The Project Gutenberg EBook of Mademoiselle de Bressier, by Albert Delpit

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Title: Mademoiselle de Bressier

Author: Albert Delpit

Release Date: June 27, 2013 [EBook #43047]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve
et n'a pas t harmonise.




    Mademoiselle
    de Bressier

    PAR
    ALBERT DELPIT

      .... Une guerre encore plus que
      civile, une cit grande entre les
      cits, tournant d'une main furieuse
      le fer des siens contre son
      coeur!

       (LUCAIN: _La Pharsale_).

    DEUXIME DITION

    [Illustration]

    PARIS

    PAUL OLLENDORFF, DITEUR
    28 _bis_, RUE DE RICHELIEU, 28 _bis_
    1886

    Tous droits rservs




IL A T TIR DE CET OUVRAGE:


_Cinquante exemplaires_ numrots  la presse

    20 exemplaires sur papier du Japon          1  20
    30 exemplaires sur papier de Hollande      21  50




    A MON CONFRRE ET AMI

    FRANCIS MAGNARD

    _Fvrier 1886._




PREMIRE PARTIE

      ..... Une guerre encore plus
      que civile, une cit grande
      entre les cits, tournant d'une
      main furieuse le fer des siens
      contre son coeur!


      (LUCAIN: _La Pharsale_.)




PREMIRE PARTIE




I


Le bataillon dfilait lentement le long de la rue de Rivoli; en tte,
le drapeau rouge, suivi d'une musique criarde. Peu de monde aux
fentres. A peine quelques curieux,  et l, les mains dans les
poches, regardant ces hommes qui s'en allaient  la boucherie. Une
petite vendeuse de violettes, adosse contre un magasin, ouvrait ses
yeux tonns, pendant qu'un marchand grommelait tout bas contre ces
gens qui empchaient les affaires de marcher. De temps en temps
passait un officier, au visage rouge, aux paupires injectes, engonc
dans son uniforme galonn. Il disparaissait vite par une rue latrale,
poursuivi par des gamins qui criaient. Les promeneurs, trs rares,
pressaient le pas, vaguement inquiets. Chez les soldats, rien de ce
qui relve le moral d'hommes marchant au combat. Tristes, sombres,
muets, ils allaient, le front baiss, n'osant pas se regarder les uns
les autres, comme si chacun craignait de voir dans les yeux de son
voisin le reflet de ses terreurs lugubres.

Au loin, on battait la gnrale. Un roulement sourd, adouci par la
distance, avec quelque chose de funbre et d'alangui. On et dit le
rappel des condamns. Et c'taient des condamns, en effet, forcs de
dfendre une cause perdue. Un voile de mlancolie semblait pandu sur
la cit, flottant sur les fronts et les consciences. Tout ce monde
portait le deuil de quelqu'un ou de quelque chose: peut-tre d'un
espoir croul.

A quelque distance de l'Htel de ville, une centaine d'hommes se
joignaient au bataillon. Des enrags, ceux-l, tromps sans doute par
les proclamations menteuses de la Commune. Il suffisait de voir leur
mine conqurante, leurs yeux brillants, leurs fusils trs soigns dont
le canon d'acier reluisait au soleil. Ils croyaient srieusement au
patriotisme des braillards de clubs; ils croyaient au courage de ceux
qui les envoyaient se battre, pendant que certains chefs restaient 
l'abri. Il y avait de tout dans cette troupe, dcide  vaincre ou 
mourir: des exalts, griss par la pense d'un sacrifice sublime; des
gars, qu'affolaient encore les souffrances physiques et morales du
premier sige; surtout, cette cume populacire que les rvolutions
rejettent sur le pav des rues, cume noire, pareille  la boue qui
surnage  la surface des grands fleuves troubls.

Ils se reprsentaient l'arme de Versailles  moiti vaincue. Elle
s'vanouirait du jour au lendemain, ainsi que les vapeurs gristres
dissipes par le premier rayon de soleil. Ils riaient, ils chantaient,
essayant d'gayer la tristesse de leurs compagnons. Mais bientt, le
dcouragement des autres les gagnait, les enveloppait, de mme qu'un
lumineux coteau est assombri bien vite par les brouillards montant de
la valle.

Le bataillon s'arrta sur la place de la Concorde. Elle se couvrait de
soldats. Il en venait de droite, de gauche, par le pont, par le quai,
par la rue Royale, et l'avenue Gabriel. L encore, un ddaigneux
abandon. Pas de foule. Les promeneurs ne dtournaient point la tte.
Les bonnes d'enfants ne s'attardaient plus; elles ne montraient pas
aux petits curieux la troupe de ces militaires, moins placides que
les troupiers bonasses.

Cependant, les hommes mettaient la crosse en terre. On commenait
l'appel. Les uns et les autres s'tiraient, comme dj lasss par
cette premire tape: puis chacun rpondait: Prsent! ou un silence
de quelques minutes suivait le nom prononc. Les absences ne pouvaient
gure surprendre. Aprs six mois de sige, et deux mois de guerre
civile, les vides se faisaient nombreux, par la faim, par la fivre,
par la maladie qui dcimait les pauvres. On ne comptait mme plus ceux
qui manquaient. L'homme prend l'habitude de tout, mme de la
souffrance et du danger.

Tout  coup, le capitaine d'une compagnie appela: Pierre Rosny! Et
comme personne ne rpliquait, il ajouta d'un ton surpris:

--Comment, Pierre Rosny n'est pas l?

Un garde national sortit du rang.

--Pierre nous rejoindra au Point-du-Jour, citoyen. Il a une
consultation ce matin pour son fils.

Invoque pour un autre, cette excuse et soulev les rires et les
quolibets. Mais il s'agissait de Rosny. Personne ne broncha. C'tait
un homme convaincu et brave, ayant fait dix fois ses preuves. Nul ne
se serait permis de douter de lui. S'il n'tait pas venu, c'est qu'il
ne pouvait pas venir. On ne suspectait ni la bonne volont ni le
courage de celui-l. Pendant une heure, ce fut une suite
ininterrompue de commandements, de contre-ordres, d'appels. Des
officiers passaient ventre  terre, s'loignant dans la direction de
la rue Royale; les cantinires allaient d'escouade en escouade,
offrant un petit verre d'eau-de-vie rarement refus. Mais les
conversations se faisaient plus rares. Nulle part, on ne sentait
l'entrain des premiers jours. Une immense lassitude, qui touchait
presque au dgot, alanguissait les coeurs et les volonts.

Enfin douze batteries d'artillerie parurent, sortant des Tuileries,
tranes au grand trot par des chevaux vigoureux. Ce fut un roulement
de tonnerre, pendant que les canons filaient le long des
Champs-lyses, leurs gueules de bronze tournes vers ce Paris
qu'elles voulaient dfendre. Un homme grand, sec, habill d'une longue
redingote noire, fit quelques pas sur la chausse, jetant un regard
aigu sur les bataillons rangs. Il inclinait un peu la tte en
marchant, comme si elle et pli sous le poids d'une responsabilit
trop lourde. L'oeil, fixe et brillant, s'illuminait par instants de
rapides clairs. On sentait l une volont qui pensait. Un lger
tressaillement nerveux secouait le bas du visage. Alors les lvres
minces et ples s'entr'ouvraient, montrant des dents trs blanches.
Cet homme tait le citoyen Delescluze, dlgu  la guerre. Il monta
sur un banc et leva la main. Tous les bataillons s'branlrent les uns
aprs les autres dans un ordre remarquable. A force de se battre, ces
ouvriers devenaient des soldats. Puis, sous la volont puissante de ce
rvolt, ils sentaient mollir les vieilles rbellions toujours prtes
 bondir dans leurs mes. La longue file noire s'engagea dans l'avenue
des Champs-lyses o le soleil de mai jetait d'blouissantes nappes
de lumire. L'artillerie semblait plus menaante parmi cet appareil
guerrier, dans ce gai retour du gai printemps. Le ciel bleu riait, la
brise tidie embaumait; les arbres exils au Rond-Point des
Champs-lyses et au Cours-la-Reine, pouvaient se croire encore dans
la profondeur sombre de la fort natale. Mai qui fleurit, coeur qui
rit, dit la chanson. Les coeurs gmissaient cependant, les yeux
pleuraient, et l-bas, dans la grande ville, saignait l'immense
troupeau des veuves et des orphelins.

Ce n'tait pas fini. La Commune concevait le rve tragique de
s'ensevelir sous les ruines fumantes de Paris. Furieusement, elle
poussait ces hommes au combat; ils croyaient mourir pour une Ide, et
ne tombaient que pour assouvir l'ambition effrne de quelques-uns. On
racontait que ce jour-l l'arme des rebelles tentait une grande
sortie: la sortie de malheureux pousss par des chimres et se ruant
vers l'Impossible.

Les pavs de Paris s'entr'ouvraient pour vomir des bataillons. De la
Bastille  l'Arc-de-Triomphe, montait une foule norme, remuante,
sombre  l'oeil. Ondulante et secoue comme un serpent gigantesque,
elle droulait ses anneaux d'acier d'o sortaient des canons de fusil
et des baonnettes aux reflets sinistres. Mais  la Bastille, les
bataillons ne s'embrigadaient pas comme aux Champs-lyses. Ceux de ce
quartier-l formaient l'arrire-garde. Ainsi, dans la rue Jean
Baussire qui se tord sur elle-mme pour aller du boulevard
Beaumarchais  la place, c'taient des alles et venues sans fin. A la
porte d'un petit pharmacien, situ vers le milieu de la rue  ct
d'un htel borgne, une longue file stationnait, impatiente et
souffreteuse. On faisait queue pour les mdicaments, maintenant, comme
nagure pour le pain et pour la viande. Le pharmacien se htait et se
dmenait, ne sachant o donner de la tte. Aid de ses deux lves, il
prparait htivement les ordonnances, sans intrt, sans piti pour
les malades, qui attendaient de lui la gurison. A peine eut-il un
geste d'empressement, quand un garde national entra, disant:

--La potion est-elle prte?

--Voil, citoyen Rosny.

Le citoyen Rosny tait un homme de quarante ans, grand, brun, ple,
d'une figure nergique. Il prit dlicatement la fiole entre ses mains
calleuses, avec un soin infini, comme s'il craignait de la briser. Il
balbutia un remerciement furtif, puis, sortant de la pharmacie,
traversa rapidement la rue. Il entra dans une maison triste
d'apparence et noircie par le temps. En guise de porte, une cloison
disjointe suintant l'humidit. L'troit escalier conduisait  des
chambres pauvres occupes par des ouvriers vivant au jour le jour. Qui
donc parmi ces malheureux possdait encore des conomies aprs les
preuves de ces mois terribles? Au cinquime tage, le citoyen Rosny
s'arrta et frappa contre une porte, en disant trs bas: C'est moi,
Franoise. La porte s'entre-billa et se referma rapidement, pendant
que Franoise rpliquait, galement  voix basse: Prends garde. Il ne
faut pas changer la temprature. La chambre tait petite, mais trs
propre; les murs nus et reluisants, les rideaux blouissants, les
carreaux vierges attestaient des soins de tous les instants.

--Comment est Jacques? continua Pierre sur le mme ton.

--Toujours calme.

Et la jeune femme, en disant ces deux mots, couvait d'un ardent regard
un garon de seize ans qui sommeillait, tendu dans le lit. Les yeux
du pre et de la mre se rencontrrent dans une commune pense.
Franoise embrassa tendrement son mari:

--Voyons, ne te tourmente pas, reprit-elle. Le docteur est certain que
tout danger a disparu. Tu sais bien qu'il amne aujourd'hui son
matre, un grand savant. Ah! je suis plus inquite de toi que de
Jacques, va, maintenant!

Avec une expression de haine farouche, elle tendait son poing ferm
dans le vide, comme pour en menacer des ennemis lointains. Elle tait
belle ainsi, dans l'clat de ses trente-cinq ans, avec sa crinire
blonde qui donnait un caractre trange  sa figure d'une pleur mate.
Cette fille du peuple avait l'lgance inne. Grande, bien faite, elle
semblait cre pour le luxe; ses yeux d'un bleu trs sombre,
tincelaient; le front haut, un peu bomb au-dessus des tempes,
prouvait l'intelligence, et le regard rvlait une nergie vaillante.
Pierre Rosny oubliait l'enfant pour une minute. Maintenant il
contemplait sa femme avec une expression de tendresse fire. Franoise
rveilla son malade, et lui fit boire une gorge de potion.

--Comment es-tu, Jacques?

--Bien, maman. Merci.

--As-tu encore sommeil?

L'enfant sourit:

--J'ai toujours sommeil, murmura-t-il.

Il ferma de nouveau les yeux, pendant qu'elle le baisait au front.
Puis, bordant avec soin la couverture, elle revint auprs de son mari,
qu'elle entrana dans un coin de la chambre.

--Tu partiras aprs la visite du docteur?

--Oui, j'ai fait avertir le capitaine que je rejoindrais le bataillon
au Point-du-Jour. Oh! j'ai le temps.

Franoise hsitait. Elle reprit:

--Tu crois que c'est pour aujourd'hui la grande sortie?

--Pour aujourd'hui ou pour demain. En tous cas, je resterai peut-tre
deux jours dehors. Il faut en finir, tu comprends. a ne peut pas
durer toujours. Et encore, Dieu sait quand je retrouverai du travail!
Aprs la guerre, les maons, les menuisiers auront de l'ouvrage: il y
a tant de maisons par terre, et tant de ruines  relever! Mais nous
autres, les compositeurs d'imprimerie! Si c'est la Commune qui
l'emporte: bon. Et puis, il y aura toujours les trente sous par jour.
Mais si ce sont les autres? Tu sais bien ce qu'on nous raconte. A
Versailles, ils veulent faire la monarchie, et une monarchie comme
avant 89; c'est--dire plus de Chambre, plus de liberts, plus de
journaux. On cassera les presses, et personne n'aura le droit d'tre
imprimeur. Si on supprime les journaux, on ne permettra pas les livres
non plus. Pense donc! Une censure comme autrefois! Alors, qu'est-ce
que nous deviendrons, nous autres, les compositeurs? Tu vois bien que
j'ai raison de me mettre en colre et de dsesprer.

Cet homme intelligent, presque instruit, qui avait beaucoup lu
Jean-Jacques, dbitait srieusement ces balourdises normes. Il
croyait aux mensonges des clubs, aux calomnies de quatre ou cinq
feuilles publiques. Comme tant d'autres fdrs, il s'imaginait que
des bandes de chouans marchaient sur Paris. La folie faisait dlirer
ce cerveau, de mme que dliraient aussi d'autres cerveaux moins
solides. Il avait eu des succs dans les runions publiques avec son
locution facile et un peu dclamatoire. Ces applaudissements
faisaient de lui un sectaire, un fanatique. Tous ses amis se jetaient
dans le mouvement insurrectionnel, et il les suivait naturellement.

--C'est effrayant, tout ce que tu me dis l. Et tu admets que
l'ancien rgime pourrait revenir?

--Il faut bien le croire, puisqu'on nous l'affirme. Est-ce que tu
t'imagines qu'on se battrait, s'il ne fallait pas sauver la Libert?

Franoise cachait sa tte ple entre ses mains. Ses cheveux blonds,
mal retenus par le peigne, tombaient maintenant sur ses paules, et la
jeune femme s'aurolait d'une splendeur fauve. Elle reprit, haussant
la voix, avec un geste brusque:

--Si ce que tu racontes est vrai, c'est nous qui serons les
vainqueurs. On ne recommence jamais le pass. Ce qui est fini est
fini. Est-ce qu'une barque remonterait le courant de la Seine? Je ne
peux pas croire aux folies qu'on dbite. Supprimer toutes les
liberts! Comment vivrait le pauvre monde? Il y a des moments o je
m'imagine qu'on colporte ces histoires-l, pour que, vous autres, vous
ayez du coeur  vous battre. Du moment que tu me dis que c'est vrai,
toi, un honnte homme, c'est bien, je te crois. Alors, c'est moi qui
ai raison. Nous l'emporterons. Et nous l'emporterons, parce que nous
avons pour nous le bon droit et le bon sens.

--Ma brave Franoise!

--Et puis, nous ne pouvons pas avoir donn pour rien nos larmes et
notre sang! Ah! ce que j'ai peur, vois-tu! Tu vas retourner l-bas...
Et si tu ne revenais pas?

Dans un mouvement de passion, elle se jetait dans les bras de Pierre,
collant ses lvres  celles de son mari. Elle l'aimait tant! Ils se
rencontraient un jour, dans un square, ils causaient ensemble pendant
une heure, et se plaisaient tout de suite. Lui, vingt-deux ans; elle,
seize. La liaison s'bauchait rapidement. Vers le milieu de la
journe, il disait mademoiselle Franoise; et elle l'appelait
monsieur Pierre. Ils se racontaient leur histoire commune, avec la
confiance touchante et sublime des tres bons.

Lui, travaillait dans une imprimerie. Un bon mtier: il gagnait huit
francs par jour. Mais, par exemple, il ne fallait pas bouder  la
besogne. Son patron l'estimait; il esprait bien tre un jour metteur
en pages dans un journal. Oh! alors, il deviendrait riche, il aurait
vite des conomies. Cette bambine de seize ans se montrait ravie d'en
apprendre si long. Ce qui touche  l'imprimerie comme ce qui touche au
thtre, intresse toujours les tres intelligents. L'un et l'autre ne
servent-ils pas  grandir et  exalter la pense humaine?

A son tour, Franoise parlait d'elle. Elle tait dans un atelier de
couture, appartenant aux clbres demoiselles Standisch. De mme que
Pierre, elle donnait des dtails amusants, racontant les niches que se
faisaient les ouvrires, les bavardages de celle-ci, les amours de
celle-l. Pierre s'gayait:

--Est-ce que vous avez aussi des amoureux, mademoiselle Franoise?

--Moi? jamais! rpliquait la jeune fille, en le regardant bien en
face, de ses yeux purs et tranquilles. Mon parti est pris. Je veux me
marier, aimer mon mari, avoir un enfant. Voyez-vous, monsieur Pierre,
il y a celles qui sont honntes et celles qui ne le sont point. On ne
peut pas se montrer coquette et rester sage. On ne joue pas avec
l'amour d'un honnte homme. Si on l'aime, il faut le lui dire, et si
on le lui dit, il faut l'pouser.

Les jeunes gens se quittaient, charms l'un de l'autre. Ils se
revoyaient le dimanche suivant; et, peu  peu, Pierre apprenait 
estimer Franoise,  l'aimer davantage. Le compositeur jugeait bien
vite son caractre. Elle tait absolument droite, foncirement loyale;
en revanche, violente et passionne. Elle hassait les bourgeois: ce
qu'elle appelait les gens qui se sont seulement donn la peine de
natre! Pourquoi cette exaltation absurde chez une crature honnte
qui jugeait sainement les choses? Sans doute le reflet d'une
ducation premire, l'enseignement d'une mre envieuse et jalouse. Peu
importait ce mauvais grain, jet par hasard dans une si bonne terre.
Tant de qualits faisaient oublier ce dfaut-l! Courageuse, active,
ne reculant jamais devant la fatigue, et disant d'une certaine faon:
Cela est bien ou Cela est mal, qui faisait comprendre tout de
suite que cette enfant de seize ans irait droit dans la vie, sans
dvier jamais du chemin du devoir et de l'honneur. Deux mois aprs,
ils s'pousaient. Neuf mois, jour pour jour, aprs le mariage, Jacques
venait au monde. Et ds lors, ils vivaient tous les trois, heureux et
fiers. Aprs dix-sept ans de labeurs et de soins, le mnage
conomisait enfin quelque argent. En mai 1870, il possdait 4,000
francs  la caisse d'pargne. Dans le quartier,--ils demeuraient alors
rue Saint-Antoine,--tout le monde aimait ces braves gens, si beaux, si
bons, si travailleurs. Puis la guerre clatait, et Jacques devenait
garde national. Il entrait dans les bataillons de marche, car il
voulait se battre. Et il se battait bien, aux avant-postes, du ct du
fort de Montrouge. Mais plus de travail, plus de gain. On commenait
de manger les conomies; le bon temps tait pass, et le malheur
allait venir.

Assise auprs du lit, Franoise voquait tous ces souvenirs, et des
larmes coulaient de ses yeux. Vrai, depuis quelques mois, elle payait
bien son bonheur pass. Au 18 mars, voil que Pierre se jetait dans la
Commune! Elle n'osait pas le retenir, croyant qu'il faisait ce qu'il
devait faire. Alors recommenaient les ternelles angoisses. Les deux
seuls tres qu'elle aimt, toujours en pril!

Cependant, Jacques se rendormait. Le mari et la femme se rapprochaient
de la fentre et causaient encore, mais  voix trs basse pour ne pas
veiller l'enfant. Pierre dit pour la seconde fois:

--Vrai, tu n'es plus inquite de Jacques?

--Non. Malheureusement, les forces sont lentes  revenir.

A dix heures seulement, le docteur parut, accompagn d'un autre homme
de haute taille,  l'oeil vif, au front puissant. C'tait le docteur
Grandier, mdecin en chef des hpitaux, un savant illustre; mieux
qu'un homme illustre: un homme trs bon. Il salua respectueusement
Franoise et hocha la tte, mcontent, en voyant la vareuse de garde
national sur le dos de Pierre. Enfin, se tournant vers son jeune
collgue, un de ses anciens internes:

--Alors, vous me disiez, Borel?...

--Je vous disais, mon cher matre, que ce jeune garon revient de
loin. Une balle dans le corps, rien que a!

--Une balle... par accident?

--Non pas, s'il vous plat, mon cher matre! Un joli lingot de plomb,
en pleine poitrine,  Montretout.

M. Grandier restait stupfait. Il regardait Pierre et Franoise comme
s'il les prenait pour des fous.

--C'est votre fils, n'est-ce pas, Madame? Vous tes assez jolie et
assez jeune pour que je vous adresse cette question.

--Oui, Monsieur, rpliqua-t-elle, rougissant un peu.

--Mais c'est un bambin! quel ge a-t-il?

--Seize ans et demi.

--Et vous le laissez s'engager? Vous tes bons tous les deux  mettre
 Charenton!

--Oh! il est parti malgr moi, rpliqua Franoise, en bauchant un
vague sourire de fiert. Son pre, mon mari que vous voyez l, se
battait aux avant-postes, pendant le premier sige. Moi, je restais
seule avec Jacques. L'enfant devenait triste. Il ne se plaisait mme
plus  ptrir de la terre glaise. Car c'est un artiste, Monsieur! Il
usait ses journes  regarder les troupes dfiler, et il fermait les
poings d'un air sombre. Un matin, il m'a dit: C'est honteux de
penser que je suis ici  ne rien faire, quand les autres se battent!
Je demeurais tout interdite, toute frissonnante. Pensez donc! je
tremblais dj pour mon mari. Est-ce que j'allais encore trembler pour
mon fils? Mais tu es trop petit, Jacques. Il n'y a pas un seul
bataillon o on voudrait de toi! Il m'a rpondu, en hochant la tte:
Alors, pourquoi pre me racontait-il autrefois de si belles
histoires? Celle de Bara, tambour  quatorze ans; celle des
volontaires de seize ans, qui s'enrlaient pour courir  la
frontire? Je ne savais trop que rpliquer. On a tort de mettre
certaines ides dans le cerveau des enfants. Pendant huit jours
encore, Jacques restait songeur, tout triste. Il rentrait tard, le
soir. Un matin, il m'a dit: coute, maman, je voudrais t'obir, mais
il n'y a plus moyen. Bersier... tu sais, Bersier, le graveur qui m'a
appris  dessiner? eh bien, il est sergent dans les francs-tireurs. Il
m'a fait inscrire dans sa compagnie. Je partirai tantt. Pardonne-moi,
maman! mais je n'y tenais plus! Et il me sautait au cou,
m'embrassant, me clinant. Moi, j'tais bien malheureuse, mais aussi
toute fire! Oh! je peux dire cela, Jacques dort, il ne m'entend pas.
Il y a une me de hros et d'artiste dans cet enfant. J'ai souri; et
j'ai rpondu: Va te battre, puisque tu y tiens tant que a! Mais
aprs son dpart, je me suis mise  sangloter; je maudissais le sort.
Ah! que je souffrais, quand la nuit tombait toute noire, toute glace!
Je pensais  mon pauvre petit, dj intelligent, fier et hardi comme
un homme. Quinze jours aprs, on se battait  Montretout. Jacques
sautait le premier dans le jardin de M. Gounod, o se cachaient six
cents Badois. Et il tombait, la poitrine traverse. Voil notre
histoire, Monsieur.

Franoise parlait simplement, avec une motion concentre, mais
profonde. Elle jetait sur Jacques un long regard charg d'amour. Le
petit hros dormait toujours, et son sommeil souriait. Peut-tre
rvait-il firement aux belles actions accomplies. M. Grandier
dtournait la tte. Il ne voulait pas laisser voir les larmes qui
roulaient dans ses yeux. Rien ne remue un homme de coeur comme la
rencontre soudaine d'un caractre. Les tres suprieurs ont plaisir 
rencontrer la supriorit chez les autres.

--Voulez-vous me donner la main, Monsieur? dit-il en se tournant vers
Pierre Rosny. L'homme et la femme qui ont mis au monde et qui ont
lev cet enfant-l sont de braves gens.

--Vous nous le gurirez, n'est-ce pas, docteur? s'cria Pierre dans un
lan de reconnaissance.

M. Grandier souriait maintenant.

--Laissez-moi le voir d'abord, que diable! rpliqua-t-il avec sa
bonhomie charmante. Bien sr, on le gurira. Il n'y a pas dj tant de
Franais comme votre petit! D'ailleurs, Borel s'y connat. S'il rpond
de son malade, c'est que tout va bien.

L'illustre mdecin s'asseyait prs du lit, et rveillait Jacques
doucement. Le bless ouvrait les yeux et regardait avec confiance la
figure du savant o rayonnait la bont.

--C'est le matre du docteur, Jacques.

--Bonjour, monsieur Borel, dit le jeune garon en tendant la main au
mdecin, devenu son ami.

Puis, il reportait les yeux sur M. Grandier qui l'tudiait maintenant
avec son regard pntrant de psychologue. Il avait les cheveux blonds
de sa mre; et, comme elle aussi, des yeux d'un bleu sombre, fiers,
passionns et rsolus. Il tenait entirement de Franoise. On et dit
que l'me de cette femme tait entre dans le corps de cet enfant. Le
visage, pli par la souffrance, par les longues semaines passes au
lit, s'amincissait au menton, accusant une finesse nergique. Les
lvres se dessinaient trs nettement: signe de volont et de courage.
Quant au front, il apparaissait large et puissant sous les cheveux
blonds.

--Borel a raison, pensait M. Grandier. Il y a l un homme.

Il continua, reprenant son sourire bienveillant:

--Mon cher enfant, je vais examiner votre plaie.

--Merci, Monsieur. Si vous saviez comme M. Borel a t bon pour moi!

--Allons, Jacques, tais-toi! rpliqua celui-ci.

--Non, je ne me tairai pas! Vous avez t bon, trs bon. Sans vous, je
serais mort dix fois. Je suis heureux de le dire et de le rpter. Je
serai heureux de m'en souvenir, surtout.

Au regard ardent et concentr qu'il jetait sur M. Borel, on voyait que
Jacques saurait tout se rappeler, en effet: le bien comme le mal.

--Certainement, il a raison de n'tre pas ingrat! s'cria M. Grandier.
Voyons, il faut que j'inspecte tout a. Borel, racontez-moi
l'histoire.

--Voici, mon cher matre. La balle est entre  gauche du sternum,
entre la cinquime et la sixime cte. Elle a travers le mdiastin
antrieur. Elle est ressortie  droite de la colonne vertbrale, entre
la quatrime et la cinquime cte.

--Pristi! la belle blessure!

Pour une minute, la science l'emportait sur la piti. Jacques se mit 
rire.

--Votre phrase m'amuse, Monsieur. Ah! le Badois qui me visait a bien
tir!

--Il est charmant, ce petit. Continuez, Borel, je vous coute.

--Naturellement, dans les premiers temps, fivre intense, jusqu' ce
que la suppuration ait t bien tablie. Pour l'aider j'avais
introduit un drain sur le devant et  la partie postrieure. La fivre
a dur jusqu'au 5 ou 6 fvrier. La suppuration, assez faible au dbut
et de nature douteuse, se modifia. La cicatrisation du fond de la
blessure s'effectuait normalement. La plaie du dos gurit la premire,
vers le 20 fvrier. Celle de la poitrine suppura jusqu'au commencement
de mars. Quelques jours aprs, je remarquai des symptmes d'irritation
pleurtique que j'attribuai au traumatisme. J'ai d combattre cette
affection qui menaait de tourner  la tuberculose. C'est pourquoi
j'ai gard Jacques au lit si longtemps. Aujourd'hui, je voudrais qu'il
se levt, qu'il allt  la campagne, pour respirer de l'air et du
soleil. Vous seul dciderez. Enfin, je dsirais surtout que vous
connussiez mon ami Jacques.

M. Grandier coutait attentivement. Il examinait le bless avec soin.

--Mon avis est bien simple, mon cher Borel. Vous avez soign ce
garon-l comme si vous tiez Hippocrate lui-mme. Votre ami Jacques
est devenu aussi le mien. La semaine prochaine, il pourra commencer 
se lever; un tout petit peu d'abord, pour s'habituer  l'air, 
l'exercice. Dans quinze jours, je l'emmnerai  la campagne. Vous
voulez bien me confier votre fils, monsieur Rosny? Et vous aussi,
Madame?

Pierre, dans sa reconnaissance, et embrass cet homme, qui faisait
tant de bien avec si peu de phrases. Franoise ne disait rien: elle
pleurait. Jacques et M. Borel se regardaient en souriant; et M.
Grandier sentait son coeur battre dlicieusement en prsence de la
joie qu'il apportait dans cet humble logis d'ouvriers. Rien n'est plus
grand que le gnie uni  la bont.

--Maintenant, poursuivit M. Grandier, aprs avoir vu la plaie du
bless, je veux voir les essais de l'artiste. Car il parat que vous
tes ambitieux, mon garon. Il ne vous suffit pas d'imiter le jeune
Bara: vous voulez aussi recommencer Michel-Ange!

--Oh! Monsieur! murmura Jacques, souriant de plaisir.

M. Grandier suivait Franoise, qui le conduisait dans une petite
pice, attenante  la chambre  coucher. Jacques s'en servait en guise
d'atelier. L, gisaient sur le carreau rouge des blocs de glaise
schs, des bas-reliefs non finis, des mdaillons commencs: bauches
presque informes, mais pleines de vie et de mouvement. L'illustre
mdecin s'tonnait  prsent devant les essais de l'artiste, comme
tout  l'heure devant l'hrosme de l'enfant. Le savant sentait en
cette argile grossire les beauts mystrieuses du marbre qui
palpiterait un jour sous la main d'un ouvrier sublime. Il voyait
tinceler la flamme du gnie; cette flamme inconnue qui brille
doucement, avant que le labeur, l'tude, la rflexion la fassent
rayonner dans tout son clat.

--Travaillez, mon ami, dit-il en rentrant dans la chambre, travaillez,
et vous serez un grand artiste; je vous le promets. Embrassez-moi!

Jacques souriait plus ouvertement. Son visage blanc s'illuminait. Il
lui tait doux qu'on lout son courage: plus doux encore qu'on lout
ses oeuvres. Aprs l'avoir embrass, M. Grandier ajouta:

--Je viendrai vous revoir. Mais, auparavant, vous aurez eu de mes
nouvelles.

--Quelles nouvelles? demandait Jacques, curieux.

--C'est mon secret! Au revoir, monsieur Rosny; Madame, je vous
prsente mes respects. Vous sortez avec moi, Borel: j'ai besoin de
vous parler.

Et arrivs sur le palier humide:

--Ce Rosny est un brave homme. Empchez-le donc de se compromettre
davantage dans la Commune. Vous devez avoir de l'influence sur lui?

--Aucune. Je ne pourrais pas plus empcher le pre de se battre contre
nos amis de Versailles, qu'on n'a pu empcher le fils de se battre
contre nos ennemis les Allemands. Une famille d'entts!

--Ce petit Jacques est adorable...

--N'est-ce pas? Aussi j'ai pens que vous en parleriez au Prsident...
Pardon,  votre grand ami.

--Je songeais  cela, tout  l'heure. Justement, je dne  Versailles
ce soir. Je raconterai l'histoire, et je rponds du succs. Au revoir,
mon cher Borel. Je vous remercie de m'avoir amen ici.

--Au revoir, mon cher matre.

L'illustre mdecin descendait l'escalier, tout rveur. Il pensait 
ces caprices du destin qui va chercher un fils d'ouvrier, dans un
quartier obscur, pour faire peut-tre de lui un glorieux artiste.
Cependant, M. Borel rentrait dans la chambre.

--Eh bien, vous tes contents tous les trois?

--Oh! oui, bien contents, s'cria Jacques.

Franoise serrait silencieusement la main du docteur.

--Alors, je peux m'en aller tranquille? demanda Pierre.

--Que le diable vous emporte!

--Docteur...

Le mdecin haussait les paules.

--Mon matre me disait tout  l'heure de vous faire de la morale. A
quoi bon? On ne fait pas de la morale aux mulets! Je vous ai dj
rpt vingt fois la mme antienne. C'est enrageant de voir un brave
homme tel que vous risquer sa peau dans cette aventure sanglante. J'ai
mon franc parler, moi, vous savez! Comme si vous ne feriez pas mieux
de lcher tous ces gens-l... Il vous en cuira, Rosny, c'est moi qui
vous le prdis. Si vous chappez  la bataille, vous n'chapperez pas
 la dfaite. Et ce sera terrible, allez! Oh! je parle dans le dsert,
je sais bien. Je vous connais tous les trois: vous coutez poliment
les conseils qu'on vous donne, et vous n'en faites qu' votre tte.

--Mais le devoir, docteur...

--Le devoir, c'est de travailler pour votre femme, et de soigner votre
enfant. Il ne m'coute plus. Ah! l'entt! A demain, mon ami Jacques.

--A demain, monsieur Borel.

Pierre accompagna le mdecin sur le palier. Il rentrait bientt. Le
mari et la femme se retrouvaient seuls. Franoise restait toute
songeuse. Les paroles du docteur sonnaient lugubrement  son oreille.
Elle prit un livre sur la chemine et le tendit  Jacques.

--Tiens, mon chri. C'est le livre que Mlle Aurlie a apport pour
toi, pendant que tu dormais. Je vais cinq minutes dans ma chambre avec
ton pre.

--Merci, maman.

Et quand Franoise eut emmen son mari dans la pice voisine.

--M. Borel a peut-tre raison, dit-elle de sa voix brve et nerveuse.
Pourquoi retournes-tu te battre?

--Franoise...

--Oh! je n'essaierai pas de t'en empcher. Tu prtends que c'est ton
devoir. Et tu sais, je suis une vaillante. Toutes ces craintes du
docteur, il y a longtemps que je les partage. Si ce n'tait encore que
les balles et les obus, eh bien, on leur chappe. Mais aprs!...

Elle frissonnait. L'nergie de son regard s'teignait lentement sous
l'effort d'une pense cache.

--Calme-toi, mon amie.

--Oh! je suis calme. Mais il a raison, vois-tu. Chez eux comme chez
nous, on est froce. Ce n'est plus la guerre, tout a. Il parat qu'
Versailles on tue les prisonniers. Et nous en faisons autant. Oh! pas
toi! Tu es bon, toi; c'est tout naturel, puisque tu es brave. Mais si
on te fusillait!

Pierre la prenait dans ses bras et l'treignait longuement.
Maintenant, il riait, pour chasser les ides funbres qui hantaient le
cerveau de Franoise.

--O diable as-tu donc la tte! reprit-il gaiement. Voyons, voyons,
est-ce que tu vas t'effrayer comme une femmelette? D'abord, on ne tue
pas les prisonniers. Ainsi, ce n'est pas la peine de t'pouvanter,
comme cela, sans raison. C'est appeler la mauvaise chance que de tant
la redouter. Est-ce que je n'ai pas eu du bonheur, jusqu' prsent?
J'ai chapp  tout! Pourquoi n'en serait-il pas toujours ainsi? Nous
retrouverons le bon temps, va, et notre vie heureuse d'autrefois. On
ne me tuera pas, on ne me fusillera pas. Au contraire, je reviendrai
bien vivant, et nous irons nous installer tous les trois dans un grand
quartier, plein de soleil.

D'habitude, quand Pierre lui parlait ainsi, Franoise retrouvait sa
confiance. Cette fois, elle restait sombre.

--Qu'est-ce que tu as, voyons? dit-il tendrement.

--J'ai... j'ai peur.

--Toi, si courageuse de coutume?

--Je n'ai pas de courage, aujourd'hui. Je ne sais pas pourquoi... Mais
je frissonne en te voyant partir. C'est absurde. On ne devrait pas
tre comme a. Embrasse-moi, mon ami, et va-t'en. Ton bataillon est en
marche dj. Plus tu attendras, plus tu auras de chemin  faire pour
le rejoindre.

Cependant Pierre prenait son fusil dans un coin, il attachait son
sabre, il inspectait sa musette. Franoise redevenait nergique pour
sourire au moment des adieux  cet homme qu'elle adorait.

--As-tu bien tout ce qu'il te faut? demanda-t-elle. Montre-moi ta
gourde. Bon: elle est pleine. Emporte le gros chle brun: les nuits
sont encore fraches. Allons, va, Pierre; ne t'expose pas trop. Va...
va...

--Quel coeur tu as!

--Le coeur que tu m'as fait. Il est facile  une femme d'tre une
bonne compagne et une bonne mre, quand elle aime et quand elle est
aime.

Ils rentraient dans la chambre du petit bless. Jacques s'tait
rendormi. Au moment de franchir la porte, l'ouvrier s'arrtait une
dernire fois. Il embrassait encore, ardemment, tendrement, cette
superbe et vaillante crature qui lui donnait tous les trsors de son
coeur et de sa beaut. Puis, tourn vers le lit, il envoyait un baiser
 Jacques, n'osant pas s'approcher de son fils, craignant de troubler
son sommeil.

--Embrasse-le aussi, dit tout bas Franoise attendrie. Il est si
faible le pauvre petit! Ce n'est pas ton baiser qui l'veillera...

Alors, cet homme rude et brave marchait sur la pointe des pieds, se
faisant petit, discret, pour son cher malade. Jacques dormait, comme 
l'arrive du docteur Borel et de M. Grandier, souriant  quelque songe
dlicieux, avec le calme bien-tre des convalescents. Son fin visage,
lgrement ombr par ses cheveux blonds, disparaissait  demi dans les
blancheurs de l'oreiller. Pierre contemplait sa femme et son fils: les
deux seules tendresses de sa vie. Il les quittait pour ne les revoir
jamais, peut-tre. Et maintenant, les sinistres pressentiments de
Franoise l'envahissaient, hantant son cerveau, troublant son esprit.
Il se rptait tout bas les sages conseils de M. Borel. S'il se
trompait, aprs tout? Si son devoir ne lui commandait pas d'aller se
battre? Si les gens de Paris avaient tort, et raison ceux de
Versailles? Toutes les hsitations qui torturent le coeur d'un honnte
homme remuaient en lui. O tait le devoir? Dans sa famille, ou sur
le champ de bataille? Il chassait vite ces ides. Est-ce qu'il ne le
connaissait pas, son devoir? Et depuis quand reculait-il au moment de
l'accomplir? Il ne pouvait pas tre dans l'erreur, depuis tant de
semaines que sa conscience l'approuvait.

Doucement, il se penchait vers l'oreiller, et embrassait Jacques sur
le front. Puis, s'loignant du lit, sur la pointe des pieds, il
faisait signe  Franoise de le suivre.

--S'il m'arrivait malheur, murmura-t-il d'une voix altre, jure-moi
que tu en ferais un homme.

--Ah! je te le jure!

Et comme s'il craignait de ne pouvoir rsister  la lchet de sa
tendresse, Pierre se prcipita au dehors.




II


Au bout de deux heures, Jacques s'veilla.

--Pre est parti, maman?

--Oui, mon chri.

--Moi qui voulais lui dire adieu!

--Il t'a embrass pendant que tu dormais.

Franoise regardait son fils, laissant glisser son ouvrage sur ses
genoux. Certes, la sant lui reviendrait bien vite. Mais quelle pleur
sur ses joues! comme il souriait tristement, lui toujours si gai!

--Ne parle pas trop, reprit-elle. Tu ferais mieux de lire. Veux-tu que
je te donne le livre de Mlle Aurlie?

--Merci, maman. J'aimerais mieux Aurlie que son livre. Elle est si
amusante!

--Je vais la chercher, rpliqua Franoise, heureuse de satisfaire le
caprice de son fils.

Mlle Aurlie Brigaut, une brunisseuse, demeurait porte  porte.
Rousse, assez galante, jolie fille, trs gaie, elle riait toujours,
peut-tre pour montrer ses dents blanches. Aurlie aimait bien Mme
Rosny, mais elle raffolait de Jacques.

--Ah! s'il avait cinq ou six ans de plus! disait-elle parfois en
soupirant.

Elle n'affectait pas de pruderie mchante, pas de vertu poseuse. Bonne
enfant, elle choisissait ses amours par caprice, et non par intrt.
Ces amours-l changeaient souvent: voil tout. Elle arriva bien vite
auprs du gentil malade.

--Mme Rosny m'a dit que vous me demandiez? Voil qui est bien. C'est
une bonne ide. Savez-vous ce que j'ai fait? J'ai envoy votre mre se
promener. Elle ne voulait pas; elle se dfendait. Je n'ai pas entendu
raison. Elle a besoin de prendre un peu l'air, cette femme. Pourquoi
resterait-elle l, puisque je suis auprs de vous? Il est joli comme
tout, dans son lit blanc, avec ses yeux... Oh! quels yeux!..

Elle riait et c'taient des fuses de gaiet frissonnante, qui
ragaillardissaient Jacques et lui faisaient du bien.

--Racontez-moi les histoires du quartier, mademoiselle Aurlie,
disait-il.

Les _potins_ commenaient  n'en plus finir. Les histoires de celui-ci
ou de celle-l: surtout les amours de la petite modiste, qui faisait
la vertueuse. Mlle Aurlie ne pouvait pas la souffrir, cette petite
modiste! Une pimbche! Si elle voulait raconter tout ce qu'elle
savait... Mais il ne faut pas tre mauvaise. Tout en ne voulant pas
tre mauvaise, la brunisseuse s'en donnait  coeur joie et mordait
tant qu'elle pouvait. Quand on a de si belles dents!... Jacques riait.
Elle s'amusait de le voir rire, ce pauvre petit si brave, et qui
revenait de si loin. A son tour, il lui racontait l'aventure du matin,
la visite de M. Grandier. Jacques avouait  son amie sa joie et son
orgueil. Le fameux savant prdisait qu'il serait un grand artiste. Et
il ajoutait avec une flamme dans les yeux:

--Voyez-vous a! un grand artiste, moi!

Aurlie prenait une mine coquette.

--Qu'est-ce que vous ferez quand vous serez clbre, Jacques?

L'enfant restait une minute rveur, les yeux perdus dans le vide.

--De belles oeuvres, mademoiselle Aurlie! Je serai si heureux que ma
pauvre maman soit fire de moi! Oh! je travaillerai... Pas un ne
travaillera comme moi. Je sais bien que la vie est dure, quand on est
artiste et qu'on n'a pas le sou. N'importe, rien ne me dcouragera.
J'ai cout souvent ce que racontait Bersier le graveur, mon premier
matre. C'est lui qui m'a appris  dessiner. Voil son opinion, 
Bersier: Dans la vie on fait ce qu'on veut. Les savants ont invent un
tas de machines: la vapeur, l'lectricit. Il parat que la volont,
c'est plus fort que tout a! Jugez un peu si elle me manquera! C'est
si beau, de voir son rve prendre vie; de regarder un bloc de glaise
et de se dire: Je tirerai peut-tre de cette terre informe une statue
immortelle!

La gaiet de ses seize ans reprenait le dessus; il ajoutait avec son
rire argentin de gamin de Paris:

--Non! ce serait trop drle! Immortel, moi! Moi, fils de Pierre Rosny,
ouvrier compositeur, et de madame son pouse, modiste... C'est
Michel-Ange qui ferait une tte!

Ils continuaient de rire, de plaisanter tous les deux, inventant de
ces mots comme en inventent seuls les trs jeunes gens, pour qui la
vie est longue, et l'esprance fconde. Dcidment, Mlle Aurlie le
trouvait charmant, ce garonnet, vif, gai, spirituel, en qui brillait
tout  coup, par une chappe rapide, la flamme divine et
inextinguible du gnie. Elle aussi, comme le grand mdecin, sentait
dans ce fils d'artisan quelque chose de rare et de particulier. Dans
son affection pour Jacques il entrait un peu de respect et beaucoup de
tendresse.

Quelques minutes avant le dner, Franoise revint, nerveuse, inquite.
Elle passa la soire  travailler prs de Jacques. Le malade
s'endormit de bonne heure, gaiement berc par ses rves. Le lendemain,
toujours pas de nouvelles de Pierre. Mme Rosny ne s'inquitait pas
encore. Son mari ne lui disait-il pas avant de partir qu'il resterait
peut-tre deux jours absent?

Vers trois heures, un valet de chambre se prsentait: un domestique de
bonne maison ayant grande allure et qui produisait un trange effet
dans cet obscur logis de pauvres. Il laissait deux grandes enveloppes.
L'une au nom de Mme Rosny, l'autre assez lourde au nom de Jacques.

--Y a-t-il une rponse?

--Non, Madame.

Et comme elle insistait, demandant ce que cela signifiait, il
rpondait en homme dont la leon est faite:

--Non, non; il n'y a pas de rponse.

La lettre adresse  Franoise renfermait trois billets de mille
francs. Elle tait courte, mais d'une adorable simplicit.

    Madame,

   Je suis le fils d'un serrurier. Au dbut de ma carrire, je tombai
   gravement malade. Mes espoirs, toute ma vie peut-tre allaient
   sombrer. Un savant illustre vint me voir un jour; et,
   gnreusement, il me prta trois mille francs, dposs sur ma
   chemine sans que je m'en fusse aperu. Il faut transmettre aux
   autres ce qu'on a reu soi-mme. Permettez-moi de faire pour
   Jacques ce qu'on a fait pour moi. Ne me remerciez point. Quand
   Jacques sera grand, il me rendra les trois mille francs, en les
   donnant  quelqu'un qui en aura besoin.

   Votre respectueux serviteur,

    Docteur GRANDIER.

   P.S. Dans cinq jours, je viendrai prendre votre fils et l'enverrai
   dans une de mes fermes, en Picardie. La campagne achvera de le
   remettre.

Mme Rosny laissa glisser la lettre et les trois billets de banque. Des
larmes coulaient de ses yeux. Larmes de reconnaissance, d'motion, de
stupeur. Une aumne, cet argent! Non, l'homme qui faisait cela, si
simplement, tait un grand esprit et un grand coeur. Il aidait, non
pas seulement des ouvriers  demi ruins par le sige; mais un artiste
menac dans son avenir. Sa pense allait plus haut et plus loin que le
secours d'un instant, accord  de pauvres gens douloureusement gns
par une suite de mois malheureux. Ces malheurs-l, en somme, pesaient
sur tout le monde. Pierre et Franoise se tireraient d'affaire comme
les autres. M. Grandier songeait, dans sa dlicatesse, que Jacques
touchait  cette heure dcisive o pas un retard ne doit entraver le
labeur de l'artiste naissant. Lui, le grand savant d'aujourd'hui, il
tendait sa main gnreuse au grand sculpteur futur.

--Ah! il y a de braves gens! il y a de braves gens! s'criait
Franoise, essuyant ses larmes.

La voix de son fils qui l'appelait de la chambre voisine, la tira de
son trouble. Il criait: Maman! maman! Un instant elle eut peur. Elle
se prcipita vers le lit de Jacques.

--Dieu! qu'est-ce que tu as?

Le garonnet avait le visage illumin. Ses yeux bleu sombre flambaient
de joie.

--Regarde! disait-il, regarde!

Et sa main tremblante levait en l'air une belle mdaille militaire
toute neuve, suspendue au ruban jaune liser de vert. Un brevet,
man de la chancellerie de la Lgion d'honneur, confrait cette
distinction  Jacques Rosny pour services exceptionnels. C'tait _la
nouvelle_ promise par M. Grandier. Comme il le disait au docteur
Borel, il dnait la veille au soir chez son grand ami. Et encore
tout chaud de sa visite du matin, il racontait l'hrosme de Jacques
comme soldat, son temprament d'artiste comme sculpteur. Le grand
ami de M. Grandier pouvait avoir bien des dfauts, mais son coeur de
bon Franais vibrait toujours au patriotisme. Cet enfant de seize ans,
qui partait comme soldat, parce que le jeune Bara et les volontaires
de 92 en avaient fait autant, l'mut profondment, comme un fait
divers hroque. Il possdait cette qualit rare de faire tout de
suite ce qu'il voulait faire; la rflexion ne venait pas refroidir le
premier mouvement qui est toujours le bon. Vite, il appelait un de ses
secrtaires, et l'envoyait  la chancellerie de la Lgion d'honneur.
On rdigeait le brevet sance tenante. Et c'est ainsi que Jacques
Rosny,  seize ans, recevait la mdaille militaire, comme jadis, 
quatorze, le jeune Durand dans la tranche de Sbastopol. Peut-tre
aussi le malicieux vieillard riait-il un peu derrire ses lunettes, et
trouvait-il plaisant de confrer une distinction au fils d'un
communard qui se battait dans l'arme de Delescluze! On appela Mlle
Aurlie, qui embrassa Jacques tant qu'elle pouvait, ainsi que les
voisins, tout heureux et tout fiers. Seul, Pierre ne jouissait pas de
cette joie, et cette pense gtait le bonheur de Franoise. Elle se
disait, anxieuse: O est-il? Quand reviendra-t-il? Avant de s'en
aller, Mlle Aurlie voulut se donner un plaisir. Elle attacha le ruban
jaune et vert sur la poitrine de l'enfant, et s'cria dans un clat de
rire:

--Puisqu'il n'a pas d'uniforme, je l'ai cousu  sa chemise!

L'absence de Pierre se prolongeait. Le lendemain, ds l'aube,
Franoise descendait pour aller aux nouvelles. Elle revenait, au bout
d'une heure, compltement pouvante. Le bruit se rpandait  travers
Paris que les gens de la Commune avaient essuy une grosse dfaite.
Elle n'y tenait plus. Elle voulait savoir. Son inquitude lancinante
la ressaisissait. Elle courut chez sa voisine.

--Je compte sur vous, n'est-ce pas, mademoiselle Aurlie?

--Mais oui, madame Rosny, vous le savez bien.

--Tant que je resterai dans le doute, voyez-vous, je ne vivrai pas.
Pierre s'est battu, bien sr. S'il y a un malheur, j'aime autant le
connatre tout de suite. Je serai peut-tre longtemps, trs longtemps
absente. Vous me promettez de ne pas quitter Jacques?

--Je vous le promets.

--Je veux dire... Vous ferez... comme si c'tait moi?

--Soyez donc tranquille, madame Rosny. Est-elle nave de se tourmenter
comme a... et pour un homme encore!

--Merci, merci...

Franoise serrait fivreusement les mains de sa voisine. Elle
s'enveloppait d'un chle, et sortait. La jeune femme allait droit
devant elle, ne s'arrtant que pour demander des nouvelles aux uns ou
aux autres, esprant toujours qu'on savait quelque chose de nouveau.
Elle traversait ainsi tout Paris. La matine s'avanait. Vers la
Madeleine, elle voyait passer des bataillons de fdrs aux mines
hves, aux vtements dchirs. Ceux-l venaient de la bataille, sans
doute. Alors, elle regardait avidement le numro cousu sur le collet
des tuniques. Et, stupide, elle restait debout sur la chausse,
contemplant ces hommes chapps  la boucherie, se demandant si Pierre
aurait eu ce bonheur, si elle le reverrait. Elle faisait quelques pas
encore, et arrivait place de la Concorde. Aller plus loin? Et si,
pendant ce temps-l, son mari revenait par un autre ct? Elle
tournait et retournait ses ides dans son cerveau, quand une escouade
 demi dbande passa devant elle. Franoise se dressa, comme mue par
un ressort. Elle ne se trompait pas. C'taient bien des hommes
appartenant au bataillon de son mari. Elle reconnaissait le numro.
Une vingtaine de fdrs tout au plus, qui dfilaient, noirs de
poudre, extnus de fatigue. Un lieutenant, lgrement bless, les
conduisait. Franoise courut  lui.

--Est-ce que tout le bataillon va rentrer, citoyen? dit-elle.

--Le bataillon? Voil ce qu'il en reste!

Et d'un geste farouche, il montrait le troupeau en guenilles qui le
suivait. Franoise faillit tomber  la renverse. Elle devint si ple
que l'officier comprit ou devina quelque chose.

--Est-ce que votre homme en _tait_? lui demanda-t-il.

--Oui.

--Diable! comment _s'appelait-il_?

--Pierre Rosny, balbutia Franoise, pouvante d'entendre ainsi parler
de son mari au pass.

--Pierre Rosny? Connais pas. coutez. Si vous voulez avoir des
nouvelles, le plus simple est de pousser jusqu' Svres. Votre homme
est, ou tu, ou bless, ou prisonnier. Pas de milieu. Car le bataillon
a rudement _cop_ aujourd'hui!

Le lieutenant s'loignait, suivi de ses soldats vaincus. Et Franoise
demeurait immobile, sans voix, sans haleine. Elle tait sur le point
de tomber. Elle s'appuya contre un arbre. Elle regardait s'loigner,
tranant le pied, suant, soufflant, les fdrs qui revenaient du
combat suprme. Il lui semblait que chacun d'eux emportait avec lui un
morceau de celui qu'elle adorait. Pierre! Pierre, tu, bless ou
prisonnier! Elle n'hsitait pas. Il fallait partir. De l'nergie? On
en trouve toujours quand on veut!

Elle allait  la recherche de son mari. Sans doute, elle claquait des
dents, elle frissonnait, et les forces lui faisaient dfaut. Mais elle
ne tomberait pas. Elle ne voulait pas, non, elle ne voulait pas!
Inutile  prsent de s'inquiter de Jacques, hors de danger, et
surveill par Aurlie. Elle marchait vite. En chemin, elle s'arrtait
 peine dix minutes, pour manger un peu. Et elle recommenait sans se
lasser, sans se dcourager. Le temps coulait. Il tait  peu prs six
heures du soir; et  huit, il ferait nuit. L'tape tait longue; et
cependant Franoise ne sentait pas la fatigue. Une surexcitation
nerveuse, trs intense, la soutenait. Les paroles du lieutenant
dansaient dans son cerveau affol.

Tu, Pierre? Impossible! la vie n'est pas toujours cruelle. Elle a
quelquefois des sourires. Aprs tant de mois de dures preuves, le
destin lui devait bien un peu de bonne chance. Non, Pierre n'tait pas
tu. Bless, seulement... Toute blessure n'est pas mortelle. Est-ce
que Jacques n'avait pas guri d'une balle au travers du corps? Mais
l'esprance est envahissante, et  mesure qu'elle marchait, Franoise
construisait dans sa pense le roman de sa vie future. Aprs avoir
souhait beaucoup, elle souhaitait encore davantage. Elle se refusait
 admettre mme que Pierre pt tre bless! Lui, l'lu de son coeur,
son mari, son amant, avec une balle dans la poitrine, avec une jambe
ou un bras de moins? Jamais! S'il ne revenait pas, c'est qu'il tait
prisonnier! On racontait dans Paris que les soldats de Versailles
tuaient les prisonniers? Un mensonge! Elle ne voulait plus y croire.
D'ailleurs, Pierre disait le contraire. N'importe; c'est affreux tout
de mme que d'tre captif, enferm dans une gele sombre, farouche,
puante. Maintenant, elle n'admettait mme plus la dernire hypothse,
la plus favorable. Ni tu, ni bless, ni prisonnier. Pierre avait,
sans doute, chapp au dsastre. Il ne rentrait pas parce qu'il ne
pouvait pas rentrer. Il se cachait dans les bois de Svres ou de
Ville-d'Avray.

Elle arrivait  la Seine. Un cri d'horreur sortit de ses lvres.

Oh! la guerre civile, hideux chaos, oeuvre d'une colre maudite! Des
soldats de ligne, des gardes nationaux, des chasseurs  pied, des
artilleurs apparaissaient ple-mle sur la berge, sur les talus, sur
la route, le visage convuls, les bras en croix ou replis le long du
corps, couchs sur le dos ou tals sur le ventre, lugubrement et
fraternellement tendus les uns  ct des autres. Pourquoi
s'taient-ils entre-tus, ces tres humains que la mort runissait
ainsi dans le repos du mme sommeil? La vie en avait fait des ennemis:
et leurs cadavres rconcilis se touchaient sans dgot et sans haine.
Des chevaux du train d'artillerie gisaient dans la boue, les jambes
raides, dessinant leur charpente maigre sous la peau colle. A droite
et  gauche, des mares de sang en plaques noirtres; partout la mort,
hideuse, saisissante, brutale.  et l, des fusils abandonns, des
sabres tordus, des cartouchires creves, des kpis boueux. D'un ct,
la Seine, qui coulait brune, mlancolique, indiffrente, poussant un
vagissement monotone; de l'autre, les maisons ventres par les obus,
dpouilles de leur toiture, vides, bantes. Dans les murs, des
meurtrires ouvraient leurs gueules sinistres. On voyait encore des
hommes penchs aux fentres, immobiles, semblables  des statues. Une
balle les avait atteints  leur poste de combat, et ils restaient
appuys  la muraille qui soutenait leurs corps glacs.

La nuit commenait  s'pandre, jetant son voile indign sur toutes
ces hideurs. Et Franoise errait au milieu de ce carnage, seule,
livide, les yeux remplis d'pouvante, contemplant pour la premire
fois l'infamie des guerres civiles.

Non, jusqu' ce jour, elle ne la comprenait pas! La robuste fille du
peuple, nourrie dans la haine des riches, croyait qu'on avait le droit
de prendre le fusil pour livrer la grande bataille du pauvre et du
dshrit. Cette pense n'voquait pour elle que l'histoire lgendaire
des rouges barricades de Juillet ou de Fvrier. Elle entendait dans sa
mmoire les cris des glorieux va-nu-pieds en blouse, renversant le
trne de Charles X; et le tocsin des glises, sonnant le retour du
drapeau tricolore; et les refrains de Branger, qui chantaient encore
 son oreille le triomphe des vainqueurs. Tout cela restait pour elle,
jusqu' prsent, comme une pope vague, ou des figurants de thtre
reprsentent les combattants, et o tout se termine au cinquime acte
par une apothose!

Elle la voyait maintenant, la guerre civile, et elle frissonnait de
terreur! C'tait a. C'taient ces cadavres d'hommes et de btes, ces
dsastres, ces ruines, ces abandons, ces catastrophes. Colle contre
un mur, elle sentait confusment des ides nouvelles germer dans son
cerveau. Toute son esprance d'pouse s'croulait pouvantablement.
Elle demandait une seule chose, maintenant: que Pierre et chapp 
ce massacre!

Vivant! vivant! qu'il ft vivant! Infirme ou captif, ou les jambes
coupes, mais vivant! Qu'elle pt encore baiser son front, baiser ses
lvres, entendre sa voix, sourire  son regard! Elle fuyait dans la
nuit, emportant avec elle, dans sa course, le ressouvenir du hideux
spectacle, frissonnant  la pense qu'elle reconnatrait peut-tre son
Pierre au milieu de ces tas de chair humaine. Vivant! qu'il ft
vivant! Elle ne souhaitait plus que cela! Comme le coeur est
ambitieux, mon Dieu! et se forge d'insenss dsirs! L'obscurit
grandissante l'empchait de poursuivre sa lugubre recherche. Elle
arrivait sur un pont. Et elle n'osait pas s'arracher au sinistre champ
de bataille. Il lui semblait que quelque chose d'elle-mme restait
l-bas, parmi ces corps couchs. La malheureuse! Toute sa croyance
s'miettait. Elle continuait sa route pour faire son devoir jusqu'au
bout; parce qu'elle devait compte  son fils de la tche accomplie.
Mais il lui semblait impossible que Pierre ft sorti vivant de cette
effroyable boucherie!

A l'entre du pont, une petite maison de garde, vide. Elle s'affala
contre la porte. Machinalement, elle croisa les mains, et pria. La
prire nave, plore et sincre de l'enfant du peuple, qui ne croit
pas que tout est fini quand c'est fini, et qui demande quelque chose
de meilleur  quelqu'un de plus grand.

Enfin, pour la dixime fois, elle reprit courage. Toujours poursuivie
par son dsir d'avoir des nouvelles, elle traversa le pont. Tout le
monde n'avait pas fui ce pays dvast. Chez certains tres, la crainte
du pillage domine la crainte de la mort. Deux ou trois maisons taient
encore occupes. Un brave homme, un de ces propritaires tenaces qui
aiment leurs murailles mieux que leur chair, restait immobile  la
croise. Une lumire brillait derrire lui dans la chambre, et sa
figure triste apparaissait dans l'encadrement gris de la fentre.
Soudain, il aperut cette femme qui venait  lui.

