier autrichien fort jaloux, mais qui vint souper avec moi
chez un traiteur. Nous n'avions pour meuble qu'un grand fauteuil 
crmaillre, comme il s'en trouve quelquefois dans les corps de garde;
je convins de deux louis pour la soire; nous fmes un assez bon
repas, on nous servit plat  plat et nous faisions un entr'acte sur
le fauteuil  chaque mets qu'on nous enlevait, et en quatre heures et
demie nous avions mang neuf plats et aucun entr'acte n'avait manqu;
aussi la gnreuse fille voulait-elle me rendre mon argent. L'vque
s'cria: Voil le dsintressement le plus marqu ou le triomphe du
temprament sur l'avarice; il contraste merveilleusement avec le
dsespoir de la vieille Sara.--La grosse marchande de plaisir? dit
Valbouillant.--Prcisment.




Le Chien aprs les Moines


        ... Chacun se plaint, et c'est avec raison,
        Que vous allez de maison en maison
    Non pas pour exhorter  la gloire ternelle,
    Mais bien pour y guetter quelque jeune pucelle
    Douce, simple, innocente et parfaite  ces jeux
    O brille tout l'clat de vos clestes feux;

        Si par hasard un minois agrable
        S'offre  vos yeux sous un aspect aimable,
        Dieu! quels ressorts n'employez-vous donc pas,
        Pour conquter tant de brillants appas?
    D'abord vous ne parlez que vertu, que sagesse,
    Vous traitez d'odieux le beau nom de tendresse;
    Vous ne savez prchez que la gloire du ciel
    Et le dtachement de tout bien temporel.

        En peu de temps, la jeune et tendre lise
        Auprs de vous se familiarise.
    Parler toujours du ciel, l'insipide propos!
    A l'esprit il faut bien donner quelque repos.
        Aprs le ciel advient la bagatelle,
        Conte du jour, histoire ou bien nouvelles;
        Satan, la chair, sont un peu plus parlans,
        Et l'on en vient  des discours galans:
        On fait jouer un coup d'oeil, un sourire,
    En silence on exprime un mutuel martyre:
    On gmit  l'envie, l'on dvoile ses feux,
    On n'a plus tant d'horreur pour un froc odieux.

    lise dit tout bas: Dans le fond, c'est un homme,
    Tout aussi bien mt qu'un cardinal de Rome;
    Que m'importe aprs tout? il parat trs charmant.
    Fin matois, vous savez bien connatre l'instant
    Et monter le cadran sur cette heure fatale
    O Florinde perdit sa vertu de vestale.
    Oui, c'en est bien fait, lise est donc perdue enfin;
    De sage qu'elle tait, elle devint catin.

    Une famille en pleurs gmit et se dsole;
    Et tandis qu'en secret le plaisir vous console,
    Vous savez vous moquer et du qu'en dira-t-on,
    De tous les bruits publics et du mauvais renom.

    lise cependant met son poupon au monde,
    Tout prt  recevoir la formule de l'onde;
    Ses larmes et ses cris marquent son repentir.
    Aprs la rose vient l'pine du plaisir.

    Parens, amis, voisins et toute la sequelle
    Sont bientt informs de la triste nouvelle;
    On entend un bruit sourd; chacun se dit tout bas:
    Hlas! est-ce bien sr? Qui donc a fait ce cas?
    lise paraissait accomplie de sagesse
    Et mme hassait jusqu'au nom de tendresse;
    Assidue  l'glise, aux offices divins,
    Elle portait au ciel des regards si bnins!
    Point d'amans frquents, point d'intrigante allure
    Capable  l'engager  ce fait de nature.
    Pauvre lise, qui donc a pu vous culbuter?
    Attendez, dit quelqu'un: je m'en vais deviner.
    Ce gros pre Lucas,  la joue boursoufle,
    Chez elle allait souvent passer une soire.
    Oh! le fait est certain: c'est ce rus frocard
    Qui son futur mari d'avance a fait cornard.
    Ne vous y frottez pas; car une robe noire
    En sait souvent plus long que son simple grimoire...




Le Rideau lev

ou l'ducation de Laure




L'Enfance de Laure


Je sortais de ma dixime anne; ma mre tomba dans un tat de
langueur qui, aprs huit mois, la conduisit au tombeau. Mon pre,
sur la perte duquel je verse tous les jours les larmes les plus
amres, me chrissait: son affection, ses sentiments si doux pour
moi se trouvaient pays, de ma part, du retour le plus vif. J'tais
continuellement l'objet de ses caresses les plus tendres; il ne se
passait point de jour qu'il ne me prt dans ses bras et que je ne fusse
en proie  des baisers pleins de feu.

Je me souviens que ma mre lui reprochant un jour la chaleur qu'il
paraissait y mettre, il lui fit une rponse dont je ne sentis pas alors
l'nergie, mais cette nigme me fut dveloppe quelque temps aprs: De
quoi vous plaignez-vous, madame? Je n'ai point  en rougir: si c'tait
ma fille, le reproche serait fond; je ne m'autoriserais pas mme de
l'exemple de Loth; mais il est heureux que j'aie pour elle la tendresse
que vous me voyez: ce que les conventions et les lois ont tabli, la
nature ne l'a pas fait; ainsi, brisons l-dessus... Cette rponse
n'est jamais sortie de ma mmoire. Le silence de ma mre me donna ds
cet instant beaucoup  penser sans parvenir au but; mais il rsulta de
cette discussion et de mes petites ides que je sentis la ncessit de
m'attacher uniquement  lui, et je compris que je devais tout  son
amiti. Cet homme, rempli de douceur, d'esprit, de connaissances et de
talents, tait form pour inspirer le sentiment le plus tendre.

J'avais t favorise de la nature: j'tais sortie des mains de
l'amour. Le portrait que je vais faire de moi, chre Eugnie, c'est
d'aprs lui que je le trace. Combien de fois m'as-tu redit qu'il ne
m'avait point flatte: douce illusion dans laquelle tu m'entranes, et
qui m'engage  rpter ce que je lui ai entendu dire souvent! Ds mon
enfance, je promettais une figure rgulire et prvenante; j'annonais
des grces, des formes bien prises et dgages, la taille noble et
svelte; j'avais beaucoup d'clat et de blancheur. L'inoculation avait
sauv mes traits des accidents qu'elle prvient ordinairement; mes yeux
bruns, dont la vivacit tait tempre par un regard doux et tendre,
et mes cheveux, d'un chtain cendr, se mariaient avantageusement.
Mon humeur tait gaie, mais mon caractre tait port, par une pente
naturelle,  la rflexion.

Mon pre tudiait mes gots et mes inclinations: il me jugea; aussi
cultivait-il mes dispositions avec le plus grand soin. Son dsir
particulier tait de me rendre vraie avec discrtion; il souhaitait que
je n'eusse rien de cach pour lui: il y russit aisment. Ce tendre
pre mettait tant de douceur dans ses manires affectueuses, qu'il
n'tait pas possible de s'en dfendre. Ses punitions les plus svres
se rduisaient  ne me point faire de caresse, et je n'en trouvais
point de plus mortifiantes.

Quelque temps aprs la perte de ma mre, il me prit dans ses bras:
Laurette, ma chre enfant, votre onzime anne est rvolue; vos
larmes doivent avoir diminu, je leur ai laiss un terme suffisant;
vos occupations feront diversion  vos regrets: il est temps de les
reprendre. Tout ce qui pouvait former une ducation brillante et
recherche partageait les instants de mes jours. Je n'avais qu'un seul
matre, et ce matre c'tait mon pre: dessin, danse, musique, science,
tout lui tait familier.

Il m'avait paru facilement se consoler de la mort de ma mre: j'en
tais surprise, et je ne pus enfin me refuser de lui en parler: Ma
fille, ton imagination se dveloppe de bonne heure; je puis donc ds 
prsent te parler avec cette vrit et cette raison que tu es capable
d'entendre. Apprends donc, ma chre Laure, que dans une socit dont
les caractres et les humeurs sont analogues, le moment qui la divise
pour toujours est celui qui dchire le coeur des individus qui la
composent et qui rpand la douleur sur l'existence: il n'y a point de
fermet ni de philosophie, pour une me sensible, qui puisse faire
soutenir ce malheur sans chagrin, ni de temps qui en efface le regret;
mais quand on n'a pas l'avantage de sympathiser les uns avec les
autres, on ne voit plus la sparation que comme une loi despotique de
la nature  laquelle tout tre vivant est soumis. Il est d'un homme
sens, dans une circonstance pareille, de supporter comme il convient
cet arrt du sort, auquel rien ne peut le soustraire, et de recevoir
avec sang-froid et une tranquillit modeste, absolument dgage
d'affection et de grimaces, tout ce qui le soustrait aux chanes
pesantes qu'il portait.

