The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume
5 / 7), by Paul Thureau-Dangin

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Title: Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 5 / 7)

Author: Paul Thureau-Dangin

Release Date: July 26, 2013 [EBook #43309]

Language: French

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  HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET

  PAR PAUL THUREAU-DANGIN


  OUVRAGE COURONN DEUX FOIS PAR L'ACADMIE FRANAISE
  GRAND PRIX GOBERT, 1885 ET 1886


  TOME CINQUIME




  PARIS
  LIBRAIRIE PLON
  E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-DITEURS
  RUE GARANCIRE, 10

  1889

  _Tous droits rservs_




HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET




L'auteur et les diteurs dclarent rserver leurs droits de traduction
et de reproduction  l'tranger.

Ce volume a t dpos au ministre de l'intrieur (section de la
librairie) en mars 1889.




DU MME AUTEUR:

  =Royalistes et Rpublicains.= Essais historiques sur des
     questions de politique contemporaine: I. _La Question de
     Monarchie ou de Rpublique du 9 thermidor au 18 brumaire_;
     II. _L'Extrme Droite et les Royalistes sous la
     Restauration_; III. _Paris capitale sous la Rvolution
     franaise. 2e dition._ Un volume in-18.              Prix 4 fr.

  =Le Parti libral sous la Restauration.= _2e dition._ Un
     vol. in-18.                                           Prix 4 fr.

  =L'glise et l'tat sous la Monarchie de Juillet.= Un vol.
     in-18.                                                Prix 4 fr.

  =Histoire de la Monarchie de Juillet.= Tomes I, II, III et
     IV. _2e dition._ Quatre vol. in-8. Prix de chaque vol    8 fr.

(_Couronn deux fois par l'Acadmie franaise, GRAND PRIX GOBERT, 1885
et 1886._)




PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIRE, 8.




HISTOIRE

DE LA

MONARCHIE DE JUILLET




LIVRE V

LA POLITIQUE DE PAIX

(1841-1845)




CHAPITRE PREMIER

L'AFFAIRE DU DROIT DE VISITE ET LES LECTIONS GNRALES DE 1842

(Juillet 1841-juillet 1842)

     I. Que faire? M. Guizot comprenait bien le besoin que le pays
     avait de paix et de stabilit, mais cette sagesse ngative ne
     pouvait suffire.--II. Les troubles du recensement. L'attentat de
     Qunisset.--III. Les acquittements du jury. Affaire Dupoty.
     lection et procs de M. Ledru-Rollin.--IV. Ouverture de la
     session de 1842. Dbat sur la convention des Dtroits.--V.
     Convention du 20 dcembre 1841 sur le droit de visite. Agitation
     imprvue contre cette convention. Discussion  la Chambre et vote
     de l'amendement de M. Jacques Lefebvre.--VI. M. Guizot est devenu
     un habile diplomate. Ses rapports avec la princesse de Lieven.
     Lord Aberdeen.--VII. Mcontentement des puissances  la suite du
     vote de la Chambre franaise sur le droit de visite. La France ne
     ratifie pas la convention. Les autres puissances la ratifient en
     laissant le protocole ouvert.--VIII. Situation difficile de M.
     Guizot en prsence de l'agitation croissante de l'opinion
     franaise contre le droit de visite, des irritations de
     l'Angleterre et des mauvaises dispositions des cours
     continentales. Comment il s'en tire.--IX. Dbats sur la rforme
     parlementaire et sur la rforme lectorale. Victoire du cabinet.
     Mort de M. Humann, remplac au ministre des finances par M.
     Lacave-Laplagne.--X. Les chemins de fer. Ttonnements jusqu'en
     1842. Projet d'ensemble dpos le 7 fvrier 1842. Discussion et
     vote. Importance de cette loi.--XI. lections du 9 juillet 1842.
     Leur rsultat incertain. Joie de l'opposition et dception du
     ministre.


I

Lorsqu'il avait pris le pouvoir, le 29 octobre 1840, M. Guizot avait
d, comme Casimir Prier en 1831, se donner pour premire tche de
raffermir la paix et l'ordre galement branls. En juillet 1841,
cette tche semble  peu prs accomplie. Au dehors, la convention des
Dtroits a retir la France d'un isolement prilleux pour elle,
menaant pour les autres, et l'a fait rentrer dans le concert
europen. Au dedans, les partis de dsordre paraissent dcourags; le
ministre, qu'au dbut ses adversaires dclaraient n'tre pas viable,
a dur, et l'on peut se croire sorti des crises incessantes o se
dbattait le gouvernement parlementaire depuis cinq ans. Ds lors, que
va-t-il tre fait des loisirs qu'assure cette paix, des forces dont
dispose ce ministre? En face d'un pril immdiat, visible, tangible,
comme celui de 1830 ou de 1840, une politique purement dfensive
suffit  occuper,  diriger,  entraner l'opinion. Gouverner alors
est ne pas prir. On s'estime heureux, dans la tempte, d'chapper 
la foudre, d'viter les cueils, de tenir tte aux vents, ne ft-ce
qu'en louvoyant sans avancer; mais quand le calme parat rtabli, les
passagers deviennent plus exigeants; ils veulent savoir o on les
mne; ils prtendent qu'on les fasse aborder  quelque terre nouvelle.
C'est leur cas avec M. Guizot, au milieu de 1841. Le ministre, du
reste, a personnellement trop le got et le sens du pouvoir pour ne
pas dsirer, tout le premier, d'en faire un noble usage; comme il l'a
crit plus tard en voquant les souvenirs de cette poque, il avait
une autre ambition que celle de tirer son pays d'un mauvais pas[1].

[Note 1: _Mmoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 4.]

M. Jouffroy, qui n'tait pourtant pas un esprit terre  terre,
crivait  M. Guizot, le 20 dcembre 1841: Que le gouvernement libre
dure en France et la paix en Europe, c'est l, d'ici  bien des
annes, tout ce qu'il nous faut[2]. En effet, ne semblait-il pas que
tels fussent l'intrt bien entendu et le dsir vrai du pays? 
l'intrieur, aprs tant de secousses et de changements, il tait avant
tout ncessaire de consolider des institutions d'origine si rcente,
de les laisser prendre racine, de faire l'ducation d'un esprit public
encore trs inexpriment et de le gurir de l'agitation inquite, de
la mobilit strile, fruits naturels d'une suite de rvolutions. 
l'extrieur, toute grande entreprise diplomatique nous tait rendue
singulirement difficile par les mfiances qu'avaient veilles en
Europe les journes de Juillet: vainement, depuis lors, dix ans de
sagesse avaient-ils commenc  calmer ces mfiances; les tmrits
tourdies du ministre du 1er mars venaient de les raviver, et le
refroidissement survenu entre nous et l'Angleterre semblait rendre
plus facile aux autres puissances de renouer, le cas chant, la
coalition contre la France; notre gouvernement avait avantage  gagner
du temps,  attendre patiemment les effets d'une nouvelle priode de
sagesse; il tait encore rduit, comme M. Thiers le reconnaissait dj
en 1836,  faire du cardinal Fleury[3].

[Note 2: _Mmoires de M. Guizot_, t. VII, p. 9.]

[Note 3: Nous sommes condamns, crivait M. de Barante, le 24 juillet
1841,  n'avoir que des avantages sans clat, sans contentement pour
notre amour-propre. (_Documents indits._)]

M. Guizot comprenait les ncessits de cette situation, et il voulait
y adapter sa politique. Estimant que le pays avait par-dessus tout
besoin de stabilit, il professait trs haut qu'un gouvernement libre
n'tait pas oblig, comme un despote,  distraire le pays pour lui
faire oublier le sacrifice de ses liberts. Sa mission, ajoutait-il,
consiste  faire bien les affaires des peuples, celles que le temps
amne naturellement, et l'activit spontane de la vie nationale le
dispense de chercher pour les esprits oisifs des satisfactions
factices ou malsaines. Le ministre se disposait donc  combattre de
haut et avec un mpris svre ce qu'il appellera bientt ce prurit
d'innovation; il se refusait  troubler la grande socit saine et
tranquille, pour plaire un moment  la petite socit maladive qui
s'agitait et prtendait agiter le pays. De mme, nul ne sentait mieux
l'avantage pratique, la ncessit patriotique, la beaut morale de la
paix. Nul ne s'tait moins mnag pour la sauver quand elle tait en
pril, et il entendait bien ne pas l'exposer  des risques nouveaux.
Ni le souci de sa popularit personnelle ni le dsir de flatter
l'amour-propre national ne le faisaient sortir de la sagesse prudente
qui lui paraissait seule rpondre aux besoins rels du pays. Aprs ce
que j'avais vu et appris pendant mon ambassade en Angleterre, a-t-il
dit depuis, j'tais rentr dans les affaires bien rsolu  ne jamais
asservir aux fantaisies et aux mprises du jour la politique
extrieure de la France. Il crivait, en 1841,  M. de Sainte-Aulaire
qui venait d'tre nomm  l'ambassade de Londres: C'est notre coutume
d'tre confiants, avantageux;... nous aimons l'apparence presque plus
que la ralit... Partout et en toute occasion, je suis dcid 
sacrifier le bruit au fait, l'apparence  la ralit, le premier
moment au dernier. Nous y risquerons moins et nous y gagnerons plus.
Et puis il n'y a de dignit que l[4]. Un peu plus tard, il
reprochera  M. Thiers de traiter avec trop de mnagements l'opinion
quotidienne sur les affaires trangres, et il ajoutera: C'est, 
mon avis, un mauvais moyen de faire de la bonne politique
extrieure... Quand on attache tant d'importance aux impressions si
mobiles, si diverses, si lgres, si irrflchies qui constituent
cette opinion quotidienne, la politique s'en ressent profondment[5].

[Note 4: _Mmoires de M. Guizot_, t. VI, p. 129.]

[Note 5: Discours du 22 janvier 1844.]

Une telle manire de voir tait bien conforme  ce que, d'aprs M.
Jouffroy, le pays attendait du gouvernement. Seulement M. Jouffroy
avait-il tout dit en dclarant, dans la lettre cite plus haut, qu'il
ne fallait alors aux Franais que la stabilit au dedans et la paix au
dehors? S'il mettait ainsi en relief leurs besoins les plus profonds,
tenait-il compte d'autres aspirations, d'autres vellits, qui, pour
mal concorder avec ce besoin, n'en taient pas moins relles et
devaient tre prises en considration par le gouvernement? L'tat de
l'esprit public tait complexe, comme il arrive souvent en des poques
troubles. Par une contradiction que nous avons dj eu l'occasion de
signaler, cette mme opinion, lasse de tant de secousses et dsabuse
par tant de dceptions, soupirant aprs la tranquillit et revenue des
gnreuses chimres, avait cependant gard, des vnements du
commencement du sicle, un temprament, ds habitudes qui lui
faisaient bientt trouver fade la politique rgulire et normale,
celle qui se borne  faire bien les affaires de chaque jour. Lors des
dbats de la coalition, M. de Lamartine, qui cependant dfendait alors
le gouvernement, avait dnonc le pril auquel s'exposait la monarchie
de Juillet en n'ayant pas assez gard  cet tat d'esprit, et il avait
prononc  ce sujet des paroles remarquables que les hommes d'tat
d'alors eussent eu intrt  mditer avec plus d'attention qu'ils n'en
apportaient d'ordinaire aux discours du pote: 1830, disait-il, n'a
pas su se crer son action et trouver son ide. Vous ne pouviez pas
refaire de la lgitimit, les ruines de la Restauration taient sous
vos pieds. Vous ne pouviez pas faire de la gloire militaire, l'Empire
avait pass et ne vous avait laiss qu'une colonne de bronze sur une
place de Paris. Le pass vous tait ferm: il vous fallait une ide
nouvelle... Il ne faut pas se figurer, messieurs, parce que nous
sommes fatigus des grands mouvements qui ont remu le sicle et nous,
que tout le monde est fatigu comme nous et craint le moindre
mouvement. Les gnrations qui grandissent derrire nous ne sont pas
lasses, elles; elles veulent agir et se fatiguer  leur tour. Quelle
action leur avez-vous donne? La France est une nation qui s'ennuie.
Depuis que M. de Lamartine les avait signales en 1839, ces exigences
de l'opinion n'avaient t qu'en augmentant. M. de Barante crivait,
le 27 octobre 1841,  M. Guizot: Il y a, dans le gouvernement de ce
pays, une difficult radicale. Il a besoin de repos, il aime le _statu
quo_, il tient  ses routines; le soin des intrts n'a rien de
hasardeux ni de remuant. D'autre part, les esprits veulent tre
occups et amuss, les imaginations ne veulent pas tre ennuyes; il
leur souvient de la Rvolution et de l'Empire[6]. Cette difficult,
si finement observe, tait encore aggrave par le malaise que
venaient de produire les vnements de 1840: ces vnements, en mme
temps qu'ils avaient cr en Europe une situation nous obligeant 
plus de prudence et de rserve, avaient laiss dans l'esprit franais
une impression d'humiliation, un mcontentement des autres et de
soi-mme qui le rendaient ombrageux et susceptible. Le public n'en
tirait pas sans doute, cette conclusion qu'il fallait poursuivre
ouvertement une revanche; il et mme pris bien vite peur si le
gouvernement ft entr dans cette voie; mais, une fois rassur sur ce
point, il tait dispos  reprocher  ce mme gouvernement sa sagesse
comme un oubli trop prompt et trop facile de l'offense subie par la
nation.

[Note 6: Cette lettre est cite dans la notice de M. Guizot sur M. de
Barante. C'est le mme tat d'esprit qui faisait crire plus tard  M.
Doudan, avec son _humour_ habituel: Ce que nous avons toujours
souhait, c'est d'tre bien nourris, bien vtus, bien couchs et
couchs de bonne heure, et de marcher en mme temps pieds nus et sans
pain  la conqute de l'Europe. C'est un problme que ni Csar ni
Bonaparte n'auraient pu rsoudre apparemment. (X. DOUDAN, _Mlanges
et Lettres_, t. III, p. 265.)]

Tout homme d'tat et t singulirement embarrass de satisfaire en
mme temps  des besoins si diffrents, si contradictoires. M. Guizot
devait l'tre plus qu'un autre. Ne semble-t-il pas en effet que sa
nature ne le prparait pas  voir avec une gale nettet toutes les
faces de ce problme? Admirablement propre  comprendre le got de
stabilit et de paix, il l'tait moins  distraire des imaginations
blases ou  caresser les ressentiments de l'amour-propre national.
Peut-tre, entre tant de nobles qualits de gouvernement qu'il
possdait  un haut degr, lui manquait-il une aptitude d'ordre
infrieur, parfois bien ncessaire aux ministres, l'adresse
ingnieuse  inventer les expdients par lesquels on occupe et dirige
l'esprit public. Plus habile  creuser et  grandir les ides dont il
tait possd qu' en trouver de nouvelles, il avait moins de
souplesse et d'abondance que d'lvation et de profondeur. D'ailleurs,
ne jugeant pas senses les exigences de l'opinion, sa raison hautaine
ddaignait d'en tenir compte. Dans la rgion suprieure, mais un peu
ferme, o son esprit vivait de prfrence presque sur lui-mme, il ne
semblait pas parfois en communication avec le sentiment gnral, ne
vibrait pas et ne souffrait pas avec lui. Les consquences s'en
faisaient sentir, au dedans comme au dehors. Au dedans, convaincu 
bon droit que le devoir du gouvernement et l'intrt du pays taient
de refuser les nouvelles concessions rclames par la gauche, il ne se
demandait pas si cette sagesse ngative suffirait toujours  l'opinion
mme conservatrice; il ne comprenait pas assez la ncessit d'offrir
aux esprits l'occasion d'un mouvement qui ft bienfaisant, s'il tait
possible, ou tout au moins inoffensif. Au dehors, il apportait un
parti pris pacifique et une rsolution de le manifester toujours trs
haut qui taient plus conformes  l'intrt vrai du pays que flatteurs
pour son amour-propre; l'espce d'impartialit sereine avec laquelle
il s'apprtait  traiter ces questions, soit  la tribune, soit dans
les chancelleries, son ddain lgitime de ce qu'il appelait les
impressions mobiles et irrflchies de l'opinion quotidienne,
risquaient parfois de le faire paratre tranger et indiffrent aux
susceptibilits nationales; suspicion dangereuse entre toutes, que
l'opposition ne devait avoir que trop tt l'occasion d'exploiter.


II

Au mois de juillet 1841, au moment mme o l'on se flattait d'avoir
pleinement raffermi l'ordre branl par la crise de l'anne
prcdente, des troubles graves clatrent  l'improviste dans
certains dpartements. Une mesure financire en fut l'occasion. Le
lgislateur, frapp des ingalits qui se produisaient entre les
dpartements, dans la charge des impts dits de rpartition
(contribution personnelle et mobilire et contribution des portes et
fentres), avait dcid qu'en 1842 et ensuite de dix ans en dix ans,
une nouvelle rpartition serait propose aux Chambres, et que, pour la
prparer, un recensement serait fait des personnes et des matires
imposables. En consquence, par une circulaire du 25 fvrier 1841, M.
Humann, ministre des finances, avait ordonn aux agents des
contributions directes de procder  ce recensement. Il ne s'attendait
 aucune difficult. Mais fort ombrageuse en matire fiscale,
l'opinion s'mut. Bien que le seul rsultat lgal et immdiat du
recensement dt tre une rpartition plus gale des taxes, on crut y
voir une arrire-pense d'en augmenter le montant. La rdaction peu
habile de la circulaire ministrielle aidait  ce soupon.
L'opposition, toujours aux aguets, s'empara de l'motion ainsi
produite. Soutenant, sans raison aucune, que le recensement et d
tre fait par les municipalits, elle s'appliqua  veiller leurs
susceptibilits. Sur plus d'un point, les autorits communales
entrrent en conflit ouvert avec les reprsentants du fisc. De l une
agitation de jour en jour croissante, si bien qu' Toulouse, en
juillet 1841, elle tourna en sdition. Fait plus grave encore que
cette sdition ou mme que l'appui qui lui fut donn par la garde
nationale, le prfet, le gnral, le chef du parquet, comme pris de
vertige, se montrrent tous au-dessous de leur tche et,  des degrs
divers, capitulrent devant l'meute. Aussitt inform, le
gouvernement central rvoqua les fonctionnaires dfaillants, dsarma
la garde nationale et rtablit avec clat son pouvoir. Toujours pour
la mme cause, des dsordres se produisirent en aot  Lille, en
septembre  Clermont, l plus bnins, ici plus meurtriers; ils furent
promptement rprims, mais non sans laisser dans l'opinion une
impression d'tonnement inquiet. La gauche faisait grand bruit de ces
accidents: elle les prsentait comme un signe du mcontentement du
pays, du discrdit du gouvernement et de l'impuissance de la politique
conservatrice.

Fallait-il croire d'ailleurs, comme l'crivait mlancoliquement un ami
du cabinet, que le vent de la rvolte tait dchan sur toute la
France[7]? Par une singulire concidence, d'autres troubles
clataient, sous des prtextes divers,  Caen,  Limoges. Une querelle
d'ouvriers amenait  Mcon, les 8 et 9 septembre, un conflit sanglant
avec la troupe. Quelques jours aprs,  Paris, sans autre cause
apprciable que la contagion des agitations de province, des
perturbateurs s'essayaient  une sorte d'meute, avec rassemblement
sur la place du Chtelet, promenade tumultueuse  travers la ville,
cris sditieux et dploiement du drapeau rouge.

[Note 7: _Journal indit du baron de Viel-Castel._]

Il y eut pis encore. Le 13 septembre, le jeune duc d'Aumale, qui
venait de se distinguer en Afrique, faisait sa rentre  Paris, par le
faubourg Saint-Antoine,  la tte du 17e lger dont il tait le
colonel. Il tait accompagn du duc d'Orlans, du duc de Nemours et de
plusieurs officiers gnraux, venus  sa rencontre jusqu' la barrire
du Trne. Derrire ce brillant tat-major, le rgiment s'avanait,
srieux et fier. Les visages hls, les habits uss, le drapeau
dchir et noirci rappelaient les faits d'armes, les fatigues, les
souffrances de ces soldats qui, depuis sept ans, combattaient sans
relche sur la terre algrienne. Le peuple mu saluait. Le cortge
tait arriv dans la rue Saint-Antoine, au coin de la rue Traversire,
quand une dtonation se fit entendre: un coup de pistolet venait
d'tre tir presque  bout portant contre le groupe des princes. Le
cheval du lieutenant-colonel du rgiment, ayant relev la tte  ce
moment prcis, avait reu la balle et tait tomb mort devant le duc
d'Aumale. La foule indigne s'empara de l'assassin, qui criait
vainement:  moi, les amis! C'tait un ouvrier scieur de long,
appel Qunisset. On eut peine  empcher qu'il ne ft fait de lui
sommaire justice. Cependant les princes et le rgiment continurent
leur marche, devancs partout par la nouvelle de l'attentat. Les
acclamations clataient de plus en plus vives sur leur passage, comme
si la population sentait le besoin de leur faire rparation et de
venger son propre honneur. Dans la cour des Tuileries,  la vue du Roi
descendu  la rencontre de son fils et l'embrassant devant le rgiment
qui se rangea sur deux lignes par un mouvement rapide et silencieux,
l'motion fut  son comble.

Ce sinistre couronnement des dsordres qui venaient de se produire sur
tant de points du royaume, causa dans l'opinion une impression de
grande tristesse. tait-on donc revenu aux jours troubls de 1832 et
de 1834? Le nombre et la concidence des faits qu'on a eu  dplorer,
crivait M. Rossi, ont jet dans les esprits de vives alarmes... On se
demande avec anxit si toutes ces atteintes  la paix publique, ces
luttes qui ont ensanglant plus d'une ville et l'attentat du 13
septembre ne sont pas des manifestations de la mme cause, des scnes
du mme drame, s'il ne faut pas y reconnatre une pense unique, une
vaste organisation, l'annonce des combats qu'on veut  tout prix
livrer  la monarchie,  la proprit,  l'ordre social[8]. Au mme
moment, un observateur, que nous avons souvent eu l'occasion de citer,
notait sur son journal intime: Il y a beaucoup d'inquitude dans les
esprits. Sans craindre un danger immdiat pour la chose publique, on
est attrist et dcourag de cet tat d'anarchie morale qui ne permet
pas d'esprer, au moins de bien longtemps, une situation calme, forte
et rgulire. On s'effraye surtout des dispositions de la classe
ouvrire qui, travaille par les socits secrtes et esprant trouver
dans un nouveau bouleversement politique les moyens de raliser les
rves de rorganisation sociale dont on berce adroitement son envieuse
misre et son avidit, forme en quelque sorte une arme toujours prte
au service des conspirateurs[9].

[Note 8: Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_, 1er
octobre 1841.]

[Note 9: _Journal indit du baron de Viel-Castel._]


III

Surpris de cette recrudescence inattendue du mal rvolutionnaire, le
gouvernement comprenait qu'il ne suffisait pas de rprimer les meutes
ou d'arrter aprs coup les assassins. Pour faire plus, quelles armes
avait-il entre les mains? Des procs de presse? Sans doute ils taient
bien justifis par la violence des journaux, par l'audace factieuse
avec laquelle le Roi tait personnellement pris  partie. Mais grce
au jury, ils n'aboutissaient trop souvent qu' de scandaleux
acquittements. Le _National_ s'tait cri, en s'adressant  M. Thiers
et  M. Guizot: Que nous importent,  nous, vos vaines querelles?
Vous tes tous complices. Le principal coupable, oh! nous savons bien
quel il est, o il est; la France le sait bien aussi, et la postrit
le dira. Le parquet releva dans cet article une offense au Roi. Me
Marie, avocat du prvenu, ne nia pas que le journal et vis
Louis-Philippe; il soutint seulement que l'inviolabilit royale avait
pour condition _sine qua non_ l'inaction absolue de la royaut, et,
s'emparant des discours prononcs pendant la coalition par M. Thiers
ou mme par M. Guizot, il en concluait que cette condition avait t
viole. Le jury, persuad sans doute par cette trange argumentation,
pronona, le 25 septembre 1841, un verdict d'acquittement. Le
lendemain, le _National_, encourag par ce succs, publiait un article
qui aggravait encore la premire offense: nouvelle poursuite et nouvel
acquittement. On ne pouvait pas compter davantage sur les jurs de
province. La cour d'assises de Metz, par exemple, acquittait le
_Courrier de la Moselle_, qui montrait dans l'attentat de Qunisset
les reprsailles naturelles des rpressions sanglantes exerces par le
pouvoir  Mcon,  Clermont et en d'autres lieux. Celle de Pau
refusait de frapper les fauteurs des dsordres de Toulouse. Chaque
fois, l'opposition triomphait et prsentait le verdict comme la
condamnation du gouvernement.

C'tait  se demander si les poursuites ne faisaient pas plus de mal
que de bien. Le ministre cependant ne se dcourageait pas de les
ordonner. Le garde des sceaux, M. Martin du Nord, s'exprimait ainsi,
le 22 septembre 1841, dans une circulaire aux procureurs gnraux: Ne
vous laissez pas dtourner de poursuites qui vous paratraient
d'ailleurs justes et opportunes, par la crainte de ne pas obtenir une
rpression suffisante. Faites votre devoir: l'exemple de votre
fidlit clairera les esprits et affermira les consciences.  la
mme poque, M. Guizot crivait au Roi: Je persiste  penser que
toutes les fois qu'il y a dlit et danger, le gouvernement doit
poursuivre et mettre les jurs en demeure de faire leur devoir, en
faisant lui-mme le sien. Le ministre comptait beaucoup sur l'effet
de cet exemple de fermet donn par le pouvoir: Ce pays-ci est bon,
disait-il encore au prince; mais, dans les meilleures parties du pays,
il faut que le bon sens et le courage du gouvernement marchent devant;
 cette condition, le bon sens et le courage du public se lvent et
suivent. Sous l'empire de cette ide, M. Guizot se proccupait de
placer  la tte des parquets des hommes de dcision et d'nergie:
telle fut la raison qui lui fit appeler, le 12 octobre 1841, au poste
de procureur gnral prs la cour de Paris, un de ses amis politiques,
M. Hbert, alors dput et avocat gnral  la cour de cassation.
Jurisconsulte plein de ressources, discuteur puissant et acr,
logicien inexorable, M. Hbert, loin de rpugner  la lutte, s'y
plaisait: il apportait une volont de vaincre qui en imposait 
beaucoup; on et pu douter parfois de son esprit de mesure, jamais de
sa fermet et de son courage.

Avec le temps, cette nergie du pouvoir ne devait pas tre sans effet
sur les cours d'assises. On s'en apercevra, ds les premiers mois de
1842, au nombre plus grand des condamnations. Toutefois, le plus sr
moyen d'obtenir une rpression tait encore de soustraire les accuss
au jury. C'est pour ce motif que l'attentat contre le duc d'Aumale
fut dfr  la cour des pairs. L'instruction avait rvl que le
crime tait le rsultat d'un complot tram dans les bas-fonds de la
dmagogie communiste et jetait un jour sinistre sur ces rgions o la
bourgeoisie rgnante n'avait pas l'habitude de porter ses regards. Par
plus d'un ct le spectacle tait effrayant, et les observateurs
sceptiques eux-mmes, comme Henri Heine, en concluaient que le jour
n'tait pas loign o toute la comdie bourgeoise en France, avec ses
hros et comparses de la scne parlementaire, prendrait une fin
terrible au milieu des sifflements et des hues, et qu'on jouerait
ensuite un pilogue intitul _le Rgne des communistes_[10]!
Qunisset, tte faible et exalte, s'tait laiss affilier avec un
crmonial terrifiant  la socit secrte des _galitaires_.
chauff, perverti, domin par les meneurs de cette socit, il avait
reu d'eux, au dernier moment, l'ordre de faire le coup. Tous ces
meneurs furent compris dans la poursuite.  ces criminels d'origine
grossire, l'accusation accola un complice d'un ordre diffrent, M.
Dupoty, rdacteur du _Journal du peuple_. Ce bon vivant, ras de
frais, bien gant, portant manchettes, breloques et bijoux avec la
recherche un peu ridicule d'un dameret surann, prchait dans ses
articles, sous des apparences de bonhomie triviale, les plus
dtestables doctrines, fomentait les plus dangereuses passions.
C'tait le _Journal du peuple_ qu'on lisait de prfrence dans les
runions des galitaires, et Qunisset dclarait lui-mme qu'il avait
t perdu par cette lecture. Il y avait l les lments d'une
responsabilit morale vidente. Le parquet alla plus loin. Dans les
articles, en effet fort suspects, que Dupoty avait publis la veille
et le lendemain de l'attentat, dans la lettre que lui avait crite de
la prison l'un des accuss, on crut trouver la preuve d'une complicit
lgale. Les journaux opposants, stupfaits et furieux de voir ainsi
mettre en question l'impunit de leurs habituelles excitations,
prirent  grand bruit fait et cause pour Dupoty et dclarrent
solennellement la libert de la presse en danger. Pour se poser en
dfenseurs du droit, ils affectrent de croire que l'accusation
inventait une nouvelle complicit, la complicit morale, et ces
mots, une fois jets dans la polmique, fournirent texte  des
dclamations sans fin. M. Hbert, qui faisait en cette affaire ses
dbuts de procureur gnral, ne se laissa pas troubler par ce tapage.
Les pairs, convaincus par sa pressante dialectique, reconnurent, le 23
dcembre 1841, par 133 voix contre 22, non la complicit morale, mais
la complicit relle de Dupoty, et lui infligrent cinq annes de
dtention. Qunisset et deux de ses compagnons furent condamns 
mort: leur peine devait tre commue peu aprs par la clmence du Roi.
Les autres furent frapps de chtiments variant de la dportation
perptuelle  la dtention temporaire. Les cent bouches de la presse
dnoncrent aussitt la condamnation de Dupoty comme un scandale
juridique! Une protestation fut rdige et publie  laquelle
adhrrent seize journaux de nuances diverses, radicaux, lgitimistes
et appartenant  la gauche dynastique[11].

[Note 10: Lettre du 11 dcembre 1841. (_Lutce_, p. 209.)]

[Note 11:  aucune poque, disait cette protestation, la presse n'a
montr plus de respect pour l'ordre lgal;  aucune poque, elle n'a
t l'objet d'une perscution plus acharne... Il nous sera permis de
signaler un rsultat qui s'lve aux proportions d'un malheur
public... L'arrt de la cour des pairs ne se borne pas  frapper un
crivain politique, il pse sur la libert mme de discussion... et
l'arbitraire n'avait jamais t introduit aussi formellement dans la
discussion... La presse ne peut accepter cette situation; elle
rsistera. Les journaux signataires taient: pour les radicaux, le
_National_, le _Journal du peuple_, la _Revue indpendante_, la _Revue
du progrs_ et le _Charivari_; pour les lgitimistes, la _Gazette de
France_, la _Quotidienne_, la _France_, la _Mode_ et l'_cho
franais_; pour la gauche dynastique, le _Courrier franais_, le
_Sicle_, le _Temps_, le _Commerce_, la _Patrie_ et le _Corsaire_.]

Cet empressement de tous les opposants  prendre sous leur protection
les pires rvolutionnaires, du moment o ceux-ci se trouvaient aux
prises avec la justice, apparut avec non moins d'clat dans un autre
procs qui fit alors assez grand bruit. L'extrme gauche venait de
perdre son chef parlementaire et son principal orateur: M.
Garnier-Pags avait succomb  une maladie de poitrine, le 23 juin
1841[12]. Bien que n'ayant pas plus de quarante ans au moment de sa
mort, il s'tait fait une place  part dans les Chambres. Rien chez
lui du type banal des orateurs dmocratiques: sa physionomie tait
douce, dlicate et souffreteuse; sa parole froide, correcte, souple,
exprimait avec modration les opinions les plus extrmes; rpugnant
aux discussions gnrales, aux lieux communs, il tait plus  son aise
dans les dbats prcis, notamment dans les questions financires qu'il
tudiait avec un soin et traitait avec une comptence rares dans son
parti. Populaire auprs de ses coreligionnaires politiques, il tait
pris au srieux par ses adversaires. C'tait ds lors pour les
radicaux une affaire importante de dsigner celui qui lui succderait
comme dput du deuxime collge du Mans. Leur choix se porta sur un
jeune avocat  la cour de cassation, de famille bourgeoise et aise,
qui devait jouer, sinon tout de suite, du moins quelques annes plus
tard, un des rles retentissants du parti rvolutionnaire: il
s'appelait Ledru-Rollin. En presque tout, c'tait l'oppos de M.
Garnier-Pags. De temprament sanguin et de haute stature, les paules
larges, la tte renverse, la voix forte, il rvait d'tre un tribun
dans le got de la Convention: pas une ide originale, personnelle,
mais une teinte superficielle des lieux communs de 1792 et de 1793, le
got et la recherche du thtral, une faconde facile, abondante,
souvent vulgaire et pteuse, parfois loquente  force de vhmence
passionne. Son idal tait de paratre un nouveau Danton. Il est vrai
qu'en soulevant le masque du tribun, on et vite entrevu la figure
molle, grasse et sensuelle d'un picurien nonchalant, ne comprenant
l'audace qu'en paroles, bien aise de faire peur, mais ayant soi-mme
plus peur encore, assez faible pour suivre partout son parti, mais
incapable de le commander[13]. C'est l du moins le personnage tel
qu'il devait se manifester plus tard. En 1841, lorsque son nom fut mis
en avant pour la succession de M. Garnier-Pags, il n'tait pas encore
bien connu;  peine s'tait-il fait remarquer dans quelques procs
politiques. Les rdacteurs du _National_, qui se souvenaient de
l'avoir vu, en 1837, briguer une candidature sous le patronage de M.
Odilon Barrot, le suspectaient de modrantisme. Ce fut sans doute pour
dissiper ces soupons que, la veille de l'lection du Mans, le 23
juillet, dans une runion prparatoire des lecteurs, le candidat fit
un discours d'une extrme violence o il s'attaquait  toutes les
institutions politiques et sociales. Le scandale fut grand. La cour
d'Angers ordonna des poursuites contre l'orateur et contre le journal
qui avait reproduit son discours. Aussitt, grande clameur dans tous
les rangs de l'opposition: tout  l'heure, dans l'affaire Dupoty, on
dclarait la libert de la presse menace par le pouvoir; cette fois,
la libert lectorale tait en pril; on soutenait que les discours
prononcs par un candidat devant les lecteurs avaient droit aux mmes
immunits que les discours du dput  la tribune de la Chambre. Pour
venger avec plus d'clat la libert qu'on prtendait tre ainsi
viole, quatre dputs, reprsentant les diverses nuances de
l'opposition, MM. Arago, Marie, Odilon Barrot et Berryer, vinrent
solennellement assister M. Ledru-Rollin devant la cour d'assises de
Maine-et-Loire, saisie de l'affaire par dcision spciale de la cour
de cassation. Les dbats s'ouvrirent le 23 novembre 1841. Par une
trange distinction, le jury vit un dlit, non dans le fait d'avoir
prononc le discours, mais dans sa publication, et, de ce chef, M.
Ledru-Rollin fut condamn  quatre mois de prison et 3,000 francs
d'amende, le grant du _Courrier de la Sarthe_  trois mois et 2,000
francs. Cette condamnation ne fut mme pas maintenue; un vice de
procdure fit casser l'arrt, et M. Ledru-Rollin, renvoy devant la
cour d'assises de la Mayenne, fut acquitt. Ainsi fit son entre sur
la scne politique le futur membre du Gouvernement provisoire de 1848,
le futur rvolt du 13 juin 1849. Plus tard, quand il eut donn sa
mesure, M. Berryer et M. Odilon Barrot, ou mme M. Arago et M. Marie,
se sont-ils sentis bien fiers d'avoir fait cortge  ses dbuts?

[Note 12: Le Garnier-Pags qui fut membre du gouvernement provisoire
en 1848 tait le frre cadet de celui qui mourut en 1841. Il dut toute
sa notorit au souvenir de son frre an, mais tait loin d'avoir sa
valeur. Dans la sance du 24 fvrier 1848, quand on proclama  la
tribune les noms des membres du gouvernement provisoire, le nom de
Garnier-Pags souleva des protestations, et une voix s'cria dans la
foule: Il est mort, le bon!]

[Note 13: C'est M. Ledru-Rollin qui dira  M. Lon de Malleville, au
moment de l'meute de juin 1849: Je suis leur chef, il faut bien que
je les suive. M. Doudan ne pensait-il pas  lui quand il crivait:
Un chef de parti dans le radicalisme est un homme qui fait ce qui
plat aux autres, et qui le fait avec le geste du commandement.]


IV

Cependant l'anne 1841 touchait  son terme, et l'on approchait du
jour fix pour la rentre du parlement. La session de 1842 se
prsentait avec une importance particulire: chacun s'attendait
qu'elle ft la dernire de la Chambre lue en 1839; les dbats qui
allaient s'ouvrir devaient dcider quel cabinet prsiderait aux
lections gnrales. En dpit des fanfaronnades de ses journaux,
l'opposition ne se flattait gure de venir  bout du ministre, au
moins de haute lutte et par ses seules forces. L'horreur et l'effroi
produits par l'attentat de Qunisset et par les rvlations du procs
qui avait suivi venaient de redonner du crdit  la politique de
rsistance. Ce n'tait pourtant pas qu' regarder du ct de la
majorit, la situation personnelle de M. Guizot part bien solide. Des
anciens 221, beaucoup ne lui avaient pas encore pardonn la coalition.
Les timides s'effarouchaient de son impopularit qui paraissait plus
grande que jamais[14]. Les sceptiques et les frivoles lui reprochaient
de prendre trop au tragique le pril rvolutionnaire[15]. Les
mdiocres lui en voulaient de sa supriorit. En somme, parmi les
conservateurs, plusieurs le subissaient plus qu'ils ne le gotaient;
ils le croyaient ncessaire, mais le trouvaient compromettant et
dplaisant; c'tait moins par dvouement pour lui que par crainte de
ses successeurs possibles qu'ils le soutenaient. M. de Barante, alors
 Paris, crivait au comte Bresson, le 16 dcembre 1841: Jamais
ministre ne fut entour de moins de bienveillance. Beaucoup de gens
sages, d'amis de l'ordre, souhaitent son maintien, mais en disant que
ce n'est pas  cause de lui. En mme temps, vous savez la haine que
lui portent les hommes de la gauche. En gnral, on ne croit pas qu'il
puisse se soutenir. On peut se tromper, car personne ne se soucie de
ses successeurs prsomptifs[16].

[Note 14: On lit dans le _Journal intime du baron de Viel-Castel_, 
la date du 5 dcembre 1841: Jamais l'impopularit proverbiale de M.
Guizot n'a t plus grande qu'aujourd'hui. (_Documents indits._)]

[Note 15: Henri Heine crivait, le 11 dcembre 1841: Personne ne veut
se voir rappeler les dangers du lendemain, dont l'ide lui gterait la
douce jouissance du prsent. C'est pourquoi tout le monde est
mcontent de l'homme dont la parole svre rveille, parfois peut-tre
 contretemps, lorsque nous sommes assis justement au plus joyeux
banquet, la pense des prils imminents suspendus sur nos ttes. Ils
en veulent tous au matre d'cole Guizot. Mme la plupart des
soi-disant conservateurs sentent de l'loignement pour lui, et,
frapps de ccit comme ils sont, ils s'imaginent pouvoir remplacer
Guizot par un homme dont le visage serein et le langage avenant sont
bien moins de nature  les tourmenter et  les terrifier.  fous
conservateurs, qui n'tes capables de rien conserver, hors votre
propre folie, vous devriez conserver Guizot comme la prunelle de vos
yeux... (_Lutce_, p. 209.)]

[Note 16: _Documents indits._--Quelques semaines auparavant, le mme
observateur s'exprimait ainsi, dans une lettre adresse  un de ses
parents: Je ne sais comment sera la prochaine session.  en juger par
ce que je vois de l'opinion, il y a peu ou point de bienveillance pour
le ministre, mais on n'a de confiance ni de propension pour aucun
autre.]

La session s'ouvrit, le 27 dcembre 1841, par un discours du trne, 
dessein sobre et rserv. Les premiers votes furent plus favorables
encore au gouvernement qu'on ne s'y attendait. M. Sauzet fut rlu
prsident  une grande majorit, malgr la tentative faite pour lui
opposer M. de Lamartine. La commission de l'adresse se trouva
exclusivement compose de ministriels: pour trouver pareil fait, il
et fallu remonter jusqu'au ministre Villle. Les adversaires du
cabinet ne renoncrent pas cependant  une lutte qui,  dfaut de
rsultat immdiat, pouvait du moins prparer les lections.

L'opposition, M. Thiers en tte, dirigea tout d'abord son principal
effort contre la convention des Dtroits, dont il lui paraissait
facile d'tablir tout au moins l'insignifiance. Mais on s'aperut
bientt que la majorit, dsireuse de clore une affaire pnible, ne
prenait pas got  ces rcriminations rtrospectives. M. Guizot
d'ailleurs se dfendit habilement: il ne chanta pas victoire, ne
prtendit pas que la convention du 13 juillet 1841 et rpar, effac
tout ce qui s'tait pass en 1840, reconnut que la politique de la
France avait essuy un chec, mais compara l'tat o il avait amen
les choses en gypte, sur le Bosphore, en Europe, avec celui o il les
avait reues, dix-huit mois auparavant, des mains de M. Thiers. Le
ministre ne se contenta pas de justifier ou d'expliquer le pass; il
indiqua l'attitude  prendre dsormais par la France en face des
autres puissances et particulirement de l'Angleterre; c'est mme la
partie de ses discours la plus intressante  noter: elle marque la
transition entre l'isolement boudeur o il ne voulait plus laisser son
pays et l'entente cordiale qu'il ne pouvait encore ni pratiquer ni
proclamer.  son avis, il ne saurait tre maintenant question d'une
alliance. Je ne dis pas cela, ajoutait-il, pour mconnatre les
services qu'une alliance relle et intime avec la Grande-Bretagne nous
a rendus, lorsqu'en 1830, nous avons fond notre gouvernement. Pour
mon compte, quels que soient les vnements qui sont survenus depuis,
j'ai un profond sentiment de bienveillance pour le peuple gnreux
qui, le premier en Europe, a manifest de vives sympathies pour ce qui
s'tait pass en France... Je suis bien aise de lui en exprimer ma
reconnaissance. Mais les vnements suivent leur cours... Des
difficults sont survenues, la diversit des politiques des deux pays
s'est manifeste sur plusieurs points, l'alliance intime n'existe
plus.--_Une voix  gauche_: Dieu merci!--Est-ce  dire que la
politique de l'isolement doive tre la ntre et remplacer celle des
alliances? Ce serait une folie. Messieurs, ne vous y trompez pas, la
politique d'isolement est une politique transitoire qui tient
ncessairement  une situation plus ou moins critique et
rvolutionnaire. On peut l'accepter, il faut l'accepter  certain
jour, il ne faut jamais travailler  la faire durer, il faut, au
contraire, saisir les occasions d'y mettre un terme, ds qu'on peut le
faire sensment et honorablement. Quelle politique avons-nous donc
aujourd'hui? Nous sommes sortis de l'isolement; nous ne sommes entrs
dans aucune alliance spciale troite; nous avons la politique de
l'indpendance, en bonne intelligence avec tout le monde... L'alliance
intime avec l'Angleterre a pour vous cet inconvnient qu'elle resserre
l'alliance des trois grandes puissances continentales. L'isolement a
pour vous l'inconvnient plus grave encore de resserrer l'alliance des
quatre grandes puissances. Ni l'une ni l'autre situation n'est bonne.
Que chaque puissance agisse librement suivant sa politique, mais dans
un esprit de paix, de bonne intelligence gnrale: voil le vritable
sens du concert europen tel que nous le pratiquons; voil la
situation dans laquelle nous sommes entrs par la convention du 13
juillet.

Peut-tre, dans la majorit, quelques esprits trouvaient-ils M. Guizot
un peu prompt  parler de bonne intelligence avec les auteurs de
l'offense du 15 juillet 1840. Mais M. Thiers se chargea aussitt de
leur faire comprendre le pril d'une politique de ressentiment. En
effet, il voulut, lui aussi, indiquer quelle devait tre la situation
de la France envers l'Europe. Passant en revue les diverses
puissances, il les montra toutes hostiles. La Russie, disait-il, est
notre adversaire depuis 1830. En Allemagne, il n'y a pas un
gouvernement qui ne regarde la France comme un ennemi tt ou tard
redoutable;... ils savent parfaitement qu'il y a entre eux et nous une
question de territoire redoutable pour eux et une question de principe
plus redoutable encore; la question de territoire, c'est la rive
gauche du Rhin; la question de principe, c'est la propagande des ides
librales franaises. Quant  l'Angleterre, M. Thiers estimait que,
surtout depuis l'avnement des tories, on devait s'attendre  la voir
le plus souvent se joindre  nos adversaires. Il rsumait donc ainsi
la situation: Quand on a l'avantage de pouvoir se trouver tous runis
contre nous, on en saisit l'occasion avec empressement. L'orateur en
concluait-il qu'il fallait tcher de dsarmer ces dfiances,
manoeuvrer habilement pour dissoudre cette coalition? Non, il
engageait son pays  affronter seul, ft-ce les armes  la main,
cette Europe malveillante et menaante. Faites donc voir,
s'criait-il, que la France est forte par elle-mme; ne faites pas
consister sa force dans ses allis. Et il disait encore: Si une fois
la France ne montre pas, par une grande rsolution, qu'elle est prte
 braver toutes les consquences, plutt que de laisser s'accomplir le
projet de l'annuler, son influence est srieusement compromise. Si
l'on ne croit pas que vous serez prts  vous lever le jour o l'on
vous bravera, vous serez bientt la dernire nation. Non, je le dis
franchement, toutes mes opinions (et les gens qui me connaissent le
savent bien) ne me portent pas  l'opposition, mais je suis convaincu
que si vous n'avez pas un jour la force d'une grande rsolution, le
gouvernement que j'aime, le gouvernement auquel je suis dvou, aura
la honte ineffaable d'tre venu au monde pour amoindrir la France.
Une politique d'isolement dfiant et menaant, qui aboutirait
fatalement  la guerre et  la guerre d'un contre tous, telle tait
donc la perspective offerte par M. Thiers. Ce langage pouvait flatter
la gauche; mais il n'tait pas fait pour rassurer les conservateurs et
les rconcilier avec le ministre du 1er mars.

On le vit bien lors du vote: M. Thiers ne put obtenir aucune
manifestation contre la politique suivie par M. Guizot dans l'affaire
d'Orient. Il se trouva une grande majorit pour adopter sur ce point
le paragraphe de l'adresse, tel que l'avait rdig la commission. Il
est vrai que ce paragraphe se bornait  prendre acte de la convention
du 13 juillet et  constater la clture de la question sans un mot de
satisfaction ou mme d'approbation. Bien qu'exclusivement
ministrielle, la commission n'avait pas os demander davantage. La
majorit se rsignait au fait accompli; sa raison l'y obligeait; mais
son amour-propre ne trouvait pas l de quoi panser ses blessures et
satisfaire ses ressentiments. Elle comprenait qu'il n'y avait pas eu
moyen de faire autre chose, et que nul autre ne se ft tir plus
convenablement d'une passe dangereuse; mais ce n'en tait pas moins
une dconvenue. La conviction tait complte; mais c'tait une
conviction attriste. tat d'esprit complexe et curieux qui mritait
d'tre not. Si l'on s'en ft alors mieux rendu compte, on aurait t
moins surpris de l'explosion qui allait se produire  propos de la
question, devenue tout de suite si fameuse et si brlante, du droit de
visite.


V

Peu de jours avant l'ouverture de la session, les journaux avaient
annonc--sans que le public y ft grande attention--que notre
ambassadeur  Londres venait de signer, le 20 dcembre 1841, avec le
gouvernement britannique et les reprsentants des autres grandes
puissances, une convention relative  la visite des navires souponns
de faire la traite des ngres. Pour comprendre la porte de cet acte
et les suites qu'il devait avoir, il convient de remonter un peu en
arrire. On sait avec quelle ardeur, avec quelle passion l'Angleterre
avait pris en main, depuis le commencement du sicle, la cause de
l'abolition de la traite. Des motifs divers l'y avaient pousse: un
sentiment religieux, profond et vrai, l'amour-propre national, et
aussi, dans une large mesure, l'intrt de sa suprmatie maritime et
commerciale. Ayant obtenu du congrs de Vienne qu'il ft entrer cette
abolition dans le droit public europen, le cabinet de Londres demanda
aussitt aprs, comme consquence de ce principe, que les puissances
se concdassent rciproquement le droit de visite sur les btiments de
leurs nationalits respectives: c'tait, disait-il, le seul moyen
d'atteindre efficacement les ngriers, qui avaient toujours  bord
plusieurs pavillons diffrents et s'en couvraient successivement pour
chapper aux croiseurs. L'argument tait srieux, sincre, mais
tait-il entirement dsintress? Les autres tats ne le jugeaient
pas tel; ils se disaient qu'avec sa supriorit numrique, la flotte
britannique aurait en fait, une fois le droit de visite tabli, la
police de toutes les autres marines: c'tait,  leurs yeux, une
manifestation nouvelle de l'ancienne prtention de l'Angleterre  la
domination des mers. La rsistance  cette suprmatie tait
particulirement dans les traditions de la politique franaise: aussi
le gouvernement de la Restauration, plusieurs fois sollicit,
s'tait-il refus constamment  rien concder sur le droit de visite.
Au lendemain de la rvolution de Juillet, la monarchie nouvelle se
montra plus facile; elle se faisait un point d'honneur libral de
servir la cause abolitionniste, et surtout, en face de l'Europe
inquite et malveillante, elle avait besoin de l'alliance anglaise.
Par une convention du 30 novembre 1831 que complta un second trait
du 22 mars 1833, les deux puissances s'accordrent rciproquement le
droit de visite dans de certaines rgions; il tait stipul que le
nombre des croiseurs de l'une ne pourrait dpasser de moiti celui des
croiseurs de l'autre. Le public franais, jusqu'alors fort ombrageux
en ces matires, laissa faire sans lever aucune protestation:  vrai
dire, son attention tait ailleurs. Ce ne fut pas tout. La convention
ne pouvait avoir toute son efficacit que si les autres tats y
adhraient et enlevaient par l aux ngriers la chance d'chapper  la
visite en arborant tel ou tel pavillon: le gouvernement franais se
joignit  celui d'Angleterre pour solliciter ces adhsions. Ainsi
furent obtenues successivement celles du Danemark, de la Sardaigne, de
la Sude, de Naples, de la Toscane, des Villes hansatiques. La
Russie, l'Autriche et la Prusse rsistrent plus longtemps; ce ne fut
qu'en 1838 et sur les instances renouveles des deux tats maritimes,
qu'elles se montrrent disposes  accepter ce droit de visite;
seulement, ne trouvant pas que leur dignit de grandes puissances leur
permt d'accder  des traits faits sans elles, elles demandrent
qu'une nouvelle convention ft conclue dans laquelle elles
figureraient comme parties principales sur le mme pied que la France
et l'Angleterre. Notre ambassadeur  Londres fut autoris  ngocier
sur ces bases. Aprs diverses pripties, on tait tomb d'accord, en
1840, pour rdiger un projet de convention qui reproduisait  peu prs
les clauses de 1831 et de 1833; seulement ce projet tendait les zones
o la visite pouvait tre exerce, et ne limitait pas la proportion
des croiseurs de chaque puissance; ce dernier changement tait rendu
ncessaire par l'accession de la Prusse, dont la marine de guerre
tait comparativement peu nombreuse. Le 25 juillet 1840, c'est--dire
dix jours aprs avoir conclu sans nous le fameux trait rglant les
mesures  prendre contre le pacha d'gypte, lord Palmerston, comme si
rien ne s'tait fait, nous avait invits  procder aux signatures de
la nouvelle convention sur le droit de visite. M. Thiers ne faisait
aucune objection sur le fond, mais le moment lui parut mal choisi; il
lui dplaisait de faire un trait avec des gens qui venaient d'tre
si mal pour nous. La ngociation, sans tre rompue, se trouva ds
lors suspendue de fait pendant un an. En 1841, le jour mme o la
convention des Dtroits vint clore le diffrend n du trait du 15
juillet 1840, lord Palmerston remit sur le tapis la convention du
droit de visite. Il avait ses raisons pour tre press. Le cabinet
dont il faisait partie, loin d'avoir trouv des forces dans le succs
de sa campagne orientale, succombait sous le poids des embarras
financiers dont cette campagne tait en partie la cause; chaque jour
plus dlaiss par l'opinion, il avait  peine encore quelques semaines
 vivre. Lord Palmerston dsirait vivement ne pas se retirer sans
avoir men  fin une affaire que la nation anglaise avait tant 
coeur. Mais M. Guizot n'avait aucune raison d'tre agrable au
promoteur du trait du 15 juillet. Il refusa donc formellement, et
sans cacher pourquoi, de montrer l'empressement qu'on lui demandait.
Sur ces entrefaites, le 30 aot 1841, le cabinet whig, mis en minorit
dans le pays d'abord, dans le parlement ensuite, dut dfinitivement
cder la place aux tories: sir Robert Peel succda  lord Melbourne en
qualit de premier, et le _Foreign office_ passa aux mains de lord
Aberdeen. Les nouveaux ministres tmoignaient d'intentions
bienveillantes  notre gard; quand ils critiquaient leurs
prdcesseurs, l'atteinte porte  l'alliance franaise n'tait pas le
grief sur lequel ils insistaient le moins. M. Guizot leur savait gr
de ces bonnes dispositions et croyait de sage politique d'y rpondre.
Aussi, ds que lord Aberdeen, en octobre 1841, lui reparla du droit
de visite, il lui fit un accueil tout autre qu' lord Palmerston et se
montra prt  terminer l'affaire. La convention fut signe,  Londres,
le 20 dcembre 1841; l'change des ratifications tait fix au 19
fvrier 1842.

M. Guizot avait agi sans aucune hsitation. Dans cette convention
nouvelle, il ne voyait que la confirmation d'un rgime accept depuis
dix ans par l'opinion franaise et pratiqu sans avoir donn lieu  de
srieux abus[17]. Quant  se demander si, pour tre accept sans
ombrage et exerc sans conflit, le droit de visite ne supposait pas,
entre les puissances contractantes, un tat de confiance et de bon
vouloir rciproques qui n'existait plus depuis 1840, notre ministre ne
parat pas y avoir song[18]. En ne reculant pas davantage la
conclusion de cette affaire commence et prpare par ses
prdcesseurs, il croyait faire un acte tout naturel et ne s'attendait
de ce chef  aucune difficult srieuse et durable. Les faits
semblrent d'abord lui donner raison. L'incident fut jug si
insignifiant que, dans la confrence o ils fixrent les points sur
lesquels porterait l'attaque dans la discussion de l'adresse, les
chefs de la gauche et du centre gauche commencrent par l'carter. Ce
fut M. Billault qui rclama: il tait dput de Nantes; or les
armateurs et les ngociants de nos ports taient fort prvenus contre
le droit de visite, les uns parce qu'ils croyaient avoir  redouter de
mauvais procds de la part de la marine anglaise; quelques autres par
des motifs peut-tre moins avouables: ils passaient pour ne pas tre
grands ennemis de la traite; sans la faire eux-mmes, ils expdiaient
sur la cte d'Afrique les marchandises que les ngriers employaient
comme matire d'change dans leur trafic. Sur l'insistance de M.
Billault, il fut dcid qu' tout hasard un mot serait dit de la
nouvelle convention[19], mais on n'en esprait aucun rsultat
important.

[Note 17: L'examen des archives n'avait fait relever, de 1831  1842,
que dix-sept rclamations du commerce franais contre l'usage fait du
droit de visite: cinq ou six avaient obtenu satisfaction; les autres
avaient t cartes comme sans fondement ou dlaisses par les
rclamants eux-mmes.]

[Note 18: Le prince de Metternich disait avec raison,  propos du
droit de visite: Le vice de ce mode d'action, c'est qu'il n'est
praticable qu'entre, je ne dis pas seulement des gouvernements, mais
des pays vivant dans la plus grande intimit, trangers  toute
susceptibilit,  toute mfiance rciproque, et anims du mme
sentiment, au point de passer l'ponge sur des abus. (Cit par M.
GUIZOT dans son tude sur _Robert Peel_.)]

[Note 19: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

 peine l'annonce du dbat eut-elle forc l'attention du public  se
porter sur cette convention, que commena  se manifester une
opposition d'une vivacit  laquelle personne ne s'tait attendu.
Quelque fait nouveau avait-il donc subitement rvl, dans l'exercice
du droit de visite, des inconvnients jusqu'alors inaperus? Non; le
seul fait nouveau, c'tait le trait du 15 juillet 1840 qui avait
rveill contre l'Anglais la vieille animosit, plus ou moins
assoupie depuis 1830[20], et qui, par suite, faisait regarder comme
insupportable le rgime nagure si facilement accept[21]. Le
mouvement se dessina tout de suite avec tant de force que M. Guizot,
malgr son optimisme habituel, fut troubl dans sa scurit. La veille
mme du jour o la question devait tre dbattue  la Chambre, il
crivait  M. de Sainte-Aulaire, alors ambassadeur  Londres: Sachez
bien que le droit de visite est, dans la Chambre des dputs, une
grosse affaire. Je la discuterai probablement demain et sans rien
cder du tout; je suis trs dcid au fond; mais la question est
tombe bien mal  propos au milieu de nos susceptibilits nationales;
j'aurai besoin de peser de tout mon poids et de mnager beaucoup mon
poids en l'employant. Je ne sais s'il me sera possible de ratifier
aussitt que le dsirerait lord Aberdeen. Il n'y a pas moyen que les
questions particulires ne se ressentent pas de la situation gnrale,
et que, mme lord Palmerston tomb, toutes choses soient, entre les
deux pays, aussi faciles et aussi gracieuses que dans nos temps
d'intimit. Rien de plus fond que cette dernire rflexion; mais M.
Guizot ne la faisait-il pas un peu tard?

[Note 20: M. Lon Faucher, qui tait cependant ami de l'Angleterre,
crivait  M. Reeve, le 14 aot 1841: Je suis effray des progrs que
fait chez nous la haine de l'Angleterre. Et, le 24 aot, il crivait
encore  un autre Anglais, en parlant de lord Palmerston: Croyez-moi,
cet cervel a fait plus de mal  l'Europe que des annes de guerre.
Il a rendu le nom anglais suspect et odieux  la France. Il a veill
ici des passions que nous avions combattues pendant quinze ans.
(_Biographie et Correspondance_, t. I, p. 110 et 113.)]

[Note 21: M. Guizot devait le reconnatre un an plus tard, et il dira,
 la tribune, le 23 janvier 1843: C'est le trait du 15 juillet 1840
qui a donn tout  coup aux traits de 1831 et de 1833 le caractre
qu'ils ont maintenant. C'est le trait du 15 juillet qui a cr le
sentiment public qui existe aujourd'hui et dont on ne s'tait pas
dout pendant dix ans.]

La discussion s'engagea  la Chambre des dputs, le 22 janvier 1842.
M. Billault ouvrit le feu contre le droit de visite, montrant la
tradition de la politique franaise mconnue, la libert des mers
livre  la prpotence anglaise, le droit international mutil, notre
marine dcourage, nos intrts commerciaux compromis. Habile,
incisif, spcieux, il eut du succs; ce genre de questions convenait
mieux  son talent d'avocat que les dbats plus gnraux. M. Dupin
l'appuya avec sa verve familire qui agissait toujours sur une
certaine fraction de la majorit. Puis, ce fut M. Thiers qui, devant
l'importance inattendue prise par la question, se dclara adversaire
du droit de visite, au risque de se faire rappeler qu'il tait
ministre lors de la convention de 1833; l'homme d'tat et d se
demander s'il tait avantageux  la France de la jeter dans un nouveau
conflit; mais l'opposant avait entrevu une chance de faire chec au
ministre, cela lui faisait oublier tout le reste. Le second jour,
l'attaque fut continue par MM. Berryer, Odilon Barrot et l'amiral
Lalande. M. Guizot, presque seul, tint tte aux assaillants avec
courage et talent; il prit plusieurs fois la parole; mais vainement
rappelait-il les prcdents; vainement dmontrait-il que, si des abus
se produisaient, le gouvernement serait arm contre eux; vainement
essayait-il d'intresser les sentiments libraux et gnreux de ses
auditeurs  la rpression d'un trafic infme,--il sentait lui-mme,
non sans surprise, que sa parole ne portait pas, qu'elle se heurtait 
des prventions plus fortes. J'ai souvent combattu des impressions
populaires, crivait-il au sortir de ce dbat, jamais une impression
plus gnrale et plus vive que celle qui s'est manifeste contre le
droit de visite, auquel personne n'avait pens depuis dix ans qu'il
s'exerait. Le fait le plus grave tait que l'opposition ne se
manifestait pas seulement sur les bancs de la gauche et du centre
gauche: elle gagnait visiblement la majorit. Dans cette dernire
partie de l'Assemble, l'appel aux ressentiments contre l'Angleterre
rencontrait de l'cho, et l'on croyait utile de montrer  tous que le
pays n'avait pas le pardon aussi facile que ses gouvernants.
D'ailleurs, les mmes dputs qui eussent t le plus pouvants de
voir la France jete dans le moindre conflit, taient bien aises, une
fois rassurs sur ce danger par la sagesse des ministres, de ne pas
laisser  la gauche seule l'avantage de paratre partager les
susceptibilits nationales. Les prventions populaires, avec
lesquelles ils devaient tre prochainement aux prises dans les
lections gnrales, les proccupaient plus que les embarras
diplomatiques dont leur manifestation pourrait tre la cause: ce
serait affaire au cabinet de se tirer de ces embarras, et, si par
crainte de ses successeurs on ne voulait pas renverser M. Guizot, on
s'inquitait peu de lui rendre la vie dsagrable.

Malgr tout, le ministre n'aurait-il pas pu enlever d'autorit le vote
de la Chambre et carter ainsi, ds le dbut, une difficult qui
devait devenir si grosse? Quelques-uns l'ont cru, mme parmi ses
adversaires les plus ardents.  leur avis, si le ministre avait
rsolument pos la question de confiance, en dclarant qu'aprs avoir
fait signer une convention il ne pouvait lui-mme la dchirer, la
majorit et suivi, bon gr, mal gr, et l'amendement de M. Billault
et t rejet[22]. C'est ce qu'aurait peut-tre tent Casimir Prier.
M. Guizot n'osa pas. Il ne se sentait pas l'autorit que donnait 
Prier le pril de 1831, et il ne voulait pas risquer, sur une
question aprs tout secondaire, l'existence d'un cabinet dont la chute
et compromis tant de grandes causes. D'ailleurs, il n'tait pas, dans
ses rapports avec ses partisans, le ministre imprieux et dominateur
dont l'accent de sa parole donnait parfois l'ide. Bien plus dispos 
mnager leurs prjugs qu' les brusquer, combien de fois, au cours de
son administration, il devait sacrifier ses vues personnelles,
souvent les plus hautes et les meilleures,  la crainte de voir se
disloquer par quelque ct cette majorit qu'il savait lui tre
ncessaire et dont il connaissait l'inconsistance! M. Guizot, disait
un jour sir Robert Peel, fait beaucoup de concessions  ses amis; moi,
je n'en fais qu' mes adversaires.

[Note 22: Telle est l'affirmation trs nette de M. Duvergier de
Hauranne. (_Notes indites._)]

Ds que le ministre ne posait pas la question de confiance, il
n'tait pas douteux que le vote serait une manifestation contre le
droit de visite. Ne pouvant empcher cette manifestation, les amis de
M. Guizot se flattrent qu'elle aurait moins le caractre d'un succs
de l'opposition et d'un blme contre le cabinet, si la rdaction
adopte par la Chambre manait d'un membre de la majorit. En
consquence, un ministriel notoire, M. Jacques Lefebvre, proposa,
avec l'assentiment unanime de la commission de l'adresse, un
amendement proclamant, comme celui de M. Billault, la ncessit de
prserver de toute atteinte les intrts du commerce et l'indpendance
du pavillon; la seule diffrence tait qu'on y avait insr le mot de
confiance. Cette dmarche ne se fit videmment pas  l'insu et
contre la volont du ministre: mais nous doutons que M. Guizot ait
connu  l'avance et approuv le commentaire apport  la tribune par
M. Jacques Lefebvre. Celui-ci fit valoir que sa rdaction tait celle
qui condamnait le plus absolument tout droit de visite, et il exprima
le voeu, non seulement que la convention de 1841 ne ft pas ratifie,
mais aussi que celles de 1831 et de 1833 cessassent, le plus tt
possible, d'tre mises  excution. Il dtermina ainsi les membres de
la gauche  abandonner leur amendement et  se rallier au sien;
c'tait videmment son but; mais pensait-il  la situation o un tel
commentaire mettait M. Guizot?

Si le ministre dclarait repousser l'amendement, il dsavouait ses
amis; s'il l'acceptait, il se dsavouait lui-mme. En cet embarras, il
sut du moins garder la dignit et la fiert de son attitude oratoire.
Il ne combattit pas l'amendement, mais ne promit pas de s'y soumettre.
Quelle que soit la difficult que j'prouve, dit-il, un double devoir
m'appelle imprieusement  cette tribune: le premier, envers une
grande et sainte cause que j'ai toujours dfendue et que je ne
dserterai pas aujourd'hui; le second, envers la couronne que j'ai
l'honneur de reprsenter sur ces bancs et dont je ne livrerai pas les
droits. Pour remplir le premier de ces devoirs, il dfendit, une fois
de plus, le principe du droit de visite, sans reculer devant le flot
grossissant des prventions contraires; il soutint avec force que la
convention signe par lui ne portait pas atteinte  la libert des
mers. Les mers, dit-il, restent libres comme auparavant; il y a
seulement un crime de plus inscrit dans le code des nations, et il y a
des nations qui s'engagent  rprimer en commun ce crime rprouv par
toutes. Le jour o toutes les nations auront contract ce mme
engagement, le crime de la traite disparatra. Et ce jour-l, les
hommes qui auront poursuivi ce noble but  travers les orages
politiques et les luttes des partis,  travers les jalousies des
cabinets et les rivalits des personnes, les hommes, dis-je, qui
auront persvr dans leur dessein, sans s'inquiter de ces accidents
et de ces obstacles, ces hommes-l seront honors dans le monde, et
j'espre que mon nom aura l'honneur de prendre place parmi les leurs.
Puis, abordant un autre ordre d'ides, le ministre ajoutait: J'ai
aussi  dfendre la cause des prrogatives de la couronne. Quand je
parle des prrogatives de la couronne, je suis modeste, messieurs, car
je pourrais dire aussi que je viens dfendre l'honneur de mon pays.
C'est l'honneur d'un pays que de tenir sa parole. Il rappela alors
comment, en 1838, la France, aprs y avoir bien pens sans doute,
avait, de concert avec l'Angleterre, propos aux autres puissances de
faire une nouvelle convention pour l'extension du droit de visite,
comment cette convention avait t conclue.  la vrit, disait-il,
le trait n'est pas encore ratifi, et je ne suis pas de ceux qui
regardent la ratification comme une pure formalit  laquelle on ne
peut d'aucune faon se refuser quand une fois la signature a t
donne; la ratification est un acte srieux, un acte libre; je suis le
premier  le proclamer. La Chambre peut donc jeter dans cette affaire
un incident nouveau; elle peut, par l'expression de son opinion,
apporter un grave embarras, je ne dis rien de plus, un grave embarras
 la ratification. Mais, dans cet embarras, la libert de la couronne
et de ses conseillers reste entire, la libert de ratifier ou de ne
pas ratifier le nouveau trait, quelle qu'ait t l'expression de
l'opinion de la Chambre. Sans doute, cette opinion est une
considration grave et qui doit peser dans la balance; elle n'est pas
dcisive, ni la seule dont il y ait  tenir compte.  ct de cette
considration, il y en a d'autres, bien graves aussi; car il y a peu
de choses plus graves pour un gouvernement que de venir dire 
d'autres puissances avec lesquelles il est en rapport rgulier et
amical: Ce que je vous ai propos, il y a trois ans, je ne le ratifie
pas aujourd'hui; vous l'avez accept  ma demande; vous avez fait
certaines objections; vous avez demand certains changements; ces
objections ont t accueillies, ces changements ont t faits, nous
tions d'accord; n'importe, je ne ratifie pas aujourd'hui.... Je le
rpte en finissant: quel que soit le vote de la Chambre, la libert
du gouvernement du Roi, quant  la ratification du nouveau trait,
reste entire; lorsqu'il aura  se prononcer dfinitivement, il psera
toutes les considrations que je viens de vous rappeler, et il se
dcidera sous sa responsabilit.

La Chambre ne contesta pas cette rserve si hautement formule au nom
du gouvernement, mais elle n'en persista pas moins, de son ct,  se
prononcer contre le nouveau trait, et telle tait la force du
mouvement, que l'amendement de M. Jacques Lefebvre fut adopt  la
presque unanimit. Le _Journal des Dbats_ chercha tout de suite 
attnuer la porte politique de ce vote: La Chambre, dit-il, a voulu
seulement donner au ministre un avertissement amical et bienveillant;
c'est pour cela qu'elle a cart ceux qui voulaient non pas avertir le
ministre, mais le blmer. Le vote n'a donc en dfinitive ni avanc ni
recul les affaires de l'opposition. Naturellement, ce n'tait pas
l'avis des journaux de gauche, qui clbrrent bruyamment ce qu'ils
appelaient la dfaite du cabinet, affectrent de croire que M. Guizot
ne pouvait pas rester un jour de plus au pouvoir et lui rappelrent
l'exemple du duc de Broglie, donnant sa dmission, en 1834, aussitt
aprs que la majorit s'tait prononce contre le trait des 25
millions.  juger les choses de sang-froid et sans parti pris, on ne
pouvait contester que le vote de l'amendement de M. Jacques Lefebvre
ne ft un chec pour le cabinet: celui-ci en sortait affaibli.
Toutefois, dans les conditions o ce vote avait t mis, il
n'impliquait pas de la part de la Chambre la volont de renverser le
ministre, et n'obligeait pas ce dernier  cder la place  ses
adversaires.


VI

Si l'opposition n'avait eu d'autre but que de mettre le ministre dans
l'embarras, sans s'inquiter de savoir si, du mme coup, elle ne
mettait pas le pays en pril, elle pouvait se fliciter des premiers
rsultats de sa campagne. Quelle situation, en effet, pour le cabinet!
Refuser de ratifier  la date fixe une convention que notre
gouvernement avait non seulement accepte, mais propose, c'tait
exposer la France  un conflit avec l'Europe justement blesse d'un
tel manque de parole. Ratifier une convention contre laquelle la
presque unanimit de la Chambre venait de se prononcer, c'tait
exposer le cabinet  un conflit parlementaire o il et srement
succomb. Le problme paraissait insoluble. Autour de M. Thiers, on
disait, en se frottant les mains: M. Guizot ne s'en tirera pas.

Il devait cependant s'en tirer, non pas tout de suite, mais aprs une
longue ngociation qui mrite d'tre cite comme un chef-d'oeuvre de
patiente et prudente habilet. M. Guizot, qui, en 1840, lors de son
ambassade  Londres, ne savait qu'imparfaitement la diplomatie,
l'avait apprise depuis par la pratique mme de ces affaires trangres
qu'il dirigeait depuis plus d'une anne, au milieu des circonstances
les plus difficiles. Il convient aussi de noter, dans cette sorte
d'ducation complmentaire de l'homme d'tat, l'influence d'une femme
dont nous avons dj eu plusieurs fois l'occasion de prononcer le nom:
madame de Lieven. Son mari, titulaire de l'ambassade de Russie 
Londres de 1812  1834, y avait tenu peu de place; la princesse, au
contraire, avait t tout de suite fort en vue. C'tait une grande
dame et une femme d'esprit, peu jolie, mais pleine d'aisance et de
bonne grce, causeuse habile et charmante, trs recherche dans les
salons et ayant su s'en crer un. Toujours en qute d'informations
que, de Londres, elle adressait directement au Czar et  la Czarine,
elle tmoignait pour les grandes et les petites affaires de la
politique une curiosit passionne qui la faisait parfois souponner
de cabale et d'intrigue. Quand son mari fut rappel, en 1834, elle
trouva grand accueil  Saint-Ptersbourg; l'empereur Nicolas se
plaisait  l'entretenir. Cette faveur ne suffit pas cependant  lui
rendre supportable le sjour en Russie; elle avait la nostalgie de
l'Occident et obtint la permission d'y retourner. Aprs un court
passage en Italie, o elle perdit son mari, elle vint s'tablir 
Paris.  peine arrive, on la voit, au commencement de 1836, occupe,
avec madame de Dino qu'elle avait connue  Londres,  renverser le duc
de Broglie et  pousser M. Thiers  sa place. Ce dernier la frquenta
pendant sa courte administration, du 22 fvrier au 6 septembre 1836.
Peu aprs, M. Guizot devenait le familier de ce salon o l'on
cherchait  attirer tous les hommes politiques considrables; bientt
mme, l'affection qu'il tmoignait et qui lui tait rendue lui fit une
situation  part entre tous les amis de la maison: on et dit un autre
Chateaubriand auprs d'une autre madame Rcamier. Quel attrait avait
donc pu rapprocher de l'habile et remuante mondaine l'austre et grave
doctrinaire? En tout cas, l'ge de l'une[23],  dfaut du caractre de
l'autre, cartait toute interprtation malicieuse. Aprs la formation
du ministre du 29 octobre 1840, la liaison, loin de se relcher, fut
encore plus troite et plus affiche; le ministre allait d'ordinaire
chez la princesse trois fois par jour, avant la sance de la Chambre,
en en revenant et dans la soire. Il y donnait des rendez-vous et s'y
faisait apporter les pices  signer. trange spectacle que celui de
cette intimit notoire entre le principal dpositaire de tous nos
secrets d'tat et une trangre qui, nagure encore, jouait un des
premiers rles dans la diplomatie d'un souverain hostile  la France!
Disons tout de suite que les inconvnients qui semblaient  craindre
ne se produisirent pas; madame de Lieven fut une amie fidle et sre.
Ajoutons que si elle trouva dans ce commerce une occasion de
satisfaire la curiosit politique qui avait t la passion de toute sa
vie, elle apporta  son ami quelque chose en change. Au milieu d'un
salon o passaient tous les reprsentants de cette haute diplomatie
europenne, jusqu'alors peu accessible aux hommes de Juillet, dans
cette compagnie d'une ancienne ambassadrice qui avait vu de prs,
depuis 1812, tant d'hommes et d'vnements, sous l'influence d'une
femme suprieure qui possdait au plus haut degr ce je ne sais quoi
que l'habitude du grand monde et aussi la dlicatesse fminine
ajoutent si heureusement  l'habilet politique, M. Guizot, ministre,
trouvait ce que, jeune homme de souche bourgeoise et huguenote, il
n'avait pas reu de sa famille, ce que, professeur et crivain, il
n'avait pas rencontr dans les livres, ce que, chef de parti, il
n'avait pu acqurir dans les luttes du parlement. Aussi n'est-il pas
tmraire de supposer que les qualits toutes nouvelles de souplesse
adroite, de mesure, de nuance, qui firent,  cette poque, du puissant
orateur un ngociateur minent, un incomparable rdacteur de dpches
et de lettres diplomatiques, sont dues, en grande partie,  ses
rapports avec madame de Lieven.

[Note 23: La princesse de Lieven tait ne en 1784.]

Tout habile que ft devenu M. Guizot, il n'et probablement pas russi
 viter un clat, s'il et t en face de lord Palmerston[24]. Mais,
grce  Dieu, ce dernier tait, depuis le mois d'aot 1841, remplac
par lord Aberdeen. Sans en tre encore  l'entente cordiale, le
nouveau secrtaire d'tat dsirait vivre en bons termes avec la
France. Chose singulire! Nous eussions eu tout  craindre du ministre
appartenant  ce parti whig qui avait, depuis si longtemps, inscrit
l'alliance franaise sur son programme, et nous avions beaucoup 
esprer du ministre tory qui, par les principes de son parti et mme
par les souvenirs de sa propre existence, semblait prpar  tre
notre ennemi[25]. L'explication est dans le caractre des deux hommes.
On connat celui de lord Palmerston. Lord Aberdeen formait avec lui,
presque sur tous les points, un absolu contraste: esprit trs mesur,
trs libre; fidle aux traditions de son pays, suprieur  ses
routines et  ses prjugs; possdant cette qualit rare chez tous,
particulirement chez un Anglais, de se mettre  la place de ceux avec
qui il traitait, de comprendre leurs ides, leur situation, et d'en
tenir compte; sachant couter la contradiction, sans prouver le
besoin d'argumenter; discutant le moins possible, toujours sans
aigreur contre son interlocuteur ni souci de sa propre personnalit;
aimant mieux dnouer les difficults que de prouver qu'il avait
raison; rpugnant aux procds tranchants, aux partis extrmes, et
prfrant les transactions patiemment poursuivies; d'une droiture
suprme qui inspirait tout de suite confiance  ceux avec lesquels il
traitait[26]; portant dans la politique,  un degr vraiment
inaccoutum, le sentiment, le scrupule de l'quit; rserv, grave, un
peu triste au premier abord, tendre dans l'intimit; sincrement
modeste, sans recherche de son succs particulier; moins en vue que
d'autres au regard de la foule, mais de grande influence dans le
conseil; peu populaire, mais trs considr. Ce fut une bonne fortune,
pour M. Guizot et pour la France, que la prsence d'un tel homme, en
un pareil moment,  la tte du _Foreign office_.

[Note 24: Dans les premiers mois de 1842, on disait couramment 
Londres que si lord Palmerston avait t encore au pouvoir, on
n'aurait pas chapp  la guerre avec la France. (_The Greville
Memoirs_, second part, vol. II, p. 82.)]

[Note 25: Ds 1813, lord Aberdeen avait jou l'un des premiers rles
diplomatiques dans la coalition contre la France. Tel tait ce pass,
que M. Greville se croyait fond  crire, le 13 janvier 1842: Toutes
les prdilections de lord Aberdeen sont antifranaises, et il n'oublie
jamais ses anciennes attaches avec les Allis. (_The Greville
Memoirs_, second part, vol. II, p. 74.)]

[Note 26: Nous sommes destins  nous revoir souvent, disait lord
Aberdeen au charg d'affaires de France: croyez tout ce que je vous
affirmerai, jusqu'au moment o je vous aurai tromp en quoi que ce
soit; ds lors, ne me croyez plus du tout.]


VII

Au sortir de la sance o avait t vot l'amendement de M. Jacques
Lefebvre, M. Guizot ne se rendait peut-tre pas compte  quel point le
droit de visite tait dfinitivement condamn; toutefois, comprenant
l'impossibilit de ratifier au jour fix la convention signe le 20
dcembre 1841, il crivit aussitt  son ambassadeur  Londres[27]:
Tenez pour certain que, dans l'tat des esprits, nous ne pourrions
donner aujourd'hui la ratification pure et simple, sans nous exposer
au plus imminent danger. J'ai tabli la pleine libert du droit de
ratifier. J'ai dit les raisons de ratifier. Je maintiens tout ce que
j'ai dit. Mais  quel moment pourrons-nous ratifier sans compromettre
des intrts bien autrement graves, c'est ce que je ne saurais fixer
aujourd'hui.

[Note 27: Pour la ngociation qui va suivre, je me suis principalement
servi des documents cits par M. Guizot dans ses _Mmoires_, t. VI, p.
157 et suiv.]

Outre-Manche, la surprise et l'irritation furent grandes. On tait
dpit de voir remettre en question une affaire que l'on croyait finie
et  laquelle on attachait beaucoup d'importance. On se demandait, non
sans inquitude, s'il n'y avait pas l un coup mont avec les
tats-Unis, depuis longtemps rfractaires au droit de visite;  ce
moment mme, le gouvernement britannique ngociait sur ce point avec
le cabinet de Washington, et il avait compt, pour vaincre sa
rsistance, sur l'exemple de l'Europe adhrant tout entire  la
convention de 1841. Enfin, les Anglais se sentaient blesss d'tre
l'objet de tant de mfiances et de ressentiments. Les symptmes de la
socit sont graves ici, crivait de Londres M. de Sainte-Aulaire;
l'opinion qu'on entretient en France une haine violente contre
l'Angleterre se dveloppe et provoque la rciprocit. Si port que
ft lord Aberdeen vers la conciliation, il dclara tout d'abord 
notre ambassadeur que ce qui se passait dans les Chambres franaises
ne le regardait pas, qu'il tenait le trait pour ratifi, parce que ni
dlai ni refus n'tait supposable, et il ajouta que la Reine
parlerait dans ce sens  l'ouverture de son parlement. En effet, le 3
fvrier 1842, le discours de la couronne annona la conclusion du
trait, sans paratre prvoir qu'aucune difficult pt tre souleve
pour la ratification. C'est que le ministre anglais avait, tout comme
le ministre franais,  compter avec l'opinion de son pays. Les whigs
taient aux aguets; lord Palmerston voyait venir avec joie un gros
embarras pour ses successeurs et une occasion de batailler contre le
gouvernement du roi Louis-Philippe, de lui jeter le gant de la
dfiance[28]; ds le 8 fvrier, il souleva la question  la Chambre
des communes; pour cette fois, le ministre se droba en faisant
observer que le terme fix pour les ratifications n'tait pas arriv:
mais une telle rponse ne pouvait servir longtemps encore. Lord
Aberdeen ne se sentait pas seulement surveill par l'opposition: dans
le sein mme du cabinet tory, plusieurs ministres tmoignaient envers
notre pays des dispositions fort peu traitables. Quant au premier,
sir Robert Peel, il tait sans doute d'accord avec le secrtaire
d'tat des affaires trangres pour vouloir sincrement la paix et la
justice dans les rapports avec la France; mais cet esprit honnte
tait facilement inquiet et souponneux; tout occup de la politique
intrieure qu'il menait suprieurement, il n'apportait pas dans les
questions trangres d'ides arrtes et personnelles; par suite, il
ne se dfendait pas toujours assez, en ces matires, contre les
impressions passagres du public, surtout contre ses susceptibilits
et ses prventions.

[Note 28: BULWER, _Life of Palmerston_, t. III, p. 87.]

Dans les cours du continent, l'impression ne fut pas aussi vive qu'
Londres; on y tait beaucoup moins chaud pour le droit de visite.
Toutefois, notre conduite provoquait des rflexions dsobligeantes. M.
de Metternich dclarait que notre refus de ratifier prsentait un
ct vraiment ridicule: On a vu, ajoutait-il, des cours se refuser 
ratifier un arrangement qui leur avait t impos par des
circonstances indpendantes de leur volont; mais le cas prsent est,
sans exception, le premier dans lequel un gouvernement recule devant
l'accomplissement d'un arrangement que non seulement il a sollicit
lui-mme, mais au concours duquel il a invit d'autres cours; une
situation pareille ne peut tre que la suite d'une lgret
compromettante et qui carte la confiance[29].

[Note 29: Lettre au comte Apponyi, 4 mars 1842. (_Mmoires de
Metternich_, t. VI, p. 613.)]

M. Guizot ne se laissa pas intimider par ces mcontentements, tout en
faisant son possible pour les apaiser. Il maintint trs nettement, en
droit, la facult de refuser la ratification, et fit valoir, en fait,
pour expliquer un ajournement, les manifestations qui s'taient
produites en France. Ce dernier argument tait  la vrit dlicat 
employer. Prenez garde, lui faisait dire le cabinet britannique, ce
sont l des motifs qui peuvent avoir pour vous une valeur
dterminante, mais qu'il ne faut pas nous appeler  apprcier, car ils
sont trs injurieux pour nous. On est parvenu  persuader en France
que nous sommes d'abominables hypocrites, que nous cachons des
combinaisons machiavliques sous le manteau d'un intrt d'humanit.
Vous vous trouvez dans la ncessit de tenir grand compte de cette
clameur, et nous faisons suffisamment preuve de bon caractre en ne
nous montrant pas offenss; mais si vous venez,  la face de l'Europe,
nous prsenter officiellement ces inculpations comme le motif
dterminant de votre conduite, nous ne pouvons nous dispenser de les
repousser. Il fallait donc user de grandes prcautions pour que les
pourparlers ne dgnrassent pas en rcriminations. M. Guizot s'y
appliqua et y russit; il ne lui tait pas inutile de pouvoir rappeler
qu'il ne partageait pas et qu'il avait combattu jusqu' la dernire
heure les prventions dont il tait oblig de tenir compte. Du reste,
voyant bien que l'tat des esprits des deux cts rendait pour le
moment toute solution impossible, il vitait soigneusement de
prcipiter les choses. Ne demandez rien, ne pressez rien, crivait-il
 son ambassadeur  Londres. Le temps est ce qui nous convient le
mieux: c'est du temps qu'il nous faut, le plus de temps possible.
Prenez ceci pour boussole.

Cependant, le 20 fvrier 1842, jour fix par la convention pour
l'change des ratifications, approchait. Si dsireux qu'il ft d'user
de mnagements, M. Guizot ne voulut laisser aucun doute sur ses
intentions: Voici nos points fixes, mandait-il, le 17 fvrier,  M.
de Sainte-Aulaire: 1 Nous ne pouvons donner aujourd'hui notre
ratification; 2 nous ne pouvons dire  quelle poque prcise nous
pourrons la donner. Certaines modifications, rserves et clauses
additionnelles sont indispensables pour que nous puissions la donner.
Ceci nettement indiqu, notre ministre se htait d'ajouter: Cherchez
avec lord Aberdeen les formes qui peuvent le mieux lui convenir. Je
vous ai indiqu nos points fixes. Tout ce que nous pourrons faire,
dans ces limites, pour attnuer les embarras de situation et de
discussion que ceci attire au cabinet anglais, nous le ferons, et nous
comptons, de sa part, sur la mme disposition.

M. Guizot n'avait pas tort d'y compter. Revenu de sa premire
surprise, le chef du _Foreign office_ montrait son habituel esprit de
modration. Au jour fix, le 20 fvrier, les plnipotentiaires de
l'Angleterre, de la Russie et de l'Autriche changrent les
ratifications de leurs cours; on se borna  constater que notre
plnipotentiaire n'avait pas apport celle de son gouvernement, et
l'on stipula que le protocole resterait ouvert pour la France. Le
tout dit, du reste, trs brivement, avec le souci d'viter, de part
et d'autre, toute parole blessante. Mme proccupation dans la
communication faite, le 21 fvrier, par lord Aberdeen  la Chambre des
lords: Je regrette, dit-il, de ne pas pouvoir annoncer  la Chambre
que la France ait ratifi le trait; je ne saurais mme dire  quelle
poque on peut esprer cette ratification. Vos Seigneuries
connaissent la nature des motifs qui ont engag le gouvernement
franais  suspendre cette ratification; je crois de mon devoir de ne
rien dire et de ne rien faire de nature  soulever la moindre
difficult... J'espre que le temps viendra bientt o les causes,
auxquelles je ne fais pas aujourd'hui plus ample allusion, cesseront
d'exister, et alors le trait recevra la conclusion que vous dsirez.
Sir Robert Peel s'exprima avec les mmes mnagements,  la Chambre des
communes. M. Guizot se dclara satisfait: La rdaction du protocole,
crivait-il  M. de Sainte-Aulaire, le 27 fvrier, est bonne, et la
situation aussi bonne que le permettent les embarras qu'on nous a
faits... Je compte sur le temps et sur l'esprit de conciliation. Nous
n'avons qu' nous louer du langage tenu  Londres dans le parlement;
il a t plein de mesure et de tact. Je craignais une discussion qui
vnt aggraver ici l'irritation et mes embarras. Je puis, au contraire,
me prvaloir d'un bon exemple. J'en suis charm. On tait, sans
doute, encore loin du but; mais on venait de franchir, sans accident,
un premier dfil.


VIII

En ajournant la ratification  une date indtermine, M. Guizot
s'tait flatt que l'opinion, bientt apaise ou distraite, se
montrerait moins rebelle  accepter la convention tant soit peu
mitige. Mais les semaines s'coulaient, et rien ne venait raliser
cet espoir: tout au contraire, un observateur clairvoyant et de
sang-froid crivait, en avril 1842: Les esprits se montent de plus en
plus sur la question du droit de visite... On a rarement vu un
entranement aussi unanime et qui, dans son exagration, ait autant
l'apparence d'un mouvement national[30]. Dans tous les journaux de la
gauche et de la droite lgitimiste, ce n'tait qu'un cri contre
l'Angleterre et contre le cabinet qui livrait  cette dernire les
intrts et l'honneur de la France. Certaines feuilles conservatrices,
comme la _Presse_, ne se montraient pas moins vhmentes contre la
convention. Le _Journal des Dbats_,  peu prs seul, se mettait en
travers de ce mouvement; encore n'osait-il pas dfendre trop
ouvertement une cause si impopulaire. On racontait au public, avec
indignation, les prtendus outrages commis par les croiseurs
britanniques contre nos btiments de commerce. Le plus souvent, les
faits taient faux ou ridiculement exagrs; mais l'tat de l'opinion
ne permettait gure de faire accueillir une rectification. Dans les
deux Chambres, l'opposition, seconde quelquefois par M. Mol et par
ses amis, saisissait toutes les occasions de recommencer le dbat et
de remettre M. Guizot sur la sellette[31]. Le ministre faisait tte,
avec un talent admir de ceux mmes qu'il ne parvenait pas 
convaincre. Sans retirer ce qu'il avait dit du fond mme de la
question, il s'exprimait sur la ratification en termes qui lui
paraissaient devoir satisfaire la Chambre: Quand le moment de la
ratification est arriv, disait-il le 28 fvrier, la couronne, d'aprs
les conseils de son cabinet, et du ministre des affaires trangres en
particulier, a charg son ambassadeur  Londres de dclarer qu'elle ne
croyait pas devoir ratifier maintenant le trait; elle a dit de plus
qu'elle ne pouvait faire connatre  quelle poque elle croirait
pouvoir le ratifier: enfin, elle a fait des rserves et propos des
modifications au trait. Si nettes que fussent ces paroles,
l'opposition ne s'en contentait pas: affectant d'y souponner une
quivoque et de redouter une collusion avec l'Angleterre, elle
harcelait le ministre, le pressait d'interrogations malveillantes, le
contraignait  renouveler ses dclarations,  les prciser, 
s'engager plus avant dans le sens d'un refus de ratification, 
attnuer la rserve qu' l'origine il avait faite du droit de la
couronne[32].

[Note 30: _Journal indit du baron de Viel-Castel._]

[Note 31: Discussion du 28 fvrier, des 12 et 20 mai 1842,  la
Chambre des dputs; du 11 avril et du 18 mai,  la Chambre des
pairs.]

[Note 32: Le 11 avril 1842,  la Chambre des pairs, M. Guizot
insistait sur ce qu'il avait dclar  l'Angleterre ne prendre aucun
engagement, ni direct ni indirect, de ratifier purement et simplement
le trait  aucune poque quelconque. Le 17 mai, dans la mme
assemble, aprs avoir rappel que la ratification actuelle avait t
positivement refuse, il ajoutait: Maintenant on a dit, non pas dans
cette enceinte, mais ailleurs: C'est la prsence des Chambres qui a
empch; qui empche encore la ratification du trait; quand les
Chambres seront loignes, le trait sera ratifi. Messieurs, je
serais tent de prendre ces paroles pour une injure  mon bon sens...
Ce n'est point votre prsence matrielle, c'est votre opinion, c'est
votre sentiment, c'est votre voeu connu qui influe sur le gouvernement
et qui influera tout aussi bien aprs votre dpart qu'aujourd'hui. Le
20 mai,  la Chambre des dputs, le ministre reconnaissait qu'il
s'agissait non seulement de modifier la convention de 1841, mais de
revenir sur le principe du droit de visite: Ne croyez pas, disait-il,
quand le dbat s'est lev, quand j'ai vu devant moi l'opinion des
Chambres et du pays, que j'aie mconnu sa gravit: j'ai bien vu qu'il
y avait l autre chose encore que le trait de 1841; que les
conventions de 1831 et de 1833 allaient aussi tre mises en question.
Toutefois, il veillait  ne pas se laisser entraner trop loin; il
disait dans le mme discours: On m'a demand: Avez-vous l'intention
de ratifier le trait tel qu'il est? J'ai rpondu catgoriquement:
Non, et je renouvelle ma rponse. Maintenant on me dit:
Ratifierez-vous jamais un trait quelconque, quelle que soit la
situation, quelles que soient les modifications qu'on pourrait y
apporter? Comment voulez-vous que je rponde? C'est absolument
impossible... Il y a l une multitude d'lments que le temps peut
fconder, dont le temps peut faire sortir quelque chose de
raisonnable, quelque chose d'utile et d'honorable pour le pays, et en
mme temps quelque chose de favorable  l'abolition,  la rpression
de la traite. Voil ce que nous voulons, ce que nous pouvons
attendre, ce qu'il est de notre devoir d'attendre.]

Telle tait la singulire difficult de la tche du ministre qu'en
s'occupant de contenter son parlement, il risquait de blesser les
puissances avec lesquelles il ngociait. Il lui fallait toutes les
qualits de souplesse, de sret et de mesure, qu'avait acquises sa
parole, pour se mouvoir en quilibre entre ces exigences
contradictoires. Son langage n'tait pas moins surveill  Londres
qu' Paris: seulement, c'tait  un point de vue absolument oppos. On
venait d'en avoir la preuve dans un incident tranger au droit de
visite. Le 19 janvier 1842, au cours de la discussion de l'adresse, M.
Guizot, rpondant  ceux qui lui reprochaient d'avoir abaiss la
politique franaise, avait rappel l'nergie victorieuse avec
laquelle,  ce moment mme, tait conduite la guerre d'Afrique; il
ajoutait qu'en Europe personne n'avait plus la pense de contester
notre tablissement algrien, et il citait  l'appui une dpche de M.
de Sainte-Aulaire, en date du 4 octobre 1841. D'aprs cette dpche,
notre ambassadeur  Londres ayant eu occasion de dclarer  lord
Aberdeen que la sret de nos possessions d'Afrique tait pour nous
un intrt de premier ordre, le secrtaire d'tat lui avait dit: Je
suis bien aise de m'expliquer nettement avec vous sur ce sujet;
j'tais ministre en 1830, et, si je me reportais  cette poque, je
trouverais beaucoup de choses  dire; mais je prends les affaires en
1841 et telles que me les a laisses le prcdent ministre: je
regarde donc votre position  Alger comme un fait accompli contre
lequel je n'ai plus  lever aucune objection. Un tel langage tait
d'autant plus remarquable de la part de lord Aberdeen, que, dans
l'opposition, il avait pris l'habitude de faire, chaque anne, une
motion pour protester contre notre conqute africaine. Aussi, aprs
avoir lu  la Chambre la dpche de M. de Sainte-Aulaire, M. Guizot
s'criait-il firement: Est-ce l, messieurs, un symptme de notre
abaissement? L'opposition n'avait rien  rpondre. Mais  peine le
discours fut-il connu outre-Manche qu'il y souleva une tempte. Les
journaux de lord Palmerston provoqurent l'indignation nationale
contre le ministre britannique qui osait sanctionner l'usurpation
franaise en Afrique. Interpell  ce sujet, le 4 mars 1842, sir
Robert Peel contesta, non la loyaut, mais l'exactitude du rapport
fait par M. de Sainte-Aulaire; et lord Aberdeen lui-mme fit, le 7
mars,  la Chambre des lords, la dclaration suivante: Je n'ai jamais
dit que je n'avais pas d'_objection_  faire contre l'tablissement
des Franais  Alger, mais que je n'avais pas d'_observation_ 
prsenter  ce propos, et que mon intention tait de garder le
silence. J'ai compris qu'aprs dix annes toute objection serait
aujourd'hui dplace. De ce que je n'exprime aucune objection, il ne
s'ensuit pas que je n'aie l'ide d'aucune. La distinction tait un
peu subtile et trahissait quelque embarras; mais, en France, les
journaux d'opposition y virent surtout la gne qui pouvait en rsulter
pour le gouvernement franais; ils firent grand bruit de ce qu'ils
appelaient un dmenti outrageant, et proclamrent que nos ministres
taient trop humbles pour oser le relever. Si dlicat que ft le
sujet, M. Guizot jugea ncessaire de s'en expliquer sans retard  la
tribune, et il saisit l'occasion du dbat sur les fonds secrets, le 10
mars 1842. Avec un heureux mlange de fermet et d'adresse, il sut 
la fois donner satisfaction au sentiment franais et cependant ne pas
prolonger de tribune  tribune une controverse internationale qui se
ft vite envenime. Que lord Aberdeen, dit-il tout d'abord, ait
dclar qu'il n'avait pas d'_objections_ ou d'_observations_  faire,
j'avoue que la diffrence des deux mots me touche peu. Puis il
ajouta: Il y a dj dix ans, messieurs, le premier peut-tre, j'ai
dit  cette tribune: La France a conquis Alger, la France gardera sa
conqute. Les paroles que j'ai dites, il y a dix ans, je les rpte
aujourd'hui; tout le monde les rpte ou est bien prs de les rpter.
Mais vous ne pouvez vous tonner qu'il ait fallu du temps pour en
venir l; vous ne pouvez empcher que les conqutes aient besoin de
temps... Eh bien, les paroles de lord Aberdeen  l'ambassadeur du Roi
n'ont pas t autre chose que la reconnaissance de la sanction
progressivement donne par le temps  notre tablissement en Algrie;
paroles prononces  bonne intention, dans un esprit de bonne
intelligence et de paix, pour n'tre pas oblig de reprendre, au bout
de dix ans, les mmes rclamations, les mmes contestations qui, en
1830, avaient t si vives. Ce sont ces explications spontanment
donnes qui m'ont t loyalement transmises par l'ambassadeur du Roi 
Londres. Qu'il y ait dans les termes telle ou telle variante, peu
importe. Entre hommes srieux et senss, c'est du fond des choses
qu'il s'agit. Je ne viens pas lever ici une discussion de mots; je
constate un grand fait, c'est que la France a conquis Alger, et que
dj douze ans de possession ont amen l'homme d'tat qui avait lev
contre cette occupation les objections les plus graves, les
rclamations les plus vives,  prendre, en rentrant aux affaires, une
attitude toute diffrente et  garder sur cette question le mme
silence qu'avait aussi gard son prdcesseur. Quand un temps encore
plus long se sera coul,... vous verrez le cabinet anglais, comme les
autres cabinets, comme la Porte elle-mme, faire des pas nouveaux, et
la sanction la plus complte, l'aveu de tout le monde viendra
consommer notre tablissement d'Afrique... C'est l'histoire de toutes
les grandes mutations de territoire; le temps seul les consacre
irrvocablement. En France, les opposants durent confesser qu'on ne
pouvait cette fois reprocher  M. Guizot d'avoir t timide; ils se
consolrent par la pense qu'une nouvelle contradiction viendrait
d'Angleterre. Leur peu patriotique espoir fut du: le langage de
notre ministre avait t assez habilement mesur pour que lord
Aberdeen n'y trouvt rien  relever.

D'ailleurs, si M. Guizot savait ainsi, le cas chant, dire ce
qu'exigeait la dignit nationale, il ne perdait pas de vue l'autre
partie de son rle et ne manquait pas une occasion de prononcer des
paroles propres  calmer les susceptibilits britanniques. Chez lui,
l'orateur veillait toujours  ne pas desservir le ngociateur, au
contraire. Ainsi, dans les nombreux dbats auxquels donnait lieu
l'affaire du droit de visite, avait-il soin de se sparer avec clat
de ceux qui fomentaient des sentiments d'animosit entre les deux
nations occidentales, et, rappelant la faon dont, lors de l'adresse,
il avait caractris leurs relations, il ajoutait: Nous prenons au
srieux ce que nous avons dit des bons rapports que nous entendons
entretenir avec la Grande-Bretagne aussi bien qu'avec les autres
puissances. Nous portons (et je suis sr d'exprimer en ceci les
sentiments de la Chambre et du pays), nous portons une sincre estime
 la Grande-Bretagne et  son gouvernement; nous sommes avec elle dans
une paix vritable, dans une bonne intelligence relle, et nous ne
souffrirons pas, autant qu'il dpendra de nous, que ces rapports, que
cette bonne intelligence soient troubls par la contagion de
l'animosit et de la crdulit populaire[33].

[Note 33: Discours du 11 avril 1842,  la Chambre des pairs.]

Sans nul doute, M. Guizot se ft fait plus facilement applaudir en
voquant les ressentiments, vieux ou rcents, contre l'Angleterre.
Mais c'et t mal servir l'intrt de son pays. Il suffisait de
regarder au del de nos frontires pour comprendre qu'une rupture
avec nos voisins d'outre-Manche et rejet la France dans le dangereux
isolement de 1840. Avec la Russie, nous tions en moins bons termes
que jamais. Au mois de novembre 1841, le reprsentant de cette
puissance  Paris tait subitement parti en cong: le motif non avou,
mais notoire, de ce dpart tait que le comte Pahlen, se trouvant
cette anne le doyen des ambassadeurs, devait, en cette qualit,
prsenter au Roi, le 1er janvier 1842, les hommages du corps
diplomatique, et que le Czar n'avait pas voulu lui voir jouer ce rle.
Depuis 1830, le gouvernement franais avait souvent laiss passer,
sans paratre s'en apercevoir, les mauvais procds, les offensantes
boutades de Nicolas. Cette fois, il estima que le temps tait enfin
venu de se montrer moins dbonnaire et d'exiger plus de politesse[34].
Aussi ordonna-t-il tout de suite  M. Casimir Prier qui, en l'absence
de M. de Barante, faisait fonction de charg d'affaires 
Saint-Ptersbourg, de se tenir renferm dans son htel le jour de la
Saint-Nicolas, en allguant simplement une indisposition. La leon fut
sentie et parut fort dplaisante au Czar, qui, par voie de
reprsailles, prescrivit  la socit de Saint-Ptersbourg de
suspendre toute relation mondaine avec le personnel de l'ambassade
franaise. On ne poussa pas les choses jusqu' une rupture ouverte,
mais les ambassadeurs des deux cours ne retournrent pas  leur poste,
et il n'y eut plus dsormais,  Paris comme  Saint-Ptersbourg, qu'un
simple charg d'affaires[35]. Le Czar ne se bornait pas  ces
manifestations mesquines. Sa diplomatie s'agitait pour transformer en
une quadruple alliance permanente, naturellement dirige contre la
France, le lien temporaire nou entre les signataires du trait du 15
juillet 1840; sa thse tait que ce trait avait implicitement fait
revivre celui de Chaumont[36]. En Autriche, la prudence de M. de
Metternich se refusa  des dmonstrations aussi provocantes; mais le
chancelier affirmait qu'au besoin les quatre puissances se
trouveraient unies contre la France de Juillet; le concours de
l'Angleterre  une telle oeuvre lui paraissait certain depuis
l'avnement du ministre tory. Quant  ce qu'il appelait la prtendue
alliance entre les cours maritimes, il se flicitait de n'avoir plus
 compter avec elle et notait avec plaisir comment la premire
difficult srieuse avait mis un terme  une fantasmagorie qui, pour
n'avoir point de consistance, n'en avait pas moins pes d'un grand
poids sur l'Europe[37].  Berlin, dispositions plus malveillantes
encore. Dj nous avons eu occasion de signaler l'animosit de
Frdric-Guillaume IV contre notre pays et notre gouvernement[38]. Ce
prince prouvait, au contraire, pour son beau-frre, l'empereur
Nicolas, une tendresse dvoue et presque mystique. Il aimait aussi
l'Angleterre, oubliait qu'elle tait librale, pour voir en elle la
grande puissance vanglique. Il souffrait quand il la trouvait
engage avec la France dans une alliance qui lui paraissait un
scandale et que, plus tard, il n'hsitera pas  qualifier
d'_incestueuse_[39]. Servir de lien entre les cours de Londres et de
Saint-Ptersbourg pour les unir dans une campagne contre la France
rvolutionnaire, tel tait son rve le plus cher. Ce fut certainement
avec le dessein cach de travailler  le raliser qu'il dbarqua en
Angleterre, au mois de janvier 1842, c'est--dire au moment mme o
clatait en France l'opposition contre le droit de visite. Le prtexte
de son voyage tait le baptme du jeune prince de Galles dont la reine
Victoria, sous l'influence allemande du prince Albert, lui avait
demand d'tre le parrain. Sollicit par notre ministre  Berlin de
passer par notre territoire et d'avoir, sur quelque point de la route,
une entrevue avec Louis-Philippe, Frdric-Guillaume s'y tait refus,
par le motif que son dplacement n'avait aucun caractre politique.
Cette dernire considration ne l'empcha pas,  Londres, dans ses
conversations avec les personnages influents, entre autres avec le
baron de Stockmar, confident de la Reine et du prince consort, de
prcher la haine et le mpris de la France, nation pourrie o il n'y
avait plus ni religion ni morale. Il entreprit notamment de dmontrer
 M. de Stockmar, qui tait en mme temps le correspondant du roi
Lopold, l'avantage qu'aurait la Belgique  rompre avec la France pour
entrer dans la Confdration germanique; cette ouverture n'eut aucun
succs; elle n'en marque pas moins, chez le roi de Prusse, une
proccupation de nous faire partout chec[40]. Telles taient les
dispositions des trois grandes puissances continentales: c'est parce
que M. Guizot les connaissait qu'il ne voulait pas procurer  ces
puissances le plaisir d'une rupture entre la France et l'Angleterre.

[Note 34: Peu aprs, dans une lettre  M. de Flahault, alors notre
ambassadeur  Vienne, M. Guizot expliquait ainsi sa conduite: Nous
nous sommes montrs, pendant dix ans, bien patients et faciles; mais,
en 1840, la passion de l'Empereur a videmment pntr dans sa
politique. L'ardeur avec laquelle il s'est appliqu  brouiller la
France avec l'Angleterre nous a fait voir ses sentiments et ses
procds personnels sous un jour plus srieux. Nous avons d ds lors
en tenir grand compte.  ne pas ressentir ce qui pouvait avoir de tels
rsultats, il y et eu peu de dignit et quelque duperie. Une occasion
s'est prsente: je l'ai saisie. Nous n'avons point agi par humeur, ni
pour commencer un ridicule change de petites taquineries. Nous avons
voulu prendre une position qui depuis longtemps et t fort naturelle
et que les vnements rcents rendaient parfaitement convenable.]

[Note 35: M. Guizot a racont cet incident diplomatique en dtail dans
la _Revue des Deux Mondes_ du 1er janvier 1861.]

[Note 36: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 558, 577 et 578,
582  586.]

[Note 37: _Ibid._]

[Note 38: Voy. ce que j'ai dit plus haut, t. IV, ch. IV,  X.--Ces
sentiments devaient persister, et, en 1853, M. de Moustier, ministre
de France  Berlin, crivait: Je ne puis m'ter de l'esprit que le
roi Frdric-Guillaume ne soit un des souverains de l'Europe qui
aiment le moins la France. (Cit dans les _Souvenirs diplomatiques_
de M. Rothan.)]

[Note 39: Lettre adresse  M. de Bunsen, au dbut de la guerre de
Crime.]

[Note 40: Cf. les tudes de M. Saint-Ren Taillandier sur le baron de
Stockmar et sur M. de Bunsen.]

Toutefois, notre ministre russirait-il toujours  carter cette
rupture? Les membres du cabinet britannique taient surpris et blesss
de voir que l'opinion franaise, loin de s'apaiser avec le temps,
s'chauffait de plus en plus. Ils se demandaient s'il ne leur faudrait
pas se fcher tout haut, pour ne pas s'aliner le public anglais. M.
Dsages crivait  un de nos agents diplomatiques, le 30 juin 1842:
L... me dit qu'on est trs mcontent de nous  Londres; les Anglais
qui sont  Paris parlent de guerre et l'appellent  grands cris[41].
Lord Aberdeen lui-mme, malgr sa courtoisie et son esprit de
conciliation, manifestait, dans ses conversations avec le comte de
Jarnac qui remplaait alors notre ambassadeur en cong, des
dispositions inquitantes. Sir Robert Peel laissait voir plus
d'irritation encore. La politique rcente de la France, disait-il 
notre charg d'affaires, vous a entirement alin le parti qui me
soutient. Personne n'a plus souvent que moi tmoign son respect et sa
confiance pour le gouvernement actuel de la France... Mais jamais je
n'avais pu prvoir que nos relations dussent en venir  la situation
que je trouve aujourd'hui. Ne me rendez pas responsable d'un tat de
choses que je ne saurais me reprocher et que je ne puis m'expliquer.
M. de Jarnac signalait  M. Guizot la gravit de ces symptmes. Il me
parat bon, lui crivait-il en lui rendant compte de ces
conversations, que vous puissiez prouver dans l'occasion  quel point
la politique de la paix hostile compromet les relations de la France.
Le clairvoyant diplomate notait aussi le parti que les autres
puissances cherchaient  tirer de ce refroidissement; il montrait
leurs reprsentants exploitant avec une grande persvrance le
mcontentement du cabinet anglais et se flicitant sans cesse de
l'entente parfaite tablie entre leurs cours et le nouveau
cabinet[42].

[Note 41: Notice sur lord Aberdeen, par le comte de Jarnac.]

[Note 42: Correspondance de M. de Jarnac avec M. Guizot pendant le
mois de juillet et le commencement d'aot 1842. (_Ibid._)]

Toutefois, si blesss qu'ils fussent de ce qui se passait en France,
lord Aberdeen et mme sir Robert Peel avaient l'esprit trop loyal et
trop quitable pour ne pas s'avouer que l'Angleterre en tait pour
partie responsable et qu'elle rcoltait en cette circonstance ce
qu'avait sem lord Palmerston. Aussi, ce dernier ayant,  la fin de la
session[43], soulev un dbat gnral sur la situation extrieure, le
premier ministre rpondit par une trs loquente rcrimination contre
la politique de son contradicteur. Il rappela, entre autres faits, que
lord Palmerston, en arrivant au _Foreign office_, avait trouv les
relations tablies sur un pied amical avec le gouvernement franais.
Eh bien, je vous le demande, s'cria-t-il en se tournant vers
l'auteur du trait du 15 juillet 1840, dans quel tat avez-vous laiss
nos relations avec la France? Vous parlez de non-ratification d'un
trait. Les difficults sont toutes venues des sentiments qui avaient
t produits par vous ou qui peut-tre s'taient fait jour malgr vos
efforts dans les esprits des Franais. Est-ce vrai, oui ou non?
Ensuite, le ministre, loin d'lever des plaintes contre la France,
dclara avec insistance que l'Angleterre n'prouvait  son gard aucun
sentiment d'hostilit ni de rivalit, et il exprima l'espoir qu'on
pourrait, par les voies de conciliation, arriver  l'tablissement de
relations amicales entre les deux pays. Ce langage tait remarquable:
en dpit de toutes les pousses du dehors et mme de ses tentations
propres, le cabinet anglais persistait sincrement dans les voies de
la conciliation.

[Note 43: Sance du 10 aot 1842  la Chambre des communes.]

Curieux et noble spectacle que celui de ces deux gouvernements
rsistant l'un et l'autre aux ressentiments qui les entouraient,
risquant leur popularit pour sauvegarder l'intrt vrai de leur pays
et maintenant, par leur seule sagesse, une paix qui, avec le moindre
laisser-aller de leur part, et t bien vite compromise. Jusqu' ce
jour, tout clat a t vit: c'est beaucoup; mais on n'a pu faire
davantage. Depuis six mois que la question du droit de visite est
souleve, on n'a pas fait un pas vers la solution, on s'en est plutt
loign, et moins que jamais on entrevoit sur quel terrain pourra se
faire une transaction.


IX

En France, si l'opposition faisait porter son principal effort sur les
affaires trangres, elle ne ngligeait pas cependant les questions de
politique intrieure. Sa tactique tait de tout agiter en vue des
lections. Ainsi avait-elle provoqu, lors de l'adresse, de violents
dbats sur l'affaire du recensement et sur les prtendues atteintes
portes  la juridiction du jury: mais ce n'taient que des
escarmouches prliminaires. Le grand effort tait rserv pour deux
propositions dont le dpt avait t dcid, ds le dbut de la
session, dans les conciliabules des chefs de la gauche et du centre
gauche; l'une, de M. Ganneron, portait sur la rforme parlementaire,
l'autre, de M. Ducos, sur la rforme lectorale; la premire
interdisait  un grand nombre de fonctionnaires publics l'entre de la
Chambre basse et stipulait que, sauf quelques exceptions, aucun dput
ne pourrait recevoir une fonction salarie pendant la dure de son
mandat et une anne aprs; la seconde tendait l'lectorat  tous les
citoyens inscrits sur la liste du jury. Bien souvent dj, depuis
1830, des tentatives de ce genre avaient t faites; seulement,
jusqu'alors, elles avaient t l'oeuvre de la gauche; le centre gauche
y avait t hostile ou tout au moins tranger. M. Thiers entre autres
s'y tait toujours montr peu favorable; on n'a pas oubli comment, en
1840, pendant son ministre, il avait repouss ouvertement la rforme
lectorale et manoeuvr sous main pour faire enterrer la rforme
parlementaire. En 1842, au contraire, le centre gauche prend  son
compte le vieux programme de la gauche. M. Thiers n'a pas sans doute
plus de got au fond pour ces mesures; mais, engag dans une
opposition  outrance, il ne lui dplat plus de les voir proposer, du
moment o c'est un moyen d'embarrasser la marche du cabinet.  ce
point de vue, la question de la rforme entrait dans une phase toute
nouvelle; on sait quel en devait tre le dnouement.

Approuv, pouss mme par le Roi, M. Guizot rsolut, ds le premier
jour et sans un instant d'hsitation, d'opposer  ces propositions la
rsistance absolue dans laquelle il devait se renfermer jusqu' la
dernire heure de la monarchie. Il ne voulut mme pas les laisser
prendre en considration.  son avis, le gouvernement se trouvait en
face d'une manoeuvre d'opposition qu'il devait djouer par son
attitude dcide, non d'un mouvement srieux d'opinion dont il ft
oblig de tenir compte. En effet, dans le pays mme, aucun symptme ne
rvlait une volont relle de rforme; nagure, en 1840, quand on
avait essay des banquets rformistes, l'agitation tait demeure
troitement concentre dans le parti radical. Je n'avais,  ces deux
propositions, a crit plus tard M. Guizot, aucune objection de
principe ni de nature perptuelle. Diverses incompatibilits
parlementaires taient dj lgalement tablies, et, en vertu de la
loi rendue en 1830 sur ma propre demande comme ministre de
l'intrieur, tout dput promu  des fonctions publiques, tait soumis
 l'preuve de la rlection. Je ne pensais pas non plus que
l'introduction de toute la liste dpartementale du jury dans le corps
lectoral menat la sret de l'tat, ni que le droit lectoral ne
dt pas s'tendre progressivement  un plus grand nombre d'lecteurs.
Mais, dans les circonstances du temps, je regardais les deux
propositions comme tout  fait inopportunes, nullement provoques par
des faits graves ou pressants, et beaucoup plus nuisibles qu'utiles 
la consolidation du gouvernement libre, ce premier intrt
national[44].

[Note 44: _Mmoires de M. Guizot_, t. VI, p. 369, 370.]

Le ministre tait-il donc assur, pour une rsistance aussi nette, du
concours de toute sa majorit? Celle-ci, on le sait, tait loin d'tre
une et compacte. Elle comprenait, entre autres lments, les
vingt-cinq ou trente membres du centre gauche qui suivaient MM.
Dufaure et Passy. Nous avons dj eu occasion de parler du caractre
de M. Dufaure, de son indpendance un peu hrisse et maussade, de ses
volutions toutes personnelles, de sa rpugnance pour les attaches et
la discipline, de sa crainte des compromissions[45]. Il disait peu
auparavant,  la tribune: Je n'appartiens, quant  moi,  aucune des
politiques qui croient se distinguer dans ce dbat; je ne connais
aucun parti dans la Chambre qui puisse m'imposer son opinion. Sans
doute, depuis le 29 octobre 1840, tout en ayant soin de ne pas se
laisser absorber par le parti ministriel, il ne l'avait abandonn
dans aucun des votes o l'existence du cabinet avait t mise en jeu.
L'effroi que lui inspirait la politique aventureuse de M. Thiers, le
ressentiment personnel qu'il gardait contre ce dernier  raison de
certains incidents des anciennes crises ministrielles, l'avaient
jusqu' prsent emport, dans son esprit, sur son peu de got pour M.
Guizot et sur sa vieille habitude de contredire le systme de la
rsistance. Toutefois, plus d'un symptme faisait douter de la
persistance de son concours. Il rvait visiblement un rle
intermdiaire, une sorte de tiers parti prenant position entre les
ministriels et les opposants, ne se compromettant dfinitivement ni
avec les uns ni avec les autres, volontiers dsagrable  tous les
deux, mais comptant pour s'imposer sur le besoin que chacun aurait de
son appui. La gauche n'avait pas t la dernire  deviner ces
dispositions; tantt menaants, tantt caressants, ses journaux
s'taient beaucoup occups d'intimider ou de sduire ce qu'ils
appelaient le groupe Passy-Dufaure. Jusqu' prsent, ils n'avaient pas
russi; mais il leur semblait que la question des deux rformes tait
une de celles o il y avait le plus de chance de sparer le nouveau
tiers parti de la majorit conservatrice.

[Note 45: Cf. plus haut, t. IV, ch. I,  III.]

La rforme parlementaire vint la premire en discussion, le 10 fvrier
1842. Des deux, c'tait celle qui effarouchait le moins. Certains
conservateurs avaient contribu  y habituer les esprits, en lanant
tourdiment, sous le ministre du 1er mars, cette proposition Remilly
qui avait fait un moment tant de bruit[46]. Les orateurs de
l'opposition, entre autres M. de Rmusat, qui remporta en cette
circonstance un brillant succs de tribune, eurent soin de donner au
nouveau projet de rforme parlementaire la figure la plus modeste et
la plus inoffensive; ils firent remarquer qu'il s'agissait seulement
d'une prise en considration, c'est--dire de dcider si la question
mritait d'tre examine. M. Guizot ne crut pas ncessaire
d'intervenir. Deux de ses collgues, M. Villemain et M. Duchtel,
soutenus avec clat par M. de Lamartine, firent valoir la place
occupe par les fonctionnaires dans la socit franaise et le besoin
que la Chambre avait de leur exprience. M. Duchtel, en particulier,
ne se borna pas  ces considrations thoriques; il avertit les
conservateurs qu'il s'agissait, avant tout, pour l'opposition, de
changer la direction de la politique gnrale en mutilant la majorit.
Malgr ces efforts, la prise en considration ne fut rejete que par
198 voix contre 190. videmment, la plus grande partie du groupe
Dufaure avait vot avec la gauche. Si le ministre tait vainqueur, il
l'tait bien petitement. Les journaux firent remarquer que, sur les
198 voix de la majorit, il y avait plus de cent trente
fonctionnaires. Un tel rsultat, succdant de prs au vote sur le
droit de visite, laissait le cabinet debout, mais affaibli et branl.

[Note 46: Cf. plus haut, t. IV, ch. II,  VI.--J'ai expos en cet
endroit les arguments invoqus pour et contre cette rforme.]

C'tait un prliminaire inquitant pour la discussion de la rforme
lectorale. Cette discussion s'engagea le 14 fvrier. L'opposition,
encourage par le demi-succs de sa premire campagne, paraissait
pleine de confiance. Ne dut-elle pas, d'ailleurs, se sentir affermie
dans cette confiance et regarder la dislocation de la majorit comme
faite, quand elle vit sa proposition soutenue  la tribune par le chef
du centre gauche dissident, M. Dufaure, et par l'ancien orateur des
221, celui-l mme qui venait de combattre la rforme parlementaire,
M. de Lamartine? M. Dufaure, mettant en relief le caractre trs
modeste, presque insignifiant, de l'innovation propose, y montra
l'application d'un systme d'amliorations successives qui lui
paraissait rentrer dans l'esprit de la Charte, et il termina en
rappelant cette parole crite par M. Guizot, en 1820: Sachez
satisfaire ce qui est lgitime, et vous aurez le plus fort point
d'appui pour rprimer ce qui est drgl. M. de Lamartine fut plus
vhment: Mon Dieu, s'cria-t-il, il y a eu de tout temps et partout
des hommes bien honorables, bien intentionns, mais bien aveugles,
dans les corps politiques, dans les majorits; ce sont ceux qui se
refusent  tout examen des choses nouvelles, quoique bonnes, mres et
prpares. (_Murmures au centre._) C'est en vain que les pouvoirs
s'altrent, se dcomposent, se dnaturent, que les forces morales
mmes du pays se corrompent, se dmoralisent, s'abdiquent sous leurs
yeux; ils ne veulent pourvoir  rien; ils se cramponnent, immobiles et
toujours tremblants,  quoi que ce soit; ils saisiraient mme le fer
chaud d'un despotisme pour se prserver de la moindre agitation; ils
ne voient qu'un seul mal pour eux, le mouvement, qu'un seul danger
pour les institutions, le mouvement. On a beau avoir loyalement servi
ces hommes intimids dans tous leurs intrts lgitimes; on a beau
s'associer  eux dans tous les jours de combats;... du jour o vous
leur proposerez une mesure d'innovation la plus prudente,... de ce
jour-l, vous tes leur ennemi. (_Longs applaudissements  gauche._)
Eh! mon Dieu! il y en a eu de ces hommes  toutes les poques: en 89,
en 1815, en 1830, aujourd'hui. C'est de l'histoire que je raconte: ce
n'est pas de la personnalit que je fais. (_Bravos aux extrmits._)
S'il y avait de pareils hommes ici,--et plt  Dieu qu'il ne s'en
retrouvt jamais, de ces hommes que l'on pourrait marquer de quelque
chiffre sinistre  cause de leurs fautes! (_ gauche: trs bien, trs
bien!_)--s'il y avait de ces hommes, c'est  eux que je dirais:
Daignez me croire, daignez ajouter quelque foi aux annes de prils et
de combats passes ensemble pour les mmes causes; ne vous refusez pas
aujourd'hui  l'amlioration bien modre qu'on vous demande, ou
plutt offrez-la vous-mmes! On dirait,  les entendre, que le gnie
des hommes politiques ne consiste qu'en une seule chose,  se poser l
sur une situation que le hasard ou une rvolution leur a faite et  y
rester immobiles, inertes, implacables.... (_Vive approbation 
gauche._) Oui, implacables  toute amlioration. Et si c'tait l, en
effet, tout le gnie de l'homme d'tat charg de diriger un
gouvernement, mais il n'y aurait pas besoin d'homme d'tat, une borne
y suffirait. (_Mouvement gnral et prolong._) Quand un orateur,
venu de la majorit, s'exprimait ainsi, la gauche pouvait se taire;
elle n'et pu dire plus; elle n'avait qu' applaudir. Les journaux
firent cho  ses bravos; ce mot de borne devait longtemps servir 
leurs polmiques.

Les ministres se dfendirent avec clat. M. Guizot, qui attribuait
peut-tre  son abstention l'issue incertaine de la discussion sur la
rforme parlementaire, s'engagea  fond. J'ai beau regarder, dit-il,
j'ai beau chercher; je ne puis trouver parmi nous, aujourd'hui, dans
l'tat de la socit,  la rforme lectorale qu'on vous propose,
aucun motif rel, srieux, aucun motif digne d'un pays libre et
sens... Le mouvement qui a produit la question dont nous nous
occupons, est un mouvement superficiel, factice, mensonger, suscit
par les journaux et les comits! (_Interruptions aux extrmits._) 
l'origine de ce mouvement, le ministre dnonait les factions hostiles
 la monarchie de Juillet;  son terme, il montrait le suffrage
universel. Je suis pour mon compte, dclara-t-il, ennemi dcid du
suffrage universel. Je le regarde comme la ruine de la dmocratie et
de la libert! S'levant ensuite, suivant son habitude, pour
considrer de haut la situation: Nous avons, messieurs, une tche
plus rude qu'il n'en a t impos  aucune poque; nous avons trois
grandes choses  fonder: une socit nouvelle, la grande dmocratie
moderne jusqu'ici inconnue dans l'histoire du monde; des institutions
nouvelles, le gouvernement reprsentatif jusqu'ici tranger  notre
pays; enfin une dynastie nouvelle... Eh bien, pour russir dans ce qui
est la vritable tche de notre temps, nous n'avons besoin que de deux
choses: de stabilit d'abord, puis de bonne conduite dans les affaires
journalires et naturelles du gouvernement... Vous faites prcisment
le contraire... Vous altrez la stabilit des lois et des pouvoirs.
Vous semez l'incertitude partout. Et pourquoi? Est-ce en prsence d'un
grand mouvement? Non, c'est pour satisfaire  un besoin faux, factice
ou pour le moins bien douteux et bien faible... Messieurs, ne vous
chargez pas si facilement des fardeaux qu'il plaira au premier venu de
mettre sur vos paules, lorsque celui que nous portons ncessairement
est d'un si grand poids. Rsolvez les questions obliges et repoussez
celles qu'on vous jette aujourd'hui  la tte lgrement et sans
ncessit! (_Vive adhsion au centre._) On ne pouvait exposer plus
loquemment, plus noblement les raisons de ne rien faire, donner 
l'immobilit une plus fire tournure. Le ministre ne se contenta pas
de ces hautes considrations. En prsence de ce qui s'tait pass pour
la rforme parlementaire et des manoeuvres dissolvantes que faisaient
supposer l'attitude de M. Dufaure et de M. de Lamartine, il jugea 
propos de rappeler la majorit au sentiment de sa propre
responsabilit: Vous nous avez engags et soutenus dans une tche
pesante, lui dit-il en terminant; je suis convaincu que vous tes
dcids  nous y soutenir tant que nous serons fidles comme vous  la
cause qui est la vtre comme la ntre. (_Oui! oui!_) Mais prenez
garde; prenez garde de ne pas affaiblir lgrement, par des motifs
insuffisants, ce pouvoir que vous voulez soutenir; prenez garde de ne
pas diminuer la force, quand vous ne diminuez pas le fardeau.
(_Profonde sensation._) Vous avez, comme nous, des devoirs  remplir;
vous tes partie du gouvernement; vous avez votre part de
responsabilit dans les affaires et devant le pays. Ne l'oubliez
jamais. Ne vous dchargez pas facilement de ce qui vous revient dans
le fardeau et dans la responsabilit.... Si jamais la force nous
manquait, si jamais les moyens de gouvernement nous paraissaient trop
faibles pour que nous continuassions d'accepter notre responsabilit,
soyez certains que nous vous le dirions avant que vous vous en fussiez
aperus.

L'avertissement fut entendu et produisit son effet. En dpit de M.
Dufaure et de M. de Lamartine, 234 voix contre 193 repoussrent la
prise en considration. Ce fut une nouvelle surprise en sens inverse.
Le vote prcdent avait t plus mauvais qu'on ne s'y attendait;
celui-ci tait meilleur; en tout cas il effaait l'autre. M. de
Barante crivait au comte Bresson, le 18 fvrier 1842, au sortir de ce
dbat: La majorit qui a repouss la proposition de rforme
lectorale est un fait de haute importance: il tait peu prvu. 
peine esprait-on le petit succs dj obtenu contre la premire
proposition. C'est que les centres sont bien plus conservateurs que
ministriels. Ils sont facilement irritables sur tout ce qui rapproche
des doctrines de la gauche ou de la politique aventureuse de M.
Thiers. J'ai assist aux sances o M. Dufaure et M. de Lamartine ont
t si rudement accueillis et interrompus sans cesse, et j'ai pu juger
de la vivacit de ces excellents conservateurs. Maintenant la session
est juge. Le ministre la traversera et en sortira avec un peu plus
d'autorit. Cette victoire tait bien la victoire personnelle de M.
Guizot dont l'loquente intervention avait dcid les suffrages; et
cependant, M. de Barante, confirmant une observation qu'il avait dj
faite avant la session, ajoutait: Confiance et affection pour les
personnes ne sont pas choses  esprer en ce temps-ci. Les succs de
M. Guizot  la tribune sont trs grands et presque incontests, sans
que pour cela une opinion bienveillante vienne l'entourer et le
fortifier[47]. Le ministre, pour le moment, ne paraissait pas s'en
inquiter. Optimiste de sa nature, il tait entirement  la joie et 
la confiance. M. Guizot, crivait M. Doudan le 24 fvrier, trs en
train d'esprit, ayant toutes les vertus des coeurs heureux, est tout
semblable  un gnral qui vient de gagner trois ou quatre batailles
dans une rapide campagne[48]. L'opposition tait la premire  se
rendre compte que, sur la politique intrieure, elle tait
dfinitivement battue: on le vit bien  son attitude lors de la loi
des fonds secrets qu'elle n'osa pas contester srieusement. Quant  M.
Thiers, dgot de tenter une autre campagne parlementaire, il se
donnait  ses travaux historiques et tchait d'oublier ses propres
dfaites en reprenant le rcit des victoires du premier Consul.

[Note 47: _Documents indits._]

[Note 48: X. DOUDAN, _Mlanges et Lettres_, t. III, p. 94.]

Si favorables que fussent ces symptmes, M. Guizot ne se rendait pas
moins compte que les dispositions incertaines du groupe
Passy-Dufaure demeuraient un danger et que, pour avoir pleine
scurit, il fallait trouver un moyen de rattacher plus troitement ce
groupe au ministre. Le 25 avril 1842, le ministre des finances, M.
Humann, fut trouv sans vie, la tte appuye sur son bureau, la main
encore pose sur des papiers. Deux jours auparavant, il disait  un de
ses employs: Je sens que je m'en vais, la vie que je mne m'puise,
je n'en ai pas pour longtemps. Cette mort faisait un vide sensible
dans le cabinet. Ombrageux, personnel, la main un peu lourde, mais
laborieux, d'une grande autorit financire dans la Chambre et dans le
monde des affaires, M. Humann tait un ministre  la fois incommode et
considrable. Tout en sentant l'affaiblissement caus par cette perte,
M. Guizot y vit l'occasion de faire une avance  la fraction
incertaine du centre gauche. Ds le lendemain de la mort de M. Humann,
il proposa le portefeuille des finances  M. Passy. Celui-ci refusa
poliment, mais nettement: le nouveau tiers parti voulait garder son
indpendance. Ainsi rebut, M. Guizot se tourna d'un tout autre ct
et donna un gage aux anciens 221; l aussi, il y avait des prventions
 dissiper, des dfections  prvenir, des intrigues  djouer: la
succession de M. Humann fut donc offerte  l'un des anciens collgues
de M. Mol, M. Lacave-Laplagne, qui l'accepta avec empressement.


X

 l'intrieur, opposer un _veto_ immobile aux innovations politiques;
 l'extrieur, gagner du temps pour attendre l'occasion de sortir d'un
gros embarras diplomatique, c'tait peut-tre, de la part du cabinet,
une conduite sage, bienfaisante, ncessaire; ce n'tait pas une
politique clatante qui pt suffire  occuper et  dominer l'esprit
public. De l le dsir de trouver quelque diversion. N'y avait-il rien
 tenter dans une direction diffrente, dans celle du progrs
matriel? On se trouvait prcisment  l'poque d'une grande
transformation conomique. Le fait le plus considrable de cette
transformation tait, sans contredit, l'invention des chemins de fer.
 entendre mme les saint-simoniens qui, pour ne plus exister  l'tat
de petite glise, n'en inoculaient pas moins leur esprit  une partie
de la bourgeoisie rgnante, ce nouveau systme de communications
constituait  peu prs toute la civilisation moderne; et les disciples
d'Enfantin y montraient, avec un mlange bizarre de spculation
financire et d'exaltation mystique, comme la propagation d'un nouvel
vangile destin  remplacer l'ancien. Il y avait l une tendance
dangereuse et malsaine. Sans y cder, en maintenant au ct moral de
la civilisation la primaut qui lui appartient, on devait cependant
reconnatre que les rails et la locomotive inauguraient, non seulement
dans l'ordre matriel, mais dans l'ordre intellectuel, en un mot dans
la vie sociale tout entire, une rvolution aussi considrable que
celle dont quatre cents ans auparavant, l'invention de l'imprimerie
avait donn le signal. tablir et organiser les chemins de fer en
France, rsoudre les problmes nouveaux et difficiles qui s'y
rattachaient, dcider par exemple les conditions lgislatives et
conomiques de leur construction et de leur exploitation, trouver les
moyens financiers de mener rapidement  fin un tel travail, n'tait-ce
pas une entreprise digne de tenter l'ambition du cabinet du 29
octobre, l'occasion cherche par lui de servir avec clat les vrais
intrts du pays, d'agir sur son imagination et de lui faire oublier
son malaise politique? Ds le 16 octobre 1841, le _Journal des Dbats_
avait mis en avant, non sans quelque solennit, l'ide de cette
diversion. Qu'on y songe bien, disait-il, il est d'urgence dans
l'tat prsent des esprits, de saisir l'opinion d'une grande pense,
de la frapper par un grand acte. Pour lutter contre le gnie de la
guerre, le gnie de la paix a besoin de faire quelque chose
d'clatant.  l'oeuvre donc, et que la question soit promptement
rsolue! Du moment o, grce  Dieu, il n'y a pas un bon citoyen qui
veuille la guerre, on ne voit pas quel but d'activit on peut donner
au pays, sinon des entreprises productives. L'opinion travaille est
inquite, facile  garer. Il est ncessaire de frapper un grand coup,
de ces coups que peut porter un gouvernement sincrement dvou  la
cause de l'ordre. Or quel autre grand acte a-t-on tout prt?

La question n'tait pas neuve, mais elle tait  peu prs entire: on
l'avait dj beaucoup discute, sans tre parvenu  la rsoudre. Ces
ttonnements sont utiles  connatre pour apprcier l'oeuvre du
ministre du 29 octobre. Les premiers chemins de fer tablis  la fin
de la Restauration, notamment celui de Saint-tienne  la Loire,
n'taient que des chemins de faible parcours, crs par des
industriels pour relier des centres de production houillers ou
mtallurgiques avec des rivires et des canaux. Ce fut seulement en
1833, que les pouvoirs publics, envisageant l'tablissement possible
d'un rseau de voies ferres pour le transport des voyageurs et des
marchandises, ouvrirent un crdit de 500,000 francs destin  faire
face aux premires tudes. Avec ces faibles ressources, le corps des
ponts et chausses trouva moyen, en moins de deux ans, de faire le
projet de cinq grandes lignes partant de Paris et se dirigeant sur
Lille, le Havre, Strasbourg, Lyon et Bordeaux; ces lignes avaient une
longueur de 3,600 kilomtres, et la dpense tait value  un
milliard. L'normit de ces chiffres n'tait pas faite pour hter la
solution; elle effarouchait les esprits timides et les disposait 
regarder une telle entreprise comme une chimre saint-simonienne.
Tandis que l'administration, avec sa mthode accoutume, prparait des
plans gigantesques dont les ministres n'osaient pas demander
l'application, un homme d'initiative, ancien disciple d'Enfantin, M.
mile Pereire, passant hardiment  l'excution, se faisait accorder,
en 1835, la concession de la ligne de Paris  Saint-Germain et la
menait  fin en deux ans. Son exemple tait suivi, et des lois
diverses concdaient, en 1836, les deux lignes de Paris  Versailles
et celle de Montpellier  Cette. Ces chemins de fer locaux, sans
influence possible sur le mouvement gnral du commerce, n'taient en
quelque sorte que des spcimens.  ce point de vue, ils ne furent pas
sans effet sur l'opinion. La ligne de Saint-Germain surtout, inaugure
en aot 1837, au milieu d'une trs vive curiosit, contribua  faire
mrir l'ide des chemins de fer dans l'esprit du public parisien.

Cependant, on tait loin d'avoir un parti arrt sur les conditions
dans lesquelles serait cr le grand rseau. Une question s'tait
pose d'abord qui dominait toutes les autres: la construction
serait-elle faite par l'tat ou par des compagnies? L'tranger
fournissait des exemples opposs: l'Angleterre et les tats-Unis
avaient hardiment tout abandonn  l'initiative prive; en Belgique,
au contraire, et dans plusieurs parties de l'Allemagne tout tait fait
par l'tat. Chez nous, les deux systmes eurent aussitt leurs
partisans. En faveur de l'tat, on faisait valoir que les chemins de
fer devaient tre dans la main de l'administration comme toutes les
autres grandes voies de communication, qu'on ne pouvait abandonner 
des compagnies la fixation de tarifs intressant si gravement la
fortune publique, qu'avec nos moeurs conomiques les associations
n'taient pas prpares  entreprendre cette oeuvre colossale, que nos
capitaux, peu aventureux d'habitude, ne se porteraient pas dans des
entreprises aussi nouvelles et aussi alatoires, que ds lors la
spculation serait seule  s'y jeter avec les abus et les dsordres
dont,  ce moment mme, elle donnait trop souvent le rpugnant
spectacle. En faveur des compagnies, on rpondait qu'il convenait
d'encourager l'initiative prive et l'esprit d'association, que la
puissance publique ne devait se substituer  eux qu'aprs
dmonstration pralable de leur impuissance, que l'tat construisait
trs chrement, que le charger de cette entreprise ce serait craser
absolument ses finances, que le gouvernement n'avait d'ailleurs pas
intrt  augmenter encore sa responsabilit et  s'aliner les
nombreux intrts ncessairement froisss par une telle
transformation. L'administration des ponts et chausses, naturellement
porte  regarder avec ddain ou dfiance l'initiative prive, tait
fort ardente pour l'excution par l'tat; les conomistes, les gens
d'affaires, ceux qui se piquaient d'ides librales et,  leur suite,
la plupart des journaux, tenaient pour les compagnies.

Ce fut le 6 mai 1837 que le gouvernement proposa pour la premire fois
aux Chambres d'entreprendre la construction des grandes voies ferres:
il les saisit, le mme jour, de plusieurs projets de loi fixant les
conditions d'tablissement des lignes de Paris  la Manche, de Paris 
Bordeaux et Bayonne, de Paris  la frontire de Belgique, et de Lyon 
Marseille. Les deux dernires devaient seules tre construites tout de
suite en entier; les deux premires ne seraient pousses pour le
moment que jusqu' Rouen et jusqu' Orlans. Quant au mode
d'excution, le ministre,--c'tait alors celui de M. Mol,--avait t
fort embarrass de trancher le dbat existant entre les partisans de
l'tat et ceux des compagnies. Au fond, il et prfr l'tat, mais sa
tactique tant de beaucoup mnager l'opinion, il se dcida en faveur
des compagnies et proposa de leur concder les lignes en question,
soit par adjudication, soit par traits directs,  charge pour l'tat
de leur accorder des subventions sous des formes diverses. Tout en
faisant ces propositions, le ministre laissa voir que seule, la
crainte de ne pas obtenir les crdits ncessaires l'avait fait
renoncer  la construction par l'tat. Une telle attitude n'tait pas
le moyen d'en imposer  des esprits que la nouveaut et la gravit du
problme rendaient dj fort perplexes. Ajoutez que le cabinet, qui
venait de se reconstituer, le 15 avril, en dehors de tous les grands
chefs parlementaires, rencontrait une opposition trs vive et n'avait
gure d'autorit sur ceux-l mmes qui paraissaient constituer sa
majorit. Aprs une discussion de trois jours, assez ardente, mais peu
dcisive, l'impression dominante fut que la question n'tait pas
suffisamment tudie et que la Chambre ne pouvait se faire un avis.
Tous les projets furent ajourns.

Le cabinet se persuada, ou se laissa persuader par l'administration
des travaux publics, que la Chambre, en ajournant ces premiers
projets, avait marqu son loignement pour le systme des compagnies.
Il constitua une commission extra-parlementaire dont M. Legrand,
l'habile directeur des ponts et chausses, fut l'me. Un vaste projet
d'ensemble en sortit, trs tudi, trs complet, trs fortement conu,
mais trs systmatique: neuf lignes principales y taient prvues,
dont sept, partant de Paris, aboutissaient  la frontire belge, au
Havre,  Nantes,  Bayonne,  Toulouse,  Marseille,  Strasbourg;
deux autres allaient de Bordeaux  Marseille et de Marseille  Ble;
soit 4,400 kilomtres de voies ferres et une dpense d'un milliard;
pour le moment, on n'entreprenait que 1,488 kilomtres. Ces grandes
lignes devaient tre tablies par l'tat; on ne rservait 
l'industrie prive, officiellement proclame incapable de toute
entreprise considrable, que les embranchements et les chemins
secondaires. Apport  la Chambre des dputs, le 15 fvrier 1838, le
projet rencontra tout de suite un accueil peu favorable; les uns le
combattaient par conviction conomique; beaucoup d'autres saisissaient
l'occasion de faire chec au ministre. Nomme sous cette double
impression, la commission fut nettement hostile. Symptme
significatif, elle renfermait les personnages les plus en vue de
l'opposition, MM. Arago, Odilon Barrot, de Rmusat, Duvergier de
Hauranne, Billault, Berryer, et enfin M. Thiers. Celui-ci s'tait
montr, ds l'origine, peu favorable aux chemins de fer; il haussait
ddaigneusement les paules quand on parlait de leur immense avenir:
obstination routinire qui surprend dans cet esprit, par d'autres
cts, si ouvert et si rapide. Sans doute, en 1835, un voyage 
Liverpool et la vue des locomotives en marche l'obligrent 
reconnatre, de plus ou moins bonne grce, que les chemins de fer
prsentaient quelques avantages pour le transport des voyageurs, mais
il se hta d'ajouter que l'usage en tait limit au service de
quelques lignes fort courtes et aboutissant  de grandes villes comme
Paris. L'anne suivante, alors qu'il tait ministre, voulant tablir
dans une discussion sur les droits de douane qu'on n'aurait jamais
besoin de grandes quantits de rails, il avait dit  la tribune: Si
l'on venait m'assurer qu'on fera, en France, cinq lieues de chemin de
fer par anne, je me tiendrais pour fort heureux. On comprend ds
lors que M. Thiers, dans la commission de 1838, n'et pas scrupule de
faire chouer le projet du ministre. Le rapport fut confi  M. Arago
chez qui, en cette circonstance, le parti pris de l'opposant altra
singulirement la clairvoyance du savant. Il ne se contenta pas, en
effet, de marquer pour l'industrie prive une prfrence qui pouvait
se dfendre et de contester les moyens financiers indiqus dans le
projet; il parut vouloir s'en prendre aux chemins de fer eux-mmes de
l'intrt que leur portait le gouvernement.  l'entendre, le moment
n'tait pas encore venu de se lancer dans un travail d'ensemble et
d'engager simultanment plusieurs grandes lignes; mieux valait
attendre, pour profiter des dcouvertes que feraient les nations plus
presses. Il contestait l'importance que l'expos des motifs
attribuait aux chemins de fer sous le rapport du transit; il exprimait
aussi des doutes sur leur valeur stratgique, et annonait que le
transport en wagons effminerait les soldats, en leur faisant perdre
l'habitude des grandes marches[49]. En fin de compte, le rapport
concluait au rejet pur et simple de tout le projet. La discussion
publique porta presque exclusivement sur la question de savoir s'il
fallait rserver l'excution  l'tat ou la confier aux compagnies.
Elle fut, de part et d'autre, fort remarquable, et servit beaucoup 
clairer l'esprit public sur ces questions nouvelles et difficiles. Il
fut tout de suite visible que les adversaires conomiques de l'tat
joints aux adversaires politiques de M. Mol, auraient la majorit.
Vainement le ministre, corrigeant aprs coup ce que l'influence de
l'administration des ponts et chausses avait donn de trop absolu 
son projet, offrit de transiger, en le rduisant  quatre lignes et en
se dclarant prt  accepter l'intervention de l'industrie prive pour
deux d'entre elles; vainement finit-il par ne demander qu'une seule
ligne, celle de la frontire de Belgique; vainement insista-t-il sur
la ncessit de commencer, ne ft-ce que par un bout, ces chemins de
fer tant demands, et chercha-t-il  effrayer les adversaires de la
loi, en leur montrant quelle responsabilit ils assumeraient par un
refus absolu[50], rien ne put agir sur le parti pris de l'opposition.
Le projet fut rejet  l'norme majorit de 196 voix contre 69.

[Note 49: Dj, en 1836,  propos du chemin de fer de Versailles, M.
Arago avait combattu l'ide de creuser un tunnel  Saint-Cloud; il
dclarait qu'il faudrait au moins cinq ou six ans pour le mener 
terme, et que les voyageurs qui se risqueraient dans ce dangereux
passage en sortiraient avec des fluxions de poitrine.]

[Note 50: M. Martin du Nord, ministre des travaux publics, s'exprima
ainsi: Ce serait par un refus pur et simple que vous rpondriez  nos
propositions,  nos efforts?... Prenez-y garde! Songez  votre
responsabilit, aprs ce qui s'est pass dans la dernire session.
Tout le monde dit: il faut des chemins de fer...]

Le ministre, fort docile de sa nature, vit dans ce vote une
invitation  reprendre le systme des compagnies que lui-mme avait
propos sans succs, en 1837. Il s'y conforma sans retard. Ds les 6
et 7 juillet 1838, deux lois concdrent  des socits particulires
les chemins de Paris  Rouen et de Paris  Orlans: si ce n'tait plus
un vaste plan d'ensemble, c'tait du moins le commencement des grandes
lignes. On recourut au mme systme pour la concession de quelques
chemins secondaires, comme ceux de Strasbourg  Ble et de Lille 
Dunkerque. Mais bientt les compagnies concessionnaires, trop
faiblement constitues, se trouvrent aux prises avec des embarras
qu'aggravrent encore d'une part les excs d'une spculation affole,
d'autre part, les crises intrieures et extrieures des annes 1839 et
1840. Elles se dclarrent incapables de remplir leurs obligations;
les unes, comme celle du chemin de fer de Rouen, renoncrent 
poursuivre leur entreprise; d'autres, comme celle d'Orlans,
essayrent de tenir bon, en implorant les secours de l'tat. Plusieurs
lois furent votes, en 1840, pour venir en aide, sous des formes
varies, aux socits en dtresse. Cette exprience semblait donner
raison  ceux qui, ds le dbut, avaient mis en doute la puissance de
l'initiative prive. En tous cas, elle n'tait pas faite pour donner
plus de hardiesse aux capitaux franais.

Telle tait la situation,  l'avnement du ministre du 29 octobre.
Par l'effet de tous ces avortements lgislatifs et pratiques, il n'y
avait, au 31 dcembre 1840, que 433 kilomtres de chemins de fer en
exploitation[51]. Rien n'tait mme commenc ou seulement dcid pour
la plupart des lignes principales, celles de Paris  la Belgique, de
Paris  Lyon et  Marseille, de Paris  Strasbourg, d'Orlans  Nantes
et  Bordeaux. La France s'tait laiss devancer de beaucoup par les
nations trangres, non seulement par les tats-Unis, l'Angleterre et
la Belgique, mais par l'Allemagne, la Prusse et l'Autriche. En fait
de chemins de fer, nous sommes maintenant  la queue de l'Europe,
disait le _Journal des Dbats_, en octobre 1841[52]. Aussi la feuille
ministrielle dclarait-elle le moment venu d'en finir avec ces
indcisions, ces pompeux manifestes aboutissant  des actes mesquins
ou  des ngations pures. Il le faut, ajoutait-elle, pour que
l'honneur national reste sauf et pour que la dynastie s'affermisse; il
le faut pour le renom et la dure de nos institutions; il le faut pour
l'ordre des rues et pour celui des intelligences.

[Note 51: Voici la progression des longueurs exploites: au 31
dcembre 1830, 37 kilomtres; 1836, 147 kilomtres; 1837, 166
kilomtres; 1838, 181 kilomtres; 1839, 246 kilomtres; 1840, 433
kilomtres; 1841, 571 kilomtres. Quarante ans plus tard, il y avait
plus de 24,000 kilomtres en exploitation.]

[Note 52: En effet,  cette date,--fin de 1841,--la France n'avait que
877 kilomtres dcids, dont 541 exploits. Les tats-Unis avaient
15,000 kilomtres dcids, dont 5,800 exploits; l'Angleterre, 3,617
kilomtres dcids, dont 2,521 exploits; la Belgique, 621 kilomtres
dcids, dont 378 exploits; la Prusse et l'Allemagne, 2,811
kilomtres dcids, dont 627 exploits; l'Autriche, 877 kilomtres
dcids, dont 747 exploits.]

En abordant cette tche o venaient d'chouer tous ses prdcesseurs,
le ministre du 29 octobre avait sur eux ce double avantage que tant
de discussions avaient fini par lucider les problmes, et surtout que
tant de retards avaient fait sentir  tous la ncessit d'en finir.
Nanmoins,  un autre point de vue, la situation tait plus difficile
qu'en 1837 ou en 1838. On sait en effet quelles taient, pour nos
finances nagure si prospres, les consquences de la crise de 1840:
les armements avaient produit, dans les budgets de 1840  1843, des
dficits constats ou prvus de prs de 500 millions; de plus, les
travaux extraordinaires, civils ou militaires, dfinitivement vots
par la loi du 25 juin 1841, s'levaient  une somme gale: c'est ce
que les adversaires de M. Thiers appelaient le milliard du 1er
mars[53]. Trouver dans un budget  ce point engag les ressources
ncessaires  la construction des chemins de fer, tait une tche
malaise. Toutefois, le ministre ne se laissa pas arrter par des
considrations de prudence financire qui lui eussent paru dcisives
en d'autres circonstances: il estima, non sans raison, que
l'entreprise ne pouvait tre plus longtemps retarde, et que,
d'ailleurs, elle constituait au plus haut degr un de ces travaux
productifs pour lesquels on pouvait sans scrupule engager l'avenir.

[Note 53: Voy. plus haut, t. IV, ch. V,  XII.]

Un projet de loi fut donc prsent, le 7 fvrier 1842, comprenant la
construction des six grandes lignes de Paris  la frontire de
Belgique, au littoral de la Manche,  Strasbourg,  Marseille et 
Cette,  Nantes,  Bordeaux: vaste ensemble que la commission devait
encore tendre, en y ajoutant les lignes de Bordeaux  Marseille, de
la Mditerrane au Rhin, d'Orlans sur le centre de la France par
Bourges, et de Bordeaux  Bayonne. Quant au mode d'excution, il ne
pouvait tre question de tout remettre aux compagnies qui venaient de
se montrer impuissantes, ni de tout rserver  l'tat contre le
monopole duquel la Chambre s'tait prononce en 1838. Estimant que de
semblables conflits doivent presque toujours finir par une
transaction, le ministre imagina un systme mixte o il tait fait
appel aux deux forces. L'tat prenait  sa charge les acquisitions de
terrain[54], les terrassements, les ouvrages d'art et les stations; 
ces conditions, il tait propritaire de la ligne. Quant aux
compagnies, elles taient admises  prendre  bail l'exploitation,
sous la charge pour elles de poser la voie de fer, de fournir le
matriel et d'entretenir l'un et l'autre. Les baux, soumis 
l'approbation du lgislateur, dtermineraient la dure et les
conditions de l'exploitation, ainsi que les tarifs des transports. 
l'expiration des baux, la valeur de la voie de fer et du matriel,
tablie  dire d'experts, serait rembourse  la compagnie fermire
par la compagnie qui lui succderait ou par l'tat. La part de l'tat
dans la construction des lignes tait, on le voit, plus considrable
que celle des compagnies: c'tait la consquence naturelle du
discrdit alors jet sur ces dernires par la rcente crise. La
dpense totale  la charge de l'tat tait value approximativement 
475 millions, chiffre--soit dit en passant--trs au-dessous de la
ralit. Il n'tait question d'ouvrir immdiatement que 126 millions
de crdits, dont 13 millions sur la fin de l'exercice 1842 et 29
millions sur l'exercice 1843. Pour faire face  cette dpense, il ne
fallait pas compter sur les emprunts autoriss, l'anne prcdente,
jusqu' concurrence de 450 millions, car ils taient destins  payer
les travaux militaires et civils prvus par la loi du 25 juin 1841; ni
sur les disponibilits de la caisse d'amortissement, car elles
allaient tre, pendant plusieurs annes, absorbes par les dcouverts
des budgets. On avait donc l'intention de mettre la dpense des
chemins de fer provisoirement  la charge de la dette flottante,
jusqu' ce que l'extinction des dcouverts des budgets permt de
consolider cette dette avec les rserves de l'amortissement, ou, si
cette ressource manquait, jusqu' ce qu'il ft fait un autre emprunt.
 ce moment, la rserve de l'amortissement, compose des sommes votes
au budget pour le rachat des rentes et demeures sans emploi parce que
ces rentes se trouvaient au-dessus du pair, tait value  environ 75
millions par an; de plus, la progression annuelle du revenu public
n'tait pas moindre de 19  20 millions, et la construction mme des
chemins de fer devait accrotre cette progression. Si lourde donc que
ft l'opration, elle ne paraissait pas au-dessus des forces
financires de la France:  une condition toutefois, c'tait que la
paix ne serait pas trouble d'ici  plusieurs annes; il et t en
effet trs grave d'tre surpris par la guerre, avec toutes les
ressources ainsi engages.

[Note 54: Il tait stipul que l'tat devait se faire rembourser les
deux tiers de cette dpense d'acquisition par les dpartements et par
les communes intresss. Mais cette disposition souleva dans la
pratique tant de rclamations, qu'on dut l'abroger en 1845.]

Le projet fut assez bien accueilli. La solution propose semblait
indique par les circonstances, et surtout on sentait qu'il fallait 
tout prix viter un nouvel avortement. Ces sentiments prvalurent
aussitt dans la commission nomme par la Chambre des dputs. Votre
commission, disait le rapport, pense que ce projet est, en ce moment,
le plus raisonnable qu'on puisse adopter. Puis, aprs avoir indiqu
quelques modifications secondaires, il se terminait ainsi: La
commission a t fermement et constamment unanime pour dsirer que le
projet de loi ait un utile rsultat, que toutes les opinions de
dtail, aprs avoir cherch  obtenir par la discussion un lgitime
triomphe, se soumettent au jugement souverain de la Chambre, et que la
cration d'un rseau de chemins de fer soit considre par nous tous
comme une grande oeuvre nationale. Ce langage avait d'autant plus
d'action que le rapporteur, loin d'tre un ministriel docile, se
piquait d'indpendance: c'tait M. Dufaure. Sa puissance de travail,
la nettet vigoureuse de son esprit, son entente des questions
d'affaires, aidrent beaucoup au succs du projet. Il paraissait mieux
 sa place que le prsident de la commission, M. de Lamartine: c'tait
le temps, il est vrai, o le chantre d'Elvire se dfendait presque
d'tre un pote et mettait une trange coquetterie  faire croire
qu'il tait un homme de chiffres[55].

[Note 55: M. Duvergier de Hauranne, qui faisait partie de la
commission des chemins de fer, disait plaisamment,  propos des
travaux de cette commission: Pendant les cinquante ou soixante
sances que M. de Lamartine prsida, il ne lui arriva pas une seule
fois de comprendre que deux et deux font quatre. (_Notes indites de
M. Duvergier de Hauranne._)]

La discussion commena, le 26 avril 1842,  la Chambre des dputs, et
se prolongea pendant quinze jours. On ne contesta pas srieusement le
principe mme de la loi, le concours des deux forces de l'tat et de
l'industrie prive. Les partisans de cette dernire estimaient sans
doute qu'on avait fait la part bien large  l'tat; mais aprs l'chec
rcent des compagnies, ils se sentaient empchs de demander davantage
pour elles. Ils se proccuprent seulement de rserver l'avenir, et
l'un d'eux, M. Duvergier de Hauranne, proposa un amendement en vertu
duquel les lignes comprises dans le projet, mais non immdiatement
excutes, pourraient tre concdes  l'industrie prive en vertu de
lois spciales et aux conditions qui seraient alors dtermines.
Comme je ne veux pas l'ajournement du projet, dit M. Duvergier de
Hauranne en dveloppant sa proposition, je suis dispos  accepter le
systme du gouvernement quant aux fragments de ligne que nous allons
entreprendre... L'tat veut essayer: qu'il essaye, j'y consens
volontiers; mais ce que je ne puis admettre, c'est qu'on dcrte comme
systme gnral et absolu un systme si peu prouv. Tout en ne
contestant pas au fond la rserve faite pour les lois futures, en
affirmant mme qu'elle allait de soi, les ministres eussent prfr ne
pas la voir formule si expressment; ils craignaient que le systme
de leur projet n'en ft affaibli. Mais M. Duvergier de Hauranne
insista avec sa tnacit, avec son nergie habituelle, et la majorit
lui donna raison. C'tait une porte ouverte aux compagnies; celles-ci
ne devaient pas tarder  en profiter pour prendre, dans la
construction des grandes lignes, une part beaucoup plus considrable
qu'on ne songeait  la leur accorder en 1842.

 dfaut des objections de principe qu'elle ne croyait pas pouvoir
faire contre le projet, l'opposition, conduite par M. Thiers, porta
l'attaque sur un autre point. Elle demanda qu'au lieu de partager, ds
le commencement des travaux, les efforts entre les diverses lignes, on
les concentrt sur une ligne unique, celle de la frontire de Belgique
 Paris et de Paris  Marseille. C'tait rtrcir, mutiler le projet,
retomber dans les mesures incompltes et isoles des annes
prcdentes. M. Thiers argua de l'tat budgtaire qu'il peignit fort
en noir, bien qu'il en ft le premier responsable. Vous bravez
financirement, s'cria-t-il, une situation beaucoup plus inquitante
qu'aucune des situations politiques que vous avez traverses. Chez
lui, ce n'tait pas seulement dsir de faire chec au cabinet; en
dpit des dmentis que les vnements lui avaient dj donns, il
avait gard quelque chose de son scepticisme originaire  l'gard des
voies ferres. Protestant contre l'engouement dont elles taient
l'objet, il se risqua encore  faire d'tranges prdictions; il
affirmait, par exemple, que si les ouvriers venaient jamais, ce dont
il doutait,  se servir des chemins de fer, les paysans n'en feraient,
en tout cas, aucun usage. M. Duchtel, bien que fort occup, en sa
qualit de ministre de l'intrieur, de l'administration politique,
n'oubliait pas qu'il avait t un conomiste et un homme d'affaires
fort distingu; ainsi fut-il amen  prendre l'un des premiers rles
dans cette discussion. Ayant discern nettement, ds le premier jour,
cet avenir des chemins de fer que M. Thiers ne savait pas voir, il se
fit le champion dcid du rseau complet et simultan, et combattit
vivement ceux qui prtendaient se borner  un essai timide et partiel.
Sa parole, comme toujours, prcise et claire, fit une grande
impression sur la Chambre. M. Thiers, d'ailleurs, ne fut pas suivi en
cette circonstance par tous ses amis politiques: M. Billault, entre
autres, parla en faveur du projet ministriel. Le scrutin donna raison
 ceux qui voulaient que la France, confiante en sa force, entrt
rsolument dans la nouvelle carrire: l'amendement en faveur de la
ligne unique fut repouss par 222 voix contre 152.

Le ministre n'eut pas seulement  djouer la manoeuvre de
l'opposition, il lui fallut aussi, d'un bout  l'autre du dbat,
rsister  ce qu'on put appeler alors le dbordement de l'esprit de
localit. Pas un dput qui ne prtendt faire passer le chemin de
fer par son arrondissement: tmoin ce M. Durand de Romorantin, ainsi
dsign du nom de la ville qu'il reprsentait, qui, lors du vote de la
ligne de Bourges, proposait gravement et navement d'ajouter ces mots:
par Romorantin. L'approche des lections rendait les exigences plus
pres. Ce fut  croire, par moments, qu'on ne s'en tirerait pas. On y
parvint cependant, grce aux efforts unis du gouvernement et de la
commission, grce aussi  l'espce d'association mutuelle contracte
entre les dputs des rgions qui profitaient des tracs proposs; ces
dputs s'taient concerts pour repousser toute modification.

Ces divers incidents ne furent pas les seules difficults que le
projet de loi dut surmonter. Par une concidence fatale, au cours mme
de la discussion, le 8 mai 1842, survint l'effroyable accident du
chemin de fer de Versailles. C'tait un dimanche: les grandes eaux
avaient attir les promeneurs en foule. Au retour, un train direct
compos de quinze wagons et de deux locomotives avait  peine dpass
la station de Bellevue, que la locomotive de tte s'arrta, par suite
d'une rupture d'essieu. L'autre machine et le train se prcipitrent
alors sur cet obstacle. Ce ne fut plus bientt qu'un monceau informe
o l'incendie clata. Les portires, fermes  clef suivant l'usage du
temps, empchaient les voyageurs de s'chapper. Plus de cinquante
personnes, dont l'amiral Dumont d'Urville, prirent en quelques
minutes sur cet pouvantable bcher. La consternation et la colre
furent immenses dans Paris. On s'en prenait  la compagnie
concessionnaire et mme aux chemins de fer en gnral. Peu s'en fallut
que le populaire ne mt le feu  la gare Montparnasse. Ce n'tait pas
fait pour faciliter la tche de ceux qui demandaient alors au pays et
aux pouvoirs publics un effort puissant et hardi en vue de multiplier
les voies ferres. On put craindre un moment que tout ne se trouvt
arrt ou au moins retard. Quelle effroyable calamit au point de
vue de l'intrt public! crivait alors M. Lon Faucher  un de ses
correspondants d'Angleterre. Dans un pays comme le ntre, o
l'industrie des chemins de fer est rcente et ne faisait que des
progrs trs lents, cette catastrophe devait porter l'pouvante dans
les esprits. L'accident, survenant au milieu de la discussion du
projet de loi sur les grandes lignes de chemin de fer, a recul notre
avenir d'un ou deux ans sous ce rapport. Le public, se livrant 
l'emportement des premires impressions, s'est mis  hurler contre les
compagnies... Les capitalistes, qui semblaient le plus disposs  se
jeter dans ces entreprises, reculent devant la responsabilit qui peut
en rsulter pour eux. C'est ainsi que MM. de Rotchschild renoncent 
excuter le chemin de Paris  la frontire belge... etc., etc. J'ai
tent de me mettre en travers de ce torrent... Mais vous savez qu'on
n'arrte pas une droute. J'attendrai dsormais que le calme renaisse
dans les esprits[56].

[Note 56: Lettre du 15 mai 1842. (Lon FAUCHER, _Biographie et
Correspondance_, t. I, p. 119.)]

En fin de compte et malgr toutes ces difficults, le projet de loi
fut adopt, sans avoir t altr dans aucune de ses dispositions
principales. Au vote sur l'ensemble, il runit 255 voix contre 83. 
la Chambre des pairs, le succs fut plus complet encore: la minorit
ne compta que 6 voix. Le vote de cette loi marquait une poque dans
l'histoire des chemins de fer en France. Il mettait fin  une trop
longue priode d'inertie, de ttonnements, et donnait l'impulsion
dcisive au grand oeuvre. Notre rseau ferr date de l. La
construction devait ds lors en tre continue sans interruption,
quoique avec des vicissitudes et des crises dont nous aurons 
reparler. Quant aux principes adopts en 1842, ils pourront, dans
l'avenir, recevoir quelques tempraments: lorsque les capitaux seront
devenus, avec l'exprience, plus puissants, plus confiants, mieux
accoutums  s'associer, on sera amen  augmenter la part des
compagnies; mais, alors mme, on demeurera fidle ou du moins on
reviendra toujours  ce rgime mixte,  ce concours des deux forces de
l'tat et de l'initiative prive que le ministre du 29 octobre avait
pour la premire fois organis et qui devait tre, en matire de
chemins de fer le vrai systme franais.


XI

Le parlement avait fini ses travaux. Dans la session de 1842 comme
dans celle de 1841, la majorit n'avait manqu aux ministres dans
aucun des votes qui mettaient en jeu leur existence. C'tait beaucoup
aprs les crises qu'on venait de traverser. Toutefois, M. Guizot
souffrait de n'tre pas mieux le matre de cette majorit. Que de fois
il avait d renoncer  braver ses prventions ou  brusquer ses
faiblesses! Jamais il ne s'tait senti pleinement assur du lendemain.
C'est que la Chambre qui s'tait cru nomme, trois ans auparavant,
pour faire prvaloir une tout autre politique, ne le suivait qu'en
forant chaque jour sa nature. Issue de la trop fameuse coalition,
enfant chtif et revche d'une mre malheureuse[57], elle n'avait su
ni faire triompher les ides de cette coalition ni s'en dgager
pleinement. Si, en dpit de son origine, elle avait donn
successivement des majorits nombreuses  tous les ministres, ces
majorits semblaient toujours prs de se dcomposer. C'tait l un mal
de naissance, et M. Guizot n'y voyait de remde que dans des lections
nouvelles. Le moment lui sembla favorable pour y procder. Il se
flattait que rien ne restait des conditions troubles et quivoques
dans lesquelles s'taient faites les lections de 1839, des mlanges
de partis, des confusions de programmes qui avaient alors jet le
dsarroi dans les esprits. Cette fois, tout ne se prsentait-il pas
simple et clair? La politique conservatrice et celle de gauche se
trouvaient seules en prsence, l'une et l'autre soutenues par tous
leurs partisans.  une question nettement pose, on devait s'attendre
que le pays ferait une rponse nette. Le 13 juin 1842, une ordonnance
pronona la dissolution de la Chambre et convoqua les lecteurs pour
le 9 juillet.