--Est-ce que vous savez o a eu lieu la bataille? demanda-t-elle.

L'homme, tendant la main, fit un grand geste dcourag dans l'espace.

--Par ici, et par l, tenez! Ce matin, quand j'ai vu arriver les
soldats, je suis reparti pour Versailles. Seigneur Dieu! je ne croyais
pas retrouver ma maison debout! Est-ce que vous cherchez quelqu'un?

--Mon mari, balbutia-t-elle.

--Il est de la Commune?

--Oui.

--Je ne sais pas grand'chose. Cependant, un officier de ligne m'a
racont que les Parisiens perdaient relativement peu de monde. Il
parat qu'on a fait beaucoup, mais beaucoup de prisonniers. A votre
place, moi, j'irais  Versailles. L-bas, vous tes sre de recueillir
un renseignement sr.

--Merci, Monsieur.

La malheureuse reprenait sa route, cette route interminable, ce chemin
de croix qui n'en finissait plus. Pouvait-elle faire autre chose? Non.
Bless ou prisonnier, Pierre serait  Versailles. Mais elle se
tranait maintenant comme un oiseau dont l'aile est fracasse. La foi
ne la soutenait plus. Une courbature morale aggravait sa lassitude
physique. Il lui fallut trois heures pour achever le voyage. Et quel
voyage, mon Dieu! pour une femme harasse, n'ayant plus de jambes,
n'ayant plus d'nergie. Elle s'arrtait, dfaillante; elle soufflait
un peu, puis elle recommenait. a ne finirait donc jamais? Elle
n'arriverait donc pas? Eh bien, non. Le dcouragement ne triompherait
pas de sa volont. Il fallait qu'elle toucht  son but, dt-elle en
mourir. Elle le devait  son mari et  son fils, ces deux tres
qu'elle adorait. Comment! elle disait souvent qu'elle donnerait sa vie
pour eux, et elle faiblirait dans l'accomplissement de sa tche
sacre? Elle tendit ses nerfs dans un effort suprme; et tout ce qu'il
y a de force de rsistance chez une crature humaine, se rveilla chez
cette femme robuste.

Versailles, en mai 1871, offrait aux psychologues un spectacle trange
et pittoresque. Le conte de la _Belle au bois dormant_ se transportait
subitement dans la ralit cruelle. La cit de Louis XIV s'veillait
tout  coup de son sommeil sculaire et se dguisait en cit
contemporaine. Les dputs, les curieux, les diplomates, les
journalistes, les patriotes et les indiffrents, s'y prcipitaient les
uns aprs les autres. Ceux-ci pour voir, ceux-l pour savoir,
quelques-uns pour recevoir. Un Coblentz en miniature. Mais un Coblentz
o la raison dominait, parce que tout le monde s'y mettait d'accord
pour sauver le pays menac. La ville paisible prenait les allures
d'un petit Paris. On se couchait tard; on rencontrait par les rues des
promeneurs peu presss de regagner l'troit et incommode logis o
l'affluence des rfugis les entassait. Dans les cafs, ouverts trs
tard, regorgeant de monde, on bavardait, on maudissait la guerre
civile; et les bruits les plus invraisemblables trouvaient toujours
des crdules prts  les accepter.

Franoise allait  travers les rues,  travers les places publiques, 
travers les avenues, regardant, coutant, ne comprenant pas ce qu'on
disait. Elle s'arrtait devant les cafs, esprant entendre un mot, un
seul, qui fixerait son destin. La crature humaine est ainsi. Elle
s'imagine toujours que ses petites douleurs occupent la grande foule
goste. Qui donc, parmi tout ce monde, pouvait penser  Pierre Rosny,
garde national obscur, perdu dans la tourbe des armes parisiennes?
Franoise n'y songeait pas. Il lui semblait que tous ces gens qui
parlaient devaient parler de Pierre; que les lvres remuaient pour
prononcer le nom de Pierre. Elle n'osait aborder personne; elle
s'accotait contre un mur, l'oeil fixe, attendant tout d'un hasard,
maintenant. Cependant, l'heure fuyait, les promeneurs se faisaient
plus rares; les cafs se fermaient lentement, les uns aprs les
autres. Franoise reprit le chemin de la place d'Armes, et
machinalement elle se laissa tomber sur un des bancs de l'avenue. La
nuit l'enveloppait; une nuit trs calme. L'ombre dissimulait cette
malheureuse crature; et lentement, un sommeil profond s'emparait
d'elle. La tte  demi couverte par son chle, elle dormait, de ce
sommeil lourd de la bte puise chez qui l'esprit est vaincu par la
chair. Elle dormait, rparant ses forces, sans rver, ne sentant pas
le froid qui la gagnait. Quelques heures de repos: heureusement,
quelques heures d'oubli! Jusqu'au petit matin, elle resta l,
immobile. Brusquement elle ouvrit les yeux, ne sachant pas o elle se
trouvait; le souvenir aussi s'veillait, le souvenir lancinant,
atroce. Peu  peu, la vie recommena, graduellement renouvele; des
troupes de soldats passaient, des marachers des environs arrivaient,
conduisant leurs voitures cahotes. Franoise se leva, toute transie,
et fit quelques pas pour dgourdir ses jambes glaces. Elle toussait;
sa poitrine prise l'oppressait. Elle s'arrta tout  coup devant la
Prfecture. Un soldat sommeillait  demi au fond de sa gurite. Un
fils de paysan, blond, avec des taches de rousseur. Il rvait au pays,
sans doute,  la ferme paternelle, aux bois paisiblement endormis dans
le silence de la plaine; peut-tre  quelque belle fille qu'il avait
aime jadis. Franoise lui mit la main sur le bras. Il fit un
mouvement brusque dans sa capote  longs poils.

--Hein? quoi? que voulez-vous?

--Je vous... je vous demande pardon, balbutia-t-elle.

Par bonheur, elle tombait sur un brave garon.

--Qu'est-ce que vous voulez, ma bonne dame? rpliqua-t-il, en baissant
un peu son capuchon.

--Je voulais vous prier de... de m'indiquer o est la prison?

L'officier du poste s'avanait et lui donnait tous les renseignements
ncessaires. On ne permettait pas aux factionnaires de parler sous les
armes. Elle trouverait la prison un peu plus loin,  droite, en
suivant l'avenue. Pas moyen de se tromper: un grand btiment gris avec
des fentres grilles. Et comme un artilleur passait, tranant la
jambe, l'officier lui cria:

--Eh! l-bas! conduisez donc la bourgeoise  la prison. a ne vous
drangera pas beaucoup: elle ne sait pas, cette femme.

A une heure aussi matinale, les fonctionnaires sont rarement levs.
Comme le concierge lui disait cela d'une voix un peu grognon,
Franoise rpliqua humblement qu'elle attendrait. Du reste, on
n'tait pas sr: on allait voir. Le directeur de la prison, ancien
officier, homme correct, n'avait pas trop de ses journes pour
accomplir sa tche. Chaque jour, on lui envoyait des fournes de
prisonniers. Son activit suffisait  peine  la besogne. Il tait
lev et reut Franoise tout de suite. Il jeta sur la jeune femme un
regard rapide, mu malgr lui par ce visage ple, par ces yeux pleins
de terreur.

--Vous dsirez, Madame?...

D'une voix tremblante, elle dit tout. Elle cherchait son mari: tu,
bless ou prisonnier. Elle rptait toujours ces trois mots terribles.
Tu? elle commenait  croire que non. Prisonnier? elle allait le
savoir. Elle raconta son histoire navrante, et comment il ne devait
pas tre l depuis plus de deux jours.

--Quel est le nom de votre mari, Madame?

--Pierre Rosny.

Le directeur prit un gros livre reli,  couverture verte, et
parcourut les pages.

--Il n'est pas ici, Madame. Il est peut-tre au hangar.

Elle ne comprenait pas. Le directeur lui expliqua que la prison tait
pleine, plus que pleine. Il en venait tant, de ces gardes nationaux,
qu'on saisissait  chaque rencontre! Ne sachant o les mettre, depuis
quelques jours, on les parquait dans un immense hangar, tout prs de
la prison. Il allait la faire conduire afin qu'elle ne s'gart pas.
Franoise remerciait vaguement, tonne de trouver tant d'obligeance
et de bont chez ces hommes qu' Paris on leur dpeignait comme des
bourreaux. De nouveau, elle se retrouvait dehors, avec le gardien
charg de la guider. Encore marcher, encore traner ses pas errants!
Si, du moins, tant de fatigues aboutissaient, si elle devait sauver
Pierre! Elle longeait les murs de la prison, d'o sortaient des
plaintes vagues comme de longs soupirs. Elle s'loignait  regret de
cette gele sombre: elle et t si heureuse maintenant que Pierre ft
enferm l dedans! Aprs une course de dix minutes, le gardien lui
dit:

--Voil, Madame.

Et faisant un salut vague, il la laissa toute seule. Elle s'arrtait
devant une espce de cantonnement, entour d'un gros dtachement de
chasseurs  pied qui restaient l, le fusil arm, pendant que les
officiers veillaient, le revolver au poing. La prison trop pleine ne
pouvait plus loger tous les captifs, et on les enfermait l comme des
btes fauves. Il fallait reconnatre Pierre dans cette foule. Il
faisait jour,  prsent. Un jour gris, brouill, dont les lueurs
troubles clairaient mal. Elle cherchait, elle regardait.

Il y en avait de tous les ges: des enfants, des hommes faits, des
vieillards; tous hves, harasss par la bataille, puiss aussi par
l'angoisse qui les tenaillait. Quelques-uns, blesss lgrement,
gisaient dans un coin, sous un toit rapidement construit, que
soutenaient des poutres quarries  la hte; les autres demeuraient
immobiles, ne bougeant pas, comme s'ils craignaient les mauvais
traitements ou les coups. Presque tous semblaient se mfier de leurs
gardiens. C'est qu'une lgende terrible se colportait dans Paris; une
lgende calomniatrice qui accusait les soldats et les officiers de
violences et de cruauts. Les gens de l'Htel de ville voulaient
mettre le feu au ventre de leurs hommes. La plupart de ces ambitieux,
devenus soudain tribuns du peuple, assuraient qu' Versailles, on ne
faisait pas de prisonniers. On tuait tout; si par hasard on gardait
quelques vaincus, c'tait pour les torturer. Quelques journaux
ignobles de la capitale inventaient d'infmes histoires sur les
traitements rservs  ces captifs. Quand, plus tard, l'historien,
calme, runissant les documents de ce temps-l, voudra peser les
crimes des uns et des autres, il se demandera si les mensonges de ceux
qui gouvernaient n'excusent pas  demi la folie de ceux qui se
laissaient conduire.

Aussi, parmi tous ces prisonniers, quelques-uns aimaient mieux en
finir tout de suite. Deux ou trois des plus enrags rvaient une
tentative d'vasion, ou une insulte brutale  leur gardien; enfin,
quelque chose qui ament un dnouement rapide. Franoise les
contemplait, pouvante. Pierre, retenu l ou ailleurs, endurait
toutes ces misres. Elle lisait tant de souffrance sur les visages
dcharns de ces malheureux! Lui aussi avait faim, avait soif; lui
aussi gisait tendu sur la terre, le visage convuls. Elle ne pouvait
pas dtourner ses yeux hagards du hideux spectacle tal devant elle!
Malgr son angoisse, elle les examinait un  un, cherchant 
reconnatre celui qu'elle adorait. Un officier de chasseurs s'approcha
de Franoise, lui demandant poliment ce qu'elle dsirait. Elle
rpliqua qu'elle croyait son mari prisonnier; le directeur de la
prison, aprs l'avoir reue, l'avait fait conduire au hangar, pour
qu'elle pt s'informer. L'officier dit que c'tait fort simple. Il
possdait la liste de tous ceux qui se trouvaient l. Il la conduisit
dans un petit bureau plac dans la maison voisine. Nombreuses, ces
pages o s'entassaient les noms de tous ces captifs. Celui de Pierre
Rosny ne s'y lisait point. L'officier, un adolescent, se sentait mu.
Il s'intressait malgr lui  cette pauvre femme.

--C'est votre mari que vous cherchez?

--Oui, Monsieur.

--Vous ne l'avez pas trouv  la prison; il n'est pas ici non plus.
Vous pouvez esprer encore.

Esprer! Elle en tait lasse. La vue de tous ces hommes, dont le
visage suait la douleur, l'angoissait. Elle restait comme cloue sur
le sol. Tout  coup, un jeune homme se leva, un garon d'une vingtaine
d'annes. C'tait un des blesss. Une baonnette avait trou son
paule, et l'on voyait une large tache rouge  travers la toile qui
enveloppait la plaie. Il paraissait souffrir beaucoup. Le visage
blanc, les lvres tumfies, les yeux brls de fivre, il promenait
sur les soldats ses regards chargs de haine. Soudain, il s'appuya
contre une poutre et, faisant un geste de dfi, il se mit  chanter un
hymne froce, au refrain hideux, qui suintait la haine et le sang:

    La Commune, dans les batailles,
    O drapeau rouge de Paris,
    Rit des crapules de Versailles,
    Enveloppe entre tes plis!
    Que le feu flambe ou le sang coule,
    Qu'importe  qui n'a feu ni lieu?
    Vive la Commune! qui sole
    Ses braves b... de vin bleu!

Tous les prisonniers avaient tressailli. Un long murmure frissonnait
dans les groupes. Un sergent se dtacha de l'escouade, et s'approchant
du chanteur:

--Te tairas-tu, blanc-bec?

Le blanc-bec sourit: il souffrait trop; il voulait que son martyre
et une fin. Alors, haussant la voix, avec un accent plus farouche
encore:

    Ta couleur,  rouge bannire,
    C'est la couleur du sang vermeil!
    C'est celle du feu, quand t'claire
    Un rayon d'or du grand soleil!
    Quand le maudit Badinguet crole,
    Quand tout passe, roi, pape ou Dieu,
    Vive la Commune qui sole
    Ses braves b... de vin bleu!

Tous les prisonniers taient debout. Cette _Marseillaise_ de la
populace les enflammait. Le sergent prit le jeune homme par l'paule
et le secoua si violemment que le bless jeta un cri de douleur.

--Tu joues un jeu  te faire casser la gueule! cria-t-il.

De nouveau le captif ne rpliqua rien. Ses yeux hautains regardrent
encore le groupe remuant de ses compagnons de misre. On lisait sa
pense sur son visage rsolu. Il ferait tout pour exasprer ses
gardiens. D'une voix ardente, o vibraient la rage et la fureur, il
commena le troisime couplet:

    Autour de toi, drapeau-symbole,
    Nous irons tous au cabaret,
    Danser bientt la carmagnole
    Sur la carcasse  Foutriquet!
    Malgr Vinoy, malgr la foule
    Des roussins qu'il faut f..... au feu,
    Vive la Commune qui sole
    Ses braves b... de vin bleu!

Ce ne fut pas long. Le sous-officier fit signe  deux chasseurs et
vint droit au jeune homme. On allait l'empoigner et le jeter au
cachot. Il ne bougeait plus, et regardait son ennemi en face, d'un air
qui voulait dire: Enfin! Il recula de deux pas, et violemment, il
souffleta le sergent. Celui-ci tira son revolver et fit feu. Le jeune
homme roula sur le sol, la cervelle parse. Un long cri sortit de la
foule des prisonniers, pendant que Franoise s'enfuyait, affole.

Ah! elle comprenait maintenant que tout tait bien fini pour Pierre!
Lui aussi ne rsisterait pas  cet pre besoin de dfier ses ennemis;
lui aussi leur jetterait  la face un dernier anathme dans un cri de
rage; lui aussi meurtrirait son gardien pour en tre frapp; lui aussi
roulerait sur le sol, la tte fracasse!

Franoise courait maintenant sur la route de Paris, fuyant droit
devant elle, n'osant pas regarder en arrire, comme si un infernal
dmon l'et poursuivie. Il lui semblait que les ples lgions du
Dsespoir chevauchaient  son ct, et qu'elle ne pourrait leur
chapper jamais, jamais! Elle ne s'arrta que lorsque ses forces
furent  bout. Alors, elle s'assit sur le rebord du chemin, la
poitrine oppresse, n'y voyant plus clair. Un voile de sang descendait
devant ses yeux.

L'imprieux besoin de la mort dominait cette malheureuse. La mort!
Elle n'avait mme pas le droit de l'esprer. Elle se rappelait son
Jacques, bless, malade, qui l'attendait, qui ne pouvait point se
passer d'elle; elle se rappelait cette parole suprme de Pierre Rosny:
S'il m'arrivait malheur, jure-moi que tu en ferais un homme! Non,
elle ne pouvait pas, elle ne devait pas mourir. Son devoir la
condamnait  vivre. Si Pierre tait tu, en effet, il fallait qu'elle
accomplt le suprme dsir de son mari. Il fallait qu'elle vct pour
lutter, pour travailler, pour faire du fils de l'ouvrier un artiste
illustre. La mre se retrouvait vaillante et soutenait l'pouse
dsespre. Sans cela, elle se serait couche le long du foss, pour
attendre la mort. Mais ainsi que le marin qui, au milieu d'une nuit
d'orage va devant lui les yeux fixs sur les toiles, elle voyait
reluire aussi son toile, l-bas, bien loin: un enfant qui dormait
dans son lit tout blanc. Elle voulut se mettre debout: elle ne pouvait
pas. Ses jambes ne la soutenaient plus. Une grande maison, un chteau,
se dressait devant elle. Elle y demanderait un secours, un morceau de
pain. Elle essaya de traverser la route. Mais tout  fait puise,
elle roula dans un saut de loup qui longeait un parc immense.




III


Les murs blancs du chteau que Franoise avait aperu, avant de fermer
les yeux, jaillissaient maintenant dans les gaiets frissonnantes et
mouilles du rveil. Une matine dlicieuse commenait; une exquise
matine de printemps pleine de parfums et de chants d'oiseaux. Le
soleil rieur et familier illuminait les alles et les taillis du parc.
A la cime des arbres flottait encore un lger brouillard qui
ressemblait  une gaze trs fine, tendue sur les feuilles vertes.

--Ah! le beau temps, dit une voix claire. Dpche-toi, Faustine. Mon
Dieu! comme tu es paresseuse!

--Un peu de patience, Nelly.

Un superbe lvrier russe, au poil d'argent, aux yeux pleins de
flammes, franchit d'un bond le large perron de pierre et se coucha aux
pieds de Nelly qui se penchait pour le caresser.

--Ta matresse est en retard, Odin, reprit la jeune fille. Enfin, la
voil!

Odin tournait sa tte fine vers le chteau; quittant Nelly, il courut
vers la nouvelle venue, bondissant autour d'elle, cherchant  deviner
sa volont, s'lanant au milieu des alles et s'arrtant bientt
comme s'il craignait de n'tre pas suivi. Les jeunes filles
s'embrassrent tendrement. Toutes deux taient brunes,  peu prs du
mme ge. Faustine de Bressier avait dix-sept ans: c'tait l'ane.
Tout Paris a connu son pre, le gnral de Bressier, le hros de
Solfrino, nimb d'une gloire nouvelle, aprs sa campagne dans l'arme
de Chanzy. Rest veuf de bonne heure avec deux enfants, un fils et une
fille, il recueillait dans sa maison une parente loigne, riche et de
bonne naissance. Nelly Forestier et Faustine, les deux insparables,
avaient grandi ensemble, s'aimant comme des soeurs, de cette
fraternit d'lection souvent plus durable et plus sre que la
fraternit selon la nature. On subit ses parents; le coeur choisit ses
allis. Nelly et Faustine entraient dans la vie, unies par ces liens
solides que nouent les souvenirs d'une enfance commune. Elles se
chrissaient d'une tendresse gale, mais diffremment exprime.

Nelly, volontaire, toujours gaie, avec des emportements et des
jalousies d'enfant gte; Faustine srieuse, d'une gravit douce et
rflchie; la premire, nerveuse et ardente d'allures, la seconde,
calme en apparence, mais froidement passionne, avec des clairs de
mysticisme. Elles taient galement belles, et leurs beauts mmes ne
se ressemblaient pas. Nelly, souple et fine comme un cheval de race,
impatiente du joug, rappelait par ses yeux noirs et sa peau orange
les femmes arabes de Fromentin. Petite, bien prise dans sa taille
fine, aux ondulations souples, elle trahissait vite la Mridionale
exubrante et vive. Faustine tait la femme du Nord. Mince et
gracieuse, avec son regard nergique, elle semblait mieux faite pour
conduire sa destine que pour la subir. Son visage, d'une pleur
nacre, allong comme un came antique, s'illuminait par instants  la
lueur chaude de ses yeux pers. Ces deux jeunes filles se compltaient
l'une par l'autre. Accoutumes  penser ensemble, lies surtout par
ces affinits secrtes que craient leurs natures dissemblables, elles
considraient la vie comme une tape qu'elles franchiraient sans
jamais se quitter.

--Dcidment, tu n'es pas plus gaie ce matin qu'hier soir! s'cria
Nelly aprs un silence.

--Comment veux-tu que je sois gaie? rpliqua doucement Faustine.
Depuis deux jours, je n'ai pas eu de nouvelles de mon pre et de mon
frre. La division du gnral est  Courbevoie; il ne peut pas quitter
son commandement, et je trouve naturel qu'il ne vienne pas. Mais
tienne est sous Versailles, son rgiment n'a pas donn tous ces
jours-ci. Vraiment, en un temps de galop, il pouvait bien pousser
jusqu'ici.

Nelly haussa les paules et se mettant  rire:

--Tu es incroyable! Alors tu t'imagines qu'un beau capitaine de
hussards comme tienne se drangera pour voir deux petites filles...
Eh bien, qu'est-ce que tu as, Odin?

Le chien s'arrtait court, l'oreille droite; puis il bondissait, pour
s'arrter bientt, et japper bruyamment. L'alle o se promenaient les
deux amies tournait sur elle-mme et s'enfonait sous de larges
platanes, dans l'paisseur du parc. Odin s'y prcipita, tte baisse,
comme s'il et cherch  retrouver une piste.

--Regarde-le donc, reprit Nelly.

Mais Faustine suivait son rve intrieur, songeant  ses chers
absents, peu soucieuse de s'occuper du lvrier russe. Ils ne
finiraient donc jamais, ces longs jours d'inquitude et d'angoisses?
Pendant quatre mois elle avait trembl chaque jour pour son pre, qui
se battait sur la Loire, pour son frre prisonnier  Hambourg. Elle
les revoyait enfin, sains et saufs, aprs l'armistice, et voil que
recommenait la mme vie d'pouvantes quotidiennes! La guerre civile,
aprs la guerre trangre, renouvelait les tourments passs.

--A propos, as-tu trouv le sujet de ton tableau? demanda Nelly.

Faustine eut un geste de lassitude dcourage.

--A quoi bon? murmura-t-elle.

--Comment!  quoi bon? Je ne l'entends pas ainsi. Voil cinq jours que
tu n'as travaill. Je ne veux pas que ta paresse continue. Tu te
mettras  la besogne aujourd'hui. Oh! fais cela pour moi, ma petite
Faustine!

Au lieu de rpondre  son amie, la jeune fille s'arrta brusquement.

--Qu'as-tu donc? demanda Nelly tonne.

--N'as-tu pas entendu?

--Quoi?

--Un gmissement. Peut-tre me suis-je trompe. Et cependant, il me
semblait... Non, je ne m'abusais pas. Vois Odin.

En effet, le chien se tenait immobile, la tte en avant, comme s'il
ft tomb subitement en arrt.

--Il y a quelque chose, reprit Faustine. Cherche, Odin, cherche!

Le chien gratta le sol, hsitant: puis il enfila un petit sentier qui
s'enfonait dans l'paisseur verte des taillis. Sa matresse le
suivait; et Nelly venait la dernire, riant et se dpitant contre les
branches qui s'accrochaient  sa jupe ou se faisaient enrouler par ses
cheveux.

--Tu es folle, mon amie! Quelle ide de te prter aux caprices de
cette bte! Tu vois bien que ce sentier-l ne mne nulle part, et
qu'il aboutit  l'un des sauts de loup qui entourent le chteau.

Au bout de cinq minutes, Odin s'arrta devant le foss qui fermait le
parc. De nouveau il cherchait, il qutait, le poil hriss. Enfin,
brusquement, il se jeta dans le foss, poussant un aboiement prolong.
Les deux jeunes filles eurent un cri d'effroi: elles venaient
d'apercevoir le corps de Franoise qui gisait inanim entre les hautes
herbes. Mais Faustine ne s'peurait pas longtemps.

--La maison de garde est  ct, dit-elle. Va chercher Marius, ma
bonne Nelly. Il nous aidera  transporter cette pauvre femme au
chteau.

--Comment tu... tu vas rester... seule? balbutia Nelly.

--Tu es une enfant. De quoi veux-tu que j'aie peur?

Nelly s'loignait, tournant timidement la tte comme si elle et
craint de perdre son amie des yeux; et Faustine, descendant le long du
foss, s'approchait de Franoise qui demeurait immobile.

--Elle est bien ple! murmura-t-elle.

Elle prit la main de l'inconnue: le pouls battait  peine. Doucement,
Faustine essayait de soulever la tte de la malade, et l'appuyait sur
ses genoux. Franoise soupira profondment, ouvrit un moment les yeux,
et les referma comme aveugle par ce grand soleil qui succdait pour
elle aux noires terreurs de la nuit. Que faire? La jeune fille
attendait avec angoisse le retour de Nelly. Pourvu qu'elle et
rencontr Marius! A elles deux, elles n'excuteraient qu'une mdiocre
besogne, et l'on ne pouvait pas laisser l, abandonne et sans
secours, cette malheureuse crature, vaincue sans doute par le besoin
et la fatigue. Nelly avait trouv Marius. Ce solide gaillard souleva
Franoise dans ses bras, sans effort, et comme Faustine lui demandait
s'il dsirait qu'on l'aidt, il rpondit par un sourire orgueilleux.
Dix minutes aprs, la femme de Pierre revenait  elle, tendue sur une
chaise longue dans le salon du chteau. Elle ne souffrait pas, elle ne
se plaignait pas. Ses yeux tonns regardaient autour d'elle.
Lentement, son cerveau affaibli reconstruisait les vnements qui
s'taient succd depuis deux jours. Elle revoyait la chambre de la
rue Jean-Baussire, o Jacques restait seul; puis son dpart lugubre et
ce rude chemin de croix jusqu' Versailles; enfin son retour, quand
puise, n'en pouvant plus, elle regagnait Paris dsespre. Et avec
le souvenir, renaissait aussi la souffrance. Pierre! que devenait
Pierre! Non, elle ne voulait pas s'oublier chez les tres gnreux qui
la recueillaient. Il fallait qu'elle remplt son devoir jusqu'au bout.

--Comment vous sentez-vous, Madame? lui demanda doucement Faustine,
qui se penchait vers elle, piant le retour de la vie sur ce visage
blme.

--Mieux... je vous remercie, Mademoiselle. Vous tes bonne. Tenez,
voyez, je peux me remettre en route...

--Vous voulez?...

--Il le faut.

Elle essayait de se tenir debout: mais son nergie la trahissait.
Est-ce que la fatigue serait plus forte que sa volont?

--Pourquoi repartir dj? reprit Mlle de Bressier. Attendez au moins
que vos forces soient revenues. Craignez-vous que votre absence
prolonge n'inquite quelqu'un des vtres? Il m'est ais d'crire pour
donner de vos nouvelles.

--Je vous remercie, Mademoiselle. Mais mon fils est malade. Il est
seul. C'est moi qui le soigne. J'ai hte d'tre auprs de lui, vous
comprenez.

--Une maladie... grave? ajouta la jeune fille, aprs une courte
hsitation, comme si elle craignait d'aviver une douleur qu'elle
sentait profonde.

--Une blessure.

--Srieuse?

--Oui. Il l'a reue  Montretout. Oh! c'est un brave enfant... A seize
ans, il s'est engag comme les autres.

--Voil qui vous fera du bien, Madame, s'cria Nelly gaiement.

Elle rentrait dans le salon, prcdant le valet de chambre qui
apportait une petite table toute servie. Franoise, confuse de tant de
soins, essayait de se dbattre et de refuser. Avec sa brusquerie
d'enfant gte, Nelly la fora d'obir. Elle but lentement quelques
gorges de vin, et mangea non sans apptit: les couleurs remontaient 
son visage ple, et ses yeux brillaient d'un clat plus vif. Mais aux
lvres douloureusement contractes, au pli qui se creusait sur son
front blanc, les amies comprenaient que l'trangre taisait son
secret. Ce n'tait pas seulement une pauvre femme atteinte d'un mal
physique, mais une victime torture par une souffrance cache.
Franoise tait mise simplement, avec l'lgance inne des Parisiennes
qui, en dpit du rang qu'elles occupent, ont toujours plus de finesse
et de distinction que les autres femmes. Assises auprs d'elle, Nelly
et Faustine s'ingniaient  la servir. Rien de plus gracieux que ce
groupe: l'ouvrire soutenue et console par ces deux fraches et
charmantes cratures. Mme Rosny se sentait profondment touche,
surprise surtout. Elle avait t leve dans la haine de cette
bourgeoisie qui venait  son aide,  l'heure la plus douloureuse de sa
vie. N'tait-ce pas contre ces mmes classes riches et heureuses que
la Commune, en qui elle croyait, s'insurgeait dsesprment?

--Maintenant que vous avez repris des forces, continua Faustine, je
vous permets de poursuivre votre route. Seulement, vous ne vous en
irez pas  pied. Oh! ne vous dfendez pas! Vous tes oblige de nous
obir. Si moi j'tais assez faible pour vous cder, voici mon amie
Nelly dont vous n'auriez pas aisment raison. Je vais faire appeler
Marius. Il nous conseillera. D'ailleurs, puisque vous avez hte de
retourner auprs de votre fils, le plus simple est encore qu'on vous
reconduise en voiture.

L'argument tait juste, et Franoise ne rpliqua rien. Marius entrait.
Il se mit  rire, en voyant Franoise.

--Oh! oh! dit-il, vous avez meilleure mine que lorsque je vous ai
ramasse sur la route!

C'tait un vieux soldat qui avait servi jadis sous le gnral, en
Afrique; son temps achev, il tait entr comme garde chez son ancien
chef. Mlle de Bressier lui expliqua que sa protge voulait retourner
 Paris, et qu'elle comptait sur lui pour l'escorter. Mais comment
gagner la ville, en voiture, au milieu des troupes qui sillonnaient la
plaine, sous la perptuelle menace des feux convergents des forts?
Marius eut tt fait de prendre un parti. S'en aller directement par
Svres et Bellevue: impossible. On se heurterait  mille difficults
toujours renaissantes. Il conseillait d'aller  Saint-Denis, par
Versailles et la fort de Saint-Germain. La voiture franchirait la
Seine au pont de Poissy, rtabli depuis huit jours. Comme les
Prussiens occupaient les zones du nord et de l'est, on arriverait
jusqu'aux fortifications sans tre inquit.

Un quart d'heure aprs, un _duc_ bien attel attendait devant le
perron du chteau. Les choses marchaient si vite depuis que Franoise
avait recouvr sa connaissance qu'elle en demeurait encore interdite.
Comme les tres dlicats, elle se sentait gne pour exprimer sa
gratitude. Depuis deux heures, elle vivait dans un ordre de sentiments
inconnu, dans un monde presque entirement nouveau. Elle ne pouvait se
faire  l'ide qu'elle, une ouvrire, une rvolte, recevait un pareil
accueil chez ces belles et riches jeunes filles. Cependant, elle
allait partir, et c'est  peine si elle avait dit combien elle se
sentait profondment touche. Elle se tenait debout, au milieu du
salon, regardant l'une aprs l'autre ces jolies fes qui lui
apparaissaient dans sa dtresse comme deux anges consolateurs:
Faustine, douce, calme et souriante, Nelly, toute gaie avec ses yeux
o luisait la joie.

--Je ne sais que vous dire... Mon Dieu! comme vous tes bonnes! Qui
sait ce que je serais devenue sans vous? Et mon pauvre enfant ne
m'aurait jamais revue peut-tre. Pourtant, il a plus besoin que jamais
de...

Elle s'arrta. La pense de Pierre lui revenait, cruelle, remplissant
son cerveau d'ides funbres. Un sanglot s'touffait dans sa gorge:
elle chancela. Comme Faustine s'lanait pour la soutenir, elle
l'arrta d'un geste doux:

--Non, merci, ce n'est rien. Un blouissement: il est pass dj.

Elle essayait de sourire; mais des larmes brillaient dans ses yeux. De
nouveau elle les regardait l'une aprs l'autre.

--Voulez-vous me permettre de vous embrasser? dit-elle avec une nuance
de timidit.

--Comment donc! mais c'est moi qui vais commencer, s'cria Nelly.

Franoise serrait les mains de Mlle de Bressier, elle la contemplait,
comme si elle et voulu graver  jamais dans sa mmoire le visage
charmant de la jeune fille.

--Soyez heureuse, dit-elle enfin. Adieu, Mademoiselle.

Elle dgageait ses mains que Faustine retenait dans les siennes.

--Alors, nous allons nous quitter, et je ne saurai pas votre nom?
demanda-t-elle.

--Qu'importe, si je n'oublie jamais le vtre? rpliqua doucement
l'ouvrire. Je suis celle qui passait et que vous avez sauve. Merci
et adieu!

--trange femme! murmura la jeune fille, pendant que le _duc_ filait
dans l'alle du parc.

Marius conduisait lui-mme. Il n'entendait pas qu'il arrivt un
accident  la protge de sa matresse. Pendant le trajet, assez long,
sans cesse interrompu par des convois militaires, par des troupes de
soldats qui rejoignaient leurs rgiments, Marius parlait du gnral,
de son fils, de sa fille. Franoise coutait curieusement l'loge de
cette belle crature  qui elle devait tant. D'ordinaire, rien n'est
plus doux que d'entendre admirer ceux-l qui nous ont fait du bien.
Dans son coeur, la reconnaissance se heurtait  sa haine contre les
bourgeois. Quand Marius la dposa, au del de Saint-Denis,  quelque
cent mtres des fortifications, Franoise savait de Faustine et des
siens tout ce que le soldat savait lui-mme. Un sentiment nouveau
remuait dans son coeur. Elle revoyait en pense l'allure noble et
fire, les yeux pers de la jeune fille, et elle se demandait avec
tonnement si, maintenant, il n'y avait pas en ce monde un tre de
plus qu'elle aimait.

Comme elle franchissait le poste de gardes nationaux qui campait dans
la premire avenue, Franoise s'entendit appeler par son nom.
Surprise, elle tourna la tte, et subitement devint toute ple. Elle
reconnaissait le lieutenant lgrement bless, qui faisait partie du
bataillon de Pierre.

--Bonne nouvelle! citoyenne! votre mari est vivant...

Elle eut un cri dchirant, se sentant dfaillir. Aprs avoir ragi
contre l'excs de la douleur, est-ce qu'elle ne saurait pas ragir
contre l'excs de la joie?

--Vivant! vivant!

--Oh! je me suis beaucoup reproch de vous avoir tourmente hier...
Mais je ne savais pas... Un brave garon est arriv ce matin apportant
des nouvelles sres. Cent hommes du bataillon ont pu s'chapper. Ils
sont cachs dans les bois au del de nos avant-postes. On enverra deux
rgiments pour les dgager.

Mais Franoise n'entendait plus, ne voyait plus. Elle ne savait qu'une
chose: Pierre tait sauv! Elle le reverrait; il y aurait encore du
bonheur pour eux! Dans son ivresse elle restait debout, dans l'avenue,
appuye contre un arbre. Comme un soleil, cette radieuse jeune fille
venait peut-tre de lui porter bonheur.




IV


Le chteau de Chavry, qui appartient au gnral de Bressier, date du
premier Empire. Il a t bti, en 1803 par le fameux Ledret, sur
l'ordre de Napolon, qui en fit don  sa soeur Pauline, lorsqu'elle
pousa le prince Borghse. Cette norme proprit porte bien la marque
de son poque: un corps de btiment assez lourd, au milieu, et flanqu
de deux ailes trop lgres. Tout d'abord, le regard est
dsagrablement heurt par le manque d'harmonie de l'ensemble. Le plan
primitif existe encore dans les cartons du cadastre de Versailles.
D'abord, le chteau s'levait au milieu d'un jardin anglais
mdiocrement dessin, o le mauvais got d'un jardinier amoureux
d'Ossian avait sem quelques ruines et une demi-douzaine de cavernes.
C'tait d'un ridicule achev. Heureusement, au dbut de la
Restauration, la proprit passa entre les mains d'un homme d'esprit,
M. de La Robertie, qui s'empressa de dtruire les cavernes et les
ruines. pris d'arboriculture, il essaya de corriger la laideur des
btiments en les entourant d'un parc qui leur prterait un aspect plus
grave. M. de La Robertie mourut trs vieux, aprs le coup d'tat. Les
arbres avaient pouss, et toujours surveill par un matre habile, le
parc devenait grandiose. On retrouvait bien encore,  et l, les
traces de l'ancien jardin anglais; mais la beaut des alles
silencieuses et profondes ravissait le promeneur qui croyait errer
dans une fort. Des arbres normes, tantt espacs comme les
chevaliers d'un conte hroque qui restent immobiles et la lance en
arrt, tantt serrs et rapprochs par l'insouciant caprice de la
nature. Un bois de platanes conduisait sur un plateau troit, d'o les
yeux ravis contemplaient un paysage merveilleux. Toute la plaine
rieuse o la Seine se plie et se replie sur elle-mme. Au fond, 
droite, Paris couch dans les vapeurs grises de l'horizon. Et,
nonchalamment poss, les villages coquets qui montent en tages
jusqu' Saint-Cloud.

Au dbut de la guerre civile le gnral voulait que sa fille retournt
en Auvergne o elle s'tait dj rfugie pendant l'Invasion. Elle
s'y refusait nettement. M. de Bressier n'insistait pas. Il savait que,
situ sous la protection du Mont-Valrien, Chavry resterait en dehors
des mouvements militaires et ne serait jamais menac. Depuis la mort
de sa mre, qu'elle avait  peine connue, Faustine habitait ce
chteau; d'abord seule, plus tard avec Nelly. Toutes deux s'y
plaisaient plus qu' Paris, dans l'htel de la rue de Lille, occup
seulement pendant les rares congs du chef de la famille. Elles
recevaient l une ducation solide, dirige par une institutrice de
premier ordre, Mlle Vaudois. La semence idale germa diffremment dans
ces terres dissemblables. Nelly, paresseuse et indolente, travaillait
parce que c'tait le seul moyen de pouvoir s'amuser ensuite; Faustine,
au contraire, aimait l'tude par got, pour elle-mme, pour les joies
qu'elle en tirait. De trs bonne heure, on fut frapp, autour d'elle,
de son aptitude  saisir la plastique des tres et des choses. Son
got pour le dessin se rvla, tout de suite, d'instinct, et se
dveloppa si rapidement que le gnral voulut qu' dix ans elle et un
matre srieux. Par une heureuse fortune, on lui recommanda un ancien
prix de Rome, d'une grande habilet de main, d'une instruction solide,
et chez lequel l'enseignement de l'cole n'avait pu tuer
l'originalit premire. Quoiqu'il ft absolument dnu d'imagination,
Joseph Cayron aurait fait sa troue comme les autres, s'il n'et t
paralys par une timidit invincible. L'artiste qui doute souvent de
lui-mme est fort; l'artiste qui ne croit jamais en lui est perdu. Il
est vou  l'infcondit. Joseph Cayron tait de ceux-l. Il admirait
tellement son art qu'il en avait peur. Peut-tre aussi manquait-il de
cette vaillance d'esprit qui permet  un homme de n'apercevoir les
obstacles que pour s'efforcer de les vaincre. Le peintre vit tant de
mdiocrits hisses sur le pavois, tant de vrais talents fouls aux
pieds, qu' sa timidit naturelle se joignit bien vite un incurable
scepticisme.

S'il ne pouvait crer des oeuvres personnelles, il restait du moins un
merveilleux initiateur aux oeuvres des autres. Faustine crut en lui.
Elle accepta docilement ses conseils imprieux. Car cet homme craintif
n'admettait pas qu'on discutt l'ART. Il prononait ce mot d'une voix
lgrement emphatique, en clignant  demi le regard, comme un dvot
qui parle de la Sainte Vierge. Pendant quatre ans, il ne permit pas 
son lve de peindre. Il voulait la rompre  la gymnastique du dessin,
lui donner une grande sret de main. Ensuite on verrait. Jamais le
gnral n'prouva une plus grande stupeur que le jour o Joseph Cayron
lui dmontra que Faustine devait tudier l'anatomie. L'anatomie! une
enfant de seize ans! Est-ce que ce peintre rat devenait fou? Mais le
peintre rat mit une telle ardeur dans son insistance que M. de
Bressier cda. Avec mauvaise humeur, par exemple. Pendant trois jours,
il dit, comme se parlant  lui-mme: L'anatomie! l'anatomie! Et il
affectait de n'appeler sa fille que Mlle Carabin.

Cette instruction solide dveloppa rapidement les dons naturels de
Faustine. Elle tait trop intelligente pour ne pas savoir que le
talent n'existe pas sans la maturit. Elle voulait travailler
longtemps, travailler beaucoup, avant que personne, en dehors des
siens, se doutt de ses gots et de sa vocation. Elle tait artiste
dans le grand sens de ce mot sublime, c'est--dire rebelle par nature
aux sensations banales. Certes elle et mieux aim crever ses toiles
et jeter ses brosses par la fentre que de rester un amateur.

Son atelier se dressait  deux cents mtres du chteau, le long de la
route, en plein air. Le jour y arrivait par de larges baies vitres;
un cran de soie verte cachait le plafond, tendu sur un chssis, et
permettait de distribuer  volont la lumire. Jamais on ne se serait
cru dans un atelier de jeune fille. Des boiseries sombres, appliques
contre les murailles, donnaient un aspect svre  cette pice vaste
qui semblait tre le cabinet de travail d'un philosophe. On n'y
trouvait aucune de ces fantaisies gracieuses que le caprice de
quelques peintres clbres ont mises  la mode. Des bibelots de grand
prix, et d'un got exquis; mais pas de japonaiseries grles, pas de
peluches chatoyantes ni de porcelaines dlicates. Rien de ce dsordre
affect qui rassemble avec soin les objets les plus disparates, et
colle un violon XVIe sicle  ct d'un cheval en carton, caparaonn
d'toffes voyantes. En revanche, cinq ou six toiles rares. Un Hobbema
d'une incomparable fracheur, prs d'tudes signes des noms les plus
retentissants de l'cole moderne; la premire esquisse que Delacroix
ait faite de l'_Entre des Croiss_; plus loin, de gracieuses terres
cuites, un merveilleux groupe en marbre d'Antonin Merci, une aiguire
d'argent de Froment-Meurice. Et, dans le fond de l'atelier, occupant
la moiti d'un immense panneau, une merveille dcouverte par Faustine,
deux mois avant la guerre, au fond d'un palais gnois: un tableau du
Titien.

Quand il fallut fuir devant l'invasion, c'tait l'unique trsor que
Mlle de Bressier et emport avec elle. La toile miraculeuse,
soigneusement roule, resta cache en Auvergne, comme un de ces
mystrieux coffrets que surveillent des nains jaloux. Un sujet d'une
grande simplicit. Une femme rousse, au visage altier, joue avec une
bague d'meraudes qu'elle regarde fixement de ses yeux noirs; elle est
vtue d'une robe de satin marron brode de jais. Pas un bijou: pas
mme un collier. Une rose rouge saigne dans la splendeur fauve de sa
chevelure. Jamais le vieux Titien ne modela des chairs plus fermes;
jamais il ne trouva des tons plus satins et plus fulgurants. Faustine
appelait cette toile: la Dame  la bague. Le gnral, plus pratique,
prtendait que sa fille aimait tant son tableau parce qu'elle s'y
retrouvait, de brune change en rousse. Et en ralit, par un hasard
curieux, l'hrone du Titien et Faustine se ressemblaient, comme une
femme de vingt-cinq ans peut ressembler  une jeune fille de dix-sept.

Mlle de Bressier passait l le meilleur de ses journes. Quand elle
voulait se dlasser, elle ouvrait son piano, et Nelly sortait de sa
paresse pour l'accompagner. Quelques heures aprs le dpart de
Franoise, les deux amies se trouvaient dans l'atelier comme
d'habitude. Nelly, allonge sur une pile de coussins, regardait Mlle
de Bressier, debout devant une toile blanche. Elle esquissait au
charbon la scne du matin. Un coin de parc; Odin immobile et le poil
hriss au milieu des grandes herbes; et les jeunes filles, avec une
allure craintive, avanant curieusement la tte pour mieux voir la
pauvre femme tendue toute raide dans le foss.

--J'avais bien raison, en te conseillant de te remettre au travail,
s'cria gament Nelly. Seulement je ne me doutais pas que tu
trouverais un drame dans ta propre maison. Maintenant que nous sommes
seules, changeons un peu nos confidences. T'es-tu demand par suite
de quelles circonstances l'inconnue s'est vanouie  la porte du
chteau?

--Mon Dieu, non.

--Tu n'es pas curieuse. Moi j'ai devin.

--Oh! tu inventes trs facilement, dit Faustine avec un sourire.

--Mchante! Je suis sre qu'elle a un amoureux dans l'arme de
Versailles. Elle est jolie, sais-tu? Quel ge peut-elle bien avoir?
Trente-cinq ans, puisque son fils en a seize... Bravo! Faustine. En
deux traits tu as rendu l'expression douloureuse du visage.

Faustine n'coutait plus son amie. Le dmon du travail la possdait
tout entire. Sous ses doigts agiles, la scne prenait une intensit
particulire. Elle avait vu le drame, et elle le rendait dans toute sa
simplicit poignante. Soudain, un bruit de voix clata dans le parc.
Curieuse, Nelly courut  la baie vitre, et jeta un cri.

--Qu'y a-t-il donc? demanda Mlle de Bressier avec une nuance
d'inquitude.

--Monsieur ton frre qui daigne nous rendre visite.

--tienne!

--Lui-mme.

Un vritable officier, dans toute son lgance guerrire. De haute
taille, mais bien pris dans ses formes athltiques, tienne de
Bressier avait vingt-quatre ans. Il ressemblait  sa mre qu'on citait
nagure pour sa beaut rayonnante et douce. Les cheveux trs blonds,
coups en brosse, dcouvraient un front noble et plein de penses. Le
jeune homme portait une moustache fine et soyeuse qui laissait voir un
sourire charmant. C'tait vraiment un beau soldat,  l'allure crne et
dcide, qui regardait bien en face, de ses yeux gris et pleins de
flammes.

--Oui, c'est moi, mes chers enfants! Embrasse-moi encore, Faustine, et
toi aussi, Nelly. Mon Dieu, que je suis content de vous voir!

--On ne s'en douterait pas, murmura Nelly en faisant la moue.

--Je sais ce que vous voulez dire, mademoiselle Grondeuse. Vous me
boudez, parce que je ne suis pas venu ces jours-ci. Comme les
meilleurs sentiments sont travestis! Tu n'as pas de nouvelles du
gnral, n'est-il pas vrai, Faustine?

--Non. Cela m'inquite.

--Eh! bien, je t'en apporte!

Le visage de la jeune fille s'claira de nouveau. Elle n'tait plus la
mme depuis l'arrive de son frre. L'expression grave de sa
physionomie disparaissait. Une joie profonde luisait dans ses grands
yeux pers, qu'elle fixait sur son frre avec une adoration concentre.
Elle le trouvait beau; elle le savait intelligent et bon. Son pre,
son frre et Nelly se partageaient toutes les tendresses de son coeur.

--Oui, oui, vous m'accusiez toutes les deux, continua le capitaine.
Les absents ont toujours tort. On les blme, sans savoir. On dit: Ils
pourraient venir, et ils ne viennent pas. D'abord, j'ai un service
trs dur. Les gnraux manquent d'aides de camp. C'est nous autres,
officiers de cavalerie, qui les remplaons. Ensuite, ds que j'ai eu
un moment de libert, j'ai couru au pont de Courbevoie. Oui! vous
commencez  comprendre, mademoiselle Faustine! Je voulais voir le
gnral, et apporter ici des nouvelles toutes fraches. En superbe
sant, le gnral! Je crois, ma parole, que a le rajeunit de faire
campagne.

--Il ne t'a rien dit pour moi? pour Nelly?

--Comment donc! Mon pre est un trop parfait galant homme pour ne pas
envoyer un souvenir  deux jolies filles telles que vous,
Mesdemoiselles. Et je vais avoir l'honneur de vous le remettre...

Moiti srieux, moiti riant, il s'approcha des deux amies. Ensuite,
les runissant entre ses bras, il les baisa l'une au front, l'autre
sur les joues, malgr leurs clats de rire. Maintenant il examinait la
grande toile blanche, o Faustine esquissait la scne du matin.

--Trs bien, mon amie! Voil qui est dramatique et vivant! Mais c'est
le parc... Oui, c'est l'aile droite du chteau, dans le fond...

Il fallut raconter au capitaine toute l'histoire. Nelly, d'un ton trs
larmoyant, expliqua son ide. Elle construisait tout un roman! Une
pauvre femme, prise d'un brillant officier de l'arme de Versailles,
bravait le danger et la fatigue pour aller voir celui qu'elle aimait.
tienne accueillit cette hypothse par un joyeux clat de rire. Et
comme les jeunes filles lui demandaient la cause de son hilarit, il
leur expliqua que, seule, une hrone de la Commune pouvait risquer
une telle aventure. Le raisonnement du capitaine ne manquait pas de
vraisemblance. videmment, l'inconnue esprait trouver  Versailles
son fianc, son mari ou son amant. L'objection d'tienne dtruisait de
fond en comble le petit roman invent par Nelly. La jeune fille le
sacrifia sans aucun amour-propre! L'arrive de Marius, qui revenait de
sa course aux environs de Paris, acheva de la convaincre. Ne
laissait-il pas la jeune femme  quelques mtres des fortifications?
Il avait vu les gardes nationaux s'approcher d'elle, et entendu le
lieutenant de la compagnie lui parler.

Qu'importait  Faustine? Elle ne regrettait rien de sa bonne action.
La charit ne connat point d'opinion politique. Et puis, elle tait
si heureuse de sentir tienne auprs d'elle, d'avoir des nouvelles de
son pre! La journe s'achevait gaiement! Le capitaine se plaisait
dans cette atmosphre familiale, entre ces deux tendresses vigilantes,
qui lui rappelaient les meilleures et les plus heureuses annes de sa
vie.

Vers le soir, il ordonna de seller son cheval. Marius hochait la
tte. Il commenait une longue histoire pour dtourner le jeune homme
de partir  la nuit close. tienne s'tonnait, riant, demandant au
vieux soldat d'o lui venait cette prudence inaccoutume. Marius ne
voulait pas rpondre d'abord. Il connaissait le capitaine et son amour
des prilleuses aventures. Nelly et Faustine insistaient, elles aussi:
mais pour le seul plaisir de conserver plus longtemps auprs d'elles
celui qu'elles considraient toutes les deux comme un frre.

--Voyons, Marius, dit tienne. Tu as un motif pour m'empcher de
rentrer ce soir  l'tat-major?

--Eh bien, oui, mon capitaine.

--Un motif... grave!

--Trs grave.

--Lequel? Parle.

Bon gr, mal gr, il fallut que Marius s'excutt. Il avait recueilli
quelques mots de la causerie change entre le lieutenant et
Franoise. Une centaine de gardes nationaux occupaient les bois,
cachs dans les environs. Pour regagner Versailles, le jeune officier
passerait forcment au milieu de ces gurillas attentives; ce serait
s'exposer inutilement et par vaine bravade. tienne se mit  rire.

--Tu es fou, mon pauvre Marius. Alors, moi, un officier franais, je
reculerais devant une poigne de pantouflards? Ces gens-l ne sont
point des soldats. Ils n'ont de courage que pour fusiller les
prisonniers. Mon chemin traverse les bois o ils se cachent; j'y
passerai cote que cote. Et malheur  ceux que je rencontrerai!

Faustine tait brave. Son frre le savait. La fille, la soeur d'hommes
qui risquent tous les jours leur vie, s'accoutume insensiblement au
danger. Elle a de bonne heure appris  le regarder en face. Cependant
son coeur se serra. Les craintes de Marius la pntraient. Elle
s'effrayait  l'ide qu'tienne franchirait seul, sans escorte, la
nuit, ces grands bois sombres, qui se dressaient  l'horizon comme de
mystrieux gants.

--Pourquoi ne restes-tu pas avec nous? dit-elle, d'une voix
suppliante. Tu m'as dit que ton devoir ne te rappelait pas. Reste...
je t'en prie!

--Mais, mon amie, on peut se battre demain: ce serait beau si j'tais
absent! Puis, ne sens-tu pas que les craintes de Marius m'ont mis en
got? Morbleu! j'ai l'espoir de sabrer une douzaine de communards, et
je reculerais? Allons donc! Regarde, OEdipe piaffe de joie. Je n'ai
qu' sauter en selle. En un temps de galop j'arriverai  Versailles!

Faustine n'insista plus. Elle connaissait la bravoure de son frre;
cette bravoure aventureuse et lgendaire qui l'entranait toujours au
plus pais du danger. Il tait si vaillant et si beau, ce hardi jeune
homme, souriant au pril offert, comme au rendez-vous d'une jolie
femme! Nelly essaya de joindre ses prires  celles de son amie. Mais
quand le capitaine voulait la condamner au silence, il la traitait de
petite fille; dpite, elle se taisait, s'enfermant dans sa dignit
blesse.

OEdipe, un vigoureux cheval anglais, avait fait toute la campagne du
second sige. Faustine essaya de se rassurer, en voyant la vie de son
frre confie  l'ardent animal. Seul, Marius continuait  hocher la
tte, avec mcontentement. Il grommelait entre ses dents,  la grande
gaiet d'tienne, qui se moquait de ses enfantines frayeurs.

--Mesdemoiselles, je vous salue! s'cria le capitaine.

Il partit au petit galop de chasse,  travers les alles du parc.
Faustine le regardait, les sourcils froncs, cherchant vainement 
chasser l'inquitude qui la poignait.

--Que crains-tu? lui demanda Nelly, en passant ses bras autour du cou
de son amie.

--Je ne sais pas...

--Et toi, Marius? Qu'est-ce que tu as  grommeler d'un air mcontent?

--Je dis... je dis que la guerre est une mauvaise bte. Quand on la
griffe pour s'amuser, elle se venge.




V


OEdipe filait grand train. tienne ne songeait dj plus aux
prdictions de Marius. Comme les tres crs pour l'action, il avait
l'insouciance autant que le mpris de la mort. Il aurait dit
volontiers avec Shakespeare: Le danger et moi sommes deux lions ns
le mme jour: seulement je suis l'an! Le pril n'exige en somme
qu'une accoutumance de la pense: l'esprit s'y fait aussi aisment que
le corps  l'inclmence du ciel.

La nuit tombait rapidement. Des nuages, gris comme des plaques
d'ardoise, couraient en frissonnant sur le ciel. Pas une voiture, pas
un promeneur. A droite et  gauche les maisons blanches et les villas
coquettes. Chavry n'avait pas trop souffert pendant la guerre. Le
commandant prussien qui l'occupait, connaissait de rputation le
gnral de Bressier. Depuis la Commune, les formidables batteries de
Versailles protgeaient le chteau contre le canon de Paris.

Une centaine de gardes nationaux cachs dans les bois! En vrit,
Marius devenait fou. Et le capitaine riait en lui-mme de la navet
du vieux soldat. Il retrouvait l'Africain toujours crdule aux
histoires invraisemblables, habitu aux Bdouins agiles tapis dans
l'ombre des buissons tratres. Les communards, fugitifs et vaincus,
traqus par les soldats de ligne, ne pensaient gure  s'embusquer si
prs de leurs ennemis. Et quand ce serait vrai, aprs tout? Il
passerait sur le ventre de ces gens-l. tienne prouvait contre eux
ce sentiment de rage qui dominait dans tous les coeurs patriotes.
chapp  grand'peine de son bagne allemand, encore humili des
dsastres de l'arme, il voulait male-mort  ces hommes qui dressaient
leur drapeau sanglant en face du drapeau franais. Les souffrances
intimes de la dfaite agissaient sur lui comme agit la douleur d'une
mre aime sur un fils tendre. Cet tendard tricolore qui avait
frissonn dans tant de victoires, lui devenait plus cher aprs leurs
communes souffrances.

La grande route le conduisait droit  Versailles. Il suffisait de
laisser galoper OEdipe qui ne risquait pas de s'garer. Mais en
coupant  travers bois, le capitaine gagnait une demi-heure.
D'ailleurs, il lui tardait de voir si l'embuscade promise se
dresserait devant lui. La masse bleue et noire des taillis s'tendait
 ses cts dans une immobilit frissonnante. Bientt tienne poussa
son cheval  travers champs, et prenant un petit sentier, cach par
les herbes vivaces, s'enfona parmi les arbres. Un grand silence
l'enveloppait: le silence de l'obscurit et de la solitude. A ce
moment, le vent chassa les nuages, dchirant le rideau de la nuit, et
la lune monta trs lentement sur l'horizon. De minces filets d'or
glissaient entre les branches avec des reflets tremblants.

Le cheval, non excit par son cavalier, allait au pas. tienne ne
pensait plus  ces invisibles ennemis. Il revoyait en souvenir Nelly
et Faustine, ces deux dlicieuses cratures. Soudain, le bruit sec
d'une branche casse le fit tressaillir. D'instinct, il tira son
revolver de la fonte: rien ne bougeait. Il pressa le flanc d'OEdipe,
qui bondit sous l'peron et s'lana. Pendant une minute, le cheval
garda le galop, puis il s'arrta brusquement. Un homme se dressait au
milieu du sentier, le fusil  la main, la baonnette en avant. Le
capitaine visa et fit feu. L'homme, non atteint, se jeta de ct;
mais le cheval se cabra violemment avec un hennissement aigu. Le jeune
homme sentit sa monture se drober sous lui. Il lcha les rnes et se
laissa glisser. On pouvait venir maintenant, on le trouverait debout,
un revolver dans chaque main.

Ce ne fut mme pas une lutte. De chaque ct du bois, des hommes se
ruaient furieusement sur l'officier. Une grappe d'ennemis se pendait
aprs lui, paralysant ses efforts violents. Ses pieds, ses jambes, ses
poignets taient serrs, tenaills et comme visss en des crous de
chair. Une attaque silencieuse, brutale, comme un coup de massue
assn dans l'ombre. tienne tait billonn, ligot, entran 
travers les arbres, avant mme d'avoir compris d'o venait ce rude
assaut.

De ce ct, les bois de Chavry ont une tendue de plusieurs
kilomtres. Le capitaine connaissait tous ces fourrs, tous ces
taillis o il jouait dans son enfance, o, plus tard, il se promenait
 cheval. Il tchait de regarder  droite et  gauche pour se rendre
compte du chemin suivi par ses ennemis. Mais la nuit l'enveloppait. Un
rideau humain se dressait  ses cts. Il entendait  peine quelques
mots changs  voix basse. De temps en temps, un juron touff,
lorsqu'un de ses agresseurs buttait contre une pierre ou s'accrochait
 une branche. Enfin brusquement on s'arrta. Une voix dit: Nous
sommes bien ici...

Entre des arbres pais s'talait une clairire troite, mais trs
exactement ferme. Alors seulement se dnourent les liens attachs
aux membres du jeune homme. D'un bond il se trouva sur pied, mais sans
armes. Autour de lui, une vingtaine de gardes nationaux hves,
dguenills, vaguement estomps par le reflet jauntre d'un feu de
broussailles. D'autres vautrs  terre, avec des faces abruties
d'ivrognes, cuvaient leur eau-de-vie, et regardaient, indiffrents, en
fumant de courtes pipes.  et l, des fusils en faisceaux. Ce qui
effrayait le plus chez ces dmons voqus d'un enfer inconnu, c'tait
le silence lourd qui pesait sur eux. Ils taient soixante,  peu prs.
Et depuis la grande dfaite, ils restaient l, tapis dans ces bois,
comme des btes fauves. On leur avait distribu quarante-huit heures
de vivres avant de quitter Paris. Mais la plupart, depuis le matin,
les autres, depuis la veille, manquaient de biscuit et de viande.

tienne comprit tout d'un seul regard. Il tait perdu. Jamais on ne
lui ferait grce. Sans doute, la plupart de ces fdrs, qui,
l'avant-veille, se battaient encore et rudement, avaient des mes de
soldats. Mais la haine l'emporterait. Il ne lui restait plus qu'
bien mourir. Pas une chance de salut. L'arme de Versailles ignorait
que cette bande campt si prs d'elle. Les feux rares, le silence
relatif qui se gardait, prouvaient autant de prudence que de crainte.

