The Project Gutenberg EBook of L'ingnieux chevalier Don Quichotte de la
Manche, by Michel Cervantes

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Title: L'ingnieux chevalier Don Quichotte de la Manche

Author: Michel Cervantes

Illustrator: G. Roux

Translator: Charles Furne

Release Date: April 15, 2013 [EBook #42524]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DON QUICHOTTE DE LA MANCHE ***




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  Au lecteur

  L'orthographe et la typographie sont conformes  l'dition papier.
  Seules les erreurs manifestes d'imprimerie ont t corriges.




  L'INGNIEUX CHEVALIER
  DON QUICHOTTE
  DE LA MANCHE


  PARIS.--IMP. SIMON RAON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1




  L'INGNIEUX CHEVALIER
  DON QUICHOTTE
  DE LA MANCHE

  PAR

  MICHEL CERVANTES

  TRADUCTION NOUVELLE
  PAR CH. FURNE


  ILLUSTRE DE 160 DESSINS PAR G. ROUX
  GRAVS PAR YON ET PERRICHON

  [Illustration]

  PARIS
  FURNE, JOUVET ET C{IE}, DITEURS
  RUE SAINT-ANDR-DES-ARTS, 45




  L'INGNIEUX CHEVALIER
  DON QUICHOTTE
  DE LA
  MANCHE

  [Illustration]




PRFACE


En te prsentant ce livre enfant de mon esprit, ai-je besoin de te
jurer, ami lecteur, que je voudrais qu'il ft le plus beau, le plus
ingnieux, le plus parfait de tous les livres? Mais, hlas! je n'ai pu
me soustraire  cette loi de la nature qui veut que chaque tre engendre
son semblable. Or, que pouvait engendrer un esprit strile et mal
cultiv tel que le mien, sinon un sujet bizarre, fantasque, rabougri et
plein de penses tranges qui ne sont jamais venues  personne? De plus,
j'cris dans une prison, et un pareil sjour, sige de toute
incommodit, demeure de tout bruit sinistre, est peu favorable  la
composition d'un ouvrage, tandis qu'un doux loisir, une paisible
retraite, l'amnit des champs, la srnit des cieux, le murmure des
eaux, la tranquillit de l'me, rendraient fcondes les Muses les plus
striles.

Je sais que la tendresse fascine souvent les yeux d'un pre, au point de
lui faire prendre pour des grces les imperfections de son enfant; c'est
pourquoi je m'empresse de te dclarer que don Quichotte n'est pas le
mien; il n'est que mon fils adoptif. Aussi je ne viens pas, les larmes
aux yeux, suivant l'usage, implorer humblement pour lui ton indulgence;
libre de ton opinion, matre absolu de ta volont comme le roi l'est de
ses gabelles, juge-le selon ta fantaisie; tu sais du reste notre
proverbe: Sous mon manteau, je tue le roi[1]. Te voil donc bien averti
et dispens envers moi de toute espce de mnagements; le bien ou le mal
que tu diras de mon ouvrage ne te vaudra de ma part pas plus d'inimiti
que de reconnaissance.

  [1] Debajo de mi manto, el rey mato.

J'aurais voulu te l'offrir sans ce complment oblig qu'on nomme
prface, et sans cet interminable catalogue de sonnets et d'loges qu'on
a l'habitude[2] de placer en tte de tous les livres; car bien que
celui-ci m'ait donn quelque peine  composer, ce qui m'a cot le plus,
je dois en convenir, cher lecteur, c'est la prface que tu lis en ce
moment; bien des fois j'ai pris, quitt, repris la plume, sans savoir
par o commencer.

  [2] Cette coutume, alors gnrale, tait surtout trs-suivie en
  Espagne.

J'tais encore dans un de ces moments d'impuissance, mon papier devant
moi, la plume  l'oreille, le coude sur la table et la joue dans la
main, quand je fus surpris par un de mes amis, homme d'esprit et de bon
conseil, lequel voulut savoir la cause de ma profonde rverie. Je lui
confessai que le sujet de ma proccupation tait la prface de mon
histoire de don Quichotte, et qu'elle me cotait tant d'efforts, que
j'tais sur le point de renoncer  mettre en lumire les exploits du
noble chevalier.

Et pourtant, ajoutais-je, comment se risquer  publier un livre sans
prface? Que dira de moi ce svre censeur qu'on nomme le public,
censeur que j'ai nglig depuis si longtemps, quand il me verra
reparatre vieux et cass[3], avec un ouvrage maigre d'invention, pauvre
de style, dpourvu d'rudition, et, ce qui est pis encore, sans
annotations en marges et sans commentaires, tandis que nos ouvrages
modernes sont tellement farcis de sentences d'Aristote, de Platon et de
toute la troupe des philosophes, que, dans son enthousiasme, le lecteur
ne manque jamais de porter aux nues ces ouvrages comme des modles de
profonde rudition? Et qu'est-ce, bon Dieu, quand leurs auteurs en
arrivent  citer la sainte criture! Oh! alors, on les prendrait pour
quelque saint Thomas, ou autre fameux docteur de l'glise; en effet, ils
ont tant de dlicatesse et de got, qu'ils se soucient fort peu de
placer aprs le portrait d'un libertin dprav un petit sermon chrtien,
si joli, mais si joli, que c'est plaisir de le lire et de l'entendre.
Vous voyez bien que mon ouvrage va manquer de tout cela, que je n'ai
point de notes ni de commentaires  la fin de mon livre, qu'ignorant les
auteurs que j'aurais pu suivre, il me sera impossible d'en donner, comme
tous mes confrres, une table alphabtique commenant par Aristote et
finissant par Xnophon, ou par Zole et Zeuxis, quoique celui-ci soit un
peintre et l'autre un critique plein de fiel.

  [3] Cervantes avait cinquante-sept ans lorsqu'il publia la premire
  partie du _Don Quichotte_.

Mais ce n'est pas tout; mon livre manquera encore de ces sonnets
remplis d'loges pour l'auteur, dont princes, ducs, vques, grandes
dames et potes clbres, font ordinairement les frais (quoique, avec
des amis comme les miens, il m'et t facile de m'en pourvoir et des
meilleurs); aussi tant d'obstacles  surmonter m'ont-ils fait prendre la
rsolution de laisser le seigneur don Quichotte enseveli au fond des
archives de la Manche, plutt que de le mettre au jour dnu de ces
ornements indispensables qu'un maladroit de mon espce dsespre de
pouvoir jamais lui procurer. C'tait l le sujet de la rverie et de
l'indcision o vous m'avez surpris.

A ces paroles, mon ami partit d'un grand clat de rire. Par ma foi,
dit-il, vous venez de me tirer d'une erreur o j'tais depuis longtemps:
je vous avais toujours cru homme habile et de bons sens, mais je viens
de m'apercevoir qu'il y a aussi loin de vous  cet homme-l que de la
terre au ciel. Comment de semblables bagatelles, et si faciles 
obtenir, ont-elles pu vous arrter un seul instant, accoutum que vous
tes  aborder et  vaincre des difficults bien autrement srieuses? En
vrit, je gagerais que ce n'est pas insuffisance de votre part, mais
simplement paresse ou dfaut de rflexion. M'accordez-vous quelque
confiance? Eh bien, coutez-moi, et vous allez voir de quelle faon je
saurai aplanir les obstacles qui vous empchent de publier l'histoire de
votre fameux don Quichotte de la Manche, miroir et fleur de la
chevalerie errante.

Dieu soit lou! m'criai-je; mais comment parviendrez-vous  combler ce
vide et  dbrouiller ce chaos?

Ce qui vous embarrasse le plus, rpliqua mon ami, c'est l'absence de
sonnets et d'loges dus  la plume d'illustres personnages pour placer
en tte de votre livre? Eh bien, qui vous empche de les composer
vous-mme et de les baptiser du nom qu'il vous plaira de leur donner?
Attribuez-les au prtre Jean des Indes[4], ou  L'empereur de
Trbizonde: vous savez qu'ils passent pour d'excellents crivains. Si,
par hasard, des pdants s'avisent de contester et de critiquer pour
semblable peccadille, souciez-vous-en comme d'un maravdis; allez,
allez, quand mme le mensonge serait avr, on ne coupera pas la main
qui en sera coupable. Pour ce qui est des citations marginales, faites
venir  propos quelques dictons latins, ceux que vous savez par coeur ou
qui ne vous donneront pas grand'peine  trouver. Par exemple, avez-vous
 parler de l'esclavage et de la libert? qui vous empche de mettre

  Non bene pro toto libertas venditur auro.

Traitez-vous de la mort? citez sur-le-champ:

  Pallida mors quo pulsat pede pauperum tabernas
        Regumque turres....

  [4] Personnage proverbial, comme l'est encore le juif errant.

S'il est question de l'amour que Dieu commande d'avoir pour son ennemi,
l'criture sainte ne nous dit-elle pas: _Ego autem dico vobis, diligite
inimicos vestros_? S'il s'agit de mauvaises penses, recourez 
l'vangile: _De corde exeunt cogitationes mal_. Pour l'instabilit de
l'amiti, Caton vous prtera son distique:

  Donec eris felix, multos numerabis amicos;
    Tempora si fuerint nubila, solus eris[5].

  [5] C'est  tort que Cervantes attribue ces vers  Caton; ils sont
  d'Ovide.

Avec ces bribes de latin amenes  propos, vous passerez pour un rudit,
et par le temps qui court, cela vaut honneur et profit.

Quant aux notes et commentaires qui devront complter votre livre, voici
comment vous pourrez procder en toute sret. Vous faut-il un gant?
prenez-moi Goliath, et avec lui vous avez un commentaire tout fait; vous
direz: Le gant Golias ou Goliath tait un Philistin que le berger David
tua d'un coup de fronde dans la valle de Trbinthe, ainsi qu'il est
crit au _Livre des Rois_, chapitre..... Voulez-vous faire une excursion
dans le domaine des sciences, en gographie, par exemple? eh bien,
arrangez-vous pour parler du Tage, et vous avez l une magnifique
priode! Dites: Le fleuve du Tage fut ainsi nomm par un ancien roi des
Espagnes, parce qu'il prend sa source en tel endroit, et qu'il a son
embouchure dans l'Ocan, o il se jette aprs avoir baign les murs de
la clbre et opulente ville de Lisbonne, il passe pour rouler un sable
d'or, etc., etc. Voulez-vous parler de brigands? je vous recommande
l'histoire de Cacus. Vous faut-il des courtisanes? l'vque de
Mondonedo[6] vous fournira des Samies, des Las, des Flores. S'agit-il
de dmons femelles? Ovide vous offre sa Mde. Sont-ce des magiciennes
ou enchanteresses? vous avez Calypso dans Homre et Circ dans Virgile.
En fait de grands capitaines, Jules Csar se peint lui-mme dans ses
_Commentaires_, et Plutarque vous fournira mille Alexandre. Enfin si
vous avez  traiter de l'amour, avec deux onces de langue italienne,
Lon Hbreu[7] vous donnera pleine mesure; et s'il vous rpugne de
recourir  l'tranger, nous avons en Espagne le Trait de Fonseca sur
l'Amour de Dieu, dans lequel se trouve dvelopp tout ce que l'homme le
plus exigeant peut dsirer en semblable matire. Chargez-vous seulement
d'indiquer les sources o vous puiserez, et laissez-moi le soin des
notes et des commentaires; je me charge de remplir vos marges, et de
barbouiller quatre feuilles de remarques par-dessus le march.

  [6] Don Antonio de Guevara, auteur de la notable histoire des _Trois
  Amoureuses_.

  [7] Rabbin, portugais qui a crit les _Dialogues d'amour_.

Mais, il me semble, en vrit, que votre ouvrage n'a aucun besoin de ce
que vous dites lui manquer, puisqu'en fin de compte vous n'avez voulu
faire qu'une satire des livres de chevalerie, qu'Aristote n'a pas
connus, dont Cicron n'a pas eu la moindre ide, et dont saint Basile ne
dit mot. Ces fantastiques inventions n'ont rien  dmler avec les
ralits de l'histoire, ni avec les calculs de la gomtrie, les rgles
et les arguments de la rhtorique. Vous n'avez pas sans doute la
prtention de convertir les gens, comme veulent le faire tant de vos
confrres qui mlent le sacr et le profane, mlange coupable et
indcent que doit svrement rprouver tout esprit vraiment chrtien!
Bien exprimer ce que vous avez  dire, voil votre but; ainsi, plus
l'imitation sera fidle, plus votre ouvrage approchera de la perfection.
Si donc vous n'en voulez qu'aux livres de chevalerie, pourquoi emprunter
des sentences aux philosophes, des citations  la sainte criture, des
fables aux potes, des discours aux rhteurs, des miracles aux saints?
Faites seulement que votre phrase soit harmonieuse et votre rcit
intressant; que votre langage, clair et prcis, rende votre intention
sans obscurit ni quivoque; tchez surtout qu'en vous lisant, le
mlancolique ne puisse s'empcher de rire, que l'ignorant s'instruise,
que le connaisseur admire, que le sage se croie tenu de vous louer.
Surtout visez constamment  dtruire cette ridicule faveur qu'ont
usurpe auprs de tant de gens les livres de chevalerie; et, par ma foi,
si vous en venez  bout, vous n'aurez pas accompli une mince besogne.

J'avais cout dans un grand silence ce que disait mon ami; ses raisons
frapprent tellement mon esprit que, sans rpliquer, je les tins, 
l'instant mme, pour excellentes, et je rsolus d'en faire cette
prface, dans laquelle tu reconnatras, cher lecteur, le grand sens d'un
tel conseiller, et ma bonne fortune qui me l'avait envoy si  propos.
Tu y trouveras aussi ton compte, puisque, sans autre prliminaire, tu
vas passer  l'histoire nave et sincre de ce don Quichotte de la
Manche, regard par les habitants de la plaine de Montiel comme le plus
chaste des amants et le plus vaillant des chevaliers. Mais je ne
voudrais pas trop exagrer le service que tu me dois pour t'avoir fait
connatre un hros si recommandable; je demande seulement que tu me
saches quelque gr de te prsenter son illustre cuyer Sancho Panza,
dans la personne duquel tu trouveras, je l'espre, rassembles toutes
les grces _cuyresques_ parses dans la foule vaine et insipide des
livres de chevalerie.

Sur ce, que Dieu te conserve, cher lecteur, sans m'oublier cependant.




UN MOT SUR CETTE NOUVELLE TRADUCTION

Comme Homre, comme Virgile, Dante, Shakespeare, Cervantes, a eu un
grand nombre de traducteurs; et cependant aprs tant d'essais, le
chef-d'oeuvre de cet immortel crivain _Don Quichotte_, en un mot, est
encore et restera toujours  traduire.

Notre admiration pour Cervantes et pour la chevaleresque patrie qui l'a
vu natre nous a depuis longtemps inspir le dsir et fait prendre la
rsolution de tenter cette prilleuse aventure. Aussi, pour nous y
prparer, avons-nous lu et relu l'inimitable roman de _Gil Blas_, ce
modle accompli de l'art du conteur.

Dans les lettres, obscur ouvrier de la onzime heure, nous n'avons pas
la prtention d'avoir atteint le but que tant d'autres, avant nous, ont
poursuivi avec constance et quelquefois avec bonheur; mais dans la
mesure de nos forces, et par une version fidle que nous nous sommes
efforc de rendre agrable, nous avons cherch  augmenter le nombre des
admirateurs d'un des plus beaux gnies dont s'honore l'humanit.

C'est le rsultat de cette tentative que nous soumettons au public.

  CH. FURNE.




[Illustration]

L'INGNIEUX CHEVALIER

DON QUICHOTTE

DE LA MANCHE




PREMIRE PARTIE

LIVRE PREMIER--CHAPITRE PREMIER

QUI TRAITE DE LA QUALIT ET DES HABITUDES DE L'INGNIEUX DON QUICHOTTE


Dans un petit bourg de la Manche, dont je ne veux pas me rappeler le
nom[8], vivait nagure un de ces hidalgos qui ont lance au rtelier,
rondache antique, vieux cheval et lvrier de chasse.--Une _olla_[9],
bien plus souvent de boeuf[10] que de mouton, un _saupiquet_[11] le
soir, le vendredi des lentilles, des abatis de btail le samedi, et le
dimanche quelques pigeonneaux outre l'ordinaire, emportaient les trois
quarts de son revenu; le reste payait son justaucorps de panne de soie,
avec chausses et mules de velours pour les jours de fte, car d'habitude
notre hidalgo se contentait d'un surtout de la bonne laine du pays. Une
gouvernante qui avait pass quarante ans, une nice qui n'en avait pas
vingt, et un valet qui savait travailler aux champs, triller un cheval
et manier la serpette, composaient toute sa maison. Son ge frisait la
cinquantaine; il tait de complexion robuste, maigre de visage, sec de
corps, fort matinal et grand chasseur. Parmi les historiens,
quelques-uns ont dit qu'il s'appelait Quisada ou Quesada, d'autres le
nomment Quixana. Au reste cela importe peu, pourvu que notre rcit ne
s'carte en aucun point de l'exacte vrit.

  [8] Argamasilla de Alba; on y montre encore une antique maison o la
  tradition locale place la prison de Cervantes.

  [9] _Olla_, pot-au-feu.

  [10] En Espagne, le boeuf est moins estim que le mouton.

  [11] _Salpicon_, saupiquet, minc de viande avec une sauce qui excite
  l'apptit.

Or, il faut savoir que dans ses moments de loisir, c'est--dire  peu
prs toute l'anne, notre hidalgo s'adonnait  la lecture des livres de
chevalerie avec tant d'assiduit et de plaisir, qu'il avait fini par en
oublier l'exercice de la chasse et l'administration de son bien. Son
engouement en vint mme  ce point, qu'il vendit plusieurs pices de
bonne terre pour acqurir ces sortes d'ouvrages; aussi en amassa-t-il un
si grand nombre qu'il en emplit sa maison.

Mais, parmi ces livres, aucun n'tait plus de son got que ceux du
clbre Feliciano de Silva[12]. Les faux brillants de sa prose le
ravissaient, et ses propos quintessencis lui semblaient autant de
perles; il admirait ses cartels de dfis, et surtout ses tirades
galantes o se trouvaient ces mots: _La raison de la draison que vous
faites  ma raison, affaiblit tellement ma raison, que ce n'est pas sans
raison que je me plains de votre beaut_; et cet autre passage vraiment
incomparable: _Les hauts cieux qui de votre divinit divinement par le
secours des toiles vous fortifient et vous font mritante des mrites
que mrite votre grandeur_.

  [12] Feliciano de Silva, auteur de la _Chronique des trs-vaillants
  Chevaliers_.

Le jugement de notre pauvre hidalgo se perdait au milieu de toutes ces
belles phrases; il se donnait la torture pour les approfondir et leur
arracher un sens des entrailles, ce que n'aurait pu faire le grand
Aristote lui-mme, ft-il ressuscit exprs pour cela. Il s'accommodait
mal des innombrables blessures que faisait ou recevait don Belianis;
car, malgr toute la science des chirurgiens qui l'ont guri, un si
intrpide batailleur, disait-il, doit avoir le corps couvert de
cicatrices, et le visage, de balafres. Mais il n'en louait pas moins
dans l'auteur l'ingnieuse faon dont il termine son livre par la
promesse d'une innarrable aventure. Plus d'une fois il fut tent de
prendre la plume afin de l'achever, ce qu'il et fait sans doute et mme
avec succs, si depuis longtemps dj il n'et roul dans sa tte de
plus importantes penses. Souvent il disputait avec le cur de son
village, homme docte qui avait tudi  Siguenza[13], sur la question de
savoir lequel tait meilleur chevalier, de Palmerin d'Angleterre, ou
d'Amadis de Gaule. Le barbier du village, matre Nicolas, prtendait que
personne n'allait  la taille du chevalier Phbus, et que si quelqu'un
pouvait lui tre compar, c'tait le seul don Galaor, parce qu'avec des
qualits qui le rendaient propre  tout, ce Galaor n'tait point un
dameret, un langoureux comme son frre Amadis,  qui d'ailleurs il ne le
cdait en rien quant  la vaillance.

  [13] Siguenza est dit ironiquement.

Bref, notre hidalgo se passionna tellement pour sa lecture, qu'il y
passait les nuits du soir au matin, et les jours du matin au soir, si
bien qu' force de toujours lire et de ne plus dormir, son cerveau se
desscha, et qu'il finit par perdre l'esprit. L'imagination remplie de
tout ce fatras, il ne rvait qu'enchantements, querelles, dfis,
combats, blessures, dclarations galantes, tourments amoureux et autres
extravagances semblables; et ces rveries saugrenues s'taient si bien
loges dans sa tte, que pour lui il n'existait pas au monde d'histoires
plus certaines et plus authentiques.

Il disait que le cid Ruy-Dias avait t certes un bon chevalier, mais
qu'il tait loin de valoir le chevalier de l'Ardente-pe, qui, d'un
seul revers avait pourfendu deux froces et monstrueux gants. Bernard
de Carpio lui semblait l'emporter encore, parce que,  Ronceveaux,
s'aidant fort  propos de l'artifice d'Hercule lorsqu'il touffa entre
ses bras Ante, fils de la Terre, il avait su mettre  mort Roland
l'enchant. Il vantait beaucoup aussi le gant Morgan, qui, seul de
cette race orgueilleuse et farouche, s'tait toujours montr plein de
courtoisie. Mais son hros par excellence, c'tait Renaud de Montauban,
surtout quand il le voyait sortir de son chteau pour dtrousser les
passants, ou, franchissant le dtroit, courir en Barbarie drober cette
idole de Mahomet qui tait d'or massif,  ce que raconte l'histoire.
Quant  ce tratre de Ganelon, afin de pouvoir lui administrer cent
coups de pieds dans les ctes, il aurait de bon coeur donn sa
gouvernante et mme sa nice par-dessus le march.

Enfin, la raison l'ayant abandonn sans retour, il en vint  former le
plus bizarre projet dont jamais fou se soit avis. Il se persuada qu'il
tait convenable et mme ncessaire, tant pour le service de son pays
que pour sa propre gloire, de se faire chevalier errant et de s'en aller
de par le monde, avec son cheval et ses armes, chercher les aventures,
dfendre les opprims, redresser les torts, et affronter de tels dangers
que s'il en sortait  son honneur, sa renomme ne pouvait manquer d'tre
immortelle. Le pauvre rveur se voyait dj couronn par la force de son
bras, et, pour le moins en possession de l'empire de Trbizonde.

Plein de ces agrables penses, et emport par le singulier plaisir
qu'il y trouvait, il ne songea plus qu' passer du dsir  l'action.
Son premier soin fut de dterrer les pices d'une vieille armure, qui,
depuis longtemps couverte de moisissure et ronge par la rouille, gisait
oublie dans un coin de sa maison. Il les nettoya et les rajusta de son
mieux, mais grand fut son chagrin quand au lieu du heaume complet il
s'aperut qu'il ne restait plus que le morion. Son industrie y suppla,
et avec du carton il parvint  fabriquer une espce de demi-salade, qui,
embote avec le morion, avait toute l'apparence d'une salade entire.
Aussitt, pour la mettre  l'preuve, il tira son pe et lui en
dchargea deux coups dont le premier dtruisit l'ouvrage d'une semaine.
Cette fragilit lui dplut fort: afin de s'assurer contre un tel pril
il se mit  refaire son armet, et cette fois il ajouta en dedans de
lgres bandes de fer. Satisfait de sa solidit, mais peu empress de
risquer une seconde exprience, il le tint dsormais pour un casque de
la plus fine trempe.

Cela fait, notre hidalgo alla visiter sa monture; et quoique la pauvre
bte et plus de tares que de membres, et ft de plus chtive apparence
que le cheval de Gonle[14] CUI TANTUM PELLIS ET OSSA FUIT, il lui
sembla que ni le Bucphale d'Alexandre, ni le Babiea du Cid, ne
pouvaient lui tre compars. Il passa quatre jours entiers  chercher
quel nom il lui donnerait, disant qu'il n'tait pas convenable que le
cheval d'un si fameux chevalier, et de plus si excellent par lui-mme,
entrt en campagne sans avoir un nom qui le distingut tout d'abord.
Aussi se creusait-il l'esprit pour lui en composer un qui exprimt ce
que le coursier avait t jadis et ce qu'il allait devenir: le matre
changeant d'tat, le cheval, selon lui, devait changer de nom et
dsormais en porter un conforme  la nouvelle profession qu'il
embrassait. Aprs beaucoup de noms pris, quitts, rogns, allongs,
faits et dfaits, il s'arrta  celui de ROSSINANTE[15], qui lui parut
tout  la fois sonore, retentissant, significatif, et bien digne, en
effet, de la premire de toutes les rosses du monde.

  [14] Bouffon du duc de Ferrare au quinzime sicle, dont le cheval
  n'avait que la peau et les os.

  [15] ROCIN-ANTES, _Rosse auparavant_.

Une fois ce nom trouv pour son cheval, il voulut s'en donner un 
lui-mme, et il y consacra encore huit jours, au bout desquels il se
dcida enfin  s'appeler DON QUICHOTTE, ce qui a fait penser aux auteurs
de cette vridique histoire que son nom tait Quixada et non Quesada,
comme d'autres l'ont prtendu. Mais, venant  se souvenir que le
valeureux Amadis ne s'tait pas appel Amadis tout court, et que pour
rendre  jamais clbre le nom de son pays, il l'avait ajout au sien,
en se faisant appeler Amadis de Gaule, notre hidalgo, jaloux de
l'imiter, voulut de mme s'appeler don Quichotte de la Manche, persuad
qu'il illustrait sa patrie en la faisant participer  la gloire qu'il
allait acqurir.

Aprs avoir fourbi ses armes, fait avec un morion une salade entire,
donn un nom retentissant  son cheval, et en avoir choisi un tout aussi
noble pour lui-mme, il se tint pour assur qu'il ne manquait plus rien,
sinon une dame  aimer, parce qu'un chevalier sans amour est un arbre
sans feuilles et sans fruits, un corps sans me. En effet, que pour la
punition de mes pchs, se disait-il, ou plutt grce  ma bonne toile,
je vienne  me trouver face  face avec un gant, comme cela arrive sans
cesse aux chevaliers errants, que je le dsaronne au premier choc et le
pourfende par le milieu du corps, ou seulement le rduise  merci,
n'est-il pas bien d'avoir une dame  qui je puisse l'envoyer en prsent,
afin qu'arriv devant ma douce souveraine, il lui dise en l'abordant,
d'une voix humble et soumise: Madame, je suis le gant Caraculiambro,
seigneur de l'le de Malindrania, qu'a vaincu en combat singulier votre
esclave, l'invincible et jamais assez clbr don Quichotte de la
Manche. C'est par son ordre que je viens me mettre  vos genoux devant
Votre Grce, afin qu'elle dispose de moi selon son bon plaisir.

Oh! combien notre hidalgo fut heureux d'avoir invent ce beau discours,
et surtout d'avoir trouv celle qu'il allait faire matresse de son
coeur, instituer dame de ses penses! C'tait,  ce que l'on croit, la
fille d'un laboureur des environs, jeune paysanne de bonne mine, dont il
tait devenu amoureux sans que la belle s'en doutt un seul instant.
Elle s'appelait Aldonza Lorenzo. Aprs lui avoir longtemps cherch un
nom qui, sans trop s'carter de celui qu'elle portait, annont
cependant la grande dame et la princesse, il finit par l'appeler
DULCINE DU TOBOSO, parce qu'elle tait native d'un village appel le
Toboso, nom,  son avis, noble, harmonieux, et non moins clatant que
ceux qu'il avait choisis pour son cheval et pour lui-mme.




CHAPITRE II

QUI TRAITE DE LA PREMIRE SORTIE QUE FIT L'INGNIEUX DON QUICHOTTE


Ces prliminaires accomplis, notre hidalgo ne voulut pas diffrer plus
longtemps de mettre  excution son projet, se croyant dj responsable
de tous les maux que son inaction laissait peser sur la terre, torts 
redresser, dettes  satisfaire, injures  punir, outrages  venger.
Ainsi sans se confier  me qui vive, et sans tre vu de personne, un
matin avant le jour (c'tait un des plus chauds du mois de juillet), il
s'arme de pied en cap, enfourche Rossinante, et, lance au poing,
rondache au bras, visire baisse, il s'lance dans la campagne, par la
fausse porte de sa basse-cour, ravi de voir avec quelle facilit il
venait de donner carrire  son noble dsir. Mais  peine fut-il en
chemin, qu'assailli d'une fcheuse pense, peu s'en fallut qu'il
n'abandonnt l'entreprise. Il se rappela tout  coup que n'tant point
arm chevalier, les lois de cette profession lui dfendaient d'entrer
en lice avec aucun chevalier; et que le ft-il, il n'avait droit, comme
novice, de porter que des armes blanches, c'est--dire sans devise sur
l'cu, jusqu' ce qu'il en et conquis une par sa valeur. Ce scrupule le
tourmentait; mais, sa folie l'emportant sur toute considration, il
rsolut de se faire armer chevalier par le premier qu'il rencontrerait,
comme il avait lu dans ses livres que cela s'tait souvent pratiqu.
Quant  ses armes, il se promettait de les fourbir si bien, tout en
tenant la campagne, qu'elles deviendraient plus blanches que l'hermine.
S'tant donc mis l'esprit en repos, il poursuivit son chemin,
s'abandonnant  la discrtion de son cheval, et persuad qu'en cela
consistait l'essence des aventures.

[Illustration:
Paris, S. Raon, imp.                    Furne, Jouvet et comp., dit.

Dans ce moment survint l'htelier (p. 11).]

Pendant qu'il cheminait enseveli dans ses penses, notre chercheur
d'aventures se parlait  lui-mme. Lorsque dans les sicles  venir sera
publi l'histoire de mes glorieux exploits, se disait-il, nul doute que
le sage qui tiendra la plume, venant  raconter cette premire sortie
que je fais si matin, ne s'exprime de la sorte: A peine le blond Phbus
commenait  dployer sur la spacieuse face de la terre les tresses
dores de sa belle chevelure,  peine les petits oiseaux, nuancs de
mille couleurs, saluaient des harpes de leurs langues, dans une douce et
mielleuse harmonie, l'Aurore au teint rose quittant la couche de son
vieil poux pour venir clairer l'horizon castillan, que le fameux
chevalier don Quichotte de la Manche, dsertant la plume paresseuse,
monta sur son fidle Rossinante, et prit sa route  travers l'antique et
clbre plaine de Montiel. C'tait l qu'il se trouvait en ce moment.
Heureux ge, ajoutait-il, sicle fortun qui verra produire au grand
jour mes incomparables prouesses, dignes d'tre ternises par le
bronze et le marbre, retraces par le pinceau, afin d'tre donnes en
exemples aux races futures! Et toi, sage enchanteur, assez heureux pour
tre le chroniqueur de cette merveilleuse histoire, n'oublie pas, je
t'en conjure, mon bon Rossinante, ce cher compagnon de mes pnibles
travaux.

Puis tout  coup, comme dans un transport amoureux: O Dulcine!
s'criait-il, souveraine de ce coeur esclave,  quelle preuve vous le
soumettez en me bannissant avec la rigoureuse dfense de reparatre
devant votre beaut! Du moins qu'il vous souvienne des tourments
qu'endure pour vous ce coeur votre sujet! A ces rveries il en ajoutait
cent autres non moins extraordinaires, sans s'apercevoir que le soleil,
dj bien haut sur l'horizon, lui dardait tellement sur la tte, qu'il
n'en fallait pas davantage pour fondre sa cervelle, s'il lui en tait
rest quelque peu.

Notre hros chemina ainsi tout le jour sans qu'il lui arrivt rien qui
mrite d'tre racont; ce qui le dsesprait, tant il lui tardait de
trouver une preuve digne de son courage. Quelques-uns prtendent que sa
premire aventure fut celle du _puerto Lapice_[16]; d'autres, celle des
moulins  vent; mais tout ce que j'ai pu dcouvrir  ce sujet dans les
annales de la Manche, c'est qu'aprs avoir march jusqu'au coucher du
soleil, son cheval et lui, demi-morts de faim, taient si fatigus,
qu'ils pouvaient  peine se soutenir. En regardant de tous cts s'il ne
dcouvrirait pas quelque abri o il pt se reposer, il aperut, non loin
du chemin qu'il suivait, une auberge isole, laquelle brilla  ses yeux
comme une toile qui allait le conduire au port du salut. Pressant le
pas de son cheval, il y arriva comme le jour finissait.

  [16] En Espagne, on appelle _puerto_, port, un col ou passage dans les
  montagnes.

Sur la porte en ce moment prenaient leurs bats deux de ces donzelles
dont on a coutume de dire qu'elles sont de bonne volont; ces filles
allaient  Sville avec des muletiers qui s'taient arrts l pour y
passer la nuit. Comme notre aventurier voyait partout ce qu'il avait lu
dans ses livres, il n'eut pas plus tt aperu cette misrable
htellerie, qu'il la prit pour un chteau avec ses quatre tourelles, ses
chapiteaux d'argent bruni reluisant au soleil, ses fosss, son
pont-levis, enfin tous les accessoires qui accompagnent ces sortes de
descriptions. A peu de distance il s'arrta, et, retenant la bride de
son cheval, il attendit qu'un nain vnt se montrer aux crneaux pour
annoncer  son de trompe l'arrive d'un chevalier; mais comme rien ne
paraissait, et que Rossinante avait hte de gagner l'curie, don
Quichotte avana de quelques pas et aperut alors les deux filles en
question, qui lui parurent deux nobles damoiselles foltrant devant la
porte du chteau. Un porcher qui passait en ce moment se mit  souffler
dans une corne pour rassembler son troupeau: persuad qu'on venait de
donner le signal de sa venue, notre hros s'approcha tout  fait de ces
femmes, qui,  l'aspect imprvu d'un homme arm jusqu'aux dents,
rentrrent prcipitamment dans la maison. Devinant le motif de leur
frayeur, don Quichotte leva sa visire, et dcouvrant  moiti son sec
et poudreux visage, il leur dit d'un ton calme et doux: Timides vierges,
ne fuyez point, et ne redoutez de ma part aucune offense; la chevalerie,
dont je fais profession, m'interdit d'offenser personne, et surtout de
nobles damoiselles telles que vous paraissez.

Ces femmes le regardaient avec tonnement et cherchaient de tous leurs
yeux son visage sous la mauvaise visire qui le couvrait; mais quand
elles s'entendirent appeler damoiselles, elles ne purent s'empcher
d'clater de rire.

La modestie sied  la beaut, reprit don Quichotte d'un ton svre, et
le rire qui procde de cause futile est une inconvenance. Si je vous
parle ainsi, ne croyez pas que ce soit pour vous affliger, ni pour
troubler la belle humeur o je vous vois, car la mienne n'est autre que
de vous servir.

Ce langage et cette bizarre figure ne faisaient que redoubler les clats
de leur gaiet; et cela sans doute et mal tourn, si dans ce moment ne
ft survenu l'htelier, homme d'un norme embonpoint, et par consquent
trs-pacifique. A l'aspect de cet trange personnage tout couvert
d'armes dpareilles, il fut bien prs de partager l'hilarit des deux
donzelles; mais, en voyant cet attirail de guerre, se ravisant, il dit 
l'inconnu: Seigneur chevalier, si Votre Grce a besoin d'un gte, sauf
le lit toutefois, car il ne m'en reste pas un seul, elle trouvera chez
moi tout  profusion.

Aux avances courtoises du gouverneur du chteau (tels lui paraissaient
l'htellerie et l'htelier) don Quichotte rpondit: Seigneur chtelain,
peu de chose me suffit; LES ARMES SONT MA PARURE, _et mes dlassements
les combats_[17].

  [17] Mis arreos son las armas,
       Mi descanso el pelear. (_Romancero._)

A ce nom de chtelain (_castellano_[18]), l'htelier crut que notre
aventurier le prenait pour un Castillan, lui qui tait un franc
Andalous, et mme de la plage de San Lucar, aussi voleur que Cacus,
aussi goguenard qu'un colier ou qu'un page: En ce cas, lui dit-il, _la
couche de Votre Seigneurie doit tre un dur rocher et son sommeil une
veille continuelle_[19]. S'il en est ainsi, vous pouvez mettre pied 
terre, sr de trouver ici mille occasions pour une de passer
non-seulement la nuit, mais toute l'anne sans dormir. En disant cela il
courut tenir l'trier  don Quichotte, qui descendit de cheval avec
beaucoup de peine et d'efforts, comme un homme accabl du poids de ses
armes et qui depuis douze heures tait encore  jeun.

  [18] Il y a ici un jeu de mots: en espagnol, _castellano_ veut dire
  Castillan et chtelain.

  [19] Mi cama las duras peas,
       Mi dormir siempre velar. (_Romancero._)

Le premier soin de notre hros fut de recommander sa monture, affirmant
que de toutes les btes qui dans le monde portaient selle, c'tait
certainement la meilleure. En examinant Rossinante, l'htelier put se
convaincre qu'il en fallait rabattre plus de moiti; toutefois il le
conduisit  l'curie, et revenant aussitt prs de son hte, il le
trouva rconcili avec les deux donzelles, qui s'empressaient  le
dbarrasser de son armure. Elles lui avaient bien t la cuirasse et le
corselet; mais quand il fallut dboter le gorgerin et enlever la
malheureuse salade, attache par des rubans verts, il devint impossible
de dfaire les noeuds sans les couper; aussi don Quichotte ne voulut
jamais y consentir, aimant mieux passer toute la nuit avec sa salade en
tte, ce qui lui faisait la plus plaisante figure qu'on pt imaginer.

Pendant cette crmonie, prenant toujours celles qui le dsarmaient pour
de nobles damoiselles et les matresses de ce chteau, notre hros leur
dbitait d'un air galant ces vers d'un vieux romancero:

  Vit-on jamais un chevalier,
  Plus en faveur auprs des belles?
  Don Quichotte est servi par elles,
  Dames ont soin de son coursier.

Rossinante est son nom, mesdames, et don Quichotte de la Manche celui de
votre serviteur, qui avait fait serment de ne point se dcouvrir avant
d'avoir accompli quelque grande prouesse. Le besoin d'ajuster la romance
de Lancelot  la situation o je me trouve fait que vous savez mon nom
plus tt que je ne l'aurais voulu; mais viendra le temps, j'espre, o
Vos Gracieuses Seigneuries me donneront leurs ordres, o je serai
heureux de leur obir et de mettre  leur service la valeur de mon bras.

Peu accoutumes  de semblables discours, ces femmes ouvraient de grands
yeux et ne rpondaient rien;  la fin pourtant, elles lui demandrent
s'il voulait manger quelque chose.

Volontiers, rpondit don Quichotte; et, quoi que ce puisse tre, tout
viendra fort  propos.

Par malheur, c'tait un vendredi, et il n'y avait dans toute
l'htellerie que les restes d'un poisson sch qu'on appelle en
Espagne, selon la province, morue, merluche ou truitelle. Elles le
prirent de vouloir bien s'en contenter, puisque c'tait la seule chose
qu'on pt lui offrir.

Pourvu qu'il y ait un certain nombre de ces truitelles, rpliqua don
Quichotte, cela quivaudra  une truite; car, me donner la monnaie d'une
pice de huit raux, ou la pice entire, peu importe. D'autant qu'il en
est peut-tre de la truitelle comme du veau, qui est plus tendre que le
boeuf, ou bien encore du chevreau, qui est plus dlicat que le bouc.
Mais, quoi que ce soit, je le rpte, qu'on l'apporte au plus vite; car,
pour supporter la fatigue et le poids des armes, il faut rconforter
l'estomac.

Pour qu'il dnt au frais, une table fut dresse devant la porte de
l'htellerie, et l'htelier lui apporta un morceau de poisson mal
dessal et plus mal cuit, avec un pain moisi plus noir que ses armes.
C'tait un plaisant spectacle de le voir ainsi attabl, la tte embote
dans son morion, visire et mentonnire en avant. Comme il avait peine 
se servir de ses mains pour porter les morceaux  sa bouche, une de ces
dames fut oblige de lui rendre ce service. Quant  le faire boire, ce
fut bien autre chose, et on n'y serait jamais parvenu, si l'htelier ne
se ft avis de percer de part en part un long roseau et de lui en
introduire entre les dents un des bouts. Mais notre hros endurait tout
patiemment, plutt que de laisser couper les rubans de son armet. Sur
ces entrefaites, un chtreur de porcs, qui rentrait  l'htellerie,
s'tant mis  siffler cinq ou six fois, cet incident acheva de lui
persuader qu'il tait dans un fameux chteau, et qu'on lui faisait de la
musique pendant le repas. Alors la merluche fut pour lui de la truite,
le pain noir du pain blanc, les donzelles de grandes dames, l'htelier
le seigneur chtelain. Aussi tait-il ravi de la rsolution qu'il avait
prise, et du gracieux rsultat de sa premire sortie. Une seule chose
cependant le chagrinait au fond de l'me: c'tait de n'tre point encore
arm chevalier, parce qu'en cet tat, disait-il, on ne pouvait
lgitimement entreprendre aucune aventure.




CHAPITRE III

OU L'ON RACONTE DE QUELLE PLAISANTE MANIRE DON QUICHOTTE FUT ARM
CHEVALIER


Tourment de cette pense, il abrge son maigre repas, puis, se levant
brusquement, il appelle l'htelier, l'emmne dans l'curie, et, aprs en
avoir ferm la porte, il se jette  deux genoux devant lui en disant: Je
ne me relverai pas d'o je suis, illustre chevalier, que Votre
Seigneurie ne m'ait octroy l'insigne faveur que j'ai  lui demander,
laquelle ne tournera pas moins  votre gloire qu' l'avantage du genre
humain.

En le voyant dans cette posture suppliante tenir un si trange discours,
l'htelier le regardait tout bahi, et s'opinitrait  le relever; mais
il n'y parvint qu'en promettant de faire ce qu'il dsirait.

Je n'attendais pas moins de votre courtoisie, seigneur, dit don
Quichotte. Le don que je vous demande et que vous promettez de
m'octroyer si obligeamment, c'est demain,  la pointe du jour, de
m'armer chevalier; mais au pralable, afin de me prparer  recevoir cet
illustre caractre que je souhaite avec ardeur, permettez-moi de faire
cette nuit la veille des armes dans la chapelle de votre chteau, aprs
quoi il me sera permis de chercher les aventures par toute la terre,
secourant les opprims, chtiant les mchants, selon le voeu de la
chevalerie, et comme doit le faire tout chevalier errant que sa vocation
appelle  remplir une si noble tche.

[Illustration: Don Quichotte restait firement prs de l'auge (p. 15).]

L'htelier, rus compre (on l'a vu dj), et qui avait quelque soupon
du jugement fl de son hte, acheva de s'en convaincre en entendant un
semblable discours; aussi, pour s'apprter de quoi rire, il voulut lui
donner satisfaction. Il lui dit qu'une pareille rsolution montrait
qu'il tait homme sage et de grand sens; qu'elle tait d'ailleurs
naturelle aux hidalgos d'aussi haute vole qu'il paraissait tre et que
l'annonaient ses gaillardes manires; que lui-mme, dans sa jeunesse,
s'tait vou  cet honorable exercice; qu'il avait visit, en qute
d'aventures, plusieurs parties du monde, ne laissant dans les faubourgs
de Sville et de Malaga, dans les marchs de Sgovie, dans l'oliverie de
Valence, prs des remparts de Grenade, sur la plage de San Lucar, et
dans les moindres cabarets de Tolde[20], aucun endroit o il et
nglig d'exercer la lgret de ses pieds ou la subtilit de ses mains,
causant une foule de torts, cajolant les veuves, dbauchant les jeunes
filles, dupant nombre d'orphelins, finalement faisant connaissance avec
presque tous les tribunaux d'Espagne, ou peu s'en faut; aprs quoi,
ajouta-t-il, je suis venu me retirer dans ce chteau, o, vivant de mon
bien et de celui des autres, je m'empresse d'accueillir tous les
chevaliers errants, de quelque condition et qualit qu'ils soient,
seulement pour l'estime que je leur porte, et pourvu qu'ils partagent
avec moi leurs finances en retour de mes gnreuses intentions. Notre
compre assura qu'il n'avait pas chez lui de chapelle pour faire la
veille des armes, parce qu'on l'avait abattue  seule fin d'en rebtir
une toute neuve; mais qu'il tait certain qu'en cas de ncessit, cette
veille pouvait avoir lieu o bon semblait, qu'en consquence il
engageait son hte  la faire dans la cour du chteau, o, ds la petite
pointe du jour, et avec l'aide de Dieu, s'achverait la crmonie
usite; si bien que, dans quelques heures, il pourrait se vanter d'tre
arm chevalier, autant qu'on pt l'tre au monde. Notre homme finit en
lui demandant s'il portait de l'argent.

  [20] L'htelier donne ici la nomenclature des divers endroits
  frquents par les vagabonds et les voleurs.

Pas un maravdis, rpondit don Quichotte, et dans aucune histoire je
n'ai lu qu'un chevalier errant en ai port.

Vous vous abusez trangement, rpliqua l'htelier: et soyez sr que si
les historiens sont muets sur ce point, c'est qu'ils ont regard comme
superflu de recommander une chose aussi simple que celle de porter avec
soi de l'argent et des chemises blanches. Tenez donc pour certain et
avr que les chevaliers errants dont parlent les livres avaient  tout
vnement la bourse bien garnie, et de plus une petite bote d'onguent
pour les blessures. En effet, comment croire que ces chevaliers, exposs
 des combats incessants, au milieu des plaines et des dserts, eussent
l tout  point quelqu'un pour les panser;  moins cependant qu'un
enchanteur n'accourt  leur secours, amenant  travers les airs, sur un
nuage, quelque dame ou nain porteur d'une fiole d'eau d'une vertu telle,
qu'avec deux simples gouttes sur le bout de la langue ils se trouvaient
tout aussi dispos qu'auparavant: mais,  dfaut de ces puissants amis,
croyez-le bien, ces chevaliers veillaient avec grand soin  ce que leurs
cuyers fussent pourvus d'argent, de charpie et d'onguent; et si par
hasard ils n'avaient point d'cuyer, cas fort rare, ils portaient
eux-mmes tout cela dans une petite besace, sur la croupe de leur
cheval; car, cette circonstance excepte, l'usage de porter besace tait
peu suivi des chevaliers errants. C'est pourquoi, ajouta notre compre,
je vous donne le conseil et mme au besoin l'ordre, comme  celui qui va
tre mon filleul d'armes, de ne plus dsormais vous mettre en route sans
argent; et soyez persuad que, dans plus d'une occasion, vous aurez 
vous applaudir de cette prvoyance.

Don Quichotte promit de suivre ce conseil, et, sans plus tarder, se
prpara  faire la veille des armes dans une basse-cour dpendante de
l'htellerie. Il rassembla toutes les pices de son armure, les posa sur
une auge qui tait prs du puits; aprs quoi, la rondache au bras et la
lance au poing, il se mit  passer et  repasser devant l'abreuvoir,
d'un air calme et fier tout ensemble. Les gens de l'htellerie avaient
t mis au fait de la folie de cet inconnu, de ce qu'il appelait la
veille des armes, et de son violent dsir d'tre arm chevalier. Curieux
d'un spectacle si trange, ils vinrent se placer  quelque distance, et
chacun put l'observer tout  son aise, tantt se promenant d'un pas lent
et mesur, tantt s'appuyant sur sa lance et les yeux attachs sur son
armure. Quoique la nuit ft close, la lune rpandait une clart si vive,
qu'on distinguait aisment jusqu'aux moindres gestes de notre hros.

Sur ces entrefaites, un des muletiers qui taient logs dans
l'htellerie voulut faire boire ses btes; mais pour cela il fallait
enlever les armes de dessus l'abreuvoir. Don Quichotte, qui en le voyant
venir avait devin son dessein, lui cria d'une voix fire: O toi,
imprudent chevalier qui oses approcher des armes d'un des plus vaillants
parmi ceux qui ont jamais ceint l'pe, prends garde  ce que tu vas
faire, et crains de toucher  cette armure, si tu ne veux laisser ici la
vie pour prix de ta tmrit! Le muletier, sans s'inquiter de ces
menaces (mieux et valu pour sa sant qu'il en ft cas!), prit l'armure
par les courroies et la jeta loin de lui.

Plus prompt que l'clair, notre hros lve les yeux au ciel, et
invoquant Dulcine: Ma dame, dit-il  demi-voix, secourez-moi en ce
premier affront qu'essuie ce coeur, votre vassal; que votre faveur me
soit en aide en ce premier pril! Aussitt, jetant sa rondache, il
saisit sa lance  deux mains, et en dcharge un tel coup sur la tte du
muletier, qu'il l'tend  ses pieds dans un tat si piteux qu'un second
l'et  jamais dispens d'appeler un chirurgien. Cela fait, il ramasse
son armure, la replace sur l'abreuvoir, et recommence sa promenade avec
autant de calme que s'il ne ft rien arriv.

Peu aprs, un autre muletier ignorant ce qui venait de se passer, voulut
aussi faire boire ses mules; mais comme il allait toucher aux armes pour
dbarrasser l'abreuvoir, don Quichotte, sans prononcer une parole, et
cette fois sans demander la faveur d'aucune dame, lve de nouveau sa
lance, en assne trois ou quatre coups sur la tte de l'audacieux, et la
lui ouvre en trois ou quatre endroits. Aux cris du bless, tous les gens
de l'htellerie accoururent; mais notre hros, reprenant sa rondache et
saisissant son pe: Dame de beaut, s'crie-t-il, aide et rconfort de
mon coeur, voici l'instant de tourner les yeux de Ta Grandeur vers le
chevalier, ton esclave, que menace une terrible aventure! Aprs cette
invocation, il se sentit tant de force et de courage, que tous les
muletiers du monde n'auraient pu le faire reculer d'un seul pas.

Les camarades des blesss, les voyant en cet tat, se mirent  faire
pleuvoir une grle de pierres sur don Quichotte, qui s'en garantissait
de son mieux avec sa rondache, restant firement prs de l'auge,  la
garde de ses armes. L'htelier criait  tue-tte qu'on laisst
tranquille ce diable d'homme; qu'il avait assez dit que c'tait un fou,
et que, comme tel, il en sortirait quitte, et-il assomm tous les
muletiers d'Espagne. Notre hros vocifrait encore plus fort que lui,
les appelant lches, mcrants, et traitant de flon le seigneur du
chteau, puisqu'il souffrait qu'on maltraitt de la sorte les chevaliers
errants. Si j'avais reu l'ordre de chevalerie, disait-il, je lui
prouverais bien vite qu'il n'est qu'un tratre! Quant  vous, impure et
vile canaille, approchez, approchez tous ensemble, et vous verrez quel
chtiment recevra votre insolence. Enfin il montra tant de rsolution,
que les assaillants cessrent de lui jeter des pierres. Don Quichotte,
laissant emporter les blesss, reprit la veille des armes avec le mme
calme et la mme gravit qu'auparavant.

L'htelier, qui commenait  trouver peu divertissantes les folies de
son hte, rsolut pour y mettre un terme de lui confrer au plus vite ce
malencontreux ordre de chevalerie. Aprs s'tre excus de l'insolence de
quelques malappris, bien chtis du reste, il jura que tout s'tait
pass  son insu; il lui rpta qu'il n'avait point de chapelle dans son
chteau, mais que cela n'tait pas absolument ncessaire, le point
essentiel pour tre arm chevalier consistant, d'aprs sa parfaite
connaissance du crmonial, en deux coups d'pe, le premier sur la
nuque, le second sur l'paule, et affirmant de plus que cela pouvait
s'accomplir n'importe o, ft-ce au milieu des champs. Quant  la veille
des armes, ajouta-t-il, vous tes en rgle, car deux heures suffisent,
et vous en avez pass plus de quatre. Don Quichotte se laissa facilement
persuader, dclarant au seigneur chtelain qu'il tait prt  lui obir,
mais qu'il le priait d'achever promptement la crmonie, parce qu'une
fois arm chevalier, disait-il, si l'on vient derechef m'attaquer, je ne
laisserai personne en vie dans ce chteau, hormis pourtant ceux que mon
noble parrain m'ordonnera d'pargner.

Trs-peu rassur par ces paroles, l'htelier courut chercher le livre o
il inscrivait d'habitude la paille et l'orge qu'il donnait aux
muletiers; puis, accompagn des deux donzelles en question et d'un
petit garon portant un bout de chandelle, il revient trouver don
Quichotte, auquel il ordonne de se mettre  genoux; aprs quoi, les yeux
fixs sur le livre, comme s'il et dbit quelque dvote oraison, il
prend l'pe de notre hros, lui en donne un coup sur la nuque, un autre
sur l'paule, puis invite une de ces dames  lui ceindre l'pe, ce dont
elle s'acquitta avec beaucoup d'aisance et de modestie, mais toujours
sur le point d'clater de rire, si ce qui venait d'arriver n'et tenu en
bride sa gaiet. Dieu fasse de Votre Grce un heureux chevalier, lui
dit-elle, et vous accorde bonne chance dans les combats!

Don Quichotte lui demanda son nom, voulant savoir  quelle noble dame il
demeurait oblig d'une si grande faveur. Elle rpondit qu'elle
s'appelait la Tolosa, que son pre tait fripier  Tolde, dans les
choppes de Sancho Benaya, et qu'en tout temps, en tout lieu et  toute
heure, elle serait sa trs-humble servante. Notre hros la pria, pour
l'amour de lui, de prendre  l'avenir le _don_, et de s'appeler dona
Tolosa, ce qu'elle promit de faire. L'autre lui ayant chauss l'peron,
il lui demanda galement son nom: elle rpondit qu'elle s'appelait la
Molinera, et qu'elle tait fille d'un honnte meunier d'Antequerra.
Ayant obtenu d'elle pareille promesse de prendre le _don_, et de
s'appeler  l'avenir dona Molinera, il lui ritra ses remercments et
ses offres de service.

Cette crmonie termine  la hte, don Quichotte, qui aurait voulu tre
dj en qute d'aventures, s'empressa de seller Rossinante, puis, venant
 cheval embrasser l'htelier, il le remercia de l'avoir arm chevalier,
et cela avec des expressions de gratitude si tranges, qu'il faut
renoncer  vouloir les rapporter fidlement. Pour le voir partir au plus
vite, notre compre lui rendit, en quelques mots, la monnaie de ses
compliments, et, sans rien rclamer pour sa dpense, le laissa aller 
la grce de Dieu.




CHAPITRE IV

DE CE QUI ARRIVA A NOTRE CHEVALIER QUAND IL FUT SORTI DE L'HOTELLERIE


L'aube blanchissait  l'horizon quand don Quichotte quitta l'htellerie
si joyeux, si ravi de se voir enfin arm chevalier, que dans ses
transports il faisait craquer les sangles de sa selle. Toutefois venant
 se rappeler le conseil de l'htelier au sujet des choses dont il
devait absolument se pourvoir, il rsolut de s'en retourner chez lui,
afin de se munir d'argent et de chemises, et surtout pour se procurer un
cuyer, emploi auquel il destinait un laboureur, son voisin, pauvre
diable charg d'enfants, mais, selon lui, trs-convenable  l'office
d'cuyer dans la chevalerie errante. Il prit donc le chemin de son
village; et, comme si Rossinante et devin l'intention de son matre,
il se mit  trotter si prestement, que ses pieds semblaient ne pas
toucher la terre.

Notre hros marchait depuis peu de temps, lorsqu'il crut entendre  sa
droite une voix plaintive sortant de l'paisseur d'un bois. A peine en
fut-il certain, qu'il s'cria: Grces soient rendues au ciel qui
m'envoie sitt l'occasion d'exercer le devoir de ma profession et de
cueillir les premiers fruits de mes gnreux desseins. Ces plaintes
viennent sans doute d'un infortun qui a besoin de secours; et aussitt
tournant bride vers l'endroit d'o les cris lui semblaient partir, il y
pousse Rossinante.

Il n'avait pas fait vingt pas dans le bois, qu'il vit une jument
attache  un chne, et  un autre chne galement attach un jeune
garon d'environ quinze ans, nu jusqu' la ceinture. C'tait de lui que
venaient les cris, et certes il ne les poussait pas sans sujet. Un
paysan vigoureux et de haute taille le fustigeait avec une ceinture de
cuir, accompagnant chaque coup du mme refrain: Yeux ouverts et bouche
close! lui disait-il. Pardon, seigneur, pardon, pour l'amour de Dieu!
criait le pauvre garon, j'aurai dsormais plus de soin du troupeau.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Don Quichotte s'cria d'une voix courrouce: Il est mal de s'attaquer 
qui ne peut se dfendre (p. 17).]

A cette vue, don Quichotte s'cria d'une voix courrouce: Discourtois
chevalier, il est mal de s'attaquer  qui ne peut se dfendre; montez 
cheval, prenez votre lance (il y en avait une appuye contre l'arbre
auquel la jument tait attache[21]), et je saurai vous montrer qu'il
n'appartient qu' un lche d'agir de la sorte.

  [21] Il tait d'usage alors, chez les paysans espagnols, d'tre arm
  de la lance, comme aujourd'hui de porter l'escopette.

Sous la menace de ce fantme arm qui lui tenait sa lance contre la
poitrine, le paysan rpondit d'un ton patelin: Seigneur, ce mien valet
garde un troupeau de brebis que j'ai prs d'ici; mais il est si
ngligent, que chaque jour il en manque quelques-unes; et comme je
chtie sa paresse, ou plutt sa friponnerie, il dit que c'est par
avarice et pour ne pas lui payer ses gages. Sur mon Dieu et sur mon me
il en a menti!

Un dmenti en ma prsence, misrable vilain! repartit don Quichotte; par
le soleil qui nous claire, je suis tent de te passer cette lance au
travers du corps. Qu'on dlie cet enfant et qu'on le paye, sinon, j'en
prends Dieu  tmoin, je t'anantis sur l'heure.

Le paysan, baissant la tte sans rpliquer, dtacha le jeune garon, 
qui don Quichotte demanda combien il lui tait d:

Neuf mois,  sept raux chacun, rpondit-il.

Notre hros ayant compt, trouva que cela faisait soixante-trois raux,
qu'il ordonna au laboureur de payer sur-le-champ, s'il tenait  la vie.
Tout tremblant, cet homme rpondit que dans le mauvais pas o il se
trouvait, il craignait de jurer faux, mais qu'il ne devait pas autant;
qu'en tout cas il fallait en rabattre le prix de trois paires de
souliers, et de deux saignes faites  son valet malade.

Eh bien, rpliqua don Quichotte, cela compensera les coups que vous lui
avez donns sans raison. S'il a us le cuir de vos souliers, vous avez
dchir la peau de son corps; si le barbier lui a tir du sang pendant
sa maladie, vous lui en avez tir en bonne sant; ainsi vous tes
quittes, l'un vaudra pour l'autre.

Le malheur est que je n'ai pas d'argent sur moi, dit le paysan; mais
qu'Andr vienne  la maison, je le payerai jusqu'au dernier ral.

M'en aller avec lui! Dieu m'en prserve! s'cria le berger. S'il me
tenait seul, il m'corcherait comme un saint Barthlemi.

Non, non, rpliqua don Quichotte, il n'en fera rien; qu'il me le jure
seulement par l'ordre de chevalerie qu'il a reu, il est libre, et je
rponds du payement.

Seigneur, que Votre Grce fasse attention  ce qu'elle dit, reprit le
jeune garon; mon matre n'est point chevalier, et n'a jamais reu aucun
ordre de chevalerie: c'est Jean Haldudo le riche, qui demeure prs de
Quintanar.

Qu'importe? dit don Quichotte; il peut y avoir des Haldudos chevaliers;
d'ailleurs ce sont les bonnes actions qui anoblissent, et chacun est
fils de ses oeuvres.

Cela est vrai, rpondit Andr, mais de quelles oeuvres est-il fils, lui
qui me refuse un salaire gagn  la sueur de mon corps?

Vous avez tort, Andr, mon ami, rpliqua le paysan, et, s'il vous plat
de venir avec moi, je fais serment, par tous les ordres de chevalerie
qu'il y a dans le monde, de vous payer ce que je vous dois, comme je
l'ai promis, et mme en raux tout neufs.

Pour neufs, je t'en dispense, reprit notre chevalier; paye-le, cela me
suffit; mais songe  ce que tu viens de jurer d'accomplir, sinon je jure
 mon tour que je saurai te retrouver, fusses-tu aussi prompt  te
cacher qu'un lzard; afin que tu saches  qui tu as affaire, apprends
que je suis le valeureux don Quichotte de la Manche, celui qui redresse
les torts et rpare les injustices. Adieu, qu'il te souvienne de ta
parole, ou je tiendrai la mienne. En achevant ces mots, il piqua
Rossinante, et s'loigna.

Le paysan le suivit quelque temps des yeux, puis, quand il l'eut perdu
de vue dans l'paisseur du bois, il retourna au berger: Viens, mon fils,
lui dit-il, viens que je m'acquitte envers toi comme ce redresseur de
torts me l'a command.

Si vous ne faites, rpondit Andr, ce qu'a ordonn ce bon chevalier (
qui Dieu donne heureuse et longue vie pour sa valeur et sa justice!), je
jure d'aller le chercher en quelque endroit qu'il puisse tre et de
l'amener pour vous chtier, selon qu'il l'a promis.

Trs-bien, reprit le paysan, et pour te montrer combien je t'aime, je
veux accrotre la dette, afin d'augmenter le payement; puis, saisissant
Andr par le bras, il le rattacha au mme chne, et lui donna tant de
coups qu'il le laissa pour mort. Appelle, appelle le redresseur de
torts, lui disait-il, tu verras qu'il ne redressera pas celui-ci,
quoiqu'il ne soit qu' moiti fait; car je ne sais qui me retient, pour
te faire dire vrai, que je ne t'corche tout vif. A la fin, il le
dtacha: Maintenant va chercher ton juge, ajouta-t-il, qu'il vienne
excuter sa sentence; tu auras toujours cela par provision.

Andr s'en fut tout en larmes, jurant de se mettre en qute du seigneur
don Quichotte jusqu' ce qu'il l'et rencontr, et menaant le paysan de
le lui faire payer avec usure. Mais, en attendant, le pauvre diable
s'loignait  demi-corch, tandis que son matre riait  gorge
dploye.

Enchant de l'aventure, et d'un si agrable dbut dans la carrire
chevaleresque, notre hros poursuivait son chemin: Tu peux t'estimer
heureuse entre toutes les femmes, disait-il  demi-voix,  belle
par-dessus toutes les belles, belle Dulcine du Toboso! d'avoir pour
humble esclave un aussi valeureux chevalier que don Quichotte de la
Manche, lequel, comme chacun sait, est arm chevalier d'hier seulement,
et a dj redress la plus grande normit qu'ait pu inventer
l'injustice et commettre la cruaut, en arrachant des mains de cet
impitoyable bourreau le fouet dont il dchirait un faible enfant. En
disant cela, il arrivait  un chemin qui se partageait en quatre, et
tout aussitt il lui vint  l'esprit que les chevaliers errants
s'arrtaient en pareils lieux, pour dlibrer sur la route qu'ils
devaient suivre. Afin de ne faillir en rien  les imiter, il s'arrta;
mais, aprs avoir bien rflchi, il lcha la bride  Rossinante, qui, se
sentant libre, suivit son inclination naturelle, et prit le chemin de
son curie.

Notre chevalier avait fait environ deux milles quand il vit venir  lui
une grande troupe de gens: c'tait, comme on l'a su depuis, des
marchands de Tolde qui allaient acheter de la soie  Murcie. Ils
taient six, tous bien monts, portant chacun un parasol, et accompagns
de quatre valets  cheval et d'autres  pied conduisant les mules. A
peine don Quichotte les a-t-il aperus, qu'il s'imagine rencontrer une
nouvelle aventure; aussitt, pour imiter les passes d'armes qu'il avait
vues dans ses livres, il saisit l'occasion d'en faire une  laquelle il
songeait depuis longtemps. Se dressant sur ses triers d'un air fier, il
serre sa lance, se couvre de son cu, se campe au beau milieu du chemin,
et attend ceux qu'il prenait pour des chevaliers errants. Puis d'aussi
loin qu'ils peuvent le voir et l'entendre, il leur crie d'une voix
arrogante: Qu'aucun de vous ne prtende passer outre,  moins de
confesser que sur toute la surface de la terre il n'y a pas une seule
dame qui gale en beaut l'impratrice de la Manche, la sans pareille
Dulcine du Toboso!

Les marchands s'arrtrent pour considrer cet trange personnage, et, 
la figure non moins qu'aux paroles, ils reconnurent bientt  qui ils
avaient affaire. Mais, voulant savoir o les mnerait l'aveu qu'on leur
demandait, l'un d'eux, qui tait trs-goguenard, rpondit: Seigneur
chevalier, nous ne connaissons pas cette noble dame dont vous parlez;
faites-nous-la voir: et si sa beaut est aussi merveilleuse que vous le
dites, nous confesserons de bon coeur et sans contrainte ce que vous
dsirez.

Et si je vous la faisais voir, rpliqua don Quichotte, quel mrite
auriez-vous  reconnatre une vrit si manifeste? L'essentiel, c'est
que, sans l'avoir vue, vous soyez prts  le confesser,  l'affirmer, et
mme  le soutenir les armes  la main; sinon, gens orgueilleux et
superbes, je vous dfie, soit que vous veniez l'un aprs l'autre, comme
le veulent les rgles de la chevalerie, soit que vous veniez tous
ensemble, comme c'est la vile habitude des gens de votre espce. Je vous
attends avec la confiance d'un homme qui a le bon droit de son ct.

Seigneur chevalier, rpondit le marchand, au nom de tout ce que nous
sommes de princes ici, et pour l'acquit de notre conscience, laquelle
nous dfend d'affirmer une chose que nous ignorons, chose qui d'ailleurs
serait au dtriment des autres impratrices et reines de l'Estramadure
et de la banlieue de Tolde, je supplie Votre Grce de nous faire voir
le moindre petit portrait de cette dame; ne ft-il pas plus grand que
l'ongle, par l'chantillon on juge de la pice; du moins notre esprit
sera en repos, et nous pourrons vous donner satisfaction. Nous sommes
dj si prvenus en sa faveur, que, lors mme que son portrait la
montrerait borgne d'un oeil et distillant de l'autre du vermillon et du
soufre, nous dirons  sa louange tout ce qu'il vous plaira.

Il n'en distille rien, canaille infme! s'cria don Quichotte enflamm
de colre, il n'en distille rien de ce que vous osez dire, mais bien du
musc et de l'ambre; elle n'est ni borgne ni bossue: elle est plus droite
qu'un fuseau de Guadarrama; aussi vous allez me payer le blasphme que
vous venez de profrer. En mme temps, il court la lance basse sur celui
qui avait port la parole, et cela avec une telle furie que si
Rossinante n'et bronch au milieu de sa course, le railleur s'en serait
fort mal trouv.

Rossinante s'abattit, et s'en fut au loin rouler avec son matre, qui
s'effora plusieurs fois de se relever, sans pouvoir en venir  bout,
tant l'embarrassaient son cu, sa lance et le poids de son armure. Mais
pendant ces vains efforts, sa langue n'tait pas en repos: Ne fuyez pas,
lches! criait-il; ne fuyez pas, vils esclaves! c'est par la faute de
mon cheval, et non par la mienne, que je suis tendu sur le chemin.

Un muletier de la suite des marchands, qui n'avait pas l'humeur
endurante, ne put supporter tant de bravades. Il court sur notre hros,
lui arrache sa lance qu'il met en pices, et avec le meilleur tronon il
l'accable de tant de coups que, malgr sa cuirasse, il le broyait comme
du bl sous la meule. On avait beau lui crier de s'arrter, le jeu lui
plaisait tellement qu'il ne pouvait se rsoudre  le quitter. Aprs
avoir bris le premier morceau de la lance, il eut recours aux autres,
et il acheva de les user sur le malheureux chevalier, qui, pendant cette
grle de coups ne cessait d'invoquer le ciel et la terre, et de menacer
les sclrats qui le traitaient si outrageusement. Enfin le muletier se
lassa et les marchands poursuivirent leur chemin avec un ample sujet de
conversation.

Quand don Quichotte se vit seul, il fit de nouveaux efforts pour se
relever; mais s'il n'avait pu y parvenir bien portant, comment l'et-il
fait moulu et presque disloqu? Nanmoins il se consolait d'une disgrce
familire, selon lui, aux chevaliers errants, et qu'il attribuait,
d'ailleurs, tout entire  la faute de son cheval.




CHAPITRE V

OU SE CONTINUE LE RCIT DE LA DISGRACE DE NOTRE CHEVALIER


Convaincu qu'il lui tait impossible de se mouvoir, don Quichotte prit
le parti de recourir  son remde ordinaire, qui consistait  se
rappeler quelques passages de ses livres, et tout aussitt sa folie lui
remit en mmoire l'aventure du marquis de Mantoue et de Baudouin, quand
Charlot abandonna celui-ci, bless dans la montagne; histoire connue de
tout le monde et non moins authentique que les miracles de Mahomet.
Cette aventure lui paraissant tout  fait approprie  sa situation, il
commena  se rouler par terre comme un homme dsespr, rptant d'une
voix dolente ce que l'auteur met dans la bouche du chevalier bless:

  O donc es-tu, dame de mes penses, que mes maux te touchent si peu?
  Ou tu les ignores, ou tu es fausse et dloyale.

Comme il continuait la romance jusqu' ces vers:

  O noble marquis de Mantoue,
  Mon oncle et mon seigneur,

le hasard amena du mme ct un laboureur de son village, qui revenait
de porter une charge de bl au moulin. Voyant un homme tendu sur le
chemin, il lui demanda qui il tait et quel mal il ressentait pour se
plaindre si tristement. Don Quichotte, se croyant Baudouin, et prenant
le laboureur pour le marquis de Mantoue, se met, pour toute rponse, 
lui raconter ses disgrces et les amours de sa femme avec le fils de
l'empereur, comme on le voit dans la romance. Le laboureur, tonn
d'entendre tant d'extravagances, le dbarrassa de sa visire, qui tait
toute brise, et, ayant lav ce visage plein de poussire, le reconnut.
H! bon Dieu, seigneur Quixada, s'cria-t-il (tel devait tre son nom
quand il tait en son bon sens et qu'il n'tait pas encore devenu,
d'hidalgo paisible, chevalier errant), qui a mis Votre Grce en cet
tat?

Au lieu de rpondre  la question, notre chevalier continuait sa
romance. Voyant qu'il n'en pouvait tirer autre chose, le laboureur lui
ta le plastron et le corselet afin de visiter ses blessures; mais ne
trouvant aucune trace de sang, il se mit  le relever de terre non sans
peine, et le plaa sur son ne pour le mener plus doucement. Ramassant
ensuite les armes et jusqu'aux clats de la lance, il attacha le tout
sur le dos de Rossinante qu'il prit par la bride, puis il poussa l'ne
devant lui, et marcha ainsi vers son village, coutant, sans y rien
comprendre, les folies que dbitait don Quichotte.

[Illustration: Il le plaa sur son ne pour le mener plus doucement
(p. 21).]

Toujours proccup de ses rveries, notre hros tait de plus en si
mauvais tat qu'il ne pouvait se tenir sur le pacifique animal; aussi,
de temps en temps, poussait-il de grands soupirs. Le laboureur lui
demanda de nouveau quel mal il ressentait; mais on et dit que le diable
prenait plaisir  rveiller dans la mmoire du chevalier ce qui avait
quelque rapport  son aventure. Oubliant Baudouin, il vint  se rappeler
tout  coup le Maure Abendarraez, quand le gouverneur d'Antequerra,
Rodrigue de Narvaez, l'emmne prisonnier; de sorte qu'il se mit 
dbiter mot pour mot ce que l'Abencerrage rpond  don Rodrigue dans la
_Diane de Montemayor_, et en s'appliquant si bien tout ce fatras, qu'il
tait difficile d'entasser plus d'extravagances. Convaincu que son
voisin tait tout  fait fou, le laboureur pressa le pas afin d'abrger
l'ennui que lui causait cette interminable harangue.

Seigneur don Rodrigue de Narvaez, poursuivait don Quichotte, il faut que
vous sachiez que cette belle Karifa, dont je vous parle, est
prsentement la sans pareille Dulcine du Toboso, pour qui j'ai fait, je
fais et je ferai les plus fameux exploits de chevalerie qu'on ai vus,
qu'on voie et mme qu'on puisse voir dans les sicles  venir.

Je ne suis pas Rodrigue de Narvaez ni le marquis de Mantoue, rpondait
le laboureur, mais Pierre Alonzo, votre voisin; et vous n'tes ni
Baudouin ni le Maure Abendarraez, mais un honnte hidalgo, le seigneur
Quixada.

Je sais qui je suis, rpliquait don Quichotte, et je sais de plus que je
puis tre non-seulement ceux que j'ai dits, mais encore tout  la fois
les douze pairs de France et les neuf preux, puisque leurs grandes
actions runies ne sauraient galer les miennes.

Ces propos et autres semblables les menrent jusqu' leur village, o
ils arrivrent comme le jour finissait. Le laboureur, qui ne voulait pas
qu'on vt notre hidalgo en si piteux tat, attendit que la nuit ft
venue pour le conduire  sa maison, o tout tait en grand trouble de
son absence.

Ses bons amis, le cur et le barbier, s'y trouvaient en ce moment, et la
gouvernante leur disait: Eh bien, seigneur licenci Pero Prez (c'tait
le nom du cur), que pensez-vous de notre matre? Il y a six jours
entiers que nous n'avons vu ni lui ni son cheval, et il faut qu'il ait
emport son cu, sa lance et ses armes, car nous ne les trouvons pas.
Oui, aussi vrai que je suis ne pour mourir, ce sont ces maudits livres
de chevalerie, sa seule et continuelle lecture, qui lui auront brouill
la cervelle. Je lui ai entendu dire bien des fois qu'il voulait se faire
chevalier errant, et s'en aller de par le monde en qute d'aventures;
puissent Satan et Barabbas emporter les livres qui ont troubl la
meilleure tte qui se soit vue dans toute la Manche!

La nice en disait plus encore: Sachez, matre Nicolas (c'tait le nom
du barbier), sachez qu'il arrivait souvent  mon oncle de passer
plusieurs jours et plusieurs nuits sans quitter ces maudites lectures;
aprs quoi, tout hors de lui, il jetait le livre, tirait son pe et
s'escrimait  grands coups contre les murailles; puis, quand il n'en
pouvait plus, il se vantait d'avoir tu quatre gants plus hauts que des
tours, et soutenait que la sueur dont ruisselait son corps tait le sang
des blessures qu'il avait reues dans le combat. L-dessus il buvait un
grand pot d'eau froide, disant que c'tait un prcieux breuvage apport
par un enchanteur de ses amis. Hlas! je me taisais, de peur qu'on ne
penst que mon oncle avait perdu l'esprit, et c'est moi qui suis la
cause de son malheur pour ne pas avoir parl plus tt, car vous y auriez
port remde, et tous ces maudits livres seraient brls depuis
longtemps comme autant d'hrtiques.

C'est vrai, dit le cur; et le jour de demain ne se passera pas sans
qu'il en soit fait bonne justice: ils ont perdu le meilleur de mes amis;
mais je fais serment qu' l'avenir ils ne feront de mal  personne.

Tout cela tait dit si haut que don Quichotte et le laboureur, qui
entraient en ce moment, l'entendirent; aussi ce dernier ne doutant plus
de la maladie de son voisin, se mit  crier  tue-tte: Ouvrez au
marquis de Mantoue et au seigneur Baudouin, qui revient grivement
bless; ouvrez au seigneur maure Abendarraez, que le vaillant Rodrigue
de Narvaez, gouverneur d'Antequerra, amne prisonnier!

On s'empressa d'ouvrir la porte; le cur et le barbier, reconnaissant
leur ami, la nice son oncle, et la gouvernante son matre, accoururent
pour l'embrasser.

Arrtez, dit froidement don Quichotte, qui n'avait pu encore descendre
de son ne; je ne suis bless que par la faute de mon cheval. Qu'on me
porte au lit, et s'il se peut, qu'on fasse venir la sage Urgande pour me
panser.

Eh bien! s'cria la gouvernante, n'avais-je pas devin de quel pied
clochait notre matre? Entrez, seigneur, entrez, et laissez l votre
Urgande; nous vous gurirons bien sans elle. Maudits soient les chiens
de livres qui vous ont mis en ce bel tat!

On porta notre chevalier dans son lit; et comme on cherchait ses
blessures sans en trouver aucune: Je ne suis pas bless, leur dit-il; je
ne suis que meurtri, parce que mon cheval s'est abattu sous moi tandis
que j'tais aux prises avec dix gants, les plus monstrueux et les plus
farouches qui puissent jamais se rencontrer.

Bon, dit le cur, voil les gants en danse. Par mon saint patron! il
n'en restera pas un seul demain avant la nuit.

Ils adressrent mille questions  don Quichotte, mais  toutes il ne
faisait qu'une seule rponse: c'tait qu'on lui donnt  manger et qu'on
le laisst dormir, deux choses dont il avait grand besoin. On s'empressa
de le satisfaire. Le cur s'informa ensuite de quelle manire le
laboureur l'avait rencontr. Celui-ci raconta tout, sans oublier aucune
des extravagances de notre hros, soit lorsqu'il l'avait trouv tendu
sur le chemin, soit pendant qu'il le ramenait sur son ne.

Le lendemain, le cur n'en fut que plus empress  mettre son projet 
excution; il fit appeler matre Nicolas, et tous deux se rendirent  la
maison de don Quichotte.




CHAPITRE VI

DE LA GRANDE ET AGRABLE ENQUTE QUE FIRENT LE CUR ET LE BARBIER DANS
LA BIBLIOTHQUE DE NOTRE CHEVALIER


Notre hros dormait encore quand le cur et le barbier vinrent demander
 sa nice la clef de la chambre o taient les livres, source de tout
le mal. Elle la leur donna de bon coeur, et ils entrrent accompagns de
la gouvernante. L se trouvaient plus de cent gros volumes, tous bien
relis, et un certain nombre en petit format. A peine la gouvernante les
eut-elle aperus, que, sortant brusquement, et rapportant bientt aprs
un vase rempli d'eau bnite: Tenez, seigneur licenci, dit-elle au cur,
arrosez partout cette chambre, de peur que les maudits enchanteurs, dont
ces livres sont pleins, ne viennent nous ensorceler, pour nous punir de
vouloir les chasser de ce monde.

Le cur sourit en disant au barbier de lui donner les livres les uns
aprs les autres, pour savoir de quoi ils traitaient, parce qu'il
pouvait s'en trouver qui ne mritassent pas la peine du feu.

Non, non, dit la nice, n'en pargnez aucun; tous ils ont fait du mal.
Il faut les jeter par la fentre et les amonceler au milieu de la cour,
afin de les brler d'un seul coup, ou plutt les porter dans la
basse-cour, et dresser l un bcher pour n'tre pas incommod par la
fume.

La gouvernante fut de cet avis; mais le cur voulut connatre au moins
le titre des livres.

Le premier que lui passa matre Nicolas tait _Amadis de Gaule_.

Oh! oh! s'cria le cur, on prtend que c'est le premier livre de
chevalerie imprim en notre Espagne, et qu'il a servi de modle  tous
les autres; je conclus  ce qu'il soit condamn au feu, comme chef d'une
si dtestable secte.

Grce pour lui, reprit le barbier; car bien des gens assurent que c'est
le meilleur livre que nous ayons en ce genre. Comme modle, du moins, il
mrite qu'on lui pardonne.

Pour l'heure, dit le cur, on lui fait grce. Voyons ce qui suit.

Ce sont, reprit le barbier, _les Prouesses d'Esplandian_, fils lgitime
d'Amadis de Gaule.

Le fils n'approche pas du pre, dit le cur; tenez, dame gouvernante,
ouvrez cette fentre, et jetez-le dans la cour: il servira de fond au
bcher que nous allons dresser.

La gouvernante s'empressa d'obir, et _Esplandian_ s'en alla dans la
cour attendre le supplice qu'il mritait.

Passons, continua le cur.

Voici _Amadis de Grce_, dit matre Nicolas, et je crois que tous ceux
de cette range sont de la mme famille.

Qu'ils prennent le chemin de la cour, reprit le cur; car, plutt que
d'pargner la reine _Pintiquiniestre_ et le berger _Danirel_, avec tous
leurs propos quintessencis, je crois que je brlerais avec eux mon
propre pre, s'il se prsentait sous la figure d'un chevalier errant.

C'est mon avis, dit le barbier.

C'est aussi le mien, ajouta la nice.

Puisqu'il en est ainsi, dit la gouvernante, qu'ils aillent trouver leurs
compagnons! Et, sans prendre la peine de descendre, elle les jeta
ple-mle par la fentre.

Quel est ce gros volume? demanda le cur.

_Don Olivantes de Laura_, rpondit matre Nicolas.

Il est du mme auteur que le _Jardin de Flore_, reprit le cur, mais je
ne saurais dire lequel des deux est le moins menteur; dans tous les cas,
celui-ci s'en ira dans la cour  cause des extravagances dont il
regorge.

Cet autre est _Florismars d'Hircanie_, dit le barbier.

Quoi! le seigneur Florismars est ici? s'cria le cur; eh bien, qu'il se
dpche de suivre les autres, en dpit de son trange naissance et de
ses incroyables aventures. La rudesse et la pauvret de son style ne
mritent pas un meilleur traitement.

Voici _le Chevalier Platir_, dit matre Nicolas.

C'est un vieux livre fort insipide, reprit le cur, et qui ne contient
rien qui lui mrite d'tre pargn:  la cour! dame gouvernante, et
qu'il n'en soit plus question!

On ouvrit un autre livre; il avait pour titre: _le Chevalier de la
Croix_. Un nom si saint devrait lui faire trouver grce, dit le cur;
mais n'oublions pas le proverbe: Derrire la croix se tient le diable.
Qu'il aille au feu!

Voici _le Miroir de la Chevalerie_, dit le barbier.

Ah! ah! j'ai l'honneur de le connatre, reprit le cur. Nous avons l
Renaud de Montauban avec ses bons amis et compagnons, tous plus voleurs
que Cacus, et les douze pairs de France, et le vridique historien
Turpin. Si vous m'en croyez, nous ne les condamnerons qu' un
bannissement perptuel, par ce motif qu'ils ont inspir Mato Boyardo,
que le clbre Arioste n'a pas ddaign d'imiter[22]. Quant  ce
dernier, si je le rencontre ici parlant une autre langue que la sienne,
qu'il ne s'attende  aucune piti; mais s'il parle son idiome natal,
accueillons-le avec toutes sortes d'gards.

  [22] Boyardo est auteur de _Roland amoureux_, et l'Arioste de _Roland
  furieux_.

Moi, je l'ai en italien, dit le barbier, mais je ne l'entends point.

Plt  Dieu, reprit le cur, que ne l'et pas entendu davantage certain
capitaine[23] qui, pour introduire l'Arioste en Espagne, a pris la peine
de l'habiller en castillan, car il lui a t bien de son prix. Il en
sera de mme de toutes les traductions d'ouvrages en vers; jamais on ne
peut conserver les grces de l'original, quelque talent qu'on y apporte.
Pour celui-ci et tous ceux qui parlent des choses de France, je suis
d'avis qu'on les garde en lieu sr; nous verrons plus  loisir ce qu'il
faudra en faire. J'en excepte pourtant un certain _Bernard de Carpio_
qui doit se trouver par ici, et un autre appel _Roncevaux_; car, s'ils
tombent sous ma main, ils passeront bientt par celles de la
gouvernante.

  [23] Ce capitaine est don Geronimo Ximenez de Urrea, qui avait fait
  une dtestable traduction du _Roland furieux_.

De tout cela, matre Nicolas demeura d'accord sur la foi du cur, qu'il
connaissait homme de bien et si grand ami de la vrit, que pour tous
les trsors du monde il n'aurait pas voulu la trahir. Il ouvrit deux
autres livres: l'un tait _Palmerin d'Olive_, et l'autre _Palmerin
d'Angleterre_.

Qu'on brle cette olive, dit le cur, et qu'on en jette les cendres au
vent; mais conservons cette palme d'Angleterre comme un ouvrage unique,
et donnons-lui une cassette non moins prcieuse que celle trouve par
Alexandre dans les dpouilles de Darius, et qu'il destina  renfermer
les oeuvres d'Homre. Ce livre, seigneur compre, est doublement
recommandable: d'abord il est excellent en lui-mme, de plus il passe
pour tre l'oeuvre d'un roi de Portugal, savant autant qu'ingnieux.
Toutes les aventures du chteau de Miraguarda sont fort bien imagines
et pleines d'art; le style est ais et pur; l'auteur s'est attach 
respecter les convenances, et a pris soin de conserver les caractres:
ainsi donc, matre Nicolas, sauf votre avis, que ce livre et l'_Amadis
de Gaule_ soient exempts du feu. Quant aux autres, qu'ils prissent 
l'instant mme.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Elle jeta les livres ple-mle par la fentre (p. 24).]

Arrtez, arrtez, s'cria le barbier, voici le fameux _Don Belianis_.

_Don Belianis!_ reprit le cur; ses seconde, troisime et quatrime
parties auraient grand besoin d'un peu de rhubarbe pour purger la bile
qui agite l'auteur; cependant, en retranchant son _Chteau de la
Renomme_ et tant d'autres impertinences, on peut lui donner quelque
rpit, et, selon qu'il se sera corrig, on lui fera justice. Mais, en
attendant, gardez-le chez vous, compre, et ne souffrez pas que personne
le lise. Puis, sans prolonger l'examen, il dit  la gouvernante de
prendre les autres grands volumes, et de les jeter dans la cour.

Celle-ci, qui aurait brl tous les livres du monde, ne se le fit pas
dire deux fois, et elle en saisit un grand nombre pour les jeter par la
fentre; mais elle en avait tant pris  la fois, qu'il en tomba un aux
pieds du barbier qui voulut voir ce que c'tait; en l'ouvrant, il lut au
titre: _Histoire du fameux Tirant-le-Blanc_.

Comment! s'cria le cur, vous avez l _Tirant-le-Blanc_? Donnez-le
vite, seigneur compre, car c'est un trsor d'allgresse et une source
de divertissement! C'est l qu'on rencontre le chevalier _Kyrie Eleison
de Montalban_ et _Thomas de Montalban_, son frre, avec le chevalier de
_Fonseca_; le combat du valeureux _Detriant_ contre le dogue; les
finesses de la demoiselle _Plaisir de ma vie_; les amours et les ruses
de la _veuve Tranquille_, et l'impratrice amoureuse de son cuyer.
C'est pour le style le meilleur livre du monde: les chevaliers y
mangent, y dorment, y meurent dans leur lit aprs avoir fait leur
testament, et mille autres choses qui ne se rencontrent gure dans les
livres de cette espce; et pourtant celui qui l'a compos aurait bien
mrit, pour avoir dit volontairement tant de sottises, qu'on l'envoyt
ramer aux galres le reste de ses jours. Emportez ce livre chez vous,
lisez-le, et vous verrez si tout ce que j'en dis n'est pas vrai.

Vous serez obi, dit le barbier; mais que ferons-nous de tous ces petits
volumes qui restent?

Ceux-ci, rpondit le cur, ne doivent pas tre des livres de chevalerie,
mais de posie; et le premier qu'il ouvrit tait _la Diane de
Montemayor_. Ils ne mritent pas le feu, ajouta-t-il, parce qu'ils ne
produiront jamais les dsordres qu'ont causs les livres de chevalerie;
ils ne s'cartent point des rgles du bon sens, et personne ne court
risque de perdre l'esprit en les lisant.

Ah! seigneur licenci! s'cria la nice, vous pouvez bien les envoyer
avec les autres; car si mon oncle vient  gurir de sa fivre de
chevalerie errante, il est capable en lisant ces maudits livres de
vouloir se faire berger, et de se mettre  courir les bois et les prs,
chantant et jouant du flageolet, ou, ce qui serait pis encore, de se
faire pote: maladie contagieuse et surtout, dit-on, incurable.

Cette fille a raison, dit le cur; il est bon d'ter  notre ami une
occasion de rechute. Commenons donc par la _Diane de Montemayor_. Je ne
suis pourtant pas d'avis qu'on la jette au feu; car en se contentant de
supprimer ce qui traite de la sage Flicie et de l'eau enchante,
c'est--dire presque tous les vers, on peut lui laisser,  cause de sa
prose, l'honneur d'tre le premier entre ces sortes d'ouvrages.

Voici _la Diane_, appele la seconde, du Salmentin, dit le barbier; puis
une autre dont l'auteur est Gilles Pol.

Que celle du Salmentin augmente le nombre des condamns, reprit le cur;
mais gardons _la Diane_ de Gilles Pol, comme si Apollon lui-mme en
tait l'auteur. Passons outre, seigneur compre, ajouta-t-il, et
dpchons, car il se fait tard.

Voici les dix livres de _la Fortune d'amour_, composs par Antoine de
l'Ofrase, pote de Sardaigne, dit le barbier.

Par les ordres que j'ai reus! reprit le cur, depuis qu'on parle
d'Apollon et des Muses, en un mot depuis qu'il y a des potes, il n'a
point t compos un plus agrable ouvrage que celui-ci, et quiconque ne
l'a point lu peut dire qu'il n'a jamais rien lu d'amusant.
Donnez-le-moi, seigneur compre; aussi bien je le prfre  une soutane
du meilleur taffetas de Florence.

Ceux qui suivent, continua le barbier, sont _le Berger d'Ibrie_, _les
Nymphes d'Hnars_ et _le Remde  la jalousie_.

Livrez tout cela  la gouvernante, dit le cur; et qu'on ne m'en demande
pas la raison, car nous n'aurions jamais fini.

Et _le Berger de Philida_? dit le barbier.

Oh! ce n'est point un berger, reprit le cur, mais un sage et ingnieux
courtisan qu'il faut garder comme une relique.

Et ce gros volume, intitul _Trsor des posies diverses_? dit matre
Nicolas.

S'il y en avait moins, rpondit le cur, elles n'en vaudraient que
mieux. Toutefois, en retranchant de ce livre quelques pauvrets mles 
de fort belles choses, on peut le conserver; les autres ouvrages de
l'auteur doivent faire pargner celui-ci.

_Le Chansonnier de Lopez de Maldonado!_ Qu'est cela? dit le barbier en
ouvrant un volume.

Je connais l'auteur, reprit le cur; ses vers sont admirables dans sa
bouche, car il a une voix pleine de charme. Il est un peu tendu dans
ses glogues, mais une bonne chose n'est jamais trop longue. Il faut le
mettre avec les rservs. Et celui qui est l tout auprs, comment
s'appelle-t-il?

C'est _la Galate de Michel Cervantes_, rpondit matre Nicolas.

Il y a longtemps que ce Cervantes est de mes amis, reprit le cur, et
l'on sait qu'il est encore plus clbre par ses malheurs que par ses
vers. Son livre ne manque pas d'invention, mais il propose et ne conclut
pas. Attendons la seconde partie qu'il promet[24]; peut-tre y
russira-t-il mieux et mritera-t-il l'indulgence qu'on refuse  la
premire.

  [24] Cervantes renouvela peu de jours avant sa mort, dans la prface
  de _Persiles et Sigismonde_, la promesse de donner cette seconde
  partie de la _Galate_. Elle ne fut point trouve parmi ses crits.

Que sont ces trois volumes? demanda le barbier. _L'Araucana, de don
Alonzo de Hercilla_, _l'Austriada de Juan Rufo, jurat de Cordoue_, et
_le Montserrat de Christoval de Viruez_, pote valencien.

Ces trois ouvrages, rpondit le cur, renferment les meilleurs vers
hroques qu'on ait composs en espagnol, et ils peuvent aller de pair
avec les plus fameux de l'Italie. Gardons-les soigneusement, comme des
monuments prcieux de l'excellence de nos potes.

Le cur, se lassant enfin d'examiner tant de livres, conclut
dfinitivement, sans pousser plus loin l'examen, qu'on jett tout le
reste au feu. Mais le barbier lui en prsenta un qu'il venait d'ouvrir,
et qui avait pour titre _les Larmes d'Anglique_.

Ce serait  moi d'en verser, dit le cur, si cet ouvrage avait t brl
par mon ordre, car l'auteur est un des plus clbres potes,
non-seulement d'Espagne, mais encore du monde entier, et il a
particulirement russi dans la traduction de plusieurs fables d'Ovide.




CHAPITRE VII

DE LA SECONDE SORTIE DE NOTRE BON CHEVALIER DON QUICHOTTE DE LA MANCHE


Ils en taient l, quand tout  coup don Quichotte se mit  jeter de
grands cris: A moi,  moi, valeureux chevaliers! disait-il. C'est ici
qu'il faut montrer la force de vos bras, sinon les gens de la cour vont
remporter le prix du tournoi. Afin d'accourir au bruit, on abandonna
l'inventaire des livres; aussi faut-il croire que si _la Carolea_ et
_Lon d'Espagne_ s'en allrent au feu avec _les Gestes de l'Empereur_,
composs par Louis d'Avila, c'est qu'ils se trouvrent  la merci de la
gouvernante et de la nice, mais  coup sr ils eussent prouv un sort
moins svre si le cur et encore t l.

En arrivant auprs de don Quichotte, on le trouva debout, continuant 
vocifrer, frappant  droite et  gauche, d'estoc et de taille, aussi
veill que s'il n'et jamais dormi. On le prit  bras-le-corps, et, bon
gr, mal gr, on le reporta dans son lit. Quand il se fut un peu calm:
Archevque Turpin, dit-il en s'adressant au cur, avouez que c'est une
grande honte pour des chevaliers errants tels que nous, de se laisser
enlever le prix du tournoi par les gens de la cour, lorsque pendant les
trois jours prcdents l'avantage nous tait rest!

Patience, reprit le cur; la chance tournera, s'il plat  Dieu; ce
qu'on perd aujourd'hui peut se regagner demain. Pour le moment, ne
songeons qu' votre sant; vous devez tre bien fatigu, si mme vous
n'tes grivement bless.

Bless, non, dit don Quichotte, mais bris et meurtri autant qu'on
puisse l'tre; car ce btard de Roland m'a rou de coups avec le tronc
d'un chne, et cela parce que seul je tiens tte  ses fanfaronnades. Je
perdrai mon nom de Renaud de Montauban, ou, ds que je pourrai sortir du
lit, il me le payera cher, en dpit de tous les enchantements qui le
protgent. Pour l'instant, ajouta-t-il, qu'on me donne  manger, rien ne
saurait venir plus  propos; quant  ma vengeance, qu'on m'en laisse le
soin.

On lui apporta ce qu'il demandait, aprs quoi il se rendormit, laissant
tout le monde stupfait d'une si trange folie. Cette nuit mme, la
gouvernante s'empressa de brler les livres qu'on avait jets dans la
cour, et ceux qui restaient encore dans la maison: aussi, tels
souffrirent la peine du feu qui mritaient un meilleur sort; mais leur
mauvaise toile ne le voulut pas, et pour eux se vrifia le proverbe que
souvent le juste paye pour le pcheur.

Un des remdes imagins par le cur et le barbier contre la maladie de
leur ami fut de faire murer la porte du cabinet des livres, afin qu'il
ne la trouvt plus quand il se lverait; esprant ainsi qu'en tant la
cause du mal l'effet disparatrait galement, et que dans tous les cas
on dirait qu'un enchanteur avait emport le cabinet et les livres: ce
qui fut excut avec beaucoup de diligence.

Deux jours aprs, don Quichotte se leva, et son premier soin fut d'aller
visiter sa bibliothque; ne la trouvant plus o il l'avait laisse, il
se mit  chercher de tous cts, passant et repassant o jadis avait t
la porte, ttant avec les mains, regardant partout sans dire mot et sans
y rien comprendre. A la fin pourtant, il demanda de quel ct tait le
cabinet de ses livres.

De quel cabinet parle Votre Grce, rpondit la gouvernante, et que
cherchez-vous l o il n'y a rien? Il n'existe plus ici ni cabinet ni
livres, le diable a tout emport.

Ce n'est pas le diable, dit la nice; c'est un enchanteur, qui, aussitt
aprs le dpart de notre matre, est venu pendant la nuit, mont sur un
dragon, a mis pied  terre, et est entr dans son cabinet, o je ne sais
ce qui se passa; mais au bout de quelque temps, nous le vmes sortir par
la toiture, laissant la maison toute pleine de fume; puis, quand nous
voulmes voir ce qu'il avait fait, il n'y avait plus ni cabinet, ni
livres. Seulement, nous nous souvenons fort bien, la gouvernante et moi:
que ce mcrant nous cria d'en haut, en s'envolant, que c'tait par
inimiti pour le matre des livres qu'il avait fait le dgt dont on
s'apercevrait plus tard. Il dit aussi qu'il s'appelait Mugnaton.

Dites Freston et non Mugnaton, reprit don Quichotte.

Je ne sais si c'est Freton ou Friton, rpliqua la nice, mais je sais
que son nom finissait en _on_.

Cela est vrai, ajouta don Quichotte; ce Freston est un savant enchanteur
qui a pour moi une aversion mortelle, parce que son art lui a rvl
qu'un jour je dois me rencontrer en combat singulier avec un jeune
chevalier qu'il protge; et comme il sait que j'en sortirai vainqueur,
quoi qu'il fasse, il ne cesse, en attendant, de me causer tous les
dplaisirs imaginables; mais je l'avertis qu'il s'abuse et qu'on ne peut
rien contre ce que le ciel a ordonn.

Et qui en doute? dit la nice. Mais, mon cher oncle, pourquoi vous
engager dans toutes ces querelles? Ne vaudrait-il pas mieux rester
paisible dans votre maison, au lieu de courir le monde cherchant de
meilleur pain que celui de froment? Sans compter que bien des gens,
croyant aller querir de la laine, s'en reviennent tondus.

Vous tes loin de compte, ma mie, repartit don Quichotte; avant que
l'on me tonde, j'aurai arrach la barbe  quiconque osera toucher la
pointe d'un seul de mes cheveux.

[Illustration: Cheval et cavalier s'en allrent rouler dans la poussire
(p. 31).]

Les deux femmes s'abstinrent de rpliquer, voyant bien que sa tte
commenait  s'chauffer. Quinze jours se passrent ainsi, pendant
lesquels notre chevalier resta dans sa maison, sans laisser souponner
qu'il penst  de nouvelles folies. Chaque soir, avec ses deux compres,
le cur et le barbier, il avait de fort divertissants entretiens, ne
cessant d'affirmer que la chose dont le monde avait le plus pressant
besoin, c'tait de chevaliers errants et que cet ordre illustre
revivrait dans sa personne. Quelquefois le cur le contredisait, mais le
plus souvent il faisait semblant de se rendre, seul moyen de ne pas
l'irriter.

En mme temps don Quichotte sollicitait en cachette un paysan, son
voisin, homme de bien (s'il est permis de qualifier ainsi celui qui est
pauvre), mais qui n'avait assurment gure de plomb dans la cervelle.
Notre hidalgo lui disait qu'il avait tout  gagner en le suivant, parce
qu'en change du fumier et de la paille qu'il lui faisait quitter, il
pouvait se prsenter telle aventure qui, en un tour de main, lui
vaudrait le gouvernement d'une le. Par ces promesses, et d'autres tout
aussi certaines, Sancho Panza, c'tait le nom du laboureur, se laissa si
bien gagner, qu'il rsolut de planter l femme et enfants, pour suivre
notre chevalier en qualit d'cuyer.

Assur d'une pice si ncessaire, don Quichotte ne songea plus qu'
ramasser de l'argent; et, vendant une chose, engageant l'autre, enfin
perdant sur tous ses marchs, il parvint  runir une somme raisonnable.
Il se pourvut aussi d'une rondache, qu'il emprunta d'un de ses amis;
puis ayant raccommod sa salade du mieux qu'il put, il avisa son cuyer
du jour et de l'heure o il voulait se mettre en route, pour que de son
ct il se munit de ce qui leur serait ncessaire. Il lui recommanda
surtout d'emporter un bissac. Sancho rpondit qu'il n'y manquerait pas,
ajoutant qu'tant mauvais marcheur, il avait envie d'emmener son ne,
lequel tait de bonne force. Le mot ne surprit don Quichotte, qui
chercha  se rappeler si l'on avait vu quelque cuyer monter de la
sorte; aucun ne lui vint en mmoire; cependant il y consentit, comptant
bien donner au sien une plus honorable monture ds sa premire rencontre
avec quelque chevalier discourtois.

Il se pourvut encore de chemises et des autres choses indispensables,
suivant le conseil que lui avait donn l'htelier.

Tout tant prpar en silence, un beau soir Sancho, sans dire adieu  sa
femme et  ses enfants, et don Quichotte, sans prendre cong de sa nice
ni de sa gouvernante, s'chapprent de leur village et marchrent toute
la nuit avec tant de hte, qu'au point du jour ils se tinrent pour
assurs de ne pouvoir tre atteints quand mme on se ft mis  leur
poursuite. Assis sur son ne avec son bissac et sa gourde, Sancho se
prlassait comme un patriarche, dj impatient d'tre gouverneur de
l'le que son matre lui avait promise. Don Quichotte prit la mme route
qu'il avait suivie lors de sa premire excursion, c'est--dire  travers
la plaine de Montiel, o, cette fois, il cheminait avec moins
d'incommodit, parce qu'il tait grand matin, et que les rayons du
soleil, frappant de ct, ne le gnaient point encore.

Ils marchaient depuis quelque temps, lorsque Sancho, qui ne pouvait
rester longtemps muet, dit  son matre: Seigneur, que Votre Grce se
souvienne de l'le qu'elle m'a promise; je me fais fort de la bien
gouverner, si grande qu'elle puisse tre.

Ami Sancho, rpondit don Quichotte, apprends que de tout temps ce fut un
usage consacr parmi les chevaliers errants de donner  leurs cuyers le
gouvernement des les et des royaumes dont ils faisaient la conqute;
aussi, loin de vouloir droger  cette louable coutume, je prtends
faire mieux encore. Souvent ces chevaliers attendaient pour rcompenser
leurs cuyers, que ceux-ci, las de passer de mauvais jours et de plus
mauvaises nuits fussent vieux et incapables de service; alors ils leur
donnaient quelque modeste province avec le titre de marquis ou de comte:
eh bien, moi, j'espre qu'avant six jours, si Dieu me prte vie, j'aurai
su conqurir un si vaste royaume, que beaucoup d'autres en dpendront,
ce qui viendra fort  propos pour te faire couronner roi de l'un des
meilleurs. Ne pense pas qu'il y ait l rien de bien extraordinaire; tous
les jours pareilles fortunes arrivent aux chevaliers errants, et souvent
mme par des moyens si imprvus qu'il me sera facile de te donner
beaucoup plus que je ne te promets.

A ce compte-l, dit Sancho, si j'allais devenir roi par un de ces
miracles que sait faire Votre Grce, Juana Guttierez, ma femme, serait
donc reine, et nos enfants, infants?

Sans aucun doute, rpondit don Quichotte.

J'en doute un peu, moi, rpliqua Sancho; car quand bien mme Dieu
ferait pleuvoir des couronnes, m'est avis qu'il ne s'en trouverait pas
une qui puisse s'ajuster  la tte de ma femme; par ma foi, elle ne
vaudrait pas un maravdis pour tre reine; passe pour comtesse, et
encore, avec l'aide de Dieu!

Eh bien, laisse-lui ce soin, dit don Quichotte; il te donnera ce qui te
conviendra le mieux; seulement prends patience, et par modestie ne va
pas te contenter  moins d'un bon gouvernement de province.

Non vraiment, rpondit Sancho, surtout ayant en Votre Grce un si
puissant matre, qui saura me donner ce qui ira  ma taille et ce que
mes paules pourront porter.




CHAPITRE VIII

DU BEAU SUCCS QU'EUT LE VALEUREUX DON QUICHOTTE DANS L'POUVANTABLE ET
INOUIE AVENTURE DES MOULINS A VENT


En ce moment ils dcouvrirent au loin dans la campagne trente ou
quarante moulins  vent. A cette vue, don Quichotte s'cria: La fortune
conduit nos affaires beaucoup mieux que nous ne pouvions l'esprer.
Aperois-tu, Sancho, cette troupe de formidables gants? Eh bien, je
prtends les combattre et leur ter la vie. Enrichissons-nous de leurs
dpouilles; cela est de bonne guerre, et c'est grandement servir Dieu
que balayer pareille engeance de la surface de la terre.

Quels gants? demanda Sancho.

Ceux que tu vois l-bas avec leurs grands bras, rpondit son matre;
plusieurs les ont de presque deux lieues de long.

Prenez garde, seigneur, dit Sancho; ce que voit l-bas Votre Grce ne
sont pas des gants, mais des moulins  vent, et ce qui parat leurs
bras, ce sont les ailes qui, pousses par le vent, font aller la meule.

Tu n'es gure expert en fait d'aventures, rpliqua don Quichotte: ce
sont des gants, te dis-je. Si tu as peur, loigne-toi et va te mettre
en oraison quelque part pendant que je leur livrerai un ingal mais
terrible combat.

Aussitt il donne de l'peron  Rossinante, et quoique Sancho ne cesst
de jurer que c'taient des moulins  vent, et non des gants, notre
hros n'entendait pas la voix de son cuyer. Plus mme il approchait des
moulins, moins il se dsabusait. Ne fuyez pas, criait-il  se fendre la
tte, ne fuyez pas, lches et viles cratures; c'est un seul chevalier
qui entreprend de vous combattre. Un peu de vent s'tant lev au mme
instant, les ailes commencrent  tourner. Vous avez beau faire,
disait-il en redoublant ses cris, quand vous remueriez plus de bras que
n'en avait le gant Briare, vous me le payerez tout  l'heure. Puis se
recommandant  sa dame Dulcine, et la priant de le secourir dans un si
grand pril, il se prcipite, couvert de son cu et la lance en arrt,
contre le plus proche des moulins. Mais comme il en perait l'aile d'un
grand coup, le vent la fit tourner avec tant de violence qu'elle mit la
lance en pices, emportant cheval et cavalier, qui s'en allrent rouler
dans la poussire.

Sancho accourait au grand trot de son ne, et en arrivant il trouva que
son matre tait hors d'tat de se remuer, tant la chute avait t
lourde. Misricorde, s'cria-t-il; n'avais-je pas dit  Votre Grce de
prendre garde  ce qu'elle allait faire; que c'taient l des moulins 
vent? Pour s'y tromper, il faut en avoir d'autres dans la tte.

Tais-toi, dit don Quichotte, de tous les mtiers celui de la guerre est
le plus sujet aux caprices du sort, ce ne sont que vicissitudes
continuelles. Faut-il dire ce que je pense (de cela, j'en suis certain),
eh bien, ce maudit Freston, celui-l mme qui a enlev mon cabinet et
mes livres, vient de changer ces gants en moulins, afin de m'ter la
gloire de les vaincre, tant la haine qu'il me porte est implacable; mais
viendra un temps o son art cdera  la force de mon pe.

Dieu le veuille, reprit Sancho en aidant son matre  remonter sur
Rossinante, dont l'paule tait  demi dbote.

Tout en devisant sur ce qui venait d'arriver, nos deux aventuriers
prirent le chemin du _Puerto-Lapice_, parce qu'il tait impossible,
affirmait don Quichotte, que sur une route aussi frquente on ne
rencontrt pas beaucoup d'aventures. Seulement il regrettait sa lance,
et le tmoignant  son cuyer: J'ai lu quelque part, dit-il, qu'un
chevalier espagnol nomm Diego Perez de Vargas, ayant rompu sa lance
dans un combat, arracha d'un chne une forte branche avec laquelle il
assomma un si grand nombre de Mores, que le surnom d'assommeur lui en
resta, et que ses descendants l'ont ajout  leur nom de Vargas. Je te
dis cela, Sancho, parce que je me propose d'arracher du premier chne
que nous rencontrerons une branche en tout semblable, avec laquelle
j'accomplirai de tels exploits, que tu te trouveras heureux d'en tre le
tmoin, et de voir de tes yeux des prouesses si merveilleuses qu'un jour
on aura peine  les croire.

Ainsi soit-il, rpondit Sancho: je le crois, puisque vous le dites. Mais
redressez-vous un peu, car Votre Grce se tient tout de travers: sans
doute elle se ressent encore de sa chute?

Cela est vrai, reprit don Quichotte, et si je ne me plains pas, c'est
qu'il est interdit aux chevaliers errants de se plaindre, lors mme
qu'ils auraient le ventre ouvert et que leurs entrailles en sortiraient.

S'il doit en tre ainsi, je n'ai rien  rpliquer, dit Sancho; pourtant
j'aimerais bien mieux entendre se plaindre Votre Grce lorsqu'elle
ressent quelque mal; quant  moi, je ne saurais me refuser ce
soulagement, et  la premire gratignure vous m'entendrez crier comme
un dsespr,  moins que la plainte ne soit galement interdite aux
cuyers des chevaliers errants.

Don Quichotte sourit de la simplicit de son cuyer, et lui dclara
qu'il pouvait se plaindre quand et comme il lui plairait, n'ayant
jamais lu dans les lois de la chevalerie rien qui s'y oppost.

Sancho fit remarquer que l'heure du dner tait venue. Mange  ta
fantaisie, dit don Quichotte; pour moi je n'en sens pas le besoin.

Usant de la permission, Sancho s'arrangea du mieux qu'il put sur son
ne, tira ses provisions du bissac, et se mit  manger tout en cheminant
derrire son matre. Presque  chaque pas, il s'arrtait pour donner une
embrassade  son outre, et il le faisait de si bon coeur qu'il aurait
rjoui le plus achaland cabaretier de la province de Malaga. Ce
passe-temps dlectable lui faisait oublier les promesses de son
seigneur, et considrer pour agrable occupation la recherche des
aventures.

Le soir ils s'arrtrent sous un massif d'arbres. Don Quichotte arracha
de l'un d'eux une branche assez forte pour lui servir de lance, puis y
ajusta le fer de celle qui s'tait brise entre ses mains, il passa la
nuit entire sans fermer l'oeil, ne cessant de penser  sa Dulcine,
afin de se conformer  ce qu'il avait vu dans ses livres sur
l'obligation impose aux chevaliers errants de veiller sans cesse
occups du souvenir de leurs dames. Quant  Sancho, qui avait le ventre
plein, il dormit jusqu'au matin, et les rayons du soleil qui lui
donnaient dans le visage, non plus que le chant des oiseaux qui
saluaient joyeusement la venue du jour, ne l'auraient rveill si son
matre ne l'et appel cinq ou six fois. En ouvrant les yeux, son
premier soin fut de faire une caresse  son outre, qu'il s'affligea de
trouver moins rebondie que la veille, car il ne se voyait gure sur le
chemin de la remplir de si tt. Pour don Quichotte, il refusa toute
nourriture, prfrant, comme on l'a dit, se repatre de ses amoureuses
penses.

Ils reprirent le chemin du Puerto-Lapice, dont, vers trois heures de
l'aprs-midi, ils aperurent l'entre: Ami Sancho, s'cria aussitt don
Quichotte, c'est ici que nous allons pouvoir plonger nos bras jusqu'aux
coudes dans ce qu'on appelle les aventures. coute-moi bien, et n'oublie
pas ce que je vais te dire: quand mme tu me verrais dans le plus grand
pril, garde-toi de jamais tirer l'pe,  moins de reconnatre,  n'en
pas douter, que nous avons affaire  des gens de rien,  de la basse et
vile engeance; oh! dans ce cas, tu peux me secourir: mais si j'tais aux
prises avec des chevaliers, les lois de la chevalerie t'interdisent
formellement de venir  mon aide, tant que tu n'auras pas t toi-mme
arm chevalier.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Il aperut deux moines qui portaient des parasols et des lunettes de
voyage (p. 34).]

Votre Grce sera bien obie en cela, rpondit Sancho, d'autant plus que
je suis pacifique de ma nature et trs-ennemi des querelles. Seulement,
pour ce qui est de dfendre ma personne, lorsqu'on viendra l'attaquer,
permettez que je laisse de ct vos recommandations chevaleresques, car
les commandements de Dieu et de l'glise n'ont rien, je pense, de
contraire  cela.

D'accord, reprit don Quichotte; mais si nous avions  combattre des
chevaliers, songe  tenir en bride ta bravoure naturelle.

Oh! je n'y manquerai point, dit Sancho, et je vous promets d'observer
ce commandement aussi exactement que celui de chmer le dimanche.

Pendant cet entretien, deux moines de l'ordre de Saint-Benot, monts
sur des dromadaires (du moins leurs mules en avaient la taille) parurent
sur la route. Ils portaient des parasols et des lunettes de voyage. A
peu de distance, derrire eux, venait un carrosse escort par quatre ou
cinq cavaliers et suivi de deux valets  pied. Dans ce carrosse, on l'a
su depuis, voyageait une dame biscaenne qui allait retrouver son mari 
Sville, d'o il devait passer dans les Indes avec un emploi
considrable.

A peine don Quichotte a-t-il aperu les moines, qui n'taient pas de
cette compagnie, bien qu'ils suivissent le mme chemin: Ou je me trompe
fort, dit-il  son cuyer, ou nous tenons la plus fameuse aventure qui
se soit jamais rencontre. Ces noirs fantmes que j'aperois l-bas
doivent tre et sont sans nul doute des enchanteurs qui ont enlev
quelque princesse et l'emmnent par force dans cet quipage; il faut, 
tout prix, que j'empche cette violence.

Ceci m'a bien la mine d'tre encore pis que les moulins  vent, dit
Sancho en branlant la tte. Seigneur, que Votre Grce y fasse attention,
ces fantmes sont des moines de l'ordre de Saint-Benot, et certainement
le carrosse appartient  ces gens qui voyagent: prenez garde  ce que
vous allez faire, et que le diable ne vous tente pas.

Je t'ai dj dit, Sancho, reprit don Quichotte, que tu n'entendais rien
aux aventures; tu vas voir dans un instant si ce que j'avance n'est pas
l'exacte vrit.

Aussitt, prenant les devants, il va se camper au milieu du chemin,
puis, quand les moines sont assez prs pour l'entendre, il leur crie
d'une voix tonnante: Gens diaboliques et excommunis, mettez sur l'heure
en libert les hautes princesses que vous emmenez dans ce carrosse,
sinon prparez-vous  recevoir la mort en juste punition de vos mfaits.

Les deux moines retinrent leurs mules, non moins tonns de l'trange
figure de don Quichotte que de son discours: Seigneur chevalier,
rpondirent-ils, nous ne sommes point des gens diaboliques ni des
excommunis; nous sommes des religieux de l'ordre de Saint-Benot qui
suivons paisiblement notre chemin: s'il y a dans ce carrosse des
personnes  qui on fait violence, nous l'ignorons.

Je ne me paye pas de belles paroles, repartit don Quichotte, et je vous
connais, canaille dloyale. Puis, sans attendre de rponse, il fond, la
lance basse, sur un des religieux, et cela avec une telle furie, que si
le bon pre ne se ft promptement laiss glisser de sa mule, il aurait
t dangereusement bless, ou peut-tre tu du coup. L'autre moine,
voyant de quelle manire on traitait son compagnon, donna de l'peron 
sa monture et gagna la plaine, plus rapide que le vent.

Aussitt, sautant prestement de son ne, Sancho se jeta sur le moine
tendu par terre, et il commenait  le dpouiller quand accoururent les
valets des religieux, qui lui demandrent pourquoi il lui enlevait ses
vtements. Parce que, rpondit Sancho, c'est le fruit lgitime de la
bataille que mon matre vient de gagner.

Peu satisfaits de la rponse, voyant d'ailleurs que don Quichotte
s'tait loign pour aller parler aux gens du carrosse, les deux valets
se rurent sur Sancho, le renversrent sur la place, et l'y laissrent 
demi mort de coups. Le religieux ne perdit pas un moment pour remonter
sur sa mule, et il accourut tremblant auprs de son compagnon, qui
l'attendait assez loin de l, regardant ce que deviendrait cette
aventure; puis tous deux poursuivirent leur chemin, faisant plus de
signes de croix que s'ils avaient eu le diable  leurs trousses.

Pendant ce temps, don Quichotte se tenait  la portire du carrosse, et
il haranguait la dame biscaenne, qu'il avait aborde par ces paroles:

Madame, votre beaut est libre, elle peut faire maintenant ce qu'il lui
plaira; car ce bras redoutable vient de chtier l'audace de ses
ravisseurs. Afin que vous ne soyez point en peine du nom de votre
librateur, sachez que je m'appelle don Quichotte de la Manche, que je
suis chevalier errant, et esclave de la sans pareille Dulcine du
Toboso. En rcompense du service qu'elle a reu de moi, je ne demande 
Votre Grce qu'une seule chose: c'est de vous rendre au Toboso, de vous
prsenter de ma part devant cette dame, et de lui apprendre ce que je
viens de faire pour votre libert.

Parmi les gens de l'escorte se trouvait un cavalier biscaen qui
coutait attentivement notre hros. Irrit de le voir s'opposer au
dpart du carrosse,  moins qu'il ne prt le chemin du Toboso, il
s'approche, et, empoignant la lance de don Quichotte, il l'apostrophe
ainsi en mauvais castillan ou en biscaen, ce qui est pis encore:
Va-t'en, chevalier, et mal ailles-tu; car, par le Dieu qui m'a cr, si
toi ne laisses partir le carrosse, moi te tue, aussi vrai que je suis
Biscaen.

Don Quichotte qui l'avait compris, rpondit sans s'mouvoir: Si tu tais
chevalier, aussi bien que tu ne l'es pas, j'aurais dj chti ton
insolence.

Moi pas chevalier! rpliqua le Biscaen; moi jure Dieu, jamais chrtien
n'avoir plus menti. Si toi laisses ta lance, et tires ton pe, moi fera
voir  toi comme ton _chat  l'eau vite s'en va_. Hidalgo par mer,
hidalgo par le diable, et toi mentir si dire autre chose.

C'est ce que nous allons voir, repartit don Quichotte, puis, jetant sa
lance, il tire son pe, embrasse son cu, et il fond sur le Biscaen,
impatient de lui ter la vie.

Celui-ci et bien voulu descendre de sa mule, mauvaise bte de louage,
sur laquelle il ne pouvait compter; mais  peine eut-il le temps de
tirer son pe, et bien lui prit de se trouver assez prs du carrosse
pour saisir un coussin et s'en faire un bouclier. En voyant les deux
champions courir l'un sur l'autre comme de mortels ennemis, les
assistants essayrent de s'interposer; tout fut inutile; car le Biscaen
jurait que si on tentait de l'arrter, il tuerait plutt sa matresse et
les personnes de sa suite. Effraye de ces menaces, la dame, toute
tremblante, fit signe au cocher de s'loigner, puis, arrive  quelque
distance, elle s'arrta pour regarder le combat.

En abordant son adversaire, l'imptueux Biscaen lui dchargea un tel
coup sur l'paule, que si l'pe n'et rencontr la rondache, il le
fendait jusqu' la ceinture.

Dame de mon me! s'cria don Quichotte  ce coup qui lui parut la chute
d'une montagne; Dulcine! fleur de beaut, daignez secourir votre
chevalier, qui pour vous obir se trouve en cette extrmit.

Prononcer ces mots, serrer son pe, se couvrir de son cu, fondre sur
son ennemi, tout cela fut l'affaire d'un instant. Le Biscaen, en le
voyant venir avec tant d'imptuosit, l'attendait de pied ferme, couvert
de son coussin, d'autant plus que sa mule, harasse de fatigue et mal
dresse  ce mange, ne pouvait bouger. Ainsi don Quichotte courait
l'pe haute contre le Biscaen, cherchant  le pourfendre, et le
Biscaen l'attendait, abrit derrire son coussin. Les spectateurs
taient dans l'anxit des coups pouvantables dont nos deux combattants
se menaaient, et la dame du carrosse faisait des voeux  tous les
saints du paradis pour obtenir que Dieu protget son cuyer, et la
dlivrt du pril o elle se trouvait.

Malheureusement, l'auteur de l'histoire la laisse en cet endroit
pendante et inacheve, donnant pour excuse qu'il ne sait rien de plus
sur les exploits de don Quichotte. Mais le continuateur, ne pouvant se
rsoudre  penser qu'un rcit aussi curieux se ft ainsi arrt 
moiti chemin, et que les beaux esprits de la Manche eussent nglig
d'en conserver la suite, ne dsespra pas de la retrouver. En effet, le
ciel aidant, il russit dans sa recherche de la manire qui sera expose
dans le livre suivant.




LIVRE II[25]--CHAPITRE IX

OU SE CONCLUT ET SE TERMINE L'POUVANTABLE COMBAT DU BRAVE BISCAIEN ET
DU MANCHOIS


Dans la premire partie de cette histoire, nous avons laiss l'ardent
Biscaen et le valeureux don Quichotte, les bras levs, les pes nues,
et en posture de se dcharger de tels coups, que s'ils fussent tombs
sans rencontrer de rsistance, nos deux champions ne se seraient rien
moins que pourfendus de haut en bas et ouverts comme une grenade; mais
en cet endroit, je l'ai dit, le rcit tait rest pendant et inachev,
sans que l'auteur ft connatre o l'on trouverait de quoi le
poursuivre. J'prouvai d'abord un violent dpit, car le plaisir que
m'avait caus le commencement d'un conte si dlectable se tournait en
grande amertume, quand je vins  songer quel faible espoir me restait
d'en retrouver la fin. Toutefois il me paraissait impossible qu'un hros
si fameux manqut d'un historien pour raconter ses incomparables
prouesses, lorsque chacun de ses devanciers en avait compt plusieurs,
non-seulement de leurs faits et gestes, mais mme de leurs moindres
penses. Ne pouvant donc supposer qu'un chevalier de cette importance
ft dpourvu de ce qu'un _Platir_ et ses pareils avaient eu de reste, je
persistai  croire qu'une semblable histoire n'tait point demeure
ainsi  moiti chemin, et que le temps seul, qui dtruit tout, l'avait
dvore ou la tenait quelque part ensevelie. De plus, je me disais:
Puisque dans la Bibliothque de notre chevalier il y avait des livres
modernes, tels que _le Remde  la jalousie_, _les Nymphes_, _le Berger
de Hnars_, elle ne doit pas tre fort ancienne, et si elle n'a pas t
crite, on doit au moins la retrouver dans la mmoire des gens de son
village et des pays circonvoisins.

  [25] Cervantes divisa la premire partie de _Don Quichotte_ en quatre
  livres fort ingaux. Dans la seconde partie, il abandonna cette
  division pour s'en tenir  celle des chapitres.

Tourment de cette pense, je nourrissais toujours un vif dsir de
connatre en son entier la vie et les merveilleux exploits de notre
hros, cette clatante lumire de la Manche, le premier qu'on ait vu
dans ces temps calamiteux se vouer au grand exercice de la chevalerie
errante, redressant les torts, secourant les veuves, protgeant les
damoiselles, pauvres filles qui s'en allaient par monts et par vaux sur
leurs palefrois, portant la charge et l'embarras de leur virginit avec
si peu de souci, qu' moins de violence de la part de quelque chevalier
flon, de quelque vilain arm en guerre, de quelque gant farouche,
elles descendaient au tombeau aussi vierges que leurs mres. Je dis donc
qu' cet gard et  beaucoup d'autres, notre brave don Quichotte est
digne d'ternelles louanges, et qu' moi-mme on ne saurait en refuser
quelques-unes pour le zle que j'ai mis  rechercher la fin d'une si
agrable histoire. Mais toute ma peine et t inutile, et la postrit
et t prive de ce trsor, si le hasard ne l'avait fait tomber entre
mes mains de la manire que je vais dire.

Me promenant un jour  Tolde, dans la rue d'Alcana, je vis un jeune
garon qui vendait de vieilles paperasses  un marchand de soieries. Or,
curieux comme je le suis,  ce point de ramasser pour les lire les
moindres chiffons de papier, je pris des mains de l'enfant un des
cahiers qu'il tenait; voyant qu'il tait en caractres arabes que je ne
connais point, je cherchai des yeux quelque Morisque[26] pour me les
expliquer, et je n'eus pas de peine  trouver ce secours dans un lieu
o il y a des interprtes pour une langue beaucoup plus sainte et plus
ancienne[27]. Le hasard m'en amena un  qui je mis le cahier entre les
mains; mais  peine en avait-il parcouru quelques lignes qu'il se prit 
rire. Je lui en demandai la cause. C'est une annotation que je trouve
ici  la marge, rpondit-il; et continuant  rire, il lut ces paroles:
_Cette Dulcine du Toboso, dont il est si souvent parl dans la prsente
histoire, eut, dit-on, pour saler les pourceaux, meilleure main
qu'aucune femme de la Manche_.

  [26] On appelait _Morisques_ les descendants des Arabes et des Mores
  rests en Espagne, aprs la prise de Grenade, et convertis violemment
  au christianisme.

  [27] Cervantes veut parler de l'hbreu, et faire entendre qu'il y
  avait des juifs  Tolde.

[Illustration: Se hissant sur ses triers et serrant son pe, il en
dchargea un terrible coup sur la tte de son ennemi (p. 38).]

Au nom de Dulcine du Toboso, m'imaginant que ces vieux cahiers
contenaient peut-tre l'histoire de don Quichotte, je pressai le
Morisque de lire le titre du livre; il y trouva ces mots: _Histoire de
don Quichotte de la Manche, crite par cid Hamet Ben-Engeli, historien
arabe_. En l'entendant, j'prouvai une telle joie que j'eus beaucoup de
peine  la dissimuler; et rassemblant tous les papiers, j'en fis march
avec le jeune garon, qui me donna pour un demi-ral ce qu'il m'aurait
vendu vingt fois autant s'il et pu lire dans mon esprit. Je m'loignai
aussitt avec mon Morisque par le clotre de la cathdrale, et lui
proposai de traduire ces cahiers en castillan sans y ajouter ni en
retrancher la moindre chose, moyennant la rcompense qu'il voudrait. Il
se contenta de deux arrobes de raisins et de quatre boisseaux de
froment, me promettant de faire en peu de temps cette traduction aussi
fidlement que possible; mais pour rendre l'affaire plus facile, et ne
pas me dessaisir de mon trsor, j'emmenai le Morisque chez moi, o en
moins de six semaines la version fut faite, telle que je la donne ici.

Dans le premier cahier se trouvait reprsente la bataille de don
Quichotte avec le Biscaen, tous deux dans la posture o nous les avons
laisss, le bras lev, l'pe nue, l'un couvert de sa rondache, l'autre
abrit par son coussin. La mule du Biscaen tait d'une si grande
vrit, qu' porte d'arquebuse on l'aurait facilement reconnue pour une
mule de louage:  ses pieds on lisait _don Sancho de Aspetia_, ce qui
tait sans doute le nom du Biscaen. Aux pieds de Rossinante on lisait
celui de _don Quichotte_. Rossinante est admirablement peint, long,
roide, maigre, l'pine du dos si tranchante, et l'oreille si basse,
qu'on jugeait tout d'abord que jamais cheval au monde n'avait mieux
mrit d'tre appel ainsi. Tout auprs, Sancho Panza tenait par le
licou son ne, au pied duquel tait crit _Sancho Zanas_. Il tait
reprsent avec la panse large, la taille courte, les jambes cagneuses,
et c'est sans doute pour ce motif que l'histoire lui donne
indiffremment le nom de Panza ou de Zanas.

Il y avait encore d'autres dtails, mais de peu d'importance, et qui
n'ajoutent rien  l'intelligence de ce rcit. Si quelque chose pouvait
faire douter de sa sincrit, c'est que l'auteur est Arabe, et que tous
les gens de cette race sont enclins au mensonge; mais, d'autre part, ils
sont tellement nos ennemis, que celui-ci aura plutt retranch
qu'ajout. En effet, lorsqu'il devait, selon moi, le plus longuement
s'tendre sur les exploits de notre chevalier, il les a, au contraire,
malicieusement amoindris ou mme passs sous silence: procd indigne
d'un historien, qui doit toujours se montrer fidle, exempt de passion
et d'intrt, sans que jamais la crainte, l'affection ou l'inimiti le
fassent dvier de la vrit, mre de l'histoire, dpt des actions
humaines, puisque c'est l qu'on rencontre de vrais tableaux du pass,
des exemples pour le prsent et des enseignements pour l'avenir.
J'espre cependant que l'on trouvera dans ce rcit tout ce que l'on peut
dsirer, ou que s'il y manque quelque chose, ce sera la faute du
traducteur et non celle du sujet.

La seconde partie commenait ainsi:

A l'air terrible et rsolu des deux fiers combattants, avec leur
tranchantes pes leves, on et dit qu'ils menaaient le ciel et la
terre. Celui qui porta le premier coup fut l'ardent Biscaen, et cela
avec tant de force et de furie, que si le fer n'et tourn dans sa main,
ce seul coup aurait termin cet pouvantable combat et mis fin  toutes
les aventures de notre chevalier; mais le sort, qui le rservait pour
d'autres exploits, fit tourner l'pe du Biscaen de telle sorte que,
tombant  plat sur l'paule gauche, elle ne fit d'autre mal que de
dsarmer tout ce ct-l, emportant chemin faisant un bon morceau de la
salade et la moiti de l'oreille de notre hros.

Qui pourrait, grand Dieu! peindre la rage dont fut transport don
Quichotte quand il se sentit atteint! Se hissant sur ses triers, et
serrant de plus belle son pe avec ses deux mains, il en dchargea un
si terrible coup sur la tte de son ennemi, que, malgr la protection du
coussin, le pauvre diable commena  jeter le sang par le nez, la bouche
et les oreilles, prt  tomber, ce qui certes ft arriv s'il n'et 
l'instant embrass le cou de sa bte, mais bientt ses bras se
dtachrent, ses pieds lchrent les triers, et la mule pouvante, ne
sentant plus le frein, prit sa course  travers champs, aprs avoir
dsaronn son cavalier qui tomba priv de sentiment.

Don Quichotte ne vit pas plus tt son ennemi par terre, que, sautant
prestement de cheval, il courut lui prsenter la pointe de l'pe entre
les deux yeux, lui criant de se rendre, sinon qu'il lui couperait la
tte. Le malheureux Biscaen tait incapable d'articuler un seul mot,
et, dans sa fureur, don Quichotte ne l'aurait pas pargn, si la dame du
carrosse, qui,  demi morte de peur, attendait au loin l'issue du
combat, n'tait accourue lui demander, avec les plus vives instances, la
vie de son cuyer.

Je vous l'accorde, belle dame, rpondit gravement notre hros, mais 
une condition: c'est que ce chevalier me donnera sa parole d'aller au
Toboso, et de se prsenter de ma part devant la sans pareille Dulcine,
afin qu'elle dispose de lui selon son bon plaisir.

Sans rien comprendre  ce discours, ni s'informer quelle tait cette
Dulcine, la dame promit pour son cuyer tout ce qu'exigeait don
Quichotte.

Qu'il vive donc sur la foi de votre parole, reprit notre hros, et qu'
cause de vous il jouisse d'une grce dont son arrogance le rendait
indigne.




CHAPITRE X

DU GRACIEUX ENTRETIEN QU'EUT DON QUICHOTTE AVEC SANCHO PANZA SON CUYER


Quoique moulu des rudes gourmades que lui avaient administres les
valets des bndictins, Sancho s'tait depuis quelque temps dj remis
sur ses pieds, et tout en suivant d'un oeil attentif le combat o tait
engag son seigneur, il priait Dieu de lui accorder la victoire, afin
qu'il y gagnt quelque le et l'en fit gouverneur, comme il le lui avait
promis. Voyant enfin le combat termin, et son matre prt  remonter 
cheval, il courut lui tenir l'trier; mais d'abord il se jeta  genoux
et lui baisa la main en disant: Que Votre Grce daigne me donner l'le
qu'elle vient de gagner; car je me sens en tat de la bien gouverner, si
grande qu'elle puisse tre.

Ami Sancho, rpondit don Quichotte, ce ne sont pas l des aventures
d'les, ce sont de simples rencontres de grands chemins, dont on ne peut
gure attendre d'autre profit que de se faire casser la tte ou emporter
une oreille. Prends patience, il s'offrira, pour m'acquitter de ma
promesse, assez d'autres occasions, o je pourrai te donner un bon
gouvernement, si ce n'est quelque chose de mieux encore.

Sancho se confondit en remercments, et aprs avoir bais de nouveau la
main de son matre et le pan de sa cotte de mailles, il l'aida 
remonter  cheval, puis enfourcha son ne, et se mit  suivre son
seigneur, lequel, s'loignant rapidement sans prendre cong de la dame
du carrosse, entra dans un bois qui se trouvait prs de l.

Sancho le suivait de tout le trot de sa bte, mais Rossinante dtalait
si lestement, qu'il fut oblig de crier  son matre de l'attendre. Don
Quichotte retint la bride  sa monture, jusqu' ce que son cuyer l'et
rejoint. Il serait prudent, ce me semble, dit Sancho en arrivant, de
nous rfugier dans quelque glise, car celui que vous venez de combattre
est en bien piteux tat; on pourrait en donner avis  la
Sainte-Hermandad[28], qui viendrait nous questionner  ce sujet, et une
fois entre ses mains, il se passerait du temps avant de nous en tirer.

  [28] La _Sainte-Hermandad_ tait un corps spcialement charg de la
  poursuite des malfaiteurs.

Tu ne sais ce que tu dis, repartit don Quichotte; o donc as-tu vu ou lu
qu'un chevalier errant ait t traduit en justice, quelque nombre
d'homicides qu'il ait commis?

Je n'entends rien  vos homicides, rpondit Sancho, et je ne me souviens
pas d'en avoir jamais vu; mais je sais que ceux qui se battent au milieu
des champs ont affaire  la Sainte-Hermandad, et c'est l ce que je
voudrais viter.

Ne t'en mets point en peine, reprit don Quichotte; je t'arracherais des
mains des Philistins,  plus forte raison de celles de la
Sainte-Hermandad. Maintenant, rponds avec franchise, crois-tu que sur
toute la surface de la terre il y ait un chevalier aussi vaillant que je
le suis? As-tu jamais vu ou lu dans quelque histoire qu'un chevalier ait
montr autant que moi d'intrpidit dans l'attaque, de rsolution dans
la dfense, plus d'adresse  porter les coups, et de promptitude 
culbuter l'ennemi?

La vrit est que je n'ai jamais rien vu ni lu de semblable, rpondit
Sancho, car je ne sais ni lire ni crire; mais ce dont je puis faire
serment, c'est que de ma vie je n'ai servi un matre aussi hardi que
Votre Grce, et Dieu veuille que cette hardiesse ne nous mne pas l o
je m'imagine. Pour l'heure pansons votre oreille, car il en sort
beaucoup de sang; heureusement, j'ai de la charpie et de l'onguent dans
mon bissac.

Nous nous passerions bien de tout cela, dit don Quichotte, si j'avais
song  faire une fiole de ce merveilleux baume de Fier--Bras[29], et
combien une seule goutte de cette prcieuse liqueur nous pargnerait de
temps et de remdes?

  [29] C'tait, dit l'histoire de Charlemagne, un gant qui gurissait
  ses blessures en buvant d'un baume qu'il portait dans deux petits
  barils gagns  la conqute de Jrusalem.

Quelle fiole et quel baume? demanda Sancho.

C'est un baume dont j'ai la recette en ma mmoire, rpondit don
Quichotte; avec lui on se moque des blessures, et on nargue la mort.
Aussi, quand aprs l'avoir compos, je l'aurai remis entre tes mains, si
dans un combat je viens  tre pourfendu d'un revers d'pe par le
milieu du corps, comme cela nous arrive presque tous les jours, il te
suffira de ramasser la moiti qui sera tombe  terre, puis, avant que
le sang soit fig, de la rapprocher de l'autre moiti reste sur la
selle, en ayant soin de les bien remboter; aprs quoi, rien qu'avec
deux gouttes de ce baume, tu me reverras aussi sain qu'une pomme.

S'il en est ainsi, repartit Sancho, je renonce ds aujourd'hui au
gouvernement que vous m'avez promis, et pour rcompense de mes services
je ne demande que la recette de ce baume. Il vaudra bien partout deux ou
trois raux l'once; en voil assez pour passer ma vie honorablement et
en repos. Mais dites-moi, seigneur, ce baume cote-t-il beaucoup 
composer?

Pour trois raux on peut en faire plus de six pintes, rpondit don
Quichotte.

Grand Dieu! s'cria Sancho, que ne me l'enseignez-vous sur l'heure, et
que n'en faisons-nous de suite plusieurs poinons?

Patience, ami Sancho, reprit don Quichotte, je te rserve bien d'autres
secrets, et de bien plus grandes rcompenses. Pour l'instant pansons mon
oreille; elle me fait plus de mal que je ne voudrais.

Sancho tira l'onguent et la charpie du bissac; mais quand don Quichotte,
en tant sa salade, la vit toute brise, peu s'en fallut qu'il ne perdt
le reste de son jugement. Portant la main sur son pe, et levant les
yeux au ciel il s'cria: Par le crateur de toutes choses, et sur les
quatre vangiles, je fais le serment que fit le grand marquis de
Mantoue, lorsqu'il jura de venger la mort de son neveu Baudouin,
c'est--dire de ne point manger pain sur nappe, de ne point approcher
femme, et de renoncer encore  une foule d'autres choses (lesquelles,
bien que je ne m'en souvienne pas, je tiens pour comprises dans mon
serment), jusqu' ce que j'aie tir une vengeance clatante de celui qui
m'a fait un tel outrage.

Que Votre Grce, dit Sancho, veuille bien faire attention que si ce
chevalier vaincu excute l'ordre que vous lui avez donn d'aller se
mettre  genoux devant madame Dulcine, il est quitte, et qu' moins
d'une nouvelle offense, vous n'avez rien  lui demander.

Tu parles sagement, reprit don Quichotte, et j'annule mon serment quant
 la vengeance; mais je le confirme et le renouvelle quant  la vie que
j'ai jur de mener jusqu'au jour o j'aurai enlev de vive force 
n'importe quel chevalier une salade en tout semblable  celle que j'ai
perdue. Et ne t'imagine pas, ami, que je parle  la lgre; j'ai un
exemple  suivre en ceci: la mme chose arriva pour l'armet de Mambrin,
qui cota si cher  Sacripant.

Donnez tous ces serments au diable, dit Sancho; ils nuisent  la sant
et chargent la conscience; car, enfin, que ferons-nous si de longtemps
nous ne rencontrons un homme coiff d'une salade? Tiendrez-vous votre
serment en dpit des incommodits qui peuvent en rsulter, comme, par
exemple, de coucher tout habill, de ne point dormir en lieu couvert, et
tant d'autres pnitences que s'imposait ce vieux fou de marquis de
Mantoue? Songez, je vous prie, seigneur, qu'il ne passe point de gens
arms par ces chemins-ci, que l'on n'y rencontre gure que des
charretiers et des conducteurs de mules. Ces gens-l ne portent point de
salades, et ils n'en ont jamais peut-tre entendu prononcer le nom.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Je fais le serment que fit le grand marquis de Mantoue (p. 40).]

Tu te trompes, ami, repartit don Quichotte, et nous ne serons pas rests
ici deux heures, que nous y verrons se prsenter plus de gens en armes
qu'il n'en vint jadis devant la forteresse d'Albraque, pour la conqute
de la belle Anglique.

Ainsi soit-il, reprit Sancho. Dieu veuille que tout aille bien, et
qu'arrive au plus tt le moment de gagner cette le qui me cote si
cher, duss-je en mourir de joie!

Je t'ai dj dit de ne point te mettre en peine, rpliqua don Quichotte;
car en admettant que l'le vienne  manquer, n'avons-nous pas le royaume
de Danimarque et celui de Sobradise[30], qui t'iront comme une bague au
doigt? tant en terre ferme, ils doivent te convenir encore mieux. Mais
laissons cela;  prsent, regarde dans le bissac si tu as quelque chose
 manger, puis nous irons  la recherche d'un chteau o nous puissions
passer la nuit et prparer le baume dont je t'ai parl; car l'oreille me
fait souffrir cruellement.

  [30] Royaumes extraordinaires cits dans _Amadis de Gaule_.

J'ai bien ici un oignon et un morceau de fromage avec deux ou trois
bribes de pain, rpondit Sancho: mais ce ne sont pas l des mets 
l'usage d'un chevalier vaillant tel que vous.

Que tu me connais mal! reprit don Quichotte. Apprends, ami Sancho, que
la gloire des chevaliers errants est de passer des mois entiers sans
manger, et, quand ils se dcident  prendre quelque nourriture, de se
contenter de ce qui leur tombe sous la main. Tu n'en douterais pas si tu
avais lu autant d'histoires que moi, et dans aucune je n'ai vu que les
chevaliers errants mangeassent, si ce n'est par hasard, ou dans quelque
somptueux festin donn en leur honneur; car le plus souvent ils vivaient
de l'air du temps. Cependant, comme ils taient hommes et qu'ils ne
pouvaient se passer tout  fait d'aliments, il faut croire que,
constamment au milieu des forts et des dserts, et toujours sans
cuisinier, leurs repas habituels taient des mets rustiques comme ceux
que tu m'offres en ce moment. Cela me suffit, ami Sancho; cesse donc de
t'affliger, et surtout n'essaye pas de transformer le monde, ni de
changer les antiques coutumes de la chevalerie errante.