[Note 57: C'est ainsi que la qualifiait alors M. Rossi, dans la
Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_, 15 juin 1842.]

Au premier abord, il ne parut pas qu'aucun grand vent d'opinion
s'levt dans le pays, soit d'un ct, soit de l'autre. Partout le
calme plat. Il n'y a point de vritable agitation lectorale,
crivait M. Mossi le 15 juin. tez les journaux, les candidats et
quelques faiseurs officiels ou non officiels, tout est paisible,
froid, indiffrent. Il n'y a pas une question, pas un intrt qui
remue profondment le pays... Chacun est bien rsolu  ne s'occuper
que de ses affaires, jusqu' ce qu'un vnement majeur vienne l'en
arracher. Et le mme observateur ajoutait, un peu plus tard: On
n'aperoit pas la moindre agitation politique dans le pays; il s'lve
par-ci par-l des dbats personnels; il n'y a pas de combat srieux,
spontan, populaire, entre deux principes et deux politiques[58]. Au
point de vue des moeurs publiques, il n'y avait pas lieu de se
fliciter d'un pareil tat de choses. Mais, en fait et pour le moment,
l'impression gnrale tait que cette indiffrence profiterait  un
ministre qui garantissait prcisment,  ce pays dgot de la
politique, le repos  l'intrieur et la paix au dehors. M. Guizot y
comptait; quelques-uns de ses amis n'avaient qu'une crainte, c'tait
que les conservateurs, arrivant en trop grand nombre dans la Chambre
future, ne crussent pouvoir s'y passer toutes leurs fantaisies. 
gauche mme, on ne doutait pas que le gouvernement n'obtnt une forte
majorit[59].

[Note 58: Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_, 15 juin
et 1er juillet 1842.--M. Lon Faucher, dans une lettre  M. Grote, en
date du 15 mai 1842, se plaignait de l'nervement gnral. La passion
politique n'existe plus, disait-il. (Lon FAUCHER, _Biographie et
Correspondance_, t. I, p. 120.)]

[Note 59: Un mois avant l'lection, crivait peu aprs M. Duvergier
de Hauranne, nous tions bien convaincus que le ministre obtiendrait
une grande majorit. (_Notes indites._)]

Ni cette confiance ni cette dsesprance n'taient fondes. Le
ministre et l'opposition, qui dj au mois de janvier n'avaient pas
prvu l'effet considrable que devait produire l'affaire du droit de
visite dans le parlement, ne pressentaient pas mieux, au mois de juin,
son contre-coup lectoral. En effet, tandis que tous les autres griefs
de la gauche laissaient froid le public, il se trouva que ce droit de
visite veillait, chez les lecteurs, les mmes susceptibilits, les
mmes ressentiments que nagure chez les dputs. Alors, de l'horizon
tout  l'heure si calme, s'leva une brise qui enfla les voiles
jusque-l inertes des candidatures opposantes, et qui, tournant mme
bientt en bourrasque, menaa de faire chavirer plus d'une barque
ministrielle. Les meneurs de gauche donnrent aussitt pour mot
d'ordre de faire porter exclusivement sur ce point toute la polmique.
Vainement le _Journal des Dbats_ rpondait-il que la question n'en
tait plus une, puisque le ministre avait promis de ne pas ratifier
la convention de 1841, les lecteurs paraissaient croire qu'on les
appelait  voter pour ou contre le droit de visite. Les conservateurs
taient embarrasss, intimids, et le laissaient voir; quelques-uns ne
trouvaient pas d'autre moyen de sauver leur candidature personnelle
que de faire, sur cette question, chorus avec la gauche.

Les premires lections connues furent celles de Paris: sur douze
dputs lus, l'opposition en avait dix, dont deux rpublicains
avous. Les journaux de gauche poussrent un cri de joie; le
_National_ proclama que le pouvoir venait d'tre condamn par la
ville qui tait en possession de juger et d'excuter les
gouvernements. Quand arrivrent les rsultats des dpartements,
l'opposition ne cessa pas de triompher. tait-ce donc qu'elle y avait
la majorit? Non, il s'en fallait. Mais le ministre, lui aussi, tait
loin d'avoir obtenu le succs sur lequel il comptait.  vrai dire,
bien qu'il y et quatre-vingt-douze dputs nouveaux, la Chambre ne
diffrait pas de la prcdente: mme proportion des partis, mme
temprament des individus. Le cabinet, en s'attribuant toutes les voix
conservatrices, pouvait encore annoncer dans ses journaux qu'il avait
une majorit d'environ 70 voix, mais c'tait une majorit composite,
prcaire,  la merci de la premire bouderie de tel petit groupe, de
la premire intrigue de tel ambitieux. Et la bouderie comme l'intrigue
taient  prvoir. Le gouvernement n'avait donc pas fait un pas: il se
retrouvait en face des anciennes difficults, des anciens prils,
aggravs par le fait mme d'une dception si notoire.

Tout en protestant contre les affectations de victoire de
l'opposition, la presse ministrielle ne pouvait s'empcher de laisser
voir son dsappointement. Nous ne le cachons pas, disait le _Journal
des Dbats_ du 12 juillet, nous esprions que la majorit gagnerait en
nombre. Dans l'intimit, les conservateurs avouaient plus
compltement encore leur chec. Les lections nous ont t moralement
peu favorables, crivait M. Dsages  M. de Jarnac; ce serait se faire
illusion que de penser le contraire. La session d'hiver sera
videmment trs laborieuse[60]. M. de Barante s'exprimait ainsi, dans
une lettre  son beau-frre: En somme, le ministre et nous autres,
amis du bon ordre, nous avons t tromps dans nos esprances. Il y
aura majorit, mais pas plus grande qu'auparavant. Les passions
seront plus animes, la session orageuse et le gouvernement moins
fort... En ce moment, malgr l'apparence, ce n'est pas tel ou tel nom
propre contre lequel il y a tant de dchanement. C'est une crainte de
voir le pouvoir s'tablir. Le cabinet du 29 octobre rencontre pour
adversaires les passions qui ont renvers le ministre du 15 avril en
1839 et qui, depuis lors, ont t enhardies et en continuelle
excitation[61]. Quant  M. Guizot, il ressentait le coup d'autant
plus rudement qu'il avait espr davantage; il se raidissait pour ne
pas se laisser aller au dcouragement, mais il tait triste. Ouvrant 
l'un de ses correspondants le fond de son me, il lui crivait: Vous
m'avez quelquefois reproch de n'avoir pas assez bonne opinion de la
sagesse du pays. J'en ai eu trop bonne opinion. Ce n'est pas
l'opposition qui a gagn les lections, c'est le parti conservateur
qui les a perdues par son dfaut d'intelligence et de courage. Je vous
parle l comme je ne parle  personne. Je mnage fort, dans mon
langage, le parti qui, aprs tout, est le mien. Je ne conviens point
que les lections soient perdues; et, en effet, elles ne le sont
point, puisque nous avons, je l'espre, assez de force pour regagner
dans les Chambres ce que nous aurions d gagner dans les collges
lectoraux. J'y ferai de mon mieux; j'irai jusqu'au bout de la
persvrance possible; mais c'est difficile. Si je pouvais leur faire
honte de ce qu'ils ont cru et fait, de ce qu'ils croient et font
encore! Mais il faut en mme temps leur dire la vrit et mnager leur
amour-propre. Je ne dsespre pas du tout de la victoire, mais je suis
las de la lutte. Pourtant soyez tranquille, je ferai comme si je
n'tais pas las[62].

[Note 60: _Documents indits._]

[Note 61: _Documents indits._]

[Note 62: _Lettres de M. Guizot  sa famille et  ses amis_, p. 222.]




CHAPITRE II

LA MORT DU DUC D'ORLANS

(Juillet-septembre 1842)

     I. La catastrophe du chemin de la Rvolte. L'agonie du prince
     royal. La duchesse d'Orlans.--II. Douleur gnrale. Le duc
     d'Orlans tait trs aim et mritait de l'tre. Inquitude en
     France et au dehors.--III. Ncessit d'une loi de rgence.
     Attitude de l'opposition. Projet prpar par le gouvernement. M.
     Thiers presse l'opposition de l'accepter.--IV. Ouverture de la
     session. Discussion de la loi de rgence. M. de Lamartine et M.
     Guizot. M. Odilon Barrot attaque la loi. M. Thiers lui rpond et
     se spare de lui avec clat. Vote de la loi.--V. Scission du
     centre gauche et de la gauche. Le pays est calme et rassur.


I

Les lections du 9 juillet 1842 taient  peine connues dans leur
ensemble, et l'on commenait  discuter leurs rsultats,  supputer
leurs consquences, quand un coup de foudre, clatant soudainement sur
les marches du trne, vint faire aux esprances des opposants et  la
dception des ministriels une lugubre et tragique diversion. Le 13
juillet,  onze heures du matin, le duc d'Orlans montait en voiture
dans la cour des Tuileries, afin de se rendre  Neuilly: il allait
faire ses adieux au Roi, avant de partir pour Saint-Omer, o il devait
inspecter plusieurs rgiments. Il tait seul dans un cabriolet 
quatre roues, attel  la Daumont. Prs de la porte Maillot, dans
l'avenue appele chemin de la Rvolte, les deux chevaux, qui depuis
quelques instants donnaient des signes d'agitation, s'emportrent. Tu
n'es plus matre de tes chevaux? cria le duc d'Orlans au postillon.
Non, monseigneur, rpondit celui-ci, mais je les dirige encore. Et
en effet, dress sur ses triers, il tenait vigoureusement les rnes.
Mais tu ne peux donc pas les retenir? cria de nouveau le duc, debout
dans la voiture. Non, monseigneur. Alors le prince royal, se plaant
sur le marchepied qui tait trs bas, sauta  pieds joints sur la
route. Ses deux talons portrent avec violence; il retomba lourdement
sur le pav et resta tendu sans mouvement en travers du chemin. On
accourut du voisinage. Le bless, qui ne donnait aucun signe de
connaissance, fut relev et transport,  quelques pas de l, dans la
maison d'un picier; on l'tendit tout habill sur un lit. Pendant ce
temps, le postillon, qui s'tait rendu matre des chevaux, ramenait la
voiture.

Aussitt informs, le Roi, la Reine, Madame Adlade accoururent de
Neuilly, peu aprs suivis du duc d'Aumale, du duc de Montpensier, de
la duchesse de Nemours, des ministres, du chancelier, du marchal
Grard, des officiers de la maison royale. La pauvre chambre ne
pouvait les contenir tous. La plupart se tenaient dehors, devant la
boutique, dans un espace maintenu libre par un cordon de
factionnaires. Au del, la foule se pressait, silencieuse, mue d'une
respectueuse compassion, tonne et saisie d'tre proche tmoin d'un
drame qui, dans un cadre vulgaire, mettait en scne de si grands
personnages et pouvait avoir de si graves consquences, plus tonne
et plus saisie encore de rencontrer de telles douleurs chez ceux
qu'elle s'imagine d'ordinaire tre les heureux de la vie. Chacun
sentait d'ailleurs la mystrieuse prsence de quelqu'un de plus
puissant, de plus imposant, de plus redoutable que les ministres, que
les princes, que le Roi: c'tait la mort, la mort implacable et
niveleuse, que l'on devinait l, dans ce galetas d'picier de
banlieue, face  face avec ce que le monde pouvait offrir de plus
brillant par l'clat du rang, de la fortune et de la jeunesse. Les
mdecins, appels ds le premier moment, essayaient de lutter contre
le mal que leur science discernait, mais qu'elle tait impuissante
mme  retarder. Penchs sur le mourant, ils vitaient de lever les
yeux, de peur de rencontrer les interrogations muettes des augustes
affligs. Le prince tait toujours sans mouvement; il ne donna aucun
signe de connaissance, quand le cur de Neuilly lui administra
l'extrme-onction. Chacun faisait silence pour entendre la respiration
qui rvlait seule un reste de vie. Un moment pourtant, on perut
confusment quelques mots en allemand; une dernire pense, peut-tre,
qu'il adressait  la duchesse d'Orlans. Le Roi, debout, suivait avec
angoisse le progrs de l'agonie sur le visage de son fils; si dchir,
si accabl qu'il ft, il donnait tous les ordres. Les jeunes princes
et les princesses pleuraient. Quant  la Reine, elle restait  genoux
au pied du lit et priait, souvent  haute voix: pieusement hroque
dans sa maternelle sollicitude, ce qu'elle demandait  Dieu, ce
n'tait pas de lui rendre son fils, c'tait d'accorder au mourant un
instant de connaissance qui lui permt de penser au salut de son me,
et, en change de cette grce suprme, elle offrait sa propre vie.
Pendant plusieurs heures, cette scne se prolongea, sans qu'aucun
indice vnt ramener un peu d'espoir. Enfin,  quatre heures et demie,
un dernier mouvement convulsif secoua le prince, puis l'immobilit: la
mort avait eu raison des dernires rsistances de la jeunesse. Les
sanglots clatrent dans l'assistance. Le Roi et la Reine se
penchrent pour embrasser leur premier-n. Encore, si c'tait moi!
dit le souverain qui pensait  la France et  la monarchie. Quant  la
mre, toujours occupe de l'me de son fils, sa premire rponse aux
paroles de condolance fut ce cri: Ah! dites-moi du moins qu'il est
au ciel[63]. Le clerg, de nouveau introduit, dit les prires
accoutumes; puis le funbre cortge se forma pour retourner au
chteau de Neuilly. Quatre sous-officiers portaient le corps, plac
sur un brancard. Derrire, suivaient  pied le Roi et la Reine qui
n'avaient pas voulu monter en voiture, les princes et princesses, les
ministres, les officiers. Une compagnie d'lite, mande  la hte,
faisait la haie. Au moment o l'on se mit en marche, un long cri de:
Vive le Roi! partit de la foule, expression spontane de la compassion
et de l'motion gnrale: beaucoup, du reste, croyaient que le prince
n'tait pas encore mort et qu'on l'emportait  Neuilly pour le mieux
soigner. La marche dura plus d'une demi-heure. On arriva ainsi jusqu'
la chapelle du chteau. Aprs s'tre agenouills une dernire fois, le
Roi et la Reine, le premier toujours matre de soi, la seconde
toujours pieusement soumise, mais l'un et l'autre briss de fatigue et
de douleur, se retirrent dans leurs appartements.

[Note 63: Cette pieuse proccupation devait persister. L'anne
suivante, la Reine eut  ce sujet des relations avec le Pre de
Ravignan, lui demanda et reut de lui de hautes consolations. (Cf. la
_Vie du Pre de Ravignan_, par le Pre DE PONTLEVOY, t. Ier, p. 243 
248.)]

Dans cette scne douloureuse, on n'a vu paratre ni la duchesse
d'Orlans ni ses enfants. La duchesse suivait un traitement 
Plombires, o son mari l'avait conduite et installe lui-mme
quelques jours auparavant. Les jeunes princes taient  Eu. La
nouvelle n'arriva  Plombires que le 14 juillet au soir[64]. Afin de
mnager la princesse, on ne lui parla d'abord que d'une maladie grave.
Elle voulut partir immdiatement pour Paris. Dans sa voiture, elle
priait et pleurait en silence, sans que personne ost lui adresser la
parole. Peu aprs avoir dpass pinal,--il tait une heure du
matin,--le courrier annona une voiture venant de Paris. Ouvrez,
ouvrez! s'cria la duchesse d'Orlans. On la retint. Mais,  ce
moment, deux hommes s'avancrent vers elle; l'un des deux tait M.
Chomel, le mdecin de la famille royale.  sa vue, elle poussa un cri
perant. M. Chomel! Ah! mon Dieu! le prince?...--Madame, le prince
n'existe plus.--Que dites-vous? M. Chomel donna quelques dtails
interrompus par les exclamations et les sanglots de la princesse. Puis
celle-ci, se retournant vers une dame de sa suite: Mais cette maladie
dont vous m'aviez parl?--C'tait pour prparer Madame.--Comment,
vous saviez la mort!... Ah! quel courage vous avez eu! Elle demeura
ainsi prs d'une heure sur la grande route, dans l'obscurit de la
nuit, sanglotant au fond de sa voiture, tandis que les autres
personnes, assises sur les marchepieds, les portires ouvertes, ne
pouvaient elles-mmes contenir leur douleur. Oh! j'ai tout perdu!
s'criait par moments la veuve dsole; et la France aussi, elle a
perdu celui qui l'idoltrait, celui qui la comprenait si bien. Mais
vous ne saviez pas comme moi combien il tait bon; quelle patience,
quelle douceur, que de bons conseils il me donnait! Non, non, je ne
puis vivre sans lui! On voulut lui parler de ses enfants! Mes
pauvres enfants! reprit-elle. Dans le premier moment de ma douleur, je
ne sens rien que pour lui; c'est lui qui avait tout mon coeur. Vers
deux heures du matin, on se remit en route. La princesse n'avait plus
qu'une pense, brler les tapes pour pouvoir contempler une dernire
fois les traits de son poux bien-aim. Aprs deux cruelles nuits,
elle arriva  Neuilly, le 16 juillet au matin. Le Roi l'attendait,
entour de la famille royale et des deux jeunes orphelins qu'on avait
ramens d'Eu. Oh! ma chre Hlne, s'cria Louis-Philippe, le plus
grand des malheurs accable ma vieillesse.--Ma fille chrie, vivez
pour nous, pour vos enfants, reprit la Reine avec sa douce autorit.
Au bout de peu d'instants, soutenue par le Roi et par le duc de
Nemours, suivie de ses parents en pleurs, la duchesse alla
s'agenouiller dans la chapelle, devant le cercueil, hlas! dj
referm. Ple, immobile, sous le coup d'une sorte de stupeur, il
semblait que d'elle aussi la vie allait se retirer; mais la foi
religieuse la soutenait[65]. Aprs une courte prire, elle se releva
et se rendit dans son appartement, pour revtir les habits de veuve
que, depuis lors, elle n'a plus quitts.

[Note 64: Pour le rcit qui va suivre, je me suis servi du charmant et
touchant volume publi, peu aprs la mort de la princesse, sous ce
titre: _Madame la duchesse d'Orlans_.]

[Note 65: Oui, crivait la duchesse d'Orlans cinq mois plus tard, le
Seigneur qui nous frappe est un pre misricordieux: j'en ai la
conviction inbranlable, lors mme que je n'prouve pas ses douceurs
et ses consolations. Je suis au milieu de l'preuve qui exige une foi
aveugle; par instants, je la sens bien forte, et alors l'amour et
l'esprance me sont accords comme un rayon d'en haut; mais, parfois
aussi, je sens toute la misre de la nature, et il m'est impossible de
m'lever vers Dieu. Que de patience Dieu doit avoir avec nous! comment
n'en aurions-nous pas pour supporter le fardeau qu'il nous impose!
(_Madame la duchesse d'Orlans_, p. 99.)]

Le corps devait rester plus de deux semaines dans la chapelle du
chteau, en attendant le service solennel que l'on prparait 
Notre-Dame: prsence  la fois douloureuse et consolante pour les
affligs qui ne pouvaient s'empcher de retourner vingt fois par jour
auprs du cercueil. Le deuil planait sur cette royale demeure, o tout
le monde parlait bas, o aucune voiture ne pntrait plus, et o l'on
n'entendait que le bruit des chants religieux qui se continuaient
presque sans interruption dans la chapelle. Successivement tous les
princes ou princesses, absents au moment de la catastrophe, taient
revenus. Pour les membres d'une famille si unie, c'tait du moins un
soulagement de pouvoir pleurer ensemble. M. Guizot, tmoin respectueux
et mu, dpeignait ainsi cet intrieur dsol, dans une lettre
adresse  une de ses amies: Le Roi,  travers des alternatives de
larmes et d'abattement, est admirable de force d'esprit et de corps.
La Reine est soumise  Dieu. Madame est dvoue  son frre. Madame la
duchesse d'Orlans est haute, simple et pntre. Les quatre princes
sont charmants d'affection rciproque, de bont et de droiture[66].
De son ct, la reine des Belges, accourue ds le premier jour auprs
de ses parents, crivait qu'elle avait trouv son pre et sa mre
tous deux vieillis et les cheveux entirement blanchis; elle
ajoutait, en parlant d'elle-mme et de ses frres et soeurs:
Chartres[67] tait plus qu'un frre pour nous tous; c'tait la tte,
le coeur et l'me de toute la famille. Nous le respections tous. Je ne
m'attendais pas  lui survivre, ainsi qu' ma bien-aime Marie. Mais,
encore une fois, que la volont de Dieu soit faite[68]!

[Note 66: _Lettres de M. Guizot  sa famille et  ses amis_, p. 222.]

[Note 67: La reine des Belges appelait ainsi son frre du nom qu'elle
tait habitue  lui donner avant 1830, quand Louis-Philippe tait duc
d'Orlans et que son fils an portait le titre de duc de Chartres.]

[Note 68: Cette lettre, adresse  la reine Victoria, est cite par
sir Thodore MARTIN, dans sa _Vie du prince consort_.]


II

Le coup n'avait pas seulement frapp la famille royale, il tait senti
par la nation elle-mme. La douleur fut universelle et profonde.
Jamais, crivait alors Henri Heine, la mort d'un homme n'a caus un
deuil aussi gnral. C'est une chose remarquable qu'en France, o la
rvolution n'a pas encore discontinu de fermenter, l'amour d'un
prince ait pu jeter de si profondes racines et se manifester d'une
faon aussi touchante. Non seulement la bourgeoisie, qui plaait
toutes ses esprances dans le jeune prince, mais aussi les classes
infrieures du peuple regrettent sa perte. Lorsqu'on ajourna les ftes
de Juillet et qu'on dmonta, sur la place de la Concorde, les grands
chafaudages qui devaient servir  l'illumination, ce fut un spectacle
dchirant que de voir assis, sur les poutres et les planches
renverses, le peuple qui dplorait la mort du jeune prince. Une morne
tristesse tait empreinte sur tous les visages, et la douleur de ceux
qui ne prononaient aucune parole tait la plus loquente. L
coulaient les larmes les plus sincres, et, parmi les braves gens qui
pleuraient, il y avait sans doute plus d'une tte chaude qui, 
l'estaminet, se vante de son rpublicanisme. Ce que l'on voyait et ce
que l'on savait de la douleur du vieux roi veillait une piti
sympathique. Ses ennemis les plus acharns dans le peuple, crivait
encore le mme observateur, prouvent, d'une manire touchante, combien
ils prennent part  son malheur domestique. J'oserais soutenir que le
Roi est prsentement redevenu populaire. Lorsque je regardais hier, 
Notre-Dame, les prparatifs des funrailles et que j'coutais les
conversations des bourgerons qui y taient rassembls, j'entendis
entre autres cette expression nave: Le Roi peut maintenant se
promener dans Paris sans crainte; personne ne tirera sur lui. Il est
vrai que Henri Heine ajoutait aussitt, avec un scepticisme
mlancolique: Combien durera cette noire lune de miel[69]? En tout
cas, il y avait pour le moment comme un retour de la vieille
sensibilit royaliste que l'on ne connaissait plus depuis 1830. M. de
Barante le constatait avec surprise. C'est, crivait-il au comte
Bresson, tout  fait au del de ce que nous pouvions souponner. Outre
les regrets donns au prince, la justice rendue  son mrite, outre
cette popularit d'estime qui s'est trouve tre universelle, outre le
caractre grave et presque religieux de la douleur publique, il s'est
manifest une opinion monarchique et un attachement  la dynastie
vraiment trs remarquables[70]. L'motion ne se renfermait pas dans
Paris;  mesure que la nouvelle gagnait la province, les mmes
impressions s'y produisaient. L'arme surtout comprit quelle perte
elle faisait. Ce malheur est irrparable, crivait le gnral de
Castellane au gnral Changarnier, de la nature de ceux dont on sent
chaque jour davantage l'tendue. L'arme est consterne. Mgr le duc
d'Orlans tait un intermdiaire entre elle et la couronne, chose
prcieuse sous notre forme de gouvernement o les ministres de la
guerre changent souvent... Il avait sur l'arme une influence immense.
Les regrets ont t unanimes[71].  Alger, le gnral Bugeaud disait
du prince: Il aimait notre mtier et s'tait donn la peine de
l'apprendre  fond[72]. De la petite ville de Miliana o il
commandait, le colonel de Saint-Arnaud crivait  son frre, le 22
juillet: En faisant paratre l'ordre du jour qui annonce  la
garnison la perte irrparable qu'elle vient de faire, j'ai vu des
larmes dans tous les yeux[73].

[Note 69: Lettres des 15, 19 et 29 juillet 1842. (_Lutce_, p. 262 
275.)]

[Note 70: Lettre du 28 aot 1842. (_Documents indits._)]

[Note 71: _Les dernires campagnes du gnral Changarnier en Afrique_,
par le comte D'ANTIOCHE. (_Correspondant_ du 25 janvier 1888.)]

[Note 72: _Ibid._]

[Note 73: _Lettres du marchal de Saint-Arnaud._]

C'est qu'en effet le duc d'Orlans tait gnralement aim, ador
mme, suivant le mot dont se servait alors Henri Heine. Deux ans
auparavant, celui-ci avait crit: Le prince royal a gagn tous les
coeurs, et sa perte serait plus que pernicieuse pour la dynastie
actuelle. La popularit du prince est peut-tre la seule garantie de
cette dernire. Mais le prince, hritier de la couronne, est aussi une
des plus nobles et des plus magnifiques fleurs humaines qui se soient
panouies sur le sol de ce beau jardin qu'on nomme la France[74].
J'ai dj eu l'occasion, en racontant le voyage fait par le duc
d'Orlans, en 1836,  Berlin et  Vienne, d'esquisser les qualits
toutes franaises,  la fois charmantes et brillantes, qui lui
valaient cette popularit[75]. Depuis lors, il avait gagn en
maturit, sans perdre rien de sa grce et de son clat. Le dandysme un
peu manir de l'adolescent avait fait place  une lgance plus
virile, plus imposante, plus royale. Le cavalier  bonnes fortunes
tait devenu le plus tendre et le plus attentif des poux. Sans doute,
dans l'ordre politique, il n'avait pas encore tout  fait rpudi les
vellits belliqueuses qui taient chez lui l'entranement d'un
patriotisme passionn et comme la chaleur d'un sang jeune et
gnreux[76]; il n'avait pas non plus entirement renonc  des
affectations librales, mme parfois un peu rvolutionnaires, qui
venaient de 1830[77]; et ces tendances, si elles contribuaient  sa
faveur auprs de la foule, ne laissaient pas que d'inquiter certains
esprits prudents. Mais, mme sur ces points, il s'tait assagi, et
l'on sentait qu'il deviendrait plus sage encore avec les annes, avec
l'exprience plus complte des hommes ou des choses, et surtout avec
le sentiment de la responsabilit. La transformation ainsi en voie de
s'accomplir n'chappait pas au Roi et  M. Guizot qui s'en
flicitaient[78]. Ajoutons que, si l'origine de la monarchie nouvelle
avait fauss quelques-unes des ides du duc d'Orlans, elle lui avait
donn, d'autre part, un sentiment singulirement lev et fcond de
son mtier de prince: il se croyait tenu de mriter par lui-mme, par
ses efforts, par ses services, par ses sacrifices, le rang que lui
apportait sa naissance, estimant ne pouvoir rester le premier que s'il
justifiait tre le plus digne. Ds 1837, dans une lettre intime[79],
il se dclarait oblig, dans un temps o le travail est la loi
commune, de faire sa carrire  la sueur de son front. Il n'y a
aujourd'hui, ajoutait-il, qu'une manire de se faire pardonner d'tre
prince, c'est de faire en tout plus que les autres... Pour fonder une
dynastie, il faut que chacun y contribue, depuis mon frre d'Aumale,
qui apporte pour son cot un prix d'colier[80], jusqu' l'hritier du
trne qui doit, dans les rangs de l'arme, se faire lui-mme la
premire position aprs celle du Roi. Cette tche si virilement et si
noblement trace, il tait rsolu  s'y donner, sans pargner sa peine
et, au besoin, son sang.  en juger d'ailleurs par certains
pressentiments qu'il laissait quelquefois percer, par le fond de
mlancolie qui se trahissait sous la grce de son sourire, il n'avait
pas dans l'avenir, et notamment dans la dure de sa propre vie, la
confiance o se complat d'ordinaire la jeunesse heureuse. Il parlait
souvent de sa mort; non qu'il ait jamais prvu l'accident vulgaire qui
devait l'emporter; mais il se voyait tombant sur un champ de bataille
ou devant une meute[81]. Et alors il se demandait, dans une
incertitude anxieuse, ce que deviendrait son jeune fils: serait-il un
de ces instruments briss avant qu'ils aient servi, ou bien l'un des
ouvriers de cette rgnration sociale qu'on n'entrevoit qu' travers
de grands obstacles et peut-tre des flots de sang? Il n'osait se
rpondre  lui-mme, tant l'horizon lui paraissait obscur[82].

[Note 74: _Lutce_, p. 22.]

[Note 75: Cf. plus haut, t. III, chap. II,  V.]

[Note 76: Quelques mois avant la mort du prince, M. Quinet avait t
invit  une soire de musique chez la duchesse d'Orlans. Pote et
rudit, peu connu de la foule, il n'tait jusqu'alors descendu sur la
place publique que pour pousser le cri de la guerre, pour demander, en
1840, comme en 1830, la revanche de Waterloo et la conqute des
frontires du Rhin. Par sympathie et par calcul, le duc d'Orlans
voulut se montrer fort aimable pour l'auteur de la brochure intitule:
_1815 et 1840_. Voici comment M. Quinet a rapport sur le moment, dans
une lettre  sa mre, les paroles que lui adressa le prince: Vous
avez foi en la France. J'ai t frapp du profond sentiment national
qui vit dans tout ce que vous avez crit. Mais les cosmopolites nous
perdent. Ils moussent, ils nervent tout. Malheureusement le pays
leur prte souvent la main... Vous avez bien raison, la grande
question pour nous, c'est celle des frontires, c'est le besoin de se
relever. Au lieu de tant parler des victoires de l'Empire, je voudrais
que l'on institut des ftes funbres, commmoratives de Waterloo,
pour obliger le pays  s'en souvenir et  tout rparer. Au lieu de
cela, on parle, on perd le sentiment de l'action... Tout le monde veut
jouir. Personne ne veut faire crdit  la patrie. Si je me suis occup
de l'arme, ce n'est pas que je veuille jouer au soldat; je crois tre
au-dessus de cela. Mais c'est que je pense que l encore se trouve la
tradition de l'honneur du pays. Il ne faut pas tomber; il ne faut pas
ruiner, comme Samson, nos ennemis, en prissant nous-mmes. Il faut
les dtruire et vivre. Quand nous serions acculs  Bayonne, il faut
tre dcid  reprendre tout le reste. Pendant que les autres
amollissent tout, vous tes le clairon. Ne dsesprons pas.
(_Correspondance d'Edgar Quinet_, t. II, p. 371.)]

[Note 77: Voir, par exemple, dans le fragment du testament que nous
reproduisons plus bas, la recommandation faite par le duc d'Orlans 
son fils, de rester fidle  la rvolution.]

[Note 78: Causant, au lendemain de la catastrophe, avec M. de
Flahault, ambassadeur de France  Vienne, M. de Metternich lui disait:
C'tait une grande tche pour votre roi que de former son successeur.
Il y avait mis tous ses soins, et je sais que, depuis un an surtout,
il tait parfaitement content du rsultat qu'il avait obtenu; il
prouvait une grande tranquillit et une extrme satisfaction, en
voyant que son fils tait entr dans ses ides et qu'il pourrait
s'endormir sans trouble, certain que le systme d'ordre et de paix
qu'il a tabli ne serait point abandonn aprs lui. M. Guizot, de son
ct, a constat que le prince se montrait capable de s'arrter sur
sa pente, d'apprcier la juste mesure des choses, la vraie valeur des
hommes, et d'apporter dans le gouvernement plus de sagacit froide et
de prudence que son attitude et son langage ne l'auraient fait
conjecturer. Le ministre a mme ajout ce tmoignage plus prcis:
Depuis 1840, le prince avait fait dans ce sens de notables progrs,
et, quoiqu'il mnaget avec soin l'opposition, son appui srieux en
mme temps que rserv ne manqua point au cabinet.]

[Note 79: Il s'agit d'une lettre par laquelle le duc d'Orlans raconte
au gnral Damrmont comment il a obtenu du Roi et ensuite
gnreusement sacrifi  son frre l'honneur de prendre part  la
seconde expdition de Constantine. J'ai cit, dans la seconde dition
du tome III, ch. X,  XIII, d'autres fragments de cette admirable
lettre. On en peut trouver le texte complet dans _L'Algrie de 1830 
1840_, par M. Camille ROUSSET, t. II, p. 230 et suiv.]

[Note 80: En 1837, poque o le duc d'Orlans crivait ces lignes, le
jeune duc d'Aumale, g de quinze ans, venait d'obtenir un prix au
concours gnral.]

[Note 81: Sur ces pressentiments, voir ce qu'en crivait Henri Heine
en 1840 et en 1842. (_Lutce_, p. 21 et 269.) Voir aussi un petit
incident du voyage que le duc d'Orlans avait fait, quelques jours
avant sa mort, pour conduire la duchesse  Plombires. (_Madame la
duchesse d'Orlans_, p. 83.)]

[Note 82: Je fais ici allusion  ce passage, souvent cit, du
testament du duc d'Orlans, testament crit en 1839, au moment de
partir pour l'expdition des Portes de Fer, en Algrie: C'est une
grande et difficile tche que de prparer le comte de Paris  la
destine qui l'attend; car personne ne peut savoir ds  prsent ce
que sera cet enfant, lorsqu'il s'agira de reconstruire sur de
nouvelles bases une socit qui ne repose que sur les dbris mutils
et mal assortis de ses organisations prcdentes. Mais, que le comte
de Paris soit un de ces instruments briss avant qu'ils aient servi,
ou qu'il devienne l'un des ouvriers de cette rgnration sociale
qu'on n'entrevoit qu' travers de grands obstacles et peut-tre des
flots de sang; qu'il soit roi ou qu'il demeure dfenseur inconnu et
obscur d'une cause  laquelle nous appartenons tous, il faut qu'il
soit avant tout un homme de son temps et de sa nation, qu'il soit
catholique et dfenseur passionn, exclusif, de la France et de la
rvolution.]

Sans doute la foule n'avait pas pntr dans l'me du prince aussi
avant que ces publications posthumes nous permettent de le faire
aujourd'hui. Mais d'instinct elle comptait beaucoup sur lui. Elle
tait persuade qu'en lui reposait l'espoir de la monarchie. Si
l'habilet prudente et flexible, la sagesse un peu sceptique,
l'exprience consomme du vieux roi avaient pu seules constituer un
gouvernement pacifique et rgulier au lendemain d'une rvolution, si
seules elles avaient pu, aprs 1830, rassurer l'Europe et djouer
l'anarchie, les qualits plus brillantes et plus gnreuses du duc
d'Orlans, sa confiante hardiesse, sa communion troite avec toutes
les vibrations du sentiment national, la sduction et l'lan de sa
jeunesse paraissaient ncessaires pour assurer l'avenir de la royaut
bourgeoise, en y intressant les coeurs et les imaginations. La
catastrophe du 13 juillet bouleversa brusquement toutes ces
prvisions, et,  la place de la grande esprance qui s'vanouissait,
se dressa une perspective singulirement inquitante, celle d'une
rgence, devenue  peu prs invitable du moment o il n'y avait plus
aucun intermdiaire entre un roi de soixante-dix ans et un enfant de
quatre ans. Cette preuve de la rgence, toujours dangereuse, ne
serait-elle pas mortelle pour une dynastie rcente, conteste, et dans
un pays infest de rvolution? On et dit qu'un voile se dchirait,
laissant voir la fragilit, jusqu'ici inaperue, du rgime sorti des
journes de Juillet. Cet accident funeste remet en question tout
l'ordre des choses existantes, crivait, ds le premier jour, Henri
Heine; et un autre contemporain, prcisant davantage, proclamait que
Dieu venait de supprimer le seul obstacle qui existait entre la
monarchie et la rpublique. Ainsi,  la compassion veille par une
grande douleur se joignait aussitt un sentiment peut-tre plus vif
encore, parce qu'il tait intress, celui du danger auquel la chose
publique et, par suite, chaque situation particulire se trouvaient
dsormais exposes. Tout le monde est inquiet pour son propre
compte, disait M. Guizot, et telle tait la violence subite de cette
inquitude qu'un spectateur la qualifiait d'effroi et de
consternation impossibles  dpeindre. Cette impression s'tendait
au del de nos frontires. Un homme politique espagnol, M. Donozo
Corts, crivait: Cette mort a t un vnement de la plus haute
importance pour la majeure partie des puissances en Europe; tandis que
la nation franaise porte le deuil, de l'autre ct de la Manche et du
Rhin on dcouvre des symptmes de douleur et d'effroi[83]. Lord
Palmerston dclarait voir l une calamit pour la France et pour
l'Europe[84]. M. de Metternich disait de son ct: L'vnement est
l'un des plus graves auxquels puisse atteindre l'imagination: je lui
reconnais toute la valeur d'une catastrophe[85].

[Note 83: Lettre au journal _El Heraldo_ du 24 juillet 1842. (_Oeuvres
de Donozo Corts_, t. I.)]

[Note 84: Lettre  son frre, en date du 18 juillet 1842. (BULWER,
_Life of Palmerston_, t. III, p. 96.)]

[Note 85: Lettre au comte Apponyi, en date du 18 juillet 1842.
(_Mmoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 616.)]


III

Impuissant  remdier compltement au mal d'une telle perte, le
lgislateur sentit cependant qu'il avait quelque chose  faire pour le
limiter et l'attnuer. On s'tait aperu, en effet, que rien n'avait
t prvu et rgl pour cette ventualit de la rgence, devenue tout
 coup si probable et peut-tre si prochaine. La Charte n'en disait
mot. Impossible de laisser subsister une incertitude absolument
contraire  l'esprit mme du gouvernement monarchique. En effet,
suivant la parole du feu duc de Broglie, c'est l'excellence de ce
gouvernement que l'autorit suprme n'y souffre aucune interruption,
que le rang suprme n'y soit jamais disput, que la pense mme n'y
puisse surprendre, entre deux rgnes, le moindre intervalle d'attente
ou d'hsitation; c'est par l surtout qu'il domine les esprits et
contient les ambitions[86]. Il fallait donc faire une loi dterminant
 qui appartiendrait et comment serait exerce la rgence, et la
faire tout de suite. Tel tait le voeu du public impatient d'tre
rassur. Le gouvernement n'tait pas moins press: il comprenait
l'avantage de profiter de l'motion gnrale, de cette ncessit de
bonne conduite qui s'imposait  tous[87], pour enlever rapidement la
solution d'un de ces problmes constitutionnels qu'il est toujours
dlicat de livrer aux discussions des peuples. Il rsolut mme de ne
pas attendre jusqu'au 3 aot, jour indiqu pour l'ouverture de la
nouvelle lgislature, et convoqua le parlement pour le 26 juillet.

[Note 86: Rapport sur la loi de rgence, prsent  la Chambre des
pairs, le 17 aot 1842.]

[Note 87: M. Guizot crivait, le 14 juillet 1842: La bonne conduite
est indispensable, et tout le monde le sent.]

Qu'allaient faire les partis? Rien  esprer des radicaux et des
lgitimistes: ennemis jurs de la monarchie de Juillet, ils ne se
prtaient pas  rparer le mal qu'un accident venait de lui faire; les
lgitimistes surtout taient impitoyables; ils n'avaient mme pas
dsarm un instant devant ce grand deuil, et,  lire leurs journaux,
il n'y avait rien chez eux du sentiment sous l'empire duquel le duc de
Bordeaux, plus noblement inspir que ses partisans, faisait clbrer 
Toeplitz une messe pour l'me de son infortun cousin[88]. Mais
quelles taient les dispositions de ces opposants dynastiques qui,
tout chauffs du rsultat des lections, s'apprtaient nagure 
pousser plus vivement que jamais l'attaque contre le cabinet? Sous le
coup de l'motion inquite qui les saisit  la nouvelle de la
catastrophe et sous la pression de l'opinion gnrale, leur premier
mouvement parut tre de ne voir que la monarchie en deuil et en
pril, et de relguer au second plan la question ministrielle. M.
Thiers et mme M. Odilon Barrot s'empressrent autour du Roi,
protestant de leurs respectueuses et douloureuses sympathies, offrant
leur concours pour les discussions qui allaient s'ouvrir, et exprimant
le dsir de voir tous les amis de la royaut de 1830 unanimes sur la
constitution de la rgence. Les journaux du centre gauche et de la
gauche tinrent le mme langage. Il s'agit pour le moment, y
lisait-on, non plus de discuter la politique du ministre, mais de
donner  la monarchie de Juillet et  nos institutions les garanties
d'existence et le complment constitutionnel qu'un affreux vnement a
rendus ncessaires. Ces journaux demandaient seulement que le
cabinet n'essayt pas de se prvaloir d'une manifestation toute
dynastique[89]. Le _Journal des Dbats_ se flicitait de cette
attitude. Les passions, disait-il, ont fait silence. Depuis douze
ans, on n'avait pas vu peut-tre un pareil accord dans la presse
constitutionnelle, et l'opposition,--c'est une justice qu'il faut lui
rendre,--s'est montre vraiment dynastique[90].

[Note 88: On lit,  ce propos, dans une lettre de M. de Metternich au
comte Apponyi, en date du 12 aot 1842: M. de Flahault m'a lu une
lettre particulire de M. Guizot en rponse  ce que j'avais appris au
premier sur la manire dont l'affreux vnement du 13 juillet a t
accueilli  Kirchberg. (C'tait l'endroit o rsidait alors la famille
de Charles X.) Veuillez dire  M. Guizot et, si vous en trouvez
l'occasion, galement au Roi, que je ferai connatre l-bas
l'impression que Sa Majest a reue de la communication. M. de
Flahault mandera probablement, par le courrier de ce jour, que M. le
duc de Bordeaux, qui a appris la nouvelle peu aprs son arrive 
Toeplitz, a fait dire le lendemain une messe  la paroisse de cette
ville,  laquelle il a assist avec tout ce qui compose sa suite. Il
n'y a rien mis qui ressemblt  de l'ostentation, et toute la ville
lui en a su gr. (_Mmoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 619.)]

[Note 89: _Constitutionnel_ du 19 juillet 1842.]

[Note 90: 16 juillet 1842.]

Ce dsintressement de l'opposition tait trop beau pour durer.
Quelques jours  peine s'taient couls, que les mmes journaux, sans
rien rabattre, il est vrai, de leur zle pour la monarchie, de leurs
protestations d'union, et au contraire sous prtexte de diminuer les
dangers de cette monarchie et de faciliter cette union, rclamaient
ardemment la retraite de M. Guizot et prtendaient lui faire honte de
s'abriter derrire le cercueil du duc d'Orlans. Ils ne demandaient
que ce seul holocauste, sachant bien que le ministre ainsi mutil ne
serait plus en tat de se dfendre.  ce prix, ils promettaient au Roi
leur concours pour la loi de rgence. M. Mol appuyait cette
manoeuvre, insistant sur ce que l'impopularit de M. Guizot rendait
impossible l'accord prt  se faire. Mais on ne parvint ni  branler
le Roi, ni  diviser le cabinet. Les intrigues font feu crois,
crivait M. Guizot  un de ses amis; intrigues du 15 avril, du 12
mai, du 1er mars, chacune pour son compte et toutes ensemble contre
moi. On a offert au Roi la loi de rgence et la dotation qu'il
voudrait, s'il consentait  me sacrifier. Il a rpondu royalement et,
je crois, trs sensment. Il n'a jamais t mieux pour moi. Le cabinet
tiendra bien ensemble[91]. Ds le 22 juillet, en effet, un article du
_Moniteur_, faisant allusion aux attaques diriges particulirement
contre un des ministres, les dnonait comme une manoeuvre et
affirmait la solidarit troite de tous les membres du cabinet. Le
mme jour, le _Journal des Dbats_ dclarait trs haut que le
ministre ne se retirerait pas et qu'il ne sacrifierait pas M. Guizot.
Nous regrettons seulement, ajoutait-il, qu'aprs avoir pris une si
noble part  la douleur publique, l'opposition, au bout de huit jours
 peine, se soit lasse de sa modration.

[Note 91: _Journal indit du baron de Viel-Castel._]

Tout en rsistant  cette pousse, le gouvernement n'avait pas perdu
un instant pour prparer la loi de rgence. Il tait dirig dans cette
oeuvre par Louis-Philippe, qui dominait sa douleur de pre pour
remplir son devoir de roi. Les prcdents n'taient pas de grand
secours. Sous l'ancienne monarchie, le roi, en raison de son pouvoir
absolu, disposait de la rgence comme de tout le reste; il fixait par
son testament les conditions dans lesquelles elle s'exercerait; avec
quelle efficacit, l'histoire trouble et souvent sanglante des
minorits est l pour le dire. Dans ce pass donc, rien  imiter ni 
regretter.  dfaut de traditions, il fallait consulter les principes.
Une premire question se posa: convenait-il de faire une loi gnrale
tablissant d'avance un systme de rgence pour toutes les minorits,
ou d'organiser la rgence seulement pour le cas actuel, tant entendu
qu'une loi spciale serait faite pour chaque minorit nouvelle? En un
mot, il y avait  choisir entre la rgence de droit et la rgence
lective. Le gouvernement, partant de cette ide que la rgence tait
une royaut temporaire et devait tre constitue  l'image de la
royaut vritable, se pronona pour la rgence de droit. Il se dit
qu'avec la rgence lective on verrait, aux approches des minorits,
les partis se former pour pousser tel ou tel candidat, les prtendants
descendre dans la lice, les membres de la famille royale peut-tre se
diviser ou, en tout cas, tre mis sur la sellette et violemment
discuts. Quoi de plus contraire au principe monarchique, qui est
prcisment de ne pas livrer priodiquement l'autorit suprme aux
luttes des partis et aux brigues des ambitieux! Mieux valait donc
tablir d'avance une rgle permanente qui ne laissait plus place 
aucune comptition. Sans doute on se privait ainsi de choisir le
rgent d'aprs son mrite personnel; mais, comme le disait le feu duc
de Broglie, hasard pour hasard, c'est la nature du gouvernement
monarchique de prfrer les chances paisibles de la naissance aux
chances turbulentes de l'lection[92].

[Note 92: Rapport fait  la Chambre des pairs.]

Du principe que la royaut temporaire devait tre assimile  la
royaut dfinitive, le gouvernement tira cette autre consquence que
la rgence serait dfre au prince le plus proche du trne dans
l'ordre de succession tabli par la Charte. C'tait tendre la loi
salique  la rgence, en exclure les femmes et particulirement la
mre du roi mineur. Il y avait sans doute dans notre histoire de
nombreux prcdents en sens contraire. Mais on estima que, de notre
temps, dans une socit dmocratique o la royaut est tant discute,
souvent mme tant outrage, il ne convenait pas de mettre le pouvoir
aux mains d'une femme, qu'elle y trouverait trop de souffrances et n'y
apporterait pas assez d'autorit. Du reste, le projet attribuait  la
mre une autre tche que l'on jugeait utile de sparer du gouvernement
de l'tat, afin de la soustraire aux vicissitudes de la politique et
aux exigences des partis: c'tait la garde, la tutelle et par suite
l'ducation du jeune roi. Si graves que fussent ces considrations
thoriques, elles ne pesrent pas seules dans la dcision. Derrire la
question de principe, chacun avait vu tout de suite la question de
personne: la rgence masculine, c'tait le duc de Nemours; la rgence
fminine, la duchesse d'Orlans. Tous deux sans doute taient,  des
titres divers, trs dignes de cette haute mission. Nul ne pouvait
contester la rare probit du duc de Nemours, l'lvation de ses
sentiments, son dsintressement absolu: Nemours est le devoir
personnifi, disait souvent son frre an; je ne prends jamais une
dcision importante sans le consulter. Quant  la duchesse d'Orlans,
c'tait une me gnreuse et une intelligence suprieure. Toutefois,
entre les deux, le Roi avait une prfrence trs dcide. De la part
de la duchesse, il croyait avoir  craindre une certaine recherche de
popularit librale;  la suite de son mari, le devanant mme au
besoin, elle avait t vue souvent en coquetterie avec les hommes de
gauche. Aucune inquitude de ce genre au sujet du duc de Nemours, qui
avait toujours t fort docile aux inspirations de son pre et qui,
par ses tendances personnelles, passait pour tre plutt en sympathie
avec les hommes de la rsistance; avec lui, Louis-Philippe tait mieux
assur de voir continuer, aprs sa mort, au dedans et au dehors, ce
qu'il appelait son systme. Du reste, le candidat ainsi prfr par
le Roi tait celui qu'avait dsign le duc d'Orlans lui-mme; dans
son testament, aprs avoir rendu hommage au noble caractre, 
l'esprit lev et aux facults de dvouement de sa femme, aprs avoir
exprim le dsir qu'elle demeurt, sans contestation, exclusivement
charge de l'ducation de ses enfants, le prince royal ajoutait: Si
par malheur l'autorit du Roi ne pouvait veiller sur mon fils an
jusqu' sa majorit, Hlne devrait empcher que son nom ft prononc
pour la rgence et dsavouer hautement toute tentative qui se
couvrirait de ce dangereux prtexte pour enlever la rgence  mon
frre Nemours, ou,  son dfaut,  l'an de mes frres. Fidle  son
mari jusqu'aprs la mort, la duchesse d'Orlans fut la premire 
faire connatre la volont qu'il avait exprime, et elle ne permettait
pas qu'on parut douter de la rsolution o elle tait de s'y
conformer[93].

[Note 93: Ainsi fit-elle avec M. Dupin, la premire fois qu'elle le
vit aprs la catastrophe. (_Mmoires de M. Dupin_, t. IV, p. 178.)
Quelques jours plus tard, lorsque M. de Lamartine soutint,  la
Chambre, la thse de la rgence fminine, elle en fut fort mcontente.
Il n'a pas parl pour moi, dit-elle, il a parl contre le
gouvernement du Roi. (_Madame la duchesse d'Orlans_, p. 135.)]

Les autres points prsentrent moins de difficults. Toujours par
application du mme principe, le ministre dcida de proposer que le
rgent serait inviolable comme le Roi et aurait le plein et entier
exercice de l'autorit royale. Si nous ajoutons que l'ge de la
majorit tait fix  dix-huit ans, nous aurons fait connatre toutes
les dispositions du projet qu'on avait fait  dessein court et simple,
pour en rendre l'adoption plus facile et plus prompte. Ce projet,
crivait alors M. Guizot, n'a point la prtention de prvoir et de
rgler toutes les hypothses imaginables, toutes les chances
possibles; il rsout les questions et pourvoit aux ncessits que les
circonstances nous imposent.

Les motifs qui avaient dtermin le Roi et son conseil  carter la
rgence lective et maternelle taient prcisment ceux qui la
faisaient prfrer par les opposants. Ceux-ci, trs prononcs pour la
duchesse d'Orlans qu'ils imaginaient tre en sympathie avec eux,
prenaient prtexte de ce que le duc de Nemours se tenait, avec une
dignit un peu froide, plus  l'cart de la foule que les autres
membres de sa famille, pour soutenir qu'il tait impopulaire[94].
Toutefois, dans le sein mme de cette opposition, le projet
ministriel rencontra un avocat inattendu et puissant: ce fut M.
Thiers. Il ne voulait pas sans doute plus de bien que par le pass 
M. Guizot et  ses collgues, mais une proccupation suprieure
dominait alors chez lui toutes les autres: effray de la brche faite
 la monarchie de 1830 par la catastrophe du 13 juillet, il estimait
ncessaire de faire du vote unanime de la loi de rgence une grande
manifestation dynastique. Il jouait ce rle nouveau, avec sa vivacit
accoutume: On ne peut se faire une ide, a racont l'un de ceux
qu'il s'appliquait alors  convertir, de tout ce que M. Thiers dpensa
d'esprit, d'habilet, d'activit, pour ramener  son opinion le centre
gauche et la gauche dynastique. Pendant quinze jours, son salon, son
cabinet furent des clubs o il prorait du matin au soir, sans jamais
se lasser, sans jamais se dcourager[95]. Le centre gauche dut se
ranger  l'avis de son chef. Mais la gauche se croyait tenue  moins
de soumission: si, de guerre lasse, au bout de quelque temps, elle
parut se rsigner  ne pas faire campagne en faveur de la rgence
fminine, elle n'abandonna pas la rgence lective.

[Note 94: Au dbut, crit M. Duvergier de Hauranne, nous tions tous,
presque tous du moins, pour la rgence de madame la duchesse
d'Orlans. (_Notes indites._)]

[Note 95: Henri Heine crivait, ds le 19 juillet 1842: Le duc de
Nemours jouit-il en effet de la trs haute disgrce du peuple
souverain, comme on le soutient avec un zle excessif? Je n'en veux
pas juger. Encore moins suis-je tent d'approfondir les raisons de sa
disgrce. L'air distingu, lgant, rserv et patricien du prince est
peut-tre le principal grief contre lui. (_Lutce_, p. 266.)]

Cette question de la rgence n'tait pas la seule  propos de laquelle
M. Thiers prchait alors la modration  l'opposition. Les meneurs de
la gauche et les plus ardents du centre gauche, notamment M. Duvergier
de Hauranne et M. de Rmusat, eussent voulu que, soit avant, soit
aprs la loi de rgence, on livrt bataille au cabinet. Il fallait,
selon eux, profiter sans retard de l'avantage obtenu dans les
lections et ne pas laisser aux esprits le temps de se refroidir. On
faisait d'ailleurs remarquer  M. Thiers que le zle dynastique dont
il aurait fait preuve dans l'affaire de la rgence, lui donnerait plus
d'autorit pour exposer les griefs de l'opinion contre la politique de
M. Guizot. M. Thiers ne se laissa pas convaincre; il soutint trs
vivement que le danger de la monarchie, l'tat de l'opinion et aussi
l'habilet commandaient de ne se proccuper pour le moment que de la
question dynastique et d'ajourner la question ministrielle  la
session de janvier. Nous n'y perdrons rien, disait-il; le ministre
est comme ces animaux qui ont reu une charge de plomb dans le corps
et qui courent encore, mais que tout  coup on voit s'affaisser et
tomber. Il est bless  mort, et il est fort douteux qu'il aille
jusqu' l'ouverture des Chambres. Dans tous les cas, il suffira de
deux ou trois coups pour l'achever. Puis le chef du centre gauche
numrait les dputs qui ne croyaient pas devoir, en aot, voter
contre le cabinet, mais dont il avait la parole pour le mois de
janvier prochain[96].

[Note 96: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

Le gouvernement, au courant de ces efforts de M. Thiers, en dsirait
le succs, sans beaucoup y compter. M. Guizot crivait, la veille de
l'ouverture de la session,  ses agents diplomatiques: Les chefs de
l'opposition souhaiteraient, je crois, qu'il n'y et en ce moment
qu'une adresse dynastique et le vote rapide de la loi de rgence. Mais
les passions de leur parti les entraneront probablement  quelque
dbat que nous ne provoquerons point, mais que nous ne refuserons
point. Non pas, certes, pour l'intrt du cabinet, mais pour la
dignit du pays, du gouvernement, de tout le monde, toute lutte
devrait tre ajourne  l'hiver prochain. J'en doute fort[97].

[Note 97: _Mmoires de M. Guizot_, t. VII, p. 14.]


IV

Le 26 juillet 1842, les deux Chambres taient runies pour entendre le
discours royal: tous les assistants en deuil; sur les visages, une
motion vraie et profonde. Des acclamations trs vives et plusieurs
fois rptes clatrent  l'entre du Roi. Celui-ci, troubl, la voix
pleine de larmes, eut peine d'abord  parler. Il se remit cependant 
la troisime phrase. Son discours, grave, simple et bref, ne traitait
que du malheur qui venait de le frapper et des mesures  prendre pour
qu'en cas de minorit la France ne ft pas expose  l'immense
danger d'une interruption dans l'exercice de l'autorit royale.
Toutes les autres questions taient renvoyes  la session suivante.
Assurons aujourd'hui le repos et la scurit de la patrie, disait le
Roi en finissant; plus tard, je vous appellerai  reprendre, sur les
affaires de l'tat, le cours de vos travaux.

La Chambre, nouvellement lue, dut d'abord vrifier les pouvoirs de
ses membres; l'opration fut mene lestement. La gauche tenta bien
quelques escarmouches, mais l'opinion, proccupe d'autres questions,
ne lui permettait pas de s'arrter longtemps  ces chicanes. Pendant
ce temps, le corps du duc d'Orlans tait transport  Notre-Dame, o
les obsques furent clbres en grande pompe. Le concours fut
immense; ce n'tait pas seulement curiosit banale du spectacle: un
sentiment de regret sympathique, de tristesse inquite, planait sur
cette foule. Cinq jours aprs, en prsence de la famille royale, la
dpouille du prince fut inhume dans la chapelle que la duchesse
d'Orlans, mre du Roi, avait fait lever  Dreux sur les ruines du
chteau. Louis-Philippe, chez lequel l'horrible souvenir des
profanations de 1793 tait demeur trs vif, avait prfr pour les
siens une spulture moins en vue et moins accessible que la basilique
de Saint-Denis. Assez sceptique sur l'avenir, l'un de ses constants
soucis tait de prendre des prcautions contre les rvolutions
futures. Faut-il ajouter qu'il ne lui dplaisait pas de se sparer de
la branche ane jusque dans la mort? Revenu  Paris, aprs ce dernier
adieu au corps de son fils, il reut, le 11 aot, l'adresse de la
Chambre des dputs en rponse au discours du trne. Cette adresse,
sur laquelle l'opposition avait eu le bon got de n'lever aucune
contestation et qui avait t adopte sans dbat par 347 voix sur 361
votants, ne parlait, comme le discours, que de la douleur commune et
des mesures ncessaires  la continuit et  l'exercice rgulier de
l'autorit royale pendant la minorit de l'hritier du trne.

Restait  prendre ces mesures, c'est--dire  voter la loi sur la
rgence, o chacun s'accordait, en effet,  voir l'affaire principale,
unique de la session. Le gouvernement avait dpos son projet le 9
aot. Le 16, la commission, par l'organe de M. Dupin, prsenta son
rapport, qui concluait  l'adoption. Quel accueil la Chambre
allait-elle y faire? Retrouverait-on l'unanimit patriotique qui
s'tait manifeste lors de l'adresse? M. Thiers y travaillait de son
mieux. Le jour o la loi devait tre examine dans les bureaux, il
runit chez lui quinze ou seize des meneurs de l'opposition:
c'taient, entre autres, pour la gauche, MM. Barrot, Abattucci, Havin,
Chambolle, de Tocqueville et de Beaumont; pour le centre gauche, MM.
de Rmusat, Duvergier de Hauranne, Ducos, Lon de Malleville, etc. Il
leur exposa longuement et vivement les raisons d'adopter la loi.
Personne ne combattit de front son avis. M. Barrot fit seulement
observer que M. de Sade devait prsenter un amendement en faveur de la
rgence lective. Je ne puis, ajouta le chef de la gauche, me
dispenser de me lever pour cet amendement; mais je ne parlerai point,
ou, si je parle, j'aurai soin de dclarer que, l'amendement ft-il
rejet, je n'en voterais pas moins pour la loi. M. Thiers rpondit
qu'il vaudrait mieux rejeter tout de suite l'amendement, mais que le
point important tait de voter la loi elle-mme  une grande majorit;
du moment qu'il avait sur ce point la promesse de M. Barrot, il se
tenait pour satisfait. MM. de Beaumont et de Tocqueville parlrent
dans le mme sens que le chef de la gauche[98].

[Note 98: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

La discussion publique s'ouvrit le 18 aot. Il apparut tout de suite
qu'elle serait vive et ample. L'vnement de la premire journe fut
le discours de M. de Lamartine. Le pote tait-il encore du centre o
dj de la gauche? On et t embarrass de rpondre.  vrai dire,
c'tait un isol et un fantaisiste. Il se pronona hautement contre le
projet, y opposant la rgence lective et fminine.  l'appui de sa
thse, il ne se contenta pas d'arranger l'histoire ou d'imaginer
l'avenir: excit par les applaudissements de la gauche, irrit par les
murmures du centre, il ne craignit pas d'employer des arguments faits
pour tonner dans la bouche de l'orateur qui, lors de la coalition,
avait dfendu si loquemment la prrogative royale contre la
prpotence parlementaire. Quand par un vnement fatal, dit-il, le
pouvoir parlementaire est appel  l'hritage,  l'exercice,  la
possession d'un de ces droits que la nation ne peut remettre 
personne sans se dpossder, je dis qu'il y a honte et faiblesse 
abdiquer la nouvelle et souveraine attribution qu'il impose. Je dis
que se rfugier timidement et  la hte, en pareil cas, dans le seul
pouvoir dynastique, c'est dclarer,  la face de la France et du
monde, qu'on ne croit pas le pays capable et digne de se gouverner
soi-mme. (_Bravos  gauche._) Non content d'avoir laiss ainsi voir
que, dans sa pense, les Chambres devaient, en cas de rgence,
s'emparer du pouvoir excutif et constituer une rpublique temporaire,
M. de Lamartine rpondait en ces termes  ceux qui arguaient de la
ncessit de fortifier la dynastie: Nous ne voulons pas glisser du
gouvernement national au gouvernement dynastique, exclusivement
dynastique. La dynastie doit tre nationale et non la nation
dynastique... Et que faites-vous, en exagrant les concessions  ce
principe dynastique? Vous faites dire aux ennemis du pouvoir que le
gouvernement, que les amis de la dynastie lui sacrifient tout, qu'ils
profitent de l'motion, des crises, de la douleur mme de ce gnreux
pays pour enlever, pour surprendre un peuple. (_Vives rclamations au
centre.-- gauche: Oui, c'est vrai! c'est vrai!_)... Oui, je le dis
avec douleur, il y a une fatale, une aveugle tendance  empiter, 
prendre toujours plus de force, jusqu' ce que la nation se demande:
Mais y a-t-il eu des rvolutions? (_Violents murmures au centre.--
gauche: Trs bien!_)... Donnons  la dynastie notre respectueuse
sympathie, donnons-lui notre douleur, nos larmes, celles de ce peuple
entier;... mais nous ne lui donnerons pas, ou plutt nous ne donnerons
pas  ses conseillers les garanties, les droits, les liberts de notre
temps et de nos enfants. (_Trs bien!  gauche._) Et surtout,
messieurs, ne faisons pas dire  la France,  l'Europe,  l'histoire,
qui nous regardent dans ce grand acte constitutif de notre monarchie
nouvelle,... que pour l'affermir, pour la perptuer, il a fallu
chasser la mre et toutes les mres, sinon du berceau, au moins des
marches du trne de leur fils, et chasser les derniers vestiges du
droit lectif de nos institutions. (_Nouvelle et vive approbation 
gauche._)

Le discours de M. de Lamartine avait eu assez d'clat et produit assez
d'effet pour que M. Guizot juget ncessaire d'y rpondre. Tout d'abord,
il carta ce qu'il appelait ces perspectives de parti, ces
pressentiments sinistres qui s'taient levs dans beaucoup d'esprits
au moment o le malheur nous avait frapps.  Dieu ne plaise, dit-il,
que je prononce un mot, un seul mot qui puisse affaiblir l'impression du
vide immense que laisse au milieu de nous le noble prince que nous avons
perdu! (_Trs bien! trs bien!_) Les meilleures lois ne le remplaceront
pas. (_Marques prolonges et trs vives d'assentiment._) Mais, en
gardant toute notre tristesse, nous pouvons, nous devons avoir pleine
confiance. Je renvoie ceux qui en douteraient au spectacle auquel nous
assistons depuis un mois... La dynastie de Juillet a essuy un affreux
malheur; mais de son malheur mme est sorti  l'instant la plus vidente
dmonstration de sa force (_mouvement_), la plus vidente conscration
de son avenir... (_Trs bien!_) Elle a reu partout, chez nous, hors de
chez nous, le baptme des larmes royales et populaires. (_Nouvelles
marques d'approbation._) Et le noble prince qui nous a t ravi a appris
au monde, en nous quittant, combien sont dj profonds et assurs les
fondements de ce trne qu'il semblait destin  affermir. (_Mouvement._)
Il y a l une joie digne encore de sa grande me et de l'amour qu'il
portait  sa patrie. (_Sensation._) Paroles habiles, bien loquentes
surtout, dont le Roi remerciait son ministre le lendemain[99], mais qui
renfermaient, hlas! plus d'une illusion. Le ministre ajoutait, en
rponse aux dernires paroles de M. de Lamartine: Nous nous sentons
parfaitement libres de faire une loi dgage de toute proccupation
extraordinaire... Que la Chambre soit libre comme nous. Nous ne
demandons  personne une concession, une complaisance; nous invitons la
Chambre  voter cette loi aussi librement, aussi svrement que toute
autre mesure politique, sans rien accorder aux circonstances, aux
exigences du moment; nous n'en avons pas besoin. (_Trs bien!_)
Avons-nous le droit de faire cette loi? telle tait la premire question
que se posait ensuite M. Guizot. Rfutant la thorie radicale du
pouvoir constituant que M. Ledru-Rollin avait expose au dbut de la
discussion, il concluait en ces termes: Tout ce dont vous avez parl,
ces votes, ces bulletins, ces appels au peuple, ces registres ouverts,
tout cela, c'est de la fiction, du simulacre, de l'hypocrisie. (_Marques
trs vives d'approbation au centre._--_Murmures aux extrmits._) Soyez
tranquilles, messieurs, nous, les trois pouvoirs constitutionnels, nous
sommes les seuls organes lgitimes et rguliers de la souverainet
nationale. Le terrain ainsi dblay de cette objection prjudicielle,
le ministre aborda les deux points traits par M. de Lamartine, la
rgence lective et la rgence fminine. Pour montrer la porte et, par
suite, le danger de la rgence lective, il s'empara habilement des
paroles,--il et dit volontiers des aveux,--de l'orateur auquel il
rpondait. Trouve-t-on, demanda-t-il, que nos institutions aient fait
la royaut si forte, qu'il soit  propos de l'affaiblir encore et de
fortifier le principe mobile aux dpens du principe stable? Ce qu'on
vous demande de faire, au milieu de la plus grande socit dmocratique
moderne, c'est d'introduire dans l'lment monarchique, dans sa
reprsentation temporaire, le principe lectif, c'est--dire de donner
aux dfauts de la dmocratie une grande facilit pour pntrer jusque
dans cette partie du gouvernement qui est destine  les contre-balancer
et  les combattre. Quant  la rgence fminine, le ministre montra que
le pouvoir politique n'tait pas, surtout de notre temps, dans la
destine et dans les aptitudes de la femme. Il y a, dit-il, des
exemples de ce pouvoir entre les mains des femmes, dans les monarchies
absolues, dans les socits aristocratiques ou thocratiques; dans les
socits dmocratiques, jamais. L'esprit et les moeurs de la dmocratie
sont trop rudes et ne s'accommodent pas d'un tel pouvoir. D'un bout 
l'autre de son discours, M. Guizot s'attacha  ne discuter que la loi en
elle-mme et ne fit aucune allusion  la situation du cabinet ou des
partis. Il dit mme expressment, en terminant: On a parl,  cette
occasion, de l'union de toutes les opinions dynastiques, de l'oubli
momentan de toutes les luttes ministrielles. On a eu raison.
videmment, dans le projet que vous discutez, aucune pense d'intrt
ministriel n'est entre dans l'esprit du cabinet. La loi n'est pas plus
favorable au cabinet qu' l'opposition. Elle a t faite pour elle-mme,
dans la seule vue du bien de l'tat, abstraction faite de tout parti, de
tout ministre, de toute lutte, de toute prvention, de toute rivalit;
nous ne demandons rien de plus. (_Vives et nombreuses marques
d'approbation._)

[Note 99: Louis-Philippe crivit  M. Guizot: Nous avons lu ce matin,
en famille, votre admirable discours d'hier; les larmes ont coul 
l'exorde, et tous m'ont bien demand de vous dire combien nous tions
touchs. (_Mmoires de M. Guizot_, t. VII, p. 36.)]

En s'exprimant ainsi, M. Guizot avait videmment voulu permettre  la
gauche de se montrer dynastique sans crainte de paratre
ministrielle. C'tait sa faon de seconder le travail qu'il savait
tre fait dans le sein de l'opposition pour amener le vote presque
unanime du projet. Cependant, aussitt aprs le ministre, l'un des
dputs qui avaient pris part  la confrence chez M. Thiers, M. de
Tocqueville, se leva pour combattre l'application du principe
hrditaire  la rgence.  son avis, le systme monarchique,
excellent en gnral, tait faible en un point: c'est que la royaut
pouvait tomber aux mains d'un enfant;  ct de ce hasard qui donnait
un roi incapable de rgner, l'orateur se refusait  placer un autre
hasard qui pouvait donner un rgent incapable de le suppler. Ce
discours tait-il le signe que la gauche renonait  tenir
l'engagement pris envers M. Thiers? On se rassurait par la pense que
M. de Tocqueville tait un indpendant, se dcidant par soi-mme,
entranant peu de voix avec lui et systmatiquement rebelle 
l'influence, selon lui nfaste, de l'ancien ministre du 1er mars. Un
seul homme avait vraiment qualit pour parler au nom de la gauche,
c'tait M. Odilon Barrot; or il se taisait.

Le 19 aot, la discussion continua. Plusieurs orateurs furent d'abord
entendus, entre autres M. Passy, M. Berryer, M. Villemain, qui
ajoutrent  l'clat du dbat, sans y apporter rien de bien nouveau.
Cette seconde journe touchait  son terme, quand M. Odilon Barrot
parut  la tribune. M. Thiers en ressentit quelque dplaisir; il et
prfr que l'orateur de la gauche persistt dans son silence;
toutefois, il ne s'inquita pas autrement, comptant, suivant la
promesse faite, que, si le discours commenait par appuyer la rgence
lective, il finirait du moins par conclure au vote de la loi. Aussi,
 M. Duvergier de Hauranne qui lui demandait s'il userait de son tour
de parole pour y rpondre: Non, dit-il, j'aime mieux qu'un autre s'en
charge; je ne veux pas me trouver en contradiction avec Barrot[100].
Ce dernier, aprs quelques protestations de fidlit  la dynastie
nationale, prit vivement  partie le principe mme du projet, cette
rgence de droit fonde sur le hasard aveugle de la naissance, cette
nouvelle lgitimit qu'on prtendait ajouter  la Charte. Vous
voulez faire aujourd'hui, dit-il, ce que vous n'avez pas voulu faire
en 1830, alors que vous tiez investi d'un pouvoir constituant que
vous n'avez plus. Aujourd'hui que nous sommes rentrs dans les limites
de nos attributions dfinies par la Charte, je vous conteste le droit
d'y ajouter une institution hrditaire pour la rgence et de
dpouiller vos successeurs du droit d'y pourvoir selon les ncessits
du temps. M. Thiers, attentif sur son banc, s'tonnait de voir
l'orateur s'engager ainsi  fond; il s'en tonnait sans douter de
l'excution de l'engagement pris: Barrot, disait-il  M. Duvergier de
Hauranne, qui tait venu s'asseoir  ct de lui, Barrot s'avance
beaucoup. Il a tort. Je ne sais pas comment, aprs tout cela, il va
revenir  voter pour la loi[101]. Cependant l'orateur, soutenu,
pouss par les applaudissements de la gauche, poursuivait son
discours, dveloppant, avec une nergie croissante et non sans talent,
les arguments dj prsents en faveur de la rgence lective par M.
de Lamartine et M. de Tocqueville. Enfin,  la stupfaction de M.
Thiers, il termina par cette dclaration: Certes, notre opinion
personnelle sur les avantages qu'il y aurait  dfrer la rgence  la
mre du roi mineur est bien arrte... Il serait plus facile de
traverser les mauvais jours, alors que la faiblesse d'un enfant et
d'une femme aurait pour appui la gnrosit de la nation, qu'avec ce
que l'un de vous appelait une rgence  cheval. Cette conviction est
profonde chez moi. Eh bien! j'en aurais fait le sacrifice; j'aurais
vot avec vous pour telle ou telle dsignation personnelle et actuelle
que du moins nous avions pu pralablement juger et apprcier. Mais
vous ne voulez pas de cette apprciation libre et intelligente... Vous
voulez crer un droit pour l'inconnu... Vous voulez faire ce qui n'a
jamais t fait, poser des rgles absolues, aveugles comme le hasard!
Bien loin d'apporter une force  la dynastie de Juillet, c'est un
danger que vous crez pour elle, et c'est ce que nous ne pouvons vous
accorder. (_Vive approbation  gauche._)

[Note 100: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

[Note 101: _Ibid._]

Que s'tait-il donc pass, pour que M. Odilon Barrot ft ainsi le
contraire de ce qu'il avait promis  M. Thiers? La veille, la gauche
avait t vivement agite par le discours de M. de Lamartine, d'autant
que celui-ci avait habilement flatt ses prventions, veill ses
jalousies, en faisant deux parts de l'opposition: d'un ct, les
intrigants et les ambitieux, c'est--dire M. Thiers; de l'autre, les
honntes gens et les hommes de principes, c'est--dire M. Odilon
Barrot. Dans la nuit, quelques dputs de ce parti, M. de Tocqueville
en tte, taient venus trouver M. Barrot pour lui signifier qu'il et
 changer d'allure et  se sparer de M. Thiers en dfendant
l'amendement  outrance. Aprs une courte rsistance, M. Barrot avait
fini par cder. Seulement, embarrass de sa situation, il n'avait pas
os prvenir M. Thiers. Celui-ci sortit de la sance d'autant plus
irrit qu'il tait plus surpris. Ce que vient de faire Barrot est
indigne, disait-il  M. Duvergier de Hauranne et  M. de Rmusat. Je
sais combien il est faible et je ne lui en veux pas. Mais j'en veux 
ceux qui l'ont pouss et qui l'ont ainsi conduit  rompre, mme sans
m'en avertir, une convention faite entre nous. Croyez-moi, mes amis,
nous nous sommes tromps; il n'y a rien  faire avec ces gens-l.
Vainement M. Duvergier de Hauranne, effray de la porte de cette
dernire phrase, faisait-il observer qu'un mauvais procd ne devait
pas faire lgrement abandonner un plan de conduite adopt depuis
deux ans; son chef, tout entier  son ressentiment, ne l'coutait
pas[102].

[Note 102: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

Sans connatre ces dtails, les divers partis attendaient avec
curiosit la troisime journe du dbat, se demandant ce qu'allait
faire M. Thiers. Le discours de M. Barrot n'avait pas mis srieusement
en pril l'adoption de la loi; mais ce qui demeurait douteux et ce qui
pouvait dpendre de l'attitude du chef du centre gauche, c'tait le
chiffre plus ou moins lev de la majorit. Et puis, chacun sentait
que les consquences de cet incident pouvaient dpasser la loi en
discussion et modifier la situation des partis. Aussi, dans la soire,
tandis qu' gauche on envoyait une ambassade  M. Thiers pour
connatre ses intentions[103], le Roi, qui suivait attentivement
toutes les phases du dbat, crivait  M. Guizot: Dieu veuille que
Thiers parle demain et parle bien! Louis-Philippe insistait
d'ailleurs sur la ncessit d'en finir. Ce qui me parat essentiel,
disait-il, c'est que vous tchiez de tout enlever rapidement... La
sance commenant  midi, si vous tes en nombre ds le dbut, vous
devez pouvoir prendre le pas acclr. La Chambre est presse; elle
est franaise et s'animera si on lui sonne la charge; mais les troupes
sont molles, quand les gnraux sont timides. Grces  Dieu, vous ne
l'tes pas, et j'attendrai la victoire avec bonne confiance[104].

[Note 103: _Ibid._]

[Note 104: _Mmoires de M. Guizot_, t. VII, p. 35.]

Le lendemain, 20 aot, au dbut de la sance, M. Thiers parat  la
tribune. Il est ple, nerveux, agit des suites d'une nuit d'insomnie.
La Chambre entire est muette d'attention. Les premiers mots de
l'orateur sont pour dclarer qu'il ne s'est jamais senti dans une
situation plus pnible, plus dlicate. La Chambre, dit-il, sait que,
depuis deux annes, je sige sur les bancs de l'opposition. Je suis
l'adversaire du cabinet; des souvenirs pnibles m'en sparent, et je
crois qu'il y a mme mieux que des souvenirs pour m'en sparer; il y a
des intrts du pays, peut-tre mal compris par moi, mais des
intrts vivement sentis. Je suis donc l'adversaire du cabinet...
Malgr cela, malgr cet intrt trs grave de ma position, je viens
appuyer aujourd'hui le gouvernement; je viens combattre
l'opposition... Je suis profondment monarchique. Rappelez-vous ce que
certains hommes m'ont reproch, ce que je ne me reprocherai jamais,
d'avoir vot pour l'hrdit de la pairie... Cela doit vous dire 
quel point je suis monarchique dans mes convictions. Quand je vois cet
intrt de la monarchie clair et distinct, j'y marche droit, quoi
qu'il arrive; fuss-je seul, entendez-vous? Il rappelle ensuite
qu'avec ses amis il avait dcid, ds le premier jour, de voter la
loi sans modification, considrant que le principal devoir tait non
de renverser les ministres, mais de consolider la monarchie. Quoi!
s'crie-t-il, parce qu'un instant, sous la parole d'un homme que j'ai
appel, que j'appelle encore mon ami, parole loquente, sincre,
certaines convictions ont flott hier, certaines conduites ont chang,
j'irais dserter ce qui m'a paru une conduite sage, politique,
honorable, bien calcule dans l'intrt de l'opposition... Non,
fuss-je seul, je persisterais  soutenir la loi telle qu'elle est,
sans modification, sans amendement.

Aprs ce prliminaire, M. Thiers aborde la discussion du projet,
dclarant qu'il ne veut pas faire un discours, mais un acte. Tout
d'abord, il rencontre sur son chemin la thse du pouvoir constituant,
dveloppe par M. Ledru-Rollin et  laquelle M. Odilon Barrot avait 
demi sacrifi: il ne la mnage pas. J'en ai parl dans mon bureau,
dit-il, avec peu de respect, et je m'en excuse. Mais savez-vous
pourquoi j'ai montr pour le pouvoir constituant si peu de respect?
C'est qu'en effet, je ne le respecte pas du tout. Le pouvoir
constituant a exist, je le sais; il a exist  plusieurs poques de
notre histoire; il a jou un triste rle. Il a t, dans les
assembles primaires,  la suite des factions. Sous le Consulat et
sous l'Empire, il a t au service d'un grand homme. Sous la
Restauration, il s'est cach sous l'article 14 de la Charte. Ne dites
pas que c'est la gloire de notre histoire, car les victoires de
Zurich, de Marengo et d'Austerlitz n'ont rien de commun avec ces
misrables comdies constitutionnelles. Je ne respecte donc pas le
pouvoir constituant. L'orateur combat ensuite la thse de la rgence
lective et de la rgence fminine, avec sa verve abondante et rapide,
ingnieuse et lucide. Et surtout, s'levant au-dessus de la loi, non
sans laisser voir son impatience et son ddain, il adresse de haut 
l'opposition une leon de conduite monarchique et gouvernementale. Je
ne veux calomnier personne, dit-il; j'ai t de l'opposition; j'ai t
calomni, comme on l'est souvent quand on contrarie le pouvoir tabli,
et je ne donnerai pas l'exemple de calomnier l'esprit des autres. Mais
il faut s'expliquer. Il y a deux manires d'adhrer  la Charte: les
gens soumis aux lois y adhrent parce qu'elle est crite; il y a une
seconde manire d'y adhrer, c'est d'y adhrer de conviction, parce
qu'on la croit excellente. Je suis de ceux qui y adhrent ainsi. Pour
moi, quand la Charte a institu la royaut comme nous l'avons, en lui
donnant une masse de pouvoirs norme, l'unit du pouvoir excutif, le
droit de paix et de guerre, le commandement des armes, le droit
d'administrer, tout ce qui compose le gouvernement, tous les pouvoirs
enfin; quand elle lui a donn l'inviolabilit, quand elle lui a donn
l'hrdit, l'hrdit du prince capable au prince incapable, ce n'est
pas un prsent qu'elle a fait  la royaut... Ce n'est pas pour elle
que ces pouvoirs lui ont t donns, c'est pour vous, pour la grandeur
du pays, pour sa force. Il n'y a dans tout cela rien pour la royaut,
rien que la majest, que l'amour du pays et ses hommages quand elle
les a mrits. (_Marques d'approbation au centre._) M. Thiers n'est
pas ds lors effray de donner  un rgent, ncessairement plus
faible, les pouvoirs qu'il a donns  un roi. Il s'indigne d'ailleurs,
comme partisan du gouvernement parlementaire, contre ceux qui, pour
faire prvaloir ce gouvernement, veulent faire le rgent faible.
Savez-vous, dit-il, pourquoi en Angleterre le gouvernement
reprsentatif a tant de ralit? C'est parce que la royaut est forte
et respecte... Chez nous, savez-vous ce qui fait qu'on rsiste au
gouvernement parlementaire? C'est qu'on nous dit que la royaut est
faible... Eh bien, je fais appel aux vrais amis du gouvernement
parlementaire; je leur donne rendez-vous; savez-vous o?  la dfense
de la royaut. (_Trs bien! trs bien!_)

Le centre, surpris et charm, applaudit pour remercier M. Thiers et
aussi pour le compromettre. La gauche frmit; heurte dans ses
prjugs, blesse dans son amour-propre, sentant derrire ces paroles
l'amertume du blme ou la pointe de l'pigramme, elle clate parfois
en murmures et en interruptions. Mais l'orateur est lanc; loin de se
laisser intimider, il riposte durement: Messieurs, permettez-moi
d'exprimer ma conviction. Je n'ai donn mes convictions  qui que ce
soit, entendez-le bien! Je n'ai humili ma pense devant personne,
entendez-vous? Je ne veux irriter personne, mais quelle est donc cette
prtention de vouloir soumettre la conviction d'un homme auquel on ne
refuse pas quelques lumires, de vouloir la soumettre  tout ce qu'on
pense,  tout ce qu'on prfre? Reprenant ensuite ses leons:
L'opposition bien conduite, dit-il, savez-vous ce qu'elle doit faire?
Au lieu de faire ce qu'ont fait toutes les oppositions depuis
cinquante ans, au lieu de se dtacher vite et vite des gouvernements
qui ne ralisaient pas leurs esprances, pour courir  de nouveaux
gouvernements qui ne les ralisaient pas davantage, savez-vous ce que
doit faire une opposition sage? Au lieu de se dcourager, de se
retirer, elle doit s'appliquer davantage  corriger le gouvernement
existant... On amliore, on redresse, on ne dserte pas un
gouvernement, et le seul moyen de l'amliorer, c'est de lui prouver
que les conseils qu'on lui adresse sont des conseils, non pas d'amis
douteux, mais d'amis certains. M. Thiers se pique d'tre de ces amis
certains du gouvernement de 1830, et voici la preuve qu'il en donne:
C'est que, malgr quelques divergences d'opinions, quelques
mcontentements personnels, je n'ai pas cess, entendez-vous? de
repousser les autres gouvernements qui pouvaient s'lever  sa place;
c'est que, pour moi, derrire le gouvernement de Juillet, il y a la
contre-rvolution, et que, devant, il y a l'anarchie. Puis, aprs
avoir parl de la contre-rvolution: Voil pour ce qui est derrire.
Quant  ce qui est en avant, c'est--dire la prtendue rpublique, je
croyais, en 1830, et je crois encore aujourd'hui, que ce qui est en
avant est incapable de se gouverner soi-mme et de gouverner le pays.
(_Murmures  gauche._) J'ai cru et je crois encore qu'en avant il n'y
avait que l'anarchie, et voici ce que j'appelle l'anarchie: des hommes
incapables de s'entendre pour faire un gouvernement, de maintenir
l'ordre dans un pays, et de faire autre chose que ce qu'ils ont fait
il y a quarante ans, peut-tre avec la gloire de moins. (_Sensation._)
Voil ce que je croyais en 1830, et, permettez-moi de le dire, ce qui
s'est pass depuis n'a pas contribu  me faire changer d'opinion.
Enfin, l'orateur, se rsumant, termine ainsi: Je ne vois que la
contre-rvolution derrire notre gouvernement; en avant, je vois un
abme; je reste sur le terrain o la Charte nous a placs. Je conjure
mes amis de venir faire sur ce terrain un travail d'hommes qui savent
difier, et non pas un travail d'hommes qui ne savent que dmolir. Les
paroles que je viens de dire m'ont cot; elles m'ont cot beaucoup;
elles me coteront encore en descendant de cette tribune. Mais je me
suis promis,  toutes les poques de ma vie, et j'espre que je
tiendrai parole, de ne jamais humilier ma raison devant aucun pouvoir,
quel qu'il ft, quelle que ft son origine, et de marcher toujours, le
front haut, comme doit faire un homme qui a eu le courage jusqu'au
bout de dire  tout le monde sa pense, quelque dsagrable qu'elle
pt tre.

Sur ces paroles, M. Thiers descend de la tribune, fort mu lui-mme et
laissant l'assemble dans une extrme agitation. Rarement discours a
produit une impression aussi vive[105]. Les partisans de la loi n'ont
plus qu' hter le scrutin. Il leur faut cependant laisser le
rapporteur, M. Dupin, rsumer la discussion et faire, avec une
prcision vigoureuse, une dernire rponse aux objections. Enfin,
voici l'heure de mettre aux voix les deux amendements tablissant la
rgence lective et la rgence fminine.  ce moment, M. Dufaure se
prcipite  la tribune, et, se tournant vers M. Barrot, il adjure la
gauche, en quelques paroles chaleureuses, de se joindre  la majorit,
une fois les amendements repousss, et de voter avec elle la loi. M.
Barrot refuse avec une obstination solennelle. On procde au vote: les
deux amendements sont rejets par assis et lev, et l'ensemble de la
loi est adopt par 310 voix contre 94. Ce n'est pas l'unanimit qu'on
avait un moment rve, mais le succs en est presque plus complet. La
minorit est trop faible pour avoir en rien diminu l'autorit de la
loi, et la gauche n'a fait de tort qu' elle-mme.

[Note 105: M. de Viel-Castel, en sortant de la Chambre, crivait sur
son journal intime: La sance d'aujourd'hui est certainement la plus
dramatique qu'il y ait eu depuis longtemps. (_Documents indits._)]

Le surlendemain, le projet tait port  la Chambre des pairs. Le
rapport y fut fait par le duc de Broglie, vrai chef-d'oeuvre du genre,
substantiel et rapide, donnant de la loi le commentaire le plus lev
et la justification la plus dcisive. La discussion, qui s'engagea et
se termina le 29 aot, n'eut ni l'clat ni l'ampleur de celle du
Palais-Bourbon. On se hta de passer au vote, et la loi fut adopte
par 163 voix contre 14. Les Chambres se sparrent aussitt, et la
session fut proroge au 9 janvier 1843.


V

Le gouvernement pouvait se fliciter de la session d'aot 1842. Sans
doute, pour qui rflchissait, la blessure profonde faite le 13
juillet  la monarchie n'tait pas gurie; le grand vide laiss par la
mort du duc d'Orlans tait de ceux que l'on ne comble point par des
mesures lgislatives. Mais enfin, tout ce qui pouvait tre fait
l'avait t. La loi de rgence venait d'tre vote, telle que le Roi
la dsirait,  une immense majorit et aprs une belle discussion.
Dans le pays comme dans la Chambre, le sentiment monarchique s'tait
manifest avec une vivacit et une tendue qui avaient surpris les
amis du rgime eux-mmes. Sous le coup d'un affreux malheur, aux
prises avec une crise redoutable, la royaut de Juillet tait apparue
plus forte et la France plus sage qu'on n'et pu s'y attendre. Les
gouvernements trangers, qui avaient dout de cette force et de cette
sagesse, taient amens  les reconnatre[106].

[Note 106: Cf. les lettres de M. de Metternich au comte Apponyi, en
date des 18 juillet, 13 et 26 aot 1842. (_Mmoires_, t. VI, p. 617 
621.)]

Bien que la question ministrielle et t, d'un commun accord,
systmatiquement carte des dbats et renvoye  plus tard, le succs
de la session profitait au cabinet et semblait raffermir son crdit
que le rsultat quivoque des lections avait branl. On en tait
frapp mme au loin: M. de Metternich trouvait que la situation
gnrale se prononait d'une manire favorable  M. Guizot, et que
celui-ci avait de bien grandes chances de fonder ce ministre de
dure dont la France avait un vritable besoin[107]. D'ailleurs, on
ne pouvait contester que l'opposition, sortie si confiante, si
arrogante, du scrutin du 9 juillet, ne ft singulirement affaiblie
par la rupture entre M. Thiers et M. Odilon Barrot. Depuis la scne de
tribune o cette scission s'tait produite avec tant d'clat, la
presse s'en tait empare et l'avait rendue plus profonde encore, en
en faisant la querelle non plus de deux hommes, mais de deux groupes.
Entre les journaux de la gauche et ceux du centre gauche, ce n'taient
que rcriminations amres. Vainement l'un d'eux, le _Courrier
franais_, clair par la satisfaction ironique avec laquelle le
_Journal des Dbats_ faisait cho  ces polmiques et signalait le
dsarroi dont elles taient la preuve, rappelait-il  l'opposition que
les partis doivent laver leur linge sale en famille, les
ressentiments l'emportaient sur ces conseils, et ce mme _Courrier
franais_ tait rduit  s'crier tristement: Hier encore,
l'opposition touchait au but,... le programme tait arrt, les hommes
taient d'accord, les postes assigns, et il ne restait plus qu'
laisser couler nos opinions dans le lit qu'on leur avait creus.
Faut-il renoncer  ces plans de campagne? Le vote qui a constitu la
rgence a-t-il dtruit et dispers en mme temps l'arme parlementaire
qui devait faire la puissance du nouveau rgne?

[Note 107: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 621, 622.]

C'est que derrire l'incident de tribune, origine de tout ce bruit, il
y avait plus qu'une dissidence sur une loi particulire. On avait pu
s'en rendre compte  la vivacit et surtout  la gnralit des
remontrances adresses en cette occasion par M. Thiers  la gauche.
Ces remontrances n'avaient-elles pas tout de suite dpass le point
spcial en discussion, pour porter sur la conduite entire du parti,
sur sa faon de comprendre l'opposition et le gouvernement? Au fond,
M. Thiers et la gauche avaient des ides et des habitudes absolument
diffrentes. La gauche, doctrinaire  sa faon, faisait grand talage
de ses principes et se croyait tenue de poursuivre l'application de
toutes les thories de l'cole librale, dt-elle pour cela
dsorganiser le gouvernement. M. Thiers, homme de tactique plus que de
principes, ne croyant qu'aux faits, fort ingnieux  imaginer les
expdients et habile  s'en servir, se moquait des thories et des
thoriciens; imbu de la tradition napolonienne, ses prfrences
naturelles taient pour un gouvernement fort, avec une arme trs
nombreuse et une administration trs centralise; il disait de
lui-mme, en un jour de franchise, qu'il n'tait pas libral; homme
de pouvoir sinon d'autorit, il ne s'intressait gure, en fait de
liberts, qu' ces liberts de la tribune ou de la presse qui
pouvaient lui servir  s'emparer du ministre ou  se venger de ceux
qui l'y avaient remplac. Les dputs de la gauche ne se maintenaient
dans la faveur de leurs partisans et n'empchaient les plus avancs de
les supplanter qu'en professant des opinions violentes et
draisonnables; M. Thiers, au contraire, avait souci de demeurer un
ministre possible.  gauche, si l'on sentait de quel avantage tait le
concours d'un si merveilleux orateur, les ambitieux jalousaient sa
prpotence, et les purs le souponnaient d'intrigue; M. Thiers, de
son ct, tout en usant de la gauche, s'inquitait souvent de ses
doctrines et surtout tait agac de ce qu'il appelait sa sottise. Ce
sont toutes ces divergences, toutes ces antipathies qui, longtemps
contenues et domines par une passion plus forte, venaient enfin de
faire explosion. Et quand, dans la soire du 19 aot, s'panchant avec
M. Duvergier de Hauranne et M. de Rmusat, M. Thiers laissait chapper
cette parole significative que nous avons dj cite: Croyez-moi, mes
amis, nous nous sommes tromps, il n'y a rien  faire avec ces
gens-l, il faisait allusion, non pas seulement  l'incident de la
loi de rgence, mais  des griefs qui, pendant deux ans, s'taient
accumuls et aigris dans son esprit.

Cette division semblait dlivrer le ministre du risque d'tre mis en
minorit par la coalition de la gauche et du centre gauche. tait-ce
pour l'exposer  un danger plus proche? Plusieurs le pensaient. Au
premier moment, le sentiment gnral fut mme que cette volution de
l'ancien ministre du 1er mars cachait une manoeuvre pour se rapprocher
personnellement du pouvoir, et l'on se demandait si M. Guizot ne
courait pas plus de risque d'tre supplant par M. Thiers, rentr dans
les bonnes grces du Roi, que d'tre renvers par M. Thiers, chef de
l'opposition. M. Thiers, crivait M. Rossi dans la chronique
politique de la _Revue des Deux Mondes_, n'est plus le candidat de la
coalition, c'est un ministre du 11 octobre qui se trouve en
disponibilit; le ministre peut en redouter le secours plus qu'il
n'en redoutait les attaques.  gauche, le _Sicle_ disait avec une
mfiance non dguise: M. Thiers ne souffrira pas qu'on le souponne
un seul jour de s'tre baiss pour recevoir l'hritage souill du
ministre des dfections. Du bord oppos, le _Journal des Dbats_,
tout en rendant hommage au discours du 20 aot, dclarait, d'un ton
gn, qu'il ne voulait pas examiner si ce discours couvrait quelque
manoeuvre[108]. M. Thiers se dfendait, il est vrai, de toute
arrire-pense de ce genre, et, ds le 22 aot, il faisait dire par
le _Constitutionnel_: On prtend que M. Thiers a agi en vue du
pouvoir... Nous rpondrons qu'il ne songe pas  prendre le pouvoir...
Il s'est dtermin par des raisons plus hautes et plus profondes; il a
vu l'intrt de la dynastie, l'intrt du pays; il s'est souvenu de
1830. D'ailleurs, pour que la manoeuvre pt russir, il et fallu la
complicit du Roi: or rien ne permettait  l'ancien ministre du 1er
mars de compter sur cette complicit. On racontait alors, chez le duc
de Broglie, que M. Thiers, aprs son discours, s'tait rendu aux
Tuileries pour y recevoir les compliments auxquels il avait droit; le
Roi les fit trs chauds, trs abondants; seulement il ajouta:
Maintenant, il faut soutenir mon cabinet[109]. Ce n'tait
probablement pas ce qu'attendait son visiteur.

[Note 108: M. de Viel-Castel crivait sur son journal intime, le soir
mme du discours de M. Thiers: Ce discours, l'attitude nouvelle que
M. Thiers vient de prendre, l'accueil que lui a fait la majorit, les
chances qui en rsultent pour lui et dont beaucoup de personnes
s'exagrent l'imminence, tel est, ce soir, l'objet de toutes les
conversations. Les ministres font d'ailleurs bonne contenance et se
donnent pour fort satisfaits. Leurs amis les plus intimes disent avec
affectation que M. Thiers n'a pas au fond rompu avec la gauche; que ce
n'est qu'une querelle d'amants, qu'il faudrait tre bien sot pour s'y
laisser prendre. (_Documents indits._)]

[Note 109: _Documents indits._]

Si le ministre avait lieu d'tre satisfait de la session d'aot, le
public, de son ct, en tait sorti plus rassur. Trop peu rflchi
pour se demander si le pril, apparu comme  la lueur d'un coup de
foudre dans la journe du 13 juillet, tait cart dfinitivement ou
s'il n'tait que provisoirement masqu, il constatait que les
difficults immdiates avaient t surmontes sans crise et sans
dsordre. La rue notamment avait t d'une tranquillit remarquable.
Sans doute, en pntrant alors dans les dessous du parti rpublicain,
on et dcouvert qu'aussitt aprs la mort du duc d'Orlans, quelques
meneurs rvolutionnaires, M. Flocon en tte, s'taient runis; prenant
en considration que la transmission du trne, jusqu'alors rendue
facile par certaines qualits du prince hritier, tait dsormais
soumise aux difficults d'une rgence, ils avaient dcid de prendre
les armes  la mort du Roi; ils avaient mme tent de s'organiser dans
cette vue; mais cette organisation n'tait pas bien srieuse, et, en
tout cas, pour le moment, rien ne bougea[110]. Cette immobilit
suffisait pour que le public, sans s'inquiter autrement des
ventualits lointaines, ne penst plus qu' ses affaires. Celles-ci
taient alors trs prospres. Commerce, industrie, chemins de fer,
spculations de tout genre, partout une activit qui souvent mme
dgnrait en fivre. Les tableaux des revenus indirects, les tats
des douanes et de la navigation, toutes les statistiques tmoignaient
de ce grand dveloppement conomique. Le pays en jouissait et
paraissait s'en occuper beaucoup plus que de la politique, dont il se
montrait assez las. M. Rossi crivait  ce propos: Toujours domin
par ses proccupations matrielles, ne songeant qu' ses spculations,
 ses affaires, le public n'a pas de got en ce moment pour la
politique; il n'a pas de temps  lui donner; disons mieux, il ne
l'aime gure, il s'en dfie[111]. L'poque est au calme, disait le
_Journal des Dbats_ le 29 septembre 1842; le pays jouit d'une
tranquillit parfaite. On souffre de la peine que se donnent les
journaux de l'opposition pour ranimer une discussion haletante et
puise. Le mme jour, M. de Barante crivait au comte Bresson: Les
factions sont tonnes de la manire dont cette crise s'est passe. 
aucun moment je ne les ai vues en si petite esprance. Il y a une
volont de repos et de dure si universelle et si ardente que chacun
parat craindre de se compromettre et de se nuire en tmoignant
quelque vivacit d'opinion... Le parti conservateur est en situation
bonne et croissante[112].  la date du 9 octobre, nous trouvons
encore dans une lettre adresse par le mme M. de Barante  M. Guizot:
Le calme dont nous jouissons continue et semble prendre un caractre
naturel et plus que transitoire. Je ne me souviens gure d'avoir vu un
moment o il y et tant de repos dans les esprits, je dirais presque
de scurit pour le lendemain[113].

[Note 110: DE LA HODDE, _Histoire des socits secrtes et du parti
rpublicain, de 1830  1848_, p. 313  319.]

[Note 111: Chronique de la _Revue des Deux Mondes_ du 1er janvier
1843.]

[Note 112: _Documents indits._]

[Note 113: Cit par M. Guizot dans sa _Notice sur M. de Barante_.]




CHAPITRE III

LE MINISTRE DURE ET S'AFFERMIT

(Septembre 1842-septembre 1843.)

     I. Le ministre s'occupe de complter sa majorit. Il obtient 
     Londres la clture du protocole relatif  la ratification de la
     convention du 20 dcembre 1841.--II. Ngociations pour l'union
     douanire avec la Belgique. Rsistances des industriels franais.
     Opposition des puissances. Susceptibilits des Belges. Devant ces
     difficults, le gouvernement renonce  ce projet.--III. Ouverture
     de la session de 1843. Silence de M. Thiers. M. de Lamartine
     passe  l'opposition. Son rle politique depuis 1830, et comment
     il a t amen  se dclarer l'adversaire du gouvernement.--IV.
     Avantages que l'opposition trouve  porter le dbat sur les
     affaires trangres. Le droit de visite  la Chambre des pairs. 
     la Chambre des dputs, le projet d'adresse demande la revision
     des conventions de 1831 et de 1833. M. Guizot n'ose le combattre,
     mais se rserve de choisir le moment d'ouvrir les ngociations.
     Vote dont chaque parti prtend s'attribuer l'avantage.--V. La loi
     des fonds secrets. Intrigues du tiers parti. Succs du
     ministre.--VI. La difficult diplomatique de la question du
     droit de visite. Dbats du parlement anglais. Dispositions de M.
     de Metternich.--VII. Les affaires d'Espagne. Espartero rgent.
     L'Angleterre n'accepte pas nos offres d'entente. L'ambassade de
     M. de Salvandy.--VIII. La question du mariage de la reine
     Isabelle. Le gouvernement du roi Louis-Philippe renonce  toute
     candidature d'un prince franais, mais veut un Bourbon. La
     candidature du prince de Cobourg. Le cabinet franais fait
     connatre ses vues aux autres puissances. Accueil qui leur est
     fait. Chute d'Espartero. Son contre-coup sur l'attitude du
     gouvernement anglais.--IX. La reine Victoria se dcide  venir 
     Eu. Le dbarquement et le sjour. Conversations politiques sur le
     droit de visite et sur le mariage espagnol. Satisfaction de la
     reine Victoria et du roi Louis-Philippe. Effet en France et 
     l'tranger. Bonne situation du ministre du 29 octobre.


I

Le calme, l'espce d'immobilit politique qui, dans les derniers mois
de 1842, avaient succd aux grandes motions de la session d'aot, ne
pouvaient faire oublier  M. Guizot qu'il se retrouverait, le 9
janvier 1843, en face de la nouvelle Chambre, et que, cette fois, la
question de confiance, jusqu'alors ajourne, serait nettement pose.
Sans doute, le temps profitait au cabinet, et, comme l'crivait M. de
Barante, chaque journe passe tranquillement lui donnait des chances
meilleures; sans doute aussi, l'opposition tait moins menaante
depuis qu'elle tait divise: c'taient les bonnes chances. Les
mauvaises venaient de la majorit elle-mme. Celle-ci ne paraissait
gure solide; on devait craindre qu'elle ne ft pas en tat de
rsister aux surprises, aux entranements, aux intrigues. Une
dfection d'ailleurs s'tait dj produite dans ses rangs: ds le
lendemain des lections et aprs une dlibration aussitt rendue
publique, M. Dufaure et ses amis avaient dcid de ne plus accorder
leur appui au ministre; sans eux, aurait-on encore une majorit? Il y
avait l des prils, tout au moins des difficults, dont M. Guizot
avait sujet de se proccuper et contre lesquelles il devait travailler
 se prmunir.

Son premier soin fut de chercher  combler le vide fait par la
dfection du groupe Dufaure, au moyen de ce qu'on appelait les
conqutes individuelles. Ce n'tait certes pas le plus beau ct du
rgime parlementaire. Des politesses, des caresses aux amours-propres,
au besoin des places, des faveurs administratives ou mme des
avantages plus matriels encore, telles taient les sductions
employes. Par nature, M. Guizot avait peu de got et peu d'aptitude
pour une telle besogne, mais, l'ayant vu accomplir par ses
prdcesseurs, il la jugeait un mal ncessaire, et il la laissait
faire au-dessous de lui par son chef de cabinet, M. Gnie, et  ct
de lui par son collgue, M. Duchtel. On racontait un peu plus tard,
dans les salons de l'opposition, que l'un des fonctionnaires du
ministre de l'intrieur, parlant du travail fait entre la session
d'aot 1842 et celle de janvier 1843, avait dit: Nous avions besoin
de gagner une vingtaine de voix, et nous les avons gagnes; mais elles
nous ont cot cher[114].

[Note 114: Quelquefois le ministre n'avait qu' panser des
amours-propres blesss par ses adversaires. Parmi les dputs sur
lesquels comptait l'opposition et qui passrent alors au gouvernement,
il en tait un, beau parleur de province, qui,  son premier discours,
eut si peu de succs qu'on n'entendit bientt plus que le
bourdonnement des conversations. tonn, point dconcert, notre
dput rencontre M. Thiers en descendant de la tribune et lui demande:
Eh bien, que dites-vous de mon dbut?-- cette question, M. Thiers
se gratte la tte, essuie ses lunettes, et, aprs quelques moments
d'hsitation: Vous auriez tort de vous dcourager, lui dit-il, votre
voix est excellente.--J'en dis autant  mes chiens de chasse,
riposte brusquement le dput. De ce jour, le ministre n'eut pas
d'ami plus fidle.]

En mme temps qu'il s'efforait de complter sa majorit, le ministre
veillait  carter d'avance ce qui aurait pu, au cours de la session,
devenir une pierre d'achoppement. On se rappelle comment, le 19
fvrier 1842, devant la dclaration faite par le gouvernement franais
qu'il n'tait pas en mesure de ratifier la convention du 20 dcembre
prcdent sur le droit de visite, les autres puissances, tout en
changeant leurs ratifications, avaient laiss le protocole ouvert
pour la France. Cette mesure impliquait qu'elles ne dsespraient pas
de notre ratification ultrieure. Ainsi l'avaient compris non
seulement les cabinets trangers, mais aussi le ntre qui se flattait
alors de ramener, un jour ou l'autre, l'opinion,  la convention plus
ou moins modifie. Les lections de juillet 1842, en rvlant  quel
point le pays tait prvenu contre le droit de visite, avaient fait
vanouir cet espoir. Ds lors, plus de motif pour laisser le protocole
ouvert. Il importait au contraire de le fermer, ne ft-ce que pour
ter tout sujet aux malveillants de dire et aux badauds de croire que
le gouvernement songeait toujours  donner sa ratification, et qu'il
fallait prendre des mesures pour l'en empcher. M. Guizot dcida donc
de requrir la clture du protocole.

Cette clture, fort raisonnable au point de vue franais, ne pouvait
tre agrable aux autres puissances, ainsi averties qu'elles devaient
renoncer dfinitivement  notre adhsion. Lord Aberdeen n'entra dans
cette ide que fort  contre-coeur et aprs avoir vainement essay de
nous faire accepter quelque autre expdient. Les pourparlers portrent
ensuite sur les formes de la clture. Plusieurs des ministres
britanniques eussent voulu que, tout en prenant acte de notre refus
de ratifier, on nous rpliqut et qu'on le fit vivement. Lord Aberdeen
leur rsista. Au fait, disait-il  M. de Sainte-Aulaire, c'est moi et
non pas eux qui serais responsable des suites; je ne me laisserai pas
pousser[115]. Il fit donc prvaloir la clture sans phrases que M.
de Metternich avait propose pour nous rendre service[116]; mais ce ne
fut pas sans difficult. M. Guizot ni vous, disait-il  notre
ambassadeur, ne saurez jamais la dixime partie des peines que cette
malheureuse affaire m'a donnes. De son ct, le ministre franais
procda avec autant de tact que de fermet; s'il tait rsolu 
dclarer sans compliments son refus de ratifier, il tenait  viter
tout ce qui et pu veiller inutilement les susceptibilits anglaises;
il se borna  motiver vaguement ce refus sur les faits graves et
notoires survenus  ce sujet, en France, depuis la signature de la
convention. Ainsi finit-on par tomber d'accord. Le 9 novembre 1842,
les plnipotentiaires d'Autriche, de Grande-Bretagne, de Prusse et de
Russie dclarrent que le protocole, jusqu'alors rest ouvert pour la
France, tait clos; et, le 15, le _Moniteur_ annona officiellement
cette clture au public franais. Voil un gros embarras derrire
nous, crivait M. Guizot  M. de Sainte-Aulaire. Mais je ne veux pas
que de ce trait non ratifi, il reste, entre lord Aberdeen et moi, le
moindre nuage. Ce serait, de lui envers moi comme de moi envers lui,
une grande injustice, car nous avons, l'un et l'autre, j'ose le dire,
conduit et dnou cette mauvaise affaire avec une prudence et une
loyaut irrprochables... Dans la forme, j'ai voulu que notre
rsolution, une fois prise, ft franche et nette; je n'ai rien admis
qui pt blesser la dignit de mon pays et de son gouvernement: c'tait
mon devoir. Mais, en mme temps, je n'ai rien dit, accueilli, ni paru
accueillir dont l'Angleterre pt se blesser. Lord Aberdeen, de son
ct, a mis dans toute l'affaire beaucoup de bon vouloir et de
modration persvrante. Nous tions, l'un et l'autre, dans une
situation difficile. Nous avons fait tous deux de la bonne politique.
Nous n'en devons garder tous deux qu'un bon souvenir.

[Note 115: Cette citation et celles qui suivront sans indication
spciale d'origine sont empruntes aux _Mmoires de M. Guizot_.]

[Note 116: M. Guizot avait tout de suite rclam les bons offices de
M. de Metternich. Celui-ci tait alors en disposition favorable au
ministre franais. De tous les ministres depuis 1830, crivait-il au
comte Apponyi, et je n'ai aucune difficult  tendre mon jugement
galement  ceux de la Restauration, aucun n'a possd les qualits de
M. Guizot. (_Mmoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 621.)]

M. Guizot venait de faire une concession nouvelle aux adversaires du
droit de visite, un pas de plus dans cette sorte de retraite commence
lors de l'adresse de 1842 et continue dans la session qui avait
suivi. Il comptait bien ne pas reculer davantage. De quoi pouvait-on
encore se plaindre, du moment o il ne restait absolument plus rien de
la convention du 20 dcembre 1841, origine malencontreuse de tout ce
tapage? Le ministre, cependant, n'ignorait pas que l'opinion s'tait
attaque aussi aux traits qui, en 1831 et 1833, avaient organis pour
la premire fois le droit de visite; mais, sur ce point, il se
montrait rsolu  rsister. C'tait mme afin d'tre plus fort dans
cette rsistance qu'il demandait aux autres puissances de le
dbarrasser compltement de la convention de 1841. Pour que nous
puissions nous retrancher fermement dans les anciens traits, crivait
M. Guizot  ses ambassadeurs, il faut que les Chambres et le pays
n'aient plus  s'inquiter du nouveau. M. de Sainte-Aulaire avait
prvenu notre gouvernement qu' Londres le parti tait pris de ne
rien cder sur les traits de 1831 et de 1833. Toute tentative de
les modifier, ajoutait-il, aurait pour consquence ncessaire et
immdiate une rupture diplomatique. Ma conviction  cet gard ne
s'appuie pas sur telle ou telle parole, mais sur le jugement que je
porte de l'ensemble de la situation. M. Guizot rpondit en affirmant
de nouveau sa rsolution de maintenir ces traits. C'est la volont
bien arrte du cabinet, crivait son principal confident, M. Dsages,
et nous en faisons une question d'honneur national[117]. Le ministre
sans doute s'attendait  une lutte sur ce sujet, dans la session
prochaine, mais il se flattait de l'emporter. Plus ou moins
ouvertement, crivait-il  notre ambassadeur  Londres, on me
demandera deux choses: l'une d'luder, par des moyens indirects,
l'excution de ces conventions; l'autre d'ouvrir une ngociation pour
en provoquer l'abolition. Je repousserai la premire au nom de la
loyaut, la seconde au nom de la politique... J'excuterai honntement
ce qui a t promis au nom de mon pays. Quant  une ngociation pour
l'abolition des traits, l'Angleterre ne s'y prterait pas; son refus
entranerait de mauvaises relations, peut-tre la rupture des
relations diplomatiques entre les deux pays. Une telle faute ne se
commettra pas par mes mains... Voil mon plan de conduite. J'y
rencontrerai bien des combats, bien des obstacles. Pourtant, je
persvrerai, et je crois au succs. M. Guizot se faisait illusion.
Quelques semaines ne s'couleront pas avant qu'il abandonne ces
conventions que, trs sincrement, il promettait aux autres et se
promettait  lui-mme de dfendre.

[Note 117: Lettre  M. de Jarnac du 8 novembre 1842. (_Documents
indits._)]


II

En travaillant ainsi  carter les difficults, M. Guizot ne pouvait
obtenir qu'un rsultat ngatif. Pour l'honneur et l'affermissement du
cabinet, il fallait quelque chose de plus, un acte positif, une
initiative clatante qui en impost au public. Plus l'opinion se
sentait tranquille, plus elle paraissait attendre du gouvernement la
distraction de quelque nouvelle entreprise. Le _Journal des Dbats_
constatait, non sans impatience, cette disposition d'esprit et
rsumait ainsi le langage que l'on tenait au gouvernement: Le pays
est calme, nous l'avouons, trs calme, assurment; il a conquis le
repos, le bon ordre; il jouit de ce sentiment de confiance et de
bien-tre qu'il avait perdu depuis un demi-sicle... Eh bien,
ingniez-vous; inventez quelque chose! Ce quelque chose, nous ne vous
l'indiquerons pas, par exemple... Mais prenez garde que le pays ne se
fatigue du repos, qu'il ne s'ennuie. Amusez-le.  ceux qui parlaient
ainsi, la feuille ministrielle rpondait que le ministre tait dj
bien assez occup avec toutes les affaires qu'il avait sur les bras:
Dieu nous garde, disait-il, des gouvernements inventeurs... Le pays
est tranquille, respectons sa tranquillit[118]. Cette rponse
n'tait pas dcisive. M. Guizot lui-mme ne s'en contentait pas, et il
crivait alors  l'un de ses collaborateurs diplomatiques: Je n'ai
gure russi jusqu' prsent qu' empcher le mal: succs obscur et
ingrat. Le moment viendra, je l'espre, o nous pourrons ensemble
faire du bien[119]. Mais quel bien? Toujours cette mme question qui
se reprsentait aussi embarrassante. Ce fut sans aucun doute dans
l'espoir d'y trouver enfin rponse, qu' cette poque, durant les
derniers mois de 1842, le gouvernement poussa vivement une importante
ngociation commerciale. Il s'agissait d'tablir entre la France et la
Belgique une union douanire, imitation et revanche du _Zollverein_
prusso-allemand. Les consquences conomiques d'une telle mesure
pouvaient tre diversement apprcies; mais l'effet politique en
aurait certainement t considrable. L'amour-propre national et
trouv, dans cette sorte d'annexion morale, une clatante compensation
de ses rcentes dconvenues, et du coup M. Guizot et ferm la bouche
 ceux qui dclamaient contre les abaissements et la strilit de sa
politique extrieure.

[Note 118: 29 septembre et 6 octobre 1842.]

[Note 119: Lettre du 16 aot 1842, adresse au comte de Jarnac et
cite par ce dernier dans sa Notice sur lord Aberdeen.]

La question n'tait pas neuve. Pose par la Belgique qui,  raison de
sa grande production et de sa consommation restreinte, ressentait
l'imprieux besoin de s'assurer un march plus tendu que le sien
propre, elle avait t souvent discute dans la presse des deux pays
et avait mme t,  diverses poques, en 1837, en 1840, en 1841,
l'objet de pourparlers entre les gouvernements. Diverses difficults
avaient empch jusqu'alors ces pourparlers d'aboutir. Mais, en
attendant et  dfaut d'un accord plus gnral, il avait t conclu,
le 16 juillet 1842, une convention par laquelle nous abaissions nos
droits de douane sur les fils et tissus de lin belges, tandis que la
Belgique adoptait, sur ses frontires autres que celles de la France,
notre tarif sur les fils et tissus trangers. Les choses en taient
l, quand,  l'issue de la session d'aot, le ministre renoua les
ngociations relatives  une union douanire. Le problme fut serr de
plus prs qu'il ne l'avait encore t. De part et d'autre, on semblait
dsireux et press de conclure. Louis-Philippe et M. Guizot avaient
pris l'affaire  coeur. Lopold tait venu  Paris, pour la traiter
directement avec son beau-pre. Un projet de trait fut propos par la
France et discut sous trois formes de rdaction successives, sans
cependant qu'on arrivt  un accord. De ces dlibrations, de ces
dmarches, il transpira ncessairement quelque chose dans le public;
les journaux s'emparrent de la question, et ce fut bientt le sujet
principal de leurs polmiques.

L'union douanire, qui flattait en France le sentiment national, y
menaait des intrts matriels, politiquement fort influents, surtout
sous le rgime du suffrage restreint: c'taient ceux de nombreux
industriels, notamment des matres de forges et des extracteurs de
houille, qui se dclaraient hors d'tat de soutenir la concurrence des
produits belges. Dj, en janvier 1842, sur le seul soupon que le
gouvernement songeait  cette union, une phrase avait t insre dans
l'adresse sur la protection due  la production nationale.  la fin
de l'anne, quand les ngociations furent reprises et qu'on put les
croire sur le point d'aboutir, ces intrts s'alarmrent davantage
encore. Le 26 octobre, dans une runion de dputs, gnralement
conservateurs, convoque chez M. Fulchiron, il fut dcid que chacun
des membres chercherait ou saisirait l'occasion de porter ses
dolances auprs du trne, et lui ferait connatre les perturbations
que causerait la ralisation des projets ministriels; en outre,
chaque dput devait se mettre en rapport avec les dlgus de
l'industrie et du commerce dans sa localit, afin de leur offrir 
Paris un intermdiaire et un organe pour toutes les reprsentations
qu'ils croiraient utile d'adresser au gouvernement. Beaucoup de
chambres de commerce rpondirent  cet appel, rdigrent des
protestations et des adresses. Bien plus, leurs dlgus se
rassemblrent  Paris en une sorte de congrs et, aprs dlibration,
se prononcrent hautement contre toute union douanire. Sans doute,
dans certaines villes o les ides protectionnistes n'avaient pas le
dessus, des manifestations en sens contraire se produisirent; mais
elles n'avaient pas autant d'clat. Cette agitation eut son
contre-coup dans le sein du ministre; deux de ses membres, M.
Cunin-Gridaine et M. Martin du Nord, s'y firent les avocats des
fabricants franais. Il devenait vident qu'en poursuivant cette
mesure, M. Guizot serait abandonn dans le cabinet par plusieurs de
ses collgues, et dans le parlement par une bonne part des
conservateurs. Pour ne pas tre en minorit, il lui faudrait chercher
 gauche, o l'on paraissait favorable  l'union, les voix qui lui
chappaient au centre. C'tait  peu prs ce qu' ce moment mme sir
Robert Peel faisait en Angleterre pour la rforme de la lgislation
sur les grains. Mais M. Guizot avait-il le mme temprament que le
ministre anglais? Nous avons dj eu occasion de le montrer plus
dispos  cder  ses amis qu' les violenter. Robert Peel lui-mme
n'et peut-tre pas t aussi hardi de ce ct-ci de la Manche. Une
opration de ce genre, toujours scabreuse pour le ministre qui
l'entreprend, l'et t tout particulirement dans l'tat de nos
partis. La gauche, qui dtestait beaucoup plus M. Guizot qu'elle ne
dsirait l'union douanire, n'aurait-elle pas saisi cette occasion de
mettre le ministre en minorit? Et puis, tait-ce bien au
gouvernement de provoquer lui-mme une scission dans cette majorit
dj trop inconsistante? Enfin, ne pouvait-on pas se demander si le
cabinet serait seul mis en pril par cette dislocation du parti
conservateur, et si la monarchie, qui n'tait pas hors de cause comme
en Angleterre, n'y courrait pas elle-mme de grands risques?

Entre la situation de M. Guizot et celle de Robert Peel, il y avait
une autre diffrence plus dcisive encore. Le premier n'avait pas
seulement affaire, comme le second,  l'opposition du dedans: il en
rencontrait une au dehors, celle des grandes puissances. En
Angleterre, le projet d'union douanire, aussitt connu, avait
rveill les mmes mfiances qui, au lendemain de 1830, s'taient
produites toutes les fois qu'on nous avait souponns de la moindre
vellit d'annexer tout ou partie de la Belgique. Ds le 21 octobre
1842, lord Aberdeen, dans une lettre pressante adresse  Lopold, le
dtournait d'une mesure qu'il dclarait tre pleine de dangers pour
les intrts du roi des Belges et pour la tranquillit de l'Europe.
Le 28, il adressait  Berlin,  Vienne et  Saint-Ptersbourg, une
dpche o il soutenait que l'union douanire serait contraire  la
neutralit de la Belgique, et qu'en vertu du protocole du 20 janvier
1831, qui avait constitu cette neutralit, les autres cabinets
auraient le droit de s'opposer  une combinaison prilleuse pour
l'quilibre europen. En mme temps, tout en vitant des dmarches
directes qui eussent irrit les Franais et leur eussent rendu plus
difficile de s'arrter, il veillait  les bien instruire de ses
dispositions. Vous concevez, disait-il le 19 novembre  M. de
Sainte-Aulaire, que l'Angleterre ne verrait pas de bon oeil les
douaniers franais  Anvers. Vous auriez  combattre aussi du ct de
l'Allemagne, et, cette fois, vous nous trouveriez plus unis que pour
le droit de visite. Le 6 dcembre, il revenait sur le mme sujet et
dclarait hautement  notre ambassadeur que l'union douanire lui
paraissait une atteinte  l'indpendance belge et consquemment aux
traits qui l'avaient fonde. Je me suis abstenu jusqu' prsent de
vous parler avec dtail sur ce sujet, ajoutait lord Aberdeen, et je
m'en applaudis, parce que votre gouvernement peut dfrer aux plaintes
du commerce franais, sans que sa rsolution paraisse influence par
des considrations diplomatiques; mais, aujourd'hui, j'ai d vous
parler pour prvenir toute fausse interprtation de mon silence[120].

[Note 120: _Mmoires de M. Guizot_, t. VI, p. 281  284.]

Le cabinet anglais avait trouv,  Berlin, les esprits trs disposs
 soutenir et mme  provoquer la rsistance au projet d'union
douanire. La Prusse, depuis 1830, s'tait montre fort ombrageuse
pour tout ce qui regardait la Belgique. Elle l'tait plus encore
depuis qu'elle avait  sa tte un roi personnellement ennemi de la
France. Frdric-Guillaume IV, qui, lors de son rcent voyage 
Londres, en janvier 1842, avait fait  M. de Stockmar des ouvertures
pour l'entre de la Belgique dans la Confdration germanique, tait
moins que personne dispos  prendre son parti de la constitution d'un
_Zollverein_ franco-belge. Son gouvernement tmoigna donc,  ce sujet,
une alarme et un mcontentement qui trouvrent cho dans les petits
tats d'outre-Rhin. Notre ministre  Berlin, le comte Bresson,
crivait  M. Guizot: Les esprits commencent  s'animer en Allemagne.
Notre presse n'a que trop contribu  exagrer la porte politique de
la ngociation; elle a veill la jalousie, la susceptibilit et
l'inquitude des tats limitrophes, et elle a fourni elle-mme les
arguments qu'on nous oppose aujourd'hui. L'Angleterre a donc trouv le
terrain admirablement prpar pour l'embarras qu'elle veut nous
susciter. M. de Bulow m'a dit que sa table tait charge de lettres
qui lui arrivaient de toutes parts, pour le rappeler  ses devoirs et
lui reprocher d'avoir nglig de nous avertir que la neutralit de la
Belgique ne lui permettait pas de livrer ses intrts matriels, son
commerce, son industrie, ses finances  la France... J'ai mme entendu
prononcer, par un envoy de cour secondaire d'Allemagne, le mot de
_cas de guerre_[121].

[Note 121: Lettre confidentielle du 4 dcembre 1842. (_Documents
indits._)]

Mme hostilit dans le cabinet de Saint-Ptersbourg. L'loignement et
d le rendre moins sensible  ce qui se passait en Belgique; mais on
n'ignore pas avec quel empressement le Czar saisissait toute occasion
d'tre dsagrable  la France de Juillet, et surtout de refaire
contre elle une coalition europenne.

En Autriche, il y avait moins de passion. M. de Metternich, alors en
veine de politesse avec le cabinet franais, s'employa mme 
prvenir les dmarches collectives et comminatoires dsires  Berlin
et dans plusieurs petites cours allemandes[122]. Mais, au fond, il
n'tait pas moins oppos  l'union douanire, et, le moment venu, il
nous signifia trs nettement son sentiment[123]. Dans une lettre
adresse, le 8 dcembre 1842, au comte Apponyi et destine  tre
communique  M. Guizot, il s'exprimait ainsi: L'union douanire
entre la France et la Belgique est impossible, parce que ni l'un ni
l'autre de ces pays ne voudra provoquer une opposition qui finirait ou
par l'abandon du projet ou par la rupture de la paix politique en
Europe... L'Angleterre n'admettrait pas l'union douanire... Quant aux
trois cours continentales qui, avec l'Angleterre et la France, ont
consacr la sparation de la Belgique et de la Hollande, elles ne
pourraient que soutenir les conditions sur lesquelles repose cette
sparation; cette attitude les runirait  l'Angleterre sur le terrain
de la rsistance que cette puissance opposerait  l'union
douanire... Puis, aprs avoir dvelopp ces ides, le chancelier
terminait ainsi: Veuillez donner connaissance de la prsente lettre 
M. Guizot; je prie ce ministre de vouloir bien la prendre pour ce
qu'elle est, c'est--dire pour la franche expression de notre
conviction quant  ce qui ne se peut pas. Le mme jour, dans une
autre lettre confidentielle  son ambassadeur, M. de Metternich
expliquait sa dmarche par la conviction o il tait de l'existence
d'un danger srieux[124].

[Note 122: Lettre du comte Bresson  M. Guizot, du 19 dcembre 1842.
(_Documents indits._)]

[Note 123: D'aprs M. Guizot (_Mmoires_, t. VI, p. 293 et 294), M. de
Metternich aurait tmoign ne pas attacher d'importance  cette
affaire. Telle avait pu tre son attitude au dbut, parce qu'alors il
croyait  l'insuccs de la ngociation. Mais aussitt que celle-ci lui
parut avoir chance d'aboutir, il prit position trs nettement, ainsi
qu'il rsulte des documents publis dans les _Mmoires de M. de
Metternich_, t. VI, p. 623  627.]

[Note 124: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 623  627.--M. de
Metternich, avec le sentiment souvent un peu exagr qu'il avait de
son importance, se flatta mme plus tard d'avoir, par cette
intervention, empch l'union douanire. Il crivit, le 2 janvier
1843, au comte Voyna,  Saint-Ptersbourg: Je me reconnais quelque
mrite relativement au genre d'action que j'ai regard comme le seul
qu'avec une chance d'utilit, il me serait possible d'exercer sur cet
intermde. Il y a des questions qui de leur nature sont tellement
malignes, qu'il n'y faut point toucher, ou les empoigner pour les
trangler de prime abord. La question en instance a d passer par le
second de ces remdes, et je me suis dcid  l'employer
immdiatement. L'vnement ayant justifi l'entreprise, il ne me reste
plus qu' m'en fliciter. (_Mmoires de M. de Metternich_, t. VI, p.
627.)]

Notre gouvernement tait donc prvenu: au cas o il conclurait l'union
douanire, les quatre puissances seraient d'accord pour protester
contre ce qu'elles prtendaient tre une atteinte  la neutralit et 
l'indpendance de la Belgique. Dans quelle mesure appuieraient-elles
cette protestation par des dmarches plus effectives? Il tait
difficile de le prvoir. Mais tout au moins la France serait ainsi
replace, en face de l'Europe unie, mcontente et menaante, dans
l'isolement prilleux o elle s'tait trouve en 1840, et dont elle
venait  peine de sortir.

Aux difficults provenant des intrts franais ou des dfiances
trangres, il faut ajouter celles que faisaient natre les
prtentions du gouvernement belge. C'tait lui sans doute qui, sous la
pression de son industrie en souffrance, avait propos, sollicit
l'union douanire; mais, quand on en venait  discuter avec lui les
moyens d'excution, on se heurtait aux mille exigences d'une
nationalit et d'une indpendance d'autant plus susceptibles qu'elles
taient d'origine plus rcente. Ainsi, ds le dbut, en mme temps que
la Belgique offrait d'abolir toute ligne de douane entre les deux pays
et d'tablir un tarif unique sur les autres frontires, elle se
refusait  admettre nos douaniers sur son territoire. Le gouvernement
franais, de son ct, dclarait ne pouvoir confier  des Belges la
garde de ses intrts industriels et financiers.  chaque pas, se
produisaient des objections du mme genre. M. de Metternich tait mme
dispos  en conclure qu'au fond Lopold ne dsirait pas l'union
autant qu'il voulait en avoir l'air[125], et, aprs coup, M. Guizot a
reconnu que le chancelier autrichien pouvait bien avoir eu raison: Je
suis fort tent de croire, a-t-il dit, que le roi des Belges n'a
jamais srieusement poursuivi le projet d'union douanire ni compt
sur son succs[126].

[Note 125: Je me demande, disait un jour M. de Metternich  notre
ambassadeur, si le roi Lopold a jamais eu bien srieusement
l'intention de conclure un pareil trait, et s'il n'est pas plus
probable qu'il a mis en avant ce projet, qu'il doit savoir
inexcutable, afin de n'arriver  rien, tout en paraissant dispos 
tout faire pour plaire au roi son beau-pre,  la nation franaise, au
parti franais en Belgique et au sentiment national qui cherche un
dbouch pour l'excdent des produits belges. (_Mmoires de M.
Guizot_, t. VI, p. 294.)]

[Note 126: _Mmoires de M. Guizot_, t. VI, p. 294.]

tait-il prudent au gouvernement franais de braver tant
d'oppositions? Lui tait-il possible de surmonter tant d'obstacles? Il
ne le crut pas et finit par renoncer, non sans regret,  une mesure o
il avait espr d'abord trouver un moyen de se grandir et de grandir
son pays.  dfaut de l'union douanire, il dut se contenter de
ngocier des traits plus modestes, plus restreints, facilitant les
relations des deux pays par l'abaissement mutuel des tarifs. C'tait
la voie o il avait dj fait un premier pas par la convention du 16
juillet 1842, relative aux fils et tissus de lin; sur ce terrain mme,
les difficults ne devaient pas faire dfaut, et ce ne sera que le 13
dcembre 1845 que l'on parviendra  conclure un trait de commerce
plus gnral.

Tout en prenant  part soi la rsolution d'abandonner le projet
d'union douanire, notre gouvernement jugea plus digne et plus prudent
de ne pas battre trop ouvertement et trop brusquement en retraite. 
la fin de novembre et au commencement de dcembre 1842, M. Guizot
adressa  ses reprsentants prs les cours de Berlin, de Londres, de
Vienne, de Saint-Ptersbourg, de Bruxelles, de la Haye, des dpches 
peu prs identiques o apparat bien la faon dont il entendait
masquer cette retraite. Tout d'abord, il revendiquait le droit de la
France et contestait absolument le bien fond des objections faites
par les autres puissances. Selon lui, l'union douanire ne portait
aucune atteinte  l'indpendance et  la neutralit de la Belgique, du
moment o celle-ci conservait sa souverainet politique et o elle
avait la facult de rompre l'union dans un dlai dtermin. Mais cette
dissertation thorique une fois faite, il laissait voir peu de
dispositions  user en fait du droit si hautement revendiqu. Nous ne
sommes point alls, dit-il, nous n'irons point au-devant de l'union
douanire. Sans doute elle aurait pour nous des avantages, mais elle
nous susciterait aussi, et pour nos plus importants intrts, des
difficults normes... L'tat actuel des choses convient et suffit 
la France qui ne fera, de son libre choix et de son propre mouvement,
rien pour le changer. M. Guizot rappelait comment la Belgique tait
venue nous demander l'union, pour chapper  des dangers menaant sa
scurit intrieure et mme son existence nationale, puis il ajoutait:
Que ces dangers s'loignent; que la Belgique ne s'en croie pas
srieusement menace; qu'elle ne nous demande pas formellement de l'y
soustraire; qu'elle accepte le _statu quo_ actuel: ce ne sera point
nous qui la presserons d'en sortir. Nous ne sommes point travaills de
cette soif d'innovation et d'extension qu'on nous suppose toujours.
Nous croyons qu'aujourd'hui, pour la France, pour sa grandeur, aussi
bien que pour son bonheur, le premier besoin, c'est la stabilit...
Mais ce que nous ne pouvons souffrir, ce que nous ne souffrirons pas,
c'est que la stabilit du royaume fond  nos portes soit altre 
nos dpens, ou compromise par je ne sais quelle absurde jalousie du
progrs de notre influence. En somme, M. Guizot rsumait ainsi sa
politique: Garder toute notre indpendance; ne reconnatre  personne
le droit de s'y opposer aux termes des traits et des principes de
droit public; mais aussi bien donner la persuasion que nous ne
recherchons pas l'union douanire[127]. En mme temps qu'il prenait
cette attitude en face des puissances, le cabinet franais, sans
rompre ouvertement les ngociations avec la Belgique, les laissait peu
 peu tomber.

[Note 127: _Mmoires de M. Guizot_, t. VI, p. 285  293.]

Des diverses difficults que notre gouvernement avait rencontres dans
cette affaire, quelle fut celle qui le dtermina  abandonner son
projet? Par crainte de fournir des armes  ceux qui l'accusaient de
faiblesse envers l'tranger, il s'est dfendu vivement d'avoir cd
aux reprsentations des puissances[128], prfrant de beaucoup
laisser croire qu'il avait recul devant l'espce d'insurrection de
l'industrie franaise. Et mme, comme ce dernier motif fournissait
prtexte  l'opposition pour dclamer contre la prdominance des
intrts matriels, contre la fodalit financire, et lui servait
d'argument en faveur de la rforme lectorale, M. Guizot a fini par
soutenir que la difficult principale tait venue des Belges
eux-mmes[129]. L'histoire n'est pas oblige de prendre  la lettre
ces explications donnes en vue de l'opinion du moment. Sans prtendre
que les difficults extrieures aient t le motif unique de la
dtermination prise, on peut affirmer qu'elles ont eu plus d'influence
que M. Guizot n'en convenait alors[130]. Ce n'est pas nous qui lui en
ferons un reproche. Cette prudence, nous l'avons dit souvent, tait la
consquence de la situation faite  la France en Europe par la
rvolution de 1830. Le moyen de modifier une telle situation n'tait
pas de s'abandonner  des bravades irrflchies qui n'eussent fait,
comme en 1840, que la confirmer et mme l'aggraver  notre dtriment:
c'tait de dissiper, par une sagesse prolonge, les mfiances des
autres tats et aussi de dissoudre peu  peu cette coalition latente
qui rapparaissait chaque fois que la France laissait voir le dsir
d'tendre ses frontires ou seulement son influence.

[Note 128: _Journal des Dbats_ du 3 dcembre 1842.]

[Note 129: Discours du 11 mai 1846,  la Chambre des pairs.]

[Note 130: M. de Metternich, comme on l'a vu plus haut, s'imaginait
volontiers que son intervention avait t la raison dcisive de
l'abandon du projet d'union douanire, et affectait de croire que le
motif tir du mcontentement des industriels franais n'tait qu'une
feinte de M. Guizot. (_Mmoires_, t. VI, p. 628.) Le chancelier
d'Autriche exagrait son rle. La dpche dans laquelle il avait
notifi son sentiment au gouvernement franais tait du 8 dcembre
1842. Le 11 novembre, M. Dsages crivait  M. de Jarnac: Les
journaux ont dj parl d'une circulaire de lord Aberdeen relative au
projet d'union franco-belge... _Comme ici, il y a ajournement oblig 
raison de l'tat d'esprit de nos industriels_, je ne pense pas que
cette bombe, charge par lord Aberdeen, clate pour le moment.
(_Documents indits._)]

Si dsireux qu'et t le gouvernement de laisser tomber sans bruit
les ngociations douanires, le public n'avait pas tard 
s'apercevoir de l'volution qui s'oprait, et, ds la fin de novembre
1842, les journaux parlaient ouvertement de l'abandon du projet
d'union. La presse opposante ne ngligeait pas une si belle occasion
d'attaquer le cabinet. Elle s'appliquait  mettre en relief
l'impuissance o il tait de mener  fin ce que lui-mme avait jug
utile  la grandeur de la France. Elle lui faisait honte de reculer
devant les clameurs de quelques fabricants, ou mieux l'accusait
d'avoir suscit ces clameurs pour se crer le prtexte d'une retraite
motive en ralit par la peur de l'tranger, et l'on sait que, sur ce
dernier thme, les polmistes de gauche n'taient jamais  court. Les
journaux ministriels rpondaient de leur mieux, mais ils n'avaient
pas l'avantage du terrain. En somme, cette affaire, o M. Guizot avait
un moment espr trouver une force pour les luttes de la session qui
allait s'ouvrir, le laissait, au contraire, avec l'embarras et la
faiblesse qui rsultent toujours d'une entreprise tente et
abandonne. Aussi ses amis ne voyaient-ils pas venir sans inquitude
le retour des Chambres. M. de Barante crivait mlancoliquement, le 3
dcembre 1842,  un de ses parents: L'tat des esprits est encore
fort inerte en apparence, mais les ennemis du ministre seront vifs,
ses amis trs tides, et l'atmosphre compose d'lments
d'indiffrence assez malveillante. Mettez tout autre nom propre au
pouvoir, il en sera absolument de mme. La conviction  une opinion,
la confiance  tout homme gouvernant ne sont pas de ce moment[131].

[Note 131: _Documents indits._]


III

La session s'ouvrit le 9 janvier 1843. Le discours du trne, simple et
bref, ne souleva aucune question irritante. Sans fuir la lutte, le
gouvernement ne la provoquait pas. Qu'allait faire l'opposition, et
tout d'abord quelle serait l'attitude de M. Thiers? Maintenant qu'il
s'agissait non plus de la monarchie, mais du ministre, reprendrait-il
sa place de combat  la tte des groupes de gauche? Plusieurs de ses
amis l'y poussaient, entre autres M. de Rmusat et M. Duvergier de
Hauranne. Il s'y refusa absolument. Sans doute,  qui voulait
l'entendre, il dclarait qu'il tait toujours, plus que jamais mme,
de l'opposition, qu'on pouvait compter sur son vote; mais il ne
promettait qu'un vote muet, triste, boudeur; il se montrait rsolu 
demeurer  l'cart, immobile et silencieux, retir en quelque sorte
sous sa tente. Avec la mobilit habituelle de sa nature, il se disait
las et dgot de ces manoeuvres de parti qui,  d'autres poques,
l'avaient tant passionn[132]. Pour le moment, l'intrt de sa vie
tait ailleurs: il se donnait entirement  cette histoire du Consulat
et de l'Empire, dont nous l'avons dj vu commencer les travaux
prparatoires au milieu mme de ses luttes parlementaires[133]. Vivant
ainsi dans la compagnie de Napolon, il se prenait pour sa personne,
pour son oeuvre, d'une admiration qui ne le disposait pas 
l'indulgence envers les ides et les hommes de la gauche.

[Note 132: Ce sentiment se manifestait dj en juillet 1841. M. Thiers
crivait alors  M. Buloz: Je vous dirai qu'avec un got tous les
jours plus vif pour la grande politique, j'en ai toujours un moindre
pour la petite, et j'appelle petite politique celle qu'on fait chaque
jour pour la circonstance. Ce pain quotidien dont on vit  Paris
m'inspire un dgot presque insurmontable. Je suis fort partisan de
nos institutions, car je n'en sais pas d'autres possibles, mais elles
organisent le gouvernement en un vrai bavardage. L'opposition ne parle
que pour embarrasser le gouvernement cette semaine, et le gouvernement
n'agit que pour parer  ce que l'on dira la semaine prochaine... C'est
pour moi un vrai sacrifice que de rentrer dans ce prsent si troit et
si agit... Je suis heureux o je suis, en faisant ce que je fais. M.
Thiers venait de Hollande et allait en Allemagne pour tudier les
champs de bataille de Napolon. (Notice sur M. Buloz, par M. DE
MAZADE, _Revue des Deux Mondes_ du 1er juin 1877.)]

[Note 133: M. Lon Faucher crivait  un de ses amis, le 15 novembre
1842: Notre politique est toujours  l'tat de langueur; Thiers se
proccupe de son Histoire de l'Empire... Il ajoutait, dans une autre
lettre du 22 mars 1843: Thiers reste  Paris tout l't, dans
l'espoir d'achever son histoire cette anne: il est  peu prs perdu
pour la politique jusque-l... (Lon FAUCHER, _Biographie et
Correspondance_, t. I, p. 135 et 140.) Les trois premiers volumes de
l'ouvrage de M. Thiers devaient tre publis au commencement de 1845.]

Cette abstention de M. Thiers affaiblissait beaucoup les adversaires
du cabinet. Un homme se prsenta aussitt pour remplir,  la tte de
l'opposition, le rle oratoire laiss vacant par l'ancien ministre du
1er mars: c'tait M. de Lamartine. En 1843, il avait cinquante-trois
ans et faisait partie depuis dix annes de la Chambre des dputs.
Dj plusieurs fois, nous avons eu occasion de noter son intervention
dans les dbats parlementaires, mais  des intervalles plus ou moins
loigns, sans qu'il y et de lien visible entre ces manifestations
diverses et souvent peu concordantes. Nous n'avons pas cherch 
suivre sa marche,  dcouvrir quelle impulsion le mettait en
mouvement, vers quel but il se dirigeait. Le moment parat venu de
tenter cette tude, fallt-il pour cela suspendre quelques instants le
rcit des vnements. Le personnage qui, en janvier 1843, passe avec
clat  la gauche, doit, dans ce rle nouveau, exercer une action trop
considrable et trop nfaste, pour que ce problme de psychologie
individuelle n'intresse pas l'histoire gnrale.

En traitant des effets de la rvolution de Juillet sur la
littrature[134], nous avons dit ce que cette rvolution a t pour le
pote royaliste et chrtien des _Mditations_ et des _Harmonies_;
comment elle l'a en quelque sorte dracin du sol religieux et social o
il avait jusque-l si heureusement fleuri, pour le livrer sans dfense
aux vents de tempte qui soufflaient de toutes parts; comment surtout il
a t alors tent par la politique et lui a sacrifi la posie,
dsormais ddaigne comme l'amusement frivole de sa jeunesse. En effet,
ds 1831, l'amant d'Elvire et de Graziella, le rveur du lac du Bourget
ou du golfe de Baa, brigue les suffrages prosaques des lecteurs de
Dunkerque. Il ne russit pas du premier coup et n'est lu qu'en 1833,
pendant ce fastueux voyage d'Orient qu'il a entrepris pour mettre une
page blanche entre son pass et son avenir. O va-t-il s'asseoir dans
la Chambre? Au plafond, dit-il, car je ne vois de place pour moi dans
aucun groupe. Il a des raisons de s'loigner ou au moins de se
distinguer de chacun des partis. Ancien serviteur des Bourbons, c'est
pour lui un point d'honneur de garder,  l'gard de la monarchie
nouvelle, les rancunes dcentes d'un royaliste tomb. Il ne veut pas
se confondre avec les lgitimistes dont la conduite le choque. Ce qu'il
appelle la boue rpublicaine lui inspire effroi et dgot.  la
diffrence des autres potes, il a rsist  la fascination
napolonienne et sent vivement le pril du pseudo-libralisme belliqueux
et rvolutionnaire. Pour tre d'un parti, il en imagine un, le parti
social, dont il est le chef, mais auquel ne manquent que des adhrents
connus et un programme dfini. En ralit, c'est un isol, agissant au
gr des inspirations du moment, inspirations changeantes et
capricieuses. Un jour, il attaque avec la gauche les lois de septembre;
un autre jour, il dfend contre cette mme gauche une loi plus
impopulaire encore, la loi de disjonction. Avec des traditions
conservatrices et religieuses, il a des tentations d'opinions
avances;  la fois aristocrate d'ducation, de temprament, de
relations sociales, et rvolutionnaire d'imagination[135]; par-dessus
tout, demeur pote alors mme qu'il se dfend de l'tre, obissant 
des impressions plus qu' des convictions, improvisateur en politique
comme il l'a t et le sera toujours en littrature. Rien chez lui de ce
qu'on appelle une ligne, un programme: jamais hsitant, car il ne
rflchit pas assez pour voir les raisons de douter; toujours sincre,
d'une sincrit d'artiste qui chante tout ce qui rsonne, peint tout ce
qui brille, vibre  tout ce qui l'meut, mais oubliant, le lendemain,
avec une srnit parfaite, ce qu'il a senti ou cru la veille[136]. De
nature gnreuse, il se sent attir vers les sujets qui ont un ct
sentimental, comme la suppression de la peine de mort, l'abolition de
l'esclavage, l'assistance des enfants trouvs, ou certaines questions de
politique trangre. Mais, en mme temps, il affecte de se poser en
homme d'affaires, de discuter la conversion des rentes, la lgislation
des sucres, la construction des chemins de fer. Il s'amuse de la
facilit avec laquelle il croit s'assimiler ces connaissances
spciales[137]. Et puis, c'est sa faon de se dgager de cette
malheureuse prvention de posie qu'il trane aprs lui, comme un
lambeau de pourpre qu'un roi de thtre trane, en descendant de la
scne, dans la foule bahie d'une place publique[138]. Ainsi
traite-t-il les sujets les plus varis, y apportant beaucoup d'aperus
superficiels ou de chimres nuageuses, mais ayant aussi parfois des vues
suprieures ou mme quelqu'une de ces intuitions singulirement
prvoyantes, quelqu'un de ces coups d'aile vers l'avenir[139], qui
semblent,  certaines heures, rapprocher le pote du prophte et
expliquer comment la langue latine les appelait tous deux du mme nom:
_vates_.

[Note 134: Cf. liv. II, ch. X,  II.]

[Note 135: Lamartine crivait  un ami, le 1er octobre 1835: Il se
fait, depuis mon voyage et mon incursion dans l'histoire, un grand
travail de renouvellement en moi... Je deviens de jour en jour plus
intimement et plus consciencieusement rvolutionnaire.]

[Note 136: Il est mobile et sincre, disait madame de Girardin. La
seconde page de ses lettres dment la premire et n'en est pas moins
pour cela l'expression d'un sentiment vrai, je veux dire qu'il
l'prouve vritablement au moment o il l'exprime. Seulement on peut
dire de lui (M. de Humboldt faisait le mme reproche  l'abb de
Lamennais) qu'il change trop souvent d'ide fixe.--M. Sainte-Beuve a
crit dans ses _Notes et penses:_ Lamartine est, sur tous les
points, convaincu chaque jour de contradiction et d'incohrence. Il
parle  Marseille pour le libre-change, et on lui rappelle qu'il a
prcdemment prch la doctrine contraire. Un jour, causant chez
madame Rcamier de l'impt sur le sel, il dit toutes sortes de raisons
en faveur de cet impt: Je suis charm, dit M. de Chateaubriand, de
vous entendre soutenir ces choses, car on m'avait dit que vous
parleriez contre.--Ah! c'est vrai, rpliqua Lamartine, ils sont venus
me trouver, et j'ai promis d'appuyer l'abolition de l'impt; mais je
suis convaincu qu'au fond il est moins onreux qu'utile.--Ainsi de
tout.]

[Note 137: M. de Lamartine disait  M. Sainte-Beuve: Avez-vous jamais
lu de l'conomie politique? et sans attendre sa rponse: Avez-vous
jamais mis le nez dans ce grimoire? Rien n'est plus facile, rien n'est
plus amusant. (_Portraits contemporains_, nouvelle dition, t. I, p.
381.)]

[Note 138: C'est M. de Lamartine lui-mme qui s'exprime en ces termes,
dans sa critique de l'_Histoire des Girondins_. Il disait, un jour, 
M. Duvergier de Hauranne: Et vous aussi, vous croyez que la posie
est ma vocation. Sachez que, pour moi, la posie est une simple
distraction  laquelle je n'attache aucune importance. Le matin, avant
djeuner, je fais des vers que j'cris au crayon sur quelques morceaux
de papier. Puis, sans y songer davantage, je jette tous ces morceaux
de papier dans un sac o madame de Lamartine va les chercher pour les
classer  son gr. Ma vritable vocation, c'est la politique, ce sont
les affaires, ce sont les chiffres. M. de Lamartine,  qui les annes
ne cotaient rien, ajoutait qu'il avait pli dix ans sur la question
du libre-change, dix ans sur la question des prisons, dix ans sur la
question du budget, etc., etc. (_Notes indites de M. Duvergier de
Hauranne._)]

[Note 139: Expression de M. mile Ollivier, dans l'loquent discours
qu'il avait prpar pour sa rception  l'Acadmie franaise.
(_Lamartine, prcd d'une prface sur les incidents qui ont empch
son loge en sance publique de l'Acadmie franaise_, par mile
OLLIVIER.)]

Les discours ne cotent pas plus  M. de Lamartine que les vers, et il
les laisse couler avec une sorte de prodigalit d'loquence, sans
trace d'effort ni crainte d'puisement. Aprs quelques ttonnements et
grce  cette richesse de dons qui lui rendait faciles les succs les
plus divers, il est devenu l'un des orateurs et, ce qui est plus rare
encore, l'un des improvisateurs en renom de la Chambre. Souvent, sans
doute, son argumentation manque de vigueur et de puissance; presque
jamais, il n'a de passion profonde et communicative; le dessin gnral
est un peu mou, l'impression, monotone; on voudrait quelque chose de
plus nerveux, de plus viril et mme de plus heurt. Mais quelle belle
abondance! Quel clat de forme et de couleur! Avec quelle aisance
souveraine se droulent ces longues priodes images et cadences! Ce
n'est pas le vol soudain et terrible de l'aigle fondant sur sa proie:
on dirait plutt d'un noble cygne planant, avec une sorte de grce
majestueuse, dans un nuage de pourpre et d'or. Il n'est pas jusqu'
l'aspect de l'orateur, sa haute taille, l'lgance de son allure, son
profil sculptural, son front inspir, l'lgante dignit de son geste,
son timbre sonore et mlodieux qui ne paraissent faits pour augmenter
son prestige et son charme. Et cependant, le plus souvent, M. de
Lamartine n'exerce pas une grande action sur la Chambre: il en est
fort surpris[140]. La curiosit, l'admiration mme avec lesquelles on
accueille ses discours sont un peu du genre de celles qu'obtiendraient
les beaux morceaux d'un virtuose en renom. Un jour vient
cependant,--en 1839, dans les dbats de la coalition,--o il acquiert
subitement une importance politique qu'on lui a jusque-l refuse.
C'est que, pour la premire fois, il sort de ses nuages flottants et
prend nettement parti dans la bataille qui se livre sur terre. Va-t-il
donc se fixer dans l'arme conservatrice? On le croit un moment, mais
pas longtemps. Ds 1842, en fvrier  propos de la rforme lectorale,
en aot avec plus d'clat encore dans la discussion de la loi de
rgence, il fait acte d'opposition et parle en homme de gauche. On ne
voit d'abord l autre chose qu'un retour  son ancienne mobilit, le
caprice passager d'un indpendant, le got de caresser tour  tour
chaque parti; quelques jours avant le discours en faveur de la rforme
lectorale, n'en a-t-il pas fait un contre la rforme parlementaire?
On se refuse donc  croire que sa rupture avec le parti conservateur
soit dfinitivement consomme[141].

[Note 140: M. de Lamartine crivait  un ami, le 14 janvier 1836:
Avant-hier, j'ai improvis une demi-heure admirablement, loquemment
et politiquement selon moi. Il n'y a que moi qui m'en sois aperu. Et
le 13 janvier 1838: J'ai beau travailler, comprendre, me former  une
parole qui intrieurement me semble au niveau et fort au-dessus mme
de beaucoup d'autres, je ne suis pas encore entendu ni compris par la
masse et je n'exerce pas l'ascendant naturel et proportionn  mon
effort.--Madame de Girardin crivait peu aprs: N'a-t-on pas abreuv
de ridicule et d'ironie l'orateur, sublime amant d'Elvire? Ne lui
a-t-on pas cri comme une injure son beau titre de pote, chaque fois
qu'il montait  la tribune? N'a-t-on pas trait ses plus nobles
sentiments de fictions et de chimres? On lui a dit qu'il plantait des
betteraves dans les nuages, que sa conversion des rentes ne valait pas
sa conversion de Jocelyn, et mille autres niaiseries semblables...
(_Lettres parisiennes du vicomte de Launay_, t. II, p. 160.).]

[Note 141: Cf. plus haut, ch. I,  IX, et ch. II,  IV.]

Telle est la situation quand s'engage la discussion de l'adresse de
1843. Ds le premier jour, le 27 janvier, dans un discours qui a un
grand retentissement, M. de Lamartine prend position de faon  ne
plus laisser place  aucune illusion. Sans doute, il se dit encore
monarchiste, mais cette rserve faite, il va aussi loin que possible:
il s'attaque  tout le systme du gouvernement,  la pense du rgne
telle qu'elle s'est manifeste depuis huit ans, et fait amende
honorable de l'avoir jusque-l trop mnage. Il sait bien que, sur ce
nouveau terrain, il a peu de monde avec lui. Mais, s'crie-t-il,
tait-elle donc plus nombreuse et plus populaire, en commenant, cette
opposition des quinze ans, objet des mmes ddains?... Non, il ne sera
pas donn de prvaloir longtemps contre l'organisation et le
dveloppement de la dmocratie moderne,  ce systme qui usurpe
lgalement, qui empite timidement, mais toujours, et qui dpouille le
pays, pice  pice, de ce qu'il devait conserver des conqutes de dix
ans et de cinquante ans. (_Murmures au centre._) Non! ce n'est pas
pour si peu que nous avons donn au monde europen, politique, social,
religieux, une secousse telle qu'il n'y a pas un empire qui n'en ait
croul ou trembl (_Bravo!_), pas une fibre humaine dans tout
l'univers qui n'y ait particip par le bien, par le mal, par la joie,
par la terreur, par la haine ou par le fanatisme! (_Applaudissements
aux extrmits._) Et c'est en prsence de ce torrent d'vnements qui
a dracin les intrts, les institutions les plus solidifies dans le
sol, que vous croyez pouvoir arrter tout cela, arrter les ides du
temps qui veulent leur place, devant le seul intrt dynastique trop
troitement assis, devant quelques intrts groups autour d'une
monarchie rcemment fonde. Vous osez nier la force invincible de
l'ide dmocratique, un pied sur ses dbris!... Derrire cette France
qui semble s'assoupir un moment, derrire cet esprit public qui semble
se perdre et qui, s'il ne vous suit pas, du moins vous laisse passer
en silence, sans vous rsister, mais sans confiance, il y a une autre
France et un autre esprit public; il y a une autre gnration d'ides
qui ne s'endort pas, qui ne vieillit pas avec ceux qui vieillissent,
qui ne se repent pas avec ceux qui se repentent, qui ne se trahit pas
avec ceux qui se trahissent eux-mmes, et qui, un jour, sera tout
entire avec nous. C'est pour cela que je m'loigne, de jour en jour
davantage, du gouvernement, et que je me rapproche compltement des
oppositions constitutionnelles o je vais me ranger pour toujours!
(_Rires et bruyants murmures au centre.  gauche: Trs bien, trs
bien!_)

La surprise fut grande de voir ainsi l'ancien orateur des 221
rejoindre et presque dpasser la gauche. Quel tait donc le secret de
cette volution? M. de Lamartine avait apport dans la politique une
ambition immense: ambition d'un caractre assez singulier, sans pret
envieuse et offensive contre les personnes, car celui qui l'prouvait,
ne se croyant pas de semblable essence ni appel aux mmes destines
que les autres hommes, ne supposait seulement pas qu'il pt leur tre
compar[142]; ambition ddaigneuse des avancements hirarchiques, ne
visant aucun but dtermin, sans limites prcisment parce qu'elle est
indfinie; ambition d'imagination plus que d'intrt, qui rvait moins
l'exercice et la jouissance du pouvoir que l'clat d'un rle
extraordinaire, quelque chose comme la mise en action d'un beau pome
ou d'un grand drame[143]. M. de Lamartine a racont lui-mme que, tout
jeune encore, il avait ainsi conu et communiqu  ses amis le
programme de sa vie: ses premires annes  la posie; ensuite un
livre d'histoire; puis il ajoutait: Quand j'aurai crit ce livre
d'histoire, complment de ma clbrit littraire de jeunesse,
j'entrerai rsolument dans l'action, je consacrerai les annes de ma
maturit  la guerre, vritable vocation de ma nature qui aime 
jouer, avec la mort et la gloire, ces grandes parties o les vaincus
sont des victimes, o les vainqueurs sont des hros... Et si la guerre
me manque, je monterai aux tribunes, ces champs de bataille de
l'esprit humain, je tcherai de me munir, quoique tardivement,
d'loquence, cette action parle qui confond, dans Dmosthne, dans
Cicron, dans Mirabeau, dans Vergniaud, dans Chatham, la littrature
et la politique, l'homme du discours et l'homme d'tat, deux
immortalits en une[144]. Qu'on ne dise pas que ce programme a t
trac aprs coup, pour mettre une sorte d'unit dans cette vie si
disparate. Le pote laissait dj entrevoir ses rves d'ambition
politique, sous la Restauration, dans son discours de rception 
l'Acadmie franaise[145]. La rvolution de Juillet, en brisant
autour de lui tous les freins et en supprimant devant lui toutes les
barrires, lui parat rendre plus facile la ralisation de ces rves.
En 1831, il croit entendre M. de Talleyrand lui prdire qu'il sera le
Mirabeau d'une nouvelle rvolution[146]. L'anne suivante, en Orient,
rencontrant lady Esther Stanhope au sommet du Liban, o elle prend les
attitudes d'une sorte de prophtesse, il se fait saluer par elle comme
l'instrument des oeuvres merveilleuses que Dieu va bientt accomplir
parmi les hommes. lu dput, son ambition tourne plus dcidment
encore vers la politique, sans cesser cependant d'tre flottante. Il
n'est  la Chambre que depuis un an, quand il prdit  ses amis que
bientt le pays sera dans ses mains[147]. Comment, sous quel
drapeau, il l'ignore; il est aux ordres de son ide, et fera ce
qu'elle aura command[148]. Le plaisir avec lequel il contemple et
admire ses progrs dans l'art oratoire[149], la facilit avec laquelle
il se figure que tous les partis viennent  lui, comme  une ide,
qui se lve[150], l'aident d'abord  attendre assez patiemment
l'accomplissement de sa prophtie. Au bout de quelque temps, il
commence  se lasser de cette attente: Ma destine tait l'action,
crit-il le 13 janvier 1838; les vnements me la refusent, et j'en
sche. Aprs la coalition, il croit, un moment, tre sur le point de
jouer le rle auquel il se sent appel. Ma petite puissance,
crit-il le 12 mai 1839, est devenue tellement immense que tous les
partis font les derniers efforts pour me faire pencher vers eux, et,
dans le pays honnte, j'ai une faveur qui va jusqu' l'adoration.
Aussi son dpit est grand, quand, au 29 octobre 1840, lors de la
constitution du cabinet destin  raffermir l'ordre et la paix en
pril, il voit le Roi et les conservateurs, au secours desquels il est
venu l'anne prcdente, s'adresser  l'un des fauteurs de la
coalition, repentant il est vrai,  M. Guizot. On s'est cru quitte
envers le pote avec l'offre d'un portefeuille secondaire; il le
refuse, dclarant ne pouvoir accepter que le ministre de l'intrieur
ou celui des affaires trangres, que personne n'a envie de lui
confier. Il repousse galement la proposition qui lui est faite d'une
ambassade  son choix. En somme, il sort de l avec le sentiment
d'avoir t victime d'une grande ingratitude.

[Note 142: M. Royer-Collard disait un jour, en dcembre 1841: On
n'est jamais sr que, lorsqu'on vient d'entendre de M. de Lamartine un
magnifique discours  la tribune, si on le rencontre dans les couloirs
de la Chambre et qu'on le flicite, il ne vous rponde  l'oreille:
Cela n'est pas tonnant, voyez-vous, car, entre nous, je suis le Pre
ternel! (_Cahiers de M. Sainte-Beuve_, p. 15.)]

[Note 143: M. de Lamartine a crit, dans un de ses _Entretiens de
littrature:_ Les rvolutions de 1814 et de 1815 auxquelles
j'assistai, la guerre, la diplomatie, la politique auxquelles je me
consacrai, m'apparurent, comme les passions de l'adolescence m'taient
apparues, par leur ct littraire... Tout devint littraire  mes
yeux, mme ma propre vie. L'existence tait un pome pour moi.]

[Note 144: Cit par M. DE MAZADE, dans son intressante tude sur M.
de Lamartine. (_Revue des Deux Mondes_, 1er aot et 15 octobre 1870.)]

[Note 145: Dans ce discours, M. de Lamartine opposait, avec
complaisance, aux temps calmes o chacun est class, suit sa voie, les
temps d'orage, ces drames dsordonns et sanglants qui se remuent 
la chute ou  la rgnration des empires, dans ces sublimes et
affreux interrgnes de la raison et du droit. Alors le mme homme,
soulev par l'instabilit du flot populaire, aborde tour  tour les
situations les plus diverses, les emplois les plus opposs... Il faut
des harangues pour la place publique, des plans pour le conseil, des
hymnes pour le triomphe... On cherche un homme; son mrite le
dsigne... On lui impose au hasard les fardeaux les plus
disproportionns  ses forces... L'esprit de cet homme s'largit, ses
talents s'lvent, ses facults se multiplient; chaque fardeau lui
cre une force, chaque emploi, un mrite.]

[Note 146: M. de Lamartine a rapport plus tard cette conversation,
dans ses _Entretiens de littrature_. Le langage prt  Talleyrand
est peu conforme  ses habitudes d'esprit, mais il montre au moins ce
que M. de Lamartine dsirait entendre.]

[Note 147: Lettre du 10 dcembre 1834.]

[Note 148: Lettre du 12 avril 1838.]

[Note 149: La correspondance de M. de Lamartine est remplie des
panchements de l'admiration qu'il ressent pour sa propre loquence.
Il l'exprime avec une sorte de candeur et aussi peu de gne que s'il
s'agissait d'un autre: J'ai eu un grandissime succs (juin 1836).--Tu
n'as pas l'ide de l'effet de ma dernire sance  la tribune (mars
1837).--Depuis les beaux discours de la Restauration, il n'y a pas eu
d'effet de tribune si merveilleux (25 avril 1838).--Je viens d'avoir
un tel succs que je n'en ai jamais vu de semblable depuis 1830
(1839).]

[Note 150: Lettres du 27 dcembre 1834 et du 25 avril 1838.]

Faut-il donc croire que la monarchie de Juillet a pri pour n'avoir
pas mnag une de ces vanits de lettrs, si terribles parfois dans
leurs vengeances, et que M. de Lamartine, comme nagure M. de
Chateaubriand, est pass  l'opposition par l'effet d'un ressentiment
personnel? Avec notre pote, on risquerait de se tromper si l'on
faisait une trop large part  un semblable mobile; malgr ses
proccupations si navement personnelles, il se dfendait, non sans
sincrit, d'tre rancuneux; il n'et pas crit de soi, comme M. de
Chateaubriand: Je suis malheureusement n; les blessures qu'on me
fait ne se ferment jamais. Le dplaisir de n'avoir pas t ministre
ne saurait donc tre l'unique ni mme la principale cause de son
changement. Lui et-on propos, en 1840, ceux des portefeuilles qui
lui paraissaient seuls dignes de lui, il n'en aurait pas t longtemps
satisfait. Prendre simplement rang dans un gouvernement rgulier ne
pouvait lui suffire. Son idal n'tait pas si modeste, si banal, et il
fallait autre chose pour intresser son imagination. S'il a rv un
moment de trouver son rle au service des ides conservatrices, c'est
qu'il pressentait des vnements extraordinaires, par exemple, une
catastrophe au milieu de laquelle il et apparu comme le sauveur de
la socit et de la monarchie; il se voyait jet au timon bris par
un grand flot de terreur; et il ajoutait ces mots bien significatifs:
Une tempte ou rien[151]. Du moment o la politique conservatrice ne
lui offre pas la chance d'un sauvetage dramatique, il s'en dgote.
Toute ralit le fatigue et l'ennuie, dit finement M. Rossi; il lui
faut des images lointaines, des lueurs blouissantes qui permettent de
tout supposer, de tout rver. Que peut lui offrir de sduisant le
parti conservateur, avec sa mesure, sa rgle, son positif, avec un
horizon dont les limites sont  dix pas de nous? Que peut lui offrir
un parti qui fait profession de vouloir tre demain ce qu'il est
aujourd'hui, de faire demain  peu prs ce qu'il fait aujourd'hui, un
parti qui n'admet qu'un progrs lent, sans bruit, sans clat, sans
dangers? videmment ce n'est pas l le parti de M. de Lamartine. Il
peut l'tre aux jours du pril; mais, dans les temps de calme et de
repos, il ne s'y sent pas  l'aise[152]. Un mot qui revient alors 
chaque instant sous sa plume, en parlant de la politique rgnante,
rsume assez bien l'tat d'esprit auquel il est arriv, c'est le mot
d'ennui. J'en suis prodigieusement ennuy, crit-il... je ferai
l'insurrection de l'ennui... Du nouveau! du nouveau! c'est le cri des
choses et du pays[153]. Ce nouveau, o le trouver? L'opinion
conservatrice ne le lui apportant pas, M. de Lamartine en vient  se
demander s'il ne faut pas le chercher dans l'opposition, non dans
celle de M. Thiers qui n'a pas plus d'horizons et qui l'ennuie tout
autant que la politique ministrielle[154], mais au del, dans une
rgion plus lointaine et plus indtermine. Ainsi que l'observe encore
M. Rossi, l'opposition lui offre quelque chose d'inconnu, un avenir
couvert de nuages, perc par des clairs; si ce n'est l'infini, c'est
du moins l'indfini; l'imagination peut tout y placer.

[Note 151: Lettre du 10 octobre 1841.]

[Note 152: Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_, 15
septembre 1842.]