L'un d'eux, qui portait les galons de sergent-major, sortit d'un
groupe et s'avana vers le capitaine:

--coutez, citoyen. Vous voyez que vous tes pris. C'est moi le chef
ici: n'oubliez pas mes paroles. N'essayez pas de vous enfuir. Vous
tes soigneusement gard. On va dlibrer sur votre sort.

--C'est--dire que vous allez discuter  quelle sauce on me mangera?
riposta l'officier avec un sourire gouailleur.

Le sergent-major eut un geste brusque; tienne l'examina avec plus
d'attention. Un grand gaillard,  la figure tanne, violente. Ses yeux
noirs brillaient. Une nature implacable, mais non froce.

--On va vous juger, reprit-il. Vous autres, vous massacrez nos frres,
vous gorgez mme les femmes! Ah! on nous a racont les jolies
horreurs des Versaillais! Si nous vous tuons, ce ne sera que juste.
OEil pour oeil, dent pour dent. Si nous ne vous tuons pas, ce sera
pour vous changer. Mettez-vous dans ce coin, et ne bougez pas.

tienne demeurait trs calme. Ses lvres souriaient. Il s'tira
lgrement, comme un homme fatigu, et d'un ton railleur:

--Ne craignez rien... citoyen! Je tombe de sommeil. Je vous assure
qu'au lieu de prendre la fuite, je vais dormir tant que je pourrai!

Le courage frappe toujours les hommes. Il leur impose une sorte de
respect fait de crainte et de surprise. Cependant la rponse d'tienne
souleva un murmure de colre. Son accent exprimait tant de raillerie
que ces gens se sentaient bravs dans leur force.

--Pas d'change! dit un voyou verdtre et scrofuleux, aux lvres
plisses, aux yeux ternes. C'est des blagues! Qu'on nous le donne pour
nous amuser... On s'embte trop ici!

--Silence, Cadet! ordonna le sous-officier, le sourcil fronc. C'est
moi qui commande.

--Il n'y a plus de chef! Il n'y a plus de chef! hurlrent cinq ou six
nergumnes.

L'un d'eux s'avanait dj pour mettre la main sur tienne. Mais le
sergent-major se jeta devant l'officier, et d'une main rude carta les
assaillants.

--Tu as raison, citoyen, dit une voix mle. Un prisonnier est sacr.
Et si les Versaillais sont des assassins, ce n'est pas une raison pour
que nous soyons des bandits!

--Ah! c'est toi, Pierre Rosny? Tant mieux. A nous deux, nous leur
ferons entendre raison, peut-tre.

Le mari de Franoise se tenait les bras croiss, immobile et rsolu, 
ct du sergent-major. Autour d'eux, remuait le groupe sinistre des
vaincus. Ceux qui dormaient ou qui rvaient s'taient levs. Une
curiosit avide flambait dans leurs yeux. Une querelle? Voil qui
distrairait pendant une demi-heure. Et puis ce prisonnier les excitait
comme une promesse. Non, ils souffraient trop! Bientt, ils n'auraient
plus d'autre ressource que de se livrer  la clmence du vainqueur. Et
ils la connaissaient bien, cette clmence des guerres civiles!
C'taient tous ou presque tous des fils d'insurgs, des hommes ns du
mauvais ct de la barricade, les descendants des furieux combattants
de Juin broys par les mains de fer de Cavaignac. Ils gardaient au
fond de leur coeur, comme une lgende haineuse, l'histoire de ces
funbres journes. Et peut-tre, dans ces mes rebelles, la rvolte
venait-elle de plus loin et de plus haut. Depuis l'origine des
socits, un abme s'est creus entre les dociles et les indompts.
Les uns toujours prts  respecter la loi; les autres toujours
disposs  l'avilir. Abel et Can n'existent pas seulement dans la
posie grandiose de la Bible. Ils sont le double emblme des luttes
fratricides qui ont dchir et dchireront ternellement les flancs
maternels de l'humanit. Fils de Can, les disciples des Gracques qui
ensanglantaient le Forum pour dfendre les lois agraires; fils de
Can, ces dbauchs et ces nervs qui, pendant le vote des sections
romaines, couraient  travers les tribus en criant: Vive Catilina
consul! Fils de Can, les bandits de Septembre, les sectaires de
Marat, les amis de Baboeuf, les insurgs de Juin, et maintenant ces
dfenseurs de la Commune agonisante.

La haine et la curiosit remuaient en eux. Ils tenaient donc entre
leurs mains un de ces ennemis qu'ils excraient! Certes, laisss 
eux-mmes, ils auraient senti quelque piti se glisser dans leurs mes
troubles. Mais ils entendaient depuis deux mois d'infmes calomnies.
On leur racontait qu' Versailles les prisonniers subissaient
d'ingnieuses tortures. On les enfermait dans des culs de basse-fosse,
on les affamait, on les laissait pourrir de misre et de salet. Quant
aux blesss, on les achevait. Faits indniables et avrs. Chacun se
rappelait encore la fable invente par un misrable: cette femme en
cheveux jaunes, trempant le bout de son ombrelle rose dans la plaie
saignante d'un captif.

Cependant l'attitude ferme du sergent-major et de Pierre Rosny imposa
pour un instant silence  toutes ces haines. On aimait l'ouvrier
compositeur. On le respectait surtout. Sa bravoure, sa sobrit
commandaient la dfrence.

--coutez, citoyens, reprit Pierre. Nous avons beaucoup des ntres qui
sont prisonniers, l-bas. Voici un capitaine. Nous pouvons l'changer
contre dix ou vingt de nos amis peut-tre.

Il y eut des murmures et quelques ricanements.

--Ceux qui ne sont pas de mon avis n'ont ni mre, ni pouse, ni
enfants! Nous sommes pauvres, nous autres! Nos familles vivent du
travail de nos mains. Sans ce travail, elles crveraient de faim.
Lorsqu'on tue un ouvrier dans le combat, on tue aussi des femmes et
des petits; tous ceux que la misre va saisir et dvorer!

--a, c'est vrai, grommela un garde national d'une voix pteuse.

C'tait un homme de cinquante ans, aux cheveux blancs, qui fumait une
pipe de bois  calotte de cuivre, en roulant des yeux humides. Il
s'appelait Granset, surnomm Grand-Sec. Amateur d'eau-de-vie, il
buvait ferme, et l'ivresse lui inspirait toujours des sentiments
tendres. On l'aimait assez. Il faisait rire.

--La concilia... concilia... tion! je ne connais que a, citoyens.
Nous serons bien a... nous serons bien avancs quand nous aurons tu
le capi... le capi... le capi...

--Taine! acheva Cadet. Est-il gourmand, ce Grand-Sec! Il mange la
moiti de ses mots!

Etienne semblait absolument tranger  la scne dramatique qui se
jouait. Avec son insouciance du danger et son mpris de la mort, il
observait curieusement ces bizarres types d'hommes qui se pressaient
autour de lui. L'intervention du voyou qui achevait la phrase de
l'ivrogne le fit sourire, pendant qu'une gaiet nerveuse secouait
toute la bande. Cadet fut gris par son succs; il essaya de le
doubler. S'approchant de l'officier il le regarda sous le nez, avec le
geste blagueur et dbraill des gamins de Paris. Mais tienne se
tourna vers le sous-officier:

--Eh! sergent, puisque vous tes le chef, dbarrassez-moi de votre
camarade! Vous avez le droit de me fusiller, non pas de m'exhiber ce
gaillard-l. Il est trop laid... Il ressemble  une punaise verte!

La comparaison faisait une image si frappante que tout le monde clata
de rire. L'oeil terne de Cadet s'alluma. Il rentra dans le rang,
grinant des dents, grommelant une menace.

Jusqu' ce moment la concilia... la conciliation l'emportait, comme
disait l'ivrogne. Les paroles de Pierre Rosny frappaient juste. A quoi
bon tuer le prisonnier? Les gens de Versailles seraient trop heureux
de l'changer contre une vingtaine de communards. Le sergent-major fit
un signe  Pierre Rosny. Chacun d'eux prit tienne par un bras, et le
conduisit  l'cart, en dehors de la clairire. Un grand chne
s'levait au milieu des jeunes arbustes, un de ces rois de la fort
qui dressait superbement vers le ciel sa tte orgueilleuse. Le
sous-officier voulait loigner tienne du groupe des gardes nationaux.
Pendant qu'il s'entendrait avec ses compagnons, deux ou trois d'entre
eux surveilleraient le prisonnier.

--Inutile, dit Pierre Rosny.

Il regardait le capitaine:

--Citoyen, je vous demande votre parole d'honneur que vous ne
chercherez pas  vous enfuir.

Donner sa parole  ces gens-l! Cette ide rpugnait  tienne. Mais
Pierre Rosny tait le seul qui l'et dfendu. Puis, le jeune homme
avait observ la physionomie ouverte et franche du mari de Franoise.

--Je vous donne ma parole, dit-il simplement.

--C'est bien; je vous remercie, rpliqua l'ouvrier.

Les gardes nationaux ne semblaient gure disposs  s'entendre. Ils
parlaient trs haut maintenant, comme si toute espce de prudence les
abandonnait. L'eau-de-vie, l'angoisse, l'insomnie achevaient de
brouiller leurs ides dj confuses. Une trentaine seulement
souhaitaient sincrement l'change. Les autres rvaient une excution
lente, une de ces tortures subtiles et raffines dont, peut-tre,
quelques-uns s'taient dj donn le rgal rue des Rosiers. La
discussion prenait une allure violente. Seul, le capitaine demeurait
calme et souriant, comme si, en cette minute suprme, ce n'et pas t
sa vie qui se dcidt. Avec soin, il dbarrassait le tronc du chne
des herbes et des brindilles. Puis envelopp dans son manteau, la tte
appuye sur son bras repli, il s'endormit profondment. La nuit tait
complte. La lune se cachait dj dans le ciel couvert de nuages
noirs. A peine quelques points lumineux pars dans la clairire. Et
ces hommes, si prs de la mort, recommenaient  discuter la mort
d'une crature humaine. Plus loin, une dizaine de gardes nationaux
moins prudents que les autres, ou plus insouciants, prparaient un
feu de branches sches pour chasser l'humidit de la nuit. Bientt la
flamme jaillissait joyeuse et colore, talant une nappe de lumire
vive sur les ombres immobiles de la fort. Sur ce fond rouge, les
arbres se dtachaient avec des artes prcises. L'extrmit de la
clairire semblait tre un large dcor o s'agitaient les figurants
d'un drame nocturne. Par instants, le reflet des flammes frappait les
faisceaux de fusils, et des clairs gristres jaillissaient. Au milieu
de ce tableau trange, s'agitait la passion de ces hommes, prts 
lutter entre eux pour se disputer la vie d'un innocent. Le vent se
calmait. A peine une lgre brise soufflait-elle par instant, comme un
vague soupir de la nature trouble dans son sommeil. Seul, tienne,
les yeux ferms, envol en un songe arien, restait immobile et
indiffrent, pendant que la rage des uns et la diplomatie des autres
dcidaient si ce sommeil d'une heure se continuerait pendant
l'ternit.

Pierre Rosny voulait le sauver. Son honntet s'obstinait. Rsolu,
hautain, il se jetait nergiquement au milieu des plus farouches. Et
avec l'allure un peu dclamatoire d'un ouvrier nourri par la lecture
de Jean-Jacques, il s'criait d'une voix chaude et vibrante:

--Je dis qu'il n'est pas permis d'hsiter! Vous n'tes qu'un tas
d'gostes, si vous mprisez mes paroles. Il n'est mme plus question
d'changer le prisonnier contre une vingtaine des ntres. Est-ce que
vous croyez que nous pouvons aisment nous tirer d'ici? Hier, on ne
savait pas que nous nous sommes rfugis dans ce bois. On le saura
demain. Si mme on devait l'ignorer, est-ce que nous ne sommes pas
sans vivres? Croyez-moi! le plus simple est de garder le capitaine
vivant. Nous pourrons dire aux Versaillais: Vous voyez bien que nous
ne sommes pas des assassins! Nous tenions l'un des vtres: nous
l'avons pargn.

On ne rpondait pas. A peine un murmure vague, prouvant que les
paroles de cet honnte homme entraient comme des coins dans ces
cerveaux obscurs.

--Et puis, de quel droit le tueriez-vous? Vous oubliez que nous avons
lev le drapeau de la fraternit universelle! On n'a dj commis que
trop de crimes parmi nous. Aux hontes passes n'ajoutons pas une honte
nouvelle. Quand on combat pour le droit et la justice, il faut pouvoir
porter le front haut, et ne pas dmriter de la cause sacre qu'on
dfend. Vous tes les fils des hommes de 93 et de 48. Ce ne sont pas
les soldats de Marceau et de Klber qui auraient massacr un
prisonnier sans dfense. Lorsque les hussards de la Rpublique
prenaient un Venden, ils aimaient mieux le lcher que le passer par
les armes!

--Voil qui est dcid, s'cria le sergent-major. Aprs tout,
camarades, vous m'avez choisi pour chef. Et dans la passe o nous
sommes, il n'y a que la discipline qui puisse nous sauver.

Nerveusement, il leur expliqua son projet. Il fallait que l'un d'eux
s'en allt aux avant-postes des Versaillais. Il dirait qu'une
soixantaine de Parisiens chapps  la bataille, proposaient de se
livrer, sous la seule condition qu'on leur laisserait la vie sauve. En
change, ils rendraient un capitaine de hussards qu'ils tenaient
prisonnier. Par exemple, on devait se hter et profiter de la nuit
pour excuter ce plan sauveur. Grce aux ombres protectrices qui
couvraient la plaine, le messager arriverait facilement aux
avant-postes.

L'gosme est le plus vivant des sentiments humains. Ds les premiers
mots prononcs par leur chef, tous ces tres comprirent qu'on leur
offrait le salut. Ceux-l mmes qui, deux heures auparavant,
refusaient d'changer le capitaine contre une vingtaine des leurs, se
rjouissaient de sauver leur vie en ranon de la sienne. Pierre Rosny
approuvait chaleureusement le projet du sergent-major. Il ne
s'agissait plus que de choisir le messager. Les suffrages se
portrent presque tous sur le mari de Franoise. Mais celui-ci ne
voulait pas. Il connaissait la mobilit d'esprit de ses compagnons. Un
instant apaiss, ils pouvaient redevenir furieux. Et il voulait tre
l pour apporter au sergent-major l'aide de sa parole et l'autorit de
son influence.

On choisit un ouvrier bniste, assez brave homme, jet dans la
Commune autant par la misre que par la peur. On lui indiqua le chemin
qu'il suivrait, la conduite qu'il devrait tenir. Arriv aux
avant-postes versaillais, il demanderait  parler au chef. Et l, il
raconterait tout. Mais il aurait soin de ne pas rvler l'asile de ses
camarades, avant d'avoir obtenu la parole de l'officier qui
commanderait.

Cet ouvrier s'appelait Joseph Larcher. On l'et bien tonn deux ans
auparavant, en lui prdisant qu'il serait un jour ml  des
vnements dramatiques. Faible de caractre et de nature bonasse, il
aimait avant tout la tranquillit. Pendant le premier sige, il
endossait la vareuse du garde national, comme tout le monde. Son
service aux remparts ne le fatiguait pas beaucoup. Sans doute, les
affaires ne marchaient plus. Mais trente sous par jour consolent de
bien des choses. Lorsque la Commune clata, il aurait pris volontiers
la paisible rsolution de rester chez lui. Sa conscience ne
l'obligeait pas  se prononcer entre les partis. Que lui importait que
Paris ft vainqueur, ou que Versailles triompht? Il caressait la
douce ambition de continuer  toucher trente sous tous les soirs.
Volontiers, il et renonc  son mtier d'ouvrier bniste, pourvu que
cette haute paie ft solde toujours. Mais les gostes qui sigeaient
 l'Htel de ville ne permettaient pas aux Parisiens de rester
neutres! Il fallait tre pour eux ou contre eux. Contre eux, on allait
en prison; pour eux, on allait dans un bataillon. C'est ainsi que
Joseph Larcher se retrouva garde national. Bien malgr lui!
Malheureusement, cette fois, l'enrlement devenait srieux. Il ne
s'agissait plus de se promener sur les remparts pour guetter dans
l'ombre un ennemi toujours invisible. Il fallait faire le service
d'avant-postes, excuter des sorties, risquer sa peau. Joseph Larcher
commenait  trouver que, dcidment, le mtier se gtait. Et pas
moyen de reculer! A la moindre incartade, les chefs se fchaient. Ces
grands diables, improviss capitaines ou colonels, qui portaient des
galons depuis le poignet jusqu' l'paule, se montraient bien plus
svres que les vrais chefs de l'arme. Il n'y a que les gueux de la
veille pour tre durs au pauvre monde.

On ne pouvait donc pas choisir un meilleur messager. Oh! certes,
celui-l dpenserait toute son loquence  convaincre les Versaillais!
Il remercia ses compagnons de la confiance qu'ils lui tmoignaient, et
partit. Il se guidait comme il pouvait au milieu des arbres qui
assombrissaient encore son chemin dans la nuit toute noire. Il dpensa
vingt minutes  peu prs pour gagner la lisire du bois. Quand il
dboucha dans la plaine, un grand silence l'enveloppait; ce silence
effrayant des nuits de guerre, lorsque toute ombre est prilleuse et
semble cacher une embche tratresse. Joseph allait  travers champs,
un peu effray, se demandant comment il s'y prendrait pour reconnatre
son chemin. Tout  coup, un ruban jaune apparut, coupant en deux le
champ tout gris. C'tait la grande route. Joseph tourna sur la gauche.
Il irait droit devant lui jusqu' ce qu'il rencontrt quelqu'un qui
pt le renseigner. Il marchait assez vite, ayant le dsir d'arriver
aux avant-postes avant qu'une blancheur aurorale ne veloutt les nues
sombres.  et l se dressaient les maisons endormies; et bien loin, 
l'horizon, des feux pars, comme ceux d'un bivac attentif. Soudain un
immense feu s'allumait au sommet du Mont-Valrien. Alors, une nappe de
lumire trs douce s'pandait sur la plaine, du ct de Paris. Les
maisons, les arbres, les forts, se dcoupaient sur l'ombre avec des
artes prcises, fantastiquement grandis par ces lueurs fulgurantes.
Puis, le Mont-Valrien interrompait brusquement les courants de
lumire lectrique. Et tout retombait dans l'ombre, comme si la plaine
se ft abme au fond d'un prcipice entr'ouvert.

Joseph Larcher marchait depuis une heure, lorsqu'une teinte rose
courut sur le ciel. La nature,  peine veille, eut un large soupir
et les nuages se crespelrent de blancheurs molles. Le garde national
frissonna. Le jour venait, et il n'avait point accompli sa tche. Il
hta le pas. Dj il croyait toucher  son but, quand une voix brusque
cria:

--Halte l, qui vive!

Joseph s'arrta court.

--Ami! hurla-t-il de toute la force de ses poumons.

Sans doute, la sentinelle ne croyait pas beaucoup aux amis qui errent
la nuit  travers les chemins. Elle rpondit brutalement par un coup
de fusil. Le pauvre ouvrier bniste avait une balle dans le gras de
l'paule. Envahi par une terreur folle, il prit la fuite, ainsi qu'un
livre qui a reu quelques grains de plomb. Derrire lui, des rumeurs
s'veillaient; puis ce fut une autre vole de coups de fusil. Cette
fois, pas une balle ne l'atteignit. Il courait toujours, quittant la
grande route, se jetant  travers champs, buttant contre les pierres,
s'accrochant aux buissons, et refaisant avec une surprenante vlocit
tout le chemin dj parcouru.

Cependant, les gardes nationaux attendaient patiemment le retour du
messager. Les arguments de Pierre leur paraissaient trs logiques.
videmment, on serait trop heureux d'changer la vie de quelques
pauvres diables contre celle d'un capitaine de hussards. De temps en
temps, l'un d'eux s'en allait vers le grand chne, pour voir si le
prisonnier ne bougeait pas. Il devenait d'autant plus cher, que leur
vie dpendait de la sienne. Mais tienne dormait toujours, envelopp
dans son manteau, avec la tranquillit du courage et de la jeunesse.
Le jour commenait  se lever, quand Pierre Rosny s'approcha de lui,
et l'veilla en lui mettant la main sur l'paule. M. de Bressier
ouvrit les yeux et se leva. Il croyait qu'on l'arrachait  son sommeil
pour le passer par les armes.

--Est-ce que le moment est venu? dit-il, en souriant. Alors je vous
demanderai de m'accorder une minute de rpit. J'ai une envie folle de
fumer une cigarette.

--Il n'est pas question de vous tuer, rpliqua Pierre doucement.
J'espre mme que, dans quelques heures, vous serez libre.

--H! mais, je vous reconnais, reprit tienne, c'est vous qui me
dfendiez si crnement cette nuit! Merci! et  charge de revanche, si
l'occasion se prsente. En attendant, donnez-moi la main.

En quelques mots, Pierre Rosny mit le capitaine au courant de la
situation. Il lui expliqua comment il dcidait ses compagnons  ne pas
commettre un meurtre inutile.

--Je vous ai rveill pour que vous puissiez manger un morceau de pain
avant que le jour soit venu. Il nous en reste si peu que les camarades
seraient jaloux s'ils me voyaient vous en donner.

Comme tienne bauchait un geste de refus, Pierre ajouta:

--Oh! n'ayez aucun scrupule. Ce pain est la seule provision qui me
reste. Je partage avec vous: c'est mon droit. Voil tout.

--J'accepte, rpliqua simplement le jeune homme. Mais, dcidment,
camarade, vous tes un brave garon! Je crois que si nous nous tirons
d'affaire tous les deux, vous serez mon ami.

--Je le suis dj, dit Pierre.

--Pourquoi?

--Parce que vous tes en danger.

Et aprs un lger salut de la tte, Pierre s'loigna de M. de
Bressier. tienne restait confondu. Comment tant de noblesse
pouvait-elle s'allier avec tant d'erreur? Pourquoi ce brave coeur
battait-il sous la vareuse d'un rvolt, non pas sous l'uniforme d'un
soldat? Depuis le commencement de la guerre civile, tienne n'avait
gure pris le temps de rflchir aux causes qui la dterminaient.
Revenu de Hambourg sans avoir connu les terribles misres du sige, il
ignorait que la folie couvait dj dans bien des cerveaux troubls. Il
ignorait que dans cette immense arme de la rvolte qui se signalait,
ds les premiers jours, par deux crimes, qui fusillait des gnraux
sans dfense, qui arrtait un prince du sang, qui saisissait le
glorieux soldat de l'arme de la Loire, qui emprisonnait des femmes,
des enfants et des prtres, qui dboulonnait la colonne Vendme aux
acclamations des Allemands, joyeux de voir le bronze d'Austerlitz
tran dans la boue; il ignorait que, dans cette tourbe sans nom, il y
avait autant d'gars que de criminels!

Le capitaine restait pensif, appuy contre le chne dont les branches
lui servaient d'abri. Si les efforts de Pierre Rosny chouaient, si
dcidment la fureur l'emportait sur la clmence, le jeune homme
voulait se tenir prt pour la mort. Il repassait dans son souvenir
les courtes annes vcues. Il revoyait son pre, le vieux soldat
blanchi au service du pays; sa jolie soeur, qu'il laisserait toute
seule. Les fautes commises? Certes elles taient nombreuses. Mais Dieu
lui pardonnerait le mal en change du bien. tienne tait un croyant,
s'il ne pratiquait gure. Il incarnait en Dieu la bont suprme et la
suprme misricorde. Il se reposait avec confiance entre ses mains.
Aprs tout, si ces bandits l'assassinaient, il succomberait en brave
pour le service de la France.

Le capitaine gardait bien nette et bien prcise dans son me l'ide
d'une autre existence, o les bonnes actions sont payes au centuple.
Ses fautes et ses pchs lui apparaissaient trs lgers en prsence de
l'expiation suprme. Haut le coeur! il pourrait paratre en toute
sret devant Dieu, puisqu'il serait mort pour son pays.

Sa conscience tant apaise, M. de Bressier se sentait fort calme. Il
fumait tranquillement une excellente cigarette, suivant un rve
lointain, dans les flocons lgers de la fume blanche. Par un
contraste bizarre, sa pense voquait obstinment une jolie fille qui
soupait avec lui quelques jours auparavant  Versailles. Ayant obtenu
quelques heures de cong, il se promenait dans les rues de la ville.
Soudain, au coin d'une avenue, il rencontrait une actrice des
Varits: une charmante femme, spirituelle et vive, presque clbre
dj, aux cheveux blonds comme de l'ambre. Une assez grande intimit
avait exist entre eux vers la fin de l'Empire, brusquement
interrompue par la guerre. Et voil qu'il la retrouvait tout  coup,
sduisante et gaie comme jadis! Elle lui sautait au cou, et ils
allaient ensemble au cabaret. En le quittant, elle lui disait:

--Tu reviendras me voir bientt, n'est-ce pas, mon capitaine?

--Oui, ma petite Blanche!

--Bien sr?

--Bien sr.

Elle le quittait, rieuse et toute gaie, les lvres encore chatouilles
par la moustache du beau garon. Non, elle ne le reverrait pas, la
petite Blanche! Elle pouvait l'attendre. Il ne reviendrait pas
embrasser son joli museau, barbouill de poudre de riz. Dans ce dcor
brutal, au milieu de ces hommes  l'aspect farouche, quand la mort le
guettait dj, lui, captif et sans armes, aprs avoir pens  son
pre,  sa soeur et  Dieu, voil que, par un caprice bizarre du
cerveau, il songeait tout  coup  la frimousse effronte et mutine de
la petite Blanche!

--Je suis trop bte, murmura-t-il en souriant.

Et il se leva, afin de marcher un peu pour dgourdir ses jambes. Un
instinct lui disait que Pierre Rosny se trompait, qu'il n'chapperait
pas  cette embuscade, que sa dernire heure sonnerait bientt. Malgr
son courage, un regret vague de la vie s'veillait dans ce coeur
aventureux de soldat. Mourir! Il tait bien jeune pour mourir! A quoi
bon avoir travers tant de belles batailles, pour tomber
clandestinement, sans gloire, au fond d'un bois?

Un tumulte l'arracha brusquement  ses penses. L'une des sentinelles
places en faction accourait tout effare. A l'horizon, on voyait
remuer une troupe nombreuse de soldats. Dans quelle direction allaient
ces hommes? L'alarme grandissait parmi les gardes nationaux.
Quelques-uns, une dizaine, furent envoys en reconnaissance. Il
s'agissait de savoir si, rellement, les fugitifs couraient un danger.
Les soldats marchaient-ils vers le bois? Ou bien, au contraire,
suivaient-ils la grande route, pour se rapprocher de Versailles? En un
clin d'oeil, chacun fut arm et en dfense. L'immonde Cadet cria:

--Eh bien, et le prisonnier? Qu'est-ce qu'on va en faire?

--Si on nous tire dessus, son compte est bon! dit une voix.

Quelques furieux voulaient en finir tout de suite. Mais Pierre Rosny
se jetait dj devant tienne, bien dcid  le protger jusqu'au
bout. Une fois encore, le sergent-major usa de toute son autorit pour
apaiser la fureur de ces enrags. Malgr leurs hues froces, il leur
expliquait que, plus on les menaait, plus la vie du capitaine leur
devenait utile. Elle tait leur sauvegarde et leur protection.

M. de Bressier, toujours calme, voyait grandir le pril, sans que le
sourire dispart de ses lvres. Il mit la main sur l'paule de Pierre,
qui se tenait debout devant lui.

--H! bien, camarade, voil nos affaires qui se gtent!

Pierre serrait les poings avec rage.

--Ah! pardieu, ils feront ce qu'ils voudront: je ne vous laisserai pas
assassiner!

--Avant tout, reprit le jeune homme, je vous dfends de vous
compromettre pour moi.

--H! Monsieur, n'en feriez-vous pas autant, si vous tiez  ma place?

Le capitaine alluma une autre cigarette, et s'appuya de nouveau contre
un arbre. Maintenant, il faisait grand jour. Le ciel riait, tout bleu,
et des clarts se glissaient joyeusement  travers les branches.

--Ce serait bien ennuyeux de mourir par un si beau soleil! pensa-t-il.

Une course furieuse, le bruit tumultueux d'une poigne d'hommes qui se
sauvent, clatrent tout  coup. Les fdrs envoys en reconnaissance
revenaient tout ples, l'air effar. Ils criaient: Nous sommes
trahis! nous sommes trahis! L'un d'eux, moins affol que les autres,
raconta qu'une centaine de soldats de ligne marchaient droit sur le
bois. Impossible d'chapper. Avant une heure peut-tre, ils seraient
cerns, et fusills. Alors, la rage des fugitifs se tourna contre le
capitaine.

--A mort!  mort!  mort! criaient des voix rauques.

--Oui. Mais qu'on le fasse souffrir avant! ajouta Cadet.

--Allons, je crois que le moment est venu, murmura tienne.

Il serra une dernire fois la main de Pierre.

--Merci, camarade, dit-il. Et Dieu vous garde!

Il fit le signe de la croix; puis, souriant, rsign, hautain, il se
croisa les bras et attendit.




VI


tienne avait quitt le chteau, la veille. Le lendemain de son
dpart, ds l'aube, les canons des forts clataient dans l'tendue,
comme des dogues furieux qui se seraient rpondu aux deux extrmits
de l'horizon. Mlle de Bressier sentit renatre ses frayeurs. Chaque
jour elle esprait que le dernier coup serait port  l'insurrection,
et chaque jour l'effort suprme se brisait contre une rsistance
dsespre. L'arme de Versailles n'avanait que lentement, pas  pas,
oblige de conqurir par de sanglants sacrifices chacune de ses
positions nouvelles. Ces atroces histoires colportes dans les deux
camps, cette lgende du massacre des prisonniers terrifiaient les
femmes, les amantes et les soeurs. Faustine tremblait comme tremblait
Franoise. Chacune d'elles maudissait la hideur des guerres civiles,
dont les haines se montraient plus farouches que le choc enrag de
deux peuples ennemis.

Mlle de Bressier restait immobile et pensive dans l'atelier. Prs
d'elle, Nelly feuilletait un album. Mais les jeunes filles taient
bien loin de l, envoles en leurs cruelles songeries. Nelly devinait
le dcouragement profond de son amie. Faustine et essay en vain,
comme la veille, de distraire son amer souci par le travail. Elle
n'entendait que la voix puissante du canon. Encore de nouveaux
combats, encore du sang vers, encore des angoisses mortelles!

La matine s'coula, lente et douloureuse. Aprs le djeuner, Marius
alla aux nouvelles. A Chavry, en dehors du mouvement des troupes, on
ne savait rien de prcis. Mieux valait que le soldat pousst jusqu'
Versailles. Faustine s'peurait sans pouvoir raisonner son inquitude.
tienne ne l'avait-elle pas rassure sur le gnral? Mais la
tranquillit de la veille devient toujours le souci poignant du
lendemain. Esprant calmer l'irritation de ses nerfs, elle se remit au
travail.

--Veux-tu que je te fasse la lecture? demanda Nelly.

--Oui, ma chrie.

--Ne crains rien. Je choisirai quelque chose de gai, ou du moins de
pas triste. Car, vrai, le chteau est lugubre aujourd'hui.

Et, comme une larme brillait dans les yeux de son amie, Nelly courut
vers elle, lui faisant un collier de ses bras.

--Pardonne-moi. Je plaisante. Cependant je n'en ai gure envie. Tu as
du chagrin, ma pauvre petite. Pourquoi? Que tu sois tourmente, c'est
tout naturel. Mais je ne t'ai jamais vue ainsi depuis le commencement
de cette affreuse guerre!

--Tu as raison; c'est absurde. D'habitude, je suis plus vaillante.
Aujourd'hui, je ne peux pas. J'ai le coeur serr dans un tau. Je ne
voudrais point parler de pressentiments, parce que c'est ridicule. Une
grande fille telle que moi n'a pas le droit de se conduire comme une
enfant. Cependant, c'est le seul mot qui soit vrai. J'prouve une
angoisse inexplicable. Il me semble que tous les malheurs vont fondre
sur moi et sur les tres que j'aime!

--Si ton cousin, M. Henry de Guessaint tait l, il t'expliquerait que
le pressentiment n'existe pas. Une simple dpression du coeur, qui
occasionne des troubles cardiaques, voil tout! Mthodique,
Guessaint! Bon garon, mais mthodique. Encore un qui ne mourra pas
d'un excs d'idal!

--N'en dis pas de mal: c'est un homme excellent.

--Il ne lui manquerait plus que a! Ma chre, un gographe est tenu
d'tre un homme excellent. Cela fait partie de la profession.

--Tu es folle!

--Certes! Mais ma folie est plus lucide que ta raison. Si bien que je
me suis aperue que Guessaint tait amoureux de toi. Ah! tu as souri;
bravo! c'est ce que je voulais. Tu sais que tu as un sourire adorable?
Pauvre garon! quand tu es l, il ne te perd pas des yeux. Il te
mange!

De nouveau, Faustine souriait malicieusement, comme si la passion de
son cousin l'gayait beaucoup.

--Chacun a sa manire d'exprimer son amour, continua Nelly toujours
sur le mme ton de gaiet finement railleuse. Te rappelles-tu comme
nous avons ri en lisant ce roman de Mme Cottin que Mlle Vaudois nous
vantait si fort? Pauvre Mlle Vaudois! il me tarde que ses vacances
soient termines et qu'elle revienne  Chavry! Est-ce qu'elle ne t'a
pas crit ces jours-ci?

Faustine eut un geste d'impatience.

--Tu es insupportable, Nelly! Parlons-nous de Mlle Vaudois, ou
parlons-nous de mon cousin?

L'espigle Nelly clata de rire.

--Oh! oh! M. de Guessaint serait bien flatt, s'il savait  quel point
il te proccupe! Comment, tu te fches, parce que j'ai le malheur de
m'inquiter de Mlle Vaudois, de la respectable Mlle Vaudois?

--Puisque tu ne veux pas tre srieuse, c'est moi qui le serai,
continua Faustine qui reprenait son sourire malicieux. Certes, je me
suis aperue que mon cousin me... comment dirais-je? me trouvait  son
got. Tu te souviens que nous avons souvent plaisant ses mines
dconfites et ses allures bizarres. Mais, si j'avais dout, j'aurais
eu du moins une preuve il y a un mois.

Nelly frappa ses deux mains l'une contre l'autre:

--Et tu ne m'as point racont cela?

--Parce que... parce que tu te moques toujours de moi. Quand le
gnral est venu passer quelques heures ici,  la fin d'avril, il m'a
prise  part, et m'a dit que M. de Guessaint me demandait en mariage.
Il ajouta que cette union lui plaisait. Il pouvait mourir;  son ge,
on n'a pas le droit de compter sur le lendemain, et, plus que tout
autre, un soldat est toujours menac. M. de Guessaint est mon cousin.
Tu sais que mon pre adorait ma tante, sa soeur ane. La fortune
d'Henry est gale  la mienne. Toutes raisons pour faire un excellent
mariage de convenance.

Nelly pitinait avec colre.

--Et tu n'as pas rpondu  ton pre que M. de Guessaint tait plus
vieux  vingt-huit ans qu'un homme de cinquante! que, si bien pris
qu'il ft, il aimerait toutes les femmes, except la sienne!

--A quoi bon? Le gnral me laissait parfaitement libre. Je lui ai dit
que je ne pensais pas  me marier; tant qu'il me serait permis de
vivre auprs de lui, je ne me rsignerais pas  quitter sa maison pour
celle d'un tranger. Comme il n'a pas insist...

--Je voudrais bien voir qu'il et insist! M. de Guessaint n'est pas
un mari possible.. Un gographe... Je te demande un peu! Et, tu sais?
comme je dois ne jamais te quitter, il est ncessaire que ton futur
poux me plaise autant qu' toi-mme. Autrement...

--Tu refuserais ton consentement?

--Mais oui.

Et avec cette vivacit moqueuse qui est au fond de toute jeune fille,
elle se mit  singer M. de Guessaint, galant et crmonieux derrire
son binocle d'caille. Faustine ne pouvait s'empcher de rire, et
Nelly ne demandait pas autre chose. Elle voulait distraire son amie.
Maintenant Mlle de Bressier chassait les ides tristes qui la
hantaient.

--Dcidment, s'cria brusquement Nelly, tu ressembles d'une manire
trange  la femme qu'a peinte le Titien.

Faustine levait les yeux vers la toile du vieux matre, qui se
dressait comme dans une gloire au fond de l'atelier. Elle faisait un
geste, quand Mlle Forestier ajouta vivement:

--Non, non, ne bouge pas! Reste comme tu es l. Ah! la ressemblance
est vivante! Le soleil joue dans tes cheveux noirs et leur donne un
reflet fauve, comme  ceux de notre hrone. Tu l'as surnomme la
Dame  la Bague. A l'avenir, j'ai bien envie de t'appeler ainsi.

--Folle!

--Eh! oui, folle! Je reprends. T'es-tu jamais demand ce que pouvait
bien avoir t la vie de la Dame  la Bague? Tu es trop artiste pour
ne pas sentir ainsi que moi que cette femme a exist. Ce n'est pas une
crature idale; c'est un tre humain qui a vcu, qui a aim, qui a
souffert.

Faustine coutait avec une attention trange. Sans doute, pour elle,
les divagations apparentes de Nelly prenaient corps et devenaient une
ralit. Elle restait immobile, les sourcils froncs, les lvres
entr'ouvertes.

--Continue, dit-elle.

--Oh! oui, j'ai souvent rv devant cette toile merveilleuse! Regarde
ces yeux profonds et superbes, dont l'clat est pareil  celui d'un
diamant noir! Elle joue distraitement avec la bague d'meraude qui
roule entre ses doigts effils. On dirait que nul souci ne l'effleure.
Mais il y a une ride creuse sur ce front blanc. Les sourcils
lgrement rapprochs trahissent une douleur.

--Ah! tu as pens cela? s'cria Faustine. Je suis coupable d'une folie
bien plus grande que la tienne, moi que tu trouves si sage et si
srieuse. J'ai reconstruit dans mon imagination toute l'existence de
la Dame  la Bague. Bien plus. Je me suis mis en tte une
superstition bizarre. C'est que mon existence serait pareille  la
sienne. Comme elle, j'aimerai et je souffrirai.

Nelly clata de rire.

--Permets-moi de te dire que, pour une jeune fille pondre, ainsi
que t'appelle avec orgueil le gnral, tu es tout  fait
extraordinaire. Certes, ta folie est plus grande que la mienne. Moi,
je n'bauche qu'un rve; toi, tu btis une ralit. Ta ralit doit
avoir une histoire. Raconte-la-moi.

Faustine songeait. Elle se perdait dans les profondeurs de son rve
mystique.

--Je suis convaincue, reprit-elle, (et Dieu sait s'il faut que je sois
folle pour te faire cet aveu!) que mon existence aura quelque rapport
avec la sienne.

--Tu la connais donc, cette existence?

--J'en connais dix lignes.

--O les as-tu lues?

--Dans un livre de Ridolfi, intitul: _Maraviglie dell'arte_. Elles
disent simplement ceci: En 1557, le Titien suspendit ses travaux pour
aller pleurer loin de Venise la perte de son ami l'Artin. Il s'arrta
quelque temps chez Adrien da Ponte,  Spilemberg. Il fit le portrait
de la nice de son hte, Vittoria Orsini. Il la peignit en robe
sombre, jouant avec une bague d'meraude. Vittoria Orsini se tua d'un
coup de poignard, parce qu'elle tait spare de l'homme qu'elle
aimait.

Cette fois, Nelly fut prise d'un fou rire.

--Non, vrai! s'cria-t-elle, je suis ravie que tu aies de pareilles
ides, toi mademoiselle la jeune fille srieuse! Je conseille au
gnral de ne plus donner ta sagesse en exemple  ma fantaisie. Sous
prtexte que tu es grave et que je suis gaie, j'ai une rputation
dplorable!

Nelly riait toujours, ne pouvant pas s'arrter, si bien que son rire
gagna Faustine.

--Quel beau drame pour un auteur dramatique de l'avenir! continua Mlle
Forestier. Faustine de Bressier se tuant de dsespoir!

--Pourquoi pas?

--Alors, tu excuses le suicide?

--Le suicide vaut mieux que la honte! On n'a plus le droit de vivre
quand l'honneur est mort!

La journe passait, et les angoisses de Faustine s'envolaient. La
gaiet de Nelly agissait toujours sur elle. Le gnral le savait.
Aussi se rjouissait-il de l'intimit de ces jeunes filles.
Naturellement grave, Mlle de Bressier se perdait un peu trop en des
penses srieuses. Il tait bon qu'elle et  ct d'elle un tre
expansif et rieur. Puis, si le gnral dsirait autrefois que les deux
amies vcussent ensemble, c'est qu'il prvoyait que bien des
tristesses assombriraient l'existence de son enfant. La mort pouvait
le prendre  l'improviste. Lui surtout, menac par les prils toujours
nouveaux du mtier militaire. tienne resterait, sans doute. Mais un
officier n'est pas son matre. Il est expos aux hasardeux changements
des garnisons. Aussi voulait-il que sa fille se marit jeune. Il
dsirait en effet, qu'elle poust M. de Guessaint. Rpugnant  la
contraindre, il se consolait  la pense que Nelly serait pour elle
une tendresse toujours prsente et toujours active.

La nuit tombait. Dj le parc s'emplissait d'ombres grises, quand
Marius entra.

--H bien! quelles nouvelles, mon ami? s'cria Mlle de Bressier en
l'apercevant.

--Bonnes nouvelles, Mademoiselle.

--Tu viens de Versailles?

--Oui.

--Est-ce que tu as vu tienne?

Il y eut un silence. Marius poussa un soupir. Il rpondit:

--Je n'ai pas trouv le capitaine, Mademoiselle. Il tait reparti pour
son rgiment.

--On ne t'a rien dit de mon pre?

--Rien. Seulement, comme on s'est battu tout cet aprs-midi du ct de
Courbevoie, o il commande, bien sr, vous aurez une lettre demain.

Il sortit de l'atelier, comme si les questions l'embarrassaient. De
vrai, Marius tremblait d'inquitude. A Versailles, personne ne pouvait
lui parler d'tienne. On savait que la veille, au matin, il demandait
un cong de quelques heures, pour aller voir sa soeur  Chavry. Il
n'tait pas revenu. Vainement, le vieux soldat affirmait que son
jeune matre avait quitt le chteau vers le soir. Il racontait ses
craintes, au sujet des communards rfugis dans les bois de Chavry. On
se moquait un peu de lui. Comment admettre, en effet, que des gardes
nationaux fussent camps si prs de leurs ennemis? Il ne fallait pas
s'inquiter du capitaine. En quittant le chteau, il tait all auprs
de son pre, voil tout. Marius trouvait cette explication assez
logique. Et cependant, une angoisse sourde le poignait. Pourquoi
tienne ne disait-il rien  sa soeur de sa visite au gnral? On ne se
rend pas aisment de Chavry au pont de Courbevoie, en temps de guerre,
quand les routes sont encombres par les troupes, et le matriel
d'artillerie. Le fidle serviteur se rappelait que son matre riait
beaucoup, lorsque lui, vieil Africain, habitu aux ruses des Kabyles,
parlait de ces hommes cachs dans les environs. Marius se tourmentait,
et il n'aurait pas pu dire la cause de ce tourment. Avant tout, il
voulait le garder pour lui seul. A quoi bon troubler Mademoiselle?
Sans doute, un malheur est bien vite arriv. Il serait toujours temps
de l'avertir. La prvenir trop tt, ce serait la faire souffrir
inutilement, s'il se trompait; avancer sa souffrance de quelques
heures, s'il ne se trompait pas.

Les deux amies dnrent gaiement, en face l'une de l'autre. Couch
prs d'elles, Odin les surveillait gravement. Rien ne restait plus des
inquitudes du matin. Nelly continuait  plaisanter Faustine,  propos
de ses divagations sur la Dame  la bague. Elle ne l'appelait plus
que Vittoria Orsini. Et elle ajoutait sur un ton de regret comique:

--Quel dommage que tu n'aies pas les cheveux rouges!

Faustine rpliquait que des cheveux noirs suffisaient parfaitement 
son bonheur. Aprs le dner, Mlle de Bressier s'assit au piano.

--Tu ne veux pas jouer  quatre mains? demanda-t-elle  Nelly.

--Ma foi, non. Je suis dans une veine de paresse, ce soir.

--Eh bien, je vais faire de la musique pour toi toute seule.

--C'est cela; un peu de Beethoven, je te prie. Ou plutt, prends la
partition de _Lohengrin_, et joue-moi le prlude du _Chevalier du
Cygne_.

Elles se perdaient toutes les deux dans cette exquise mlodie, quand
elles furent rappeles  la ralit par le bruit d'une voiture qui
roulait dans les alles du parc.

--Une visite,  cette heure-ci? s'cria Mlle de Bressier.

--C'est peut-tre Mlle Vaudois que ses vacances ennuyaient!

On entendit la voiture s'arrter devant le perron du chteau. Quelques
minutes s'coulrent. Faustine restait immobile, assise devant le
piano, comme si elle coutait sa pense lui parler tout bas. Un valet
de chambre parut, soulevant la draperie lourde.

--M. de Guessaint demande si Mademoiselle peut le recevoir. Il attend
dans le petit salon.

--Faites-le entrer ici, rpliqua Mlle de Bressier.

--Est-ce qu'il vient baucher une dclaration? s'cria Nelly.

Henry de Guessaint avait trente ans. Fils d'un magistrat, prsident de
chambre  la cour de Paris, il restait orphelin de bonne heure, confi
aux soins d'une mre dvote. Cette femme pieuse et timore considrait
le collge comme une abominable invention. L'enfant ne quitta pas
l'htel familial. Il y fut lev dans le respect de Dieu et la crainte
des exercices corporels. Sa mre lui permit  grand'peine
l'quitation, et grce aux vigoureuses remontrances de son oncle M. de
Bressier. En revanche, il eut le droit de lire tant qu'il voudrait. Et
quels livres!

Vers douze ans,  l'ge o les vocations se trahissent, Henry s'prit
d'un got trs vif pour la gographie. Comment? Pourquoi? On ne sut
jamais. Il se passionnait pour les rcits de voyages. Et mme, il ne
cachait pas son mpris pour les inventions de quelques romanciers  la
mode, qui conduisent leurs lecteurs dans des pays fantaisistes. Il
tait bien de son sicle. Il n'aimait que la ralit. Il aimait aussi
les femmes! A seize ans, il prouvait ce got irrsistible  l'une des
domestiques de sa mre.

La mort de Mme de Guessaint le laissa de bonne heure matre de
lui-mme. Une grande fortune, un nom honorable, une bonne position
dans le monde: il n'en faut pas davantage pour tre heureux. M. de
Guessaint vivait  Paris comme les jeunes gens de son ge. Les
plaisirs ne lui manquaient pas, autant ceux qui s'achtent que ceux
qui se donnent. Il prenait les uns et les autres, et surtout des
femmes. Mais ses amis s'tonnaient qu'il ne fixt jamais son choix sur
une seule. Il aimait le sexe plus qu'il n'aimait la personne. Il ne
plaisait gure, du reste,  ses matresses d'une ou de plusieurs
nuits. L'une d'elles disait: J'ai vu bien des tres sensuels dans ma
vie. Jamais un seul qui ft comparable  Guessaint. Ce n'est pas un
homme passionn. C'est un satyre. Ce ne sont pas l des propos bien
graves, dits par une femme quitte. Les amis d'Henry de Guessaint ne
lui reprochaient pas ses galanteries, les trouvant excusables. Ils lui
reprochaient sa plus grande qualit: le ct aventureux de son
caractre. Comme c'est ridicule d'aimer la gographie!

Car les gots de l'enfant devenaient de la passion chez le jeune
homme. Henry se faisait recevoir  la Socit de gographie,  la
Socit des tudes coloniales et maritimes, dans trois ou quatre
autres socits, aussi spciales que savantes. Tout garon de vingt
ans est plus ou moins amoureux de sa matresse. Les matresses de M.
de Guessaint taient de toute sorte. En ralit, il ne restait fidle
qu' une seule: la Gographie. Ni beau ni laid, ni gras ni maigre, ni
ple ni color, Henry entrait dans la catgorie de ces gens qu'on
estime toujours, mais qu'on ne remarque jamais. Il demeurait inaperu.
S'il ouvrait la bouche, il ne disait pas un mot spirituel. Il est vrai
qu'il prononait rarement une sottise. Avec ses cheveux chtains, son
front bas, ses lvres sensuelles, ses yeux gros, bleus et myopes, sa
figure douce et renfle vers la mchoire, il ressemblait assez bien 
un mouton. Cependant, les tempes, un peu bombes, accusaient de la
volont. C'tait bien toujours un mouton, mais un mouton entt. Au
demeurant, assez gnreux de nature, brave comme doit l'tre un
homme, avec un vif penchant pour les aventures. Encore le got de la
gographie qui se dcelait dans cette partie de son caractre. Il
avouait franchement qu'il rvait la gloire des illustres voyageurs.
Cailli, Burke, et Livingstone lui semblaient tre les plus grands
hommes de l'humanit. Et quand son oncle le gnral lui disait en
plaisantant:

--Eh bien, quel voyage comptes-tu faire? Par quelle dcouverte
rendras-tu ton nom fameux? As-tu un plan? Une ide? Raconte-moi tes
projets.

Il rpliquait avec gravit:

--Parfaitement. J'ai un voyage tout arrt dans ma tte. Un voyage qui
aura les plus grands rsultats au point de vue financier et
humanitaire.

--Ah! bah! mon neveu! Explique-moi a; voyons.

--Savez-vous combien de voyageurs sont alls jusqu' Tombouctou?

--Que diable! pourquoi veux-tu que je le sache?

--Mon oncle, il y en a cinq.

--Et tu voudrais tre le sixime, gourmand?

--Vous l'avez dit.

--Comment t'y prendras-tu? Car je suppose que c'est un voyage trs
difficile, puisque cinq hommes seulement ont pu l'accomplir?

--Si difficile, qu'il me faudra dix ans pour le prparer. Je
commencerai d'abord par apprendre l'arabe et cinq ou six dialectes
africains; je resterai un an  l'extrmit sud de l'Algrie, pour
m'acclimater au soleil et aux sables; je m'habituerai  ne monter que
sur des chameaux; je ne mangerai que des dattes; je resterai le plus
longtemps possible sans boire; et enfin je me ferai mahomtan.

--Mahomtan! Pour avoir un harem? Tu aimes tant les femmes! Et tu
t'imagines que je te donnerai ma fille?

--Oh! mon oncle, je serais si heureux d'pouser Faustine, que, pour
elle, je renoncerais  la gloire d'aller  Tombouctou.

Cette alliance devait-elle se conclure ou chouer? Pendant huit ans,
M. de Guessaint prpara son voyage. Quand il arrtait un projet, rien
ne l'en pouvait dtourner. Sa volont native devenait de l'enttement.
Il apprit l'arabe et les dialectes touaregs; il vcut trois mois 
Colah avec deux juives et six mois  Khartoum avec plusieurs
Soudaniennes. Il poussa mme jusqu'aux tentes chrtiennes du ngus
Jean, o les ngresses d'thiopie durent trouver de leur got cet
Europen blond. Comme, un jour, sa cousine le plaisantait au retour
d'une de ses courses lointaines:

--Ne riez pas, dit-il, vous tes la seule crature capable de me faire
oublier Tombouctou.

--Grand merci du madrigal! rpliqua Faustine.

--Mais c'est un vrai compliment! Vous ne connaissez pas Tombouctou.
C'est la ville du sable, la cit du rve, la Babylone du dsert. Un
fleuve, large comme une mer, baigne ses murailles invioles, et les
longues caravanes de chameaux n'y conduisent jamais un seul chrtien.
Elle se dresse toute seule entre l'immensit du ciel et l'immensit du
Sahara. C'est vers elle que montent les dsirs et les ambitions de
tous les peuples d'Afrique. Et le Touareg farouche aussi bien que le
Nom bestial prononcent le nom de Tombouctou avec le mme
recueillement religieux avec lequel un Grec d'autrefois disait
Delphes ou Olympie!

--Mais vous tes un pote, mon cousin! s'criait Faustine. C'est une
qualit que je ne vous connaissais pas!

M. de Guessaint laissait dire, et continuait de penser  Tombouctou.
Combien d'autres ont fait des rves moins intelligents et plus fous
que celui-l?

Il attendait dans le petit salon du chteau de Chavry que le valet de
chambre lui apportt une rponse. Assis dans un fauteuil, la tte
penche, Henry rflchissait. Il tait fort ple. Par instants, il
poussait un soupir comme s'il prouvait une cruelle souffrance qu'il
essayait en vain de cacher.

--Mademoiselle va recevoir Monsieur, dit le domestique en
reparaissant. Si Monsieur veut dposer son pardessus, je vais avoir
l'honneur de le conduire.

M. de Guessaint eut une hsitation. Il semblait gn de se prsenter
devant Faustine. Puis, tout  coup, prenant une rsolution brusque.

--C'est bien, clairez-moi. Je vous suis.

--Bonsoir, mon cousin, dit Faustine en le voyant entrer. Comme vous
venez tard!

--Oui, je viens tard, en effet. C'est que...

Il s'arrta. Les mots s'tranglaient dans sa gorge. Faustine recula.

--Que vous tes ple! Est-ce que?... Dieu!... Mon pre!...

Et elle attendait, livide, angoisse, les lvres entr'ouvertes.

--Oui... murmura-t-il, n'ayant ni la force d'en raconter davantage, ni
le courage de s'expliquer.

Faustine comprenait! Elle comprenait, et elle restait immobile,
secoue de frissons convulsifs, l'oeil fixe. Son pre, mort! Voil ce
que signifiait la prsence de son cousin et son inexplicable silence.
C'tait comme un coup de massue que le destin lui assnait sur la
tte. Elle touffait. Et elle ne faisait pas un geste, elle ne versait
pas une larme, elle ne jetait pas un cri. Son immobilit pouvantait.

--Faustine! Faustine! s'cria Nelly en la serrant dans ses bras, en la
pressant sur son coeur, en la couvrant de baisers.

Mlle de Bressier ne rpondait rien. Son front, ses joues, ses lvres,
ses mains se glaaient. La vie se retirait de cette malheureuse
crature, soudainement meurtrie en plein coeur. Nelly la poussait
doucement vers un fauteuil. Faustine se laissait faire. Elle
s'asseyait docilement. Mais elle continuait  garder un silence
effrayant et farouche. A peine un lger tremblement des lvres, comme
si elle se parlait tout bas  elle-mme. M. de Guessaint et Nelly
s'peuraient devant cette douleur concentre, qui ne se rpandait ni
par des larmes ni par des cris. Mlle Forestier s'agenouillait devant
son amie, et baisait ses mains qu'elle mouillait de pleurs.

--Faustine! je t'en prie, je t'en supplie, parle-moi, rponds-moi! Tu
ne me vois donc pas? Tu ne m'entends donc pas? Je suis  tes genoux,
moi, Nelly, ta meilleure amie, ta soeur... O mon Dieu! est-ce qu'elle
va rester comme cela?

Faustine baissa les yeux, ces yeux effroyablement fixes. Elle voyait
Nelly maintenant. Elle la regardait. Elle dit  voix haute:

--Alors, mon pre est mort...

Et, brusquement, elle clata en sanglots.

--Ah! s'cria Nelly, Dieu merci! elle pleure.

Elle pleurait, oh! elle pleurait toutes les larmes de son corps! Nelly
l'avait tendue sur la chaise longue; et l, Faustine sanglotait,
s'abandonnant  son dsespoir, disant d'une voix entrecoupe: Papa...
mon pauvre papa!... Toute la soire, elle resta ainsi, brise,
vaincue. Nelly et M. de Guessaint se taisaient. Eux aussi aimaient
tendrement le gnral de Bressier; eux aussi souffraient de cette mort
brusque et cruelle. Mais leur douleur ne trouvait pas une plainte en
prsence du navrement de la fille. Faustine avait une nature nergique
et forte. Le malheur pouvait la courber d'abord sous sa main d'acier.
Elle ragissait bientt, prte  lutter contre le destin froce. Tout
 coup, elle essuya ses larmes, et regardant M. de Guessaint en face:

--Je dsire ne rien ignorer, dit-elle. Puisque mon pre a t tu 
l'ennemi, je veux savoir comment.

Vainement, M. de Guessaint se dfendait. Pourquoi donner  Faustine
cette motion inutile? Chaque mot prononc aviverait la torture de la
jeune fille. Chaque dtail recueilli voquerait pour elle de sinistres
visions. Mais il y avait de l'hrosme dans cette fire crature.
Toute une race de soldats revivait en elle. Son me vaillante ne
connaissait pas les ridicules terreurs. Si, un instant, elle pliait
crase, elle se redressait bientt, plus nergique et plus hautaine.
Elle l'adorait, ce pre, qu'une mort tragique lui ravissait. Il
l'avait leve, elle, prive de sa mre ds le berceau. Il lui
suffisait de fermer les yeux pour revoir l'nergique soldat, pench
sur son petit lit, et la couvrant de son regard tendre. C'est de lui
qu'elle tenait ces premires phrases que balbutie une bouche
enfantine. C'est de lui qu'elle apprenait toutes les lgendes
hroques de l'arme africaine. Elle se souvenait du commandant de
Bressier, alors  la tte d'un bataillon du 1er zouaves, et revenant
de Constantine. Il racontait ses campagnes  la petite fille tonne,
ravie et stupfaite; et les razzias bruyantes, et la fuite dsordonne
des Arabes au burnous blanc; et les villages qui fumaient; et la
cantinire qu'on appelait Mademoiselle maman; et le dsert jaune o
rdaient les lions roux sous le soleil cuivr. Ou bien, devenu
colonel, il disait la triomphale entre dans les rues de Milan, alors
que, par les fentres pavoises de drapeaux, pleuvaient des bouquets,
des applaudissements et des sourires. Et puis encore, cette course 
travers la Chine, qui tenait  la fois de l'pope et du rve, quand,
avec une poigne de six mille pioupious, on attaquait un empire de
quatre cent millions d'hommes; le pont de Palikao, lorsque s'y
engouffraient les Tartares aux yeux brids, agitant leurs bannires en
losange, o grimaaient de noirs dmons; et l'incendie du Palais
d't, et l'entre dans Pkin, qui apparaissait subitement dans une
ceinture de murs crnels, avec ses toits de tuiles vernisses, ses
palais jaunes, ses mandarins coiffs d'une plume de paon, racontant 
cette arme hroque les secrets de l'Asie mystrieuse!

Mort, l'homme qui accomplissait tant d'actions hardies ou sublimes,
qui ne marchandait au pays ni son temps, ni sa sant, ni sa vie. Mort
comme il rvait de mourir: sur un champ de bataille. Au milieu des
balles qui sifflaient, au milieu des obus qui claboussaient le sol de
chair humaine, dans l'enivrement de la lutte et du devoir rempli.
Hlas! non point en face de l'tranger! En se battant contre des
Franais, drapeau tricolore contre drapeau rouge, enfants de la mme
famille se ruant les uns contre les autres. Eh bien, elle ne voulait
rien ignorer. C'tait son devoir,  elle, de se faire conter la fin
de ce hros. Elle savait comment son pre avait vcu: elle voulait
savoir comment son pre tait mort!

Il fallut donc que M. de Guessaint parlt. Il arrivait droit de
Versailles. Deux heures auparavant, l'aide de camp mme du gnral lui
avait racont la catastrophe. Vers trois heures de l'aprs-midi, le
commandant du corps d'arme donnait l'ordre de faire avancer la
rserve. L'artillerie des communards fauchait des rangs entiers. Les
troupes hsitaient. Dj un bataillon reculait en dsordre, quand le
gnral lana son cheval au galop et cria: En avant! en avant!--Il
disparaissait un moment dans la fume. Bientt on le revoyait debout,
prs de son cheval ventr par un clat d'obus. Il courait pendant
quelques mtres entranant ceux-l mmes qui voulaient fuir, fascins
 prsent par le courage de leur chef. Tout  coup, il buttait contre
une pierre et tombait raide. Une balle lui avait trou le coeur. Son
officier d'ordonnance, aid de deux soldats d'infanterie de marine, se
htait d'emporter le corps, au milieu des coups de fusil. Voil tout.
L'histoire tait simple et grande comme la vie mme de ce soldat.

M. de Guessaint attendait les ordres de sa cousine. On ne pouvait pas
dposer les restes du gnral dans le caveau de famille, au
Pre-Lachaise. O voulait-elle qu'ils fussent transports? Faustine
rflchissait. Elle consultait le mort pour connatre sa volont.

--Le service officiel devrait avoir lieu  Versailles, dit-elle. Mais
mon pre a souvent exprim son horreur pour ces pompes brillantes, o
l'motion disparat sous la banalit. Et puis, aujourd'hui, Versailles
n'est plus une ville. C'est une grande htellerie o tout le monde a
pris rendez-vous. Je dsire qu'on apporte ici le cercueil de mon pre.
Il y a une chapelle dans le chteau. C'est l qu'on dira la messe et
que nous prierons pour lui.