Il faut me pardonner, rpliqua Sancho, si ne sachant ni lire ni crire
(je l'ai dj dit  Votre Grce), j'ignore les rgles de la chevalerie;
mais,  l'avenir, le bissac sera fourni de fruits secs pour vous, qui
tes chevalier; et comme je n'ai pas cet honneur, j'aurai soin de le
garnir pour moi de quelque chose de plus nourrissant.

Je n'ai pas dit, rpliqua don Quichotte, que les chevaliers errants
devaient ne manger que des fruits, j'ai dit qu'ils en faisaient leur
nourriture habituelle; ils y joignaient encore quelques herbes des
champs, qu'ils savaient fort bien reconnatre et que je saurai
distinguer galement.

C'est une grande vertu que de connatre ces herbes, repartit Sancho, et
si je ne m'abuse, nous aurons plus d'une occasion de mettre cette
connaissance  profit. Pour l'instant, voici ce que Dieu nous envoie,
ajouta-t-il; et tirant les vivres du bissac, tous deux se mirent 
manger d'un gal apptit.

Ils eurent bientt achev leur frugal repas, et reprirent leurs montures
afin d'atteindre une habitation avant la chute du jour; mais le soleil
venant  leur manquer, et, avec lui, l'esprance de trouver ce qu'ils
cherchaient, il s'arrtrent auprs de quelques huttes de chevriers pour
y passer la nuit. Autant Sancho s'affligeait de n'tre pas  l'abri dans
quelque bon village, autant don Quichotte fut heureux de dormir  la
belle toile, se figurant que tout ce qui lui arrivait de la sorte
prouvait une fois de plus sa vocation de chevalier errant.




CHAPITRE XI

DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE AVEC LES CHEVRIERS


Don Quichotte reut des chevriers un bon accueil, et Sancho ayant
accommod du mieux qu'il put Rossinante et son ne, se dirigea en toute
hte vers l'odeur qu'exhalaient certains morceaux de chvre qui
cuisaient dans une marmite devant le feu. Notre cuyer et bien voulu
s'assurer s'ils taient cuits assez  point pour les faire passer de la
marmite dans son estomac, mais les chevriers ne lui en laissrent pas le
temps; car, les ayant retirs du feu, ils dressrent leur table
rustique, tout en invitant de bon coeur les deux trangers  partager
leurs provisions; puis tendant sur le sol quelques peaux de mouton, ils
s'assirent au nombre de six, aprs avoir offert  don Quichotte, en
guise de sige, une auge de bois qu'ils retournrent.

Notre hros prit place au milieu d'eux; quant  Sancho, il se plaa
debout derrire son matre, prt  lui verser  boire dans une coupe qui
n'tait pas de cristal, mais de corne. En le voyant rester debout: Ami,
lui dit don Quichotte, afin que tu connaisses toute l'excellence de la
chevalerie errante, et que tu saches combien ceux qui en font
profession, n'importe  quel degr, ont droit d'tre estims et honors
dans le monde, je veux qu'ici, en compagnie de ces braves gens, tu
prennes place  mon ct, pour ne faire qu'un avec moi, qui suis ton
seigneur et ton matre, et que mangeant au mme plat, buvant dans ma
coupe, on puisse dire de la chevalerie errante ce qu'on dit de l'amour:
qu'elle nous fait tous gaux.

Grand merci, rpondit Sancho; mais je le dis  Votre Grce, pourvu que
j'aie de quoi manger, je prfre tre seul et debout, qu'assis  ct
d'un empereur. Je savoure bien mieux, dans un coin tout  mon aise, ce
qu'on me donne, ne ft-ce qu'un oignon sur du pain, que les fines
poulardes de ces tables o il faut mcher lentement, boire  petits
coups, s'essuyer la bouche  chaque morceau, sans oser tousser ni
ternuer, quelque envie qu'on en ait, ni enfin prendre ces autres
licences qu'autorisent la solitude et la libert. Ainsi donc,
monseigneur, ces honneurs que Votre Grce veut m'accorder comme  son
cuyer, je suis prt  les convertir en choses qui me soient de plus de
profit, car ces honneurs dont je vous suis bien reconnaissant, j'y
renonce  jamais.

Fais ce que je t'ordonne, repartit don Quichotte: Dieu lve celui qui
s'humilie. Et prenant Sancho par le bras, il le fit asseoir  son ct.

Les chevriers ne comprenaient rien  tout cela, et continuaient de
manger en silence, regardant leurs htes, qui, d'un grand apptit,
avalaient des morceaux gros comme le poing. Aprs les viandes, on
servit des glands doux avec une moiti de fromage plus dur que du
ciment. Pendant ce temps, la corne  boire ne cessait d'aller et de
venir  la ronde, tantt pleine, tantt vide, comme les pots de la roue
 chapelet[31], si bien que des deux outres qui taient l, l'une fut
entirement mise  sec.

  [31] Roue garnie de seaux  bascule, qui puisent l'eau et la versent
  dans un rservoir.

Quand don Quichotte eut satisfait son apptit, il prit dans sa main une
poigne de glands, puis aprs les avoir quelque temps considrs en
silence: Heureux sicle, s'cria-t-il, ge fortun, auquel nos anctres
donnrent le nom d'ge d'or, non pas que ce mtal, si estim dans notre
sicle de fer, se recueillt sans peine  cette poque privilgie, mais
parce que ceux qui vivaient alors ignoraient ces deux funestes mots de
TIEN et de MIEN. En ce saint ge, toutes choses taient communes. Afin
de se procurer l'ordinaire soutien de la vie, on n'avait qu' tendre la
main pour cueillir aux branches des robustes chnes les fruits savoureux
qui se prsentaient libralement  tous. Les claires fontaines et les
fleuves rapides offraient en abondance leurs eaux limpides et
dlicieuses. Dans le creux des arbres et dans les fentes des rochers,
les diligentes abeilles tablissaient sans crainte leur rpublique,
abandonnant au premier venu l'agrable produit de leur doux labeur.
Alors les liges vigoureux se dpouillaient eux-mmes, et leurs larges
corces suffisaient  couvrir les cabanes leves sur des poteaux
rustiques. Partout rgnaient la concorde, la paix, l'amiti. Le soc aigu
de la pesante charrue ne s'tait pas encore enhardi  ouvrir les
entrailles de notre premire mre, dont le sein fertile satisfaisait
sans effort  la nourriture et aux plaisirs de ses enfants. Alors les
belles et naves bergres couraient de valle en valle, de colline en
colline, la tte nue, les cheveux tresss, sans autre vtement que celui
que la pudeur exige: ni la soie faonne de mille manires, ni la
pourpre de Tyr, ne composaient leurs simples atours; des plantes mles
au lierre leur suffisaient, et elles se croyaient mieux pares de ces
ornements naturels que ne le sont nos grandes dames avec les inventions
merveilleuses que leur enseigne l'oisive curiosit. Alors les tendres
mouvements du coeur se montraient simplement, sans chercher, pour
s'exprimer, d'artificieuses paroles. Alors, la fraude, le mensonge
n'altraient point la franchise et la vrit; la justice rgnait seule,
sans crainte d'tre gare par la faveur et l'intrt qui l'assigent
aujourd'hui, car la loi du bon plaisir ne s'tait pas encore empare de
l'esprit du juge, et il n'y avait personne qui juget ni qui ft jug.
Les jeunes filles, je le rpte, allaient en tous lieux seules et
matresses d'elles-mmes, sans avoir  craindre les propos effronts ou
les desseins criminels. Quand elles cdaient, c'tait  leur seul
penchant et de leur libre volont; tandis qu'aujourd'hui, dans ce sicle
dtestable, aucune n'est en sret, ft-elle cache dans un nouveau
labyrinthe de Crte; partout pntrent les soins empresss d'une
galanterie maudite, qui les fait succomber malgr leur retenue. C'est
pour remdier  tous ces maux que, dans la suite des temps, la
corruption croissant avec eux, fut institu l'ordre des Chevaliers
errants, dfenseurs des vierges, protecteurs des veuves, appuis des
orphelins et des malheureux. J'exerce cette noble profession, mes bons
amis, et c'est  un chevalier errant et  son cuyer que vous avez fait
le gracieux accueil dont je vous remercie de tout mon coeur; et, bien
qu'en vertu de la simple loi naturelle chacun soit tenu de vous imiter,
comme vous l'avez fait sans me connatre, il est juste que je vous en
tmoigne ma reconnaissance.

Cette interminable harangue, dont il aurait fort bien pu se dispenser,
don Quichotte ne l'avait dbite que parce qu'en lui rappelant l'ge
d'or, les glands avaient fourni  sa fantaisie l'occasion de s'adresser
aux chevriers qui, sans rpondre un mot, restaient tout bahis 
l'couter. Sancho gardait aussi le silence, mais il en profitait pour
avaler force glands et faire de frquentes visites  la seconde outre
qu'on avait suspendue  un arbre pour tenir le vin frais.

Le souper avait dur moins longtemps que le discours; ds qu'il fut
termin, un des chevriers dit  don Quichotte: Seigneur chevalier
errant, afin que Votre Grce puisse dire avec encore plus de raison que
nous l'avons rgale de notre mieux, nous voulons lui procurer un
nouveau plaisir, en faisant chanter un de nos camarades qui ne peut
tarder  arriver. C'est un jeune berger amoureux et plein d'esprit, qui
sait lire et crire, et qui de plus est musicien, car il joue de la
viole  ravir.

A peine le chevrier achevait-il ces mots qu'on entendit le son d'une
viole, et bientt parut un jeune garon g d'environ vingt-deux ans et
de fort bonne mine. Ses compagnons lui demandrent s'il avait soup; il
rpondit que oui. En ce cas, Antonio, dit l'un d'eux, tu nous feras le
plaisir de chanter quelque chose, afin que ce seigneur, notre hte,
sache que dans nos montagnes on trouve aussi des gens qui savent la
musique. Comme nous lui avons vant tes talents, et que nous ne
voudrions point passer pour menteurs, dis-nous la romance de tes amours,
que ton oncle le bnficier a mise en vers, et qui a tant plu  tout le
village.

Volontiers, rpondit Antonio; et sans se faire prier, il s'assit sur le
tronc d'un chne, puis, aprs avoir accord sa viole, il chanta la
romance qui suit:


      Olalla! je sais que tu m'aime,
      Sans que la bouche me l'ait dit:
      Tes beaux yeux sont muets de mme;
  Mais tu m'aimes, et je sais que cela seul suffit.

      On dit que d'un amour connu
      Il faut toujours bien esprer,
      Le souffrir c'est en tre mu,
  Et soi-mme  la fin on se laisse attirer.

      Aussi, de ton indiffrence
      Au lieu de me montrer chagrin,
      Je sens natre quelque esprance,
  Et vois briller l'amour  travers tes ddains.

      C'est pourquoi mon coeur s'encourage,
      Et j'en suis pour l'heure  tel point,
      Que te trouvant tendre ou sauvage,
  Mon amour ne peut crotre, et ne s'affaiblit point.

      Si l'amour est, comme je pense,
      Et, comme on dit, une vertu,
      Le mien me donne l'esprance
  Que mon zle  la fin ne sera pas perdu.

      Olalla! crois, si je te presse,
      Que c'est avec un bon dessein,
      Et ne veux t'avoir pour matresse
  Que lorsqu'avec mon coeur tu recevras ma main.

      L'glise a des liens de soie,
      Et son joug est doux et lger;
      Tu verras avec quelle joie
  Je courrai m'y soumettre en t'y voyant ranger.

      Mais si je n'apprends de ta bouche
      Que tu consens  mon dessein,
      Je mourrai dans ce lieu farouche:
  Je le jure, ou dans peu je serai capucin[32].


  [32] Ces vers sont emprunts  la traduction de Filleau de
  Saint-Martin.

[Illustration: Il prit dans sa main une poigne de glands (p. 43).]

Le chevrier avait  peine cess de chanter, que don Quichotte insistait
pour qu'il continut, mais Sancho, qui avait grande envie de dormir, s'y
opposa en disant qu'il tait temps de songer  s'arranger un gte pour
la nuit, et que ces braves gens, qui travaillaient tout le jour, ne
pouvaient passer la nuit  chanter.

Je t'entends, dit don Quichotte; j'oubliais qu'une tte alourdie par les
vapeurs du vin a plus besoin de sommeil que de musique.

Dieu soit lou, chacun en a pris sa part, rpliqua Sancho.

D'accord, reprit don Quichotte: arrange-toi donc  ta fantaisie; quant 
ceux de ma profession, il leur sied mieux de veiller que de dormir;
seulement il faudrait panser mon oreille, car elle me fait souffrir
grandement.

Sancho se disposait  obir, quand un des bergers dit  notre chevalier
de ne pas se mettre en peine; il alla chercher quelques feuilles de
romarin; puis, aprs les avoir mches et mles avec du sel, il les lui
appliqua sur l'oreille, l'assurant qu'il n'avait que faire d'un autre
remde; ce qui russit en effet.




CHAPITRE XII

DE CE QUE RACONTA UN BERGER A CEUX QUI TAIENT AVEC DON QUICHOTTE


Sur ces entrefaites arriva un autre chevrier de ceux qui apportaient les
provisions du village. Amis, dit-il, savez-vous ce qui se passe?

Et comment le saurions-nous? rpondit l'un d'eux.

Apprenez, dit le paysan, que ce berger si galant, que cet tudiant qui
avait nom Chrysostome, vient de mourir ce matin mme, et que chacun se
dit tout bas qu'il est mort d'amour pour la fille de Guillaume le Riche,
pour cette endiable de Marcelle qu'on voit sans cesse rder dans les
environs en habit de bergre.

Pour Marcelle? demanda un des chevriers.

Pour elle-mme, rpondit le paysan; mais ce qui tonne tout le monde,
c'est que, par son testament, Chrysostome ordonne qu'on l'enterre, ainsi
qu'un mcrant, au milieu de la campagne et prcisment au pied de la
fontaine du Lige, parce que c'est l, dit-il, qu'il avait vu Marcelle
pour la premire fois. Il a encore ordonn bien d'autres choses, mais
nos anciens disent qu'on n'en fera rien. Le grand ami de Chrysostome,
Ambrosio, rpond qu'il faut excuter de point en point ses intentions.
Le village est en grande rumeur  ce sujet. Mais on assure que tout se
fera ainsi que le veulent Ambrosio et les bergers ses amis. Demain, on
vient en grande pompe enterrer le pauvre Chrysostome  l'endroit que je
vous ai dit. Voil qui sera beau  voir; aussi ne manquerai-je pas d'y
aller, si je ne suis pas oblig de retourner au village.

Nous irons tous, s'crirent les chevriers, mais aprs avoir tir au
sort  qui restera pour garder les chvres.

N'en ayez nul souci, reprit l'un d'eux, je resterai pour tous, et ne
m'en sachez aucun gr, car l'pine que je me suis enfonce dans le pied
l'autre jour m'empche de faire un pas.

Nous ne t'en sommes pas moins obligs, repartit Pedro.

L-dessus don Quichotte pria Pedro de lui dire quelle tait cette
bergre et quel tait ce berger dont on venait d'annoncer la mort. Pedro
rpondit que tout ce qu'il savait, c'est que le dfunt tait fils d'un
hidalgo fort riche, qui habitait ces montagnes; et qu'aprs avoir
longtemps tudi  Salamanque, il tait revenu dans son pays natal avec
une grande rputation de science. On assure, ajouta le chevrier, qu'il
savait surtout ce que font l-haut non-seulement les toiles, mais
encore le soleil et la lune, dont il ne manquait jamais d'annoncer les
_ellipses_  point nomm.

Mon ami, dit don Quichotte, c'est clipse et non ellipse, qu'on appelle
l'obscurcissement momentan de ces deux corps clestes.

Il devinait aussi, continua Pedro, quand l'anne devait tre abondante
ou _estrile_.

Vous voulez dire strile, observa notre chevalier.

Peu importe repartit Pedro; ce que je puis assurer c'est que parents ou
amis quand ils suivaient ses conseils, devenaient riches en peu de
temps. Tantt il disait: Semez de l'orge cette anne et non du froment;
une autre fois: Semez des pois et non de l'orge; l'anne qui vient
donnera beaucoup d'huile et les trois suivantes n'en fourniront pas une
goutte; ce qui ne manquait jamais d'arriver.

Cette science s'appelle astrologie, dit don Quichotte.

Je l'ignore, rpliqua Pedro, mais lui il savait tout cela et bien
d'autres choses encore. Bref, quelques mois aprs son retour de
Salamanque, un beau matin nous le vmes tout  coup quitter le manteau
d'tudiant pour prendre l'habit de berger, avec sayon et houlette, et
accompagn de son ami Ambrosio dans le mme costume. J'oubliais de vous
dire que le dfunt tait un grand faiseur de chansons, au point que les
nols de la Nativit de Notre-Seigneur et les actes de la Fte-Dieu que
reprsentent nos jeunes garons taient de sa composition. Quand on vit
ces deux amis habills en bergers, tout le village fut bien surpris, et
personne ne pouvait en deviner la cause. Dj,  cette poque le pre de
Chrysostome tait mort, lui laissant une grande fortune en bonnes terres
et en beaux et bons cus, sans compter de nombreux troupeaux. De tout
cela le jeune homme resta le matre absolu, et en vrit il le mritait,
car c'tait un bon compagnon, charitable et ami des braves gens. Plus
tard, on apprit qu'en prenant ce costume, le pauvre garon n'avait eu
d'autre but que de courir aprs cette bergre Marcelle, dont il tait
devenu perdument amoureux. Maintenant il faut vous dire quelle est
cette crature: car jamais vous n'avez entendu et jamais vous
n'entendrez raconter rien de semblable dans tout le cours de votre vie,
dussiez-vous vivre plus d'annes que la vieille Sarna.

Dites Sara[33] et non Sarna, reprit don Quichotte, qui ne pouvait
souffrir ces altrations de mots.

  [33] Femme d'Abraham.

Sarna ou Sara, c'est tout un, rpondit le chevrier; et si vous vous
mettez  plucher mes paroles, nous n'aurons pas fini d'ici  l'an
prochain.

Pardon, mon ami, reprit don Quichotte, entre Sarna et Sara il y a une
grande diffrence; mais continuez votre rcit.

Je dis donc, poursuivit Pedro, qu'il y avait dans notre village un
laboureur nomm Guillaume,  qui le ciel, avec beaucoup d'autres
richesses, donna une fille dont la mre mourut en la mettant au monde.
Il me semble encore la voir, la digne femme, avec sa mine
resplendissante comme un soleil, et de plus, si charitable et si
laborieuse, qu'elle ne peut manquer de jouir l-haut de la vue de Dieu.
Son mari Guillaume la suivit de prs, laissant sa fille Marcelle, riche
et en bas ge, sous la tutelle d'un oncle, prtre et bnficier dans ce
pays. En grandissant, l'enfant faisait souvenir de sa mre, qu'elle
annonait devoir encore surpasser en beaut. A peine eut-elle atteint
ses quinze ans, qu'en la voyant chacun bnissait le ciel de l'avoir
faite si belle; aussi la plupart en devenaient fous d'amour. Son oncle
l'levait avec beaucoup de soin et dans une retraite svre; nanmoins
le bruit de sa beaut se rpandit de telle sorte, que soit pour elle,
soit pour sa richesse, les meilleurs partis de la contre ne cessaient
d'importuner et de solliciter son tuteur afin de l'avoir pour femme. Ds
qu'il la vit en ge d'tre marie, le bon prtre y et consenti
volontiers, mais il ne voulait rien faire sans son aveu. N'allez pas
croire pour cela qu'il entendt profiter de son bien, dont il avait
l'administration;  cet gard, tout le village n'a cess de lui rendre
justice; car il faut que vous le sachiez, seigneur chevalier, dans nos
veilles, chacun critique et approuve selon sa fantaisie, et il doit
tre cent fois bon celui qui oblige ses paroissiens  dire du bien de
lui.

C'est vrai, dit don Quichotte; mais continuez, ami Pedro, votre histoire
m'intresse, et vous la contez de fort bonne grce.

Que celle de Dieu ne me manque jamais, reprit le chevrier, c'est le plus
important. Vous saurez donc, continua-t-il, que l'oncle avait beau
proposer  sa nice chacun des partis qui se prsentaient, faisant
valoir leurs qualits, et l'engageant  choisir parmi eux un mari selon
son got, la jeune fille ne rpondait jamais rien, sinon qu'elle voulait
rester libre, et qu'elle se trouvait trop jeune pour porter le fardeau
du mnage. Avec de pareilles excuses, son oncle cessait de la presser,
attendant qu'elle ait pris un peu plus d'ge, et esprant qu' la fin
elle se dciderait. Les parents, disait-il, ne doivent pas engager leurs
enfants contre leur volont.

Mais voil qu'un jour, sans que personne s'y attendit, la ddaigneuse
Marcelle se fait bergre, et que, malgr son oncle et tous les habitants
du pays qui cherchaient  l'en dissuader, elle s'en va aux champs avec
les autres filles, pour garder son troupeau. Ds qu'on la vit et que sa
beaut parut au grand jour, je ne saurais vous dire combien de jeunes
gens riches, hidalgos ou laboureurs, prirent le costume de berger afin
de suivre ses pas.

Un d'entre eux tait le pauvre Chrysostome, comme vous le savez dj,
duquel on disait qu'il ne l'aimait pas, mais qu'il l'adorait. Et qu'on
ne pense pas que, pour avoir adopt cette manire d'tre si trange,
Marcelle ait jamais donn lieu au moindre soupon; loin de l, elle est
si svre, que de tous ses prtendants aucun ne peut se flatter d'avoir
obtenu la moindre esprance de faire agrer ses soins; car bien qu'elle
ne fuie personne, et qu'elle traite tout le monde avec bienveillance,
ds qu'un berger se hasarde  lui dclarer son intention, quelque juste
et sainte qu'elle soit, il est renvoy si loin qu'il n'y revient plus.
Mais, hlas! avec cette faon d'agir, elle cause plus de ravages en ce
pays que n'en ferait la peste; car sa beaut et sa douceur attirent les
coeurs que son indiffrence et ses ddains rduisent bientt au
dsespoir. Aussi ne cesse-t-on de l'appeler ingrate, cruelle, et si vous
restiez quelques jours parmi nous, seigneur, vous entendriez ces
montagnes et ces valles retentir des plaintes et des gmissements de
ceux qu'elle rebute.

Prs d'ici sont plus de vingt htres qui portent grav sur leur corce
le nom de Marcelle; au-dessus on voit presque toujours une couronne,
pour montrer qu'elle est la reine de beaut. Ici soupire un berger, l
un autre se lamente, plus loin l'on entend des chansons d'amour,
ailleurs des plaintes dsespres. L'un passe la nuit au pied d'un
chne, ou sur le haut d'une roche, et le jour le retrouve absorb dans
ses penses sans qu'il ait ferm ses paupires humides; un autre reste
 l'ardeur du soleil, tendu sur le sable brlant, demandant au ciel la
fin de son martyre. En voyant l'insensible bergre jouir des maux
qu'elle a causs, chacun se demande  quoi aboutira cette conduite
altire, et quel mortel pourra dompter ce coeur farouche. Comme ce que
je viens de vous raconter est l'exacte vrit, nous croyons tous que la
mort de Chrysostome n'a pas eu d'autre motif. C'est pourquoi, seigneur
chevalier, vous ferez bien de vous trouver  son enterrement; cela sera
curieux  voir, car nombreux taient ses amis, et d'ici  l'endroit
qu'il a dsign pour son tombeau  peine s'il y a une demi-lieue.

Je n'y manquerai pas, dit don Quichotte, et vous remercie du plaisir que
m'a fait votre rcit.

Il y a encore beaucoup d'autres aventures arrives aux amants de
Marcelle, reprit le chevrier; mais demain nous rencontrerons sans doute
en chemin quelque berger qui nous les racontera. Quant  prsent vous
ferez bien d'aller vous reposer dans un endroit couvert, parce que le
serein est contraire  votre blessure, quoiqu'il n'y ait aucun danger
aprs le remde qu'on y a mis.

Sancho, qui avait donn mille fois au diable le chevrier et son rcit,
pressa son matre d'entrer dans la cabane de Pedro. Don Quichotte y
consentit quoique  regret, mais ce fut pour donner le reste de la nuit
au souvenir de sa Dulcine,  l'imitation des amants de Marcelle. Quant
 Sancho, il s'arrangea sur la litire, entre son ne et Rossinante, et
y dormit non comme un amant rebut, mais comme un homme qui a le dos
rou de coups.




CHAPITRE XIII

OU SE TERMINE L'HISTOIRE DE LA BERGRE MARCELLE AVEC D'AUTRES VNEMENTS


L'aurore commenait  paratre aux balcons de l'Orient quand les
chevriers se levrent et vinrent rveiller don Quichotte, en lui
demandant s'il tait toujours dans l'intention de se rendre 
l'enterrement de Chrysostome, ajoutant qu'ils lui feraient compagnie.
Notre chevalier, qui ne demandait pas mieux, ordonna  son cuyer de
seller Rossinante, et de tenir son ne prt. Sancho obit avec
empressement, et toute la troupe se mit en chemin.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Plus de vingt htres portent gravs sur l'corce le nom de MARCELLE
(p. 48).]

Ils n'eurent pas fait un quart de lieue, qu' la croisire d'un sentier
ils rencontrrent six bergers vtus de peaux noires, la tte couronne
de cyprs et de laurier-rose; tous tenaient  la main un bton de houx.
Aprs eux venaient deux gentilshommes  cheval, suivis de trois valets 
pied. En s'abordant les deux troupes se salurent avec courtoisie, et
voyant qu'ils se dirigeaient vers le mme endroit, ils se mirent 
cheminer de compagnie.

Un des cavaliers, s'adressant  son compagnon, lui dit: Seigneur
Vivaldo, je crois que nous n'aurons pas  regretter le retard que va
nous occasionner cette crmonie; car elle doit tre fort intressante,
d'aprs les choses tranges que ces bergers racontent aussi bien du
berger dfunt que de la bergre homicide.

Je le crois comme vous, reprit Vivaldo, et je retarderais mon voyage,
non d'un jour, mais de quatre, pour en tre tmoin.

Don Quichotte leur ayant demand ce qu'ils savaient de Chrysostome et de
Marcelle, l'autre cavalier rpondit que, rencontrant les bergers dans un
si lugubre quipage, ils avaient voulu en connatre la cause; et que
l'un d'eux leur avait racont l'histoire de cette bergre appele
Marcelle, aussi belle que bizarre, les amours de ses nombreux
prtendants, et la mort de ce Chrysostome  l'enterrement duquel ils se
rendaient. Bref, il rpta  don Quichotte tout ce que Pedro lui avait
appris.

A cet entretien en succda bientt un autre. Celui des cavaliers qui
avait nom Vivaldo demanda  notre chevalier pourquoi, en pleine paix et
dans un pays si tranquille, il voyageait si bien arm.

La profession que j'exerce et les voeux que j'ai faits, rpondit don
Quichotte, ne me permettent pas d'aller autrement: le loisir et la
mollesse sont le partage des courtisans, mais les armes, les fatigues et
les veilles reviennent de droit  ceux que le monde appelle chevaliers
errants, et parmi lesquels j'ai l'honneur d'tre compt, quoique indigne
et le moindre de tous.

En l'entendant parler de la sorte, chacun le tint pour fou; mais afin de
mieux s'en assurer encore, et de savoir quelle tait cette folie d'une
espce si nouvelle, Vivaldo lui demanda ce qu'il entendait par
chevaliers errants.

Vos Grces, rpondit don Quichotte, connaissent sans doute ces
chroniques d'Angleterre qui parlent si souvent des exploits de cet
Arthur, que nous autres Castillans appelons Artus, et dont une antique
tradition, accepte de toute la Grande-Bretagne, rapporte qu'il ne
mourut pas, mais fut chang en corbeau par l'art des enchanteurs (ce qui
fait qu'aucun Anglais depuis n'a tu de corbeau); qu'un jour cet Arthur
reprendra sa couronne et son sceptre? Eh bien, c'est au temps de ce bon
roi que fut institu le fameux ordre des chevaliers de la Table ronde,
et qu'eurent lieu les amours de Lancelot du Lac et de la reine Genivre,
qui avait pour confidente cette respectable dugne Quintagnone. Nous
avons sur ce sujet une romance populaire dans notre Espagne:

  Onc chevalier ne fut sur terre
  De dame si bien accueilli,
  Que Lancelot s'en vit servi
  Quand il revenait d'Angleterre.

Depuis lors, cet ordre de chevalerie s'est tendu et dvelopp par toute
la terre, et l'on a vu s'y rendre clbres par leurs hauts faits Amadis
de Gaule et ses descendants jusqu' la cinquime gnration, le vaillant
Flix-Mars d'Hircanie, ce fameux Tirant le Blanc, et enfin l'invincible
don Blianis de Grce, qui s'est fait connatre presque de nos jours.
Voil, seigneurs, ce qu'on appelle les chevaliers errants et la
chevalerie errante; ordre dans lequel, quoique pcheur, j'ai fait
profession, comme je vous l'ai dit, et dont je m'efforce de pratiquer
les devoirs  l'exemple de mes illustres modles des temps passs. Cela
doit vous expliquer pourquoi je parcours ces dserts, cherchant les
aventures avec la ferme rsolution d'affronter mme la plus prilleuse,
ds qu'il s'agira de secourir l'innocence et le malheur.

Ce discours acheva de convaincre les voyageurs de la folie de notre
hros, et de la nature de son garement. Vivaldo, dont l'humeur tait
enjoue, dsirant gayer le reste du chemin, voulut lui fournir
l'occasion de poursuivre ses extravagants propos. Seigneur chevalier,
lui dit-il, Votre Grce me parat avoir fait profession dans un des
ordres les plus rigoureux qu'il y ait en ce monde; je crois mme que la
rgle des chartreux n'est pas aussi austre.

Aussi austre, cela est possible, rpondit don Quichotte, mais aussi
utile  l'humanit, c'est ce que je suis  deux doigts de mettre en
doute; car, pour dire mon sentiment, ces pieux solitaires dont vous
parlez, semblables  des soldats qui excutent les ordres de leur
capitaine, n'ont rien autre chose  faire qu' prier Dieu
tranquillement, lui demandant les biens de la terre. Nous, au contraire,
 la fois soldats et chevaliers, pendant qu'ils prient, nous agissons,
et ce bien qu'ils se contentent d'appeler de leurs voeux, nous
l'accomplissons par la valeur de nos bras et le tranchant de nos pes,
non point  l'abri des injures du temps, mais  ciel ouvert et en butte
aux dvorants rayons du soleil d't ou aux glaces hrisses de l'hiver.
Nous sommes donc les ministres de Dieu sur la terre, les instruments de
sa volont et de sa justice. Or, les choses de la guerre et toutes
celles qui en dpendent ne pouvant s'excuter qu' force de travail, de
sueur et de sang, quiconque suit la carrire des armes accomplit, sans
contredit, une oeuvre plus grande et plus laborieuse que celui qui,
exempt de tout souci et de tout danger, se borne  prier Dieu pour les
faibles et les malheureux. Je ne prtends pas dire que l'tat de
chevalier errant soit aussi saint que celui de moine clotr; je veux
seulement infrer des fatigues et des privations que j'endure, que ma
profession est plus pnible, plus remplie de misres, enfin, qu'on y est
plus expos  la faim,  la soif,  la nudit,  la vermine. Nos
illustres modles des sicles passs ont endur toutes ces souffrances,
et si parmi eux quelques-uns se sont levs jusqu'au trne, certes il
leur en a cot assez de sueur et de sang. Encore, pour y arriver,
ont-ils eu souvent besoin d'tre protgs par des enchanteurs, sans quoi
ils auraient t frustrs de leurs travaux et dus dans leurs
esprances.

D'accord, rpliqua le voyageur; mais une chose qui, parmi beaucoup
d'autres m'a toujours choqu chez les chevaliers errants, c'est qu'au
moment d'affronter une prilleuse entreprise, on ne les voit point
avoir recours  Dieu, ainsi que tout bon chrtien doit le faire en
pareil cas, mais seulement s'adresser  leur matresse comme  leur
unique divinit: selon moi, cela sent quelque peu le paen.

Seigneur, rpondit don Quichotte, il n'y a pas moyen de s'en dispenser,
et le chevalier qui agirait autrement se mettrait dans son tort. C'est
un usage consacr, que tout chevalier errant, sur le point d'accomplir
quelque grand fait d'armes, tourne amoureusement les yeux vers sa dame,
pour la prier de lui tre en aide dans le pril o il va se jeter; et
alors mme qu'elle ne peut l'entendre, il est tenu de murmurer entre ses
dents quelques mots par lesquels il se recommande  elle de tout son
coeur: de cela nous avons nombre d'exemples dans les histoires. Mais il
ne faut pas en conclure que les chevaliers s'abstiennent de penser 
Dieu; il y a temps pour tout, et ils peuvent s'en acquitter pendant le
combat.

Il me reste encore un doute, rpliqua Vivaldo, souvent on a vu deux
chevaliers errants, discourant ensemble, en venir tout  coup 
s'chauffer  tel point que, tournant leurs chevaux pour prendre du
champ, ils revenaient ensuite  bride abattue l'un sur l'autre, ayant 
peine eu le temps de penser  leurs dames. Au milieu de la course, l'un
tait renvers de cheval, perc de part en part, tandis que l'autre et
roul dans la poussire s'il ne se ft retenu  la crinire de son
coursier. Or, j'ai peine  comprendre comment, dans une affaire si tt
expdie le mort trouvait le temps de penser  Dieu. N'et-il pas mieux
valu que ce chevalier lui et adress les prires qu'il adressait  sa
dame? Il et satisfait ainsi  son devoir de chrtien, et ne ft mort
redevable qu'envers sa matresse: inconvnient peu grave,  mon avis,
car je doute que tous les chevaliers errants aient eu des dames  qui se
recommander; sans compter qu'il pouvait s'en trouver qui ne fussent
point amoureux.

Cela est impossible, repartit vivement don Quichotte: tre amoureux leur
est aussi naturel qu'au ciel d'avoir des toiles. C'est proprement
l'essence du chevalier; c'est l ce qui le constitue. Trouvez-moi une
seule histoire qui dise le contraire. Au reste, si par hasard il s'tait
trouv un chevalier errant sans dame, on ne l'et pas tenu pour
lgitime, mais pour btard, et l'on aurait dit de lui qu'il tait entr
dans la forteresse de l'ordre non par la grande porte, mais par-dessus
les murs, comme un brigand et un voleur.

Je crois me rappeler, dit Vivaldo, que don Galaor, frre du valeureux
Amadis, n'eut jamais de dame attitre qu'il pt invoquer dans les
combats; cependant il n'en fut pas moins regard comme un trs-fameux
chevalier.

Une hirondelle ne fait pas le printemps, repartit don Quichotte;
d'ailleurs je sais de bonne part que ce chevalier aimait en secret. S'il
en contait  toutes celles qu'il trouvait  son gr, c'tait par une
faiblesse dont il n'avait pu se rendre matre, mais toujours sans
prjudice de la dame qu'on sait pertinemment avoir t la reine de ses
penses, et  laquelle il se recommandait souvent, et en secret, car il
se piquait d'une parfaite discrtion.

Puisqu'il est de l'essence de tout chevalier errant d'tre amoureux,
reprit Vivaldo, Votre Grce n'aura sans doute pas drog  la rgle de
sa noble profession; et  moins qu'elle ne se pique d'autant de
discrtion que don Galaor, je la supplie de nous apprendre le nom et la
qualit de sa dame, et de nous en faire le portrait. Elle sera flatte,
j'en suis certain, que l'univers entier sache qu'elle est aime et
servie par un chevalier tel que vous.

J'ignore, rpondit don Quichotte en poussant un grand soupir, si cette
douce ennemie trouvera bon qu'on sache que je suis son esclave;
cependant, pour satisfaire  ce que vous me demandez avec tant
d'instance, je puis dire qu'elle se nomme Dulcine; que sa patrie est un
village de la Manche appel le Toboso, et qu'elle est au moins
princesse, tant dame souveraine de mes penses. Ses charmes sont
surhumains, et tout ce que les potes ont imagin de chimrique et
d'impossible pour vanter leurs matresses se trouve vrai chez elle au
pied de la lettre. Ses cheveux sont des tresses d'or, ses sourcils des
arcs-en-ciel, ses yeux deux soleils, ses joues des roses, ses lvres du
corail, ses dents des perles, son cou de l'albtre, son sein du marbre,
et ses mains de l'ivoire: par ce qu'on voit, on devine aisment que ce
que la pudeur cache aux regards doit tre sans prix et n'admet pas de
comparaison.

Pourrions-nous savoir quelle est sa famille, sa race et sa gnalogie?
demanda Vivaldo.

Elle ne descend pas des Curtius, des Caus ou des Scipions de l'ancienne
Rome, des Colonna ou des Orsini de la Rome moderne, continua don
Quichotte; elle n'appartient ni aux Moncades, ni aux Requesans de
Catalogne; elle ne compte point parmi ses anctres les Palafox, les
Luna, les Urreas d'Aragon; les Cerdas, les Manriques, les Mandoces ou
les Gusmans de Castille; les Alencastres ou les Menezes de Portugal;
elle est tout simplement de la famille des Toboso de la Manche; race
nouvelle, il est vrai, mais destine, je n'en fais aucun doute, 
devenir la souche des plus illustres familles des sicles  venir. Et 
cela je ne souffrirai point de rplique, si ce n'est aux conditions que
Zerbin crivit au-dessous des armes de Roland:

  Que nul de les toucher ne soit si tmraire,
  S'il ne veut de Roland affronter la colre.

Pour moi, dit Vivaldo, bien que ma famille appartienne aux Cachopins[34]
de Laredo, je suis loin de vouloir la comparer  celle des Toboso de la
Manche, quoique  vrai dire ce soit la premire fois que j'en entends
parler.

  [34] On donnait alors le nom de _Cachopin_  l'Espagnol qui migrait
  aux grandes Indes, par pauvret ou vagabondage.

J'en suis extrmement surpris, repartit don Quichotte.

[Illustration: Sur le brancard tait un cadavre revtu d'un habit de
berger (p. 53).]

Les voyageurs coutaient attentivement cette conversation, si bien que,
jusqu'aux chevriers, tous demeurrent convaincus que notre chevalier
avait des chambres vides dans la cervelle. Le seul Sancho acceptait
comme oracle ce que disait son matre, par ce qu'il connaissait sa
sincrit et qu'il ne l'avait pas perdu de vue depuis l'enfance; il lui
restait pourtant quelque doute sur cette Dulcine, car, bien qu'il ft
voisin du Toboso, jamais il n'avait entendu prononcer le nom de cette
princesse.

Comme ils allaient ainsi discourant, ils aperurent dans un chemin creux
entre deux montagnes, une vingtaine de bergers vtus de pelisses noires,
et couronns de guirlandes, qu'on reconnut tre, les unes d'if, les
autres de cyprs; six d'entre eux portaient un brancard couvert de
rameaux et de fleurs. Ds qu'ils parurent: Voici, dit un des chevriers,
ceux qui portent le corps de Chrysostome, et c'est au pied de cette
montagne qu'il a voulu qu'on l'enterrt.

A ces mots on hta le pas, et la troupe arriva au moment o les porteurs
ayant dpos le brancard, quatre d'entre eux commenaient  creuser une
fosse au pied d'une roche. On s'aborda de part et d'autre avec
courtoisie; puis les saluts changs, don Quichotte et ceux qui
l'accompagnaient se mirent  considrer le brancard sur lequel tait un
cadavre revtu d'un habit de berger et tout couvert de fleurs. Il
paraissait avoir trente ans. Malgr sa pleur, on jugeait aisment qu'il
avait t beau et de bonne mine. Autour de lui sur le brancard taient
placs quelques livres et divers manuscrits, les uns plis, les autres
ouverts.

Tous les assistants gardaient un profond silence, qu'un de ceux qui
avaient apport le corps rompit en ces termes: Toi qui veux qu'on
excute de point en point les volonts de Chrysostome, dis-nous,
Ambrosio, si c'est bien l l'endroit qu'il a dsign.

Oui, c'est bien l, rpondit Ambrosio, et mon malheureux ami m'y a cent
fois cont sa dplorable histoire. C'est l qu'il vit pour la premire
fois cette farouche ennemie du genre humain; c'est l qu'il lui fit la
premire dclaration d'un amour aussi dlicat que passionn; c'est l
que l'impitoyable Marcelle acheva de le dsesprer par son indiffrence
et par ses ddains, et qu'elle l'obligea de terminer tragiquement ses
jours; c'est l enfin qu'en mmoire de tant d'infortunes, il a voulu
qu'on le dpost dans le sein d'un ternel oubli.

S'adressant ensuite  don Quichotte et aux voyageurs, il continua ainsi:
Seigneurs, ce corps que vous regardez avec tant de piti renfermait, il
y a peu de jours encore, une me orne des dons les plus prcieux; ce
corps est celui de Chrysostome qui eut un esprit incomparable, une
loyaut sans pareille, une tendresse  toute preuve. Il fut libral
sans vanit, modeste sans affectation, aimable et enjou sans
trivialit; en un mot, il fut le premier entre les bons et sans gal
parmi les infortuns. Il aima, et fut ddaign; il adora, et fut ha; il
tenta, mais inutilement, d'adoucir un tyran farouche; il gmit, il
pleura devant un marbre sourd et insensible; ses cris se perdirent dans
les airs, le vent emporta ses soupirs, se joua de ses plaintes; et pour
avoir trop aim une ingrate, il devint au printemps de ses jours la
proie de la mort, victime des cruauts d'une bergre qu'il voulait, par
ses vers, faire vivre ternellement dans la mmoire des hommes. Ces
papiers prouveraient au besoin ce que j'avance, s'il ne m'avait ordonn
de les livrer aux flammes en mme temps que je rendrais son corps  la
terre.

Vous seriez plus cruel encore que lui en agissant ainsi, dit Vivaldo; il
n'est ni juste ni raisonnable d'observer si religieusement ce qui est
contraire  la raison. Le monde entier aurait dsapprouv Auguste
laissant excuter les suprmes volonts du divin chantre de Mantoue.
Rendez donc  votre ami, seigneur Ambrosio, ce dernier service, de
sauver ses ouvrages de l'oubli, et n'accomplissez pas trop absolument ce
que son dsespoir a ordonn. Conservez ces papiers, tmoignages d'une
cruelle indiffrence, afin que dans les temps  venir ils servent
d'avertissement  ceux qui s'exposent  tomber dans de semblables
abmes. Nous tous, ici prsents, qui connaissons l'histoire de votre ami
et la cause de son trpas, nous savons votre affection pour lui, ce
qu'il a exig de vous en mourant, et par ce rcit lamentable nous avons
compris la cruaut de Marcelle et l'amour du berger, et quelle triste
fin se prparent ceux qui ne craignent pas de se livrer aveuglment aux
entranements de l'amour. Hier, en apprenant sa mort, et votre dessein
de l'enterrer en ce lieu, la compassion, plus que la curiosit, nous a
dtourns de notre chemin, afin d'tre tmoins des devoirs qu'on lui
rend, et de montrer que les coeurs honntes s'intressent toujours aux
malheurs d'autrui. Ainsi, nous vous prions, sage Ambrosio, ou du moins,
pour ma part, je vous supplie de renoncer  livrer ces manuscrits aux
flammes, et de me permettre d'en emporter quelques-uns.

Sans attendre la rponse, Vivaldo tendit la main, et prit les feuilles
qui se trouvaient  sa porte.

Que ceux-l vous restent, j'y consens, rpondit Ambrosio; mais pour les
autres, laissez-moi, je vous prie, accomplir la dernire volont de mon
ami.

Vivaldo, impatient de savoir ce que contenaient ces papiers, en ouvrit
un qui avait pour titre: _Chant de dsespoir_.

Ce sont, dit Ambrosio, les derniers vers qu'crivit l'infortun; et afin
qu'on sache en quel tat l'avaient rduit ses souffrances, lisez,
seigneur, de manire  tre entendu; vous en aurez le temps avant qu'on
ait achev de creuser son tombeau.

Volontiers, dit Vivaldo. L'assemble s'tant range en cercle autour de
lui, il lut ce qui suit d'une voix haute et sonore.




CHAPITRE XIV

OU SONT RAPPORTS LES VERS DSESPRS DU BERGER DFUNT ET AUTRES CHOSES
NON ATTENDUES


  CHANT DE CHRYSOSTOME

  Cruelle! faut-il donc que ma langue publie
  Ce que m'a fait souffrir ton injuste rigueur!
  Pour peindre mes tourments, je veux d'une furie
  Emprunter aujourd'hui la rage et la fureur.

  Eh bien, oui, je le veux; la douleur qui me presse
  M'anime d'elle-mme  faire cet effort:
  Ce poison trop gard me dvore sans cesse,
  Je souffre mille morts pour une seule mort.

  Sortez de vos forts, monstres les plus sauvages,
  Venez mler vos cris  mes gmissements;
  Ours, tigres, prtez-moi vos effrayants langages;
  Fiers lions, j'ai besoin de vos rugissements.

  Ne me refusez pas le bruit de vos orages,
  Vents, prparez ici l'excs de vos fureurs:
  Tonnerres, tous vos feux; temptes, vos ravages;
  Mer, toute ta colre; enfer, tous tes malheurs.

  O toi, sombre tyran de l'amoureux empire,
  Ressentiment jaloux, viens armer ma fureur;
  Mais que ton souvenir m'accable et me dchire,
  Et, pour finir mes maux, augmente ma douleur!

  Mourons enfin, mourons; il n'est plus de remde.
  Qui vcut malheureux, doit l'tre dans la mort.
  Destin, je m'abandonne et renonce  ton aide;
  Rends le sort qui m'attend gal au dernier sort!

  Venez, il en est temps, sortez des noirs abmes:
  Tantale,  tout jamais de la soif tourment;
  Sisyphe infortun,  qui d'horribles crimes
  Font souffrir un tourment pour toi seul invent;

  Fils de Japet, qui sers de pture incessante
  A l'avide vautour, sans pouvoir l'assouvir;
  Ixion enchan sur une roue ardente,
  Noires soeurs, qui filez nos jours pour les finir;

  Amenez avec vous l'implacable Cerbre,
  J'invite tout l'enfer  ce funeste jour:
  Ses feux, ses hurlements sont la pompe ordinaire
  Qui doit suivre au cercueil un martyr de l'amour[35].

  [35] Ces vers sont emprunts  la traduction de Filleau de
  Saint-Martin.

Tous les assistants applaudirent aux vers de Chrysostome; Vivaldo seul
trouva que ces soupons dont ils taient pleins s'accordaient mal avec
ce qu'il avait entendu raconter de la vertu de Marcelle. Ambrosio, qui
avait connu jusqu'aux plus secrtes penses de son ami, rpliqua
aussitt: Je dois dire, seigneur, pour faire cesser votre doute, que
lorsque Chrysostome composa ces vers, il s'tait loign de Marcelle,
afin d'prouver si l'absence produirait sur lui l'effet ordinaire; et
comme il n'est pas de soupon qui n'assige et ne poursuive un amant
loin de ce qu'il aime, l'infortun souffrait tous les tourments d'une
jalousie imaginaire; mais ses plaintes et ses reproches ne sauraient
porter atteinte  la vertu de Marcelle, vertu telle, qu' la duret
prs, et sauf une fiert qui va jusqu' l'orgueil, l'envie elle-mme ne
peut lui reprocher aucune faiblesse.

Vivaldo resta satisfait de la rponse d'Ambrosio; il s'apprtait  lire
un autre feuillet, mais il fut empch par une vision merveilleuse, car
on ne saurait donner un autre nom  l'objet qui s'offrit tout  coup 
leurs yeux? C'tait Marcelle elle-mme, qui, plus belle encore que la
renomme ne la publiait, apparaissait sur le haut de la roche au pied de
laquelle on creusait la spulture. Ceux qui ne l'avaient jamais vue
restrent muets d'admiration, et ceux qui la connaissaient dj
subissaient le mme charme que la premire fois. A peine Ambrosio
l'eut-il aperue, qu'il lui cria avec indignation: Que viens-tu chercher
ici, monstre de cruaut, basilic dont les regards lancent le poison?
Viens-tu voir si les blessures de l'infortun que ta cruaut met au
tombeau se rouvriront en ta prsence? Viens-tu insulter  ses malheurs
et te glorifier des funestes rsultats de tes ddains? Dis-nous au moins
ce qui t'amne et ce que tu attends de nous; car sachant combien toutes
les penses de Chrysostome te furent soumises pendant sa vie, je ferai
en sorte, maintenant qu'il n'est plus, que tu trouves la mme
obissance parmi ceux qu'il appelait ses amis.

Vous me jugez mal, rpondit la bergre; je ne viens que pour me
dfendre, et prouver combien sont injustes ceux qui m'accusent de leurs
tourments et m'imputent la mort de Chrysostome. Veuillez donc,
seigneurs, et vous aussi, bergers, m'couter quelques instants; peu de
temps et de paroles suffiront pour me justifier.

Le ciel, dites-vous, m'a faite si belle qu'on ne saurait me voir sans
m'aimer, et parce que ma vue inspire de l'amour, vous croyez que je dois
en ressentir moi-mme! Je reconnais bien, grce  l'intelligence que
Dieu m'a donne, que ce qui est beau est aimable; mais parce qu'on aime
ce qui est beau, faut-il en conclure que ce qui est beau soit  son tour
forc d'aimer; car celui qui aime peut tre laid et partant, n'exciter
que l'aversion. Mais quand bien mme la beaut serait gale de part et
d'autre, ne faudrait-il pas que la sympathie le ft aussi, puisque
toutes les beauts n'inspirent pas de l'amour, et que telle a souvent
charm les yeux sans parvenir  soumettre la volont. En effet, si la
seule beaut charmait tous les coeurs, que verrait-on ici-bas, sinon une
confusion trange de dsirs errants et vagabonds qui changeraient sans
cesse d'objet? Ainsi puisque l'amour, comme je le crois, doit tre libre
et sans contrainte, pourquoi vouloir que j'aime quand je n'prouve aucun
penchant? D'ailleurs, si j'ai de la beaut, n'est-ce pas de la pure
grce du ciel que je la tiens, sans en rien devoir aux hommes? Et si
elle produit de fcheux effets, suis-je plus coupable que la vipre ne
l'est du venin que lui a donn la nature? La beaut, chez la femme
honnte et vertueuse, est comme le feu dvorant ou l'pe immobile;
l'une ne blesse, l'autre ne brle que ceux qui s'en approchent de trop
prs.

Je suis ne libre, et c'est pour vivre en libert que j'ai choisi la
solitude; les bois et les ruisseaux sont les seuls confidents de mes
penses et de mes charmes. Ceux que ma vue a rendus amoureux, je les ai
dsabuss par mes paroles; aprs cela s'ils nourrissent de vains dsirs
et de trompeuses esprances, ne doit-on pas avouer que c'est leur
obstination qui les tue, et non ma cruaut? Vous dites que les
intentions de Chrysostome taient pures et que j'ai eu tort de le
repousser! Mais ds qu'il me les eut fait connatre, ne lui ai-je pas
dclar,  cette mme place o vous creusez son tombeau, mon dessein de
vivre seule, sans jamais m'engager  personne, et ma rsolution de
rendre  la nature tout ce qu'elle m'a donn? Aprs cet aveu sincre,
s'il a voulu s'embarquer sans espoir, faut-il s'tonner qu'il ait fait
naufrage? Suis-je la cause de son malheur? Que celui-l que j'ai abus
m'accuse, j'y consens; que ceux que j'ai trahis m'accablent de
reproches: mais a-t-on le droit de m'appeler trompeuse, quand je n'ai
rien promis  qui que ce soit? Jusqu'ici le ciel n'a pas voulu que
j'aimasse; et que j'aime volontairement, il est inutile d'y compter. Que
cette dclaration serve d'avertissement  ceux qui formeraient quelque
dessein sur moi; aprs cela s'ils ont le sort de Chrysostome, qu'on n'en
accuse ni mon indiffrence ni mes ddains. Qui n'aime point ne saurait
donner de jalousie, et un refus loyal et sincre n'a jamais pass pour
de la haine ou du mpris.

Celui qui m'appelle basilic peut me fuir comme un monstre hassable;
ceux qui me traitent d'ingrate, de cruelle, peuvent renoncer  suivre
mes pas: je ne me mettrai point en peine de les rappeler. Qu'on cesse
donc de troubler mon repos et de vouloir que je hasarde parmi les hommes
la tranquillit dont je jouis, et que je m'imagine ne pouvoir y trouver
jamais. Je ne veux rien, je n'ai besoin de rien, si ce n'est de la
compagnie des bergres de ces bois, qui, avec le soin de mon troupeau,
m'occupent agrablement. En un mot, mes dsirs ne s'tendent pas au del
de ces montagnes; et si mes penses vont plus loin, ce n'est que pour
admirer la beaut du ciel et me rappeler que c'est le lieu d'o je suis
venue et o je dois retourner.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

C'tait Marcelle elle-mme (p. 55).]

En achevant ces mots, la bergre disparut par le chemin le plus escarp
de la montagne, laissant tous ceux qui l'coutaient non moins
merveills de sa sagesse et de son esprit que de sa beaut. Plusieurs
de ceux qu'avaient blesss les charmes de ses yeux, loin d'tre retenus
par le discours qu'ils venaient d'entendre, firent mine de la suivre;
don Quichotte s'en aperut, et voyant l une nouvelle occasion d'exercer
sa profession de chevalier protecteur des dames:

Que personne, s'cria-t-il en portant la main sur la garde de son pe,
ne soit assez hardi pour suivre la belle Marcelle, sous peine d'encourir
mon indignation. Elle a prouv, par des raisons sans rplique, qu'elle
est tout  fait innocente de la mort de Chrysostome, et elle a fait voir
tout son loignement pour engager sa libert. Qu'on la laisse en repos,
et qu'elle soit  l'avenir respecte de toutes les mes honntes,
puisque elle seule peut-tre au monde agit avec des intentions si
pures.

Soit  cause des menaces de don Quichotte, soit parce qu'Ambrosio pria
les bergers d'achever de rendre les derniers devoirs  son ami, personne
ne s'loigna avant que les crits de Chrysostome fussent livrs aux
flammes et son corps rendu  la terre, ce qui eut lieu au milieu des
larmes de tous les assistants. On couvrit la fosse d'un clat de roche,
en attendant une tombe de marbre qu'avait commande Ambrosio, et qui
devait porter cette pitaphe:


  Ci-gt le corps glac d'un malheureux amant,
  Que turent l'amour, le ddain et la haine;
  Une ingrate bergre a fait toute sa peine,
  Et pay tous ses soins d'un rigoureux tourment.

  Ici de ses malheurs il vit natre la source,
  Il commena d'aimer et de le dire ici;
  Il apprit sa disgrce en cet endroit aussi;
  Il a voulu de mme y terminer sa course.

      Passant, vite le danger;
  Si la bergre vit, mme sort te regarde;
  On ne peut valoir plus que valait le berger.
      Adieu! passant! prends-y bien garde[36].


  [36] Ces vers sont emprunts  la traduction de Filleau de
  Saint-Martin.

La spulture fut ensuite couverte de branchages et de fleurs, et tous
les bergers s'loignrent aprs avoir tmoign  Ambrosio la part qu'ils
prenaient  son affliction. Vivaldo et son compagnon en firent autant de
leur ct. Don Quichotte prit cong de ses htes et des voyageurs.
Vivaldo le sollicita instamment de l'accompagner  Sville, l'assurant
qu'il n'y avait pas au monde de lieu plus fcond en aventures,  tel
point qu'on pouvait dire qu'elles y naissaient sous les pas  chaque
coin de rue; mais notre hros s'excusa en disant que cela lui tait
impossible avant d'avoir purg ces montagnes des brigands dont on les
disait infestes. Le voyant en si bonne rsolution, les voyageurs ne
voulurent pas l'en dtourner, et poursuivirent leur chemin.

Ds qu'ils furent partis, don Quichotte se mit en tte de suivre la
bergre Marcelle, et d'aller lui offrir ses services. Mais les choses
arrivrent tout autrement qu'il ne l'imaginait, comme on le verra dans
la suite de cette histoire.




LIVRE III--CHAPITRE XV

OU L'ON RACONTE LA DSAGRABLE AVENTURE QU'PROUVA DON QUICHOTTE EN
RENCONTRANT DES MULETIERS YANGOIS


Cid Hamet Ben-Engeli raconte qu'ayant pris cong de ses htes et de ceux
qui s'taient trouvs  l'enterrement de Chrysostome, don Quichotte et
son cuyer s'enfoncrent dans le bois o ils avaient vu disparatre la
bergre Marcelle; mais aprs l'y avoir cherche vainement pendant plus
de deux heures, ils arrivrent dans un pr tapiss d'une herbe frache
et arros par un limpide ruisseau, si bien que convis par la beaut du
lieu, ils se dterminrent  y passer les heures de la sieste: mettant
donc pied  terre, et laissant Rossinante et l'ne patre en libert,
matre et valet dlirent le bissac, puis sans crmonie mangrent
ensemble ce qui s'y trouva.

Sancho n'avait pas song  mettre des entraves  Rossinante, le
connaissant si chaste et si paisible, que toutes les juments des
prairies de Cordoue ne lui auraient pas donn la moindre tentation. Mais
le sort, ou plutt le diable qui ne dort jamais, voulut que dans ce
vallon se trouvt en mme temps une troupe de cavales galiciennes, qui
appartenaient  des muletiers Yangois dont la coutume est de s'arrter,
pendant la chaleur du jour, dans les lieux o ils rencontrent de l'herbe
et de l'eau frache.

Or, il arriva que Rossinante n'eut pas plus tt flair les cavales, qu'
l'encontre de sa retenue habituelle il lui prit envie d'aller les
trouver. Sans demander permission  son matre, il se dirige de leur
ct au petit trot pour leur faire partager son amoureuse ardeur: mais
les cavales, qui ne demandaient qu' patre, le reurent avec les pieds
et les dents, de telle sorte qu'en peu d'instants elles lui rompirent
les sangles de la selle, et le mirent  nu avec force contusions. Pour
surcrot d'infortune, les muletiers, qui de loin avaient aperu
l'attentat de Rossinante, accoururent avec leurs btons ferrs, et lui
en donnrent tant de coups qu'ils l'eurent bientt jet  terre dans un
piteux tat.

Voyant de quelle manire on trillait Rossinante, don Quichotte et son
cuyer accoururent. A ce que je vois, ami, lui dit notre hros d'une
voix haletante, ces gens-l ne sont pas des chevaliers, mais de la basse
et vile canaille; tu peux donc en toute sret de conscience m'aider 
tirer vengeance de l'outrage qu'ils m'ont fait en s'attaquant  mon
cheval.

Eh! quelle vengeance voulez-vous en tirer, seigneur? rpondit Sancho;
ils sont vingt, et nous ne sommes que deux, ou plutt mme un et demi.

Moi, j'en vaux cent, rpliqua don Quichotte; et sans plus de discours,
il met l'pe  la main, et fond sur les muletiers. Sancho en fit
autant, anim par l'exemple de son matre.

Du premier coup qu'il porta, notre chevalier fendit le pourpoint de cuir
 celui qui se rencontra sous sa main, et lui emporta un morceau de
l'paule. Il allait continuer, quand les muletiers, honteux de se voir
ainsi malmens par deux hommes seuls, s'armrent de leurs pieux, et,
entourant nos aventuriers, se mirent  travailler sur eux avec une
merveilleuse diligence. Comme ils y allaient de bon coeur, l'affaire fut
bientt expdie. Ds la seconde dcharge que Sancho reut  la ronde,
il alla mordre la poussire; et rien ne servit  don Quichotte d'avoir
de l'adresse et du courage, il n'en fut pas quitte  meilleur march:
son mauvais sort voulut mme qu'il allt tomber aux pieds de Rossinante,
qui n'avait pu se relever. Exemple frappant de la fureur avec laquelle
officie le bton dans des mains grossires et courrouces. Voyant la
mchante besogne qu'ils avaient faite, les muletiers rassemblrent
promptement leurs btes, et poursuivirent leur chemin.

Le premier qui se reconnut aprs l'orage, ce fut Sancho, lequel, se
tranant auprs de son matre, lui dit d'une voix faible et dolente:
Seigneur! ae! ae! seigneur!

Que me veux-tu, ami Sancho? rpondit don Quichotte d'un ton non moins
lamentable.

N'y aurait-il pas moyen, dit Sancho, d'avaler deux gorges de ce baume
de Fier--Bras, si par hasard Votre Grce en a sous la main? Peut-tre
sera-t-il aussi bon pour le brisement des os que pour d'autres
blessures.

Hlas! ami, rpondit don Quichotte, si j'en avais, que nous
manquerait-il? mais, foi de chevalier errant, je jure qu'avant deux
jours ce baume sera en mon pouvoir, ou j'aurai perdu l'usage de mes
mains.

Deux jours! repartit Sancho; et dans combien Votre Grce croit-elle donc
que nous pourrons seulement remuer les pieds?

La vrit est, reprit le moulu chevalier, que je ne saurais en dire le
nombre, vu l'tat o je me sens; mais aussi, Je dois l'avouer, toute la
faute en est  moi, qui vais mettre l'pe  la main contre des gens qui
ne sont pas arms chevaliers. Oui, je n'en fais aucun doute, c'est pour
avoir oubli les lois de la chevalerie que le Dieu des batailles a
permis que je reusse ce chtiment. C'est pourquoi, ami Sancho, je dois
t'avertir d'une chose qui importe beaucoup  notre intrt commun:
Quand,  l'avenir, de semblables canailles nous feront quelque insulte,
n'attends pas que je tire l'pe contre eux; dornavant, je ne m'en
mlerai en aucune faon; cela te regarde, chtie ces marauds comme tu
l'entendras. Mais si par hasard des chevaliers accourent  leur aide,
oh! alors, je saurai bien les repousser! Tu connais la force de ce bras,
tu en as vu des preuves assez nombreuses. Par ces paroles notre hros
faisait allusion  sa victoire sur le Biscaen.

L'avis ne fut pas tellement du got de Sancho qu'il n'y trouvt quelque
chose  redire. Seigneur, reprit-il, je n'aime point les querelles, et
je sais, Dieu merci, pardonner une injure, car j'ai une femme  nourrir
et des enfants  lever. Votre Grce peut donc tenir pour certain que
jamais je ne tirerai l'pe ni contre vilain ni contre chevalier, et que
d'ici au jugement dernier je pardonne les offenses qu'on m'a faites ou
qu'on me fera, qu'elles me soient venues, qu'elles me viennent ou
doivent me venir de riche ou de pauvre, de noble ou de roturier.

Si j'tais assur, rpondit don Quichotte, que l'haleine ne me manqut
point, et que la douleur de mes ctes me laisst parler  mon aise, je
te ferais bientt comprendre que tu ne sais pas ce que tu dis! Or ,
rponds-moi, pcheur impnitent! Si le vent de la fortune, qui jusqu'ici
nous a t contraire, vient enfin  tourner en notre faveur, et
qu'enflant les voiles de nos dsirs elle nous fasse prendre terre dans
une de ces les dont je t'ai parl, que feras-tu, si aprs l'avoir
conquise je t'en donne le gouvernement? Pourras-tu t'en acquitter
dignement, n'tant pas chevalier, et ne te souciant point de l'tre,
n'ayant ni ressentiment pour venger tes injures, ni courage pour
dfendre ton tat? Ignores-tu que dans tous les pays nouvellement
conquis, les naturels ont l'esprit remuant et ne s'accoutument qu'avec
peine  une domination trangre; que jamais ils ne sont si bien soumis
 leur nouveau matre, qu'ils n'prouvent tous les jours la tentation de
recouvrer leur libert? Crois-tu qu'avec des esprits si mal disposs, tu
n'auras pas besoin d'un bon jugement pour te conduire, de rsolution
pour attaquer et de courage pour te dfendre, en mille occasions qui
peuvent se prsenter?

Il m'et t bon, repartit Sancho, d'avoir ce jugement et ce courage que
vous dites, dans l'aventure qui vient de nous arriver; mais pour
l'heure, je l'avoue, j'ai plus besoin d'empltres que de sermons.
Voyons, essayez un peu de vous lever pour m'aider  mettre Rossinante
sur ses jambes, quoiqu'il ne le mrite gure; car c'est lui qui a caus
tout le mal. Vraiment, je ne me serais pas attendu  cela; je le
croyais chaste et paisible, et j'aurais rpondu de lui comme de moi. On
a bien raison de dire qu'il faut du temps avant de connatre les gens et
que rien n'est assur dans cette vie. Hlas! qui aurait pu supposer,
aprs avoir vu Votre Grce faire tant de merveilles contre ce malheureux
chevalier errant de l'autre jour, qu'une telle avalanche de coups de
bton fondrait sitt sur nos paules.

Encore les tiennes doivent tre faites  de semblables orages, dit don
Quichotte; mais les miennes, accoutumes  reposer dans la fine toile de
Hollande, elles s'en ressentiront longtemps. Si je ne pensais, que
dis-je? s'il n'tait mme certain que tous ces dsagrments sont
insparables de la profession des armes, je me laisserais mourir ici de
honte et de dpit.

Puisque de pareilles disgrces sont les revenus de la chevalerie,
rpliqua Sancho, dites-moi, je vous prie, seigneur, arrivent-elles tout
le long de l'anne, ou, seulement  poque fixe, comme les moissons? car
aprs deux rcoltes comme celle-ci, je ne pense pas que nous soyons en
tat d'en faire une troisime,  moins que le bon Dieu ne vienne  notre
aide.

Apprends, Sancho, reprit don Quichotte, que pour tre exposs  mille
accidents fcheux, les chevaliers errants n'en sont pas moins chaque
jour et  toute heure en passe de devenir rois ou empereurs; et sans la
douleur que je ressens, je te raconterais l'histoire de plusieurs
d'entre eux qui, par la valeur de leurs bras, se sont levs jusqu'au
trne, quoiqu'ils n'aient pas t pour cela  l'abri des revers, car
plusieurs sont tombs ensuite dans d'tranges disgrces. Ainsi le grand
Amadis de Gaule svit un jour au pouvoir de l'enchanteur Archalas, son
plus mortel ennemi, et l'on tient pour avr que ce perfide ncromant,
aprs l'avoir attach  une colonne dans la cour de son chteau, lui
donna de sa propre main deux cents coups d'trivires avec les rnes de
son cheval. Nous savons, par un auteur peu connu mais trs-digne de foi,
que le chevalier Phbus, ayant t pris tratreusement dans une trappe
qui s'enfona sous ses pieds, fut jet garrott au fond d'un cachot, et
que l on lui administra un de ces lavements composs d'eau de neige et
de sable, qui le mit  deux doigts de la mort; et sans un grand
enchanteur de ses amis qui vint le secourir dans ce pressant pril, c'en
tait fait du pauvre chevalier! Nous pouvons donc, ami Sancho, passer
par les mmes preuves que ces nobles personnages, car ils endurrent
des affronts encore plus grands que ceux qui viennent de nous arriver.
Tu sauras d'ailleurs que toute blessure, faite avec le premier
instrument que le hasard met sous la main, n'a rien de dshonorant; et
cela est crit en termes exprs dans la loi sur le duel: Si le
cordonnier en frappe un autre avec la forme qu'il tient  la main, elle
a beau tre de bois, on ne dira pas pour cela que le btonn a reu des
coups de bton. Ce que j'en dis, c'est afin que tu ne croies pas que,
pour avoir t rous de coups dans cette rencontre, nous ayons essuy
aucun outrage; car,  bien prendre, les armes dont se servaient ces
hommes n'taient pas tant des btons que des pieux, sans lesquels ils ne
vont jamais, et pas un d'entre eux n'avait, ce me semble, dague, pe ou
poignard.

[Illustration: Il prit envie  Rossinante d'aller trouver les cavales
(p. 58).]

Ils ne m'ont point donn le temps d'y regarder de si prs, reprit
Sancho;  peine eus-je mis au vent ma _tisonne_[37], qu'avec leurs
gourdins ils me chatouillrent si bien les paules, que les yeux et les
jambes me manquant  la fois, je tombai tout de mon long  l'endroit o
je suis encore. Et pour dire la vrit ce qui me fche ce n'est pas la
pense que ces coups de pieux soient un affront, mais bien la douleur
qu'ils me causent et que je ne saurais ter de ma mmoire, non plus que
de dessus mes paules.

  [37] _Tizona_: c'tait le nom de l'pe du Cid.

Il n'est point de ressentiment que le temps n'efface, ni de douleur que
la mort ne gurisse, dit don Quichotte.

Grand merci, rpliqua Sancho; et qu'y a-t-il de pis qu'un mal auquel le
temps seul peut remdier et dont on ne gurit que par la mort? Passe
encore si notre msaventure tait de celles qu'on soulage avec une ou
deux couples d'empltres; mais  peine si tout l'onguent d'un hpital
suffirait pour nous remettre sur nos pieds.

Laisse l ces vains discours, dit don Quichotte, et fais face  la
mauvaise fortune. Voyons un peu comment se porte Rossinante, car le
pauvre animal a eu, je crois, sa bonne part de l'orage.

Et pourquoi en serait-il exempt? reprit Sancho, est-il moins chevalier
errant que les autres? Ce qui m'tonne, c'est de voir que mon ne en
soit sorti sans qu'il lui en cote seulement un poil, tandis qu' nous
trois il ne nous reste pas une cte entire.

Dans les plus grandes disgrces, la fortune laisse toujours une porte
ouverte pour en sortir, dit don Quichotte; et  dfaut de Rossinante,
ton grison servira pour me tirer d'ici et me porter dans quelque chteau
o je puisse me faire panser de mes blessures. Je n'ai point, je te
l'avoue, de rpugnance pour une telle monture, car je me souviens
d'avoir lu que le pre nourricier du dieu Bacchus, le vieux Silne,
chevauchait fort doucement sur un bel ne, quand il fit son entre dans
la ville aux cent portes.

Cela serait bon, rpondit Sancho, si vous pouviez vous tenir comme lui;
mais il y a une grande diffrence entre un homme  cheval et un homme
couch en travers comme un sac de farine, car je ne pense pas qu'il soit
possible  Votre Grce d'aller autrement.

Je t'ai dj dit que les blessures qui rsultent des combats n'ont rien
de dshonorant, reprit don Quichotte. Au reste, en voil assez sur ce
sujet; essaye seulement de te lever et place-moi comme tu pourras sur
ton ne, puis tirons-nous d'ici avant que la nuit vienne nous
surprendre.

Il me semble avoir entendu souvent dire  Votre Grce, rpliqua Sancho,
que la coutume des chevaliers errants est de dormir  la belle toile,
et que passer la nuit au milieu des champs est pour eux une agrable
aventure.

Ils en usent ainsi quand ils ne peuvent faire autrement, repartit don
Quichotte, ou bien quand ils sont amoureux; et cela est si vrai, qu'on a
vu tel chevalier passer deux ans entiers sur une roche, expos  toutes
les intempries des saisons, sans que sa matresse en et la moindre
connaissance. Amadis fut de ce nombre, quand il prit le nom de
Beau-Tnbreux, et se retira sur la Roche-Pauvre, o il passa huit ans
ou huit mois, je ne me le rappelle pas au juste, le compte m'en est
chapp. Quoi qu'il en soit, il est constant qu'il y demeura fort
longtemps faisant pnitence pour je ne sais plus quel ddain de son
Oriane. Mais laissons cela et dpchons, de peur qu'une nouvelle
disgrce n'arrive  Rossinante.

Il faudrait avoir bien mauvaise chance, rpliqua Sancho; puis, poussant
trente hlas! soixante soupirs entremls de ouf! et de ae! et
profrant plus de cent maldictions contre ceux qui l'avaient amen l,
il fit tant qu' la fin il se mit sur ses pieds, demeurant toutefois 
moiti chemin, courb comme un arc, sans pouvoir achever de se
redresser. Dans cette trange posture, il lui fallut rattraper le grison
qui profitant des liberts de cette journe, s'tait cart au loin, et
se donnait  coeur joie du bien d'autrui. Son ne sell, Sancho releva
Rossinante, lequel, s'il avait eu une langue pour se plaindre, aurait
tenu tte au matre et au valet. Enfin, aprs bien des efforts, Sancho
parvint  placer don Quichotte en travers sur le bt; puis ayant attach
Rossinante  la queue de sa bte, il la prit par le licou et se dirigea
du ct qu'il crut tre le grand chemin.

Au bout d'une heure de marche, la fortune, de plus en plus favorable,
leur fit dcouvrir une htellerie, que don Quichotte ne manqua pas de
prendre pour un chteau. L'cuyer soutenait que c'tait une htellerie,
mais le matre s'obstinait  dire que c'tait un chteau; et la querelle
durait encore quand ils arrivrent devant la porte, que Sancho franchit
avec la caravane, sans plus d'informations.




CHAPITRE XVI

DE CE QUI ARRIVA A NOTRE CHEVALIER DANS L'HOTELLERIE QU'IL PRENAIT POUR
UN CHATEAU


En voyant cet homme plac en travers sur un ne, l'htelier demanda quel
mal il ressentait; Sancho rpondit que ce n'tait rien, mais qu'ayant
roul du haut d'une roche, il avait les ctes tant soit peu meurtries.
Au rebours des gens de sa profession, la femme de cet htelier tait
charitable et s'apitoyait volontiers sur les maux du prochain; aussi
s'empressa-t-elle d'accourir pour panser notre hros, seconde dans cet
office par sa fille, jeune personne avenante et de fort bonne mine.

Dans la mme htellerie il y avait une servante asturienne,  la face
large, au chignon plat, au nez camus, laquelle de plus tait borgne et
n'avait pas l'autre oeil en trs-bon tat. Il est vrai de dire que chez
elle l'lgance de la taille supplait  ce manque d'agrment, car la
pauvre fille n'avait pas sept palmes des pieds  la tte, et ses paules
surchargeaient si fort le reste de son corps qu'elle avait bien de la
peine  regarder en l'air. Cette gentille crature accourut aider la
fille de la maison et toutes deux dressrent  don Quichotte un mchant
lit dans un galetas qui, selon les apparences, n'avait servi depuis
longues annes que de grenier  paille.

Dans ce mme rduit couchait un muletier, lequel s'tait fait un lit
avec les bts et les couvertures de ses mulets; mais tel qu'il tait, ce
lit valait cent fois celui de notre hros, dont la couche se composait
de planches mal rabotes et places sur quatre pieds ingaux, d'un
matelas fort mince, hriss de bourrelets si durs qu'on les et pris
pour des cailloux, enfin de deux draps plutt de cuir que de laine. Ce
fut sur ce grabat que l'on tendit don Quichotte, et aussitt l'htesse
et sa fille vinrent l'oindre d'onguent des pieds  la tte,  la lueur
d'une lampe que tenait la gentille Maritorne: c'est ainsi que s'appelait
l'Asturienne.

En le voyant meurtri en tant d'endroits, l'htesse ne put s'empcher de
dire que cela ressemblait beaucoup plus  des coups qu' une chute.

Ce ne sont pourtant pas des coups, dit Sancho; mais la maudite roche
avait tant de pointes, que chacune a fait sa meurtrissure. Que Votre
Grce veuille bien garder quelques toupes, ajouta-t-il; je sais qui
vous en saura gr, car les reins me cuisent quelque peu.

tes-vous donc aussi tomb? demanda l'htesse.

Non pas, rpondit Sancho; mais quand j'ai vu tomber mon matre, j'ai
prouv un si grand saisissement par tout le corps, qu'il me semble
avoir reu mille coups de bton.

Cela se comprend, dit la jeune fille; j'ai souvent rv que je tombais
du haut d'une tour, sans jamais arriver jusqu' terre, et quand j'tais
rveille, je me sentais rompue comme si je fusse tombe tout de bon.

Justement, reprit Sancho: la seule diffrence c'est que sans rver, et
plus veill que je ne le suis  cette heure, je ne me trouve pourtant
pas moins meurtri que mon matre.

Comment s'appelle votre matre? demanda Maritorne.

Don Quichotte de la Manche, chevalier errant, et l'un des plus valeureux
qu'on ait vu depuis longtemps, rpondit Sancho.

Chevalier errant? s'cria l'Asturienne; qu'est-ce que cela?

Vous tes bien neuve dans ce monde! reprit Sancho; apprenez, ma fille,
qu'un chevalier errant est quelque chose qui se voit toujours  la
veille d'tre empereur ou rou de coups de bton; aujourd'hui la plus
malheureuse et la plus affame des cratures, demain ayant trois ou
quatre royaumes  donner  son cuyer.

D'o vient donc, repartit l'htesse, qu'tant cuyer d'un si grand
seigneur, vous n'avez pas au moins quelque comt?

Il n'y a pas de temps perdu, rpondit Sancho; depuis un mois que nous
cherchons les aventures, nous n'en avons pas encore trouv de cette
espce-l; outre que bien souvent en cherchant une chose, on en
rencontre une autre. Mais que mon matre gurisse de sa chute, que je ne
reste pas estropi de la mienne, et je ne troquerais point mes
esprances contre la meilleure seigneurie d'Espagne.

De son lit, don Quichotte coutait attentivement cet entretien;  la
fin, se levant du mieux qu'il put sur son sant, il prit courtoisement
la main de l'htesse et lui dit: Belle et noble dame, vous pouvez vous
fliciter de l'heureuse circonstance qui vous a fait me recueillir dans
ce chteau. Si je n'en dis pas davantage, c'est qu'il ne sied jamais de
se louer soi-mme; mais mon fidle cuyer vous apprendra qui je suis. Je
conserverai toute ma vie, croyez-le bien, le souvenir de vos bons
offices, et je ne laisserai chapper aucune occasion de vous en
tmoigner ma reconnaissance. Plt au ciel, ajouta-t-il, en regardant
tendrement la fille de l'htesse, que l'amour ne m'et pas assujetti 
ses lois, et fait l'esclave d'une ingrate dont en ce moment mme je
murmure le nom, car les yeux de cette belle demoiselle eussent triomph
de ma libert!

A ce discours qu'elles ne comprenaient pas plus que si on leur et parl
grec, l'htesse, sa fille et Maritorne tombaient des nues; elles se
doutaient bien que c'taient des galanteries et des offres de service,
mais, peu habitues  ce langage, toutes trois se regardaient avec
tonnement, et prenaient notre hros pour un homme d'une espce
particulire. Aprs l'avoir remerci de sa politesse, elles se
retirrent, et Maritorne alla panser Sancho, qui n'en avait pas moins
besoin que son matre.

Or, il faut savoir que le muletier et l'Asturienne avaient complot
cette nuit-l mme de prendre leurs bats ensemble. La compatissante
crature avait donn parole  son galant qu'aussitt les htes retirs
et ses matres endormis, elle viendrait se mettre  son entire
disposition, et l'on raconte de cette excellente fille qu'elle ne donna
jamais semblable parole sans la tenir, car elle se piquait d'avoir du
sang d'hidalgo dans les veines, et ne croyait pas avoir drog pour tre
devenue servante d'auberge. La mauvaise fortune de ses parents,
disait-elle, l'avait rduite  cette extrmit.

Dans cet trange appartement dont la toiture laissait voir les toiles,
le premier lit qu'on rencontrait en entrant c'tait le dur, troit,
chtif et tratre lit de don Quichotte. Tout auprs, sur une natte de
jonc, Sancho avait fait le sien avec une couverture qui paraissait
plutt de crin que de laine. Un peu plus loin se trouvait celui du
muletier, compos, comme je l'ai dit, des bts et des couvertures de ses
mulets, au nombre de douze, tous fort gras et bien entretenus; car
c'tait un des plus riches muletiers d'Arevalo,  ce que raconte
l'auteur de cette histoire, lequel parle dudit muletier comme l'ayant
intimement connu: on ajoute mme qu'ils taient un peu parents. Or, il
faut convenir que cid Hamet Ben-Engeli est un historien bien
consciencieux, puisqu'il rapporte des choses de si minime importance:
exemple  proposer surtout  ces historiens qui dans leurs rcits
laissent au fond de leur encrier, par ignorance ou par malice, le plus
substantiel de l'ouvrage.

Je dis donc que le muletier, aprs avoir visit ses btes et leur avoir
donn la seconde ration d'orge, s'tendit sur ses harnais, attendant
avec impatience la ponctuelle Maritorne. Bien graiss, couvert
d'empltres, Sancho s'tait couch: mais quoiqu'il ft tous ses efforts
pour dormir, la douleur de ses ctes l'en empchait; quant  don
Quichotte, tenu veill par la mme cause, il avait les yeux ouverts
comme un livre.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Sancho se dirigea du ct qu'il crut tre le grand chemin (p. 63).]

Un profond silence rgnait dans l'htellerie, o il ne restait en ce
moment d'autre lumire que celle d'une lampe qui brlait suspendue sous
la grande porte. Ce silence, joint aux penses bizarres qu'entretenaient
chez notre hros, les livres de chevalerie, causes de ses continuelles
disgrces, fit natre dans son esprit l'une des plus tranges folies
dont on puisse concevoir l'ide. Il se persuada tre dans un fameux
chteau (il n'y avait point d'htellerie  laquelle il ne ft cet
honneur), et que la fille de l'htelier, qui par consquent tait celle
du seigneur chtelain, subjugue par sa bonne grce, s'tait prise
d'amour pour lui, et avait rsolu de venir, cette nuit mme, en cachette
de ses parents, le visiter dans son alcve. Tourment de cette chimre,
il tait fort proccup du pril imminent auquel sa constance allait se
trouver expose; mais il se promit au fond du coeur de rester fidle 
sa chre Dulcine, lors mme que la reine Genivre, suivie de sa dugne
Quintagnone, viendrait pour le sduire.

Il se complaisait dans ces rveries, lorsque arriva l'heure, pour lui
fatale, o devait venir l'Asturienne qui, fidle  sa parole, en
chemise, pieds nus, et les cheveux ramasss sous une coiffe de serge,
entra  pas de loup, en qute du muletier. A peine eut-elle franchi la
porte que don Quichotte, toujours l'oreille au guet, l'entendit;
aussitt se mettant sur son sant, malgr ses empltres et la douleur
de ses reins, il tendit les bras pour la recevoir. Toute ramasse et
retenant son haleine, l'Asturienne portait les mains en avant, cherchant
 ttons son bien-aim; mais en dpit de toutes ses prcautions, elle
alla donner dans les bras de don Quichotte qui, la saisissant par le
poignet et la tirant  lui, sans qu'elle ost souffler mot, la fit
asseoir sur son lit. Sa chemise, qui tait de la toile  sacs, ne
dsabusa point notre chevalier; les bracelets en boules de verre qu'elle
portait lui parurent de prcieuses perles d'Orient; ses cheveux, qu'on
et pris pour du crin, lui semblrent des tresses d'or fin d'Arabie,
dont l'clat faisait plir celui du soleil; enfin, comparant  un
agrable mlange des parfums les plus exquis cette haleine qui sentait
l'ail marin de la veille, il se reprsenta l'Asturienne comme une de
ces nobles damoiselles qu'il avait vues dans ses livres, allant visiter
 la drobe leurs amants blesss. En un mot, tel tait l'aveuglement du
pauvre chevalier que, n'tant dtromp ni par le toucher, ni par
l'haleine, ni par certaines autres particularits qui distinguaient la
pauvre fille, lesquelles auraient fait vomir les entrailles  tout autre
qu' un muletier, il s'imagina tenir entre ses bras la reine des amours.
perdu, et pressant Maritorne au point de l'touffer, il lui dit  demi
voix: Que n'est-il en mon pouvoir, noble dame, de reconnatre l'insigne
faveur dont m'honore votre merveilleuse beaut! Mais la fortune, qui ne
se lasse jamais de perscuter les gens de bien, m'a jet dans ce lit si
moulu, si bris que, ma volont ft-elle d'accord avec la vtre, il me
serait impossible de correspondre  votre dsir. A cette impuissance
s'en ajoute une plus grande encore, c'est la foi que j'ai jure  la
sans pareille Dulcine du Toboso, l'unique dame de mes plus secrtes
penses; car si cet obstacle insurmontable ne venait  la traverse, je
ne serais certes point un chevalier assez niais pour laisser s'vanouir
l'occasion fortune que m'offrent vos bonts.

Pendant ce beau discours, Maritorne, au supplice de se voir entre les
bras de don Quichotte, faisait sans souffler mot tous ses efforts pour
s'en dgager. De son ct, l'impatient muletier, que ses amoureux dsirs
tenaient en veil, avait entendu entrer sa belle. Prtant l'oreille, il
la souponne d'abord de chercher  le trahir; transport de jalousie, il
s'approche pour couter. Mais quand il voit la fidle Asturienne se
dbattre entre les mains de don Quichotte, qui s'efforait de la
retenir, le jeu lui dplut fort: levant le bras de toute sa hauteur, il
dcharge un si terrible coup de poing sur les troites mchoires de
l'amoureux chevalier, qu'il lui met la bouche tout en sang. Ben-Engeli
ajoute mme qu'il lui sauta sur le corps, et que, d'un pas qui
approchait du galop, il le lui parcourut trois ou quatre fois d'un bout
 l'autre.

Le lit, qui tait de trop faible complexion pour porter cette surcharge,
s'abme sous le poids; L'htelier s'veille au bruit; aussitt
pressentant quelque escapade de l'Asturienne, qu'il avait appele cinq
ou six fois  tue-tte sans obtenir de rponse, il se lve et allume sa
lampe pour aller voir d'o vient ce tapage. En entendant la voix de son
matre, dont elle connaissait l'humeur brutale, Maritorne toute
tremblante court se cacher dans le lit de Sancho, qui dormait, et se
blottit auprs de lui.

O est-tu, carogne? s'crie l'htelier en entrant;  coup sr, ce sont
l de tes tours.

Sous ce fardeau qui l'touffait, Sancho s'veille  demi, croyant avoir
le cauchemar, et se met  distribuer au hasard de grands coups de poing,
qui la plupart tombrent sur l'Asturienne, laquelle perdant la retenue
avec la patience, ne songe plus qu' prendre sa revanche, et rend 
Sancho tant de coups qu'elle achve de l'veiller. Furieux de se sentir
trait de la sorte, sans savoir pourquoi, Sancho se redresse sur son lit
du mieux qu'il peut, et saisissant Maritorne  bras-le-corps, ils
commencent entre eux la plus plaisante escarmouche qu'il soit possible
d'imaginer.

A la lueur de lampe, le muletier, voyant le pril o se trouvait sa
dame, laisse don Quichotte pour voler  son aide; l'htelier y court
aussi, mais dans une intention bien diffrente, car c'tait pour chtier
la servante, qu'il accusait du vacarme; et de mme qu'on a coutume de
dire _le chien au chat, le chat au rat_, le muletier tapait sur Sancho,
Sancho sur Maritorne, Maritorne sur Sancho, l'htelier sur Maritorne; le
tout si dru et si menu, qu'ils semblaient craindre que le temps ne leur
manqut. Pour complter l'aventure, la lampe s'teignit; alors ce ne fut
plus qu'une mle confuse, d'o pas un des combattants ne se retira avec
sa chemise entire ni sans quelque partie du corps exempte de
meurtrissures.

Or, par hasard un archer de l'ancienne confrrie de Tolde logeait cette
nuit dans l'htellerie. En entendant tout ce vacarme, il prend sa verge
noire ainsi que la bote de fer-blanc qui contenait ses titres, et se
dirigeant vers le lieu du combat: Arrtez! s'crie-t-il, arrtez!
respect  la justice, respect  la Sainte-Hermandad.

Le premier qu'il rencontra sous sa main fut le moulu don Quichotte, qui
gisait tendu au milieu des dbris de son lit, la bouche bante et priv
de sentiment; l'archer l'ayant saisi  ttons par la barbe, crie de plus
belle: Main-forte  la justice! Mais, s'apercevant que celui qu'il
tenait ne donnait aucun signe de vie, il ne douta point qu'il ne ft
mort, et que ceux qui taient l ne fussent ses meurtriers; ce qui le
fit crier encore plus fort: Qu'on ferme la porte, afin que personne ne
s'chappe! on vient de tuer un homme ici.

Ce cri dispersa les combattants, et chacun alors laissa la bataille o
elle en tait. L'htelier se retira dans sa chambre, le muletier sur ses
harnais, et Maritorne dans son taudis. Pour don Quichotte et Sancho, qui
ne pouvaient se remuer, ils restrent  la mme place, et l'archer lcha
la barbe de notre chevalier, pour aller chercher de la lumire et
revenir s'assurer des coupables. Mais en se retirant, l'htelier avait
teint la lampe qui brlait sous la grande porte, si bien que l'archer
dut avoir recours  la chemine, o il se trouvait si peu de feu, qu'il
souffla plus d'une heure avant de parvenir  le rallumer.




CHAPITRE XVII

OU SE CONTINUENT LES TRAVAUX INNOMBRABLES DU VAILLANT DON QUICHOTTE ET
DE SON CUYER DANS LA MALHEUREUSE HOTELLERIE, PRISE A TORT POUR UN
CHATEAU


Avec cet accent plaintif et de cette voix lamentable dont son cuyer
l'avait appel la veille aprs leur rencontre avec les muletiers
Yangois, don Quichotte, revenu enfin de son vanouissement, l'appela 
son tour, en lui disant: Ami Sancho, dors-tu? Dors-tu, ami Sancho?

H! comment voulez-vous que je dorme, rpondit Sancho, outr de fureur
et de dpit, quand tous les dmons de l'enfer ont t cette nuit
dchans aprs moi?

Est-il possible? s'cria don Quichotte. Par ma foi, je n'y comprends
rien, ou ce chteau est enchant. coute bien ce que je vais te dire...
mais avant tout jure-moi de ne rvler ce secret qu'aprs ma mort.

Je le jure, rpondit Sancho.

J'exige ce serment, reprit don Quichotte, parce que je ne voudrais pour
rien au monde nuire  l'honneur de personne.

Je vous dis que je jure de n'en ouvrir la bouche qu'aprs la fin de vos
jours, rpliqua Sancho, et Dieu veuille que ce puisse tre ds demain!

Te suis-je donc tant  charge, dit don Quichotte, que tu souhaites me
voir si tt mort?

Oh! non, reprit Sancho; mais c'est que je n'aime pas  garder trop
longtemps les secrets, et je craindrais que celui-l ne vnt  me
pourrir dans le corps.

Que ce soit pour une raison ou pour une autre, continua don Quichotte,
je me confie  ton affection et  ta loyaut. Eh bien! apprends donc
que cette nuit il m'est arriv une surprenante aventure et dont certes
je pourrais tirer quelque vanit; mais, pour te la raconter brivement,
tu sauras qu'il y a peu d'instants la fille du seigneur de ce chteau
est venue me trouver ici mme, et que c'est bien la plus accorte et la
plus sduisante damoiselle qu'il soit possible de rencontrer sur une
grande partie de la terre. Je ne te parlerai pas des charmes de sa
personne et des grces de son esprit, ni de tant d'autres attraits
cachs auxquels je ne veux pas mme penser, afin de garder plus srement
la foi que j'ai promise  Dulcine du Toboso; qu'il me suffise de te
dire que le ciel, envieux sans doute du merveilleux bonheur que
m'envoyait la fortune, ou plutt, ce qui est plus certain, parce que ce
chteau est enchant, a permis, au moment o j'tais avec cette dame
dans l'entretien le plus tendre et le plus passionn, qu'une main que je
ne voyais point et qui venait de je ne sais o, mais  coup sr une main
attache au bras de quelque norme gant, m'assnt un si grand coup sur
les mchoires, qu'il m'a mis tout en sang; aprs quoi, profitant de ma
faiblesse, le gant m'a moulu  ce point que je suis encore pis que je
n'tais hier quand les muletiers s'en prirent  nous, tu dois t'en
souvenir, de l'incontinence de Rossinante: d'o je conclus que ce trsor
de beaut est confi  la garde de quelque More enchant, et qu'il n'est
pas rserv pour moi.

Ni pour moi non plus, s'cria Sancho, car plus de quatre cents Mores
m'ont tann la peau de telle sorte que les coups de pieux ne firent en
comparaison que me chatouiller. Mais Votre Grce songe-t-elle bien 
l'tat o nous sommes, pour trouver cette aventure si dlectable? Vous
qui avez eu l'avantage de tenir entre vos bras cette merveilleuse
beaut, cela peut vous consoler; mais moi, qu'y ai-je gagn, si ce n'est
les plus rudes gourmades que je recevrai en toute ma vie? Malheur  moi
et  la mre qui m'a mis au monde! Je ne suis point chevalier errant,
je n'espre pas le devenir jamais, et dans les mauvaises rencontres
j'attrape toujours la plus grosse part.

Comment! on t'a gourm aussi? demanda don Quichotte.

Maldiction sur toute ma race! rpliqua Sancho; qu'est-ce donc que je
viens de vous dire?

Ne fais pas attention  cela, ami, reprit don Quichotte, je vais
composer tout  l'heure le prcieux baume de Fier--Bras, qui nous
gurira en un clin d'oeil.

Ils en taient l quand l'archer, ayant pu enfin rallumer la lampe,
rentra dans la chambre. Sancho, qui le premier l'aperut, en chemise, un
linge roul autour de la tte, avec une face d'hrtique, demanda  son
matre si ce n'tait point l le More enchant qui venait s'assurer s'il
leur restait encore quelque cte  briser.

Ce ne peut tre le More, rpondit don Quichotte, car les enchants ne se
laissent voir de personne.

Par ma foi, s'ils ne se laissent pas voir, ils se font bien sentir,
rpliqua Sancho; on peut en demander des nouvelles  mes paules.

Crois-tu donc que les miennes ne sachent qu'en dire? ajouta don
Quichotte; cependant l'indice n'est pas suffisant pour conclure que
celui que nous voyons soit le More enchant.

L'archer, en s'approchant, resta fort surpris de voir des gens
s'entretenir si paisiblement; et comme notre hros tait encore tendu
tout de son long, immobile, la bouche en l'air, il lui dit: Eh bien!
comment vous va, bon homme?

Je parlerais plus courtoisement si j'tais  votre place, repartit don
Quichotte; est-il d'usage dans ce pays de parler ainsi aux chevaliers
errants, rustre que vous tes?

L'archer, qui tait peu endurant, ne put souffrir cette apostrophe d'un
homme de si triste mine; il lana de toute sa force la lampe  la tte
du malheureux chevalier, et, ne doutant pas qu'il ne la lui et
fracasse, il se droba incontinent,  la faveur des tnbres.

[Illustration: O donc es-tu, carogne? s'cria l'htelier en entrant
(p. 66).]

H bien, dit Sancho, il n'y a plus moyen d'en douter; voil justement le
More; il garde le trsor de beaut pour les autres, et, pour nous, les
gourmades et les coups de chandelier.

Cette fois, j'en conviens, cela peut tre, reprit don Quichotte; mais,
crois-moi, il n'y a qu' se moquer de tous ces enchantements, au lieu de
s'en irriter; comme ce sont toutes choses fantastiques et invisibles,
nous chercherions en vain  qui nous en prendre, jamais nous n'en
aurions raison. Lve-toi, si tu peux, et va prier le gouverneur de ce
chteau de te faire donner un peu d'huile, de vin, de sel et de romarin,
afin que je compose mon baume; car, entre nous soit dit, au sang qui
coule de la blessure que ce fantme m'a faite, je ne crois pas pouvoir
m'en passer plus longtemps.

Sancho se leva, non sans pousser quelques gmissements, et s'en fut 
ttons chercher l'htelier. Ayant rencontr l'archer, qui coutait prs
de la porte, un peu en peine des suites de sa brutalit: Seigneur, lui
dit-il, qui que vous soyez, faites-nous, je vous en supplie, la charit
de nous donner un peu de romarin, d'huile, de vin et de sel, car nous en
avons grand besoin pour panser l'un des meilleurs chevaliers errants
qu'il y ait sur toute la terre, lequel gt dans son lit grivement
bless par le More enchant qui habite ce chteau.

En l'entendant parler de la sorte, l'archer prit Sancho pour un homme
dont le cerveau n'tait pas en bon tat; toutefois il appela l'htelier
afin de lui dire ce que cet homme demandait; et, comme le jour
commenait  poindre, il ouvrit la porte de l'htellerie.

L'htelier donna  Sancho ce qu'il dsirait. Celui-ci, ayant port le
tout  son matre, le trouva la tte dans ses mains, se plaignant du
coup de lampe, lequel heureusement ne lui avait fait d'autre mal que
deux bosses assez grosses; car ce qu'il prenait pour du sang tait tout
simplement l'huile, qui lui coulait le long du visage. Don Quichotte
versa dans une marmite ce que Sancho venait de lui apporter, fit
bouillir le tout, et lorsque la composition lui parut  point, il
demanda une bouteille; mais comme il n'y en avait point dans la maison,
il dut se contenter d'une burette de fer-blanc qui servait  mettre
l'huile, et dont l'htelier lui fit prsent. Ensuite il rcita sur la
burette plus de cent _Pater Noster_, autant d'_Ave Maria_, de _Salve_ et
de _Credo_, accompagnant chaque parole d'un signe de croix en manire de
bndiction. Sancho Panza, l'archer et l'htelier assistaient  cette
crmonie; car le muletier tait en train de panser ses btes, sans
avoir l'air d'avoir pris la moindre part aux aventures de la nuit.

Le baume achev, don Quichotte voulut sur-le-champ en faire l'preuve,
et sans s'amuser  l'appliquer sur ses blessures, il en avala en forme
de potion la valeur d'une demi-pinte, qui n'avait pu entrer dans la
burette. Mais  peine avait-il achev de boire, qu'il se mit  vomir
avec une telle abondance que rien ne lui resta dans l'estomac; et ces
efforts prolongs lui ayant caus une forte sueur, il demanda qu'on le
couvrt, puis qu'on le laisst reposer. Il dormit en effet trois grandes
heures, au bout desquelles il se sentit si bien soulag, qu'il ne douta
plus d'avoir russi  composer le prcieux baume de Fier--Bras, et que,
possesseur d'un tel remde, il ne ft en tat d'entreprendre les plus
prilleuses aventures.

Sancho, qui tenait  miracle la gurison de son matre, demanda comme
une grce la permission de boire ce qui restait dans la marmite; don
Quichotte le lui abandonna. Aussitt notre cuyer saisissant, de la
meilleure foi du monde, la marmite  deux mains, s'en introduisit dans
le corps une bonne partie, c'est--dire presque autant qu'en avait pris
son matre. Il faut croire qu'il avait l'estomac plus dlicat; car,
avant que le remde et produit son effet, le pauvre diable fut pris de
nauses si violentes et de coliques si atroces, qu'il croyait  chaque
instant toucher  sa dernire heure; aussi, dans ses cruelles
souffrances, ne cessait-il de maudire le baume et le tratre qui le lui
avait donn.

Sancho, lui dit gravement son matre, ou je me trompe fort, ou ton mal
provient de ce que tu n'es pas arm chevalier, car je tiens pour certain
que ce baume ne convient qu' ceux qui le sont.

Maldiction sur moi et sur toute ma race! rpliqua Sancho; si Votre
Grce savait cela, pourquoi m'y avoir seulement laiss goter?

En ce moment, le breuvage opra, et le pauvre cuyer se remit  vomir
avec si peu de relche et une telle abondance, que la natte de jonc sur
laquelle il tait couch et la couverture de toile  sacs qui le
couvrait furent mises  tout jamais hors de service. Ces vomissements
taient accompagns de tant et de si violents efforts, que les
assistants crurent qu'il y laisserait la vie. Enfin, au bout d'une heure
que dura cette bourrasque, au lieu de se sentir soulag, il se trouva si
faible et si abattu, qu' peine il pouvait respirer.

Don Quichotte, qui, comme je l'ai dit, se sentait tout dispos, ne voulut
pas diffrer plus longtemps  se remettre  la recherche de nouvelles
aventures. Il se croyait responsable de chaque minute de retard; et,
confiant dsormais dans la vertu de son baume, il ne respirait que
dangers et comptait pour rien les plus terribles blessures. Dans son
impatience, il alla lui-mme seller Rossinante, mit le bt sur l'ne, et
son cuyer sur le bt, aprs l'avoir aid  s'habiller; puis,
enfourchant son cheval, il se saisit d'une demi-pique qu'il trouva sous
sa main et qui tait d'une force suffisante pour lui servir de lance.
Tous les gens de la maison le regardaient avec tonnement, mais la fille
de l'htelier l'observait plus curieusement que les autres, car elle
n'avait jamais rien vu de semblable. Notre chevalier avait aussi les
yeux attachs sur elle, et de temps  autre poussait un grand soupir,
qu'il tirait du fond de ses entrailles, mais dont lui seul savait la
cause, car l'htesse et Maritorne, qui l'avaient si bien graiss la
veille au soir, imputaient toutes deux ces soupirs  la douleur que lui
causaient ses blessures.

Ds que le matre et l'cuyer furent en selle, don Quichotte appela
l'htelier, et lui dit d'une voix grave et solennelle: Seigneur
chtelain, grandes et nombreuses sont les courtoisies que j'ai reues
dans ce chteau; ne puis-je les reconnatre en tirant pour vous
vengeance de quelque outrage? Vous savez que ma profession est de
secourir les faibles, de punir les flons et de chtier les tratres.
Consultez vos souvenirs, et si vous avez  vous plaindre de quelqu'un,
parlez: je jure, par l'ordre de chevalerie que j'ai reu, que vous aurez
bientt satisfaction.

Seigneur cavalier, rpliqua non moins gravement l'htelier, je n'ai pas
besoin, Dieu merci, que vous me vengiez de personne; et lorsqu'on
m'offense, je sais fort bien me venger moi-mme. Tout ce que je dsire,
c'est que vous me payiez la dpense que vous avez faite, ainsi que la
paille et l'orge que vos btes ont manges. On ne sort pas ainsi de chez
moi.

Comment! dit don Quichotte, c'est donc ici une htellerie?

Oui sans doute, et des meilleures, rpliqua l'htelier.

J'ai t trangement abus jusqu' cette heure, continua notre hros;
car je la prenais pour un chteau, et mme pour un chteau de grande
importance; mais puisque c'est une htellerie, il faut que vous
m'excusiez pour le moment de rester votre dbiteur. Aussi bien il m'est
interdit de contrevenir  la rgle des chevaliers errants, desquels je
sais de science certaine, sans avoir jusqu'ici lu le contraire, qu'ils
n'ont jamais rien pay dans les htelleries. En effet, la raison,
d'accord avec la coutume, veut qu'on les reoive partout gratuitement,
en compensation des fatigues inoues qu'ils endurent pour aller  la
recherche des aventures, la nuit, le jour, l'hiver, l't,  pied et 
cheval, supportant la faim, la soif, le froid et le chaud, exposs enfin
 toutes les incommodits qui peuvent se rencontrer sur la terre.

Sornettes que tout cela! dit l'htelier; payez-moi ce que vous me devez;
je ne donne pas ainsi mon bien.

Vous tes un insolent et un mauvais gargotier, rpliqua don Quichotte;
en mme temps brandissant sa demi-pique, et peronnant Rossinante, il
sortit de l'htellerie avant qu'on pt l'en empcher, puis gagna du
champ sans regarder si son cuyer le suivait.

L'htelier, voyant qu'il n'y avait rien  esprer de ce ct, vint
rclamer la dpense  Sancho, lequel rpondit qu'il ne payerait pas plus
que son matre, parce que, tant cuyer de chevalier errant, il devait
jouir du mme privilge. L'htelier eut beau se mettre en colre et le
menacer, s'il refusait, de se payer de ses propres mains de faon qu'il
s'en souviendrait longtemps; Sancho jura, par l'ordre de la chevalerie
qu'avait reu son matre, que, dt-il lui en coter la vie, il ne
donnerait pas un maravdis, ne voulant pas que les cuyers  venir
pussent reprocher  sa mmoire qu'un si beau privilge se ft perdu par
sa faute.

La mauvaise toile de Sancho voulut que, parmi les gens qui taient l,
se trouvassent quatre drapiers de Sgovie, trois merciers de Cordoue et
deux marchands forains de Sville, tous bons compagnons, malins et
goguenards, lesquels, pousss d'un mme esprit, s'approchrent de notre
cuyer, et le descendirent de son ne, pendant qu'un d'entre eux allait
chercher une couverture. Ils y jetrent le pauvre Sancho, et voyant que
le dessous de la porte n'tait pas assez lev pour leur dessein, ils
passrent dans la basse-cour, qui n'avait d'autre toit que le ciel.
Chacun alors prenant un coin de la couverture, ils se mirent  faire
sauter et ressauter Sancho dans les airs, se jouant de lui comme les
tudiants le font d'un chien pendant le carnaval.

Les cris affreux que jetait le malheureux bern arrivrent jusqu'aux
oreilles de son matre, qui crut d'abord que le ciel l'appelait 
quelque nouvelle aventure; mais reconnaissant que ces hurlements
venaient de son cuyer, il poussa de toute la vitesse de Rossinante vers
l'htellerie, qu'il trouva ferme. Comme il faisait le tour pour en
trouver l'entre, les murs de la cour, qui n'taient pas fort levs,
lui laissrent voir Sancho montant et descendant  travers les airs avec
tant de grce et de souplesse, que, sans la colre o il tait, notre
chevalier n'aurait pu s'empcher d'en rire. Mais le jeu ne lui plaisant
pas, il essaya plusieurs fois de grimper sur son cheval afin d'enjamber
la muraille, et il y serait parvenu s'il n'et t si moulu qu'il ne put
mme venir  bout de mettre pied  terre. Il fut donc rduit  dire
force injures aux berneurs,  leur jeter force dfis, pendant que ces
impitoyables railleurs continuaient leur besogne et n'en riaient que
plus fort. Enfin le malheureux Sancho, tantt priant, tantt menaant,
n'eut de rpit que lorsque les berneurs, aprs s'tre relays deux ou
trois fois, l'abandonnrent de lassitude, et, l'enveloppant dans sa
casaque, le remirent charitablement o ils l'avaient pris, c'est--dire
sur son ne.

La compatissante Maritorne, qui n'avait pu voir sans chagrin le cruel
traitement qu'on faisait subir  Sancho, lui apporta un pot d'eau
frache, qu'elle venait de tirer du puits; mais comme il le portait  sa
bouche, il fut arrt par la voix de son matre qui lui cria de l'autre
ct de la muraille: Mon fils Sancho, ne bois point; ne bois point, mon
enfant, ou tu es mort: n'ai-je pas ici le divin baume qui va te remettre
dans un instant? Et en mme temps il lui montrait la burette de
fer-blanc.

Mais Sancho, tournant la tte et le regardant de travers, rpondit:
Votre Grce a-t-elle dj oubli que je ne suis pas arm chevalier, ou
veut-elle que j'achve de vomir les entrailles qui me restent? De par
tous les diables, gardez votre breuvage, et laissez-moi tranquille.

Il porta le pot  ses lvres; mais s'apercevant  la premire gorge que
c'tait de l'eau, il pria Maritorne de lui donner un peu de vin, ce que
fit de bon coeur cette excellente fille, qui le paya mme de son argent,
car, on l'a dj vu, elle possdait un grand fond de charit chrtienne.

Ds qu'il eut achev de boire, Sancho donna du talon  son ne, et
faisant ouvrir  deux battants la porte de l'htellerie, il sortit
enchant de n'avoir rien pay, si ce n'est toutefois aux dpens de ses
paules, ses cautions ordinaires. Son bissac, qu'il avait oubli dans
son trouble, tait de plus rest pour les gages. Ds qu'il le vit
dehors, l'htelier voulut barricader la porte; mais les berneurs l'en
empchrent, car ils ne craignaient gure notre chevalier, quand mme il
aurait t chevalier de la Table ronde.




CHAPITRE XVIII

OU L'ON RACONTE L'ENTRETIEN QUE DON QUICHOTTE ET SANCHO PANZA EURENT
ENSEMBLE, AVEC D'AUTRES AVENTURES DIGNES D'TRE RAPPORTES


Sancho rejoignit son matre; mais il tait si las, si puis, qu'il
avait  peine la force de talonner son ne.

En le voyant dans cet tat: Pour le coup, mon fils, lui dit don
Quichotte, j'achve de croire que ce chteau ou htellerie, si tu veux,
est enchant; car, je te le demande, que pouvaient tre ceux qui se sont
jous de toi si cruellement, sinon des fantmes et des gens de l'autre
monde? Ce qui me confirme dans cette pense, c'est que pendant que je
considrais ce triste spectacle par-dessus la muraille de la cour, il
n'a jamais t en mon pouvoir de la franchir, ni mme de descendre de
cheval. Aussi je n'en fais aucun doute: ces mcrants me tenaient
enchant, et certes ils ont bien fait de prendre cette prcaution, car
je les aurais chtis de telle sorte, qu'ils n'auraient de longtemps
perdu le souvenir de leur mchant tour; m'et-il fallu pour cela
contrevenir aux lois de la chevalerie, lesquelles, comme je te l'ai
souvent rpt, dfendent  un chevalier de tirer l'pe contre ceux qui
ne le sont pas, si ce n'est pour sa dfense personnelle, et dans le cas
d'extrme ncessit.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Les murs de la cour lui laissrent voir Sancho montant et descendant
 travers les airs (p. 72).]

Chevalier ou non, je me serais bien veng moi-mme si j'avais pu,
rpondit Sancho; mais cela n'a point dpendu de moi. Et pourtant je
ferais bien le serment que les tratres qui se sont divertis  mes
dpens n'taient point des fantmes ou des enchants, comme le prtend
Votre Grce, mais bien des hommes en chair et en os, tels que nous; il
n'y a pas moyen d'en douter, puisque je les entendais s'appeler l'un
l'autre pendant qu'ils me faisaient voltiger, et que chacun d'eux avait
son nom. L'un s'appelait Pedro Martinez, l'autre Tenorio Fernando, et
l'htelier, Juan Palomque le Gaucher. Ainsi donc, seigneur, si Votre
Grce n'a pu enjamber la muraille, ni mettre pied  terre, cela vient
d'autre chose que d'un enchantement. Quant  moi, ce que je vois de plus
clair en tout ceci, c'est qu' force d'aller chercher les aventures,
nous en trouverons une qui ne nous laissera plus distinguer notre pied
droit d'avec notre pied gauche. Or, ce qu'il y aurait de mieux  faire,
selon mon petit entendement, ce serait de reprendre le chemin de notre
village, maintenant que la moisson approche, et de nous occuper de nos
affaires, au lieu d'aller, comme on dit, tombant tous les jours de
fivre en chaud mal.

Ah! mon pauvre Sancho, reprit don Quichotte, que tu es ignorant en fait
de chevalerie! Prends patience: un jour viendra o ta propre exprience
te fera voir quelle grande et noble chose est l'exercice de cette
profession. Dis-moi, je te prie, y a-t-il plaisir au monde qui gale
celui de vaincre dans un combat, et de triompher de son ennemi? Aucun,
assurment.

Cela peut bien tre, rpondit Sancho, quoique je n'en sache rien. Tout
ce que je sais, c'est que depuis que nous sommes chevaliers errants,
vous du moins, car pour moi je suis indigne de compter dans une si
honorable confrrie, nous n'avons jamais gagn de bataille, si ce n'est
contre le Biscaen; et comment Votre Grce en sortit-elle? Avec perte de
la moiti d'une oreille et sa salade fracasse! Depuis lors tout a t
pour nous coups de poing et coups de bton. Seulement moi, j'ai eu
l'avantage d'tre bern par-dessus le march, et cela par des gens
enchants, dont je ne puis me venger, afin de savourer ce plaisir que
Votre Grce dit se trouver dans la vengeance.

C'est la peine que je ressens, rpondit don Quichotte, et ce doit tre
aussi la tienne; mais rassure-toi, car je prtends avant peu avoir une
pe si artistement forge, que celui qui la portera sera  l'abri de
toute espce d'enchantement; il pourrait mme arriver que ma bonne
toile me mt entre les mains celle qu'avait Amadis, quand il s'appelait
le chevalier de l'Ardente-pe. C'tait assurment la meilleure lame qui
ft au monde, puisque, outre la vertu dont je viens de parler, elle
possdait celle de couper comme un rasoir, et il n'tait point d'armure
si forte et si enchante qu'elle ne brist comme verre.

Je suis si chanceux, repartit Sancho, que quand bien mme Votre Grce
aurait une pe comme celle dont vous parlez, cette pe n'aura, comme
le baume, de vertu que pour ceux qui sont arms chevaliers; et tout
tombera sur le pauvre cuyer.

Bannis cette crainte, dit don Quichotte; le ciel te sera plus favorable
 l'avenir.

Nos chercheurs d'aventures allaient ainsi devisant, quand ils aperurent
au loin une poussire paisse que le vent chassait de leur ct; se
tournant aussitt vers son cuyer: Ami Sancho, s'cria notre hros,
voici le jour o l'on va voir ce que me rserve la fortune; voici le
jour, te dis-je, o doit se montrer plus que jamais la force de mon
bras, et o je vais accomplir des exploits dignes d'tre crits dans les
annales de la renomme, pour l'instruction des sicles  venir. Vois-tu
l-bas ce tourbillon de poussire? Eh bien, il s'lve de dessous les
pas d'une arme innombrable, compose de toutes les nations du monde.

A ce compte-l, dit Sancho, il doit y avoir deux armes, car de ce ct
voici un autre tourbillon.

Don Quichotte se retourna, et voyant que Sancho disait vrai, il sentit
une joie inexprimable, croyant fermement (il ne croyait jamais d'autre
faon) que c'taient deux grandes armes prtes  se livrer bataille;
car le bon hidalgo avait l'imagination tellement remplie de combats, de
dfis et d'enchantements, qu'il ne pensait, ne disait et ne faisait
rien qui ne tendt de ce ct. Deux troupeaux de moutons qui venaient de
deux directions opposes soulevaient cette poussire, et elle tait si
paisse, qu'on n'en pouvait reconnatre la cause  moins d'en tre tout
proche. Mais don Quichotte affirmait avec tant d'assurance que c'taient
des gens de guerre, que Sancho finit par le croire. Eh bien, seigneur,
qu'allons-nous faire ici? lui dit-il.

Ce que nous allons faire? rpondit don Quichotte; nous allons secourir
les faibles et les malheureux. Mais d'abord, afin que tu connaisses ceux
qui sont prs d'en venir aux mains, je dois te dire que cette arme que
tu vois  gauche est commande par le grand empereur Alifanfaron,
seigneur de l'le Taprobane; et que celle qui est  droite a pour chef
son ennemi, le roi des Garamantes, Pentapolin au _Bras-Retrouss_. On
l'appelle ainsi, parce qu'il combat toujours le bras droit nu jusqu'
l'paule.

Et pourquoi ces deux princes se font-ils la guerre? demanda Sancho.

Ils se font la guerre, rpondit don Quichotte, parce que Alifanfaron est
devenu amoureux de la fille de Pentapolin, trs-belle et trs-accorte
dame, mais chrtienne avant tout: et comme Alifanfaron est paen,
Pentapolin ne veut pas la lui donner pour femme, qu'il n'ait renonc 
son faux prophte Mahomet et embrass le christianisme.

Par ma barbe, reprit Sancho, Pentapolin a raison, et je l'aiderai de bon
coeur en tout ce que je pourrai.

Tu ne feras que ton devoir, rpliqua don Quichotte; aussi bien, en ces
sortes d'occasions, il n'est point ncessaire d'tre arm chevalier.

Tant mieux, repartit Sancho. Mais o mettrai-je mon ne, pour tre
assur de le retrouver aprs la bataille? car je n'ai gure envie de m'y
risquer sur une pareille monture.

Tu peux, dit don Quichotte, le laisser aller  l'aventure; d'ailleurs,
vnt-il  se perdre, nous aurons aprs la victoire tant de chevaux 
choisir, que Rossinante lui-mme court risque d'tre remplac. Mais
d'abord, coute-moi: avant qu'elles se choquent, je veux t'apprendre
quels sont les principaux chefs de ces deux armes. Gagnons cette petite
minence, afin que tu puisses les dcouvrir plus aisment.

En mme temps, ils gravirent une hauteur, d'o, si la poussire ne les
et empchs, ils auraient pu voir que c'taient deux troupeaux de
moutons que notre chevalier prenait pour deux armes; mais comme don
Quichotte voyait toujours les choses telles que les lui peignait sa
folle imagination, il commena d'une voix clatante  parler ainsi:

Vois-tu l-bas ce chevalier aux armes dores, qui porte sur son cu un
lion couronn, tendu aux pieds d'une jeune damoiselle? eh bien, c'est
le valeureux Laurcalco, seigneur du Pont-d'Argent. Cet autre, qui a des
armes  fleur d'or et qui porte trois couronnes d'argent en champ
d'azur, c'est le redoutable Micolambo, grand-duc de Quirochie. A sa
droite, avec cette taille de gant, c'est l'intrpide Brandabarbaran de
Boliche, seigneur des trois Arabies: il a pour cuirasse une peau de
serpent, et pour cu une des portes qu'on prtend avoir appartenu au
temple renvers par Samson, quand il se vengea des Philistins aux dpens
de sa propre vie. Maintenant tourne les yeux de ce ct, et tu pourras
voir,  la tte de cette autre arme, l'invincible Timonel de
Carcassonne, prince de la nouvelle Biscaye: il porte des armes
carteles d'azur, de sinople, d'argent et d'or, et sur son cu un chat
d'or en champ de pourpre, avec ces trois lettres M. I. U., qui forment
la premire syllabe du nom de sa matresse, l'incomparable fille du duc
Alphnique des Algarves. Ce cavalier intrpide, qui fait plier les reins
 cette jument sauvage, et dont les armes sont blanches comme neige,
l'cu de mme et sans devise, c'est un jeune chevalier franais appel
Pierre Papin, seigneur des baronnies d'Utrique. Cet autre aux armes
bleues, qui presse les flancs de ce zbre rapide, c'est le puissant duc
de Nervie, Espartafilando du Bocage; il a dans son cu un champ sem
d'asperges, avec cette devise: _Rastrea mi suerte_[38].

  [38] En voie de fortune. Mot  mot: Chercher mon sort  la piste.

Notre hros nomma encore une foule d'autres chevaliers qu'il s'imaginait
voir dans ces prtendues armes, donnant  chacun d'eux, sans hsiter un
seul instant, les armes, couleurs et devises que lui fournissait son
inpuisable folie, et sans s'arrter il poursuivit:

Ces escadrons qui se dploient en face de nous sont composs d'une
multitude de nations diverses; voici d'abord ceux qui boivent les douces
eaux du Xanthe fameux; viennent ensuite les montagnards qui foulent les
champs Massiliens; plus loin ceux qui criblent la fine poudre d'or de
l'Heureuse Arabie; l ceux qui jouissent des fraches rives du limpide
Thermodon et ceux qui puisent par mille saignes le Pactole au sable
dor; les Numides  la foi quivoque; les Perses, sans pareils  tirer
l'arc; les Mdes et les Parthes, habiles  combattre en fuyant; les
Arabes, aux tentes voyageuses; les Scythes farouches et cruels; les
thiopiens, aux lvres perces; enfin une multitude d'autres nations
dont je connais les visages, mais dont je n'ai pas retenu les noms. Dans
cette autre arme, tu dois voir ceux qui s'abreuvent au limpide cristal
du Btis, dont les bords sont couverts d'oliviers; ceux qui se baignent
dans les ondes dores du Tage; ceux qui jouissent des eaux fertilisantes
du divin Xnil; ceux qui foulent les champs Tartsiens aux gras
pturages; les heureux habitants des dlicieuses prairies de Xrs; les
riches Manchgues, couronns de jaunes pis; les descendants des anciens
Goths tout couverts de fer; ceux qui font patre leurs troupeaux dans
les riches pturages de la tournoyante Guadiana; ceux qui habitent au
pied des froides montagnes des Pyrnes ou dans les neiges de
l'Apennin; en un mot toutes les nations que l'Europe renferme dans sa
vaste tendue.

Qui pourrait dire tous les peuples que dnombra notre hros, donnant 
chacun d'eux, avec une merveilleuse facilit, les attributs les plus
prcis, rempli qu'il tait de ses rveries habituelles! Quant  Sancho,
il tait si abasourdi qu'il ne soufflait mot; seulement, les yeux grands
ouverts, il tournait de temps en temps la tte pour voir s'il
parviendrait  dcouvrir ces chevaliers et ces gants. Mais, ne voyant
rien paratre:

Par ma foi, s'cria-t-il, je me donne au diable, si j'aperois un seul
des chevaliers ou des gants que Votre Grce vient de nommer. Tout cela
doit tre enchantement, comme les fantmes d'hier au soir.

Comment peux-tu parler ainsi? repartit don Quichotte; n'entends-tu pas
le hennissement des chevaux, le son des trompettes, le roulement des
tambours?

Je n'entends que des blements d'agneaux et de brebis, rpliqua Sancho.
Ce qui tait vrai, car les deux troupeaux taient tout proche.

La peur te fait voir et entendre tout de travers, dit don Quichotte;
car, on le sait, un des effets de cette triste passion est de troubler
les sens et de montrer les choses autrement qu'elles ne sont. Eh bien,
si le courage te manque, tiens-toi  l'cart, et laisse-moi faire; seul,
je suffis pour porter la victoire o je porterai mon appui. En mme
temps il donne de l'peron  Rossinante, et, la lance en arrt, se
prcipite dans la plaine avec la rapidit de la foudre.

Arrtez, seigneur, arrtez, lui criait Sancho; le ciel m'est tmoin que
ce sont des moutons et des brebis que vous allez attaquer. Par l'me de
mon pre, quelle folie vous possde? Considrez, je vous prie, qu'il n'y
a ici ni chevaliers, ni gants, ni cus, ni armures, ni champs
d'asperges, ni aucune autre de ces choses dont vous parlez.

[Illustration: Il courait  et l en rptant  haute voix: O donc
es-tu, superbe Alifanfaron? (p. 77).]

Ces cris n'arrtaient pas don Quichotte, au contraire il vocifrait de
plus belle: Courage, courage, disait-il, chevaliers qui combattez sous
la bannire du valeureux Pentapolin au _Bras-Retrouss_! suivez-moi, et
vous verrez que je l'aurai bientt veng du tratre Alifanfaron de
Taprobane.

En parlant ainsi il se jette au milieu du troupeau de brebis, et il se
met  larder de tous cts, avec autant d'ardeur et de rage que s'il
avait eu affaire  ses plus mortels ennemis.

Les bergers qui conduisaient le troupeau crirent d'abord  notre hros
de s'arrter, demandant ce que lui avaient fait ces pauvres btes. Mais
bientt las de crier inutilement, ils dnourent leurs frondes, et
commencrent  saluer notre chevalier d'une grle de cailloux plus gros
que le poing, avec tant de diligence qu'un coup n'attendait pas l'autre.
Quant  lui, sans daigner se garantir, il courait  et l en rptant 
haute voix: O donc es-tu, superbe Alifanfaron? approche, approche; je
t'attends seul ici, pour te faire prouver la force de mon bras et te
punir de la peine que tu causes au valeureux Pentapolin.

De tant de pierres qui volaient autour de l'intrpide chevalier, une
enfin l'atteignit et lui renfona deux ctes dans le corps. A la
violence du coup il se crut mort, ou du moins grivement bless;
aussitt se rappelant son baume, il porte la burette  sa bouche, et se
met  boire la prcieuse liqueur. Mais avant qu'il en et aval quelques
gorges, un autre caillou vient fracasser la burette dans sa main,
chemin faisant lui crase deux doigts, puis lui emporte trois ou quatre
dents. Ces deux coups taient si violents, que notre chevalier en fut
jet  terre, o il demeura tendu. Les ptres, croyant l'avoir tu,
rassemblrent leurs btes  la hte, puis chargeant sur leurs paules
les brebis mortes, au nombre de sept ou huit, sans oublier les blesses,
ils s'loignrent en diligence.

Pendant ce temps, Sancho tait rest sur la colline, d'o il contemplait
les folies de son matre, et s'arrachait la barbe  pleines mains,
maudissant mille fois le jour et l'heure o sa mauvaise fortune le lui
avait fait connatre. Quand il le vit par terre et les bergers hors de
porte, il descendit de la colline, s'approcha de lui, et le trouvant
dans un piteux tat, quoiqu'il n'et pas perdu le sentiment.

Eh bien, seigneur, lui dit-il, n'avais-je pas averti Votre Grce qu'elle
allait attaquer, non pas des armes, mais des troupeaux de moutons?

C'est ainsi, reprit don Quichotte, que ce brigand d'enchanteur, mon
ennemi, transforme tout  sa fantaisie; car, mon fils, rien n'est aussi
facile pour ces gens-l. Jaloux de la gloire que j'allais acqurir, ce
perfide ncromant aura chang les escadrons de chevaliers en troupeaux
de moutons. Au reste, veux-tu me faire plaisir et te dsabuser une bonne
fois, eh bien, monte sur ton ne, et suis de loin ce prtendu btail: je
gage qu'avant d'avoir fait cent pas ils auront repris leur premire
forme, et alors tu verras ces moutons redevenir des hommes droits et
bien faits, comme je les ai dpeints. Attends un peu cependant, j'ai
besoin de tes services; approche et regarde dans ma bouche combien il me
manque de dents; je crois, en vrit, qu'il ne m'en reste pas une seule.

Sancho s'approcha, et comme en regardant de si prs il avait presque les
yeux dans le gosier de son matre, le baume acheva d'oprer dans
l'estomac de don Quichotte qui, avec la mme imptuosit qu'aurait pu
faire un coup d'arquebuse, lana tout ce qu'il avait dans le corps aux
yeux et sur la barbe du compatissant cuyer.

Sainte Vierge! s'cria Sancho, que vient-il de m'arriver l? Sans doute
mon seigneur est bless  mort, puisqu'il vomit le sang par la bouche.

Mais quand il eut regard de plus prs, il reconnut  la couleur, 
l'odeur et  la saveur, que ce n'tait pas du sang, mais bien le baume
qu'il lui avait vu boire. Alors il fut pris d'une telle nause que, sans
avoir le temps de tourner la tte, il lana  son tour au nez de son
matre ce que lui-mme il avait dans les entrailles, et tous deux se
trouvrent dans le plus plaisant tat qu'il soit possible d'imaginer.
Sancho courut vers son ne pour prendre de quoi s'essuyer le visage et
panser son seigneur; mais ne trouvant point le bissac oubli dans
l'htellerie, il faillit en perdre l'esprit. Alors il se donna de
nouveau mille maldictions, et rsolut dans son coeur de planter l
notre hros et de s'en retourner chez lui, sans nul souci de la
rcompense de ses services ni du gouvernement de l'le.

Aprs de pnibles efforts, don Quichotte russit enfin  se lever, et
mettant la main gauche sur sa bouche, pour appuyer le reste de ses
dents, il prit de l'autre main la bride du fidle Rossinante, qui
n'avait pas boug, tant il tait d'un bon naturel, et s'en fut trouver
Sancho. En le voyant courb en deux sur son ne, la tte dans ses mains,
comme un homme enseveli dans une profonde tristesse: Ami Panza, lui
dit-il, apprends qu'un homme n'est pas plus qu'un autre, s'il ne fait
davantage. Ces orages dont nous sommes assaillis ne sont-ils pas des
signes vidents que le temps va devenir serein, et nos affaires
meilleures? Ignores-tu que le bien comme le mal a son terme? d'o il
suit que le mal ayant beaucoup dur, le bien doit tre proche. Cesse
donc de t'affliger des disgrces qui m'arrivent, d'autant plus que tu
n'en souffres pas.

Comment! repartit Sancho; est-ce que celui qu'on berna hier tait un
autre que le fils de mon pre? et le bissac que l'on m'a pris, avec
tout ce qu'il y avait dedans, n'tait peut-tre pas  moi?

Quoi! tu as perdu le bissac? s'cria don Quichotte.

Je ne sais s'il est perdu, rpondit Sancho, mais je ne le trouve pas o
j'ai coutume de le mettre.

Nous voil donc rduits  jener aujourd'hui? dit notre hros.

Assurment, rpondit l'cuyer, surtout si ces prs manquent de ces
herbes que vous connaissez, et qui peuvent au besoin servir de
nourriture aux pauvres chevaliers errants.

Pour te dire la vrit, continua don Quichotte, j'aimerais mieux, 
cette heure, un quartier de pain bis avec deux ttes de sardines, que
toutes les plantes que dcrit Dioscoride, mme aid des commentaires du
fameux docteur Laguna[39]. Allons, mon fils Sancho, monte sur ton ne et
suis-moi; Dieu, qui pourvoit  toutes choses, ne nous abandonnera pas,
voyant surtout notre application  le servir dans ce pnible exercice;
car il n'oublie ni les moucherons de l'air, ni les vermisseaux de la
terre, ni les insectes de l'eau, et il est si misricordieux qu'il fait
luire son soleil sur le juste et sur l'injuste, et rpand sa rose aussi
bien sur les mchants que sur les bons.

  [39] Andr Laguna, n  Sgovie, mdecin de l'empereur Charles-Quint,
  traducteur et commentateur de Dioscoride.

En vrit, seigneur, rpondit Sancho, vous tiez plutt fait pour tre
prdicateur que chevalier errant.

Les chevaliers errants savent tout et doivent tout savoir, dit don
Quichotte; on a vu jadis tel d'entre eux s'arrter au beau milieu d'un
chemin, pour faire un sermon ou un discours, comme s'il et pris ses
licences  l'Universit de Paris; tant il est vrai que jamais l'pe
n'moussa la plume ni la plume l'pe.

Qu'il en soit comme le veut Votre Grce, reprit Sancho. Maintenant
allons chercher un gte pour la nuit, et plaise  Dieu que ce soit dans
un lieu o il n'y ait ni berneurs, ni fantmes, ni Mores enchants, car,
si j'en rencontre encore, je dis serviteur  la chevalerie et j'envoie
ma part  tous les diables.

Prie Dieu qu'il nous guide, mon fils, dit don Quichotte, et prends le
chemin que tu voudras; je te laisse pour cette fois le soin de notre
logement. Mais d'abord, donne-moi ta main, et tte avec ton doigt
combien il me manque de dents  la mchoire d'en haut, du ct droit,
car c'est l qu'est mon mal.

Sancho lui mit le doigt dans la bouche; et aprs l'avoir soigneusement
examine: Combien de dents Votre Grce tait-elle dans l'habitude
d'avoir de ce ct? demanda-t-il.

Quatre, sans compter l'oeillre, et toutes bien saines, rpondit don
Quichotte.

Prenez garde  ce que vous dites, observa Sancho.

Je dis quatre, si mme il n'y en avait cinq, reprit don Quichotte, car
jusqu' cette heure on ne m'en a arrach aucune, et je n'en ai jamais
perdu, ni par carie, ni par fluxion.

Eh bien, ici en bas, repartit Sancho, Votre Grce n'a plus que deux
dents et demie, et pas mme la moiti d'une en haut; tout est ras comme
la main.

Malheureux que je suis! s'cria notre hros  cette triste nouvelle;
j'aimerais mieux qu'ils m'eussent coup un bras, pourvu que ce ne ft
pas celui de l'pe; car tu sauras, mon fils, qu'une bouche sans dents
est comme un moulin sans meule, et qu'une dent est plus prcieuse qu'un
diamant. Mais qu'y faire? puisque c'est l notre partage,  nous qui
suivons les lois austres de la chevalerie errante. Marche, ami, et
conduis-nous, j'irai le train que tu voudras.

Sancho fit ce que disait son matre, et s'achemina du ct o il
comptait plus srement trouver un gte, sans s'carter du grand chemin,
fort suivi en cet endroit. Comme ils allaient  petits pas, parce que
don Quichotte prouvait une vive douleur que le mouvement du cheval
augmentait encore, Sancho voulut l'entretenir afin d'endormir son mal;
et, entre autres choses, il lui dit ce qu'on verra dans le chapitre
suivant.




CHAPITRE XIX

DU SAGE ET SPIRITUEL ENTRETIEN QUE SANCHO EUT AVEC SON MAITRE, DE LA
RENCONTRE QU'ILS FIRENT D'UN CORPS MORT, AINSI QUE D'AUTRES VNEMENTS
FAMEUX


Je crains bien, seigneur, que toutes ces msaventures qui nous sont
arrives depuis quelques jours ne soient la punition du pch que Votre
Grce a commis contre l'ordre de sa chevalerie, en oubliant le serment
que vous aviez fait de ne point manger pain sur nappe, de ne point
foltrer avec la reine, enfin tout ce que vous aviez jur d'accomplir
tant que vous n'auriez pas enlev l'armet de ce Malandrin, ou comme se
nomme le More, car je ne me rappelle pas trs-bien son nom.

Tu as raison, rpondit don Quichotte;  dire vrai, cela m'tait sorti de
la mmoire; et sois certain que c'est pour avoir manqu de m'en faire
ressouvenir que tu as t bern si cruellement. Mais je rparerai ma
faute, car dans l'ordre de la chevalerie il y a accommodement pour tout
pch.

Est-ce que par hasard j'ai jur quelque chose, moi? rpliqua Sancho.

Peu importe que tu n'aies pas jur, dit don Quichotte; il suffit que tu
ne sois pas compltement  l'abri du reproche de complicit: en tout cas
il sera bon de nous occuper  y chercher remde.

S'il en est ainsi, reprit Sancho, n'allez pas oublier votre serment
comme la premire fois; je tremble qu'il ne prenne encore envie aux
fantmes de se divertir  mes dpens, et peut-tre bien  ceux de Votre
Grce, s'ils la trouvent en rechute.

Pendant cette conversation, la nuit vint les surprendre au milieu du
chemin, sans qu'ils eussent trouv o se mettre  couvert, et le pis de
l'affaire, c'est qu'ils mouraient de faim, car en perdant le bissac ils
avaient perdu leurs provisions. Pour comble de disgrce, il leur arriva
une nouvelle aventure, ou du moins quelque chose qui y ressemblait
terriblement. Malgr l'obscurit de la nuit, ils allaient toujours
devant eux, parce que Sancho s'imaginait qu'tant sur le grand chemin
ils avaient tout au plus une ou deux lieues  faire pour trouver une
htellerie.

Ils marchaient dans cette esprance, l'cuyer mourant de faim, et le
matre ayant grande envie de manger, lorsqu'ils aperurent  quelque
distance plusieurs lumires qui paraissaient autant d'toiles mouvantes.
A cette vue, Sancho faillit s'vanouir; don Quichotte lui-mme prouva
de l'motion. L'un tira le licou de son ne, l'autre retint la bride de
son cheval, et, tous deux s'arrtant pour considrer ce que ce pouvait
tre, ils reconnurent que ces lumires venaient droit  eux, et que plus
elles approchaient, plus elles grandissaient. La peur de Sancho
redoubla, et les cheveux en dressrent sur la tte de don Quichotte qui,
s'affermissant sur ses triers, lui dit: Ami Sancho, voici sans doute
une grande et prilleuse aventure, o je pourrai dployer tout mon
courage et toute ma force.

Malheureux que je suis! repartit Sancho; si c'est encore une aventure de
fantmes, comme elle en a bien la mine, o trouverai-je des ctes pour y
suffire?

Fantmes tant qu'ils voudront, dit don Quichotte, je te rponds qu'il ne
t'en cotera pas un seul poil de ton pourpoint; si l'autre fois ils
t'ont jou un mauvais tour, c'est que je ne pus escalader cette maudite
muraille; mais  prsent que nous sommes en rase campagne, j'aurai la
libert de jouer de l'pe.

Et s'ils vous enchantent encore, comme ils l'ont dj fait, reprit
Sancho,  quoi servira que vous ayez ou non le champ libre?

Prends courage, dit don Quichotte, et tu vas me voir  l'preuve.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Il s'en fut trouver Sancho (p. 78).]

Eh bien, oui, j'en aurai du courage, si Dieu le veut, rpondit Sancho.

Et tous deux se portant  l'cart, pour considrer de nouveau ce que
pouvaient tre ces lumires qui s'avanaient, ils aperurent bientt un
grand nombre d'hommes vtus de blanc.

Cette vision abattit le courage de Sancho,  qui les dents commencrent
 claquer comme s'il et eu la fivre. Mais elles lui claqurent de plus
belle quand il vit distinctement venir droit  eux une vingtaine
d'hommes  cheval, enchemiss dans des robes blanches, tous portant une
torche  la main, et paraissant marmotter quelque chose d'une voix basse
et plaintive. Derrire ces hommes venait une litire de deuil, suivie de
six cavaliers couverts de noir jusqu'aux pieds de leurs mules. Cette
trange apparition,  une pareille heure et dans un lieu si dsert, en
aurait pouvant bien d'autres que Sancho, dont aussi la valeur fit
naufrage en cette occasion; mais le contraire advint pour don Quichotte,
 qui sa folle imagination reprsenta sur-le-champ que c'tait l une
des aventures de ses livres. Se figurant que la litire renfermait
quelque chevalier mort ou bless, dont la vengeance tait rserve  lui
seul, il se campe au milieu du chemin par o cette troupe allait passer,
s'affermit sur ses triers, met la lance en arrt, et crie d'une voix
terrible: Qui que vous soyez, halte-l; dites-moi qui vous tes, d'o
vous venez, o vous allez, et ce que vous portez sur ce brancard? Selon
toute apparence, vous avez reu quelque outrage, ou vous-mmes en avez
fait  quelqu'un. Ainsi donc, il faut que je le sache, ou pour vous
punir ou pour vous venger.

Nous sommes presss, rpondit un des cavaliers, l'htellerie est encore
loin, et nous n'avons pas le temps de vous rendre les comptes que vous
demandez. En disant cela, il piqua sa mule et passa outre.

Arrtez, insolent, lui cria don Quichotte, en saisissant les rnes de la
mule; soyez plus poli et rpondez sur-le-champ, sinon prparez-vous au
combat.

La bte tait ombrageuse; se sentant prise au mors, elle se cabra, et se
renversa sur son matre fort rudement. Ne pouvant faire autre chose, un
valet qui tait  pied se mit  dire mille injures  don Quichotte,
lequel dj enflamm de colre fondit la lance basse sur un des
cavaliers vtus de deuil, et l'tendit par terre en fort mauvais tat.
De celui-ci il passe  un autre, et c'tait merveille de voir la vigueur
et la promptitude dont il allait, de sorte qu'en ce moment on et dit
que Rossinante avait des ailes, tant il tait fier et lger.

Ces gens taient peu courageux et sans armes; ils prirent bientt
l'pouvante, et s'enfuyant  travers champs avec leurs torches
enflammes, on les et pris pour des masques courant dans une nuit de
carnaval. Les hommes aux manteaux noirs n'taient pas moins troubls, et
de plus embarrasss de leurs longs vtements; aussi don Quichotte,
frappant  son aise, demeura matre du champ de bataille, la troupe
pouvante le prenant pour le diable qui venait leur enlever le corps
enferm dans la litire. Sancho admirait l'intrpidit de son seigneur,
et en le regardant faire il se disait dans sa barbe: Il faut pourtant
bien que ce mien matre-l soit aussi brave et aussi vaillant qu'il le
prtend.

Cependant,  la lueur d'une torche qui brlait encore, don Quichotte
apercevant le cavalier qui tait rest gisant sous sa mule, courut lui
mettre la pointe de sa lance contre la poitrine, lui criant de se
rendre. Je ne suis que trop rendu, rpondit l'homme  terre, puisque je
ne saurais bouger, et que je crois avoir une jambe casse. Si vous tes
chrtien et gentilhomme, je vous supplie de ne pas me tuer; aussi bien,
vous commettriez un sacrilge, car je suis licenci, et j'ai reu les
premiers ordres.

Et qui diable, tant homme d'glise, vous amne ici? demanda don
Quichotte.

Ma mauvaise fortune, rpondit-il.

Elle pourrait s'aggraver encore, si vous ne rpondez sur l'heure 
toutes mes questions, rpliqua notre hros.

Rien n'est plus facile, seigneur, reprit le licenci; il me suffira de
vous dire que je m'appelle Alonzo Lops, que je suis natif d'Alcovendas,
et que je viens de Baea avec onze autres ecclsiastiques, ceux que vous
venez de mettre en fuite; nous accompagnons le corps d'un gentilhomme
mort depuis quelque temps  Baea, et qui a voulu tre enterr 
Sgovie, lieu de sa naissance.

Et qui l'a tu, ce gentilhomme? demanda don Quichotte.

Dieu, par une fivre maligne qu'il lui a envoye, rpondit le licenci.

En ce cas, rpliqua notre chevalier, le seigneur m'a dcharg du soin de
venger sa mort, comme j'aurais d le faire si quelque autre lui et t
la vie. Mais puisque c'est Dieu, il n'y a qu' se taire et  plier les
paules, comme je ferai moi-mme quand mon heure sera venue. Maintenant,
seigneur licenci, apprenez que je suis un chevalier de la Manche, connu
sous le nom de don Quichotte, et que ma profession est d'aller par le
monde, redressant les torts et rparant les injustices.

Je ne sais comment vous redressez les torts, reprit le licenci; mais de
droit que j'tais, vous m'avez mis en un bien triste tat, avec une
jambe rompue, que je ne verrai peut-tre jamais redresse. L'injustice
que vous avez rpare  mon gard a t de m'en faire une irrparable,
et si vous cherchez les aventures, moi j'ai rencontr la plus fcheuse,
en me trouvant sur votre chemin.