[Note 153: Lettres du 5 novembre 1841 et du 23 novembre 1842.]

[Note 154: Guizot, Mol, Thiers, Passy, Dufaure, cinq manires de
dire le mme mot. Ils m'ennuient sous toutes les dsinences. Que le
diable les conjugue comme il voudra! (Lettre du 5 octobre 1842.)]

Un dernier mcompte avait prcipit son volution. Tromp dans ses
prtentions ministrielles, M. de Lamartine s'tait mis en tte, au
dbut de la session de 1842, de briguer la prsidence de la Chambre.
N'et-il pas t sage d'essayer de le retenir, en lui donnant cette
satisfaction? Qu'on redoutt sa prsence dans un ministre, cela se
comprend. Mais en quoi tait-il dangereux au fauteuil de la
prsidence? Le ministre ne vit qu'une chose, c'est que M. Sauzet lui
serait un prsident plus commode, et il combattit vivement la
candidature rivale, en affectant de croire qu'elle tait une intrigue
conue et conduite en dehors de M. de Lamartine. Au scrutin, ce
dernier n'eut que 64 voix. Presque aucun conservateur n'avait vot
pour lui. Il en fut plus mortifi encore que de n'avoir pas t appel
au pouvoir, le 29 octobre 1840. Ds lors, son parti fut pris de passer
 gauche. Quelques semaines plus tard, le 12 fvrier 1842, il
s'exprimait ainsi dans une lettre intime, au sujet du discours qu'il
venait de prononcer contre la rforme parlementaire, dernier service
rendu par lui  la cause conservatrice: Ce sont mes adieux. La
semaine prochaine, je commencerai  parler en homme de grande
opposition. On me fait toutes les offres imaginables pour me retenir 
la vieille majorit; je n'en veux plus. Le 17 fvrier, au lendemain
de son discours pour la rforme lectorale, il crivait: Je viens de
sauter un grand foss, au milieu d'un orage inou dans la Chambre...
Je sais o je tends, comme la boussole sait le ple. Il ajoutait, le
6 septembre de la mme anne,  la suite du dbat sur la loi de
rgence: J'ai profit hardiment de l'occasion, pour dbarrasser le
terrain des principes dmocratiques, de la prsence et de la tactique
de M. Thiers qui m'empchaient d'y mettre le pied. Maintenant m'y
voici. Je commence, de ce jour, ma vraie carrire politique. Je vais
faire de la grande opposition, ressusciter les jours de 1815  1830.
Aux approches de la session de 1843, son animation augmentait encore;
il se plaisait  cette vie infernale. Je veux attaquer le rgne
tout entier, crivait-il le 5 octobre 1842. Et le 9 dcembre: Je
crois l'opposition ncessaire  grandes doses  une situation
lthargique. C'est cette attaque contre le rgne tout entier, cette
opposition  grandes doses qui clatent dans le fameux discours du
27 janvier 1843. Aprs ce que nous venons de voir de l'tat d'me et
d'imagination de ce pote si malheureusement gar dans la politique,
sommes-nous aussi surpris de ce discours que le fut alors le public?
Ne possdons-nous pas ce que nous avons appel le secret de cette
volution?

On sait aujourd'hui quel devait tre le dnouement de l'opposition o
s'engageait M. de Lamartine. Sur le moment, les conservateurs, bien
qu'attrists de voir s'loigner d'eux un homme dont la parole avait
t souvent une force ou tout au moins un ornement pour leur cause, ne
croyaient pas avoir lieu de s'en alarmer. M. Villemain, qui rpondit
sur-le-champ au discours du 27 janvier, le fit sommairement, en ne
poussant rien  fond, avec plus d'ironie que d'motion, sans prendre
l'vnement au tragique, ni mme presque au srieux. L'opinion
conservatrice, disait le lendemain le _Journal des Dbats_, ne perd
qu'un vote, un vote inconstant et incertain. Mais M. de Lamartine, en
quittant le parti conservateur, perd le seul terrain sur lequel il
pouvait fonder et construire, avec le temps, son importance
politique. Cette scurit semblait justifie par l'accueil assez
froid que l'opposition faisait  celui qui venait  elle d'une allure
si altire et si conqurante. M. de Lamartine, disaient
ddaigneusement les journaux de M. Odilon Barrot, passe, avec son
bagage de pote orateur, dans les rangs de la gauche; il voudrait en
tre le chef, mais la place est prise.  ne voir donc que le
parlement et le monde politique qui gravitait autour, l'effet produit
ne semblait pas tre considrable. En tait-il de mme dans le pays?
M. de Lamartine crivait, le 3 fvrier 1843,  un ami: L'tincelle
tombe de la tribune a, contre mon attente, immdiatement allum un
incendie des esprits dont rien ne peut vous donner l'ide. Je ne
croyais pas la dsaffection si profonde, et je m'en effraye.  ce coup
de tocsin, les forces me sont accourues de toutes parts avec
fanatisme. On ne saurait prendre  la lettre un tmoignage o il
entre sans doute une bonne part de cette illusion vaniteuse  laquelle
notre pote tait plus sujet que personne. Tout cependant n'y est pas
imaginaire.  la mme poque, deux autres tmoins non suspects, M.
Rossi[155] et M. Sainte-Beuve[156], constataient que, si l'action du
nouvel opposant tait  peu prs nulle  la Chambre, elle grandissait
au dehors. Par ses dfauts comme par ses qualits, M. de Lamartine
rpondait  certains besoins de l'esprit public. Il tait en communion
avec cette imagination et cette sensibilit populaires dont aucun
gouvernement, en France, ne peut impunment ngliger de tenir compte,
et auxquelles la politique un peu sche et terre  terre de la
bourgeoisie rgnante ne donnait pas toujours satisfaction. Peu
auparavant, ne se vantait-il pas d'tre le point de mire de tout ce
qui rvait en France une ide, une chimre, un noble sentiment[157]?
Et, plus tard, comme on lui numrait tous ceux qu'il rebutait ou
effrayait: Que m'importe! rpondait-il; j'ai pour moi les femmes et
les jeunes gens; je puis me passer du reste[158]. En somme, par sa
nouvelle attitude, il n'apportait pas seulement une satisfaction et
une esprance aux passions ennemies du gouvernement, il offrait une
distraction et une motion  ceux dont il avait dit  la tribune, en
1839: La France est une nation qui s'ennuie.  ce point de vue, le
passage de M. de Lamartine  l'opposition n'tait pas un incident
aussi ngligeable que les politiques l'ont cru d'abord. Nul, sans
doute, ne pouvait indiquer avec prcision et lui-mme ignorait o il
allait. Mais il y avait l un inconnu inquitant. C'est une comte
dont on n'a pas encore calcul l'orbite, disait M. de Humboldt, au
sortir de la sance du 27 janvier 1843.

[Note 155: Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_ du 1er
avril 1843.]

[Note 156: _Chroniques parisiennes_ de M. SAINTE-BEUVE, p. 17.]

[Note 157: Lettre du 6 fvrier 1841.]

[Note 158: _Notes et penses_ de M. SAINTE-BEUVE, t. XI des
_Causeries du lundi_, p. 462.]


IV

Le discours de M. de Lamartine n'tait qu'un pisode, pisode imprvu
pour les adversaires du ministre eux-mmes et ne rentrant pas dans
leur plan d'attaque. D'aprs ce plan, arrt  l'ouverture de la
session, l'opposition devait, comme les deux annes prcdentes,
porter son principal effort sur la politique trangre. Elle savait
que l tait, depuis la mortification de 1840, le point sensible et
douloureux de l'esprit public; l existaient un malaise et des
ressentiments qu'on avait chance de tourner contre le cabinet. Cette
tactique persistera jusqu' la rvolution de 1848. On dirait que, pour
tre sorti d'une crise de politique extrieure, le ministre du 29
octobre tait condamn  batailler indfiniment sur ce mme terrain.

Que les Chambres exercent leur contrle sur la direction donne  la
diplomatie, que mme,  de certaines heures, dans la proccupation
universelle d'un grand pril national, comme en 1831 ou en 1840, ce
soit le sujet premier de leurs dbats, rien de plus naturel et de plus
lgitime. Mais qu' des poques ordinaires, paisibles par calcul
parlementaire, plus que par sollicitude patriotique, l'opposition
s'attache principalement, on dirait presque exclusivement, aux
affaires trangres; qu'elle y livre toutes les batailles
ministrielles; qu'aux aguets par toute l'Europe et mme dans le monde
entier, elle cherche des incidents  grossir, des difficults 
envenimer, dans le seul dessein d'embarrasser, d'affaiblir, de
renverser un cabinet dtest; qu'elle lve ainsi,  tort et 
travers, des critiques qui trouvent cho dans les prjugs du moment,
mais dont, plus tard, l'histoire,  la lumire des vnements,
reconnat presque toujours l'injustice; que tel soit l'objet non
seulement de la discussion de l'adresse, mais de presque tous les
dbats politiques--fonds secrets, crdits supplmentaires, budget,
interpellations spciales,--voil ce qui ne s'tait jamais vu 
d'autres poques. Il y avait l un fait anormal, un vritable
dsordre, un danger grave pour le pays dont la diplomatie risquait
ainsi d'tre compromise et entrave. C'est par des abus de ce genre
que le rgime parlementaire s'est attir le reproche de sacrifier
l'intrt national aux calculs de parti. Ds 1837, le duc de Broglie
disait  la tribune de la Chambre des pairs: J'ai peu de got aux
discussions sur les affaires trangres. L'exprience dmontre qu'en
thse gnrale ces discussions suscitent au gouvernement, et, par
contre-coup, au pays, des embarras sans compensation, des difficults
dont on ne saurait d'avance ni prvoir la nature ni mesurer la
porte[159]. M. de Tocqueville, qui tait pourtant adversaire du
ministre du 29 octobre, a reconnu plus tard, aprs avoir fait  son
tour l'exprience du pouvoir, combien il tait fcheux que la
politique extrieure devnt l'lment principal de l'activit
parlementaire; et il ajoutait: Je regarde un tel tat de choses
comme contraire  la dignit et  la sret des nations. Les affaires
trangres ont, plus que toutes les autres, besoin d'tre traites par
un petit nombre d'hommes, avec suite, en secret. En cette matire, les
assembles doivent ne se rserver que le contrle et viter autant que
possible de prendre en leurs mains l'action. C'est cependant ce qui
arrive invitablement, si la politique trangre devient le champ
principal dans lequel les questions de cabinet se rsolvent[160]. Ce
sont l des considrations dont l'opposition ne tient pas d'ordinaire
grand compte. De 1840  1848, elle ne parat avoir vu qu'une chose,
l'intrt qu'elle avait  se placer sur un terrain favorable pour
attaquer le ministre. Ce terrain, elle ne le trouvait pas dans la
politique intrieure o les partis taient classs avec des frontires
 peu prs fixes; ce n'tait pas son programme de rforme
parlementaire ou lectorale qui pouvait lui servir  dissoudre la
majorit. La politique extrieure, au contraire, lui paraissait se
prter  toutes les manoeuvres,  toutes les combinaisons, voire mme
aux coalitions les plus htrognes. L, elle ne jugeait pas
impossible d'amener  voter avec elle des conservateurs que, sur les
autres questions, ses principes eussent effarouchs[161]. Et puis,
dans les dbats de ce genre, n'avait-elle pas, sur ceux qu'elle
attaquait, cet avantage de pouvoir tout dire, sans autre souci que de
choisir les arguments les plus propres  remuer l'assemble et 
blesser le cabinet, tandis que celui-ci se voyait sans cesse entrav
dans sa dfense, par la proccupation des consquences diplomatiques
que pouvait avoir telle ou telle parole? Grce  son irresponsabilit
mme, l'opposition se donnait licence de dvelopper des thses
flatteuses  l'amour-propre national, alors  la fois surexcit et
souffrant; le gouvernement avait, au contraire, cette tche
particulirement ingrate de rappeler au pays la prudence patiente et
parfois un peu immobile  laquelle l'obligeait, pour quelque temps
encore, la situation faite  la France en Europe par la rvolution de
Juillet et aussi par la crise de 1840.

[Note 159: Discours du 9 janvier 1837.]

[Note 160: Lettre du 1er octobre 1858, adresse  M. W. R. Greg, esq.
(_Oeuvres et correspondance indites_ d'Alexis DE TOCQUEVILLE, t. II,
p. 456.)]

[Note 161: C'est encore ce que M. de Tocqueville exprimait ainsi, dans
la lettre dj cite: Ce terrain de la politique trangre est
essentiellement mobile, il se prte  toutes sortes de manoeuvres
parlementaires; on y rencontre sans cesse de grandes questions
capables de passionner la nation, et  propos desquelles les hommes
politiques peuvent se sparer, se rapprocher, se combattre, s'unir,
suivant que l'intrt ou la passion du moment les y porte.]

M. Guizot sentait ces dsavantages: il ne s'en troublait pas. Il
aimait mme  aller au-devant de la principale des objections qui lui
taient faites et  exposer de haut, suivant son procd oratoire, les
raisons de la rserve expectante dans laquelle il maintenait notre
politique extrieure. Ainsi fit-il prcisment, au dbut de la session
de 1843, dans la discussion de l'adresse des pairs qui devanait de
quelques jours celle des dputs. On se laisse diriger, dit-il, par
des habitudes, des maximes, aujourd'hui hors de saison. La France a
vcu longtemps en Europe  l'tat de mtore, de mtore enflamm,
cherchant sa place dans le systme gnral des tats europens. Je le
comprends; c'tait naturel, elle y tait oblige. La France avait 
faire triompher un tat social nouveau, un tat politique nouveau;
elle ne trouvait pas de place faite; il fallait bien qu'elle se la
ft. On la lui contestait souvent avec injustice et inhabilet. Elle a
fait sa place, elle a conquis son ordre social, son ordre politique.
L'Europe les a accepts l'un et l'autre. Je prie la Chambre de bien
arrter son attention sur ce fait, car il est la clef de la politique
du gouvernement du Roi. La France nouvelle, son nouvel ordre social et
son nouvel ordre politique sont accepts sincrement par l'Europe:
accepts avec tel ou tel regret, telle ou telle nuance de got ou
d'humeur; peu nous importe. En politique, on ne prtend pas  tout ce
qui plat; on se contente de ce qui suffit. Eh bien, messieurs, les
faits tant tels, que doit faire la France? Adopter une politique
tranquille, prendre sa place d'astre fixe,  cours rgulier et prvu,
dans le systme europen.  cette condition,  cette condition seule,
la France recueillera les fruits de l'ordre social et politique
qu'elle a conquis. Quand nous aurons ainsi clos l're de la politique
rvolutionnaire, quand nous serons ainsi dcidment entrs dans l're
de la politique normale et permanente, quand cette question, qui est
la question gnrale en Europe, sera bien videmment et effectivement
rsolue, alors vous verrez la France reprendre, dans les questions
spciales, toute son indpendance, toute son influence, toute son
action. Elle a dj commenc; cela est dj fait en partie, pas encore
compltement. Il faudra encore bien des annes et bien des efforts
pour atteindre un tel but; mais nous sommes sur la voie de la bonne
politique. Il s'agit maintenant d'y marcher, d'y marcher tous les
jours. Et un peu plus loin, l'orateur concluait ainsi: Nous avions,
en 1830, un grand choix  faire: il y avait devant nous une politique
violente, turbulente, agite, qu'on pouvait continuer, en paroles,
sinon en ralit, un peu purilement; il y avait une autre politique
tranquille, mais forte au fond, efficace, qu'on pouvait comprendre et
pratiquer virilement. Entre ces deux politiques, le cabinet actuel a
fait son choix, il ne s'en ddira pas[162].

[Note 162: Discours du 21 janvier 1843.]

M. Guizot avait jug important de commencer par relever sa politique,
en en marquant le principe et la porte, en dmontrant qu'elle tait
le rsultat d'un calcul et non d'une dfaillance. Mais il savait bien
que, surtout  la Chambre des dputs, le dbat ne resterait pas dans
ces hautes gnralits. En effet, les diverses questions dont avait
alors  s'occuper notre diplomatie furent successivement abordes par
l'opposition. Celles d'Espagne et de Syrie, sur lesquelles nous aurons
 revenir, ne donnrent lieu qu' des escarmouches. Ce fut sur le
droit de visite que, cette fois encore, les adversaires du cabinet
livrrent la principale bataille.

On se rappelle o en tait cette malheureuse affaire,  la fin de
1842. Reculant  regret devant le soulvement de l'esprit public et
dsirant ter tout prtexte  de nouvelles attaques, le ministre
avait compltement abandonn la convention du 20 dcembre 1841 et
avait fait clore le protocole, laiss d'abord ouvert  Londres pour
attendre la ratification de la France[163].  ce prix, il s'tait
flatt d'en finir avec cette agitation et de sauver les traits de
1831 et de 1833. Le discours par lequel le Roi ouvrit la session de
1843 garda sur ce sujet un silence significatif: le gouvernement
indiquait ainsi qu'il regardait l'affaire comme termine et ne
fournissant plus matire  un dbat. Tout autre fut l'avis de
l'opposition. La satisfaction obtenue au sujet de la convention de
1841, loin de lui paratre une raison de dsarmer, l'encourageait 
poursuivre la campagne; elle prtendait, en invoquant les mmes
raisons et en usant des mmes procds, faire disparatre entirement
le droit de visite. Un fait s'tait produit, d'ailleurs, depuis la
session prcdente, qui lui fournissait un argument de nature  faire
effet sur l'opinion: le 9 aot 1842, l'Angleterre avait conclu avec
les tats-Unis un trait pour rgler diverses contestations qui
menaaient de dgnrer en querelle ouverte; d'aprs ce trait, la
rpublique amricaine, de longue date oppose  tout droit de visite,
s'engageait sans doute  armer des croiseurs pour rprimer la traite;
mais il tait convenu que les croiseurs de chacun des deux
contractants feraient sparment la police de leurs nationaux, sans
que les Anglais eussent le droit de visiter les navires amricains, ni
que les Amricains pussent visiter les navires anglais. Pourquoi donc,
disait-on, la France serait-elle moins soucieuse que les tats-Unis de
l'indpendance de son pavillon?

[Note 163: Cf. plus haut,  I.]

Telle tait sur ce sujet l'animation des esprits, qu'elle se manifesta
tout d'abord dans l'enceinte ordinairement paisible de la Chambre
haute. M. Turgot proposa d'ajouter  l'adresse une phrase demandant la
revision des traits de 1831 et de 1833. Vivement soutenu par
plusieurs orateurs, cet amendement rpondait au sentiment de beaucoup
de pairs. M. Guizot le combattit. Il dclara que, dans l'tat des
relations entre la France et l'Angleterre, toute tentative de revision
des traits chouerait, qu'elle aboutirait  une faiblesse ou  une
folie. Pour mon compte, ajouta-t-il, je ne me prterai ni  l'une ni
 l'autre... Ne sacrifions pas la grande politique  la petite. Les
bons rapports avec la Grande-Bretagne valent mieux, politiquement et
moralement, que la modification des traits sur le droit de visite...
C'est par cette raison que, sans sacrifier l'indpendance nationale,
sans engager l'avenir, le gouvernement du Roi persiste dans
l'excution complte et loyale des traits et ne croit pas, quant 
prsent, qu'il soit sage ni opportun de tenter d'ouvrir,  leur sujet,
une ngociation qui n'atteindrait pas le but qu'on se propose. Le duc
de Broglie vint  la rescousse du ministre, avec l'autorit de sa
parole et de son caractre. Un amendement ainsi combattu ne pouvait
tre adopt par la Chambre des pairs: toutefois, il runit 67 voix
contre 118: c'tait, en un tel lieu, une minorit considrable.

Bien que M. Guizot ft arriv  ses fins, qu'il n'et rien cd et et
maintenu intactes les conventions de 1831 et de 1833, cette premire
preuve n'tait pas rassurante. Si l'opposition avait t telle au
Luxembourg,  quoi ne devait-on pas s'attendre au Palais-Bourbon? Les
dispositions des dputs se manifestrent ds la nomination de la
commission de l'adresse. Cette commission, quoique en majorit
ministrielle, ne crut pas pouvoir garder sur le droit de visite le
mme silence que le discours du trne et l'adresse des pairs. Elle
insra dans son projet un paragraphe o, aprs avoir flicit le
gouvernement de n'avoir pas ratifi la convention de 1841, on
ajoutait: Pour l'excution stricte et loyale des conventions
existantes, tant qu'il n'y sera point drog, nous nous reposons sur
la fermet et la vigilance de votre gouvernement. Mais, frapps des
inconvnients que l'exprience rvle, et dans l'intrt mme de la
bonne intelligence si ncessaire  l'accomplissement de l'oeuvre
commune, nous appelons, de tous nos voeux, le moment o notre commerce
sera replac sous la surveillance exclusive de notre pavillon.
Impossible de demander plus nettement l'abolition des conventions de
1831 et de 1833. La presse de gauche triompha: C'est un chec au
ministre! s'cria-t-elle. Non, rpondait le _Journal des Dbats_;
ce ne peut tre un acte d'hostilit contre le cabinet, puisque la
commission est compose en majorit de ses partisans, et que le
rapporteur est M. Dumon, l'un des plus chauds amis de M. Guizot. Mme
quivoque, on le voit, que celle qui s'tait produite dans l'adresse
de 1842, lors de l'amendement de M. Jacques Lefebvre.

Au cours de la discussion gnrale, de nombreux orateurs se
prononcrent contre le droit de visite, entre autres M. Saint-Marc
Girardin qui votait ordinairement avec les amis du cabinet. Seul, M.
de Gasparin osa le dfendre. Aussitt que s'ouvrit le dbat sur le
paragraphe propos par la commission, M. Guizot parut  la
tribune[164]. Sa situation n'tait pas facile. Repousser ouvertement
ce paragraphe, c'tait se mettre en lutte avec ses propres amis.
L'accepter et promettre de satisfaire au voeu qui y tait exprim,
c'tait se mettre en contradiction avec l'attitude qu'il avait garde
jusqu'alors, soit dans les ngociations avec les autres puissances,
soit dans la discussion de la Chambre des pairs. Quelques personnes,
dit-il en commenant, se promettent de presser, de pousser vivement le
cabinet et moi en particulier, dans cette discussion. Elles esprent
en faire sortir pour nous quelque embarras. Je leur pargnerai tant de
peine. J'irai au-devant de toutes les questions, de tous les doutes.
Aprs quelques mots sur la convention de 1841, le ministre aborda de
front le sujet vraiment dlicat, celui des conventions de 1831 et de
1833. Les traits conclus, ratifis, excuts, dit-il, se dnouent
d'un commun accord ou se tranchent par l'pe. Il n'y a pas une
troisime manire. Le commun consentement, le commun accord, est-ce le
moment de le demander? Y a-t-il chance actuelle de l'obtenir? Le
cabinet ne l'a pas pens. Le cabinet n'a pas cru devoir entamer  ce
sujet des ngociations. Par cette premire dclaration, le ministre
se maintenait en harmonie avec ce qu'il avait dit au palais du
Luxembourg. Allait-il donc repousser le paragraphe de la commission,
comme il avait repouss l'amendement de M. Turgot? Non, il ne l'osa
pas, et voici comment il tcha de contenter la Chambre sans
compromettre la dignit du gouvernement, d'ajouter  son langage
prcdent sans se dmentir, de faire une concession nouvelle en
vitant les apparences d'une capitulation: On demande si le cabinet
prendra rellement le sentiment public au srieux. Je serais bien
tent de regarder cette question comme une injure... Le cabinet prend
trs au srieux le sentiment public, l'tat des esprits, le voeu de la
Chambre. Quand le cabinet croira avec une parfaite sincrit, avec une
conviction profonde, qu'une telle ngociation peut russir, que les
traits peuvent se dnouer d'un commun accord, le cabinet
l'entreprendra: pas auparavant; alors, certainement. Si quelqu'un
pense que la Chambre doive ordonner au gouvernement du Roi une
ngociation immdiate, actuelle, si quelqu'un le pense, qu'il le dise;
nous ne saurions accepter cette injonction; nous entendons garder
toute notre libert, toute notre responsabilit. Nous n'lverons
point de discussion sur des mots ou des phrases incidentes; mais nous
demanderons  tout le monde de s'expliquer nettement,  fond, sur le
sens des paroles qu'il adresse, des recommandations qu'il porte  la
couronne. Le ministre ajoutait d'loquentes considrations sur la
ncessit de rtablir, de dvelopper les bons rapports, la bonne
intelligence avec l'Angleterre. Je reconnais, disait-il, le
mouvement d'opinion en France; je reconnais le chagrin, la colre qui,
 l'occasion du trait du 15 juillet, se sont rveills et ont
rveill des souvenirs, des prventions, des sentiments qui semblaient
endormis. Je reconnais ce fait; mais, messieurs, ce fait n'est pas
inabordable  l'influence de la raison, de la justice, de la vrit;
mon pays n'a pas  cet gard un parti pris, une volont arrte, un de
ces sentiments qui rsistent  toute la force du temps, de la vrit,
et aux intrts rels du pays. Non, il y a dans ce mouvement de
l'opinion,  mon avis, quelque chose de plus superficiel, de plus
factice et de plus passager qu'on ne le croit communment; et je suis
bien aise de le dire  cette tribune, pour qu'on l'entende de l'autre
ct de la Manche, pour que, l aussi, on sache bien que les
sentiments justes, quitables, raisonnables, qui doivent prsider aux
rapports de ces deux grands peuples, ne nous sont pas trangers, et
que le fond de ces sentiments subsiste toujours parmi nous, si la
surface en est pour le moment voile. En fvrier 1843, un tel langage
tait dur aux oreilles franaises[165]. Sans doute, le ministre avait
politiquement raison, quand il insistait sur l'avantage, sur la
ncessit de la bonne entente des deux puissances librales. Mais, en
tenant une balance si impartiale entre les griefs respectifs des deux
nations, M. Guizot ne risquait-il pas, comme nous l'avons dj
indiqu, de paratre trop tranger, trop indiffrent aux ressentiments
de l'amour-propre national? Ses adversaires croyaient trouver l une
bonne occasion de tourner et d'ameuter contre lui les susceptibilits
patriotiques, et M. Garnier-Pags l'interrompait pour lui crier:
C'est un discours anglais!

[Note 164: 1er fvrier 1843.]

[Note 165: Vers cette poque, le 13 mars 1843, M. Dsages crivait au
comte de Jarnac: L'anglophobie existe encore  un degr vraiment
incroyable dans une foule de ttes qui,  cette infirmit prs, sont
d'ailleurs assez saines. (_Documents indits._)]

On voit bien la tactique de M. Guizot. Elle consistait  mettre les
opposants en demeure de proposer quelque amendement allant plus loin
que le paragraphe de la commission; s'ils le faisaient, la porte de
ce paragraphe tait singulirement attnue, et le ministre n'avait
qu' faire rejeter l'amendement, ce qui tait facile, pour sortir
pleinement vainqueur du dbat. On put croire d'abord que la gauche,
entrane par sa passion, s'engageait sur le terrain, dangereux pour
elle, o l'attirait le ministre, et qu'elle poursuivait un vote
exprimant ouvertement la dfiance envers le cabinet. Mais alors
intervint M. Dupin, non moins anim au fond contre M. Guizot, mais
plus habile et oblig, par situation,  plus de modration extrieure.
Il invita la Chambre  carter toute proccupation autre que celle de
l'honneur national,  s'en tenir au paragraphe de l'adresse et  le
voter avec la mme unanimit qui s'tait produite lors de l'amendement
prsent par M. Jacques Lefebvre. Aprs avoir ainsi rassur les
conservateurs, en affectant d'carter la question ministrielle, le
malicieux et sarcastique orateur s'appliqua  donner au paragraphe le
sens le plus mortifiant pour le cabinet. Il rappela comment, l'anne
prcdente, M. Guizot avait essay de faire accepter la convention de
1841, en arguant des difficults et des prils d'un refus de
ratification; comment il avait suffi  la Chambre de ne pas avoir
gard  ces arguments ministriels, pour arriver  ses fins; et
l'orateur, au milieu des rires de la gauche, flicitait le ministre
de s'tre soumis et de n'avoir pas ratifi. Plus il a d en coter
aux individus, ajoutait-il ironiquement, plus le sacrifice tait
grand, et plus il faut vous en savoir gr.  l'entendre, il n'tait
pas plus difficile d'obtenir la revision des traits de 1831 et de
1833. Sans doute, le ministre venait d'accumuler d'avance et
d'office tous les moyens qu'un Anglais bien intentionn aurait pu
accumuler lui-mme dans l'intrt de la non-revision. Mais M. Dupin
soutenait que la France avait des moyens puissants  faire valoir en
sens contraire, et il concluait ainsi: Que la Chambre exprime donc sa
volont sans crainte; qu'elle l'exprime  l'unanimit. Cette volont
sera efficace, et vous, ministres, vous l'aurez pour entendu.

 gauche, on applaudit vivement le discours de M. Dupin, moiti par
reconnaissance, moiti par calcul. Ceux qui avaient voulu d'abord
provoquer un vote de dfiance y renoncrent, se dclarant satisfaits
du paragraphe de l'adresse ainsi comment. Invit  s'expliquer sur ce
commentaire, M. Guizot se borna  renouveler ses dclarations
prcdentes. Si l'on veut nous imposer davantage, ajouta-t-il, qu'on
le dise nettement, et nous nous y refuserons. Comme M. Barrot
pressait avec vhmence le cabinet, l'accusant de se drober derrire
une quivoque: L'quivoque n'est pas de notre ct, riposta M.
Duchtel, et il somma l'opposition de proposer l'addition d'une
phrase disant en termes formels que la Chambre avait dfiance du
cabinet quant  la ngociation  intervenir. La gauche ne releva pas
le dfi, mais continua ses invectives. Enfin, aprs un dbat de plus
en plus tumultueux, le paragraphe de l'adresse fut vot  la presque
unanimit; seuls, quelques dputs d'extrme gauche votrent contre;
il y eut une dizaine d'abstenants, dont M. Guizot.

Ds le lendemain, chaque parti prtendit s'attribuer la victoire. En
ralit, personne n'tait vainqueur. L'opposition ne pouvait nier que,
mise en demeure, elle n'avait os prsenter aucun des amendements de
dfiance prpars par elle, qu'elle s'tait rallie  une rdaction
propose par les amis du ministre, et qu'elle avait ainsi dclar se
reposer sur la vigilance et la fermet du gouvernement. De son ct,
le ministre avait, sous les yeux de tous, abandonn une partie du
terrain qu'il tait rsolu  dfendre; il avait suivi ceux qu'il et
t de son rle de conduire. Subissant au Palais-Bourbon ce qu'il
venait de combattre et de faire carter au Luxembourg, il avait laiss
mettre en question les conventions de 1831 et de 1833 qu'il voulait
maintenir; il avait consenti ventuellement  en poursuivre la
revision, ne se rservant que le choix du moment. Aussi comprend-on
que la gauche se flicitt d'avoir affaibli le cabinet, et l'un des
amis de M. Guizot pouvait crire sur son journal intime,  la date du
11 fvrier 1843: La discussion de l'adresse est loin d'avoir fortifi
le ministre... Le pouvoir ne peut pourtant pas vivre  la condition
d'annuler son action pour chapper  des checs qui autrement seraient
invitables[166].

[Note 166: _Journal indit du baron de Viel-Castel._]


V

La question ministrielle, volontairement ajourne dans la session
d'aot, lors de la loi de rgence, n'avait donc pas t rsolue par le
vote sur le droit de visite. On ne pouvait cependant laisser plus
longtemps dans le doute le point de savoir si le cabinet avait ou non
perdu la majorit, dans les lections de juillet 1842. La loi des
fonds secrets fournissait une occasion de sortir de cette incertitude.
De part et d'autre, on s'y prpara comme  une bataille que l'on
pressentait devoir tre dcisive.

L'opposition, que l'accession de M. de Lamartine n'avait pas console
de l'loignement de M. Thiers, pressa ce dernier de prendre la tte de
l'attaque. Ce fut en vain; le chef du centre gauche persista  se
tenir  l'cart, mcontent et silencieux. Cette abstention fit croire
au tiers parti que son heure tait venue et qu'il lui appartenait de
briguer la succession du cabinet. Des pourparlers eurent lieu, et
bientt le bruit se rpandit qu'il y avait partie lie entre MM.
Dufaure et Passy, d'une part, et M. Mol, de l'autre, pour former
ensemble le cabinet qui devait remplacer celui du 29 octobre; on
ajoutait que M. Thiers, consult par M. Mol, lui avait promis son
appui au moins pour une session, et que la gauche elle-mme se
montrait dispose  quelque bienveillance[167]. Les choses
taient-elles  ce point prpares et concertes? On peut en douter.
M. Mol, il est vrai, dans l'ardeur de son ressentiment contre M.
Guizot, semblait tent de former  son tour une seconde coalition
pour se venger de celle dont il avait t la victime; mais, rpugnant
 se dcouvrir par des dmarches trop prcises et trop patentes, il
s'en tenait  des conversations de salons ou de couloirs. M. Dufaure,
avec une nature fort diffrente, n'aimait pas davantage  se
compromettre; bien que devenu trs pre contre le cabinet, il tait
plus grondeur que dcid; par moments, paraissant accueillir les
ouvertures de M. Mol; l'instant d'aprs, se reprenant, ombrageux et
hriss. Malgr tout, les meneurs de l'opposition affectaient de
croire et faisaient rpter dans leurs journaux que l'accord tait
conclu. On racontait d'ailleurs, jusque dans des milieux
conservateurs, que le Roi tait d'avance rsign  un changement de
ministres, et qu'il avait dit, en faisant allusion  l'ventualit
d'un vote hostile  M. Guizot: Mon relais est prt[168]. La
conclusion tait que la Chambre pouvait provoquer une crise, sans
avoir  en redouter les suites.

[Note 167: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

[Note 168: Lettre de la duchesse de Dino  M. de Barante. (_Documents
indits._)]

Le cabinet ne laissait pas que d'tre alarm. Certains indices lui
faisaient croire que la nouvelle coalition, afin d'viter des
explications gnantes, songeait  voter sans discussion, comme on
avait fait, en fvrier 1840, pour renverser le ministre du 12 mai. Il
estima que le meilleur moyen de parer  ce danger tait de marcher
droit sur ses adversaires, de les forcer  se montrer au grand jour et
 parler tout haut. Sans attendre la discussion dans la Chambre, le
_Journal des Dbats_ ouvrit le feu avec une extrme vivacit, et
dnona cette conjuration de muets, cette intrigue honteuse qui
n'osait s'avouer elle-mme[169]. La vigueur de cette polmique
donnait bonne attitude au cabinet, rendait courage  ses amis et
embarrassait ses adversaires. Toutefois, la situation demeurait
critique, et plus on approchait du dbat, plus le rsultat en
paraissait incertain.

[Note 169: Le _Journal des Dbats_ disait, le 20 fvrier 1843: Nous
demandons et nous avons le droit de demander une discussion franche et
complte, et, si nous ne l'obtenions pas, si le cabinet tait renvers
clandestinement par des adversaires honteux d'eux-mmes et de leurs
rles, le ministre qui viendrait  la place est baptis d'avance; il
ne pourrait s'appeler que le ministre de l'intrigue. Il ajoutait, le
lendemain: Nous n'aimons pas, on le sait, les coalitions; mais nous
aimons encore moins, s'il est possible, l'intrigue honteuse, qui n'ose
s'avouer elle-mme... Que voyons-nous?... Une conjuration de muets,
aposts auprs du pouvoir, et qui s'apprtent  le saisir, si, aprs
le combat auquel ils sont dcids  ne prendre aucune part, leur
appoint mystrieux et furtif donne la majorit  l'opposition... Il
faut donc que le pays, la Chambre et le ministre le sachent bien: une
comdie d'ambition se prpare. Mfions-nous des personnages muets qui
veulent y jouer un rle.]

Ce dbat s'ouvrit le 1er mars 1842. Il tourna tout de suite 
l'avantage du cabinet. Vivement mis en demeure de s'expliquer[170],
les chefs du tiers parti contrarirent compltement la tactique des
opposants qui, afin de dtacher du cabinet les conservateurs
hsitants, leur avaient affirm que tout tait prvu et concert pour
sa succession. M. Passy dclara qu'tant en dsaccord avec la Chambre
et avec M. Dufaure sur le droit de visite, il ne devait pas tre tenu
pour candidat au ministre. Quant  M. Dufaure, presque aussi
empress  se drober, il dmentit tout ce qui avait t dit sur la
prparation de la future administration, et nia avec insistance
qu'aucun concert pralable et t tabli. M. Guizot, mis en train par
cette maladresse, prit la parole  deux reprises, d'abord pour
exploiter avec habilet l'embarras de M. Dufaure, ensuite pour
accabler superbement M. de Lamartine, qui avait voulu refaire une
seconde dition de son discours de l'adresse contre la pense de tout
le rgne. Qu'est-ce donc que cette pense? demandait le ministre.
C'est, rpondait-il, la pense du pays. J'ai vu et vous avez vu comme
moi le gouvernement de Juillet se lever au milieu de la France; je
l'ai vu se lever comme l'homme entre dans le monde, nu et dpourvu de
tout (_mouvements divers_); oui, nu et dpourvu de tout. J'ai vu
l'meute monter sans obstacle jusqu'au haut des escaliers de son
palais. Toutes les forces qu'il possde aujourd'hui, tous les moyens
d'action qu'il a entre les mains, il les a conquis par la publicit et
la discussion; tout ce qu'il a fait, il l'a fait de l'aveu et avec le
concours du pays, du pays libre et convaincu (_mouvements divers_);
il l'a fait, au milieu de vos discussions, sous le feu de vos
objections, en votre prsence,  vous, minorit, opposition, aussi
bien qu'en prsence de la majorit qui le soutenait. (_Vive
approbation au centre._) Sachez donc quelle est la pense que vous
poursuivez! C'est la pense de la France, de la France libre et
convaincue. (_Approbation au centre._) Cette fois, M. de Lamartine
avait surtout parl de la politique extrieure. Le ministre passa en
revue toutes ses objections, et y rpondit de haut, non sans laisser
voir le ddain que lui inspiraient tant d'inexprience, d'irrflexion,
de dclamation vide. Aux rponses de fait et de dtail, il se plaisait
 mler d'loquentes gnralits: Comment, s'criait-il, on s'tonne
d'une politique qui demande qu'on patiente, qu'on temporise, qu'on
sache attendre! Est-ce que cela est nouveau en politique, messieurs?
Est-ce qu'il n'est pas arriv  tous les gouvernements, aux plus
hardis, aux plus forts, aux plus ambitieux, aux plus conqurants,
d'attendre, de temporiser, de patienter? Vous parlez d'un an, de deux
ans, comme de quelque chose qui doit lasser la patience d'un
gouvernement, d'une assemble; mais d'o venez-vous donc? (_On rit._)
Vous n'avez donc jamais assist au spectacle du monde? Vous ne savez
donc pas comment les choses se passent et se sont passes de tout
temps? De tout temps, il y a eu des moments,--et des moments dans
l'histoire, ce sont des annes,--de tout temps, il y a eu des moments
o il a fallu savoir accepter les difficults d'une situation,
attendre des poques plus favorables, s'accommoder avec des faits
qu'on ne pouvait carter de son chemin comme un caillou que vous
rencontrez sur le boulevard. (_Mouvements divers._) Eh bien! quand
nous sommes arrivs aux affaires, nous avons trouv une situation de
ce genre, nous nous sommes vus en prsence d'une ncessit de ce
genre. Et plus loin: Situation vraiment trange que celle  laquelle
on prtend nous rduire aujourd'hui, quand on nous oblige  venir sans
cesse justifier la politique de la paix! Mais vous n'y pensez pas;
c'est la guerre qui est oblige de se justifier. (_Trs bien!_) La
guerre est une exception dplorable, une exception qui doit tre de
plus en plus rare. Nous ne consentons pas  cette accusation
continuelle, tantt patente, tantt dguise, contre la politique de
la paix. Je dis dguise, je le dis pour vous, pour le discours que
vous venez de prononcer  cette tribune; que m'importe que vous
parliez de la paix, que le mot de paix sorte sans cesse de vos lvres,
si de vos paroles, si des actes qui correspondraient  vos paroles, la
guerre doit ncessairement sortir! (_Trs bien, trs bien!_) M.
Guizot termina par cette magnifique proraison: Dans un discours
prcdent, M. de Lamartine a parl de dvouement et de la ncessit du
dvouement pour faire de grandes choses au nom des peuples. Il a eu
parfaitement raison. Il n'y a rien de beau dans ce monde, sans
dvouement; mais il y a place partout pour le dvouement. La vie a des
fardeaux pour toutes les conditions, et la hauteur  laquelle on les
porte n'en allge nullement le poids. Vous aimez, dites-vous,  porter
vos regards en haut; portez-les donc au-dessus de vous. tes-vous,
depuis douze ans, le point de mire des balles et des poignards des
assassins? Voyez-vous, depuis douze ans, vos fils sans cesse disperss
sur la face du globe, pour soutenir partout l'honneur et les intrts
de la France? Voil du dvouement, du vrai, du pratique dvouement.
(_Bravos prolongs au centre._) Messieurs, souffrez que nous le
reconnaissions, que nous lui rendions hommage, et que nous ne soyons
pas ingrats mme envers tout un rgne. (_Aux centres: Trs bien, trs
bien!_) La majorit tait dans l'enthousiasme. L'opposition elle-mme
ne pouvait s'empcher d'admirer. Rarement la parole de M. Guizot avait
eu autant d'effet; rarement il avait remport une victoire de tribune
aussi complte, aussi clatante. Le parti conservateur se sentait
veng de la dfection de M. de Lamartine; il lui semblait que d'un
adversaire ainsi flagell, dfait, cras, rien n'tait dsormais 
craindre, qu'un tel vaincu ne comptait plus politiquement. L'loquence
produit parfois de ces illusions. Le soir de cette sance, M. Guizot
reut du Roi cette lettre:

  Maudissant la grandeur qui l'attache au rivage,

disait Boileau de Louis XIV. Et moi aussi, mon cher ministre, j'ai
bien maudit celle qui m'empchait d'aller, ce soir, vous serrer la
main, et vous dire de grand coeur combien je suis profondment mu et
reconnaissant des paroles que vous avez fait entendre pour moi, et du
magnifique discours que vous avez prononc avec tant d'effet et
d'clat.  la lettre du Roi, tait joint ce billet de la Reine:
Comme femme et comme mre, je ne puis rsister au dsir de remercier
l'loquent orateur qui, en soutenant d'une manire si admirable les
intrts du Roi et de la France, a rendu une justice clatante  tout
ce que j'ai de plus cher au monde[171]. Quelques jours aprs, M.
Doudan crivait  une de ses amies: Comment avez-vous trouv la faon
dont M. Guizot a trait M. de Lamartine? Je m'en suis fort rjoui dans
mon coeur. C'tait un beau spectacle de le voir plumer d'un air svre
ce bel oiseau des tropiques. On dit que celui-ci avait l'air tout mal
 son aise aprs avoir t ainsi plum; mais les ailes de
l'amour-propre repoussent trs vite; elles repoussent un peu moins
brillantes, et voil tout. J'espre que le chantre d'Elvire ne prendra
plus de quelques mois des airs de dictateur[172].

[Note 170: Dans un discours fort mordant, l'un des amis du cabinet, M.
Desmousseaux de Givr, avait interpell M. Dufaure et M. Passy: Quand
on a vcu sous le mme toit pendant trois ans, avait-il dit, il n'est
pas permis de dmnager la nuit, sans dire adieu  ses htes.]

[Note 171: _Mmoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 82.]

[Note 172: X. DOUDAN, _Mlanges et Lettres_, t. III, p. 112.]

Le vote n'eut, cette fois, rien d'quivoque.  la question de
confiance trs nettement pose, la Chambre rpondit en donnant au
ministre une majorit de quarante-cinq voix. Victoire considrable et
dpassant toute attente. Le cabinet en jouissait d'autant plus qu'il
avait t plus inquiet. Il est tout triomphant, crivait un
spectateur. Honneur  la majorit! disait le _Journal des Dbats_;
honneur aussi au ministre! Chacun reconnaissait que ce rsultat
tait d en grande partie au talent suprieur dont avait fait preuve
M. Guizot. Il tait d aussi  l'indcision malhabile de M. Dufaure et
de M. Passy, et au dfaut de crdit de M. Mol, qui n'avait pas pu
dplacer plus de quatre ou cinq voix dans la Chambre. Les journaux de
gauche taient les premiers  railler et  malmener ceux dont
l'alliance leur avait t si peu profitable. Ds lors, le ministre
pouvait envisager sans crainte la fin de la session. M. Guizot a
brillamment et vigoureusement franchi le dfil, crivait M. Dsages 
l'un de nos agents diplomatiques. Nous n'aurons plus  lutter, je
crois, que contre des taquineries. Il n'y a plus de question oblige
de cabinet. Nos oppositions ont l'oreille assez basse[173]. En effet,
peu aprs, la rforme parlementaire fut repousse sans contestation
srieuse et  une majorit plus forte que l'anne prcdente[174]; il
ne se trouva personne pour soulever la question de la rforme
lectorale, et une proposition de M. Odilon Barrot, en vue de dfinir
l'attentat soustrait par les lois de septembre  la juridiction du
jury, ne fut mme pas prise en considration. Battus sur le terrain
politique, les opposants cherchrent  se consoler, en entravant les
lois d'affaires prsentes par le gouvernement. Plus d'une fois ils y
russirent, grce  l'trange tat d'esprit d'une majorit qui,
n'osant pas donner le coup mortel au ministre, se plaisait  lui
donner des coups d'pingle, grce aussi  l'indiffrence de M. Guizot
pour ce qu'il appelait les petits dbats. Toutefois, cela n'allait
jamais bien loin, et il suffisait que la question politique part
engage, pour que la majorit se retrouvt. Force tait donc aux
meneurs de l'opposition de reconnatre qu'il ne leur restait plus rien
des avantages dont ils avaient cru tre en possession, au lendemain
des lections de juillet 1842. Nous avons laiss chapper l'occasion,
crivait mlancoliquement l'un des plus ardents adversaires du
cabinet, et il faudrait des circonstances extraordinaires pour qu'elle
se retrouvt[175].

[Note 173: Lettre  M. de Jarnac, du 6 mars 1843. (_Documents
indits._)]

[Note 174: En 1842, il n'y avait eu que 8 voix de majorit: 198 contre
190. En 1843, il y en eut 26: 207 contre 181. Il est  remarquer que
le chiffre total des votants tait le mme dans les deux cas.]

[Note 175: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]


VI

Le succs de M. Guizot, dans la discussion des fonds secrets, avait
fait pleinement disparatre l'quivoque parlementaire ne du vote sur
le droit de visite. Mais restait entire la difficult diplomatique
que ce vote avait condamn le cabinet  rsoudre. Les opposants
comptaient bien que M. Guizot ne pourrait pas s'en tirer. Au lendemain
du jour o il avait eu tant de peine  faire accepter par l'Angleterre
le refus de ratifier la convention de 1841, comment obtenir de cette
puissance l'abandon des traits de 1831 et de 1833? Outre-Manche, les
esprits taient plus anims que jamais, et l'on s'y montrait fort
irrit du tour pris par les dbats de notre Chambre des dputs; la
question fut souleve au parlement britannique, ds sa runion en
fvrier, et lord Palmerston ne manqua pas cette occasion d'exciter
l'opinion contre la France.

 ct de ce fauteur de discorde, se trouvrent heureusement, 
Londres, des hommes pour tenter, non sans clat, la mme oeuvre
d'apaisement et de rconciliation que M. Guizot poursuivait  Paris.
Dans la Chambre des lords, l'vnement fut le discours d'un illustre
libral, lord Brougham, qui venait d'assister chez nous aux dbats de
l'adresse. Il en rapportait cette conviction que les vritables causes
de l'irritation existant entre les deux pays n'taient pas dans les
questions actuellement souleves, entre autres dans le droit de
visite, mais dans les fautes d'une politique antrieure. Vous pouvez
m'en croire, disait l'orateur, je connais les Franais et je sais
aujourd'hui quel est l'tat de l'opinion en France. Eh bien, je vous
le dirai en bon Anglais, la signification des six ou sept phrases qui
agitent aujourd'hui la France se rsume en ces mots: 15 _juillet_
1840; _ngociation de lord Palmerston_. Puis il continuait par ces
loquentes paroles: Je n'hsiterai pas  le dclarer, mylords, mon
opinion bien arrte est que les importants intrts de l'Angleterre,
que ses sentiments les plus chers et ses sympathies sont
insparablement lis avec la paix et l'alliance de la France. Je
regarde la paix de l'Europe comme pouvant se rsumer en un seul mot:
_Paix avec la France_... Tout en admirant la bravoure de nos troupes,
en payant un juste tribut d'hommages au succs qui a couronn la
direction des affaires civiles et militaires en Angleterre, je
regarde avec une gale admiration cette nation fameuse qui habite de
l'autre ct de la Manche, et, avec un grand nombre de mes
compatriotes, je la considre comme non moins riche que l'Angleterre
en braves soldats, en grands capitaines, en hommes d'tat profonds et
en illustres philosophes... Je tiens la branche d'olivier suspendue
entre les deux pays, les admirant, les aimant tous deux presque
galement, et je ne me laisserai pas arracher cette branche
d'esprance et de paix, duss-je n'en conserver entre les mains qu'une
feuille, une fibre. Je suis convaincu qu'il ne faut qu'un peu d'esprit
conciliant, de modration, de loyaut de la part des ministres des
deux pays pour ramener les deux peuples, qui ne demandent qu' revenir
 de meilleurs sentiments. Quelques instants de paix suffiront pour
produire ce rsultat. (_coutez!_) Mylords, j'espre avoir exprim, en
parlant de l'alliance entre l'Angleterre et la France, l'opinion du
parlement et du pays, et j'ai la satisfaction bien douce  mon coeur
de savoir que les mots que j'ai dits ne seront pas sans utilit[176].
(_Bruyants applaudissements._)

[Note 176: Fvrier 1843.]

Peu de jours aprs, dans la Chambre des communes, un tory, le chef
mme du cabinet, sir Robert Peel, exprimait la mme pense. Il
renvoyait  lord Palmerston la responsabilit de l'hostilit qui se
manifestait en France. Puis, faisant allusion  la prsence, dans les
deux cabinets de France et d'Angleterre, du marchal Soult et de lord
Wellington, il ajoutait en un magnifique langage: C'est chose
remarquable de voir deux hommes qui occupent les postes les plus
minents dans le gouvernement de leurs pays respectifs, les plus
distingus par leurs exploits et par leur renom militaire, deux hommes
qui ont connu l'art et les misres de la guerre, qui se sont combattus
l'un l'autre sur les champs de bataille de Toulouse et de Waterloo,

                      _Stetimus tela aspera contra,
  Contulimusque manus;_

c'est, dis-je, une chose remarquable de voir ces deux vaillants
hommes, les meilleurs juges des sacrifices imposs par la guerre,
employer, l'un en France et l'autre en Angleterre, toute leur
influence  inculquer les leons de la paix; et c'est l, certes, pour
leurs vieux jours, une glorieuse occupation! La vie de chacun d'eux
s'est dj prolonge au del de la dure ordinaire de l'existence
accorde  l'homme, et j'espre que tous deux vivront longtemps
encore, que longtemps ils pourront exhorter leurs compatriotes 
dposer leurs jalousies nationales et  rivaliser honorablement de
zle pour l'augmentation du bonheur de l'humanit. (_On applaudit._)
Quand je compare la position, l'exemple et les efforts de ces hommes
qui ont vu le soleil clairer  son lever des masses vivantes de
guerriers descendus dans la tombe avant que ce mme soleil se coucht;
lorsque je les entends rpandre autour d'eux les leons de la paix et
user de leur autorit pour dtourner leurs compatriotes de la guerre,
j'espre que, de chaque ct du canal, les journalistes anonymes et
irresponsables qui font tout ce qu'ils peuvent pour exasprer l'esprit
public (_applaudissements_), pour reprsenter sous un mauvais jour
tout ce qui se passe entre les deux gouvernements dsireux de cultiver
la paix, disant  la France que le ministre franais est l'instrument
de l'Angleterre, et  l'Angleterre que le ministre anglais sacrifie
l'honneur national par peur de la France, j'espre, dis-je, que ces
crivains profiteront de l'exemple de ces deux illustres guerriers, et
je compte que ce noble exemple neutralisera l'influence des efforts
dont je viens de parler, efforts qui ne sont pas dicts par le
dvouement et l'honneur national, mais par le vif dsir d'exciter les
animosits entre les peuples ou de servir quelque intrt de parti ou
de personne[177]. (_Tonnerre d'applaudissements._)

[Note 177: 17 fvrier 1843.]

C'tait beaucoup sans doute que le premier ministre, par l'ascendant
de son caractre et de son loquence, ft applaudir un tel langage au
palais de Westminster; il n'en fallait pas cependant conclure que le
gouvernement britannique ft sur le point d'entrer en ngociation pour
la revision des traits de 1831 et de 1833. Lord Aberdeen y et-il
t dispos par habitude conciliante, qu'il et d y renoncer par
gard pour l'tat de l'opinion. De Londres, M. de Sainte-Aulaire avait
bien soin de ne laisser aucune illusion  son ministre; il lui
dclarait, sans la moindre hsitation, qu'aujourd'hui toute ouverture
faite au cabinet anglais aboutirait  une rupture ou  une retraite de
fort mauvaise grce pour nous[178]. Ainsi inform de la rsistance
qu'il devait s'attendre  rencontrer  Londres, M. Guizot tcha de
s'assurer, d'un autre ct, un concours qui dj, quelques mois
auparavant, lui avait servi  faire agrer son refus de ratifier la
convention de 1841; il crivit  M. de Flahault, ambassadeur de France
 Vienne: La question du droit de visite reste et psera sur
l'avenir. J'ai sauv l'honneur et gagn du temps; mais il faudra
arriver  une solution. J'attendrai, pour en parler, que la ncessit
en soit partout comprise. Causez-en, je vous prie, avec M. de
Metternich. Il sait prvoir et prparer les choses. J'espre que, le
moment venu, il m'aidera  modifier une situation qui ne saurait se
perptuer indfiniment, car elle amnerait, chaque anne, au retour
des Chambres, et, dans le cours de l'anne,  chaque incident de mer,
un accs de fivre trs prilleux[179]. M. de Metternich tait alors
d'humeur  couter un pareil langage. Il s'intressait vivement au
maintien de M. Guizot[180], et venait prcisment de le fliciter de
la manire dont il s'tait tir, dans les Chambres, de l'affaire du
droit de visite[181]. Il se montra donc dispos  ne pas refuser, au
jour o elle serait ncessaire, l'assistance qu'on lui demandait.

[Note 178: _Mmoires de M. Guizot_, t. VI, p. 187.]

[Note 179: _Ibid._, p. 186.]

[Note 180: Lettre du comte Apponyi, en date du 5 mars 1843. (_Mmoires
de M. de Metternich_, t. VI, p. 677.)]

[Note 181: Lettre du 13 fvrier 1843 (_ibid._, p. 675).--M. de
Metternich ajoutait cette rflexion: Il n'y a pas de question dans
laquelle un cabinet puisse se trouver plus singulirement plac que le
ntre dans celle-ci. Nous avons combattu les propositions anglaises,
pendant plus de vingt ans. De guerre lasse, et rests seuls de notre
bord, nous avons fini par cder  l'invitation pressante des deux
puissances maritimes, et cela pour nous trouver engags dans un
systme que nous avions combattu avec les raisons,--fort bonnes
d'ailleurs,--que nous devons rcuser aujourd'hui, parce qu'elles sont
incompltement soutenues par l'une des puissances originairement
contractantes! Tout bien considr, il me parat prouv que certaines
ides philanthropiques ne nous conviennent pas.]

La dmarche faite par M. Guizot auprs de M. de Metternich tait une
prcaution prise en vue d'une ngociation que le vote de la Chambre
l'obligeait  ouvrir un jour ou l'autre; elle n'indiquait pas, de la
part du ministre franais, l'intention de commencer aussitt les
pourparlers. Toujours convaincu, comme il l'avait dit  la tribune des
deux Chambres, que, dans l'tat de l'opinion anglaise, il n'y avait
rien d'utile  tenter, et usant de la libert qu'il s'tait rserve
de choisir le moment favorable, il recommanda  son ambassadeur auprs
du gouvernement britannique de se tenir, quant  prsent, bien
tranquille sur cette question-l. Il veillait seulement  ce que ses
agents eussent toujours prsente  l'esprit la tche difficile qu'il
leur faudrait entreprendre plus tard, et son vigilant collaborateur,
M. Dsages, crivait  M. de Jarnac, charg d'affaires  Londres
pendant les absences de M. de Sainte-Aulaire: Travaillez-vous
toujours, _in your closet_,  cette terrible question du droit de
visite?  tout vnement, rendez-vous tout  fait matre de la
matire. Et encore: tudiez-vous toujours,  part vous, la grande,
la bien autrement grande question du droit de visite? N'y renoncez
pas[182].

[Note 182: Lettres du 13 avril et du 13 juin 1843. (Notice sur lord
Aberdeen, par le comte DE JARNAC.)]


VII

Cette question du droit de visite n'tait pas la seule qui soulevt
alors des difficults entre la France et l'Angleterre. Ces deux
nations avaient de nombreux points de contact; et telle tait
l'influence d'une tradition sculaire d'antagonisme, de la divergence
des intrts et de l'antipathie des caractres, que ces contacts
risquaient toujours d'amener des chocs ou au moins des froissements.
Dj nous avons eu sujet de faire cette observation  l'poque o les
deux puissances se proclamaient allies.  plus forte raison devait-il
en tre de mme aprs le refroidissement qui s'tait produit depuis
1836 et le conflit qui avait clat en 1840. Aussi, au commencement de
1843, malgr les intentions conciliantes des hommes qui dirigeaient
les affaires de chaque ct du dtroit, les heurts taient-ils, pour
ainsi dire, de tous les instants. Des deux parts, on croyait avoir
droit  se plaindre: tandis que sir Robert Peel exprimait rudement ses
dfiances, et que lord Aberdeen lui-mme reprochait au gouvernement
franais de tmoigner, sous toutes les formes, son hostilit envers
l'Angleterre[183], M. Guizot constatait ce qu'il appelait le vice
anglais, l'orgueil ambitieux, la proccupation constante et passionne
de soi-mme, le besoin ardent et exclusif de se faire partout sa part
et sa place la plus grande possible, n'importe aux dpens de quoi et
de qui; et le roi Louis-Philippe, attrist et offens des soupons
dont il se voyait constamment l'objet, crivait  son ministre: La
difficult de dtruire chez les Anglais ces illusions, ces dfiances,
ces _misconceptions_ de nos intrts, aprs quarante ans de contact
avec eux, aussi bien, j'ose le dire, qu'aprs mes treize annes de
rgne, me cause un grand branlement dans la confiance que j'avais eue
de parvenir  tablir, entre Paris et Londres, cet accord cordial et
sincre qui est,  la fois, selon moi, l'intrt rel des deux pays et
le vritable _alcazar_ de la paix de l'Europe[184].

[Note 183: Mme notice.]

[Note 184: _Mmoires de M. Guizot_, t. VII, p. 309, et t. VIII, p.
108.]

Cet antagonisme, visible alors sur tous les thtres o les deux
politiques, franaise et anglaise, avaient accoutum de rivaliser
d'influence,--en Syrie, en Grce, dans les vastes rgions ouvertes 
l'extension coloniale,--tait particulirement aigu et menaant en
Espagne. Il y avait prs de dix ans que le dplorable tat de la
Pninsule tait l'une des plus graves et des plus ennuyeuses
proccupations de notre diplomatie[185]. Le danger avait d'abord
sembl venir des carlistes, danger tel qu'en 1835 et 1836, il avait
t question d'une intervention militaire franaise. Depuis lors, la
situation avait chang, sans devenir meilleure. L'insurrection
carliste avait subitement pris fin, dans les derniers mois de 1839,
par la trahison de Maroto; et don Carlos, rduit  se rfugier en
France, avait t intern  Bourges, par ordre du gouvernement du roi
Louis-Philippe. Mais  peine avait-on eu le temps de se fliciter, 
Paris, d'vnements qui semblaient un grand succs pour notre
politique[186], qu'au mois de septembre 1840, une rvolution chassait
en Espagne les modrs du pouvoir, obligeait la reine mre Christine 
fuir en France aprs avoir abdiqu la rgence, et lui donnait pour
successeur le chef militaire de la faction progressiste, le gnral
Espartero. C'tait la dfaite du parti franais et le triomphe du
parti anglais. Lord Palmerston, alors encore au _Foreign office_,
s'empressa de prendre sous sa protection le nouveau rgent, tandis que
l'ambassadeur de France  Madrid quittait l'Espagne, ne laissant
derrire lui qu'un charg d'affaires.

[Note 185: Voy. ce qui a t dj dit des affaires d'Espagne, liv. II,
ch. XIV,  V; liv. III, ch. II,  IV et VI; ch. III,  III, et ch.
VI,  I.]

[Note 186: Le marchal Soult crivait au duc d'Orlans, le 15 octobre
1839: En Espagne, tout marche  notre satisfaction, et le mrite des
vnements qui s'y sont passs depuis deux mois appartient
incontestablement  la sagesse des conseils et des manifestations qui,
avec l'approbation de Sa Majest, ont eu lieu de notre part pour
imprimer une impulsion nouvelle aux oprations. (_Documents
indits._)]

Telle tait la situation assez fcheuse dans laquelle M. Guizot
trouvait les affaires espagnoles, en prenant le pouvoir  la fin de
1840. Trop occup de la question d'Orient pour songer  jouer un rle
actif dans les dissensions de la Pninsule, il ne prit pas une
attitude offensive contre la nouvelle rgence et se renferma dans une
rserve froide, mcontente plutt que malveillante. S'il accordait 
la reine Christine une hospitalit ouvertement amicale, il vitait de
se compromettre officiellement dans les menes de ses partisans. Sans
se laisser troubler par ceux qui lui reprochaient de livrer l'Espagne
 l'Angleterre, il attendait du temps, des fautes des progressistes,
des intrts en souffrance, de la mobilit de l'opinion, que l'Espagne
sentt elle-mme le besoin de se rapprocher de la France. Il estimait
d'ailleurs que la lutte d'influence des deux puissances occidentales,
au del des Pyrnes, tait une lutte de routine, d'habitude, de
tradition, plutt que d'intrts actuels et puissants. Aussi,  peine
le cabinet tory eut-il pris le pouvoir, que le ministre franais lui
proposa une sorte de dsarmement rciproque dans les affaires
espagnoles. Des trois partis qui s'agitent l, crivait-il le 11
octobre 1841[187], les absolutistes et don Carlos, les modrs et la
reine Christine, les exalts et le rgent Espartero, aucun n'est assez
fort ni assez sage pour vaincre ses adversaires, les contenir et
rtablir dans le pays l'ordre et le gouvernement rgulier. L'Espagne
n'arrivera  ce rsultat que par une transaction entre ces partis. 
son tour, cette transaction n'arrivera pas tant que la France et
l'Angleterre n'y travailleront pas de concert... La bonne intelligence
et l'action commune de la France et de l'Angleterre sont
indispensables  la pacification de l'Espagne... Sur toutes les
questions, on nous trouvera modrs, conciliants, sans arrire-pense
et sans prtention exclusive. Nous ne pouvons souffrir qu'une
influence hostile s'tablisse l aux dpens de la ntre; mais
j'affirme que, sur le thtre de l'Espagne pacifie et rgulirement
gouverne, ds que nous n'aurons rien  craindre pour nos justes
intrts et nos justes droits, nous saurons vivre en harmonie avec
tout le monde et ne rien vouloir, ne rien faire qui puisse inspirer 
personne, pour l'quilibre des forces et des influences en Europe,
aucune juste inquitude.

[Note 187: Lettre adresse  M. de Sainte-Aulaire, mais destine en
ralit  lord Aberdeen. (_Mmoires de M. Guizot_, t. VI, p. 305 et
suiv.)]

Cette ouverture n'eut pas tout d'abord grand succs auprs des membres
du nouveau cabinet anglais. Il y avait longtemps que M. de Metternich
disait et rptait  nos ambassadeurs: Vous ne vous mettrez jamais
d'accord avec l'Angleterre sur l'Espagne[188]. Tous les souvenirs
lointains ou proches,--guerre de la Succession et trait d'Utrecht
sous Louis XIV, pacte de famille sous Louis XV, part prise par le
cabinet de Madrid de concert avec celui de Louis XVI  l'mancipation
des colonies amricaines, guerre d'Espagne sous Napolon, intervention
arme du gouvernement de Louis XVIII en faveur de Ferdinand
VII,--avaient fait de la crainte de la prpondrance franaise au del
des Pyrnes et de la ncessit de lutter contre cette prpondrance,
une des traditions indiscutes de la diplomatie anglaise. Celle-ci s'y
obstinait, sans tenir compte des changements accomplis en Espagne, en
France, en Europe. Aussi, au premier moment, le chef du cabinet tory,
sir Robert Peel, ne parut-il pas avoir sur cette question une autre
politique que lord Palmerston. Rsister  l'tablissement de
l'influence franaise en Espagne, disait-il, tel doit tre notre
principal et constant effort. Pour atteindre ce but, il n'hsitait
pas  rechercher contre nous l'appui des puissances continentales, qui
n'avaient cependant pas reconnu la reine Isabelle. Lord Aberdeen, avec
plus de douceur dans les formes, n'avait pas  l'origine un autre
sentiment, et il maintenait, comme reprsentant de l'Angleterre 
Madrid, M. Aston, qui y avait t l'agent passionn de la politique de
lord Palmerston[189].

[Note 188: _Documents indits._]

[Note 189: _Mmoires de M. Guizot_, t. VI, p. 298, 299. _Mmoires de
M. de Metternich_, t. VI, p. 590, 591.]

Le gouvernement franais n'en persista pas moins dans sa modration
conciliante, et, pour en donner une nouvelle preuve, il se dcida,
vers la fin de 1841,  renvoyer un ambassadeur  Madrid. Son choix se
porta sur un membre de la Chambre, nagure collgue de M. Mol dans le
ministre du 15 avril, M. de Salvandy. Mais  peine celui-ci fut-il
arriv  Madrid, le 22 dcembre 1841, qu'une contestation clata entre
lui et Espartero, au sujet des lettres de crance. Le rgent
prtendait qu'elles devaient lui tre remises, comme au dpositaire de
l'autorit royale. L'ambassadeur voulait les remettre  la jeune reine
personnellement, sauf  traiter ensuite de toutes les affaires avec le
rgent. La malveillante obstination du premier, la solennit un peu
importante du second donnrent tout de suite beaucoup d'clat au
conflit. Le gouvernement franais soutint son reprsentant et, pour
tmoigner de son mcontentement, le rappela immdiatement en France.
M. de Salvandy et voulu que son rappel ft suivi de l'envoi d'une
arme franaise en Espagne, ou tout au moins de l'interruption absolue
des relations diplomatiques; le gouvernement, n'estimant pas que
l'incident autorist des mesures aussi extrmes, se borna  faire
signifier  Madrid que le roi des Franais ne recevrait aucun agent
espagnol, accrdit  Paris, avec un titre suprieur  celui de charg
d'affaires[190].

[Note 190: Dpche du 5 janvier 1842.]

Dans cette querelle d'tiquette, Espartero avait t soutenu, et mme,
s'il fallait en croire M. de Salvandy, pouss par le ministre
d'Angleterre, M. Aston. On s'aperut que lord Palmerston n'tait plus
au _Foreign office_. En dpit des objurgations de la presse whig, lord
Aberdeen n'approuva pas la conduite de son agent. Personne,
crivit-il  M. Aston le 7 janvier 1842, ne peut tre plus dispos que
moi  soutenir le gouvernement espagnol quand il a raison,
spcialement contre la France. Mais, dans cette circonstance, je crois
qu'il a dcidment tort, et je regrette beaucoup que votre jugement,
ordinairement si sain, soit arriv  une autre conclusion. Il
terminait en prescrivant au ministre d'Angleterre de travailler, s'il
en tait temps encore,  quelque accommodement. Lord Aberdeen
s'tait dcid par cette considration que la prtention du rgent
portait atteinte  l'intgrit du pouvoir monarchique. Mais il n'tait
pas pour cela converti  la politique d'entente que proposait M.
Guizot pour les affaires d'Espagne. On le vit bien,  cette mme
poque, quand, pour la premire fois, le gouvernement franais jugea 
propos d'aborder nettement cette question du mariage de la reine
Isabelle, qui devait, quelques annes plus tard, amener un conflit si
grave entre les deux puissances occidentales.


VIII

Du jour o, bien  contre-coeur, le roi Louis-Philippe s'tait vu
oblig de reconnatre l'admission des femmes  la succession de
Ferdinand VII, il avait pressenti les risques que le mariage de la
reine Isabelle ferait un jour courir  l'oeuvre de Louis XIV au del
des Pyrnes[191]. Sans doute, l'Espagne, affaiblie par le despotisme
et les rvolutions, ne pouvait tre une ennemie aussi redoutable qu'au
temps de Philippe II; elle ne pouvait mme plus tre une allie aussi
utile qu'au dix-huitime sicle. D'ailleurs, le temps tait pass o
la parent des souverains emportait l'alliance des nations. Mais, sans
rver aucun nouveau pacte de famille, on ne devait pas oublier 
Paris ce que l'histoire ou seulement la gographie enseigne si
clairement,  savoir que la France est singulirement amoindrie dans
sa force et dans sa libert d'action, si elle n'a pas l'entire
scurit de sa frontire mridionale. Il fallait donc veiller avec une
particulire sollicitude  ce que, dans cette pninsule o existait
dj un parti antifranais, ne vnt pas s'tablir une influence
dispose  faire le jeu de nos adversaires. N'et-ce pas t le cas si
un mariage avait appel  s'asseoir sur le trne de Philippe V quelque
prince appartenant  une famille rivale ou peut-tre ennemie de la
France? On ne saurait donc s'tonner de l'importance alors attache
par notre gouvernement  cette affaire du mariage[192]. Quant  ceux
qui reprochaient, en cette circonstance, au roi Louis-Philippe de
transformer en question nationale une proccupation dynastique, ils
oubliaient cette loi vraiment providentielle de la monarchie qui
runit et confond presque toujours l'intrt dynastique et l'intrt
national.

[Note 191: Rappelons ici ce passage, dj cit par nous, d'une lettre
crite, le 25 octobre 1833, par le duc de Broglie  lord Brougham:
Nous eussions fort prfr que don Carlos et succd naturellement 
son frre, selon la loi de 1713. Cela tait infiniment plus dans
l'intrt de la France. La succession fminine, qui menace de nous
donner un jour pour voisin je ne sais qui, nous est au fond
dfavorable. (_Documents indits._)]

[Note 192: En commenant dans ses _Mmoires_ le rcit des ngociations
relatives  ce mariage, M. Guizot l'appelle l'vnement le plus
considrable de son ministre. (T. VIII, p. 101.)]

En Espagne, aussi bien  la cour que dans le peuple, le mari le plus
dsir pour la jeune reine et t l'un des princes franais, entre
tous le duc d'Aumale, mis alors fort en vue par ses exploits
africains. Mais les autres puissances, particulirement l'Angleterre,
n'taient pas d'humeur  accepter cette rdition de l'entreprise de
Louis XIV[193], et Louis-Philippe tait encore moins dispos 
risquer, pour la leur imposer, une nouvelle guerre de la succession
d'Espagne. Prvoyant sur ce point une rsistance analogue  celle qui
s'tait nagure leve contre l'appel d'un prince franais au trne de
Belgique, le Roi se montra, ds le premier jour, aussi dcid 
refuser le duc d'Aumale  l'Espagne, qu'il l'avait t, en 1831, 
refuser le duc de Nemours  la Belgique. Les lettres confidentielles
qu'il adressait  M. Guizot tmoignent de sa rsolution. Loin de
dsirer que l'ide d'une telle union se rpandt en Espagne, sa
proccupation constante tait de prvenir une demande qui n'et t
pour lui qu'un embarras. Il faut instruire nos agents, disait-il,
pour carter et faire avorter, autant qu'ils pourront, toute
proposition relative  mon fils[194]. La considration de l'Europe
n'tait pas le seul motif de sa conduite. Assez pessimiste de sa
nature, il n'avait aucune foi dans l'avenir de l'Espagne. Croyez
bien, mon cher ministre, crivait-il  M. Guizot, que nous ne pouvons
jamais trouver en Espagne qu'un seul motif d'tonnement: ce serait
qu'elle ne ft pas en proie successivement  toute sorte de gchis et
de dchirements politiques. Nous devons nous tenir soigneusement en
dehors de tout cela; car, dans ma manire de voir, il n'y a pour nous
d'autre danger que celui d'y tre entrans, comme ceux qui dans les
usines approchent leurs doigts des cylindres mouvants qui broient tout
ce qui s'y introduit[195]. C'tait cette proccupation qui nagure
l'avait rendu si hostile  toute intervention militaire en Espagne:
elle le dtournait maintenant d'un mariage qui lui et fait assumer en
quelque sorte la responsabilit du relvement de ce pays.

[Note 193: Ds le 1er novembre 1836, lord Palmerston, dont la mfiance
jalouse tait si facilement en veil, crivait  son frre:
Louis-Philippe est aussi ambitieux que Louis XIV et veut mettre un de
ses fils sur le trne d'Espagne, comme mari de la jeune reine.
(BULWER, _Life of Palmerston_, t. III, p. 24.)]

[Note 194: Des crivains anglais ont prtendu que Louis-Philippe avait
commenc par dsirer marier la Reine  un de ses fils. Cette assertion
ne peut un moment se soutenir, en face des preuves donnes par M.
Guizot. (_Mmoires_, t. VIII, p. 107, 108.)]

[Note 195: Lettre du 9 aot 1843. (_Mmoires de M. Guizot_, t. VIII,
p. 107.)]

Mais si, dans cette affaire du mariage, Louis-Philippe n'hsitait pas 
sacrifier au maintien de la paix gnrale toute ambition de famille, il
n'tait pas moins rsolu  dfendre contre des prtentions jalouses
notre situation au del des Pyrnes. Ne cherchant pas d'agrandissement,
il ne voulait pas souffrir de diminution. Plus il donnait la preuve de
son dsintressement et de sa modration, plus il se croyait le droit
d'exiger que les autres puissances eussent gard aux droits historiques
et aux lgitimes intrts de la France. Or il lui paraissait que ces
intrts seraient atteints, si un prince n'appartenant pas  la famille
de Bourbon prenait place sur le trne d'Espagne. Entre les divers maris
que cette famille pouvait alors offrir,--princes de Naples, de Lucques,
princes espagnols fils de l'infant don Francisco ou mme fils de don
Carlos,--notre gouvernement n'imposait ni n'excluait personne; mais il
n'admettait pas que le choix sortt de ce cercle.

Le danger contre lequel le cabinet de Paris se prmunissait, en
arrtant cette ligne de conduite, n'tait pas imaginaire. Depuis 1841,
une candidature trangre  la maison de Bourbon avait t mise en
avant, non sans chance de succs: celle du prince Lopold de Cobourg,
cousin germain du mari de la reine Victoria et neveu du roi des
Belges. Son frre an, le prince Ferdinand, avait t, en 1836, port
au trne de Portugal par son mariage avec la reine Dona Maria. Un
autre de ses frres devait pouser, en 1843, la princesse Clmentine,
fille de Louis-Philippe, et sa soeur tait, depuis 1840, duchesse de
Nemours[196]. Qui avait pris l'initiative de cette candidature? Un
certain mystre rgnait sur ce point. Toutefois, en y regardant d'un
peu prs, il est facile d'entrevoir l'action du prince Albert, dj
fort influent sur la jeune reine Victoria qui l'aimait tendrement, et
de son confident, si hostile  la France, l'Allemand Stockmar. Sans
doute le prince consort veillait  ne point se dcouvrir; sa situation
l'y obligeait; il ne proposait rien ouvertement; encore moins avait-il
l'air de prtendre rien imposer; non rsolu  emporter la place de
vive force, mais s'apprtant  profiter de toute occasion qui se
prsenterait d'y entrer par surprise, il dsirait le succs, sans trop
y compter. Pour le moment, il se bornait  faire en sorte que l'ide
ft lance en Espagne comme en Angleterre, et qu'elle y ft peu  peu
son chemin. Il tait second sous main, avec beaucoup de rserve et de
circonspection, par son oncle, le roi des Belges, conseiller fort
cout  Windsor[197]. Quant aux ministres anglais, ils n'eussent
peut-tre pas eu, d'eux-mmes, l'ide de ce mariage; ils pressentaient
des difficults et n'avaient pas envie d'y engager  la lgre la
politique de leur gouvernement; toutefois, ils voyaient bien qu'ils
seraient agrables  leur cour, en secondant ou tout au moins en ne
contrariant pas ce projet; aussi, sans le prendre  leur compte, en
affectant mme une sorte d'indiffrence entre les divers candidats,
rclamaient-ils, pour le choix de la reine Isabelle, une libert qui
leur paraissait un moyen de rserver les chances du prince de Cobourg.
C'tait la tactique mme que leur avait suggre le prince
Albert[198]. En tout cas, aux yeux de tous, de ses partisans comme de
ses adversaires, cette candidature avait une couleur nettement
anglaise. On rappelait les liens dj anciens et si troits de la
maison de Cobourg et de la cour d'Angleterre; on rappelait aussi que
c'tait lord Palmerston qui, en 1836, avait pouss Ferdinand de
Cobourg sur le trne de Portugal, et l'union du frre cadet de
Ferdinand avec Isabelle semblait devoir tendre sur la cour de Madrid
l'influence que l'Angleterre exerait sur la cour de Lisbonne.

[Note 196: La maison de Saxe-Cobourg-Gotha, cette maison si
rapidement ascendante, comme a dit M. Guizot, se divisait en
plusieurs branches. Le duc rgnant, Ernest Ier, avait deux fils:
Ernest, qui devait lui succder, et Albert, l'poux de la reine
Victoria. Le frre cadet d'Ernest Ier, Ferdinand, avait quatre
enfants: Ferdinand, mari de la reine de Portugal; Auguste, qui devait
pouser la princesse Clmentine d'Orlans; Lopold, le prtendant  la
main d'Isabelle, et une fille marie au duc de Nemours. Un autre frre
d'Ernest Ier tait Lopold, le roi de Belgique. Enfin ces trois frres
avaient eu deux soeurs, l'une marie en Russie, l'autre, Victoria,
duchesse de Kent, et mre de la reine Victoria.]

[Note 197: Un peu plus tard, M. de Sainte-Aulaire, qui avait vainement
cherch  faire expliquer le roi Lopold sur cette question, rsumait
ainsi son impression: Le roi Lopold ne veut pas mcontenter notre
roi; il s'emploiera toujours en bon esprit entre nous et l'Angleterre.
Mais, aprs tout, il est beaucoup plus Cobourg que Bourbon, et il fera
pour son neveu tout ce qu'il jugera possible. (Dpche de M. de
Sainte-Aulaire, en date du 14 juillet 1843. _Mmoires de M. Guizot_,
t. VIII, p. 132.)]

[Note 198: Par un calcul facile  comprendre, le baron de Stockmar,
dans ses _Mmoires_, et sir Thodore Martin, dans sa Vie du prince
consort, ont cherch  diminuer ou  supprimer compltement la
responsabilit du gouvernement et de la cour d'Angleterre dans cette
candidature du prince de Cobourg. Je ne leur opposerai pas les
renseignements contraires recueillis alors par la diplomatie
franaise. Je me bornerai aux aveux mmes du baron de Stockmar, tels
qu'on les trouve dans ses _Mmoires_. Le confident du prince Albert,
examinant,  la date du 14 mai 1842, la question du mariage espagnol,
et parlant videmment pour le prince autant que pour lui, commenait
par dire que les Bourbons offraient prise  beaucoup d'objections.
Puis il ajoutait ces paroles significatives: _Notre_ candidat est
plus acceptable. Non qu'il ft sr des aptitudes personnelles du
jeune Lopold: Mais, ajoutait-il, en de telles circonstances, c'est
faire assez, c'est mme tout faire que de permettre au destin de le
trouver, si le destin, dans sa capricieuse envie de raliser des
choses invraisemblables, persistait  le chercher en dpit de tous les
empchements et de tous les obstacles. _C'est ce qui a eu lieu_,
autant du moins que la chose tait en notre pouvoir. _Nous avons
dirig sur ce candidat l'attention de l'Espagne et de l'Angleterre_
avec la prudence que conseillait un examen attentif de toutes les
convenances. Puis, aprs avoir parl des dispositions d'Espartero, il
terminait ainsi: _Nous avons dj obtenu que notre ministre, d'abord
favorable  un Bourbon_, parce qu'un Bourbon susciterait le moins de
difficults extrieures, _devienne tout  fait impartial et soutienne
loyalement tout choix conforme aux vrais intrts de l'Espagne_. Ainsi
_la semence est dj confie  la terre_,  une terre, il est vrai,
o, selon toute vraisemblance, elle ne lvera pas. Qu'importe? _Notre
part du travail est accomplie_, la seule part qui ft possible, la
seule que conseillt la raison; nous n'avons plus qu' attendre le
rsultat.]

Le cabinet de Paris avait vu natre avec dplaisir la candidature du
prince Lopold et tait trs dcid  la combattre. La prsence
d'Espartero  la tte du gouvernement espagnol, sa dpendance de
l'Angleterre et son hostilit contre la France paraissaient augmenter
le danger. Le rgent ne dissimulait pas son opposition  tout mariage
avec un Bourbon[199], et, sans se prononcer nettement au sujet du
Cobourg, il en parlait en termes qui paraissaient encourageants aux
partisans de ce prince[200]. N'tait-il pas ds lors possible qu'en
dpit de la jeunesse d'Isabelle  peine ge de douze ans, Espartero
voult profiter de son pouvoir pour brusquer le mariage  notre
dtriment? Dans ces conditions, le gouvernement franais crut
ncessaire de saisir ouvertement l'Europe elle-mme de la question,
et, en mars 1842, il lui fit savoir, avec une nettet loyale, comment
il avait rsolu de se conduire dans cette affaire. Notre politique
est simple, dclarait M. Guizot.  Londres et probablement aussi
ailleurs, on ne voudrait pas voir l'un de nos princes rgner  Madrid.
Nous comprenons l'exclusion et nous l'acceptons dans l'intrt de la
paix gnrale et de l'quilibre europen. Mais, dans le mme intrt,
nous la rendons: nous n'admettons point, sur le trne de Madrid, de
prince tranger  la maison de Bourbon.

[Note 199: _Mmoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 130.]

[Note 200: Dans l'crit du 14 mai 1842, dj cit plus haut, le baron de
Stockmar, aprs avoir rapport comment le prince Albert et lui avaient
dirig sur leur candidat l'attention de l'Espagne, ajoutait:
Espartero ne s'est dclar ni pour ni contre; il a dit trs sagement
qu'une telle affaire ne pouvait tre dcide que par le gouvernement
espagnol, en vue des vritables intrts de la nation espagnole, _sous
le patronage et avec l'assentiment de l'Angleterre_.]

Au premier mot que lui dit sur ce sujet l'ambassadeur de France, lord
Aberdeen se rcria: En vrit, dit-il, je ne comprends pas une
pareille dclaration; je ne vois pas en vertu de quel droit vous
intervenez dans cette question; la reine d'Espagne doit rester libre
de choisir le mari qu'il lui plaira; c'est une prtention exorbitante,
j'allais dire contraire  la morale, que de lui imposer tel ou tel
choix.--Nous ne faisons, objecta notre reprsentant, que rendre
exclusion pour exclusion.--Nous n'excluons personne, reprit lord
Aberdeen; c'est une affaire purement domestique dont nous ne voulons
pas nous mler.--Dans ce cas, je pourrai dire au gouvernement du Roi
que si la reine Isabelle dsire pouser son cousin le duc d'Aumale,
vous ne vous y opposerez pas?--Ah! je ne dis pas; il s'agirait alors
de l'quilibre de l'Europe; ce serait diffrent. C'tait bien le
langage dsir par le prince Albert, dans l'intrt de son cousin de
Cobourg. Les pourparlers se prolongrent, sans pouvoir faire sortir le
cabinet anglais de cette attitude.  la fin, cependant, tout en
persistant  nous contester un droit d'exclusion, il se montra prt 
faire entendre  Madrid un langage de conciliation qui dispost le
gouvernement actuel d'Espagne  chercher une solution propre 
satisfaire tous les intrts[201]. Bien que ces dclarations fussent
trs vagues, on voulut y voir,  Paris, une tendance  s'entendre avec
la France, sinon sur les principes, du moins sur les personnes et sur
les faits.

[Note 201: _Mmoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 110  118.]

Notre gouvernement avait galement communiqu ses rsolutions aux
cabinets de Vienne et de Berlin. M. de Metternich, tout en nous
contestant, comme lord Aberdeen, le droit d'exclure tel ou tel prince,
nous reconnut celui d'examiner jusqu' quel point il pouvait nous
convenir de nous opposer  un acte considr comme hostile  nos
intrts ou menaant pour notre sret. C'est le droit de paix et de
guerre, ajoutait le chancelier, que je n'ai pas plus le pouvoir de
vous contester que je n'ai celui de vous reconnatre le droit
d'imposer votre volont  l'Espagne. Cette distinction thorique une
fois faite, M. de Metternich proposa ce qu'il appelait son ide:
c'tait le mariage d'Isabelle avec le fils de don Carlos. Le
gouvernement franais n'avait pas d'objection _ priori_ contre cette
ide, qui ne faisait pas sortir le trne de la maison de Bourbon;
mais, malgr les instances de M. de Metternich, il ne voulut pas s'en
faire le patron. Il n'estimait pas cette solution possible, en
prsence des rpugnances librales et des exigences carlistes. 
Berlin, dans cette question comme dans beaucoup d'autres, on se
bornait  emboter le pas derrire la cour de Vienne[202].

[Note 202: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 598, 620, 658,
682  702. _Mmoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 118  122.]

L'anne 1842 s'acheva sans qu'aucun incident ft avancer l'affaire du
mariage. Toutefois la candidature du prince de Cobourg restait
toujours  l'horizon. Il nous revint mme, dans les premiers mois de
1843, que ses partisans se remuaient, que le charg d'affaires de
Belgique  Madrid manoeuvrait sans bruit, mais activement, pour cette
combinaison, que le rgent Espartero, dans ses conversations avec le
ministre d'Angleterre, M. Aston, se montrait dispos  la favoriser,
et que le prince Lopold songeait  faire une visite  Madrid[203].
Devant cette agitation, le cabinet de Londres demeurait inerte et
embarrass, ne se prononant pas pour cette candidature, mais n'osant
s'y montrer contraire. M. Guizot en fut pniblement affect: comme
nous l'avons dit, il avait tch d'interprter les explications
changes au mois de mars 1842, en ce sens que lord Aberdeen aurait
promis d'agir  Madrid pour donner  l'affaire du mariage une solution
qui nous convnt, et il s'tonnait de ne lui voir rien faire pour
acquitter sa promesse. Son tonnement fut plus grand encore quand il
connut les dclarations faites, le 5 mai 1843,  la Chambre des
communes, par sir Robert Peel. L'Espagne, avait dit ce dernier,
investie de tous les droits et privilges qui appartiennent  un tat
indpendant, a, par ses organes dment constitus, le droit exclusif
et le pouvoir de contracter les alliances matrimoniales qu'elle jugera
convenables. Faite dans ces termes absolus et comme exprimant
l'opinion bien arrte du gouvernement anglais, une telle dclaration
paraissait avoir pour objet de contredire les prtentions franaises
et d'en sparer compltement la politique britannique. M. Guizot crut
devoir s'en plaindre. Il n'eut pas de peine  faire ressortir combien
un tel langage tait peu srieux de la part d'un gouvernement qui
interdisait  la nation espagnole de porter son choix sur un des fils
du roi Louis-Philippe, et il dplora que l'Angleterre persistt 
marcher, en Espagne, dans la vieille ornire de rivalit et de lutte
contre la France, alors que l'accord des deux puissances mettrait
promptement un terme  toutes les questions souleves, et que ni
l'Angleterre ni la France n'avaient rellement, dans l'tat actuel des
faits, aucun intrt vrai et important  demeurer en dsaccord[204].
Les informations que notre gouvernement recevait, au mme moment, sur
les dispositions des cours continentales, n'taient pas pour le
consoler du dsappointement que lui causait l'attitude du cabinet
britannique. De Berlin, le comte Bresson crivait  M. Guizot:
Mesurons bien l'tendue des embarras et des dangers qui peuvent
surgir pour nous de l'tat de l'Espagne, et ne nous en rapportons qu'
nous-mmes pour en sortir: non seulement, quelque juste que soit notre
cause, on ne nous aidera pas; mais mme, si l'on peut, sans trop se
dvoiler, sans trop se compromettre, nous entraver et nous nuire, on
ne se refusera pas ce plaisir. Cette disposition sera uniforme 
Londres,  Vienne,  Ptersbourg,  Berlin[205].

[Note 203: Lettres du duc de Glcksberg, charg d'affaires de France,
 M. Dsages, en date du 18 mars et du 5 avril 1843. (_Mmoires de M.
Guizot_, t. VIII, p. 131.)]

[Note 204: Dpche de M. Guizot  M. de Sainte-Aulaire. (_Mmoires de
M. Guizot_, t. VIII, p. 134  138.)]

[Note 205: Lettre du 15 fvrier 1843. (_Documents indits._)]

Les affaires d'Espagne semblaient donc mal tourner pour nous, quand,
en juillet 1843, une nouvelle rvolution changea compltement la face
des choses. Depuis quelque temps dj, l'toile d'Espartero tait
visiblement en dclin. Son gouvernement avait t  la fois malhabile
et vexatoire, faible et violent, blessant les consciences et
inquitant les intrts. Sa dpendance de l'Angleterre irritait le
sentiment national et tait devenue l'un des principaux griefs de
l'opposition[206]. Pris entre deux feux, il lui fallait faire tte
tantt aux soulvements des christinos, tantt  ceux des radicaux
qu'il s'tait aussi alins. Vainement bombardait-il les villes
rvoltes, dissolvait-il les Corts, le mcontentement allait toujours
grandissant. Enfin ses ennemis de tous bords s'unirent contre lui
dans une vaste insurrection; la lutte dura quelques semaines; mais
partout vaincu, honni, pourchass jusqu' Cadix, le rgent fut rduit,
le 29 juillet,  se rfugier sur un navire anglais.

[Note 206: Ds septembre 1842, l'un des hommes politiques du parti
radical, M. Olozaga, de passage  Paris, disait  M. Guizot:
L'influence anglaise est fort diminue; elle pse  tout le monde.
(_Mmoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 124.)--Peu d'annes aprs, le
duc de Broglie, rappelant,  la tribune de la Chambre des pairs, la
chute d'Espartero, s'exprimait ainsi: C'est la nation espagnole
elle-mme qui s'est charge de renverser le parti antifranais, le
parti soi-disant national; c'est la rupture de ce parti, de son chef
avec la France, qui a prpar et prcipit sa ruine. (Discours du 19
janvier 1847.)]

Le gouvernement du roi Louis-Philippe accueillit avec une satisfaction
facile  comprendre la nouvelle de cette rvolution. Il y trouvait la
justification de la politique de rserve patiente suivie par lui
depuis trois ans en Espagne. On lui avait reproch d'y laisser ruiner
l'influence franaise au profit de l'influence anglaise. Or il se
trouvait, en fin de compte, que le rsultat contraire se produisait.
Les modrs, nos clients naturels, n'avaient sans doute pas t les
seuls auteurs de la rvolte victorieuse; mais ils y avaient jou un
rle considrable, et il tait vident qu'avant peu, ils en
recueilleraient le profit; c'tait Narvaez, le chef militaire des
christinos, accouru de Paris au premier bruit du soulvement, qui
avait command la principale arme de l'insurrection et avait port le
coup mortel au rgent en s'emparant de Madrid; quant  la reine
Christine elle-mme, chacun prvoyait qu'elle ne tarderait pas  tre
rappele. La rvolution de juillet 1843 tait si videmment favorable
 la France, qu'en dpit des dngations de M. Guizot, on fut partout
persuad, en Autriche aussi bien qu'en Angleterre, qu'elle avait t
secrtement prpare par les machinations du cabinet de Paris ou tout
au moins par celles du roi Louis-Philippe[207].

[Note 207: _The Greville Memoirs, second part_, t. II, p. 50.--BULWER,
_Life of Palmerston_, t. III, p. 179.--_Mmoires de M. de Metternich_,
t. VI, p. 684.]

 Londres, le coup fut vivement ressenti. J'ai dn hier auprs de
lord Aberdeen, crivait M. de Sainte-Aulaire, le 27 juillet 1843; il
est visiblement fort troubl des affaires d'Espagne. Je le conois,
car c'est un rude chec pour la politique Whig, que le cabinet tory a
eu la faiblesse de faire sienne[208]. Le premier mouvement du
ministre anglais fut de s'en prendre  nous de son dsappointement et
de rcriminer sur le prtendu concours que nous aurions donn aux
rvolts. Mais, dans cet esprit sens, la mauvaise humeur ne pouvait
tre longtemps matresse, et il apparut bientt que cette nouvelle
preuve de l'instabilit des choses en Espagne lui faisait faire au
contraire de salutaires rflexions sur les prils de la lutte
d'influence o s'tait obstine la politique anglaise et sur les
avantages de l'accord que M. Guizot lui avait propos jusqu'alors avec
si peu de succs. Sa conversion fut prompte et complte[209]. Ds le
24 juillet 1843, quand Espartero n'avait pas encore quitt le sol
espagnol, mais que l'on ne pouvait plus se faire illusion sur sa
dfaite, lord Cowley vint communiquer  M. Guizot une longue dpche,
date du 21, dans laquelle, aprs quelques observations sur l'appui
que les insurgs avaient, dit-on, trouv en France, lord Aberdeen
ajoutait: On ne peut esprer que les passions qui ont si longtemps
fait rage en Espagne se calment immdiatement; mais, si les
gouvernements lis  l'Espagne par leur position, par des intrts
communs et d'anciennes alliances, spcialement les gouvernements de la
Grande-Bretagne et de la France, s'unissaient srieusement et
consciencieusement pour aider l'Espagne  tablir et  maintenir un
gouvernement stable, on ne peut gure douter qu'en peu de temps la
tranquillit ne ft rendue  ce malheureux pays. Le gouvernement de Sa
Majest propose donc que les gouvernements anglais et franais
unissent leurs efforts pour arrter le torrent de discordes civiles
qui menace de bouleverser encore une fois l'Espagne, et qu'ils
prescrivent, l'un et l'autre,  leurs agents diplomatiques  Madrid,
d'agir dans un amical et permanent accord, pour faire prvaloir les
bienveillants desseins de leurs deux gouvernements  cet gard[210].
Le secrtaire d'tat restait dans ces gnralits et n'abordait pas
la question du mariage, mais au mme moment, ayant eu une explication
sur ce sujet avec le prince Albert, il lui fit comprendre qu'avec la
chute du rgent les prtentions du prince de Cobourg perdaient leur
meilleur appui, et que cette candidature devait par suite tre
carte[211]. M. Guizot retrouvait avec satisfaction, dans la dpche
anglaise, les ides qu'il avait lui-mme exprimes si souvent. Il
demeurait fidle  ces ides, bien que le vent et tourn en Espagne 
notre avantage; dans sa pense, d'ailleurs, cet accord avec le cabinet
de Londres faisait partie d'un plan d'ensemble. Il se hta donc de
rpondre, le 10 aot 1843, que le gouvernement du Roi accueillait
avec grand plaisir la proposition de concert et d'action commune dans
les affaires d'Espagne, que lui adressait le gouvernement anglais. Il
ne se priva pas toutefois du plaisir de rappeler que lui-mme, 
diverses reprises et notamment avant les derniers vnements, il avait
propos au cabinet anglais cette action commune. Enfin, ne voulant
laisser place  aucune quivoque, il traita aussitt le sujet du
mariage. Pour que le concert soit efficace, dit-il, il importe de se
rendre bien compte des questions auxquelles il doit s'appliquer: la
plus grave est, sans contredit, celle du mariage futur de la reine
Isabelle. Tout en protestant de son respect pour l'indpendance de la
Reine, il exposa que les puissances voisines, la France surtout,
taient grandement intresses en cette affaire, et que c'tait un
acte de loyaut de s'expliquer franchement et de bonne heure sur cet
intrt vident et sur la conduite qu'on se propose de tenir en
consquence. Puis il continua en ces termes: C'est ce que nous avons
fait lorsque, soit publiquement, soit dans les communications
officieuses que nous avons eues  ce sujet avec le cabinet britannique
et avec les principaux cabinets europens, nous avons dclar que
l'intrt franais commandait au gouvernement du Roi de faire tous ses
efforts pour que la couronne d'Espagne demeurt dans la maison royale
qui la porte. En exprimant ainsi la pense que les descendants de
Philippe V doivent continuer  occuper le trne d'Espagne, le
gouvernement du Roi n'a tmoign,  coup sr, aucune vue ambitieuse ou
personnelle, car il a simplement demand le maintien du _statu quo_ et
des maximes qui prsident, depuis l'ouverture du dernier sicle, 
l'quilibre europen. Le gouvernement du Roi sera empress de se
concerter avec le gouvernement anglais pour assurer, par les voies
d'une influence lgitime et en gardant  l'indpendance de l'Espagne
et de sa reine le plus scrupuleux respect, un rsultat si juste en
lui-mme et si important au repos de l'Europe[212]. M. Guizot
acceptait donc l'accord propos, mais il en prcisait les conditions,
en ce qui concernait le mariage. Lord Aberdeen ne marqua en aucune
faon que ces conditions ne lui convinssent pas. Bien au contraire,
quelques jours plus tard, une dmarche spontane et imprvue de la
reine d'Angleterre vint confirmer, avec clat, le rapprochement des
deux cours occidentales, et mme lui donner un caractre plus solennel
et plus gnral.

[Note 208: _Mmoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 141.]

[Note 209: Cette ide d'un accord avec la France sur les affaires
espagnoles s'tait, du reste, dj manifeste dans l'entourage de lord
Aberdeen. En mars 1842, lord Wellington avait dit  un envoy de M.
Guizot: Ils ont dtruit, dans ce pays-l, tous les vieux moyens de
gouvernement, et ils ne les ont remplacs par aucun autre; il faudrait
que les deux grandes puissances, l'Angleterre et la France, se
concertassent pour la pacification de l'Espagne. (_Mmoires de M.
Guizot_, t. VIII, p. 117.)]

[Note 210: _Ibid._, p. 143.]

[Note 211: _Mmoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 144.]

[Note 212: Dpche  M. de Jarnac, charg d'affaires  Londres, cite
par M. Guizot,  la tribune de la Chambre des pairs, dans son discours
du 20 janvier 1847.]


IX

Vers la fin d'aot, en pleines vacances parlementaires, alors que
Louis-Philippe avait pris,  Eu, ses quartiers d't, que les princes
ses fils taient disperss, que M. Guizot se reposait au Val-Richer,
la nouvelle se rpandit tout  coup, sans que rien y et prpar les
esprits, que la reine d'Angleterre se disposait  faire visite au roi
des Franais. La premire impression fut une surprise mle
d'incrdulit. Les adversaires du gouvernement voulaient se persuader
que c'tait un faux bruit; ses amis se taisaient, par crainte d'une
dception. Pas un souverain n'avait jusqu'ici consenti  tre l'hte
du roi des barricades: les journaux en avaient plus d'une fois fait
la remarque. Personne n'avait rendu les visites faites  Berlin et 
Vienne par le duc d'Orlans et le duc de Nemours. Quand le roi de
Prusse tait all  Londres en 1842, il avait refus, malgr les
ouvertures de notre ministre  Berlin, de traverser le sol franais.
Or voici que cette sorte d'interdit allait tre lev. Et par qui? Par
la souveraine de cette Angleterre si longtemps notre ennemie, dont
aucun roi n'avait mis le pied sur notre sol depuis l'entrevue de Henri
VIII et de Franois Ier, et qui, nagure, semblait conduire contre la
France la coalition de l'Europe. Pour mieux marquer qu'il s'agissait
surtout d'une politesse faite au Roi, n'ajoutait-on pas que la visite
se ferait  Eu, et que la Reine n'irait pas  Paris[213]? Si
invraisemblable que part tout d'abord la nouvelle, on n'en put
longtemps douter. Car on apprit presque aussitt que la Reine s'tait
embarque, le 28 aot,  Southampton, accompagne du prince Albert et
de lord Aberdeen, et qu'aprs avoir visit quelques ports anglais de
la Manche, elle se dirigeait vers le Trport.

[Note 213:  Eu, lord Aberdeen dit  M. Guizot: La Reine n'ira point
 Paris; elle veut tre venue pour voir le Roi et la famille royale,
non pour s'amuser. (_Mmoires du M. Guizot_, t. VI, p. 193.)]

Ce voyage tait le rsultat de l'initiative propre,--les mcontents
disaient du caprice,--de la jeune souveraine, alors ge de
vingt-quatre ans. Grce aux mariages contracts entre les d'Orlans et
les Cobourg qui lui tenaient  elle-mme de si prs[214], la reine
Victoria tait devenue l'allie et l'amie de plusieurs membres de la
famille royale de France. Professant depuis longtemps grande tendresse
et estime pour la sainte reine des Belges, fille ane de
Louis-Philippe, elle s'tait prise rcemment d'un got trs vif pour
sa soeur plus jeune, la brillante princesse Clmentine, qui venait
d'pouser, le 21 avril 1843, le prince Auguste de Cobourg. Elle
connaissait aussi et avait fort apprci les fils du Roi, qui tous,
sauf le plus jeune, taient venus  des poques diverses en
Angleterre. De l, chez elle, une grande curiosit de visiter cette
famille  son foyer, d'approcher une reine qu'elle savait si
universellement vnre, de causer avec un roi qu'on disait si habile,
si spirituel, si plein d'exprience, et qui avait t autrefois l'ami
de son propre pre, le duc de Kent. Je mdite d'aller voir vos
parents  Eu, avait-elle dit un jour  la princesse Clmentine;
laissez-moi arranger cela et gardez-moi le secret. Ce fut en juin
1843 qu'elle parla pour la premire fois de son projet  sir Robert
Peel et  lord Aberdeen. Ceux-ci furent fort surpris; mais cette
fantaisie royale concordait prcisment avec l'volution que faisaient
faire  leur politique le dclin et la chute ds lors probable
d'Espartero. Aussi ne prsentrent-ils aucune objection. Nous
laisserons Sa Majest faire autant de pas qu'elle le voudra dans cette
voie-l, dit lord Aberdeen. Il fut seulement convenu, pour viter les
questions et peut-tre les critiques de l'opposition, que le plus
grand secret serait gard. Le duc de Wellington lui-mme ne fut
inform du projet que trois jours avant son excution[215].

[Note 214: Rappelons que la duchesse de Kent, mre de la Reine, et le
prince Albert, son mari, taient des Cobourg. D'autre part, trois
enfants de Louis-Philippe, les princesses Louise et Clmentine et le
duc de Nemours, avaient pous des Cobourg.]

[Note 215: _The Greville Memoirs, second part_, t. II, p. 196, 197.]

 la cour de France, la satisfaction fut vive, quand on reut avis de
la visite projete. Il ne restait que quelques jours pour s'y
prparer. Le Roi veilla  tout avec entrain. Je suis fort malheureux
avec quatre invalides pour servir six pices, crivait-il le 26 aot 
M. Guizot; le marchal en avait ordonn trente l'anne dernire; j'ai
dit au gnral Teste de les faire venir en poste de Douai; tout cela
pour faciliter le secret. Puis, de l'argenterie, de la porcelaine. Il
n'y a rien ici, que des ttes qui partent. Les logements sont un autre
embarras; heureusement, il y a chez Peckam une douzaine de baraques en
bois, destines  Alger, que je vais faire tablir dans le jardin de
l'glise et meubler comme nous pourrons. Je fais arriver soixante lits
de Neuilly et chercher  Dieppe de la toile  voiles qu'on va
goudronner pour les toits. Cela sera une espce de _smala_ o le duc
d'Aumale donnera l'exemple de coucher, comme il a donn celui de
charger la _smala_ d'Abd el-Kader. Je fais commander un spectacle...
Je vous conseille de venir au plus tard jeudi, afin que nous
puissions bien nous entendre et bien causer avant la borde; _but you
will have to excuse the accommodation which will be very indifferent.
Never mind_, tout ira trs bien[216].

[Note 216: _Mmoires de M. Guizot_, t. VI, p. 188, 189.]

Le 2 septembre 1843,  cinq heures un quart du soir, le canon annona
que le yacht de la Reine tait en vue. Le Roi et sa suite
s'embarqurent dans un canot pour aller au-devant d'elle. La mer tait
belle, le ciel pur, la cte couverte de toute la population des
environs. Six btiments franais, gaiement pavoiss aux couleurs des
deux nations, saluaient avec toutes leurs pices d'artillerie. Les
matelots sur les vergues poussaient des hourras. De son bord, la jeune
reine regardait venir le canot du Roi.  mesure qu'il approchait,
dit-elle dans son journal[217], je me sentais de plus en plus agite.
Enfin il accosta. Le bon roi tait debout et tellement impatient
d'aborder, qu'on eut de la peine  l'en empcher et  le faire
attendre jusqu' ce qu'il ft assez prs. Il monta aussi vite que
possible et m'embrassa tendrement. C'tait un spectacle vraiment
attendrissant, et je n'oublierai jamais l'motion que cela m'a cause.
Le Roi exprima,  plusieurs reprises, la joie qu'il prouvait de me
voir. On ne perdit pas de temps pour quitter le yacht, et bientt on
vit le spectacle nouveau des tendards de France et d'Angleterre
flottant cte  cte, au-dessus des souverains des deux pays, tandis
qu'on les conduisait  terre sur le canot royal franais. Le
dbarquement tait magnifique  voir, embelli par une soire
dlicieuse et clair du soleil couchant. Une foule de gens, tous si
diffrents des ntres, des troupes, diffrentes aussi de nos troupes,
toute la cour et toutes les autorits taient rassembls sur le
rivage. Le Roi me conduisit par un escalier assez raide, o la Reine,
accompagne de ma chre Louise (la reine des Belges), me fit le plus
tendre accueil; Hlne (la duchesse d'Orlans) en grand deuil,
Franoise (la princesse de Joinville) et Madame Adlade taient aussi
l. Tout cela, les acclamations du peuple et de la troupe, criant:
_Vive la Reine! Vive le Roi!_ me fit presque dfaillir. Le Roi rpta
de nouveau combien cette visite le rendait heureux et combien il tait
attach  mon pre et  l'Angleterre[218].

[Note 217: Les extraits de ce journal, auquel je ferai plusieurs
autres emprunts, ont t publis par sir Thodore MARTIN, dans son
ouvrage _The Life of H. R. H. the Prince Consort_. M. Craven a donn
une traduction abrge de cet ouvrage, sous ce titre: _Le Prince
Albert, extraits de l'ouvrage de sir Thodore Martin_.]

[Note 218:  propos des acclamations des populations, M. Guizot
faisait, dans une lettre crite le lendemain, les rflexions
suivantes: Ce pays-ci n'aime pas les Anglais. Il est normand et
maritime. Dans nos guerres avec l'Angleterre, le Trport a t brl
deux ou trois fois et pill je ne sais combien de fois. Mais on a dit,
on a rpt: La reine d'Angleterre fait une politesse  notre roi; il
faut tre bien poli avec elle. Cette ide s'est empare du peuple et a
surmont souvenirs, passions, tentations, partis. Ils ont cri et ils
crieront: _Vive la Reine!_ et ils applaudissent le _God save the
Queen_ de tout leur coeur. Il ne faudrait seulement pas le leur
demander trop longtemps. (_Mmoires de M. Guizot_, t. VI, p. 191.)]

Dbarque un samedi, la Reine resta  Eu jusqu'au jeudi suivant, ravie
de l'hospitalit qu'elle y recevait, s'amusant de tant de choses
nouvelles pour sa jeune curiosit[219], jouissant de tous les
divertissements si agrablement ordonns qui remplissaient les
journes ou les soires. Son journal est plein des tmoignages presque
nafs de sa joie. Ds le lendemain de son arrive, elle crit: Il me
semblait que c'tait un rve que je fusse  Eu et que mon chteau en
Espagne favori fut ralis; mais ce n'est pas un rve; c'est une
charmante ralit. Le lundi, aprs une promenade et un divertissement
champtre: C'tait une dlicieuse fte; je m'amuse beaucoup. Le
mercredi,  l'occasion d'un djeuner improvis en fort: C'tait si
joli, si gai, si champtre, et la rapidit avec laquelle tout avait
t arrang tait merveilleuse. Dans les concerts qu'on lui donne,
elle trouve que les artistes jouent  merveille; les comdies la
font mourir de rire. Ce qui lui plat plus encore, c'est l'intimit
o elle vit avec la famille royale. Le Roi est gai, crit-elle, sa
conversation riche d'anecdotes: et elle ajoute, le lendemain: La
gaiet et la vivacit du Roi me charment et m'amusent. Elle ne tarit
pas sur la chre et excellente reine qu'on ne peut que vnrer et
aimer; elle se sent pour elle une tendresse filiale. Ce n'est pas
sans une respectueuse motion qu'elle est admise  entrevoir les fonds
douloureux de cette me royale qui ne se console pas de la mort
soudaine de son premier-n. J'ai montr  la Reine, crit-elle, les
miniatures de Puss et de son frre (ses enfants) qu'elle a beaucoup
admirs, et elle nous a dit si tendrement: _Que Dieu les bnisse et
qu'ils puissent ne vous donner jamais de chagrin!_ Alors j'ai dit que
je voudrais qu'ils devinssent comme ses enfants  elle.  quoi elle a
rpondu: _Oui, en une chose, dans leur attachement pour leurs parents:
mais souvent aussi ils donnent du chagrin._ En disant cela, elle
baissa les yeux qui se remplirent de larmes, et elle ajouta: _Enfin ce
que Dieu veut..._ Le lendemain, la reine Victoria notait encore ce
trait qui l'avait frappe: La chre reine m'a dit en me faisant sa
visite hier et en me parlant de ses enfants: _Je vous les recommande,
Madame, ainsi qu'au prince Albert, quand nous ne serons plus.
Protgez-les, ce sont des amis de coeur._ Le profond deuil de la
duchesse d'Orlans touche aussi beaucoup la noble visiteuse: La chre
Hlne, dit-elle, a beaucoup d'esprit et de sens; elle montre beaucoup
de courage et de force de caractre. Elle m'a parl, les larmes aux
yeux, de ma sympathie pour elle dans son bonheur et dans son malheur.
Pauvre excellente Hlne! Puis, c'est la reine des Belges: Chre
anglique Louise! elle est si bonne pour nous, sans cesse nous
demandant ce que nous dsirons, ce que nous aimons. Les princes ne
lui plaisent pas moins: Ces jeunes gens sont si gais, dit-elle,
particulirement Joinville, si aimable et notre grand favori. Ils
sont tous si empresss et si agrables, crit-elle encore; cela
rjouit le coeur: je suis  l'aise avec eux comme si j'tais de la
famille. Et elle rpte, le lendemain: Je me sens si gaie et si
heureuse avec ces chres gens!

[Note 219:  propos de la visite faite  la chapelle du chteau, la
Reine crit sur son journal: C'est la premire chapelle catholique
que j'aie vue.]

Au milieu de ces ftes et de ces panchements de royale amiti, la
politique se faisait sa part[220]. Il fut tout de suite visible que
les ministres britanniques, loin de vouloir diminuer la porte de la
dmarche faite par leur souveraine, entendaient s'y associer et en
faire sortir le rapprochement des deux gouvernements.  peine
dbarqu, lord Aberdeen dit  M. Guizot ces paroles trs
significatives: Prenez ceci, je vous prie, comme un indice assur de
notre politique et sur la question d'Espagne et sur toutes les
questions; nous causerons  fond de toutes. Ds le lendemain, il
avait avec le roi Louis-Philippe un long tte--tte. S'en expliquant
aussitt aprs avec M. Guizot, il se dclara content des vues et des
intentions politiques que le Roi lui avait dveloppes, spcialement
sur la question d'Espagne, frapp de l'abondance de ses ides et de
ses souvenirs, de la rectitude et de la libert de son jugement, de la
vivacit naturelle et gaie de son langage. Mais c'tait surtout entre
les ministres que les questions devaient tre serres de prs. Ils ne
se contentrent pas des entretiens un peu  btons rompus qu'ils
pouvaient placer au milieu des excursions ou des runions gnrales.
Un jour, ils demandrent la permission de ne pas prendre part  la
promenade royale et passrent deux heures  arpenter seuls le parc,
s'entretenant de toutes choses. Entretien singulirement libre et
franc des deux parts, a rapport M. Guizot, et auquel nous prenions
visiblement, l'un et l'autre, ce plaisir qui porte  la confiance et 
l'amiti. Pas un sujet qui ne ft abord. On parla du trait de
commerce, de la Russie, de l'Orient, de la Grce, surtout du droit de
visite et du mariage de la reine d'Espagne, qui, aux yeux de lord
Aberdeen, taient l'un le plus gros embarras, l'autre la plus
grande affaire du moment.

[Note 220: Pour l'expos des conversations politiques qui ont eu lieu
 Eu, pendant la visite de la reine d'Angleterre, je me suis
principalement attach au tmoignage de l'un des interlocuteurs, aux
_Mmoires de M. Guizot_ (t. VI, p. 191 et suiv., et t. VIII, p. 144).
Les citations qui seront faites sans indication de source spciale
sont empruntes  ces Mmoires.]

En ce qui touchait le droit de visite, M. Guizot ne jugeait pas encore
le moment venu de faire aucune proposition, mais il s'attacha  faire
comprendre comment les votes de la Chambre l'obligeaient  ouvrir
prochainement une ngociation pour la revision des conventions de
1831. De son ct, lord Aberdeen ne laissa pas ignorer au ministre
franais  quel point les prventions taient excites en Angleterre.
Il y a deux choses, lui dit-il, sur lesquelles mon pays n'est pas
traitable et moi pas aussi libre que je le souhaiterais, l'abolition
de la traite et la propagande protestante. Sur tout le reste, ne nous
inquitons, vous et moi, que de faire ce qui sera bon; je me charge de
le faire approuver. Sur ces deux choses-l, il y a de l'impossible en
Angleterre et beaucoup de mnagements  garder. Et comme M. Guizot
lui demandait quelle tait, dans la Chambre des communes, la force du
parti des _saints_: Ils sont tous _saints_ sur ces questions-l,
rpondit-il. Toutefois il n'opposa pas de fin de non-recevoir absolue
 la ngociation qu'on lui annonait. C'tait prcisment la qualit
propre de cet esprit quitable, qualit plus rare qu'on ne le croit,
de tenir compte des difficults sous l'empire desquelles se trouvaient
ceux avec qui il traitait. Il sortit de cet entretien, ayant compris
que les Chambres franaises ne dsarmeraient pas avant d'avoir obtenu
l'abolition du droit de visite, et qu'il y avait l, entre les deux
pays, une question  laquelle il fallait trouver une solution, un
pril qu'il fallait faire cesser.

Sur le mariage espagnol, lord Aberdeen, demeur jusque-l souponneux
en dpit de nos dclarations antrieures, fut tout d'abord frapp et
charm de l'insistance et de la nettet avec lesquelles, dans
l'intimit du tte--tte, le Roi et son ministre affirmrent leur
rsolution de ne pas aspirer et mme de se refuser  l'union d'un
prince franais avec Isabelle. Mais, on le sait, dans la pense de
notre gouvernement, cette renonciation devait avoir une contre-partie
qui tait l'exclusion de tout candidat tranger  la famille de
Bourbon. Obtint-on,  Eu, que le cabinet britannique adhrt enfin 
cette exclusion? La question est dlicate et importante: elle est un
des lments du grave procs qui se plaidera, quelques annes plus
tard, entre les deux gouvernements, chacun reprochant  l'autre
d'avoir manqu  sa parole[221]. La vrit est que, non par
arrire-pense de se duper mutuellement, mais par crainte de rendre
plus difficile un accord trs dsir des deux parts, les
interlocuteurs vitrent de pousser les choses trop  fond, et qu'
bonne intention, on laissa, ds l'origine de cette affaire, rgner un
certain vague qui n'tait pas sans danger pour l'avenir. Du ct de la
France, on n'osa pas mettre l'Angleterre en demeure de reconnatre le
droit d'exclusion qu'elle nous avait jusqu'ici dni, et de rpudier
nommment la candidature du prince de Cobourg. Du ct de
l'Angleterre, la rserve une fois faite du principe et le mnagement
gard sur la personne, on ne refusa pas de s'engager, ou l'on nous
laissa croire qu'on s'engageait  seconder en fait nos efforts en
faveur des prtendants de la maison de Bourbon et  dcourager tous
autres candidats. Ce fut ainsi que M. Guizot comprit les conditions de
l'accord conclu[222], et la conduite ultrieure de lord Aberdeen
indique qu'il se regardait en effet comme ayant pris ces
engagements[223]. Seulement, tout en tant personnellement rsolu 
les tenir avec sa loyaut ordinaire, le secrtaire d'tat, par souci
des prventions du public anglais et par gard pour les prfrences de
sa cour, parat avoir hsit  les faire connatre clairement et
compltement autour de lui, mettant volontiers en lumire la rserve
qu'il avait faite, en principe, du libre choix de la reine d'Espagne,
et laissant un peu plus dans l'ombre le concours pratique qu'il avait
promis aux candidats dsirs par la France[224]. Du reste, fallt-il
admettre un doute sur la mesure de l'engagement pris par le
gouvernement anglais, un fait du moins n'est pas contestable,--et ce
fait parat dcisif,--c'est que la renonciation du gouvernement du roi
Louis-Philippe au mariage franais tait conditionnelle; elle
supposait que les Bourbons seraient les seuls candidats admis  la
main de la Reine. Lord Aberdeen en tait formellement averti.
L'apparition du prince de Cobourg, lui avait dit M. Guizot, serait la
rsurrection du duc d'Aumale[225].

[Note 221: Les historiens anglais ont naturellement cherch  tablir
que leur gouvernement ne s'tait nullement engag  repousser la
candidature du prince de Cobourg. Telle est notamment la thse de M.
BULWER (_Life of Palmerston_) et de sir Thodore MARTIN (_Life of H.
R. H. the Prince Consort_). Le baron de Stockmar prsente les faits de
mme dans ses _Mmoires_.]

[Note 222: M. Guizot, revenant sur ces vnements, le 20 janvier 1847,
 la tribune de la Chambre des pairs, a racont ainsi, sans tre
contredit par lord Aberdeen, ce qui s'tait pass  Eu, en 1843, au
sujet du mariage espagnol: Cette question devint, entre lord Aberdeen
et moi, l'objet de plusieurs conversations: il fut convenu, non pas
que lord Aberdeen accepterait et proclamerait notre principe sur les
descendants de Philippe V qui seuls nous convenaient pour le trne
d'Espagne, mais qu'en fait, en pratique, les conseils de l'Angleterre
seraient donns dans ce sens, que tout autre candidat serait
dcourag, par voie d'influence seulement, mais qu'il le serait. Et
l'orateur citait,  l'appui de son rcit, la dpche par laquelle, le
21 septembre 1843, il mandait  M. de Flahault, son ambassadeur 
Vienne, le rsultat des conversations qui venaient d'avoir lieu,
quelques semaines auparavant: ...Lord Aberdeen accepte les
descendants de Philippe V comme les seuls candidats convenables au
trne de la reine Isabelle. Il ne proclamera pas le principe hautement
et absolument comme nous. Il l'adopte en fait, et se conduira en
consquence. Aucune exclusion n'est formellement prononce. Nous
n'excluons pas formellement les Cobourg. L'Angleterre n'exclut pas
formellement les fils du Roi. Mais il est entendu que nous ne voulons
ni l'une ni l'autre de ces combinaisons, que nous ne poursuivions ni
l'une ni l'autre, que nous travaillerons, au contraire,  empcher que
l'une ou l'autre soit propose par l'Espagne, et que si l'une des deux
propositions tait faite, l'autre reprendrait  l'instant sa
libert... Cela convenu, lord Aberdeen s'engage  appuyer, de concert
avec nous, celui des descendants de Philippe V qui aura en Espagne le
plus de chance de succs, sous ces deux rserves, qui sont
parfaitement notre avis aussi  nous: 1 que l'indpendance de
l'Espagne et de la Reine sera respecte; 2 que l'Angleterre ne
prendra aucune initiative et se bornera  marcher avec nous, en
appuyant de son influence notre rsolution commune.]

[Note 223: Notre assertion n'est nullement contredite par ce fait que
lord Aberdeen a affirm plus tard avoir toujours protest contre la
prtention d'imposer comme mari  la Reine et  son peuple un prince
pris expressment dans telle ou telle famille. (Lettre  M. Guizot,
du 14 septembre 1846, publie dans la _Revue rtrospective_.) C'tait
l la rserve de principe. Mais dans cette mme lettre, lord Aberdeen
se faisait honneur de n'avoir jamais rien fait pour la candidature
Cobourg, d'en avoir, au contraire, dtourn la Reine et le prince
Albert, d'avoir dsavou ceux de ses agents qui s'taient laiss
compromettre dans ce sens, et d'avoir exprim l'avis que le mariage
avec un Bourbon tait le plus convenable. Voil l'excution de
l'engagement de fait.]

[Note 224: C'est ainsi seulement qu'on peut expliquer comment le
prince Albert crivait, le 10 septembre 1843, en revenant d'Eu,  son
confident, le baron de Stockmar: Il ne s'est rien pass de politique,
except la dclaration de Louis-Philippe  Aberdeen qu'il ne donnerait
pas son fils  l'Espagne, mme si on le lui demandait, et la rponse
d'Aberdeen qu'except un de ses fils, tout aspirant que l'Espagne
choisirait serait accept par l'Angleterre. (_Le Prince Albert_, t.
I, p. 98.)--videmment, si le mari de la reine Victoria avait t tenu
au courant des longues conversations changes entre les deux
ministres anglais et franais, il n'et pu crire qu'il ne s'tait
rien pass de politique, et il n'et pas tout rduit  un abandon de
la candidature franaise sans aucune contre-partie. Il est donc
probable que lord Aberdeen, qui n'aimait pas  contredire et 
contrister les gens, n'avait pas t empress de faire savoir au
prince consort  quel point il avait sacrifi, en fait, les chances
matrimoniales de son cousin.]

[Note 225: Ce propos si significatif tait rapport, quelques jours
aprs avoir t tenu, dans la dpche adresse par M. Guizot  M. de
Flahault. (Discours prcit du 20 janvier 1847.)]

Tel fut, autant qu'on peut aujourd'hui le prciser, le rsultat de ces
longs entretiens sur les principales questions pendantes. M. Guizot
s'en flicitait, et c'est ce qui lui faisait crire un peu plus tard 
M. de Barante: La surface du voyage d'Eu a t trs bonne. Le fond
est encore meilleur[226]. Du reste, ce qui valait peut-tre mieux que
l'accord conclu sur tel ou tel point particulier, c'tait le caractre
tout nouveau que prenaient les rapports des deux hommes appels 
diriger la politique trangre de la France et de l'Angleterre. Tandis
que l'intimit s'tablissait entre leurs cours, ils devenaient
personnellement amis. Ce que toutes les assurances et les
protestations de leurs dpches n'eussent jamais parvenu  faire, la
libert et la cordialit de leur tte--tte sous les ombrages du parc
d'Eu l'ont accompli en quelques heures. Ainsi ont t, sinon
entirement dissips, du moins fort attnus, les mfiances et les
ombrages dont une rivalit sculaire avait fait en quelque sorte la
tradition politique de leurs deux gouvernements. Chacun des
interlocuteurs a t  la fois surpris et touch de rencontrer chez
l'autre tant de sincre bon vouloir, de modration impartiale et
conciliante, de largeur et d'quit d'esprit. Cette amiti n'tait pas
un caprice superficiel et passager. Elle devait subsister jusqu' la
fin, rsistant aux plus dlicates complications, permettant de les
rsoudre et, par l mme, aidant singulirement  la paix du monde. Il
faudra la chute de lord Aberdeen et le retour de lord Palmerston, pour
perdre le fruit du rapprochement inaugur ainsi en 1843, et pour voir
renatre, entre les deux puissances occidentales, les vieilles
suspicions et les vieilles animosits.

[Note 226: Lettre du 2 novembre 1843. (_Documents indits._)]

Aprs cinq jours de runion, il fallut bien se sparer.  six heures
moins un quart,--crit la reine Victoria sur son journal,  la date du
jeudi 7 septembre,--nous nous sommes levs, le coeur gros, en pensant
que nous devions quitter cette chre et aimable famille... J'tais si
triste de m'en aller! Puis, aprs avoir racont son embarquement:
Enfin le mauvais moment est arriv, et nous avons t obligs de
prendre cong les uns des autres avec le plus grand regret... Nous
nous sommes placs de manire  les voir passer sur un petit bateau 
vapeur  bord duquel ils sont tous monts. Le Roi a agit sa main et
nous a cri encore: Adieu! Adieu[227]! Le prince Albert, d'un
temprament plus froid, moins dispos  s'attendrir, surtout quand il
s'agissait de la France, n'en rapportait pas moins une impression
favorable de sa visite  Eu, et,  peine de retour en Angleterre, le
10 septembre, il crivait  son confident Stockmar: Notre expdition
s'est passe  merveille. Le ciel nous a favoriss d'un temps
magnifique, et rien n'est arriv qui pt nous causer le moindre
dsagrment... Le vieux roi tait dans l'enchantement, et toute la
famille nous a reus avec une cordialit, je puis mme dire avec une
affection vraiment touchante. Victoria a t frappe de la nouveaut
de la scne, et elle est tout  fait triste que ce soit fini.
Joinville nous a accompagns  notre retour et est rest ici deux
nuits. J'ai rarement vu un jeune homme qui m'ait plu autant. Ses vues
sont particulirement saines. Il est droit, honorable, bien dou et
aimable, mais trs sourd. Tous les Franais se sont montrs satisfaits
et infatigables dans leur courtoisie avec nous. L'effet produit par
l'excursion est excellent. Ici le public en est aussi parfaitement
satisfait... Lord Brougham m'a crit hier pour fliciter Victoria et
moi sur les bons effets produits en France par notre voyage et sur ce
qu'il peut y avoir, dans cette sage dmarche, de propre  faire natre
de bons sentiments entre les deux nations. Je crois mme qu'il en sera
ainsi. Aberdeen a t parfaitement satisfait de tous et s'est fait
aimer... La famille de Louis-Philippe n'oublie pas que, depuis treize
ans, elle a t mise au ban de l'Europe; aussi apprcie-t-elle
vivement cette royale visite. Le Roi m'a rpt cela  plusieurs
reprises...[228].

[Note 227: _Le Prince Albert_, t. I, p. 96 et 97.]

[Note 228: _Ibid._, t. I, p. 97 et 98.]

Louis-Philippe, en effet, tait pleinement heureux. Il n'avait pas eu
d'aussi bons jours depuis les ftes du mariage du duc d'Orlans. Tout
ce que je vous dirai, crivait-il au marchal Soult aprs le dpart de
la reine Victoria, ne pourra pas vous donner une ide exacte de sa
grce, de son amnit et de l'affection qu'elle nous a tmoigne,  la
Reine,  ma soeur,  moi et  tous les miens[229]. Les intrts de
son pays et ceux de sa dynastie lui paraissaient avoir t galement
bien servis. Cet clatant tmoignage des dispositions du gouvernement
anglais facilitait et affermissait la politique de paix, en mme temps
qu'elle donnait  cette politique meilleure figure, lui tait ce je ne
sais quoi d'un peu modeste et humili que prtendait lui reprocher
l'opposition. La courtoisie dfrente avec laquelle avait t traite
la royaut de Juillet augmentait son prestige aussi bien aux yeux du
public franais que des cours trangres. Le Roi constatait ces
rsultats, et il y voyait, non sans quelque orgueil, le fruit et la
rcompense de son habile et patiente politique. M. Guizot partageait
la joie et le triomphe de son souverain. Avant mme que les htes
royaux eussent quitt le chteau d'Eu, il crivait  un de ses amis:
Je pense beaucoup  ce qui se passe ici. Si je ne consultais que mon
intrt, l'intrt de mon nom et de mon avenir, je dsirerais, je
saisirais un prtexte pour me retirer des affaires et me tenir 
l'cart. J'y suis entr, il y a trois ans, pour empcher la guerre
entre les deux plus grands pays du monde. J'ai empch la guerre. J'ai
fait plus: au bout de trois ans,  travers des incidents et des
obstacles de tout genre, j'ai rtabli, entre les deux pays, la bonne
intelligence et l'accord. La plus brillante dmonstration de ce
rsultat est donne en ce moment  l'Europe. Je ne ressemble pas 
Jeanne d'Arc; elle a chass les Anglais de France; j'ai assur la paix
entre la France et les Anglais. Mais vraiment ce jour-ci est, pour
moi, ce que fut, pour Jeanne d'Arc, le sacre du roi  Reims. Je
devrais faire ce qu'elle avait envie de faire, me retirer. Je ne le
ferai pas, et on me brlera quelque jour, comme elle[230].

[Note 229: Lettre du 10 septembre 1843. (_Documents indits._)]

[Note 230: _Mmoires de M. Guizot_, t. VI, p. 195, 196.]

Le public en France n'tait sans doute pas mont au mme diapason que
M. Guizot, et l'entrevue de Victoria avec Louis-Philippe ne lui
faisait pas l'effet du sacre de Charles VII. Toutefois son impression
tait vive; elle s'tait traduite d'abord en surprise, ensuite en
curiosit trs occupe de tous les dtails de la rception. Vainement
les journaux de gauche tchaient-ils de rveiller les ressentiments
contre l'Angleterre et de faire croire que le Roi payait en abandon
des droits de la France l'honneur qui lui tait fait; le sentiment
dominant tait la satisfaction. L'effet sera immense, mandait de
Paris M. Duchtel le 3 septembre, plus grand qu'on ne pouvait le
croire au premier abord. On s'tait demand un moment si la Reine ne
viendrait pas  Paris. La rception y aurait t trs belle, crivait
encore M. Duchtel. J'tais d'abord un peu dans le doute. Mais toutes
mes informations sont trs favorables. Le gnral Jacqueminot trouve
la garde nationale trs anime dans le bon sens[231]. En somme, la
nation tait flatte, dans son amour-propre, de la politesse qui
venait d'tre faite  son souverain et dont elle prenait justement sa
part.

[Note 231: _Mmoires de M. Guizot_, t. VI, p. 196.]

 l'tranger, au contraire, partout o l'on n'aimait pas la France de
Juillet, le dpit fut grand. Ds la premire nouvelle des intentions
de la reine d'Angleterre, les ambassadeurs des puissances
continentales  Paris et  Londres avaient laiss voir leur mauvaise
humeur[232]. Un roi n'et pas fait cela, disait tel d'entre eux;
c'est une fantaisie de petite fille. En mme temps, le comte Bresson
crivait de Berlin  M. Guizot: Il y a longtemps que je n'ai reu une
aussi agrable nouvelle... Que nous importe maintenant que tel ou tel
prince, de grande, moyenne ou petite cour, juge que ses principes ne
lui permettent pas de toucher la terre de France? La manifestation
essentielle est accomplie. Il faut avoir, comme moi, habit, respir,
pendant longues annes, au milieu de tant d'troites prventions, de
passions mesquines et cependant ardentes, pour bien apprcier le
service que vous avez rendu et pour savoir combien vous djouez de
calculs, combien de triomphes vous changez en mcomptes, et tout ce
que gagne le pays aux hommages qui sont rendus au Roi[233]. Quelques
jours plus tard, la visite faite, le mme comte Bresson, qui avait pu
saisir sur le vif les impressions, non seulement de la cour de Prusse,
mais aussi de l'empereur de Russie, alors de passage  Berlin, mandait
encore  M. Guizot: C'est un immense mcompte pour le Czar et pour
tous ceux qui partagent ses sentiments. Avec un ministre tory, cet
vnement n'tait pas mme entr dans les prvisions: on se croyait
assur du concert  quatre en toutes circonstances analogues  celles
du 15 juillet. On voit qu' l'instar de l'Angleterre, il faudra
compter et l'on comptera beaucoup plus avec nous. Le roi de Prusse n'a
gure t plus charm que son beau-frre... Indubitablement il est
froiss que la Reine l'ait relgu dans l'arrire-plan, lui, le
parrain du prince de Galles et qui avait droit  la premire des
visites[234]. Ce dernier grief tait un des plus vivement ressentis
en Allemagne; les journaux d'outre-Rhin rappelaient comment
Frdric-Guillaume IV s'tait rendu, l'anne prcdente,  Londres,
pour le baptme du prince de Galles, et ils se plaignaient de le voir
si mal rcompens de son empressement.  Vienne, la mortification
n'tait pas aussi vive, mais M. de Metternich n'en considrait pas
moins avec dplaisir l'intimit des deux puissances occidentales[235].
L'vnement lui paraissait surtout avantageux pour la France: Ce qui
est vident, crivait-il au comte Apponyi, c'est que,  Eu, lord
Aberdeen s'est laiss enjler. Dans une rencontre avec Louis-Philippe
et M. Guizot, il tirera toujours la courte paille[236].

[Note 232: Les ambassadeurs du Nord ont montr de la mauvaise humeur,
crivait le prince Albert  Stockmar, ce qui est peu judicieux...
L'empereur de Russie en sera impatient, mais cela nous est gal.
(_Le Prince Albert_, t. I, p. 98.)]

[Note 233: Lettre du 31 aot 1843. (_Mmoires de M. Guizot_, t. VI, p.
196, 197.)]

[Note 234: Lettre du 22 septembre 1843. (_Documents indits._)-- la
mme poque, la duchesse de Dino crivait  M. de Barante: On ne dit
pas Nicolas de trop belle humeur, et ce qui se passe  Eu lui dplat
mortellement. Je pense que tous nos petits princes allemands, qui
craignent de se crotter en passant le Rhin, vont peu  peu le sauter 
pieds joints. (_Documents indits._)]

[Note 235: Dpches de M. de Flahault du 11 et du 20 septembre 1843.
(_Mmoires de M. Guizot_, t. VI, p. 197, 198.)]

[Note 236: Lettre du 12 octobre 1843. (_Mmoires de M. de
Metternich_, t. VI, p. 690.)]

Ainsi, qu'on regardt au del ou en de des frontires, qu'on
s'attacht  l'apparence ou  la ralit, l'entrevue d'Eu tait un
fait heureux pour la politique franaise. Ce succs diplomatique,
s'ajoutant au succs parlementaire qui avait marqu la fin de la
session de 1843, particulirement au vote des fonds secrets, faisait
une bonne situation au ministre du 29 octobre. Il ne restait plus
rien de l'branlement produit par le rsultat quivoque des lections
de juillet 1842. La partie qui, pendant quelque temps, avait paru
douteuse, tait gagne, et le cabinet terminait, dans une scurit
qu'il n'avait pas encore connue, sa troisime anne d'existence. Une
dure de trois ans! Cela seul n'tait-il pas un progrs inespr? Les
esprits rflchis en taient frapps. Je vois avec plaisir, crivait
alors la duchesse de Dino  un de ses amis, que votre opinion est trs
favorable  la situation du ministre Guizot. Tout ce qui assure de la
dure  quelque chose ou  quelqu'un est inapprciable en France... Il
semble que la mauvaise veine soit puise et que la mort de ce pauvre
duc d'Orlans ait t la clture des mauvais jours[237]. Cette
stabilit si nouvelle avait son heureux contre-coup sur le
dveloppement des affaires; la prosprit tait grande. Il ne faudrait
pas croire cependant qu'en devenant ainsi plus solide, le ministre
et acquis une vraie popularit, et que l'opinion ft dispose  lui
tmoigner beaucoup de gratitude pour les services qu'il rendait. Dans
une lettre qu'il adressait  M. Guizot, le 7 novembre 1843, M. de
Barante notait assez exactement l'tat des esprits: Vous devez tre
content, disait-il au ministre, car il me parat que le pays l'est
aussi. Sans doute son bien-tre ne lui donne ni conviction, ni
affection, ni reconnaissance; il est mme en garde contre de tels
sentiments; mais il est sciemment calme et s'applaudit de son
repos[238].

[Note 237: Lettre  M. de Barante. (_Documents indits._)]

[Note 238: _Documents indits._]




CHAPITRE IV

L'ENTENTE CORDIALE ENTRE LA FRANCE ET L'ANGLETERRE

(Septembre 1843-fvrier 1844.)

     I. Lord Aberdeen et ses rapports avec le cabinet franais. Les
     voyages du duc de Bordeaux en Europe. Sur la demande du
     gouvernement du Roi, la reine Victoria dcide de ne pas recevoir
     le prtendant. Les dmonstrations de Belgrave square. Leur effet
     sur le roi Louis-Philippe. Cet incident manifeste les bons
     rapports des deux cabinets.--II. Le discours du trne en France
     proclame l'entente cordiale. Discussion sur ce sujet dans la
     Chambre des dputs. M. Thiers rompt le silence qu'il gardait
     depuis dix-huit mois. L'entente cordiale ratifie par la
     Chambre.--III. Dbats du parlement anglais. Discours de sir
     Robert Peel.--IV. La dotation du duc de Nemours. Une
     manifestation des bureaux empche la prsentation du projet
     dsir par le Roi. Article insr dans le _Moniteur_. Mauvais
     effet produit.--V. L'incident de Belgrave square devant les
     Chambres. Le projet d'adresse fltrit les dputs lgitimistes.
     Premier dbat entre M. Berryer et M. Guizot. Faut-il maintenir le
     mot: _fltrit_? Nouveau dbat. M. Berryer rappelle le voyage de
     M. Guizot  Gand. Rponse du ministre. Scne de violence inoue.
     Le vote. Rlection des fltris. Reproches faits par le Roi 
     M. de Salvandy. Consquences fcheuses que devait avoir pour la
     monarchie de Juillet l'affaire de la fltrissure.


I

Aussitt aprs la visite faite  Eu, en septembre 1843, par la reine
Victoria, les cabinets de Londres et de Paris s'appliqurent, avec une
bonne volont et une bonne foi gales,  pratiquer leur nouvelle
politique d'entente. Au mois d'octobre, lord Aberdeen, s'tant rendu
dans sa terre de Haddo, en cosse, pour y prendre un peu de repos,
invita  l'y suivre notre charg d'affaires qui tait en ce moment le
comte de Jarnac. Le ministre et le diplomate vcurent  Haddo sur un
pied d'intimit confiante et affectueuse. Le repas du matin termin,
a racont M. de Jarnac[239], lord Aberdeen m'emmenait dans son
cabinet. Les courriers de l'ambassade comme ceux du _Foreign office_
nous arrivaient sans cesse. Nous nous communiquions tout, autant que
les intrts du service le permettaient; nous causions de tout  coeur
ouvert. Puis,  d'autres moments, le soir principalement, c'taient
de longues conversations o le secrtaire d'tat devisait librement
des choses et des hommes de la politique. Tantt, il rveillait ses
souvenirs sur les luttes du commencement du sicle, sur Napolon, sur
Talleyrand qu'il jugeait svrement, sur les autres personnages de
cette tragique poque. Tantt, revenant au temps prsent, il parlait
volontiers, rapporte son interlocuteur, de l'inflexible intgrit du
duc de Broglie; de la reine Marie-Amlie, _that angel on earth_, 
laquelle il avait vou un culte tout particulier, _la seule personne
de notre sicle_, disait-il, _contre laquelle le souffle de la
calomnie n'a jamais os s'lever_; de la noble lutte que soutenaient
le roi Louis-Philippe et M. Guizot pour les intrts les plus chers de
l'humanit; toutefois, il laissait voir des doutes sur l'issue de
cette lutte: les destines futures de notre pays l'inquitaient. Le
sujet le plus frquent des entretiens tait naturellement la situation
respective de la France et de l'Angleterre. C'est mme en cette
circonstance que leurs nouveaux rapports paraissent avoir reu, pour
la premire fois, le nom qu'ils devaient conserver dans l'histoire
diplomatique. Un jour, en effet, le ministre fut amen  communiquer 
notre charg d'affaires une longue lettre confidentielle qu'il
adressait  son frre sir Robert Gordon, ambassadeur  Vienne; dans
cette lettre, pour caractriser les relations qu'il dsirait dsormais
entretenir avec le gouvernement franais, il se servait de cette
expression: _A cordial good understanding_, une cordiale bonne
entente.

[Note 239: Notice de M. le comte de Jarnac sur lord Aberdeen.]

Bien que dgag des prjugs suranns et suprieur aux mesquines
jalousies, lord Aberdeen restait non seulement trs anglais, mais aussi
trs tory. Cette disposition d'esprit influait sur sa faon de concevoir
l'entente des deux puissances occidentales. Au lendemain de 1830, alors
que les whigs taient au pouvoir, cette entente avait t plus ou moins
une alliance librale destine  tenir tte, en Europe, aux cabinets
ractionnaires. En 1843, dans l'esprit du ministre tory, elle devait
avoir un caractre conservateur et surtout pacifique. C'tait parce que
le gouvernement du roi Louis-Philippe rsistait, en France,  l'esprit
rvolutionnaire et belliqueux, c'tait pour le seconder dans cette
rsistance, que lord Aberdeen estimait utile et juste de se rapprocher
de lui. Tout en effectuant trs loyalement ce rapprochement, il
n'oubliait pas que l'alliance avec les puissances continentales avait
t la tradition de son parti et qu'elle pourrait redevenir ncessaire,
au cas, nullement impossible, o la France tenterait de dtruire
l'oeuvre de 1815. Il demeurait trs attach  cette oeuvre  laquelle il
avait pris personnellement une grande part; l'tat europen, cr 
cette date, lui paraissait la condition de la scurit de la
Grande-Bretagne qui se trouvait sans arme en face de la France toujours
occupe  dvelopper ses forces militaires. L'alternative pour nous,
disait-il  M. de Jarnac, c'est une Europe fortement constitue dans
notre intrt, ou des armements extraordinaires et excessifs; notre
grandeur, notre indpendance, notre scurit mme sont  ce prix. Aussi
ne cachait-il pas au charg d'affaires franais qu'il ferait cause
commune avec les autres cours, si nous voulions toucher aux traits de
1815: Souvenez-vous,--lui disait-il un jour o la conversation avait
port sur l'Autriche,--souvenez-vous, quelle que soit d'ailleurs
l'intimit de notre union, qu'en Italie, je ne suis pas Franais, je
suis Autrichien. Sous l'empire du mme sentiment, il s'appliquait 
calmer les mcontentements que l'entrevue d'Eu avait provoqus  Vienne
et  Berlin. Dans ce rapprochement, disait-il  M. de Bunsen, ministre
de Prusse  Londres, il n'y a rien d'exclusif; d'ailleurs, la paix et la
bonne harmonie ne peuvent que gagner  ce que les relations des grandes
cours avec celle de France redeviennent entirement ce qu'elles taient
de 1815  1830[240]. Il ne manquait pas une occasion de rappeler au
diplomate prussien que son dessein principal, en se rapprochant de la
France, tait d'y contenir le parti de la guerre[241]. Ces explications
ne suffisaient pas, il est vrai,  dissiper la mauvaise humeur des
cabinets de Berlin et de Vienne. M. de Metternich, entre autres, ne
parlait pas sans colre de la monstrueuse jonction de la France et de
l'Angleterre, et de la stupidit avec laquelle le cabinet de Londres
se laissait jouer par celui de Paris[242].

[Note 240: Cit dans une lettre du comte Bresson  M. Guizot, en date
du 29 septembre 1843. (_Documents indits._)]

[Note 241: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1848, t. II, p.
583.]

[Note 242: La seule consolation que M. de Metternich trouvait au
spectacle de cette monstrueuse jonction, tait l'espoir qu'elle ne
durerait pas. On a pris  Paris et  Londres, crivait-il au comte
Apponyi le 26 janvier 1844, l'habitude d'une politique de
sous-entendus;  Paris, c'est la finesse qui doit remplacer le fond
qui manque en toutes choses;  Londres, on est franchement stupide.
Or, comme la stupidit a aussi son rveil, c'est de Londres que
viendront les premires causes de tension. La finesse, tant toujours
veille, n'est pas soumise aux mmes lois; elle va aussi longtemps
que le permet la force des choses. (_Mmoires de M. de Metternich_,
t. VII, p. 19 et 20.)]

Le soin avec lequel lord Aberdeen tchait de prvenir tout
refroidissement entre la Grande-Bretagne et les cours du continent,
n'impliquait pas de sa part double jeu. C'tait seulement une
prcaution qui lui paraissait impose par les incertitudes de
l'avenir. Pour le moment et tant qu' Paris on demeurait conservateur
et pacifique, il s'appliquait, sans briser les autres alliances qui
lui tenaient lieu d'armements,  entretenir avec notre gouvernement
des relations vraiment intimes. Pour la France, a rapport M. de
Jarnac, taient au fond la grande considration, les grands gards,
les grandes prvenances. En tout, depuis l'action commune sur les plus
importantes questions jusqu'au plus intime dtail de l'tiquette et du
crmonial, pour elle tait le pas, pour elle le premier rang[243].
En Grce et en Espagne, sur les deux thtres o l'antagonisme tait
nagure le plus aigu, des efforts sincres taient tents pour faire
entrer la cordiale entente dans la pratique; sans doute, les
instructions conciliantes envoyes de Londres n'avaient pas, du
premier coup, raison des habitudes contraires prises par les agents
anglais rsidant  Madrid et  Athnes. Mais du moins, la direction
tait loyalement donne. Cela suffisait pour que M. Guizot pt crire,
le 2 novembre 1843: L'Espagne et la Grce sont en bon train[244].
Et, quelques semaines plus tard, le 9 dcembre, notre ambassadeur 
Londres, M. de Sainte-Aulaire, formulait ainsi son apprciation:
Quant  la politique gnrale, la situation me parat bonne. En
Grce, nous irons avec l'Angleterre. En Espagne, les vieilles
mfiances sont amorties[245].

[Note 243: _Notice sur lord Aberdeen._]

[Note 244: _Documents indits._]

[Note 245: _Ibid._--J'aurai occasion d'exposer plus tard les affaires
de Grce et de continuer le rcit de celles d'Espagne. Voir plus loin
dans ce mme volume le ch. VII.]

Ce n'tait pas seulement dans ces affaires en quelque sorte normales
et permanentes, c'tait aussi dans les incidents imprvus et passagers
que les bonnes dispositions du cabinet britannique avaient occasion de
se manifester. Prcisment  cette poque, le voyage du duc de
Bordeaux  Londres fit natre un de ces incidents. Tant que Charles X
avait vcu, conservant, en dpit de l'abdication de Rambouillet, le
gouvernement de sa famille, sa proccupation avait t d'empcher que
son petit-fils ne tombt aux mains des agits du parti royaliste[246].
Aprs sa mort (6 novembre 1836), le duc d'Angoulme, devenu Louis XIX
pour son entourage et le comte de Marnes pour le dehors, n'tait
port, ni par son ge ni surtout par son caractre,  rien changer aux
traditions tablies par son pre, et la petite cour exile de Goritz
demeura  la fois aussi respectable et aussi morte que par le pass.
Pendant ce temps, le duc de Bordeaux grandissait; l'enfant devenait
jeune homme, et, bien que son ducation et t entirement dirige
selon les vues de Charles X, il sentait le besoin de sortir de cette
retraite immobile et muette; il aspirait  voir la terre des vivants
et  s'y montrer. De l, son voyage  Rome, accompli en octobre 1839,
comme une sorte de coup de tte,  l'insu de ses parents, avec la
seule complicit du duc de Lvis et en trompant par un dguisement la
surveillance de la police autrichienne. Il avait alors dix-neuf ans.
Le Pape, surpris, gn, ne put pas cependant ne pas lui faire bon
accueil, et le jeune prince passa tout l'hiver  Rome, fort rpandu
dans les salons de l'aristocratie. Mis en got par ce premier acte
d'mancipation, il songeait ds lors  visiter Berlin et Londres; mais
la crise de 1840 l'empcha de donner immdiatement suite  son projet:
plus tard, survinrent d'autres obstacles, notamment la longue
immobilit  laquelle le condamna une grave chute de cheval, faite en
juillet 1841. Ce fut seulement  la fin de 1842 qu'il recommena ses
prgrinations, en se rendant  Dresde. Le voyage en Prusse et en
Angleterre tait annonc pour l'anne suivante.

[Note 246: Voir plus haut, t. III, ch. III,  V.]

Ces dplacements ne laissaient pas que de causer quelque moi aux
Tuileries. Ce que Louis-Philippe savait des sentiments de la plupart
des cours europennes lui faisait craindre que la prsence du duc de
Bordeaux auprs de ces cours n'ament quelque incident dplaisant pour
la monarchie de 1830. Il ne se sentait plus d'humeur  supporter
patiemment les mortifications qu'au dbut, nouveau venu au milieu des
vieilles royauts, il avait cru plus sage de ne pas remarquer; d'autre
part, il dsirait vivement ne pas se crer d'affaires, surtout pour un
tel sujet; il comprenait qu'une surveillance trop tracassire ne
serait pas digne, et il ne voulait pas se faire accuser d'ajouter de
petits dplaisirs  une si grande infortune. Les instructions envoyes
 nos agents, sur ce sujet dlicat, furent donc pondres avec
soin[247]. Que le duc de Bordeaux se rendt dans les diverses
capitales, qu'il y ft reu par les souverains, le gouvernement
franais n'y trouvait pas  redire, pourvu que ce ft  titre priv,
sans caractre politique, et que le sjour ne dpasst pas la dure
d'une visite de passage. Mais il avertissait les autres cours que ses
reprsentants diplomatiques ne pourraient continuer  rsider l o
ces conditions n'auraient pas t observes.  Dresde, en dcembre
1842, et l'anne suivante en Prusse, bien que, dans ce dernier pays,
le prince ft l'hte du roi Frdric-Guillaume  Sans-Souci, notre
cabinet ne jugea pas que les limites fixes par lui eussent t
dpasses; il se montra mme fort satisfait de la dclaration
spontanment faite par le gouvernement de Berlin, que la visite
aurait t dcline, si l'oncle du jeune prince avait cess de vivre,
et que le neveu, gagnant d'importance aux yeux d'un parti, et t
regard comme un prtendant[248].

[Note 247: Instructions envoyes  Vienne,  Dresde,  Berlin,
dcembre 1842  septembre 1843. (_Mmoires de M. Guizot_, t. VIII, p.
46  53.)]

[Note 248: Cette dclaration se trouvait dans une lettre que le roi de
Prusse avait fait crire par M. de Humboldt  M. Guizot, le 23
septembre 1843, pour le rassurer sur les conditions dans lesquelles
s'tait accomplie la visite. (_Mmoires de M. Guizot_, t. VIII.)]

Le voyage  Londres, qui devait suivre celui de Berlin et qui tait
annonc pour le mois de novembre 1843, inquitait davantage le cabinet
de Paris. Le thtre tait plus proche, plus en vue, et l'on savait
que les lgitimistes allaient saisir cette occasion pour faire une
grande manifestation de parti. Ajoutons qu'aprs l'entrevue d'Eu, la
cour de France croyait pouvoir obtenir de celle d'Angleterre ce
qu'elle et peut-tre hsit  demander aux cours d'outre-Rhin. Lord
Aberdeen prit les devants avec une cordialit parfaite: La Reine,
dit-il  notre charg d'affaires, dsire ne point voir le prince, et,
quant  moi, je prendrais la responsabilit de lui conseiller de
refuser sa visite, si, par un motif quelconque, vous m'en exprimiez le
dsir au nom du gouvernement franais. La question est entre vos
mains, et vous connaissez assez ce que sont les dispositions de cette
cour, pour n'prouver aucun scrupule  faire connatre vos voeux.
Maintenant, je vous dirai que, livr  moi-mme, et si l'on tait
indiffrent  Paris, je voudrais que, s'il le dsire, la Reine ret
le jeune prince. Cette rception serait videmment tout  fait
particulire (_strictly private_), une simple prsentation sans dner,
etc. Mais si vous m'en exprimez le dsir, je le rpte, je
dconseillerai mme cette simple prvenance de notre cour[249].
videmment, le secrtaire d'tat tait proccup du mauvais effet que
ferait, dans l'aristocratie tory, le refus de recevoir la visite; et
cependant, pour tmoigner de son dsir d'tre agrable au gouvernement
franais, il se montrait prt  affronter ces mcontentements de
salons, qui ne sont pourtant pas d'ordinaire les moins redouts. M.
Guizot et volontiers montr l'indiffrence dsire et conseille
par lord Aberdeen; mais,  ce moment mme, il voyait les lgitimistes
se donner, avec grand apparat et grand bruit, rendez-vous  Londres,
autour de celui qui devenait ainsi un prtendant. Il y a l autre
chose que du respect pour le malheur, disait notre ministre, et le
respect est d  autre chose encore que le malheur[250]. Dans ces
conditions, le gouvernement franais estima, aprs en avoir dlibr,
qu'il y avait lieu de demander  la reine d'Angleterre de ne pas
recevoir le prince. Si M. le duc de Bordeaux, crivit  Londres, le 6
novembre, M. Guizot, tait simplement un prince exil et malheureux,
voyageant sans but ni effet politique, nous trouverions trs naturel
et convenable qu'on donnt  son malheur et  son rang toutes les
marques de respect. Mais les choses ne sont pas telles, bien s'en
faut. Que M. le duc de Bordeaux le veuille ou ne le veuille pas,... il
est bien rellement un prtendant qui fait de la politique de faction
ou qui se prpare  en faire. M. Guizot exposait ensuite que les
lgitimistes chercheraient  tirer parti d'une visite mme reue
_privately_, et qu'au contraire, un refus djouerait leurs
manoeuvres[251]. Louis-Philippe, qui personnellement prenait trs
vivement cette affaire, avait dj crit, le 4 novembre, avant mme la
dlibration de son conseil, au roi des Belges, son intermdiaire
ordinaire avec la cour de Windsor: Le duc de Bordeaux va en
Angleterre, pas comme _visitor abandoned and interesting_, mais comme
_pretender_, cela est certain. Ds lors, il faut qu'il ne soit pas
reu par la Reine... Qu'on mette le plus de formes qu'on voudra dans
cette dcision, cela, on le pourra, pourvu qu'on ne cde pas sur le
fait[252]. Le gouvernement anglais s'excuta immdiatement. En
revenant de Windsor, le 10 novembre, lord Aberdeen dit  notre
reprsentant: Tout est arrang  l'gard du duc de Bordeaux; la Reine
se conformera exactement au voeu du gouvernement franais; il lui a
suffi d'en tre avertie. Personnellement, sans doute, lord Aberdeen
tait contrari. Dites de ma part  M. Guizot, dclara-t-il  M. de
Jarnac, que je ne le reconnais pas l; c'est de la politique de
Metternich[253]. Le duc de Wellington ressentit plus vivement encore
le dplaisir des exigences franaises. Ni l'un ni l'autre n'eurent
cependant un instant d'hsitation. Quant  sir Robert Peel, il fit
plus; il approuva la conduite de notre gouvernement et insista pour
que la reine d'Angleterre ne laisst attribuer sa dcision  aucune
instigation venant de Paris, et pour qu'elle part ne suivre en cela
que sa propre volont et son sentiment spontan[254].

[Note 249: Lettre du comte de Jarnac  M. Guizot, du 31 octobre 1843.
(_Ibid._, p. 54 et suiv.)]

[Note 250: Lettre de M. Guizot  M. de Jarnac, du 4 novembre 1843.
(_Mmoires de M. Guizot_, p. 56.)]

[Note 251: _Ibid._, p. 57 et suiv.]

[Note 252: _Revue rtrospective._]

[Note 253: Lettre de M. de Sainte-Aulaire  M. Guizot, du 10 novembre
1843. (_Mmoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 61.)]

[Note 254: Lettre du comte de Jarnac  M. Guizot, du 8 novembre 1843.
(_Ibid._, p. 60, 61.)]

Le duc de Bordeaux arriva  Londres vers la fin de novembre 1843, et
s'installa dans l'htel qu'on lui avait lou,  Belgrave square.
Inform des rsolutions de la Reine, il vita de solliciter une
entrevue qui et t dcline. L'aristocratie anglaise, d'habitude
fort empresse  fter les visiteurs extraordinaires, garda cette fois
une certaine rserve, par dfrence pour l'exemple donn par sa
souveraine[255]. Par contre, les lgitimistes franais, accourus en
foule  Londres, se donnrent beaucoup de mouvement et firent grand
bruit. La presse du parti portait leur nombre  deux mille, chiffre
certainement exagr: dans une lettre postrieure, le prince ne parla
que de mille. Parmi eux, on remarquait plus d'un grand nom de la
noblesse, deux pairs: le duc de Richelieu et le marquis de Vrac, et
cinq dputs: MM. Berryer, de Larcy, de Valmy, Blin de Bourdon et de
la Rochejaquelein[256]. Aucun doute sur le caractre de la dmarche.
Ce n'tait pas seulement un prince malheureux qu'on venait honorer et
consoler; c'tait le souverain lgitime qu'on acclamait, pour
l'opposer  l'usurpateur. Le 29 novembre, le duc de Fitz-James lisait,
 la tte de trois cents de ses amis politiques, une adresse  celui
qu'il appelait _son roi_, et des cris de: _Vive Henri V!_ suivaient
ce discours. Chaque jour, c'tait une manifestation nouvelle, dont les
journaux s'appliquaient ensuite  prolonger en France le
retentissement.

[Note 255: Revenant peu aprs sur ces vnements, notre ambassadeur 
Londres, M. de Sainte-Aulaire, crivait, le 6 fvrier 1844,  M. de
Barante: Bien que le parti lgitimiste ne rencontre aucune sympathie
en Angleterre, le pays est trop aristocratique pour n'tre pas un peu
bloui par beaucoup de noms historiques, et, abstraction faite de
l'intention du plerinage, on aurait voulu fter les plerins. Je
crois en vrit que la Reine et le gouvernement anglais nous ont rendu
un fort grand service, en entravant cette tendance. Si M. le duc de
Bordeaux et t reu  Windsor, des ovations eussent t donnes 
lui et  ses leudes dans toutes les demeures hospitalires de
l'Angleterre. Il retournait sur le continent, tout autre personnage
qu'il n'en tait venu. Les invitations de toutes les cours d'Allemagne
arrivaient, les ministres de France ne pouvaient tenir  leurs postes,
et l'isolement nous devenait non moins coteux qu'en 1840.
(_Documents indits._)]

[Note 256: Un autre dput, le marquis de Preigne, se rendit aussi 
Londres: mais il dclara plus tard que son voyage avait eu pour motif
des affaires personnelles, et que sa visite au prince n'avait t
dicte que par un sentiment de convenance et de politesse.]

Au nombre des visiteurs tait M. de Chateaubriand. On avait vu, non
sans quelque tonnement, ce grand dsenchant, qui proclamait ne plus
croire  la politique, sortir de sa retraite chagrine et
ddaigneuse[257], pour prendre part  cet acte de pit et de foi
monarchiques. Il en fut largement pay. Aprs le prince, tous les
honneurs furent pour lui. Les royalistes prsents  Londres lui
apportrent solennellement le tmoignage de leur reconnaissance.
Aprs avoir rendu hommage au roi de France,--disaient-ils, toujours
par l'organe du duc de Fitz-James,--il nous restait encore un autre
devoir  remplir, et nous nous sommes prsents auprs de vous, pour
rendre hommage  la royaut de l'intelligence. Le duc de Bordeaux
lui-mme s'associa  cet hommage, et il dclara que, s'il aspirait au
trne de ses anctres, c'tait pour servir la France avec les
sentiments et les principes de M. de Chateaubriand. Ce dernier,  la
fois flatt et mu, crivait  ses amis de Paris: Je viens de
recevoir la rcompense de toute ma vie... Je suis l  pleurer comme
une bte. Il ajoutait,  la vrit, pour ne pas paratre dupe de sa
propre motion: Hlas! tout cela, ce sont des paroles; c'est du
roman qui n'empche pas le monde de marcher. Doit-on chercher dans le
langage tenu en cette circonstance par M. le duc de Bordeaux
l'expression de ses ides personnelles  cette poque? Il faudrait
alors savoir ce qu'taient les sentiments et les principes de M. de
Chateaubriand; on et pu tre embarrass de les dfinir. Toutefois,
le prince laissait voir par l une certaine proccupation de se donner
une physionomie librale. Sur un autre point, il marqua, sinon ce
qu'il voulait, du moins ce qu'il ne voulait pas: ce fut en accueillant
trs froidement le marquis de la Rochejaquelein, reprsentant de ce
royalisme dmocratique qui,  la suite de la _Gazette de France_,
prnait le suffrage universel, l'appel au peuple et l'alliance avec la
gauche. Le prince voulait-il ainsi venger M. Berryer qui, peu
auparavant, avait t violemment attaqu par la _Gazette_? Il ne parut
pas cependant tmoigner de faveur particulire au grand orateur qui, 
Londres, fut laiss dans une situation un peu efface, nullement en
rapport avec son importance en France; l'action parlementaire n'tait
probablement pas celle qui intressait le plus le petit-fils de
Charles X. Du reste, il ne faudrait pas se figurer qu'aucun programme
politique un peu prcis se dgaget des manifestations de Belgrave
square. Les plerins n'taient venus chercher rien de semblable; ils
avaient voulu surtout satisfaire un sentiment: c'tait le propre,
l'originalit et parfois aussi la force de l'opinion lgitimiste
d'agir beaucoup par sentiment; ainsi se trouvait-elle plus capable
qu'une autre de fidlit et de sacrifices. Si le prince ne formula pas
de programme, il saisit du moins cette occasion de poser les bases
d'une organisation de ses partisans dans la France entire,
organisation manant de lui et aboutissant  lui. Du vivant mme du
comte de Marnes, qui demeurait immobile  Goritz[258], celui qui ds
lors s'appelait le comte de Chambord prenait en main le gouvernement
du parti royaliste.  cette date, commence ce rgne de l'exil qui
devait se prolonger pendant prs de quarante ans.

[Note 257: Sur cette retraite de M. de Chateaubriand aprs 1832, cf.
liv. II, ch. IX,  X.]

[Note 258: Le comte de Marnes n'avait plus, du reste, que quelques
mois  vivre. Il mourut le 3 juin 1844.]

Aux Tuileries, on prtait grande attention aux scnes de Belgrave
square. Louis-Philippe se faisait remettre chaque jour la liste des
plerins, et toutes les fois qu'il y trouvait un nom considrable, il
ne dissimulait pas son dplaisir. La participation des dputs qui lui
avaient prt serment de fidlit lui parut surtout un scandale
intolrable. Le Roi, crivait sur son journal intime un ami de la
monarchie de Juillet, est trs bless et trs proccup du concours
croissant des lgitimistes qui vont voir en Angleterre M. le duc de
Bordeaux. Il en parle beaucoup trop[259]. Son dsir et t de faire
rprimer des manifestations qu'il jugeait factieuses; mais les moyens
lgaux manquaient, et il n'en connaissait pas d'autres. Tout au plus
put-on rvoquer les maires qui s'taient rendus  Londres et
poursuivre une feuille royaliste, la _France_, que le jury, suivant
son habitude, se hta d'acquitter.

[Note 259: _Journal indit du baron de Viel-Castel_,  la date du 27
novembre 1843.]

Si notre gouvernement ne pouvait rien en France pour rprimer des
faits se passant en Angleterre, avait-il du moins chance d'obtenir
quelque nouvelle assistance du cabinet britannique? Il n'hsita pas 
la lui demander. Lord Aberdeen rpondit en exprimant son regret d'tre
sans armes lgales pour empcher ce qu'il qualifiait de scandale
insens et coupable; mais il fit aussitt notifier au duc de Lvis,
conseiller du duc de Bordeaux, que la Reine et son gouvernement
avaient t pniblement affects des scnes de Belgrave square, et
qu'ils les verraient avec peine se renouveler. Le duc de Lvis
protesta du dsir qu'avait son prince d'viter tout ce qui pourrait
dplaire  la reine d'Angleterre; le comte de Chambord, ajouta-t-il,
tait le premier  regretter qu'on lui et donn le titre de roi; il
n'avait pu, sur le moment, contrister ses amis par une rprimande
svre, mais son intention n'tait point de prendre ni d'encourager
personne  lui donner un autre titre que celui de comte de
Chambord[260]. En fait, cette dmarche du gouvernement anglais
produisit son effet. Pendant les quelques semaines que le jeune prince
resta encore en Angleterre, il eut soin de ne plus faire acte de
prtendant.

[Note 260: Lettres de M. de Sainte-Aulaire, en date des 30 novembre,
1er et 8 dcembre 1843, et note de lord Aberdeen, en date du 9
dcembre. (_Mmoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 63  66.)]