Nelly s'effrayait des motions nouvelles que cette funbre crmonie
veillerait chez Faustine. Elle voulait qu'elle renont  cette ide.
Mais la jeune fille se rvoltait:

--Je fais ce que mon pre ordonnerait qu'on ft s'il pouvait nous
dicter ses volonts.

M. de Guessaint s'inclina. Il ne lui restait qu' obir  sa cousine.
Faustine tait la matresse.

--Est-ce que vous couchez au chteau? demanda-t-elle au jeune homme.

--Non, ma cousine. Il faut que je retourne  Versailles et que je
transmette votre dcision au commandant de la place.

--Merci, mon cousin. Je n'oublierai pas que vous avez t de moiti
dans la plus grande douleur de ma vie.

Elle lui serra la main, et M. de Guessaint sortit.

--Si tu savais combien je suis malheureuse, murmura Faustine en
glissant dans les bras de Nelly.

De nouveau, elle fondait en larmes, et son dsespoir la ressaisissait,
plus intense et plus violent au souvenir de ce pre qu'elle adorait.
Elle se coucha pour complaire  son amie. Mais pas un instant elle ne
put fermer l'oeil. Pauvre tienne! comme il serait malheureux, lui
aussi. Faustine se retournait dans son lit, fivreuse, rptant:
Papa! oh! mon pauvre papa! Elle ne s'endormit qu'au matin, brise,
de ce sommeil lourd qui est moins le repos que l'anantissement.
Lorsqu'elle s'veilla, la matine s'avanait dj. La jeune fille ne
voyait ni le clair soleil qui se jouait entre les branches, ni les
gaiets rieuses du printemps. Elle n'entendait pas les cris vifs des
oiseaux qui voletaient en se poursuivant d'arbre en arbre. Une seule
pense la tenait. Son pre, qu'elle chrissait de toutes les forces de
son tre, elle ne le verrait plus jamais jamais! Sa femme de chambre
lui dit que Mlle Nelly tait venue plusieurs fois prendre de ses
nouvelles, et qu'elle l'attendait dans l'atelier.

--Priez Mlle Forestier de m'excuser, rpliqua Faustine, je la
rejoindrai dans un instant.

Et elle descendit dans le cabinet de travail du gnral. M. de
Bressier aimait  se rfugier dans cette pice large, aux tentures
sombres, o se trouvaient runis quelques-uns des plus chers souvenirs
de sa vie aventureuse. A ct d'armes arabes, autrichiennes et
chinoises, entre les panoplies guerrires, taient accrochs les
portraits de ses enfants et de sa femme. Au fond de la chambre se
dressait un bureau, achet par lui  la vente du marchal Bugeaud. Au
commencement de la guerre, il disait  Faustine:

--Tiens, mon enfant, prends l'une des clefs de ce bureau, je garde
l'autre. Si je suis... hum!... s'il m'arrive malheur, je veux que tu
puisses ouvrir ce meuble. Tu y trouveras mon testament.

Et vaillante, domptant sa souffrance, refoulant ses larmes, Faustine
venait excuter les ordres de son pre. Tout tait dans un ordre
parfait. Quelques cartons, remplis de papiers mis  leur place, bien
tiquets. Dans un tiroir, une enveloppe assez grande, o luisait un
cachet de cire rouge aux armes du gnral. On lisait ces trois mots:
Pour mes enfants.

La jeune fille hsita un instant avant de briser le scel. Ce papier
ne lui appartenait pas,  elle seulement, mais aussi  tienne. Elle
rflchit que M. de Bressier, dans son testament, ordonnait peut-tre
comment devait avoir lieu son service funbre. Son devoir lui
commandait d'en prendre connaissance avant l'arrive de son frre.
Puis, une telle tendresse unissait tienne et Faustine, qu'entre eux
tout restait commun. A l'avance, elle savait qu'il l'approuverait.
Elle dchira l'enveloppe et elle lut. M. de Bressier dsirait, en
effet, que son enterrement ft trs simple. Autant que possible, il
souhaitait qu'on ne lui rendt pas les devoirs dus  un gnral de
division, grand officier de la Lgion d'honneur. Que les plus chers
parmi ses compagnons d'armes assistassent  ses obsques; qu'on ne
pronont aucun discours; qu'on dt seulement une messe basse: voil
tout ce que demandait cet homme de bien. Les prires de ceux qu'il
aimait lui suffisaient, pour saluer sa dpouille mortelle.

Suivaient quelques lignes spcialement adresses  Faustine. Le
gnral ne donnait aucun ordre  sa fille. Pourtant, il la priait
d'pouser M. de Guessaint, le fils de sa soeur. Elle avait dix-sept
ans. Le mtier des armes ne permettait pas  son frre de rester
longtemps auprs d'elle. Il lui fallait un mari. Et ce mari, son pre
voulait le connatre  l'avance. Faustine laissa tomber le papier sur
la table du bureau; elle cacha une minute sa tte entre ses mains.
Puis,  voix haute, comme si elle parlait  un tre invisible, mais
toujours prsent, qui pouvait l'entendre et l'approuver:

--Pre, dit-elle, dans trois mois, je m'appellerai madame de
Guessaint.

Elle reprit le testament. Il tait assez long. Le gnral n'oubliait
personne; aucun de ceux qu'il chrissait. Par exemple, il lguait
douze cents francs de rente  un vieux sous-officier, lgionnaire et
mdaill, qui habitait prs de Pornic, sur une des terres de M. de
Bressier. Ce sous-officier avait t bless nagure  ct de lui, en
lui sauvant la vie. Il pensait mme  ses serviteurs, assurant
l'existence des plus pauvres. Chacun de ses amis recevait un souvenir.
Et dans le choix mme de ces souvenirs, on retrouvait la bont
vigilante du vieux soldat. Quant  sa fortune, elle formait
naturellement deux portions gales distribues entre son fils et sa
fille. Le testament se terminait par deux lignes adresses  tienne.
Deux lignes pleines de noblesse et de fiert, o le pre disait au
fils: Fais ce que j'ai fait. Conduis-toi comme je me suis conduit.
Aime la France comme je l'ai aime!




VII


--Je vous demande pardon de vous dranger, Mademoiselle. Il y a au
salon des amis de mon gnral. Ils arrivent de Versailles, conduits
par M. de Guessaint.

Marius venait avertir sa matresse, qui s'oubliait  rver dans le
cabinet de travail de son pre.

--Merci, mon ami. Je vais un instant dans ma chambre, et je descends.

Si Faustine n'et pas appartenu tout entire  ses souvenirs, elle
aurait t frappe par l'allure trange de Marius. Ses dents
claquaient. Une pleur verte rendait presque mconnaissable son visage
nergique. Par instants, il s'appuyait contre un meuble, comme s'il
allait tomber. C'est que maintenant il connaissait toute l'tendue du
dsastre qui frappait la famille de Bressier: ce dsastre que Faustine
ignorait encore. La veille, Marius trouvait dj bien trange
l'absence prolonge d'tienne. En y rflchissant, elle lui
apparaissait grosse de menaces. Il connaissait le capitaine; gai, bon
enfant: mais, avant tout, ponctuel dans le service et docile  ses
chefs. Comment admettre qu'un pareil officier, ayant quelques heures
de cong, s'en accordt le double? Pour aller voir son pre au pont de
Courbevoie? Invraisemblable. Le gnral dirait tout de suite  son
fils: Tu as une permission? Non, tienne courait un danger.

Pendant toute la nuit, le soldat tournait et retournait la mme ide
dans son cerveau, hant par des terreurs folles. Au matin, il courait
 Versailles sans rien dire  personne. Cote que cote, il voulait
savoir la vrit. Il allait la connatre dans toute son horreur.
Couch de bonne heure, la veille, avant l'arrive de M. de Guessaint,
le matin, il partait avant que personne ft lev. D'ailleurs, il ne
demeurait pas dans le chteau mme. Il occupait ce petit pavillon de
garde o Nelly et Faustine l'avaient trouv, lorsque Franoise gisait
dans le foss, vanouie. En quittant le chteau, il ignorait donc la
mort de son gnral. Il l'apprit en arrivant  l'tat-major de la
place. Le concierge, ancien sergent, vint droit  Marius.

--Ah! comme je vous plains, mon camarade!

--Quoi? qu'est-ce qu'il y a?

--Vous ne savez donc pas? Votre matre?...

--Le capitaine?

--Hlas! tous les deux, mon pauvre vieux!

Marius s'abattit comme un boeuf qu'on assomme. Six heures du matin
sonnaient  peine. Dj, la cour s'emplissait d'officiers,
d'estafettes, de soldats qui allaient et venaient; tout le mouvement
d'une ville de guerre, quand l'ennemi est aux portes et qu'on se bat
tous les jours, et que toutes les nuits le danger recommence. On
savait dj l'affreux malheur. Le gnral de Bressier tu  l'ennemi;
le capitaine de Bressier fusill dans un bois. Le sergent transporta
Marius dans sa loge, et lui prodigua ses soins pour le rappeler  lui.
Au bout d'un quart d'heure, Marius ouvrait les yeux et on lui
racontait l'aventure tragique. La mort du pre, d'abord, glorieusement
frapp d'une balle en pleine poitrine, quand il menait au feu ses
soldats hsitants et troubls. La mort du fils ensuite, cette fin
hideuse, dans un guet-apens.

Une sentinelle, aux avant-postes, voyait tout  coup, au moment o le
soleil se levait, une ombre marcher vers elle. Le factionnaire
criait: Qui vive!, puis il lchait son coup de fusil. L'inconnu
prenait la fuite, poursuivi par une dizaine d'hommes. On le saisissait
bientt. L'inconnu disait s'appeler Joseph Larcher. Il faisait partie
des troupes de la Commune. Interrog, il racontait une histoire assez
trange. D'aprs lui, une soixantaine de gardes nationaux se cachaient
dans les bois,  quelque distance de l. Ils tenaient prisonnier un
capitaine de hussards. Lui, Joseph Larcher, venait de la part de ses
camarades offrir un march. Les communards respecteraient l'officier;
en change, on leur promettrait la vie sauve. Le malheureux
entremlait son rcit d'interjections comiques, de phrases
entrecoupes, qui trahissaient une terreur bestiale. Non, il n'tait
pas un mchant homme, mais un ouvrier bniste! Il aurait bien voulu
rester tranquille. Impossible. Avec ces bavards de l'Htel de ville,
il fallait marcher droit. On pouvait le croire sur parole. Ses
compagnons et lui ne demandaient qu' ne pas tre fusills. On pouvait
bien ne pas les tuer, puisqu'ils rendaient leur captif vivant.

Le capitaine qui commandait la grand'garde coutait attentivement le
rcit embrouill et confus du garde national. videmment, cet homme ne
mentait pas. En tout cas, on pousserait une reconnaissance vers le
bois indiqu par Joseph Larcher. Demander  l'officier sa parole
d'honneur que ses compagnons auraient la vie sauve? L'ouvrier bniste
n'y pensait gure. Il ne songeait qu' protger la sienne. C'est ainsi
qu'une compagnie de ligne s'tait mise en marche pour dlivrer
tienne. Que se passait-il ensuite? On ne savait pas. On supposait que
quelques soldats, oubliant la consigne, avaient tir les premiers sur
les gardes nationaux. Ceux-ci, pris de peur, se croyant trahis,
avaient tu leur prisonnier, aprs l'avoir accabl de coups et cribl
d'outrages! Quand le capitaine du dtachement de ligne fut matre du
bois, il trouva le corps d'tienne de Bressier perc de balles, dj
tumfi. Le visage noir, meurtri par des coups de crosse, gardait une
expression de colre farouche. Exasprs, les soldats massacrrent
tout ce qui leur tomba sous la main. C'est  peine si quelques gardes
nationaux s'chapprent, fuyant  droite et  gauche comme une vole
de perdreaux.

Ds les premiers mots de ce rcit lugubre, Marius s'tait mis 
pleurer. Peu  peu, ses larmes s'arrtrent. Il serrait les poings
avec rage, ou levait les bras, dans une indicible colre, comme pour
menacer un ennemi lointain. Ce paysan, arrach par la conscription 
sa terre bourguignonne; ce fils des anciens serfs, dont le cerveau
troit ne concevait aucune des ides de son temps; ce simple soldat,
devenu sous-officier aprs tant d'annes de bonne conduite, aprs tant
d'actes de bravoure; cet enfant du peuple, enfin, subissait en ce
moment une impression bien trange pour un tre tel que lui. Il voyait
 jamais teint ce nom de Bressier qui,  ses yeux, s'aurolait d'une
gloire lumineuse.

Cependant, on connaissait  l'tat-major les intentions de Mlle de
Bressier. On savait que le service du gnral aurait lieu au chteau
de Chavry. Ceux de ses compagnons d'armes qui se trouvaient 
Versailles, quelques-uns de ses amis, comptaient y assister. Restait
une question grave pour laquelle le commandant de la place, M. de
Rentz, dut prendre l'avis de M. de Guessaint. Fallait-il clbrer les
deux services en mme temps? Ou convenait-il de cacher  Faustine
pendant quelques jours encore la mort de son frre an? M. de
Guessaint n'hsita pas. Il se rappelait le dsespoir de la jeune
fille, dsespoir d'autant plus violent qu'il restait plus concentr.
Lui apprendre qu'tienne venait de succomber, lui aussi, ce serait la
briser: peut-tre la tuer.

--Que faire, alors? demanda M. de Rentz. Mlle de Bressier s'tonnera
de l'absence de son frre, en un pareil moment.

--Nous mentirons, mon gnral. Et vous m'y aiderez.

--Volontiers. Comment?

--Vous comptez venir au chteau pour la messe?

--Certainement. J'ai dj donn les ordres. Je sais que mon pauvre
camarade n'aimait pas les enterrements officiels. Mais je veux au
moins que des soldats saluent le cercueil de ce soldat. Un bataillon
de ligne et un escadron d'artillerie sont en route pour Chavry. Le
corps sera transport sur un afft de canon.

--Ne pouvez-vous pas dire  ma cousine que vous avez donn hier une
mission au capitaine de Bressier? Je lui expliquerai qu'on n'a pas eu
le temps de le rappeler par tlgraphe.

--Parfaitement.

--De cette faon, elle restera dans l'ignorance, au moins pendant une
semaine. Je l'habituerai peu  peu  ce malheur. Et quand il me sera
permis de le lui rvler, c'est qu'elle sera assez forte pour souffrir
encore.

--Ne trouvera-t-elle pas cette fable bien invraisemblable?

--Non, mon gnral. Les tres trs malheureux sont toujours trs
crdules.

Dans l'arme, on aimait beaucoup la famille de Bressier. Chacun connut
bientt ce que dcidaient le gnral de Rentz et M. de Guessaint.
Faustine ignorait et devait ignorer la mort de son frre. Quand Marius
dit  la jeune fille que plusieurs personnes arrivaient, les jardins
et le parc s'emplissaient dj. Non seulement, les troupes commandes
occupaient la place qu'on leur assignait; mais encore des officiers,
des sous-officiers et des soldats ayant tous servi sous les ordres du
gnral. Les uniformes varis, aux couleurs violentes, se dcoupaient
nettement sur la verdure criarde des arbres et des pelouses. Les
lignards, placs sur trois rangs, occupaient les deux cts de la
grande alle qui partait de la grille. Les officiers des autres armes,
des gnraux, des colonels se massaient  la droite et  la gauche du
chteau. M. de Guessaint, ayant Nelly  son ct, recevait sur le
perron. Tout  coup, Faustine de Bressier parut, toute blanche sous le
long voile noir qui encadrait sa pleur. On lisait tant de douleur sur
ce fier visage, tant de souffrance dans ces yeux clatants qui ne
pouvaient plus pleurer, qu'un murmure d'motion courut dans la foule.
Tout le monde se dcouvrit. On saluait la fille et la soeur de deux
soldats tombs pour la patrie.

Brusquement, on entendit sur la route un ordre donn d'une voix brve.
Ce fut un pitinement de chevaux, le bruit sourd de caissons qui
roulent et un canon entra par la grille, lentement, portant sur son
afft un cercueil voil par le drapeau tricolore. Derrire, des
artilleurs  cheval tranant d'autres canons qui tournaient vers la
campagne leurs gueules de bronze, ce jour-l muettes. Le gnral qui
commandait leva son pe. Alors, les clairons sonnrent, les tambours
battirent aux champs. Et celui qui tait mort en soldat eut des
funrailles de soldat.

La messe fut trs courte. Les assistants ne voulaient point devenir
importuns. Tout le monde sentait que Faustine dsirait demeurer seule.
Les gnraux, les officiers vinrent saluer, les uns aprs les autres,
la fille de leur compagnon d'armes. Une douleur sourde pesait sur ces
fronts. Le mensonge pieux qu'on faisait  la jeune fille assombrissait
toutes les consciences. M. de Rentz rougissait malgr lui en racontant
que, la veille, il avait envoy le capitaine de Bressier  Niort pour
une remonte de chevaux. On souffrait, pour la malheureuse orpheline,
de ce malheur nouveau qui la frappait. Tout le monde gardait bien le
secret: mais tout le monde se sentait cruellement impressionn.

Vers deux heures, le chteau redevenait solitaire. Faustine pria M. de
Guessaint de l'accompagner dans l'atelier. Et, comme Nelly
s'loignait, son amie lui dit:

--Je dsire que tu restes. En l'absence de mon frre, c'est toi qui
reprsentes toute ma famille. N'es-tu pas ma soeur?

Et lorsqu'ils furent runis tous les trois, Mlle de Bressier lut  son
cousin le testament du gnral.

--J'ai dsir que vous prissiez connaissance des dernires volonts de
mon pre. J'ajoute que je suis dcide  les respecter. Je mentirais
en vous disant que je vous aime, Henry. Mais je suis toute prte 
vous aimer: je m'ignore moi-mme. Mon pre vous estimait. C'est assez
pour que j'aie un sentiment pareil au sien. Il dsirait que vous
fussiez mon mari; sa volont soit faite.

--Ma cousine..., balbutia Henry.

Faustine lui tendit la main.

--Je vous promets d'tre pour vous une femme fidle. Au revoir, mon
cousin. Je vous prie de me laisser seule aujourd'hui. A l'avenir,
chaque fois qu'il vous plaira de venir chez moi, vous serez toujours
chez vous.

M. de Guessaint aurait voulu exprimer sa reconnaissance d'une manire
loquente. En ralit, il ne trouvait pas un mot. L'excs de son
bonheur l'tranglait; et, ne sachant que dire  Faustine avant de
partir, il sortit.

--Alors, mon amie, tu es bien rsolue? demanda Nelly.

--Mon pre le voulait, murmura Mlle de Bressier.

Nelly poussa un soupir significatif.

--Voil qui est dcid. Tu t'appelleras madame de Guessaint. Ah! ce
n'est pas ce que je rvais pour toi!

--Moi aussi, j'esprais une autre existence, dit lentement Faustine.

Elle essuyait les larmes qui coulaient de ses yeux.

--Ne jamais quitter mon pre, ne point me marier, vivre auprs de cet
hroque et fier soldat... tienne est destin  s'en aller toujours
au loin. Il n'aurait pu tre comme moi, pour le gnral, un compagnon
toujours prsent. Tu ne nous aurais pas abandonns, Nelly. Ta gaiet
si franche et si jeune et t le sourire de notre maison. Et mon pre
et vieilli avec nous deux: moi, sa fille; toi, presque sa fille...

Nelly se jeta dans les bras de son amie:

--Tu pleures encore, ma pauvre chrie.

--Hlas! je ne pleurerai jamais assez celui que j'ai perdu!

--Veux-tu me faire une promesse?

--Laquelle?

--C'est qu'il en sera dsormais comme si ton pre vivait toujours. Tu
vas avoir un mari. Pour lui, je ne serai qu'une trangre. Il voudra
nous sparer. Les hommes ont des ides si bizarres! Jure-moi que tu
refuseras? Voil bien des annes que nous sommes comme deux soeurs. Je
dsirerais que l'avenir ft pareil au pass.

Faustine prit les mains de Nelly et la regarda tendrement.

--C'tait la volont de mon pre, dit-elle. Je respecterai celle-l,
comme j'ai respect toutes les autres. Que je sois riche ou pauvre, je
ne t'abandonnerai pas. Ma maison sera toujours la tienne. Soeurs nous
avons t, soeurs nous resterons.

--Tu me rends bien heureuse, ma chrie!

--Qui sait? Ce sera toi peut-tre qui voudras me quitter! Tu as seize
ans; tu es jolie, tu es riche. Tu aimeras et tu seras aime. Alors,
fatalement, le destin brisera le lien qui nous unit.

Le visage de Nelly devint grave.

--Tu te trompes, Faustine. Je ne me marierai jamais. J'ai l'air de ne
pas beaucoup rflchir. Au fond, je suis trs srieuse. Je suis
orpheline. Ma famille se compose d'une seule personne: toi. Pourquoi
voudrais-je m'en crer une autre? Je sais bien qu' dix-sept ans, il
est un peu trange de dire ce qu'on fera ou ce qu'on ne fera pas. Mais
toutes les deux, vois-tu, nous sommes au-dessus de notre ge. La
douleur nous a mries. Nous avons subi des preuves que les autres
jeunes filles ignorent toujours. Toi, tu n'oublieras pas cette
journe-ci. Elle t'enlve l'un des deux tres que tu as le plus aims.
Moi non plus, je ne l'oublierai pas: tu viens de me promettre que je
serai toujours ta soeur, et qu'on ne nous sparera jamais.

De nouveau, elles s'embrassrent longuement. A cette heure terrible de
sa vie, Faustine dfaillante se ranimait en sentant prs d'elle
l'ardente et sincre affection de Nelly. Quand on a perdu un tre
aim, il semble qu'un grand vide s'est creus dans le coeur, et que
rien ne le comblera jamais. Mais la nature, ternellement jeune, a
quelquefois piti des souffrances qu'elle impose. A ct d'une
tendresse disparue, elle fait renatre une tendresse nouvelle.

--Puisque nous sommes soeurs, reprit Nelly, permets-moi d'tre
l'ane de temps en temps. Tu as besoin d'air et de soleil. Prends mon
bras, et viens avec moi dans le parc.

--Je t'en prie...

--Ne prie pas. C'est inutile. Je suis dcide  ne rien entendre. Si
tu restes dans l'atelier, ou si tu remontes dans ta chambre, tu vas
t'absorber dans tes rveries; et tu souffriras, tu pleureras.

--Tu veux...

--Je veux que tu prennes de l'exercice; je veux que tu sortes avec
moi. Vois Odin: il rde autour de l'atelier avec des airs pitoyables.
Il croit que nous l'oublions.

L'aprs-midi tait extrmement doux. Le soleil se cachait derrire les
nuages. Une teinte un peu grise s'pandait sur les arbres et les
alles. Un temps dlicieux pour une course  travers le parc.
Qu'importait le temps  Faustine? Elle obissait  son amie. Mais elle
aurait voulu s'tendre et pleurer  son aise. C'est ce que Nelly ne
voulait pas, sachant qu'une douleur violente a besoin d'tre
violemment secoue. Elle esprait distraire Faustine par sa causerie
toujours vive, toujours alerte. Les jeunes filles s'enfonaient dans
les taillis sombres, suivant les sentiers sinueux qui s'enchevtraient
les uns  travers les autres, prcdes par Odin qui bondissait
auprs d'elles. Nelly revenait  son ide fixe.

--Te marier! Sans doute je voulais que tu te mariasses. Mais je rvais
pour toi un prince Charmant. Tu es  mes yeux l'idal de la jeune
fille. Ne rougis pas, c'est compltement inutile! Je me disais que tu
pouserais un beau jeune homme, follement amoureux...

--Nelly!

--Ne me gronde pas. Ton pauvre pre en a dcid autrement? Tout ce
qu'il a fait est bien fait. Car ne t'imagine point que je ne sente
pas, moi aussi, l'immensit de cette perte. Je suis seule au monde; et
si je possde une amie telle que toi, c'est qu'il m'a ouvert sa maison
comme il m'ouvrait ses bras. Aussi, ma tendresse pour toi est faite
pour moiti de reconnaissance. Je te parle du prince Charmant? C'est
que je te voudrais tous les bonheurs. Que ne donnerais-je pas pour
t'pargner une larme?

--Ma chrie...

Elles allaient, se tenant par la taille, et vraiment charmantes, ces
deux fines cratures. En les faisant presque pareilles l'une 
l'autre, la nature semblait avoir voulu rapprocher deux beauts
exquises. Faustine et Nelly marchaient depuis une demi-heure, quand
celle-ci dit tout  coup:

--Es-tu sre que nous ne nous sommes pas gares? Ce parc est si grand
que j'ai toujours peur de me perdre.

--Non, rpliqua Mlle de Bressier. On ne peut pas se perdre avec Odin.
Vois: le saut de loup est  quelques pas. Il suffit de le suivre pour
arriver  la grille.

Elles prenaient un nouveau sentier, quand le lvrier russe jeta un
aboiement prolong. Un homme paraissait sur la route. Il sortait du
foss, en se hissant avec les mains. Au lieu de se tenir debout, il
regardait  droite et  gauche, piant d'un air inquiet. A la distance
o elles se trouvaient, les jeunes filles le voyaient mal. Cependant,
leur premier sentiment fut de la peur. Cet homme semblait tre un
vagabond peu dsireux de rencontrer quelqu'un.

--A moi, Odin! dit Faustine d'une voix brve.

Le lvrier bondit auprs de sa matresse.

--Heureusement, le saut de loup nous protge, murmura Nelly. Car voil
un individu qui ne promet rien de bon.

En ce moment, elles arrivaient  la grille ouverte, et l'homme les
aperut. Il se tenait debout au milieu de la route, les bras croiss,
avec un air de dcouragement profond. Tout  coup, il eut un geste
brusque, comme s'il prenait une rsolution soudaine. Et, franchissant
la grille, il vint droit  Faustine.




VIII


Pendant l'attaque furieuse des soldats de ligne, Pierre s'tait
dfendu avec rage. La lutte n'avait pas t longue. Au bout d'une
demi-heure, un silence lourd planait sur le bois lugubre chang en
cimetire. Quelques hommes seulement avaient pu s'enfuir, et parmi
eux, le mari de Franoise. Les autres ne les poursuivaient pas. Avant
tout, ils voulaient retrouver le prisonnier encore vivant.

Pendant tout l'aprs-midi, Pierre resta cach derrire un arbre,
accroupi sur le sol. Lorsque l'ombre descendit sur la plaine, il
avana la tte, regardant, piant, guettant. Personne. Pas un tre
suspect dans les voiles gris du crpuscule. Pour avoir sauv sa vie,
il ne se trouvait pas hors de pril. Que faire? O aller? Impossible
de rentrer dans Paris. S'il entreprenait de franchir la distance qui
le sparait des remparts, il rencontrerait fatalement les troupes des
assigeants. Rebrousser chemin et remonter du ct de Versailles?
Impossible encore. Il portait sur le dos sa vareuse de garde national.
Le galrien qui fuyait nagure le bagne ignoble de Toulon, tait
toujours trahi par son hideux uniforme de forat. S'il frappait  la
porte du paysan, le paysan le chassait  coups de fourche. S'il
demandait asile au berger nomade, le berger lchait son chien. Pas de
dlivrance tant que le galrien vad portait sur son dos la casaque
maudite. Le bagne lointain se collait encore  sa peau. De mme pour
Pierre. On hassait les communards. Il ta sa vareuse et la jeta dans
un buisson avec son kpi. Certes, on pouvait reconnatre encore la
bande rouge cousue au pantalon noir: mais  quelques pas, elle
ressemblait  la culotte d'un artilleur. D'ailleurs, il faisait
sombre. Il lui restait toute la nuit pour rflchir. S'il pouvait
manger au moins, s'il pouvait boire! Son pain, ce pain qu'il avait
partag avec le malheureux tienne, il ne savait o le prendre
maintenant. Demander l'aumne? Dans ce costume? Folie! Il se livrerait
aussi srement que si, rencontrant un soldat, il lui disait:
Arrte-moi! Il ne pouvait cependant pas rder toute la nuit comme
une bte fauve traque par les chiens. Il ne savait seulement pas o
il se trouvait. Il fallait s'orienter d'abord. Sur la gauche
s'tendait un gros bourg.  et l des villas gracieuses, coquettement
poses des deux cts de la route. Pierre frissonnait. Il devait
ressembler  un vagabond, avec son visage et ses mains noircis par la
poudre, avec sa mine hagarde et ses cheveux emmls. Cet homme
nu-tte, sale, farouche, ferait peur. Il se hasardait cependant et
poussait devant lui. Au bout de cinq cents mtres, il reconnut le
pays. Il tait  Svres. Amertume du souvenir! Nagure, il tait venu
se promener l, un dimanche, avec Franoise. Il voyait encore son
petit Jacques, riant de son bon rire d'enfant et se glissant dans les
bls pour y cueillir des bleuets et des coquelicots. Comme c'tait
loin, ce bon temps-l! Tout  coup, Pierre s'arrta. Une maison se
dressait vers la droite, d'apparence cossue, avec un bon air
tranquille: une maison de bourgeois parisiens, trs calme. La lune qui
se levait dans le ciel paisible, jetait sa lueur blanche sur ce coin
de paysage banal et doux. Par la grille ouverte, Pierre voyait une
fillette assise sur un perron; elle jouait avec un chien. Elle tenait
un morceau de sucre dans la main et levait les doigts trs haut. Le
chien sautait et l'enfant riait; elle baissait le sucre, elle
l'loignait, et le chien poussait des aboiements plaintifs. Une jolie
mignonne n'ayant pas plus de douze ans, un peu grasse, avec des
cheveux blonds qui tombaient pais et boucls sur son front et sur ses
joues. Brusquement, Pierre, franchit la grille et s'avana vers la
petite fille. En l'apercevant, elle se leva, et resta debout toute
droite. Deux fois, elle balbutia:

--Monsieur... Monsieur...

Dans sa peur, elle laissait retomber sa main. Le chien en profitait
pour manger le morceau de sucre. Pierre dit trs vite, d'une voix
qu'il s'efforait de rendre fort douce:

--Mademoiselle... ne craignez rien... Mademoiselle... je ne suis pas
mchant... Je n'ai pas mang depuis hier. Donnez-moi un morceau de
pain et un verre d'eau.

Il parlait d'un ton si trange, avec une telle expression de crainte
et de souffrance, que l'enfant se sentait toute remue. Elle le
regardait, de ses grands yeux tonns. Elle se demandait d'o sortait
subitement ce vagabond. Soudain, elle clata de rire.

--Vous avez de la chance tout de mme! Maman et ma tante sont alles
se promener. La bonne cause avec le jardinier.... Et je ne sais pas
pourquoi, quand elle cause avec le jardinier, elle ne fait jamais
attention  rien. Attendez l une minute. Pourvu que maman ne rentre
pas, mon Dieu! Elle ne dirait pas grand'chose; mais c'est ma tante qui
crierait!

Et toujours riant, enchante sans doute de commettre une chose
dfendue par sa tante, l'enfant disparut dans la maison. Elle revint
au bout de cinq minutes charge de comestibles. Du pain, de la viande,
une bouteille de vin! Ses pauvres petits bras pliaient sous ce
fardeau.

--Jamais vous ne pourrez emporter tout a! s'cria-t-elle. Attendez,
je vais vous donner une serviette.

Elle posait ses provisions sur le perron, et le chien gourmand les
flairait. Pierre la trouvait ravissante, cette enfant. Il aurait voulu
causer avec elle, la remercier. Mais cette mre et cette tante dont
parlait la petite l'pouvantaient. Certes, elles crieraient en
apercevant cet affreux bohmien dans leur maison. A la hte, il mit
quelques provisions dans la serviette que la petite rapportait et fit
soigneusement un noeud solide.

--Comment vous nommez-vous, mon enfant? dit-il.

--Gabrielle; mais on m'appelle Gab!

--Je ne vous oublierai jamais, allez! Je voudrais bien vous embrasser,
mais je suis si noir!...

Pierre souriait en parlant ainsi. Pour la premire fois depuis son
dpart de Paris, depuis qu'il quittait sa femme et son fils, une lueur
de gaiet flambait dans ses yeux tristes. La petite riait toujours.

--C'est a qui m'est gal que vous soyez noir! Embrassez-moi tout de
mme! Et ne m'oubliez pas. C'est promis! Gabrielle... Mais on
m'appelle Gab! Sauvez-vous vite. Maman et ma tante vont revenir. Et ma
tante serait dans une colre!...

Jamais Pierre ne fit un repas si dlicieux. Au pied d'un arbre, en
plein champ, il dvora les vivres que la charit d'une fillette lui
donnait. Quelle chance il avait eue! S'il rencontrait une enfant
craintive au lieu d'un petit tre courageux et bon, on le saisissait,
on le conduisait  Versailles, on le jetait dans les cachots o
gisaient les fdrs captifs. Et il ne revoyait jamais ni Jacques ni
Franoise. Il fallait maintenant trouver un abri pour la nuit. Rien de
plus simple. Il suffisait de se jeter dans un bouquet de bois. Quand
les arbres dressrent au-dessus de sa tte leurs branches lourdes, le
malheureux fut envahi par un profond bien-tre. L'esprance lui
revenait. Une bonne fe semblait le protger. Il chappait  tant de
prils! La bataille, d'abord, et cette halte sinistre dans le bois;
puis le combat enrag, lorsque les soldats de ligne attaquaient;
enfin, ce cher petit ange qui surgissait tout  coup pour lui venir en
aide lorsqu'il allait dsesprer. Il murmurait son nom avec un
attendrissement particulier, et il revoyait le visage de cette jolie
Gab, gracieuse et mignonne, dans l'encadrement de ses cheveux blonds.
Un calme dlicieux le gagnait. Il fermait les yeux, berc dj par les
premires caresses du sommeil. Enfin, il s'endormit profondment.
Au-dessus de lui, souriait le grand ciel trou d'toiles.

Quand il s'veilla, des marachers passaient sur la route. Ses
angoisses renaissaient avec le jour. Peu importait qu'on le prt pour
un vagabond. Mais la bande rouge de son pantalon rvlait  tout le
monde un fdr fugitif. Il resta dans son abri pendant de longues
heures. Il avait mnag ses provisions, la veille; il put djeuner
assez solidement. En ce moment, l'horloge d'une glise lointaine sonna
douze fois. De nouveau Pierre agitait ce problme: Que faire? Quand
l'esprance est entre dans un coeur, elle y reste obstinment. Le
souvenir de Gab le consolait et le soutenait. Aprs tout, il y a des
tres bons et gnreux, qui aident le pauvre monde. Il trouverait
peut-tre un asile dans une maison. Qui sait s'il n'arriverait pas 
s'embaucher comme garon d'curie, dans une ferme? Il se serait bien
hasard sur la route, mais des soldats dfilaient frquemment par
petites troupes. Il prfrait attendre que le soir revnt.
L'aprs-midi s'coula; il demeura immobile. Enfin, vers cinq heures,
il se risqua. Un champ de betteraves s'talait devant lui. Il suivit
un des sillons, et gagna la route qu'il apercevait de loin. Il la
traversa et entra dans le champ voisin. Il marchait, il marchait
toujours, sans se lasser, rompu  la fatigue, dcid  tout faire pour
sauver sa vie, cette vie ncessaire aux deux tres qu'il aimait
passionnment. Depuis un quart d'heure il suivait un petit sentier,
quand il s'arrta brusquement. Une dizaine de soldats de ligne
venaient droit  lui. Le plus simple et t de continuer son chemin,
sans tmoigner aucune crainte, et de passer tranquillement  ct de
ces hommes. Mais, depuis vingt-quatre heures, Pierre tait hant par
des visions funbres. Tout ce qui portait un pantalon rouge lui
causait une pouvante nerveuse. Il prit la fuite, comme un livre qui
dtale devant les chiens. Les soldats, d'abord tonns, en voyant cet
homme qui se sauvait  leur approche, sans raison ni motifs, coururent
aprs lui, criant: Arrtez-le! arrtez-le! Mais la terreur donnait
des ailes au fugitif. Bientt, il prit une avance considrable. Il
franchissait les halliers; il sautait par-dessus les buissons; il
enjambait les fosss. Enfin, il arriva sur une autre route. Devant
lui, un parc norme, aux profondeurs sombres, protg par un large
saut de loup. Il le suivit pendant quelques minutes et arriva devant
une grille. Soudain il aperut Faustine et Nelly. Il n'en pouvait
plus. Ses dents claquaient. Il voyait trouble; ses tempes battaient
avec force, et son coeur l'touffait, sautant dans sa poitrine. Alors
il se croisa les bras, anxieux, hsitant. Puis il rflchit que la
piti de ces jeunes filles pouvait seule le sauver encore. Et il alla
droit vers elles, dcid  tout leur dire,  implorer leur secours,
songeant que des femmes, jeunes comme celles-l, seraient moins
cruelles que le destin. Nelly tremblait, serre contre son amie, un
peu rassure par la prsence d'Odin, qui montrait les dents. Faustine
attendait le vagabond, le front haut, trs calme.

--Que voulez-vous? Que demandez-vous? dit-elle d'une voix brve.

--Mademoiselle... Mademoiselle... je suis perdu, sauvez-moi.

--Pourquoi tes-vous perdu? Qui tes-vous?

--Oh! laissez-moi entrer... Cachez-moi. Je vous dirai tout. Je suis un
honnte homme. J'ai une femme, j'ai un fils. Si on me tue, on les
tuera du mme coup.

Faustine contemplait cet inconnu qui invoquait sa piti, qui implorait
sa protection. Ses yeux taient doux, clairs, loyaux; elle songea
qu'tant malheureuse elle devait tendre la main  tous les malheureux.

--Entrez, dit-elle simplement.

Puis, lorsque Pierre eut pntr dans l'alle, elle ferma la grille et
conduisit le fugitif dans un bosquet.

--Vous avez couru longtemps, reprit-elle; vous n'en pouvez plus.
Asseyez-vous sur ce banc et reposez-vous.

Pierre joignait les mains, il la contemplait comme s'il et ador une
madone.

--Mademoiselle... ah! Mademoiselle..., murmura-t-il.

--Ne parlez pas, vous tes trop essouffl. Vous me direz tout 
l'heure ce que vous voudrez me dire. D'ailleurs, je n'ai pas besoin de
savoir qui vous tes, ce que vous avez fait, d'o vous venez. On vous
poursuit, je vous donne asile. Voil tout.

Nelly, d'abord effarouche, se tenait derrire Faustine. Elle se
rassurait maintenant; et, curieusement, elle se rapprochait de Pierre
Rosny.

--Tu as raison, dit-elle avec vivacit, ce n'est pas un voleur!

Pierre plit.

--Un voleur, moi!

--Va au chteau, continua Faustine, et dis  Marius de venir.

--Comment! tu veux rester seule, avec... avec...?

Et ne sachant de quel nom appeler Pierre, elle le dsignait d'un geste
gn, assez comique.

--Fais ce que je t'ai demand, poursuivit Mlle de Bressier, trs
doucement, mais avec l'imperceptible nuance d'autorit qu'elle mettait
dans ses paroles quand elle voulait tre obie.

Nelly s'loigna, tournant de temps en temps la tte pour voir ce qui
se passait. On l'et profondment tonne en lui apprenant que ce
fugitif, ce vagabond, cet tre dpenaill, tait le mari de la jeune
femme qu'elle trouvait trois jours auparavant gisant dans le saut de
loup. La vie a de ces concidences bizarres: par quel caprice du sort
la femme et le mari venaient-ils, en si peu de temps, chouer l'un
aprs l'autre dans le mme endroit?

Pierre regardait toujours Faustine. Il et voulu tout lui dire, lui
prouver que sa charit ne sauvait pas un tre indigne. Mais la jeune
fille ne lui permettait pas d'ouvrir la bouche. Elle se sentait prise
de piti pour ce malheureux que le destin lui envoyait, en ce jour qui
comptait comme le plus malheureux de tous ses jours. Elle se trouvait
en cet tat d'me o l'on a le besoin de faire du bien  quelqu'un. Si
un oiseau, battu par la pluie et chass par le vent tait venu frapper
contre ses vitres, elle et ouvert sa fentre et recueilli le fugitif
ail. Pourquoi repousserait-elle cet homme qui heurtait  sa porte et
lui criait piti?

Une seule question se posait devant son esprit, pendant que Pierre
assis sur le banc, reprenait lentement des forces. D'o venait cet
inconnu? Pourquoi le poursuivait-on?

Elle l'examina plus attentivement et comprit. C'tait un garde
national, un prisonnier qui s'vadait, sans doute. Elle le
reconnaissait  cette large bande rouge du pantalon noir. Eh bien,
soit! Elle, la fille d'un homme tu par la balle d'un fdr, elle
recevrait ce fdr; elle le protgerait; elle lui donnerait asile.
Est-ce que ce pre tant aim ne lui racontait pas jadis qu'il
recueillait souvent sous sa tente algrienne les Arabes fugitifs? Le
hasard la mettait en face d'un de ces hommes dont la rvolte venait de
tuer l'tre qu'elle adorait? Elle paierait sa dette envers une
mmoire respecte en couvrant l'inconnu de sa protection.

Nelly reparaissait dj, mais seule.

--Et Marius? demanda Faustine.

--Impossible de le trouver.

--Alors, nous nous passerons de lui.

--Passons-nous de Marius, je le veux bien, rpliqua Nelly, tout  fait
rassure maintenant.

--Monsieur que tu vois l est un garde national de l'arme de Paris,
continua Faustine.

--Un communard!

--Il ne me l'a pas dit. Ce n'est pas bien difficile  deviner. Il
s'agit de le sauver.

Pierre se leva.

--Vous tes bonne comme Dieu, Mademoiselle, dit-il avec gravit.

--Je ne veux rien savoir, Monsieur. Vos ides ne sont pas les miennes,
et, sans doute, vos actions ne m'inspireraient que de l'horreur. Mais
je ne veux pas que le jour o j'ai enterr mon pre, un homme ait
vainement tendu la main vers moi. Ne me remerciez point. Ce que je
fais n'est pas pour vous. C'est pour lui. Il a us sa vie  commettre
de nobles actions: je dsire que, lui mort, sa mmoire protge encore
ses ennemis. Votre visage et vos mains sont noires de poudre.
Lavez-les dans ce bassin, l-bas, sous ces arbres. Si vous entriez
dans ma maison, un de mes domestiques pourrait vous voir et les
commrages sont  craindre. Faites vite. Nous n'avons pas de temps 
perdre.

Faustine parlait avec une autorit douce, mais ferme. Pierre salua et
obit. Un bassin tait creus dans l'encadrement des massifs. Le
fugitif y effacerait aisment les stigmates noirtres qui le
dnonaient  tout le monde. Pendant ce temps, Faustine revenue dans
l'alle avec Nelly, exposait son plan  Mlle Forestier. Nelly se
chargerait de dtourner l'attention des domestiques. Elle, Faustine,
monterait dans l'appartement d'tienne, o se trouvait la garde-robe
du jeune homme. Elle y prendrait un costume qu'elle donnerait au garde
national. Quand il aurait chang de vtements, on ne pourrait plus
reconnatre le fdr sous le veston bourgeois. Quelques billets de
cent francs lui permettraient de s'enfuir aisment. Que deviendrait-il
ensuite? Faustine n'avait pas  se le demander. La bonne action serait
accomplie. Elle serait quitte envers sa conscience, quitte envers la
mmoire de son pre.

--Ainsi, tu sauves un de ces misrables qui ont tu le gnral! dit
Nelly.

--Ils l'ont tu sur le champ de bataille.

--Mais sans eux...

--Sans eux, je ne serais pas orpheline; c'est vrai. Que veux-tu? j'ai
t leve dans ces ides-l. Un vaincu est sacr.

A ce moment des cris clatrent sur la route.

--Qu'est-ce donc? dit Faustine en tournant la tte.

--Je vois des chasseurs  pied, des pantalons rouges, rpliqua Nelly;
ils sont guids par un capitaine. Tiens! ils viennent du ct de la
grille... Regarde donc, Faustine.




IX


Lorsqu'un homme se sauve, l'ide premire de ceux qui le rencontrent
est de lui courir sus. Pur instinct de la crature humaine. Un livre
qui dtale  travers champs entrane aprs lui une meute de paysans
avides; le chat qui galope, tte basse  travers les rues, est
poursuivi par trente gamins hurlant et piaillant. Les premiers soldats
qui virent Pierre Rosny, avec ses allures de fou, essayrent de le
prendre. Ce fut d'abord une chasse mal rgle, faite au hasard. Puis,
ces premiers soldats en rencontrrent d'autres; et alors, la battue
s'organisa. Les lignards mettaient de l'ordre dans ce dsordre. Quel
tait cet homme qui fuyait en plein jour? Nul ne le savait. Mais une
lgende se cra tout de suite: ils se racontaient les uns aux autres
l'histoire d'un communard vad la veille des prisons de Versailles.
C'est ainsi qu'un capitaine de chasseurs, qui se rendait au
Mont-Valrien, se mla de la poursuite. Mais Pierre courait vite.
Bientt on le perdit de vue. O se cachait-il? On ne pouvait admettre
qu'il et trouv un asile dans une des maisons bties le long de la
route. Brusquement, on l'aperut bien loin au milieu d'un champ. Il
s'agissait de couper la retraite au fugitif, qui se dressait l-bas,
ainsi qu'un point noir sur la route grise. Brusquement, il disparut,
comme si, tout  coup, il s'enfonait dans un abme.

--Ah ! qu'est-il devenu? murmura l'officier.

Le capitaine Maubert avait  peine vingt-cinq ans. Il adorait son
mtier. Maigre, bien pris dans sa petite taille, blond, avec des yeux
gris o luisait une nergie intelligente, il comptait,  Saint-Cyr,
parmi les meilleurs de sa promotion. Au dbut de la guerre, il partait
plein d'enthousiasme, comme tant d'autres. Au bout de quelques
semaines, il voyait qu'il fallait en rabattre. Assez d'officiers
casse-cou qui ne savent rien, et possdent l'unique mrite de bien
risquer leur vie. L'avenir appartenait aux travailleurs. Louis Maubert
ne perdit pas de temps. L-bas,  Memel, o on l'envoya prisonnier, il
se mit  la besogne. Courageusement, il recommena son instruction
militaire. Revenu, comme tant d'autres, pour arracher Paris  la
rvolte, il ne drageait pas, selon sa violente expression.

--Quelles brutes! disait-il quelquefois. Non, mais comprend-on a! Une
guerre civile, en prsence de l'ennemi! Renverser la colonne Vendme,
quand l'Allemand est  Saint-Denis! Non seulement ils sont criminels,
mais ils sont btes! Ah! je plains ceux qui me tomberont sous la main!
Je les fusille comme des chiens enrags!

Et il guerroyait comme un furieux depuis le commencement d'avril. Son
bataillon appartenait  la division Bressier, et le gnral le citait
souvent comme un bon officier, plein d'avenir.

--Qu'est-ce qu'ils ont donc  courir comme a? dit Louis Maubert en
voyant les pantalons rouges qui poursuivaient Pierre.

--Un communard chapp! mon capitaine.

--Ah! bien, j'en suis!

Et il interrompit net la marche de ses hommes, leur ordonnant d'aider
leurs compagnons  saisir le fugitif. Quand Pierre disparut, il resta
interdit, tout penaud.

Que le fdr ft entr dans une maison, c'tait impossible. A gauche,
s'tendaient des champs, ras et pels, o tout tre vivant, homme et
bte, et t vite aperu. A droite, s'talaient les massifs profonds
du parc de Chavry. De temps  autre, par une avenue, on apercevait le
chteau qui se dressait au loin, au milieu des arbres.

--Ce n'est pas l, pourtant, qu'il s'est cach, dit tout haut le
capitaine. Enfin, nous verrons bien.

Accompagn de ses hommes, il suivait le saut de loup depuis un quart
d'heure environ, quand la grille apparut. L'alle tournait sur
elle-mme. Le capitaine ne voyait pas les jeunes filles. Aprs tout,
on entrerait tout de mme. Le propritaire du chteau excuserait cette
invasion un peu brusque. En temps de guerre tout est permis. D'une
voix brve, le capitaine commanda:

--Ouvrez la grille!

Faustine entendait. Elle fit quelques pas, et l'officier l'aperut. M.
Maubert s'avana vers elle, le kpi  la main.

--Excusez-moi, Mademoiselle, j'ignorais que vous fussiez l.

--Je vous excuse, Monsieur.

--Nous cherchons un fdr qui s'est vad des prisons de Versailles.
On le suppose, du moins.

--Et vous croyez qu'il s'est cach dans mon parc?

--Je le crois, oui, Mademoiselle. Voulez-vous me permettre d'entrer
avec mes hommes?

--Je vous permets d'entrer monsieur, mais seul. Je suis la fille du
gnral de Bressier. Un officier franais sera toujours le bienvenu
chez moi.

--Vous tes mademoiselle de Bressier? Oh! comme je vous plains!

Ce fut dit avec une telle expression, que Faustine se sentit remue.
Elle ouvrit la petite porte ouvrage,  ct de la grille, et M.
Maubert pntra dans l'alle.

--Vous connaissiez mon pre, Monsieur?

--J'avais l'honneur de servir sous ses ordres, Mademoiselle.

D'un mouvement instinctif, plein de noblesse et de gracieuset,
Faustine lui tendit la main. Ce jeune homme connaissait son pre! Il
cessait d'tre un inconnu et devenait presque un ami.

--Si vous saviez combien je vous plains, combien tous nos camarades
auraient voulu vous exprimer leur respectueuse piti! Certes, la mort
du gnral a t un rude coup pour vous. Mais enfin, il est tomb face
 l'ennemi, sur le champ de bataille, en ramenant ses soldats au feu.
Il est mort, comme c'est notre rve  tous de mourir! Tandis
qu'tienne...

Faustine ne disait pas un mot. Elle restait droite, prive de souffle,
comme si le sang affluait brusquement  son coeur.

--J'tais le camarade de votre frre, reprit le capitaine. Nous sommes
de la mme promotion,  Saint-Cyr. Et quelle brillante nature! Quel
tre charmant, gnreux et bon!

--tienne est mort! balbutia Faustine.

Elle restait l, toujours immobile, coutant cet tranger qui lui
rvlait l'pouvantable mystre. Elle coutait, blanche, secoue de
frissons, se demandant ce qu'elle allait apprendre, et pourquoi tout
le monde s'ingniait  lui mentir.

--Pauvre tienne! Nous sommes revenus ensemble de captivit. Ah! il ne
croyait pas que la mort ft si proche de lui. Oui, je me rappelle
maintenant... Il me parlait de sa soeur, sa petite soeur qu'il
adorait, qu'il aurait tant de plaisir  revoir. Et il a fallu qu'on
l'assassint lchement, lui si brave, lui qui ne reculait jamais!

--tienne est mort! murmura-t-elle pour la seconde fois.

Il n'y avait pas une larme dans ses yeux. Une colre farouche la
saisissait. Son frre aprs son pre! Ah! c'tait trop! Elle prouvait
un atroce besoin de se venger, de se venger de ces tres maudits qui
lui arrachaient tous ceux qu'elle aimait!

--J'aurais voulu que vous entendissiez ce qu'on a dit d'tienne,
Mademoiselle, lorsqu'on nous a racont son horrible fin. Les
officiers de mon bataillon n'ont pouss qu'un cri. Ah! on les
massacrait, les capitaines de hussards qui se sont battus contre les
Allemands! Eh bien, on traiterait comme des chiens tous les communards
qu'on prendrait. Ce n'est plus la guerre, ces horreurs-l! C'est de la
barbarie, de la frocit. Aussi, je plains ceux qu'on a fait
prisonniers, depuis l'aventure du bois. Il n'en est pas rest
grand'chose! Mais je vous demande pardon. Je renouvelle toutes vos
douleurs avec mes paroles.

Faustine lui saisit les poignets de ses petites mains nerveuses,
devenues flexibles et dures comme de l'acier.

--Mais vous ne voyez donc pas que je ne sais rien!

Une telle flamme luisait dans ses yeux que le capitaine Maubert
frissonna.

--Mademoiselle...

--Non! je ne sais rien! On me cachait la mort de mon frre; on me
prenait pour une femmelette, sans doute! tienne est mort! O? Quand?
Comment? Dites-moi tout!

--Mademoiselle...

--Vous voyez bien que je ne suis pas une femme comme les autres, moi!
Je ne pousse pas des cris et je ne me trouve pas mal. Je veux
connatre la vrit tout entire! tout entire, vous entendez? J'ai
donn au pays mon pre et mon frre; j'ai bien le droit d'exiger qu'on
ne me cache rien! Vous me dites qu'tienne est mort? Je l'ignorais. Je
veux savoir comment on me l'a tu. Parlez! mais parlez donc!

Une douleur vengeresse transfigurait son visage. Nelly, accourue ds
les premiers mots, tait tombe  genoux, sur le sable, au coin de
l'alle. Elle sanglotait. Au contraire, pas une larme ne coulait sur
la figure livide de Faustine. De courts frissons la secouaient. Mais
elle restait droite, la tte haute, avec une allure de colre
implacable. Le capitaine Maubert regrettait d'avoir parl. Cette
superbe crature l'pouvantait, avec sa souffrance furieuse, faite de
passion et de dlire. En dehors de la grille, les soldats entendaient;
et ils se parlaient bas, changeant des commentaires exasprs. Pas un
qui, en cet instant, ne se ft fait tuer pour cette noble fille, dont
le pre et le frre succombaient presque  la mme heure. Le capitaine
Maubert dit tout ce qu'il savait. Aprs la grande bataille livre par
les fdrs, une soixantaine de fugitifs se cachaient dans les bois.
Le capitaine de Bressier tombait entre leurs mains. Et aprs avoir
cern les gardes nationaux, aprs s'tre rendu matre du poste qu'ils
occupaient, on trouvait tienne mort, le corps trou de balles. Mais
quel martyre, grand Dieu! avait d subir le malheureux. Le corps tait
tout noir, meurtri de coups de crosse...

--Assez! assez... balbutia Faustine.

Elle ne pouvait pas en entendre davantage. Elle dfaillait. Un
instant, elle cacha sa figure ple entre ses mains; malgr elle, sa
pense surexcite voquait un pouvantable spectacle. Elle voyait
tienne livr aux mains de ces hommes; elle voyait ces tres, furieux
de leur mort prochaine, se ruant sur lui, labourant son corps de coups
de crosse, lui crachant au visage. Son frre, si bon, si noble, si
gnreux, abandonn  des brutes qui s'exeraient  le torturer! Et
elle recueillait chez elle un de ces bandits! Et, grise par des ides
absurdement chevaleresques, elle donnait asile  l'un de ces
meurtriers! Sa douleur dlirait. Elle ne savait plus ce qu'elle
disait; elle ne savait plus ce qu'elle faisait. Violemment, elle alla
droit  la grille, et l'ouvrit toute grande.

--Entrez! dit-elle. Celui que vous cherchez est ici!

Les soldats se rurent dans l'alle. Dj, quelques-uns se jetaient
dans les massifs, pour fouiller  droite et  gauche, lorsque Pierre
Rosny parut. Il tait fort ple; mais calme et rsolu. En le voyant,
Faustine oublia sa colre. Elle ne comprit qu'une chose: c'est qu'elle
livrait  la mort une crature humaine. Elle fit un mouvement pour se
jeter devant lui. Mais Pierre tendit la main.

--J'ai entendu, Mademoiselle. Je vous pardonne. Seulement, vous vous
trompez. J'ai tout fait pour protger votre frre. Je suis un soldat,
non pas un assassin.

Cet homme ne mentait pas. Il suffisait de le regarder, de l'entendre.
Il avait tout fait pour protger tienne! Faustine s'lana vers le
capitaine.

--Ah! sauvez-le! cria-t-elle.

Trop tard. Impossible maintenant de matriser les soldats exasprs.
Ils tenaient enfin cet enrag qui les harassait depuis si longtemps.
Et puis, cet homme faisait partie de ceux qui se cachaient dans le
bois. Lui-mme l'avouait. Avant mme que Louis Maubert et donn un
ordre, on saisissait Pierre Rosny; on le tranait sur la route.

--Sauvez-le! sauvez-le! sauvez-le! disait Faustine en se tordant les
mains.

Louis Maubert se prcipita. Serres l'une contre l'autre, les jeunes
filles attendaient, muettes, n'osant pas prononcer un mot. Non, cet
homme ne mentait pas. On lisait sur son visage de l'nergie et de la
volont. Ne disait-il pas qu'il avait protg tienne? Elles
attendaient. La discipline serait-elle plus forte que la fureur? Le
capitaine dompterait-il la colre de ses soldats? A cette poque, les
rages s'entre-croisaient mortellement. Dans les deux camps, on se
hassait. Et Faustine, qui pleurait son pre, qui pleurait son frre;
Faustine, si cruellement frappe depuis trois jours, et tout fait
pour sauver celui qu'elle venait de livrer. Tout  coup, une fusillade
clata, crpitante et sinistre.

--Ah! malheureuse!... s'cria la jeune fille.

Et elle tomba raide.

FIN DE LA PREMIRE PARTIE




DEUXIME PARTIE




DEUXIME PARTIE




I


--Madame n'est pas encore sortie? dit-elle.

--Non, Madame.

--Vous l'avertirez que j'attends ici. Si elle le dsire, je monterai.

Le valet de chambre s'loigna; et Nelly s'assit dans un grand fauteuil
bas, le voile  demi relev, plus jolie encore  vingt-sept ans
qu'autrefois,  dix-sept. Elle regardait vaguement,  droite et 
gauche, les meubles et les tableaux qui peuplaient la silencieuse
solitude du salon. M. et Mme de Guessaint habitaient  Paris un vaste
htel, dans l'avenue Klber. Au rez-de-chausse, les salons, la salle
 manger, o se retrouvaient les gots rares d'une artiste telle que
Faustine; au premier, les appartements; et plus haut, l'atelier que la
jeune femme s'tait fait installer, en souvenir de l'atelier de
Chavry.

Le valet de chambre reparut.

--Madame est encore dans son boudoir. Elle prie madame Percier de
vouloir bien monter.

Faustine eut un cri de joie en voyant son amie.

--C'est une bonne surprise. Je devais aller te prendre et je ne
t'attendais pas.

--Tu ne serais venue qu' trois heures, et je me sentais tout agace.
Pense donc! M. Percier, daignant se rappeler que ma fte tombait
demain, 20 mars 1881!... Il voulait me donner un bracelet.

--Il n'a pas d insister beaucoup, rpliqua Faustine en souriant. Il
n'aura pas os. Je t'assure que tu intimides ton mari! Alors, il est
parti pour la Bourse?

--Oui.

--En emportant le bracelet?

--Oui.

--Pauvre homme!

--Ne le plains pas. L'emploi est tout trouv. Il le donnera  Mlle
Aurlie.

--Jalouse!

--Jalouse? non pas.

--Tu mens!

--Nullement. J'ai une vritable reconnaissance pour cette jeune
personne. Elle fait justement... toutes les choses qui m'ennuient.

--Qui t'ennuient... aujourd'hui!

--Aujourd'hui, soit, rpliqua-t-elle, en rougissant un peu. Je ne suis
Mme Percier... que le jour, moi. Or, mon mari part le matin pour son
bureau,  huit heures et demie. On est un agent de change srieux ou
on ne l'est pas. Il a le bon got de ne pas pntrer dans ma chambre.
A onze heures et quart, il rentre pour djeuner. C'est le moment des
intimits tendres. Trente minutes de tte--tte! Il mange sa
ctelette, il me parle du cours probable de la Bourse, et il m'offre
un bracelet, comme aujourd'hui. Je ne le revois plus que le soir 
sept heures. Nous allons au thtre, ou nous dnons en ville, ou je
passe la soire avec toi. A minuit, il se rend... au cercle,  ce
qu'il prtend. Un cercle...  cheveux rouges! prsid par Mlle
Aurlie, du Gymnase. Voil comme nous entendons le mnage, nous
autres; comment vivent un mari et une femme, en l'an de grce 1881. De
l'argent  remuer  la pelle; l'Union Gnrale qui fait et refait des
fortunes en vingt-quatre heures; des courses, des visites, des
conversations btes; un tas de banalits qu'on ne pense pas, et un
tas de penses qui sont banales: tu ne trouveras pas l dedans une
minute de tendresse, une apparence d'intimit, ou une lueur d'amour!