Toutes choses n'ont pas mme succs, dit don Quichotte; le mal est venu
de ce que vous et vos compagnons cheminez la nuit avec ces longs
manteaux de deuil, ces surplis, ces torches enflammes, marmottant je ne
sais quoi entre les dents, et tels enfin que vous semblez gens de
l'autre monde. Vous voyez donc que je n'ai pu m'empcher de remplir mon
devoir, et je l'aurais fait quand bien mme vous auriez t autant de
diables, comme je l'ai cru d'abord.

Puisque mon malheur l'a voulu ainsi, repartit le licenci, il faut s'en
consoler; je vous supplie seulement, seigneur chevalier errant, de
m'aider  me dgager de dessous cette mule: j'ai une jambe prise entre
l'trier et la selle.

Que ne le disiez-vous plus tt! reprit don Quichotte; autrement nous
aurions convers jusqu' demain.

Il cria  Sancho de venir; mais celui-ci n'avait garde de se hter,
occup qu'il tait  dvaliser un mulet charg de vivres que menaient
avec eux ces bons prtres; il fallut attendre qu'il et fait de sa
casaque une espce de sac et l'et charge sur son ne aprs l'avoir
farcie de tout ce qu'il put y faire entrer. Il courut ensuite  son
matre, qu'il aida  dgager le licenci de dessous sa mule et 
remettre en selle. Don Quichotte rendit sa torche  cet homme, et lui
permit de rejoindre ses compagnons, en le priant de leur faire ses
excuses pour le traitement qu'il leur avait inflig, mais qu'il n'avait
pu ni d s'empcher de leur faire subir.

Seigneur, lui dit Sancho en le voyant prt  s'loigner, si vos
compagnons demandent quel est ce vaillant chevalier qui les a mis en
fuite, vous leur direz que c'est le fameux don Quichotte de la Manche,
autrement appel le chevalier de la Triste-Figure.

Quand le licenci fut parti, don Quichotte demanda  Sancho pourquoi il
l'avait appel le chevalier de la Triste-Figure plutt  cette heure
qu' toute autre.

C'est qu'en vous regardant  la lueur de la torche que tenait ce pauvre
diable, rpondit Sancho, j'ai trouv  Votre Grce une physionomie si
singulire, que je n'ai jamais rien vu de semblable; il faut que cela
vous vienne de la fatigue du combat ou de la perte de vos dents.

Tu n'y es pas, dit don Quichotte. Crois plutt que le sage qui doit un
jour crire l'histoire de mes exploits aura trouv bon que j'aie un
surnom comme tous les chevaliers mes prdcesseurs. L'un s'appelait le
chevalier de l'Ardente-pe, un autre le chevalier de la Licorne,
celui-ci des Damoiselles, celui-l du Phnix, un autre du Griffon, un
autre de la Mort, et ils taient connus sous ces noms-l par toute la
terre. Je pense donc que ce sage t'aura mis dans la pense et sur le
bout de la langue le surnom de chevalier de la Triste-Figure; je veux le
porter dsormais, et, pour cela, je suis dcid  faire peindre sur mon
cu quelque figure extraordinaire.

Par ma foi, seigneur, reprit Sancho, Votre Grce peut se dispenser de
faire peindre cette figure-l, il suffira de vous montrer: vos longs
jenes et le mauvais tat de vos mchoires vous font une mine si
trange, qu'il n'y a peinture qui puisse en approcher, et ceux qui vous
verront ne manqueront pas de vous donner, sans autre image et sans nul
cu, le nom de chevalier de la Triste-Figure.

Don Quichotte ne put s'empcher de sourire de la saillie de son cuyer;
mais il n'en rsolut pas moins de prendre le surnom qu'il lui avait
donn, et de se faire peindre sur son cu  la premire occasion.
Sais-tu bien, Sancho, lui dit-il, que je crains de me voir excommuni
pour avoir port la main sur une chose sainte, suivant ce texte: _Si
quis, suadente diabolo_..... Et pourtant,  vrai dire, je ne l'ai pas
touche de la main, mais seulement de la lance; outre que je ne croyais
pas que ce fussent l des prtres, ni rien qui appartnt  l'glise, que
j'honore et respecte, comme chrtien catholique, mais des fantmes et
des habitants de l'autre monde. Au surplus, il s'en faut de beaucoup que
mon cas soit aussi grave que celui du cid Ruy Dias, qui fut excommuni
par le pape en personne pour avoir os briser, en prsence de Sa
Saintet, le fauteuil d'un ambassadeur; ce qui n'empcha pas Rodrigue de
Vivar d'tre tenu pour loyal et vaillant chevalier.

Le licenci s'tant loign comme je l'ai dit, sans souffler mot, don
Quichotte voulut savoir si ce qui tait dans la litire tait bien le
corps du gentilhomme, ou seulement son squelette; mais Sancho ne voulut
jamais y consentir: Seigneur, lui dit-il, Votre Grce a mis fin  cette
aventure  moins de frais qu'aucune de celles que nous avons rencontres
jusqu'ici. Si ces gens viennent  s'apercevoir que c'est un seul homme
qui les a mis en fuite, ils peuvent revenir sur leurs pas et nous causer
bien des soucis. Mon ne est en bon tat, la montagne est proche, la
faim nous talonne, qu'avons-nous de mieux  faire sinon de nous retirer
doucement? Que le mort, comme on dit, s'en aille  la spulture, et le
vivant  la pture.

L-dessus, poussant son ne devant lui, il pria son matre de le suivre,
ce que celui-ci fit sans rpliquer, voyant bien que Sancho avait raison.

Aprs avoir chemin quelque temps entre deux coteaux qu'ils
distinguaient  peine, ils arrivrent dans un vallon spacieux et
dcouvert, o don Quichotte mit pied  terre. L, assis sur l'herbe
frache, et sans autre assaisonnement que leur apptit, ils djeunrent,
dnrent et souprent tout  la fois avec les provisions que Sancho
avait trouves en abondance dans les paniers des ecclsiastiques,
lesquels, on le sait, sont rarement gens  s'oublier. Mais une disgrce
que Sancho trouva la pire de toutes, c'est qu'ils mouraient de soif, et
qu'ils n'avaient pas mme une goutte d'eau pour se dsaltrer. Aussi
notre cuyer, sentant que le pr autour d'eux tait couvert d'une herbe
frache et humide, dit  son matre ce qu'on va rapporter dans le
chapitre suivant.




CHAPITRE XX

DE LA PLUS TONNANTE AVENTURE QU'AIT JAMAIS RENCONTRE AUCUN CHEVALIER
ERRANT, ET DE LAQUELLE DON QUICHOTTE VINT A BOUT A PEU DE FRAIS


L'herbe sur laquelle nous sommes assis, dit Sancho, me parat si frache
et si drue, qu'il doit y avoir ici prs quelque ruisseau; aussi je crois
qu'en cherchant un peu, nous trouverons de quoi apaiser cette soif qui
nous tourmente, et qui me semble plus cruelle encore que la faim.

Don Quichotte fut de cet avis; prenant Rossinante par la bride, et
Sancho son ne par le licou, aprs lui avoir mis sur le dos les restes
du souper, ils commencrent  marcher en ttonnant, parce que
l'obscurit tait si grande qu'ils ne pouvaient rien distinguer. Ils
n'eurent pas fait deux cents pas, qu'ils entendirent un grand bruit,
pareil  celui d'une cascade qui tomberait du haut d'un rocher. Ce bruit
leur causa d'abord bien de la joie; mais en coutant de quel ct il
pouvait venir, ils entendirent un autre bruit qui leur parut beaucoup
moins agrable que le premier, surtout  Sancho, naturellement trs
poltron. C'taient de grands coups sourds frapps en cadence avec un
cliquetis de ferrailles et de chanes qui, joint au bruit affreux du
torrent, aurait terrifi tout autre que notre hros.

[Illustration: Don Quichotte lui cria de se rendre (p. 82).]

La nuit, comme je l'ai dit, tait fort obscure, et le hasard les avait
conduits sous de grands arbres, dont un vent frais agitait les feuilles
et les branches; si bien que l'obscurit, le bruit de l'eau, le murmure
du feuillage, et ces grands coups qui ne cessaient de retentir, tout
cela semblait fait pour inspirer la terreur, d'autant plus qu'ils ne
savaient pas o ils taient et que le jour tardait  paratre. Mais,
loin de s'pouvanter, l'intrpide don Quichotte sauta sur Rossinante, et
embrassant son cu: Ami Sancho, lui dit-il, apprends que le ciel m'a
fait natre en ce maudit sicle de fer pour ramener l'ge d'or;  moi
sont rserves les grandes actions et les prilleuses aventures; c'est
moi, je te le rpte, qui dois faire oublier les chevaliers de la Table
ronde, les douze pairs de France, les neuf preux, les Olivantes, les
Belianis, les Platir, les Phbus, et tous les chevaliers errants des
temps passs. Remarque, cher et fidle cuyer, les tnbres de cette
nuit et son profond silence; coute le bruit sourd et confus de ces
arbres, l'effroyable vacarme de cette eau qui semble tomber des
montagnes de la Lune, et ces coups redoubls qui dchirent nos oreilles:
une seule de ces choses suffirait pour tonner le dieu Mars lui-mme. Eh
bien, tout cela n'est qu'un aiguillon pour mon courage, et dj le coeur
me bondit dans la poitrine du dsir d'affronter cette aventure, toute
prilleuse qu'elle s'annonce. Serre donc un peu les sangles 
Rossinante, et reste en la garde de Dieu. Tu m'attendras ici pendant
trois jours, au bout desquels, si tu ne me vois pas revenir, tu pourras
t'en retourner  notre village; aprs quoi tu te rendras au Toboso afin
de dire  la sans pareille Dulcine que le chevalier son esclave a pri
pour avoir voulu entreprendre des choses qui pussent le rendre digne
d'elle.

En entendant son matre parler de la sorte, Sancho se mit  pleurer:
Seigneur, lui dit-il, pourquoi Votre Grce veut-elle s'engager dans une
si prilleuse aventure? Il est nuit noire, on ne nous voit point: nous
pouvons donc quitter le chemin et viter ce danger. Comme personne ne
sera tmoin de notre retraite, personne ne pourra nous accuser de
poltronnerie. J'ai souvent entendu dire  notre cur, que vous
connaissez bien: Celui qui cherche le pril, y prira; ainsi
gardez-vous de tenter Dieu en vous jetant dans une aventure dont un
miracle pourrait seul nous tirer. Ne vous suffit-il pas que le ciel vous
ait garanti d'tre bern comme moi, et qu'il vous ait donn pleine
victoire sur les gens qui accompagnaient ce dfunt? Mais si tout cela ne
peut toucher votre coeur, que du moins il s'attendrisse en pensant qu'
peine m'aurez-vous abandonn, la peur livrera mon me  qui voudra la
prendre. J'ai quitt mon pays, j'ai laiss ma femme et mes enfants pour
suivre Votre Grce, esprant y gagner et non y perdre; mais, comme on
dit, convoitise rompt le sac; elle a dtruit mes esprances, car c'est
au moment o j'allais mettre la main sur cette le que vous m'avez
promise tant de fois, que vous voulez m'abandonner dans un lieu si
loign du commerce des hommes. Pour l'amour de Dieu, mon cher matre,
n'ayez pas cette cruaut, et si vous voulez absolument entreprendre
cette maudite aventure, attendez jusqu'au matin. D'aprs ce que j'ai
appris tant berger, il n'y a gure plus de trois heures d'ici  l'aube;
en effet, la bouche de la Petite Ourse[40] dpasse la tte de la croix,
et elle marque minuit  la ligne du bras gauche.

  [40] Les bergers espagnols appellent la constellation de la Petite
  Ourse _la bocina_ (le clairon).

Comment vois-tu cela? dit don Quichotte; la nuit est si obscure qu'on
n'aperoit pas une seule toile dans tout le ciel.

C'est vrai, rpondit Sancho; mais la peur a de bons yeux, et d'ailleurs
il est facile de connatre qu'il n'y a pas loin d'ici au jour.

Qu'il vienne tt ou qu'il vienne tard, reprit don Quichotte, il ne sera
pas dit que des prires et des larmes m'auront empch de faire mon
devoir de chevalier. Ainsi, Sancho, toutes tes paroles sont inutiles. Le
ciel, qui m'a mis au coeur le dessein d'affronter cette formidable
aventure, saura m'en tirer, ou prendra soin de toi aprs ma mort. Sangle
Rossinante, et attends-moi; je te promets de revenir bientt, mort ou
vif.

Sancho, voyant l'inbranlable rsolution de son matre, et que ses
prires et ses larmes n'y pouvaient rien, prit le parti d'user d'adresse
afin de l'obliger malgr lui d'attendre le jour; pour cela, avant de
serrer les sangles  Rossinante, il lui lia, sans faire semblant de
rien, les jambes de derrire avec le licou de son ne, de faon que
lorsque don Quichotte voulut partir, son cheval, au lieu d'aller en
avant, ne faisait que sauter. Eh bien, seigneur, lui dit Sancho
satisfait du succs de sa ruse, vous voyez que le ciel est de mon ct,
il ne veut pas que Rossinante bouge d'ici. Si vous vous obstinez 
tourmenter cette pauvre bte, elle ne fera que regimber contre
l'aiguillon, et mettre la fortune en mauvaise humeur.

Don Quichotte enrageait; mais voyant que plus il piquait Rossinante,
moins il le faisait avancer, il prit le parti d'attendre le jour ou le
bon vouloir de son cheval, sans qu'un seul instant il lui vnt 
l'esprit que ce pt tre l un tour de son cuyer. Puisque Rossinante ne
veut pas bouger de place, dit-il, il faut bien me rsigner  attendre
l'aube, quelque regret que j'en aie.

Et qu'y a-t-il de si fcheux? reprit Sancho; pendant ce temps, je ferai
des contes  Votre Grce, et je m'engage  lui en fournir jusqu'au jour,
 moins qu'elle n'aime mieux mettre pied  terre, et dormir sur le
gazon,  la manire des chevaliers errants. Demain vous en serez plus
repos, et mieux en tat d'entreprendre cette aventure qui vous attend.

Moi, dormir! moi, mettre pied  terre! s'cria don Quichotte; suis-je
donc un de ces chevaliers qui reposent quand il s'agit de combattre?
Dors, dors, toi qui es n pour dormir, ou fais ce que tu voudras: pour
moi, je connais mon devoir.

Ne vous fchez point, mon cher seigneur, reprit Sancho; je dis cela sans
mauvaise intention; puis s'approchant, il mit une main sur le devant de
la selle de son matre, porta l'autre sur l'aron de derrire, en sorte
qu'il lui embrassait la cuisse gauche et s'y tenait cramponn, tant lui
causaient de peur ces grands coups qui ne discontinuaient pas.

Fais-moi quelque conte, lui dit don Quichotte, pour me distraire en
attendant.

Je le ferais de bon coeur, rpondit Sancho, si ce bruit ne m'tait la
parole. Cependant je vais tcher de vous conter une histoire, la
meilleure peut-tre que vous ayez jamais entendue, si je la puis
retrouver, et qu'on me la laisse conter en libert. Or, coutez bien; je
vais commencer.

Un jour il y avait ce qu'il y avait, que le bien qui vient soit pour
tout le monde, et le mal pour qui va le chercher. Remarquez, je vous
prie, seigneur, que les anciens ne commenaient pas leurs contes au
hasard comme nous le faisons aujourd'hui. Ce que je viens de vous dire
est une sentence de Caton, le censureur romain, qui dit que le mal est
pour celui qui va le chercher: cela vient fort  propos pour avertir
Votre Grce de se tenir tranquille, et de ne pas aller chercher le mal,
mais au contraire de prendre une autre route, puisque personne ne nous
force de suivre celle-ci, o l'on dirait que tous les diables nous
attendent.

Poursuis ton conte, repartit don Quichotte, et laisse-moi le choix du
chemin que nous devons prendre.

Je dis donc, reprit Sancho, qu'en un certain endroit de l'Estramadure il
y avait un berger chevrier, c'est--dire qui gardait des chvres,
lequel berger ou chevrier, dit le conte, s'appelait Lopez Ruys, et ce
berger Lopez Ruys tait amoureux d'une bergre nomme la Toralva,
laquelle bergre nomme la Toralva tait fille d'un riche pasteur qui
avait un grand troupeau, lequel riche pasteur, qui avait un grand
troupeau.....

Si tu t'y prends de cette faon, interrompit don Quichotte, et que tu
rptes toujours deux fois la mme chose, tu ne finiras de longtemps;
conte ton histoire en homme d'esprit, sinon je te dispense d'achever.

Toutes les nouvelles se content ainsi en nos veilles, reprit Sancho, et
je ne sais point conter d'une autre faon; trouvez bon, s'il vous plat,
que je n'invente pas de nouvelles coutumes.

Conte donc  ta fantaisie, dit don Quichotte, puisque mon mauvais sort
veut que je sois forc de t'couter.

Eh bien, vous saurez, mon cher matre, continua Sancho, que ce berger
tait amoureux, comme je l'ai dit, de la bergre Toralva, crature
joufflue et rebondie, fort difficile  gouverner et qui tenait un peu de
l'homme, car elle avait de la barbe au menton, si bien que je crois la
voir encore.

Tu l'as donc connue? demanda don Quichotte.

Point du tout, rpondit Sancho; mais celui de qui je tiens le conte m'a
dit qu'il en tait si certain, que lorsque je le ferais  d'autres je
pouvais jurer hardiment que je l'avais vue. Or donc, les jours allant et
venant, le diable, qui ne dort point et qui se fourre partout, fit si
bien que l'amour du berger pour la bergre se changea en haine, et la
cause en fut, disaient les mauvaises langues, une bonne quantit de
petites jalousies que lui donnait la Toralva, et qui passaient la
plaisanterie. Depuis lors, la haine du berger en vint  ce point qu'il
ne pouvait plus souffrir la bergre; aussi, pour ne pas la voir, il lui
prit fantaisie de s'en aller si loin qu'il n'en entendt jamais parler.
Mais ds qu'elle se vit ddaigne de Lopez Ruys, la Toralva se mit tout
 coup  l'aimer et cent fois plus que celui-ci n'avait jamais fait.

Voil bien le naturel des femmes, interrompit don Quichotte; elles
ddaignent qui les aime, et elles aiment qui les ddaigne. Continue.

Il arriva donc, reprit Sancho, que le berger partit, poussant ses
chvres devant lui, et s'acheminant par les plaines de l'Estramadure,
droit vers le royaume de Portugal. La Toralva, ayant appris cela, se mit
 sa poursuite. Elle le suivait de loin, pieds nus, un bourdon  la
main, et portant  son cou un petit sac, o il y avait,  ce qu'on
prtend, un morceau de miroir, la moiti d'un peigne, avec une petite
bote de fard pour le visage. Mais il y avait ce qu'il y avait, peu
importe quant  prsent.

Finalement, le berger arriva avec ses chvres sur le bord du Guadiana, 
l'endroit o le fleuve sortait presque de son lit. Du ct o il tait,
il n'y avait ni barque, ni batelier, ni personne pour le passer lui et
son troupeau, ce dont il mourait d'angoisse, parce qu'il sentait la
Toralva sur ses talons, et qu'elle l'aurait fait enrager avec ses
prires et ses larmes. En regardant de tous cts, il aperut un pcheur
qui avait un tout petit bateau, mais si petit qu'il ne pouvait contenir
qu'un homme et une chvre. Comme il n'y avait pas  balancer, il fait
march avec lui pour le passer ainsi que ses trois cents chvres. Le
pcheur amne le bateau, et passe une chvre; il revient et en passe une
autre; il revient encore et en passe une troisime. Que Votre Grce
veuille bien faire attention au nombre de chvres qu'il passait sur
l'autre rive; car s'il vous en chappe une seule, je ne rponds de rien,
et mon histoire s'arrtera tout net. Or, la rive, de ce ct, tait
glissante et escarpe, ce qui faisait que le pcheur mettait beaucoup de
temps  chaque voyage. Avec tout cela, il allait toujours, passait une
chvre, puis une autre, et une autre encore.

Que ne dis-tu qu'il les passa toutes, interrompit don Quichotte, sans le
faire aller et venir de la sorte! tu n'auras pas achev demain de
passer tes chvres.

Combien Votre Grce croit-elle qu'il y en a de passes  cette heure?
demanda Sancho.

Et qui diable le saurait? rpondit don Quichotte: penses-tu que j'y aie
pris garde?

Eh bien, voil ce que j'avais prvu, reprit Sancho; vous n'avez pas
voulu compter, et voil mon conte fini; il n'y a plus moyen de
continuer.

Est-il donc si ncessaire, dit don Quichotte, de savoir le compte des
chvres qui sont passes, que s'il en manque une tu ne puisses continuer
ton rcit?

Oui, seigneur, rpondit Sancho; et du moment que je vous ai demand
combien il y avait de chvres passes, et que vous avez rpondu que vous
n'en saviez rien, ds ce moment j'ai oubli tout ce qui me restait 
dire, et par ma foi, c'est grand dommage, car c'tait le meilleur.

Ton histoire est donc finie? dit don Quichotte.

Aussi finie que la vie de ma mre, reprit Sancho.

En vrit, Sancho, continua notre chevalier, voil bien le plus trange
conte, et la plus bizarre manire de raconter qu'il soit possible
d'imaginer. Mais qu'attendre de ton esprit? ce vacarme continuel t'aura
sans doute brouill la cervelle?

Cela se pourrait, rpondit Sancho; mais quant au conte, je sais qu'il
finit toujours l o manque le compte des chvres.

Qu'il finisse o il pourra, dit don Quichotte; voyons maintenant si mon
cheval voudra marcher; et il se mit  repiquer Rossinante qui se remit 
faire des sauts, mais sans bouger de place, tant il tait bien attach.

En ce moment, soit que la fracheur du matin comment  se faire
sentir, soit que Sancho et mang la veille quelque chose de laxatif,
soit plutt que la nature oprt toute seule, notre cuyer se sentit
press d'un fardeau dont il tait malais qu'un autre le soulaget; mais
le pauvre diable avait si grand'peur, qu'il n'osait s'loigner tant soit
peu. Il lui fallait pourtant apporter remde  un mal que chaque minute
de retard rendait plus incommode; aussi, pour tout concilier, il retira
doucement la main droite dont il tenait l'aron de la selle de son
matre, et se mettant  son aise du mieux qu'il put, il dtacha
l'aiguillette qui retenait ses chausses, lesquelles tombant sur ses
talons lui restrent aux pieds comme des entraves; ensuite il releva sa
chemise, et mit  l'air les deux moitis d'un objet qui n'tait pas de
mince encolure. Cela fait, il crut avoir achev le plus difficile; mais
quand il voulut essayer le reste, serrant les dents, pliant les paules
et retenant son haleine, il ne put s'empcher de produire certain bruit
dont le son tait fort diffrent de celui qui les importunait depuis si
longtemps.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Fais-moi quelque conte, lui dit don Quichotte (p. 87).]

Qu'est-ce que j'entends? demanda brusquement don Quichotte.

Je ne sais, seigneur, rpondit Sancho. Vous verrez que ce sera quelque
nouvelle diablerie, car les aventures ne commencent jamais pour peu.

Notre hros s'en tant heureusement tenu l, Sancho fit une nouvelle
tentative, qui cette fois eut un succs tel que sans avoir caus le
moindre bruit il se trouva dlivr du plus lourd fardeau qu'il et port
de sa vie. Mais comme don Quichotte n'avait pas le sens de l'odorat
moins dlicat que celui de l'oue, et que d'ailleurs Sancho tait  son
ct, certaines vapeurs montant presque en ligne droite ne manqurent
pas de lui rvler ce qui se passait. A peine en fut-il frapp, que se
serrant le nez avec les doigts: Sancho, lui dit-il, il me semble que tu
as grand'peur.

Cela se peut, rpondit Sancho, et pourquoi Votre Grce s'en
aperoit-elle plutt  cette heure qu'auparavant.

C'est, reprit notre chevalier, que tu ne sentais pas si fort, et ce
n'est pas l'ambre que tu sens.

Peut-tre bien, dit Sancho, mais ce n'est pas ma faute; aussi pourquoi
me tenir  pareille heure dans un lieu comme celui-ci?

loigne-toi de trois ou quatre pas, reprit don Quichotte, et dsormais
fais attention  ta personne et  ce que tu dois  la mienne; je vois
bien que la trop grande familiarit dont j'use avec toi est cause de ce
manque de respect.

Je gagerais, rpliqua Sancho, que Votre Grce s'imagine que j'ai fait
quelque chose qui ne doit pas se faire.

Assez, assez, repartit don Quichotte; il n'est pas bon d'appuyer
l-dessus.

Ce fut en ces entretiens et autres semblables que notre chevalier et son
cuyer passrent la nuit. Ds que ce dernier vit le jour prt  poindre,
il releva ses chausses, et dlia doucement les jambes de Rossinante,
qui, se sentant libre, se mit  frapper plusieurs fois la terre des
pieds de devant; quant  des courbettes, c'tait pour lui fruit dfendu.
Son matre, le voyant en tat de marcher, en conut le prsage qu'il
tait temps de commencer cette grande aventure.

Le jour achevait de paratre, et alors les objets pouvant se distinguer,
don Quichotte vit qu'il tait dans un bois de chtaigniers, mais
toujours sans pouvoir deviner d'o venait ce bruit qui ne cessait point.
Sans plus tarder, il rsolut d'en aller reconnatre la cause; et faisant
sentir l'peron  Rossinante pour achever de l'veiller, il dit encore
une fois adieu  son cuyer, en lui ritrant l'ordre de l'attendre
pendant trois jours, et, s'il tardait davantage, de tenir pour certain
qu'il avait perdu la vie en affrontant ce terrible danger, il lui rpta
ce qu'il devait aller dire de sa part  sa dame Dulcine; enfin il
ajouta que pour ce qui tait du payement de ses gages, il ne s'en mt
point en peine, parce qu'avant de partir de sa maison il y avait pourvu
par son testament. Mais, continua-t-il, s'il plat  Dieu que je sorte
sain et sauf de cette prilleuse affaire et que les enchanteurs ne s'en
mlent point, sois bien assur, mon enfant, que le moins que tu puisses
esprer, c'est l'le que je t'ai promise.

A ce discours, Sancho se mit  pleurer, jurant  son matre qu'il tait
prt  le suivre dans cette maudite aventure, dt-il n'en jamais
revenir. Ces pleurs et cette honorable rsolution, qui montrent que
Sancho tait bien n et tout au moins vieux chrtien, dit l'auteur de
cette histoire, attendrirent si fort don Quichotte, que pour ne pas
laisser paratre de faiblesse, il marcha sur-le-champ du ct o
l'appelait le bruit de ces grands coups; et Sancho le suivit  pied,
tirant par le licou son ne; ternel compagnon de sa mauvaise fortune.

Aprs avoir march quelque temps, ils arrivrent dans un pr bord de
rochers, du haut desquels tombait le torrent qu'ils avaient d'abord
entendu. Au pied de ces rochers se trouvaient quelques mauvaises
cabanes, plutt semblables  des masures qu' des habitations, et l ils
commencrent  reconnatre d'o venaient ces coups qui ne
discontinuaient point. Tant de bruit, et si proche, parut troubler
Rossinante; mais notre chevalier, le flattant de la main et de la voix,
s'approcha peu  peu des masures, se recommandant de toute son me  sa
dame Dulcine, la suppliant de lui tre en aide et priant Dieu de ne
point l'oublier. Quant  Sancho, il n'avait garde de s'loigner de son
matre, et, le cou tendu, il regardait entre les jambes de Rossinante,
s'efforant de dcouvrir ce qui lui causait tant de peur. A peine
eurent-ils fait encore cent pas, qu'ayant dpass une pointe de rocher,
ils virent enfin d'o venait tout ce tintamarre qui les tenait dans de
si tranges alarmes. Que cette dcouverte, lecteur, ne te cause ni
regret ni dpit: c'tait tout simplement six marteaux  foulon, qui
n'avaient pas cess de battre depuis la veille.

A cette vue, don Quichotte resta muet. Sancho le regarda, et le vit la
tte baisse sur la poitrine comme un homme confus et constern. Don
Quichotte  son tour regarda Sancho, et, lui voyant les deux joues
enfles comme un homme qui crve d'envie de rire, il ne put, malgr son
dsappointement, s'empcher de commencer lui-mme: de sorte que
l'cuyer, ravi que son matre et donn le signal, laissa partir sa
gaiet, et cela d'une faon si dmesure, qu'il fut oblig de se serrer
les ctes avec les poings pour n'en pas suffoquer. Quatre fois il
s'arrta, et quatre fois il recommena avec la mme force; mais, ce qui
acheva de faire perdre patience  don Quichotte, ce fut lorsque Sancho
alla se planter devant lui, et en le contrefaisant d'un air goguenard,
lui dit: Apprends, ami Sancho, que le ciel m'a fait natre pour ramener
l'ge d'or dans ce maudit sicle de fer:  moi sont rserves les
grandes actions et les prilleuses aventures..... et il allait
continuer de plus belle, quand notre chevalier, trop en colre pour
souffrir que son cuyer plaisantt si librement, lve sa lance, et lui
en applique sur les paules deux coups tels que s'ils lui fussent aussi
bien tombs sur la tte, il se trouvait dispens de payer ses gages, si
ce n'est  ses hritiers.

Sancho, voyant le mauvais succs de ses plaisanteries et craignant que
son matre ne recomment, lui dit avec une contenance humble et d'un
ton tout contrit: Votre Grce veut-elle donc me tuer? ne voit-elle pas
que je plaisante?

C'est parce que vous raillez que je ne raille pas, moi, reprit don
Quichotte. Rpondez, mauvais plaisant; si cette aventure avait t
vritable aussi bien qu'elle ne l'tait pas, n'ai-je pas montr tout le
courage ncessaire pour l'entreprendre et la mener  fin? Suis-je
oblig, moi qui suis chevalier, de connatre tous les sons que
j'entends, et de distinguer s'ils viennent ou non de marteaux  foulon,
surtout si je n'ai jamais vu de ces marteaux? c'est votre affaire 
vous, misrable vilain qui tes n au milieu de ces sortes de choses:
Supposons un seul instant que ces six marteaux soient autant de gants,
donnez-les-moi  combattre l'un aprs l'autre, ou tous ensemble, peu
m'importe; oh! alors, si je ne vous les livre pieds et poings lis,
raillez tant qu'il vous plaira.

Seigneur, rpondit Sancho, je confesse que j'ai eu tort, je le sens
bien; mais, dites-moi, maintenant que nous sommes quittes et que la paix
est faite entre nous (Dieu puisse vous tirer sain et sauf de toutes les
aventures comme il vous a tir de celle-ci!), n'y a-t-il pas de quoi
faire un bon conte de la frayeur que nous avons eue? moi, du moins; car,
je le sais, la peur n'est pas de votre connaissance.

Je conviens, dit don Quichotte, que dans ce qui vient de nous arriver il
y a quelque chose de plaisant, et qui prte  rire; cependant il me
semble peu sage d'en parler, tout le monde ne sachant pas prendre les
choses comme il faut, ni en faire bon usage.

Par ma foi, seigneur, reprit Sancho, on ne dira pas cela de Votre Grce.
Peste! Vous savez joliment prendre la lance et vous en servir comme il
faut except pourtant lorsque, visant  la tte, vous donnez sur les
paules; car si je n'eusse fait un mouvement de ct, j'en tenais de la
bonne faon. Au reste, n'en parlons plus: tout s'en ira  la premire
lessive; d'ailleurs, qui aime bien chtie bien, sans compter qu'un bon
matre, quand il a dit une injure  son valet, ne manque jamais de lui
donner des chausses. J'ignore ce qu'il donne aprs des coups de gaule;
mais je pense que les chevaliers errants donnent au moins  leurs
cuyers des les ou quelques royaumes en terre ferme.

La chance pourrait finir par si bien tourner, reprit don Quichotte, que
ce que tu viens de dire ne tardt pas  se raliser. En attendant,
pardonne-moi le pass: tu sais que l'homme n'est pas matre de son
premier mouvement. Cependant, afin que tu ne t'mancipes plus 
l'avenir, je dois t'apprendre une chose; c'est que, dans tous les livres
de chevalerie que j'ai lus, et certes ils sont en assez bon nombre, je
n'ai jamais trouv d'cuyer qui ost parler devant son matre aussi
librement que tu le fais; et, en cela, nous avons tort tous deux, toi,
de n'avoir pas assez de respect pour moi, et moi, de ne pas me faire
assez respecter. L'cuyer d'Amadis, Gandalin, qui devint comte de l'le
Ferme, ne parlait jamais  son seigneur que le bonnet  la main, la tte
baisse, et le corps inclin, _more turquesco_,  la manire des Turcs.
Mais que dirons-nous de cet cuyer de don Galaor, Gasabal, lequel fut si
discret que, pour instruire la postrit de son merveilleux silence,
l'auteur ne le nomme qu'une seule fois dans cette longue et vridique
histoire. Ce que je viens de dire, Sancho, c'est afin de te faire sentir
la distance qui doit exister entre le matre et le serviteur. Ainsi,
vivons dsormais dans une plus grande rserve, et sans prendre, comme on
dit, trop de corde; car, enfin, de quelque manire que je me fche, ce
sera toujours tant pis pour la cruche. Les rcompenses que je t'ai
promises arriveront en leur temps; et fallt-il s'en passer, les gages
au moins ne manqueront pas.

Tout ce que vous dites, seigneur, est trs-bien dit, rpliqua Sancho;
mais, si par hasard le temps des rcompenses n'arrivait point et qu'on
dt s'en tenir aux gages, apprenez-moi, je vous prie, ce que gagnait un
cuyer de chevalier errant: faisait-il march au mois, ou  la journe?

Jamais on n'a vu ces sortes d'cuyers tre  gages, mais  merci,
rpondit don Quichotte. Si je t'ai assign des gages dans mon testament,
c'est qu'on ne sait pas ce qui peut arriver; et comme dans les temps
calamiteux o nous vivons, tu parviendrais peut-tre difficilement 
prouver ma chevalerie, je n'ai pas voulu que pour si peu de chose mon
me ft en peine dans l'autre monde. Nous avons assez d'autres travaux
ici-bas, mon pauvre ami, car tu sauras qu'il n'y a gure de mtier plus
scabreux que celui de chercheur d'aventures.

Je le crois, reprit Sancho, puisqu'il a suffi du bruit de quelques
marteaux  foulon pour troubler l'me d'un errant aussi valeureux que
l'est Votre Grce; aussi soyez bien certain qu' l'avenir je ne rirai
plus quand il s'agira de vos affaires, et que maintenant je n'ouvrirai
la bouche que pour vous honorer comme mon matre et mon vritable
seigneur.

C'est le moyen que tu vives longuement sur la terre, dit don Quichotte,
car aprs les pres et les mres, ce qu'on doit respecter le plus ce
sont les matres, car ils en tiennent lieu.




CHAPITRE XXI

QUI TRAITE DE LA CONQUTE DE L'ARMET DE MAMBRIN, ET D'AUTRES CHOSES
ARRIVES A NOTRE INVINCIBLE CHEVALIER


En ce moment, il commena  tomber un peu de pluie. Sancho et bien
voulu se mettre  couvert dans les moulins  foulon, mais don
Quichotte, depuis le tour qu'ils lui avaient jou, les avait pris en si
grande aversion, que jamais il ne voulut consentir  y mettre le pied.
Changeant donc de chemin, il en trouva bientt  droite un semblable 
celui qu'ils avaient parcouru le jour prcdent.

[Illustration: Sancho fut oblig de se serrer les ctes avec les deux
poings (p. 91).]

A peu de distance don Quichotte aperut un cavalier qui portait sur sa
tte un objet brillant comme de l'or. Aussitt se tournant vers Sancho:
Ami, lui dit-il, sais-tu bien qu'il n'y a rien de si vrai que les
proverbes? ce sont autant de maximes tires de l'exprience mme. Mais
cela est surtout vrai du proverbe qui dit: Quand se ferme une porte, une
autre s'ouvre. En effet, si la fortune nous ferma hier soir la porte de
l'aventure que nous cherchions, en nous abusant avec ces maudits
marteaux, voil maintenant qu'elle nous ouvre  deux battants la porte
d'une aventure meilleure et plus certaine. Si je ne parviens pas  en
trouver l'entre, ce sera ma faute; car ici il n'y a ni vacarme inconnu
qui m'en impose, ni obscurit que j'en puisse accuser. Je dis cela parce
que, sans aucun doute, je vois venir droit  nous un homme qui porte
sur sa tte cet armet de Mambrin  propos duquel j'ai fait le serment
que tu dois te rappeler.

Seigneur, rpondit Sancho, prenez garde  ce que vous dites, et plus
encore  ce que vous allez faire. Ne serait-ce point ici d'autres
marteaux  foulon, qui achveraient de nous fouler et de nous marteler
le bon sens?

Maudits soient tes marteaux! dit don Quichotte; quel rapport ont-ils
avec un armet?

Je n'en sais rien, reprit Sancho; mais si j'osais parler comme j'en
avais l'habitude, peut-tre convaincrais-je Votre Grce qu'elle pourrait
bien se tromper.

Et comment puis-je me tromper, tratre mticuleux? dit don Quichotte: ne
vois-tu pas venir droit  nous, mont sur un cheval gris pommel, ce
chevalier qui porte sur sa tte un armet d'or?

Ce que je vois et revois, reprit Sancho, c'est un homme mont sur un ne
gris brun, et qui a sur la tte je ne sais quoi de luisant.

Eh bien, ce je ne sais quoi, c'est l'armet de Mambrin, rpliqua don
Quichotte. Range-toi de ct et me laisse seul: tu vas voir comment, en
un tour de main, je mettrai fin  cette aventure et resterai matre de
ce prcieux armet.

Me mettre  l'cart n'est pas chose difficile, rpliqua Sancho; mais,
encore une fois, Dieu veuille que ce ne soit pas une nouvelle espce de
marteaux  foulon.

Mon ami, repartit vivement don Quichotte, je vous ai dj dit que je ne
voulais plus entendre parler de marteaux ni de foulons, et je jure
par... que si dsormais vous m'en rompez la tte, je vous foulerai l'me
dans le corps, de faon qu'il vous en souviendra.

Sancho se tut tout court, craignant que son matre n'accomplt le
serment qu'il venait de prononcer avec une nergie singulire.

Or voici ce qu'taient cet armet, ce cheval et ce chevalier
qu'apercevait don Quichotte. Dans les environs il y avait deux villages,
dont l'un tait si petit qu'il ne s'y trouvait point de barbier; aussi
le barbier du grand village, qui se mlait un peu de chirurgie, servait
pour tous les deux. Dans le plus petit de ces villages, un homme ayant
eu besoin d'une saigne et un autre de se faire faire la barbe, le
barbier s'y acheminait  cette intention. Se trouvant surpris par la
pluie, il avait mis son plat  barbe sur sa tte pour garantir son
chapeau; et comme le bassin tait de cuivre tout battant neuf, on le
voyait reluire d'une demi-lieue. Cet homme montait un bel ne gris,
ainsi que l'avait fort bien remarqu Sancho; mais tout cela pour don
Quichotte tait un chevalier mont sur un cheval gris pommel, avec un
armet d'or sur sa tte, car il accommodait tout  sa fantaisie
chevaleresque. Il courut donc sur le barbier bride abattue et la lance
basse, rsolu de le percer de part en part. Quand il fut sur le point de
l'atteindre: Dfends-toi, lui cria-t-il, chtive crature, ou rends-moi
de bonne grce ce qui m'appartient.

En voyant fondre si brusquement sur lui cette espce de fantme, le
barbier ne trouva d'autre moyen d'esquiver la rencontre que de se
laisser glisser  terre, o il ne fut pas plus tt que, se relevant
prestement, il gagna la plaine avec plus de vitesse qu'un daim, sans nul
souci de son ne ni du bassin.

C'tait tout ce que dsirait don Quichotte, qui se retourna vers son
cuyer et lui dit en souriant: Ami, le paen n'est pas bte; il imite le
castor auquel son instinct apprend  chapper aux chasseurs en se
coupant ce qui les anime  sa poursuite: ramasse cet armet.

Par mon me, le bassin n'est pas mauvais, dit Sancho en soupesant le
prtendu casque; il vaut une piastre comme un maravdis. Puis il le
tendit  son matre, qui voulut incontinent le mettre sur sa tte; et
comme, en le tournant de tous cts pour trouver l'enchssure, il n'en
pouvait venir  bout: Celui pour qui cet armet fut forg, dit notre
hros, devait avoir une bien grosse tte; le pis, c'est qu'il en manque
la moiti.

Quand il entendit donner le nom d'armet  un plat  barbe, Sancho ne put
s'empcher de rire; mais, se rappelant les menaces de son matre, il
s'arrta  moiti chemin.

De quoi ris-tu, Sancho? lui demanda don Quichotte.

Je ris, rpondit l'cuyer, de la grosse tte que devait avoir le premier
possesseur de cet armet, qui ressemble si parfaitement  un bassin de
barbier.

Sais-tu ce que je pense? reprit don Quichotte. Cet armet sera sans doute
tomb entre les mains de quelque ignorant, incapable d'en apprcier la
valeur; comme c'est de l'or le plus pur, il en aura fondu la moiti pour
en faire argent, puis avec le reste il a compos ceci, qui, en effet,
ressemble assez, comme tu le dis,  un bassin de barbier. Mais que
m'importe  moi qui en connais le prix? Au premier village o nous
rencontrerons une forge, je le ferai remettre en tat, et j'affirme
qu'alors il ne le cdera pas mme  ce fameux casque que Vulcain fourbit
un jour pour le dieu de la guerre. En attendant je le porterai tel qu'il
est: il vaudra toujours mieux que rien, et dans tous les cas il sera bon
contre les coups de pierre.

Oui, dit Sancho, pourvu qu'elles ne soient pas lances avec une fronde,
comme dans cette bataille entre les deux armes, quand on vous rabota si
bien les mchoires et qu'on mit en pices la burette o vous portiez ce
breuvage qui faillit me faire vomir les entrailles.

C'est un malheur facile  rparer, reprit don Quichotte, puisque j'en ai
la recette en ma mmoire.

Moi aussi, rpondit Sancho; mais s'il m'arrive jamais de composer ce
maudit breuvage et encore moins d'en goter, que ma dernire heure soit
venue. D'ailleurs, je me promets de fuir toutes les occasions d'en avoir
besoin: car dsormais je suis bien rsolu d'employer mes cinq sens 
m'viter d'tre bless; comme aussi je renonce de bon coeur  blesser
personne. Pour ce qui est d'tre bern encore une fois, je n'oserais en
jurer; ce sont des accidents qu'on ne peut gure prvenir, et quand ils
arrivent, ce qu'il y a de mieux  faire, c'est de plier les paules, de
retenir son souffle, et de se laisser aller les yeux ferms o le sort
et la couverture vous envoient.

Tu es un mauvais chrtien, Sancho, dit don Quichotte; jamais tu
n'oublies une injure; apprends qu'il est d'un coeur noble et gnreux de
mpriser de semblables bagatelles. Car enfin, de quel pied boites-tu, et
quelle cte t'a-t-on brise, pour te rappeler cette plaisanterie avec
tant d'amertume? Aprs tout, ce ne fut qu'un passe-temps; si je ne
l'avais ainsi considr moi-mme, je serais retourn sur mes pas, et
j'en aurais tir une vengeance encore plus clatante que les Grecs n'en
tirrent de l'enlvement de leur Hlne, qui, ajouta-t-il avec un long
soupir, n'aurait pas eu cette grande rputation de beaut, si elle ft
venue en ce temps-ci, ou que ma Dulcine et vcu dans le sien.

Eh bien, dit Sancho, que l'affaire passe pour une plaisanterie, puisque
aprs tout il n'y a pas moyen de s'en venger; quant  moi, je sais fort
bien  quoi m'en tenir, et je m'en souviendrai tant que j'aurai des
paules. Mais laissons cela; maintenant, seigneur, dites-moi, je vous
prie, qu'allons-nous faire de ce cheval gris pommel, qui m'a tout l'air
d'un ne gris brun, et qu'a laiss sans matre ce pauvre diable que vous
avez renvers? Car  la manire dont il a pris la clef des champs, je
crois qu'il n'a gure envie de revenir le chercher, et par ma barbe le
grison n'est pas mauvais.

Il n'est pas dans mes habitudes de dpouiller les vaincus, rpondit don
Quichotte, et les rgles de la chevalerie interdisent de les laisser
aller  pied,  moins toutefois que le vainqueur n'ait perdu son cheval
dans le combat, auquel cas il peut prendre le cheval du vaincu, comme
conquis de bonne guerre. Ainsi donc, Sancho, laisse l ce cheval ou cet
ne, comme tu voudras l'appeler; son matre ne manquera pas de venir le
reprendre ds que nous nous serons loigns.

Je voudrais bien pourtant emmener cette bte, reprit Sancho, ou du moins
la troquer contre la mienne, qui ne me parat pas  moiti si bonne.
Peste! que les rgles de la chevalerie sont troites, si elles ne
permettent pas seulement de troquer un ne contre un ne! Au moins il ne
doit pas m'tre dfendu de troquer le harnais.

Le cas est douteux, dit don Quichotte; cependant, jusqu' plus ample
information, je pense que tu peux faire l'change, pourvu seulement que
tu en aies un pressant besoin.

Aussi pressant que si c'tait pour moi-mme, rpondit Sancho.

L-dessus, usant de la permission de son matre, Sancho opra l'change
du harnais, _mutatio capparum_, comme on dit, ajustant celui du barbier
sur son ne, qui lui en parut une fois plus beau, et meilleur de moiti.

Cela fait, ils djeunrent des restes de leur souper, et burent de l'eau
du ruisseau qui venait des moulins  foulon, sans que jamais don
Quichotte pt se rsoudre  regarder de ce ct, tant il conservait
rancune de ce qui lui tait arriv. Aprs un lger repas, ils
remontrent sur leurs btes, et sans s'inquiter du chemin, ils se
laissrent guider par Rossinante, que l'ne suivait toujours de la
meilleure amiti du monde. Puis ils gagnrent insensiblement la grande
route, qu'ils suivirent  l'aventure, n'ayant pour le moment aucun
dessein arrt.

Tout en cheminant, Sancho dit  son matre:

Seigneur, Votre Grce veut-elle bien me permettre de causer tant soit
peu avec elle? car, depuis qu'elle me l'a dfendu, quatre ou cinq bonnes
choses m'ont pourri dans l'estomac, et j'en ai prsentement une sur le
bout de la langue  laquelle je souhaiterais une meilleure fin.

Parle, mais sois bref, rpondit don Quichotte; les longs discours sont
ennuyeux.

Eh bien, seigneur, continua Sancho, aprs avoir considr la vie que
nous menons, je dis que toutes ces aventures de grands chemins et de
forts sont fort peu de chose, car, si prilleuses qu'elles soient,
elles ne sont vues ni sues de personne, et j'ajoute que vos bonnes
intentions et vos vaillants exploits sont autant de bien perdu, dont il
ne nous reste ni honneur ni profit. Il me semble donc, sauf meilleur
avis de Votre Grce, qu'il serait prudent de nous mettre au service de
quelque empereur, ou de quelque autre grand prince qui et avec ses
voisins une guerre, dans laquelle vous pourriez faire briller votre
valeur et votre excellent jugement; car enfin au bout de quelque temps
il faudrait bien de toute ncessit qu'on nous rcompenst, vous et moi,
chacun selon notre mrite, s'entend; sans compter que maints
chroniqueurs prendraient soin d'crire les prouesses de Votre Grce,
afin d'en perptuer la mmoire. Pour ce qui est des miennes, je n'en
parle pas, sachant qu'il ne faut pas les mesurer  la mme aune:
quoique, en fin de compte, si c'est l'usage d'crire les prouesses des
cuyers errants, je ne vois pas pourquoi il ne serait pas fait mention
de moi comme de tout autre.

Tu n'as pas mal parl, dit don Quichotte. Mais avant d'en arriver l il
faut d'abord faire ses preuves, chercher les aventures; parce qu'alors
le chevalier tant connu par toute la terre, s'il vient  se prsenter 
la cour de quelque grand monarque,  peine aura-t-il franchi les portes
de la ville, aussitt les petits garons de l'endroit se prcipiteront
sur ses pas en criant: Voici venir le chevalier du Soleil, ou du
Serpent, ou de tout autre emblme sous lequel il sera connu pour avoir
accompli des prouesses incomparables. C'est lui, dira-t-on, qui a
vaincu, en combat singulier, le gant Brocambruno l'indomptable, c'est
lui qui a dlivr le grand Mameluk de Perse du long enchantement o il
tait retenu depuis prs de neuf cents ans. Si bien qu'au bruit des
hauts faits du chevalier, le roi ne pourra se dispenser de paratre aux
balcons de son palais, et reconnaissant tout d'abord le nouveau venu 
ses armes, ou  la devise de son cu, il ordonnera aux gens de sa cour
d'aller recevoir la fleur de la chevalerie. C'est alors  qui
s'empressera d'obir, et le roi lui-mme voudra descendre la moiti des
degrs pour serrer plus tt entre ses bras l'illustre inconnu, en lui
donnant au visage le baiser de paix; puis le prenant par la main, il le
conduira aux appartements de la reine, o se trouvera l'infante sa
fille, qui doit tre la plus accomplie et la plus belle personne du
monde.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Or voici ce qu'taient cet armet, ce cheval et ce chevalier (p. 94).]

Une fois l'infante et le chevalier en prsence, l'infante jettera les
yeux sur le chevalier et le chevalier sur l'infante, et ils se
paratront l'un  l'autre une chose divine plutt qu'humaine; alors,
sans savoir pourquoi ni comment, ils se trouveront subitement embrass
d'amour et n'ayant qu'une seule inquitude, celle de savoir par quels
moyens ils pourront se dcouvrir leurs peines. Le chevalier sera conduit
ensuite dans un des plus beaux appartements du palais, o, aprs l'avoir
dbarrass de ses armes, on lui prsentera un manteau d'carlate, tout
couvert d'une riche broderie; et s'il avait bonne mine sous son armure,
juge de ce qu'il paratra en habit de courtisan. La nuit venue, il
soupera avec le roi, la reine et l'infante. Pendant le repas, et sans
qu'on s'en aperoive, il ne quittera pas des yeux la jeune princesse;
elle aussi le regardera  la drobe, sans faire semblant de rien, parce
que c'est, comme je te l'ai dj dit, une personne pleine d'esprit et de
sens. Le repas achev, on verra entrer tout  coup dans la salle du
festin un hideux petit nain, suivi d'une trs-belle dame accompagne de
deux gants, laquelle dame proposera une aventure imagine par un ancien
sage, et si difficile  accomplir que celui qui en viendra  bout sera
tenu pour le meilleur chevalier de la terre. Aussitt le roi voudra que
les chevaliers de sa cour en fassent l'preuve; mais fussent-ils cent
fois plus nombreux, tous y perdront leur peine, et seul le nouveau venu
pourra la mettre  fin, au grand accroissement de sa gloire, et au grand
contentement de l'infante, qui s'estimera trop heureuse d'avoir mis ses
penses en si haut lieu.

Le bon de l'affaire, c'est que ce roi ou prince est engag dans une
grande guerre contre un de ses voisins. Aprs quelques jours passs dans
son palais, le chevalier lui demande la permission de le servir dans
ladite guerre; le roi la lui accorde de bonne grce, et le chevalier lui
baise courtoisement la main, pour le remercier de la faveur qui lui est
octroye. Cette mme nuit il prend cong de l'infante,  la fentre
grille de ce jardin o il lui a dj parl plusieurs fois, grce  la
complaisance d'une demoiselle, mdiatrice de leurs amours,  qui la
princesse confie tous ses secrets. Le chevalier soupire, l'infante
s'vanouit; la confidente s'empresse de lui jeter de l'eau au visage, et
redoute de voir venir le jour, car elle serait au dsespoir que
l'honneur de sa matresse ret la moindre atteinte.

Bref, l'infante reprend connaissance, et prsente, aux travers des
barreaux ses blanches mains au chevalier, qui les couvre de baisers et
les baigne de larmes. Ils se concertent ensuite sur la manire dont ils
pourront se donner des nouvelles l'un de l'autre; l'infante supplie le
chevalier d'tre absent le moins longtemps possible; ce qu'il ne manque
pas de lui promettre avec mille serments. Il lui baise encore une fois
les mains, et s'attendrit de telle sorte, en lui faisant ses adieux,
qu'il est sur le point d'en mourir. Il se retire ensuite dans sa chambre
et se jette sur son lit, mais il lui est impossible de fermer l'oeil;
aussi, ds la pointe du jour est-il debout, afin d'aller prendre cong
du roi et de la reine. Il demande  saluer l'infante, mais la jeune
princesse lui fait rpondre qu'tant indispose elle ne peut recevoir de
visite; et comme il ne doute pas que son dpart n'en soit la vritable
cause, il en est si touch qu'il est tout prs de laisser clater
ouvertement son affliction.

La demoiselle confidente,  laquelle rien n'a chapp, va sur l'heure en
rendre compte  sa matresse, qu'elle trouve toute en larmes, parce que
son plus grand chagrin, dit-elle, est de ne pas savoir quel est ce
chevalier, s'il est ou non de sang royal. Mais comme on lui affirme
qu'on ne saurait unir tant de courtoisie  tant de vaillance,  moins
d'tre de race souveraine, cela console un peu la malheureuse princesse,
qui, pour ne donner aucun soupon au roi et  la reine, consent au bout
de quelques jours  reparatre en public.

Cependant le chevalier est parti; il combat, il dfait les ennemis du
roi, prend je ne sais combien de villes, et gagne autant de batailles;
aprs quoi il revient  la cour, et reparat devant sa matresse,
couvert de gloire; il la revoit  la fentre que tu sais, et l ils
arrtent ensemble que, pour rcompense de ses services, il la demandera
en mariage  son pre. Le roi refuse d'abord, parce qu'il ignore quelle
est la naissance du chevalier; mais l'infante, soit par un enlvement,
soit de toute autre manire, n'en devient pas moins son pouse, et le
pre finit par tenir cette union  grand honneur, car bientt on
dcouvre que son gendre est le fils d'un grand roi, de je ne sais plus
quel pays: on ne le trouve mme pas, je crois, sur la carte.

Peu aprs, le pre meurt: l'infante devient son hritire; voil le
chevalier roi. C'est alors qu'il songe  rcompenser son cuyer et tous
ceux qui ont contribu  sa haute fortune; aussi commence-t-il par
marier ledit cuyer avec une demoiselle de l'infante, celle sans doute
qui fut la confidente de leurs amours, et qui se trouve tre la fille
d'un des principaux personnages du royaume.

Voil justement ce que je demande, s'cria Sancho, et vogue la galre!
Par ma foi, seigneur, tout arrivera au pied de la lettre, pourvu que
Votre Grce conserve ce surnom de chevalier de la Triste-Figure.

N'en doute point, mon fils, rpliqua don Quichotte; voil le chemin que
suivaient les chevaliers errants, et c'est par l qu'un si grand nombre
sont devenus rois ou empereurs. Il ne nous reste donc plus qu' chercher
un roi chrtien ou paen qui soit en guerre avec son voisin, et qui ait
une belle fille. Mais nous avons le temps d'y penser, car, comme je te
l'ai dit, avant de se prsenter  la cour, il faut se faire un fonds de
renomme, afin d'y tre connu en arrivant. Entre nous cependant, une
chose m'inquite, et  laquelle je ne vois pas de remde, c'est, lorsque
j'aurai trouv ce roi et cette infante et acquis une renomme
incroyable, comment il pourra se faire que je sois de race royale, ou
pour le moins btard de quelque empereur; car, malgr tous mes exploits,
le roi ne consentira jamais sans cette condition  me donner sa fille,
de sorte qu'il est  craindre que pour si peu, je ne vienne  perdre ce
que la valeur de mon bras m'aura mrit. Pour gentilhomme, je le suis de
vieille race et bien connue pour telle; j'espre mme que le sage qui
doit crire mon histoire finira par dbrouiller si bien ma gnalogie,
que je me trouverai tout  coup arrire-petit-fils de roi.

A propos de cela, Sancho, je dois t'apprendre qu'il y a deux sortes de
races parmi les hommes. Les uns ont pour aeux des rois et des princes;
mais peu  peu le temps et la mauvaise fortune les ont fait dchoir, et
ils finissent en pointe comme les pyramides; les autres, au contraire,
quoique sortis de gens de basse extraction, n'ont cess de prosprer
jusqu' devenir de trs-grands seigneurs: de sorte que la seule
diffrence entre eux, c'est que les uns ont t et ne sont plus, et les
autres sont ce qu'ils n'taient pas. Aussi, je ne vois pas pourquoi, en
tudiant l'histoire de ma race, on ne parviendrait pas  dcouvrir que
je suis le sommet d'une de ces pyramides  base auguste, c'est--dire le
dernier rejeton de quelque empereur, ce qui alors devra dcider le roi,
mon futur beau-pre,  m'agrer sans scrupule pour gendre. Dans tous les
cas, l'infante m'aimera si perdument qu'en dpit de sa famille elle me
voudra pour poux, mon pre et-il t un portefaix: alors j'enlve la
princesse et l'emmne o bon me semblera, jusqu' ce que le temps ou la
mort aient apais le courroux de ses parents.

Par ma foi, vous avez raison, reprit Sancho; il n'est tel que de se
nantir soi-mme; et, comme disent certains vauriens,  quoi bon demander
de gr ce qu'on peut prendre de force? Mieux vaut saut de haies que
prires de bonnes mes; je veux dire que si le roi votre beau-pre ne
consent pas  vous donner sa fille, ce sera fort bien fait  Votre Grce
de l'enlever et de la transporter en lieu sr. Tout le mal que j'y
trouve, c'est qu'avant que la paix soit faite entre le beau-pre et le
gendre, et que vous jouissiez paisiblement du royaume, le pauvre cuyer,
dans l'attente des rcompenses, fonds sur lequel il ne trouverait
peut-tre pas  emprunter dix raux, court risque de n'avoir rien 
mettre sous la dent,  moins que la demoiselle confidente qui doit
devenir sa femme, ne plie bagage en mme temps que l'infante et qu'il ne
se console avec elle jusqu' ce que le ciel en ordonne autrement; car je
pense qu'alors son matre peut bien la lui donner pour lgitime pouse.

Et qui l'en empcherait? repartit don Quichotte.

S'il en est ainsi, dit Sancho, nous n'avons plus qu' nous recommander 
Dieu, et  laisser courir le sort l o il lui plaira de nous mener.

Dieu veuille, ajouta don Quichotte, que tout arrive comme nous
l'entendons l'un et l'autre; que celui qui s'estime peu, se donne pour
ce qu'il vaudra.

Ainsi soit-il, reprit Sancho; parbleu, je suis vieux chrtien, et cela
doit suffire pour tre comte.

Et quand tu ne le serais pas, dit don Quichotte, cela ne fait rien 
l'affaire; car, ds que je serai roi, j'aurai parfaitement le pouvoir de
t'anoblir sans que tu achtes la noblesse; une fois comte, te voil
gentilhomme, et alors, bon gr, mal gr, il faudra bien qu'on te traite
de Seigneurie.

Et pourquoi non? rpliqua Sancho; est-ce que je n'en vaux pas un autre?
par ma foi, on pourrait bien s'y tromper. J'ai dj eu l'honneur d'tre
bedeau d'une confrrie, et chacun disait qu'avec ma belle prestance et
ma bonne mine sous la robe de bedeau, je mritais d'tre marguillier.
Que sera-ce donc lorsque j'aurai un manteau ducal sur les paules ou que
je serai tout cousu d'or et de perles, comme un comte tranger? Je veux
qu'on vienne me voir de cent lieues.

Certes, tu auras fort bon air, dit don Quichotte: seulement il faudra
que tu te fasses souvent couper la barbe; car tu l'as si paisse et si
crasseuse, qu' moins d'y passer le rasoir tous les deux jours, on
reconnatra qui tu es  une porte d'arquebuse.

Et bien, qu' cela ne tienne, reprit Sancho; je prendrai un barbier 
gages, afin de l'avoir  la maison, et, dans l'occasion, je le ferai
marcher derrire moi comme l'cuyer d'un grand seigneur.

Comment sais-tu que les grands seigneurs mnent derrire eux leurs
cuyers? demanda don Quichotte.

Je vais vous le dire, rpondit Sancho. Il y a quelques annes je passai
environ un mois dans la capitale, et l je vis  la promenade un petit
homme[41], qu'on disait tre un grand seigneur, suivi d'un homme 
cheval, qui s'arrtait quand le seigneur s'arrtait, marchait quand il
marchait, ni plus ni moins que s'il et t son ombre. Je demandai
pourquoi celui-ci ne rejoignait pas l'autre, et allait toujours derrire
lui; on me rpondit que c'tait son cuyer, et que les grands avaient
l'habitude de se faire suivre ainsi. Je m'en souviens et je veux en user
de mme quand mon tour sera venu.

  [41] Cervantes fait allusion au duc d'Ossuna, dont on disait qu'il
  n'avait de petit que la taille.

Par ma foi, tu as raison, dit don Quichotte; et tu feras fort bien de
mener ton barbier  ta suite: toutes les modes n'ont pas t inventes
d'un seul coup, et tu seras le premier comte qui aura mis celle-l en
usage. D'ailleurs, l'office de barbier est bien au-dessus de celui
d'cuyer.

Pour ce qui est du barbier, reposez-vous-en sur moi, reprit Sancho; que
Votre Grce songe seulement  devenir roi, et  me faire comte.

Sois tranquille, dit don Quichotte, qui, levant les yeux, aperut ce que
nous dirons dans le chapitre suivant.




CHAPITRE XXII

COMMENT DON QUICHOTTE DONNA LA LIBERT A UNE QUANTIT DE MALHEUREUX
QU'ON MENAIT, MALGR EUX, OU ILS NE VOULAIENT PAS ALLER


Cid Hamet Ben-Engeli, auteur de cette grave, douce, pompeuse, humble et
ingnieuse histoire, raconte qu'aprs la longue et admirable
conversation que nous venons de rapporter, don Quichotte, levant les
yeux, vit venir sur le chemin qu'il suivait une douzaine d'hommes  pied
ayant des menottes aux bras et enfils comme les grains d'un chapelet
par une longue chane, qui les prenait tous par le cou. Ils taient
accompagns de deux hommes  cheval, et de deux  pied, les premiers
portant des arquebuses  rouet, et les seconds des piques et des pes.

Voil, dit Sancho en apercevant cette caravane, la chane des forats
qu'on mne servir le roi sur les galres.

[Illustration: Voil la chane des forats qu'on mne servir le roi sur
les galres (p. 100).]

Des forats? s'cria don Quichotte; est-il possible que le roi fasse
violence  quelqu'un?

Je ne dis pas cela, reprit Sancho; je dis que ce sont des gens qu'on a
condamns pour leurs crimes  servir le roi sur les galres.

En dfinitive, reprit don Quichotte, ces gens sont contraints, et ne
vont pas l de leur plein gr.

Oh! pour cela je vous en rponds, repartit Sancho.

Eh bien, dit don Quichotte, cela me regarde, moi dont la profession est
d'empcher les violences et de secourir les malheureux.

Faites attention, seigneur, continua Sancho, que la justice et le roi ne
font aucune violence  de semblables gens, et qu'ils n'ont que ce qu'ils
mritent.

En ce moment la bande passa si prs de don Quichotte, qu'il pria les
gardes, avec beaucoup de politesse, de vouloir bien lui apprendre pour
quel sujet ces pauvres diables marchaient ainsi enchans.

Ce sont des forats qui vont servir sur les galres du roi, rpondit un
des cavaliers; je ne sais rien de plus, et je ne crois pas qu'il soit
ncessaire que vous en sachiez davantage.

Vous m'obligeriez beaucoup, reprit don Quichotte, en me laissant
apprendre de chacun d'eux en particulier la cause de sa disgrce.

Il accompagna sa prire de tant de civilits, que l'autre cavalier lui
dit: Nous avons bien ici les sentences de ces misrables, mais il serait
trop long de les lire, et cela ne vaut pas la peine de dfaire nos
valises: questionnez-les vous-mme, ils vous satisferont, s'ils en ont
envie, car ces honntes gens ne se font pas plus prier pour raconter
leurs prouesses que pour les faire.

Avec cette permission, qu'il aurait prise de lui-mme si on la lui avait
refuse, don Quichotte s'approcha de la chane, et demanda  celui qui
marchait en tte pour quel pch il allait de cette triste faon.

C'est pour avoir t amoureux, rpondit-il.

Quoi! rien que pour cela? s'cria notre chevalier. Si on envoie les
amoureux aux galres, il y a longtemps que je devrais ramer.

Mes amours n'taient pas de ceux que suppose Votre Grce, reprit le
forat, j'aimais si fort une corbeille remplie de linge blanc, et je la
tenais embrasse si troitement que, sans la justice qui s'en mla, elle
serait encore entre mes bras. Pris sur le fait, on n'eut pas recours 
la question: je fus condamn, aprs avoir eu les paules chatouilles
d'une centaine de coups de fouet; mais quand j'aurai, pendant trois ans,
fauch le grand pr, j'en serai quitte.

Qu'entendez-vous par faucher le grand pr? demanda don Quichotte.

C'est ramer aux galres, rpondit le forat, qui tait un jeune homme
d'environ vingt-quatre ans, natif de Piedrahita.

Don Quichotte fit la mme question au suivant, qui ne rpondit pas un
seul mot, tant il tait triste et mlancolique; son camarade lui en
pargna la peine en disant:

Celui-l est un serin de Canarie; il va aux galres pour avoir trop
chant.

Comment! on envoie aussi les musiciens aux galres? dit don Quichotte.

Oui, seigneur, rpondit le forat, parce qu'il n'y a rien de plus
dangereux que de chanter dans le tourment.

J'avais toujours entendu dire: Qui chante, son mal enchante, repartit
notre chevalier.

C'est tout au rebours ici, rpliqua le forat: qui chante une fois,
pleure toute sa vie.

Par ma foi, je n'y comprends rien, dit don Quichotte.

Pour ces gens de bien, interrompit un des gardes, chanter dans le
tourment, signifie confesser  la torture. On a donn la question  ce
drle; il a fait l'aveu de son crime, qui tait d'avoir vol des
bestiaux; et, pour avoir confess, ou chant, comme ils disent, il a t
condamn  six ans de galres, outre deux cents coups de fouet qui lui
ont t compts sur-le-champ. Si vous le voyez triste et confus, c'est
que ses camarades le bafouent et le maltraitent pour n'avoir pas eu le
courage de souffrir et de nier: car, entre eux, ils prtendent qu'il n'y
a pas plus de lettres dans un _non_ que dans un _oui_, et qu'un accus
est bien heureux de tenir son absolution au bout de sa langue, quand il
n'y a pas de tmoin contre lui. Franchement, je trouve qu'ils n'ont pas
tout  fait tort.

C'est aussi mon avis, dit don Quichotte; et, passant au troisime, il
lui adressa la mme question.

Celui-ci, sans se faire tirer l'oreille, rpondit d'un ton dgag:

Moi je m'en vais pour cinq ans aux galres, faute de dix ducats.

J'en donnerai vingt de bon coeur pour vous en dispenser, dit don
Quichotte.

Il est un peu trop tard, repartit le forat; cela ressemble fort  celui
qui a sa bourse pleine au milieu de la mer, et qui meurt de faim faute
de pouvoir acheter ce dont il a besoin. Si j'avais eu en prison les
vingt ducats que vous m'offrez en ce moment, pour graisser la patte du
greffier, et pour aviver la langue de mon avocat, je serais  l'heure
qu'il est  me promener au beau milieu de la place de Zocodover 
Tolde, et non sur ce chemin, men en laisse comme un lvrier. Mais,
patience! chaque chose a son temps.

Le quatrime tait un vieillard de vnrable aspect, avec une longue
barbe blanche qui lui descendait sur la poitrine. Il se mit  pleurer
quand don Quichotte lui demanda ce qui l'avait amen l, et celui qui
suivait rpondit  sa place: Cet honnte barbon va servir le roi sur mer
pendant quatre ans, aprs avoir t promen en triomphe par les rues,
vtu magnifiquement.

Cela s'appelle, je crois, faire amende honorable, dit Sancho.

Justement, rpondit le forat, et c'est pour avoir t courtier
d'oreille et mme du corps tout entier; c'est--dire que ce gentilhomme
est ici en qualit de Mercure galant, et aussi pour quelques petits
grains de sorcellerie.

De ces grains-l, je n'ai rien  dire, reprit don Quichotte; mais s'il
n'avait t que messager d'amour, il ne mriterait pas d'aller aux
galres, si ce n'est pour tre fait gnral. L'emploi de messager
d'amour n'est pas ce qu'on imagine, et pour le bien remplir il faut tre
habile et prudent. Dans un tat bien rgl, c'est un office qui ne
devrait tre confi qu' des personnes de choix. Il serait bon, pour ces
sortes de charges, de crer des contrleurs et examinateurs comme il y
en a pour les autres; ceux qui les exercent devraient tre fixs  un
certain nombre, et prter serment: par l on viterait beaucoup de
dsordres provenant de ce que trop de gens se mlent du mtier, gens
sans intelligence, pour la plupart, sottes servantes, laquais et jeunes
pages, qui dans les circonstances difficiles ne savent plus reconnatre
leur main droite d'avec leur main gauche, et laissent geler leur soupe
dans le trajet de l'assiette  la bouche. Si j'en avais le temps, je
voudrais donner mes raisons du soin qu'il convient d'apporter dans le
choix des gens destins  un emploi de cette importance; mais ce n'est
pas ici le lieu. Quelque jour j'en parlerai  ceux qui peuvent y
pourvoir. Aujourd'hui je dirai seulement que ma peine  la vue de ce
vieillard, avec ses cheveux blancs et son vnrable visage, si durement
trait pour quelques messages d'amour, a quelque peu cess quand vous
avez ajout qu'il se mlait aussi de sorcellerie, quoiqu' dire vrai, je
sache bien qu'il n'y a ni charmes ni sortilges au monde qui puissent
influencer la volont, comme le pensent beaucoup d'esprits crdules.
Nous avons tous pleinement notre libre arbitre, contre lequel plantes
et enchantements ne peuvent rien. Ce que font quelques femmelettes par
simplicit, quelques fripons par fourberie, ce sont des breuvages, des
mixtures, au moyen desquels ils rendent les hommes fous en leur faisant
accroire qu'ils ont le secret de les rendre amoureux, tandis qu'il est,
je le rpte, impossible de contraindre la volont.

Cela est vrai, dit le vieillard, et pour ce qui est de la sorcellerie,
seigneur, je n'ai rien  me reprocher. Quant aux messages galants, j'en
conviens; mais je ne croyais pas qu'il y et le moindre mal  cela, je
voulais seulement que chacun ft heureux. Hlas! ma bonne intention
n'aura servi qu' m'envoyer dans un lieu d'o je pense ne plus revenir,
charg d'ans comme je suis, et souffrant d'une rtention d'urine qui ne
me laisse pas un moment de repos.

A ces mots le pauvre homme se remit  pleurer de plus belle, et Sancho
en eut tant de compassion, qu'il tira de sa poche une pice de quatre
raux et la lui donna.

Passant  un autre, don Quichotte lui demanda quel tait son crime. Le
forat rpondit d'un ton non moins dgag que ses camarades.

Je m'en vais aux galres pour avoir trop foltr avec deux de mes
cousines germaines, et mme avec deux autres cousines qui n'taient pas
les miennes. Bref, nous avons jou ensemble aux jeux innocents, et il
s'en est suivi un accroissement de famille tellement embrouill que le
plus habile gnalogiste aurait peine  s'y reconnatre. J'ai t
convaincu par preuves et tmoignages. Les protections me manquant,
l'argent aussi, je me suis vu sur le point de mourir d'un mal de gorge;
cependant je n'ai t condamn qu' six ans de galres: aussi n'en ai-je
point appel, crainte de pis. J'ai mrit ma peine; mais je me sens
jeune, la vie est longue, et avec le temps on vient  bout de tout.
Maintenant, seigneur, si Votre Grce veut secourir les pauvres gens,
qu'elle le fasse promptement. Dieu la rcompensera dans le ciel, et
nous le prierons ici-bas pour qu'il vous donne sant aussi bonne et vie
aussi longue que vous le mritez.

Ce dernier portait un habit d'tudiant, et un des gardes dit que c'tait
un beau parleur qui savait son latin.

Derrire tous ceux-l venait un homme d'environ trente ans, bien fait et
de bonne mine, si ce n'est qu'il louchait d'un oeil; il tait autrement
attach que les autres, car il portait au pied une chane si longue
qu'elle lui entourait tout le corps, puis deux anneaux de fer au cou,
l'un riv  la chane, et l'autre de ceux qu'on appelle PIED D'AMI, d'o
descendaient deux branches allant jusqu' la ceinture, et aboutissant 
deux menottes qui lui serraient si bien les bras, qu'il ne pouvait
porter les mains  sa bouche, ni baisser la tte jusqu' ses mains. Don
Quichotte demanda pourquoi celui-l tait plus maltrait que les autres.

Parce qu' lui seul il est plus criminel que tous les autres ensemble,
rpondit le garde; il est si hardi et si rus, que mme en cet tat nous
craignons qu'il ne nous chappe.

Quel crime a-t-il donc commis, s'il n'a point mrit la mort? dit don
Quichotte.

Il est condamn aux galres pour dix ans, reprit le commissaire, ce qui
quivaut  la mort civile. Au reste, il vous suffira de savoir que cet
honnte homme est le fameux Ginez de Passamont, autrement appel
Ginesille de Parapilla.

Doucement, s'il vous plat, seigneur commissaire, interrompit le forat,
et n'piloguons point sur nos noms et surnoms; je m'appelle Ginez et non
pas Ginesille; Passamont est mon nom de famille, et point du tout
Parapilla, comme il vous plat de m'appeler. Que chacun  la ronde
s'examine, et, quand on aura fait le tour, ce ne sera pas temps perdu.

Tais-toi, matre larron, dit le commissaire.

L'homme va comme il plat  Dieu, repartit Passamont; mais un jour on
saura si je m'appelle ou non Ginesille de Parapilla.

N'est-ce pas ainsi qu'on t'appelle, imposteur? dit le garde.

C'est vrai, rpondit Ginez; mais je ferai en sorte qu'on ne me donne
plus ce nom, ou je m'arracherai la barbe jusqu'au dernier poil. Seigneur
chevalier, dit-il en s'adressant  don Quichotte, si vous voulez nous
donner quelque chose, faites-le promptement, et allez-vous-en en la
garde de Dieu, car tant de questions sur la vie du prochain commencent 
nous ennuyer; s'il vous plat de connatre la mienne, sachez que je suis
Ginez de Passamont, dont l'histoire est crite par les cinq doigts de
cette main.

Il dit vrai, ajouta le commissaire; lui-mme a crit son histoire, et
l'on dit mme que c'est un morceau fort curieux; mais il a laiss le
livre en gage dans la prison pour deux cents raux.

J'espre bien le retirer, reprit Passamont, ft-il engag pour deux
cents ducats.

Est-il donc si parfait? demanda don Quichotte.

Si parfait, rpondit Passamont, qu'il fera la barbe  Lazarille de
Tormes, et  tous les livres de cette espce, crits ou  crire. Tout
ce que je puis vous dire, c'est qu'il contient des vrits si utiles et
si agrables, qu'il n'y a fables qui les vaillent.

Et quel titre porte votre livre? poursuivit don Quichotte.

_Vie de Ginez de Passamont_, rpondit le forat.

Est-il achev? dit notre hros.

Achev, rpliqua Ginez, autant qu'il peut l'tre jusqu' cette heure o
je n'ai pas achev de vivre. Il commence du jour o je suis n, et
s'arrte  cette nouvelle fois que je vais aux galres.

Vous y avez donc t dj? demanda don Quichotte.

J'y ai pass quatre ans pour le service de Dieu et du roi, rpondit
Ginez; et je connais le got du biscuit et du nerf de boeuf. Au reste,
cela ne me fche pas autant qu'on le croit d'y retourner, parce que l
du moins je pourrai achever mon livre, et que j'ai encore une foule de
bonnes choses  dire. Dans les galres d'Espagne, on a beaucoup de
loisir, et il ne m'en faudra gure, car ce qui me reste  ajouter, je le
sais par coeur.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Tour  tour visant l'un, visant l'autre (p. 106).]

Tu as de l'esprit, dit don Quichotte.

Et du malheur, repartit Ginez; car le malheur poursuit toujours
l'esprit.

Il poursuit les sclrats, interrompit le commissaire.

Je vous ai dj dit, seigneur commissaire, de parler plus doux, rpliqua
Passamont; messeigneurs nos juges ne vous ont pas mis en main cette
verge noire pour maltraiter les pauvres gens qui sont ici, mais pour les
conduire o le roi a besoin d'eux. Sinon et par la vie de... Mais
suffit; que chacun se taise, vive bien et parle mieux encore...
Poursuivons notre chemin, car voil assez de fadaises comme cela.

A ces mots, le commissaire leva sa baguette sur Passamont, pour lui
donner la rponse  ses menaces; mais don Quichotte, se jetant
au-devant, le pria de ne pas le maltraiter.

Encore est-il juste, dit-il, que celui qui a les bras si bien lis ait
au moins la langue un peu libre. Puis, se tournant vers les forats: Mes
frres, ajouta-t-il, de ce que je viens d'entendre il rsulte clairement
pour moi que bien qu'on vous ait punis pour vos fautes, la peine que
vous allez subir est fort peu de votre got, et que vous allez aux
galres tout  fait contre votre gr. Or, comme le peu de courage que
l'un a montr  la question, le manque d'argent chez l'autre, et surtout
l'erreur et la passion des juges, qui vont si vite en besogne, ont pu
vous mettre dans le triste tat o je vous vois, je pense que c'est ici
le cas de montrer pourquoi le ciel m'a fait natre, et m'a inspir le
noble dessein d'embrasser cette profession de chevalier errant dans
laquelle j'ai fait voeu de secourir les malheureux et de protger les
petits contre l'oppression des grands. Mais comme aussi dans ce qu'on
veut obtenir la sagesse conseille de recourir  la persuasion plutt
qu' la violence, je prie le seigneur commissaire et vos gardiens de
vous ter vos fers et de vous laisser aller en paix: assez d'autres se
trouveront pour servir le roi quand l'occasion s'en prsentera, et
c'est,  vrai dire, une chose monstrueuse de rendre esclaves des hommes
que Dieu et la nature ont crs libres. D'ailleurs, continua-t-il en
s'adressant au commissaire et aux gardes, ces gens-l ne vous ont fait
aucune offense; eh bien, que chacun reste avec son pch, et puisqu'il y
a un Dieu l-haut qui prend soin de chtier les mchants quand ils ne
veulent pas se corriger, il n'est pas bien que des gens d'honneur se
fassent les bourreaux des autres hommes. Je vous demande cela avec calme
et douceur, afin que, si vous me l'accordez, j'aie  vous en remercier:
autrement, cette lance et cette pe, secondant la vigueur de mon bras
sauront bien l'obtenir par la force.

Admirable conclusion! repartit le commissaire; par ma foi, voil qui est
plaisant: nous demander la libert des forats du roi; comme si nous
avions le pouvoir de les dlivrer, ou que vous eussiez celui de nous y
contraindre! Seigneur, continuez votre route, et redressez un peu le
bassin que vous portez sur la tte, sans vous inquiter de savoir si
notre chat n'a que trois pattes.

C'est vous, qui tes le rat, le chat, et le goujat! s'cria don
Quichotte; en mme temps il s'lana avec tant de furie sur le
commissaire, qu'avant de s'tre mis en dfense, celui-ci fut renvers
par terre dangereusement bless d'un coup de lance.

Surpris d'une attaque si inattendue, les autres gardes ne tardrent pas
 se remettre, et tous alors, les uns avec leurs pes, les autres avec
leurs piques, commencrent  attaquer notre hros, qui s'en serait fort
mal trouv si les forats, voyant une belle occasion de reprendre la
clef des champs, n'eussent cherch  en profiter pour rompre leurs
chanes. La confusion devint si grande, que, tantt courant aux forats
qui se dliaient, tantt ripostant  don Quichotte qui ne leur donnait
point de trve, les gardes ne firent rien qui vaille. De son ct,
Sancho s'empressa d'aider Ginez de Passamont  rompre sa chane, lequel
ne fut pas plutt libre qu'il fondit sur le commissaire, lui arracha son
arquebuse, et tour  tour visant l'un, visant l'autre, sans tirer
jamais, sut montrer tant d'audace et de rsolution, que, ses compagnons
le secondant  coups de pierres, les gardes prirent la fuite et
abandonnrent le champ de bataille.

Sancho s'affligea fort de ce bel exploit, se doutant bien que ceux qui
se sauvaient  toutes jambes allaient prvenir la Sainte-Hermandad, et
chercher main-forte, afin de se mettre  la poursuite des coupables.
Dans cette apprhension, il conjura son matre de s'loigner au plus
vite du grand chemin et de se rfugier dans la sierra qui tait proche.

C'est fort bien, reprit don Quichotte; mais, pour l'heure, je sais, moi,
ce qu'il convient de faire avant tout. A sa voix, les forats, qui
couraient ple-mle, et qui venaient de dpouiller le commissaire
jusqu' la peau, s'approchrent pour savoir ce que voulait notre hros;
Des hommes bien ns comme vous l'tes, leur dit-il, doivent se montrer
reconnaissants des services qu'ils ont reus; et de tous les vices
l'ingratitude, vous le savez, est celui que Dieu punit le plus
svrement. Aussi, d'aprs ce que je viens de faire pour vous, persuad
que je n'ai pas oblig des ingrats, je ne demande en retour qu'une seule
chose: c'est que, chargs de cette mme chane dont je vous ai dlivrs,
vous vous mettiez immdiatement en chemin pour la cit du Toboso. L,
vous prsentant devant madame Dulcine, vous lui direz que son esclave,
le chevalier de la Triste-Figure lui envoie ses compliments, et vous lui
raconterez mot pour mot ce que je viens de faire pour votre dlivrance.
Cela fait, allez o il vous plaira.

A ce discours, Ginez de Passamont, prenant la parole, rpondit au nom de
ses camarades: Seigneur chevalier notre librateur, ce que dsire Votre
Grce est impossible, et nous n'oserions nous montrer ensemble le long
des grands chemins; il faut, au contraire, nous sparer au plus vite,
afin de ne plus retomber entre les mains de la Sainte-Hermandad, qui,
sans aucun doute, va envoyer  notre poursuite. Ce que doit faire Votre
Grce, et ce qui me parat juste qu'elle fasse, c'est de commuer le
tribut que nous devons  madame Dulcine du Toboso en une certaine
quantit d'_Ave Maria_ et de _Credo_, que nous dirons  son intention.
Voil du moins une pnitence que nous pourrons accomplir facilement, de
nuit comme de jour, en marche ou au repos. Mais penser que de gaiet de
coeur nous allions retourner aux marmites d'gypte, c'est--dire
reprendre notre chane, autant vouloir qu'il soit jour en pleine nuit.
Nous demander semblable folie, c'est demander des poires  l'ormeau.

Eh bien, don fils de gueuse, don Ginez ou Ginesille de Paropillo, car
peu m'importe comment on t'appelle, s'cria don Quichotte enflamm de
colre, je jure Dieu que seul de tes compagnons tu iras charg de la
chane que je t'ai te, et de tout le bagage que tu avais sur ton noble
corps.

Peu endurant de sa nature, Passamont, qui n'en tait plus  s'apercevoir
que notre hros avait la cervelle endommage d'aprs ce qu'il venait de
faire, se voyant trait si cavalirement, fit un signe  ses compagnons.
Ceux-ci, s'loignant aussitt, se mirent  faire pleuvoir sur don
Quichotte une telle grle de pierres qu'il ne pouvait suffire  les
parer avec sa rondache. Quant au pauvre Rossinante, il se souciait
aussi peu de l'peron que s'il et t de bronze. Sancho s'abrita
derrire son ne, et par ce moyen vita la tempte; mais son matre ne
put si bien s'en garantir qu'il ne ret  travers les reins je ne sais
combien de cailloux qui le jetrent par terre. L'tudiant fondit sur
lui, et lui arrachant le bassin qu'il portait sur la tte, il lui en
donna plusieurs coups sur les paules; aprs quoi frappant cinq ou six
fois le prtendu armet contre le sol, il le mit en pices. Les forats
enlevrent au chevalier une casaque qu'il portait par-dessus ses armes,
et ils lui auraient t jusqu' ses chausses, si ses genouillres ne les
en eussent empchs. Pour ne pas laisser l'ouvrage imparfait, ils
dbarrassrent Sancho de son manteau, et le laissrent en justaucorps,
aprs quoi ils partagrent entre eux les dpouilles du combat; puis
chacun tira de son ct, plus curieux d'viter la Sainte-Hermandad que
de faire connaissance avec la princesse du Toboso.

L'ne, Rossinante, Sancho et don Quichotte, demeurrent seuls sur le
champ de bataille: l'ne, la tte baisse, et secouant de temps en temps
les oreilles, comme si la pluie de cailloux durait encore; Rossinante,
tendu prs de son matre; Sancho en manches de chemise, et tremblant 
la seule pense de la Sainte-Hermandad; don Quichotte enfin, l'me
navre d'avoir t mis en ce piteux tat par ceux-l mme  qui il
venait de rendre un si grand service.




CHAPITRE XXIII

DE CE QUI ARRIVA AU FAMEUX DON QUICHOTTE DANS LA SIERRA MORENA, ET DE
L'UNE DES PLUS RARES AVENTURES QUE MENTIONNE CETTE VRIDIQUE HISTOIRE


En se voyant trait si indignement, don Quichotte ne put s'empcher de
dire  son cuyer: Sancho, j'ai toujours entendu dire que faire du bien
aux mchants, c'tait porter de l'eau  la mer; si je t'avais cout,
j'aurais vit cette msaventure: mais enfin ce qui est fait est fait;
prenons patience, et que l'exprience nous profite pour l'avenir.

Vous profiterez de l'exprience comme je deviendrai Turc, rpondit
Sancho; vous dites que si vous m'eussiez cru, vous pouviez viter cette
msaventure; eh bien, croyez-moi  cette heure, et vous en viterez une
plus grande encore; car, en un mot comme en mille, je vous avertis que
la Sainte-Hermandad se moque de toutes vos chevaleries, et qu'elle ne
fait pas plus de cas de tous les chevaliers errants du monde que d'un
maravdis. Tenez, il me semble que j'entends dj ses flches me siffler
aux oreilles[42].

  [42] La Sainte-Hermandad faisait tuer  coups de flches les criminels
  qu'elle condamnait, et laissait leurs cadavres exposs au gibet.

Tu es un grand poltron, Sancho, reprit don Quichotte; cependant, afin
que tu ne dises pas que je suis un entt et que je ne fais jamais ce
que tu me conseilles, je veux cette fois suivre ton avis, et m'loigner
de ce danger que tu redoutes si fort; mais  une condition, c'est que,
ou mort ou vivant, tu ne diras jamais que je me suis esquiv par
crainte, mais seulement pour cder  ta prire et te faire plaisir. Si
tu dis le contraire, tu auras menti; et aujourd'hui comme alors, alors
comme aujourd'hui, je te donne un dmenti, et dis que tu mens, et
mentiras toutes les fois que tu diras ou penseras pareille chose. Pas un
mot, je te prie; car la seule ide que je tourne le dos  un pril,
quelque grand qu'il puisse tre, me donne envie de demeurer ici, et d'y
attendre de pied ferme, non-seulement la Sainte-Hermandad, mais encore
les douze tribus d'Isral, les sept frres Machabes, Castor et Pollux,
et tous les frres et confrries du monde.

Se retirer n'est pas fuir, dit Sancho; et attendre n'est pas sagesse,
quand le pril dpasse l'esprance et les forces. Un homme sage doit se
conserver aujourd'hui pour demain, sans aventurer tout en un jour.
Sachez que tout rustre et vilain que je suis, j'ai pourtant quelque ide
de ce qu'on appelle se bien gouverner. Ne vous repentez donc point de
suivre mon conseil: tchez seulement de monter sur Rossinante, sinon je
vous aiderai, et suivez-moi, car quelque chose me dit qu' cette heure,
nous avons plus besoin de nos pieds que de nos mains.

Don Quichotte remonta  cheval sans dire mot, et Sancho prenant les
devants sur son ne, ils entrrent dans la sierra qui se trouvait
proche. L'intention de l'cuyer tait de traverser toute cette chane de
montagnes, et d'aller dboucher au Viso ou bien  Almodovar del Campo,
aprs s'tre cachs quelques jours dans ces solitudes pour chapper  la
Sainte-Hermandad, dans le cas o elle se mettrait  leur poursuite. Ce
qui le fortifiait dans ce dessein, c'tait de voir que le sac aux
provisions que portait le grison avait chapp aux mains des forats,
chose qui tenait du miracle, tant ces honntes gens avaient bien furet
et enlev tout ce qui tait  leur convenance.

Nos deux voyageurs arrivrent cette nuit mme au milieu de la _Sierra
Morena_ ou montagne Noire, et dans l'endroit le plus dsert. Sancho
conseilla  son matre d'y faire halte pendant quelques jours,
c'est--dire tant que dureraient leurs provisions. Ils commencrent par
s'tablir entre deux roches, au milieu de quelques grands liges. Mais
la fortune, qui, selon l'opinion de ceux que n'claire pas la vraie foi,
ordonne et rgle toutes choses  sa fantaisie, voulut que Ginez de
Passamont, ce forat que la gnrosit et la folie de notre chevalier
avaient tir de la chane, fuyant de son ct la Sainte-Hermandad qu'il
redoutait avec juste raison, et la pense de venir chercher un asile
dans ces montagnes, et qu'il s'arrtt prcisment au mme endroit o
taient don Quichotte et Sancho. Il ne les eut pas plus tt reconnus 
leurs discours, qu'il les laissa s'endormir paisiblement; et, comme les
mchants sont ingrats, et que la ncessit n'a pas de loi, Ginez, qui ne
brillait pas par la reconnaissance, rsolut, pendant leur sommeil, de
drober l'ne de Sancho, prfrablement  Rossinante, qui lui parut de
mince ressource, soit pour le mettre en gage, soit pour le vendre. Et
avant le jour, l'insigne vaurien, mont sur le grison, tait dj trop
loin pour qu'on pt le rattraper.

[Illustration: Puis chacun tira de son ct (p. 107).]

Quand l'aurore avec sa face riante vint rjouir et embellir la terre, ce
fut pour attrister le pauvre Sancho. Ds qu'il s'aperut de la
disparition de son ne, il se mit  pousser les plus tristes
lamentations, tellement que ses sanglots rveillrent don Quichotte qui
l'entendit pleurer en disant: O fils de mes entrailles, n dans ma
propre maison, jouet de mes enfants, dlices de ma femme, envie de mes
voisins, compagnon de mes travaux, et finalement nourricier de la moiti
de ma personne, puisque, avec les quelques maravdis que tu gagnais par
jour, je subvenais  la moiti de ma dpense!

Don Quichotte, devinant le sujet de la douleur de Sancho, entreprit de
le consoler par les meilleurs raisonnements qu'il put trouver sur les
disgrces de cette vie; mais il n'y parvint rellement qu'aprs avoir
promis de lui donner une lettre de change de trois nons,  prendre sur
cinq qu'il avait laisss dans son curie. Aussitt Sancho arrta ses
soupirs, calma ses sanglots, scha ses larmes, et remercia son seigneur
de la faveur qu'il lui accordait.

En pntrant dans ces montagnes qui lui promettaient les aventures qu'il
cherchait sans relche, notre hros avait senti son coeur bondir de
joie. Il repassait dans sa mmoire les merveilleux vnements qui
taient arrivs aux chevaliers errants en de semblables lieux, et ces
penses le transportaient et l'absorbaient  tel point, qu'il en
oubliait le monde entier. Quant  Sancho, depuis qu'il croyait cheminer
en lieu sr, il ne songeait plus qu' restaurer son estomac avec les
restes du butin enlev aux prtres du convoi. Charg de ce qu'aurait d
porter le grison, il cheminait  petits pas, tirant du sac  chaque
instant de quoi remplir son ventre, sans nul souci des aventures, et
n'en imaginant point de plus heureuse que celle-l.

En ce moment il leva les yeux, et, voyant son matre s'arrter, il
accourut pour en savoir la cause. En approchant, il reconnut que don
Quichotte remuait avec le bout de sa lance un coussin et une valise
attachs ensemble, tous deux en lambeaux et  demi pourris, mais si
pesants qu'il fallut que Sancho aidt  les soulever. Son matre lui
ayant dit d'examiner ce que ce pouvait tre, il s'empressa d'obir, et
quoique la valise ft ferme, il put facilement voir par les trous ce
qu'elle contenait. Il en tira quatre chemises de toile de Hollande
trs-fine, d'autres hardes aussi propres qu'lgantes, et enfin une
certaine quantit d'cus d'or renferms dans un mouchoir.

A cette vue, il s'cria: Bni soit le ciel, qui enfin nous envoie une si
heureuse aventure. En poursuivant l'examen, il trouva un livre de
souvenirs richement reli.

Je retiens cela, dit don Quichotte; quant  l'argent, tu peux le
prendre.

Grand merci, seigneur, rpondit Sancho en lui baisant les mains; et il
mit les hardes et l'argent dans son bissac.

Il faut, dit don Quichotte, que quelque voyageur se soit gar dans ces
montagnes, o des voleurs l'auront assassin et seront venus l'enterrer
en cet endroit.

Vous n'y tes pas, seigneur, rpondit Sancho: si c'taient des voleurs,
ils auraient pris l'argent.

Tu as raison, dit don Quichotte, et je ne devine pas ce que cela peut
tre. Mais, attends; dans ce livre se trouve sans doute quelque
criture qui nous apprendra ce que nous cherchons.

En mme temps, notre hros l'ouvrit, et il y trouva le brouillon d'un
sonnet qu'il lut  haute voix, afin que Sancho l'entendt:


  Comme Amour est sans yeux, il est sans connaissance;
  Oui, c'est un dieu bizarre et plein de cruaut,
  Qui condamne au hasard et sans nulle quit;
  Ou le mal que je souffre excde sa sentence.

  Mais si l'Amour est dieu, c'est une consquence,
  Qu'il voit tout, connat tout, et c'est impit
  D'accuser de rigueur une divinit:
  D'o viennent donc mes maux, et qui fait ma souffrance?

  Philis, ce n'est pas vous; un si noble sujet
  Ne peut jamais causer un aussi triste effet;
  Et ce n'est pas du ciel que mon malheur procde.

  Je vois qu'il faut mourir dans ce trouble confus.
  Comment gurir de maux qui nous sont inconnus?
  Un miracle peut seul en donner le remde.


Cette chanson-l ne nous apprend rien, dit Sancho,  moins que par ce
fil dont elle parle nous ne tenions le peloton de toute l'aventure.

De quel fil parles-tu? demanda don Quichotte.

Il me semble que Votre Grce a parl de fil, rpondit Sancho.

J'ai parl de Philis, reprit don Quichotte; et ce nom doit tre celui de
la dame dont se plaint l'auteur de ce sonnet. Certes, le pote n'est pas
des moindres, ou je n'entends rien au mtier.

Comment! dit Sancho, est-ce que Votre Grce se connat aussi  composer
des vers?

Mieux que tu ne penses, rpondit don Quichotte, et bientt tu le verras
quand je t'aurai donn une lettre toute en vers pour porter  Dulcine
du Toboso. Apprends, Sancho, que les chevaliers errants du temps pass
taient, la plupart du moins, potes et musiciens; car ces talents, ou
pour mieux dire, ces dons du ciel, sont le lot ordinaire des amoureux
errants. Malgr cela, il faut convenir que dans leurs posies les
anciens chevaliers ont plus de vigueur que de dlicatesse.

Lisez toujours, seigneur, dit Sancho, peut-tre trouverons-nous ce que
nous cherchons.

Don Quichotte tourna le feuillet: Ceci est de la prose, dit-il, et
ressemble  une lettre.

A une lettre missive? demanda Sancho.

Par ma foi, le dbut ferait croire  une lettre d'amour, rpondit don
Quichotte.

Eh bien, que Votre Grce ait la bont de lire tout haut; j'aime
infiniment ces sortes de lettres et tout ce qui est dans ce genre.

Volontiers, dit don Quichotte; et il lut ce qui suit:

  La fausset de tes promesses et la certitude de mon malheur me
  conduisent en un lieu d'o tu apprendras plus tt la nouvelle de ma
  mort que l'expression de mes plaintes. Tu m'as trahi, ingrate, pour un
  plus riche, mais non pour un meilleur que moi; car si la vertu tait
  estime  l'gal de la richesse, je n'envierais pas le bonheur
  d'autrui, et je ne pleurerais pas mon propre malheur. Ce qu'a fait
  natre ta beaut, ton inconstance l'a dtruit: par l'une tu me parus
  un ange, mais l'autre m'a prouv que tu n'tais qu'une femme. Adieu.
  Vis en paix, toi qui me fais une guerre si cruelle. Fasse le ciel que
  la perfidie de ton poux ne te soit jamais connue, afin que, venant 
  te repentir de ta trahison, je ne sois point forc de venger nos
  dplaisirs communs sur un homme que tu es dsormais tenue de
  respecter.

Voil qui nous en apprend encore moins que les vers, dit don Quichotte,
si ce n'est pourtant que celui qui a crit cette lettre est un amant
trahi; et continuant de feuilleter le livre de poche, il trouva qu'il ne
contenait que des plaintes, des reproches, des lamentations, puis des
ddains et des faveurs, les unes exhales avec enthousiasme, les autres
amrement dplors.

Pendant que don Quichotte feuilletait le livre de poche, Sancho
revisitait la valise, sans y laisser non plus que dans le coussin, un
repli qu'il ne fouillt, une couture qu'il ne rompit, un flocon de laine
qu'il ne trit soigneusement, tant il tait en got, depuis la
dcouverte des cus d'or, dont il avait trouv plus d'une centaine.
Cette rcompense de toutes ses msaventures lui parut satisfaisante, et
 ce prix il en et voulu autant tous les mois.

Notre chevalier avait grande envie de connatre le matre de la valise,
conjecturant par le sonnet et la lettre, par la quantit d'cus d'or et
la finesse du linge, qu'elle devait appartenir  un amoureux de bonne
maison, rduit au dsespoir par les cruauts de sa dame. Mais, comme
dans ces lieux dserts il n'apercevait personne de qui il pt recueillir
quelque information, il se dcida  passer outre, se laissant aller au
gr de Rossinante, qui marchait tant bien que mal  travers ces roches
hrisses de ronces et d'pines.

Tandis qu'il cheminait ainsi, esprant toujours qu'en cet endroit pre
et sauvage viendrait enfin s'offrir  lui quelque aventure
extraordinaire, il aperut tout  coup, au sommet d'une montagne, un
homme courant avec une lgret surprenante de rocher en rocher. Il crut
reconnatre que cet homme tait presque sans vtements, qu'il avait la
tte nue, les cheveux en dsordre, la barbe noire et touffue, les pieds
sans chaussure, et qu'il portait un pourpoint qui semblait de velours
jaune, mais tellement en lambeaux, que la chair paraissait en plusieurs
endroits. Bien que cet homme et pass avec la rapidit de l'clair,
tout cela fut remarqu par don Quichotte, qui fit ses efforts pour le
suivre; mais il n'tait pas donn aux faibles jarrets du flegmatique
Rossinante de courir sur un terrain aussi accident. S'imaginant que ce
devait tre le matre de la valise, notre hros rsolut de se mettre 
sa recherche, dt-il, pour l'atteindre, errer une anne entire dans ces
solitudes. Il ordonna  Sancho de parcourir un ct de la montagne,
pendant que lui-mme irait du ct oppos.

Cela m'est impossible, rpondit Sancho, car ds que je quitte tant soit
peu Votre Grce, la peur s'empare de moi et vient m'assaillir avec
toutes sortes de visions. Aussi soyez assur que dornavant je ne
m'loignerai pas de vous, ft-ce d'un demi-pied.

J'y consens, dit don Quichotte, et je suis bien aise de voir la
confiance que tu as en ma valeur: sois certain qu'elle ne te faillira
pas, quand mme l'me viendrait  te manquer au corps. Suis-moi donc pas
 pas, les yeux grands ouverts; nous ferons le tour de cette montagne,
et peut-tre rencontrerons-nous le matre de cette valise, car c'est lui
sans doute que nous avons vu passer si rapidement.

Ne serait-il pas mieux de ne le point chercher? reprit Sancho; si nous
le trouvons, et que l'argent soit  lui, il est clair que je suis oblig
de le restituer. Vous le voyez, cette recherche ne peut tre d'aucune
utilit, et mieux vaut possder cet argent de bonne foi, jusqu' ce que
le hasard nous en fasse dcouvrir le vritable propritaire. Oh! alors,
si l'argent est parti, le roi m'en fera quitte.

Tu te trompes en cela, Sancho, dit don Quichotte; ds qu'un seul instant
nous pouvons supposer que cet homme est le matre de cet argent, notre
devoir est de le chercher sans relche pour lui faire restitution; car
la seule prsomption qu'il peut l'tre quivaut pour nous  la certitude
qu'il l'est rellement et nous en fait responsables. Ainsi donc, que
cette recherche ne te donne point de chagrin; quant  moi, il me semble
que je serai dcharg d'un grand fardeau si je peux russir  rencontrer
cet inconnu.

En disant cela il piqua Rossinante, et Sancho le suivit  pied, toujours
portant la charge de l'ne, grce  Ginez de Passamont.

Aprs avoir longtemps fouill toute la montagne, ils arrivrent au bord
d'un ruisseau, o ils rencontrrent le cadavre d'une mule ayant encore
sa selle et sa bride et  demi mange des corbeaux et des loups. Cela
les confirma dans l'ide que l'homme qui fuyait tait le matre de la
valise et de la mule. Pendant qu'ils la considraient, un coup de
sifflet pareil  celui d'un berger qui rassemble son troupeau se fit
entendre; aussitt ils aperurent sur la gauche une grande quantit de
chvres, et plus loin un vieux ptre qui les gardait. Don Quichotte
levant la voix pria cet homme de descendre, lequel tout surpris leur
demanda comment ils avaient pu pntrer dans un endroit si sauvage,
connu seulement des chvres et des loups.

Descendez, lui cria Sancho; nous vous en rendrons compte.

Le chevrier descendit. Je gage, seigneur, dit-il en arrivant auprs de
don Quichotte, que vous regardiez cette mule tendue dans le ravin. Il y
a, sans mentir, six mois qu'elle est  la mme place; mais, dites-moi,
n'avez-vous point rencontr son matre?

Nous n'avons rien rencontr, rpondit don Quichotte, si ce n'est un
coussin et une petite valise  quelques pas d'ici.

Je l'ai trouve aussi, dit le chevrier, et, comme vous, je me suis bien
gard d'y toucher; je n'ai pas seulement voulu en approcher, de peur de
quelque surprise, et peut-tre de me voir accuser de larcin; car le
diable est subtil, et souvent il met sur notre chemin des choses qui
nous font broncher sans savoir ni pourquoi ni comment.

Voil justement ce que je disais, repartit Sancho; moi aussi j'ai trouv
la valise, sans vouloir en approcher d'un jet de pierre. Je l'ai laisse
l-bas, qu'elle y demeure; je n'aime pas  attacher des grelots aux
chiens.

Savez-vous, bonhomme, quel est le matre de ces objets? reprit don
Quichotte en s'adressant au chevrier.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Il aperut au sommet d'une montagne un homme courant de rocher en
rocher (p. 111).]

Tout ce que je sais, rpondit celui-ci, c'est qu'il y a environ six
mois, un jeune homme de belle taille et de bonne faon, mont sur la
mme mule que vous voyez, mais qui alors tait en vie, avec le coussin
et la valise que vous dites avoir trouvs et n'avoir point touchs,
arriva  des huttes qui sont  trois lieues d'ici, demandant quel tait
l'endroit le plus dsert de ces montagnes. Nous lui rpondmes que
c'tait celui o nous sommes en ce moment; cela est si vrai qu'en
s'avanant  une demi-lieue plus loin, on aurait bien de la peine  en
sortir; aussi suis-je tonn de voir que vous ayez pu pntrer
jusqu'ici, car il n'y a ni chemin ni sentier qui y conduise. Ce jeune
homme n'eut pas plus tt entendu notre rponse, qu'il tourna bride et
prit la direction que nous lui avions indique, nous laissant tout
surpris de l'empressement qu'il mettait  s'enfoncer dans ce dsert.
Depuis, personne ne l'avait revu, quand un jour il rencontra un de nos
ptres, sur lequel il se jeta comme un furieux en l'accablant de coups;
courant ensuite aux provisions qui taient l sur un ne, il s'empara du
pain et du fromage qui s'y trouvaient, puis disparut plus agile qu'un
daim. Quand nous apprmes cette aventure, nous nous mmes, quelques
chevriers et moi,  le chercher; et aprs avoir fouill longtemps les
endroits les plus pais, nous le trouvmes, enfin, cach dans le tronc
d'un gros lige.

Il s'avana vers nous avec douceur, mais le visage si altr et si brl
du soleil, que sans ses habits, qui dj taient en lambeaux, nous
aurions eu de la peine  le reconnatre. Il nous salua courtoisement;
et, en quelques mots bien tourns, il nous dit de ne pas nous tonner de
le voir agir de la sorte, qu'il fallait que cela ft ainsi pour
accomplir une pnitence qu'on lui avait impose. Nous le primes de nous
dire qui il tait, mais il s'y refusa obstinment. Nous lui demandmes
d'indiquer l'endroit o nous pourrions le retrouver afin de lui donner,
quand il en aurait besoin, la nourriture dont il ne pouvait se passer,
l'assurant que ce serait de bon coeur; ou que, tout au moins, il vnt la
demander sans la prendre de force. Il nous remercia, s'excusa de ses
violences passes, nous promettant de demander  l'avenir, pour l'amour
de Dieu et sans violenter personne, ce qui lui serait ncessaire. Quant
 son habitation, il n'avait point de retraite fixe, il s'arrtait,
dit-il, l o la nuit le surprenait.

Aprs ces demandes et ces rponses, il se mit  pleurer si amrement
qu'il et fallu tre de bronze pour ne pas en avoir piti, nous autres
surtout qui le trouvions dans un tat si diffrent de celui o nous
l'avions vu pour la premire fois; car, je vous l'ai dit, c'tait un
beau jeune homme, de fort bonne mine, qui avait de l'esprit, et
paraissait plein de sens; et tout cela runi nous fit croire qu'il tait
de bonne maison et richement lev. Tout  coup, au milieu de la
conversation, le voil qui s'arrte, devient muet, et demeure longtemps
les yeux clous en terre, pendant que nous tions l tonns, inquiets
attendant  quoi aboutirait cette extase, non sans prouver beaucoup de
compassion d'un si triste tat. En le voyant ouvrir de grands yeux sans
remuer les paupires, puis les fermer en serrant les lvres et fronant
les sourcils, nous reconnmes sans peine qu'il tait sujet  des accs
de folie. Nous ne tardmes pas  en avoir la preuve, car aprs s'tre
roul par terre, il se releva brusquement et tout aussitt se prcipita
sur l'un de nous avec une telle furie, que si nous ne l'eussions arrach
de ses mains, il le tuait  coups de poings et  coups de dents; en le
frappant il lui disait: Ah! tratre don Fernand, c'est ici que tu me
payeras l'outrage que tu m'as fait: c'est ici que mes mains
t'arracheront ce lche coeur qui recle toutes les mchancets du monde.
Il ajoutait encore mille autres injures, qui toutes tendaient 
reprocher  ce Fernand son parjure et sa trahison. Aprs quoi il
s'enfona dans la montagne, courant avec une telle vitesse  travers les
buissons et sur ces rochers, qu'il nous fut impossible de le suivre.

Cela nous a fait penser que sa folie le prenait par intervalles, et
qu'un homme, appel don Fernand, lui avait caus un dplaisir si grand
qu'il en avait perdu la raison. Notre soupon s'est confirm quand nous
l'avons vu venir tantt demander avec douceur  manger aux bergers,
tantt prendre leurs provisions par force, selon qu'il est ou non dans
son bon sens. Aussi, poursuivit le chevrier, deux bergers de mes amis,
leurs valets et moi, nous avons rsolu de chercher ce pauvre jeune homme
jusqu' ce que nous l'ayons trouv, pour l'amener de gr ou de force, 
Almodovar qui est  huit lieues d'ici, et le faire traiter s'il y a
remde  son mal, ou tout au moins apprendre qui il est, afin qu'on
puisse informer ses parents de son malheur. Voil tout ce que je puis
rpondre aux questions que vous m'avez faites; mais soyez certains que
celui que vous avez vu courir si rapidement, et presque nu, est le
vritable matre de la mule et de la valise que vous avez trouves sur
votre chemin.

merveill du rcit que le chevrier venait de lui faire, don Quichotte
n'en eut que plus d'envie de savoir quel tait cet homme si cruellement
trait par le sort, et qu'il trouvait si fort  plaindre. Il s'affermit
donc dans la rsolution de le chercher par toute la montagne, se
promettant de ne pas laisser un recoin sans le visiter. Mais la fortune
en ordonna mieux qu'il n'esprait, car au mme instant, dans une
embrasure de rocher, le jeune homme parut, s'avanant vers eux, et
marmottant tout bas des paroles qu'ils ne pouvaient entendre. Son
vtement tait tel que nous l'avons dpeint; seulement, don Quichotte
reconnut, en s'approchant, que le pourpoint qu'il portait tait parfum
d'ambre, ce qui le confirma dans l'ide qu'il devait tre de haute
condition. En les abordant, le jeune homme les salua d'une voix rauque
et brusque, quoique avec courtoisie. Notre hros lui rendit son salut,
et descendant de cheval s'avana avec empressement pour l'embrasser;
mais l'inconnu, aprs s'tre laiss donner l'accolade, s'cartant un peu
et posant ses deux mains sur les paules de don Quichotte, se mit  le
considrer de la tte aux pieds, comme s'il et cherch  le
reconnatre, non moins surpris de la figure, de la taille et de l'armure
du chevalier, que celui-ci ne l'tait de le voir lui-mme en cet tat.
Enfin le premier des deux qui parla fut l'inconnu, et il dit ce qu'on
verra dans le chapitre suivant.




CHAPITRE XXIV

OU SE CONTINUE L'AVENTURE DE LA SIERRA MORENA


L'histoire rapporte que don Quichotte coutait avec une extrme
attention l'inconnu de la montagne, lequel, poursuivant l'entretien, lui
dit: Qui que vous soyez, seigneur, je vous rends grces de la courtoisie
dont vous faites preuve envers moi, et je voudrais tre en tat de vous
tmoigner autrement que par des paroles la reconnaissance que m'inspire
un si bon accueil; mais ma mauvaise fortune ne s'accorde pas avec mon
coeur, et pour reconnatre tant de bonts, il ne me reste que des dsirs
impuissants.

Les miens, rpondit don Quichotte, sont tellement de vous servir, que
j'avais rsolu de ne point quitter ces solitudes jusqu' ce que je vous
eusse dcouvert, afin d'apprendre de votre bouche s'il y a quelque
remde aux dplaisirs qui vous font mener une si triste existence, et
afin de chercher  y mettre un terme  quelque prix que ce soit, ft-ce
au pril de ma propre vie. Dans le cas o vos malheurs seraient de ceux
qui ne souffrent pas de consolation, je venais du moins pour vous aider
 les supporter, en les partageant, et mler mes larmes aux vtres; car
c'est un adoucissement  nos disgrces que de trouver des gens qui s'y
montrent sensibles. Si ma bonne intention vous parat mriter quelque
retour, je vous supplie, par la courtoisie dont je vous vois rempli, je
vous conjure par ce que vous avez de plus cher, de me dire qui vous
tes, et quel motif vous a fait choisir une existence si triste, si
sauvage et si diffrente de celle que vous devriez mener. Par l'ordre de
chevalerie que j'ai reu quoique indigne, et par la profession que j'en
fais, je jure, si vous me montrez cette confiance, de vous rendre tous
les services qui seront en mon pouvoir, soit en apportant du remde 
vos malheurs, soit, comme je vous l'ai promis, en m'unissant  vous pour
les pleurer.

En entendant parler de la sorte le chevalier de la Triste-Figure,
l'inconnu de la montagne se mit  le considrer de la tte aux pieds.
Aprs l'avoir longtemps envisag en silence, il lui dit: Si l'on a
quelque nourriture  me donner, pour l'amour de Dieu qu'on me la donne,
aprs quoi je ferai ce que vous souhaitez de moi. Aussitt Sancho tira
de son bissac, et le chevrier de sa panetire, de quoi apaiser la faim
du malheureux, qui se mit  manger comme un insens, et avec tant de
prcipitation, qu'un morceau n'attendait pas l'autre, et qu'il dvorait
plutt qu'il ne mangeait. Aprs avoir apais sa faim, il se leva, et
faisant signe  don Quichotte et aux deux autres de le suivre, il les
conduisit au dtour d'un rocher, dans une prairie qui tait prs de l.

Quand on y fut arriv, il s'assit sur l'herbe et chacun en fit autant;
puis s'tant plac  son gr, il commena ainsi: Si vous voulez que je
raconte en peu de mots l'histoire de mes malheurs, il faut me promettre
avant tout de ne pas m'interrompre, parce qu'une seule parole prononce
mettrait fin  mon rcit. (Ce prambule rappela  don Quichotte certaine
nuit o, faute par lui d'avoir not avec exactitude le nombre des
chvres qui passaient la rivire, Sancho ne put achever son conte.) Si
je prends cette prcaution, ajouta l'inconnu, c'est afin de ne pas
m'arrter trop longtemps sur mes disgrces: les rappeler  ma mmoire ne
fait que les accrotre, et toute question en allongerait le rcit; du
reste, pour satisfaire compltement votre curiosit, je n'omettrai rien
d'important.

Don Quichotte promit au nom de tous grande attention et silence absolu,
aprs quoi l'inconnu commena en ces termes:

Je m'appelle Cardenio; mon pays est une des principales villes
d'Andalousie, ma race est noble, ma famille est riche; mais si grands
sont mes malheurs, que les richesses de mes parents n'y sauraient
apporter remde, car les dons de la fortune sont impuissants contre les
chagrins que le ciel nous envoie. Dans la mme ville a pris naissance
une jeune fille d'une beaut incomparable, appele Luscinde, noble,
riche autant que moi, mais moins constante que ne mritait l'honntet
de mes sentiments. Ds mes plus tendres annes, j'aimai Luscinde, et
Luscinde m'aima avec cette sincrit qui accompagne toujours un ge
innocent. Nos parents connaissaient nos intentions, et ne s'y opposaient
point, parce qu'ils n'en redoutaient rien de fcheux: l'galit des
biens et de la naissance les aurait fait aisment consentir  notre
union. Cependant l'amour crt avec les annes, et le pre de Luscinde,
semblable  celui de cette Thisb si clbre chez les potes, croyant
ne pouvoir souffrir plus longtemps avec biensance notre familiarit
habituelle, me fit interdire l'entre de sa maison. Cette dfense ne
servit qu' irriter notre amour. On enchana notre langue, mais on ne
put arrter nos plumes; et comme nous avions des voies sres et aises
pour nous crire, nous le faisions  toute heure. Maintes fois j'envoyai
 Luscinde des chansons et de ces vers amoureux qu'inventent les amants
pour adoucir leurs peines. De son ct, Luscinde prenait tous les moyens
de me faire connatre la tendresse de ses sentiments. Nous soulagions
ainsi nos dplaisirs, et nous entretenions une passion violente. Enfin,
ne pouvant rsister plus longtemps  l'envie de revoir Luscinde, je
rsolus de la demander en mariage, et pour ne pas perdre un temps
prcieux, je m'adressai moi-mme  son pre. Il me rpondit qu'il tait
sensible au dsir que je montrais d'entrer dans sa famille, mais que
c'tait  mon pre  faire cette dmarche, parce que si mon dessein
avait t form sans son consentement, ou qu'il refust de l'approuver,
Luscinde n'tait pas faite pour tre pouse clandestinement. Je le
remerciai de ses bonnes intentions en l'assurant que mon pre viendrait
lui-mme faire la demande. Aussitt j'allai le trouver pour lui
dcouvrir mon dessein, et le prier de m'y aider s'il l'approuvait.

Quand j'entrai dans sa chambre, il tenait  la main une lettre qu'il me
prsenta avant que j'eusse ouvert la bouche. Vois, Cardenio, me dit-il,
l'honneur que le duc Ricardo veut te faire. Ce duc, vous le savez sans
doute, est un grand d'Espagne, dont les terres sont dans le meilleur
canton de l'Andalousie. Je lus la lettre, et la trouvai si obligeante,
que je crus, comme mon pre, ne pas devoir refuser l'honneur qu'on nous
faisait  tous deux. Le duc priait mon pre de me faire partir sans
dlai, dsirant me placer auprs de son fils an, non pas  titre de
serviteur, mais de compagnon; il se chargeait, disait-il, de me faire
un sort qui rpondt  la bonne opinion qu'il avait de moi. Aprs avoir
lu, je restai muet, et je pensai perdre l'esprit quand mon pre ajouta:
il faut que tu te tiennes prt  partir, d'ici  deux jours; Cardenio,
rends grces  Dieu de ce qu'il t'ouvre une carrire o tu trouveras
honneur et profit. Il joignit  ces paroles les conseils d'un pre
prudent et sage.

[Illustration: Don Quichotte levant la voix pria le vieux ptre de
descendre (p. 112).]

La nuit qui prcda mon dpart, je vis ma chre Luscinde, et lui appris
ce qui se passait. La veille, j'avais pris cong de son pre, en le
suppliant de me conserver la bonne volont qu'il m'avait tmoigne, et
de diffrer de pourvoir sa fille jusqu' mon retour. Il me le promit, et
Luscinde et moi nous nous sparmes avec toute la douleur que peuvent
prouver des amants tendres et passionns. Aprs mille serments
rciproques, je partis, et bientt j'arrivai chez le duc, qui me reut
avec tant de marques de bienveillance que l'envie ne tarda pas 
s'veiller, surtout parmi les anciens serviteurs de la maison, il leur
semblait que les marques d'intrt qu'on m'accordait taient  leur
dtriment. Le seul qui part satisfait de ma venue fut le second fils
du duc, appel don Fernand, jeune homme aimable, gai, libral et
amoureux. Il me prit bientt en telle amiti, que tout le monde en tait
jaloux, et comme entre amis il n'y a point de secrets, il me confiait
tous les siens,  ce point qu'il ne tarda pas  me mettre dans la
confidence d'une intrigue amoureuse qui l'occupait entirement.

Il aimait avec passion la fille d'un riche laboureur, vassal du duc son
pre, jeune paysanne si belle, si spirituelle et si sage, qu'elle
faisait l'admiration de tous ceux qui la connaissaient. Tant de
perfections avaient tellement charm l'esprit de don Fernand, que,
voyant l'impossibilit d'en faire sa matresse, il rsolut d'en faire sa
femme. Touch de l'amiti qu'il me montrait, je crus devoir le dtourner
de ce dessein, m'appuyant des raisons que je pus trouver; mais aprs
avoir reconnu l'inutilit de mes efforts, je pris la rsolution d'en
avertir le duc. L'honneur m'imposait de lui rvler un projet si
contraire  la grandeur de sa maison. Don Fernand s'en douta, et il ne
songea qu' me dtourner de ma rsolution en me faisant croire qu'il
n'en serait pas besoin. Pour le gurir de sa passion, il m'assura que le
meilleur moyen tait de s'loigner pendant quelque temps de celle qui en
tait l'objet, et afin de motiver mon absence, ajouta-t-il, je dirai 
mon pre que tous deux nous avons form le projet de nous rendre dans
votre ville natale pour acheter des chevaux; c'est l en effet qu'on
trouve les plus renomms. Le dsir de revoir Luscinde me fit approuver
son plan; je croyais que l'absence le gurirait, et je le pressai
d'excuter ce projet. Mais, comme je l'ai su depuis, don Fernand n'avait
pens  s'loigner qu'aprs avoir abus de la fille du laboureur, sous
le faux nom d'poux, et afin d'viter le premier courroux de son pre
quand il apprendrait sa faute.

Or, comme chez la plupart des jeunes gens, l'amour n'est qu'un got
passager, dont le plaisir est le but et qui s'teint par la possession,
don Fernand n'eut pas plus tt obtenu les faveurs de sa matresse qu'il
sentit son affection diminuer; ce grand feu s'teignit, ses dsirs se
refroidirent; et s'il avait d'abord feint de vouloir s'loigner, il le
dsirait vritablement alors. Le duc lui en accorda la permission, et
m'ordonna de l'accompagner. Nous vnmes donc chez mon pre, o don
Fernand fut reu comme une personne de sa qualit devait l'tre par des
gens de la ntre. Quant  moi, je courus chez Luscinde, qui m'accueillit
comme un amant qui lui tait cher et dont elle connaissait la constance.
Aprs quelques jours passs  fter don Fernand, je crus devoir  son
amiti la mme confiance qu'il m'avait tmoigne, et pour mon malheur
j'allai lui faire confidence de mon amour. Je lui vantai la beaut de
Luscinde, sa sagesse, son esprit; ce portrait lui inspira le dsir de
connatre une personne orne de si brillantes qualits; aussi, pour
satisfaire son impatience, un soir je la lui fis voir  une fentre
basse de sa maison, o nous nous entretenions souvent. Elle lui parut si
sduisante, qu'en un instant il oublia toutes les beauts qu'il avait
connues jusque-l. Il resta muet, absorb, insensible; en un mot, il
devint pris d'amour au point que vous le verrez dans la suite. Pour
l'enflammer encore davantage, le hasard fit tomber entre ses mains un
billet de Luscinde, par lequel elle me pressait de faire parler  son
pre et de hter notre mariage; mais cela avec une si touchante pudeur
que don Fernand s'cria qu'en elle seule taient runis les charmes de
l'esprit et du corps qu'on trouve rpartis entre les autres femmes. Ces
louanges, toutes mrites qu'elles taient, me devinrent suspectes dans
sa bouche; je commenai  me cacher de lui; mais autant je prenais soin
de ne pas prononcer le nom de Luscinde, autant il se plaisait  m'en
entretenir. Sans cesse il m'en parlait, et il avait l'art de ramener sur
elle notre conversation. Cela me donnait de la jalousie, non que je
craignisse rien de Luscinde, dont je connaissais la constance et la
loyaut, mais j'apprhendais tout de ma mauvaise toile, car les amants
sont rarement sans inquitude. Sous prtexte que l'ingnieuse expression
de notre tendresse mutuelle l'intressait vivement, don Fernand
cherchait toujours  voir les lettres que j'crivais  Luscinde et les
rponses qu'elle y faisait.

Un jour il arriva que Luscinde m'ayant demand un livre de chevalerie
qu'elle affectionnait, l'Amadis de Gaule...

A peine don Quichotte eut-il entendu prononcer le mot de livre de
chevalerie, qu'il s'cria:

Si, en commenant son histoire, Votre Grce m'et dit que cette belle
demoiselle aimait autant les livres de chevalerie, cela m'aurait suffi
pour me faire apprcier l'lvation de son esprit, qui certes ne serait
pas aussi distingu que vous l'avez dpeint, si elle et manqu de got
pour une si savoureuse lecture. Il ne me faut donc point d'autre preuve
qu'elle est belle, spirituelle et d'un mrite accompli; et, puisqu'elle
a cette inclination, je la tiens pour la plus belle et la plus
spirituelle personne du monde. J'aurais voulu seulement, seigneur,
qu'avec Amadis de Gaule vous eussiez mis entre ses mains cet excellent
don Roger de Grce; car l'aimable Luscinde aurait sans doute fort got
Darade et Garaya, le discret berger Darinel, et les vers de ses
admirables bucoliques, qu'il chantait avec tant d'esprit et
d'enjouement. Mais il sera facile de rparer cet oubli, et quand vous
voudrez bien me faire l'honneur de me rendre visite, je vous montrerai
plus de trois cents ouvrages qui font mes dlices, quoique je croie me
rappeler en ce moment qu'il ne m'en reste plus un seul, grce  la
malice et  l'envie des enchanteurs. Excusez-moi, je vous prie, si,
contre ma promesse, je vous ai interrompu; car ds qu'on parle devant
moi de chevalerie et de chevaliers, il n'est pas plus en mon pouvoir de
me taire qu'aux rayons du soleil de cesser de rpandre de la chaleur, et
 ceux de la lune de l'humidit. Maintenant, poursuivez votre rcit.

Pendant ce discours, Cardenio avait laiss tomber sa tte sur sa
poitrine, comme un homme absorb dans une profonde rverie; et quoique
don Quichotte l'et pri deux ou trois fois de continuer son histoire,
il ne rpondait rien. Enfin, aprs un long silence, il releva la tte en
disant: Il y a une chose que je ne puis m'ter de la pense, et personne
n'en viendrait  bout,  moins d'tre un maraud et un coquin, c'est que
cet insigne bltre d'lisabad[43] vivait en concubinage avec la reine
Madasime.

  [43] Chirurgien d'Amadis de Gaule.

Oh! pour cela, non, non, de par tous les diables!... s'cria don
Quichotte, enflamm de colre, c'est une calomnie au premier chef. La
reine Madasime fut une excellente et vertueuse dame, et il n'y a pas
d'apparence qu'une si grande princesse se soit oublie  ce point avec
un gurisseur de hernies. Quiconque le dit ment impudemment, et je le
lui prouverai  pied et  cheval, arm ou dsarm, de jour et de nuit,
enfin de telle manire qu'il lui conviendra.

Cardenio le regardait fixement en silence, et n'tait pas plus en tat
de poursuivre son rcit, que don Quichotte de l'entendre, tant notre
hros avait ressenti l'affront qu'on venait de faire en sa prsence  la
reine Madasime. Chose trange! il prenait la dfense de cette dame comme
si elle et t sa vritable et lgitime souveraine, tellement ses
maudits livres lui avaient troubl la cervelle.

Cardenio, qui tait redevenu fou, s'entendant traiter de menteur
impudent, prit mal la plaisanterie, et ramassant un caillou qui se
trouvait  ses pieds, le lana si rudement contre la poitrine de notre
hros, qu'il l'tendit par terre. Sancho Panza voulut s'lancer pour
venger son matre; mais Cardenio le reut de telle faon, que d'un seul
coup il l'envoya par terre, puis, lui sautant sur le ventre, il le foula
tout  son aise et ne le lcha point qu'il ne s'en ft rassasi. Le
chevrier voulut aller au secours de Sancho, il n'en fut pas quitte 
meilleur march. Enfin, aprs les avoir bien frotts et moulus l'un
aprs l'autre, Cardenio les laissa et regagna  pas lents le chemin de
la montagne.

Furieux d'avoir t ainsi maltrait, Sancho s'en prit au chevrier, en
lui disant qu'il aurait d les prvenir que cet homme tait sujet  des
accs de fureur, parce que, s'ils l'avaient su, ils se seraient tenus
sur leurs gardes. Le chevrier rpondit qu'il les avait avertis, et que
s'ils ne l'avaient pas entendu, ce n'tait pas sa faute. Sancho
repartit, le chevrier rpliqua, et de reparties en rpliques, de
rpliques en reparties, ils en vinrent  se prendre par la barbe et  se
donner de telles gourmades que si don Quichotte ne les et spars, ils
se seraient mis en pices. Sancho tait en got, et criait  son matre:
Laissez-moi faire, seigneur chevalier de la Triste-Figure; celui-ci
n'est pas arm chevalier, ce n'est qu'un paysan comme moi, je puis
combattre avec lui  armes gales et me venger du tort qu'il m'a caus.

Cela est vrai, dit don Quichotte, mais il est innocent de ce qui nous
est arriv.

tant parvenu  les sparer, notre hros demanda au chevrier s'il ne
serait pas possible de retrouver Cardenio, parce qu'il mourait d'envie
de savoir la fin de son histoire. Le chevrier rpondit, comme il avait
dj fait, qu'il ne connaissait point sa retraite; mais qu'en parcourant
avec soin les alentours, on le retrouverait srement, ou dans son bon
sens ou dans sa folie.




CHAPITRE XXV

DES CHOSES TRANGES QUI ARRIVRENT AU VAILLANT CHEVALIER DE LA MANCHE
DANS LA SIERRA MORENA, ET DE LA PNITENCE QU'IL FIT A L'IMITATION DU
BEAU TNBREUX


Ayant dit adieu au chevrier, don Quichotte remonta sur Rossinante, et
ordonna  Sancho de le suivre, ce que celui-ci fit de trs-mauvaise
grce, forc qu'il tait d'aller  pied. Ils pntrrent peu  peu dans
la partie la plus pre de la montagne. Sancho mourait d'envie de parler;
mais pour ne pas contrevenir  l'ordre de son matre, il aurait dsir
qu'il comment l'entretien. Enfin, ne pouvant supporter un plus long
silence, et don Quichotte continuant  se taire: Seigneur, lui dit-il,
je supplie Votre Grce de me donner sa bndiction et mon cong; je
veux, sans plus tarder, aller retrouver ma femme et mes enfants, avec
qui je pourrai au moins converser tout  mon aise; car vous suivre par
ces solitudes, jour et nuit, sans dire un seul mot, autant vaudrait
m'enterrer tout vivant. Encore si les btes parlaient, comme au temps
d'sope, le mal serait moins grand, je m'entretiendrais avec mon ne[44]
de ce qui me passerait par la tte, et je prendrais mon mal en patience;
mais tre sans cesse en qute d'aventures, ne rencontrer que des coups
de poing, des pluies de pierres, des sauts de couverture, et, pour tout
ddommagement, avoir la bouche cousue, comme si on tait n muet, par ma
foi, c'est une tche qui est au-dessus de mes forces.

  [44] Inadvertance de l'auteur, car Sancho a perdu son ne et ne l'a
  pas encore retrouv.

Je t'entends, Sancho, rpondit don Quichotte; tu ne saurais tenir
longtemps ta langue captive. Eh bien, je lui rends la libert, mais
seulement pour le temps que nous serons dans ces solitudes: parle donc 
ta fantaisie.

A la bonne heure, reprit Sancho; et pourvu que je parle aujourd'hui,
Dieu sait ce qui arrivera demain. Aussi, pour profiter de la permission,
je demanderai  Votre Grce pourquoi elle s'est avise de prendre si
chaudement le parti de cette reine Marcassine, ou n'importe comme elle
s'appelle, car je ne m'en soucie gure, et que vous importait que cet
Abad ft ou non son bon ami? Si vous aviez laiss passer cela, qui ne
vous touche en rien, le fou aurait achev son histoire, vous vous seriez
pargn le coup de pierre, et je n'aurais pas la toile du ventre
rompue.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

De reparties en rpliques, de rpliques en reparties, ils en vinrent 
se prendre par la barbe (p. 120).]

Si tu savais, comme moi, reprit don Quichotte, quelle grande et noble et
dame tait la reine Madasime, je suis certain que tu dirais que j'ai
encore montr trop de patience en n'arrachant pas la langue insolente
qui a os profrer un pareil blasphme; car, je t'en fais juge, n'est-ce
pas un excrable blasphme de prtendre qu'une reine a fait l'amour avec
un chirurgien? La vrit est que cet lisabad, dont a parl le fou, fut
un homme prudent et de bon conseil, qui servait autant de gouverneur que
de mdecin  la reine; mais soutenir qu'elle tait sa matresse, c'est
une insolence digne du plus svre chtiment. Au reste, afin que tu sois
bien convaincu que Cardenio ne savait ce qu'il disait, tu n'as qu' te
rappeler qu'il tait dj retomb dans un de ses accs de folie.

Justement, voil o je vous attendais, s'cria Sancho;  quoi bon se
mettre en peine des discours d'un fou! et si ce caillou, au lieu de vous
frapper dans l'estomac, vous avait donn par la tte, nous serions dans
un bel tat pour avoir pris la dfense de cette grande dame, que Dieu a
mise en pourriture.

Sancho, rpondit don Quichotte, contre les fous et contre les sages,
tout chevalier errant est tenu de dfendre l'honneur des dames, quelles
qu'elles puissent tre;  plus forte raison l'honneur des hautes et
nobles princesses, comme l'tait la reine Madasime, pour qui j'ai une
vnration particulire,  cause de sa vertu et de toutes ses admirables
qualits; car, outre qu'elle tait fort belle, elle montra beaucoup de
patience et de rsignation dans les malheurs dont elle fut accable.
C'est alors que les sages conseils d'lisabad l'aidrent  supporter ses
dplaisirs, et c'est aussi de l que des gens ignorants et
malintentionns ont pris occasion de dire qu'ils vivaient familirement
ensemble. Mais encore une fois ils ont menti, et ils mentiront deux
cents autres fois, tous ceux qui le diront ou seulement en auront la
pense.

Je ne le dis ni ne le pense, repartit Sancho: que ceux qui le pensent en
soient seuls responsables; s'ils ont ou non couch ensemble, c'est 
Dieu qu'ils en ont rendu compte. Moi je viens de mes vignes, et je ne
sais rien de rien; je ne fourre point mon nez o je n'ai que faire; qui
achte et vend, en sa bourse le sent; nu je suis n, nu je me trouve; je
ne perds ni ne gagne; et que m'importe,  moi, qu'ils aient t bons
amis! Bien des gens croient qu'il y a du lard, l o il n'y a pas
seulement de crochets pour le pendre; qui peut mettre des portes aux
champs? N'a-t-on pas glos de Dieu lui-mme?

Sainte Vierge! s'cria don Quichotte; eh! combien enfiles-tu l de
sottises? Explique-moi, je te prie, quels rapports ont tous ces
impertinents proverbes avec ce que je viens de dire? Va, va, occupe-toi
dsormais de talonner ton ne, sans te mler de ce qui ne te regarde
pas. Mais surtout, tche de bien imprimer dans ta cervelle que ce
qu'avec l'aide de mes cinq sens j'ai fait, je fais et je ferai, est
toujours selon la droite raison, et parfaitement conforme aux lois de la
chevalerie, que j'entends mieux qu'aucun des chevaliers qui en ont
jamais fait profession.

Mais, seigneur, est-ce une loi de la chevalerie, reprit Sancho, de
courir ainsi perdus au milieu de ces montagnes, o il n'y a ni chemin ni
sentier, cherchant un fou auquel, ds que nous l'aurons trouv, il
prendra fantaisie d'achever de nous briser,  vous la tte, et  moi les
ctes?

Encore une fois, laissons cela, repartit don Quichotte; apprends que mon
dessein n'est pas seulement de retrouver ce pauvre fou, mais d'accomplir
en ces lieux mmes une prouesse qui doit terniser mon nom parmi les
hommes, et laissera bien loin derrire moi tous les chevaliers errants
passs et  venir.

Est-elle bien prilleuse, cette prouesse? demanda Sancho.

Non, rpondit don Quichotte. Cependant la chose pourrait tourner de
telle sorte, que nous rencontrions malheur au lieu de chance. Au reste,
tout dpendra de ta diligence.

De ma diligence? dit Sancho.

Oui, mon ami, reprit don Quichotte, parce que si tu reviens promptement
d'o j'ai dessein de t'envoyer, plus tt ma peine sera finie, et plus
tt ma gloire commencera. Mais comme il n'est pas juste que je te tienne
davantage en suspens, je veux que tu saches,  Sancho, que le fameux
Amadis de Gaule fut un des plus parfaits chevaliers errants qui se
soient vus dans le monde; que dis-je? le plus parfait, il fut le seul,
l'unique, ou tout au moins le premier. J'en suis fch pour ceux qui
oseraient se comparer  lui, ils se tromperaient trangement; il n'y en
a pas un qui soit digne seulement d'tre son cuyer. Lorsqu'un peintre
veut s'illustrer dans son art, il s'attache  imiter les meilleurs
originaux, et prend pour modles les ouvrages des plus excellents
matres; eh bien, la mme rgle s'applique  tous les arts et  toutes
les sciences qui font l'ornement des socits. Ainsi, celui qui veut
acqurir la rputation d'homme prudent et sage doit imiter Ulysse,
qu'Homre nous reprsente comme le type de la sagesse et de la prudence;
dans la personne d'ne, Virgile nous montre galement la pit d'un
fils envers son pre, et la sagacit d'un vaillant capitaine: et tous
deux ont peint ces hros, non pas peut-tre tels qu'ils furent, mais
tels qu'ils devaient tre, afin de laisser aux sicles  venir un modle
achev de leurs vertus. D'o il suit qu'Amadis de Gaule ayant t le
ple, l'toile, le soleil des vaillants et amoureux chevaliers, c'est
lui que nous devons imiter, nous tous qui sommes engags sous les
bannires de l'amour et de la chevalerie. Je conclus donc, ami Sancho,
que le chevalier errant qui l'imitera le mieux, approchera le plus de
la perfection. Or, la circonstance dans laquelle le grand Amadis fit
surtout clater sa sagesse, sa valeur, sa patience et son amour, fut
celle o, ddaign de sa dame Oriane, il se retira sur la Roche Pauvre
pour y faire pnitence, changeant son nom en celui de Beau Tnbreux,
nom significatif et tout  fait en rapport avec le genre de vie qu'il
s'tait impos. Mais, comme il m'est plus facile de l'imiter en sa
pnitence que de pourfendre, comme lui, des gants farouches, de
dtruire des armes, de disperser des flottes, de dfaire des
enchantements, et que de plus ces lieux sauvages sont admirablement
convenables pour mon dessein, je ne veux pas laisser chapper, sans la
saisir, l'occasion qui m'offre si  propos une mche de ses cheveux.

Mais enfin, demanda Sancho, qu'est-ce donc que Votre Grce prtend faire
dans un lieu si dsert?

Ne t'ai-je pas dit, reprit don Quichotte, que mon intention est
non-seulement d'imiter Amadis dans son dsespoir amoureux et sa folie
mlancolique, mais aussi le valeureux Roland, alors que s'offrit  lui
sur l'corce d'un htre l'irrcusable indice qu'Anglique s'tait
oublie avec le jeune Mdor; ce qui lui donna tant de chagrin qu'il en
devint fou, qu'il arracha les arbres, troubla l'eau des fontaines, tua
les bergers, dispersa leurs troupeaux, incendia leurs chaumires, trana
sa jument, et fit cent mille autres extravagances dignes d'une ternelle
mmoire? Et quoique je ne sois pas rsolu d'imiter Roland, Orland ou
Rotoland (car il portait ces trois noms) dans toutes ses folies,
j'baucherai de mon mieux les plus essentielles; peut-tre bien me
contenterai-je tout simplement d'imiter Amadis, qui, sans faire des
choses aussi clatantes, sut acqurir par ses lamentations amoureuses
autant de gloire que personne.

Seigneur, dit Sancho, il me semble que ces chevaliers avaient leurs
raisons pour accomplir toutes ces folies et toutes ces pnitences; mais
quel motif a Votre Grce pour devenir fou? Quelle dame vous a rebut, et
quels indices peuvent vous faire penser que madame Dulcine du Toboso a
foltr avec More ou chrtien?

Eh bien, Sancho, continua don Quichotte, voil justement le fin de mon
affaire: le beau mrite qu'un chevalier errant devienne fou lorsqu'il a
de bonnes raisons pour cela; l'ingnieux, le piquant, c'est de devenir
fou sans sujet, et de faire dire  sa dame: Si mon chevalier fait de
telles choses  froid, que ferait-il donc  chaud? en un mot, de lui
montrer de quoi on est capable dans l'occasion, puisqu'on agit de la
sorte sans que rien vous y oblige. D'ailleurs, n'ai-je pas un motif
suffisant dans la longue absence qui me spare de la sans pareille
Dulcine? N'as-tu pas entendu dire au berger Ambrosio que l'absence fait
craindre et ressentir tous les maux? Cesse donc, Sancho, de me dtourner
d'une si rare et si heureuse imitation. Fou je suis, et fou je veux
demeurer, jusqu' ce que tu sois de retour avec la rponse  une lettre
que tu iras porter de ma part  madame Dulcine: si je la trouve digne
de ma fidlit, je cesse  l'instant mme d'tre fou et de faire
pnitence; mais si elle n'est pas telle que je l'espre, oh! alors, je
resterai fou dfinitivement, parce qu'en cet tat je ne sentirai rien:
de sorte que, quoi que me rponde ma dame, je me tirerai toujours
heureusement d'affaire, jouissant comme sage du bien que j'espre de ton
retour, ou, comme fou, ne sentant pas le mal que tu m'auras apport.
Mais dis-moi, as-tu bien prcieusement gard l'armet de Mambrin? Je t'ai
vu le ramasser aprs que cet ingrat eut fait tous ses efforts pour le
mettre en pices, sans pouvoir en venir  bout, tant il est de bonne
trempe.