N'irai-je pas trop loin, ma chre fille, si dans l'ge o tu es, je
t'en dis davantage? Non, non, apprends de bonne heure  rflchir et
 former ton jugement, en le dgageant des entraves du prjug dont
le retour journalier t'obligera sans cesse d'aplanir le sillon qu'il
tchera de tracer dans ton imagination. Reprsente-toi deux tres
opposs par leur humeur, mais unis intimement par un pouvoir ridicule,
que des convenances d'tat ou de fortune, que des circonstances qui
promettaient en apparence le bonheur ont dtermins ou subjugus par
un enchantement momentan, dont l'illusion se dissipe  mesure que
l'un des deux laisse tomber le masque dont il couvrait son caractre
naturel: conois combien ils seraient heureux d'tre spars. Quel
avantage pour eux s'il tait possible de rompre une chane qui fait
leur tourment et imprime sur leurs jours les chagrins les plus
cuisants, pour se runir  des caractres qui sympathisent avec eux!
Car, ne t'y trompe pas, ma Laurette, telle humeur qui ne convient pas
 tel individu s'allie trs bien avec un autre, et l'on voit rgner
entre eux la meilleure intelligence, par l'analogie de leurs gots
et de leur gnie; en un mot, c'est un certain rapport d'ides, de
sentiments, d'humeur et de caractre qui fait l'amnit et la douceur
des unions, tandis que l'opposition qui se trouve entre deux personnes,
augmente par l'impossibilit de se sparer, fait le malheur et aggrave
le supplice de ces tres enchans contre leur gr.--Quel tableau!
quelles images! Cher papa, tu me dgotes d'avance du mariage. Est-ce
l ton but?--Non, ma chre fille: mais j'ai tant d'exemples  ajouter
au mien que j'en parle avec connaissance de cause, et pour appuyer ce
sentiment si raisonnable, et mme si naturel, lis ce que le prsident
de Montesquieu en dit dans ses _Lettres persanes_,  la cent douzime.
Si l'ge et des lumires acquises te mettaient dans le cas de le
combattre par les prtendus inconvnients qu'on voudrait y trouver, il
me serait facile de les lever et de donner les moyens de les parer; je
pourrais donc te rendre compte de toutes les rflexions que j'ai faites
 ce sujet, mais ta jeunesse ne me met pas  mme de m'tendre sur un
objet de cette nature. Mon pre termina l.

C'est  prsent, tendre amie, que tu vas voir changer la scne.
Eugnie! chre Eugnie! passerai-je outre? Les cris que je crois
entendre autour de moi soulvent ma plume, mais l'amour et l'amiti
l'appuient: je poursuis.

Quoique mon pre ft entirement occup de mon ducation, aprs deux ou
trois mois je le trouvais rveur, inquiet: il semblait qu'il manqut
quelque chose  sa tranquillit. Il avait quitt, depuis la mort de ma
mre, le sjour o nous demeurions, pour me conduire dans une grande
ville et se livrer entirement aux soins qu'il prenait de moi; peu
dissip, j'tais le centre o il runissait toutes ses ides, son
application et toute sa tendresse. Les caresses qu'il me faisait, et
qu'il ne mnageait pas, paraissaient l'animer; ses yeux en taient plus
vifs, son teint plus color, ses lvres plus brlantes. Il prenait mes
petites fesses, il les maniait, il passait un doigt entre mes cuisses,
il baisait ma bouche et ma poitrine. Souvent il me mettait totalement
nue, et me plongeait dans un bain: aprs m'avoir essuye, aprs m'avoir
frott d'essences, il portait ses lvres sur toutes les parties de
mon corps, sans en excepter une seule; il me contemplait; son sein
paraissait palpiter, et ses mains animes se reposaient partout: rien
n'tait oubli. Que j'aimais ce charmant badinage et le dsordre o je
le voyais! mais au milieu de ses plus vives caresses, il me quittait et
courait s'enfoncer dans sa chambre.

Un jour, entre autres, qu'il m'avait accable des plus ardents baisers,
que je lui avais rendu par mille et mille aussi tendres, o nos bouches
s'taient colles plusieurs fois, o sa langue mme avait mouill mes
lvres, je me sentis tout autre. Le feu de ses baisers s'tait gliss
dans mes veines; il m'chappa dans l'instant o je m'y attendais
le moins; j'en ressentis du chagrin. Je voulus dcouvrir ce qui
l'entranait dans cette chambre, dont il avait pouss la porte vitre,
qui formait la seule sparation qu'il y avait entre elle et la mienne.
Je m'en approchai, je portai les yeux sur tous les carreaux dont elle
tait garnie, mais le rideau qui tait de son ct dvelopp dans toute
son tendue, ne me laissa rien apercevoir, et ma curiosit ne fit que
s'en accrotre.




ducation Philosophique


Peux-tu concevoir, ma Laure, et fixer un point d'arrt sur
l'immensit dont notre globe est environn? Pousse-le aussi loin que
ton imagination puisse l'tendre:  quelle distance inconcevable
seras-tu encore du but! Que penses-tu qui remplisse cet espace immense?
Des lments dont la nature et le nombre sont et seront toujours
inconnus; il est impossible de savoir s'il n'y en a qu'un seul dont
les modifications prsentent  nos yeux et  notre pense ceux que
nous apercevons, ou si chacun de ces lments a une racine absolument
propre, qui ne puisse tre convertie en une autre. Dans une ignorance
si parfaite de la nature des choses dont nous faisons tous les jours
usage, il parat ridicule que les hommes aient fix le nombre de ces
lments: rien n'est plus digne de la sphre troite de leurs ides,
et nanmoins,  les entendre, il semble qu'ils aient assist aux
dispositions de l'Ordonnateur ternel. Mais enfin, qu'ils soient un
ou plusieurs, l'assemblage de leurs parties forme les corps et se
trouve uni dans un nombre trs multipli de globules de feu et de
matire qui parat inerte aux yeux proccups. Que penses-tu donc de
ces points de feu brillants, connus parmi nous sous le nom d'toiles?
Eh bien! ma fille, ce sont de vastes globes enflamms, semblables 
notre soleil, tablis pour clairer, chauffer et donner la vie  une
multitude de globes terrestres, peut-tre chacun aussi peupl que le
ntre. Quelques-uns ont cru qu'ils taient placs l pour nous clairer
pendant la nuit; l'amour-propre leur fait rapporter tout  nous, afin
que tout aille  eux. Et de quoi nous servent-ils, ces globes, quand
l'air est obscurci par les nuages ou les vapeurs? La lune paratrait
plutt tre destine  cet office; elle nous claire dans l'absence
du soleil, mme  travers les parties nbuleuses qui couvrent souvent
notre horizon, et cependant ce n'est pas l son unique destination: on
ne peut mme affirmer qu'elle n'est pas un monde dont les habitants
doutent si nous existons et sont peut-tre assez stupides pour se
flatter de jouir seuls de la magnificence des cieux; peut-tre aussi
sont-ils plus pntrants, plus ingnieux que nous, ou pourvus de
meilleurs organes, et qu'ils savent juger plus sainement des choses.
Les plantes sont des terres comme la ntre, peuples, sans doute, de
vgtaux et d'animaux diffrents de ceux que nous connaissons, car rien
dans la nature n'est semblable.

Dans ce point de vue, et parmi cette infinit de boules de matires,
que devient notre terre? un point qui fait nombre parmi les autres, et
nous! fourmis rpandues sur cette boule, que sommes-nous donc, pour
tre le type, le point central et le but o se rendent les prtendues
vrits dont on berce l'enfance?

C'est  peu prs ainsi que mon pre tchait chaque jour de tracer
dans mon esprit des impressions de philosophie. Je lui demandais un
jour: Quel est cet tre crateur de tout, que je sentais mal dfini
dans les notions qu'on m'en avait donnes? Il me dit: Cet tre
magnifique est incomprhensible: il est senti, sans tre connu; c'est
nos respects qu'il exige; il mprise nos spculations. S'il existe
plusieurs lments, c'est de ses mains qu'ils sortent; il les a crs
par la puissance de sa volont, il est donc l'me de l'univers; s'il
n'existe qu'un lment, il ne peut tre que lui-mme. Connaissons-nous
les bornes de son pouvoir? N'a-t-il pas pu dpendre de lui de se
transformer dans la matire que nous voyons, dont nous ne connaissons
ni la nature ni l'essence? Et ce qu'il a pu faire dans un temps, ne
l'a-t-il pas pu de toute ternit? C'en est assez, ma chre enfant,
pour le prsent; quand tu seras dans un ge plus avanc j'carterai de
tout mon pouvoir les voiles qui couvrent la vrit.

Mon pre se plaisait  me faire lire des livres de morale, dont nous
examinions les principes, non sous la perspective vulgaire, mais sous
celle de la nature. En effet, c'est sur les lois dictes par elle, et
exprimes dans nos coeurs, qu'il faut la considrer. Il la rduisait 
ce seul principe, auquel tout le reste est tranger, mais qui renferme
une tendue considrable: _faire pour les autres ce que nous voudrions
qu'on ft pour nous_, lorsque la possibilit s'y trouve, _et ne point
faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qu'on nous ft_. Tu vois,
ma chre, que cette science, dont on parle tant, n'est jamais relative
qu' l'espce humaine, et si elle n'est rien en elle-mme, au moins
est-elle utile  son bonheur.

Les romans taient presque bannis de mes yeux, et il me faisait voir
dans presque tous une ressemblance assez gnrale dans le tissu, les
vues et le but,  la diffrence prs du style, des vnements et de
certains caractres. Il y en avait cependant plusieurs qui taient
excepts de cette rgle; il me donnait volontiers ceux dont le sujet
tait moral. Peu des autres peignent les hommes et les femmes de leurs
vritables couleurs: ils y sont prsents sous le plus bel aspect. Ah!
ma chre, combien cette apparence est en gnral loin de la ralit:
les uns et les autres, vus de prs, quelle diffrence n'y trouve-t-on
pas! Je puisais dans les voyageurs et dans les coutumes des nations
un genre d'instruction qui me faisait mieux apprcier l'humanit en
gnral, comme la socit fait apercevoir les nuances des caractres.