Ainsi, du commencement  la fin de cet incident, le cabinet
britannique avait dfr avec empressement  tous les dsirs du
cabinet des Tuileries. Celui-ci y tait d'autant plus sensible que
l'affaire lui tenait plus  coeur. M. Guizot ne manqua pas de
remercier lord Aberdeen de ses excellents procds[261]. En mme
temps Louis-Philippe crivait, le 12 novembre 1843,  son trs cher
frre et excellent ami le roi des Belges: Veuillez faire parvenir 
la reine Victoria combien je suis touch, ainsi que toute ma famille,
des sentiments qu'elle nous a manifests sur ce point et de la
tnacit qu'elle y a mise. Veuillez aussi, si vous en avez l'occasion,
faire savoir  lord Aberdeen combien j'apprcie, ainsi que mon
gouvernement, ses procds envers nous en cette circonstance[262].
Les deux cabinets tenaient d'ailleurs  bien marquer qu'il ne
s'agissait pas seulement d'un bon office accidentel et passager. Ils
se plaisaient  voir l l'une des premires manifestations de
l'entente qu'ils dsiraient tablir entre eux. C'est sous ce jour que
la chose tait prsente aussi bien  Paris qu' Londres. Ds les
premires communications, le 6 novembre, M. Guizot, exposant les
consquences qu'aurait le refus par la Reine de recevoir le duc de
Bordeaux, disait: Ce rsultat, excellent en soi et pour nous, sera
excellent aussi pour les relations de nos deux pays. On y verra une
preuve clatante de la cordiale amiti de la reine d'Angleterre pour
notre famille royale, de son gouvernement pour le ntre, de
l'Angleterre pour la France. Ce sera le complment de la visite au
chteau d'Eu. Nous puiserons dans ces deux faits la rponse la plus
frappante, la plus populaire aux dclamations et aux mfiances les
plus aveugles[263]. De l'autre ct, ce n'tait pas seulement lord
Aberdeen qui entrait pleinement dans l'ide exprime par M. Guizot;
sir Robert Peel lui-mme disait  notre charg d'affaires: Je veux
qu'il rsulte de cet incident un nouveau motif de rapprochement et de
confiance mutuelle entre les deux cours[264].

[Note 261: _Mmoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 62.]

[Note 262: _Revue rtrospective._--Le _Times_ avait publi, pendant le
sjour du duc de Bordeaux  Londres, un article tout  fait conforme
aux vues du gouvernement franais. L'auteur de cet article tait M.
Reeve, alors  Paris. Peu de jours aprs, comme il tait prsent au
Roi, celui-ci lui dit: Je regrette, monsieur Reeve, de ne pouvoir
vous exprimer plus compltement, en cette circonstance, combien je
vous ai d'obligations pour le service que vous nous avez rendu. (_The
Greville Memoirs, second part_, vol. II, p. 216.)]

[Note 263: Lettre de M. Guizot au comte de Jarnac, en date du 6
novembre 1843. (_Mmoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 58.)]

[Note 264: Lettre du comte de Jarnac, en date du 8 novembre 1843.
(_Ibid._, p. 61.)]


II

Fort satisfait des avantages qu'il retirait de sa bonne entente avec
le cabinet anglais, le gouvernement franais estima que cette entente
devait tre non seulement fidlement pratique, mais hautement
proclame. Au dbut de la monarchie de Juillet, il avait t longtemps
d'usage d'insrer dans les discours de la couronne, en France et en
Angleterre, une mention spciale de l'union existant entre ces tats.
Notre gouvernement jugea le moment venu de reprendre cette tradition,
interrompue depuis 1836. En ouvrant, le 27 dcembre 1843, la session
de 1844, le Roi tmoigna solennellement de la sincre amiti qui
l'unissait  la reine de la Grande Bretagne et de la cordiale
entente tablie entre les deux cabinets. Il avait, on le voit,
traduit l'expression mme dont s'tait servi lord Aberdeen, dans la
dpche communique  M. de Jarnac: _cordial understanding_. La
progression des formules employes  ce sujet, depuis 1840, tait
curieuse  observer. En 1841, avant la convention des Dtroits, M.
Guizot proclamait,  la tribune, l'isolement et la paix arme; en
1842, c'tait l'indpendance au sein de la bonne intelligence; en
1843, il se hasardait  parler d'accord sans intimit. Cette fois,
on faisait un pas nouveau et considrable: on annonait l'amiti et
l'entente cordiale, et on le faisait dans le discours mme de la
couronne. Ainsi se manifestait la marche de cette politique qui, ayant
pris la France brouille avec l'Angleterre, avait constamment
travaill  l'en rapprocher. Elle tait fonde sur cette double
conviction, fort enracine dans l'esprit de Louis-Philippe et de son
ministre: d'abord que, dans les conditions cres par la rvolution de
1830, et jusqu' ce que le temps et la sagesse persvrante de la
monarchie nouvelle eussent chang ces conditions, toute rupture avec
l'Angleterre amnerait aussitt la coalition de l'Europe contre la
France; en second lieu, qu'tant donns les rapports si troits et si
multiples des deux nations occidentales, la paix ne pouvait longtemps
subsister entre elles avec un tat de froideur, de bouderie, de
mfiance, et que, par suite, du moment o l'on ne voulait pas de
rupture, il fallait tendre franchement au rtablissement des rapports
amicaux[265]. L'entente cordiale semblait ainsi justifie. Toutefois,
le gouvernement, qui avait raison de la pratiquer, tait-il prudent en
la proclamant avec tant d'clat? Tenait-il un compte suffisant des
irritations encore si vives, en France, contre la puissance promotrice
du trait du 15 juillet 1840? Si l'opinion avait vu avec plaisir
l'entrevue d'Eu, si mme, dans ses parties rflchies et raisonnables,
elle comprenait les avantages d'une bonne intelligence et surtout
redoutait les dangers d'un conflit, elle tait encore loin de l'amiti
attendrie qui avait marqu les rapports de la famille royale avec la
reine Victoria, ou de l'intimit confiante qui s'tait tablie entre
M. Guizot et lord Aberdeen. Moins oblige que les chefs d'tat de
veiller au prsent et de prvoir l'avenir, elle tait plus sous le
coup du pass et en gardait rancune. Sans doute, en semblable matire,
il appartenait aux gouvernants de prcder et de guider la nation.
Oui: mais en rglant leur marche de faon  pouvoir tre suivis. Il ne
leur fallait pas fournir prtexte au reproche qui leur avait dj t
fait, de n'tre pas suffisamment en communion avec les susceptibilits
nationales. En dcembre 1841, pour s'tre montr trop empress 
signer la convention relative au droit de visite, le ministre du 29
octobre avait cr lui-mme des obstacles au rapprochement qu'il
dsirait oprer. Cette fois encore, n'tait-il pas  craindre qu'une
manifestation trop solennelle et surtout trop sentimentale d'amiti
pour l'Angleterre n'inquitt l'opinion sur les dispositions du
cabinet? Cette opinion ne serait-elle pas ainsi porte  chercher la
premire occasion de montrer qu'elle avait gard plus fidle mmoire
de l'injure subie et non venge[266]?

[Note 265: Le duc de Broglie a dvelopp cette ide, le 16 janvier
1845,  la tribune de la Chambre des pairs: Il y a deux manires,
a-t-il dit, d'tre en paix avec les autres puissances. On peut tre en
paix, et puis aussi en bonne intelligence, en amiti, en confiance; ou
bien on peut tre en paix, et puis tre dans un tat de hauteur, de
froideur, dans un tat de dfiance et de bravade. On peut avoir des
relations pacifiques qui soient amicales, et on peut avoir des
relations pacifiques qui ne soient pas amicales. Ces deux situations
sont galement compatibles avec la paix; il ne faut pas s'y tromper
cependant: elles ne sont pas compatibles avec la paix galement dans
tous les cas et pour tous les pays. L'orateur montrait par exemple
qu'entre la France et la Russie l'tat de paix et un tat de froideur
et de mfiance pouvaient durer assez longtemps, sans inconvnients
graves. Mais en pouvait-il tre de mme entre la France et
l'Angleterre? Il montrait ces puissances  peu prs limitrophes, ayant
des relations commerciales ou autres immenses, de toutes les natures,
de tous les jours et de tous les instants, se rencontrant partout, en
Europe et dans le reste du monde. Croyez-vous que, dans un tel tat
de choses, une situation de froideur, de rserve et de msintelligence
soit longtemps compatible avec la paix? Si les deux nations se placent
dans une telle situation, l'une vis--vis de l'autre, que, des deux
tribunes, on s'envoie  tous les instants des dfis; dans une telle
situation que, toutes les fois que leurs marins se rencontrent quelque
part, ils enfoncent leurs chapeaux et se regardent entre les deux
yeux; que lorsque l'une dise blanc, l'autre dise noir; que leurs
agents diplomatiques, lorsqu'ils ont  traiter des affaires ensemble,
en Espagne, en Grce,  Constantinople, partout, car ils se
rencontrent partout, si l'un prend un parti, l'autre prenne
ncessairement un parti oppos, je ne crois pas, pour ma part, qu'un
tel tat de choses puisse tre durable.]

[Note 266: M. de Metternich a critiqu assez finement M. Guizot
d'avoir choisi pour qualifier ses relations avec l'Angleterre un mot
exprimant un _sentiment_. Il et bien mieux fait, ajoutait le
chancelier, de prendre position sur le terrain de _l'intrt_
rciproque qu'ont ces tats de vivre en paix et ds lors en bonne
harmonie... Les mots d'_entente cordiale_ ne marquent qu'une
_disposition morale_, et ce sont justement les _dispositions_ qui
prtent le plus  la critique passionne et haineuse... En exprimant
un sentiment, M. Guizot a fait appel aux sentiments opposs. (Lettre
au comte Apponyi, du 29 aot 1844. _Mmoires de M. de Metternich_, t.
VII, p. 27 et 28.)]

Pour le moment, toutefois, les deux Chambres consentirent 
s'associer par leurs adresses  la dclaration contenue dans le
discours du trne. Au Palais-Bourbon, ce ne fut pas sans un dbat
assez vif. La commission avait propos  la Chambre de se dire
heureuse d'apprendre la sincre amiti qui unissait les deux
souverains et l'accord de sentiments tabli entre leurs gouvernements
sur les vnements de l'Espagne et de la Grce. Bien que ces derniers
mots semblassent limiter l'accord que le discours du trne avait
proclam d'une faon plus gnrale, le projet d'adresse n'en tait pas
moins, avec une simple variation dans les formules, une adhsion
expresse et satisfaite  la politique de l'entente cordiale.
L'opposition le comprit ainsi, et M. Billault, qui, depuis les
discussions sur le droit de visite, s'tait fait une spcialit de
servir et d'exciter les prventions contre l'Angleterre, se hta de
proposer une autre rdaction. Pour y gagner le plus de suffrages
possible, il se bornait, dans son amendement,  prendre acte des
dclarations royales sur l'entente cordiale, sans l'approuver ni
l'improuver: l'apprciation de cette politique tait remise  plus
tard et aprs l'preuve des faits. Nanmoins, pour son compte
personnel, dans le discours qu'il pronona le 19 janvier 1844, le
dput de Nantes ne s'en tint pas  cette rserve expectante. Il
critiqua ouvertement l'entente cordiale:  son avis, il tait malsant
de la proclamer, alors mme qu'elle et t relle; mais elle ne
l'tait pas; et, passant en revue toutes les questions grandes ou
petites, il y dnona l'animosit jalouse de l'Angleterre. Ces
rcriminations, il faut bien le reconnatre, flattaient alors les
sentiments de beaucoup d'esprits. M. Guizot cependant n'hsita pas 
prendre ouvertement le contrepied de M. Billault. Depuis la formation
du cabinet, dit-il, un des buts essentiels que nous nous sommes
proposs a t de rtablir les bons rapports, la bonne intelligence,
l'entente cordiale entre la France et l'Angleterre. Nous avons
constamment poursuivi ce but, sous la condition qu'aucune atteinte ne
serait porte  l'indpendance,  la dignit, aux intrts de notre
pays. Nous croyons avoir presque atteint ce but. Et pour justifier
cette politique, pour en montrer les profits, il prenait, l'une aprs
l'autre, toutes les questions traites par M. Billault, notamment
celles d'Espagne, d'Orient, de Grce, comparait l'tat de 1840  celui
de 1844, et faisait partout ressortir une relle amlioration.

Ce fut M. Thiers lui-mme qui rpondit. Pendant la session de 1843,
toutes les sollicitations de ses anciens allis n'avaient pu le faire
sortir de son silence: on et dit qu'il tait rsolu  ne jamais
pardonner  l'opposition son attitude dans la discussion de la loi de
rgence. Mais depuis, le temps avait mouss peu  peu ses griefs
contre la gauche, tandis qu'au contraire son animosit jalouse contre
M. Guizot s'tait ravive, en voyant le cabinet durer et s'affermir.
Il n'avait pas d'ailleurs tir de sa retraite le profit qu'il en
attendait. Son dessein avait t d'amener  lui une partie des
conservateurs et de constituer, en les runissant au centre gauche, un
parti intermdiaire qui et t plus en harmonie avec ses opinions
personnelles que la vieille gauche; ce nouveau parti lui et permis
d'abord de jouer,  l'gard du ministre, le rle d'un protecteur
craint et mnag, ensuite,  l'heure favorable, de le supplanter. Or,
dix-huit mois s'taient couls, sans qu'aucune de ces esprances se
ft ralise. Telles furent les raisons diverses qui le dcidrent, en
1844,  couter plus favorablement qu'il ne l'avait fait jusqu'alors
les instances de ses amis, particulirement de M. Duvergier de
Hauranne[267], et  reprendre son ancienne place  la tte de
l'opposition: rentre absolument inattendue pour le public, et qui fut
une sorte de coup de thtre. En critiquant l'entente cordiale, M.
Thiers ne pouvait oublier qu' d'autres poques, il s'tait pos en
champion de l'alliance anglaise; voici comment se rsumait sa thse:
L'alliance anglaise tait lgitime et efficace aprs 1830, et son
affaiblissement aprs 1836, par suite de notre refus d'intervenir en
Espagne, a t, pour notre politique, la cause d'checs successifs qui
ont abouti au grand mcompte de 1840; mais aujourd'hui, les
circonstances sont absolument changes; l'alliance anglaise n'est plus
ncessaire, parce que les dispositions des puissances continentales
sont diffrentes de ce qu'elles taient au lendemain de la rvolution
de Juillet, et que la paix n'est pas en pril; cette alliance ne
serait plus efficace, parce que les tories ont remplac les whigs au
pouvoir et qu'ils sont en dsaccord avec nous sur la plupart des
questions; jusqu' ce que les suites de 1840 soient compltement
effaces, la France doit garder sa libert d'action, et se renfermer
dans la politique que le cabinet lui-mme formulait ainsi en 1842:
l'indpendance au sein de la bonne intelligence avec tous les
cabinets; en abandonnant cette politique, en se montrant impatient de
renouer et de proclamer l'alliance anglaise, le cabinet a mconnu les
sentiments du pays et a compromis les relations mmes qu'il voulait
rtablir. M. Thiers concluait en ces termes: Je suis donc fond 
dire que non seulement cette politique engage  un certain degr la
libert qui fait la force morale de la France, mais que, dans son
imprudent dsir, si je puis parler ainsi, de couvrir de spcieuses
apparences la nullit de la situation, elle va contre le but mme que
vous voulez atteindre. C'est l seulement ce que je voulais lui
reprocher, et c'est seulement  ce titre que je conseillerais  la
Chambre, si je pouvais me permettre de lui donner un conseil,
d'employer dans son langage la plus grande rserve possible. Ce n'est
pas l'alliance que je suis venu attaquer; ce n'est pas le pass que je
suis venu remettre en question; c'est un conseil de rserve que je me
suis permis de venir donner  la Chambre.

[Note 267: Cette intervention de M. Duvergier de Hauranne fut connue
alors dans le monde parlementaire. M. Thiers lui-mme s'amusait de ce
qu'on racontait  ce sujet: Que voulez-vous? disait-il, puisqu'il
faut absolument un gouvernement personnel, j'ai choisi Duvergier. Il
crivait  ce dernier: Au roi de mon choix. Des quatre anciens
doctrinaires qui s'taient spars de M. Guizot en 1840, deux, M.
Duvergier de Hauranne et M. de Rmusat, taient rests dans
l'opposition et mme s'y taient enfoncs plus avant; deux, M.
Piscatory et le comte Jaubert, taient au contraire revenus aux
conservateurs: le premier avait t nomm, en juin 1843, ministre de
France  Athnes; le second devait tre lev  la pairie,  la fin de
1844.]

Ce discours habile,  raison de son apparente modration, obligea M.
Guizot  remonter  la tribune. Avec une ironie sre d'elle-mme, il
lana d'abord quelques traits acrs contre M. Thiers, contre sa
politique de bascule, contre ses trop grands mnagements pour les
fluctuations de l'opinion dans les questions trangres, contre ses
tmrits de 1840. Ce fut seulement aprs avoir affaibli par cette
offensive l'autorit de son contradicteur, qu'il en vint  justifier
sa propre politique. Il se dfendit tout d'abord d'avoir alin, dans
une mesure quelconque, la libert du pays. Il exposa comment la bonne
intelligence, l'entente cordiale, n'taient pas une alliance. Une
alliance, c'est un engagement formel sur des questions dtermines et
dans un dessein spcial. La convention pour aller prendre Anvers et
vider,  cette poque, les affaires de Belgique, le trait de la
quadruple alliance pour les affaires d'Espagne, voil des alliances,
des alliances vritables. Rien de pareil aujourd'hui. Les mots dont
s'tait servi le discours de la couronne exprimaient seulement que,
sur certaines questions, les deux pays avaient compris qu'ils
pouvaient tenir d'accord une certaine conduite, qu'ils pouvaient
s'entendre et agir en commun, sans engagement formel, sans aucune
alination d'aucune partie de leur libert. Passant ensuite  un
reproche plus dlicat encore, celui d'avoir bless le sentiment
national: Je n'ai point oubli, disait M. Guizot, les vnements de
1840 et l'offense que le pays a reue  cette poque. Mais enfin, le
cabinet, je pourrais dire le ministre, de qui cette offense provenait,
est tomb. Ses successeurs ont tmoign, avant leur avnement, depuis
leur avnement, les sentiments les plus bienveillants, non seulement
pour la France, mais pour le gouvernement sorti de notre rvolution de
Juillet. Qu'y avait-il  dire? Fallait-il reporter sur eux les torts
de leurs prdcesseurs et nos ternelles rancunes? Les peuples ne
vivent pas de fiel. Le ministre terminait ainsi: Il ne faut pas
hsiter  parler de la bonne intelligence, quand la bonne intelligence
est relle. C'est en rendant justice  ce fait, c'est en le proclamant
vous-mmes que vous le maintiendrez, que vous le dvelopperez. La
paix, veut tre soigne et cultive... Votre dignit n'est pas
intresse  ne pas rendre justice  la vrit,  vous montrer
rancuniers, pleins d'humeur, quand aucun motif rel et srieux n'en
existe.

Aprs cette loquente passe d'armes des deux grands orateurs, la
discussion se prolongea encore. M. Guizot remonta une troisime fois 
la tribune; ce fut moins pour apporter de nouveaux arguments--il avait
tout dit--que pour poser hautement la question de confiance. Le vote
eut lieu le 22 janvier 1844. Il se prsentait sans aucune des
quivoques qui s'taient produites  propos du droit de visite, lors
des adresses de 1842 et de 1843. L'amendement de M. Billault fut
repouss  mains leves: on valua la majorit  une soixantaine de
voix. Pour le moment du moins, la politique de l'entente cordiale
triomphait  la Chambre.


III

La session du Parlement anglais devait s'ouvrir le 1er fvrier. Notre
gouvernement se proccupait vivement du langage qui y serait tenu.
Dans l'tat de susceptibilit o tait l'opinion franaise, un mot
prononc  Londres pouvait faire perdre tout le terrain qu'on venait
de gagner  Paris. Or, le cabinet tory, tout comme le ministre du 29
octobre, se trouvait aux prises avec une opposition qui lui reprochait
d'avoir une politique extrieure sans nergie, sans dignit, et de
sacrifier les intrts nationaux  l'entente cordiale. Lord
Palmerston tait l'organe singulirement passionn et parfois
redoutable de cette opposition. Dj,  la fin de la session
prcdente, le 28 juillet 1843, lors de la chute d'Espartero, il avait
fait, sur cet abaissement de la politique de son pays, un discours
bien fait pour piquer au vif le vieil orgueil anglais. Les ministres
tories ne pouvaient-ils pas tre amens, pour prvenir de telles
attaques,  tenir, dans leur parlement, un langage qui nuirait, dans
le ntre,  la cause de l'entente cordiale? C'tait l ce qui
inquitait M. Guizot, d'autant qu'il savait sir Robert Peel plus
soucieux de mnager les prjugs nationaux qu'expert  observer les
nuances diplomatiques[268].

[Note 268: Quarante-huit heures avant l'ouverture de la session
britannique, le collaborateur de M. Guizot, M. Dsages, crivait 
notre charg d'affaires  Londres: Je vois avec peine que sir Robert
Peel a plus peur que lord Aberdeen et mme qu'il nous rend moins
justice. J'espre toutefois qu'il ne fera pas  ses adversaires de
concessions qui se traduiraient ici en dmenti donn  la cordiale
entente et nous vaudraient de nouveaux dbats o nous serions
conduits,  notre tour,  affaiblir la valeur de notre expression.
(_Documents indits._)]

L'vnement prouva que ces inquitudes taient sans fondement. La
Reine, dans son discours  peu prs model sur celui du roi des
Franais, se flicita des relations amicales existant entre les deux
souverains, et de la bonne entente heureusement tablie (_the good
understanding happily established_) entre les deux gouvernements. Dans
les dbats de l'adresse qui suivirent immdiatement, lord Brougham et
lord Aberdeen ne furent pas les seuls  parler en termes excellents de
l'entente avec la France. Sir Robert Peel pronona ces paroles qui
faisaient noblement cho  celles que M. Guizot venait de faire
entendre  la tribune franaise: Il importe non seulement aux
intrts de l'Angleterre, mais encore aux intrts de la paix et au
bien-tre de tous les peuples civiliss, que nous maintenions une
entente amicale (_friendly understanding_) avec la France. Puis,
venant aux reproches de dpendance et de trahison adresss aux
ministres, des deux cts du dtroit: Je suis parfaitement certain,
dit-il, que cette bonne intelligence avec la France ne serait ni
cordiale ni permanente, si elle devait tre achete par un des deux
pays, au prix de la concession d'un seul point d'honneur ou du
sacrifice de quelque grand principe... Au nom de l'Angleterre, je
dclare qu'aucune concession de cette nature n'a t faite par la
France, et que le gouvernement franais ne s'est soumis  l'abandon
d'aucun droit. Je fais la mme dclaration pour l'Angleterre: il n'y a
pas eu de concession de notre part; il n'y a eu aucune espce
d'abandon d'un principe quelconque. Mais jetez les yeux sur la
position des deux pays. Nous sommes  l'extrmit occidentale de
l'Europe; notre accord ou notre dsaccord doit ncessairement exercer
de l'influence sur la politique de tous les pays de cette partie de
l'univers, et l'on en ressentira les effets dans les rgions situes
au del de l'Atlantique. S'il doit toujours y avoir, en quelque lieu
que ce soit, un parti franais et un parti anglais, il est vident que
nous serons assez forts pour entraver, mais que nous serons
impuissants  amliorer la politique intrieure d'un peuple. Il est
donc de la plus haute importance de maintenir la bonne intelligence
entre la France et l'Angleterre. Je crois que telle est aussi
l'opinion de la grande masse du peuple anglais. Les sentiments
d'antipathie nationale, produits par le voisinage, ont t remplacs,
 cause de ce mme voisinage, par des sentiments de mutuel bon
vouloir. Les conflits passs ne nous empchent pas de reconnatre la
gloire de la France, sa renomme militaire. Aucun pays au monde n'a
atteint une plus haute rputation dans la guerre, grce  l'habilet
de ses grands capitaines et  l'intrpide valeur de ses soldats; mais
j'espre que le peuple franais, ce peuple grand et puissant, sera
satisfait de cet honneur et de ce renom, qu'il ne croira pas
ncessaire de continuer ses anciennes hostilits et d'entreprendre de
nouvelles oprations militaires en vue d'assurer  la France une
gloire dont elle n'a pas besoin. Ces paroles furent couvertes par les
applaudissements de la Chambre des communes. Tel tait d'ailleurs le
sentiment gnral que les chefs des whigs, lord John Russell et mme,
dans une certaine mesure, lord Palmerston, crurent devoir se fliciter
du rtablissement de la bonne intelligence entre les deux nations.

Le gouvernement franais ne pouvait qu'tre satisfait de ce langage,
et M. Guizot se hta de le faire savoir  Londres[269]. Le mcompte
tait pour ceux des journaux franais qui s'taient fait une habitude
de montrer la France maltraite et mprise par l'Angleterre. Avec
cette promptitude  se retourner qui est le propre de l'opposition,
ils dclarrent qu'on voulait nous endormir en flattant notre
vanit, et ils dnoncrent les loges donns  M. Guizot comme une
preuve de la dpendance o il tait du cabinet de Londres, comme le
prix dont on payait sa trahison. Bien que, tant donne la sottise
d'une partie du public, ce genre de polmique ne ft pas sans danger,
notre ministre ne s'en inquita pas; il tait tout  la joie de voir
son but atteint. Ne semblait-il pas, en effet, que l'entente cordiale,
inaugure sous les ombrages d'Eu, dans le mystre d'un tte--tte,
venait d'tre scelle,  la face des deux nations, par le dialogue
public et clatant qui s'tait tabli,  travers la Manche, d'une
tribune  l'autre?

[Note 269: M. Dsages mandait  M. de Jarnac, le 9 fvrier 1844: M.
Guizot a crit  votre chef (M. de Sainte-Aulaire, ambassadeur 
Londres) que nous tions contents de lord Aberdeen, de sir Robert Peel
et de lord Brougham. (_Documents indits._)]


IV

La question de l'entente cordiale n'tait pas la seule dont le
Parlement franais se ft occup,  l'ouverture de la session de 1844.
Et tout d'abord, avant de voir quels autres sujets furent traits dans
les dbats de l'adresse, il convient de parler d'un incident qui, pour
n'avoir pas amen de discussion publique, n'en causa pas moins, 
cette poque, une certaine agitation dans le monde parlementaire. On
n'a pas oubli les prventions aussi invincibles que mesquines
auxquelles s'tait heurt, en 1837 et en 1839, le projet tendant 
accorder une dotation au duc de Nemours: deux ministres y avaient
succomb, celui du 6 septembre et celui du 12 mai[270]. Louis-Philippe
cependant ne se tenait pas pour battu. Ne voyant que l'intrt de ses
enfants, l'vidente justice de sa demande et la sottise mchante des
objections qui y taient faites, il ne se rendait pas compte du pril
de ces questions d'argent, surtout pour une monarchie dont l'origine
rvolutionnaire avait dj diminu le prestige; il oubliait qu'en
semblable matire, si fond que ft son droit, un souverain ne devait
jamais se laisser mettre dans la posture d'un solliciteur conduit.
Une premire fois dj, au commencement de 1842, il avait press le
ministre du 29 octobre de reprendre le projet de dotation, et de
prouver ainsi son zle monarchique. M. Guizot, qui pressentait le
pril d'une pareille entreprise, avait gagn du temps, en allguant
les lections gnrales qui allaient avoir lieu. Plus tard, le
rsultat incertain de ces lections et la mort du duc d'Orlans
donnrent, pendant quelque temps, une autre direction aux
proccupations du gouvernement. Cette crise surmonte, Louis-Philippe
revint  la charge, en mai 1843. La position faite au duc de Nemours
par la loi de rgence lui paraissait un argument de plus en faveur de
la dotation. Nul moyen, cette fois, pour le ministre, de se drober;
il dut promettre au Roi que le projet serait dpos au dbut de la
session de 1844.

[Note 270: Voy. t. III, ch. III,  X, et t. IV, ch. I,  XI.]

L'heure tait arrive de tenir cet engagement.  la premire nouvelle
qu'une dotation allait tre demande, les anciennes polmiques de 1837
et de 1839 reprirent, plus violentes et plus pres que jamais.
L'opposition se rjouissait, tandis que la majorit ne cachait pas son
ennui et sa tristesse. M. Thiers, dont aux Tuileries on avait espr
le concours ou tout au moins la neutralit, signifia assez rudement
qu'on n'et pas  compter sur lui[271]. Inquiet de ces symptmes, le
cabinet avait peu de got  se faire briser sur une telle question.
Mais comment se dgager de sa promesse? Deux dputs de la majorit,
MM. Delessert et d'Haussonville, vinrent  son secours. Non sans doute
contre l'aveu des ministres, ils organisrent dans les bureaux de la
Chambre, alors runis pour nommer la commission de l'adresse, une
dmonstration  huis clos, destine  prvenir la demande de dotation
et la prilleuse discussion publique qui en et t la suite. Sur leur
initiative, la question fut souleve dans chaque bureau, et partout
avis amical, mais trs net, fut donn au gouvernement que le dpt de
la proposition n'tait pas regard comme opportun. Impossible de
passer outre  cet avertissement venant des conservateurs; le Roi
lui-mme le reconnut.

[Note 271: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

L'affaire devait avoir, six mois plus tard, un pilogue dont il
convient de parler tout de suite. Fort dsappoint d'avoir  reculer
devant la manifestation des bureaux, le Roi voulait en appeler des
prjugs des dputs  l'quit et au bon sens du pays. Il attribuait
volontiers les checs subis jusqu'alors  la mollesse de ses
ministres, et dsirait plaider lui-mme sa cause. Si on et tout dit
 la France, rptait-il souvent, si j'avais pu, sans intermdiaire,
lui tout expliquer, jamais elle n'et ainsi trait son vieux roi; tout
le mal vient de ce que le Roi n'a pas la parole. L'ide d'crire une
lettre publique au prsident du conseil lui avait un moment travers
l'esprit. Les ministres l'amenrent, sous forme de transaction,  se
contenter d'un article qui serait insr au _Moniteur_ et dont ils
tchrent ensuite de reculer indfiniment la publication[272]. Mais
arrivs aux dernires semaines de la session, l'insistance du Roi les
obligea  s'excuter, et l'article parut le 30 juin 1844. Cet article,
vritable plaidoyer en faveur de la dotation, posait d'abord le
principe de droit qu'un tablissement tait d par la nation aux
enfants du Roi. Sans doute, d'aprs la loi de la liste civile, cette
charge ne pesait sur l'tat qu'en cas d'insuffisance du domaine priv;
mais l'insuffisance existait, et,  l'appui de cette assertion, on
donnait une espce de dcompte de l'actif et des charges de ce
domaine. L'article se terminait ainsi: Pour que cette grave question
puisse tre convenablement soumise  l'examen des Chambres, il faut
d'abord que les bons citoyens, les hommes justes et senss soient
clairs sur la vrit des choses et concourent eux-mmes  dissiper
ce nuage d'erreurs grossires et de mensonges perfides, amasss avec
tant de soin pour obscurcir, aux yeux du pays, les droits et les
faits. Cette publication inattendue et insolite causa une vive
agitation. Tandis que le _Journal des Dbats_ reproduisait l'article
comme un appel  l'impartialit de la France, les feuilles de
gauche, nullement touches de la confiance ainsi tmoigne par la
couronne elle-mme dans les libres discussions de la presse,
s'attachrent  prsenter cette dmarche comme une nouvelle preuve de
l'avidit sans vergogne et sans scrupule qu'elles imputaient 
Louis-Philippe. Ce dernier ne se troubla pas d'abord de la violence de
cette explosion; tout au contraire, il recommandait  M. Guizot de ne
pas laisser tomber la polmique, se flattant que le rsultat dernier
lui en serait favorable[273]. Mais le ministre tait loin d'avoir la
mme ardeur et le mme espoir. Il lui fallait bien reconnatre que
l'article du _Moniteur_ faisait gnralement trs mauvais effet, et
que cette insistance paraissait un manque de dignit. Ceux qui en
jugeaient ainsi oubliaient, il est vrai, que ce reproche tait plus
encore mrit par l'obstination mesquine de la Chambre  refuser ce
qui tait rellement d  la famille royale. Les conservateurs ne se
montraient pas les moins mcontents; ils en voulaient au gouvernement
de les remettre en face d'un embarras qu'ils croyaient avoir
indfiniment ajourn. Interpell  la Chambre, M. Guizot rpondit en
homme qui dsirait teindre le feu plutt que l'entretenir; un ordre
du jour pur et simple termina le dbat[274]. La polmique se prolongea
un peu plus longtemps dans la presse; non soutenue par les journaux
conservateurs, elle finit aussi par s'apaiser. Le silence se refit sur
la dotation, mais on ne pouvait se dissimuler que ce dernier incident
tait loin d'avoir rendu la solution plus facile et plus proche.

[Note 272: _Papiers indits du duc de Broglie_ et _Notes indites de
M. Duvergier de Hauranne_.]

[Note 273: La fureur que l'article excite, crivait le Roi  M.
Guizot, le 1er juillet 1844, ne m'tonne pas et ne me parat pas un
mauvais symptme... Mais  prsent que la polmique est engage, il
faut la soutenir vigoureusement. Il est clair qu'on veut faire, comme
les autres fois, tomber la question, en arrtant le dbat par
intimidation, et, cela tant, il faut au contraire leur montrer qu'ils
ne font pas peur et qu'ils n'toufferont pas les justes cris de ma
famille et de moi-mme. Je vous recommande cela bien vivement, mon
cher ministre, et je vous prie de mettre les fers au feu dans ce
sens-l. (_Revue rtrospective._)]

[Note 274: Sance du 1er juillet 1844.]


V

Pour suivre jusqu' son terme l'pisode de la dotation, il a fallu un
peu anticiper sur les vnements. Revenons maintenant aux dbats de
l'adresse. Aussi bien n'avons-nous pas encore parl de la partie de
ces dbats qui occupa alors le plus le public, c'est--dire de la
discussion qui s'engagea sur les dmonstrations lgitimistes de
Belgrave square. Les scnes de violence qui s'y sont produites en ont
fait l'un des pisodes fameux de nos annales parlementaires.

Ce fut le cabinet lui-mme qui provoqua cette discussion. Ni M. Guizot
ni Louis-Philippe ne comprenaient qu'une indiffrence ddaigneuse et
t, en cette circonstance, l'attitude la plus habile. Le Roi surtout
semblait avoir perdu le sang-froid patient et un peu sceptique dont il
avait donn tant de preuves aux heures difficiles. Plusieurs semaines
aprs que les manifestants avaient repass la Manche, le gouvernement
franais tait encore occup d'eux. Il ne se contentait pas d'agir
diplomatiquement sur les autres cabinets, pour prvenir une
rcidive[275]; il cherchait un moyen de svir parlementairement, en
France, contre les dputs et les pairs qui, au mpris de leur
serment, s'taient associs  une dmarche juge factieuse. Aprs
consultation des hommes importants du parti conservateur, l'ide qui
prvalut fut celle d'une sorte de rprobation morale prononce par les
deux Chambres dans leurs adresses.

[Note 275: Circulaire aux agents diplomatiques, en date du 2 janvier
1844.]

 la Chambre des pairs, le programme arrt  l'avance s'excuta sans
aucune difficult. L'adresse porta que les pouvoirs de l'tat, en
ddaignant les vaines dmonstrations des factions vaincues, avaient
l'oeil sur leurs manoeuvres criminelles. Elle ajouta: Le Roi a tenu
ses serments. Quel Franais pourrait oublier ou trahir les siens? On ne
pouvait se flatter que les choses se passassent aussi tranquillement au
Palais-Bourbon. Tout d'abord la commission, qui comptait sept
ministriels et deux opposants, eut, en rdigeant le projet d'adresse,
la main plus lourde que la commission de la Chambre des pairs. Elle
proposa la phrase suivante: _La conscience publique fltrit de
coupables manifestations._ Quand, le 12 janvier 1844, le projet fut lu
 la Chambre, les expressions employes parurent choquantes et
exagres. M. Guizot l'a reconnu lui-mme plus tard, le mot _fltrit_
convenait mal  ces scnes et aux personnes qui s'y taient engages; il
leur attribuait un caractre d'immoralit et de honte qui n'appartenait
point au fait qu'on voulait ainsi qualifier;... c'tait une de ces
expressions excessives et brutales par lesquelles les partis s'efforcent
quelquefois de dcrier leurs adversaires et qui dpassent les sentiments
mme hostiles qu'ils leur portent. Comment donc la commission
avait-elle t amene  proposer une rdaction ainsi juge par le
principal ministre? Le duc de Broglie va nous rvler le secret de la
coulisse, dans une lettre intime adresse, sur le moment,  son fils:
La phrase de l'adresse, lui crivait-il, dpasse toute mesure et va
plus loin que ses auteurs n'ont voulu. Le fait est que la commission a
d'abord t embarrasse de trouver un rapporteur; elle a hsit entre
Hbert et Saint-Marc Girardin. Tout compte fait, il a paru ridicule de
faire louer le gouvernement par son procureur gnral. Saint-Marc
Girardin n'a accept qu' son corps dfendant; il a rdig tellement
quellement la phrase, comme forc et contraint; on en a t mcontent,
et l'un des reprsentants de la gauche dans la commission, M. Ducos, a
rdig la phrase telle que tu la verras dans le journal, plutt par got
pour la dclamation que par une vritable intelligence de ce qu'il
faisait. Les conservateurs, qui craignaient avec raison de se voir
abandonns par les autres, s'en sont empars, et elle a pass 
l'unanimit[276].

[Note 276: Lettre du 13 janvier 1844. (_Documents indits._)]

Aussitt la discussion gnrale de l'adresse ouverte, le 15 janvier
1844, M. Berryer demande la parole pour un fait personnel. On s'attend
que le lion va rugir, que le puissant orateur va rpondre  la
fltrissure, en foudroyant de son loquence irrite les hommes et
les principes de la monarchie de Juillet. Son talent ne semble-t-il
pas particulirement appropri  cette tche? Il ne fait rien de
pareil. Au lieu de braver ses adversaires, on dirait qu'il cherche 
les dsarmer. Renonant  se porter accusateur, acceptant le rle
d'accus, il se renferme dans une dfensive timide et embarrasse,
subtilise pniblement sur le serment, proteste de sa loyaut, se fait
honneur de ses efforts pour dtourner son parti des moyens violents et
pour le convertir  l'opposition lgale, affirme que, s'il est all 
Londres, c'est pour dire la vrit sur l'tat du pays, la vrit sur
la ruine entire de tout ce qui, dans le pass, n'est que poussire et
qui ne peut pas se ranimer, la vrit sur la ncessit de ne rien
entreprendre dsormais en France que par la volont nationale. La
malveillance visible d'une grande partie de la Chambre, les murmures,
les interruptions, loin de lui tre un coup de fouet, semblent le
dconcerter, et, un moment, on peut croire qu'il renoncera  continuer
son discours. Ce n'est pas le Berryer qu'on attendait. M. Guizot, au
contraire, se surpasse. Bref, nerveux, frappant de haut, ddaigneux
avec ironie ou avec une sorte de commisration plus mortifiante
encore, quelques instants lui suffisent pour l'excution. Une fois
admis le point de vue auquel devait se placer un champion de la
monarchie de 1830 pour combattre celui de la lgitimit, et ce point
de vue tait naturellement celui de la Chambre, chaque coup portait.
Le succs du ministre est tel, que tous le reconnaissent, spectateurs
sans parti pris[277] ou mme adversaires[278]. Quant aux amis du
cabinet, ils triomphent. Je comptais t'envoyer un grand rcit de la
dfense hroque des lgitimistes  la tribune, crit M. Doudan au
prince Albert de Broglie; mais comme il n'y a pas eu de dfense, c'est
 peine si l'on peut en faire un magnifique rcit. Pour M. Guizot, en
cette affaire, il a paru  tous ceux qui l'ont entendu, au comble de
la perfection, pour la gravit, la mesure, la hauteur et un certain
ddain superbe qui n'tait pourtant pas blessant pour les
personnes[279].

[Note 277: M. Sainte-Beuve crivait sur le moment: M. Guizot a montr
la plus vritable, la plus nergique loquence, la force, la sobrit,
quelque chose de dmosthnique et d'accompli. (_Chroniques
parisiennes_, p. 177.)]

[Note 278: Un historien dmocratique, cho fidle de l'opposition du
temps, M. Elias Regnault, dit  ce sujet: Il faut l'avouer, M. Guizot
fit preuve d'une vigueur et d'une loquence dignes du sujet et put, 
bon droit, s'enorgueillir d'une clatante victoire. (_Histoire de
huit ans_, t. II, p. 364.)]

[Note 279: Lettre du 19 janvier 1844. (X. DOUDAN, _Mlanges et
Lettres_, t. II, p. 1.)]

Si le vote pouvait suivre immdiatement, le ministre l'emporterait
haut la main. Mais on n'en est qu' la discussion gnrale, et la
commission, maladroite en tout, a plac  la fin de l'adresse le
paragraphe sur la manifestation lgitimiste; avant de l'aborder, il
faut donc dbattre toutes les autres questions, notamment celle de
l'entente cordiale: plus de dix jours sont ainsi employs. Pendant ce
temps, un travail se fait dans les esprits. Plus on raisonne sur ce
mot _fltrit_, plus il parat dplac et excessif. La gauche, par
haine des blancs, s'est montre d'abord fort aise de les voir
durement traiter; d'ailleurs, la phrase en question a t imagine par
l'un des siens, M. Ducos. Mais M. Thiers a discern bientt qu'en
venant au secours des lgitimistes, l'opposition aurait chance de
faire chec au cabinet. Il le fait comprendre  M. Odilon Barrot, et,
sous leur impulsion, la gauche se retourne. Les mmes gens qui, si la
rdaction de M. Ducos n'avait pas t agre par le ministre, eussent
accus celui-ci de connivence avec les carlistes, se mettent  lui
reprocher le projet de fltrissure comme un abus de pouvoir
parlementaire. Cette campagne n'est pas sans danger pour le cabinet,
d'autant que, parmi les conservateurs, plusieurs sont troubls. Je
vois un grand branlement sur le dernier paragraphe et pour le mot
_fltrir_, crit M. Duchtel  M. Guizot; Bignon est trs inquiet et
hsite beaucoup; il m'a dit hier qu'il connaissait bien d'autres
membres qui repoussaient le mot. Faut-il donc, du ct du
gouvernement, s'obstiner  une formule qui, aprs tout, vient de la
gauche et que les ministres ont, ds le dbut, juge malheureuse?
Pourquoi ne pas la remplacer par une expression moins brutale, celle
de _rprouver_, par exemple? La commission s'y montre dispose et
prend mme, par six voix contre trois, une dlibration dans ce sens.
Mais d'autres conservateurs, sans dfendre en soi le mot critiqu,
parfois mme en le regrettant, soutiennent qu'il est trop tard pour
changer de front, qu'au point o l'on est, toute modification paratra
une faiblesse dont triompheront les lgitimistes et leurs allis de
gauche; que mieux vaut donc, comme ils disent, livrer combat
carrment. Tel est l'avis du Roi, toujours fort anim contre les
plerins de Belgrave square. Il y amne ses ministres et, par eux,
pse sur la commission. Celle-ci renonce  corriger le mot _fltrir_,
et il est convenu que le cabinet s'engagera  fond pour le faire voter
par la Chambre.

Ces ttonnements, qui sont connus du public, sont un fcheux prambule
 la discussion du paragraphe; ils ne sont pas de nature  affaiblir
les objections faites au projet d'adresse, ni  dcourager les
adversaires. La gauche compte d'ailleurs que, cette fois, M. Berryer
jouera mieux sa partie. Elle ne lui pargne pas ses conseils. Depuis
plusieurs semaines, ses journaux ne se lassent pas de lui rpter:
Surtout n'oubliez pas le voyage  Gand! On sait  quel incident il
est ainsi fait allusion. Vers la fin des Cent-Jours, les royalistes
constitutionnels, groups autour de M. Royer-Collard, jugeant la chute
de Napolon invitable, mais inquiets des efforts faits pour ramener
Louis XVIII aux ides d'ancien rgime, avaient charg M. Guizot de se
rendre  Gand auprs du Roi et de lui faire connatre sans rserve
leur pense sur l'tat des affaires, sur la ncessit de maintenir le
gouvernement constitutionnel, d'accepter la socit moderne et
particulirement d'loigner M. de Blacas. Parti de Paris le 23 mai
1815, M. Guizot tait demeur  Gand jusqu'aprs Waterloo, et n'tait
rentr en France qu'avec la royaut. Bien des fois, depuis 1830, ses
adversaires politiques lui ont jet  la tte ce voyage. Quand, par ce
moyen, la gauche cherchait  envelopper le chef des doctrinaires dans
l'impopularit alors attache au parti lgitimiste, quand elle tchait
de faire de lui une sorte d'migr trahissant la France pour servir le
Roi, elle tait dans son rle. Mais il tait interdit  un partisan de
la branche ane des Bourbons d'user d'une pareille arme. M. Berryer
ne pouvait l'ignorer, et c'est sans doute par l'effet de ce scrupule,
de cette pudeur, que, dans son premier discours, il n'a pas fait le
rappel conseill, attendu par la gauche[280]. Celle-ci en a t
dsappointe, et elle l'a fait sentir  l'orateur, en ne le soutenant
pas contre la malveillance et les murmures de la majorit. Le
trouvera-t-elle, dans le second dbat, plus docile  ses incitations?

[Note 280: M. Duvergier de Hauranne, ordinairement bien au courant de
ce qui se passait dans les coulisses parlementaires, donne, dans ses
_Notes indites_, une explication assez trange du silence de M.
Berryer.  l'entendre, M. Guizot avait fait avertir M. Berryer qu'il
avait entre les mains une lettre fort compromettante, crite par lui
en 1831 ou 1832 et saisie dans les papiers d'un conspirateur venden.
Si M. Berryer prononait le mot de Gand, cette lettre serait lue.
C'est devant cette menace qu'il s'tait arrt. Mais alors, pourquoi
la lettre n'a-t-elle pas t lue lors du second dbat, quand M.
Berryer s'est dcid  parler de Gand? M. Duvergier de Hauranne
suppose qu'au milieu du tumulte, M. Guizot, troubl, ne pensa plus 
la lettre. Ce rcit parat peu vraisemblable.]

Commence le 26 janvier 1844, la dlibration sur le paragraphe
relatif  la fltrissure se trane d'abord assez languissante.
Plusieurs orateurs lgitimistes prennent la parole, entre autres M.
Berryer qui refait, sans plus de succs, une dissertation embarrasse
sur le serment, mais qui ne souffle pas mot du voyage  Gand. M.
Duchtel et M. Guizot leur rpondent. On pouvait croire tout fini,
quand M. Berryer, irrit des durets dites  son parti, et peut-tre
dpit de n'avoir pas fait jusqu'alors meilleure figure, reparat  la
tribune. Je ne reporterai pas mes souvenirs sur d'autres temps,
dit-il; je ne me demande pas ce qu'ont fait les hommes qui viennent
aujourd'hui dire qu'on a perdu la moralit politique. La gauche, tout
heureuse de voir M. Berryer venir enfin l o elle l'attendait depuis
le premier jour, sort de la rserve froide o elle s'est renferme
jusqu'alors: elle applaudit l'orateur, l'encourage, le pousse: C'est
cela, lui crie-t-elle; trs bien! trs bien! Et, de sa voix tonnante,
M. de la Rochejaquelein l'excite  dire tout. M. Berryer y est
dcid; ses scrupules ont disparu devant le dsir de vengeance qui
l'anime. Aprs avoir soutenu que la moralit politique n'est pas
viole quand, en pleine paix, on va saluer en exil un prince
malheureux et lui dire: Laissez la France en paix, il ajoute: Et
c'est nous qu'on vient accuser d'avoir trahi les devoirs de citoyen!
Je le demande, si nous tions alls aux portes de la France, devant
l'Europe assemble en armes, porter, quoi? des conseils politiques,
aurions-nous manqu  la moralit politique? Vous ne le pensez pas.
Vous vous en tes glorifi... Ma conscience proteste, elle proteste
par le parallle. Attendais-je donc des dsastres pour faire triompher
mes conseils par leur lien douloureux?...

Au premier mot rappelant le voyage de Gand, M. Guizot a demand la
parole. Une tactique semble s'imposer  lui, celle qu'il suit toutes
les fois qu'on lui oppose les souvenirs de la coalition: il doit se
refuser hautement  une diversion arrange d'avance pour dplacer le
dbat et pour renverser les rles. Il y est d'autant plus fond que,
dj plusieurs fois et notamment au dbut du ministre, dans la sance
du 25 novembre 1840, il s'est expliqu sur sa conduite en 1815 et l'a
fait  la satisfaction de la Chambre. Tel est le conseil que lui ont
donn trs rsolument ses collgues, aussitt qu'ils ont eu vent de ce
qui se prparait. Mais le ministre des affaires trangres rpugnait 
ce qui lui paraissait une lchet: confiant dans ses forces et se
flattant d'en finir, une fois pour toutes, avec une accusation sans
cesse renouvele, il est arriv  la Chambre, rsolu  accepter le
dbat si ses adversaires le soulvent[281].

[Note 281: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._ Ce dernier
dit tenir ces dtails de M. Vitet, ami du ministre.]

Aussitt donc que M. Berryer a cess de parler, M. Guizot quitte son
banc et se dirige lentement vers la tribune. Tous les yeux sont fixs
sur lui. Dans l'attente d'une scne prvue, chacun garde un silence
profond. L'exorde indique bien que le ministre ne se drobe pas.
Messieurs, dit-il, je commencerai par vider un incident tout
personnel (_sensation_), qui ne regarde ni le gouvernement du Roi, ni
le cabinet actuel, ni le ministre des affaires trangres, qui regarde
M. Guizot personnellement. Mais  peine, pour commencer ses
explications, prononce-t-il ces mots: Vous le savez, je suis all 
Gand... qu'une clameur effroyable s'lve. La gauche feint de ne
pouvoir entendre un homme avouer une telle infamie. M. Guizot ne se
trouble pas. S'appuyant sur son coude et regardant fixement ses
adversaires, il reprend d'une voix assure qui scande chaque syllabe:
Je suis all  Gand. Les interrupteurs, furieux de se voir bravs,
reviennent  la charge, plus bruyants encore. Et la mme scne se
rpte plusieurs fois de suite, sans qu'on fasse reculer le ministre,
mais aussi sans qu'il puisse avancer d'un pas. Parle-t-il de libert,
de justice? essaye-t-il de faire honte  l'assemble de son
intolrance et de son dsordre? C'est en vain. Ds qu'il reprend sa
phrase: Je suis all  Gand, il se heurte au parti pris de clameur:
clameur confuse, brutale, grossire, mle d'insultes et d'invectives,
o dominent les mots de tratre et de trahison. Presque tous les
membres de la gauche, debout, le poing tendu, l'injure aux lvres,
ivres de tapage et de violence, font leur partie dans ce hideux
concert. Des lgitimistes se joignent  eux, comme s'ils ne voulaient
pas laisser oublier que c'est un des leurs qui a provoqu ce tumulte:
du haut de son royalisme d'alors, M. de la Rochejaquelein est l'un des
plus ardents  s'indigner contre le mauvais Franais qui avait os, en
1815, se mettre du ct du Roi contre Napolon, et il ajoute  ce
reproche, si trange dans sa bouche, une calomnie, sortie on ne sait
d'o, sur la part qu'aurait prise M. Guizot  la sanglante raction
et aux atrocits de 1815. Le public des tribunes se mle au tumulte.
On se croirait revenu  quelque sance de la Convention, et c'est  se
demander si la proscription et l'chafaud ne sont pas la conclusion
logique de telles violences de paroles et de gestes. Mais non,--et ce
n'est pas ce qu'il y a de moins rpugnant et de moins mprisable,--on
n'est pas en face d'une vritable colre, d'une explosion spontane et
imprvue: c'est une colre  froid, une explosion volontaire, une
comdie arrange  l'avance. Si nous ne pouvons vaincre M. Guizot,
dit l'un des plus acharns, il faut l'reinter.  ct des acteurs de
la gauche, les spectateurs du centre gauche: M. Thiers et ses amis
assistent  cette scne, muets, immobiles, sans rien faire pour
l'arrter, esprant en recueillir le profit, toutefois ne laissant pas
que d'tre gns et un peu honteux du tour qu'elle prend. Sur les
bancs de la majorit, on est sans doute indign et dgot; mais, au
premier moment, on est peut-tre encore plus abasourdi et intimid: il
semble qu'on hsite  prendre trop ouvertement parti pour un homme en
butte  de telles imprcations. Quant au prsident de la Chambre,
l'nergie et la prsence d'esprit lui ont manqu ds le dbut; il est
visiblement dbord et impuissant. M. Guizot est donc  peu prs seul
en face de cette meute d'une nouvelle sorte, ple, les lvres
contractes, bris de fatigue, mais la tte haute, tenant ses
insulteurs sous la flamme d'un regard que rien ne peut faire baisser.
Ces interruptions me ralentiront, dit-il, mais ne m'empcheront pas
de dire ce que je pense. Ou encore: Je suis oblig de rpter
qu'aucune interruption, aucun murmure ne m'empchera d'aller jusqu'au
bout. Et plus loin: Messieurs, on peut puiser mes forces, mais j'ai
l'honneur de vous assurer qu'on n'puisera pas mon courage.  un
dput de l'opposition modre, M. Dubois, qui lui dit avec une
motion compatissante: Reposez-vous, reprenez haleine, il rpond:
Quand je dfends mon honneur et mon droit, je ne suis pas fatigable.

Qui donc va l'emporter dans cet trange duel d'un contre cent? Voil
dj une heure et demie que l'orateur est aux prises avec cette meute
de hurleurs[282]. C'est la meute qui se lasse la premire. La tnacit
intrpide finit par avoir raison de la violence tumultueuse. M. Guizot
contraint la gauche  entendre, phrase par phrase, l'explication de sa
conduite en 1815. Il est d'ailleurs maintenant mieux soutenu; les
dputs du centre, rassurs par son nergie, ne craignent plus de lui
tmoigner ouvertement leur sympathie. Aussi l'accus de tout  l'heure
ne se contente-t-il plus de se justifier; il prend  son tour
l'offensive et porte  ceux qui l'assaillent des coups qui les font
reculer avec des cris de douleur et de rage. Ne croyez pas, leur
dit-il, que lorsque j'ai t porter  Louis XVIII les conseils de la
monarchie constitutionnelle, ne croyez pas que je n'aie pas pressenti
vos paroles, vos murmures, vos colres. Je les ai pressentis, je les
ai accepts d'avance et je les surmonterai, car j'ai mon pays avec
moi. (_Bruyantes rclamations  gauche. Vive adhsion au centre._)
J'ai mon pays avec moi. (_Oui! oui! Non! non!--Se tournant vers la
gauche:_) Avez-vous jamais eu, vous qui poussez de pareilles clameurs,
avez-vous jamais eu l'assentiment du pays, vous, vos opinions, vos
pratiques? (_Exclamations  gauche. Au centre: Jamais! jamais!_)
N'tes-vous pas arms, depuis vingt-cinq ans, de toutes les forces de
ce gouvernement dont je parle? N'tes-vous pas en possession de toutes
ces liberts? Comment avez-vous su vous en servir? (_Violentes
rclamations  gauche._) Les avez-vous fait tourner  la gloire et au
repos du pays? Est-ce par vous que le pays a vu son gouvernement
fond? Est-ce par vous que le pays a vu ses liberts mises en
pratique? (_Approbation au centre._)... Vous n'avez jamais su fonder
ni un pouvoir ni une libert. (_Vives rclamations  gauche._) Vous
avez toujours perdu... (_nouvelles rclamations_), vous avez toujours
perdu et les liberts et les pouvoirs. Puis, quand il a dit tout ce
qu'il voulait dire, sur le point de descendre de la tribune, le
ministre rassemble ce qui lui reste, aprs en avoir tant dpens,
d'nergie, de fiert, de mpris, et il jette  ses adversaires cette
phrase clbre et terrible: Quant aux injures, aux calomnies, aux
colres extrieures, on peut les multiplier, les entasser tant qu'on
voudra, on ne les lvera jamais au-dessus de mon ddain.

[Note 282: M. Doudan crivait le surlendemain: Ceux qui ont assist 
ce beau spectacle disent que rien ne ressemblait  une meute de chiens
de bouchers comme l'lite de l'opposition hurlant contre M. Guizot.
(_Mlanges et Lettres_, t. II, p. 3.)]

Aprs une telle scne, la suite du dbat ne pouvait beaucoup fixer
l'attention: on entend successivement M. Odilon Barrot qui, pour
rcompenser M. Berryer d'avoir enfin parl du voyage de Gand, combat
la fltrissure, et le ministre des affaires trangres, qui trouve
la force de remonter une troisime fois  la tribune pour adjurer la
majorit d'adopter le paragraphe propos par la commission.
L'assemble, encore tout agite du long orage qu'elle vient de
traverser, se spare, en renvoyant le vote au lendemain.

M. Guizot quitte la Chambre, le corps puis[283], mais l'me
satisfaite. Le Roi lui crit: Je veux vous tmoigner combien j'ai
souffert de tout ce que j'ai recueilli sur ce qui s'est pass et
combien j'ai admir l'attitude que vous avez si noblement maintenue...
Ce n'est pas  vous que j'ai besoin de dire que tout cela ne pourrait
qu'ajouter au prix que j'attache  la conservation de votre ministre
et  la confiance que vous m'inspirez[284]. Dans le public, beaucoup
de gens partagent le sentiment du Roi; des personnes trangres  la
Chambre, la plupart inconnues de M. Guizot, se runiront et feront
frapper une mdaille o le ministre est reprsent  la tribune,
tenant tte au tumulte. La gauche est loin d'avoir les mmes raisons
de fiert que le ministre. Vainement cherche-t-elle  prsenter ce
tumulte comme un sublime mouvement de justice nationale, et, affectant
une joie froce, montre-t-elle M. Guizot cras sous l'indignation
publique et sous ses propres remords, elle ne peut se dissimuler que
sa conduite inspire un dgot presque universel; elle s'est
dshonore, elle a discrdit le rgime parlementaire dont elle se
prtendait le champion, et cela en pure perte, sans avoir retir le
profit misrable qu'elle attendait de sa violence, sans avoir pu
briser le courage ni seulement touffer la parole de son adversaire.
Quant aux lgitimistes et  M. Berryer entre autres, ont-ils lieu
d'tre plus contents de soi? Ont-ils conscience de s'tre dfendus par
des moyens dignes de leur cause? Ils se sont trouvs hors d'tat de
rien rpondre, lorsque M. Guizot a montr, avec une ironie
ddaigneuse, ces hommes de la Restauration se faisant une arme contre
lui de ce qu'il avait t s'entretenir avec Louis XVIII. En ameutant
l'opinion contre le royalisme de 1815, pour faire diversion  leurs
embarras du moment, n'ont-ils pas travaill contre leur propre parti?

[Note 283: En rentrant chez lui, M. Guizot se coucha et dormit douze
heures de suite. (_Journal indit du baron de Viel-Castel._)]

[Note 284: _Mmoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 73.]

Il semble donc, au soir de cette chaude bataille, que l'avantage soit
au ministre. Et cependant, celui-ci n'attend pas sans inquitude le
vote du lendemain. Le courage dploy par M. Guizot ne fait pas que
l'adresse ait raison de _fltrir_ les plerins de Belgrave square.
Parmi les dputs de la majorit, plusieurs demeurent troubls, non
seulement par scrupule de conscience, mais par proccupation d'intrt
personnel; ils dsirent mnager le parti lgitimiste, soit parce
qu'ils ont besoin, dans leurs circonscriptions lectorales, de
l'appoint des voix de droite, soit parce qu'ils ont de ce ct leurs
relations de famille ou de socit. Bien que le ministre ait fini par
avoir le dessus, la violence mme du tumulte a laiss un certain moi
parmi les conservateurs; ceux qui se piquent d'tre des bleus
demeurent, en dpit de toutes les explications, gns par cette
histoire du voyage  Gand[285]; les timides hsitent  braver des
passions aussi chauffes. On en est donc  se demander si le cabinet
ne va pas perdre, dans cette affaire secondaire, le fruit de toutes
les victoires qu'il vient de remporter dans les grandes questions
politiques.

[Note 285: La scne faite  M. Guizot, lisons-nous dans une lettre du
duc de Broglie, a augment, auprs des connaisseurs, sa rputation
d'intrpidit et de talent; mais pour le gros mme de la majorit, il
reste quelque chose de pnible, des imputations, des vocifrations,
des menaces. Le souvenir de Gand n'est bon  remuer auprs de
personne, et, malgr l'clat de la rsistance, j'aurais prfr, tout
compte fait, qu'au lieu de faire avaler goutte  goutte toute cette
histoire  la minorit furieuse, M. Guizot se ft born  dnoncer la
scne comme une scne prpare et arrange, et qu'il et refus d'y
jouer un rle. (_Documents indits._)]

 la sance suivante, le 27 janvier, la Chambre se trouve en face
d'un amendement prsent par la gauche pour substituer le mot:
_rprouve_ au mot: _fltrit_. Bien que les lgitimistes s'abstiennent
et que le groupe Dufaure vote contre, cet amendement n'est rejet
qu'aprs deux preuves douteuses. L'ensemble de l'adresse, mis
aussitt aprs aux voix, est adopt par 220 voix contre 190. Il semble
donc que, par ce dernier vote, la majorit ait un peu repris de son
assiette. Toutefois, il reste du malaise. La victoire a t
remporte, crit le duc de Broglie  son fils, mais elle a cot cher;
on a laiss du monde sur le champ de bataille; il a fallu emprunter le
secours de quelques auxiliaires ennemis ou douteux. Tous ceux qui ont
bien vot sont sortis tristes et mcontents, convenant que, dans la
situation, il n'y avait rien de mieux  faire, mais soucieux et avec
de l'humeur[286].

[Note 286: _Documents indits._]

Le gouvernement a-t-il du moins atteint son but? Cette fltrissure,
si chrement achete, produit-elle l'effet moral qu'il en attendait? 
la suite du vote de la Chambre, les cinq dputs fltris envoient
leur dmission, comme une protestation, disent-ils, non contre un
langage injurieux qui ne saurait les atteindre, mais contre la
violence qui leur est faite au mpris de leurs droits. Quelques
semaines plus tard, ils sont tous rlus, grce  l'appui qui leur est
ouvertement donn par la gauche, et ils rentrent  la Chambre,
acclams triomphalement par les journaux de leur parti.

Ce n'est pas le seul pilogue dsagrable de cette affaire. Parmi les
dputs conservateurs qui n'avaient pas vot la fltrissure, tait M.
de Salvandy, alors vice-prsident de la Chambre et ambassadeur 
Turin. Royaliste libral sous la Restauration, il s'tait trs
nettement ralli  la monarchie de Juillet, mais avait eu soin de
demeurer en bons rapports personnels avec la socit lgitimiste. Son
vote causa une grande irritation aux Tuileries. Quand il y accompagna,
en sa qualit de vice-prsident, la dputation charge de porter
l'adresse, le Roi, qui ne savait pas toujours se contenir, ne
rpondit pas  son salut et, l'entranant dans un salon voisin, lui
exprima vivement son mcontentement; les clats de sa voix arrivaient
jusqu'aux dputs qui, tout interloqus de cette scne, attendaient
qu'on leur rendt leur vice-prsident. L'incident fit du bruit dans le
monde parlementaire. M. de Salvandy donna sa dmission d'ambassadeur,
et le comit directeur de l'opposition[287], ne reculant pas devant le
scandale d'une mise en cause du Roi, le cherchant au contraire, dcida
de porter l'incident  la tribune. M. Thiers offrit de s'en charger
lui-mme,  la grande surprise, mais aussi  la grande joie de ses
allis. Voulait-il ainsi se faire pardonner par la gauche son zle
monarchique dans l'affaire de la rgence, et sa bouderie de dix-huit
mois? Ce fut le 22 fvrier 1844, au cours du dbat engag sur une
nouvelle proposition de rforme parlementaire, qu'il souleva la
question. Il ne garda aucun mnagement. Faisant allusion aux paroles
de blme qui avaient dtermin M. de Salvandy  donner sa dmission
d'ambassadeur, il demanda de qui elles manaient. Dans ma conviction,
rpondit-il, ce n'est pas un ministre qui a dit ces paroles. Toute la
question est l. Il concluait que sous l'administration actuelle, se
passaient des actes non rigoureusement conformes aux rgles
constitutionnelles, et ce dsordre lui paraissait assez frquent pour
qu'il juget ncessaire d'en prendre acte devant la Chambre et le
pays. On se demandera, ajoutait-il, comment nous, qui nous piquons
d'appartenir  l'opposition modre, nous venons nous mler  la
discussion d'un tel incident... Notre conduite est le rsultat de deux
rsolutions invariables... Nous sommes rsolus  maintenir le
gouvernement... mais aussi  le contenir dans la rigueur des rgles
constitutionnelles. Il n'y a pas un esprit lev parmi nous qui
voult se prter  une vaine comdie constitutionnelle qui ne
cacherait en ralit que la domination d'un pouvoir sur les autres. La
France a eu beaucoup de gouvernements. Elle a eu, sous l'Empire, le
gouvernement du gnie; elle a eu, sous la Restauration, le
gouvernement des traditions. L'un et l'autre ont fini dans les abmes;
mais l'un et l'autre avaient leur prestige. Nous avons aujourd'hui un
gouvernement nouveau; ce gouvernement ne peut avoir qu'un prestige,
c'est de raliser dans sa vrit le gouvernement reprsentatif que la
France poursuit depuis cinquante ans. M. Guizot, videmment gn par
le tort que s'tait donn le Roi, rpondit brivement; il protesta
contre des attaques inconstitutionnelles qui visaient plus haut que le
cabinet, assuma la pleine responsabilit de ce qui avait t fait, et
indiqua que les moyens ne manquaient pas  la Chambre, si elle le
jugeait  propos, de mettre en action cette responsabilit.
L'opposition ne releva pas ce dfi; l'incident fut clos, et la
proposition de rforme carte  une assez forte majorit. L'effet de
ce dbat n'en fut pas moins fcheux. Il n'avait pu tre indiffrent de
voir un ancien prsident du conseil, l'un des hommes les plus
considrables du rgime, dnoncer le Roi au pays, porter contre lui
cette accusation de pouvoir personnel, sous laquelle avait dj
succomb Charles X, et au moyen de laquelle les rvolutionnaires
cherchaient depuis longtemps  renverser Louis-Philippe. La monarchie
ne sortait pas de l sans quelque atteinte.

[Note 287: Ce comit, qui venait d'tre constitu sous le nom de
conseil des Dix, se composait, pour la gauche, de MM. Odilon Barrot,
de Beaumont, de Tocqueville, Abbatucci, Havin; pour le centre gauche,
de MM. Thiers, de Rmusat, Vivien, Billault, Duvergier de Hauranne. Il
se concertait, au besoin, avec les deux dlgus de l'extrme gauche,
MM. Garnier-Pags et Carnot. (_Notes indites de M. Duvergier de
Hauranne._)]

Il tait donc crit que jusqu' la fin, dans cette affaire, tout
tournerait mal pour le gouvernement. L'impression que l'entrevue d'Eu
et l'tablissement de l'entente cordiale avaient donne de l'adresse
et du bonheur du cabinet, s'en trouvait un peu altre. Au lendemain
du jour o elle avait t convie  se fliciter de l'affermissement
de la paix au dehors, l'opinion prouvait quelque ennui et quelque
trouble de voir qu' l'intrieur, au contraire, la guerre svissait
plus violente que jamais entre les partis. Les amis de M. Guizot ne
pouvaient se dissimuler ce malaise des esprits. Ces incidents,
crivait l'un deux, ont rendu la situation gnrale non pas
prcisment grave, mais pnible, embarrasse, fausse  plusieurs
gards, tandis qu'il y a quelques semaines, elle paraissait forte et
brillante. Le ministre, le gouvernement mme ont t videmment
affaiblis par le peu d'habilet ou de puissance qu'ils ont montr pour
diriger la marche de cette question, par l'irritation qu'elle a
ranime entre les partis[288].

[Note 288: _Journal indit du baron de Viel-Castel._]

Heureux encore si l'on en et t quitte pour un malaise momentan.
Mais les consquences devaient tre plus graves et plus durables. Si
impuissants et impopulaires que parussent les lgitimistes quand ils
se trouvaient, comme aprs 1830, spars des libraux du centre droit,
ils n'en taient pas moins, suivant une parole dj cite de M. Renan,
l'assise indispensable de toute fondation politique en France. Priv
de cet lment, le parti conservateur tait incomplet, affaibli,
rabaiss, dcouronn. Aussi avons-nous d plusieurs fois signaler,
dans l'hostilit originelle des hommes de droite, l'une des faiblesses
du gouvernement de Juillet[289]. Le temps seul,--et un long
temps,--tait capable d'teindre cette hostilit. On pouvait aider,
acclrer cette oeuvre du temps. S'il y avait, parmi les anciens
royalistes, des irrconciliables, il en tait d'autres d'un caractre
moins absolu; et puis, l mme o les pres taient difficiles 
ramener, ne restait-il pas une chance de s'entendre avec les fils? En
fait,  mesure que s'loignaient les souvenirs irritants de 1830, que
le gouvernement se montrait adversaire plus dcid de la rvolution,
et que l'intrt conservateur apparaissait plus videmment li au
maintien de la monarchie nouvelle, celle-ci gagnait, sinon chez les
royalistes militants, du moins autour d'eux. Ce rapprochement, dj
visible sous le ministre de M. Mol, qui y avait personnellement
travaill, tait devenu plus marqu encore depuis le 29 octobre 1840.
Or, voici qu'un mot dans une adresse, mot facile  viter et au fond
blm par le gouvernement, venait arrter ce prcieux mouvement et
faisait perdre en quelques jours une partie du terrain gagn en
plusieurs annes. Aussitt toutes les vieilles blessures, qui
commenaient  se cicatriser, furent rouvertes. Au lendemain mme de
ces scnes parlementaires, un ami de la monarchie de Juillet notait
sur son journal intime: Cette discussion a jet entre les partis une
irritation telle, qu'on n'avait rien vu de pareil depuis plusieurs
annes, et elle menace de nous ramener aux poques o les rapports
mmes de socit taient devenus impossibles entre les personnes
d'opinions diverses. Non seulement les lgitimistes modrs, mais
beaucoup d'hommes qui, ayant jadis appartenu  ce parti, s'taient peu
 peu rapprochs du gouvernement, montrent une vritable exaspration
et semblent croire de leur honneur de ressentir fortement l'outrage
adress  leurs parents ou amis[290]. Quelques jours plus tard, un de
nos ambassadeurs, M. de Sainte-Aulaire, crivait  M. de Barante: Je
ne pense pas que vous soyez retenu par le charme de nos salons. On
m'crit que tous les fauteuils y sont rembourrs d'pines. Tout cela
m'afflige fort; je n'y vois plus d'issue. Le bail des haines
politiques est renouvel pour trente ans[291]. Entre tous les hommes
d'tat du gouvernement de 1830, M. Guizot tait le dernier dont on et
attendu une telle faute. Il semblait mieux prpar et plus intress
que tout autre  l'viter. S'tant donn pour tche de corriger
l'origine rvolutionnaire du gouvernement, il tait conduit, par la
direction habituelle de ses ides,  comprendre la force sociale du
parti lgitimiste et l'avantage de son concours. Attaqu avec
acharnement par la coalition de tous les partis de gauche, il sentait
la ncessit d'y opposer la coalition de tous les conservateurs.
N'tait-ce donc pas une trange inconsquence que celle qui lui
faisait, dans ce cas particulier, aller au rebours de sa politique
gnrale? Il cherchera plus tard  en effacer les traces, par des
avances publiques aux royalistes[292]; mais, en semblable matire, le
mal se fait plus vite qu'il ne se gurit; les ressentiments
subsistrent, et si, le 24 fvrier 1848, la haine des lgitimistes
contre la monarchie de Juillet est apparue encore si vivace, c'est
qu'en janvier 1844, elle avait t rajeunie et ranime par l'incident,
nous allions dire par l'accident de la fltrissure.

[Note 289: Voy. entre autres liv. II, ch. VIII,  V.]

[Note 290: _Journal indit du baron de Viel-Castel._]

[Note 291: Lettre du 6 fvrier 1844. (_Documents indits._)]

[Note 292: Ainsi M. Guizot dira, deux ans plus tard, le 28 mai 1846,
en pleine Chambre des dputs: Nous avons beaucoup d'estime pour la
plupart des hommes qui composent le parti lgitimiste; nous faisons
grand cas de leur position sociale, des ides et des sentiments qui
les animent... C'est notre dsir que l'ensemble de notre politique,
l'tat de notre pays, l'empire de nos institutions rallient
successivement tout ce qu'il y a d'clair, d'honorable et de
considrable dans cette portion de la socit franaise.]




CHAPITRE V

BUGEAUD ET ABD EL-KADER.

(1840-1844.)

     I. Abd el-Kader recommence la guerre  la fin de 1839. Le
     marchal Vale reoit des renforts. La campagne de 1840. Ses
     mdiocres rsultats.--II. Dbats  la Chambre des dputs. Ides
     exprimes par le gnral Bugeaud. M. Thiers songe  le nommer
     gouverneur de l'Algrie, mais n'ose pas. Cette nomination est
     faite par le ministre du 29 octobre.--III. Antcdents et
     portrait du gnral Bugeaud.--IV. Systme de guerre que le
     nouveau gouverneur veut appliquer en Afrique et qu'il a proclam
      l'avance.--V. Les lieutenants qu'il va trouver en Algrie.
     Changarnier. La Moricire. Ce dernier, comme commandant de la
     division d'Oran, a t le prcurseur du gnral Bugeaud.--VI. Le
     gouverneur entre tout de suite en campagne, au printemps de 1841.
     Occupation de Mascara et destruction des tablissements d'Abd
     el-Kader.--VII. L'arme apprend  vivre sur le pays. Campagne de
     l'automne de 1841.--VIII. La Moricire s'installe  Mascara. Sa
     campagne d'hiver autour de cette ville. Les rsultats obtenus.
     Bugeaud dfend La Moricire contre les bureaux du ministre de la
     guerre. Bedeau  Tlemcen.--IX. Le sergent Blandan. Expdition du
     Chlif au printemps de 1842 et soumission des montagnes entourant
     la Mtidja. La Moricire continue ses oprations autour de
     Mascara.--X. Campagne de l'automne 1842. Changarnier et
     l'Oued-Fodda. Grands rsultats de l'anne 1842.--XI. Retour
     offensif d'Abd el-Kader dans l'Ouarensenis au commencement de
     1843. Fondation d'Orlansville.--XII. La smala. Le duc d'Aumale.
     Surprise et dispersion de la smala. Effet produit.--XIII. Bugeaud
     est nomm marchal. Ses difficults avec le gnral
     Changarnier.--XIV. Abd el-Kader est rejet sur la frontire du
     Maroc.--XV. Le gouvernement du peuple conquis. Les bureaux
     arabes. La colonisation.--XVI. L'Algrie et le parlement.
     Rapports du gouverneur avec M. Guizot et avec le marchal Soult.
     Bugeaud et la presse.--XVII. Bugeaud a eu le premier rle dans la
     conqute. Ses lieutenants. L'arme d'Afrique. La guerre d'Algrie
     a-t-elle t profitable  notre ducation militaire?


I

Un jour, en janvier 1842, comme les orateurs de l'opposition
dnonaient l'abaissement, la pusillanimit de la politique
extrieure, et reprochaient au gouvernement de Juillet de n'avoir fait
aucune conqute: Cela est faux, s'cria M. Guizot; vous tes engags,
depuis dix ans, dans la conqute d'un grand territoire. La guerre
d'Afrique est une conqute  laquelle vous travaillez tous les
jours... Consultez l'Europe, consultez les connaisseurs en fait de
conqute et d'agrandissement territorial; vous verrez ce qu'ils
diront: ils regardent tous l'occupation de l'Afrique par la France
comme un grand fait, comme un fait destin  accrotre beaucoup, un
jour, son influence et son poids en Europe. En effet, de mme que la
prise d'Alger avait t l'oeuvre de la Restauration, la soumission de
l'Algrie fut celle de la monarchie de 1830 et spcialement de ce
ministre du 29 octobre, si facilement accus de manquer de toute
nergie belliqueuse. Guerre d'un caractre particulier, qu'on peut
bien qualifier de grande guerre, si l'on considre l'importance des
armes mises en campagne, le nombre des morts et le chiffre des
dpenses[293]; mais, en mme temps, guerre locale, sans contre-coup en
Europe, ne mettant pas en pril la paix du monde, bien plus,
impliquant l'existence et le maintien de cette paix, car le
gouvernement qui n'en et pas t assur, aurait t trangement
tmraire de se lancer dans une pareille entreprise et, suivant
l'expression du marchal Bugeaud, de grever, pour tant d'annes,
d'une aussi lourde hypothque, son arme et ses finances[294]. Je
suis frapp, crivait M. Guizot le 18 octobre 1842, de la ncessit
d'agir en Afrique, pendant la paix de l'Europe; l'Afrique est
l'affaire de nos temps de loisir[295].

[Note 293: Un milliard de 1830  1848: soit 323 millions de 1830 
1841, et, de 1841  1848, environ 100 millions par an.]

[Note 294: Lettre du marchal Bugeaud  M. de Corcelle, en date du 28
septembre 1845. (_Documents indits._)]

[Note 295: _Mmoires de M. Guizot_, t. VII, p. 141.]

Pour comprendre ce que fut l'oeuvre du ministre du 29 octobre en
Algrie, il faut remonter un peu en arrire et reprendre l'expos des
affaires de cette rgion  la fin de 1839, au moment o allait
recommencer avec Abd el-Kader la guerre un moment suspendue par le
trait de la Tafna[296]. Ds le milieu de cette anne, tous les
indices rvlaient une crise imminente, et il tait manifeste que la
paix boiteuse, subsistant depuis deux ans, ne durerait plus longtemps.
L'mir avait son parti arrt. Le 3 juillet 1839, il avait fait
dcider en principe la guerre sainte par l'assemble des grands, se
rservant de la dclarer au moment qu'il jugerait convenable; puis il
avait employ aot et septembre  parcourir les tribus, excitant les
esprits et amassant de l'argent. Soucieux de ne pas paratre provoquer
la rupture, il attendait un prtexte. Le marchal Vale le lui fournit
 la fin d'octobre, par l'expdition des Portes de Fer.

[Note 296: Sur les vnements d'Algrie de 1830  1839, voir tome III,
ch. X.]

Depuis longtemps, le gouverneur dsirait tablir une communication par
terre entre la province de Constantine et Alger. Impossible de suivre
l'ancienne voie romaine qui passait au sud, dans les tats de l'mir;
il fallait donc chercher un chemin plus au nord, au milieu des tribus
kabyles, dans le pt montagneux du Djurdjura. L, une seule fissure
se prsentait, celle du Biban ou des Portes de Fer, de tel renom, que
les Turcs ne s'y taient jamais aventurs. Le marchal Vale n'hsita
pas  y lancer une colonne lgre de 2,500 hommes d'lite, sous les
ordres du duc d'Orlans. Elle devait se diriger  vol d'oiseau de
Stif  Alger,  travers un pays absolument inconnu et affreusement
tourment, en passant  gu plusieurs rivires qu'une seule nuit de
pluie pouvait rendre infranchissables. Grce au secret gard,  la
rapidit de la marche,  la vigueur des troupes,  l'audace heureuse
du commandement, la colonne, partie, le 18 octobre 1839, de Mila prs
de Constantine, arriva saine et sauve  Alger, quinze jours aprs.
Elle en avait t quitte pour quelques escarmouches avec Ben-Salem,
lieutenant d'Abd el-Kader. Mais on avait eu plus de bonheur que de
prudence. Les Portes de Fer avaient t trouves plus dangereuses
encore qu'on ne s'y attendait: c'tait une gorge de quinze  vingt
mtres de largeur, entre deux murailles  pic, hautes de cent  deux
cents mtres, en quelque sorte crneles pour la fusillade; et ce
dfil se prolongeait pendant 6 kilomtres. Il fallut sept heures pour
le franchir. Chacun se rendait compte qu'une poigne d'hommes et pu
tout arrter. Un orage clata quelques heures aprs le passage; s'il
ft arriv plus tt, l'arme tait noye entre les rochers. Aussi,
l'un des rsultats les plus clairs de cette hasardeuse expdition
fut-il de nous convaincre qu'il fallait chercher ailleurs la
communication militaire entre les deux provinces.

Louanges  Dieu, s'cria Abd el-Kader en apprenant les nouvelles du
Biban, l'infidle s'est charg de rompre la paix;  nous de lui
montrer que nous ne craignons pas la guerre. Aussitt il envoya
partout l'ordre de prendre les armes. Le 20 novembre 1839, au jour
fix par lui, Arabes et Kabyles se prcipitaient comme une trombe
dvastatrice sur la plaine de la Mtidja. En un moment, les fermes
europennes qui commenaient  s'y tablir taient dtruites, les
colons mis en fuite ou massacrs, les tribus allies de la France
razzies et dcimes. Malgr tant d'indices qui eussent d le mettre
en veil, le gouverneur gnral fut absolument surpris et se trouva
hors d'tat de chasser les envahisseurs. Ses troupes taient
disperses et immobilises dans les postes qu'il avait partout
multiplis et qui n'avaient servi  rien contre l'invasion. Les
premiers dtachements, trop faibles en nombre, qui se hasardrent  en
sortir, furent fort maltraits, tel un bataillon du 24e qui, en une
seule affaire, eut cent cinq morts et quatre-vingt-sept blesss. Le
Sahel lui-mme, massif montagneux auquel s'appuie Alger, paraissait
menac; la panique gagna la ville o l'on arma les batteries de
l'enceinte; on pouvait se croire revenu aux plus mauvais jours de
1831. Cette preuve jugeait le systme dfensif du marchal Vale. Ce
fut seulement aprs plusieurs semaines, grce surtout  l'nergie des
colonels Changarnier et de La Moricire, qui commandaient l'un le 2e
lger  Boufarik, l'autre les zouaves  Kola, qu'on commena  faire
un peu moins mauvaise figure. Encore nos troupes n'en taient-elles
pas  reprendre l'offensive: elles se bornrent  dbloquer les postes
conservs dans la Mtidja; plusieurs avaient d tre vacus et
dtruits.

Le premier effort de l'ennemi s'tait port contre la province
d'Alger. Il ne s'attaqua qu'un peu plus tard  nos tablissements, si
restreints d'ailleurs, de la province d'Oran. L aussi, nos troupes se
trouvrent rduites  une dfensive qui ne fut pas toujours
heureuse[297]. Dans la province de Constantine, o Abd el-Kader
n'avait jamais pu tablir srieusement sa puissance, notre situation
tait meilleure, grce au concours de plusieurs grands chefs
indignes; ceux-ci bataillaient pour notre cause et envoyaient, en
grand apparat, au gnral commandant la division, les oreilles coupes
sur les cadavres des partisans de l'mir.

[Note 297: C'est alors, en fvrier 1840, qu'eut lieu la dfense de
Mazagran, autour de laquelle on fit tant de bruit. Le fait se rduisait
 ceci: 123 zphyrs, soldats des compagnies de discipline, occupant un
ancien fortin turc en assez bon tat, s'taient vus assiger par environ
1,500 Arabes.  l'abri de leurs remparts, ils tinrent bon pendant quatre
jours, et l'ennemi, qui n'avait ni canons pour faire brche ni chelles
pour escalader les murailles, dut se retirer. La dfense tait
honorable, mais n'avait rien d'extraordinaire. On en pouvait juger aux
pertes de la garnison qui, pendant ces quatre jours, n'avait eu que
trois tus et seize blesss. La guerre d'Afrique offrait maints faits
d'armes bien autrement remarquables. Mais l'opinion, gare par le
rapport exagr du commandant, le capitaine Lelivre, par les
amplifications fantastiques des journaux et aussi par l'trange penchant
des honntes bourgeois  exalter le soldat vicieux aux dpens des
autres, s'engoua des hros de Mazagran, qui furent compars aux
dfenseurs des Thermopyles. Le gouvernement lui-mme, dupe de cette mise
en scne, leur prodigua les rcompenses, jusqu'au jour--prs de trois
ans plus tard--o, mieux inform, mais ne voulant pas confesser
publiquement son erreur, il se contentera de mettre silencieusement le
capitaine Lelivre  la retraite. Le commandant de Montagnac, un vrai
brave, celui-l, crira  ce propos, dans une lettre en date du 22
novembre 1842: Notre fameux _lapin_ de Mazagran a fini par tre expuls
de l'arme,  la suite de tous ses mfaits. Il y a longtemps qu'on
aurait d lui rendre cette justice. Beaucoup d'historiens en sont
encore rests  la lgende de Mazagran.]

Ds le commencement de l'attaque, le marchal Vale avait fait
parvenir en France un cri d'alarme, demandant avec instance des
renforts immdiats. Sous l'influence du duc d'Orlans, le
ministre,--c'tait alors celui du 12 mai 1839, prsid par le
marchal Soult,--prit aussitt des mesures pour porter l'effectif de
l'arme africaine de 40,000 hommes  prs de 60,000. Le Roi et son
conseil, crivait le prince royal au marchal Vale, ont accept, sans
hsitation, sans rcrimination, la situation actuelle de l'Algrie.
L'opinion publique, la presse ont suivi cet exemple; les Chambres
seront entranes de mme. Jamais gnral en chef n'aura t soutenu
et trait comme vous l'tes: appui moral, rcompenses pour vos
troupes, pouvoir d'agir, libert de mouvements, renforts immdiats et
abondants, vous aurez tous les lments du succs... Puis, parlant de
lui-mme, le prince ajoutait, avec cet accent de patriotisme qui
vibrait si souvent dans ses lettres: Reprendre, pour une lutte
solennelle, une place encore chaude, si je puis m'exprimer ainsi,
parmi les troupes que je viens de commander dans une expdition
presque pacifique, rpondre  l'appel que l'Afrique fait  ses
dfenseurs, c'est plus qu'un droit pour moi, c'est,  mes yeux, un
devoir d'honneur qui fait taire toute autre considration et qui a t
apprci par le Roi et son conseil. J'ai cart l'offre d'un
commandement distinct du vtre: le service en et souffert. Je n'ai
d'autre ambition que le bien gnral. Je partirai d'ici avec mon frre
d'Aumale qui fera ses premires armes sous vos ordres. L'opinion
publique et la presse se proccupent vivement de mon dpart, et tant
que cela ne va pas jusqu' des manifestations qui troubleraient ma
libert, je ne puis qu'tre touch d'une sollicitude qui me prouve que
mes efforts pour me tenir  la hauteur de ma position n'ont pas t
compltement perdus; mais ni les motifs qu'on allgue, ni aucune
considration d'intrt, ni aucun calcul d'avenir ne pourront me
retenir ici, lorsque, dans mes inflexibles ides de point d'honneur,
je crois avoir un devoir  remplir. Le cri de ma conscience me
conduira en Afrique; Dieu rglera l'avenir[298].  l'ouverture de la
session, le 23 dcembre 1839, le Roi parla avec fermet de la
ncessit de punir l'agression de l'mir et d'en rendre le retour
impossible, afin que rien n'arrtt le dveloppement de prosprit que
la domination franaise garantissait  une terre qu'elle ne quitterait
plus. La Chambre, si longtemps incertaine dans ses vues sur
l'Algrie, s'associa  ces sentiments. Sa volont fut mme mise
particulirement en lumire par le vote d'un amendement qui
corrigeait sur ce point la rdaction propose par la commission; cette
rdaction, tout en insistant sur la vigueur avec laquelle la guerre
devait tre pousse, laissait planer quelque doute sur l'usage qui
serait fait de la victoire; l'amendement, vot  une grande majorit,
sur la demande du ministre, substitua  cette rdaction un peu
quivoque une phrase o, reprenant les expressions mmes du discours
royal, on parlait de cette terre que la domination franaise ne
quitterait plus.

[Note 298: Cit par M. Camille ROUSSET, _l'Algrie de 1830  1840_, t.
II, p. 389  391.]

Les renforts arrivrent en Algrie dans les premiers mois de 1840. Le
marchal Vale se trouva ainsi en mesure de former un petit corps
expditionnaire, bientt port  dix mille hommes, et dans lequel
taient runis les Africains les plus renomms, le gnral Duvivier,
les colonels de La Moricire, Changarnier et Bedeau. Le duc d'Orlans
commandait l'une des divisions, et son jeune frre le duc d'Aumale,
alors chef de bataillon, faisait partie de son tat-major. D'aprs le
plan concert avec le gouvernement, tout l'effort devait tre port
dans la province d'Alger o l'on voulait s'emparer de Cherchel 
l'ouest sur le bord de la mer, de Miliana au sud-ouest dans les
terres, et de Mda au sud. On se flattait que ces villes, une fois
revenues en notre possession, serviraient de rempart  la plaine de la
Mtidja. Le plan fut excut comme il avait t conu. Le marchal
occupa Cherchel le 15 mars, Mda le 17 mai, Miliana le 8 juin. Aucune
de ces villes ne fut dfendue: les deux premires furent trouves
dsertes, la troisime en flammes. Sur la route,  l'aller et au
retour, il fallut souvent en venir aux mains avec Abd el-Kader ou avec
ses lieutenants. Le plus rude et le plus brillant de ces combats eut
lieu avant d'arriver  Mda, sur ce col de Mouzaia, tant de fois
arros de notre sang depuis la premire expdition du gnral Clauzel:
Abd el-Kader occupait, avec ses rguliers et de nombreux auxiliaires,
les crtes et le piton qui dominaient  gauche le passage; ainsi
dfendue, cette forteresse naturelle paraissait inaccessible; rien ne
put arrter l'lan de nos soldats entrans par Changarnier et La
Moricire. Mais quel tait le fruit de ces victoires? Vainement, 
chaque rencontre, l'emportait-on sur Abd el-Kader, celui-ci ne se
laissait pas envelopper ni mme serrer de trop prs. Toujours vaincu,
jamais mis hors de combat, il continuait  tenir la campagne,
harcelant toutes nos marches offensives et encore plus nos retraites.
Ainsi quelques jours aprs le combat de Mouzaia, comme l'arme
repassait le col pour revenir dans la Mtidja, l'arrire-garde fut si
soudainement et si violemment attaque, qu'on put craindre un moment
sa destruction.

Malgr les efforts faits et le sang vers, cette campagne tait donc
sans rsultat dcisif. L'arme en avait le sentiment et, chose
fcheuse, s'en prenait  son chef. Plusieurs fois, il avait paru
qu'avec sa lenteur mthodique, encore augmente par l'ge, le marchal
laissait chapper les meilleures occasions. Artilleur minent, il ne
possdait pas au mme degr les qualits fort diffrentes du gnral
d'arme; de plus, nourri dans les traditions de la grande guerre
europenne, il n'avait pas l'intelligence de cette guerre d'Afrique
qui exigeait tant de prestesse dans les mouvements, tant de
promptitude dans le coup d'oeil. La Moricire traduisait le sentiment
gnral, quand il crivait alors dans une lettre confidentielle: On
n'a pas d'ide de ce que c'est que dix mille hommes conduits de la
sorte; cela dpasse de beaucoup tout ce que je pouvais imaginer[299].
Cependant le gouverneur tait satisfait. Le plan de campagne est
excut, disait-il dans son rapport au ministre; la France est
fortement tablie dans la valle du Chlif; de grandes communications
relient  la Mtidja Mda et Miliana. Le moment approche o les
tribus se spareront de l'mir. Singulire illusion! Le marchal
Vale avait laiss  Mda et  Miliana, non des corps de troupes
assez forts pour rayonner aux environs, mais les garnisons
indispensables  la garde des villes: toujours le parti pris de
dfensive. Aussi,  peine l'arme s'tait-elle loigne, que ces
garnisons taient bloques, sans communications rgulires avec Alger,
constamment attaques, souvent manquant de vivres, et surtout
exposes  la dmoralisation, consquence de leur attitude passive et
de leur isolement. Horribles villes, crivait alors un de nos plus
solides soldats, vritables prisons, dans lesquelles on a jet trois
mille individus, et qui sont autant de gouffres o disparaissent ces
malheureux abandonns[300]. Vivres et munitions, tout devait tre
apport de la cte, et chaque ravitaillement exigeait une nouvelle
arme, une nouvelle expdition, de nouveaux combats contre l'ennemi
qui tenait toujours la campagne. C'tait recommencer purement et
simplement ce qu'avait fait le gnral Clauzel au lendemain de la
prise d'Alger, comme si le temps n'avait rien fait gagner ni
l'exprience rien appris. Ces expditions rptes puisaient l'arme,
d'autant que le chiffre des troupes mobilisables tait singulirement
restreint: presque tout l'effectif continuait  tre absorb par la
garde des nombreux postes que le marchal avait tablis autour du
Sahel et dans la Mtidja.

[Note 299: _Le gnral de La Moricire_, par M. KELLER, t. I, p. 231.]

[Note 300: _Lettres d'un soldat, correspondance du colonel de
Montagnac._]

Ces postes nous donnaient-ils au moins quelque scurit? Non; les
coureurs ennemis s'avanaient jusqu'aux portes d'Alger.  peu de
distance de la ville, des dtachements de deux cents hommes taient
surpris et massacrs. Un tmoin[301] a trac ce tableau de nos
possessions africaines aprs la campagne de 1840; il se suppose devant
une carte, marquant en noir ce qui nous appartient vritablement:
Alger est  vous, disait-il, et mme, pourvu que la nuit soit encore
loigne, vous pouvez vous promener  une lieue aux environs. Trois ou
quatre points dans un rayon de trois ou quatre lieues; ce sont vos
postes ou camps de la Maison-Carre, du Fondouk, de l'Habra, etc. Vous
possdez la surface qu'ils occupent et les alentours jusqu' porte de
fusil, mais  condition de n'y rien semer, de n'y rien btir; 
condition d'avoir, derrire vos fosss, suffisamment de vivres et de
munitions pour attendre la colonne de ravitaillement. Lorsqu'il n'y a
pas d'eau dans l'intrieur du camp, les soldats ne vont  la fontaine
qu'en force suffisante. Ils sont dvors de vermine, excds de
fatigue et d'ennui, dcims par la fivre, par le soleil, par les
exhalaisons pestilentielles des marcages. Heureux ceux qui peuvent
lire quelques lambeaux d'un vieux journal! J'ai entendu des officiers,
enferms dans ces prisons brlantes, dire que l'esprit le mieux tremp
ne peut rsister  trois ou quatre mois d'un pareil supplice. Beaucoup
s'adonnent aux liqueurs fortes, demandant  l'abrutissement de les
sauver de la folie. Mais poursuivons: un point  Douera, un point 
Boufarik, un autre  Blida, deux autres  Cola et  Cherchel. Vous
entretenez dans chacun de ces endroits un certain nombre de troupes et
quelques cabaretiers qui empoisonnent ce que la fivre et l'Arabe ont
laiss vivre. Voil votre province d'Alger... J'oubliais vos villes de
Mda et de Miliana, deux grands tombeaux, au bout d'un chemin sur
lequel vous pourriez construire vingt pyramides triomphales des
ossements de vos soldats. L'auteur de ce tableau n'exagrait pas
l'insalubrit des postes occups dans la province d'Alger. Tel
bataillon, qui en arrivant dans l'un d'eux comptait 700 hommes, se
trouvait, au bout de peu de temps, rduit  210. Ces malheureux,
crivait un de leurs officiers, sont frapps de la fivre comme de la
foudre; ils tombent, et l'on n'a que le temps de les porter 
l'hpital[302]. C'est  l'occupation de ces retranchements bien plus
qu'aux combats, si meurtriers fussent-ils, qu'il faut attribuer le
chiffre trs lev des pertes de l'arme en 1840: 9,300 morts sur un
effectif de 60,000 hommes[303].

[Note 301: Ce tmoin est M. Louis Veuillot, qui vint en Algrie avec
le gnral Bugeaud, au commencement de 1841, et qui, aussitt aprs,
publia ses impressions de voyage, sous ce titre: _Les Franais en
Algrie_.]

[Note 302: _Lettres d'un soldat, correspondance du colonel de
Montagnac._]

[Note 303: Chiffre avou par le gouvernement dans la sance du 14
avril 1841.]

En dpit des bulletins optimistes que le marchal Vale lui adressait
de la meilleure foi du monde, le ministre de la guerre finissait
cependant par s'apercevoir du fcheux tat des choses: La situation
gnrale, crivait-il, ne s'est pas amliore depuis le commencement
de la campagne. Nous occupons, il est vrai, Mda et Miliana, mais
dans des conditions jusqu'ici peu favorables. Les partis arabes n'en
demeurent pas moins  peu prs matres de la plaine, et les
communications entre nos postes sont difficiles et rares. Il est
urgent de remdier, par des oprations heureuses et dcisives,  un
tel tat de choses dont il y aurait bientt  s'alarmer[304]. Comment
rpondre au voeu du ministre? L'arme tait dans un tat de lassitude
physique et surtout morale qui ne semblait plus permettre de lui
imposer de nouveaux efforts. On en tait  se demander si, avec des
soldats surmens, des officiers dcourags, il serait possible de
continuer les oprations indispensables au ravitaillement des villes
occupes. Heureusement Changarnier se trouvait l, toujours prt 
agir et sachant entraner les autres; il tait la grande ressource du
marchal dans ses embarras; simple colonel ou gnral de rcente
promotion, il se voyait attribuer le commandement de presque toutes
les expditions, qu'il menait  bien avec un rare mlange d'audace,
d'nergie et d'adresse. Les gnraux sont  Alger, crivait le
capitaine de Montagnac, n'ayant pas d'emploi et n'en demandant pas. Il
y a ici un gnral qui est tous les gnraux d'Afrique: c'est
Changarnier. Y a-t-il une expdition  organiser? vite on ramasse des
fractions de tous les corps et l'on prend mon Changarnier. Y a-t-il
une razzia  faire? Changarnier. S'agit-il d'tablir un tlgraphe
dans les nuages? encore Changarnier, toujours Changarnier... Du reste,
il rpond  la confiance qu'on a en lui: il se bat bien. Sa rputation
va toujours grandissant, et bientt la terre ne sera plus assez vaste
pour la contenir[305].

[Note 304: Camille ROUSSET, _l'Algrie de 1830  1840_, t. II, p.
473.]

[Note 305: _Lettres d'un soldat._]

Mme avec un si nergique lieutenant, le marchal Vale tait loin de
faire tout le ncessaire. Miliana a t ravitaille, le 23 juin 1840,
pour trois mois. Depuis lors, on n'a plus eu de communication avec la
ville, de nouveau bloque. Les trois mois se sont couls sans que
l'on ait trouv moyen d'envoyer un nouveau convoi. Dans la nuit du 27
au 28 septembre, un homme vtu en Arabe se prsente au palais du
gouverneur: c'est un chapp de Miliana; les nouvelles qu'il apporte
sont telles, qu'en toute hte une colonne est organise par
Changarnier. Le 4 octobre, aprs avoir livr plusieurs petits combats,
elle arrive  Miliana. Quel spectacle! La moiti de la garnison est
dans le cimetire, un quart dans les hpitaux; le reste se trane sans
force et sans courage, incapable de dfendre les remparts que
l'ennemi, mal inform, n'a heureusement pas attaqus[306]. Tel a t
le rsultat des fatigues, des maladies et surtout de la nostalgie
cause par cet tat de squestration, d'isolement et d'abandon. Il
faut prendre dans le corps expditionnaire les lments d'une garnison
entirement nouvelle. La colonne ainsi rduite ramne, non sans peine,
 Alger, les dbris de l'ancienne garnison, contre lesquels la mort
devait s'acharner jusqu'au bout. Des 1,236 hommes laisss en juin 1840
dans Miliana, 70 seulement survivaient au 31 dcembre. Lamentable
incident, qui eut tout de suite un douloureux retentissement et qui
n'tait pas fait pour relever le prestige du marchal Vale, soit en
Afrique auprs de l'arme, soit en France auprs du public et du
gouvernement.

[Note 306: Ce tableau de la garnison de Miliana a t trac par le
gnral Changarnier lui-mme, dans un passage que cite M. Camille
Rousset.]


II

Pendant que la guerre se poursuivait avec ces fortunes diverses,
survenaient, en France, des dbats parlementaires et des crises
ministrielles qui avaient leur contre-coup sur les affaires
algriennes. Avant mme que le marchal Vale et reu ses renforts et
commenc srieusement ses oprations, son systme avait rencontr, 
la tribune de la Chambre, un contradicteur autoris, redoutable, qui
avait l'habitude de dire trs haut ce qu'il pensait et de ne mnager
personne: c'tait le gnral Bugeaud. Il y avait dj plusieurs annes
que ce personnage jouait, dans les affaires d'Afrique, un rle
important dont les diverses phases semblaient, il est vrai, peu
concordantes. Le mme homme qui, en 1836, par la victoire de la
Sickack, tait apparu comme l'un des plus vigoureux adversaires d'Abd
el-Kader, avait ngoci et sign, en 1837, le trait de la Tafna, qui
faisait la part si large  l'mir, si troite  la France.  cette
poque, il professait trs haut et  tout venant que l'entreprise
algrienne tait une sottise, que la conqute serait pnible, la
colonisation impossible, et que le mieux tait de s'en aller[307].
Mais, depuis lors, une volution s'tait accomplie dans son esprit.
Sans dsavouer sa premire opposition, en persistant mme  dclarer
l'entreprise peu heureuse, il avait fini par trouver que la France
tait trop engage pour reculer. Ds lors, il estimait que le pire
tait de pitiner sur place, et qu'on devait aller de l'avant;
l'vacuation carte, il ne voyait plus qu'une issue, la conqute
complte et rapide. Dans cette faon nouvelle de considrer les
choses, il apportait son habituelle imptuosit, exposant en toute
occasion ses ides avec une verve abondante et puissante. Ainsi,
avait-il pris la parole, le 15 janvier 1840, lors de la discussion de
l'adresse, mlant assez trangement, avec une gale vivacit,
l'apologie de sa conduite personnelle dans le trait de la Tafna et la
critique de l'occupation restreinte. Je ne serai pas suspect,
disait-il, quand je dclarerai que l'occupation restreinte me parat
une chimre. Cependant, c'est sur cette ide qu'avait t fait le
trait de la Tafna. Eh bien! c'est une chimre! Elle vient d'tre
juge par les faits. C'est  grands frais, avec un grand dploiement
de forces et de fortifications, que vous avez voulu garder la petite
zone rserve dans la province d'Alger. Vous avez vu ce qui est
arriv! Au moment o la guerre a clat, nos points retranchs ont t
franchis; les Arabes se sont prcipits dans la plaine de la Mtidja,
y ont fait disparatre l'ombre de colonisation que nous y avions si
pniblement tablie. Je dis que l'occupation restreinte est une
chimre, une chimre dangereuse. Tant que vous resterez dans votre
petite zone, vous n'attaquerez pas votre adversaire au coeur. Lors
mme que vous tendriez un peu cette zone, l'ennemi aurait plus
d'espace qu'il ne lui en faut pour subsister... Il ne reste donc,
selon moi, que la domination absolue, la soumission du pays... Puisque
mon pays est en Afrique, je dsire qu'on ne s'y dbatte plus dans
l'impuissance. Nous nous agitons, depuis dix ans, pour faire les
choses du monde, je ne dirai pas les plus futiles, mais les plus
infructueuses. Je pense que les grandes nations, comme les grands
hommes, doivent faire les fautes avec grandeur. Oui,  mon avis, la
possession d'Alger est une faute; mais puisque vous voulez la faire,
il faut que vous la fassiez grandement, car c'est le seul moyen d'en
obtenir quelque fruit, il faut donc que le pays soit conquis et la
puissance d'Abd el-Kader dtruite. Le but ainsi nettement fix,
l'orateur indiquait les moyens de l'atteindre: c'tait de substituer
au systme des postes fortifis la cration de six colonnes mobiles,
parcourant le pays dans tous les sens et atteignant les Arabes dans
leurs intrts agricoles, les seuls saisissables en Afrique.

[Note 307: Sur les antcdents algriens du gnral Bugeaud, voir t.
III, ch. X,  X et XII.]

Le ministre, qui venait d'approuver le plan du gouverneur, n'tait
pas dispos  suivre les conseils du gnral Bugeaud. Mais, quelques
semaines plus tard, il tait renvers et cdait la place au cabinet du
1er mars 1840, form par M. Thiers. Le nouveau prsident du conseil
arrivait au pouvoir, fort anim pour la conqute de l'Algrie et assez
prvenu contre le marchal Vale. La position de ce dernier, au
premier moment fort menace, ne fut raffermie que par l'influence du
duc d'Orlans qui s'apprtait alors  rejoindre l'arme d'Afrique. Ce
ne fut pas pour bien longtemps.  peine les oprations militaires
taient-elles commences que, devant la mdiocrit et l'incertitude
des rsultats, M. Thiers sentit renatre ses premiers doutes sur
l'homme et sur son systme. Quant au gnral Bugeaud, il trouvait dans
ces faits la confirmation de ses ides, et, le 14 mai 1840, il
saisissait l'occasion de la discussion des crdits, pour insister avec
plus de vivacit encore sur la critique du plan suivi par le marchal
Vale. Si l'on veut, disait-il, occuper Mda, Miliana, Cherchel, on
aura tous les inconvnients de l'occupation restreinte multiplis sur
une plus grande chelle.  l'entendre, ce n'est pas 2,400 hommes
qu'il faudrait mettre  Mda, ce serait 8,000 hommes en tat de
prendre l'offensive. Il y a, ajoutait-il, un systme qu'il faut
abandonner, c'est le systme de la multiplication des postes
retranchs. Je n'en connais pas de plus dplorable. Il nous a fait un
mal affreux... Que diriez-vous d'un amiral qui, charg de dominer la
Mditerrane, amarrerait ses vaisseaux en grand nombre sur quelques
points de la cte et ne bougerait de l? Vous avez fait la mme
chose... C'est le systme de la mobilit qui doit soumettre l'Afrique.
Il y a entre le systme de l'occupation restreinte par les postes
retranchs et celui de la mobilit toute la diffrence qu'il y a entre
la porte du fusil et la porte des jambes. Les postes retranchs
commandent seulement  la porte du fusil, tandis que la mobilit
commande le pays  vingt ou trente lieues. Il faut donc tre avare de
retranchements et n'tablir un poste que quand la ncessit en est dix
fois dmontre... Vous voulez rester imperturbablement en Afrique! Eh
bien, il faut y rester pour y faire quelque chose. Jusqu' prsent, on
n'a rien fait, absolument rien. Voulez-vous recommencer ces dix ans de
sacrifices infructueux, ces expditions qui n'aboutissent qu' brler
des maisons et  envoyer bon nombre de soldats  l'hpital? Vous ne
pouvez continuer quelque chose d'aussi absurde, messieurs. Puisque
vous tes condamns  rester en Afrique, il faut une grande invasion
qui ressemble  celle que faisaient les Francs,  celles que faisaient
les Goths; sans cela, vous n'arriverez  rien. Et l'orateur ne
cachait pas  la Chambre qu'une arme de 90,000 hommes tait
ncessaire. Tout en trouvant le gnral Bugeaud trop absolu, M. Thiers
tomba d'accord avec lui qu'on avait eu tort d'parpiller les troupes
et de multiplier les postes; la meilleure tactique, selon le prsident
du conseil, et t de s'emparer de quelques points principaux et de
rayonner de l dans tous les sens. Lui aussi repoussait absolument la
chimre de l'occupation restreinte. Enfin, aux adversaires de
l'entreprise algrienne qui tiraient argument des rsultats incertains
de la campagne, il rpondait en clbrant avec une vivacit loquente
les profits que nous rservait cette conqute et aussi, d'une faon
plus gnrale, l'avantage qu'il y avait pour la France  se battre
quelque part[308].

[Note 308: J'ai dj eu occasion de citer un fragment de ce discours,
t. IV, ch. V,  IX.]

Cette discussion n'avait pas raffermi le marchal Vale. Le ministre
comprenait la ncessit de le changer; une seule chose l'arrtait, la
difficult que prsentait le choix du successeur. Un candidat sans
doute tait indiqu et paraissait s'offrir: le gnral Bugeaud. En une
question o tant de gens ttonnaient, il avait un systme, le
professait bien haut et se faisait fort de russir l o les autres
avaient chou. Dans beaucoup d'esprits, l'ide gagnait qu'il pourrait
bien tre l'homme de la situation. Le gnral s'attendait  tre
choisi. Il est toujours fortement question de m'envoyer en Afrique,
crivait-il  un de ses confidents, et je crois mme que c'est arrt,
mais qu'on ne veut pas le publier encore... Je n'ai fait aucun
mouvement. Sans tre Achille, on vient me chercher sous ma
tente[309]. Cependant les jours s'coulaient, et le ministre n'osait
avouer le choix qu'il avait peut-tre dcid _in petto_: c'est qu'il
se croyait oblig de mnager la gauche et que celle-ci dtestait le
gnral Bugeaud. Jusqu' quand ces prventions de parti eussent-elles
ainsi retard une mesure si videmment commande par l'intrt de
l'Algrie? Quoi qu'il en soit, le cabinet du 1er mars tomba sans avoir
rien fait, et la question se trouva renvoye au cabinet du 29 octobre,
avec beaucoup d'autres non moins graves, plus graves mme, qui
composaient l'onreux hritage laiss par M. Thiers  ses successeurs.

[Note 309: Lettre du 17 octobre 1840. (_Le marchal Bugeaud_, par le
comte D'IDEVILLE, t. II, p. 149.)]

Les nouveaux ministres n'avaient aucune raison d'tre effarouchs par
la couleur politique du gnral Bugeaud, mais ne pouvaient-ils pas
l'tre par ses desseins militaires? Le nommer, c'tait s'engager 
fond dans la guerre d'Afrique, renoncer  tout expdient d'occupation
restreinte, entreprendre la conqute de la rgence entire, se
condamner  obtenir de la Chambre, jusqu'alors peu gnreuse en cette
matire, beaucoup d'hommes et beaucoup d'argent, et cela pendant de
longues annes. Le gnral n'avait laiss sur ce point aucune
quivoque. Il ne s'tait pas expliqu seulement  la tribune, dans des
circonstances o il pouvait tre souponn de quelque entranement de
discussion ou de quelque exagration oratoire: un jour que le Roi
tait particulirement proccup des affaires d'Algrie, des opinions
divergentes qui se manifestaient  ce sujet, de la strilit des
efforts faits jusqu'alors, il avait appel le gnral Bugeaud et, en
plein conseil des ministres, lui avait demand son avis. Sire, dit le
gnral, si le pays cultiv, le Tell algrien, se prolongeait
indfiniment dans le sud, il faudrait vacuer demain matin; la
conqute serait impossible. Mais la fortune veut que l'paisseur du
pays cultiv ne soit en moyenne que de trente lieues, et qu'au del
soit le petit dsert. Qu'est-ce qui fait que, depuis dix ans, vous
multipliez les efforts sans parvenir  soumettre les Arabes? C'est
qu'Abd el-Kader a toujours derrire lui une rgion o il peut lever
l'impt et recruter des soldats. Toutes les fois que vous laissez 
l'ennemi l'impt et le recrutement, la guerre est interminable. Il
faut prendre la totalit du Tell, et alors, l'mir, n'ayant plus ni
impt ni recrutement, sera forc de capituler. Et comme le Roi,
frapp du bon sens de ce raisonnement, avait fait cette question: Si
je vous chargeais de cette entreprise, accepteriez-vous, et  quelles
conditions?--J'accepterais, rpondit le gnral, mais je demanderais
au Roi cent mille hommes de son arme et cent millions de son budget
pendant sept ans[310]. Pour peu que M. Guizot et ses collgues
eussent t les politiques timides et mesquins que la gauche dnonait
et fltrissait si bruyamment, de telles perspectives eussent eu de
quoi les faire hsiter ou mme reculer. Tout au contraire, avec une
pleine connaissance des suites de leur rsolution, ils proposrent au
Roi de nommer le gnral Bugeaud gouverneur gnral. Quant 
Louis-Philippe, il trouvait bien un peu lourde l'entreprise
algrienne. Le duc de Broglie a raison, disait-il volontiers,
l'Algrie est une loge  l'Opra qui cote bien cher. Mais ds qu'il
lui fut dmontr que l'honneur et l'intrt du pays taient engags,
il prit son parti des sacrifices  faire, si lourds fussent-ils:
rponse anticipe aux fausses lettres que la presse lgitimiste allait
publier, quelques semaines plus tard, en vue de faire croire que le
Roi avait promis  l'Angleterre l'vacuation de l'Algrie[311].
L'ordonnance qui appelait le gnral Bugeaud  remplacer le marchal
Vale fut signe le 29 dcembre 1840. Cette date est importante dans
l'histoire de la conqute de l'Algrie: elle marque la fin des
ttonnements striles et le commencement des oprations efficaces.

[Note 310: Cette conversation m'a t rapporte par M. le gnral
Trochu, qui la tenait lui-mme du marchal Bugeaud. Il en avait
conserv un souvenir trs vif, sans pouvoir en prciser la date. Aux
dbuts de sa carrire, le capitaine Trochu avait t l'officier
d'ordonnance et l'homme de confiance du marchal, qui faisait de lui
le plus grand cas. Je ne connais dans l'arme aucun homme plus
distingu que lui, crivait le marchal  M. Guizot, le 2 juillet
1846.]

[Note 311: Sur ces lettres, voir t. IV, ch. V,  IX.]


III

Au moment o il prenait en main la direction des affaires algriennes,
le gnral Bugeaud avait cinquante-six ans. Forte stature, large
poitrine, visage color, voix mle et rude, regard hardi, allure
dcide, tout en lui respirait le commandement. Les qualits de l'me,
de l'intelligence et surtout du caractre taient suprieures, mais
avec des ingalits et des contrastes qu'expliquent son origine et les
vicissitudes de sa vie. D'une famille noble du Prigord, Thomas
Bugeaud de la Piconnerie perdit sa mre quand il n'avait que dix ans.
Son pre, ruin par la rvolution, d'un temprament violent et dur, ne
s'intressant qu' son fils an, retira le jeune Thomas de l'cole o
l'avait plac sa mre, et le laissa absolument  lui-mme, sans lui
faire donner aucune ducation. L'enfant ainsi abandonn se rfugia 
la campagne, avec ses soeurs anes dont la tendresse mettait seule un
peu de douceur dans sa vie, n'ayant en fait d'instruction que ce que
les pauvres filles, non moins dlaisses elles-mmes, pouvaient lui
apprendre, passant son temps  chasser,  pcher,  vagabonder au
milieu des landes et des bois avec les petits paysans de son ge, dans
un tel dnuement que, faute de souliers, il se fabriquait lui-mme des
espces de sandales. Cette trange existence se prolongea jusqu'en
1804, o Thomas, g de dix-neuf ans, s'engagea dans les vlites de la
garde impriale. Il prit ce parti par pauvret, non par got.
Longtemps ses lettres tmoignrent de ses regrets pour la vie
rustique, de son dsir de quitter le militaire. Toutefois, par
sentiment du devoir, par vaillance naturelle, plus encore que par
ambition, il crivait  sa soeur ane, lors de sa premire entre en
campagne: Je t'assure que je mourrai ou que je me distinguerai.
Caporal de la garde  Austerlitz en 1805, sous-lieutenant de la ligne
en 1806, bless  la fin de la mme anne dans la campagne de Pologne,
il fut envoy, en 1808,  l'arme d'Espagne, o il resta jusqu'en
1814, successivement capitaine, chef de bataillon, major. Sur ce
nouveau thtre, dans une guerre de surprises et d'embuscades, il eut
occasion de faire oeuvre d'initiative et de commandement, bien
qu'encore dans un grade relativement peu lev; de brillants faits
d'armes, de vigoureux coups de main attirrent sur lui l'attention de
ses chefs, particulirement du marchal Suchet qui le prit en haute
estime. Ce fut la premire Restauration, bien accueillie par lui, qui
lui donna ses paulettes de colonel. Mais s'tant ralli  Napolon
pendant les Cent-Jours, il fut mis en demi-solde aprs la seconde
Restauration. Il se retira alors en Prigord, dans le vieux domaine de
sa famille, et, portant sur l'agriculture son nergie accoutume, il
transforma le pays qui l'entourait. Ainsi passa-t-il quinze annes,
loin de tout bruit et de toute agitation, refusant de prendre part aux
conciliabules rpublicains et bonapartistes dans lesquels on cherchait
 l'attirer.

Le gouvernement de Juillet lui rouvrit l'arme et le fit gnral. lu
dput en 1831, conservateur rsolu, implacable, provocant, il n'tait
pas d'humeur  jouer les rles muets. C'tait un orateur original,
prime-sautier, n'ayant pas toujours autant de mesure que de verve,
prompt, sur ce champ de bataille comme sur les autres,  prendre
l'offensive, particulirement anim contre les journalistes qui,
naturellement, n'taient pas en reste avec lui et le dpeignaient
comme un soudard brutal, ennemi du peuple et courtisan du prince. Il
n'tait pas d'ailleurs jusqu' son rle militaire, son service de
gnral qui ne le mt en butte aux attaques des partis: en 1833, il
acceptait, par dvouement au Roi, la mission pnible de garder la
duchesse de Berry  Blaye, et s'attirait ainsi les ressentiments des
lgitimistes; en 1834, plac  la tte d'une des brigades de l'arme
de Paris, il irritait les rpublicains par sa vigueur  rprimer
l'meute du 13 et du 14 avril; c'est alors que se produisit le
douloureux incident si perfidement exploit par l'opposition sous le
nom de massacre de la rue Transnonain,--incident dont, en tout cas,
le gnral Bugeaud n'tait aucunement responsable, car les soldats
incrimins appartenaient  la brigade du gnral de Lascours, non  la
sienne. Les journaux n'en prodigurent pas moins leurs invectives 
celui qu'ils se plaisaient  appeler le gelier de Blaye et le
bourreau de la rue Transnonain. Le gnral n'tait pas homme 
prendre en patience de telles attaques. Il en cota cher  un dput
de la gauche, M. Dulong, pour avoir rpt  la Chambre ce que
disaient les journaux: le mot de gelier, lanc par lui dans une
interruption, lui valut d'tre tu en duel par l'ancien commandant du
chteau de Blaye. Le gnral Bugeaud n'tait pas moins indign, quand
on l'accusait de cruaut dans l'affaire de la rue Transnonain; rien ne
lui et t plus facile que de dgager sa responsabilit; mais
longtemps il se refusa  le faire, pour n'avoir pas l'air de charger
son camarade, le gnral de Lascours; lorsque sa femme et ses soeurs
pleuraient sous la violence des outrages: Mes amies, leur disait-il,
je vous en prie, soyez plus calmes; croyez-vous que je ne souffre
pas? Dieu a t mconnu, outrag, abreuv d'ingratitude sur cette
terre. Ai-je le droit de me plaindre? Ce fut seulement aprs la
rvolution de Fvrier, le 28 mars 1848, qu'il se dcida  publier une
lettre pour prouver que le fait, prtexte de tant de calomnies,
n'tait pas imputable  des soldats placs sous ses ordres. Les
attaques des journaux avaient du moins ce rsultat que le gnral
Bugeaud, avant d'avoir pu conqurir son renom militaire, tait dj
trs connu du public. Lui-mme, un jour, constatait plaisamment  la
tribune la notorit et l'importance dont il tait ainsi redevable 
ses adversaires. La presse ne m'a pas fait de mal, disait-il; au
contraire, elle m'a fait du bien; car, sans les outrages qu'elle s'est
efforce de me faire subir, eh! mon Dieu, mon nom serait presque
inconnu en France. (_On rit._) On saurait  peine qu'il existe un
gnral Bugeaud, tandis qu'aujourd'hui, partout o je vais pour la
premire fois, je suis un objet de curiosit. (_Nouveaux rires._) On
s'empresse sur mon passage; on veut voir cette espce d'ogre
politique, cet orateur de corps de garde, dont l'loquence sent la
poudre  canon, dit M. de Cormenin dans sa biographie des dputs; et
je l'en remercie: c'est une trs bonne odeur que celle de la poudre 
canon. Dernirement, tant  Lille dans le salon du prfet,--ce
n'tait pas jour de rception,--le salon se remplit tellement, qu'on
fut oblig d'en ouvrir un autre, tant on tait curieux de me voir
(_hilarit gnrale_), et l'on fut tout tonn de voir que j'tais un
homme  peu prs comme un autre, et que je parlais  peu prs comme
tout le monde[312].

[Note 312: Discours du 8 avril 1839.]

Si imptueusement qu'il se ft jet dans les luttes politiques, le
gnral Bugeaud n'en tenait pas moins  rester avant tout un homme de
guerre. C'tait comme tel qu'il se sentait capable de faire de grandes
choses et qu'il aspirait  donner sa mesure. L'exprience militaire
qu'il avait acquise dans la premire partie de sa carrire se trouvait
avoir t trs varie et trs complte. Il avait vu la grande guerre
que les officiers plus jeunes, uniquement forms en Algrie, ne
connaissaient pas, et, en outre, il avait fait, pendant six ans, en
Espagne, une guerre de gurillas qui le prparait merveilleusement aux
campagnes d'Afrique. Judicieux et attentif, il avait ainsi amass un
riche fonds d'observations qui lui servait non seulement  se guider
lui-mme, mais  enseigner les autres: car c'tait son habitude, son
got, on dirait presque sa manie, si la chose n'avait t le plus
souvent fort profitable, d'tre, avec tous ceux qui l'approchaient,
petits ou grands, en tat permanent de professorat militaire[313].
Les souvenirs d'Espagne taient ceux qu'il voquait le plus
volontiers, pour en tirer des leons sur la faon de combattre les
Arabes.  ces avantages de l'exprience s'ajoutaient ceux que le
gnral Bugeaud tenait de la nature. Il avait beaucoup des dons du
capitaine: la dcision prompte et audacieuse, le coup d'oeil sr et
tendu, l'nergie persvrante, obstine, l'activit infatigable, le
sang-froid intrpide et l'entire libert d'esprit dans le pril, la
hardiesse  assumer et l'aisance  porter les responsabilits, cette
autorit particulire du commandement qui fait non seulement que
l'arme obit, mais qu'elle va au feu avec confiance et donne ses
efforts sans compter, enfin et surtout deux qualits se compltant
l'une l'autre et qui devaient apparatre dans son oeuvre  un degr
tel, qu'on peut y voir vraiment ses qualits matresses: un bon sens
que rien ne troublait et une volont que rien n'arrtait.

[Note 313: Expression du gnral Trochu.]

Cette forte et brillante figure n'tait pas sans quelques ombres.
S'tant form seul, le gnral Bugeaud manquait de ce je ne sais quoi
de rgl, de mesur, que donne l'ducation. De l, chez lui, des
lacunes, des carts subits, des saillies excessives. La puissance de
volont, la fermet de dcision, l'ardeur de conviction, la confiance
en soi qui faisaient sa force, tournaient parfois en intolrance
imprieuse; entier, absolu, obstin, il jugeait mal ceux qui le
contredisaient et avait parfois trop de got pour les approbateurs
dociles. Il donnait ce spectacle singulier d'un homme qui aimait 
discuter et qui avait horreur d'tre discut, recherchant les
controverses o sa verve lui donnait de grands avantages, mais s'y
montrant susceptible, irritable, beaucoup moins matre de lui que dans
une vraie bataille. Son indpendance  l'gard de ses suprieurs tait
ombrageuse, et le gouvernement qui l'employait trouvait en lui un
instrument plus efficace que commode. Bonhomme avec les petites gens,
il tait parfois cassant, maladroit, blessant avec ceux d'un rang
suprieur. Non dpourvu de finesse, il manquait de tact. Les qualits
aussi bien que les dfauts, tout chez lui tait recouvert dune corce
rugueuse que les frottements du monde ne parvinrent jamais  polir:
c'tait comme la marque ineffaable de son origine. Il semblait mme
mettre sa coquetterie  montrer d'autant plus en lui le paysan et le
soldat que son rle se trouvait tre plus lev.

Et cependant qui se ft arrt  cet extrieur et mal connu le
gnral Bugeaud. Pntrez plus avant, vous dcouvrirez une me qui
n'tait pas sans dlicatesse et mme un esprit qui n'tait pas sans
culture. Rien de plus touchant et de plus charmant que la
correspondance du jeune vlite de vingt ans avec ses soeurs: beaucoup
de coeur, une droiture fire et un peu sauvage, une puret nave[314].
Cet homme si rude fut le plus affectueux, le plus caressant des pres.
Je ne me souviens pas, disait-il un jour  ses enfants, d'avoir reu
de mon pre un seul baiser; voil pourquoi je vous accable de ces
tendresses qui ont tant manqu  mon coeur aimant.  dfaut
d'instruction premire, il avait saisi,  peine entr au rgiment,
toutes les occasions de travailler et d'apprendre; plus tard, il avait
profit de sa retraite, pendant la Restauration, pour faire des
lectures; en tout temps, il s'tait dvelopp par l'observation
personnelle. Ce qu'il avait ainsi acquis, il l'panchait autour de lui
en conversations abondantes, d'un tour singulirement vif et
pittoresque. Des choses de l'intelligence, c'taient les cts,
positifs et pratiques qu'il gotait le plus; il affectait mme de
ddaigner la posie; pourtant il avait le coeur  la fois trop haut et
trop sincre pour ne pas en subir, parfois  son insu, l'empire et
l'attrait. Un jour, sur la frontire du Maroc, il apprend que ses
aides de camp sont runis dans leur tente pour lire le pome de
_Jocelyn_. Ah! ils lisent des posies, ces messieurs! s'crie-t-il,
puis, entrant brusquement chez eux: Belle occupation, ma foi! que la
vtre, messieurs! Avez-vous donc tant d'heures  perdre pour lire des
rveries de songe-creux? Ah! les potes et les dputs potes qui font
de la politique! En vrit, je vous croyais plus srieux. Et le voil
s'emportant contre les rimailleurs, gent inutile et nuisible. Le soir
cependant, aprs dner, la conversation tant revenue sur le mme
sujet, il consent  entendre un passage du pome.  peine lui a-t-on
lu une page: Donnez-moi cela! s'crie-t-il, et, arrachant le volume
des mains du lecteur, il se met  relire, de sa voix puissante et bien
timbre, le rcit de la mre de Jocelyn mourante, puis, gagn par
l'motion, il continue jusqu'au moment o les mots trangls
s'arrtent dans sa gorge; de grosses larmes coulent sur ses joues.
Ah! c'en est trop, cette fois, dit-il en riant, voil que je vais
pleurer comme vous. Et il rejette le livre.

[Note 314: Voir, _passim_, au tome Ier de l'ouvrage de M. d'Ideville
sur le marchal Bugeaud.]


IV

Le gnral Bugeaud dbarqua  Alger, le 21 fvrier 1841. Il avait t
prcd ou allait tre suivi par de nombreux renforts. L'effectif
qui, de 17,900 hommes en 1831[315], avait t successivement lev 
63,000 hommes, chiffre qu'il atteignait en 1840, se trouva port 
prs de 80,000 hommes; il devait encore tre augment, les annes
suivantes. Ce n'tait pas tout: comme l'a trs justement indiqu le
gnral Trochu, le nouveau gouverneur apportait avec lui une force
qui devait faire autant pour la conqute que les soldats et l'argent,
force toute morale qui a t, dans les mains du gnral Bugeaud,
l'instrument de tous les succs de sa carrire: il ne doutait pas, et
il sut prouver qu'il ne fallait pas douter,  une arme qu'une
perptuelle alternative de succs et de revers, dans une entreprise
dont le but tait rest jusque-l mal dfini, avait laisse dans
l'incertitude. Cet esprit de dcision, cette assurance, d'un effet si
salutaire, s'taient manifests, avant tout commencement d'excution,
dans la nettet avec laquelle le gouverneur avait arrt son systme
de guerre. Loin d'en faire mystre, il l'avait, pour ainsi dire,
proclam sur les toits. On n'a donc, pour exposer ce systme, qu'
recueillir ce qu'il avait alors dit et crit  plusieurs reprises.

[Note 315: Voici le tableau de l'effectif progressif de l'arme
d'Afrique:

  1831  17,900 hommes.
  1832  22,400   --
  1833  27,000   --
  1834  31,000   --
  1835  30,800   --
  1836  31,400   --
  1837  42,600   --
  1838  48,000   --
  1839  54,000   --
  1840  63,000   --
  1841  78,989   --
  1842  83,281   --
  1843  85,664   --
  1844  90,562   --
  1845  89,099   --
  1846 107,688   --
  1847 101,520   --]

Tout d'abord le gnral entendait rpudier la dfensive et y
substituer une offensive nergique. La meilleure manire de dfendre
et de protger, disait-il, c'est d'attaquer et de faire redouter 
l'ennemi les maux dont il nous menace. Mais quel genre d'offensive?
En Europe, il suffit ordinairement de gagner une ou deux batailles, de
s'emparer de la capitale ou de quelques autres points importants, pour
que l'adversaire soit oblig de s'avouer vaincu. En Algrie, rien de
pareil. Il tait dans la tactique d'Abd el-Kader d'viter les grandes
batailles, ou en tout cas de ne pas s'y engager trop  fond, de ne pas
s'y laisser treindre de trop prs. Et puis, ft-on parvenu  livrer
une telle bataille, les rsultats n'en auraient t nullement
dcisifs. On n'avait pas affaire  une arme rgulire qui, une fois
disperse, ne compte plus, mais  la population elle-mme qui se
retrouvait toujours sur pied, population fanatise et domine par son
chef, courageuse, habitue  combattre, dont on a pu dire que chacun
y naissait un fusil  la main et un cheval entre les jambes. C'est
aprs s'tre rendu bien compte des conditions toutes spciales de
cette guerre que le gnral Bugeaud avait arrt sa tactique: en place
des grandes batailles impossibles ou inefficaces, une action multiple
et incessante; au lieu d'une arme concentre, beaucoup de petites
colonnes toujours en mouvement. Atteindre Abd el-Kader, il savait que
c'tait difficile; s'emparer de lui, il ne s'en flattait gure ou, en
tout cas, il voyait l une chance tellement incertaine, qu'on ne
pouvait faire de sa ralisation la base d'un plan de campagne; mais du
moins voulait-il le poursuivre sans trve, le prvenir, le djouer,
l'puiser matriellement, ruiner son prestige en le montrant partout
traqu. Cette sorte de chasse personnelle ne suffisait pas: il fallait
aussi agir contre les tribus dvoues  notre ennemi ou domines par
lui, les contraindre  lui refuser l'impt et le recrutement. L mme
tait le noeud principal de la guerre. Comme le gnral l'avait dit au
Roi dans une conversation dj cite, tant qu'Abd el-Kader pourrait
lever des soldats et trouver de l'argent, la lutte ne serait pas
termine. Sur les moyens d'obtenir cette soumission des tribus, le
gouverneur n'avait pas des ides moins arrtes; il les avait exposes
ainsi  la tribune, ds le 15 janvier 1840: En Europe, nous ne
faisons pas seulement la guerre aux armes, nous la faisons aux
intrts; quand nous avons battu les armes belligrantes, nous
saisissons les centres de population, de commerce, d'industrie, les
douanes, les archives, et bientt ces intrts sont forcs de
capituler... Il n'y a  saisir, en Afrique, qu'un intrt, l'intrt
agricole: il y est plus difficile  saisir qu'ailleurs, car il n'y a
ni villages ni fermes. J'y ai rflchi bien longtemps, en me levant,
en me couchant; eh bien! je n'ai pu dcouvrir d'autre moyen de
soumettre le pays que de saisir cet intrt... Je dirais aux
commandants des colonnes: Votre mission n'est pas de courir aprs les
Arabes, ce qui est fort inutile; elle est de les empcher de semer, de
rcolter, de pturer. Et comme l'auditoire n'entendait pas sans
murmurer cette thorie des razzias: Ces murmures, ajouta l'orateur,
semblent me dire que la Chambre trouve le moyen trop barbare.
Messieurs, on ne fait pas la guerre avec la philanthropie. Qui veut la
fin veut les moyens... J'ai la conviction que vous pouvez obtenir la
soumission des trois provinces par le systme que je viens d'indiquer.
En effet, les Arabes ne peuvent vivre qu'en Algrie. Dans le dsert,
point de grain; un pturage rare... Les Arabes pourront fuir dans le
dsert  l'aspect de vos colonnes, mais ils n'y pourront rester; il
leur faudra capituler. Lorsqu'ils viendront  vous, ce sera le moment
d'exiger des garanties, la remise de leurs chevaux, de leurs armes,
pour leur permettre de s'tablir sur leur ancien territoire, derrire
vous.

L'excution de ce plan,  travers un pays sans routes, sans ponts,
sans villages, enchevtr de montagnes presque inaccessibles, de
ravins presque infranchissables, avec un climat brlant pendant l't,
glac pendant l'hiver, exigeait avant tout des troupes trs lgres et
trs mobiles, aussi mobiles que l'ennemi  atteindre. En 1836, quand
le gnral Bugeaud avait fait sa premire apparition en Afrique, avec
mission de relever les affaires compromises de la division d'Oran, 
peine dbarqu, il avait runi les officiers et leur avait tenu ce
petit discours: Messieurs, je suis nouveau en Afrique, mais, selon
moi, le mode employ jusqu'ici pour poursuivre les Arabes est
dfectueux. J'ai fait de longues campagnes en Espagne; or, la guerre
que vous faites ici a une grande analogie avec celle que nous avions
entreprise, en 1812, contre les gurillas. Vous me permettrez
d'utiliser l'exprience que j'ai acquise  cette poque. Comment,
tranant avec vous tant de canons et tant de voitures, prendre
l'offensive sur un ennemi qui l'a toujours eue jusqu' prsent, qui
est dgag d'attirail et mobile  ce point que vous le dclarez
insaisissable? Il faut vous faire aussi lgers que lui; il faut vous
dbarrasser de ces _impedimenta_ qui sont pour vous une cause
permanente de faiblesse et de pril. Vous tes lis  leur existence;
vous les suivez pniblement l o ils peuvent passer, quand ils
peuvent passer. Je vous dclare que j'ordonne l'embarquement de ce
matriel de campagne, de ces voitures et de ces canons. Nos soldats
porteront plus de vivres. Une petite rserve sera charge sur des
chevaux et des mulets.  cet ordre de renvoi des canons, les vieux
Africains s'taient scandaliss, et ils avaient charg le colonel
Combes de porter leurs remontrances  ce nouveau venu qui prtendait
tout changer. Le gnral Bugeaud maintint son ordre, et la victoire
lui donna raison. Depuis lors, tout avait confirm la justesse de son
premier coup d'oeil. Aussi revenait-il en Afrique plus convaincu que
jamais des avantages de la mobilit et rsolu  ne rien ngliger pour
l'augmenter encore. L'ide, du reste, ne rencontrait plus de
rsistance. Tous, au contraire, gnraux, officiers, soldats, se
prtaient  l'appliquer et aidaient  la dvelopper. De ce concours,
devaient sortir beaucoup d'innovations heureuses dans la disposition
des colonnes, le chargement, le fourniment, le costume et la
nourriture des soldats, chacune tendant  accrotre la rapidit des
mouvements.

Si mobiles que fussent ces colonnes, on ne pouvait s'attendre qu'elles
allassent bien loin si elles partaient toujours de la mer et devaient
y revenir pour se ravitailler. Il fallait leur trouver des bases
d'oprations plus prs de l'ennemi. Voil pourquoi, tout en supprimant
les postes fortifis, si inutilement multiplis par son prdcesseur,
le gnral Bugeaud avait le dessein d'occuper quelques points dans
l'intrieur des terres. Il ne s'agissait plus d'y enfermer de
malheureuses garnisons condamnes  la dfensive, mais au contraire
d'en faire l'appui ou le point de dpart des oprations offensives. Le
gouverneur expliquait ainsi lui-mme la raison d'tre de ces
occupations: Je n'ai de postes que sur les lignes parallles  la
mer, non pas pour garder ces lignes contre l'invasion de l'ennemi, ce
qui est impossible, mais pour rapprocher ma base d'oprations de la
zone sud du Tell et du dsert. Ces postes, aux yeux des esprits
superficiels, pourront paratre une dviation de mes principes de
guerre en Afrique qui reposent sur la mobilit. Ce serait une grave
erreur, car ils ont pour objet au contraire d'accrotre la mobilit,
et voici comment: si une colonne, partant de la mer pour oprer 
quarante lieues, tait oblige de revenir  la mer afin de refaire
ses vivres et ses munitions, de dposer ses malades et ses blesss,
elle perdrait en action pour la guerre effective sept ou huit jours
pour revenir  la mer, sept ou huit jours pour revenir sur le thtre
des oprations. Il lui faut donc quelques postes bien placs pour
pouvoir se ravitailler. On consacre ainsi une portion de son effectif
 rendre le reste mobile pour beaucoup plus longtemps[316]. O
seraient fixs ces postes? Quel en serait le nombre? Au dbut, le
gnral Bugeaud, par raction contre le systme antrieur, n'en
voulait que trs peu, trop peu. Chaque fois que ses lieutenants
proposaient une occupation, son premier mouvement tait de la
repousser comme contraire au systme de la mobilit. Mais ces ides
trop absolues devaient s'amender. Peu  peu,  mesure que notre
domination s'tendra, il arrivera  constituer trois lignes de postes,
parallles entre elles: d'abord, celle du littoral, pied--terre
oblig des arrivages de la mtropole; ensuite, la ligne centrale,
embrassant dans son rayonnement tout le Tell; enfin les postes
avancs, sur la frontire du dsert. Le plan du nouveau gouverneur se
dessine donc nettement; il peut se rsumer ainsi: offensive vigoureuse
au moyen de plusieurs petites colonnes trs mobiles; poursuite
incessante de l'mir et razzia des tribus qui lui demeuraient fidles;
occupation de postes peu nombreux, choisis non pour servir de barrire
 l'ennemi, mais pour rapprocher de lui la base des oprations.

[Note 316: Lettre du 29 dcembre 1843,  M. de Corcelle. (_Documents
indits._)]


V

Avec ce nouveau systme de guerre et particulirement avec la
multiplicit des colonnes, le gouverneur, ne pouvant tre partout  la
fois, sera souvent oblig de s'en rapporter entirement, pour
l'excution, aux chefs de ces colonnes. Le gnral Bugeaud a cette
chance de trouver dans l'arme d'Afrique, au moment o il en prend la
direction, des officiers de rare valeur, dj forms, qui faisaient
cette guerre depuis plusieurs annes et qui mme avaient, du pays et
de la population, une exprience plus longue que la sienne. Deux
d'entre eux sont alors particulirement en vue: La Moricire et
Changarnier. Leurs faits d'armes viennent prcisment de leur valoir 
tous deux, le mme jour, le 21 juin 1840, les toiles de marchal de
camp. Le premier n'a que trente-quatre ans; six ans et huit mois
auparavant, il tait simple capitaine. Le second, notablement plus
g, a quarante-sept ans, mais il a franchi plus rapidement encore, en
quatre ans et cinq mois, la distance du grade de capitaine  celui de
gnral.

Changarnier a attendu longtemps avant de pouvoir montrer ce qu'il
vaut. Quand, en 1835, on l'envoie  l'arme d'Afrique, il est au
service depuis vingt ans et capitaine depuis douze; on ne sait gure
alors de lui qu'une chose, c'est qu'il est trs brave, peu endurant,
et qu'il a eu plusieurs duels dont il est sorti  son avantage;
officier de la garde royale pendant toute la Restauration, cet
antcdent l'a fait passer pour lgitimiste et a nui  son avancement.
Mais  peine l'Algrie lui fournit-elle l'occasion d'agir, qu'on le
distingue: au bout de quelques mois, il est chef de bataillon. L'anne
suivante, en 1836, quand le marchal Clauzel s'apprte  marcher
contre Constantine, il crit au gnral Rapatel: Envoyez-moi, par le
retour de la frgate, le bataillon du commandant Changarnier, cet
officier que j'ai remarqu dans l'expdition de Mascara. On sait de
quelle gloire le commandant se couvre dans la retraite qui suit
l'chec subi devant Constantine: c'est lui qui sauve l'arme; aussi,
au soir de l'une de ces anxieuses journes, le marchal Clauzel,
causant au bivouac avec plusieurs officiers, leur disait-il: Si je
recevais une blessure, je me hterais de mettre aux arrts tous les
officiers suprieurs en grade  Changarnier ou plus anciens que lui.
Si je suis tu, ma foi, dpchez-vous de vous insurger et de lui
dcerner le commandement, sinon vous tes tous... perdus! Ce nom,
jusqu'alors inconnu, est dsormais dans toutes les bouches, en Algrie
comme en France. Il est fait colonel aprs l'expdition des Portes de
Fer, et son rgiment, le 2e lger, devenu, grce  l'habilet du
commandement,  la vigueur de l'entranement, clbre dans l'arme
d'Afrique, balance la rputation des zouaves de La Moricire, et
partage avec eux l'honneur des tches les plus difficiles et les plus
prilleuses. Comme nagure le marchal Clauzel, le marchal Vale a
discern dans cet officier l'toffe d'un chef d'arme, et il s'arrange
pour lui rserver, malgr son grade relativement infrieur, le
commandement de presque toutes les expditions. On ne compte plus les
faits d'armes de Changarnier. Tout ce qu'il entreprend russit. Son
nergie demeure intacte, alors que tant d'autres sont las et
dcourags. Sa rputation s'est tendue jusque chez les Arabes, qui
connaissent la sonnerie de son rgiment et qui ne prononcent qu'en
tremblant le nom de _Changarlo_. Il jouit de ce succs qu'il a si
longtemps attendu, mais il n'en est pas tonn. Il a en soi-mme une
confiance dont l'expression presque nave parat parfois entache
d'orgueil et d'infatuation; mais, aprs tout, elle est justifie et
elle est une de ses forces; elle explique l'entrain avec lequel il
aborde toutes les difficults, son incomparable sang-froid dans le
pril et aussi son ascendant sur les hommes qu'il commande. Sous ses
ordres, le soldat est capable d'efforts qu'il ne ferait pas avec un
autre: sa fermet, sa tnacit, son audace sont contagieuses. Les
autres officiers ne laissent pas que de jalouser un peu une fortune
devenue tout  coup si rapide. D'autant que le caractre de
Changarnier, toujours digne, n'est pas toujours commode; il est plus
poli qu'aimable; avec une parfaite courtoisie, il a peu de cordialit;
avec une relle lvation d'me et certains cts du dsintressement,
ceux qui viennent de la fiert, il est personnel, susceptible et
svre; il ne sait ni pardonner une offense ni dissimuler le mpris
que lui inspire une vilenie. Toutefois ceux-l mmes qui se croient
des raisons d'en vouloir  l'homme sont obligs de rendre hommage au
gnral; Saint-Arnaud, qui n'est pas de son bord, l'appelle le
Massna africain. Ce soldat si vigoureux est en outre un esprit trs
cultiv; M. Guizot devait dire de lui, plus tard: Changarnier sait
crire, et M. Sainte-Beuve le qualifiera de vritable autorit
littraire.

La Moricire nous est connu; dj j'ai eu occasion d'esquisser cette
physionomie si franaise[317]. Comme pour Changarnier, c'est
Constantine qui a rendu son nom partout clbre;  un an de distance,
il a trouv dans un assaut la gloire que son mule avait acquise dans
une retraite[318]. Hrosmes de genre diffrent, mais de valeur gale.
Si nul n'est plus nergique et plus indomptable que Changarnier, nul
n'a la bravoure plus brillante et plus entranante que La Moricire.
Le premier, plutt frle, la voix faible, toujours correct, recherch
mme dans ses manires et sa mise, et fait volontiers comme ces
soldats de la garde impriale qui allaient au feu en grande tenue et
en gants blancs. Chez le second, petit, mais vigoureux, l'allure et le
costume sont plus  la diable: une grande ceinture rouge s'enroulant
sur une tunique fane et poussireuse; de longs cheveux s'chappant
d'une _chachia_, sorte de calotte arabe; les bottes en maroquin rouge
et la grande selle aussi  la mode indigne. Ce n'est pas seulement 
cause de ces dtails extrieurs qu'on peut voir en lui l'Africain
par excellence. Si Changarnier a pass plusieurs annes en Algrie, il
ne semble y avoir vu qu'un champ de bataille o la France attendait de
lui la victoire et o il pouvait honorer son nom; mais il lui et t
indiffrent de se battre ailleurs. Tout autre est le sentiment de La
Moricire, et l est vraiment l'originalit de sa figure. Venu en
Algrie ds 1830, il ne l'a pas quitte depuis, sauf des congs de
quelques mois pris  de rares intervalles; il s'indigne contre ces
trop nombreux officiers qui passent dans l'arme d'occupation, n'y
cherchant qu'une occasion d'aventures et d'avancement, s'en retournant
ensuite bien vite en France, ds qu'ils ont obtenu ce qu'ils sont
venus chercher, et ne s'inquitant nullement de ce qui se passera en
Afrique quand ils n'y seront plus[319]. Quant  lui, ds le dbut, il
s'est donn gnreusement, corps et me,  l'entreprise algrienne. Il
a devin tout de suite que notre tablissement sur une terre si peu
connue,  ct d'une race si diffrente de la ntre, renfermait un
problme trs complexe et absolument nouveau; le premier, il s'est
appliqu  l'claircir et  le rsoudre. Dans ce dessein, il s'est
ml hardiment aux indignes, tudiant leur langue, leurs moeurs,
leurs institutions, leurs conditions conomiques, la topographie de
leur sol. Nul n'est arriv  les connatre aussi bien; nul n'a trouv
comme lui le secret d'agir sur eux. Son esprit ouvert, hardi,
inventif, est sans cesse en travail et en mouvement. Pendant une nuit
de bivouac, il crira un mmoire sur quelque innovation administrative
ou sur quelque projet de colonisation. Il semble mme parfois avoir
quelque chose d'un peu agit et hasardeux. C'est une machine  vapeur
toujours sous haute pression. Mais que de services rendus! On le
trouve  l'origine de presque toutes les mesures fcondes. C'est lui
qui a organis les zouaves et form le premier bureau arabe, crant
ainsi les deux instruments qui devaient servir  vaincre les indignes
et  les gouverner. Tout jeune, il s'est fait une situation  part et
a acquis une importance bien suprieure  son grade. On conoit ds
lors qu'il ne soit pas dispos  prendre patiemment les fausses
dmarches, les dfaillances du gouvernement central ou des autorits
militaires d'Alger. Pendant ces dix premires annes de notre
conqute, il a eu de ce chef plus d'une occasion de se dsoler ou de
s'irriter: jamais autant que pendant la dernire campagne du marchal
Vale. Je parle et j'cris rarement de l'impression que me font les
choses qui m'entourent, lisons-nous dans une de ses lettres en date du
16 fvrier 1840. L'impuissance dont notre malheureux pays fait preuve
en Afrique est une des choses les plus tristes que puisse contempler
un homme qui a encore quelques sentiments de nationalit. Puis, aprs
avoir continu sur ce ton, il terminait ainsi: Adieu, mon cher oncle;
mes rflexions sont tristes, mais je les crois vraies. Je n'aime pas 
m'arrter  ces ides; l'action de chaque jour m'vite la peine et
m'te le temps de penser. Cela vaut mieux. Agir, c'est vivre[320].

[Note 317: Voy. t. III, ch. X,  V.]

[Note 318: Sur le rle de La Moricire dans l'assaut de Constantine,
voir t. III, seconde dition, ch. X,  XIII.--L'impression fut trs
vive en France, et M. de Tocqueville traduisait le sentiment gnral,
quand il crivait, le 14 novembre 1837: Je m'intresse plus que je ne
puis me l'expliquer  La Moricire. Cet homme m'entrane malgr moi,
et, quand j'ai lu le rcit de son assaut de Constantine, il m'a sembl
que je le voyais arriver le premier au haut de la brche, et que toute
mon me tait un instant avec lui. Je l'aime aussi pour la France, car
je ne puis m'empcher de croire qu'il y a un grand gnral sous ce
petit homme-l.]

[Note 319: Lettres de 1840 et de 1843 cites par M. KELLER dans sa
_Vie du gnral de La Moricire_.]

[Note 320: _Le gnral de La Moricire_, par E. KELLER, t. I, p. 224 
226.]

Le jeune officier, qui,  la fin de l'hiver de 1840, tait ainsi tent
par le dcouragement, ne se doutait pas qu'un changement dcisif
allait prcisment se faire dans sa propre situation, et que son rle
en Afrique en serait tout  coup singulirement agrandi. C'tait le
moment o M. Thiers, devenu premier ministre, prouvait des doutes sur
l'efficacit du systme suivi par le marchal Vale. Il songea 
consulter le colonel de La Moricire qu'il avait rencontr les annes
prcdentes et qu'il avait fort got. Il lui envoya donc, vers la fin
de mai 1840, l'ordre de se rendre sans retard  Paris. Invit par le
prsident du conseil  exposer ses ides, le colonel le fit avec la
vivacit de sa nature et la chaleur de sa conviction. Partant de cette
ide qu'il ne suffisait pas de livrer quelques combats  Abd el-Kader,
mais qu'il fallait renverser sa puissance, il tablit qu'on n'y
parviendrait pas tant qu'on ne porterait pas la guerre au sige mme
de cette puissance, dans la province d'Oran, tant qu'on n'occuperait
pas la capitale de l'mir, Mascara. Il ne s'agissait pas d'y
recommencer une simple promenade militaire, du genre de celle qu'avait
faite autrefois le marchal Clauzel, ou de ne laisser dans cette ville
qu'une petite garnison  peine suffisante pour dfendre ses remparts,
ainsi que procdait alors le marchal Vale pour Mda et Miliana; il
fallait s'tablir  Mascara avec une division entire qui, de l,
rayonnerait dans tous les sens; au lieu d'attendre sa nourriture de
convois pniblement amens de la cte  coups d'expditions, le corps
install  Mascara devait trouver sa vie sur place, aux dpens des
tribus riches et belliqueuses qui entouraient cette ville et qui
taient la principale force de l'mir; il poursuivrait sans relche
ces tribus jusqu' ce qu'elles fussent domptes; il s'attaquerait
surtout  celle des Hachem, de laquelle tait sorti Abd el-Kader, et
qui lui fournissait ses principales ressources. Ce plan se
rapprochait, par plusieurs cts, de celui qu' la mme poque le
gnral Bugeaud exposait  la tribune, mais il avait aussi ses parties
originales. Il plut fort  M. Thiers, qui, sans attendre le choix d'un
nouveau gouverneur, rsolut de placer La Moricire sur le thtre mme
o il venait de demander qu'on portt l'action. Ce fut alors, en
juillet 1840, que le colonel de trente-quatre ans fut nomm marchal
de camp, et peu aprs, par une mesure peut-tre plus exceptionnelle
encore, le commandement de la division d'Oran lui tait confi. Le
marchal Vale n'avait pas t consult: signe manifeste de sa
prochaine disgrce. Ds le mois d'aot, le jeune gnral prit
possession de son commandement.

La Moricire tait nomm pour prparer l'occupation de Mascara; mais
personne ne comptait qu'il pt aussitt marcher sur cette ville; la
division d'Oran tait trop faible. Il fallait auparavant qu'elle ret
des renforts qui devaient arriver seulement dans quelques mois, et
aussi que les troupes de la province d'Alger fussent en mesure de lui
prter un concours qu'on ne pouvait,  ce moment, esprer du marchal
Vale. En attendant, le nouveau commandant ne resta pas inactif. Il
s'occupa tout d'abord de refaire matriellement et moralement sa
petite arme qu'il avait trouve en piteux tat, bloque sur quelques
points de la cte, dcime par les maladies, dmoralise. Dans ce
dessein, il fit vacuer les postes insalubres, amliora le service
sanitaire, remit le soldat en haleine et en confiance par des
expditions sagement gradues et heureusement conduites, largit
progressivement le cercle qui nous enserrait et nous touffait. En
mme temps, il raffermit la fidlit des tribus allies en leur
distribuant des vivres et en les mettant  l'abri des attaques. De
jour en jour, les oprations militaires devinrent plus importantes,
les razzias plus hardies, les coups furent frapps plus loin et plus
fort. Les tribus ennemies se virent forces de reculer leurs
campements. Les soldats s'aguerrissaient et s'endurcissaient  la
fatigue. Toutes ces expditions taient en outre, pour l'inventif
gnral, l'occasion d'exprimenter d'heureuses innovations. Il modifia
l'quipement du soldat de faon  allger sa marche,  assurer son
bien-tre et  prserver sa sant. Il organisa trs soigneusement le
service des renseignements et de la topographie. Il avait profit de
son exprience des Arabes pour nouer avec eux des relations et
recruter de nombreux espions; ds lors, au lieu d'tre surpris par
l'ennemi, comme il nous tait arriv trop souvent en Afrique, ce fut
notre tour de le surprendre. Une grande difficult de cette guerre
tait de se guider dans un pays inconnu et sans routes: des cartes de
la rgion furent dresses, que l'on compltait au fur et  mesure des
informations recueillies et des constatations faites; chaque projet
d'expdition tait rdig  l'avance avec croquis  l'appui; puis,
quand il s'agissait de se mettre en marche, un officier choisi prenait
la tte de la colonne,  quarante pas en avant, entour des guides
arabes et suivi d'un cavalier portant le fanion de direction, blanc
avec toile rouge; l'_toile polaire_,--ainsi l'avaient surnomme les
soldats,--devint bientt fameuse en Algrie. Pour ces services
spciaux, La Moricire tait trs utilement second par des officiers
d'une rare comptence, MM. de Martimprey et Daumas. Du reste, grce 
sa connaissance des hommes et  l'attrait qu'il exerait, le
commandant d'Oran se trouvait avoir autour de lui tout un groupe de
jeunes officiers d'lite: nommons MM. Plissier, de Crny, Trochu,
Bosquet, Charras, Bentzmann, d'Illiers, de Montagnac, etc. Vive La
Moricire! crivait, le 1er fvrier 1841, l'un de ces officiers[321].
Voil ce qui s'appelle mener la chasse avec intelligence et bonheur!
Razzias coup sur coup, russite complte, bataillons rguliers de
l'mir anantis presque en totalit, tels sont les rsultats prompts
et dcisifs obtenus par ce jeune gnral qu'aucune difficult
n'arrte, qui franchit les espaces en un rien de temps, va dnicher
les Arabes dans leurs repaires,  vingt-cinq lieues  la ronde... Je
vous rponds qu'au printemps, le gnral aura une petite division
solide, avec laquelle il pourra aller loin. Il ne laisse pas un moment
de repos aux soldats. Lorsqu'ils ne battent pas la campagne, ils
piochent la terre... C'est comme cela qu'il faut mener le soldat: il
n'a pas le temps de penser  son pays; son temprament se forme; son
corps se durcit  la fatigue, et les maladies n'ont plus de prise sur
lui. Pourquoi n'avons-nous pas beaucoup de gnraux comme La
Moricire?

[Note 321: M. de Montagnac. (_Lettres d'un soldat_, p. 141 et 142.)]

Ainsi, dans la division d'Oran, nagure si lasse et si dcourage,
tout tait vie, entrain, confiance. Elle tait prte pour les grandes
oprations que la nomination du nouveau gouverneur gnral et
l'arrive des renforts allaient permettre d'entreprendre contre les
tablissements d'Abd el-Kader. Une transformation si complte, opre
en quelques mois, faisait honneur au commandant d'Oran dont elle tait
bien l'oeuvre propre; elle avait en effet prcd l'arrive du gnral
Bugeaud dont La Moricire se trouvait avoir t le prcurseur. Le
jeune gnral mritait que M. de Tocqueville crivit,  cette poque,
aprs l'avoir vu  l'oeuvre sur son terrain: La Moricire est dj
l'homme principal de ce pays; il y fait admirablement, et il a l'art
d'exciter au plus haut point la confiance du soldat, tout en
satisfaisant la population civile.


VI

 peine arriv en Algrie, le gnral Bugeaud commena l'excution du
plan si nettement arrt dans son esprit. Ds la fin de mars 1841, il
entrait en campagne. Au moment d'exposer ces oprations militaires,
l'historien prouve un embarras. S'il veut suivre toutes les colonnes
qui agissent simultanment, s'il s'arrte  chacun des innombrables
petits combats qu'elles livrent aux Arabes, ne risque-t-il pas de ne
laisser au lecteur qu'une impression monotone et confuse? Le meilleur
systme, surtout dans un livre comme celui-ci, parat tre de
s'attacher aux faits principaux ou caractristiques, et de mettre en
lumire le dessein gnral de ces mouvements si complexes[322].

[Note 322: Ceux qui auraient intrt  connatre le dtail des
oprations peuvent se reporter aux ouvrages spciaux. En ce moment
mme, le premier de nos historiens militaires, M. Camille Rousset,
poursuit, avec le mme clat, jusqu'en 1857, le rcit de la conqute
algrienne que, dans un premier livre, il avait conduit jusqu'en 1840.
Je me suis beaucoup servi de cet important ouvrage. Signalons aussi
_le Marchal Bugeaud, d'aprs sa correspondance intime_, par M.
D'IDEVILLE; _le Gnral de La Moricire_, par M. KELLER; les
_Souvenirs d'un officier d'tat-major_, par le gnral DE MARTIMPREY;
les _Lettres d'un soldat_, correspondance indite du colonel DE
MONTAGNAC; les _Lettres du marchal de Saint-Arnaud_, les articles sur
les _Dernires Campagnes du gnral Changarnier en Afrique_, publis,
dans le _Correspondant_, par le comte D'ANTIOCHE, etc., etc.]

Les premires oprations qui occuprent les mois d'avril et de mai
1841 eurent pour objet le ravitaillement de Mda et de Miliana. Il
n'tait plus seulement question d'apporter aux garnisons de quoi se
dfendre; il fallait munir les deux villes assez largement pour que
les colonnes qui devaient agir dans le sud et  l'ouest de la province
pussent y trouver une base d'oprations. Au cours de ces
ravitaillements, le gnral Bugeaud livra plusieurs combats aux Arabes
et aux Kabyles. Le plus important eut lieu prs de Miliana, contre Abd
el-Kader lui-mme qui avait runi l prs de 20,000 hommes; le gnral
essaya, par une ruse habile, d'amener son adversaire  un engagement
plus serr et plus dcisif que ceux auxquels se prtait d'ordinaire la
stratgie arabe; mais son calcul fut drang par la trop grande ardeur
d'une partie de ses troupes et par la sagacit de l'mir. Ce n'en fut
pas moins une brillante victoire, et, dans la suite, le gnral aimait
 rappeler sa bataille sous Miliana. Abd el-Kader sortit de ce
premier face--face avec le nouveau gouverneur, dcid  ne plus
l'affronter en bataille range.

Ce dbut de campagne eut un effet dcisif sur notre arme d'Afrique.
Il lui donna le sentiment qu'elle tait bien conduite. La confiance
dans le chef, confiance ncessaire et malheureusement branle sous le
marchal Vale, fut pleinement rtablie. L'un des officiers de la
colonne, le commandant de Saint-Arnaud, crivait  son frre, au
lendemain de ces expditions: Le gnral Bugeaud s'y est parfaitement
plac; il s'est montr capitaine expriment et habile. On voit, on
saisit ses penses militaires. Il se bat quand il veut; il cherche, il
poursuit l'ennemi, l'inquite et se fait craindre[323]. Ce n'tait
pas une impression isole. Au mme moment, un autre officier d'avenir,
le lieutenant Ducrot, s'exprimait ainsi dans une lettre adresse  son
pre: Dcidment le gnral Bugeaud est l'homme qui convient ici. Il
a trouv moyen de faire trois fois plus de besogne que M. Vale, dans
le mme temps; il fatigue beaucoup moins son monde, fait beaucoup plus
de mal  l'ennemi et n'a presque point de blesss[324]. Dj mme, le
simple soldat commenait  prouver pour son gnral cette sorte
d'affection familire qui n'te rien au respect et que certains chefs
d'arme, non des derniers, ont eu le don d'inspirer. Ce don, nul ne le
possda plus que le pre Bugeaud, dont les zouaves ont si longtemps
chant la lgendaire casquette. Tout en lui contribuait  cette
popularit de bivouac, sa forte stature, sa physionomie martiale, sa
familiarit brusque et rustique, son allure de vieux grognard et
jusqu' ce mouvement des paules rvlant aux connaisseurs l'ancienne
habitude du sac. Il portait et tmoignait aux troupiers un intrt
sincre, mnager de leur vie, de leur sant, en sollicitude constante,
mticuleuse et efficace de leur bien-tre, s'inquitant de leur
expliquer la raison des efforts qu'il leur demandait, saisissant
volontiers l'occasion de causer avec eux, d'un abord facile pour les
plus humbles[325]. On citait de lui mille traits qui faisaient sourire
ceux que Saint-Arnaud appelait, dans ses lettres, les gros
officiers, mais qui lui gagnaient l'amour des soldats: un jour, par
exemple, il descendait de cheval pour aider un muletier qui ne
parvenait pas  redresser son bt. Outre que ces traits venaient d'un
bon coeur, ils taient le calcul ou l'instinct d'un habile homme de
guerre; c'est parce que le gnral Bugeaud faisait beaucoup pour ses
hommes, qu'il obtenait beaucoup d'eux.

[Note 323: Lettre du 9 mai 1841.]

[Note 324: Lettre du 12 mai 1841.]

[Note 325: Ce n'taient pas seulement les soldats, c'taient aussi les
colons pour lesquels le gnral tait ainsi d'un facile abord. Un
jour, l'un de ces colons, pauvre diable, vient le trouver  Alger et
lui expose sa requte. Mais, mon ami, lui dit le gouverneur aprs
l'avoir cout, cela ne me regarde pas; allez trouver le comte Guyot,
le directeur civil.--Ah! reprit le colon en montrant son costume,
comment puis-je aller parler  M. Guyot dans la tenue misrable o
vous me voyez?]

Dans ses premires expditions sur Mda et Miliana, le gouverneur
n'avait gure fait autre chose que son prdcesseur, tout en le
faisant mieux. Le moment tait venu d'entreprendre du nouveau. Que
serait-ce, et de quel ct? Des trois provinces de l'Algrie, il en
tait une, celle de Constantine, o Abd el-Kader n'avait jamais eu
rellement de pouvoir et o par suite notre autorit tait  peu prs
reconnue; sans doute cette autorit tait souvent plus nominale que
relle, mais on ne voulait pas y regarder de trop prs. L donc, notre
action militaire devait se borner, pendant quelque temps,  des
courses de police sans grand intrt pour l'histoire. C'tait dans les
deux autres provinces que nous avions  combattre l'mir. On sait quel
tait le plan de La Moricire: au lieu de continuer  concentrer tous
les efforts sur la province d'Alger, il voulait que l'on portt
l'attaque principale dans la province d'Oran, au coeur de la puissance
d'Abd el-Kader, et que l'on occupt fortement Mascara. Aprs quelques
hsitations venant de sa rpugnance  augmenter le nombre des postes
permanents, le gnral Bugeaud avait adopt ce plan. Il y joignit une
autre ide non moins fconde. Depuis que Mascara et Tlemcen avaient
t une premire fois atteints par le marchal Clauzel, l'mir avait
jug prudent de reculer plus au sud ses tablissements militaires et
les avait trs judicieusement installs sur la limite extrme du Tell,
 l'entre des hauts plateaux; ainsi avait-il lev, sur une ligne
courant du nord-est au sud-ouest, Boghar, Taza, Takdemt, Sada,
Sebdou, qui dominaient au nord la rgion cultivable, au sud la rgion
pastorale: c'tait sa base d'opration. Le gouverneur pensa qu'il
importait de la ruiner le plus tt possible. Il dcida donc de former
deux colonnes, destines  agir simultanment; la plus importante,
sous ses ordres, devait partir de Mostaganem, aller dtruire Takdemt,
au sud-est de la province d'Oran, et se rabattre ensuite sur Mascara;
l'autre, partant de Mda, devait dtruire Boghar et Taza, dans le sud
de la province d'Alger.

Tout s'excuta comme il avait t arrt. En dbarquant  Mostaganem,
le 15 mai 1841, le gouverneur trouva les choses si admirablement
prpares par La Moricire, qu'il put, ds le 18, mettre en mouvement
son arme. Bien que Takdemt ft situ dans une rgion o nos troupes
n'avaient jamais pntr, la marche s'accomplit sans difficult, grce
 la sret des renseignements recueillis par le service topographique
de la division d'Oran; la carte dresse d'avance fut trouve 
l'preuve merveilleusement exacte[326]. Au bout de huit jours, l'arme
arriva devant Takdemt. On avait amen quelque artillerie pour battre
en brche les murailles; il n'en fut pas besoin; l'mir avait fait
vacuer le fort et l'avait livr aux flammes. Les premiers officiers
qui y pntrrent n'y trouvrent qu'un chien et un chat, pendus en
face l'un de l'autre, sous la premire vote: faon allgorique de
tmoigner l'inimiti de l'Arabe et du chrtien. Le gnie fit sauter
les magasins et les fortifications. Cette premire partie de sa tche
accomplie, le gnral Bugeaud revint sur Mascara, escarmouchant avec
Abd el-Kader que, comme toujours, il eut le regret de ne pouvoir
amener  un vritable corps--corps. Mascara fut trouv galement
dsert. Aprs y avoir laiss une garnison et des vivres, l'arme
retourna  Mostaganem, o elle arriva le 3 juin, non sans que son
arrire-garde et  soutenir quelques combats assez vifs: c'tait la
coutume des Arabes d'inquiter les retraites beaucoup plus que les
mouvements offensifs.