Vive Dieu! reprit Sancho, je ne saurais endurer patiemment certaines
choses que dit Votre Grce; en vrit, cela ferait croire que ce que
vous racontez des chevaliers errants, de ces royaumes dont ils font la
conqute, de ces les qu'ils donnent pour rcompense  leurs cuyers,
que toutes ces belles choses enfin sont des contes  dormir debout.
Comment sans cesse entendre rpter qu'un plat  barbe est l'armet de
Mambrin, sans penser que celui qui soutient cela a perdu le jugement?
J'ai dans mon bissac le bassin tout aplati, et je l'emporte chez moi
pour le redresser et me faire la barbe, si Dieu m'accorde jamais la
grce de me retrouver avec ma femme et mes enfants.

Sancho, reprit don Quichotte, par le nom du Dieu vivant que tu viens de
jurer, je jure  mon tour que sur toute la surface de la terre on n'a
pas encore vu d'cuyer d'un plus mdiocre entendement. Depuis le temps
que je t'ai pris  mon service, est-il possible que tu sois encore 
t'apercevoir qu'avec les chevaliers errants tout semble chimres,
folies, extravagances, non pas parce que cela est ainsi, mais parce
qu'il se rencontre partout sur leur passage des enchanteurs, qui
changent, bouleversent et dnaturent les objets selon qu'ils ont envie
de nuire ou de favoriser? Ce qui te parat  toi un bassin de barbier
est pour moi l'armet de Mambrin, et paratra tout autre chose  un
troisime. En cela j'admire la sage prvoyance de l'enchanteur qui me
protge, d'avoir fait que chacun prenne pour un bassin de barbier cet
armet, car tant une des plus prcieuses choses du monde, et
naturellement la plus envie, sa possession ne m'aurait pas laiss un
moment de repos, et il m'aurait fallu soutenir mille combats pour le
dfendre; tandis que, sous cette vile apparence, personne ne s'en
soucie, comme cet tourdi l'a fait voir en essayant de le rompre, sans
daigner mme l'emporter. Garde-le, ami Sancho, je n'en ai pas besoin
pour l'heure; au contraire, je veux me dsarmer entirement et me mettre
nu comme lorsque je sortis du ventre de ma mre, si toutefois je trouve
qu'il soit plus  propos d'imiter la pnitence de Roland que celle
d'Amadis.

En devisant ainsi, ils arrivrent au pied d'une roche trs-haute et
comme taille  pic. Sur son flanc un ruisseau limpide courait en
serpentant arroser une verte prairie. Quantit d'arbres sauvages, de
plantes et de fleurs des champs entouraient cette douce retraite. Ce
lieu plut beaucoup au chevalier de la Triste-Figure, qui, le prenant
pour thtre de sa pnitence, en prit possession en ces termes:

Cruelle! voici l'endroit que j'adopte et que je choisis pour pleurer
l'infortune o tu m'as fait descendre! oui, je veux que mes larmes
grossissent les eaux de ce ruisseau, que mes soupirs incessants agitent
les feuilles et les branches de ces arbres, en signe et tmoignage de
l'affliction qui dchire mon coeur outrag. O vous! divinits champtres
qui faites sjour en ce dsert, coutez les plaintes d'un malheureux
amant, qu'une longue absence et une jalousie imaginaire ont amen dans
ces lieux, afin de pleurer son triste sort, et gmir  son aise des
rigueurs d'une ingrate en qui le ciel a rassembl toutes les perfections
de l'humaine beaut! O Dulcine du Toboso! soleil de mes jours, lune de
mes nuits, toile polaire de ma destine! prends piti du triste tat o
m'a rduit ton absence, et daigne rpondre par un heureux dnoment  la
constance de ma foi! Arbres, dsormais compagnons de ma solitude, faites
connatre par le doux bruissement de votre feuillage que ma prsence ne
vous dplat pas. Et toi, cher cuyer, fidle compagnon de mes nombreux
travaux, regarde bien ce que je vais faire, afin de le raconter
fidlement  celle qui en est l'unique cause.

En achevant ces mots, il mit pied  terre, ta la selle et la bride 
Rossinante, et lui frappant doucement sur la croupe avec la paume de la
main, il dit en soupirant:

Celui qui a perdu la libert te la donne,  coursier aussi excellent par
tes oeuvres que malheureux par ton sort! Va, prends le chemin que tu
voudras, car tu portes crit sur le front que jamais l'hippogriffe
d'Astolphe, ni le renomm Frontin, qui cota si cher  Bradamante,
n'ont gal ta lgret et ta vigueur.

[Illustration: Celui qui a perdu sa libert te la donne (p. 124).]

Maudit, et mille fois maudit, s'cria Sancho, soit celui qui me prive du
soin de dbter mon ne. Par ma foi, les caresses et les compliments ne
lui manqueraient pas  cette heure. Et pourtant quand il serait ici, le
pauvre grison,  quoi servirait de lui ter le bt? Qu'a-t-il  voir aux
folies des amoureux et des dsesprs, puisque son matre, et ce matre
c'est moi, n'a jamais t ni l'un ni l'autre? Mais dites-moi, seigneur,
si mon dpart et votre folie sont choses srieuses, ne serait-il pas 
propos de seller Rossinante, afin de remplacer mon ne? ce sera toujours
du temps de gagn; tandis que s'il me faut aller  pied, je ne sais trop
quand j'arriverai, ni quand je serai de retour, car je suis mauvais
marcheur.

Fais comme tu voudras, rpondit don Quichotte; d'autant que ton ide ne
me semble pas mauvaise. Au reste, tu partiras dans trois jours; je te
retiens jusque-l, afin que tu puisses voir ce que j'accomplirai pour ma
dame, et que tu puisses lui en faire un fidle rcit.

Et que puis-je voir de plus? dit Sancho.

Vraiment, tu n'y es pas encore, repartit don Quichotte: ne faut-il pas
que je dchire mes habits, que je disperse mes armes, que je me jette la
tte en bas sur ces rochers, et fasse mille autres choses qui te
raviront d'admiration?

Pour l'amour de Dieu, reprit Sancho, que Votre Grce prenne bien garde 
la manire dont elle fera ses culbutes, car vous pourriez donner de la
tte en tel endroit que ds le premier coup l'chafaudage de votre
pnitence serait renvers. Si cependant ces culbutes sont
indispensables, je suis d'avis, puisque tout cela n'est que feinte et
imitation, que vous vous contentiez de les faire dans l'eau ou sur
quelque chose de mou comme du coton; aprs quoi laissez-moi le soin du
reste, je saurai bien dire  madame Dulcine que vous avez fait ces
culbutes sur des roches plus dures que le diamant.

Je te suis reconnaissant de ta bonne intention, dit don Quichotte; mais
apprends que tout ceci, loin d'tre une feinte, est une affaire
trs-srieuse. D'ailleurs, agir autrement serait manquer aux lois de la
chevalerie, qui nous dfendent de mentir sous peine d'indignit; or
faire ou dire une chose pour une autre c'est mentir; il faut donc que
mes culbutes soient relles, franches, loyales, exemptes de toutes
supercherie. Il sera bon nanmoins que tu me laisses de la charpie pour
panser mes blessures, puisque notre mauvais sort a voulu que nous
perdions le baume.

'a t bien pis de perdre l'ne, puisqu'il portait la charpie et le
baume, repartit Sancho; quant  ce maudit breuvage, je prie Votre Grce
de ne m'en parler jamais; rien que d'en entendre prononcer le nom me met
l'me  l'envers, et  plus forte raison l'estomac. Je vous prie aussi
de considrer comme achevs les trois jours que vous m'avez donns pour
voir vos folies; je les tiens pour vues et revues, et j'en dirai des
merveilles  madame Dulcine. Veuillez crire la lettre et m'expdier
promptement; car je voudrais tre dj de retour pour vous tirer du
purgatoire o je vous laisse.

Purgatoire! reprit don Quichotte; dis enfer, et pis encore, s'il y a
quelque chose de pire au monde.

A qui est en enfer NULLA EST RETENTIO,  ce que j'ai entendu dire,
rpliqua Sancho.

Qu'entends-tu par RETENTIO? demanda don Quichotte.

J'entends par RETENTIO, qu'une fois en enfer on n'en peut plus sortir,
rpondit Sancho; ce qui n'arrivera pas  Votre Grce, ou je ne saurais
plus jouer des talons pour hter Rossinante. Plantez-moi une bonne fois
devant madame Dulcine, et je lui ferai un tel rcit des folies que vous
avez faites pour elle et de celles qui vous restent encore  faire, que
je la rendrai aussi souple qu'un gant, ft-elle plus dure qu'un tronc de
lige. Puis, avec sa rponse douce comme miel, je reviendrai comme les
sorciers,  travers les airs, vous tirer de votre purgatoire, qui semble
enfer, mais qui ne l'est pas, puisqu'il y a esprance d'en sortir,
tandis qu'on ne sort jamais de l'enfer, quand une fois on y a mis le
pied; ce qui est aussi, je crois, l'avis de Votre Grce.

C'est la vrit, dit don Quichotte; mais comment ferons-nous pour crire
ma lettre?

Et aussi la lettre de change des trois nons? ajouta Sancho.

Sois tranquille, je ne l'oublierai pas, reprit don Quichotte; et puisque
le papier manque, il me faudra l'crire  la manire des anciens, sur
des feuilles d'arbres ou des tablettes de cire. Mais je m'en souviens,
j'ai le livre de poche de Cardenio, qui sera trs-bon pour cela.
Seulement tu auras soin de faire transcrire ma lettre sur une feuille de
papier dans le premier village o tu trouveras un matre d'cole; sinon
tu en chargeras le sacristain de la paroisse; mais garde-toi de
t'adresser  un homme de loi, car alors le diable mme ne viendrait pas
 bout de la dchiffrer.

Et la signature? demanda Sancho.

Jamais Amadis ne signait ses lettres, rpondit don Quichotte.

Bon pour cela, dit Sancho; mais la lettre de change doit forcment tre
signe: si elle n'est que transcrite, ils diront que le seing est faux,
et adieu mes nons.

La lettre de change sera dans le livre de poche, reprit don Quichotte,
et je la signerai; lorsque ma nice verra mon nom, elle ne fera point
difficult d'y faire honneur. Quant  la lettre d'amour, tu auras soin
de mettre pour signature: _A vous jusqu' la mort, le chevalier de la
Triste-Figure_. Peu importe qu'elle soit d'une main trangre, car, si
je m'en souviens bien, Dulcine ne sait ni lire ni crire, et de sa vie
n'a vu lettre de ma main. En effet, nos amours ont toujours t
platoniques, et n'ont jamais pass les bornes d'une honnte oeillade;
encore 'a t si rarement, que depuis douze ans qu'elle m'est plus
chre que la prunelle de mes yeux, qu'un jour mangeront les vers du
tombeau, je ne l'ai pas vue quatre fois; peut-tre mme ne s'est-elle
jamais aperue que je la regardasse, tant Laurent Corchuelo, son pre,
et Aldona Nogals, sa mre, la veillaient de prs et la tenaient
resserre.

Comment! s'cria Sancho, la fille de Laurent Corchuelo et d'Aldona
Nogals est madame Dulcine du Toboso?

Elle-mme, rpondit don Quichotte, et qui mrite de rgner sur tout
l'univers.

Oh! je la connais bien, dit Sancho, et je sais qu'elle lance une barre
aussi rudement que le plus vigoureux garon du village. Par ma foi, elle
peut prter le collet  tout chevalier errant qui la prendra pour
matresse. Peste! qu'elle est droite et bien faite! et la bonne voix
qu'elle a! Un jour qu'elle tait monte au haut du clocher de notre
village, elle se mit  appeler les valets de son pre qui travaillaient
 plus de demi-lieue; eh bien, ils l'entendirent aussi distinctement que
s'ils eussent t au pied de la tour. Ce qu'elle a de bon, c'est qu'elle
n'est point ddaigneuse: elle joue avec tout le monde, et foltre  tout
propos. Maintenant j'en conviens, seigneur chevalier de la
Triste-Figure, vous pouvez faire pour elle autant de folies qu'il vous
plaira, vous pouvez vous dsesprer et mme vous pendre; personne ne
dira que vous avez eu tort, le diable vous et-il emport. Aldona
Loreno! bon Dieu, je grille d'tre en chemin pour la revoir. Elle doit
tre bien change, car aller tous les jours aux champs et en plein
soleil, cela gte vite le teint des femmes.

Seigneur don Quichotte, continua Sancho, je dois vous confesser une
chose. J'tais rest jusqu'ici dans une grande erreur; j'avais toujours
cru que madame Dulcine tait une haute princesse, ou quelque grande
dame mritant les prsents que vous lui avez envoys, comme ce Biscaen,
ces forats, et tant d'autres non moins nombreux que les victoires
remportes par vous avant que je fusse votre cuyer; mais en vrit que
doit penser madame Aldona Loreno, je veux dire madame Dulcine du
Toboso, en voyant s'agenouiller devant elle les vaincus que lui envoie
Votre Grce? Ne pourrait-il pas arriver qu'en ce moment elle ft occupe
 peigner du chanvre ou  battre du grain, et qu' cette vue tous ces
gens-l se missent en colre, tandis qu'elle-mme se moquerait de votre
prsent?

Sancho, reprit don Quichotte, je t'ai dit bien des fois que tu tais un
grand bavard, et qu'avec ton esprit lourd et obtus, tu avais tort de
vouloir badiner et de faire des pointes. Mais, pour te prouver que je
suis encore plus sage que tu n'es sot, je veux que tu coutes cette
petite histoire. Apprends donc qu'une veuve, jeune, belle, riche, et
surtout fort amie de la joie, s'amouracha un jour d'un frre lai, bon
compagnon et de large encolure. En l'apprenant, le frre de la dame vint
la trouver pour lui en dire son avis: Comment, madame, une femme aussi
noble, aussi belle et aussi riche que l'est Votre Grce, peut-elle
s'amouracher d'un homme de si bas tage et de si mdiocre intelligence,
tandis que dans la mme maison il y a tant de docteurs et de savants
thologiens, parmi lesquels elle peut choisir comme au milieu d'un cent
de poires?--Vous n'y entendez rien, mon cher frre, rpondit la dame, si
vous pensez que j'ai fait un mauvais choix; car pour ce que je veux en
faire, il sait autant et plus de philosophie qu'Aristote. De la mme
manire, Sancho, tu sauras que pour ce que je veux faire de Dulcine du
Toboso, elle est autant mon fait que la plus grande princesse de la
terre. Crois-tu que les Philis, les Galates, les Dianes et les
Amaryllis, qu'on voit dans les livres et sur le thtre, aient t des
cratures en chair et en os, et les matresses de ceux qui les ont
clbres? Non, en vrit: la plupart des potes les imaginent pour
s'exercer l'esprit et faire croire qu'ils sont amoureux ou capables de
grandes passions. Il me suffit donc qu'Aldona Loreno soit belle et
sage: quant  sa naissance, peu m'importe; on n'en est pas  faire une
enqute pour lui confrer l'habit de chanoinesse, et je me persuade,
moi, qu'elle est la plus grande princesse du monde. Apprends, Sancho, si
tu ne le sais pas, que les choses qui nous excitent le plus  aimer sont
la sagesse et la beaut; or, ces deux choses se trouvent runies au
degr le plus minent chez Dulcine, car en beaut personne ne l'gale,
et en bonne renomme peu lui sont comparables. En un mot, je m'en suis
fait une ide telle, que ni les Hlnes, ni les Lucrces, ni toutes les
hrones des temps passs, grecques, latines ou barbares, n'en ont
jamais approch. Qu'on dise ce qu'on voudra; si les sots ne m'approuvent
pas, les gens senss ne manqueront pas d'tre de mon sentiment.

Seigneur, reprit Sancho, vous avez raison en tout et partout, et je ne
suis qu'un ne. Mais pourquoi, diable, ce mot-l me vient-il  la
bouche? on ne devrait jamais parler de corde dans la maison d'un pendu.
Maintenant il ne reste plus qu' crire vos lettres, et je dcampe
aussitt.

Don Quichotte prit le livre de poche, et s'tant mis un peu  l'cart,
il commena  crire avec un grand sang-froid. Sa lettre acheve, il
appela son cuyer pour la lui lire, parce que, lui dit-il, je crains
qu'elle ne se perde en chemin, et que j'ai tout  redouter de ta
mauvaise toile.

Votre Grce ferait mieux de l'crire deux ou trois fois dans le livre de
poche, reprit Sancho; c'est folie de penser que je puisse la loger dans
ma mmoire; car je l'ai si mauvaise, que j'oublie quelquefois jusqu'
mon propre nom. Cependant, lisez-la-moi; je m'imagine qu'elle est faite
comme au moule, et je serai bien aise de l'entendre.

coute, dit don Quichotte.


  LETTRE DE DON QUICHOTTE A DULCINE DU TOBOSO.

  Haute et souveraine Dame,

  Le piqu jusqu'au vif de la pointe aigu de l'absence, le bless dans
  l'intime rgion du coeur, dulcissime Dulcine du Toboso, vous souhaite
  la sant dont il ne jouit pas. Si votre beaut continue  me
  ddaigner, si vos mrites ne finissent par s'expliquer en ma faveur,
  si enfin vos rigueurs persvrent, il me sera impossible, quoique
  accoutum  la souffrance, de rsister  tant de maux, parce que la
  force du mal sera plus forte que ma force. Mon fidle cuyer Sancho
  vous rendra un compte exact, belle ingrate et trop aimable ennemie, de
  l'tat o je suis  votre intention. S'il plat  Votre Grce de me
  secourir, vous ferez acte de justice, et sauverez un bien qui vous
  appartient: sinon faites ce qu'il vous plaira; car, en achevant de
  vivre, j'aurai satisfait  votre cruaut et  mes dsirs.

  Celui qui est  vous jusqu' la mort.

    Le chevalier de la TRISTE-FIGURE.


Par ma barbe, s'cria Sancho, voil la meilleure lettre que j'aie
entendue de ma vie! Peste, comme Votre Grce dit bien ce qu'elle veut
dire, et comme vous avez enchss l le chevalier de la Triste-Figure!
En vrit, vous tes le diable en personne, et il n'y a rien que vous ne
sachiez.

Dans la profession que j'exerce, il faut tout savoir, dit don Quichotte.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Dulcine du Toboso (p. 127).]

Or , reprit Sancho, crivez donc de l'autre ct la lettre de change
des nons, et signez lisiblement, afin qu'on sache que c'est votre
criture.

Volontiers, dit don Quichotte. Aprs l'avoir crite, il lut ce qui
suit:

  Ma nice, vous payerez, par cette premire de change, trois nons des
  cinq que j'ai laisss dans mon curie,  Sancho Panza, mon cuyer,
  valeur reue de lui. Je vous en tiendrai compte sur le vu de la
  prsente, quittance dudit Sancho. Fait au fond de la Sierra Morena,
  le 26 aot de la prsente anne.

Trs-bien, s'cria Sancho; Votre Grce n'a plus qu' signer.

C'est inutile, rpondit don Quichotte, je me contenterai de la parapher,
et cela suffirait pour trois cents nes.

Je m'en rapporte  vous, dit Sancho; maintenant je vais seller
Rossinante; prparez-vous  me donner votre bndiction, car je veux
partir  l'instant mme, sans voir les extravagances que vous avez 
faire; je dirai  madame Dulcine que je vous en ai vu faire  bouche
que veux-tu.

Il faut au moins, et cela est ncessaire, reprit don Quichotte, que tu
me voies nu, sans autre vtement que la peau, faire une ou deux
douzaines de folies, afin que les ayant vues, tu puisses jurer en toute
sret de conscience de celles que tu croiras devoir y ajouter, et sois
certain que tu n'en diras pas la moiti.

En ce cas, seigneur, dpchez-vous, repartit Sancho; mais, pour l'amour
de Dieu, que je ne voie point la peau de Votre Grce, cela me ferait
trop de chagrin, et je ne pourrais m'empcher de pleurer. J'ai tant
pleur cette nuit mon grison, que je ne suis pas en tat de recommencer.
S'il faut absolument que je vous voie faire quelques-unes de ces folies,
faites-les tout habill, et des premires qui vous viendront  l'esprit;
car je vous l'ai dj dit, c'est autant de pris sur mon voyage, et je
tarderai d'autant  rapporter la rponse que mrite Votre Grce. Par ma
foi, que madame Dulcine se tienne bien et rponde comme elle le doit,
car autrement je fais voeu solennel de lui tirer la rponse de l'estomac
 beaux soufflets comptants et  grands coups de pied dans le ventre.
Peut-on souffrir qu'un chevalier errant, fameux comme vous l'tes,
devienne fou, sans rime ni raison, pour une...? Qu'elle ne me le fasse
pas dire deux fois, la bonne dame, ou bien je lche ma langue, et je lui
crache son fait  la figure. Oui-da, elle a bien rencontr son homme; je
ne suis pas si facile qu'elle s'imagine; elle me connat mal, et
trs-mal; si elle me connaissait, elle saurait que je ne me mouche pas
du pied.

En vrit, Sancho, tu n'es gure plus sage que moi, dit don Quichotte.

Je ne suis pas aussi fou, rpliqua Sancho, mais je suis plus colre.
Enfin, laissons cela. Dites-moi, je vous prie, jusqu' ce que je sois de
retour de quoi vivra Votre Grce? Ira-t-elle par les chemins drober
comme Cardenio le pain des pauvres bergers?

Ne prends de cela aucun souci, rpondit don Quichotte; quand mme
j'aurais de tout en abondance, je suis rsolu  ne me nourrir que des
herbes de cette prairie et des fruits de ces arbres. Le fin de mon
affaire consiste mme  ne pas manger du tout, et  souffrir bien
d'autres austrits.

A propos, seigneur, dit Sancho, savez-vous que j'ai grand'peur, lorsque
je reviendrai, de ne point retrouver l'endroit o je vous laisse, tant
il est cart?

Remarque-le bien, reprit don Quichotte; quant  moi, je ne m'loignerai
pas d'ici, et de temps en temps je monterai sur la plus haute de ces
roches, afin que tu puisses me voir ou que je t'aperoive  ton retour.
Mais, pour plus grande sret, tu n'as qu' couper des branches de
gent, et  les rpandre de six pas en six pas, jusqu' ce que tu sois
dans la plaine; cela te servira  me retrouver; Thse ne fit pas autre
chose, quand  l'aide d'un fil il entreprit de se guider dans le
labyrinthe de Crte.

Sancho s'empressa d'obir, et, aprs avoir coup sa charge de gents, il
vint demander la bndiction de son seigneur, prit cong de lui et monta
en pleurant sur Rossinante.

Sancho, lui dit don Quichotte, je te recommande mon bon cheval; aies-en
soin comme de ma propre personne.

L-dessus, l'cuyer se mit en chemin, semant les branches de gent comme
don Quichotte le lui avait conseill. Il n'tait pas encore bien
loign, que revenant sur ses pas: Seigneur, lui dit-il, Votre Grce
avait raison quand elle voulait me rendre tmoin de quelques-unes de ses
folies, afin que je puisse jurer en repos de conscience que je vous en
ai vu faire, sans compter que l'ide de votre pnitence n'est pas une
des moindres.

Ne te l'avais-je pas dit? rpondit don Quichotte. Eh bien, attends un
peu; en moins d'un _Credo_ ce sera fait.

Se mettant  tirer ses chausses, il fut bientt en pan de chemise; puis,
sans autre faon, se donnant du talon au derrire, il fit deux cabrioles
et deux culbutes, les pieds en haut, la tte en bas, et mettant 
dcouvert de telles choses, que pour ne pas les voir deux fois Sancho
s'empressa de tourner bride, satisfait de pouvoir jurer que son matre
tait parfaitement fou.

Nous le laisserons suivre son chemin jusqu'au retour, qui ne fut pas
long.




CHAPITRE XXVI

OU SE CONTINUENT LES RAFFINEMENTS D'AMOUR DU GALANT CHEVALIER DE LA
MANCHE DANS LA SIERRA MORENA


En revenant  conter ce que fit le chevalier de la Triste-Figure quand
il se vit seul, l'histoire dit: A peine don Quichotte eut achev ses
sauts et ses culbutes, nu de la ceinture en bas et vtu de la ceinture
en haut, voyant Sancho parti sans en attendre la fin, qu'il gravit
jusqu' la cime d'une roche leve, et l se mit  rflchir sur un
sujet qui maintes fois avait occup sa pense sans qu'il et encore pu
prendre  cet gard aucune rsolution: c'tait de savoir lequel serait
prfrable et lui conviendrait mieux d'imiter Roland dans sa dmence
amoureuse, ou bien Amadis dans ses folies mlancoliques; et se parlant 
lui-mme, il disait: Que Roland ait t aussi vaillant chevalier qu'on
le prtend; qu'y a-t-il  cela de merveilleux? il tait enchant, et on
ne pouvait lui ter la vie, si ce n'est en lui enfonant une pingle
noire sous la plante du pied. Or, il avait, pour le prserver en cet
endroit, six semelles de fer: et pourtant tout cela ne lui servit de
rien, puisque Bernard de Carpio devina la ruse et l'touffa entre ses
bras, dans la gorge de Roncevaux. Mais laissons  part sa vaillance, et
venons  sa folie; car il est certain qu'il perdit la raison, quand les
arbres de la fontaine lui eurent dvoil le fatal indice, et quand le
pasteur lui eut assur qu'Anglique avait fait deux fois la sieste avec
Mdor, ce jeune More  la blonde chevelure. Et certes, aprs que sa dame
lui eut jou ce vilain tour, il n'avait pas grand mrite  devenir fou.
Mais pour l'imiter dans sa folie, il faudrait avoir le mme motif. Or,
je jurerais bien que ma Dulcine n'a jamais vu de More, mme en
peinture, et qu'elle est encore telle que sa mre l'a mise au monde: ce
serait donc lui faire une injure gratuite et manifeste que de devenir
fou du mme genre de folie que Roland.

D'un autre ct, je vois qu'Amadis de Gaule, sans perdre la raison ni
faire d'extravagances, acquit en amour autant et plus de renomme que
personne. Se voyant ddaign de sa dame Oriane, qui lui avait dfendu de
paratre en sa prsence jusqu' ce qu'elle le rappelt, il ne fit rien
de plus, dit son histoire, que de se retirer en compagnie d'un ermite,
sur la roche Pauvre, o il versa tant de larmes que le ciel le prit en
piti et lui envoya du secours au plus fort de son pre pnitence. Et
cela tant, comme cela est, pourquoi me dshabiller entirement,
pourquoi m'en prendre  ces pauvres arbres qui ne m'ont fait aucun mal,
et troubler l'eau de ces ruisseaux qui doivent me dsaltrer quand
l'envie m'en prendra? Ainsi donc, vive Amadis! et qu'il soit imit de
son mieux par don Quichotte de la Manche, duquel on dira ce qu'on a dit
d'un autre: que s'il ne fit pas de grandes choses, il prit du moins
pour les avoir entreprises. D'ailleurs, si je ne suis ni ddaign, ni
outrag par ma Dulcine, ne suffit-il pas que je sois loin de sa vue?
Courage, mettons la main  l'oeuvre; revenez dans ma mmoire,
immortelles actions d'Amadis, et faites-moi connatre par o je dois
commencer. Si je m'en souviens, la prire tait son passe-temps
principal; eh bien, faisons de mme, imitons-le en tout et pour tout,
puisque je suis l'Amadis de mon sicle, comme il fut celui du sien.

L-dessus notre chevalier prit, pour lui servir de chapelet, de grosses
pommes de lige qu'il enfila et dont il se fit un rosaire. Seulement, il
tait contrari de ne pas avoir sous la main un ermite pour le confesser
et lui offrir des consolations; aussi passait-il le temps, soit  se
promener dans la prairie, soit  tracer sur l'corce des arbres, ou mme
sur le sable du chemin, une foule de vers, tous en rapport avec sa
tristesse, tous  la louange de Dulcine.


  Beaux arbres qui portez vos ttes jusqu'aux cieux,
  Et recueillez chez vous cent familles errantes;
  Vous que mille couleurs font briller  nos yeux,
      Aimables fleurs, herbes et plantes,
  Si mon sjour pour vous n'est point trop ennuyeux,
  coutez d'un amant les plaintes incessantes.

      Ne vous lassez point d'couter;
  Je suis venu vers vous tout exprs pour chanter
  De mes maux sans pareils l'horrible destine.
  Vous aurez en revanche abondamment de l'eau;
  Car don Quichotte ici va pleurer comme un veau,
      De l'absence de Dulcine
          Du Toboso.

  Voici le lieu choisi par un fidle amant:
  Des plus loyaux amants le plus parfait modle,
  Qui pour souffrir tout seul un horrible tourment,
      Se cache aux yeux de sa belle,
  Et la fuit sans savoir ni pourquoi ni comment,
  Si ce n'est qu'il est fou par un excs de zle.

      L'amour, ce petit dieu matois,
  Le brle  petit feu par-dessous son harnois,
  Et le fait enrager comme une me damne:
  Ne sachant plus que faire en ce cruel dpit,
  Don Quichotte perdu pleure  remplir un muid,
      De l'absence de Dulcine
          Du Toboso.

  Pendant que pour la gloire il fait un grand effort,
  A travers les rochers cherchant des aventures
  Il maudit mille fois son dplorable sort,
      Ne trouvant que des pierres dures,
  Des ronces, des buissons qui le piquent bien fort,
  Et sans lui faire honneur lui font mille blessures.

      L'amour le frappe  tour de bras,
  Non pas de son bandeau, car il ne flatte pas:
  Mais d'une corde d'arc qui n'est pas trenne,
  Il branle sa tte, il trouble son cerveau,
  Et don Quichotte alors de larmes verse un seau,
      De l'absence de Dulcine
          Du Toboso[45].


  [45] Ces vers sont emprunts  la traduction de Filleau de
  Saint-Martin.

Ces vers ne rjouirent pas mdiocrement ceux qui les lurent; le refrain
_du Toboso_ leur parut surtout fort plaisant, car ils pensrent que don
Quichotte, en les composant, s'tait imagin qu'on ne les comprendrait
pas si aprs le nom de Dulcine il ngligeait d'ajouter celui du Toboso;
ce qui tait vrai, et ce qu'il a avou depuis. Il crivit encore
beaucoup d'autres vers, comme on l'a dit, mais ces stances furent les
seules qu'on parvint  dchiffrer.

Telle tait dans sa solitude l'occupation de notre amoureux chevalier:
tantt il soupirait, tantt il invoquait la plaintive cho, les faunes
et les sylvains de ces bois, les nymphes de ces fontaines, les conjurant
de lui rpondre et de le consoler; tantt enfin il cherchait des herbes
pour se nourrir, attendant avec impatience le retour de son cuyer. Si
au lieu d'tre absent trois jours, Sancho et tard plus longtemps, il
trouvait le chevalier de la Triste-Figure tellement dfigur, que la
mre qui le mit au monde aurait eu peine  le reconnatre. Mais laissons
notre hros soupirer tout  son aise, pour nous occuper de Sancho et de
son ambassade.

A la sortie de la montagne, l'cuyer avait pris le chemin du Toboso, et
le jour suivant il atteignit l'htellerie o il avait eu le malheur
d'tre bern. A cette vue, un frisson lui parcourut tout le corps, et
s'imaginant dj voltiger par les airs, il tait tent de passer outre,
quoique ce ft l'heure du dner et qu'il n'et rien mang depuis
longtemps. Press par le besoin, il avana jusqu' la porte de la
maison. Pendant qu'il dlibrait avec lui-mme, deux hommes en sortirent
qui crurent le reconnatre, et dont l'un dit  l'autre: Seigneur
licenci, n'est-ce pas l ce Sancho Panza que la gouvernante de notre
voisin nous a dit avoir suivi son matre en guise d'cuyer?

C'est lui-mme, reprit le cur, et voil le cheval de don Quichotte.

C'tait, en effet, le cur et le barbier de son village, les mmes qui
avaient fait le procs et l'auto-da-f des livres de chevalerie.

Quand ils furent certains de ne pas se tromper, ils s'approchrent; et
le cur appelant Sancho par son nom, lui demanda o il avait laiss son
matre. Sancho, qui les reconnut, se promit tout d'abord de taire le
lieu et l'tat dans lequel il l'avait quitt. Mon matre, rpondit-il,
est en un certain endroit occup en une certaine affaire de grande
importance, que je ne dirai pas quand il s'agirait de ma vie.

[Illustration: Sancho s'empressa de tourner bride, satisfait de pouvoir
jurer que son matre tait parfaitement fou (p. 130).]

Ami Sancho, reprit le barbier, on ne se dbarrasse pas de nous si
aisment, et si vous ne dclarez sur-le-champ o vous avez laiss le
seigneur don Quichotte, nous penserons que vous l'avez tu pour lui
voler son cheval. Ainsi, dites-nous o il est, ou bien prparez-vous 
venir en prison.

Seigneur, rpondit Sancho, il ne faut pas tant de menaces: je ne suis
point un homme qui tue, ni qui vole; je suis chrtien. Mon matre est au
beau milieu de ces montagnes o il fait pnitence tant qu'il peut: et
sur-le-champ il leur conta, sans prendre haleine, en quel tat il
l'avait laiss, les aventures qui leur taient arrives, ajoutant qu'il
portait une lettre  madame Dulcine du Toboso, la fille de Laurent
Corchuelo, dont son matre tait perdument amoureux.

Le cur et le barbier restrent tout bahis de ce que leur contait
Sancho; et bien qu'ils connussent la folie de don Quichotte, leur
tonnement redoublait en apprenant que chaque jour il y ajoutait de
nouvelles extravagances. Ils demandrent  voir la lettre qu'il crivait
 madame Dulcine; Sancho rpondit qu'elle tait dans le livre de
poche, et qu'il avait ordre de la faire copier au premier village qu'il
rencontrerait. Le cur lui proposa de la transcrire lui-mme; sur ce
Sancho mit la main dans son sein pour en tirer le livre de poche; mais
il n'avait garde de l'y trouver, car il avait oubli de le prendre, et,
sans y penser, don Quichotte l'avait retenu. Quand notre cuyer vit que
le livre n'tait pas o il croyait l'avoir mis, il fut pris d'une sueur
froide, et devint ple comme la mort. Trois ou quatre fois il se tta
par tout le corps, fouilla ses habits, regarda cent autres fois autour
de lui, mais voyant enfin que ses recherches taient inutiles, il porta
les deux mains  sa barbe, et s'en arracha la moiti; puis, tout d'un
trait, il se donna sur le nez et sur les mchoires cinq ou six coups de
poing avec une telle vigueur qu'il se mit le visage tout en sang.

Le cur et le barbier, qui n'avaient pu tre assez prompts pour
l'arrter, lui demandrent pour quel motif il se traitait d'une si rude
faon.

C'est parce que je viens de perdre en un instant trois nons, dont le
moindre valait une mtairie, rpondit Sancho.

Que dites-vous l? reprit le barbier.

J'ai perdu, repartit Sancho, le livre de poche o tait la lettre pour
madame Dulcine et une lettre de change, signe de mon matre, par
laquelle il mande  sa nice de me donner trois nons, de quatre ou cinq
qu'elle a entre les mains.

Il raconta ensuite la perte de son grison, et, l-dessus, il voulut
recommencer  se chtier; mais le cur le calma, en l'assurant qu'il lui
ferait donner par son matre une autre lettre de change, et cette fois
sur papier convenable, parce que celles qu'on crivait sur Un livre de
poche n'taient pas dans la forme voulue.

En ce cas, rpondit Sancho, je regrette peu la lettre de madame
Dulcine; d'ailleurs, je la sais par coeur, et je pourrai la faire
transcrire quand il me plaira.

Eh bien, dites-nous-la, reprit le barbier, aprs quoi nous la
transcrirons.

Sancho s'arrta tout court; il se gratta la tte pour se rappeler les
termes de la lettre, se tenant tantt sur un pied, tantt sur un autre,
regardant le ciel, puis la terre; enfin, aprs s'tre rong la moiti
d'un ongle: Je veux mourir sur l'heure, dit-il, si le diable ne s'en
mle pas; je ne saurais me souvenir de cette chienne de lettre, sinon
qu'il y avait au commencement: Haute et souterraine dame.

Vous voulez dire souveraine, et non pas souterraine? reprit le barbier.

Oui, oui, c'est cela, cria Sancho; attendez donc, il me semble qu'il y
avait ensuite: le maltrait, le priv de sommeil, le bless baise les
mains de Votre Grce, ingrate et insensible belle. Je ne sais ce qu'il
disait, de sant et de maladie, qu'il lui envoyait; tant il y a qu'il
discourait encore quelque peu, et puis finissait par _ vous jusqu' la
mort, le chevalier de la Triste-Figure_.

La fidle mmoire de Sancho divertit beaucoup le cur et le barbier: ils
lui en firent compliment, et le prirent de recommencer la lettre trois
ou quatre fois, afin de l'apprendre eux-mmes par coeur. Sancho la
rpta donc quatre autres fois, et quatre autres fois rpta quatre
mille impertinences. Ensuite il se mit  conter les aventures de son
matre; mais il ne souffla mot de son bernement dans l'htellerie. Il
ajouta que s'il venait  rapporter une rponse favorable de madame
Dulcine, son matre devait se mettre en campagne pour tcher de devenir
empereur: chose d'ailleurs trs-facile, tant taient grandes la force de
son bras et sa vaillance incomparable; qu'aussitt mont sur le trne,
il le marierait, lui Sancho, car alors il ne pouvait manquer d'tre
veuf, avec une demoiselle de l'impratrice, hritire d'un grand tat en
terre ferme, mais sans aucune le, parce qu'il ne s'en souciait plus.

Sancho dbitait tout cela avec tant d'assurance, que le cur et le
barbier en taient encore  comprendre comment la folie de don Quichotte
avait pu tre assez contagieuse pour brouiller en si peu de temps la
cervelle de son cuyer. Ils ne cherchrent point  le dsabuser, parce
qu'en cela sa conscience ne courait aucun danger, et que, tant qu'il
serait plein de ces ridicules esprances, il ne songerait pas  mal
faire, sans compter qu'ils taient bien aises de se divertir  ses
dpens. Le cur lui recommanda de prier Dieu pour la sant de son
seigneur, ajoutant qu'avec le temps ce n'tait pas une grande affaire
pour lui que de devenir empereur, ou pour le moins archevque, ou
dignitaire d'un ordre quivalent.

Mais si les affaires tournaient de telle sorte que mon seigneur ne
voult plus se faire empereur, et qu'il se mt en tte de devenir
archevque, dites-moi, je vous prie, demanda Sancho, ce que les
archevques errants donnent  leurs cuyers.

Ils ont l'habitude de leur donner, rpondit le cur, un office de
sacristain, ou souvent mme une cure qui leur procure un beau revenu,
sans compter le casuel, qui ne vaut pas moins.

Mais pour cela, dit Sancho, il faudrait que l'cuyer ne ft pas mari,
et qu'il st servir la messe. S'il en est ainsi, me voil dans de beaux
draps: malheureux que je suis j'ai une femme et des enfants, et je ne
sais pas la premire lettre de l'A, B, C. Que deviendrai-je, bon Dieu,
s'il prend fantaisie  mon matre de se faire archevque?

Rassurez-vous, ami Sancho, reprit le barbier, nous lui parlerons, et le
seigneur licenci lui ordonnera, sous peine de pch, de se faire plutt
empereur qu'archevque; chose pour lui trs-facile, car il a plus de
valeur que de science.

C'est aussi ce qu'il me semble, repartit Sancho, quoiqu' vrai dire, je
ne croie pas qu'il y ait au monde rien qu'il ne sache. Pour moi, je
m'en vais prier Dieu de lui envoyer ce qui lui conviendra le mieux et
lui fournira le moyen de me donner de plus grandes rcompenses.

Vous parlez en homme sage, dit le cur, et vous agirez en bon chrtien.
Mais ce qui importe  prsent, c'est de tirer votre matre de cette
sauvage et inutile pnitence, qui ne lui produira aucun fruit; et pour y
penser  loisir, aussi bien que pour dner, car il en est temps, entrons
dans l'htellerie.

Entrez, vous autres, dit Sancho; pour moi j'attendrai ici, et je vous
dirai tantt pourquoi; qu'on m'envoie seulement quelque chose  manger,
de chaud bien entendu, avec de l'orge pour Rossinante.

Les deux amis entrrent, et peu aprs le barbier vint lui apporter ce
qu'il demandait.

Ils se concertrent ensuite sur les moyens de faire russir leur projet:
le cur proposa un plan qui lui semblait infaillible, et tout  fait
conforme au caractre de don Quichotte: J'ai pens, dit-il au barbier, 
prendre le costume de princesse, pendant que vous vous habillerez de
votre mieux en cuyer. Nous irons trouver don Quichotte, et feignant
d'tre une grande dame afflige qui a besoin de secours, je lui
demanderai de m'octroyer un don, qu'en sa qualit de chevalier errant il
ne pourra me refuser: ce don sera de venir avec moi, pour me venger
d'une injure que m'a faite un chevalier discourtois et flon;
j'ajouterai comme grce insigne de ne point exiger que je lve mon voile
jusqu' ce qu'il m'ait fait rendre justice. En nous y prenant de la
sorte, je ne doute pas que don Quichotte ne fasse tout ce qu'on voudra:
nous le tirerons ainsi du lieu o il est, nous le ramnerons chez lui,
et l nous verrons  loisir s'il n'y a point quelque remde  sa folie.




CHAPITRE XXVII

COMMENT LE CUR ET LE BARBIER VINRENT A BOUT DE LEUR DESSEIN, AVEC
D'AUTRES CHOSES DIGNES D'TRE RACONTES


D'accord sur le mrite de l'invention, tous deux se mirent  l'oeuvre
aussitt. Ils empruntrent  l'htesse une jupe de femme et des coiffes
dont le cur s'affubla, laissant pour gage une soutane toute neuve;
quant au barbier, il se fit une grande barbe avec une queue de vache
dont l'htelier se servait pour nettoyer son peigne. L'htesse demanda
quel tait leur projet; le cur lui ayant appris en peu de mots la folie
de don Quichotte, et la ncessit de ce dguisement pour le tirer de la
montagne, elle devina aisment que ce fou tait l'homme au baume et le
matre de l'cuyer bern: aussi s'empressa-t-elle de raconter ce qui
s'tait pass dans sa maison, sans oublier ce que Sancho mettait tant de
soins  tenir secret.

Bref, l'htesse accoutra le cur de la faon la plus divertissante. Elle
lui fit revtir une jupe de drap chamarre de bandes noires d'une palme
de large, et toute taillade, comme on en portait au temps du roi Wamba.
Pour coiffure, le cur se contenta d'un petit bonnet en toile pique,
qui lui servait la nuit; puis il se serra le front avec une jarretire
de taffetas noir, et fit de l'autre une espce de masque dont il se
couvrit la barbe et le visage. Par-dessus le tout il enfona son
chapeau, qui pouvait lui tenir lieu de parasol; puis se couvrant de son
manteau, il monta sur sa mule  la manire des femmes. Affubl de sa
barbe de queue de vache, qui lui descendait jusqu' la ceinture, le
barbier enfourcha aussi sa mule, et dans cet quipage ils prirent cong
de tout le monde, sans oublier la bonne Maritorne, laquelle, quoique
pcheresse, promit de rciter un rosaire pour le succs d'une entreprise
si chrtienne.

A peine avaient-ils fait cinquante pas, qu'il vint un scrupule au cur.
Rflchissant que c'tait chose inconvenante pour un prtre de se
dguiser en femme, bien que ce ft  bonne intention, il dit au barbier:
Compre, changeons de costume; mieux vaut que vous soyez la dame et moi
l'cuyer, j'en profanerai moins mon caractre; et dt le diable emporter
don Quichotte, je suis rsolu, sans avoir fait cet change,  ne pas
aller plus avant.

Sancho arriva sur ces entrefaites, et ne put s'empcher de rire en les
voyant travestis de la sorte. Le barbier fit ce que voulait le cur, qui
s'empressa d'instruire son compre de ce qu'il devait dire  notre hros
pour lui faire abandonner sa pnitence. Matre Nicolas l'assura qu'il
saurait bien s'acquitter de son rle; mais il ne voulut point s'habiller
pour le moment. Le cur ajusta sa grande barbe, et tous deux se remirent
en route sous la conduite de Sancho, qui leur conta chemin faisant tout
ce qui tait arriv  son matre et  lui avec un fou qu'ils avaient
rencontr dans la montagne, sans parler toutefois de la valise et des
cus d'or; car tout simple qu'il tait, notre homme ne manquait pas de
finesse.

Le jour suivant, on arriva  l'endroit o commenaient les branches de
gent. Sancho leur dit que c'tait l l'entre de la montagne, et qu'ils
eussent  s'habiller, s'ils croyaient que leur dguisement pt tre de
quelque utilit; car ils lui avaient fait part de leur dessein, en lui
recommandant de ne pas les dcouvrir. Lorsque votre matre, avaient-ils
dit, demandera, comme cela est certain, si vous avez remis sa lettre 
Dulcine, donnez-lui cette assurance, mais ayez soin d'ajouter que sa
dame, ne sachant ni lire ni crire, lui ordonne de vive voix, sous peine
d'encourir sa disgrce et mme sa maldiction, de se rendre sur-le-champ
auprs d'elle, et que c'est son plus vif dsir. Avec cette rponse que
nous appuierons de notre ct, nous sommes assurs de le faire changer
de rsolution, et de le dcider  se mettre en chemin pour devenir roi
ou empereur, car alors il n'y aura plus  craindre qu'il pense  se
faire archevque.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Trois ou quatre fois, il se tta partout le corps, fouilla ses habits
(p. 131).]

Sancho les remercia de leur bonne intention. Il sera bien, ajouta-t-il,
que j'aille d'abord trouver mon matre pour lui donner la rponse de sa
dame; peut-tre aura-t-elle la vertu de le tirer de l, sans que vous
preniez tant de peine.

L'avis fut approuv; et aprs qu'ils lui eurent promis d'attendre son
retour, Sancho prit le chemin de la montagne, laissant nos deux
compagnons dans un troit dfil au bord d'un petit ruisseau, o
quelques arbres et de hautes roches formaient un ombrage d'autant plus
agrable, qu'au mois d'aot, et vers trois heures aprs midi, la chaleur
est excessive en ces lieux.

Le cur et le barbier se reposaient paisiblement  l'ombre, quand tout 
coup leurs oreilles furent frappes des accents d'une voix qui, sans
tre accompagne d'aucun instrument, leur parut trs-belle et
trs-suave. Ils ne furent pas peu surpris d'entendre chanter de la sorte
dans un lieu si sauvage; car, bien qu'on ait coutume de dire qu'au
milieu des champs et des forts se rencontrent les plus belles voix du
monde, personne n'ignore que ce sont l plutt des fictions que des
vrits. Leur tonnement redoubla donc lorsqu'ils entendirent
distinctement ces vers qui n'avaient rien de rustique:

  Je vois d'o vient enfin le trouble de mes sens;
  L'absence, le ddain, une pre jalousie
          Empoisonnent ma vie,
        Et font tous les maux que je sens.
  Dans ces tourments affreux quelle est mon esprance?
  Il n'est point de remde  des maux si cuisants,
        Et les efforts les plus puissants
        Succombent  leur violence.

  C'est toi, cruel Amour, qui causes mes douleurs!
  C'est toi, rigoureux sort, dont l'aveugle caprice
          Me fait tant d'injustice;
        Ciel! tu consens  mes douleurs.
  Il faut mourir enfin dans un tat si triste,
  Le ciel, le sort, l'Amour, l'ont ainsi rsolu;
        Ils ont un empire absolu,
        Et c'est en vain qu'on leur rsiste.

  Rien ne peut adoucir la rigueur de mon sort:
  A moins d'tre insensible au mal qui me possde,
          Il n'est point de remde
        Que le changement ou la mort,
  Mais mourir ou changer, et perdre ce qu'on aime,
  Ou se rendre insensible en perdant la raison,
        Peut-il s'appeler gurison,
        Et n'est-ce pas un mal extrme?

L'heure, la solitude, le charme des vers et de la voix, tout cela runi
causait  nos deux amis un plaisir ml d'tonnement. Ils attendirent
quelque temps; mais, n'entendant plus rien, ils se levaient pour aller 
la recherche de celui qui chantait si bien, quand la mme voix se fit
entendre de nouveau:

  Pure et sainte amiti, rare prsent des dieux,
  Qui, lasse des mortels et de leur inconstance,
  Ne nous laissant de toi qu'une vaine apparence,
  As quitt ce sjour pour retourner aux cieux;

  De l quand il te plat, tu rpands  nos yeux,
  De tes charmes si doux l'adorable abondance,
  Mais une fausse image, avec ta ressemblance,
  Sous le voile menteur dsole tous ces lieux.

  Descends pour quelque temps, amiti sainte et pure;
  Viens confondre ici-bas la fourbe et l'imposture,
  Qui, sous ton sacr nom abusent les mortels;

  Dcouvre  nos regards l'clat de ton visage;
  Remets, avec la paix, la franchise en usage,
  Et dissipant l'erreur, renverse ses autels[46].

  [46] Ces vers sont emprunts  la traduction de Filleau de
  Saint-Martin.

Le chant fut termin par un profond soupir.

Non moins touchs par la compassion qu'excits par la curiosit, le cur
et le barbier voulurent savoir quelle tait cette personne si afflige.
A peine eurent-ils fait quelques pas, qu'au dtour d'un rocher ils
dcouvrirent un homme qui, en les voyant, s'arrta tout  coup, laissant
tomber sa tte sur sa poitrine, comme en proie  une rverie profonde.
Le cur tait plein de charit; aussi se doutant, aux dtails donns par
l'cuyer de don Quichotte, que c'tait l Cardenio, il s'approcha de lui
avec des paroles obligeantes, le priant en termes pressants de quitter
un lieu si sauvage et une vie si misrable, dans laquelle il courait le
risque de perdre son me, ce qui est le plus grand de tous les malheurs.
Cardenio, libre en ce moment des accs furieux dont il tait souvent
possd, voyant deux hommes tout autrement vtus que ceux qu'il avait
coutume de rencontrer dans ces montagnes lui parler comme s'ils
l'eussent connu, commena par les considrer avec attention et leur dit
enfin: Qui que vous soyez, seigneurs, je vois bien que le ciel, dans le
soin qu'il prend de secourir les bons et quelquefois les mchants, vous
a envoys vers moi, sans que j'aie mrit une telle faveur, pour me
tirer de cette affreuse solitude et m'obliger de retourner parmi les
hommes; mais comme vous ignorez, ce que je sais, moi, qu'en sortant du
mal prsent je cours risque de tomber dans un pire, vous me regardez
sans doute comme un tre dpourvu d'intelligence et priv de jugement.
Hlas! il ne serait pas surprenant qu'il en ft ainsi, car je sens
moi-mme que le souvenir de mes malheurs me trouble souvent au point
d'garer ma raison, surtout quand on me rappelle ce que j'ai fait
pendant ces tristes accs, et qu'on m'en donne des preuves que je ne
puis rcuser. Alors j'clate en plaintes inutiles, je maudis mon toile;
et pour faire excuser ma folie, j'en raconte la cause  qui veut
m'entendre. Il me semble que cela me soulage, persuad que ceux qui
m'coutent me trouvent plus malheureux que coupable, et que la
compassion que je leur inspire leur fait oublier mes extravagances. Si
vous venez ici avec la mme intention que d'autres y sont dj venus, je
vous supplie, avant de continuer vos charitables conseils, d'couter le
rcit de mes tristes aventures; peut-tre, aprs les avoir entendues,
jugerez-vous qu'avec tant de sujets de m'affliger, et ne pouvant trouver
de consolations parmi les hommes, j'ai raison de m'en loigner.

Curieux d'apprendre de sa bouche la cause de ses disgrces, le cur et
le barbier le prirent instamment de la leur raconter, l'assurant qu'ils
n'avaient d'autre dessein que de lui procurer quelque soulagement, s'il
tait en leur pouvoir de le faire.

Cardenio commena donc son rcit presque dans les mmes termes qu'il
l'avait dj fait  don Quichotte, rcit qui s'tait trouv interrompu,
 propos de la reine Madasime et de matre lisabad, par la trop grande
susceptibilit de notre hros sur le chapitre de la chevalerie; mais
cette fois, il en fut autrement, et Cardenio eut tout le loisir de
poursuivre jusqu' la fin. Arriv au billet que don Fernand avait trouv
dans un volume d'Amadis de Gaule, il dit se le rappeler et qu'il tait
ainsi conu:


  LUSCINDE A CARDENIO.

  Je dcouvre chaque jour en vous de nouveaux sujets de vous estimer;
  si donc vous voulez que j'acquitte ma dette, sans que ce soit aux
  dpens de mon honneur, il vous sera facile de russir. J'ai un pre
  qui vous connat, et qui m'aime assez pour ne pas s'opposer  mes
  desseins quand il en reconnatra l'honntet. C'est  vous de faire
  voir que vous m'estimez autant que vous le dites et que je le crois.


Ce billet, qui m'engageait  demander la main de Luscinde, donna si
bonne opinion de son esprit et de sa sagesse  don Fernand, que ds
lors il conut le projet de renverser mes esprances. J'eus l'imprudence
de confier  ce dangereux ami la rponse du pre de Luscinde, rponse
par laquelle il me disait vouloir connatre les sentiments du mien, et
que ce ft lui qui ft la demande. Redoutant un refus de mon pre, je
n'osais lui en parler, non dans la crainte qu'il ne trouvt pas en
Luscinde assez de vertu et de beaut pour faire honneur  la meilleure
maison d'Espagne, mais parce que je pensais qu'il ne consentirait pas 
mon mariage avant de savoir ce que le duc avait l'intention de faire
pour moi. A tout cela, don Fernand me rpondit qu'il se chargerait de
parler  mon pre, et d'obtenir de lui qu'il s'en ouvrt au pre de
Luscinde.

Lorsque je te dcouvrais avec tant d'abandon les secrets de mon coeur,
cruel et dloyal ami, comment pouvais-tu songer  trahir ma confiance?
Mais, hlas!  quoi sert de se plaindre? Lorsque le ciel a rsolu la
perte d'un homme, est-il possible de la conjurer, et toute la prudence
humaine n'est-elle pas inutile? Qui aurait jamais cru que don Fernand,
qui par sa naissance et son mrite pouvait prtendre aux plus grands
partis du royaume, qui me tmoignait tant d'amiti et m'tait redevable
de quelques services, nourrissait le dessein de m'enlever le seul bien
qui pt faire le bonheur de ma vie, et que mme je ne possdais pas
encore?

Don Fernand, qui voyait dans ma prsence un obstacle  ses projets,
pensa  se dbarrasser de moi adroitement. Le jour mme o il se
chargeait de parler  mon pre, il fit, dans le but de m'loigner, achat
de six chevaux, et me pria d'aller demander  son frre an l'argent
pour les payer. Je n'avais garde de redouter une trahison; je le croyais
plein d'honneur, et j'tais de trop bonne foi pour souponner un homme
que j'aimais. Aussi ds qu'il m'eut dit ce qu'il souhaitait, je lui
proposai de partir  l'instant. J'allai le soir mme prendre cong de
Luscinde, et lui confiai ce que don Fernand m'avait promis de faire
pour moi; elle me rpondit de revenir au plus vite, ne doutant pas que
ds que mon pre aurait parl au sien, nos souhaits ne fussent
accomplis. Je ne sais quel pressentiment lui vint tout  coup, mais elle
fondit en larmes, et se trouva si mue qu'elle ne pouvait articuler une
parole. Quant  moi je demeurai plein de tristesse, ne comprenant point
la cause de sa douleur, que j'attribuais  sa tendresse et au dplaisir
qu'allait lui causer mon absence. Enfin je partis l'me remplie de
crainte et d'motion, indices trop certains du coup qui m'tait rserv.
Je remis la lettre de don Fernand  son frre, qui me fit mille
caresses, et m'engagea  attendre huit jours, parce que don Fernand le
priait de lui envoyer de l'argent  l'insu de leur pre. Mais ce n'tait
qu'un artifice pour retarder mon dpart; car le frre de Fernand ne
manquait pas d'argent, et il ne tenait qu' lui de me congdier sur
l'heure. Plusieurs fois, je fus sur le point de repartir, ne pouvant
vivre loign de Luscinde, surtout en l'tat plein d'alarmes o je
l'avais laisse. Je demeurai pourtant, car la crainte de contrarier mon
pre, et de faire une action que je ne pourrais excuser raisonnablement,
l'emporta sur mon impatience.

J'tais absent depuis quatre jours, lorsque tout  coup un homme
m'apporte une lettre, que je reconnais aussitt tre de Luscinde.
Surpris qu'elle m'envoyt un exprs, j'ouvre la lettre en tremblant:
mais avant d'y jeter les yeux, je demandai au porteur qui la lui avait
remise, et combien de temps il tait rest en chemin. Il me rpondit
qu'en passant par hasard dans la rue, vers l'heure de midi, une jeune
femme toute en pleurs l'avait appel par une fentre, et lui avait dit
avec beaucoup de prcipitation: Mon ami, si vous tes chrtien, comme
vous le paraissez, je vous supplie, au nom de Dieu, de partir sans dlai
et de porter cette lettre  son adresse; en reconnaissance de ce
service, voil ce que je vous donne. En mme temps, ajouta-t-il, elle me
jeta un mouchoir o je trouvai cent raux avec une bague d'or et cette
lettre; quand je l'eus assure par signes que j'excuterais fidlement
ce qu'elle m'ordonnait, sa fentre se referma. Me trouvant si bien pay
par avance, voyant d'ailleurs que la lettre s'adressait  vous, que je
connais, Dieu merci, et plus touch encore des larmes de cette belle
dame que de tout le reste, je n'ai voulu m'en fier  personne, et en
seize heures je viens de faire dix-huit grandes lieues. Pendant que cet
homme me donnait ces dtails, j'tais, comme on dit, pendu  ses lvres,
et les jambes me tremblaient si fort que j'avais peine  me soutenir.
Enfin j'ouvris la lettre de Luscinde, et voici  peu prs ce qu'elle
contenait:


  AUTRE LETTRE DE LUSCINDE A CARDENIO.

  Don Fernand s'est acquitt de la parole qu'il vous avait donne de
  faire parler  mon pre; mais il a fait pour lui ce qu'il avait promis
  de faire pour vous: il me demande lui-mme en mariage, et mon pre,
  sduit par les avantages qu'il attend de cette alliance, y a si bien
  consenti, que dans deux jours don Fernand doit me donner sa main, mais
  si secrtement, que notre mariage n'aura d'autres tmoins que Dieu et
  quelques personnes de notre maison. Jugez de l'tat o je suis par
  celui o vous devez tre, et venez promptement si vous pouvez. La
  suite fera voir si je vous aime. Dieu veuille que cette lettre tombe
  entre vos mains, avant que je sois oblige de m'unir  un homme qui
  sait si mal garder la foi promise. Adieu.


[Illustration: J'allai le soir mme prendre cong de Luscinde (p. 139).]

Je n'eus pas achev de lire cette lettre, poursuivit Cardenio, que je
partis, voyant trop tard la fourberie de don Fernand, qui n'avait
cherch  m'loigner que pour profiter de mon absence. L'indignation et
l'amour me donnaient des ailes; j'arrivai le lendemain  la ville, juste
 l'heure favorable pour entretenir Luscinde. Un heureux hasard voulut
que je la trouvasse  cette fentre basse, si longtemps tmoin de nos
amours. Notre entrevue eut quelque chose d'embarrass, et Luscinde ne me
tmoigna pas l'empressement que j'attendais. Hlas! quelqu'un peut-il se
vanter de connatre les confuses penses d'une femme, et d'avoir jamais
su pntrer les secrets de son coeur? Cardenio, me dit-elle, tu me vois
avec mes habillements de noce, car on m'attend pour achever la
crmonie; mais mon pre, le tratre don Fernand et les autres, seront
plutt tmoins de ma mort que de mon mariage. Ne te trouble point, cher
Cardenio, tche seulement de te trouver prsent  ce sacrifice; et sois
certain que, si mes paroles ne peuvent l'empcher, un poignard est l
qui saura du moins me soustraire  toute violence, et qui, en m'tant la
vie, mettra le sceau  l'amour que je t'ai vou. Faites, Madame, lui
dis-je avec prcipitation, faites que vos actions justifient vos
paroles. Quant  moi, si mon pe ne peut vous dfendre, je la tournerai
contre moi-mme, plutt que de vous survivre. Je ne sais si Luscinde
m'entendit, car on vint la chercher en grande hte, en disant qu'on
n'attendait plus qu'elle. Je demeurai en proie  une tristesse et  un
accablement que je ne saurais exprimer; ma raison tait teinte et mes
yeux ne voyaient plus. Dans cet tat, devenu presque insensible, je
n'avais pas la force de me mouvoir, ni de trouver l'entre de la maison
de Luscinde.

Enfin, ayant repris mes sens, et comprenant combien ma prsence lui
tait ncessaire dans une circonstance si critique, je me glissai  la
faveur du bruit, et, sans avoir t aperu, je me cachai derrire une
tapisserie, dans l'embrasure d'une fentre, d'o je pouvais voir
aisment ce qui allait se passer. Comment peindre l'motion qui
m'agitait, les penses qui m'assaillirent, les rsolutions que je
formai! Je vis d'abord don Fernand entrer dans la salle, vtu comme 
l'ordinaire, accompagn seulement d'un parent de Luscinde; les autres
tmoins taient des gens de la maison. Bientt aprs, Luscinde sortit
d'un cabinet de toilette, accompagne de sa mre et suivie de deux
femmes qui la servaient; elle tait vtue et pare comme doit l'tre une
personne de sa condition. Le trouble o j'tais m'empcha de remarquer
les dtails de son habillement, qui me parut d'une toffe rose et
blanche, avec beaucoup de perles et de pierreries; mais rien n'galait
l'clat de sa beaut, dont elle tait bien plus pare que de tout le
reste. O souvenir cruel, ennemi de mon repos, pourquoi me reprsentes-tu
si fidlement l'incomparable beaut de Luscinde! ne devrais-tu pas
plutt me cacher ce que je vis s'accomplir? Seigneur, pardonnez-moi ces
plaintes; je n'en suis point le matre, et ma douleur est si vive que je
me fais violence pour ne pas m'arrter  chaque parole.

Aprs quelques instants de repos, Cardenio poursuivit de la sorte:

Quand tout le monde fut runi dans la salle, on fit entrer un prtre,
qui, prenant par la main chacun des fiancs, demanda  Luscinde si elle
recevait don Fernand pour poux. En ce moment j'avanai la tte hors de
la tapisserie, et, tout troubl que j'tais, j'coutai cependant ce que
Luscinde allait dire, attendant sa rponse comme l'arrt de ma vie ou de
ma mort. Hlas! qui est-ce qui m'empcha de me montrer en ce moment?
Pourquoi ne me suis-je pas cri: Luscinde, Luscinde, tu as ma foi, et
j'ai la tienne; tu ne peux te parjurer sans commettre un crime, et sans
me donner la mort. Et toi, perfide don Fernand, qui oses violer toutes
les lois divines et humaines pour me ravir un bien qui m'appartient,
crois-tu pouvoir troubler impunment le repos de ma vie? crois-tu qu'il
y ait quelque considration capable d'touffer mon ressentiment, quand
il s'agit de mon honneur et de mon amour! Malheureux! c'est  prsent
que je sais ce que j'aurais d faire! Mais pourquoi te plaindre d'un
ennemi dont tu pouvais te venger? Maudis, maudis plutt ton faible
coeur, et meurs comme un homme sans courage, puisque tu n'as pas su
prendre une rsolution, ou que tu as t assez lche pour ne pas
l'accomplir. Le prtre attendait toujours la rponse de Luscinde, et
lorsque j'esprais qu'elle allait tirer son poignard pour sortir
d'embarras, ou qu'elle se dgagerait par quelque subterfuge qui me
serait favorable, je l'entendis prononcer d'une voix faible: _Oui, je le
reois_. Fernand, ayant fait le mme serment, lui donna l'anneau
nuptial: et ils demeurrent unis pour jamais. Fernand s'approcha pour
embrasser son pouse, mais elle, posant la main sur son coeur, tomba
vanouie entre les bras de sa mre.

Il me reste  dire ce qui se passa en moi  cette heure fatale o je
voyais la fausset des promesses de Luscinde, et o une seule parole
venait de me ravir  jamais l'unique bien qui me ft aimer la vie! Je
restai priv de sentiment; il me sembla que j'tais devenu l'objet de la
colre du ciel, et qu'il m'abandonnait  la cruaut de ma destine. Le
trouble et la confusion s'emparrent de mon esprit. Mais bientt la
violence de la douleur touffant en moi les soupirs et les larmes, je
fus saisi d'un dsespoir violent et transport de jalousie et de
vengeance. L'vanouissement de Luscinde troubla toute l'assemble, et sa
mre l'ayant dlace pour la faire respirer, on trouva dans son sein un
papier cachet, dont s'empara vivement don Fernand; mais aprs l'avoir
lu, sans songer si sa femme avait besoin de secours, il se jeta dans un
fauteuil comme un homme qui vient d'apprendre quelque chose de fcheux.
Pour moi, au milieu de la confusion, je sortis lentement sans
m'inquiter d'tre aperu, et, dans tous les cas, rsolu  faire un tel
clat en chtiant le tratre, qu'on apprendrait en mme temps et sa
perfidie et ma vengeance. Mon toile, qui me rserve sans doute pour de
plus grands malheurs, me conserva alors un reste de jugement qui m'a
tout  fait manqu depuis. Je m'loignai sans tirer vengeance de mes
ennemis, qu'il m'et t facile de surprendre, et je ne pensai qu'
tourner contre moi-mme le chtiment qu'ils avaient si justement mrit.

Enfin je m'chappai de cette maison, et je me rendis chez l'homme o
j'avais laiss ma mule. Je la fis seller et sortis aussitt de la ville.
Arriv  quelque distance dans la campagne, seul alors au milieu des
tnbres, j'clatai en maldictions contre don Fernand, comme si
j'obtenais par l quelque soulagement. Je m'emportai aussi contre
Luscinde, comme si elle et pu entendre mes reproches: cent fois je
l'appelai ingrate et parjure; je l'accusai de manquer de foi  l'amant
qui l'avait toujours fidlement servie, et, pour un intrt vil et bas,
de me prfrer un homme qu'elle connaissait  peine. Mais, au milieu de
ces emportements et de ma fureur, un reste d'amour me faisait l'excuser.
Je me disais qu'leve dans un grand respect pour son pre, et
naturellement douce et timide, elle n'avait peut-tre cd qu' la
contrainte; qu'en refusant, contre la volont de ses parents, un
gentilhomme si noble, si riche et si bien fait de sa personne, elle
avait craint de donner une mauvaise opinion de sa conduite, et des
soupons dsavantageux  sa rputation. Mais aussi, m'criai-je,
pourquoi n'avoir pas dclar les serments qui nous liaient? Ne
pouvait-elle lgitimement s'excuser de recevoir la main de don Fernand?
Qui l'a empche de se dclarer pour moi? Suis-je donc tant  ddaigner?
Sans ce perfide, ses parents ne me l'auraient pas refuse. Mais hlas!
je restai convaincu que peu d'amour et beaucoup d'ambition lui avaient
fait oublier les promesses dont elle avait jusque-l berc mon sincre
et fidle espoir.

Je marchai toute la nuit dans ces angoisses, et le matin je me trouvai 
l'entre de ces montagnes, o j'errai  l'aventure pendant trois jours,
au bout desquels je demandai  quelques chevriers qui vinrent  moi,
quel tait l'endroit le plus dsert. Ils m'enseignrent celui-ci, et je
m'y acheminai, rsolu d'y achever ma triste vie. En arrivant au pied de
ces rochers, ma mule tomba morte de fatigue et de faim: moi-mme j'tais
sans force, et tellement abattu que je ne pouvais plus me soutenir. Je
restai ainsi je ne sais combien de temps tendu par terre, et quand je
me relevai, j'tais entour de bergers qui m'avaient sans doute secouru,
quoique je ne m'en ressouvinsse pas. Ils me racontrent qu'ils m'avaient
trouv dans un bien triste tat, et disant tant d'extravagances, qu'ils
crurent que j'avais perdu l'esprit. J'ai reconnu moi-mme depuis lors
que je n'ai pas toujours le jugement libre et sain; car je me laisse
souvent aller  des folies dont je ne suis pas matre, dchirant mes
habits, maudissant ma mauvaise fortune, et rptant sans cesse le nom de
Luscinde, sans autre dessein que d'expirer en la nommant; puis, quand je
reviens  moi, je me sens bris de fatigue comme  la suite d'un violent
effort. Je me retire d'ordinaire dans un lige creux, qui me sert de
demeure. Les chevriers de ces montagnes ont piti de moi; ils dposent
quelque nourriture dans les endroits o ils pensent que je pourrai la
rencontrer; car, quoique j'aie presque perdu le jugement, la nature me
fait sentir ses besoins, et l'instinct m'apprend  les satisfaire. Quand
ces braves gens me reprochent de leur enlever quelquefois leurs
provisions et de les maltraiter quoiqu'ils me donnent de bon coeur ce
que je demande, j'en suis extrmement afflig et je leur promets d'en
user mieux  l'avenir.

Voil, seigneurs, de quelle manire je passe ma misrable vie, en
attendant que le ciel en dispose, ou que, touch de piti, il me fasse
perdre le souvenir de la beaut de Luscinde et de la perfidie de don
Fernand. Si cela m'arrive avant que je meure, j'espre que le trouble de
mon esprit se dissipera. En attendant, je prie le ciel de me regarder
avec compassion, car, je le comprends, cette manire de vivre ne peut
que lui dplaire et l'irriter; mais je n'ai pas le courage de prendre
une bonne rsolution: mes disgrces m'accablent et surmontent mes
forces; ma raison s'est si fort affaiblie, que, bien loin de n'tre
d'aucun secours, elle m'entretient dans ces sentiments tout contraires.
Dites maintenant si vous avez jamais connu sort plus dplorable, si ma
douleur n'est pas bien lgitime, et si l'on peut avec plus de sujet
tmoigner moins d'affliction. Ne perdez donc point votre temps  me
donner des conseils; ils seraient inutiles. Je ne veux pas vivre sans
Luscinde; il faut que je meure, puisqu'elle m'abandonne. En me prfrant
don Fernand, elle a fait voir qu'elle en voulait  ma vie; eh bien, je
veux la lui sacrifier, et jusqu'au dernier soupir excuter ce qu'elle a
voulu.

Cardenio s'arrta; et comme le cur se prparait  le consoler, il en
fut tout  coup empch par des plaintes qui attirrent leur attention.
Dans le quatrime livre, nous verrons de quoi il s'agit; car cid Hamet
Ben-Engeli crit ceci: Fin du livre troisime.




LIVRE IV--CHAPITRE XXVIII

DE LA NOUVELLE ET AGRABLE AVENTURE QUI ARRIVA AU CUR ET AU BARBIER
DANS LA SIERRA MORENA


Heureux, trois fois heureux fut le sicle o vint au monde l'intrpide
chevalier don Quichotte de la Manche, puisqu'en lui mettant au coeur le
gnreux dessein de ressusciter l'ordre dj plus qu' demi teint de la
chevalerie errante, il est cause que, dans notre ge trs-pauvre en
joyeuses distractions, nous jouissons non-seulement de la dlectable
lecture de sa vridique histoire, mais encore des contes et pisodes
qu'elle renferme, et qui n'ont pas moins de charme que l'histoire
elle-mme.

En reprenant le fil peign, retors et dvid du rcit, celle-ci raconte
qu'au moment o le cur se disposait  consoler de son mieux Cardenio,
il en fut empch par une voix plaintive qui s'exprimait ainsi:

O mon Dieu! serait-il possible que j'eusse enfin trouv un lieu qui pt
servir de tombeau  ce corps misrable, dont la charge m'est devenue si
pesante? Que je serais heureuse de rencontrer dans la solitude de ces
montagnes le repos qu'on ne trouve point parmi les hommes, afin de
pouvoir me plaindre en libert des malheurs qui m'accablent! Ciel,
coute mes plaintes, c'est  toi que je m'adresse: les hommes sont
faibles et trompeurs, toi seul peux me soutenir et m'inspirer ce que je
dois faire.

Ces paroles furent entendues par le cur et par ceux qui
l'accompagnaient, et tous se levrent aussitt pour aller savoir qui se
plaignait si tristement. A peine eurent-ils fait vingt pas, qu'au dtour
d'une roche, au pied d'un frne, ils dcouvrirent un jeune homme vtu en
paysan, dont on ne pouvait voir le visage parce qu'il l'inclinait en
lavant ses pieds dans un ruisseau. Ils s'taient approchs avec tant de
prcaution, que le jeune garon ne les entendit point, et ils eurent
tout le loisir de remarquer qu'il avait les pieds si blancs, qu'on les
et dit des morceaux de cristal mls aux cailloux du ruisseau. Tant de
beaut les surprit dans un homme grossirement vtu, et, leur curiosit
redoublant, ils se cachrent derrire quelques quartiers de roche, d'o,
l'observant avec soin, ils virent qu'il portait un mantelet gris brun
serr par une ceinture de toile blanche, et sur la tte un petit bonnet
ou _montera_[47] de mme couleur que le mantelet. Aprs qu'il se fut
lav les pieds, le jeune garon prit sous sa montera un mouchoir pour
les essuyer, et alors ce mouvement laissa voir un visage si beau, que
Cardenio ne put s'empcher de dire au cur: Puisque ce n'est point
Luscinde, ce ne peut tre une crature humaine; c'est quelque ange du
ciel.

  [47] _Montera_, espce de casquette sans visire que portent les
  paysans espagnols.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Le matin je me trouvai  l'entre de ces montagnes (p. 143).]

En ce moment le jeune homme ayant t sa montera pour secouer sa
chevelure, droula des cheveux blonds si beaux, qu'Apollon en et t
jaloux. Ils reconnurent alors que celui qu'ils avaient pris pour un
paysan tait une femme dlicate et des plus belles. Cardenio lui-mme
avoua qu'aprs Luscinde il n'avait jamais rien vu de comparable. En
dmlant les beaux cheveux dont les tresses paisses la couvraient tout
entire,  ce point que de tout son corps on n'apercevait que les pieds,
la jeune fille laissa voir des bras si bien faits, et des mains si
blanches qu'elles semblaient des flocons de neige, et que l'admiration
et la curiosit de ceux qui l'piaient s'en augmentant, ils se levrent
afin de la voir de plus prs, et apprendre qui elle tait. Au bruit
qu'ils firent, la jeune fille tourna la tte, en cartant les cheveux
qui lui couvraient le visage; mais  peine eut-elle aperu ces trois
hommes, que, sans songer  rassembler sa chevelure, et oubliant qu'elle
avait les pieds nus, elle saisit un petit paquet de hardes, et se mit 
fuir  toutes jambes. Mais ses pieds tendres et dlicats ne purent
supporter longtemps la duret des cailloux, elle tomba, et ceux qu'elle
fuyait tant accourus  son secours, le cur lui cria:

Arrtez, Madame; ne craignez rien, qui que vous soyez; nous n'avons
d'autre intention que de vous servir. En mme temps il s'approcha d'elle
et la prit par la main; la voyant tonne et confuse, il continua de la
sorte:

Vos cheveux, Madame, nous ont dcouvert ce que vos vtements nous
cachaient: preuves certaines qu'un motif imprieux a pu seul vous forcer
 prendre un dguisement si indigne de vous, et vous conduire au fond de
cette solitude o nous sommes heureux de vous rencontrer, sinon pour
faire cesser vos malheurs, au moins pour vous offrir des consolations.
Il n'est point de chagrins si violents que la raison et le temps ne
parviennent  adoucir. Si donc vous n'avez pas renonc  la consolation
et aux conseils des humains, je vous supplie de nous apprendre le sujet
de vos peines, et d'tre persuade que nous vous le demandons moins par
curiosit que dans le dessein de les adoucir en les partageant.

Pendant que le cur parlait ainsi, la belle inconnue le regardait,
interdite et comme frappe d'un charme, semblable en ce moment 
l'ignorant villageois auquel on montre  l'improviste des choses qu'il
n'a jamais vues; enfin le cur lui ayant laiss le temps de se remettre,
elle laissa chapper un profond soupir et rompit le silence en ces
termes:

Puisque la solitude de ces montagnes n'a pu me cacher, et que mes
cheveux m'ont trahi, il serait dsormais inutile de feindre avec vous,
en niant une chose dont vous ne pouvez plus douter; et puisque vous
dsirez entendre le rcit de mes malheurs, j'aurais mauvaise grce de
vous le refuser aprs les offres obligeantes que vous me faites.
Toutefois, je crains bien de vous causer moins de plaisir que de
compassion, parce que mon infortune est si grande, que vous ne trouverez
ni remde pour la gurir, ni consolation pour en adoucir l'amertume.
Aussi ne rvlerai-je qu'avec peine des secrets que j'avais rsolu
d'ensevelir avec moi dans le tombeau, car je ne puis les raconter sans
me couvrir de confusion; mais trouve seule et sous des habits d'homme,
dans un lieu si cart, j'aime mieux vous les rvler que de laisser le
moindre doute sur mes desseins et ma conduite.

Cette charmante fille, ayant parl de la sorte, s'loigna un peu pour
achever de s'habiller; puis, s'tant rapproche, elle s'assit sur
l'herbe, et aprs s'tre fait violence quelque temps pour retenir ses
larmes, elle commena ainsi:

Je suis ne dans une ville de l'Andalousie, dont un duc porte le nom, ce
qui lui donne le titre de grand d'Espagne. Mon pre, un de ses vassaux,
n'est pas d'une condition trs-releve; mais il est riche, et si les
biens de la nature eussent gal chez lui ceux de la fortune, il
n'aurait pu rien dsirer au del, et moi-mme je serais moins  plaindre
aujourd'hui; car je ne doute point que mes malheurs ne viennent de celui
qu'ont mes parents de n'tre point d'illustre origine. Ils ne sont
pourtant pas d'une extraction si basse qu'elle doive les faire rougir:
ils sont laboureurs de pre en fils, d'une race pure et sans mlange;
ce sont de vieux chrtiens, et leur anciennet, jointe  leurs grands
biens et  leur manire de vivre, les lve beaucoup au-dessus des gens
de leur profession, et les place presque au rang des plus nobles. Comme
je suis leur unique enfant, ils m'ont toujours tendrement chrie; et ils
se trouvaient encore plus heureux de m'avoir pour fille que de toute
leur opulence. De mme que j'tais matresse de leur coeur, je l'tais
aussi de leur bien; tout passait par mes mains dans notre maison, les
affaires du dehors comme celles du dedans; et comme ma circonspection et
mon zle galaient leur confiance, nous avions vcu jusque-l heureux et
en repos. Aprs les soins du mnage, le reste de mon temps tait
consacr aux occupations ordinaires des jeunes filles, telles que le
travail  l'aiguille, le tambour  broder, et bien souvent le rouet;
quand je quittais ces travaux, c'tait pour faire quelque lecture utile,
ou jouer de quelque instrument, ayant reconnu que la musique met le
calme dans l'me et repose l'esprit fatigu. Telle tait la vie que je
menais dans la maison paternelle. Si je vous la raconte avec ces
dtails, ce n'est pas par vanit, mais pour vous apprendre que ce n'est
pas ma faute si je suis tombe de cette heureuse existence dans la
dplorable situation o vous me voyez aujourd'hui. Pendant que ma vie se
passait ainsi dans une espce de retraite comparable  celle des
couvents, ne voyant d'autres gens que ceux de notre maison, ne sortant
jamais que pour aller  l'glise, toujours de grand matin et en
compagnie de ma mre, le bruit de ma beaut commena  se rpandre, et
l'amour vint me troubler dans ma solitude. Un jour  mon insu, le second
fils de ce duc dont je vous ai parl, nomm don Fernand, me vit...

A ce nom de Fernand, Cardenio changea de couleur, et laissa paratre une
si grande agitation, que le cur et le barbier, qui avaient les yeux sur
lui, craignirent qu'il n'entrt dans un de ces accs de fureur dont ils
avaient appris qu'il tait souvent atteint. Heureusement qu'il n'en fut
rien: seulement il se mit  considrer fixement la belle inconnue,
attachant sur elle ses regards, et cherchant  la reconnatre; mais,
sans faire attention aux mouvements convulsifs de Cardenio, elle
continua son rcit.

Ses yeux ne m'eurent pas plutt aperue, comme il l'avoua depuis, qu'il
ressentit cette passion violente dont il donna bientt des preuves. Pour
achever promptement l'histoire de mes malheurs, et ne point perdre de
temps en dtails inutiles, je passe sous silence les ruses qu'employa
don Fernand pour me rvler son amour: il gagna les gens de notre
maison; il fit mille offres de services  mon pre, l'assurant de sa
faveur en toutes choses. Chaque jour ce n'taient que divertissements
sous mes fentres, et la nuit s'y passait en concerts de voix et
d'instruments. Il me fit remettre, par des moyens que j'ignore encore,
un nombre infini de billets pleins de promesses et de tendres
sentiments. Cependant tout cela ne faisait que m'irriter, bien loin de
me plaire et de m'attendrir, et ds lors je regardai don Fernand comme
un ennemi mortel. Ce n'est pas qu'il me part aimable, et que je ne
sentisse quelque plaisir  me voir recherche d'un homme de cette
condition; de pareils soins plaisent toujours aux femmes, et la plus
farouche trouve dans son coeur un peu de complaisance pour ceux qui lui
disent qu'elle est belle; mais la disproportion de fortune tait trop
grande pour me permettre des esprances raisonnables, et ses soins trop
clatants pour ne pas m'offenser. Les conseils de mes parents, qui
avaient devin don Fernand, achevrent de dtruire tout ce qui pouvait
me flatter dans sa recherche. Un jour mon pre, me voyant plus inquite
que de coutume, me dclara que le seul moyen de faire cesser ses
poursuites et de mettre un obstacle insurmontable  ses prtentions,
c'tait de prendre un poux, que je n'avais qu' choisir, dans la ville
ou dans notre voisinage, un parti  mon gr, et qu'il ferait tout ce
que je pouvais attendre de son affection.

Je le remerciai de sa bont, et rpondis que n'ayant encore jamais pens
au mariage, j'allais songer  loigner don Fernand, d'une autre manire,
sans enchaner pour cela ma libert. Je rsolus ds lors de l'viter
avec tant de soin, qu'il ne trouvt plus moyen de me parler. Une manire
de vivre si rserve ne fit que l'exciter dans son mauvais dessein, je
dis mauvais dessein, parce que, s'il avait t honnte, je ne serais pas
dans le triste tat o vous me voyez. Mais quand don Fernand apprit que
mes parents cherchaient  m'tablir, afin de lui ter l'espoir de me
possder, ou que j'eusse plus de gardiens pour me dfendre, il rsolut
d'entreprendre ce que je vais vous raconter.

Une nuit que j'tais dans ma chambre, avec la fille qui me servait, ma
porte bien ferme pour tre en sret contre la violence d'un homme que
je savais capable de tout oser, il se dressa subitement devant moi. Sa
vue me troubla  tel point que, perdant l'usage de mes sens, je ne pus
articuler un seul mot pour appeler du secours. Profitant de ma faiblesse
et de mon tonnement, don Fernand me prit entre ses bras, me parla avec
tant d'artifice, et me montra tant de tendresse, que je n'osais appeler
quand je m'en serais senti la force. Les soupirs du perfide donnaient du
crdit  ses paroles, et ses larmes semblaient justifier son intention;
j'tais jeune et sans exprience dans une matire o les plus habiles
sont trompes. Ses mensonges me parurent des vrits, et touche de ses
soupirs et de ses larmes, je sentais quelques mouvements de compassion.
Cependant, revenue de ma premire surprise, et commenant  me
reconnatre, je lui dis avec indignation:

Seigneur, si en mme temps que vous m'offrez votre amiti, et que vous
m'en donnez des marques si tranges, vous me permettiez de choisir entre
cette amiti et le poison, estimant beaucoup plus l'honneur que la vie,
je n'aurais pas de peine  sacrifier l'une  l'autre. Je suis votre
vassale, et non votre esclave; et je m'estime autant, moi fille obscure
d'un laboureur, que vous, gentilhomme et cavalier. Ne croyez donc pas
m'blouir par vos richesses, ni me tenter par l'clat de vos grandeurs.
C'est  mon pre  disposer de ma volont, et je ne me rendrai jamais
qu' celui qu'il m'aura choisi pour poux. Si donc, vous m'estimez comme
vous le dites, abandonnez un dessein qui m'offense et ne peut jamais
russir. Pour que je jouisse paisiblement de la vie, laissez-moi
l'honneur, qui en est insparable; et puisque vous ne pouvez tre mon
poux, ne prtendez pas  un amour que je ne puis donner  aucun autre.

S'il ne faut que cela pour te satisfaire, rpondit le dloyal cavalier,
je suis trop heureux que ton amour soit  ce prix. Je t'offre ma main,
charmante Dorothe (c'est le nom de l'infortune qui vous parle), et
pour tmoins de mon serment je prends le ciel,  qui rien n'est cach,
et cette image de la Vierge qui est devant nous.

Le nom de Dorothe fit encore une fois tressaillir Cardenio, et le
confirma dans l'opinion qu'il avait eue ds le commencement du rcit;
mais pour ne pas l'interrompre, et savoir quelle en sera la fin, il se
contenta de dire: Quoi! Madame, Dorothe est votre nom? J'ai entendu
parler d'une personne qui le portait, et dont les malheurs vont de pair
avec les vtres. Continuez, je vous prie; bientt je vous apprendrai des
choses qui ne vous causeront pas moins d'tonnement que de piti.

Dorothe s'arrta pour regarder Cardenio et l'trange dnment o il
tait: Si vous savez quelque chose qui me regarde, je vous conjure, lui
dit-elle, de me l'apprendre  l'instant: j'ai assez de courage pour
supporter les coups que me rserve la fortune; mon malheur prsent me
rend insensible  ceux que je pourrais redouter encore.

[Illustration: Aprs qu'il se fut lav les pieds, le jeune garon prit
sous sa montera un mouchoir (p. 145).]

Je vous aurais dj dit ce que je pense, Madame, rpondit Cardenio, si
j'tais bien certain de ce que je suppose; mais jusqu' cette heure, il
ne vous importe en rien de le connatre, et il sera toujours temps de
vous en instruire.

Dorothe continua en ces termes:

Aprs ces assurances, don Fernand me prsenta la main, et m'ayant donn
sa foi, il me la confirma par des paroles pressantes, et avec des
serments extraordinaires; mais, avant de souffrir qu'il se lit, je le
conjurai de ne point se laisser aveugler par la passion, et par un peu
de beaut qui ne suffirait point  l'excuser. Ne causez pas, lui dis-je,
 votre pre le dplaisir et la honte de vous voir pouser une personne
si fort au-dessous de votre condition; et, par emportement, ne prenez
pas un parti dont vous pourriez vous repentir, et qui me rendrait
malheureuse. A ces raisons, j'en ajoutai beaucoup d'autres, qui toutes
furent inutiles. Don Fernand s'engagea en amant passionn qui sacrifie
tout  son amour, ou plutt en fourbe qui se soucie peu de tenir ses
promesses. Le voyant si opinitre dans sa rsolution, je pensai
srieusement  la conduite que je devais tenir. Je me reprsentai que
je n'tais pas la premire que le mariage et leve  des grandeurs
inespres, et  qui la beaut et tenu lieu de naissance et de mrite.
L'occasion tait belle, et je crus devoir profiter de la faveur que
m'envoyait la fortune. Quand elle m'offre un poux qui m'assure d'un
attachement ternel, pourquoi, me disais-je, m'en faire un ennemi par
des mpris injustes? Je me reprsentai de plus que don Fernand tait 
mnager; que s'offrant surtout avec de si grands avantages, un refus
pourrait l'irriter; et que sa passion le portant peut-tre  la
violence, il se croirait dgag d'une parole que je n'aurais pas voulu
recevoir, et qu'ainsi je demeurerais sans honneur et sans excuse. Toutes
ces rflexions commenaient  m'branler; les serments de don Fernand,
ses soupirs et ses larmes, les tmoins sacrs qu'il invoquait; en un
mot, son air, sa bonne mine, et l'amour que je croyais voir en toutes
ses actions, achevrent de me perdre. J'appelai la fille qui me servait,
pour qu'elle entendt les serments de don Fernand; il prit encore une
fois devant elle le ciel  tmoin, appela sur sa tte toutes sortes de
maldictions si jamais il violait sa promesse; il m'attendrit par de
nouveaux soupirs et de nouvelles larmes; et cette fille s'tant retire,
le perfide, abusant de ma faiblesse, acheva la trahison qu'il avait
mdite.

Quand le jour qui succda  cette nuit fatale fut sur le point de
paratre, don Fernand, sous prtexte de mnager ma rputation, montra
beaucoup d'empressement  s'loigner. Il me dit avec froideur de me
reposer sur son honneur et sur sa foi; et pour gage, il tira un riche
diamant de son doigt et le mit au mien. Il s'en fut; la servante qui
l'avait introduit dans ma chambre,  ce qu'elle m'avoua depuis, lui
ouvrit la porte de la rue, et je demeurai si confuse de tout ce qui
venait de m'arriver, que je ne saurais dire si j'en prouvais de la joie
ou de la tristesse. J'tais tellement hors de moi, que je ne songeais
pas  reprocher  cette fille sa trahison, ne pouvant encore bien juger
si elle m'tait nuisible ou favorable. J'avais dit  don Fernand, avant
qu'il s'loignt, que puisque j'tais  lui, il pouvait se servir de la
mme voie pour me revoir, jusqu' ce qu'il trouvt  propos de dclarer
l'honneur qu'il m'avait fait. Il revint la nuit suivante; mais depuis
lors, je ne l'ai pas revu une seule fois, ni dans la rue, ni  l'glise,
pendant un mois entier que je me suis fatigue  le chercher, quoique je
susse bien qu'il tait dans le voisinage et qu'il allt tous les jours 
la chasse.

Cet abandon que je regardais comme le dernier des malheurs, faillit
m'accabler entirement. Ce fut alors que je compris les consquences de
l'audace de ma servante, et combien il est dangereux de se fier aux
serments. J'clatai en imprcations contre don Fernand, sans soulager ma
douleur. Il fallut cependant me faire violence pour cacher mon
ressentiment, dans la crainte que mon pre et ma mre ne me pressassent
de leur en dire le sujet. Mais bientt il n'y eut plus moyen de feindre,
et je perdis toute patience en apprenant que don Fernand s'tait mari
dans une ville voisine, avec une belle et noble personne appele
Luscinde.

En entendant prononcer le nom de Luscinde, vous eussiez vu Cardenio
plier les paules, froncer le sourcil, se mordre les lvres, et bientt
aprs deux ruisseaux de larmes inonder son visage. Dorothe, cependant,
ne laissa pas de continuer son rcit.

A cette triste nouvelle, l'indignation et le dsespoir s'emparrent de
mon esprit, et, dans le premier transport, je voulais publier partout la
perfidie de don Fernand, sans m'inquiter si en mme temps je
n'affichais pas ma honte. Peut-tre un reste de raison calma-t-il tous
ces mouvements, mais je ne les ressentis plus aprs le dessein que je
formai sur l'heure mme. Je dcouvris le sujet de ma douleur  un jeune
berger qui servait chez mon pre, et, lui ayant emprunt un de ses
vtements, je le priai de m'accompagner jusqu' la ville o je savais
qu'tait don Fernand. Le berger fit tout ce qu'il put pour m'en
dtourner; mais, voyant ma rsolution inbranlable, il consentit  me
suivre. Ayant donc pris un habit de femme, quelques bagues et de
l'argent que je lui donnai  porter pour m'en servir au besoin, nous
nous mmes en chemin la nuit suivante,  l'insu de tout le monde. Hlas!
je ne savais pas trop ce que j'allais faire; car que pouvais-je esprer
en voyant le perfide, si ce n'est la triste satisfaction de lui adresser
des reproches inutiles?

J'arrivai en deux jours et demi au terme de mon voyage. En entrant dans
la ville je m'informai sans dlai de la demeure des parents de Luscinde;
le premier que j'interrogeais m'en apprit beaucoup plus que je ne
voulais en savoir. Il me raconta dans tous ses dtails le mariage de don
Fernand et de Luscinde; il me dit qu'au milieu de la crmonie, Luscinde
tait tombe vanouie en prononant le oui fatal, et que son poux,
ayant desserr sa robe pour l'aider  respirer, y avait trouv cache
une lettre crite de sa main, dans laquelle elle dclarait ne pouvoir
tre sa femme, parce qu'un gentilhomme nomm Cardenio avait dj reu sa
foi, et qu'elle n'avait feint de consentir  ce mariage que pour ne pas
dsobir  son pre. Dans cette lettre, elle annonait le dessein de se
tuer; dessein que confirmait un poignard trouv sur elle, ce qu'au reste
don Fernand, furieux de se voir ainsi tromp, aurait fait lui-mme, si
ceux qui taient prsents ne l'en eussent empch. Cet homme ajouta
enfin qu'il avait quitt aussitt la maison de Luscinde, laquelle
n'tait revenue de son vanouissement que le lendemain, dclarant de
nouveau avoir depuis longtemps engag sa foi  Cardenio. Il m'apprit
aussi que ce Cardenio s'tait trouv prsent au mariage, et qu'il
s'tait loign, dsespr, aprs avoir laiss une lettre dans laquelle,
maudissant l'infidlit de sa matresse, il dclarait la fuir pour
toujours. Cela tait de notorit publique et faisait le sujet de
toutes les conversations.

Mais ce fut bien autre chose quand on apprit la fuite de Luscinde de la
maison paternelle et le dsespoir de ses parents, qui ne savaient ce
qu'elle tait devenue. Pour moi, je trouvai quelque consolation dans ce
qu'on venait de m'apprendre; je me disais que le ciel n'avait sans doute
renvers les injustes desseins de don Fernand que pour le faire rentrer
en lui-mme; et qu'enfin, puisque son mariage avec Luscinde ne s'tait
pas accompli, je pouvais un jour voir le mien se raliser. Je tchai de
me persuader ce que je souhaitais, me forgeant de vaines esprances d'un
bonheur  venir, pour ne pas me laisser accabler entirement, et pour
prolonger une vie qui m'est dsormais insupportable.

Pendant que j'errais dans la ville, sans savoir  quoi me rsoudre,
j'entendis annoncer la promesse d'une grande rcompense pour celui qui
indiquerait ce que j'tais devenue. On me dsignait par mon ge et par
l'habit que je portais. J'appris en mme temps qu'on accusait le berger
qui tait venu avec moi de m'avoir enleve de chez mon pre; ce qui me
causa un dplaisir presque gal  l'infidlit de don Fernand, car je
voyais ma rputation absolument perdue, et pour un sujet indigne et bas.
Je sortis de la ville avec mon guide, et le mme soir nous arrivmes
ici, au milieu de ces montagnes. Mais, vous le savez, un malheur en
appelle un autre; et la fin d'une infortune est le commencement d'une
plus grande. Je ne fus pas plus tt dans ce lieu cart, que le berger
en qui j'avais mis toute ma confiance, tent sans doute par l'occasion
plutt que par ma beaut, osa me parler d'amour. Voyant que je ne
rpondais qu'avec mpris, il rsolut d'employer la violence pour
accomplir son infme dessein. Mais le ciel et mon courage ne
m'abandonnrent pas en cette circonstance. Aveugl par ses dsirs, ce
misrable ne s'aperut pas qu'il tait sur le bord d'un prcipice; je
l'y poussai sans peine, puis courant de toute ma force, je pntrai
bien avant dans ces dserts, pour drouter les recherches. Le lendemain,
je rencontrai un paysan qui me prit  son service en qualit de berger
et m'emmena au milieu de ces montagnes. Je suis reste chez lui bien des
mois, allant chaque jour travailler aux champs, et ayant grand soin de
ne pas me laisser reconnatre; mais, malgr tout, il a fini par
dcouvrir ce que je suis; si bien que m'ayant,  son tour, tmoign de
mauvais desseins, et la fortune ne m'offrant pas les mmes moyens de m'y
soustraire, j'ai quitt sa maison il y a deux jours, et suis venue
chercher un asile dans ces solitudes, pour prier le ciel en repos, et
tcher de l'mouvoir par mes soupirs et mes larmes, ou tout au moins
pour finir ici ma misrable vie, et y ensevelir le secret de mes
douleurs.




CHAPITRE XXIX

QUI TRAITE DU GRACIEUX ARTIFICE QU'ON EMPLOYA POUR TIRER NOTRE AMOUREUX
CHEVALIER DE LA RUDE PNITENCE QU'IL ACCOMPLISSAIT


Telle est, seigneurs, l'histoire de mes tristes aventures; jugez
maintenant si ma douleur est lgitime, et si une infortune dont les
maux sont sans remde est en tat de recevoir des consolations. La seule
chose que je vous demande et qu'il vous sera facile de m'accorder, c'est
de m'apprendre o je pourrai passer le reste de ma vie  l'abri de la
recherche de mes parents: non pas que je craigne qu'ils m'aient rien
retir de leur affection, et qu'ils ne me reoivent pas avec l'amiti
qu'ils m'ont toujours tmoigne; mais quand je pense qu'ils ne doivent
croire  mon innocence que sur ma parole, je ne puis me rsoudre 
affronter leur prsence.

Dorothe se tut, et la rougeur qui couvrit son beau visage, ses yeux
baisss et humides, montrrent clairement son inquitude et tous les
sentiments qui agitaient son coeur.

Ceux qui venaient d'entendre l'histoire de la jeune fille taient
charms de son esprit et de sa grce; et ils prouvaient d'autant plus
de compassion pour ses malheurs, qu'ils les trouvaient aussi surprenants
qu'immrits. Le cur voulait lui donner des consolations et des avis,
mais Cardenio le prvint.

--Quoi! madame, s'cria-t-il, vous tes la fille unique du riche
Clenardo?

Dorothe ne fut pas peu surprise d'entendre le nom de son pre, en
voyant la chtive apparence de celui qui parlait (on se rappelle comment
tait vtu Cardenio). Qui tes-vous, lui dit-elle, vous qui savez le nom
de mon pre? car si je ne me trompe, je ne l'ai pas nomm une seule fois
dans le cours du rcit que je viens de faire.

Je suis, rpondit Cardenio, cet infortun qui reut la foi de Luscinde,
celui qu'elle a dit tre son poux, et que la trahison de don Fernand a
rduit au triste tat que vous voyez, abandonn  la douleur, priv de
toute consolation, et, pour comble de maux, n'ayant l'usage de sa raison
que pendant les courts intervalles qu'il plat au ciel de lui laisser.
C'est moi qui fut le triste tmoin du mariage de don Fernand, et qui
dj, plein de trouble et de terreur, finis par m'abandonner au
dsespoir quand je crus que Luscinde avait prononc le oui fatal. Sans
attendre la fin de son vanouissement, perdu, hors de moi, je quittai
sa maison aprs avoir donn  un de mes gens une lettre avec ordre de la
remettre  Luscinde, et je suis venu dans ces dserts vouer  la douleur
une vie dont tous les moments taient pour moi autant de supplices. Mais
Dieu n'a pas voulu me l'ter, me rservant sans doute pour le bonheur
que j'ai de vous rencontrer ici. Consolez-vous belle Dorothe, le ciel
est de notre ct; ayez confiance dans sa bont et sa protection, et
aprs ce qu'il a fait en votre faveur, ce serait l'offenser que de ne pas
esprer un meilleur sort. Il vous rendra don Fernand, qui ne peut tre 
Luscinde; et il me rendra Luscinde, qui ne peut tre qu' moi. Quand mes
intrts ne seraient pas d'accord avec les vtres, ma sympathie pour
vos malheurs est telle qu'il n'est rien que je ne fasse pour y mettre un
terme; je jure de ne prendre aucun repos que don Fernand ne vous ait
rendu justice, et mme de l'y forcer au pril de ma vie, si la raison et
la gnrosit ne l'y peuvent amener.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Le ciel et mon courage ne m'abandonnrent pas dans cette circonstance
(p. 151).]

Dorothe tait si mue, qu'elle ne savait comment remercier Cardenio; et
le regardant dj comme son protecteur, elle allait se jeter  ses
pieds, mais il l'en empcha. Le cur, prenant la parole pour tous deux,
loua Cardenio de sa gnreuse rsolution, et consola si bien Dorothe
qu'il la fit consentir  venir se remettre un peu de tant de fatigues
dans sa maison, o ils aviseraient tous ensemble au moyen de retrouver
don Fernand. Le barbier, qui jusque-l avait cout en silence, s'offrit
avec empressement  faire tout ce qui dpendrait de lui; il leur apprit
ensuite le dessein qui les avait conduits, lui et le cur, dans ces
montagnes, et l'trange folie de don Quichotte, dont ils attendaient
l'cuyer, lequel n'avait gure moins besoin de traitement que son
matre. Cardenio se ressouvint alors du dml qu'il avait eu avec
notre hros, mais seulement comme d'un songe, et en le racontant il n'en
put dire le sujet.

En ce moment des cris se firent entendre, et ils reconnurent la voix de
Sancho, qui, ne les trouvant point  l'endroit o ils les avait laisss,
les appelait  tue-tte. Tous allrent au-devant de lui, et comme le
cur lui demandait avec empressement des nouvelles de don Quichotte,
Sancho rpondit comment il l'avait trouv en chemise, ple, jaune,
mourant de faim, mais soupirant toujours pour sa dame Dulcine. Je lui
ai bien dit, ajouta-t-il, qu'elle lui ordonnait de quitter ce dsert
pour se rendre au Toboso, o elle l'attend avec impatience; mais il m'a
rpondu qu'il est rsolu  ne point paratre devant sa beaut, jusqu'
ce qu'il ait fait des prouesses dignes de cette faveur. En vrit,
seigneurs, si cela dure plus longtemps, mon matre court grand risque de
ne jamais devenir empereur, comme il s'y est engag, ni mme archevque,
ce qui est le moins qu'il puisse faire. Au nom du ciel, voyez donc
promptement ce qu'il y aurait  faire pour le tirer de l.

Rassurez-vous, Sancho, dit le cur, nous l'en tirerons malgr lui; et se
tournant vers Cardenio et Dorothe, il leur raconta ce qu'ils avaient
imagin pour la gurison de don Quichotte, ou tout au moins pour
l'obliger de retourner dans sa maison.

Dorothe,  qui ses nouvelles esprances rendaient dj un peu de
gaiet, s'offrit  remplir le rle de la damoiselle afflige, disant
qu'elle s'en acquitterait mieux que le barbier, parce qu'elle avait
justement emport un costume de grande dame; qu'au reste il n'tait pas
besoin de l'instruire pour reprsenter ce personnage, parce qu'ayant lu
beaucoup de livres de chevalerie elle en connaissait le style, et savait
de quelle manire les damoiselles infortunes imploraient la protection
des chevaliers errants.

A la bonne heure, madame, dit le cur; il ne s'agit plus que de se
mettre  l'oeuvre.

Dorothe ouvrit son paquet et en tira une jupe de trs-belle toffe et
un riche mantelet de brocart vert avec un tour de perles et d'autres
ajustements; quand elle s'en fut pare, elle leur parut  tous si belle,
qu'ils ne se lassaient pas de l'admirer, et plaignaient don Fernand
d'avoir ddaign une si charmante personne. Mais celui qui trouvait
Dorothe le plus  son got, c'tait Sancho Panza; il n'avait pas assez
d'yeux pour la regarder, et il tait devant elle comme en extase.

Quelle est donc cette belle dame? demanda-t-il; et que vient-elle
chercher au milieu de ces montagnes?

Cette belle dame, ami Sancho, rpondit le cur, c'est tout simplement
l'hritire en ligne directe du grand royaume de Micomicon. Elle vient
prier votre matre de la venger d'une injure que lui a faite un gant
dloyal; et au bruit que fait dans toute la Guine la valeur du fameux
don Quichotte, cette princesse n'a pas craint d'entreprendre ce long
voyage pour venir le chercher.

Par ma foi! s'cria Sancho transport, voil une heureuse qute et une
heureuse trouvaille, surtout si mon matre est assez chanceux pour
venger cette injure et assommer ce damn gant que vient de dire Votre
Grce. Oh! certes, il l'assommera s'il le rencontre;  moins pourtant
que ce soit un fantme, car sur ces gens-l mon matre est sans pouvoir.
Seigneur licenci, lui dit-il, j'ai, entre autres choses, une grce 
vous demander: pour qu'il ne prenne pas fantaisie  mon matre de se
faire archevque, car c'est l toute ma crainte, conseillez-lui, je vous
en conjure, de se marier promptement avec cette princesse, afin que
n'tant plus en tat de recevoir les ordres, il soit forc de devenir
empereur. Franchement, j'ai bien rflchi l-dessus, et, tout compte
fait, je trouve qu'il n'est pas bon pour moi qu'il soit archevque,
parce que je ne vaux rien pour tre d'glise, et que d'ailleurs ayant
femme et enfants, il me faudrait songer  prendre des dispenses, afin
de toucher les revenus d'une prbende, ce qui me donnerait beaucoup trop
d'embarras. Le mieux est donc que mon seigneur se marie tout de suite
avec cette grande dame que je ne puis pas nommer parce que j'ignore son
nom.

Elle s'appelle la princesse Micomicona, dit le cur; car son royaume
tant celui de Micomicon, elle doit se nommer ainsi.

En effet, reprit Sancho: j'ai vu nombre de gens qui prennent le nom du
lieu de leur naissance, comme Pedro d'Alcala, Juan d'Ubeda, Diego de
Valladolid; il doit en tre de mme en Guine.

Sans aucun doute, Sancho, rpondit le cur, et pour ce qui est du
mariage de votre matre, croyez que j'y pousserai de tout mon pouvoir.

Sancho demeura fort satisfait de la promesse du cur, et le cur encore
plus tonn de la simplicit de Sancho, en voyant  quel point les
contagieuses folies du matre avaient pris racine dans le cerveau du
serviteur.

Pendant cet entretien, Dorothe tant monte sur la mule du cur, et le
barbier ayant ajust sa fausse barbe, tous dirent  Sancho de les
conduire o se trouvait don Quichotte; lui recommandant de ne pas
laisser souponner qu'il les connt, parce que, si le chevalier venait 
s'en douter seulement, l'occasion de le faire empereur serait perdue 
jamais. Cardenio ne voulut point les accompagner, dans la crainte que
don Quichotte ne vnt  se rappeler le dml qu'ils avaient eu
ensemble; et le cur, ne croyant pas sa prsence ncessaire, demeura
galement, aprs avoir donn quelques instructions  Dorothe, qui le
pria de s'en reposer sur elle, l'assurant qu'elle suivrait exactement ce
que lui avaient appris les livres de chevalerie.

La princesse Micomicona et ses deux compagnons se mirent donc en chemin.
Ils eurent  peine fait trois quarts de lieue, qu'ils dcouvrirent au
milieu d'un groupe de roches amonceles don Quichotte, dj habill,
mais sans armure. Sitt que Dorothe l'aperut et que Sancho lui eut
appris que c'tait l notre hros, elle hta son palefroi, suivi de son
cuyer barbu. Aussitt celui-ci sauta  bas de sa mule, prit entre ses
bras sa matresse, qui ayant mis pied  terre avec beaucoup d'aisance,
alla se jeter aux genoux de don Quichotte; notre hros fit tous ses
efforts pour la relever, mais elle, sans vouloir y consentir, lui parla
de la sorte:

Je ne me relverai point, invincible chevalier, que votre courtoisie ne
m'ait octroy un don, lequel ne tournera pas moins  la gloire de votre
magnanime personne qu' l'avantage de la plus outrage damoiselle que
jamais ait claire le soleil. S'il est vrai que votre valeur et la
force de votre bras rpondent  ce qu'en publie la renomme, vous tes
tenu, par les lois de l'honneur et par la profession que vous exercez,
de secourir une infortune qui, sur le bruit de vos exploits et  la
trace de votre nom clbre, vient des extrmits de la terre chercher un
remde  ses malheurs.

Je suis bien rsolu, belle et noble dame, dit don Quichotte,  ne point
entendre et  ne point rpondre une seule parole que vous ne vous soyez
releve.

Et moi, je ne me relverai point d'o je suis, illustre chevalier,
reprit la dolente damoiselle, que vous ne m'ayez octroy le don que
j'implore de votre courtoisie.

Je vous l'octroie, Madame, dit don Quichotte, mais  une condition:
c'est qu'il ne s'y trouvera rien de contraire au service de mon roi ou
de mon pays, ni aux intrts de celle qui tient mon coeur et ma libert
enchans.

Ce ne sera ni au prjudice ni contre l'honneur de ceux ou de celle que
vous venez de nommer, rpondit Dorothe.

Comme elle allait continuer, Sancho s'approcha de son matre, et lui dit
 l'oreille: Par ma foi, seigneur, vous pouvez bien accorder  cette
dame ce qu'elle vous demande; en vrit, ce n'est qu'une bagatelle: il
s'agit tout simplement d'assommer un gant, et celle qui vous en prie
est la princesse Micomicona, reine du grand royaume de Micomicon, en
thiopie.

Qu'elle soit ce qu'il plaira  Dieu, rpondit don Quichotte; je ferai ce
que me dicteront ma conscience et les lois de ma profession. Puis se
tournant vers Dorothe: Que Votre Beaut veuille bien se lever, Madame,
lui dit-il, je vous octroie le don qu'il vous plaira de me demander.

Eh bien, chevalier sans pareil, reprit Dorothe, le don que j'implore de
votre valeureuse personne, c'est qu'elle me suive sans retard o il me
plaira de la mener, et qu'elle me promette de ne s'engager dans aucune
autre aventure jusqu' ce qu'elle m'ait veng d'un tratre qui, contre
toutes les lois divines et humaines, a usurp mon royaume.

Ce don, trs-haute dame, je rpte que je vous l'octroie, rpondit don
Quichotte; dsormais prenez courage et chassez la tristesse qui vous
accable: j'espre, avec l'aide de Dieu et la force de mon bras, vous
rtablir avant peu dans la possession de vos tats, en dpit de tous
ceux qui prtendraient s'y opposer. Or, mettons promptement la main 
l'oeuvre; les bonnes actions ne doivent jamais tre diffres, et c'est
dans le retardement qu'est le pril.

Dorothe fit tous ses efforts pour baiser les mains de don Quichotte,
qui ne voulut jamais y consentir. Au contraire, il la fit relever,
l'embrassa respectueusement, aprs quoi il dit  Sancho de bien sangler
Rossinante et de lui donner ses armes. L'cuyer dtacha d'un arbre
l'armure de son matre, qui y tait suspendue comme un trophe. Quand
notre hros l'eut endosse: Maintenant, dit-il, allons, avec l'aide de
Dieu, porter secours  cette grande princesse, et employons la valeur et
la force que le ciel nous a donnes,  la faire triompher de ses
ennemis.

Le barbier, qui, pendant cette crmonie, tait rest  genoux, faisait
tous ses efforts pour ne pas clater de rire ni laisser tomber sa
barbe, dans la crainte de tout gter; quand il vit le don octroy et
avec quel empressement notre hros se disposait  partir, il se releva,
et, prenant la princesse d'une main tandis que don Quichotte la prenait
de l'autre, tous deux la mirent sur sa mule. Le chevalier enfourcha
Rossinante, le barbier sa monture, et ils se mirent en chemin.

Le pauvre Sancho les suivait  pied, et la fatigue qu'il en prouvait
lui rappelait  chaque pas la perte de son grison. Il prenait toutefois
son mal en patience, voyant son matre en chemin de se faire empereur;
car il ne doutait point qu'il ne se marit avec cette princesse, et
qu'il ne devnt bientt souverain de Micomicon. Une seule chose
troublait le plaisir qu'il ressentait, c'tait de penser que ce royaume
tant dans le pays des ngres, les gens que son matre lui donnerait 
gouverner seraient Mores; mais il trouva sur-le-champ remde  cet
inconvnient. Eh! qu'importe, se disait-il, que mes vassaux soient
Mores? Je les ferai charrier en Espagne, o je les vendrai fort bien, et
j'en tirerai du bon argent comptant, dont je pourrai acheter quelque
office, afin de vivre sans souci le reste de mes jours. Me croit-on donc
si maladroit, que je ne sache tirer parti des choses? faut-il tant de
philosophie pour vendre vingt ou trente mille esclaves? Oh! par ma foi,
je saurai bien en venir  bout; et je les rendrai blancs ou tout au
moins jaunes, seraient-ils plus noirs que le diable. Plein de ces
agrables penses, Sancho cheminait si content, qu'il en oubliait le
dsagrment d'aller  pied.

Toute cette trange scne, le cur et Cardenio la regardaient depuis
longtemps  travers les broussailles, fort en peine de savoir comment
ils pourraient se runir au reste de la troupe; mais le cur, grand
trameur d'expdients, en trouva un tout  point: avec des ciseaux qu'il
portait dans un tui, il coupa la barbe  Cardenio, et lui fit prendre
sa soutane et son manteau noir, se rservant seulement le pourpoint et
les chausses. Sous ce nouveau costume, Cardenio tait si chang, qu'il
ne se serait pas reconnu lui-mme. Cela fait, ils gagnrent le grand
chemin, o ils arrivrent encore avant notre chevalier et sa suite, tant
les mules avaient de peine  marcher dans ces sentiers difficiles. Ds
que le cur aperut venir don Quichotte suivi de ses compagnons, il
courut  lui les bras ouverts, et le regardant fixement comme un homme
qu'on cherche  reconnatre, il s'cria: Qu'il soit le bien venu, le
bien trouv, mon cher compatriote don Quichotte de la Manche, fleur de
la galanterie, rempart des affligs, quintessence des chevaliers
errants. En parlant ainsi, il tenait embrasse la jambe gauche de notre
hros, qui, tout stupfait d'une rencontre si imprvue, voulut mettre
pied  terre quand il l'eut enfin reconnu; mais le cur l'en empcha.

[Illustration: Je ne me relverai point, invincible chevalier, que votre
courtoisie ne m'ait octroy un don (p. 155).]

Il n'est pas convenable, lui disait don Quichotte, que je sois  cheval
pendant que Votre Rvrence est  pied.

Je n'y consentirai jamais, reprit le cur; que Votre Grce reste 
cheval, o elle a fait tant de merveilles! c'est assez pour moi de
prendre la croupe d'une de ces mules, si ces gentilshommes veulent bien
le permettre; et j'aime mieux tre en votre compagnie de cette faon,
que de me voir mont sur le clbre cheval Pgase, ou sur la jument
sauvage de ce fameux More Muzarrache, qui aujourd'hui encore est
enchant dans la caverne de Zulema, auprs de la grande ville de
Compluto.

Vous avez raison, seigneur licenci, dit don Quichotte, et je ne m'en
tais pas avis. J'espre que madame la princesse voudra bien, pour
l'amour de moi, ordonner  son cuyer de vous donner la selle de sa
mule, et de se contenter de la croupe, si tant est que la bte soit
accoutume  porter double fardeau.

Assurment, rpondit Dorothe, et mon cuyer n'attendra pas mes ordres
pour cela; il a trop de courtoisie pour souffrir que le seigneur
licenci aille  pied.

Assurment, dit le barbier; et sautant  bas de sa mule, il prsenta la
selle au cur, qui l'accepta sans se faire prier.

Par malheur la mule tait de louage, c'est--dire quinteuse et mutine.
Quand le barbier voulut monter en croupe, elle leva brusquement le train
de derrire, et, dtachant quatre ou cinq ruades, elle donna une telle
secousse  notre homme, qu'il roula par terre fort rudement; et comme
dans cette chute la barbe de matre Nicolas vint  se dtacher, il ne
trouva rien de mieux  faire que de porter vivement les deux mains  son
visage, en criant de toutes ses forces que la maudite bte lui avait
cass la mchoire.

En apercevant ce gros paquet de poils sans chair ni sang rpandu: Quel
miracle! s'cria don Quichotte, la mule vient de lui enlever la barbe du
menton comme aurait fait un revers d'pe!

Le cur, voyant son invention en grand danger d'tre dcouverte, se hta
de ramasser la barbe; et courant  matre Nicolas, qui continuait 
pousser des cris, il lui prit la tte, et l'appuyant contre sa poitrine,
il lui rajusta la barbe en un clin d'oeil, en marmottant quelques
paroles qu'il dit tre un charme propre  faire reprendre les barbes,
comme on l'allait voir; en effet, il s'loigna, et l'cuyer parut aussi
barbu qu'auparavant. Don Quichotte, tout merveill de la gurison, pria
le cur de lui enseigner le charme quand il en aurait le loisir, ne
doutant point que sa vertu ne s'tendt beaucoup plus loin, puisqu'il
tait impossible que les barbes fussent enleves de la sorte sans que la
chair ft emporte du mme coup, et que cependant il n'y paraissait
plus. Le dsordre ainsi rpar, on convint que le cur monterait seul
sur la mule jusqu' ce qu'on ft arriv  l'htellerie, distante encore
de deux lieues.

Le chevalier de la Triste-Figure, la princesse Micomicona et le cur
tant donc  cheval, tandis que Cardenio, le barbier et Sancho les
suivaient  pied, don Quichotte dit  la princesse: Que Votre Grandeur
nous conduise maintenant o il lui plaira, nous la suivrons jusqu'au
bout du monde.

Le cur, prenant la parole avant qu'elle et ouvert la bouche: Madame,
lui dit-il, vers quel royaume Votre Grce veut-elle diriger ses pas?
N'est-ce pas vers celui de Micomicon?

Dorothe comprit trs-bien ce qu'il fallait rpondre: C'est justement
l, reprit-elle aussitt.

En ce cas, Madame, dit le cur, il nous faudra passer au beau milieu de
mon village; vous prendrez ensuite la route de Carthagne; l vous
pourrez vous embarquer; et si vous avez un bon vent, en un peu moins de
neuf annes vous serez rendus aux Palus-Motides, d'o il n'y a pas plus
de cent journes de marche jusqu'au royaume de Votre Altesse.

Votre Grce, seigneur, me semble se tromper, rpondit Dorothe; j'en
suis partie il n'y a pas deux ans, sans avoir jamais eu le vent bien
favorable, et cependant depuis quelque temps dj je suis en Espagne, o
je n'ai pas plus tt eu mis le pied, que le nom du fameux don Quichotte
est venu frapper mon oreille; et j'en ai entendu raconter des choses si
grandes, si merveilleuses, que quand mme ce n'et pas t ma premire
pense, j'aurais pris soudain la rsolution de confier mes intrts  la
valeur de son bras invincible.

Assez, assez, madame, s'cria don Quichotte, mettez, je vous en supplie,
un terme  vos louanges: je suis ennemi de la flatterie, et quoique vous
me rendiez peut-tre justice, je ne saurais entendre sans rougir un
discours si obligeant et des louanges si excessives. Tout ce que je
puis dire, c'est que, vaillant ou non, je suis prt  verser pour votre
service jusqu' la dernire goutte de mon sang, et le temps vous le
prouvera. Maintenant trouvez bon que j'apprenne du seigneur licenci ce
qui l'amne seul ici,  pied, et vtu tellement  la lgre, que je ne
sais que penser.

Pour vous satisfaire en peu de mots, seigneur don Quichotte, rpondit le
cur, il faut que vous sachiez que matre Nicolas et moi nous allions 
Sville pour y toucher de l'argent qu'un de mes parents m'envoie des
Indes, et la somme n'est pas si peu considrable qu'elle n'atteigne pour
le moins six mille cus. En passant prs d'ici, nous avons t attaqus
par des voleurs, qui nous ont tout enlev, mme la barbe, si bien que
matre Nicolas est contraint d'en porter une postiche. Ils ont aussi
laiss nu comme la main ce jeune homme que vous voyez (il montrait
Cardenio). Mais le plus curieux de l'affaire, c'est que ces brigands
sont des forats  qui un vaillant chevalier a, dit-on, donn la clef
des champs, malgr la rsistance de leurs gardiens. Il faut, en vrit,
que ce chevalier soit un bien grand fou, ou qu'il ne vaille gure mieux
que les sclrats qu'il a mis en libert, puisqu'il ne se fait aucun
scrupule de livrer les brebis  la fureur des loups; puisqu'il viole le
respect d au roi et  la justice, et se fait le protecteur des ennemis
de la sret publique; puisqu'il prive les galres de ceux qui les font
mouvoir, et remet sur le pied la Sainte-Hermandad, qui se reposait
depuis longues annes; puisque, enfin, il expose lgrement sa libert
et sa vie, et renonce avec impit au salut de son me.

Sancho avait cont l'histoire des forats au cur, qui parlait ainsi
pour voir ce que dirait don Quichotte, lequel changeait de couleur 
chaque parole, et n'osait s'avouer le librateur de ces misrables.

Voil, ajouta le cur, les honntes gens qui nous ont mis dans cet tat:
que Dieu leur pardonne, et  celui qui a empch qu'ils ne reussent le
juste chtiment de leurs crimes.




CHAPITRE XXX

QUI TRAITE DE LA FINESSE D'ESPRIT QUE MONTRA LA BELLE DOROTHE, AINSI
QUE D'AUTRES CHOSES NON MOINS DIVERTISSANTES


Le cur n'avait pas fini de parler que Sancho s'cria: Savez-vous,
seigneur licenci, qui a fait ce bel exploit? eh bien, c'est mon matre!
Et pourtant je n'avais cess de lui dire de prendre garde  ce qu'il
allait faire, et de lui rpter que c'tait pch de rendre libres des
coquins qu'on envoyait aux galres en punition de leurs mfaits.

Tratre, repartit don Quichotte; est-ce aux chevaliers errants 
s'enqurir si les malheureux et les opprims qu'ils rencontrent sur leur
chemin sont ainsi traits pour leurs fautes, ou si on leur fait
injustice? Ils ne doivent considrer que leur misre, sans s'informer de
leurs actions. Je rencontre une troupe de pauvres diables, enfils comme
les grains d'un chapelet, et je fais, pour les secourir, ce que
m'ordonne le serment de la noble profession que j'exerce. Qu'a-t-on 
dire  cela? Quiconque le trouve mauvais, n'a qu' me le tmoigner, et 
tout autre qu'au seigneur licenci, dont j'honore et respecte le
caractre, je ferai voir qu'il ne sait pas un mot de la chevalerie
errante; et je suis prt  le lui prouver l'pe  la main,  pied et 
cheval, ou de toute autre manire.

En disant cela, notre hros s'affermit sur ses triers, et enfona son
morion; car depuis le jour o les forats l'avaient si fort maltrait,
l'armet de Mambrin tait rest pendu  l'aron de sa selle.

Dorothe ne manquait pas de malice; connaissant la folie de don
Quichotte, et sachant d'ailleurs que tout le monde s'en moquait, hormis
Sancho Panza, elle voulut prendre sa part du divertissement:

Seigneur chevalier, lui dit-elle, que Votre Grce se souvienne du
serment qu'elle a fait de n'entreprendre aucune aventure, si pressante
qu'elle puisse tre, avant de m'avoir rtablie dans mes tats.
Calmez-vous, je vous prie, et croyez que si le seigneur licenci et pu
se douter un seul instant que les forats devaient leur dlivrance 
votre bras invincible, il se serait mille fois coup la langue plutt
que de rien dire qui vous dplt.

Je prends Dieu  tmoin, ajouta le cur, que j'aurais prfr m'arracher
la moustache poil  poil.

Il suffit, madame, reprit don Quichotte; je rprimerai ma juste colre,
et je jure de nouveau de ne rien entreprendre que je n'aie ralis la
promesse que vous avez reue de moi. En attendant, veuillez nous
apprendre l'histoire de vos malheurs, si toutefois vous n'avez pas de
secrtes raisons pour les cacher: car enfin, il faut que je sache de qui
je dois vous venger, et de quel nombre d'ennemis j'aurai  tirer pour
vous une clatante et complte satisfaction.

Volontiers, rpondit Dorothe; mais je crains bien de vous ennuyer par
ce triste rcit.

Non, non, madame, repartit don Quichotte.

En ce cas, dit Dorothe, que Vos Grces me prtent attention.

Aussitt, Cardenio et le barbier s'approchrent pour entendre ce qu'elle
allait raconter; Sancho, non moins abus que son matre sur le compte de
la princesse, s'approcha aussi; Dorothe s'affermit sur sa mule pour
parler plus commodment; puis aprs avoir touss et pris les prcautions
d'un orateur au dbut, elle commena de la sorte:

Seigneur, vous saurez d'abord que je m'appelle... Elle s'arrta quelques
instants, parce qu'elle ne se ressouvenait plus du nom que lui avait
donn le cur; celui-ci, qui vit son embarras, vint  son aide et lui
dit: Il n'est pas surprenant, madame, que Votre Grandeur hsite en
commenant le rcit de ses malheurs; c'est l'effet ordinaire des
longues disgrces de troubler la mmoire, et celles de la princesse
Micomicona ne doivent pas tre mdiocres, puisqu'elle a travers tant de
terres et de mers pour y chercher remde.

J'avoue, reprit Dorothe, qu'il s'est tout  coup prsent  ma mmoire
des souvenirs si cruels, que je n'ai plus su ce que je disais; mais me
voil remise, et j'espre maintenant mener  bon port ma vridique
histoire.

Je vous dirai donc, seigneurs, que je suis l'hritire lgitime du grand
royaume de Micomicon. Le roi, mon pre, qui se nommait Tinacrio le Sage,
tait trs-vers dans la science qu'on appelle magie; cette science lui
fit dcouvrir que ma mre, la reine Xaramilla, devait mourir la
premire, et que lui-mme la suivant de prs au tombeau, je resterais
orpheline. Cela, toutefois, affligeait moins mon pre que la triste
certitude o il tait que le souverain d'une grande le situe sur les
confins de mon royaume, effroyable gant appel Pandafilando de la Vue
Sombre, ainsi surnomm parce qu'il regarde toujours de travers comme
s'il tait louche, ce qu'il ne fait que par malice et pour effrayer tout
le monde; que cet effroyable gant, dis-je, me sachant orpheline, devait
un jour  la tte d'une arme formidable envahir mes tats et m'en
dpouiller entirement, sans me laisser un seul village o je pusse
trouver asile; mais que je pourrais viter cette disgrce en consentant
 l'pouser. Aussi mon pre, qui savait bien que jamais je ne pourrais
m'y rsoudre, me conseilla, lorsque je verrais Pandafilando prt 
envahir ma frontire, de ne point essayer de me dfendre, parce que ce
serait ma perte, mais, au contraire, de lui abandonner mon royaume, afin
de sauver ma vie et empcher la ruine de mes loyaux et fidles sujets;
et il ajouta qu'en choisissant quelques-uns d'entre eux pour
m'accompagner, je devais passer incontinent en Espagne, o j'tais
certaine de trouver un protecteur dans la personne d'un fameux chevalier
errant, connu par toute la terre pour sa force et son courage, et qui
se nommait, si je m'en souviens bien, don Chicot, ou don Gigot...

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Don Quichotte dit  la princesse: Que Votre Grandeur nous conduise o il
lui plaira (p. 158).]

Don Quichotte, madame, s'cria Sancho; don Quichotte, autrement appel
le chevalier de la Triste-Figure.

C'est cela, dit Dorothe. Mon pre ajouta que mon protecteur devait tre
de haute stature, maigre de visage, sec de corps, et, de plus, avoir
sous l'paule gauche, ou prs de l, un signe de couleur brune, tout
couvert de poil en manire de soie de sanglier.

Approche ici, mon fils Sancho, dit notre hros  son cuyer; aide-moi 
me dshabiller promptement, que je sache si je suis le chevalier
qu'annonce la prophtie de ce sage roi.

Que voulez-vous faire, seigneur? demanda Dorothe.

Je veux savoir, madame, rpondit don Quichotte, si j'ai sur moi ce signe
dont votre pre a fait mention.

Il ne faut point vous dshabiller pour cela, reprit Sancho; je sais que
Votre Grce a justement au milieu du dos un signe tout semblable, et
l'on assure que c'est une preuve de force.

Il suffit, dit Dorothe; entre amis on n'y regarde pas de si prs, et
peu importe que le signe soit  droite ou  gauche, puisque aprs tout
c'est la mme chair. Je le vois bien, mon pre a touch juste en tout ce
qu'il a dit; quant  moi, j'ai encore mieux rencontr, en m'adressant au
seigneur don Quichotte, dont la taille et le visage sont si conformes 
la prophtie paternelle, et dont la renomme est si grande,
non-seulement en Espagne, mais encore dans toute la Manche, qu' peine
dbarque  Ossuna, j'ai entendu faire un tel rcit de ses prouesses,
qu'aussitt mon coeur m'a dit que c'tait bien le chevalier que je
cherchais.

Mais comment peut-il se faire, madame, observa don Quichotte, que vous
ayez dbarqu  Ossuna o il n'y a point de port?

La princesse, rpondit le cur, a voulu dire qu'aprs avoir dbarqu 
Malaga, le premier endroit o elle apprit de vos nouvelles fut Ossuna.

C'est ainsi que je l'entendais, seigneur, dit Dorothe.

Maintenant, reprit le cur, Votre Altesse peut poursuivre quand il lui
plaira.

Je n'ai rien  dire de plus, continua Dorothe, si ce n'est que 'a t
pour moi une si haute fortune de rencontrer le seigneur don Quichotte,
que je me regarde comme dj rtablie sur le trne de mes pres,
puisqu'il a eu l'extrme courtoisie de m'accorder sa protection, et de
s'engager  me suivre partout o il me plaira de le mener; et certes ce
sera contre le tratre Pandafilando, dont il me vengera, je l'espre, en
lui arrachant, avec la vie, le royaume dont il m'a si injustement
dpouille. J'oubliais de vous dire que le roi mon pre m'a laiss un
crit en caractres grecs ou arabes, que je ne connais point, mais par
lequel il m'ordonne de consentir  pouser le chevalier mon librateur,
si, aprs m'avoir rtablie dans mes tats, il me demande en mariage, et
de le mettre sur-le-champ en possession de mon royaume et de ma
personne.

H bien, que t'en semble, ami Sancho? dit don Quichotte; vois-tu ce qui
se passe? Ne te l'avais-je pas dit? Avons-nous des royaumes  notre
disposition, et des filles de roi  pouser?

Par ma foi, il y a assez longtemps que nous les cherchons, reprit
Sancho, et nargue du btard qui aprs avoir ouvert le gosier  ce
Grand-fil-en-dos, n'pouserait pas incontinent madame la princesse!
Peste! elle est assez jolie pour cela, et je voudrais que toutes les
puces de mon lit lui ressemblassent! L-dessus, se donnant du talon au
derrire, le crdule cuyer fit deux sauts en l'air en signe de grande
allgresse; puis s'allant mettre  genoux devant Dorothe, il lui
demanda sa main  baiser afin de lui prouver que dsormais il la
regardait comme sa lgitime souveraine.

Il et fallu tre aussi peu sage que le matre et le valet pour ne pas
rire de la folie de l'un et de la simplicit de l'autre. Dorothe donna
 Sancho sa main  baiser, lui promettant de le faire grand seigneur ds
qu'elle serait rtablie dans ses tats, et Sancho l'en remercia par un
compliment si extravagant, que chacun se mit  rire de plus belle.

Voil, reprit Dorothe, la fidle histoire de mes malheurs; je n'ai rien
 y ajouter, si ce n'est que de tous ceux de mes sujets qui m'ont
accompagne il ne m'est rest que ce bon cuyer barbu, les autres ayant
pri dans une grande tempte en vue du port; ce fidle compagnon et moi,
nous avons seuls chapp par un de ces miracles qui font croire que le
ciel nous rserve pour quelque grande aventure.

Elle est toute trouve, madame, dit don Quichotte: je confirme le don
que je vous ai octroy; et je jure encore une fois de vous suivre
jusqu'au bout du monde, et de ne prendre aucun repos que je n'aie
rencontr votre cruel ennemi, dont je prtends, avec le secours du ciel
et par la force de mon bras, trancher la tte superbe, ft-il aussi
vaillant que le dieu Mars. Mais aprs vous avoir remise en possession de
votre royaume, je vous laisserai la libre disposition de votre personne,
car tant que mon coeur et ma volont seront assujettis aux lois de
celle... Je m'arrte en songeant qu'il m'est impossible de penser  me
marier, ft-ce avec le phnix.

Sancho se trouva si choqu des dernires paroles de son matre, qu'il
s'cria plein de courroux: Je jure Dieu et je jure diable, seigneur don
Quichotte, que Votre Grce n'a pas le sens commun! comment se peut-il
que vous hsitiez  pouser une si grande princesse que celle-l?
Croyez-vous donc que de semblables fortunes viendront se prsenter 
tout bout de champ? Est-ce que par hasard madame Dulcine vous
semblerait plus belle? Par ma foi, il s'en faut de plus de moiti
qu'elle soit digne de lui dnouer les cordons de ses souliers! C'est
bien par ce chemin-l que j'attraperai le comt que vous m'avez promis
tant de fois, et que j'attends encore. Mariez-vous! mariez-vous!
prenez-moi ce royaume qui vous tombe dans la main; puis quand vous serez
roi, faites-moi marquis ou gouverneur, et que Satan emporte le reste.

En entendant de tels blasphmes contre sa Dulcine, don Quichotte, sans
dire gare, leva sa lance, et en dchargea sur les reins de l'indiscret
cuyer deux coups tels, qu'il le jeta par terre, et sans Dorothe, qui
lui criait de s'arrter, il l'aurait tu sur la place. Quand il se fut
un peu calm: Pensez-vous, rustre mal appris, lui dit-il, que notre
unique occupation  tous deux soit, vous de faire toujours des sottises
et moi de vous les pardonner sans cesse? N'y comptez pas, misrable
excommuni, car tu dois l'tre pour avoir os mal parler de la sans
pareille Dulcine. Ignorez-vous, vaurien, maraud, bltre, que sans la
valeur qu'elle prte  mon bras, je suis incapable de venir  bout d'un
enfant? Dites-moi un peu, langue de vipre, qui a conquis ce royaume,
qui a coup la tte  ce gant, qui vous a fait marquis ou gouverneur,
car je tiens tout cela pour accompli, si ce n'est Dulcine elle-mme,
qui s'est servie de mon bras pour excuter ces grandes choses? Sachez
que c'est elle qui combat en moi et qui remporte toutes mes victoires,
comme moi je vis et je respire en elle! Il faut que vous soyez bien
ingrat! A l'instant mme o l'on vous tire de la poussire pour vous
lever au rang des plus grands seigneurs, vous ne craignez pas de dire
du mal de ceux qui vous comblent d'honneurs et de richesses.

Tout maltrait qu'il tait, Sancho entendait fort bien ce que disait son
matre; mais pour y rpondre il voulait tre en lieu de sret. Se
levant de son mieux, il alla d'abord se rfugier derrire le palefroi de
Dorothe et de l apostrophant don Quichotte: Or , seigneur, lui
dit-il, si Votre Grce est trs-dcide  ne point pouser madame la
princesse, son royaume ne sera pas  votre disposition; eh bien, cela
tant, quelle rcompense aurez-vous  me donner? Voil ce dont je me
plains. Mariez-vous avec cette reine, pendant que vous l'avez l comme
tombe du ciel; ce sera toujours autant de pris, aprs quoi vous pourrez
retourner  votre Dulcine; car il me semble qu'il doit s'tre trouv
dans le monde des rois qui, outre leur femme, ont eu des matresses.
Quant  leur beaut, je ne m'en mle pas;  vrai dire, cependant, je les
trouve fort belles l'une et l'autre, quoique je n'aie jamais vu madame
Dulcine.

Comment, tratre, tu ne l'as jamais vue! reprit don Quichotte; ne
viens-tu pas de m'apporter un message de sa part?

Je veux dire que je ne l'ai pas assez vue pour remarquer toute sa
beaut, repartit Sancho; mais en bloc je l'ai trouve fort belle.

Je te pardonne, reprit don Quichotte; pardonne-moi aussi le dplaisir
que je t'ai caus; l'homme n'est pas toujours matre de son premier
mouvement.

Je le sens bien, repartit Sancho; et l'envie de parler est en moi un
premier mouvement auquel je ne puis rsister: il faut toujours que je
dise au moins une fois ce qui me vient sur le bout de la langue.

D'accord, dit don Quichotte; mais prends garde  l'avenir de quelle
manire tu parleras; tant va la cruche  l'eau..... Je ne t'en dis pas
davantage.....

Dieu est dans le ciel qui voit les tricheries, rpliqua Sancho; eh bien,
il jugera qui de nous deux l'offense le plus, ou moi en parlant tout de
travers, ou Votre Seigneurie en n'agissant pas mieux.

C'est assez, dit Dorothe; Sancho, allez baiser la main de votre
seigneur, demandez-lui pardon, et soyez plus circonspect  l'avenir.
Surtout ne parlez jamais mal de cette dame du Toboso, que je ne connais
point, mais que je serais heureuse de servir, puisque le grand don
Quichotte la vnre: ayez confiance en Dieu, et vous ne manquerez point
de rcompense.

Sancho s'en alla tte baisse demander la main  son matre, qui la lui
donna avec beaucoup de gravit; aprs quoi, don Quichotte le prenant 
part lui dit de le suivre, parce qu'il avait des questions de haute
importance  lui adresser.

Tous deux prirent les devants; et quand ils furent assez loigns: Ami
Sancho, dit don Quichotte, depuis ton retour, je n'ai pas trouv
occasion de t'entretenir touchant ton ambassade; mais  prsent que nous
sommes seuls, dis-moi exactement ce qui s'est pass, et raconte-moi
toutes les particularits que j'ai besoin de savoir.

Que Votre Grce demande ce qu'il lui plaira, rpondit Sancho, tout
sortira de ma bouche comme cela est entr par mon oreille; seulement, 
l'avenir ne soyez pas si vindicatif.

Pourquoi dis-tu cela? demanda don Quichotte.

Je dis cela, rpondit Sancho, parce que ces coups de bton de tout 
l'heure me viennent de la querelle que vous m'avez faite  propos des
forats, et non de ce que j'ai dit contre madame Dulcine, que j'honore
et rvre comme une relique, encore qu'elle ne serait pas bonne  en
faire, mais parce que c'est un bien qui est  Votre Grce.

Laisse l ton discours, il me chagrine, repartit don Quichotte; je t'ai
pardonn tout  l'heure, mais tu connais le proverbe: A pch nouveau,
nouvelle pnitence.

Comme ils en taient l, ils virent venir  eux, assis sur un ne, un
homme qu'ils prirent d'abord pour un Bohmien. Sancho, qui depuis la
perte de son grison n'en apercevait pas un seul que le coeur ne lui
bondt, n'eut pas plus tt aperu celui qui le montait, qu'il reconnut
Ginez de Passamont, comme c'tait lui en effet. Le drle avait pris le
costume des Bohmiens, dont il possdait parfaitement la langue, et pour
vendre l'ne il l'avait aussi dguis. Mais bon sang ne peut mentir, et
du mme coup Sancho reconnut la monture et le cavalier,  qui il cria:
Ah! voleur de Ginsille, rends-moi mon bien, rends-moi mon lit de repos;
rends-moi mon ne, tout mon plaisir et toute ma joie; dcampe, brigand;
rends-moi ce qui m'appartient.

Peu de paroles suffisent  qui comprend  demi-mot; ds le premier,
Ginez sauta  terre et disparut en un clin d'oeil. Sancho courut  son
ne, et l'embrassant avec tendresse: Comment t'es-tu port, mon fils,
lui dit-il, mon cher compagnon, mon fidle ami? et il le baisait, le
choyait comme quelqu'un qu'on aime tendrement. A cela l'ne ne rpondait
rien, et se laissait caresser sans bouger. Toute la compagnie tant
survenue, chacun flicita Sancho d'avoir retrouv son grison; et don
Quichotte, pour rcompenser un si bon naturel, confirma la promesse
qu'il avait faite de lui donner trois nons.

Pendant que notre chevalier et son cuyer s'taient carts pour
s'entretenir, le cur complimentait Dorothe: Madame, lui dit-il,
l'histoire que vous avez compose est vraiment fort ingnieuse; j'admire
avec quelle facilit vous avez employ les termes de chevalerie, et
combien vous avez su dire de choses en peu de paroles.

J'ai assez feuillet les romans pour en connatre le style, rpondit
Dorothe; mais la gographie m'est moins familire, et j'ai t dire
assez mal  propos que j'avais dbarqu  Ossuna.

Cela n'a rien gt, madame, rpliqua le cur, et le petit correctif que
j'y ai apport a tout remis en place. Mais n'admirez-vous pas la
crdulit de ce pauvre gentilhomme, qui accueille si facilement tous
ces mensonges, par cela seulement qu'ils ressemblent aux extravagances
des romans de chevalerie?

[Illustration: Don Quichotte leva sa lance, et en dchargea sur les
reins de l'indiscret cuyer deux coups (p. 163).]

Je crois, dit Cardenio, qu'on ne saurait forger de fables si
draisonnables et si loignes de la vrit, qu'il n'y ajoutt foi.

Ce qu'il y a de plus tonnant, continua le cur, c'est qu' part le
chapitre de la chevalerie, il n'y a point de sujet sur lequel il ne
montre un jugement sain et un got dlicat; en sorte que, pourvu qu'on
ne touche point  la corde sensible, il n'y a personne qui ne le juge
homme d'esprit fin et de droite raison.