Les livres d'histoire, qui me rendaient compte des moeurs antiques et
des prjugs diffrents qui tour  tour ont couvert la surface de
la terre, taient ma balance. Les ouvrages de nos meilleurs potes
formaient le genre amusant, pour lequel mon got tait le plus dcid
et que j'inculquais avec empressement dans ma mmoire.

Il me remit un jour entre les mains un livre qui venait de paratre, en
me recommandant d'y rflchir: Lis, ma chre Laurette; cet ouvrage est
la production d'un gnie dont tu as lu presque tout ce qu'il a mis au
jour et dont la mmoire possde plusieurs morceaux, qui unit un style
lev, lgant, agrable et facile, propre  lui seul,  des ides
profondes. Zadig, par de ses mains, t'apprendra, sous l'allgorie d'un
conte, qu'il n'arrive point d'vnements dans la vie qui soient  notre
disposition.

De quelque aveuglement dont l'amour-propre et la vanit nous
fascinent, sois assure que pour un esprit attentif et rflchi, il est
d'une vrit palpable et constante que tout s'enchane afin de suivre
un ordre fix pour l'ensemble et pour chacun en particulier; des
circonstances imprvues forcent les ides et les actions des humains;
des raisons loignes et souvent imperceptibles les entranent dans
une dtermination qui, presque toujours, leur parat volontaire; elle
semble venir d'eux et de leur choix, tandis que tout les y porte sans
qu'ils s'en aperoivent. Ils tiennent mme de la nature les formes, le
caractre et le temprament qui concourent  leur faire remplir le rle
qu'ils ont  jouer et dont toute la marche est dessine d'avance dans
les dcrets du moteur ternel.

Si l'on peut prvoir quelques vnements, ce n'est pas une
perspicacit, une sagacit de vue sur la chane de ces circonstances
qu'on ne peut cependant changer, et qui est d'une force irrsistible
mme pour ce qui constitue le malheur. Le plus sage est celui qui sait
se prter au cours naturel des choses.

Pour toi, ma chre Eugnie, ton esprit facile sait se plier  tout; ta
docilit te rend heureuse et tu sais l'tre malgr les entraves mises 
ta libert; tu savoures les plaisirs que tu inventes, sans t'inquiter
de ceux qui te manquent.

J'avanais en ge, et j'atteignis la fin de ma seizime anne,
lorsque ma situation prit une face nouvelle; les formes commenaient
 se dessiner; mes ttons avaient acquis du volume; j'en admirais
l'arrondissement journalier; j'en faisais voir tous les jours les
progrs  Lucette et  mon papa; je les leur faisais baiser; je
mettais leurs mains dessus et je leur faisais faire attention qu'ils
les remplissaient dj; enfin, je leur donnais mille marques de mon
impatience: leve sans prjugs, je n'coutais, je ne suivais que la
voix de la nature.




Le Degr des Ages du Plaisir




Tableau de Paris


A mon arrive dans la capitale, les suites funestes de la Rvolution
y avaient mis tout en dsordre. Le peuple criait famine et les
guinguettes taient toujours remplies de la plus vile portion de la
populace; les agioteurs et les infmes vendeurs de la rue Vivienne
rendaient le numraire  un taux exorbitant, et des monceaux d'or
roulaient sur des tapis verts dans les excrables tripots que S. A.
le duc d'Orlans tolrait dans l'enceinte du Palais-Royal. Les riches
prlats ne respiraient que le sang et la vengeance, et les prtres
tartufes se faisaient un mrite d'obir  la ncessit par intrt. Les
courtisanes publiques et les gourgandines, voyant baisser les actions,
renchrissaient sur le luxe et n'en procdaient pas moins  vil prix
 tous les actes de la lubricit. Enfin, Paris, lorsque j'y arrivai,
tait un mlange de bizarreries et de contradictions, un chaos qu'il
tait difficile de percer; tantt ce monstre qu'on nomme aristocratie
prenait le dessus, au moyen de quelques centaines d'hommes que la
politique faisait gorger dans les garnisons du royaume;  son tour, le
patriotisme prenait sa revanche en faisant dcrocher les rverbres et
en y substituant une victime pour clairer la nation sur ses intrts.
Telle tait la capitale lorsque j'y arrivai.

Je m'y logeai rue Saint-Honor, htel de Londres. Je ne connaissais
pas encore cette espce que l'on nomme raccrocheuse, et qui, le soir,
dpouilles jusqu' la ceinture, provoquent les passants en talant
aux yeux du public une volumineuse paire de ttons. Je me plaisais
 examiner cette engeance maudite qui prostitue ses faveurs pour un
morceau de pain; et cependant, tout en les blmant, j'prouvais des
vellits;  leur air agaant, je sentais que j'tais n pour le
libertinage.

J'avais quelques connaissances de jeunes militaires dans cette grande
ville; aprs quelques visites de biensance rendues, je ne m'occupai
que de plaisirs, et mes nouveaux amis, tous aussi amateurs que je
l'tais des orgies de Vnus impudique et de Bacchus, ne tardrent pas 
me proposer l'accomplissement de ce que je dsirais avec tant d'ardeur,
et me conduisirent au bordel.

Je sentis d'abord quelque rpugnance  me livrer aux caresses de ces
prostitues messalines, mais bientt ma honte s'vanouit et le plaisir
l'emporta. J'y passais les jours et les nuits, tantt dans les bras de
l'une, tantt dans les bras de l'autre. J'y appris beaucoup mieux que
je ne l'avais fait avec Louison toutes les ressources de la lubricit,
et je recevais ces leons avec volupt.




La Patronne


Une des filles d'amour de la dbauche fit un certain soir ma rencontre
au Palais-Royal et me proposa de l'accompagner; je ne rebutai pas
sa proposition et me laissai conduire dans le temple o les filles
salaries par les libertins nationaux recueillaient l'argent des
dbauchs et leur donnaient  chacun de la marchandise pour leur
offrande.

Celle-ci, dont je me souviendrai jusqu'au dernier soupir de ma vie,
avait, ainsi que la bien-aime de mon coeur, le nom de Constance. Aprs
avoir pay, suivant l'usage et le tarif du lieu, ma particulire me
conduisit dans un appartement o je ne fus pas peu surpris de voir en
relief le portrait de Mademoiselle d'Orlans actuelle. Je reculai de
surprise et demandai  ma conductrice comment et par quel hasard le
portrait de cette princesse figurait dans un bordel.

Tu t'en tonnes? me dit-elle; eh! c'est la plus ardente sectatrice
de nos plaisirs, non pour la prostitution, sa belle me en est
incapable, mais depuis que Son Altesse lui a fait apprendre, par motif
de rcration indigne du sang des Bourbons,  danser sur la corde,
elle est devenue le modle de toutes les femmes du haut style de la
capitale; toutes ont voulu apprendre ce grand art que le fameux Placide
enseigna au comte d'Artois, et nous autres, relgues dans les classes
des filles publiques, nous la regardons et la chrirons toujours comme
notre patronne pour les tours de reins et sa souplesse des jarrets.
Le fait est si certain qu'au moyen de l'cu de six francs que tu as
donn  la rvrende maquerelle de ce lieu, je vais, pour ton argent et
tout rjouissant du souverain plaisir, t'apprendre  faire des tours de
force. Je conus,  l'expos de cette courtisane, qu'elle me rservait
 de nouveaux passe-temps; je me laissai conduire sur le trne destin
 la clbration de ces plaisirs, dont le genre tait inconnu pour moi,
et je ne tardai pas  en faire l'preuve.




LES TROIS MTAMORPHOSES

_Conte en vers et en prose pour servir de supplment au_ Degr des Ages

PAR LE MME AUTEUR

_Bagatelle  l'ordre des temps._


    Je veux chanter dans ce conte gaillard
    Du plus affreux trio toute la turpitude,
    Et sans choisir mes portraits au hasard,
    Les peindre au naturel, en faire mon tude;
    Dvoiler les plaisirs de trois membres choisis.
    Dans ces srails charmants du centre de Paris,
    Oui, c'est toi que j'invoque,  mon aimable muse!
    Dans ce moment je te prends pour plastron;
    Et si ton art charmant  ma voix se refuse,
    Je t'apprhende et te saisis au c...

Pardon, lecteurs scrupuleux, je n'cris pas pour vous, renferms dans
la classe des citoyens qui ne s'occupent qu' mditer les prodiges
tonnants de notre rvolution franaise; vous n'accordez plus
d'instants au plaisir; sourds  sa voix, vous voyez avec indiffrence
ces jeunes et jolies rpublicaines qui, ranges en haie sous les
galeries et aux entresols du palais galit, qui, par maintes et
maintes provocations lascives et libertines, veulent s'assurer de vos
sens, de votre bourse et jouir du bnfice du march; le prix de leurs
faveurs est le pot-de-vin de leurs grces.

    Mais c'est  vous que je m'adresse,
    Charmants rous, grands libertins,
    Blmerez-vous que mon coeur s'intresse
    Au jeu plaisant d'une tendre catin?
    A ces transports d'un prlat d'glise,
    Aux faits galants d'un trop pais robin,
    Je ne le puis consultant ma franchise
    Tout y joignant l'anspessade _Jobin_.

Je viens  mon fait et vais vous raconter comment la desse de la
lubricit elle-mme sut punir, dans un de ces asiles consacrs aux
tendres mystres, un prlat hypocrite, qui, interprtant les dcrets du
Ciel  sa guise, rangeait les courtisanes de la capitale au nombre des
houris, que l'un de nos imposteurs en matire de religion, le sublime
Mahomet, avait places dans son paradis pour la joie des fidles
croyants.