Mme de Guessaint coutait son amie, en la regardant de ses grands yeux
calmes. C'tait bien toujours la Faustine d'autrefois. Dix annes
coules depuis son mariage n'avaient rien enlev de sa jeunesse, de
sa beaut, du charme exquis de tout son tre. Mais la crature morale
avait chang. Dans son regard, dans ses gestes, dans ses paroles, dans
ses tristesses subites, on sentait quelque chose de bris. Son mari et
elle ne se quittaient pas; on les voyait toujours ensemble; et
cependant, on remarquait entre eux une trange froideur. Faustine
avait pous jadis M. de Guessaint, sans l'aimer, pour obir au
gnral; six mois aprs son mariage, elle ne l'estimait plus. Que se
passait-il donc? Personne ne le savait, except Nelly. Quels vices
cachait cet homme, sous ses allures de mouton entt? D'ailleurs, elle
vivait peu  Paris pendant ces dix ans. D'abord, un long sjour en
Algrie, puis, de fatigants voyages, en gypte, et en Asie. Toujours
accompagns de Nelly, M. et Mme de Guessaint visitaient les pays
lointains dont on rve: le Caire, Thbes, Memphis, Khartoum, la cit
guerrire, en plein Soudan. Ils revenaient  Paris, et passaient
l't, l'automne et l'hiver en France, au bord de la mer. Faustine ne
voulait plus retourner  Chavry, qui lui rappelait des jours si
douloureux. Puis, ils repartaient encore tous les trois. Cette fois,
ils commenaient par Vienne, pour finir par Jrusalem. Le Danube, le
Bosphore, l'Asie Mineure, la Syrie rvlaient tour  tour aux jeunes
femmes leur posie et leurs mystres. Faustine laissait faire. Vivre
ici ou l, que lui importait? L'esprance mme du bonheur n'existait
plus pour elle. Peut-tre trouvait-elle une distraction  ses lourds
ennuis dans ces absences ternelles, dans ces fatigues suivies de
repos, dans ces paysages inconnus, toujours varis, qui se droulaient
devant elle. Huit ans s'coulaient ainsi. Brusquement, M. de
Guessaint, plus gographe que jamais, toujours proccup de
dcouvertes, de conversations avec d'illustres voyageurs, s'installait
enfin  Paris; il achetait l'htel de l'avenue Klber; il ouvrait ses
salons, il recevait beaucoup, sans que Faustine et lui fussent
vraiment mari et femme.

Un jour,--il y avait deux ans de cela,--Nelly, toujours si gaie, tait
entre chez son amie, la mine srieuse.

--Mon Dieu, qu'est-ce que tu as?

--Je viens te demander un avis.

--Lequel?

--Qui me conseilles-tu d'pouser?

Faustine restait stupfaite.

--Tu veux te marier? Toi!

--Oui.

Mme de Guessaint ne comprenait pas. Se marier, Nelly! Elle qui, huit
ans plus tt, dans les alles du parc de Chavry, lui disait: Je veux
rester fille; elle, qui pendant ces longues courses aventureuses,
faites contre son plaisir, ne les quittait pas un instant; elle qui
raillait si finement les hommes pratiques, amoureux de sa dot, ou les
hommes sincres, amoureux de sa personne! Faustine dit une seconde
fois:

--Te marier, toi!

Et avec un accent dsol:

--Tu ne m'aimes donc plus, Nelly? Toi, ma confidente et ma soeur, tu
veux me quitter? Tu connais mon existence vide, mes secrets dgots,
le dsenchantement de tout mon tre. Tu connais tout cela et tu
m'abandonnes!

Nelly, prise de dsespoir, fondait en larmes. Elle serrait son amie
dans ses bras.

--Je t'aime comme toujours! Plus que jamais, peut-tre. Mais je dsire
me marier.

Mme de Guessaint restait un instant la lvre entr'ouverte, le sourcil
fronc; et, nettement:

--Il y a eu quelque chose entre mon mari et toi?

--Non!

--Il a os...

--Non! non, je te le jure!

--Ah! c'est que je le connais, M. de Guessaint!

Nelly rpliquait doucement:

--Moi aussi, je sais les amertumes de ton existence, les dgots qui
t'ont prise aprs les premiers mois de ton mariage, et comment vous
vous tes spars d'un commun accord.

--Tu te maries, parce que M. de Guessaint a essay?...

--Non! encore une fois, je te le jure!

--Alors, je ne comprends plus.

--C'est bien simple, mon amie. J'ai une situation trs fausse dans le
monde. Un quart d'institutrice, un quart de dame de compagnie, et une
moiti de vieille fille! Je ne me rendais pas compte de tout cela,
autrefois. Ah! nos beaux rves de jeunes filles,  Chavry. Hlas! les
rves... La vie a tt fait de les effeuiller brutalement. Voil
longtemps que je rflchis. Je ne te disais rien. A quoi bon
t'affliger?

Faustine essaya de convaincre son amie. Impossible. Elle se heurtait 
une volont inbranlable. La jeune fille reprit avec sa gaiet rieuse:

--Voyons! cherchons un peu celui que je pourrais bien pouser. Il y a
M. de Lustry: trente ans, fortune mdiocre, visage passable,
intelligence nulle. M. Harman: fortune considrable, laideur...
pareille  la fortune, intelligence passable. M. Percier, agent de
change; visage bon enfant, intelligence fine, excellent garon, homme
d'esprit.

--Pourquoi ne me cites-tu que ces trois noms-l?

--Parce que ces messieurs sont les seuls qui aient formul une demande
en mariage.

--Eh bien, laisse-moi rflchir. Je te rpondrai plus tard.

Alors elle observa, curieuse, les allures de M. de Guessaint et de
Nelly. Jusqu'alors, pendant leurs voyages, elle avait bien remarqu
que Mlle Forestier hassait Henry. Elle avait cru que cette haine
contre le mari venait de la tendresse pour la femme. Mais pourquoi,
aprs quelques mois de sjour  Paris, Nelly prenait-elle brusquement
cette rsolution inattendue? Pendant plusieurs semaines, Mme de
Guessaint poursuivit son investigation patiente, et ne dcouvrait
rien. Elle pensa qu'aprs tout, Nelly avait peut-tre raison. Les
rves qu'une jeune fille caresse ne se continuent pas dans la vie. Un
peu de fume: la brise vient, et ce peu s'envole.

Devant les insistances de Mlle Forestier il fallait prendre un parti.
Faustine, aprs avoir tudi avec soin les trois prtendus, se dcida
pour M. Percier. Elle connaissait bien ses dfauts, mais elle estimait
ses qualits. Un homme bon, sr, loyal, trs amoureux de Nelly; trop
timide peut-tre. Le mariage se fit. M. Percier, trs pris, entourait
sa jeune femme de prvenances et d'adorations qu'elle recevait avec
une raillerie tendre. Pendant dix-huit mois, le mnage sembla fort
heureux. Tout  coup, M. Percier imita M. de Guessaint. Jamais chez
lui; galant avec toutes les femmes, except avec la sienne. Bientt
cependant, le monde remarqua une grande diffrence entre les deux
hommes. On ne connaissait pas de liaison fixe au gographe passionn.
Tantt celle-ci, tantt celle-l. Toutes les femmes lui paraissaient
bonnes. Une fille de chambre bien accorte et une cocotte bien en
chair, l'actrice de petit thtre et la mondaine compromise, les
grandes dames douteuses et les petites dames certaines, il allait de
l'une  l'autre avec un gal sans-gne et une inconsciente immoralit.
L'agent de change, au contraire, mettait de l'ordre dans son
dsordre. Son choix se fixait bientt. Et maintenant, tout Paris le
dsignait comme l'heureux possesseur de Mlle Aurlie Brigaut, du
Gymnase.

Ainsi se dispersaient  tous les vents les rves, les dsirs et les
illusions de ces deux charmantes cratures. Faustine tait mal marie;
Nelly semblait l'tre. Mais celle-ci gardait encore une esprance
vague et inavoue. Elle ne s'en expliquait que rarement avec son amie:
peut-tre parce qu'elle lisait difficilement en elle-mme. Faustine,
elle, tait la crature brise chez laquelle rien ne vibre plus.
Except Nelly, il n'existait pas un tre qu'elle aimt profondment.
Difficile dans ses amitis, elle passait  travers le monde, inspirant
un grand respect  tous, une craintive sympathie  quelques-uns. On
connaissait son talent de peintre. Si elle et daign exposer, elle
ft rapidement devenue clbre. Mais elle craignait le bruit soulev
autour de son nom. D'ailleurs, elle aimait mieux rver ses oeuvres que
les crer. Les dsillusions de l'existence teignaient lentement la
divine flamme d'artiste qui brlait dans son me. Elle donnait ses
tableaux  ses amis,  ses connaissances. Quelques peintres, des
critiques dlicats, s'tonnaient qu'une femme doue d'un si haut
talent, affectt de le dissimuler. Un illustre paysagiste lui disait
un jour:

--Je sais que vous n'aimez pas les compliments, Madame. Je ne me
permettrais pas de vous en adresser un. Mais quel dommage que vous
soyez si modeste, ou si... orgueilleuse!

--Ce n'est ni de la modestie ni de l'orgueil, Monsieur. C'est de
l'indiffrence. J'ai des ides particulires peut-tre, mais trs
nettes. A chacun son mtier. Il est naturel que les hommes poursuivent
la gloire. Les femmes ne doivent chercher que l'oubli; j'entends
l'oubli du monde. Le bruit n'est pas fait pour elles.

--Avec de pareilles ides, vous ne devez pas tre heureuse.

--Bah! qui est heureux? Il faut envier ceux qui possdent le repos. Le
repos, c'est dj la moiti du bonheur.

Elle vivait ainsi, plutt rsigne que triste, ne livrant ses penses
intimes qu' Nelly. Femme du monde parfaite, ddaigneuse des succs
brillants, glace par sa maison froide, elle et dpri de chagrin
peut-tre, sans les ides vagues de mysticisme qui la soutenaient.
Aussi, connaissant les rancoeurs des existences brises, elle se
jurait de tout faire pour que Nelly ft heureuse. Elle ne
s'expliquait pas cette brouille survenue entre M. Percier et sa
femme. Elle les surveillait l'un et l'autre, faisant son profit des
confidences de son amie. Ce jour-l, quand celle-ci lui eut cont
l'histoire du bracelet, Faustine voulut en avoir le coeur net.

--Tu dnes  la maison ce soir, n'est-ce pas, Nelly?

--Oui, mais probablement seule. Mon mari m'a prvenue que des affaires
srieuses... oh! trs srieuses, le priveraient peut-tre de
l'honneur... Tu sais que tu lui fais une peur bleue,  cet agent de
change dbauch?

Faustine souriait.

--Eh bien, tu lui diras,  cet agent de change dbauch, que je compte
absolument sur lui. Tu m'entends? Je lui ordonne de venir.

--Oh! il t'obira, va!

Nelly retira son chapeau, et, passant son bras autour de la taille de
son amie, elle ajouta:

--Nous devions sortir, n'est-ce pas? Eh bien, fais-moi un plaisir: ne
sortons pas. Montons dans l'atelier, et passons notre aprs-midi 
bavarder comme  Chavry.

--Je veux bien.

Cette vaste pice rappelait l'atelier du chteau. Depuis qu'elle
avait pris en aversion la proprit familiale, Faustine voulait au
moins voir autour d'elle ce qui restait des souvenirs immobiles
d'autrefois. Les objets d'art, les meubles sombres, les statues, les
tableaux, les portraits d'tienne et du gnral, se retrouvaient l,
moins bien clairs dans la lueur grise de Paris. En entrant, Nelly
fit une rvrence ironique  la Dame  la bague.

--Vittoria Orsini, je te salue! dit-elle avec son rire espigle.

--Pauvre Vittoria Orsini!

--Te rappelles-tu les folies que tu me dbitais? Ton histoire ne
ressemble gure  celle de la Dame  la bague! Tu ne mourras jamais
d'amour, ma pauvre chrie. Voyons, fais-moi une confidence.

--Quelle confidence?

Elle s'asseyaient l'une  ct de l'autre, dans un coin sombre de
l'atelier, sur le divan large.

--Toi qui passes  travers la vie, calme et ddaigneuse, n'as-tu
jamais rencontr un homme qui t'ait frappe?

--Frappe?

--Oui; par sa beaut, par son intelligence, par son esprit; enfin, qui
ait produit sur toi cette impression indcise qui pourrait peut-tre
devenir de l'amour?

Mme de Guessaint ne souriait plus. Comme d'habitude, quand une pense
l'occupait, elle restait immobile, droite, les sourcils froncs.

--Tu veux que je sois bien franche? dit-elle en regardant son amie.

--Ne l'es-tu pas toujours avec moi?

--Certes. Mais tu dsires que je te fasse l'aveu que, souvent, on
n'ose pas se faire  soi-mme?

--Mon Dieu, Faustine, que tu m'intrigues!

--Crois-tu au coup de foudre?

--Celui de Stendhal? L'impression immdiate et profonde produite par
la crature qu'on aimera? Oui, j'y crois.

--Eh bien, j'ai failli l'prouver.

Mme Percier jeta un cri.

--Toi!

--Oui, moi.

--Je ne rve pas? C'est bien ma Faustine qui parle? Tu pourrais tre
amoureuse, toi, ma chre statue?

Le sourire de Mme de Guessaint devenait trs doux.

--Il suffit de rencontrer Pygmalion, et la statue devient femme,
murmura-t-elle.... coute mon histoire. Elle n'est pas longue. Tu te
rappelles notre sjour  Rome, en 1878? Quelles journes
enchanteresses pour nous deux! Un peu fatigantes, par exemple.
Pendant la dernire quinzaine, un aprs-midi, j'entrai toute seule
pour rver  mon aise dans la chapelle du petit couvent de San
Onofrio, sur le Janicule, au-dessus de la porte San Spirito, au del
du Tibre. Ma prire faite, j'allai droit  cette Vierge de Lonard de
Vinci, que je voulais tudier, tu te rappelles? Deux jeunes gens
arrivrent presque aussitt et s'assirent prs de moi, sans me voir:
l'ombre m'enveloppait. L'un, brun; l'autre, blond. Le brun dit:
Tiens! mon cher, voil le baptistre que tu devrais dessiner. Le
blond regarda et rpliqua d'un air indiffrent: Peut-tre. Je n'aime
pas beaucoup cet art italien du dix-huitime sicle. A cette
poque-l, vois-tu, le gnie est mort. Pauvre Italie! Quel peuple,
sans la papaut! Le brun riait: Allons, tais-toi, dmagogue! Le
blond riait tout haut maintenant, et d'une manire que je trouvais
mme fort indcente. Ni dmagogue ni autre chose, tu sais bien. Rien
qu'artiste! Je me moque pas mal de la politique!... (Et il se servait
d'une expression plus nergique que celle-l, ma bonne Nelly!) Non,
il y a ici autre chose qui me plat. Veux-tu venir avec moi?

--Je t'ai dit que je ne pouvais te donner qu'un quart d'heure. Tu
sais que j'ai rendez-vous avec ma petite Transtvrine. Le blond
riait encore. Dcidment, il paraissait trs gai. Embrasse-la de ma
part. Si elle a une amie jolie, trs jolie, conseille-lui de l'amener.
Depuis le dpart de ma danseuse, j'ai le coeur libre.

--Il disait cela dans une chapelle?

--Un vrai parpaillot, ma chre! Ils s'en allrent au bout de dix
minutes. Moi, quelque temps aprs, j'entrai dans le promenoir du
couvent, pour respirer un peu de soleil. Tu sais comme il est joli, ce
promenoir. Qu'est-ce que je vois, devant une dlicieuse statuette? Mon
jeune homme blond. Il dessinait appuy contre une colonne. Au bruit de
mes pas, il tourna la tte et me salua. Ensuite il me regarda assez
fixement et fit un geste pour s'en aller. Il fermait son calepin et
partait dj, quand je lui dis: Ne vous drangez pas, Monsieur. En
m'entendant parler franais, sa gaiet revint: Vous tes Parisienne,
Madame? Moi aussi! J'ai vu cela tout de suite  votre accent. Nous
autres Parisiens, nous nous reconnatrions au Congo!

--Et tu permettais  ce monsieur, assez mal lev en somme, de te
parler sans t'tre prsent?

--Oh! en voyage... Et puis... (Mme de Guessaint rougit) je ne sais
quel charme me retenait dans l'alle de ce promenoir. Trs beau, mon
inconnu. Un grand blond, de vingt ou vingt-deux ans, avec des yeux
bleus tincelants et un front superbe.

--Faustine, tu m'abasourdis.

Mme de Guessaint souriait toujours, mais une pense illuminait
maintenant son sourire.

--Tu seras bien plus stupfaite encore dans cinq minutes. Figure-toi
que je suis reste une demi-heure avec mon artiste. Car c'tait un
artiste, un lve de l'cole de Rome, un grand prix de sculpture. Et
une gaiet, ma chre! Il riait de tout, d'un bon rire loyal et franc.
Il faisait des mots qui m'gayaient malgr moi. Car tu penses bien que
je ne disais pas grand'chose: j'coutais. Il me racontait que, depuis
deux ans, il ne bougeait pas de Rome. Il la connaissait bien, sa Ville
ternelle! Sur le bout du doigt. Les glises, les salons, les
chefs-d'oeuvre, les racontars du Quirinal et les histoires du Vatican,
les amours de la grande dame et celles de l'actrice, il disait tout
avec une verve endiable. Je le trouvais charmant. Et en m'en allant,
je me faisais tout bas un aveu: c'est qu'il serait facile d'aimer un
tre jeune, loyal et enthousiaste comme celui-l!

Nelly riait aux clats.

--Tu ne lui as pas demand son nom?

--Il ne m'a pas demand le mien.

--Il n'aurait plus manqu que a! Et tu ne l'as pas revu?

--Jamais.

--Tu te rappelles bien son visage?

--Trs nettement. Je le reconnatrais tout de suite.

Nelly riait toujours.

--Mon Dieu, que je serais donc contente si tu le revoyais!

--Tu crois que je?... Tu te trompes, va, j'en ai bien fini avec
l'amour. On peut avoir une rverie, un trouble d'une heure. Mais
plus!...

Nelly soupira:

--Ce n'est pourtant pas dsagrable, l'amour!

Faustine ne souriait plus. Elle fronait les sourcils.

--L'amour? ah! ne m'en parle pas, tiens! Certes, je n'aimais pas M. de
Guessaint quand je l'ai pous. Mais je l'estimais. Il s'associait,
dans ma pense,  la mort de mon pre,  la mort de ce pauvre tienne.
Quel dsenchantement! Tu la connais, cette nuit de noces... Le coeur
s'indigne, toutes les pudeurs se rvoltent!... On se dit: C'est donc
a l'amour? Enfin on se rsigne. Et quelques semaines aprs, on
trouve celui qui est votre mari caressant une femme de chambre; et
aprs la femme de chambre, une actrice; et aprs l'actrice, une
fille... Pouah!... Ils ne comprennent rien, les hommes! Ils ne
comprennent pas que ce qu'ils appellent l'amour n'est admissible
qu'avec l'absolue fidlit. Serrer dans ses bras un tre sali par une
autre, et qui vous apporte des lvres o sont  peine essuys des
baisers suspects... Ah! c'est ignoble!

--Le fait est que M. de Guessaint...

--Je le hais, tiens... Non pas de m'avoir trompe! Je ne l'aimais pas.
Quand on connat la trahison, on n'est plus la femme de son mari,
voil tout. Je le hais, parce qu'il m'a arrach toutes mes illusions,
et jusqu' l'estime que j'avais pour lui. Il m'a montr l'amour comme
une sorte d'accouplement bestial, o le coeur n'entre pour rien. Quand
je l'ai vu promener ses caresses de l'une  l'autre, le dgot m'a
prise. Je me suis dit que tous les hommes ressemblaient peut-tre 
celui-l.

Nelly se taisait, connaissant les tristesses de son amie. Lorsque
Faustine cdait  ses dgots, tout doucement, elle changeait la
conversation, guidant peu  peu la pauvre femme vers des penses
nouvelles. Cependant, la journe s'coulait. Soudain Nelly dit
vivement:

--Quelles bonnes heures je te dois! J'ai retrouv pour un moment nos
chres intimits disparues. Si nous prenions l'air, maintenant?
Veux-tu que nous allions faire un tour au Bois?

--Volontiers. Mais tu m'amneras ton mari ce soir?

--Tu y tiens donc beaucoup? s'cria Mme Percier d'un ton moqueur.

--Beaucoup.

--Pauvre homme! Il sera flatt  la fois et intimid. Enfin, nous
verrons.




II


--C'est admir__ble! admir__ble!

--Vraiment, Merson?

--Vous verrez!

--Qu'est-ce que dit M. de Merson? demanda Nelly. Une nouvelle? Il doit
tre bien inform.

C'tait la spcialit de ce mondain aimable, trs _potinier_ mais pas
du tout mchant; spirituel, quoiqu'il chercht son esprit; alerte,
quoiqu'il ft un peu gras. A Paris, chacun porte une tiquette, et
quand une fois le monde a coll cette tiquette sur le dos d'un homme,
personne n'oserait plus l'enlever. M. de Merson connaissait toutes les
nouvelles, tous les _potins_; ce qui est vrai, et mme ce qui ne l'est
pas; les jours de grande sance, il entrait le premier  la Chambre;
et les soirs de grande premire, il sortait le dernier de l'Opra.
Mlle X... avait-elle rompu avec le duc? On demandait  Merson. La
premire du Gymnase serait-elle retarde? On demandait encore 
Merson. Le favori pour la course de demain, l'toile inconnue de
l'Opra-Comique, le pote qu'on rptait  l'Odon, le peintre qui
serait clbre la semaine prochaine: tout ce monde-l appartenait 
Merson. On achevait le dner dans l'htel de l'avenue Klber: un de
ces dners parisiens o l'esprit va, vient, vif et brillant,
effleurant tous les sujets sans en creuser un seul, le scandale d'hier
et l'aventure de demain, l'anecdote finement conte et le livre  la
mode. Naturellement, Merson, apportait une primeur; et il rptait,
lgrement renvers sur sa chaise, en appuyant sur l'_a_:

--C'est admir__ble!

--Quoi donc? demanda M. de Guessaint.

--L'envoi de Jacques Rosny au Salon. Je l'ai vu ce matin, dans son
atelier.

En entendant parler de Jacques Rosny, le docteur Grandier, plac  la
droite de Faustine, tourna vivement la tte.

--N'est-ce pas que c'est beau? s'cria-t-il; j'en suis bien heureux.
Jacques est un des tres que j'aime le plus au monde.

--Vous le connaissez donc beaucoup, mon cher docteur? lui demanda Mme
de Guessaint.

--Depuis dix ans: Jacques en avait seize. Je l'ai soign quand il a
t bless pendant la guerre.

--A seize ans! dit Faustine.

--A seize ans. Bless et mdaill militaire. Savez-vous ce qu'il m'a
rpondu, quand je le grondais de s'tre engag si jeune? Le jeune
Bara avait quatorze ans. Je pouvais bien faire comme lui.

--Mais c'est superbe! reprit Mme de Guessaint, les yeux brillants.

Cette fille de soldat tressaillait au rcit d'un jeune hrosme.

On arrivait  ce moment d'un bon dner o, volontiers, on se donne le
plaisir goste d'couter les autres; et le docteur parlait bien, avec
une chaleur pittoresque: son scepticisme de savant la tidissait un
peu, mais pas plus qu'il ne convenait. Il continua, au milieu de
l'attention gnrale:

--Il a pein dur, allez! Prix de Rome  vingt et un ans, clbre 
vingt-trois, par l'envoi au Salon de sa fameuse _Dalila_; dcor 
vingt-quatre pour sa _Statue de Bayard_, il travaillait depuis deux
ans  cette oeuvre nouvelle dont parle Merson. Vous verrez, vous
verrez! Son _Vercingtorix vaincu_ aura un succs fou! Avec Paul
Dubois, Chapu, Antonin Merci et deux ou trois autres, Jacques sera
l'un des matres de la sculpture contemporaine. J'en suis bien
heureux, car je l'aime de tout mon coeur.

Mme de Guessaint fit un lger signe  son mari; on se leva pour passer
au salon.

--Alors, c'est vraiment un grand artiste? dit-elle en prenant le bras
de M. Grandier. Vous savez, j'ai voyag pendant longtemps. Je ne
connais aucune des oeuvres de Jacques Rosny.

--Un grand artiste, oui. Et quel homme charmant! Un mlange de gaiet
et d'enthousiasme, une exaltation de pote, avec les paradoxes
amusants d'un gamin de Paris!

Faustine coutait, intresse comme toujours par l'art et par les
artistes.

--Vous partagez l'avis de M. de Merson sur son envoi du Salon de cette
anne?

--Absolument.

--Vous devriez aller voir cela, chre madame, dit Merson en
s'approchant. Un grand peintre comme vous ne doit pas rester
indiffrente aux chefs-d'oeuvre.

--Taisez-vous. Je n'aime pas les banalits.

--Merson dit vrai, reprit le docteur Grandier. Une ide: venez avec
moi visiter l'atelier de Jacques Rosny. Vous ne serez pas la seule.
C'est une faveur trs recherche.

--N'est-ce pas un peu indiscret? Je ne le connais pas du tout.

--Je vous rpte que je suis l'un de ses meilleurs amis, chre madame.
Il sera enchant d'avoir l'honneur de vous recevoir.

--Je t'en prie, Faustine, accepte l'offre gracieuse de M. Grandier!
s'cria Nelly. Je t'accompagnerai; et cela me fera tant de plaisir!

--Eh bien, c'est convenu, ma chrie. Je vous remercie, mon bon
docteur: vous tes aimable et charmant comme toujours. Mais je ne veux
pas que vous vous drangiez. Mme Percier et moi nous passerons vous
prendre aprs demain,  trois heures. Cela vous convient-il?

--Parfaitement.

--Est-ce que vous accompagnez votre femme, Guessaint?

Le matre de maison tourna la tte en s'entendant appeler.

--Non; je ne suis pas libre. Une sance  la Socit de gographie.

--Naturellement! Vous tes proccup depuis quelque temps. Est-ce que
vous songeriez  quelque beau voyage?

--Peut-tre.

Pendant que le whist s'organisait, Faustine s'approcha de M. Percier,
trs muet jusque-l, et qui causait dans un coin,  voix basse.

--Je vous enlve, dit-elle en souriant.

--Madame...

Elle prit son bras et l'emmena dans son boudoir. L, le faisant
asseoir  ct d'elle:

--Vous le voyez, cher monsieur, je vous accorde un tte--tte.

L'infidle poux de Nelly ne semblait pas tenir beaucoup  cette
faveur. Flix Percier,  trente ans, en paraissait vingt-cinq. Ses
cheveux chtains, ses yeux clairs, intelligents et doux, son teint
ros, lui donnaient l'air d'un tout jeune homme. De taille moyenne,
assez lgant de manires, il ne lui manquait que du courage pour
avoir de l'esprit. Mais pour tre spirituel, il faut parler, et Flix
n'osait pas. Une timidit nerveuse le paralysait. D'une famille
bourgeoise, honorable et riche, il avait succd de bonne heure  son
pre, agent de change fort estim. Habile en affaires, trs
travailleur, d'une probit rigoureuse, il avait augment bien vite sa
fortune premire. Un jour, il s'tait pris de Nelly Forestier; et,
transport d'amour, il avait triomph de sa timidit pour enlever
cette jolie fille d'assaut, comme une place forte. Depuis quelques
mois, on s'tonnait de voir ce garon honnte et laborieux changer
brusquement d'existence. Il dlaissait sa maison et s'affichait
presque avec une matresse avoue. Pourquoi? On ne le savait pas: et
c'est ce que Faustine voulait savoir. Elle devinait dans ce drame
intime bien des petits secrets que n'osait pas lui confier Nelly.
Quand elle arriva dans le boudoir, au bras de l'agent de change, la
jeune femme eut un sourire. M. Percier semblait affreusement gn.

--Maintenant, causons, reprit-elle. Votre femme vous a dit que je vous
ordonnais de venir ce soir? Sans cela, vous l'auriez abandonne,
n'est-ce pas?

--Madame...

--Ne mentez pas. Je vous connais bien. Vous tes un excellent garon,
et je sais que vous aimez Nelly. Aussi je ne comprends pas votre
conduite. Monsieur Percier, pourquoi trompez-vous votre femme?

A cette question imprvue et un peu comique, le visage de l'agent de
change trahit un embarras excessif. Il se levait dj, ne sachant que
dire; Mme de Guessaint le contraignit  s'asseoir de nouveau.

--Non, non, vous me rpondrez. Je veux en avoir le coeur net.
D'abord, aux premiers bruits vagues de votre... trahison, j'ai hoch
la tte. Je n'y croyais pas. Nelly tait toujours aussi gaie; rien ne
m'autorisait  m'occuper de son existence intime. Aujourd'hui, c'est
diffrent. Je sens bien que, sous sa gaiet, votre femme souffre. Or,
on ne m'tera pas de l'ide que vous l'aimez.

Flix, trs rouge, courbait la tte comme un coupable.

--Oui, c'est ma conviction, reprit-elle. Alors, pourquoi la
trompez-vous? Je veux que Nelly soit heureuse. Vous tes un honnte
homme; elle est une honnte femme. Vous tenez tous les deux votre
bonheur  porte de la main. D'o vient que vous dsertez votre
maison, et qu'on vous voit dans une baignoire, au Vaudeville, avec
Mlle Aur...

--Madame! je vous en supplie!...

--Est-ce que je ne suis pas votre amie? Je vous demande une confidence
complte. Je ne vous cache pas que Nelly ne m'a point fait la sienne.
Les femmes, mme lorsqu'elles sont intimement lies, ont la pudeur
craintive de certains aveux. Croyez-moi, c'est dans votre intrt que
je parle. Vous tes intimid? Sachez qu'on ne doit jamais tre timide
avec les gens qui vous tmoignent de la sympathie. Vous ne pouvez rien
me raconter ce soir, je le pense bien. Mais venez me voir... Ah! vous
tes pris toute la journe, c'est vrai. Eh bien, venez me voir
dimanche prochain, aprs votre djeuner. C'est une amie qui vous
parle: Vous me rpondrez comme  une amie... voulez-vous?

Faustine parlait avec sa gravit douce qui sduisait tout le monde.
L'embarras de M. Percier se fondait peu  peu. Il eut un lan de
gratitude envers cette charmante femme, et lui tendit la main.

--Merci, Madame. Vous tes bonne comme la bont. Je viendrai, et je
vous raconterai tout; seulement, c'est... c'est assez difficile 
dire.

--Voil que vous vous troublez  l'avance! Vous verrez que tout est
facile  dire, quand on dit tout franchement. Maintenant, redonnez-moi
votre bras et reconduisez-moi au salon.

Nelly s'approcha curieusement de Faustine.

--Tu viens de causer avec mon mari?

--Oui.

--Est-ce qu'il t'a fait ses confidences?

Les yeux de la jeune femme brillaient de malice et de curiosit. Elle
devait savoir  quoi s'en tenir. Peut-tre comprenait-elle vaguement
la cause du succs remport par Mlle Aurlie sur le coeur de son mari.
Il se cachait l-dessous un petit mystre sur lequel elle ne
s'expliquait pas volontiers. Faustine la regardait avec une tendresse
infinie; et ses yeux voulaient dire: Si moi je ne suis pas heureuse,
toi, du moins, je veux que tu le sois.

On se retira de bonne heure. Chacun savait que Faustine aimait la
solitude. De coutume, elle changeait un salut assez froid avec Henri;
puis le mari et la femme se sparaient. Ce soir-l, au lieu de
souhaiter le bonsoir  Faustine, M. de Guessaint resta.

--Je voudrais causer quelques minutes avec vous, ma chre amie,
dit-il.

--Je suis  vos ordres, rpliqua-t-elle froidement.

Elle s'assit au coin du feu, la joue appuye sur sa main, dans
l'attitude d'une femme qui coute.

--Ma chre amie, continua M. de Guessaint, je suis sur le point de
faire un grand voyage. Voil plusieurs semaines dj que je caresse
cette ide. J'aurais pu vous en parler. Mais je sais que mes projets
ne vous intressent gure. Puis, maintenant que votre amie Nelly est
marie, j'ai suppos qu'il ne vous conviendrait pas de m'accompagner.

--En effet. Mais vous tes absolument libre, mon cher Henry. Je vous
prie de ne pas vous occuper de moi. Vous avez le dsir de voyager 
nouveau: faites.

--D'autant que j'aurais craint la fatigue pour vous. Ce sera plutt
une expdition scientifique qu'un voyage. Le ministre de la marine
organise une mission dans le Sud-Oranais, sur la demande de la Socit
de gographie. Cette mission est commande par un officier de trs
grand mrite, le colonel Maubert, de l'infanterie de marine. Nous
partirons, je crois, dans une dizaine de jours. Encore une fois, je
vous prie de m'excuser si je ne vous en ai point parl plus tt. Mais
je n'ai pris une dcision que cet aprs-midi.

--Je vous rpte encore, mon cher Henry, que vous tes parfaitement
libre. Ma vie continuera en votre absence comme si vous tiez prsent.
C'est tout ce que vous aviez  me dire? Alors, bonsoir.

--Bonsoir.

Mme de Guessaint remontait chez elle, seule comme toujours. Que lui
importait que son mari ft  Paris ou en voyage? Elle tait une de ces
femmes si nombreuses dans la socit contemporaine, qui, n'ayant pas
d'enfants, sont veuves avant le veuvage. Elles n'ont le choix qu'entre
les vulgaires dgots de l'adultre, et les incurables tristesses
d'une vie manque.




III


Franoise Rosny avait beaucoup chang depuis dix ans. Ses magnifiques
cheveux blonds taient devenus gris. Son visage ple et aminci
semblait rigide; ses yeux bleus, au regard dur, disaient toutes les
souffrances subies. Le corps seul gardait la svelte jeunesse
d'autrefois. Les gestes brusques, l'allure rsolue, rvlaient une
crature qui a beaucoup lutt et qui ne pardonne pas  la vie. Elle
habitait avec son fils un petit appartement rue Lambert. L'atelier de
l'artiste se trouvait  dix minutes de l, bien clair, en plein
soleil, au milieu du square des Batignolles. A huit heures du matin,
Franoise arrivait; elle allumait le feu dans le pole et mettait tout
en ordre. Quand son fils venait, elle se retirait discrtement, pour
ne plus le revoir qu'aprs la journe finie. Il ne lui restait au
monde que ce seul tre  aimer. Et elle l'aimait d'un amour maternel
passionn, jaloux, farouche. Bien rudes, les premires annes aprs la
mort de Pierre. Franoise tait revenue dans son atelier de couture;
elle n'pargnait ni son temps ni ses peines, usant ses jours et ses
nuits dans un labeur acharn. Inflexible, elle marchait  son but.
Elle ne voulait pas que Jacques ft un ouvrier. Une flamme d'artiste
brillait dans le coeur et le cerveau de cet enfant: elle se rvoltait
 l'ide que la duret de la vie matrielle l'teindrait. Il lui
fallait une revanche,  cette femme: une revanche contre les riches et
les heureux de ce monde. Elle encourageait Jacques; elle le poussait
au travail, comme le capitaine pousse un jeune soldat  l'assaut.
Jacques, passionn pour son art, laborieux d'instinct, n'avait pas
besoin d'tre encourag. Il entrait d'abord dans l'atelier d'Antonin
Merci, ensuite  l'cole des beaux-arts; et l'estime de ses matres,
l'admiration de ses camarades lui donnaient cette nergie indomptable
qui triomphe de tout. Le soir, quand il se retrouvait avec sa mre,
elle lui forgeait lentement une cuirasse bien trempe pour le combat
de la vie.

Pendant les cinq annes qui prcdrent son prix de Rome, Jacques ne
quitta pas Franoise, redevenue ouvrire. La mre coulait toutes ses
penses dans l'me de son fils. Elle lui disait d'abord la mort
tragique de son pre. Cette mort, elle l'avait apprise par hasard, en
lisant un entrefilet de journal. Quelques lignes d'une concision
brutale, entres dans le cerveau de Franoise comme des pointes
rougies: Avant-hier, le capitaine Maubert, du 3e bataillon de
chasseurs  pied, a ramass, sur la route de Chavry, un communard
nomm Pierre Rosny. Cet homme avait tremp dans l'assassinat d'un
capitaine de l'arme. Les soldats, exasprs, l'ont fusill sur
place. Pendant cinq ans, tous les jours, Mme Rosny racontait  son
fils sa haine toujours vivante. Ah! les bourgeois, les riches, les
aristocrates! Jacques adorait sa mre; et de son pre fusill il
gardait un souvenir tendre, o entraient un grand respect et une
profonde piti. On ne subit pas impunment l'influence d'une mre
qu'on adore. Lentement, les ides de Franoise devenaient celles de
l'artiste. Mais elle lui recommandait toujours de les tenir enfermes
dans son coeur.

--A quoi bon crier tout haut ce que tu penses? disait-elle. Les
vaincus de la Semaine Sanglante agonisent  Nouma ou pourrissent dans
la terre glace. On nous redoute et on nous hait. La socit ignore
que ton pre est une de ses victimes. On ne doit pas le savoir avant
le jour de ton triomphe. On te forcerait peut-tre  quitter l'cole.
Les membres de l'Institut sont des bourgeois. Ils t'empcheraient
d'avoir le grand prix. Tais-toi, mais souviens-toi.

Quand Jacques partit pour Rome, elle eut le courage de se sparer de
lui. Pendant deux ans, elle ne lui permit pas de rentrer  Paris. Le
succs vint tout de suite, comme le racontait M. Grandier. Ds ses
premiers envois, Jacques s'tait trouv clbre. Il gagnait de
l'argent; et un peu d'aisance gayait la maison; bien peu, car les
sculpteurs restent toujours pauvres. Alors seulement, Franoise avait
quitt son atelier de couture. Elle ne voulait pas qu'on rabaisst le
fils par le mtier de la mre. Mais elle s'tait faite la
surveillante, la femme de charge, la servante de son enfant. Elle
seule s'occupait de sa vie, elle seule dirigeait ses actes. Et
lorsque, sorti de la Villa Mdicis, Jacques se retrouva  Paris, ils
avaient repris ensemble la vie d'autrefois, ayant les mmes gots, les
mmes plaisirs, les mmes penses.

Le jeune homme rappelait l'enfant par son visage nergique et beau,
par sa gaiet spirituelle et enthousiaste. Il travaillait dur, mais
il s'amusait ferme. Personne ne savait comme lui animer une promenade
dans les bois, ou une course  Bougival, un souper chez le pre
Lathuile, ou un djeuner dans une guinguette des environs de Paris. Le
jeune artiste n'a gure l'occasion d'adresser d'amoureuses
dclarations aux princesses et aux marquises. D'ailleurs Jacques s'en
souciait peu. Il ne demandait  celles qu'il honorait de ses caprices
que d'tre de jolies cratures, gaies et bien portantes. Franoise
dsirait que son fils et des plaisirs. Elle savait qu' vingt-six
ans, plus un artiste s'amuse et mieux il travaille. Avant tout, elle
ne voulait pas que l'amour, l'amour vrai, vnt distraire sa vie.
Qu'importait  Mme Rosny que son fils choist pour matresse un
modle, une modiste sans ambition ou une petite actrice du thtre des
Batignolles? Ce qu'elle redoutait, c'tait _la_ matresse, celle qui
s'implanterait dans le coeur de Jacques, et lui prendrait sa place, 
elle.

Elle l'empchait d'aller dans le monde, elle le dtournait d'accepter
ces invitations qu'on adresse toujours aux gens clbres. Qu'est-ce
qu'il ferait au milieu de ces gens-l? Comme tous ceux qui
travaillent, Jacques ne tenait pas  sortir. Il suivait aisment des
conseils qui s'accordaient avec son humeur. La mre et le fils
conservaient cependant quelques amis de leur existence d'autrefois. M.
Grandier, d'abord, devenu le protecteur de Jacques lors de ses dbuts;
puis Aurlie Brigaut, leur voisine de la rue Jean-Baussire. Celle-ci
avait fait comme bien d'autres. Entre au Conservatoire, elle en tait
sortie avec un premier prix; le Gymnase l'avait engage; et, pour elle
aussi, la vie s'annonait plus clmente. Quant au docteur Borel, il
tait mort en 1874. Tous les deux gardaient discrtement le secret de
Mme Rosny. Nul ne savait que, dix ans plus tt, son mari tait tomb
sous les balles des soldats, fusill comme insurg.

Ce matin-l, comme d'habitude, Jacques, en arrivant, trouva son
atelier en ordre; un atelier norme, qui s'ouvrait au rez-de-chausse
sur une large cour. La terre glaise, le pltre, ne permettent pas aux
statuaires ces lgances raffines qui sduisent chez le peintre. Pas
un seul bibelot; quelques toiles rapportes de Rome; un grand
mannequin, tordant ses membres disloqus, grimaait contre le mur; 
ct, l'original de la _Dalila_, se dressant contre un immense
paravent en reps vert. Deux vieilles tapisseries masquaient la nudit
des murs. Le jour venait d'en haut, par de larges vitres que
sparaient des arceaux en ogive; une longue galerie en bois vert, o
l'on arrivait par un petit escalier, touchait presque  la vote. Le
sculpteur s'y plaait pour juger l'ensemble d'une oeuvre; il y campait
ses modles quand il voulait obtenir certains effets. Partout dans
l'atelier, on voyait les premires bauches du _Vercingtorix_.
D'abord une esquisse peinte:--Jacques tenait ce procd de son
illustre matre, Antonin Merci, qui l'avait emprunt lui-mme aux
statuaires grecs;--puis une quinzaine d'esquisses en terre glaise et
deux ou trois autres en cire. Le sculpteur travaille incessamment.
C'est aprs des mois, et des mois de labeur, quand il est arriv  la
forme dfinitive, qu'il monte en grand l'esquisse modele par son
gnie.

Sous les linges humides, se dressait le _Vercingtorix vaincu_, cach
sous une immense cage en caoutchouc blanc. Un garonnet de seize ans,
un lve de Jacques, grimpait sur la galerie, surveill par Franoise.
Il tournait soigneusement une petite poulie; la cage de caoutchouc
blanc s'enlevait lentement au plafond, et le _Vercingtorix_
apparaissait comme dans une gloire, clair par les rayons du soleil.
L'lve aspirait de l'eau avec une petite pompe dans un seau italien
en cuivre rouge cisel, et inondait la terre glaise du groupe norme.
Quinze jours seulement avant le Salon, le mouleur viendrait, quand
l'original serait bien fini, pour traduire la terre glaise en pltre.

Franoise contemplait l'oeuvre de son fils. C'tait bien toujours la
femme nergique et passionne d'autrefois. L'amour de l'pouse se
continuait dans l'amour de la mre. Ces deux sentiments se
ressemblaient par un mme gosme de tendresse, par une gale
jalousie. Franoise rvait une existence absolument commune. Jacques
aurait toutes les gloires, elle aurait toutes les fatigues; nul ne
saurait que derrire l'artiste brillant se cachait une femme obscure.
Qu'il se marit? Cette pense ne lui entrait mme point dans le
cerveau. Son fils lui appartenait, comme elle appartenait  son fils.
Dans sa pense, rien ne dnouerait ces liens toujours plus forts. Elle
ne trouvait mme pas que ces projets fussent gostes. Ils lui
semblaient tout simples, d'un ordre naturel, et comme la consquence
des preuves subies en commun.

Elle admirait ce _Vercingtorix_ avec toute l'exaltation de son
orgueil. Sa finesse de femme intelligente percevait vaguement les
beauts de cette oeuvre robuste. Plusieurs fois, depuis quelques
jours, des quipages s'arrtaient devant le rez-de-chausse. De belles
dames descendaient, ayant obtenu la faveur de connatre, avant le
public, le succs futur du Salon. Franoise jouissait  l'avance de
ce triomphe qui dpasserait tous ceux que Jacques avait remports
jusque-l. Sa revanche commenait; elle l'aurait complte, le jour o
elle pourrait crier la vrit; le jour o son fils, combl d'honneurs
officiels, craserait de sa gloire cette socit qui avait fusill son
pre.

--Tu es vaillante, maman, s'cria Jacques en entrant. Tu es partie de
bonne heure, ce matin. Moi, j'ai fait le paresseux, je ne me suis pas
lev.

--Tu peux te reposer. Ton labeur est fini. Rcolte!

Jacques sourit.

--Oui, je crois que le succs se prsente bien. Moi, je suis assez
content de _Vercingtorix_. Va, maman, nous irons respirer  la
campagne, cet t. Je te conduirai en bateau; nous ferons des parties
sur l'herbe,  nous deux. Si tu savais comme j'ai envie de quitter
Paris, de rester deux mois sans rien faire, de courir les bois comme
une bte chappe. Oh! les btes! je les envie. a ne pense pas. Mais
sois donc un peu gaie!

--Je suis gaie, mon enfant... ou plutt, je suis heureuse. Si tu ne
vois pas mon bonheur, c'est qu'il est en dedans.

Jacques s'installa devant un buste presque termin. Celui d'une
princesse romaine, Mme V..., qui lui montrait jadis beaucoup de
sympathie pendant son sjour  la Villa Mdicis. Lors d'un voyage 
Paris, elle lui avait demand la faveur de poser dans son atelier.
Elle savait que Jacques disait toujours: Faire un buste, c'est perdre
son temps! Mais l'artiste gardait trop bon souvenir de l'accueil
ancien, pour ne pas satisfaire au dsir de la jeune femme. Franoise
jeta les yeux autour d'elle. Rien ne manquait; tout se trouvait  sa
place; elle pouvait partir. Elle embrassa Jacques et sortit.

Le sculpteur travaillait depuis une heure, quand il entendit frapper
trois coups au dehors. Presque aussitt, la porte s'ouvrit bruyamment,
et une jolie femme entra. Il n'aimait pas tre ennuy pendant les
heures de besogne. Il allait se fcher, quand il reconnut Aurlie. La
comdienne et le sculpteur se voyaient peu. Sans doute, Jacques aimait
beaucoup sa petite amie, l'ancienne brunisseuse, et Aurlie et
volontiers prouv un violent caprice pour ce beau garon si
sduisant, auquel la rattachaient les souvenirs de leur adolescence.
Mais, jusqu' ce moment, Jacques n'avait pas sembl s'apercevoir
qu'elle ft une femme, et mme ravissante.

--Eh! mon Dieu, qu'est-ce qui vous amne de si bonne heure? dit-il.

--Je ne veux pas vous dranger. Continuez  travailler. Je vais
m'asseoir  ct de vous, et je vous dirai ce que j'ai  vous dire.
Qu'est-ce que vous faites ce soir?

--Ce soir? Je dne avec ma mre.

--Et aprs?

--Aprs? Je ne sais pas.

Vous n'irez pas voir mam'zelle... mam'zelle? J'ai oubli son nom.
Cette jolie fille, avec qui je vous ai vu au thtre, l'autre jour?

Jacques clata de rire.

--Oh! elle m'a plant l, ma chre; et d'une manire si gentille que
a m'gaie quand j'y pense. Moi, je la trouvais charmante. Nous tions
ensemble depuis cinq ou six mois: je ne pensais pas  la quitter. Si
amusante, cette petite Alice! Il y a trois jours, elle arrive ici un
matin, comme vous, ma chre. Son air grave m'tonne. Je l'interroge;
elle fond en larmes. Je m'tonne bien plus encore; elle s'crie: Je
suis amoureuse de toi! J'essaie de lui prouver que c'est un bonheur,
puisque je suis son amant. Elle me rpond: Mon patron veut me meubler
un appartement! Je ne comprenais plus du tout. Enfin, ses larmes
tarissent. Elle me raconte que son patron, un gros rouge, lui a fait
des propositions dshonntes, mais avantageuses. Il exigeait en
retour une absolue fidlit. Aussi se voyait-elle force de choisir
entre son amour et son intrt. Alors elle venait me demander conseil!
Je trouvai cela si drle que je fus pris d'un fou rire. En voyant ma
gaiet, la sienne revint; elle se mit  rire aussi. Je lui dis:
Alice, jamais un tailleur de pierres ne vaudra un appartement
richement meubl. Exauce les voeux de ton patron, et sois fidle  cet
homme, puisqu'il a la faiblesse de tenir  ces choses-l. Elle n'a
pas trop rsist. Ce n'est pas trs flatteur pour mon amour-propre,
mais je suis forc d'en faire l'aveu. Le soir, je l'ai mene chez le
pre Lathuile, et ne l'ai quitte que le lendemain matin. Voil
comment une modiste est devenue patronne, et comment un sculpteur est
devenu... veuf.

Aurlie riait  son tour.

--Si vous n'avez pas plus de chagrin que a, Jacques, c'est que vous
n'tiez pas bien amoureux!

Le jeune homme alluma une cigarette:

--Voulez-vous une confidence, Aurlie? Je n'ai jamais t amoureux.
Toute jolie fille me plat, mais toute jolie fille en vaut une autre.
Celle-ci ou celle-l, que m'importe? Pour tre amoureux, il faut
n'avoir rien  faire. Moi, je n'ai pas le temps!

Aurlie semblait un peu dpite. Les femmes n'aiment pas entendre nier
leur pouvoir. Elle regardait Jacques avec un peu de tendresse et
beaucoup de malice.

--Je ne vous connais pas d'hier, reprit-elle: vous tes trs gai, mais
trs ardent. Le jour o vous serez pris, vous...

Il haussait les paules.

--Ah! je suis bien tranquille, allez. Mais pourquoi me demandiez-vous
si j'tais libre ce soir?

--Voil: je ne joue pas; je n'ai rien  faire. Vous seriez bien gentil
de m'emmener dner. Le directeur de la Renaissance m'a envoy une loge
pour son thtre. a nous ferait une bonne soire. Qu'en dites-vous?

--Je dis que cela me va.

--Alors, c'est convenu. Vous passerez me prendre?

--A sept heures.

--Merci, Jacques. Vous tes gentil comme les amours. A ce soir. Je ne
veux pas vous importuner davantage. Nous avons tous les deux 
travailler. Moi, je rpte jusqu' cinq heures.

Elle s'en allait, avec un sourire malicieux, comme si elle caressait
une arrire-pense. Ah! il tait... veuf, le beau Jacques? La rupture
tombait  merveille. Le jeune homme l'intimidait un peu. Jusqu' ce
jour, il se trouvait toujours engag dans un un lien quelconque. Il
redevenait libre? tant mieux. L'artiste ne cherchait pas si loin. Il
aimait Aurlie d'une bonne amiti bien franche, et jamais il ne lui
serait entr dans l'ide de lui faire la cour. Elle voquait pour lui
tous les souvenirs tristes et doux de son enfance; mais elle
n'veillait ni son dsir ni sa curiosit. Il travailla toute la
journe, n'interrompant sa besogne que pour recevoir quatre ou cinq
personnes, auxquelles il avait permis de voir le _Vercingtorix_. Vers
le soir, son lve lui remit un mot du docteur Grandier, l'avertissant
qu'il viendrait le lendemain avec deux dames de ses amies. La lettre
lui fit plaisir. Il adorait l'illustre savant. A six heures, content
de sa journe, il s'en alla d'un pas lger rue Lambert dire  sa mre
qu'il ne dnerait pas avec elle. Il savait qu'elle se rjouissait
toujours, quand il prenait une distraction.

--C'est gentil, une partie fine  nous deux, s'cria Aurlie, en
entrant dans le cabinet particulier o Jacques la conduisait.

Elle portait une toilette dlicieuse: jamais elle n'avait t plus
jolie. Ses cheveux roux, superbement tordus sur la nuque, jetaient des
tons ambrs sur son visage ple, clair par ses yeux gris, spirituels
et vifs. Au thtre, elle jouait les coquettes avec une verve
mordante. L'habitude aidant, elle continuait le rle dans la vie
relle. Ses reparties vives, quelquefois impertinentes et acres, lui
avaient acquis trs vite la rputation d'une femme d'esprit. Ce
soir-l, plus en verve que jamais, elle dsirait que son esprit
brillt sous toutes ses facettes, comme un diamant bien taill.
Jacques s'amusait franchement. Jeunes et bien portants tous les deux,
ils s'gayaient ainsi que des gamins faisant l'cole buissonnire. Le
dner fini, assis l'un prs de l'autre, sur le banal canap de velours
rouge, ils se sentaient bercs par la jouissance d'une digestion
agrable. Tout  coup, Aurlie se leva.

--Et le thtre? Nous allions l'oublier!

Il est probable que, malgr son succs, l'oprette  la mode n'amusait
pas Aurlie; peut-tre aussi voulait-elle en jouer une autre dans
l'intimit, une oprette  deux avec couplets alterns. Au bout d'une
demi-heure, elle dit tout bas  son ami:

--Cette pice est insipide. Nous gtons notre soire. Venez-vous
prendre une tasse de th chez moi?

--Volontiers.

La comdienne habitait rue des Pyramides. Avec beaucoup de got et un
peu d'argent, il est facile de s'organiser un nid dlicieux.

--C'est bien joli chez vous, dit Jacques; j'y viens toujours avec
plaisir.

--Vous tes un impertinent, rpliqua-t-elle. Vous venez pour le logis,
et non pour la locataire. Bon! voil que Rosalie n'a pas allum le feu
dans le salon. Passons dans mon boudoir: l, au moins, nous pourrons
nous chauffer. Je vous laisse une minute. Vous m'excusez?

Aurlie connaissait les hommes; elle estimait que pour tre un grand
artiste, Jacques n'en ressemblait pas moins  ses confrres en btise.
Un quart d'heure aprs, elle apparaissait, troublante et capiteuse,
comme une jolie fille qui veut damner un saint. La chastet du
sculpteur ne lui mritant pas encore son inscription au calendrier,
elle esprait bien lui tourner compltement la tte. Il jeta un cri en
l'apercevant.

--Vous tes adorable ainsi, dit-il.

Elle avait quitt sa robe, et vtu un peignoir blanc garni de
dentelles qui dessinait gracieusement la taille souple.

--Vous voyez, je m'assieds l,  ct de vous, reprit-elle.

Et elle se rapprochait de Jacques, gris lentement par le parfum
pntrant de cette exquise crature.

--Rien ne vaut une bonne tasse de th au coin du feu. Ah! mon ami,
quelles charmantes soires nous avons perdues! C'est dommage que deux
anciens camarades comme nous ne se voient pas plus souvent.

--Mais je ne demande qu' vous voir davantage!

--Vraiment?

Elle secouait gracieusement la tte d'un air coquet: brusquement, son
peigne d'caille roula, et les cheveux roux coulrent  flots sur son
visage et sur son corps. Elle eut un petit cri d'effroi.

--Jacques, sauvez-moi, je vais me noyer!

Elle se tenait debout, superbe sous les flots de cette magnifique
chevelure qui l'enveloppait d'un vtement doux aux reflets ambrs et
soyeux.

--Dieu! que vous tes belle! dit-il.

--Ramassez le peigne, et relevez mes cheveux...

Elle s'agenouillait sur le fauteuil, penchant en arrire sa tte fine.
Jacques baignait ses mains avec dlice dans ces flots dors qui
dgageaient une odeur troublante. Aurlie, la taille bien cambre,
faisait saillir, dans son mouvement lonin, les splendeurs de sa
gorge. Jacques se penchait vers elle. La jeune femme le regardait, les
lvres entr'ouvertes. Il tendit les siennes dans un sourire.

--Ah! j'ai une envie folle de toi! murmura-t-elle en se laissant
glisser dans ses bras...

Il tait bien tonn, le lendemain matin, quand, lger et fredonnant,
il retournait aux Batignolles. Sa matresse! Aurlie, sa camarade
d'autrefois! Il emportait de cette nuit d'amour un souvenir aigu. Tour
 tour rieuse et passionne, la comdienne avait tout fait pour
sduire et fixer ce beau garon volage. Elle lui confiait un de ces
aveux dlicats qui charment toujours un homme, lui disant qu'elle
croyait bien l'aimer depuis longtemps. Et elle ne mentait pas, la
coquette! Lui, songeait que cela tait possible, aprs tout. Pour la
premire fois, il gardait une pense mue en sortant des bras d'une
femme. Elle ressemblait si peu  toutes celles qu'il avait rencontres
jusque-l! On n'a gure le temps d'aimer,  la Villa Mdicis, quand on
travaille beaucoup et qu'on ne va pas dans le monde. Les
Transtvrines massives, avec leurs allures de btes paisibles,
n'avaient jamais t pour lui que des machines  plaisir. De retour 
Paris, ses caprices changeants ne pouvaient gure l'attacher aux
matresses qu'il prenait pour quelques semaines. Voil que,
maintenant, il connaissait une vraie femme, sensuelle et gaie, avec
des gots dlicats et un coeur dvou. Pourquoi ne l'aimerait-il pas,
aprs tout? L'amour! un bien grand mot et qui lui faisait peur. Que ce
dt tre de l'amour ou un caprice plus srieux que les autres, il
n'en tait pas moins secrtement attendri. Il se disait pourtant, avec
cet imprieux besoin de psychologie qu'prouve tout homme intelligent
quand il possde une femme nouvelle, que l'amour vrai ne commence pas
ainsi par un caprice des sens subitement veills. Il lui semblait
que, mme aprs cette nuit d'amour, Aurlie restait pour lui la
camarade d'autrefois. Sans doute, des liens plus intimes se nouaient
entre eux. Mais le sentiment de son coeur demeurait le mme... Bah!
pourquoi discuter avec son plaisir? Il se rappelait, non sans de
secrtes volupts, la fine tte d'Aurlie, ses yeux brillants, son
corps souple et bien fait. Il lui devait des heures dlicieuses et
qu'il n'oublierait pas de sitt.

Sa mre l'attendait dans l'atelier. Elle feignait de ne jamais
s'apercevoir de son absence lorsqu'il disparaissait pendant une nuit.
Cette tolrance peu morale entrait dans les calculs de Franoise.
Jacques ne s'expliquait point, en pareil cas. Leurs vies communes se
liaient trop troitement pour qu'il pt lui cacher ce qu'elle aurait
d ne point savoir; du moins, l'un et l'autre ne faisaient aucune
allusion  des sujets qu'il ne leur convenait pas d'aborder. Franoise
tenait un journal  la main:

--Lis, mon enfant.

Jacques dpliait rapidement la feuille. Un critique d'art clbre
parlait du _Vercingtorix_ en termes enthousiastes. Il n'hsitait pas
 placer Jacques Rosny au mme rang que les plus grands sculpteurs.
Puis, il parlait du courage du jeune homme, de sa belle conduite
pendant la guerre, de l'pre nergie qu'il mettait au travail.

--Tu es content, dit-elle, les yeux remplis de joie.

--Si je suis content! C'est plus que je ne mrite.

--Ne dis pas cela. Je veux que tu sois le premier... tu entends? le
premier!

En prononant ces deux mots, elle se transfigurait. Oui, il serait le
premier dans son art, le fils du fusill, le descendant des ouvriers
misrables. Il serait le premier, et le monde s'inclinerait devant la
force de son gnie, et il serait illustre, riche, envi, et les plus
belles, les plus puissants lui souriraient, et ce serait sa revanche,
 elle, qui en jouirait toute seule, dans son silence et son
obscurit.

--Est-ce que tu attends du monde aujourd'hui, mon enfant?

--Oui. Notre ami, le docteur Grandier. Il doit venir me voir avec deux
dames de ses amies.

--Tu dnes avec moi, ce soir?

--Certainement. Mais je t'en prie, ne restons pas  la maison. Les
murs m'toufferaient. Il me semble que j'ai un trop-plein de vie qui
dborde. Veux-tu que je te mne au thtre?

--Du moment que je passe ma soire avec toi, je suis contente. Allons,
embrasse-moi, et  ce soir.

Elle le serrait dans ses bras, ravie, heureuse, triomphante. Jacques
se remit  la tche quotidienne. Il travaillait avec ardeur,
entirement possd par son oeuvre, sans tre distrait une minute par
le souvenir d'Aurlie. Le joli visage de l'actrice ne venait pas mme
danser devant ses yeux. Toute la matine s'coula ainsi. Aprs un
djeuner rapide, il reprit sa besogne un instant interrompue, ne se
rendant pas compte de la fuite des heures. Seule, l'arrive de M.
Grandier le rappela  la ralit. Nelly en toilette tapageuse,
montrant son joli visage, et Mme de Guessaint en toilette sombre, la
figure un peu voile, accompagnaient l'illustre savant.

--Chre madame, dit le docteur, en se tournant vers Faustine,
permettez-moi de vous prsenter Jacques Rosny. Je vous ai dit que je
l'aimais comme un enfant.

Faustine eut un mouvement brusque, et se sentit vaguement trouble.
Elle reconnaissait le sculpteur rencontr par elle deux ans plus tt,
dans le promenoir de San Onofrio,  Rome. Elle se ressaisit bien vite,
et leva son voile, afin que l'artiste pt commodment la voir. Se
souviendrait-il aussi de cette causerie d'une demi-heure? Elle le
regardait de ses beaux yeux fiers et tranquilles. Jacques rougit
lgrement, et, s'inclinant devant elle.

--Je suis heureux de vous tre prsent, Madame. Vous m'avez oubli,
sans doute. C'est tout naturel.

Faustine interrompit le jeune homme pour s'approcher du
_Vercingtorix_. Elle contemplait le chef-d'oeuvre avec une profonde
motion d'artiste. Le Gaulois, charg de chanes, les membres tordus
sous les pres morsures du fer, relevait la tte en un mouvement
d'orgueil hautain. Dans ses yeux on lisait une pense immuable.
Derrire Rome triomphante, il voyait la Gaule future, victorieuse 
son tour, et prenant sa revanche des hontes passes. Autour de lui,
gisaient un guerrier mort, un enfant massacr; une femme, les seins
nus, le coeur perc d'un poignard, se renversait entourant de ses bras
les genoux du patriote enchan. Faustine admirait. La pense du
sculpteur jaillissait, lumineuse et sublime. La jeune femme prouvait
ce frisson du Beau qui est la plus grande jouissance de l'artiste.
Dans un lan d'enthousiasme, elle tendit la main  Jacques.