CHAPITRE XXXI

DU PLAISANT DIALOGUE QUI EUT LIEU ENTRE DON QUICHOTTE ET SANCHO, SON
CUYER, AVEC D'AUTRES VNEMENTS


Tandis que Dorothe et le cur s'entretenaient de la sorte, don
Quichotte reprenait la conversation interrompue par Ginez. Ami Sancho,
faisons la paix, lui dit-il, jetons au vent le souvenir de nos
querelles, et raconte-moi maintenant sans garder dpit ni rancune, o,
quand et comment tu as trouv Dulcine. Que faisait-elle? que lui as-tu
dit? que t'a-t-elle rpondu? quelle mine fit-elle  la lecture de ma
lettre? qui te l'avait transcrite? enfin raconte-moi tout, sans rien
retrancher ni rien ajouter dans le dessein de m'tre agrable; car il
m'importe de savoir exactement ce qui s'est pass.

Seigneur, rpondit Sancho, s'il faut dire la vrit, personne ne m'a
transcrit de lettre, car je n'en ai point emport.

En effet, dit don Quichotte, deux jours aprs ton dpart je trouvai le
livre de poche, ce qui me mit fort en peine; j'avais toujours cru que tu
reviendrais le chercher.

Je l'aurais fait aussi, si je n'eusse pas su la lettre par coeur, reprit
Sancho; mais l'ayant apprise pendant que vous me la lisiez, je la
rptai mot pour mot  un sacristain qui me la transcrivit, et il la
trouva si bonne, qu'il jura n'en avoir jamais rencontr de semblable en
toute sa vie, bien qu'il et vu force billets d'enterrement.

La sais-tu encore? dit don Quichotte.

Non, seigneur, rpondit Sancho; quand une fois je la vis crite, je me
mis  l'oublier, si quelque chose m'en est rest dans la mmoire, c'est
le commencement, _la souterraine_, je veux dire _la souveraine dame_, et
la fin, _ vous jusqu' la mort, le chevalier de la Triste-Figure_;
entre tout cela j'avais mis plus de trois cents mes, beaux yeux et
m'amours.

Tout va bien jusqu'ici, dit don Quichotte; poursuivons. Que faisait cet
astre de beaut quand tu parus en sa prsence? A coup sr tu l'auras
trouv enfilant un collier de perles, ou brodant quelque riche charpe
pour le chevalier son esclave?

Je l'ai trouv vannant deux setiers de bl dans sa basse-cour, rpondit
Sancho.

H bien, dit don Quichotte, sois assur que, touch par ses belles
mains, chaque grain de bl se convertissait en diamant; et si tu y as
fait attention, ce bl devait tre du pur froment, bien lourd et bien
brun?

Ce n'tait que du seigle blond, rpondit Sancho.

Vann par ses mains, ce seigle aura fait le plus beau et le meilleur
pain du monde! dit don Quichotte;... mais passons outre. Quand tu lui
rendis ma lettre, elle dut certainement la couvrir de baisers et
tmoigner une grande joie? Que fit-elle, enfin?

Quand je lui prsentai votre lettre, rpondit Sancho, son van tait
plein, et elle le remuait de la bonne faon, si bien qu'elle me dit:
Ami, mettez cette lettre sur ce sac, je ne puis la lire que je n'aie
achev de vanner tout ce qui est l.

Charmante discrtion, dit don Quichotte; sans doute elle voulait tre
seule pour lire ma lettre et la savourer  loisir. Pendant qu'elle
dpchait sa besogne, quelles questions te faisait-elle? Que lui
rpondis-tu? Achve, ne me cache rien, et satisfais mon impatience.

Elle ne me demanda rien reprit Sancho; mais moi, je lui appris de quelle
manire je vous avais laiss dans ces montagnes, faisant pnitence  son
service, nu de la ceinture en bas comme un vrai sauvage, dormant sur la
terre, ne mangeant pain sur nappe, ne vous peignant jamais la barbe,
pleurant comme un veau, et maudissant votre fortune.

Tu as mal fait de dire que je maudissais ma fortune, dit don Quichotte,
parce qu'au contraire je la bnis, et je la bnirai tous les jours de ma
vie, pour m'avoir rendu digne d'aimer une aussi grande dame que Dulcine
du Toboso.

Oh! par ma foi, elle est trs-grande, repartit Sancho: elle a au moins
un demi-pied de plus que moi.

H quoi! demanda don Quichotte, t'es-tu donc mesur avec elle, pour en
parler ainsi?

Je me suis mesur avec elle en lui aidant  mettre un sac de bl sur son
ne, rpondit Sancho: nous nous trouvmes alors si prs l'un de l'autre,
que je vis bien qu'elle tait plus haute que moi de toute la tte.

N'est-il pas vrai, dit don Quichotte, que cette noble taille est
accompagne d'un million de grces, tant de l'esprit que du corps? Au
moins tu conviendras d'une chose: en approchant d'elle, tu dus sentir
une merveilleuse odeur, un agrable compos des plus excellents parfums,
un je ne sais quoi qu'on ne saurait exprimer, une vapeur dlicieuse, une
exhalaison qui t'embaumait, comme si tu avais t dans la boutique du
plus lgant parfumeur?

Tout ce que je puis vous dire, rpondit Sancho, c'est que je sentis une
certaine odeur qui approchait de celle du bouc; mais sans doute elle
avait chaud, car elle suait  grosses gouttes.

Tu te trompes, dit don Quichotte: c'est que tu tais enrhum du cerveau
ou que tu sentais toi-mme. Je sais, Dieu merci, ce que doit sentir
cette rose panouie, ce lis des champs, cet ambre dissous.

A cela je n'ai rien  rpondre, repartit Sancho; bien souvent il sort de
moi l'odeur que je sentais; mais en ce moment je me figurai qu'elle
sortait de la Seigneurie de madame Dulcine: au reste, il n'y a l rien
d'tonnant; un diable ressemble  l'autre.

Eh bien, maintenant qu'elle a fini de cribler son froment, et qu'elle
l'a envoy au moulin, que fit-elle en lisant ma lettre? demanda don
Quichotte.

Votre lettre, elle ne la lut point, rpondit Sancho, ne sachant,
m'a-t-elle dit, ni lire ni crire; au contraire, elle la dchira en
mille morceaux, ajoutant que personne ne devait connatre ses secrets;
qu'il suffisait de ce que je lui avais racont de vive voix, touchant
l'amour que vous lui portez, et la pnitence que vous faisiez  son
intention. Finalement, elle me commanda de dire  Votre Grce qu'elle
lui baise bien les deux mains, et qu'elle a plus d'envie de vous voir
que de vous crire; qu'ainsi elle vous supplie et vous ordonne
humblement, aussitt la prsente reue, de sortir de ces rochers sans
faire plus de folies, et de prendre sur-le-champ le chemin du Toboso, 
moins qu'une affaire plus importante ne vous en empche, car elle brle
de vous revoir. Elle faillit mourir de rire quand je lui contai que vous
aviez pris le surnom de chevalier de la Triste-Figure. Je lui demandai
si le Biscaen tait venu la trouver; elle me rpondit que oui, et
m'assura que c'tait un fort galant homme. Quant aux forats, elle me
dit n'en avoir encore vu aucun.

Maintenant, dis-moi, continua don Quichotte, quand tu pris cong d'elle,
quel bijou te remit-on de sa part pour les bonnes nouvelles que tu lui
portais de son chevalier? car entre les chevaliers errants et leurs
dames, il est d'usage de donner quelque riche bague aux cuyers en
rcompense de leurs messages.

J'en approuve fort la coutume, rpondit Sancho; mais cela sans doute ne
se pratiquait qu'au temps pass:  prsent on se contente de leur donner
un morceau de pain et de fromage; voil du moins tout ce que madame
Dulcine m'a jet par-dessus le mur de la basse-cour, quand je m'en
allai;  telles enseignes que c'tait du fromage de brebis.

Oh! elle est extrmement librale, reprit don Quichotte; et si elle ne
t'a pas fait don de quelque diamant, c'est qu'elle n'en avait pas sur
elle en ce moment; mais je la verrai, et tout s'arrangera. Sais-tu,
Sancho, ce qui m'tonne? c'est qu'il semble, en vrit, que tu aies
voyag par les airs;  peine as-tu mis trois jours pour aller et revenir
d'ici au Toboso, et pourtant il y a trente bonnes lieues; aussi cela me
fait penser que le sage enchanteur qui prend soin de mes affaires et qui
est mon ami, car je dois en avoir un, sous peine de ne pas tre un
vritable chevalier errant, t'aura aid dans ta course, sans que tu t'en
sois aperu. En effet, il y a de ces enchanteurs qui prennent tout
endormi dans son lit un chevalier, lequel, sans qu'il s'en doute, se
trouve le lendemain  deux ou trois mille lieues de l'endroit o il
tait la veille; et c'est l ce qui explique comment les chevaliers
peuvent se porter secours les uns aux autres, comme ils le font  toute
heure. Ainsi, l'un d'eux est dans les montagnes d'Armnie,  combattre
quelque andriague, ou n'importe quel monstre qui le met en danger de
perdre la vie; eh bien, au moment o il y pense le moins, il voit
arriver sur un nuage, ou dans un char de feu, un de ses amis qu'il
croyait en Angleterre, et qui vient le tirer du pril o il allait
succomber; puis le soir, ce mme chevalier se retrouve chez lui frais et
dispos, assis  table et soupant fort  son aise, comme s'il revenait de
la promenade. Tout cela, ami Sancho, se fait par la science et l'adresse
de ces sages enchanteurs qui veillent sur nous. Ne t'tonne donc plus
d'avoir mis si peu de temps dans ton voyage; tu auras sans doute t
men de la sorte.

Je le croirais volontiers, rpondit Sancho, car Rossinante dtalait
comme l'ne d'un Bohme; on eut dit qu'il avait du vif-argent par tout
le corps[48].

  [48] Allusion  l'usage des Bohmiens qui versaient du vif-argent dans
  les oreilles d'une mule pour lui donner une allure plus vive.

Du vif-argent! repartit don Quichotte; c'tait plutt une lgion de ces
dmons qui nous font cheminer tant qu'ils veulent, sans ressentir
eux-mmes la moindre fatigue. Mais revenons  nos affaires. Dis-moi,
Sancho, que faut-il que je fasse, touchant l'ordre que me donne Dulcine
d'aller la trouver? car, quoique je sois oblig de lui obir
ponctuellement, et que ce soit mon plus vif dsir, j'ai des engagements
avec la princesse; les lois de la chevalerie m'ordonnent de tenir ma
parole et de prfrer le devoir  mon plaisir. D'une part, j'prouve un
ardent dsir de revoir ma dame, de l'autre, ma parole engage et la
gloire me retiennent; cela runi m'embarrasse extrmement. Mais je crois
avoir trouv le moyen de tout concilier: sans perdre de temps, je vais
me mettre  la recherche de ce gant; en arrivant, je lui coupe la tte,
je rtablis la princesse sur son trne et lui rends ses tats; cela
fait, je repars  l'instant, et reviens trouver cet astre qui illumine
mes sens et  qui je donnerai des excuses si lgitimes, qu'elle me saura
gr de mon retardement, voyant qu'il tourne au profit de sa gloire et de
sa renomme, car toute celle que j'ai dj acquise, toute celle que
j'acquiers chaque jour, et que j'acquerrai  l'avenir, me vient de
l'honneur insigne que j'ai d'tre son esclave.

Ae! ae! c'est toujours la mme note, reprit Sancho. Comment, seigneur,
vous voudriez faire tout ce chemin-l pour rien, et laisser perdre
l'occasion d'un mariage qui vous apporte un royaume; mais un royaume
qui,  ce que j'ai entendu dire, a plus de vingt mille lieues de tour,
qui regorge de toutes les choses ncessaires  la vie, et qui est  lui
tout seul plus grand que la Castille et le Portugal runis! En vrit,
vous devriez mourir de honte des choses que vous dites. Croyez-moi,
pousez la princesse au premier village o il y aura un cur; sinon
voici le seigneur licenci qui en fera l'office  merveille. Je suis
dj assez vieux pour donner des conseils, et celui que je vous donne,
un autre le prendrait sans se faire prier. Votre Grce ignore-t-elle que
passereau dans la main vaut mieux que grue qui vole; et que lorsqu'on
vous prsente l'anneau, il faut tendre le doigt?

Je vois bien, Sancho, reprit don Quichotte, que si tu me conseilles si
fort de me marier, c'est pour que je sois bientt roi afin de te donner
les rcompenses que je t'ai promises. Mais apprends que sans cela j'ai
un sr moyen de te satisfaire; c'est de mettre dans mes conditions,
avant d'entrer au combat, que si j'en sors vainqueur, on me donnera une
partie du royaume, pour en disposer comme il me plaira; et quand j'en
serai matre,  qui penses-tu que j'en fasse don, si ce n'est  toi?

A la bonne heure, rpondit Sancho; mais surtout que Votre Grce n'oublie
pas de choisir le ct qui avoisine la mer, afin que si le pays ne me
plat pas, je puisse embarquer mes vassaux ngres, et en faire ce que je
me disais tantt. Ainsi, pour l'heure, laissez l madame Dulcine, afin
de courir assommer ce gant, et achevons promptement cette affaire; je
ne saurais m'ter de la tte qu'elle sera honorable et de grand profit.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

L'embrassant avec tendresse: Comment t'es-tu port, mon fils? lui dit-il
(p. 164).]

Je te promets, Sancho, de suivre ton conseil, dit don Quichotte, et de
ne pas chercher  revoir Dulcine avant d'avoir rtabli la princesse
dans ses tats. En attendant, ne parle pas de la conversation que nous
venons d'avoir ensemble, car Dulcine est si rserve qu'elle n'aime pas
qu'on sache ses secrets, et il serait peu convenable que ce ft moi qui
les eusse dcouverts.

S'il en est ainsi, reprit Sancho,  quoi pense Votre Grce en lui
envoyant tous ceux qu'elle a vaincus? n'est-ce pas leur dclarer que
vous tes son amoureux, et est-ce bien garder le secret pour vous et
pour elle, que de forcer les gens d'aller se jeter  ses genoux?

Que tu es simple! dit don Quichotte; ne vois-tu pas que tout cela tourne
 sa gloire? ne sais-tu pas qu'en matire de chevalerie, il est
grandement avantageux  une dame de tenir sous sa loi plusieurs
chevaliers errants, sans que pour cela ils prtendent  d'autres
rcompenses de leurs services que l'honneur de les lui offrir, et
qu'elle daigne les avouer pour ses chevaliers?

C'est de cette faon, disent les prdicateurs, qu'il faut aimer Dieu,
reprit Sancho, pour lui seulement, et sans y tre pouss par l'esprance
du paradis ou par la crainte de l'enfer; quant  moi, je serais content
de l'aimer n'importe pour quelle raison.

Diable soit du vilain, dit don Quichotte; il a parfois des reparties
surprenantes, et on croirait vraiment qu'il a tudi  l'universit de
Salamanque.

Eh bien, je ne connais pas seulement l'A, B, C, rpondit Sancho.

Ils en taient l quand matre Nicolas leur cria d'attendre un peu,
parce que la princesse voulait se rafrachir  une source qui se
trouvait sur le bord du chemin. Don Quichotte s'arrta, au grand
contentement de Sancho, qui, las de tant mentir, craignait enfin d'tre
pris sur le fait; car, bien qu'il st que Dulcine tait fille d'un
laboureur du Toboso, il ne l'avait vue de sa vie. On mit donc pied 
terre auprs de la fontaine, et on fit un lger repas avec ce que le
cur avait apport de l'htellerie.

Sur ces entrefaites, un jeune garon vint  passer sur le chemin. Il
s'arrta d'abord pour regarder ces gens qui mangeaient, et aprs les
avoir considrs avec attention, il accourut auprs de notre chevalier
et embrassant ses genoux en pleurant: Hlas! seigneur, lui dit-il, ne me
reconnaissez-vous pas? ne vous souvient-il plus de cet Andr que vous
trouvtes attach  un chne?

Don Quichotte le reconnut sur ces paroles, et le prenant par la main, il
le prsenta  la compagnie en disant: Seigneurs, afin que Vos Grces
voient de quelle importance et de quelle utilit sont les chevaliers
errants, et comment ils portent remde aux dsordres qui ont lieu dans
le monde, il faut que vous sachiez qu'il y a quelque temps, passant
auprs d'un bois, j'entendis des cris et des gmissements. J'y courus
aussitt pour satisfaire  mon inclination naturelle et au devoir de ma
profession. Je trouvai ce garon dans un tat dplorable, et je suis
ravi que lui-mme puisse en rendre tmoignage. Il tait attach  un
chne, nu de la ceinture en haut, tandis qu'un brutal et vigoureux
paysan le dchirait  grands coups d'trivires. Je demandai  cet homme
pourquoi il le traitait avec tant de cruaut; le rustre me rpondit que
c'tait son valet, et qu'il le chtiait pour des ngligences qui
sentaient, disait-il, encore plus le larron que le paresseux. C'est
parce que je rclame mes gages, criait le jeune garon. Son matre
voulut me donner quelques excuses, dont je ne fus pas satisfait. Bref,
j'ordonnai au paysan de le dtacher, en lui faisant promettre d'emmener
le pauvre diable, et de le payer jusqu'au dernier maravdis. Cela
n'est-il pas vrai, Andr, mon ami? Te souviens-tu avec quelle autorit
je gourmandai ton matre, et avec quelle humilit il me promit
d'accomplir ce que je lui ordonnais? Rponds sans te troubler, afin que
ces seigneurs sachent de quelle utilit est dans ce monde la chevalerie
errante.

Tout ce qu'a dit Votre Seigneurie est vrai, rpondit Andr; mais
l'affaire alla tout au rebours de ce que vous pensez.

Comment! rpliqua don Quichotte, ton matre ne t'a-t-il pas pay sur
l'heure?

Non-seulement il ne m'a pas pay, rpondit Andr, mais ds que vous
etes travers le bois et que nous fmes seuls, il me rattacha au mme
chne, et me donna un si grand nombre de coups que je ressemblais  un
chat corch. Il les assaisonna mme de tant de railleries en parlant de
Votre Grce, que j'aurais ri de bon coeur, si 'avait t un autre que
moi qui et reu les coups. Enfin il me mit dans un tel tat, que depuis
je suis rest  l'hpital, o j'ai eu bien de la peine  me rtablir.
Ainsi, c'est  vous que je dois tout cela, seigneur chevalier errant:
car si, au lieu de fourrer votre nez o vous n'aviez que faire, vous
eussiez pass votre chemin, j'en aurais t quitte pour une douzaine de
coups, et mon matre m'et pay ce qu'il me devait. Mais vous alltes
lui dire tant d'injures qu'il en devint furieux, et que, ne pouvant se
venger sur vous, c'est sur moi que le nuage a crev; aussi je crains
bien de ne devenir homme de ma vie.

Tout le mal est que je m'loignai trop vite, dit don Quichotte: je
n'aurais point d partir qu'il ne t'et pay entirement; car les
paysans ne sont gure sujets  tenir parole,  moins qu'ils n'y trouvent
leur compte. Mais tu dois te rappeler, mon bon Andr, que je fis
serment, s'il manquait  te satisfaire, que je saurais le retrouver,
ft-il cach dans les entrailles de la terre.

C'est vrai, reprit Andr; mais  quoi cela sert-il?

Tu verras tout  l'heure si cela sert  quelque chose, repartit don
Quichotte; et se levant brusquement, il ordonna  Sancho de seller
Rossinante qui, pendant que la compagnie dnait, paissait de son ct.

Dorothe demanda  don Quichotte ce qu'il prtendait faire: Partir 
l'instant, dit-il, pour aller chtier ce vilain, et lui faire payer
jusqu'au dernier maravdis ce qu'il doit  ce pauvre garon, en dpit de
tous les vilains qui voudraient s'y opposer.

Seigneur, reprit Dorothe, aprs la promesse que m'a faite Votre Grce,
vous ne pouvez entreprendre aucune aventure que vous n'ayez achev la
mienne; suspendez votre courroux, je vous prie, jusqu' ce que vous
m'ayez rtabli dans mes tats.

Cela est juste, madame, rpondit don Quichotte, et il faut de toute
ncessit qu'Andr prenne patience; encore une fois je jure de ne
prendre aucun repos avant que je ne l'aie veng et qu'il ne soit
entirement satisfait.

Je me fie  vos serments, comme ils le mritent, dit Andr, mais
j'aimerais mieux avoir de quoi me rendre  Sville, que toutes ces
vengeances que vous me promettez. Seigneur, continua-t-il, faites-moi
donner un morceau de pain avec quelques raux pour mon voyage, et que
Dieu vous conserve, ainsi que tous les chevaliers errants du monde.
Puissent-ils tre aussi chanceux pour eux qu'ils l'ont t pour moi.

Sancho tira de son bissac un quartier de pain et un morceau de fromage,
et le donnant  Andr: Tenez, frre, lui dit-il, il est juste que chacun
ait sa part de votre msaventure.

Et quelle part en avez-vous? repartit Andr.

Ce pain et ce fromage que je vous donne, rpondit Sancho, Dieu sait
s'ils ne me feront pas faute; car, apprenez-le, mon ami, nous autres
cuyers de chevaliers errants, nous sommes toujours  la veille de
mourir de faim et de soif, sans compter beaucoup d'autres dsagrments
qui se sentent mieux qu'ils ne se disent.

Andr prit le pain et le fromage; et voyant que personne ne se disposait
 lui donner autre chose, il baissa la tte et tourna le dos  la
compagnie. Mais avant de partir, s'adressant  don Quichotte: Pour
l'amour de Dieu, seigneur chevalier, lui dit-il, une autre fois ne vous
mlez point de me secourir; et quand mme vous me verriez mettre en
pices, laissez-moi avec ma mauvaise fortune; elle ne saurait tre pire
que celle que m'attirerait Votre Seigneurie, que Dieu confonde ainsi que
tous les chevaliers errants qui pourront venir d'ici au jugement
dernier.

Don Quichotte se levait pour chtier Andr; mais le drle se mit 
dtaler si lestement, qu'il et t difficile de le rejoindre, et pour
n'avoir pas la honte de tenter une chose inutile, force fut  notre
chevalier de rester sur place; mais il tait tellement courrouc que,
dans la crainte de l'irriter davantage, personne n'osa rire, bien que
tous en eussent grande envie.




CHAPITRE XXXII

QUI TRAITE DE CE QUI ARRIVA DANS L'HOTELLERIE A DON QUICHOTTE ET A SA
COMPAGNIE


Le repas termin on remit la selle aux montures; et sans qu'il survnt
aucun vnement digne d'tre racont, toute la troupe arriva le
lendemain  cette htellerie, la terreur de Sancho Panza. L'htelier, sa
femme, sa fille et Maritorne, qui reconnurent de loin don Quichotte et
son cuyer, s'avancrent  leur rencontre avec de joyeuses
dmonstrations. Notre hros les reut d'un air grave, et leur dit de lui
prparer un meilleur lit que la premire fois; l'htesse rpondit que,
pourvu qu'il payt mieux, il aurait une couche de prince. Sur sa
promesse, on lui dressa un lit dans le mme galetas qu'il avait dj
occup, et il alla se coucher aussitt, car il n'avait pas le corps en
meilleur tat que l'esprit.

Ds que l'htesse eut ferm la porte, elle courut au barbier, et lui
sautant au visage: Par ma foi, dit-elle, vous ne vous ferez pas plus
longtemps une barbe avec ma queue de vache, il est bien temps qu'elle me
revienne; depuis qu'elle vous sert de barbe, mon mari ne sait plus o
accrocher son peigne. L'htesse avait beau faire, matre Nicolas ne
voulait pas lcher prise; mais le cur lui fit observer que son
dguisement tait inutile, et qu'il pouvait se montrer sous sa forme
ordinaire. Vous direz  don Quichotte, ajouta-t-il, qu'aprs avoir t
dpouill par les forats, vous tes venu vous rfugier ici; et s'il
demande o est l'cuyer de la princesse, vous rpondrez que par son
ordre il a pris les devants pour aller annoncer  ses sujets qu'elle
arrive accompagne de leur commun librateur. L-dessus, le barbier
rendit sa barbe d'emprunt, ainsi que les autres hardes qu'on lui avait
prtes.

Tous les gens de l'htellerie ne furent pas moins merveills de la
beaut de Dorothe que de la bonne mine de Cardenio. Le cur fit
prparer  manger; et stimul par l'espoir d'tre bien pay, l'htelier
leur servit un assez bon repas. Pendant ce temps, don Quichotte
continuait  dormir, et tout le monde fut d'avis de ne point l'veiller,
la table lui tant  cette heure beaucoup moins ncessaire que le lit.
Le repas fini, on s'entretint devant l'htelier, sa femme, sa fille et
Maritorne, de l'trange folie de don Quichotte, et de l'tat o on
l'avait trouv faisant pnitence dans la montagne. L'htesse profita de
la circonstance pour raconter l'aventure de notre hros avec le
muletier; et comme Sancho tait absent pour le moment, elle y ajouta
celle du bernement, ce qui divertit fort l'auditoire.

Comme le cur accusait de tout cela les livres de chevalerie: Je n'y
comprends rien, dit l'htelier; car, sur ma foi, je ne connais pas de
plus agrable lecture au monde. Au milieu d'un tas de paperasses, j'ai
l-haut deux ou trois de ces ouvrages qui m'ont souvent rjoui le coeur,
ainsi qu' bien d'autres. Quand vient le temps de la moisson, quantit
de moissonneurs se rassemblent ici les jours de fte: l'un d'entre eux
prend un de ces livres, on s'assoit en demi-cercle, et alors nous
restons tous  couter le lecteur avec tant de plaisir, que cela nous
te des milliers de cheveux blancs. Quant  moi, lorsque j'entends
raconter ces grands coups d'pe, il me prend envie de courir les
aventures, et je passerais les jours et les nuits  en couter le rcit.

Moi aussi, dit l'htesse, et je n'ai de bons moments que ceux-l; en
pareil cas, on est si occup  prter l'oreille, qu'on oublie tout, mme
de gronder les gens.

C'est vrai, ajouta Maritorne, j'ai de mme un grand plaisir  entendre
ces jolies histoires, surtout quand il est question de dames qui se
promnent sous des orangers, au bras de leurs chevaliers, pendant que
leurs dugnes font le guet en enrageant; cela doit tre doux comme
miel.

[Illustration: Pour l'amour de Dieu, seigneur chevalier, lui dit-il, une
autre fois ne vous mlez point de me secourir (p. 171).]

Et vous, que vous en semble? dit le cur en s'adressant  la fille de
l'htesse.

Seigneur, je ne sais, rpondit la jeune fille; mais j'coute comme les
autres. Seulement, ces grands coups d'pe qui plaisent tant  mon pre
m'intressent bien moins que les lamentations pousses par ces
chevaliers quand ils sont loin de leurs dames, et souvent ils me font
pleurer de compassion.

Ainsi donc, vous ne laisseriez pas ces chevaliers se lamenter de la
sorte? reprit Dorothe.

Je ne sais ce que je ferais, rpondit la jeune fille; mais je trouve ces
dames bien cruelles, et je dis que leurs chevaliers ont raison de les
appeler panthres, tigresses, et de leur donner mille autres vilains
noms. En vrit, il faut tre de marbre pour laisser ainsi mourir, ou
tout au moins devenir fou, un honnte homme, plutt que de le regarder.
Je ne comprends rien  toutes ces faons-l. Si c'est par sagesse, eh
bien, pourquoi ces dames n'pousent-elles pas ces chevaliers, puisqu'ils
ne demandent pas mieux?

Taisez-vous, repartit l'htesse; il parat que vous en savez long
l-dessus; il ne convient pas  une petite fille de tant babiller.

On m'interroge, il faut bien que je rponde, rpliqua la jeune fille.

En voil assez sur ce sujet, reprit le cur. Montrez-moi un peu ces
livres, dit-il en se tournant vers l'htelier; je serais bien aise de
les voir.

Trs-volontiers, rpondit celui-ci; et bientt aprs il rentra portant
une vieille malle ferme d'un cadenas, d'o il tira trois gros volumes
et quelques manuscrits.

Le cur prit les livres, et le premier qu'il ouvrit fut _don Girongilio
de Thrace_; le second, _don Flix-Mars d'Hircanie_; et le dernier,
_l'histoire du fameux capitaine Gonzalve de Cordoue_, avec la _Vie de
don Diego Garcia de Pareds_. Aprs avoir vu le titre des deux premiers
ouvrages, le cur se tourna vers le barbier en lui disant: Compre, il
manque ici la nice et la gouvernante de notre ami.

Nous n'en avons pas besoin, rpondit le barbier; je saurai aussi bien
qu'elles les jeter par la fentre; et, sans aller plus loin, il y a bon
feu dans la chemine.

Comment! s'cria l'htelier, vous parlez de brler mes livres?

Seulement ces deux-ci, rpondit le cur, _don Girongilio de Thrace_ et
_Flix-Mars d'Hircanie_.

Est-ce que mes livres sont hrtiques ou flegmatiques, pour les jeter au
feu? dit l'htelier.

Vous voulez dire schismatiques? reprit le cur en souriant.

Comme il vous plaira, repartit l'htelier; mais si vous avez tant
d'envie d'en brler quelques-uns, je vous livre de bon coeur le grand
capitaine et ce don Diego; quant aux deux autres, je laisserais plutt
brler ma femme et mes enfants.

Frre, reprit le cur, vos prfrs sont des contes remplis de sottises
et de rveries, tandis que l'autre est l'histoire vritable de ce
Gonzalve de Cordoue qui pour ses vaillants exploits mrita le surnom de
grand capitaine. Quant  don Diego Garcia de Pareds, ce n'tait qu'un
simple chevalier natif de la ville de Truxillo en Estramadure, mais si
vaillant soldat, et d'une force si prodigieuse, que du doigt il arrtait
une meule de moulin dans sa plus grande furie. On raconte de lui qu'un
jour, s'tant plac au milieu d'un pont avec une pe  deux mains, il
en dfendit le passage contre une arme entire; et il a fait tant
d'autres choses dignes d'admiration, que si au lieu d'avoir t
racontes par lui-mme avec trop de modestie, de pareilles prouesses
eussent t crites par quelque biographe, elles auraient fait oublier
les Hector, les Achille et les Roland.

Arrter une meule de moulin! eh bien, qu'y a-t-il d'tonnant  cela?
repartit l'htelier. Que direz-vous donc de ce Flix-Mars d'Hircanie,
qui, d'un revers d'pe, pourfendait cinq gants comme il aurait pu
faire de cinq raves; et qui, une autre fois, attaquant seul une arme de
plus d'un million de soldats arms de pied en cap, vous la mit en
droute comme si ce n'et t qu'un troupeau de moutons? Parlez-moi
encore du brave don Girongilio de Thrace, lequel naviguant sur je ne
sais plus quel fleuve, en vit sortir tout  coup un dragon de feu, lui
sauta sur le corps et le serra si fortement  la gorge, que le dragon,
ne pouvant plus respirer, n'eut d'autre ressource que de replonger,
entranant avec lui le chevalier, qui ne voulut jamais lcher prise.
Mais le plus surprenant de l'affaire, c'est qu'arrivs au fond de l'eau,
tous deux se trouvrent dans un admirable palais o il y avait les plus
beaux jardins du monde; et que l le dragon se transforma en un
vnrable vieillard, qui raconta au chevalier des choses si
extraordinaires, que c'tait ravissant de les entendre. Allez, allez,
seigneur, vous deviendriez fou de plaisir, si vous lisiez cette
histoire; aussi, par ma foi, deux figues[49] pour le grand capitaine et
votre don Diego Garcia de Pareds!

  [49] Allusion  un proverbe italien.

Dorothe, se tournant alors vers Cardenio: Que pensez-vous de tout ceci?
lui dit-elle  demi-voix: il s'en faut de peu, ce me semble, que notre
htelier ne soit le second tome de don Quichotte.

Il est en bon chemin, rpondit Cardenio, et je suis d'avis qu'on lui
donne ses licences; car,  la manire dont il parle, il n'y a pas un mot
dans les romans qu'il ne soutienne article de foi, et je dfierais qui
que ce soit de le dsabuser.

Sachez donc, frre, continua le cur, que votre don Girongilio de Thrace
et votre Flix-Mars d'Hircanie n'ont jamais exist. Ignorez-vous que ce
sont autant de fables inventes  plaisir? Dtrompez-vous une fois pour
toutes, et apprenez qu'il n'y a rien de vrai dans ce qu'on raconte des
chevaliers errants.

A d'autres,  d'autres, s'cria l'htelier; croyez-vous que je ne sache
pas o le soulier me blesse, et combien j'ai de doigts dans la main? Oh!
je ne suis plus au maillot, pour qu'on me fasse avaler de la bouillie,
et il faudra vous lever de grand matin avant de me faire accroire que
des livres imprims avec licence et approbation de messeigneurs du
conseil royal ne contiennent que des mensonges et des rveries: comme si
ces seigneurs taient gens  permettre qu'on imprimt des faussets
capables de faire perdre l'esprit  ceux qui les liraient!

Mon ami, reprit le cur, je vous ai dj dit que tout cela n'est fait
que pour amuser les oisifs: et de mme que dans les tats bien rgls on
tolre certains jeux, tels que la paume, les checs, le billard, pour le
divertissement de ceux qui ne peuvent, ne veulent, ou ne doivent pas
travailler, de mme on permet d'imprimer et de dbiter ces sortes de
livres, parce qu'il ne vient dans la pense de personne qu'il se trouve
quelqu'un assez simple pour s'imaginer que ce sont l de vritables
histoires. Si j'en avais le temps, et que l'auditoire y consentt, je
m'tendrais sur ce sujet; je voudrais montrer de quelle faon les romans
doivent tre composs pour tre bons, et mes observations ne
manqueraient peut-tre ni d'utilit, ni d'agrment; mais un jour viendra
o je pourrais m'en entendre avec ceux qui doivent y mettre ordre. En
attendant, croyez ce que je viens de vous dire, tchez d'en profiter, et
Dieu veuille que vous ne clochiez pas du mme pied que le seigneur don
Quichotte!

Oh! pour cela, non, repartit l'htelier: je ne serai jamais assez fou
pour me faire chevalier errant; d'ailleurs je vois bien qu'il n'en est
plus aujourd'hui comme au temps pass, lorsque ces fameux chevaliers
s'en allaient, dit-on, chevauchant par le monde.

Sancho, qui rentrait  cet endroit de la conversation, fut fort tonn
d'entendre dire que les chevaliers errants n'taient plus de mode, et
que les livres de chevalerie taient autant de faussets. Il en devint
tout pensif; il se promit  lui-mme d'attendre le rsultat du voyage de
son matre, et, dans le cas o il ne russirait pas comme il l'esprait,
de le planter l, et de s'en aller retrouver sa femme et ses enfants.

L'htelier emportait sa malle et ses livres pour les remettre en place;
mais le cur l'arrta en lui disant qu'il dsirait voir quels taient
ces papiers crits d'une si belle main. L'htelier les tira du coffre,
et les donnant au cur, celui-ci trouva qu'ils formaient plusieurs
feuillets manuscrits portant ce titre: _Nouvelle du Curieux malavis_.
Il en lut tout bas quelques lignes, sans lever les yeux, puis il dit 
la compagnie: J'avoue que ceci me tente et me donne envie de lire le
reste.

Je n'en suis pas surpris, dit l'htelier: quelques-uns de mes htes en
ont t satisfaits, et tous me l'ont demand; si je n'ai jamais voulu
m'en dfaire, c'est que le matre de cette malle pourra repasser quelque
jour, et je veux la lui rendre telle qu'il l'a laisse. Ce ne sera
pourtant pas sans regret que je verrai partir ces livres: mais enfin
ils ne sont pas  moi, et tout htelier que je suis, je ne laisse pas
d'avoir ma conscience  garder.

Permettez-moi au moins d'en prendre une copie, dit le cur.

Volontiers, rpondit l'htelier.

Pendant ce discours, Cardenio avait  son tour parcouru quelques lignes:
Cela me parat intressant, dit-il au cur, et si vous voulez prendre la
peine de lire tout haut, je crois que chacun sera bien aise de vous
entendre.

N'est-il pas plutt l'heure de se coucher que de lire? dit le cur.

J'couterai avec plaisir, reprit Dorothe, et une agrable distraction
me remettra l'esprit.

Puisque vous le voulez, madame, reprit le cur, voyons ce que c'est, et
si nous en serons tous aussi contents.

Le barbier et Sancho, tmoignant la mme curiosit, chacun prit sa
place, et le cur commena ce qu'on va lire dans le chapitre suivant.




CHAPITRE XXXIII

OU L'ON RACONTE L'AVENTURE DU CURIEUX MALAVIS


A Florence, riche et fameuse ville d'Italie, dans la province qu'on
appelle Toscane, vivaient deux nobles cavaliers, Anselme et Lothaire;
tous deux unis par les liens d'une amiti si troite, qu'on ne les
appelait que Les deux amis. Jeunes et presque du mme ge, ils avaient
les mmes inclinations, si ce n'est qu'Anselme tait plus galant et
Lothaire plus grand chasseur; mais ils s'aimaient par-dessus tout, et
leurs volonts marchaient si parfaitement d'accord, que deux horloges
bien rgles n'offraient pas la mme harmonie.

Anselme devint perdument amoureux d'une belle et noble personne de la
mme ville, fille de parents recommandables, et si digne d'estime
elle-mme qu'il rsolut, aprs avoir pris conseil de son ami, sans
lequel il ne faisait rien, de la demander en mariage. Lothaire s'en
chargea, et s'y prit d'une faon si habile qu'en peu de temps Anselme se
vit en possession de l'objet de ses dsirs. De son ct, Camille,
c'tait le nom de la jeune fille, se trouva tellement satisfaite d'avoir
Anselme pour poux, que chaque jour elle rendait grces au ciel, ainsi
qu' Lothaire, par l'entremise duquel lui tait venu tant de bonheur.

Lothaire continua comme d'habitude de frquenter la maison de son ami,
tant que durrent les rjouissances des noces; il aida mme  en faire
les honneurs, mais ds que les flicitations et les visites se furent
calmes, il crut devoir ralentir les siennes, parce que cette grande
familiarit qu'il avait avec Anselme ne lui semblait plus convenable
depuis son mariage. L'honneur d'un mari, disait-il, est chose si
dlicate, qu'il peut tre bless par les frres,  plus forte raison par
les amis.

Tout amoureux qu'il tait, Anselme s'aperut du refroidissement de
Lothaire. Il lui en fit les plaintes les plus vives, disant que jamais
il n'aurait pens au mariage s'il et prvu que cela dt les loigner
l'un de l'autre; que la femme qu'il avait pouse n'tait que comme un
tiers dans leur amiti; qu'une circonspection exagre ne devait pas
leur faire perdre ces doux surnoms des DEUX AMIS, qui leur avait t si
cher; il ajouta que Camille n'prouvait pas moins de dplaisir que lui
de son loignement, et qu'heureuse de l'union qu'elle avait forme, sa
plus grande joie tait de voir souvent celui qui y avait le plus
contribu; enfin il mit tout en oeuvre pour engager Lothaire  venir
chez lui comme par le pass, lui dclarant ne pouvoir tre heureux qu'
ce prix.

Lothaire lui rpondit avec tant de rserve et de prudence, qu'Anselme
demeura charm de sa discrtion; et pour concilier la biensance avec
l'amiti, ils convinrent entre eux que Lothaire viendrait manger chez
Anselme deux fois la semaine, ainsi que les jours de fte. Lothaire le
promit. Toutefois il continua  n'y aller qu'autant qu'il crut pouvoir
le faire sans compromettre la rputation de son ami, qui ne lui tait
pas moins chre que la sienne. Il rptait souvent que ceux qui ont de
belles femmes ne sauraient les surveiller de trop prs, quelque assurs
qu'ils soient de leur vertu, le monde ne manquant jamais de donner une
fcheuse interprtation aux actions les plus innocentes. Par de
semblables discours, il tchait de faire trouver bon  Anselme qu'il le
frquentt moins qu' l'ordinaire, et il ne le voyait en effet que
trs-rarement.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Pendant ce temps, don Quichotte continuait de dormir (p. 172).]

On trouvera, je le pense, peu d'exemples d'une aussi sincre affection;
je ne crois mme pas qu'il se soit jamais rencontr un second Lothaire,
un ami jaloux de l'honneur de son ami, au point de se priver de le voir
dans la crainte qu'on interprtt mal ses visites, et cela dans un ge
o l'on rflchit peu, o le plaisir tient lieu de tout. Aussi Anselme
ne voyait point ce fidle ami, qu'il ne lui ft des reproches sur cette
conduite si rserve; et chaque fois Lothaire lui donnait de si bonnes
raisons, qu'il parvenait toujours  l'apaiser.

Un jour qu'ils se promenaient ensemble hors de la ville, Anselme, lui
prenant la main, parla en ces termes: Pourrais-tu croire, mon cher
Lothaire, aprs les grces dont le ciel m'a combl en me donnant de
grands biens, de la naissance, et, ce que j'estime chaque jour
davantage, Camille et ton amiti, pourrais-tu croire que je dsire
encore quelque chose et n'prouve gure moins de souci qu'un homme priv
de tous ces biens? Depuis quelque temps, te l'avouerai-je, une ide
bizarre m'obsde sans relche; c'est, j'en conviens, une fantaisie
extravagante: je m'en tonne moi-mme et m'en fais  toute heure des
reproches; mais ne pouvant plus contenir ce secret, je m'en ouvre  toi,
dans l'espoir que par tes soins je me verrai dlivr des angoisses qu'il
me cause, et que ta sollicitude saura me rendre le calme que j'ai perdu
par ma folie.

En coutant ce long prambule, Lothaire se creusait l'esprit pour
deviner ce que pouvait tre cet trange dsir dont son ami paraissait
obsd. Aussi, afin de le tirer promptement de peine, il lui dit qu'il
faisait tort  leur amiti en prenant tant de dtours pour lui confier
ses plus secrtes penses, puisqu'il avait d se promettre de trouver en
lui des conseils pour les diriger, ou des ressources pour les accomplir.

Tu as raison, rpondit Anselme; aussi, dans cette confiance, je
t'apprendrai, mon cher Lothaire, que le dsir qui m'obsde, c'est de
savoir si Camille, mon pouse, m'est aussi fidle que je l'ai cru
jusqu'ici. Or, afin de m'en bien assurer, je veux la mettre  la plus
haute preuve. La vertu chez les femmes est, selon moi, comme ces
monnaies qui ont tout l'clat de l'or, mais que l'preuve du feu peut
seule faire connatre. Ce grand mot de vertu, qui souvent couvre de
grandes faiblesses, ne doit s'appliquer qu' celles qui ne sont sduites
ni par les prsents ni par les promesses, qu' celles que la
persvrance et les larmes d'un amant n'ont jamais mues. Qu'y a-t-il
d'tonnant qu'une femme reste sage quand elle n'a pas assez de libert
pour mal faire, ou qu'elle n'est sollicite par personne? Aussi je fais
peu de cas d'une vertu qui n'est fonde que sur la crainte ou sur
l'absence d'occasions, et j'estime celle-l seule que rien n'blouit et
qui rsiste  toutes les attaques. Eh bien, je veux savoir si la vertu
de Camille est de cette trempe, et l'prouver par tout ce qui est
capable de sduire. L'preuve est dangereuse, je le sens; mais je ne
puis goter de repos tant que je ne serai pas compltement rassur de
ce ct. Si, comme je l'espre, Camille sort victorieuse de la lutte, je
suis le plus heureux des hommes; si, au contraire, elle succombe,
j'aurai du moins l'avantage de ne m'tre point tromp dans l'opinion que
j'ai des femmes, et de n'avoir pas t la dupe d'une confiance qui en
abuse tant d'autres. Ne cherche point  me dtourner d'un dessein qui
doit te paratre ridicule, tes efforts seraient vains; prpare-toi
seulement  me rendre ce service. Fais en sorte de persuader  Camille
que tu es amoureux d'elle, et n'pargne rien pour t'en faire aimer.
Songe que tu ne saurais me donner une plus grande preuve de ton amiti,
et commence ds aujourd'hui, je t'en conjure.

Atterr d'une semblable confidence, Lothaire coutait son ami sans
desserrer les lvres; il le regardait fixement, plein d'anxit et
d'effroi; enfin, aprs une longue pause, il lui dit:

Anselme, faut-il prendre au srieux ce que je viens d'entendre? Crois-tu
que si je ne l'eusse regard comme une plaisanterie je ne t'aurai pas
interrompu au premier mot? Je ne te connais plus, Anselme, ou tu ne me
connais plus moi-mme; car, si tu avais rflchi un seul instant, je ne
pense pas que tu m'eusses voulu charger d'un pareil emploi. On a raison
de recourir  ses amis en toute circonstance; mais leur demander des
choses qui choquent l'honntet et dont on ne peut attendre aucun bien,
c'est leur faire injure. Tu veux que je feigne d'tre amoureux de ta
femme, et qu' force de soins et d'hommages je tche de la sduire et de
m'en faire aimer? Mais si tu es assur de sa vertu, que te faut-il de
plus, et qu'est-ce que mes soins ajouteront  son mrite? Si tu ne crois
pas Camille plus sage que les autres femmes, rsigne-toi sans chercher 
l'prouver, et, dans la mauvaise opinion que tu as de ce sexe en
gnral, jouis paisiblement d'un doute qui est pour toi un avantage.
L'honneur d'une femme, mon cher Anselme, consiste avant tout dans la
bonne opinion qu'on a d'elle: c'est un miroir que le moindre souffle
ternit, une fleur dlicate qui se fltrit pour peu qu'on la touche. Je
vais te citer,  ce sujet, quelques vers qui me reviennent  la mmoire
et qui sont tout  fait applicables au sujet qui nous occupe; c'est un
vieillard qui conseille  un pre de veiller de prs sur sa fille, de
l'enfermer au besoin, et de ne s'en fier qu' lui-mme.


        Les femmes sont comme le verre:
        Il ne faut jamais prouver
  S'il briserait ou non, en le jetant par terre;
  Car on ne sait pas bien ce qui peut arriver.

  Mais comme il briserait, selon toute apparence,
  Il faut tre bien fou pour vouloir hasarder
        Une semblable exprience
        Sur un corps qu'on ne peut souder!

        Ceci sur la raison se fonde,
  Et c'est l'opinion de tout le monde encor:
  Que tant que l'on verra des Danas au monde,
        On y verra pleuvoir de l'or[50].


  [50] Ces vers sont emprunts  la traduction de Filleau de
  Saint-Martin.

Aprs avoir parl dans ton intrt, continua Lothaire, permets, Anselme,
que je parle dans le mien. Tu me regardes, dis-tu, comme ton vritable
ami, et cependant tu veux m'ter l'honneur, ou tu veux que je te l'te 
toi-mme. Que pourra penser Camille quand je lui parlerai d'amour, si ce
n'est que je suis un tratre, qui viole sans scrupule les droits sacrs
de l'amiti? Ne devra-t-elle pas s'offenser d'une hardiesse qui semblera
lui dire que j'ai reconnu quelque chose de peu estimable dans sa
conduite? Si je la trouve faible, faudra-t-il que je te trahisse? Si je
cesse ma poursuite, quelle ne sera pas son aversion pour celui qui ne
voulait que se jouer de sa crdulit? Si je donne pour excuse les
instances que tu me fais, que pensera-t-elle d'un homme qui se charge
d'une pareille mission, et quel ne sera pas son mpris pour celui qui
l'a impose? Comment viterai-je les reproches des honntes gens, aprs
avoir troubl, par une fatale complaisance, le repos de toute une
famille? Enfin ne deviendrons-nous pas, l'un et l'autre, la rise de
ceux qui vantaient notre amiti? Crois-moi, cher Anselme, reste dans une
confiance qui doit te rendre heureux et songe que tu compromets ton
repos par un projet bien tmraire; car si l'vnement ne rpondait pas
 ton attente, tu en serais mortellement afflig, quoi que tu dises, et
tu ne ferais plus que traner une vie misrable qui me jetterait
moi-mme dans le dsespoir. Bref, pour t'ter l'espoir de me convaincre,
je te dclare que ta prire m'offense, et que je ne te rendrai jamais le
dangereux service que tu exiges de moi, quand mme ce refus devrait me
faire perdre ton affection, ce qui est la perte la plus sensible que je
puisse faire.

Ce discours causa une telle confusion  Anselme, qu'il resta longtemps
sans prononcer un seul mot; mais se remettant peu  peu: Mon cher
Lothaire, lui dit-il, je t'ai cout avec attention, avec plaisir mme;
tes paroles montrent tout ce que tu possdes de discrtion et de
prudence, et ton refus fait preuve de ta sincre amiti. Oui j'avoue que
j'exige une chose draisonnable, et qu'en repoussant tes conseils je
fuis le bien et cours aprs le mal. Hlas! Lothaire, celui dont je
souffre s'irrite chaque jour davantage. Je t'ai longtemps cach ma
faiblesse, esprant la surmonter; mais je n'ai pu m'en rendre matre, et
c'est ce dplorable tat qui m'oblige  chercher du secours. Ne
m'abandonne pas, cher ami; ne t'irrite point contre un insens:
traite-moi plutt comme ces malades chez qui le got s'est dprav, et
qui ne savent ce qu'ils veulent. Commence, je t'en supplie,  prouver
Camille: elle n'est pas assez faible pour se rendre  une premire
attaque, et peut-tre qu'alors cette simple preuve de sa vertu et de
ton amiti me suffira, sans qu'il soit besoin d'insister davantage.
Rflchis que j'en suis arriv  ce point de ne pouvoir gurir seul, et
que si tu me forces  recourir  un autre, je publie moi-mme mon
extravagance et perds cet honneur que tu veux me conserver. Quant au
tien, que tu redoutes de voir compromis dans l'opinion de Camille par
tes sollicitations, rassure-toi; et s'il faut lui dcouvrir notre
intelligence, je suis certain qu'elle ne prendra tout cela que comme un
badinage. Tu as donc bien peu de chose  faire pour me donner
satisfaction; car si aprs un premier effort tu prouves de la
rsistance, je suis content de Camille et de toi, et nous sommes en
repos pour jamais.

Voyant l'obstination d'Anselme, Lothaire accepta cet trange rle, se
promettant de le remplir si adroitement, que, sans blesser Camille il
trouverait le moyen de satisfaire son ami: il serait imprudent, lui
dit-il, de vous confier  un autre; je me charge de l'entreprise, et mon
amiti ne saurait vous refuser plus longtemps. Anselme le serra
tendrement dans ses bras, le remerciant comme s'il lui et accord une
insigne faveur, et il exigea que ds le jour suivant comment
l'excution de ce beau dessein. Il promit  Lothaire de lui fournir le
moyen d'entretenir Camille tte  tte; il arrta le plan des srnades
qu'il voulait que son ami donnt  sa femme, s'offrant de composer
lui-mme les vers  sa louange si Lothaire ne voulait pas s'en donner la
peine, et il ajouta qu'il lui mettrait entre les mains de l'argent et
des bijoux pour les offrir quand il le jugerait  propos. Lothaire
consentit  tout pour contenter un homme si draisonnable, et ils
retournrent prs de Camille, qui tait dj inquite de voir son mari
rentrer plus tard que de coutume. Aprs quelques propos indiffrents,
Lothaire laissa Anselme plein de joie de la promesse qu'il lui avait
faite, mais se retira fort contrari de s'tre charg d'une si
extravagante affaire.

Ayant pass la nuit  songer comment il s'en tirerait, Lothaire alla,
ds le lendemain, dner chez Anselme, et Camille, comme  l'ordinaire,
lui fit trs-bon visage, sachant qu'en cela elle complaisait  son mari.
Le repas achev, Anselme prtexta une affaire pour quelques heures,
priant Lothaire de tenir, pendant son absence, compagnie  sa femme.
Celui-ci voulait l'accompagner, et Camille le retenir; mais toutes leurs
instances furent inutiles; car, aprs avoir engag son ami  l'attendre,
parce que, disait-il, il avait  son retour quelque chose d'important 
lui communiquer, Anselme sortit et les laissa seuls. Lothaire se vit
alors dans la situation la plus redoutable; aussi, ne sachant que faire
pour conjurer le pril o il se trouvait, il feignit d'tre accabl par
le sommeil, et, aprs quelques excuses adresses  Camille, il se laissa
aller sur un fauteuil, o il fit semblant de dormir. Anselme revint
bientt aprs; retrouvant encore Camille dans sa chambre, et Lothaire
endormi, il pensa, malgr tout, que son ami avait parl, et il attendit
son rveil pour sortir avec lui et l'interroger.

Lothaire lui dit qu'il avait jug inconvenant de se dcouvrir ds la
premire entrevue; qu'il s'tait content de parler  Camille de sa
beaut, et de lui dire que partout on s'entretenait de l'heureux choix
d'Anselme, ne doutant point qu'en s'insinuant ainsi dans son esprit, il
ne la dispost  l'couter une autre fois. Ce commencement satisfit le
malheureux poux, qui promit  son ami de lui mnager souvent semblable
occasion.

Plusieurs jours se passrent ainsi sans que Lothaire adresst une seule
parole  Camille; chaque fois cependant il assurait Anselme qu'il
devenait plus pressant, mais qu'il avait beau faire, chaque fois ses
avances taient repousses et qu'elle l'avait mme menac de tout
rvler  son poux s'il ne chassait pas ces mauvaises penses. Mais
Anselme n'tait pas homme  en rester l. Camille a rsist  des
paroles, dit-il; eh bien, voyons si elle aura la force de tenir contre
quelque chose de plus rel: je te remettrai demain deux mille cus d'or
que tu lui offriras en cadeau, et deux mille autres pour acheter des
pierreries; il n'y a rien que les femmes, mme les plus chastes, aiment
autant que la parure; si Camille rsiste  cette sduction, je
n'exigerai rien de plus. Puisque j'ai commenc, dit Lothaire, je
poursuivrai l'preuve; mais sois bien assur que tous mes efforts seront
vains.

[Illustration: (Page 176.)]

Le jour suivant, Anselme mit les quatre mille cus d'or entre les mains
de son ami, qu'il jetait ainsi dans de nouveaux embarras. Toutefois
Lothaire se promit de continuer  lui dire que la vertu de Camille tait
inbranlable; que ses prsents ne l'avaient pas plus mue que ses
discours, et qu'il craignait d'attirer sa haine  force de perscutions.
Mais le sort, qui menait les choses d'une autre faon, voulut qu'Anselme
ayant un jour laiss comme d'habitude Lothaire seul avec sa femme,
s'enferma dans une chambre voisine, d'o il pouvait par le trou de la
serrure s'assurer de ce qui se passait. Or, aprs les avoir observs
pendant prs d'une heure, il reconnut que pendant tout ce temps Lothaire
n'avait pas ouvert la bouche une seule fois; ce qui lui fit penser que
les rponses de Camille taient supposes. Pour s'en assurer il entra
dans la chambre, et ayant pris Lothaire  part, il lui demanda quelles
nouvelles il avait  lui donner et de quelle humeur s'tait montre
Camille. Lothaire rpondit qu'il voulait en rester l, parce qu'elle
venait de le traiter avec tant de duret et d'aigreur, qu'il ne se
sentait plus le courage de lui adresser dsormais la parole. Ah!
Lothaire! Lothaire! reprit Anselme, est-ce donc l ce que tu m'avais
promis, et ce que je devais attendre de ton amiti? J'ai fort bien vu
que tu n'as pas parl  Camille, et je ne doute point que tu ne m'aies
tromp en tout ce que tu m'as dit jusqu'ici. Pourquoi vouloir m'ter par
la ruse les moyens de satisfaire mon dsir?

Piqu d'tre pris en flagrant dlit de mensonge, Lothaire ne songea qu'
apaiser son ami au lieu de chercher  le gurir, et il lui promit
d'employer  l'avenir tous ses soins pour lui donner satisfaction.
Anselme le crut, et pour lui laisser le champ libre, il rsolut d'aller
passer huit jours  la campagne, o il prit soin de se faire inviter par
un de ses amis, afin d'avoir auprs de Camille un prtexte de
s'loigner.

Malheureux et imprudent Anselme! que fais-tu? Ne vois-tu pas que tu
travailles contre toi-mme, que tu trames ton dshonneur, que tu
prpares ta perte? Ton pouse est vertueuse: tu la possdes en paix,
personne ne te cause d'alarmes; ses penses et ses dsirs n'ont jamais
franchi le seuil de ta maison; tu es son ciel sur la terre,
l'accomplissement de ses joies, la mesure sur laquelle se rgle sa
volont; eh bien, comme si tout cela ne pouvait contenter un mortel, tu
te tortures  chercher ce qui ne peut se rencontrer ici-bas.

Ds le lendemain Anselme partit pour la campagne, aprs avoir prvenu
Camille que Lothaire viendrait dner avec elle, qu'il veillerait  tout
en son absence, enfin lui enjoignant de le traiter comme lui-mme. Cet
ordre contraria Camille non moins que le dpart de son mari: aussi
tmoigna-t-elle modestement qu'elle s'y soumettait avec peine; que la
biensance s'opposait  ce que Lothaire vnt si familirement pendant
son absence: Si vous doutez que je sois capable de conduire seule les
affaires de la maison, ajouta-t-elle, veuillez en faire l'exprience, et
vous vous convaincrez que je ne manque ni d'ordre ni de surveillance.
Anselme rpliqua avec autorit qu'il le voulait ainsi, et partit
sur-le-champ.

Lothaire revint donc le lendemain s'installer chez Camille, dont il
reut un honnte et affectueux accueil; mais pour ne pas se trouver en
tte  tte avec lui, l'pouse d'Anselme eut soin d'avoir toujours dans
sa chambre quelqu'un de ses domestiques, principalement une fille
appele Lonelle, qu'elle aimait beaucoup. Les trois premiers jours,
Lothaire ne lui adressa pas un seul mot, quoiqu'il lui ft ais de
parler tandis que les gens de la maison prenaient leur repas. Il est
vrai que Camille avait ordonn  Lonelle de dner toujours de bonne
heure, afin d'tre  ses cts; mais cette fille, qui avait bien
d'autres affaires en tte, ne se souciait gure des ordres de sa
matresse, et la laissait souvent seule. Toutefois Lothaire ne profita
pas de l'occasion, soit qu'il voult encore abuser son ami, soit qu'il
ne pt se rsoudre  se jouer de Camille, qui le traitait avec tant de
douceur et de bont, et dont le maintien tait si modeste et si grave,
qu'il ne pouvait la regarder qu'avec respect.

Mais cette retenue de Lothaire et le silence qu'il gardait eurent  la
fin un effet oppos  son intention, car si la langue se taisait,
l'imagination n'tait pas en repos. Croyant d'abord ne regarder Camille
qu'avec indiffrence, peu  peu il commena  la contempler avec
admiration, et bientt avec tant de plaisir qu'il ne pouvait plus en
dtacher ses yeux. Enfin, l'amour grandissait insensiblement et avait
dj fait bien des progrs quand lui-mme s'en aperut. Que ne se dit-il
point lorsqu'il vint  se reconnatre et  s'interroger, et quels
combats ne se livrrent pas dans son coeur cet amour naissant et la
sincre amiti qu'il portait  Anselme! Il se repentit mille fois de sa
fatale complaisance, et il tait  tout moment tent de prendre la
fuite; mais chaque fois le plaisir de voir Camille le retenait, et il
n'avait pas la force de s'loigner. Lutte inutile! la beaut, la
modestie, les rares qualits de cette femme, et sans doute aussi le
destin qui voulait chtier l'imprudent Anselme, finirent par triompher
de la loyaut de Lothaire. Il crut qu'une rsistance de plusieurs jours,
mle de perptuels combats, suffisait pour le dgager des devoirs de
l'amiti; et ne trouvant d'autre issue que celle d'aimer la plus aimable
personne du monde, il franchit ce dernier pas et dcouvrit  Camille la
violence de sa passion. A cette rvlation inattendue, l'pouse
d'Anselme resta confondue; elle se leva de la place qu'elle occupait, et
rentra dans sa chambre sans rpondre un seul mot. Mais ce froid ddain
ne rebuta point Lothaire, qui l'en estima davantage; et l'estime
augmentant encore l'amour, il rsolut de poursuivre son dessein.
Cependant Camille, aprs avoir rflchi au parti qu'elle devait prendre,
jugea que le meilleur tait de ne plus donner occasion  Lothaire de
l'entretenir, et, ds le soir mme, elle envoya un de ses gens 
Anselme, avec un billet ainsi conu:




CHAPITRE XXXIV

OU SE CONTINUE LA NOUVELLE DU CURIEUX MALAVIS


  De mme qu'on a coutume de dire qu'une arme n'est pas bien sans son
  gnral, ou un chteau sans son chtelain, de mme une femme marie
  est pis encore sans son mari, lorsque aucune affaire importante ne les
  spare. Je me trouve si mal loin de vous, et je supporte si
  impatiemment votre absence, que, si vous ne revenez promptement, je me
  verrai contrainte de me retirer dans la maison de mon pre, dt la
  vtre rester sans gardien: aussi bien, celui que vous m'avez laiss,
  si vous lui donnez ce titre, me parat plus occup de son plaisir que
  de vos intrts. Je ne vous dis rien de plus, et mme il ne convient
  pas que j'en dise davantage.

Anselme s'applaudit en recevant ce billet; il vit que Lothaire lui avait
tenu parole, et que Camille avait fait son devoir; ravi d'un si heureux
commencement, il rpondit  sa femme de ne pas songer  s'loigner, et
qu'il serait bientt de retour.

Camille fut fort tonne de cette rponse, qui la jetait dans de
nouveaux embarras. Elle n'osait ni rester dans sa maison, ni se retirer
chez ses parents. Dans le premier cas, elle voyait sa vertu en pril;
dans le second, elle dsobissait aux ordres de son mari. Livre  cette
incertitude, elle prit le plus mauvais parti, celui de rester et de ne
point fuir la prsence de Lothaire de peur de donner  ses gens matire
 causer. Dj mme elle se repentait d'avoir crit  son poux,
craignant qu'il ne la souponnt d'avoir donn  Lothaire quelque sujet
de lui manquer de respect; mais, confiante en sa vertu, elle se mit sous
la garde de Dieu et de sa ferme intention, esprant triompher par le
silence de tout ce que pourrait lui dire l'ami d'Anselme.

Dans une rsolution si prudente en apparence, et en ralit si
prilleuse, Camille couta le jour suivant les galants propos de
Lothaire, qui, trouvant l'occasion favorable, sut employer un langage si
tendre et des expressions si passionnes que la fermet de Camille
commenant  s'branler, elle eut bien de la peine  empcher ses yeux
de dcouvrir ce qui se passait dans son coeur. Ce combat intrieur,
soigneusement observ par Lothaire, redoubla ses esprances; persuad
ds lors que le coeur de Camille n'tait pas de bronze, il n'oublia rien
de ce qui pouvait la toucher; il pria, supplia, pleura, adula, enfin il
montra tant d'ardeur et de sincrit, qu' la fin il conquit ce qu'il
dsirait le plus et esprait le moins. Nouvel exemple de la puissance de
l'amour, qu'on ne peut vaincre que par la fuite; car pour lui rsister,
il faudrait des forces surhumaines.

Lonelle connut seule la faute de sa matresse. Quant  Lothaire, il se
garda bien de dcouvrir  Camille l'trange fantaisie de son poux, et
d'avouer que c'tait de lui qu'il avait tenu les moyens d'y russir; il
aurait craint qu'elle ne prt son amour pour une feinte dont elle avait
t dupe, et que, venant  se repentir de sa faiblesse, elle ne le
dtestt plus encore qu'elle n'tait dispose  l'aimer.

Aprs plusieurs jours d'absence, Anselme revint. Plein d'impatience, il
court chez son ami pour lui demander des nouvelles de sa vie ou de sa
mort. Anselme, lui dit Lothaire en l'embrassant, tu peux te vanter
d'avoir une pouse incomparable, et que toutes les femmes devraient se
proposer comme le modle et l'ornement de leur sexe. Mes paroles se sont
perdues dans les airs; elle s'est moque de mes larmes, et mes offres
n'ont fait que l'irriter. En un mot, Camille n'a pas moins de sagesse
que de beaut, et tu es le plus heureux des hommes. Tiens, cher ami,
voil ton argent et tes bijoux; je n'ai point eu besoin d'y toucher.
Camille m'a fait voir qu'elle a le coeur trop noble pour cder  des
moyens si bas. Tu dois tre satisfait maintenant; jouis donc de ton
bonheur, sans le compromettre davantage; c'est le sage conseil que te
donne mon amiti, et le seul fruit que je veuille tirer du service que
je t'ai rendu.

A ce discours qu'il coutait comme les paroles d'un oracle, on ne
saurait exprimer la joie d'Anselme. Il pria Lothaire de continuer ses
galanteries, ne ft-ce que comme passe-temps; ajoutant qu'il pouvait 
l'avenir s'pargner une partie des soins qu'il avait pris jusque-l,
mais sans les discontinuer tout  fait; et comme son ami faisait
facilement des vers, il le conjura d'en composer pour Camille, sous le
nom de Chloris. Je feindrai, lui dit-il, de les croire adresss  une
personne dont tu seras amoureux. Lothaire, pour qui ses complaisances
n'taient plus une gne, promit tout ce qu'on lui demandait.

De retour dans sa maison, Anselme s'tait empress de demander  sa
femme ce qui l'avait oblige de lui crire. Je m'tais figur,
rpondit-elle, qu'en votre absence Lothaire me regardait avec d'autres
yeux que lorsque vous tiez prsent; mais j'ai bientt reconnu que ce
n'tait qu'une chimre; il me semble mme que depuis ce moment il vite
de me voir et de rester seul avec moi. Anselme la rassura en lui disant
qu'elle n'avait rien  craindre de son ami, parce qu'il le savait
violemment pris d'une jeune personne pour qui il faisait souvent des
vers sous le nom de Chloris, et que, quand bien mme son coeur serait
libre, il tait assur de sa loyaut. Cette feinte Chloris ne donna
point de jalousie  Camille, que Lothaire avait prvenue afin de lui
ter tout ombrage et de pouvoir faire des vers pour elle sous un nom
suppos.

Quelques jours aprs, tous trois tant runis  table, Anselme pria,
vers la fin du repas, son ami de leur rciter quelques-unes des posies
qu'il avait composes pour la personne objet de ses soins, ajoutant
qu'il ne devait point s'en faire scrupule, puisque Camille ne la
connaissait pas. Et quand elle la connatrait? reprit Lothaire, un amant
fait-il injure  celle qu'il aime lorsqu'il se plaint de sa rigueur en
mme temps qu'il loue sa beaut. Quoi qu'il en soit, voici un sonnet que
j'ai fait il n'y a pas longtemps:


  SONNET

  Pendant qu'un doux sommeil dans l'ombre et le silence
  Dlasse les mortels de leurs rudes travaux,
  Des rigueurs de Chloris je sens la violence,
  Et j'implore le ciel sans trouver de repos.

  Quand l'aube reparat, ma plainte recommence,
  Et je ressens alors mille tourments nouveaux;
  Je passe tout le jour dans la mme souffrance,
  Esprant vainement la fin de tant de maux.

  La nuit revient encor, et ma plainte est la mme;
  Tout est dans le repos, et mon mal est extrme,
  Comme si j'tais n seulement pour souffrir.

  Qu'est-ce donc que j'attends de ma persvrance,
  Si le ciel et Chloris m'tent toute esprance?
  Mais n'est-ce pas assez d'aimer et de mourir?


[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Camille couta le jour suivant les galants propos de Lothaire
(p. 183).]

Le sonnet plut  Camille; quant  Anselme, il le trouva admirable. Il
faut, dit-il, que cette dame soit bien cruelle pour ne pas se laisser
toucher par un amour si sincre et si passionn? Est-ce que tous les
amants disent vrai dans leurs vers? demanda Camille. Non pas comme
potes, mais comme amoureux, ils sont bien au-dessous de la vrit,
rpondit Lothaire. Cela ne fait pas le moindre doute, reprit Anselme,
toujours pour appuyer les sentiments de son ami et les faire valoir
auprs de sa femme. Camille, qui savait que ces vers s'adressaient 
elle seule et qu'elle tait la vritable Chloris, demanda  Lothaire
s'il savait quelque autre sonnet, de le rciter. En voici un, rpondit
celui-ci, dont je n'ai gure meilleure opinion que du premier; mais vous
en jugerez.


  AUTRE SONNET

  Je sens venir la mort, elle est invitable!
  La douleur qui me presse achve son effort;
  Et moi-mme aprs tout, j'aime bien mieux mon sort
  Que de cesser d'aimer ce que je trouve aimable.

  A quoi bon essayer un remde hassable,
  Qui pour ma gurison ne peut tre assez fort?
  Mais, bravant les rigueurs, les mpris et la mort,
  Faisons voir  Chloris un amant vritable.

  Ah! qu'on est imprudent de courir au hasard,
  Sans connatre de port, sans pilote et sans art,
  Une mer inconnue, et sujette  l'orage!

  Mais pourquoi murmurer? s'il faut mourir un jour,
  Il est beau de mourir par les mains de l'Amour;
  Et mourir pour Chloris est un heureux naufrage[51].


  [51] Ces vers sont emprunts  la traduction de Filleau de
  Saint-Martin.

Anselme trouva ce sonnet non moins bon que le premier, et ne le loua pas
moins. Ainsi continuant  se tromper lui-mme, il ajoutait chaque jour 
son malheur; car plus Lothaire le dshonorait, plus il vantait sa loyale
amiti, et plus Camille devenait coupable, plus, dans l'opinion de son
poux, elle atteignait le fate de la vertu et de la bonne renomme.

Un jour cependant que Camille se trouvait seule avec sa camriste: Que
je m'en veux, lui dit-elle, de m'tre si tt laiss persuader! Je crains
bien que Lothaire un jour ne vienne  me mpriser, quand il se
souviendra de ma faiblesse et du peu que lui a cot ma possession.
Rassurez-vous, madame, rpondit Lonelle; ce n'est pas ainsi que se
mesurent les affections, et pour tre accordes promptement, les faveurs
ne perdent point de leur prix; loin de l: n'a-t-on pas coutume de dire
que donner vite c'est donner deux fois? Oui, repartit Camille, mais on
dit aussi que ce qui cote peu s'estime de mme. Cela ne vous regarde
pas, madame, reprit la ruse Lonelle, et vous ne vous tes pas rendue
si promptement que vous n'ayez pu voir toute l'me de Lothaire dans ses
yeux, dans ses serments, et reconnatre combien ses qualits le rendent
digne d'tre aim. Pourquoi donc vous mettre dans l'esprit toutes ces
chimres? Vivez plutt contente et satisfaite de ce qu'tant tombe dans
l'amoureuse chane, celui qui l'a serre mrite votre estime. Au reste,
ajouta-t-elle, j'ai remarqu une chose, car je suis de chair aussi et
j'ai du sang jeune dans les veines, c'est que l'amour ne se gouverne
pas comme on le veut, au contraire, c'est lui qui nous mne  sa
fantaisie.

Camille sourit des propos de sa suivante, ne doutant pas, d'aprs ces
dernires paroles, qu'elle ne ft plus savante en amour qu'elle ne le
paraissait. Cette fille lui en fournit bientt la preuve en avouant
franchement qu'un jeune gentilhomme de la ville la courtisait.
Extrmement trouble d'une confidence si inattendue, Camille voulut
savoir s'il y avait entre eux autre chose que des promesses; mais
Lonelle lui dclara effrontment que les choses ne pouvaient aller plus
loin. Dans l'embarras o se trouvait l'pouse d'Anselme, elle conjura sa
suivante de ne rien dire  son amant de ce qu'elle savait, et d'avoir
soin d'agir de faon que ni Anselme ni Lothaire ne pussent en avoir
connaissance. Lonelle le promit; mais sa conduite fit bientt voir
combien Camille avait eu raison de la craindre. En effet, assure du
silence de sa matresse, cette fille fut bientt assez hardie pour faire
venir son amant dans la maison, et jusque sous les yeux de Camille, qui,
dsormais rduite  tout souffrir, tait contrainte de servir sa
passion, et souvent l'aidait  cacher ce jeune homme.

Toutes ces prcautions n'empchrent pas qu'un matin  la pointe du
jour, Lothaire n'apert sortir l'amant de Lonelle. Il en fut d'abord
si tonn qu'il le prit pour un fantme; mais en le voyant s'loigner 
grand pas, le visage dans son manteau, il comprit que c'tait un homme
qui ne voulait pas tre reconnu. Aussitt, sans que Lonelle vnt  se
prsenter  sa pense, il s'imagina que ce devait tre un rival aussi
bien trait que lui-mme. Transport de fureur, il court chez Anselme:
Apprends, lui dit-il en entrant, apprends que depuis longtemps dj je
me fais violence pour ne pas te dcouvrir un secret qu'il faut enfin que
tu saches; mais mon amiti pour toi l'emporte, et je ne puis dissimuler
davantage: Camille s'est enfin rendue, Anselme, et est prte  faire ce
qu'il me plaira. Si j'ai tard  t'en avertir, c'est parce que je
n'tais pas certain si ce que je prenais chez ta femme pour un caprice
n'tait point au contraire une ruse pour m'prouver. Je m'attendais
chaque jour que tu viendrais me dire qu'elle t'a tout rvl; comme elle
n'en a rien fait, je ne doute plus qu'elle n'ait envie de me tenir
parole et de me procurer la libert de l'entretenir seule la premire
fois que tu iras  la campagne. Ce secret que je te confie ne doit pas
te causer d'emportement; car, aprs tout, Camille ne t'a point encore
offens, et elle peut revenir d'une faiblesse que tu crois si naturelle
aux femmes. Jusqu'ici tu t'es bien trouv de mes conseils, coute celui
que je vais te donner. Feins de t'absenter pour quelques jours, et
trouve moyen de te cacher dans la chambre de Camille; si son intention
est coupable, comme je le crains, alors tu pourras venger srement et
sans bruit ton honneur outrag.

Qui pourrait exprimer ce que devint le pauvre Anselme  une confidence
si imprvue? Il demeura immobile, les yeux baisss vers la terre, comme
un homme priv de sentiment. A la fin, regardant tristement Lothaire:
Vous avez fait, reprit-il, ce que j'attendais de votre amiti; dites
maintenant comment il faut que j'agisse, je m'abandonne entirement 
vos conseils. Lothaire, ne sachant que lui rpondre, l'embrassa et
sortit brusquement. Mais  peine l'eut-il quitt, qu'il commena  se
repentir d'avoir compromis si inconsidrment Camille, dont il et pu
tirer vengeance avec moins de honte et de pril pour elle. Mais ne
pouvant plus revenir sur sa dmarche, il rsolut au moins de l'en
avertir; et comme il pouvait lui parler  toute heure, il voulut le
faire  l'instant mme.

Anselme tait dj sorti de chez lui quand Lothaire y entra. Ah! mon
cher Lothaire, lui dit Camille en le voyant, j'ai au fond du coeur une
chose qui me cause bien du tourment, et dont les suites me font
trembler! Ma suivante, Lonelle, a un amant, et son effronterie en est
venue  ce point de l'introduire toutes les nuits dans sa chambre, o
il reste jusqu'au jour. Jugez  quoi elle m'expose, et ce qu'on pourra
penser en voyant sortir de ma maison un homme  pareille heure? Mais ce
qui m'afflige le plus, c'est d'tre force de dissimuler, parce qu'en
voulant chtier cette fille de son impudence, je puis provoquer un clat
qui me serait funeste. Cependant, je suis perdue si cela ne change pas:
songez, songez  y mettre ordre, je vous en conjure.

Aux premires paroles de Camille, Lothaire crut que c'tait un artifice
de sa part; mais en la voyant toute en larmes, il ne douta plus qu'elle
ne dt vrai, ce qui accrut son repentir et sa confusion. Il lui apprit
que ce n'tait pas l le plus grand de leurs malheurs; et, lui demandant
cent fois pardon de ses soupons, il avoua ce que les transports d'une
flamme jalouse l'avaient pouss  dire  Anselme, ajoutant qu'il l'avait
fait rsoudre  se cacher pour voir par ses propres yeux de quelle
loyaut tait paye sa tendresse.

pouvante de cet aveu de Lothaire, Camille lui reprocha d'abord avec
emportement, puis avec douceur, sa mauvaise pense et la rsolution qui
l'avait suivie; mais comme la femme a l'esprit plus prompt que l'homme
pour le bien de mme que pour le mal, esprit qui lui chappe quand elle
veut rflchir mrement, elle trouva sur-le-champ le moyen de rparer
l'imprudence de son amant. Elle lui dit de faire en sorte qu'Anselme se
cacht le lendemain  l'endroit convenu, parce que, d'aprs le plan qui
lui venait  l'esprit, elle esprait tirer de cette preuve une facilit
nouvelle pour se voir tous deux encore plus librement. Lothaire eut beau
la presser, elle refusa de s'expliquer davantage. Ne manquez pas, lui
dit-elle, de venir ds que je vous ferai appeler, et rpondez comme si
vous ne saviez pas tre cout d'Anselme. L-dessus, Lothaire s'loigna.

Le lendemain, Anselme monta  cheval, sous prtexte d'aller  la
campagne, chez un de ses amis: mais revenant aussitt sur ses pas, il
alla se cacher dans le cabinet attenant  la chambre de sa femme, o il
put s'embusquer tout  son aise sans tre troubl par Camille ni par
Lonelle, qui lui en donnrent le loisir. Aprs l'avoir laiss quelque
temps livr aux angoisses que doit prouver un homme qui va s'assurer
par ses propres yeux de la perte de son honneur, la matresse et sa
suivante entrrent dans la chambre.

A peine Camille y eut-elle mis le pied: Hlas! chre amie, dit-elle  sa
suivante en poussant un grand soupir et en brandissant une pe,
peut-tre ferai-je mieux de me percer le coeur  l'instant mme, que
d'excuter la rsolution que j'ai forme; mais d'abord je veux savoir
quelle imprudence de ma part a pu inspirer  Lothaire l'audace de
m'avouer un aussi coupable dsir que celui qu'il n'a pas eu honte de me
tmoigner, au mpris de mon honneur et de son amiti pour Anselme. Ouvre
cette fentre et donne-lui le signal; car sans doute il attend dans la
rue, esprant bientt satisfaire sa perverse intention; mais il s'abuse
le tratre, et je lui ferai voir combien la mienne est cruelle autant
qu'honorable. H! madame,  quoi bon cette pe? reprit la ruse
Lonelle. Ne voyez-vous pas qu'en vous tuant, ou en tuant Lothaire, cela
tournera toujours contre vous-mme? Allez! il vaut mieux dissimuler
l'outrage que vous a fait ce mchant homme, et ne point le laisser
entrer maintenant que nous sommes seules: car, aveugl par sa passion,
il serait capable, avant que vous ayez pu vous venger, de se porter 
quelque violence plus dplorable encore que s'il vous tait la vie. Et
puis, quand vous l'aurez tu, car je ne doute pas que ce ne soit votre
dessein, qu'en ferez-vous? Qu'Anselme en fasse ce qu'il voudra, rpondit
Camille; pour moi, il me semble que chaque minute de retard me rend plus
coupable, et que je suis d'autant moins fidle  mon mari que je diffre
plus longtemps  venger son honneur et le mien.

Tout cela, Anselme l'entendait cach derrire une tapisserie, et 
chaque parole de Camille il formait autant de diffrentes penses. En la
voyant si rsolue  tuer Lothaire, il fut sur le point de se dcouvrir
pour sauver son ami; mais curieux de voir jusqu'o pouvait aller la
dtermination de sa femme, il rsolut de ne paratre qu'en temps
opportun. En ce moment, Camille parut atteinte d'une forte pmoison;
aussitt Lonelle de se lamenter amrement: Malheureuse! s'cria-t-elle
en portant sa matresse sur un lit qui se trouvait l, suis-je donc
destine  voir mourir entre mes bras cette fleur de chastet, cet
exemple de vertu! avec bien d'autres exclamations qui auraient donn 
penser qu'elle tait la plus afflige des servantes, et sa matresse une
autre Pnlope. Mais bientt Camille, feignant de reprendre ses sens:
Pourquoi n'appelles-tu pas le tratre? dit-elle  sa suivante; cours,
vole, hte-toi, de peur que le feu de la colre qui m'embrase ne vienne
 s'teindre, et que mon ressentiment ne se dissipe en vaines paroles!
J'y cours, rpondit Lonelle; mais avant tout, madame, donnez-moi cette
pe. Ne crains rien, reprit Camille; oui, je veux mourir, et je
mourrai, mais seulement aprs que le sang de Lothaire m'aura fait raison
de son outrage.

La suivante semblait ne pouvoir se rsoudre  quitter sa matresse, et
elle ne sortit qu'aprs se l'tre fait rpter plusieurs fois. Quand
Camille se vit seule, elle commena  marcher  grand pas, puis 
diverses reprises elle se jeta sur son lit avec les signes d'une
violente agitation. Il n'y a plus  balancer, disait-elle; il faut qu'il
prisse, il me cote trop de larmes; il le payera de sa vie, et il ne se
vantera pas d'avoir impunment tent la vertu de Camille. En parlant
ainsi, elle parcourait l'appartement l'pe  la main, les yeux pleins
de fureur, et laissant chapper des paroles empreintes d'un tel
dsespoir, que de femme dlicate, elle semblait change en bravache
dsespr. Anselme tait dans un ravissement inexprimable; aussi
craignant pour son ami la fureur de sa femme, ou quelque funeste
rsolution de celle-ci contre elle-mme, il allait se montrer, quand
Lonelle revint tenant Lothaire par la main.

[Illustration: Ouvre cette fentre et donne-lui le signal (p. 188).]

Aussitt que Camille l'aperut, elle traa par terre une longue raie
avec l'pe qu'elle tenait  la main: Arrte, lui dit-elle; ne va pas
plus avant, car si tu oses dpasser cette limite, sous tes yeux je me
perce le coeur avec cette pe. Connais-tu Anselme, et me connais-tu,
Lothaire? rponds sans dtour. Celui-ci, qui avait souponn le dessein
de sa matresse, n'prouva aucune surprise, et accommodant sa rponse 
son intention, rpondit: Je ne croyais pas, madame, que vous me fissiez
appeler pour me parler de la sorte; j'avais meilleure opinion de mon
bonheur; et puisque vous n'tiez pas dispose  tenir la parole que vous
m'avez donne, au moins vous auriez d m'en avertir, sans me tendre un
pige qui fait tort  votre foi et  la grandeur de mon affection.
Maintenant, s'il faut vous rpondre, oui, je connais Anselme, et tous
deux nous nous connaissons ds l'enfance; et si j'ai laiss paratre
des sentiments qui semblent trahir notre amiti, il faut s'en prendre 
l'amour et  vous, belle Camille, dont les charmes ont dtruit mon
repos.

Si c'est l ce que tu confesses, perfide et lche ami, reprit Camille,
de quel front oses-tu te prsenter devant moi, aprs une dclaration qui
ne m'offense pas moins que lui? Que pensais-tu donc, quand tu vins me
dclarer ta passion? T'avait-on dit qu'il ft si ais de me toucher?
Mais je crois deviner  prsent ce qui peut t'avoir enhardi: j'aurai
sans doute manqu de rserve, j'aurai nglig quelque biensance, ou
souffert des familiarits que tu auras mal interprtes. Ai-je rien fait
cependant qui pt flatter ton esprance? m'as-tu trouve sensible aux
prsents, et m'as-tu jamais parl de tes dsirs sans que je les aie
rejets avec mpris! Hlas! mon seul tort est de ne t'avoir pas repouss
assez svrement; c'est mon indulgence qui t'a encourag; aussi quand je
n'aurai d'autres reproches  me faire que la sotte prudence qui m'a
empche d'en instruire Anselme, afin de ne pas rompre votre amiti et
dans l'espoir que tu prouverais du repentir, je suis assez coupable, et
je veux m'en punir; mais avant il faut que je t'arrache la vie, et que
je satisfasse ma vengeance.

A ces mots, Camille se prcipita sur Lothaire, feignant si bien de
vouloir le percer, que celui-ci ne savait plus qu'en penser, tant il lui
fallut employer de force et d'adresse pour se garantir. Elle jouait le
dsespoir avec des couleurs si vraies, qu'il tait impossible de ne pas
y tre tromp. Enfin voyant qu'elle ne pouvait atteindre Lothaire, ou
plutt feignant de ne pouvoir accomplir sa menace: Eh bien! tu vivras,
s'cria-t-elle, puisque je n'ai pas assez de force pour te donner la
mort; mais du moins tu ne m'empcheras pas de me punir moi-mme; et
s'arrachant des bras de son amant qui s'efforait de la contenir, elle
se frappa de l'pe au-dessus du sein gauche, prs de l'paule, puis se
laissa tomber comme vanouie.

Lothaire et Lonelle, frapps de surprise, accoururent pour la relever;
mais en voyant une si lgre blessure, ils se regardrent tous deux,
tonns des merveilleux artifices de cette femme. Lothaire simula un
profond chagrin, et se donna mille maldictions, ne les pargnant pas
non plus  l'auteur de la catastrophe, qu'il savait apost prs de l.
Lonelle prit sa matresse entre ses bras, et, l'ayant dpose sur le
lit, pria Lothaire d'aller chercher en secret quelqu'un pour la panser,
lui demandant conseil sur ce qu'il fallait dire  Anselme s'il revenait
avant qu'elle ft gurie. Faites ce que vous voudrez, rpondit Lothaire;
je suis si peu en tat de donner des conseils, que je ne sais moi-mme
quel parti prendre. Arrtez au moins le sang qui s'chappe de sa
blessure; quant  moi, je vais chercher un lieu cart afin d'y vivre
loin de tous les regards; et il sortit en donnant les marques du plus
violent dsespoir.

Lonelle tancha sans peine la blessure de Camille, blessure si lgre
qu'il n'en avait coul que le sang ncessaire pour appuyer sa feinte; et
tout en pansant sa matresse, elle tenait de tels discours, que le
malheureux poux ne doutait point que sa femme ne ft une seconde
Porcie, une nouvelle Lucrce. Pendant ce temps, Camille maudissait
l'impuissance qui avait trahi son bras, et paraissait inconsolable de
survivre, tout en demandant  Lonelle si elle lui conseillait de
rvler  Anselme ce qui venait de se passer. N'en faites rien, madame,
rpondait celle-ci: il ne manquerait pas de se porter  des violences
contre Lothaire; une honnte femme ne doit jamais compromettre un mari
qu'elle aime. Je suivrai ton conseil, rpondit Camille; mais, pourtant,
il faut bien trouver quelque chose  lui dire quand il verra ma
blessure. Madame, repartit Lonelle, je ne saurais mentir, mme en
plaisantant. Ni moi non plus, y allt-il de la vie, reprit Camille; je
ne vois donc rien de mieux que d'avouer ce qui en est. Quittez ce souci,
dit Lonelle; j'y songerai, et peut-tre alors votre blessure sera si
bien ferme qu'il n'y paratra plus. Tchez de vous remettre de cette
cruelle motion, vous en serez plus tt gurie. Si votre poux arrive
auparavant, vous ne mentirez point en lui disant qu'tant indispose,
vous avez besoin de repos.

Pendant que ces deux hypocrites se jouaient ainsi de la crdulit
d'Anselme, qui n'avait pas perdu une seule de leurs paroles, le
malheureux poux s'applaudissait dans son coeur, et attendait avec
impatience le moment d'aller remercier ce fidle ami. Camille et
Lonelle, qui n'taient pas au bout de leurs ruses, lui en laissrent la
libert. Sans perdre de temps, il alla trouver Lothaire, qui s'attendait
 cette visite. En entrant, il se jeta  son cou, lui fit tant de
remercments, et dit tant de choses  la louange de sa femme, dont il ne
parlait qu'avec transport, que Lothaire tout confus et la conscience
bourrele, ne savait que rpondre et n'avait pas le courage de lui
tmoigner la moindre joie. Anselme s'aperut bien de la tristesse de son
ami; mais, l'attribuant  la blessure de Camille, dont il se disait seul
la cause, il se mit  le consoler, l'assurant que c'tait peu de chose
puisqu'elle tait convenue de n'en pas parler. Il ajouta que loin de
s'affliger, il devait plutt se rjouir avec lui, puisque grce  son
entremise et  son adresse, il se voyait parvenu  la plus haute
flicit dont il et pu concevoir le dsir; que, dsormais il n'y avait
qu' composer des vers  la louange de Camille, pour terniser son nom
dans les sicles  venir. Lothaire rpondit qu'il trouvait cela juste,
et s'offrit de l'aider pour sa part  lever ce glorieux monument.

Anselme resta donc le mari le mieux tromp qu'on pt rencontrer dans le
monde; conduisant chaque jour par la main, dans sa maison, l'homme qu'il
croyait l'instrument de sa gloire, et qui l'tait de son dshonneur, il
reprochait  sa femme de le recevoir avec un visage courrouc, tandis
qu'au contraire, elle l'accueillait avec une me riante et gracieuse.
Cette tromperie dura encore quelque temps, jusqu' ce que la fortune,
reprenant son rle, la fit clater aux yeux de tout le monde, et que la
fatale curiosit d'Anselme, aprs lui avoir cot l'honneur, lui cota
la vie.




CHAPITRE XXXV

QUI TRAITE DE L'EFFROYABLE BATAILLE QUE LIVRA DON QUICHOTTE A DES OUTRES
DE VIN ROUGE, ET OU SE TERMINE LA NOUVELLE DU CURIEUX MALAVIS


Quelques pages de la nouvelle restaient  lire, lorsque tout  coup,
sortant effar du galetas o couchait don Quichotte, Sancho se mit 
crier  pleine gorge: Au secours, seigneurs! au secours! accourez 
l'aide de mon matre, qui est engag dans la plus terrible et la plus
sanglante bataille que j'aie jamais vue. Vive Dieu! du premier coup
qu'il a port  l'ennemi de madame la princesse de Micomicon, il lui a
fait tomber la tte  bas des paules, comme si ce n'et t qu'un
navet.

Que dites-vous l, Sancho? reprit le cur; avez-vous perdu l'esprit?
C'est chose impossible, puisque le gant est  plus de deux mille lieues
d'ici.

En ce moment un grand bruit se fit entendre, et au milieu du tapage on
distinguait la voix de don Quichotte, qui criait: Arrte, brigand!
flon! malandrin! Je te tiens cette fois, et ton cimeterre ne te sauvera
pas! Le tout accompagn de coups d'pe qui retentissaient contre la
muraille.

A quoi songez-vous, seigneurs? disait toujours Sancho; venez donc
sparer les combattants! quoique,  vrai dire, je pense qu'il n'en soit
gure besoin, car  cette heure le gant doit tre all rendre compte 
Dieu de sa vie passe; puisque j'ai vu son sang couler comme une
fontaine, et sa tte coupe rouler dans un coin, grosse, sur ma foi,
comme un muid.

Que je meure, s'cria l'htelier, si ce don Quichotte ou don Diable n'a
pas donn quelques coups d'estoc  des outres de vin rouge qui sont
ranges dans sa chambre le long du mur; c'est le vin qui en sort que cet
homme aura pris pour du sang.

Il courut aussitt, suivi de tous ceux qui taient l, sur le prtendu
champ de bataille, o ils trouvrent don Quichotte dans le plus trange
accoutrement. Sa chemise tait si courte par devant, qu'elle lui
dpassait  peine la moiti des cuisses, et il s'en fallait d'un
demi-pied qu'elle ft aussi longue par derrire; ses jambes longues,
sches, velues, taient d'une propret plus que douteuse; il portait sur
la tte un bonnet de couleur rouge, fort gras, qui avait longtemps servi
 l'htelier; autour de son bras gauche tait roule cette couverture 
laquelle Sancho gardait une si profonde rancune, et de la main droite,
brandissant son pe, il frappait  tort et  travers, en profrant des
menaces. Le plus surprenant, c'est qu'il avait les yeux ferms, car il
dormait; mais, l'imagination frappe de l'aventure qu'il allait
entreprendre, il avait fait en dormant le voyage de Micomicon, et il
croyait se mesurer avec son ennemi. Par malheur, ses coups taient
tombs sur des outres suspendues contre la muraille, en sorte que la
chambre tait inonde de vin.

Quand l'htelier vit tout ce dgt, il entra dans une telle fureur, que,
s'lanant sur don Quichotte les poings ferms, il aurait promptement
mis fin  sa bataille contre le gant, si Cardenio et le cur ne le lui
eussent arrach des mains. Malgr cette grle de coups, le pauvre
chevalier ne se rveillait pas; il fallut que le barbier court chercher
un seau d'eau froide pour le lui jeter sur le corps, ce qui finit par
l'veiller, mais non assez toutefois pour le faire s'apercevoir de
l'tat o il tait. Dorothe qui survint en ce moment, s'en retourna sur
ses pas,  l'aspect de son dfenseur si lgrement vtu, et n'en voulut
pas voir davantage.

Quant  Sancho, il allait cherchant dans tous les coins la tte du
gant; et comme il ne la trouvait pas: Je savais bien, dit-il, que dans
cette maudite maison tout se faisait par enchantement; cela est si vrai
que dans le mme endroit o je suis, j'ai reu, il n'y a pas longtemps,
force coups de pied et de poing, sans jamais pouvoir deviner d'o ils
venaient; maintenant le diable ne veut pas que je retrouve cette tte,
quand de mes deux yeux je l'ai vu couper, et le sang ruisseler comme une
fontaine.

De quel sang et de quelle fontaine parles-tu, ennemi de Dieu et des
saints? reprit l'htelier, ne vois-tu pas que cette fontaine ce sont mes
outres que ton matre a perces comme un crible, et ce sang, mon vin
dont cette chambre est inonde? Puiss-je voir nager en enfer l'me de
celui qui m'a fait tout ce dgt!

Ce ne sont pas l mes affaires, repartit Sancho; tout ce que je sais,
c'est que faute de retrouver cette tte, mon gouvernement vient, hlas!
de se fondre, comme du sel dans l'eau.

L'htelier se dsesprait du sang-froid de l'cuyer, aprs le dgt que
venait de lui causer le matre; il jurait que cela ne se passerait pas
cette fois-ci comme la premire, et que malgr les privilges de leur
chevalerie, ils lui payeraient jusqu'au dernier maravdis les outres et
le vin. Le cur tenait par les bras don Quichotte, lequel, croyant avoir
achev l'aventure et se trouver en prsence de la princesse de
Micomicon, se jeta  ses pieds en disant: Madame, Votre Grandeur est
maintenant en sret; vous n'avez plus  craindre le tyran qui vous
perscutait; quant  moi, je suis quitte de ma parole, puisque avec le
secours du ciel, et la faveur de celle pour qui je vis et je respire,
j'en suis venu  bout si heureusement.

Eh bien, seigneurs, dit Sancho, direz-vous encore que je suis ivre?
voyez si mon matre n'est pas venu  bout du gant; plus de doute, mon
gouvernement est sauv.

Chacun des assistants riait  gorge dploye du matre et du valet,
except l'htelier qui les donnait  tous les diables. A la fin,
pourtant, le cur, Cardenio et le barbier parvinrent, non sans peine, 
remettre don Quichotte dans son lit, o on le laissa dormir, et tous
trois retournrent sous le portail de l'htellerie consoler Sancho de ce
qu'il n'avait pu trouver la tte du gant. Mais ils furent impuissants 
calmer l'htelier, dsespr de la mort subite de ses outres; l'htesse,
surtout, jetait les hauts cris et s'arrachait les cheveux. Maldiction,
s'criait-elle, ce diable errant n'est entr dans ma maison que pour me
ruiner: une fois, dj, il m'a emport sa dpense, celle de son chien
d'cuyer, d'un cheval et d'un ne, sous prtexte qu'ils sont chevaliers
errants, et qu'il est crit dans leurs maudits grimoires qu'ils ne
doivent jamais rien dbourser. Dieu les damne, et que leur ordre soit
ananti ds demain! Mort de ma vie! il n'en sera pas cette fois quitte 
si bon march; il me payera, ou je perdrai le nom de mon pre. Que le
diable emporte tous les chevaliers errants! grommelait de son ct
Maritorne. Quant  la fille de l'htelier, elle souriait et ne disait
mot.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Lothaire simule un profond chagrin et se donne mille maldictions
(p. 190).]

Le cur calma cette tempte, en promettant de payer tout le dgt,
c'est--dire les outres et le vin, sans oublier l'usure de la queue de
vache, dont l'htesse faisait grand bruit. Dorothe consola Sancho, en
lui disant que puisque son matre avait abattu la tte du gant, elle
lui donnerait la meilleure seigneurie de son royaume ds qu'elle y
serait rtablie. Sancho jura de nouveau avoir vu tomber cette tte, 
telles enseignes, qu'elle avait une barbe qui descendait jusqu' la
ceinture. Si on ne la retrouve pas, ajouta-t-il, c'est que dans cette
maison rien n'arrive que par enchantement, comme je l'ai dj prouv
une premire fois. Dorothe lui dit de ne pas s'affliger, et que tout
s'arrangerait  son entire satisfaction.

La paix rtablie, le cur proposa d'achever l'histoire du Curieux
malavis; et tous tant de son avis, il continua ainsi:

Dsormais assur de la vertu de sa femme, Anselme se croyait le plus
heureux des hommes. Quant  Camille, elle continuait de faire, avec
intention, mauvais visage  Lothaire, et tous deux entretenaient le
malheureux poux dans une erreur dont il ne pouvait plus revenir; car
persuad qu'il ne manquait  son bonheur que de voir son ami et sa femme
en parfaite intelligence, il s'efforait chaque jour de les runir, leur
fournissant ainsi mille moyens de le tromper.

Pendant ce temps, Lonelle, emporte par le plaisir, et autorise par
l'exemple de sa matresse, qui tait force de fermer les yeux sur ces
dportements, ne gardait plus aucune mesure. Une nuit, enfin, il arriva
qu'Anselme entendit du bruit dans la chambre de cette fille; il voulut y
pntrer pour savoir ce que c'tait; sentant la porte rsister, il sut
s'en rendre matre, et, en entrant, il aperut un homme qui se laissait
glisser par la fentre. Il s'effora de l'arrter; mais il ne put y
parvenir, parce que Lonelle se jeta au-devant de lui, le suppliant de
ne point faire de bruit, lui jurant que cela ne regardait qu'elle seule,
et que celui qui fuyait tait un jeune homme de la ville qui avait
promis de l'pouser. Anselme, plein de fureur, la menaa d'un poignard
qu'il tenait  la main. Parle  l'instant, lui dit-il, ou je te tue. Il
m'est impossible de le faire en ce moment, tant je suis trouble,
rpondit Lonelle en embrassant ses genoux: mais attendez jusqu'
demain, et je vous apprendrai des choses dont vous ne serez pas peu
tonn. Anselme lui accorda le temps qu'elle demandait, et, aprs
l'avoir enferme dans sa chambre, il alla retrouver Camille pour lui
dire ce qui venait de se passer.

Pensant avec raison que ces choses importantes la concernaient, Camille
fut saisie d'une telle frayeur, que sans vouloir attendre la
confirmation de ses soupons, aussitt Anselme endormi, elle prit tout
ce qu'elle avait de pierreries et d'argent, et courut chez Lothaire,
pour lui demander de la mettre en lieu de sret. La vue de sa matresse
jeta Lothaire dans un si grand trouble, qu'il ne sut que rpondre et
encore moins quel parti prendre. Cependant l'affaire ne pouvant souffrir
de retard, et Camille le pressant d'agir, il la conduisit dans un
couvent, et la laissa entre les mains de sa soeur, qui en tait abbesse;
puis, montant  cheval, il sortit de la ville sans avertir personne.

Le jour venu, Anselme, plein d'impatience, entra dans la chambre de
Lonelle, qu'il croyait encore au lit; mais il ne la trouva point, parce
qu'elle s'tait laiss glisser la nuit au moyen de draps nous ensemble,
et qui pendaient encore  la fentre. Il retourna aussitt vers Camille,
et sa surprise fut au comble de ne la rencontrer nulle part, sans
qu'aucun de ses gens pt dire ce qu'elle tait devenue. En la cherchant
avec anxit, il entra dans un cabinet o il y avait un coffre rest
tout grand ouvert. Il s'aperut alors qu'on en avait enlev quantit de
pierreries;  cette vue, ses soupons redoublrent, et se rappelant ce
que lui avait dit Lonelle, il ne douta plus qu'il n'y et chez lui
quelque dsordre dont cette fille n'tait pas l'unique cause. perdu,
et sans achever de s'habiller, il courut chez Lothaire, pour lui
raconter sa disgrce; mais quand on lui eut appris qu'il n'y tait
point, et que cette nuit-l mme il tait mont  cheval aprs avoir
pris tout l'argent dont il pouvait disposer, il ne sut plus que penser,
et peu s'en fallut qu'il ne perdt l'esprit.

En effet que pouvait supposer un homme qui, aprs s'tre cru au comble
du bonheur, se voyait en un instant sans femme, sans ami, et par-dessus
tout, il faut le dire, dshonor? Ne sachant plus que devenir, il ferma
les portes de sa maison, et sortit  cheval pour aller trouver cet ami
qui habitait  la campagne, et chez lequel il avait pass le temps
employ  la machination de son infortune; mais il n'eut pas fait la
moiti du chemin, qu' bout de forces, et accabl de mille penses
dsesprantes, il mit pied  terre et se laissa tomber au pied d'un
arbre en poussant de plaintifs et douloureux soupirs; il y resta jusqu'
la chute du jour.

Il tait presque nuit, quand passa un cavalier qui venait de la ville.
Anselme lui ayant demand quelles nouvelles il y avait  Florence: Les
plus tranges qu'on y ait depuis longtemps entendues, rpondit le
cavalier. On dit publiquement que Lothaire, ce grand ami d'Anselme, qui
demeure auprs de Saint-Jean, lui a enlev sa femme la nuit dernire, et
que tous deux ont disparu. C'est du moins ce qu'a racont une suivante
de Camille, que le guet a arrte comme elle se laissait glisser par la
fentre dans la rue. Je ne saurais vous dire prcisment comment cela
s'est pass; mais on ne parle d'autre chose, et tout le monde en est
dans un extrme tonnement, parce que l'amiti de Lothaire et d'Anselme
tait si troite et si connue, qu'on ne les appelait que les deux amis.
Et sait-on quel chemin ont pris les fugitifs? reprit Anselme. Je
l'ignore, rpondit le cavalier; on dit seulement que le gouverneur les
fait rechercher avec beaucoup de soin. Allez avec Dieu, seigneur, dit
Anselme. Demeurez avec lui, reprit le cavalier; et il continua son
chemin.

Ces tristes nouvelles achevrent non-seulement de troubler la raison du
malheureux Anselme, mais de l'abattre entirement; enfin il se leva, et,
remontant  cheval non sans peine, il alla descendre chez cet ami, qui
ignorait son malheur. Celui-ci en le voyant devina qu'il lui tait
arriv quelque chose de terrible. Anselme le pria de lui faire prparer
un lit, de lui donner de quoi crire, et de le laisser seul; mais ds
qu'il fut en face de lui-mme, la pense de son infortune se prsenta si
vivement  son esprit et l'accabla de telle sorte, que jugeant, aux
angoisses mortelles qui brisaient son coeur, que la vie allait lui
chapper, il voulut du moins faire connatre l'trange cause de sa mort.
Il commena donc  crire, mais le souffle lui manqua avant qu'il pt
achever; et le matre de la maison tant entr dans la chambre pour
savoir s'il avait besoin de secours, le trouva sans mouvement, le corps
 demi pench sur la table, la plume encore  la main, et pose sur un
papier ouvert sur lequel on lisait ces mots:

  Une fatale curiosit me cote l'honneur et la vie. Si la nouvelle de
  ma mort parvient  Camille, qu'elle sache que je lui pardonne; elle
  n'tait pas tenue de faire un miracle, je n'en devais pas exiger
  d'elle; et puisque je suis seul artisan de mon malheur, il n'est pas
  juste que...

Ici la main s'tait arrte, et il fallait croire qu'en cet endroit la
douleur d'Anselme avait mis fin  sa vie. Le lendemain, son ami prvint
la famille, qui savait dj cette triste aventure. Quant  Camille,
enferme dans un couvent, elle tait inconsolable, non de la mort de son
mari, mais de la perte de son amant. Elle ne voulut, dit-on, prendre de
parti qu'aprs avoir appris la mort de Lothaire, qui fut tu dans une
bataille livre prs de Naples  Gonsalve de Cordoue par M. de Lautrec.
Cette nouvelle la dcida  prononcer ses voeux, et depuis elle trana
une vie languissante, qui s'teignit peu de temps aprs. Ainsi tous
trois moururent victimes d'une dplorable curiosit.

Cette nouvelle me parat intressante, dit le cur, mais je ne saurais
me persuader qu'elle soit vritable. Si elle est d'invention, elle part
d'un esprit peu sens; car il n'est gure vraisemblable qu'un mari soit
assez fou pour tenter pareille preuve: d'un amant cela pourrait  peine
se concevoir, mais d'un ami je le tiens pour impossible.




CHAPITRE XXXVI

QUI TRAITE D'AUTRES INTRESSANTES AVENTURES ARRIVES DANS L'HOTELLERIE


Vive Dieu! s'cria l'htelier, qui tait en ce moment sur le seuil de sa
maison; voici venir une belle troupe de voyageurs; s'ils arrtent ici,
nous chanterons un fameux allluia.

Quels sont ces voyageurs? demanda Cardenio.

Ce sont quatre cavaliers, masqus de noir, avec l'cu et la lance,
rpondit l'htelier; il y a au milieu d'eux une dame vtue de blanc,
assise sur une selle en fauteuil; elle a le visage couvert, et elle est
suivie de deux valets  pied.

Sont-ils bien prs d'ici? demanda le cur.

Si prs que les voil arrivs, rpondit l'htelier.

A ces paroles Dorothe se couvrit le visage, et Cardenio courut
s'enfermer dans la chambre de don Quichotte, pendant que les cavaliers,
mettant pied  terre, s'empressaient de descendre la dame, que l'un
d'eux prit entre ses bras et dposa sur une chaise qui se trouvait 
l'entre de la chambre o venait d'entrer Cardenio. Jusque-l personne
de la troupe n'avait quitt son masque ni prononc une parole. La dame
seule, en s'asseyant, poussa un grand soupir, laissant tomber ses bras
comme une personne malade et dfaillante. Les valets de pied ayant men
les chevaux  l'curie, le cur, dont ce dguisement et ce silence
piquaient la curiosit, alla les trouver, et demanda  l'un d'eux qui
taient ses matres.

Par ma foi, seigneur, je serais fort en peine de vous le dire, rpondit
cet homme; il faut pourtant que ce soient des gens de qualit, surtout
celui qui a descendu de cheval la dame que vous avez vue, car les autres
lui montrent beaucoup de respect et se contentent d'excuter ses ordres.
Voil tout ce que j'en sais.

Et quelle est cette dame? reprit le cur.

Je ne suis pas plus savant sur cela que sur le reste, repartit le valet,
car pendant tout le chemin je n'ai vu qu'une seule fois son visage; mais
en revanche je l'ai entendue bien souvent soupirer et se plaindre: 
chaque instant on dirait qu'elle va rendre l'me. Au reste, il ne faut
pas s'tonner si je ne puis vous en dire plus long: depuis deux jours
seulement, mon camarade et moi nous avons rencontr ces cavaliers en
chemin, et ils nous ont engags  les suivre en Andalousie, avec
promesse de nous rcompenser largement.

Vous savez au moins leurs noms? demanda le cur.

Pas davantage, rpondit le valet; ils voyagent sans mot dire, et on les
prendrait pour des chartreux. Depuis que nous sommes  leurs ordres,
nous n'avons entendu que les soupirs et les plaintes de cette pauvre
dame, qu'on emmne, si je ne me trompe, contre son gr. Autant que je
puis en juger par son habit, elle est religieuse, ou va bientt le
devenir; et c'est sans doute parce qu'elle n'a pas de got pour le
couvent qu'elle est si mlancolique.

Cela se pourrait, dit le cur. L-dessus il revint trouver Dorothe,
qui, ayant aussi entendu les soupirs de la dame voile, s'tait
empresse de lui offrir ses soins. Comme celle-ci ne rpondait rien, le
cavalier masqu qui l'avait descendue de cheval s'approcha de Dorothe
et lui dit: Ne perdez point votre temps, madame,  faire des offres de
service  cette femme; elle est habitue  ne tenir aucun compte de ce
qu'on fait pour elle; et ne la forcez point de parler, si vous ne voulez
entendre sortir de sa bouche quelque mensonge.

[Illustration: Il frappait  tort et  travers, en profrant des menaces
(p. 192).]

Je n'ai jamais menti, repartit firement la dame afflige, et c'est pour
avoir t trop sincre que je suis dans la triste position o l'on me
voit; je n'en veux d'autre tmoin que vous-mme, car c'est par trop de
franchise de ma part que vous tes devenu faux et menteur.

Quels accents! s'cria Cardenio, qui de la chambre o il tait entendit
distinctement ces paroles.

Au cri de Cardenio, la dame voulut s'lancer; mais le cavalier masqu
qui ne l'avait pas quitte un seul instant l'en empcha. Dans le
mouvement qu'elle fit, son voile tomba, et laissa voir, malgr sa
pleur, une beaut incomparable. Occup  la retenir, le cavalier dont
nous venons de parler laissa aussi tomber son masque, et, Dorothe ayant
lev les yeux, reconnut don Fernand; elle poussa un grand cri et tomba
vanouie entre les mains du barbier, qui se trouvait  ses cts. Le
cur accourut et carta son voile afin de lui jeter de l'eau au visage;
alors don Fernand, car c'tait lui, reconnut Dorothe et resta comme
frapp de mort. Malgr son trouble, il continuait  retenir Luscinde,
qui faisait tous ses efforts pour lui chapper, depuis qu'elle avait
entendu Cardenio. Celui-ci, de son ct, ayant devin Luscinde au son de
sa voix, s'lana hors de la chambre, et le premier objet qui frappa sa
vue, ce fut don Fernand, lequel ne fut pas moins saisi en voyant
Cardenio. Tous quatre taient muets d'tonnement, et pouvaient  peine
comprendre ce qui venait de se passer. Aprs qu'ils se furent pendant
quelque temps regards en silence, Luscinde, prenant la parole, dit 
don Fernand:

Seigneur, il est temps de cesser une violence aussi injuste; laissez-moi
retourner au chne dont je suis le lierre,  celui dont vos promesses ni
vos menaces n'ont pu me sparer. Voyez par quels chemins tranges et
pour nous inconnus le ciel m'a ramene devant celui qui a ma foi. Mille
preuves pnibles vous ont dj prouv que la mort seule aurait le
pouvoir de l'effacer de mon souvenir; aujourd'hui dsabus par ma
constance, changez, s'il le faut, votre amour en haine, votre
bienveillance en fureur, tez-moi la vie; la mort me sera douce aux yeux
de mon poux bien-aim.

Dorothe, revenue peu  peu de son vanouissement, devinant  ces
paroles que la dame qui parlait tait Luscinde, et voyant que don
Fernand la retenait toujours sans rpondre un seul mot, alla se jeter 
ses genoux, et lui dit, en fondant en larmes:

O mon seigneur, si les rayons de ce soleil que tu tiens embrass ne
t'ont point encore t la lumire des yeux, tu auras bientt reconnu que
celle qui tombe  tes pieds est, tant qu'il te plaira qu'elle le soit,
la triste et malheureuse Dorothe. Oui je suis cette humble paysanne,
que, soit bont, soit caprice, tu as voulu lever assez haut pour oser
se dire  toi; je suis cette jeune fille si heureuse dans la maison de
son pre, et qui, contente de sa condition, n'avait connu encore aucun
dsir quand tu vins troubler son innocence et son repos, et que tu lui
fis ressentir les premiers tourments de l'amour. Tu dois te rappeler,
seigneur, que tes promesses et tes prsents furent inutiles, et que,
pour m'entretenir quelques instants, il te fallut recourir  la ruse.
Que n'as-tu pas fait pour me persuader de ton amour? Cependant,  quel
prix es-tu venu  bout de ma rsistance? Je ne me dfends pas d'avoir
t touche par tes soupirs et par tes larmes, et d'avoir ressenti pour
toi de la tendresse; mais, tu le sais, je ne me rendis qu' l'honneur
d'tre ta femme, et sur la foi que tu m'en donnas aprs avoir pris le
ciel  tmoin par des serments solennels. Trahiras-tu, seigneur,  la
fois tant d'amour et de constance? Et si tu ne peux tre  Luscinde
puisque tu es  moi, et que Luscinde ne saurait t'appartenir puisqu'elle
est  Cardenio, rends-les l'un  l'autre; et rends-moi don Fernand, sur
lequel j'ai des droits si lgitimes.

Ces paroles, Dorothe les pronona d'un ton si touchant et en versant
tant de larmes, que chacun en fut attendri. Don Fernand l'couta d'abord
sans rpondre un mot; mais la voyant afflige au point d'en mourir de
douleur, il se sentit tellement mu, que, rendant la libert  Luscinde,
il tendit les bras  Dorothe, en s'criant: Tu as vaincu, belle
Dorothe.

Encore mal remise de son vanouissement, Luscinde, que don Fernand
venait de quitter sans qu'elle s'y attendt, fut bien prs de dfaillir;
mais Cardenio, rapide comme l'clair, s'empressa de la soutenir, en lui
disant: Noble et loyale Luscinde, puisque le ciel permet enfin qu'on
vous laisse en repos, vous ne sauriez trouver un plus sr asile qu'entre
les bras d'un homme qui vous a si tendrement aime toute sa vie.

A ces mots, Luscinde tourna la tte, et achevant de reconnatre
Cardenio, elle se jeta  son cou. Quoi! c'est vous, cher Cardenio! lui
dit-elle; suis-je assez heureuse pour revoir, en dpit du destin
contraire, la seule personne que j'aime au monde?

Les marques de tendresse prodigues par Luscinde  Cardenio firent une
telle impression sur don Fernand, que Dorothe, dont les yeux ne le
quittaient pas, le voyant changer de couleur et prt  mettre l'pe 
la main, se jeta au-devant de lui, et embrassant ses genoux: Seigneur,
qu'allez-vous faire? lui dit-elle: votre femme est devant vos yeux, vous
venez de la reconnatre  l'instant mme, et pourtant vous songez 
troubler des personnes que l'amour unit depuis longtemps. Quels sont vos
droits pour y mettre obstacle? Pourquoi vous offenser des tmoignages
d'amiti qu'ils se donnent? Sachez, seigneur, combien j'ai souffert; ne
me causez pas, je vous en conjure, de nouveaux chagrins; et si mon amour
et mes larmes ne peuvent vous toucher, rappelez votre raison, songez 
vos serments, et conformez-vous  la volont du ciel.

Pendant que Dorothe parlait ainsi, Cardenio tenant Luscinde embrasse,
ne quittait pas des yeux son rival, afin de ne point se laisser
surprendre; mais ceux qui accompagnaient don Fernand tant accourus, le
cur se joignit  eux, et tous, y compris Sancho Panza, se jetrent 
ses pieds, le suppliant d'avoir piti des larmes de Dorothe, puisqu'il
lui avait fait l'honneur de la reconnatre pour sa femme. Considrez,
seigneur, disait le cur, que ce n'est point le hasard, comme pourraient
le faire croire les apparences, mais une intention particulire de la
Providence, qui vous a tous runis d'une faon si imprvue; croyez que
la mort seule peut enlever Luscinde  Cardenio, et que dt-on les
sparer avec le tranchant d'une pe, la mort qui les frapperait du mme
coup leur semblerait douce. Dans les cas dsesprs, ce n'est pas
faiblesse que de cder  la raison. D'ailleurs la charmante Dorothe ne
possde-t-elle pas tous les avantages qu'on peut souhaiter dans une
femme? Elle est vertueuse, elle vous aime; vous lui avez donn votre
foi, et vous avez reu la sienne: qu'attendez-vous pour lui rendre
justice?

Persuad par ces raisons auxquelles chacun ajouta la sienne, don Fernand
qui, malgr tout, avait l'me gnreuse, s'attendrit, et pour le
prouver: Levez-vous, madame, dit-il  Dorothe: je ne puis voir  mes
pieds celle que je porte en mon coeur, et qui me prouve tant de
constance et tant d'amour; oubliez mon injustice et les chagrins que je
vous ai causs: la beaut de Luscinde doit me servir d'excuse. Qu'elle
vive tranquille et satisfaite pendant longues annes avec son Cardenio,
je prierai le ciel  genoux qu'il m'en accorde autant avec ma Dorothe.

En disant cela, don Fernand l'embrassait avec de telles expressions de
tendresse, qu'il eut bien de la peine  retenir ses larmes. Cardenio,
Luscinde et tous ceux qui taient prsents furent si sensibles  la joie
de ces amants, qu'ils ne purent s'empcher d'en rpandre. Sancho
lui-mme pleura de tout son coeur; mais il avoua depuis que c'tait du
regret de voir que Dorothe n'tant plus reine de Micomicon, il se
trouvait frustr des faveurs qu'il en attendait.

Luscinde et Cardenio remercirent don Fernand de la noblesse de ses
procds, et en termes si touchants que, ne sachant comment rpondre, il
les embrassa avec effusion. Il demanda ensuite  Dorothe par quel
hasard elle se trouvait dans un pays si loign du sien. Dorothe lui
raconta les mmes choses qu'au cur et  Cardenio, et charma tout le
monde par le rcit de son histoire.

Don Fernand raconta,  son tour, ce qui s'tait pass dans la maison de
Luscinde, le jour de la crmonie nuptiale, quand le billet par lequel
elle dclarait avoir donn sa foi  Cardenio fut trouv dans son sein.
Je voulus la tuer, dit-il, et je l'aurais fait si ses parents ne
m'eussent retenu. Enfin je quittai la maison plein de fureur, et ne
respirant que la vengeance. Le lendemain, j'appris la fuite de Luscinde,
sans que personne pt m'indiquer le lieu de sa retraite. Mais quelque
temps aprs, ayant appris qu'elle s'tait retire dans un couvent,
dcide  y passer le reste de ses jours, je me fis accompagner de trois
cavaliers, puis ayant pi le moment o la porte tait ouverte, je
parvins  l'enlever sans lui laisser le temps de se reconnatre; ce qui
ne fut pas difficile, puisque ce couvent tait dans la campagne et loin
de toute habitation. Il ajouta que lorsque Luscinde se vit entre ses
bras, elle s'tait d'abord vanouie; mais qu'ayant repris ses sens, elle
n'avait cess de gmir sans vouloir prononcer un seul mot, et qu'en cet
tat ils l'avaient amene jusqu' cette htellerie, o le ciel rservait
une si heureuse fin  toutes leurs aventures.




CHAPITRE XXXVII

OU SE POURSUIT L'HISTOIRE DE LA PRINCESSE DE MICOMICON, AVEC D'AUTRES
PLAISANTES AVENTURES


Tmoin de tout cela, le pauvre Sancho avait l'me navre de voir ses
esprances s'en aller en fume depuis que la princesse de Micomicon
tait redevenue Dorothe, et le gant Pandafilando don Fernand, pendant
que son matre dormait comme un bienheureux sans s'inquiter de ce qui
se passait.

Dorothe se trouvait si satisfaite de son changement de fortune, qu'elle
croyait rver encore; Cardenio et Luscinde ne pouvaient comprendre cette
fin si prompte de leurs malheurs, et don Fernand rendait grces au ciel
de lui avoir fourni le moyen de sortir de ce labyrinthe inextricable o
son honneur et son salut couraient tant de risques; finalement, tous
ceux qui taient dans l'htellerie faisaient clater leur joie de
l'heureux dnoment qu'avaient eu des affaires si dsespres. Le cur,
en homme d'esprit, arrangeait toute chose  merveille, et flicitait
chacun d'eux en particulier d'tre la cause d'un bonheur dont ils
jouissaient tous. Mais la plus contente tait l'htesse,  qui Cardenio
et le cur avaient promis de payer le dgt qu'avait fait notre
chevalier.

Le seul Sancho tait triste et afflig, comme on l'a dj dit; aussi
entrant d'un air tout piteux dans la chambre de son matre, qui venait
de se rveiller: Seigneur Triste-Figure, lui dit-il, Votre Grce peut
dormir tant qu'il lui plaira, sans se mettre en peine de rtablir la
princesse dans ses tats, ni de tuer aucun gant; l'affaire est faite et
conclue.

Je le crois bien, dit don Quichotte, puisque je viens de livrer  ce
mcrant le plus formidable combat que j'aurai  soutenir de ma vie, et
que d'un seul revers d'pe je lui ai tranch la tte. Aussi je t'assure
que son sang coulait comme une nappe d'eau qui tomberait du haut d'une
montagne.

Dites plutt comme un torrent de vin rouge, reprit Sancho; car Votre
Grce saura, si elle ne le sait pas encore, que le gant mort est tout
simplement une outre creve, et le sang rpandu, six mesures de vin
rouge qu'elle avait dans le ventre; quant  la tte coupe, autant en
emporte le vent, et que le reste s'en aille  tous les diables.

Que dis-tu l, fou? repartit don Quichotte; as-tu perdu l'esprit?

Levez-vous, seigneur, rpondit Sancho, et venez voir le bel exploit que
vous avez fait, et la besogne que nous aurons  payer; sans compter qu'
cette heure la princesse de Micomicon est mtamorphose en une simple
dame, qui s'appelle Dorothe, et bien d'autres aventures qui ne vous
tonneront pas moins si vous y comprenez quelque chose.

Rien de cela ne peut m'tonner, rpliqua don Quichotte; car, s'il t'en
souvient, la premire fois que nous vnmes ici, ne t'ai-je pas dit que
tout y tait magie et enchantement? Pourquoi en serait-il autrement
aujourd'hui?

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Tmoin de tout cela, le pauvre Sancho avait l'me navre (p. 200).]

Je pourrais vous croire, rpondit Sancho, si mon bernement avait t de
la mme espce; mais il ne fut que trop vritable, et je remarquai fort
bien que notre htelier, le mme qui est l, tenait un des coins de la
couverture,  telles enseignes que le tratre, en riant de toutes ses
forces, me poussait encore plus vigoureusement que les autres. Or,
lorsqu'on reconnat les gens, il n'y a point d'enchantement, je soutiens
que c'est seulement une mauvaise aventure.

Allons, dit don Quichotte, Dieu saura y remdier. En attendant, aide-moi
 m'habiller, que je me lve et que j'aille voir toutes ces
transformations dont tu parles.

Pendant que don Quichotte s'habillait, le cur apprenait  don Fernand
et  ses compagnons quel homme tait notre hros, et la ruse qu'il avait
fallu employer pour le tirer de la Roche-Pauvre, o il se croyait exil
par les ddains de sa dame. Il leur raconta la plupart des aventures que
Sancho lui avait apprises, ce qui les divertit beaucoup, et leur parut
la plus trange espce de folie qui se pt imaginer. Le cur ajouta que
l'heureuse mtamorphose de la princesse, ne permettant plus de mener 
bout leur dessein, il fallait inventer un nouveau stratagme pour
ramener don Quichotte dans sa maison. Cardenio insista pour ne rien
dranger  leur projet, disant que Luscinde prendrait la place de
Dorothe. Non, non, s'cria don Fernand, Dorothe achvera ce qu'elle a
entrepris. Je serai bien aise de contribuer  la gurison de ce pauvre
gentilhomme, puisque nous ne sommes pas loin de chez lui.

Don Fernand parlait encore, quand soudain parut don Quichotte arm de
pied en cap, l'armet de Mambrin tout bossu sur la tte, la rondache au
bras, la lance  la main. Cette trange apparition frappa de surprise
don Fernand et les cavaliers venus avec lui. Tous regardaient avec
tonnement ce visage d'une demi-lieue de long, jaune et sec, cette
contenance calme et fire, enfin le bizarre assemblage de ses armes, et
ils attendaient en silence qu'il prt la parole. Aprs quelques instants
de silence, don Quichotte, d'un air grave, et d'une voix lente et
solennelle, les yeux fixs sur Dorothe, s'exprima de la sorte:

Belle et noble dame, je viens d'apprendre par mon cuyer que votre
grandeur s'est vanouie, puisque de reine que vous tiez, vous tes
redevenue une simple damoiselle. Si cela s'est fait par l'ordre du grand
enchanteur, le roi votre pre, dans la crainte que je ne parvinsse pas 
vous donner l'assistance convenable, je n'ai rien  dire, si ce n'est
qu'il s'est tromp lourdement, et qu'il connat bien peu les traditions
de la chevalerie; car s'il les et lues et relues aussi souvent et avec
autant d'attention que je l'ai fait, il aurait vu  chaque page que des
chevaliers d'un renom moindre, sans vanit, que le mien, ont mis fin 
des entreprises incomparablement plus difficiles. Ce n'est pas
merveille, je vous assure, de venir  bout d'un gant, quelles que
soient sa force et sa taille, et il n'y a pas longtemps que je me suis
mesur avec un de ces fiers--bras; aussi je me tairai, de peur d'tre
accus de forfanterie; mais le temps, qui ne laisse rien dans l'ombre,
parlera pour moi, et au moment o l'on y pensera le moins.

Vous vous tes escrim contre des outres pleines de vin, et non pas
contre un gant, s'cria l'htelier,  qui don Fernand imposa silence
aussitt.

J'ajoute, trs-haute et dshrite princesse, poursuivit don Quichotte,
que si c'est pour un pareil motif que le roi votre pre a opr cette
mtamorphose en votre personne, vous ne devez lui accorder aucune
crance, car il n'y a point de danger sur la terre dont je ne puisse
triompher  l'aide de cette pe; et c'est par elle que, mettant  vos
pieds la tte de votre redoutable ennemi, je vous rtablirai dans peu
sur le trne de vos anctres.

Don Quichotte se tut pour attendre la rponse de la princesse; et
Dorothe, sachant qu'elle faisait plaisir  don Fernand en continuant la
ruse jusqu' ce qu'on et ramen don Quichotte dans son pays, rpondit
avec gravit: Vaillant chevalier de la Triste-Figure, celui qui vous a
dit que je suis transforme est dans l'erreur. Il est survenu, j'en
conviens, un agrable changement dans ma fortune; mais cela ne m'empche
pas d'tre aujourd'hui ce que j'tais hier, et d'avoir toujours le mme
dsir d'employer la force invincible de votre bras pour remonter sur le
trne de mes anctres. Ne doutez donc point, seigneur, que mon pre
n'ait t un homme aussi prudent qu'avis, puisque sa science lui a
rvl un moyen si facile et si sr de remdier  mes malheurs. En
effet, le bonheur de votre rencontre a t pour moi d'un tel prix, que
sans elle je ne me serais jamais vue dans l'heureux tat o je me
trouve; ceux qui m'entendent sont, je pense, de mon sentiment. Ce qui me
reste  faire, c'est de nous mettre en route ds demain; aujourd'hui il
serait trop tard. Quant  l'issue de l'entreprise, je l'abandonne 
Dieu, et m'en remets  votre courage.

A peine Dorothe eut-elle achev de parler, que don Quichotte,
apostrophant Sancho d'un ton courrouc: Petit Sancho, lui dit-il, tu es
bien le plus insigne vaurien qu'il y ait dans toute l'Espagne. Dis-moi
un peu, sclrat, ne viens-tu pas de m'assurer  l'instant que la
princesse n'tait plus qu'une simple damoiselle, du nom de Dorothe, et
la tte du gant une plaisanterie, avec cent autres extravagances qui
m'ont jet dans la plus horrible confusion o je me sois trouv de ma
vie. Par le Dieu vivant, s'cria-t-il en grinant des dents, si je ne me
retenais, j'exercerais sur ta personne un tel ravage, que tu servirais
d'exemple  tous les cuyers fallacieux et retors qui auront jamais
l'honneur de suivre des chevaliers errants.

Seigneur, rpondit Sancho, que Votre Grce ne se mette point en colre;
il peut se faire que je me sois tromp quant  la transformation de
madame la princesse; mais pour ce qui est des outres perces, et du vin
au lieu de sang, oh! par ma foi! je ne me trompe pas. Les outres, toutes
cribles de coups, sont encore au chevet de votre lit, et le vin forme
un lac dans votre chambre; vous le verrez bien tout  l'heure, quand il
faudra faire frire les oeufs, c'est--dire quand on vous demandera le
payement du dgt que vous avez fait. Au surplus, si madame la princesse
est reste ce qu'elle tait, je m'en rjouis de toute mon me, d'autant
mieux que j'y trouve aussi mon compte.

En ce cas, Sancho, rpliqua don Quichotte, je dis que tu n'es qu'un
imbcile; pardonne-moi, et n'en parlons plus.

Trs-bien, s'cria don Fernand; et puisque madame veut qu'on remette le
voyage  demain, parce qu'il est tard, il faut ne songer qu' passer la
nuit agrablement en attendant le jour. Nous accompagnerons ensuite le
seigneur don Quichotte pour tre tmoins des merveilleuses prouesses
qu'il doit accomplir.

C'est moi qui aurai l'honneur de vous accompagner, reprit notre hros;
je suis extrmement reconnaissant envers la compagnie de la bonne
opinion qu'elle a de moi, et je tcherai de ne pas la dmriter, dt-il
m'en coter la vie, et plus encore, s'il est possible.

Il se faisait un long change d'offres de services entre don Quichotte
et don Fernand, quand ils furent interrompus par l'arrive d'un voyageur
dont le costume annonait un chrtien nouvellement revenu du pays des
Mores, vtu qu'il tait d'une casaque de drap bleu fort courte et sans
collet, avec des demi-manches, des hauts-de-chausses de toile bleue, et
le bonnet de mme couleur. Il portait un cimeterre  sa ceinture. Une
femme vtue  la moresque, le visage couvert d'un voile, sous lequel on
apercevait un petit bonnet de brocart d'or, et habille d'une longue
robe qui lui venait jusqu'aux pieds, le suivait assise sur un ne. Le
captif paraissait avoir quarante ans; il tait d'une taille robuste et
bien prise, brun de visage, portait de grandes moustaches, et l'on
jugeait  sa dmarche qu'il devait tre de noble condition. En entrant
dans l'htellerie, il demanda une chambre, et parut fort contrari quand
on lui rpondit qu'il n'en restait point. Cependant il prit la Moresque
entre ses bras, et la descendit de sa monture. Luscinde, Dorothe et les
femmes de la maison, attires par la nouveaut d'un costume qu'elles ne
connaissaient pas, s'approchrent de l'trangre; aprs l'avoir bien
considre, Dorothe, qui avait remarqu son dplaisir, lui dit: Il ne
faut point vous tonner, Madame, de ne pas trouver ici toutes les
commodits dsirables, c'est l'ordinaire des htelleries; mais si vous
consentez  partager notre logement, dit-elle en montrant Luscinde,
peut-tre avouerez-vous n'avoir point rencontr dans le cours de votre
voyage un meilleur gte que celui-ci, et o l'on vous ait fait un
meilleur accueil. L'trangre ne rpondit rien; mais croisant ses bras
sur sa poitrine, elle baissa la tte pour tmoigner qu'elle se sentait
oblige; son silence ainsi que sa manire de saluer firent penser
qu'elle tait musulmane et qu'elle n'entendait pas l'espagnol.

Mesdames, rpondit le captif, cette jeune femme ne comprend pas la
langue espagnole et ne parle que la sienne; c'est pourquoi elle ne
rpond pas  vos questions.

Nous ne lui adressons point de questions, reprit Luscinde; nous lui
offrons seulement notre compagnie pour cette nuit, et nos services
autant qu'il dpend de nous et que le lieu le permet.

Je vous rends grces, mesdames, et pour elle et pour moi, dit le captif;
et je suis d'autant plus touch de vos offres de service, que je vois
qu'elles sont faites par des personnes de qualit.

Cette dame est-elle chrtienne ou musulmane? demanda Dorothe, car son
habit et son silence nous font croire qu'elle n'est pas de notre
religion.

Elle est ne musulmane, rpondit le captif; mais au fond de l'me elle
est chrtienne et ne souhaite rien tant que de le devenir.

Est-elle baptise? demanda Luscinde.

Nous n'en avons pas encore trouv l'occasion, depuis qu'elle est partie
d'Alger, sa patrie, rpondit le captif, et nous n'avons pas voulu
qu'elle le ft avant d'tre bien instruite dans notre sainte religion;
mais s'il plat  Dieu, elle recevra bientt le baptme avec toute la
solennit que mrite sa qualit, qui est plus releve que ne l'annoncent
son costume et le mien.

Ces paroles donnaient  ceux qui les avaient entendues un vif dsir de
savoir qui taient ces voyageurs; mais personne n'osa le laisser
paratre, parce qu'on voyait qu'ils avaient besoin de repos. Dorothe
prit la Moresque par la main, et l'ayant fait asseoir, la pria de lever
son voile. L'trangre regarda le captif comme pour lui demander ce
qu'on souhaitait d'elle, et quand il lui eut fait comprendre en arabe
que ces dames la priaient de lever son voile, elle fit voir tant
d'attraits, que Dorothe la trouva plus belle que Luscinde, et Luscinde
plus belle que Dorothe; et comme le privilge de la beaut est de
s'attirer la sympathie gnrale, ce fut  qui s'empresserait auprs de
l'trangre, et  qui lui ferait le plus d'avances. Don Fernand ayant
exprim le dsir d'apprendre son nom, le captif rpondit qu'elle
s'appelait Lela Zorade; mais elle, qui avait devin l'intention du
jeune seigneur, s'cria aussitt: _No, no, Zorada! Maria! Maria!_
voulant dire qu'elle s'appelait Marie, et non pas Zorade. Ces paroles,
le ton dont elle les avait prononces, murent vivement tous ceux qui
taient prsents, et particulirement les dames, qui, naturellement
tendres, sont plus accessibles aux motions. Luscinde l'embrassa avec
effusion, en disant: _Oui, oui, Marie! Marie!_ A quoi la Moresque
rpondit avec empressement: _Si, si, Maria! Zorada macang!_
c'est--dire plus de Zorade.

Cependant la nuit approchait, et sur l'ordre de don Fernand l'htelier
avait mis tous ses soins  prparer le souper. L'heure venue, chacun
prit place  une longue table, troite comme celle d'un rfectoire. On
donna le haut bout  don Quichotte, qui d'abord dclina cet honneur, et
ne consentit  s'asseoir qu' une condition, c'est que la princesse de
Micomicon prendrait place  son ct, puisqu'elle tait sous sa garde.
Luscinde et Zorade s'assirent ensuite, et en face d'elles don Fernand
et Cardenio; plus bas le captif et les autres cavaliers, puis,
immdiatement aprs les dames, le cur et le barbier.

Le repas fut trs-gai, parce que la compagnie tait agrable et que tous
avaient sujet d'tre contents. Mais ce qui augmenta la bonne humeur, ce
fut quand ils virent que don Quichotte s'apprtait  parler, anim du
mme esprit qui lui avait fait adresser nagure sa harangue aux
chevriers. En vrit, messeigneurs, dit notre hros, il faut convenir
que ceux qui ont l'avantage d'avoir fait profession dans l'ordre de la
chevalerie errante sont souvent tmoins de bien grandes et bien
merveilleuses choses! Dites-moi, je vous prie, quel tre vivant y a-t-il
au monde qui, entrant  cette heure dans ce chteau, et nous voyant
attabls de la sorte, pt croire ce que nous sommes en ralit? Qui
pourrait jamais s'imaginer que cette dame, assise  ma droite, est la
grande reine que nous connaissons tous, et que je suis ce chevalier de
la Triste-Figure dont ne cesse de s'occuper la renomme? Comment donc ne
pas avouer que cette noble profession surpasse de beaucoup toutes celles
que les hommes ont imagines? et n'est-elle pas d'autant plus digne
d'estime qu'elle expose ceux qui l'exercent  de plus grands dangers?
Qu'on ne vienne donc point soutenir devant moi que les lettres
l'emportent sur les armes, ou je rpondrai  celui-l, quel qu'il soit,
qu'il ne sait ce qu'il dit.

[Illustration: Soudain parut don Quichotte, arm de pied en cap
(p. 201).]

La raison que bien des gens donnent de la prminence des lettres sur
les armes, et sur laquelle ils se fondent, c'est que les travaux de
l'intelligence surpassent de beaucoup ceux du corps, parce que, selon
eux, le corps fonctionne seul dans la profession des armes: comme si
cette profession tait un mtier de portefaix, qui n'exiget que de
bonnes paules, et qu'il ne fallt point un grand discernement pour bien
employer cette force; comme si le gnral qui commande une arme en
campagne et qui dfend une place assige, n'avait pas encore plus
besoin de vigueur d'esprit que de force de corps! Est-ce par hasard avec
la force du corps qu'on devine les desseins de l'ennemi, qu'on imagine
des ruses pour les opposer aux siennes et des stratagmes pour ruiner
ses entreprises? Ne sont-ce pas l toutes choses du ressort de
l'intelligence, et o le corps n'a rien  voir? Maintenant, s'il est
vrai que les armes exigent comme les lettres l'emploi de l'intelligence,
puisqu'il n'en faut pas moins  l'homme de guerre qu' l'homme de
lettres, voyons le but que chacun d'eux se propose, et nous arriverons 
conclure que celui-l est le plus  estimer qui se propose une plus
noble fin.

La fin et le but des lettres (je ne parle pas des lettres divines, dont
la mission est de conduire et d'acheminer les mes au ciel; car  une
telle fin nulle autre ne peut se comparer); je parle des lettres
humaines, qui ont pour but la justice distributive, le maintien et
l'excution des lois. Cette fin est assurment noble, gnreuse et digne
d'loges, mais pas autant, toutefois, que celle des armes, lesquelles
ont pour objet et pour but la paix, c'est--dire le plus grand des biens
que les hommes puissent dsirer en cette vie. Quelles furent, je vous le
demande, les premires paroles prononces par les anges dans cette nuit
fconde qui est devenue pour nous la source de la lumire? _Gloire 
Dieu dans les hauteurs clestes, paix sur la terre aux hommes de bonne
volont._ Quel tait le salut bienveillant que le divin matre du ciel
et de la terre recommandait  ses disciples, quand ils entraient dans
quelque lieu: _La paix soit dans cette maison_. Maintes fois il leur a
dit: _Je vous donne ma paix, je vous laisse la paix_, comme le joyau le
plus prcieux que pt donner et laisser une telle main, et sans lequel
il ne saurait exister de bonheur ici-bas. Or, la paix est la fin que se
propose la guerre, et qui dit la guerre dit les armes. Une fois cette
vrit admise, que la paix est la fin que se propose la guerre, et qu'en
cela elle l'emporte sur les lettres, venons-en  comparer les travaux du
lettr avec ceux du soldat, et voyons quels sont les plus pnibles.

Don Quichotte poursuivait son discours avec tant de mthode et
d'loquence, qu'aucun de ses auditeurs ne songeait  sa folie; au
contraire, comme ils taient la plupart adonns  la profession des
armes, ils l'coutaient avec autant de plaisir que d'attention.

Je dis donc, continua-t-il, que les travaux et les souffrances de
l'tudiant, du lettr, sont ceux que je vais numrer. D'abord et
par-dessus tout la pauvret; non pas que tous les tudiants soient
pauvres, mais pour prendre leur condition dans ce qu'elle a de pire, et
parce que la pauvret est selon moi un des plus grands maux qu'on puisse
endurer en cette vie; car qui dit pauvre, dit expos  la faim, au
froid,  la nudit, et souvent  ces trois choses  la fois. Eh bien,
l'tudiant n'est-il jamais si pauvre, qu'il ne puisse se procurer
quelque chose  mettre sous la dent? ne rencontre-t-il pas le plus
souvent quelque _brasero_, quelque chemine hospitalire, o il peut,
sinon se rchauffer tout  fait, au moins se dgourdir les doigts, et,
quand la nuit est venue, ne trouve-t-il pas toujours un toit o se
reposer? Je passe sous silence la pnurie de leur chaussure,
l'insuffisance de leur garde-robe, et ce got qu'ils ont pour
s'empiffrer jusqu' la gorge, quand un heureux hasard leur fait trouver
place  quelque festin. Mais c'est par ce chemin, pre et difficile,
j'en conviens, que beaucoup parmi eux bronchant par ici, tombant par l,
se relevant d'un ct pour retomber de l'autre, beaucoup, dis-je, sont
arrivs au but qu'ils ambitionnaient, et nous en avons vu qui, aprs
avoir travers toutes ces misres, paraissant comme emports par le vent
favorable de la fortune, se sont trouvs tout  coup appels  gouverner
l'tat, ayant chang leur faim en satit, leur nudit en habits
somptueux, et leur natte de jonc en lit de damas, prix justement mrit
de leur savoir et de leur vertu. Mais si l'on met leurs travaux en
regard de ceux du soldat, et que l'on compare l'un  l'autre, combien le
lettr reste en arrire! C'est ce que je vais facilement dmontrer.