    A ce tableau joindre mon militaire,
    Qui, toujours leste, alerte et bien fringant,
    Baisant partout et sans donner d'argent,
    Du doux plaisir faisait sa seule affaire.
    Au rabat empes, vous connatrez le drille,
    Qui, dans ce lieu, pour un petit cu,
    Visitait le v...n d'une agrable fille,
    En se nommant le magistrat cocu.

Mes trois personnages, travestis  qui mieux mieux, et dsirant en eux
les feux de la paillardise, un jour de calme et de tranquillit, se
rendirent dans un temple devenu l'un des mieux fams de Paris en mme
temps que le mieux fourni; les brunes et les blondes s'y trouvaient
rassembles, tous les dsirs s'y trouvaient satisfaits, depuis ceux de
l'vque mitr jusqu' ceux de l'indigent et brave sans-culotte.

    Ce fut chez vous,  digne pourvoyeuse,
    Belle _Desglands_[147], qu'une rage amoureuse
    Amena ce trio guid par le plaisir
    Et dont un joli cul enchanait le dsir.
    A leur accoutrement, qui les aurait
    Pris d'abord, l'un pour _Machault_,
    Ci-devant vque d'Amiens, et maintenant
    Aumnier du diable, moi seul sans
    Doute qui sait qu'il n'est pas tonnant
    Qu'un prtre dlivr de l'emploi, de l'autel,
    De l'glise, n'ait fait qu'un saut jusqu'au bordel.
    L'autre tait _Montesquiou_, bien mince gnral,
    Ce coquin renomm qui nous fit tant de mal,
    Et le tiers un rabat de chicane encrote,
    Tourment de la vertu souvent perscute,
    C'tait _Janson_, ce conseiller fameux,
    L'opprobre de la terre et l'effroi des neveux,
    Qui, du lche produit de ses fortes pices,
    Du palais au boucan gagnait des chaudes-pisses;
    Muse! aide  ma prose, je t'ai dpeint mes
    Personnages; voyons comment ils se tireront
    Maintenant de leur quipe scandaleuse,
    Et comment ces trois gueux de crimes revtus
    Ont pratiqu les vices en jouant les vertus.

_Machault_, _Montesquiou_ et _Janson_ furent donc chez la _Desglands_
demander chacun une fille: Julie Desbois, Dorothe de Ginville et
Elisabeth la Comtoise furent destines  passer en campagne avec ses
messieurs.

    _Janson_ parla procs et _Montesquiou_ combats,
    Mais pour bien terminer tous ces affreux dbats,
    L'hypocrite _Machault_ obtient la prfrence;
    On sait que d'un prlat c'est la prminence.

Julie Desbois lui appartient; mais  triomphe de l'Eglise! au moment
que le ci-devant vque d'Amiens s'apprtait  engainer son mou et
flasque outil, il resta court, et ma Julie lui dit:

    Je salue maintenant votre sage minence;
    En trs bonne putain j'offre ma rvrence.
    Ginville prsenta son norme v...n
    A ce tratre soldat, qui des bords d'outre-Rhin,
    De nos rpublicains n'embrassa point l'injure
    Et n'agit que d'aprs la plus lche imposture.

_Montesquiou_ resta l. Ce membre superbe, qui apaise la femme la
plus acaritre, fut sans effet; deux courtisanes dlaisses, deux
personnages _ quia_; que devint le troisime? C'est _Janson_ que je
vous mets en scne:

    Je viens baiser, dit-il, au nom du Parlement,
    Et prends sur moi les frais de cet vnement.
    Si sur cet expos un lche peuple glose,
    J'en appelle au Snat, et lui seul en impose.

Souveraine protectrice de plaisirs, loigne-toi du local de la
_Desglands_; ta prsence y serait outrage; un prtre, un gnral y
ont.....; un magistrat a couronn l'oeuvre. Comment rparer cet outrage,
consomm pour ton culte? Mais qu'entends-je? La paillasse s'agite, le
ciel du lit s'croule:

    Et le bidet casse en plus de mille clats,
    Faire taire le robin et le dieu des combats.
    Le prlat s'agenouille et marmotte une excuse,
    Soutient qu'il n'a pas tort, que du lieu c'est la ruse,
    Que l'on peut enfin, fier du droit de l'autel,
    Bnir une putain, ft-ce mme au bordel.

Mais qui apparat  mes regards? C'est la lubricit; elle fixe un oeil
de courroux sur le triumvirat. Calotte dtestable, s'crie-t-elle dans
l'excs de sa rage, atome dcor d'un hausse-col, et toi, vil organe
des lois, relgu dans la poussire des bancs de la grande salle, il
est temps que ma vengeance clate:

    Tous trois, rebut affreux des sinistres destins,
    Vous tes ddaigns par de viles putains.
    Je saurai me venger de cet affront infme,
    Je le dois  mon sexe, en un mot, je suis femme;
    Il est temps que l'amour vous donne une leon,
    A la lubricit, reconnaissez mon c...

A genoux et la bouche bante, les trois mirliflors se turent et la
lubricit continua:

    Vous, prtre, prsident; toi, lche, reste l,
    Je vais me prparer  toute ma vengeance
    Sans que le moindre mot serve  votre dfense.
    D'une tte de chien maintenant bien pars,
    De tous vos partisans vous serez excrs,
    Et pour mieux vous punir, de tous vos attributs,
    Lches profanateurs, vous serez revtus.

O merveille! de trois ttes je n'en vis plus qu'une, et les plus laids
museaux remplacrent les visages de _Machault_, de _Montesquiou_ et de
_Janson_. Je m'criai alors:

_Ecce homines._


Tout confus et aboyants, ils abandonnrent ce lieu de prostitution;
mais leur nouvelle caricature, grave et rpandue dans le public, dira
 l'amateur: Tels sont nos traits fidles.




NOTES


[1] _Lettres originales de Mirabeau crites du donjon de Vincennes
pendant les annes 1777-78-79-80, contenant tous les dtails sur sa
vie prive, ses malheurs et ses amours avec Sophie Ruffei, marquise de
Monnier, recueillies par P. Manuel, citoyen franais. A Paris, chez I.
B. Garnery, 1793, an 3e de la libert._ 4 tomes in-8.

PAUL COTTIN.--_Sophie de Monnier et Mirabeau, d'aprs leur
correspondance secrte indite (1775-1789), avec trois portraits, dont
un en hliogravure d'aprs Heinsius, deux fac-simils d'autographes,
une table dchiffrante et un plan du couvent des Saintes-Claires de
Gien. Paris, Plon-Nourrit et Cie, 1903._ CCLX-282 p. in-8.

[2] Ils taient parents par les femmes.

[3] M. de Railli tait dtenu  Pierre-Encize, prs de Lyon.

[4] Voir _l'Amateur d'autographes_, mars 1909.

[5] M. de Rougemont, gouverneur du chteau de Vincennes.

[6] A cause de leur parent.

[7] C'est au deuxime volume de cette publication que se trouve le
portrait de Sophie. Elle tait grande, forte, brune, aux yeux noirs. On
ne connat que deux portraits authentiques de la comtesse de Monnier;
celui-ci et un autre qui la reprsente entre 30 et 35 ans. Il fut peint
par Jean-Jules Heinsius. L'estampe d'Antoine Borel, dans le tome II
de la traduction de Tibulle, est comme celui d'Heinsius, dit M. Paul
Cottin (_loc. cit._), conforme aux signalements remis  la police, et
Mme Callier, fille du docteur Ysabeau, rcemment dcde, tenait de son
pre qu'il offre exactement les traits de Sophie  vingt ans.

[8] _Mmoires secrets pour servir  l'histoire de la Rpublique des
lettres_, par Bachaumont, Pidanzat de Mairobert, Moufle d'Angerville et
autres. T. XXVIII, p. 16.

[9] Pome de Charles Borde tir de la _Novella de l'Angelo Gabrielle_.

[10] _Et t'ter  l'avenir l'original, ce serait l'interrompre pour
longtemps._ Cette phrase est obscure. Elle a toujours t supprime par
les commentateurs, qui ont souvent cit cette lettre d'aprs le recueil
de _Lettres originales de Mirabeau_, publi par Manuel.

[11] _Bibliographie des ouvrages relatifs  l'amour, aux femmes et
au mariage, etc., par M. le Cte d'I... 4e dition revue par J.
Lemonnyer._ Tome II, Lille, 1895.

[12] La construction de cette phrase la rend quivoque, et sans doute
 dessein. Quel qu'il pt tre, le chevalier de Pierrugues en avait de
bonnes.

[13] Voici la bibliographie de cet ouvrage:

_Mylord Arsouille ou les Bamboches d'un gentlemen._ Cologne, 1789.

_Mylord Arsouille ou les bamboches d'un gentleman._ _A Bordel-Opolis,
chez Pinard, rue de la Motte_, 1789 (Paris, aprs 1833), avec 5
gravures libres et l'pigraphe:

    _Vive le plaisir de la couille,
    Dit Mylord Arsouille.
    Je veux sagement, amis, filer mes jours
    Entre le vin, les chevaux, les amours;
    Je dois ces gots  la nature;
    J'aime, je bois, je change de monture._

_Mylord Arsouille_, etc. Rimpression de l'dition prcdente (vers
1855), avec 5 lithographies libres.