--C'est beau, dit-elle.

De coutume, on l'accablait de compliments, et de flatteries banales
dont il se sentait gn plutt que rjoui. Ces deux mots, prononcs
d'une voix mue, lui allrent droit au coeur. Il retrouvait, devant
Mme de Guessaint, cette espce d'embarras qu'il avait prouv jadis
dans le promenoir du couvent. Cette belle crature, au visage ple et
fier, aux yeux clatants, qui marchait avec l'aisance calme et superbe
d'une desse, lui inspirait une crainte vague.

--Oh! le beau buste! s'cria tout  coup Nelly.

Et elle appelait l'attention de Mme de Guessaint sur le buste de la
princesse V..., d'une lgance souple et gracieuse. A son tour, Mme
Percier exprima toute son admiration au jeune homme. Elle lui expliqua
que son amie se montrait fort rserve, d'habitude, devant les oeuvres
d'art. Un suffrage comme le sien valait bien des loges. Elle lui
apprit que, malgr sa modestie, Faustine tait peintre et capable de
le comprendre. Mme de Guessaint causa peinture avec Jacques, et tous
deux se sentirent rapprochs par des impressions communes. Jacques
l'coutait parler avec un plaisir dont il ne se rendait pas compte.
Les ides de la jeune femme lui plaisaient; mais aussi cette voix
harmonieuse qui le charmait d'une faon singulire.

--Maintenant que nous nous connaissons, monsieur, j'espre que vous me
ferez le plaisir de venir chez moi. Je serai toujours heureuse de vous
recevoir.

D'habitude, le sculpteur laissait tomber ces invitations qu'on lui
adressait. Il acceptait celle-ci, avec l'intention relle d'y donner
suite. Pourquoi dsirait-il revoir Mme de Guessaint? Il ne s'en
rendait pas bien compte. Mais quand elle fut partie, quand il se
retrouva seul dans l'atelier, il se promit d'aller chez elle. Chose
trange! il venait de passer une nuit amoureuse, pleine de sensations
subtiles, avec une jolie crature qu'il connaissait depuis longtemps,
et voil qu'il pensait obstinment  une autre femme, qu'il n'avait
vue que deux fois en deux ans, et pendant quelques minutes. A
vingt-six ans, on subit ses sentiments sans les analyser. Jacques
songeait  Faustine, sans comprendre l'tranget de cette songerie.
Quelque chose comme une obsession trs douce s'emparait de son esprit.
Il se rappelait surtout la manire divine dont elle marchait, ces
mouvements d'impratrice romaine, gracieuse et noble.

Deux heures plus tard, on frappait doucement  sa porte; absorb,
moins par son travail que par sa proccupation intime, il n'entendait
pas l'appel du visiteur nouveau, lorsque Mme Percier se trouva tout 
coup devant lui.

--Vous tes tonn de me revoir? dit-elle en riant.

--Mais, Madame...

--Voici ce qui m'amne. Mme de Guessaint, avec qui je suis venue
tantt, est ma soeur plutt que mon amie. Or je n'ai ni son portrait
ni son buste! Oui, oui, je comprends votre mouvement. Je sais que vous
n'aimez pas faire de bustes; le docteur me l'a dit. Je vous prie en
grce de consentir  une exception en ma faveur.

--Mais je ne refuse pas, j'accepte.

--Vous acceptez? comme cela, tout de suite, sans vous faire prier?
Vous tes charmant.

En effet, pour toute autre, Jacques et refus. Il s'agissait de
Faustine; il consentait, et avec un plaisir qui l'tonnait un peu.

--Alors, je vais vous demander une autre faveur, rpliqua Nelly. Vous
voulez bien?

Jacques la trouvait charmante: elle parlait si gentiment, et tant de
gaiet sonnait dans son rire jeune!

--Je vais vous expliquer mon affaire, reprit-elle. Je suis trs
riche... oh! mais, trs riche. Malheureusement, je suis aussi trs
dpensire. Il y a des mois o j'ai beaucoup d'argent; d'autres o je
suis pauvre comme Job. Eh bien, rendez-moi un grand service. Acceptez
ceci.

Elle lui tendait un portefeuille, en maroquin du Levant, sans chiffre.
Le jeune homme recula la main.

--Oh! Madame!...

--Puisque je vous dis que vous me rendez service! Vous ne voulez pas
tre mon banquier? Il faudra bien que je le paie, ce buste, que vous
consentez si aimablement  faire. Que vous importe si c'est tout de
suite?

Elle bavarda pendant une heure; et le jeune homme l'couta, trs
attentif, parce qu'elle lui parlait de Mme de Guessaint. Nelly lui dit
quelle artiste tait Faustine, et pourquoi le monde ignorait la flamme
gniale qui brlait en elle. Peu  peu, l'ombre emplissait l'atelier,
et les causeurs ne s'en apercevaient pas. Bientt, Jacques alluma une
lampe, et le bavardage recommena. Le temps coulait si vite que Mme
Rosny, inquite de ne pas voir rentrer son fils, vint le chercher
tout  coup.

--Ma mre, Madame, dit Jacques un peu embarrass.

Franoise,  demi cache dans l'ombre, dvorait des yeux cette
trangre qu'elle trouvait auprs de son fils, dans une conversation
intime,  une heure si avance de la journe. Nelly s'excusa et prit
cong, aprs avoir remerci le sculpteur et salu Mme Rosny. Ds que
Mme Percier fut partie, Franoise interrogea son fils. Quelle tait
cette inconnue? Une femme du grand monde, sans doute? Du grand monde!
Elle disait ces trois mots avec amertume. Sa jalousie ne s'y trompait
pas une minute. Jacques aperut le petit portefeuille, et dit
gaiement:

--Je ne sais pas son nom. Elle venait me demander de faire le buste
d'une de ses amies. Toutes deux sont fort lies avec M. Grandier.
Regarde donc, mre! Dix mille francs! Ma foi, c'est une surprise
agrable. Cette dame a le tort de payer d'avance, mais elle paie cher.

Joyeusement, il embrassait sa mre, dont la mfiance se dissipait peu
 peu. Elle avait cru d'abord  quelque mondaine amoureuse; et les
caprices de mondaine lui faisaient peur. Il s'agissait, au contraire,
d'un travail, d'un travail bien pay: rien de mieux.

--Je te mne au cabaret, maman. Ce soir, nous faisons une partie fine
 nous deux!...




IV


Pendant les deux premires sances, Nelly accompagna son amie 
l'atelier du square des Batignolles. A la troisime, Faustine arriva
seule. Il en fut ainsi dsormais. Et, ds lors, commencrent pour le
jeune homme des journes pleines d'enchantement. Faustine se sentait
vivement attire par cette nature expansive et jeune. Elle retrouvait
tout entire l'impression qu'elle avait subie  Rome, deux ans
auparavant. Mme de Guessaint, trop fire pour craindre le danger et
d'ailleurs trop pure pour le connatre, se laissait aller doucement 
la sympathie que lui inspirait l'artiste. Pendant que Jacques
travaillait avec sa fougue et sa passion habituelles, dvorant des
yeux le beau visage qui posait devant lui, elle parlait avec le mme
abandon que si elle et t en face de Nelly. Lui, trouvait toujours
le mme charme  cette voix dlicieuse. Mille sductions s'taient
runies dans cette jeune femme, pour un homme tel que Jacques. Mme de
Guessaint paraissait tout connatre: elle gardait de ses voyages une
fracheur de souvenirs, une varit d'expressions, une posie de
langage qui emportaient l'artiste dans un monde nouveau. Elle disait
les paysages sans fin de la Syrie, les plaines o jaillissent les
cactus normes, et les arbustes gris, secouant la poussire de leurs
feuilles fanes; et Jrusalem, debout sur son plateau lgrement
inclin, veillant  la fois la religiosit du chrtien et la
sensation subtile de l'artiste; et les terrasses du temple de Salomon,
que flanquent des tours crneles sous le bleu profond du ciel; et
l'motion subite quand, du sommet de la citadelle de Sion, l'oeil
descend sur la sombre valle de Josaphat. Brusquement, elle quittait
la Syrie pour l'Europe; elle racontait Madrid et ses lgances
raffines; la verte Andalousie qui rit le long du jaune Guadalquivir,
couche au milieu de ses palmiers et de ses alos. Puis la mosque de
Cordoue, avec ses mille colonnes de porphyre; et la cathdrale de
Sville, o l'me s'endort dans la molle plnitude du rve, cet
immense vaisseau de pierre o Notre-Dame de Paris danserait  l'aise;
et la Giralda, le jour du samedi saint, quand toutes les cloches
partent  la fois, lanant leur carillon de bronze vers le ciel
ternellement pur.

Jacques l'coutait avec ravissement. Les artistes seuls savent parler
aux artistes. Le jeune homme comprenait toutes les descriptions de
Faustine, heureuse elle-mme de se sentir comprise. Une irrsistible
sympathie les avait d'abord attirs l'un vers l'autre. Maintenant, cet
homme de gnie et cette femme rare, connaissaient l'union de leurs
intelligences, avant l'union de leurs coeurs. Jacques savait peu de
chose en dehors de son art. Il ignorait le monde, o il ne mettait
jamais les pieds; il ignorait la vie, avec ses exigences; il ne savait
pas qu'on ne pardonne jamais aux hommes, mme suprieurs, de se passer
des autres. Faustine lui ouvrait des horizons jusque-l ferms.

--Vous me dites que vous n'aimez pas le monde, Monsieur. N'importe: il
faut y aller. Si puissant que soit votre esprit, il ne possde, en
somme, comme celui de toute crature humaine, qu'un nombre limit
d'ides. Nous avons besoin, les uns et les autres, d'changer nos
penses, de nous renouveler nous-mmes en renouvelant ceux qui nous
entourent. Vous me pardonnez de vous faire un peu de morale?

--Je vous ai une reconnaissance infinie, Madame. J'ai toujours vcu
comme un sauvage, repli sur moi-mme, absorb dans mon travail. Vous
m'initiez  des vrits que je ne souponnais pas. Je croyais qu'un
artiste doit fuir le monde. Ce sont les ides de ma mre. Elle se
trompait, n'en sachant gure plus que moi. Vous, dont l'esprit est
ouvert  tout, vous me montrez mon erreur. Est-il possible, mon Dieu,
qu'en un temps o les femmes sont si futiles, il s'en rencontre une
telle que vous!

--Prenez garde! votre phrase ressemble  un compliment. N'oubliez
jamais en me parlant que je hais la banalit. Alors, je vous ai
rconcili avec le monde? Eh! bien, vous ferez vos dbuts chez moi, et
j'en serai charme.

Faustine posait depuis cinq ou six jours, quand, un aprs-midi, la
causerie effleura la politique. Jacques lui parlait d'un bas-relief
dont l'ide le passionnait. Il voulait synthtiser la Rvolution,
faire crier au marbre l'enthousiasme des volontaires de 92, et les
belles fureurs de ces annes sanglantes et guerrires.

--Vous avez tort, Monsieur. L'art est trop haut pour qu'on l'abaisse
au niveau de la politique.

--Ce n'est pas de la politique, Madame, c'est de l'histoire.

--Vous oubliez les chafauds... A ce compte, la Commune aussi serait
de l'histoire. Cependant, il ne vous viendrait pas  l'ide de couler
en bronze les massacreurs et les bandits de cette poque-l.

Jacques dit d'une voix brusque:

--Ni massacreurs ni bandits, Madame. Serviteurs malheureux d'une ide
fausse, voil tout.

Faustine se leva toute droite, imprieuse et frissonnante.

--Je vous excuse, Monsieur. Vous ne savez rien de ma vie. Mon pre a
t tu par une balle des fdrs, et les fdrs ont fusill mon
frre!

--Sang pour sang, Madame! Les soldats de Versailles ont fusill mon
pre!

Les haines forcenes de la guerre civile se rveillaient en ces deux
tres. Leurs ides contraires se choquaient violemment. Le choc
pouvait faire jaillir deux colres: il n'veilla que deux pitis.

--Votre pre et votre frre ont t tus, reprit Jacques d'une voix
trs douce. Comme vous avez d tre malheureuse!

--Votre pre a t fusill, rpliqua-t-elle extrmement mue, comme
vous avez d tre malheureux!

Et d'instinct, ils se tendirent la main, comme pour abjurer les
haines d'autrefois. Ce jour-l, Jacques ne travailla pas davantage.
L'un et l'autre parlrent de ceux qu'ils avaient aims. Faustine
disait la belle vie du gnral, son dvouement chevaleresque au pays,
son patriotisme, sa fin sublime de hros; elle voquait le souvenir
d'tienne, le soldat aventureux, au caractre gnreux et fier. Lui,
de son ct, racontait les annes dures de l'ouvrier, les souffrances
de Pierre Rosny, sa mort tragique au coin d'un foss; si bien que son
fils et sa veuve, ignorant o il dormait son dernier sommeil, ne
gotaient mme pas la triste joie de prier sur sa tombe. De nouveau,
les deux jeunes gens se sentaient unis par cette communaut de
douleurs semblables, nes de destins contraires. Ce qui aurait spar
deux mes vulgaires rapprochait ces deux mes suprieures. Oubliant
que leurs pres taient morts dans des rangs opposs, ils abjuraient
les fureurs infcondes, pour pleurer le mme malheur qui faisait de
pareils orphelins.

Le lendemain, quand Faustine revint, ils ne parlrent plus du pass
douloureux. La jeune femme, cette fois, interrogea l'artiste sur son
enfance. Elle lui fit raconter sa courte vie de soldat, pendant la
guerre; comment il tombait  Montretout, la poitrine troue par une
balle; l'histoire de cette mdaille militaire obtenue par M.
Grandier, puis, les annes de Rome,  la Villa Mdicis. Jacques ne
voulut rien cacher. Il dit toute son histoire, avec un abandon plein
de gaiet, riant de la misre d'autrefois, lorsque l'argent manquait
et que le travail acharn de sa mre suffisait seul  les faire vivre.
Mme de Guessaint questionna curieusement Jacques Rosny sur Franoise.
Mais celui-ci s'enferma dans une sorte de craintive discrtion. Il
sentait si bien l'abme creus entre ces deux femmes! Faustine
cependant insista pour que l'artiste donnt suite  son projet de
sortir, d'aller dans le monde. Elle devinait qu'une volont pesait sur
lui, pour qu'il persistt dans cette claustration. A prsent, il
cherchait des dfaites, il s'efforait de rfuter ses arguments; mais
elle sentait bien qu'elle prenait lentement une influence considrable
sur cet esprit.

A la fin de la premire semaine, une phrase de Jacques la fit
rflchir. Ils discutaient une question assez importante de l'art
contemporain: le modernisme. Mme de Guessaint lui conseillait de
suivre le courant de son sicle, qu'un pre besoin de vrit emporte
loin de la fantaisie capricieuse. Lui, au contraire, entran par sa
nature ardente, voulait allier beaucoup de vrit avec un peu de
romantisme. Elle combattait cette opinion qu'elle estimait fausse.

--Croyez-moi, Monsieur. Un grand artiste comme vous doit trouver la
formule nouvelle. Cette formule est la mme pour le sculpteur que pour
le peintre et le pote. On ne la dcouvrira ni dans le romantisme
chevel des uns, ni dans le ralisme exagr des autres. C'est la
modernit qui triomphera. Il faut tre l'homme de son temps.

On et bien fait rire Jacques quinze jours auparavant, en lui disant
qu'une femme du monde lui donnerait des conseils d'esthtique; bien
plus, qu'il les suivrait et en tiendrait compte. Quand Faustine
partait, il ne rentrait pas rue Lambert, comme il faisait d'habitude.
Il se couchait sur son canap, et, berc par un souvenir, il rvait
profondment. L'image de cette femme le hantait. Elle ne parlait plus,
qu'il l'coutait encore. La douceur de sa voix musicale chantait  son
oreille des paroles cadences. De temps en temps, il levait les yeux
sur le _Vercingtorix_ et baissait la tte, confus, surpris, presque
mcontent. Lui aussi portait des chanes, comme le guerrier vaincu. Il
aimait Faustine. C'est donc cela, l'amour, une possession violente,
une conqute de toutes les penses? Comme c'tait venu vite! Alors, il
se dbattait, cherchant  se prouver qu'il se trompait. L'amour?
Allons donc! Un caprice comme les autres, d'une nature diffrente
peut-tre, parce que Faustine tait une femme d'un ordre suprieur.
Pour la premire fois, il cherchait  lire dans son coeur,  bien
analyser ses propres sentiments. Pourquoi l'aurait-il aime? Et il se
rpondait tout bas qu'il l'aimait parce qu'elle ne ressemblait 
aucune autre crature. Cette intelligence si haute l'exaltait, cette
voix, cette dmarche, ce sourire le ravissaient, son oeil exerc de
sculpteur devinait les splendeurs de ce corps harmonieux et souple; et
toutes ces penses le grisaient, l'affolaient. Chaque soir,  prsent,
Franoise venait le chercher  l'atelier. Elle le trouvait seul, dans
l'ombre, enfonc en de cruelles songeries. Elle l'emmenait avec elle;
et le jeune homme gardait sa mlancolie. Elle l'interrogeait, et il ne
rpondait que par des mots vagues. Il invoquait son travail,
l'inquitude du prochain Salon. Mme Rosny ne le croyait pas. Son
travail? Il tait fini. L'inquitude du prochain Salon? Un triomphe
paraissait assur. Jacques mentait. Il ne lui disait plus la vrit.
Alors, que se passait-il? Elle voulait savoir et elle ne trouvait pas.
Ce fut Aurlie qui lui fit tout comprendre. La comdienne venait peu
chez Mme Rosny. Batignolles est loin de la rue des Pyramides; et une
femme austre comme Franoise effarouchait la comdienne coquette.
Cependant, une semaine environ aprs son aventure avec Jacques, elle
arriva rue Lambert. Depuis cette nuit dlicieuse o, trs sincrement,
dans un lan de passion, elle s'tait donne au jeune homme, Aurlie
n'avait plus revu son amant de quelques heures. Le lendemain, le
surlendemain, elle l'avait attendu vainement, un peu surprise d'abord,
trs dpite ensuite. Comment! il ne revenait pas? il ne lui crivait
pas?

Les femmes ont une vanit excessive, mais autant de finesse que de
vanit. Dans les choses de l'amour qui lui sont personnelles, la plus
sotte sait toujours bien y voir clair. Aurlie n'hsita pas une
minute. Une rivale s'emparait brusquement de Jacques, l'arrachait  la
sduction tendrement et savamment prpare. Le silence de l'artiste ne
s'expliquait pas autrement. Mais quelle rivale? videmment, Jacques ne
la connaissait pas avant cette soire o il tait tomb dans ses bras.
Sans doute une de ces aventures imprvues et soudaines qui
bouleversent la vie d'un homme.

--Bonjour, Madame. Comme il y a longtemps que je ne vous ai vue!
s'cria-t-elle en entrant chez Mme Rosny. Comment va Jacques?

--Jacques va bien, je vous remercie.

Non, Jacques n'allait pas bien. Il suffisait  Aurlie de regarder la
mine soucieuse de Franoise. Alors elle bavarda, parla de son thtre,
de ses rles, de ses petites ambitions. Puis, elle revint au sculpteur
par un dtour habile. Que faisait-il? A quoi travaillait-il?
Distraitement, Mme Rosny raconta l'histoire des dix mille francs, la
visite de cette femme lgante et jolie qui commandait le buste d'une
de ses amies. Aurlie tait fixe. Jacques aimait l'une ou l'autre; ou
la dame au buste, ou celle qui le faisait faire. Elle savait d'avance
qu'elle aurait en Mme Rosny une allie inconsciente.

--Jacques va devenir amoureux d'une de ces lgantes mondaines,
dit-elle en riant. Prenez garde, elles vous l'arracheront! Vous ne les
connaissez pas. Elles vont bien quand elles s'y mettent! On accuse les
comdiennes de coquetterie! Quelle erreur! Les femmes du monde
s'entendent bien mieux que nous  enjler un homme. D'autant plus que,
malgr ses vingt-six ans, il est presque aussi naf en amour qu'un
garonnet de dix-huit. Il a toujours travaill; il ne connat pas les
roueries et les sductions de ces belles dames, qui gchent le temps
d'un artiste, et le plantent l quand elles ne l'aiment plus.

La comdienne savait exactement la porte de ses paroles. Il n'en
fallait pas davantage pour exciter la jalousie de Mme Rosny, pour que
celle-ci surveillt son fils. Aurlie prit cong et s'en alla frapper
 la porte de l'atelier, trs curieuse de savoir quelle rception lui
rservait le bel infidle. Elle le trouva, comme le trouvait toujours
sa mre aprs le dpart de Faustine, seul, inactif, sombre.

--C'est moi, dit-elle en entrant. Puisque vous ne veniez pas, je suis
venue. Je vous demande  dner comme l'autre soir: voulez-vous?

Jacques eut un geste violent en l'apercevant.

--Ma foi, je suis absurde! s'cria-t-il, et vous tes vraiment bien
gentille de vous souvenir encore d'un imbcile tel que moi! Vous me
demandez  dner? Bravo! asseyez-vous l; je veux me mettre  vos
genoux, implorer mon pardon, vous dire que vous tes adorable. Nous
dnons ensemble; ensuite vous m'emmenez chez vous, et nous passons une
bonne soire... comme l'autre soir; et... et tu m'offriras une tasse
de th, veux-tu?

Toute la soire, il se montra fort gai, fort tendre; mais sa gaiet et
sa tendresse trahissaient une intense nervosit. Ses yeux brillaient
d'un feu sombre. Il parlait avec une amertume et une violence
qu'Aurlie ne lui connaissait pas, ou bien, tout  coup, il devenait
triste et taciturne. Elle l'tudiait avec son intuition du coeur
humain, avec son flair de femme un peu jalouse et trs coquette. Elle
veillait les sens de son amant: rien de plus. Le coeur et la pense
n'taient pas avec elle. Il lui tmoignait la passion physique
qu'prouve toujours un jeune homme pour une jolie femme; mais le rve,
l'infini, l'au-del de l'amour appartenaient  une autre. Quelle tait
cette autre?




V


Faustine se sentait violemment aime. Une femme ne se trompe jamais
aux sentiments qu'elle inspire. Elle peroit nettement les troubles
qu'elle fait natre, les motions qu'elle veille. Coquette, Mme de
Guessaint aurait jou le jeu des coquettes. Sincre et loyale, elle
s'interrogeait avec angoisse, se demandant si elle n'tait pas bien
prs d'aimer, elle aussi; si elle n'aimait pas dj. Jacques la
sduisait par sa nature primesautire et jeune, par son ardeur, par sa
gaiet: surtout par cette flamme de gnie qui l'illuminait. Devant
Faustine se posait la redoutable question qui a pouvant tant
d'honntes femmes! Je suis aime. Que ferai-je, si j'aime? On espre
toujours ruser avec son coeur. Pour une crature telle que Faustine,
pure comme la neige inviole, d'une loyaut inflexible, l'adultre
est un mot vide de sens. La pense du mensonge n'entrait pas dans
cette me. Bien plus, l'hypothse d'une chute ne se prsentait mme
pas  son esprit. Avec la navet potique de son esprit d'artiste,
elle croyait que Jacques l'aimait d'un amour passionn, mais
platonique. Trs fine, elle sentait bien qu'elle en imposait au jeune
homme. Oserait-il mme risquer un aveu? Ce qu'elle ne pouvait pas se
cacher  elle-mme, c'est la jouissance profonde que lui causaient ces
rendez-vous quotidiens. Elle partait de l'atelier avec du bonheur
plein son me. Elle devenait gaie, elle riait, et, presque expansive,
elle tonnait Nelly qui ne la reconnaissait plus. Le soir, qu'elle
restt chez elle ou qu'elle allt dans le monde, elle revivait par le
souvenir toute la dlicieuse journe.

Ce dimanche-l, elle avait djeun seule. Depuis quelques jours, elle
voyait peu M. de Guessaint, absorb par les prparatifs de son voyage
dans le Sud-Oranais. Assise au coin du feu, dans son boudoir, elle
rvait  la semaine qui venait de s'couler. Comment avait-il pu
suffire de quelques jours pour la changer si profondment? Elle
aimerait, elle? Impossible. Par instants, elle se dbattait contre la
sduction irrsistible qu'elle subissait. Non pas qu'elle et honte
en se disant qu'elle pouvait faillir. Mais elle se rvoltait contre
cette prise de possession d'elle-mme. Comment, elle, si libre, si
fire, cdait-elle ainsi  une inclination coupable? Ce qui l'tonnait
le plus, c'est qu'elle ne luttait pas, qu'elle ne dsirait mme pas
lutter. Elle en revenait toujours  la mme conclusion. Elle aimait
Jacques, ou elle l'aimerait. Mais son amour ne connatrait ni les
lches abandons ni les honteuses dfaites. Faustine disait quelquefois
que l'honneur tait la propret de l'me. Il lui paraissait impossible
que son me ne ft pas nette comme son corps. Les souillures humaines
ne l'atteindraient jamais. Elle ne se rendait pas compte que des ides
pareilles sont d'autant plus prilleuses qu'elles empchent d'avoir
peur du danger. Le danger? elle ne le redoutait pas. Elle se laissait
glisser  son amour avec une tmrit hautaine. Telle, la Fe des
Glaciers, dans la lgende sudoise: Odin l'a faite reine des hautes
montagnes, et son empire durera aussi longtemps que sa virginit;
insouciante et lgre, elle court sur les hautes cimes, riant des
abmes entr'ouverts. Un jour elle aime et elle est aime; elle se
croit aussi vaillante que jadis; mais sa force la trahit, le vertige
la prend, et elle roule dans les prcipices sans fond.

La femme de chambre qui entrait dans le boudoir, tira Faustine de sa
rverie.

--M. Percier demande si Madame peut le recevoir? dit-elle.

Mme de Guessaint restait un peu tonne. Que lui voulait-il? Tout 
coup, elle sourit, se rappelant sa conversation avec le mari de Nelly.

--Faites entrer, rpliqua-t-elle.

Une lueur de malice flambait dans les yeux de Faustine. Le pauvre
homme! Il venait se confesser avec une docilit de collgien! Elle
s'amusait  l'avance des terreurs de sa timidit effarouche. Trs
effarouch, en effet, M. Percier. Rouge, ne sachant comment aborder
l'entretien, il parla maladroitement de choses inutiles. Mais Faustine
le rappela vite  la question.

--Il est bien convenu, n'est-ce pas, que vous me considrez comme une
amie, comme une amie vraie? J'aime trs tendrement votre femme. Je
veux qu'elle soit heureuse. Je crois qu'il y a entre vous plus qu'un
malentendu. Mais en tout cas, ce n'est pas bien grave. Donc,
rpondez-moi franchement. Vous aimez Nelly?

--Oui, murmura Flix.

--Beaucoup?

--Passionnment.

Il dit ce mot avec une ardeur que Faustine ne lui connaissait pas.
Elle le regarda fort tonne.

--Alors, reprit-elle, je ne comprends pas du tout. Comment, vous aimez
passionnment votre femme, et vous la trompez! C'est absolument
inexplicable!

--Ce n'est pas inexplicable... mais c'est bien difficile  expliquer.

--Si difficile!

--Oh! Madame... Vous allez voir! Est-ce que vous me permettez de
marcher? Si je marche, je ne vous verrai pas; et il me semble que...
Oui! si je ne vous vois pas, j'aurai plus de courage.

Alors, tout en se promenant de long en large, mme en tournant un peu
le dos  Faustine, ce qui produisait un effet assez comique, Flix
raconta l'histoire dlicate de ses relations conjugales. Trs
dlicate, en effet! Il avait un grand malheur, le pauvre homme. Il
tait... fort sensuel. Il adorait Nelly, et il s'efforait de lui
prouver le plus souvent possible qu'il la considrait comme la plus
sduisante des cratures. Cruellement, la jeune femme semblait prendre
plaisir  refuser ses tmoignages rpts d'une tendresse naturelle.
Elle coquetait avec son seigneur et matre; puis, elle s'enfermait
obstinment dans sa chambre ferme au verrou, et ne consentait que
bien rarement  s'humaniser un peu. Cette svrit barbare surprenait
un peu Flix. tait-ce coquetterie, ou dsir de dominer
souverainement, ou simple caprice transform en enttement par
l'orgueil? Mais, depuis quelques mois, changeant tout  coup, elle
dclarait son intention d'tre dsormais seulement la soeur de son
poux. Flix essayait de la ramener, de la convaincre que le mariage a
des fins  la fois plus agrables et plus hautes; rien n'y faisait.
Nelly s'obstinait dans sa rsolution glaciale. Le malheureux agent de
change se disait alors que le mieux serait peut-tre d'veiller la
jalousie de sa capricieuse compagne. C'est pourquoi il adressait 
Mlle Aurlie des voeux coupables, mais exaucs. Au lieu de cacher
cette liaison, il s'efforait de la faire connatre, voulant que Nelly
n'ignort pas ces amours illicites.

Faustine riait aux clats. Ce mari, infidle par amour, et cette femme
amoureuse, glaciale par coquetterie, l'amusaient comme deux
personnages de comdie. Dcidment, rien ne menaait le bonheur de son
amie. Un simple malentendu sparait les jeunes poux. Elle riait
toujours, et ses rires intimidaient de plus en plus M. Percier; il
s'imaginait qu'elle se moquait de lui.

--Je ne me moque pas de vous du tout, cher monsieur. Mais avouez que
la situation est trs comique.

--Je ne trouve pas, murmura-t-il.

Elle le vit si malheureux qu'elle s'empressa de le rassurer. Elle lui
promit que son bonheur conjugal renatrait bientt. Elle ferait de la
morale  Nelly; et elle se chargeait de changer en une docilit de
brebis la capricieuse humeur de la jeune femme. Elle ne lui demandait
que huit jours. Et, avant huit jours, Nelly, repentante et corrige,
terait de sa porte le verrou fcheux, cause premire de tous ces
dsastres.

M. Percier, trs consol, s'loignait  peine, lorsque M. de Guessaint
se prsenta chez sa femme.

--Je ne vous drange pas, ma chre amie? dit-il avec sa politesse
accoutume.

--Vous avez besoin de me parler?

--Oui. Je voulais vous annoncer une nouvelle qui vient de me
surprendre. J'ai reu tout  l'heure une lettre du ministre de la
marine. Nous partons pour Oran beaucoup plus tt que je ne croyais,
dans quatre ou cinq jours.

--Je vous souhaite un heureux voyage, mon cher Henry.

--Merci. On attelle; vous ne voulez pas faire un tour au Bois?

--Merci. Le temps est beau. Je ne suis pas sortie de la journe. Je
vais aller jusqu' la Muette, en marchant.

Elle prouvait le besoin de se dpenser, de rafrachir sa fivre, et
aussi d'user la longue journe. Il lui tardait d'arriver au lendemain,
 cette heure charmante o, toute joyeuse, elle partirait pour
l'atelier. Les aveux de M. Percier, ces confidences qui lui
paraissaient si comiques, exeraient sur elle une influence
physiologique. Elle en rougissait, elle si pure et si chaste; mais
elle enviait les dlicates jouissances des amours permises. Ah! si
elle tait libre, comme elle serait heureuse et fire de devenir la
femme de Jacques! L'amour chemine dans un coeur neuf avec une rapidit
surprenante. A prsent, elle ne discutait plus avec elle-mme. Elle
s'avouait son amour; mais, en se l'avouant, elle ne sentait natre
aucune crainte. Elle se croyait sre d'elle; elle se croyait galement
sre de l'artiste. Il n'oserait jamais rvler sa passion. L'ost-il,
elle cacherait la sienne et il ne saurait rien. Elle continuait  se
bercer dans sa scurit prilleuse. Elle aimait? Soit. L'amour pour
elle ne serait jamais qu'un sentiment sublime qui rchaufferait
doucement son coeur et ne le consumerait pas. Elle tait heureuse, oh!
bien heureuse! La vie lui apparaissait sous des couleurs nouvelles.
Le soir, elle avait du monde  dner, et elle tonna ses amis par sa
gaiet et sa verve joyeuse. Nelly, de plus en plus tonne, la
regardait, ne comprenant rien  cette mtamorphose subite. La fire
Faustine, s'humanisant tout  coup, semblait descendre des hauteurs o
elle avait coutume de planer. Elle causait avec entrain, laissant
briller son esprit suprieur, jetant des reparties vives, des mots
alertes qui contrastaient avec sa rserve accoutume. Rentre dans son
appartement, elle compta les heures qui la sparaient de sa visite
habituelle au square des Batignolles.

Ds huit heures du matin, Jacques arrivait  l'atelier, les sourcils
froncs, l'oeil sombre. Tout lui pesait; il n'avait pu dormir; il
n'avait pas vu Faustine depuis l'avant-veille et une fivre impatiente
le brlait. L'ardeur de sa nature l'emportait; il ne se sentait plus
la force de rsister. Il renvoya son lve, qu'il gardait d'habitude
jusqu' l'apparition de Mme de Guessaint; il s'occupa lui-mme des
mille dtails de sa besogne accoutume. Bientt une lassitude immense
l'accabla, il s'tendit sur le canap, enfonant dans les coussins sa
tte brlante, htant les heures, ne parvenant pas  oublier. Faustine
parut enfin, et Jacques, domptant la rvolte de ses nerfs, s'effora
de paratre calme.

--tes-vous libre demain soir, Monsieur? dit-elle en s'asseyant  sa
place accoutume.

--Mais... mais oui, Madame.

--J'espre que vous me ferez le plaisir de venir dner chez moi. M. de
Guessaint entreprend un long voyage, et je dsire, avant son dpart,
vous recevoir dans ma maison.

Elle aussi paraissait trs calme, et rien, sur son visage paisible et
fier, ne trahissait son trouble profond. Mais ce nom de M. de
Guessaint suffit  exciter l'irritation de Jacques, qui ne connaissait
pas les rapports du mari et de la femme.

--Vous voudrez bien m'excuser, Madame, dit-il d'une voix un peu sche.
Mais dcidment, je ne me sens pas fait pour le monde. Mieux vaut que
je reste chez moi.

--Cependant, je croyais vous avoir convaincu que vous aviez tort,
reprit-elle avec un sourire.

--Pour tout autre artiste qu'un sculpteur, votre raisonnement serait
juste. Mais les pauvres diables tels que nous, sont soumis  de
terribles ncessits. Ce que vous me voyez faire souvent, me lever et
couvrir d'eau mon bauche, c'est l'emblme de la vie que nous menons.
Le sculpteur est avec son oeuvre comme la mre avec son enfant. Tant
que l'enfant n'a pas grandi, la mre ne le perd pas des yeux; tant
que notre oeuvre n'est pas finie, nous ne pouvons pas l'abandonner.

Faustine feignit de ne pas sentir la rudesse de son accent.

--Alors, Monsieur, vous refusez de venir chez moi? reprit-elle
souriante.

--Oui, Madame.

--Pourquoi?

Il eut un geste violent:

--Parce que je vous aime!

Faustine se leva toute ple. Un lger frisson courait le long de son
corps.

--Comment vous tes-vous despotiquement empare de tout mon tre? Je
ne sais pas. C'est un poison lent qui s'est gliss dans mes veines.
Est-ce que j'ai aim, moi, avant de vous connatre! Aucune femme ne
m'a jamais fait ressentir ce que j'prouve. Je regardais l'amour comme
un plaisir, comme un passe-temps. Vous tes venue, et voil que je ne
peux plus vivre sans vous! Qu'est-ce que vous voulez que je devienne?
Je suis tout seul; je n'ai que ma mre. Si vous ne m'aimez pas, je
suis perdu. Il ne me reste plus qu' me jeter  l'eau. Ne riez pas! Je
ne suis pas un de vos jeunes gens lgants qui font la cour  une
femme par plaisir ou par dsoeuvrement. Je vous aime... Si vous ne
m'aimez pas aujourd'hui, vous m'aimerez un jour... Et puis... je ne
sais plus ce que je dis... Je vous en supplie, ayez piti de moi...

Faustine s'tait laisse retomber sur le fauteuil, violemment secoue
par ces paroles ardentes, qui l'pouvantaient et la ravissaient  la
fois. Les premiers mots de Jacques lui avaient fait peur; voil
maintenant qu'il demandait grce, qu'il s'humiliait, que des larmes
coulaient de ses yeux.

--Pardonnez-moi, je suis un enfant. Je vous dis des absurdits... Je
vous aime, je vous aime, je vous aime...

Elle le regardait trs doucement, sans fiert ni colre, avec une
piti et une tendresse infinies. Elle le voyait souffrir, et elle
l'aimait! Eh! bien, non, elle saurait cacher son redoutable secret; il
ne se douterait pas du trouble profond o il la jetait.

--Oui, vous tes fou, rpliqua-t-elle de sa voix harmonieuse comme une
musique. Vous me dites que vous m'aimez, je vous crois. Vous ne songez
pas que je ne suis point libre, que je suis marie... mal marie
peut-tre, mais esclave de mon serment. Une femme telle que moi ne
descend pas jusqu'au mensonge. Elle a honte de la trahison, non pour
les autres, mais pour sa conscience.

Jacques cachait sa tte entre ses mains tremblantes, et, de plus en
plus trouble, Faustine s'efforait de cacher son motion. Elle ne
s'apercevait pas que les quelques paroles qu'elle venait de prononcer
contenaient un aveu indirect. Il lui disait: Je vous aime... et au
lieu de rpondre: Je ne vous aime pas, elle se contentait de cette
dfaite banale: Je ne suis pas libre. Mais le jeune homme ne sentait
rien, ne voyait rien.

Il reprit d'une voix sourde:

--Je n'ai jamais aim avant de vous connatre. L'amour? j'en avais
peur, sentant bien que le jour o je me donnerais  une femme, je me
livrerais tout entier. Mais il me semblait impossible qu'il en existt
une seule mritant cet abandon de tout mon tre. La premire fois que
je vous ai vue, vous m'avez intimid. Intimid, moi qui n'ai jamais
recul devant rien! Je vous ai retrouve, et j'ai retrouv aussi mon
impression premire. Puis, vous veniez ici tous les jours et je ne
sais quel charme m'enveloppait, que je subissais malgr moi, dont je
ne pouvais pas me dfendre. Tout est adorable en vous. Vous tes
belle; vous tes la crature la plus intelligente que j'aie jamais
rencontre; non seulement vos paroles me ravissent, mais encore la
voix divine qui les prononce. Je vous aime, oh! je vous aime
follement.

Il s'agenouillait devant elle maintenant; il entourait la taille de la
jeune femme de ses mains brlantes. Elle le repoussa, se relevant dans
un mouvement rapide; elle se jeta en arrire, murmurant d'une voix
touffe:

--Adieu, Monsieur.

La douceur subite du jeune homme l'effrayait. Faustine marchait dj
vers la porte, quand Jacques se prcipita devant elle.

--Non, vous ne partirez pas! Si vous partiez, vous ne reviendriez
plus. Mais rpondez-moi donc! Vous restez l, immobile et glace, et
vous ne me dites rien,  moi qui souffre et qui dsespre! Je vous
aime! Rien ne me cotera pour me faire aimer de vous! Si vous me
fuyez, je vous poursuivrai avec toute la rage de mon dsespoir. Vous
me trouverez partout sur votre chemin. Mais pourquoi me fuiriez vous?
Il est impossible que vous ne m'aimiez pas un jour. Une passion telle
que la mienne saura bien faire fondre le manteau de glace dont vous
vous couvrez. Je vous aime, je vous adore!

Il la saisissait dans ses bras; il la serrait troitement contre sa
poitrine; il couvrait de baisers son front, ses yeux, ses joues.
Toujours muette, les dents serres, elle luttait nerveusement contre
la violence de cette passion qui la pntrait. Les baisers de Jacques
lui produisaient l'effet d'une brlure. Faustine dfaillait
maintenant. Elle tomba sur le canap.

--Je sens que vous m'aimez, continuait-il de sa voix ardente. Quelque
chose me crie que vous m'aviez devin, que vous partagez ma folie...

Elle se taisait toujours, renverse en arrire; il la prenait dans ses
bras, et elle s'en arrachait violemment; il la ressaisissait, la
couvrant encore de caresses. Et de nouveau, elle se dbattait,
honteuse de se sentir presque vaincue et de ne pas demeurer matresse
d'elle-mme. Elle parvint  le repousser,  redevenir libre; elle
courut au fond de l'atelier.

--N'approchez plus, dit-elle, ou je crie, ou j'appelle. La force
contre une femme! Vous! Vous que je croyais suprieur aux autres! Vous
me reprochez de me taire: je vais vous rpondre. Seulement, quand je
vous aurai rpondu, vous resterez o vous tes, sans faire un
mouvement, sans venir  moi.

Il la regardait toujours; et l'influence qu'elle exerait sur lui
calmait lentement sa passion physique.

--Donnez-moi votre parole d'honneur de m'obir, continua Faustine.

--Je vous obirai.

--Je veux votre parole.

--Je vous la donne.

Elle hsitait, sentant bien toute la gravit des mots qu'elle allait
prononcer. Mais cette vaillante crature ne reculait jamais.

--Jacques, dit-elle, je vous aime.

Il jeta un grand cri.

--Rappelez-vous votre promesse! Je vous aime, et je ne peux pas tre 
vous. Le mensonge me rpugne et la trahison me rvolte. Si je vous
appartenais, je ne pourrais plus vivre.

--Qu'est-ce que vous voulez que je devienne? murmura-t-il d'une voix
brise par les sanglots.

A son tour, il tombait assis, puis, vaincu; Mme de Guessaint
s'approcha de lui, et doucement, avec une tendresse exquise:

--Voyez, dit-elle, c'est moi qui viens  vous maintenant. Vous
souffrez, vous pleurez, mon pauvre ami? Est-ce que vous croyez que je
ne souffre pas, moi aussi? Je m'tais jur que vous ne connatriez
jamais mon amour pour vous. Je me confie  votre honneur et j'en
appelle  votre loyaut. Je vous aime. Vous tes le premier qui m'ait
donn l'motion irrsistible que je ressens. Si nous ne pouvons pas
tre l'un  l'autre, il nous reste au moins un bonheur suprme, celui
de nous aimer sans honte, puisque nous serons sans reproche. Est-ce
que je ne vous livre pas ce qu'il y a de meilleur en moi? Est-ce que
vous ne possdez pas ma tendresse, mon coeur, ma pense? Adieu,
Jacques. Regardez-moi bien en face. Je veux savoir si vous m'avez
comprise.

--Vous partez...

--Oui. Je vous supplie de me laisser partir.

--Vous reviendrez?...

--Je vous le promets. Adieu.

Il voulut s'lancer, la retenir; elle lui chappa... et s'enfuit.

Jacques demeurait cras. Partie! Reviendrait-elle? Oui. Elle l'avait
promis; et puis, elle l'aimait. Elle l'aimait! Alors pourquoi se
refusait-elle? Mais il ne se sentait pas la force de discuter avec
lui-mme. Cette violente scne le laissait bris. Malgr l'aveu de
Faustine, il souffrait cruellement, devinant bien qu'un abme le
sparait de cette femme. Il la connaissait maintenant; elle pouvait
l'aimer, mais elle ne lui appartiendrait jamais. Mille penses
contradictoires se heurtaient en lui. Il ne gardait mme pas
l'esprance vague de la flchir, d'obtenir de sa piti qu'elle cdt 
la passion folle qui l'envahissait. Cette crature fire et hautaine
ne s'abaisserait jamais  la chute banale,  l'adultre louche qui
ment et qui se cache. Quel que ft son amour, elle rsisterait
vaillamment, dt-elle le fuir. Le fuir? Il eut un cri de colre. Il
essaya de se calmer, en se rappelant la promesse de Faustine: elle ne
pensait pas  fuir, puisqu'elle avait promis de revenir. tendu sur le
canap, son souvenir voquait toutes les sductions divines de la
jeune femme. Il cherchait  voir clair dans ce qui venait de se
passer. Faustine lui avait avou son amour; et pourtant, il restait
triste, dcourag, abattu. Au lieu d'esprer, au lieu de se dire que,
fort de cet aveu, il triompherait de ses rsistances, il subissait de
nouveau une lourde et cruelle lassitude. Les heures s'envolaient; et
il demeurait ainsi, angoiss, dchir par ces incertitudes cruelles,
ne sachant que croire, ne sachant que faire, prt  donner sa vie pour
finir sa torture. La nuit tombait quand sa mre arriva dans l'atelier.
Comme les jours prcdents, elle le trouvait sombre, farouche.

--Tu ne viens pas, mon enfant?

--Pardonne-moi, dit-il, je n'ai pas faim ce soir. Je ne veux pas
dner.

Elle insistait, anxieuse, sans pouvoir obtenir une autre rponse.
Jacques voulait rester l, o il venait de la voir, o son souvenir
flottait impalpable et parfum; il voulait demeurer seul, seul avec
ses penses dont il buvait, jusqu' la lie, la douloureuse amertume.
Franoise le contemplait, muette, les bras croiss. Elle se rappelait
les paroles d'Aurlie. Est-ce que la comdienne avait raison? Jacques
tait-il donc amoureux d'une coquette qui le faisait souffrir? Et elle
regardait les traits tirs de son fils, sa pleur, sa tristesse
mortelle.

--Tu ne m'accompagnes pas, mon enfant? reprit-elle doucement.

--Non, mre, permets-moi de rester ici et, je t'en prie, pardonne-moi.
Je n'ai de got  rien. Cela me fait du bien d'tre seul.

Seul! voil que Jacques ne voulait mme plus d'elle maintenant!
Franoise alluma une lampe; puis, promenant les yeux autour d'elle,
elle chercha, regardant, piant, comme le soldat flairant l'ennemi qui
guette une embuscade tendue. Elle voyait clair; Aurlie avait dessill
ses yeux; Jacques aimait follement, perdument, dsesprment. Elle
aperut le buste de Faustine, vaguement clair par la lueur rougetre
de la lampe, et soudain elle comprit. C'tait cette femme que son
enfant aimait, cette femme qui venait tous les jours, qui causait avec
lui, qui s'enfermait avec lui. Mme Rosny eut un geste de colre
violente. Elle avait donc en vain surveill depuis tant d'annes
l'existence de son fils, en vain elle l'avait fortifi contre les
sductions de ce monde excr. Il fallait qu'une crature sans coeur
dtruist d'un seul coup toute son oeuvre, torturt son enfant, lui
arracht la rcompense de tant de sacrifices! Elle voulait la
connatre, cette trangre maudite qui bouleversait sa vie, Jacques ne
l'accompagnerait pas? Eh bien, soit: pendant quelque temps, elle
serait patiente. Ensuite, aprs le Salon, elle l'emmnerait loin de
Paris. Et quand elle l'aurait  elle toute seule, elle reprendrait
l'empire qu'elle exerait autrefois.

--Alors, je te laisse. Rentreras-tu de bonne heure?

--Oui, mre.

--Rentre tard, si tu veux. Tu ne me drangeras point. Je m'endors tout
de suite, tu sais.

Non, elle ne s'endormait pas. Mais elle esprait vaguement que Jacques
chercherait  s'tourdir,  oublier, qu'il se jetterait dans le
plaisir, qu'il s'prendrait d'une autre peut-tre. Sans rien ajouter,
elle sortit de l'atelier, puisque la solitude lui plaisait  prsent.
Le jeune homme grenait une  une toutes les penses anciennes; sa
fivre les exagrait. Il se butait toujours  la mme ide. Faustine
l'aimait: pourquoi se refusait-elle? L'homme ne se rend pas compte des
terribles combats qu'une femme se livre  elle-mme. Ses pudeurs, ses
hsitations, ses craintes lui chappent, parce qu'il n'a pas la mme
faon de sentir ni d'prouver. Une femme telle que Faustine, en se
donnant  l'homme qu'elle aime, cde moins  l'entranement de sa
tendresse qu' l'appel de sa piti. Elle se livre non pour elle, mais
pour _lui_. Celle qui n'a jamais failli ressent une rvolte
instinctive de tout son tre. Connaissant mieux la vie, Jacques aurait
compt sur le hasard, sur le temps, sur les circonstances. Il se
serait dit que Faustine, puisqu'elle l'aimait, accepterait un jour
toutes les consquences de son amour. Pour une crature pareille, le
danger n'tait pas en elle, mais en lui. Elle saurait bien rsister 
la passion qu'elle prouvait, non pas  celle qu'elle inspirait. Forte
contre sa souffrance, elle serait faible contre la souffrance qu'elle
faisait natre. Trop exalt pour rflchir, trop naf pour esprer, le
jeune homme se dbattait perdument contre son dsespoir. Elle avait
promis de revenir? Son coeur lui criait qu'elle ne reviendrait pas.
Afin de calmer ses terreurs, il rsolut de la voir, de se prsenter
chez elle; Faustine le recevrait, il lui arracherait de nouveau cette
promesse dont il doutait. Dans le square, il s'arrta une minute.
L'air vif du soir lui faisait du bien. Il marchait par les rues,
esprant que la fatigue d'une course rapide calmerait son exaltation.
Devant l'htel de l'avenue Klber, il eut une minute d'hsitation. Si
elle refusait de le recevoir? Elle n'oserait pas. Il sonna. La porte
s'ouvrit.

--Est-ce que Mme de Guessaint est chez elle? demanda Jacques.

--Non, Monsieur; Madame vient de partir en voyage.

Il ne rpliqua rien et sortit. Partie! ah! la misrable! Coquette et
menteuse comme toutes les autres! Elle lui jurait de revenir et elle
s'enfuyait, pour le faire souffrir, pour exalter jusqu'au dlire la
passion qui le brlait. Il tomba sur un banc de l'avenue, ne faisant
pas mme attention aux passants qui regardaient avec stupeur ce jeune
homme lgant, nu-tte, chou l comme un ivrogne. Tout  coup, il
eut un mouvement de rage et reprit le chemin de l'atelier. Il la
maudissait, il la mprisait, il l'excrait. Partie? o allait-elle?
Elle avait donn des ordres, sans doute, on ne le lui dirait pas; elle
cachait peut-tre  tout le monde l'endroit de sa retraite. Eh bien,
soit; il l'oublierait. Il voulait l'oublier! Quand il rentra dans son
atelier, des rayons de lune filtraient  travers les fentres ogivales
de la vote. Le buste de Faustine se dgageait avec des artes
indcises vaguement baignes dans les pleurs de la lumire blanche.
Jacques restait hbt devant ce souvenir matriel de son amour. Il
souffrait maintenant par sa faute  lui. Son gnie d'artiste avait
model une oeuvre incomparable. Et Faustine absente, Faustine dont il
bannissait le souvenir, rapparaissait vivante et palpable devant ses
yeux. Il chassait loin de lui cette ide ravissante et maudite: et
voil que son oeuvre se dressait implacable, souriante, pour
l'empcher d'oublier, pour le forcer de se souvenir. Dans un accs de
colre folle, il se jeta sur le buste, enfonant dans l'argile ses
mains frmissantes; avec rage il arrachait la glaise lambeaux par
lambeaux, esprant arracher ainsi de son coeur la pense qui
l'obsdait. Il tuait l'image de Faustine afin de tuer son souvenir. Il
voulait dchiqueter son oeuvre et la dtruire, croyant amoindrir sa
souffrance s'il rendait au nant la figure divine qu'il en avait
tire. Enfin, puis, n'en pouvant plus, il fondit en larmes et se mit
 sangloter comme un enfant.




VI


Les arbres du parc de Chavry frissonnaient sous la brise d'avril. Un
beau soleil clair jetait des lueurs blanches sur les taillis dnuds.
Quelques fentres ouvertes, dans cette maison dserte si longtemps,
donnaient un peu de vie aux grandes murailles tristes. Dans le salon,
assises devant le feu, Nelly et Faustine causaient avec la douce
intimit d'autrefois.

--Pourquoi m'as-tu enleve hier soir? Voil ce que je ne comprends
pas. Tu es arrive: tu m'as fait prparer une petite malle. Je suis
partie sans mme savoir o j'allais! Tu me recommandes de taire  tout
le monde le lieu de notre retraite. Pourquoi ce mystre qui rappelle
ceux de la Sainte-Vehme?

--Curieuse!

--On le serait  moins. D'ailleurs, je ne te reconnais plus depuis
quelque temps. Srement, il y a dans ta vie quelque chose que
j'ignore. Autrefois, tu m'aurais tout dit. Mais aujourd'hui, tu ne
m'aimes plus.

Faustine jeta sur son amie un long regard plein de tendresse.

--Je ne t'aime plus? Tu verras tout  l'heure. Il faut que nous soyons
trs franches l'une et l'autre. Confidence pour confidence!

--Qu'y a-t-il donc? demanda Nelly dont les yeux brillaient.

--Sois patiente. Tu me demandes pourquoi je t'ai enleve? Te
rappelles-tu l'histoire que je t'ai dite un jour? Ma rencontre avec un
jeune artiste dans le promenoir de San Onofrio? Je t'avouais que,
pendant une demi-heure, il m'avait tenue sous le charme; et toi,
mchante, tu me rpondais en riant: Que je serais donc contente si tu
le revoyais!

--Oui, je me rappelle.

--Eh bien, je l'ai revu.

--L'inconnu? le bel artiste? le Pygmalion qui doit animer Galate?
reprenait Nelly en riant; et quel est ce mystrieux personnage? Est-ce
que je le connais?

--Oui. C'est Jacques Rosny.

--Celui  qui j'ai command ton buste?

--Oui.

--Et tu l'aimes?

--Je l'aime, dit Faustine en la regardant de ses grands yeux
tranquilles. Je le lui ai dit. C'est pour cela que je suis partie. Je
veux tre son inspiratrice, son amie, mais rien de plus. J'ai eu peur
de lui et de moi. Je me suis enfuie; et pour ne pas fuir seule, je
t'ai enleve.

Alors elle racontait  son amie l'histoire de la passion soudaine qui,
brusquement, s'tait empare de tout son tre, cette semaine
dlicieuse dans l'atelier du sculpteur, et les brlants aveux de
Jacques, et comment elle se sentait profondment trouble par
l'invasion de cet amour irrsistible. Elle aimait Jacques, mais elle
se mfiait de lui. Elle n'osait pas ajouter qu'elle se mfiait
d'elle-mme aussi. Nelly coutait son amie avec une attention
srieuse.

--Oui, c'est bien l'amour. Et tu espres pouvoir dompter sa passion et
la tienne, rester matresse de ta volont, endiguer un sentiment
d'autant plus vif qu'il nat chez deux cratures qui l'prouvent pour
la premire fois? Car, si je comprends bien ce que tu me racontes,
Jacques Rosny non plus n'a jamais aim avant de te connatre.

--Non seulement je l'espre, mais je le veux. Pourquoi ai-je fui,
sinon pour m'arracher  la sduction? Je ne le reverrai plus que chez
moi. Si ce n'est pas assez, si je me sens trop faible, je
recommencerai mes voyages. Je veux aimer, je ne veux pas avilir mon
amour.

--Et s'il dcouvre que tu es  Chavry?

--Except toi, personne ne connat ma retraite. Puis, tu oublies
Marius, Marius qui se ferait tuer pour moi. Je lui ai dit que personne
ne devait franchir l'enceinte de la grille. Personne ne la franchira.

--Et ton mari?

--M. de Guessaint part aprs-demain pour Oran. Il s'inquite bien plus
de son voyage que de sa femme.

--Et... et Flix?

Un frisson de gaiet courait sur les lvres moqueuses de Nelly.
Faustine souriait.

--Parlons-en de ton mari! Sais-tu que j'ai caus longuement avec lui?

--Qu'est-ce que t'a dit cet homme coupable?

--Il m'a dit... il m'a prouv que le plus coupable des deux, c'est
peut-tre toi. Il y a une certaine histoire de verrou qui ne me parat
pas bien nette. Comment! ton mari est amoureux de toi, et tu fais la
coquette avec lui? Tu t'ingnies  le faire souffrir par des
raffinements de cruaut! Mais je lui ai promis de te convertir, et
comme nous resterons ici au moins un bon mois, j'aurai le temps de te
faire de la morale.

Nelly, toute rougissante, cachait sa jolie tte entre ses mains.

--Allons nous promener dans le parc, reprit Mme de Guessaint. Je ne te
demande rien aujourd'hui. Revivons pour quelque temps nos charmantes
journes d'autrefois.

Faustine savait bien qu'on pouvait compter sur Marius. Personne, mme
dans le pays, ne connut sa prsence au chteau. Les deux jeunes femmes
ne sortaient pas de l'enceinte du parc. Une cuisinire, ramene de
Versailles par le vieux soldat, demeurait galement invisible. C'est
lui qui renouvelait les provisions, qui faisait les courses, qui s'en
allait chercher  la poste restante les lettres de ses matresses. Le
temps fuyait rapidement. Nelly et Faustine, spares par le monde,
retrouvaient pour la premire fois leur existence de soeurs. Mme de
Guessaint jouissait de son repos dans toute la plnitude de son
esprit. La solitude lui plaisait. Il lui semblait qu'elle venait
d'chapper  un grand danger. Certes, elle se disait que Jacques
devait souffrir. Mais elle voulait qu'il s'accoutumt  l'aimer
seulement avec son coeur. Elle riait, elle rvait  travers les
alles, ravie de ces premires journes de printemps. Peut-tre
attendait-elle instinctivement une lettre de son ami, lorsque Marius
apportait le courrier. Nelly, au contraire, se montrait nerveuse,
agace. Qu'est-ce que faisait son mari? Lui, non plus, n'crivait pas.
Elle disait  Faustine, non sans un dpit trs visible: Si cette Mlle
Aurlie allait prendre de l'influence sur lui cependant? Mme de
Guessaint haussait les paules et se moquait d'elle. Trois semaines
s'coulaient ainsi, trois semaines dlicieuses, pendant lesquelles
l'ennui ne se glissait pas une minute entre elles. Mais l'amour de
Faustine grandissait dmesurment. Ne voyant plus Jacques, vivant
replie sur elle-mme, la jeune femme se laissait aller sans dfense
au charme divin qui la pntrait et, vingt fois le jour, elle se
demandait: Que fait-il? que devient-il?

Un soir, Nelly qui lisait le journal, se mit  rire gaiement.

--Qu'as-tu donc? demanda Faustine.

--On parle de quelqu'un qui vous intresse, Madame. Le temps passe si
vite que nous ne rflchissons pas aux dates. C'tait hier le 1er
mai. Les journaux ne tarissent pas en loges sur ton sculpteur. Tiens,
lis.

Mme de Guessaint prit d'une main un peu tremblante les feuilles que
lui tendait son amie. Le _Vercingtorix vaincu_ remportait un
triomphe. D'une commune voix, on dcernait au jeune artiste la
mdaille d'honneur de sculpture; tous les critiques se trouvaient
d'accord. Faustine jouissait dlicieusement des bravos lointains
qu'elle entendait au fond de sa paisible solitude. Elle lisait et
relisait ces lignes, o l'on clbrait celui qu'elle aimait. Elle
trouvait un bonheur infini  se dire qu'elle rgnait dans ce coeur
neuf et ardent.

--Ton amour pour ce tailleur de pierre clate sur ton visage, s'cria
Nelly avec un clat de rire. Te rappelles-tu le temps o je t'appelais
Vittoria Orsini? Tu es aussi amoureuse que la Dame  la Bague, ma
pauvre chre.

Une ombre glissa sur le front blanc de la jeune femme.

--Elle est morte d'amour, murmura-t-elle.

--Au XVIe sicle! Au XIXe, elle se serait console. D'ailleurs, je ne
te cacherai pas, que l'amour... platonique, tel que tu le comprends,
me parat impossible. Tu aimes, tu seras vaincue. Mais, laissons ce
sujet, et, en disant ces mots, Nelly reprenait le journal et
tournait machinalement la page, quand soudain elle jeta un cri.

--Qu'as-tu donc?

Mme Percier ne rpondait pas; elle lisait, immobile, stupfaite.

--Mais parle-moi donc, Nelly! Donne-moi ce journal.

--Non, non. Je te lirai... j'aime mieux te lire... Ton mari...

--Eh bien, quoi? mon mari?

Le journal contenait ces quelques lignes dans les dpches de
_l'Agence Havas_. On tlgraphie d'Oran une triste nouvelle. Une
mission scientifique, choisie par le ministre de la marine et des
colonies, partait, il y a quelques jours, pour le Sud-Oranais. M. de
Guessaint, membre fort distingu de la Socit de gographie, a
soudainement disparu. Tout fait supposer qu'il a t assassin. Le
procureur de la Rpublique a ouvert une enqute. Faustine lisait.
Mort, son mari? Impossible! Le journal mentait. S'il disait vrai
pourtant?

--Comme tu es ple, ma pauvre chrie, dit Nelly en lui prenant la
main.

--La mort est une terrible chose. Elle efface le mal et ressuscite le
bien.

--Vas-tu donc le regretter maintenant, toi qui es malheureuse depuis
tant d'annes!

--Tais-toi. Quand Dieu frappe, il faut prier pour ceux qu'il touche.