CHAPITRE XXXVIII

OU SE CONTINUE LE CURIEUX DISCOURS QUE FIT DON QUICHOTTE SUR LES LETTRES
ET SUR LES ARMES


Don Quichotte, aprs avoir repris haleine pendant quelques instants,
continua ainsi: Nous avons parl de toutes les misres et de la pauvret
du lettr; voyons maintenant si le soldat est plus riche. Eh bien, il
nous faudra convenir que nul au monde n'est plus pauvre que ce dernier,
car c'est la pauvret mme. En effet, il doit se contenter de sa
misrable solde, qui vient toujours tard, quelquefois mme jamais;
alors, si manquant du ncessaire, il se hasarde  drober quelque chose,
il le fait souvent au pril de sa vie, et toujours au notable dtriment
de son me. Vous le verrez passer tout un hiver avec un mchant
justaucorps taillad, qui lui sert  la fois d'uniforme et de chemise,
n'ayant pour se dfendre contre l'inclmence du ciel que le souffle de
sa bouche, lequel sortant d'un endroit vide et affam, doit
ncessairement tre froid. Maintenant vienne la nuit, pour qu'il puisse
prendre un peu de repos; par ma foi, tant pis pour lui si le lit qui
l'attend pche par dfaut de largeur, car il peut mesurer sur la terre
autant de pieds qu'il voudra, pour s'y tourner et retourner tout  son
aise, sans crainte de dranger ses draps. Arrive enfin le jour et
l'heure de gagner les degrs de sa profession, c'est--dire un jour de
bataille; en guise de bonnet de docteur, on lui appliquera sur la tte
une compresse de charpie pour panser la blessure d'une balle qui lui
aura labour la tempe, ou le laissera estropi d'une jambe ou d'un bras.
Mais supposons qu'il s'en soit tir heureusement, et que le ciel, en sa
misricorde, l'ait conserv sain et sauf, en revient-il plus riche qu'il
n'tait auparavant? ne doit-il pas se trouver encore  un grand nombre
de combats, et en sortir toujours vainqueur, avant d'arriver  quelque
chose? sortes de miracles qui ne se voient que fort rarement. Aussi,
combien peu de gens font fortune  l'arme, en comparaison de ceux qui
prissent! le nombre des morts est incalculable, et les survivants n'en
font pas la millime partie. Pour le lettr, c'est tout le contraire:
car, de manire ou d'autre, avec le pan de sa robe, sans compter les
manches, il trouve toujours de quoi vivre; et pourtant, bien que les
travaux du soldat soient incomparablement plus pnibles que ceux du
lettr, il a beaucoup moins de rcompenses  esprer, et elles sont
toujours de moindre importance.

Mais, dira-t-on, il est plus ais de rcompenser le petit nombre des
lettrs que cette foule de gens qui suivent la profession des armes,
parce qu'on s'acquitte envers les premiers en leur confrant des offices
qui reviennent de droit  ceux de leur profession, tandis que les
seconds ne peuvent tre rmunrs qu'aux dpens du seigneur qu'ils
servent: ce qui ne fait que confirmer ce que j'ai dj avanc. Mais
laissons l ce labyrinthe de difficile issue, et revenons  la
prminence des armes sur les lettres.

On dit, pour les lettres, que sans elles les armes ne pourraient
subsister,  cause des lois auxquelles la guerre est soumise, et parce
que ces lois tant du domaine des lettrs, ils en sont les interprtes
et les dispensateurs. A cela je rponds que sans les armes, au
contraire, les lois ne pourraient pas se maintenir, parce que c'est avec
les armes que les tats se dfendent, que les royaumes se conservent,
que les villes se gardent, que les chemins deviennent srs, que les mers
sont purges de pirates; que sans les armes enfin, les royaumes, les
cits, en un mot la terre et la mer, seraient perptuellement en butte 
la plus horrible confusion. Or, si c'est un fait reconnu, que plus une
chose cote cher  acqurir, plus elle s'estime et doit tre estime, je
demanderai ce qu'il en cote pour devenir minent dans les lettres? Du
temps, des veilles, de l'application d'esprit, faire souvent mauvaise
chre, tre mal vtu, et d'autres choses dont je crois avoir dj parl.
Mais, pour devenir bon soldat, il faut endurer tout cela, et bien
d'autres misres presque sans relche, sans compter le risque de la vie
 toute heure.

Quelle souffrance peut endurer le lettr qui approche de celle qu'endure
un soldat dans une ville assige par l'ennemi? Seul en sentinelle sur
un rempart, le soldat entend creuser une mine sous ses pieds; eh bien,
osera-t-il jamais s'loigner du pril qui le menace? Tout au plus s'il
lui est permis de faire donner  son capitaine avis de ce qui se passe,
afin qu'on puisse remdier au danger; mais en attendant il doit demeurer
ferme  son poste, jusqu' ce que l'explosion le lance dans les airs, ou
l'ensevelisse sous les dcombres. Voyez maintenant ces deux galres
s'abordant par leurs proues, se cramponnant l'une  l'autre au milieu du
vaste Ocan. Pour champ de bataille, le soldat n'a qu'un troit espace
sur les planches de l'peron: tout ce qu'il a devant lui sont autant de
ministres de la mort; ce ne sont que mousquets, lances et coutelas; il
sert de but aux grenades, aux pots  feu, et chaque canon est braqu
contre lui  quatre pas de distance. Dans une situation si terrible,
press de toutes parts et cern par la mer, quand le moindre faux pas
peut l'envoyer visiter la profondeur de l'empire de Neptune, son seul
espoir est dans sa force et son courage. Aussi, intrpide et emport par
l'honneur, il affronte tous ces prils, surmonte tous ces obstacles, et
se fait jour  travers tous ces mousquets et ces piques pour se
prcipiter dans l'autre vaisseau, o tout lui est ennemi, tout lui est
danger. A peine le soldat est-il emport par le boulet, qu'un autre le
remplace; celui-l est englouti par la mer, un autre lui succde, puis
un autre encore, sans qu'aucun de ceux qui survivent s'effraye de la
mort de ses compagnons; ce qui est une marque extraordinaire de courage
et de merveilleuse intrpidit. Heureux les temps qui ne connaissaient
point ces abominables instruments de guerre, dont je tiens l'inventeur
pour damn au fond de l'enfer, o il reoit, j'en suis certain, le
salaire de sa diabolique invention! Grce  lui, le plus valeureux
chevalier peut tomber sans vengeance sous les coups loigns du lche!
grce  lui, une balle gare, tire peut-tre par tel qui s'est enfui,
pouvant du feu de sa maudite machine, arrte en un instant les
exploits d'un hros qui mritait de vivre longues annes! Aussi,
m'arrive-t-il souvent de regretter au fond de l'me d'avoir embrass,
dans ce sicle dtestable, la profession de chevalier errant; car bien
qu'aucun pril ne me fasse sourciller, il m'est pnible de savoir qu'il
suffit d'un peu de poudre et de plomb pour paralyser ma vaillance et
m'empcher de faire connatre sur toute la surface de la terre la force
de mon bras. Mais aprs tout, que la volont du ciel s'accomplisse,
puisque si j'atteins le but que je me suis propos, je serai d'autant
plus digne d'estime, que j'aurai affront de plus grands prils que n'en
affrontrent les chevaliers des sicles passs.

Pendant que don Quichotte prononait ce long discours au lieu de prendre
part au repas, bien que Sancho l'et averti plusieurs fois de manger,
lui disant qu'il pourrait ensuite parler  son aise, ceux qui
l'coutaient trouvaient un nouveau sujet de le plaindre de ce qu'aprs
avoir montr tant de jugement sur diverses matires, il venait de le
perdre  propos de sa maudite chevalerie. Le cur applaudit  la
prfrence que notre hros donnait aux armes sur les lettres, ajoutant
que tout intress qu'il tait dans la question, en sa qualit de
docteur, il se sentait entran vers son sentiment.

On acheva de souper; et pendant que l'htesse et Maritorne prparaient,
pour les dames, la chambre de don Quichotte, don Fernand pria le captif
de conter l'histoire de sa vie, ajoutant que toute la compagnie l'en
priait instamment, la rencontre de Zorade leur faisant penser qu'il
devait s'y trouver des aventures fort intressantes. Le captif rpondit
qu'il ne savait point rsister  ce qu'on lui demandait de si bonne
grce, mais qu'il craignait que sa manire de raconter ne leur donnt
pas autant de satisfaction qu'ils s'en promettaient. A la fin, se
voyant sollicit par tout le monde: Seigneurs, dit-il, que Vos Grces me
prtent attention, et je vais leur faire une relation vridique, qui ne
le cde en rien aux fables les mieux inventes. Chacun tant ainsi
prpar  l'couter, il commena en ces termes:

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Le costume du voyageur annonait un chrtien nouvellement revenu du pays
des Mores (p. 203).]




CHAPITRE XXXIX

OU LE CAPTIF RACONTE SA VIE ET SES AVENTURES


Je suis n dans un village des montagnes de Lon, de parents plus
favoriss des biens de la nature que de ceux de la fortune. Toutefois,
dans un pays o les gens sont misrables, mon pre ne laissait pas
d'avoir la rputation d'tre riche; et il l'aurait t en effet s'il et
mis autant de soin  conserver son patrimoine qu'il mettait
d'empressement  le dissiper. Il avait contract cette manire de vivre
 la guerre, ayant pass sa jeunesse dans cette admirable cole, qui
fait d'un avare un libral, et d'un libral un prodigue, et o celui qui
pargne est  bon droit regard comme un monstre indigne de la noble
profession des armes. Mon pre, voyant qu'il ne pouvait rsister  son
humeur trop dispose  la dpense et aux largesses, rsolut de se
dpouiller de son bien. Il nous fit appeler, mes deux frres et moi, et
nous tint  peu prs ce discours:

Mes chers enfants, vous donner ce nom, c'est dire assez que je vous
aime; mais comme ce n'est pas en fournir la preuve que de dissiper un
bien qui doit vous revenir un jour, j'ai rsolu d'accomplir une chose 
laquelle je pense depuis longtemps, et que j'ai mrement prpare. Vous
tes tous les trois en ge de vous tablir, ou du moins de choisir une
profession qui vous procure dans l'avenir honneur et profit. Eh bien,
mon dsir est de vous y aider; c'est pourquoi j'ai fait de mon bien
quatre portions gales; je vous en abandonne trois, me rservant la
dernire pour vivre le reste des jours qu'il plaira au ciel de
m'accorder; seulement, aprs avoir reu sa part, je dsire que chacun de
vous choisisse une des carrires que je vais vous indiquer.

Il y a dans notre Espagne un vieux dicton plein de bon sens, comme ils
le sont tous d'ailleurs, tant appuys sur une longue et sage
exprience; voici ce dicton: _L'glise, la mer ou la maison du roi_;
c'est--dire que celui qui veut prosprer et devenir riche, doit entrer
dans l'glise, ou trafiquer sur mer, ou s'attacher  la cour. Je
voudrais donc, mes chers enfants, que l'un de vous s'adonnt  l'tude
des lettres, un autre au commerce, et qu'enfin le troisime servt le
roi dans ses armes, car il est aujourd'hui fort difficile d'entrer dans
sa maison; et quoique le mtier des armes n'enrichisse gure ceux qui
l'exercent, on y obtient du moins de la considration et de la gloire.
D'ici  huit jours vos parts seront prtes, et je vous les donnerai en
argent comptant, sans vous faire tort d'un maravdis, comme il vous sera
ais de le reconnatre. Dites maintenant quel est votre sentiment, et si
vous tes disposs  suivre mon conseil.

Mon pre m'ayant ordonn de rpondre le premier, comme tant l'an, je
le priai instamment de ne point se priver de son bien, lui disant qu'il
pouvait en faire tel usage qu'il lui plairait; que nous tions assez
jeunes pour en acqurir; j'ajoutai que du reste je lui obirais, et que
mon dsir tait de suivre la profession des armes. Mon second frre
demanda  partir pour les Indes; le plus jeune, et je crois le mieux
avis, dit qu'il souhaitait entrer dans l'glise, et aller  Salamanque
achever ses tudes. Aprs nous avoir entendus, notre pre nous embrassa
tendrement; et dans le dlai qu'il avait fix, il remit  chacun de nous
sa part en argent, c'est--dire, si je m'en souviens bien, trois mille
ducats, un de nos oncles ayant achet notre domaine afin qu'il ne sortt
point de la famille.

Tout tant prt pour notre dpart, le mme jour nous quittmes tous
trois notre pre; mais moi qui regrettais de le laisser avec si peu de
bien dans un ge si avanc, je l'obligeai,  force de prires, 
reprendre deux mille ducats sur ma part, lui faisant observer que le
reste tait plus que suffisant pour un soldat. Mes frres,  mon
exemple, lui laissrent chacun aussi mille ducats, outre ce qu'il
s'tait rserv en fonds de terre. Nous prmes ensuite cong de mon pre
et de mon oncle, qui nous prodigurent toutes les marques de leur
affection, nous recommandant avec instance de leur donner souvent de nos
nouvelles. Nous le prommes, et aprs avoir reu leur baiser d'adieu et
leur bndiction, l'un de nous prit le chemin de Salamanque, un autre
celui de Sville; quant  moi, je me dirigeai vers Alicante, o se
trouvait un btiment de commerce gnois qui allait faire voile pour
l'Italie, et sur lequel je m'embarquai. Il peut y avoir vingt-deux ans
que j'ai quitt la maison de mon pre; et pendant ce long intervalle,
bien que j'aie crit plusieurs fois, je n'ai reu aucune nouvelle ni de
lui ni de mes frres.

Notre btiment arriva heureusement  Gnes; de l je me rendis  Milan,
o j'achetai des armes et un quipement de soldat, afin d'aller
m'enrler dans les troupes pimontaises; mais, sur le chemin
d'Alexandrie, j'appris que le duc d'Albe passait en Flandre. Cette
nouvelle me fit changer de rsolution, et j'allai prendre du service
sous ce grand capitaine. Je le suivis dans toutes les batailles qu'il
livra; je me trouvai  la mort des comtes de Horn et d'Egmont, et je
devins enseigne dans la compagnie de don Diego d'Urbina. J'tais en
Flandre depuis quelque temps, quand le bruit courut que le pape,
l'Espagne et la rpublique de Venise s'taient ligus contre le Turc,
qui venait d'enlever Chypre aux Vnitiens; que don Juan d'Autriche,
frre naturel de notre roi Philippe II, tait gnral de la ligue, et
qu'on faisait de grands prparatifs pour cette guerre. Cette nouvelle me
donna un vif dsir d'assister  la brillante campagne qui allait
s'ouvrir; et quoique je fusse presque certain d'avoir une compagnie  la
premire occasion, je prfrai renoncer  cette esprance, et revenir en
Italie.

Ma bonne toile voulut que j'arrivasse  Gnes en mme temps que don
Juan d'Autriche y entrait avec sa flotte pour cingler ensuite vers
Naples, o il devait se runir  celle de Venise, jonction qui eut lieu
plus tard  Messine. Bref, devenu capitaine d'infanterie, honorable
emploi que je dus  mon bonheur plutt qu' mon mrite, je me trouvai 
cette grande et mmorable journe de Lpante, qui dsabusa la chrtient
de l'opinion o l'on tait alors que les Turcs taient invincibles sur
mer.

En ce jour o fut bris l'orgueil ottoman, parmi tant d'heureux qu'il
fit, seul je fus malheureux. Au lieu de recevoir aprs la bataille,
comme au temps de Rome, une couronne navale, je me vis, la nuit
suivante, avec des fers aux pieds et des menottes aux mains. Voici
comment m'tait arrive cette cruelle disgrce: Uchali, roi d'Alger et
hardi corsaire, ayant pris  l'abordage la galre capitane de Malte, o
il n'tait rest que trois chevaliers tout couverts de blessures, le
btiment aux ordres de Jean-Andr Doria, sur lequel je servais avec ma
compagnie, s'avana pour le secourir; je sautai le premier  bord de la
galre; mais celle-ci s'tant loigne avant qu'aucun de mes compagnons
pt me suivre, les Turcs me firent prisonnier aprs m'avoir bless
grivement. Uchali, comme vous le savez, ayant russi  s'chapper avec
toute son escadre, je restai en son pouvoir, et dans la mme journe qui
rendait la libert  quinze mille chrtiens enchans sur les galres
turques, je devins esclave des barbares.

Emmen  Constantinople, o mon matre fut fait gnral de la mer, en
rcompense de sa belle conduite et pour avoir pris l'tendard de l'ordre
de Malte, je me trouvai  Navarin l'anne suivante, ramant sur la
capitane appele les _Trois-Fanaux_. L, je pus remarquer comme quoi on
laissa chapper l'occasion de dtruire toute la flotte turque pendant
qu'elle tait  l'ancre, car les janissaires qui la montaient, ne
doutant point qu'on ne vnt les attaquer, se tenaient dj prts 
gagner la terre, sans vouloir attendre l'issue du combat, tant ils
taient pouvants depuis l'affaire de Lpante. Mais le ciel en ordonna
autrement; et il ne faut en accuser ni la conduite, ni la ngligence du
gnral qui commandait les ntres. En effet, Uchali se retira  Modon,
le voisine de Navarin; l, ayant mis ses troupes  terre, il fortifia
l'entre du port, et y resta jusqu' ce que don Juan se ft loign.

Ce fut dans cette campagne que notre btiment, appel la _Louve_, mont
par ce foudre de guerre, ce pre des soldats, cet heureux et invincible
don Alvar de Bazan, marquis de Sainte-Croix, s'empara d'une galre que
commandait un des fils du fameux Barberousse. Vous serez sans doute bien
aise d'apprendre comment eut lieu ce fait de guerre. Ce fils de
Barberousse traitait ses esclaves avec tant de cruaut, et en tait
tellement ha, que ceux qui ramaient sur sa galre, se voyant prs
d'tre atteints par la _Louve_, qui les poursuivait vivement, laissrent
en mme temps tomber leurs rames, et, saisissant leur chef, qui criait
du gaillard d'arrire de ramer avec plus de vigueur, le firent passer de
banc en banc, de la poupe  la proue et en lui donnant tant de coups de
dents, qu'avant qu'il et atteint le grand mt son me tait dans les
enfers.

De retour  Constantinople, nous y apprmes que notre gnral don Juan
d'Autriche, aprs avoir emport d'assaut Tunis, l'avait donn 
Muley-Hamet, tant ainsi l'esprance d'y rentrer  Muley-Hamida, le More
le plus vaillant mais le plus cruel qui ft jamais. Le Grand Turc
ressentit vivement cette perte; aussi avec la sagacit qui caractrise
la race ottomane, il s'empressa de conclure la paix avec les Vnitiens,
qui la souhaitaient non moins ardemment; puis, l'anne suivante, il
ordonna de mettre le sige devant la Goulette et devant le fort que don
Juan avait commenc  faire lever auprs de Tunis.

Pendant ces vnements, j'tais toujours  la chane, sans aucun espoir
de recouvrer ma libert, du moins par ranon, car je ne voulais pas
donner connaissance  mon pre de ma triste situation. Bientt on sut
que la Goulette avait capitul, puis le fort, assigs qu'ils taient
par soixante mille Turcs rguliers, et par plus de quatre cent mille
Mores et Arabes accourus de tous les points de l'Afrique. La Goulette,
rpute jusqu'alors imprenable, succomba la premire malgr son
opinitre rsistance. On a prtendu que 'avait t une grande faute de
s'y enfermer au lieu d'empcher la descente des ennemis; mais ceux qui
parlent ainsi font voir qu'ils n'ont gure l'exprience de la guerre.
Comment sept mille hommes, tout au plus, qu'il y avait dans la Goulette
et dans le fort, auraient-ils pu se partager pour garder ces deux
places, et tenir en mme temps la campagne contre une arme si
nombreuse? et d'ailleurs o est la place, si forte soit-elle, qui ne
finisse par capituler si elle n'est point secourue  temps, surtout
quand elle est attaque par une foule immense et opinitre, qui combat
dans son pays?

Pour moi, je pense avec beaucoup d'autres que la chute de la Goulette
fut un bonheur pour l'Espagne; car ce n'tait qu'un repaire de bandits,
qui cotait beaucoup  entretenir et  dfendre sans servir  rien qu'
perptuer la mmoire de Charles-Quint, comme si ce grand prince avait
besoin de cette masse de pierres pour terniser son nom. Quant au fort,
il cota cher aux Turcs, qui perdirent plus de vingt-cinq mille hommes
en vingt-deux assauts, o les assigs firent une si opinitre
rsistance et dployrent une si grande valeur, que des treize cents qui
restrent aucun n'tait sans blessures.

Un petit fort, construit au milieu du lac, et o s'tait enferm, avec
une poigne d'hommes, don Juan Zanoguera, brave capitaine valencien, fut
contraint de capituler. Il en fut de mme du commandant de la Goulette,
don Pedro Puerto-Carrero, qui, aprs s'tre distingu par la dfense de
cette place, mourut de chagrin sur la route de Constantinople, o on le
conduisait. Gabriel Cerbellon, excellent ingnieur milanais et
trs-vaillant soldat, resta aussi prisonnier. Enfin, il prit dans ces
deux siges un grand nombre de gens de marque, parmi lesquels il faut
citer Pagano Doria, chevalier de l'ordre de Saint-Jean, homme gnreux
comme le montra l'extrme libralit dont il usa envers son frre, le
fameux Jean-Andr Doria. Ce qui rendit sa mort encore plus dplorable,
c'est que, voyant le fort perdu sans ressource, il crut pouvoir se
confier  des Arabes qui s'taient offerts  le conduire sous un habit
moresque  Tabarca, petit port pour la pche du corail que possdent les
Gnois, sur ce rivage. Mais ces Arabes lui couprent la tte, et la
portrent au chef de la flotte turque; celui-ci les rcompensa suivant
le proverbe castillan: _La trahison plat, mais non le tratre_; car
il les fit pendre tous pour ne pas lui avoir amen Doria vivant.

[Illustration: Je sautai le premier  bord de la galre (p. 211).]

Parmi les prisonniers se trouvait aussi un certain don Pedro d'Aguilar,
de je ne sais plus quel endroit de l'Andalousie; c'tait un homme d'une
grande bravoure, qui avait t enseigne dans le fort: militaire
distingu; il possdait de plus un got singulier pour la posie; il fut
mis sur la mme galre que moi, et devint esclave du mme matre. Avant
de partir, il composa, pour servir d'pitaphe  la Goulette et au fort,
deux sonnets que je vais vous rciter, si je m'en souviens; je suis
certain qu'ils vous feront plaisir.

En entendant prononcer le nom de Pedro d'Aguilar, don Fernand regarda
ses compagnons, et tous trois se mirent  sourire. Comme le captif
allait continuer:

Avant de passer outre, lui dit un des cavaliers, veuillez m'instruire de
ce qu'est devenu ce Pedro d'Aguilar.

Tout ce que je sais, rpondit le captif, c'est qu'aprs deux ans
d'esclavage  Constantinople il s'enfuit un jour en habit d'Arnaute avec
un espion grec: j'ignore s'il parvint  recouvrer la libert; mais un
an plus tard, je vis le Grec  Constantinople, sans jamais trouver
l'occasion de lui demander des nouvelles de leur vasion.

Je puis vous en donner, repartit le cavalier; ce don Pedro est mon
frre; il est maintenant dans son pays en bonne sant, richement mari,
et il a trois enfants.

Dieu soit lou! dit le captif; car, selon moi, le plus grand des biens,
c'est de recouvrer la libert.

J'ai retenu aussi les sonnets que fit mon frre, reprit le cavalier.

Vous me ferez plaisir de nous les rciter, rpondit le captif, et vous
vous en acquitterez mieux que moi.

Volontiers, dit le cavalier. Voici celui de la Goulette:




CHAPITRE XL

OU SE CONTINUE L'HISTOIRE DU CAPTIF


  SONNET

  Esprits qui, dgags des entraves du corps,
  Jouissez maintenant de cette paix profonde
  Que jamais les mortels ne gotent dans le monde,
  Ce digne et juste prix de vos nobles efforts,

  Vous avez su montrer par d'illustres transports
  Qu'un zle ardent et saint rend la valeur fconde,
  Lorsque de votre sang teignant  peine l'onde,
  Vous ftes des vainqueurs des montagnes de morts.

  Vous manqutes de vie et non pas de courage,
  Et vos corps puiss aprs tant de carnage,
  Tombrent invaincus, les armes  la main.

  O valeur immortelle! une seule journe
  Te fait vivre ici-bas  jamais couronne,
  Et le matre du ciel te couronne en son sein.


Je me le rappelle bien, dit le captif.

Quant  celui qui fut fait pour le fort, si j'ai bonne mmoire, il tait
ainsi conu, reprit le cavalier:


  Tous ces murs crouls dans ces plaines striles,
  Sont le noble thtre o trois mille soldats,
  Pour renatre bientt en des lieux plus paisibles,
  Souffrirent par le fer un illustre trpas.

  Aprs avoir rendu leurs remparts inutiles,
  Ces cruels ennemis ne les vainquirent pas;
  Mais leurs corps puiss, languissants et dbiles,
  Cdrent sous l'effort d'un million de bras.

  C'est l ce lieu fatal o, depuis tant d'annes,
  Par les svres lois des saintes destines,
  On moissonne en mourant la gloire et les lauriers.

  Mais jamais cette terre, en prodiges fconde,
  N'a nourri pour le ciel, ou fait voir dans le monde,
  Ni de plus saints martyrs, ni de plus grands guerriers[52].


  [52] Ces vers sont emprunts  la traduction de Filleau de
  Saint-Martin.

Les sonnets ne furent pas trouvs mauvais, et le captif, aprs s'tre
rjoui des bonnes nouvelles qu'on lui donnait de son ancien compagnon
d'infortune, continua son histoire: Les Turcs firent dmanteler la
Goulette, et pour en venir plus promptement  bout, ils la minrent de
trois cts; mais jamais ils ne purent parvenir  renverser les vieilles
murailles, qui semblaient les plus faciles  dtruire; tout ce qui
restait de la nouvelle fortification tomba au contraire en un instant.
Quant au fort, il tait dans un tel tat, qu'il ne fut pas besoin de le
ruiner davantage. Bref, l'arme retourna triomphante  Constantinople,
o Uchali mourut peu de temps aprs. On l'avait surnomm FARTAX, ce qui
en langue turque veut dire TEIGNEUX, car il l'tait effectivement. Les
Turcs ont coutume de donner aux gens des sobriquets tirs de leurs
qualits ou de leurs dfauts: comme ils ne possdent que quatre noms,
ceux des quatre familles de la race ottomane, ils sont obligs pour se
distinguer entre eux d'emprunter des dsignations provenant soit de
quelque qualit morale soit de quelque dfaut corporel.

Cet Uchali avait commenc par tre forat sur les galres du Grand
Seigneur, dont il resta l'esclave pendant quatorze annes. A
trente-quatre ans, il se fit rengat pour devenir libre et se venger
d'un Turc qui lui avait donn un soufflet. Dans la premire rencontre,
il se distingua tellement par sa valeur, que, sans passer par les
emplois subalternes, ce dont les favoris mme du Grand Seigneur ne sont
pas exempts, il devint dey d'Alger, puis gnral de la mer, ce qui est
la troisime charge de l'empire. Il tait Calabrais de nation, et,  sa
religion prs, homme de bien et assez humain pour ses esclaves, dont le
nombre s'levait  plus de trois mille. Uchali mort, ses esclaves furent
partags entre le Grand Seigneur, qui d'ordinaire hrite de ses sujets,
et les rengats attachs  sa personne. Quant  moi, j'chus en partage
 un rengat vnitien, qui avait t mousse sur un navire tomb au
pouvoir d'Uchali, lequel conut pour lui une si grande affection qu'il
en avait fait un de ses plus chers confidents. Il s'appelait Azanaga.
Devenu extrmement riche, il fut fait plus tard dey d'Alger. Mais
c'tait un des hommes les plus cruels qu'on ait jamais vus.

Conduit dans cette ville avec mes compagnons d'esclavage, j'eus une
grande joie de me sentir rapproch de l'Espagne, persuad que je
trouverais  Alger, plutt qu' Constantinople, quelque moyen de
recouvrer ma libert; car je ne perdais point l'esprance, et quand ce
que j'avais projet ne russissait pas, je cherchais  m'en consoler en
rvant  d'autres moyens. Je passais ainsi ma vie, dans une prison que
les Turcs appellent _bagne_, o ils renferment tous leurs esclaves, ceux
qui appartiennent au dey, ceux des particuliers, et ceux appels
esclaves de l'_almacen_, comme on dirait en Espagne de l'_ayuntamiento_;
ils sont tous employs aux travaux publics. Ces derniers ont bien de la
peine  recouvrer leur libert, parce qu'tant  tout le monde, et
n'appartenant  aucun matre, ils ne savent  qui s'adresser pour
traiter de leur ranon. Quant aux esclaves dits _de rachat_, on les
place dans ces bagnes jusqu' ce que leur ranon soit venue. L ils ne
sont employs  aucun travail, si ce n'est quand l'argent se fait trop
attendre; car alors on les envoie au bois avec les autres, travail
extrmement pnible. Ds qu'on sut que j'tais capitaine, ce fut
inutilement que je me fis pauvre: je fus regard comme un homme
considrable, et on me mit au nombre des esclaves de rachat, avec une
chane qui faisait voir que je traitais de ma libert plutt qu'elle
n'tait une marque de servitude.

Je demeurai ainsi quelque temps dans ce bagne, avec d'autres esclaves
qui n'taient pas retenus plus troitement que moi; et bien que nous
fussions souvent presss par la faim, et que nous subissions une foule
d'autres misres, rien ne nous affligeait tant que les cruauts
qu'Azanaga exerait  toute heure sur nos malheureux compagnons. Il ne
se passait pas de jour qu'il ne ft pendre ou empaler quelques-uns
d'entre eux; le moindre supplice consistait  leur couper les oreilles,
et pour des motifs si lgers, qu'au dire mme des Turcs il n'agissait
ainsi qu'afin de satisfaire son instinct cruel et sanguinaire.

Un soldat espagnol, nomm Saavedra, trouva seul le moyen et eut le
courage de braver cette humeur barbare. Quoique, pour recouvrer sa
libert, il et fait des tentatives si prodigieuses que les Turcs en
parlent encore aujourd'hui, et que, chaque jour, nous fussions dans la
crainte de le voir empal, que lui-mme enfin le craignt plus d'une
fois, jamais son matre ne le fit battre ni jamais il ne lui adressa le
moindre reproche. Si j'en avais le temps, je vous raconterais de ce
Saavedra des choses qui vous intresseraient beaucoup plus que mes
propres aventures; mais, je le rpte, cela m'entranerait trop loin.

Sur la cour de notre prison donnaient les fentres de l'habitation d'un
riche More; selon l'usage du pays, ce sont plutt des lucarnes que des
fentres, encore sont-elles protges par des jalousies paisses et
serres. Un jour que j'tais mont sur une terrasse o, pour tuer le
temps, je m'exerais  sauter avec trois de mes compagnons, les autres
ayant t envoys au travail, je vis tout  coup sortir d'une de ces
lucarnes un mouchoir attach au bout d'une canne de jonc. Au mouvement
de cette canne, qui semblait tre un appel, un de mes compagnons
s'avana pour la prendre; mais on la retira sur-le-champ. Celui-ci 
peine loign, la canne reparut aussitt; un autre voulut recommencer
l'preuve, mais ce fut en vain; le troisime ne fut pas plus heureux.
Enfin je voulus prouver la fortune  mon tour, et ds que je fus sous
la fentre, la canne tomba  mes pieds. Je m'empressai de dnouer le
mouchoir, et j'y trouvai dix petites pices valant environ dix de nos
raux. Vous jugez de ma joie en recevant ce secours dans la dtresse o
nous tions, joie d'autant plus grande que le bienfait s'adressait  moi
seul.

Je revins sur la terrasse, et regardant du ct de la fentre, j'aperus
une main trs-blanche qui la fermait; ce qui me fit penser que nous
devions  une femme cette libralit. Nous la remercimes  la manire
des Turcs, en inclinant la tte et le corps, et en croisant les bras sur
la poitrine. Au bout de quelque temps, nous vmes paratre  la mme
lucarne une petite croix de roseau qu'on retira aussitt. Cela nous
donna  croire que c'tait une esclave chrtienne qui nous voulait du
bien; nanmoins, d'aprs la blancheur du bras, et aussi d'aprs le
bracelet que nous avions distingu, nous pensmes que c'tait plutt une
chrtienne rengate que son matre avait pouse, les Mores prfrant
ces femmes  celles de leur propre pays; mais nous nous trompions dans
nos diverses conjectures, comme vous le verrez par la suite.

Depuis ce moment, nous avions sans cesse les yeux attachs sur la
fentre d'o nous avions reu une si agrable assistance. Quinze jours
se passrent sans qu'on l'ouvrt, et, malgr les peines que nous nous
donnmes pour savoir s'il se trouvait dans cette maison quelque
chrtienne rengate, nous ne pmes rien dcouvrir, si ce n'est que la
maison appartenait  Agimorato, homme considrable, ancien cad du fort
de Bata, emploi des plus importants chez les Mores.

Un jour que nous tions encore tous les quatre seuls dans le bagne,
nous apermes de nouveau la canne et le mouchoir: nous rptmes la
mme preuve, et toujours avec le mme rsultat; la canne ne se rendit
qu' moi, et je trouvai dans le mouchoir quarante cus d'or d'Espagne,
avec une lettre crite en arabe et une grande croix au bas. Je baisai la
croix, je pris les cus, et nous retournmes sur la terrasse pour faire
notre remercment ordinaire. Lorsque j'eus fait connatre par signe que
je lirais le papier, la main disparut et la fentre se referma.

Cette bonne fortune, dans le triste tat o nous tions, nous donna une
joie extrme et de grandes esprances; mais aucun de nous n'entendait
l'arabe, et nous tions fort embarrasss de savoir le contenu de la
lettre, craignant, en nous adressant mal, de compromettre notre
bienfaitrice avec nous. Enfin le dsir de savoir pourquoi on m'avait
choisi plutt que mes compagnons, m'engagea  me confier  un rengat de
Murcie qui me tmoignait de l'amiti. Je m'ouvris  cet homme aprs
avoir pris toutes les prcautions possibles pour l'engager au secret,
c'est--dire en lui donnant une attestation qu'il avait toujours servi
et assist les chrtiens, et que son dessein tait de s'enfuir ds qu'il
en trouverait l'occasion; les rengats se munissent de ces certificats
par prcaution. Je vous dirai  ce sujet que les uns en usent de bonne
foi, mais que d'autres agissent seulement par ruse. Lorsqu'ils vont
faire la course en mer, si par hasard ils tombent entre les mains des
chrtiens, ils se tirent d'affaire au moyen de ces certificats qui
tendent  prouver que leur intention tait de retourner dans leur pays.
Ils vitent ainsi la mort en feignant de se rconcilier avec la religion
chrtienne, et sous le voile d'une abjuration simule, ils vivent en
libert sans qu'on les inquite; mais le plus souvent,  la premire
occasion favorable, ils repassent en Barbarie.

Le rengat auquel je m'tais confi avait une attestation semblable de
tous mes compagnons d'infortune; et si les Mores l'avaient souponn, il
aurait t brl vif. Aprs avoir pris mes prcautions avec lui, et
sachant qu'il parlait l'arabe, je le priai, sans m'expliquer davantage,
de me lire ce billet que je disais avoir trouv dans un coin de ma
prison. Il l'ouvrit, l'examina quelque temps, et aprs l'avoir lu deux
ou trois fois, il me pria, si je voulais en avoir l'explication, de lui
procurer de l'encre et du papier; ce que je fis. L'ayant traduit
sur-le-champ: voici me dit-il, ce que signifie cet crit, sans qu'il y
manque un seul mot; je vous avertis seulement que _Lela Marien_ veut
dire vierge Marie, et _Allah_, Dieu.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Nous vmes paratre  la mme lucarne une petite croix de roseau
(p. 216).]

Tel tait le contenu de cette lettre, qui ne sortira jamais de ma
mmoire:

  Lorsque j'tais enfant, une femme, esclave de mon pre, m'apprit en
  notre langue la prire des chrtiens, et me dit plusieurs choses de
  _Lela Marien_. Cette esclave mourut, et je sais qu'elle n'alla point
  dans le feu ternel, mais avec Dieu; car, depuis qu'elle est morte, je
  l'ai revue deux fois, et toujours elle m'a recommand d'aller chez
  les chrtiens voir _Lela Marien_, qui m'aime beaucoup. De cette
  fentre, j'ai aperu bien des chrtiens; mais je dois l'avouer, toi
  seul parmi eux m'a paru gentilhomme. Je suis jeune et assez belle, et
  j'ai beaucoup d'argent que j'emporterai avec moi: vois si tu veux
  entreprendre de m'emmener. Il ne tiendra qu' toi que je sois ta
  femme; si tu ne le veux pas, je n'en suis point en peine, parce que
  _Lela Marien_ saura me donner un mari. Comme c'est moi qui ai crit
  cette lettre, je voudrais pouvoir t'avertir de ne te fier  aucun
  More, parce qu'ils sont tous tratres. Aussi cela me cause beaucoup
  d'inquitude; car si mon pre vient  en avoir connaissance, je suis
  perdue. Il y a au bout de la canne un fil auquel tu attacheras ta
  rponse; si tu ne trouves personne qui sache crire en arabe,
  explique-moi par signes ce que tu auras  me dire. _Lela Marien_ me le
  fera comprendre. Je te recommande  Dieu et  elle, et encore  cette
  croix que je baise souvent, comme l'esclave m'a recommand de le
  faire.

Il serait difficile, continua le captif, de vous exprimer combien cette
lettre nous causa de joie et d'admiration. Le rengat, qui ne pouvait se
persuader qu'elle et t trouve par hasard, mais qui croyait au
contraire qu'elle s'adressait  l'un de nous, nous pria de lui dire la
vrit, et de nous fier entirement  lui, rsolu qu'il tait de
hasarder sa vie pour notre libert. En parlant ainsi, il tira de son
sein un petit crucifix, et, versant des larmes abondantes, il jura, par
le Dieu dont il montrait l'image et en qui il croyait de tout son coeur
malgr son infidlit, de garder un secret inviolable; ajoutant qu'il
voyait bien que nous pouvions tous recouvrer la libert par le secours
de celle qui nous crivait, et qu'ainsi il aurait la consolation de
rentrer dans le sein du christianisme, dont il s'tait malheureusement
spar. Cet homme manifestait un tel repentir, que nous n'hsitmes plus
 lui dcouvrir la vrit, et mme  lui montrer la fentre d'o nous
tait venu tant de bonheur. Il promit d'employer toute son adresse pour
savoir qui habitait cette maison; puis il crivit en arabe ma rponse 
la lettre.

En voici les propres termes, je les ai trs-bien retenus, comme tout ce
qui m'est arriv dans mon esclavage:

  Le vritable _Allah_ vous conserve, madame, et la bienheureuse _Lela
  Marien_, la mre de notre Sauveur, qui vous a mis au coeur le dsir
  d'aller chez les chrtiens parce qu'elle vous aime! Priez-la qu'il lui
  plaise de conduire le dessein qu'elle vous a inspir; elle est si
  bonne qu'elle ne vous repoussera pas. Je vous promets de ma part, et
  au nom de mes compagnons, de faire, au risque de la vie, tout ce qui
  dpendra de nous pour votre service. Ne craignez point de m'crire, et
  donnez-moi avis de tout ce que vous aurez rsolu: j'aurai soin de vous
  faire rponse. Nous avons ici un esclave chrtien qui sait crire en
  arabe, comme vous le verrez par cette lettre. Quant  l'offre que vous
  me faites d'tre ma femme quand nous serons chez les chrtiens, je la
  reois de grand coeur et avec une joie extrme; et ds  prsent je
  vous donne ma parole d'tre votre mari: vous savez que les chrtiens
  tiennent mieux leurs promesses que les Mores. Le vritable _Allah_ et
  _Lela Marien_ vous conservent!

Ce billet crit et ferm, j'attendis deux jours que le bagne ft vide
pour retourner, comme  l'ordinaire, sur la terrasse. Je n'y fus pas
longtemps sans voir la canne, et j'y attachai ma rponse. Elle reparut
peu aprs, et cette fois le mouchoir tomba  mes pieds avec plus de
cinquante cus d'or, ce qui redoubla notre allgresse et nos esprances.
La nuit suivante le rengat vint nous apprendre que cette maison tait
celle d'Agimorato, un des plus riches Mores d'Alger, qui n'avait,
disait-on, pour hritire qu'une seule fille, et la plus belle personne
de toute la Barbarie. Cette fille, ajouta-t-il, avait eu pour esclave
une chrtienne morte depuis peu: ce qui s'accordait avec ce qu'elle
avait crit. Nous nous consultmes avec le rengat sur les moyens
d'emmener la belle Moresque et de revenir tous en pays chrtiens; mais
avant de rien conclure, nous rsolmes d'attendre encore une fois des
nouvelles de Zorade (ainsi s'appelle celle qui souhaite si ardemment
d'tre nomme Marie). Le rengat nous voyant dtermins  fuir, nous dit
de le laisser agir seul, qu'il russirait ou qu'il y perdrait la vie. Le
bagne tant rest pendant quatre jours plein de monde, nous fmes tout
ce temps sans voir reparatre la canne: mais le cinquime jour, comme
nous tions seuls, elle se montra de nouveau avec un mouchoir beaucoup
plus lourd que les deux prcdents: on l'abaissa comme  l'ordinaire,
pour moi seulement, et je trouvai cent cus d'or, avec une lettre que
nous allmes faire lire au rengat. Voici ce qu'elle contenait:

  Je ne sais comment nous ferons pour gagner l'Espagne; _Lela Marien_
  ne me l'a point dit, quoique je l'en ai bien prie. Tout ce que je
  puis faire, c'est de te donner beaucoup d'or, dont tu te rachteras
  ainsi que tes compagnons, et l'un d'eux ira chez les chrtiens acheter
  une barque, avec laquelle il reviendra chercher les autres. Quant 
  moi, tu sauras que je vais passer le printemps avec mon pre et nos
  esclaves dans un jardin au bord de la mer, prs de la porte Babazoun;
  l, tu pourras venir me prendre une nuit, et me conduire  la barque
  sans rien craindre. Mais souviens-toi, chrtien, que tu m'as promis
  d'tre mon mari; si tu manques  ta parole, je prierai _Lela Marien_
  de te punir. Si tu ne veux te confier  personne pour acheter la
  barque, vas-y toi-mme: car je ne doute pas que tu ne reviennes,
  puisque tu es gentilhomme et chrtien. Fais aussi en sorte de savoir
  o est notre jardin. En attendant que tout soit prt, promne-toi dans
  la cour du bagne quand il sera vide, et je te donnerai autant d'or que
  tu en voudras. Allah te garde, chrtien!

Aprs la lecture de cette lettre, chacun s'offrit pour aller acheter la
barque. Mais le rengat jura qu'aucun de nous ne sortirait de captivit
sans tre suivi de ses compagnons, sachant, dit-il, par exprience,
qu'on ne garde pas trs-scrupuleusement les paroles donnes dans les
fers, et que dj plusieurs fois des esclaves riches qui en avaient
rachet d'autres pour les envoyer  Majorque ou  Valence frter un
esquif, avaient t tromps dans leur attente; aucun n'avait reparu, la
libert tant un si grand bien que la crainte de la perdre encore
effaait souvent dans les coeurs tout sentiment de reconnaissance.
Donnez-moi, ajouta-t-il, l'argent que vous destinez  la ranon de l'un
de vous, j'achterai une barque  Alger mme, en disant que mon
intention est de trafiquer  Ttouan et sur les ctes; aprs quoi, sans
veiller les soupons, je me mettrai en mesure de nous sauver tous. Cela
sera d'autant plus facile, que si la Moresque vous donne autant d'argent
qu'elle l'a promis, vous pourrez facilement vous racheter, et mme vous
embarquer en plein jour. Je ne vois  cela qu'une difficult,
continua-t-il, c'est que les Mores ne permettent pas aux rengats
d'avoir de grands btiments pour faire la course, parce qu'ils savent,
surtout quand c'est un Espagnol, qu'il n'achte un navire que pour
s'enfuir. Il faudrait donc m'associer avec un More de Tanger pour
l'achat de la barque et la vente des marchandises; plus tard je saurai
bien m'en rendre matre, et alors j'achverai le reste.

Tout en pensant, mes compagnons et moi, qu'il tait beaucoup plus sr
d'envoyer acheter une barque  Majorque, comme nous le mandait Zorade,
nous n'osmes point contredire le rengat, dans la crainte de l'irriter,
et qu'en allant rvler notre intelligence avec la jeune fille, il ne
compromt une existence qui nous tait bien plus chre que la ntre.
Nous mmes donc le tout entre les mains de Dieu, et pour tmoigner une
confiance entire au rengat, je le priai d'crire  Zorade que nous
suivrions son conseil, car il semblait que _Lela Marien_ l'et
inspire; je ritrai ma parole d'tre son mari, lui disant que
dsormais cela ne dpendait plus que d'elle.

Le lendemain, le bagne se trouvant vide, Zorade nous donna en plusieurs
fois mille cus d'or, nous prvenant en mme temps que le vendredi
suivant elle quitterait la ville; qu'avant de partir elle nous
fournirait autant d'argent que nous pourrions en souhaiter, puisqu'elle
tait matresse absolue des richesses de son pre. Je remis aussitt
cinq cents cus au rengat pour acheter une barque, et j'en dposais
huit cents autres entre les mains d'un marchand valencien, qui me
racheta sur sa parole, et sous promesse de faire compter l'argent par le
premier vaisseau qui arriverait de Valence. Il ne voulut pas payer ma
ranon sur-le-champ, dans la crainte qu'on ne le souponnt d'avoir
cette somme depuis longtemps; car Azanaga tait un homme rus, dont il
fallait toujours se dfier. Le jeudi suivant, Zorade nous donna encore
mille cus d'or, en nous prvenant qu'elle se rendrait le lendemain au
jardin de son pre; elle me recommandait de me faire indiquer sa
demeure, ds que je serais rachet, et de mettre tout en oeuvre pour
arriver  lui parler. Je traitai de la ranon de mes compagnons, afin
qu'ils eussent aussi la libert de sortir du bagne, parce que, me voyant
seul libre, tandis que je possdais les moyens de les racheter tous
trois, j'aurais craint que le dsespoir ne les pousst  quelque
rsolution fatale  Zorade. Je les connaissais assez pour me fier 
eux; mais parmi tant de maux qui accompagnent l'esclavage, on conserve
difficilement la mmoire des bienfaits, et de longues souffrances
rendent un homme capable de tout; en un mot, je ne voulais rien
commettre au hasard sans une ncessit absolue. Je consignai donc entre
les mains du marchand l'argent ncessaire pour nous cautionner tous,
mais je ne lui dcouvris rien de notre dessein.




CHAPITRE XLI

OU LE CAPTIF TERMINE SON HISTOIRE


Quinze jours  peine s'taient couls, que le rengat avait achet une
barque pouvant contenir trente personnes. Pour prvenir tout soupon et
mieux cacher son dessein, il fit d'abord seul un voyage  Sargel, port
distant de vingt lieues d'Alger, du ct d'Oran, o il se fait un grand
commerce de figues sches. Il y retourna encore deux ou trois fois avec
le More qu'il s'tait associ. Dans chacun de ses voyages, il avait
soin, en passant, de jeter l'ancre dans une petite cale situe  une
porte de mousquet du jardin d'Agimorato. L il s'exerait avec ses
rameurs  faire la _zala_, qui est un exercice de mer, et  essayer,
comme en jouant, ce qu'il voulait bientt excuter en ralit. Il allait
mme au jardin de Zorade demander du fruit, qu'Agimorato lui donnait
volontiers quoiqu'il ne le connt point. Son intention, m'a-t-il dit
depuis, tait de parler  Zorade, et de lui apprendre que c'tait de
lui que j'avais fait choix pour l'enlever et l'emmener en Espagne; mais
il n'en put trouver l'occasion, les femmes du pays ne se laissant voir
ni aux Mores ni aux Turcs. Quant aux esclaves chrtiens, c'est autre
chose, et elles ne les accueillent mme que trop librement. J'aurais
beaucoup regrett que le rengat et parl  Zorade, qui sans doute
aurait pris l'alarme en voyant son secret confi  la langue d'un
rengat; mais Dieu ordonna les choses d'une autre faon.

Quand le rengat vit qu'il lui tait facile d'aller et de venir le long
des ctes, de mouiller o bon lui semblait, que le More, son associ, se
fiait entirement  lui, et que je m'tais rachet, il me dclara qu'il
n'y avait plus qu' chercher des rameurs, et  choisir promptement ceux
d'entre mes compagnons que je voulais emmener, afin qu'ils fussent prts
le vendredi suivant, jour fix par lui pour notre dpart. Je m'assurai
de douze Espagnols bons rameurs, parmi ceux qui pouvaient le plus
librement sortir de la ville. Ce fut hasard d'en trouver un si grand
nombre, dans un moment o il y avait  la mer plus de vingt galres, sur
lesquelles ils taient presque tous embarqus. Heureusement leur matre
n'allait point en course en ce moment, occup qu'il tait d'un navire
alors en construction sur les chantiers. Je ne recommandai rien autre
chose  mes Espagnols, sinon le vendredi suivant de sortir le soir l'un
aprs l'autre, et d'aller m'attendre auprs du jardin d'Agimorato, les
avertissant, si d'autres chrtiens se trouvaient l, de leur dire que je
leur en avais donn l'ordre. Restait encore  prvenir Zorade de se
tenir prte et de ne point s'effrayer en se voyant enlever avant d'tre
instruite que nous avions une barque.

[Illustration: Il jura par le Dieu dont il montrait l'image de garder un
secret inviolable (p. 218).]

En consquence, je rsolus donc de faire tous mes efforts pour lui
parler, et deux jours avant notre dpart j'allai dans son jardin sous
prtexte de cueillir des herbes. La premire personne que j'y rencontrai
fut son pre, lequel me demanda en _langue franque_, langage usit dans
toute la Barbarie, ce que je voulais et  qui j'appartenais. Je rpondis
qu'tant esclave d'Arnaute Mami, et sachant que mon matre tait de ses
meilleurs amis, je venais cueillir de la salade. Il me demanda si
j'avais trait de ma ranon, et combien mon matre exigeait. Pendant ces
questions et ces rponses, la belle Zorade, qui m'avait aperu, entra
dans le jardin; et, comme je l'ai dj dit, les femmes mores se montrant
volontiers aux chrtiens, elle vint trouver son pre, qui, en
l'apercevant, l'avait appele lui-mme.

Vous peindre mon motion en la voyant s'approcher est impossible: elle
me parut si sduisante que j'en fus bloui, et quand je vins  comparer
cette merveilleuse beaut et sa riche parure avec le misrable tat o
j'tais, je ne pouvais m'imaginer que ce ft moi qu'elle choisissait
pour son mari, et qu'elle voult suivre ma fortune. Elle portait sur la
poitrine, aux oreilles, et dans sa coiffure, une trs-grande quantit de
perles, et les plus belles que j'aie vues de ma vie; ses pieds, nus  la
manire du pays, entraient dans des espces de brodequins d'or; ses bras
taient orns de bracelets en diamants qui valaient plus de vingt mille
ducats; sans compter les perles qui ne valaient pas moins que le reste.
Comme les perles sont la principale parure des Moresques, elles en ont
plus que les femmes d'aucune autre nation. Le pre de Zorade passait
pour possder les plus belles perles de tout le pays, et en outre plus
de deux cent mille cus d'or d'Espagne, dont il lui laissait la libre
disposition. Jugez, seigneurs, par les restes de beaut que Zorade a
conservs aprs tant de souffrances, ce qu'elle tait avec une parure si
clatante et un coeur libre d'inquitude. Pour moi, je la trouvai plus
belle encore qu'elle n'tait richement pare; et, le coeur plein de
reconnaissance, je la regardais comme une divinit descendue du ciel
pour me charmer et me sauver tout ensemble.

Ds qu'elle nous eut rejoint, son pre lui dit dans son langage que
j'tais un esclave d'Arnaute Mami, et que je venais chercher de la
salade; se tournant alors de mon ct, elle me demanda dans cette langue
dont je vous ai dj parl, pourquoi je ne me rachetais point. Madame,
je me suis rachet, lui dis-je, et mon matre m'estimait assez pour
mettre ma libert au prix de quinze cents sultanins. En vrit, repartit
Zorade, si tu avais appartenu  mon pre, je n'aurais pas consenti
qu'il t'et laiss partir pour deux fois autant; car, vous autres
chrtiens, vous mentez en tout ce que vous dites, et vous vous faites
pauvres pour nous tromper. Peut-tre bien y en a-t-il qui ne s'en font
pas scrupule, rpondis-je; mais j'ai trait de bonne foi avec mon
matre, et je traiterai toujours de mme avec qui que ce soit au monde.
Et quand t'en vas-tu? demanda Zorade. Je pense que ce sera demain,
madame, rpondis-je; il y a au port un vaisseau franais prt  mettre 
la voile, et je veux profiter de l'occasion. Et ne serait-il pas mieux,
dit Zorade, d'attendre un vaisseau espagnol plutt que de t'en aller
avec des Franais, qui sont ennemis de ta nation? Madame, rpondis-je,
quoiqu'il puisse arriver bientt, dit-on, un navire d'Espagne, j'ai si
grande envie de revoir ma famille et mon pays, que je ne puis me
rsoudre  retarder mon dpart. Tu es sans doute mari, dit Zorade, et
tu souhaites de revoir ta femme? Je ne le suis pas, madame, mais j'ai
donn ma parole de l'tre aussitt que je serai dans mon pays. Et celle
 qui tu as donn ta parole est-elle belle? demanda Zorade. Elle est si
belle, rpondis-je, que pour en donner une ide, je dois dire qu'elle
vous ressemble. Cette rponse fit sourire Agimorato: Par Allah,
chrtien, me dit-il, tu n'es pas  plaindre si ta matresse ressemble 
ma fille, qui n'a point sa pareille dans tout Alger; regarde-la bien, et
vois si je dis vrai. Le pre de Zorade nous servait comme d'interprte
dans cette conversation; car, pour elle, quoiqu'elle entendt assez bien
la _langue franque_, elle s'expliquait beaucoup plus par signes
qu'autrement.

Sur ces entrefaites, un More, ayant aperu quatre Turcs franchissant les
murailles du jardin pour cueillir du fruit, vint, en courant, donner
l'alarme. Agimorato se troubla, car les Mores redoutent extrmement les
Turcs, et surtout les soldats, qui les traitent avec beaucoup
d'insolence. Rentre dans la maison, ma fille, dit Agimorato, et restes-y
jusqu' ce que j'aie parl  ces chiens. Toi, chrtien, ajouta-t-il,
prends de la salade autant que tu voudras, et que Dieu te conduise en
sant dans ton pays. Je m'inclinai, en signe de remercment, et
Agimorato s'en fut au-devant de ces Turcs, me laissant seul avec
Zorade, qui fit alors semblant de se conformer  l'ordre de son pre.
Mais ds qu'elle le vit assez loign, elle revint sur ses pas, et me
dit les yeux pleins de larmes: _Amexi, christiano, amexi?_ ce qui veut
dire: Tu t'en vas donc, chrtien, tu t'en vas? Oui, madame, rpondis-je;
mais je ne m'en irai point sans vous. Tout est prt pour vendredi;
comptez sur moi: je vous donne ma parole de vous emmener chez les
chrtiens. J'avais dit ce peu de mots de manire  me faire comprendre;
alors, appuyant sa main sur mon paule, elle se dirigea d'un pas
tremblant vers la maison.

Tandis que nous marchions ainsi, nous apermes Agimorato qui revenait.
Pensant bien qu'il nous avait vus dans cette attitude, je tremblais pour
ma chre Zorade; mais elle au lieu de retirer sa main, elle s'approcha
encore plus de moi, et, appuyant sa tte contre ma poitrine, se laissa
aller comme une personne dfaillante, pendant que de mon ct je
feignais de la soutenir. En voyant sa fille en cet tat, Agimorato lui
demanda ce qu'elle avait; et n'obtenant pas de rponse: Sans doute,
dit-il, ma fille s'est vanouie de la frayeur que ces chiens lui ont
faite, et il la prit entre ses bras. Zorade poussa un grand soupir, en
me disant les yeux pleins de larmes: Va-t'en, chrtien, va-t'en. Mais
pourquoi veux-tu qu'il s'en aille, ma fille? dit Agimorato; il ne t'a
point fait de mal, et les Turcs se sont retirs. Ne crains rien, il n'y
a personne ici qui veuille te causer du dplaisir. Ces Turcs, dis-je 
Agimorato, l'ont sans doute pouvante, et puisqu'elle veut que je m'en
aille, il n'est pas juste que je l'importune: avec votre permission,
ajoutai-je, je reviendrai ici quelquefois pour chercher de la salade,
parce que mon matre n'en trouve pas de pareille ailleurs. Tant que tu
voudras, rpondit Agimorato; ce que vient de dire ma fille ne regarde ni
toi ni aucun des chrtiens; elle dsirait seulement que les Turcs s'en
allassent; mais comme elle tait un peu trouble, elle s'est mprise, ou
peut-tre a-t-elle voulu t'avertir qu'il est temps de cueillir tes
herbes.

Ayant pris cong d'Agimorato et de sa fille, qui, en se retirant, me
montra qu'elle se faisait une violence extrme, je visitai le jardin
tout  mon aise; j'en tudiai les diverses issues, en un mot tout ce qui
pouvait favoriser notre entreprise, et j'allai en donner connaissance au
rengat et  mes compagnons.

Enfin le temps s'coula et amena pour nous le jour tant dsir. A
l'entre de la nuit le rengat vint jeter l'ancre en face du jardin
d'Agimorato. Mes rameurs, dj cachs en plusieurs endroits des
environs, m'attendaient avec inquitude, parce que n'tant point
instruits de notre dessein et ne sachant pas que le rengat ft de nos
amis, il ne s'agissait plus, disaient-ils, que d'attaquer la barque,
d'gorger les Mores qui la montaient pour s'en rendre matres, et de
fuir. Quand j'arrivai avec mes compagnons, nos Espagnols me reconnurent,
et vinrent se joindre  nous. Par bonheur les portes de la ville taient
dj fermes, et il ne paraissait plus personne de ce ct-l. Une fois
runis, nous dlibrmes sur ce qui tait prfrable, ou de commencer
par enlever Zorade, ou de nous assurer des Mores. Mais le rengat, qui
survint pendant cette dlibration, nous dit qu'il tait temps de mettre
la main  l'oeuvre; que ces Mores tant la plupart endormis, et ne se
tenant point sur leurs gardes, il fallait s'en rendre matres avant
d'aller chercher Zorade. Se dirigeant aussitt vers la barque, il sauta
le premier  bord, le cimeterre  la main: Que pas un ne bouge, s'il
veut conserver la vie! s'cria-t-il en langue arabe. Ces hommes, qui
manquaient de rsolution, surpris des paroles du patron, ne firent
seulement pas mine de saisir leurs armes, dont ils taient d'ailleurs
trs-mal pourvus. On les mit sans peine  la chane, les menaant de la
mort au moindre cri. Une partie des ntres resta pour les garder. Puis,
le rengat servant de guide au reste de notre troupe, nous courmes au
jardin, et, ayant ouvert la porte, nous approchmes de la maison sans
tre vus de personne.

Zorade nous attendait  sa fentre. Quand elle nous vit approcher, elle
demanda  voix basse si nous tions _Nazarani_, ce qui veut dire
chrtiens; je lui rpondis affirmativement, et qu'elle n'avait qu'
descendre. Ayant reconnu ma voix, elle n'hsita pas un seul instant, et,
descendant en toute hte, elle se montra  nos yeux si belle, si
richement pare, que je ne pourrais en donner l'ide. Je pris sa main,
que je baisai; le rengat et mes compagnons en firent autant pour la
remercier de la libert qu'elle nous procurait. Le rengat lui demanda
o tait son pre; elle rpondit qu'il dormait. Il faut l'veiller,
rpliqua-t-il, et l'emmener avec nous. Non, non, dit Zorade, qu'on ne
touche point  mon pre: j'emporte avec moi tout ce que j'ai pu runir,
et il y en a assez pour vous rendre tous riches. Elle rentra chez elle
en disant qu'elle reviendrait bientt. En effet, nous ne tardmes pas 
la revoir portant un coffre rempli d'cus d'or, et si lourd qu'elle
flchissait sous le poids.

La fatalit voulut qu'en cet instant Agimorato s'veillt. Le bruit
qu'il entendit lui fit ouvrir la fentre, et,  la vue des chrtiens, il
se mit  pousser des cris. Dans ce pril, le rengat, sentant combien
les moments taient prcieux avant qu'on pt venir au secours, s'lana
dans la chambre d'Agimorato avec quelques-uns de nos compagnons, pendant
que je restai auprs de Zorade, tombe presque vanouie entre mes bras.
Bref, ils firent si bien, qu'au bout de quelques minutes ils accoururent
nous rejoindre, emmenant avec eux le More, les mains lies et un
mouchoir sur la bouche.

Nous les dirigemes tous deux vers la barque, o nos gens nous
attendaient dans une horrible anxit. Il tait environ deux heures de
la nuit quand nous y entrmes. On ta  Agimorato le mouchoir et les
liens, en le menaant de le tuer s'il jetait un seul cri. Tournant les
yeux sur sa fille qu'il ne savait pas encore s'tre livre elle-mme,
il fut trangement surpris de voir que je la tenais embrasse, et
qu'elle le souffrait sans rsistance; il poussa un soupir, et
s'apprtait  lui faire d'amers reproches, quand les injonctions du
rengat lui imposrent silence.

Ds que l'on commena  ramer, Zorade me fit prier par le rengat de
rendre la libert aux prisonniers, menaant de se jeter  la mer plutt
que de souffrir qu'on emment captif un pre qui l'aimait si tendrement,
et pour qui elle avait une affection non moins vive. J'y consentis
d'abord; mais le rengat m'ayant reprsent combien il tait dangereux
de dlivrer des gens qui ne seraient pas plus tt libres qu'ils
compromettraient notre entreprise, nous tombmes tous d'accord de ne les
relcher que sur le sol chrtien. Aussi, aprs nous tre recommands 
Dieu, nous navigumes gaiement,  l'aide de nos bons rameurs, faisant
route vers les les Balares, terre chrtienne la plus proche. Mais tout
 coup le vent du nord s'leva, et, la mer grossissant  chaque instant,
il devint impossible de conserver cette direction: nous fmes contraints
de tourner la proue vers Oran, non sans apprhension d'tre dcouverts
ou de rencontrer quelques btiments faisant la course. Pendant ce temps,
Zorade tenait sa tte entre ses mains pour ne pas voir son pre, et
j'entendais qu'elle priait _Lela Marien_ de venir  notre secours.

Nous avions fait trente milles environ, quand le jour, qui commenait 
poindre, nous laissa voir la terre  trois portes de mousquet. Nous
gagnmes la haute mer, devenue moins agite; puis lorsque nous fmes 
deux lieues du rivage, nous dmes  nos Espagnols de ramer plus
lentement, afin de prendre un peu de nourriture. Ils rpondirent qu'ils
mangeraient sans quitter les rames, parce que le moment de se reposer
n'tait pas venu. Un fort coup de vent nous ayant alors assaillis 
l'improviste, nous fmes obligs de hisser la voile et de cingler de
nouveau sur Oran. On donna  manger aux Mores, que le rengat consolait
en leur affirmant qu'ils n'taient point esclaves, et que bientt ils
seraient libres.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Elle me dit, les yeux pleins de larmes: Tu t'en vas donc, chrtien, tu
t'en vas? (p. 223.)]

Il tint le mme langage au pre de Zorade; mais le vieillard rpondit:
Chrtiens, aprs vous tre exposs  tant de prils pour me ravir la
libert, pensez-vous que je sois assez simple pour croire que vous ayez
l'intention de me la rendre si libralement et si vite, surtout me
connaissant, et sachant de quel prix je puis la payer? Si vous voulez la
mettre  prix, je vous offre tout ce que vous demanderez pour moi et
pour ma pauvre fille, ou seulement pour elle, qui m'est plus chre que
la vie.

En achevant ces mots, il se mit  verser des larmes amres. Zorade, qui
s'tait tourne vers son pre, en voyant son affliction, l'embrassa
tendrement, et ils pleurrent tous deux avec de telles expressions de
tendresse et de douleur, que la plupart d'entre nous sentirent leurs
yeux se mouiller de larmes.

Mais lorsque Agimorato vint  s'apercevoir que sa fille tait pare et
aussi couverte de pierreries que dans un jour de fte: Qu'est-ce que
ceci? lui dit-il. Hier, avant notre malheur, tu portais tes vtements
ordinaires, et aujourd'hui que nous avons sujet d'tre dans la dernire
affliction, te voil pare de ce que tu as de plus prcieux, comme au
temps de ma prosprit? Rponds  cela, je te prie, car j'en suis encore
tonn plus que de l'infortune qui nous accable.

Zorade ne rpondait rien, quand tout  coup son pre, dcouvrant dans
un coin de la barque sa cassette de pierreries, lui demanda, frapp
d'une nouvelle surprise, comment ce coffre se trouvait entre nos mains.

Seigneur, lui dit le rengat, n'obligez point votre fille  s'expliquer
l-dessus; je vais tout vous apprendre en peu de mots: Zorade est
chrtienne; elle a t la lime de nos chanes, et c'est elle qui nous
rend la libert; elle vient avec nous de son plein gr, heureuse surtout
d'avoir embrass une religion aussi pleine de vrits que la vtre l'est
de mensonges. Cela est-il vrai, ma fille? dit le More. Oui, mon pre,
rpondit Zorade. Tu es chrtienne! s'cria Agimorato; c'est donc toi
qui as mis ton pre au pouvoir de ses ennemis? Je suis chrtienne, il
est vrai, rpliqua Zorade; mais je ne vous ai point mis dans l'tat o
vous tes; jamais je n'ai pens  vous livrer, ni  vous causer le
moindre dplaisir; j'ai seulement voulu chercher un bien que je ne
pouvais trouver parmi les Mores. Et quel est ce bien, ma fille? dit le
vieillard. Demandez-le  Lela Marien, rpondit Zorade; elle vous
l'apprendra mieux que moi.

Agimorato n'eut pas plutt entendu cette rponse, que sans dire un mot
il se prcipita dans la mer, et il y eut certainement trouv la mort
sans les longs vtements qu'il portait. Aux cris de Zorade, on s'lana
et l'on parvint  remettre le vieillard dans la barque  demi-mort et
priv de sentiment. Pntre de douleur, Zorade embrassait avec
dsespoir le corps de son pre; mais grce  nos soins, au bout de
quelques heures il reprit connaissance.

Bientt le vent changea; alors nous fmes forcs de nous diriger vers la
terre, craignant sans cesse d'y tre jets, et tchant de nous en
garantir  force de rames. Mais notre bonne toile nous fit aborder 
une cale voisine d'un petit cap ou promontoire que les Mores appellent
la _Cava rumia_[53], ce qui en leur langue veut dire la _mauvaise femme
chrtienne_, parce que la tradition raconte que Florinde, cette fameuse
fille du comte Julien, qui fut la cause de la perte de l'Espagne, y est
enterre. Ils regardent comme un mauvais prsage d'tre oblig de se
rfugier dans cet endroit, et ils ne le font jamais que par ncessit:
mais ce fut pour nous un port assur contre la tempte qui nous
menaait. Nous plames des sentinelles  terre, et, sans abandonner les
rames, nous prmes un peu de nourriture, priant Dieu de mener  bonne
fin une entreprise si bien commence.

  [53] Le mot _cava_, signifie mauvaise, et _rumia_ veut dire
  chrtienne.

Pour cder aux supplications de Zorade, on se prpara  mettre  terre
son pre et les autres Mores prisonniers. En effet, le ciel ayant exauc
nos prires, et la mer tant devenue plus tranquille, nous dlimes les
Mores, et contre leur esprance nous les dposmes sur le rivage. Mais
quand on voulut faire descendre le pre de Zorade: Chrtiens, nous
dit-il, pourquoi pensez-vous que cette mchante crature souhaite de me
voir en libert? croyez-vous qu'un sentiment d'amour et de piti
l'engage  ne pas me rendre le tmoin de ses mauvais desseins?
Croyez-vous qu'elle ait chang de religion dans l'espoir que la vtre
soit meilleure que la sienne? Non, non, c'est parce qu'elle sait que les
femmes sont plus libres chez vous que chez les Mores. Infme,
ajouta-t-il en se tournant vers elle, pendant que nous le tenions 
bras-le-corps pour prvenir quelque emportement, fille dnature, que
cherches-tu? o vas-tu, aveugle? ne vois-tu point que tu te jettes
entre les bras de nos plus dangereux ennemis? Va, misrable! je me
repens de t'avoir donn la vie. Que l'heure en soit maudite  jamais! 
jamais maudits soient les soins que j'ai pris de ton enfance!

Voyant que ces imprcations ne tarissaient pas, je fis promptement
dposer sur le rivage Agimorato; mais  peine y fut-il qu'il les
recommena avec une fureur croissante, priant Allah de nous engloutir
dans les flots; puis, quand il crut que ses paroles ne pouvaient presque
plus arriver jusqu' nous, la barque commenant  s'loigner, il
s'arracha les cheveux et la barbe, et se roula par terre avec de si
grandes marques de dsespoir, que nous redoutions quelque funeste
vnement.

Mais bientt nous l'entendmes crier de toutes ses forces: Reviens, ma
chre fille, reviens! je te pardonne; laisse  tes ravisseurs ces
richesses, et viens consoler un pre qui t'aime et qui va mourir dans ce
dsert o tu l'abandonnes. Zorade pleurait  chaudes larmes sans
pouvoir articuler une parole;  la fin, faisant un suprme effort: Mon
pre, lui dit-elle, je prie Lela Malien, qui m'a faite chrtienne, de
vous donner de la consolation. Allah m'est tmoin que je n'ai pu
m'empcher de faire ce que j'ai fait; les chrtiens ne m'y ont nullement
force; mais je n'ai pu rsister  Lela Marien. Zorade parlait encore,
quand son pre disparut  nos yeux.

Dlivrs de cette inquitude, nous voulmes profiter d'une brise qui
nous faisait esprer d'atteindre le lendemain les ctes d'Espagne. Par
malheur, notre joie fut de courte dure; peut-tre aussi les
maldictions d'Agimorato produisirent-elles leur effet, car vers trois
heures de la nuit, voguant  pleines voiles et les rames au repos, nous
apermes tout  coup,  la clart de la lune, un vaisseau rond qui
venait par notre travers, et dj si rapproch que nous emes beaucoup
de peine  viter sa rencontre. Il nous hla, demandant qui nous tions,
d'o nous venions, et o nous allions. A ces questions faites en
franais, le rengat ne voulut pas qu'on rpondt, assurant, disait-il,
que c'taient des corsaires franais qui pillaient indiffremment amis
et ennemis. Nous pensions dj en tre quittes pour la peur, quand nous
remes deux boulets rams, dont l'un coupa en deux notre grand mt, qui
tomba dans la mer avec la voile, et dont l'autre donna dans les flancs
de la barque, et la pera de part en part, sans pourtant blesser
personne. En nous sentant couler, nous demandmes du secours aux gens du
vaisseau, leur criant de venir nous prendre, parce que nous prissions.
Ils diminurent de voiles, et, mettant la chaloupe  la mer, ils vinrent
au nombre de douze, mousquet et mche allume; lorsqu'ils eurent reconnu
que la barque enfonait, ils nous prirent avec eux, tout en nous
reprochant de nous tre attir ce traitement par notre incivilit.

A peine fmes-nous monts  leur bord, qu'aprs s'tre informs de ce
qu'ils voulaient savoir, ils se mirent  nous traiter en ennemis: nous
dpouillant du peu que nous possdions, car la cassette o taient les
pierreries, avait t jete  la mer par le rengat sans que personne
s'en ft aperu. Ils trent aussi  Zorade les bracelets qu'elle avait
aux pieds et aux mains; et plus d'une fois je craignis qu'ils ne
passassent  des violences plus graves; mais heureusement ces gens-l,
tout grossiers qu'ils sont, n'en veulent qu'au butin, dont ils sont si
avides, qu'ils nous auraient enlev jusqu' nos habits d'esclaves s'ils
avaient pu s'en servir. Un moment ils dlibrrent entre eux s'ils ne
nous jetteraient point  la mer, envelopps dans une voile, parce
qu'ayant dessein, disaient-ils, de trafiquer dans quelques ports de
l'Espagne, sous pavillon anglais, ils craignaient que nous ne
donnassions avis de leurs brigandages. Beaucoup furent de cette opinion;
mais le capitaine,  qui la dpouille de ma chre Zorade tait tombe
en partage, dclara qu'il tait content de sa prise, et qu'il ne
songeait plus qu' repasser le dtroit de Gibraltar, pour regagner,
sans s'arrter, le port de la Rochelle, d'o il tait parti. S'tant mis
d'accord sur ce point, le jour suivant ils nous donnrent leur chaloupe
avec le peu de vivres qu'il fallait pour le reste de notre voyage, car
nous tions dj proche des terres d'Espagne, dont la vue nous causa
tant de joie que nous en oublimes toutes nos disgrces.

Il tait midi environ quand nous descendmes dans la chaloupe, avec deux
barils d'eau et un peu de biscuit. Touch de je ne sais quelle piti
pour Zorade, le capitaine, en nous quittant, lui remit quarante cus
d'or, et de plus dfendit  ses compagnons de la dpouiller de ses
habits, qui sont ceux qu'elle porte encore aujourd'hui. Nous prmes
cong de ces hommes, en les remerciant et en leur tmoignant moins de
dplaisir que de reconnaissance; et pendant qu'ils continuaient leur
route, nous vogumes en hte vers la terre, que nous avions en vue, et
dont nous approchmes tellement au coucher du soleil, que nous aurions
pu aborder avant la nuit. Mais comme le temps tait couvert, et que nous
ne connaissions point le pays, nous n'osmes dbarquer, malgr l'avis de
plusieurs d'entre nous, qui disaient, non sans raison, qu'il valait
mieux donner contre un rocher, loin de toute habitation, plutt que de
s'exposer  la rencontre des corsaires de Ttouan, qui toutes les nuits
infestent ces parages.

De ces avis opposs il s'en forma un troisime, ce fut d'approcher peu 
peu de la cte, et de descendre ds que l'tat de la mer le permettrait.
On continua donc  ramer, et vers minuit nous arrivmes prs d'une haute
montagne; tous alors nous descendmes sur le sable, et aussitt chacun
de nous embrassa la terre avec des larmes de joie, rendant grce  Dieu
de la protection qu'il nous avait accorde. On ta les provisions de la
chaloupe, aprs l'avoir tire sur le rivage; puis nous nous dirigemes
vers la montagne, ne pouvant croire encore que nous fussions chez des
chrtiens et en lieu de sret. Le jour venu, il fallut atteindre le
sommet pour dcouvrir de l quelque village, ou quelque cabane de
pcheur; mais ne voyant ni habitation, ni chemin, ni mme le moindre
sentier, si loin que nous pussions porter la vue, nous nous mmes en
chemin, soutenus par l'espoir de rencontrer quelqu'un qui nous apprt o
nous tions.

Aprs avoir fait environ un quart de lieue, le son d'une petite
clochette nous fit penser qu'il y avait non loin de l quelque troupeau,
et en mme temps nous vmes assis au pied d'un lige un berger qui, dans
le plus grand calme, taillait un bton avec son couteau. Nous
l'appelmes; il se leva, tourna la tte, et,  ce que nous avons su
depuis, ayant aperu le rengat et Zorade vtus en Mores, il s'enfuit
avec une vitesse incroyable, en criant: Aux armes! aux armes! et croyant
avoir tous les Mores d'Afrique  ses trousses. Cela nous mit un peu en
peine; aussi, prvoyant que tout le canton allait prendre l'alarme, et
ne manquerait pas de venir nous reconnatre, nous fmes prendre au
rengat, la casaque d'un des ntres, au lieu de sa veste; puis, nous
recommandant  Dieu, nous suivmes la trace du berger, toujours dans
l'apprhension de voir d'un moment  l'autre la cavalerie de la cte
fondre sur nous. Au bout de deux heures, la chose arriva comme nous
l'avions pens.

A peine tions-nous entrs dans la plaine,  la sortie d'une vaste
lande, que nous apermes une cinquantaine de cavaliers qui venaient au
grand trot  notre rencontre. Nous fmes halte pour les attendre; mais
quand ils furent arrivs, et qu'au lieu de Mores qu'ils cherchaient, ils
virent une petite troupe de chrtiens misrables et en dsordre, ils
s'arrtrent tout surpris et nous demandrent si ce n'tait point nous
qui avions caus l'alarme. Je rpondis que oui, et je me prparais  en
dire davantage, lorsqu'un de mes compagnons, reconnaissant le cavalier
qui parlait, m'interrompit en s'criant: Dieu soit lou, qui nous a si
bien adresss! car, si je ne me trompe, nous sommes dans la province de
Velez-Malaga; et vous, seigneur, si ma captivit ne m'a point fait
perdre la mmoire, vous tes Pedro Bustamente, mon cher oncle.

[Illustration: Reviens, ma chre fille, reviens, je te pardonne!
(p. 227).]

A ce nom, le cavalier sauta  bas de son cheval, et courut embrasser le
jeune homme: Oui, c'est moi, mon cher neveu, lui dit-il; oui, c'est bien
toi, mon enfant, que j'ai cru mort et pleur tant de fois; ta mre et
toute ta famille auront bien de la joie de ton retour: nous avions enfin
appris que tu tais  Alger, et  tes vtements comme  ceux de tes
compagnons, je comprends que vous vous tes sauvs par quelque voie
extraordinaire. Cela est vrai, rpondit le captif, et Dieu aidant, nous
vous en ferons le rcit.

Ds qu'ils surent que nous tions des chrtiens esclaves, les cavaliers
mirent pied  terre, et chacun offrit sa monture pour nous conduire 
Velez-Malaga, qui tait distant d'une lieue et demie. Quelques-uns
d'entre eux se chargrent d'aller prendre la barque pour la porter  la
ville; les autres nous prirent en croupe de leurs chevaux; et Bustamente
fit monter Zorade avec lui sur le sien. En cet quipage nous fmes
accueillis avec joie par tous les habitants, qui, dj prvenus,
venaient au-devant de nous. Ils s'tonnaient peu de voir des esclaves et
des Mores esclaves, parce que ceux qui habitent ces ctes sont
accoutums  semblables rencontres. Quant  Zorade, la fatigue du
chemin et la joie de se voir parmi les chrtiens, donnaient des couleurs
si vives et tant d'clat  sa beaut, que, je puis le dire sans
flatterie, elle excitait l'admiration gnrale. Tout le peuple nous
accompagna  l'glise, pour aller rendre grces  Dieu. Nous n'y fmes
pas plus tt entrs, que Zorade s'cria: Voil des visages qui
ressemblent  celui de Lela Marien. Nous lui dmes que c'taient ses
images, et le rengat lui expliqua de son mieux pourquoi elles taient
l, afin qu'elle leur rendt le mme hommage que les chrtiens.

L'esprit vif de Zorade lui fit comprendre aisment les paroles du
rengat, et dans sa dvotion nave elle montra  sa manire une si
vritable pit que tous ceux qui la regardaient pleuraient de joie. En
sortant de l'glise, on nous donna des logements, et mon compagnon, ce
neveu de Bustamente, nous emmena, le rengat, Zorade et moi, dans la
maison de son pre, qui nous reut avec la mme affection qu'il
tmoignait  son propre fils. Aprs avoir pass environ six jours 
Velez-Malaga, et avoir fait toutes les dmarches ncessaires  sa
sret, le rengat se rendit  Grenade afin de rentrer, par le moyen de
la Sainte-Inquisition, dans le giron de l'glise, et chacun de nos
compagnons prit le parti qui lui plut. Zorade et moi nous restmes
seuls avec le secours qu'elle tenait de la libralit du corsaire
franais, dont j'employai une partie  acheter cette monture afin de lui
pargner de la fatigue.

Maintenant, lui servant toujours de protecteur et d'cuyer, nous allons
savoir si mon pre est encore vivant, et si l'un de mes frres a
rencontr un meilleur sort que le mien, quoique aprs tout je n'aie pas
lieu de m'en plaindre, puisqu'il me vaut l'affection de Zorade, dont la
beaut et la vertu sont pour moi d'un plus haut prix que tous les
trsors du monde. Mais je voudrais pouvoir la ddommager de tout ce
qu'elle a perdu, et qu'elle n'et pas lieu de se repentir d'avoir
abandonn tant de richesses, et un pre qui l'aimait si tendrement, pour
accompagner un malheureux. Rien de plus admirable que la patience dont
elle a fait preuve dans toutes les fatigues que nous avons souffertes et
de tous les accidents qui nous sont arrivs, si ce n'est le dsir ardent
qu'elle a de se voir chrtienne. Aussi, quand je ne serais point son
oblig autant que je le suis, sa seule vertu m'inspirerait toute
l'estime et l'attachement que je lui dois par reconnaissance, et
m'engagerait  la servir et  l'honorer toute ma vie. Mais le bonheur
que j'prouve d'tre  elle est troubl par l'inquitude de savoir si je
pourrai trouver dans mon pays quelque abri pour la retirer, mon pre
tant mort sans doute, et mes frres occupant, je le crains, des emplois
qui les tiennent loigns du lieu de leur naissance, sans compter que la
fortune ne les aura peut-tre pas mieux traits que moi-mme.

Seigneurs, telle est mon histoire. J'aurais dsir vous la raconter
aussi agrablement qu'elle est pleine d'tranges aventures; mais je n'ai
point l'art de faire valoir les choses, et dans un pays o j'ai t
oblig d'apprendre une autre langue, j'ai presque oubli la mienne.
Aussi je crains bien de vous avoir ennuys par la longueur de ce rcit;
cependant il n'a pas dpendu de moi de le faire plus court, et j'en ai
mme retranch plusieurs circonstances.




CHAPITRE XLII

DE CE QUI ARRIVA DE NOUVEAU DANS L'HOTELLERIE, ET DE PLUSIEURS AUTRES
CHOSES DIGNES D'TRE CONNUES


Aprs ces dernires paroles, le captif se tut. En vrit, seigneur
capitaine, lui dit don Fernand, la manire dont vous avez racont votre
histoire gale l'intrt et le charme de l'histoire elle-mme; tout y
est curieux, extraordinaire, et plein des plus merveilleux incidents;
dt le jour de demain nous retrouver occups  vous couter, nous
serions aises de l'entendre encore une fois. Cardenio et les autres
convives lui firent les mmes compliments, mls d'offres si
obligeantes, que le captif ne pouvait suffire  exprimer sa
reconnaissance, et il remerciait Dieu d'avoir trouv tant d'amis dans sa
mauvaise fortune. Don Fernand ajouta que s'il voulait l'accompagner, il
prierait le marquis, son frre, d'tre parrain de Zorade, et que pour
lui, il se chargeait de le mettre en mesure de rentrer dans son pays
avec toute la considration due  son mrite. Le captif les remercia
courtoisement, et se dfendit de bonne grce d'accepter ces offres
gnreuses.

Cependant le jour baissait, et quand la nuit fut venue, un carrosse
s'arrta devant la porte de l'htellerie, escort de quelques cavaliers
qui demandrent  loger. On leur rpondit qu'il n'y avait pas un pied
carr de libre dans toute la maison. Pardieu, dit un des cavaliers qui
avait dj pied  terre, il y aura bien toujours place pour monseigneur
l'auditeur. A ce nom, l'htesse se troubla: Seigneur, reprit-elle, je
veux dire que nous n'avons point de lits vacants; mais si monseigneur
fait porter le sien, comme je n'en doute pas, nous lui abandonnerons
volontiers notre chambre pour que Sa Grce s'y tablisse. A la bonne
heure, dit l'cuyer.

En mme temps descendait du carrosse un homme de bonne mine, dont le
costume indiquait la dignit. Sa longue robe  manches taillades
faisait assez connatre qu'il tait auditeur, comme l'avait annonc son
valet. Il tenait par la main une jeune demoiselle d'environ quinze 
seize ans, en habit de voyage, mais si frache, si jolie et de si bon
air, que tous ceux qui taient dans l'htellerie la trouvrent non moins
belle que Dorothe, Luscinde et Zorade. Don Quichotte, qui se trouvait
prsent, ne put s'empcher, en le voyant s'avancer, de lui adresser ces
paroles: Seigneur, lui dit-il, que Votre Grce entre avec assurance dans
ce chteau, et y demeure tant qu'il lui plaira. Tout troit qu'il est et
assez mal pourvu des choses ncessaires, il peut suffire  n'importe
quel homme de guerre ou de lettres, surtout quand il se prsente, ainsi
que Votre Grce, accompagn d'une si charmante personne, devant qui
non-seulement les portes des chteaux doivent s'ouvrir, mais les rochers
se dissoudre, et les montagnes s'abaisser. Que Votre Grce entre donc
dans ce paradis, elle y trouvera des soleils et des toiles dignes de
faire compagnie  l'astre blouissant qu'elle conduit par la main: je
veux dire les armes  leur poste, et la beaut dans toute son
excellence.

Tout interdit de cette harangue, l'auditeur se mit  considrer notre
hros de la tte aux pieds, non moins tonn de sa figure que de ses
paroles. Pendant que Luscinde et Dorothe entendant l'htesse vanter la
beaut de la jeune voyageuse, s'avanaient avec empressement pour la
recevoir, Don Fernand, Cardenio et le cur vinrent se joindre  elles;
et tous accablrent l'auditeur de tant de civilits, qu'il avait  peine
le temps de se reconnatre; aussi, tout surpris de ce qu'il venait de
voir et d'entendre en si peu de temps, il entra dans l'htellerie,
faisant de grandes rvrences  droite et  gauche sans savoir que
rpondre. Il ne doutait pas qu'il n'et affaire  des gens de qualit;
mais le visage, le costume et les manires de don Quichotte le
droutaient. Enfin, aprs force compliments de part et d'autre, on
arrta que les dames coucheraient toutes dans la mme chambre, et que
les hommes se tiendraient au dehors, comme leurs protecteurs et leurs
gardiens; l'auditeur consentit  tout et s'accommoda du lit de
l'htelier joint  celui qu'il faisait porter.

Quant au captif, ds le premier regard jet sur l'auditeur, il avait
ressenti de secrets mouvements qui lui disaient que cet inconnu tait
son frre; mais dans la joie que lui donnait cette rencontre, ne voulant
pas s'en rapporter  son pressentiment, il demanda  l'un des cuyers le
nom de son matre. L'cuyer rpondit qu'il s'appelait Juan Perez de
Viedma; et qu'il le croyait originaire des montagnes de Lon. Cette
rponse acheva de confirmer le captif dans son opinion, il prit  part
don Fernand, Cardenio et le cur, et les assura que le voyageur tait
certainement ce frre qui avait voulu se livrer  l'tude; que ses gens
venaient de lui apprendre qu'il tait auditeur dans les Indes, en
l'audience du Mexique, et que la jeune demoiselle tait sa fille, dont
la mre tait morte en la mettant au monde. L-dessus il leur demanda
conseil sur la manire dont il pourrait se faire reconnatre, et s'il ne
devait pas d'abord s'assurer de l'accueil qui lui tait rserv, parce
que, dans le dnment o il se trouvait, l'auditeur aurait peut-tre
quelque honte de l'avouer pour son frre.

Seigneur, laissez-moi tenter cette preuve, dit le cur; j'ai bonne
opinion du succs, et  sa physionomie je vois d'avance qu'il n'a pas ce
sot orgueil qui fait mpriser les gens que la fortune perscute.

Je ne voudrais pourtant pas me prsenter brusquement, reprit le captif;
il serait prfrable, ce me semble, de le pressentir et de le prparer
adroitement  me revoir.

Encore une fois, rpliqua le cur, si vous voulez vous en rapporter 
moi, je ne doute point que vous n'ayez satisfaction, et vous me ferez
plaisir en me procurant cette occasion de vous rendre service.

Le souper tant servi, l'auditeur se mit  table; don Fernand, ses
compagnons, le cur et Cardenio vinrent lui tenir compagnie, quoiqu'ils
eussent dj pris leur repas du soir; les dames, de leur ct, restrent
avec la jeune fille, qui alla souper dans l'autre chambre, o le captif
entra sous prtexte de servir d'interprte  Zorade.

Le cur, s'adressant  l'auditeur, pendant qu'il mangeait: Seigneur, lui
dit-il, tant jadis esclave  Constantinople, j'ai eu un compagnon de ma
mauvaise fortune du mme nom que Votre Grce; c'tait un brave homme, et
un des meilleurs officiers de l'infanterie espagnole; mais le pauvre
diable prouva autant de traverses qu'il avait de mrite.

Et comment s'appelait cet officier? demanda l'auditeur.

Ruiz Perez de Viedma, rpondit le cur, et il tait des montagnes de
Lon. Un jour, il me raconta une particularit assez trange de lui et
de ses deux frres: son pre, me disait-il, craignant, par suite d'une
humeur trop librale, de dissiper son bien, le partagea entre ses trois
enfants, en y ajoutant des conseils qui faisaient voir qu'il tait homme
de sens. Mon compagnon avait choisi la carrire des armes; il s'y
distingua si bien par sa valeur, qu'en peu de temps on lui donna une
compagnie d'infanterie, et il tait en passe de devenir mestre de camp,
quand le sort voulut qu'il perdt cet espoir avec la libert dans cette
grande journe de Lpante, o tant d'esclaves la recouvrrent; pour moi,
je fus fait prisonnier  la Goulette, et, aprs divers vnements, nous
nous trouvmes  Constantinople appartenir  un mme matre. De l il
fut conduit  Alger, o il lui arriva des aventures qui semblent tenir
du prodige. Le cur termina par le rcit succinct de l'histoire du
captif et de Zorade, rcit que l'auditeur coutait avec une attention
extrme, jusqu'au moment o les Franais, aprs s'tre empars de la
barque et avoir dpouill les malheureux Espagnols, laissrent Zorade
et son compagnon dans le plus grand dnment. Depuis ce jour,
ajouta-t-il, on n'a pas eu de leurs nouvelles, et j'ignore s'ils sont
arrivs en Espagne, ou si les corsaires les ont emmens en France.

Le captif ne perdait pas une des paroles du cur, et observait avec une
gale attention tous les mouvements de l'auditeur. Celui-ci poussa un
grand soupir, et les yeux pleins de larmes: Ah! seigneur, dit-il au
cur, si vous saviez combien votre rcit me touche! Ce brave soldat dont
vous parlez est mon frre an, qui, plein d'une gnreuse rsolution,
embrassa la carrire des armes; moi j'ai prfr celle des lettres, o
Dieu, mes travaux et mes veilles m'ont fait parvenir  la dignit
d'auditeur. Quant  notre frre cadet, il habite le Prou, o il s'est
enrichi. L'argent qu'il nous a envoy surpasse de beaucoup la somme
qu'il avait reue en partage, et elle a mis notre pre  mme de
satisfaire cette libralit qui lui est naturelle. Cet excellent homme
vit encore, et tous les jours il prie Dieu de ne point le retirer de ce
monde qu'il n'ait eu la consolation d'embrasser l'an de ses enfants,
dont il n'a pas reu la moindre nouvelle depuis son dpart. On a
vraiment peine  comprendre qu'un homme tel que mon frre soit rest
aussi longtemps sans informer de sa situation un pre qui l'aime et sans
tmoigner quelque sollicitude pour sa famille. Si nous eussions t
instruits de sa disgrce, il n'aurait pas,  coup sr, eu besoin de
cette canne merveilleuse qui lui rendit la libert. Mais je crains bien
qu'il ne l'ait reperdue avec ces corsaires. Et qui sait si ces
misrables ne se seront pas dfaits de lui pour mieux cacher leurs
brigandages? Hlas! cette pense va troubler tout l'agrment que je me
promettais de mon voyage, et je ne saurais plus goter de vritable
joie. Ah! mon pauvre frre, si je pouvais savoir o vous tes en ce
moment, je n'pargnerais rien pour adoucir votre misre, et je suis
assur que notre pre donnerait tout pour vous dlivrer. O Zorade!
aussi librale que belle, qui pourra jamais vous rcompenser dignement?
Que j'aurais de plaisir  voir la fin de vos malheurs, et, par un
mariage tant dsir, de contribuer  faire deux heureux! L'auditeur
pronona ces paroles avec une telle expression de douleur et de
tendresse, que tous ceux qui l'entendaient en furent touchs.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Chacun des cavaliers offrit sa monture pour nous conduire  Velez-Malaga
(p. 229).]

Le cur, voyant que son dessein avait si bien russi, ne voulut pas
diffrer plus longtemps: il se leva de table, et allant prendre d'une
main Zorade, que suivirent Dorothe, Luscinde et Claire, il saisit en
passant de l'autre main celle du captif: Essuyez vos larmes, seigneur,
dit-il  l'auditeur en revenant vers lui; vous avez devant vous ce cher
frre et cette aimable belle-soeur que vous souhaitez si ardemment de
voir: voil le capitaine Viedma, et voici la belle More  qui il est
redevable de si grands services; en voyant le misrable tat o ces
Franais les ont rduits, vous serez heureux de donner un libre cours 
votre gnrosit.

Le captif courut aussitt vers son frre, qui, l'ayant considr quelque
temps et achevant de le reconnatre, se jeta dans ses bras, et tous deux
troitement attachs l'un  l'autre, ils versrent tant de larmes
qu'aucun des assistants ne put retenir les siennes. Il serait impossible
de rpter tout ce que se dirent les deux frres: qu'on se figure ce que
de braves gens qui s'aiment peuvent prouver dans un pareil moment! Ils
se racontrent succinctement leurs aventures, et  chaque parole ils se
prodiguaient les plus prcieuses marques d'une vive amiti. Tantt
l'auditeur quittait son frre pour embrasser Zorade,  qui il faisait
mille offres obligeantes, tantt il retournait embrasser son frre; la
fille de l'auditeur et la belle More ne pouvaient non plus se sparer,
et par les tmoignages de tendresse qu'ils se donnaient les uns aux
autres, ils firent de nouveau couler les larmes de tous les yeux.

Quant  don Quichotte, il regardait tout cela sans dire mot, et
l'attribuait en lui-mme aux prodiges de la chevalerie errante. Les deux
frres, aprs s'tre embrasss de nouveau, adressrent quelques excuses
 la compagnie, qui leur exprima combien elle prenait part  leur joie.
Les compliments tant puiss de part et d'autre, l'auditeur voulut que
le captif l'accompagnt  Sville, pendant qu'on donnerait avis de son
retour  leur pre, afin que le vieillard pt s'y rendre pour assister
au baptme et aux noces de Zorade, lui-mme devant continuer son
voyage, afin de ne pas laisser chapper l'occasion d'un btiment prt 
mettre  la voile pour les Indes. Tout le monde partageait la joie du
captif, et ne cessait point de le lui tmoigner; mais comme il tait
fort tard, chacun se dcida  aller dormir le reste de la nuit.

Don Quichotte s'offrit  faire la garde du chteau, afin d'empcher
qu'un gant ou quelqu'autre brigand de cette espce, jaloux des trsors
de beauts qu'il renfermait, ne vnt  s'y introduire par surprise. Ceux
qui le connaissaient le remercirent de son offre et ils apprirent 
l'auditeur la bizarre manie du chevalier de la Triste-Figure, ce qui le
divertit beaucoup. Le seul Sancho se dsesprait au milieu de la joie
gnrale, en voyant qu'on tardait  se mettre au lit; lorsqu'il en eut
enfin reu la permission de son matre, il alla s'tendre sur le bt de
son ne, qui va lui coter bien cher, comme nous le verrons tout 
l'heure. Les dames retires dans leur chambre, et les hommes arrangs de
leur mieux, don Quichotte sortit de l'htellerie pour aller se mettre en
sentinelle et faire, comme il l'avait offert, la garde du chteau.

Or, au moment o l'aube commenait  poindre, les dames entendirent tout
 coup une voix douce et mlodieuse: d'abord elles coutrent avec
grande attention, surtout Dorothe, qui s'tait veille depuis quelque
temps, tandis que Claire Viedma, la fille de l'auditeur, dormait  ses
cts. Cette voix n'tait accompagne d'aucun instrument, et tantt il
leur semblait que c'tait dans la cour qu'on chantait, tantt dans un
autre endroit. Comme elles taient dans ce doute et toujours fort
attentives, Cardenio s'approcha de la porte de leur chambre: Mesdames,
dit-il  demi-voix, si vous ne dormez point, coutez un jeune muletier
qui chante  merveille.

Nous l'coutions, et avec beaucoup de plaisir, rpondit Dorothe; puis
voyant que la voix recommenait, elle prta de nouveau l'oreille, et
entendit les couplets suivants:




CHAPITRE XLIII

OU L'ON RACONTE L'INTRESSANTE HISTOIRE DU GARON MULETIER, AVEC
D'AUTRES VNEMENTS EXTRAORDINAIRES ARRIVS DANS L'HOTELLERIE


    Je suis un nautonnier d'amour,
  Voguant sur cette mer si fertile en orages;
  Sans connatre de port o se termine un jour
      Ma course et mes voyages.

    J'ai pour guide un astre brillant,
  Dont je suis en tous lieux l'clatante lumire;
  le soleil n'en voit point de plus tincelant
      En toute sa carrire.

    Mais comme j'ignore son cours,
  Je navigue au hasard, incertain de ma course,
  Attentif seulement  l'observer toujours,
      Et sans autre ressource.

    Trop souvent le jaloux destin,
  Sous le voile fcheux de quelque retenue,
  Me fait sans guide errer du soir jusqu'au matin
      Le cachant  ma vue.

    Bel astre si doux  mes yeux!
  Ne cache plus le phare utile  mon voyage:
  Si tu cesses de luire, en ces funestes lieux
      Je vais faire naufrage.


En cet endroit de la chanson, Dorothe voulut faire partager  Claire le
plaisir qu'elle prouvait: elle la poussa deux ou trois fois, et tant
parvenue  l'veiller: Pardonnez-moi, ma belle enfant, lui dit-elle, si
j'interromps votre sommeil, mais c'est pour vous faire entendre la plus
agrable voix qui soit au monde.

Claire ouvrit les yeux  demi, sans comprendre d'abord ce que lui disait
Dorothe; mais aprs se l'tre fait rpter, elle se mit aussi 
couter. A peine eut-elle entendu la voix, qu'il lui prit un tremblement
dans tous les membres comme si elle avait eu la fivre. Ah! madame,
dit-elle en se jetant dans les bras de sa compagne, pourquoi m'avez-vous
rveille? La plus grande faveur que pouvait  cette heure m'accorder la
fortune, c'tait de me tenir les oreilles fermes pour ne pas entendre
ce pauvre musicien.

Ma chre enfant, dit Dorothe, apprenez que celui qui chante n'est qu'un
garon muletier.

Ce n'est pas un garon muletier, reprit Claire, c'est un seigneur de
terre et d'mes, et si bien seigneur de la mienne, que s'il ne veut pas
de lui-mme y renoncer, il la conservera ternellement.

Dorothe, surprise de ce discours, qu'elle n'attendait pas d'une fille
de cet ge, lui rpondit: Expliquez-vous, ma belle, et apprenez-moi quel
est ce musicien qui vous cause tant d'inquitude. Mais il me semble
qu'il recommence  chanter; il mrite bien qu'on l'coute, vous
rpondrez ensuite  mes questions.

Oui, dit Claire en se bouchant les oreilles avec ses deux mains pour ne
pas entendre. La voix reprit ainsi:


      Mon coeur, ne perds point l'esprance,
      Persvrons jusques au bout;
      L'amour est le matre de tout;
  On devient plus heureux lorsque moins on y pense.

      Et le triomphe et la victoire
      Suivent un gnreux effort;
      Il faut toujours tenter le sort,
  Mais pour les paresseux il n'est aucune gloire.

      L'amour vend bien cher ses caresses;
      Pourrait-on les acheter moins?
      Qu'est-ce que du temps et des soins?
  Un moment de bonheur vaut toutes les richesses[54].


  [54] Ces vers et les prcdents sont emprunts  la traduction de
  Filleau de Saint-Martin.

Ici, la voix cessa, et la fille de l'auditeur poussa de nouveaux
soupirs. Dorothe, dont la curiosit s'augmentait, la pria de remplir sa
promesse. Claire, approchant sa bouche de l'oreille de Dorothe pour ne
pas tre entendue de Luscinde qui tait dans l'autre lit: Celui qui
chante, lui dit-elle, est le fils d'un grand seigneur d'Aragon, qui a sa
maison  Madrid, vis--vis celle de mon pre. Je ne sais vraiment o ce
jeune gentilhomme a pu me voir, si ce fut  l'glise ou ailleurs, car
nos fentres taient toujours soigneusement fermes: quoi qu'il en
soit, il devint amoureux de moi, et il me l'exprimait souvent par une
des fentres de sa maison qui ouvrait sur les ntres, et o je le voyais
verser tant de larmes qu'il me faisait piti. Je m'accoutumai  sa vue,
et je me mis  l'aimer sans savoir ce qu'il me demandait. Entre autres
signes, je le voyais toujours joindre ses deux mains pour me faire
comprendre qu'il dsirait se marier avec moi. J'aurais t bien aise
qu'il en ft ainsi; mais, hlas! seule et sans mre, je ne savais
comment lui faire connatre mes sentiments. Je le laissai donc
continuer, sans lui accorder aucune faveur, si ce n'est pourtant quand
mon pre n'tait pas au logis, celle de hausser un moment la jalousie,
afin qu'il pt me voir, ce dont le pauvre garon avait tant de joie,
qu'on et dit qu'il en perdait l'esprit.

Enfin l'poque de notre dpart approchait. J'ignore comment il en fut
instruit, car je ne pus trouver moyen de l'en prvenir; j'appris alors
qu'il en tait tomb malade de chagrin, et, ce moment venu, il me fut
impossible de lui dire adieu. Mais au bout de deux jours de route, comme
nous entrions dans une htellerie qui est  une journe d'ici, voil que
je l'aperois sur la porte en habit de muletier, et si bien dguis, que
je ne l'aurais pas reconnu si je ne l'avais toujours prsent  la
pense. Je fus fort tonne de cette rencontre; et j'en ressentis bien
de la joie. Quant  lui, il a les yeux sans cesse attachs sur moi,
except devant mon pre, dont il se cache avec beaucoup de soin. Comme
je sais qui il est, et que c'est par amour pour moi qu'il a fait la
route  pied avec tant de fatigue, j'en ai beaucoup de chagrin, et
partout o il met les pieds, je le suis des yeux. J'ignore quelles sont
ses intentions, ni comment il a pu s'chapper de chez son pre, qui
l'aime tendrement, car il n'a que lui pour hritier, et aussi parce
qu'il est fort aimable, comme en jugera sans doute Votre Grce. On dit
qu'il a beaucoup d'esprit, qu'il compose tout ce qu'il chante, qu'il
fait trs-bien les vers. Aussi, chaque fois que je le vois et
l'entends, je tremble que mon pre ne vienne  le reconnatre. De ma vie
je ne lui ai adress la parole, et pourtant je l'aime  tel point qu'il
me serait dsormais impossible de vivre sans lui. Voil, ma chre dame,
tout ce que je puis vous dire de ce musicien dont les accents vous ont
charme; vous voyez, d'aprs cela, que ce n'est pas un garon muletier,
mais le fils d'un grand seigneur.

Calmez-vous, ma chre enfant, reprit Dorothe en l'embrassant; tout ira
bien, et j'espre que des sentiments si raisonnables auront une heureuse
fin.

Hlas! madame, dit Claire, quelle fin dois-je esprer! Son pre est un
seigneur si noble et si riche, qu'il m'estimera toujours trop au-dessous
de son fils; et quand  me marier  l'insu du mien, je ne le ferais pas
pour tous les trsors du monde. Je voudrais seulement que ce pauvre
enfant s'en retournt; peut-tre alors que ne le voyant plus, et prs de
faire moi-mme avec mon pre un si long voyage, je serai soulage du mal
dont je souffre, quoique je ne pense pas que cela puisse servir 
grand'chose. Je ne sais, vraiment, quel dmon nous a mis ces ides-l
dans la tte, puisque nous sommes tous deux si jeunes, que je le crois 
peine g de seize ans, tandis que j'en aurai treize seulement dans
quelques mois,  ce que m'a dit mon pre.

Dorothe ne put s'empcher de sourire de l'ingnuit de l'aimable
Claire: Mon enfant, lui dit-elle, dormons le reste de la nuit; le jour
viendra, et il faut esprer que Dieu aura soin de toutes choses.

Elles se rendormirent aprs cet entretien, et dans l'htellerie rgna le
plus profond silence: il n'y avait d'veille que la fille de l'htelier
et Maritorne, qui, toutes deux connaissant la folie de don Quichotte,
rsolurent de lui jouer quelque bon tour, pendant que notre chevalier,
arm de pied en cap et mont sur Rossinante, ne songeait qu' faire une
garde exacte.

[Illustration: L'auditeur tenait par la main une jeune demoiselle
(p. 231).]

Or, il faut savoir qu'il n'y avait dans toute la maison d'autre fentre
donnant sur les champs, qu'une simple lucarne pratique dans la
muraille, et par laquelle on jetait la paille pour les mules et les
chevaux. Ce fut  cette lucarne que vinrent se poster les deux
donzelles, et c'est de l qu'elles aperurent don Quichotte  cheval,
languissamment appuy sur sa lance et poussant par intervalles de
profonds et lamentables soupirs, comme s'il et t prt de rendre
l'me. O Dulcine du Toboso! disait-il d'une voix tendre et amoureuse;
type suprme de la beaut, idal de l'esprit, sommet de la raison,
archives des grces, dpt des vertus, et finalement abrg de tout ce
qu'il y a dans le monde de bon, d'utile et de dlectable, que fait Ta
Seigneurie en ce moment? Ta pense s'occupe-t-elle par aventure du
chevalier, ton esclave qui, dans le seul dessein de te plaire, s'est
expos volontairement  tant de prils? Oh! donne-moi de ses nouvelles,
astre aux trois visages, qui, peut-tre envieux du sien, te livres au
plaisir de la regarder, soit qu'elle se promne dans quelque galerie
d'un de ses magnifiques palais, soit qu'appuye sur un balcon dor, elle
rve aux moyens de faire rentrer le calme dans mon me agite;
c'est--dire de me rappeler d'une triste mort  une dlicieuse vie, et,
sans pril pour sa rputation, de rcompenser mon amour et mes services.
Et toi, Soleil, qui sans doute ne te htes d'atteler tes coursiers
qu'afin de venir admirer plus tt celle que j'adore, salue-la, je t'en
prie, de ma part; mais garde-toi de lui donner un baiser, car j'en
serais encore plus jaloux que tu ne le fus de cette nymphe ingrate et
lgre qui te fit tant courir dans les plaines de la Thessalie ou sur
les rives du Pne: je ne me rappelle pas bien o ton amour et ta
jalousie t'entranrent en cette circonstance.

Notre hros en tait l de son pathtique monologue, quand il fut
interrompu par la fille de l'htelier, qui, faisant signe avec la main,
lui dit, en l'appelant  voix basse: Mon bon seigneur, approchez quelque
peu, je vous prie. A cette voix, l'amoureux chevalier tourna la tte, et
reconnaissant,  la clart de la lune, qu'on l'appelait par cette
lucarne, qu'il transformait en une fentre  treillis d'or, ainsi qu'il
en voyait  tous les chteaux dont il avait l'imagination remplie, il se
mit dans l'esprit, comme la premire fois, que la fille du seigneur
chtelain, prise de son mrite et cdant  la passion, le sollicitait
de nouveau d'apaiser son martyre. Aussi, plein de cette chimre, et pour
ne pas paratre discourtois, il tourna la bride  Rossinante, et
s'approcha: Que je vous plains, madame, lui dit-il en soupirant, que je
vous plains d'avoir pris pour but de vos amoureuses penses un
malheureux chevalier errant, qui ne s'appartient plus, et que l'amour
tient ailleurs enchan. Ne m'en voulez pas, aimable demoiselle;
retirez-vous dans votre appartement, je vous en conjure, et  force de
faveurs ne me rendez point encore plus ingrat. Mais si,  l'exception de
mon coeur, il se trouve en moi quelque chose qui puisse payer l'amour
que vous me tmoignez, demandez-le hardiment: je jure par les yeux de la
belle et douce ennemie dont je suis l'esclave, de vous l'accorder sur
l'heure, quand bien mme vous exigeriez une tresse des cheveux de
Mduse, qui taient autant d'effroyables couleuvres, ou les rayons du
Soleil lui-mme enferms dans une fiole.

Ma matresse n'a pas besoin de tout cela, seigneur chevalier, rpondit
Maritorne.

De quoi votre matresse a-t-elle besoin, dugne sage et discrte?
demanda don Quichotte.

Seulement d'une de vos belles mains, rpondit Maritorne, afin de calmer
un feu dont l'ardeur l'a conduite  cette lucarne en l'absence d'un pre
qui, sur le moindre soupon, hacherait sa fille si menu que l'oreille
resterait la plus grosse partie de toute sa personne.

Qu'il s'en garde bien, repartit don Quichotte, s'il ne veut avoir la
plus terrible fin que pre ait jamais eue pour avoir port une main
insolente sur les membres dlicats de son amoureuse fille.

Aprs un pareil serment, Maritorne ne douta point que don Quichotte ne
donnt sa main. Aussi pour excuter son projet, elle courut  l'curie
chercher le licou de l'ne de Sancho, et revint bientt aprs juste au
moment o le chevalier venait de se mettre debout sur sa selle, pour
atteindre jusqu' la fentre grille o il apercevait la passionne
demoiselle: Voil, lui dit-il en se haussant, voil cette main que vous
demandez, madame, ou plutt ce flau des mchants qui troublent la terre
par leurs forfaits, cette main que personne n'a jamais touche, pas mme
celle  qui j'appartiens corps et me; prenez-la cette main, je vous la
donne non pour la couvrir de baisers, mais simplement pour vous faire
admirer l'admirable contexture de ses nerfs, le puissant assemblage de
ses muscles, et la grosseur peu commune de ses veines; jugez, d'aprs
cela, quelle est la force du bras auquel appartient une telle main.

Nous le verrons dans un instant, dit Maritorne, qui ayant fait un noeud
coulant  l'un des bouts du licou, le jeta au poignet de don Quichotte,
puis s'empressa d'attacher l'autre bout au verrou de la porte.

Le chevalier, sentant la rudesse du lien qui lui retenait le bras, ne
savait que penser: Ma belle demoiselle, lui dit-il avec douceur, il me
semble que Votre Grce m'gratigne la main au lieu de la caresser,
pargnez-la, de grce; elle n'a aucune part au tourment que vous
endurez; il n'est pas juste que vous vengiez sur une petite partie de
moi-mme la grandeur de votre dpit: quand on aime bien, on ne traite
pas les gens avec cette rigueur.

Il avait beau se plaindre, personne ne l'coutait, car ds que Maritorne
l'eut li de telle sorte qu'il ne pouvait plus se dtacher, nos deux
donzelles s'taient retires en pouffant de rire. Le pauvre chevalier
resta donc debout sur son cheval, le bras engag dans la lucarne,
fortement retenu par le poignet, et mourant de peur que Rossinante, en
se dtournant tant soit peu, ne l'abandonnt  ce supplice d'un nouveau
genre. Dans cette inquitude il n'osait remuer; et retenant son haleine,
il craignait de faire un mouvement qui impatientt son cheval, car il ne
doutait pas que de lui-mme le paisible quadrupde ne ft capable de
rester l un sicle entier. Au bout de quelque temps nanmoins, le
silence de ces dames commena  lui faire penser qu'il tait le jouet
d'un enchantement, comme lorsqu'il fut rou de coups dans ce mme
chteau par le More enchant, et il se reprochait dj l'imprudence
qu'il avait eue de s'y exposer une seconde fois, aprs avoir t si
maltrait la premire. J'aurais d me rappeler, se disait-il en
lui-mme, que lorsqu'un chevalier tente une aventure sans pouvoir en
venir  bout, c'est une preuve qu'elle est rserve  un autre; et il
est dispens dans ce cas de l'entreprendre de nouveau. Cependant il
tirait son bras, avec beaucoup de mnagement toutefois, de crainte de
faire bouger Rossinante, mais tous ses efforts ne faisaient que
resserrer le lien, de sorte qu'il se trouvait dans cette cruelle
alternative, ou de se tenir sur la pointe des pieds, ou de s'arracher
le poignet pour parvenir  se remettre en selle. Oh! comme en cet
instant il et voulu possder cette tranchante pe d'Amadis, qui
dtruisait toutes sortes d'enchantements! que de fois il maudit son
toile, qui privait la terre du secours de son bras tant qu'il resterait
enchant! Que de fois il invoqua sa bien-aime Dulcine du Toboso! que
de fois il appela son fidle cuyer Sancho Panza, qui, tendu sur le bt
de son ne, et enseveli dans un profond sommeil, oubliait que lui-mme
ft de ce monde!

Finalement, l'aube du jour le surprit, mais si confondu, si dsespr,
qu'il mugissait comme un taureau, et malgr tout si bien persuad de son
enchantement, que confirmait encore l'incroyable immobilit de
Rossinante, qu'il ne douta plus que son cheval et lui ne dussent rester
plusieurs sicles sans boire, ni manger, ni dormir, jusqu' ce que le
charme ft rompu, ou qu'un plus savant enchanteur vnt le dlivrer.


Il en tait l, lorsque quatre cavaliers bien quips et portant
l'escopette  l'aron de leurs selles, vinrent frapper  la porte de
l'htellerie. Don Quichotte, pour remplir malgr tout le devoir d'une
vigilante sentinelle, leur cria d'une voix haute: Chevaliers ou cuyers,
ou qui que vous soyez, cessez de frapper  la porte de ce chteau: ne
voyez-vous pas qu' cette heure ceux qui l'habitent reposent encore? On
n'ouvre les forteresses qu'aprs le lever du soleil. Retirez-vous, et
attendez qu'il soit jour; nous verrons alors s'il convient ou non de
vous ouvrir.

Quelle diable de forteresse y a-t-il ici, pour nous obliger  toutes ces
crmonies? dit l'un des cavaliers; si vous tes l'htelier, faites-nous
ouvrir promptement, car nous sommes presss, et nous ne voulons que
faire donner l'orge  nos montures, puis continuer notre chemin.

Est-ce que j'ai la mine d'un htelier? repartit don Quichotte.

Je ne sais de qui vous avez la mine, rpondit le cavalier; mais il faut
rver pour appeler cette htellerie un chteau.

C'en est un pourtant, et des plus fameux de tout le royaume, rpliqua
don Quichotte; il a pour htes en ce moment tels personnages qui se sont
vus le sceptre  la main et la couronne sur la tte.

C'est sans doute une troupe de ces comdiens qu'on voit sur le thtre,
rpondit le cavalier; car il n'y a gure d'apparence qu'il y ait
d'autres gens dans une pareille htellerie.

Vous connaissez peu les choses de la vie, repartit don Quichotte,
puisque vous ignorez encore les miracles qui ont lieu chaque jour dans
la chevalerie errante.

Ennuys de ce long dialogue, les cavaliers recommencrent  frapper de
telle sorte, qu'ils finirent par veiller tout le monde. Or, il arriva
qu'en ce moment la jument d'un d'entre eux s'en vint flairer Rossinante,
qui, immobile et l'oreille basse, continuait  soutenir le corps allong
de son matre. Rossinante, qui tait de chair, quoiqu'il part de bois,
voulut  son tour s'approcher de la jument qui lui faisait des avances;
mais  peine et-il boug tant soit peu, que, glissant de sa selle, les
deux pieds de don Quichotte perdirent  la fois leur appui, et le pauvre
homme serait tomb lourdement s'il n'avait t fortement attach par le
bras. Il prouva une telle angoisse, qu'il crut qu'on lui arrachait le
poignet. Allong par le poids de son corps, il touchait presque  terre,
ce qui lui fut un surcrot de douleur, car, sentant combien peu il s'en
fallait que ses pieds ne portassent, il s'allongeait de lui-mme encore
plus, comme font les malheureux soumis au supplice de l'estrapade, et
augmentait ainsi son tourment.




CHAPITRE XLIV

OU SE POURSUIVENT LES VNEMENTS INOUIS DE L'HOTELLERIE


Aux cris pouvantables que poussait don Quichotte, l'htelier
s'empressa d'ouvrir la porte, pendant que de son ct Maritorne,
veille par le bruit et en devinant sans peine la cause, se glissait
dans le grenier afin de dtacher le licou et de rendre la libert au
chevalier, qui roula par terre en prsence des voyageurs. Ils lui
demandrent pour quel sujet il criait si fort; mais, sans leur rpondre,
notre hros se relve promptement, saute sur Rossinante, embrasse son
cu, met la lance en arrt, et, prenant du champ, revient au petit galop
en disant: Quiconque prtend que j'ai t justement enchant ment comme
un imposteur; je lui en donne le dmenti! et pourvu que madame la
princesse de Micomicon m'en accorde la permission, je le dfie et
l'appelle en combat singulier.

Ces paroles surprirent grandement les nouveaux venus qui, ayant su
l'humeur bizarre du chevalier, ne s'y arrtrent pas davantage et
demandrent  l'htelier s'il n'y avait point chez lui un jeune homme
d'environ quinze ans, vtu en muletier; en un mot, ils donnrent le
signalement complet de l'amant de la belle Claire.

Il y a tant de gens de toute sorte dans ma maison, rpondit l'htelier,
que je n'ai pas pris garde  celui dont vous parlez.

Mais un des cavaliers, reconnaissant le cocher qui avait amen
l'auditeur, s'cria que le jeune homme tait sans doute l: Qu'un de
nous, ajouta-t-il, se tienne  la porte et fasse sentinelle, pendant que
les autres le chercheront; il serait bon aussi de veiller autour de
l'htellerie, de peur que le fugitif ne s'chappe par-dessus les murs.
Ce qui fut fait.

Le jour tant venu, chacun pensa  se lever, surtout Dorothe et la
jeune Claire, qui n'avaient pu dormir, l'une trouble de savoir son
amant si prs d'elle, et l'autre brlant d'envie de le connatre. Don
Quichotte touffait de rage, en voyant qu'aucun des voyageurs ne faisait
attention  lui, et s'il n'et craint de manquer aux lois de la
chevalerie, il les aurait assaillis tous  la fois, pour les contraindre
de rpondre  son dfi. Mais tenu comme il l'tait de n'entreprendre
aucune aventure avant d'avoir rtabli la princesse de Micomicon sur le
trne, il se rsigna et regarda faire les voyageurs.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Voil, dit-il en se haussant, voil la main que vous demandez, madame
(p. 238).]

L'un d'eux ayant enfin trouv le jeune garon qu'ils cherchaient,
endormi tranquillement auprs d'un muletier, le saisit par le bras et
lui dit en l'veillant: Par ma foi, seigneur don Luis, je vous trouve
dans un bel quipage, et ce lit rpond bien aux dlicatesses dans
lesquelles vous avez t lev!

Notre amoureux, encore tout assoupi, se frotta les yeux, et ayant
envisag celui qui le tenait, reconnut un des valets de son pre, ce
dont il fut si surpris qu'il fut longtemps sans pouvoir articuler une
parole.

Seigneur don Luis, continua le valet, vous n'avez qu'un seul parti 
prendre. Retournez chez votre pre, si vous ne voulez tre bientt priv
de lui; car il n'y a gure autre chose  attendre de l'tat o l'a mis
votre fuite.

H! comment mon pre a-t-il su que j'avais pris ce chemin et ce
dguisement? rpondit don Luis.

En voyant son affliction, un tudiant  qui vous aviez confi votre
dessein lui a tout dcouvert, et il nous a envoys  votre poursuite,
ces trois cavaliers et moi. Nous serons heureux de pouvoir bientt vous
remettre entre les bras d'un pre qui vous aime tant.

Oh! il n'en sera que ce que je voudrai, rpondit don Luis.

Le muletier auprs de qui don Luis avait pass la nuit, ayant entendu
cette conversation, en alla donner avis  don Fernand et aux autres, qui
taient dj sur pied; il leur dit que le valet appelait le jeune homme
seigneur, et qu'on voulait l'emmener malgr lui. Ces paroles leur
donnrent  tous l'envie de le connatre et de lui prter secours au cas
o l'on voudrait lui faire quelque violence; ils coururent donc 
l'curie, o ils le trouvrent se dbattant contre le valet. Dorothe
qui, en sortant de sa chambre, avait rencontr Cardenio, lui conta en
peu de mots l'histoire de Claire et du musicien inconnu, et Cardenio, de
son ct, lui apprit ce qui se passait entre don Luis et les gens de son
pre. Mais il ne le fit pas si secrtement que Claire, qui suivait
Dorothe, ne l'entendt. Elle en fut si mue, qu'elle faillit
s'vanouir. Heureusement Dorothe la soutint et l'emmena dans sa
chambre, aprs que Cardenio l'et assure qu'il allait faire tous ses
efforts pour arranger tout cela.

Cependant les quatre cavaliers venus  la recherche de don Luis ne le
quittaient pas; ils tchaient de lui persuader de partir sur-le-champ
pour aller consoler son pre; et comme il refusait avec emportement,
ayant, disait-il,  terminer une affaire qui intressait son honneur, sa
vie, et mme son salut, ils le pressaient de faon  ne lui laisser
aucun doute sur la rsolution o ils taient de l'emmener  quelque prix
que ce ft. Tous ceux qui taient dans l'htellerie taient accourus au
bruit, Cardenio, don Fernand et ses cavaliers, l'auditeur, le cur,
matre Nicolas et don Quichotte lui-mme, auquel il avait sembl
inutile de faire plus longtemps la garde du chteau. Cardenio, qui
connaissait dj l'histoire du garon muletier, demanda  ceux qui
voulaient l'entraner par force, quel motif ils avaient d'emmener ce
jeune homme, puisqu'il s'y refusait obstinment.

Notre motif, rpondirent-ils, c'est de rendre la vie au pre de ce
gentilhomme, que son absence rduit au dsespoir.

Ce sont mes affaires et non les vtres, rpliqua don Luis; je
retournerai s'il me plat, et pas un de vous ne saurait m'y forcer.

La raison vous y forcera, rpondit un des valets, et si elle ne peut
rien sur vous, nous ferons notre devoir.

Sachons un peu ce qu'il y a au fond de tout cela, dit l'auditeur.

Ce valet reconnut l'auditeur. Est-ce que Votre Grce, Seigneur, lui
dit-il en le saluant, ne se rappelle pas ce jeune gentilhomme? C'est le
fils de votre voisin; il s'est chapp de chez son pre sous un costume
qui ne ferait gure souponner qui il est.

Frapp de ces paroles, l'auditeur le considra quelque temps, et,
s'tant rappel ses traits, il lui dit en l'embrassant: H! quel
enfantillage est-ce l, seigneur don Luis? Quel motif si puissant a pu
vous faire prendre un dguisement si indigne de vous? mais voyant le
jeune garon les yeux pleins de larmes, il dit aux valets de s'loigner;
et l'ayant pris  part, il lui demanda ce que cela signifiait.

Pendant que l'auditeur interrogeait don Luis, on entendit de grands cris
 la porte de l'htellerie. Deux hommes qui y avaient pass la nuit,
voyant tous les gens de la maison occups, voulurent dguerpir sans
payer: mais l'htelier, plus attentif  ses affaires qu' celles
d'autrui, les arrta au passage, leur rclamant la dpense avec un tel
surcrot d'injures qu'il les excita  lui rpondre  coups de poing, et
en effet, ils le gourmaient de telle sorte, qu'il fut contraint
d'appeler au secours. L'htesse et sa fille accoururent; mais comme
elles n'y pouvaient rien, la fille de l'htesse, qui avait vu en passant
don Quichotte les bras croiss et au repos, revint sur ses pas et lui
dit: Seigneur chevalier, par la vertu que Dieu vous a donne, venez, je
vous en supplie, venez secourir mon pre, que deux mchants hommes
battent comme pltre.

Trs-belle demoiselle, rpondit don Quichotte avec le plus grand
sang-froid, votre requte ne saurait pour l'heure tre accueillie, car
j'ai donn ma parole de n'entreprendre aucune aventure avant d'en avoir
achev une  laquelle je me suis engag. Mais voici ce que je peux faire
pour votre service: courez dire au seigneur votre pre de soutenir de
son mieux le combat o il est engag, sans se laisser vaincre; j'irai
pendant ce temps demander  la princesse de Micomicon la libert de le
secourir; si elle me l'octroie, soyez convaincue que je saurai le tirer
d'affaire.

Pcheresse que je suis! s'cria Maritorne qui tait prsente, avant que
Votre Seigneurie ait la permission qu'elle vient de dire, notre matre
sera dans l'autre monde!

Trouvez bon, madame, que j'aille la rclamer, repartit don Quichotte, et
quand une fois je l'aurai obtenue, peu importe que le seigneur chtelain
soit ou non dans l'autre monde; je saurai l'en arracher en dpit de tous
ceux qui voudraient s'y opposer, ou du moins je tirerai de ceux qui l'y
auront envoy une vengeance si clatante que vous aurez lieu d'tre
satisfaite.

Cela dit, il va se jeter  genoux devant Dorothe, la suppliant, avec
les expressions les plus choisies de la chevalerie errante, de lui
permettre de secourir le seigneur du chteau, qui se trouvait dans un
pressant pril. La princesse y consent; alors notre valeureux chevalier,
mettant l'pe  la main et embrassant son cu, se dirige vers la porte
de l'htellerie, o le combat continuait au grand dsavantage de
l'htelier. Mais tout  coup il s'arrte et demeure immobile, quoique
l'htesse et Maritorne le harcelassent en lui demandant ce qui
l'empchait de secourir leur matre.

Ce qui m'en empche, rpondit don Quichotte, c'est qu'il ne m'est pas
permis de tirer l'pe contre de pareilles gens; appelez mon cuyer
Sancho Panza, c'est  lui que revient de droit le chtiment de ceux qui
ne sont pas arms chevaliers.

Voil ce qui se passait  la porte de l'htellerie, o les gourmades
tombaient dru comme grle sur la tte de l'htelier, pendant que
Maritorne, l'htesse et sa fille enrageaient de la froideur de don
Quichotte et lui reprochaient sa poltronnerie. Mais quittons-les un
moment, et allons savoir ce que don Luis rpondait aux questions de
l'auditeur, au sujet de sa fuite et de son dguisement.

Le jeune homme pressait les mains du pre de la belle Claire et versait
des larmes abondantes. Seigneur, lui disait-il, je ne saurais confesser
autre chose, sinon qu'aprs avoir vu mademoiselle votre fille, lorsque
vous tes venu habiter dans notre voisinage, j'en devins perdument
amoureux; et si vous consentez  ce que j'aie l'honneur d'tre votre
fils, ds aujourd'hui mme elle sera ma femme: c'est pour elle que j'ai
quitt sous ce dguisement la maison de mon pre, et je suis rsolu  la
suivre partout. Elle ne sait pas combien je l'aime,  moins pourtant
qu'elle ne l'ait devin  mes larmes, car je n'ai jamais eu le bonheur
de lui parler. Vous savez qui je suis, quel est le bien de mon pre,
vous savez aussi qu'il n'a pas d'autre hritier que moi. D'aprs cela si
vous me jugez digne de votre alliance, rendez-moi heureux promptement,
je vous en supplie, en m'acceptant pour votre fils, et je vous jure de
vous servir toute ma vie avec tout le respect et toute l'affection
imaginables. Si, par hasard, mon pre refusait d'y consentir, j'espre
que le temps et l'excellence de mon choix le feront changer d'ide.

L'amoureux jeune homme se tut; l'auditeur demeura non moins surpris
d'une confidence si imprvue, qu'indcis sur le parti qu'il devait
prendre. Il engagea d'abord don Luis  se calmer, et lui dit que pourvu
qu'il obtnt des gens de son pre de ne pas le forcer  les suivre, il
allait aviser au moyen de faire ce qui conviendrait le mieux.

L'htelier avait fait la paix avec ses deux htes, que les conseils de
don Quichotte, encore plus que ses menaces, avaient dcids  payer leur
dpense, et les valets de don Luis attendaient le rsultat de
l'entretien de leur jeune matre avec l'auditeur, quand le diable, qui
ne dort jamais, amena dans l'htellerie le barbier  qui don Quichotte
avait enlev l'armet de Mambrin, et Sancho Panza le harnais de son ne.
En conduisant sa bte  l'curie, cet homme reconnut Sancho qui
accommodait son grison: Ah! larron, lui dit-il en le prenant au collet,
je te tiens  la fin; tu vas me rendre mon bassin, mon bt et tout
l'quipage que tu m'as vol. Se voyant attaqu  l'improviste, et
s'entendant dire des injures, Sancho saisit d'une main l'objet de la
dispute, et de l'autre appliqua un si grand coup de poing  son
agresseur, qu'il lui mit la mchoire en sang; nanmoins le barbier ne
lchait point prise, et il se mit  pousser de tels cris, que tout le
monde accourut. Justice! au nom du roi! justice! criait-il; ce
dtrousseur de passants veut m'assassiner parce que je reprends mon
bien.

Tu en as menti par la gorge! rpliquait Sancho; je ne suis point un
dtrousseur de passants, et c'est de bonne guerre que mon matre a
conquis ces dpouilles.

Tmoin de la valeur de son cuyer, don Quichotte jouissait de voir avec
quelle vigueur Sancho savait attaquer et se dfendre; aussi ds ce
moment il le tint pour homme de coeur, et il rsolut de l'armer
chevalier  la premire occasion qui viendrait  se prsenter, ne
doutant point que l'ordre n'en retirt un trs-grand lustre. Pendant ce
temps, le pauvre barbier continuait  s'escrimer de son mieux. De mme
que ma vie est  Dieu, disait-il, ce bt est  moi, et je le reconnais
comme si je l'avais mis au monde! d'ailleurs mon ne est l qui pourra
me dmentir: qu'on le lui essaye, et si ce bt ne lui va pas comme un
gant, je consens  passer pour un infme. Mais ce n'est pas tout, le
mme jour qu'ils me l'ont pris, ils m'ont aussi enlev un plat  barbe
de cuivre tout battant neuf, qui m'avait cot un bel et bon cu.

En entendant ces paroles, don Quichotte ne put s'empcher d'intervenir;
il spara les combattants, dposa le bt par terre, afin qu'il ft vu de
tout le monde, et dit: Seigneurs, Vos Grces vont reconnatre
manifestement l'erreur de ce bon cuyer, qui appelle un plat  barbe ce
qui est, fut et ne cessera jamais d'tre l'armet de Mambrin; or, cet
armet, je le lui ai enlev en combat singulier, j'en suis donc matre de
la faon la plus lgitime. Quant au bt, je ne m'en mle point: tout ce
que je puis dire  ce sujet, c'est qu'aprs le combat mon cuyer me
demanda la permission de prendre le harnais du cheval de ce poltron,
pour remplacer le sien. Expliquer comment ce harnais s'est mtamorphos
en bt, je ne saurais en donner d'autre raison, sinon que ces sortes de
transformations se voient chaque jour dans la chevalerie errante; et
pour preuve de ce que j'avance, ajouta-t-il, cours, Sancho, mon enfant,
va chercher l'armet que ce brave homme appelle un bassin de barbier.

Si nous n'avons pas d'autre preuve, rpliqua Sancho, nous voil dans de
beaux draps: aussi plat  barbe est l'armet de Mambrin, que la selle de
cet homme est bt.

Fais ce que je t'ordonne, repartit don Quichotte; peut-tre que ce qui
arrive dans ce chteau ne se fera pas toujours par voie d'enchantement.

Sancho alla chercher le bassin et l'apporta. Voyez maintenant,
seigneurs, dit don Quichotte en le prsentant  l'assemble, voyez s'il
est possible de soutenir que ce ne soit pas l un armet? Je jure, par
l'ordre de chevalerie dont je fais profession, que cet armet est tel que
je l'ai pris, sans y avoir rien ajout, rien retranch.

[Illustration: Il ne m'est pas permis de tirer l'pe contre de
pareilles gens, appelez mon cuyer Sancho (p. 243).]

Il n'y a pas le moindre doute, ajouta Sancho, et depuis que mon matre
l'a conquis, il n'a livr qu'une seule bataille, celle o il dlivra ces
misrables forats; et bien lui en prit, car ce plat  barbe ou armet,
comme on voudra l'appeler, lui a garanti la tte de nombreux coups de
pierre en cette diabolique rencontre.

Eh bien! messeigneurs, dit le barbier, que vous semble de gens qui
affirment que ceci n'est point un plat  barbe, mais un armet?




CHAPITRE XLV

OU L'ON ACHVE DE VRIFIER LES DOUTES SUR L'ARMET DE MAMBRIN ET SUR LE
BAT DE L'ANE, AVEC D'AUTRES AVENTURES AUSSI VRITABLES


A qui osera soutenir le contraire, repartit don Quichotte, je dirai
qu'il ment, s'il est chevalier, et s'il n'est qu'cuyer, qu'il a menti
et rementi mille fois.

Pour divertir la compagnie, matre Nicolas voulut appuyer la folie de
don Quichotte, et s'adressant  son confrre: Seigneur barbier, lui
dit-il, sachez que nous sommes, vous et moi, du mme mtier: il y a plus
de vingt ans que j'ai mes lettres de matrise, et je connais fort bien
tous les instruments de barberie, depuis le plus grand jusqu'au plus
petit. Sachez de plus qu'ayant t soldat dans ma jeunesse je connais
parfaitement ce que c'est qu'un armet, un morion, une salade, en un mot
toutes les choses de la guerre. Ainsi donc, sauf meilleur avis, je dis
que cette pice qui est entre les mains du seigneur chevalier est si
loigne d'tre un plat  barbe, qu'il n'existe pas une plus grande
diffrence entre le blanc et le noir; je dis et redis que c'est un
armet; seulement il n'est pas entier.

Assurment, rpliqua don Quichotte, car il en manque la moiti,  savoir
la mentonnire.

Tout le monde est d'accord l-dessus! ajouta le cur, qui avait saisi
l'intention de matre Nicolas.

Cardenio, don Fernand et ses amis affirmrent la mme chose. L'auditeur
aurait volontiers dit comme eux, si l'affaire de don Luis ne lui et
donn  rflchir; mais il la trouvait assez grave pour ne pas se mler
 toutes ces plaisanteries.

Dieu me soit en aide! s'criait le malheureux barbier; comment tant
d'honntes gentilshommes peuvent-ils prendre un plat  barbe pour un
armet? En vrit, il y a l de quoi confondre toute une universit; si
ce plat  barbe est un armet, alors ce bt doit tre aussi une selle de
cheval, comme le prtend ce seigneur.

Quant  cet objet, il me semble bt, reprit notre chevalier; mais je
vous ai dj dit que je ne me mle point de cela.

Selle ou bt, dit le cur, c'est  vous, seigneur don Quichotte, qu'il
appartient de rsoudre cette question, car, en matire de chevalerie,
tout le monde ici vous cde la palme, et nous nous en rapportons  votre
jugement.

Vos Grces me font trop d'honneur, rpliqua notre hros; mais il m'est
arriv des aventures si tranges, les deux fois que je suis venu loger
dans ce chteau, que je n'ose plus me prononcer sur ce qu'il renferme:
car tout s'y fait, je pense, par voie d'enchantement. La premire fois,
je fus trs-tourment par le More enchant qui est ici, et Sancho n'eut
gure  se louer des gens de sa suite. Hier au soir, la date est toute
frache, je me suis trouv suspendu par le bras, et je suis rest en cet
tat pendant prs de deux heures, sans pouvoir m'expliquer d'o me
venait cette disgrce. Aprs cela, donner mon avis sur des choses si
confuses, serait tmrit de ma part. J'ai dit mon sentiment pour ce qui
est de l'armet; mais dcider si c'est l un bt d'ne ou une selle de
cheval, cela vous regarde, seigneurs. Peut-tre que, n'tant pas arms
chevaliers, les enchantements n'auront point de prise sur vous;
peut-tre aussi jugerez-vous plus sainement de ce qui se passe ici, les
objets vous paraissant autres qu'ils ne me paraissent  moi-mme.

Le seigneur don Quichotte a raison, reprit don Fernand; c'est  nous de
rgler ce diffrend; et pour y procder avec ordre et dans les formes,
je vais prendre l'opinion de chacun en particulier: la majorit
dcidera.

Pour qui connaissait l'humeur du chevalier, tout cela tait fort
divertissant; mais pour ceux qui n'taient pas dans le secret, c'tait
de la dernire extravagance, notamment pour les gens de don Luis, don
Luis lui-mme, et trois nouveaux venus qu' leur mine on prit pour des
archers, ce qu'ils taient en effet. Le barbier enrageait de voir son
plat  barbe devenir un armet, et il ne doutait pas que le bt de son
ne ne se transformt en selle de cheval. Tous riaient en voyant don
Fernand consulter srieusement l'assemble, et dans les mmes formes que
s'il se ft agi d'une affaire de grande importance. Enfin, aprs avoir
recueilli les voix, don Fernand dit au barbier: Bon homme, je suis las
de rpter tant de fois la mme question, et d'entendre toujours
rpondre qu'il est inutile de s'enqurir si c'est l un bt d'ne, quand
il est de la dernire vidence que c'est une selle de cheval et mme
d'un cheval de race: prenez donc patience, car en dpit de votre ne et
de vous, c'est une selle et non un bt. Vous avez mal plaid, et encore
moins fourni de preuves.

Que je perde ma place en paradis, s'cria le pauvre barbier, si vous ne
rvez, tous tant que vous tes; et puisse mon me paratre devant Dieu,
comme cela me parat un bt! mais les lois vont... Je n'en dis pas
davantage; et certes je ne suis pas ivre, car je n'ai encore bu ni mang
d'aujourd'hui.

On ne s'amusait pas moins des navets du barbier que des extravagances
de don Quichotte, qui conclut en disant: Ce qu'il y a de mieux  faire,
c'est que chacun ici reprenne son bien. Et comme on dit: ce que Dieu t'a
donn, que saint Pierre le bnisse.

Mais si la chose en ft reste l, le diable n'y aurait pas trouv son
compte; un des valets de don Luis voulut aussi donner son avis. Si ce
n'est pas une plaisanterie, dit-il, comment tant de gens d'esprit
peuvent-ils prendre ainsi martre pour renard? Assurment ce n'est pas
sans intention que l'on conteste une chose si vidente; quant  moi, je
dfie qui que ce soit de m'empcher de croire que cela est un plat 
barbe, et ceci un bt d'ne.

Ne jurez pas, dit le cur; ce pourrait tre celui d'une nesse.

Comme vous voudrez, repartit le valet; mais enfin, c'est toujours un
bt.

Un des archers qui venaient d'entrer voulut aussi se mler de la
contestation. Parbleu! dit-il, voil qui est plaisant! ceci est un bt
comme mon pre est un homme, et quiconque soutient le contraire doit
tre avin comme un grain de raisin.

Tu en as menti, maraud! rpliqua don Quichotte; et levant sa lance,
qu'il ne quittait jamais, il lui en dchargea un tel coup sur la tte,
que si l'archer ne se ft un peu cart, il l'tendait tout de son long.
La lance se brisa, et les autres archers, voyant maltraiter leur
compagnon, commencrent  faire grand bruit, demandant main-forte pour
la Sainte-Hermandad. L-dessus l'htelier, qui tait de cette noble
confrrie, courut chercher sa verge et son pe, et revint se ranger du
ct des archers; les gens de don Luis entourrent leur jeune matre
pour qu'il ne pt s'chapper  la faveur du tumulte; le pauvre barbier,
qu'on avait si fort mystifi, voyant toute l'htellerie en confusion,
voulut en profiter pour reprendre son bt, et Sancho en fit autant.

Don Quichotte mit l'pe  la main, et attaqua vigoureusement les
archers; don Luis, voyant la bataille engage, se dmenait au milieu de
ses gens, leur criant de le laisser aller, et de courir au secours de
don Quichotte, de don Fernand et de Cardenio, qui s'taient mis de la
partie; le cur haranguait de toute la force de ses poumons; l'htesse
jetait les hauts cris, sa fille tait toute en larmes, Maritorne hors
d'elle-mme; Dorothe et Luscinde pouvantes, la jeune Claire vanouie;
le barbier gourmait Sancho, et Sancho rouait de coups le barbier; d'un
autre ct, don Luis, qui ne songeait qu' s'chapper, se sentant saisi
par un des valets de son pre, lui appliqua un si vigoureux coup de
bton, qu'il lui fit lcher prise; don Fernand tenait sous lui un archer
et le foulait aux pieds, Cardenio frappait  tort et  travers, pendant
que l'htelier ne cessait d'invoquer la Sainte-Hermandad: si bien que
dans toute la maison ce n'tait que cris, sanglots, hurlements, coups de
poings, coups de pied, coups de bton, coups d'pe et effusion de sang.