_Mylord ou les Bamboches d'un gentleman, imprim sur la copie de
Cologne, 1789,  Lausanne, chez Quakermann cette prsente anne_
(vers 1870), avec sur le verso de la page de garde l'pigraphe un peu
diffrente:

    _Vive le plaisir de la couille,
    Disait Mylord Arsouille.
    Je veux sagement, mes amis, filer mes jours
    Entre le vin, les chevaux, les amours:
    Je dois ces gots  la nature;
    J'aime, je bois, je change de monture._

_Mylord Arsouille_, etc. Rotterdam, vers 1906, avec  la fin un
important catalogue d'ouvrages libres.

[14] Qui se trouve aprs la satire.

[15] Le titre de cet ouvrage ne sera pas intelligible  tous les
lecteurs, et plusieurs ne lui trouveront aucun rapport avec le sujet.
Nanmoins un autre n'aurait pu lui convenir; et si nous l'avons laiss
en grec, on en devinera aisment la raison. (Note de l'd. de l'an IX.)

[16] La nomenclature en est tout au moins curieuse.

_Acadmiciens de Bologne._ Abbandonati, Ansiosi, Ociosi, Arcadi,
Confusi, Difettuosi, Dubbiosi, Impatienti, Inabili, Indifferenti,
Indomiti, Inquieti, Instabili, Della Notte Piacere, Sienti, Sollonenti,
Torbidi, Vespertini.

_De Gnes._ Accordati, Sopiti, Resvegliati.

_De Gubio._ Addormentati.

_De Venise._ Acuti, Allettati, Discordanti, Disgiunti, Disingannati,
Dodonci, Filadelfici, Incruscabili, Instancabili.

_De Rimini._ Adagiati, Eutrupeli.

_De Pavie._ Affidati, Della Chiave.

_De Ferma._ Raffrontati.

_De Molise._ Agitati.

_De Florence._ Alterati, Humidi, Furfurati, Della Crusca, Del Cimento,
Infocati.

_De Crmone._ Animosi.

_De Naples._ Arditi, Infernati, Intronati, Lunatici, Secreti, Sirenes,
Sicuri, Volanti.

_D'Ancme._ Argonauti, Caliginosi.

_D'Urbin._ Assorditi.

_De Prouse._ Atomi, Eccentrici, Insensati, Insipidi, Unisoni.

_De Tarente._ Audaci.

_De Macerata._ Catenati, Imperfetti, Chimerici.

_De Sienne._ Cortesi, Giovali, Prapussati.

_De Rome._ Delfici, Humoristi, Lincei, Fantastici, Negletti, Illuminati,
Incitati, Indispositi, Infecondi, Melancholici, Notti, Vaticane,
Notturni, Ombrosi, Pelligrini, Sterili, Vigilanti.

_De Padoue._ Delii, Immaturi, Orditi.

_De Drepano._ Difficilli.

_De Bresse._ Dispersi, Erranti.

_De Modne._ Dissonanti.

_De Syracuse._ Ebrii.

_De Milan._ Eliconii, Faticosi, Fenici, Incerti, Miscosti.

_De Recannati._ Disuguali.

_De Candie._ Extravaganti.

_De Pezzaro._ Eterocliti.

_De Commachio._ Flattuanti.

_D'Arezzo._ Forzati.

_De Turin._ Fulminales.

_De Reggio._ Fumosi, Muti.

_De Cortone._ Humorosi.

_De Bari._ Incogniti.

_De Rossano._ Incuriosi.

_De Brada._ Innominati, Tigri.

_D'Acis._ Intricati.

_De Mantoue._ Invaghiti.

_D'Agrigente._ Mutabili, Offuscati.

_De Verone._ Olympici, Unanii.

_De Viterbe._ Ostinati, Vagabondi.

Si quelque lecteur est curieux d'augmenter cette nomenclature, il n'a
qu' lire un ouvrage de Jarckius, imprim  Leipsic en 1725. Cet auteur
n'a crit l'histoire que des acadmies de Pimont, Ferrare et Milan. Il
en compte vingt-cinq dans cette dernire ville seulement. La liste des
autres est sans fin, et leurs noms tous plus bizarres les uns que les
autres.

[17] Act. ap. 8, 39. _Spiritus Domini rapuit Philippum, et amplius non
vidit eunuchus._

[18] Daniel, chap. XIV, v. 32. _Erat autem Habacuc prophta in Juda,
et ipse coxerat pulmentum... Et ibat in campum ut ferret messoribus._

33. _Dixit que angelus Domini ad Habacuc: fer prandium quod habes in
Babylonem Danieli._

35. _Et apprehendit eum angelus Domini in vertice ejus, et portavit
eum_ capillo _capitis sui, posuit que eum in Babylone._

Isaac Le Matre de Saci a traduit _capillo_ par _les cheveux_. Luther
met _oben beym schopff_; ce qui est la mme faute. Car le miracle est
plus grand d'avoir transport Habacuc par _un cheveu_ que par _les
cheveux_; mais dans tous les cas, le voyage est leste.

[19] Maccab. l. I, c. I, v. 16.

_Et fecerunt sibi prputia_,--Ce qu'Isaac Le Matre de Saci traduit:
_Ils trent de dessus eux les marques de la circoncision._ Les
Septante disent tout simplement: _Ils se sont fait des prpuces._ Les
Pres ont ainsi traduit. Mais depuis que les Jansnistes ont paru, ils
ont prtendu qu'on ne pouvoit pas mettre les prpuces dans la bouche de
jeunes filles lorsqu'on leur faisoit rciter la Bible. Les Jsuites ont
soutenu, au contraire, que c'toit un crime que d'en altrer un seul
mot.

Le Matre de Saci a donc priphras, et le pre Berrhuyer a accus Saci
d'hrsie, et prtendu qu'il avoit suivi la Bible de Luther. En effet,
Luther dans sa Bible se sert du mot _beschneidung_.

    _Und hielten die beschneidung nicht mehr._
      1     2     3        4        5     6
     Et ont gard la    coupure   point davantage.
      1     2     3        4        5     6

Luther, en effet, a mal interprt. Le miracle, de quelque manire que
l'on traduise, toit de se faire un prpuce. Or la chose est en vrit
miraculeuse dans le texte des Septante, et ne l'est pas autant dans la
version des jansnistes.

[20] Rois, liv. VII, chap. VI, v. 17.

_Hi sunt autem ani aurei quos reddiderunt pro dilecto domino._

[21] Je ne doute pas que quelque demi-savant, ou quelque critique
obstin, ne trouve, dans la suite de cette notice, Shackerley
beaucoup plus savant en astronomie que ne le comporte le costume d'un
ouvrage contemporain d'Herculanum. Mais je le prie d'observer: 1
que l'Anagogie est une rvlation faite par Jrmie Shackerley, tout
comme... Ah! oui: tout comme S. Jean a crit l'Apocalypse dans l'isle
de Pathmos. 2 Que personne dans Herculanum n'a pu rien comprendre 
ce manuscrit, crit bien avant la venue de J.-C. comme nous n'entendons
rien  la bte de l'Apocalypse qui a 666... sur le front (II), ornement
qui serait singulier mme pour un mari franois; ce qui ne dtruit
point du tout l'authenticit de notre manuscrit. 3 Qu'on n'a qu'
lire l'histoire incontestable de l'astronomie antdiluvienne, par
M. Bailly, pour se convaincre que Shackerley pouvoit savoir tout ce
qu'il parot avoir su..... Enfin je dclare que pour trente-six mille
raisons, un peu trop longues  dduire, douter de Jrmie Shackerley,
c'est mriter un auto-da-f.

[22] En effet, comme le remarque l'illustre M. d'Alembert, d'aprs
l'ingnieux et quelquefois sublime Diderot, quelle finesse d'ides
n'a-t-il pas fallu pour y parvenir? L'aveugle n'a de connoissance que
par le tact; il sait qu'on ne peut voir son visage quoiqu'on puisse
le toucher. La vue, conclue-t-il, est donc une espce de tact qui ne
s'tend que sur les objets diffrens du visage et loigns de nous.
Le tact ne lui donne en outre que l'ide du relief. Donc un miroir est
_une machine qui nous met en relief hors de nous-mmes_. Ces mots _en
relief_ ne sont pas de trop. Si l'aveugle disoit, _nous met hors de
nous-mmes_, il diroit une absurdit de plus; car comment concevoir
une machine qui puisse doubler un objet? Le mot _relief_ ne s'applique
qu' la surface; ainsi, nous mettre en relief hors de nous-mmes, c'est
mettre la reprsentation de la surface de notre corps hors de nous.
Cette dsignation est toujours une nigme pour l'aveugle; mais on voit
qu'il a cherch  diminuer l'nigme le plus qu'il toit possible.

[23] Chap. II, v. 19.

[24] Ibid., v. 20.

[25] Telle est l'origine mme du mot de narcisse, lequel vient de
+Nark+ (narc), _assoupissement_; de l le narcisse fut la fleur chrie
des divinits infernales; de l vient aussi que l'on offroit
anciennement les guirlandes de narcisse aux furies, parce qu'elles
engourdissoient, _assoupissoient_ les sclrats.

[26] _Salem, Piper, acorem respuebat. Mens vero accumbebat alternis
semper pedibus sublatis._ Voyez _Elogium Thom. Sanchez_, imprim 
la tte de l'ouvrage _De matrimonio_. A Anvers, chez Murss, 1652,
_in-folio_. Et si vous voulez avoir une ide des difiantes questions
qu'a agites ce thologien, et bien d'autres, cherchez la vingt-unieme
dispute de son second livre.

[27] Il a publi sparment les fragments de Sapho, et les loges
qu'elle a reus.