[Note 326: Nous n'avons trouv, a dit le gnral Bugeaud dans son
rapport, aucun mcompte ni sur les distances, ni sur la configuration
des lieux, ni sur les eaux, ni sur les cultures.]

Pendant ce temps, le gnral Baraguey d'Hilliers se dirigeait sur
Boghar et Taza, qu'il dtruisait. Cette opration, accomplie sans
aucune rsistance, eut des consquences importantes; de ce moment, le
sud de la province d'Alger fut  peu prs perdu pour l'mir.


VII

La campagne du printemps de 1841 avait t un bon dbut; mais ce
n'tait qu'un dbut. Le gouverneur gnral, avec son habituel bon
sens, tait le premier  s'en rendre compte. Sans nul doute,
crivait-il, le 5 juin 1841, au ministre de la guerre, en prenant et
dtruisant Boghar, Taza et Takdemt, en occupant Mascara, nous venons
de frapper un coup moral et matriel qui peut devenir trs funeste 
la puissance de l'mir; mais, il ne faut pas se le dissimuler, cette
puissance branle n'est pas dtruite. L'mir a vit, avec soin et
habilet, d'engager son arme rgulire; avec elle et la cavalerie des
tribus les plus dvoues, il comprimerait longtemps encore peut-tre
les dispositions qu'un certain nombre de tribus auraient  faire leur
soumission, si nous cessions d'agir, si nous rentrions sur la cte et
surtout si Mascara tait vacu ou n'tait occup que par une faible
garnison prive de toute communication avec l'arme. L'occupation
permanente de Mascara par une force agissante me parat donc, ainsi
qu' tous les gens qui rflchissent, le point capital. Par quel
moyen assurer cette occupation que le gnral Bugeaud avait bien
raison de signaler comme le point capital? Il s'tait pos la
question, sans d'abord voir clairement quelle rponse y faire. Il
serait possible, disait le gouverneur, de loger dans Mascara six ou
sept mille hommes, et il serait avantageux de les y maintenir; la
difficult ne consiste que dans les moyens de les y maintenir. On
savait ce qu'il cotait d'efforts pour ravitailler de petites
garnisons comme celles de Mda ou de Miliana: que serait-ce s'il
fallait apporter, de la mer  Mascara, tout ce qu'exige
l'approvisionnement d'une arme de six mille hommes? La route tait
loin d'tre libre, et, au mois de juillet 1841, l'une des expditions
de ravitaillement ne parvenait  se frayer passage au retour qu'en
livrant un rude combat et en faisant des pertes sensibles.

 ce difficile problme, le gnral de La Moricire proposait une
solution neuve et hardie. Les armes romaines, disait-il, trouvaient
le moyen de vivre sur le pays: il faut faire de mme. Le corps
install  Mascara doit se nourrir aux dpens des tribus
environnantes; il n'a qu' moissonner leurs rcoltes et  dcouvrir
leurs dpts de grains. Ds lors, plus besoin de ravitaillement. Ce
procd aura, en mme temps, l'avantage de contraindre les tribus  se
soumettre, en les atteignant dans leur seul intrt saisissable,
l'intrt agricole. C'tait rentrer par ce dernier point dans les
ides du gouverneur. Mais celui-ci se montra d'abord peu dispos 
admettre qu'on pt ainsi faire vivre une arme. Il n'avait encore
qu'une trs mdiocre ide de la fertilit de l'Algrie, et ne
connaissait pas ses ressources aussi bien que les vieux Africains.
Dj, peu auparavant, comme le gnral Duvivier lui annonait qu'
Mda il saurait s'arranger pour vivre: On ne se dcide pas  des
actes aussi graves, avait rpondu le gouverneur, sur des assurances de
cette nature. Et puis, il tait en mfiance des chimres auxquelles
il croyait, non parfois sans raison, l'esprit de La Moricire
facilement accessible. Faut-il ajouter que, par une faiblesse dont les
plus grands esprits ne savent pas toujours se garer, il ressentait un
peu de prvention jalouse  l'gard du jeune gnral qui l'avait
prcd en Algrie? Son premier mouvement fut donc d'couter avec
impatience et mme de rembarrer assez vivement ceux qui soutenaient
devant lui la thse du commandant d'Oran[327]. Boutades passagres, il
est vrai, et qui ne devaient pas obscurcir longtemps son jugement
naturellement si sain. Peu aprs, tout en gardant un air sceptique et
maussade, il consentait  commencer, au moins partiellement, l'preuve
du systme, et il mettait en demeure l'un des jeunes officiers qui
l'avaient prn, le capitaine de Martimprey, d'en prouver
l'efficacit, en faisant moissonner les rcoltes autour de Mascara et
en assurant ainsi l'approvisionnement de la place. Vous voyez, lui
disait-il, que je veux mettre vos ides  l'essai: vous serez
rcompens, si elles portent fruit; dans le cas contraire, vous aurez
 vous repentir de vos erreurs.

[Note 327: Voir notamment la scne assez curieuse que fit un jour le
gouverneur au capitaine de Martimprey. (_Souvenirs d'un officier
d'tat-major_, par le gnral DE MARTIMPREY, p. 101  105.)]

On assiste donc, en juin et juillet 1841, autour de Mascara,  un
spectacle tout nouveau: les soldats, la faucille  la main, le fusil
en bandoulire, font la moisson, tandis que des bataillons de garde
surveillent l'horizon; l'ennemi se montre-t-il, quelques minutes
suffisent pour que l'ordre de travail se change en ordre de combat, et
les moissonneurs font le coup de feu. Les rcoltes s'accumulent ainsi
peu  peu dans les magasins de la ville. Le gouverneur ne pouvait
longtemps bouder une opration qui flattait ses gots agricoles et
dont sa bonne foi constatait les avantages. Aussi est-il bientt le
plus attentif et le plus actif  la diriger. tant revenu, vers la fin
de juin 1841, passer quelques jours  Mascara, il se plat  visiter
les moissonneurs,  leur donner des leons et des encouragements.
Voit-il, par exemple, une aire o le travail mollit, il s'en approche:
Je suis sr, s'crie-t-il, que vous tes tous ici des gens de
lettres. Quel est ton tat  toi?--Mon gnral, je suis tailleur.--Il
n'y en a que trop pour faire les mchants habits triqus que l'on
porte aujourd'hui: bats le grain, mon enfant, ce sera plus profitable
 la chose publique et  toi aussi. Et toi?--Moi, mon gnral, je
suis tudiant.--tudiant pour ne rien tudier, c'est connu; prends le
flau, mon ami. Il secoue ainsi tous les paresseux, soutenu par le
rire des autres. Allons, voyons, commenons  battre... Mais ce n'est
pas a, vous n'y entendez rien... Donnez-moi un flau... Tenez, on
commence comme cela, piano, tu, tu, pan, pan... Et l'on va petit 
petit _crescendo_, tu, tu, pan, pan, tu, tu, pan, pan... Puis il
passait  d'autres groupes. Il ne se contente pas de tout surveiller,
de mettre tout en train; suivant sa coutume, il explique aux soldats
l'utilit de ce qu'on leur fait faire: Je veux, disait-il dans un
ordre du jour du 30 juin 1841, vous louer du zle actif que vous avez
mis dans les travaux des moissons. On voyait,  votre ardeur, que vous
compreniez, aussi bien que votre gnral, que ce mtier tait digne de
vous; car c'tait la guerre elle-mme. L'occupation permanente et
forte de Mascara dpend des travaux que vous avez faits et de ceux que
vous allez faire encore. Introduire dans cette place 4  5,000
quintaux de froment et 6,000 quintaux de paille, c'est plus pour
obtenir la soumission du pays, soyez-en bien persuads, que de gagner
dix combats et de revenir ensuite  la cte. Je vous suivrai dans ces
nouveaux travaux; je saurai ce que vous aurez fait, et vous pouvez
tre assurs que la France et le Roi vous en tiendront compte comme
moi.

De ce principe que l'arme doit et peut vivre sur le pays, La
Moricire a tir une autre conclusion qu'aprs exprience il fait
galement accepter au gouverneur. Nos colonnes avaient l'habitude
d'emporter leurs vivres, et, ces vivres puiss, elles taient
obliges de revenir s'approvisionner aux places de dpt. Le
commandant d'Oran a remarqu que les Arabes agissaient tout
diffremment: sans aucun bagage, ils se nourrissaient avec les grains
enfouis dans les silos, greniers souterrains dont ils connaissaient
l'emplacement. Pourquoi ne pas faire comme eux? Sous son impulsion,
les soldats apprennent  dcouvrir ces silos. Voyez-les se former en
chane, sur un espace d'une ou deux lieues, et s'avancer en fouillant
la terre avec une baguette de fusil ou une pointe de sabre, jusqu' ce
qu'ils rencontrent la pierre place  fleur de sol qui recouvre les
silos. Les grains ainsi trouvs sont livrs  l'intendance qui en
tient compte aux capteurs, d'aprs un tarif fix d'avance. La
Moricire fait, en outre, ajouter au fourniment de petits moulins 
bras, en usage parmi les Arabes: grce  ces moulins, les soldats
peuvent, chaque soir au bivouac, moudre le grain et, avec la farine,
se faire de la bouillie ou des galettes qui, jointes au btail fourni
par les razzias, assurent leur nourriture. Ces heureuses innovations
permettent de marcher plus vite et de rester plus longtemps en
expdition. Double avantage dont on comprend l'extrme importance.

Le gnral de La Moricire tait tellement convaincu de l'efficacit
de son systme, que d'ores et dj il demandait  s'installer 
Mascara avec une troupe considrable, se faisant fort de se suffire 
lui-mme, sans ravitaillement. Mais le gnral Bugeaud, bien que
revenu de ses premires prventions, ne croyait pas que le moment ft
encore arriv de tenter une exprience si hardie. Les choses ne lui
paraissaient pas suffisamment prpares. Il voulait qu'auparavant
Mascara ft plus compltement muni, que les tribus connussent mieux la
force et la porte de notre bras. Ce fut  obtenir ce double rsultat
qu'il employa la campagne d'automne. Il tait revenu  Oran pour la
diriger. Parties de cette ville le 14 septembre 1841, les troupes ne
rentrrent que le 5 novembre  Mostaganem; jamais encore, en Afrique,
expdition n'avait dur si longtemps. Durant ces cinquante-trois
jours, la petite arme, tantt divise en plusieurs colonnes, tantt
concentre, fut sans cesse en mouvement, parcourant en tous sens la
province, faisant ainsi plus de deux cents lieues, apportant dans
Mascara d'immenses convois de vivres et de munitions, pntrant dans
les montagnes les plus ardues pour y atteindre les tribus hostiles,
poussant une pointe jusqu' la limite des hauts plateaux, afin de
dtruire Sada, l'un des tablissements de l'mir. Dans ces courses,
beaucoup de coups de feu furent tirs, plusieurs combats furent
livrs, mais toujours sans pouvoir amener Abd el-Kader  une bataille
dcisive.

Pendant ce temps, on ne restait pas inactif dans la province d'Alger.
Les gnraux Baraguey d'Hilliers et Changarnier, qui y exercrent
successivement le commandement, dirigrent de nombreux convois de
ravitaillement sur Mda et Miliana. Il n'y en eut pas moins de seize,
pendant les neuf derniers mois de 1841. Les troupes souffrirent plus
de la fatigue et de la chaleur que de l'ennemi qui, occup dans la
province d'Oran, ne leur opposait pas grande rsistance. Changarnier
trouva cependant moyen,  la fin d'octobre, en revenant de Mda,
d'attirer dans un pige Barkani, l'un des lieutenants de l'mir, et de
lui infliger un rude chec.

La campagne de l'automne tait loin d'avoir t strile. Nous avons
dtruit presque tous les dpts de guerre, crivait le gouverneur  M.
Guizot, le 27 novembre 1841. Nous avons foul les plus belles
contres. Nous avons fortement approvisionn les places que nous
possdons  l'intrieur. Nous avons profondment tudi le pays dans
un grand nombre de directions, et nous connaissons les manoeuvres et
les retraites des tribus... Nous avons singulirement affaibli le
prestige qu'exerait Abd el-Kader sur les populations; il leur avait
persuad que nous ne pouvions presque pas nous loigner de la mer.
Ils sont comme des poissons, disait-il, ils ne peuvent vivre qu' la
mer; leur guerre n'a qu'une courte porte, et ils passent comme les
nuages; vous, avez des retraites o ils ne vous atteindront jamais.
Nous les avons atteints, cette anne, dans les lieux les plus reculs,
ce qui a frapp la population de stupeur. Ajoutons, comme le disait
encore le gnral dans son ordre du jour du 7 novembre, que l'arme
avait commenc  rsoudre le problme, si difficile en Afrique, de
faire vivre la guerre par la guerre. Tout cela tait vrai, et
cependant,  regarder les choses d'une autre face, il ne semblait pas
qu'on ft bien avanc. La plupart des tribus, si foules qu'elles
eussent t, ne donnaient aucun signe de lassitude. On nous a assur,
faisaient-elles dire ironiquement au gnral Bugeaud vers la fin
d'octobre, que vous autres Franais, vous aimez les chevaux  courte
queue: nous attendons que nos juments en produisent un pareil pour
vous le conduire en signe de soumission. Abd el-Kader, bien que
toujours battu, continuait  tenir la campagne, apparaissant et
disparaissant  son heure. Son langage tait loin d'avoir baiss de
ton; le gouverneur ayant fait rpandre des proclamations pour inviter
les Arabes  se soumettre, l'mir lui envoya cette rponse hautaine:
Tu demandes l'impossible... Nous te jurons, par Dieu, que tu ne
verras jamais aucun de nous, si ce n'est dans les combats... Vous
voulez gouverner les Arabes;... occupez-vous de mieux gouverner votre
pays. Les habitants du ntre n'ont  vous donner que des coups de
fusil. Si, comme vous nous le dites, vous aviez de la puissance et de
l'influence, vous n'auriez pas caus la ruine de Mhmet-Ali. Vous lui
aviez promis de l'aider contre ses ennemis, et pourtant les Anglais
sont venus l'attaquer. Aussi votre nom est-il mpris par tous les
peuples de votre religion. Ce continent est le pays des Arabes, vous
n'y tes que des htes passagers... Votre influence ne s'tend que sur
le terrain que couvrent les pieds de vos soldats. Quelle haute
sagesse, quelle raison est la tienne! Tu vas te promener jusqu'au
dsert, et les habitants d'Alger, d'Oran et de Mostaganem sont
dpouills et tus aux portes de ces villes! Ce dernier trait ne
portait que trop juste: dans la nuit du 21 au 22 octobre 1841, un
parti ennemi venait, jusque sous les murs d'Oran, saccager les
campements de nos allis.

videmment, le gnral Bugeaud s'tait flatt d'obtenir des avantages
plus dcisifs. Ma campagne a t nergique et fconde en vnements,
crivait-il  un de ses amis le 20 novembre; cependant, les rsultats
ne sont pas considrables. Tout en affectant de n'en tre pas
surpris, tout en rappelant qu'il avait souvent rpt que la
soumission ne serait pas l'affaire d'une anne, il sentait le besoin
de faire autre chose que de continuer ces expditions de
ravitaillement o s'puisait l'arme sans grand profit; il voulait
frapper plus fort et surtout plus au coeur de l'ennemi. Le meilleur
moyen n'tait-il pas d'excuter le plan hardi du commandant d'Oran?
D'ailleurs, tous les prparatifs que le gouverneur avait jugs
ncessaires taient finis, et il ne voyait plus de raisons de contenir
l'impatiente ardeur de son lieutenant. Il annona donc, le 7 novembre,
avant de retourner  Alger, que le gnral de La Moricire allait
transporter  Mascara le quartier gnral de sa division.


VIII

C'est le 27 novembre 1841 que La Moricire quitte Mostaganem pour se
rendre  son nouveau poste. Il emmne une batterie de montagne, 150
spahis d'lite commands par Yusuf, et huit vieux bataillons, de ceux
que, depuis prs de dix-huit mois, il a aguerris, entrans, auxquels
il a, pour ainsi dire, communiqu son temprament: ces troupes,
jointes  celles qui taient dj  Mascara, doivent former un corps
d'environ 8,000 hommes. Le dpart est solennel et srieux. La fanfare
des spahis, seule musique de la colonne, joue un air connu sur ces
paroles qui semblent de circonstance: Pauvre soldat, en partant pour
la guerre. Tous savent qu'ils ne s'loignent pas pour quelques jours,
mais qu'ils vont s'installer, pour de longs mois, et des mois d'hiver,
en pleine rgion ennemie,  trente lieues de tout secours, tentative
sans prcdent et que beaucoup de gens dclarent tmraire. Mais tous
aussi, des premiers rangs aux derniers, ont foi dans leur jeune chef,
comprennent l'importance capitale de l'oeuvre  laquelle ils
concourent, et sont rsolus  ne rien pargner pour la faire russir.
Quant au gnral, il n'ignore pas quelle grosse partie il joue. C'est
sur son insistance personnelle, malgr l'opposition des uns et les
doutes des autres, que l'entreprise se fait. En France et en Algrie,
dans les bureaux du ministre de la guerre et mme autour du
gouverneur gnral, il sent des mauvaises volonts ouvertes ou caches
qui guettent son insuccs pour l'en accabler. Il ne se fait aucune
illusion sur ce que serait pour lui un chec, et, causant un jour de
cette ventualit avec un de ses officiers: Il y a dans ce cas,
dit-il, un remde certain, c'est de se faire tuer.

Le dbut n'est pas de bon augure. Arriv  Mascara le 1er dcembre
1841, La Moricire y apprend que la plus grande partie du troupeau de
la place, sur lequel il comptait pour l'alimentation de son arme,
vient d'tre enlev par les Arabes, avec l'officier qui veillait  sa
garde: il reste  peine cinq ou six jours de viande. Bien que ses
prvisions soient ainsi fort dranges, le gnral ne s'en trouble
pas. Il donne trois jours  ses troupes pour s'installer tant bien que
mal dans la ville, et, ds le 4 dcembre, il se met en campagne.
Soumettre les tribus belliqueuses du voisinage, entre autres les
redoutables Hachem, assurer l'approvisionnement de l'arme et des
habitants de Mascara, soit en tout environ douze mille bouches, tels
taient les deux problmes qui s'imposaient  lui. Dans sa pense, un
seul et mme moyen devait servir  les rsoudre: la razzia  outrance;
le butin remplirait nos greniers, en mme temps que les Arabes
dpouills seraient, par dtresse, obligs de capituler.  regarder,
en dcembre, la grande plaine qui s'tendait au sud de Mascara et les
montagnes qui l'entouraient, il semblait que ce ft un dsert aride.
Et cependant ce sol reclait des trsors abondants: c'taient les
silos. Comment les dcouvrir? Sonder  ttons serait bien long et bien
incertain. Avec son flair des Arabes, La Moricire a mis la main sur
un certain Djelloul, de la tribu des Hachem, qui, par vengeance et
cupidit, est prt  trahir les siens et  livrer le secret de leurs
greniers souterrains. C'est le guide de toutes les expditions. Avec
lui, on court sans hsiter aux bons endroits. Les silos, aussitt
ouverts, livrent des quantits considrables de grains et
d'approvisionnements varis. Dans l'embarras de tout transporter,
l'arme en consomme, pendant quelques jours, une partie sur place,
puis elle vient verser le reste dans les magasins.  peine de retour,
elle repart dans une autre direction. Naturellement les Arabes ne se
laissent pas ainsi dpouiller sans tenter quelque rsistance; chaque
leve de silos donne lieu  des engagements plus ou moins vifs; mais
nos oprations n'en sont pas arrtes.

Il y a mieux encore que de dcouvrir les provisions de la tribu, c'est
de surprendre la tribu elle-mme. Le 20 dcembre 1841, La Moricire
apprend que deux Arabes ont t assaillis en un certain endroit par
des chiens: c'est pour lui un indice suffisant. Le soir,  minuit, un
petit corps se met en route, sans tambours ni trompettes.  la pointe
du jour, il arrive prs d'une tribu qui se croyait  l'abri dans des
ravins escarps. L'emplacement reconnu, raconte l'un des acteurs de
ce petit drame, chacun se lance, se disperse dans une direction
quelconque; on arrive sur les tentes, dont les habitants, rveills
par l'approche des soldats, sortent ple-mle avec leurs troupeaux,
leurs femmes, leurs enfants. Tout le monde se sauve dans tous les
sens; les coups de fusil partent de tous cts sur les misrables
surpris sans dfense. Hommes, femmes, enfants, poursuivis, sont
bientt envelopps et runis par quelques soldats qui les conduisent.
Les boeufs, les moutons, les chvres, les chevaux, tous les bestiaux
enfin qui fuient sont vite ramasss. Celui-ci attrape un mouton, le
tue, le dpce: c'est l'affaire d'une minute; celui-l poursuit un
veau avec lequel il roule, cul par-dessus tte, dans le fond d'un
ravin; les autres se jettent sous les tentes o ils se chargent de
butin; et chacun sort de l, affubl, couvert de tapis, de paquets de
laine, de pots de beurre, de poules, d'armes et d'une foule d'autres
choses que l'on trouve en trs grande quantit dans ces douars souvent
trs riches. Le feu est ensuite mis partout  ce que l'on ne peut
emporter, et btes et gens sont conduits au convoi; tout cela crie,
tout cela ble, tout cela brait. C'est un tapage tourdissant. On
quitte enfin la position, fier de son succs. Alors commence la
fusillade: les cavaliers ennemis, qui d'abord avaient pris la fuite,
reviennent lorsqu'ils voient la colonne leur tourner le dos; ils
harclent les arrire-gardes; on leur riposte, on les loigne et l'on
rentre avec ses prises[328]. Voil la razzia peinte sur le vif. Cette
fois, l'arme ramenait 614 boeufs, 634 moutons, 400 nes, 60 chevaux
ou mulets et 180 prisonniers.

[Note 328: _Lettres d'un soldat_, correspondance indite du colonel DE
MONTAGNAC, p. 192-193.]

Le corps d'occupation n'avait pas affaire seulement aux Arabes. Depuis
le 19 dcembre, il luttait contre un nouvel ennemi qui n'est pas le
moins redoutable de tous: c'est l'hiver, un hiver du Nord, avec
cortge de geles, de pluies torrentielles, d'ouragans qui brisent
tout, de neige qui couvre le sol  un pied d'paisseur. Les btiments
de Mascara,  demi ruins et mal restaurs, s'effondrent. Les soldats
n'ont presque plus d'abris; les vivres mouills se gtent; les
bestiaux prissent de misre et de froid. Mais rien n'arrte La
Moricire. Les marches de nuit, les surprises, les razzias continuent,
s'tendant dans un rayon de plus en plus loign. C'est par milliers
qu'on compte les bestiaux enlevs, par centaines les prisonniers. Les
tribus ainsi pourchasses, battues, dpouilles, commencent  donner
quelques signes de lassitude et d'puisement; ds la fin de janvier
1842, plusieurs se sont soumises. Le temps se dchane contre nous,
crit-on le 11 fvrier; pluie, neige, grle, gele, pendant
cinquante-quatre jours, sans cesser... Malgr cela, mme activit:
nous sillonnons la plaine et les montagnes dans tous les sens; le ciel
est la seule vote qui nous couvre[329]. Dans les derniers jours de
fvrier, parmi les tribus voisines de Mascara, il n'y a gure que
celle des Hachem qui, malgr d'effroyables souffrances, se refuse 
abandonner la cause de l'mir. Notre arme porte aux rsistants des
coups de plus en plus rudes. Partis le 26 fvrier, nous rentrons le 8
mars, crit-on  cette dernire date, tranant aprs nous quatre cents
prisonniers et un troupeau immense; nous avons rayonn autour de
Mascara, dans un espace de vingt-cinq  trente lieues, rasant,
battant, frottant, pillant, brlant, saccageant, bouleversant les
tribus qui ne se dcidaient pas assez vite  virer de notre
ct[330]. Les Hachem semblent  bout de forces; cependant ils se
raidissent encore. Un moment, on a pu croire qu'ils allaient
capituler, mais un appel d'Abd el-Kader a suffi pour leur faire rompre
les pourparlers. La Moricire alors ne leur laisse,  eux comme aux
tribus plus loignes qui tiennent pour l'mir, aucun rpit. Les
troupes sont rentres, le 8 mars, d'une expdition de dix jours: ds
le 10, dpart d'une nouvelle colonne qui reste dehors vingt-deux
jours, vivant le plus souvent  l'arabe, sur ce qu'elle trouve et sur
ce qu'elle prend, poussant jusqu' trente et quarante lieues de
Mascara, multipliant les hardis coups de main. Le 25, au milieu mme
d'une razzia, elle est surprise par une pouvantable tempte de neige
qui dure quarante-huit heures. Franais et Arabes, qui ne voient plus
 deux pas devant eux, errent  l'aventure, mls les uns aux autres.
La nuit surtout est atroce. La neige augmente toujours, rapporte un
tmoin; la pluie vient ensuite grossir le gchis au milieu duquel
gisent hommes, chevaux, bagages. Je ne puis mieux vous mettre  mme
de juger de ce coup d'oeil qu'en vous priant de vous reporter au
tableau de Gros, reprsentant le champ de bataille d'Eylau[331].
Quand on bat la diane, les officiers sont obligs de frapper  coups
de pied et de bton les hommes engourdis, pour les forcer  se lever.
Quelques soldats, plusieurs prisonniers sont morts de froid, ainsi que
beaucoup de chevaux, de mulets, de boeufs et de moutons. Enfin, le
soleil finit par reparatre, et la troupe rentre  Mascara, charge de
butin, avec le sentiment qu'elle a port  l'ennemi des coups
dcisifs. Cette fois, en effet, les dernires rsistances paraissent
vaincues: les Hachem ont t rduits  demander grce et ont amen les
chevaux de soumission.

[Note 329: _Lettres d'un soldat_, p. 204.]

[Note 330: Lettre du 8 mars 1842. (_Ibid._, p. 206 et 207.)]

[Note 331: Lettre du 31 mars 1842. (_Lettres d'un soldat_, p. 217.)]

Malgr cette vie rude, et grce  la sollicitude intelligente du
gnral, la sant des troupes est excellente. Le soldat, admirablement
entran, se montre capable d'efforts extraordinaires. Les bataillons
d'lite, dbarrasss de leurs sacs, suivent presque les spahis au pas
de course et mritent que La Moricire les appelle sa grosse
cavalerie. Plusieurs fois, ils font d'une seule traite des marches de
quinze et mme dix-huit lieues. Il y a longtemps qu'une arme n'a
trim comme la ntre, crivait le commandant de l'un de ces
bataillons. Nos soldats ne sont plus couverts que de guenilles. Malgr
cela, ils se portent tous parfaitement, sont gais et acceptent sans
sourciller toutes les fatigues... Depuis l'Empire, jamais nous n'avons
eu de troupes comme celles-l, aussi aguerries, aussi faites  toutes
les privations... On peut aller partout avec ces lapins-l, et
traverser l'Afrique dans tous les sens[332]. Rien de plus trange que
l'aspect de ces hommes qui, depuis leur arrive  Mascara, n'ont reu
aucun effet d'habillement, et qui, sur cent vingt jours d'hiver, en
ont pass quatre-vingts au bivouac. Figurez-vous, dit le mme
officier, une foule de grands diables, vtus de haillons rafistols
avec de la toile, des morceaux de laine de toutes les couleurs et des
morceaux de peaux de chvre ou de mouton; couverts de poux; coiffs,
les uns de kpis, les autres de fez, quelques-uns de chapeaux de
feutre, d'autres d'normes sombreros de palmier, d'un pied et demi de
haut, finissant en pointe, et dont les bords ont un pied de rayon
(coiffures ramasses dans les razzias); l'extrmit infrieure du
personnage garnie de peau de mouton ou de peau de boeuf, avec leurs
poils, faute de souliers. Ajoutez  cela une face basane, une longue
barbe pour ceux qui en ont; de vritables sauvages en un mot[333]. Si
la vie impose au soldat dveloppait singulirement son nergie, ne
pouvait-on pas craindre qu'elle ne lui fit prendre des habitudes de
rapine et de cruaut? Pour tre l'instrument oblig de la soumission,
la razzia n'en ressemblait pas moins au brigandage et pouvait devenir
une cole fcheuse. La Moricire veillait  ce danger, et, s'il faut
en croire un de ses plus honorables officiers, il serait parvenu 
l'carter. On ne vit jamais, affirme M. de Martimprey, de troupes
plus humaines ni mieux disciplines: elles connaissaient le but lev
auquel tendaient leurs efforts, et elles en taient justement
fires[334]. Il est vrai qu'un autre officier rend un tmoignage
moins absolument rassurant: Nous menons ici, dit M. de Montagnac, une
vritable vie de brigands; aussi nos soldats sont-ils devenus d'une
sauvagerie  faire dresser les cheveux sur la tte d'un honnte
bourgeois. Il serait vraiment dangereux de faire rentrer maintenant
ces b.....-l en France, o l'on ne saurait fournir un aliment  leur
nergie et  leur activit. Il est temps que nous cessions cette
existence; nous commenons  devenir impossibles[335]. En tout cas,
le grand prestige de La Moricire aidait  corriger le tort qu'une
telle vie pouvait faire  la discipline. M. de Martimprey constate la
confiance, l'enthousiasme de tous, officiers et soldats, pour leur
jeune chef[336]. M. de Montagnac crit, de son ct, avec sa vivacit
habituelle: Tout ce que fait le gnral est admirable; il sort de
cette tte de soldat des ides plus brillantes, plus lumineuses tous
les jours. Jamais homme n'a eu plus de difficults  vaincre, et
jamais homme ne s'est tir d'un pareil ddale avec plus d'audace, plus
d'intelligence que lui. Il ajoute, un autre jour, tout transport:
Vive Dieu et notre brave gnral! Gloire au gnral de La Moricire,
gloire  lui tout seul! Et encore: Je ne donnerais pas le temps que
j'ai pass  Mascara pour tout l'or du monde, tant sous le rapport des
oprations intressantes que j'y ai vues se drouler, que sous le
rapport de mon instruction militaire. Mes trente-deux annes de soldat
ne m'auraient jamais appris ce que j'ai puis auprs du gnral de La
Moricire, dans les deux mois et demi que je suis rest sous ses
ordres[337].

[Note 332: 28 janvier et 8 mars 1842. (_Lettres d'un soldat_, p. 199,
209.)]

[Note 333: 31 mars 1842. (_Ibid._, p. 222.)]

[Note 334: _Souvenirs d'un officier d'tat-major_, par le gnral DE
MARTIMPREY, p. 131.]

[Note 335: Lettre du 31 mars 1842. (_Lettres d'un soldat_, p. 222.)]

[Note 336: _Souvenirs d'un officier d'tat-major_, p. 131.]

[Note 337: Lettres du 9 janvier, des 2 et 11 fvrier 1842. (_Lettres
d'un soldat_, p. 186, 191, 202  205.)]

Le succs obtenu et visible  tous les yeux justifiait cette
admiration. Non sans doute que chaque soumission obtenue puisse tre
considre comme absolument dfinitive; il faut, au contraire,
s'attendre  ce que quelques-unes des tribus cherchent l'occasion de
secouer le joug subi par elles plutt qu'accept. Nanmoins, c'est
dj beaucoup que les plus fiers et les plus belliqueux des Arabes
soient une premire fois forcs de courber le front. Ds maintenant,
notre situation en est notablement change. Autour de Mascara, et
surtout au nord dans la direction de la mer, s'tend une zone
relativement pacifie o l'on peut circuler moyennant quelques
prcautions.  la fin de janvier 1842, il avait fallu une petite arme
pour apporter des munitions de Mostaganem  Mascara: au mois de mars
suivant, ce sont les Arabes que l'on charge d'amener un nouveau
convoi; peu aprs, les communications sont assez libres pour que le
commerce s'approvisionne tout seul, et, en mme temps, les tribus
soumises alimentent les marchs de la ville qui regorge de vivres. Les
faits donnent donc de tous points raison  La Moricire; ils prouvent
la justesse de coup d'oeil avec laquelle le plan a t dress
d'avance, la vigueur et l'habilet de main avec lesquelles il a t
excut. Le contre-coup de ce succs se fait sentir au del de la
rgion o il a t obtenu. Le coeur de l'Afrique, crit M. de
Montagnac, le 8 mars 1842, c'est Mascara: du moment o nous avons
frapp le coeur, le colosse est tomb. En disant que le colosse est
tomb, le bouillant officier se laisse aller  l'une de ses
exagrations habituelles; mais enfin, l'mir a reu le coup le plus
rude qui lui ait encore t port. Aussi M. de Martimprey, toujours si
mesur et si exact, est-il fond  dire: Si l'histoire de la conqute
de l'Algrie est un jour crite avec une impartialit claire, la
campagne d'hiver de Mascara, de 1841  1842, sera considre comme la
cause la plus efficace de cette conqute; elle comptera dans les plus
belles pages des annales de l'arme franaise.

Sur le moment cependant, tout le monde ne rendit pas cette justice 
La Moricire. Les bureaux de la guerre taient depuis longtemps assez
mal disposs pour lui; l'esprit de routine n'avait pu se faire  un
avancement si rapide et si anormal; les formalistes trouvaient que les
innovations du gnral, hardiment exprimentes sur le terrain,
n'taient pas assez respectueuses des rglements et de la procdure
administrative, et ils lui cherchaient de mchantes chicanes, 
propos tantt des modifications apportes au fourniment, tantt de
l'emploi fait du produit des razzias. En avril 1842, La Moricire
apprit que, pour le rcompenser de sa belle campagne d'hiver, il tait
question,  Paris, de mettre au-dessus de lui,  la tte de la
division d'Oran, un lieutenant gnral; on avait jug peu conforme aux
usages qu'un simple marchal de camp, si jeune d'ge et de grade, et
un si gros commandement. Le gnral Bugeaud, lui aussi, n'tait pas
toujours en trs bons termes avec La Moricire; tout en faisant grand
cas de ses qualits et de ses services, il se mfiait de son
imagination, le trouvait parleur et agit[338], tait un peu offusqu
de l'importance qu'il avait depuis longtemps en Afrique, et le
souponnait d'tre plutt un rival qu'un subordonn, un successeur
ventuel qu'un collaborateur; peut-tre aussi prouvait-il, sans s'en
rendre bien compte, quelque jalousie de la faveur dont son lieutenant
jouissait auprs de ces journaux qui le maltraitaient lui-mme si
volontiers[339]; de l sur le compte du commandant d'Oran plus d'une
boutade, d'une explosion d'humeur, qui malheureusement lui taient
souvent rapportes. La Moricire, qui avait galement la parole
prompte et vive, ne mnageait pas davantage, dans ses conversations de
bivouac, un suprieur qu'il croyait prvenu contre lui et contre sa
division. Les tats-majors, naturellement empresss  pouser les
griefs de leurs chefs, semblaient s'appliquer  les grossir et  les
envenimer. Toutefois, chez les deux grands soldats, ces petites
misres n'allaient jamais jusqu' faire srieusement tort au service
de l'tat; quand cet intrt suprieur tait en jeu, les prventions
personnelles disparaissaient. On le vit bien, lorsque fut connu, 
Alger, l'trange projet de diminuer la situation du hros de Mascara.
Le gnral Bugeaud se mit aussitt en travers. Dans le cadre des
lieutenants gnraux, rpondit-il vivement au ministre, trouverait-on
un officier de plus de valeur? Pourquoi donc dcourager un marchal de
camp d'un trs grand mrite, connaissant le pays, les hommes et les
choses, trs capable de donner la direction gnrale et parfaitement
accept comme suprieur par les marchaux de camp Bedeau et
d'Arbouville? Il concluait: Si l'on veut un lieutenant gnral, il y
a un moyen, sans rien troubler, c'est de confrer ce grade  M. de La
Moricire[340]. Devant cette opposition si nette, les bureaux
reculrent. D'ailleurs, leur malveillance n'tait pas partage par le
ministre de la guerre; l'anne suivante, M. de Martimprey, tant all
 Paris et ayant vu le marchal Soult, lui exprimait sa satisfaction
d'tre attach  l'tat-major du commandant d'Oran. Vous avez raison,
rpondit le marchal, le gnral de La Moricire crit, en Algrie,
les plus belles pages de sa vie[341].

[Note 338: La Moricire, disait un jour le gouverneur au duc
d'Aumale, est vaillant, infatigable, dbrouillard, sans doute, mais
doctrinaire; il discute sans cesse, ergote, hsite et n'aime pas les
responsabilits.]

[Note 339: Le gnral Bugeaud faisait allusion  La Moricire, quand,
dans une lettre  Changarnier, il se plaignait de voir les journaux
prconiser les actions magnifiques de tel jeune et brillant gnral,
qualifier de fautes ses propres oprations, blmer son systme et
louer, chez les chefs de colonne, les mmes faits qu'on venait
d'imputer  tort au gouverneur.]

[Note 340: Cette lettre, qui fait tant d'honneur au gnral Bugeaud, a
t cite pour la premire fois par M. Camille ROUSSET.]

[Note 341: _Souvenirs d'un officier d'tat-major_, par le gnral DE
MARTIMPREY, p. 177.]

Pendant le dur et long hiver de 1842, La Moricire n'avait pas t le
seul en mouvement. En plein mois de janvier, sur quelques nouvelles
arrives de l'Ouest, le gouverneur gnral s'tait embarqu pour Oran,
afin de diriger une expdition contre Tlemcen. Cette ville, situe 
une cinquantaine de kilomtres de la mer, prs de la frontire du
Maroc qu'elle commande, avait, par sa position comme par son pass,
une relle importance militaire et politique. Une premire fois, en
janvier 1836, le marchal Clauzel s'en tait empar, mais la France
l'avait abandonne par le trait de la Tafna. Partie d'Oran le 24
janvier 1842, la colonne du gnral Bugeaud ne rencontra pas d'autres
difficults que celles de la saison, et, le 1er fvrier, elle entra
sans combat dans Tlemcen vacu de la veille. De l, le gouverneur se
porta plus au sud et dtruisit le fort de Sebdou, le dernier des
tablissements de l'mir sur la limite des hauts plateaux: c'tait
complter l'oeuvre commence par la ruine de Boghar, de Taza, de
Takdemt et de Sada. Le gnral Bedeau fut appel au commandement de
Tlemcen. Breton d'origine, en Afrique depuis 1836, il s'y tait
distingu par de nombreux faits d'armes, notamment comme colonel du
17e lger; il joignait aux qualits du soldat et du capitaine celles
de l'administrateur, ayant moins d'invention et d'initiative que La
Moricire, mais excutant admirablement les instructions qu'on lui
donnait[342], esprit trs sage, me leve et loyale, tranger aux
coteries, suprieur aux jalousies qui svissaient en Algrie, estim
de tous, type de vertu et d'honneur militaires, l'une des plus pures
renommes de l'arme d'Afrique. Il fit merveille dans ce nouveau
commandement: bien que disposant seulement d'environ trois mille
hommes, il infligea de rudes checs  Abd el-Kader, qui porta un
moment de ce ct tous ses efforts; puis, aprs avoir ainsi refoul ce
redoutable adversaire, il russit, par son habilet et sa prudence, 
pacifier la rgion environnante.

[Note 342: Bedeau fait trs-bien, disait le gnral Bugeaud, mais on
a besoin de le pousser par les paules.]

L'occupation de Tlemcen compltait heureusement, dans la province
d'Oran, l'oeuvre commence par l'occupation de Mascara. Quel
changement depuis l'poque, pourtant bien rcente, o, dans cette
province, les Franais taient bloqus dans quelques villes du
littoral! Maintenant, de ce ct, la conqute est amene au mme point
que dans la province d'Alger: le quadrilatre form par Oran,
Mostaganem, Mascara et Tlemcen est, pour ainsi parler, le pendant de
celui que l'on pouvait tracer entre Alger, Cherchel, Miliana et Mda.


IX

Depuis un an, le gnral Bugeaud avait port son effort principal sur
la province d'Oran; il allait maintenant s'occuper de celle d'Alger.
Prcisment  cette poque, un incident, qui eut un douloureux et
glorieux retentissement, fit ressortir  quel point, en dpit des
progrs accomplis depuis le dpart du marchal Vale, la scurit nous
manquait mme dans la Mtidja,  peu de distance de la capitale. Le 10
avril 1842, en plein jour, un dtachement de vingt et un hommes, sous
les ordres du sergent Blandan, portait des dpches de Boufarik au
blockhaus voisin de Mred.  environ deux kilomtres de ce dernier
poste, il est subitement entour par plus de trois cents Arabes.
Rendez-vous! crie en franais un grand ngre qui parat commander
les assaillants. Voil comme je me rends, rpond Blandan, et
ajustant le ngre, il le tue raide d'un coup de fusil.  l'exemple de
leur chef, nos soldats font une dcharge gnrale. Les Arabes
flchissent un moment, mais bientt, honteux de reculer devant une
poigne d'hommes, ils reviennent  la charge. Les vingt et un se sont
forms en cercle: sans abri, cribls de balles, ils tombent l'un aprs
l'autre. Cependant, pas une dfaillance. Les blesss  terre chargent
les fusils de ceux qui peuvent encore combattre. Blandan, qui a reu
deux balles, commande toujours. Une troisime balle l'atteint au
ventre. Courage, mes amis, s'crie-t-il, dfendez-vous jusqu' la
mort. Et sentant les forces lui manquer: Prends le commandement,
dit-il  un brigadier de chasseurs, car, pour moi, je n'en peux plus.
Le combat durait depuis une demi-heure. Sur les vingt et un, cinq
hommes seulement restaient debout, quand, de Boufarik et de Mred, o
l'on a entendu la fusillade, des secours arrivent en toute hte. Les
Arabes s'enfuient, sans avoir pu enlever aucun trophe  l'hroque
dtachement. Blandan, ramass sans connaissance, expire dans la nuit:
un seul moment, il a donn quelque signe de vie, c'est quand le
colonel a dtach sa propre croix d'honneur pour la lui mettre dans la
main. Il avait vingt-trois ans et n'tait sous-officier que depuis
trois mois. Son nom et celui de ses compagnons, mis solennellement 
l'ordre du jour de l'arme, ont t gravs sur le petit oblisque de
la fontaine de Mred. Depuis 1887, la statue de l'hroque sergent
s'lve sur l'une des places de Boufarik.

Pour prvenir le retour de pareilles surprises, le gnral Bugeaud
dcida d'employer le printemps de 1842  une grande opration contre
les tribus montagnardes qui entouraient, au sud et  l'ouest, la
Mtidja. Les troupes disponibles de la province d'Oran devaient
concourir  cette oeuvre, avec celles de la province d'Alger. Par une
ide heureuse, le gouverneur imagina de se servir de cette
concentration mme pour ouvrir, entre ces deux provinces, une
communication par terre qui n'existait pas encore pour notre arme. La
vaste rgion s'tendant de Cherchel  Mostaganem et de Miliana 
Mascara avait jusqu'alors compltement chapp  l'action des armes
franaises. Si l'on jette les yeux sur une carte, cette rgion
apparat traverse, dans toute sa longueur, par une rivire: c'est le
Chlif, l'un des plus importants cours d'eau de l'Algrie; il prend sa
source au sud de la province d'Alger et coule d'abord vers le nord;
arriv  peu prs  la hauteur de Mda et de Miliana, et  gale
distance de ces deux villes, il tourne brusquement  l'ouest et
continue dans cette direction, jusqu' ce qu'il se jette dans la mer 
quelque distance de Mostaganem. La valle profonde et fertile forme
par ce cours d'eau semblait la route naturelle pour aller de la
province d'Alger dans celle d'Oran; mais elle tait domine des deux
cts, sur toute sa longueur, c'est--dire pendant plus de soixante
lieues, par des massifs montagneux, trs ardus, absolument inexplors
et o habitaient des tribus hostiles et belliqueuses. Le gouverneur
n'hsita pas  braver les risques de cette route; il dcida qu'une
colonne, sous ses ordres, partirait de Mostaganem, tandis qu'une
autre, commande par Changarnier, partirait de Blida: elles devaient,
l'une remonter, l'autre descendre la rivire, jusqu' ce qu'elles se
rejoignissent. Ce programme, hardiment conu, s'excuta sans
difficult srieuse; le 30 mai 1842, aprs dix jours de marche, les
deux colonnes se rencontrrent au milieu de la valle du Chlif, prs
de l'Oued-Fodda. Algriens et Oranais s'embrassrent et festoyrent
pendant deux jours, pour clbrer l'heureuse issue d'une entreprise
qui paraissait faire faire un grand pas  notre domination. Sans doute
le pays ne pouvait tre considr comme dfinitivement soumis; la
suite ne devait que trop le prouver; mais, pour la premire fois, il
avait t travers; c'tait dj un fait considrable.

Restait  se servir des troupes ainsi concentres dans la valle du
Chlif, pour prendre  revers et dompter les tribus entourant la
Mtidja. Dans ce dessein, les deux colonnes se sparrent de nouveau
afin de gagner Blida par des directions diffrentes; Changarnier
s'leva un peu au nord et pntra au coeur des montagnes qui
s'tendent entre le Chlif et la mer; Bugeaud prit plus au sud par
Miliana et le col de Mouzaia. Le premier rencontra un pays fort
difficile: La Suisse n'est rien auprs, crivait l'un des officiers
de sa colonne, le lieutenant-colonel de Saint-Arnaud; l'arme marche
un par un, btes, gens et bestiaux, chaque homme tirant son cheval par
la figure; l'avant-garde part  quatre heures du matin, et
l'arrire-garde arrive au bivouac  six heures du soir, tout cela pour
faire deux ou trois lieues. Mais aucun obstacle n'arrtait la tenace
nergie du gnral que le gouverneur appelait familirement son
montagnard; il passa partout, recevant la soumission spontane ou
contrainte des Arabes qui se trouvaient sur son chemin. Le gnral
Bugeaud rencontra une route plus facile et obtint le mme succs. Les
tribus les plus redoutables vinrent lui apporter leur hommage, mme
celle des Hadjout, ces hardis pillards qui taient, depuis douze ans,
la terreur des environs d'Alger. Elles avaient t absolument
dconcertes de se voir attaques par une arme venant de la province
d'Oran. Un autre fait les avait frappes plus encore, c'tait la
prsence, dans les rangs franais, sous le drapeau franais, de deux
ou trois mille de leurs coreligionnaires, cavaliers des tribus allies
de l'Ouest, que le gouverneur avait appels  lui pour cette
expdition. Telle fut mme l'impulsion ainsi donne au mouvement de
soumission qu'il gagna les environs de Mda o les colonnes
n'avaient pas pntr. Aussi, au sortir de cette expdition, le 13
juin 1842, le gouverneur pouvait crire au ministre de la guerre: Le
cercle de granit qui entoure la Mtidja est bris.

S'il y avait encore quelques coups  frapper pour complter la
destruction de ce cercle de granit, le gnral Bugeaud avait sous la
main le marteau qui convenait, c'tait Changarnier. Celui-ci, arriv 
Blida le 10 juin 1842, se remit en campagne le 17, cette fois dans la
rgion du haut Chlif. Il couronna des oprations habiles et
vigoureuses par la plus prodigieuse razzia qui et encore t faite:
le 1er juillet, avec quelques centaines de cavaliers, hardiment
lancs, il ramassait 3,000 prisonniers, 1,500 chameaux, 300 chevaux ou
mulets et 50,000 ttes de btail. Je suis transport de joie, lui
crivit le gouverneur; c'est admirable!... Les rsultats politiques
doivent dpasser encore les rsultats matriels.

Grce  ces succs, la colonisation reprenait un peu confiance aux
environs d'Alger, et plusieurs villages taient fonds dans le Sahel.
La scurit ainsi reconquise s'tendait mme plus loin: dsormais les
communications taient libres avec Mda et Miliana, et leur
ravitaillement s'oprait par le commerce, presque en dehors de
l'administration militaire,  ce point que, le 24 juillet 1842, le
gouverneur crut devoir publier une note officielle pour rappeler  la
prudence les _mercantis_ qui se rendaient dans ces deux villes, seuls
et sans armes; recommandation leur tait faite de se runir par
caravanes de huit ou dix personnes. Il n'y avait pourtant pas
longtemps que, pour le moindre convoi, force tait de runir une arme
et de livrer de vritables batailles! Du reste, la vieille route de
Mda, ce col de Mouzaia tant de fois arros de sang franais,
n'allait plus tre qu'un souvenir. Le gnral Bugeaud faisait en effet
construire,  travers les gorges jusque-l inaccessibles de la Chiffa,
une route plus directe qui fut praticable au mois de septembre 1842.

Pendant que ces importants progrs s'accomplissent dans la province
d'Alger, nos affaires gardent bonne tournure dans celle d'Oran. 
Tlemcen, l'habile administration du gnral Bedeau maintient une
pacification relative. Autour de Mascara, les choses sont moins au
calme: Abd el-Kader est revenu sur cet ancien thtre de sa puissance,
usant de son prestige encore grand pour ramener  lui les tribus
soumises, menaant celles qui nous demeurent fidles. Plus prodigieux
que jamais de mobilit et d'ubiquit, il apparat soudainement au point
oppos  celui o nos troupes croient le rencontrer. C'est l'occasion
pour La Moricire de donner de nouvelles preuves de son active nergie.
Vainement les forces  sa disposition ont-elles t diminues pour
former la colonne qui remonte le Chlif; fort habile  employer les
Arabes soumis, il supple par leur concours  ce qui lui manque de
troupes franaises. Ainsi mne-t-il plus vivement que jamais la campagne
permanente qu'il a ouverte au mois de dcembre prcdent. S'il ne peut
atteindre l'mir lui-mme qui lui glisse toujours entre les mains, il
atteint les tribus qui pourraient le soutenir.  la fin de mai 1842,
c'est dans l'est qu'il se dirige: il frappe la puissante tribu des
Flitta, puis dtruit, pour la seconde fois, Takdemt qu'on a commenc 
reconstruire et o Abd el-Kader a tabli sa famille avec un dtachement
de ses rguliers. Au commencement de juin, il se porte au sud-ouest
contre les Djaffra et les Hachem que l'mir a dcids  migrer, les
poursuit  outrance jusqu'au dsert, et, aprs les avoir acculs  un
chott sans eau potable, les force  demander grce. Du 15 juin au 25
juillet, nouvelle expdition, cette fois au sud-est, plus longue et plus
lointaine que les autres; il s'agit de poursuivre la smala,
agglomration errante, qui comprend la famille de l'mir, son trsor, le
noyau de son arme rgulire, les populations encore attaches de gr ou
de force  sa fortune. La Moricire n'a avec lui que deux mille soldats
franais; mais il a su s'assurer le concours des Harrar, vritables
flibustiers des hauts plateaux. Guid par eux, trouvant, grce  eux,
les sources pour boire et les silos pour manger, il ose, en plein
juillet, se lancer dans le dsert. Le soleil nous plombe 
quarante-cinq degrs de chaleur, crit l'un des officiers de la
colonne. La terre est brle, et, aussi loin que l'oeil peut s'tendre,
ne prsente qu'une teinte gristre. Les flammes semblent en sortir et
produisent les ondulations du mirage: ce sont des armes de gants qui
se plient, se replient, tournoient, voltigent; ce sont des figures, plus
monstrueuses les unes que les autres, qui se droulent, s'lvent,
grandissent, subissent les transformations les plus extraordinaires; et,
 travers tous ces tres imaginaires ou rels, nos petits bataillons,
chargs jusque par-dessus les oreilles, cheminent gaiement, au milieu
d'un pays o deux armes turques ont t compltement dtruites.  ct
de notre colonne, s'avance la bande des Harrar, deux mille cavaliers et
six mille chameaux portant les femmes et les enfants. C'est, continue
notre tmoin, le coup d'oeil le plus pittoresque, le plus
fantastique[343]. Ainsi escorte, l'arme arrive, le 14 juillet, au
pied d'un rocher  pic sur lequel est Goudjila: dans ce nid d'aigle, Abd
el-Kader a transport les restes de ses arsenaux. La Moricire fait tout
dtruire. Les silos du voisinage, o ont t accumules les provisions,
sont vids. L'mir n'a dcidment plus aucun tablissement fixe. Quant 
la smala elle-mme, elle fuit au loin, s'enfonant dans les sables
arides. Le retour de la colonne se fait sans difficult. Les soldats,
qui, au coeur de l't, viennent de battre la montagne et le dsert
pendant trente-six jours, et qui ont dcrit un cercle de cent vingt 
cent trente lieues, rentrent  Mascara, dguenills, sans souliers, les
pieds envelopps dans les peaux des boeufs qu'ils ont mangs, mais bien
portants, flambants comme le soleil qui leur chauffait les reins, et
n'ayant  leur ambulance que treize malades. Ce sont, il est vrai, de
rudes soldats: les bataillons d'lite surtout. Figurez-vous, crivait
alors un de leurs officiers, des carcasses d'hommes qui, depuis dix
mois, n'ont cess de supporter toutes les privations, toutes les
intempries imaginables, recouvertes d'un cuir basan comme des tiges de
bottes et sous lequel se meuvent des muscles, devenus ficelles, que le
diable ne briserait pas; toujours gais, obissant comme par enchantement
 tout ce qu'on leur ordonne, pleins d'amour-propre, se tirant d'affaire
partout, dans les positions les plus embarrassantes, sans que les
officiers et les sous-officiers s'en mlent; en un mot, les types les
plus remarquables que j'aie encore vus depuis que je roule dans le monde
militaire[344]. L'effet de cette expdition fut considrable dans tout
le cercle de Mascara. Une troupe de deux mille hommes avait pntr l
o, un an auparavant, une arme de vingt mille n'et pas os
s'aventurer. Les Arabes, surpris, intimids, puiss, s'inclinaient
devant une supriorit si manifeste. Parmi les Hachem eux-mmes, qui
avaient t les premiers  retourner  l'mir, on apercevait plus d'un
symptme de dcouragement, et l'un de leurs chefs disait  Abd el-Kader:
Marabout, je ne te suivrai plus; ma parole est donne aux Franais...
Va, laisse-nous, nous avons assez souffert, et que Dieu te conduise!

[Note 343: Lettre de M. de Montagnac, en date du 27 juillet 1842.
(_Lettres d'un soldat_, p. 259  261.)]

[Note 344: Lettre de M. de Montagnac, en date du 18 juin 1842.
(_Lettres d'un soldat_, p. 255.)]


X

L'automne de 1842 n'est pas moins activement employ que ne l'ont t
l'hiver, le printemps et l't. Autour de Mascara, La Moricire
continue ses incessantes expditions. La plus importante, qui a lieu
en septembre et octobre, ne dure pas moins de quarante jours.  la
poursuite de la smala, qui, cette fois encore, nous chappe, notre
petite arme s'engage de nouveau dans le dsert o elle fait des
marches de dix heures sans eau, et s'avance plus loin qu'en juillet,
jusqu' Taguine,  soixante lieues au sud-est de Mascara: c'est
l'endroit mme o, un an plus tard, la smala tombera aux mains du duc
d'Aumale. La colonne franaise ramasse un butin norme qui, habilement
distribu aux tribus allies du sud, les fixe  notre cause. Dans une
escarmouche, au retour, nos cavaliers sont sur le point de s'emparer
d'Abd el-Kader; celui-ci ne se sauve qu' grand'peine, en laissant sur
le terrain ses plus braves compagnons et en perdant son cheval, son
cachet et sa montre. D'autres oprations suivent, dans le dtail
desquelles il serait fastidieux d'entrer. En somme, sur trois cent
quatre-vingt-quinze jours qui, au 31 dcembre 1842, se sont couls
depuis que La Moricire est install  Mascara, sa division en a pass
trois cent dix en campagne.

Dans la province d'Alger, Changarnier est  l'oeuvre. En septembre, il
descend une partie de la valle du Chlif, affermissant la fidlit
des tribus soumises, frappant rudement celles qui sont douteuses ou
hostiles. Puis, pour revenir vers le sud, il s'engage dans le massif
montagneux de l'Ouarensenis par la valle de l'Oued-Fodda: de faux
renseignements lui ont prsent cette route comme facile. Au bout de
quelques heures de marche, il se trouve engag dans un troit dfil
dont 6,000 Kabyles, commands par un lieutenant de l'mir, occupent
les hauteurs et ferment les dbouchs en avant et en arrire. Il faut
passer ou prir. C'est dans ces situations critiques qu'clatent les
qualits de Changarnier, nergie indomptable, sang-froid, volont de
vaincre. Il n'a avec lui que 1,200 fantassins, 200 chasseurs  cheval,
500 Arabes: peu de fond  faire sur ces derniers qui se croient
perdus; mais les Franais sont d'une solidit admirable, surtout les
zouaves commands par Cavaignac. Pendant plus de deux jours, le combat
se poursuit, acharn. Notre petite colonne avance peu  peu, prenant
d'assaut chaque rocher, brisant l'un aprs l'autre tous les obstacles
qu'on lui oppose, se tirant de tous les prils o il semblait qu'elle
dt vingt fois succomber. Enfin, le dfil est franchi. Arriv en pays
dcouvert, le gnral fait une razzia sur le territoire des tribus qui
venaient de l'attaquer, et, par cet audacieux chtiment, terrifie pour
longtemps ceux qui nagure se croyaient assurs de l'craser. Un bon
juge, le duc d'Aumale, regarde ce combat de l'Oued-Fodda comme l'une
des luttes les plus longues et les plus difficiles qu'aient
enregistres nos annales d'Afrique, et il ajoute: Le gnral
Changarnier sut la terminer par un brillant succs, tandis que bien
d'autres eussent peut-tre t heureux d'en ramener les dbris de leur
colonne. Il y a eu des actions plus importantes en Afrique, il n'y a
pas eu de journe o chefs et soldats aient montr plus d'audace, de
sang-froid et d'intelligence[345].

[Note 345: _Les zouaves et les chasseurs  pied_, par M. le duc
D'AUMALE.]

Ce qui venait de se passer  l'Oued-Fodda et plusieurs indices
recueillis d'un autre ct par La Moricire, rvlaient l'action et
l'autorit d'Abd el-Kader dans l'Ouarensenis. Repouss de toutes les
autres parties de la rgence, l'mir s'tait fait en quelque sorte une
dernire citadelle du grand pt montagneux qui s'lve au sud du
Chlif: l, il venait chercher des recrues et des vivres; de l, il
menaait soit la province d'Alger, soit celle d'Oran. Le gouverneur
gnral rsolut donc de porter sur ce point le principal effort de la
fin de l'anne. Huit mille hommes furent mis en mouvement. Trois
colonnes, commandes, la premire par le gnral Bugeaud, la seconde par
le gnral Changarnier, la troisime par le gnral Korte, pntrrent
au coeur des montagnes et les parcoururent en tous sens. Sauf un assez
rude combat soutenu par le gnral Korte, nos troupes ne rencontrrent
que peu de rsistance. Les habitants, si belliqueux qu'ils fussent,
taient encore sous l'impression de la vigueur dploye nagure par
Changarnier.  la fin, une manoeuvre habile refoula au centre du massif
et accula  des prcipices infranchissables la masse effare des tribus
fugitives, guerriers, femmes, enfants, vieillards. Une journe entire
se passa, pour ces malheureux, en dlibrations pleines d'angoisses; on
voyait de loin les principaux personnages se dmener au milieu d'une
multitude pouvante; on entendait les cris gutturaux des femmes, les
blements des troupeaux. Enfin, le lendemain matin, le plus important
des chefs de la montagne, le vieux Mohammed-ben-Hadj, s'avana vers le
gouverneur et lui demanda grce. Pour moi, dit-il, j'avais huit fils;
six sont morts en te combattant. J'ai servi le sultan avec zle, mais
il ne peut plus nous protger, et, si tu es humain, je suis  toi pour
toujours. Le gouverneur fut touch de ce langage et jugea habile de se
montrer gnreux.  Mohammed qui lui offrait son plus jeune fils en
otage, il rpondit: Ma clmence sera complte. Je n'ai que faire d'un
otage. Ton visage m'inspire la confiance. D'ailleurs, j'ai mieux que des
otages: j'ai la force, la mobilit, la connaissance de tes montagnes, la
certitude de reprendre tous nos avantages si tu manques  ta parole. Le
30 dcembre, aprs une campagne de quarante-sept jours, le gouverneur
rentrait  Alger, pouvant croire que l'Ouarensenis tait dompt et que
l'mir avait perdu la seule base d'opration qui lui restait en de des
hauts plateaux.

Ainsi se terminaient les oprations de 1842, l'anne la plus
laborieuse et la plus fconde de la conqute. D'immenses rsultats
avaient t obtenus dans les deux provinces d'Oran et d'Alger. Le
gnral Bugeaud en tait justement fier. Abd el-Kader, crivait-il au
ministre de la guerre, a perdu les cinq siximes de ses tats, tous
ses forts ou dpts, son arme permanente, et, qui pis est, le
prestige qui l'entourait encore en 1840. S'il n'a pu nous rsister,
lorsqu'il disposait de l'impt et du recrutement sur tout le pays,
lorsqu'il avait une arme permanente et des provisions de guerre,
lorsque toutes les tribus marchaient  sa voix partout o il
l'ordonnait, comment lutterait-il aujourd'hui avec quelque succs,
lorsqu'il ne s'appuie que sur une poigne de tribus dj ruines en
partie? Il peut prolonger quelque temps le malheur de quelques
populations par des entreprises de partisan; il ne peut reconqurir sa
puissance. Le gouverneur tait loin cependant de ddaigner
l'adversaire auquel il avait affaire; il tait le premier 
reconnatre ses qualits suprieures, son indomptable nergie, ses
tonnantes ressources, son action sur les populations arabes. Abd
el-Kader est rellement un matre homme, crivait-il le 12 novembre
1842.


XI

1843 commena moins bien que n'avait fini 1842.  peine le gnral
Bugeaud avait-il quitt l'Ouarensenis, qu'Abd el-Kader y faisait
irruption, soulevant les tribus, chtiant impitoyablement tous ceux qui
s'taient rallis aux Franais. En quelques jours, il avait runi des
forces considrables et tait matre de toutes les montagnes situes au
sud du Chlif; il franchissait mme cette rivire et propageait le feu
de la rvolte, au nord, dans le Dahra.  cette nouvelle inattendue qui
faisait douter  beaucoup, en Algrie et en France, de la ralit des
succs obtenus jusqu'alors par nos armes, le gouverneur, mu, mais non
troubl, fit partir des colonnes de tous les points, de Cherchel, de
Miliana, de Mda, de Mascara, de Mostaganem. En faisant du mal 
l'ennemi, ces colonnes souffrirent beaucoup elles-mmes. L'hiver rendait
les oprations singulirement difficiles au milieu de ces montagnes sans
chemins. C'est une retraite de Russie au petit pied, crivait l'un des
chefs de colonne, le lieutenant-colonel de Saint-Arnaud, officier
nergique, qui avait vu son avancement longtemps retard par des
dsordres de jeunesse, mais qui, fort apprci du gnral Bugeaud,
commenait  tre en vue. Ds l'approche de nos troupes, Abd el-Kader
avait disparu: tait-on garanti qu'il ne reviendrait pas une fois
qu'elles seraient parties? Les tribus apportaient leur soumission: le
pass permettait-il d'y avoir pleine confiance? Aussi l'ide se
faisait-elle jour que, pour se rendre matre de cette rgion, il fallait
autre chose que des expditions passagres.

Ds la fin de 1842, le 5 dcembre, La Moricire, dont l'esprit tait
toujours en mouvement, avait crit au gouverneur: L'occupation de
Mascara et, plus tard, celle de Tlemcen par des divisions actives ont,
en quelques mois, avanc nos affaires plus qu'on n'avait pu le faire
en dix ans d'expditions et de combats meurtriers... Si maintenant
nous examinons sur la carte l'est de la province compris entre le
Chlif et la Mina, cette tude nous expliquera tout de suite la
diffrence des rsultats obtenus. L, nos colonnes ne peuvent plus se
donner la main en trois jours. Il y a cinquante-six lieues de
Mostaganem  Miliana, et soixante-douze de Mascara  Mda. De l
l'inefficacit de nos efforts. Notre action sur les tribus rfugies
dans l'Ouarensenis est rduite par dix jours au moins perdus en alles
et venues, et ne peut plus tre continue assez longtemps pour amener
l'ennemi  merci. Le problme peut donc tre pos en ces termes:
trouver, entre les quatre places de Mostaganem, Mascara, Miliana et
Mda, un point tel que l'action des troupes qui en partiront puisse
se combiner, en trois jours de marche, avec celle des colonnes sortant
de ces quatre places. Les vnements survenus depuis cette lettre
n'avaient pu que convaincre le gnral Bugeaud de la justesse des vues
qui y taient exposes. Aussi n'est-on pas surpris de le voir
s'appliquer, ds que le printemps est arriv,  raliser une fondation
si ncessaire.  la fin d'avril 1843, il se rend avec une colonne 
El-Esnam, dans la valle du Chlif, et y jette les bases d'une ville
qu'en l'honneur du prince pleur par la France, il appelle
Orlansville. De l, il se dirige vers la mer,  travers les
montagnes, bauchant une route avec la pioche et la mine, tout en
faisant le coup de feu, et, en sept jours de travail acharn, atteint
Tens. Ce petit port, que dj plusieurs fois on avait sans succs
cherch  occuper, doit tre la place de ravitaillement
d'Orlansville, dont il est loign seulement de onze lieues.
Transforms en terrassiers, maons, charpentiers, forgerons,
serruriers, les soldats dploient la plus grande activit pour faire
sortir de terre les constructions des deux villes, pour amliorer la
route improvise qui conduit de l'une  l'autre, et sur laquelle
circulent aussitt des convois. L'un de nos plus fermes officiers,
depuis longtemps dvou  l'oeuvre algrienne, le colonel Cavaignac,
est appel au commandement de la nouvelle subdivision d'Orlansville.
Ainsi se compltaient, suivant le plan dj indiqu, les deux
premires lignes d'occupation: celle de la cte qui, sans parler de la
province de Constantine, comprenait Alger, Cherchel, Tens,
Mostaganem, Oran; celle de l'intrieur, avec Mda, Miliana,
Orlansville, Mascara et Tlemcen. Le gouverneur ne s'en tint pas l;
il autorisa ses lieutenants  commencer la troisime ligne, sur la
limite extrme du Tell: dans les derniers jours d'avril, La Moricire
tablit le poste de Tiaret au sud d'Orlansville, et Changarnier celui
de Teniet el-Had au sud de Miliana.

En mme temps que s'accomplissaient ces travaux, plusieurs colonnes
continuaient  fouler en tous sens le massif de l'Ouarensenis et celui
du Dahra, forant les tribus les plus farouches  se soumettre; comme
d'habitude, Changarnier est un de ceux qui font le plus de besogne.
Autour de Tlemcen, le gnral Bedeau a affaire  Abd el-Kader; l'mir,
en effet, repouss des montagnes o, en janvier, il avait reparu en
matre, s'est jet dans l'ouest de la province d'Oran, razziant
certaines tribus nos allies, en soulevant d'autres, notamment les
Hachem qu'il incorpore dans sa smala; le gnral Bedeau l'oblige  se
retirer. Le gnral Gentil  l'est et au sud de Mostaganem, le gnral
de La Moricire autour de Tiaret, le colonel Gry autour de Mascara,
sont aussi sans cesse en mouvement. On ne saurait suivre dans le
dtail des oprations qui deviennent si complexes. L'mir tant
dsormais hors d'tat de runir comme autrefois des armes de dix,
quinze ou vingt mille hommes, le gnral Bugeaud en a profit pour
subdiviser davantage encore ses forces et multiplier ses colonnes. La
guerre africaine est plus que jamais une affaire de vitesse et de
mobilit. Il ne s'y fait pas moins une grande dpense d'nergie et de
courage. Les faits d'armes sont nombreux. Le 16 mai 1843, cinquante
chasseurs  cheval de la colonne du gnral Gentil, lancs  la
poursuite d'une tribu, tombent au milieu de quinze cents cavaliers
ennemis. Le capitaine Daumas, qui les commande, fait mettre  ses
hommes pied  terre, les forme en carr derrire leurs chevaux et
engage le feu. Le gnral Gentil, inquiet de ne pas voir revenir le
dtachement, envoie  son secours le capitaine Favas avec soixante
chasseurs, la seule cavalerie qui lui reste, et lui-mme se met en
route avec son infanterie au pas de course. Guid par la fusillade, le
capitaine Favas arrive sur le lieu du combat. Sans se laisser un
moment effrayer par le nombre des ennemis, il charge au galop, fait
une troue dans la ligne profonde des assaillants et va se placer 
ct de ses camarades. Les Arabes, un moment bousculs, se rendent
compte du petit nombre des Franais et reviennent  la charge. La
poigne des dfenseurs, d'instant en instant plus rduite par le feu
de l'ennemi, tient bon sans se laisser entamer. C'est seulement au
bout de deux longues heures qu'elle est dgage par l'arrive de
l'infanterie. Sur les cent dix chasseurs, il n'y en avait plus que
cinquante-huit debout. Vingt-deux taient tus, trente blesss; des
sept officiers, un seul n'avait pas t atteint.

Si honorables que de tels incidents fussent pour nos armes, si
srieusement utiles que fussent, pour la soumission du pays, les
mouvements incessants de ces nombreuses colonnes et les divers
tablissements crs par elles, l'opinion n'en trouvait pas moins nos
progrs lents et incertains; elle restait sous l'impression de doute
que lui avait donne, au mois de janvier, le retour offensif d'Abd
el-Kader. Aprs avoir cru dcisifs les succs obtenus en 1842, elle
s'tonnait de ne pas trouver les choses plus avances en 1843. Le
gnral Bugeaud s'apercevait de cet tat des esprits et s'en
proccupait. Il avait le sentiment que, pour y mettre fin, un coup
d'clat tait ncessaire.


XII

Au printemps de 1843, Abd el-Kader, repouss partout du Tell et rejet
dans la rgion des hauts plateaux, n'avait plus d'autre base
d'oprations que sa smala. Cette smala, encore grossie depuis l'anne
prcdente, comprenait maintenant au moins quarante mille mes[346] et
avait de plus en plus le caractre d'une capitale errante. L taient
la famille de l'mir, le sige de son gouvernement, ses richesses, ses
approvisionnements, les ouvriers armuriers, selliers, tailleurs,
ncessaires  l'entretien de son matriel. La population ainsi
agglomre tait compose de plusieurs tribus au complet, et en outre
d'migrs isols, venus des tribus qui s'taient soumises aux
Franais. Ajoutez ceux qui se trouvaient l malgr eux, les
prisonniers, les otages et certains douars entrans de force. La
fuite tait impossible; de temps  autre, Abd el-Kader faisait crier
cette sentence: De quiconque cherchera  fuir ma smala,  vous les
biens,  moi la tte. La police tait faite par les rguliers et par
les Hachem. L'ordre d'installation tait toujours le mme, malgr des
dplacements incessants. L'mir, de sa personne, restait ordinairement
hors de la smala, mais c'tait lui qui dirigeait sa marche. Faire
vivre une telle multitude au milieu du dsert n'tait pas chose aise;
dans le camp, se tenait un grand march, aliment par les Arabes des
oasis et de la lisire du Tell, qui y apportaient des grains et des
fruits. Le plus difficile tait de trouver l'eau; un service tait
organis pour reconnatre les sources et en empcher le gaspillage;
toutefois, elles taient vite puises, et il arrivait assez
frquemment de voir des individus mourir de soif.

[Note 346: En 1848, Abd el-Kader, causant  Toulon avec le gnral
Daumas, a parl de soixante mille mes. C'tait probablement une
exagration.]

Le gnral Bugeaud comprenait qu'il ne suffisait pas d'avoir ruin
tous les tablissements fixes de l'mir, et que son oeuvre serait
incomplte tant que subsisterait cette capitale mobile. Rsolu 
chercher de ce ct le succs clatant qu'il jugeait ncessaire pour
rtablir la confiance un peu branle de l'opinion, il s'en ouvrit 
La Moricire. Celui-ci, qui savait la difficult de l'entreprise, pour
l'avoir tente plusieurs fois l'anne prcdente, se dclara prt 
donner son concours, mais sans garantir le succs. Sauf des chances
imprvues, ne l'esprez pas trop, crivait-il au gouverneur, et il
ajoutait: Une seule journe ne verra pas s'accomplir la ruine de
notre ennemi. Il n'y a plus de grands coups  frapper; nous nous
avancerons pied  pied; nos combats auront peu de retentissement; ce
sera l'oeuvre de la patience. Mais, en dfinitive, si, comme j'en ai
le ferme espoir, nous russissons  asseoir l'autorit de la France
dans toute cette belle rgion qui s'tend de la mer au dsert, nous
aurons accompli, comme vous le demandez, quelque chose de grand. Un
peu de temps encore, et vous aurez raison des clameurs de tous ces
hommes qui jugent sans tudier, sans savoir et sans comprendre. J'ai
travers en Afrique, depuis treize ans, des priodes de dcouragement
plus affligeantes que celle dont vous paraissez alarm. Les yeux fixs
sur le but, fort de mes convictions consciencieuses, je n'ai jamais
dsespr du succs final ni de la justice de l'avenir envers ceux qui
s'y seront dvous. Le gouverneur gnral sentait, comme La
Moricire, tout ce qu'avait d'incertain et de chanceux la poursuite de
la smala. Toutefois, il lui semblait qu'elle pouvait tre tente dans
de meilleures conditions que l'anne prcdente, o la colonne de
Mascara y avait t seule employe. Cette fois, par une habile
combinaison, le gnral Bugeaud entendait faire traquer l'ennemi de
plusieurs cts en mme temps: Il faudra bien, disait-il  un de ses
confidents, qu'ayant enferm Abd el-Kader dans un cercle, dans un
triangle, le choc arrive. Napolon donnait au hasard le tiers, je lui
donne la moiti. Abd el-Kader nous tient en alerte par ses ruses, par
son incomparable stratgie, par son insaisissabilit. Nous aussi, nous
devons lutter de ruses avec lui. Dans la pense du gouverneur, trois
colonnes devaient concourir  cette chasse: celle de Bedeau, 
l'extrme ouest; celle de La Moricire, au centre, devant Tiaret;
enfin celle de Mda,  l'est. Cette dernire avait  sa tte un
gnral de vingt et un ans, ardent  cueillir sa gerbe dans la moisson
de gloire offerte par la guerre d'Afrique  notre arme: c'tait le
duc d'Aumale; il allait prouver que La Moricire se trompait quand il
croyait le moment pass de frapper de grands coups en Algrie.

Il tait, on le sait, dans la tradition des fils de France de partager
les travaux, les fatigues et les prils de l'arme d'Afrique. Le duc
d'Aumale s'y tait conform avec joie. En 1840, g de dix-huit ans,
il faisait ses premires armes  la sanglante expdition de Mda,
comme aide de camp du duc d'Orlans. En 1841, devenu colonel, il
revint prendre part, avec le duc de Nemours, aux premires expditions
du gnral Bugeaud: Je vous prierai, crivait-il  ce dernier, de ne
m'pargner ni fatigues ni quoi que ce soit. Je suis jeune et robuste,
et, en vrai cadet de Gascogne, il faut que je gagne mes perons. Je ne
vous demande qu'une chose, c'est de ne pas oublier le rgiment du duc
d'Aumale, quand il y aura des coups  recevoir et  donner.--Vous ne
voulez pas tre mnag, mon prince, rpondit le gouverneur; je n'en
eus jamais la pense. Je vous ferai votre juste part de fatigues et de
dangers; vous saurez vous-mme vous faire votre part de gloire. Le
jeune colonel se conduisit en effet, pendant cette rude campagne, non
en prince, mais en soldat. Il est brave autant qu'un Franais peut
l'tre, crivait un des lieutenants de son rgiment[347], et dsireux
de prouver  l'arme et  la France qu'un prince peut faire autre
chose que parader; en expdition, il n'emmne aucune suite et vit avec
nos officiers suprieurs. Et voici qui n'est pas peu remarquable,
quand on songe  l'ge du duc: Comme lieutenant-colonel, il est
parfait; administration, comptabilit, discipline, il s'occupe de
tout, et, ce qui paratra plus extraordinaire, en homme entendu.  la
fin de 1842, le prince, nomm marchal de camp, retourna encore en
Afrique; cette fois, il tait seul de la famille royale; depuis la
mort du duc d'Orlans, le duc de Nemours se trouvait retenu auprs du
Roi. Le gouverneur appela le jeune gnral au commandement d'une
colonne sans cesse agissante, celle de Mda; il savait que cette
dsignation serait approuve de toute l'arme. Ce n'est pas tant le
prince, lui crivait-il le 19 septembre 1842, qu'on accueillera avec
une vive satisfaction; c'est l'officier gnral qu'on a vu, oubliant
son rang, vouloir partager les fatigues et les dangers, comme s'il et
t un soldat parvenu. Ds les premiers mois de 1843, le nouveau
commandant de Mda justifia, par d'heureux et vifs coups de main, au
sud, du ct de Boghar,  l'est, sur l'Isser, le choix qu'on avait
fait de lui; il s'empara notamment de la _khasna_, c'est--dire du
trsor militaire de Ben-Allal, l'un des principaux lieutenants d'Abd
el-Kader. Vous avez dpass nos esprances, lui crivit le gnral
Bugeaud; la jeunesse est heureuse quand elle est sage et habile. Ce
n'tait qu'un prlude.

[Note 347: C'tait le futur Gnral Ducrot. M. d'Ideville a reu
communication de cette lettre et l'a publie dans son ouvrage sur le
marchal Bugeaud, t. II, p. 281.]

 la fin d'avril 1843, divers indices signalrent la prsence de la
smala au sud de Tiaret et de Boghar. La Moricire et le duc d'Aumale
reurent l'ordre de se lancer  sa poursuite. Le prince n'avait qu'une
cavalerie insuffisante; mais son suprieur immdiat, le gnral
Changarnier, qui prit une part importante  la prparation de cette
expdition, s'tait inquit de cette insuffisance et l'avait signale
au gnral Bugeaud; au dernier moment, ayant reu pour ses propres
oprations un escadron de renfort, il s'en dpouilla aussitt au
profit du duc d'Aumale. En transmettant  ce dernier ses instructions,
le gnral Changarnier lui tmoignait la plus flatteuse confiance: Je
suis heureux de la belle mission que vous avez  remplir, lui
crivait-il, et plein de l'espoir que vous ferez tout ce qu'il peut y
avoir de brillant dans la guerre actuelle. Il le mettait seulement en
garde contre sa trop grande ardeur, et, au nom du gouverneur, lui
prescrivait, dans le cas o il enverrait en avant sa cavalerie, de
demeurer de sa personne avec l'infanterie; recommandation dont,
heureusement pour sa gloire et pour la France, le duc ne devait pas
tenir compte.

Dans les premiers jours de mai, les deux colonnes, celle de La
Moricire et celle du prince, se mettent en branle, chacune de son
ct. La Moricire se dirige au sud, vers Ousenghr. Il ne s'arrte que
parvenu dans une rgion aride o ses chevaux ne trouvent plus un brin
d'herbe. Abd el-Kader guette, d'ailleurs, tous ses mouvements, et
avertit la smala, qui se drobe en fuyant vers l'est. Les Arabes se
jetaient ainsi, sans le savoir, sous la main du duc d'Aumale que
l'mir, par une inadvertance fort trange de sa part, ne songea pas 
surveiller. Le prince, parti de Boghar, avec 1,300 hommes
d'infanterie, 560 de cavalerie et un goum de 300 Arabes, a march
d'abord, dans la direction du sud-ouest, vers Goudjila[348]. Il a fait
l quelques prisonniers qui lui apprennent la fuite de la smala
effraye par La Moricire; elle se trouve, lui disent-ils,  environ
quinze lieues au sud-est, cherchant  gagner la source de Taguine.
Seulement, ils ne peuvent croire qu'on prtende la poursuivre avec une
troupe si faible. Vous voulez prendre la smala, et vous n'tes pas
plus de monde, dit l'un d'eux; oh! vous pouvez vous en aller! S'en
aller, le prince n'y songe gure: il dcide au contraire de pousser
droit vers Taguine, pour y atteindre la smala, si elle y est encore,
ou tout au moins pour la rejeter  l'ouest sur la colonne de La
Moricire. C'est une marche de plus de vingt lieues, sans une goutte
d'eau. Il divise sa colonne en deux parties: l'une, sous son
commandement direct, essentiellement mobile, compose de la cavalerie
et des zouaves; l'autre, forme de deux bataillons d'infanterie et de
soixante chevaux, avec le convoi: le rendez-vous est  Taguine. On
marche toute la nuit, malgr le simoun qui fait rage. Le 16 mai au
matin, le duc d'Aumale, averti du voisinage de la smala, devance les
zouaves, avec la cavalerie, pour faire une reconnaissance; mais,
tromp par des renseignements inexacts, il ne dcouvre rien. Il croit
alors l'ennemi dcamp et ne songe plus qu' atteindre les sources
afin d'y reposer ses hommes. Ses forces se trouvaient,  ce moment,
spares en trois tronons: en tte, la cavalerie et le goum;  deux
heures de l environ, les zouaves; et beaucoup plus en arrire, le
reste de l'infanterie. Disposition singulirement audacieuse, en
prsence d'un ennemi aussi rapide et aussi bien inform que l'tait
d'ordinaire Abd el-Kader. Quant au prince lui-mme, il est avec
l'avant-garde, bien rsolu  ne pas se souvenir des recommandations
prudentes que lui a transmises le gnral Changarnier.

[Note 348: Pour les faits qui vont suivre, je me suis attach au
rapport du duc d'Aumale,  un rcit du gnral Fleury, alors
lieutenant et attach  la colonne, rcit publi par M. d'Ideville,
enfin au tableau trs vivant et trs exact trac par M. Camille
Rousset. J'ai trouv aussi quelques renseignements dans les articles
du comte d'Antioche, qui a eu  sa disposition les papiers du gnral
Changarnier.]

Vers onze heures du matin, cette avant-garde, qui vient de se remettre
en route, aprs une courte halte, aperoit un nuage de poussire qui
s'lve au loin. On se demande ce que cela peut bien tre, quand, tout
 coup, quelques-uns des cavaliers qui galopaient en tte pour
clairer la marche, s'arrtent court derrire la crte d'un petit
monticule. L'un d'eux, un Arabe, revient  fond de train vers le
colonel Yusuf et lui crie, tout troubl: Fuyez, quand vous le pouvez
encore. Ils sont l tout prs, derrire ce mamelon. S'ils vous voient,
vous tes perdus! Ils sont soixante mille, et, rien qu'avec des
btons, ils vous tueront comme des livres qu'on chasse. Yusuf le
calme. Allons voir de nos yeux, dit-il au lieutenant Fleury; tous
deux, suivis du coureur arabe et s'espaant pour faire moins de
poussire, ils gagnent rapidement le mamelon. L'Arabe a dit vrai:
contraste saisissant avec la solitude du dsert, l'immense smala est
l,  environ un kilomtre. Elle vient d'arriver, et le campement
s'installe sous la direction des rguliers dont on voit briller les
armes. Quelques tentes seulement sont dj dresses. Combattants,
muletiers, femmes, enfants, chameaux, bestiaux de toute sorte
s'agitent. On dirait d'une colossale fourmilire. D'o il est, Yusuf
entend les cris des hommes et des animaux. Venez, dit-il  ses
compagnons, il n'y a pas un moment  perdre. Il redescend le mamelon
au grand galop et se dirige vers le duc d'Aumale. Celui-ci, depuis
quelques minutes, considrait, fort intrigu, ces alles et venues qui
ont pris d'ailleurs presque moins de temps qu'il n'en faut pour les
raconter. Yusuf, qui pourtant n'est pas un timide, est mu. Toute la
smala est l,  quelques pas de nous, dit-il prcipitamment; c'est un
monde! Nous ne sommes pas en mesure de l'attaquer; il faut tcher de
rejoindre l'infanterie. L'agha du goum, trs brave aussi, se jette 
bas de cheval, et, tenant embrass le genou du prince: Par la tte de
ton pre, ne fais pas de folie! dit-il. Le colonel Morris, au
contraire, est d'avis d'attaquer. Le prince n'hsite pas. On ne
recule pas dans ma race! s'crie-t-il vivement[349]. Intervient alors
le commandant Jamin, auquel le Roi a donn spcialement mission de
veiller sur son fils; il fait valoir sa responsabilit et insiste pour
attendre l'infanterie. Mais l'attente n'est-elle pas le parti le plus
prilleux? Que la prsence des Franais soit connue,--et elle ne peut
manquer de l'tre dans quelques instants,--aussitt la smala
s'loignera, tandis que les rguliers de l'mir et leurs auxiliaires
se jetteront sur la colonne pour l'envelopper et l'craser. En tout
cas, le duc d'Aumale a pris son parti; il impose silence  tous,
envoie des missaires pour hter la marche des zouaves, met ses
cavaliers en ordre de combat, puis commande la charge.

[Note 349: Sur ce qui s'est pass aprs que Yusuf eut rejoint le duc
d'Aumale, j'ai suivi la version de M. Camille Rousset, qui diffre, en
quelques points, du rcit du gnral Fleury. J'ai des raisons de
croire la version de M. Rousset plus exacte.]

La petite troupe s'lance au galop. Au moment o les irrguliers du
goum arrivent sur la hauteur et aperoivent cette immense ville de
tentes, ils prennent peur et se dbandent. Les spahis eux-mmes
hsitent un moment; mais ils sont bientt raffermis par l'exemple des
chasseurs qu'enlvent imptueusement le colonel Morris et le prince
lui-mme. Yusuf aussi est admirable. Tous se prcipitent comme un
ouragan sur les Arabes encore occups  s'installer. Ceux-ci
s'attendaient si peu  tre attaqus, qu'au premier moment ils ont
pris les spahis pour les cavaliers d'Abd el-Kader; ils ne sont
dsabuss qu' la vue des chasseurs. Dans cette masse confuse, la
surprise produit un trouble et un dsordre inous. Les rguliers
veulent se dfendre; ils sont cinq mille contre cinq cents; mais la
panique de la foule les entrave, les ahurit, et finit par les gagner
eux-mmes. Nos cavaliers culbutent et sabrent tout ce qui tente de
rsister. Au bout d'une heure, la victoire est complte. Trois cents
cadavres arabes gisent sur le sol; on n'a frapp que les combattants.
Les Franais ont eu seulement neuf tus et douze blesss. Quelques-uns
des prisonniers, ayant demand  voir leurs vainqueurs, ne peuvent
croire qu'ils soient si peu nombreux, et, comme l'a rapport l'un
d'eux, le rouge leur monte au visage d'avoir t battus par une telle
poigne d'hommes. Tout est bien fini, quand arrivent les fantassins:
les zouaves d'abord, vers une heure; les bataillons de ligne,  quatre
heures. Eux aussi ont fait merveille: trente lieues en trente-six
heures, par le vent du dsert, sans autre eau  boire que celle qui a
t emporte dans quelques outres; marche si dure, que le sang
colorait les gutres blanches. Ils sont fatigus, mais en bon ordre,
et n'ont laiss en arrire ni un homme ni un mulet. Les zouaves, 
leur arrive, dfilent devant le bivouac des chasseurs d'Afrique, en
sifflant les fanfares de la cavalerie, comme pour railler les chevaux
fatigus et se venger de ce que leurs rivaux de gloire ont charg et
battu l'ennemi sans eux[350].

[Note 350: Le duc D'AUMALE, _les Zouaves et les chasseurs  pied_.]

La soire du 16 mai et la journe du lendemain ne sont pas de trop
pour reposer nos troupes et mettre un peu d'ordre dans tout ce qui est
tomb en leurs mains. Les prisonniers, parmi lesquels beaucoup de
personnages considrables, se comptent par milliers. Ils seraient plus
nombreux encore si le duc d'Aumale et dispos d'une troupe moins
restreinte. Hors d'tat d'envelopper toute la smala, le prince avait
d prendre le parti de pntrer au milieu et d'y faire une coupure.
Beaucoup des Arabes ont donc pu s'enfuir, mais en dsordre; une
partie, aprs avoir err dans le dsert, en proie  la plus grande
dtresse, devait tre ramasse par La Moricire. La dispersion tait
dfinitive, et ce sera en vain qu'on cherchera dans l'avenir 
reformer une smala. La mre et la femme d'Abd el-Kader ont t un
moment parmi les captives; le dvouement d'un esclave les a fait
chapper avant qu'elles eussent t reconnues. Le butin est immense:
quatre drapeaux, un canon, deux affts, d'abondantes munitions, une
grande quantit d'armes, la tente de l'mir, ses effets prcieux, des
manuscrits, beaucoup de bijoux et d'argent, plus de trente mille ttes
de btail, des troupes de chameaux, de chevaux, de mulets et d'nes.
Force est de brler ce qu'on ne peut emporter.

Tout n'est pas fini: il faut rentrer sur le territoire franais et y
ramener l'immense convoi des prisonniers et du butin. Ce n'est pas la
partie la plus facile ni la moins dangereuse de la tche  accomplir.
 l'aller, on a eu cette fortune qu'Abd el-Kader, tout occup 
guetter La Moricire, n'a rien su de l'autre colonne. Maintenant, il
est prvenu; il doit avoir hte de prendre sa revanche d'un tel
dsastre; et puis, n'est-il pas dans l'habitude des Arabes d'attaquer
au moment des retraites? Le duc d'Aumale voit le pril, il le mesure,
mais ne s'en trouble pas; il se fie jusqu'au bout  son heureuse
audace et compte sur la dmoralisation qu'un tel coup a d jeter chez
les ennemis. Ne reoit-il pas dj les soumissions empresses des
tribus voisines qui, la veille, taient dans le camp de l'mir? Partie
de Taguine, le 18 mai, la colonne, entrave par son convoi, chemine
lentement. Son jeune chef, avec un sang-froid qui ne laisse rien voir
de sa proccupation intime, est, nuit et jour, sur le qui-vive, prt 
faire face  toute attaque. Sept longues journes se passent ainsi.
Enfin, on arrive  Mda, sans avoir eu  livrer de vritable combat;
une nuit seulement, il a fallu changer quelques coups de feu. Quatre
ans plus tard, le prince, causant avec Abd el-Kader devenu son
prisonnier, l'interrogea sur cette fusillade nocturne. J'tais l en
personne, lui rpondit l'mir; je t'ai guett, tt, pendant
vingt-quatre heures. Et il lui fit compliment de la faon dont il
s'tait gard. Dans la prudente et ferme vigilance de ce retour, ce
gnral de vingt et un ans ne s'tait pas montr moins habile
capitaine que, nagure, dans la hardiesse de sa marche en avant.

La nouvelle d'un si beau fait d armes fut accueillie avec joie, en
Algrie et en France. Elle dissipa entirement les inquitudes et le
dcouragement que le retour offensif de l'mir avait jets, au mois
de janvier prcdent, dans beaucoup d'esprits. Ce fut comme un
brillant rayon de soleil qui perait victorieusement tous les nuages.
Le duc d'Aumale recevait, de toutes parts, les plus chaleureuses
flicitations. Votre rapport, rpandu dans le camp, lui crivait le
gnral Bugeaud, y a produit des transports que je n'essayerai pas de
vous dcrire. Vous devez la victoire  votre rsolution,  la
dtermination de vos sous-ordres,  l'imptuosit de l'attaque. Oui,
vous avez bien fait de ne pas attendre l'infanterie; il fallait
brusquer l'affaire comme vous l'avez fait. Cette occasion presque
inespre, il fallait la saisir aux cheveux. Le marchal Soult, le
gnral de La Moricire, pensaient et parlaient de mme[351]. L'loge
n'tait pas seulement sous la plume de ceux qui, s'adressant au duc
d'Aumale, pouvaient tre suspects de vouloir lui faire leur cour. Le
lieutenant-colonel de Saint-Arnaud crivait  son frre: Le prince
vient de faire un coup de matre, excut avec autant de vigueur que
d'habilet. C'est bien, c'est intrpide, c'est habile! Et, un an plus
tard, se trouvant sur le lieu mme o la smala avait t prise, il
ajoutait: J'examine le terrain, je me fais expliquer la position de
la smala et celle du prince, et je persiste  dire que c'est un coup
d'une hardiesse admirable. Avec la prise de Constantine, c'est le fait
saillant de la guerre d'Afrique. Il fallait un prince jeune et ne
doutant de rien, s'appuyant sur deux hommes comme Morris et Yusuf,
pour avoir le courage de l'accomplir.  mon sens, la meilleure raison
pour attaquer, c'est que, la retraite tant impossible, il fallait
vaincre ou prir. Faut-il ajouter  tous ces tmoignages celui d'un
rpublicain ardent, le colonel Charras? Pour entrer, disait-il, avec
cinq cents hommes au milieu d'une pareille population, il fallait
avoir vingt-trois ans[352], ne pas savoir ce que c'est que le danger,
ou bien avoir le diable dans le ventre. Les femmes seules n'avaient
qu' tendre les cordes des tentes sur le chemin des chevaux pour les
culbuter, et qu' jeter leurs pantoufles  la tte des soldats pour
les exterminer tous depuis le premier jusqu'au dernier. 
l'admiration des hommes de guerre se joignait l'applaudissement
unanime et enthousiaste du grand public, dont l'imagination tait
particulirement sduite par le caractre aventureux de l'entreprise
et par la jeunesse du commandant. Quant  celui qui recevait ainsi les
premires caresses de la gloire, caresses si douces, si enivrantes,
surtout  l'aurore de la vie, il n'en avait pas la tte tourne; son
rapport, sobrement crit, vitait soigneusement toute mise en scne;
le moi y tait absent; la belle conduite des autres s'y trouvait seule
mise en lumire. Ce qui faisait dire  la reine Marie-Amlie: Je
jouis plus encore de son humanit et de sa modestie que de son courage
et de sa rsolution, qui pourtant ont t jolis  vingt et un ans! La
rserve dlicate et rare qui touchait le coeur de la pieuse mre
charmait aussi le public et lui faisait prendre encore plus en gr
l'heureux vainqueur. Beaucoup d'esprits, d'ailleurs, frapps de la
promesse d'un pareil dbut, regardaient au del du petit champ de
bataille de Taguine. Leur patriotisme comprenait de quel intrt il
tait pour la France qu'un si brillant capitaine se fut rvl, et 
un tel ge, sur les marches du trne. Le lieutenant-colonel de
Saint-Arnaud traduisait cette impression, quand il crivait alors: Il
y a de l'avenir dans ce trait-l. Malheureuse France! qu'a-t-elle
fait de cet avenir?

[Note 351: Le marchal Soult flicitait le prince sur la parfaite
combinaison de ses mouvements, sa hardiesse d'excution et son coup
d'oeil exerc.--J'ai appris presque sur les lieux, lui mandait La
Moricire, le brillant succs que vous venez d'obtenir; j'ai pu juger
mieux que personne la hardiesse de l'entreprise et l'importance du
rsultat. Vous avez port  la puissance de l'mir le coup le plus
rude qu'elle pt recevoir.]

[Note 352: M. Charras se trompait sur l'ge du prince; celui-ci
n'avait que vingt et un ans.]


XIII

Le gnral Bugeaud triomphait. Nous venons de faire une campagne des
plus heureuses, disait-il, le 27 juillet 1843, dans une lettre
adresse  M. de Corcelle. Quelques jours auparavant, le 18, il
crivait au marchal Soult: Oui, la grosse guerre est finie, la
conqute est assure, le pays est dompt sur presque toute sa
surface... Matriellement, Abd el-Kader est presque ananti.  Paris,
on reconnaissait le progrs accompli, et le ministre de la guerre
flicitait les commandants de l'arme d'Afrique du pas immense fait,
grce  leurs succs, vers la pacification gnrale de l'Algrie.
Aussi des rcompenses bien mrites furent-elles distribues aux
principaux artisans de ces succs. Le gouverneur gnral recevait, le
31 juillet, le bton de marchal. Auparavant, Changarnier, La
Moricire et le duc d'Aumale avaient t promus au grade de lieutenant
gnral, les deux premiers par ordonnances du 9 avril, le dernier  la
date du 3 juillet.

Au moment mme o la France recueillait avec bonheur le fruit de tant
de glorieux efforts et se plaisait  en honorer les auteurs, l'un de
ceux-ci, et non le moindre, le gnral Changarnier, allait,  la suite
de regrettables incidents, s'loigner de l'Algrie pour plusieurs
annes. Ds l'origine, les rapports entre lui et le gnral Bugeaud
avaient t assez difficiles. Avec des qualits suprieures,
Changarnier tait, nous l'avons dit, de caractre peu commode et d'une
confiance en soi qui ne le disposait pas  la dfrence envers ses
suprieurs hirarchiques; ayant t tout sous le marchal Vale, il
n'avait pu dissimuler son dplaisir de voir arriver un chef sous
lequel il redevenait un subordonn; justement fier de ses hauts faits,
il s'tait offusqu qu'un nouveau dbarqu se donnt l'air de venir
enseigner  tous la faon de combattre en Afrique. Le gouverneur, de
son ct, rustique, brusque, imprieux, irascible, n'avait rien de ce
qu'il fallait pour amadouer les natures ombrageuses; de plus, trs
jaloux de sa propre gloire, il tait malheureusement trop dispos 
croire qu'on voulait l'en frustrer au profit de ses lieutenants. Lors
des premires prsentations  Alger, en fvrier 1841, des paroles
aigres-douces avaient t changes. Quelques mois aprs, le soir de
la bataille sous Miliana, Bugeaud avait appel les chefs de corps
dans sa tente, pour leur faire, suivant son usage, la critique des
oprations du jour: au cours de ses observations, il fut amen 
blmer l'offensive trop prcipite de l'aile gauche, dont taient le
duc de Nemours et Changarnier. Le prince accueillit le blme en
silence, mais Changarnier se dfendit avec aigreur. Il y a des annes
que je fais la guerre, dit-il, et, pour mon mtier, je crois bien le
savoir.--Eh, monsieur, rpondit le gouverneur, prompt aux coups de
boutoir, le mulet du marchal de Saxe a fait vingt campagnes, et il
est toujours rest mulet. Les relations, si mal commences, parurent
cependant s'amliorer en 1842. Le gnral Bugeaud, fort heureux des
belles oprations de son lieutenant dans la rgion du Chlif, ne lui
marchandait pas les loges. Je suis on ne peut plus satisfait, lui
crivait-il en juin, c'est comme cela que j'aime la guerre. Quelques
jours aprs: On n'a rellement pas le temps d'apprendre le nom de
toutes les tribus qui viennent  vous. Poursuivez cette belle volage
qu'on nomme la fortune; vous savez, mieux que qui que ce soit, que,
pour la fixer, il faut la bien caresser. Modifiez comme vous
l'entendrez les instructions que je vous ai donnes. Au lendemain de
la grande razzia du 1er juillet: Je suis transport de joie, c'est
admirable! Nouvelles flicitations en octobre. Le gouverneur ne
cachait pas aux autres le cas qu'il faisait des qualits militaires de
Changarnier, de ce qu'il appelait sa merveilleuse intelligence de la
guerre. Dans ses conversations avec le duc d'Aumale, il se plaisait
parfois  classer ses lieutenants: il mettait Changarnier en tte,
Bedeau ensuite, et enfin La Moricire qu'il ne prisait pas  sa vraie
valeur. Le premier, disait-il, c'est ce j... f... de Changarnier,
mchant caractre, mauvais coucheur, mais rude soldat, le plus fort,
le meilleur de tous mes gnraux. Nous avons eu souvent maille 
partir; mais, si je le chris mdiocrement, je l'estime trs haut; je
l'appelle le Montagnard; il est le seul qui aborde la montagne de
front comme moi, qui l'aime et qui y pntre sans faire des dtours.
Les autres sont braves, sans doute, mais prfrent la plaine, et
multiplient les circuits. La bonne harmonie de 1842 ne dura
malheureusement pas entre le gouverneur et Changarnier. Ds les
premiers mois de 1843, les rapports taient de nouveau trs tendus.
Changarnier croyait voir chez Bugeaud la volont de plus en plus
caractrise de lui enlever le mrite de ses services, et il en
ressentait une irritation qu'il ne prenait pas la peine de cacher. Le
gouverneur trouvait son lieutenant irrespectueux et insubordonn. Les
choses en vinrent au point que ce dernier demanda, en aot,  quitter
l'Algrie. Le marchal appuya cette demande auprs du ministre, en
exposant longuement tous ses griefs contre le gnral. Sa conduite
depuis qu'il est lieutenant gnral, crivait-il, m'a prouv que
l'arme n'avait plus de bons services  attendre de lui, et que toute
son ambition tait d'aller se reposer en France... Pour mon compte, je
suis heureux de me sparer de lui, et je pense qu'il ne laissera pas
de regret dans l'arme. De son ct, Changarnier se plaignait
amrement au marchal Soult de la haine violente que lui tmoignait
le gouverneur. Retirez-moi de ce pays, monsieur le marchal,
ajoutait-il, de ce pays qui m'a si bien trait, o j'ai pass de
longues annes laborieusement occupes, mais que les procds de M. le
gouverneur gnral me rendent odieux dsormais. Mon excellente sant y
succomberait infailliblement, moins  des fatigues incessantes qu'
des peines morales que je ne puis supporter. Des deux parts, on le
voit, le jugement tait troubl. Changarnier fut rappel.  son
arrive  Paris, le Roi et le ministre le reurent trs froidement; on
jugeait qu'en tout cas il avait manqu  la discipline[353], et, sur
la demande expresse qu'en avait faite le marchal Bugeaud, aucun
emploi ne lui fut donn. Cette disgrce ne devait pas durer moins de
quatre ans. Changarnier la supporta avec une fiert silencieuse, ne
pardonnant pas, ne se repentant pas, mais ddaignant de rcriminer.
Triste pisode en vrit que ce conflit qui aboutissait  priver,
pour un temps, la France de l'pe d'un de ses plus vaillants
capitaines. Qu'on ne nous demande pas de prolonger aprs coup cette
querelle, en y appuyant et en y prenant parti. Un tel exemple n'tait
pas ncessaire pour nous rappeler que la petitesse humaine se fait
souvent sa part chez les plus grandes mes et au milieu des plus
grandes actions. La conclusion  en tirer nous parat tre cette
rflexion que l'on rencontre prcisment dans une lettre adresse par
Bugeaud  Changarnier, et dont il est fcheux que tous deux ne se
soient pas mieux inspirs: Trouvons-nous souvent, crivait le
gouverneur, des hommes complets? Servons-nous donc de leurs qualits,
quand elles l'emportent sur leurs dfauts, et attnuons ceux-ci autant
que nous le pouvons.

[Note 353: Le Roi crivait au marchal Soult, le 30 septembre 1843:
Il me parat bien dsirable de fortifier la hirarchie et la
subordination dans notre arme d'Afrique, et d'y dcourager cet esprit
d'opposition envers leurs suprieurs, de jalousie et de mauvais
coucheurs, dont la correspondance que vous me communiquez ne cesse de
donner de tristes exemples. (_Documents indits._)]


XIV

Dans cette lettre du 18 juillet 1843, o il dclarait Abd el-Kader
matriellement presque ananti, le gouverneur gnral avait eu soin
d'ajouter: Il lui reste encore son ascendant moral, et certainement il
en usera souvent. Il ne peut plus rien faire de srieux, mais il nous
tracassera, tantt sur un point, tantt sur un autre. Il n'abandonnera
la partie que quand il ne lui restera ni un soldat, ni un cu, ni une
mesure d'orge. La prvision tait juste. Pendant la seconde moiti de
1843, l'mir nous tint sans cesse en alerte, dans le sud et le sud-ouest
de la province d'Oran. Hors d'tat dsormais de runir des forces
considrables, il ne s'attaquait pas aux troupes franaises, mais, se
glissant entre elles, il fondait  l'improviste sur les tribus soumises,
pour les soulever ou les piller. Nos colonnes accouraient partout o
l'ennemi tait signal, et parfois parvenaient  le joindre; dans ce
cas, elles le maltraitaient fort, sans pouvoir mettre la main sur
l'insaisissable mir qui trouvait toujours, au dernier moment, le moyen
de leur chapper.  Paris, on s'tonnait que tant de soldats en
mouvement ne pussent prendre un homme. Comment imaginez-vous, rpondait
le marchal Bugeaud, que, par des manoeuvres sur un thtre sans bornes,
on puisse entourer un ennemi qui fuit toujours? Et, ft-il mme
stratgiquement entour, comment esprer prendre dans ses filets un
cavalier agile qui peut, en quelques heures, franchir de trs grandes
distances et se drober  nos colonnes, quelque multiplies qu'elles
soient? Abd el-Kader peut tre pris ou tu dans un combat; mais cela est
du ressort des ventualits trs incertaines de la guerre, et ce serait
une grande folie que d'y compter... Suivant toute probabilit, il se
rfugiera dans le Maroc, et c'est une extrmit  laquelle il faut
s'attendre[354]. Le gouverneur ne ngligeait cependant rien pour
augmenter encore la rapidit de ses troupes; il organisait des
bataillons d'infanterie monte sur des mulets ou des chameaux, afin
d'atteindre plus facilement les nomades du dsert, dernire rserve
d'Abd el-Kader; en outre, pour tre mieux  porte d'agir sur cette
rgion du sud oranais o se dbattait l'mir, La Moricire fondait de
nouveaux postes: c'taient, sur la ligne centrale, Sidi-bel-Abbs, 
moiti chemin entre Mascara et Tlemcen; et, sur la troisime ligne, 
l'entre des hauts plateaux, entre Tiaret et la frontire du Maroc,
Sidi-Djelali-ben-Amar, Ouizert, Sada et Sebdou.

[Note 354: Lettre  M. de Corcelle, en date du 29 dcembre 1843.
(_Documents indits._)]

Si indomptable que ft ce Jugurtha renforc, comme l'appelait le
marchal Bugeaud, chaque chec que nous lui infligions le laissait un
peu plus faible et plus dnu. Enfin, le 11 novembre 1843, le gnral
Tempoure, parti de Mascara, surprit et dtruisit compltement, prs de
Sidi-Yaya,  l'ouest de Sada, ce qui restait des rguliers arabes.
Ben-Allal, le principal lieutenant et le conseiller le plus intime de
l'mir, fut tu dans ce combat. Cette fois, le coup tait dcisif. Abd
el-Kader,  bout de forces, fut oblig de se rfugier, avec sa dera
(on appelait de ce nom les dbris de son ancienne smala), dans des
territoires incertains entre l'ancienne rgence et le Maroc; il
n'avait plus qu'un espoir, c'tait d'obtenir ouvertement ou
secrtement l'appui de cet empire. Le gouverneur gnral faisait donc
un tableau exact de la situation militaire, quand il crivait, le 29
dcembre 1843: Des frontires de Tunis  celles du Maroc, partout o
la puissance d'Abd el-Kader s'tait tablie, nous y avons substitu la
ntre, et cela s'applique non seulement au Tell, mais au petit dsert.
Nous avons chass notre ennemi de tous les points de cet immense
territoire o nous rgnons en matres. Nous lui avons enlev toute
espce d'impt et de recrutement, d'un bout de son empire  l'autre.
Nous avons dtruit  peu prs les seules forces organises avec
lesquelles il s'efforait encore de soutenir la lutte. Nous l'avons
enfin rejet jusque sur la frontire du Maroc[355].

[Note 355: Lettre  M. de Corcelle.]

Si bas que ft la fortune d'Abd el-Kader, il n'en continuait pas moins 
tenir la tte trs haute. En janvier 1844, l'interprte Roches, qui
connaissait l'mir pour avoir sjourn auprs de lui,  Mascara, aprs
le trait de la Tafna, lui fit offrir secrtement, par ordre du
gouverneur, de se retirer en terre sainte,  la Mecque, avec des
honneurs et une large pension servie par la France. L'mir refusa
firement. Comment, rpondit-il  M. Roches, toi qui es comme mon fils
et qui, dans cette dmarche, te dis guid par une amiti sincre,
comment as-tu pu penser que j'accepterais, comme une grce, un refuge
qu'il est  ma disposition d'atteindre avec mes propres forces et avec
le secours des fidles qui restent encore autour de moi? Que le Franais
ne mprise pas ma faiblesse, car le moucheron peut aveugler le lion.
Qu'il ne s'enorgueillisse pas de sa force car, aprs les succs, on doit
redouter les plus grands checs. Je connais parfaitement ma religion, et
je sais trs bien qu'une heure passe  combattre l'infidle est
prfrable pour mon salut  soixante-dix ans passs  la Mecque. Tu me
prdis qu'il pourrait bien m'arriver une fin semblable  celle de mon
frre et de mon ami Sidi-Mohammed-ben-Allal. Mais, loin de redouter
cette fin, je la demande  Dieu, tt ou tard, pour moi et pour tous les
musulmans.


XV

 mesure que la conqute avanait, d'autres tches s'imposaient au
gouverneur gnral. Lui-mme ennuierait ainsi, dans ce qu'il appelait
leur ordre naturel, les trois problmes  rsoudre en Algrie: 1
vaincre les Arabes; 2 organiser et administrer le peuple conquis; 3
procder  l'utilisation de la conqute par l'implantation sur le sol
d'une force colonisatrice vigoureusement constitue[356]. Il s'tait
d'abord  peu prs exclusivement attach  rsoudre le premier de ces
problmes. Sa conviction trs arrte et trs rflchie avait toujours
t qu'il fallait, avant tout, en finir avec la conqute, et en finir
trs vite, de peur d'tre surpris, au milieu de cette entreprise, par
quelque crise europenne du genre de celle qu'on venait de traverser
en 1840. Vous me conseillez de laisser faire la guerre et de
gouverner, crivait-il  M. de Corcelle, le 11 dcembre 1841. Je vous
rponds  tous que je vais au plus press, au plus important, et que,
quand le feu sera  mon grenier, je ne resterai pas  la cuisine pour
voir si la volaille est bien embroche[357].  la fin de 1843 et au
commencement de 1844, il n'avait plus les mmes raisons de ne pas
s'occuper de gouverner, puisqu'il proclamait la conqute accomplie.
Aussi le voyons-nous alors employer les loisirs que lui laissait
l'accalmie militaire  rgler tout ce qui regardait l'administration
des indignes; c'tait le second des trois problmes.

[Note 356: Lettre du 29 dcembre 1843  M. de Corcelle. (_Documents
indits._)]

[Note 357: _Documents indits._]

Tant qu'il avait eu  combattre les Arabes, le gouverneur avait
employ contre eux tous les moyens qui lui paraissaient ncessaires,
si rigoureux fussent-ils, et sans se laisser arrter par aucune
sensiblerie philanthropique. Mais ces Arabes une fois vaincus, il fut
le plus rsolu  empcher qu'on ne les maltraitt, ce que presque tous
les colons taient fort disposs  faire. Aprs la conqute,
crivait-il dans une circulaire justement clbre[358], le premier
devoir comme le premier intrt du conqurant est de bien gouverner le
peuple vaincu; la politique et l'humanit le lui commandent
galement... Nous avons fait sentir notre force et notre puissance aux
tribus de l'Algrie; il faut leur faire connatre notre bont et notre
justice, leur faire prfrer notre gouvernement  celui du Turc et 
celui d'Abd el-Kader. Comment obtenir ce rsultat si noblement
dfini? On se trouvait en face d'une population trop nombreuse pour
tre absorbe; trop spare de nous par son tat religieux, social,
conomique, pour qu'on esprt une assimilation complte et prompte;
trop hostile et trop redoutable, pour qu'on la laisst absolument 
elle-mme. Le gouverneur s'arrta  ce double parti: d'une part,
conserver les cadres traditionnels de la socit arabe, la
constitution intrieure de la tribu, son administration autonome, la
hirarchie de ses chefs, sauf  moraliser ceux-ci par notre exemple et
par notre surveillance, ou  changer les personnes si l'on ne pouvait
compter sur leur fidlit; d'autre part, rserver  la France,
au-dessus de cette organisation indigne, comme signe toujours prsent
de la conqute, les prrogatives de la souverainet politique, le
droit de guerre, le droit d'impt, certains droits de justice, la
dsignation des chefs, et, en mme temps, crer auprs des tribus une
influence franaise, non en vue de supplanter les influences
indignes, mais afin de les contrler et de les diriger. Ce fut pour
assurer l'exercice de ces droits et de cette influence que le
gouverneur jugea ncessaire de dvelopper les bureaux arabes, de
rgler leur organisation et leurs attributions.

[Note 358: Circulaire du 17 septembre 1844.]

Dj nous avons signal, en 1833, la cration du premier de ces
bureaux[359]; nous avons mis en lumire par quel expdient ingnieux,
pour corriger l'arbitraire instable du commandement militaire, sans
tablir une administration civile qui et t impuissante et mprise,
on imagina de demander  certains officiers de se faire
administrateurs. Le germe ainsi sem subit, depuis lors, dans son
dveloppement, plus d'une vicissitude, tantt soigneusement cultiv,
tantt systmatiquement contrari, consquences des changements et des
incertitudes de direction dont l'entreprise algrienne avait si
longtemps souffert. Supprime compltement, en 1839, par le marchal
Vale, la direction des affaires arabes fut rtablie, en 1841, par le
gnral Bugeaud, et, les annes suivantes, en 1842 et 1843, le gnral
de La Moricire, comme presque toujours initiateur habile, organisa
fort bien, dans sa province d'Oran, avec le concours d'officiers trs
comptents, MM. Daumas, de Martimprey, Bosquet, de Barral, Charras,
tout le service des affaires arabes. Ce fut en s'aidant de cette
exprience que le marchal Bugeaud prpara l'ordonnance royale du 1er
fvrier 1844, vritable charte constitutive des bureaux arabes. Elle
instituait, sous l'autorit des commandants militaires, une direction
des affaires arabes dans chacune des trois provinces et un bureau
arabe dans chaque subdivision ou cercle. La direction d'Alger avait le
titre de direction centrale. En excution de cette ordonnance, un
arrt du gouverneur gnral tablit huit bureaux dans la province
d'Alger et quatre dans chacune des deux autres provinces. Des
instructions, marques au coin du bon sens lev et pratique qui
distinguait le gouverneur, furent adresses aux officiers chargs de
ces services. De plus, le lieutenant-colonel Daumas, premier directeur
central, rdigea un code succinct, contenant les principales mesures
administratives et judiciaires, applicables aux tribus suivant les
lieux et les circonstances.

[Note 359: Cf. plus haut, t. III, ch. X,  V.]

Cette institution des bureaux arabes, bien approprie  l'poque de
transition o se trouvait l'Algrie, devait se dvelopper encore dans
les annes qui suivirent. Son influence a t considrable et, en
dpit de quelques abus, bienfaisante. De nombreux officiers se sont
donns et adapts  cette tche ardue et souvent ingrate, avec
beaucoup de zle et de persvrance, d'intelligence et de souplesse,
apprenant  manier les indignes, acqurant sur eux un vritable
prestige, se familiarisant avec leur langue, leurs moeurs et leurs
lois. C'est par eux que la France est parvenue  voir clair dans cette
socit arabe qui lui tait d'abord si ferme. Par eux s'est tablie,
dans le gouvernement et l'administration des tribus, en dpit de la
mobilit invitable du commandement militaire, une tradition fixe et
persistante. Par eux, en un mot, la conqute a t dfinitivement
affermie, et le peuple vaincu est devenu un peuple soumis.

Il resterait maintenant, ce semble,  parler du problme que le
marchal Bugeaud classait le troisime, par ordre chronologique, non
par rang d'importance, du problme de la colonisation. Mais pour faire
l'expos des systmes essays ou proposs et l'examen des rsultats
obtenus, nous prfrons attendre: en 1845, et surtout en 1846 et 1847,
ces questions occuperont davantage le gouvernement et l'opinion. De
1841  1844, on avait peu fait pour l'introduction d'une population
europenne en Algrie. Le gouverneur gnral, tout en se proclamant
colonisateur ardent, n'avait gure de got pour les colons civils;
et surtout il s'tait montr fort rsolu  ne pas embarrasser son
action militaire, en laissant ces colons s'introduire prmaturment
dans un pays encore peu sr, o il et fallu immobiliser des troupes
pour les protger. Cependant,  mesure qu'une rgion tait pacifie,
il ne se refusait pas  y appeler les migrs de la mtropole et 
leur offrir des concessions. Aussi,  la fin de 1843, comptait-on
vingt-deux villages, tablis principalement autour d'Alger, dans le
Sahel; seize autres se trouvaient en prparation. C'tait encore bien
modeste, et que de mcomptes nous rservaient ces crations tout
administratives! Dans les villes, les progrs taient moins lents.
Alger prenait de plus en plus l'aspect d'une cit europenne avec le
mouvement d'une capitale. Les autres villes, occupes ou cres par
nous sur la cte ou dans l'intrieur, voyaient accourir,  la suite
des soldats, toute une population, compose en grande partie, il est
vrai, de cabaretiers et de _mercanti_ dont la moralit n'tait pas
faite pour dissiper les prventions du gouverneur contre l'lment
civil. Ainsi le chiffre des Europens, qui tait de 23,000  la fin de
1840, s'tait lev  65,000 vers la fin de 1843; il sera de 95,000 
la fin de 1845. Progression rapide, trop rapide mme aux yeux du
marchal Bugeaud. Toute cette population tait en mouvement et mme
circulait librement d'une ville  l'autre. Dans un intrt
stratgique, l'arme avait cr, en deux ans, plus de trois cent
cinquante lieues de routes dont le commerce profitait. Des services de
voitures publiques taient organiss d'Alger  Mda, de Mostaganem 
Oran,  Mascara,  Tlemcen, de Mascara  Tiaret.

Rien mieux que cette scurit, et l'activit pacifique qui en tait la
suite et la preuve, ne permettait de mesurer le progrs accompli. Le
marchal Bugeaud ne manquait pas une occasion de mettre en lumire une
si complte transformation. Il crivait, le 27 octobre 1843,  M.
Guizot: Vous me direz peut-tre que je vous parle presque uniquement
de la guerre. Ah! c'est que la bonne guerre fait tout marcher  sa
suite. Vous seriez de cet avis, si vous pouviez voir la fourmilire
d'Europens qui s'agite en tous sens, d'Alger  Miliana et Mda, de
Tnez  Orlansville, de Mostaganem  Mascara, d'Oran  Tlemcen. Le
premier agent de la colonisation et de tous les progrs, c'est la
domination et la scurit qu'elle produit. Que pouvait-on faire, quand
on ne pouvait aller  une lieue de nos places de la cte sans une
puissante escorte? On ne voyageait, on ne transportait que deux ou
trois fois par mois. Aujourd'hui, c'est  toute heure de jour et de
nuit, isolment et sans armes. Aussi le mouvement correspond  la
confiance; les hommes et les capitaux ont cess d'tre timides, les
constructions pullulent; le commerce prospre; nos revenus
grandissent. La charrue ne peut aller, comme le voudraient les
journalistes, de front avec l'pe; celle-ci doit marcher vite, et la
colonisation est lente de sa nature. Elle va, je crois, aussi vite
qu'elle peut aller, avec les moyens dont nous disposons jusqu' ce
jour; elle pourra acclrer le pas  prsent.


XVI

Depuis que le gnral Bugeaud a mis le pied sur la terre d'Afrique, au
mois de fvrier 1841, nous l'y avons vu dployer une telle activit,
que, tout occups  le suivre, nous n'avons pas, un seul moment,
dtourn notre attention de ce thtre. Avons-nous donc oubli que le
sort de l'Algrie ne se dcidait pas seulement sur place, qu'il
dpendait aussi d'une lutte engage sur un tout autre terrain, en
France, dans le parlement, et que l notre colonie naissante tait
habitue  rencontrer des adversaires non moins redoutables que les
Arabes? Nous ne l'avons pas oubli: mais le gouverneur gnral avait
si bien pris possession de toute l'initiative, il avait tellement tout
attir  soi et tout fait partir de soi, qu' vrai dire, dans cette
entreprise, le parlement ne dirigeait plus, il suivait. Pour s'en
rendre compte, il suffit de jeter un rapide regard sur les dbats
auxquels les affaires algriennes donnaient lieu, chaque anne, dans
la Chambre des dputs,  l'occasion des crdits supplmentaires, et
particulirement sur les rapports que faisaient les commissions
charges d'examiner ces crdits[360].

[Note 360: Cf. sances des 14 et 15 avril 1841, des 4 et 5 avril 1842,
des 23, 24 et 25 mai 1843, des 5 et 6 juin 1844.]

Au commencement de 1841, avant que le gnral Bugeaud et encore pu
agir, les adversaires de l'Algrie avaient le verbe haut  la tribune
et ne craignaient pas d'y parler d'vacuation; si la commission des
crdits, dans son rapport, n'tait pas alle jusque-l, elle se
refusait du moins  tout ce qui et impliqu un projet d'occupation
permanente dans l'intrieur des terres; quant au ministre, il ne
croyait pas pouvoir lutter de front contre cette commission, et il
n'obtenait le vote des crdits contests qu'en dclarant la question
de l'tendue et du caractre de l'occupation absolument rserve. Mais
les annes suivantes,  mesure qu'en Afrique la conqute se dveloppe
et s'affermit, un changement se produit  Paris, par contre-coup, dans
l'attitude du ministre et dans celle de la commission des crdits. Le
ministre ose dire ce qu'il veut; en 1842, il parle d'occuper certains
postes; en 1843, il allonge la liste de ces postes, sans dpasser
encore la seconde ligne, celle de l'intrieur du Tell; en 1844, il
fait un pas de plus, avoue et dfend les tablissements fonds sur la
limite du petit dsert. Les commissions, de leur ct, si peu
favorables qu'elles soient par tradition  l'Algrie, sont obliges de
rendre hommage au gouverneur gnral et  ses succs, hommage
visiblement contraint et maussade en 1842, plus chaleureux en 1843 et
en 1844; forces galement d'accepter le fait accompli des
occupations, elles voudraient sans doute le limiter; chaque fois,
elles tchent d'obtenir qu'on s'arrte o l'on est, ou tout au moins
qu'on aille moins vite; mais elles ne sont pas de force  lutter
contre l'impulsion victorieuse partie de l'Algrie, et lorsqu'elles
proposent une rduction de crdits, en 1842 comme en 1844, la Chambre,
visiblement presse par l'opinion, leur donne tort.

Tout occup qu'il ft de ce qui se passait sous ses yeux en Afrique,
le gnral Bugeaud suivait de loin, avec une attention passionne, les
pripties de la question algrienne en France. Il ne se contentait
pas d'y exercer une action indirecte, mais dcisive, par ses succs
mmes, qui enhardissaient les partisans de la colonie, dcidaient les
hsitants, dsarmaient ou discrditaient les adversaires. Il
prtendait y intervenir d'une faon plus directe; comme l'a dit M.
Guizot, il se croyait engag,  la fois, sur deux champs de bataille,
sur celui de la discussion publique  la tribune ou dans la presse, en
France, aussi bien que sur celui de la guerre, en Afrique, et il
voulait, en toute occasion, faire acte de prsence et de vaillance
sur les deux.

Tout d'abord, il se proccupe d'clairer le ministre, de le stimuler,
au besoin mme de le redresser. C'est avec M. Guizot qu'il est le plus
en confiance et s'panche le plus volontiers. C'est sur lui qu'il
compte pour tre son avocat dans le conseil des ministres et auprs du
Roi[361]. Ds la fin de 1841, il changeait avec lui de longues
lettres o les diverses faces du problme algrien taient examines.
Ayant cru remarquer chez le ministre quelques doutes sur la
possibilit d'obtenir la soumission complte des Arabes, il les
relve aussitt. Je suis assur de cette soumission, dit-il, pourvu
que nous sachions persvrer. La correspondance continue les annes
suivantes. M. Guizot tait tout dispos  seconder l'homme qu'il avait
fait appeler  la tte de l'Algrie. J'ai joui de vos succs auxquels
j'avais cru d'avance, parce que j'ai confiance en vous, lui crit-il
le 20 septembre 1842. Je vous ai soutenu dans le conseil et ailleurs,
toutes les fois que l'occasion s'en est prsente. Tenez pour certain
que mon amiti vous est acquise, que je vous la garderai fidlement et
que je serai toujours charm de vous la prouver. Et le gnral
Bugeaud lui rpond, le 18 octobre: Oui, je compte sur vous, de loin
comme de prs, et je m'honore de l'amiti dont vous me donnez
l'assurance.

[Note 361: Sur la correspondance du gnral Bugeaud avec M. Guizot,
voyez les _Mmoires_ de ce dernier, t. VI, p. 387 et suiv., et t. VII,
p. 135 et suiv.]

Avec d'autres membres du cabinet, particulirement avec le ministre de
la guerre, le gouverneur gnral tait loin d'entretenir des relations
aussi cordiales. Il croyait le marchal Soult hostile  sa personne et
froid pour l'Algrie, mettait  sa charge les mauvaises volonts,
souvent trop relles, des bureaux de la guerre, se plaignait qu'il le
dfendt mollement devant la Chambre et ne lui accordt pas les
rcompenses auxquelles avaient droit ses officiers ou ses soldats, se
figurait mme parfois qu'il voulait le dgoter de son poste et qu'il
lui avait, sous main, prpar quelque successeur. L'imagination
facilement inquite du gouverneur l'garait. Si le marchal Soult,
comme beaucoup d'autres, n'avait que tardivement pris got  notre
entreprise en Afrique, il s'en occupait maintenant avec intrt et
tait srieusement dcid  la faire russir, en poussant la conqute
avec vigueur[362]; seulement, il redoutait les difficults
parlementaires dont il se tirait mal, et, sans rien abandonner du
fond, il n'tait pas dispos  braver les prjugs de la Chambre et 
brusquer ses hsitations, autant que l'et dsir le gnral Bugeaud.
Loin de vouloir carter ce dernier, il apprciait sa faon de mener la
guerre et se flicitait de ses succs; seulement, il et aim  y
avoir plus de part; il et dsir que sa direction suprieure ft  la
fois plus relle et plus visible; il tait offusqu de l'indpendance
ombrageuse, de l'humeur absolue, de l'importance gnante de ce
prtendu subordonn qui se conduisait  peu prs comme s'il avait reu
d'avance une sorte de blanc-seing, et qui ne paraissait reconnatre 
son suprieur hirarchique d'autre rle que de lui fournir les moyens
d'action ncessaires ou de le couvrir devant le parlement. Depuis si
longtemps habitu  tre un personnage considrable et illustre,
marchal de France ds 1804, il avait peine  se laisser ainsi effacer
par celui qui,  cette date, n'tait encore qu'un obscur vlite de la
garde impriale.

[Note 362: Lors de l'envoi du gnral Bugeaud en Algrie, il lui avait
donn les instructions suivantes: Prendre une offensive hardie; faire
une guerre nergique, pousse  fond, en vue d'amener l'entire
soumission des Arabes et de prparer les voies  la colonisation qui,
seule, aprs la conqute, peut nous maintenir en possession du
territoire soumis par nos armes.]

Ces dispositions rciproques amenrent plus d'un froissement entre
deux hommes galement susceptibles, et dont aucun n'avait reu, de son
ducation premire, ce tact, ce savoir-vivre qui apprend  mnager les
susceptibilits d'autrui. En 1842, divers indices donnrent  penser
au gouverneur gnral qu'il tait question de rduire l'effectif de
l'arme d'Afrique: cet effectif, notablement suprieur au chiffre
autoris par la loi de finances, avait fourni prtexte  beaucoup de
critiques, de la part des dputs comme des journaux, et le ministre
de la guerre, ennuy de ces critiques, avait invit le gouverneur 
se restreindre au strict ncessaire. Fort mu, le gnral Bugeaud ne
se contenta pas d'adresser confidentiellement au gouvernement des
observations du reste trs fortes et trs fondes; il en appela 
l'opinion, par une brochure signe de son nom, o il combattait
vivement toute ide de rduction. Le marchal Soult, choqu de cette
opposition publique faite par son subordonn  un dessein que celui-ci
lui supposait, manifesta son mcontentement. Le gnral Bugeaud,  son
tour, surpris et bless de ce blme, ne parut pas comprendre
l'incorrection de sa conduite. Dans cet incident, c'tait le gnral
Bugeaud qui avait manqu de dfrence envers le marchal Soult;
d'autres fois, c'tait le marchal qui manquait d'gards envers le
gnral; tmoin ce qui se passa lors de l'lvation de ce dernier au
marchalat, en 1843. Contrairement aux promesses faites, cette
lvation subit des retards qui irritrent le gouverneur  ce point
qu'il menaa de donner sa dmission; de plus, lorsque la nomination
fut faite, le ministre de la guerre, par maladresse ou par rudesse
hautaine, annona au nouveau dignitaire qu'une condition y tait
mise, c'tait qu'il exert encore ses fonctions en Algrie pendant un
an. Le mot de condition fit bondir Bugeaud, qui rpondit au ministre
en termes pleins d'amertume. Dans ces regrettables conflits, M. Guizot
intervenait gnralement comme pacificateur, pansant les blessures
respectives, mais sans pouvoir corriger les caractres.

Le gouverneur gnral ne se proccupait pas seulement des dispositions
des ministres; il s'inquitait aussi de vaincre ou de prvenir les
rsistances et les hsitations de la Chambre. Tous les moyens d'action
que les circonstances lui offraient pour atteindre ce but, il les
saisissait avec empressement. Au printemps de 1841, un dput de la
gauche, d'esprit droit et clair, M. de Corcelle, avait entrepris,
avec deux de ses amis, M. de Tocqueville et M. de Beaumont, un voyage
d'tude en Algrie. M. de Tocqueville tant tomb malade et M. de
Beaumont tant rest avec lui pour le soigner, M. de Corcelle se
trouva seul accompagner le gnral Bugeaud, dans sa premire
expdition contre Mascara, assistant  ses combats et campant  ses
cts. Un rapprochement s'opra ainsi entre deux hommes que la
politique avait jusqu'alors spars; le dput se prit d'admiration
pour le gnral; le gnral donna son estime au dput[363]. On ne
s'en tint pas l. Une correspondance assidue fit suite aux
conversations du bivouac. Le gouverneur trouvait en M. de Corcelle,
qui avait,  dfaut d'influence, une grande considration dans son
parti, un utile intermdiaire auprs de ce monde de la gauche o il
avait personnellement peu d'accs. Il recevait par lui d'utiles
informations sur les dispositions des dputs. En outre, toutes les
fois qu'il avait quelque vrit  mettre en lumire, quelque
prvention  dissiper, quelque erreur  redresser, il lui crivait
longuement, prenant au besoin pour cela sur ses nuits; il savait que
sa lettre serait fidlement communique et commente; c'tait sa faon
de prendre part  ces conversations de couloirs qui ont parfois autant
d'action sur les votes que les discussions en sance publique.

[Note 363: Quelque temps aprs, le gnral Bugeaud crivait  M. de
Corcelle: Votre lettre m'a renforc dans l'opinion que vous tes bien
l'homme le plus loyal et le plus gnreux qu'il y ait au monde.
(_Documents indits._)]

Telle cependant que nous connaissons la nature du gnral Bugeaud, il
ne pouvait pas se contenter de ces moyens discrets, de cette
propagande  voix basse.  dfaut de la tribune, o sa prsence
obligatoire en Algrie ne lui permettait plus de monter, il usait
frquemment, imptueusement, de la presse, non par l'entremise
d'crivains officieux, mais par lui-mme, montrant ainsi qu'il avait
le temprament d'un de ces journalistes dont il disait volontiers tant
de mal. Que de fois les feuilles d'Alger publiaient des notes ou mme
de longs articles de polmique qu'il avait crits ou dicts dans son
cabinet ou sous sa tente, et dont non seulement les ides, mais le
tour trahissait l'auteur[364]! Parfois mme, il ne prenait pas la
peine de se masquer pour descendre dans cette arne o les personnages
de son importance hsitent d'ordinaire  se commettre; il s'y jetait 
visage dcouvert, tout entier aux entranements, aux emportements de
sa nature batailleuse. Ce genre de lutte ne lui tait pas sain; il n'y
gardait pas le sang-froid qui faisait sa force sur les vrais champs de
bataille. Trouve-t-il, dans le _Sicle_, la lettre d'un dput qui
critique la faon dont sont diriges les affaires algriennes;
aussitt il prend feu et envoie au journal une rplique vhmente,
trop vhmente, il devait le reconnatre lui-mme. Je le
confesse,--crit-il  ce propos  M. de Corcelle qui lui avait adress
d'amicales reprsentations,--je n'ai pas t assez modr. Que
voulez-vous? j'ai les dfauts de mes qualits; j'ai l'me trop
vive[365]. Plus d'une fois, il aura  faire une confession semblable,
et toujours il donnera la mme explication, invoquera la mme excuse:
J'avoue, crira-t-il plus tard, que je suis trs impressionnable aux
injustices. Mon humeur militante me fait riposter  l'instant mme.
Quand j'ai le sentiment d'avoir bien fait et que je me vois jug
faussement,  de grandes distances, je ne suis pas toujours matre de
mes mouvements... C'est cette ardeur de caractre et de temprament
qui m'a fait triompher des Arabes. Je ne leur ai jamais permis de
mordre impunment ma queue et mes flancs. Mais je conviens que, dans
les relations sociales et parlementaires, il ne faut pas agir toujours
ainsi[366]. Il en convenait, mais ne s'amendait pas.

[Note 364: Lisez, par exemple, dans le _Moniteur algrien_ du 25
dcembre 1843, un article de trois colonnes, sign: _Un touriste_.
C'est la prtendue conversation du touriste avec un officier qui lui
dmontre comment la guerre tait ncessaire et comment elle n'avait pu
se faire qu'avec des razzias. Le touriste tait arriv plein de
prventions contre ces barbares razzias, condamnes par tous les
philanthropes et par toutes les mes sensibles en France. L'officier
lui rpond: Qu'est-ce que la guerre en Europe et partout? N'est-ce
que la destruction des armes belligrantes? Non, c'est aussi une
attaque aux intrts des peuples... On s'empare des grandes villes,
des centres de population et de commerce, de la navigation des fleuves
et des grandes routes;  la premire guerre, on s'emparera des chemins
de fer. C'est en mettant la main sur tous ces grands intrts que l'on
fait capituler les nations et qu'on fait la guerre. Avions-nous des
intrts semblables  saisir en Afrique? Les villes, fort clairsemes,
ne sont que de misrables bourgades dont les habitants sont trangers
au peuple arabe, qui les mprise; point de routes, point de
navigation, point de capitale, point de centre enfin... L'intrt
agricole, que l'on nglige en Europe, est le seul vraiment que l'on
puisse blesser en Afrique. Il y est plus difficile  saisir que
partout ailleurs; car on ne trouve, chez les Arabes du moins, ni
villages ni fermes; ce peuple vit sous la tente, et toutes ses
richesses mobilires peuvent tre transportes par les btes de somme
dont il dispose... Ds que nos colonnes se mettaient en mouvement, le
vide s'oprait devant nous: les villages se chargeaient sur les
chameaux, les mulets, les boeufs, et fuyaient avec les femmes et les
enfants... Il nous a fallu longtemps pour agir de manire  atteindre
les populations fugitives. Nous l'avons pu enfin, et, de ce moment,
vous avez vu commencer et progresser la pacification. C'est donc  la
razzia, qui vous faisait horreur, que nous devons tous nos progrs,
particulirement cette scurit qui vous a permis de visiter si
paisiblement une grande partie de l'Algrie. Suivait une comparaison
entre la razzia algrienne et le bombardement europen, tout 
l'avantage de la premire, prsente comme beaucoup moins cruelle.
Naturellement, le touriste finit par se dclarer convaincu et un peu
honteux des critiques qu'il avait faites. Je fis des excuses 
l'officier, dit-il, et lui promis que la loyaut et l'humanit de
l'arme d'Afrique n'auraient pas de plus ardent dfenseur que
moi.--Peu aprs, le 28 avril 1844, le marchal Bugeaud crivait  M.
de Corcelle: Je ne puis pas me rsoudre  mnager la sottise de nos
philanthropes; je leur ai prouv, dans le _Moniteur algrien_ du 25
dcembre, que la razzia tait un moyen de guerre indispensable...
S'ils ne veulent pas me comprendre, tant pis pour eux, car cela prouve
qu'ils sont des sots. (_Documents indits._)]

[Note 365: Lettre du 27 juillet 1843. (_Documents indits._)]

[Note 366: Lettres du 8 juillet et du 28 septembre 1845. (_Documents
indits._)]

 la vrit, la presse, qui depuis longtemps tait en mauvais termes
avec lui, semblait avoir pris  tche de piquer sans cesse ce taureau
si facile  exciter. Elle affectait de ne pas croire aux succs
obtenus, se scandalisait des procds employs, et, toutes les fois
qu'il y avait un lger chec, un retour offensif de l'mir, elle
semblait se plaire  les grossir,  en tirer argument pour inquiter
et dcourager l'opinion. Quant au gouverneur, oubliant qu'un grand
esprit, dans une grande situation, doit savoir distinguer les choses
importantes des secondaires, ne s'attacher qu'aux premires et ne pas
s'embarrasser des autres, il ne pouvait prendre sur lui de ddaigner
ces attaques, si misrables qu'elles fussent. Il y ripostait souvent,
en souffrait toujours. Singulier tat d'esprit: nul homme n'a plus
mpris la presse, et nul ne s'est plus inquit d'elle. Un soir,
causant avec quelques intimes: Vous tous, mes amis, leur dit-il, vous
me croyez trs heureux. Je devrais l'tre en effet, et, cependant, je
ne le suis pas. Ces maudits journaux empoisonnent mon existence; ils
me calomnient, dnaturent mes actes, changent le bien en mal. Je sais
bien que l'on me dira que j'ai grand tort de me chagriner de
pareilles criailleries: mais empcheriez-vous le lion piqu par un
moucheron de rugir? On ne commencera  me connatre,  m'apprcier,
que lorsque je ne serai plus[367]. Tel tait le trouble douloureux o
il tait ainsi jet que, par moments, des tentations de dcouragement
lui traversaient l'esprit. Au printemps de 1844,  l'heure de son plus
grand succs et de son plus grand prestige, il se figure, sur on ne
sait quel bruit de presse ou de coulisses parlementaires, qu'il se
forme contre lui toute une conspiration d'injustice et d'ingratitude.
 quoi bon rester plus longtemps en Afrique? se demande-t-il en
crivant  son confident M. de Corcelle; et il continue en ces termes:
N'ayant plus  redouter le feu des Arabes, j'y serai sous les feux
croiss de toutes les ides fausses, de tous les prjugs, de toutes
les critiques de France. Il en serait de ceci comme il en a t de la
majorit  la Chambre des dputs. Tant que l'meute a grond, on
s'est ralli autour de Casimir Prier et du ministre du 11 octobre;
ds que la situation a t plus calme, on s'est divis et on a
attaqu. Je puis quitter  prsent, avec la plus grande somme de
gloire qu'il soit possible d'obtenir en ce sicle. J'ai vaincu et
soumis les Arabes; j'ai refoul Abd el-Kader dans un petit coin
montagneux sur la frontire du Maroc; j'ai mis en mouvement la
colonisation; j'ai inspir une confiance qui a fait arriver de la
population et des capitaux; j'ai tripl le revenu en trois ans; j'ai
fond le systme de guerre et d'occupation qui est aujourd'hui dans la
conviction de toute l'arme; j'ai organis l'administration des Arabes
qui se laissent gouverner aujourd'hui mieux que les Europens. Que me
resterait-il donc  faire qui valt cela! Vous voyez que je dois
quitter sans regret aucun. Je ne me plaindrai mme pas que l'on garde
certaines ordonnances pour le joyeux avnement d'un jeune prince que
j'aime et que j'estime. Rentr en France, j'y servirai mieux peut-tre
la cause d'Afrique qu'en restant ici. On me croira un peu mieux,
parce que je ne serai plus orfvre, et je pourrai, j'espre, faire
adopter quelques ides justes, ce qui jusqu'ici a t fort
difficile[368].

[Note 367: Cette conversation a t rapporte par M. Lapasset, qui y
assistait. (_Le Marchal Bugeaud_, par M. D'IDEVILLE, t. III, p. 46 et
47.)]

[Note 368: Lettre du 14 mars 1844. (_Documents indits._)]


XVII

Est-ce donc sur cette dolance amre et dcourage qu'il nous faut
quitter le marchal, en 1844, au terme de la premire phase de son
commandement? Ce serait,  notre tour, donner  des incidents
secondaires une importance exagre et commettre ainsi la faute que
nous reprochions tout  l'heure au gouverneur. Si vives qu'elles
fussent, ces bouffes de tristesse ou de colre taient passagres et
traversaient son imagination, plutt qu'elles ne pntraient au fond
de son me. Il et t fort dsagrablement surpris, si on l'avait
pris au mot et si on lui avait dsign un successeur. Le sentiment qui
dominait alors chez lui et qui se trahissait au milieu mme de ses
plaintes, c'tait la satisfaction de l'oeuvre accomplie, la conscience
de la gloire acquise. Rien de plus lgitime que ce sentiment. En
effet, les rsultats obtenus, dont on pouvait mesurer l'importance en
comparant l'Algrie de 1844 et celle de 1840, ces rsultats taient
vraiment son oeuvre. Partout apparaissaient sa pense, sa volont, sa
main. Sans doute il a t second. Son arme a t  la hauteur de sa
tche; mais c'est lui qui lui a donn confiance, a exalt son nergie
et l'a rendue capable d'efforts que d'autres n'auraient pas obtenus.
Certaines ides heureuses lui ont t suggres par ses lieutenants;
beaucoup des victoires ont t remportes par eux; mais c'est lui qui,
de toutes les ides,--soit qu'elles fussent tires de son fonds, soit
qu'elles fussent empruntes  d'autres aprs avoir t passes au
crible de son imperturbable bon sens,--a fait un plan d'ensemble;
c'est lui qui a prsid  l'excution, donnant l'impulsion gnrale,
ayant l'oeil  tout, presque constamment en campagne, gardant  sa
disposition un btiment sous vapeur qui pouvait le transporter en
vingt-quatre heures d'une province  l'autre, inspirant, surveillant
ce qu'il tait empch de faire lui-mme; c'est lui qui a assur
l'unit d'efforts si multiples et les a fait tous concourir 
l'accomplissement du dessein qu'il avait d'abord conu et dont il ne
s'est pas cart un moment; c'est lui, en un mot, qui a eu le premier
rle. Ses lieutenants d'ailleurs l'ont reconnu. En 1850, plusieurs des
gnraux africains, La Moricire, Bedeau, Cavaignac, taient runis
dans un dner avec des hommes politiques, MM. de Tocqueville, de
Beaumont, de Corcelle, Dufaure. Ce dernier profita d'une telle
rencontre pour demander  ces gnraux quel tait,  leur avis,
l'homme qui avait le plus fait pour l'tablissement de la France en
Algrie et que l'on pouvait considrer comme le fondateur de cette
colonie. Cavaignac rpondit: Je prends la parole au nom de tous mes
camarades, sans crainte d'tre contredit par eux. C'est au marchal
Bugeaud qu'on doit la russite de cette grande entreprise. Nous avons
tous t forms  son cole, et nos services se recommandaient des
siens. Les autres gnraux confirmrent ce tmoignage, si honorable
et pour celui  qui il tait rendu et pour ceux qui le rendaient[369].

[Note 369: Ce fait m'a t rapport par M. de Corcelle, qui tait l'un
des convives.]

Cette primaut du gouverneur une fois constate, il convient de faire
et de faire large la part de ses lieutenants. Ils furent pour beaucoup
dans le succs. Entre plusieurs qui mritent cet loge, quelques-uns
ont t plus particulirement en lumire; leurs noms ressortent de
l'ensemble mme de notre rcit. La campagne audacieuse et dcisive de
La Moricire autour de Mascara, les vigoureuses expditions de
Changarnier dans la rgion du Chlif et son admirable combat de
l'Oued-Fodda, les sages et habiles manoeuvres de Bedeau autour de
Tlemcen, l'clatant fait d'armes du duc d'Aumale dans la poursuite de
la smala assurent  ces gnraux une gloire propre qui n'est pas
seulement le reflet de celle de leur chef. L'histoire se plat  les
placer  ct de lui et  proclamer que tous furent de grands
serviteurs de la France. Elle efface ainsi, par cette communaut
d'hommages, toute trace des petites querelles qui ont pu diviser
quelques-uns d'entre eux.

Dans cette numration de ceux auxquels la France doit l'Algrie,
n'oublions pas non plus la foule des hros anonymes qui donnaient leur
peine, leur sant, leur vie, sans espoir d'occuper d'eux leur pays et
encore moins la postrit. Le soldat a t admirable en Afrique.
C'tait une rude vie que la sienne. Il y a eu sans doute des guerres
plus sanglantes; il n'y en a pas eu qui exiget de chaque homme une
plus grande dpense d'nergie morale et physique. Le danger n'existait
pas seulement le jour des batailles; il tait de toutes les minutes;
pas un rocher, pas une broussaille qui ne pt recler une embuscade.
Et ce danger tait, si je puis ainsi parler, moins collectif, plus
personnel que dans les grandes guerres. Il faut  nos hommes,
crivait un officier, une bravoure, un courage individuel, un
sentiment de leur force, qui ne sont pas ncessaires en Europe, o,
groups par masses, ils sont encadrs dans d'autres masses. Ici,
quinze ou vingt soldats dploys dans un bois, parmi des rochers, sur
un terrain quelconque, sont appels souvent  tenir en chec quatre ou
cinq cents Arabes; s'ils ne possdaient,  un suprme degr, le
sentiment de leur devoir et la confiance en leur valeur,
pourraient-ils tenir ferme contre un ennemi qui, par ses cris, ses
mouvements, sa fusillade, essaye de les pouvanter[370]? Le champ de
bataille tait moins meurtrier qu'en Europe, mais l'hpital l'tait
davantage, surtout au dbut, avant que l'exprience de tous et
l'nergique sollicitude du gouverneur gnral eussent appris aux
hommes  se mieux prserver des maladies. Enfin, ce qui tait
peut-tre plus difficile pour le soldat que d'affronter le pril dans
l'excitation d'une heure de combat, c'tait de supporter la fatigue
des longues marches,  travers un pays sans routes, sans villes, sans
villages, au milieu de montagnes effroyablement tourmentes ou sur le
sable aride du dsert, tantt sous un soleil torride, tantt dans la
boue et la neige, portant une charge norme sur le dos, dguenill,
sans souliers, n'ayant souvent pour nourriture que les grains des
silos, pour abri que la vote du ciel, sans cesse harcel par un
ennemi invisible, et cela pendant des semaines et des mois. Si
l'arme d'Afrique n'a pas vers autant de sang que sous l'Empire,
disait  la tribune le marchal Bugeaud, en revanche elle a rpandu
beaucoup plus de sueurs, car je ne crois pas qu'aucune arme se soit
fatigue autant que celle-ci[371]. Les jeunes recrues, arrivant de
France, avaient de la peine  supporter un tel rgime, et elles
passaient quelquefois par des crises de dmoralisation[372]. Mais les
rgiments faits  cette vie, bien entrans, endurcis, ayant vacu
sur l'hpital ou renvoy au dpt les lments physiquement ou
moralement trop faibles, ne comptant plus gure que des soldats de
vingt-deux  vingt-sept ans, avec une proportion considrable de
remplaants, formaient des troupes hors ligne. On ne saurait notamment
se faire une ide du savoir-faire pour le bivouac ou le combat, de la
rsistance  la fatigue, de l'audace et de la fermet dans le pril,
qu'avaient acquis les escadrons des chasseurs d'Afrique, le rgiment
des zouaves, ou certains bataillons d'lite organiss par La Moricire
dans sa division. C'est d'un de ces bataillons qu'crivait M. de
Montagnac: J'aurai, dans ma vie militaire, un souvenir qu'aucun autre
ne pourra effacer: c'est d'avoir command, une fois, des soldats comme
je n'en verrai probablement jamais, et d'avoir pu apprcier la dose
d'nergie, de courage, de rsignation qu'on peut trouver chez de
pareils hommes, lorsqu'ils ont t faits au danger, tremps au feu et
rompus  toutes les privations[373].

[Note 370: _Lettres d'un soldat_, p. 316.]

[Note 371: Discours du 24 janvier 1845.--Dj, en novembre 1841, le
gouverneur avait crit  M. Guizot: On devrait savoir que nous ne
pouvons pas avoir en Afrique des batailles d'Austerlitz, et que le
plus grand mrite, dans cette guerre, ne consiste pas  gagner des
victoires, mais  supporter, avec patience et fermet, les fatigues,
les intempries et les privations. Sous ce rapport, nous avons
dpass, je crois, tout ce qui a eu lieu jusqu'ici.]

[Note 372: Le lieutenant-colonel de Saint-Arnaud fut employ avec ses
zouaves, en juillet 1841,  une expdition de ravitaillement dirige
de Mostaganem sur Mascara. La colonne se composait principalement de
jeunes troupes de ligne arrives rcemment de France. La chaleur tait
effroyable; les Arabes suivaient la petite arme et massacraient les
tranards. Saint-Arnaud dpeint ainsi  son frre le spectacle dont il
a t tmoin: J'ai vu l, frre, tout ce que la faiblesse et la
dmoralisation ont de plus hideux. J'ai vu des masses d'hommes jeter
leurs armes, leurs sacs, se coucher et attendre la mort, une mort
certaine, infme.  force d'exhortations, ils se levaient, marchaient
cent pas, et, accabls de chaleur, de fatigue, affaiblis par la
dyssenterie et la fivre, ils retombaient encore et, pour chapper 
mes investigations, allaient se coucher, en dehors de ma route, sous
les buissons et dans les ravins. J'y allais, je les dbarrassais de
leurs fusils, de leurs sacs, je les faisais traner par mes zouaves;
j'en ai fait monter sur mon cheval, jusqu' ce que j'eusse sous la
main les sous-officiers de cavalerie, seuls moyens de transport que
nous ayons eus  l'arrire-garde... J'en ai vu beaucoup me demander en
pleurant de les tuer, pour ne pas mourir de la main des Arabes; j'en
ai vu presser, avec une volupt frntique, le canon de leur fusil, en
cherchant  le placer dans leur bouche. Eh bien, frre, pas un n'est
rest en arrire, pas un ne s'est tu; beaucoup sont morts asphyxis,
mais ce n'est pas ma faute. Et Saint-Arnaud ajoutait: Non, pour les
paulettes de gnral, je ne voudrais pas recommencer la vie que j'ai
faite, dix heures de suite, le 2 juillet.]

[Note 373: _Lettres d'un soldat_, p. 277.]

N'tait-ce donc pas une rare fortune pour la France de pouvoir se
faire une telle arme? Le 17 avril 1842, la division de Mascara
arrivait  Oran, pour se reposer, pendant quelques jours, des fatigues
de sa fameuse campagne d'hiver. Avant d'entrer dans la ville, La
Moricire la fit dfiler devant lui. Les hommes barbus, noircis par le
hle, vtus  la diable, mais d'une allure superbe sous leurs
haillons, marchaient d'un pas alerte, en dpit de la longueur de la
route qu'ils avaient faite et du gros butin qu'ils portaient, presque
tous, trangement chafaud sur leurs sacs. En les contemplant, leur
jeune chef, qui les avait forms, ne pouvait retenir un sourire
d'orgueil. Le soir, au milieu de son tat-major, en tant venu 
parler de l'motion de ce spectacle: Quel malheur, s'cria-t-il, de
ne pouvoir montrer de tels soldats sur un champ de bataille
d'Europe!--Peut-tre n'est-ce pas un malheur, osa dire un jeune
aide de camp que le gnral gotait fort et auquel il laissait son
franc parler. C'tait le capitaine Trochu, et,  l'appui de son
interruption, il exposa les raisons pour lesquelles il ne croyait pas
notre arme bien prpare, par la vie d'Afrique,  l'ventualit
qu'appelait son chef. La Moricire, surpris, scandalis mme, riposta
avec vhmence, et la discussion continua assez vive. Le capitaine
Trochu n'tait pas alors seul de son avis; vers le mme temps, le
gnral de Castellane crivait de France au gnral Changarnier:
L'Algrie n'est plus une bonne cole de guerre. Toutefois, en 1842,
cette opinion avait un air de paradoxe. Le sentiment gnral tait
plutt celui de La Moricire. On rapportait ce mot du duc d'Orlans:
Si nous avions une guerre en Europe, je formerais mon avant-garde des
rgiments tirs d'Afrique. Autant les profits conomiques de la
colonie paraissaient encore douteux, autant chacun se croyait assur
des avantages qu'y trouvait notre ducation militaire; on disait
couramment que l'arme d'Afrique tait le meilleur produit,
quelques-uns ajoutaient: le seul produit que la France pouvait esprer
retirer du sol africain. Depuis cette poque, la controverse bauche
dans le salon du commandant d'Oran s'est continue et dveloppe.
Seulement, un revirement semble s'tre fait dans les esprits: personne
aujourd'hui ne prtend plus que l'Algrie ait t une conqute
strile, et beaucoup en sont venus  croire que notre arme y a plus
perdu que gagn. Cette dernire thse est soutenue notamment, dans des
crits d'un grand clat, par l'ancien capitaine Trochu, devenu l'un de
nos gnraux les plus en vue. Il n'appartient pas  un profane de
juger un tel dbat: toutefois, il lui sera peut-tre permis
d'indiquer, avec grande rserve, quelques conclusions qui sortent des
faits mmes.

D'abord, aprs ce qui a t dit tout  l'heure, une vrit semble
incontestable: c'est que, par la vie qu'il menait, par les qualits
que cette vie exigeait et dveloppait, le soldat acqurait en Algrie
une singulire trempe physique et morale; le gnral Trochu a t le
premier  reconnatre qu' un certain dbraill prs, la guerre
d'Afrique nous faisait d'excellents soldats. N'en peut-on pas dire
autant des officiers? Plus que dans toute autre campagne, ils
prenaient une trs large part des fatigues et des prils. Cette guerre
avait pour eux un autre avantage. L'avancement tant trs lent dans
les armes modernes, les officiers d'ordinaire arrivent trop tard 
l'exercice du commandement, et, longtemps encadrs dans de grandes
masses  mouvements uniformes, ils s'habituent personnellement  un
rle un peu passif. L'Afrique, au contraire, leur fournissait mille
occasions d'acqurir et de dvelopper cette qualit d'initiative si
prcieuse dans la guerre et si conforme au gnie de notre race. Avec
des troupes disperses, morceles, sans communications promptes et
faciles entre les diffrentes colonnes ou mme entre les petits
dtachements, en face d'un ennemi partout prsent et attaquant
toujours  l'improviste, le gouverneur ou ses principaux lieutenants
ne pouvaient tout prvoir  l'avance, tout ordonner de loin, tout
diriger sur place; ds lors, il n'tait pas de colonels, de
capitaines, parfois mme de simples sergents qui ne pussent tre
amens  assumer toutes les responsabilits,  prendre toutes les
dcisions d'un commandant en chef. Ainsi s'exeraient-ils, sur un
thtre petit, mais difficile, en face d'un adversaire barbare, mais
rus et brave,  faire oeuvre de tactique,  tirer parti du terrain, 
remuer les hommes,  veiller  leurs besoins physiques,  soutenir
leur moral,  montrer de la prsence d'esprit, du sang-froid et de la
prvoyance. Toutefois, s'il faut en croire le gnral Trochu, cette
vie qui semblait si profitable  nos officiers, leur tait,  un autre
point de vue, souvent nuisible. Le commandement fut conduit, a-t-il
crit,  l'invention et  l'application journalire de la fameuse et
traditionnelle formule du _dbrouillez-vous_, qui tait  l'arme
d'Afrique sans danger notable pour l'ensemble des affaires militaires,
mais qui devait tre plus tard si fatale  nos gnraux dans la
prparation et dans la conduite de la grande guerre en Europe. On
perdit de vue la ncessit des prvisions exactes, des prparations
mticuleuses, des ordres dtaills et prcis. Le germe de ce dfaut
tait dj et depuis longtemps dans la nature franaise; ne le
retrouverait-on pas chez les brillants vaincus de Crcy, de Poitiers
et d'Azincourt? La guerre d'Afrique ne l'a donc pas cr: seulement,
elle a pu contribuer  le dvelopper. Dans le mme ordre d'ides, le
gnral Trochu a signal un autre inconvnient: les gnraux sortaient
d'Algrie sans avoir aucune notion du maniement des immenses armes
modernes et de toutes les oprations si compliques qui s'y
rattachent; or, bien que n'ayant pu ainsi apprendre qu'une partie de
la guerre, ils s'imaginaient l'avoir apprise tout entire, et, pour
avoir razzi quelques tribus ou culbut les rguliers d'Abd el-Kader,
ils se voyaient devenus d'ores et dj des capitaines complets; ils se
le disaient mme si haut entre eux, que le public finissait par le
croire, et l, ajoute-t-on, aurait t l'origine des illusions qui
devaient aboutir, en 1870,  de si terribles mcomptes. Peut-tre
est-ce pousser les consquences bien loin:  chercher les causes de
nos rcents dsastres, on en trouverait facilement ailleurs de plus
proches, de plus directes et de plus agissantes. En tout cas, si
l'infatuation dont on parle a t le fait de quelques officiers  vue
courte et prsomptueuse, rien n'indique qu'elle ait exist chez les
hommes vraiment suprieurs, les seuls en passe de devenir de vrais
chefs d'arme: ceux-ci se rendaient compte, sans nul doute, que la
guerre europenne diffrait de la guerre d'Afrique, et l'on se demande
en quoi le fait d'avoir heureusement pratiqu l'une, les aurait
empchs de se prparer et de se former  l'autre.

On le voit, ma conclusion n'est pas absolue. Je suis le premier 
dclarer que la guerre d'Afrique tait, pour notre arme, une cole
incomplte; j'admets que, mal comprise, elle pouvait, sur certains
points, devenir une cole dangereuse; mais je crois que, par d'autres
cts, elle a t une cole bienfaisante. La part du bien l'a-t-elle
emport sur le mal? Question toujours dlicate  laquelle on voudrait
laisser les faits rpondre. Qu'a valu l'arme forme en Afrique,
quand, quelques annes plus tard, elle a t mise  l'preuve d'une
grande guerre? C'est elle que nous retrouvons en Crime; elle n'a pas
encore eu le temps de subir les influences qui devaient, peu aprs, la
modifier si gravement. Eh bien, de l'aveu des Anglais qui l'ont vue de
prs et qui ne sont pas d'ordinaire pour nous des juges bienveillants,
jamais la France n'avait eu une plus belle arme. Et encore faut-il
faire observer qu'elle ne se prsentait pas avec tous ses avantages,
puisque les plus illustres des Africains, ceux qui semblaient le mieux
prpars aux commandements suprieurs, avaient t enlevs  leurs
soldats, le marchal Bugeaud par la mort, le duc d'Aumale, les
gnraux de La Moricire, Changarnier et Bedeau par l'exil politique,
en cette circonstance aussi nfaste que la mort. Voil, semble-t-il,
la rponse des faits. N'oublions pas, d'ailleurs, comment se pose la
question. On n'a pas  se demander si l'arme et trouv une cole
plus complte dans une grande guerre; la paix rgnait, pour longtemps
encore, dans l'Europe fatigue des secousses du commencement du
sicle, et personne ne saurait le regretter. Il s'agit de savoir ce
qui valait mieux pour notre ducation militaire: se battre en Algrie
ou ne pas se battre du tout. Ainsi pose, la question ne semble mme
plus fournir matire  la discussion. Nos officiers, tels qu'on les
connaissait alors, n'eussent pas appris thoriquement  la caserne ce
qu'on reproche  la guerre d'Afrique de ne leur avoir pas pratiquement
enseign. Et ils auraient perdu l'occasion que ce champ de bataille
permanent leur offrait de se former aux vertus militaires, par
l'effort accompli, par la fatigue supporte, par le pril affront,
par le sang rpandu; occasion d'autant plus prcieuse que l'air
ambiant tait alors plus amollissant et que notre socit bourgeoise,
industrielle, financire et matrialiste tait plus occupe de
bien-tre, plus rfractaire  l'ide mme du sacrifice.




CHAPITRE VI

TATI ET LE MAROC.

(Fvrier-septembre 1844.)

     I. Le protectorat de la France sur les les de la Socit. Le
     protectorat est chang en prise de possession. Le gouvernement
     franais ne ratifie pas cette prise de possession. Il est
     violemment critiqu dans la Chambre et dans la presse.--II.
     Impression produite en Angleterre. Voyage du Czar 
     Londres.--III. Abd el-Kader sur la frontire du Maroc. Attaques
     des Marocains. Envoi d'une escadre sous les ordres du prince de
     Joinville. Instructions adresses au prince et au marchal
     Bugeaud. Attitude de l'Angleterre. Impatience du marchal et
     rserve du prince.--IV. Incident Pritchard. Grande motion en
     Angleterre et en France. Ngociations entre les deux cabinets.
     Excitation croissante de l'opinion des deux cts du dtroit.--V.
     Bombardement de Tanger. Bataille d'Isly. Bombardement de Mogador
     et occupation de l'le qui ferme le port de cette ville.--VI.
     Effet produit par ces faits d'armes en Angleterre. Un conflit
     avec la France parat menaant. Attitude de l'Europe.--VII. Le
     gouvernement franais comprend la ncessit d'en finir.
     Arrangement de l'affaire Pritchard et trait avec le Maroc.
     Attaques des oppositions en France et en Angleterre. Injustice de
     ces attaques.


I

 peine l'entente cordiale venait-elle, en janvier et fvrier 1844,
d'tre solennellement proclame et ratifie dans les parlements de
France et d'Angleterre, qu'avant mme la fin de ce mois de fvrier, la
nouvelle d'un incident survenu aux antipodes menaait de ranimer, de
chaque ct du dtroit, les mfiances et les irritations mal teintes
de 1840. C'tait, semblait-il, la loi rigoureuse impose  M. Guizot
et comme le prix dont la Providence lui faisait payer sa longue vie
ministrielle, de ne pouvoir jamais se reposer sur un succs:
aussitt qu'il se flattait d'tre sorti d'une difficult, une autre
surgissait, remettant tout en question et l'obligeant  recommencer la
mme lutte.

Pour comprendre quel tait l'incident qui arrivait  la traverse de
l'entente cordiale, il convient de reprendre les faits d'un peu plus
haut. Le gouvernement du roi Louis-Philippe s'tait rendu compte que
la question de l'quilibre entre les puissances, autrefois
circonscrite sur un coin du globe, se posait maintenant dans toutes
les parties du monde, et que, ds lors, la France devait penser  se
faire sa place jusque dans les rgions les plus loignes. Non sans
doute qu'il voult se lancer  la lgre dans une politique de guerres
et de conqutes coloniales; il estimait qu'en ce genre c'tait bien
assez de l'Algrie, et il avait rcemment dclin des invitations
pressantes de tenter une entreprise sur Madagascar. Mais,  dfaut de
vastes tablissements territoriaux, il cherchait  crer, prs des
grandes terres ou au milieu des grandes mers qui s'ouvraient 
l'action europenne, des stations o notre commerce pt trouver un
appui et notre marine un refuge. L'Afrique attira tout d'abord son
attention: nous y avions dj pied par l'Algrie, le Sngal et l'le
Bourbon. De 1841  1844, non sans exciter la mauvaise humeur de
l'Angleterre, des tablissements fortifis furent crs  l'embouchure
des principaux fleuves du golfe de Guine, et possession fut prise, au
nord du canal de Mozambique, des les de Mayotte et de Nossi B. Il y
avait aussi quelque chose  faire dans cette Ocanie que, depuis un
sicle, nos navigateurs avaient tant de fois explore. Ds la fin de
1839, on avait song  s'installer dans la Nouvelle-Zlande; il fallut
y renoncer; les Anglais, prvenus de notre dessein, nous avaient
devancs. En 1841, l'amiral Dupetit-Thouars reut mission d'occuper
les les Marquises, ce qu'il fit en 1842. S'il s'en ft tenu l,
aucune difficult ne se serait produite, et l'opinion publique en
Europe et  peu prs ignor cet incident lointain. Mais l'amiral,
homme d'initiative hardie, voulut faire davantage.  peu de distance
des Marquises, se trouvait un autre archipel plus considrable et plus
connu; c'taient les les de la Socit et, parmi elles, la charmante
Tati, qu'on appelait la reine des mers du Sud. De longue date,
l'influence anglaise y tait prpondrante. Des missionnaires
mthodistes,  la fois prdicants et trafiquants, soutenus par la
puissante socit des missions de Londres, s'taient empars de
l'esprit de la reine Pomar et gouvernaient sous son nom, fort jaloux
de leur autorit et ne se gnant pas pour maltraiter les prtres ou
les marins franais qui s'aventuraient dans ces rgions. Le plus
important d'entre eux, investi par lord Palmerston des fonctions de
consul d'Angleterre, tait un nomm Pritchard, personnage remuant,
retors, sournois, opinitre, avide de domination, pntr jusqu' la
moelle de tout ce que l'orgueil anglais et le fanatisme protestant
peuvent contenir d'animosit contre la France et contre le
catholicisme.  Londres, dans le monde religieux et dans celui des
affaires, on s'tait habitu  considrer les les de la Socit comme
dpendant moralement de l'Angleterre. Aucun lien officiel cependant ne
les y rattachait. Deux fois, le gouvernement britannique avait refus
le protectorat qui lui tait offert. Estimait-il que l'tat de choses
existant lui donnait autant d'influence, avec moins de charges et de
responsabilit? Ce fut vers cet archipel que l'amiral Dupetit-Thouars,
agissant absolument en dehors de ses instructions, se dirigea, aprs
avoir pris possession des les Marquises; dj, quelques annes
auparavant, il y avait paru pour soutenir les rclamations de nos
nationaux; ayant appris que de nouvelles vexations avaient t, depuis
lors, infliges  des Franais, il voulut profiter de ce qu'il tait
en force dans ces parages, pour les rprimer. Il le prit sur un ton
assez haut avec la reine Pomar, et lui demanda un compte svre de
ces vexations. La reine, fort gne d'avoir  rendre ce compte et fort
effraye de ce qu'il pourrait lui en coter, prive d'ailleurs des
conseils de M. Pritchard, alors absent, trouva que le meilleur moyen
de sortir d'embarras tait d'offrir de se placer sous le protectorat
de la France. L'amiral, qui avait lui-mme fait suggrer cette offre,
l'accepta aussitt, sous la seule rserve de la ratification du Roi,
et un trait fut pass  la date du 9 septembre 1842.