Mme de Guessaint se sentait fort impressionne. Elle remonta chez elle
de bonne heure, laissant Nelly seule dans le salon. Mme Percier ne
pratiquait pas si gnreusement la charit chrtienne. Sans hsiter,
elle appela Marius et lui remit une dpche, en le priant de la porter
le soir mme au bureau le plus voisin. Elle demandait au prfet d'Oran
de confirmer ou de dmentir la nouvelle donne par l'_Agence Havas_.
Elle ne s'expliquait pas cette fin tragique. M. de Guessaint avait-il
t assassin en effet? Au nom de Faustine, son amie intime, elle
priait qu'on envoyt des dtails exacts et complets. Lorsque Marius
fut parti, elle voulut rejoindre son amie. Mais celle-ci dsirait
rester seule; seule avec ses penses et ses rflexions. Certes, Henry
avait commis bien des fautes. Il l'avait trompe, il avait avili sa
chastet de jeune fille et sa pudeur de jeune femme. Mais cette
brusque fin la troublait trangement. Elle voyait cet homme tombant
assassin loin de sa famille, loin de ses amis, loin de son pays. Une
crature dlicate, mme en perdant un mari qu'elle n'estime pas,
souffre dans ses souvenirs si elle ne souffre pas dans son coeur.
C'tait le seul tre  qui elle et appartenu; celui  qui elle
donnait jadis tous les trsors de sa jeunesse et de sa beaut. Elle
portait son nom, et ce chteau de Chavry o elle se trouvait lui
rappelait de chers et cruels souvenirs. C'est Henry qui lui annonait
nagure la mort du gnral. Pendant la nuit, une trs pnible
impression l'obsda. Nelly la trouva ple le lendemain matin, avec les
traits tirs et les yeux tristes. Mme Percier frappa du pied avec
colre.

--Tu n'es pas raisonnable! Oh! tu peux te fcher. Je dis toujours ce
que je pense.

--Ne parle pas lgrement d'un vnement terrible, ma chrie. Ma vie
se trouve si brusquement change que je suis bouleverse.

Nelly paraissait fort nerve. Elles se promenaient toutes les deux
dans les alles du parc, vers la grille. Marius apparut derrire la
petite porte ouvrage, tenant un papier bleu  la main.

--C'est la rponse que j'attendais, s'cria Mme Percier.

--Quelle rponse?

--Tu vas voir.

Net et concis, le tlgramme du prfet d'Oran ne laissait aucun doute.
Il disait seulement que le procureur de la Rpublique croyait tre sur
la trace du meurtrier; de plus, il annonait une lettre contenant des
dtails plus complets.

--Je puis parler maintenant, s'cria Nelly. Ah! tu plains ton mari,
et, avec tes ides chevaleresques, que je trouve absurdes, tu hsites
 profiter de ton bonheur! coute.

Faustine plissait un peu, comme si elle s'effrayait de ce qu'elle
allait entendre.

--Je vais te rvler un secret que je t'ai obstinment cach. Tu
t'tonnais nagure de mon enttement trange  me marier? C'est 
cause de M. de Guessaint que j'ai quitt ta maison. Pardonne-moi de te
dire tout cela: mais je ne veux pas qu'il reste un seul regret dans
ton coeur, un seul! Je ne pouvais plus vivre  ct de ton mari.
Incessamment, j'avais  me dfendre de ses entreprises amoureuses.
Quand il se trouvait seul avec moi, il cherchait  me surprendre,  me
saisir dans ses bras... Oui, tu m'as fait jurer nagure qu'il
n'entrait pour rien dans ma dcision subite... Est-ce que je pouvais
t'avouer la vrit? Est-ce que ma tendre affection pour toi ne me
commandait pas le silence? Et tu le plains aujourd'hui! Cet homme te
manquait de respect jusque dans ta propre maison, en oubliant que
j'tais ta soeur; je me suis marie pour le fuir. Tu t'imagines bien
que les charmes et la beaut de Flix ne m'blouissaient pas. Ce
pauvre Flix!... ce n'est pas que je regrette maintenant... surtout
maintenant... mais passons. Tu sais tout. Le destin t'a faite libre. A
toi de juger si tu voudras user de cette libert, ou si tu aimeras
mieux pleurer un mari indigne!

Faustine sentait une amertume profonde monter  ses lvres. La veille,
sous le coup d'une motion sincre, elle pardonnait  M. de Guessaint
toutes ses trahisons. Mais ce que lui apprenait Nelly la meurtrissait
dans la plus chre tendresse de sa vie. Elle plaignait cet homme; elle
prouvait une vague piti pour lui. Eh bien, non! Dsormais il serait
deux fois mort pour elle, car il ne laisserait pas une trace dans son
souvenir. Elle se rvoltait  la pense qu'il n'avait pas mme
respect sa meilleure amie, la compagne de son enfance, sa soeur. Elle
prit la jeune femme entre ses bras.

--Tu ne m'as rien dit nagure, ma pauvre Nelly; tu as eu raison et je
t'en remercie. Tant que M. de Guessaint vivait, mieux valait que
j'ignorasse tout. Sachant ce que tu viens de m'apprendre, je ne serais
pas reste une minute de plus dans sa maison. J'ai dit autrefois  mon
mari, ici mme: Je jure que je serai pour vous une pouse fidle.
J'ai tenu mon serment. La mort m'en a dlie...




VII


Depuis la fuite de Faustine, Jacques s'enfermait dans le dsespoir et
l'inertie. Franoise l'interrogeait; il gardait un silence farouche.
Elle voyait dprir l'tre qu'elle adorait. Il ne travaillait plus. Il
avait fallu qu'un de ses amis surveillt le _Vercingtorix_, et
s'entendt avec un mouleur pour que le pltre fut prt au jour fix.
Un soir, Mme Rosny regardait son fils, tendu sur une chaise longue,
dans le petit appartement de la rue Lambert. Les yeux de Jacques se
perdaient dans le vide, sa pense s'envolait au loin, cherchant
obstinment une vision adore. Comment secouer cette torpeur, ce
dgot des autres et de lui-mme? Elle eut une inspiration dsespre.

--Jacques, dit-elle, tu touches au triomphe. Tu es clbre, et l'on
te salue  l'gal d'un matre. Les craintes que j'avais pu concevoir
autrefois pour ton avenir n'existent plus. Nous sommes libres de
parler tout haut, de penser tout haut, libres de nous venger.

--Nous venger!

--De ceux qui ont tu ton pre. Te le rappelles-tu?

--Si je me le rappelle! murmura le jeune homme. Je le vois encore dans
la vieille maison de la rue Jean-Baussire, quand il est parti, hlas!
pour ne plus revenir. Je me remettais lentement de ma blessure. Il m'a
embrass pendant que je dormais...

--Tu ne t'es jamais dit que tu pouvais le venger?

--Comment? Nous ne savons mme pas o il repose. Il a t victime des
haineuses fatalits de la guerre civile. Qui puis-je accuser de sa
mort, sinon le destin qui nous l'a pris? Tant de victimes sont tombes
dans les deux partis! L'oubli s'est fait, ma mre. Bien criminels ceux
qui voudraient se souvenir!

Franoise eut un geste violent. Est-ce que son fils abjurerait
jusqu'aux farouches rancunes qu'elle avait coules dans son me?

--Tu te trompes, reprit-elle, quelqu'un est coupable de la mort de
ton pre. Celui qui l'a arrt, celui qui l'a fait passer par les
armes. Tu as oubli son nom? Je peux te le rappeler.

Elle ouvrait l'armoire o elle cachait toutes les reliques du pass;
et Jacques relisait les lignes sinistres: Avant-hier le capitaine
Maubert, du 3e bataillon de chasseurs  pied...

--Tu venais d'entrer dans l'atelier d'Antonin Merci, ton matre.
Pendant les longues journes, je tournais et retournais la mme ide
dans ma tte. Comment retrouver cet officier, le joindre, le punir?
Une fois, j'arrivais  me procurer l'_Annuaire de l'Arme_, et j'y
trouvais inscrits trois capitaines du nom de Maubert. Pas un ne
servait dans les chasseurs  pied. Je me perdais dans un ddale. Et il
fallait tre prudente; cacher notre pass, pour ne pas nuire  ton
avenir. Aujourd'hui, tu as vingt-six ans; tu es riche, puisque tu as
du succs; tu est fort, puisque tu es clbre. Cherche! cherche cet
officier qui a fusill Pierre Rosny!

Jacques coutait, en penchant la tte, les paroles ardentes de
Franoise. Il songeait; soudain il releva le front aprs un silence,
et dit lentement:

--Ma mre, l'action que tu me conseilles n'est pas digne de moi; et
j'ajoute, sans manquer au tendre respect que je te dois, qu'elle n'est
pas digne de toi non plus. Les souffrances d'autrefois ont conserv
la haine dans ton coeur; elle ne s'est pas fondue avec le temps, qui
efface tout et qui rpare tout. Moi, quand un peuple entier oublie, je
n'ai pas le droit de me souvenir. Ce pre que j'ai tant aim, s'il
pouvait me donner un ordre, me dfendrait la vengeance. C'est un
sentiment fait de violence et de colre, excusable dans l'emportement
de la lutte, criminel quand l'apaisement s'est fait. Tu m'en veux de
ne pas t'entendre et de mconnatre tes leons? C'est que j'ai bien
rflchi depuis trois semaines que je souffre cruellement. Une grande
douleur vient de me meurtrir et je crois que l'preuve m'a rendu
meilleur. Je n'ai de haine contre personne. Il me semble que je me
suis renouvel et purifi.

--Tu as oubli ton pre, murmura-t-elle d'une voix sourde.

--Pourquoi m'accuses-tu? Ma mre chrie, n'es-tu pas bien injuste?
Est-ce que je ne me rappelle pas ta bont, ta tendresse, ton
dvouement? Puisque je ne suis pas ingrat envers toi, comment
pourrais-je l'tre envers une mmoire bien-aime? Si je me trouvais en
face de cet officier dont tu parles, la colre filiale m'emporterait
peut-tre. Mais le chercher, mais le suivre pas  pas, comme un
chasseur qui guette sa proie? Je te le rpte: voil qui serait
indigne de nous deux!

--Tu viens de me dire que tu souffrais beaucoup? Eh bien, fais au
moins ce que je vais te demander. Secoue cette douleur qui t'obsde,
au lieu de rester repli sur toi-mme, au lieu de vivre dans la
solitude o tu t'enfermes. Je t'en supplie, mon Jacques, accorde-moi
ma prire, tche de te distraire, de t'tourdir, et de te consoler si
tu peux!

Il l'embrassa trs tendrement.

--Il m'est trs doux de t'obir, dit-il.

Et en effet,  partir de ce jour, il changeait d'existence, autant
pour contenter sa mre que pour user l'ardeur de sa nature exubrante.
Il revoyait ses amis; il cherchait le plaisir et les distractions; et
Aurlie pardonnait de nouveau  ce volage qui lui revenait.

La ruse comdienne avait un but. Elle voulait connatre le nom de
cette femme du monde qui lui volait le coeur du beau garon. Un hasard
la servait  souhait. M. Percier prenait assez bien son parti de
l'absence de sa femme. Il savait que Faustine enlevait Nelly pour la
gronder; et Mme de Guessaint avait promis de lui ramener sa
capricieuse compagne corrige de son indocilit. Se trouvant seul 
Paris, s'ennuyant un peu, il honorait trs souvent Aurlie de sa
prsence. C'est ainsi que la jolie fille apprenait le nom de la
mystrieuse inconnue. Elle faisait bavarder Flix, naf comme la
plupart des hommes chez qui la bont est plus forte que la mfiance.
Il lui racontait un jour que le grand sculpteur Jacques Rosny
excutait le buste d'une dame de ses amies, Mme de Guessaint. Elle se
le rappelait, ce buste. Elle l'avait vu dans l'atelier. Il est vrai
que depuis quelques semaines, Jacques n'y travaillait plus. Avec son
flair de coquette un peu jalouse, elle rapprochait de ce petit fait la
profonde tristesse de l'artiste. Il souffrait, sans doute, de ne plus
voir cette belle dame qui venait poser dans son atelier. Pour achever
de se convaincre, elle pronona un jour le nom de Faustine devant
Jacques. Le jeune homme fit un mouvement violent, la regardant avec
des yeux indigns; elle avait devin juste. Sans doute, il considrait
comme une profanation d'entendre parler de son idole par Mlle Aurlie
Brigaut, ancienne brunisseuse et simple cabotine. Aurlie, connaissant
le nom de Mme de Guessaint, s'empressa de l'apprendre  Franoise. La
comdienne savait bien qu'elle n'aurait pas d'allie plus sre que
cette mre jalouse.

Les hommes ne ressemblent gure aux hros de romans; n'tant pas des
cratures idales, ils subissent toutes les faiblesses de la vie.
Jacques, qui aimait profondment Faustine, ne croyait pas avilir cet
amour en acceptant les avances de la belle Aurlie. Et puis,
dcidment, sa mre disait vrai. Il voulait s'tourdir, il voulait
oublier. Oublier! Il savait bien que c'tait impossible. Le souvenir
cruel et dlicieux de Faustine le poursuivait partout. Dans ces
plaisirs o il se jetait perdument, le visage hautain et doux de la
jeune femme hantait son esprit; au milieu du souper o des amis
l'entranaient, le fantme de la bien-aime lui apparaissait tout 
coup. Il et t plus digne d'elle de chercher  se consoler en
s'enfermant dans le travail, mais il n'en avait pas la force. Et
cependant, ses meilleures heures, il les vivait tout seul, dans
l'atelier,  se rappeler les jours exquis d'autrefois. Autrefois! un
mois le sparait de ce temps-l. Et depuis, il lui semblait avoir vcu
toute une existence. L'ouverture du Salon arriva. Le _Vercingtorix
vaincu_ se dressait, superbe, au milieu du grand jardin de la
sculpture. Tout de suite, les loges enthousiastes de la presse, les
flicitations des camarades et des amis, apprirent au jeune homme son
nouveau triomphe. A peine eut-il un peu de joie de cette gloire qui
donnait  son nom un lustre plus grand. A quoi bon la gloire quand on
n'a pas l'amour? A quoi bon le succs quand on n'a pas le bonheur?

Un soir, vers cinq heures, il revenait  son atelier. Il n'y entrait
jamais sans que l'image trs douce de l'absente ne lui appart. Quelle
obsession chrie et redoute! Il la voyait partout; sur le fauteuil o
elle se plaait, dans la porte o s'encadrait nagure son fin profil
de came. L'atelier semblait norme, maintenant que le groupe en terre
glaise n'tait plus l. Jacques s'tendit sur le canap, rvant comme
toujours  la disparue, et l'appelant comme toujours. Pourquoi ne
revenait-elle point? A prsent, il lui aurait obi sans discuter. Pour
la revoir, il et accept toutes les conditions qu'elle lui imposait
jadis. Soudain, il entendit un bruit lger, la porte s'ouvrit, et une
forme fminine se dessina entre les deux tentures qui masquaient
l'entre. Il se leva, le coeur battant... Elle! il la reconnaissait!
Elle, chez lui, quand il la croyait perdue pour toujours, quand il
croyait l'appeler vainement, quand l'espoir mme ne le soutenait plus
dans ses dfaillances! Faustine s'avanait, souriante, calme,
heureuse. Il restait immobile, s'imaginant qu'il rvait, qu'il
devenait fou. Elle le regardait avec ses beaux yeux o brillait une
tendresse infinie.

--Vous m'avez dit que vous m'aimiez, je vous ai dit que je vous
aimais. Je ne voulais pas tre votre matresse: voulez-vous de moi
pour votre femme?

Il jeta un grand cri.

--Faustine!

Et il tombait  genoux devant cette noble crature, prenant ses mains,
les couvrant de baisers, les couvrant de larmes, riant et pleurant 
la fois.

--Grand enfant, qui a cru que le bonheur tait si loin, et le voil
tout prs!

Il l'entranait vers le canap; elle s'asseyait; et il se mettait
encore  ses genoux; et il la contemplait avec un respect profond et
une profonde adoration.

--Moi, votre mari! Mais c'est un rve! Mais il est impossible qu'un
pareil bonheur me soit rserv! Ne pas vous quitter, vivre  ct de
vous, auprs de vous, vous entendre toujours et vous voir toujours!
Avez-vous bien pens  cela? Vous tes donc libre? Que s'est-il pass?
Vous me dites que vous serez ma femme. Ma femme! Je m'interroge et je
me demande si je suis bien digne de vous!

Cette juvnile explosion de bonheur la ravissait. Alors, elle lui
disait tout: le dpart de M. de Guessaint, sa fin tragique, et comment
elle devenait veuve. A mesure qu'elle parlait, une ombre envahissait
le visage de Jacques. Il s'attristait un peu, et elle devinait bien
vite les penses de son ami.

--Qu'avez-vous donc? demanda-t-elle un peu inquite.

--Vous ne m'en voudrez pas, ma bien-aime? Vous ne trouverez pas que
je me laisse aller  des penses bien vulgaires dans le grand bonheur
qui m'arrive? Si je vous disais que je regrette... mon Dieu, c'est
bien naf... je regrette que vous soyez riche, que vous soyez une
femme envie et adule. Je voudrais vous pouser pour vous, rien que
pour vous, pour votre beaut qui me ravit, pour votre intelligence que
j'admire, pour ce charme divin qui est en vous.

Faustine souriait, heureuse des paroles de Jacques. Elle gotait le
bonheur dans toute sa plnitude.

--Si vous saviez ce que j'ai souffert quand vous tes partie! Je ne
pouvais plus travailler. Il me serait impossible d'tre encore un
artiste si vous ne m'aimiez pas. J'ai besoin de vous comme on a besoin
du soleil. Je vous adore!

Ils faisaient des projets d'avenir, tranquilles et confiants, se
jetant  corps perdu dans la sublime esprance qui les berait. Que
leur manquait-il pour tre heureux? Il ne voyait pas un nuage dans
leur ciel. La main dans la main, ils se parlaient presque  voix
basse. Elle voulait savoir ce qu'il avait fait depuis son dpart, et
il avouait tout, avec sa loyale franchise. Il disait son dsespoir, sa
colre, sa jalousie; il racontait comment, dans sa rage, il avait
dtruit ce buste radieux o Faustine revivait, hautaine, et souriante.
Il ne cachait mme pas ses dsordres, les plaisirs qu'il cherchait
pour s'tourdir et oublier.

--Ah! les hommes, les hommes! murmura la jeune femme avec un soupir.
Ainsi, vous m'aimez, vous m'aimez passionnment, je le crois. Et
d'autres femmes pouvaient exister pour vous!

--C'est le pass. Pardonnez-le-moi. Le pass, quel qu'il soit, laisse
toujours de l'amertume aux lvres. Ah! chre, quel radieux bonheur je
vous dois!

Et de nouveau, ils reprenaient les projets caresss, arrangeant leur
existence, prparant leur avenir. Comme elle serait fire de porter le
nom de cet homme clbre! Comme il serait fier d'tre le mari d'une
pareille femme! Puis, ils reparlaient de leur amour plutt comme deux
amants que comme deux fiancs. Car c'taient bien des amants qui
s'uniraient par des liens indissolubles. Certains de l'immortelle
dure de leur tendresse, ils voulaient se serrer l'un contre l'autre
pour traverser la vie. Le jour baissait, et ils changeaient encore
leurs douces confidences.

--Il faut que je parte, dit-elle.

--Dj!

--Croyez-vous que je ne serais pas heureuse de rester? Venez chez moi,
ce soir.

Il voulait la serrer encore entre ses bras. Elle se dgageait,
souriante:

--Il faut que je sois en pleine confiance avec vous, Jacques. Une
fiance n'est pas une matresse. Ne manquez pas de respect  celle qui
sera votre femme.

Elle s'loignait, heureuse de son bonheur et du bonheur qu'elle
laissait derrire elle. Le coeur de Jacques dbordait de joie. Jamais
son esprit surexcit n'et os concevoir un pareil destin. Devenir le
mari de Faustine lui semblait de ces esprances auxquelles on a peine
 croire. Une seule inquitude le tenait. Il allait annoncer  sa mre
son mariage avec Mme de Guessaint. Que dirait-elle, avec ses ides
violentes, avec sa haine contre les classes riches, comme elle
continuait  les appeler? Il ne doutait point qu'elle ne cdt. Mais
il y aurait lutte. Et il souffrait toujours de lutter contre une mre
qu'il adorait, qui, depuis tant d'annes, se montrait dvoue,
courageuse, pre au travail. A qui devait-il ses succs? A celle qui,
par son hroque labeur, lui permettait de les conqurir. La
convaincre? il ne l'esprait pas. Elle consentirait, pour ne pas
dsesprer son fils; mais sa conscience protesterait. Qui sait mme
si, tout d'abord, la jalousie maternelle ne serait pas la plus forte?
Il savait bien quels taient ses rves: ne jamais quitter Jacques et
remplacer par sa tendresse vigilante toutes les autres tendresses
humaines. Il agitait toutes ces penses en revenant rue Lambert. Avec
la nettet de dcision des natures franches, il voulait ne pas
attendre et avouer tout de suite  sa mre ce qu'elle ne devait pas
ignorer. En apercevant Jacques, Franoise demeura stupfaite. Elle ne
reconnaissait plus son fils, sombre et soucieux depuis tant de jours.
Ses yeux riaient; une joie profonde illuminait son visage.

--Mre, dit-il, j'aime; je suis aim. Je te demande la permission
d'pouser celle que j'ai choisie, et qui me choisit elle-mme entre
tous.

Avant mme qu'elle pt rpondre, rapidement, en quelques mots, il lui
racontait ce roman d'amour, jeune et frais comme un pome d'avril.
Franoise, immobile, muette, coutait Jacques, le regardant de ses
yeux fixes.

--Alors, tu veux me quitter?

--Mre...

--Tu me quittes, puisque tu te maries! Crois-tu donc que ta femme
voudra vivre avec ta mre? Ah! les enfants! Sacrifiez-vous donc pour
eux! Donnez-leur tout! Voil comme ils vous rcompensent. Je n'ai plus
que toi. Ton pre est mort fusill et dort je ne sais o, comme une
bte abandonne. Je me disais que tu me resterais; je jouissais de ta
gloire et mon gosme consolait ma douleur. Il te suffit de rencontrer
une femme que tu ne connaissais pas il y a trois mois, pour abandonner
ta mre qui t'a aim toute ta vie!

Il se mettait  genoux devant elle; il se faisait humble, tout enfant.

--T'abandonner? tu ne le penses pas. Je le voudrais, que je ne le
pourrais pas. Il y a entre nous deux plus que ces liens de nature qui
unissent une mre  son fils; il y a les souffrances endures en
commun, les larmes que nous avons verses, les esprances que nous
avons conues; il y a mon pre qu'on a vol  notre tendresse!

De nouveau il l'embrassait, comme s'il voulait lui prouver,  cette
heure o elle doutait de lui, que sa tendresse filiale vivait toujours
plus ardente et plus respectueuse que jamais.

--Tu me dis que ma femme ne voudra pas vivre avec ma mre? C'est que
tu ne connais pas Faustine. Elle t'aimera, puisqu'elle m'aime.
Pourquoi donc seriez-vous spares? Est-ce qu'une affection commune ne
vous runit pas?

Franoise se taisait toujours. Elle ne voulait pas confesser que, sans
l'avoir vue, elle hassait cette trangre. Sa jalousie grandissait 
son insu. Elle ne pardonnait pas  la femme qui venait bouleverser sa
vie. Jacques s'effrayait de ce silence obstin.

--Pourquoi ne me rponds-tu rien? Je me montre tendre et soumis; je ne
peux donc pas t'avoir blesse? Il est impossible que tu juges mal
Faustine, puisque tu ne la connais pas. Si c'est un mariage en
lui-mme que tu blmes, attends au moins quelques jours. tudie celle
que j'aime, observe son caractre: il est impossible que tu ne sois
pas sduite par sa franchise et sa loyaut.

Franoise ne pouvait pas refuser. Elle aurait avou ainsi que, par
gosme, elle dtruisait le bonheur de son fils. Soit, elle la
verrait, cette femme, et peut-tre alors lui serait-il permis de
parler.

--Mme de Guessaint m'attend ce soir, reprit-il. Pourquoi ne
m'accompagnerais-tu pas? Je prsente ma fiance  ma mre: rien de
plus naturel.

--C'est bien, dit-elle. Je t'accompagnerai.

Faustine attendait dans son atelier avec Nelly.

--Alors ton mari ne sait rien encore de tes rsolutions? demandait Mme
de Guessaint en riant.

--Rien; je me suis montre d'une dignit... oh! d'une dignit!... En
me voyant arriver, le pauvre homme est devenu tout ple. Bon Flix! je
voulais lui sauter au cou. Mais, heureusement, je suis reste dans une
rserve amicale pleine de tenue. Je lui ai dit: Je crois que nous
avons  causer. Je vais dner avec Faustine, et je rentrerai de bonne
heure. Je vous dfends de sortir: attendez-moi.

--Et qu'est-ce que tu feras en... en rentrant de bonne heure?

Nelly rougissait un peu. Elle baissa la tte et dit tout bas:

--J'terai le verrou...

Cette fois, Mme de Guessaint riait aux clats.

--Dame! reprit Nelly, puisque les hommes sont comme a! Puisque si...
puisque... enfin, je m'entends!

Mme Percier dtourna la conversation.

--Alors, il va venir, le beau sculpteur? Mon Dieu, que j'ai donc envie
de vous voir tous les deux en face l'un de l'autre! Sois tranquille,
je ne vous ennuierai pas longtemps. Je m'en irai au bout d'un quart
d'heure.

Faustine rougissait  son tour; et,  son tour aussi, Nelly riait,
heureuse de sa petite revanche. Presque aussitt on annonait  Mme de
Guessaint la visite de Jacques Rosny et de sa mre.

--Sa mre? murmura-t-elle tonne. C'est vrai. Il lui a tout dit, et
elle a voulu me voir.

Faustine ne pouvait pas reconnatre Franoise. Tant d'annes s'taient
coules depuis le jour o elle avait recueilli la pauvre crature!
Tant d'vnements, terribles ou douloureux, avaient troubl sa vie!
Puis, cette femme de quarante-cinq ans, aux cheveux gris, au visage
ple, allong et durci par la souffrance, ne ressemblait gure  la
Franoise d'autrefois, superbe dans l'panouissement de sa beaut
blonde. Au contraire, Mme de Guessaint n'avait pas chang. C'tait
bien toujours la jeune fille du chteau de Chavry, mrie peut-tre par
l'existence, mais toujours jeune et radieuse. Franoise n'hsita pas
une minute. En entrant dans l'atelier, elle fixa ses yeux ardents sur
cette rivale, et ds le premier regard elle resta toute saisie. Elle
revoyait aprs tant d'annes celle qui, nagure, lui venait en aide;
celle qui se montrait bonne et gnreuse lorsque le destin la
dsesprait. Elle ne pouvait pas douter. Dans le fond de la pice
tait accroch le tableau, peint par Faustine, ce tableau que Mlle de
Bressier esquissait, le jour mme o le malheureux tienne arrivait 
Chavry pour la dernire fois. Ce souvenir ancien amollissait les
durets de Franoise. Elle apercevait, dans la pnombre du pass, ce
grand salon et ces deux belles jeunes filles si douces et si
prvenantes. Sa jalousie maternelle se fondait brusquement  la
chaleur de sa gratitude.

--Vous! c'est vous! Oui, vous ne me reconnaissez pas: c'est que je ne
suis plus moi-mme. Rappelez-vous la pauvre malheureuse qui
s'vanouissait, il y a dix ans,  votre porte. Vous l'avez recueillie,
vous l'avez sauve. Comme je vous ai bnie, sans savoir o vous tiez!
Et c'est vous qui tes aime par mon fils! C'est vous qui l'aimez!
Comme je suis heureuse! C'est pour son bonheur et le mien qu'il vous a
rencontre! Il aurait pu s'prendre d'une coquette, d'une crature
lgre, incapable de le comprendre. Et c'est vous! Moi qui tais
jalouse! Les desseins de Dieu sont infinis. J'aurai le bonheur d'aimer
comme ma fille celle qui pousera mon fils!

Jacques coutait, stupfait, ne comprenant pas. Il fallut que Faustine
et sa mre lui racontassent tout ce qu'il ignorait. Franoise
expliquait  Mme de Guessaint quelle terreur lui inspirait le mariage
de son fils. Elle avait craint que cette pouse lui arracht le coeur
de son enfant. Maintenant, elle ne redoutait plus rien. Elle ne se
lassait pas de regarder Faustine. Oui, Jacques avait bien choisi.
Comme la vie se montrait douce et clmente, qui les runissait ainsi
dans une communaut d'amour! Et Mme de Guessaint,  son tour, achevait
d'apaiser les dernires jalousies de la mre. Non, ils ne se
quitteraient pas, ils vivraient ensemble, toujours, toujours...

Toujours! Un bien grand mot, et que les lvres humaines ne devraient
prononcer jamais.




VIII


Depuis un mois, le procureur de la Rpublique d'Oran poursuivait son
enqute. Comment M. de Guessaint avait-il t assassin la veille du
dpart de la mission scientifique? Tout le monde l'ignorait. Un
mystre trange enveloppait ce drame, et les dpositions du colonel
Maubert et de ses compagnons ne l'claircissaient pas. Le colonel
croyait savoir qu'un soir, vers dix heures, M. de Guessaint tait
entr dans la maison d'une Mauresque, clbre par sa beaut. Cette
fille, nomme Yelma, accueillait volontiers les voyageurs qu'elle
supposait gnreux et riches. On lui connaissait pourtant un amant en
titre, un riche Tunisien, Enoussi, tabli  Oran depuis une quinzaine
d'annes. L'enqute tablissait que M. de Guessaint avait quitt la
maison de la Mauresque  une heure du matin. Depuis, on ne l'avait pas
revu. Le lendemain seulement, ses compagnons de voyage s'apercevaient
de son absence. Tout le monde croyait  un crime; comment le prouver?
Interrogs sparment par le magistrat, Yelma et le sieur Enoussi
rpondaient trs nettement. La premire disait qu'entr chez elle 
dix heures, M. de Guessaint la quittait un peu aprs minuit. Enoussi,
de son ct, prouvait qu'il avait pass la soire au thtre, avec un
marchand de ses amis et un sous-lieutenant de la garnison. Les
servantes de la Mauresque confirmaient la dposition de leur
matresse. Les soupons qui effleuraient un instant le Tunisien
tombaient d'eux-mmes devant un indiscutable alibi. Cette affaire
mystrieuse passionnait un moment la presse algrienne, et le bruit en
retentissait jusqu' Paris. Tout le monde connaissait Faustine et son
mari; on les estimait, ils tenaient dans la socit une place
importante: mille raisons pour qu'on s'occupt de cette trange
disparition. Qu'il y et eu crime, personne n'en doutait. Alors! quel
tait le criminel? C'est ce qu'on ne dcouvrait pas.

Mme de Guessaint vivait retire,  Louveciennes, dans une proprit
appartenant  Nelly. Elle ne voyait personne, except Jacques, sa
mre et le docteur Grandier. M. Percier et sa femme l'entouraient de
prvenances. Pour lui complaire, ils ne recevaient aucune visite.
Jacques venait tous les jours, ayant soin de se protger contre les
indiscrets. La villa de Nelly se dressait  l'entre des bois de
Marly, sur la route de Saint-Germain  Versailles. Le sculpteur ne
prenait pas le chemin de fer; on aurait pu le rencontrer. Il arrivait
en coup et franchissait la grille qui se refermait derrire lui. La
certitude d'un bonheur prochain calmait les fivres et les dsirs du
jeune homme. Qu'importe d'attendre quelques mois, quand on a devant
soi toute la vie?

Cependant, la jeune femme suivait avec ardeur l'enqute commence. Par
ordre du procureur de la Rpublique, le greffier du parquet d'Oran la
tenait au courant d'une manire fort exacte. Les recherches
hsitaient, ttonnant  droite et  gauche. On croyait, cependant, que
M. de Guessaint tait tomb victime de la cupidit de deux Arabes.
D'importants tmoignages tablissaient que deux hommes d'allures
suspectes rdaient, le soir du crime,  peu de distance de la maison
habite par la Mauresque. Des agents de police, venus de Paris, se
lanaient comme de fins limiers sur la trace de ces hommes. Puis,
tout s'vanouissait; et il fallait partir  nouveau sur une autre
piste.

Cependant le temps s'coulait. Vers la fin d'aot, trois mois aprs la
disparition de M. de Guessaint, Faustine invita M. et Mme Percier,
Jacques et sa mre,  passer la moiti de septembre dans une proprit
qu'elle possdait en Bretagne. Le gnral avait hrit jadis une
grande villa d'un de ses oncles, armateur  Nantes. A trois kilomtres
de Pornic, un petit village de pcheurs s'accroche aux falaises,
penches sur les vagues grises de la baie de Bourgneuf. La Birochre
est une de ces plages au sable fin, que l'invasion parisienne n'a pas
encore dshonores. M. de Bressier ayant un peu dlaiss sa villa
bretonne, avait install dans un des pavillons de garde, ce
sous-officier auquel, plus tard, il devait lguer une rente dans son
testament. Devenue matresse de sa fortune, Faustine prit, au
contraire, l'habitude d'y passer quelques semaines tous les ans. Elle
se rjouissait d'y recevoir Jacques dans une intimit plus grande
encore qu' Louveciennes. Elle partit la premire, suivie de prs par
ses amis.

Au lieu de quinze jours, la petite colonie fit un sjour de deux mois.
Les deux fiancs partaient le matin pour de longues promenades 
travers les roches. La grande mer leur envoyait ses cres senteurs
salines, ou bien, ils s'enfonaient  travers la campagne, et leur
imagination d'artistes trouvait un charme infini  ces excursions
nouvelles. Autour de La Birochre, de vieux chnes, des htres
chevelus couvrent la terre fconde de bois sombres et bleus. La fort
se dessine capricieusement, enroule autour du golfe et dcoupant au
hasard des criques ses fantastiques dessins; une vraie fort de la
vieille Bretagne, o sous les ramures frissonnantes le rve attendri
cherche encore une Vellda blonde. Pas de routes traces dans la
profondeur muette des bois silencieux. Quelques sentiers qui
s'entre-croisent, des lacets jauntres  demi cachs sous la mousse,
et, de temps  autre, d'normes blocs de pierre grise, qu'on croirait
jets au milieu des arbres par les efforts magiques d'un gant
enchanteur. Les jeunes gens prouvaient une jouissance exquise  se
perdre au milieu de ces luxuriants ddales. Tout prs d'eux, la mer
grondait comme un lion au repos; au-dessus de leurs ttes, le grand
ciel ardois de Bretagne; et partout un calme infini  peine troubl
par la respiration profonde de la nature.

--Et le travail? disait de temps en temps Faustine avec un sourire de
reproche.

Franoise dfendait son fils; elle voulait qu'il se repost. Aprs
tant d'annes de labeur, il pouvait bien goter quelques semaines
d'oisivet utile. Le cerveau a besoin de se renouveler. Octobre
s'achevait, le temps devenait plus pre, et personne ne pensait encore
 regagner Paris. Flix et Nelly ne se plaignaient pas d'tre
abandonns par les deux fiancs. Leurs amours conjugales, en plein
renouveau, n'en taient pas moins charmantes pour tre plus positives.
Nelly tenait parole. Elle assassinait son mari de tendresses; elle
l'touffait de baisers; le bon Flix n'en gmissait pas. Plus de
verrou moqueur  la porte de la jolie femme! Elle disait: Je veux mon
mari! ou bien: J'emmne mon mari! d'une faon qui montrait que sa
tyrannie d'enfant gte ne dsarmait pas. Elle continuait  gouverner
son poux; seulement, au lieu de le glacer par sa froideur, elle
l'accablait de son amour.

--Tu ne peux donc pas rester dans un juste milieu raisonnable? lui
demandait Faustine en riant.

--Je voudrais t'y voir! Et puis, ma chre, l'excs ne me dplat
pas... en cette matire-l, bien entendu. Les demoiselles Aurlie
peuvent faire ce qu'elles voudront; je suis plus forte qu'elles 
prsent!

Entre ce couple d'amoureux, Franoise menait sa vie patiente et
calme. Elle observait beaucoup Faustine, et chaque jour elle la
chrissait davantage. Cette jeune femme d'apparence froide, et qui se
livrait tout entire quand elle s'tait donne, cette nature
profondment tendre et qui cachait sa tendresse aux seuls
indiffrents, plaisait  la fille du peuple ardente et passionne.
Elle aimait surtout Faustine d'aimer son fils. Les servantes d'un dieu
comprennent toujours celles qui partagent leur culte. Ce furent donc
deux mois de bonheur plein, de tranquillit paisible.

Le notaire de Mme de Guessaint eut seul le pouvoir de troubler cette
quitude. Il avertissait sa cliente que son retour  Paris devenait
ncessaire, car il dsirait lui parler de choses importantes; il
s'agissait de la succession de son mari. Faustine prvint ses htes
qu'on partirait quelques jours plus tard. Elle s'en allait de Bretagne
plus prise que jamais. Aprs deux mois d'existence commune, elle
n'prouvait aucune dsillusion. Chez Jacques l'homme valait l'artiste.
Sa franchise et sa loyaut sduisaient la jeune femme autant que sa
haute intelligence; et Jacques, lui, pour la premire fois de sa vie,
connaissait enfin l'amour dans ce qu'il a de plus lev et de plus
complet.

--Nous reviendrons ici, n'est-ce pas? dit-il. J'ai vcu sur ce coin
de plage les jours les plus heureux de mon existence. Je croyais
impossible de n'aimer une femme qu'avec mon coeur; vous m'avez montr
que ce qu'il y a de vraiment divin, c'est l'union de deux mes.

Heureux et calme, il attendait son bonheur sans impatience. Cinq mois
passs dj! Cinq mois encore, et la bien-aime lui appartiendrait. A
vingt-six ans, l'existence s'ouvre si large et si belle que les
impatiences fivreuses s'apaisent bien vite, quand on a la certitude
d'un bonheur prochain.

Me Denizot, notaire  Paris, se prsentait chez Faustine le lendemain
mme de son arrive.

--J'ai su que vous aviez quitt Paris aprs le malheur qui vous a
frappe, Madame. D'ailleurs, je n'avais pas lieu de vous importuner.
J'tais le notaire de M. de Guessaint, je suis le vtre, et je connais
 fond les affaires qui vous intressent. Vous tiez maris sous le
rgime de la communaut; en cas de dcs, le survivant devait hriter.
Ne voyant pas la ncessit de pourvoir  l'administration des biens de
votre poux, prsum absent, je vous ai laisse tout entire  votre
douleur.

Les affaires d'intrt ne proccupaient gure Faustine. Deux mots
seulement la frappaient dans la phrase de l'officier ministriel.
Pourquoi disait-il en parlant de son mari prsum absent? Me Denizot
lui donna tout de suite l'explication ncessaire.

--La situation est bien nette, Madame. L'article 15 du Code civil ne
permet aucun doute. Lorsqu'une personne aura cess de paratre au lieu
de son domicile ou de sa rsidence, et que depuis quatre ans on n'en
aura point de nouvelles, les parties intresses pourront se pourvoir
devant le tribunal de premire instance, afin que l'absence soit
dclare.

Faustine ne voyait toujours qu'une question d'affaire, dbattue par un
homme d'affaires.

--Cependant, matre Denizot, mon mari est dj mort depuis cinq mois.

--Vous commettez une petite erreur, Madame. M. de Guessaint n'est pas
considr comme mort, mais comme _disparu_.

--Je ne comprends pas bien la diffrence.

--Elle est capitale, cependant. Dans le premier cas, vous entreriez
tout de suite en possession de son hritage; dans le second, vous tes
force de l'attendre.

--Cela n'a pas beaucoup d'importance pour moi. Que je sois plus ou
moins riche, qu'importe? Si je viens  me remarier, mon second mari
m'pousera pour moi, non pour ma fortune.

Me Denizot, vieux notaire, blanchi dans le respect du Code, ne
connaissait qu'une chose: LA LOI. Quand on commettait devant lui une
hrsie de jurisprudence, il bondissait comme si on et attaqu une
matresse adore. En coutant Mme de Guessaint, il se contenta de
tmoigner une stupfaction profonde. Il lui semblait impossible qu'une
crature humaine pt tre aussi ignorante des lois de son pays. Il
crut avoir mal entendu et rpliqua:

--Je ne comprends pas bien ce que vous me dites, Madame.

--C'est pourtant bien clair. Vous m'apprenez que je n'hriterai la
fortune de mon mari qu'au bout d'un certain temps. Je ne rcrimine pas
et ne m'tonne pas. La question est pour moi sans importance. Puisque
je suis veuve...

Cette fois, Me Denizot sauta sur son fauteuil.

--Mais vous n'tes pas veuve, Madame!

Brusquement, Faustine devint toute ple. Elle marchait  ttons dans
une impasse. Il lui semblait qu'elle se heurterait bientt  un
obstacle terrible.

--Vous dites? Je ne suis pas veuve, je ne suis pas libre?

--Mais non, Madame, mais non!

--Je ne peux pas me remarier si cela me convient?

--Non, non, mille fois non!

Faustine dfaillait. Qu'tait-ce donc que cette loi qui lui rservait
subitement une si cruelle surprise? Me Denizot ne voyait pas le
trouble profond o il jetait sa cliente. Emball par sa passion de
jurisconsulte, il reprit avec ardeur:

--Voil bien les gens du monde! Ils n'ont jamais lu le Code, le seul
livre srieux qu'on ait crit! Article 147: On ne peut contracter un
second mariage avant la dissolution du premier.--Article 47: Le
mariage ne se dissout que par la mort.

--M. de Guessaint n'est donc pas mort?

--Mais non, Madame, il n'est pas mort; disparu seulement, et ce n'est
pas la mme chose. On n'a pas pu constater sa mort, puisqu'on n'a pas
retrouv son cadavre. Pour rdiger l'acte de dcs de votre mari, il
faudrait qu'on rencontrt des tmoins pouvant affirmer _ quelle
heure_, et dans _quelles circonstances_, il a t tu. Bien plus,
l'officier de l'tat civil est spcialement charg de s'assurer du
dcs; et il est cens devoir le constater toujours personnellement
_de visu_. Vous ne connaissez donc pas l'article 77?

Et les lunettes de M. Denizot sautaient sur son nez, comme si le
notaire s'indignait qu'une femme du monde, lgante et jolie, ne
connt pas l'article 77! Faustine comprenait que la lutte recommenait
pour elle. La fire crature s'y jetait courageusement, comme
toujours. Il fallait se battre encore? Eh bien, elle se battrait.

--Certainement, je ne connais pas le Code, monsieur. Mais je comprends
tout de suite ce qui est intelligent ou ce qui ne l'est pas. Or, il me
parat impossible que le Code dicte une sottise. Il rsulterait de
vos paroles qu'on ne pourrait jamais dresser l'acte de dcs d'un
homme ou d'une femme dont le corps ne serait pas retrouv. Cependant,
quand un soldat est tu sur le champ de bataille, quand un voyageur
disparat dans un naufrage, ils ne peuvent pas tre considrs comme
vivants. L'absence de constatations entranerait toutes sortes de
difficults. La loi doit avoir prvu ces hasards douloureux.

--La loi a tout prvu, Madame, dit gravement Me Denizot, comme s'il
n'admettait pas qu'on toucht  l'inviolabilit du Code.

--Eh bien, ce cas est le mien, ce me semble!

--La jurisprudence a d apporter un temprament raisonnable aux
exigences de la loi. Certes, il est des personnes auxquelles la tenue
des registres de l'tat civil ne peut raisonnablement s'appliquer. On
admet donc que les tribunaux ont le droit de constater un dcs par
jugement.

--Je m'adresserai aux tribunaux, c'est bien simple.

--Pardon, pardon, Madame. La jurisprudence a dcid qu'en cas
d'_incendie_ ou de _naufrage_, la preuve ressortait suffisamment des
tmoignages, attestant qu'une personne a t _vue_ enveloppe par les
flammes, ou qu'elle a t _vue_ engloutie par les flots. Mais
jamais... vous m'entendez bien, Madame?... jamais, en cas de
disparition ou mme d'absence proprement dite, on n'a pu suppler  la
constatation du dcs. Quelques fortes que soient les prsomptions,
les tribunaux, en dehors de ces deux cas, se sont toujours refuss 
prononcer la dissolution d'un mariage.

Faustine restait crase par la nettet de ces paroles. Elle remercia
Me Denizot d'un signe de tte. Elle ne pouvait pas prononcer une
parole. Le notaire se retira, enchant de lui-mme, et charm d'avoir
donn une consultation de droit  une aussi jolie cliente.

La malheureuse! Tout croulait autour d'elle: le pass, le prsent et
l'avenir. Jamais elle ne serait la femme de Jacques; le bonheur rv
depuis cinq mois s'envolait pour ne plus revenir. Elle restait
stupide, les yeux fixes, le corps  demi inclin, ne voyant plus clair
dans son destin, doutant mme de la justice de Dieu. Que faire? Elle
se croyait libre, elle ne l'tait pas; elle se croyait heureuse, et
voil que le malheur la ressaisissait  nouveau entre ses griffes pour
la dchirer plus cruellement. Cette crature vaillante, toujours prte
pour la lutte, voyait que mme la lutte devenait impossible. On ne se
bat pas contre des chimres, on ne rsiste pas  l'impossible, on ne
se jette pas tte baisse contre un mur qu'on n'enfoncera pas. Elle en
revenait toujours  ces deux mots qui flambaient devant elle comme une
lueur d'incendie: Que faire? Mais, surtout, comment apprendre 
Jacques le dsastre qui les frappait? Survivrait-il  ce coup imprvu?
Gnreuse et chevaleresque comme toujours, elle plaignait Jacques plus
encore qu'elle-mme. Elle se savait moins nerveuse et plus rsistante
que lui contre les dcouragements et les dgots de la vie. S'il
allait se tuer? Pour la premire fois, depuis que la pense s'tait
veille en elle, Faustine hsitait. Son devoir lui paraissait
trouble. Et de nouveau, un immense dsespoir l'envahissait; de
nouveau, elle s'interrogeait, se demandant pour la troisime fois:
Que faire?

Son coeur trouvait une rponse que sa conscience n'approuvait pas.




IX


En apprenant la vrit, Jacques courba la tte. Ses colres, ses
violences, ses ardeurs d'autrefois avaient disparu. L'amour qu'il
prouvait pour Faustine subissait de trop frquentes secousses. Sa
nature, plus nerveuse que forte, ne pouvait plus rsister. tendu sur
le canap, dans son atelier, il usait ses journes dans un abattement
vague, d'o la pense restait absente. Il fumait des cigarettes, il
causait avec ceux de ses amis qui venaient le voir, mais ce jeune
homme, nagure si plein de vie, semblait maintenant frapp  mort. Il
devenait trs doux, ne s'irritait de rien, comme si rien ne mritait
plus qu'il s'en occupt. Le soir, il allait chez Mme de Guessaint.
Mais l'un et l'autre avaient l'air, maintenant, de se craindre et de
s'viter. Franoise, seule, ne dsesprait pas. Cette loi qu'on lui
opposait lui paraissait absurde. Elle n'admettait pas qu'on ne pt
prouver la mort d'un homme tu. Voyant dprir son fils, elle
s'exasprait, mais elle ne se lassait pas. La femme du peuple se
retrouvait tout  coup avec ses confiances irraisonnes et ses
crdulits naves. Mme Rosny comptait sur un hasard, sur quelque chose
d'inattendu. Est-ce que l'imprvu,  deux reprises diffrentes,
n'avait pas chang brusquement l'existence de Jacques et de Faustine?
Mais Jacques, lui, ne croyait plus  rien, et Mme de Guessaint piait
avec angoisse sur son visage la marche de sa douleur.

--Est-ce que vous n'tes pas inquiet de lui? demandait-elle un jour au
docteur Grandier.

--Trs inquiet. Tous ces chocs successifs ont branl le systme
nerveux. Autrefois, cela s'appelait fivre de langueur ou consomption;
aujourd'hui cela s'appelle anmie crbrale; le rsultat est le mme.

Il s'puisait d'amour et de dsespoir: elle le sentait bien. La
jeunesse pourrait-elle triompher d'une maladie purement morale?
Viendrait-il une heure o l'excitation du travail et l'ivresse du
succs rveilleraient dans ce coeur la force et le dsir de vivre?
Faustine discutait tout cela en elle-mme. Elle se rappelait
l'aventure de Nelly et de son mari; et de nouveau, cette histoire
humaine et comique exerait sur elle une influence physiologique.
Certaines penses blessaient la dlicatesse de son esprit. Mais elle
comprenait bien que les hommes ne sont point faits pour les sentiments
lgiaques et les aspirations thres. Jacques la chrissait
profondment, mais il la dsirait ardemment. Faustine aimait, et elle
tenait  son amour. C'tait le seul bonheur qui lui restt dans la
vie, la seule esprance qui illumint encore son horizon. Et toujours
elle en revenait dans ses hsitations  l'exemple de M. Percier, ce
mari amoureux et infidle parce qu'il tait amoureux. La femme peut
prouver un amour platonique. C'est sa grande supriorit sur l'homme,
qui lui est infrieur dans l'ordre des sentiments levs. Elle pousse
jusqu' l'exaltation l'hrosme du sacrifice, elle se grise avec son
abngation pour se donner une force factice, qui lui permet
d'atteindre jusqu'au sublime. Mais lorsqu'elle possde un esprit
vaillant, une intelligence lucide, elle voit tout de suite le but vers
lequel il faut marcher.

Un aprs-midi, Faustine arriva dans l'atelier. Depuis la destruction
de leurs esprances, c'tait la premire fois qu'elle y venait.
Jacques se leva brusquement lorsqu'il l'aperut.

--Mon amie, est-ce que je ne ferais pas mieux de partir bien loin?
Tout me lasse et me dcourage. Je sens que je suis trs prs de la
mort, et je n'ai pas mme la force de l'attendre. Je vous invoque une
dernire fois. Vous qui tes ma bonne fe, il est impossible que vous
ne soyez pas mon ange consolateur, il est impossible que vous ne
refassiez pas du bonheur avec notre malheur  tous les deux!

Elle le regardait de ses yeux clairs o brillait une tendre loyaut;
et, trs doucement:

--Quand j'ai vu que je ne pouvais pas tre votre femme, je me suis
demand ce que je devais faire. Mon coeur et ma conscience ne se
trouvaient pas d'accord. Mais il ne s'agit plus de moi, aujourd'hui.
Ce n'est pas pour moi que je vous aime, c'est pour vous. tre votre
bonne fe, vous toucher de ma baguette? O cher, retenez bien mes
paroles. Je ne tiens  la vie que pour rendre la vtre heureuse. Il y
a une diffrence entre nous deux. Vous m'aimez passionnment: moi, je
vous aime tendrement. Le ressort de la volont s'est bris chez vous.
Vous vous abandonnez au dsespoir et vous ne cherchez mme plus 
lutter. Vous croyez me connatre? Est-ce que l'homme connat jamais
celle dont il est aim? Vous savez que j'ai des ides absolues sur les
devoirs de la femme en ce bas monde. Je n'admets pas les
compromissions vulgaires, le mensonge me rvolte, et j'ai le dgot de
ces amours qui se cachent comme si elles avaient honte d'elles-mmes.
Lorsque vous avez vu que vous ne pouviez pas tre mon mari, vous ne
m'avez plus rien demand. Vous n'ignoriez pas que j'eusse trop
souffert de m'avilir  mes propres yeux et de dchoir dans l'estime
que j'ai de moi-mme. J'ai bien song  tout cela. Maintenant, je vois
nettement mon devoir. Je vous aime, vous m'aimez; Jacques, ne
dsesprez plus, et fiez-vous  moi!

--Faustine!...

Il croyait comprendre ces paroles tendres et un peu mystrieuses. Il
voulait la saisir entre ses bras, la couvrir de baisers. Elle se
dfendait doucement, mais avec fermet.

--Je vous ai dit de vous fier  moi, murmura-t-elle. Je partirai de
Paris demain. Vous serez trois jours sans lettre. Attendez trois
jours.

Il voulut l'interroger; elle lui mit gentiment la main sur les lvres,
sans rpondre un seul mot. Pauvre Faustine! Pendant bien des jours et
bien des nuits, sa chastet avait lutt contre son amour. Se donner 
Jacques, tomber de son pidestal, rouler dans la chute vulgaire et
banale! Elle aimait. Elle se savait follement aime. Elle sentait que
Jacques ne rsisterait pas sans doute  ces coups rpts du destin.
Qu'tait-elle? Une femme ignore, bien peu de chose, quand il
s'agissait de l'existence, de l'avenir, du gnie d'un grand artiste.
Sa tendresse plaidait tout bas pour elle-mme et pour lui. Pourquoi
refuserait-elle de faire leur bonheur  tous les deux? Quel serment la
liait encore? Qui trahissait-elle? Elle ne devait plus rien qu' sa
conscience, et sa conscience pure ne la dfendait mme plus. Du moins,
ne voulait-elle pas tomber vulgairement. Puisqu'elle se donnait, elle
se donnerait honntement, comme une honnte femme qui cde  sa
rflexion et  sa volont, et non pas  l'entranement fougueux d'une
passion.

En effet, elle partit le lendemain avec Marius, et alla droit  La
Birochre. Dcembre commenait. Le vent soufflait du large, et la mer
tumultueuse brisait contre les hautes falaises ses efforts dsesprs.
La fort, noire  prsent, talait dans la plaine rase ses arbres
dnuds. Le ciel roulait des nuages gris, o se dtachait, comme un
semis de taches blanches, le vol capricieux des golands et des
mouettes. Dans le triste encadrement de l'hiver, Faustine retrouvait
ces mmes paysages qu'elle parcourait toute joyeuse pendant les jours
clments de l'automne. Le vieux sous-officier qui habitait la maison
de garde fut trs tonn en revoyant Mme de Guessaint. Elle savait que
la famille de ce brave homme tait en Normandie. Elle lui expliqua
que, pour des raisons particulires, elle dsirait rester seule avec
Marius  La Birochre, et lui remettant deux mille francs, elle le
pria de retourner chez lui pour six semaines. Il partit le soir mme,
ravi de cette aubaine, enchant de distraire ses ennuis par un voyage.
A sa place, Marius s'installa dans la maison de garde. Faustine savait
que, pour ce vieux serviteur, tout ce qu'elle faisait tait bien fait.
Elle lui dit qu'elle voulait rester avec Jacques Rosny  La Birochre,
sans que personne souponnt leur prsence. Pas un citadin ne
s'attardait si tard sur cette plage ignore. Pornic lui-mme,  cette
poque de l'anne, perdait ses derniers htes. Qu'importait aux rares
pcheurs du petit village de voir Mme de Guessaint seule ou avec un
tranger? Pour plus de sret, Faustine n'avait pas amen sa femme de
chambre de Paris. Elle ferait venir deux Nantaises: Marius
s'occuperait des provisions avec elles.

Quand tous les prparatifs furent termins, elle crivit  Jacques ces
quelques mots: Partez pour La Birochre ds que vous recevrez cette
lettre. Vous arriverez  dix heures du soir, et vous trouverez Marius
 la gare. En lisant ces lignes, Jacques plit. Il reconnaissait la
dlicatesse profonde de son amie. C'est l-bas qu'elle voulait se
donner  lui, au milieu des mille tmoins de leur bonheur naissant. A
vingt-six ans, le corps a des ressorts inattendus. Il retrouva d'un
seul coup toute sa foi, toute son nergie, toute sa volont. Elle
l'attendait! Il rptait ces trois mots avec un ravissement infini.
Elle allait donc lui appartenir, celle qu'il aimait et qu'il dsirait
passionnment. Le train qui l'emportait lui semblait trop lent au gr
de son impatience nerveuse. Elle l'attendait! Il aurait voulu crier
son bonheur. Il se sentait comme angoiss par l'ivresse de son
esprance. Il fermait les yeux, et dans une vision rapide, il
l'apercevait, cette belle crature, se laissant glisser entre ses
bras, trouble et rougissante. Elle l'attendait!...

Faustine n'avait rien  lui expliquer. Il devinait tout. Elle voulait
lui appartenir comme une pouse qui se donne, non comme une matresse
qui se livre. Un feu brillant clairait la chambre nuptiale de ces
deux fiancs de l'amour. Quand il pntra dans la grande pice, claire
et parfume, Jacques vit Faustine devant lui, le regardant sans
crainte, mais avec une motion profonde, et ce fut sa vie tout
entire qu'elle donna dans le premier baiser de sa chastet vaincue.

       *       *       *       *       *

Pendant un mois, ils vcurent ainsi, enchants et ravis, oubliant le
monde, oubliant les autres cratures. Il n'y eut pas une ombre  leur
bonheur, et pas une tache dans leur ciel. Le plus souvent, ils
restaient enferms toute la journe, jamais las de se contempler l'un
l'autre, ni de se redire ces mille paroles naves que des amoureux se
rptent  l'infini. Quelquefois, bien protgs contre l'inclmence du
froid, ils partaient  pied, riant de la bise glaciale; ou, quand le
soleil de dcembre luisait dans le ciel bleu ple, ils s'enfonaient
au milieu des arbres sans feuilles de leur chre fort dserte. La
nature s'tait plu  crer ces deux tres exactement l'un pour
l'autre. Il y avait entre eux un accord harmonieux: ils vibraient 
l'unisson. Leur coeur et leur intelligence se compltaient si bien que
Faustine devinait les penses de Jacques avant qu'il et parl, et que
Jacques comprenait Faustine sans qu'elle lui et rien dit. Jamais un
homme et une femme ne se sentirent aussi absolument faits pour la vie
intime du mariage. Ces amants mritaient d'tre des poux pour qui la
chane est lgre et que la mort seule peut sparer. Ils se plaisaient
 oublier qu'ils ne pouvaient pas mme s'pouser; qu'un obstacle
insurmontable se dressait entre eux, pareil  ces murs de bronze que
les gnies malfaisants des contes de fes font surgir devant les
trsors fantastiques. Ils oubliaient tout; et les tres qu'ils avaient
aims jusque-l, et la vie extrieure, et le monde qui demande
toujours compte aux heureux d'un bonheur qu'il n'a point permis...

Une lettre de Nelly vint veiller Faustine et lui rappeler qu'elle
n'tait pas seule au monde. Trs dlicatement, la jeune femme disait 
son amie qu'on commenait  s'tonner un peu de son dpart imprvu.
Une ou deux personnes rapprochaient ce dpart de l'absence de Jacques.
Il fallait craindre que la mchancet ne s'empart de ces propos,
vaguement malveillants. Mme Percier donnait une autre raison qui
achevait de persuader Faustine. La mission scientifique dirige par le
colonel Maubert tait arrive  Marseille. Or Mme de Guessaint ne
dsesprait pas encore d'tablir, par un acte officiel, le dcs de
son mari. Selon Me Denizot, il fallait des tmoignages, des
dpositions prcises; il importait donc d'interroger le colonel et ses
compagnons de route. Ils rentraient en France deux mois et demi aprs
leur dpart. Ce retour rapide, caus peut-tre par un chec, devait
laisser aux voyageurs des impressions trs fraches de ce drame encore
rcent.

--Hlas! mon ami, tout a une fin, dit-elle un soir  Jacques.

--Nous partons!

--Il le faut.

--Nous tions si heureux ici, murmura-t-il en soupirant.

--Ingrat! Est-ce que je ne souffre pas de m'en aller, d'abandonner la
chre retraite o nous venons de vivre des jours dlicieux? Lisez ce
que m'crit Nelly. Nous avons peut-tre  lutter encore; cette fois,
ce sera pour conqurir le mme bonheur, mais alors sans limite, sans
obstacle, et tel que nul n'y pourra toucher!




X


Louis Maubert, au lendemain de la Commune, avait quitt son bataillon
de chasseurs  pied, pour entrer dans l'infanterie de marine, comme
tant d'autres officiers qui espraient un avancement plus rapide, et
l'vnement ne trahissait pas sa confiance. Pendant dix ans, il
faisait un trs rude mtier au Sngal,  la Guyane, et en
Cochinchine. On ne vit pas impunment et pendant tant d'annes sous le
dur et brlant climat des colonies. A trente-cinq ans, le colonel
Maubert paraissait en avoir quarante. Chauve maintenant, bruni par le
soleil dvorant, trs amaigri par la fivre et son activit que rien
ne lassait, il ne ressemblait gure au brillant jeune homme
d'autrefois. Dsirant envoyer une mission dans le Sud-Oranais, le
ministre de la marine ne pouvait pas mieux choisir que cet officier
intelligent, rsolu et ambitieux. Mais ds le commencement du voyage,
le colonel Maubert s'apercevait qu'il tait mal outill pour
l'entreprendre. Sans fausse honte, il revenait directement  Paris,
pour expliquer les causes de son insuccs relatif. Un matin, il reut
une lettre dont la signature le fit tressaillir. Mme de Guessaint le
priait de vouloir bien passer chez elle.