[28] Gen., ch. II, v. 23.

[29] Vira de vir.

[30] L'allemand a conserv l'ancien rit dans _mannin_, qui vient de
_mann_. _Mannin_ est le vira, et non le virago. _Man wird sie mannin
heissen._ (Gen., II, v. 23.)

[31] Elle toit particulirement honore dans les Gaules et dans la
Germanie sous le titre de Desse-mere.

[32] On retrouveroit dans l'antiquit beaucoup d'usages qui
confirmeroient cette opinion. A Lacdmone, par exemple, quand on
alloit consommer le mariage, la femme mettoit un habit d'homme, parce
que c'est la femme qui met les hommes au monde.

En Egypte, dans les contrats de mariages entre souverains, la femme
avoit l'autorit du mari. (Diod. d. Sic., l. I, ch. XXVII), etc., etc.

[33] On verra ci-aprs dans la _Linguanmanie_ des choses plus
frappantes encore que les moeurs du peuple de Dieu que nous allons
exposer.

[34] Lv., ch. VIII, v. 24.

[35] Ibid., ch. XII, v. 5.

[36] Ibid., ch. XXII, v. 7.

[37] Ibid., ch. XVIII, v. 7.

[38] Idem, v. 9.

[39] Id., v. 10.

[40] Lv., chap. XVIII, v. 12.

[41] Id., v. 15.

[42] Id., v. 16.

[43] Id., v. 17.

[44] Id., v. 21. _De semine tuo non dabis idolo Moloch_, et ch. XX, v.
3: _Qui polluerit sanctuarium_.

[45] Lv., ch. XVIII, v. 22. _Cum masculo cotu foemineo._

[46] Id., v, 23. _Omni pecore._

[47] _Mulier jumento._ Et l'on sait que dans l'criture sainte,
_jumentum_ veut dire _btes d'aides_: _adjuvantes_: d'o jument.

[48] Lvit., ch. XXI, v. 18.

[49] Liv. VI, ch. IX.

[50] Aux Cor., 6, 7, 8, 29.

[51] Hypparchia, etc.

[52] cho.

[53] Gen., ch. XXXVIII.

[54] Celui qui avoit le ruban et sortit le second fut nomm Zara, qui
veut dire Orient.

[55] Saci, page 817, dit. in-8.

[56] Le marquis de Santa-Crux, par exemple, commence son livre de
l'Art de la guerre par dire: _que la premire qualit indispensable
 un grand gnral, c'est de savoir se br. le v._, parce que cela
pargne dans une arme, et sur-tout dans une ville de guerre, tous les
caquetages et perdre. [Il faut voir  propos de cette note la lettre 
Sophie du 21 octobre 1780.]

[57] Epig. 42, liv. IX.

[58] Voyez l'Anlytrode.

[59] Lucian., t. I, dialog. deor. XV et 2. Diodor. Sic., l. IV, p. 352,
d. Westhling.

[60] Dialog. Meret., V.

[61] Ad Rom., cap. I.

[62] Lib. IV, cap. XVI.

[63] _Dii illas deque male perdant! Adeo perversum comment genus
impudiciti! Viros ineunt._ (Epist. XCV.)

[64] Thelesyle, Amythone, Atthys, Anactorie, Cydno, Mgare, Pyrrine,
Andromede, Mnas, Cyrine, etc.

[65] On lisoit aux pieds de la statue de Sapho, par Silanion: _Sapho
qui a chant elle-mme sa lubricit et qui fut amoureuse  la rage_.

[66] _Vesta_ vient du grec et signifie _feu_. Les Chaldens et les
anciens Perses appelloient le feu _avesta_. Zoroastre a intitul
son fameux livre, _Avesta_, la garde du feu. La porte des maisons,
l'entre, s'est appelle _vestibule_, parce que chaque Romain avoit
soin d'entretenir ce feu de vesta  la porte de sa maison. C'est de l
sans doute que l'entre du vagin s'appelle le vestibule du vagin, comme
tant le lieu o s'entretient le premier feu de ce temple.

[67] Je ne doute pas que quelque rudit ne me fasse ici plus d'une
difficult... Mais on n'auroit jamais fini s'il falloit rpondre  tout.

[68] On sent bien que la dignit de M. de Saint-Priest l'empchera d'en
convenir; et quelque littrateur encourag par ce dsaveu viendra me
soutenir que ces vers sont tout simplement imits d'un passage de Sylva
Nuptialis, de J. de Nevisan; et puis vite il citera le morceau. Le
voici:

    _Triginta hc habeat qu vult formosa vocari
    Femina; sic Helenam fama fuisse refert,
    Alba tria et totidem nigra; et tria rubra puell,
    Tres habeat longas res totidem que breves,
    Tres crassas, totidem graciles, tria stricta, tot ampla,
    Sint ibidem huic form, sint quoque parva tria,
    Alba cutis, nivei dentes, albique capilli,
    Nigri oculi, cunnus, nigra supercilia.
    Labia, gen atque ungues rubri. Sit corpore longa,
    Et longi crines, sit quoque longa manus,
    Sintque breves dentes, aures pes; pectora lata,
    Et clunes, distent ipsa supercilia.
    Cunnus et os strictum, stringunt ubi cingula stricta,
    Sint coxae et cullum vulvaque turgidula.
    Subtiles digiti, crines et labra puellis;
    Parvus sit nasus, parva mamilla, caput,
    Cum null aut raro sint hc formosa vocari,
    Nulla puella potest, rara puella potest._

Mais je le prie de me dire o est l'impossibilit que ces vers soient
traduits en turc dans le serrail?... Enfin on ne dispute point contre
les faits.

[69] Et puis comment traduire en vers avec grace et noblesse, _cunnus_,
_clunes_, _culus_, _vulva_? On auroit de la peine  s'en tirer dans un
mauvais lieu. Mais l'amour veut tre servi dans un temple.

[70] La matrice.

[71] Qui se douteroit, par exemple, que la chaleur de l'abeille est
mille fois plus considrable que celle de l'lphant?

[72] Gen., XVII, 24.

[73] Ex., IV, 25.

[74] Lv., XIX, 23.

[75] Deut., X. 13.

[76] Josu, V, 3 et 7.

[77] Reg., XVIII, 25.

[78] Reg., XVIII, 27.

[79] Reg., III, 14.

[80] _Circumcisio foeminarum sit refectione +ts nymphs+ (imo
clitoridis) qu pars in australium mulieribus ita excrescit ut ferro sit
coercenda._

[81] I Mac., ch. I, 16. _Fecerunt sibi preputia et recesserunt a
testamento sancto._

[82] I Cor. VII, 18.

[83] _De morb. biblic._

[84] La mthode en levrette.

[85] Lv., ch. VI, 10. _Foeminalibus lineis._

[86] Reg., I, ch. XXIV, 4. _Erat qu ibi spelunca quam impressus est
Sal _ut purgeret ventrem_._

[87] Reg., 4, ch. XVIII, 27. _Comedant stercora sua et bibant urinam
suam._

[88] Tobie, II, 11.

[89] Esther, XIV, 2.

[90] Ecc., XXII, 2.

[91] Isae, XXXVII, 12.

[92] Tren., IV, 5. _Amplexati sunt stercora._

[93] Mal., II, 3.

[94] Ezch., IV, 12.

[95] Ibid., IV, 15.

[96] +Opsigamia+.

[97] +Kakogamia+.

[98] _Coelibes esse prohibendos._

[99] _Ex animi tui sententia tu equum habes, tu uxorem habes? testa._

[100] _Extrema omnium calamitas et impietas accidit, illi qui absque
filiis  vit discedit, et daemonibus maximas dat poenas post obitum._

[101]

    _Ergo exspectatos: ac jussos crescere primum
    Testiculos, postquam coeperunt esse bilibres,
    Tonsoris decimo tantum capit Heliodorus._

                          (Juv., l. II, s. 6.)

Lisez, sur la prfrence que les dames romaines donnoient aux eunuques
et le parti qu'elles en tiroient, depuis le 365e vers de cette satyre
jusqu'au 379e.

[102] Gen., XIX, 4. Avant que les anges se fussent couchs, le peuple
accourut depuis les vieillards jusqu'aux enfants.--4.--_Ut cognoscamus
eos._

[103] Les Sodomistes pensoient apparemment comme un grand seigneur
moderne. Un valet-de-chambre de confiance lui observoit que du
ct qu'il prfroit, ses matresses toient conformes comme
ses ganymdes--qu'on ne pouvoit trouver au poids de l'or; qu'il
pourroit..... des femmes. _Des femmes!_ s'cria le matre; _eh, c'est
comme si tu me servais un gigot sans manche_.

[104] Gen., XIX, 33. _Dormivit cum patre, at ille non sensit nec quando
accubuit filia, nec quando surrexit._

[105] Moab fut le fils de la premiere; Ammon naquit de la seconde.

[106] S. Paul aux Romains, ch. I, 27. _Masculi, delicto naturali usu
foemin exarserunt in desideriis suis in invicem, masculi in masculos
turpitudinem operantes et mercedem quam oportuit erroris sui in
semetipsis recipientes._

[107] Buffon.

[108] Par exemple, la courbure de l'pine du dos entrane dans un bossu
le drangement des autres parties, ce qui leur donne  tous une sorte
de ressemblance que l'on pourroit appeller un _air de famille_.