Le cabinet de Paris n'apprit pas sans dplaisir une entreprise qu'il
n'avait ni ordonne ni prvue. Il n'entrait pas dans sa politique
d'ajouter aux difficults qui venaient de surgir au sujet du droit de
visite, une nouvelle cause de froissement avec l'Angleterre.
Volontiers il et refus ce protectorat. Mais l'influence franaise ne
serait-elle pas gravement compromise dans l'ocan Pacifique, si elle y
dbutait par une reculade? Et de plus, ne serait-ce pas fournir une
nouvelle arme  cette opposition, dj si empresse  dnoncer les
prtendues faiblesses du Roi et de M. Guizot envers l'Angleterre? Le
17 avril 1843, le cabinet se dcida donc, assez  contre-coeur, 
accepter le protectorat. L'motion fut vive  Londres: des meetings
furent provoqus par le parti des Saints, des dmarches faites auprs
des ministres. Mais, aprs tout, l'Angleterre s'tait refuse 
acqurir aucun droit sur Tati, et la reine Pomar avait us de son
indpendance. Lord Aberdeen ne put le contester et se borna 
demander, en faveur des missionnaires anglais, certaines assurances
que notre cabinet s'empressa de lui donner trs compltes. Cette
satisfaction obtenue, le secrtaire d'tat, sans reconnatre
expressment notre protectorat, dclara ne pas le mettre en
question, et enjoignit  ses agents de ne soulever  ce sujet
aucune difficult. En France, le public s'occupa peu de cette
affaire et s'y intressa encore moins. Je vous assure, crivait alors
M. Dsages  M. de Jarnac, qu'on n'est pas fort engou,  Paris, de
toutes ces occupations polynsiennes. Parce que les Anglais mangeaient
du sauvage, nos gens taient jaloux et voulaient en manger. Ils s'en
dgoteront bientt, pour peu qu'on leur en serve encore. C'est un
trs drle de pays que le ntre[374]. Quant  l'opposition, ne
trouvant pas moyen d'accuser le ministre de couardise, elle lui
reprocha sa tmrit, contesta l'opportunit des tablissements
ocaniens et chercha  les restreindre: il fallut, pour obtenir le
vote des crdits ncessaires, qu'un long discours de M. Guizot
expliqut et justifit l'entreprise[375].

[Note 374: Lettre du 30 mais 1843. (_Document indits._)]

[Note 375: Sances des 10-12 juin 1843.]

Telle tait la situation, et personne ne pensait plus  cette affaire,
quand, vers le 17 fvrier 1844, arriva la nouvelle que l'amiral
Dupetit-Thouars, revenu  Tati, en novembre 1843, aprs quatorze mois
d'absence, avait soulev une question de pavillon au moins douteuse,
et saisi le prtexte du refus oppos  ses exigences par la reine
Pomar, pour prononcer sa dchance et substituer au protectorat une
prise de possession directe des les de la Socit. Que s'tait-il
donc pass qui pt expliquer cet acte violent? L'amiral arguait des
intrigues contre le protectorat, fomentes par les missionnaires
protestants et appuyes par certains officiers de la marine anglaise;
il se plaignait que la reine, surtout depuis le retour de M.
Pritchard, ft retombe sous des influences hostiles  la France. Cela
tait vrai. Mais, malgr tout, le protectorat subsistait et n'avait
rencontr aucune rsistance matrielle; la reine protestait de sa
volont de s'y soumettre; quant aux agents anglais, les instructions
envoyes de Londres leur enjoignaient de prendre une attitude plus
correcte. Ces difficults et ces mauvaises volonts ne dpassaient
donc pas ce qu'on devait prvoir dans une entreprise de ce genre et ce
qu'on pouvait surmonter avec un peu de patience et d'adroite fermet.
L'amiral n'en avait pas jug ainsi. Ne considrant que le thtre
particulier o il agissait, il avait cru un acte de force ncessaire
pour grandir le prestige de la France au regard des indignes et pour
rabattre l'orgueil anglais. Il savait bien que, cette fois encore, il
agissait sans instruction: mais il jugeait bon de forcer un peu la
main  un gouvernement que les journaux disaient si timide, et il
s'imaginait ainsi rpondre au sentiment national[376].

[Note 376:  ce propos, le chancelier Pasquier crivait  M. de
Barante, le 14 septembre 1844: Nos marins,  prsent, ont toujours en
vue ces malheureux journaux dont ils prennent les excitations pour la
voix de la France entire, et, grce  cette grossire erreur, ils
croiraient volontiers que le premier coup de canon tir par eux serait
la rsurrection de toutes les gloires qui se sont ensevelies dans
celles de l'Empire. Le dfunt amiral Lalande a donn un bien funeste
exemple, par la correspondance que, pendant sa station dans les mers
de Grce, il a entretenue avec un ou deux journalistes; il en a t
pay par des salves d'loges auxquelles tous ses semblables, en grade
et en position, aspirent maintenant, comme moyen de monter plus haut
encore. (_Documents indits._)]

C'est une tuile qui tombe sur la tte du cabinet, crivit le duc de
Broglie,  la nouvelle de ce qui s'tait pass  Tati[377].  quelque
parti que s'arrtt le gouvernement, les difficults taient grandes.
S'il ratifiait l'annexion, il ne pouvait se faire illusion sur la
faon dont elle serait prise par l'Angleterre qui, l'anne prcdente,
avait eu tant de peine  laisser passer le simple protectorat;
l'motion s'y manifestait tout de suite si vive, que lord Aberdeen
n'obtenait pas sans peine de ses collgues qu'ils attendissent la
dcision du gouvernement franais, avant de prononcer quelque parole
irritante. La possession de Tati valait-elle pour nous le sacrifice
de cette entente cordiale, proclame nagure un si heureux vnement?
D'autre part, il n'y avait pas plus  se faire illusion sur l'effet
que produirait en France le dsaveu de l'amiral; sans doute
l'opposition s'tait montre, en 1843, trs froide pour nos
tablissements ocaniens; mais du moment o elle trouverait un
prtexte  accuser le ministre d'avoir peur de l'Angleterre, elle ne
manquerait certainement pas de le saisir: le langage de ses journaux
le faisait dj pressentir[378]. Le ministre pesa toutes ces
difficults, et, aprs dlibration, se conformant  l'avis trs
arrt du Roi, il dcida de ne pas ratifier l'acte de l'amiral
Dupetit-Thouars. Le 26 fvrier 1844, le _Moniteur_ publia une note qui
se terminait ainsi: Le Roi, de l'avis de son conseil, ne trouvant
pas, dans les faits rapports, des motifs suffisants pour droger au
trait du 9 septembre 1842, a ordonn l'excution pure et simple de
ce trait et l'tablissement du protectorat franais dans l'le de
Tati.

[Note 377: _Documents indits._]

[Note 378: Le duc de Broglie crivait, le 24 fvrier 1844: Les
journaux de l'opposition ont hsit quelque temps pour voir de quel
ct pencherait le ministre. Ne pouvant rester aussi longtemps
incertains que lui, ils ont pris leur parti pour la gloire, et vont
lui faire une obligation de poursuivre sa marche triomphante dans
l'ocan Pacifique. (_Documents indits._)]

L'explosion de la presse de gauche dpassa en violence ce qu'on
pouvait attendre. Phnomne plus grave encore et qui s'tait dj
produit lors de l'affaire du droit de visite, l'motion gagna le grand
public, et le parti conservateur lui-mme parut troubl. Le reproche
de reculer devant l'Angleterre se trouvait faire un effet terrible.
C'est que la blessure du 15 juillet 1840 tait toujours  vif. Et
mme, comme nous l'avons pressenti, l'clat avec lequel le
rapprochement des deux cabinets avait t proclam, portait la nation
 se montrer d'autant plus susceptible que son gouvernement lui
paraissait suspect de ne pas l'tre assez. Les adversaires de M.
Guizot estimrent qu'un tel tat des esprits leur offrait l'occasion
de prendre la revanche de leurs checs. Ils convinrent donc aussitt
d'une attaque dans laquelle devaient se runir toutes les nuances de
l'opposition. M. Mol rclama pour un de ses amis de la Chambre des
dputs, M. de Carn, l'honneur de dposer l'interpellation et de
porter les premiers coups. La bataille s'annonait trs vive. Du ct
du ministre, on n'tait pas sans inquitude, et le duc de Broglie
crivait  son fils: La majorit est mcontente, hargneuse et
intimide[379].

[Note 379: Lettre du 29 fvrier 1844. (_Documents indits._)]

La discussion s'ouvrit le 29 fvrier 1844. Elle ne sembla pas d'abord
bien tourner pour le gouvernement. Vainement M. Guizot dployait-il
toute son loquence, exposait-il les faits en dtail pour prouver
l'erreur de l'amiral Dupetit-Thouars, et repoussait-il avec motion
le reproche de pusillanimit; ses adversaires touchaient des cordes
faciles  faire vibrer, en dnonant les intrigues de l'Angleterre et
en s'indignant de voir frapper un marin coupable d'avoir port haut
la susceptibilit pour l'honneur national, tandis que le ministre
qui, dans l'affaire du droit de visite, avait mconnu la dignit du
pavillon franais, restait  sa place.  la fin du second jour,
l'opposition se croyait assure du succs. M. Guizot, effray,
demanda le renvoi au lendemain. Dans la soire, de grands efforts
furent faits pour clairer les dputs sur les consquences du vote
qu'ils allaient mettre. Chez la duchesse d'Albufera, o il y avait
rception, M. de Rothschild allait de l'un  l'autre, disant: Vous
voulez la guerre; eh bien, vous l'aurez... Dans peu de jours, on se
tirera des coups de canon[380]. L'avertissement fit rflchir, et le
lendemain,  la reprise des dbats, la majorit parut raffermie. Au
vote, malgr le scrutin secret rclam par les amis de M. Mol,
l'ordre du jour de blme fut repouss par 233 voix contre 187: 46 voix
de majorit! les plus optimistes n'en espraient pas tant. Il est vrai
que M. Guizot, en repoussant hautement tout blme direct ou indirect,
et en posant sur ce point la question de cabinet, avait jug prudent
de dclarer qu'il ne sollicitait pas une approbation formelle de sa
conduite. C'est un acte qui commence, ajoutait-il; l'avenir montrera
si nous avons eu pleinement raison de l'accomplir; nous restons dans
notre responsabilit, la Chambre reste dans son droit de critique;
nous ne demandons rien de plus.

[Note 380: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

Battue au Parlement, l'opposition ne baissa pas de ton dans la presse.
Les journaux semblaient chercher, chaque jour, une pithte plus
fltrissante  accoler au nom des ministres. Le _National_ ouvrit une
souscription pour offrir une pe d'honneur  l'amiral Dupetit-Thouars;
deux cents lves de l'cole polytechnique tant venus souscrire dans
les bureaux du journal, l'cole fut consigne pendant quinze jours. Le
prince de Joinville, alors g de vingt-six ans, dj contre-amiral,
avait conquis dans la marine un prestige semblable  celui de son jeune
frre le duc d'Aumale dans l'arme de terre; esprit brillant, vif, de
feu pour tout ce qui lui paraissait intresser la grandeur de la France,
il crut devoir choisir ce moment pour publier sur l'_tat des forces
navales de la France_ une note non signe, mais dont tout le monde
savait qu'il tait l'auteur; supposant une guerre avec l'Angleterre,
tout en se dfendant de la vouloir, il tablissait l'insuffisance de
notre flotte et dnonait la ngligence de l'administration de la marine
qu'il accusait de s'tre endormie et d'avoir endormi le pays. Il est
d'usage, en France, et encore plus en Angleterre, de pousser de temps 
autre de pareils cris d'alarme[381]: mais, dans le cas prsent, les
circonstances gnrales et la qualit de l'auteur donnaient  l'incident
une gravit particulire. Les adversaires du cabinet s'emparrent
aussitt de cette publication,  ce point que le gouvernement jugea
ncessaire de faire adresser au jeune amiral une remontrance par le
_Journal des Dbats_[382].

[Note 381: Quelques mois plus tard, lord Palmerston jetait, au del de
la Manche, un cri d'alarme tout semblable, et il crivait, le 10
novembre 1844,  son frre: Si la rupture avait clat, les Franais
auraient pu frapper quelque coup dangereux, avant que nous eussions
t en mesure de nous dfendre contre eux. (BULWER, _Life of
Palmerston_, t. III, p. 142.)]

[Note 382: Dans son article, le _Journal des Dbats_ dnonait la
manoeuvre par laquelle on prtendait exploiter contre le gouvernement
du Roi un entranement naturel  l'ge du prince et particulier,
dit-on,  son caractre; il parlait de popularit trompeuse, de
triomphe suspect; puis, montrant ce qu'avait d'incorrect cet appel 
la publicit fait par un officier gnral et par un prince: On ne
peut pas, disait-il, tre  la fois sur les marches d'un trne et sur
la brche de la polmique quotidienne.]

Pendant ce temps, dans les deux Chambres, l'opposition saisissait,
inventait tous les prtextes de rouvrir des discussions sur la
malheureuse affaire de Tati, plutt pour fatiguer le cabinet et
entretenir l'agitation, que dans l'espoir de faire revenir la majorit
sur son vote. Vous dites, lui rpondait M. Guizot, que vous ne vous
laisserez pas dcourager. Ne croyez pas que nous nous laissions
dcourager davantage[383]. Les violences auxquelles le ministre se
heurtait ne le troublaient pas: c'tait seulement pour lui une
occasion d'exprimer, une fois de plus, ce mpris hautain qui n'tait
pas la forme la moins saisissante de son loquence. J'aime mieux,
disait-il, subir, en passant, certains dgots, que les ramasser de ma
propre main pour les renvoyer  ceux qui me les jettent[384]. Loin,
du reste, d'abaisser le drapeau de l'entente cordiale, il le tenait
plus droit et plus haut que jamais. Nous donnons, s'criait-il en
finissant l'un de ses discours, le spectacle de la paix sincre et
srieuse entre deux grandes nations fires et jalouses. C'est l un
spectacle qui fait l'orgueil de notre temps et l'orgueil du cabinet
qui n'a fait  ce grand rsultat aucun sacrifice qui puisse tre
regard comme une atteinte relle aux intrts du pays. Messieurs, si,
pour obtenir de tels rsultats, il fallait savoir tre patient et
attendre longtemps la justice du pays, nous saurions nous y rsigner
et attendre; mais la justice du pays ne nous a pas un moment manqu;
c'est elle qui nous a encourags et soutenus dans cette difficile
carrire; nous attendrons avec dsir, mais avec patience, la justice
de l'opposition[385].

[Note 383: Discours du 13 avril 1844.]

[Note 384: Discours du 19 avril 1844.]

[Note 385: Discours du 28 mai 1844.]


II

Le dsaveu si nettement et si promptement prononc par le gouvernement
franais avait dissip les humeurs et les mfiances du cabinet de
Londres. Tandis que sir Robert Peel s'empressait de rendre hommage 
notre loyale modration, lord Aberdeen ne rencontrait plus chez ses
collgues d'objection aux mesures qu'il voulait prendre pour retirer
de Tati les agents compromettants: M. Pritchard, entre autres, fut
nomm  un consulat fort loign de l, dans les les des Amis. En
mme temps, le secrtaire d'tat mesurait son langage public de faon
 ne pas aggraver les embarras parlementaires de M. Guizot. Ds le 1er
mars 1844, il disait, en rponse  une question de lord Brougham: Je
crois devoir dclarer que ce dsaveu a t absolument un acte
volontaire et spontan du cabinet franais. Je n'ai pas crit au
reprsentant du gouvernement de Sa Majest  Paris, et pas un mot de
remontrance n'a t prononc par l'ambassadeur lui-mme... Je fais
cette dclaration de la manire la plus explicite, mais je m'attends 
voir les ministres du roi des Franais attaqus par le parti de la
guerre et accuss d'avoir flchi devant l'Angleterre. Le parti de la
guerre ne manquera pas de profiter de cette occasion, de mme que je
sais parfaitement que tout ce que j'aurai fait, comme ce que je
n'aurai pas fait, sera interprt, en Angleterre, par les amis du
parti de la guerre franais, comme un acte de soumission basse et
lche  la France. Mais le parti de la guerre mrite aussi peu
d'attention en France qu'il en obtient heureusement peu en
Angleterre.

Toutefois, si le cabinet britannique ne pouvait qu'tre satisfait de
la conduite de notre gouvernement, il se demandait, en prsence de
l'excitation des esprits en France et de divers symptmes dont la
note du prince de Joinville ne lui paraissait pas le moins
inquitant, si le pouvoir ne risquait pas de tomber, d'un jour 
l'autre, aux mains du parti que lord Aberdeen appelait le parti de la
guerre, et il prenait ses prcautions en consquence. Il tait bien
rsolu, dans ce cas,  refaire contre la France la coalition de 1840.
Lord Wellington, entre autres, ne s'en cachait pas dans ses
conversations avec les diplomates trangers. De l, dans la pratique
de l'entente cordiale, une certaine rserve; plus que jamais, le
cabinet britannique se proccupait de ne pas sacrifier  cette entente
les bons rapports avec les puissances continentales, notamment avec la
Prusse qu'il comblait de tmoignages d'amiti et qu'il appelait
l'allie naturelle de l'Angleterre[386].

[Note 386: Dpches de M. de Bunsen, cites par HILLEBRAND,
_Geschichte Frankreichs_, 1830-1848, t. II, p. 583, 584.]

Les ennemis de la France en Europe voyaient cette situation et
tchaient d'en profiter. Ainsi s'explique la visite retentissante,
soudaine, imptueuse, que le Czar vint faire alors  la reine
Victoria. Depuis quelques mois dj, il laissait pressentir ce voyage,
mais pour un avenir plus ou moins loign, quand,  la fin de mai
1844, videmment dtermin par ce qui lui revenait des rapports de
l'Angleterre et de la France, il se dcida si brusquement que la cour
de Windsor n'eut que quarante-huit heures pour se prparer  le
recevoir. Du reste, comme l'crivait M. Guizot, Nicolas aimait les
surprises et les effets de ce genre. Courtiser l'Angleterre pour la
dtacher de la France, tel tait son dessein. Il reprenait avec plus
d'clat l'effort tent, deux ans auparavant, par Frdric-Guillaume
IV. Aussi,  Berlin, s'intressait-on tout particulirement  la
dmarche du Czar. De cette ville o il tait alors en cong,
l'ambassadeur de Prusse  Londres, M. de Bunsen, crivait  sa femme:
Ce voyage aura des rsultats immenses. Tout est dans la main de
Dieu... Que veut l'Empereur? Premirement, tre dsagrable au roi
Louis-Philippe. Deuximement, imiter le roi Frdric-Guillaume IV dans
sa galanterie princire envers la souveraine des les. Troisimement,
disposer favorablement la reine Victoria, Peel, Wellington, et les
loigner de la France... Pourquoi? Pour nulle autre chose que
celle-ci: pour des plans qui intressent un prochain avenir et au
sujet desquels il ne voudrait pas voir l'Angleterre et la France sur
une mme ligne[387].  Paris, sans tre aussi bien inform, on
pressentait ces mauvais desseins. Ce voyage a donn ici fort 
penser, crivait  une de ses amies d'outre-Manche un homme politique
de la gauche, M. Lon Faucher. Quand nous voyons apparatre les
corbeaux, nous croyons qu'ils accourent  la cure... Pour l'empereur
Nicolas du moins, _there is some plot in it..._ Pour sduire
Palmerston, l'on avait envoy M. de Brunnow; pour sduire Peel, ce
n'est pas trop de l'Empereur lui-mme[388]. M. Guizot affectait une
indiffrence ddaigneuse, mais, videmment, il tait proccup. Soyez
rserv, avec une nuance de froideur, crivait-il  son ambassadeur 
Londres. Les malveillants ou seulement les malicieux voudraient bien
ici que nous prissions de ce voyage quelque ombrage ou du moins
quelque humeur. Il n'en sera rien... L'Empereur vient  Londres, parce
que la Reine est venue  Eu. Nous ne le trouvons pas difficile en fait
de revanche[389]...

[Note 387: _Mmoires de Bunsen_, cits par M. SAINT-REN TAILLANDIER
dans son tude sur le _Conseiller de la reine Victoria_.]

[Note 388: Lon FAUCHER, _Biographie et Correspondance_, t. I, p.
150.]

[Note 389: _Mmoires de M. Guizot_, t. VI, p. 208.]

Arriv en Angleterre, le 1er juin, Nicolas n'pargna rien pour gagner
l'affection de la Reine, pour inspirer confiance aux ministres, pour
sduire la nation, aussi bien la foule que l'aristocratie. Une fois
dans sa vie, l'autocrate superbe se faisait courtisan, gardant dans ce
rle nouveau sa grande mine, y obtenant de vritables succs, succs,
il est vrai, plus de curiosit et d'tonnement que de sympathie
profonde, mais parfois gtant ses effets par un certain manque de
mesure: tel le jour o il disait  la Reine: Je prie Votre Majest de
considrer toutes mes troupes comme lui appartenant. Propos dont il
faisait ressortir encore plus l'normit asiatique, en le rapportant
lui-mme  plusieurs officiers anglais. Est-ce parce qu'il devinait le
sourire un peu incrdule que ses interlocuteurs avaient parfois peine
 retenir, qu'il rptait  tout venant: Je sais qu'on me prend pour
un comdien, mais rien n'est plus faux; je suis sincre, je dis ce que
je pense, et je tiens parole[390]. Ces caresses  l'Angleterre se
doublaient toujours d'un coup de griffe contre la France. Dans ses
conversations avec sir Robert Peel et lord Aberdeen, le Czar, tout
entier  sa passion, parlait parfois si haut, criait si fort, qu'on le
priait de s'loigner des fentres ouvertes et de se retirer en un
endroit o il ne pt tre entendu du dehors. En venait-il  parler de
Louis-Philippe: Personnellement, disait-il, je ne serai jamais son
ami. Sur M. Guizot: Je ne l'aime pas du tout. Je l'aime moins encore
que Thiers; celui-ci est un fanfaron, mais il est franc; il est bien
moins nuisible, bien moins dangereux que Guizot. Sur les Franais en
gnral: Je fais grand cas de l'opinion des Anglais; mais ce que les
Franais disent de moi, je n'en prends nul souci, je crache dessus.
Les ministres britanniques coutaient ces violences, sans y adhrer,
mais aussi sans les contredire; il n'entrait pas dans leur jeu de
dtruire des prventions qui empchaient cette alliance franco-russe,
toujours fort redoute  Londres. Nanmoins, sir Robert Peel ne laisse
pas ignorer au Czar qu'un des principaux dsirs de sa politique tait
de voir le trne de France, aprs la mort de Louis-Philippe, passer
sans convulsion au plus proche hritier lgitime de la dynastie
d'Orlans. Nicolas ne combattit pas directement cette ide, mais il
exposait les raisons pour lesquelles on ne pouvait compter ni sur la
tranquillit intrieure de la France ni sur la dure de son entente
avec l'Angleterre. La premire bourrasque dans les Chambres
franaises emportera cette entente, dit-il. Louis-Philippe essayera de
rsister, et, s'il ne se sent pas assez fort, il se mettra  la tte
du mouvement, pour sauver sa popularit.

[Note 390: C'est principalement aux Mmoires du baron de Stockmar que
nous empruntons ces dtails et ceux qui vont suivre sur les
conversations du Czar.]

Malgr ses protestations rptes qu'il n'tait pas venu avec des
vues politiques, le Czar mettait volontiers la conversation sur la
question d'Orient, proccupation dominante de la diplomatie russe. La
Turquie est en train de mourir, disait-il. Nous pouvons chercher les
moyens de lui sauver la vie: nous n'y russirons pas. Elle mourra...
Ce sera un moment critique. Il affirmait ne pas vouloir un pouce de
son territoire, et croire aussi au dsintressement de l'Angleterre.
Alors revenait son ide fixe. Dans cette crise, dclarait-il, je ne
redouterai que la France. Que voudra-t-elle? Je la redoute sur bien
des points: en Afrique, dans la Mditerrane, en Orient mme. Vous
souvenez-vous de l'expdition d'Ancne? Pourquoi n'en ferait-elle pas
une semblable  Candie,  Smyrne? Et il montrait alors cette
intervention de la France mettant le feu aux poudres, amenant une
conflagration gnrale. On ne peut, ajoutait-il, stipuler maintenant
sur ce qu'on fera de la Turquie aprs sa mort...; mais il est
ncessaire de considrer, honntement, raisonnablement, le cas
possible de cette chute; il est ncessaire de s'entendre sur des ides
justes, d'tablir un accord loyal en toute sincrit. En ralit, son
dernier mot, son arrire-pense persistante tait un nouveau trait du
15 juillet 1840, une entente  quatre, en dehors de la France, sur le
partage de l'empire ottoman. Il ttait le terrain; ne pouvant encore
poser les bases d'une telle convention, il en lanait au moins l'ide
et tchait de la faire accepter. Y russit-il? Dans les explications
que lord Aberdeen donna tout de suite  M. Guizot sur la visite
impriale, il lui affirma que le Czar, tout en causant longuement de
l'Orient, n'avait rien obtenu du cabinet anglais, mieux encore, qu'il
ne lui avait rien propos[391]. La sincrit habituelle du secrtaire
d'tat donne confiance dans sa parole: celle-ci parat d'ailleurs
confirme par une lettre intime de la reine Victoria au roi des
Belges, o nous lisons: L'Empereur n'a absolument rien demand[392].
Et cependant ces assertions sont difficiles  concilier avec un
document, demeur longtemps secret et publi, en 1854, lors de la
guerre de Crime. Il s'agit d'un _memorandum_ qui fut envoy 
Londres,  la fin de juin 1844, par M. de Nesselrode, et dans lequel
le chancelier russe rsumait les conversations de son souverain avec
le cabinet anglais. Outre les dclarations dj connues du Czar sur le
maintien dsirable du _statu quo_ en Orient, sur la probabilit d'une
catastrophe, sur l'utilit d'un accord entre l'Angleterre et la Russie
pour parer aux dangers de cette catastrophe, ce document contenait
l'affirmation prcise et ritre, non que les conditions de cette
entente fussent d'ores et dj fixes, mais que le principe en tait
arrt et qu'il y avait, entre les deux gouvernements, engagement
ventuel de se concerter s'il arrivait quelque chose d'imprvu en
Turquie; le _memorandum_ ne dissimulait pas que ce concert se ferait
en dehors de la France; il indiquait mme expressment que la Russie
et l'Autriche tant dj d'accord, l'adhsion de l'Angleterre
suffirait pour que la France ft dans la ncessit de suivre. Ce
n'tait pas absolument ce que lord Aberdeen communiquait  M. Guizot.
Y avait-il donc, de la part du ministre anglais, en 1844,
dissimulation  notre gard? Ou bien le gouvernement russe, en croyant
avoir obtenu cet engagement ventuel, tait-il sous l'empire d'une
illusion volontaire ou non? En tout cas, s'il y avait illusion, on ne
jugea pas utile,  Londres, de la dissiper; on y reut le
_memorandum_, sans faire aucune objection[393]. Nicolas se crut donc
autoris  compter qu'en cas de crise orientale, il s'entendrait
facilement avec l'Angleterre contre nous ou du moins en dehors de
nous. Cette impression persistait chez lui  la veille de la guerre de
Crime et ne fut pas pour peu dans la tmrit provocante avec
laquelle le Czar se conduisit alors envers la France, dans le
sans-gne avec lequel, au commencement de 1853, il proposa  l'envoy
de la reine Victoria une entente pour le partage de l'empire ottoman,
laissant voir que, ce march fait, il se moquerait de ce qu'on
pourrait penser  Paris. Aussi sa dception fut-elle terrible, quand
il vit, au contraire, les deux puissances occidentales unies et armes
contre la Russie.

[Note 391: _Mmoires de M. Guizot_, t. VI, p. 212.]

[Note 392: Cit dans _The Life of the Prince Consort_, par sir
Thodore MARTIN.]

[Note 393: S'il faut en croire une assertion formelle de lord
Malmesbury dans ses _Mmoires_ (vol. I, p. 402), il y aurait eu plus
encore. Cet homme d'tat a consign en effet sur son journal,  la
date du 3 juin 1853, qu'en 1844, un _memorandum_ secret avait t
sign,  Londres, par le Czar d'une part, par Robert Peel, Wellington
et Aberdeen d'autre part; il avait pour objet d'assurer  la Russie,
sans consulter la France, son protectorat sur les Lieux saints et sur
la religion grecque en Turquie. L'existence de cette pice, connue
seulement de la Reine, tait rvle  chaque nouveau ministre des
affaires trangres lors de son entre en fonction. C'tait ainsi que
lord Malmesbury l'avait connue, lorsqu'il avait t charg du _foreign
office_, peu avant de raconter ces faits dans son journal. L'assertion
est prcise et parat fort autorise. Je sais cependant qu'en
Angleterre des personnes bien places pour connatre les faits, et
particulirement pour avoir t informes de tous les actes de lord
Aberdeen, ne croient pas  l'existence d'un _memorandum_ sign par les
ministres anglais.  leur avis, lord Malmesbury avait d faire une
confusion avec le _memorandum_ de M. de Nesselrode. Les lments nous
manquent, en France, pour claircir cet incident. C'est aux historiens
anglais qu'il appartient de le faire.]

Nicolas ne devait donc pas retirer, dans l'avenir, le fruit qu'il
esprait de sa dmarche. Avait-il du moins russi, dans le prsent, 
dtruire ou seulement  branler l'entente cordiale des deux
puissances occidentales? Sans doute les ministres anglais ne cachaient
pas la satisfaction que leur causaient la visite et les avances du
Czar: il leur tait agrable d'tre ainsi courtiss, et les
dispositions de la Russie leur paraissaient un en-cas fort utile pour
le jour o un revirement parlementaire changerait la politique
franaise. Mais ils n'en dsiraient pas moins, pour le moment,
continuer l'entente cordiale; ils se sentaient mme d'autant mieux 
l'aise pour l'afficher que, dsormais, on ne pouvait plus, autour
d'eux, les accuser d'y sacrifier les bons rapports avec les autres
puissances continentales. Quant  la reine Victoria, nous connaissons
ses impressions, par ses lettres au roi des Belges et par son
journal[394]: d'abord assez prvenue contre le Czar et ayant appris sa
visite avec ennui, tant d'efforts pour lui plaire ne l'avaient pas
trouve insensible. Certainement, crivait-elle, cette visite est un
grand vnement et un grand compliment: le peuple ici en est trs
flatt. Elle croyait dcouvrir en Nicolas,  dfaut de l'tendue et
de la culture d'esprit qui l'avaient tant intresse chez
Louis-Philippe, certaines qualits de coeur, une sincrit, une
chaleur dans les affections de famille, qu'elle ne pouvait s'empcher
d'aimer. Et puis, elle se prenait de compassion pour le fond de
tristesse qu'elle apercevait derrire ce masque superbe[395]. Mais, si
sduite ou touche qu'elle pt tre, la Reine, comme ses ministres,
souhaitait vivement que cet incident ne changet rien aux relations
amicales noues avec la cour de France. Elle tait fort proccupe de
la pense que le bruit fait autour du voyage imprial pouvait
dtourner Louis-Philippe de lui rendre  Windsor, comme il en avait
annonc l'intention, la visite qu'elle lui avait faite  Eu. Aussi,
dans la lettre mme o elle racontait au roi des Belges ses
impressions sur son hte, elle ajoutait: J'espre que vous
persuaderez au Roi (Louis-Philippe) de venir tout de mme au mois de
septembre. Notre intention et notre politique n'ont rien d'exclusif;
nous tenons  tre en bons termes avec tous. Et pourquoi pas? nous
n'en faisons pas mystre. Louis-Philippe tait sans doute fort
dsireux de rpondre au voeu de la Reine. Mais avant qu'il pt le
faire, d'autres difficults plus graves encore allaient mettre en
pril l'entente cordiale. Cette fois, ce n'est plus en Ocanie, c'est
en Afrique qu'il faut porter nos regards.

[Note 394: _The Life of H. R. H. the Prince Consort_, par sir Thodore
MARTIN.]

[Note 395: La Reine crivait le 4 juin 1844: L'Empereur fait  Albert
et  moi l'impression d'un homme qui n'est pas heureux et sur lequel
son immense puissance et sa position psent lourdement et
pniblement. Elle ajoutait un peu plus tard: Il n'est pas heureux,
et ce fond de tristesse qui se lit sur ses traits nous faisait parfois
de la peine. Je ne sais pas pourquoi, mais je ne peux pas m'empcher
de le plaindre.]


III

On se rappelle comment Abd el-Kader, partout vaincu et pourchass,
avait t contraint, au commencement de 1844, de se rfugier sur la
frontire du Maroc. Pour continuer la lutte, il ne lui restait plus
qu'une ressource, obtenir le concours de cet empire. Le terrain lui
tait favorable, aussi bien  cause du fanatisme de la population que
de l'tat anarchique du gouvernement, l'une facile  entraner,
l'autre  dominer. Depuis longtemps, nous avions de ce ct des
difficults de frontire: il avait fallu nous dfendre contre des
incursions et contre des chicanes. Sous l'influence d'Abd el-Kader,
ces incursions devinrent plus menaantes, ces chicanes plus
insolentes. Il nous revenait que l'on commenait  prcher la guerre
sainte chez les tribus marocaines, et que des rassemblements arms se
formaient autour d'Oudjda, la ville la plus proche de notre
territoire. La Moricire, qui commandait dans la province d'Oran,
voyait le danger grossir. Tout en restant sur la dfensive et en
vitant soigneusement ce qui et pu provoquer la guerre ouverte
dsire par l'mir, il prenait ses prcautions; ainsi, vers la fin
d'avril 1844, pour surveiller et protger la frontire, il tablissait
un poste fortifi  Lalla-Maghnia,  l'ouest de Tlemcen, entre cette
ville et Oudjda. Les autorits marocaines rclamrent contre cet
tablissement; rclamation sans fondement aucun et qui trahissait un
parti pris de querelle, car le territoire de Lalla-Maghnia, du temps
des Turcs, avait toujours fait partie de la rgence. La Moricire
rpondit avec autant de fermet que de calme et continua
l'installation du nouveau poste. Chaque jour, la situation devenait
plus tendue. Enfin, le 30 mai 1844, sans autre avis pralable, un
corps nombreux de cavaliers marocains, conduit, disait-on, par un
personnage de la famille impriale, vint attaquer La Moricire dans
son camp. Le gnral tait sur ses gardes. Aprs un vif combat, il
repoussa les assaillants, leur infligea des pertes srieuses, mais se
borna  les poursuivre jusqu' la frontire. Cette attaque ouverte
crait une situation nouvelle. Averti et appel par La Moricire, le
marchal Bugeaud se dirigea aussitt, avec quelques renforts, vers
Lalla-Maghnia. En chemin, il manda au ministre de la guerre que son
intention tait de mettre fin  un tat quivoque, dangereux pour
l'Algrie, et d'obliger les autorits marocaines  choisir entre une
paix srieuse ou une guerre ouverte. J'aime mieux la guerre ouverte
sur la frontire, disait-il, que la guerre des conspirations et des
insurrections derrire moi. S'il faut faire la guerre, nous la ferons
avec vigueur, car j'ai de bons soldats, et,  la premire affaire, les
Marocains me verront sur leur territoire. Je vous avoue que si j'eusse
t  la place de M. le gnral de La Moricire, je n'aurais pas t
si modr.

La nouvelle du combat du 30 mai, arrive  Paris au moment o le
gouvernement se flicitait d'tre sorti des ennuis de Tati, lui causa
une vive contrarit. Comme le marchal Bugeaud, le ministre
comprenait l'impossibilit de garder plus longtemps une attitude
purement passive en prsence de telles agressions. Mais, mieux que
lui, il se rendait compte des embarras que cette affaire pouvait nous
attirer en Europe. Le voisinage de Gibraltar, d'anciens traits, des
relations commerciales assez actives, rendaient le cabinet de Londres
fort attentif  ce qui touchait le Maroc; il prenait facilement
ombrage de toute intervention des autres tats en ces parages, et ses
inquitudes augmentaient encore quand il s'agissait de la puissance
qu'il avait vue dj, avec tant de dplaisir, s'tablir en Algrie. Il
nous fallait donc, d'une part, parler et au besoin frapper assez fort
pour mettre les Marocains  la raison; d'autre part, mnager les
susceptibilits anglaises, afin que l'entente cordiale,  peine sauve
des prils que lui avaient fait courir les incidents du Pacifique, ne
succombt pas dans cette nouvelle preuve. Par la manire dont il prit
tout de suite position, le gouvernement montra qu'il ne perdait de vue
aucune des faces du problme. Ds le 12 juin, M. Guizot donna ordre 
notre consul gnral  Tanger d'adresser les plus vives
reprsentations au gouvernement marocain. Est-ce la paix ou la
guerre que veut ce gouvernement? demandait notre ministre. Si c'est la
guerre, nous en aurions un sincre regret, mais nous ne la craignons
pas. Si c'est la paix, qu'il le prouve en nous accordant les
satisfactions qui nous sont dues. Suivait l'numration de ces
satisfactions: elles sont intressantes  noter, car l'_ultimatum_,
ainsi formul ds le premier jour, devait tre maintenu  peu prs
sans changement jusqu'au dernier; c'tait la dispersion des troupes
runies sur la frontire, le chtiment des chefs coupables, le renvoi
d'Abd el-Kader, enfin la dlimitation des territoires conformment 
l'tat de choses existant du temps des Turcs. M. Guizot protestait
d'ailleurs que la France n'avait absolument aucune intention de
prendre un pouce de territoire marocain, et ne dsirait que vivre en
paix avec l'Empereur; mais il se disait rsolu  ne pas souffrir que
le Maroc devnt, pour Abd el-Kader, un repaire inviolable d'o
partiraient des agressions semblables  celle qui venait d'avoir
lieu. En vue d'appuyer cette dmarche diplomatique, des renforts
furent envoys au marchal Bugeaud, et, mesure plus grave au point de
vue de l'effet europen, une division navale, commande par le prince
de Joinville, reut ordre de se rendre sur les ctes du Maroc. Le
choix d'un tel commandant, au lendemain de la publication de la note
sur l'_tat des forces navales de la France_, avait quelque chose
d'assez hardi; mais M. Guizot avait caus  fond avec le prince et
s'tait assur de la faon dont il comprendrait sa mission. Quand il
y a une occupation srieuse  donner  des princes jeunes et capables,
crivait-il  M. de Sainte-Aulaire, il faut la leur donner; c'est
quand ils ne font rien qu'ils ont des fantaisies[396]. Les
instructions remises aux commandants de mer et de terre rappelaient
avec insistance que, pour le moment, il s'agissait d'intimider plutt
que de frapper; c'tait seulement au cas de nouvelle attaque ou de
rejet de notre _ultimatum_, que la guerre devait commencer.

[Note 396: Cette pice et presque toutes celles que nous citerons ou
auxquelles nous ferons allusion dans la suite de ce paragraphe, ont
t publies alors par le gouvernement, pour tre distribues aux
Chambres. Nous les complterons avec d'autres documents cits par M.
Guizot dans ses _Mmoires_.

Quelques mois plus tard,  la tribune de la Chambre, M. Guizot,
parlant du choix du prince de Joinville, disait: Il n'y a aucun de
vous, messieurs, qui ne se rappelle le bruit, je dirai l'abus qu'on a
fait de la note de M. le prince de Joinville sur les forces navales de
la France. On a voulu y voir, y faire voir un acte, une vellit du
moins, de malveillance pour le cabinet, d'hostilit pour l'Angleterre.
On avait fait ainsi au noble prince une situation dlicate. Nous avons
pens qu'il tait de notre devoir de lui fournir la premire occasion
de montrer  la fois son dvouement au pays,  l'honneur et  la
dignit du pays, et en mme temps son intelligence de la politique qui
convient au pays. (Discours du 21 janvier 1845.)]

Outre-Manche, les mesures prises par le gouvernement franais, surtout
la dmonstration navale et le choix du prince de Joinville causrent
une vive motion. Les Anglais s'imaginrent aussitt,--et le chef du
cabinet, sir Robert Peel, ne fut pas le moins prompt  concevoir ce
soupon,--que les choses tourneraient comme lors de la querelle avec
le dey d'Alger, et que, partis sous prtexte de venger une injure,
nous finirions par entreprendre une conqute. Inquitude assez
naturelle, mais en fait bien mal fonde. Depuis longtemps, par la
seule considration des intrts franais, le gouvernement du roi
Louis-Philippe tait fort dcid  se tenir en garde contre cette
tentation des agrandissements successifs qu'prouve toute nation
civilise tablie en pays barbare; c'tait  son corps dfendant qu'il
avait t amen peu  peu  conqurir toute l'Algrie; il trouvait que
c'tait bien assez et entendait ne pas se laisser entraner au del
des limites de l'ancienne rgence; au Maroc comme  Tunis, il ne
dsirait que le maintien du _statu quo_[397].

[Note 397: Le 30 septembre 1843,  propos de difficults qui s'taient
produites avec quelques tribus tunisiennes de la frontire, le roi
Louis-Philippe crivait au marchal Soult: En vrit, nous avons dj
assez de territoires et de tribus  soumettre, sans chercher  en
augmenter l'tendue et le nombre. (_Documents indits._)]

M. Guizot s'effora de dissiper les soupons de l'Angleterre, en
faisant connatre  notre ambassadeur  Londres nos intentions en
cette affaire et les instructions envoyes  nos agents. Vous voil
bien au courant, disait-il en terminant  M. de Sainte-Aulaire: que
lord Aberdeen le soit comme vous... En prsence de tant de mfiances
aveugles, ce que nous avons de mieux  faire, je crois, c'est de nous
tout dire. Pour mon compte, je n'y manquerai jamais, et j'espre que
lord Aberdeen en fera toujours autant. Ce langage sens et loyal fit
effet sur le chef du _Foreign Office_, qui reconnut la justice de
notre cause, la droiture de nos vues, et amena ses collgues plus
souponneux  les reconnatre galement. Sir Robert Peel lui-mme
dclara, le 25 juin,  la Chambre des communes, que le cabinet de
Paris avait donn au gouvernement de la Reine des explications
compltes sur les faits du pass comme sur ses intentions d'avenir,
et que ces explications taient satisfaisantes. Efficace contre
l'opposition anglaise, cette rponse fournit  l'opposition franaise
le prtexte d'une assez mchante chicane: les orateurs et les journaux
de la gauche et de l'extrme droite affectrent d'en conclure qu'il
avait t donn connaissance au cabinet de Londres des instructions
militaires envoyes au prince de Joinville et au marchal Bugeaud, et
ils s'en indignrent comme d'un manque de convenance patriotique[398].
M. Guizot n'eut pas de peine  tablir qu'on abusait des paroles de
sir Robert Peel, que celui-ci avait reu communication, non des
instructions militaires, mais de la substance des instructions
politiques. N'tait-il donc pas naturel et conforme  l'usage, au
dbut d'une guerre, d'clairer et de rassurer les autres puissances,
et particulirement les puissances amies, sur les intentions qu'on y
apportait? Pour prouver d'ailleurs qu'il n'y avait eu l aucune
confidence dplace, le ministre rpta,  la tribune, ce qu'il avait
dit dans le huis clos des chancelleries, saisissant volontiers cette
occasion de donner  tous, par une dclaration solennelle et publique,
une nouvelle garantie de la modration et du dsintressement de la
France.

[Note 398: Dbats du 5 juillet 1844  la Chambre des dputs, et du 10
juillet  la Chambre des pairs.]

En rponse  la communication qui lui avait t donne, lord
Aberdeen, rendant confiance pour confiance, nous fit connatre les
instructions qu'il adressait  ses propres agents; elles contenaient
ordre au consul d'Angleterre  Tanger d'aller trouver l'empereur du
Maroc et de le presser de nous donner satisfaction. Sans le demander
formellement, le ministre britannique et t bien aise de transformer
cette intervention toute spontane de sa part en une mdiation
accepte des deux parties; mais notre gouvernement ne s'y prta pas:
il ne suffisait pas  la France d'obtenir justice; il lui fallait
montrer qu'elle avait la volont et la force de se faire justice
elle-mme[399]. Lord Aberdeen n'en tmoigna pas d'humeur et persista
dans son attitude conciliante. Se mfiant de l'esprit de rivalit
jalouse qui animait la marine anglaise, il rappela aux commandants des
navires en croisire sur la cte marocaine qu'en envoyant ces
navires, le gouvernement de la Reine n'avait pas l'intention de prter
appui au Maroc dans sa rsistance aux demandes justes de la France,
et il invita ces officiers  user au contraire de leur influence pour
appuyer ces demandes. Il prescrivit en outre que le nombre des
btiments anglais dans les eaux du Maroc ne ft jamais suprieur ni
mme gal  celui des btiments franais.

[Note 399: M. Dsages crivait  M. de Jarnac, le 8 juillet 1844:
L'opinion repousse de bien loin toute ide de mdiation relle ou
apparente. Nous dsirons sincrement que l'influence anglaise au Maroc
s'emploie  faire entendre raison aux Marocains: nous serons heureux
qu'elle atteigne ce but; mais nous devons et voulons laisser au
cabinet de Londres la libre et entire apprciation des moyens propres
 y conduire. Aucun concert, aucune discussion ne doit s'tablir entre
Paris et Londres  cet gard.]

Pendant ce temps, que se passait-il en Afrique? Que faisaient le
marchal Bugeaud et le prince de Joinville? Le premier, arriv 
Lalla-Maghnia le 12 juin, essaya d'abord des ngociations, et, le 15,
le gnral Bedeau s'aboucha avec le cad d'Oudjda; cette entrevue ne
fit que mettre en lumire les mauvais desseins de ceux auxquels nous
tmoignions des dispositions si conciliantes, et se termina par des
coups de fusil. Le gouverneur cependant ne commena pas la guerre; il
se borna  saisir toutes les occasions que lui fournissaient les
agressions des Marocains, pour les frapper rudement, ne se refusant
pas parfois de pousser une pointe hors du territoire franais pour
rabattre un peu tant d'insolence, mais rentrant aussitt aprs dans
ses lignes. Si le marchal se contenait ainsi par obissance aux
ordres ritrs qui lui venaient de Paris, ce n'tait qu'en frmissant
et en maugrant.  la vue des camps qui se formaient et grossissaient
de l'autre ct de la frontire, au bruit des cris de guerre sainte
qui arrivaient jusqu' lui, il aspirait impatiemment  prendre
l'offensive et rvait mme d'une expdition  Fez[400]. Par un
contraste inattendu, le jeune amiral, dont la nomination  la tte de
la flotte franaise avait paru  plusieurs une imprudence, entrait
plus compltement que le marchal dans la politique rserve du
cabinet. Aprs s'tre montr une premire fois devant Tanger, le
prince de Joinville s'tait retir  Cadix, pour laisser aux
influences pacifiques le temps d'agir au Maroc, et particulirement
pour attendre le rsultat des dmarches du consul anglais. Tout ce
qu'on fera de dmonstrations et de menaces, crivait-il le 10 juillet
au ministre de la marine, ne pourra que servir les projets de nos
ennemis... Pour moi,  moins que le marchal Bugeaud, pouss  bout,
ne dclare la guerre, ou  moins d'ordres contraires du gouvernement,
je suis bien dcid  ne pas paratre sur les ctes du Maroc. Je ferai
en sorte que l'on me sache dans le voisinage, prt  agir si la
dmence des habitants du Maroc nous y forait; mais j'viterai de
donner par ma prsence un nouvel aliment  l'excitation des esprits.
Cette prudence ne lui faisait pas oublier le soin de notre influence
et de notre dignit, et il ajoutait: Un seul cas me ferait passer
par-dessus toutes ces considrations, c'est celui o une escadre
anglaise viendrait sur les ctes du Maroc... Il est essentiel que
cette affaire ne soit pas traite sous le canon d'une escadre
trangre. Quelques jours plus tard, en effet, au bruit que les
vaisseaux de la Reine arrivaient devant Tanger, il appareillait
aussitt; mais les Anglais n'ayant fait que passer, il reprit son
poste d'observation. J'tais sr, crivait M. Guizot  M. de Jarnac,
que M. le prince de Joinville jugerait avec beaucoup de sagacit et
agirait avec beaucoup de prudence; je ne me suis pas tromp. Par
contre, le marchal Bugeaud trouvait cette prudence excessive, et il
l'crivait sans mnagement au prince, qui tait peu habitu  recevoir
de tels reproches et nullement dispos  les mriter.

[Note 400: Le Roi tait fort proccup des ides qui traversaient  ce
sujet l'esprit du marchal Bugeaud. (Lettres du roi Louis-Philippe au
marchal Soult, en juillet 1844. _Documents indits._)]

Ainsi vers la fin de juillet de 1844, grce  la patience de la
France, la guerre n'tait pas encore ouvertement dclare; mais il
tait visible que cette patience touchait  son terme, et que si
l'obstination fanatique du Maroc persistait, force nous serait de
recourir aux grands moyens. On s'en rendait bien compte outre-Manche,
et la proccupation y devenait chaque jour plus vive.  la Chambre des
communes, l'opposition dnonait, avec une vhmence croissante, la
faiblesse du cabinet tory envers la France, et ces attaques trouvaient
cho dans l'opinion. Le cabinet en tait troubl et sentait renatre 
notre endroit ses mfiances de la premire heure. Certains ministres
commenaient  parler des armements  faire en vue d'un conflit
possible. Lord Aberdeen, tout en tchant de calmer ses collgues, ne
manquait pas une occasion de rpter  notre reprsentant que c'tait
la plus grosse question qui se ft leve entre les deux puissances,
depuis 1830. Et il ajoutait: Je veux viter le plus possible de
susciter des difficults extrieures  M. Guizot, ou de prvoir les
extrmits, mme les plus invitables; mais de vous  moi, soyez sr
que l'occupation dfinitive d'un point quelconque de l'empire marocain
par la France serait forcment un _casus belli_, et que, dans la
mesure mme o vous paratriez prendre pied dfinitivement, nous
serions contraints de faire des dmonstrations de guerre
proportionnelles[401].

[Note 401: Dpche de M. de Jarnac, en date du 29 juillet 1844.
(Notice sur lord Aberdeen, par M. DE JARNAC.)]


IV

La question du Maroc ft-elle demeure la seule pendante entre la
France et l'Angleterre, qu'elle et suffi  rendre leurs relations
fort dlicates. Mais vers la fin de juillet, au moment mme o cette
question veillait tant d'inquitudes et de susceptibilits
outre-Manche, une nouvelle y tomba, un peu comme un charbon ardent sur
un baril de poudre; il s'agissait, cette fois encore, d'un incident
survenu dans cette rgion du Pacifique d'o nous taient dj arrivs
tant de contretemps. tranges complications que celles qui obligent
ainsi l'historien  se transporter si brusquement d'Ocanie en
Afrique, puis d'Afrique en Ocanie. Nagure,  peine le gouvernement
franais s'tait-il cru dbarrass de l'affaire de Tati, que
surgissait celle du Maroc. Cette fois, c'est l'imbroglio ocanien qui
renat et vient non pas succder, mais s'ajouter au conflit africain:
les deux difficults se mlent et s'aggravent l'une l'autre.

Que s'tait-il donc pass  Tati? Lorsque l'amiral Dupetit-Thouars
avait, en novembre 1843, par une mesure que son gouvernement ne devait
pas sanctionner, substitu au protectorat la souverainet directe de
la France, plusieurs des missionnaires mthodistes avaient pris une
attitude hostile. M. Pritchard, le plus anim et le plus remuant de
tous, amena aussitt son pavillon de consul et annona qu'il cessait
ses fonctions. En mme temps, il disait aux indignes et  la reine
Pomar, toujours domine et conduite par lui, que l'Angleterre ne
reconnatrait pas le nouveau rgime, et que ses vaisseaux allaient
venir y mettre fin. Par leurs dmarches et leur langage, certains
officiers de la marine britannique semblaient s'associer  ces menes.
Elles eurent le rsultat qui tait  prvoir: sur plusieurs points, la
fermentation naturelle, produite par notre prise de possession,
tourna bientt en rvolte ouverte. Dans cette situation difficile, le
capitaine de vaisseau Bruat, qui venait de prendre le commandement des
tablissements franais dans l'Ocanie, se montra nergique et habile,
frappant fort au besoin pour maintenir notre autorit, mais sans
provoquer d'incidents qui compliquassent nos relations avec
l'Angleterre. Tous ses sous-ordres n'eurent pas malheureusement la
mme prudence. Au commencement de mars 1844, pendant que le commandant
bataillait  l'une des extrmits de l'le, le capitaine de corvette
d'Aubigny, qui le remplaait dans la capitale, prit occasion d'une
attaque dirige contre un matelot, pour tablir le plus rigoureux tat
de sige et faire arrter, sans claircissements pralables, M.
Pritchard qu'il dsigna, dans une proclamation pleine de menaces
irrites, comme le seul instigateur de la rvolte; l'ancien consul fut
enferm dans un troit rduit situ au-dessous d'un blockhaus; priv
de toute communication, mme avec sa famille, il ne recevait sa
nourriture que par une trappe du plafond, et, malade, il ne pouvait
consulter son mdecin que par le mme orifice. M. Bruat, revenu quatre
jours aprs, jugea que son subordonn avait t trop vite et trop
loin; il se hta de faire retirer le prisonnier de son cachot et de le
transfrer  bord d'une frgate, en recommandant de le traiter avec
beaucoup d'gards. Quelques jours aprs, il le remit au capitaine d'un
navire anglais, sous la condition qu'il quitterait aussitt les eaux
de Tati.

Ce fut ce navire qui, arriv en Angleterre le 26 juillet 1844, y jeta
brusquement la nouvelle que, dans cette le de Tati o l'on pensait
dj avoir eu tant  se plaindre de la France, un ministre de
l'vangile, un consul d'Angleterre (on ne savait pas que M. Pritchard
avait amen son pavillon), venait d'tre brutalement arrt par les
autorits franaises, enferm dans un cachot malsain sans aucune forme
de procs, puis expuls. La victime tait l en personne, donnant aux
faits, par son rcit, l'aspect le plus rvoltant, rclamant de son
gouvernement et de ses compatriotes protection et vengeance. L'effet
fut immense sur des esprits que tant d'incidents avaient dj rendus
singulirement nerveux. Toute la presse poussa un cri d'indignation et
demanda la rparation immdiate de l'atteinte porte  l'honneur
britannique. Les journaux whigs, impuissants cette fois  dpasser en
vhmence les journaux tories, accusaient les ministres _guizots_,
comme ils appelaient Robert Peel et ses collgues, d'avoir provoqu
cette indignit par leur patience excessive envers la France. La
colre la moins terrible n'tait peut-tre pas celle des socits
bibliques, des _saints_, qui partout se dmenaient et manifestaient en
l'honneur de leur martyr. Jamais, depuis mon arrive  Londres,
crivait notre charg d'affaires, je n'ai vu un incident de la
politique extrieure faire une telle impression. Sous le coup de
cette excitation gnrale, sir Robert Peel perdit tout sang-froid, et,
le 31 juillet, avant d'avoir pu recevoir ni mme demander aucune
explication du gouvernement franais, il s'exprima ainsi, dans la
Chambre des communes, en rponse  une question de sir Charles Napier:
Prsumant que les rapports reus sont exacts, je n'hsite pas  dire
qu'un outrage grossier, accompagn d'une grossire indignit (_a gross
outrage accompanied with gross indignity_), a t commis contre
l'Angleterre, dans la personne de son agent. Il terminait en
exprimant l'espoir que le gouvernement franais prendrait des mesures
immdiates pour faire  ce pays l'ample rparation qu'il avait droit
de demander.

Ds qu'il avait appris les vnements de Tati, M. Guizot avait crit
 M. de Jarnac qui, en l'absence de M. de Sainte-Aulaire, tait alors
notre charg d'affaires  Londres: Voici de bien dsagrables
nouvelles: tout cela me contrarie vivement. Le cabinet de Paris
estimait le procd du capitaine d'Aubigny violent et excessif. Tel
tait d'ailleurs le jugement port, sur les lieux mmes, par le
commandant Bruat, qui avait pourtant bien sujet d'tre irrit contre
M. Pritchard, et qui devait dsirer de ne pas charger un camarade:
dans son rapport au ministre, aprs avoir dclar que, dans
l'agitation o se trouvait le pays, l'tat de sige et l'arrestation
taient ncessaires, il avait ajout: Je n'ai d approuver ni la
forme ni le motif de cette arrestation. Les autorits franaises
s'taient donc mises dans leur tort. Mais c'est toujours chose
dlicate, de puissance  puissance, que de reconnatre un tort. Ce
l'tait plus encore dans l'tat de l'esprit public en France. La
prcipitation violente avec laquelle le premier ministre anglais
s'tait exprim  la Chambre des communes, ne nous rendait pas les
explications plus aises. Vous n'avez pas d'ide, crivait M. Guizot
 M. de Jarnac, de l'effet qu'ont produit ici les paroles de sir
Robert Peel et de ce qu'elles ont ajout de difficults  une
situation bien difficile; le fond de l'affaire a presque disparu
devant un tel langage. La presse, qui et t, dans tous les cas,
porte  prendre parti pour des officiers franais contre des
prdicants anglais, y apporta ds lors encore plus de passion. Le
_Journal des Dbats_ essayait-il timidement d'insinuer qu'il fallait
attendre des renseignements plus complets pour apprcier certains
dtails de forme, les autres journaux s'indignaient comme si on leur
proposait de sacrifier l'honneur national. La plupart d'entre eux ne
cachaient pas que ce qui leur plaisait dans la conduite de nos marins,
c'tait la mortification qu'en ressentaient nos voisins
d'outre-Manche. Au thtre, le public battait des mains  tout ce qui
pouvait paratre une allusion contre la Grande-Bretagne; il demandait
l'air de l'opra de _Charles VI_: Jamais en France, jamais l'Anglais
ne rgnera, et il l'accueillait avec des transports frntiques. Si
M. Guizot n'et pas mieux rsist que sir Robert Peel  l'motion qui
l'entourait, et si, du haut de la tribune franaise, il et parl sur
le mme ton, que ne serait-il pas arriv? Mais plus matre de lui,
plus soucieux des prils extrieurs du pays, et plus ddaigneux de ses
propres embarras intrieurs, il rsolut de ne rpondre  aucune
interpellation. Il y a un moment, dit-il, o la discussion porte la
lumire dans les questions de politique trangre; il y en a d'autres
o elle y mettrait le feu... Convaincu, comme je le suis, que, pour
celle dont il s'agit, il y aurait un inconvnient rel  la dbattre
en ce moment, je m'y refuse absolument. Il renvoya toute explication
 l'poque o les faits et les droits dont il s'agissait auraient t
claircis. Vainement fut-il press,  la Chambre des pairs, le 3
aot, par le prince de la Moskowa et M. de Montalembert,  la Chambre
des dputs, le 5 aot, par M. Billault et M. Berryer, il maintint
fermement son droit de se taire. Si je disais ici ce que je dois
faire ailleurs, dclara-t-il, j'chaufferais les ressentiments que je
veux apaiser. La session fut close sur ce refus, et le gouvernement
franais put ds lors entamer une ngociation dj assez malaise en
elle-mme, sans tre encore embarrass par des discussions
parlementaires[402].

[Note 402: Pour l'histoire des ngociations qui vont suivre, j'ai
consult les documents qui ont t distribus aux Chambres  la fin de
1844, ceux qui ont t cits par M. GUIZOT dans ses _Mmoires_, par M.
de Jarnac dans sa notice sur lord Aberdeen, et aussi quelques
documents indits, entre autres la correspondance de M. Dsages avec
M. de Jarnac.]

Tenez pour certain, crivait M. Guizot  M. de Jarnac, qu'ici comme 
Londres, il faut mener cette affaire doucement, et que, si elle
continuait comme elle a commenc, elle nous mnerait nous-mmes fort
loin. Lord Aberdeen le comprenait aussi et n'avait aucune envie de
ngocier comme sir Robert Peel avait parl. Sa premire dmarche fut
mme pour nous dclarer, en forme de semi-dsaveu, que le premier
ministre ne reconnaissait la complte exactitude d'aucune des
versions donnes de ses paroles par les journaux. De plus, il
s'abstint de nous adresser la demande formelle de rparation qu'avait
fait prvoir le langage du premier ministre, et attendit ce que le
gouvernement franais offrirait spontanment, voulant lui viter toute
apparence de cder  une injonction trangre. Comme, de son ct, M.
Guizot jugeait utile de gagner du temps, dans l'espoir que ce temps
amortirait un peu la vivacit des impressions en France et en
Angleterre, il n'y eut pas d'abord  proprement parler de
communications officielles entre les deux ministres. Ce fut par un
change d'ides tout officieux qu'ils s'appliqurent  prparer une
solution amiable. M. Guizot commena par tablir un point important,
 savoir que M. Pritchard, par son fait mme, n'tait plus consul 
Tati au moment o il avait t arrt. Lord Aberdeen le reconnut;
mais il ne s'en plaignait pas moins qu'un citoyen anglais, encore
officier de la Reine, puisqu'il avait un brevet de consul dans un
autre archipel, et t emprisonn et expuls arbitrairement; il
prtendait qu'une rparation tait due de ce chef; il donnait mme 
entendre qu'elle devait consister dans le retour momentan de M.
Pritchard  Tati, et dans l'loignement de MM. Bruat et d'Aubigny. M.
Guizot maintint, en principe, notre droit d'expulser un tranger, et
affirma, en fait, qu'il y avait eu des raisons d'user de ce droit
contre M. Pritchard; il admit seulement, s'attachant  ne pas dpasser
sur ce point les apprciations de M. Bruat, que les procds employs
avaient eu quelque chose d'excessif; il se montra dispos  en
tmoigner son regret et, dans une certaine mesure, son improbation,
mais rien de plus; quant au retour de M. Pritchard et au rappel de nos
officiers, il dclara qu'il s'y refuserait absolument. L'attitude de
notre ministre tmoignait  la fois d'un grand dsir d'accord et d'une
volont trs nette de ne rien abandonner de ce qui intressait la
dignit de son pays. Tournez et retournez en tous sens cette ide,
crivait-il le 15 aot  M. de Jarnac, qu'il est impossible que la
paix du monde soit trouble par Pritchard, Pomar et d'Aubigny, sans
aucun vrai ni srieux motif. Ce serait une honte pour les deux
cabinets. C'est l le cri du bon sens. Donnons  la foule, des deux
cts de la Manche, le temps de le sentir; elle finira par l. Pour
moi, j'irai aussi loin que me le permettront la justice envers nos
agents et notre dignit. S'il y a de l'humeur  Londres, j'attendrai
qu'elle passe; mais s'il y a un acte d'arrogance, ce ne sera pas moi
qui le subirai. Il ajoutait, le 18 aot: Je compte pleinement sur le
bon esprit de lord Aberdeen. Nous avons, entre lui et moi, touff,
depuis trois ans, bien des germes funestes. J'espre que nous
toufferons encore celui-ci... Pour mon compte, je ferai, sans hsiter
et quoi qu'il m'en puisse arriver, ce qui me paratra juste et
honorable; mais s'il devait y avoir au bout de tout ceci une
faiblesse ou une folie, bien certainement je ne m'en chargerais pas.
Le chef du _Foreign Office_ n'tait pas insensible  de tels appels.
Toutefois, l'excitation des esprits, autour de lui et jusque dans le
sein du cabinet, entravait sa bonne volont. Impatient de voir arriver
l'offre de rparation dont il nous avait laiss l'initiative, il
crivait  son ambassadeur  Paris que si la France tardait davantage,
il se verrait  regret dans la ncessit d'exposer officiellement les
motifs pour lesquels l'Angleterre avait droit  cette rparation. Un
autre jour, il racontait  M. de Jarnac comment il avait d, pour
contenter ses collgues, rdiger une note annonant  la France que M.
Pritchard allait tre ramen  Tati par un navire anglais. Elle est
l sur mon bureau, ajoutait-il, mettez-moi en mesure de l'y laisser.
Il tait seul dans le cabinet  se prononcer contre une augmentation
considrable et immdiate des forces maritimes[403], et, s'il
parvenait  faire carter les mesures d'un apparat provocant, ordre
n'en tait pas moins donn aux arsenaux de pousser les armements avec
une grande activit[404]. Aussi ne dissimulait-il pas son anxit. Je
ferai tout ce qui sera en mon pouvoir, disait-il  M. de Jarnac, pour
aplanir les voies au Roi et  M. Guizot; mais je suis prpar au
pire.

[Note 403: Ces armements taient rclams notamment par le duc de
Wellington, qui disait que la disposition des Franais tait
d'insulter l'Angleterre partout o ils pourraient le faire impunment,
et que le seul moyen de rester en paix avec eux tait d'tre plus
forts qu'eux sur tous les points du globe. (_The Greville Memoirs,
second part_, t. II, p. 254.)]

[Note 404: Cela rsulte d'une conversation du duc de Wellington avec
M. Greville (_ibid._), et est confirm par le journal intime de lord
Malmesbury,  la date du 2 septembre 1844. (_Mmoires de lord
Malmesbury._)]

Faut-il ajouter que, des deux cts du dtroit, les oppositions,
uniquement occupes d'augmenter les embarras des cabinets, semblaient
s'tre donn pour tche d'chauffer les esprits et de rendre toute
conciliation plus difficile? En France, les journaux accusaient chaque
matin M. Guizot de mditer quelque lchet, et ameutaient d'avance
contre cette lchet toutes les colres patriotiques. En Angleterre,
ils faisaient une campagne semblable contre lord Aberdeen; le parti
des saints excitait par ses meetings le fanatisme protestant; en
outre, dans le Parlement, qui tait encore en session, lord Palmerston
reprochait  son successeur de s'tre plus proccup de maintenir M.
Guizot au pouvoir que de dfendre les grands intrts de son pays, et,
parcourant le globe entier, il montrait partout la diminution de
l'influence et de la considration de l'Angleterre[405]. Pour se
dfendre, les ministres tories croyaient ncessaire de s'exprimer, sur
la rparation due  leur gouvernement, en des termes qui, pour tre
moins brutaux que les premires phrases chappes  sir Robert Peel,
n'en fournissaient pas moins  l'opposition franaise une arme
aussitt employe.

[Note 405: Voir notamment le discours de lord Palmerston dans la
sance du 7 aot 1844.]


V

Pendant ce temps, sur l'autre thtre qu'il ne nous faut pas perdre de
vue, le conflit avec le Maroc, loin de s'apaiser, prenait un tour qui
augmentait encore l'agitation de l'opinion anglaise. Par une malheureuse
concidence, les deux questions arrivaient au mme moment  leur phase
la plus aigu. Nous avons dj indiqu que l'attitude expectante o
s'taient d'abord renferms le marchal Bugeaud et le prince de
Joinville tait de celles qui ne pouvaient se prolonger beaucoup. Les
jours s'coulaient, et le gouvernement du Maroc ne faisait aucune
rponse satisfaisante  l'_ultimatum_ de la France. Les dmarches du
consul anglais n'obtenaient rien de l'Empereur, soit que celui-ci
partaget le fanatisme de ses sujets, soit qu'il ft impuissant  le
contenir. Les rares communications auxquelles les agents marocains
feignaient de se prter, n'avaient visiblement d'autre but que de
traner les choses en longueur, jusqu' ce que la mauvaise saison
empcht notre action militaire et surtout maritime; elles se
terminaient d'ailleurs presque toujours par quelque insolence, telle que
la sommation d'vacuer Lalla-Maghnia ou de punir le marchal Bugeaud.
Cependant, autour d'Oudjda, l'arme marocaine grossissait chaque jour;
le fils de l'Empereur venait en grand appareil se mettre  sa tte, et
l'on se prparait plus ouvertement que jamais  la guerre sainte. De
l'autre ct de la frontire, le marchal avait assez d'une attente qui
lui paraissait funeste et intolrable. Il s'en exprimait avec une
amertume extrme dans ses lettres au ministre de la guerre. Le prince de
Joinville et t personnellement plus dispos  continuer encore
quelque temps les moyens dilatoires; mais il tait piqu des reproches
du marchal qui lui crivait que la guerre, pour n'tre pas dclare
diplomatiquement, n'en existait pas moins de fait, et qui se plaignait
que, dans de telles circonstances, la flotte demeurt inactive. Aussi,
le 25 juillet, le prince annona-t-il au ministre de la marine que, se
rangeant par dfrence  l'avis du gouverneur gnral, et voulant
maintenir l'unit de vue et d'action entre les deux commandements, il se
dcidait  sortir de sa rserve. En prenant ce grave parti, le jeune
amiral n'tait pas en dsaccord avec son gouvernement; en effet, le 27
juillet, le ministre, avant mme d'avoir reu la lettre du prince, lui
crivait de commencer les hostilits, si la rponse  l'_ultimatum_
n'tait pas satisfaisante.

Une fois rsolu  agir, le prince de Joinville ne laissa pas les
choses languir. Le 1er aot, il tait devant Tanger, avec toute son
escadre, compose de 3 vaisseaux, 3 frgates, 4 corvettes et plusieurs
btiments de moindre rang, en tout 28 navires de guerre. Il attendit
encore quelques jours, pour tre assur que le consul anglais avait
quitt l'intrieur des terres et tait en sret. Enfin, le 6 aot, en
prsence des escadres trangres, spectatrices du combat, il ouvrit le
feu contre les fortifications. Aprs deux heures et demie de
canonnade, toutes les batteries taient teintes et dmanteles. La
ville avait t pargne,  cause de son caractre semi-europen. Nos
pertes se rduisaient  16 blesss et 3 morts; l'ennemi avouait 150
morts et 400 blesss.

En apprenant, le 11 aot, le bombardement de Tanger, le marchal
Bugeaud ne put retenir un cri de joie. Le 14 au plus tard, crivit-il
au prince de Joinville, j'ai la confiance que nous aurons acquitt la
lettre de change que la flotte vient de tirer sur nous. Son plan fut
aussitt arrt avec une telle prcision qu'il l'envoya d'avance au
ministre de la guerre et au commandant de la flotte. L'arme ennemie
tait masse au del d'un petit cours d'eau dont le nom allait devenir
fameux, l'Isly; elle se composait presque entirement de cavaliers; en
quel nombre? au moins 45,000, ont dit les uns; d'aprs les autres,
plus de 60,000. Les Franais n'taient que 10,000, mais solides et
avec l'lite des officiers d'Afrique, La Moricire, Bedeau, Cavaignac,
Plissier, Tartas, Morris, Yusuf, etc. Le marchal ne s'inquitait pas
de cette disproportion numrique; il avait des ides trs arrtes sur
l'impuissance des multitudes sans organisation et sans tactique, et,
depuis quelque temps, il ne manquait pas une occasion de dvelopper
cette thse devant les officiers, les sous-officiers et mme les
simples soldats; on sait que ce professorat militaire tait dans ses
habitudes et ses gots. Ne comptez donc pas les ennemis, disait-il en
terminant ses dmonstrations; il est absolument indiffrent d'en
combattre 40,000 ou 10,000, pourvu que vous ne les jugiez pas par vos
yeux, mais bien par votre raisonnement qui vous fait comprendre leur
faiblesse. Pntrez au milieu de cette multitude, vous la fendrez
comme un vaisseau fend les ondes; frappez et marchez, sans regarder
derrire vous: c'est la fort enchante; tout disparatra avec une
facilit qui vous tonnera vous-mmes.

Le 12 aot, les troupes furent prvenues qu'elles allaient prendre
l'offensive. Dans la soire, eut lieu une scne dont le souvenir est
rest profondment grav chez tous ceux qui y assistrent[406]. Les
officiers s'taient runis, afin d'offrir un punch  ceux de leurs
camarades qui venaient d'arriver de France pour prendre part  la
campagne. La fte se donnait au milieu du camp, dans une sorte
d'enceinte pittoresquement encadre de lauriers-roses. On causait,
avec une gaiet mue, des vnements qui se prparaient. Une seule
chose manquait, la prsence du grand chef: celui-ci, trs fatigu de
sa journe, tait dj couch. L'interprte, M. Roches, fut dpch
vers lui. Fort bourr d'abord par celui qu'il rveillait, il le
dtermina cependant  venir. Les acclamations qui accueillirent le
marchal  son arrive chassrent toute sa mauvaise humeur. On fit
cercle; de sa haute taille, Bugeaud dominait les quatre cents
officiers qui l'entouraient. Aprs-demain, mes amis, s'cria-t-il
d'une voix mle qui portait au loin, sera une grande journe, je vous
en donne ma parole. Avec ma petite arme, je vais attaquer l'arme du
prince marocain qui s'lve  soixante mille cavaliers. Je voudrais
que ce nombre ft double, ft triple, car plus il y en aura, plus leur
dsordre et leur dsastre seront grands. Moi, j'ai une arme, lui n'a
qu'une cohue. Je vais vous prdire ce qui se passera. Et d'abord je
veux vous expliquer mon ordre d'attaque. Je donne  ma petite arme la
forme d'une hure de sanglier. Entendez-vous bien? La dfense de
gauche, c'est Bedeau; le museau, c'est Plissier, et moi, je suis
entre les deux oreilles. Qui pourra arrter notre force de
pntration? Ah! mes amis, nous entrerons dans l'arme marocaine,
comme un couteau dans du beurre. Il accompagnait ses explications de
violents gestes des coudes, trs expressifs, qui excitaient la gaiet
de l'auditoire. Puis il continua  exposer l'invincible supriorit
des petits groupes organiss sur les grandes masses dpourvues
d'organisation,  la condition d'une ferme attitude inspire par la
conscience mme de cette supriorit. Spectacle singulier que celui
de ce gnral dmontrant par avance  son arme la victoire qu'il
allait lui faire remporter. Bugeaud apparaissait vraiment grand en de
pareils moments. L'auditoire tait transport d'enthousiasme, aussi
bien les officiers serrs autour du gouverneur, que les soldats
groups hors de l'enceinte, sur les escarpements de la valle, tous
fantastiquement clairs par la lueur des torches, des lanternes en
papier, de couleur et par les flammes des cinquante gamelles de punch.

[Note 406: Voir le rcit du gnral TROCHU dans son livre sur l'_Arme
franaise en 1867_, celui de M. Lon ROCHES, insr dans l'ouvrage de
M. D'IDEVILLE sur le _Marchal Bugeaud_, celui du capitaine BLANC,
dans les _Souvenirs d'un vieux zouave_, et aussi quelques lignes des
_Souvenirs d'un officier d'tat-major_, par le gnral DE MARTIMPREY.]

Le lendemain, 13 aot, l'arme, feignant d'aller au fourrage, se
rapprocha de l'ennemi. Le 14, elle se remit en route  deux heures du
matin. La confiance et l'entrain rgnaient dans tous les rangs, et les
fantassins saluaient au passage leur chef par de gais propos. Vers six
heures, en dbouchant sur une hauteur, on aperut tout d'un coup les
innombrables tentes des camps marocains qui s'talaient dans un
primtre plus vaste que celui de Paris.  cette vue, un hourra
immense sortit de toutes les poitrines. L'arme, formant la fameuse
hure, traversa  gu l'Isly. Cependant, les Marocains taient monts 
cheval et se prcipitaient sur notre phalange, qui fut littralement
enveloppe d'une nue de cavaliers. C'est un lion attaqu par cent
mille chacals, disait un Arabe. Nulle part, notre infanterie ne se
laissa troubler ni entamer; elle attendait les cavaliers  petite
porte, et les arrtait net par une dcharge meurtrire; on les voyait
alors tourbillonner sur eux-mmes et se rejeter en dsordre sur ceux
qui les suivaient. Pendant deux heures, ainsi entours et assaillis,
les Franais avancrent toujours, conservant leur mme ordre; ils
finirent par atteindre la hauteur sur laquelle tait le camp. Le
marchal, se rendant compte que les bandes marocaines taient
fatigues et brises par leurs efforts infructueux, fit sortir ses
escadrons de chasseurs et de spahis qu'il avait gards jusqu'ici entre
les oreilles de la hure; il en lana une partie contre le camp, tandis
que l'autre prcipitait la droute des cavaliers ennemis. Ds midi, la
victoire tait complte. Tout s'tait pass comme l'avait prvu le
marchal. Nous n'avions eu que vingt-sept morts et une centaine de
blesss. Nos adversaires laissaient huit cents cadavres sur le champ
de bataille. Un butin immense, la tente, le parasol et la
correspondance du fils de l'Empereur, dix-huit drapeaux, onze pices
de canon et jusqu'aux chanes de fer destines aux prisonniers
franais taient tombs entre nos mains. Les jours suivants, le
marchal et volontiers poursuivi plus avant les restes de l'arme
marocaine; mais ses troupes, puises par une chaleur torride,
dcimes par les maladies, taient, pour le moment, incapables d'un
nouvel effort.

Pendant ce temps, la flotte continuait ses oprations. En quittant
Tanger, elle se dirigea au sud, vers Mogador. Cette ville, principal
centre commercial de l'empire, tait la proprit particulire du
souverain qui en louait les maisons et trouvait l l'une des sources
les plus claires de son revenu. Arrive, le 11 aot, devant Mogador,
par une mauvaise mer, l'escadre fut, pendant plusieurs jours, empche
d'agir. Enfin, le 15, le lendemain de la bataille d'Isly, le
bombardement commena. La rsistance fut plus srieuse qu' Tanger.
Aprs un vif combat, les compagnies de dbarquement s'emparrent de la
petite le fortifie qui fermait l'entre du port. Le lendemain,
nouvelle descente  terre, pour dtruire les dfenses de la ville. En
se retirant, le prince laissa 500 hommes solidement tablis dans l'le
et quelques-uns de ses btiments dans le port.

Neuf jours avaient suffi pour frapper des coups dcisifs sur terre et
sur mer. Autant nos chefs militaires s'taient montrs patients et
prudents avant que ft venue l'heure d'agir, autant ils avaient t
prompts et rsolus dans l'action. Des deux faons, ils avaient rpondu
aux vues du gouvernement. C'tait bien ce qui convenait, d'une part
pour rassurer l'Europe sur nos desseins, de l'autre pour prouver au
Maroc, suivant le mot du prince de Joinville, qu'il ne fallait pas
jouer avec nous.


VI

Les nouvelles de ces heureux faits d'armes, arrivant coup sur coup,
firent grand effet en France. Le public fut flatt dans son
amour-propre national; on lui avait tant rpt que le gouvernement
n'oserait rien faire! Les journaux de l'opposition eux-mmes durent
reconnatre que la campagne avait t bien mene; mais ils
prtendirent que le prince de Joinville et le marchal Bugeaud avaient
agi contre leurs instructions et violent la lchet du ministre.

En Angleterre, au contraire, o l'opinion tait dj si trouble des
vnements de Tati, le canon de notre flotte eut un douloureux
retentissement. Le bombardement de Tanger fut connu vers le 16 aot.
L'alarme se manifesta aussitt trs vive[407], et alla grossissant les
jours suivants, bien que les vnements plus graves d'Isly et de
Mogador fussent encore ignors. On rpte, crivait de Londres M. de
Jarnac, le 22 aot, que la paix du monde entier est maintenant  la
merci de chaque incident d'une guerre qui semble placer en conflit
invitable les intrts majeurs de la France et de l'Angleterre... Je
ne vois personne qui ne me parle de la situation actuelle avec une
vive apprhension[408]. Sir Robert Peel sentait renatre ses
premires dfiances. Se reportant toujours  l'expdition d'Alger en
1830, il exprimait la crainte que les vnements du Maroc n'eussent la
mme issue. Tous les faux bruits qu'on lui apportait sur nos armements
maritimes trouvaient crance chez lui; voyant un conflit probable et
prochain, il insistait auprs de ses collgues pour que l'Angleterre
s'y prpart sans retard. M. Guizot, surpris et bless de ces
inquitudes, rappela comment la France avait t force  une guerre
qu'elle et dsir viter, et, tout en revendiquant fermement le droit
de ne ngliger aucun des moyens qui pouvaient rendre cette guerre
efficace et assurer la scurit de notre territoire algrien, il
ajouta, pour dissiper les ombrages de sir Robert Peel: Pas plus
aujourd'hui qu'avant l'explosion de la guerre, nous n'avons aucun
projet, aucune ide d'occupation permanente sur aucune partie du
territoire marocain. Nos succs ne changeront rien  nos intentions,
n'ajouteront rien  nos prtentions. Lord Aberdeen, demeur fidle 
l'entente cordiale, se servait de ces dclarations pour rassurer ses
collgues, mais pas toujours avec succs.

[Note 407: Voil le canon de Tanger parti, crivait M. Dsages  M.
de Jarnac, le 15 aot 1844.  en juger par la consternation du pauvre
lord Cowley (ambassadeur d'Angleterre  Paris), cela aura grand
retentissement  Londres. (_Documents indits._)]

[Note 408: Un fait de presse qui fit alors beaucoup de bruit montre
bien ce qu'il y avait d'animosit contre la France dans certaines
parties de l'opinion anglaise. Le principal journal de Londres, le
_Times_, publia quelques lettres qu'il prtendait avoir t crites
par des officiers de la flotte britannique, tmoins du bombardement de
Tanger, lettres o nos marins et leur chef, Joinville et sa bande,
comme on disait, taient accuss d'avoir dshonor le pavillon
franais par leur incapacit et par leur couardise. L'indignation fut
extrme en France. Les plus sages, tels que le _Journal des Dbats_,
dclarrent que de tels procds risquaient de rendre vains les
efforts faits pour maintenir la paix. Il est vrai qu'en Angleterre
mme, on eut honte de ce genre d'attaques; des protestations
s'levrent contre la publication du _Times_. Les autorits navales
s'murent; une enqute ayant rvl que l'auteur des lettres tait le
chapelain du vaisseau le _Warspite_, ce chapelain fut rvoqu, et le
commandant de la flotte britannique dans la Mditerrane fltrit sa
conduite par un ordre du jour.]

Ce fut bien pis quand, dans les derniers jours d'aot, on apprit, 
Londres, la bataille d'Isly, et surtout l'occupation de Mogador, qui
apparut comme le dbut d'un tablissement sur la terre marocaine. Les
journaux whigs, prompts  exploiter cette alarme jalouse, n'avaient
pas assez d'invectives contre ce ministre qui, depuis trois ans,
suivant l'expression de lord Palmerston, baisait presque la terre
devant l'alli franais. L'une des consquences de cette motion fut
de rendre beaucoup plus aigu, entre les deux cabinets, la question
souleve par l'arrestation de M. Pritchard. Cela se conoit. Si les
vnements d'Afrique fournissaient aux whigs un prtexte pour attaquer
la politique de lord Aberdeen, il tait difficile que le gouvernement
britannique y trouvt un sujet srieux de rclamation  adresser au
gouvernement franais, surtout en prsence des assurances formelles
que celui-ci donnait de son absolu dsintressement; de ce ct,
l'Angleterre avait  la fois beaucoup de dplaisir et pas de grief.
Mais ce grief qui lui chappait dans l'affaire du Maroc, ne
croyait-elle pas le possder dans celle de Tati, o M. Guizot n'avait
encore offert aucune rparation? On se montra donc,  Londres,
d'autant plus port  mal prendre ce retard, qu'on tait plus mortifi
de ce qui venait de se passer en Afrique. L'attitude fut telle, qu'un
conflit arm semblait possible, quelques-uns mme disaient: probable.

Notre charg d'affaires, le comte de Jarnac, vit le danger et
s'empressa de le signaler  M. Guizot. Dans une dpche en date du 28
aot, il montrait l'ide s'accrditant, en Angleterre, que, malgr le
dsir des deux souverains et des deux cabinets, une rupture tait  la
veille d'clater. Puis il ajoutait: Il est de mon devoir de le dire
 Votre Excellence, et assurment je ne suis pas le seul  l'en
informer; la guerre, ses consquences probables, les forces, les
ressources, les alliances respectives des deux pays sont devenues ici
le thme gnral de la conversation, et les classes qui, par leurs
habitudes et leurs intrts, seraient le moins portes  admettre ces
formidables ventualits, se prtent aujourd'hui  les prvoir et 
les discuter... Votre Excellence aura remarqu que le rappel de lord
Cowley a t formellement indiqu, sinon rclam, ces jours-ci, par le
principal organe de l'opinion publique. Je sais d'ailleurs  ne
pouvoir en douter, que les membres les plus influents du conseil des
ministres se sont vivement mus de cette situation, qu'un changement
complet dans la politique extrieure de la Grande-Bretagne est discut
chaque jour, que les partis les plus extrmes, ceux qui rendraient
peut-tre impossible le maintien des relations diplomatiques entre les
cours, sont sans cesse passs en revue. J'ai tout lieu de craindre
que, si aucun arrangement des diffrends actuels ne pouvait tre
arrt, une politique au plus haut point compromettante pour les
relations des deux cours ne saurait longtemps encore tarder 
prvaloir dans le conseil.

L'opposition franaise a soutenu aprs coup que, dans cette
circonstance, notre jeune charg d'affaires avait manqu de sang-froid
et de clairvoyance, qu'il avait t la dupe de lord Aberdeen, en
prenant au vrai des alarmes systmatiquement exagres, et qu'il avait
cru trop facilement au danger de la guerre. Les tmoignages
contemporains anglais, tmoignages d'autant moins suspects qu'ils
ressortent de documents intimes, nullement destins  une publicit
immdiate, justifient M. de Jarnac. Lord Palmerston crivait  son
frre, le 29 aot 1884: Les esprits les plus tranquilles commencent 
regarder une guerre avec la France comme un vnement que toute notre
prudence ne peut pas longtemps empcher et auquel nous devons nous
prparer sans dlai. Dans une telle guerre, le gouvernement recevra
l'appui unanime de la nation entire, et toutes les nouvelles charges
qui pourront devenir ncessaires pour cet objet seront volontiers
supportes[409]. Dira-t-on que lord Palmerston est suspect  cause de
son animosit contre la France? Voici lady Holland, grande amie de
notre pays, fort oppose pour son compte  la guerre, qui constate
avec chagrin, dans une lettre  lady Palmerston, que tout le monde,
en Angleterre, est rsign  la guerre et est prpar  la supporter,
ft-ce au prix de 10 pour 100 d'_income tax_[410]. Lord Malmesbury,
aprs avoir rapport dans son journal intime, toujours  la mme
poque, que l'on faisait des prparatifs militaires dans tous les
arsenaux, ajoutait: Lord Canning, sous-secrtaire d'tat au _Foreign
Office_, m'avait crit aprs le bombardement de Tanger que, pendant
plusieurs jours, la guerre avec la France avait t imminente;
l'occupation de Mogador va encore compliquer la situation[411]. Mme
impression recueillie dans le journal de M. Charles Greville[412].
Enfin, la reine Victoria crivait  son cher oncle, le roi des Belges,
combien elle tait afflige et effraye du nuage menaant qui planait
sur les relations de l'Angleterre avec la France; et plus tard, quand
les affaires seront arranges, elle crira: Il est ncessaire que
vous et ceux qui sont  Paris sachiez combien le danger tait
imminent[413].

[Note 409: BULWER, _Life of Palmerston_, t. III, p. 129.]

[Note 410: Cit par lord Palmerston,  la date du 21 aot 1844.
(_Ibid._, p. 132.)]

[Note 411: _Mmoires de lord Malmesbury_,  la date du 2 septembre
1844.]

[Note 412: _The Greville Memoirs, second part_, vol. II, p. 253.]

[Note 413: Lettres de la fin d'aot et du commencement de septembre
1844, cites dans la _Vie du Prince consort_.]

Pendant qu' Londres les choses menaaient de tourner  une rupture,
en France, on tait  la fois inquiet et excit. La Bourse baissait
sur les bruits de guerre, et un observateur de sang-froid notait que
jamais, sans en excepter peut-tre 1840, l'opinion, mme celle des
hommes d'ordinaire sages et pacifiques, n'avait t plus monte contr
les Anglais[414]. Les journaux de la gauche faisaient tout pour
augmenter cette excitation. Le moindre mnagement envers la
Grande-Bretagne tait dnonc par eux comme une lchet et une
trahison.  voir la faon dont ils donnaient  entendre que le vrai
vaincu n'tait pas le Maroc, mais l'Angleterre, on et dit qu'ils
s'taient donn mission de fournir aliment aux mfiances de cette
dernire. S'ils voulaient bien assurer les puissances continentales
que, pour le moment, nous ne visions pas la rive gauche du Rhin, ils
avertissaient nos voisins d'outre-Manche que notre ambition se portait
dsormais sur le domaine colonial et maritime. Bien plus, le
_National_ discutait ouvertement les chances d'un dbarquement sur les
ctes de la Grande-Bretagne, et il soutenait que l'entreprise tait
d'un succs facile. Ces articles, aussitt reproduits et comments au
del du dtroit, ne contribuaient pas  y calmer les esprits.

[Note 414: _Journal indit du baron de Viel-Castel_,  la date du 27
aot 1844.]

Les chancelleries europennes apercevaient le pril de la situation et
s'en proccupaient.  Vienne, M. de Metternich, tout en se flicitant
de voir crouler l'entente cordiale, contre laquelle il s'tait
toujours plu  dogmatiser, se demandait, non sans angoisse, si la
banqueroute de cette entente cordiale n'entranerait pas celle de la
paix politique; en dpit des intentions pacifiques des deux
gouvernements, il trouvait les choses fort dangereusement
places[415]. Ce que devaient tre les esprances du Czar 
l'approche d'un tel conflit et ses dispositions empresses  soutenir
l'Angleterre contre nous, on peut en avoir ide en se rappelant ce
qu'il tait venu faire nagure  Londres. Mmes sentiments, avec un
peu moins d'imptuosit,  Berlin. Par une concidence qui n'tait pas
indiffrente, le frre du roi de Prusse, celui qui sera plus tard
l'empereur Guillaume Ier et le redoutable ennemi de la France, tait
alors l'hte de la cour de Windsor et nouait avec elle des relations
trs intimes. Aussi le _Times_, dans un article menaant, nous
avertissait-il qu'en cas de guerre, les puissances du Nord seraient
avec l'Angleterre contre la France isole. M. Bresson, qui tait 
cette poque ambassadeur  Madrid, mais qui connaissait bien l'Europe
centrale pour avoir t pendant longtemps ministre  Berlin, crivait
 M. Guizot, le 2 septembre: Finissez cette affaire; rentrons dans
des termes convenables avec l'Angleterre. Le reste de l'Europe pie
nos dissentiments, pour se ranger aveuglment et en forcen contre
nous. Je connais bien les puissances allemandes; ne nous faisons pas
d'illusions[416].

[Note 415: Lettres au comte Apponyi, du 29 et du 30 aot 1844.
(_Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 29  31.)]

[Note 416: _Documents indits._]


VII

Il ne fallait pas, en effet, laisser se prolonger davantage un tel
tat de choses. Nos ministres le comprenaient. Il leur paraissait
d'ailleurs que les succs obtenus en Afrique permettaient d'tre
conciliant, et que la victoire rendait la modration plus facile. Le
Roi les poussait fort dans ce sens; depuis longtemps, il aspirait  en
finir avec ce qu'il appelait les tristes btises de Tati,  sortir
du gupier du Maroc, et  mettre au _requiem_ ces malheureux
incidents[417].

[Note 417: Expressions employes par le Roi dans une lettre au
marchal Soult, en date du 14 aot 1844 (_Documents indits_), et dans
une lettre au roi des Belges, non date, mais qui doit tre du 1er ou
du 2 septembre. (_Revue rtrospective._)]

Tout d'abord, rsolution fut prise de ne pas retarder davantage, dans
l'affaire Pritchard, la communication officielle que le cabinet
anglais attendait depuis plus d'un mois. Seulement, quelle
satisfaction le cabinet franais allait-il offrir pour les torts de
forme que, d'accord avec M. Bruat, il avait reconnus et regretts ds
le premier jour? Malgr son esprit de conciliation, il persistait 
ne pas vouloir entendre parler des mesures suggres par lord
Aberdeen, c'est--dire du retour de M. Pritchard et de l'loignement
des officiers franais. Il lui fallait trouver quelque autre solution
dont se contentt l'Angleterre et qui ft plus acceptable pour la
France. Ainsi fut-il amen  reprendre une ide qui s'tait fait jour,
un moment,  Londres, dans les premiers pourparlers, mais qui avait
t aussitt rejete dans l'ombre, celle d'une indemnit alloue  M.
Pritchard. Il jugeait, non sans raison, beaucoup moins coteux de
payer les torts commis, avec quelques cus qu'avec la disgrce de nos
officiers. Un ddommagement accord de ce chef laissait entiers le
droit de la France et l'honneur de ses agents. Comme M. Guizot l'a
crit lui-mme plus tard, on ne pouvait refuser davantage et accorder
moins. On devait mme craindre que l'Angleterre ne juget pas
suffisante une satisfaction si infrieure  celle qu'elle avait
dsire. Sa dcision prise, le cabinet franais ne perdit pas un
instant. M. Guizot adressa  M. de Jarnac deux dpches, destines 
tre communiques  lord Aberdeen. Dans la premire, date du 29 aot
1844, il commenait par affirmer trs nettement que les autorits
franaises avaient eu le droit de renvoyer M. Pritchard, et que
celui-ci, par sa conduite, avait mrit ce renvoi; seulement, il
exprimait son regret et son improbation au sujet de certaines
circonstances qui avaient prcd l'expulsion. Il protestait de sa
volont d'assurer  tous les missionnaires la libert dont ils avaient
besoin, mais ne se dclarait pas moins rsolu  maintenir et  faire
respecter les droits de la France. Il terminait en tmoignant la
confiance que, pleins l'un pour l'autre d'une juste estime, les deux
gouvernements avaient le mme dsir d'inspirer  leurs agents les
sentiments qui les animaient eux-mmes, et de leur interdire tous les
actes qui pourraient compromettre les rapports des deux tats. Dans
la seconde dpche, date du 2 septembre, M. Guizot, rappelant son
regret et son improbation de certaines circonstances qui avaient
prcd le renvoi de M. Pritchard, se disait dispos  lui accorder,
 raison des dommages et des souffrances que ces circonstances
avaient pu lui faire prouver, une quitable indemnit. Quant  la
fixation du chiffre, le ministre proposait d'en remettre le soin aux
commandants des stations franaise et anglaise dans l'ocan Pacifique.
On le voit, de ces deux pices il ressortait trs clairement que
l'indemnit tait offerte, non pour l'expulsion dont on maintenait au
contraire la lgitimit, mais pour quelques circonstances fcheuses
qui l'avaient prcde.

Aussitt nos propositions arrives  Londres, le cabinet anglais se
runit pour en dlibrer. Il trouvait sans doute la satisfaction
mince (_slender_); mais divers motifs le dterminrent  n'y pas
regarder de trop prs: lui aussi sentait le besoin d'en finir; il
souhaitait vivement annoncer l'arrangement, dans le discours de
clture de la session qui allait tre prononc le 5 septembre; il se
rendait compte combien serait draisonnable une guerre pour un si
petit sujet; enfin,  ce moment mme, les affaires d'Irlande prenaient
une tournure qui lui faisait dsirer de ne pas se mettre un autre
embarras sur les bras[418]. Ajoutons que l'influence de lord Aberdeen
s'exerait, comme toujours, dans le sens de la conciliation; M. Guizot
lui avait fait savoir d'avance qu'en cas de refus, se trouvant plac
entre des concessions qu'il ne voudrait pas faire et la guerre, il ne
resterait pas au pouvoir. Alors, avait rpondu le secrtaire d'tat,
je n'aurais point  choisir; nous nous retirerions ensemble, et notre
politique succomberait avec nous[419]. Le cabinet tory se pronona
donc pour l'acceptation pure et simple des offres franaises.
Interrog dans la dernire sance de la Chambre des communes, le 5
septembre, sir Robert Peel dclara que l'affaire de Tati venait de se
terminer de la manire la plus amicale et la plus satisfaisante. Il
refusa nanmoins d'en dire plus long et de faire connatre les
conditions de l'arrangement; il craignait videmment que l'opposition
ne profitt de ce que la clture de la session n'tait pas encore
prononce, pour exploiter contre le cabinet le dsappointement que ces
conditions devaient causer au public. Quelques heures aprs, le
discours de la Reine, prononant la prorogation du Parlement, se borna
galement  faire connatre que les difficults leves entre les deux
gouvernements avaient t heureusement cartes, grce  leur esprit
de justice et de modration. Le lendemain, 6 septembre, par une
dpche adresse  son ambassadeur  Paris, lord Aberdeen annona
officiellement au gouvernement franais l'acceptation de ses offres;
il se dclarait entirement satisfait et n'levait aucune objection
sur la faon dont M. Guizot avait pos la question et revendiqu les
droits des autorits franaises; tout au plus faisait-il observer que
M. Pritchard niait la vrit des allgations portes contre lui,
mais en se gardant bien de prendre cette ngation  son compte. Tout
rvlait chez le ministre anglais la volont de ne laisser aucune
trace du conflit. Ma conviction, crivait-il, est que le dsir
sincre des deux gouvernements de cultiver l'entente la meilleure et
la plus cordiale, rend presque impossible que des incidents de cette
nature, s'ils sont vus sans passion et traits dans un esprit de
justice et de modration, puissent jamais aboutir autrement qu' une
issue amicale et heureuse.

[Note 418: _The Greville Memoirs, second part_, vol. II, p. 253, 254.]

[Note 419: Lettre de M. de Jarnac  M. Guizot, en date du 29 aot
1844.]

Le gouvernement franais ne s'tait pas montr moins press de mettre
fin  la guerre avec le Maroc. En mme temps qu'il proposait  Londres
une solution de l'affaire Pritchard, il crivait, le 30 aot, aux agents
diplomatiques qui assistaient le prince de Joinville,--c'taient M. de
Nion, consul  Tanger, et le duc de Glcksberg, fils du duc Decazes,
alors secrtaire d'ambassade  Madrid,--de se transporter immdiatement
devant Tanger et de faire savoir  l'empereur du Maroc que nous tions
prts  traiter avec lui sur les bases de l'_ultimatum_ signifi avant
l'ouverture des hostilits; on n'en a pas oubli les quatre conditions:
dispersion des troupes rassembles sur la frontire; chtiment des
auteurs des agressions commises sur notre territoire; expulsion d'Abd
el-Kader; dlimitation de la frontire telle qu'elle existait du temps
des Turcs. M. Guizot eut soin d'aviser aussitt le gouvernement anglais
de cette dmarche. Ainsi les succs de nos armes ne faisaient rien
ajouter aux premires demandes. Il ne manquait pas de gens pour
conseiller de se montrer plus exigeant, de rclamer, par exemple, une
indemnit pour les frais de la guerre, la remise d'Abd el-Kader entre
nos mains, et l'occupation, jusqu' complte excution du trait, de
quelque partie du territoire ennemi. Rien sans doute n'et t plus
justifi; mais il fallait songer aux consquences. Il tait  prvoir
que l'Empereur repousserait ces conditions[420]. En admettant mme qu'il
les acceptt, il ne trouverait le moyen ni de runir l'argent ni de
s'emparer de l'mir; force nous serait d'aller prendre nous-mmes la
ranon et l'otage qu'on ne voudrait ou qu'on ne pourrait pas nous
livrer. C'tait donc, dans tous les cas, prolonger indfiniment la
guerre, ce que notre gouvernement dsirait viter, non seulement par
proccupation de ses relations avec l'Angleterre, mais parce qu'en
elle-mme cette guerre prsentait des difficults nullement en rapport
avec les avantages qu'on prtendait en tirer. Il ne fallait pas oublier
qu'au lendemain de la bataille d'Isly, notre arme tait puise par la
chaleur et incapable d'un effort de plus. Les obstacles venant du climat
et du sol n'taient pas les seuls  prvoir. En frappant de nouveaux
coups, nous risquions de faire crouler le pouvoir dj peu solide de
l'empereur Abd er-Raman, et alors, dans l'anarchie qui suivrait, aux
prises avec des populations insaisissables, comment en finirions-nous?
Ne serions-nous pas attirs dans l'engrenage d'une nouvelle conqute
dont nous ne voulions pas? Ou bien, si cette crise portait Abd el-Kader
 la place d'Abd er-Raman, substitution dont on commenait  parler chez
les plus fanatiques de nos adversaires, y gagnerions-nous? Si l'on avait
jug ncessaire de donner une leon  l'empereur, on ne voulait pas
l'abattre; bien au contraire, la leon donne, on avait intrt  le
rassurer,  le raffermir,  lui prouver qu'il pouvait et devait vivre
avec nous en ami. Tels furent les motifs, trs rflchis et aprs tout
fort raisonnables, pour lesquels, en posant les conditions du trait 
conclure, le cabinet franais rsolut de se montrer trs peu exigeant,
de se contenter du possible et de l'indispensable. Mme  ces
conditions, tait-il assur d'en finir tout de suite? Obtiendrait-il de
Fez une rponse nette et prompte? Trouverait-il seulement des
ngociateurs ayant pouvoir et volont de traiter? Ne devait-il pas
s'attendre aux lenteurs cauteleuses qui sont l'habitude de ces sortes de
gouvernements et qui, dans le cas particulier, pouvaient tre un calcul?

[Note 420: J'ai la conviction, crivait le marchal Bugeaud au prince
de Joinville, que l'empereur s'exposerait plutt  continuer une
mauvaise guerre que de donner un seul million. Je sais qu'il est
sordidement intress. Quant  Abd el-Kader, il ne pourrait pas le
livrer, sans se faire honnir par tout son peuple.]

Les choses marchrent avec une rapidit inespre. Ds le 3 septembre,
avant l'arrive des instructions de M. Guizot, le prince de Joinville
fut avis que l'empereur demandait la paix et se dclarait prt  nous
donner satisfaction. S'tant assur des pouvoirs de ceux qui lui
transmettaient cette demande, le prince, assist de M. de Nion et du
duc de Glcksberg, se rendit devant Tanger, le 10 septembre, et fit
signifier aux plnipotentiaires marocains un trait tout rdig et
conforme  notre _ultimatum_[421]; ce trait devait tre accept
immdiatement, sans discussion, sinon la guerre continuerait. En deux
heures tout fut sign. Le prince prit alors sur lui d'ordonner
l'vacuation immdiate de l'le de Mogador. Dans sa faon de faire la
paix, il montrait le mme mlange de prudence et de dcision, dont il
avait fait preuve dans l'action. Guerre forte, paix gnreuse et
douce, c'est par ces mots que, quelques jours aprs, le roi
Louis-Philippe rsumait la conduite de son gouvernement.

[Note 421: Ce trait diffrait cependant de l'_ultimatum_ en un point,
c'est qu'il stipulait la mise hors la loi d'Abd el-Kader, au lieu de
son expulsion. En consquence de cette mise hors la loi, sorte
d'excommunication religieuse autant que politique, les Marocains
s'engageaient  poursuivre  main arme l'mir sur leur territoire,
jusqu' ce qu'il ft expuls ou tomb entre leurs mains; dans ce
dernier cas, il serait transport dans une ville du littoral de
l'Ouest, et les deux gouvernements se concerteraient sur les mesures 
prendre. Rien de mieux, si l'on et pu compter sur l'excution
srieuse de ces engagements.]

Les deux questions taient donc rsolues  quelques jours de distance,
et, par suite, tous les dangers qu'elles avaient paru un moment
soulever, se trouvaient dissips. Le gouvernement franais s'en
flicitait vivement. Nous voil hors de deux grosses affaires,
mandait M. Guizot au marchal Soult; le 18 septembre. J'espre que
vous aurez t content de la manire dont elles se sont termines. Le
cabinet reste, je crois, en bonne position. On se fortifie par les
difficults qu'on a vaincues[422]. La satisfaction du gouvernement
anglais n'tait pas moins vive. L'heureuse fin de nos difficults
avec la France est une bndiction, crivait, le 14 septembre, la
reine Victoria au roi des Belges[423]. Mais pendant que tel tait le
sentiment des pouvoirs responsables, les oppositions irresponsables,
des deux cts du dtroit, affectaient de se plaindre d'autant plus
haut qu'elles se savaient maintenant garanties contre tout danger de
guerre par la sagesse des cabinets.  Londres, les journaux de lord
Palmerston dnonaient, avec colre, la poltronnerie qui rgnait au
_Foreign Office_. La France, disaient-ils, sait maintenant qu'elle
peut nous braver. Ils se complaisaient  faire ressortir que, dans
l'affaire de Tati, lord Aberdeen s'tait humblement content de
l'ombre d'une excuse, et que le capitaine d'Aubigny sortait de l
sans le moindre dsagrment. Nous avalons une insulte,
concluaient-ils, et reculons devant une querelle.  Paris, M. Guizot
n'tait pas mieux trait. Sans doute la presse de gauche, qui avait
jusqu'au dernier moment soutenu que notre ministre n'oserait pas
refuser le rappel de M. d'Aubigny, fut d'abord un peu dconcerte
quand elle sut les conditions toutes diffrentes de l'arrangement
conclu dans l'affaire Pritchard; elle se laissa mme aller  railler
la mesquinerie de la satisfaction dont avait d se contenter le
cabinet anglais; mais cela ne dura pas, et elle eut bientt dcouvert
que l'octroi d'une indemnit tait plus dshonorant encore que ne
l'aurait t le rappel des officiers. On comprend, disait-elle aux
ministres, que lord Aberdeen ait t facile sur le reste, du moment o
il vous imprimait cette honte sur le front. De mme, pour le Maroc,
ces journaux, un moment surpris par l'heureuse promptitude des
ngociations, ne tardrent pas  dnoncer la prcipitation avec
laquelle le gouvernement avait offert humblement la paix et bcl
un trait digne, selon eux, d'tre compar  celui de la Tafna.  les
entendre, au lieu d'obtenir le prix de nos victoires, le ddommagement
de nos sacrifices, on s'tait content de belles paroles, de vaines
promesses, sans prendre aucune garantie de leur excution, bien plus,
en renonant, par l'vacuation htive de Mogador, au moyen de
contrainte que nous possdions dj, et tout cela par obissance
craintive aux ordres et aux menaces de l'tranger. En France comme en
Angleterre, ce langage de la presse n'tait pas sans action sur le
public dont il caressait certains ressentiments, et l'on devait ds
lors prvoir que les oppositions parlementaires trouveraient l, pour
la prochaine session, un de leurs meilleurs terrains d'attaque. Au
fond, cependant, les deux nations taient satisfaites. En dpit des
bravades auxquelles elles s'taient plus ou moins associes, elles
avaient eu trs peur de la guerre[424] et se sentaient fort soulages
de la voir carte. En France notamment, ceux-l mmes qui ne
semblaient pas fchs d'entendre reprocher  M. Guizot son manque de
fiert, eussent t implacables pour le ministre qui aurait laiss
rompre la paix. M. de Barante, aprs avoir analys cet tat d'esprit
avec sa perspicacit habituelle, concluait ainsi: La solution de nos
difficults avec l'Angleterre est un grand sujet de contentement non
seulement dans la rgion de la cour et du ministre, mais dans
l'opinion gnrale[425].

[Note 422: _Documents indits._]

[Note 423: Cit dans la _Vie du Prince consort_.]

[Note 424: Le duc de Broglie crivait le 5 septembre 1844: De ce
ct-ci de la Manche, tout le monde meurt de peur, au milieu des
bravades et des cris de victoire, et le parti conservateur tout entier
supplie M. Guizot de se montrer complaisant, tandis que le parti
Thiers le pousse dans le mme sens, en lui disant que c'est sa faute.
(_Documents indits._)]

[Note 425: Lettre du 25 septembre 1844, adresse  M. d'Houdetot. Voir
aussi une lettre du 5 septembre. (_Documents indits._)]

En tout cas,  regarder aujourd'hui les choses de haut et de loin,
l'histoire n'hsite pas. Entre ces oppositions qui, par calcul de
parti, ont grossi et envenim des accidents secondaires, parfois mme
insignifiants, de la politique extrieure, au point d'en faire des
questions dangereuses, qui ont risqu de jeter leur pays dans la
guerre afin de renverser ou seulement d'embarrasser un cabinet,--et
ces gouvernements qui, ddaigneux de la popularit, plus soucieux du
pril public que du leur propre, se sont mis en travers des
irritations passagres, des entranements irrflchis de l'opinion,
pour sauvegarder les intrts suprieurs et permanents de leurs
nations,--la postrit donne hautement raison aux gouvernements. Et,
pour ne parler que de la France qui nous occupe particulirement, nous
ne parvenons pas  trouver coupable de faiblesse le cabinet qui, dans
l'affaire du Maroc, a cart toute mdiation trangre, s'est fait
justice  main arme, a bombard Tanger et Mogador devant la flotte
anglaise, et a dict seul la paix  l'empereur vaincu; le cabinet qui,
dans l'affaire de Tati, a refus toutes les satisfactions de principe
et de personnes dsires  Londres et s'est born  offrir, pour des
torts incontestables, un lger ddommagement pcuniaire[426]. Sans
doute, en traitant ces affaires, nos ministres se sont proccups de
mnager l'Angleterre avec laquelle ils tenaient  bien vivre, et de ne
pas compromettre la paix europenne qui leur paraissait importer plus
 la France que tels petits avantages en Afrique ou en Ocanie. Qui
peut s'en tonner et leur en faire un reproche? Au contraire, quelle
condamnation paratrait assez svre contre les hommes d'tat qui
eussent laiss sortir une grande guerre, d'accidents aussi secondaires
que les incursions des fanatiques marocains, aussi misrables que la
querelle avec le rvrend Pritchard? Au plus aigu de la crise, le roi
Louis-Philippe, qui tait pour beaucoup dans la politique suivie par
son gouvernement, crivait au roi des Belges: Je n'ai pas de patience
pour la manire dont on magnifie si souvent des bagatelles en _casus
belli_. Ah! malheureux que vous tes! Si vous saviez comme moi ce que
c'est que _bellum_, vous vous garderiez bien d'tendre, comme vous le
faites, le triste catalogue des _casus belli_ que vous ne trouvez
jamais assez nombreux pour satisfaire les passions populaires et votre
coupable soif de popularit[427]. Cette lettre n'a t connue
qu'aprs la rvolution de Fvrier. Si quelque indiscrtion l'avait
fait publier au moment o elle a t crite, il est probable que
l'opposition et feint d'y trouver un patriotisme trop timide.
Aujourd'hui, il n'est pas  craindre que ce langage ne soit pas
compris; les gnrations nouvelles n'ignorent plus ce que c'est que
_bellum_.

[Note 426: En fait, l'indemnit n'a jamais t paye  M. Pritchard.]

[Note 427: _Revue rtrospective._]

Le 18 dcembre 1849, Louis-Philippe, rfugi en Angleterre, faisait 
l'homme d'tat qui avait prsid le cabinet anglais en 1844, l'honneur
de visiter son manoir. Au moment o il se retirait, sir Robert Peel,
alors guri par l'exprience des vellits de mfiance qui lui avaient
parfois travers l'esprit pendant son ministre, lui adressa ces
nobles paroles: Sire, nous vous avons d la paix du monde; chef d'une
nation justement susceptible, justement fire de sa gloire militaire,
vous avez su atteindre ce grand but de la paix, sans jamais sacrifier
aucun intrt de la France, sans jamais laisser porter aucune atteinte
 son honneur dont vous tiez plus jaloux que personne. C'est surtout
aux hommes qui ont sig dans les conseils de la couronne britannique
qu'il appartient de le proclamer[428]. Au milieu des tristesses de
l'exil et en face de la mort prochaine, le vieux roi dchu a d
trouver, dans cet hommage d'un tranger, la consolation de tant
d'injustices franaises. Il pressentait que l'histoire s'approprierait
les paroles de sir Robert Peel.

[Note 428: _Sir Robert Peel_, par M. GUIZOT.]




CHAPITRE VII

L'PILOGUE DE L'AFFAIRE PRITCHARD.

(Septembre 1844-septembre 1845.)

     I. La visite de Louis-Philippe  Windsor.--II. Ouverture de la
     session de 1845. Les menes de l'opposition. M. Mol et M. Guizot
      la Chambre des pairs. Le dbat de l'adresse  la Chambre des
     dputs. Le paragraphe relatif  l'affaire Pritchard n'est vot
     qu' huit voix de majorit.--III. Le ministre doit-il se
     retirer? Il se dcide  rester. Polmiques de la presse de
     gauche. La loi des fonds secrets au Palais-Bourbon et au
     Luxembourg. Le ministre est vainqueur. Rencontre de M. Guizot et
     de M. Thiers. Maladie de M. Guizot.--IV. Les premiers pourparlers
     sur l'affaire du droit de visite. Nomination de deux
     commissaires, le duc de Broglie et le docteur Lushington.
     L'opposition prdit l'insuccs. Le duc de Broglie  Londres. Les
     ngociations. Le trait du 29 mai 1845.--V. Effet du trait 
     Paris et  Londres. Seconde visite de la reine Victoria  Eu.
     Succs du cabinet. Discours prononc par M. Guizot devant ses
     lecteurs.


I

L'arrangement de l'affaire Pritchard et le trait avec le Maroc
avaient cart le danger, un moment imminent, d'une rupture entre la
France et l'Angleterre. Mais n'tait-il rien rest de tant de soupons
et d'aigreurs rciproques? Beaucoup d'esprits ne croyaient pas qu'il
pt encore tre question d'entente cordiale entre deux gouvernements
qui, tout  l'heure, semblaient sur le point d'en venir aux mains.
C'tait la thse des journaux opposants, de chaque ct du dtroit. M.
de Metternich, spectateur loign, mais attentif, des choses
d'Occident, se flattait d'tre  jamais dbarrass de ce qu'il
appelait _feu l'entente cordiale_, cette vague formule, morte de sa
mort naturelle[429]. Une visite de Louis-Philippe  Windsor allait
donner tout de suite un dmenti  ces apprciations. Vainement
certaines personnes avaient-elles tent d'inquiter le Roi sur le
danger de tmoigner personnellement  l'Angleterre une amiti peu en
harmonie avec les sentiments qui venaient d'clater chez son peuple,
il ne voulut pas retarder une dmarche annonce depuis longtemps et
trs dsire par la reine Victoria. Il estimait que se refuser 
rendre la visite faite  Eu, serait une offense, et, quelques mois
aprs le voyage du Czar  Londres, il n'et pas jug prudent de
fournir un tel grief  la cour britannique.

[Note 429: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 31.]

Le 8 octobre 1844, Louis-Philippe, accompagn du duc de Montpensier et
de M. Guizot, dbarqua  Portsmouth et de l se rendit  Windsor. Un
souverain franais sur le sol d'Angleterre, cela ne s'tait pas vu
depuis que Jean II y avait t amen prisonnier aprs la bataille de
Poitiers. Dans le chteau mme de Windsor, tout parlait de la rivalit
sculaire des deux nations; dans les salles s'talaient les trophes
de Marlborough, de Nelson et de Wellington. De tels souvenirs, un tel
cadre faisaient ressortir davantage encore et l'empressement du royal
visiteur et l'accueil affectueux qui lui tait fait[430]. Le vainqueur
de Waterloo avait t envoy au-devant de lui, avec le prince Albert,
pour lui souhaiter la bienvenue  son dbarquement. La Reine, toujours
sous le charme de l'esprit du vieux roi, lui prodigua les marques de
son attachement: entre elle et son hte, on et dit une intimit de
famille. Elle voulut lui confrer solennellement cet ordre de la
Jarretire que chacun se rappelait avoir t institu aprs la
bataille de Crcy. La cour, entrane par l'exemple de sa souveraine
et sduite aussi par les qualits du Roi, s'associait  ces actes
d'amicale courtoisie. Le peuple anglais lui-mme tmoignait avec clat
sa sympathie pour un prince auquel il savait gr d'tre libral et
pacifique. Louis-Philippe se promenait-il un jour dans les environs de
Windsor, partout, sur son passage, il tait chaleureusement acclam,
beaucoup plus que ne l'avait t l'empereur de Russie, notait la
Reine sur son journal; curieux rapprochement, cette promenade le
conduisait  Twickenham, o il avait sjourn pendant un premier exil,
et  Claremont, o il devait bientt trouver un nouveau refuge. Les
municipalits saisissaient, avec un empressement fort remarqu, les
occasions de lui rendre leurs hommages. Louis-Philippe, calquant sa
visite sur celle qu'il avait reue l'anne prcdente, s'tait
appliqu  demeurer exclusivement l'hte de la Reine, et avait, pour
cette raison, dclin les invitations de la Cit de Londres; alors, on
vit un fait sans prcdent dans les annales de cette fire
corporation: tous ses reprsentants, lord-maire, aldermen, shrifs,
conseillers, se dplacrent et vinrent apporter en grand appareil,
jusque dans le chteau de Windsor, une adresse  celui qu'ils
regrettaient de ne pouvoir fter  Mansion-House. Dans les speeches
qu'il prononait en pareille circonstance, comme dans ses
conversations de tous les instants, le Roi proclamait avec insistance,
 la vive satisfaction de ses auditeurs, son amour de la paix, son
dsir de maintenir l'union entre les deux nations[431]. Le 14 octobre,
quand vint le moment de se sparer, la Reine voulut reconduire son
hte jusqu' Portsmouth, o il devait retrouver la frgate le _Gomer_
qui l'avait amen.  mi-route, une forte tempte obligea
Louis-Philippe  modifier son itinraire et  aller s'embarquer 
Douvres. Par une gracieuse inspiration, la reine Victoria n'en
poursuivit pas moins jusqu' Portsmouth et se rendit  bord du
_Gomer_; elle daigna mme y accepter le djeuner offert par l'amiral
franais, et porta un toast en l'honneur du Roi absent. Nos marins,
qui gardaient cependant plus vives encore que toute autre partie de la
nation les vieilles prventions contre l'Anglais, tmoignrent, par
la chaleur de leur accueil, combien ils taient, touchs d'une si
aimable dmarche.

[Note 430: Sur les dtails de cette visite, voir _The life of the
Prince Consort_, par sir Thodore MARTIN, notamment les fragments du
Journal de la Reine qui y sont cits.]

[Note 431: Nous lisons,  propos d'un de ces entretiens, dans le
Journal de la Reine: Le Roi est un homme extraordinaire. Il a
beaucoup parl de nos rcentes difficults et de l'motion excessive
de la nation anglaise. Il a dit que la nation franaise ne dsirait
pas la guerre, mais que les Franais aiment  faire claquer leur fouet
comme les postillons, sans songer aux consquences. Puis il a dit que
les Franais ne savaient pas tre de bons ngociants comme les
Anglais, et qu'ils ne comprenaient pas la ncessit de la bonne foi
qui donne tant de stabilit  ce pays-ci. La France, a-t-il ajout,
ne peut pas faire la guerre  l'Angleterre, qui est le Triton des
mers; l'Angleterre a le plus grand empire du monde. Puis, parlant de
l'affaire de Tati: Je la voudrais au fond de la mer, dit-il, et
dsirerais beaucoup en tre entirement dbarrass.--Bien que
Louis-Philippe ft alors trs soucieux de plaire  la Reine, je doute
que celle-ci ait bien entendu et exactement rapport ce qui lui avait
t dit. Elle a d exagrer et mal comprendre certaines phrases de
politesse. Le Roi n'a pu, en causant avec une souveraine trangre,
tenir, sur son propre pays, certains des propos qui lui sont ici
attribus.]

Le Roi et M. Guizot revinrent en France, enchants de leur voyage et
avec le sentiment d'avoir fait quelque chose d'utile  leur politique.
Je m'applaudis, crivait Louis-Philippe au roi des Belges, d'avoir
secou toutes les timidits qui s'inquitaient de ma rsolution de
faire le voyage d'Angleterre... Tout le monde ici s'accorde  trouver
non seulement que l'effet est immense, mais qu'il s'accrot encore
chaque jour. C'est le traitement le plus efficace contre les prjugs
heureusement si battus en Angleterre et si funestes pour le bien-tre
des deux pays et la prosprit du monde. J'espre et je crois que nous
sommes ici en bon progrs  cet gard, et j'ai tout lieu de me flatter
que si notre excellente petite reine Victoria, son sage et bon Albert
et ses sages ministres continuent ce qui est en si bon train, nous
viendrons  bout de gagner les convictions des deux nations et de
consolider tout  fait cette prcieuse entente cordiale qui est dans
l'intrt bien entendu de tous[432]. M. Guizot, de son ct,
dclarait, dans une lettre  M. de Barante, l'effet du voyage
excellent des deux cts du dtroit. En Angleterre, ajoutait-il,
nous n'avons, quant  prsent, rien  dsirer. La disposition est
parfaite et la satisfaction grande. La popularit du Roi dans le
public anglais a ragi sur le cabinet qui tait bienveillant, mais
inquiet et timide. Aujourd'hui, il est bien dcid  laisser petites
toutes les petites questions et  maintenir toujours, au-dessus des
incidents, des conflits locaux, des embarras momentans, la grande
politique de la paix et de la bonne intelligence avec nous. En France
aussi, M. Guizot croyait le public content. J'ai vu moi-mme,
disait-il, l'impression  Calais, Boulogne, Montreuil, sur toute notre
route. Vif plaisir de ravoir le Roi en France. Vif et joyeux orgueil
de l'accueil qu'il venait de recevoir en Angleterre et du spectacle
donn en Europe. Vive satisfaction de la consolidation de la paix.
Tout cela tait dans tous les discours, dans toutes les conversations,
sur toutes les physionomies[433].

[Note 432: _Revue rtrospective._]

[Note 433: Lettre du 21 octobre 1844. (_Lettres de M. Guizot  sa
famille et  ses amis_, p. 226  228.)]

Quoique en partie exactes, ces observations taient, en ce qui
concernait la France, un peu optimistes. Le public prouvait tous les
sentiments nots par M. Guizot, mais, en mme temps, par une
contradiction que nous avons plusieurs fois signale, il prtait
volontiers l'oreille aux journalistes de gauche qui montraient, dans
cette visite faite au lendemain de l'affaire Pritchard, le coup de
grce de la dignit nationale, et qui s'efforaient de tourner contre
le Roi les hommages reus par lui en Angleterre.  les entendre, en
effet, ces hommages s'adressaient non  la France, toujours jalouse
et dteste, mais  la personne de Louis-Philippe, et l'on avait soin
d'insinuer que, si celui-ci tait populaire outre-Manche, c'tait
parce que, dans son royaume, il se mettait en travers du sentiment
national. Plus on approchait de la rentre des Chambres, plus la
presse travaillait  veiller ces ombrages. Il tait visible que
l'opposition, loin de dsarmer, s'apprtait  exploiter, dans le
Parlement, les derniers incidents de la politique extrieure, et
qu'une partie du public tait dispose  lui prter l'oreille.


II

La session s'ouvrit le 26 dcembre 1844. Le discours du trne aborda
hardiment les questions brlantes. Sur l'affaire du Maroc, il clbra
la paix aussi prompte que la victoire, et montra l'Algrie
profitant de ce que nous avions ainsi prouv  la fois notre
puissance et notre modration. Sur l'affaire Pritchard, le Roi
s'exprimait ainsi: Mon gouvernement tait engag avec celui de la
reine de la Grande-Bretagne dans des discussions qui pouvaient faire
craindre que les rapports des deux tats n'en fussent altrs. Un
mutuel esprit de bon vouloir et d'quit a maintenu, entre la France
et l'Angleterre, cet heureux accord qui garantit le repos du monde.
Venait ensuite un paragraphe o Louis-Philippe s'tendait avec
complaisance sur son voyage  Windsor, et tmoignait du prix qu'il
attachait  l'intimit des deux cours. Comme on le voit, la politique
de l'entente cordiale ne se dissimulait pas. Certains journaux lui
reprochaient mme de se montrer provocante.

De son ct, l'opposition tait fort anime. Divers symptmes lui
faisaient croire qu'elle tenait enfin l'occasion, vainement cherche
par elle depuis plus de quatre ans, de jeter bas M. Guizot. Lors de la
nomination du bureau de la Chambre des dputs, les candidats
ministriels ne l'emportrent que pniblement. Non seulement M. Mol,
mais aussi M. Dupin et mme M. de Montalivet se prononaient hautement
contre le cabinet, et ne devait-on pas supposer que de tels
personnages entraneraient avec eux une partie des conservateurs[434]?
Pour branler ces derniers, les meneurs exploitaient surtout
l'attitude de M. de Montalivet. Ils insinuaient que l'intendant de la
liste civile, que l'homme du Roi ne se ft pas ainsi dclar, s'il
n'et t autoris d'en haut expressment ou tacitement; ils
ajoutaient qu'aux Tuileries on tait fatigu de M. Guizot et qu'on y
sentait la ncessit d'un nouveau relais. Les journaux racontaient
tout haut que, mcontent de l'accueil assez froid fait  son discours,
Louis-Philippe avait dit, au sortir de la sance d'ouverture: J'aime
bien mon ministre, mais je voudrais cependant avoir des ministres
dont la prsence  mes cts n'empcht pas de crier: Vive le Roi! Y
avait-il quelque chose de vrai dans ces rcits et de fond dans ces
insinuations? Qu'en prvision d'un vote qui et mis M. Guizot et ses
collgues en minorit, le souverain se proccupt d'empcher que sa
politique intrieure et extrieure n'en ft trop altre, le fait
n'aurait rien d'tonnant. Sous ce rapport, il pouvait ne pas lui
dplaire que M. de Montalivet se conduisit de faon  tre le ministre
de l'intrieur de la future administration, tandis que M. Mol y
dirigerait la politique trangre. Mais s'il croyait devoir prendre
des prcautions en vue d'une crise possible, il tait loin de la
dsirer ou seulement d'y tre rsign d'avance. Aussi voulut-il
dmentir lui-mme les bruits que les ennemis du cabinet cherchaient 
rpandre: le jour o le bureau nouvellement lu de la Chambre lui fut
prsent, il dit  l'un des vice-prsidents, M. Debelleyme, qui avait
failli tre battu par M. Billault: Monsieur, je suis enchant que
vous ayez t nomm; j'aurais dsir que ce ft  une plus grande
majorit, et ceux qui ont cru le contraire ont jou le rle de dupes.
Le propos, aussitt rpt, produisit son effet. Est-ce pour cela que,
peu de jours aprs, lors de la nomination de la commission de
l'adresse, la majorit parut raffermie, et que les commissaires lus
par les bureaux furent tous, sauf un, des ministriels?

[Note 434:  chaque instant, raconte l'un des chefs du centre gauche,
nous rencontrions  la salle des confrences,  la buvette, des
dputs flottants qui, aprs s'tre assurs d'un regard circulaire
qu'on ne les voyait pas, venaient  nous et nous serraient la main
avec une parole ou un geste fort significatif. (_Notes indites de M.
Duvergier de Hauranne._)]

Cette lection remonta le courage un peu branl des amis de M.
Guizot[435], mais sans abattre la confiance de ses adversaires.
Ceux-ci paraissaient mme considrer la succession du cabinet comme
dj ouverte et s'inquitaient de la partager. M. Thiers, ne se
croyant pas actuellement possible, dclara laisser la place  M. Mol,
auquel il promettait, pour un an, sinon l'appui, du moins la
neutralit bienveillante de l'opposition; il lui demanda seulement de
ne pas s'en tenir, comme les annes prcdentes,  des manoeuvres de
couloirs, mais de se compromettre en prononant,  la Chambre des
pairs, un discours d'opposition. M. Mol entrait vivement dans ce
rle de prsident du conseil en expectative; s'occupant ds lors de
choisir ses futurs collgues, il proposait des portefeuilles  divers
personnages,  M. de Rmusat qui refusait,  M. Billault qui acceptait
d'abord avec empressement, mais ensuite levait des objections ds
qu'apparaissait l'intention de rserver le ministre de l'intrieur 
M. de Montalivet. Se heurtait-il  ces rsistances, l'ancien ministre
du 15 avril allait aussitt implorer le secours de M. Thiers, qui,
moiti srieux, moiti goguenard, invitait ses amis  faciliter cette
nouvelle coalition[436]. Quelque chose de ces dmarches transpira dans
le public, et ce fut une occasion pour le _Journal des Dbats_ de
dnoncer, avec colre et non sans quelque alarme, ce qu'il appelait
l'intrigue.

[Note 435: La majorit conservatrice est rallie, disait  ce propos
le _Journal des Dbats_; la situation est rtablie. (2 janvier
1845.)]

[Note 436: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

La discussion de l'adresse  la Chambre des pairs s'ouvrit le 13
janvier 1845. M. Mol prit le premier la parole. Tout,--l'importance
du personnage, le silence qu'il avait gard depuis quatre ans, ce que
l'on entrevoyait des combinaisons bauches dans la coulisse,--faisait
de ce discours un vnement. La tche de l'orateur n'tait pas aussi
simple que l'et t celle d'un homme de gauche. Il avait trop le
respect de soi et le souci de demeurer, aux yeux du Roi et de
l'Europe, le ministre possible du lendemain, pour prendre  son compte
les dclamations des journaux contre l'entente cordiale. Aussi
reprocha-t-il  M. Guizot moins d'avoir eu une mauvaise politique que
de l'avoir maladroitement applique. Si j'essayais, dit-il, de
caractriser par un seul mot la politique de M. le ministre des
affaires trangres, je dirais qu'elle est _partout_ et _toujours_ une
politique _ outrance_,  outrance mme dans ses faiblesses.... Ainsi
M. le ministre des affaires trangres veut la paix, et toute la
France, toutes les opinions la veulent avec lui, autant que lui; et
cependant il en parle de telle manire, il montre tant d'ardeur,
d'entranement  la maintenir, il donne  croire qu'il ferait dans ce
dessein de tels sacrifices, que les plus pacifiques ne croiraient pas
pouvoir se dire aussi pacifiques que lui. Il veut l'alliance anglaise,
et je ne pense pas qu'il y ait en France un ami de son pays, un homme
sens, surtout un esprit politique, qui ne la veuille, n'en sente
l'importance autant que lui; mais, sans le vouloir et sans le savoir,
il en exagre les consquences, et il en parle de faon  la
compromettre,  susciter contre elle la susceptibilit nationale, 
donner aux Franais contre cette alliance, dont, en 1830, je crois
avoir jet les fondements, des prventions qui, si elles ne cessaient,
pourraient devenir un srieux embarras dans l'avenir. M. Mol
justifiait ce reproche gnral, en invoquant l'affaire du droit de
visite et celle de Tati:  l'entendre, dans la premire. M. Guizot
avait provoqu lui-mme, par la signature de la convention de 1841,
une raction qu'il ne savait plus comment apaiser, et il se trouvait
accul  une impasse; dans la seconde, les dsagrments et les prils
de l'incident Pritchard taient venus de ce que le gouvernement avait
ordonn tourdiment ces occupations ocaniennes, qu'il se trouvait
maintenant aussi embarrass de maintenir que d'abandonner. La
conclusion tait que le ministre avait accumul autour de lui des
difficults dont il n'tait pas en tat de sortir.

Dans sa rponse, M. Guizot prit tout de suite avantage de ce que M.
Mol admettait au fond toute la politique du cabinet, de ce qu'il
n'indiquait mme pas, pour les questions  traiter, de solutions
diffrentes, et de ce qu'il se bornait  critiquer certaines erreurs
de conduite. Ces erreurs auraient-elles t en effet commises, disait
le ministre, y avait-il l de quoi justifier un acte d'opposition
aussi grave? Puis, dchirant vivement les voiles dont le propinant
avait envelopp ses prtentions ministrielles, il lui demanda sans
mnagement ce qu'il serait au pouvoir. Aurait-il cette situation si
nette, si simple et si forte de l'administration actuelle, appele aux
affaires pour raffermir la paix et soutenue par une majorit anime
des mmes sentiments? Il entrerait au pouvoir, continuait M. Guizot,
pour pratiquer, pour maintenir la bonne politique, en la dgageant de
ce qu'il appelle nos fautes; mais il y entrerait par l'impulsion et
avec l'appui de tous les hommes qui n'ont pas cess de combattre cette
politique... Il ne faut pas beaucoup de rflexion ni beaucoup
d'exprience pour comprendre que c'est l une situation radicalement
fausse et impuissante... Vous vous trouveriez entre une portion
considrable, importante, du parti conservateur, mcontente, mfiante,
irrite, et des oppositions exigeantes qui auraient bien le droit de
vous demander quelque chose pour l'appui qu'elles auraient prt 
votre avnement... Vous auriez beau faire, beau vouloir,  l'instant
mme, la bonne politique serait, entre vos mains, nerve, abaisse,
compromise. Le ministre terminait en se dfendant d'avoir mis en
pril l'alliance anglaise. Ceux qui la mettent en pril, disait-il, ce
sont d'abord les opposants qui travaillent  grossir et  envenimer
toutes les difficults; ce sont ensuite ceux qui accueillent  moiti
ou ne repoussent qu' moiti ces opposants. Nous les combattons les
uns et les autres, ajoutait M. Guizot.

  Les uns, parce qu'ils sont mchants et malfaisants,
  Et les autres, pour tre aux mchants complaisants
  Et n'avoir pas pour eux ces haines vigoureuses
  Que le vice fait natre aux mes vertueuses.

M. Mol, fort sensible  la rudesse de cette riposte, rpliqua avec
amertume. Cessez, dit-il au ministre, de parler des ambitions
personnelles qui vous attaquent, et dont vous ne pouvez prendre ici
l'ide que dans vos propres souvenirs. Si vous pouviez juger du fond
des coeurs autrement que par le vtre, vous sauriez mieux les
intentions qui m'animent et les motifs qui m'ont dcid  signaler au
pays les embarras que vous lui avez donns... Vous avez cru que je ne
vous dirais pas ce que je pensais de votre politique. Eh bien, je vous
l'ai dit en toute conscience... Les questions si graves que vous
croyez ou que vous dites termines sont encore toutes vives... Elles
vous donneront de mauvais moments. Surmontez-les, c'est ce que je
demande, et permettez-moi de dire les gros mots: Ce n'est pas votre
place que j'ambitionne; ce que je voudrais, c'est que vous pussiez
tirer la France des difficults qu'elle vous doit.

Commence par cette sorte de duel, la discussion devint, les jours
suivants, une mle plus gnrale. Divers orateurs insistrent sur les
questions que M. Mol avait marques comme les principaux points
d'attaque; ils y ajoutrent celle du Maroc, dont l'ancien ministre du
15 avril n'avait presque rien dit, n'approuvant pas sans doute sur ce
point les critiques de l'opposition. Le ministre se dfendit
habilement et fortement. Plusieurs orateurs lui vinrent au secours,
entre autres le duc de Broglie qui justifia le trait de Tanger dans
un trs remarquable discours; rarement la raison politique avait parl
un langage aussi net, aussi lumineux, aussi lev, aussi convaincant.
D'ailleurs, bien que cette discussion et une vivacit et une tendue
inaccoutumes dans la Chambre des pairs, l'issue n'en faisait doute
pour personne: au vote, la minorit opposante fut de 39 voix, la
majorit de 114.

C'tait maintenant le tour de la Chambre des dputs. Le projet
d'adresse, prpar par la commission, contenait une approbation trs
nette de la politique ministrielle. Sur la tactique  suivre pour y
faire chec, une divergence se produisit entre les meneurs de
l'ancienne opposition et les amis de M. Mol. Les premiers dsiraient
procder, comme lors de la fameuse coalition de 1839, par une suite
d'amendements portant sur chacun des paragraphes de l'adresse. Les
seconds, afin de moins effaroucher les timides, demandaient au
contraire qu'on se bornt  exprimer un regret sur l'ensemble de la
politique suivie. On transigea: il fut convenu que M. de Carn
prsenterait d'abord un amendement gnral qui serait appuy par la
gauche; mais celle-ci se rserva de prsenter ensuite, s'il y avait
lieu, des amendements successifs que les amis de M. Mol s'engageaient
aussi  soutenir[437].

[Note 437: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

 peine la discussion fut-elle ouverte, le 20 janvier 1845, qu'on vit
se prcipiter  l'attaque les nouveaux coaliss, MM. Thiers, Billault,
de Tocqueville, de Beaumont, Marie,  ct de MM. Dupin, Saint-Marc
Girardin, de Carn. Le Maroc, Tati et le droit de visite, tels
taient d'ordinaire les trois points traits. Le cabinet tait accus
d'imprvoyance et de faiblesse, imprvoyance  laisser ou mme  faire
natre les questions prilleuses entre la France et l'Angleterre,
faiblesse au milieu des complications qui en sortaient. Non cependant
que ces divers opposants fussent d'accord sur la politique  suivre.
Les uns attaquaient tout le systme appliqu jusqu'alors, et c'tait
pour y mettre fin qu'ils cherchaient  jeter bas le ministre; les
autres prtendaient ne vouloir changer ce ministre que pour sauver le
systme compromis par lui. Les premiers se dfendaient d'tre les
adversaires de l'alliance britannique et se plaignaient qu'on l'et
mise en pril; les seconds, dnonant dans l'Angleterre l'ennemie
perfide et obstine de la France, s'indignaient qu'on se ft rapproch
d'elle. Tous ne s'en trouvaient pas moins runis pour irriter
l'amour-propre national et pour dnoncer avec vhmence le
gouvernement qui sacrifiait honteusement  l'tranger les droits, les
intrts, la dignit du pays.

Second par plusieurs dputs de la majorit, notamment MM. de
Peyramont et Hbert, et par deux de ses collgues du cabinet, MM.
Duchtel et Dumon, M. Guizot fit tte avec vigueur  cette redoutable
attaque. Sa dfense consista surtout  exposer les faits et les
ngociations tels que nous les connaissons. Il se fit honneur de
l'entente cordiale:  elle seule, disait-il, on devait que les
incidents les plus dlicats, les plus graves, n'eussent pas abouti 
la rupture ni mme au refroidissement des relations des deux pays.
Puis, aprs avoir rappel comment la France, si inquite au moment de
la crise, avait t satisfaite de la voir termine et avait salu avec
joie les rsultats du voyage du Roi en Angleterre: Messieurs,
s'cria-t-il, il y a loin de cette rgion haute et vraie  l'arne
infrieure et confuse des prtentions, des agitations, des luttes de
partis, de coteries, de personnes,  travers lesquelles on nous trane
depuis un mois. Dans laquelle de ces deux rgions se placera la
Chambre?... Donnera-t-elle raison au premier jugement public qui a
clat, qui rgnait il y a deux mois? Ou bien laissera-t-elle
obscurcir sa vue et fausser son jugement par les nuages que les
partis, les coteries, les intrts personnels essayent d'lever autour
de nous? C'est la question que le dbat actuel va dcider.

Dans cette premire phase de la discussion, la Chambre se trouvait en
prsence de l'amendement de M. de Carn, qui exprimait, d'une faon
gnrale, le regret qu'une conduite prvoyante et ferme n'et pas
prvenu ou termin, d'une faon plus satisfaisante, les
complications rcemment survenues dans la politique trangre. Sur le
dsir exprim par les amis de M. Mol qui promettaient,  ce prix, des
dfections nombreuses dans la majorit, le scrutin secret fut demand.
L'amendement n'en fut pas moins repouss, le 23 janvier, par 225 voix
contre 197; la majorit pour le cabinet tait de 28 voix. Grand
dsappointement parmi les adversaires de M. Guizot qui se
reprochaient, une fois de plus, d'avoir fait quelque fond sur
l'influence de M. Mol. Parmi les ministriels, joie d'autant plus
vive qu'on avait t plus inquiet. Toutefois la bataille n'tait pas
finie. En dpit du prjug dfavorable rsultant de ce premier vote,
la gauche et le centre gauche rsolurent de recommencer la campagne
pour leur compte et de prsenter les amendements qu'ils avaient
prpars sur chaque paragraphe de l'adresse.

Le 24 janvier,  l'appui du premier de ces amendements, relatif au
Maroc, divers orateurs renouvelrent contre le gouvernement
l'accusation d'avoir conclu prcipitamment un trait drisoire, et de
l'avoir fait par faiblesse envers l'Angleterre. M. Guizot, estimant,
non sans raison, que justice avait t dj faite de ces critiques par
ses discours antrieurs et par celui du duc de Broglie, ne remonta pas
 la tribune. Il y fut d'ailleurs suppl par le marchal Bugeaud.
L'intervention de ce dernier fit d'autant plus d'effet que, dans ses
conversations, il n'avait pas toujours bien parl des ngociations de
Tanger[438]. On rapportait de lui quelques boutades que les opposants
invoquaient  l'appui de leurs critiques. Mais, une fois  la tribune,
en face de ces opposants, le marchal se retrouva homme de
gouvernement. Il confessa que, tout d'abord, plus proccup de
l'Algrie que des affaires gnrales, il n'avait pas t entirement
satisfait du trait; mais il ajouta que, depuis, les vnements et ses
propres rflexions l'avaient mis en doute sur sa premire impression,
et port  approuver la modration du gouvernement. Il semblait qu'un
tel tmoignage dt tre dcisif. Nanmoins, l'amendement ne fut rejet
par assis et lev qu'aprs une preuve douteuse.

[Note 438: Le marchal avait eu, sur ce sujet, un langage au moins
assez variable et assez incertain. Avant le trait, le 3 septembre
1844, il reprochait au prince de Joinville d'exiger trop du Maroc.
Dans notre situation vis--vis de la jalouse Angleterre, crivait-il,
nous devons nous montrer faciles. (D'IDEVILLE, _le Marchal Bugeaud_,
t. II, p. 543.) Le trait fait, il se plaint qu'on n'ait pas assez
obtenu. Applaudissez, vous tout seul, crit-il au gnral de La
Moricire, car moi, je n'applaudis pas le moins du monde. (KELLER,
_le Gnral de La Moricire_, t. I, p. 365.) Il crit dans le mme
sens  M. Guizot. (_Mmoires de M. Guizot_, t. VII, p. 176.) Mais, le
29 dcembre 1844, il mande du Prigord  M. de Corcelle: Je me
contente de vous dire que les rsultats gnraux sont bons, et que
s'il et t possible d'obtenir davantage, ce n'et t qu'aux dpens
d'un retard dans la conclusion. Ce retard aurait pu compliquer en
Europe certaines questions. (_Documents indits._)]

 gauche, ce rsultat parut de bon augure pour l'amendement suivant
qui portait sur l'affaire Pritchard. C'tait le point o l'on croyait
avoir le plus de chance de faire brche, les journaux tant parvenus 
faire un je ne sais quoi d'norme et de scandaleux de l'indemnit
accorde au turbulent missionnaire. L'attaque fut soutenue  la
tribune, le 25 janvier, par M. Odilon Barrot, dont la vhmence
oratoire tait particulirement  l'aise au milieu de ces gnralits
sur l'indpendance et la dignit nationales, et par M. Dufaure, tout
arm de sa puissante dialectique. Vous avez dit, rptaient  l'envi
les orateurs en s'adressant au ministre, que M. Pritchard voulait
dtruire notre tablissement; il a fait massacrer nos soldats; et
vous,  la face de l'Europe, vous donnez une indemnit  M.
Pritchard! M. Guizot ne crut pas pouvoir se taire, comme lors de
l'amendement prcdent. Reprenant l'expos des faits, il montra que,
s'il avait fait des concessions, l'Angleterre en avait fait galement,
et que la transaction  laquelle on tait ainsi arriv tait
prfrable  la rupture qui n'et pu sans cela tre vite. Sa
conclusion fut nette et fire: Nous n'avons, dit-il, aucun regret de
ce que nous avons fait; nous n'avons pas hsit, nous n'hsiterions
pas davantage aujourd'hui... Nous sommes convaincus que nous faisons,
depuis quatre ans, de la bonne politique, de la politique honnte,
utile au pays et moralement grande... Mais cette politique est
difficile, trs difficile; elle a bien des prventions, bien des
passions  surmonter sur ces bancs, hors de ces bancs. Elle a besoin,
pour russir, du concours net et ferme des grands pouvoirs de l'tat.
Si ce concours, je ne dis pas nous manquait compltement, mais s'il
n'tait pas suffisamment ferme pour que cette politique pt tre
continue avec succs, nous ne consentirions pas  nous en charger.
Au vote par assis et lev, cette fois encore, la premire preuve fut
douteuse;  la seconde, malgr les rclamations de la gauche, le
bureau dclara l'amendement rejet.

L'opposition ne se tint pas pour battue. Elle n'avait pu obtenir le
blme de l'arrangement conclu dans l'affaire Pritchard. Ne
pouvait-elle pas du moins empcher l'approbation satisfaite contenue
dans le paragraphe de l'adresse? Ce fut ce qu'elle tenta dans la
sance du 27 janvier. D'un ton imprieux, menaant, M. Billault montra
aux dputs l'impopularit lectorale qu'ils encourraient, en
s'associant  un tel acte par un loge aussi prcis. Je supplie la
Chambre, s'cria-t-il, de prendre la seule attitude qui me semble
digne dans cette affaire, le silence et, puisque malheureusement elle
ne peut faire mieux, la rsignation.--Savez-vous, rpondit vivement
un des ministres, M. Dumon, ce que l'on propose  la Chambre? c'est de
n'avoir point de politique, point d'avis sur les grandes affaires du
pays, d'abdiquer... Je l'adjure solennellement de dire son avis avec
nettet, avec franchise, comme il convient  son indpendance et sans
s'inquiter des influences extrieures dont on l'a menace. Je lui
demande d'affermir ou de renverser la politique du gouvernement. Le
vote eut lieu au milieu d'une grande agitation. 205 voix repoussrent
le paragraphe, 213 l'adoptrent: s'il y avait encore une majorit pour
le ministre, elle tait singulirement rduite; cela tenait  ce que
douze ou quinze membres du centre s'taient abstenus.  la
proclamation du rsultat, l'opposition clata en applaudissements, en
cris de triomphe, en trpignements de joie. Feignant de croire qu'elle
avait entirement gagn la bataille, elle retira aussitt tous les
amendements prsents par elle sur les paragraphes suivants. Enfin, au
vote sur l'ensemble, elle s'abstint, dans l'espoir que l'on ne
runirait pas les 230 votants ncessaires  la validit du scrutin;
cette tactique avait t conseille par M. Thiers; mais toute la
gauche n'obit pas  la consigne: 249 dputs prirent part au vote, et
l'adresse se trouva adopte par 216 voix contre 33.


III

Quand elle se prtendait victorieuse, l'opposition cherchait  en
imposer au public; aprs tout, elle n'avait pu faire passer un seul
amendement. Le ministre, cependant, ne pouvait se dissimuler qu'une
majorit aussi rduite tait pour lui un chec: le _Journal des
Dbats_ n'hsitait pas  prononcer ce mot. Ds lors, se posait une
question dlicate: si le cabinet ne devait pas  l'opposition de lui
cder la place, ne se devait-il pas  lui-mme de ne pas garder un
pouvoir affaibli? Plusieurs de ses amis, non des moins dvous, la
princesse de Lieven entre autres[439], lui conseillaient de se
retirer. Leurs motifs taient sans doute ceux que, peu auparavant, 
la veille de l'ouverture des Chambres, le duc de Broglie exposait dans
une lettre adresse  M. Guizot. La session prochaine sera rude et
difficile, lui crivait-il. La majorit de la Chambre veut bien har
vos ennemis; elle veut bien que vous les battiez; mais elle s'amuse 
ce jeu-l, et toutes les fois qu'ils reviennent  la charge, ft-ce
pour la dixime fois, non seulement elle les laisse faire, mais elle
s'y prte de trs bonne grce, comme on va au spectacle de la foire.
C'est une habitude qu'il faut lui faire perdre, en lui en laissant, si
cela est ncessaire, supporter les consquences; sans quoi, vous y
perdrez votre sant et votre rputation. Tout s'use  la longue, et
les hommes plus que tout le reste, dans notre forme de gouvernement.
Il y a quatre ans que vous tes au ministre; vous avez russi au del
de toutes vos esprances; vous n'avez point de rivaux; le moment est
venu pour vous d'tre le matre ou de quitter momentanment le
pouvoir. Pour vous, il vaudrait mieux quelque temps d'interruption;...
vous rentreriez promptement, avec des forces nouvelles et une
situation renouvele. Pour le pays, s'il doit faire encore quelque
sottise et manger un peu de vache enrage, il vaut mieux que ce soit
du vivant du Roi[440]. Cette ide des avantages d'une retraite
momentane avait gagn jusqu' certains membres du cabinet.  l'poque
o le duc de Broglie crivait sa lettre, M. Duchtel s'exprimait de
mme dans une conversation intime avec son ami M. Vitet. Remarquez
bien, lui disait-il, que si, chaque fois qu'on nous livre bataille,
nous la gagnons, le lendemain c'est  recommencer. Tantt l'un, tantt
l'autre attache le grelot; mais, pour le dtacher, c'est toujours
notre tour. Ils ont des relais, nous n'en avons pas. Je reconnais que
la fortune nous a presque gts depuis quatre ans,  la condition
toutefois de ne jamais nous dlivrer d'une difficult sans nous en
mettre une autre aussitt sur les bras... C'est un mtier de Sisyphe
que nous faisons l. La vie publique n'est pas autre chose, je le
sais; seulement, il y faut du repos. Plus nous durons, plus la corde
se tend. Nos amis ne sont plus ce qu'ils taient il y a trois ans. Ils
ont perdu ces craintes salutaires, ces souvenirs de 1840, qui les
rendaient vigilants et dociles. Sans un peu de crainte, point de
sagesse. Ils se passent leurs fantaisies, se donnent  nos dpens des
airs d'indpendance, convaincus, quoi qu'ils fassent, que nous devons
durer toujours... Ce que les amis perdent en discipline, les
adversaires le gagnent en hostilit. Plus nous durons, plus ils
s'irritent, ceux-l surtout qui, avant le 1er mars, taient nos
meilleurs amis; ils nous avaient prdit que nous en avions  peine
pour six mois; je comprends leur mcompte, et qui sait o il peut les
conduire? Aussi M. Duchtel en venait-il  se demander s'il ne
vaudrait pas mieux saisir la premire occasion d'un vote un peu
douteux et s'en faire honorablement une porte de sortie. Sa
conclusion tait qu'il fallait en finir, interrompre une lutte
irritante qui lasse le pays, se donner  soi-mme un repos bien gagn,
amasser des forces nouvelles, dtendre, rajeunir, renouveler la
situation[441].

[Note 439: _The Greville Memoirs, second part_, vol. II, p. 270.]

[Note 440: Lettre du 30 octobre 1844, publie par la _Revue
rtrospective_.]

[Note 441: _Le Comte Duchtel_, par M. VITET.]

Nul doute qu'en prsence du vote du 27 janvier, les considrations
exposes par le duc de Broglie ne fussent revenues  l'esprit de M.
Guizot; quant  M. Duchtel, il avait d reconnatre l l'occasion
appele par lui quelques semaines auparavant. Et cependant, le
premier, aprs quarante-huit heures d'incertitude, renona  donner sa
dmission; quant au second, il fut, dit-on, ds le premier jour,
d'avis de rester[442]. Ne sourions pas et ne songeons pas au bcheron
de la fable qui invoque la mort et n'en veut plus ds qu'elle se
montre. Sans nier la part qu'a pu avoir, dans la dcision prise, cet
attachement au pouvoir, aussi naturel  l'homme, parat-il, que
l'attachement  la vie, il est facile d'y discerner des motifs d'un
ordre plus lev. Au dehors, les ministres se croyaient sur le point
de recueillir, dans d'importantes questions, celles du droit de visite
et du mariage de la reine d'Espagne, les fruits de cette entente
cordiale jusque-l si mconnue; il leur en cotait d'y renoncer, pour
eux et pour leur pays.  l'intrieur, ils s'inquitaient sincrement
des aventures o un ministre, oblig de s'appuyer sur la gauche et
de faire procder  des lections gnrales, pouvait jeter la
monarchie. Ils croyaient que le meilleur moyen de servir les vrais
intrts de la nation tait, non d'avoir gard  l'ennui que lui
causait la longue dure de leur administration, mais de lui assurer un
peu de cette stabilit dont au fond elle avait surtout besoin. Enfin,
ils connaissaient assez le temprament de la majorit conservatrice,
forme et maintenue par eux avec tant de peine, pour douter qu'elle
ft en tat de rsister aux manoeuvres dissolvantes d'un cabinet
centre gauche, et qu'une fois dcompose et disperse, il y et chance
de la reformer; ils savaient bien qu'elle n'avait rien de pareil  ces
partis anglais aussi compacts dans l'opposition qu'au pouvoir. L'ide
mdiocre qu'ils se faisaient ainsi de la solidit de leurs propres
troupes les rendait assez incrdules  l'espoir de rentre prochaine
dont les flattaient les partisans de la dmission, et ils coutaient
plus volontiers les esprits positifs qui qualifiaient un tel espoir
de rverie et qui conseillaient de garder la position tant qu'on
avait chance de s'y maintenir[443].

[Note 442: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

[Note 443: Ceux qui conseillaient de rester taient appels, dans
certains milieux ministriels, les amis _srieux_, par opposition aux
amis _romanesques_ qui poussaient  la dmission. (_Journal indit du
baron de Viel-Castel._)]

Au premier rang de ces esprits positifs tait le Roi. Une dmission
lui et presque fait l'effet d'une dsertion. On verra ce que c'est
qu'un ministre qui ne veut pas s'en aller, avait-il dit en appelant
M. Guizot  remplacer M. Thiers. Jusqu'alors, sa prvision n'avait pas
reu de dmenti; il s'en flicitait et comptait bien sur la mme
tnacit dans l'avenir. Ses sentiments, en pareille matire,
apparaissent dans une lettre que, l'anne suivante, il crivait  son
gendre le roi des Belges, aux prises avec une crise ministrielle. Ce
qui gte toutes nos affaires, lui disait-il, c'est qu'en gnral nos
hommes politiques ont une surabondance de courage et d'audace quand
ils sont dans l'opposition, tandis que, dans le ministre, ils sont
_feigherzig_ et toujours prts  tout lcher, en disant au Roi:
Tire-t'en, Pierre, mon ami, comme dans la chanson. Il faut trouver un
Guizot pour obvier  ces maux, un homme qui sache tenir tte  ses
adversaires, et qui sache aussi secouer ses amis, lorsqu'ils
s'effrayent et qu'ils viennent le tirer par les basques de son habit
pour le faire tomber  la renverse, quand les adversaires n'ont pas
russi  le faire tomber sur le nez; et c'est parce que Guizot a eu le
nerf de rsister  tous ces branlements, qu'il a dj six ans de
ministre passs et une jolie perspective d'avenir. Je conviens que la
denre est rare[444].

[Note 444: _Revue rtrospective._]

Le Roi n'tait pas le seul  peser sur les ministres pour les
dtourner d'abandonner la partie. La majorit mme qui avait amen la
crise par son dfaut de consistance, n'eut pas plutt entendu parler
de dmission, qu'elle en fut toute trouble. Ds le surlendemain du
fameux vote, les conservateurs les plus considrables, MM. Hartmann,
Delessert, de Salvandy, Bignon, Jacqueminot, les marchaux Sbastiani
et Bugeaud provoqurent une runion  laquelle assistrent ou
adhrrent 217 dputs, et qui, par suite, comprenait plusieurs des
dfectionnaires du 27 janvier. Il y fut dcid  l'unanimit qu'une
dmarche serait faite auprs du cabinet pour lui demander de rester
aux affaires et de maintenir sa politique. En consquence, une
dputation se rendit chez le marchal Soult et chez M. Guizot. Les
ministres, dont le parti tait dj pris, ne firent pas difficult de
se rendre au voeu de la majorit. Seulement, il fut entendu que la loi
des fonds secrets serait immdiatement prsente, et qu' cette
occasion, la Chambre serait mise en demeure d'mettre un vote de
confiance qui ne laisst plus place  aucune quivoque.

Furieux de voir que le ministre, dclar par eux bel et bien mort,
prtendait tre encore vivant, les journaux de gauche redoublrent de
violence. Ce n'est pas sans une sorte de stupfaction qu'on relit
aprs coup les dclamations alors courantes sur cette affaire
Pritchard qui parat aujourd'hui si insignifiante, et qu'on mesure
ainsi le grossissement de ce que M. Guizot a appel justement le
microscope parlementaire. Dans cette violence, tout n'tait pas
entranement de passion; il y avait beaucoup de calcul; on se flattait
d'intimider par l une partie de la majorit. Ds le 29 janvier, les
journaux de gauche publirent, sous ce titre: _Dputs du parti
Pritchard_, la liste des 213 conservateurs qui avaient vot le
paragraphe de l'adresse; ils avaient reconstitu cette liste en dpit
du caractre secret du scrutin, et annonaient l'intention de la
reproduire  des poques dtermines. Notre but n'est pas un mystre,
disaient-ils; c'est une table de proscription que nous dressons en vue
des lections prochaines. Peut-tre tait-ce dpasser le but. Ces
menaces, habilement soulignes et commentes par le _Journal des
Dbats_, montraient aux 213 proscrits qu'ils n'avaient plus 
attendre aucun mnagement de la part de la gauche, et que leur sort
tait irrvocablement li  celui du ministre. La colre ou tout au
moins la peur redonna du courage  ceux qu'on s'tait flatt de
terroriser. L'irritation est grande entre les partis, notait un
observateur bien plac pour savoir ce qui se passait chez les
ministriels, plus grande qu'on ne l'avait vue depuis bien longtemps.
Les conservateurs, loin d'tre effrays par les menaces, en sont
devenus plus anims, je dirai presque plus violents[445]. Le
ministre d'ailleurs ne s'abandonnait pas, et, pour en imposer  ses
partisans, il rvoquait deux fonctionnaires considrables, M. Drouyn
de Lhuys, directeur au ministre des affaires trangres, et le comte
Alexis de Saint-Priest, ministre de France  Copenhague, qui avaient,
l'un comme dput, l'autre comme pair, hautement pris parti pour
l'opposition.

[Note 445: _Journal indit du baron de Viel-Castel._]

Ce fut le 20 fvrier 1845 que commena  la Chambre des dputs le
dbat attendu sur les fonds secrets. Bien que la question de confiance
y ft nettement et solennellement pose, il n'eut pas grande ampleur;
il ne prit que deux sances, encore la premire fut-elle presque
entirement occupe par des rcriminations sur la rvocation de MM.
Drouyn de Lhuys et de Saint-Priest. videmment chacun avait le
sentiment que, sur les grands sujets, tout avait t dit lors de
l'adresse. Entre M. Billault, le seul orateur important de
l'opposition qui prit la parole, et M. Guizot, la contestation porta
principalement sur la question parlementaire. Le premier soutint que
le cabinet n'avait plus une majorit suffisante pour gouverner. Le
ministre rpondit que c'tait, au contraire, l'opposition qui n'avait
pas de majorit du tout, et il en donna pour preuve que ses vritables
chefs, M. Odilon Barrot et M. Thiers, dclinaient, en ce moment, toute
prtention ministrielle. Savez-vous, demandait-il, ce qui arrivera
si le cabinet succombe? C'est que vous n'aurez pas,  sa place, sur
ces bancs, un pouvoir vainqueur. Vous aurez deux pouvoirs, un pouvoir
protecteur et un pouvoir protg. Vous aurez un pouvoir protg,
cherchant sa force, mendiant son pain, tantt  droite, tantt 
gauche... Est-ce de l qu'on attend de la force et de la dignit pour
le pouvoir et pour la Chambre? Il termina par ces paroles: Quel que
soit le vote de la Chambre, nous garderons notre opinion. Seulement,
si ce vote nous est contraire, nous dirons: Qu'une nouvelle exprience
se fasse; que la France voie encore une fois ce que peut lui valoir,
pour sa dignit comme pour sa scurit, pour son influence au dehors
comme pour sa prosprit au dedans, une politique incertaine, protge
par l'opposition. Le vote tait attendu avec anxit. En dehors des
discours prononcs  la tribune et des polmiques de presse, de grands
efforts avaient t faits, des deux cts, pour travailler
individuellement chacun des cinquante ou soixante dputs supposs
douteux. M. Mol, fort habile en ce genre de propagande, et M. de
Montalivet, qui s'affichait de plus en plus ouvertement contre M.
Guizot, s'y taient employs activement. Ils se flattaient d'avoir
russi, et, dans leur entourage, on annonait que le cabinet serait en
minorit de 10 voix. Ce fut au contraire l'opposition qui se trouva en
minorit de 24 voix: elle ne runit que 205 suffrages contre 229.

La loi des fonds secrets fut aussitt porte  la Chambre des pairs,
o elle vint en discussion dans les premiers jours de mars. M. Mol
ne pouvait se flatter de trouver au Luxembourg la revanche de l'chec
subi par ses allis au Palais-Bourbon. Toutefois, il intervint 
plusieurs reprises dans le dbat, se posant plus ouvertement encore
que lors de l'adresse en comptiteur de M. Guizot. Rassurer le centre
tout en donnant des gages  la gauche, telle fut la double tche 
laquelle il employa d'abord l'habilet de sa parole. Pour rassurer le
centre, il protesta n'avoir pas chang de principes, tre toujours
conservateur, et se dfendit mme de faire en cette circonstance acte
d'opposition. Pour donner des gages  la gauche, il se proclama homme
de progrs, sans prciser, il est vrai, quel progrs il se chargerait
d'accomplir; il se dfendit d'tre de ces ministres qui cherchent leur
salut dans l'immobilit et s'imaginent que durer, c'est gouverner;
il dclara ne pas admettre qu'on divist le pays et le Parlement en
deux partis absolus et tranchs,  la faon des whigs et des tories;
suivant lui, une telle division n'tait pas conforme  l'tat des
esprits, dans un sicle de tolrance et d'indiffrence. Cela dit pour
justifier la situation qu'il avait prise, il passa  l'offensive
contre le cabinet en fonction. Il le montra protg, depuis quatre
ans, par une majorit qu'il ne conservait qu' force de lui cder, ne
faisant autre chose que de courir aprs le nombre qui lui chappait,
rduit  n'avoir pas d'avis toutes les fois qu'il n'avait pas son
existence  dfendre, laissant affaiblir, amoindrir de plus en plus
entre ses mains ce pouvoir qu'il mettait tant d'efforts  conserver.
Contre M. Guizot personnellement, les traits taient nombreux et
parfois assez aiguiss; l'orateur se plaisait surtout  voquer les
souvenirs de la coalition. Le ministre n'tait pas homme  laisser une
telle attaque sans rponse. Au reproche de strilit, il opposa la
comparaison de la situation extrieure et intrieure de 1840 avec
celle de 1845. Sur les dispositions du parti conservateur, il argua
contre son contradicteur de la dmarche solennelle faite par ce parti
pour demander au cabinet de ne pas se retirer. Puis, revenant  sa
thse favorite, il exposa comment M. Mol, au pouvoir, serait oblig
de gagner beaucoup de terrain  gauche pour compenser celui qu'il
perdrait au centre, et comment il ne pourrait le faire qu'au prix d'un
changement de politique: il en conclut que seul le cabinet actuel
tait en tat de maintenir l'intgrit de la politique conservatrice
et du parti conservateur. Lui aussi, il fit un retour sur la
coalition. Plusieurs, dit-il, trouvaient que l'honorable propinant
avait eu, en 1839, la bonne fortune d'une chute heureuse et honorable;
ils trouvent aujourd'hui qu'il gte, qu'il perd cette bonne fortune;
ils s'en tonnent et s'en affligent. Commence par ce dialogue
singulirement aigre entre les deux principaux adversaires, la
discussion se prolongea pendant trois jours, un jour de plus qu' la
Chambre des dputs. Plus elle avanait, plus le ton en devenait
irrit. D'autres ministres intervinrent, notamment M. de Salvandy qui
venait de remplacer M. Villemain au ministre de l'instruction
publique. M. Mol, fort piqu de se voir combattu par un de ses
anciens collgues du 15 avril, se laissa aller  prononcer sur lui ces
paroles blessantes: Aprs la ligne de conduite que je lui ai vu
suivre depuis deux ans, aprs le langage que je lui ai entendu tenir,
je suis bien plus tent de le plaindre que de le blmer. Le vote ne
faisait aucun doute: toutefois on remarqua que l'opposition runit 44
voix, cinq de plus que lors de l'adresse;  la Chambre des pairs, ce
chiffre tait relativement assez lev.