On l'avait interrog au ministre sur cette mort reste mystrieuse.
Il disait son opinion trs nettement. M. de Guessaint, gographe
instruit, voyageur expriment, aimait un peu trop les femmes. Il
s'prenait tout  coup, ds leur arrive  Oran, de la belle Yelma,
une Mauresque aux formes opulentes, au teint mat, aux yeux allongs,
et, malgr la colre de son protecteur, il n'hsitait pas  lui rendre
visite en plein jour. Le soir, il retournait chez elle, et ds lors on
ne le revoyait plus. Le colonel ne pouvait pas prouver que le sieur
Enoussi ft le coupable; mais il restait convaincu que des hommes
pays par le Tunisien avaient assassin son trop galant compagnon.
Dans ces pays rests arabes, malgr la domination franaise, il est
toujours facile de commettre un crime. Un Parisien n'est jamais trs
mfiant. Il est ais de l'assaillir tout  coup, en pleine nuit,
quand il sort d'une maison suspecte, et de le tuer d'un coup de
couteau. La mer est une complice  qui l'on peut se fier. On attache
une lourde pierre au cou du cadavre, on le jette dans les flots, et
ils ne trahissent pas le secret qu'on leur donne en garde. Le
procureur d'Oran partageait un peu l'opinion du colonel Maubert. Mais
il lui paraissait impossible d'entamer une instruction sans avoir une
preuve certaine. Il est commode d'arrter un Franais, de
l'emprisonner, et de l'intimider par des menaces. Avec les Arabes, ces
procds europens chouent toujours. Ils s'enferment dans un mutisme
calme. Leur nature flegmatique ne se trahit jamais. Puis,
l'arrestation du sieur Enoussi, marchand riche et bien pos, opre
sans motif apparent, et soulev trop de colres. L'affaire
Guessaint, comme on disait  Oran, allait donc grossir le nombre des
crimes mystrieux que la justice connat sans pouvoir les punir.

La lettre de Mme de Guessaint embarrassait le colonel. Que dirait-il 
la veuve de son compagnon? Irait-il lui raconter que son mari avait
succomb  sa passion exagre pour la beaut grasse d'une Mauresque?
Son ami, M. de Merson, le rassura bien vite.

--Vous n'avez pas  vous gner, je vous affirme que vous ne dsolerez
pas outre mesure cette jolie veuve. Elle n'ignorait pas les moeurs
lgrement musulmanes de son mari; et... bien entre nous, tout
ceci!... je ne crois pas qu'elle fasse concurrence  la pleurante
Arthmise, veuve de Mausole.

--Le fait est que Guessaint...

--Je crois mme pouvoir vous dire qu'elle dsire vous interroger pour
avoir la preuve du dcs de son mari. Car enfin, elle se trouve dans
une situation embarrassante, la pauvre femme. Elle est veuve... sans
l'tre. C'est--dire qu'elle ne peut pas se remarier! Dites-lui donc
tout sans hsiter. Si vous pouvez l'aider  tablir nettement sa
situation devant les tribunaux, vous lui rendrez un fier service!

Mis  l'aise par cette petite confidence, le colonel n'hsita pas. Il
rpondit  Mme de Guessaint qu'il se mettait compltement  ses
ordres, et qu'il aurait l'honneur de se rendre chez elle le
surlendemain,  deux heures de l'aprs-midi.

Prvenue de cette visite, Mme Rosny tmoigna le dsir d'y assister. Un
changement trange se faisait chez Franoise. Elle n'ignorait pas
pourquoi son fils l'avait quitte sans dire o il se rendait. Il
allait retrouver Faustine. Ces deux tres qui s'adoraient, et que la
vie cruelle sparait brusquement, devaient fatalement tomber dans les
bras l'un de l'autre. Mme Rosny se rjouissait d'un mariage entre
Jacques et Mme de Guessaint. Elle savait Faustine bonne, tendre,
dvoue; elle savait que jamais elle n'aurait pu rencontrer une bru
mieux dispose pour sa belle-mre. Le souvenir de la radieuse jeune
fille d'autrefois touffait compltement la rancune de ses jalousies
maternelles. Puis, d'autres raisons, plus vulgaires, plaidaient en
faveur de ce mariage, dans ce coeur exclusif et passionn. Au point de
vue des sentiments, Faustine reprsentait pour elle la belle-fille
idale. Au point de vue de l'ambition, elle n'et jamais rv pour son
fils un mariage aussi clatant. L'immense fortune de Mme de Guessaint,
sa haute situation dans le monde, ses alliances de famille
aplanissaient d'un coup bien des difficults dans la vie de l'artiste.
Il se trouvait soudain rapproch de ce but o elle voulait le conduire
par des chemins plus dtourns et moins srs. Quelle revanche
clatante elle prenait subitement contre les riches et les heureux de
ce monde! Le fils du communard fusill comme un chien au coin d'une
route, pousait la fille d'un gnral de division, d'un homme
apparent aux plus nobles familles: c'tait pour elle une jouissance
intime et profonde. Et puis tout  coup, l'objet de son ambition se
drobait. Faustine devenait pour elle ce qu'elle avait toujours
redout: _la_ matresse; matresse d'autant plus  craindre qu'elle
possdait plus de puissance sductrice. La mre ne pouvait plus entrer
dans la vie des deux jeunes gens, la surveiller, la conduire  son
gr. Il fallait donc que ce mariage se ft; et, pour y parvenir, elle
ne reculerait devant aucun effort. Bien que Me Denizot affirmt qu'on
s'adresserait en vain aux magistrats, elle poussait Faustine 
introduire une instance devant le tribunal de la Seine. Pour soutenir
cette instance, il fallait au moins des tmoignages; le colonel
Maubert tait l pour en apporter. Ce nom de Maubert rappelait
sinistrement  Franoise le capitaine de chasseurs  pied qui,
nagure, avait fait passer par les armes le malheureux Pierre Rosny.
Pouvait-elle supposer que ce ft le mme? Autrefois, en consultant
l'_Annuaire_, elle trouvait dans l'arme, trois capitaines Maubert.
Elle n'imaginait pas que l'officier de chasseurs, permutant avec un de
ses camarades, ft entr dans l'infanterie de marine ds le mois
d'octobre 1871.

Son ambition maternelle lui inspirait donc le dsir d'assister 
l'entretien de Faustine et du colonel. Elle voulait couter avec soin
tout ce que dirait le chef de l'expdition dans le Sud-Oranais; elle
voulait recueillir ses moindres paroles, et voir si de tout cela ne
jaillirait pas une preuve qui pt convaincre les juges. A deux heures,
elle arrivait chez Mme de Guessaint. Celle-ci attendait dans son
atelier, proccupe par cette visite qui allait peut-tre claircir sa
destine.

--Je vous remercie de m'avoir permis de venir, dit-elle  Faustine.
C'est notre bonheur  tous qui est en jeu. J'ai laiss Jacques trs
troubl, trs mu. Il nous rejoindra tout  l'heure pour savoir ce que
vous aurez appris.

--Que vous dirai-je? rpliqua la jeune femme. L'esprance est bien
tenace dans le coeur humain; le colonel nous rvlera peut-tre
quelque chose; et cependant, comment saurait-il ce que les magistrats
ignorent?

En entendant rsonner le timbre de la porte d'entre, aprs celui de
la pendule, les deux femmes se regardrent trs mues. Le sort allait
prononcer. Franoise, un peu  l'cart, mais en pleine lumire,
guettait l'apparition de l'officier, avec une curiosit anxieuse;
Faustine, plus matresse d'elle-mme, restait assise au fond de
l'atelier, un peu dans l'ombre. Elle se leva lgrement, lorsque le
colonel entra, et lui indiqua un fauteuil de la main.

--Je vous sais gr de votre empressement, Monsieur, et je vous
remercie d'avoir bien voulu passer chez moi.

M. Maubert s'inclina. En entrant, il avait salu Franoise et Mme de
Guessaint; mais il voyait mal la jeune femme.

--Je ne fais que remplir mon devoir, Madame. M. de Guessaint est tomb
victime d'un crime, hlas! impuni, et je serais heureux si, en
joignant mes efforts aux vtres, je vous aidais  tirer vengeance de
ce lche assassinat.

Se rappelant les conseils de M. de Merson, il n'hsita pas 
reconstruire le drame dans toute sa ralit cruelle. Il attnua
certains dtails, n'insistant pas trop sur le rle de la belle
Mauresque, mais il dit comment la rflexion confirmait les hypothses
de la premire heure et pourquoi il souponnait le sieur Enoussi de
s'tre dbarrass d'un rival gnant. Peu  peu, l'officier s'animait
et son rcit devenait pittoresque et color. Quand on a longtemps vcu
en Orient, l'imagination garde un reflet des grands soleils lumineux.
M. Maubert s'exprimait en homme qui a beaucoup vu et beaucoup tudi.
Il dcrivait d'une manire colore cette ruelle d'Oran o, d'aprs
lui, le guet-apens se dressait, habilement prpar; la boutique du
marchand d'eau frache et de dattes vertes, avec ses embrasures
louches et complices des coupe-jarrets; un peu plus loin, la jete et
la mer toute grise dans la nuit, prte  recevoir le cadavre de la
victime.

--Alors vous croyez, colonel, que les coupables seraient ces deux
Arabes qu'on a vus rder entre la maison de la Mauresque et l'htel o
vous tiez descendus?

--J'en suis presque certain, Madame.

--On a recherch ces hommes?

--Oui. On a suivi patiemment leurs traces, mais tout  coup elles se
sont effaces. Les Arabes trouvent toujours dix complices pour un. Ils
savent qu'ils ont besoin les uns des autres, et leur plus grande joie,
c'est de tromper la justice franaise, qui leur inspire autant de
haine que de terreur.

--Savez-vous quelle est l'opinion de ces agents de police qu'on a
envoys de Paris?

--Ils pensent comme moi. Ce sont des hommes intelligents, je les ai
vus  l'oeuvre; ils ont fait et ils font encore tout ce qu'il faut
pour russir. Car je leur rends cet hommage, rien n'a pu les
dcourager.

Franoise coutait avidement. Le colonel ne leur apprenait rien de
nouveau. Elle esprait toujours qu'une phrase, un mot jetterait une
lueur dans ce drame sombre. M. Maubert regardait un peu distraitement
autour de lui, comme un homme qui aime les belles choses et que les
objets d'art intressent. Tout  coup, il dit, avec une sorte
d'tonnement, en remarquant l'un des deux portraits peints par
Faustine:

--Mais je ne me trompe pas: c'est le gnral de Bressier?

--Mon pre, Monsieur.

L'officier fit un mouvement trs brusque et s'avana vers Faustine qui
s'tait leve. Elle se trouvait maintenant en pleine lumire. Il la
voyait distinctement.

--Pardonnez-moi, Madame, j'aurais d vous reconnatre tout de suite.

--Je ne me rappelais pas avoir eu le plaisir de vous voir, colonel...
Vous avez prononc le nom de mon pre; et tous ceux qui disent ce
nom-l me causent une motion dont je ne peux pas me dfendre.

--Nous nous sommes rencontrs il y a dix ans, Madame, et dans des
circonstances presque aussi tristes qu'aujourd'hui. On dirait que, par
une trange fatalit, je suis destin  n'tre auprs de vous qu'un
messager de malheur. La premire fois que je suis entr dans votre
maison, c'tait pour vous annoncer la mort de votre frre; la seconde
fois, c'est pour vous parler de la mort de votre mari.

Faustine jeta un cri.

--Je me souviens!

--Vous vous souvenez?... Mon visage ne vous rappelait rien, tout
d'abord. C'est que l'infanterie de marine a tt fait de nous
dfigurer, nous autres. Mais partout, sous le ciel dvorant du Sngal
comme dans les forts profondes de la Guyane, je me suis rappel
l'aventure sinistre du mois de mai 71. Comment se nommait le
malheureux qui vous avait demand asile? Je ne sais plus. Il m'en est
tant pass par les mains, pendant la semaine qui a suivi! Mais je
revois encore cette grille ferme, et moi, vous racontant le martyre
du malheureux tienne,  vous qui ne saviez rien, et ce garde
national, sortant du taillis o il s'tait jet, et nous disant d'un
air rsolu: Je suis un soldat, non pas un assassin!... Quelle chose
atroce que la guerre civile!

Faustine cachait sa tte entre ses mains. Elle aussi s'abandonnait 
ses souvenirs comme l'officier, et tous deux oubliaient Mme Rosny, qui
les regardait, toute ple, colle  la muraille, et se disant tout
bas: C'est lui qui a fusill mon mari! c'est lui, c'est lui!... Les
lignes rvlatrices imprimes nagure dans le journal, ressortaient
devant ses yeux: Avant-hier, le capitaine Maubert, du 3e bataillon de
chasseurs  pied... Non! elle se trompait, c'tait impossible! Trois
officiers du mme nom servaient dans l'arme: pourquoi celui-l plutt
qu'un autre? La vrit lui apparaissait flamboyante, et elle refusait
d'y croire. De sa main crispe, elle serrait son coeur qui sautait
dans sa poitrine, elle voulait dguiser l'angoisse qui l'touffait.
D'une voix trangle, elle dit:

--Vous tiez dans l'arme de Versailles, Monsieur?

--Oui, Madame: capitaine au 3e bataillon de chasseurs  pied.

--De chasseurs...

--Nous poursuivions un communard, rfugi dans les bois avec une
soixantaine de ses compagnons. Mme de Guessaint lui avait donn asile
dans son parc. Exaspre par la mort de son frre, elle nous l'a
livr, et mes soldats l'ont pass par les armes.

Franoise ne rpliqua rien. Elle tomba sur un fauteuil, foudroye.
Aprs dix ans, elle se trouvait en face de l'homme qui avait fait
fusiller Pierre. Bien plus! elle dcouvrait qu'une femme l'avait livr
 la rage de ses ennemis, et cette femme, c'tait la matresse de son
fils! Jacques aimait la meurtrire de son pre; sans un hasard, il ft
devenu son mari; les fatalits de la vie runissaient dans l'amour
deux tres spars par la haine!

Faustine et le colonel changeaient encore quelques mots. Mme de
Guessaint se levait pour reconduire l'officier.

--J'ai fait ce portrait que vous venez de voir, avant sa mort,
dit-elle. Je dsire vous en montrer un autre que j'ai peint il y a
quelques annes. Prenez la peine de descendre dans mon boudoir. Vous
m'excuserez, Madame?

--Oui... oui... balbutia Franoise qui dtournait la tte pour cacher
sa pleur.

Seule, elle tait seule! Cent ides tumultueuses s'entre-choquaient
dans son cerveau. Que faire? Les amours de Jacques et de Faustine lui
apparaissaient monstrueuses comme un inceste. Elle allait broyer le
coeur de son fils, dsesprer sa vie, le jeter dans toutes les
pouvantes de la terreur et de l'anantissement! Et cependant, elle ne
pouvait pas hsiter. Du fond de la tombe inconnue o pourrissait son
corps abandonn, Pierre Rosny sortait pour se jeter tout  coup entre
cet amant et cette matresse. Les os blanchis du fusill criaient
vengeance, et elle entendait ce cri de colre, et toutes ses rages
d'pouse meurtrie se rveillaient dans un lan de passion violente.
Comme Jacques souffrirait! Non, l'homme n'est pas mort quand il est
mort. Au del des cercueils ferms, plane encore l'insaisissable
souvenir, le souvenir que rien ne peut tuer: ni la fusillade au coin
d'une route, ni dix annes qui s'coulent, ni l'amour qui runit deux
tres, ni l'apaisement qui se fait dans les mes!

Jacques entra dans l'atelier.

--Est-ce que Mme de Guessaint n'est pas l? dit-il d'une voix claire.

--Lui! balbutia Franoise.

--Tu es seule, mre?... Qu'est-ce que tu as?... Tu es toute ple...
Est-ce que tu es souffrante?

--Mon enfant...

Les mots s'tranglaient dans sa gorge.

--Tu me fais peur! Tu es livide, tes mains tremblent... Qu'est-ce qui
se passe?... Il y a un malheur dans cette maison! Dieu! Faustine?...

Franoise le contemplait avec des yeux pleins de larmes. Elle
souffrait  l'avance de la cruelle douleur qu'elle allait lui causer.

--Mon enfant, coute-moi... J'ai  te parler... Mais jure-moi que tu
seras calme, que tu seras courageux...

--Tu ne vois donc pas que tu me terrifies! Voyons, je suis fort, je
suis un homme. Pour l'amour de Dieu, parle!

--Tu aimes Faustine?

--Si je l'aime!

--Je veux dire: Est-ce que tu l'aimes...  ne pouvoir pas vivre sans
elle, par exemple?

Jacques dfaillait. Il jeta un cri dsespr:

--Faustine est morte!

--Non. Elle est l. Elle va venir. Tu vas la voir. Mais avant que tu
la voies, il faut que je te dise... Oh! mon Dieu, je ne sais pas
comment te dire... coute. Il y avait l un homme tout  l'heure, un
officier, le colonel Maubert.

--Maubert!

--Tu trembles? Oui, c'est lui qui, autrefois, a fusill ton pre!
Demande  Faustine. Elle te racontera de quelle faon Pierre Rosny est
mort.

--Comment le sait-elle?

Ces aveux contenus, ces hsitations, ces rticences faisaient
frissonner le jeune homme. Il pressentait un malheur qu'il ne
comprenait pas. Franoise lisait une telle douleur sur son visage
qu'elle n'osait point parler. Elle n'osait point parler et elle ne
pouvait pas se taire! La porte s'ouvrit, et Faustine entra. Jacques
courut vers elle.

--Par grce, racontez-moi tout! Ma mre ne veut rien me dire.

Elle restait stupfaite. Pourquoi cette fivre et cette ardeur chez
Jacques, pourquoi la regardait-il avec des yeux gars?

--Vous raconter?... Je ne sais pas... Que signifie?...

--Je vous prie de raconter  Jacques ce que vous disiez tout  l'heure
au colonel Maubert, reprit Franoise d'une voix sourde.

--Je vous en supplie, Faustine, faites ce que ma mre vous demande!
s'cria le jeune homme.

Mme de Guessaint les contemplait tour  tour l'un et l'autre, ne
devinant pas le drame sombre qui l'enlaait, surprise de voir
Franoise ple et menaante, de voir Jacques tremblant et livide.

--Ce que je disais au colonel Maubert? Il me rappelait la mort de mon
pauvre frre.

--Oui, c'est bien cela...

--C'est bien cela? Mais comment cet affreux souvenir peut-il vous
jeter dans un trouble si profond?

Jacques regardait toujours Franoise. La volont de sa mre pesait sur
lui. Elle lui dictait ces paroles brlantes, ces questions haches.
Puis ce nom de Maubert veillait en lui tout le pass atroce. Il ne
savait pas ce que Mme de Guessaint venait faire l dedans: c'tait
quelque mystre pouvantable o allaient s'abmer, comme en un
prcipice, son amour et sa flicit.

--Je vous en conjure, reprit-il, coutez ma prire. Qu'est-ce que vous
disiez au colonel? Je veux savoir, je dois savoir!

--Je lui disais... Ah! tenez, vous tes cruel! Toute cette histoire,
que je croyais oublie depuis dix ans, ressort, vivante et lugubre,
des voiles tnbreux du pass. Je la revois, la journe maudite... Un
garde national est entr chez moi; des soldats de ligne le
poursuivaient, et il me demandait asile. Que de fois, dans mes rves,
m'est apparu son spectre ple, frmissant et doux! J'ai accueilli ce
malheureux. Et cependant mon pre avait t tu la veille. Mais je
suis une fille de soldat, pour qui les vaincus sont sacrs. Je voulais
le sauver, je voulais arracher cette victime promise  la mort aprs
tant d'autres victimes! J'avais ferm la grille du parc et ma maison
devenait pour lui un asile inviolable. Puis le capitaine Maubert
arrive. Et j'apprends qu'un nouveau deuil me frappe en plein coeur!

--Aprs... aprs... balbutia le malheureux.

--Mon pauvre tienne, si bon, si gnreux, si fier! Entran dans un
bois, par une bande de gardes nationaux; et massacr, martyris...
C'est atroce!...

--Aprs... aprs... dit encore une fois Jacques d'une voix trangle.

--Aprs? j'ai perdu la tte, j'ai dlir, je suis devenue folle; j'ai
ouvert la grille toute grande. J'ai livr cet homme que j'avais reu
comme mon hte: il m'a dit: Je vous pardonne... Mais je ne me suis
jamais pardonn  moi-mme. Mon excuse, c'est que ma raison ne
m'appartenait plus, c'est que je voyais le malheureux tienne dchir
par ses bourreaux! Cette excuse-l, les hommes et Dieu peuvent
l'accepter, mais ma conscience ne l'accepte pas. Je l'ai livr, vous
dis-je! on l'a emmen, on l'a fusill... Mais pourquoi me
demandez-vous tout cela? Pourquoi votre mre est-elle menaante?
Pourquoi vous, Jacques, tes-vous frissonnant?...

Franoise et son fils courbaient la tte; Faustine les contemplait
avec pouvante; une lueur entrait lentement dans son cerveau; elle se
rappelait la terrible confidence de son amant; elle poussa un grand
cri, un cri furieux et dsespr.

--Dieu!... Votre pre!...

--C'tait lui.

Elle resta brise, anantie, et tomba sur les genoux. Jacques la
regardait avec des yeux d'hallucin; il tait gar, stupide, fou. Son
cerveau clatait; une dernire fois, il essaya de parler; il ne
pouvait plus. Alors, il fit un grand geste, un de ces grands gestes
d'homme dtraqu qui se sent rouler  l'abme, et, s'enfuit,
pouvant. Faustine sanglotait; son bonheur s'effondrait tout  coup,
et il lui semblait qu'on frappait sur son coeur  coups rpts.
Seule, Franoise demeurait immobile. Toute la colre et toute la haine
amasses dans son me se rveillaient dans un coup de fureur. Elle
oubliait celle qui pleurait  ses genoux sa vie dsempare, elle
oubliait son fils qui venait de se sauver, emport par son dsespoir,
comme une feuille morte par un vent de tempte; elle ne voyait plus
que le fantme du fusill qui lui commandait la vengeance, et elle
crasait Faustine de ses regards implacables et lourds.




XI


Faustine avait tu son pre! Ces mots terribles sautaient dans sa
tte, et le malheureux s'enfuyait, comme poursuivi par un spectre. Les
promeneurs, tonns, examinaient avec stupeur ce jeune homme lgant,
qui prenait sa course  travers l'avenue, le visage ple, les yeux
injects de sang, le corps secou de frissons. En peu d'instants, il
arriva sur les hauteurs du Trocadro; il se laissa tomber sur un banc,
ne sentant pas le froid, puis, vaincu. Faustine avait tu son
pre!... Son pre? Il se rappelait la petite chambre de la rue
Jean-Baussire, et la visite du docteur Grandier, et Pierre Rosny qui
partait pour la grande bataille, dont il ne devait pas revenir. Pauvre
pre! combien de fois, avec son ardente passion, Franoise lui avait
racont le courage, la volont, l'nergie de l'ouvrier! Les souvenirs
de sa premire enfance lui montraient un homme au visage intelligent
et doux, qui lui parlait d'une voix rieuse, en l'emmenant dans ses
promenades. Pierre marchait  grandes enjambes, et lui, Jacques,
trottait pour mieux le suivre. Ils s'en allaient dans les squares ou
sur les boulevards; quelquefois, Franoise les accompagnait. Et elle
disait avec un sourire: Ne vas donc pas si vite, Pierre: tu
fatigueras le petit. Plus tard, ses souvenirs lointains se fondaient
en un seul sentiment, o la tendresse se mlait  la piti. La vie
prenait Jacques et l'emportait dans un lan imptueux; loin d'oublier
ce pre, sinistrement disparu, il se reprsentait souvent le tableau
de cette mort affreuse. Un coin de route, au bord d'un foss, sous le
soleil de mai riant dans le ciel bleu; un garde national, debout, les
bras lis derrire le dos, jetant un dernier regard  ces rayons
dors; et des soldats, armant leurs fusils au commandement sec d'un
officier. On mettait le condamn en joue, et douze balles trouaient
son corps. Un sergent s'approchait et lchait le coup de grce dans
l'oreille. On creusait une fosse  la hte, n'importe o; un peu de
terre comblait le trou bant, et les soldats s'en allaient; et tout le
monde reprenait sa vie accoutume; et personne ne venait prier sur la
tombe du fusill, personne, pas mme son fils et sa veuve, qui ne
savaient point o la poussire de l'ouvrier se mlait  la poussire
confuse de l'humanit.

Faustine avait tu son pre!... Jacques repassait un  un tous les
jours vcus depuis sa rencontre avec elle. Il la revoyait entrant dans
l'atelier avec le docteur et Nelly; il la revoyait posant devant lui,
racontant ses voyages, dcrivant les pays inconnus o la pense
s'envole sur les ailes du rve. Il se rappelait l'amour qui germait
dans son coeur,  lui, et son aveu enfivr, et la rponse loyale de
la jeune femme. Puis les heures d'accablement et de doute, lorsque,
craignant de succomber, elle s'enfuyait au loin. Enfin, l'heure
inoubliable et divine o elle tombait entre ses bras frmissants,
l-bas,  La Birochre, dans la grande chambre claire et parfume. Oh!
le mois d'amour exquis et passionn! Quelle femme pouvait tre plus
tendre et plus loyale, plus intelligente et plus dvoue! Il faudrait
donc renoncer  cette crature unique, ne plus voir ce visage hautain
et doux, cette dmarche harmonieuse et souple! Il faudrait donc ne
plus entendre cette voix musicale! Il faudrait donc ne plus serrer
dans ses bras ce corps aux beauts sculpturales!

La nuit tait venue. L'ombre grise enveloppait l'infortun; sa fivre
intense ne sentait pas les morsures aigus du froid; l'exaltation de
son cerveau croissait  mesure que toutes ces penses revenaient une 
une dans son esprit. Devant lui, s'tageaient les maisons de Paris,
vaguement claires, comme des ombres trs brunes pointilles de
taches d'or. La Seine coulait entre les quais, paisible et
mlancolique, avec des tons d'ardoise plus clairs sur le terrain trs
sombre de ce dcor nocturne. Un vent froid commenait de souffler,
grinant dans les arbres maigres, et sur le ciel brouill, des nuages
se poursuivaient perdument, noirs comme de l'encre, avec des formes
bizarres, semblables  des dmons chevels. Jacques regardait devant
lui et autour de lui. Ce n'tait pas seulement la mort de son pre qui
le sparait de Faustine: mais la haine de deux races, cres pour se
dtruire et s'excrer. Sa pense d'artiste ressuscitait dans une
vocation gigantesque, toutes les ides que sa mre avait coules dans
son coeur. Quelle folie de penser que lui, fils d'ouvriers, issu de
toute une longue ligne de pauvres et de dshrits, pourrait s'allier
 la fille des riches et des aristocrates, sortie d'une longue ligne
d'heureux et de favoriss! Est-ce qu'un abme ne les sparait pas?
Est-ce que l'habitude, le prjug, la tradition ne creusaient pas un
gouffre entre lui et cette femme qu'il adorait? Un hasard les
runissait un instant; mais l'inluctable fatalit s'abattait sur eux
et les divisait pour toujours. Aussi loin que sa pense pouvait
s'tendre, il apercevait une lutte implacable entre leurs deux races
fratricides! Cet homme de gnie subissait malgr lui le dlire
fivreux de sa folie passagre. Le dsespoir exasprait son cerveau,
il revoyait toutes les haines, tous les tumultes, toutes les ruines,
enfants par les guerres civiles!

Faustine avait tu son pre!... Ah! que d'tres qui s'aimaient avaient
t, eux aussi, dsols et broys par ces combats qui exterminent et
dshonorent les enfants d'une mme patrie! Que de dchirements ils
avaient vus, les flots noirs de ce fleuve qui coulait  ses pieds! Et
les Jacques, avec leur drapeau rouge et bleu, brlant les chteaux,
les maisons, les forteresses, jetant dans la Seine tant de cadavres
que les eaux ne roulaient plus vers la mer; et les Maillotins,
conduits par les arbaltriers vtus de buffle gris, qui dressaient les
chafauds sur les places publiques et piquaient des ttes coupes aux
angles des maisons et des palais; et la rouge nuit de la
Saint-Barthlemy; et les journes hideuses de la Terreur; et ces
coups de piques, ces massacres, ces exterminations, qui faisaient
couler tant de sang  travers les rues, qu'on pouvait croire la grande
famille franaise puise  jamais par ces effroyables saignes! Elle
restait debout cependant, cette nation immortelle et fconde! Elle
restait debout, parce que l'apaisement succdait  la guerre, et que
de la haine naissait l'amour, comme du fumier hideux nat un lis
immacul. Oui, l'amour!... car les ennemis se rapprochaient et
s'unissaient dans un fraternel baiser. Pourquoi Jacques Rosny ne
ferait-il donc pas ce que les autres avaient fait? Le gnral de
Bressier tombait frapp par les rvolts de Paris; Pierre Rosny
tombait frapp par les soldats de Versailles. Leurs enfants, clairs
jadis par les sanglants incendies, oubliaient tout ce pass
abominable; une divine tendresse les liait l'un  l'autre. Et Faustine
avait tu son pre!...

Il ne serait ni le premier ni le seul qui et ador une femme, malgr
le destin et la fatalit. Non, il ne pouvait pas l'oublier! Non, il ne
pouvait pas vivre sans elle! Sa mre? Ah! oui, sa mre allait se jeter
entre eux, combattre sa passion, plus forte que sa volont? Eh bien,
soit, il combattrait contre sa mre. Assez longtemps il l'avait
coute docilement, suivant ses conseils, ne rsistant jamais.
Aujourd'hui, il s'insurgeait contre cette nergie puissante qui,
jusqu' ce jour, avait domin son existence. Cette lutte, il ne la
craignait pas; il l'affronterait sans hsiter et  l'instant mme. Il
savait bien que Franoise l'attendait, et qu'entre eux deux le choc
serait violent. Il rentra chez lui, encore sous le coup des penses
tumultueuses qu'il venait de remuer. Franoise, trs ple, se dressa
en voyant son fils.

--Mon pauvre enfant, comme tu dois tre malheureux! Je me reprsente
ta douleur et je souffre avec toi, autant que toi. Tu aimes Faustine
et tu es spar d'elle. Tu lui as donn toute ta vie, et tu ne peux
plus la revoir. Que vas-tu faire? Veux-tu partir, voyager? Tu ne peux
pourtant pas rester, malade et dsespr,  retourner le fer dans ta
blessure. Tu es jeune; la vie s'ouvre pour toi radieuse et pleine de
sourires. Tu es clbre, on t'admire et on t'envie. Tu n'as pas le
droit de renoncer, pour un peu d'amour perdu,  tant de gloires
promises. Tu aimes Faustine... Mon Dieu, tu oublieras, on oublie
toujours, va!

Il coutait, les yeux baisss. Quand Franoise se tut, il releva le
front.

--Non, ma mre; non je n'oublierai pas et je ne veux pas oublier! Je
l'adore; toute ma vie, toute mon esprance, tout mon bonheur sont
dans cet amour-l! Et je la fuirais, et je ne la reverrais plus!...
C'est impossible. Mieux vaudrait me casser la tte au coin d'un mur!

Elle recula, transfigure par la colre qui clatait dans ses yeux.

--Alors tu choisiras: elle ou moi!

Jacques se croisa les bras.

--Tu n'as pas le droit de me jeter un pareil dfi! Il y a entre nous
des liens que ni ta volont ni la mienne ne pourraient dnouer. Tu
n'es pas seulement la mre de mon corps, tu es aussi la mre de mon
me. Tu m'as souffl mon courage et ma volont; sans toi, je n'eusse
t qu'un ouvrier. Tu ne peux pas ter de mon tre tout ce que tu y as
mis! Ta menace ne m'atteint pas, car je n'y crois pas plus quand je
t'coute, que tu n'y crois toi-mme quand tu me parles!

--Oui, Jacques, oui,... je ne sais pas ce que je dis! Je suis folle.
Tu sais combien je t'adore, mon enfant! Mais ton amour est un
sacrilge. Elle a tu ton pre; elle l'a livr, elle l'a trahi. Elle a
jet cet homme sans dfense  l'acharnement de ses ennemis. Brise ton
coeur, s'il le faut; mais fais ton devoir. Tu vois, je ne menace plus,
je supplie... Jacques, rappelle-toi ton pre, si bon, si tendre...

--J'aime Faustine... je l'adore! dit-il d'une voix sourde.

--Tu n'en as plus le droit! L'abme s'est creus entre vous. Rien ne
peut faire que le pass n'existe pas. Tu crois que tu peux l'aimer
sans remords! Tu ne sais pas ce que c'est que le remords! Une
obsession de toutes les heures, de toutes les minutes, qui ne te
laisserait ni trve ni repos!

--Je l'aime! dit-il encore.

--Tu l'aimes? Il y a bien d'autres amours dans la vie! Coupable? non,
je veux bien, elle n'est pas coupable. Elle ne savait plus ce qu'elle
faisait en ouvrant sa grille toute grande aux soldats qui
poursuivaient ton pre. C'est la fatalit qui s'est abattue sur vous.
Mais le devoir te condamne  la subir!

--Je l'aime, je l'aime...

--Ah! tu n'es pas digne de moi! Que sont devenues toutes les ides que
je t'ai enseignes si longtemps? Bel amour que celui de l'ouvrier pour
la fille noble! Ce n'est pas seulement la mort de ton pre qui vous
spare, c'est l'immortelle excration de deux races! Elle tait en
haut, tu tais en bas! Ce n'est pas elle qui est descendue o tu es,
c'est toi qui es mont o elle se trouve! Et tout l'amour que tu peux
avoir dans le coeur ne psera jamais autant que les amas de haines
jets entre vous deux!

Il coutait ces phrases furieuses d'un air calme et rsolu. Il dit
d'une voix trs douce:

--Oh! ma mre! c'est toi-mme que tu condamnes lorsque tu parles
ainsi. Toutes tes ides sont sorties de mon coeur et de mon cerveau,
car mon sentiment les condamne et ma raison les rprouve. Tu m'as dit
que je devais har et je ne me sens capable que d'aimer. Faustine a
tu mon pre; je lui pardonne.

--Tu lui pardonnes parce que tu l'aimes!

--Et c'est parce que je l'aime que je cours vers elle.

--Ah! je te mau...

Elle n'acheva pas sa maldiction. Jacques ne l'entendait plus. Il
voulait revoir Faustine. Sa passion exaspre par tant d'assauts
contraires, le poussait auprs d'elle. La revoir! Toute sa volont
tendait vers ce but unique. Sa mre elle-mme le reconnaissait,
Faustine n'tait pas coupable. La fatalit seule avait conduit Pierre
Rosny chez Mlle de Bressier. Est-ce qu'elle ne s'tait pas efforce
d'abord de le sauver? En le livrant, elle n'obissait pas  sa volont
raisonnante. Elle subissait le contre-coup des terribles douleurs qui
la surexcitaient. Le gnral tu, tienne massacr... Que d'excuses
pour la malheureuse! Et puis, il ne pouvait pas vivre sans elle. Il
fallait voir les choses en face, logiquement et froidement. Il avait
dlir, l-bas, sur ce banc du Trocadro, et l'garement de son esprit
l'empchait de saisir nettement la ralit des choses. Faustine
n'tait pas coupable. Est-ce que les enfants doivent tre malheureux
parce que leurs pres ont commis telle ou telle action? Pierre Rosny?
Seize ans s'taient couls depuis que le malheureux tombait victime
d'une erreur sanglante. Seize ans! la moiti de la vie d'une crature
humaine. Bien des vnements se succdaient depuis ce temps-l. Les
fils des victimes, dans l'un et l'autre parti, grandissaient, oublieux
du sang rpandu. Faustine n'tait pas coupable... Coupable de quoi,
d'ailleurs? Il l'aimait, il ne pouvait pas vivre sans l'aimer; il ne
savait pas, il ne voulait pas savoir autre chose. Franoise jugeait
tout avec sa passion violente, avec ses convictions premires,
fortifies par la souffrance. Lui, Jacques, avait vingt-six ans. Il
vivait dans un temps nouveau, o les dissentiments d'autrefois
s'effaaient dans un scepticisme indiffrent. Pourquoi ne
profiterait-il pas des tendances de son poque? Ses contemporains ne
fatiguaient pas leur esprit  discuter leurs sentiments. Quand on
aime, on aime. Rien ne peut empcher une passion de vivre et d'exister
dans un coeur; ce coeur, il faudrait l'arracher, pour en arracher en
mme temps la femme qui le remplit. Tous les raisonnements, tous les
sophismes, toutes les dissertations n'empcheraient pas son amour
d'tre, de remuer en lui, de le possder tout entier, me, coeur et
cerveau. Et puis  quoi bon discuter si longtemps? Faustine n'tait
pas coupable.

Le malheureux dcomposait un  un tous les arguments vainqueurs qu'il
s'opposait deux heures auparavant. Il croyait s'tudier, et il ne
sentait pas que, depuis la terrible dcouverte, il ne se possdait
plus, puisque ses raisonnements psychologiques se heurtaient et se
dtruisaient les uns les autres. Auparavant, il tait en proie  un
dlire exalt, maintenant il subissait un dlire calme. Et il allait,
conduit par sa passion ardente, quand il se croyait guid par sa
volont rflchie.




XII


Aprs la terrible dcouverte, Faustine subissait une crise de
dsespoir aigu. Mais moins nerveuse que Jacques, plus habitue 
souffrir, elle ragissait bien vite et regardait la situation face 
face. Que ferait-il? Que dciderait-il? Elle le connaissait bien; il
l'aimait, et la lutte entre son amour et son devoir serait violente.
Lequel des deux sentiments l'emporterait dans cette me d'artiste,
impressionnable et mobile, capable de prendre une rsolution extrme,
mais incapable de matriser sa passion? Jacques voudrait la quitter,
la fuir; mais le sentiment d'adoration qu'ils prouvaient l'un pour
l'autre les rapprocherait invitablement. De mme que la fatalit de
la haine les sparait, la fatalit de l'amour les rejetterait dans les
bras l'un de l'autre.

Le perdre! Cette pense la torturait et la rvoltait. Elle adorait ce
jeune homme d'une nature si loyale et si droite, et elle sentait bien
qu'en quelques semaines, il avait pris possession de sa vie tout
entire. Et puis son honntet de femme se rebellait  l'ide de
tomber au rang des cratures qu'on abandonne. Elle ne rsisterait pas
 ses illusions brises. Elle ne voyait que deux dnoments  ce drame
violent o le destin la jetait tout  coup: ou elle vivrait, aime par
Jacques; ou, abandonne par Jacques, elle mourrait. Elle avait tu
Pierre Rosny? Est-ce qu'on ne lui avait pas tu son pre et son frre,
 elle? Est-ce que ces deux tres n'taient pas quittes l'un envers
l'autre? Est-ce que jadis ils n'avaient point souffert des mmes
haines entre-choques furieusement? Et aprs dix ans couls, eux, les
innocents, porteraient le poids des dchirements passs! Non, ce
serait injuste! Et la raison de Faustine, d'accord avec sa passion,
repoussait loin d'elle cette iniquit!

Mais pourquoi se tourmentait-elle ainsi? Jacques s'tait enfui,
perdu,  la dcouverte du terrible secret; quand la rflexion
l'aurait apais, il reviendrait vers elle. Elle se berait de cette
illusion que dans le coeur du jeune homme l'amour serait plus fort que
tout. Si cependant, entran par Franoise, par ses ides premires,
par son ducation, il s'efforait de la fuir toujours? Eh bien, alors,
elle mourrait. Il ne lui restait plus rien dans la vie; plus rien que
l'affection de Nelly, trop peu de chose pour remplir un coeur comme le
sien. Si Jacques l'abandonnait, elle aurait tour  tour perdu tous
ceux qu'elle aimait et qui l'aimaient. Son horizon se fermait
subitement, et ses ides mystiques lui revenaient peu  peu. Comme
c'est doux de mourir, quand l'existence ne laisse plus concevoir
aucune esprance, de quitter ce monde o les meilleurs sont les plus
durement chtis, ce monde qui ne donne pas une consolation dans les
dsespoirs humains! Elle ne considrait pas le suicide comme un crime.
Se tuer? pourquoi pas? Ses yeux regardaient l'hrone du Titien, qui,
rveuse, les sourcils froncs, jouait avec la bague d'meraude. Elle
lui ressemblait,  cette pauvre Vittoria Orsini qui, dans un chagrin
d'amour, se frappait d'un coup de poignard. Comme Nelly la plaisantait
nagure, quand elle disait que son existence serait pareille  celle
de la Dame  la Bague! Faustine prit un couteau espagnol qui,
enfonc dans sa gaine cisele, reposait  ct d'elle sur la table.
Pendant quelques minutes, elle resta rveuse, lisant la devise grave
sur la lame en lettres rouges, capricieusement dessines: _Si esto
bibona te rica, per un quen te olo botica_...--Si cette vipre te
pique, ne cherche pas un onguent pour te gurir. Il faut bien peu de
chose pour s'endormir du grand sommeil! Elle enfoncerait dans sa
poitrine cette lame aigu, et tout serait fini. Elle repoussa
violemment le couteau, et cacha ses yeux avec ses mains. Elle tait
folle. Il l'aimait. Il allait revenir. Elle le reverrait. Est-ce
qu'ils pouvaient vivre l'un sans l'autre? Pourquoi penser  la mort,
quand tant de bonheur l'attendait dans la vie? Et cependant, malgr
elle, malgr les illusions dont elle cherchait  se bercer, Faustine
regardait toujours le tableau du Titien. Il lui semblait que les yeux
de Vittoria Orsini se dtournaient vers elle, pour lui sourire et lui
parler: Viens, disaient-ils, la mort est douce, quand la vie fait
souffrir; viens me retrouver  travers les espaces sans fin, o l'on
oublie les douleurs terrestres dans l'ternit du rve... La jeune
femme eut un geste brusque. Elle se leva et dit  voix basse, comme
irrite contre elle-mme:

--C'est insens! Il faut que ma raison soit plus forte que ma
folie!...

Elle fit quelques pas dans l'atelier. Soudain, elle s'arrta en jetant
un cri: la porte s'ouvrait, et Jacques lui apparaissait tout ple,
entre les tentures sombres, venant  elle  l'heure o elle se
dsolait, comme elle allait  lui, jadis, quand il s'abandonnait au
dsespoir.

--Jacques!

--Oui, c'est moi! Je t'adore. J'ai essay de renoncer  toi, de te
perdre, de ne plus te voir, je ne peux pas, je ne peux pas!

Il l'entranait vers la chaise longue, et il s'agenouillait devant
elle, appuyant sa tte sur les genoux de la jeune femme. Elle le
regardait, transfigure.

--Oh! mon Jacques! Et je croyais que nous tions spars pour
toujours!

--Pour toujours, est-ce que cela est possible, mon Dieu! Mais nous
sommes crs l'un pour l'autre; mais nous nous sommes donns librement
dans un change consenti de nos amours. Sans le destin qui ne l'a pas
voulu, j'aurais t ton mari. La liaison qui nous unit n'est pas un
caprice lger auquel s'abandonnent deux tres incertains de leur
tendresse. Tu es  moi et je t'appartiens. Mme quand nous nous
quittons, nous sommes toujours ensemble, car tu me gardes et je
t'emporte!

Un divin bonheur se lisait sur les traits charms de Faustine. Et
quelques instants auparavant, elle doutait encore de cet tre jeune,
ardent et sincre! Radieuse, elle laissait tomber sa tte sur
l'paule de Jacques.

--Si tu veux, nous nous en irons bien loin, si loin que nul ne pourra
troubler le rve sans fin o nous nous envolerons tous les deux.
Qu'avons-nous besoin de ce monde o tout n'est que mensonge? Je me
suis donne  toi librement: il m'est impossible de me reprendre... Je
t'aime...

--Je t'aime...

Il la saisit dans ses bras. Soudain, s'loignant d'elle avec un
mouvement nerveux, il dit trs bas:

--Est-ce que tu te rappelles mon pre? Te souviens-tu de ce jour o il
est entr chez toi?

--Jacques!

--Je _lui_ ressemble, n'est-ce pas?

Elle l'attira violemment vers elle.

--Ne pense qu' notre amour, au bonheur qui nous attend. Quand je me
suis arrte  Palerme, jadis, avant de te connatre, je me disais
qu'on serait bien l, au bord de la mer perptuellement bleue. Nous
irons, veux-tu?

--Oui, partons, reprit-il d'une voix fivreuse. Tu as raison. Il n'y a
que notre amour au monde. Tout le reste ne vaut pas la peine de vivre!
Nous sommes jeunes, l'avenir est  nous... Tu es si belle!

Il tenait la tte de Faustine entre ses deux mains et la couvrait de
baisers fous. La jeune femme le regardait, vaguement inquite. Elle
sentait remuer dans les yeux de Jacques une pense maladive qui le
possdait.

--Ah! je t'adore! s'cria-t-il violemment, comme pour obliger son
amour  vaincre sa volont.

Leurs lvres allaient s'unir. Brusquement, il s'loigna d'elle, et
lentement:

--Sais-tu _s'il_ a beaucoup souffert? Est-ce qu'on _l'a_ fusill tout
de suite?

--Ah! malheureux! repousse ce souvenir maudit! Par piti pour nous
deux, livre-toi tout entier  l'amour qui nous possde! Le pass est
le pass! Pourquoi veux-tu le revivre, puisque tu ne peux pas le
dtruire! Je suis entre tes bras. Le prsent nous appartient. Et cette
heure divine, personne ne viendra nous l'arracher!

--Tu as raison, je suis fou. Ah! ma Faustine, sauve-moi de moi-mme...
L'infini est dans tes yeux. Nous serons heureux l-bas, o tu veux me
conduire. Je t'adore... Oui, serre-moi bien sur ta poitrine. Je sens
qu'on va m'arracher de tes bras. Mais tu ne veux point, n'est-il pas
vrai? Je t'adore...

Il l'treignait avec passion. Puis, comme lass par un effort
impuissant, ses bras retombrent inertes. Un pli se creusait sur son
front.

--Ah! c'est affreux, Faustine! Je ne peux pas, je ne peux pas! Il y a
_quelqu'un_ entre nous deux! Et quand je te serre sur mon coeur, il me
semble que je suis loin de toi!

Elle voulait le ressaisir, le dominer  nouveau; il tait debout
maintenant, et des sanglots le secouaient.

--C'est pouvantable! dit-il dsesprment. Je sais que je t'aime et
je crois que je ne t'aime plus! Je te dsire avec toutes les forces de
mon tre, et je m'imagine que tu me fais horreur! Tu possdes mon
coeur, et mon instinct te repousse! Protge-moi, sauve-moi! _Il faut_
que je t'aime! Je me prosterne  tes genoux. Dlivre-moi de cette
obsession qui m'pouvante. loigne ce spectre qui se dresse devant mes
yeux, quand je veux te saisir et t'enlacer... Tu vois, j'ouvre les
bras, pour bien te sentir sur mon coeur, pour bien me prouver que tu
m'appartiens et que nous ne serons spars jamais, jamais...

Il disait cela et il s'loignait d'elle; il ouvrait les bras pour la
prendre, et il marchait  reculons pour la fuir. Faustine ne luttait
plus. Elle se tenait debout, la tte incline, le suivant de ses yeux
fixes, emplis de douleur et d'effroi. Elle tait sans force contre
cet implacable souvenir qui obsdait le cerveau du malheureux. Elle ne
pouvait plus rien, rien. Le dlire de Jacques revenait, ce dlire aigu
qui l'avait secou quelques heures auparavant.

--Non, non. C'est impossible. Je t'aime et je te dteste, je te dsire
et je te fuis! Je ne peux pas vivre sans toi et je ne peux pas vivre
avec toi! Qu'est-ce que nous allons devenir, mon Dieu? Si tu savais
comme je souffre! Tu ne me dis rien aussi, tu ne me dfends pas contre
moi-mme... Tu ne vois donc pas qu'il y a un abme qu'on a creus
entre nous, et que je n'ai plus la force de le franchir pour courir 
toi!

--Adieu, dit-elle d'une voix sourde.

--Faustine!

--Va-t'en! Si j'ai perdu ton pre, tu as immol mon bonheur. Nous
sommes quittes! J'oubliais les miens tombs dans la tourmente, pour
t'aimer, toi, le fils de ceux qui les ont massacrs! Chez moi, l'amour
avait tu le souvenir; et chez toi, c'est le souvenir qui a tu
l'amour. Va-t'en!

--Faustine!...

Il voulut s'lancer vers elle, mais elle le chassa d'un geste tragique
et souverain. Il s'en allait, toujours  reculons, la regardant,
bloui par les yeux de la jeune femme, ces yeux pers o brillaient la
colre et le dsespoir.

Elle tait seule maintenant, trs calme en apparence. Elle s'tendit
sur la chaise longue, les bras croiss; et dsesprment elle se
rejeta dans la pense de la mort. Fini, fini, c'tait fini! Il ne
l'aimerait plus. Fini! Elle n'avait plus rien dans la vie! Qu'est-ce
qui l'attachait encore  l'existence? Froidement, subissant
l'impulsion de sa volont rflchie, elle prit le couteau sur la
table, et se frappa en pleine poitrine.




XIII


Pench sur le lit o tait couche Mme de Guessaint, le docteur
Grandier l'examinait avec attention. Derrire lui, Nelly attendait.
Elle savait dj que son amie ne courait aucun danger.

--Chut! dit tout bas le docteur, elle dort maintenant.

Il ordonna tout bas  la femme de chambre de s'asseoir et de garder le
plus profond silence. Puis, faisant signe  Mme Percier de le suivre,
il l'emmena dans le boudoir attenant  la chambre  coucher. Quand ils
furent seuls, Nelly eut une crise de larmes.

--Pleurez, pleurez, dit tranquillement M. Grandier, a vous fera du
bien.

--Vous ne voulez donc me donner aucun dtail?

--Je vous donnerai tous les dtails que vous dsirerez.

--Enfin!

Et la jolie femme essuyait avec sa petite main les pleurs qui
brillaient dans ses yeux.

--Asseyez-vous l, chre madame, et causons. Quelle est la vrit?
C'est que Mme de Guessaint s'est poignarde. Supposez un instant qu'au
lieu d'entrer chez votre amie dix minutes aprs le... aprs
l'accident, la femme de chambre vous ait prcde? Cette fille aurait
pouss les hauts cris; elle et ameut tout l'htel, et demain, trois
ou quatre gazettes bien informes auraient publi un _cho de Paris_
trs perfide. Au contraire, une bonne chance veut que vous arriviez
chez Mme de Guessaint. Vous la croyez morte, vous arrachez de la plaie
ce petit couteau espagnol, et vous m'envoyez chercher tout de suite.
Voil le drame reconstitu dans tous ses dtails, n'est-il pas vrai?

--Mais la sant de Faustine, docteur? Mais sa vie!

--Je vous ai dj dit que dans trois semaines elle serait sur pied.

--Trois semaines?

--Mon Dieu, oui. Elle a voulu se tuer; elle s'est manque, voil tout.
Cela se voit trs souvent.

--Vous tes exasprant! Vous discutez les choses les plus effroyables
avec un calme d'anatomiste.

Le docteur Grandier souriait doucement. Il prit la main de Nelly avec
cette exquise galanterie des vieillards chez qui le coeur est rest
jeune.

--Ma chre enfant, reprit-il, vous savez combien j'aime Faustine. Elle
tait malade depuis quelque temps; malade moralement. Vous et moi
sommes ses meilleurs amis. Nous savons ce que nous savons, et ni l'un
ni l'autre nous ne voudrions effleurer certains sujets. Mme de
Guessaint a prouv une commotion violente. Le dnouement s'est
produit, et un dnouement heureux, puisqu'elle ne court aucun danger,
puisque personne dans sa maison ne se doute de rien. Tout le monde
croit  un accident. Si je me taisais tout  l'heure devant la femme
de chambre, c'est que le mot suicide ne doit pas tre prononc.

--Se tuer! Faustine!

--H oui! vous n'y comprenez rien. Cette femme du monde, lgante,
fine et distingue, se plantant un couteau dans la poitrine, comme une
hrone de drame au cinquime acte!... Chre madame, ce sont des faits
qui se produisent tous les jours. La petite modiste et la grande dame
sentent de mme et vont droit  la mme conclusion. Le suicide est un
acte dsespr conu par la raison, mais excut par la folie, pas
autre chose.

--Par la raison, docteur!

--Certainement. Dans une extrme souffrance, il est naturel de prendre
une rsolution extrme.

--Mais comment est-elle encore vivante? Vous avez examin la lame de
ce couteau. Elle est aigu et tranchante. Vous avez remarqu que le
coup avait t appliqu avec une grande vigueur. Faustine s'est
frappe au sein gauche. Non seulement cette arme dangereuse n'a point
touch le coeur, mais encore vous me dites que Faustine sera gurie
dans trois semaines?

--C'est bien simple, allez. La lame s'est enfonce  travers
l'paisseur du sein; le manche l'a arrte. La pointe a heurt la
sixime cte, o elle a dvi. Quand vous avez arrach le couteau de
la plaie, vous avez remarqu que l'hmorragie tait peu considrable.
C'est qu'aucune artre n'tait coupe; l'coulement sanguin se faisait
par nappe. Lorsque je suis arriv, la respiration se rtablissait
dj. Il m'a t facile de constater que la plaie ne pntrait pas
jusqu'aux poumons. Je lui ai fait un pansement occlusif; de la ouate
phnique recouverte d'une bande en _huit-de-chiffre_, et tout a t
dit. C'est l'enfance de l'art. Je lui ai donn une potion de chloral
pour l'endormir. Dj demain, elle sera plus calme.

--N'importe. Je vais passer la nuit auprs d'elle.

--C'est compltement inutile. Faites-vous dresser un lit dans le
boudoir, si vous voulez; mais ne veillez pas. Adieu, chre madame, et
n'oubliez pas qu'_avant tout_, (il appuyait sur ces deux mots), il
faut que notre amie reste trs calme.

La convalescence de Mme de Guessaint suivit un cours trs rgulier.
Pourquoi avait-elle voulu se tuer? Mme Percier pouvait le souponner;
il ne lui convenait pas de provoquer sur un pareil sujet une
confidence qu'on ne lui faisait point. Avant tout, elle dsirait que
son amie ignort la trs grave maladie qui menaait la vie de Jacques
Rosny. Quatre jours aprs le suicide manqu de Faustine, la jeune
femme avait lu dans un journal que le sculpteur tait atteint d'une
fivre crbrale. On racontait, dans un cho de Paris trs
circonstanci, que l'auteur du _Vercingtorix_ allait peut-tre
mourir. Il suffisait  Nelly de rapprocher le dsespoir de Faustine et
la maladie de Jacques pour deviner qu'un drame violent se jouait entre
ces deux tres. Mais lequel? Elle observait son amie, elle l'tudiait.
Pas un mot ne trahissait la vrit. Mme de Guessaint, toujours
hautaine, mais triste et rsigne, parlait de tout, except de son
accs de dsespoir. Elle disait: Quand je serai gurie, je ferai
telle chose; quand je n'aurai plus la fivre, je me lverai. Elle ne
prononait pas le mot de blessure, comme si elle avait honte de cet
accs de folie.

Une nuit, ne dormant pas, elle repassait un  un, dans son esprit,
tous les vnements qui s'taient succd depuis six mois. Il
s'oprait un travail psychologique trs curieux chez cette fine
crature. Il lui semblait qu'ayant t fort malade, elle commenait
seulement  gurir. Elle s'tudiait et ne se comprenait pas; car
lorsqu'elle regardait en elle mme, il lui semblait dcouvrir une
autre femme qu'elle ne connaissait plus. Faustine pensait  Jacques
comme on pense  un tre qui est trs loin de vous, qu'on n'a pas vu
depuis longtemps, et dont le souvenir est  la fois cruel et
dlicieux. A la lueur tremblante de la veilleuse, elle voquait le
visage de l'artiste, son front large et intelligent, ses yeux bleu
sombre o flambait l'clatante flamme du gnie. Comme elle l'avait
aim! Et de ce vritable amour qui venait de la pense rflchie,
d'une tendresse librement change, et non pas d'un vulgaire dlire
des sens. Elle s'tait donne  lui, violant toutes ses pudeurs de
femme hautaine et pure; elle s'tait donne  lui, et voil que,
maintenant, il lui apparaissait comme un tranger! C'tait donc cela,
l'amour! Une surexcitation nerveuse du cerveau qui ne laissait aprs
elle qu'une douloureuse amertume! Elle l'avait ador pourtant! Elle
l'avait ador, et rien ne restait de ce dlire passager, rien qu'une
tendresse mue, faite de dsenchantement et de regret, car elle tait
une honnte femme, cre pour les amours permises qui ont le droit de
se montrer en plein soleil, et elle prouvait une instinctive
rpulsion pour le demi-jour banal des tendresses dfendues. Elle
s'analysait parfaitement; elle avait voulu se tuer, non parce qu'elle
perdait l'amour de Jacques, mais parce qu'elle se sentait avilie et
souille, et que rien dsormais ne pouvait laver la tache de sa
chastet perdue. Ce suicide mlodramatique n'tait que la dernire
convulsion de son amour: et il lui semblait que sa passion d'autrefois
s'chappait lentement de son coeur comme le sang qui coulait goutte 
goutte de sa blessure!

       *       *       *       *       *

Jacques Rosny ne connut jamais cette tentative de suicide. Aprs la
scne violente o il criait  la jeune femme son adieu dsespr, il
rentrait chez lui comme un fou. Franoise le trouvait exalt,
fivreux; et, le lendemain, une fivre crbrale se dclarait. La
vaillante crature tait prte  lutter, comme toujours. Pas un
instant elle ne voulut le quitter, le disputant  la mort qui
s'accrochait aprs lui. La maladie suivit d'ailleurs son cours
naturel, sans complications. Ds le dbut, le jeune homme fut pris
d'un dlire acharn, furieux. Il se dressait sur son lit, comme pour
chasser au loin une image obsdante; il s'criait, en tordant ses
mains: Elle est l... Je ne veux pas la voir... Je ne l'aime plus...
je ne l'aime plus! Et puis il retombait dans les divagations de son
cerveau affol. Vers la fin de la seconde quinzaine, il se produisit
une sorte d'accalmie; mais Jacques ne retrouva toujours pas sa raison.
Elle ne revint que le dix-neuvime jour; et, ds lors, ce ne fut plus
qu'une affaire de temps. Peu  peu, les forces reparurent, et la
convalescence s'opra d'une faon trs naturelle; la jeunesse est si
puissante, elle possde tant de forces! Sitt qu'il put sortir, le
docteur Grandier l'envoya  la campagne. Il n'avait pas besoin de
l'interroger. L'illustre mdecin savait parfaitement  quoi s'en tenir
sur son tat d'me.

Avec la finesse attendrie des vieillards que l'ge n'a point rendus
gostes, il pouvait prononcer sur Jacques et sur Faustine un
diagnostic trs exact. Il connaissait la maladie passionnelle de ces
deux tres aussi exactement qu'il et not les degrs d'une fivre
typhode. Chez l'un et chez l'autre, l'amour tait mort, tu de la
mme faon, et par des causes identiques. Faustine et Jacques, jets
dans un drame violent, avaient dpens dans la lutte toutes leurs
forces nerveuses. Lancs contre un obstacle invincible, ils s'y
taient briss, et retombaient meurtris et sanglants. Alors, chez le
jeune homme comme chez la jeune femme, la raction commenait: tous
les deux cessaient d'aimer parce que tous les deux avaient puis la
somme de rsistance qu'ils possdaient. Ils avaient trop souffert l'un
et l'autre; le bonheur qu'ils gotaient dans leurs tendresses
partages n'tait plus en proportion exacte avec la douleur qu'elles
leur faisaient prouver.

Ces deux tres, qui s'taient adors jusqu' vouloir mourir,
recommencrent peu  peu leur existence d'autrefois avec la mme
srnit. Ils se revirent pour la premire fois chez M. Grandier. Le
savant runissait quelques amis  dner; et, brusquement, Jacques se
trouva en face de Faustine. Ils devinrent fort ples; aprs un court
silence, il alla droit vers la jeune femme et lui tendit la main. Elle
le regardait de ses yeux doux et fiers, o luisait une pense calme.

--Toujours amis? murmura-t-elle.

--Toujours!

Et ils parlrent de choses indiffrentes.

M. Grandier ne les perdait pas de vue. Il souriait finement.

--Heureusement que la sixime cte est bien place! murmura-t-il.

Il y eut un court silence.

--Jacques, reprit-il  haute voix, qu'est-ce que vous faites pour le
prochain Salon?

--Une _Phdre_, docteur!

--Une Phdre mourant d'amour? Cela manque de ralit, mon ami. On ne
meurt d'amour que dans les romans...

Il aurait pu ajouter que ce n'est aussi que dans les romans que les
dnouements existent. Dans la vie, rien ne finit, parce que tout
recommence.

    BENFELD (ALSACE). Avril-novembre 1885.


    Paris.--Typ. G. Chamerot, 19, rue des Saints-Pres.--18634.





End of Project Gutenberg's Mademoiselle de Bressier, by Albert Delpit

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Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