Tout  coup, au milieu de ce chaos, l'ide la plus bizarre vient
traverser l'imagination de don Quichotte; il se croit transport dans le
camp d'Agramant, et, s'imaginant tre au plus fort de la mle, il crie
d'une voix  branler les murs: Que tout le monde s'arrte! qu'on
remette l'pe au fourreau! et que chacun m'coute s'il veut conserver
la vie! Tous s'arrtrent  la voix de notre hros, qui continua en ces
termes: Ne vous ai-je pas dj dit, seigneurs, que ce chteau est
enchant, et qu'une lgion de diables y fait sa demeure? voyez plutt de
vos propres yeux si la discorde du camp d'Agramant ne s'est pas glisse
parmi nous: voyez, vous dis-je; ici l'on combat pour l'pe, l pour le
cheval, d'un autre ct pour l'aigle blanc, ailleurs pour un armet;
enfin nous en sommes tous venus aux mains sans nous entendre, et sans
distinguer amis ni ennemis. De grce, seigneur auditeur, et vous,
seigneur licenci, soyez, l'un le roi Agramant, l'autre le roi Sobrin,
et tchez de nous mettre d'accord; car, par le Dieu tout-puissant, il
est vraiment honteux que tant de gens de qualit s'entre-tuent pour de
si misrables motifs.

Les archers, qui ne comprenaient rien aux rveries de don Quichotte et
que Cardenio, don Fernand et ses compagnons avaient rudement trills,
ne voulaient point cesser le combat; le pauvre barbier, au contraire, ne
demandait pas mieux, car son bt tait rompu, et  peine lui restait-il
un poil de la barbe; quant  Sancho, il s'tait arrt  la voix de son
matre, et reprenait haleine en s'essuyant le visage; seul, l'htelier
ne pouvait se contenir et s'obstinait  vouloir chtier ce fou, qui
mettait sans cesse le trouble dans sa maison. A la fin pourtant les
querelles s'apaisrent, ou du moins il y eut suspension d'armes: le bt
demeura selle, le plat  barbe armet, et l'htellerie resta chteau dans
l'imagination de don Quichotte.

Les soins de l'auditeur et du cur ayant rtabli la paix, et tous tant
redevenus amis, ou  peu prs, les gens de don Luis le pressrent de
partir sans dlai pour aller retrouver son pre; et pendant qu'il
discutait avec eux, l'auditeur, prenant  part don Fernand, Cardenio et
le cur, leur apprit ce que lui avait rvl ce jeune homme, demandant
leur avis sur le parti qu'il fallait prendre. Il fut dcid d'un commun
accord que don Fernand se ferait connatre aux gens de don Luis, leur
dclarant qu'il voulait l'emmener en Andalousie, o le marquis son frre
l'accueillerait de la manire la plus distingue, puisque ce jeune homme
refusait absolument de retourner  Madrid. Cdant  la volont de leur
jeune matre, les valets convinrent que trois d'entre eux iraient donner
avis au pre de ce qui se passait, et que le dernier resterait auprs
du fils en attendant des nouvelles.

C'est ainsi que, par l'autorit du roi d'Agramant et par la prudence du
roi Sobrin, fut apaise cette effroyable tempte, et que fut touff cet
immense foyer de divisions et de querelles. Mais quand le dmon, ennemi
de la concorde et de la paix, se vit arracher le fruit qu'il esprait de
si grands germes de discorde, il rsolut de susciter de nouveaux
troubles.

Or, voici ce qui arriva: les archers, voyant que leurs adversaires
taient des gens de qualit, avec qui il n'y avait  gagner que des
coups, se retirrent doucement de la mle. Mais l'un d'entre eux, celui
qui avait t si malmen par don Fernand, s'tant ressouvenu que parmi
divers mandats dont il tait porteur, il y en avait un contre un certain
don Quichotte, que la Sainte-Hermandad ordonnait d'arrter pour avoir
mis en libert des forats qu'on menait aux galres, voulut s'assurer si
par hasard le signalement de ce don Quichotte s'appliquait  l'homme
qu'il avait devant les yeux: il tira donc un parchemin de sa poche, et
le lisant assez mal, car il tait fort peu lettr, il se mit  comparer
chaque phrase du signalement avec le visage de notre chevalier.
Reconnaissant enfin que c'tait bien l le personnage en question, il
prend son parchemin de la main gauche, saisit au collet notre hros de
la main droite, et cela avec une telle force, qu'il lui coupait la
respiration: Main-forte, seigneurs, s'criait-il, main-forte  la
Sainte-Hermandad! et afin que personne n'en doute, voil le mandat qui
m'ordonne d'arrter ce dtrousseur de grands chemins. Le cur prit le
mandat, et vit que l'archer disait vrai; mais lorsque don Quichotte
s'entendit traiter de dtrousseur de grands chemins, il entra dans une
si effroyable colre, que les os de son corps en craquaient; et,
saisissant  son tour l'archer  la gorge, il l'aurait trangl plutt
que de lcher prise, si on n'tait venu au secours. L'htelier accourut,
oblig qu'il y tait par le devoir de sa charge. En voyant de nouveau
son mari fourr dans cette mle, l'htesse se mit  crier de plus
belle, pendant que sa fille et Maritorne, renchrissant sur le tout,
imploraient en hurlant le secours du ciel et de ceux qui se trouvaient
l.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Nanmoins le barbier ne lchait pas prise, et il se mit  pousser de
tels cris... (p. 244).]

Vive Dieu! s'cria Sancho; mon matre a bien raison de dire que ce
chteau est enchant; tous les diables de l'enfer y sont dchans, et
il n'y a pas moyen d'y vivre une heure en repos.

On spara l'archer et don Quichotte, au grand soulagement de tous les
deux, car ils s'tranglaient rciproquement. Cependant les archers
continuaient  rclamer leur prisonnier, priant qu'on les aidt  le
lier et qu'on le remt entre leurs mains, et disant qu'il y allait du
service du roi et de la Sainte-Hermandad, au nom de laquelle ils
demandaient secours et protection, afin de s'assurer de cet insigne
brigand, de ce dtrousseur de passants.

A tout cela don Quichotte souriait ddaigneusement, et avec un calme
admirable, il se contenta de leur rpondre: Approchez ici, hommes mal
ns, canaille mal apprise! Quoi! rendre la libert  des hommes
enchans, secourir des malheureux, prendre la dfense des opprims,
vous appelez cela dtrousser les passants! Ah! race infme, race
indigne, par la bassesse de votre intelligence, que le ciel vous rvle
jamais la moindre parcelle de cette vertu que renferme en soi la
chevalerie errante, ni qu'il vous tire de l'erreur o vous croupissez,
en refusant d'honorer la prsence, que dis-je? l'ombre du moindre
chevalier errant! Venez ici, archers, ou plutt voleurs de grands
chemins avec licence de la Sainte-Hermandad; dites-moi un peu quel est
l'tourdi qui a os signer un mandat contre un chevalier tel que moi?
quel est l'ignorant qui en est  savoir que les chevaliers errants ne
sont pas gibier de justice, qu'ils ne reconnaissent au monde ni
tribunaux, ni juges, qu'ils n'ont d'autres lois que leur pe, et que
leur seule volont remplace pour eux dits, arrts et ordonnances? Quel
est le sot, continua-t-il, qui ne sait pas encore qu'aucunes lettres de
noblesse ne confrent autant de privilges et d'immunits qu'en acquiert
un chevalier errant, ds le jour o il se voue  ce pnible et honorable
exercice? quel chevalier errant a jamais pay taille, impts, gabelle?
quel tailleur leur a jamais demand la faon d'un habit? quel chtelain
leur a jamais refus l'entre de son chteau? quel roi ne les a fait
asseoir  sa table? quelle dame n'a t charme de leur mrite, et ne
s'est mise  leur entire discrtion? Enfin quel chevalier errant
vit-on, voit-on ou verra-t-on jamais dans le monde, qui n'ait assez de
force et de courage pour donner  lui seul quatre cents coups de bton 
quatre cents marauds d'archers qui oseraient lui tenir tte?




CHAPITRE XLVI

DE LA GRANDE COLRE DE DON QUICHOTTE, ET D'AUTRES CHOSES ADMIRABLES


Pendant cette harangue, le cur cherchait  faire entendre aux archers
comme quoi notre chevalier ne jouissait pas de son bon sens, ainsi
qu'ils pouvaient en juger eux-mmes par ses actions et ses paroles,
ajoutant qu'il tait inutile d'aller plus avant, car ils ne l'auraient
pas plus tt pris et emmen, qu'on le relcherait comme fou.

Le porteur du mandat rpondait qu'il n'tait pas juge de la folie du
personnage; qu'il devait d'abord excuter son ordre, qu'ensuite on
pourrait relcher le prisonnier sans qu'il s'en mt en peine.

Vous ne l'emmnerez pourtant pas de cette fois, dit le cur; car je vois
bien qu'il n'est pas d'humeur  y consentir. Enfin le cur parla si
bien, et don Quichotte fit tant d'extravagances, que les archers eussent
t plus fous que lui s'ils n'eussent reconnu qu'il avait perdu
l'esprit. Ils prirent donc le parti de s'apaiser, et se portrent mme
mdiateurs entre le barbier et Sancho, qui se regardaient toujours de
travers et mouraient d'envie de recommencer. Comme membres de la
justice, ils arrangrent l'affaire  la satisfaction des deux parties;
quant  l'armet de Mambrin, le cur donna huit raux au barbier sans que
don Quichotte s'en apert, et sur la promesse qu'il ne serait exerc
aucune poursuite.

Ces deux importantes querelles apaises, il ne restait plus qu' forcer
les gens de don Luis  s'en retourner,  l'exception d'un seul qui
suivrait le jeune garon l o don Fernand avait dessein de l'emmener.
Aprs avoir commenc  se dclarer en faveur des amants et des braves,
la fortune voulut achever son ouvrage: les valets de don Luis firent
tout ce qu'il exigea, et la belle Claire eut tant de joie de voir rester
son amant, qu'elle en parut mille fois plus belle. Quant  Zorade, qui
ne comprenait pas bien ce qu'elle voyait, elle s'attristait ou se
rjouissait selon qu'elle voyait les autres tre gais ou tristes,
rglant ses sentiments sur ceux de son Espagnol, qu'elle ne quittait pas
des yeux un seul instant. L'htelier, qui s'tait aperu du prsent que
le cur avait fait au barbier, voulut se faire apaiser de la mme
manire, et se mit aussi  rclamer l'cot de don Quichotte, plus le
prix de ses outres et de son vin, jurant qu'il ne laisserait sortir ni
Rossinante, ni Sancho, ni l'ne, avant d'tre pay jusqu'au dernier
maravdis. Le cur rgla le compte, et don Fernand en paya le montant,
quoique l'auditeur et offert sa bourse. Ainsi, pour la seconde fois, la
paix fut conclue, et, selon l'expression de notre chevalier, au lieu de
la discorde du camp d'Agramant, on vit rgner le calme et la douceur de
l'empire d'Auguste. Tout le monde convint que cet heureux rsultat tait
d  l'loquence du cur et  la libralit de don Fernand.

Se voyant dbarrass de toutes ces querelles, tant des siennes que de
celles de son cuyer, don Quichotte crut qu'il tait temps de continuer
son voyage, et de songer  poursuivre la grande aventure qu'il s'tait
charg de mener  fin. Dans cette intention, il alla se jeter aux genoux
de Dorothe, qui d'abord ne voulut point l'couter; aussi, pour lui
obir, il se releva et dit: C'est un adage bien connu, trs-haute et
trs-illustre princesse, que la diligence est mre du succs, et
l'exprience a prouv maintes fois que l'activit du plaideur vient 
bout d'un procs douteux; mais cette vrit n'clate nulle part mieux
qu' la guerre, o la vigilance et la clrit  prvenir les desseins
de l'ennemi nous en font souvent triompher avant qu'il se soit mis sur
la dfensive. Je vous dis ceci, trs-excellente dame, parce qu'il me
semble que notre sjour dans ce chteau est non-seulement dsormais
inutile, mais qu'il pourrait mme nous devenir funeste. Qui sait si
Pandafilando n'aura point appris par des avis secrets que je suis sur le
point de l'aller dtruire, et si, se prvalant du temps que nous
perdons, il ne sera point fortifi dans quelque chteau, contre lequel
toute ma force et toute mon adresse seront impuissantes? Prvenons donc
ses desseins par notre diligence, et partons  l'instant mme, car
l'accomplissement des souhaits de Votre Grce n'est loign que de la
distance qui me spare encore de son ennemi.

Aprs ces paroles, don Quichotte se tut, et attendit gravement la
rponse de la princesse, qui, avec une contenance tudie et un langage
accommod  l'humeur de notre hros, lui rpondit en ces termes:

Seigneur, je vous sais gr du dsir ardent que vous faites paratre de
soulager mes peines; c'est agir en vritable chevalier; plaise au ciel
que vos voeux et les miens s'accomplissent, afin que je puisse tre 
mme de vous prouver que toutes les femmes ne sont pas ingrates. Partons
sur-le-champ si tel est votre dsir, je n'ai de volont que la vtre;
disposez de moi: celle qui a mis entre vos mains ses intrts et la
dfense de sa personne a hautement manifest l'opinion qu'elle a de
votre prudence, et tmoign qu'elle s'abandonne aveuglment  votre
conduite.

A la garde de Dieu! reprit don Quichotte; puisqu'une si grande princesse
daigne s'abaisser devant moi, je ne veux point perdre l'occasion de la
relever et de la rtablir sur son trne; partons sur-le-champ. Sancho,
selle Rossinante, prpare ta monture et le palefroi de la reine; prenons
cong du chtelain et de tous ces chevaliers, et quittons ces lieux au
plus vite.

Seigneur, seigneur, rpondit Sancho en branlant la tte, va le hameau
plus mal que n'imagine le bedeau, soit dit sans offenser personne.

Tratre, repartit don Quichotte, quel mal peut-il y avoir en aucun
hameau, ni en aucune ville du monde, qui soit  mon dsavantage?

Si Votre Grce se met en colre, reprit Sancho, je me tairai; alors vous
ne saurez point ce que je me crois oblig de vous rvler et ce que tout
bon serviteur doit dire  son matre.

Dis ce que tu voudras, rpliqua don Quichotte, pourvu que tes paroles
n'aient pas pour but de m'intimider: si la peur te possde, songe  t'en
gurir; quant  moi, je ne veux la connatre que sur le visage de mes
ennemis.

Il ne s'agit point de cela, ni de rien qui en approche, rpondit Sancho;
mais il est une chose que je ne saurais cacher plus longtemps  Votre
Grce, c'est que cette grande dame qui se prtend reine du royaume de
Micomicon ne l'est pas plus que ma dfunte mre; si elle l'tait, elle
n'irait pas, ds qu'elle se croit seule, et  chaque coin de mur, se
becqueter avec quelqu'un de la compagnie.

Ces paroles firent rougir Dorothe, parce qu' dire vrai don Fernand
l'embrassait souvent  la drobe; et Sancho, qui s'en tait aperu,
trouvait que ce procd sentait plutt la courtisane que la princesse:
de sorte que la jeune fille, un peu confuse, ne sut que rpondre. Ce qui
m'oblige  vous dire cela, mon cher matre, c'est que, si aprs avoir
vous et moi bien chevauch, pass de mauvaises nuits et de pires
journes, il faut qu'un fanfaron de taverne vienne jouir du fruit de nos
travaux, je n'ai pas besoin de me presser de seller Rossinante et le
palefroi de la reine, ni vous de battre les buissons pour qu'un autre en
prenne les oiseaux. En pareil cas, mieux vaut rester tranquille, et que
chaque femelle file sa quenouille.

Qui m'aidera  peindre l'effroyable colre de don Quichotte, quand il
entendit les inconvenantes paroles de son cuyer? Elle fut telle que,
les yeux hors de la tte, et bgayant de rage, il s'cria: Sclrat,
tmraire et impudent blasphmateur! comment as-tu l'effronterie de
parler ainsi en ma prsence, et devant ces illustres dames! comment
oses-tu former dans ton imagination des penses si dtestables! Fuis
loin de moi, cloaque de mensonges, rceptacle de fourberies, arsenal de
malice, publicateur d'extravagances scandaleuses, perfide ennemi de
l'honneur et du respect qu'on doit aux personnes royales! fuis, ne
parais jamais en ma prsence, si tu ne veux pas que je t'anantisse
aprs t'avoir fait souffrir tout ce que la fureur peut inventer. En
parlant ainsi, il fronait les sourcils, il s'enflait les narines et les
joues, portait de tous cts des regards menaants, et frappait du pied
 grands coups sur le sol, signes vidents de l'pouvantable colre qui
faisait bouillonner ses entrailles.

En entendant ces terribles invectives, devant ces gestes furieux et
menaants, Sancho demeura si atterr, que Ben-Engeli ne craint pas de
dire que le pauvre cuyer et voulu de bon coeur que la terre se ft
entr'ouverte pour l'engloutir; aussi, dans l'impuissance de rpondre,
il tourna les talons, et s'en fut loin de la prsence de son matre.
Mais la spirituelle Dorothe, qui connaissait l'humeur de don Quichotte,
lui dit pour l'adoucir: Seigneur chevalier, ne vous irritez point des
impertinences de votre bon cuyer; peut-tre ne les a-t-il pas profres
sans raison, car on ne peut souponner sa conscience chrtienne d'avoir
sciemment port un faux tmoignage. Il faut donc croire, et mme cela
est certain, que, dans ce chteau, toutes choses arrivant par
enchantement, Sancho aura vu par cette voie diabolique ce qu'il dit
avoir vu d'offensant contre mon honneur.

Par le Dieu tout-puissant, crateur de l'univers, s'cria don Quichotte,
Votre Grandeur a touch juste: quelque mauvaise vision a troubl ce
misrable pcheur, et lui aura fait voir par enchantement, ce qu'il
vient de dire; car je connais assez sa simplicit et son innocence pour
tre persuad que de sa vie il ne voudrait faire de tort  qui que ce
soit.

Sans aucun doute, ajouta don Fernand; et votre Seigneurie doit lui
pardonner et le rappeler au giron de ses bonnes grces, comme avant que
ces visions lui eussent brouill la cervelle.

Je lui pardonne, dit don Quichotte; et aussitt le cur alla chercher
Sancho, qui vint humblement se prosterner aux pieds de son matre, en
lui demandant sa main  baiser.

Don Quichotte la donna. A prsent, mon fils Sancho, lui dit-il, tu ne
douteras plus de ce que je t'ai dit tant de fois, que tout ici n'arrive
que par voie d'enchantement.

Je n'en doute plus, et j'en jurerai quand on voudra, rpondit Sancho,
car je vois que je parle moi-mme par enchantement. Toutefois, il faut
en excepter mon bernement, qui fut vritable, et dont le diable ne se
mla point, si ce n'est pour en suggrer l'ide.

N'en crois rien, rpliqua don Quichotte: s'il en tait ainsi, je
t'aurais veng alors, et je te vengerai  cette heure; mais ni  cette
heure, ni alors, je n'ai pu trouver sur qui venger ton outrage.

[Illustration: Voil le mandat qui m'ordonne d'arrter ce dtrousseur de
grands chemins (p. 248).]

On voulut savoir ce que c'tait que ce bernement, et l'htelier conta de
point en point de quelle manire on s'tait diverti de Sancho, ce qui
fit beaucoup rire l'auditoire; aussi, pendant ce rcit, l'cuyer
aurait-il cent fois clat de colre, si son matre ne l'et assur de
nouveau que tout cela n'tait qu'enchantement. Nanmoins la simplicit
de Sancho n'alla jamais jusqu' croire que ce ft une fiction; au
contraire, il persista  penser que c'tait une malice bien et dment
excute par des hommes en chair et en os.

Il y avait deux jours que tant d'illustres personnages se trouvaient
runis dans l'htellerie. Jugeant qu'il tait temps de partir, ils
pensrent aux moyens de ramener don Quichotte en sa maison, o le cur
et matre Nicolas pourraient travailler plus aisment  remonter cette
imagination dtraque, sans donner  don Fernand et  Dorothe la peine
de faire le voyage, comme on l'avait arrt d'abord, sous prtexte de
rtablir la princesse de Micomicon dans ses tats. Ils imaginrent de
faire march avec le conducteur d'une charrette  boeufs, qui passait l
par hasard, pour emmener notre chevalier de la manire que je vais
raconter.

Avec de grands btons entrelacs, on construisit une espce de cage,
assez vaste pour qu'un homme y pt tenir passablement  l'aise; aprs
quoi don Fernand et ses compagnons, les gens de don Luis, les archers et
l'htelier, ayant pris divers dguisements d'aprs l'avis du cur qui
conduisait l'affaire, entrrent en silence dans la chambre de don
Quichotte. Plong dans le sommeil, notre hros tait loin de s'attendre
 une pareille aventure. On lui lia les pieds et les mains si
troitement, que lorsqu'il s'veilla il ne put faire autre chose que
s'tonner de l'tat o il se trouvait et de l'tranget des figures qui
l'environnaient. Il ne manqua pas de croire tout aussitt ce que son
extravagante imagination lui reprsentait sans cesse, c'est--dire que
c'taient des fantmes habitants de ce chteau enchant, et qu'il tait
enchant, puisqu'il ne pouvait se dfendre ni mme se remuer. Tout
russit prcisment comme l'avait prvu le cur inventeur de ce
stratagme.

De tous les assistants, le seul Sancho tait avec sa figure ordinaire,
et peut-tre aussi le seul dans son bon sens. Quoiqu'il ft bien prs de
partager la maladie de son matre, il ne laissa pas de reconnatre ces
personnages travestis; mais dans son abasourdissement, il n'osa point
ouvrir la bouche avant d'avoir vu o aboutirait cette squestration de
son seigneur, lequel, muet comme un poisson, attendait le dnoment de
tout cela. Le dnoment fut qu'on apporta la cage prs de son lit et
qu'on le mit dedans. Aprs en avoir clou les ais de telle faon qu'il
et fallu de puissants efforts pour les rompre, les fantmes le
chargrent sur leurs paules; et au sortir de la chambre, on entendit
une voix clatante (c'tait celle de matre Nicolas) prononcer ces
paroles:

O noble et vaillant chevalier de la Triste-Figure! N'prouve aucun
dconfort de la captivit que tu subis en ce moment; il doit en tre
ainsi pour que l'aventure o t'a engag la grandeur de ton courage soit
plus tt acheve. On en verra la fin, quand le terrible lion de la
Manche et la blanche colombe du Toboso reposeront dans le mme nid,
aprs avoir humili leurs fronts superbes sous le joug d'un doux hymne
d'o sortiront un jour de vaillants lionceaux qui porteront leurs
griffes errantes sur les traces de leur inimitable pre. Et toi,  le
plus discret et le plus obissant cuyer qui ait jamais ceint l'pe et
port barbe au menton, ne te laisse pas troubler en voyant ainsi enlever
sous tes yeux la fleur de la chevalerie errante. Bientt, toi-mme, s'il
plat au grand rgulateur des mondes, tu te verras lev  une telle
hauteur que tu ne pourras plus te reconnatre; ainsi seront accomplies
les promesses de ton bon seigneur. Je viens encore te dire, au nom de la
sage Mentironiane, que tes travaux ne demeureront pas sans rcompense,
et que tu verras en son temps s'abattre sur toi une fertile rose de
gages et de salaires. Va, divin cuyer, va sur les traces de ce
valeureux et enchant chevalier, car il t'est command de le suivre
jusqu'au terme fix par votre commune destine; et comme il ne m'est pas
permis de t'en dire davantage, je te fais mes adieux, et m'en retourne
o seul je sais.

A la fin de la prdiction, le barbier renfora sa voix, puis la baissa
peu  peu avec une inflexion si touchante, que ceux mme qui savaient la
supercherie furent sur le point de prendre au srieux ce qu'ils venaient
d'entendre.

Don Quichotte se sentit consol par les promesses de l'oracle, car il en
dmla le sens et la porte et comprit fort bien qu'on lui faisait
esprer de se voir un jour uni par les liens sacrs d'un lgitime
mariage avec sa chre Dulcine du Toboso, dont le sein fcond mettrait
au monde les lionceaux, ses fils, pour l'ternelle gloire de la Manche.
Ajoutant donc  ces promesses une foi gale  celle qu'il avait pour les
livres de chevalerie, il rpondit en poussant un grand soupir:

O toi, qui que tu sois, qui m'annonces de si heureux vnements, conjure
de ma part, je t'en supplie, le sage enchanteur qui prend soin de mes
affaires de ne pas me laisser mourir dans cette prison o l'on m'emmne,
avant d'avoir vu l'entier accomplissement des incomparables promesses
que tu m'annonces. Pourvu qu'elles viennent  se raliser, je ferai
gloire des peines de ma captivit; et loin de regarder comme un rude
champ de bataille le lit troit et dur sur lequel je suis tendu en ce
moment, je le tiendrai pour une molle et dlicieuse couche nuptiale.
Quant  la consolation que doit m'offrir la compagnie de Sancho Panza,
mon cuyer, j'ai trop de confiance dans sa loyaut et son affection pour
craindre qu'il m'abandonne en la bonne ou en la mauvaise fortune; et
s'il arrivait, par la faute de son toile ou de la mienne, que je ne
pusse lui donner l'le que je lui ai promise ou quelque chose
d'quivalent, il est du moins assur de ses gages, car j'ai eu soin de
dclarer par mon testament le ddommagement que je lui destine,
ddommagement, il est vrai, fort au-dessous de ses services et de mes
bonnes intentions  son gard, mais enfin le seul que me permettent mes
faibles moyens.

A ces mots, Sancho Panza, tout attendri, fit un profond salut et baisa
les deux mains de son matre, car lui en baiser une seulement n'tait
pas possible, puisqu'elles taient attaches ensemble; aussitt les
fantmes, enlevant la cage, la placrent sur la charrette.




CHAPITRE XLVII

QUI CONTIENT DIVERSES CHOSES


Lorsque don Quichotte se vit hiss sur la charrette: Certes, dit-il,
j'ai lu bien des histoires de chevaliers errants, mais de ma vie je
n'ai lu, ni vu, ni entendu dire, qu'on emment de la sorte les
chevaliers enchants, surtout avec la lenteur particulire  ces lourds
et paresseux animaux. En effet, c'est toujours par les airs, et avec une
rapidit excessive qu'on a coutume de les enlever, soit enferms dans un
pais nuage, soit sur un char de feu, soit enfin monts sur quelque
hippogriffe; mais tre emmen dans une charrette trane par des boeufs,
vive Dieu! j'en mourrai de honte. Aprs tout, peut-tre, les enchanteurs
de nos jours procdent-ils autrement que ceux des temps passs.
Peut-tre aussi tant nouveau chevalier dans le monde, et le premier qui
ait ressuscit l'exercice oubli de la chevalerie errante, aura-t-on
invent, pour moi, de nouveaux genres d'enchantements et de nouvelles
manires de faire voyager les enchants. Dis-moi, que t'en semble, ami
Sancho?

Je ne sais trop, seigneur, ce qu'il m'en semble, rpondit Sancho, car je
n'ai pas autant lu que Votre Grce dans les critures errantes, mais
pourtant j'oserais affirmer que ces visions qui nous entourent ne sont
pas trs-catholiques.

Catholiques! s'cria don Quichotte; h, bon Dieu! comment seraient-elles
catholiques, puisque ce sont autant de dmons qui ont pris des figures
fantastiques pour venir me mettre en cet tat? Si tu veux t'en assurer
par toi-mme, touche-les, mon ami, et tu verras que ce sont de purs
esprits qui n'ont d'un corps solide que l'apparence.

Pardieu, seigneur, repartit Sancho, je les ai dj assez manis, 
telles enseignes que le diable qui se donne l tant de peine est bien en
chair et en os, et je ne pense pas que cet autre se nourrisse de vent.
Il a de plus une proprit trs-diffrente de celle qu'on attribue aux
dmons, qui est de sentir toujours le soufre, car lui, il sent l'ambre 
une demi-lieue de distance.

Sancho dsignait par l don Fernand, qui, en qualit de grand seigneur,
portait toujours sur lui des parfums.

Ne t'en tonne point, ami Sancho, repartit don Quichotte, les diables en
savent plus long que tu ne penses; et bien qu'ils portent avec eux des
odeurs, ils ne peuvent rien sentir, tant de purs esprits; ou s'ils
sentent quelque chose, ce ne peut tre qu'une odeur ftide et
dtestable. La raison en est simple, quelque part qu'ils aillent, ils
tranent aprs eux leur enfer; et comme la bonne odeur est une chose qui
rjouit les sens, il est impossible qu'ils sentent jamais bon. Quand
donc tu t'imagines que ce dmon sent l'ambre, ou tu te trompes, ou il
veut te tromper, afin de t'empcher de reconnatre qui il est.

Pendant cet entretien du matre et du valet, don Fernand et Cardenio,
craignant que don Quichotte ne vnt  dcouvrir la supercherie,
dcidrent, afin de prvenir ce contre-temps, de partir sur l'heure; en
consquence, ils ordonnrent  l'htelier de seller Rossinante et de
bter le grison, en mme temps que le cur faisait prix avec les archers
pour accompagner jusqu' son village le chevalier enchant. Cardenio
attacha le plat  barbe et la rondache  l'aron de la selle de
Rossinante, puis le donna  mener  Sancho, qu'il fit monter sur son
ne, et prendre les devants, pendant que deux archers, arms de leurs
arquebuses, marchaient de chaque ct de la charrette. Mais avant que
les boeufs commenassent  tirer, l'htesse sortit du logis avec sa
fille et Maritorne, pour prendre cong de don Quichotte, dont elles
feignaient de pleurer amrement la disgrce.

Ne pleurez point, mes excellentes dames, leur dit notre hros; ces
malheurs sont attachs  la profession que j'exerce, et sans eux je ne
me croirais pas un vritable chevalier errant, car rien de semblable
n'arrive aux chevaliers de peu de renom, qu'on laisse toujours dans
l'obscurit o ils s'ensevelissent d'eux-mmes. Ces malheurs, n'en
doutez pas, sont le lot des plus renomms, de ceux enfin dont la
vaillance et la vertu excitent la jalousie des chevaliers leurs
confrres qui, dsesprant de pouvoir galer leur mrite, trament
lchement leur ruine; mais la vrit est d'elle-mme si puissante, qu'en
dpit de la magie invente par Zoroastre, elle sortira victorieuse de
tous ces prils, surmontera tous ces obstacles, et rpandra dans le
monde un clat non moins vif que celui dont le soleil illumine les
cieux. Pardonnez-moi, mes bonnes dames, si je vous ai caus quelque
dplaisir: croyez bien que ce fut malgr moi, car volontairement et en
connaissance de cause jamais je n'offenserai personne. Priez Dieu qu'il
me tire de cette prison o me retient quelque malintentionn enchanteur:
et si un jour je deviens libre, je veux rappeler  ma mmoire, o elles
sont du reste profondment graves, les courtoisies que j'ai reues dans
votre chteau, pour vous en tmoigner ma gratitude par toutes sortes de
bons offices.

Pendant que notre chevalier faisait ses adieux aux dames du chteau, le
cur et le barbier prenaient cong de don Fernand et de ses compagnons,
ainsi que du captif, de l'auditeur et des autres dames, principalement
de Dorothe et de Luscinde. Tous s'embrassrent en se promettant de se
donner de leurs nouvelles. Don Fernand indiqua au cur une voie sre
pour l'informer de ce que deviendrait don Quichotte, affirmant qu'il ne
saurait lui faire un plus grand plaisir; de son ct, il s'engagea  lui
mander tout ce qu'il croyait pouvoir l'intresser, tel que son mariage
avec Dorothe, la solennit du baptme de Zorade, le succs des amours
de don Luis et de la belle Claire. Les compliments termins, on
s'embrassa de nouveau, en se ritrant les offres de service.

Sur le point de se sparer, l'htelier s'approcha du cur et lui remit
quelques papiers qu'il avait trouvs dans la mme valise o tait
l'histoire du Curieux malavis, dsirant, disait-il, lui en faire
prsent, puisqu'il n'avait point de nouvelles du matre de cette
valise. Le cur le remercia, et prenant le manuscrit, il lut au titre:
_Histoire de Rinconette et de Cortadillo_[55]. Puisqu'elle est du mme
auteur, pensa-t-il, cette histoire ne doit pas tre moins intressante
que celle du Curieux malavis.

  [55] Cette nouvelle est de Cervantes lui-mme. Elle fut publie, pour
  la premire fois, dans le recueil de ses nouvelles, 1613. Elles
  taient divises en (_jocosas_) badines et (_serias_) srieuses.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Il ne manqua pas de croire que c'taient des fantmes et qu'il tait
enchant (p. 254).]

L-dessus, le cortge se mit en route dans l'ordre suivant: d'abord, le
char  boeufs, accompagn, comme je l'ai dj dit, par deux archers
marchant de chaque ct arms de leurs arquebuses; Sancho suivait, mont
sur son ne et tirant Rossinante par la bride; puis enfin le cur et le
barbier, sur leurs mules et le masque sur le visage pour n'tre pas
reconnus. Cette illustre troupe marchait d'un pas grave et majestueux,
s'accommodant  la lenteur de l'attelage. Quant  don Quichotte, il
tait assis, appuy contre les barreaux de sa cage, les mains attaches
et les jambes tendues, immobile et silencieux comme une statue de
pierre. On fit dans cet ordre environ deux lieues, jusqu' ce qu'on ft
arriv dans un vallon o le conducteur demanda  faire patre ses
boeufs; aprs en avoir parl au cur, le barbier conseilla d'aller un
peu plus loin, parce que derrire un coteau qu'ils voyaient devant eux
se trouvait, disait-il, une valle o il y avait beaucoup plus d'herbe,
et de la meilleure.

Ils continurent donc leur chemin, mais le cur ayant tourn la tte,
vit venir six ou sept hommes, monts sur de puissantes mules, qui les
eurent bientt rejoints, car ils allaient le train de gens presss
d'arriver  l'htellerie, encore loigne d'une bonne lieue, pour y
passer la grande chaleur du jour. Ils se salurent les uns les autres,
et un des voyageurs, qui tait chanoine de Tolde et paraissait chef de
la troupe, voyant cette procession si bien ordonne et un homme renferm
dans une cage, ne put s'empcher de demander ce que cela signifiait et
pourquoi on menait ainsi ce malheureux, pensant bien toutefois,  la vue
des archers, que c'tait quelque fameux brigand dont le chtiment
appartenait  la Sainte-Hermandad.

L'archer  qui le chanoine avait adress la parole rpondit: Seigneur,
c'est  ce gentilhomme  vous apprendre lui-mme pourquoi on le conduit
de la sorte, car nous n'en savons rien.

Don Quichotte avait tout entendu: Est-ce que par hasard, dit-il, Vos
Grces seraient instruites et verses dans ce qu'on appelle la
chevalerie errante? En ce cas, je ne ferai pas de difficults pour vous
apprendre mes infortunes; sinon, il est inutile que je me fatigue  vous
les raconter.

Frre, rpondit le chanoine, je connais bien mieux les livres de
chevalerie que les lments de logique du docteur Villalpando[56]; ainsi
vous pouvez en toute assurance me confier ce qu'il vous plaira.

  [56] Gaspard de Villalpando est l'auteur d'un livre scolastique fort
  estim de son temps.

Eh bien, seigneur chevalier, rpliqua don Quichotte, apprenez que je
suis retenu dans cette cage par la malice et la jalousie des
enchanteurs, car la vertu est toujours plus vivement perscute par les
mchants qu'elle n'est soutenue par les gens de bien. Je suis chevalier
errant, non de ceux que la renomme ne connat point, ou dont elle
ddaigne de s'occuper, mais de ces chevaliers dont, en dpit de l'envie,
en dpit de tous les mages de la Perse, de tous les brahmanes de l'Inde
et de tous les gymnosophistes de l'thiopie, elle prend soin de graver
le nom et les exploits dans le temple de l'immortalit, pour servir,
dans les sicles  venir, de modle et d'exemple aux chevaliers errants
qui voudront arriver jusqu'au fate de la gloire des armes.

Le cur, qui s'tait approch avec le barbier, ajouta: Le seigneur don
Quichotte a raison; il est enchant sur cette charrette, non par sa
faute et pour ses pchs, mais par la surprise et l'injuste violence de
ceux  qui sa valeur et sa vertu donnent de l'ombrage. Vous avez devant
vous ce chevalier de la Triste-Figure dont vous aurez sans doute entendu
parler et de qui les actions hroques et les exploits inous seront 
jamais gravs sur le marbre et le bronze, quelque effort que fassent
l'envie pour en ternir l'clat, et la malice pour les ensevelir dans
l'oubli.

Lorsque le chanoine entendit celui qui tait libre tenir mme langage
que le prisonnier, il fut sur le point de se signer de surprise, ainsi
que ceux qui l'accompagnaient. En ce moment, Sancho Panza, qui s'tait
approch afin d'entendre la conversation, voulut tout raccommoder, et
prit la parole:

Par ma foi, seigneurs, dit-il, qu'on me sache gr ou non de ce que je
vais dire, peu m'importe, puisque ma conscience m'oblige  parler. La
vrit est que monseigneur don Quichotte n'est pas plus enchant que ma
dfunte mre: il jouit de son bon sens, il boit, il mange, et il fait
ses ncessits comme les autres hommes, enfin tout comme avant d'tre
mis dans cette cage. Cela tant, pourquoi donc veut-on me faire accroire
qu'il est enchant? comme si je ne savais pas que les enchants ne
mangent, ni ne dorment, ni ne parlent; tandis que si une fois mon matre
s'y met, je gage qu'il va jaser plus que trente procureurs. Puis,
regardant le cur, il ajouta: Est-ce que Votre Grce s'imagine que je ne
devine pas o tendent tous ces enchantements? Vous avez beau cacher
votre visage, seigneur licenci, je vous connais comme je connais mon
ne. Au diable soit la rencontre! si Votre Rvrence ne s'tait mise 
la traverse, mon matre serait dj mari avec l'infante de Micomicon,
et moi j'allais obtenir un comt ou une seigneurie, ce qui est la
moindre rcompense que je puisse esprer de la gnrosit de monseigneur
de la Triste-Figure, et de la fidlit de mes services. Je vois 
prsent combien est vrai ce qu'on dit dans mon pays: La roue de la
fortune va plus vite que celle d'un moulin, et ceux qui taient hier sur
le pinacle sont aujourd'hui dans la poussire. J'en suis fch
seulement pour ma femme et mes enfants, qui me verront revenir comme un
simple palefrenier, au lieu de me voir arriver gouverneur ou vice-roi de
quelque le. En attendant, seigneur licenci, prenez garde que Dieu ne
vous demande compte, dans ce monde ou dans l'autre, du tour que l'on
joue  mon matre, et de tout le bien qu'on l'empche de faire en lui
tant les moyens de secourir les affligs, les veuves et les orphelins,
et de chtier les brigands.

Allons! nous y voil, repartit le barbier: comment Sancho, vous tes
aussi de la confrrie de votre matre? Vive Dieu! il me prend envie de
vous enchanter, et de vous mettre en cage avec lui comme membre de la
mme chevalerie. A la malheure, vous vous tes laiss engrosser de ses
promesses, et fourrer dans la cervelle cette le que vous convoitez si
fort.

Je ne suis gros de personne, repartit Sancho, et je ne suis point homme
 me laisser engrosser, ft-ce par un prince. Quoique pauvre, je suis un
vieux chrtien, et je ne dois rien  personne; si je convoite des les,
les autres convoitent bien autre chose, et chacun est fils de ses
oeuvres. Aprs tout, puisque, tant homme, je pourrais devenir pape,
pourquoi pas gouverneur d'les, si mon matre en peut conqurir tant
qu'il ne sache qu'en faire? Prenez garde  ce que vous dites, seigneur
barbier: ce n'est pas tout que de faire des barbes, il faut savoir faire
la diffrence de Pierre  Pierre. Je dis cela parce que nous nous
connaissons, et que ce n'est pas  moi qu'il faut donner de faux ds.
Quant  l'enchantement de mon matre, Dieu sait ce qui en est. Mais
restons-en l, aller plus loin nous ferait trouver pire.

Le barbier ne voulut pas rpliquer, de crainte que Sancho, en parlant
davantage, ne dcouvrt ce que lui et le cur avaient tant d'envie de
cacher. Pour conjurer ce danger le cur avait pris les devants avec le
chanoine et ses gens,  qui il dvoilait le mystre de cet homme encag;
il les informa de la condition du chevalier, de sa vie et de ses moeurs,
racontant succinctement le commencement et la cause de ses rveries
extravagantes, et la suite de ses aventures, jusqu' celle de la cage,
enfin le dessein qu'ils avaient de le ramener chez lui, pour essayer si
sa folie tait susceptible de gurison.

Le chanoine et ses gens coutaient tout surpris l'histoire de don
Quichotte; quand le cur l'eut acheve: Seigneur, lui dit le chanoine,
les livres de chevalerie sont, suivant moi, non-seulement inutiles, mais
encore trs-prjudiciables  un tat; et quoique j'aie commenc la
lecture de presque tous ceux qui sont imprims, je n'ai jamais pu me
rsoudre  en achever un seul, car tous se ressemblent, et il n'y a pas
plus  apprendre dans l'un que dans l'autre. Ces sortes de compositions
rentrent beaucoup dans le genre des anciennes fables milsiennes, contes
bouffons, extravagants, lesquels avaient pour unique objet d'amuser et
non d'instruire, au rebours des apologues, dont le but est de divertir
et d'enseigner tout ensemble. Si rjouir l'esprit est le but qu'on s'est
propos dans les livres de chevalerie, il faut convenir qu'ils sont loin
d'y atteindre, car ils ne sont remplis que d'vnements
invraisemblables, comme si leurs auteurs ignoraient que le mrite d'une
composition rsultant toujours de la beaut de l'ensemble et de
l'harmonie des parties, la difformit et le dsordre ne sauraient jamais
plaire.

En effet, quelle proportion de l'ensemble avec les parties et des
parties avec l'ensemble peut-on trouver dans une composition o un
damoiseau de quinze ans pourfend d'un seul revers un gant d'une taille
norme, comme s'il s'agissait d'un peu de fume? Comment croire qu'un
chevalier triomphe seul, par la force de son bras, d'un million
d'ennemis, et sans qu'il lui en cote une goutte de sang? Que dire de la
facilit avec laquelle une reine, ou l'hritire de quelque grand
empire, confie ses intrts au premier chevalier errant qu'elle
rencontre? Quel est l'esprit assez stupide et d'assez mauvais got pour
se complaire  entendre raconter qu'une grande tour remplie de
chevaliers vogue lgrement sur la mer comme le vaisseau le plus lger
pourrait le faire par un bon vent; que le soir cette tour arrive en
Lombardie, et le lendemain,  la pointe du jour, sur les terres du
Prtre-Jean des Indes, ou en d'autres royaumes que jamais Ptolme ou
Marco Polo n'ont dcrits?

On dit que les auteurs de ces ouvrages, les donnant comme de pure
invention, ddaignent la vraisemblance; parbleu! voil une trange
raison. Pour que la fiction puisse plaire, ne doit-elle pas approcher un
peu de la vrit, et n'est-ce pas une rgle du bon sens que, pour tre
divertissantes, les aventures ne doivent pas sembler impossibles? il
conviendrait, selon moi, que les ouvrages d'imagination fussent composs
de manire  ne pas choquer le sens commun, et qu'aprs avoir tenu
l'esprit en suspens, ils en vinssent  l'mouvoir,  le ravir, et  lui
causer autant de plaisir que d'admiration; ce qui est toute la
perfection d'un livre. Eh bien, quel livre de chevalerie a-t-on jamais
vu dont tous les membres formassent un corps entier, c'est--dire dont
le milieu rpondt au commencement, et la fin au commencement et au
milieu? Loin de l, les auteurs les composent de tant de membres
dpareills, qu'on dirait qu'ils se sont plutt proposs de peindre un
monstre ou une chimre qu'une figure avec ses proportions naturelles.
Outre cela, leur style est rude et grossier, les prouesses qu'ils
racontent sont incroyables, leurs aventures d'amour blessent la pudeur;
ils sont prolixes dans la description des batailles, ignorants en
gographie, et extravagants dans les voyages; finalement dpourvus de
tact, d'art, d'invention, et dignes d'tre chasss de tous les tats
comme gens inutiles et dangereux.

Le cur avait attentivement cout le chanoine, et le trouvait homme de
sens. Il dit qu'il partageait son opinion, et que, par une aversion
particulire qu'il avait toujours eue pour les livres de chevalerie, il
avait fait brler le plus grand nombre de ceux que possdait don
Quichotte. Il raconta de quelle faon il avait instruit leur procs,
ceux qu'il avait condamns au feu, ceux auxquels il avait fait grce,
enfin ce qu'avait pens le chevalier de la perte de sa bibliothque. Ce
rcit divertit beaucoup le chanoine et ceux qui l'accompagnaient.

Nanmoins, seigneur, reprit le chanoine, quelque mal que je pense de ces
livres, ils ont, selon moi, un bon ct, et ce ct le voici: c'est
l'occasion qu'ils offrent  l'intelligence de s'exercer et de se
dployer  l'aise; en effet, la plume peut y courir librement, soit pour
dcrire des temptes, des naufrages, des rencontres, des batailles, soit
pour peindre un grand capitaine avec toutes les qualits qui doivent le
distinguer, telles que la vigilance  prvenir l'ennemi, l'loquence 
persuader les soldats, la prudence dans le conseil. Tantt l'auteur
peindra une lamentable histoire, tantt quelque joyeux vnement; l, il
reprsentera une femme belle et vertueuse; ici, un cavalier vaillant et
libral: d'un ct, un barbare insolent et tmraire; de l'autre, un
prince sage et modr, sans cesse occup du bien de ses sujets, et
toujours prt  rcompenser le zle et la fidlit de ses serviteurs. Il
prtera successivement  ses hros l'adresse et l'loquence d'Ulysse, la
pit d'ne, la vaillance d'Achille, la prudence de Csar, la clmence
d'Auguste, la bonne foi de Trajan, la sagesse de Caton, enfin toutes les
grandes qualits qui peuvent rendre un homme illustre. Si avec cela,
l'ouvrage est crit d'un style pur, facile et agrable; si, au mrite de
l'invention, l'auteur joint l'art de conserver la vraisemblance dans les
vnements, il aura tissu sa toile de fils prcieux et varis, et
compos un tableau qui ne manquera pas de plaire et d'instruire, ce qui
est la fin qu'on doit se proposer en prenant la plume.

[Illustration: On fit dans cet ordre environ deux lieues (p. 257).]




CHAPITRE XLVIII

SUITE DU DISCOURS DU CHANOINE SUR LE SUJET DES LIVRES DE CHEVALERIE


Votre Grce a raison, dit le cur, et ceux qui composent ces sortes
d'ouvrages sont d'autant plus  blmer, qu'ils ngligent les rgles que
vous venez de poser, rgles dont l'observation a rendu si clbres les
deux princes de la posie grecque et latine.

J'ai quelquefois t tent, reprit le chanoine, de composer un livre de
chevalerie d'aprs ces mmes rgles, et j'en avais dj crit une
centaine de pages. Pour prouver si cet essai mritait quelque estime,
je l'ai montr  des personnes qui, quoique gens d'esprit et de science,
aiment passionnment ces sortes d'ouvrages, et  des ignorants qui n'ont
de gots que pour les folies; eh bien, chez les uns comme chez les
autres, j'ai trouv une agrable approbation. Nanmoins j'y ai renonc,
parce que d'abord cela ne me semblait gure convenir  ma profession, et
qu'ensuite les gens ignorants sont beaucoup plus nombreux que les gens
clairs; et, quoiqu'on puisse se consoler d'tre siffl par le grand
nombre des sots, quand on a l'estime de quelques sages, je n'ai pas
voulu me soumettre au jugement de cet aveugle et impertinent vulgaire,
 qui s'adressent principalement de semblables livres.

Mais ce qui m'ta surtout la pense de le terminer, ce fut un
raisonnement que je me fis  propos des comdies qu'on reprsente
aujourd'hui. Si ces comdies, me disais-je, aussi bien celles
d'invention que celles empruntes  l'histoire, sont, de l'aveu de tous,
des ouvrages ridicules, sans nulle dlicatesse, et entirement contre
les rgles, si pourtant le vulgaire ne cesse d'y applaudir, si les
auteurs qui les composent et les acteurs qui les reprsentent prtendent
qu'elles doivent tre ainsi composes, parce que le public les veut
ainsi, tandis que les pices o l'on respecte les rgles de l'art n'ont
pour approbateurs que quelques hommes de got, la mme chose arrivera 
mon livre; et quand je me serai brl les sourcils  force de travail,
je resterai comme ce _tailleur de Campillo_, qui fournissait gratis le
fil et la faon.

Souvent j'ai entrepris de faire comprendre  ces auteurs qu'ils
faisaient fausse route, qu'ils obtiendraient plus de gloire et de profit
en composant des pices rgulires; mais je les ai trouvs si entichs
de leur mthode, qu'il n'y a raisons ni vidence qui puisse les y faire
renoncer. M'adressant un jour  un de ces opinitres: Seigneur, lui
disais-je, ne vous souvient-il point qu'il y a quelques annes on
reprsenta trois comdies d'un pote espagnol qui obtinrent
l'approbation gnrale; et que les comdiens y gagnrent plus qu'ils
n'ont gagn depuis avec trente autres des meilleurs qu'on ait composes?
Je m'en souviens, rpondit-il, vous voulez assurment parler de la
_Isabella_, de la _Philis_ et de la _Alexandra_[57]? Justement,
rpliquai-je. H bien, ces pices ne sont-elles pas selon les rgles? et
pourtant elles ont enlev tous les suffrages. La faute n'en est donc pas
au vulgaire, qu'on laisse se plaire  voir reprsenter des inepties,
mais  ceux qui ne savent lui servir autre chose. Il n'y a rien de tel
dans l'_Ingratitude venge_[58], dans la _Numancia_, dans le _Marchand
amoureux_, et encore moins dans l'_Ennemi favorable_, ni dans beaucoup
d'autres pices qui ont fait la rputation de leurs auteurs, et enrichi
les comdiens qui les ont reprsentes. J'ajoutai encore bien des
raisons qui confondirent mon homme, mais sans le faire changer
d'opinion.

  [57] Ces trois pices sont de Lupercio Leonardo de Argensola.

  [58] L'_Ingratitude venge_ est de Lope de Vega; _Numancia_, de
  Cervantes lui-mme; le _Marchand amoureux_, de Gaspard de Aguilar, et
  l'_Ennemi favorable_, de Francisco Tarraga.

Seigneur chanoine, rpondit le cur, vous venez de toucher l un sujet
qui a rveill dans mon esprit une aversion que j'ai toujours eue pour
les comdies de notre temps, aversion au moins gale  celle que
j'prouve pour les livres de chevalerie. Lorsque la comdie, suivant
Cicron, devrait tre l'image de la vie humaine, l'exemple des bonnes
moeurs et le miroir de la vrit, pourquoi, de nos jours, la comdie
n'est-elle que miroir d'extravagances, exemple de sottises, image
d'impudicits? Car quelle plus grande extravagance que de montrer un
enfant qui, dans la premire scne, est au berceau, et dans la seconde a
dj barbe au menton? Quoi de plus ridicule que de nous peindre un
vieillard bravache, un homme poltron dans toute la force de l'ge, un
laquais orateur, un page conseiller, un roi crocheteur, une princesse
laveuse de vaisselle? Que dire de cette confusion des temps et des lieux
dans les pices qu'on reprsente! N'ai-je pas vu une comdie o le
premier acte se passait en Europe, le second en Asie, et le troisime en
Afrique! En vrit, je gage que si l'ouvrage avait eu plus de trois
actes, l'Amrique aurait eu aussi sa part. Si la vraisemblance doit tre
observe dans une pice de thtre, comment peut-on admettre que dans
celle dont l'action est prsente comme contemporaine de Ppin ou de
Charlemagne, le principal personnage soit l'empereur Hraclius, que
l'on fait s'emparer de la terre sainte et entrer dans Jrusalem avec la
croix? exploit qui fut l'oeuvre de Godefroy de Bouillon, spar du hros
byzantin par un si grand nombre d'annes!

Si nous arrivons aux sujets sacrs, que de faux miracles, que de faits
apocryphes! Ne va-t-on pas mme jusqu' introduire le surnaturel dans
les sujets purement profanes? Tel en est presque toujours aujourd'hui le
dnoment, et cela sans autre motif que celui-ci: le vulgaire se laisse
facilement toucher par ces scnes extraordinaires et en aime la
reprsentation; ce qui est un oubli complet de la vrit, et la honte
des crivains espagnols, que les trangers, observateurs fidles des
rgles du thtre, regardent comme des barbares dpourvus de got et de
sens. C'est un grand tort de prtendre que les spectacles publics tant
faits pour amuser le peuple et le dtourner des vices qu'engendre
l'oisivet, on obtient ce rsultat par une mauvaise comdie aussi bien
que par une bonne, et qu'il est fort inutile de s'assujettir  des
rgles qui fatiguent l'esprit et consument le temps; car bien
certainement le spectateur serait plus satisfait d'une pice  la fois
rgulire et embellie de tous les ornements de l'art, une action bien
reprsente ne manquant jamais d'intresser le spectateur, et d'mouvoir
l'esprit mme le plus grossier.

Aprs tout, peut-tre ne faut-il pas s'en prendre tout  fait aux
auteurs des dfauts de leurs ouvrages: la plupart les connaissent, et
certains parmi eux ne manquent ni d'intelligence ni de got, mais ils ne
travaillent pas pour la gloire, et les pices de thtre sont devenues
une marchandise que les comdiens refuseraient si elles n'taient pas
conues selon leur fantaisie: si bien que l'auteur est forc de
s'accommoder  la volont de celui qui doit payer son ouvrage, et de le
livrer tel qu'on lui a command. N'avons-nous pas vu un des plus beaux
et des plus rares esprits de ce royaume[59], pour complaire aux
comdiens, ngliger de mettre la dernire main  ses ouvrages et de les
rendre excellents, comme il pouvait le faire? D'autres, enfin, n'ont-ils
pas crit avec si peu de mesure, qu'aprs une seule reprsentation de
leurs pices, on a vu les acteurs obligs de s'enfuir, dans la crainte
d'tre chtis pour avoir parl contre la conduite du prince, ou contre
l'honneur de sa maison? On obvierait, il me semble,  ces inconvnients,
si, choisissant un homme d'autorit et d'intelligence, on lui donnait la
charge d'examiner ces sortes d'ouvrages, et de n'en permettre
l'impression et le dbit qu'aprs avoir t revtus de son approbation.
Ce serait un remde contre la licence qui rgne au thtre: la crainte
d'un examen svre forcerait les auteurs  montrer plus de retenue; on
ne verrait que de bons ouvrages, crits avec la perfection dont vous
venez de nous tracer les rgles; enfin le public aurait l un
passe-temps utile et agrable, car l'arc ne peut toujours tre tendu, et
l'humaine faiblesse a besoin de se reposer dans d'honntes rcrations.

  [59] Lope de Vega. Il a compos prs de dix-huit cents pices de
  thtre.

La conversation en tait l, quand le barbier s'approcha et dit au cur:
Seigneur, voici l'endroit o j'ai pens que nous pourrions plus
commodment faire la sieste, et o les boeufs trouveront une herbe
frache et abondante.

C'est aussi ce qu'il me semble, rpondit le cur; et il demanda au
chanoine quels taient ses projets.

Le chanoine rpondit qu'il serait bien aise de rester avec eux pour
jouir de la beaut du vallon qui s'offrait  leur vue, pour profiter de
la conversation du cur, qui l'intressait vivement, enfin pour
apprendre plus en dtail l'histoire et les prouesses de don Quichotte.
Afin de pouvoir se reposer en cet endroit l'aprs-dne, il commanda 
un de ses gens d'aller  l'htellerie voisine chercher de quoi manger;
et comme on lui rpondit que le mulet de bagage, bien pourvu de vivres,
devait tre arriv, il se contenta d'envoyer son quipage 
l'htellerie, ordonnant d'amener le mulet porteur des provisions.

Pendant que cet ordre s'excutait, Sancho, voyant qu'il pouvait enfin
parler  son matre sans la continuelle prsence du cur et du barbier,
s'approcha de la cage et lui dit: Seigneur, pour la dcharge de ma
conscience, je veux vous dire ce qui se passe au sujet de votre
enchantement. Ces deux hommes qui vous accompagnent avec le masque sur
le visage sont le cur de notre paroisse et matre Nicolas, le barbier
de notre endroit. Je pense qu'ils ne vous emmnent de la sorte que par
jalousie, et parce que vos exploits leur donnent de l'ombrage; j'en
conclus donc que vous n'tes pas plus enchant que mon ne, mais tout
simplement jou et mystifi. Je n'en veux pour preuve que la rponse 
une question que je vais vous adresser: si elle est telle qu'elle doit
tre et qu'elle sera, j'en suis certain, je vous ferai toucher du doigt
la ruse, et alors vous avouerez qu'au lieu d'tre enchant, vous n'avez
que la cervelle  l'envers.

Demande ce que tu voudras, mon fils, rpondit don Quichotte, je te
donnerai satisfaction. Quant  l'opinion que tu as que ces deux hommes
qui vont et viennent autour de nous sont le cur et le barbier de notre
village, il peut se faire qu'ils te paraissent tels; mais qu'ils le
soient effectivement, n'en crois rien, je te prie. S'ils te semblent ce
que tu dis, sois sr que les enchanteurs, auxquels il est facile de se
transformer  volont, ont pris leur ressemblance, afin de t'abuser et
de te jeter dans un labyrinthe de doutes et d'incertitudes dont tu ne
sortirais pas quand tu aurais en main le fil de Thse, et aussi pour me
troubler l'esprit, afin que je ne puisse pas deviner qui me joue ce
mauvais tour. Car, enfin, d'un ct tu me dis que ce sont l le cur et
le barbier de notre village; d'un autre ct, je me vois enferm dans
une cage, pendant que je suis certain qu'aucune puissance humaine ne
serait capable de m'y retenir; que dois-je en conclure, si ce n'est que
mon enchantement est bien plus fort et d'une tout autre espce que ceux
que j'ai lus dans toutes les histoires de chevaliers errants qui ont
subi le mme sort que moi? Ainsi donc, cesse de croire que ces gens-l
sont ce que tu dis, car ils le sont tout comme je suis turc. Maintenant
adresse-moi telle question que tu voudras; je consens  rpondre jusqu'
demain.

Par Notre-Dame; s'cria Sancho, faut-il que vous ayez la tte assez dure
pour en tre encore  reconnatre que le diable se mle bien moins de
vos affaires que les hommes! Or , je m'en vais vous prouver clair
comme le jour que vous n'tes point enchant: dites-moi, je vous prie,
seigneur... que Dieu vous dlivre du tourment o vous tes, et
puissiez-vous tomber dans les bras de madame Dulcine, au moment o vous
y penserez le moins...

Cesse tes exorcismes, mon fils, reprit don Quichotte: ne t'ai-je pas dit
que je rpondrai ponctuellement  tes questions?

Voil justement ce que je demande, rpliqua Sancho: or , dites-moi,
sans rien ajouter ni rien retrancher, mais franchement et avec vrit,
comme doivent parler tous ceux qui font profession des armes en qualit
de chevaliers errants...

Je te rpte que je ne mentirai en rien, reprit don Quichotte; mais pour
l'amour de Dieu, finis-en, tu me fais mourir d'impatience avec tes
prambules.

Je n'en voulais pas davantage, dit Sancho; et je me crois assur de la
bont et de la franchise de mon matre. Ds lors, comme cela vient fort
 propos, je lui ferai une question: voyons, rpondez, seigneur, depuis
que Votre Grce est enchante dans cette cage, a-t-elle eu par hasard
envie de faire, comme on dit, le petit ou le gros?

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Sancho, voyant qu'il pouvait enfin parler  son matre, s'approcha de la
cage (p. 264).]

Mon ami, je ne te comprends pas, dit don Quichotte; explique-toi mieux,
si tu veux que je rponde d'une manire nette et prcise.

Vous ne comprenez pas ce que signifie le petit et le gros! repartit
Sancho: vous moquez-vous de moi? mais c'est la premire chose qu'on
apprend  l'cole. Je demande si vous n'avez point eu envie de faire ce
que personne ne peut faire  votre place?

Ah! si, vraiment! je comprends, rpondit don Quichotte, et plus d'une
fois; mme  l'heure o je te parle, je me sens bien press; mets-y
ordre promptement, je te prie; je crains qu'il ne soit dj trop tard.




CHAPITRE XLIX

DE L'EXCELLENTE CONVERSATION DE DON QUICHOTTE ET DE SANCHO PANZA.


Par ma foi, vous tes pris, s'cria Sancho, et voil o je voulais en
venir. Or , monseigneur: nierez-vous quand on voit une personne
abattue et languissante, qu'on n'ait l'habitude de se dire: Qu'est-ce
qu'a un tel? il ne mange, ne boit, ni ne dort, et ne sait jamais ce
qu'on lui demande; on dirait qu'il est enchant? Il faut donc conclure
de l que ceux qui ne boivent, ne mangent, ni ne dorment, et ne font
point leurs fonctions naturelles, sont enchants; mais non pas ceux qui
ont l'envie qui vous presse  cette heure, qui boivent quand ils ont
soif, mangent quand ils ont faim, et rpondent  propos.

Tu as raison, Sancho, rpliqua don Quichotte; mais ne t'ai-je pas dit
aussi qu'il y avait plusieurs sortes d'enchantements, que peut-tre la
forme en a chang par la succession des temps, et qu'aujourd'hui c'est
un usage tabli que les enchants fassent tout ce que je fais? Cela
tant, il n'y a rien  objecter; d'ailleurs, je sais et je tiens pour
certain que je suis enchant, ce qui suffit pour mettre ma conscience en
repos: car si j'en doutais un seul instant, je me ferais scrupule de
demeurer ainsi enseveli dans une lche oisivet, pendant que le monde
est rempli d'infortuns qui sans doute ont besoin de mon secours et de
ma protection.

Eh bien, repartit Sancho, que n'essayez-vous, pour en tre plus certain,
de sortir de prison, ce  quoi je vous aiderai, puis de tcher de monter
sur Rossinante, qui me parat aussi enchant que vous, tant il est
triste et mlancolique, et de nous mettre encore une fois  la recherche
des aventures? Si cela ne russit point, nous avons tout le temps de
revenir  la cage, o je promets et je jure, foi de bon et loyal cuyer,
de m'enfermer avec Votre Grce, s'il arrive que vous soyez assez
malheureux et moi assez imbcile pour ne pouvoir venir  bout de ce que
je viens de dire.

Je consens  tout, mon ami, rpondit don Quichotte, et ds que tu verras
l'occasion favorable, tu n'as qu' mettre la main  l'oeuvre; je ferai
tout ce que tu voudras, et me laisserai conduire: mais tu verras, mon
pauvre Sancho, combien est fausse l'opinion que tu te formes de tout
ceci.

Le chevalier errant et le fidle cuyer s'entretinrent de la sorte
jusqu' ce qu'ils fussent arrivs  l'endroit o le cur, le chanoine et
le barbier avaient mis pied  terre en les attendant. Les boeufs furent
dtels pour les laisser patre en libert, et Sancho pria le cur de
permettre que son matre sortt un moment de la cage, parce qu'autrement
elle courait grand risque de ne pas rester aussi propre que l'exigeait
la dignit et la dcence d'un chevalier tel que lui. Le cur comprit
Sancho, et rpondit qu'il y consentirait de bon coeur, sans la crainte
o il tait que don Quichotte, une fois libre, ne vnt  faire des
siennes, et qu'il ne s'en allt si loin qu'on ne le revt plus.

Je rponds de lui, reprit Sancho.

Et moi aussi, ajouta le chanoine, pourvu qu'il nous donne sa foi de
chevalier qu'il ne s'loignera pas sans notre consentement.

J'en fais le serment, dit don Quichotte. D'ailleurs, ajouta-t-il,
l'enchant n'a pas la libert de faire sa volont, puisque l'enchanteur
peut empcher qu'il ne bouge de trois sicles entiers; et que s'il
s'enfuyait, il peut le faire revenir plus vite que le vent: ainsi,
seigneurs, relchez-moi sans crainte; car franchement la chose presse,
et je ne rponds de rien.

Sur sa parole, le chanoine le prit par la main et le tira de sa cage, ce
dont le pauvre homme ressentit une joie extrme. La premire chose qu'il
fit fut de se dtirer deux ou trois fois tout le corps; puis
s'approchant de Rossinante: Miroir et fleur des coursiers errants,
dit-il en lui donnant deux petits coups sur la croupe, j'espre toujours
que, grce  Dieu et  sa sainte Mre, nous nous reverrons bientt dans
l'tat que nous souhaitons l'un et l'autre; toi sous ton cher matre, et
moi sur tes reins vigoureux, exerant ensemble la profession pour
laquelle Dieu nous a mis en ce monde.

Aprs avoir ainsi parl, notre chevalier se retira  l'cart avec
Sancho, et revint peu aprs, fort soulag, et trs-impatient de voir
l'effet des promesses de son cuyer.

Le chanoine ne pouvait se lasser de considrer notre hros: il observait
jusqu' ses moindres mouvements, tonn de cette trange folie qui lui
laissait l'esprit libre sur toutes sortes de sujets, et l'altrait si
fort quand il s'agissait de chevalerie. Le malheur de ce pauvre
gentilhomme lui fit compassion, et il voulut essayer de le gurir par le
raisonnement. Toute la compagnie s'tant donc assise sur l'herbe, en
attendant les provisions, il parla ainsi  don Quichotte:

Est-il possible, seigneur, que cette fade et impertinente lecture des
romans de chevalerie ait troubl votre esprit au point de vous persuader
que vous tes enchant? comment peut-il se trouver au monde un homme
assez simple pour s'imaginer que ces Amadis, ces empereurs de
Trbizonde, ces Flix Mars d'Icarnie, tous ces monstres et tous ces
gants, ces enchantements, ces querelles, ces dfis, ces combats, en un
mot tout ce fatras d'extravagances dont parlent les livres de chevalerie
aient jamais exist? Pour moi, je l'avoue, quand je les lis sans faire
rflexion qu'ils sont pleins de mensonges, ils ne laissent pas de me
donner quelque plaisir; mais lorsque je viens  ne les plus considrer
que comme un tissu de fables sans vraisemblance, je les jetterais de bon
coeur au feu, comme des impostures qui abusent de la crdulit publique,
et portent le trouble et le dsordre dans les meilleurs esprits, tels
enfin que le vtre, au point qu'on est oblig de vous mettre en cage, et
de vous conduire dans un char  boeufs, comme un lion ou un tigre
promen de ville en ville.

Allons, seigneur don Quichotte, rappelez votre raison et servez-vous de
ce discernement admirable que le ciel vous a donn, afin de choisir des
lectures plus profitables  votre esprit; et si, aprs tout, par
inclination naturelle, vous prouvez un grand plaisir  lire les
exploits guerriers et les actions prodigieuses, adressez-vous 
l'histoire, et l vous trouverez des miracles de valeur qui
non-seulement ne le cderont en rien  la fable, mais qui surpassent
encore tout ce que l'imagination peut enfanter. Si vous voulez des
grands hommes, la Grce n'a-t-elle pas son Alexandre, Rome son Csar,
Carthage son Annibal, la Lusitanie son Viriate? N'avons-nous pas, dans
la Castille, Fernando Gonzals, le Cid dans Valence, don Diego Garcia de
Pareds dans l'Estramadure, don Garcy Pers de Vargas dans Xers, don
Garcilasso dans Tolde, et don Manuel Ponce de Lon dans Sville, tous
modles d'une vertu hroque, dont les prouesses intressent le lecteur,
et lui donnent de grands exemples  suivre? Voil, seigneur don
Quichotte, une lecture digne d'occuper votre esprit; l vous apprendrez
le mtier de la guerre, et comment doit se conduire un grand capitaine;
l, enfin, vous verrez des prodiges de valeur, qui, tout en restant dans
les limites de la vrit, surpassent de beaucoup les actions ordinaires.

Don Quichotte coutait avec une extrme attention le discours du
chanoine; aprs l'avoir considr quelque temps en silence, il rpondit:
Si je ne me trompe, seigneur, cette longue harangue tend  me persuader
qu'il n'a jamais exist de chevaliers errants; que les livres de
chevalerie sont faux, menteurs, inutiles et pernicieux  l'tat; que
j'ai mal fait de les lire, fort mal fait d'y ajouter foi, et plus mal
fait encore de les prendre pour modles dans la profession que j'exerce;
en un mot, qu'il n'y a jamais eu d'Amadis de Gaule, ni de Roger de
Grce, ni cette foule de chevaliers dont nous possdons les histoires.

C'est la pure vrit, rpondit le chanoine.

Vous avez ajout, continua don Quichotte, que ces livres m'ont port un
grand prjudice, puisqu'ils m'ont troubl le jugement, et qu'ils sont
cause qu'on m'a mis dans cette cage; enfin vous m'avez conseill de
changer de lecture et de choisir des livres srieux, qui soient en mme
temps utiles et agrables.

Tout cela est vrai au pied de la lettre, rpondit le chanoine.

Eh bien, reprit don Quichotte, toute rflexion faite, je trouve que
c'est vous qui tes enchant et sans jugement, puisque vous osez
profrer de pareils blasphmes contre une chose si gnralement reue,
et tellement admise pour vritable, que celui qui la nie, comme le fait
Votre Grce, mrite le mme chtiment que vous infligez  ces livres
dont la lecture vous rvolte; car enfin prtendre qu'il n'y a jamais eu
d'Amadis ni aucun de ces chevaliers errants dont les livres font
mention, autant vaut soutenir que le soleil n'claire point, ou que la
terre n'est pas ronde.

Ainsi, selon vous, ce serait autant de faussets, poursuivit notre
hros, que l'histoire de l'infante Floride avec Guy de Bourgogne, et
cette aventure de Fier--Bras au pont de Mantible, aventure qui se passa
du temps de Charlemagne. Mais si vous traitez cela de mensonges, il doit
en tre de mme d'Hector, d'Achille, de la guerre de Troie, des douze
pairs de France, de cet Artus, roi d'Angleterre, qui existe encore
aujourd'hui sous la forme d'un corbeau, et qu' toute heure on s'attend
 voir reparatre dans son royaume. Que ne dites-vous que l'histoire de
Gurin Mesquin et de la dame de Saint-Grial, que les amours de don
Tristan et de la reine Iseult sont fausses galement; que celles de la
belle Genevive et de Lancelot sont apocryphes, quand il y a des gens
qui se souviennent presque d'avoir vu la dugne Quintagnonne, qui eut le
don de se connatre en vins mieux que le meilleur gourmet de la
Grande-Bretagne. Ainsi, moi qui vous parle, je crois entendre encore mon
aeule, du ct paternel, me dire quand elle rencontrait une de ces
vnrables matrones  long voile: Vois-tu, mon fils, en voici une qui
ressemble  la dugne Quintagnonne; d'o j'infre qu'elle devait la
connatre, ou qu'elle avait pour le moins vu son portrait. Il faudrait
donc contester aussi l'histoire de Pierre de Provence et de la belle
Maguelonne, lorsqu'on voit encore aujourd'hui dans le muse royal
militaire la cheville de bois que montait ce chevalier, laquelle
cheville, plus grosse qu'un timon de charrette, est auprs de la selle
de Babiea, le cheval du Cid. De tout cela donc, je dois conclure, qu'il
y a eu douze pairs de France, un Pierre de Provence, un Cid, et d'autres
chevaliers de mme espce, enfin de ceux dont on dit communment qu'ils
vont aux aventures.

Voudrait-on soutenir encore que Juan de Merlo, ce vaillant Portugais,
n'tait pas chevalier errant, qu'il ne se battit pas en Bourgogne contre
le fameux Pierre seigneur de Chargny, et plus tard  Ble avec Henry de
Ramestan, et qu'il ne remporta pas l'honneur de ces deux rencontres? Il
ne manquerait plus que de traiter de contes en l'air les aventures de
Pedro Barba, et celles de Guttiers Quixada (duquel je descends en
droite ligne par les mles), qui se signalrent par la dfaite des fils
du comte de Saint-Pol. Ce sont sans doute aussi des fables que ces
fameuses joutes de Suero de Quinones, ce clbre dfi du pas de
l'Orbigo, celui de Luis de Falces contre don Gonzals de Gusman,
chevalier castillan, et mille autres glorieux faits d'armes des
chevaliers chrtiens,  travers le monde, tous si vritables et si
authentiques, que, je ne crains pas de le rpter, il faut avoir perdu
la raison pour en douter un seul instant.

Le chanoine tait de plus en plus tonn de voir ce mlange confus que
faisait notre hros de la fable et de l'histoire, et de l'admirable
connaissance qu'avait cet homme de tout ce qui a t crit touchant la
chevalerie errante.

Je ne puis nier, seigneur don Quichotte, rpliqua-t-il, qu'il n'y ait
quelque chose de vrai dans ce que vous venez de dire, et
particulirement dans ce qui concerne les chevaliers errants d'Espagne;
je vous accorde aussi qu'il y a eu douze pairs de France, mais je ne
saurais ajouter foi  tout ce qu'en a crit le bon archevque Turpin. Il
est vrai que des chevaliers choisis par les rois de France reurent le
nom de pairs, parce qu'ils avaient tous le mme rang et qu'ils taient
gaux en naissance et en valeur: c'tait un ordre  peu prs comme
l'ordre de Saint-Jacques ou celui de Calatrava en Espagne, dont chacun
des membres est rput vaillant et d'illustre origine, et de mme que
nous disons chevalier de Saint-Jean ou d'Alcantara, on disait alors un
des douze pairs, parce qu'ils n'taient que douze. Pour ce qui est de
l'existence du Cid, je n'en doute pas plus que de celle de Bernard de
Carpio; mais qu'ils aient fait tout ce qu'on en raconte, c'est autre
chose. Quant  la cheville du cheval de Pierre de Provence, que vous
dites se trouver  ct de la selle de Babiea dans le muse royal, je
confesse  cet gard mon ignorance ou la faiblesse de ma vue, car je
n'ai jamais remarqu cette cheville, ce qui me surprend, d'aprs le
volume que vous dites, quoique j'aie bien vu la selle.

[Illustration: Notre chevalier se retira  l'cart avec Sancho
(p. 267).]

Elle y est pourtant, rpliqua don Quichotte, et la preuve, c'est qu'on
l'a mise dans un fourreau de cuir pour la conserver.

D'accord, repartit le chanoine, mais je ne me souviens pas de l'avoir
vue; d'ailleurs, quand je vous accorderais qu'elle y ft, cela ne
suffirait pas pour me faire ajouter foi aux histoires de tous ces Amadis
et de ce nombre infini de chevaliers. C'est vraiment chose tonnante,
qu'un galant homme tel que vous, dou d'un si bon entendement, ait pu
prendre toutes ces extravagances pour autant de vrits incontestables.




CHAPITRE L

DE L'AGRABLE DISPUTE DU CHANOINE ET DE DON QUICHOTTE


Sur ma foi! voil qui est plaisant! s'cria don Quichotte; comment des
livres imprims avec privilge du roi et approbation des examinateurs,
accueillis de tout le monde, des gens de qualit et du peuple, des
savants et des ignorants, comment de tels livres ne seraient que
rveries et mensonges, quand la vrit y est partout si claire et si
nue, et toutes les circonstances si bien prcises, qu'on y trouve le
lieu de naissance et l'ge des chevaliers, les noms de leurs pres et
mres, leurs exploits, les lieux o ils les ont accomplis; et tout cela
de point en point, jour par jour, avec la plus scrupuleuse exactitude!
Pour l'amour de Dieu, seigneur, n'ouvrez jamais la bouche, plutt que de
prononcer un tel blasphme, et, croyez que je vous conseille en ami:
sinon, lisez ces livres; et vous verrez quel plaisir vous en donnera la
lecture. Dites-moi un peu, je vous prie, n'auriez-vous pas un bonheur
extrme,  l'instant o je vous parle, s'il s'offrait soudain devant
vous un lac de poix bouillante, rempli de serpents, de lzards et de
couleuvres, et que, du milieu de ses ondes paisses et fumantes, une
voix lamentable s'levt, en vous disant:

O toi, chevalier, qui que tu sois, qui es  regarder ce lac
pouvantable, si tu veux possder le trsor cach sous ses eaux, eh
bien, montre la grandeur de ton courage en te plongeant au milieu de ces
ondes enflammes; autrement tu es indigne de contempler les
incomparables merveilles qu'enferment les sept chteaux des sept fes,
qui gisent sous sa noire paisseur!

A peine la voix a-t-elle cess de se faire entendre, que le chevalier,
sans considrer le pril auquel il s'expose, se recommande  Dieu et 
sa dame, s'lance dans ce lac bouillonnant, puis quand on le croit
perdu, et que lui-mme ne sait plus ce qu'il va devenir; le voil qui se
retrouve dans une merveilleuse campagne,  laquelle les Champs-lyses
eux-mmes n'ont rien de comparable. L, le ciel lui semble plus pur et
plus serein, et le soleil brille d'une lumire nouvelle; bientt une
agrable fort se prsente  sa vue, et pendant qu'une foule d'arbres
diffrents et toujours verts rjouit ses yeux, un nombre infini de
petits oiseaux nuancs de mille couleurs voltigent de branches en
branches, et charment son oreille par leur doux gazouillement; sans
compter que non loin de l, un ruisseau roule en serpentant des flots
argents sur un sable d'or. Le chevalier aperoit ensuite une lgante
fontaine forme de jaspe aux mille couleurs et de marbre poli; plus loin
il en voit une autre, dispose d'une faon rustique, o les fins
coquillages de la moule et les tortueuses maisons de l'escargot, rangs
dans un aimable dsordre et mls de brillants morceaux de cristal,
forment un ouvrage vari, o l'art imitant la nature, rivalise avec elle
et semble mme la vaincre cette fois.

Soudain le chevalier voit s'lever un palais, dont les murailles sont
d'or massif, les crneaux de diamants, les portes de hyacinthes et
finalement d'une si admirable architecture que les rubis, les
escarboucles, les perles et les meraudes en composent la moindre
matire. Tout  coup par une des portes du chteau sort une foule de
jeunes damoiselles, dans un costume si riche et si galant, que je n'en
finirais jamais si j'entreprenais de vous le dpeindre. Celle qui
parat tre la matresse de ce lieu enchanteur prend alors par la main
le preux aventurier, et, sans lui adresser une seule parole, elle le
conduit dans ce riche palais, o aprs l'avoir fait dshabiller par ses
compagnes, il est plong dans un bain d'eaux dlicieuses, o on le
frotte de diverses essences; au sortir du bain, on lui passe une chemise
de lin toute parfume; aprs quoi on lui jette sur les paules un
magnifique manteau dont le prix gale pour le moins une ville entire,
si ce n'est mme davantage.

Mais ce n'est pas tout: on l'introduit dans une salle dont l'ameublement
surpasse tout ce qu'on peut imaginer; l, le chevalier trouve la table
toute dresse; on lui donne  laver ses mains dans un bassin d'or
cisel, enrichi de diamants, avec une eau toute distille d'ambre et de
fleurs les plus odorantes; puis on le fait asseoir dans une chaise
d'ivoire, et alors les damoiselles le servent  l'envi en observant un
profond silence. Que dire du nombre et de la dlicatesse des mets qui
lui sont prsents? comment exprimer l'excellence de la musique qu'on
lui donne pendant le repas, sans qu'il voie ni ceux qui chantent, ni
ceux qui jouent des instruments? Le festin achev, pendant que,
mollement enfonc dans son fauteuil, le chevalier est peut-tre  se
curer les dents, entre  l'improviste une damoiselle incomparablement
plus belle que toutes les autres; elle va s'asseoir auprs de lui, lui
dit ce que c'est que ce chteau, lui apprend qu'elle y est enchante, et
lui raconte mille autres choses qui ravissent le chevalier et causeront
l'admiration de tous ceux qui liront cette histoire. Mais il est inutile
de m'tendre davantage sur ce sujet; en voil plus qu'il n'en faut, ce
me semble, pour prouver qu'on ne saurait rencontrer un tableau plus
dlicieux. Croyez-moi, seigneur, lisez ces livres, et vous verrez comme
ils savent insensiblement charmer la mlancolie et faire natre la joie
dans le coeur; je dirai plus: si, par hasard vous aviez un mauvais
naturel, ils sont capables de le corriger, et de vous inspirer de
meilleures inclinations.

Pour moi, depuis que je suis chevalier errant, je puis dire que je me
sens plein de vaillance, affable, complaisant, gnreux, hardi, patient,
infatigable; enfin prt  supporter avec un surcrot de vigueur d'esprit
et de corps les rudes travaux, la captivit et les enchantements. Tout
enferm que je suis  cette heure dans une cage comme un fou, je ne
dsespre pas de me voir, sous trs-peu de jours, par la force de mon
bras et la faveur du ciel, souverain de quelque grand empire, ce qui me
permettra de faire clater la libralit et la reconnaissance que je
porte au fond de mon coeur. Mais en et-il le plus vif dsir, le pauvre
n'a pas le pouvoir d'tre libral, car la gratitude, qui ne gt que dans
le dsir est une vertu morte, comme la foi sans les oeuvres: voil
pourquoi je voudrais que la fortune m'offrt bientt l'occasion de me
faire empereur, afin de pouvoir faire clater mes bons sentiments en
enrichissant mes amis,  commencer par ce fidle cuyer ici prsent, qui
est le meilleur des hommes. Je serais fort aise de lui donner un comt,
que du reste je lui promets depuis longtemps, quoique,  vrai dire, je
me dfie un peu de sa capacit pour le bien gouverner.

Seigneur, repartit Sancho, travaillez seulement  me donner ce comt,
que vous me faites tant attendre: et je le gouvernerai bien, je vous en
rponds. D'ailleurs, si je n'en puis venir  bout, j'ai entendu dire
qu'il y a des gens qui prennent  ferme les terres des seigneurs et les
font valoir  leur place, tandis que les matres se donnent du bon temps
et mangent gaiement leur revenu. Par ma foi, j'en ferais bien autant, et
cela ne me parat pas si difficile. Oh! que je ne m'amuserai point 
marchander! je vous mettrai prestement le fermier en fonctions, et je
mangerai mes rentes comme un prince: aprs cela, qu'on en fasse des
choux ou des raves, du diable si je m'en soucie!

Ce ne sont pas l de mauvaises philosophies, comme vous le prtendez,
Sancho, rpliqua le chanoine; mais il y a bien quelque chose  dire au
sujet de ce comt.

Je n'entends rien  vos philosophies, rpondit Sancho; qu'on commence
par me donner ce comt, et je saurai bien le gouverner. J'ai autant
d'me qu'un autre et autant de corps que celui qui en a le plus,
j'espre donc tre aussi roi dans mon tat que chacun l'est dans le
sien: cela tant, je ferai ce que je voudrai, et faisant ce que je
voudrai, je ferai  ma fantaisie; faisant  ma fantaisie, je serai
content, et quand je serai content, je n'aurai plus rien  dsirer; et
quand je n'aurai plus rien  dsirer, que diable me faudra-t-il de plus?
Ainsi donc, que le comt vienne, et adieu jusqu'au revoir, comme se
disent les aveugles.

Compre Sancho, quant au revenu, dit le chanoine, cela se peut; mais
quant  l'administration de la justice, c'est autre chose: c'est l que
le seigneur doit appliquer tous ses soins; c'est l qu'il montre
l'excellence de son jugement, et surtout son dsir de bien faire, dsir
qui doit tre le principe de ses moindres actions. Car de mme que Dieu
aide et rcompense les bonnes intentions, de mme il renverse les
mauvais desseins.

Je ne sais pas ce qu'il y a  dire au sujet du comt que j'ai promis 
Sancho, dit don Quichotte; mais je me guide sur l'exemple du grand
Amadis, lequel fit son cuyer comte de l'le Ferme; je puis donc sans
scrupule donner un comt  Sancho Panza, qui est assurment un des
meilleurs cuyers qu'ait jamais eu chevalier errant.

Le chanoine tait confondu des extravagances que dbitait don Quichotte:
il admirait cette prsence d'esprit avec laquelle il venait d'improviser
l'aventure du chevalier du Lac, et cette vive impression que les
rveries contenues dans les romans avaient faite dans son imagination.
Il n'tait gure moins tonn de la simplicit de Sancho, qui demandait
un comt avec tant d'empressement, et qui croyait que son matre pouvait
le lui donner comme on donne une simple mtairie. Pendant qu'il
rflchissait l-dessus, ses gens revinrent avec le mulet de bagages, et
ayant jet un tapis sur l'herbe  l'ombre de quelques arbres, on se mit
 manger.

A peine avaient-ils commenc, qu'ils entendirent le son d'une clochette,
et en mme temps ils virent sortir des buissons qui taient l une
chvre noire et blanche, mouchete de taches fauves; derrire elle
courait un berger qui la flattait en son langage pour la faire arrter
ou retourner au troupeau. La fugitive s'en vint tout effarouche se
jeter, comme dans un asile, au milieu des personnes qui mangeaient, et
s'y arrta; alors le chevrier la prenant par les cornes, se mit  lui
dire, comme si elle et t capable de raison: Ah , montagnarde
mouchete, comme vous fuyez! Qu'avez-vous donc, la belle? Qu'est-ce qui
vous fait peur? me le direz-vous, ma fille? A moins qu'en votre qualit
de femelle il vous soit impossible de rester en repos? Revenez, ma mie,
revenez; vous serez plus en sret dans la bergerie, ou parmi vos
compagnes. Vous qui devez les conduire, que deviendront-elles, si vous
vous garez de la sorte?

Ces paroles intressrent le chanoine, qui pria le berger de ne point se
presser de remmener sa chvre. Mon ami, lui dit-il, tant femelle comme
vous dites, il faut la laisser suivre sa volont: vous auriez beau
vouloir l'en empcher, elle n'coutera jamais que sa fantaisie. Prenez
ce morceau, mon camarade, ajouta-t-il, et buvez un coup pour vous
remettre, pendant que votre chvre se reposera.

On lui donna une cuisse de lapin froid, qu'il accepta sans faon, et
aprs avoir bu un coup  la sant de la compagnie: Seigneurs, dit-il,
pour m'avoir entendu parler ainsi  cette bte, ne croyez pas que je
sois un imbcile. Ce que je viens de dire ne vous parat pas
trs-raisonnable; mais tout rustre que je suis, je sais comment il faut
parler aux hommes et aux btes.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Le chevalier se recommande  Dieu et  sa dame, s'lance dans ce lac
bouillonnant (p. 270).]

Je n'en fais aucun doute, dit le cur; car je sais par exprience qu'on
trouve des potes dans les montagnes, et que souvent les cabanes
abritent des philosophes.

Seigneurs, rpliqua le chevrier, il ne laisse pas de s'y trouver
quelquefois des gens qui sont devenus sages  leurs dpens, et si je ne
craignais de vous ennuyer, je vous conterais une petite histoire pour
confirmer ce que le seigneur licenci vient de dire.

Mon ami, reprit don Quichotte, prenant la parole au nom de la compagnie
entire, comme ce que vous avez  nous conter me parat avoir quelque
semblant d'aventure de chevalerie, je vous couterai de bon coeur; tous
ceux qui sont ici feront de mme, j'en suis certain, car ils aiment les
choses curieuses: vous n'avez donc qu' commencer, nous vous donnerons
toute notre attention.

Pour moi, je suis votre serviteur, dit Sancho: ventre affam n'a pas
d'oreilles. Avec votre permission, je m'en vais au bord de ce ruisseau
m'en donner avec ce pt et me farcir la panse pour trois jours. Aussi
bien ai-je entendu dire  mon matre que l'cuyer d'un chevalier errant
ne doit jamais perdre l'occasion de se garnir l'estomac, quand il la
trouve, car il n'a ensuite que trop de loisir pour digrer. En effet, il
lui arrive souvent de s'garer dans une fort dont on ne trouverait pas
le bout en six jours; si donc le pauvre diable n'a pas pris ses
prcautions, et n'a rien dans son bissac, il demeure l comme une momie.
D'ailleurs, cela nous est arriv plus d'une fois.

Tu as peut-tre raison, Sancho, dit don Quichotte; va o tu voudras et
mange  ton aise. Pour moi, j'ai pris ce qu'il me faut, et je n'ai plus
besoin que de donner un peu de nourriture  mon esprit, comme je vais le
faire en coutant l'histoire du chevrier.

Allons, dit le chanoine, il peut commencer quand il voudra; il me semble
que nous sommes prts.

Le chevrier frappa deux petits coups sur le dos de sa chvre, en lui
disant: Couche-toi auprs de moi, mouchete, nous avons plus de loisir
qu'il ne nous en faut pour retourner au troupeau. On et dit que la
chvre comprenait les paroles de son matre, car elle s'tendit prs de
lui; puis le regardant fixement au visage, elle semblait attendre qu'il
comment, ce qu'il fit en ces termes:




CHAPITRE LI

CONTENANT CE QUE RACONTE LE CHEVRIER


A trois lieues de ce vallon, dans un hameau qui, malgr son peu
d'tendue, n'en est pas moins un des plus riches du pays, demeurait un
laboureur aim et estim de ses voisins, mais bien plus encore pour sa
vertu que pour sa richesse. Ce laboureur se trouvait si heureux d'avoir
une fille belle et sage, qu'il en faisait sa plus grande joie, ne
comptant pour rien, au prix de cet enfant, tout ce qu'il possdait. A
peine eut-elle atteint seize ans, la renomme de ses charmes se rpandit
tellement, que non-seulement des villages d'alentour, mais mme des plus
loigns, on venait la voir, ainsi qu'une image de sainte oprant des
miracles. Le pre la gardait ni plus ni moins qu'un trsor, mais elle se
gardait encore mieux elle-mme, et vivait dans une extrme retenue.
Aussi quantit de gens, attirs par le bien du pre, par la beaut de la
jeune fille, et surtout par la bonne rputation dont ils jouissaient
tous deux, se dclarrent les serviteurs de la belle, et embarrassrent
fort le bon homme, en la lui demandant en mariage.

Parmi ce grand nombre de prtendants, j'tais un de ceux qui avaient le
plus sujet d'esprer: fort connu du pre, et habitant le mme village,
il savait que je sortais de gens sans reproche; il connaissait mon bien
et mon ge, et autour de moi on disait que je ne manquais pas d'esprit.
Tout cela parlait en ma faveur; mais un certain Anselme, garon de
l'endroit, estim de tout le monde, et qui avait mme dessein que moi,
tenait en suspens l'esprit du pre; de sorte que ce brave homme, jugeant
que nous pourrions l'un ou l'autre tre le fait de sa Leandra (c'est le
nom de la jeune fille) se remit entirement  elle du choix qu'elle
ferait entre nous deux, ne voulant pas contraindre son inclination en
choisissant lui-mme. J'ignore quelle fut la rponse de Leandra; mais
ds ce moment son pre nous ajourna toujours avec adresse, sous prtexte
du peu d'ge de sa fille, sans s'engager et sans nous rebuter.

Vers cette poque, on vit tout  coup arriver dans le village un certain
Vincent de la Roca, fils d'un pauvre laboureur, notre voisin. Ce Vincent
revenait d'Italie et d'autres contres lointaines o il avait,
disait-il, fait la guerre. Un capitaine d'infanterie, qui passait dans
le pays avec sa compagnie, l'avait enrl  l'ge de douze ans, et au
bout de douze autres annes, nous vmes reparatre ce Vincent avec un
habit de soldat, bariol de mille couleurs, et tout couvert de
verroteries et de chanettes d'acier. Chaque jour il changeait de
costume: aujourd'hui une parure, demain une autre, le tout de peu de
poids et surtout de peu de valeur. Comme on est malicieux dans nos
campagnes, et que souvent on n'a rien de mieux  faire, on s'amusait 
regarder ces braveries, et de compte fait on finit par trouver qu'il
n'avait que trois habits d'toffes diffrentes, tant bons que mauvais,
avec les hauts-de-chausses et les jarretires, mais qu'il savait si bien
les ajuster, et de tant de faons, qu'on et jur qu'il en avait plus de
dix paires, avec autant de panaches. Ne vous tonnez pas, seigneurs, si
je fais mention de ces bagatelles; la suite vous apprendra qu'elles
jouent un grand rle dans cette histoire.

D'ordinaire, notre soldat s'asseyait sur un banc de pierre qui est sous
le grand peuplier de la place du village; l il faisait le rcit de ses
aventures, et vantait sans cesse ses prouesses. Il n'existait point de
lieu au monde qu'il ne connt, ni de bataille o il n'et assist: il
avait tu plus de Mores qu'il n'y en a dans le Maroc et dans Tunis.
Gante, Luna, don Diego Garcia de Pareds, et mille autres qu'il nommait,
n'avaient pas paru aussi souvent que lui sur le pr, et il s'tait
toujours tir avec avantage de ces diffrentes affaires, sans qu'il lui
en cott une seule goutte de sang. Aprs avoir racont ses exploits, il
nous montrait des cicatrices imperceptibles, prtendant qu'elles
venaient d'autant d'arquebusades reues dans diffrentes batailles.
Bref, pour achever son portrait, il tait si arrogant qu'il traitait
sans faon non-seulement ses gaux, mais ceux mmes qui l'avaient connu
jadis, disant que son bras tait son pre, ses actions sa race, et
qu'tant soldat, il ne le cdait dans le monde  qui que ce ft. Ce
fanfaron, qui est quelque peu musicien, se mlait aussi de racler une
guitare, qu'il disait avoir reue en prsent d'une duchesse: il obtenait
de la sorte l'admiration des niais, et amusait les habitants du village.

Mais l ne se bornaient pas les perfections de ce drle: il tait pote,
et sur le moindre incident arriv dans le pays, il composait une romance
de trois ou quatre pages d'criture. Or, ce soldat que je viens de dire,
ce Vincent de la Roca, ce brave, ce galant, fut vu de Leandra par une
fentre de la maison de son pre qui donne sur la place; la belle le
remarqua; l'oripeau de ses habits l'blouit; elle fut charme de ses
romances, dont il donnait libralement des copies, et le rcit de ses
prtendues prouesses lui ayant tourn la tte, le diable aussi s'en
mlant, elle devint perdument amoureuse de cet homme avant mme qu'il
et os lui parler d'amour. Or comme, en pareille matire, on dit que la
chose est en bon train lorsque le galant est regard d'un bon oeil,
bientt la Roca et Leandra s'aimrent, et ils taient d'intelligence
avant qu'aucun de nous s'en ft aperu. Aussi n'eurent-ils pas de peine
 faire ce qu'ils avaient rsolu. Un beau matin Leandra s'enfuit de la
maison de son pre, qui l'aimait tendrement, pour suivre un homme
qu'elle ne connaissait pas; et Vincent de la Roca sortit plus triomphant
de cette entreprise que de toutes celles dont il se vantait.

L'vnement surprit tout le monde; le pre fut accabl de douleur;
Anselme, ainsi que moi, nous faillmes mourir de dsespoir.

Furieux de l'outrage, les parents eurent recours  la justice;
incontinent les archers se mirent en campagne, on battit les chemins, on
fouilla les bois; enfin, au bout de trois jours, Leandra fut retrouve
dans la montagne au fond d'une caverne, presque sans vtements et
n'ayant plus ni l'argent, ni les pierreries qu'elle avait emports. La
pauvre crature fut ramene  son pre; on lui demanda la cause de son
malheur; elle confessa que Vincent de la Roca l'avait trompe; que sous
promesse d'tre son mari, il lui avait persuad de l'accompagner 
Naples, o il prtendait avoir de trs-hautes connaissances; elle ajouta
que ce misrable, abusant de son inexprience et de sa faiblesse, aprs
lui avoir fait emporter le plus possible d'argent et de bijoux, l'avait
mene dans la montagne, et enferme dans cette caverne, dans l'tat o
on la trouvait, sans lui demander autre chose, ni lui avoir fait aucune
violence.

Croire  la continence du jeune homme tait chose difficile; mais
Leandra l'affirma de tant de manires, que, sur la parole de sa fille,
le pauvre pre se consola, et rendit grces  Dieu de l'avoir si
miraculeusement prserve. Le mme jour, il la fit disparatre  tous
les regards, et alla l'enfermer dans un couvent des environs, en
attendant que le temps et effac la honte dont la couvrait son
imprudence. La jeunesse de Leandra servit d'excuse  sa lgret, au
moins auprs des gens qui ne prenaient pas d'intrt  elle: mais ceux
qui la connaissaient n'attriburent point sa faute  son ignorance, ils
en accusrent plutt le naturel des femmes, qui sont pour la plupart
volages et inconsidres. Depuis lors, Anselme est en proie  une
mlancolie dont rien ne peut le gurir. Pour moi, qui l'aimais tant, et
qui l'aime peut-tre encore, je ne connais plus de joie ici-bas, et la
vie m'est devenue insupportable. Je ne vous dis point toutes les
maldictions que nous avons donnes au soldat; combien de fois nous
avons dplor l'imprvoyance du pre, qui a si mal gard sa fille, et
combien nous lui avons adress de reproches  elle-mme, en un mot tous
ces regrets inutiles auxquels se livrent les amants dsesprs.

Aussi, depuis la fuite de Leandra, Anselme et moi, tous deux
inconsolables, nous sommes-nous retirs dans cette valle, o nous
menons patre deux grands troupeaux, passant notre vie au milieu de ces
arbres, tantt soupirant chacun de notre ct, tantt chantant ensemble,
soit des vers pour clbrer la belle Leandra, soit des invectives
contre elle. A notre exemple, bien d'autres de ses amants sont venus
habiter ces montagnes, o ils mnent une vie aussi draisonnable que la
ntre; et le nombre des bergers et des troupeaux est tel, qu'il semble
que ce soit ici l'Arcadie pastorale, dont vous avez sans doute entendu
parler. Les lieux d'alentour retentissent sans cesse du nom de Leandra:
un berger l'appelle fantasque et lgre; un autre la traite de facile et
d'imprudente; d'autres tout  la fois l'accusent et la plaignent;
ceux-ci ne parlent que de sa beaut, et regrettent son absence; ceux-l
lui reprochent les maux qu'ils endurent. Tous la maudissent et tous
l'adorent; et leur folie est si grande, que les uns se plaignent de ses
mpris sans jamais l'avoir vue, tandis que d'autres meurent de jalousie
avec aussi peu de raison; car, ainsi que je l'ai dj dit, je ne la
crois coupable que de l'imprudence qu'elle-mme a confesse. Quoi qu'il
en soit, on ne voit sur ces rochers, au bord des ruisseaux et au pied
des arbres, qu'amants dsols, poussant mille plaintes, et prenant le
ciel et la terre  tmoin de leur martyre: les chos ne se lassent pas
de rpter le nom de Leandra; les montagnes en retentissent, l'corce
des arbres en est couverte, et l'on dirait que les ruisseaux le
murmurent. On n'entend, la nuit, le jour, que le nom de Leandra, et
cette Leandra qui ne pense gure  nous, nous enchante et nous poursuit
sans cesse; tous enfin nous sommes en proie  l'esprance et  la
crainte, sans savoir ce que nous devons craindre ou ce que nous devons
esprer.

Parmi ces pauvres insenss, le plus raisonnable et  la fois le plus
fou, c'est Anselme, mon rival, qui, avec tant de sujets de se lamenter,
ne gmit que de la seule absence de Leandra, et au son d'un violon dont
il joue admirablement, exprime sa douleur en cadence, chantant des vers
de sa faon, qui prouvent combien il a d'esprit. Quant  moi, je suis un
chemin plus facile et plus sage,  mon avis: je passe mon temps  me
plaindre de la lgret des femmes, de leur inconstance, de la fausset
de leurs promesses, et de l'inconsquence empreinte dans presque toutes
leurs actions.

[Illustration: Derrire elle courait un berger qui la flattait en son
langage (page 272).]

Voil, seigneurs, l'explication des paroles que vous m'avez entendu
adresser  cette chvre quand j'approchai de vous; car, en sa qualit de
femelle, je l'estime peu, quoiqu'elle soit la meilleure de mon troupeau.

Mon histoire, seigneurs, vous a peu divertis, j'en suis certain; mais si
vous voulez prendre la peine de venir jusqu' ma cabane, qui est prs
d'ici, je tcherai de rparer l'ennui que je vous ai caus, par un petit
rafrachissement de fromage et de lait, ml  quelques fruits de la
saison, qui, j'espre, ne vous sera pas dsagrable.




CHAPITRE LII

DU DML DE DON QUICHOTTE AVEC LE CHEVRIER, ET DE LA RARE AVENTURE DES
PNITENTS, QUE LE CHEVALIER ACHEVA A LA SUEUR DE SON CORPS


L'histoire fut trouve intressante, et le chanoine,  qui elle avait
beaucoup plu, vanta le rcit du chevrier, en lui disant que loin
d'avoir rien de grossier et de rustique, il avait parl en homme dlicat
et de bons sens, et que le seigneur licenci avait eu grandement raison
de dire qu'on rencontrait parfois dans les montagnes des gens qui ont de
l'esprit. Chacun lui fit son compliment; mais don Quichotte renchrit
sur tous les autres.

Frre, lui dit-il, je jure que s'il m'tait permis d'entreprendre
aujourd'hui quelque aventure, je me mettrais  l'instant mme en chemin
pour vous en procurer une heureuse: oui, j'irais arracher la belle
Leandra de son couvent, o sans doute on la retient contre sa volont;
et en dpit de l'abbesse, en dpit de tous les moines passs, prsents
et  venir, je la remettrais entre vos mains pour que vous puissiez en
disposer selon votre gr, en observant toutefois les lois de la
chevalerie errante, qui dfendent de causer aux dames le moindre
dplaisir. Mais j'ai l'espoir, Dieu aidant, que le pouvoir d'un
enchanteur plein de malice ne prvaudra pas toujours contre celui d'un
autre enchanteur mieux intentionn; et alors je vous promets mon
concours et mon appui, comme l'exige ma profession, qui n'est autre que
de secourir les opprims et les malheureux.

Jusque-l le chevrier n'avait pas fait attention  don Quichotte; il se
mit alors  le regarder de la tte aux pieds, et, en le voyant de si
pauvre pelage et de si pauvre carrure, il se tourna vers le barbier,
assis prs de lui: Seigneur, lui dit-il, quel est donc cet homme qui a
une mine si trange et qui parle d'une si singulire faon?

Et qui ce peut-il tre, rpondit le barbier, sinon le fameux don
Quichotte de la Manche, le redresseur de torts, le rparateur
d'injustices, le protecteur des dames, la terreur des gants, le
vainqueur invincible dans toutes les batailles.

Voil, reprit le chevrier, qui ressemble fort  ce qu'on lit dans les
livres des chevaliers errants, qui taient tout ce que vous dites; mais
pour moi, je crois que vous vous moquez, ou plutt que ce gentilhomme a
des cases vides dans la cervelle.

Insolent, s'cria don Quichotte, c'est vous qui manquez de cervelle, 
moi seul j'en ai cent fois plus que la double carogne qui vous a mis au
monde!

En disant cela il prit un pain sur la table, et le jeta  la tte du
chevrier avec tant de force, qu'il lui cassa presque le nez et les
dents. Cet homme n'entendait point raillerie; sans nul souci de la nappe
ni des viandes, ni de ceux qui les entouraient, il sauta brusquement sur
don Quichotte, et lui portant les mains  la gorge, il l'aurait
trangl, si Sancho, le saisissant lui-mme par les paules, ne l'et
renvers sur le pr ple-mle avec les dbris du festin.

Don Quichotte, aussitt qu'il se vit libre, se rejeta sur le chevrier,
tandis que celui-ci, se trouvant deux hommes sur les bras, le visage
sanglant et le corps tout bris des coups que lui portait Sancho,
cherchait  ttons un couteau pour en percer son ennemi; mais, par
prudence, le chanoine et le cur s'taient empars de toutes les armes
offensives. Le barbier, naturellement charitable, eut piti du pauvre
diable, et parvint  mettre sous lui don Quichotte, sur lequel le
chevrier, devenu matre d'agir, fit pleuvoir tant de coups pour se
venger du sang qu'il avait perdu, par celui qu'il tira du nez de son
adversaire, qu'on et dit qu'ils portaient chacun un masque, tant ils
taient dfigurs. Le cur et le chanoine touffaient de rire; les
archers trpignaient de joie; et tous ils les animaient l'un contre
l'autre en les agaant comme on fait aux chiens qui se battent. Sancho
seul se dsesprait en se sentant retenu par un des valets du chanoine,
qui l'empchait de secourir son matre.

Pendant qu'ils taient ainsi occups, les spectateurs  rire, les
combattants  se dchirer, on entendit tout  coup le son d'une
trompette, mais si triste et si lugubre, qu'il attira l'attention
gnrale. Le plus mu fut don Quichotte, qui, toujours sous le chevrier,
et plus que moulu des coups qu'il en recevait, fit nanmoins cder le
sentiment de la vengeance  l'instinct de la curiosit. Frre diable,
dit-il  son adversaire, car tu ne peux tre autre chose, ayant assez de
valeur et de force pour triompher de moi, faisons trve, je te prie,
pour une heure seulement: il me semble que le son lamentable de cette
trompette m'appelle  quelque nouvelle aventure.

Le chevrier, non moins las de gourmer que d'tre gourm, le lcha
aussitt. Don Quichotte s'tant relev s'essuya le visage, tourna la
tte du ct d'o venait le bruit, et aperut plusieurs hommes vtus de
blanc, semblables  des pnitents ou  des fantmes, qui descendaient la
pente d'un coteau. Or, il faut savoir que cette anne-l le ciel avait
refus sa rose  la terre, et que dans toute la contre on faisait des
prires pour obtenir de la pluie; c'est pourquoi les habitants d'un
village voisin venaient en procession  un saint ermitage construit sur
le penchant de la montagne.

A la vue de l'trange habillement des pnitents, don Quichotte, sans se
rappeler qu'il en avait cent fois rencontr dans sa vie, se figure que
c'tait quelque aventure rserve pour lui comme au seul chevalier
errant de la troupe. Une statue couverte de deuil que portaient ces gens
le confirma dans cette illusion; il s'imagina que c'tait quelque
princesse emmene de force par des brigands flons et discourtois. Dans
cette pense, il court promptement  Rossinante qui paissait, le bride,
saute en selle; puis, son cuyer lui ayant donn ses armes, il embrasse
son cu, et, s'adressant  ceux qui l'entouraient, il s'crie: C'est
maintenant, illustre compagnie, que vous allez reconnatre combien
importe au monde l'existence des gens vous  l'exercice de la
chevalerie errante; c'est maintenant que vous allez voir par mes actions
et par la libert rendue  cette dame captive, quelle estime on doit
faire des chevaliers errants.

Aussitt,  dfaut d'perons, il serre les flancs de Rossinante, et s'en
va au grand trot donner au milieu des pnitents, malgr les efforts du
cur et du chanoine pour le retenir, et sans s'inquiter des hurlements
de Sancho, qui criait de toutes ses forces: O courez-vous, seigneur don
Quichotte? quel diable vous tient au corps pour aller ainsi contre la
foi catholique? Ne voyez-vous pas que c'est une procession de pnitents,
et que la dame qu'ils portent sur ce brancard est l'image de la Vierge?
Seigneur, seigneur, prenez garde  ce que vous allez faire. Mort de ma
vie! c'est maintenant qu'il faut dire que vous avez perdu la raison.

Sancho s'puisait en vain, car son matre tait trop press de dlivrer
la dame en deuil pour couter une seule parole; et l'et-il entendu, il
n'aurait pas tourn bride, mme sur l'ordre du roi. Lorsqu'il fut 
vingt pas de la procession, le chevalier retint sa monture, qui dj ne
demandait pas mieux, puis cria d'une voix rauque et tremblante: Arrtez,
misrables, qui vous masquez sans doute  cause de vos mfaits; arrtez
et coutez ce que je veux vous dire.

Les porteurs de l'image obirent les premiers. Un des prtres qui
chantaient des litanies, voyant l'trange mine de don Quichotte, la
maigreur de Rossinante, et tout ce qu'il y avait de ridicule dans le
chevalier rpliqua: Frre, si vous avez  nous dire quelque chose,
parlez vite, car ces pauvres gens ont les paules rompues, et nous
n'avons pas le loisir d'entendre de longs discours.

Je n'ai qu'une parole  dire, repartit don Quichotte: rendez sur l'heure
la libert  cette noble dame, dont la contenance triste et l'air
afflig font assez connatre que vous lui avez fait quelque outrage, et
que vous l'emmenez contre son gr; quant  moi, qui ne suis venu en ce
monde que pour redresser de semblables torts, je ne puis vous laisser
faire un pas de plus.

Il n'en fallut pas davantage pour apprendre  ces gens que don Quichotte
tait fou, et ils ne purent s'empcher de rire. Malheureusement, c'tait
mettre le feu aux toupes. Se voyant bafou, notre hros tire son pe,
et court furieux vers la sainte image. Aussitt un des porteurs,
laissant toute la charge  ses compagnons, se jette au-devant du
chevalier, et lui oppose une des fourches qui servaient  soutenir le
brancard pendant le repos. Du premier choc, elle se rompit, mais du
tronon qui restait il porta un si rude coup  notre hros sur l'paule
droite, que l'cu n'arrivant pas assez  temps pour la couvrir, ou
n'tant pas assez fort pour amortir la violence du choc, don Quichotte
roula  terre, les bras tendus, et comme inanim. Sancho, qui suivait,
arrive tout essouffl;  la vue de son matre en ce piteux tat, il crie
au paysan d'arrter, en lui jurant que c'est un pauvre chevalier
enchant, lequel, en toute sa vie, n'avait jamais fait de mal 
personne.

Les cris de Sancho eussent t inutiles si le paysan, voyant son
adversaire immobile, n'et cru l'avoir tu; retroussant donc son surplis
pour courir plus  l'aise, il dtala comme s'il avait eu la
Sainte-Hermandad  ses trousses. Tmoins de ce qui se passait, les
compagnons de don Quichotte accoururent pleins de colre, et les gens de
la procession, remarquant parmi eux des archers arms d'arquebuses,
jugrent prudent de se tenir sur leurs gardes. En un clin d'oeil ils se
rangrent autour de l'image, et relevant leurs voiles, les pnitents
arms de leurs disciplines, les clercs arms de leurs chandeliers, ils
attendirent de pied ferme, rsolus  se bien dfendre. Toutefois la
fortune en ordonna mieux qu'ils n'osaient l'esprer, et se rendit
favorable aux deux partis. Pendant que Sancho, couch sur le corps de
son matre, poussait les plus tristes et les plus plaisantes
lamentations du monde, le cur fut reconnu par celui de la procession,
ce qui calma les esprits; et le premier ayant appris  son confrre ce
qu'tait le chevalier, tous deux ils se htrent d'aller, suivis des
pnitents et de toute l'assistance, pour voir si le pauvre gentilhomme
tait mort. En arrivant, ils trouvrent Sancho qui, les larmes aux yeux,
exprimait sa douleur en ces termes:

O fleur de la chevalerie: qui d'un seul coup de bton as vu terminer le
cours d'une vie si bien employe!  honneur de ta race, gloire et
merveille de la Manche, merveille du monde entier, que la mort laisse
orphelin et expos  la rage des sclrats qui vont le mettre sens
dessus dessous, parce qu'il n'y aura plus personne pour chtier leurs
brigandages!  toi, dont la libralit surpasse celle de tous les
Alexandre, puisque, pour huit mois de service seulement, tu m'avais
donn la meilleure le de la terre!  toi, humble avec les superbes et
arrogant avec les humbles; affronteur de prils, endureur d'outrages,
amoureux sans sujet, imitateur des bons, flau des mchants et ennemi de
toute malice; en un mot, chevalier errant, ce qui est tout ce qu'on peut
dire de plus!

Aux cris et aux gmissements de Sancho, don Quichotte ouvrit les yeux,
et la premire parole qu'il pronona fut celle-ci: Celui qui vit loin de
vous, sans pareille Dulcine, ne peut jamais tre que misrable. Ami
Sancho, ajouta-t-il, aide-moi  me remettre sur le char enchant, car je
ne suis plus en tat de me tenir sur Rossinante, j'ai l'paule toute
brise.

Bien volontiers, mon cher matre, rpondit l'cuyer. Allons, retournons
 notre village en compagnie de ces seigneurs qui ne veulent que votre
bien; et l nous songerons  faire une nouvelle excursion qui nous
procure plus de gloire et plus de profit.

Tu as raison, Sancho, repartit son matre; il est prudent de laisser
passer cette maligne influence des astres qui nous poursuit en ce
moment.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Ce misrable l'avait mene dans la montagne et enferme dans cette
caverne (p. 276).]

Le chanoine, le cur, et matre Nicolas, approuvrent vivement cette
rsolution; et plus tonns que jamais des simplicits de Sancho, ils se
htrent de replacer don Quichotte sur la charrette. La procession se
reforma, et se remit en chemin, le chevrier se retira aprs avoir salu
la compagnie; les deux archers, se voyant dsormais inutiles, firent de
mme, non sans avoir d'abord t largement rcompenss par le cur. De
son ct, le chanoine ayant embrass son confrre, le pria instamment de
lui donner des nouvelles de ce qui arriverait  notre hros, et
poursuivit son chemin. Bref, la troupe se spara, et il ne resta plus
que le cur, le barbier, don Quichotte et Sancho, sans compter
l'illustre Rossinante, qui en tout ceci n'avait pas tmoign moins de
patience que son matre. Le bouvier attela ses boeufs, accommoda le
chevalier sur une botte de foin, et suivit avec son flegme accoutum la
route qu'on lui indiqua.

Au bout de six jours ils arrivrent au village du pauvre Hidalgo, o
entrant en plein midi et un jour de dimanche, ils trouvrent la
population assemble sur la place; aussi ne manqua-t-il pas de curieux
qui tous reconnurent leur concitoyen.

Pendant qu'on entoure le chariot, que chacun  l'envi demande  don
Quichotte de ses nouvelles, et  ceux qui l'accompagnent pourquoi on le
menait dans cet quipage, un petit garon court avertir la nice et la
gouvernante que leur matre arrivait dans une charrette trane par des
boeufs, couch sur une botte de foin, mais si maigre et si dcharn,
qu'il ressemblait  un squelette.

Aussi ce fut piti d'our les cris que jetrent ces pauvres femmes, de
voir les soufflets dont elles se plombrent le visage, d'entendre les
maldictions qu'elles donnrent  ces maudits livres de chevalerie,
quand elles virent notre hros franchir le seuil de sa maison en plus
mauvais tat encore qu'on ne le leur avait annonc.

A la nouvelle du retour de nos deux aventuriers, Thrse Panza qui avait
fini par savoir que Sancho accompagnait don Quichotte en qualit
d'cuyer, vint des premires pour lui faire son compliment, et
rencontrant son mari: Eh bien, mon ami, lui dit-elle, comment se porte
notre ne?

Il se porte mieux que son matre, rpondit Sancho.

Dieu soit lou, dit Thrse. Mais conte-moi donc tout de suite ce que tu
as gagn dans ton cuyerie: o sont les jupes que tu m'apportes? o sont
les souliers pour nos enfants?

Je n'apporte rien de tout cela, femme, rpondit Sancho; mais j'apporte
d'autres choses qui sont de bien plus haute importance.

Quel plaisir tu me fais, reprit Thrse: Oh! montre-les-moi ces choses
de haute importance, mon ami; j'ai grande envie de les voir pour rjouir
un peu mon pauvre coeur, qui a t triste tout le temps de ton absence.

Je te les montrerai demain, femme, repartit Sancho, prends patience, et
sois assure que, s'il plat  Dieu, mon matre et moi nous irons encore
une fois chercher les aventures, et qu'alors tu me verras bientt comte
ou gouverneur d'une le, je dis d'une le en terre ferme, et des
meilleures qui puissent se rencontrer.

Dieu le veuille! ajouta Thrse, car nous en avons grand besoin; mais
qu'est-ce que cela, des les? Je n'y entends rien.

Le miel n'est pas fait pour la bouche de l'ne, rpondit Sancho; tu
sauras cela en son temps, femme, et alors tu t'merveilleras de
t'entendre appeler Seigneurie par tes vassaux.

Que parles-tu de seigneurie et de vassaux, repartit Juana Panza. (C'est
ainsi que s'appelait la femme de Sancho, non qu'ils fussent parents,
comme le fait observer Ben-Engeli, mais parce que c'est la coutume de la
Manche, que la femme prenne le nom de son mari.)

Tu as tout le temps d'apprendre cela, Juana, rpliqua Sancho: le jour
dure plus d'une heure; il suffit que je dise la vrit. Sache, en
attendant, qu'il n'y a pas de plus grand plaisir au monde que d'tre
l'honnte cuyer d'un chevalier errant en qute d'aventures, quoique
celles qu'on rencontre n'aboutissent pas toujours comme on le voudrait,
et que sur cent il s'en trouve au moins quatre-vingt-dix-neuf de
travers. Je le sais par exprience, femme; j'en ai tt, Dieu merci, et
tu peux m'en croire sur parole: il y en a d'o je me suis tir bern;
d'autres, d'o je suis sorti rou de coups de bton; et pourtant, malgr
cela, c'est une chose trs-agrable que d'aller chercher fortune,
gravissant les montagnes, traversant les forts, visitant les chteaux
et logeant dans les htelleries sans jamais payer son cot, quelque
chre qu'on y fasse.

Pendant ce dialogue de Sancho et de sa femme, la nice et la gouvernante
dshabillaient et tendaient dans son antique lit  ramages don
Quichotte qui les regardait tour  tour avec des yeux hagards, sans
parvenir  les reconnatre ni  se reconnatre lui-mme. Le cur
recommanda  la nice d'avoir grand soin de son oncle, et de veiller 
ce qu'il ne vnt point  leur chapper encore une fois. Mais quand il
se mit  raconter le mal qu'on avait eu  le ramener dans sa maison, les
deux femmes se remirent  crier de plus belle, et fulminrent de nouveau
mille maldictions contre les livres de chevalerie; elles se laissrent
mme aller  un tel degr d'emportement, qu'elles conjuraient le ciel de
plonger dans le fond des abmes les auteurs de tant d'impostures et
d'extravagances. A la fin pourtant elles se calmrent et ne songrent
plus qu' soigner attentivement leur seigneur, au milieu des transes
continuelles que leur causait la crainte de le reperdre aussitt qu'il
serait en meilleure sant; ce qui, malgr tout, ne tarda gure 
arriver.

[Illustration: A la vue de son matre en ce piteux tat, il crie au
paysan d'arrter (p. 280).]

Mais quelques soins qu'ait pris l'auteur de cette histoire pour
rechercher la suite des exploits de don Quichotte, il n'a pu en obtenir
une connaissance exacte, du moins par des crits authentiques. La seule
tradition qui se soit conserve dans la mmoire des peuples de la
Manche, c'est que notre chevalier fit une troisime sortie, que cette
fois il se rendit  Saragosse, et qu'il y figura dans un clbre
tournoi, o il accomplit des prouesses dignes de sa valeur et de
l'excellence de son jugement. L'auteur n'a pu recueillir rien de plus
concernant ses aventures ni la fin de sa vie, et jamais il n'en aurait
su davantage, si par bonheur il n'et fait la rencontre d'un vieux
mdecin, possesseur d'une caisse de plomb, trouve, disait-il, sous les
fondations d'un ancien ermitage, et dans laquelle on dcouvrit un
parchemin o des vers espagnols en lettres gothiques retraaient
plusieurs des exploits de don Quichotte, et clbraient la beaut de
Dulcine du Toboso, la vigueur de Rossinante et la fidlit de Sancho
Panza.

Le scrupuleux historien de ces incroyables aventures rapporte ici tout
ce qu'il a pu en apprendre, et pour rcompense de la peine qu'il s'est
donne en feuilletant toutes les archives de la Manche, il ne demande
qu'une chose au lecteur: c'est d'ajouter foi  son rcit, autant que les
honntes gens en accordent aux livres de chevalerie, si fort en crdit
par le monde. Tel est son unique dsir, et cela suffira pour
l'encourager  s'imposer de nouveaux labeurs et  poursuivre ses
investigations touchant la vritable suite de cette histoire, ou tout au
moins  crire des aventures aussi divertissantes.

Les premires paroles qui taient crites sur le parchemin trouv dans
la caisse de plomb, taient celles-ci:


  LES ACADMICIENS DE L'ARGAMASILLA
        VILLAGE DE LA MANCHE
          _HOC SCRIPSERUNT_
        SUR LA VIE ET LA MORT
      DU VAILLANT DON QUICHOTTE
            DE LA MANCHE


  LE MONICONGO[60], ACADMICIEN DE L'ARGAMASILLA,
  DANS LE TOMBEAU DE DON QUICHOTTE

  PITAPHE

    La tte brle qui para la Manche
  De plus de dpouilles que Jason de Crte;
  Le jugement qui eut la girouette pointue,
  L o elle aurait d tre plate;

    Le bras que sa force a tant allong,
  Puisqu'il atteignit du Catay  Gate,
  La Muse la plus affreuse et la plus discrte,
  Qui grava jamais des vers sur l'airain:

    Celui qui laissa en arrire les Amadis,
  Et fit trs-peu de cas des Galaors,
  S'appuyant sur son amour et sur sa bravoure:

    Celui qui fit taire les Blianes:
  Celui qui erra  et l sur Rossinante,
  Gt ici sous cette pierre froide.

  [60] Mot compos de _mono_, singe, et de _congo_, c'est--dire singe
  du Congo, marmot, gros singe.


  LE PANIAQUADO[62], ACADMICIEN DE L'ARGAMASILLA
  IN LAUDEM DULCINE DU TOBOSO

  SONNET

    Celle que vous voyez au visage joufflu,
  A la forte poitrine et au maintien altier,
  C'est Dulcine, reine du Toboso,
  Dont le grand don Quichotte fut l'adorateur.

    Il foula, pour elle,  pied et fatigu,
  L'un et l'autre flanc de la grande montagne Noire
  Et les fameux champs de Montiel,
  Jusqu' la plaine verdoyante d'Aranjuez.

    Par la faute de Rossinante,  toile adverse!
  Cette dame manchoise et cet invincible
  Chevalier errant, dans leurs jeunes annes,

    Elle cessa en mourant d'tre belle,
  Et lui, bien qu'il reste crit sur le marbre,
  Il ne put chapper  l'amour et aux tromperies.

  [62] Ce mot a diffrentes acceptions, telles que _commensal
  compagnon_, _partisan dclar_, etc.


  LE CAPRICIEUX TRS-DISCRET ACADMICIEN DE L'ARGAMASILLA
  A LA LOUANGE DE ROSSINANTE,
  CHEVAL DE DON QUICHOTTE DE LA MANCHE

  SONNET

    Sur le superbe tronc diamant,
  Que Mars foule de ses pieds sanglants,
  Le Manchois frntique fait flotter son tendard
  Avec un courage extraordinaire.

    Il suspend les armes et le fin acier
  Avec lequel il dtruit, il ravage, il fend, il taille:
  Nouvelles prouesses; mais l'art invente
  Un nouveau style pour le nouveau paladin.

    Et si la Gaule se glorifie de son Amadis,
  Dont les braves descendants firent triompher
  Mille fois la Grce en propageant sa renomme;

    Aujourd'hui le temple o Bellone rgne,
  Couronne don Quichotte, et la Manche se glorifie
  Plus de lui que la Grce et la Gaule.

    L'oubli ne souillera jamais ses gloires,
  Car Rossinante mme excde en gaillardise
  Brilladore et Bayard.


  DU FACTIEUX ACADMICIEN DE L'ARGAMASILLA
  A SANCHO PANA

  SONNET

    Voici Sancho Pana, petit de corps,
  Mais d'un grand courage. Miracle trange!
  Je vous jure et certifie qu'il fut l'cuyer le plus simple
  Et sans artifice qu'il y et au monde.

    Il tint  un rien qu'il ne ft comte,
  Et il l'aurait certes t si les insolences et les injures
  De ce sicle mesquin qui ne pardonne, pas mme
  A un ne, ne se fussent conjures pour sa ruine.

    C'est sur lui[63] (pardon de le nommer)
  Que marchait ce paisible cuyer, derrire le paisible
  Cheval Rossinante, et derrire son matre.

    O vaines esprances du monde!
  Vous passez en promettant le repos,
  A la fin vous devenez une ombre, de la fume ou un rve.

  [63] L'ne.


  LE CACHIDIABLO[64], ACADMICIEN DE L'ARGAMASILLA
  SUR LE TOMBEAU DE DON QUICHOTTE

  PITAPHE

  Ci-gt le chevalier
  Bien moulu et mal errant
  Que porta Rossinante
  Par maint et maint sentier.

    Sancho Pana le Nigaud
  Repose aussi prs de lui;
  Ce fut l'cuyer le plus fidle
  Parmi tous les cuyers.

  [64] Nom d'un fameux rengat.


  DU TIQUETOC, ACADMICIEN DE L'ARGAMASILLA, SUR LE TOMBEAU
  DE DULCINE DU TOBOSO

  PITAPHE

    Ici repose Dulcine,
  Que, bien que frache et dodue,
  A t change en poussire et en cendre
  Par la mort pouvantable et vilaine.

  Elle naquit de bonne race,
  Et eut un certain air de dame;
  Elle fut la flamme du grand Quichotte
  Et la gloire de son hameau.

  Voici les seuls vers que l'on put lire; l'criture des autres tait
  tellement vermoulue, qu'on les remit  un acadmicien pour qu'il les
  dfricht par conjectures. On a appris qu'il est parvenu  le faire 
  force de veilles et d'assiduit et qu'il a l'intention de les publier
  dans l'espoir de la troisime sortie de don Quichotte.


  LOS ACADMICOS DE LA ARGAMASILLA
        LUGAR DE LA MANCHA
          _HOC SCRIPSERUNT_
          EN VIDA Y MUERTE
      DEL VALEROSO DON QUIJOTE
            DE LA MANCHA


  EL MONICONGO, ACADMICO DE LA ARGAMASILLA,
  A LA SEPULTURA DE DON QUIJOTE

  EPITAFIO

    El calvatrueno[61] que adorn la Mancha
  De mas despojos que Jason de Creta;
  El juicio que tuvo la veleta,
  Aguda, donde fuera mejor ancha;

    El brazo que su fuerza tanto ensancha,
  Que lleg del Catay hasta Gaeta,
  La Musa mas horrenda y mas discreta,
  Que grab versos en broncinea plancha:

    El que  cola dej los Amadises,
  Y en muy poquito  Galaores tuvo,
  Estribando en su amor y bizarra:

    El que hizo callar los Belianises:
  Aquel que en Rocinante errando anduvo,
  Yace debajo desta losa fria.

  [61] Se dice del que tiene la cabeza atronada, y es vocinglero y
  alocado.


  DEL PANIAGUADO, ACADMICO DE LA ARGAMASILLA,
  IN LAUDEM DULCINE DEL TOBOSO

  SONETO

    Esta que veis de rostro amondongado,
  Alta de pechos y ademan brioso,
  Es Dulcinea, Reyna del Toboso,
  De quien fu el gran Quijote aficionado.

    Pis por ella el uno y otro lado
  De la gran Sierra Negra, y el famoso
  Campo de Montiel, hasta el herboso
  Llano de Aranjuez,  pie y cansado:

    Culpa de Rocinante. O dura estrella!
  Que esta Manchega dama, y este invito
  Andante caballero, en tiernos aos,

    Ella dej muriendo de ser bella,
  Y l, aunque queda en mrmoles escrito,
  No pudo huir de amor, iras y engaos.


  DEL CAPRICHOSO, DISCRETISIMO ACADMICO DE LA ARGAMASILLA
  EN LOOR DE ROCINANTE
  CABALLO DE DON QUIJOTE DE LA MANCHA

  SONETO

    En el soberbio tronco diamantino,
  Que con sangrientas plantas huella Marte,
  Frentico el Manchego su estandarte
  Tremola con esfuerzo peregrino.

    Cuelga las armas y el acero fino,
  Con que destroza, asuela, raja y parte:
  Nuevas proezas; pero inventa el arte.
  Un nuevo estilo al nuevo Paladino.

    Y si de su Amadis se precia Gaula,
  Por cuyos bravos descendientes Grecia
  Triunf mil veces, y su fama ensancha,

    Hoy  Quijote le corona el aula
  D Belona preside, y dl se precia
  Mas que Grecia ni Gaula, la alta Mancha.

    Nunca sus glorias el olvido mancha,
  Pues hasta Rocinante, en ser gallardo,
  Excede  Brilladoro y  Bayardo.


  DEL BURLADOR, ACADMICO ARGAMASILLESCO,
  A SANCHO PANZA

  SONETO

    Sancho Panza es aqueste en cuerpo chico;
  Pero grande en valor. Milagro extrao!
  Escudero el mas simple y sin engao,
  Que tuvo el mundo, os juro y certifico.

    De ser Conde no estuvo en un tantico,
  Si no se conjuraran en su dao
  Insolencias y agravios del tacao
  Siglo, que aun no perdonan  un borrico.

    Sobre l anduvo (con perdon se miente)
  Este manso escudero, tras el manso
  Caballo Rocinante y tras su dueo.

    O vanas esperanzas de la gente,
  Como pasais con prometer descanso,
  Y al fin parais en sombra, en humo, en sueo!


  DEL CACHIDIABLO, ACADMICO DE LA ARGAMASILLA,
  EN LA SEPULTURA DE DON QUIJOTE

  EPITAFIO

    Aqu yace el Caballero
  Bien molido y mal andante,
  A quien llev Rocinante
  Por uno y otro sendero.

    Sancho Panza el majadero
  Yace tambin junto  l,
  Escudero el mas fiel,
  Que vi el trato de escudero.


  DEL TIQUETOC, ACADMICO DE LA ARGAMASILLA, EN LA
  SEPULTURA DE DULCINEA DEL TOBOSO

  EPITAFIO

    Reposa aqu Dulcinea,
  Y aunque de carnes rolliza,
  La volvi en polvo y ceniza
  La muerte espantable y fea.

  Fu de castiza ralea,
  Y tuvo asomos de dama,
  Del gran Quijote fu llama,
  Y fu gloria de su aldea.

Estos fueron los versos que se pudieron leer: los dems, por estar
carcomida la letra, se entregaron  un Acadmico, para que por
conjeturas, los declarase. Tinese noticia que lo ha hecho  costa de
muchas vigilias y mucho trabajo, y que tiene intencion de sacallos 
luz, con esperenza de la tercera salida de don Quijote.

  _Forse altro canter con miglior plettro._


FIN DE LA PREMIRE PARTIE

[Illustration]




[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.]

PRFACE


Vive Dieu! avec quelle impatience, ami lecteur, illustre ou plbien,
peu importe, tu dois attendre cette prface, croyant sans doute y
trouver des personnalits, des reprsailles, des injures, contre
l'auteur du second _don Quichotte_: je veux parler de celui qui fut,
dit-on, engendr  Tordesillas, et naquit  Tarragone[65]. Eh bien, je
t'en demande pardon, mais il ne m'est pas possible de te donner cette
satisfaction, car si d'habitude l'injustice et l'outrage veillent la
colre dans les plus humbles coeurs, cette rgle rencontre une exception
dans le mien. Voudrais-tu que j'allasse jeter au nez de cet homme qu'il
n'est qu'un impertinent, un sot, un ne? Eh bien, je n'en n'ai pas mme
la pense; qu'il reste avec son pch, qu'il le mange avec son pain, et
grand bien lui fasse.

  [65] C'est l'crivain cach sous le nom du licenci Alonzo Fernandez
  de Avellaneda, natif de Tordesillas, et dont le livre fut imprim 
  Tarragone.

Mais ce que je ne puis me rsoudre  passer sous silence et  couvrir
simplement de mon mpris, c'est de m'entendre appeler par lui vieux et
manchot, comme s'il avait t en mon pouvoir d'arrter la marche du
temps et de faire qu'il ne s'coult pas pour moi, et comme si ma main
brise l'avait t dans quelque dispute de taverne, et non dans la plus
clatante rencontre[66] qu'aient vue les sicles passs et prsents et
que puissent voir les sicles  venir.

  [66] La bataille de Lpante, livre le 5 octobre 1571.

Si ma blessure ne brille pas aux yeux, elle est, du moins, apprcie par
ceux qui savent o elle fut reue, car mourir en combattant sied mieux
au soldat, qu'tre libre dans la fuite; et je prfre avoir assist
jadis  cette prodigieuse affaire que de me voir aujourd'hui exempt de
blessures sans y avoir pris part. Les cicatrices que le soldat porte sur
la poitrine et au visage sont autant d'toiles qui nous guident dans le
sentier de l'honneur vers le dsir des nobles louanges. D'ailleurs
est-ce avec les cheveux blancs qu'on crit? N'est-ce pas plutt avec
l'entendement, lequel a coutume de se fortifier par les annes?

Autre chose encore m'a caus du chagrin: cet homme m'appelle envieux et
il se donne la peine de m'expliquer, comme si je l'ignorais, ce que
c'est que l'envie; eh bien, qu'il le sache, des deux sortes d'envie que
l'on connat, je n'prouve que celle qui est sainte, noble, bien
intentionne. Comment donc oser supposer que j'aille m'attaquer  un
prtre, surtout quand ce prtre ajoute  ce respectable caractre le
titre de familier du saint-office[67]? Je le dclare ici, mon adversaire
se trompe; car de celui qu'il prtend que j'ai voulu dsigner, j'adore
le gnie, j'admire les travaux et je respecte le labeur incessant et
honorable. Quant  mes _Nouvelles_, que cet aristarque trouve plus
satiriques qu'exemplaires; eh bien, qu'importe? pourvu qu'elles soient
bonnes, et elles ne pourraient l'tre s'il ne s'y trouvait un peu de
tout.

  [67] Allusion  Lope de Vega, qui tait en effet prtre et familier du
  Saint-Office.

Tu vas dire sans doute, ami lecteur, que je me montre peu exigeant, mais
il ne faut pas accrotre les chagrins d'un homme dj si afflig, et
ceux de ce seigneur doivent tre grands puisqu'il dissimule sa patrie et
dguise son nom, comme s'il se sentait coupable du crime de
lse-majest. Si donc par aventure tu viens  le connatre, dis-lui de
ma part que je ne me tiens nullement pour offens, que je connais fort
bien les piges du dmon, et qu'un des plus dangereux qu'il puisse
tendre  un homme, c'est de lui mettre dans la cervelle qu'il est
capable de composer un livre qui lui procurera autant de renomme que
d'argent et autant d'argent que de renomme. A l'appui de ce que
j'avance, conte-lui avec ton esprit et ta bonne grce accoutume la
petite histoire que voici:

Il y avait  Sville un fou qui donna dans la plus plaisante folie dont
fou se soit jamais avis. Il prit un jonc qu'il tailla en pointe par un
bout, et quand il rencontrait un chien, il lui mettait un pied sur la
patte de derrire, lui levait l'autre patte avec la main, aprs quoi lui
introduisant son tuyau dans certain endroit, il soufflait par l'autre
bout, et rendait bientt l'animal rond comme une boule. Quand il l'avait
mis en cet tat, il lui donnait deux tapes sur le ventre et le lchait
en disant  ceux qui taient l toujours en grand nombre: Vos Grces
pensent-elles que ce soit chose si facile que d'enfler un chien? Eh
bien,  mon tour, je demanderai: Pensez-vous que ce soit un petit
travail de faire un livre?

Si ce conte, ami lecteur, ne lui convient pas, dis-lui cet autre, qui
est encore un conte de fou et de chien: Il y avait  Cordoue un fou qui
avait coutume de porter sur sa tte un morceau de dalle en marbre ou en
pierre, non des plus lgers; quand il apercevait un chien, il s'en
approchait avec prcaution et laissait la dalle tomber d'aplomb sur le
pauvre animal. Roulant d'abord sous le coup, le chien ne tardait pas 
se sauver en jetant des hurlements  ne pas s'arrter au bout de trois
rues. Or, il arriva qu'un jour il s'en prit au chien d'un mercier, que
son matre aimait beaucoup. L'animal poussa des cris perants. Le
mercier, furieux, saisit une aune, tomba sur le fou et le btonna
rondement, en lui disant  chaque coup: Chien de voleur, ne vois-tu pas
que mon chien est un lvrier? Et aprs lui avoir rpt le mot de
lvrier plus de cent fois, il le renvoya moulu comme pltre.
L'avertissement fit son effet, et le fou fut tout un mois sans se
montrer. A la fin cependant, il reparut avec une dalle bien plus pesante
que la premire, mais quand il rencontrait un chien, il s'arrtait tout
court en disant: Oh! oh! celui-ci est un lvrier. Depuis lors, tous
les chiens qu'il trouvait sur son chemin, fussent-ils dogues ou roquets,
taient pour lui autant de lvriers, et il ne lchait plus sa pierre.
Peut-tre en arrivera-t-il de mme  cet homme; il n'osera plus lcher
en livres le poids de son esprit, lequel, il faut en convenir, est plus
lourd que le marbre.

Quant  la menace qu'il me fait de m'enlever tout profit avec son
ouvrage, dis-lui, ami lecteur, que je m'en moque comme d'un maravdis et
que je lui rponds: Vive pour moi le comte de Lmos, et Dieu pour
tous! Oui, vive le grand comte de Lmos, dont la libralit bien connue
m'abrite contre la mauvaise fortune, et vive la suprme charit de
l'archevque de Tolde[68]! Ces deux princes, par leur seule bont d'me
et sans que je les aie sollicits par aucune espce d'loges, ont pris 
leur charge le soin de venir gnreusement  mon aide, et en cela je me
tiens pour plus honor et plus riche que si la fortune, par une voie
ordinaire, m'et combl de ses faveurs. L'honneur, je le sens, peut
rester au pauvre, mais non au pervers; la pauvret peut couvrir d'un
nuage la noblesse, mais non l'obscurcir entirement. Pourvu que la vertu
jette quelque lumire, ft-ce par les fissures de la dtresse, elle
finit toujours par tre estime des grands et nobles esprits.

  [68] Don Bernardo Sandoval y Rojas.

Ne lui dis rien de plus, ami lecteur; quant  moi, je me contenterai de
te faire remarquer que cette seconde partie de _Don Quichotte_, dont je
te fais hommage, est taille sur le mme patron, et qu'elle est de mme
toffe que la premire. Dans cette seconde partie, je te donne mon
chevalier conduit jusqu'au terme de sa vie, et finalement mort et
enterr, afin que personne ne puisse en douter dsormais. C'est assez
qu'un honnte homme ait rendu compte de ses aimables folies, sans que
d'autres prtendent encore y mettre la main. L'abondance des choses,
mme bonnes, en diminue le prix, tandis que la raret des mauvaises les
fait apprcier en ce point...

J'oubliais de te dire que tu auras bientt _Persiles_, que je suis en
train d'achever, ainsi que la seconde partie de _Galate_.

[Illustration]




[Illustration]

L'INGNIEUX CHEVALIER

DON QUICHOTTE

DE LA MANCHE




DEUXIME PARTIE

CHAPITRE PREMIER

DE CE QUI SE PASSA ENTRE LE CUR ET LE BARBIER AVEC DON QUICHOTTE AU
SUJET DE SA MALADIE


Dans la seconde partie de cette histoire, qui contient la troisime
sortie de don Quichotte, Cid Hamet Ben-Engeli raconte que le cur et le
Barbier restrent plus d'un mois sans chercher  le voir, pour ne pas
lui rappeler par leur prsence le souvenir des choses passes. Ils ne
laissaient pas nanmoins de visiter souvent sa nice et sa gouvernante,
leur recommandant chaque fois d'avoir grand soin de leur matre, et de
lui donner une nourriture bonne pour l'estomac et surtout pour le
cerveau, d'o venait,  n'en pas douter, tout son mal. Ces femmes
rpondaient qu'elles n'auraient garde d'y manquer, d'autant plus que,
par moment, leur seigneur paraissait avoir recouvr tout son bon sens.
Cette nouvelle causa bien de la joie  nos deux amis, qui s'applaudirent
d'autant plus d'avoir employ, pour le ramener chez lui, le stratagme
que nous avons racont dans les chapitres qui terminent la premire
partie de cette grande et vridique histoire. Toutefois, comme ils
tenaient cette gurison pour impossible, ils rsolurent de s'en assurer
par eux-mmes, et aprs s'tre promis de ne pas toucher la corde de la
chevalerie, dans la crainte de dcoudre les points d'une blessure si
frachement ferme[69], ils se rendirent chez don Quichotte, qu'ils
trouvrent dans sa chambre, assis sur son lit, en camisole de serge
verte, et coiff d'un bonnet de laine rouge de Tolde, mais tellement
sec et dcharn, qu'il ressemblait  une momie. Ils furent trs-bien
reus de notre chevalier, qui rpondit  leurs questions sur sa sant
avec beaucoup de justesse et en termes choisis.

  [69] Il tait alors d'usage en chirurgie de coudre les blessures.