[109] On sait combien les pres eux-mmes ont t partags et ambigus
sur cette matiere. S. Irne ne faisoit pas difficult de dire que
l'me toit un souffle analogue aux corps qu'elle a habits, et qu'elle
n'toit incorporelle que par rapport aux corps grossiers. Tertullien
la dclare tout simplement corporelle. S. Bernard, par une distinction
fort trange, prtend qu'elle ne verra pas Dieu; mais qu'elle
conversera avec J.-C.

[110] Ex., XXII, 19. Lv., VII, 21, XVIII, 23.

[111] XX, 15.

[112] Maimonide dans le More Nevochin, p. III, c. XLVI, s'tend sur les
cultes des boucs.

[113] Lv., XVII, 7. Exod., XXXIII, 20 et 23.

[114] Jrm., L., 39. _Faunis sicariis_ et non pas _ficariis_. Car _des
faunes qui avoient des figues_ ne voudroit rien dire. Cependant Saci
le traduit ainsi; car les Jansnistes affectent la plus grande puret
des moeurs; mais Berruyer soutient le _sicarii_ et rend ses faunes
trs-actifs.

[115] Dans son trait +Peri apistn+, c. XXV.

[116] Dans son ouvrage intitul _Tseror hammor_. (_Fasciculus myrrh_).

[117] Cependant la vulve de la vache, par exemple, se proportionne
moins au membre viril que celle de la chvre ou de la guenon. Aussi les
grands animaux retiennent-ils plus difficilement.

[118] Le roi de Loango, en Afrique, quand il sige sur son trne, est
entour d'un grand nombre de nains remarquables par leur difformit.
Ils sont assez communs dans ses tats. Ils n'ont que la moiti de la
taille ordinaire d'un homme; leur tte est fort large et ils ne sont
vtus que de peaux d'animaux. On les nomme _Mimos_ ou _Bakkebakke_.
Lorsqu'ils sont auprs du roi, on les entre-mle avec des ngres blancs
pour faire un contraste. Cela doit former un spectacle fort bizarre et
qui n'est bon  rien; mais si le roi de Loango mloit ces races, on
auroit peut-tre des rsultats trs-curieux.

[119] C'est dommage que les Romains n'aient pas eu comme nous la
confession auriculaire; nous saurions tous leurs petits secrets
domestiques comme on sait les ntres. On sauroit si les Romains
dshonoroient aussi brutalement le mariage que nous le faisons. Enfin,
nous n'avons pas mme de dtails sur les conversations des bourgeois.
Rien ne devoit tre plus plaisant que les entretiens d'une famille qui
avoit t le matin sacrifier  Priape; les jeunes filles et les jeunes
garons de la famille devoient avoir tout le reste de la journe de
singulires ides.

[120] Lv., XX, 16.

[121] De nos jours on a pareillement substitu _avarie_  _vrole_.

[122] Rois, I, c. v. 26.

[123] A Venise en 1542.

[124] +Nymphoman+.

[125] Le satyriasis, le priapisme, la salacit, etc.

[126] Sennert cite une femme qui ayant bu un peu de borax dissous,
tomba en nymphomanie; et Muller conseille le musc ml avec des huiles
aromatiques, introduits d'une manire quelconque, pour lubrifier le
vagin.

[127]

    _Mox lenone suas jam dimittente puellas,
    Tristis abit. Sed quod potuit tamen ultima cellam,
    Clausit, ad huc ardens rigid tentigine vulv
    Et resupina jacens multorum absorbuit ictus
    Et lassata viris, necdum satiata recessit._ (Juv. l. II, sat. 6.)

[128] Je doute, par exemple, que la _corycomachie_ ou la _coricobolie_,
qui toit la quatrieme sphristique des Grecs, ait rest en usage
chez eux, lorsqu'ils furent devenus le peuple le plus lgant de la
terre. On suspendoit au plancher un sac rempli de corps lourds; on le
prenoit  deux mains, et on le portoit aussi loin que la corde pouvoit
s'tendre; aprs quoi lchant le sac, ils le suivoient, et lorsqu'il
revenoit vers eux, ils se reculoient pour cder  la violence du choc,
puis le repoussoient avec force. (Voyez M. Burette sur la gymnastie des
Grecs et des Romains.) Je ne crois pas qu'un tel exercice ait t du
got des petites matresses d'aucun siecle.

[129] Une simple nomenclature d'une trs-petite partie des mots de
leur dictionnaire de volupt, si je puis parler ainsi, peut dcider la
question.

La _coricobole_ toit une tronchine.

Les _Jatraliptes_, les essuyeurs en cygne.

Les _unctores_, les parfumeuses.

Les _fricatores_, les frotteuses.

Les _tractatrices_, les pressureuses ou ptrisseuses.

Les _dropacist_, les enleveuses de durillons.

Les _alipsiaires_, les pilateurs.

Les _paratiltres_, les vulvaires.

Les _picatrices_, les parfileuses en vulves.

La _samiane_, le parterre de la nature. (Voyez ci-aprs).

L'_hircisse_, le bouquinage des vieilles.

La _conrobole_, +choiropl+. (Pour peu qu'on sache le grec l'on
m'entend).

La _clitoride_, ou contraction du clitoris.

La _corinthienne_, la mobilit des charnires.

La _lesbienne_, les cunni-langues.

La _siphnissidienne_, le postillon.

La _phicidissienne_, la pollution de l'enfance.

_Sardanapaliser_, vautrer entre les eunuques et les filles.

_Chalcidisser_, le lchement des testicules.

_Fellatricer_, sucer le gland.

_Phoenicisser_, irrumer en miel, etc., etc.

Une preuve qu'ils toient plus aguerris que nous, c'est qu'il n'y a
presque pas un de ces mots que nous ne soyons obligs de rendre par une
priphrase.

[130] Voyez la Tropode o j'aurois pu ajouter un trs grand nombre
d'autres passages tirs de la Bible. On trouve, par exemple, dans le
livre de la Sagesse, (ch. XIV, v. 26) plusieurs reproches d'impuret,
d'avortemens criminels, d'impudicits, d'adulteres, etc. Jrmie (ch.
V, v. 13) dclame contre l'amour des jeunes garons. Ezchiel parle de
mauvais lieux et des marques de prostitution  l'entre des rues. (Ch.
XXVI, v. 24, 25, 26, 27), etc., etc.

[131] Erasme, p. 553.--_Samiorum flores.--Ubi extremam voluptatum
decerperet.--+Samin anth+, la samionante.--Puell veluti flores
arridentes ad libidinem invitabant._

[132] _Ani hircassantes._ +Graus kaprsa+. Eras., 269. _De juvene, cui
anus libidinosa omnia suppeditabat, quo vicisim ab illo voluptatem
auferret. Nota et hircorum libido, odorque qui et subantes
consequitur._

[133] +Glykyn ankna+. Ancon. Eras., 335. _Omphalem reginam per
vim virgines dominorum cum eorum servis inclusisse ad stuprum,
in sola haberetur impudica. Lydos autem eum locum, in quo foemin
constuprabantur +glykyn ankna+, appellasse, sceleris atrocitatem
mitigantes verbo._

On voit que mme en ce genre le despotisme n'a plus rien  inventer.

[134] +Sardanapalos+. Eras., 723. _Cterum deliciis usque adeo
effoeminatus, ut inter eunuchos et puellas ipse puellari cultu desidere
sit sollitus._

[135] Eras., 827. _Ut dii augerent meretricum numerum._ Erasme ajoute
que les Vnitiennes de son temps toient les filles lubriques par
excellence. _Nusquam uberior quam apud Venetos._

[136] +Choiropls+ la canobole  +choiros+. Eras., 737. _Corinthia
videris corpore questum factura. In mulierem intempestivius
libidinantem. De mulieribus Corinthi prostantibus dictum et alibi.
Dictum et autem +choiropl+, novo quidem verbo quod nobis indicat
qustum facere corpore._

[137] +Lesbiazein+. _Lesbiari._ La Lesbienne. _Antiquitus polluere
dicebant._ Eras., 731. +choiros+ _enim cunnum significat (qu combibones
jam suos contaminet Aristophanes in Vespis.)_ Eras., 731. _Aiunt
turpitudinem qu per os agitur, fellationis opinor, aut irrumationis
primum a Lesbiis auctoribus fuisse profectam: et apud illos
primum omnium foeminam tale quiddam passam esse._--Ainsi le talent
caractristique des Lesbiennes toit de gamahucher; d'o _mihi at
videre labda juxta Lesbios_. _Aristoph._, +labda Lesbious+ _fellatrix_.)
La fellatrice qui suce le gland, toit encore une epithete des
Lesbiennes o c'toit la mode de commencer par cette crmonie. Eras.,
800. _Fellatriam indicat... qu communis Lesbiis quod ei tribuitur
genti_, etc.

_N. B._--Il y avoit, il y a quelques annes,  Paris, une fille
charmante, ne sans langue, qui parloit par signes avec une adresse
tonnante, et s'toit voue  ce genre de prostitution. M. Louis l'a
dcrite sous le titre d'_aglossostomographie_.

[138] +Chalkidizein+. _Chalcidissare._ Eras., _Gens (Chalcidicenses),
male audisse ob foedos puerorum amores_.

[139] +Phikidizein+. _Phicidissare._ Se faire lcher les testicules par
de jeunes chiens. (Sutone.)