Pour n'tre pas considrable et clatante, la victoire du ministre
n'en tait pas moins relle. Vainement les journaux opposants
affectaient-ils de le traiter toujours de moribond et dclaraient-ils
que la majorit obtenue par lui sur les fonds secrets pouvait lui
servir de prtexte pour garder le pouvoir, mais ne lui donnait pas la
force suffisante pour l'exercer[446]; vainement avaient-ils trop
souvent occasion de le montrer sans autorit efficace sur la Chambre,
rduit  laisser mutiler les lois d'affaires qu'il avait prsentes,
il n'en tait pas moins certain que cette mme Chambre avait manifest
la volont trs nette de lui conserver la direction des affaires, et
surtout de ne pas la laisser prendre  ses comptiteurs. M. Guizot
crivait au duc de Broglie, le 18 mars 1845: La situation devient non
pas plus facile, mais plus ferme. Le parti conservateur est de plus en
plus dcid, ce qui ne l'empchera pas de faire encore je ne sais
quelles bvues; mais le fond est bon et restera bon. Quelle oeuvre
nous avons entreprise! Et pourtant il le faut, et j'espre toujours
que nous russirons. Mais le fardeau est bien lourd. Plus je vais,
plus je sens le sacrifice que j'ai fait, en ne me retirant pas au
premier mauvais vote. J'y aurais gagn du repos et beaucoup de cet
honneur extrieur et superficiel qui a bien son prix. Mais j'aurais,
sans raison suffisante, livr ma cause  de trs mauvaises chances et
mon parti  une dsorganisation infaillible. Quoi qu'il m'en cote,
j'ai encore assez de force et de vertu pour ne pas regretter d'tre
rest sur la brche. Le ministre ajoutait, le 31 mars, dans une
lettre adresse au mme correspondant: Je crois toujours que j'irai
jusqu'au bout, tantt laissant aller les petites choses, tantt
livrant bataille sur les grandes[447].

[Note 446: Veut-on un spcimen des dclamations de la presse de gauche
sur ce sujet? Le _Sicle_ disait du ministre, le 26 fvrier 1845:
C'est un gladiateur puis qui perd du sang  chaque pas, et dont la
main dfaillante, cherchant  maintenir l'appareil qui couvre la plaie
sans la gurir, ajuste les plis de son manteau, souill dans l'arne.
Il demande en vain la vie ou la mort; son imperceptible et
inconcevable majorit, qu'il salue tristement, le condamne  une lente
agonie.]

[Note 447: _Documents indits._]

Quant  M. Mol, il n'avait retir de sa campagne ni rel profit, car
le ministre tait toujours debout, ni grand honneur, car ses anciens
amis eux-mmes taient tonns, attrists, scandaliss presque, de le
voir engag dans une opposition si acharne et si personnelle, avec
des alliances si suspectes. Les conservateurs, crivait un tmoin,
sont maintenant presque aussi irrits contre lui qu'ils l'taient
contre M. Guizot du temps de la coalition[448]. Le Roi ne cachait pas
son mcontentement[449]. La bonne impression que les cabinets
europens avaient garde du ministre du 15 avril en tait altre, et
M. de Metternich entre autres s'exprimait trs svrement[450].
Ajoutons que la faon dont M. Mol s'tait mis en avant et avait fait
de la lutte politique du moment une sorte de duel entre lui et le
ministre des affaires trangres, avait pour curieuse consquence,
sinon de rapprocher M. Guizot de M. Thiers, du moins de dtendre un
peu leurs rapports personnels. Peu aprs la discussion des fonds
secrets  la Chambre des pairs, M. Thiers, se trouvant en visite chez
madame de Lieven, qui avait dsir l'entretenir sur un passage de son
histoire, remarqua qu'aprs son entre, la princesse donnait ordre de
tenir la porte ferme pour tout le monde. Il rclama aussitt et
dclara avec insistance n'avoir aucune objection  rencontrer M.
Guizot. Juste  ce moment, le ministre arriva.  la vue de M. Thiers,
il fut d'abord stupfait. Madame de Lieven se mit  rire. M. Thiers,
puis M. Guizot en firent autant. L'hilarit finie, la princesse
expliqua la cause de la visite, et la conversation porta, pendant
quelque temps, sur l'_Histoire du Consulat_. Aprs une pause, la
matresse de la maison s'adressa  M. Thiers: J'avais, lui dit-elle,
un message  vous faire de la part de M. Guizot: c'tait de vous faire
observer qu'il s'est mieux comport avec vous que vous ne l'avez fait
avec lui. Vous lui aviez jet Mol dans les jambes, et lui vous a
dbarrass de Mol. Maintenant, il n'y a plus que deux possibilits
politiques: vous et lui.--C'est vrai, confirma M. Guizot, je l'avais
charge de vous dire cela. M. Thiers rpondit sur le mme ton, et
alors s'engagea, entre les deux adversaires, sur toutes les questions
politiques, une conversation fort intressante pour celle qui en tait
l'unique tmoin, conversation pleine de libert, de franchise et de
bonne grce; les interlocuteurs s'accordrent sur tous les points,
sauf sur celui de la paix et de la guerre, M. Guizot maintenant que la
paix pouvait tre conserve, M. Thiers insistant sur ce qu'un jour ou
l'autre elle serait ncessairement rompue. On se quitta en termes fort
courtois[451].

[Note 448: _Journal indit du baron de Viel-Castel._]

[Note 449: _Ibid._]

[Note 450: Lettre au comte Apponyi, du 15 mars 1845. (_Mmoires de M.
de Metternich_, t. VII, p. 91, 92.)]

[Note 451: Cet pisode est racont par M. Greville, qui en tenait le
rcit de la princesse de Lieven elle-mme. (_The Greville Memoirs,
second part_, vol. II, p. 278 et p. 287, 288.)]

La vie si rude que M. Guizot menait depuis plus de quatre ans, sans
un moment de rpit, puisait ses forces. Dj, l't prcdent, il
avait souffert de crises hpathiques assez violentes. Le voyage 
Windsor lui avait t une distraction salutaire. C'est un bon cordial
que le succs, crivait-il  ce propos, le 21 octobre 1844. Mais,
vers la fin d'avril 1845,  la suite des fatigues de la session, sous
le coup d'irritations et d'anxits que son sang-froid apparent ne
l'avait pas empch de ressentir, la maladie revint si forte, qu'il
fut, cette fois, oblig de prendre un cong et de se retirer au
Val-Richer. L'intrim de son ministre fut confi  M. Duchtel.
Beaucoup se flattaient que M. Guizot tait dfinitivement hors de
combat, ou qu'en tout cas on allait s'habituer  marcher sans lui. Ce
dernier sentiment n'tait pas tranger  certains conservateurs et
mme peut-tre  tel ou tel membre du cabinet qui s'imaginait grandir
personnellement par la disparition d'un collgue si clatant et si
absorbant. L'preuve, au contraire, se trouva tourner  la confusion
de ceux qui croyaient pouvoir se passer facilement de M. Guizot.
Celui-ci n'tait pas loign depuis quelques jours que M. de
Viel-Castel notait, le 1er mai, sur son journal intime: Les dernires
sances de la Chambre des dputs ont dj suffi pour dmontrer tout
ce que le ministre perd de force et de dignit par le fait de
l'absence de M. Guizot. Les journaux de l'opposition en triomphent.
Ils accablent M. Duchtel de sarcasmes mprisants, et, pour rabaisser
plus compltement les ministres restants, ils ne craignent pas
d'exalter dj celui qui s'est retir momentanment. Le
_Constitutionnel_ dit qu'on va voir ce que c'est qu'une plate
politique platement dfendue. Le _National_ prtend que M. Duchtel
reproduit les ides de M. Guizot, comme Scarron reproduit Virgile. Le
_Courrier_, ce mortel ennemi de M. Guizot, dit qu'il n'a jamais paru
plus grand que depuis qu'on voit  l'oeuvre ceux qui essayent de
prendre sa place[452]. Le jeune prince Albert de Broglie crivait au
duc son pre, alors en mission  Londres: La Chambre est fort
dsorganise en ce moment. L'amiral de Mackau (ministre de la marine)
a t trs malheureux hier dans une rponse  M. Barrot... Le vaisseau
du ministre a l'air tout dsempar; mais les batteries de
l'opposition ne sont pas bien servies non plus. Il ajoutait dans une
autre lettre, peu de temps aprs: Vous voyez la situation trop en
noir. M. Guizot se remet trs rapidement. Cette retraite, d'o il
conduit tout, comme le dieu dans les nuages, et qui fait sentir son
absence  la Chambre, le grandit plutt dans l'opinion. Quand donc,
aprs environ cinq semaines de cong, dans les premiers jours de juin,
le ministre des affaires trangres revint  son poste, son prestige
parut en quelque sorte renouvel et rajeuni. Au dehors, d'ailleurs,
des vnements heureux lui venaient au secours, apportant enfin la
justification de l'entente cordiale et en faisant recueillir les
profits. Par un juste retour, cette politique trangre, dont les
accidents avaient tant de fois branl la situation du ministre,
servait maintenant  la raffermir. Nous ne faisons pas seulement
allusion  ce qui se passait en Espagne et en Grce, o, comme nous le
verrons plus tard, notre influence se trouvait, depuis quelque temps,
avoir repris le dessus et o le pouvoir tait pass aux chefs des
partis franais[453]. Mais  ce moment prcis, notre diplomatie
remportait  Londres un succs plus remarquable et plus dcisif
encore; elle rsolvait, d'une faon pleinement satisfaisante, ce
problme du droit de visite, dont l'opposition avait tant de fois
annonc que M. Guizot ne pourrait jamais se tirer.

[Note 452: _Journal indit du baron de Viel-Castel._]

[Note 453: Je remets  plus tard l'expos de ces affaires d'Espagne et
de Grce, afin de ne pas le morceler.]


IV

On se rappelle les faits qui avaient donn naissance  la question du
droit de visite: le soulvement inattendu d'opinion provoqu par la
signature de la convention du 20 dcembre 1841; le ministre surpris,
reculant peu  peu devant ce soulvement, ajournant d'abord la
ratification de la convention, puis y renonant dfinitivement et
faisant agrer ce refus  l'Angleterre et aux autres puissances;
l'opposition non dsarme, mais, au contraire, encourage par cette
satisfaction, et, dans la session de 1843, une nouvelle pousse
dirige, non plus contre le trait de 1841, qui avait disparu, mais
contre ceux de 1831 et de 1833, c'est--dire contre le principe mme
du droit de visite tel qu'il tait appliqu depuis plus de dix ans; le
gouvernement essayant d'abord de rsister, dclarant toute revision
des anciens traits dangereuse  demander, impossible  obtenir,
ensuite contraint de cder et acceptant le mandat de poursuivre cette
revision, sous la condition toutefois, expressment stipule par lui
devant la Chambre, qu'il choisirait son heure et attendrait pour
ouvrir les ngociations qu'elles fussent sans pril et eussent chance
de russir. Cette position prise ou subie, M. Guizot avait us du
droit qu'il s'tait rserv, d'attendre; il s'tait gard de faire 
l'Angleterre des propositions prmatures, mais, en mme temps,
n'avait pas perdu de vue l'oeuvre  accomplir, ne manquant pas une
occasion d'en appeler au bon sens et  la bonne foi de lord Aberdeen,
de lui faire comprendre la force des prventions veilles en France
et la ncessit d'en tenir compte. Tel avait t notamment l'esprit
des conversations que, lors de la visite de la Reine  Eu, il avait
eues avec le chef du _Foreign Office_; il l'avait amen, non sans
doute  accepter telle ou telle solution, mais  reconnatre plus ou
moins explicitement qu'il fallait en chercher une[454].

[Note 454: Voir plus haut, ch. I,  V  VIII, et ch. II,  I, IV, VI
et IX.]

Le terrain ainsi prpar, M. Guizot se hasarda  y faire un pas de
plus; le 6 dcembre 1843, il invita son ambassadeur  Londres 
reprendre avec le ministre anglais la conversation commence  Eu, et
 lui faire savoir notre dsir de ne pas tarder davantage  ouvrir
les ngociations sur la revision des traits de 1831 et de 1833[455].
Lord Aberdeen, s'inspirant de l'entente cordiale qui venait d'tre
inaugure, rpondit: Vous pouvez crire  M. Guizot que, plein de
confiance dans la sincrit de sa rsolution de travailler  la
suppression de la traite, j'accueillerai toute proposition qui viendra
de lui avec beaucoup de... _prvenance_, et que je l'examinerai avec
la plus grande attention... Mais prenez bien garde de rien ajouter qui
implique une adhsion de ma part  telle ou telle mesure; il s'est
agi,  Eu, entre M. Guizot et moi, de commencer une ngociation, non
d'en prjuger l'issue. Je comprends la situation de votre ministre
devant ses Chambres; il doit aussi comprendre la mienne. Le
secrtaire d'tat avait en effet  compter non seulement avec
l'opposition, mais avec ses propres collgues. Le premier mouvement de
sir Robert Peel avait t de refuser tous pourparlers sur ce sujet.
M. Guizot, disait-il avec humeur, pose des principes trs justes,
pour en faire ensuite une application partiale; il parle de
l'amour-propre et de la susceptibilit des assembles; il sait bien
que l'Angleterre aussi n'est pas un pouvoir absolu, et que son
gouvernement ne peut pas ne pas tenir compte de la fiert et des
passions nationales. Jamais la Chambre des communes ne consentira 
faire des concessions aux exigences de la Chambre des dputs. Lord
Aberdeen parvint cependant  l'amadouer; il lui fit comprendre
l'impossibilit de repousser _ priori_ des propositions qui n'taient
pas connues, et obtint qu'on ne se refuserait pas  la ngociation.

[Note 455: Pour le rcit des ngociations qui vont suivre, je me suis
principalement servi des documents cits par M. Guizot au tome VI de
ses _Mmoires_, p. 198 et suiv.]

M. Guizot, fidle  sa tactique expectante, ne se hta pas de faire
des propositions. Nous ne sommes pas autrement presss de pousser
l'affaire, crivait M. Dsages  M. de Jarnac, le 29 janvier 1844. Il
vaut mieux attendre, je crois, pour le cabinet anglais et pour nous,
que le premier feu des parlements respectifs soit puis sur la
question des ouvertures gnrales, et que les proccupations
parlementaires se dirigent vers d'autres voies[456]. Les difficults
qui clatrent bientt aprs sur les affaires de Tati et du Maroc
furent une raison de plus de retarder l'ouverture de la ngociation.
En attendant, notre gouvernement s'occupait de former son dossier; il
faisait faire une enqute par la marine sur les moyens nouveaux qui
pourraient tre proposs pour la rpression de la traite.  l'automne
de 1844, aprs l'arrangement de l'incident Pritchard et le trait de
Tanger, les circonstances parurent plus favorables. M. Guizot profita
donc de son voyage  Windsor, au mois d'octobre, pour causer du droit
de visite, non seulement avec lord Aberdeen, mais aussi, sur le
conseil de ce dernier, avec les autres ministres et mme avec les
chefs de l'opposition. Il se peut, leur disait-il, qu'en soi le droit
de visite soit, comme on le pense en Angleterre, le moyen le plus
efficace de rprimer la traite; mais, pour tre efficace, il faut
qu'il soit praticable; or, dans l'tat des esprits en France, Chambres
et pays, il n'est plus praticable, car, s'il est srieusement
pratiqu, il suscitera infailliblement des incidents qui amneront la
rupture entre les deux pays. Faut-il sacrifier  cette question
particulire notre politique gnrale? Nous croyons, nous, qu'il y a,
pour assurer la rpression de la traite, d'autres moyens que le droit
de visite, et des moyens qui, dans la situation actuelle, seront plus
efficaces. Nous vous les proposerons. Refuserez-vous de les examiner
avec nous et de les adopter, si, aprs examen, ils paraissent plus
efficaces que le droit de visite, qui aujourd'hui ne peut plus
l'tre? Habilement dveloppes, ces considrations avaient une
autorit particulire dans la bouche du ministre qui avait commenc
par risquer sa popularit pour dfendre le droit de visite en France.
Aussi firent-elles gnralement une srieuse impression, et M. Guizot
quitta Windsor, convaincu que le moment tait enfin venu d'engager
officiellement la ngociation prpare avec une si habile patience.

[Note 456: _Documents indits._]

Le 26 dcembre 1844, notre ministre adressa  M. de Sainte-Aulaire
une dpche qui devait tre communique au cabinet de Londres;
toujours proccup d'amener l'autre partie  la ngociation sans lui
faire voir trop tt quelle en devait tre l'issue, il n'entrait pas
dans le dtail des moyens de rpression  substituer au droit de
visite rciproque; il indiquait seulement, en termes gnraux, le but
 atteindre, et proposait que les deux gouvernements nommassent des
commissaires qui se runiraient  Londres pour rechercher les moyens.
Lord Aberdeen, toujours notre auxiliaire, fit agrer la proposition 
ses collgues. Le rsultat dpendait pour beaucoup de la dsignation
des commissaires. M. Guizot eut une ide fort heureuse, il s'adressa
au duc de Broglie, et obtint de lui qu'il acceptt cette mission. La
haute considration du personnage, la notorit de ses convictions
abolitionnistes lui assuraient un crdit particulier auprs du
gouvernement et du public anglais; lord Aberdeen, sir Robert Peel, la
Reine, le prince Albert tmoignrent aussitt leur satisfaction d'un
tel choix et l'espoir qu'ils en concevaient[457]. De son ct, le
gouvernement britannique nomma pour son commissaire le docteur
Lushington, membre du conseil priv et juge de la Haute Cour
d'amiraut, fort estim pour sa science et son caractre,  la fois
whig et abolitionniste ardent, et dont l'opinion devait avoir, par
suite, une importance particulire aux yeux des adversaires de la
traite.

[Note 457: M. de Sainte-Aulaire crivait de Londres  M. de Barante,
le 14 fvrier 1845: Nous attendons Broglie. L'accueil qui a t fait
ici  son nom est une des plus flatteuses rcompenses que puisse
recevoir un homme public. (Documents indits.)]

Au moment mme o ces dsignations prliminaires s'accomplissaient
heureusement dans le huis clos des chancelleries, la session
parlementaire de 1845 s'ouvrait  Paris et  Londres. Les oppositions,
ayant eu vent qu'il se prparait quelque chose, portrent la question
du droit de visite aux deux tribunes. En France, les ennemis de M.
Guizot partaient toujours de cette ide qu'il ne se tirerait pas de la
ngociation o on l'avait forc  s'engager.  la Chambre des pairs,
M. Mol se complut  montrer le ministre accul dans une impasse,
aussi incapable de faire cder l'Angleterre que de faire reculer la
Chambre des dputs; il se refusa  prendre au srieux l'expdient des
commissaires, dclara ne rien attendre de leur intervention, et
invoqua son habitude des affaires, pour prdire leur insuccs.  la
Chambre des dputs, M. Thiers le prit sur le mme ton, et affecta de
ne voir dans ce qui se faisait qu'une apparence destine  amuser le
public. Quand on est embarrass, disait-il ironiquement, on choisit
des commissaires. La meilleure dfense pour M. Guizot et t de
rvler l'tat exact de la ngociation. Mais il et risqu ainsi d'en
compromettre le rsultat; ds le premier jour, lord Aberdeen,
proccup des susceptibilits anglaises, l'avait averti d'tre trs
rserv dans ses explications devant les Chambres. Plus soucieux donc
d'assurer son succs final que de se procurer sur le moment un
avantage de tribune, il se borna  rpondre par quelques gnralits
et  affirmer qu'un grand pas avait t fait en dcidant le
gouvernement anglais  chercher, de concert avec nous, de nouveaux
moyens de rprimer la traite. On dit, ajouta-t-il, que nous
poursuivons un but impossible. J'espre fermement qu'on se trompe, et
que deux grands gouvernements, pleins d'un bon vouloir rciproque et
fermement dcids  persvrer dans la grande oeuvre qu'ils ont
entreprise en commun, russiront, en tout cas,  l'accomplir. Pendant
ce temps, au Parlement anglais, lord Palmerston cherchait, sans
beaucoup de succs, il est vrai,  ameuter les esprits contre toute
ide de toucher aux traits de 1831 et de 1833, dclarant que ce
serait sacrifier l'honneur britannique  M. Guizot. Instituer une
commission, disait-il, en vue d'examiner si le droit de visite est
essentiel pour la suppression de la traite, est juste aussi
raisonnable que si l'on instituait une commission pour rechercher si
deux et deux font quatre ou s'ils font quelque chose autre.

Arriv en Angleterre le 15 mars 1845, le duc de Broglie y fut trs
bien accueilli par la cour, les ministres, et mme par plusieurs des
principaux whigs, depuis longtemps ses amis[458]. Cette faveur
personnelle pouvait l'aider  surmonter les obstacles; mais elle ne
les supprimait pas. Dans la premire audience qu'elle avait donne 
notre commissaire, la Reine lui avait dit, en faisant allusion 
l'affaire qu'il venait traiter: Ce sera bien difficile. Lord
Aberdeen se montra, ds le dbut, plein de bonne volont, plutt
notre complice que notre adversaire, crivait le duc de Broglie  M.
Guizot. Mais il tait visible que le secrtaire d'tat, suspect d'tre
trop favorable  la France, ne se croyait pas en mesure, soit
vis--vis de l'opposition, soit mme vis--vis des autres membres du
cabinet, de prendre seul la responsabilit d'une solution. tait-il
press par nous, il se retranchait derrire le docteur Lushington. Je
m'en remets  lui, disait-il, du soin de chercher les expdients, et
j'accepterai tout de lui avec confiance. C'tait donc le docteur
qu'il fallait convaincre. Tant qu'il ne le serait pas, les plus
conciliants n'oseraient pas se dire de notre avis. Lui gagn, les plus
revches seraient sinon convertis, du moins dsarms. Le duc de
Broglie le comprit, et manoeuvra en consquence, avec une adresse
souple qu'on ne lui connaissait pas. Il avait affaire, en la personne
du commissaire anglais,  un esprit droit, probe, sensible aux bonnes
raisons, mais un peu entt, pointilleux, proccup de son propre sens
et de son succs personnel. Il ne ngligea rien pour mnager ses
prventions, gagner sa confiance et aussi flatter son amour-propre,
car l'honnte docteur n'tait pas invulnrable sur ce dernier point.
Ce ne devait pas tre sans succs, et le duc pourra bientt crire 
M. Guizot: Le docteur et moi vivons comme deux frres; comme on
l'invite partout  dner avec moi, il se trouve tout  coup tre du
grand monde et ft dans des salons o il n'avait pas eu jusqu'ici un
accs habituel.

[Note 458: J'ai eu sous les yeux tous les papiers relatifs  cette
mission du duc de Broglie, dpches officielles et correspondance
confidentielle. C'est sur ces documents, dont du reste M. Guizot avait
dj cit plusieurs extraits dans ses _Mmoires_, que j'ai rdig le
rcit qui va suivre.]

La premire semaine fut employe  entendre les dpositions de
plusieurs officiers de marine anglais et franais sur la traite et sur
les moyens de la rprimer autrement que par le droit de visite. Aprs
cette enqute, vint le moment vraiment critique, celui o les deux
commissaires se communiqurent leurs vues. Ces vues parurent d'abord
assez divergentes. Le systme propos par le duc de Broglie consistait
 supprimer dfinitivement tout droit de visite et  y substituer
l'envoi, sur la cte occidentale d'Afrique, de deux escadres franaise
et anglaise, composes d'un nombre dtermin de croiseurs et
manoeuvrant de concert; de plus, des traits devaient tre conclus
avec les chefs indignes, afin de pouvoir au besoin agir sur terre. Le
docteur Lushington acceptait l'ide des deux escadres; seulement, il y
mettait une double condition: 1 au lieu d'abolir les conventions de
1831 et de 1833, il se bornait  les suspendre pendant cinq ans, pour
permettre l'essai du nouveau systme; au terme du dlai, ces
conventions devaient rentrer en vigueur _ipso facto_, si elles
n'taient pas expressment abroges du consentement des deux
gouvernements; 2 il tablissait formellement le droit de vrifier la
nationalit des btiments souponns d'arborer un pavillon qui n'tait
pas le leur, droit rclam depuis longtemps par l'Angleterre, mais
contest par d'autres puissances, notamment par les tats-Unis. Notre
gouvernement jugea ces deux conditions inacceptables. Sur le premier
point, il avait le sentiment que nos Chambres ne seraient satisfaites
que par une abolition dfinitive du droit de visite. Sur le second
point, sans prtendre poser en principe qu'un ngrier ou un pirate
pouvait chapper  toute surveillance en arborant un drapeau autre que
le sien, il ne voulait pas reconnatre expressment  des navires de
guerre trangers le droit d'arrter et de visiter, en temps de paix,
nos btiments de commerce, sous prtexte de vrifier leur nationalit;
il se rendait compte que ce genre de visite ne paratrait pas moins
insupportable que l'autre  l'opinion franaise, et ne donnerait pas
lieu, dans l'excution,  de moindres difficults. Un mois entier
s'coula en confrences sur ces deux questions, entre le duc de
Broglie d'une part, le docteur Lushington et lord Aberdeen d'autre
part. Inutile de raconter les pripties diverses par lesquelles on
passa. Il semblait,  certains moments, que la proccupation o tait
forcment chaque partie des prventions de l'esprit public dans son
pays, rendrait l'accord impossible. Mais la bonne foi et la bonne
volont apportes par les ngociateurs finirent par triompher de
toutes les difficults. On aboutit  une transaction qui tait en
ralit tout  notre avantage. Le trait, qui fut sign, le 29 mai
1845, par les plnipotentiaires, organisait d'abord le systme des
deux escadres de croiseurs et prvoyait les traits  conclure avec
les chefs indignes, conformment aux propositions de notre
commissaire; sur les conventions de 1831 et de 1833, il stipulait
qu'elles seraient suspendues pendant dix ans, terme assign  la dure
du nouveau trait, et qu'au bout de ce temps elles seraient, non pas
remises en vigueur si elles n'taient abroges d'un commun accord,
mais, au contraire, considres comme dfinitivement abroges si elles
n'taient pas, d'un commun accord, remises en vigueur; quant au droit
de vrification de la nationalit des btiments, aucune maxime
gnrale et absolue n'tait tablie; on s'en rfrait aux instructions
fondes sur les principes du droit des gens et sur la pratique
constante des nations maritimes, qui seraient adresses aux
commandants des escadres et dont le texte serait annex au nouveau
trait.

La convention est excellente, crivit aussitt M. Guizot au duc de
Broglie. On n'est jamais mieux arriv  son but et de plus loin. Et
il ajoutait avec une lgitime fiert:  coup sr, sans lord Aberdeen,
vous et moi, si l'un des trois avait manqu, rien ne se serait fait.
Il avait raison. Peu d'oeuvres diplomatiques ont t plus sagement
conduites, plus heureuses pour le pays et plus honorables pour ceux
qui y ont pris part. Est-ce  dire que le systme imagin ft
parfaitement efficace contre la traite?  l'preuve, il ne devait pas
donner grand rsultat, d'autant que les stipulations dont on attendait
le plus d'effet, celles qui prvoyaient les traits  faire avec les
chefs indignes pour atteindre sur terre le commerce des esclaves,
n'ont pu tre srieusement appliques, par suite du mauvais vouloir du
commandant de la station anglaise. Mais,  vrai dire, ce n'tait pas
l le ct principal du problme. Ce qu'on avait voulu rsoudre,
c'tait moins une question africaine qu'une question europenne. Il
s'agissait avant tout d'carter la grosse difficult qui, depuis
plusieurs annes, pesait si lourdement sur les rapports de la France
et de l'Angleterre, embarrassait notre politique gnrale, et pouvait
mme un jour mettre la paix en pril.  ce point de vue du moins, le
succs tait complet, et la difficult se trouvait supprime.


V

Le trait du 29 mai fut connu  Paris dans les premiers jours de juin
1845, au moment mme o M. Guizot, relevant de maladie, faisait sa
rentre dans les Chambres. L'effet parlementaire fut considrable,
d'autant plus considrable que l'opposition avait proclam  l'avance
ce succs impossible. Tout ce qu'elle avait dit  ce sujet se
retournait maintenant contre elle et faisait davantage ressortir
l'heureuse habilet du cabinet.  gauche et au centre gauche, o,
depuis le commencement de la session, on avait eu le verbe si haut, on
portait maintenant la tte basse et l'on ne savait plus que dire.
Lorsqu'il fallut nommer, dans les bureaux, la commission charge
d'examiner les crdits demands pour l'excution du trait, aucune
contradiction srieuse n'osa se produire, et les ministriels
l'emportrent  de grandes majorits. Mme embarras et mme silence
lors du dbat en sance, le 27 juin; le projet fut vot par 243 voix
contre une; les adversaires de parti pris avaient t rduits 
s'abstenir. Je suis content, crivait peu aprs M. Guizot. La session
de nos Chambres finit bien; mes amis sont confiants, mes adversaires
sont dcourags[459]. Et M. de Barante confirmait ainsi ce jugement:
Jamais session ne s'est termine dans des circonstances plus
heureuses pour un ministre, plus dfavorables  l'opposition[460].

[Note 459: Lettre du 22 juillet 1845. (_Lettres de M. Guizot  sa
famille et  ses amis_, p. 230.)]

[Note 460: Lettre du 1er aot 1845. (_Documents indits._)]

Il fallait s'attendre que le trait ne ft pas une moindre impression
 Londres; seulement cette impression serait-elle aussi favorable au
cabinet anglais qu'elle l'avait t au cabinet franais? Ne pouvait-on
pas craindre que les concessions faites  la France ne fournissent aux
adversaires de lord Aberdeen des armes pour attaquer sa politique de
loyale conciliation? En effet, ds le 2 juin,  la premire nouvelle
du trait, le _Morning Chronicle_ disait: M. Guizot ne pouvait
remporter un plus grand triomphe, et quelque amertume que nous inspire
la pusillanimit avec laquelle les ministres anglais se sont laiss
duper, nous sommes forcs de complimenter les Franais sur l'habilet
avec laquelle ils ont satisfait les dsirs de leurs partis extrmes.
Peu de semaines aprs, le 8 juillet, lord Palmerston soulevait la
question  la Chambre des communes; il constatait avec douleur qu'il
ne restait plus rien du droit de visite, et dplorait la timidit avec
laquelle le gouvernement s'tait soumis aux exigences du cabinet de
Paris. Ces attaques cependant n'eurent pas grand cho dans le public
et mme parmi les whigs. Le temps, dont M. Guizot s'tait fait
habilement un auxiliaire, avait amorti les prventions de l'opinion
anglaise; on y sentait la ncessit d'une solution, dans l'intrt
mme de la rpression de la traite, et, quant au choix de cette
solution, on s'en rapportait volontiers  un abolitionniste aussi
notoire que le docteur Lushington. Aussi sir Robert Peel eut-il
facilement raison des critiques de lord Palmerston. Il renvoya  ce
dernier et  sa politique de 1840 la responsabilit du soulvement qui
s'tait produit en France contre le droit de visite, et s'attacha 
dmontrer l'efficacit de la nouvelle convention, s'abritant du reste,
sur ce point, derrire les commissaires dont il fit un magnifique
loge. Il n'y eut pas de vote. Lord Palmerston, reconnaissant
lui-mme que le ministre tait assur d'une forte majorit, avait
renonc  proposer aucune rsolution.

La politique de l'entente cordiale qui triomphait ainsi  Paris et 
Londres allait trouver une confirmation nouvelle dans une dmarche
personnelle de la reine Victoria. Louis-Philippe, enchant de ses deux
premires entrevues avec la Reine, en 1843  Eu, en 1844  Windsor,
et vivement dsir qu'une telle rencontre se renouvelt tous les ans,
tantt d'un ct du canal, tantt de l'autre[461]. Il n'avait pas
sembl d'abord que ce dsir et chance d'tre ralis en 1845. La
Reine avait rsolu d'employer le mois d'aot  faire une sorte de
plerinage de famille en Saxe, dans le pays de son cher Albert; sur la
route, elle devait rendre au roi de Prusse la visite que celui-ci lui
avait faite  Londres, en janvier 1842.  ces dplacements, on ne
jugeait pas possible d'ajouter un voyage en France qui et d'ailleurs
tmoign trop clairement la volont d'ter toute porte politique aux
politesses faites en Allemagne. Louis-Philippe avait t inform de
cette impossibilit et s'y tait rsign, non sans regret. Je vois
bien, crivait-il  la reine des Belges, le 12 mai, que, pour cette
anne, _we are completely out of the question_[462]. La reine
Victoria se mit en route le 8 aot. Aprs tre passe par la Belgique,
et avoir accept,  Brhl, prs de Cologne, l'hospitalit de
Frdric-Guillaume, qui profita de la circonstance pour voquer dans
un toast le souvenir de Waterloo[463], elle sjourna quelques
semaines en Saxe, se prenant d'une vive affection pour cette chre
petite Allemagne[464] sur laquelle rejaillissait quelque chose de sa
tendresse conjugale. Durant ce temps, l'adroite insistance de la reine
des Belges qui avait accompagn, pendant plusieurs jours, la royale
voyageuse, et aussi le dsir de plaire  la France, d'y
contre-balancer l'effet que pouvaient y produire des incidents tels
que le toast  Waterloo, dterminrent la reine Victoria  modifier
ses projets et  terminer sa tourne par une courte visite au chteau
d'Eu. Elle y arriva en effet le 8 septembre. Suivant son dsir, la
rception garda un caractre absolument intime[465]. Tout s'y passa 
merveille. La Reine fut charme. Louis-Philippe tait radieux. Aprs
vingt-quatre heures, les deux familles royales se sparrent plus
attaches que jamais l'une  l'autre. Cette visite,  laquelle on ne
s'attendait pas en Europe, y fut fort remarque. Au del du Rhin, on
en ressentit une vive mortification dont la trace se trouve dans la
correspondance de M. de Metternich[466]. En France, au contraire, la
satisfaction fut gnrale. Venant au lendemain d'un succs de notre
diplomatie, cette dmarche ne pouvait avoir, mme pour les esprits les
moins bien disposs, qu'une interprtation flatteuse  l'amour-propre
national.

[Note 461: Le Roi s'en tait souvent expliqu avec le roi et la reine
des Belges, qui taient ses intermdiaires habituels avec la cour
d'Angleterre. Il crivait notamment  la reine des Belges, le 12 mai
1845: Ce que je dsire, c'est que tout s'arrange de manire que nous
puissions nous donner des _cals_ rciproques, _on both sides of the
channel_. (_Revue rtrospective._)--Lord Palmerston crivait  son
frre, le 16 mars de la mme anne: Louis-Philippe dsire que la
Reine vienne le voir  Paris, l't prochain, et offre de lui rendre
sa visite l'anne d'aprs. Il dit que, dans l'tat prsent des
relations entre les deux pays, les souverains devraient se rencontrer
tous les ans. (BULWER, _The Life of Palmerston_, t. III, p. 151.)]

[Note 462: _Revue rtrospective._]

[Note 463: Voici ce toast, qui ne manquait pas d'une certaine
loquence: Messieurs, remplissez vos verres! Il y a un mot d'une
inexprimable douceur pour les coeurs britanniques et allemands. Il y a
trente ans, on l'entendit profrer sur les hauteurs de Waterloo par
des voix anglaises et allemandes, aprs des jours de combat terribles,
pour marquer le glorieux triomphe de nos frres d'armes. Aujourd'hui,
il rsonne sur les rives de notre Rhin bien-aim, au milieu des
bndictions de la paix qui est le fruit sacr du grand combat: ce
mot, c'est _Victoria!_ Messieurs, buvez  la sant de S. M. la reine
Victoria et  celle de son auguste consort.]

[Note 464: Journal de la Reine, cit par sir Thodore MARTIN. (_The
Life of the Prince Consort._)]

[Note 465: Ce fut au cours de cette visite que furent changes, au
sujet du mariage du duc de Montpensier avec l'infante, soeur de la
reine d'Espagne, des explications importantes sur lesquelles j'aurai 
revenir quand je raconterai les ngociations relatives aux mariages
espagnols.]

[Note 466: Le voyage de la reine d'Angleterre en Allemagne, crivait
M. de Metternich au comte Apponyi, n'a point eu de succs. Des
circonstances peu dignes d'gards dans d'autres temps que les ntres
ont contribu  ce fait. Ce qui a fini par effacer les bonnes
impressions,--car, parmi de regrettables, il y en a eu aussi de
bonnes,--c'est la visite  Eu. Cette visite, qui de tout temps avait
t mdite par le roi Louis-Philippe, a t habilement amene par
l'intermdiaire de la reine des Belges... Sous l'influence de la
famille de Cobourg, les raisons contraires au projet du roi des
Franais ont t touffes..... La visite  Eu n'a t qu'une scne de
la pice qui se joue et dans laquelle tout le monde, auteur, acteurs
et spectateurs, est mystifi ou mystificateur. (_Mmoires de M. de
Metternich_, t. VII, p. 102.)--M. de Metternich s'tait rencontr avec
la reine Victoria au chteau de Stolzenfels, sur le Rhin. J'ai trouv
le prince, crit la Reine dans son Journal, notablement plus g que
je ne m'y attendais, _dogmatisant beaucoup_, parlant lentement, mais
du reste trs aimable.]

Tous ces vnements profitaient au cabinet, dont ils justifiaient la
politique. Sa situation, nagure branle, tait maintenant tout 
fait raffermie. Aucune menace  l'intrieur, aucune difficult
pressante au dehors. Depuis longtemps, M. Guizot n'avait pas connu
semblable tranquillit et scurit. Aprs la vie si rude qu'il venait
de mener, aprs tant de contretemps accumuls, de luttes continues, de
fatigues sans rpit, d'angoisses sans cesse renouveles, le ministre,
qui, aussitt la session finie, tait parti pour sa chre rsidence du
Val-Richer, jouissait de ce repos dans le succs. Parfois, cependant,
il consentait  sortir de sa retraite. Ainsi avait-il eu, peu avant la
visite de la reine d'Angleterre, l'occasion de prononcer,  un banquet
offert par ses lecteurs normands, un discours qui, dans le silence
relatif des vacances parlementaires, eut un grand retentissement. Ce
qui distinguait ce discours, c'tait l'accent particulier de srnit
victorieuse avec lequel l'orateur parlait des luttes qu'il venait de
soutenir: Ces luttes si vives, disait-il, quelquefois si rudes, je ne
m'en suis jamais plaint, je ne m'en plaindrai jamais. C'est la
condition de la vie publique dans un pays libre. Des hommes que le
monde honore et  ct desquels je tiendrais  grand honneur que mon
nom ft un jour plac, ont t tout aussi attaqus, tout aussi
injuris, tout aussi calomnis que moi. Ils n'en ont pas moins
continu  servir leur pays; ils n'en sont pas moins rests entours
de son regret... Le dirai-je, messieurs? je trouve qu'on est envers
l'opposition, envers les journaux,  la fois trop exigeant et trop
timide. On leur demande une impartialit, une modration, une justice
que ne comportent gure nos situations rciproques et la nature de
notre gouvernement. Ils ont leurs passions, nous avons les ntres.
Acceptons, tolrons notre libert mutuelle, au lieu de nous en
plaindre... C'est l une part du mouvement, de l'activit de la vie
politique, et il en rsulte,  tout prendre, beaucoup plus de bien que
de mal. Mais, en mme temps que j'accepte franchement et sans me
plaindre la libert de la presse politique, ses carts, ses
injustices, ses rigueurs, je regarde comme une ncessit et comme un
devoir de conserver avec elle la plus complte indpendance, de ne me
laisser conduire ni par ses avis, ni par le besoin de ses loges, ni
par la crainte de ses attaques. Je m'applique, en toute occasion,  ne
tenir compte que des choses mmes, des vrais intrts de mon pays...
Permettez-moi, messieurs, de vous engager  en faire autant. Vous, mes
amis politiques, lisez les journaux, sans vous irriter ni vous
plaindre de leur rudesse, de leur violence; mais gardez avec eux la
pleine indpendance de votre pense; jugez les hommes politiques non
d'aprs ce que ces journaux en disent, mais d'aprs la connaissance
personnelle que vous en avez. Pour faire un essai de cette mthode,
M. Guizot invitait ses auditeurs  considrer ce qu'il appelait les
rsultats gnraux, acquis, vidents de la politique conservatrice.
Il montrait, au dedans, le rgime constitutionnel se dployant tous
les jours librement et grandement; au dehors, le gouvernement de la
France non seulement parfaitement indpendant en Europe, mais
recevant partout les tmoignages d'une grande considration, et
voyant des tats constitutionnels se former  son image et sous son
influence, en Belgique, en Espagne, en Grce. Tout cela,
s'criait-il, s'est accompli, tout cela s'accomplit chaque jour, sans
violence, sans guerre. Nous avons russi  consommer une rvolution, 
fonder un gouvernement nouveau, au dedans par la lgalit, au dehors
par la paix. Et alors, se redressant, pour ainsi dire, en face de
cette opinion par laquelle il avait t nagure mconnu, mais 
laquelle, en ce moment, il en imposait par son succs: Je n'hsite
pas  le dire, messieurs, et je le dis avec un orgueil juste et
permis, car c'est de notre pays lui-mme et de notre gouvernement tout
entier que je parle, il y a l de quoi tre satisfait et fier.




CHAPITRE VIII

LA LIBERT D'ENSEIGNEMENT.

     I. La paix religieuse sous le ministre du 1er mars et au
     commencement du ministre du 29 octobre.--II. Le projet dpos en
     1841 sur la libert d'enseignement. Les vques, menacs dans
     leurs petits sminaires, lvent la voix. C'est la lutte qui
     commence.--III. L'irrligion dans les collges. M. Cousin et la
     philosophie d'tat. Attaques des vques contre cette
     philosophie. Livres et brochures contre l'enseignement
     universitaire. L'_Univers_ et M. Veuillot. Parmi les catholiques,
     certains blment les excs de la polmique.--IV. M. Cousin et ses
     disciples en face de ces attaques. Renaissance du
     voltairianisme.--V. M. de Montalembert et le parti catholique. Il
     ne veut agir qu'avec les vques. Difficult de les amener  ses
     ides et  sa tactique. Mgr Parisis. M. de Montalembert secoue la
     torpeur des laques. Il manque parfois un peu de mesure. L'arme
     catholique fait bonne figure au commencement de 1844.--VI.
     L'Universit et ses dfenseurs repoussent la libert. Diversions
     tentes par les partisans du monopole. Les Cas de conscience.
     Les Jsuites. Les cours de M. Quinet et de M. Michelet au Collge
     de France. Le livre du P. de Ravignan, _De l'existence et de
     l'Institut des Jsuites_.--VII. Dispositions du gouvernement. M.
     Guizot, M. Martin du Nord et M. Villemain. La majorit. Le Roi.
     Ses relations avec Mgr Affre.--VIII. Les bons rapports du
     gouvernement avec le clerg sont altrs. Difficults avec les
     vques. Mcontentement des universitaires. Attitude efface du
     ministre dans les dbats soulevs  la Chambre. M. Dupin et M.
     de Montalembert.--IX. Le projet de loi dpos en 1844 sur
     l'enseignement secondaire. Le rapport du duc de Broglie. La
     discussion. checs infligs aux universitaires et aux
     catholiques.--X. Le rapport de M. Thiers. M. Villemain remplac
     par M. de Salvandy.--XI. L'affaire du _Manuel_ de M. Dupin.
     Nouvelles attaques contre les Jsuites.--XII. M. Thiers s'apprte
      interpeller le ministre sur les Jsuites. Le gouvernement
     embarrass recourt  Rome. Mission de M. Rossi. La discussion de
     l'interpellation. Les catholiques se prparent  la rsistance.
     Note du _Moniteur_ annonant le succs de M. Rossi.--XIII. M.
     Rossi  Rome. Le Pape conseille aux Jsuites de faire des
     concessions. quivoque et malentendu.--XIV. Effet produit en
     France. Les mesures d'excution. Tristesse des catholiques.
     tait-elle fonde? Apaisement  la fin de 1845. Un discours de M.
     Guizot. Les catholiques et la monarchie de Juillet.


I

Tandis que dans la rgion plus particulirement politique et
parlementaire se succdaient les vnements divers que nous venons de
raconter, des faits graves s'taient produits dans une autre sphre
qui, depuis 1830, a plus d'une fois dj attir notre attention, celle
des questions religieuses. Ces faits peuvent d'autant moins tre
ngligs qu' raison mme de leur importance, ils finirent par envahir
la scne politique et par devenir l'une des principales proccupations
de l'opinion, des Chambres et du gouvernement. J'ai dit comment, aprs
l'explosion antichrtienne qui avait accompagn et suivi la rvolution
de 1830, la paix religieuse s'tait peu  peu rtablie, et comment,
malgr quelques incertitudes, quelques fausses dmarches, quelques
restes de prvention, les relations de l'tat avec l'glise s'taient
rtablies sur un bon pied et tendaient chaque jour  s'amliorer[467].
On et pu craindre que l'avnement du ministre du 1er mars 1840 ne
marqut un arrt dans ce progrs si honorable pour la monarchie de
Juillet. Ce ministre n'tait-il pas en coquetterie avec la gauche?
L'une des thses de la coalition dont il prtendait consommer le
triomphe, n'avait-elle pas t de reprocher  M. Mol et  la royaut
leurs faiblesses envers le clerg, et n'tait-ce pas l'un des
collgues de M. Thiers, M. Cousin, qui, le 26 dcembre 1838,  la
Chambre des pairs, avait dnonc, avec une solennit tragique, la
renaissance de la domination ecclsiastique[468]? Cependant, du 1er
mars au 29 octobre 1840, aucun acte du cabinet ne tmoigna d'une
hostilit contre le clerg[469]. Le prlat d'esprit trs fin et trs
modr qui reprsentait la cour de Rome  Paris, Mgr Garibaldi,
crivait alors  l'un des membres de l'piscopat franais: Le nouveau
cabinet est assez bien dispos envers la religion. M. Thiers, en qui
se rsume tout le ministre, laisse sans doute  dsirer sous le
rapport pratique, tout le monde le sait, et, dans le temps o nous
vivons, la plupart des hommes publics sont dans le mme cas. Mais M.
Thiers est en admiration devant la religion catholique, considre
mme philosophiquement. Il ne veut pas entendre parler du
protestantisme; il l'appelle une absurdit et une religion btarde, et
il ne connat d'autre christianisme que celui qu'enseigne le
catchisme. Il professe une grande vnration pour le pape Grgoire
XVI, par qui il a t reu deux fois avec bienveillance et dont il
parle dans les termes les plus respectueux, disant que, dans sa vie,
il n'a rien prouv de pareil, rien de plus saisissant que
l'impression qu'il a reue en paraissant devant le Pape et en
s'entretenant avec lui. Ce n'est pas que le diplomate romain ft
pleinement rassur par ces dclarations. Il y a dans M. Thiers,
ajoutait-il, beaucoup de talent et une tonnante promptitude
d'intelligence; mais il y a aussi de la tmrit, et son esprit est
fort mobile. Il y a de l'lvation et du bon sens; mais l'ambition
gte tout. Il y a le catholicisme en thorie, mais je ne sais trop
quoi en pratique. Enfin,  un grand sentiment du pouvoir, il joint
beaucoup d'ides rvolutionnaires. Mgr Garibaldi passait ensuite en
revue les autres membres du cabinet, et il concluait en ces termes:
Je n'ai donc pas d'inquitude pour les personnes qui composent le
ministre. En les voyant souvent et en cherchant  gagner leur
confiance, on peut continuer, je crois, avec elles, le peu de bien
qu'on a fait jusqu'ici.[470]

[Note 467: Cf. t. I, liv. I, ch. VII; t. II, ch. VI,  III; ch. XIII;
t. III, ch. IX.]

[Note 468: Cf. t. III, ch. IX,  VI.]

[Note 469: Tout au plus la presse religieuse eut-elle  relever la
dcision par laquelle M. Cousin avait mis les _Provinciales_ de Pascal
sur le programme du baccalaurat.]

[Note 470: _Vie du cardinal Mathieu_, par Mgr BESSON, t. I, p. 244 
247.]

Le changement de ministre qui s'opra le 29 octobre 1840 n'tait pas
de nature  dtruire les esprances de l'internonce. Le principal
ministre, M. Guizot, tait, entre tous les hommes d'tat de cette
poque, celui qui comprenait le mieux l'importance sociale du
christianisme et en parlait avec le plus d'lvation. C'tait lui qui
nagure, au nom de la socit en pril, de la philosophie dsoriente,
de la politique impuissante, avait jet  la religion un appel d'une
loquence dsespre[471]. Il semblait d'ailleurs n'avoir qu' laisser
faire. Le mouvement de retour vers le catholicisme, qui n'avait pas
t l'une des consquences les moins inattendues de la rvolution de
Juillet, continuait, comme par sa propre impulsion, dans les mes et
dans la socit. En 1841, le succs des confrences du carme, 
Notre-Dame, encourageait le Pre de Ravignan  y ajouter une retraite
pendant la semaine sainte, et, l'anne suivante, il couronnait ces
exercices en instituant la grande communion des hommes. Dans ce mme
temps, le premier fondateur de ces prdications, Lacordaire, menait 
fin une autre oeuvre non moins extraordinaire, la rentre des moines
sur la terre de France[472]. Dans les premires semaines de 1841, il
put, sous le costume de Dominicain, traverser la France tonne, mais
gnralement sympathique et respectueuse, intresse par ce que cette
hardiesse avait de vaillant, flatte de la confiance tmoigne en sa
tolrance et en sa justice. Arriv  Paris, il fit plus encore pour
prendre solennellement possession de la libert qu'il venait de
reconqurir: violentant quelques timidits amies, il parut dans la
chaire de Notre-Dame, avec sa robe blanche et sa tte rase, ayant
devant lui dix mille hommes, parmi lesquels tous les chefs du
gouvernement et de l'opinion; et alors, sous ce froc du moyen ge, il
pronona, par un contraste voulu, le plus moderne de ses discours,
celui sur la vocation de la nation franaise. Aprs cela, n'tait-il
pas fond  dire, en montrant sa robe: Je suis une libert? Il
venait en effet, par ce coup d'clat, d'arracher au pays lui-mme ce
que les pouvoirs publics n'eussent voulu ni os accorder du premier
coup; il avait gagn devant l'opinion le procs, non seulement des
Dominicains, mais de tous les Ordres religieux. Les Jsuites, qui
jusqu'alors ne s'taient tablis en France que d'une faon quivoque
et en se prtant  une sorte de dissimulation convenue, ne furent pas
les derniers  profiter de ce changement: ds l'anne suivante, pour
la premire fois, en annonant les confrences du carme, on dit le
Pre de Ravignan et non plus l'abb de Ravignan. Lacordaire,
invit  dner chez le ministre des cultes, y vint en froc; l'un des
convives, ancien ministre de Charles X, M. Bourdeau, se penchant vers
son voisin, lui dit: Quel trange retour des choses de ce monde! Si,
quand j'tais garde des sceaux, j'avais invit un Dominicain  ma
table, le lendemain, la chancellerie et t brle. M. Isambert
ayant cherch  faire tapage,  la Chambre, de la prsence de M.
Martin du Nord, ministre des cultes, au discours du nouveau moine, le
ministre put se borner  rpondre en souriant: Je suis catholique, et
il m'arrive, autant que je le puis, d'en remplir les devoirs; oui, je
l'avoue, je vais  la messe, je vais au sermon; si c'est un crime,
j'en suis coupable.

[Note 471: Cf. t. III, ch. IX,  VI.]

[Note 472: Sur les dbuts de cette oeuvre, voy. t. III, ch. IX,  II.]

En mme temps, les bonnes relations du gouvernement et des vques
apparaissaient  plus d'un signe.  Paris, notamment, Mgr Affre,
appel en 1840  la succession de Mgr de Qulen, rtablissait
aussitt, entre l'archevch et les Tuileries, les rapports  peu prs
interrompus depuis dix ans, et, le 1er janvier 1841, le Roi, tout
heureux de recevoir enfin les flicitations d'un archevque de Paris,
lui rpondait: Plus la tche de mon gouvernement est difficile, plus
il a besoin de l'appui moral et du concours de tous ceux qui veulent
le maintien de l'ordre et le rgne des lois... C'est cet appui moral
et ce concours de tous les gens de bien qui donneront  mon
gouvernement la force ncessaire  l'accomplissement des devoirs qu'il
est appel  remplir. Et je mets au premier rang de ces devoirs celui
de faire chrir la religion, de combattre l'immoralit et de montrer
au monde, quoi qu'en aient dit les dtracteurs de la France, que le
respect de la religion, de la morale et de la vertu est encore parmi
nous le sentiment de l'immense majorit. Que de chemin fait depuis ce
lendemain de 1830, o le souverain n'osait mme plus prononcer le mot
de Providence! Mmes bons rapports entre le gouvernement de Juillet
et le Pape. Grgoire XVI ne manquait pas une occasion de blmer ceux
des membres du clerg franais qui gardaient encore,  l'gard de la
monarchie nouvelle, une attitude hostile ou boudeuse[473]. Au
commencement de 1842, Mgr de Forbin-Janson, vque de Nancy, qui
s'tait retir  Rome depuis 1830, avait chez lui, pour quelques
semaines, un de ses parents, M. le marquis de Raigecourt. Un jour,
celui-ci trouva l'vque trs troubl, se promenant de long en large
dans son salon et agitant les bras.--Qu'avez-vous, monseigneur?--Ah!
si vous saviez, mon ami, ce que le Pape vient de me dire!--Comment
donc?--Il m'a dit, d'un ton trs svre, que j'avais grand tort de ne
pas aller voir Louis-Philippe, et il a ajout: _ un'ingiuria per la
Santa Sede!_ Son gouvernement a pour nous les meilleurs procds, et
les vques de France doivent lui en savoir gr[474].

[Note 473: Nous avons dj not, en 1836 et 1837, le blme port par
le Souverain Pontife sur l'attitude de Mgr de Qulen. (Cf. t. III, ch.
IX,  VII.)]

[Note 474: Je tiens le rcit de cette anecdote de M. le marquis de
Raigecourt.]


II

 l'heure o la paix religieuse semblait ainsi dfinitivement acquise,
o des deux cts on en voulait sincrement le maintien, un conflit
s'leva tout  coup, conflit grave qui devait, pendant plusieurs
annes, mettre aux prises les catholiques et le gouvernement de
Juillet. La libert de l'enseignement en fut l'occasion[475]. Promise
par la Charte, elle avait t tablie en 1833 pour l'instruction
primaire. Une tentative avait t faite, en 1836, pour l'instruction
secondaire, tentative loyale, mais qui n'avait malheureusement pas
russi[476]. Cet chec, bien qu'imputable uniquement aux adversaires
du clerg, n'avait pas cependant fait sortir ce dernier de son
attitude pacifique.  cette poque, d'ailleurs, l'ide de la libert
d'enseignement n'tait encore dans le monde religieux qu'une thse
d'avant-garde, suspecte  plusieurs pour avoir figur sur le programme
du journal _l'Avenir_. Pendant les deux ou trois annes qui suivirent,
les ministres, absorbs par des crises parlementaires incessantes, ne
songrent gure  excuter la promesse de la Charte. Ce fut seulement
en 1839 que l'on commena, du ct des catholiques,  parler un peu de
cette libert, si longtemps ajourne. Encore ceux d'entre eux qui s'en
occupaient le plus ne pensaient-ils pas  entreprendre une campagne
d'opposition; ils tchaient d'arriver, par des ngociations
pacifiques,  une transaction entre le clerg et l'Universit. M. de
Montalembert fut ml assez activement aux pourparlers engags, en
1839 et en 1840, avec MM. Villemain et Cousin qui s'taient succd au
ministre de l'instruction publique. L'esprit de conciliation, qui
paraissait rgner de part et d'autre, avait fait un moment esprer le
succs; mais, chaque fois, les ministres tombrent avant que rien ft
conclu. Ces ngociations furent reprises lorsque le cabinet du 29
octobre 1840 fut constitu et sorti de ses premires difficults. Les
rclamations des catholiques, sans avoir pris encore de caractre
hostile, devenaient plus pressantes. Enfin, en 1841, un nouveau projet
de loi fut dpos.

[Note 475: En 1880, certains incidents de la politique contemporaine
m'avaient amen  dtacher par avance, des notes runies pour
l'histoire de la monarchie de Juillet, une tude particulire sur les
luttes de la libert d'enseignement de 1841  1848. (Cf. _L'glise et
l'tat sous la monarchie de Juillet_, 1 vol. in-12, Librairie Plon.)
Je ne puis aujourd'hui, sous le prtexte que je l'ai dj traite
ailleurs, omettre une question aussi importante. On ne s'tonnera donc
pas de retrouver ici une partie de ce qu'on a pu dj lire dans cette
premire tude: on le retrouvera, d'ailleurs, concentr, complt et
surtout mis au point d'une histoire gnrale.]

[Note 476: Cf. t. III, ch. IX,  IV.]

Ne fallait-il pas s'attendre  quelque chose d'aussi satisfaisant pour
le moins que le projet de 1836? N'tait-on pas plus loin encore des
prjugs et des passions de 1830? L'auteur de ce projet de 1836, M.
Guizot, n'tait-il pas le principal membre du cabinet du 29 octobre?
Et cependant ces esprances, qui semblaient si fondes, furent
trompes. L'expos des motifs contestait jusqu'au principe de la
libert promise par la Charte. Quant  la loi elle-mme, par les
exigences de grades et par les autres conditions compliques,
gnantes, parfois blessantes, imposes aux concurrents de
l'Universit, elle rendait  peu prs illusoire la libert
nominalement concde. Il semblait que ce projet ft marqu du vice le
plus propre  dtruire l'effet d'une rforme librale, le manque de
sincrit. Comment expliquer une pareille dception? M. Guizot,
absorb par la direction des affaires extrieures alors si graves,
avait eu le tort de laisser tout faire par le ministre de
l'instruction publique, M. Villemain. Celui-ci, moins homme d'tat que
professeur, d'un esprit plus vif que large, partageait les prventions
de l'Universit contre l'enseignement libre, et c'tait sous
l'influence d'un esprit de corps fort troit qu'il avait rdig son
projet; non qu'il songet  ouvrir les hostilits contre le clerg;
mais, connaissant imparfaitement les choses et les hommes du monde
ecclsiastique, il ne s'tait pas rendu compte  l'avance de l'effet
qu'il allait produire. Dans cet acte qui devait avoir de fcheuses et
lointaines consquences, qui commenait la guerre l o la paix tait
si dsirable et semblait si dsire, il y eut, non seulement chez M.
Guizot, mais mme chez M. Villemain, plus d'inadvertance que de
malveillance.

Et encore, si le projet n'avait fait que soumettre l'enseignement
libre  des conditions trop rigoureuses, l'opposition n'et peut-tre
pas t bien bruyante, tant on tait alors, du ct des catholiques,
peu dispos  livrer bataille. Mais le ministre avait commis la faute
de toucher aux petits sminaires, dont j'ai dj eu occasion
d'indiquer la situation particulire[477]: son projet leur enlevait
l'espce de privilge, chrement achet, qui les avait laisss
jusqu'ici sous la direction exclusive de l'piscopat; il les
soumettait au droit commun fort peu libral de la loi nouvelle et les
plaait sous la juridiction de l'Universit. Les vques estimrent,
non sans raison, que ce rgime compromettait l'existence des coles
ecclsiastiques et leur rendait notamment  peu prs impossible de
trouver des professeurs. Ils se voyaient ainsi attaqus sur le
terrain troit, modeste, strictement enclos, qu'on leur avait rserv
en dehors du large domaine de l'Universit. Jusqu'alors ils s'taient
tenus  l'cart des polmiques relatives  la libert d'enseignement;
d'ailleurs, par un reste de cette intimidation qui, au lendemain de
1830, avait empch qu'aucune soutane se montrt dans les rues, ils
rpugnaient  toute dmarche qui les et fait sortir du sanctuaire.
Mais, cette fois, se voyant menacs dans ce sanctuaire mme, ils ne
purent se contenir. Spontanment, sans y tre pousss par aucun homme
politique, par aucun journal, la plupart laissrent chapper un cri
public d'alarme et de protestation. Les feuilles religieuses se
trouvrent remplies, pendant plusieurs mois, des lettres que plus de
cinquante prlats adressrent, l'un aprs l'autre, au gouvernement,
presque toutes d'un ton grave et triste, quelques-unes d'un accent
plus vif et presque comminatoire. branl par cette plainte gnrale
de l'piscopat, mal accueilli d'ailleurs par la commission de la
Chambre plus librale que le ministre, non soutenu par le gouvernement
qu'un tel orage surprenait et dsappointait, le projet fut retir,
avant d'avoir t mme l'objet d'un rapport.

[Note 477: Cf. t. III, ch. IX,  IV.]

Les consquences de cette tentative maladroite et malheureuse devaient
survivre au retrait de la loi; sans le vouloir et sans s'en douter, on
avait fait sortir l'glise de France de l'expectative muette,
patiente, presque confiante, o, malgr le rejet du projet de 1836,
elle s'tait renferme depuis dix ans; on avait fait natre
l'agitation dans une rgion nagure calme et silencieuse. Qui peut
dire o elle s'arrtera? Pour apprendre  combattre en faveur des
intrts gnraux, il faut, d'ordinaire, avoir t frapp dans ses
intrts particuliers. C'est un peu ce qui est arriv aux vques.
Pour le moment, leurs protestations contre le projet de 1841 portent
presque exclusivement sur les dispositions relatives  leurs petits
sminaires;  peine, sous forme de prtrition timide, indiquent-elles
les dfauts du projet en ce qui concerne les tablissements libres;
quelques prlats mme dclarent, comme l'archevque de Tours, que
cette dernire question n'est pas de leur ressort. Mais attendez: le
champ de bataille ne tardera pas  s'largir.


III

Ceux des vques qui, subissant l'entranement d'une polmique une
fois engage, se hasardrent bientt  regarder au del de leurs
petits sminaires, furent tout d'abord amens  examiner la valeur
morale et religieuse de cette ducation universitaire  laquelle on
paraissait ne vouloir permettre aucune concurrence, et surtout aucune
concurrence ecclsiastique. Telle fut la premire forme du dbat: ce
n'tait pas la moins dlicate ni la moins irritante. Mais fallait-il
s'tonner que des prlats, proccups par tat du soin des mes,
envisageassent la question  ce point de vue? On ne peut nier que plus
d'un fait ne ft de nature  mouvoir leur sollicitude. L'ducation
religieuse n'existe rellement pas dans les collges, crivait alors
un protestant. Je me souviens avec terreur de ce que j'tais au sortir
de cette ducation nationale. Je me souviens de ce qu'taient tous
ceux de mes camarades avec lesquels j'avais des relations... Nous
n'avions pas mme les plus faibles commencements de la foi et de la
vie vanglique[478]. M. Sainte-Beuve s'exprimait ainsi, en 1843: En
masse, les professeurs de l'Universit, sans tre hostiles  la
religion, ne sont pas religieux. Les lves le sentent, et de toute
cette atmosphre ils sortent, non pas nourris d'irrligion, mais
indiffrents... Quoi qu'on puisse dire pour ou contre, en louant ou en
blmant, on ne sort gure chrtien des coles de l'Universit[479].

[Note 478: A. DE GASPARIN, _les Intrts gnraux du protestantisme en
France_.]

[Note 479: _Chroniques parisiennes_, p. 100 et 122.]

Sans doute c'tait le mal du temps, plus encore que la faute de tels
ou tels hommes et surtout de tel ou tel gouvernement. L'Universit
tait l'image de la socit, telle que l'avaient faite le dix-huitime
sicle et la Rvolution. L'tat des collges n'avait pas t meilleur
sous la Restauration, au temps de Mgr Frayssinous; peut-tre mme
avait-il t pire, et la religion s'y tait-elle trouve plus
impopulaire,  raison mme des efforts tents par les Bourbons pour la
protger[480]. Mais, en dehors de ce mal gnral du temps sur lequel
il tait plus naturel de gmir qu'il n'tait ais d'y remdier, un
fait nouveau, survenu depuis 1830, donnait particulirement prise aux
critiques de l'piscopat. L'enseignement philosophique de
l'Universit, par lequel devaient passer tous les aspirants au
baccalaurat, s'tait mancip de la religion,  laquelle il avait t
jusque-l plus ou moins subordonn, et tait pass sous l'autorit
d'une cole, ou pour mieux dire d'un homme: cet homme tait M. Cousin.
 dfaut de la religion d'tat supprime par la Charte de 1830, on
avait une philosophie d'tat. Un rgime politique ne vit pas seulement
de lois constitutionnelles, administratives ou conomiques; il lui
faut une doctrine. Le choix de cette doctrine est chose grave pour
lui, pour sa force morale, pour l'action qu'il exercera sur les
esprits, pour la trace qu'il laissera dans la vie de la nation. Si la
monarchie de Juillet apparat lie  la philosophie clectique,
c'est moins par une prfrence voulue et rflchie de sa part, que par
l'effet des circonstances. Bien que M. Cousin n'et t
personnellement pour rien dans le soulvement de juillet 1830,
l'importance acquise par lui dans le mouvement libral de la
Restauration, l'habitude o l'on tait, depuis quinze ans, de le voir
marcher  la tte des gnrations nouvelles[481], l'avaient plac
naturellement au premier rang des vainqueurs, de ceux qui devaient
avoir part aux dpouilles. Avide de paratre et de faire du
bruit, de nature absorbante, encombrante et dominante, d'une
personnalit presque nave, il n'tait pas homme  se laisser oublier
et et plutt jou des coudes pour se pousser en avant et se faire une
place plus large. Il n'imita pas tant d'autres professeurs ou
crivains qui cherchrent alors fortune dans la rgion banale de la
politique proprement dite; loin de songer  quitter la philosophie, il
persista plus que jamais  en faire sa carrire[482]; seulement, il
voulut y jouer un rle nouveau. Ce n'est plus le professeur loquent,
hardi, parfois tmraire, promoteur et agitateur dans l'ordre des
ides. Maintenant, la conqute est accomplie; M. Cousin prtend
l'organiser et s'y tablir en matre. Dans ce dessein, il s'installe 
tous les hauts postes lui donnant pouvoir sur les hommes et les
choses: il est  la fois l'un des huit du conseil royal de
l'instruction publique o il reprsente seul la philosophie, directeur
de l'cole normale, prsident perptuel du jury d'agrgation de
philosophie, membre trs agissant de l'Acadmie franaise et de
l'Acadmie des sciences morales, pair de France. De ces postes, il
rdige, entirement  sa guise, les programmes de l'enseignement
philosophique auxquels il fait subir une sorte de lacisation[483], et
surtout il rgne sur les matres qui sont sous sa main,  sa merci,
dans toutes les phases de leur carrire, comme lves de l'cole
normale, candidats  l'agrgation, professeurs, aspirants aux
distinctions acadmiques. Les ministres passent, M. Cousin reste,
exerant ce gouvernement doctrinal, cette dictature spirituelle, dont
on et cherch vainement l'analogue sous un autre rgime. Il avait
fini par se considrer comme le chef d'une sorte de religion
philosophique officielle, d'une glise laque ayant reu du
gouvernement et de la socit de 1830, pour former les jeunes mes,
une autorit et une mission semblables  celles qui taient contenues
dans la parole du Christ aux aptres: _Ite et docete_. Naturelle de la
part d'une glise qui se croit en possession de la vrit absolue,
cette prtention se comprend plus difficilement de la part d'un homme
qui, aprs avoir remu beaucoup d'ides, tait loin d'tre arriv, sur
tous les points,  quelque chose de fixe[484]. Mais s'il y avait
hsitation dans la doctrine, il n'y en avait pas dans le commandement.
Ces professeurs que M. Cousin dirigeait, il les appelait son
rgiment. Il les surveillait tous dans leurs moindres actes,
connaissait le dossier de chacun. Admirable pour secouer, soutenir,
pousser ceux qui avaient du talent, mais  condition qu'ils fussent
dociles et se laissassent tyranniser, il tait impitoyable jusqu' la
cruaut pour les mdiocres, les maladroits ou les indpendants[485].
Il ne comprenait pas qu'on se plaignt. La philosophie n'tait-elle
pas libre, puisqu'il l'avait mancipe de l'glise? Il fallait,  la
vrit, obir  M. Cousin. Mais celui-ci n'tait-il pas un philosophe?
ou, pour mieux dire, n'tait-il pas la philosophie elle-mme?

[Note 480: On peut voir, dans un mmoire rdig, peu avant la
rvolution de Juillet, par les aumniers des collges de Paris, des
dtails navrants sur ce sujet et, pour ainsi dire, la statistique des
naufrages dans lesquels prissaient les mes des jeunes collgiens. M.
Foisset a donn des extraits de ce mmoire, dans la _Vie du P.
Lacordaire_ (t. I, p. 86  91).]

[Note 481: Sur M. Cousin avant 1830, voir ce que j'en ai dit dans le
_Parti libral sous la Restauration_, p. 233.]

[Note 482: Ds 1828,  l'poque o l'avnement du ministre Martignac
et pu lui donner l'occasion d'un rle politique, il avait crit  M.
Hegel: J'ai pris mon parti. Non, je ne veux pas entrer dans les
affaires: ma carrire est la philosophie, l'enseignement,
l'instruction publique. Je l'ai dclar une fois pour toutes  mes
amis, et je soutiendrai ma rsolution. J'ai commenc, dans mon pays,
un mouvement philosophique qui n'est pas sans importance; j'y veux,
avec le temps, attacher mon nom; voil toute mon ambition; j'ai
celle-l, je n'en ai pas d'autre. Je dsire, avec le temps, affermir,
largir, amliorer ma situation dans l'instruction publique, mais
seulement dans l'instruction publique.]

[Note 483: Voir l'tude curieuse o M. Janet fait honneur  M. Cousin
d'avoir t, en cette circonstance, le prcurseur des lacisateurs de
nos jours, et o il compare son oeuvre  celle qui a fait tablir dans
les coles primaires un enseignement moral indpendant de toute
doctrine religieuse.]

[Note 484: M. Cousin avait conscience de la mobilit de son esprit.
Plus tard, quand on donna son nom  une rue: J'accepte, dit-il
spirituellement, parce que c'est une rue et non une place.]

[Note 485: Pour se faire une ide de ce rgime, il n'est mme pas
besoin d'couter les plaintes des victimes; il suffit de prter
l'oreille aux confidences de ceux qui passaient pour tre les
protgs. Voir,  ce sujet, le trs piquant volume de M. Jules Simon
sur _Victor Cousin_.]

Cette domination, si rude pour ceux qui y taient soumis, tait-elle
du moins rassurante pour les catholiques? Sans doute c'est l'honneur
de M. Cousin d'avoir t le promoteur d'une raction contre le
sensualisme du dix-huitime sicle et d'avoir rpudi l'impit
haineuse ou ricanante du voltairianisme. Aussi exigeait-il de ses
professeurs qu'ils enseignassent, sur l'immortalit de l'me, sur la
libert humaine, sur la morale, sur la cration, les doctrines
spiritualistes; il leur recommandait d'tre respectueux pour la
religion, de ne pas se faire d'affaires avec le clerg, et leur
donnait volontiers des leons de diplomatie pratique sur la faon de
se conduire avec les vques et les aumniers, de leur chapper sans
les offusquer. Mais, si troitement surveills qu'ils fussent, ces
jeunes matres, presque tous incroyants et sachant que leur chef ne
l'tait pas moins qu'eux, laissaient parfois percer dans leur
enseignement ou en tout cas ne cachaient pas dans leurs travaux
personnels l'irrligion qui tait le fond de leur me. Les livres
mmes de M. Cousin contenaient,  ct de ce spiritualisme que le
christianisme pouvait reconnatre comme un alli, plus d'une doctrine
inquitante. Il tait facile d'y discerner des vellits de panthisme
et surtout un rationalisme qui n'acceptait ni le surnaturel ni la
rvlation divine. Si le catholicisme n'y tait plus raill ou
insult, la politesse qu'on lui tmoignait tait assez ddaigneuse. On
affectait de voir en lui la plus belle, mais la dernire des
religions, une institution utile pour la partie de l'humanit qui ne
sait pas encore rflchir, mais infrieure  la philosophie et
destine  tre remplace par elle  mesure que les intelligences se
dvelopperaient: ide que trahissait cette phrase souvent cite de M.
Cousin: La philosophie est patiente... Heureuse de voir les masses,
le peuple, c'est--dire  peu prs le genre humain tout entier, entre
les bras du christianisme, elle se contente de leur tendre doucement
la main et de les aider  s'lever plus haut encore.

Il et fallu n'avoir aucune notion de ce qu'est une glise convaincue
de la divinit de son institution et de l'infaillibilit de sa
doctrine, pour croire qu'elle pouvait reconnatre  la philosophie la
suprmatie que celle-ci rclamait, et se contenter,  ct d'elle,
au-dessous d'elle, du domaine abaiss et rtrci o on la tolrait
avec une bienveillance hautaine et transitoire. Du moment donc o l'on
avait provoqu les vques  la lutte, rien de surprenant de les voir
s'en prendre surtout  cette philosophie d'tat, lui demander compte
de son enseignement dans les collges, et imputer  ses lacunes ou 
ses erreurs l'irrligion des jeunes gnrations leves par elle.
L'vque de Chartres, Mgr Clausel de Montals, prlat de la vieille
cole, gallican et royaliste, dont l'ge n'avait pas attidi l'ardeur,
fut l'un des premiers  lever ces plaintes; il multiplia les lettres
et les rponses, les accusations et les apologies, s'attaquant, avec
une vhmence croissante,  MM. Cousin, Jouffroy, Damiron ou autres
chefs de l'cole clectique. La discussion ainsi engage, beaucoup
d'autres prlats y intervinrent: pour ne citer que les principaux,
c'taient l'archevque de Paris, Mgr Affre, qui combattait le
rationalisme universitaire d'un ton pos, faisant largement la part de
la raison, et parlant des personnes avec une courtoisie parfaite;
l'vque de Belley, Mgr Devie, qui, indign de faits graves signals
dans plusieurs collges, employait le langage singulirement nergique
des critures, pour dtourner les fidles d'envoyer leurs enfants
dans ces _coles de pestilence_; l'archevque de Toulouse, Mgr
d'Astros, qui dnonait et rfutait, dans un mandement, les doctrines
manifestement antichrtiennes d'un professeur  la facult de cette
ville, M. Gatien Arnould; le cardinal de Bonald, archevque de Lyon,
qui en venait  menacer publiquement de retirer les aumniers des
collges, et les vques de Chlons, de Langres et de Perpignan, qui
s'associaient  cette dmarche.

En dnonant d'aussi haut les dangers de l'enseignement universitaire au
point de vue religieux, les vques donnaient  la polmique catholique
une direction qui ne pouvait manquer d'tre suivie. Prtres et laques
se jetrent avec ardeur dans cette controverse, qui devint chaque jour
plus passionne. Pour quelques ouvrages de doctrine, crits avec une
convenance parfaite, tels que l'_Essai sur le panthisme_, de l'abb
Maret, il y en eut beaucoup d'autres qui tenaient davantage du pamphlet.
Tel fut _le Monopole universitaire, destructeur de la religion et des
lois_, livre d'abord anonyme, trs violent de forme et de fond, et qui
fit alors grand tapage; plus tard, l'abb des Garets y apposa son nom;
mais il n'en tait pas le vritable, ou tout au moins l'unique auteur.
Quelques crits du mme got suivirent, entre autres le _Simple coup
d'oeil_ de l'abb Vdrine et le _Miroir des collges_. On ne saurait
mettre tout  fait sur le mme rang le _Mmoire  consulter_ de l'abb
Combalot, bien qu'il ressemblt plus  l'imprcation d'un prophte de
l'ancienne loi, qu' la discussion d'un prtre de la nouvelle. Beaucoup
de catholiques considrables n'taient pas les derniers  dplorer le
ton que prenait ainsi la polmique; de ce nombre tait le P. de
Ravignan, approuv en ce point par le gnral de son Ordre, le P.
Roothaan[486]. Mgr Affre estima mme ncessaire de blmer publiquement
plusieurs de ces crits, notamment le _Monopole universitaire_; il se
plaignit que l'auteur et confondu des hommes dont il aurait d sparer
la cause, fait des citations dont l'exactitude matrielle ne
garantissait pas toujours l'exactitude quant au sens, et pris un ton
injurieux, ce qui tait une manire fort peu chrtienne de dfendre le
christianisme[487]. Mais, peu de jours aprs, un journal qui, quoique
encore contest, commenait  prendre une relle importance dans le
monde religieux, l'_Univers_, publiait deux documents: le premier tait
une protestation dans laquelle l'abb des Garets dclarait ne pouvoir
accepter le blme de l'archevque de Paris; le second, une lettre par
laquelle l'vque de Chartres louait le pamphlet en question, critiquait
la dmarche de son mtropolitain et croyait devoir informer le public
que ce titre de mtropolitain n'tait qu'une prminence honorifique,
n'entranant point de supriorit quant  l'enseignement. Mgr Affre fut
fort mu de cet incident: il en demeura, dit un de ses biographes, ple
et dfait pendant plusieurs jours.

[Note 486: _Vie du P. de Ravignan_, par le P. DE PONTLEVOY, t. II, p.
272  274.]

[Note 487: _Observations sur la controverse leve au sujet de la
libert d'enseignement_, par Mgr AFFRE (1843).]

Nous venons de nommer l'_Univers_. Ce journal jouait en effet un rle
considrable dans l'attaque dirige contre l'enseignement
universitaire; nul n'a port  cet enseignement des coups plus rudes;
nul aussi n'a plus contribu  donner  la polmique un tour violent,
amer et personnel. Fond, peu aprs 1830, par l'abb Migne, il avait
eu successivement plusieurs rdacteurs en chef, sans obtenir grand
succs; mais, au moment mme o la lutte s'chauffait contre
l'Universit, il lui arriva un collaborateur, ancien journaliste
ministriel, converti de la veille au catholicisme; ce nouveau venu,
malgr la rsistance de certains patrons du journal, en devint
aussitt le matre par le droit d'un talent suprieur: dsormais on
put dire que l'_Univers_ tait M. Louis Veuillot. Son entre en scne
donnait aux catholiques ce qu'ils n'avaient plus dans la presse
quotidienne, depuis l'_Avenir_: un polmiste, alerte, vigoureux, tel
qu'aucun autre journal n'en possdait  cette poque; un crivain-n,
dont la langue pleine de trait et de nerf et dont la verve de franc
jet avaient, on l'a remarqu avec raison, quelque chose du parler des
servantes de Molire; un satirique habile, implacable  saisir et, au
besoin,  crer les ridicules, se servant, au nom de la religion, de
cette ironie dont elle avait eu si souvent  souffrir; un batailleur
courageux, hardi  prendre l'offensive, se faisant dtester, mais
couter et craindre, donnant  un parti jusqu'alors humili le plaisir
de tenir  son tour le verbe haut, d'avoir le dernier mot, et
quelquefois le meilleur, dans les altercations de la presse.
L'avantage tait grand, et nous ne prtendons certes pas en rabaisser
le prix. Mais, si brillante qu'elle ft, la mdaille n'avait-elle pas
un revers?

Dj sous la Restauration, Lamennais avait introduit dans la polmique
religieuse des habitudes de violence, de sarcasme et d'outrage[488].
M. Veuillot fut, sous ce rapport, son hritier direct. La nature mme
de son talent le portait  cette violence. Ces esprits de race
gauloise, chez lesquels dborde si naturellement la sve des crivains
du seizime sicle et en qui l'on croit reconnatre parfois la
descendance littraire de Rabelais, ont peine  sacrifier aux
convenances mondaines ou mme  la charit chrtienne la tentation et
le plaisir d'un mot bien trouv, d'une mordante raillerie, d'une
caricature amusante et meurtrire, d'une invective vivement trousse.
Plus la lutte s'anime, plus on risque de voir le temprament
l'emporter: chez eux, ce n'est pas tant la colre qu'une sorte
d'enivrement d'artiste; ils en veulent moins  la victime qu'ils ne se
complaisent dans l'art avec lequel elle est excute. M. Veuillot
tait ainsi conduit, un peu aux dpens du prochain,  se reprendre aux
jouissances batailleuses dont il avait acquis nagure l'habitude dans
le journalisme profane, trouvant dans l'ardeur trs sincre de sa foi
nouvelle, non une leon de douceur, mais une raison de se livrer  ces
polmiques avec une conscience plus tranquille et plus satisfaite. Ne
connaissait-on pas dj, aux sicles de foi profonde et rude, de ces
convertis qui s'imaginaient donner la mesure de leur dvouement 
l'glise par le degr de vigueur avec lequel ils maltraitaient les
infidles, ou mme parfois ceux qui n'taient pas fidles  leur
guise? Lacordaire tait d'un sentiment diffrent quand il dclarait
que le premier devoir de l'homme converti tait d'avoir piti;
autrement, ajoutait-il, ce serait comme si le centurion du Calvaire,
en reconnaissant Jsus-Christ, se ft fait bourreau, au lieu de se
frapper la poitrine.

[Note 488: Voir, sur l'influence de Lamennais  ce point de vue, ce
que j'en ai dit dans mon tude sur l'Extrme droite sous la
Restauration (_Royalistes et Rpublicains_).]

Ce genre de polmique n'tait pas sans veiller plus d'une alarme et
d'une rpugnance dans les parties leves du public religieux,
principalement chez les vques. Mgr Affre surtout en tait fort
mcontent; conseils, menaces de dsaveu, essais de comit de
direction, il avait recours  tout pour tcher d'obtenir de
l'_Univers_ un peu plus de modration[489]. Le nonce, dans ses
conversations avec M. Guizot, exprimait aussi ses regrets et sa
dsapprobation[490]. Mais rien de tout cela n'arrtait M. Veuillot;
qui parlait avec une impatience ddaigneuse de ceux qui
s'accrochaient  ses vtements pour le retenir[491]. Il avait
compris d'ailleurs que, derrire cette lite de dlicats, tait une
foule au got moins fin et  la passion plus violente, qu'au-dessous
de l'aristocratie piscopale, il y avait la grande dmocratie
clricale, ces fils de paysans qui, en si grand nombre, occupent et
honorent aujourd'hui les presbytres de nos campagnes ou mme de nos
villes. Cette race forte, saine et fconde, dans laquelle on est
heureux de voir l'glise se recruter, n'est raffine ni par nature ni
par ducation; elle prfrait la verve agressive du nouveau journal 
la sagesse somnolente du vieil et respectable _Ami de la religion_ ou
 l'impartialit un peu terne du _Journal des villes et campagnes_, et
trouvait, avec plaisir, dans ces rudes reprsailles de la plume, la
revanche d'humiliations injustement subies, la consolation de
dchances douloureusement senties. C'est  ces masses profondes du
clerg populaire que M. Veuillot s'adressait directement, en quelque
sorte par-dessus la tte des vques; c'est sur elles qu'il
s'appuyait. Entre elles et lui, s'tablit bientt une troite
communication et comme une action rciproque. Ce rle jou par la
presse religieuse tait un fait grave dans l'histoire de l'glise de
France; on assistait  l'avnement d'une puissance nouvelle dont on ne
voyait pas bien la place dans la hirarchie de la socit catholique,
et dont le danger n'chappait pas aux intresss clairvoyants, surtout
aux vques[492].

[Note 489: FOISSET, _Vie du P. Lacordaire_, t. II, p. 95 et suiv.]

[Note 490: _Journal indit de M. de Viel-Castel._]

[Note 491: _Univers_, 25 mai 1843.]

[Note 492: Telle a t, pendant plusieurs annes, la proccupation des
prlats les plus clairs. Le dsordre qui pouvait en rsulter a t
signal, quelques annes plus tard, en 1853, dans un crit fameux de
Mgr Guibert, depuis archevque de Paris. (_Oeuvres pastorales_, t. I,
p. 356 et suiv.)]

C'tait ce qu'on serait presque tent d'appeler le ct
rvolutionnaire de l'homme qui a, toute sa vie, avec autant de passion
que de sincrit, combattu et maudit la rvolution. Cette
contradiction apparente ne tenait-elle pas en partie  l'origine mme
de l'crivain? Question plus personnelle, plus intime, mais que M.
Veuillot nous a, en quelque sorte, invits  aborder, en publiant sur
soi un livre dont l'accent rappelle parfois les confessions des
grands convertis[493]. Il nous a racont, avec une franchise qui ne
lui cotait ni ne le rabaissait, la douloureuse et mouvante histoire
de ses premires annes. Il nous a fait connatre comment, fils
d'ouvriers honorables, mais sans instruction et sans religion, il
avait reu ses premires impressions, enfant, dans les pauvres leons
et les exemples dtestables de l'cole mutuelle, l'infme cole
mutuelle, a-t-il crit, puis au milieu des propos cyniques d'une
tude d'avou o il tait petit clerc; jeune homme, dans les
polmiques violentes du journalisme, o il avait t jet presque sans
prparation, et o chacun, disait-il, n'avait gure d'autre foi que
celle de ses besoins et de ses intrts. Il n'avait pas gard de
ce qu'il appelait ces mauvais chemins un seul souvenir pur, tendre
et consolant, ft-ce celui de sa premire communion, et n'en avait
remport, au contraire, que des sentiments de mpris amer pour les
hommes, de rvolte irrite contre la socit: sentiments d'autant plus
profonds et douloureux qu'ils s'taient gravs dans une me d'enfant.
On en peut juger au seul accent avec lequel il rappelait l'effet
produit sur lui par cette socit sans entrailles et sans
intelligence  laquelle il ne devait rien, par le spectacle des
oppressions, des distances iniques et injurieuses du hasard de la
naissance, heureux pour d'autres, insupportable pour lui. Si radicale
qu'et t sa conversion, si renversant qu'et t le coup de la grce
sur ce nouveau chemin de Damas, si entier que ft son dvouement  sa
foi nouvelle et son dsir d'y conformer dsormais sa conduite, tout le
vieil homme avait-il t dtruit chez lui? Le pli imprim  cette
intelligence, ds le jeune ge, avait-il t compltement effac? Qui
sait s'il ne faudrait pas remonter jusque-l pour trouver l'origine de
certaines notes qui rendaient, par exemple, les prets de M. Veuillot
fort diffrentes des vivacits de M. de Montalembert? Quand le
rdacteur de l'_Univers_ maltraitait si fort les hommes de 1830 et les
lettrs de l'Universit, on tait parfois tent de se demander si, 
ct du chrtien nophyte qui se faisait un pieux devoir d'immoler
les voltairiens sur ses nouveaux autels, il n'y avait pas aussi,  son
insu, quelque chose du dmocrate d'origine, de l'ancien
rvolutionnaire par ducation et par souffrance, qui se plaisait 
frapper sur les bourgeois. Il tait quitable, croyons-nous,
d'indiquer cette explication: elle est, dans une certaine mesure, une
excuse pour M. Veuillot, innocent aprs tout du malheur de son premier
ge, et les souvenirs douloureux qu'il a t le premier  faire
connatre, en inspirant compassion pour l'enfant, ne peuvent
qu'adoucir le jugement port sur l'homme.

[Note 493: _Rome et Lorette._ Voir notamment l'Introduction.]


IV

En prsence de l'accusation, parfois grave, souvent violente, porte
contre eux au nom de la religion, quelle fut l'attitude des
reprsentants de l'enseignement officiel? Ils tmoignrent une grande
surprise et se posrent presque en perscuts, tout au moins en
pacifiques que des voisins contraignaient  la lutte par leur esprit
d'empitement et de querelle. Ils oubliaient que le conflit tait
principalement imputable  ceux qui avaient, depuis dix ans,
obstinment entrav l'excution de la promesse de la Charte. M. Cousin
surtout affecta des airs d'innocence mconnue et indigne. On
l'entendit affirmer,  la tribune du Luxembourg, avec la solennit
mue de sa parole, qu'il ne s'enseignait aucune proposition qui pt
directement ou indirectement porter atteinte  la religion
catholique. En mme temps, sentant bien quelles armes ses anciens
crits fournissaient  ses adversaires, il commena  leur faire subir
une sorte de revision et multiplia les ditions nouvelles, les
prfaces, pour effacer, voiler ou expliquer d'une faon anodine ce
qu'il avait pu dire de compromettant, notamment sur le panthisme.
Peut-tre, dans ce travail, obissait-il non seulement  une
proccupation de tactique, aux ncessits de sa situation officielle,
mais aussi  cet attrait qui devait, dans la dernire partie de sa
vie, le rapprocher de la vrit religieuse, sans, il est vrai, l'y
faire jamais entrer compltement. Mais, sur le moment, les spectateurs
les moins suspects de partialit catholique ne considraient pas sans
sourire cette volution qui leur paraissait plus prudente que srieuse
et sincre. M. Sainte-Beuve dclarait un peu impatientantes ces
pieuses inclinaisons de tte du philosophe, et voyait l du
charlatanisme[494]; Henri Heine lui reprochait son hypocrisie et
son jsuitisme[495]; quant  Proudhon, plus brutal, il trouvait
cette conduite indigne et ignoble[496]. M. Cousin d'ailleurs avait
du malheur: tandis qu'il tchait de convaincre les autres et peut-tre
lui-mme de l'orthodoxie de sa doctrine, ses plus chers disciples,
soit dans leur enseignement, soit dans leurs crits et jusque dans
leurs rponses aux critiques des crivains religieux, laissaient voir
le scepticisme qui tait au fond et surtout au terme de cette
doctrine, et trahissaient leur hostilit ddaigneuse  l'gard de
cette glise si savamment caresse par leur matre. Chaque jour, les
catholiques aux aguets pouvaient relever quelque fait de ce genre.

[Note 494: _Chroniques parisiennes_, p. 53.]

[Note 495: Lettre du 8 juillet 1843, adresse  la _Gazette
d'Augsbourg_. (_Lutce_, p. 386.)]

[Note 496: Lettre du 9 mai 1842. (_Correspondance de Proudhon._)]

Si la tactique de M. Cousin tait ainsi drange par ses disciples,
qu'tait-ce quand la parole tait prise par les indpendants de
l'Universit! M. Gnin, professeur de facult, polmiste dur et
passionn,--des crits duquel M. Sainte-Beuve disait alors: C'est
cre, violent et du pur dix-huitime sicle,--raillait les hommages
d'une sincrit suspecte rendus par l'clectisme  la religion, et
avouait, proclamait l'antinomie de la philosophie et du catholicisme.
M. Quinet, professeur au Collge de France, parlait de mme et
flicitait l'glise de s'tre lasse la premire de la trve menteuse
qu'on avait achete si chrement de part et d'autre. M. Libri,
rfugi italien, de vive intelligence et de petite moralit, alors en
grande faveur dans le monde universitaire, et devenu, presque coup sur
coup, membre de l'Institut, professeur  la Facult des sciences et
au Collge de France, membre du conseil acadmique de Paris, officier
de la Lgion d'honneur, publiait des lettres sur le _Clerg et la
libert d'enseignement_, qui taient le plus perfide et le plus
haineux des pamphlets contre le catholicisme. Dans toutes ces
publications, c'tait le vieux voltairianisme qui relevait la tte. 
tort ou  raison, on prtait  M. Thiers ce mot: Il est temps de
mettre la main de Voltaire sur ces gens-l. Il n'tait pas jusqu'
l'Acadmie franaise qu'on ne mlt aussi, un peu par surprise, 
cette mise en scne voltairienne. En juin 1842, sur la proposition de
M. Dupaty, elle mettait, au concours l'loge de Voltaire; cette
rsolution, combattue par M. Mol et M. de Salvandy, avait t appuye
par M. Mignet et mme par M. Cousin, oublieux, en cette circonstance,
des prudences de sa tactique. L'motion fut vive, et chacun y vit une
manifestation. Pour en attnuer le caractre, l'Acadmie substitua
aprs coup, dans le programme du concours, le mot de discours 
celui d'loge.

Le plus grand nombre des journaux, dont les rdacteurs taient souvent
d'anciens professeurs ou mme des professeurs en fonction, prenaient
la dfense de l'Universit, et ils le faisaient en partant en guerre
contre le catholicisme. Ce n'tait pas seulement le langage de la
presse de gauche ou du centre gauche, du _National_, o crivait M.
Gnin, du _Courrier franais_, qui dclarait que le clerg tait un
ennemi devant lequel il ne fallait jamais poser les armes, du
_Constitutionnel_, rdig encore  cette poque par les survivants du
dix-huitime sicle; c'tait aussi celui de la principale feuille
conservatrice, de l'organe attitr du ministre et de la cour:
obissant moins aux inspirations de ses patrons politiques qu'aux
ressentiments propres de plusieurs de ses rdacteurs, universitaires
personnellement atteints par les plaintes des catholiques, le _Journal
des Dbats_ faisait chorus sur ce sujet avec les feuilles contre
lesquelles il dfendait chaque jour la monarchie; il se distinguait
mme, entre toutes, par la vivacit de sa polmique antireligieuse,
notamment par une sorte d'aptitude  reproduire le vieil accent
voltairien. Voltaire, s'criait-il, dsormais, c'est notre pe,
c'est notre bouclier! Seul de toute la presse, il obtint cet honneur
qu'un vque crut devoir ordonner des prires en rparation d'un de
ses articles[497].

[Note 497: Un observateur qui n'tait pas favorable aux rclamations
du clerg, M. de Viel-Castel, notait alors sur son journal intime: Le
_Journal des Dbats_ se distingue par l'ardeur, la passion
voltairienne avec laquelle il attaque le clerg. C'est tout au plus
s'il a la prcaution de mler  ses arguments et  ses pigrammes
quelques protestations banales et vagues en faveur de la religion. Il
ramasse avec soin tout ce qui lui parat propre  discrditer, 
ridiculiser le catholicisme. (_Documents indits._) Aussi M. de
Tocqueville, aprs avoir constat que tous les journaux taient dans
un paroxysme de vraie fureur contre le clerg et contre la religion
elle-mme, ajoutait que, sur ce point, les journaux du gouvernement
taient peut-tre pires que ceux de l'opposition. (Lettre du 6
dcembre 1843.)]

Nous voil bien au del des limites prudentes dans lesquelles M.
Cousin aurait voulu d'abord renfermer la justification de
l'Universit. Aussi l'un de ses disciples les plus autoriss, M.
Saisset, finissait-il par pousser un cri d'alarme sur ce qu'il
appelait la _Renaissance du voltairianisme_[498]. Il prenait sans
doute beaucoup de prcautions oratoires, dclarait absoudre pleinement
le voltairianisme dans le pass et ne sentir pour lui qu'une juste
reconnaissance; il n'admettait aucune vrit surnaturelle et ne
reconnaissait d'autre source de vrit, parmi les hommes, que la
raison; mais il s'effrayait de voir que des allis plus logiques et
plus impatients concluaient  la destruction immdiate des
institutions religieuses; il confessait, d'une faon assez nave, la
terreur ressentie par la philosophie officielle,  la vue des
responsabilits qui, dans ce cas, pseraient sur elle, et il finissait
par proclamer qu'elle serait incapable de se charger  elle seule du
ministre spirituel dans les socits modernes. Les indpendants
avaient beau jeu contre M. Saisset. Aprs l'avoir trait de jsuite,
M. Gnin montrait comment, au fond, le dfenseur de l'clectisme
n'tait pas plus chrtien que ceux qu'il blmait; comment il voyait,
ainsi qu'eux, dans le christianisme, une religion fausse; comment
enfin sa thse aboutissait  craser la vrit dangereuse, pour
prter la main  une imposture utile. Une telle polmique n'tait pas
faite pour dplaire aux catholiques: ceux-ci y trouvaient la
confirmation de ce qu'ils avaient toujours dit sur la ngation
religieuse qui faisait le fond de la philosophie officielle. Et
n'taient-ils pas fonds  demander de quel droit cette philosophie,
si pouvante  la pense de recueillir la succession de la religion
dtruite, prtendait, aprs un tel aveu d'impuissance, former seule
les jeunes intelligences et refuser aux ministres de cette religion la
libert de prendre part  l'enseignement? Entre leurs adversaires de
droite et leurs allis de gauche, la situation des doctrinaires de
l'Universit devenait de moins en moins tenable.

[Note 498: _Revue des Deux Mondes_ du 1er fvrier 1845.]


V

Jusqu' prsent, nous n'avons vu dans la polmique provoque par le
projet de 1841 que le procs fait par l'glise de France 
l'enseignement universitaire. Peut-tre, pour rveiller les
consciences de leur torpeur, tait-il ncessaire que la lutte
comment ainsi. Des dissertations d'un caractre plus politique ou
plus savant sur la libert pour tous ou sur les vertus de la
concurrence, n'eussent probablement pas produit,  ce moment, les
mmes rsultats. Toutefois, ce genre de dbat n'tait pas sans
inconvnient: il semblait conclure  une accusation d'indignit,
porte par le clerg contre l'Universit. On blessait et l'on
soulevait ainsi un redoutable esprit de corps. La lutte courait risque
de s'irriter et de se rapetisser dans des querelles de personnes qui
ont d'ordinaire assez mauvaise apparence et sont peu propres  gagner
la sympathie des spectateurs. Il importait donc que la discussion ne
demeurt pas renferme sur ce terrain un peu troit et dangereux.

Ici apparat l'action du jeune pair qui avait, ds 1830,  vingt ans,
prononc le serment d'Annibal contre le monopole universitaire, et
qui, depuis 1835, attendait l'occasion de faire reprendre aux
catholiques position dans la vie publique: on a nomm M. de
Montalembert[499]. Il n'a t pour rien dans l'motion ressentie par
les vques,  la vue des dispositions du projet de 1841, relatives
aux petits sminaires; mais il s'en empare aussitt, afin d'amener le
clerg et les fidles sur le terrain, nouveau pour eux, o il veut les
voir se placer. Quelle conclusion doit-on tirer de l'insuffisance
religieuse de l'enseignement universitaire? Faut-il s'attacher 
modifier et  amliorer cet enseignement? M. de Montalembert met les
catholiques en garde contre une telle illusion. Il ne croit pas que
l'Universit puisse reprsenter autre chose que l'indiffrence en
matire de religion: il ne lui en fait pas crime; c'est le rsultat
de l'tat social. Seulement, il n'admet pas qu'une telle ducation
soit impose  ceux qui se proccupent de conserver la foi de leurs
enfants. Sa conclusion, c'est la libert d'enseignement, la mme,
dclare-t-il, dont on jouit pour l'instruction primaire, la libert
pour tous; il dsavoue hautement, devant ses adversaires, la moindre
arrire-pense de monopole pour le clerg, et il montre  ses amis
combien il serait impossible de vouloir refaire de la France un
tat catholique, telle qu'elle l'a t depuis Clovis jusqu' Louis
XIV[500]. S'il parle donc, lui aussi, du caractre antichrtien de
l'enseignement universitaire, ce n'est pas pour se perdre en
controverses sur les doctrines philosophiques, ni en rcriminations
irrites ou plaintives contre les personnes, c'est uniquement pour y
trouver la raison qui doit pousser les catholiques  invoquer la
libert.

[Note 499: Sur les dbuts de M. de Montalembert, cf. liv. I, ch. IX,
et liv. III, ch. IX,  III et VII.]

[Note 500: Voir les discours prononcs par M. de Montalembert  la
Chambre des pairs, le 1er mars et le 6 juin 1842.]

Cette libert d'enseignement, si ncessaire, M. de Montalembert estime
qu'il ne faut pas l'attendre humblement de la bienveillance du
gouvernement. Depuis trop longtemps, dit-il, les catholiques
franais ont l'habitude de compter sur tout, except sur eux-mmes...
La libert ne se reoit pas, elle se conquiert. Il sait quelles
ressources on peut trouver dans les institutions dont la France est en
possession; il connat la vertu de cette atmosphre dans laquelle un
monopole et une injustice ne peuvent longtemps se maintenir, la
sonorit qu'ont  cette poque toute protestation et toute plainte
publiques, cette logique qui s'impose aux plus rfractaires et par
laquelle la libert appelle ncessairement la libert. Aussi
engage-t-il ses coreligionnaires  se servir de ces institutions, au
lieu de conserver  leur gard une dfiance absurde ou une
indiffrence coupable. Avec la presse, la tribune et le
ptitionnement, que ne peuvent-ils pas faire? Les catholiques
d'Irlande et de Belgique, voil l'exemple qu'il ne se lasse pas de
leur proposer. Il leur rappelle comment, par les seules armes de la
libert, O'Connell et Flix de Mrode ont donn  la cause religieuse
des succs et une popularit jusque-l inconnus. Ou bien il leur offre
encore comme modle la ligue formidable qui vient d'tre fonde par
Cobden, contre les _corn laws_, et qui,  ce moment mme, remue toute
l'Angleterre. Lui aussi, il veut crer une ligue et soulever une
agitation. Trop souvent, dit-il, les catholiques franais ont t 
la queue d'autres partis; qu'ils constituent eux-mmes un parti;
qu'au lieu de continuer  tre catholiques _aprs tout_, ils soient
catholiques _avant tout_, ayant pour programme exclusif auquel tout
serait subordonn, la libert de l'enseignement. Si,  eux seuls, ils
ne sont qu'une minorit, ils forment du moins presque partout
l'appoint d'o dpend la majorit; qu'ils se portent du ct o l'on
donnera un gage  leur cause. C'est sans doute se sparer du
gouvernement et des partis existants; mais, ajoute M. de Montalembert,
on ne comptera avec les catholiques que du jour o ils seront pour
tous ce qu'on appelle, en style parlementaire, un embarras
srieux[501].

[Note 501: Voir notamment la brochure sur le _Devoir des catholiques
dans la question de la libert d'enseignement_. 1843.]

Cette ide d'un parti catholique tait nouvelle en France, et il
et fallu remonter jusqu' la Ligue pour trouver un prcdent. Elle a
t fort discute depuis lors, surtout quand on a pu craindre qu'elle
n'et des applications de nature  lui faire quelque tort.
Interprte, en effet, comme certains semblaient disposs  le faire,
elle n'et tendu  rien moins qu' fausser compltement le rle des
catholiques dans la vie publique, en les rduisant  un tat permanent
de minorit troite, exclusive, trangre en quelque sorte aux
proccupations du reste du pays, et elle et produit ainsi un rsultat
diamtralement oppos  celui-l mme qu'avait poursuivi M. de
Montalembert. Dans la pense de son fondateur, l'existence de ce parti
tait un fait accidentel, passager, anormal, qui tenait aux conditions
de la socit politique de 1830, et particulirement  cette
circonstance qu'aucun des deux grands partis qui se disputaient le
pouvoir et l'influence, ne paraissait alors dispos  appuyer, ou
seulement  couter les revendications des croyants; on se trouvait en
face de conservateurs qui se mfiaient de la religion, au lieu d'y
chercher le fondement de toute politique conservatrice; de libraux
qui ne comprenaient pas que la libert religieuse tait la plus sacre
de toutes les liberts. Les catholiques se croyaient autoriss 
profiter de l'isolement o on les laissait, pour s'organiser  part,
avec une sorte d'gosme que justifiait l'indiffrence ou l'hostilit
des autres. Mais n'tait-il pas vident que cette conduite ne devait
point survivre aux conditions exceptionnelles qui l'avaient motive?
M. de Montalembert l'a compris lui-mme, quand, aprs 1848, il s'est
trouv en face d'un parti conservateur que des dsenchantements et des
terreurs salutaires avaient guri de ses prventions antireligieuses,
et quand il a vu engager sous ses yeux une bataille o tait en jeu
l'existence de la socit. Il ne s'est plus pos alors en chef d'un
parti distinct et isol, presque indiffrent  ce qui n'tait pas son
programme particulier: il s'est ml  ceux-l mmes qu'il combattait
la veille, pour former avec eux le grand parti de l'ordre, ne
rclamant que l'honneur de combattre  l'avant-garde, de donner et de
recevoir les premiers coups. En faisant ainsi largement son devoir de
citoyen, il a rencontr d'ailleurs, comme par surcrot, le succs de
sa cause spciale. En effet, si l'existence du parti catholique avait
t ncessaire pour poser la question de la libert d'enseignement,
l'attitude diffrente prise aprs la rvolution de Fvrier a permis
seule de la rsoudre, en rapprochant ceux qui pouvaient former une
majorit, et en les amenant  ces transactions qui doivent,  leur
heure, remplacer les revendications exclusives et les aveugles
rsistances.

Lorsqu'il appelait les catholiques  combattre par la libert et pour
la libert, M. de Montalembert reprenait une des ides de l'_Avenir_.
Seulement, l'_Avenir_ avait procd comme les entreprises
rvolutionnaires, agitant toutes les questions  la fois, proposant
des solutions extrmes, prodiguant, comme  plaisir, les formules
inquitantes ou irritantes, faisant table rase du pass, pour
rorganiser, d'un seul coup et sur des bases absolument nouvelles, les
rapports de l'glise et de l'tat. Cette fois, M. de Montalembert s'en
tient  une question prcise, souleve par les vnements eux-mmes,
admirablement choisie pour intresser toutes les consciences et faire
faire aux catholiques, sans trop d'alarme, l'exprience d'une tactique
librale; il ne touche au problme plus large de la situation de
l'glise en face de la socit moderne, que dans la mesure o les
faits l'imposent, sans l'tendre tmrairement et sans sortir des
conclusions pratiques, simples et limites.

Il tait un point surtout par lequel la nouvelle campagne entendait se
distinguer de celle de Lamennais: ce dernier avait chou, pour avoir
agi en dehors des vques; M. de Montalembert tait rsolu  ne rien
tenter qu'avec leur concours. L'obtenir n'tait pas une petite
affaire; il ne s'agissait de rien moins que d'oprer une vritable
rvolution dans les ides et les habitudes du haut clerg. Nous avons
dj eu occasion de noter  quel point le principe mme de la libert
de l'enseignement tait d'abord tranger aux chefs de l'glise de
France. En 1841, bien que leurs ides commenassent ds lors 
s'largir, bien peu nombreux avaient t ceux qui, en protestant
contre le projet de M. Villemain, taient sortis de la question
particulire des petits sminaires, pour exprimer le voeu d'une
libert gnrale, et encore ne l'avaient-ils fait que d'une faon
accessoire et en laissant voir qu'ils seraient prts  transiger si
l'on amliorait la situation de leurs coles ecclsiastiques. De
l'autre camp, on tait tout dispos  leur offrir quelque march de ce
genre. M. de Montalembert devait donc les mettre en garde contre ce
pige, intresser leur conscience et leur honneur  ne pas accepter le
partage humiliant et funeste par lequel, pour assurer tant bien que
mal l'ducation des prtres, ils sacrifieraient celle des laques. Le
jeune fondateur du parti catholique demandait plus encore aux vques:
il les poussait  en appeler directement, ouvertement  l'opinion, des
hsitations ou des rsistances du gouvernement,  prendre part 
l'agitation lgale qu'il voulait provoquer. C'tait un rle auquel
l'piscopat ne semblait gure prpar par ses antcdents. Sous
l'Empire, l'glise de France, encore meurtrie de la perscution
rvolutionnaire, blouie par les bienfaits du Concordat, n'avait eu
que juste le courage ncessaire pour ne pas sacrifier  la
toute-puissance du matre du monde la majest et la libert du
Souverain Pontife[502]. Sous la Restauration, elle n'avait pas song
 s'adresser  d'autres qu'aux princes qu'elle aimait et dans lesquels
seuls elle esprait. Aprs 1830, l'embarras de son impopularit,
l'instinct des prils auxquels l'aurait expose, en un pareil moment,
la moindre apparence d'intrusion dans la politique, lui avaient
inspir une sorte de timidit patiente, attriste plus souvent
qu'irrite. Ces habitudes gnaient l'ardeur de M. de Montalembert, qui
parfois tait dispos  les qualifier svrement. Il y avait bien l
quelque faiblesse, tout au moins un dfaut d'ducation: il faudrait se
garder cependant de trop blmer l'hsitation des vques avant de se
jeter ouvertement dans des agitations qui, pour avoir un motif
religieux, n'en risquaient pas moins de devenir ou de paratre des
luttes de parti; elle tait aprs tout conforme  l'esprit de
l'glise, et il valait mieux, en pareil cas, pcher par excs, que par
dfaut de prudence. Tel tait notamment le sentiment trs prononc de
Mgr Affre. Si le nouvel archevque de Paris tait dgag des attaches
politiques du vieux clerg, il partageait ses rpugnances pour les
clats de la vie publique moderne; il avait gard, de Saint-Sulpice,
cette maxime que le bien ne fait pas de bruit, et que le bruit ne
fait pas de bien. Son esprit plus solide et plus sens que brillant,
sa nature froide, tout, jusqu' son dfaut d'extrieur et sa gaucherie
de manires, semblait peu fait pour lui donner le got d'agir  la
faon du P. Lacordaire ou de M. de Montalembert. Aussi le voit-on, au
dbut des luttes pour la libert d'enseignement, recommander  ses
collgues non l'abstention, mais le secret. On ne pense
pas,--crivait-il en 1843, dans une note confidentielle, communique 
tous les vques de France,--qu'il soit  propos de publier aucune
critique de l'Universit par la voie des mandements ou mme de la
presse. On croit que des lettres, dans le sens de ces observations,
seraient le seul moyen  employer, du moins en commenant, peut-tre
toujours[503]. Dtail piquant, bien fait pour montrer ce qu'avait
d'un peu puril une telle recherche du secret sous un rgime de presse
libre, cette note confidentielle tombait, peu de temps aprs, aux
mains des adversaires de la cause religieuse et tait imprime dans
les pamphlets de MM. Libri et Gnin. Une autre fois, l'archevque,
mettant en pratique ses propres conseils, adressait, de concert avec
ses suffragants, un mmoire secret au Roi[504]; quelques jours ne
s'taient pas couls, qu' son grand dplaisir il retrouvait le
mmoire en tte des colonnes de l'_Univers_. Une autre nouveaut, non
moins que la publicit, troublait les habitudes, inquitait la
prudence de plusieurs vques et de Mgr Affre en particulier: pour la
premire fois, il tait question que des laques partageassent en
quelque sorte avec l'piscopat la direction de la dfense religieuse,
et y eussent mme le rle le plus en vue, l'initiative prpondrante;
c'taient eux notamment qui devaient composer le comit, aux mains
duquel serait concentre toute l'action. Certains prlats taient
tents de voir l une atteinte  l'organisation de l'glise, et l'un
des plus respects, l'archevque de Rouen, Mgr Blanquart de Bailleul,
allait jusqu' crire que les laques n'avaient pas mission de
dfendre la religion. Du ct du gouvernement, on n'ignorait pas ces
rpugnances d'une partie du clerg pour la campagne publique et laque
entreprise par M. de Montalembert. Le ministre des cultes, dans sa
correspondance avec les vques, touchait volontiers cette corde: il
leur donnait  entendre que les choses iraient bien mieux, que les
solutions satisfaisantes seraient plus vite trouves, si l'on n'avait
affaire qu' la sagesse et  la prudence de l'piscopat; tout
tait compromis, ajoutait-il, par l'action tapageuse, irritante, du
parti religieux.

[Note 502: _Testament_ du P. LACORDAIRE.]

[Note 503: Voir le texte complet de cette note, dans la _Vie de Mgr
Devie_, par l'abb COGNAT, t. II, p. 405 et suiv.]

[Note 504: _Actes piscopaux_, t. I, p. 9 et suiv.]

M. de Montalembert n'avait donc pas peu  faire pour amener les
vques  ses ides et  ses procds. Il s'y employa, avec une ardeur
extrme, par ses dmarches et ses crits.  lui seul, toutefois,
serait-il parvenu  oprer cette conversion? Il eut la fortune de
rencontrer dans les rangs mmes de l'piscopat un trs utile et trs
puissant alli. Rien n'avait fait pressentir le rle qu'allait jouer
Mgr Parisis. Nomm vque de Langres  quarante ans, en 1834, il
s'tait d'abord renferm dans son ministre pastoral; il passait
plutt pour tre peu favorable aux ides nouvelles, et, lors des
premires prdications de Lacordaire, il s'tait montr l'un de ses
plus chauds adversaires[505]. Mais, en 1843, un voyage en Belgique,
o il entre en rapport avec l'vque de Lige[506], lui fait
comprendre, par une sorte de rvlation, le rle qui convient 
l'glise dans la socit moderne.  peine de retour en France, il
commence la publication de brochures qui vont se succder sans
interruption et avec un retentissement croissant,  chaque incident, 
chaque phase de la lutte. L'attitude qu'il y prend est, sur tous les
points, celle que conseillait M. de Montalembert. Tout d'abord, il
s'attache  enlever au dbat ce caractre de querelle entre le clerg
et l'Universit, que les premires protestations des vques tendaient
trop  lui donner. On s'obstine, dit-il ds son premier crit, 
rpter que nous ne dfendons que la cause du clerg; il faut bien
faire voir que nous dfendons la cause de tous, mme la cause de ceux
contre qui nous rclamons. Il n'invoque pas le droit divin des
successeurs des aptres, mais la libert promise  tous les Franais:
c'est comme citoyen qu'il rclame ce qu'on a refus  ceux qui se
prsentaient comme prtres. Conduit  examiner l'attitude du clerg
dans la France nouvelle, il dsavoue toute arrire-pense lgitimiste.
La socit telle que les sicles l'ont faite, il l'accepte, la mettant
seulement en demeure d'appliquer les principes qu'elle a poss en
dehors de l'glise et quelquefois contre elle, cherchant et trouvant
dans les liberts qu'elle a tablies le moyen de dfendre la cause
religieuse. Il estime que, dans les circonstances actuelles, tout
bien pes, nos institutions librales, malgr leurs abus, sont les
meilleures et pour l'tat et pour l'glise, que la publicit et la
libert sont plus favorables  la vrit et  la vertu que le rgime
contraire, et que, ds lors, les catholiques doivent accepter, bnir
et soutenir, chacun pour sa part, les institutions librales qui
rgnent aujourd'hui sur la France[507]. Bien loin d'hsiter  prendre
part  l'agitation lgale que recommande M. de Montalembert, l'vque
de Langres rpond, avec force, dans son _Second Examen_,  ceux qui,
du dedans ou du dehors, blment une telle conduite comme inconvenante
et tmraire: c'est dans le mme dessein qu'il publiera plus tard une
brochure spciale, sous ce titre: _Du silence et de la publicit_. Il
se charge aussi de rassurer ceux des vques qui s'effarouchent de
l'intervention des laques; en 1844, il crit, sur ce sujet, deux
lettres publiques  M. de Montalembert[508]; il l'engage
solennellement  persvrer dans la voie o il est courageusement
entr, et lui dclare qu'il est tout ensemble le centre et l'me de
l'action catholique dans toute la France.

[Note 505: _Correspondance du P. Lacordaire avec Mme Swetchine_, p.
392.]

[Note 506: Ce prlat avait publi, en 1840, sous ce titre: _Expos des
vrais principes sur l'instruction publique_, un livre qui avait exerc
une influence considrable en Belgique.]

[Note 507: C'est la thse que Mgr Parisis devait dvelopper _ex
professo_, dans un livre paru en 1847 et intitul: _Cas de conscience
 propos des liberts exerces ou rclames par les catholiques, ou
accord de la doctrine catholique avec la forme des gouvernements
modernes_. Ce livre a t depuis retir du commerce.]

[Note 508: Lettres du 25 mai et du 15 aot 1844.]

 si peu de distance de la Restauration, presque au lendemain de la
condamnation de l'_Avenir_, une telle attitude et un tel langage sont,
de la part d'un vque franais, choses singulirement nouvelles.
L'effet est considrable. Au dbut des controverses, en 1841 et 1842,
le vieil vque de Chartres, par l'ardeur et la frquence de ses
crits sur la question philosophique, avait paru tre  la tte du
clerg militant. Mais on sent bientt que la note si diffrente de
l'vque de Langres est la vraie, la mieux approprie  l'tat des
esprits et des institutions; que sa parole plus froide, aussi ferme,
mais moins dsole, plus politique et pour ainsi dire moins clricale,
est bien autrement efficace.  sa suite, les autres prlats n'hsitent
plus  s'engager sur le terrain o les appelle M. de Montalembert.
Leurs manifestations publiques sont chaque anne plus nombreuses, plus
rsolues, plus hardiment librales[509]. Quel changement dans leur
langage, depuis les protestations contre le projet de 1841! Nous ne
parlerons mme pas, Sire, de nos petits sminaires,--lisons-nous dans
un mmoire adress au Roi, en 1844, par les vques de la province de
Paris,--parce que la question n'est plus l aujourd'hui. Elle y tait
encore il y a trois ans; elle n'tait mme presque que l pour nous.
Moins clairs sur le vritable tat des choses, nous ne pensions
gure qu' stipuler les intrts de nos coles clricales. Maintenant,
nous demandons davantage, parce que l'exprience s'est accrue, parce
que la lumire s'est faite[510].

[Note 509: Voir,  la fin du tome II des _Actes piscopaux relatifs au
projet de loi sur l'instruction secondaire_, la liste des crits
d'vques publis de la fin de 1841 au commencement de 1844. Or,
tandis qu'en 1842 il y en avait 8, dont 5 de l'vque de Chartres, on
en compte 24 en 1843, et 5 dans le seul mois de janvier 1844. Ce sera
bien autre chose quand le projet de 1844 aura t dpos.]

[Note 510: _Recueil des actes piscopaux relatifs au projet sur
l'instruction secondaire_, t. I, p. 29 (1845).]

Il est d'autant plus prcieux  M. de Montalembert d'avoir gagn le
plein concours des vques, qu'il lui faut d'autre part lutter contre
la mollesse des catholiques laques. Eux non plus n'ont pas pris dans
le pass l'habitude des rsistances publiques. Un esprit de
conservation mal comprise les a plutt accoutums  une sorte de
docilit, ou, tout au moins, de rsignation silencieuse. Par une
humilit bizarre, que l'vangile ne commandait pas, ils semblent avoir
accept que l'activit, la parole bruyante, l'influence, le pouvoir
soient gnralement du ct de leurs adversaires. Combien d'entre eux,
d'ailleurs, sont empchs par le respect humain de se poser
ouvertement en chrtiens! Les catholiques en France, crit alors M.
de Montalembert, sont nombreux, riches, estims; il ne leur manque
qu'une seule chose, c'est le courage. Et ailleurs: Jusqu' prsent,
dans la vie sociale et politique, _tre catholique_ a voulu dire
rester en dehors de tout, se donner le moins de peine possible et se
confier  Dieu pour le reste. Pour secouer cette torpeur des laques,
comme tout  l'heure pour carter les scrupules des vques, M. de
Montalembert dploie une activit et une nergie passionnes. Ses
colres contre les pusillanimes sont terribles. Il a de ces cris, on
dirait presque de ces gestes comme en trouvent les capitaines-ns pour
enlever en pleine bataille les soldats hsitants. Pas un instant il ne
laisse languir le combat.  la fin de 1842, une maladie de madame de
Montalembert l'oblige  quitter la France et mme l'Europe, pendant
deux annes. Ni la proccupation d'une sant si chre ni la distance
ne refroidissent un moment son zle. Il stimule, dirige de loin ses
amis. De Madre, il lance, vers la fin de 1843, cette fameuse
brochure sur le _Devoir des catholiques dans la question de la libert
d'enseignement_, qui est vraiment le manifeste et contient tout le
programme du nouveau parti.

M. de Montalembert tait un incomparable agitateur. Mais, dans son
horreur des tides et des timides, prenait-il toujours garde de ne pas
aller trop vite et trop loin? En donnant aux catholiques militants une
vie propre, une organisation  part, l'habitude de se sentir les
coudes et de ne plus tre mls aux indiffrents ou aux ennemis, ne
risquait-il pas de les sparer trop du reste de la socit et de leur
donner un peu l'apparence d'une secte excentrique et batailleuse? Ce
qui lui paraissait ncessaire pour entraner ses troupes, ne
pouvait-il pas quelquefois irriter ses adversaires, ou, ce qui tait
plus fcheux, effaroucher les spectateurs des rgions moyennes? Pour
relever ses coreligionnaires de leur attitude trop humilie,
n'tait-il pas tent de pousser la fiert jusqu' la provocation, le
mpris du respect humain jusqu' la bravade? S'il avait rpudi les
erreurs de l'_Avenir_, n'en conservait-il pas certaines habitudes
d'esprit, un got de vhmence dans la forme et des exigences trop
absolues dans le fond? Je ne suis qu'un soldat, crivait-il, tout au
plus un chef d'avant-garde[511]. Lui-mme pressentait qu'un jour
viendrait o il faudrait d'autres qualits. Dans toutes les grandes
affaires de ce bas monde, disait-il, il y a deux espces d'hommes: les
hommes de bataille et les hommes de transaction, les soldats qui
gagnent les victoires et les diplomates qui concluent les traits, qui
reviennent chargs de dcorations et d'honneurs, pour voir passer les
soldats aux Invalides[512]. Les meilleurs amis de M. de Montalembert
avaient parfois le sentiment qu'il manquait un peu de mesure.
Lacordaire, par exemple, ne lui cachait pas dans ses lettres qu'il
trouvait la guerre contre l'Universit conduite d'une faon un peu
pre et goste; il se proccupait beaucoup des tides, des
indiffrents, des politiques et de la masse flottante. N'allait-on
pas les effrayer, les aliner? Ne faudrait-il pas leur montrer
davantage le dsir de la paix et l'esprit de conciliation? Il
craignait aussi qu'on ne prt une attitude trop hostile envers le
pouvoir, et il souhaitait qu' cet gard on rentrt dans la voie de
conciliation suivie depuis 1830[513]. M. Ozanam, dont la position
tait assez dlicate entre l'Universit,  laquelle il appartenait, et
les amis dont il partageait la foi et les aspirations, tait galement
dispos  trouver qu'on avait commenc la bataille un peu vite et
qu'on la menait un peu rudement. Seulement, htons-nous d'ajouter que,
jusque dans ses exagrations, la polmique de M. de Montalembert
conservait un caractre particulier de dignit aristocratique, de
sincrit vaillante, pure et dsintresse. Les coups qu'il portait,
si violents fussent-ils, taient comme les coups de lance que les
chevaliers se donnaient dans les tournois: pour coter parfois la vie
 l'adversaire, ils ne rvlaient aucune passion basse chez les
champions. Aussi, ceux-l mmes qu'il attaquait, pour peu qu'ils
eussent l'me haute, ne se dfendaient pas d'prouver  son gard
estime et sympathie. Tel tait notamment M. Guizot. En pleine
bataille, il remerciait l'orateur catholique de ce que son opposition
tait une opposition qui avait le sentiment de l'honneur et pour ses
adversaires et pour elle-mme; il ajoutait, non sans mlancolie:
Nous n'y sommes pas accoutums, depuis quelque temps.

[Note 511: Lettre du 7 juillet 1844.]

[Note 512: _Du devoir des catholiques dans les lections_ (1846).--M.
Thiers, causant un jour avec Mgr Dupanloup, lui disait: M. de
Montalembert est un grand guerrier; M. de Falloux est un grand homme
d'tat.]

[Note 513: Lettres diverses, cites par M. de Montalembert et par M.
Foisset, dans leurs ouvrages sur le P. Lacordaire.]

Quoi qu'il en soit d'ailleurs des dfauts qui pouvaient se mler  de
si belles et si grandes qualits, les rsultats obtenus taient
considrables.  voir le nouveau parti catholique tel qu'il se
prsentait au commencement de 1844, force est de reconnatre que,
depuis 1841, il y a eu transformation complte. L'arme runie et mise
en mouvement par M. de Montalembert faisait vraiment bonne figure.
Les spectateurs peu bienveillants, M. Sainte-Beuve par exemple, en
taient frapps[514]. Presque tout l'piscopat combattait dcidment 
ct du leader laque, sur son terrain et avec ses armes. Le clerg
paroissial protestait publiquement contre ceux qui cherchaient  le
sparer des vques. De nombreuses brochures, des crits de divers
genres rvlaient l'activit et l'lan des esprits: tous, grce 
Dieu, ne ressemblaient pas  ceux qu'il nous a fallu blmer; bientt
mme les publications du P. de Ravignan et de l'abb Dupanloup
allaient donner  la polmique catholique un accent dont la dignit
s'imposerait aux adversaires eux-mmes. Les journaux religieux taient
tous d'accord,  commencer par l'_Univers_, pour servir, suivant la
parole de Lacordaire, la libert religieuse sous les drapeaux de la
libert civile. On commenait  faire circuler et signer des
ptitions. Un conseil de jurisconsultes tait constitu. La direction
du mouvement se concentrait aux mains d'un comit compos de laques
et prsid par le comte de Montalembert. Derrire ce comit se
groupaient tous les catholiques agissants. Les lgitimistes, qui
avaient t d'abord en mfiance  l'gard de la nouvelle cole
religieuse, venaient presque tous, avec un intelligent et gnreux
oubli des ressentiments passs, prendre rang dans l'arme catholique,
et l'un des signataires des ordonnances de 1828, M. de Vatimesnil,
acceptait noblement,  ct et au-dessous de M. de Montalembert, la
vice-prsidence du comit pour la libert religieuse. Au mme
moment, comme pour augmenter encore l'clat et la popularit de la
cause catholique, les prdications de Notre-Dame, qui avaient t le
point de dpart du mouvement, recevaient un nouveau dveloppement:
vers la fin de 1843, le P. Lacordaire remontait,  ct du P. de
Ravignan, dans cette chaire qu'il avait quitte en 1836 et o, cinq
ans aprs, il n'avait paru qu'en passant; les hommes de ce temps
avaient ainsi cette fortune d'entendre le Dominicain pendant l'Avent
et le Jsuite pendant le Carme, tous deux attirant des foules chaque
jour plus nombreuses, plus mues, plus conquises. Les stations de
Paris ne suffisaient pas au zle des deux aptres; ils allaient
remuer, par leur parole, les grandes villes de province, et
l'enthousiasme public y prenait parfois des proportions et un
caractre plus extraordinaires encore. N'y avait-il pas de quoi
frapper ceux qui se rappelaient quelles taient en France, peu
d'annes auparavant, les humiliations du catholicisme? Aussi
comprend-on que l'un des hommes qui avaient le plus contribu  ce
changement, Lacordaire, s'crit alors avec une motion
reconnaissante: Quelle diffrence entre 1834 et 1844!... Ce que nous
avons gagn, dans cette dernire campagne, en vrit, en force, en
avenir, est  peine croyable... Je ne crois pas que l'histoire
ecclsiastique prsente nulle part une aussi surprenante priptie. O
allons-nous donc, et qu'est-ce que Dieu prpare[515]? Les catholiques
se sentaient  l'une de ces heures de grands espoirs, pendant
lesquelles on est heureux d'avoir vcu, dussent-elles tre suivies
plus tard de douloureuses dceptions.

[Note 514: _Chroniques parisiennes_, p. 117, 118.]

[Note 515: Lettres de mai et juin 1844.]


VI

Que l'Universit se soit dfendue et ait tch de rendre coup sur
coup, quand on a d'abord sembl poursuivre sa dchance pour cause
d'indignit morale et religieuse, rien l qui doive surprendre. Mais
voici qu'elle se trouve en prsence d'une campagne beaucoup moins
blessante pour elle; les catholiques demandent la libert pour tous.
Ne prendrait-elle pas le beau rle et ne servirait-elle pas ses vrais
intrts, en dclarant qu'elle ne combat ni ne craint cette libert?
Elle n'en fait rien; les nuits du 4 aot sont rares dans l'histoire
des privilgis. Bien au contraire, elle parat se cramponner  son
monopole avec un gosme craintif,  ce point que M. Sainte-Beuve ne
peut s'empcher de relever le caractre mesquin de ce qu'il appelle
ces anxits de pot-au-feu[516]. Une attitude moins justifiable
encore est celle des libraux. Ils ne doivent pas ignorer que ce
sont eux qui, sous la Restauration, ont lanc l'ide de la libert
d'enseignement et qui en ont ensuite inscrit le principe dans la
Charte de 1830. Et cependant, il leur suffit de l'entendre rclamer
par des catholiques, pour la renier. Tous les journaux de gauche ou de
centre gauche, sauf le _Commerce_, organe peu rpandu du petit groupe
Tocqueville, et, par intermittence, une feuille radicale, la
_Rforme_, se font, par haine du clerg, les champions du monopole
universitaire dont nagure encore ils se plaisaient  dire du mal.
Quant au _Journal des Dbats_, qui persiste en cette question 
marcher avec ses adversaires politiques, il rpond allgrement  ceux
qui lui opposent la promesse de la Charte, que les catholiques n'ont
pas qualit pour invoquer cette Charte, faite non pour eux et par
eux, mais contre eux.

[Note 516: _Chroniques parisiennes_, p. 148, 149.]

Si rsolus que fussent les avocats du monopole  braver toute pudeur
librale, la dfensive leur paraissait embarrassante sur ce terrain
constitutionnel. Aussi les voyons-nous tout de suite tcher d'en
sortir et chercher  prendre l'offensive sur quelque autre sujet. Dans
les sminaires, quand les jeunes clercs sont sur le point de recevoir
le sacerdoce, pour les mettre  mme d'exercer le ministre de la
confession, on leur fait tudier une certaine partie de la thologie
morale, celle qui traite des cas de conscience les plus dlicats. L,
comme dans les thses de droit criminel, il faut, pour dfinir les
degrs de culpabilit et la gravit des peines, recourir  des
distinctions que l'ignorant superficiel peut tre tent de regarder
comme subtiles. L, surtout quand il s'agit des pchs contre le
sixime et le neuvime commandement, on est rduit  approfondir les
plaies les plus honteuses de l'me, ainsi qu'il est fait, dans les
livres de mdecine, pour celles du corps: rpugnante, mais ncessaire
dissection, qui n'est pas plus immorale dans un cas que dans l'autre.
Les rgles de cette science, s'appliquant non  des faits crs par
une imagination dprave, mais  ceux que fournit l'exprience des
confesseurs, sont exposes dans des ouvrages spciaux, crits en latin
pour les mieux soustraire aux mauvaises curiosits. L'un de ces
ouvrages tomba, en 1843, sous les yeux d'un protestant de Strasbourg,
qui y vit prtexte  un petit pamphlet, publi sous ce titre:
_Dcouvertes d'un bibliophile_. Accusant les professeurs des
sminaires d'excuser le vol, le parjure, l'adultre et jusqu'aux
dbauches contre nature, de pervertir la conscience et de corrompre
l'imagination de leurs lves, il affectait l'effroi d'une pudeur
indigne,  la vue des ignominies o se complaisait l'enseignement
ecclsiastique. Il tait facile de se rendre compte que cette
accusation s'appuyait sur des citations audacieusement tronques et
dnatures, ou sur des contresens comme on en commet toujours, quand
on veut traiter au pied lev d'une science quelconque dont on ignore
l'ensemble, les principes, la mthode et mme la langue. Mais les
champions du monopole universitaire n'y regardaient pas de si prs:
voyant l une arme, ils s'en saisirent avec empressement et s'en
servirent avec une passion sans scrupule. Le _Journal des Dbats_ ne
fut pas des derniers  exprimer le dgot que lui inspiraient les
honteux carts de l'enseignement ecclsiastique et la boue de la
casuistique. Notons en passant que l'un des plus pres  fltrir ces
distinctions o il prtendait dcouvrir l'excuse de tous les crimes,
et en particulier du vol, tait M. Libri; probablement avait-il dj
commenc dans nos bibliothques les soustractions qui devaient lui
attirer peu aprs une condamnation infamante. Le tapage fut un moment
si fort, qu'on put se demander si la vrit parviendrait jamais  se
faire entendre. Au bout de quelques mois cependant, devant la raction
du bon sens et du dgot, nul n'osa plus prolonger cette calomnie. M.
Isambert ayant tent d'en porter l'cho  la tribune de la Chambre, il
suffit de quelques mots mus du garde des sceaux pour en faire
justice.

La diversion des cas de conscience avait donc chou, et les
adversaires de la libert d'enseignement eussent risqu de se trouver
 court, sans la ressource d'une autre manoeuvre, moins nouvelle, mais
d'un effet plus sr. Benjamin Constant disait un jour  M. de
Corcelle: On a vraiment bien tort de s'embarrasser pour l'opposition;
quand on n'a rien,... eh bien, il reste les Jsuites; je les sonne
comme un valet de chambre, ils arrivent toujours. Aprs avoir tenu
tant de place dans les polmiques de la Restauration, ces religieux
avaient fait peu parler d'eux depuis 1830. S'ils continuaient et mme
dveloppaient leurs oeuvres de confession et de prdication, c'tait
sans bruit. Ils n'enseignaient plus en France, depuis 1828, et leurs
collges de Brugelette, de Fribourg et du Passage taient hors
frontires. Ils se dfendaient de tout lien avec les partis politiques
et de toute hostilit contre la monarchie de Juillet[517]. Un moment,
en 1838 et 1839, quelques-uns des fauteurs de la coalition essayrent
de rveiller contre eux les vieilles prventions; la tentative choua,
et le _Journal des Dbats_ railla ceux qui avaient peur des
Jsuites[518]. Plus tard, quand,  la suite du projet de 1841, la
question de la libert d'enseignement se trouva souleve, la Compagnie
de Jsus ne sortit pas de sa prudente rserve, et ne se mla pas, au
moins ostensiblement, aux polmiques engages  ce sujet. Et
cependant, voici que, tout  coup, vers 1842, on se remettait, dans la
presse librale,  crier: Au Jsuite! comme sous M. de Villle. Le
_Journal des Dbats_ n'tait pas le moins ardent  agiter le fantme
dont il se moquait nagure avec tant de verve. Le pamphlet principal
de M. Gnin avait pour titre: _les Jsuites et l'Universit_, et, dans
ses _Lettres_, M. Libri se posait cette question: _Y a-t-il encore des
Jsuites?_ Il n'tait pas jusqu'aux coliers qu'on n'et
l'inconvenance de mler  ces querelles; dans plusieurs collges de
Paris, en 1842, on donnait pour sujet de discours franais, Arnauld
demandant, devant le Parlement, l'expulsion des Jsuites, les
accablant des accusations les plus violentes et les plus injurieuses,
et faisant, par contre, un loge enthousiaste de l'Universit. Il
semblait que toute la controverse ne portt plus que sur la Compagnie
de Jsus; ce qui faisait dire spirituellement  M. Rossi: Je ne sais
si l'humilit chrtienne est parmi les vertus de cette congrgation,
mais elle aura quelque peine  ne pas cder aux sductions de
l'orgueil, tellement est grande la place qu'elle a occupe dans nos
dbats. La polmique, du reste, n'est pas plus srieuse que sous la
Restauration: mme faon de transformer les actes les plus simples de
dvotion ou de charit en noirs complots, les humbles demeures des
religieux en redoutables et mystrieuses forteresses. L'archiconfrrie
de Notre-Dame des Victoires, fonde par M. Desgenettes, en dehors des
Jsuites, est prsente comme une terrible socit secrte dont les
50,000 affilis sont les agents de la puissante compagnie. Rien ne se
fait, dit gravement M. Libri, sans que les Jsuites y prennent part.
Et il les montre ayant pied dans toutes les classes de la socit,
particulirement dans le boudoir des jolies femmes, dtournant le
produit des qutes pour former _les fonds secrets de la
congrgation_; guerres, rvolutions, tout ce qui s'accomplissait dans
le monde est l'oeuvre des Jsuites; ils ont dans leur maison mre, 
Rome, un immense livre de police qui embrasse le monde entier, et o
est admirablement raconte la biographie de tous les hommes auxquels
ils ont eu affaire. Un de mes amis a vu le livre, affirme M. Libri.
Ces sottises finissaient par impatienter Henri Heine lui-mme: il
raillait ceux qui attribuaient tout aux intrigues des Jsuites et
s'imaginaient srieusement que, de Rome, le gnral de la compagnie
dirigeait, par ses sbires dguiss, la raction dans le monde entier.
Ce sont, ajoutait-il, des contes pour de grands marmots, de vains
pouvantails, une superstition moderne. Mais M. Libri n'en tait pas
moins tout entier  l'pouvante irrite que lui causait
l'envahissement croissant de cette congrgation. Sa perspicacit ne
laissait chapper aucun signe de cet envahissement; quelques glises
commenaient alors  tre chauffes: n'tait-ce pas la preuve,
demandait le savant professeur, que la morale relche des Jsuites
gagnait et dominait tout le clerg? On a le regret de constater que le
signal de cette triste et souvent bien sotte campagne tait parti
d'assez haut. N'tait-ce pas le grand matre de l'Universit, M.
Villemain, qui, le 30 juin 1842, en pleine Acadmie,  propos d'un
concours sur Pascal, avait sembl inviter  reprendre les vieilles
polmiques contre cette socit remuante et imprieuse que l'esprit
de gouvernement et l'esprit de libert repoussent galement?
L'exemple de M. Villemain tait suivi,  l'Acadmie, par M. Mignet,
dans la sance du 8 dcembre 1842;  la Sorbonne, l'anne suivante,
par M. Lacretelle, ouvrant son cours d'histoire. Les vieilles
prventions parlementaires venaient au secours des rivalits
universitaires, et, en 1843, deux procureurs gnraux, M. Dupin,  la
Cour de cassation, M. Borely,  la cour d'Aix, attaquaient les
Jsuites dans leurs discours de rentre. Enfin, un pair de France,
homme du monde et homme d'esprit, le comte Alexis de Saint-Priest,
publiait un volume d'histoire sur la suppression de l'Ordre au
dix-huitime sicle.

[Note 517: Voir,  ce propos, la note que le P. Guide, provincial 
Paris, avait fait parvenir au Roi, en 1838, t. III, ch. IX,  VI.]

[Note 518: _Ibid._]

Qu'il y ait eu dans ces attaques une part de prjugs sincres, on ne
peut le contester; toutefois, la faon dont elles ont clat de toutes
parts, si subitement et sans prtexte apparent, rvle une tactique
raisonne ou instinctive. C'est une ruse de guerre, disait alors
Henri Heine. On avait compris l'avantage de ce mot de Jsuite, pour
soulever les passions et pour rendre impopulaire la libert elle-mme.
Suivant la parole de M. de Montalembert, les dfenseurs du monopole
faisaient ce qu'on fait dans une place assige; ils faisaient une
diversion habile, une sortie vigoureuse. L'arme paraissait si commode
et  elle seule si efficace, qu'on s'en servait contre tous ceux que
l'on voulait combattre.  propos des cas de conscience, avait-on 
parler des ouvrages des abbs Moullet, Soettler, etc., on avait bien
soin de les appeler le Pre Moullet ou le Pre Soettler, pour
faire croire qu'ils appartenaient  la Compagnie de Jsus. Tout ce
qu'on reprochait au clerg, dans le prsent ou dans le pass, on
l'attribuait  cette compagnie, qui et pu souvent rpondre:

  Comment l'aurais-je fait, si je n'tais pas n?

Contrairement aux vues premires de quelques-uns de ceux qui avaient
tourdiment engag ce combat, ce qu'on s'tait trouv bientt
attaquer, sous le nom de jsuitisme, c'tait le catholicisme lui-mme.
Le masque gallican ou jansniste, derrire lequel on cherchait 
dissimuler l'hostilit antichrtienne, tait dj bien us sous la
Restauration, en dpit de M. de Montlosier ou de M. Cottu, et quoique
la socit de cette poque se rattacht encore, par quelques points,
aux traditions d'ancien rgime. Mais, aprs 1830, il ne pouvait plus
tromper personne. Aussi, rpondant au _Journal des Dbats_, qui
s'tait un jour dfendu d'avoir attaqu la religion du pays et
prtendait n'en vouloir qu' la superftation honteuse du
jsuitisme, une autre feuille ministrielle, le _Globe_, lui disait:
Soyez donc plus francs et plus hardis; ne lancez plus vos attaques
obliquement; laissez l les pithtes de Jsuites et de casuistes.
Allez droit au but; ayez la hardiesse de votre inconsidration. Osez
dire aux vques de France: Nos injures sont pour vous. Le
jsuitisme, lisons-nous dans la _Revue indpendante_,  la date du 25
mai 1843, n'est ici qu'une vieille formule qui a le mrite de rsumer
toutes les haines populaires contre ce qu'il y a de rtrograde et
d'odieux dans les tendances d'une religion dgnre... Tout le monde
voit bien ce qui est au fond de cette querelle: il s'agit en ralit
de savoir qui l'emportera du catholicisme exclusif ou de la libert.
D'ailleurs, qui et pu conserver quelque doute sur le caractre que
prenait de plus en plus cette lutte, en voyant ce qui se passait alors
dans l'une des principales coles de l'tat?

 la mme heure, en 1843, deux professeurs au Collge de France, non
des premiers venus, M. Quinet et M. Michelet, transformaient leurs
cours en une sorte de diatribe haineuse contre les Jsuites. La
surprise fut grande. Le pass de ces deux hommes ne semblait pas les
avoir prpars  ce rle de pamphltaire. Les accs de fivre
rvolutionnaire et belliqueuse ressentis par M. Quinet en 1830 et en
1840 avaient t considrs comme des accidents passagers dans une vie
qui paraissait d'ailleurs absorbe par des travaux d'rudition et de
posie. S'il n'tait pas chrtien, il n'avait pas apport jusqu'ici,
dans les choses religieuses, de passion agressive, et l'on croyait
voir en lui un penseur cherchant le Dieu qu'il souffrait d'avoir
perdu. Du reste, aussi loign que possible de toute question pratique
et contemporaine, il vivait plutt dans les nuages, si peu en qute
des applaudissements vulgaires qu'un de ses amis pouvait dire: Que
voulez-vous? Quinet a toujours eu un talent particulier pour cacher ce
qu'il fait. Quant  M. Michelet, bien que n'ayant jamais eu
d'habitudes ni mme de convictions religieuses, et n'ayant t baptis
qu' dix-huit ans, il avait t quelque temps considr par les
catholiques, sinon comme un des leurs, du moins comme un alli.
C'tait Mgr Frayssinous qui l'avait nomm  l'cole normale, comptant
qu'il y contre-balancerait l'influence voltairienne de professeurs
plus libraux. On l'avait choisi pour enseigner l'histoire  la
fille du duc de Berry, en attendant qu'on lui donnt pour lve, aprs
1830, la princesse Clmentine. Nul n'avait sembl goter plus vivement
cette posie du christianisme que Chateaubriand venait de rvler 
son sicle; nul n'avait mieux senti le moyen ge, rendu un plus tendre
hommage au rle maternel de l'glise envers la jeune Europe; nul
n'avait bais d'une lvre plus mue la croix du Colise ou les pierres
de nos cathdrales gothiques. Toucher au christianisme! s'criait-il;
ceux-l seuls n'hsiteraient point qui ne le connaissent pas. Et,
pour exprimer la nature des sentiments que la vieille religion lui
inspirait, il rappelait ce qu'il avait prouv auprs du lit de sa
mre malade. Aussi pouvait-il crire, en 1843: Les choses les plus
filiales qu'on ait dites sur notre vieille mre l'glise, c'est moi
peut-tre qui les ai dites. Du reste, tranger aux passions et aux
intrigues du dehors, tout entier  ses vieux documents ou  ses lves
qu'il aimait galement, sorte de Bndictin soucieux de ce qu'il
appelait sa virginit sauvage, il donnait  tous, par sa personne
comme par ses crits, l'ide d'un talent dont la note dominante tait
une navet tendre et enthousiaste; Henri Heine l'appelait alors le
doux et paisible Michelet, cet homme au caractre placide comme le
clair de lune. Et cependant,  peine ces deux professeurs sont-ils
atteints, avec tant d'autres, par le livre du _Monopole
universitaire_, qu'ils bondissent furieux et deviennent, 
l'tonnement de tous et au regret de leurs amis, les adversaires les
plus vulgairement passionns du clerg et du catholicisme. Comment
expliquer cette transformation? Peut-tre y avait-il eu, ds
l'origine, chez M. Quinet, un fanatisme rvolutionnaire et
antichrtien plus profond qu'on ne le croyait; ses lettres, publies
aprs sa mort, rvlent en effet, de 1830  1843, une sorte de
misanthropie irrite contre le gouvernement et la socit, qui
rappelle parfois la correspondance de Lamennais. Quant  M. Michelet,
 ct des tendresses de sa nature littraire, il avait une
sensibilit douloureuse, venant en partie de la misre et des
blessures d'amour-propre dont il avait souffert pendant son enfance et
souvent mme dans son ge mr; la longue et laborieuse solitude o il
avait vcu sur lui-mme, accumulant dans le silence bien des
amertumes, avait ajout  cette susceptibilit quelque chose de
concentr et une sorte d'exaltation intrieure qui n'attendait qu'une
circonstance pour faire explosion. Il y avait en outre chez lui un
grand orgueil et une vanit plus grande encore. N'est-ce mme pas
surtout par l qu'il est tomb? Ne semble-t-il pas qu' cette poque
le dmon l'ait transport sur la montagne de la tentation, qu'il lui
ait montr  ses pieds et offert, s'il voulait servir des passions
mauvaises, le royaume de la basse popularit? M. Michelet crut trouver
l une revanche des humiliations mondaines dont il avait souffert; il
se laissa sduire, et aussitt le vertige s'empara de lui.

Ce fut  propos des littratures mridionales de l'Europe, sujet
officiel de son cours, que M. Quinet trouva moyen de faire six leons
sur les Jsuites ou plutt contre eux. Prtendant analyser et dfinir
le jsuitisme, il s'attaqua, avec une violence extrme, aux _Exercices
spirituels_ de saint Ignace; par des citations mal traduites ou
inexactes, il chercha  rendre odieuse et ridicule cette grande
mthode de vie intrieure, et dnona, dans l'esprit qui en manait,
une influence mortelle  toute civilisation: Ou le jsuitisme doit
abolir l'esprit de la France, concluait-il, ou la France doit abolir
l'esprit du jsuitisme. Cette dernire oeuvre tait,  ses yeux, la
mission propre de l'Universit et la raison d'tre de son monopole.
Estimant que le catholicisme-- cette date il l'appelait encore le
jsuitisme--tait incompatible avec la rvolution, il voulait que
l'tat fondt une religion nouvelle, destine  rtablir, au-dessus
des divisions actuelles de sectes, l'unit morale de la nation;
l'enseignement public lui paraissait le moyen d'imposer ce nouvel
vangile aux jeunes gnrations. M. Quinet devait bientt laisser voir
que cette religion se confondait, dans sa pense, avec l'ide
rvolutionnaire. Le scandale fut grand de voir de pareilles thses
professes par un personnage qui se plaisait lui-mme  dire: Je suis
un homme qui enseigne ici publiquement, au nom de l'tat. Fallait-il
s'tonner que l'amphithtre du Collge de France ressemblt parfois
plus  la salle d'un club qu' celle d'un cours? Chaque leon tait
une bataille, dit un disciple de M. Quinet, M. Chassin. La partie
ardente de la jeunesse catholique, ainsi provoque, venait protester
contre les outrages que le professeur jetait  ses croyances. Plus
d'une fois, raconte encore M. Chassin, entendant des cris formidables,
l'administrateur accourut, par les couloirs intrieurs, jusqu' la
chaire du professeur, et, ple d'effroi, lui conseilla de lever
immdiatement la sance:--Je ne sais pas, disait-il, si, ce soir, il
subsistera une pierre du Collge de France. Mais aprs quelques
scnes de ce genre, les tudiants catholiques, obissant aux conseils
des chefs de leur parti, notamment du P. de Ravignan, renoncrent 
ces manifestations. Quant  M. Quinet, au milieu des passions qu'il
soulevait, il apportait une sorte de fanatisme mystique dont on trouve
la trace dans sa correspondance, se croyant un aptre et presque un
martyr, alors qu'il faisait oeuvre de dtestable pamphltaire.

Encore chez M. Quinet y avait-il une apparence d'enseignement, une
certaine gravit, un plan suivi. Rien de tout cela chez M. Michelet.
Charg d'un cours d'histoire et de morale, les sujets traits par lui
jusqu'alors ne le conduisaient pas  s'occuper des Jsuites; mais sa
passion fantaisiste ddaigne mme la feinte d'une transition. Il
suffit de jeter un regard sur son auditoire pour voir ce qu'est
devenu, avec cet trange professeur, le vieux Collge de France. Une
foule tapageuse fait queue aux portes et se bouscule pour entrer. Dans
la salle comble, en attendant le matre, on s'interpelle, on crie, on
change de grossiers lazzi, on chante la _Marseillaise_, _Jamais
l'Anglais ne rgnera_, ou des couplets de Branger dont chaque refrain
est accueilli par un hurlement:  bas les Jsuites! quelquefois des
chants pires encore. Un jeune homme profite d'un intermde pour
dclamer des vers patriotiques; un autre qute pour la Pologne. Enfin,
M. Michelet fait son entre: tte couverte de grands cheveux dj
presque blancs, figure longue et fine, bouche un peu contracte,
regard ardent, et, dans toute sa physionomie, quelque chose de fbrile
et de troubl. Il s'assied. Les bras pendants sous la table, il
s'agite, se balance, et commence d'un ton saccad, en style hach. Il
n'est pas orateur: les mots lui viennent rares et pnibles; souvent il
se gratte le menton, en paraissant attendre l'ide. Sur quoi va porter
la leon? On ne s'en doute pas. Le sait-il lui-mme? Son dbut est
parfois des plus tranges: tel jour, il parle d'un incident vulgaire
qui a frapp un moment son regard, en venant au Collge de France. Il
veut charmer et amuser ses auditeurs; il veut surtout les flatter et
obtenir leur applaudissement, en faisant cho  leur passion du
moment[519]. Nul moyen d'analyser ces leons. Il y rgne une animosit
violente, une colre furieuse, une sorte de terreur grotesque que tout
rvle, jusqu'au trouble inou du style et de la composition. Le plus
souvent, le professeur s'attaque aux hypothses que cre son
imagination, aux perfidies, aux garements, aux corruptions qu'il
suppose possibles, que ds lors il prend comme rels et sur lesquels
il fonde sa satire et son rquisitoire. Du reste, dans cette vision
maladive, tout dfile et se mle en dsordre, pass, avenir et
prsent, philosophie, politique, peinture, Pologne, bals du quartier
latin, architecture, faon dont les babies mangent de la bouillie, et
presque toujours il aboutit  parler de soi. Je suis sr de ne pas
rester court, disait-il, parce que ce que je raconte, c'est moi.
C'est lui qui a tout fait, qui a tout vu; il est la personnification
de l'humanit; il est le prcurseur d'un nouveau Messie, s'il n'est ce
Messie lui-mme. Aussi M. Sainte-Beuve crit-il,  ce propos, le 28
juillet 1843: Jamais le _je_ et le _moi_ ne s'est guind  ce degr.
C'est menaant. M. Michelet a la plus haute ide de son oeuvre; 
l'entendre, chacune de ses leons est un pome; il dclare n'avoir
jamais eu un sentiment plus religieux de sa mission, n'avoir jamais
mieux compris le sacerdoce, le pontificat de l'histoire. Triste
dcadence d'un brillant esprit, que rien dsormais n'arrtera plus. Le
cours de 1843 a t une poque dcisive et fatale dans la vie de M.
Michelet. L'une des extravagances de sa dernire manire sera de
prtendre distinguer deux Franois 1er, l'un _avant_, l'autre _aprs
l'abcs_; deux Louis XIV, l'un _avant_, l'autre _aprs la fistule_;
comme on l'a dit spirituellement, on serait mieux fond  distinguer
deux Michelet, l'un _avant_, l'autre _aprs les Jsuites_. Le second
n'a rien du premier, et prend en quelque sorte plaisir  le
contredire. Le talent mme s'est altr; les dfauts sont aggravs, et
les qualits se sont voiles. L'crivain parat de plus en plus sous
l'empire d'une folie malsaine dans laquelle un sentiment domine: la
haine satanique du christianisme. Ce fut une des ruines morales et
intellectuelles de ce sicle qui en a tant connu.

[Note 519: Cette recherche lui attire parfois quelque msaventure. Un
jour, les jeunes gens, en l'attendant, s'taient mis  chanter une
chanson obscne qui avait pour refrain un mot ignoble, hurl en
choeur. Sur ce mot, qui a depuis fait son entre dans la langue
parlementaire, la porte s'ouvre, le silence se fait, et M. Michelet
parat. N'ayant entendu de loin que le vacarme, il s'imagine qu'on
chantait la _Marseillaise_. Empress, suivant son usage, de s'unir aux
sentiments des assistants, il commence: Messieurs, dit-il, au milieu
de ces chants patriotiques... Un immense clat de rire couvre sa
voix, et le professeur est oblig de chercher un autre exorde, en face
d'un auditoire rendu, par cet incident, plus tumultueux et plus
inconvenant encore que de coutume.]

Ces cours qui taient le plus grand dsordre des luttes religieuses de
ce temps, eurent du moins un avantage. Dsormais, il ne fut plus
possible de soutenir qu'en attaquant les Jsuites, on ne s'en prenait
pas au clerg tout entier et  la religion elle-mme. Les deux
professeurs ddaignaient de dissimuler la vraie porte de leurs coups.
M. Michelet en vint bientt  soutenir que le christianisme tait un
obstacle aux progrs de l'humanit, une dcadence par rapport non
seulement au paganisme, mais au ftichisme, la cit du mal, par
opposition  la rvolution qui tait la cit du bien, et il
proclamait sa rsolution de dtrner le Christ. Quant  M. Quinet,
un de ses apologistes, M. Chassin, nous le montre, dans son cours,
poursuivant le catholicisme  travers tous les sicles, se rangeant
du ct de ses grands ennemis du dix-huitime sicle, dtrnant
l'glise, et dcernant  la rvolution franaise la papaut
universelle et le gouvernement des mes. Cette franchise brutale
drangeait bien des tactiques. Au premier moment, tous les partisans
du monopole, depuis le _Journal des Dbats_ et la _Revue des Deux
Mondes_ jusqu'au _National_ et  la _Revue indpendante_, avaient
applaudi  la sortie des deux professeurs; mais les habiles et les
prudents ne tardrent pas  y trouver plus d'embarras que de secours.
Ds l'apparition du livre des _Jsuites_, dans lequel les deux
professeurs avaient runi leurs leons de 1843, la _Revue des Deux
Mondes_ disait: La publication a russi, le coup a port, _trop bien
peut-tre_. Un autre fait se dgageait des scandales du Collge de
France, c'est que les passions souleves s'attaquaient en ralit  la
monarchie de Juillet aussi bien qu' l'glise catholique.  chaque
incident,  chaque parole des matres,  chaque manifestation des
lves, ce caractre rvolutionnaire apparaissait plus marqu et plus
agressif. M. Chassin a lou depuis M. Quinet de ce que, aprs deux ans
de son enseignement, la jeunesse des coles avait cess d'tre
catholique et tait devenue rpublicaine; il a dclar, en parlant
des vnements de 1848, que les cours du Collge de France pouvaient
tre considrs comme une des causes les plus directes de ce rveil
national et universel; et il a ajout,  propos du rle de M. Quinet,
le 24 fvrier: Au jour de l'action, il fut  son poste. Il avait, si
j'ose dire, arm les mes; il devait donc se jeter en personne dans la
bataille... Un des premiers, il entra aux Tuileries, le fusil  la
main. L'alliance conclue par l'ide fut ainsi scelle dans le sang.
N'y a-t-il pas l une leon pour les politiques  courte vue qui
s'imaginent que le cri:  bas les Jsuites! ne menace pas l'tat, ou
qui mme croient habile de dtourner de ce ct les passions gnantes
ou redoutables?

La diversion, chaque jour plus violente et plus tapageuse, tente
contre la Compagnie de Jsus, obligea les catholiques qui avaient pris
d'abord l'offensive contre le monopole universitaire,  se dfendre, 
leur tour, sur le terrain o on les attaquait et qui,  raison des
prjugs encore rgnants, pouvait paratre peu favorable. M. de
Montalembert avouait plus tard,  la tribune, l'embarras que, dans
le premier moment, cette vocation d'un Ordre si impopulaire avait
caus aux catholiques. Toutefois, ils firent vaillamment face 
l'attaque. Journaux, revues, brochures, livres, tout fut employ. Un
crit effaa tous les autres: ce fut celui que le P. de Ravignan
publia en janvier 1844, sous ce titre: _De l'existence et de
l'institut des Jsuites_. Rare fortune pour cet institut, de possder
alors dans ses rangs un prdicateur clbre dont les hommes de tous
les partis taient les auditeurs assidus et les admirateurs, dont le
chancelier Pasquier faisait l'loge en pleine Acadmie; un religieux
dont la vertu en imposait  ce point que personne n'osait l'attaquer.
Qu'un tel homme prt en main la cause des Jsuites et les
personnifit en quelque sorte devant le monde, au jour du pril,
c'tait dj beaucoup, car son nom,  lui seul, tait une force et une
protection; mais de plus son petit livre tait, en lui-mme,
excellent. Traitant successivement des _Exercices spirituels_ de saint
Ignace, des constitutions, des missions et des doctrines de la
compagnie, il contenait une rfutation brve, simple et forte, de
toutes les accusations portes. Et surtout, quel accent incomparable
avait cette courte apologie, fire sans rien de provocant ni
d'irritant, o l'auteur se dfendait sans s'abaisser au rang d'accus:
mlange singulirement saisissant de l'humilit du religieux qui parle
par obissance, avec un absolu dtachement de tout ce qui le touche
personnellement, et de la noblesse d'me du gentilhomme, soucieux de
l'honneur de son drapeau! Et quelle srnit dans une oeuvre de
polmique!  peine, par moments, un peu d'impatience,  la vue du bon
sens et de la bonne foi si outrageusement mconnus, mais aucune pense
petite, amre, aucune animosit contre les hommes; toujours cette
politesse du langage qui, chez l'crivain, tait  la fois la marque
de l'homme bien n et la manifestation d'une ardente charit
chrtienne; depuis la premire page jusqu' la dernire, une motion
o l'on ne sait ce qui domine, de l'amour de la cause que l'auteur
dfend, ou de celui des mes qu'il veut toucher; par places, des cris
du coeur d'une admirable loquence. Le contraste tait grand avec les
oeuvres troubles auxquelles il rpondait, et aussi, il faut le dire,
avec quelques-unes de celles par lesquelles avait t dfendue
jusqu'alors la cause catholique[520].

[Note 520: De courts extraits donneront l'ide de ce petit livre. Il
dbutait ainsi: La prudence a ses lois, elle a ses bornes. Dans la
vie des hommes, il est des circonstances o les explications les plus
prcises deviennent une haute obligation qu'il faut remplir. Je
l'avouerai: depuis surtout que le pouvoir du faux semble reprendre
parmi nous un empire qui paraissait aboli, depuis que des haines
vieillies et des fictions surannes viennent de nouveau corrompre la
sincrit du langage et dnaturer les droits de la justice, j'prouve
le besoin de le dclarer: je suis Jsuite, c'est--dire religieux de
la Compagnie de Jsus... Il y a d'ailleurs, en ce moment, trop
d'ignominies et trop d'outrages  recueillir sous ce nom, pour que je
ne rclame point publiquement ma part d'un pareil hritage. Ce nom est
mon nom; je le dis avec simplicit: les souvenirs de l'vangile
pourront faire comprendre  plusieurs que je le dise avec joie. La
fin n'tait ni moins noble ni moins touchante: Que si je devais
succomber dans la lutte, avant de secouer, sur le sol qui m'a vu
natre, la poussire de mes pas, j'irais m'asseoir une dernire fois
au pied de la chaire de Notre-Dame. Et l, portant en moi-mme
l'imprissable tmoignage de l'quit mconnue, je plaindrais ma
patrie, et je dirais avec tristesse: Il y eut un jour o la vrit lui
fut dite; une voix la proclama, et justice ne fut pas faite; le coeur
manqua pour la faire. Nous laissons derrire nous la Charte viole, la
libert de conscience opprime, la justice outrage, une grande
iniquit de plus. Ils ne s'en trouveront pas mieux; mais il y aura un
jour meilleur, et, j'en lis dans mon me l'infaillible assurance, ce
jour ne se fera pas longtemps attendre. L'histoire ne taira pas la
dmarche que je viens de faire; elle laissera tomber sur un sicle
injuste tout le poids de ses inexorables arrts. Seigneur, vous ne
permettrez pas toujours que l'iniquit triomphe sans retour ici-bas,
et vous ordonnerez  la justice du temps de prcder la justice de
l'ternit.]

Dans la publication du P. de Ravignan, il y avait plus qu'une belle
parole, il y avait un grand acte. Jusqu' prsent les Jsuites ne
s'taient dfendus que par la vieille mthode, attendant tout de la
tolrance du gouvernement, sollicite sans bruit, faisant parler d'eux
le moins possible, vitant mme de se nommer. En 1838, par exemple,
ils avaient t menacs: nous avons vu alors le provincial de Paris,
le P. Guide, faire parvenir au Roi un mmoire secret o il trouvait
moyen de justifier son Ordre sans en prononcer une seule fois le nom;
il s'y faisait mme un mrite de cette espce de dissimulation. Tout
autre avait t la tactique inaugure par Lacordaire avec son _Mmoire
pour le rtablissement des Frres Prcheurs_, et suivie par M. de
Montalembert, Mgr Parisis et les autres chefs du mouvement catholique,
tactique qui consistait  se dfendre par la publicit, par toutes les
armes que fournissaient les liberts modernes, et  s'adresser 
l'opinion plus qu'au gouvernement. Par sa brochure, le P. de Ravignan
s'engage et engage avec lui rsolument sa compagnie dans cette voie
librale. Tout d'abord il se nomme, avec une hardiesse dont la
nouveaut stupfie ses adversaires[521]. Il n'invoque pas le droit
divin de l'glise; mais le droit public de la France; il s'appuie,
non sur les bulles des papes, mais sur la Charte. La Charte a-t-elle
proclam la libert de conscience, oui ou non? tel est le fond de son
argumentation. Il se dfend d'tre hostile aux principes auxquels il
fait appel. On nous transforme, dit-il, en ennemis des liberts et
des institutions de la France: pourquoi le serions-nous? Afin de
complter sa dmarche, il publie, en mme temps, une lettre et une
consultation de M. de Vatimesnil, qui tablissent la situation lgale
des congrgations, notamment des Jsuites, et qui dterminent ainsi le
terrain de la rsistance judiciaire.

[Note 521: M. Libri crivait alors: M. l'abb de Ravignan s'intitule
publiquement membre de la Compagnie de Jsus, ce qu'on n'avait jamais
os faire sous la Restauration. Et M. Cuvillier-Fleury disait dans le
_Journal des Dbats_: Ils ont os, quatorze ans aprs la rvolution
de Juillet, ce qu'ils n'avaient jamais tent, mme sous la
Restauration; ils se sont nomms.]

L'effet de ce livre fut immense. Il s'en vendit, dans la seule anne
1844, plus de vingt-cinq mille exemplaires: chiffre considrable pour
l'poque. Les adversaires n'osaient l'attaquer directement. Pendant
que Lacordaire proposait, au cercle catholique, trois salves en
l'honneur du P. de Ravignan, celui-ci recevait l'avis que, dans les
Chambres, sa brochure avait produit trs bon effet, qu'on en avait
beaucoup parl dans un bon sens, que MM. Pasquier, Mol, de Barante,
Sauzet, Portalis et autres l'approuvaient hautement, que les
ministres eux-mmes, M. Guizot et M. Martin du Nord, la jugeaient
favorablement[522]. Le premier prsident, M. Sguier, venait voir
l'auteur pour le fliciter. Il n'tait pas jusqu' M. Royer-Collard,
si imbu de prventions jansnistes, qui ne lui exprimt son
admiration. M. Sainte-Beuve crivait alors dans la _Revue suisse_:
C'est le premier crit sorti des rangs catholiques, durant toute
cette querelle, qui soit digne d'une grande et sainte cause... Il est
de nature  produire beaucoup d'effet; il s'en vend prodigieusement.
Aussi le P. de Ravignan crivait-il modestement au Pre gnral: Dieu
a bni cette publication, malgr l'inconcevable indignit de
l'instrument; pas un blme encore, que je sache, pas un inconvnient
signal, au contraire. Un succs si complet contient une leon. Il
est d  deux causes: d'abord la modration et la dignit du ton,
l'esprit large, juste et charitable qui anime l'auteur, sa
proccupation, non de flatter les passions de ses amis ou de meurtrir
ses adversaires, mais de convaincre et d'attirer tous les hommes
d'entre-deux; ensuite l'avantage du terrain nouveau o il s'est plac,
de la thse de libert et de droit moderne sur laquelle il s'est
fond. Il a pris, pour une dfensive devenue ncessaire, les armes
dont les chefs du parti catholique s'taient servis nagure pour
l'offensive; il l'a fait avec un avantage gal, et il a empch ainsi
que les partisans du monopole ne trouvassent, par la diversion contre
le jsuitisme, un moyen de rparer l'chec moral subi par eux, sur la
question mme de la libert d'enseignement.

[Note 522: Lettres indites du R. P. de Ravignan.]