[140] +Siphniazein+. _Siphniassare._ (Plein, liv. IV, 12). Eras., 690.
_Pro eo quod et manum admovere postico, sumptum esse  moribus
siphniorum._

[141] +Kleitoriazein+. Eras., 619. _De immodica libidine. Unde natum
proverbium, non satis liquet. Libidinosa contrectatio._

[142] _Phoenicissantes labra rubicunda sibi reddebant: sic Lesbiassantes
alba labra semine._

Martial, lib. I.--_Cunnum carinus lingit et tamen pallet._

Catullus ad Gellicum.--

    _Nescio quid certe est, an vere fama susurrat.
      Grandia te medii tenta, vorare viri.
    Sic certe est. Clamant virronis rupta miselli
      Ilia, demulso labra notata sero._

[143] _Hier. Mercurial._

[144] _Quotidie ac palam.--Arterias et fauces pro remedio fovebat._

[145] Hier. Merc., l. IV, p. 93.--_Scribit Epiphanius foeminas semen et
menstruum libare Deo, et deinde potare solitas._

[146] Ce passage de _Hic et Hec_ a t pill par l'auteur de _Mylord
l'Arsouille_ (voir l'Introduction).

[147] Maquerelle connue, rue Sainte-Anne, butte Saint-Roch. (_Note de
l'auteur._)




TABLE DES MATIRES


    Introduction                                       7
    Essai bibliographique                             29
    EROTIKA BIBLION                                   35
    Annotations dites du Chevalier de Pierrugues     171

    LE LIBERTIN DE QUALIT

    Madame Honesta, la Prsidente et l'Amricaine    213
    La Duchesse                                      226
    Musique                                          233
    Mariage                                          236

    HIC ET HEC

    Les Chevaux neufs                                245
    La vieille Sara                                  251
    Aurore                                           257
    Le Chien aprs les Moines                        261

    LE RIDEAU LEV OU L'DUCATION DE LAURE

    L'Enfance de Laure                               265
    ducation philosophique                          271

    LE DEGR DES AGES DU PLAISIR

    Tableau de Paris                                 279
    La Patronne                                      281
    Les trois mtamorphoses                          283




BIBLIOTHQUE DES CURIEUX

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_Extrait du Catalogue_

Les Matres de l'Amour

Collection unique des oeuvres les plus remarquables des littratures
anciennes et modernes traitant des choses de l'amour.


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  _L'OEuvre du Chevalier A. de Nerciat_ (3 vol.), chaque volume   12 
  _L'OEuvre de Giorgio Baffo_                                     12 
  _L'OEuvre libertine de Nicolas Chorier_                         12 
  _L'OEuvre libertine des potes du XIXe sicle_                  12 
  _Le Thtre d'amour au XVIIIe sicle_                           12 
  _Le Livre d'amour de l'Orient_ (I).--Ananga-Ranga               12 
  _Le Livre d'amour de l'Orient_ (II).--Le Jardin parfum         12 
  _Le Livre d'amour de l'Orient_ (III).--Les Kama-Sutra           12 
  _Le Livre d'Amour de l'Orient_ (IV).--Le Brviaire de
     la Courtisane.--Les Leons de l'Entremetteuse                12 
  _L'OEuvre des Conteurs libertins de l'Italie_ (XVIIIe sicle)   12 
  _L'OEuvre de John Cleland_ (Mmoires de Fanny Hill)             12 
  _L'OEuvre de Restif de la Bretonne_                             12 
  _L'OEuvre des Conteurs libertins de l'Italie_ (XVe sicle)      12 
  _L'OEuvre libertine de l'Abb de Voisenon_                      12 
  _L'OEuvre libertine de Crbillon le fils_                       12 
  _Le Livre d'amour des Anciens_                                  12 
  _L'OEuvre libertine des Conteurs russes_                        12 
  _L'OEuvre libertine de Corneille Plessebois_ (Le Rut)           12 
  _L'OEuvre de Choudart-Desforges_ (Le Pote libertin)            12 
  _L'OEuvre de Fr. Delicado_ (La Lozana Andalusa)                 12 
  _L'OEuvre du Seigneur de Brantme_                              12 
  _L'OEuvre de Pigault-Lebrun_                                    12 
  _L'OEuvre de Ptrone_                                           12 
  _L'OEuvre de Casanova de Seingalt_                              12 
  _L'OEuvre priapique des Anciens et des Modernes_                12 
  _L'OEuvre de Boccace Florentin_ (I)                             12 
  _L'OEuvre potique de Charles Beaudelaire_                      12 
  _L'OEuvre des Conteurs espagnols_                               12 
  _L'OEuvre badine d'Alexis Piron_                                12 
  _L'OEuvre badine de l'Abb de Grcourt_                         12 
  _L'OEuvre amoureuse de Lucien_                                  12 
  _L'OEuvre galante des Conteurs franais_                        12 
  _L'OEuvre de Choderlos de Laclos_ (Les Liaisons dangereuses)
     (puis)
  _L'OEuvre des Conteurs allemands_ (Mmoires d'une Chanteuse)    12 
  _L'OEuvre des Conteurs anglais_ (La Vnus indienne)             12 


Le Coffret du Bibliophile

Jolis volumes in-18 carr tirs sur papier d'Arches (exemplaires
numrots).

  _Les Anandrynes_ (Confession de Mlle Sapho)                      9 fr.
  _Le Petit Neveu de Grcourt_                                     9 
  _Anecdotes pour l'histoire secrte des Ebugors_                  9 
  _Julie philosophe_ (Histoire d'une citoyenne active et
     libertine), 2 vol.                                           18 
  _Correspondance de Mme Gourdan, dite la Comtesse_              9 
  _Portefeuille d'un Talon Rouge.--La Journe amoureuse_           9 
  _Les Cannevas de la Pris_ (Histoire de l'htel du Roule)        9 
  _Souvenirs d'une cocodette_ (1870)                               9 
  _Le Zoppino._ Texte italien et traduction franaise              9 
  _La Belle Alsacienne_ (1801)                                     9 
  _Lettres amoureuses d'un Frre  son lve_ (1878)               9 
  _Pomes luxurieux du divin Artin_ (Tariffa delle Puttane
     di Venegia)                                                   9 
  _Correspondance d'Eulalie_ ou _Tableau du Libertinage de
    Paris_ (1786), 2 vol.                                         18 
  _Le Parnasse satyrique du XVIIIe sicle_                         9 
  _La Galerie des femmes_, par J.-E. de Jouy.                      9 
  _Zolo et ses deux Acolytes_, par le Marquis de Sade             9 
  _De Sodomia_, par le P. Sinistrari d'Ameno. Texte latin
     et traduction franaise                                       9 
  _Le Canap couleur de feu_, par Fougeret de Montbron             9 
  _Le Souper des Petits Matres_                                   9 
  _Cadenas et Ceintures de chastet_                               9 
  _Les Dvotions de Mme de Bethzamooth_                            9 
  _La Raffaella_                                                   9 
  _Contes de Jos. Vasselier_                                       9 
  _Histoire de Mlle Brion_                                         9 
  _La Philosophie des Courtisanes_                                 9 
  _Les Sonnettes_                                                  9 
  _Nouvelles de Firenzuola_                                        9 
  _Lucina sine concubitu_                                          9 
  _Point de lendemain_                                             9 
  _Mmoires d'une Femme de chambre_                                9 
  _Ma Vie de garon_                                               9 
  _Anthologie rotique d'Amarou_                                   9 
  _La Beaut du Sein des Femmes_                                   9 
  _Tendres Epigrammes de Cydno la Lesbienne_                       9 
  _Divan d'amour du Chrif Soliman_                                9 


Chroniques Libertines

Recueil des indiscrtions les plus suggestives des chroniqueurs, des
pamphltaires, des libellistes, des chansonniers,  travers les sicles.

  _Les Demoiselles d'amour du Palais-Royal_, par H. Fleischmann    7 50
  _La vie libertine de Mlle Clairon, dite Frtillon_             7 50
  _Les Amours de la Reine Margot_, par J. Hervez                   7 50
  _Mmoires libertins de la Comtesse Valois de la Mothe_
    (Affaire du Collier)                                           7 50
  _Marie-Antoinette libertine_, par H. Fleischmann                 7 50
  _Chronique scandaleuse et Chronique artine au XVIIIe sicle_    7 50


L'Histoire romanesque

  _La Rome des Borgia_, par Guillaume Apollinaire                  9 
  _La Fin de Babylone_, par Guillaume Apollinaire                  9 
  _Les Trois Don Juan_, par Guillaume Apollinaire                  9 


Les Secrets du Second Empire

  _Napolon III et les Femmes_, par H. Fleischmann                 7 50
  _Btard d'Empereur_, par H. Fleischmann                          7 50


La France Galante

  _Mignons et Courtisanes au XVIe sicle_, par Jean Hervez
    (puis).
  _La Polygamie sacre au XVIe sicle_                            15 
  _Ruffians et Ribaudes_, par Jean Hervez                          8 50


Chroniques du XVIIIe Sicle

PAR JEAN HERVEZ

D'aprs les Mmoires du temps, les Rapports de police, les Libelles,
les Pamphlets, les Satires, les Chansons.

    I. _La Rgence galante_ (puis).
   II. _Les Matresses de Louis XV_                               15 fr.
  III. _La Galanterie parisienne sous Louis XV_ (puis).
   IV. _Le Parc aux Cerfs et les Petites Maisons galantes
          de Paris_ (puis).
    V. _Les Galanteries  la Cour de Louis XVI_                   15 
   VI. _Maisons d'amour et Filles de joie_                        15 

Le Catalogue illustr est envoy franco sur demande





End of the Project Gutenberg EBook of L'oeuvre du comte de Mirabeau, by 
Honor-Gabriel Riqueti Mirabeau

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DU COMTE DE MIRABEAU ***

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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
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Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

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