VII

Jusqu' prsent nous avons assist au combat des deux armes opposes,
vques contre philosophes, champions de la libert d'enseignement
contre tenants du monopole universitaire. Du gouvernement, sauf ce qui
a t dit,  l'origine, de son malheureux projet de 1841, il n'a pas
encore t parl. C'est l'ordre logique. Dans ces premires annes, en
effet, le ministre n'a eu qu'un rle secondaire et effac; il n'a pas
exerc d'action sur la lutte dont il a, sans le vouloir et sans le
savoir, donn le signal; on se battait en dehors de lui et par-dessus
sa tte. Pendant ce temps, son attention et ses efforts taient
absorbs par les questions extrieures ou intrieures dont la
politique parlementaire faisait,  chaque session, des questions de
cabinet; nous avons vu quelles elles taient: la libert
d'enseignement n'y avait pas figur. Et cependant,  voir les choses
de plus haut, bien des raisons n'eussent-elles pas d dterminer le
gouvernement  s'emparer du problme ainsi soulev et  briguer
l'honneur de lui donner une solution sagement librale? Il souffrait,
nous l'avons vu, du vide de la scne politique et ne savait comment le
remplir, ne voulant pas,  l'intrieur, d'innovations dangereuses
pour un pays branl partant de secousses, et ne pouvant rien
entreprendre au dehors, en face de la coalition toujours prte  se
reformer contre la France de 1830. Avec la libert d'enseignement, une
occasion s'offrait  lui de faire quelque chose de grand, de sain et
de fcond, qui et remplac avec avantage les questions factices et
les querelles de personne o se dpensait toute la vie politique. Ne
serait-ce pas jeter une semence fconde dans ce champ parlementaire
qui paraissait strilis  force d'avoir t moissonn, rajeunir le
formulaire un peu vieilli et us de la politique conservatrice,
agrandir et lever ce qu'il y avait d'troit et d'abaiss dans une
socit bourgeoise, apporter le meilleur contrepoids  la
prpondrance des proccupations matrielles, donner aux hommes d'tat
d'alors cette moralit, cette grandeur, ce prestige qu'ils ne peuvent
avoir quand rien n'indique chez eux le souci des principes suprieurs,
et dont M. Guizot, ds 1832, sentait le besoin pour la monarchie de
Juillet[523]? La libert religieuse tait celle  laquelle les
gouvernements pouvaient faire la part la plus large, se confier avec
le plus de scurit, la moins redoutable de toutes les liberts,
disait le comte Beugnot, puisqu'elle n'est rclame que par des hommes
de paix et de bonne volont. Loin d'augmenter ainsi l'instabilit,
qui tait comme le mal constitutionnel de ce rgime issu d'une
rvolution, on la diminuerait. En assurant  la royaut de 1830
l'adhsion et la reconnaissance des catholiques satisfaits, on
corrigerait cette faiblesse morale qui rsultait de l'hostilit des
hautes classes, demeures fidles au parti lgitimiste. En enlevant
aux royalistes la possibilit de se poser, contre le gouvernement, en
champions de la libert religieuse, on leur retirerait le moyen le
plus efficace qu'ils pussent trouver de rafrachir leur programme et
de recruter, dans la meilleure partie des gnrations nouvelles, leur
arme affaiblie. Et pour atteindre ce but, il n'tait pas besoin de
souscrire  toutes les exigences du parti religieux. Sauf quelques
esprits ardents et absolus, les catholiques se contenteraient  moins.
Que le ministre, se portant mdiateur, prt avec autorit
l'initiative d'une sorte de transaction, ils seraient heureux de
l'accepter, s'ils y discernaient la bonne volont de faire tout ce que
permettaient les circonstances. Ne seraient-ils pas pleinement et
dfinitivement satisfaits, que du moins ils dsarmeraient et, suivant
la fine distinction de Mgr Parisis,  dfaut d'un _acquit_,
donneraient un _reu_. Il suffirait probablement de reprendre le
projet de 1836.

[Note 523: Discours du 16 fvrier 1832.]

C'est certainement ce qu'et fait M. Guizot, s'il s'tait cru libre de
suivre son sentiment personnel. On peut le croire, quand il affirme
aprs coup, dans ses _Mmoires_, que personne n'tait plus engag et
plus dcid que lui  srieusement acquitter, quant  la libert
d'enseignement, la promesse de la Charte. S'il avait profess  ct
de M. Villemain et de M. Cousin, il n'tait pas rest comme eux un
dvot de l'Universit: Vous voulez, disait-il alors  un professeur
fort ml aux polmiques, vous voulez, avec votre question
universitaire, tre un parti, et vous ne serez jamais qu'une coterie.
La lutte qui avait clat n'tait pas de nature  le faire changer
d'avis. Ce n'est pas ce haut esprit qui s'effrayait ou s'effarouchait
de voir les catholiques et mme les vques user des armes de la
libert.  la diffrence de la plupart de ses contemporains, il
comprenait les griefs du clerg, la gravit des questions souleves;
il se plaisait  considrer et  saluer, dans ces dbats, quelque
chose de plus vrai, de plus profond, de plus lev que ce qui agitait
les partis politiques au milieu desquels il tait condamn chaque jour
 manoeuvrer. Aussi rendait-il hommage  la sincrit de
l'opposition des catholiques, et dclarait-il leur motion digne d'un
grand respect, alors mme qu'elle conduisait  des dmarches, selon
lui, excessives. Bien plus, comme il l'avouera plus tard, ses
sympathies taient au fond avec eux, et, au plus fort de la lutte, il
prouvait  leur gard comme un sentiment d'envie. On lui attribuait
l'inspiration du _Globe_ qui blmait alors svrement l'attitude du
_Journal des Dbats_ en matire religieuse. Mme sur les Jsuites, il
avait l'esprit libre et large; il tait all souvent entendre, 
Notre-Dame, le P. de Ravignan, pour lequel il ressentait estime et
sympathie; plus d'une fois, il eut avec lui des entretiens o il
aimait  se montrer suprieur aux prjugs rgnants[524].

[Note 524: _Vie du P. de Ravignan_, par le P. DE PONTLEVOY, t. I, p.
265  269.]

M. Guizot trouvait-il les mmes dispositions chez ses collgues, entre
autres chez le ministre des cultes et chez celui de l'instruction
publique que leurs attributions appelaient  s'occuper plus
spcialement des questions discutes? M. Martin du Nord et t, en
temps ordinaire, le plus aimable des ministres: bien intentionn,
dfrent envers ceux qu'il appelait _ses_ vques, _son_ clerg,
gracieux mme pour les Jsuites, dsirant sincrement le bien de la
religion et proclamant sa foi  la tribune. Mais cet avocat disert,
ancienne clbrit d'un barreau de province, manquait un peu des vues
hautes et du caractre ferme qui font l'homme d'tat. Surpris et
troubl des graves problmes qu'on soulevait devant lui, il et
volontiers touff l'attaque comme la dfense. On ne savait ce qui
agissait le plus sur lui, de la crainte d'attrister les vques ou de
celle de braver leurs adversaires. Il n'et pas fait obstacle  une
politique largement librale, mais il n'tait pas homme  en prendre
l'initiative. Nanmoins les prlats rendaient volontiers hommage  ses
bonnes intentions. Ils se plaignaient plus vivement de M. Villemain
qui leur paraissait tre, dans le cabinet, le principal obstacle  la
politique de conciliation dsire par M. Guizot. Ce n'tait pas que le
ministre de l'instruction publique ft anim de passions
antireligieuses. Dans une note confidentielle adresse  ses
collgues, Mgr Affre faisait, au contraire, remarquer que M. Villemain
se distinguait, entre les hommes politiques de l'poque, par ses
habitudes prives de vie chrtienne, et que, comme ministre, il avait
fait, dans le choix des livres ou des professeurs, des efforts
sincres pour rendre l'enseignement officiel plus religieux[525].
Mais l'esprit de corps universitaire qu'il avait apport au pouvoir
s'tait encore chauff depuis au feu de tant de polmiques. Lui et M.
Cousin, tout en se jalousant et se dtestant, l'un chatouilleux,
ombrageux, inquiet, l'autre violent, imptueux, passionn, se
disputaient l'honneur de personnifier la corporation enseignante. M.
Villemain, disait une feuille de gauche, est bien plutt le grand
matre de l'Universit qu'il n'est le ministre de l'instruction
publique. Au lieu de se considrer comme le grand pontife de
l'enseignement universel, il est rest le gnral du corps enseignant
laque, le suprieur du couvent universitaire. Ainsi l'ont fait ses
antcdents, ses habitudes d'esprit, la situation actuelle des choses
et la difficult de s'lever  la hauteur de son personnage[526].
Nous avons dj eu, du reste, l'occasion de remarquer que M.
Villemain, tout en tant le plus ingnieux des littrateurs, avait
moins encore que M. Martin du Nord les qualits de l'homme
d'tat[527]. Joignez  cela cette susceptibilit craintive et
irritable qui est souvent le mal des hommes de lettres, et que les
polmistes catholiques ne mnageaient pas toujours assez. Trs
sensible  la louange, encore plus aux critiques, le ministre de
l'instruction publique avait t fort mu de l'accueil, pour lui
inattendu, qui avait t fait  son projet de 1841. De l ce je ne
sais quoi d'aigri et d'agit avec lequel il se mlait  la lutte.
Quant aux autres membres du cabinet, ils ne paraissaient pas s'occuper
de cette question d'enseignement dont ils ne comprenaient pas encore
l'importance.

[Note 525: _Vie de Mgr Devie_, par M. l'abb COGNAT, t. II, p.
416.--M. Villemain crivait  Mgr Mathieu, le 14 janvier 1844: Je
connais la douceur du nom de Jsus-Christ et je le fais aimer  mes
petits-enfants. Les prets de la vie publique, loin de dtourner de
Celui qui console, y ramnent le coeur. (_Vie du cardinal Mathieu_,
par Mgr BESSON, t. I, p. 317.)]

[Note 526: _Courrier franais_ du 12 fvrier 1844.]

[Note 527: Voir t. III, ch. I,  III.]

Cet tat d'esprit des ministres n'tait pas le seul obstacle auquel se
heurtait la bonne volont de M. Guizot: il y en avait un plus
embarrassant encore, c'tait le sentiment rgnant dans le Parlement,
non seulement  gauche, o, sauf de rares exceptions, tout le monde
repoussait une libert qui pouvait profiter  la religion, mais aussi
dans la majorit conservatrice, o le plus grand nombre, par fidlit
 la mauvaise tradition de 1830, rpugnait  laisser prendre au
clerg plus d'action sur la socit. Parmi ceux qui nagure s'taient
montrs bienveillants pour l'glise, plusieurs l'avaient crue vaincue
et rduite pour toujours  l'tat d'une cliente affaiblie, timide,
qu'ils taient alors flatts d'avoir sous leur protection. Mais la
voir relever la tte, l'entendre parler un langage fier, mle, hardi,
cela les surprenait, les choquait et rveillait leurs vieilles
prventions. Ils ne parvenaient pas d'ailleurs  comprendre les
sentiments et les besoins au nom desquels parlaient les vques.
Voil de singulires querelles pour notre temps, crivait l'un
d'eux. Arborer le drapeau religieux, dix ans aprs la rvolution de
Juillet, leur paraissait une sorte de bizarrerie inexplicable, un
clat de mauvais got, absolument comme si, dans un salon, ceux-l
venaient tout  coup  parler bruyamment que leur situation obligeait
 garder un silence modeste. On ne s'expliquait pas le rle de M. de
Montalembert. Que veut-il? disait-on. O cela peut-il le mener? Il ne
tiendrait qu' lui d'tre ambassadeur en Belgique, et il se rend
impossible de gaiet de coeur. Aussi, en 1843, lorsque les bureaux de
la Chambre des dputs furent saisis d'une trs modeste proposition,
dpose par M. de Carn et tendant seulement  supprimer le certificat
d'tudes, ne se trouva-t-il que deux bureaux sur neuf qui autorisrent
la lecture du projet; des ministriels s'taient unis aux hommes de
gauche, pour refuser mme de l'examiner.

M. Guizot ne croyait pas possible d'aller  l'encontre de ces
prventions. Aux catholiques qui se plaignaient, il rpondait avec
mlancolie: Mais mettez-vous donc  ma place! Attrist de ne pouvoir
faire ce qu'il et voulu, il gardait en ces questions une rserve qui
ne convenait gure  son rle de ministre dirigeant. Du 29 octobre
1840 au mois d'avril 1844, il ne prit pas une seule fois la parole
dans les dbats qui s'engagrent sur la libert d'enseignement ou
autre sujet religieux. Il laissa au ministre des cultes et  celui de
l'instruction publique le soin d'y reprsenter le gouvernement, ce
qu'ils firent avec des diffrences d'accent qui  elles seules
eussent suffi pour rvler qu'il n'y avait eu, sur ce point, ni
attitude concerte ni impulsion donne. Y aurait-il eu moyen, avec un
peu de dcision et de volont, de dominer, de redresser une opinion
qui n'tait pas possde par des passions bien profondes? Question
dlicate, qu'on doit se garder de trancher lgrement. En tout cas, M.
Guizot ne parat pas l'avoir essay. Il n'avait pas l'habitude, on le
sait, de violenter cette majorit dont il craignait toujours le
dmembrement, et plus d'une fois dj, nous l'avons vu ainsi amen 
suivre une politique qui n'tait pas vraiment la sienne.

L'tat d'esprit de M. Guizot et de ses collgues n'est pas le seul
qu'il soit intressant de connatre. Au-dessus du ministre tait le
Roi, qui, par son activit d'esprit, son sens politique si aiguis,
mritait d'exercer et exerait en effet une action considrable sur la
marche des affaires. Quelle tait son opinion sur les questions
souleves par les rclamations des catholiques? Louis-Philippe tait
personnellement un homme du dix-huitime sicle: il en avait  la fois
le scepticisme et la sensibilit. Mais, chez lui, le politique, par
instinct et par exprience, sentait trs vivement l'intrt du
gouvernement  vivre en paix avec le clerg. De concert avec ses
ministres successifs, il s'tait appliqu  remettre sur un bon pied
les rapports des deux pouvoirs. Nous l'avons entendu, ds 1830, dire
cette parole si juste dans sa vive familiarit: Il ne faut jamais
mettre le doigt dans les affaires de l'glise; il y reste. N'et-il
pas eu cette raison politique de craindre les conflits, qu'il les et
vits pour ne pas attrister la reine Marie-Amlie. Ne me faites pas
d'affaires avec cette bonne reine, rptait-il souvent  M. Cousin
quand celui-ci tait son ministre. Seulement, s'il avait l'esprit trop
fin pour ne pas voir les embarras et les prils d'une lutte avec le
catholicisme, il ne se rendait peut-tre pas aussi bien compte de
l'efficacit et de la ncessit sociale de la religion; et surtout, il
ne savait pas toujours discerner  quelles conditions on pouvait
satisfaire les consciences. Il y avait l des ides et des sentiments
qui lui taient trangers. Pas plus que certains dputs de la
majorit, il ne comprenait l'attitude de M. de Montalembert, et il
avait coutume de demander quand le jeune pair entrerait dans les
Ordres. La vraie porte de la lutte pour la libert d'enseignement lui
chappait, et il l'appelait parfois une querelle de cuistres et de
bedeaux. Ce n'est pas qu'il ft port  prendre parti pour les
cuistres contre les bedeaux. Les prtentions de la philosophie
inquitaient son bon sens, et, dans le monde universitaire, on se
plaignait gnralement que le parti prtre ft soutenu par le
chteau. D'autre part cependant, le Roi se mfiait de l'enseignement
du clerg: il craignait que, des collges ecclsiastiques, les enfants
ne sortissent carlistes. En somme, pour le moment, sa pense ne se
dgageait pas nettement. On sait d'ailleurs qu'il tait dans la nature
de cet esprit pourtant si brillant et si tendu, dans les habitudes de
ce politique par certains cts si consomm, de ne pas prendre
volontiers parti sur les questions de principes, mais de louvoyer au
milieu des faits avec une souplesse patiente et avise, multipliant au
besoin les inconsquences pour viter les conflits. Rien chez lui de
cette jeunesse chevaleresque, parfois un peu nave et tmraire, qui
se plat  poser les grandes questions. Il aimait mieux tourner une
difficult que de l'aborder de front, ajourner un problme que de
tenter de le rsoudre. D'ailleurs, il croyait peu  la puissance du
bien et beaucoup  celle du mal; il pensait qu' combattre le mal de
front, on risquait de se faire briser, et que le meilleur moyen de lui
chapper tait de ruser avec lui, en le cajolant. Ainsi l'avons-nous
vu, au dbut, en user avec l'esprit rvolutionnaire. Peut-tre
tait-il dispos  traiter de mme la passion antireligieuse, si
celle-ci se montrait trop menaante; non pas sans doute qu'il la
partaget ou voult lui cder; mais il estimait que c'tait la seule
manire, sinon de dtruire, au moins de limiter son action
malfaisante. tait-ce une tactique heureuse ou ncessaire dans les
matires purement politiques? En tout cas, s'il tait des questions o
les expdients fussent insuffisants, o les courtes habilets ne
pussent prvenir les conflits, ni les petites caresses faire oublier
les lgitimes griefs, c'taient celles qui intressaient la conscience
religieuse. Le Roi devait en faire l'exprience, parfois non sans
surprise ni dplaisir;  ce point de vue, ses rapports avec Mgr Affre
sont assez curieux  tudier.

Louis-Philippe avait t trs ennuy de l'opposition de Mgr de Qulen.
Quand il fut question de lui trouver un successeur, fidle  sa
pratique constante dans les choix d'vques, il voulut avant tout un
prtre justement considr; mais il ne lui dplut pas d'appeler  ce
sige lev un personnage sans patronage et sans clientle, que ne
dsignaient ni un grand nom, ni un talent hors ligne, ni une haute
situation. Jugeant des choses ecclsiastiques par ce qui se passait
dans la politique, il comptait ainsi, non pas pouvoir exercer sur le
nouveau prlat une pression qui n'tait pas dans ses desseins, mais
lui en imposer, l'avoir dans sa main. Mgr Affre fut tout de suite fort
attir aux Tuileries, o il tait aimablement accueilli. Le Roi se
plaisait  ces bons rapports auxquels ne l'avait pas habitu la
bouderie hautaine de Mgr de Qulen. Tel soir, par exemple, pendant une
grande rception, il tenait le prlat assis  ses cts sur un canap,
et rptait  tous ceux qui venaient le saluer: Je cause avec mon
cher archevque. Il se livrait avec lui  toute l'abondance de sa
conversation, s'tendant sur le bien qu'il voulait au catholicisme:
Ah! si je n'tais pas l, s'criait-il, tout serait boulevers. Que
deviendriez-vous? Que deviendrait la religion? Il le consultait sur
les choix piscopaux. Il est dlicieux, disait-il, notre cher
archevque: comme il juge bien les hommes[528]! Mgr Affre se prtait
 ces effusions avec une gravit peu souple. Nullement hostile 
l'tablissement de Juillet, fort mal vu pour cette raison du parti
lgitimiste, oppos par got  toute dmarche tmraire, plus que
personne il dsirait un accord entre le clerg et la monarchie de
1830. Mais il ne se payait pas de caresses auxquelles sa nature droite
et un peu fruste tait moins sensible qu'une autre; nul n'tait plus
loign de se rduire au rle d'un prlat de cour qui viterait avant
tout de paratre gnant. Aussi, quand, aprs le projet de 1841, la
question d'enseignement fut mise  l'ordre du jour, voulut-il user des
relations que lui avait permises la faveur royale, pour aborder ce
sujet. Ce n'tait pas l'affaire du souverain, qui croyait pouvoir
passer  ct de la question sans prendre parti. Aux premiers mots de
l'archevque, il changea la conversation. Plusieurs fois, le prlat
revint au sujet loin duquel l'entranaient les digressions calcules
de son interlocuteur. Tout  coup Louis-Philippe lui dit: Monsieur
l'archevque, vous allez prononcer entre ma femme et moi. Combien
faut-il de cierges  un mariage? Je soutiens que six cierges
suffisent; ma femme prtend qu'on en doit mettre douze. Je me rappelle
fort bien qu' mon mariage, c'tait dans la chambre de mon beau-pre,
il n'y avait que six cierges. Ces mots taient dits avec cette
bonhomie caressante, lgrement narquoise, qui tait un des grands
artifices du prince. Il importe peu, rpondit Mgr Affre d'un ton  la
fois courtois et srieux, que l'on allume six cierges ou douze cierges
 un mariage, mais veuillez m'entendre sur une question plus
grave.--Comment, monsieur l'archevque! ceci est trs grave, reprit
en souriant le Roi; il y a division dans mon mnage: ma femme prtend
avoir raison, je soutiens qu'elle a tort. Sans rpliquer, le prlat
poursuivit sa dfense de la libert d'enseignement. Louis-Philippe
l'interrompit: Mais mes cierges, monsieur l'archevque, mes cierges?
Son accent commenait  tmoigner d'une certaine impatience. Mgr Affre
ne se troubla pas et continua comme s'il ne se ft aperu de rien. Le
Roi alors, s'emportant: Tenez, s'cria-t-il, je ne veux pas de votre
libert d'enseignement; je n'aime pas les collges ecclsiastiques; on
y apprend trop aux enfants le verset du _Magnificat: Deposuit potentes
de sede_. L'archevque se leva et, aprs avoir salu, se retira. La
dernire parole du Roi tait moins l'expression rflchie de sa pense
qu'une boutade comme il lui en chappait souvent dans l'intemprance
de sa conversation: seulement, ce qui tait vrai, c'est qu'il dsirait
gagner du temps et retarder le moment de se prononcer. L'archevque
revint, d'autres jours,  la charge; il ne fut pas plus heureux;
Louis-Philippe ripostait en lui demandant quelle diffrence il y
avait entre _Dominus vobiscum_ et _pax tecum_; il se mettait  lui
raconter l'histoire de sa premire communion, des anecdotes de son
exil, ou bien parlait sur tout autre sujet avec une imperturbable
volubilit; puis il terminait ainsi son monologue: Allons, bonjour,
monsieur l'archevque, bonjour. Du reste, il tait toujours fort
gracieux avec le prlat, qu'il pensait avoir  la fois sduit et
conduit, comme il avait fait de tant d'hommes politiques. C'tait l
o il se trompait: quand on traite avec des hommes de foi, on peut les
contredire; on ne leur fait pas, par de pareils moyens, perdre de vue
ce qu'ils considrent comme un devoir. Puisqu'on ne voulait pas
l'entendre dans des conversations secrtes, Mgr Affre se rsolut 
parler publiquement. Le 1er mai 1842, prsentant ses hommages au
souverain,  l'occasion de sa fte, il exprima, d'ailleurs en termes
rservs et convenables, le voeu du clerg de pouvoir travailler plus
librement  former le coeur et l'esprit de la jeunesse. Le Roi fut
mcontent. O ai-je t prendre ce M. Affre? dit-il. C'est une pierre
brute des montagnes. Je la briserais, si je n'en craignais les
clats. De cette date commencrent, entre le souverain et le prlat,
des rapports assez tendus. Un jour, Mgr Affre terminait ainsi
l'entretien auquel avait donn lieu l'un des incidents de la lutte:
Permettez-moi d'ajouter, Sire, que le gouvernement gagnerait beaucoup
dans l'estime de tous, en laissant  l'glise son indpendance. Le
Roi se leva, croisa les bras et s'cria: Ainsi je suis un perscuteur
de l'glise!--Non, Sire, reprit l'archevque; mais je maintiens que
le gouvernement serait plus aim, s'il ne contrariait pas notre action
par de frquentes et inutiles tracasseries.--Allons, bonjour,
monsieur l'archevque, bonjour. Plus tard mme, Louis-Philippe, que
l'ge rendait plus irritable et plus imprieux, devait se laisser
aller  des paroles vhmentes et comminatoires, o il y avait du
reste plus de calcul que de colre et surtout que d'animosit
efficace: Je lui ai fait une peur de chien, disait-il aprs une
scne de ce genre; mais, pour rien au monde, il n'et mis la moindre
de ses menaces  excution. Il se trompait sur l'effet d'une telle
attitude: son interlocuteur sortait des Tuileries moins intimid
qu'attrist. Ces gens-l, disait-il, ne voient dans la religion
qu'une machine gouvernementale; ils ne se doutent pas que nous avons
une conscience. Le rsultat le plus clair fut que Mgr Affre, d'abord
si bien dispos pour le rgime de Juillet, s'en loigna peu  peu.
Malgr toute son habilet, le vieux roi se trouvait n'avoir content
ni les universitaires ni le clerg.

[Note 528: Ces dtails et ceux que nous ajoutons plus loin sont
rapports dans la _Vie de Mgr Affre_, par M. CRUICE, mort depuis
vque de Marseille.]


VIII

Quand les gouvernements ne donnent pas l'impulsion, ils la reoivent:
c'est ce qui arrivait au ministre dans la question religieuse. Il ne
voulait sans doute pas aller aux extrmits o le poussaient les
adversaires du clerg; mais il se croyait oblig de cder 
quelques-unes de leurs exigences. Sur plus d'un point, les bons
rapports qui avaient commenc  s'tablir entre l'glise et l'tat se
trouvaient ainsi un peu altrs. Jusqu'alors, les ministres
successifs avaient gard, en face de la restauration monastique
entreprise par Lacordaire, une neutralit bienveillante, quoique un
peu inquite. Une fois les luttes de la libert d'enseignement
engages, la bienveillance demeura au fond, mais elle n'osa plus se
manifester, et l'inquitude augmenta. Ainsi vit-on le ministre des
cultes s'agiter pour empcher que le nouveau Dominicain ne prcht en
froc: campagne aussi malheureuse que purile; la libert finit par
l'emporter. La victoire dpassa mme cette petite question de costume;
en effet, Lacordaire, hardi avec prudence et finesse, fondait  cette
poque les deux premires maisons de son Ordre,  Nancy d'abord, prs
de Grenoble ensuite. Le ministre protesta, mais en vain; il s'en
consolait d'ailleurs, n'ayant eu d'autre dessein que de prendre ses
srets, pour le cas o il serait harcel par M. Isambert. Ces petites
gnes n'entravaient donc pas srieusement les progrs de la libert
religieuse; seulement, elles suffisaient pour que le gouvernement
n'et ni l'honneur ni le profit de ces progrs, pour que tout part se
faire malgr lui et presque contre lui. Mme attitude  l'gard de la
Compagnie de Jsus; le ministre n'avait contre elle aucun parti pris;
M. Guizot et M. Martin du Nord taient heureux, quand, dans les
entretiens assez frquents qu'ils avaient avec ses membres, ils
pouvaient les rassurer; mais s'ils n'avaient pas peur des Jsuites,
ils avaient peur de ceux qui cherchaient  leur en faire peur; ils ne
voulaient pas frapper ces religieux, mais tchaient, sans succs, il
est vrai, de faire prendre des mesures contre eux par les vques, ou
essayaient d'obtenir de la compagnie elle-mme quelque concession qui
pt dsarmer ses adversaires.

Le gouvernement n'avait pas seulement affaire aux congrgations;
c'tait avec les vques, rclamant la libert d'enseignement, que le
conflit tait le plus directement engag et aussi le plus
embarrassant. Le ministre des cultes rpugnait aux mesures
rpressives, qui, en pareil cas, sont d'ordinaire odieuses ou
inefficaces, quelquefois l'un et l'autre. Aussi essaya-t-il d'abord
d'agir par des lettres non publiques, adresses  tel prlat ou 
l'piscopat tout entier; mais, qu'il ust de caresses ou de
remontrances, l'effet tait  peu prs nul, et le ton sur lequel
rpondaient les vques montrait combien peu ils taient sduits ou
effrays. Il se laissa alors entraner  frapper plus fort. L'vque
de Chlons, en novembre 1843, fut dfr pour abus au conseil d'tat,
 raison d'une lettre o il avait menac ventuellement de retirer les
aumniers des collges; la sentence, raille par les catholiques, ne
fut gure prise au srieux que par M. Dupin. Au commencement de 1844,
deux prtres, auteurs de publications vhmentes contre le monopole
universitaire, l'abb Moutonnet  Nmes, l'abb Combalot  Paris,
taient poursuivis devant le jury; le premier fut acquitt, le second
condamn  quinze jours de prison et  4,000 francs d'amende;
l'motion produite fit plus de tort au gouvernement accus de
perscution, qu'au condamn qui refusa sa grce et qui, pass aussitt
martyr, reut de partout, mme de certains vchs, d'enthousiastes et
publiques flicitations.

En mme temps qu'il n'intimidait et ne contenait personne, le
gouvernement se trouvait largir lui-mme le dbat qu'il et tant voulu
touffer. Dans les premiers jours de 1844, les vques de la province de
Paris ayant adress au Roi un mmoire collectif sur la libert
d'enseignement, M. Martin du Nord crut devoir signifier  Mgr Affre que
ce mmoire blessait gravement les convenances et constituait une
infraction  celui des articles organiques qui interdisait toute
dlibration dans une runion d'vques non autorise. Il serait
trange, disait le ministre, qu'une telle prohibition pt tre lude au
moyen d'une correspondance tablissant le concert et oprant la
dlibration, sans qu'il y ait eu assemble. Qui aurait voulu fournir
une occasion d'attaquer les articles organiques, en en faisant
l'application la plus excessive et la plus ridicule, n'aurait pas agi
autrement. Il n'y eut pas assez de sarcasmes, dans toute la presse
catholique, sur le concert par crit de M. Martin du Nord.
L'archevque de Paris rpondit par une lettre lgrement ironique et
fortement raisonne, o il ne se contenta pas de dmontrer ce qu'avait
d'insoutenable cette extension donne aux interdictions portes par les
articles organiques; il protesta contre ces interdictions elles-mmes,
et demanda, au nom de la libert religieuse, la revision de cette
lgislation. Ce ne fut pas tout: la plupart des vques de France
(cinquante-cinq environ) crivirent  l'archevque de Paris pour
approuver sa conduite et s'associer  ses protestations. Le ministre des
cultes fut rduit  subir en silence la manifestation qu'il avait
provoque; ce pacifique, ce timide, si dsireux d'viter les conflits et
d'carter les grosses questions, se trouvait s'tre mis tout l'piscopat
sur les bras et avoir soulev le redoutable problme des articles
organiques. Le P. de Ravignan disait alors dans une de ses lettres: La
question vraie est la libert de l'glise. C'est une nouvelle voie qu'il
faut ouvrir, une nouvelle re  commencer; c'est, comme je le conois,
l'action ferme et prudente de l'autorit spirituelle, rclamant, par
tous les moyens constitutionnels et lgaux, le libre exercice de ses
droits et sa place au soleil des institutions du pays.

Somme toute, le gouvernement n'avait pas d'intentions mchantes: il
n'avait mme qu'une rsolution bien arrte, celle de ne pas tre
perscuteur; et quand, dans l'motion de la lutte, des journalistes ou
mme de vnrables prlats parlaient comme ils l'eussent fait en face
de quelque Diocltien, M. Martin du Nord tait assez fond  leur
rpondre: Vous pouvez parler des perscutions sans crainte; il n'y a
pas grand courage  braver des dangers imaginaires. Plus tard, les
catholiques jugeront ce gouvernement avec plus de sang-froid et
d'quit. Mais, vers 1844, sous le coup de l'irritation cause par de
petites vexations, le clerg tait conduit  s'loigner de la
monarchie de Juillet dont nagure il se rapprochait, et l'un des plus
modrs entre les polmistes catholiques, l'abb Dupanloup, crivait:
N'est-il pas vident qu'on nous mconnat, et que, nous
mconnaissant, on tend  nous pousser dans une opposition o nous ne
sommes pas?... Il y a pril  nous accoutumer  ne rien attendre du
prsent, et  nous faire, las et dus, porter nos regards vers
l'avenir[529].

[Note 529: _Premire Lettre  M. le duc de Broglie_ (1844).]

Si les catholiques taient mcontents, leurs adversaires ne l'taient
pas moins. C'est la condition des politiques indcises et faibles, que
tout le monde s'en plaint. Les universitaires se dclaraient mal
dfendus, presque trahis, et accusaient couramment le ministre et le
Roi de complaisance envers le clerg; MM. Libri et Gnin le disaient
avec amertume, MM. Quinet et Michelet, avec menaces. On en voulait
surtout  M. Martin du Nord, auquel on opposait M. Villemain. Ces
plaintes n'taient pas sans cho  la Chambre des dputs; toutefois,
jusqu'en 1844, ce ne fut qu'un cho peu retentissant; l'opposition
parlementaire n'avait pas encore trouv intrt  s'emparer de la
question et  la mettre au premier rang. M. Isambert fut  peu prs
seul, en 1842 et 1843,  dnoncer les dfaillances du gouvernement
dans les questions religieuses; il n'pargnait rien cependant pour
inquiter les esprits, proclamant que c'tait pire que sous le
ministre Villle, demandant gravement si l'on voulait ramener le
pays au moyen ge, et s'il y avait, comme sous la Restauration, un
gouvernement occulte, alli au parti jsuitique. M. Martin du Nord
trahissait, dans ses rponses, l'embarras de sa situation; d'une part,
il ne pouvait entendre tant d'attaques odieuses et absurdes, sans
tcher d'en effacer l'effet par quelques paroles douces et polies 
l'adresse des vques, parfois mme sans lever quelques protestations
chaleureuses. On craint que la religion ne nous envahisse,
s'criait-il un jour; je suis loin de partager cette crainte, et je me
flicite au contraire du dveloppement des ides religieuses... Je ne
cherche pas  obtenir l'assentiment d'hommes qui voient toujours dans
la religion un pril pour le gouvernement. Mais, aussitt aprs, il
croyait ncessaire de se faire pardonner cette bienveillance, en se
vantant de toutes les mesures qu'il avait prises contre le clerg, en
adressant des remontrances aux prlats, du haut de la tribune, et en
donnant aux no-gallicans la satisfaction d'adhrer  leurs
prtentions. Ce qui apparaissait de plus clair au milieu de ces
contradictions hsitantes, c'tait le dsir qu'avait le ministre, non
de rien rsoudre, mais de tout assoupir. Son idal et t que les
vques parlassent tout bas, et que M. Isambert ne parlt pas du tout;
il semblait que cette double et un peu nave supplication, adresse
aux partis opposs, ft le dernier mot de chacun de ses discours.

On comprend sans doute qu'entre deux opinions extrmes, un gouvernement
veuille tenir une conduite intermdiaire: c'est souvent son devoir; mais
la modration n'est pas l'incertitude et le laisser-aller; nulle
politique au contraire n'exige une volont plus rsolue et plus prcise,
une ligne de conduite plus nettement arrte et plus fermement suivie.
Le ministre ne le comprenait pas. Aussi ne gouvernait-il ni les
esprits ni les vnements, et, au lieu d'obtenir cette pacification
qu'il croyait faciliter en ludant les questions, voyait-il les ardents
des deux camps s'chauffer davantage, saisir l'opinion, donner le ton,
changer leurs dfis et leurs coups par-dessus sa tte, sans presque
s'inquiter de ce qu'il pouvait penser et dire. C'est ce qui se
produisit surtout dans la session de 1844, quand la question religieuse
commena  occuper plus de place dans les dbats parlementaires.  la
tte de ceux qui prtendaient dfendre,  la tribune, les droits de
l'tat contre le clerg, M. Dupin s'empara avec clat du premier rle.
Prenant des mains de M. Isambert le drapeau que celui-ci avait tenu
jusqu'alors d'une faon un peu ridicule, il fit une charge  fond contre
le parti prtre, rprimanda les faiblesses ou les hsitations du
gouvernement et lui dicta le programme d'une politique de combat[530].
Ce lgiste, qui avait recueilli de l'ancien rgime toutes les
prtentions, tous les prjugs, tous les ressentiments du gallicanisme
et du jansnisme parlementaires, n'avait pas l'esprit assez large et
assez haut pour voir combien ces thses taient dplaces dans la
socit nouvelle; il se plaisait  ces luttes qu'il rduisait  une
sorte de querelle de basoche et de sacristie. Elles vont juste,
crivait alors M. Sainte-Beuve,  cette nature avocassire et bourgeoise
de Dupin, le remettent en verve et le ravigotent. D'ailleurs, sous son
masque de paysan du Danube, se cachaient une finesse subalterne et une
courtisanerie vulgaire: en flattant les passions anticlricales, il
cherchait  retrouver quelque chose de la popularit qu'il avait perdue
aprs 1830, et un peu de l'importance parlementaire que les msaventures
de son tiers parti et sa descente du fauteuil de la prsidence avaient
singulirement diminue[531]. Il lana son rquisitoire avec une verve
un peu grossire, mais rapide et vigoureuse. Rien de neuf, de haut, de
profond; c'tait plein de ce que le duc de Broglie appelait ces
arguments  la Dupin, ces raisons de coin de rue. Un tel langage
n'allait que mieux aux troites rancunes, aux jalousies mesquines d'une
partie de l'auditoire. Quel plaisir de voir maltraiter les vques avec
une sorte de familiarit rude, comme on ferait d'un employ mutin! Et
puis, l'une des habilets de cet orateur qu'on a appel le plus
spirituel des esprits communs tait de donner aux prjugs terre 
terre la tournure d'une saillie de bon sens. Sa parole fut
singulirement pre. Rappelons-nous, s'cria-t-il, que nous sommes sous
un gouvernement qu'on ne confesse pas. Et il termina par cette
injonction fameuse: Je vous y exhorte, gouvernement, soyez implacable!
Aprs coup, le mot inflexible fut substitu  celui d' implacable.
L'effet, fut considrable. Jamais je n'avais vu l'assemble plus
unanime, crivait le lendemain un spectateur... On et dit que le clerg
avait touch  toutes les liberts de la France, qu'il avait dchir la
Charte d'une main violente, et que nous allions revenir au temps de
Grgoire VII!... M. Dupin est redevenu un homme populaire. Il a parl en
matre  tous les instincts rvolutionnaires de la France. Plus il est
brutal, et plus on l'coute; plus il est incisif, et plus on
l'applaudit; il a la verve et la passion de certains discours de Saurin,
le protestant, et,  cette verve,  cette passion, il conserve la
couleur catholique[532].

[Note 530: Discours du 19 mars 1844. M. Dupin avait du reste dj
commenc, le 25 janvier prcdent.]

[Note 531: Sur M. Dupin, voir t. II, ch. V,  I.]

[Note 532: _Correspondance de Jules Janin._]

Vivement troubl de cette dclaration de guerre contre le clerg, que
la majorit avait sembl faire sienne par ses applaudissements, le
ministre n'osa ni la contredire ni l'approuver. Il lui fallut bientt
assister  la contre-partie. M. de Montalembert, arriv rcemment de
Madre o il venait de passer deux ans, avait entendu, d'une des
tribunes publiques, la harangue de M. Dupin. Quelques jours aprs, il
y rpondait  la Chambre des pairs: et certes il apparut que, si le
gouvernement avait t embarrass, les catholiques n'avaient pas t
intimids. La parole du jeune pair fut plus fire, plus provocante
mme que jamais.  peine s'arrta-t-il  railler les vexations
impuissantes du gouvernement: il prit  partie le rquisitoire
prononc  la Chambre des dputs et le mit en pices. Arrire ces
prtendues liberts! s'cria-t-il en parlant des liberts
gallicanes. Puis il continua ainsi: On vous dit d'tre implacables
ou inflexibles; mais savez-vous ce qu'il y a de plus inflexible au
monde? Ce n'est ni la rigueur des lois injustes, ni le courage des
politiques, ni la vertu des lgistes; c'est la conscience des
chrtiens convaincus. Permettez-moi de vous le dire, Messieurs, il
s'est lev parmi vous une gnration d'hommes que vous ne connaissez
pas. Nous ne sommes ni des conspirateurs, ni des complaisants; on ne
nous trouve ni dans les meutes, ni dans les antichambres; nous sommes
trangers  toutes vos coalitions,  toutes vos rcriminations, 
toutes vos luttes de cabinet, de partis; nous n'avons t ni  Gand,
ni  Belgrave-Square; nous n'avons t en plerinage qu'au tombeau des
aptres, des pontifes et des martyrs; nous y avons appris, avec le
respect chrtien et lgitime des pouvoirs tablis, comment on leur
rsiste quand ils manquent  leurs devoirs, et comment on leur
survit. Il termina par ces paroles devenues aussitt fameuses: Quoi!
parce que nous sommes de ceux _qu'on confesse_, croit-on que nous nous
relevions des pieds de nos prtres, tout disposs  tendre les mains
aux menottes d'une lgalit anticonstitutionnelle? Ah! qu'on se
dtrompe. Au milieu d'un peuple libre, nous ne voulons pas tre des
ilotes; nous sommes les successeurs des martyrs, et nous ne
tremblerons pas devant les successeurs de Julien l'Apostat; nous
sommes les fils des croiss, et nous ne reculerons pas devant les fils
de Voltaire[533]. Pendant que ce dialogue enflamm s'changeait d'une
tribune  l'autre et occupait l'attention publique, quelle ple figure
faisait le ministre! Le cabinet s'est abstenu, crivait alors M. de
Tocqueville; il a laiss arriver les vnements, il a laiss les
passions grandir, il s'est tenu coi en face de toutes choses; c'est
son habitude.

[Note 533: Ces derniers mots furent gravs sur la mdaille d'honneur
offerte par les catholiques de Lyon  M. de Montalembert.]


IX

Si dsireux qu'il ft de s'effacer, le gouvernement ne pouvait oublier
que la promesse de la libert d'enseignement, inscrite dans la Charte,
lui imposait une mission  laquelle il ne lui tait pas permis de se
drober indfiniment. Force lui tait de recommencer la tentative,
dj faite sans succs, en 1836 et en 1841, pour organiser cette
libert dans l'instruction secondaire. Il se dcida donc, le 2 fvrier
1844,  dposer un nouveau projet. Donnait-il cette fois satisfaction
aux catholiques? Tout d'abord, il s'tait gard de rpter la
maladresse commise en 1841, au sujet des petits sminaires; ceux-ci
conservaient leurs privilges et mme recevaient quelques avantages.
Par contre, les conditions du droit commun taient singulirement
troites. Les tablissements libres se trouvaient placs sous
l'autorit et la juridiction, non de l'tat, juge impartial, mais du
corps universitaire, leur concurrent. On leur imposait des formalits,
des exigences de brevets, de grades, si multiplies et si gnantes
que, dans beaucoup de cas, elles devaient quivaloir  une
interdiction: n'allait-on pas jusqu' stipuler que tous les
surveillants seraient bacheliers? Le certificat d'tudes tait
maintenu: pour se prsenter au baccalaurat, il fallait justifier
qu'on avait fait sa rhtorique et sa philosophie, soit dans sa
famille, soit dans les collges de l'tat, soit dans les institutions
de plein exercice, ce dernier caractre n'tant acquis aux
tablissements libres que moyennant des conditions  peu prs
impossibles  raliser. Enfin un article, visant spcialement les
Jsuites, obligeait tous ceux qui voulaient enseigner  affirmer, par
une dclaration crite et signe, qu'ils n'appartenaient  aucune
association ou congrgation religieuse: rien de plus contraire aux
principes que cette interrogation inquisitoriale, obligeant un
citoyen  se frapper par sa propre dclaration; c'tait comme la
violation du plus sacr des domiciles, celui de la conscience, et les
catholiques taient fonds  demander si les auteurs du projet avaient
voulu recueillir, dans le naufrage de l'intolrance anglaise,
l'odieuse formalit du Test. On tait donc, cette fois encore, bien
loin du grand acte de gouvernement et de justice qu'il et t dans
l'intrt du ministre et dans le got de M. Guizot d'entreprendre.
Celui-ci cependant avait dit, quelques semaines auparavant, au P. de
Ravignan: On va s'occuper de la libert d'enseignement. Il n'y aura
pas de concessions, parce qu'un gouvernement n'en fait pas. Mais, sous
certaines conditions, tous seront admis. Vous ne devez pas tre
exclus, pourvu que vous vous conformiez  ce qui sera exig[534].
Depuis lors, que s'tait-il donc pass? Le ministre des affaires
trangres avait-il, une fois de plus, laiss carte blanche  son
collgue de l'instruction publique? Divers indices tendent  faire
croire qu'il avait t question un moment de prsenter un projet plus
libral, mais que les partisans de l'Universit l'avaient fait
carter, en exploitant l'motion produite,  la fin de 1843, par
certaines polmiques piscopales.

[Note 534: _Vie du P. de Ravignan_, par le P. DE PONTLEVOY, t. I, p.
268.]

Les amis de la libert d'enseignement n'taient pas disposs  laisser
passer sans rsistance un tel projet. Prcisment,  cette poque, le
parti catholique en avait fini avec les ttonnements du dbut; il
tait organis; il avait arrt son programme et sa tactique. Ce
furent les chefs du clerg qui donnrent le signal. De presque tous
les vchs, partirent des protestations mues, fermes, quelques-unes
presque menaantes, toutes n'invoquant que la libert. Jamais on
n'avait vu une manifestation aussi gnrale et aussi prompte de
l'piscopat. Si les critiques taient parfois assez vives, les
conclusions qui s'en dgageaient taient, aprs tout, modres et
raisonnables; on pouvait les rsumer ainsi: soustraire les
tablissements libres, non  la surveillance de l'tat qu'on
acceptait, mais  l'autorit de l'Universit; diminuer les exigences
de grades; supprimer le certificat d'tudes; n'exiger aucune
dclaration relative aux congrgations religieuses, en s'en rfrant 
la lgislation existante pour la situation de ces congrgations[535].

[Note 535: Ces protestations ont t runies dans les deux premiers
volumes des _Actes piscopaux_.]

Le projet avait t dpos d'abord  la Chambre des pairs. Le rapport,
rdig au nom de la commission, par le duc de Broglie, fut une oeuvre
considrable, dont les doctrines, les tendances et le ton tranchaient
avec l'expos des motifs de M. Villemain. Rpudiant les sophismes sur
l'tat enseignant, il posait tout d'abord, avec une nettet
suprieure, le principe mme de la libert d'enseignement qu'il
dclarait tre la consquence ncessaire de la libert de conscience.
Si l'tat intervient, disait-il, ce n'est point  titre de souverain;
c'est  titre de protecteur et de guide; il n'intervient qu' dfaut
des familles..., et pour suppler  l'insuffisance des tablissements
particuliers. N'tait-ce pas beaucoup,  cette poque, que de
proclamer cette doctrine, dt-on n'en pas tirer immdiatement toutes
les consquences? Le principe de la concurrence,  ct et en face de
l'Universit, a t pos par M. de Broglie, crivait M. Sainte-Beuve;
il est difficile que ce principe, dans de certaines limites, n'arrive
pas  triompher. Le rapporteur, proccup de satisfaire, sur un autre
point, les consciences catholiques, reconnaissait hautement la
ncessit de l'instruction religieuse. Il ne suffit pas, disait-il,
d'un enseignement vague et gnral, fond sur les principes du
christianisme, mais tranger au dogme et  l'histoire de la
religion... Un tel enseignement aurait pour rsultat d'branler dans
l'esprit de la jeunesse les fondements de la foi, de donner aux
enfants lieu de penser que la religion tout entire se rduit  la
morale. Mieux vaudrait un silence absolu. Et il ajoutait: La loi,
telle que nous la proposons, place au premier rang des tudes
l'instruction morale et religieuse; elle veut que la morale trouve
dans le dogme son autorit, sa vie, sa sanction; elle lui veut pour
appui des pratiques rgulires. Son insistance mme trahissait une
certaine mfiance de l'enseignement universitaire, principalement de
l'enseignement philosophique, et, sur ce point, sa parole prenait
presque parfois le caractre d'une admonestation non dissimule. Sans
doute la commission tait loin de faire une application complte des
principes qu'elle avait si bien poss. Il et fallu pour cela
bouleverser radicalement le projet du gouvernement, ce qui n'tait pas
dans les habitudes circonspectes de la pairie. D'ailleurs, si, par
logique comme par sentiment, l'minent rapporteur tait port vers les
solutions librales, il paraissait retenu par une double crainte 
laquelle les vnements ne devaient pas donner raison: la crainte
d'abord que cette libert, qui n'avait pas encore t exprimente,
n'ament un abaissement et une dsorganisation des tudes: de l,
l'adhsion donne aux exigences de grades, la crainte ensuite qu'en
heurtant les prjugs existants, on ne provoqut un soulvement
d'opinion plus nuisible  la religion qu'une loi temporairement
restrictive; de l, l'exclusion des congrgations. Sur ce dernier
point, le rapporteur passait rapidement, avec une gne visible, ne
prsentant cet article que comme une concession momentane  de
fcheuses prventions, comme l'application force d'une lgislation
prexistante qu'il ne cherchait gure  justifier et qu'il se gardait
surtout de prsenter comme dfinitive[536]. La rserve et la timidit
regrettables de la commission dans les questions d'application ne
l'empchaient pas cependant d'apporter au projet des amliorations
notables. Les principales taient fondes sur cette ide que, pour la
constitution, la surveillance, la discipline des tablissements
libres, il n'tait pas juste de donner toute l'autorit 
l'Universit, mais qu'il convenait de faire intervenir des personnages
plus indpendants et plus impartiaux, appartenant  la magistrature,
aux corps lectifs,  la haute administration, au clerg, et
reprsentant l'tat, ou mieux encore la socit. Plusieurs
amendements taient proposs dans cet esprit. La commission
introduisait ainsi dans la lgislation un principe nouveau, fcond,
essentiel  la libert d'enseignement, et qui devait se retrouver dans
les innovations les plus importantes de la loi de 1850. Les partisans
du monopole se montrrent fort mcontents du rapport. Cousin est
furieux, crivait le duc de Broglie  son fils, le 19 avril 1844; il
dit que l'Universit est trahie, vendue, livre  ses ennemis[537].
Quant aux catholiques, dans l'excitation de la lutte, ils taient
naturellement plus frapps de ce que l'on continuait  leur refuser
que de ce qu'on commenait  leur accorder; nanmoins l'vque de
Langres et surtout l'abb Dupanloup adressrent alors  M. le duc de
Broglie des lettres publiques o, tout en combattant sur plusieurs
points ses conclusions, ils rendaient, sur d'autres, hommage 
l'oeuvre de la commission et surtout au langage du rapporteur.

[Note 536: Dans son beau livre des _Vues sur le gouvernement de la
France_, le duc de Broglie a exprim sur ces questions son opinion
dernire: il s'y prononce pour la libert la plus large.]

[Note 537: _Documents indits._]

Le dbat s'ouvrit,  la Chambre des pairs, le 22 avril 1844, et se
prolongea jusqu'au 24 mai, avec une gravit, un clat qui en font l'un
des pisodes parlementaires les plus remarquables de la monarchie de
Juillet. La cause du monopole universitaire fut prise en main par M.
Cousin, qui se pronona hautement contre toute libert d'enseignement.
Au grand tonnement de ceux qui se rappelaient son renom d'loquence,
l'ancien professeur n'avait gure russi jusqu'alors, comme orateur
parlementaire; cette fois, une passion profonde et le besoin de
dfendre sa propre situation le rendirent vraiment loquent: ce furent
ses grands jours de tribune.  tout propos, il parlait deux ou trois
heures de suite, vraiment infatigable et intarissable, tantt
ironique, tantt vhment, ou bien encore se posant en victime et,
comme l'crivait un spectateur, faisant paratre l'Universit devant
la Chambre, en robe presque de suppliante ou d'accuse[538]. Malgr
tout, sa parole eut plus de retentissement qu'elle n'exera d'action.
Les pairs demeuraient froids ou mme taient tents de sourire  ses
adjurations les plus solennelles,  ses plus pathtiques lamentations;
la proccupation trop visiblement personnelle de l'orateur les mettait
en dfiance; dans ses effets tragiques, ils taient choqus d'une
sorte d'exagration factice, et devinaient le comdien qui se
trahissait jusque par l'accent, le geste, la mimique du visage. Sans
doute ce comdien existait dj chez M. Cousin, lors de ses grands
succs de Sorbonne; mais alors, dans la jeunesse de tous, jeunesse du
professeur, jeunesse de l'auditoire, jeunesse du sicle lui-mme,
l'admiration n'y avait pas regard de si prs; et puis, quand il ne
s'agissait de rien moins que de renouveler l'esprit humain, tait-il
tonnant d'avoir des allures de prophte et d'hirophante? Rien de
pareil, en 1844, quand M. Cousin, ayant dpass la cinquantaine et
devenu un haut fonctionnaire, dfendait son gouvernement philosophique
devant des vieillards trop froids, trop sceptiques, trop expriments,
pour tre dupes de certains procds.

[Note 538: L'expression est de M. Sainte-Beuve, qui disait aussi: M.
Cousin a l'air vritablement, depuis toute cette discussion, d'tre
condamn  la cigu, et il varie l'_Apologie de Socrate_ sur tous les
tons. (_Chroniques parisiennes_, p. 203 et 214.)]

 l'autre extrmit de la lice, tait M. de Montalembert, assist des
rares champions de la libert d'enseignement. Parmi ces derniers, il
en tait qu'on ne se ft pas attendu  voir l, entre autres le
premier prsident Sguier, principal auteur de l'arrt de 1826 contre
les Jsuites, et le comte Arthur Beugnot, que ni ses antcdents ni
ses relations n'avaient paru prparer  devenir un champion du clerg.
Le jeune fondateur du parti catholique tait dans la fleur de son
talent, dans l'ardeur de ses gnreuses convictions. Bien qu'il ft
loin d'obtenir pour toutes ses ides l'adhsion de l'auditoire, il se
faisait couter avec une surprise attentive et sympathique. Sa parole
hardiment accusatrice, prompte  porter les dfis, avait un accent de
confiance dans l'avenir que faisait encore ressortir l'attitude
souvent gmissante de M. Cousin. Avec le philosophe, on et cru
entendre les adieux attrists d'une cause nagure triomphante, qui
sentait approcher l'heure de la dfaite; avec le catholique, c'tait
le fier salut d'une cause hier mconnue, mais assure de vaincre
demain.

Entre ces deux petits groupes extrmes, flottait la masse de
l'assemble, dispose  les taxer l'un et l'autre d'exagration et
rsolue  leur imposer une transaction plus ou moins htrogne;
habitue  soutenir l'Universit, mais agace par ses prtentions,
effarouche par ses doctrines et surtout par ses dfenseurs;
bienveillante pour le catholicisme, par convenance politique plus que
par foi religieuse, mais inquite, dans sa sagesse timide, de ce que
la thse de la libert d'enseignement avait de jeune, d'audacieux,
d'inconnu; en ce qui touche les Jsuites, dgage peut-tre des
passions, non des prjugs de son temps; porte, suivant l'expression
de M. Beugnot,  prendre un principe  droite, un principe  gauche,
 les rapprocher malgr eux, et  faire ainsi adopter un projet qui ne
ft ni compltement bon, ni tout  fait mauvais. Ce fut la commission
qui exera le plus d'influence sur cette masse flottante; elle eut
pour principaux interprtes deux orateurs, l'un de grande autorit, le
duc de Broglie, l'autre de rare habilet, M. Rossi. Le ministre, au
contraire, ne sut pas prendre dans le dbat le rle directeur qui et
d lui appartenir. M. Villemain, au lieu de se porter mdiateur entre
les deux opinions extrmes, fut uniquement proccup de ne pas se
laisser dpasser par M. Cousin en zle universitaire; dans ses
discours, beaucoup d'pigrammes aigres-douces  l'adresse de son
rival, mais pas une vue d'homme d'tat; son talent de parole lui-mme
tait voil; l'orateur sentait son insuccs et en souffrait beaucoup.
D'ailleurs, comme pour diminuer encore l'action du cabinet, l'attitude
du ministre de l'instruction publique se trouvait souvent contredite
par celle du ministre des cultes, M. Martin du Nord, qui saisissait
toutes les occasions de se poser presque en avocat et en protecteur du
clerg. Quant  M. Guizot, qui, dans une discussion si importante, ne
pouvait persister  se tenir  l'cart, sa parole, d'ordinaire si
ferme, ne laissa pas que de paratre un peu embarrasse. Il sentait
visiblement la faiblesse de la cause qu'il soutenait par ncessit
parlementaire et la grandeur de celle qu'il combattait  regret.
Aussi, vitant autant que possible de parler de la loi elle-mme, il
s'chappait  ct ou planait au-dessus. Comme pour s'excuser et se
consoler des mesures restrictives qu'il se croyait oblig d'imposer au
clerg, il faisait de la religion l'un des plus magnifiques loges qui
eussent t prononcs  la tribune franaise, rendait hommage  la
sincrit et  la lgitimit de l'opposition catholique, avertissait
la socit nouvelle qu'elle devait s'accoutumer  l'influence de
l'glise, laissait voir que, dans sa pense, la loi propose n'tait
pas une solution dfinitive, et faisait esprer, pour l'avenir, la
pleine libert qu'il repoussait  contre-coeur dans le prsent.

Les universitaires furent les premiers auxquels la Chambre des pairs
infligea un chec. Voulant apporter une conclusion pratique aux
dfiances manifestes dans le rapport, M. de Sgur-Lamoignon avait
propos de restreindre le cours de philosophie. M. Cousin,
personnellement vis, se dfendit avec vivacit. On vit alors, non sans
surprise ni sans motion, M. de Montalivet appuyer la proposition: la
situation de l'orateur auprs du Roi tait telle, que chacun devina dans
sa dmarche la pense du chteau. L'intendant de la liste civile
soutint qu'il convenait de donner  la fois un avertissement  certaines
tmrits de l'enseignement universitaire et une satisfaction aux griefs
du clerg; il protesta, avec une grande nergie, contre cette
philosophie officielle qu'on prtendait rendre indiffrente  toutes les
religions, par respect pour la libert des cultes. L'effet fut
considrable. Ds le lendemain, le _Constitutionnel_ raillait avec
amertume les conversions opres par la parole du favori et dnonait
le gouvernement occulte. Au nom de la commission, le rapporteur
proposa un amendement inspir par le mme esprit, mais autrement
libell: il ne laissait plus au seul conseil royal de l'Universit,
c'est--dire  M. Cousin en ce qui concernait la philosophie, le droit
d'arrter le programme du baccalaurat, mais soumettait ce programme au
conseil d'tat. C'tait l'application de ce que le duc de Broglie
appelait le principe de la loi: principe en vertu duquel l'autorit
sur l'enseignement libre devait appartenir  un pouvoir impartial,
reprsentant l'tat, ou mieux la socit entire. L'amendement se
trouvait atteindre M. Villemain, qui, intimid par les universitaires,
n'avait pu se dcider  donner les satisfactions demandes par la
commission sur la question des programmes. Toutefois, les sentiments du
ministre  l'gard de M. Cousin lui apportaient quelque consolation dans
cette msaventure: il tait, crivait-on alors, partag entre la
douleur de voir sa loi modifie, l'Universit un peu rduite, et le
plaisir de voir la philosophie de son rival recevoir une chiquenaude.
Aussi combattit-il mollement l'amendement, exprimant son regret qu'on
voult donner ce soufflet  la philosophie, mais indiquant que, si l'on
tenait  le faire, il se rsignait  prsenter la joue de M. Cousin.
Seul, celui-ci, stupfait et dsol de l'abandon o il tait rduit, se
dbattit avec une nergie dsespre, violent d'abord, suppliant
ensuite, et humiliant l'orgueil de cette philosophie, nagure si
hautaine, jusqu' l'abriter derrire des noms catholiques. Rien n'y fit.
L'amendement fut vot  une grande majorit. L'opinion considra avec
raison cet incident comme une leon  l'adresse de M. Cousin, un chec
pour l'Universit, une marque solennelle de dfiance  l'gard de ses
doctrines, la ngation de la prtention qu'elle avait d'tre l'tat et
de dominer  ce titre les tablissements particuliers[539]. Le coup
moral est port, crivait alors M. Sainte-Beuve, et l'_Univers_ tait
fond  dire: N'est-ce pas la justification de toutes les rclamations
de l'piscopat et de toute notre polmique? On avait voulu, en effet,
comme le disaient M. de Montalivet et le duc de Broglie, tenir compte,
dans une certaine mesure, des rclamations des vques; mais n'tait-il
pas surprenant qu'on et mieux aim donner raison  leurs griefs
religieux que satisfaction  leurs revendications librales, qu'on et
trouv plus facile de faire quelque chose contre l'Universit que pour
la libert? Certaines personnes crurent deviner dans un tel choix
l'action personnelle du Roi.

[Note 539: Le duc de Broglie crivait, le 11 mai 1844,  son fils, au
sujet de ce dbat: J'avais prvenu plus d'une fois Cousin qu'il se
tnt trs tranquille, sous peine de voir passer un amendement dirig
spcialement contre lui; il n'a tenu compte de mon avertissement; il a
bien fallu alors lui administrer une correction svre; je l'ai fait,
en substituant  un amendement saugrenu qui n'avait de sens que d'tre
dirig contre Cousin, un amendement gnral qui affranchit le ministre
et le conseil royal de l'instruction publique de la petite tyrannie de
chaque membre de ce conseil, lequel se regarde comme souverain dans sa
sphre et ne prend la peine de communiquer ce qu'il fait  ses
collgues que pour la forme. En faisant du programme du baccalaurat
s lettres une affaire de gouvernement, ce qui est l'exacte vrit,
nous avons mis ordre  tout envahissement de l'esprit de coterie dans
l'instruction publique. Il avait fallu assister  la discussion, pour
voir apparatre au grand jour le fond des choses et pour bien
reconnatre qu'il y a, en ce moment, en France, un petit pape de la
philosophie, avec un petit clerg philosophique, qui prtend disposer
de l'enseignement philosophique sans que personne y regarde, et qu'on
ne puisse devenir avocat, mdecin, pharmacien, fonctionnaire public,
professeur ou autre chose sans avoir souscrit le formulaire de la
raison impersonnelle. J'ai fait passer l'amendement aux neuf diximes
des voix. (_Documents indits._)]

Ce vote mis, la haute assemble se jugea quitte envers les
catholiques. MM. Beugnot, de Barthlemy, Sguier et de Gabriac avaient
prsent un contre-projet dont les principales dispositions taient:
le droit d'enseigner pour tout bachelier muni d'un certificat de
moralit; la suppression du certificat d'tudes; des jurys d'examen
composs mi-partie de professeurs de facult, mi-partie de notables; 
ct du conseil royal de l'Universit, l'institution d'un conseil
suprieur pour l'enseignement libre, compos de magistrats, de membres
de l'Institut, de chefs d'institution et de l'archevque de Paris.
Tous les articles de ce contre-projet furent rejets. La majorit se
borna  accepter les amliorations relles, quoique insuffisantes, par
lesquelles la commission, appliquant le principe de la loi,
substituait ou associait d'autres autorits  l'Universit, lorsqu'il
s'agissait de l'enseignement libre. Quant  l'article excluant les
membres des congrgations, elle l'adopta, mais tristement, d'un air un
peu honteux, et sans prtendre faire ainsi une oeuvre durable. Au vote
sur l'ensemble de la loi, 85 voix se prononcrent pour, 51 contre.
C'tait une trs forte minorit pour la Chambre des pairs: un projet
qui, ds le dbut, rencontrait tant d'adversaires sur un tel terrain,
n'avait gure chance de russir. Le rapporteur, M. de Broglie, tait
le premier  s'en rendre compte. C'est une loi qui ne se fera pas,
crivait-il  son fils[540].

[Note 540: Lettre du 1er juin 1844. (_Documents indits._)]

La discussion qui venait d'avoir lieu n'en tait pas moins un fait
considrable et plein de promesses. N'tait-ce pas beaucoup que
d'avoir vu le public oublier presque les luttes de portefeuille ou les
spculations de chemins de fer, pour s'intresser  ces questions
d'enseignement? Et de quel ton elles avaient t discutes! Jamais,
crivait l'abb Dupanloup, la grande et sainte glise catholique,
l'piscopat franais, l'autorit pontificale, les congrgations, les
Jsuites eux-mmes n'ont t traits avec plus de gravit et de
convenance. Ajoutons que ce long dbat avait servi  l'ducation du
public; il lui avait rvl les diverses faces d'un problme pour lui
tout nouveau, et la lumire ainsi faite profitait  la bonne cause.
Aussi, du ct des catholiques, les coeurs taient-ils  l'esprance.
On y avait conscience que la petite arme, de formation si rcente,
venait de dployer et de planter noblement son drapeau. La direction
tait prise, l'lan donn, et chacun sentait que la victoire
dfinitive n'tait plus qu'une question de temps. Il est trs
certain, crivait M. Sainte-Beuve, qu'on ne conclura pas cette anne;
mais les ides germeront. Et un autre spectateur, M. de Viel-Castel,
ajoutait: Cette cause gagne et gagnera chaque jour du terrain. Ce qui
suffisait il y a trois ans ne suffira plus aujourd'hui; ce qui
suffirait aujourd'hui ne suffira plus dans trois ans.


X

Battus au Luxembourg, les universitaires cherchrent une revanche au
Palais-Bourbon. Ils ont russi, crivait alors le duc de Broglie, 
ameuter contre nous la Chambre des dputs presque tout
entire[541]. Ce fut ainsi, sous le vent d'une raction violente
contre le clerg[542], que fut nomme la commission charge
d'examiner le projet vot par l'autre assemble. M. Thiers tait parmi
les lus, et se montrait l'un des plus zls pour l'Universit. D'o
venait cette attitude, nouvelle chez lui? Il n'avait en ces matires
aucune passion personnelle; fort tranger jusqu' prsent aux
controverses de la libert d'enseignement, il avait sembl d'abord n'y
voir, lui aussi, qu'une querelle de cuistres et de bedeaux. Mais
l'motion qui s'empara de la Chambre des dputs  la suite de la
discussion de la Chambre des pairs, les prventions hostiles au clerg
qui s'y manifestrent jusque dans les rangs des conservateurs, lui
parurent fournir l'occasion d'une manoeuvre d'opposition; en se
faisant l'interprte de ces prventions, il entrevit la chance
d'embarrasser le cabinet, peut-tre de lui infliger un chec: il ne se
plaa pas  un autre point de vue. Quant au mcontentement qu'en
ressentiraient les catholiques, il ne s'en inquitait pas: il n'avait
pas encore reconnu dans la religion la puissance sociale dont il
devait, aprs 1848, implorer le secours contre l'anarchie menaante;
la force  mnager lui paraissait ailleurs, du ct de la rvolution;
comme Louis-Philippe lui disait,  cette poque, qu'il fallait faire
quelque concession au clerg, que c'tait encore quelque chose de
trs fort qu'un prtre: Sire, rpondit M. Thiers, il y a quelque
chose de plus fort que le prtre, je vous assure, c'est le
jacobin[543].

[Note 541: _Ibid._]

[Note 542: Lettre du 1er juin 1844. (_Documents indits._)]

[Note 543: _Chroniques parisiennes_ de M. SAINTE-BEUVE, p. 228.]

Une fois dans la commission, M. Thiers se fit nommer rapporteur. Peu
de semaines lui suffirent pour improviser sa petite enqute en causant
avec quelques professeurs, et il fut aussitt en mesure d'crire un
volumineux rapport, du reste assez superficiel. Son intention avait
t de faire la contre-partie du rapport prsent  la Chambre des
pairs. Le duc de Broglie avait proclam les thories les plus
librales sur les droits respectifs de la famille et de l'tat, et
c'tait visiblement  regret qu'il n'avait pas immdiatement tir
toutes les consquences de ces thories. M. Thiers revendiquait au
contraire, avec insistance, pour la puissance publique, le droit de
former l'esprit de l'enfant; il ne dissimulait pas ses prfrences
pour le systme en vertu duquel la jeunesse serait jete dans un
moule et frappe  l'effigie de l'tat; il n'y renonait que par
l'obligation o il tait de se tenir dans la vrit de son temps et
de son pays; au moins, pour s'en rapprocher, cherchait-il 
restreindre et  entraver, autant que possible, la libert qu'il
n'osait entirement refuser. Aux mfiances tmoignes par la Chambre
des pairs sur l'enseignement philosophique, il opposait une apologie
sans rserve de l'ducation intellectuelle, morale et mme religieuse
des collges. Le duc de Broglie s'tait appliqu  soustraire en
partie les tablissements libres  la domination de l'Universit; M.
Thiers dclarait que ces tablissements devaient tre compris dans la
grande institution de l'Universit qui avait mission de les
surveiller, contenir et ramener sans cesse  l'unit nationale. Il
prtendait tout subordonner, dans l'ducation publique,  la
proccupation de conserver l'esprit national qui, selon lui, n'tait
autre que l'esprit de la rvolution; l'Universit lui paraissait
seule propre  cette oeuvre, et l'enseignement ecclsiastique lui
inspirait une dfiance qu'il ne dissimulait pas. Sans doute, il
parlait du clerg avec politesse, trompant ainsi l'attente des
sectaires qui s'taient flatts de le voir se confondre dans leurs
rangs; mais, derrire ces mnagements de forme, la malveillance et la
menace taient visibles. C'tait, en tous points, le contraire des
ides que M. Thiers devait, quelques annes plus tard, faire prvaloir
dans la loi de 1850.

Dpos et lu  la Chambre le 13 juillet 1844, ce rapport fit un moment
quelque bruit; les journaux de gauche et de centre gauche le portrent
aux nues; des universitaires vinrent en dputation remercier leur
avocat. Puis le silence se fit assez vite. Plusieurs causes y
contriburent: la clture de la session qui suivit de prs; les
proccupations souleves dans le public par la guerre du Maroc et par
les complications un moment menaantes de l'affaire Pritchard; la
rserve des vques qui, bien que fort prompts alors  prendre la
parole, ne jugrent pas ncessaire de rfuter M. Thiers. Il semblait
du reste qu'il y et, vers la seconde moiti de 1844, un moment de
halte dans l'arme catholique; prlats et laques avaient pris
position avec clat, et dit trs haut ce qu'ils avaient  dire; ils
comprenaient qu'un rsultat immdiat n'tait pas possible, et qu'il
fallait laisser mrir les ides nouvelles. Le gouvernement se
flicitait naturellement de cette sorte d'accalmie, et, de son ct,
il tmoignait, par quelques-uns de ses actes, un certain dsir de se
rapprocher des catholiques; telle fut notamment l'interprtation
donne au changement qui se fit alors  la tte du ministre de
l'instruction publique.

Dans les derniers jours de dcembre 1844, une nouvelle sinistre
s'tait rpandue dans Paris: M. Villemain, flchissant sous le poids
des chagrins de famille et des dboires politiques, avait eu un
violent accs de folie. Quelques instants auparavant, il avait fait
appeler ses jeunes enfants dont il s'occupait beaucoup depuis qu'il
avait d placer leur mre dans une maison de sant, et on l'avait
entendu murmurer: Pauvres enfants! le pre et la mre! Son mal
s'tait manifest surtout par deux ides fixes: la crainte qu'on ne le
souponnt d'avoir fait enfermer sa femme arbitrairement; la croyance
qu'il tait perscut par les Jsuites[544]. La consternation fut
gnrale. On est tent d'en vouloir  la politique, crivait alors M.
Sainte-Beuve, d'avoir ainsi dtourn de sa voie, abreuv et noy dans
ses amertumes une nature si fine, si dlicate, si faite pour goter
elle-mme les pures jouissances qu'elle prodiguait. Quant au
_Constitutionnel_, il montrait tout simplement dans cette maladie une
trame des Jsuites. Ce fut pour M. Guizot l'occasion d'un acte
significatif: il ne se contenta pas de dsigner un intrimaire; avec
une promptitude que M. Villemain devait, une fois rtabli, lui
reprocher non sans aigreur, il remplaa dfinitivement le ministre
dont il avait eu tant de fois  subir et  regretter le zle
universitaire. Son choix se porta sur M. de Salvandy, l'un des hommes
politiques du rgime de Juillet qui montraient le plus de
bienveillance pour les personnes et les ides du monde religieux,
tranger  l'Universit, membre de la minorit dans la commission qui
avait nomm nagure M. Thiers rapporteur de la loi d'instruction
secondaire; nature un peu vaine et pompeuse, mais gnreuse et
sincre, manquant parfois de tact et de mesure, non d'esprit ni de
coeur. Nul, parmi les catholiques, ne pouvait douter des bonnes
intentions du nouveau ministre; la seule question tait de savoir s'il
aurait l'habilet et la force de les raliser. L'un de ses premiers
actes fut d'crire  l'administrateur du Collge de France des
remontrances svres, mais impuissantes, au sujet des cours de MM.
Quinet et Michelet, dont les dsordres, disait-il, tonnaient et
blessaient le sentiment public.

[Note 544: Depuis quelque temps, M. Villemain tait, sur ce sujet, en
proie  de vritables hallucinations. Il s'imaginait toujours voir
auprs de lui des Jsuites, le guettant et le menaant. Un jour, il
sortait, avec un de ses amis, de la Chambre des pairs o il avait
prononc un brillant discours, et causait trs librement, quand, arriv
sur la place de la Concorde, il s'arrte effray.--Qu'avez-vous? lui
demande son ami, mdecin fort distingu.--Comment! vous ne voyez
pas?--Non.--Montrant alors un tas de pavs: Tenez, il y a l des
Jsuites; allons-nous-en. M. Sainte-Beuve a racont,  ce propos,
l'anecdote suivante: Un jour que Villemain avait t repris de ses
lubies et de ses papillons noirs, il avait  dicter  son secrtaire, le
vieux Lurat, un de ces rapports annuels qu'il fait si bien. Il se
promenait  grands pas, dictait  Lurat une phrase; puis, s'arrtant
tout  coup, il regardait au plafond et s'criait: _ l'homme noir! Au
Jsuite!_ Puis, reprenant le fil de son discours, il dictait une autre
phrase qu'il interrompait de mme par une apostrophe foltre, et le
rapport se trouva ainsi fait, aussi bien qu' l'ordinaire. Des deux
cheveaux de la pense, l'un tait sain, l'autre tait en lambeaux.
Quelle leon d'humilit!  vanit du talent littraire! (_Cahiers de
Sainte-Beuve_, p. 30.)]

M. Villemain loign, personne parmi les ministres ne s'intressait
plus au sort de sa loi sur l'instruction secondaire et n'tait press
de la mener  fin. Louis-Philippe l'tait moins encore que ses
ministres; dj, au lendemain de la discussion de la Chambre des
pairs, il et t dispos  en rester l, sans porter le projet  la
Chambre des dputs. Le Roi est dcidment contre la loi, crivait
alors le duc de Broglie; il la trouve trop librale et trop
dfavorable au clerg[545]. Les catholiques ne pouvaient regretter
l'abandon d'un projet qui les blessait par beaucoup de cts. Mais ne
fallait-il pas s'attendre que l'opposition ft obstacle  cette
tactique d'ajournement, et que l'auteur du rapport notamment s'agitt
pour le faire discuter? Il n'en fut rien. Le mobile esprit de M.
Thiers se portait alors d'un autre ct: il avait cru dcouvrir dans
l'affaire Pritchard une arme plus efficace contre le ministre.
Personne ne se trouva donc, dans la session de 1845, pour demander la
mise  l'ordre du jour de ce projet. Comme on disait en style de
couloirs, c'tait une affaire enterre.

[Note 545: _Documents indits._--Le 30 septembre 1844, causant avec
Mgr Mathieu que lui avait amen l'amiral de Mackau, Louis-Philippe
laissait voir clairement sa volont de laisser tomber dans l'eau le
projet de loi. (_Vie du cardinal Mathieu_, par Mgr BESSON, t. I, p.
329.)]


XI

L'accalmie qui s'tait produite chez les catholiques  la suite de la
session de 1844 dura peu. Comment en effet pouvaient-ils dsarmer,
alors que non seulement on ne donnait pas satisfaction  leurs griefs,
mais qu'ils taient attaqus chaque jour plus violemment dans la
presse ou au Collge de France? Ds le mois de janvier 1845, dans la
discussion de l'adresse de la Chambre des pairs, le ministre des
cultes eut  essuyer de nouveau le feu de M. de Montalembert. Peu
aprs, il se trouvait, une fois de plus, aux prises avec tout
l'piscopat. Ce fut  propos d'un mandement, en date du 4 fvrier
1845, dans lequel le cardinal de Bonald, archevque de Lyon, avait
condamn solennellement, comme contenant des doctrines fausses et
hrtiques, propres  ruiner les vritables liberts de l'glise, le
_Manuel du droit public ecclsiastique_, rcemment rdit par M.
Dupin. Ce livre, publi pour la premire fois sous la Restauration,
tait la collection des textes dans lesquels, depuis Pithou jusqu'
Napolon Ier, s'tait formul le gallicanisme des lgistes, rpudi
de tout temps par le clerg, mme le moins ultramontain; compilation
terne, lourde et fastidieuse, recouverte en quelque sorte d'une
poussire d'ancien rgime et imprgne d'une odeur de basoche. La
dmarche du cardinal pouvait tre diversement apprcie; pendant que
les ardents y applaudissaient, d'autres, parmi lesquels l'archevque
de Paris, se demandaient si, pour atteindre un livre vieux de
plusieurs annes et dont la rdition n'avait eu aucun succs, c'tait
la peine de faire un acte aussi insolite, et que la situation de
l'auteur condamn devait rendre aussi retentissant. Le gouvernement,
mu des criailleries de M. Dupin, dfra le mandement au conseil
d'tat, qui dclara, le 9 mars, qu'il y avait abus. Les ministres ne
tardrent pas  s'apercevoir qu'ils venaient de faire une maladresse.
M. Beugnot eut beau jeu  dnoncer, devant la Chambre des pairs, la
bizarre contradiction de cet tat qui tenait  se proclamer laque
et qui voulait en mme temps faire le thologien. Ds le 11 mars, le
cardinal de Bonald crivit au garde des sceaux une lettre publique,
plus railleuse et ddaigneuse encore qu'irrite, o, aprs avoir
malmen le corps politique et laque qui prtendait lui enseigner la
religion, il dclarait ne reconnatre qu'au Pape le droit de juger
son jugement. Jusque-l, ajoutait-il, un appel comme d'abus ne peut
pas mme effleurer mon me... J'ai pour moi la religion et la Charte:
je dois me consoler. Et quand, sur des points de doctrine catholique,
le conseil d'tat _a parl, la cause n'est pas finie_. C'tait l'un
des caractres de cette lutte, que le gouvernement ne pouvait toucher
un vque, sans que tous les autres prissent fait et cause pour lui;
on revit ce qui s'tait dj vu  propos de la rprimande adresse par
M. Martin du Nord  l'archevque de Paris et  ses suffragants: en
quelques jours, plus de soixante vques dclarrent adhrer aux
doctrines proclames par le cardinal de Bonald et blmes par le
conseil d'tat. Bientt aussi, les journaux religieux purent annoncer
que, le 5 avril, la congrgation de l'Index avait condamn le
_Manuel_. Pour l'amour de la thologie de M. Dupin, le gouvernement
s'tait donc mis en conflit avec l'glise tout entire, et il n'avait
mme pas pour soi l'opinion des indiffrents et des frivoles. Cette
fois, en effet, la cause religieuse avait, ce qui ne lui arrive pas
toujours, les rieurs de son ct. Dans deux de ses pamphlets les plus
vivement enlevs, _Oui et non_ et _Feu, feu_, Timon s'tait charg, 
la grande surprise et au grand dplaisir de ses amis politiques, de
montrer  la partie du public qui ne lisait pas les mandements, o
taient non seulement la justice et la libert, mais le bon sens. Son
succs fut considrable; on en put juger au chiffre des ditions qui
s'leva, en un an,  prs de vingt. La gauche, dconcerte et
furieuse, essaya vainement d'craser sous une espce de charivari de
presse l'crivain que nagure elle applaudissait si fort quand il
faisait une vilaine besogne[546]. Ce tapage ne profita pas  la cause
des appels comme d'abus. En tout cas, c'tait une singulire faon de
raliser le rve de silence caress par M. Martin du Nord; aussi
n'est-on pas tonn d'entendre alors celui-ci dclarer,  la tribune,
que c'tait une des poques les plus pnibles de sa vie. Le
gouvernement eut au moins la sagesse de comprendre qu'il s'tait
engag dans une sotte campagne, et de ne s'y pas obstiner: brav,
raill, il se tint coi, avec une prudence tardive, mais mritoire. Le
mandement est et demeure supprim, disait solennellement
l'ordonnance. Singulire suppression dont le seul rsultat fut
d'augmenter la publicit du document. Le comit pour la dfense de la
libert religieuse n'en fit pas moins rimprimer le mandement, y
joignit toutes les lettres d'adhsion des vques, et rpandit ce
volume par toute la France. S'il y avait quelque chose de supprim,
c'tait l'appel comme d'abus, surtout en matire doctrinale. Le
gouvernement de Juillet le comprit: de 1845  1848, il ne devait plus
recourir  ce moyen de rpression.

[Note 546: On publia contre Timon: _Feu Timon_, _Saint Cormenin_, _le
R. P. Timon_, _Feu contre feu_, _Eau sur feu_, etc.]

Se sentant sur un mauvais terrain dans l'affaire du _Manuel_, les
adversaires des catholiques recoururent  leur tactique habituelle;
ils se mirent  crier plus fort que jamais: Au Jsuite! Depuis quelque
temps, le journal de M. Thiers, le _Constitutionnel_, publiait, sous
la forme alors nouvelle et fort en vogue du roman feuilleton, le _Juif
errant_ de M. Eugne Sue. Toutes les infamies dbites depuis deux ou
trois ans contre les Jsuites, le romancier les mettait en action, les
faisait vivre, les incarnait dans des personnages tels que nous en
rencontrons tous les jours, et les jetait ainsi aux passions de la
foule: forme particulirement meurtrire et irrfutable de la
calomnie. La Compagnie de Jsus tait reprsente dominant le monde
par les moyens les plus vils et les plus criminels, fomentant et
exploitant la luxure, organisant le vol et l'assassinat, ayant pour
agents les trangleurs de l'Inde, le tout assaisonn d'excitations
socialistes et imprgn d'une sensualit malsaine. Cela pntrait
partout, dans les salons, les ateliers, les cabarets. Le peu
scrupuleux _imprsario_ du _Constitutionnel_, M. Vron, calculait avec
satisfaction les 15  20,000 abonns que lui rapportaient les 100,000
francs pays  l'auteur. Quant  M. Sue, il se vantait  bon droit de
n'avoir pas fait une oeuvre moins moralisatrice que MM. Libri, Gnin,
Quinet et Michelet; il leur faisait l'honneur de les saluer comme ses
inspirateurs, et affirmait avoir t dtermin par leurs hardis et
consciencieux travaux sur les funestes thories de la Compagnie de
Jsus,  apporter aussi sa pierre  la digue puissante leve contre
un flot impur et toujours menaant. Les dfenseurs de l'Universit se
gardaient de rpudier ce concours. Le _Journal des Dbats_ lui-mme
dclarait que ce roman appartenait, par le sujet et l'intention,  la
croisade antijsuitique, et il ajoutait: Laissons toute libert au
pinceau de M. Eugne Sue.

Quel moyen, du reste, n'tait bon, du moment o il s'agissait de
combattre ces religieux? Tout servait de prtexte: tmoin le procs
Affnaer. Cet Affnaer tait un fripon vulgaire qui, employ 
l'conomat des Jsuites, leur avait escroqu 200,000 francs. Dnonc
et arrt, il tcha d'exploiter en sa faveur les passions rgnantes
et se mit  calomnier ceux qu'il venait de voler. La presse accueillit
ce concours dshonorant et, sur la foi du misrable, prtendit
dvoiler les mystres de la fortune et de l'organisation intrieure de
la compagnie. Cette fantasmagorie dut s'vanouir au plein jour des
dbats publics. Mais la condamnation, prononce le 9 avril 1845, n'en
fut pas moins l'occasion d'un redoublement d'attaques: s'tre laiss
escroquer et surtout s'tre plaint, c'tait, disait-on, braver
insolemment une lgislation qui ne permettait aux Jsuites ni de
possder ni mme d'exister. Un cri s'leva, demandant qu'il ft mis un
terme  ce scandale. Quelques jours aprs le jugement,  propos d'une
ptition des catholiques marseillais contre les cours de MM. Quinet et
Michelet, M. Cousin dclara,  la Chambre des pairs, que le vrai
dsordre n'tait pas ce qui se passait au Collge de France, mais
l'existence des Jsuites en violation des lois: il demanda l'excution
de ces lois; puis, aprs avoir accompli un tel acte de courage, il
s'cria d'un ton tragique qui fit sourire l'assemble: Je n'hsite
pas  me dclarer l'adversaire de cette corporation: il m'en arrivera
ce qui pourra! M. Martin du Nord se borna  rpondre vaguement qu'il
y avait bien d'autres associations non autorises, qu'il convenait
d'apprcier les faits et de ne pas cder  des impatiences
irrflchies. La Chambre haute, peu dispose  suivre le vhment
philosophe, se contenta de cette dfaite. Mais ce n'tait qu'une
escarmouche prliminaire: une plus grosse bataille se prparait dans
l'autre Chambre.


XII

L'opposition n'avait pas retir de l'affaire Pritchard les avantages
esprs; le ministre, un moment branl au dbut de la session de
1845, s'tait encore une fois raffermi. Ce fut sous l'impression de ce
dsappointement et par besoin de chercher un autre terrain d'attaque,
que les adversaires de M. Guizot se trouvrent ramens  ces questions
religieuses o ils avaient dj fait une premire excursion,  la fin
de la session prcdente, lors du rapport de M. Thiers. De ce rapport,
il n'tait plus parl, et personne ne songea  en demander la
discussion. Le bruit grandissant qui se faisait autour des Jsuites
parut une indication du point o l'on pouvait utilement porter
l'effort. Dans une confrence  laquelle prirent part MM. Thiers,
Odilon Barrot, Dupin, de Rmusat, de Beaumont, de Malleville,
Billault, Duvergier de Hauranne et quelques autres, il fut dcid
d'interpeller le gouvernement sur la situation de la Compagnie de
Jsus. Toutefois, quand il s'agit de dcider qui porterait la parole,
chacun, trouvant au fond la besogne peu glorieuse, invoqua quelque
raison pour s'en dispenser: peu s'en fallut que l'affaire ne tombt 
l'eau, faute d'interpellateur. M. Thiers alors se proposa: il n'est
pas besoin de dire que son offre fut accepte avec enthousiasme[547].
Ce n'tait pas sans hsitation et sans rpugnance qu'il s'engageait
dans cette voie. Les Jsuites en eux-mmes lui taient absolument
indiffrents. Je ne pense pas d'eux tout le mal qu'on en dit,
dclarait-il, en 1844, dans un des bureaux de la Chambre; il y a
l-dessus beaucoup d'exagration. Et, dans son rapport, il avait
affirm n'tre pas anim,  l'gard de ces religieux, d'un petit
esprit de calomnie et de perscution. Au pouvoir, il leur avait t
plutt bienveillant. Mais, en sommant le ministre d'agir contre eux,
il croyait le placer dans l'alternative embarrassante et prilleuse,
soit de se poser en protecteur des Jsuites devant l'opinion ameute,
soit de commencer une perscution moralement et peut-tre
juridiquement impraticable. C'tait assez pour triompher de ses
scrupules.

[Note 547: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

M. Guizot n'avait consenti qu' regret, dans le projet de 1844, 
interdire l'enseignement aux congrgations; au moins s'tait-il flatt
que, moyennant cette sorte de ranon, la Compagnie de Jsus ne serait
pas inquite dans son existence. Il l'avait dit alors, et d'autres
dfenseurs du projet, M. Portalis par exemple, l'avaient rpt. Or
voil que les ennemis des Jsuites, encourags et non dsarms par
cette concession, manifestaient des exigences plus grandes. Quelque
temps, le ministre avait espr pouvoir les luder: Il y a une forte
tempte, disait-il au P. de Ravignan; je m'y opposerai. J'ai parl au
Roi, au conseil. Il ne faut pas commettre une grande injustice. Aucune
mesure n'a t prise. Laissons passer le flot. Mais ce flot
grossissait chaque jour davantage. Quand il fut connu que M. Thiers
tait dcid  parler, le ministre fut bien oblig de s'avouer qu'il
n'y avait plus moyen de faire la sourde oreille. Quel parti prendre?
Dfendre, sinon les Jsuites, du moins leur libert, se mettre
hardiment en travers du prjug et de la passion, c'et t une noble
et peut-tre habile politique; elle tait en tout cas conforme aux
sympathies personnelles de M. Guizot. Mais, aprs ce qui s'tait pass
depuis quatre ans, pouvait-on s'attendre  voir le gouvernement la
pratiquer? Il croyait les esprits si monts, il craignait tant d'tre,
sur cette question, abandonn par ses propres amis, qu'il jugeait
toute rsistance de front impossible, prilleuse pour la religion,
mortelle peut-tre pour la dynastie; il lui semblait que la monarchie
de Juillet serait compromise, comme l'avait t celle de Charles X, si
elle s'associait ainsi  une cause impopulaire, et Louis-Philippe
dclarait ne pas vouloir risquer sa couronne pour les Jsuites. 
brivet de la sagesse politique, quand elle prtend discerner ce qui
perd et ce qui sauve les pouvoirs! On jetait des religieux par-dessus
bord pour allger le navire qui portait la fortune de la monarchie; et
quand, peu aprs, soufflera la tourmente, ce sera ce grand et beau
navire qui sombrera, tandis que la petite barque des Jsuites arrivera
au port; la rvolution qui jettera la famille d'Orlans en exil fera
disparatre, au moins pour quelque temps, les derniers vestiges de
proscription pesant sur la Compagnie de Jsus, et M. Thiers lui-mme
proclamera, devant le pays, cette sorte d'mancipation.

Si le gouvernement ne croyait pas pouvoir dfendre les Jsuites, il
tait, cependant bien rsolu  ne pas s'engager dans une de ces
luttes du pouvoir civil contre les influences religieuses, qui,
suivant la parole de M. Guizot, prennent aisment l'apparence et
aboutissent souvent  la ralit de la perscution. Sur ce point, sa
prudence ne parlait pas moins haut que sa justice. Rien de plus ais
que de prorer sur les lois du royaume frappant la Compagnie de
Jsus; rien de plus incertain, de plus difficile et de plus prilleux
que de les appliquer, pour un gouvernement dont l'honneur tait de ne
pouvoir et de ne vouloir jamais faire acte d'arbitraire. D'ailleurs,
M. Guizot savait bien que, si M. Thiers le poussait dans cette
aventure, ce n'tait pas avec l'esprance de l'en voir sortir; il
comprenait que l'opposition lui tendait un pige o elle comptait
enlever au ministre la vie et l'honneur. Ne trouverait-on donc pas
quelque moyen dtourn et pacifique de supprimer en quelque sorte la
matire du conflit? Dj plusieurs fois, pendant les dernires annes,
on avait demand, en vain, il est vrai, aux vques de sacrifier
eux-mmes les Jsuites. Ce que les vques refusaient, n'y aurait-il
pas chance de l'obtenir du Pape? Le gouvernement rsolut de l'essayer,
imitant l'exemple de la Restauration qui, lors des ordonnances de
1828, dans une situation analogue, s'tait adresse  Rome pour sortir
de peine[548]. Nous ne blmons ni le procd, ni l'intention; M.
Guizot a dclar plus tard n'avoir agi que dans l'intrt de la
libert d'association et d'enseignement qui et souffert d'une
intervention directe de l'autorit civile, tandis que porter la
question devant le pouvoir spirituel, suprieur religieux des
Jsuites, c'tait faire appel  la libert mme et aux concessions
volontaires[549]. Seulement, quand on voit tous les gouvernements, 
tour de rle, provoquer ainsi eux-mmes la papaut  rgler la
conduite du clerg et des catholiques dans les affaires franaises,
peut-on ensuite leur reconnatre grand droit  se plaindre de ce
qu'ils appellent les progrs de l'ultramontanisme?

[Note 548: On pourrait noter, du reste, entre les deux poques, des
analogies curieuses. En 1828, le ngociateur franais fut, comme en
1845, un personnage d'origine italienne, M. Lasagni, jurisconsulte
minent qui a laiss les meilleurs souvenirs dans la magistrature
franaise. Les rsultats de la ngociation, la conduite de la cour
romaine et du gouvernement franais, l'imbroglio qui en rsulta,
furent  peu prs les mmes dans les deux cas.]

[Note 549: Lettre au R. P. Daniel (_tudes religieuses_, septembre
1867).]

Ds que l'ide de ce recours  Rome s'tait prsente  l'esprit de M.
Guizot, il avait choisi _in petto_ son ngociateur: c'tait M. Rossi.
Ce personnage s'tait distingu,  la Chambre des pairs, dans la
discussion de 1844, o il avait pris adroitement position entre M. de
Montalembert et M. Cousin, visant videmment  la succession de M.
Villemain, compromis et us. Il n'eut pas le portefeuille: l'ambassade
de Rome lui chut  la place. La Providence, qui se joue des calculs
les plus habiles, le conduisait ainsi  une destine qu'il et t
alors le dernier  prvoir: envoy  Rome pour y arracher, au nom des
prjugs voltairiens et de la timidit ministrielle, le sacrifice des
Jsuites, il devait y rester pour succomber martyr de l'indpendance
pontificale et dire en allant au-devant des assassins: Qu'importe, la
cause du Pape est la cause de Dieu! Existence singulire entre toutes
que celle de cet Italien au ple visage, au regard de lynx, au profil
d'aigle, si souvent transplant et dracin, pouss par les hasards de
la vie dans les pays les plus divers, les socits les plus
dissemblables, chaque fois y reconstruisant  nouveau l'difice de sa
fortune, et partout, en dpit de difficults souvent immenses,
s'levant au premier rang! Jeune homme,  Bologne, il est  la tte du
barreau. migr en 1815, il se rfugie  Genve; professeur, dput,
il devient l'homme le plus important de la rpublique. 1830 l'appelle
en France: accueilli d'abord par les sifflets des tudiants, il est,
au bout de peu d'annes, pair de France, membre de l'Institut, doyen
de la Facult de droit, ambassadeur et comte. En 1848, il perd tout;
il reoit ce coup avec le sang-froid d'un joueur pour lequel la
fortune n'a plus de surprises; ce sexagnaire change une fois de plus
de patrie et recommence une nouvelle carrire; ministre de Pie IX, il
rencontre, pour couronner et ennoblir une existence o l'ambition
avait paru parfois tenir plus de place que le sacrifice, l'hrosme
tragique de sa mort. Vie plus agite et plus remplie que fconde, o
les vnements semblent n'avoir jamais permis  M. Rossi de donner sa
mesure: il n'en a pas moins laiss  ceux qui l'ont approch,
l'impression d'un homme d'tat qui et t gal aux plus grands rles,
et l'histoire doit reconnatre en lui le dernier descendant de ces
politiques que jadis l'Italie donnait ou plutt prtait aux autres
nations.

Ce fut le 2 mars 1845 que le gouvernement accrdita M. Rossi auprs du
Pape, avec mission d'obtenir la dissolution et la dispersion des
Jsuites en France. Ce choix, qui surprit  Paris, dplut  Rome, o
l'on fit tout d'abord trs froid accueil  l'envoy franais. Son
pass, sa qualit d'migr, son mariage avec une protestante, son
indiffrence notoire dans les questions religieuses, tout en lui tait
fait pour veiller les ombrages de la cour et de la socit
pontificales. Mais il n'tait pas de ceux qu'une telle rception
pouvait dmonter. Que de fois n'avait-il pas d se pousser dans des
milieux hostiles! Il avait l'art de plaire avec souplesse et dignit,
la hardiesse sense, la sagacit froide et prompte, et, dans la
volont comme dans l'action, une persvrance impassible qui donnait
bientt aux autres le sentiment qu'il finirait par l'emporter. Il
avait aussi cette patience qui est peut-tre la qualit la plus
ncessaire pour traiter avec Rome; deux mois durant, il resta dans une
sorte d'inaction, laissant les mauvaises volonts s'mousser, les
curiosits ou les prudences s'tonner, puis s'inquiter de son
silence, travaillant seulement  se faire sous main des amis dans la
prlature et la curie.

Pendant ce temps, les vnements se prcipitaient  Paris.
L'interpellation tait annonce pour le 2 mai, et l'approche de ce
jour avivait encore la polmique. M. Thiers avait cette fortune
trange de voir la campagne qu'il dirigeait en ralit contre le
ministre, seconde passionnment par le principal organe de ce
ministre. Le _Journal des Dbats_, en effet, dpassait en violence
toutes les feuilles de gauche, traitant les Jsuites d'hypocrites
patents, de marchands d'indulgences, de pourvoyeurs d'absolutions,
de colporteurs de pieuses calomnies. Vous tes, leur criait-il, un
monument vivant du mpris de la loi; rien qu' ce titre, je vous
repousse; car vous n'tes pas des proscrits honteux qui cachent leur
nom et qui implorent la gnrosit d'un adversaire. Ces excitations
n'taient pas sans produire quelque motion dans le populaire: des
placards injurieux et menaants taient colls sur la porte des
Jsuites; des bruits d'meute circulaient dans certains quartiers; la
police avait d se mettre sur ses gardes.

Enfin, au jour fix, M. Thiers monta  la tribune, pour demander
l'excution des lois de l'tat  l'gard des congrgations
religieuses. Il fut courtois et relativement modr dans la forme,
par souci vident de se distinguer de ceux avec qui il faisait
campagne. Remontant jusqu' l'ancien rgime, il prtendit rechercher
quelles lois taient applicables contre les Jsuites. Malgr la clart
habituelle de son talent, il ne resta de sa longue dissertation qu'une
impression confuse et incertaine. Sa gne fut plus grande encore,
quand il fallut donner la raison de fait qui justifiait l'application
de la loi. Il n'en indiqua pas d'autre que la lutte soutenue par les
vques contre l'Universit. Mais pourquoi frapper les Jsuites, non
les vques? C'est, disait l'orateur, que les Jsuites taient
_probablement_ les auteurs du trouble.  l'gard du gouvernement, il
affecta de vouloir uniquement lui venir en aide; il n'ignorait pas
qu'il est aussi fatal  un cabinet de se laisser protger que de se
laisser vaincre par l'opposition; de telles protestations lui
paraissaient d'ailleurs le meilleur moyen de cacher le pige qu'il
tendait. Deux procureurs gnraux appuyrent M. Thiers: celui de la
Cour de cassation, M. Dupin, et celui de la cour royale de Paris, M.
Hbert. Le premier, tout meurtri encore de la condamnation rcente du
_Manuel_, soutenait presque une cause personnelle: on le vit 
l'amertume vulgaire de son langage. La gauche, par l'organe de son
chef, n'exprima qu'un regret: c'est qu'on voult encore garder des
mnagements et qu'on s'en prt seulement aux Jsuites. La cause de la
libert tait perdue d'avance: toutefois elle fut dfendue par M. de
Lamartine avec quelque incohrence, par M. de Carn avec une vaillante
droiture, par M. Berryer avec une puissance loquente. C'tait la
premire fois que le grand orateur lgitimiste intervenait dans la
campagne de la libert religieuse. Il sentait combien ce dbat tait
suprieur  la plupart de ceux auxquels il se mlait d'ordinaire, et
il en tait mu. Le P. de Ravignan, qui tait all le voir le matin,
l'avait trouv se promenant dans sa chambre. Ah! sans doute, s'cria
Berryer, la cause est perdue, et cependant elle sera gagne. Pour le
prsent, je suis dsespr; je vois d'ici tous ces hommes au parti
pris d'avance, comme un mur de marbre devant moi. Seulement, je suis
indigne d'tre l'avocat d'une pareille cause; ne me remerciez pas,
mais priez pour moi. Dans le parti catholique, certains ne voyaient
pas sans quelque inquitude l'intervention de M. Berryer: on craignait
qu'il ne chercht  rattacher la cause de la libert religieuse 
celle de son parti politique. Il n'en fit rien; il parla en libral,
en jurisconsulte, en chrtien, s'appliquant  montrer, avec une
vigueur lumineuse, quelle tait la situation des congrgations d'aprs
les lois et d'aprs notre droit public: rfutation souveraine, et l'on
peut dire dfinitive, de tous ceux qui, alors ou depuis, ont prtendu
voquer, contre les Ordres religieux, les vieilles lois de
proscription. Pour dissimuler ce que la politique du gouvernement
avait, en cette circonstance, de timide et d'un peu subalterne, il et
fallu la grande et haute parole de M. Guizot: mais celui-ci tait
alors malade au Val-Richer. M. Martin du Nord le remplaa. On sentait
que son honntet et dsir rsister, mais qu'il se croyait oblig de
cder du moment o l'exigence devenait trop vive. Il accepta
pleinement la thse juridique de M. Thiers.  peine essaya-t-il
quelques attnuations, en ce qui touchait les reproches faits au
clerg. En fin de compte, il se borna  prier qu'on ne le fort pas 
aller trop vite et qu'on lui laisst le choix des moyens; il indiqua
d'ailleurs lequel il emploierait d'abord: Je crois, disait-il, que,
s'il est possible d'arriver  une mesure quelconque de concert avec
l'autorit spirituelle, ce concours offrira des avantages
incontestables. M. Thiers, convaincu qu'on chouerait  Rome, n'leva
pas d'objection: seulement il prcisa imprieusement que, quel que
ft le rsultat des ngociations, les lois seraient appliques, et le
ministre, toujours docile, adhra  cette dclaration.

Le cabinet aurait dsir que la discussion se termint par l'ordre du
jour pur et simple: il n'osa le demander et subit un ordre du jour
impos par M. Thiers et ainsi motiv: La Chambre, se reposant sur le
gouvernement du soin de faire excuter les lois de l'tat, passe 
l'ordre du jour. Une trentaine de dputs furent seuls  protester.
Les conservateurs votrent en masse avec la gauche. Plusieurs en
souffraient. Je rougis, disait l'un d'eux  M. Beugnot, du rle que
le ministre nous a fait jouer. Quant au gouvernement, il s'tait
fait une ide telle du pril, qu'il se dclara satisfait du rsultat.
Vous appelez cela une dfaite, disait le Roi au nonce. En effet, dans
d'autres temps, c'en et t une peut-tre; aujourd'hui, c'est un
succs, grce aux fautes du clerg et de votre cour. Nous sommes
heureux de nous en tre tirs  si bon march[550]. L'opposition ne
s'employait pas pourtant  diminuer, pour le ministre, les
humiliations de la capitulation. Ds le lendemain, le journal de M.
Thiers, le _Constitutionnel_, notait que l'opposition avait fait une
fois de plus l'office de gouvernement. Le cabinet, ajoutait-il, a
trouv la Chambre plus redoutable encore que les Jsuites; il aura
contre les Jsuites le courage du poltron accul  l'abme. M. Thiers
trouvait-il le plaisir de sa victoire sans mlange? Certaines paroles
un peu inquites de la fin de son discours laissaient entrevoir chez
lui comme une impression tardive de ce que cette campagne avait de peu
honorable et de dangereux. En somme, triste discussion; les tmoins
observrent que, pendant ces deux jours, la Chambre avait t
visiblement mal  l'aise, indcise, tonne de sa froideur et de sa
gne, et l'abb Dupanloup put crire: On voulait du bruit, du
scandale, une manifestation; on a eu tout cela; mais on en a t
mdiocrement satisfait; c'est un spectacle curieux aujourd'hui
d'tudier l'embarras o cette discussion laisse tout le monde[551].

[Note 550: GUIZOT, _Mmoires_, t. VII, p. 413.]

[Note 551: _Des associations religieuses_ (1845).]

Ceux qui souffraient le moins de cet embarras taient les catholiques.
Ils croyaient entrer dans l're de la perscution; mais leur courage
ne s'en troublait pas. Ils n'en taient plus  ces poques de timidit
plaintive o, devant une menace, ils ne savaient gure que gmir aux
portes d'un palais. C'tait sur la place publique qu'ils taient
rsolus  porter leurs rclamations et leur rsistance. En dpit de
leur petit nombre, de l'impopularit trop relle attache  ce nom de
Jsuite sur lequel ils taient rduits  livrer la bataille, ils
semblaient prouver un frmissement joyeux  la pense de paratre,
devant l'opinion et devant la justice, comme les confesseurs de la
libert religieuse; ils espraient mme,  la faveur de ce rle,
rompre cette tradition d'impopularit. Du reste, pas de divergence
parmi eux. Laques, vques, congrganistes de tous les Ordres,
taient d'accord pour se dfendre par les armes du droit commun. Mgr
Parisis conjurait publiquement les religieux menacs de ne faire
aucune concession et de subir tous les genres de perscution, plutt
que de sacrifier le principe de libert qui est humainement
aujourd'hui le boulevard de l'glise; et il ajoutait: Plutt cent
ans de guerre que la paix  ce prix[552]. Les Jsuites de France
taient pleinement entrs dans ces sentiments. Appuys sur une
consultation qui tablissait leur droit et la manire de le faire
sauvegarder par les tribunaux, ils avaient envoy  toutes leurs
maisons, pour le cas o le pouvoir voudrait y porter la main, un
programme de rsistance lgale et des formulaires de protestation o
ils tenaient ce viril et libral langage: Franais, jouissant des
droits de la cit, nous invoquons l'appui protecteur des lois communes
 tous, et nous protestons, avec toute l'nergie de notre conscience,
contre une violation inexplicable des droits religieux et des
garanties constitutionnelles les plus avres. Nous ne pouvons croire
que des clameurs aveugles et un nom calomni, sans coupables dsigns,
sans dlit imput, sans un fait articul, suffisent, dans un pays
libre, pour faire expulser et proscrire des religieux, des prtres,
des Franais, gaux devant la loi  tous les autres Franais. Les
catholiques ne se contentaient pas de prparer la dfensive, ils
prenaient hardiment l'offensive. En mme temps que plusieurs vques
protestaient publiquement, MM. de Montalembert, Beugnot et de
Barthlemy soulevaient la question devant la Chambre des pairs (11 et
12 juin 1845). Tous trois, le premier avec un clat de passion
ddaigneuse et vengeresse, le second avec un grand sens politique, le
troisime avec une connaissance tendue du problme juridique, mirent
en vive lumire l'inanit des griefs allgus contre la Compagnie de
Jsus, l'illgalit et le pril des mesures qu'on voulait prendre
contre elle. Ils fltrirent la conduite de l'opposition librale,
donnant un dmenti  tous ses principes, et aussi la faiblesse du
ministre, livrant la libert religieuse  des passions qui n'taient
ni les siennes ni mme celles de ses amis, mais celles de ses ennemis.
Le ministre des cultes, oblig de dire pourquoi il s'en prenait aux
Jsuites, ne sut gure leur reprocher que d'tre venus hautement, 
la face du pays, dclarer ce qu'ils taient[553]. Singulier grief, en
vrit, dans un temps de publicit, et tout au moins fort diffrent du
reproche de dissimulation qu'on adressait d'ordinaire  ces religieux.

[Note 552: _Un mot sur les interpellations de M. Thiers_ (juin 1845).]

[Note 553:  la mme poque, dans un mmorandum adress  la cour
romaine, M. Rossi reprochait aux Jsuites la confiance inexplicable
avec laquelle ils avaient dchir le voile qui les couvrait et avaient
voulu que leur nom vnt se mler  la discussion des affaires du
pays.]

L'attitude prise par les catholiques faisait dsirer plus vivement
encore au gouvernement que la cour de Rome le tirt de l'impasse o il
s'tait fourvoy. De ce ct, taient son unique ressource et son
espoir. Je compte beaucoup sur le Pape, disait M. Martin du Nord  un
vque vers le milieu de juin; je parierais trois contre un qu'il
tranchera la difficult. Au contraire, ni les catholiques ni les
opposants de gauche ne croyaient au succs de M. Rossi. De temps 
autre, le _Constitutionnel_ annonait, avec une satisfaction non
dissimule, que la ngociation ne marchait pas. Le 2 juillet 1845,
l'_Univers_ recevait une lettre de Rome, en date du 20 juin, faisant
savoir que la congrgation des affaires ecclsiastiques avait repouss
la demande du gouvernement franais et que, ds ce moment, la mission
de M. Rossi tait termine. La plupart des journaux acceptrent cette
nouvelle comme officielle, et le _Constitutionnel_ publia, le 5
juillet, un grand article o il triomphait, contre le ministre, de
l'chec des ngociations, et le menaait, s'il n'agissait pas
directement contre les Jsuites, d'une injonction explicite dans la
prochaine adresse. Telle tait la situation quand, le lendemain, 6
juillet, le _Moniteur_ publia la note suivante: Le gouvernement du
Roi a reu des nouvelles de Rome. La ngociation dont il avait charg
M. Rossi a atteint son but. La congrgation des Jsuites cessera
d'exister en France et va se disperser d'elle-mme; ses maisons seront
fermes, et ses noviciats seront dissous. La surprise et l'motion
furent vives, les catholiques consterns, les opposants drouts, les
ministriels triomphants. On n'y comprenait rien. Que s'tait-il donc
pass  Rome?


XIII

M. Rossi tait sorti de sa rserve aprs l'interpellation de M.
Thiers[554]. La discussion et le vote de la Chambre lui avaient servi
d'argument auprs du Pape. Tracer un tableau plus menaant qu'exact
des passions souleves contre les Jsuites, sans prendre du reste 
son compte les reproches adresss  cet Ordre; faire entrevoir les
plus grands prils pour la religion, notamment la dissolution lgale
de toutes les congrgations et mme le schisme, si l'on ne faisait pas
quelque sacrifice aux prjugs rgnants; insinuer que ce sacrifice ne
serait que temporaire, et qu'on se contenterait d'une scularisation
de six mois; faire miroiter, comme compensation, toutes sortes de
faveurs pour le clerg, la solution de la question d'enseignement et
la modification des articles organiques,--tels furent les moyens par
lesquels le ngociateur chercha  agir sur Grgoire XVI et sur son
entourage. D'abord insinuant, il prit peu  peu un ton plus raide. De
Paris, le Roi le secondait: Savez-vous ce qui arrivera, disait
Louis-Philippe au nonce, si vous continuez de laisser marcher et de
marcher vous-mme dans la voie o l'on est? Vous vous rappelez
Saint-Germain l'Auxerrois, l'archevch saccag, l'glise ferme
pendant plusieurs annes. Vous reverrez cela pour plus d'un archevch
et d'une glise. Il y a, me dit-on, un archevque qui a annonc qu'il
recevrait les Jsuites dans son palais, si l'on fermait leur maison.
C'est par celui-l que recommencera l'meute. J'en serai dsol; ce
sera un grand mal et un grand embarras pour moi et pour mon
gouvernement. Mais, ne vous y trompez pas, je ne risquerai pas ma
couronne pour les Jsuites; elle couvre de plus grands intrts que
les leurs. Votre cour ne comprend rien  ce pays-ci, ni aux vrais
moyens de servir la religion[555]. Au fond, le Roi ne croyait
probablement pas la situation aussi mauvaise, et surtout il n'tait
nullement dispos  laisser faire l'meute, comme en 1831; mais il
jugeait utile d'effrayer.

[Note 554: Sur les faits assez obscurs de cette ngociation, on peut
consulter d'une part les _Mmoires de M. Guizot_, t. VII, qui
renferment des extraits prcieux de la correspondance diplomatique, et
d'autre part: _La libert d'enseignement, les Jsuites et la cour de
Rome en 1845, lettre  M. Guizot sur un chapitre de ses Mmoires_, par
le P. Ch. DANIEL, qui contient comme annexe une _Note_ importante du
P. RUBILLON; la _Vie du P. de Ravignan_, par le P. DE PONTLEVOY; la
_Vie du P. Guide_, par le P. GRANDIDIER; l'_Histoire de la Compagnie
de Jsus_, par M. CRTINEAU-JOLY, t. VI; la _Vie du cardinal de
Bonnechose_, par Mgr BESSON. C'est en rapprochant ces renseignements,
venus en quelque sorte des deux partis en prsence, qu'on se fait une
ide un peu exacte de ce qui s'est pass. Les documents qui vont tre
cits ou analyss se trouvent dans ces diverses publications. J'y ai
ajout quelques pices indites dont communication m'a t donne.]

[Note 555: _Mmoires de M. Guizot_, t. VII, p. 413.]

Bless de la pression qu'on prtendait exercer sur lui, Grgoire XVI
tait en mme temps troubl des ventualits dont on le menaait. Le
vieux pontife et ses conseillers, tous hommes d'un autre temps, ne se
sentaient pas sur un terrain connu et sr, quand il leur fallait
prendre un parti au sujet de la France de 1830. Leur finesse italienne
pressentait une exagration dans les paroles de M. Rossi; mais comment
discerner l'exacte vrit, au milieu de ces batailles de presse et de
parlement si trangres  leurs moeurs? Comment mesurer la force
relle de cette opinion publique avec laquelle leur chancellerie
n'tait pas accoutume  traiter? Ils entendaient bien les catholiques
de France les conjurer de tout refuser, et n'auraient pas voulu les
contrister; mais ils ne pouvaient s'empcher de trouver un peu trange
et inquitante leur manire de dfendre la religion. On avait remarqu
que, malgr certaines sollicitations, le Pape n'avait jamais voulu
approuver ni encourager la conduite du nouveau parti religieux[556],
et M. Rossi savait bien toucher la corde sensible, quand il rptait 
tout propos que ce parti tait _la coda di Lamennais_. De plus, le
gouvernement pontifical, sachant gr  la monarchie de Juillet du mal
qu'elle n'avait pas fait et de celui qu'elle avait empch aprs 1830,
dsirait la mnager par prudence autant que par justice, par
prvoyance autant que par gratitude. Pour tous ces motifs, il tait,
en face de la demande qui lui tait adresse, indcis et anxieux; il
usait alors de sa ressource habituelle en pareil cas: il ne disait
rien et attendait.

[Note 556:  plusieurs reprises, les vques franais avaient consult
Rome sur la faon dont ils prenaient part aux dbats sur la libert
religieuse. Rome avait refus de rpondre. Mgr Parisis s'est plaint
avec vivacit de ce silence, dans une lettre considrable, adresse 
un prlat romain, le 1er novembre 1845. Cette lettre n'a pas t
publie, mais nous en avons eu le texte sous les yeux.]

Le ministre franais, qui ne pouvait s'accommoder de ce silence,
devint plus pressant. La congrgation des affaires ecclsiastiques fut
alors convoque;  l'unanimit, elle dcida que le Pape ne pouvait
accorder ce qui lui tait demand. C'est la dlibration que, quelque
temps aprs, faisait connatre l'_Univers_. tait-ce donc un chec
complet pour M. Rossi? Une mesure aussi extrme et aussi absolue n'et
pas t dans les traditions de la diplomatie pontificale. En mme
temps qu'on sauvegardait le principe par la dcision de la
congrgation, on donnait  entendre au ngociateur franais que, si le
Pape ne devait rien ordonner, il serait probablement possible
d'obtenir des Jsuites eux-mmes quelques concessions volontaires.
C'tait inviter ceux qui faisaient un crime aux religieux d'avoir un
suprieur tranger,  invoquer l'autorit de ce suprieur. Mais M.
Rossi tait tenu de russir  tout prix: il savait que son
gouvernement, sans passion propre en cette affaire, serait heureux de
tout expdient qui,  dfaut d'un succs rel, en donnerait
l'apparence, permettrait de djouer la tactique de M. Thiers, et
tirerait tant bien que mal les ministres d'embarras. Il accepta donc
avec empressement l'ouverture qui lui tait faite. Ses demandes, bien
moins absolues qu'au dbut, finirent par se rduire  ceci: que les
Jsuites se missent dans un tat qui permt au gouvernement de ne pas
les voir, et qui les ft rester inaperus, comme ils l'avaient t
jusqu' ces dernires annes. Le cardinal Lambruschini, secrtaire
d'tat, estima un accord possible sur ce terrain: Les maisons peu
nombreuses, disait-il, pourraient trs facilement tre inaperues; les
grandes et celles qui sont places dans les localits o les passions
sont trop violentes, seraient rduites  un petit nombre d'individus.
De son ct, le P. Roothaan, gnral de la congrgation, dj
travaill par plusieurs intermdiaires, notamment par l'abb de
Bonnechose, depuis cardinal, tait prpar  entrer dans cette voie.
Seulement, tandis que le Pape dsirait que les concessions parussent
un acte volontaire du gnral, celui-ci se proccupait de dgager sa
responsabilit, en ayant sinon un ordre, du moins un conseil du
pontife. Il reut ce conseil[557]. Ds le 13 juin, au lendemain de la
runion de la congrgation des affaires ecclsiastiques, deux
cardinaux s'taient rendus chez le P. Roothaan et l'avaient engag, de
la part de Grgoire XVI,  faire quelques sacrifices pour avoir la
paix et pour laisser passer la tourmente. Le gnral invita aussitt
les suprieurs franais  disperser les maisons de Paris, Lyon et
Avignon.  la suite d'une nouvelle dmarche faite par d'autres
cardinaux, le 21 juin, il ajouta la maison de Saint-Acheul et les
noviciats trop nombreux. Nous devons, crivait-il, tcher de nous
effacer un peu, et expier ainsi la trop grande confiance que nous
avons eue  la belle promesse de libert qui se trouve dans la Charte
et qui ne se trouve que l. Il n'tait du reste question que de
dplacer des religieux, nullement de fermer des maisons: l'existence
de la compagnie en France ne recevait aucune atteinte.  ceux qui lui
demandaient davantage, le gnral rpondit que des mesures plus
radicales dpassaient son pouvoir, et qu'il faudrait un ordre du Pape.
Cet ordre ne vint pas.

[Note 557: M. Crtineau-Joly a prtendu que le Pape n'avait pas voulu
donner un conseil aux Jsuites. Nous ne voulons pour preuve du
contraire que ce passage d'une lettre crite par le Pre gnral au P.
de Ravignan: Le Seigneur ne permettra pas qu'un parti _conseill et
suggr par le Souverain Pontife_ tourne contre nous. (_Vie du P. de
Ravignan_, par le P. DE PONTLEVOY, t. Ier, p. 332.)]

Tel fut le dernier mot des concessions faites par les Jsuites, fort
diffrent, on le voit, de la note du _Moniteur_. Cette note avait t
rdige sur une dpche de M. Rossi, qui disait seulement: Le but de
la ngociation est atteint... La congrgation va se disperser
d'elle-mme, les noviciats seront dissous, et il ne restera dans les
maisons que les ecclsiastiques ncessaires pour les garder, vivant
d'ailleurs comme des prtres ordinaires. Dans sa proccupation de
frapper plus vivement le monde parlementaire, le rdacteur de la note
officielle n'avait pas voulu voir que, si M. Rossi parlait de
congrgation disperse et de noviciats dissous, il ne parlait pas
de congrgation cessant d'exister et de maisons fermes. La
dpche elle-mme, bien que moins brutalement inexacte, dpassait
cependant, sur certains points, les concessions consenties par le P.
Roothaan. Ce dernier malentendu tenait sans doute  ce que M. Rossi
n'avait voulu traiter avec les Jsuites que par intermdiaires.
L'envoy franais n'en tait pas du reste seul responsable, car il
avait lu,  deux reprises, sa dpche au cardinal Lambruschini qui
l'avait approuve, aprs discussion. Le secrtaire d'tat ne devait
pas ignorer que le Pre gnral n'avait pas autant concd. Pourquoi
donc n'avait-il pas signal l'erreur? tait-ce de sa part timidit ou
finesse? Avait-il craint le conflit qu'aurait pu provoquer une trop
pleine lumire? Avait-il considr que cet claircissement ne rentrait
pas dans son rle qui tait celui d'un tmoin, non d'un acteur direct?
Avait-il cru deviner qu'aprs tout notre ngociateur aimait mieux un
malentendu dont on verrait plus tard  se tirer, qu'un chec immdiat?
Avait-il pressenti que les religieux menacs gagneraient plus qu'ils
ne perdraient dans la confusion de cet imbroglio? On ne saurait le
dire. Interrog ultrieurement par les Jsuites franais, il tenta de
justifier sa conduite, dans une dpche au nonce du Pape  Paris[558]:
il y prouva facilement qu'il n'avait jamais connu ni accept la note
du _Moniteur_; mais, sur l'approbation donne par lui  la dpche du
ngociateur franais, ses explications n'claircirent rien. M. Rossi
tait bien Italien, et il l'avait montr dans cette affaire. Peut-tre
le cardinal Lambruschini ne l'tait-il pas moins.

[Note 558: Voir le texte complet de cette dpche, dans la _Vie du P.
Guide_, par le P. GRANDIDIER, p. 254  257.]


XIV

Ds le lendemain de la note du _Moniteur_, les journaux catholiques
recevaient de Rome des nouvelles qui leur permettaient d'en contester
l'exactitude. Seulement, ils ne savaient, au sujet de la ngociation,
que ce que les Jsuites pouvaient leur en apprendre; ils ignoraient
quel avait t au juste le rle de la cour romaine; celle-ci gardait
le silence; ce qu'elle avait voulu, c'tait la pacification, et elle
redoutait sans doute de la voir compromise, si l'on arrivait trop tt
 prciser le malentendu. Les autres journaux pressentaient bien qu'il
y avait l quelque quivoque, peut-tre une sorte de mystification:
mais qui en tait victime? Le ministre lui-mme aurait t bien gn
de faire pleine lumire et surtout de justifier la rdaction de sa
note. Interrog,  la Chambre des pairs, par M. de Boissy, le 16
juillet 1845, M. Guizot resta dans les gnralits, rendant hommage 
la sagesse du Pape, mme  celle des Jsuites, et M. de Montalembert,
tout frmissant et irrit qu'il ft, dclara n'avoir pas de donnes
assez certaines pour contredire les assertions ministrielles. Du
reste, la fin de la session vint bientt dispenser le gouvernement de
toute explication. En somme, malgr l'embarras que pouvait prouver le
cabinet, l'impression gnrale fut qu'il avait remport un succs: il
avait russi l o l'on croyait qu'il chouerait. L'opposition en
tait toute dsappointe. Comme nagure, lors du trait supprimant le
droit de visite, ses prvisions taient dranges, ses manoeuvres
djoues. M. Thiers, qui, au lendemain de son interpellation, croyait
M. Guizot pris au pige, fut rduit  battre en retraite. Le terrain
religieux ne lui tait dcidment pas propice; il se hta de le
quitter; du moment que les Jsuites ne lui servaient plus contre le
cabinet, il n'avait aucun got  s'en occuper davantage; il ne devait
plus prononcer leur nom jusqu'au jour o, en 1850, il le fera pour les
dfendre. Quant  M. Guizot, il triomphait. L'issue de l'affaire des
Jsuites, crivait-il  M. de Barante le 18 juillet, est une des
choses qui, dans le cours de ma vie politique, m'ont donn le plus de
srieuse et profonde satisfaction, non seulement  cause de son
importance parlementaire et momentane, mais encore et surtout comme
preuve que le bon pacte d'intelligence et d'alliance entre l'glise
catholique et l'tat constitutionnel peut tre fond et que la bonne
politique peut russir  se faire comprendre et accepter. L'oeuvre
sera difficile et longue; mais enfin la voil commence[559]. Le
ministre ajoutait, le 22 juillet, dans une lettre adresse  une de
ses amies d'outre-Manche: Londres et Rome, les deux capitales des
deux grandes fois modernes, m'ont tmoign de la considration et de
la confiance. J'en jouis beaucoup[560].

[Note 559: _Documents indits._]

[Note 560: _Lettres de M. Guizot  sa famille et  ses amis_, p. 230.]

Toutes les difficults cependant n'taient pas rsolues. Restait
l'excution matrielle des mesures annonces par la note du
_Moniteur_. Les Jsuites de France taient prts  obir  leur
suprieur, avec cet esprit de discipline qui est l'honneur et la force
de leur compagnie; mais ils avaient la mort dans l'me, presque la
rougeur au front. Jamais la soumission n'avait t si dure  l'me du
P. de Ravignan; il disait ne pouvoir plus se montrer  aucun des
pairs de France, des dputs et des avocats qui avaient prpar et
approuv la consultation de M. de Vatimesnil. Ds le 10 juillet, ces
religieux chargrent le comte Beugnot de faire savoir au gouvernement
que, par un motif de paix et en rservant leurs droits, ils taient
disposs  excuter les instructions de leur gnral, mais rien de
plus; au cas d'exigences plus grandes, on serait, dclaraient-ils,
ncessairement replac sur le terrain des discussions et des
rsistances lgales. Le ministre ne fut pas satisfait: il lui
fallait, conformment  la note du _Moniteur_, toutes les maisons
fermes, ou du moins gardes chacune par trois religieux au plus, les
noviciats dissous, sauf un pour les missions, les Jsuites n'existant
plus  l'tat de congrgation. Il ajouta cependant qu'il ne voulait
pas user de violence, et que, si les Jsuites ne s'excutaient pas
d'eux-mmes, il adresserait ses plaintes au Pape, assur d'en obtenir
tout ce qu'il demanderait[561].

[Note 561: Lettre du P. de Ravignan au Pre gnral, 11 juillet 1843.
(_Documents indits._)]

La difficult se trouvait donc de nouveau reporte  Rome. M. Guizot
sentait o tait son point faible: il ne possdait aucune pice crite
du gouvernement pontifical,  l'appui des affirmations de M. Rossi;
aussi avait-il charg ce dernier de tcher d'en obtenir une, et
avait-il suggr, dans ce dessein, les procds les plus ingnieux.
Mais la cour romaine tait sur ses gardes; elle rpondit adroitement
et poliment, sans se laisser surprendre la dclaration dsire, et en
renvoyant soigneusement aux Jsuites eux-mmes les remerciements qu'on
lui adressait. D'ailleurs, elle tmoignait alors un vif mcontentement
des inexactitudes de la note du _Moniteur_. M. Rossi, interpell, dut
la dsavouer et mme faire savoir indirectement au couvent du _Ges_
qu'il ne fallait pas prendre  la lettre les termes de cette note.
Interrog d'un autre ct par les Jsuites de France, le cardinal
Lambruschini leur faisait dire par le nonce qu'il n'avait jamais t
question,  Rome, de consentir aux mesures indiques par le
_Moniteur_, et qu' toute demande de ce genre, le Pape ferait une
rponse ngative. Sa dpche se terminait par ces paroles: Votre
Excellence pourra dire aux Jsuites, sous forme de conseil, de s'en
tenir  ce que le Pre gnral leur crira de faire; car ils ne sont
pas obligs d'outrepasser les instructions de leur chef. Or le P.
Roothaan dclarait au P. de Ravignan que les sacrifices faits taient
le _nec plus ultra_, et il ajoutait: Si le gouvernement ne s'en
contente pas, nous ferons valoir nos droits constitutionnels. L'un de
ses assistants, le P. Rozaven, crivait  M. de Montalembert: Nous
imiterons M. Martin du Nord, qui se croise les bras et nous laisse
agir. Nous croiserons aussi les bras et le laisserons venir. Quand on
veut assassiner quelqu'un, il faut qu'on ait le courage d'immoler la
victime; la prier de s'immoler elle-mme, pour s'en pargner la peine,
c'est pousser la prtention trop loin.

Le gouvernement rencontrait donc une certaine rsistance  Rome aussi
bien qu'en France. Il essaya quelque temps d'en triompher, mais avec
une mollesse dont il faut faire honneur  sa bienveillante prudence.
D'ailleurs, pendant ce temps, les Chambres s'taient spares: les
journaux parlaient d'autre chose. Le ministre, plus libre de suivre
ses propres inspirations, renona sans bruit aux mesures annonces
avec tant d'clat dans le _Moniteur_, et finit par se contenter de
celles qu'avait consenties le Pre gnral. L'excution, commence en
aot, tait termine au 1er novembre: elle ne toucha que les maisons
de Paris, Lyon, Avignon et les noviciats de Saint-Acheul et de Laval.
Il y eut des dplacements, des dissminations, des morcellements
gnants, pnibles et coteux pour la compagnie; mais pas un Jsuite ne
quitta la France, pas une maison ne fut ferme: il s'en ouvrit au
contraire de nouvelles[562]. M. Guizot laissa faire et n'exigea pas
davantage. On ne devait revenir sur cette affaire, dans le Parlement,
que deux ans plus tard. Le 10 fvrier 1847, un dput, M. de la
Plesse, appuy par M. Dupin, demanda o en taient les ngociations
commences avec la cour de Rome, relativement  l'existence de
certaine corporation religieuse. M. Guizot se borna  rpondre, en
termes vagues, que les ngociations continuaient, mais que le
changement de pontificat les avait retardes. Aucune suite ne fut
donne  cet incident, dont le seul rsultat fut de faire constater
que la question n'intressait plus personne. Il convient de louer la
modration par laquelle le ministre avait effac en partie les effets
de sa faiblesse. M. Guizot s'en est plus tard fait honneur; parlant de
cette excution si restreinte et si peu en rapport avec ce qui avait
t d'abord annonc: J'ai fait en sorte, en 1845, dit-il, que le
gouvernement et le public franais s'en contentassent, et j'y ai
russi. Je demeure convaincu que, par l, j'ai bien compris et bien
servi, dans un moment trs critique, la cause de la libert
d'association et d'enseignement[563].

[Note 562: C'est ainsi que la division du personnel de la maison de la
rue des Postes amena,  Paris, la fondation de la maison de la rue du
Roule, supprime en 1850, et de celle de la rue de Svres, devenue
l'une des rsidences importantes de la Compagnie.]

[Note 563: Lettre de M. Guizot au R. P. Daniel (_tudes religieuses_,
septembre 1867).]

Les catholiques n'taient pas, sur le moment, disposs  se laisser
convaincre qu'ils devaient tre satisfaits. Ils avaient pris position,
prpar leurs armes, chauff leurs troupes, dfi leurs adversaires,
et  l'heure o, devant le public attentif  l'clat de ces
prliminaires, la bataille allait s'engager, voil que, suivant la
parole de Montalembert, leur avant-garde tait oblige tout d'un
coup, par l'ordre de son chef, de poser les armes et de dfiler, sans
mot dire, sous le feu de l'ennemi. Que leur importait que le mal
matriel ft peu de chose? Il y avait l une mortification plus
sensible que bien des dfaites, parce qu'elle paraissait toucher 
l'honneur. D'ailleurs, ne pouvait-on pas craindre que l'arme tout
entire ne ft dissoute, ou que du moins elle ne perdt pour toujours
l'lan et la confiance? Ne semblait-il pas que Rome donnait raison
ainsi  ceux qui traitaient les chefs du parti catholique
d'irrguliers compromettants? Ce fut un moment terrible, a crit
plus tard M. de Montalembert. Le respect seul empchait que cette
motion ne se traduist en plaintes publiques contre la papaut. Mgr
Parisis crivit  un prlat romain une longue lettre, destine  tre
montre, o il exposait, avec une fermet triste et parfois un peu
pre, comment la conduite suivie risquait de blesser, de dcourager
les catholiques, de les rendre dfiants envers Rome[564]. Il
s'tonnait que l'autorit suprme, qui jusqu'alors n'avait cru devoir
donner aucun encouragement aux dfenseurs de la libert religieuse en
France, ne ft sortie de sa rserve que pour les frapper, sur la
demande de leurs ennemis. Ma raison en est confondue, s'criait-il,
autant que mon coeur en est broy. Il insistait principalement sur ce
qu'il y avait d'offensant pour l'piscopat franais dans la faon
d'agir du Pape, qui ne l'avait mme pas consult, dans une question le
touchant de si prs. Parmi les catholiques, il en tait un cependant
qui trouvait qu'aprs tout, tant donne la situation, il n'y avait
pas  regretter les rsultats de la ngociation: ce n'tait ni un
timide ni un tide, c'tait Lacordaire. Il ne niait pas que la
rsistance extrme n'et pu avoir plus de grandeur et de fiert;
mais n'et-on pas risqu d'y perdre tout ce qu'on avait gagn pour
l'existence des Ordres religieux? Au contraire, ajoutait-il, en
cdant quelque chose, on consacrait ce qui n'tait pas touch, on
apaisait les esprits, on donnait au gouvernement la force de se
sparer de nos ennemis, on lui tait les chances terribles d'une
perscution, on rentrait dans la voie de conciliation suivie depuis
1830... Il fallait au gouvernement, aux Chambres, une porte pour
sortir du mauvais pas o tous s'taient jets: cette porte leur est
ouverte. Lacordaire constatait qu'en fait les Jsuites eux-mmes
n'taient pas srieusement atteints. Nous sommes battus en apparence,
victorieux en ralit... Je crois qu'en matire religieuse, le succs
sans le triomphe est ce qu'il y a de mieux[565]. Qui oserait affirmer
que, sur plus d'un point, les faits n'aient pas donn raison 
Lacordaire? Grce aux rsultats quelque peu quivoques de la
ngociation de M. Rossi et des demi-concessions consenties par Rome,
la question des Jsuites disparaissait, sans que les Jsuites
disparussent eux-mmes. Presque aussitt, il se faisait sur eux un
silence complet qui rvle d'ailleurs combien le tapage de tout 
l'heure avait t factice et superficiel. Dsormais la question de la
libert d'enseignement se posait, mieux dgage des passions et des
mots par lesquels on avait cherch et trop souvent russi 
l'obscurcir et  l'irriter[566]. Enfin, si la tactique du parti
catholique tait un moment dsoriente, si l'lan de ses troupes se
trouvait ralenti, si la continuation de la guerre tait rendue plus
difficile, la paix, qui aprs tout tait le but, ne devenait-elle pas
plus facile?

[Note 564: Lettre indite du 1er novembre 1845.]

[Note 565: Voyez _Correspondance avec Mme Swetchine_, p. 420, et
FOISSET, _Vie du P. Lacordaire_, t. II, p. 104  107.]

[Note 566: M. de Montalembert lui-mme le reconnaissait, quand il
disait,  la Chambre des pairs, le 16 juillet 1845, en s'adressant aux
ministres: La question de l'enseignement et celle de la libert
religieuse restent entires. Elles couraient grand risque d'tre
absorbes toutes deux dans la question des Jsuites, et peut-tre d'y
prir. Eh bien, on ne le pourra plus; vous les avez dgages.]

En effet, il semble y avoir,  la fin de 1845, une sorte de dtente
dans les luttes religieuses nagure si ardentes, comme une trve
accepte tacitement par les deux partis. La presse teint son feu.
D'autres sujets occupent le Parlement. Les vques se sont retirs de
la place publique o,  plusieurs reprises, dans ces dernires annes,
ils sont descendus en masse, mais o ils comprennent sans doute que
leur prsence est anormale et doit tre passagre.  peine Mgr
Parisis et le cardinal de Bonald continuent-ils  publier, l'un des
crits de polmique, l'autre des mandements sur la libert de
l'glise. Et puis, voici qu'au nom de la cause religieuse, des hommes
prennent la parole qui croient  la possibilit d'une transaction, au
pouvoir du temps et de la modration pour mener  bonne fin les
questions difficiles[567]. L'abb Dupanloup fait paratre son bel
crit de la _Pacification religieuse_, dont le titre seul est un
programme. Ce livre, dclare-t-il en commenant, est une invitation
faite  la paix, au nom de la justice. J'ai cru les circonstances
favorables. Les jours de trve qui nous sont donns permettent la
rflexion dont ce livre a besoin pour tre bien compris. Loin de
vouloir jeter de nouvelles causes d'irritation dans une controverse
qui, peut-tre, dit-il, n'a dj t que trop vive, il demande qu'
la guerre succde enfin la paix fonde sur la justice et la libert.
Il l'appelle avec des accents singulirement mus: N'y aura-t-il donc
pas en France, s'crie-t-il, un homme d'tat qui veuille attacher son
nom  ce nouveau et glorieux concordat? Pour son compte, il
s'applique  rendre la conciliation facile; sans rien abandonner des
droits des catholiques, il leur recommande la patience et la
modration, vite tout ce qui pourrait blesser, cherche ce qui
rapproche, et, par les dclarations les plus librales, s'efforce de
dissiper les prventions que la socit politique conserve encore
contre le clerg.  la mme poque, le _Correspondant_ publie un
article remarqu de M. Beugnot. L'auteur rend hommage  l'ardeur qui a
t dploye jusqu'alors par le parti catholique et qui tait
ncessaire pour lancer la question. Mais,  son avis, cette premire
partie de l'oeuvre est accomplie. Il met en garde contre les mcomptes
auxquels l'analogie expose souvent en politique; le mirage de la
rvolution de 1688 avait tromp les hommes de 1830; suivant M. Bougot,
les chefs du mouvement religieux en France ne commettraient pas une
moindre erreur s'ils s'imaginaient tre dans une situation pareille 
celle des agitateurs catholiques d'Irlande et de Belgique qui
pouvaient mettre en branle des nations entires. Quant  lui, il n'a
pas de ces illusions. Sa prudence un peu sceptique se ferait plutt
une trop petite ide de la force de son parti. S'il croit au succs
final, c'est dans un temps loign. En attendant, les catholiques
doivent se prparer des allis, et, malgr les prjugs rgnants, M.
Beugnot ne l'estime pas impossible, au moins  la Chambre des pairs;
mais, pour cela, ils doivent se montrer plus modrs, plus prudents
qu'ils ne l'ont t jusqu'alors, viter de rallumer le feu des
passions religieuses, et surtout ne pas reproduire contre
l'enseignement de l'Universit des accusations qui ont pris, dans la
discussion, une place beaucoup trop grande, et qui, quoique fondes,
ne serviraient aujourd'hui qu' irriter les esprits, sans profit pour
la libert. Les temps sont changs, dit M. Beugnot, la
circonspection est aujourd'hui un devoir[568]. Sans doute, ces ides
pacifiques et modratrices n'taient pas acceptes par tous. M. de
Montalembert, par exemple, se montrait plus proccup du pril des
dfaillances que de celui des imprudences, et ne croyait pas que
l'heure de traiter ft encore venue. L'_Univers_ reprochait  M.
Dupanloup d'tre trop conciliant. M. Lenormant, dans le
_Correspondant_, dsavouait  demi l'article de M. Beugnot[569]. Mais
ces dissidences n'taient pas leur valeur aux manifestations si
considrables faites par les hommes de transaction. D'ailleurs, il
tait visible que, parmi les catholiques, on ne retrouverait plus,
aprs cette interruption, l'lan des premiers assauts. Une poque
tait finie dans l'histoire du parti religieux, celle qu'on pourrait
appeler l'poque des luttes hroques.

[Note 567: Expressions de M. Ozanam dans une lettre du 17 juin 1845.]

[Note 568: _De la libert d'enseignement  la prochaine session_ (10
novembre 1845).]

[Note 569: _Quelques mots de rserve_ (10 dcembre 1845).]

Le ministre comprenait-il pleinement le devoir que lui imposaient ces
dispositions d'une partie des catholiques? Tout au moins, il
paraissait dsireux de faire durer la trve, en accordant  ceux-ci
quelques satisfactions. M. de Salvandy, au concours gnral de 1845,
parlait, en termes trs chrtiens, des limites dans lesquelles les
cours de philosophie devaient se renfermer, et protestait
nergiquement contre l'impit dans l'enseignement, qui serait,
disait-il, un crime public. Aprs de nouveaux efforts, il parvenait,
malgr la rsistance des professeurs du Collge de France,  empcher
la continuation du cours de M. Quinet, ce qui valait au ministre
l'honneur d'une petite meute d'tudiants, venant crier:  bas les
Jsuites! sous ses fentres, comme nagure sous celles de M. de
Villle. Une autre mesure eut alors un plus grand retentissement. 
l'ancien conseil royal de l'Universit, omnipotent  raison de son
petit nombre, de sa permanence et de son inamovibilit, une ordonnance
du 7 dcembre 1845 substitua hardiment et subitement un conseil de
trente membres, dont vingt taient nomms chaque anne. Par cette
modification d'organisation intrieure, le ministre n'accordait sans
doute aux catholiques aucun des droits qu'ils rclamaient; mais il
frappait un corps qui s'tait montr fort hostile  leurs
revendications; il dmantelait la forteresse du monopole o commandait
M. Cousin, et dgageait le pouvoir ministriel d'une subordination qui
ne lui et jamais permis le moindre pas vers la libert. Le coup
d'tat de M. de Salvandy, comme on disait alors, fut vivement attaqu
par les amis de l'Universit. Le _Constitutionnel_ le dnona comme
une concession au clerg et une clause secrte du march pass  Rome
par M. Rossi. Des dbats furent soulevs  ce sujet, dans les deux
Chambres; mais le public s'intressait mdiocrement aux ressentiments
personnels des membres de l'ancien conseil; l'attaque fut sans
rsultat, ou du moins elle n'en eut pas d'autre que de faire prononcer
par M. Guizot un discours qui fut un vnement.

Au cours de la discussion, M. Thiers et M. Dupin avaient essay de
rveiller les prventions antireligieuses sous l'empire desquelles
avait t vot, huit mois auparavant, l'ordre du jour contre les
Jsuites. M. de Salvandy, intimid et embarrass, crut ncessaire de
protester de son zle universitaire et de rpudier toute intention de
faire des concessions aux catholiques. Mais M. Guizot, plus fier,
s'impatienta de cette attitude subalterne: il n'admit pas qu'une fois
encore son cabinet suivt docilement M. Thiers, pour ne pas tre battu
par lui; il voulut lui chapper et le dominer, en s'levant dans les
hautes rgions. Ds ses premires paroles, on vit combien il se
dgageait des ides troites ou timides dont s'taient trop souvent
inspirs en ces matires les orateurs du ministre. Il avoua les
vices de l'organisation universitaire: Tous les droits en matire
d'instruction publique n'appartiennent pas  l'tat, dit-il; il y en a
qui sont, je ne veux pas dire suprieurs aux siens, mais antrieurs,
et qui coexistent avec les siens. Les premiers sont les droits des
familles; les enfants appartiennent aux familles avant d'appartenir 
l'tat... Le rgime de l'Universit n'admettait pas ce droit primitif
et inviolable des familles. Il n'admettait pas non plus, du moins  un
degr suffisant, un autre ordre de droits, et je me sers  dessein de
ce mot, les droits des croyances religieuses... Napolon ne comprit
pas toujours que les croyances religieuses et les hommes chargs de
les maintenir dans la socit ont le droit de les transmettre, de
gnration en gnration, par l'enseignement, telles qu'ils les ont
reues de leurs pres... Le pouvoir civil doit laisser le soin de
cette transmission des croyances entre les mains du corps et des
hommes qui ont le dpt des croyances. Aussi, loin de vouloir luder
la promesse de la libert d'enseignement, le ministre proclamait trs
haut qu'il importait  l'tat,  la monarchie, de la remplir. Parlant
de la lutte engage entre l'glise et l'Universit, il dclara que le
rle du gouvernement tait non de prendre parti pour l'Universit,
comme avaient fait souvent les ministres, mais de s'lever au-dessus
de cette lutte, afin de la pacifier. C'tait pour faciliter cette
pacification, ajoutait-il, qu'on avait supprim l'ancien conseil royal
directement engag dans le conflit avec le clerg. Il terminait en
proclamant une fois de plus sa volont de sauvegarder la libert et la
paix religieuses[570].

[Note 570: Discours du 31 janvier 1846.]

L'effet fut immense. L'opposition, interdite, avait cout dans un
morne silence. La majorit, qui nagure, dans ces mmes questions,
suivait M. Thiers, tait conquise, mue, ravie qu'on lui propost pour
programme ces hautes penses. J'ai rarement vu un enthousiasme aussi
gnral, crivait un contemporain. L'un des dputs s'approchant de
M. Guizot comme il descendait de la tribune: Monsieur, lui dit-il,
votre haute raison a fait taire mes mauvais instincts. Devant ce
grand succs, M. Thiers ne reprit la parole que pour constater sa
droute et en appeler  l'avenir. Vainement M. Dupin tenta un retour
offensif, et jeta  la Chambre le mot de moines, du mme accent dont
un musulman prononce le mot chiens en parlant des chrtiens; il dut,
devant les murmures d'impatience, battre en retraite comme M. Thiers.
L'impression s'tendit hors du Parlement. L'acte parut si
considrable aux journaux de la gauche, qu'ils y dnoncrent un
changement de la politique du rgne. Les amis de la libert
religieuse applaudissaient. M. Guizot, disait le _Correspondant_, a
d voir par l'unanimit de la presse religieuse quel est le fond des
coeurs catholiques. Quand des paroles de paix et d'impartialit se
font entendre, ils s'meuvent et oublient facilement le pass.
L'auteur de l'article allait jusqu' comparer l'effet produit par les
paroles du ministre  l'enthousiasme ressenti lorsque le premier
Consul avait rouvert les glises.

Ces belles esprances ne devaient pas entirement se raliser. Sans
doute, dans les dernires annes de la monarchie, on ne reverra plus
rien de pareil aux luttes passionnes qui, de la prsentation du
projet de 1841  la fin de la mission de M. Rossi en juillet 1845, ont
tant agit les catholiques. Mais ce ne sera pas encore le rgne de la
pleine paix religieuse, fonde sur la satisfaction des droits. Le
gouvernement de Juillet tombera sans avoir ralis l'intention sincre
qu'il avait de rsoudre le problme de la libert de l'enseignement
secondaire. Ce sera son malheur et peut-tre le chtiment de ses
timidits et de ses prventions, que les nobles ides qui avaient t
semes et avaient germ sous son rgne, ne mriront et ne seront
moissonnes qu'aprs sa chute. Toutefois, si svre que l'on soit dans
l'apprciation de la politique religieuse alors suivie, il ne serait
pas juste de confondre, dans une mesure quelconque, la monarchie
constitutionnelle avec les gouvernements qui se sont faits les
perscuteurs de l'glise. Rien de commun entre des hommes politiques
qui voulaient sincrement rsister  la perversion intellectuelle,
mais qui croyaient  tort pouvoir le faire avec la seule doctrine du
juste milieu, qui, en dclinant, pour cette rsistance, le concours
des catholiques militants, s'imaginaient seulement carter une
exagration en sens contraire,--et les sectaires qui,  d'autres
poques, ont poursuivi plus ou moins ouvertement une oeuvre de
destruction religieuse et sociale. Rien de commun entre les
conservateurs qui, en face de questions toutes nouvelles, ont craint
de s'engager dans des chemins alors inconnus, qui n'ont pas su
devancer les prjugs rgnants, pour inaugurer une rforme lgitime,
et les rvolutionnaires qui prtendraient aujourd'hui revenir en
arrire et supprimer les droits acquis. Ajoutons que, si le
gouvernement du roi Louis-Philippe a eu le tort d'hsiter  accorder
aux catholiques une libert nouvelle, il leur a du moins toujours
assur, mme quand il pouvait en tre gn, l'usage des liberts
publiques au moyen desquelles leur cause devait finir par triompher.
Fait bien rare, la lutte, loin de l'chauffer et de le porter  la
violence, ne faisait qu'augmenter son dsir de pacification.
Semblait-il parfois pouss par les circonstances  prendre des mesures
vexatoires, il ne tardait pas  s'arrter, par un sentiment naturel de
modration, de bienveillance et d'honntet politique. En somme, ces
annes ont t, pour l'glise, des annes de combats, non des annes
de souffrances. Bien au contraire, on aurait peine  trouver, dans ce
sicle, une poque o les catholiques aient davantage ressenti cette
confiance intime, cette impulsion victorieuse d'une cause en progrs,
o surtout ils aient pu se croire aussi prs de dissiper les
malentendus qui loignent l'esprit moderne de la vieille foi, et de
rsoudre ainsi le plus difficile et le plus important des problmes
qui psent sur notre temps. Que ce gouvernement ait eu tout le mrite,
et le mrite voulu, des avantages recueillis par le catholicisme sous
son rgne, nous ne le prtendons pas; mais on ne peut nier qu'il n'y
ait t pour quelque chose, ne serait-ce que par le bienfait de ces
lois et de ces moeurs sous l'empire desquelles le monopole et
l'oppression ne pouvaient longtemps rsister aux rclamations des
intrts et aux protestations des consciences.

Cette mesure et cette quit dans l'apprciation de la politique
religieuse de la monarchie de 1830, les catholiques ne pouvaient pas
l'avoir sur le moment, en pleine bataille. Ne voyant que ce qu'on
tardait  leur accorder, ils s'loignrent chaque jour davantage de
cette monarchie,  ce point que plusieurs la virent tomber sans regret
ou mme salurent la rvolution de Fvrier comme une dlivrance. La
justice n'est venue que plus tard, sous la leon des vnements et par
l'effet des comparaisons. Quelques-uns cependant, et non des moins
illustres, ne l'ont pas fait longtemps attendre. Ds juillet 1849, M.
de Montalembert, qui avait t l'un des plus passionns dans la lutte,
mais dont l'me gnreuse ne supportait pas un moment la pense d'tre
injuste envers des vaincus, se reprochait publiquement d'avoir pouss
trop loin et trop vivement son opposition contre le gouvernement du
roi Louis-Philippe, de n'avoir pas bien apprci toutes ses
intentions, et de n'avoir pas assez pris compassion de ses
difficults[571]. Un peu plus tard, il faisait remonter jusqu'
l'poque de la monarchie de Juillet l'origine et l'honneur de tous les
succs remports depuis par la cause catholique; il rappelait  ses
coreligionnaires tout ce qu'ils avaient alors gagn, grce aux
liberts publiques, grce  ce culte du droit,  cette horreur de
l'arbitraire qu'inspirait le rgime parlementaire[572]. Et, dans le
mme temps, tandis que M. de Montalembert s'honorait par cet aveu,
les conservateurs qui lui avaient, avant 1848, marchand la libert
d'enseignement, clairs par des vnements redoutables, confessaient
eux aussi leur erreur passe et la rparaient en faisant avec les
catholiques la grande loi de 1850. Ne convenait-il pas de terminer par
le spectacle de cette rconciliation l'histoire des luttes qui,
pendant quelques annes, avaient malheureusement spar des causes et
des hommes faits pour tre unis? Aussi bien le rapprochement ainsi
opr entre le parti de la libert religieuse et celui de la monarchie
constitutionnelle a-t-il t dfinitif: rien depuis n'est venu le
troubler, et tout au contraire a contribu  le rendre plus troit.

[Note 571: Discours sur la loi de la presse, du 21 juillet 1849, et
lettre  l'_Univers_ du 23 juillet.]

[Note 572: _Des intrts catholiques au dix-neuvime sicle._ (1852.)]


FIN DU TOME CINQUIME.




TABLE DES MATIRES




LIVRE V

LA POLITIQUE DE PAIX.

(1841-1845)


                                                                Pages.
  CHAPITRE PREMIER.--L'AFFAIRE DU DROIT DE VISITE ET LES
    LECTIONS GNRALES DE 1842 (juillet 1841-juillet 1842).         1

     I. Que faire? M. Guizot comprenait bien le besoin que le
       pays avait de paix et de stabilit, mais cette sagesse
       ngative ne pouvait suffire.                                  2

    II. Les troubles du recensement. L'attentat de Qunisset.        7

   III. Les acquittements du jury. Affaire Dupoty. lection et
       procs de M. Ledru-Rollin.                                   11

    IV. Ouverture de la session de 1842. Dbat sur la convention
       des Dtroits.                                                17

     V. Convention du 20 dcembre 1841 sur le droit de visite.
       Agitation imprvue contre cette convention. Discussion  la
       Chambre et vote de l'amendement de M. Jacques Lefebvre.      22

    VI. M. Guizot est devenu un habile diplomate. Ses rapports
       avec la princesse de Lieven. Lord Aberdeen.                  32

   VII. Mcontentement des puissances  la suite du vote de la
       Chambre franaise sur le droit de visite. La France ne
       ratifie pas la convention. Les autres puissances la
       ratifient, en laissant le protocole ouvert.                  36

  VIII. Situation difficile de M. Guizot en prsence de
       l'agitation croissante de l'opinion franaise contre le
       droit de visite, des irritations de l'Angleterre et des
       mauvaises dispositions des cours continentales. Comment il
       s'en tire.                                                   40

    IX. Dbats sur la rforme parlementaire et sur la rforme
       lectorale. Victoire du cabinet. Mort de M. Humann, remplac
       au ministre des finances par M. Lacave-Laplagne.            50

     X. Les chemins de fer. Ttonnements jusqu'en 1842. Projet
       d'ensemble dpos le 7 fvrier 1842. Discussion et vote.
       Importance de cette loi.                                     59

    XI. lections du 9 juillet 1842. Leur rsultat incertain.
       Joie de l'opposition et dception du ministre.              74


  CHAPITRE II.--LA MORT DU DUC D'ORLANS (juillet-septembre 1842).  79

     I. La catastrophe du chemin de la Rvolte. L'agonie du
       prince royal. La duchesse d'Orlans.                         79

    II. Douleur gnrale. Le duc d'Orlans tait trs aim et
       mritait de l'tre. Inquitude en France et au dehors.       85

   III. Ncessit d'une loi de rgence. Attitude de l'opposition.
       Projet prpar par le gouvernement. M. Thiers presse
       l'opposition de l'accepter.                                  91

    IV. Ouverture de la session. Discussion de la loi de
       rgence. M. de Lamartine et M. Guizot. M. Odilon Barrot
       attaque la loi. M. Thiers lui rpond et se spare de lui
       avec clat. Vote de la loi.                                  99

     V. Scission du centre gauche et de la gauche. Le pays est
       calme et rassur.                                           113


  CHAPITRE III.--LE MINISTRE DURE ET S'AFFERMIT (septembre
    1842-septembre 1843).                                          119

     I. Le ministre s'occupe de complter sa majorit. Il
       obtient  Londres la clture du protocole relatif  la
       ratification de la convention du 20 dcembre 1841.          119

    II. Ngociations pour l'union douanire avec la Belgique.
       Rsistances des industriels franais. Opposition des
       puissances. Susceptibilits des Belges. Devant ces
       difficults, le gouvernement renonce  ce projet.           124

   III. Ouverture de la session de 1843. Silence de M. Thiers.
       M. de Lamartine passe  l'opposition. Son rle politique
       depuis 1830, et comment il a t amen  se dclarer
       l'adversaire du gouvernement.                               135

    IV. Avantages que l'opposition trouve  porter le dbat sur
       les affaires trangres. Le droit de visite  la Chambre des
       pairs.  la Chambre des dputs, le projet d'adresse demande
       la revision des conventions de 1831 et de 1833. M. Guizot
       n'ose le combattre, mais se rserve de choisir le moment
       d'ouvrir les ngociations. Vote dont chaque parti prtend
       s'attribuer l'avantage.                                     150

     V. La loi des fonds secrets. Intrigues du tiers parti.
       Succs du ministre.                                        161

    VI. La difficult diplomatique de la question du droit de
       visite. Dbats du parlement anglais. Dispositions de M. de
       Metternich.                                                 167

   VII. Les affaires d'Espagne. Espartero rgent. L'Angleterre
       n'accepte pas nos offres d'entente. L'ambassade de M. de
       Salvandy.                                                   172

  VIII. La question du mariage de la reine Isabelle. Le
       gouvernement du roi Louis-Philippe renonce  toute
       candidature d'un prince franais, mais veut un Bourbon. La
       candidature du prince de Cobourg. Le cabinet franais fait
       connatre ses vues aux autres puissances. Accueil qui leur
       est fait. Chute d'Espartero. Son contre-coup sur l'attitude
       du gouvernement anglais.                                    178

    IX. La reine Victoria se dcide  venir  Eu. Le dbarquement
       et le sjour. Conversations politiques sur le droit de visite
       et sur le mariage espagnol. Satisfaction de la reine Victoria
       et du roi Louis-Philippe. Effet en France et  l'tranger.
       Bonne situation du ministre du 29 octobre.                 190


  CHAPITRE IV.--L'ENTENTE CORDIALE ENTRE LA FRANCE ET L'ANGLETERRE
    (septembre 1843-fvrier 1844).                                 206

     I. Lord Aberdeen et ses rapports avec le cabinet franais.
       Les voyages du duc de Bordeaux en Europe. Sur la demande du
       gouvernement du Roi, la reine Victoria dcide de ne pas
       recevoir le prtendant. Les dmonstrations de Belgrave
       square. Leur effet sur le roi Louis-Philippe. Cet incident
       manifeste les bons rapports des deux cabinets.              206

    II. Le discours du trne en France proclame l'entente
       cordiale. Discussion sur ce sujet dans la Chambre des
       dputs. M. Thiers rompt le silence qu'il gardait depuis
       dix-huit mois. L'entente cordiale ratifie par la Chambre.  219

   III. Dbats du parlement anglais. Discours de sir Robert
       Peel.                                                       226

    IV. La dotation du duc de Nemours. Une manifestation des
       bureaux empche la prsentation du projet dsir par le Roi.
       Article insr dans le _Moniteur_. Mauvais effet produit.   229

     V. L'incident de Belgrave square devant les Chambres. Le
       projet d'adresse fltrit les dputs lgitimistes. Premier
       dbat entre M. Berryer et M. Guizot. Faut-il maintenir le
       mot: _fltrit_? Nouveau dbat. M. Berryer rappelle le voyage
       de M. Guizot  Gand. Rponse du ministre. Scne de violence
       inoue. Le vote. Rlection des fltris. Reproches faits
       par le Roi  M. de Salvandy. Consquences fcheuses que
       devait avoir pour la monarchie de Juillet l'affaire de la
       fltrissure.                                              233


  CHAPITRE V.--BUGEAUD ET ABD EL-KADER (1840-1844).                251

     I. Abd el-Kader recommence la guerre  la fin de 1839. Le
       marchal Vale reoit des renforts. La campagne de 1840. Ses
       mdiocres rsultats.                                        251

    II. Dbats  la Chambre des dputs. Ides exprimes par le
       gnral Bugeaud. M. Thiers songe  le nommer gouverneur de
       l'Algrie, mais n'ose pas. Cette nomination est faite par le
       ministre du 29 octobre.                                    262

   III. Antcdents et portrait du gnral Bugeaud.                268

    IV. Systme de guerre que le nouveau gouverneur veut
       appliquer en Afrique et qu'il a proclam  l'avance.        274

     V. Les lieutenants qu'il va trouver en Algrie. Changarnier.
       La Moricire. Ce dernier, comme commandant de la division
       d'Oran, a t le prcurseur du gnral Bugeaud.             279

    VI. Le gouverneur entre tout de suite en campagne, au
       printemps de 1841. Occupation de Mascara et destruction des
       tablissements d'Abd el-Kader.                              287

   VII. L'arme apprend  vivre sur le pays. Campagne de
       l'automne de 1841.                                          292

  VIII. La Moricire s'installe  Mascara. Sa campagne d'hiver
       autour de cette ville. Les rsultats obtenus. Bugeaud dfend
       La Moricire contre les bureaux du ministre de la guerre.
       Bedeau  Tlemcen.                                           299

    IX. Le sergent Blandan. Expdition du Chlif au printemps de
       1842 et soumission des montagnes entourant la Mtidja. La
       Moricire continue ses oprations autour de Mascara.        309

     X. Campagne de l'automne 1842. Changarnier et l'Oued-Fodda.
       Grands rsultats de l'anne 1842.                           316

    XI. Retour offensif d'Abd el-Kader dans l'Ouarensenis au
       commencement de 1843. Fondation d'Orlansville.             320

   XII. La smala. Le duc d'Aumale. Surprise et dispersion de la
       smala. Effet produit.                                       323

  XIII. Bugeaud est nomm marchal. Ses difficults avec le
       gnral Changarnier.                                        334

   XIV. Abd el-Kader est rejet sur la frontire du Maroc.         338

    XV. Le gouvernement du peuple conquis. Les bureaux arabes.
       La colonisation.                                            341

   XVI. L'Algrie et le Parlement. Rapports du gouverneur avec
       M. Guizot et avec le marchal Soult. Bugeaud et la presse.  346

  XVII. Bugeaud a eu le premier rle dans la conqute. Ses
       lieutenants. L'arme d'Afrique. La guerre d'Algrie a-t-elle
       t profitable  notre ducation militaire?                 355


  CHAPITRE VI.--TATI ET LE MAROC (fvrier-septembre 1844).        364

     I. Le protectorat de la France sur les les de la Socit.
       Le protectorat est chang en prise de possession. Le
       gouvernement franais ne ratifie pas cette prise de
       possession. Il est violemment critiqu dans la Chambre et
       dans la presse.                                             364

    II. Impression produite en Angleterre. Voyage du Czar 
       Londres.                                                    373

   III. Abd el-Kader sur la frontire du Maroc. Attaque des
       Marocains. Envoi d'une escadre sous les ordres du prince de
       Joinville. Instructions adresses au prince et au marchal
       Bugeaud. Attitude de l'Angleterre. Impatience du marchal et
       rserve du prince.                                          381

    IV. Incident Pritchard. Grande motion en Angleterre et en
       France. Ngociations entre les deux cabinets. Excitation
       croissante de l'opinion des deux cts du dtroit.          389

     V. Bombardement de Tanger. Bataille d'Isly. Bombardement de
       Mogador et occupation de l'le qui ferme le port de cette
       ville.                                                      396

    VI. Effet produit par ces faits d'armes en Angleterre. Un
       conflit avec la France parat menaant. Attitude de
       l'Europe.                                                   401

   VII. Le gouvernement franais comprend la ncessit d'en
       finir. Arrangement de l'affaire Pritchard et trait avec le
       Maroc. Attaques des oppositions en France et en Angleterre.
       Injustice de ces attaques.                                  407


  CHAPITRE VII.--L'PILOGUE DE L'AFFAIRE PRITCHARD (septembre
    1844-septembre 1845).                                          417

     I. La visite de Louis-Philippe  Windsor.                     417

    II. Ouverture de la session de 1845. Les menes de
       l'opposition. M. Mol et M. Guizot  la Chambre des pairs.
       Le dbat de l'adresse  la Chambre des dputs. Le
       paragraphe relatif  l'affaire Pritchard n'est vot qu'
       huit voix de majorit.                                      421

   III. Le ministre doit-il se retirer? Il se dcide  rester.
       Polmiques de la presse de gauche. La loi des fonds secrets
       au Palais-Bourbon et au Luxembourg. Le ministre est
       vainqueur. Rencontre de M. Guizot et de M. Thiers. Maladie
       de M. Guizot.                                               432

    IV. Les premiers pourparlers sur l'affaire du droit de
       visite. Nomination de deux commissaires, le duc de Broglie
       et le docteur Lushington. L'opposition prdit l'insuccs. Le
       duc de Broglie  Londres. Les ngociations. Le trait du 29
       mai 1845.                                                   444

     V. Effet du trait  Paris et  Londres. Seconde visite de
       la reine Victoria  Eu. Succs du cabinet. Discours prononc
       par M. Guizot devant ses lecteurs.                         453


  CHAPITRE VIII.--LA LIBERT D'ENSEIGNEMENT.                       459

     I. La paix religieuse sous le ministre du 1er mars et au
       commencement du ministre du 29 octobre.                    459

    II. Le projet dpos en 1841 sur la libert d'enseignement.
       Les vques, menacs dans leurs petits sminaires, lvent
       la voix. C'est la lutte qui commence.                       464

   III. L'irrligion dans les collges. M. Cousin et la
       philosophie d'tat. Attaques des vques contre cette
       philosophie. Livres et brochures contre l'enseignement
       universitaire. L'_Univers_ et M. Veuillot. Dans le sein mme
       du catholicisme, on blme certains excs de la polmique.   468

    IV. M. Cousin et ses disciples en face de ces attaques.
       Renaissance du voltairianisme.                              479

     V. M. de Montalembert et le parti catholique. Il ne veut
       agir qu'avec les vques. Difficult de les amener  ses
       ides et  sa tactique. Mgr Parisis. M. de Montalembert
       secoue la torpeur des laques. Il manque parfois un peu de
       mesure. L'arme catholique fait bonne figure au commencement
       de 1844.                                                    483

    VI. L'Universit et ses dfenseurs repoussent la libert.
       Diversions tentes par les partisans du monopole. Les Cas
       de conscience. Les Jsuites. Les cours de M. Quinet et de
       M. Michelet au Collge de France. Le livre du P. de Ravignan
       _De l'existence et de l'Institut des Jsuites_.             497

   VII. Les dispositions du gouvernement. M. Guizot, M. Martin
       du Nord et M. Villemain. La majorit. Le Roi. Ses relations
       avec Mgr Affre.                                             514

  VIII. Les bons rapports du gouvernement avec le clerg sont
       altrs. Difficults avec les vques. Mcontentement des
       universitaires. Attitude efface du ministre dans les
       dbats soulevs  la Chambre. M. Dupin et M. de
       Montalembert.                                               525

    IX. Le projet de loi dpos en 1844 sur l'enseignement
       secondaire. Le rapport du duc de Broglie. La discussion.
       checs infligs aux universitaires et aux catholiques.      533

     X. Le rapport de M. Thiers. M. Villemain remplac par M. de
       Salvandy.                                                   543

    XI. L'affaire du _Manuel_ de M. Dupin. Nouvelles attaques
       contre les Jsuites.                                        548

   XII. M. Thiers s'apprte  interpeller le gouvernement sur
       les Jsuites. Le gouvernement embarrass recourt  Rome.
       Mission de M. Rossi. La discussion de l'interpellation. Les
       catholiques se prparent  la rsistance. Note du _Moniteur_
       annonant le succs de M. Rossi.                            552

  XIII. M. Rossi  Rome. Le Pape conseille aux Jsuites de
       faire des concessions. quivoque et malentendu.             563

   XIV. Effet produit en France. Les mesures d'excution.
       Tristesse des catholiques. tait-elle fonde? Apaisement 
       la fin de 1845. Un discours de M. Guizot. Les catholiques et
       la monarchie de Juillet.                                    568


FIN DE LA TABLE DES MATIRES.


PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIRE, 8.





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Monarchie de Juillet
(Volume 5 / 7), by Paul Thureau-Dangin

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The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