Peu  peu la conversation s'engagea, et aprs avoir caus d'abord de
choses indiffrentes, on en vint  entamer le chapitre des affaires
publiques et des formes de gouvernement. Celui-ci changeait une coutume,
celui-l corrigeait un abus; bref, chacun de nos trois amis devint,
sance tenante, un nouveau Lycurgue, un moderne Solon, et ils
remanirent si bien l'tat, qu'il semblait qu'aprs l'avoir mis  la
forge, ils l'en avaient retir entirement remis  neuf. Sur ces divers
sujets, don Quichotte montra tant de tact et d'-propos, que les deux
visiteurs ne doutrent plus qu'il n'et recouvr tout son bon sens.
Prsentes  l'entretien, la nice et la gouvernante versaient des larmes
de joie et ne cessaient de rendre grces  Dieu en voyant leur matre
montrer une telle lucidit d'esprit. Mais le cur, revenant sur sa
premire intention, qui tait de ne point parler chevalerie, voulut
complter l'preuve, afin de s'assurer si cette gurison tait relle ou
seulement apparente. De propos en propos, il se mit  conter quelques
nouvelles rcemment venues de la cour: On tient pour assur, dit-il, que
le Turc fait de grands prparatifs de guerre, et qu'il se dispose 
descendre le Bosphore avec une immense flotte; seulement, on ne sait pas
sur quels rivages ira fondre une si formidable tempte; il ajouta que la
chrtient en tait fort alarme, et qu' tout vnement Sa Majest
faisait pourvoir  la sret du royaume de Naples, des ctes de la
Sicile et de l'le de Malte.

Sa Majest agit en prudent capitaine, dit don Quichotte, lorsqu'elle met
ses vastes tats sur la dfensive, afin que l'ennemi ne les prenne pas
au dpourvu. Mais si elle me faisait l'honneur de me demander mon avis,
je lui conseillerais une mesure  laquelle elle est, j'en suis certain,
bien loigne de penser  cette heure.

A peine le cur eut-il entendu ces paroles, qu'il se dit en lui-mme:
Dieu te soit en aide, pauvre don Quichotte; car, si je ne me trompe, te
voil retomb au plus profond de ta dmence.

Le barbier, qui avait eu la mme pense, demanda quelle tait cette
importante mesure, craignant, disait-il, que ce ne ft un de ces
impertinents avis qu'on ne se fait pas faute de donner aux princes.

Matre rpeur de barbes, repartit don Quichotte, mon avis n'a rien
d'impertinent; il est, au contraire, tout  fait pertinent.

D'accord, rpliqua le barbier; cependant l'exprience a prouv que ces
sortes d'expdients sont presque toujours impraticables ou ridicules,
quelquefois mme contraires  l'intrt du roi et de l'tat.

Soit; mais le mien, reprit don Quichotte, n'est ni impraticable ni
ridicule: loin de l, c'est le plus simple et le plus convenable qui
puisse se prsenter  l'esprit d'un donneur de conseil.

Votre Grce tarde bien  nous l'apprendre, dit le cur.

Je ne suis pas fort empress de le faire connatre, rpondit don
Quichotte, de peur qu'en arrivant aux oreilles de messeigneurs du
conseil, l'honneur de l'invention ne soit aussitt enlev.

Quant  moi, reprit le barbier, je jure devant Dieu et devant les hommes
de n'en parler ni  roi, ni _ Roch_, ni  me qui vive, comme il est
dit dans cette romance du cur[70], o l'on avise le roi de ce voleur
qui lui avait escamot cent doublons et sa mule qui allait si bien
l'amble.

  [70] Allusion  quelque romance populaire de l'poque, aujourd'hui
  inconnue.

Je ne connais pas cette histoire, dit don Quichotte, mais je tiens le
serment pour bon, sachant le seigneur barbier homme de bien.

Et quand cela ne serait pas, reprit le cur, je me porte fort pour lui,
et je rponds qu'il n'en parlera pas plus que s'il tait n muet.

Et vous, seigneur cur, demanda don Quichotte, quelle sera votre
caution?

Mon caractre, rpliqua le cur, car il me fait un devoir de garder les
secrets.

Eh bien donc, s'cria don Quichotte, j'affirme que si le roi faisait
publier  son de trompe que tous les chevaliers qui errent par l'Espagne
sont tenus de se rendre  sa cour,  jour nomm, ne s'en prsentt-il
qu'une demi-douzaine, tel parmi eux, j'en suis certain, pourrait se
rencontrer qui viendrait  bout de la puissance du Turc. Que Vos Grces
veuillent bien me prter attention et suivre mon raisonnement. Est-ce
qu'on n'a pas vu maintes fois un chevalier dfaire  lui seul une arme
de deux cent mille hommes, comme si tous ensemble ils n'avaient eu
qu'une tte  couper? Vive Dieu! si le fameux don Blianis, ou mme un
simple rejeton des Amadis de Gaule tait encore vivant, et que le Turc
se trouvt face  face avec lui, par ma foi, je ne parierais pas pour le
Turc. Mais patience, Dieu aura piti de son peuple, et saura lui envoyer
quelque chevalier moins illustre peut-tre que ceux des temps passs,
qui pourtant ne leur sera point infrieur en vaillance. Je n'en dis pas
davantage, Dieu m'entend.

Sainte Vierge! s'cria la nice, que je meure si mon oncle n'a pas envie
de se faire encore une fois chevalier errant!

Oui, oui, repartit don Quichotte, chevalier errant je suis, et chevalier
errant je mourrai; que le Turc monte ou descende quand il voudra, et
dploie toute sa puissance! je le rpte, Dieu m'entend.

Sur ce le barbier prit la parole: Que Vos Grces, dit-il, me permettent
de leur raconter une petite histoire; elle vient ici fort  propos.

Comme il vous plaira, reprit don Quichotte; nous sommes prts  vous
donner audience.

Le barbier continua de la sorte: A Sville, dans l'hpital des fous, il
y avait un homme que ses parents firent enfermer comme ayant perdu la
raison. Cet homme avait pris ses licences  l'universit d'Ossuna; mais
quand mme il les et prises  celle de Salamanque, il n'en serait pas
moins, disait-on, devenu fou. Aprs plusieurs annes de rclusion, le
pauvre diable se croyant guri, crivit  l'archevque une lettre pleine
de bon sens, dans laquelle il le suppliait de le tirer de sa misrable
vie, puisque Dieu, dans sa misricorde, lui avait fait la grce de lui
rendre la raison. Il prtendait que ses parents, pour jouir de son bien,
continuaient  le tenir enferm, et voulaient, en dpit de la vrit, le
faire passer pour fou jusqu' sa mort. Convaincu du bon sens de cet
homme par les lettres qu'il ne cessait d'en recevoir, l'archevque
chargea un de ses chapelains de s'informer auprs du directeur de
l'hpital si tout ce que lui crivait le licenci tait exact, enfin de
l'interroger lui-mme, l'autorisant, si l'examen tait favorable,  le
faire mettre en libert.

Le chapelain vint trouver le directeur de l'hpital, et lui demanda ce
qu'il pensait de l'tat mental du licenci. Le directeur rpondit qu'il
le tenait pour aussi fou que jamais; qu' la vrit il parlait
quelquefois en homme de bon sens, mais qu'en fin de compte il retombait
toujours dans ses premires extravagances, comme le chapelain pouvait
d'ailleurs s'en assurer par lui-mme. Celui-ci tmoigna le dsir de
tenter l'exprience. On le mena  la chambre du licenci, avec lequel il
s'entretint plus d'une heure sans que pendant tout ce temps cet homme
donnt le moindre signe de folie; loin de l, ses discours furent si
pleins d'-propos et de bon sens, que le chapelain ne put s'empcher de
le regarder comme entirement guri.

Entre autres choses, le pauvre diable se plaignit de la connivence du
directeur de l'hpital, qui, pour plaire  sa famille et ne pas perdre
les cadeaux qu'il en recevait, affirmait qu'il tait toujours fou,
quoiqu'il et souvent de bons moments. Il ajoutait que, dans son
malheur, son plus grand ennemi, c'tait sa fortune; car pour en jouir,
disait-il, mes parents portent un jugement qu'ils savent faux,
puisqu'ils ne veulent pas reconnatre la grce que Dieu m'a faite en me
rappelant de l'tat de brute  l'tat d'homme. Bref, il parla de telle
sorte, qu'il russit  rendre le directeur suspect, et  faire passer
ses parents pour cupides et dnaturs, si bien que le chapelain rsolut
de l'emmener, pour rendre l'archevque lui-mme tmoin d'une gurison
dont il n'tait plus permis de douter. Le directeur fit tous ses efforts
pour dissuader le chapelain, lui disant d'y prendre garde; que cet homme
n'avait jamais cess d'tre fou, et qu'il aurait le dplaisir de s'tre
tromp sur son compte; mais quand on lui eut montr la lettre de
l'archevque, il ordonna de rendre au licenci ses anciens vtements, et
le laissa entre les mains du chapelain.

A peine dpouill de sa casaque de fou, notre homme voulut aller prendre
cong de ses anciens compagnons. Il en demanda avec instance la
permission au chapelain, qui dsira mme l'accompagner dans cette
visite; quelques-uns de ceux qui taient l se joignirent  lui. En
passant devant la loge d'un fou furieux qui par hasard tait calme en ce
moment: Adieu, frre, lui dit le licenci; voyez si vous n'avez pas
quelque chose  me demander, car je vais retourner chez moi, puisque
Dieu dans sa bont infinie et sans que je le mritasse, m'a fait la
grce de me rendre la raison. J'espre qu'il fera de mme pour vous;
aussi priez-le bien et ne manquez jamais de confiance; en attendant,
j'aurai soin de vous envoyer quelques bons morceaux, car je sais, par ma
propre exprience, que la folie ne vient le plus souvent que du vide de
l'estomac et du cerveau. Prenez donc courage, et ne vous laissez point
abattre; dans les disgrces qui nous arrivent, le dcouragement dtruit
la sant et ne fait qu'avancer la mort.

En entendant ce discours, un autre fou renferm dans une loge qui
faisait face  celle du fou furieux, se redressa tout  coup d'une
vieille natte de jonc sur laquelle il tait couch, et demanda en criant
 tue-tte quel tait ce camarade qui s'en allait si sain de corps et
d'esprit?

C'est moi, frre, rpondit le licenci; je n'ai plus besoin de rester
dans cette maison aprs la grce que Dieu m'a faite.

Prends garde  ce que tu dis, licenci mon ami, repartit cet homme, et
que le diable ne t'abuse pas. Crois-moi, reste avec nous, afin de
t'pargner l'alle et le retour.

Je sais que je suis guri, reprit le licenci, et je ne pense pas avoir
jamais  recommencer mes stations.

Toi, guri, continua le fou;  la bonne heure, et que Dieu te conduise;
mais par le nom de Jupiter, dont je reprsente ici-bas la majest
souveraine, je jure que pour ce seul pch, que Sville vient de
commettre en te rendant la libert, je la frapperai d'un tel chtiment,
que le souvenir s'en perptuera dans les sicles des sicles. _Amen._ Ne
sais-tu pas, pauvre petit licenci sans cervelle, que j'en ai le
pouvoir, puisque je suis Jupiter Tonnant, et que je tiens dans mes mains
les foudres destructeurs qui peuvent en un instant rduire toute la
terre en cendres? Mais non, je n'infligerai qu'une simple correction 
cette ville ignorante et stupide; je me contenterai de la priver de
l'eau du ciel, ainsi que tous ses habitants, pendant trois annes
entires et conscutives,  compter du jour o la menace vient d'en tre
prononce. Ah! tu es libre, tu es dans ton bon sens, et moi je suis fou
et en prison! De par mon tonnerre, je leur enverrai de la pluie, tout
comme je songe  me pendre.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

S'il est Jupiter, le dieu de la foudre, je suis Neptune, le dieu des
eaux (p. 297).]

Chacun coutait ces propos avec tonnement, quand le licenci se tourna
vivement vers le chapelain et lui prenant les deux mains: Que Votre
Grce, mon cher seigneur, lui dit-il, ne se mette point en peine des
menaces que ce fou vient de dbiter; car s'il est Jupiter, le dieu de la
foudre, je suis Neptune, le dieu des eaux, et je ferai pleuvoir quand il
en sera besoin.

Trs-bien, trs-bien, repartit le chapelain; mais en attendant, il ne
faut pas irriter Jupiter, seigneur Neptune. Rentrez dans votre loge,
nous reviendrons vous chercher une autre fois.

Chacun se mit  rire en voyant la confusion du chapelain. Quant au
licenci, on lui remit sa casaque, on le renferma de nouveau, et le
conte est fini.

C'tait donc l, reprit don Quichotte, ce conte venu si  point qu'on ne
pouvait se dispenser de nous le servir. Ah! matre raseur, matre
raseur, bien aveugle est celui qui ne voit pas  travers la toile du
tamis! Votre Grce en est-elle encore  ignorer que ces comparaisons
d'esprit  esprit, de courage  courage, de beaut  beaut, de famille
 famille, sont toujours odieuses et mal reues? Seigneur barbier, je ne
suis pas Neptune, le dieu des eaux, et je m'inquite fort peu de passer
pour un homme d'esprit, surtout ne l'tant pas; mais, quoi qu'il en
soit, je n'en continuerai pas moins jusqu' mon dernier jour  signaler
au monde l'norme faute que l'on commet en ngligeant de rtablir
l'ancienne chevalerie errante. Hlas! je ne le vois que trop, notre ge
dprav ne mrite pas de jouir du bonheur ineffable dont ont joui les
sicles passs, alors que les chevaliers errants prenaient en main la
dfense des royaumes, la protection des jeunes filles, des veuves et des
orphelins. Maintenant, les chevaliers abandonnent la cuirasse et la
cotte de mailles, pour revtir la veste de brocard et de soie. O
sont-ils ceux qui, arms de pied en cap,  cheval et appuys sur leur
lance, s'ingniaient  tromper le sommeil, la faim, la soif, et les
besoins les plus imprieux de la nature? O est le chevalier de notre
temps qui, aprs une longue course  travers les montagnes et les
forts, arrivant au bord de la mer, o il ne trouve qu'un frle esquif,
s'y jette hardiment, malgr les vagues furieuses qui tantt le lancent
au ciel, tantt le prcipitent au fond des abmes; puis le lendemain, 
trois mille lieues de l, abordant une terre inconnue, y accomplit des
prouesses si extraordinaires, qu'elles mritent d'tre graves sur le
bronze? A prsent, la mollesse et l'oisivet sont vertus  la mode, et
la vritable valeur qui fut jadis le partage des chevaliers errants
n'est plus de saison. O rencontrer aujourd'hui un chevalier aussi
vaillant qu'Amadis? aussi courtois que Palmerin d'Olive? aussi galant
que Lisvart de Grce? plus blessant et plus bless que don Blianis?
aussi brave que Rodomont? aussi prudent que le roi Sobrin? aussi
entreprenant que Renaud? aussi invincible que Roland? aussi sduisant
que Roger, de qui, en droite ligne, descendent les ducs de Ferrare,
d'aprs Turpin dans sa _Cosmographie_.

Tous ces chevaliers et tant d'autres que je pourrais citer, ont t
l'honneur de la chevalerie errante; c'est d'eux et de leurs pareils que
je conseillerais au roi de se servir, s'il veut tre bien servi et  bon
march, et voir le Turc s'arracher la barbe  pleines mains. Mais avec
tout cela, il faut que je reste dans ma loge, puisqu'on refuse de m'en
tirer; et si Jupiter, comme a dit le barbier, ne veut pas qu'il pleuve,
je suis ici, moi, pour faire pleuvoir quand il m'en prendra fantaisie.
Ceci soit dit afin que le seigneur Plat--Barbe sache que je l'ai
compris.

Seigneur don Quichotte, rpondit le barbier, Votre Grce aurait tort de
se fcher; Dieu m'est tmoin que je n'ai pas eu dessein de vous
dplaire.

Si je dois me fcher ou non, c'est  moi de le savoir, reprit don
Quichotte.

Seigneurs, interrompit le cur, qui jusqu'alors avait cout sans rien
dire, je voudrais claircir un doute qui me pse, et que vient de faire
natre en moi le discours du seigneur don Quichotte.

Parlez sans crainte, rpondit notre chevalier, et mettez votre
conscience en repos.

Eh bien, dit le cur, je dois avouer qu'il m'est impossible de croire
que tous ces chevaliers errants dont Votre Grce vient de parler, aient
t des hommes en chair et en os; pour moi, tout cela n'est que
fictions, rveries et contes faits  plaisir.

Voil une erreur, rpondit don Quichotte, dans laquelle sont tombs
nombre de gens. J'ai souvent cherch  faire luire la lumire de la
vrit sur cette illusion devenue presque gnrale: quelquefois je n'ai
pu russir; mais presque toujours j'en suis venu  bout, et j'ai eu le
bonheur de rencontrer des personnes qui se sont rendues  la force de
cette vrit pour moi si manifeste, que je pourrais dire avoir vu de mes
yeux Amadis de Gaule. Oui, c'tait un homme de haute taille, au teint
vif et blanc; il avait la barbe noire et bien plante, le regard fier et
doux; il n'tait pas grand parleur, se mettait rarement en colre, et
n'y restait pas longtemps. Non moins aisment que j'ai dpeint Amadis,
je pourrais vous faire le portrait de tous les chevaliers errants; car
sur l'ide qu'en donnent leurs histoires, il est facile de dire quel
tait leur air, quelle tait leur stature et la couleur de leur teint.

S'il en est ainsi, seigneur, dit le barbier, apprenez-nous quelle taille
avait le gant Morgan?

Qu'il ait exist des gants ou qu'il n'en ait pas exist, rpondit don
Quichotte, les opinions sont partages  ce sujet. Cependant la sainte
criture, qui ne peut induire en erreur, nous apprend qu'il y en a eu,
par ce qu'elle raconte de ce Goliath qui avait sept coudes et plus de
hauteur. On a trouv en Sicile des ossements de jambes et de bras dont
la longueur prouve qu'ils appartenaient  des gants aussi hauts que des
tours. Toutefois je ne saurais affirmer que le gant Morgan ait t
d'une trs-grande taille; je ne le pense pas, et en voici la raison: son
histoire dit qu'il dormait souvent  couvert; or, puisqu'il trouvait des
habitations capables de le recevoir, il ne devait pas tre d'une
grandeur dmesure.

C'est juste, dit le cur, qui, prenant plaisir  entendre notre hros
dbiter de telles extravagances, lui demanda  son tour ce qu'il pensait
de Roland, de Renaud et des douze pairs de France, tous anciens
chevaliers errants?

De Renaud, rpondit don Quichotte, je dirai qu'il devait avoir la face
large, le teint vermeil, les yeux  fleur de tte et pleins de feu; il
tait extrmement chatouilleux et emport, et se plaisait  protger les
malandrins et gens de cette espce. Quant  Roland, Rotoland ou Orland
(l'histoire lui donne ces trois noms), je crois pouvoir affirmer qu'il
tait de moyenne taille, large des paules, un peu cagneux des genoux;
il avait le teint brun, la barbe rude et rousse, le corps velu, la
parole brve et le regard menaant; du reste, courtois, affable et bien
lev.

Par ma foi, si Roland ressemblait au portrait que vient d'en faire Votre
Grce, dit le barbier, je ne m'tonne plus que la belle Anglique lui
ait de beaucoup prfr ce petit More  poil follet  qui elle livra ses
charmes.

Cette Anglique, reprit don Quichotte, tait une crature fantasque et
lgre, une coureuse, qui a rempli le monde du bruit de ses fredaines.
Sacrifiant sa rputation  son plaisir, elle a ddaign mille nobles
personnages, mille chevaliers pleins d'esprit et de bravoure, pour un
petit page au menton cotonneux, sans naissance et sans fortune, et dont
tout le renom fut l'attachement qu'il montra pour son vieux matre[71].
Aussi, le chantre de sa beaut, le grand Arioste, cesse-t-il d'en parler
aprs cette faiblesse impardonnable, et pour ne plus s'occuper d'elle,
il termine brusquement son histoire par ces vers:

  Peut-tre  l'avenir une meilleure lyre,
  Dira comme elle obtint du grand Catay l'empire.

  [71] Mdor fut laiss pour mort sur la place, en allant relever le
  cadavre de son matre. (ARIOSTE, chant XXIII.)

Ces vers furent une prophtie, car les potes s'appellent _vates_,
c'est--dire devins, et la prdiction s'accomplit si bien, que depuis
lors ce fut un pote andaloux qui chanta les larmes d'Anglique, et un
pote castillan qui chanta sa beaut.

Parmi tant de potes qui l'ont clbre, dit matre Nicolas, il doit
s'en tre trouv au moins un pour lui dire son fait.

Si Sacripant ou Roland eussent t potes, reprit don Quichotte,
j'incline  croire qu'ils auraient joliment savonn la tte  cette
cervele; car c'est l'ordinaire des amants rebuts de se venger par
des satires et des libelles: vengeance, aprs tout, indigne d'un coeur
gnreux. Mais jusqu' ce jour, je n'ai pas connaissance d'un seul vers
injurieux contre cette Anglique qui a boulevers le monde.

C'est miracle! dit le cur; et tout  coup on entendit la nice et la
gouvernante, qui depuis quelque temps dj s'taient retires, jeter les
hauts cris; aussitt nos trois amis se levrent et coururent au bruit.




CHAPITRE II

QUI TRAITE DE LA GRANDE QUERELLE QU'EUT SANCHO PANZA AVEC LA NICE ET LA
GOUVERNANTE, AINSI QUE D'AUTRES PLAISANTS VNEMENTS


L'histoire raconte que les auteurs de tout ce tapage taient Sancho,
lequel voulait entrer pour voir son seigneur, et la nice et la
gouvernante qui s'y opposaient de toutes leurs forces.

Que veut ce vagabond, ce fainant? demandait la gouvernante. Retournez
chez vous, mon ami, vous n'avez que faire cans; c'est vous qui
dbauchez et pervertissez notre matre, et l'emmenez courir les grands
chemins.

Gouvernante de Satan, rpondait Sancho, vous vous trompez de plus de
moiti; le dbauch, le perverti et l'emmen par les chemins, c'est moi
et non pas votre matre. C'est lui qui m'a tir de ma maison en
m'enjlant avec des tricheries et en me promettant une le que j'attends
encore.

Que veut-il dire avec ses les? rpliquait la gouvernante. Est-ce par
hasard quelque chose de bon  manger, glouton que tu es?

Non pas  manger, reprenait Sancho, mais  gouverner, et meilleur que
quatre villes et une province entire.

Tu n'entreras pas ici, tonneau de malices, sac de mchancets,
continuait la gouvernante: va gouverner ta maison et labourer ton coin
de terre, et laisse-l tes gouvernements.

Le cur et le barbier riaient de bon coeur de ce plaisant dialogue; mais
don Quichotte craignant que Sancho ne lcht sa langue et n'en vnt 
dbiter, selon sa coutume quelques malicieuses simplicits, fit taire les
deux femmes, et ordonna qu'on le laisst entrer. Sancho entra. Aussitt
le cur et le barbier prirent cong de leur ami, dsesprant de sa
gurison, puisqu'il se montrait entich plus que jamais de sa maudite
chevalerie.

Vous verrez, compre, dit le cur en sortant, qu'au moment o nous y
penserons le moins, notre hidalgo reprendra sa vole.

Oh! cela est certain, reprit le barbier; mais ce qui m'tonne, c'est
moins la folie du matre que la simplicit de l'cuyer: il s'est si bien
fourr cette le dans la cervelle, que rien au monde ne pourrait l'en
faire sortir.

Dieu leur soit en aide, dit le cur; quant  nous, guettons-les bien
afin de voir o aboutira cette mise en commun d'extravagances; car on
dirait qu'ils ont t crs l'un pour l'autre, et que les folies du
matre vaudraient moins sans celles du valet.

C'est vrai, ajouta le barbier; mais je voudrais bien savoir ce qu'ils
vont comploter ensemble.

Soyez tranquille, rpliqua le cur, la nice et la gouvernante ne nous
laisseront rien ignorer; elles ne sont pas femmes  en perdre leur part.

Pendant cet entretien, don Quichotte et son cuyer s'taient renferms.
Quand ils se virent seuls: Sancho, dit don Quichotte, je suis trs-pein
d'apprendre que tu ailles rptant partout que je t'ai enlev de ta
chaumire, quand tu sais que je ne suis pas rest dans ma maison. Partis
ensemble, nous avons fait tous deux mme chemin et prouv mme fortune:
si une fois on t'a bern, cent fois j'ai reu des coups de bton: c'est
le seul avantage que j'ai sur toi.

[Illustration: Tu n'entreras pas ici, tonneau de malices, sac de
mchancets... (p. 300).]

C'tait bien juste, rpondit Sancho; puisque, d'aprs le dire de Votre
Grce, les msaventures sont plutt le fait des chevaliers errants que
de leurs cuyers.

Tu te trompes, Sancho, repartit don Quichotte, tmoins ces vers: _Quando
caput dolet_...

Je n'entends point d'autre langue que la mienne, dit Sancho.

Je veux dire, rpliqua don Quichotte, que quand la tte souffre,
souffrent tous les membres. Ainsi, moi, ton matre, je suis la tte du
corps dont tu fais partie, tant mon serviteur; par consquent, le mal
que j'prouve, tu dois le ressentir, et moi le tien.

Cela devrait tre, repartit Sancho; mais pendant qu'on me bernait, moi,
pauvre membre, ma tte tait derrire la muraille de la cour, et elle me
regardait voltiger dans les airs, sans prouver la moindre douleur; si
les membres sont obligs de ressentir le mal de la tte, il me semble
que la tte devrait  son tour prendre part  leur mal.

Crois-tu, reprit don Quichotte, que je ne souffrais pas pendant qu'on te
bernait? Ne le dis, ni ne le pense, mon ami, et sois bien persuad que
je souffrais plus dans mon esprit que toi dans tout ton corps. Mais
laissons cela, nous en reparlerons  loisir. Maintenant, ami Sancho,
rponds-moi franchement, je te prie; que dit-on de moi dans le pays?
comment en parlent les paysans, les hidalgos, les chevaliers? quelle
opinion a-t-on de ma courtoisie, de ma valeur, de mes exploits? que
pense-t-on du dessein que j'ai form de rtablir dans son antique lustre
l'ordre oubli de la chevalerie errante? Bref, rpte-moi, sans
flatterie, ce qui est arriv  tes oreilles, sans rien ajouter, sans
rien retrancher; car le devoir d'un serviteur fidle est de dire  son
seigneur la vrit telle qu'elle est, sans qu'aucune considration la
lui fasse exagrer ou diminuer. Tu sauras, Sancho, que si la vrit se
prsentait toujours devant les princes nue et dpouille des ornements
de la flatterie, notre sicle serait un ge d'or, ce qu'il est dj, 
ce que j'entends dire chaque jour, compar aux sicles qui nous ont
prcds. Mets  profit cet avis, et rponds sans dguisement  ma
question.

Volontiers, rpondit Sancho, mais  condition que Votre Grce ne se
fchera pas si je lui redis les choses telles qu'elles sont venues  mes
oreilles.

Je t'assure que je ne me fcherai nullement, dit don Quichotte; parle
librement et sans dtour.

Eh bien, seigneur, reprit Sancho, vous saurez que tout le monde nous
tient, vous, pour le plus grand des fous, et moi, pour le dernier des
imbciles. Les hidalgos disent que Votre Grce n'avait pas le droit de
s'arroger le _don_, et de se faire d'emble chevalier, avec quatre pieds
de vigne, deux journaux de terre, un foss par devant et un par
derrire. Quant aux chevaliers, ils sont fort peu satisfaits que les
hidalgos se mlent  eux, principalement ceux qui sont tout au plus bons
pour tre cuyers, qui noircissent leurs chaussures avec de la suie, et
raccommodent leurs bas noirs avec de la soie verte.

Cela ne me regarde pas, dit don Quichotte; je suis toujours
trs-convenablement vtu, et je ne porte jamais d'habits rapics;
dchirs, c'est possible, et encore plutt par le frottement des armes
que par l'action du temps.

Quant  votre valeur, votre courtoisie, vos exploits et vos projets,
continua Sancho, les opinions sont partages; les uns disent: C'est un
fou, mais il est plaisant; les autres: Il est vaillant, mais peu
chanceux; d'autres: Il est courtois, mais extravagant; et pour ne rien
vous cacher, ils en dbitent tant sur votre compte, que, par ma foi, ils
ne laissent rien  y ajouter.

Tu le vois, Sancho, dit don Quichotte, plus la vertu est minente, plus
elle est expose  la calomnie. Peu de grands hommes y ont chapp:
Jules Csar, ce sage et vaillant capitaine a pass pour un ambitieux; on
lui a mme reproch de n'avoir ni grande propret dans ses habits, ni
grande puret dans ses moeurs. On a accus d'ivrognerie Alexandre, ce
hros auquel tant de belles actions ont mrit le surnom de Grand.
Hercule, aprs avoir consum sa vie en d'incroyables travaux, a fini par
passer pour un homme voluptueux et effmin. On a dit du frre d'Amadis,
don Galaor, que c'tait un brouillon, un querelleur, et d'Amadis
lui-mme, qu'il pleurait comme une femme. Aussi, mon pauvre Sancho, je
ne me mets nullement en peine des traits de l'envie, et pourvu que ce
soit l tout, je m'en console avec ces hros, qui ont fait l'admiration
de l'univers.

Oh! rpliqua Sancho, on ne s'arrte pas en si beau chemin.

Qu'y a-t-il donc encore? demanda don Quichotte.

Il reste la queue  corcher, rpondit Sancho: jusqu'ici ce n'tait que
miel, mais si vous voulez savoir le reste, je vais vous amener un homme
qui vous donnera contentement. Le fils de Bartholom Carrasco est
arriv hier soir de Salamanque, o il s'est fait recevoir bachelier; et
comme j'allais le voir pour me rjouir avec lui, il m'a racont que
l'histoire de Votre Grce est dj mise en livre sous le titre de
l'_Ingnieux chevalier don Quichotte de la Manche_; il dit de plus que
j'y suis tout du long avec mon propre nom de Sancho Panza, et qu'on y a
mme fourr madame Dulcine du Toboso, sans compter bien d'autres choses
qui se sont passes entre vous et moi, tellement que j'ai fait mille
signes de croix, ne sachant comment ce diable d'auteur a pu les
apprendre.

Il faut assurment, dit don Quichotte, que ce soit un enchanteur qui ait
crit cette histoire, car ces gens-l devinent tout.

Parbleu, si c'est un enchanteur, je le crois bien, reprit Sancho,
puisque le bachelier Samson Carrasco dit qu'il s'appelle Cid Hamet
Berengena.

C'est un nom moresque, dit don Quichotte.

Cela se pourrait, rpondit Sancho, d'autant plus que j'ai ou dire que
les Mores aiment beaucoup les aubergines[72].

  [72] Sancho change le nom de Ben-Engeli en Berengena, qui veut dire
  aubergine, espce de lgume fort commun dans le royaume de Valence.

Il faut que tu te trompes quant au mot de cid, dit don Quichotte, car ce
mot signifie seigneur.

Je n'en sais rien, rpondit Sancho; mais si vous voulez que j'amne ici
le bachelier, je l'irai querir  vol d'oiseau.

Tu me feras plaisir, mon enfant, dit don Quichotte; ce que tu viens de
m'apprendre m'a mis la puce  l'oreille, et je ne mangerai morceau qui
me profite jusqu' ce que je sois exactement inform de tout.

Sancho s'en fut. Peu aprs il revint avec le bachelier, et il y eut
entre eux trois la plaisante conversation que l'on verra dans le
chapitre suivant.




CHAPITRE III

DU RISIBLE ENTRETIEN QU'EURENT ENSEMBLE DON QUICHOTTE SANCHO PANZA ET LE
BACHELIER SAMSON CARRASCO


En attendant le bachelier Samson Carrasco, don Quichotte resta tout
pensif; il ne pouvait se persuader que l'histoire de ses prouesses ft
dj publie, quand son pe fumait encore du sang de ses ennemis. Il en
vint alors  s'imaginer qu'un enchanteur, ami ou ennemi, les avait, par
son art, crites et livres  l'impression: ami, pour les grandir et les
lever au-dessus de celles des plus illustres chevaliers; ennemi, pour
les ravaler et les mettre au-dessous des moindres exploits du plus mince
cuyer. Cependant, se disait-il  lui-mme, jamais, s'il m'en souvient,
exploits d'cuyer ne furent crits! et s'il est vrai que mon histoire
existe, tant celle d'un chevalier errant, elle doit tre noble, fire,
pompeuse et vridique. Cette rflexion le consola; mais venant  songer
que l'auteur tait More, comme l'indiquait ce nom de cid, et que de
pareilles gens on ne doit attendre rien de vrai, puisqu'ils sont tous
menteurs et faussaires, cela lui fit craindre que cet crivain n'et
parl de ses amours avec madame Dulcine du Toboso d'une manire peu
dcente et qui entacht l'honneur de la souveraine de son coeur. Il
esprait au moins qu'en parlant de lui, l'auteur avait eu soin d'exalter
cette admirable constance envers sa dame, qui lui fit refuser tant
d'impratrices et de reines, pour ne point porter d'atteinte, mme
lgre,  la fidlit qu'il lui devait. Ce fut plong dans ces penses
que le trouvrent Sancho Panza et Samson Carrasco, et il sortit comme
d'un assoupissement pour recevoir le bachelier,  qui il fit beaucoup de
civilits.

Bien qu'il s'appelt Samson, ce Carrasco tait un petit homme, g
d'environ vingt-quatre ans, maigre et ple, de beaucoup d'esprit et
trs-railleur: il avait le visage rond, le nez camard et la bouche
grande, signes caractristiques des gens qui ne se font pas scrupule de
se divertir aux dpens d'autrui. En entrant chez don Quichotte, il se
jeta  genoux en lui demandant sa main  baiser: Seigneur, lui dit-il,
par les licences que j'ai reues, vous tes bien le plus fameux
chevalier errant qui ait jamais t et qui sera jamais dans tout
l'univers. Soit mille fois lou Cid Hamet Ben-Engeli du soin qu'il a
pris d'crire l'histoire de vos merveilleuses prouesses! et cent mille
fois lou soit celui qui l'a fidlement traduit de l'arabe en castillan
et qui par l nous fait jouir d'une si agrable lecture!

Il est donc vrai, dit don Quichotte en le relevant, que l'on a crit mon
histoire, et qu'un More en est l'auteur?

Cela est si vrai, seigneur, repartit Carrasco, qu' cette heure on en a
imprim, je crois, plus de douze mille exemplaires tant  Lisbonne qu'
Barcelone et  Valence; on dit mme qu'on a commenc de l'imprimer 
Anvers, et je ne doute point qu'un jour on ne l'imprime partout, et
qu'on ne la traduise dans toutes les langues.

Une des choses qui peuvent donner le plus de satisfaction  un homme
minent et vertueux, dit don Quichotte, c'est de se savoir en bon renom
dans le monde, imprim et grav de son vivant.

Oh! pour le bon renom, repartit le bachelier, Votre Grce l'emporte de
cent piques sur tous les chevaliers errants, car l'auteur more dans sa
langue, et le chrtien dans la sienne, ont pris  tche de peindre votre
caractre avec tous les ornements qui pouvaient lui donner de l'clat:
l'intrpidit dans le pril, la patience dans les adversits, le courage
 supporter les blessures, enfin la chastet de vos amours platoniques
avec madame dona Dulcine du Toboso.

Ah! ah! interrompit Sancho, je n'avais pas encore entendu donner le
_don_  madame Dulcine du Toboso, on l'appelait seulement madame
Dulcine, voil dj une faute dans l'histoire.

C'est une objection sans importance, rpondit le bachelier.

Certainement, ajouta don Quichotte. Mais, dites-moi, je vous prie,
seigneur bachelier, quels sont ceux de mes exploits que l'on vante le
plus dans cette histoire?

Les gots diffrent  ce sujet, rpondit Carrasco, et les opinions sont
partages. Ceux-ci raffolent de l'aventure des moulins  vent, que Votre
Grce prit pour des gants; ceux-l de l'aventure des moulins  foulon;
quelques-uns prfrent celle des deux armes qui se trouvrent tre deux
troupeaux de moutons; il y en a qui sont pour l'histoire du mort qu'on
menait  Sgovie; d'autres pour celle des forats; beaucoup enfin
prtendent que votre bataille contre le valeureux Biscayen l'emporte sur
tout le reste.

Dites-moi, je vous prie, seigneur bachelier, demanda Sancho, parle-t-on
dans cette histoire de l'aventure des muletiers Yangois, quant il prit
fantaisie  Rossinante de faire le galant?

Il n'y manque rien, rpondit le bachelier: l'auteur n'a rien laiss au
fond de son critoire, il a tout relat, tout bien circonstanci,
jusqu'aux cabrioles que le bon Sancho fit dans la couverture.

Je ne fis pas de cabrioles dans la couverture, rpliqua Sancho; mais
dans l'air, et beaucoup plus que je n'aurais voulu.

Il n'y a point d'histoire, ajouta don Quichotte, qui n'ait ses hauts et
ses bas, surtout les histoires qui traitent de chevalerie, car elles ne
sont pas toujours remplies d'vnements heureux.

En effet, repartit Carrasco, parmi ceux qui ont lu celle-ci, beaucoup
disent que l'auteur aurait bien d omettre quelques-uns de ces nombreux
coups de bton que le seigneur don Quichotte a reus en diverses
rencontres.

Ils sont pourtant bien rels, dit Sancho.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Le bachelier Samson Carrasco.]

On aurait mieux fait de les passer sous silence, reprit don Quichotte: 
quoi bon rapporter des choses inutiles  l'intelligence du rcit, et qui
sont faites pour dconsidrer le hros qui en est l'objet? Croit-on
qu'ne ait t aussi pieux que le dpeint Virgile, et Ulysse aussi
prudent que le fait Homre?

En effet, rpliqua Carrasco, autre chose est d'crire comme pote ou
d'crire comme historien; le pote peut raconter les vnements non tels
qu'ils furent, mais tels qu'ils devraient tre; tandis que l'historien
doit toujours les rapporter comme ils sont, sans rien y ajouter, ni rien
retrancher.

Pardieu, si ce seigneur more est un historien vridique, dit Sancho,
sans doute qu'en parlant des coups de bton de mon matre, il aura fait
mention des miens; car jamais on n'a pris  Sa Grce la mesure des
paules, qu'en mme temps on ne m'ait pris celle de tout le corps. Mais
il ne faut pas s'en tonner, si, comme le dit monseigneur, du mal de la
tte les membres doivent souffrir.

Sancho, vous tes un mauvais plaisant, reprit don Quichotte, et vous ne
manquez pas de mmoire, quand cela vous convient.

Comment pourrais-je oublier les coups de bton, repartit Sancho, quand
les meurtrissures sont encore toutes fraches sur mes ctes?

Taisez-vous, dit don Quichotte, et n'interrompez pas le seigneur
bachelier, que je prie de passer outre, et de m'apprendre ce qu'on
raconte de moi dans l'histoire en question.

Et de moi aussi, ajouta Sancho, car on prtend que j'en suis un des
principaux parsonnages.

Dites personnages, et non parsonnages, interrompit Carrasco.

Allons! voil un autre plucheur de paroles, s'cria Sancho; si cela
continue, nous ne finirons de la vie.

Que Dieu cesse de veiller sur la mienne, Sancho, reprit le bachelier, si
vous n'tes pas le second personnage de cette histoire; il y a des gens
qui prfrent vous entendre parler que d'entendre le plus hupp du
livre; mais on trouve que vous avez t bien crdule en prenant pour
argent comptant cette le que le seigneur don Quichotte devait vous
donner  gouverner.

Il y a encore du soleil derrire la montagne, dit don Quichotte; 
mesure que Sancho avancera en ge, il deviendra, avec l'exprience des
annes, plus capable d'tre gouverneur qu'il ne l'est  prsent.

Par ma foi, reprit Sancho, l'le que je ne saurais pas gouverner  l'ge
que j'ai, je n'en viendrais pas  bout, quand mme j'aurais l'ge de
Mathusalem: le mal est que l'le se cache, et qu'on ne sait o la
trouver, mais ce n'est pas la cervelle qui manque pour cela.

Il faut s'en rapporter  Dieu l-dessus, reprit don Quichotte, et tout
ira peut-tre mieux qu'on ne pense; il ne tombe pas une feuille de
l'arbre sans sa volont.

Cela est vrai, reprit Carrasco, et si Dieu le veut, Sancho aura plutt
cent les  gouverner qu'une seule.

Moi, j'ai vu par ici, dit Sancho, des gouverneurs qui ne me vont pas 
la cheville; cependant on les traite de Seigneurie, et ils mangent dans
des plats d'argent.

Ce ne sont pas des gouverneurs d'les, mais d'autres gouvernements plus
 la main, reprit Carrasco; car ceux qui ont la prtention de gouverner
des les doivent au moins savoir la grammaire.

Je n'entends rien  toutes vos balivernes, rpliqua Sancho; au reste,
Dieu saura m'envoyer l o je pourrai mieux le servir. Seigneur
bachelier, l'auteur de cette histoire a bien fait, en parlant de moi, de
prendre garde  ce qu'il disait; autrement je jure que j'aurais cri 
me faire entendre des sourds.

Par ma foi, on aurait cri au miracle, repartit Samson.

Miracle ou non, rpliqua Sancho, que chacun fasse attention  la manire
dont il parle des personnes, et qu'il ne mette pas  tort et  travers
tout ce qui lui passe par la cervelle.

Un des dfauts de cette histoire, continua le bachelier, c'est que
l'auteur y a insr une nouvelle intitule: _le Curieux malavis_; non
que cette nouvelle soit ennuyeuse ou mal crite, mais parce qu'elle n'a
aucun rapport avec les aventures du seigneur don Quichotte.

Je gage que, dans cette histoire, ce fils de chien aura tout fourr
ple-mle comme dans une valise, dit Sancho.

S'il en est ainsi, reprit don Quichotte, cet historien n'est pas un sage
enchanteur, mais quelque bavard ignorant; il aura sans doute crit sans
jugement et au hasard, comme peignait ce peintre d'Ubeda qui, lorsqu'on
lui demandait ce qu'il allait faire, rpondait: Ce qui se rencontrera.
Une fois, il peignit un coq si ressemblant, qu'on fut oblig d'crire au
bas: Ceci est un coq. Je crains bien qu'il n'en soit de mme de mon
histoire, et qu'elle n'ait grand besoin de commentaire.

Oh! pour cela, non, rpondit Carrasco; elle est si claire, qu'aucune
difficult n'y embarrasse, et que tout le monde la comprend. Les enfants
la feuillettent, les jeunes gens la dvorent, les hommes en sont pris,
les vieillards la vantent. Finalement, elle est lue et relue par tant de
gens, qu' peine voit-on passer un cheval tique, aussitt chacun de
s'crier: Voil Rossinante. Mais ceux qui raffolent le plus de cette
lecture, ce sont les pages: il n'y a pas d'antichambre de grand seigneur
o l'on ne trouve un DON QUICHOTTE; ds que l'un l'a quitt, l'autre
s'en empare; et tous voudraient l'avoir  la fois. Enfin, ce livre est
bien le plus agrable et le plus innocent passe-temps que l'on ait
encore vu, car on n'y rencontre pas un seul mot qui veille une pense
dshonnte ou qui prte  une interprtation qui ne soit parfaitement
orthodoxe.

Celui qui crirait autrement mriterait d'tre brl vif comme
faux-monnayeur, reprit don Quichotte. Mais je ne sais vraiment pourquoi
l'auteur s'est avis d'aller mettre dans cette histoire des aventures
pisodiques et qui n'ont nul rapport au sujet, alors que les miennes lui
fournissaient une si ample matire? Rien qu'avec mes penses, mes
soupirs, mes larmes, mes chastes dsirs et mes hardies entreprises,
n'avait-il pas de quoi remplir plusieurs volumes? Je conclus de tout
ceci, seigneur bachelier, que pour composer un livre il faut possder un
jugement solide et un mr entendement; il n'appartient qu'aux grands
esprits de plaisanter avec grce, de dire des choses piquantes et
ingnieuses. Dans la comdie, vous le savez, le rle le plus difficile 
peindre, c'est celui du niais; car il ne faut pas tre simple pour
savoir le paratre  propos. Je ne dis rien de l'histoire, chose sacre,
qui doit toujours tre conforme  la vrit; et cependant on voit des
gens qui composent et dbitent des livres  la douzaine, comme si
c'taient des beignets.

Il n'y a livre si mdiocre qui ne contienne quelque chose de bon, dit le
bachelier.

Sans doute, repartit don Quichotte: mais on a vu souvent des crits
vants tant qu'il restent en portefeuille, tre rduits  rien ds
qu'ils sont livrs  l'impression.

La raison en est simple, dit Carrasco; un ouvrage imprim s'examine 
loisir, on est  mme d'en saisir tous les dfauts, et plus la
rputation de l'auteur est grande, plus on les relve avec soin. Nos
grands potes, nos historiens clbres, ont toujours eu pour envieux
cette foule de gens qui n'ayant jamais rien produit, se font un malin
plaisir de juger svrement les ouvrages d'autrui.

Il ne faut pas s'en tonner, reprit don Quichotte; nous avons quantit
de thologiens qui figureraient trs-mal en chaire, quoiqu'ils jugent
admirablement des sermons.

D'accord, rpliqua le bachelier, mais au moins ces rigides censeurs
devraient tre plus indulgents, et considrer que _si aliquando bonus
dormitat Homerus_[73], il a d se tenir longtemps veill pour imprimer
 la lumire de son oeuvre le moins d'ombre possible; il se pourrait
mme que ces prtendus dfauts dont ils sont choqus fussent comme ces
signes qui relvent la beaut de certains visages. Aussi, je dis que
celui qui publie un livre s'expose  une bien grande preuve, car, quoi
qu'il fasse, il ne pourra jamais plaire  tout le monde.

  [73] Si le bon Homre dort quelquefois.

D'aprs cela, dit don Quichotte, je crois que mon histoire n'aura pas
satisfait beaucoup de gens.

Au contraire, repartit le bachelier; comme _stultorum infinitus est
numerus_[74], infini est le nombre de ceux  qui a plu cette histoire.
On reproche seulement  l'auteur de manquer de mmoire, parce qu'il
oublie de faire connatre le voleur qui droba l'ne de Sancho; en
effet, il dit que le grison fut vol, et quelques pages plus loin on
revoit Sancho sur son ne, sans qu'on sache comment il l'a retrouv. On
lui reproche encore d'avoir oubli de nous apprendre ce que Sancho fit
des cent cus qu'il trouva dans certaine valise; car il n'en est plus
question, et l'on serait bien aise de savoir ce qu'ils sont devenus.

  [74] Infini est le nombre des fous.

Seigneur bachelier, rpondit Sancho, je ne suis gure,  l'heure qu'il
est, en tat de vous rpondre sur tant de points; je viens d'tre pris
d'une faiblesse d'estomac que je vais m'empresser de gurir avec deux
bonnes rasades. Ma mnagre m'attend, et ds que j'aurai fini, je
reviendrai vous satisfaire sur l'ne, sur les cent cus, sur tout ce que
vous voudrez; et il partit sans attendre de rponse.

Don Quichotte retint Carrasco  dner; on ajouta deux pigeons 
l'ordinaire, ils prirent place  table, et le bachelier se mettant 
l'unisson de son hte, on ne parla que de chevalerie. Aprs le repas,
ils firent la sieste, et quand Sancho revint on reprit la conversation.




CHAPITRE IV

OU SANCHO PANZA RPOND AUX QUESTIONS ET CLAIRCIT LES DOUTES DU
BACHELIER SAMSON CARRASCO, AVEC D'AUTRES VNEMENTS DIGNES D'TRE
RACONTS


Vous voulez savoir, seigneur bachelier, dit Sancho, reprenant la
conversation prcdente, quand, comment et par qui mon ne fut vol. Eh
bien, je m'en vais vous le dire. La nuit o, redoutant la
Sainte-Hermandad, nous gagnmes, mon seigneur et moi, la sierra Morena,
aprs cette maudite aventure des forats et la rencontre du dfunt qu'on
menait  Sgovie, nous nous enfonmes dans l'paisseur d'un bois, et
l, lui  cheval, et appuy sur sa lance, et moi plant sur mon grison,
tous deux moulus de nos derniers combats, nous nous endormmes comme sur
de bons lits de plume. Pour mon compte, mon sommeil fut si profond, que
qui voulut eut tout le temps de mettre quatre pieux aux quatre coins du
bt pour le soutenir, puis de tirer mon ne d'entre mes jambes sans que
je m'en aperusse.

L'aventure n'est pas nouvelle, dit don Quichotte; pareille chose est
arrive  Sacripan, lorsqu'au sige d'Albraque ce larron de Brunel lui
droba son cheval.

Le jour vint, continua Sancho, et au premier mouvement que je fis en
m'veillant, les quatre pieux manquant  la fois, je tombai  terre fort
lourdement. Je cherchai mon ne, et je ne le vis plus. Aussitt mes yeux
se remplirent de larmes, et je me livrai  une lamentation telle que si
l'auteur de notre histoire n'en a rien dit, il peut se vanter d'avoir
oubli un excellent morceau. A quelque temps de l, comme je suivais
madame la princesse Micomicona, je reconnus sur le dos de mon ne, en
habit de bohmien, ce vaurien de Ginez de Passamont que mon matre avait
dlivr de sa chane.

Ce n'est pas en cela qu'est l'erreur, dit Carrasco, mais en ce qu'avant
d'avoir retrouv l'ne, l'auteur dit que Sancho tait mont sur ce mme
grison.

Je n'ai rien  rpondre  cela, reprit Sancho, sinon que l'historien
s'est tromp ou que c'est une faute de l'imprimeur.

C'est assez probable; mais qu'avez-vous fait des cent cus? demanda
Carrasco.

Je les ai dfaits, rpondit Sancho; je les ai dpenss pour l'utilit de
ma personne, pour celle de ma femme et de mes enfants. Ils sont cause
que ma Thrse a pris en patience toutes mes courses  la suite du
Seigneur don Quichotte; car si, aprs ma longue absence, j'tais revenu
sans ne et sans argent, je n'en aurais pas t quitte  bon march!
Maintenant veut-on en savoir plus long? Me voici prt  rpondre au roi
mme en personne. Et qu'on ne se mette point  plucher ce que j'ai
rapport, ce que j'ai dpens; car si tous les coups de bton que j'ai
reus dans le cours de ces voyages m'taient compts seulement quatre
maravdis la pice, mille raux ne suffiraient pas pour m'en payer la
moiti. Seigneur bachelier, que chacun s'examine, sans se mler de
critiquer les autres.

[Illustration: Mon sommeil fut si profond, que qui voulut mon ne eut
tout le temps (page 308).]

J'aurai soin, reprit Carrasco, d'avertir l'auteur de l'histoire de ne
point oublier, s'il la rimprime, ce que le bon Sancho vient de dire;
cela devra rehausser le prix d'une nouvelle dition.

Y a-t-il encore autre chose  corriger? demanda don Quichotte.

Sans doute, rpondit Carrasco, mais aucune correction n'aura
l'importance de celle-ci.

Et l'auteur promet-il par hasard une seconde partie? poursuivit don
Quichotte.

Oui, certes, rpondit Carrasco, mais il dit qu'il ne l'a pas encore
trouve et qu'il ne sait o la prendre; de sorte qu'on ignore si jamais
elle paratra. Ainsi, pour cette raison d'abord, puis  cause de la
prvention que le public a toujours eue pour les secondes parties, on
craint bien que l'auteur n'en reste l; et pourtant on ne cesse de
demander des Aventures de don Quichotte. Que don Quichotte agisse et que
Sancho Panza parle, entend-on rpter  tout propos, nous sommes
contents.

Et  quoi se dcide l'auteur? demanda notre chevalier.

A quoi? rpondit Carrasco,  chercher cette histoire avec un soin
extrme, et quand il l'aura trouve,  la livrer sans retard 
l'impression, plutt en vue du profit que de l'honneur qu'il peut en
tirer.

Ah! l'auteur ne pense qu' l'argent! s'cria Sancho; par ma foi, ce sera
merveille s'il russit. Il m'a bien la mine de faire comme ces tailleurs
qui, la veille de Pques, cousent  grands points pour expdier la
besogne, mais du diable s'il y a morceau qui tienne. Dites de ma part 
ce seigneur more de prendre un peu de patience; car mon matre et moi
nous lui fournirons bientt tant d'aventures, qu'il pourra publier
non-seulement une seconde partie, mais dix autres encore. Le bon homme
pense peut-tre que nous ne songeons qu' dormir; eh bien, qu'il vienne
nous tenir le pied  la forge, et il verra duquel nous sommes
chatouilleux. Tenez, seigneur bachelier, si mon matre voulait suivre
mon conseil, nous serions dj en campagne, redressant les torts,
rparant les injustices, vengeant les outrages, comme c'est le devoir
des chevaliers errants.

A peine Sancho achevait de parler, qu'on entendit hennir Rossinante; don
Quichotte, voyant l un favorable augure, rsolut de faire sous peu de
jours une nouvelle sortie. Il s'ouvrit de son projet  Samson Carrasco,
et lui demanda son avis sur le chemin qu'il devait prendre.

Si vous m'en croyez, rpondit le bachelier, vous vous dirigerez du ct
de Saragosse, o dans peu, pour la Saint-Georges, doivent avoir lieu des
joutes solennelles; l il y aura de la gloire  acqurir, car, en
l'emportant sur les chevaliers aragonais, vous pourrez vous vanter de
l'emporter sur tous les chevaliers du monde. Carrasco loua sa gnreuse
rsolution, tout en lui conseillant d'affronter dsormais le pril avec
moins de tmrit, parce que sa vie ne lui appartenait pas, mais  ceux
qui avaient besoin du secours de son bras.

Voil justement ce qui me fait donner au diable, dit Sancho; mon matre
se prcipite sur cent hommes arms, comme un enfant gourmand tombe sur
une douzaine de poires. Mort de ma vie! il y a temps pour attaquer, et
temps pour faire retraite; on ne peut pas toujours crier _Saint
Jacques!_ et _Ferme Espagne!_ d'autant plus que j'ai entendu dire bien
des fois, et, si j'ai bonne mmoire, c'est  monseigneur lui-mme,
qu'entre la tmrit et la poltronnerie, il y place pour le vrai
courage. On ne doit donc pas fuir sans motif, ni attaquer hors de
propos. Au surplus, je l'avertis que s'il m'emmne avec lui, ce sera 
condition qu'il se chargera seul de toutes les batailles, et que je
n'aurai  m'occuper que de sa nourriture et de ses vtements; oh! pour
cela, il ne me trouvera pas en dfaut; mais esprer que je mette l'pe
 la main, ft-ce mme contre des muletiers, par ma foi, je suis bien
son serviteur.

Seigneur bachelier, jamais je n'ai song  passer pour un Roland, mais
pour le meilleur et le plus loyal cuyer qui ait servi chevalier errant.
Aprs cela, si, en rcompense de mes bons services, monseigneur don
Quichotte veut m'accorder une de ces les qu'il doit conqurir,  la
bonne heure! je lui en aurai grande obligation. S'il ne me la donne pas,
eh bien, il faudra s'en consoler; l'homme ne doit pas vivre sur la
parole d'autrui, mais sur celle de Dieu. Et puis, gouvern ou
gouvernant, le pain que je mangerai me semblera-t-il meilleur? Que
sais-je mme, si, en fin de compte, le diable ne me prpare pas dans ces
gouvernements quelque croc-en-jambe pour me faire tomber et casser la
mchoire? Sancho je suis n, et Sancho je pense mourir. Pourtant, si,
sans risques ni soucis, le ciel m'envoyait une le ou quelque chose de
semblable, je ne suis pas si sot que d'en faire fi. Quand on te donne la
gnisse, dit le proverbe, jette-lui la corde au cou et mne-la dans ta
maison.

Ami Sancho, vous venez de parler comme un livre, reprit le bachelier;
prenez patience; tout vient  point pour qui sait attendre, et le
seigneur don Quichotte vous donnera non-seulement une le, mais un
royaume.

Va pour le plus comme pour le moins, repartit Sancho. Soyez certain,
seigneur bachelier, que si mon matre me donne un royaume, il n'aura pas
lieu de s'en repentir; je me suis bien tt l-dessus, et me sens de
force  gouverner le ou royaume.

Prenez garde, Sancho, dit le bachelier; les honneurs changent les
moeurs, et il se pourrait qu'une fois gouverneur, vous en vinssiez 
mconnatre la mre qui vous a mis au monde.

Cela serait bon pour ces petites gens ns sous la feuille d'un chou,
rpliqua Sancho; mais ceux qui, comme moi, ont sur l'me quatre doigts
de graisse de vieux chrtien! oh! ne craignez rien, tout le monde sera
content.

Dieu le veuille ainsi, ajouta don Quichotte. Au reste, nous ne tarderons
pas  voir Sancho  l'oeuvre; car, si je ne me trompe, l'le est bien
prs de venir, je crois dj la voir d'ici.

Cela dit, notre hros pria le bachelier, en sa qualit de pote de
vouloir bien lui composer quelques vers pour prendre cong de madame
Dulcine du Toboso. Je voudrais, lui dit-il, que chaque vers comment
par une lettre de son nom, de manire que les premires lettres de
chacun d'eux formassent par leur runion le nom de Dulcine du Toboso.

Bien que je ne sois pas un des potes fameux que possde l'Espagne,
puisqu'on n'en compte que trois et demi, j'essayerai de vous donner
satisfaction, repartit le bachelier.

Surtout, rpliqua don Quichotte, faites de faon  ne pas laisser croire
que ces vers aient pu tre composs pour une autre dame que pour
Dulcine du Toboso.

Ils tombrent d'accord sur ce point et fixrent le dpart  huit jours
de l. Don Quichotte recommanda au bachelier le secret, surtout 
l'gard du cur, de matre Nicolas, de sa nice et de sa gouvernante,
afin qu'ils ne vinssent pas se jeter en travers de sa louable
rsolution. Carrasco le promit et prit cong de notre hros, le priant
de l'aviser, quand il en aurait l'occasion, de sa bonne ou de sa
mauvaise fortune. Sur cela ils se sparrent, et Sancho alla faire ses
dispositions pour leur nouvelle campagne.




CHAPITRE V

DU SPIRITUEL, PROFOND ET GRACIEUX ENTRETIEN DE SANCHO ET DE SA FEMME,
AVEC D'AUTRES VNEMENTS DIGNES D'HEUREUSE SOUVENANCE


En arrivant  crire ce cinquime chapitre, le traducteur de cette
histoire avertit qu'il le tient pour apocryphe, parce que Sancho y parle
un langage qui semble surpasser son intelligence borne, et qu'il y dit
des choses si subtiles qu'elles ne sauraient venir de son propre fonds;
toutefois, il ajoute qu'il n'a pas voulu manquer de le traduire, comme
c'tait son devoir, puis il continue de la sorte:

Sancho revenait chez lui si joyeux, si content, que sa femme, qui avait
aperu son allgresse  la distance d'un trait d'arbalte, lui demanda
avec empressement: Qu'avez-vous donc, mon ami, que vous paraissez si
joyeux?

Femme, rpondit Sancho, je le serais bien davantage, si je n'tais pas
si content.

Je ne vous comprends pas, mon ami. Vous dites que vous seriez plus
joyeux si vous n'tiez pas si content; encore que je sois bien sotte, je
ne crois pas qu'on puisse regretter d'tre content.

Apprends, Thrse, rpondit Sancho, que si je suis joyeux, c'est parce
que j'ai rsolu de repartir avec mon matre don Quichotte, qui s'en va
pour la troisime fois chercher les aventures; apprends de plus que si
je m'en vais avec lui, c'est d'abord par ncessit, et ensuite dans
l'espoir de trouver cent autres cus comme ceux que nous avons dj
dpenss; car si Dieu m'avait accord de vivre  l'aise dans ma maison,
ce qui lui tait facile, puisqu'il n'avait qu' le vouloir, ma joie
serait bien plus grande encore, car je n'aurais pas le dplaisir de te
quitter ainsi que mes enfants! N'ai-je donc pas raison de dire que je
serais plus content si je n'tais pas si joyeux?

En vrit, dit Thrse, il n'y a plus moyen de vous entendre depuis que
vous tes dans vos chevaleries.

Dieu m'entend, femme, rpliqua Sancho; et comme il est l'entendeur de
toutes choses, cela me suffit. Aie seulement soin du grison pendant ces
trois jours-ci, afin qu'il soit en bon tat; double-lui sa ration,
regarde s'il ne manque rien aux harnais, car ce n'est pas  la noce que
nous allons, mais bien faire le tour du monde, nous prendre de querelle
avec des gants, des andriaques, des vampires; et tout cela encore ne
serait que pain bnit, si l'on ne rencontrait pas des muletiers yangois
et des Mores enchants.

Je me doute bien, rpliqua Thrse, que les cuyers errants ne mangent
pas gratis le pain de leur matre; aussi je prierai Dieu qu'il vous
garantisse des mauvaises aventures.

Vois-tu, femme, dit Sancho, si je n'esprais devenir bientt gouverneur
d'une le, je me laisserais tomber mort  l'instant mme.

Que dites-vous l, Sancho? reprit Thrse, vive, vive la poule, mme
avec sa ppie! Vivez donc, et que les gouvernements s'en aillent  tous
les diables. Vous tes sorti sans gouvernement du ventre de votre mre,
et sans gouvernement vous avez vcu jusqu' cette heure; il faudra bien
trouver moyen de s'en passer; que de gens vivent sans cela, et qui n'en
sont pas moins gens de bien! Tenez, la meilleure sauce du monde c'est la
faim, et comme elle ne manque jamais aux pauvres, ils mangent toujours
avec apptit. Mais pourtant, mon ami, si vous veniez  attraper un
gouvernement, tchez de ne pas oublier votre femme et vos enfants. Votre
fils Sancho a bientt quinze ans, et il est temps de l'envoyer 
l'cole, si tant est que son oncle le bnficier le destine toujours 
l'glise; quant  Sanchette, votre fille, je ne pense pas qu'un mari lui
fasse peur; et si je ne me trompe, elle n'a pas moins d'envie d'tre
marie que vous d'tre gouverneur; aprs tout, mieux vaut fille mal
marie que bien amourache.

coute, femme, repartit Sancho, je t'assure que si je deviens
gouverneur, je marierai notre fille en si haut lieu, qu'on ne
l'approchera pas  moins de la traiter de Seigneurie.

Oh! pour cela, non, non, s'il vous plat, rpliqua Thrse, croyez-moi,
mariez-la avec votre gal, c'est le plus sage parti; mais si vous la
faites passer des sabots aux escarpins et de la jaquette de laine au
vertugadin de velours; si d'une Sanchette qu'on tutoie, vous en faites
une dona Maria, qu'on traitera de Seigneurie, la pauvre enfant ne s'y
reconnatra plus, et fera voir  chaque instant qu'elle n'est qu'une
grossire paysanne.

Tais-toi, sotte, repartit Sancho, tout cela n'est que l'affaire de deux
ou trois ans, aprs quoi tu verras si elle ne fait pas comme les autres!
Qu'elle soit Seigneurie d'abord, aprs nous verrons.

Mesurez-vous avec votre tat, Sancho, reprit Thrse, sans chercher 
vous lever plus haut que lui. Ce serait, par ma foi, une belle affaire
de marier notre Sanchette avec quelque gentilltre, qui, lorsqu'il lui
en prendrait fantaisie, l'appellerait fille de manant pioche-terre et de
dame tourne-fuseau. Non, non, mon ami, ce n'est pas pour cela que je
l'ai leve; tchez seulement d'apporter de l'argent; et quant  la
marier, fiez-vous-en  moi. Nous avons ici tout prs le fils de Juan
Tocho, notre voisin, Lope Tocho, garon frais et gaillard, que nous
connaissons depuis longtemps; je sais qu'il ne regarde pas la petite
d'un mauvais oeil, il est notre gal, et avec lui elle sera bien
marie. Nous les aurons tous les deux sous nos yeux; pre, mre, enfants
et petits-enfants, nous vivrons tous ensemble, et la bndiction de Dieu
sera sur nous. Mais n'allez pas me la marier dans vos grands palais, o
on ne l'entendrait pas plus qu'elle ne s'entendrait elle-mme.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Mesurez-vous avec votre tat, Sancho (page 312).]

Viens , bte opinitre, femme de Barabbas, rpliqua Sancho; pourquoi
veux-tu m'empcher, sans rime ni raison, de marier ma fille avec un
homme qui me donnerait des grands seigneurs pour hritiers? coute,
Thrse, j'ai toujours entendu dire  mon grand-pre que celui qui ne
sait pas saisir le bonheur quand il vient ne doit pas se plaindre quand
il s'en va; ainsi,  cette heure, qu'il frappe  notre porte, nous
serions bien sots de la lui fermer au nez. Laissons-nous donc emporter
par le vent favorable de la fortune, puisqu'il souffle dans nos voiles!
(C'est  cause de cette faon de parler, et aussi pour ce que Sancho va
dire plus bas, que le traducteur de cette histoire tient le prsent
chapitre pour apocryphe.) Lorsque j'aurai attrap quelque bon
gouvernement qui nous tire de la misre, et que j'aurai mari ma fille
selon mon got, tu verras alors comme on t'appellera dona Teresa Panza,
gros comme le poing, et comment  l'glise tu t'assoiras sur des tapis
et des carreaux de velours, en dpit de toutes les femmes d'hidalgos du
pays? Veux-tu donc rester toujours dans le mme tat, sans jamais
crotre ni dcrotre, comme une figure de tapisserie? Mais en voil
assez l-dessus. Quoi que tu dises, notre fille sera comtesse.

Prenez garde  ce que vous dites, mon ami, rpondit Thrse, j'ai bien
peur que tout cela ne soit un jour la perdition de votre fille.
Faites-en ce que vous voudrez, mais pour comtesse, jamais je n'y
donnerai mon consentement. Voyez-vous, Sancho, j'ai toujours aim
l'galit, et je ne saurais endurer la morgue et la suffisance; on m'a
nomme, au baptme, Thrse tout court; mon pre s'appelait Cascayo, et
moi je m'appelle Thrse Panza, parce que je suis votre femme, car je
devrais m'appeler Thrse Cascayo; mais l o sont les rois, l vont les
lois; tant il y a que je suis contente de mon nom, et ne veux pas qu'on
le grossisse, de peur qu'il ne pse trop et ne fasse jaser les gens.
Vraiment ils se gneraient bien pour dire: Voyez donc comme elle fait la
renchrie, cette gardeuse de cochons! Hier encore elle filait de
l'toupe et allait  la messe avec le pan de sa robe en guise de mante,
et aujourd'hui madame se promne avec une robe de soie et porte un
vertugadin. Si Dieu me conserve mes cinq ou six sens, enfin le nombre
que j'en ai, je jure bien de ne pas leur donner cette satisfaction. Pour
vous, mon ami, soyez gouverneur, prsident, tout ce qu'il vous plaira;
mais quand  votre fille et  moi, nous ne ferons jamais un pas hors de
notre village, ou je n'aurai pas voix au chapitre. Femme de bon renom a
la jambe casse et reste  la maison, et fille honnte de travailler se
fait fte. Allez-vous-en courir  vos aventures avec votre seigneur don
Quichotte, et laissez-nous tranquilles; en vrit, je ne sais o il a
pris le _don_ celui-l, car ni son pre ni son grand-pre ne l'ont
jamais port!

En vrit, femme, rpliqua Sancho, il faut que tu aies un dmon familier
dans le corps; o vas-tu prendre toutes les sottises que tu viens de
dbiter? Qu'est-ce que tes Cascayo, tes vertugadins et tes prsidents
ont  voir avec ce que j'ai dit? Viens , stupide ignorante; car j'ai
bien le droit de t'appeler ainsi, puisque tu n'entends pas raison, et
que tu fuis ton bonheur. Si je te disais qu'il faut que ma fille se
jette du haut d'une tour en bas, ou s'en aille courir le monde, comme
l'infante _dona Urraca_[75], tu pourrais te fcher: mais si en trois
pas et un saut je fais tant qu'on la nomme madame, si je la tire du
chaume pour la faire asseoir sous un dais, et sur plus de coussins de
velours qu'il n'y a d'Almohades au Maroc, pourquoi ne veux-tu pas tre
de mon avis?

  [75] L'infante dona Urraca n'ayant rien reu dans le partage des biens
  de la couronne que fit le roi de Castille, Ferdinand Ier, entre ses
  trois fils, prit le bourdon de plerin, et menaa son pre de quitter
  l'Espagne. Elle obtint alors la ville de Zamora.

Pourquoi? rpondit Thrse; c'est  cause du proverbe qui dit: Qui te
couvre, te dcouvre. On ne jette les yeux qu'en passant sur les pauvres,
mais on les arrte sur les riches; quand le riche a t pauvre, on ne
fait que murmurer et en mdire, et le pis est que lorsqu'on a commenc,
on ne finit plus; car il y a dans les rues des mdisants par tas, comme
des essaims d'abeilles.

Ma pauvre Thrse, rpliqua Sancho, je m'en vais te dire des choses que
tu n'as peut-tre jamais entendues en toute ta vie, et certes elles ne
sont pas de mon cru, car ce sont les propres paroles du prdicateur qui
prchait le carme dernier dans notre village. Il disait, si j'ai bonne
mmoire, que les choses qu'on a tous les jours devant les yeux entrent
dans la tte, et s'impriment mieux dans la mmoire que les choses
passes. (Ce discours que va tenir Sancho est tellement au-dessus de sa
porte d'esprit habituelle, que c'est le second motif pour lequel le
traducteur croit que le prsent chapitre n'est pas authentique.) Ainsi,
lorsque nous voyons un homme par de beaux habits et entour de nombreux
valets, nous lui portons involontairement du respect, quoique nous nous
rappelions de l'avoir jadis vu pauvre, parce qu'il ne l'est plus, et que
nous ne pensons qu' ce qu'il est devenu: l'tat o on le voit fait
oublier l'tat o on l'a vu. Pourquoi donc, celui que le sort favorise,
s'il est bon et libral, serait-il moins aim et estim que ceux qui
sont de noble race, puisqu'il vit comme s'il l'tait, et qu'il mrite de
l'tre; il n'y a que les envieux qui se rappellent son pass pour lui en
faire reproche.

Je ne comprends rien  tout cela, reprit Thrse; faites ce que vous
voudrez, mon ami, et ne me rompez plus la tte si vous tes si rvolu de
faire ce que vous dites...

Il faut dire rsolu, femme, et non pas rvolu, observa Sancho.

Ne nous amusons point  disputer, rpliqua Thrse, je parle comme il
plat  Dieu, et cela me suffit. Je veux dire que si vous vous
opinitrez  tre gouverneur, il faudra emmener avec vous votre fils
Sancho, pour lui apprendre  tenir un gouvernement; car les fils doivent
apprendre de bonne heure le mtier de leurs pres.

Quand je serai dans le gouvernement, rpondit Sancho, j'enverrai
chercher le petit par la poste, et en mme temps je t'enverrai de
l'argent; je n'en manquerai pas alors, car il n'y a personne qui n'en
prte aux gouverneurs; seulement, fais en sorte que son habit ne laisse
pas voir ce qu'il est, mais ce qu'il doit paratre.

Commencez par envoyer l'argent, ajouta Thrse, et je vous l'habillerai
comme un chrubin.

Or , femme, dit Sancho, sommes-nous d'accord que notre fille sera
comtesse?

Le jour o elle sera comtesse, s'cria Thrse, je prfrerais la voir 
cent pieds sous terre. Mais encore une fois, faites comme vous
l'entendrez: car, vous autres hommes, vous tes les matres, et les
femmes ne sont que vos servantes.

L-dessus la pauvre Thrse se mit  pleurer, comme si l'on et port sa
fille en terre. Mais Sancho l'apaisa en l'assurant qu'il attendrait le
plus tard possible pour la faire comtesse, et il alla trouver don
Quichotte pour procder aux prparatifs du dpart.




CHAPITRE VI

QUI TRAITE DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE AVEC SA NICE ET SA
GOUVERNANTE, ET L'UN DES PLUS IMPORTANTS CHAPITRES DE CETTE HISTOIRE


Pendant que Sancho Panza et sa femme Thrse Cascayo avaient ensemble
l'tonnante conversation que nous venons de rapporter, la nice et la
gouvernante de don Quichotte taient dans une grande anxit, car 
mille signes divers elles voyaient bien que leur oncle et seigneur se
prparait  leur chapper une troisime fois pour retourner  sa maudite
chevalerie; aussi, par tous les moyens possibles, tchaient-elles de
l'en dtourner, mais c'tait prcher dans le dsert et battre le fer 
froid.

Enfin aprs y avoir dpens toute son loquence, la gouvernante ne put
s'empcher de lui dire: En vrit, monseigneur, si Votre Grce a rsolu
de quitter encore une fois sa maison pour s'en aller courir par monts et
par vaux, comme une me en peine, cherchant ce que vous appelez des
aventures, et ce qu'il faudrait plutt appeler mauvaises rencontres, je
jure que j'irai m'en plaindre  Dieu et au roi.

J'ignore, ma mie, repartit don Quichotte, ce que Dieu rpondra  vos
plaintes, non plus que ce que dira le roi; mais ce que je sais, c'est
qu' sa place, je me dispenserais de recevoir toutes ces impertinentes
requtes qu'on lui fait parvenir chaque jour. Un des plus grands ennuis
de la royaut, parmi beaucoup d'autres, c'est,  mon avis, d'tre forc
d'couter tout et de rpondre  tout; aussi ne voudrais-je pas que mes
affaires causassent au roi le moindre souci.

Dites-moi, seigneur, demanda la gouvernante, est-ce que dans la cour du
roi il n'y a pas des chevaliers?

Il y en a un grand nombre, rpondit don Quichotte, car ces chevaliers
sont le soutien du trne, et leur prsence augmente l'clat de la
majest royale.

Eh bien, reprit la nice, pourquoi ne seriez-vous pas un de ces heureux
chevaliers qui, sans tourner les talons  tout propos, servent
tranquillement, dans sa cour, leur roi et seigneur?

Ma mie, rpliqua don Quichotte, tous les chevaliers ne peuvent pas tre
courtisans, ni tous les courtisans tre chevaliers; il faut de tout dans
le monde, et quoique les uns et les autres portent le mme nom, il
existe cependant entre eux une grande diffrence. En effet, sans quitter
la cour, sans dpenser un maravdis, et sans prouver la moindre
fatigue, il suffit aux courtisans, pour voyager par toute la terre, de
regarder simplement la carte. Mais nous, chevaliers errants, c'est
exposs au brlant soleil de l't et au froid glac de l'hiver, que
nous parcourons incessamment la surface entire du globe; ce n'est pas
en peinture que nous connaissons l'ennemi, c'est arms et  chaque
instant que nous l'affrontons, sans consulter cette loi du duel qui veut
que la longueur des pes soit gale de part et d'autre; sans savoir si
notre adversaire n'a pas sur lui quelque talisman qui lui assure
l'avantage; sans penser, avant d'en venir aux mains,  partager le
soleil; et tant d'autres crmonies en usage dans les combats
singuliers. Sachez, ma chre nice, qu'un vritable chevalier errant,
loin de s'pouvanter de la rencontre de dix gants, leurs ttes
dpassassent-elles les nuages, leurs jambes fussent-elles plus grosses
que des tours, leurs bras plus longs que des mts de navires, leurs yeux
plus grands que des roues de moulins et plus ardents qu'un four de
vitrier; sachez, dis-je, que loin d'prouver la moindre crainte, ce
chevalier doit, avec une contenance dgage et un coeur intrpide,
attaquer ces gants, s'efforcer de les vaincre, de les tailler en
pices: et cela, quand bien mme ils auraient pour armure les cailles
d'un certain poisson qu'on dit plus dures que le diamant, et pour pes,
des cimeterres de Damas ou des massues  pointes d'acier, comme j'en ai
vu trs-souvent. Je vous dis cela afin que vous fassiez la diffrence de
tel chevalier  tel autre chevalier; il serait bon que les princes
sussent faire aussi cette diffrence, afin d'apprcier un peu mieux le
mrite et l'importance de ceux qu'on appelle chevaliers errants, car il
s'est rencontr tel parmi eux qui a t le salut de tout un royaume.

Que dites-vous l, mon bon seigneur? repartit la nice; considrez donc
que tout ce qu'on dit des chevaliers errants n'est que fable et
mensonge; par ma foi, leurs histoires mriteraient un _san benito_[76],
comme corruptrices des bonnes moeurs.

  [76] C'tait la coiffure des condamns du Saint-Office.

Par le Dieu vivant qui nous claire! s'cria don Quichotte, si tu
n'tais ma nice, la fille de ma propre soeur, je t'infligerais, pour le
blasphme que tu viens de prononcer, un tel chtiment, que tout
l'univers en parlerait. Est-il possible qu'une petite morveuse qui sait
 peine tourner le fuseau, ait l'audace de parler ainsi des chevaliers
errants! qu'aurait dit le grand Amadis s'il t'avait entendue tenir un
semblable langage? Tiens... il aurait eu piti de toi, car c'tait le
plus courtois des chevaliers et le plus grand protecteur des jeunes
filles. Mais tel autre te l'aurait fait payer cher; car ils n'avaient
pas tous la mme modration, et pour s'appeler chevaliers, ils ne se
ressemblaient pas en toutes choses. Si les uns sont d'or pur, les autres
sont d'alliage. Les premiers s'lvent par leur mrite et leur courage,
les seconds s'abaissent par leur mollesse et leurs vices. Il faut, je
t'assure, beaucoup de discernement et d'exprience pour distinguer ces
deux espces de chevaliers, si semblables par le nom, mais si diffrents
par la conduite.

Sainte Vierge! s'cria la nice; en vrit, mon cher oncle, vous
pourriez monter en chaire et devenir prdicateur; et pourtant vous tes
aveugle  ce point de vous croire encore un jeune homme, tout vieux que
vous tes, et surtout de vous dire chevalier, ne l'tant pas? car bien
que les hidalgos puissent le devenir, ce n'est pas quand ils sont
pauvres.

En ceci tu as raison, ma chre nice, rpondit don Quichotte, et je
pourrais, sur ce chapitre de la naissance, t'apprendre des choses qui
t'tonneraient; mais pour ne pas mler le divin au terrestre, je m'en
abstiens. coutez seulement ceci, l'une et l'autre, et faites-en votre
profit. On peut rduire  quatre toutes les races ou familles qu'il y a
dans le monde: les unes, parties d'un humble commencement, se sont
progressivement leves jusqu' la puissance souveraine; d'autres,
illustres ds l'origine, se maintiennent encore aujourd'hui dans le mme
clat; il en est dont la grandeur peut se comparer  celle des
pyramides: ayant eu d'abord une base large et puissante, elles ont fini
peu  peu en pointe imperceptible; la dernire, enfin, et la plus
nombreuse, est toujours reste dans l'obscurit, et continuera d'y
demeurer, c'est le menu peuple.

[Illustration: Par le Dieu vivant qui nous claire! si tu n'tais pas ma
nice (page 316).]

De ces races parties d'humbles commencements, je pourrais citer en
exemple la maison ottomane, qui a eu pour point de dpart un simple
ptre, et s'est leve successivement au fate de la grandeur o nous la
voyons aujourd'hui. Nombre de princes qui rgnent par droit de
succession et qui ont su conserver en paix leurs tats, sont la preuve
des secondes; pour les troisimes, qui ont fini en pointe ainsi que les
pyramides, nous avons les Pharaons et les Ptolmes d'gypte, les
Csars de Rome, et cette multitude de princes, assyriens, mdes, grecs
ou barbares, dont il ne reste plus que le nom. Quant aux familles
plbiennes, je n'ai rien  en dire, si ce n'est qu'elles servent 
augmenter le nombre des vivants, sans mriter aucune mention dans
l'histoire.

Par tout ce que je viens de dire, mes enfants, je veux vous faire
conclure qu'il y a des diffrences considrables entre les races, et que
celle-l seule est grande et illustre, qui se distingue par la vertu, la
richesse et la libralit de ses membres; je dis la vertu, la richesse
et la libralit, parce qu'un grand seigneur sans vertu n'est qu'un
grand vicieux; et le riche sans libralit, qu'un mendiant avare. Ce ne
sont pas les richesses qui font le bonheur, c'est l'usage qu'on en fait.
Le chevalier pauvre a un sr moyen de prouver qu'il est un vritable
chevalier; ce moyen, c'est de se montrer loyal, obligeant, sans orgueil,
et surtout charitable, car avec deux maravdis seulement qu'il donnera
d'un coeur joyeux, il ne sera pas moins libral que celui qui fait
l'aumne  son de cloches. En le voyant orn de ces vertus, chacun, mme
en sachant sa dtresse, le jugera de noble race, et ce serait miracle
qu'il en ft autrement; car l'estime publique a toujours rcompens la
vertu.

Deux chemins, mes chres filles, peuvent conduire aux richesses et aux
honneurs; ces deux chemins ce sont les lettres et les armes. Il faut
croire que la plante de Mars dominait quand je vins au monde, puisque
les armes sont plus de mon got; aussi je me vois contraint d'obir 
leur influence, et de suivre le penchant de ma nature. Oui, c'est en
vain que l'on voudrait me persuader de rsister  la volont du ciel,
d'aller contre ma destine, et avant tout contre mon dsir. Je connais
les rudes travaux imposs  la chevalerie errante, mais je sais aussi
combien on y rencontre de srieux avantages; je n'ignore pas que le
sentier de la vertu est rude et troit, et le chemin du vice large et
facile; mais je sais aussi que ces deux voies aboutissent  des
rsultats bien diffrents: le chemin du vice, avec tous ses charmes,
nous conduit  la mort; tandis que le sentier de la vertu, tout pnible
qu'il est, nous conduit  la vie, non  une vie prissable, mais  une
vie qui n'a point de fin; et, comme dit notre grand pote castillan[77]:

  Par ce sentier troit, si rude et si pnible,
  On arrive  la fin au sjour ternel;
  Le chercher autrement, c'est tenter l'impossible
        Et renoncer au ciel.

  [77] Garcilaso de la Vega.

Misricorde! s'cria la nice, quoi! mon oncle est pote aussi? il
connat tout, il sait tout; je gage, s'il l'et entrepris, qu'il
pourrait btir une maison.

Ma pauvre enfant, repartit don Quichotte, je t'assure que si l'exercice
de la chevalerie errante ne m'absorbait tout entier, il n'est rien au
monde dont je ne puisse venir  bout.

En ce moment, on entendit frapper  la porte. Sancho ayant fait
connatre que c'tait lui, la gouvernante se cacha aussitt pour ne pas
le voir, car elle le hassait mortellement; la nice alla lui ouvrir;
don Quichotte courut au-devant de son cuyer, l'embrassa, se renferma
avec lui dans sa chambre, o ils eurent ensemble une conversation qui ne
le cde en rien  celle qui vient d'avoir lieu.




CHAPITRE VII

DE CE QUI SE PASSA ENTRE DON QUICHOTTE ET SON CUYER, AINSI QUE D'AUTRES
VNEMENTS ON NE PEUT PLUS DIGNES DE MMOIRE


Ds que la gouvernante vit Sancho s'enfermer avec son seigneur, elle
devina leur dessein; aussi, se doutant bien que de cette entrevue allait
natre la rsolution d'une troisime sortie, elle prit sa mante, et,
pleine de trouble et de chagrin, elle courut trouver le bachelier
Samson Carrasco, pensant que, comme nouvel ami de son matre, et dou
d'une parole facile, il pourrait mieux que personne le dissuader de son
impertinente rsolution. Quand elle entra, le bachelier se promenait
dans la cour de sa maison; aussitt qu'elle l'aperut, elle se laissa
tomber  ses pieds haletante et dsole.

Qu'avez-vous, dame gouvernante? demanda Carrasco; qu'est-il donc arriv?
On dirait que vous allez rendre l'me.

Rien, rien, seigneur bachelier, rpondit-elle, sinon que mon matre s'en
va; bien certainement il s'en va.

Et par o s'en va votre matre? demanda Carrasco; s'est-il ouvert
quelque partie du corps?

Non, seigneur, rpondit-elle; il s'en va par la porte de sa folie; je
veux dire, seigneur bachelier de mon me, qu'il va faire une nouvelle
sortie, et ce sera la troisime, afin d'aller courir encore une fois le
monde  la recherche de ce qu'il appelle d'heureuses aventures, quoique
je ne sache gure comment il peut les nommer ainsi. La premire fois, on
nous le ramena couch en travers sur un ne, et rou de coups de bton;
la seconde, nous le vmes revenir sur une charrette trane par des
boeufs, enferm dans une cage o il se prtendait enchant, et dans un
tat tel que la mre qui l'a mis au monde aurait eu peine  le
reconnatre. Il tait jaune comme un parchemin, et il avait les yeux
tellement enfoncs dans le fin fond de la cervelle, que pour le remettre
sur pied, il m'en a cot plus de cent douzaines d'oeufs, comme Dieu le
sait, et comme le diraient mes pauvres poules si elles pouvaient parler.

Il n'est pas besoin de tmoin pour cela, reprit Carrasco; on sait que
pour tout au monde vous ne voudriez pas altrer la vrit. Ainsi donc,
dame gouvernante, il ne s'est pass rien autre chose, et vous n'avez 
cette heure d'autre souci que celui de voir le seigneur don Quichotte
prendre encore une fois la clef des champs?

Oui, seigneur, rpondit-elle.

Eh bien, ne vous mettez point en peine, repartit le bachelier, retournez
chez vous, et prparez-moi quelque chose de chaud pour djeuner. Vous
direz seulement, chemin faisant, l'oraison de sainte Apolline; je vous
suis de prs et vous verrez merveilles.

L'oraison de sainte Apolline! _Jsus! Maria!_ s'cria la gouvernante;
ce serait bon si mon matre avait mal aux dents; mais, ce qui est malade
chez lui, c'est la cervelle.

Allez, dame gouvernante, allez, repartit Carrasco; faites ce que je vous
dis sans rpliquer; car, ne l'oubliez pas, je suis bachelier, et qui
plus est de par l'universit de Salamanque.

L-dessus, la gouvernante se retira, et le bachelier alla trouver le
cur pour comploter avec lui ce qu'on verra plus tard.

Pendant ce temps, don Quichotte et Sancho avaient ensemble une longue
conversation, dont l'histoire nous a conserv la relation vridique.

Seigneur, disait Sancho, j'ai fait si bien que ma femme est rluite  me
laisser aller encore une fois avec Votre Grce, partout o il lui plaira
de m'emmener.

C'est rduite qu'il faut dire, et non rluite, reprit don Quichotte.

Je vous ai dj pri, seigneur, rpondit Sancho, de ne pas me reprendre
sur les mots, lorsque vous comprenez ce que je veux dire; quand vous ne
me comprenez pas, dites: Sancho, je ne te comprends pas. Si aprs cela
je m'explique mal, alors vous pourrez me reprendre; car je n'ai pas un
esprit de contravention et je ne demande pas mieux qu'on m'induise?

Du diable si je te comprends, repartit don Quichotte; que veux-tu dire
avec ton _esprit de contravention_, et ton je veux bien qu'on
_m'induise_?

Un esprit de contravention, rpliqua Sancho, cela veux dire un esprit
qui est... tout... attendez... tout je ne sais comment, qui n'aime point
 tre... vous me comprenez bien.

Je te comprends encore moins, dit don Quichotte.

Par ma foi, si vous ne me comprenez pas, je ne sais plus comment parler,
reprit Sancho: nous n'avons donc qu' en rester l.

Ah! si vraiment, je devine, repartit don Quichotte: tu veux dire que tu
n'as pas un esprit de contradiction, et que tu es bien aise qu'on
t'instruise.

Je gagerais ma vie, reprit Sancho, que vous m'avez compris du premier
coup; mais vous prenez plaisir  me faire trbucher  tout bout de
champ.

Ce n'tait pas mon intention, observa don Quichotte; mais enfin que dit
Thrse?

Thrse dit qu'il faut que je prenne mes srets avec Votre Grce, que
quand l'homme se tait le papier parle; que qui prend bien ses mesures ne
se trompe point: qu'un tiens vaut mieux que deux tu l'auras; et moi
j'ajoute qu'un conseil de femme n'est pas grand'chose, mais que celui
qui ne l'coute pas est un fou.

C'est aussi mon avis, dit don Quichotte; continue, Sancho, tu parles
aujourd'hui comme un livre.

Je dis donc, poursuivit Sancho, et Votre Grce le sait mieux que moi, je
dis donc que nous sommes tous mortels, que l'agneau meurt comme la
brebis, et que nul ne peut en cette vie se promettre une heure au del
de celle que Dieu a jug bon de lui accorder; car la mort est sourde, et
lorsqu'elle frappe  notre porte, c'est toujours  grand'hte, et alors
prires, couronnes, sceptres, mitres n'y peuvent rien, comme disent les
prdicateurs.

Tout cela est vrai, mais o veux-tu en venir? demanda don Quichotte.

Je veux en venir, rpondit Sancho,  ce que Votre Grce m'alloue des
gages fixes, c'est--dire, tant par mois, tout le temps que j'aurai
l'honneur de la servir, et que ces gages me soient pays sur ses biens.
J'aime mieux cela que d'tre  merci, parce que les rcompenses
viennent trop tard ou mme jamais, tandis qu'avec des gages, je sais au
moins  quoi m'en tenir. Peu ou beaucoup, on est bien aise de savoir ce
que l'on gagne; et qui gagne, ne perd point. Malgr cela, s'il arrivait,
ce que je ne crois ni n'espre plus, que Votre Grce vnt  me donner
l'le qu'elle m'a promise, je ne suis pas si ingrat ni si exigeant, que
je ne consente volontiers  rabattre mes gages sur le montant des
revenus de l'le.

A bon chat bon rat, ami Sancho, dit don Quichotte.

Je gage, repartit Sancho, que Votre Grce a voulu dire qu'un rat est
aussi bon qu'un chat; mais qu'importe! puisque vous m'avez compris.

Si bien compris, continua don Quichotte, que j'ai pntr le fond de ta
pense, et devin le but o visent les innombrables flches de tes
proverbes. coute, Sancho, si dans une seule histoire j'avais pu trouver
le plus lger indice de ce que les chevaliers errants donnaient par mois
 leurs cuyers, je ne ferais aucune difficult de condescendre  ton
dsir; mais je t'affirme qu'aprs les avoir toutes lues et relues, je
n'y ai jamais rencontr rien de semblable. Tout ce que je sais, c'est
que les cuyers servaient  merci; seulement  l'heure o ils y
pensaient le moins; et si la chance tournait en faveur de leurs matres,
ils taient gratifis de quelque le, ou tout au moins ils attrapaient
un titre ou une seigneurie. Si dans cette esprance, mon ami, vous
voulez rester  mon service,  la bonne heure; sinon je vous baise les
mains; car, croyez-le bien, je n'irai pas pour vos beaux yeux changer
les antiques coutumes de la chevalerie errante. Vous n'avez donc qu'
retourner chez vous, et consulter votre Thrse: si elle trouve bon que
vous me serviez dans l'attente des rcompenses, ainsi soit-il; si elle
ne le veut pas, ni vous non plus, _bene quidem_, nous n'en serons pas
moins bons amis. Tant que le grain ne manquera pas au colombier, le
colombier ne manquera point de pigeons. Cependant, je vous avertis que
bonne esprance vaut mieux que mauvaise possession, et bonne
revendication mieux que mauvais payement. Vous voyez, Sancho, que les
proverbes ne me cotent pas plus qu' un autre. Je vous parle
franchement, si vous n'avez pas envie de me suivre  merci, Dieu vous
bnisse et vous sanctifie! quant  moi, je saurai trouver des cuyers
plus obissants, plus empresss, et surtout moins bavards que vous.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Devant une si ferme dcision de son matre, Sancho sentit ses yeux se
couvrir d'un nuage (page 321).]

Devant une si ferme dcision de son matre, Sancho sentit son coeur
dfaillir et ses yeux se couvrir d'un nuage; car il s'tait persuad que
pour tous les trsors du monde don Quichotte ne partirait pas sans lui.
Il en tait encore tout interdit, lorsque Samson Carrasco survint avec
la nice et la gouvernante, qui le suivaient, empresses de savoir
comment le bachelier parviendrait  dtourner leur seigneur de se lancer
encore une fois  la recherche des aventures. A peine le bachelier
fut-il entr, qu'embrassant les genoux de notre hros: O fleur de la
chevalerie errante, s'cria-t-il, lumire resplendissante des armes,
honneur et miroir de la vaillante nation espagnole! plaise au Dieu
tout-puissant que ceux qui voudraient s'opposer  la gnreuse
rsolution que tu as forme de faire une troisime sortie, ne sachent
plus comment sortir du labyrinthe de leurs folles penses, et ne voient
jamais s'accomplir leurs souhaits les plus ardents!

Il est inutile de rciter plus longtemps l'oraison de sainte Apolline,
dit-il  la gouvernante; je sais que le ciel, dans ses dcrets
immuables, a dcid que le seigneur don Quichotte retournerait au grand
exercice de la chevalerie errante; je chargerais donc gravement ma
conscience si je ne conseillais, que dis-je, si je n'intimais  ce
chevalier de faire clater de nouveau la bont de son imperturbable
coeur et la force de son valeureux bras, qu'il ne peut laisser plus
longtemps dans l'inaction, sans tromper l'attente des malheureux, sans
faire tort aux orphelins et aux veuves, sans exposer l'honneur des
femmes et des filles, dont il est le rempart et l'appui, sans
contrevenir  toutes les lois de cet ordre incomparable que Dieu
enflamma de son souffle tout-puissant pour la sret du genre humain.
Courage donc, seigneur don Quichotte! courage! commenons aujourd'hui
plutt que demain; et si quelque chose vous manque pour l'excution de
vos grands desseins, je suis prt  vous y aider en personne; je
tiendrai non-seulement  honneur d'tre cuyer de Votre Grce, mais j'en
recevrai encore le titre comme la premire et la plus glorieuse fortune
du monde.

Eh bien, que t'avais-je dit, reprit Don Quichotte en se tournant vers
Sancho; crois-tu maintenant que je manquerai d'cuyer? vois-tu qui
s'offre  m'en servir! sais-tu que c'est l'tonnant bachelier Samson
Carrasco, le joyeux boute-en-train de l'universit de Salamanque?
Considre comme il est sain de corps et d'esprit, bien fait de sa
personne, et dans la vigueur de l'ge; celui-l sait souffrir le chaud
et le froid, la faim et la soif, et, ce qui vaut mieux, il sait se
taire; enfin c'est un homme qui possde au plus haut degr toutes les
qualits requises chez l'cuyer d'un chevalier errant. A Dieu ne plaise
cependant que pour mon intrt particulier, j'expose ainsi le vase de la
science, la colonne des lettres, et la palme des beaux-arts! Que le
nouveau Samson reste dans sa patrie dont il est l'honneur et la dfense;
ne privons pas son vieux pre de l'appui de sa vieillesse; et puisque
Sancho ne veut pas venir avec moi... j'aime mieux me contenter du
premier cuyer venu.

Si fait, si fait, je veux y aller, reprit Sancho tout attendri et les
yeux pleins de larmes: il ne sera pas dit que j'aurai fauss compagnie 
un homme aprs avoir mang son pain. Je ne suis point, Dieu merci, d'une
race ingrate, et, dans notre village, tout le monde connat ceux dont je
suis sorti; et puis, je vois  vos actes et plus encore  vos paroles,
que vous avez envie de me faire du bien. Si je vous ai demand des
gages, c'tait pour complaire  ma femme; car ds qu'elle s'est mis une
chose dans la tte, il n'y a pas de maillet qui serre autant les cercles
d'une cuve, qu'elle vous serre le bouton pour en venir  ses fins. Mais,
aprs tout, il faut que l'homme soit homme, et puisque je le suis, je le
serai dans ma maison comme ailleurs, quand on devrait en enrager. Il n'y
a donc plus qu'une chose  faire, c'est que Votre Grce rdige son
testament et son concile, de telle faon qu'il ne se puisse rtorquer;
aprs quoi mettons-nous en chemin, afin que l'me du seigneur bachelier
ne ptisse pas davantage, car il a dit que sa conscience le pressait de
pousser Votre Grce  faire une troisime sortie. Quant  moi, mon cher
matre, je suis prt  vous suivre jusqu'au bout du monde; et je vous
servirai aussi fidlement, et mme mieux qu'aucun des cuyers qui ont
jamais servi les chevaliers errants passs, prsents et  venir.

Le bachelier ne fut pas mdiocrement tonn du discours de Sancho, car
bien qu'il connt la premire partie de l'histoire de don Quichotte, il
ne croyait pas son cuyer aussi plaisant que l'auteur le fait; mais en
lui entendant dire un testament et un concile qui ne se puisse
rtorquer, au lieu d'un testament et d'un codicille qui ne se puisse
rvoquer, il crut aisment tout ce qu'il avait lu sur son compte, et il
se dit en lui-mme qu'aprs le matre il n'y avait gure de plus grand
fou au monde que le serviteur.

Finalement, don Quichotte et Sancho s'embrassrent, meilleurs amis que
jamais; puis, sur l'avis du grand Samson Carrasco, qui tait devenu son
oracle, notre chevalier arrta de partir sous trois jours, pendant
lesquels il aurait le loisir de se munir des choses ncessaires pour le
voyage et de se procurer une salade  visire, dcid qu'il tait  en
porter dsormais une de la sorte. Carrasco s'offrit  lui procurer celle
que possdait un de ses amis, l'assurant qu'elle tait de bonne trempe,
et qu'il suffirait de la drouiller.

La nice et la gouvernante, qui attendaient tout autre chose des
conseils du bachelier, lui donnrent mille maldictions: elles
s'arrachrent les cheveux et s'gratignrent le visage, criant et
hurlant, comme si la troisime sortie de don Quichotte et t un
prsage de sa mort. Le projet de Carrasco, en lui conseillant de se
mettre encore une fois en campagne, tait de faire ce qu'on verra dans
la suite de cette histoire.

Enfin, pourvus de tout ce qui leur parut ncessaire, Sancho ayant apais
sa femme, et don Quichotte sa nice et sa gouvernante, un beau soir,
sans tmoins, hormis le bachelier, qui voulut les accompagner 
demi-lieue, nos deux chercheurs d'aventures prirent le chemin du Toboso,
don Quichotte sur Rossinante, et Sancho sur son ancien grison, le bissac
bien bourr de provisions de bouche et la bourse garnie d'argent.
Carrasco prit cong du chevalier, aprs l'avoir suppli de lui donner
avis de sa bonne ou de sa mauvaise fortune, afin de se rjouir de l'une
ou de s'attrister de l'autre, comme le voulait leur amiti. Ils
s'embrassrent; le bachelier reprit le chemin de son village, et don
Quichotte continua le sien vers la grande cit du Toboso.




CHAPITRE VIII

DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE ET A SANCHO EN ALLANT VOIR DULCINE


Bni soit le Tout-Puissant Allah! s'crie cid Hamed-Ben-Engeli au
commencement de ce chapitre, Allah soit bni! rpte-t-il par trois
fois! ajoutant que s'il lui adresse ses bndictions, c'est parce
qu'enfin don Quichotte et Sancho sont en campagne, et que dsormais vont
recommencer les exploits du matre et les facties de l'cuyer. Il
invite en mme temps le lecteur  oublier les prouesses passes de notre
hros, pour accorder toute son attention  celles qu'il va raconter et
qui commencent sur le chemin du Toboso, comme les premires ont commenc
dans la plaine de Montiel; et en vrit ce qu'il demande est peu de
chose en comparaison de ce qu'il promet. Aprs quoi il continue de la
sorte:

A peine don Quichotte et Sancho venaient-ils de quitter Samson Carrasco,
que Rossinante se mit  hennir et le grison  braire; ce que le matre
et l'cuyer tinrent  bon signe et regardrent comme un heureux prsage.
Toutefois, s'il faut dire la vrit, les soupirs et les braiments de
l'ne furent plus prolongs et plus forts que les hennissements du
cheval, d'o Sancho conclut que son bonheur devait surpasser celui de
son matre, se fondant sur je ne sais quelle astrologie judiciaire dont
il avait sans doute connaissance, quoique l'histoire n'en parle pas.
Seulement on lui avait entendu dire que lorsqu'il trbuchait ou tombait,
il et voulu n'tre pas sorti de sa maison, parce que trbucher et
tomber signifiait, selon lui, souliers rompus, ou ctes brises; et par
ma foi, tout simple qu'il tait, il faut convenir qu'il avait raison.

Ami Sancho, dit don Quichotte, plus nous marchons, plus la nuit avance,
et bientt elle sera si obscure, que nous ne pourrons apercevoir le
Toboso; et pourtant c'est l que j'ai rsolu de me rendre avant
d'entreprendre aucune aventure. L je demanderai  la sans pareille
Dulcine son agrment et sa bndiction, et ds qu'elle m'aura accord
l'un et l'autre, j'espre et je suis mme assur de mener  bonne fin
toute prilleuse prouesse, car rien n'exalte et ne fortifie le coeur
d'un chevalier errant comme de se savoir protg par sa dame.

Je le crois aussi, rpondit Sancho; mais il me semble qu'il sera bien
difficile  Votre Grce de lui parler et de recevoir sa bndiction, 
moins cependant qu'elle ne vous la jette par-dessus le mur de la
basse-cour o je la vis la premire fois quand je lui portai votre
lettre avec le dtail des extravagances que vous faisiez pour elle au
fond de la Sierra-Morena.

Un mur de basse-cour! s'cria don Quichotte. Quoi! c'est l que tu
t'imagines avoir vu cet astre de beaut! Tu te trompes grandement, mon
ami; ce ne pouvait tre que sur quelque balcon dor ou sous le riche
vestibule de quelque somptueux palais.

C'est possible, rpondit Sancho; mais  moi, si je m'en souviens bien,
cela m'a sembl le mur d'une basse-cour.

Quoi qu'il en soit, allons-y, reprit don Quichotte, et pourvu que je
voie Dulcine, peu m'importe que ce soit par-dessus le mur d'une
basse-cour ou  travers la grille d'un jardin, car de quelque endroit
que m'arrive le moindre rayon de sa beaut, il clairera mon entendement
et fortifiera mon coeur de telle sorte que je deviendrai sans gal pour
l'esprit et pour la vaillance.

Par ma foi, seigneur, dit Sancho, quand je vis ce soleil de madame
Dulcine, il n'tait pas assez brillant pour jeter aucun rayon. Mais
cela vient sans doute de ce qu'tant  cribler le grain que je vous ai
dit, la poussire paisse qui en sortait levait devant elle un nuage
qui m'empchait de la voir.

Est-il possible, Sancho, reprit don Quichotte, que tu persistes encore 
croire et  soutenir que Dulcine criblait du grain, quand tu sais
combien une semblable occupation est indigne d'une personne de son
mrite et de sa qualit! As-tu donc oubli ces vers dans lesquels notre
grand pote[78] dpeint les ouvrages dlicats dont s'occupaient, au fond
de leur palais de cristal, ces nymphes qui, sortant des profondeurs du
Tage, allaient souvent s'asseoir dans une verte prairie pour travailler
 de riches toffes toutes de perles, d'or et de soie? Eh bien, telle
devait tre l'occupation de Dulcine quand tu la vis,  moins cependant
que quelque maudit enchanteur, par une de ces transformations qu'ils ont
toujours  leurs ordres, ne t'ait donn le change et jet dans l'erreur.
Aussi je crains bien que l'histoire de mes prouesses (qui circule
imprime, dit-on), si elle a pour auteur un de ces mcrants, contienne
fort peu de vrits mles  beaucoup de mensonges. O envie! source de
tous les maux, ver rongeur de toutes les vertus! Les autres vices,
Sancho, ont encore, malgr leur laideur, je ne sais quel charme, mais
l'envie ne trane aprs elle que dsordres, ressentiments et fureurs!

  [78] Garcilaso de la Vega.

Voil justement ce que je pense, dit Sancho: aussi je gage que dans ce
livre, dont a parl le bachelier Carrasco, je suis arrang de la bonne
faon, et que mon honneur y va roulant de , de l, battant les murs
comme une voiture disloque; et pourtant, je le jure par l'me des
Panza, je n'ai de ma vie mdit d'aucun enchanteur, et je ne suis pas
assez riche pour faire des jaloux. Ce qu'on peut me reprocher, c'est
d'avoir un petit grain de coquinerie et de dire trop souvent ce qui me
vient au bout de la langue; mais, aprs tout, je suis plus simple que
mchant, et quand je n'aurais pour moi que de croire sincrement et
fermement  tout ce que croit et enseigne la sainte glise catholique
romaine, et d'tre, comme je le suis, ennemi mortel des Juifs, les
historiens devraient m'en tenir compte et m'pargner dans leurs crits.
Au reste, puisque je n'y peux rien, et que me voil mis en livre, qu'ils
disent ce qu'ils voudront; je m'en soucie comme d'une figue, et je ne
donnerais pas un maravdis pour les en empcher.

[Illustration: Enfin, le second jour, ils dcouvrirent la grande cit du
Toboso (page 327).]

Ce que tu viens de dire, Sancho, reprit don Quichotte, me rappelle
l'histoire d'un pote de notre temps, qui, dans une satire contre les
dames galantes de la cour, avait nglig  dessein d'en nommer une sur
le compte de laquelle il n'osait pas se prononcer. Furieuse de l'oubli,
la dame courut chez le pote, le sommant de rparer l'omission et le
menaant, en cas de refus, de lui faire un mauvais parti. Le pote
s'empressa de lui donner satisfaction, et l'arrangea de telle sorte que
mille langues de dugnes n'eussent pas mieux fait. A ce propos vient
encore l'histoire de ce berger qui, dans le seul but d'immortaliser son
nom, incendia une des sept merveilles du monde, le fameux temple de
Diane  phse: aussi malgr tout ce qu'on put faire pour empcher d'en
parler, nous ne savons pas moins qu'il s'appelait rostrate.

On peut encore citer  ce sujet ce qui arriva  notre grand empereur
Charles-Quint. En passant  Rome, ce prince voulut visiter le Panthon
d'Agrippa, ce fameux temple de tous les dieux, qu'on a depuis appel
temple de tous les saints: c'est l'difice le mieux conserv de
l'ancienne Rome, celui qui donne la plus haute ide de la magnificence
de ses fondateurs; il est d'une admirable architecture, et quoiqu'il ne
reoive le jour que par une large ouverture place au sommet du
monument, il est aussi bien clair que s'il tait ouvert de tous cts.
L'illustre visiteur considrait de l l'difice, pendant qu'un
gentilhomme romain, qui l'accompagnait, lui faisait remarquer les
dtails de ce chef-d'oeuvre d'architecture. Lorsque l'empereur se fut
retir: Sire, lui dit ce gentilhomme, il faut que j'avoue  Votre
Majest une pense bizarre qui vient de me traverser l'esprit: pendant
qu'elle tait au bord de ce trou, il m'a pris plusieurs fois envie de la
saisir  bras-le-corps et de me jeter du haut en bas avec elle, afin de
rendre, par sa mort, mon nom immortel!--Je vous sais gr de n'avoir pas
mis  excution cette mauvaise pense, reprit Charles-Quint; et pour ne
plus vous exposer  semblable tentation, je vous dfends de jamais vous
trouver dans le mme lieu que moi. Aprs quoi il le congdia en lui
accordant une grande faveur.

Ceci te montre, Sancho, combien est vif, chez les hommes, le dsir de
faire parler de soi. Quel motif,  ton sens, avait Horatius Cocls pour
se jeter dans le Tibre, charg du poids de ses armes? Qui pouvait
inspirer  Mutius, surnomm depuis Scvola, un mpris de la douleur
assez grand pour lui faire tenir la main tendue sur un brasier ardent,
jusqu' ce qu'elle ft presque consume? Qui poussa Curtius  se
prcipiter dans cet abme de feu qui s'tait ouvert tout  coup au
milieu de Rome? Pourquoi Jules Csar passa-t-il le Rubicon aprs tant de
prsages sinistres? De nos jours, enfin, pourquoi les vaillants
Espagnols, que guidait le grand Cortez  la conqute du nouveau monde,
coulrent-ils eux-mmes leurs vaisseaux, s'tant ainsi tout moyen de
retraite?

Eh bien, Sancho, c'est la soif de la renomme qui a produit tous ces
exploits; c'est pour elle qu'on affronte les plus grands prils et la
mort mme, comme si dans la rsolution que l'on fait paratre on
jouissait par avance de l'immortalit. Mais nous, chrtiens catholiques
et chevaliers errants, nous devons travailler plutt pour la gloire
ternelle dont on jouit dans le ciel, que pour une vaine renomme qui
doit finir avec cette vie prissable. Ainsi donc, Sancho, que nos
actions soient toujours conformes aux rgles de cette religion que nous
avons le bonheur de connatre et de professer. En tuant des gants,
proposons-nous de terrasser l'orgueil, combattons l'envie par la
gnrosit et la grandeur d'me, opposons  la colre le calme et le
sang-froid,  la gourmandise la sobrit,  l'incontinence et  la
luxure la fidlit due  la dame de nos penses; triomphons de la
paresse en parcourant les quatre parties du monde et en recherchant sans
cesse toutes les occasions qui peuvent nous rendre non-seulement bons
chrtiens, mais encore fameux chevaliers. Voil, Sancho, les degrs par
lesquels on peut et on doit atteindre au fate glorieux d'une bonne
renomme.

Seigneur, dit Sancho, j'ai bien compris ce que vient de dire Votre
Grce: je dsire seulement que vous me dbarrassiez d'un doute qui
m'arrive  l'esprit.

Qu'est-ce, mon fils, reprit don Quichotte; dis ce que tu voudras, et je
te rpondrai de mon mieux.

Ces Csars, ces Jules, tous ces chevaliers dont vous venez de parler et
qui sont morts, o sont-ils maintenant? demanda Sancho.

Sans aucun doute, les paens sont en enfer, rpondit don Quichotte; les
chrtiens, s'ils ont bien vcu, sont dans le purgatoire ou dans le ciel.

Voil qui est bien, continua Sancho; mais, dites-moi, les tombeaux o
reposent les corps de ces gros seigneurs ont-ils  leurs portes des
lampes d'argent sans cesse allumes, et les murailles de leurs chapelles
sont-elles ornes de bquilles, de suaires, de ttes, de jambes et de
bras en cire: Si ce n'est de tout cela, de quoi sont-elles ornes, je
vous prie?

Les tombeaux des paens, rpondit don Quichotte, ont t, pour la
plupart des monuments fastueux. Les cendres de Jules Csar furent mises
sous une pyramide en pierre d'une grandeur dmesure, qu'on appelle, 
Rome, l'aiguille de Saint-Pierre, un tombeau grand comme un village,
qu'on appelait alors _Moles Adriani_, et qui est aujourd'hui le chteau
Saint-Ange, a servi de spulture  l'empereur Adrien; la reine Artmise
a fait placer le corps de son poux Mausole dans un tombeau si vaste et
d'un travail si exquis, qu'on l'a mis au rang des sept merveilles du
monde; mais tous ces somptueux monuments n'ont jamais t orns de
suaires ou d'offrandes pouvant faire penser que ceux qu'ils renferment
soient devenus des saints.

Trs-bien, rpliqua Sancho, maintenant que choisirait Votre Grce de
tuer un gant ou de ressusciter un mort?

La rponse est facile, dit don Quichotte; je prfrerais ressusciter un
mort.

Par ma foi, je vous tiens! s'cria Sancho: vous convenez que la renomme
de ceux qui ressuscitent les morts, qui rendent la vue aux aveugles, qui
font marcher les boiteux, et qui ont sans cesse la foule agenouille
devant leurs reliques, est plus grande dans ce monde et dans l'autre que
celle de tous les empereurs idoltres et de tous les chevaliers errants
ayant jamais exist?

J'en demeure d'accord, dit don Quichotte.

Eh bien, reprit Sancho, puisque les saints ont seuls le privilge
d'avoir des chapelles toujours remplies de lampes allumes, de jambes et
de bras en cire; que les vques et les rois portent leurs reliques sur
leurs paules, qu'ils en dcorent leurs oratoires, et en enrichissent
leurs autels...

Achve, dit don Quichotte; que veux-tu conclure de l?

Je conclus, continua Sancho, que nous ferions mieux de nous adonner 
tre saints, pour atteindre plus tt cette bonne renomme que nous
cherchons, et qui nous fuira peut-tre encore longtemps. Tenez:
avant-hier, on canonisa deux carmes dchaux; eh bien, vous ne sauriez
imaginer la foule qu'il y avait pour baiser les chanes qu'ils
portaient autour de leur corps. Sur ma foi, on paraissait les priser
bien plus que cette fameuse pe de Roland qui est dans le magasin des
armes du roi, notre matre, que Dieu garde! Vous voyez donc, seigneur,
qu'il vaut mieux tre un simple moine, n'importe de quel ordre, que le
plus vaillant chevalier errant du monde. Douze coups de discipline
appliqus  propos sont plus agrables  Dieu que mille coups de lance
qui tombent sur des gants, des vampires ou autres monstres de cette
espce.

J'en conviens, mon ami, dit don Quichotte; mais nous ne pouvons pas tous
tre moines et Dieu a plusieurs voies pour acheminer ses lus au ciel.
La chevalerie est un ordre religieux, et il y a des saints chevaliers
dans le paradis.

D'accord, reprit Sancho; mais on dit qu'il s'y trouve encore plus de
moines.

C'est vrai, rpondit don Quichotte, car le nombre des religieux est plus
grand que celui des chevaliers errants.

Il y a pourtant bien des gens qui errent, dit Sancho.

Beaucoup, reprit don Quichotte, mais peu qui mritent le nom de
chevaliers.

Ce fut dans cet entretien et autres semblables, que nos aventuriers
passrent la nuit et le jour suivant, sans qu'il leur arrivt rien qui
mrite d'tre racont, ce qui chagrinait fort don Quichotte. Enfin, le
second jour, ils dcouvrirent la grande cit du Toboso, et notre
chevalier ne l'et pas plus tt aperue qu'il ressentit une joie
incroyable. Sancho, au contraire, devint mlancolique et rveur, parce
qu'il ne connaissait pas la maison de Dulcine, et que pas plus que son
seigneur, il n'avait vu la dame; de sorte que tous deux, l'un pour la
voir, l'autre pour ne pas l'avoir vue, ils taient inquiets et agits.
Bref, notre chevalier rsolut de n'entrer dans la ville qu' la nuit
close; en attendant l'heure, ils se tinrent cachs dans un bouquet de
chnes qui est proche du Toboso, et la nuit venue ils entrrent dans la
grande cit, o il leur arriva des choses qui peuvent tre qualifies
ainsi.




CHAPITRE IX

OU L'ON RACONTE CE QU'ON Y VERRA


Il tait minuit ou  peu prs, quand don Quichotte et Sancho quittrent
le petit bois pour entrer dans le Toboso. Un profond silence rgnait
dans tout le village, car  cette heure les habitants dormaient, comme
on dit,  jambe tendue. La nuit tait d'une clart douteuse, et Sancho
aurait bien voulu qu'elle ft tout  fait noire, afin que cette
obscurit vnt en aide  son ignorance. Partout ce n'tait qu'aboiements
de chiens, qui assourdissaient don Quichotte et troublaient l'me de son
cuyer. De temps en temps un ne se mettait  braire, des cochons
grognaient, des chats miaulaient, et ces bruits divers produisaient un
vacarme qu'augmentait encore le silence de la nuit. Tout cela parut de
mauvais augure  l'amoureux chevalier; cependant il dit  Sancho: Mon
fils, conduis-nous au palais de Dulcine; peut-tre la trouverons-nous
encore veille.

A quel diable de palais voulez-vous que je vous conduise, rpondit
Sancho; celui o j'ai vu Sa Grandeur n'tait qu'une toute petite maison
des moins apparentes du village.

Sans doute, rpondit don Quichotte, elle s'tait retire dans quelque
modeste pavillon de son alcazar, pour se divertir en libert avec ses
femmes, comme c'est la coutume des grandes princesses.

Puisque Votre Grce veut  toute force que la maison de madame Dulcine
soit un alcazar, rpliqua Sancho, dites-moi, je vous prie, est-ce bien
l'heure d'en trouver la porte ouverte? est-il convenable d'y aller
frapper  tour de bras, au risque de mettre sur pied tout le monde?
Allons-nous par hasard chez nos donzelles, semblables  ces galants
protecteurs qui entrent et sortent  toute heure de nuit?

Commenons par trouver l'alcazar, dit don Quichotte; aprs je te dirai
ce qu'il faut faire. Mais, ou je n'y vois goutte, ou cette masse qu'on
aperoit l-bas et qui projette une si grande ombre doit tre le palais
de Dulcine?

Eh bien, seigneur, conduisez-moi, rpondit Sancho; peut-tre bien est-ce
cela; mais quand mme je le verrais de mes yeux et le toucherais de mes
mains, j'y croirais comme je crois qu'il fait jour  prsent.

Don Quichotte prit les devants, et aprs avoir fait environ deux cents
pas, il s'arrta au pied de la masse qui projetait la grande ombre. En
voyant une haute tour, il reconnut que cet difice n'tait pas un
palais, mais l'glise paroissiale du village. Nous avons rencontr
l'glise, dit-il  son cuyer.

Je le vois bien, rpondit Sancho, et Dieu veuille que nous n'ayons pas
rencontr notre spulture, car c'est mauvais signe de courir les
cimetires  pareille heure, surtout, si je m'en souviens, quand j'ai
dit  Votre Grce que la maison de sa dame est dans un cul-de-sac.

Maudit sois-tu de Dieu, s'cria don Quichotte; o et par qui as-tu
jamais entendu dire que les maisons royales taient bties dans de
pareils endroits?

Seigneur, rpliqua Sancho, chaque pays a sa coutume, et peut-tre que
celle du Toboso est de placer dans les culs-de-sac les palais et les
grands difices; je supplie Votre Grce de me laisser chercher autour
d'ici, et sans doute je trouverai dans quelque coin cet alcazar que je
voudrais voir mang des chiens, tant il nous fait donner au diable.

Sancho, dit don Quichotte, parle avec plus de respect de ce qui concerne
ma dame; passons la fte en paix et ne jetons pas le manche aprs la
cogne.

Je tiendrai ma langue, Seigneur, rpondit Sancho, mais comment Votre
Grce veut-elle que je reconnaisse la maison de notre matresse, que je
n'ai vu qu'une seule fois dans ma vie, et surtout quand il fait noir
comme dans un four, tandis que vous, qui devez l'avoir vue plus de cent
fois, vous ne pouvez la retrouver.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Il s'arrta au pied de la masse qui projetait la grande ombre
(page 328).]

Tu me ferais perdre l'esprit! reprit don Quichotte. Viens , hrtique.
Ne t'ai-je pas dit mille et mille fois que de ma vie je n'ai vu la sans
pareille Dulcine; que je n'ai jamais franchi le seuil de son palais;
qu'enfin je n'en suis amoureux que sur ou-dire et d'aprs cette grande
rputation qu'elle a d'tre la plus belle et la plus sage princesse de
la terre!

Je l'apprends  cette heure, rpondit Sancho, et je dis que puisque
Votre Grce ne l'a pas vue, par ma foi, je ne l'ai pas vue davantage.

Cela ne peut tre, rpliqua don Quichotte, puisque tu m'as dit l'avoir
trouve criblant du bl, quand tu me rapportas sa rponse  la lettre
que tu lui avais remise de ma part.

Ne vous y fiez pas, seigneur, rpondit Sancho; car, sachez-le, ma visite
et la rponse que je vous rapportai sont aussi sur ou-dire; je connais
madame Dulcine tout comme je puis donner un coup de poing dans la lune.

Sancho, Sancho, repartit don Quichotte, il y a temps pour plaisanter et
temps o la plaisanterie ne serait pas de saison. Parce que je dis
n'avoir jamais vu la dame de mes penses, il ne t'est pas permis  toi
d'en dire autant, surtout quand tu sais que c'est le contraire qui est
la vrit.

Ils en taient l de leur entretien, lorsqu'ils virent venir  eux un
homme qui poussait deux mules devant lui. Au bruit que faisait la
charrue que tranaient ces mules, nos aventuriers jugrent que ce devait
tre quelque laboureur lev avant le jour pour aller aux champs; ce qui
tait vrai. Tout en cheminant, ce rustre chantait ce refrain d'une
vieille romance:


  On vous fit bonne chasse,
  Franais,  Roncevaux[79].


  [79] Mala la hovistes, Franceses,
       La caza de Roncesvalles; etc., etc. (_Cancionero._)

Que je meure, dit don Quichotte, s'il nous arrive rien de bon cette
nuit; entends-tu ce que chante ce drle?

Je l'entends fort bien, rpondit Sancho, mais qu'est-ce que cela fait 
notre affaire, la chasse de Roncevaux?

Le laboureur les ayant rejoints: Ami, lui dit don Quichotte, Dieu vous
donne sa bndiction. Pourriez-vous m'indiquer o est le palais de la
sans pareille princesse dona Dulcine du Toboso?

Seigneur, rpondit le laboureur, je ne suis pas d'ici, et il y a peu de
temps que je sers un riche fermier de ce village; mais, dans cette
maison, l en face, demeurent le cur et le sacristain; l'un ou l'autre
pourra vous donner des nouvelles de cette princesse, parce qu'ils ont la
liste de tous les habitants du Toboso; quoique,  vrai dire, je ne pense
pas qu'il y ait dans ce pays aucune princesse, mais seulement des dames
de qualit qui peut-tre sont princesses dans leurs maisons.

Eh bien, c'est parmi elles que doit se trouver celle que je cherche, dit
don Quichotte.

Cela se pourrait, rpondit le laboureur: le jour vient, adieu; et
touchant ses mules, il s'loigna.

Voyant son matre indcis et mcontent de la rponse, Sancho lui dit:
Seigneur, voici venir le jour, et il me semble qu'il ne serait pas
prudent que le soleil nous trouvt dans la rue. Si vous m'en croyez,
nous sortirons de la ville, et nous irons nous embusquer dans quelques
bois prs d'ici; quand le jour sera venu, je reviendrai chercher de
porte en porte le palais de votre matresse; et, par ma foi, il faudra
que je sois bien malheureux si je ne parviens pas  le dterrer; puis,
quand je l'aurai trouv, je parlerai  Sa Grce et je lui demanderai
humblement o et comment vous pourrez la voir sans dommage pour sa
rputation et son honneur.

Bien parl, Sancho, dit don Quichotte, ces quelques mots valent un
millier de proverbes, et je veux suivre ton conseil. Allons, mon fils,
allons chercher un endroit propre  m'embusquer en t'attendant; aprs
quoi tu iras trouver cette reine de la beaut, dont la discrtion et la
courtoisie me font esprer mille faveurs miraculeuses.

Sancho brlait d'impatience d'emmener son matre, tant il craignait de
voir dcouvrir sa fraude au sujet de cette rponse qu'il lui avait
rapporte dans la Sierra-Morena, de la part de Dulcine; il se mit donc
 marcher le premier, et au bout d'une demi-lieue, ayant rencontr un
petit bois, don Quichotte s'y cacha pendant que son cuyer alla faire
cette ambassade dans laquelle il lui arriva des vnements qui mritent
un redoublement d'attention.




CHAPITRE X

OU L'ON RACONTE LE STRATAGME QU'EMPLOYA SANCHO POUR ENCHANTER DULCINE
AVEC D'AUTRES VNEMENTS NON MOINS PLAISANTS QUE VRITABLES


En arrivant  raconter les vnements que renferme le prsent chapitre,
l'auteur de cette grande histoire dit qu'il fut tent de les passer sous
silence, dans la crainte qu'on ne voult pas y ajouter foi, parce qu'ici
les folies de don Quichotte touchrent la dernire limite qu'il soit
possible d'atteindre et allrent mme  deux portes d'arquebuse au
del. Il se dcida pourtant  les crire comme le chevalier les avait
faites, sans rien ajouter, sans rien retrancher, dt-il tre accus
d'avoir menti; et en cela il eut raison, car la vrit, si tnue qu'elle
soit, ne se brise jamais, et nage toujours au-dessus du mensonge, comme
l'huile nage au-dessus de l'eau.

Continuant donc son rcit, l'historien dit qu' peine entr dans le
petit bois qui est prs du Toboso, don Quichotte ordonna  Sancho de
retourner  la ville, et de ne pas reparatre devant lui sans avoir
parl  sa dame, pour la supplier de daigner admettre en sa prsence son
captif chevalier, dont le souhait le plus ardent tait d'obtenir et de
recevoir sa bndiction, afin qu'il pt se promettre de sortir
heureusement de toutes les entreprises qu'il allait affronter dsormais.
Sancho promit d'excuter ponctuellement les ordres de son matre, et de
lui rapporter une rponse non moins bonne que la premire fois.

Va, mon fils, lui dit don Quichotte, va, mais songe  ne point te
troubler quand tu approcheras de ce soleil de beaut  la recherche
duquel je t'envoie,  le plus fortun des cuyers du monde! Lorsque tu
seras admis en son auguste prsence, aies bien soin de graver dans ta
mmoire de quelle faon elle te recevra; observe si elle se trouble
quand tu lui exposeras l'objet de ton ambassade, si elle rougit en
entendant prononcer mon nom. Si tu la trouves assise sur les moelleux
coussins de la riche estrade o doit te recevoir une femme de sa
condition, remarque bien si elle s'agite, si elle a de la peine  rester
en place. Dans le cas o elle serait debout, observe si elle se pose
tantt sur un pied, tantt sur l'autre; si elle hsite dans sa rponse,
si elle la change de douce en aigre, et d'aigre en amoureuse; si enfin,
pour cacher son embarras, elle porte la main  sa chevelure, faisant
semblant de l'arranger, bien qu'elle ne soit pas en dsordre. Bref, mon
fils, examine avec soin tous ses gestes, tous ses mouvements, afin de
m'en faire un fidle rcit. Car tu sauras, Sancho, si tu ne le sais pas
encore, qu'en amour les mouvements extrieurs trahissent les secrets
sentiments de l'me. Pars, ami, sois guid par un meilleur sort que le
mien, et ramen par un meilleur succs que celui dans l'attente duquel
je vais rester en l'amre solitude o tu me laisses.

J'irai et je reviendrai promptement, rpondit Sancho; mais, seigneur,
remettez-vous, de grce, et laissez dilater un peu ce petit coeur, qui
ne doit pas tre en ce moment plus gros qu'une noisette; rappelez-vous
ce qu'on a coutume de dire: Bon courage vient  bout de mauvaise
fortune, et  l'heure o l'on s'y attend le moins, saute le livre. Si
je n'ai pu trouver, cette nuit, le palais de madame Dulcine, maintenant
qu'il fait jour je saurai bien le reconnatre, et quand je l'aurai
trouv, laissez-moi faire.

Sur ce, Sancho tourna le dos et btonna son grison, tandis que don
Quichotte restait  cheval, languissamment appuy sur sa lance, l'esprit
livr  de tristes et confuses penses. Nous le laisserons dans cette
attitude pour suivre l'cuyer, qui s'loignait non moins pensif et
proccup que son matre.

Quand Sancho fut hors du bois, il tourna la tte; n'apercevant plus don
Quichotte, il mit pied  terre, puis s'asseyant au pied d'un arbre, il
commena de la sorte  se parler  lui-mme: Maintenant, frre Sancho,
dites-moi un peu o va Votre Grce? Allez-vous  la recherche de quelque
ne que vous avez perdu?--Pas le moins du monde.--Eh bien, qu'allez-vous
donc chercher?--Je vais tout simplement chercher une princesse qui, 
elle seule, est plus belle que le soleil et tous les astres
ensemble.--Et o pensez-vous trouver cette princesse?--O? Dans la
grande cit du Toboso.--Fort bien. Et de quelle part l'allez-vous
chercher?--De la part du fameux chevalier don Quichotte de la Manche,
celui qui redresse les torts, qui donne  manger  ceux qui ont soif, et
 boire  ceux qui ont faim.--Trs-bien. Connaissez-vous la demeure de
cette dame?--Pas du tout; seulement mon matre m'a dit que c'tait un
magnifique palais, un superbe alcazar.--L'avez-vous vue quelquefois,
cette dame?--Ni mon matre ni moi ne l'avons jamais vue.--Et si les gens
du Toboso savaient que vous venez dans l'intention d'enlever leurs
princesses et de dbaucher leurs femmes, croyez-vous, ami Sancho, qu'ils
auraient tort de vous frotter les paules  grands coups de
bton?--C'est juste; mais s'ils considrent que je ne suis
qu'ambassadeur, et que je ne viens que pour le compte d'autrui, je ne
pense pas qu'ils se permettent d'en user si librement.--Ne vous y fiez
pas, Sancho; les gens de la Manche n'entendent point raillerie. Vive
Dieu! s'ils vous dpistent, vous n'avez qu' bien vous tenir, ou  jouer
des jambes au plus vite.--En ce cas, qu'est-ce donc que je viens
chercher? Par ma foi, je l'ignore moi-mme, et j'en donne ma langue aux
chiens; d'ailleurs, chercher madame Dulcine dans le Toboso, n'est-ce
pas chercher le bachelier dans Salamanque? Maldiction! c'est le diable
en personne qui m'a fourr dans cette affaire.

Telles taient les rflexions que faisait Sancho, et la conclusion qu'il
en tira fut de se raviser sur-le-champ. Pardieu, se dit-il, il y a
remde  tout, si ce n'est  la mort,  laquelle nous devons tribut 
la fin de la vie. Mon matre est fou  lier, comme je m'en suis maintes
fois aperu; et franchement je ne suis gure en reste avec lui, puisque
je l'accompagne et le sers; car, selon le proverbe, dis-moi qui tu
hantes, et je te dirai qui tu es. Or, mon matre tant fou, et d'une
folie qui lui fait prendre le blanc pour le noir et le noir pour le
blanc, des moulins  vent pour des gants, des mules pour des
dromadaires, des troupeaux de moutons pour des armes, et cent autres
choses de la mme force, il ne me sera pas difficile de lui faire
accroire que la premire paysanne qui me tombera sous la main est madame
Dulcine. S'il s'y refuse, j'en jurerai; s'il soutient le contraire,
j'en jurerai encore plus fort; s'il tient bon, je n'en dmordrai pas; de
cette faon, j'aurai toujours manche pour moi, quoi qu'il arrive.
Peut-tre ainsi le dgoterai-je de me charger de pareils messages, en
voyant le peu d'avantage qu'il en tire; ou plutt s'en prendra-t-il 
quelque enchanteur qui, pour lui faire pice, aura chang la figure de
sa dame.

De cette manire, Sancho se mit l'esprit en repos et regarda l'affaire
comme arrange. Il resta sous son arbre jusqu'au soir, afin de mieux
tromper son matre sur l'aller et le retour, et son bonheur fut tel, que
lorsqu'il se leva pour remonter sur son grison, il aperut venir, sur le
chemin du Toboso, trois paysannes montes sur trois nes ou trois
nesses (l'auteur se tait sur ce point), mais il faut croire que
c'taient des bourriques, monture ordinaire des femmes de la campagne.
Bref, ds que Sancho vit ces trois donzelles, il revint au petit trot
chercher don Quichotte, qu'il retrouva dans la mme attitude o il
l'avait laiss, continuant  se lamenter et  soupirer amoureusement.

Eh bien, qu'y a-t-il, ami? lui dit son matre, dois-je marquer cette
journe avec une pierre blanche ou avec une pierre noire?

Il faut la marquer avec une pierre rouge, rpondit Sancho; comme ces
criteaux qu'on veut qui soient vus de loin.

[Illustration: De cette manire, Sancho se mit l'esprit en repos et
regarda l'affaire comme arrange (page 332).]

Tu m'apportes donc de bonnes nouvelles, mon fils? demanda don Quichotte.

Si bonnes, rpondit Sancho, que vous n'avez qu' peronner Rossinante,
pour aller au-devant de madame Dulcine, qui vient avec deux de ses
femmes rendre visite  Votre Grce.

Sainte Vierge! dis-tu vrai? s'cria don Quichotte; ne m'abuse point, mon
ami, et ne cherche pas  me donner de fausses joies pour charmer mes
ennuis.

Et que gagnerais-je  vous tromper, rpliqua Sancho, quand vous tes 
deux doigts de savoir ce qu'il en est? Avancez seulement de quelques
pas, et vous verrez venir votre matresse pare comme une chsse. Elle
et ses femmes ne sont que colliers de perles, rivires de diamants,
toffes d'argent et d'or, si bien que je ne sais comment elles peuvent
porter tout cela; leurs cheveux tombent sur leurs paules  grosses
boucles, et on dirait les rayons du soleil agits par le vent; enfin,
dans un moment, vous allez les voir toutes les trois, montes sur des
caquenes grasses  lard, et qui valent leur pesant d'or.

C'est haquenes qu'il faut dire, Sancho, reprit don Quichotte; si
Dulcine t'entendait parler de la sorte, elle ne nous prendrait pas pour
ce que nous sommes.

La distance de caquenes  haquenes n'est pas bien grande, rpliqua
Sancho; mais qu'elles soient montes sur ce qu'elles voudront, je n'ai
jamais vu de dames plus lgantes, et surtout madame Dulcine.

Allons, reprit don Quichotte, pour trennes d'une nouvelle si heureuse
et si peu attendue, je t'abandonne le butin de notre prochaine aventure;
ou, si tu l'aimes mieux, les poulains de mes trois juments, qui, tu le
sais, sont prs de mettre bas.

Je m'en tiens aux poulains, repartit Sancho, car il n'est pas sr que le
butin de votre prochaine aventure soit bon  garder.

Ainsi discourant ils sortirent du bois; aussitt don Quichotte jeta les
yeux sur toute la longueur du chemin du Toboso; mais n'apercevant que
trois paysannes, il commena  se troubler, et demanda  son cuyer s'il
avait laiss ces dames hors de la ville.

Hors de la ville? rpondit Sancho. Votre Grce a-t-elle les yeux
derrire la tte? ne voyez-vous point ces trois dames qui viennent 
nous, resplendissantes comme le soleil en plein midi?

Je ne vois que trois paysannes montes sur trois nes, dit don
Quichotte.

Dieu me soit en aide! repartit Sancho; se peut-il que vous preniez pour
trois nes trois haquenes plus blanches que la neige! Par ma foi, on
dirait que vous n'y voyez goutte, ou que vous tes encore enchant.

En vrit, Sancho, reprit notre chevalier, c'est toi qui n'y vois
goutte: ce sont des nes ou des nesses, aussi sr que je suis don
Quichotte et que tu es Sancho Panza; du moins il me le semble ainsi.

Allons, allons, seigneur, vous vous moquez, repartit Sancho:
frottez-vous les yeux, et venez faire la rvrence  la dame de vos
penses que voil tout prs de vous.

En mme temps, il alla  la rencontre des paysannes, et sautant  bas de
son grison, il arrta un des nes par le licou, puis, se jetant  deux
genoux:

O sublime princesse! s'cria-t-il, reine et duchesse de la beaut, que
Votre Grandeur ait la bont d'admettre en grce et d'accueillir avec
faveur ce pauvre chevalier, votre esclave, qui est l froid comme le
marbre, tant il est troubl et haletant de se voir en votre magnifique
prsence! Je suis Sancho Panza, son cuyer, pour vous servir, et lui,
c'est le vagabond chevalier don Quichotte de la Manche, autrement appel
le chevalier de la Triste-Figure.

Pendant cette harangue, l'amoureux chevalier s'tait jet  genoux
auprs de Sancho et ouvrait de grands yeux; mais ne voyant dans celle
que son cuyer traitait de reine et de princesse qu'une grossire
paysanne au visage boursoufl et au nez camard, il demeura si stupfait
qu'il ne pouvait desserrer les lvres. Les paysannes n'taient pas moins
tonnes  la vue de ces deux hommes si diffrents l'un de l'autre, tous
deux  genoux et leur barrant le chemin; aussi celle que Sancho avait
arrte, prenant la parole: Gare, seigneurs, gare, dit-elle, passez
votre chemin et laissez-nous, nous sommes presses.

O grande princesse! rpondit Sancho,  dame universelle du Toboso!
comment votre coeur magnanime ne s'amollit-il point, en voyant prostern
devant votre sublime prsence la colonne et l'arc-boutant de la
chevalerie errante?

Oui-da, oui-da, reprit une des paysannes: voyez un peu ces hidalgos qui
viennent se gausser des filles du village; comme si nous n'tions pas
faites comme les autres! Passez, passez, celles-l sont prises;
laissez-nous continuer notre chemin.

Lve-toi, Sancho, lve-toi, dit tristement don Quichotte; je vois bien
que le sort n'est point encore rassasi de mon malheur, et qu'il a ferm
tous les chemins par o pouvait arriver quelque joie  cette me chtive
que je porte en ma chair. Et toi, dernier terme de la beaut humaine,
rsum accompli de toutes les perfections, unique soutien de ce coeur
afflig qui t'adore, puisque le maudit enchanteur qui me poursuit a jet
sur mes yeux une effroyable cataracte, et que pour moi et non pour
d'autres il cache ton incomparable beaut sous les traits d'une
grossire paysanne, ne laisse pas, je t'en supplie, de me regarder avec
amour,  moins toutefois qu'il ne m'ait donn aussi l'aspect de quelque
vampire, pour me rendre horrible  tes yeux! Tu vois, adorable
princesse, tu vois quelle est ma soumission et mon zle, et que, malgr
l'artifice de mes ennemis, mon coeur ne laisse pas de t'offrir les
hommages qui te sont dus.

Ah! par ma foi, repartit la paysanne, je suis bien bonne d'couter vos
cajoleries! Laissez-nous passer, seigneurs, nous n'avons pas de temps 
perdre.

Sancho s'empressa de se relever et de lui faire place, ravi dans son
coeur d'tre parvenu si heureusement  sortir d'embarras.

A peine la prtendue Dulcine se vit-elle libre, qu'avec le clou qui
tait fix au bout de son bton elle piqua son ne, et se mit  le faire
courir de toute sa force  travers le pr. Mais press par l'aiguillon
plus qu' l'ordinaire, le baudet allait par sauts et par bonds, lchant
force ruades, et il fit tant qu' la fin il jeta madame Dulcine par
terre. Aussitt, l'amoureux chevalier courut pour la relever, tandis que
Sancho ramenait le bt qui avait tourn sous le ventre de la bte. Le
bt replac et sangl, don Quichotte voulut prendre sa dame entre ses
bras pour la porter sur l'ne, mais la belle, se relevant prestement,
fit trois pas en arrire pour prendre son lan, posa les mains sur la
croupe de sa monture, et d'un saut se trouva  califourchon sur le bt.

Vive Dieu! s'cria Sancho, notre matresse est plus lgre qu'un daim,
et elle rendrait des points  tous les cuyers de Cordoue et du Mexique!
D'un seul bond elle a pass par-dessus l'aron de sa selle. Voyez comme
elle fait courir sa haquene sans perons. Par ma foi! ses femmes ne
sont point en reste, tout cela court comme le vent.

Sancho disait vrai, car toutes trois galopaient  qui mieux mieux, sans
tourner la tte, et elles coururent ainsi plus d'une demi-lieue.

Don Quichotte les suivit des yeux pendant quelque temps, et lorsqu'il
cessa de les apercevoir: Vois, Sancho, lui dit-il, jusqu'o va la haine
des enchanteurs, et de quel dtestable artifice ils se servent pour me
priver du bonheur que j'aurais eu  contempler Dulcine! Fut-il jamais
homme plus malheureux que moi, et ne suis-je pas le type du malheur
mme? Les tratres! non contents de la transformer en une grossire
paysanne, et de me la montrer sous une figure indigne de sa qualit et
de son mrite, ils lui ont encore t ce qui distingue les grandes
princesses, dont l'haleine respire toujours un si doux parfum; car
lorsque je me suis approche de Dulcine pour la remettre sur sa
haquene, comme tu l'appelles, quoique j'aie constamment pris sa monture
pour une nesse, elle m'a lanc, te l'avouerai-je, une odeur d'oignon
cru qui m'a soulev le coeur.

Canailles! misrables et pervers enchanteurs! cria Sancho, n'aurai-je
jamais le plaisir de vous voir tous enfils par la mme broche, et
griller comme des sardines! Ne devait-il pas vous suffire, infmes
coquins! brigands maudits! d'avoir chang les perles des yeux de notre
matresse en des yeux de chvre, ses cheveux d'or pur en queue de vache
rousse, et finalement d'avoir gt toute sa personne, sans pervertir
encore son odeur? Par l du moins nous aurions pu nous faire quelque
ide de ce qui tait cach sous cette grossire corce; bien qu' vrai
dire, je ne me sois point aperu de sa laideur, et qu'au contraire je
n'aie vu que sa beaut,  telles enseignes qu'elle a sur la lvre droite
un gros signe, en manire de moustache, d'o sortent sept ou huit poils
roux de deux doigts de long, qu'on prendrait pour autant de filets d'or.

D'aprs les rapports que les signes du visage ont avec ceux du corps,
reprit don Quichotte, Dulcine doit en avoir un du mme ct sur le plat
de la cuisse; mais ces poils que tu viens de dire, Sancho, sont bien
grands pour un signe, et cela n'est point ordinaire.

Par ma foi, seigneur, repartit Sancho, ils font l merveille.

Oh! j'en suis persuad, dit don Quichotte, car la nature n'a rien mis en
Dulcine qui ne soit l'idal de la perfection; et ces signes dont tu
parles ne sont pas en elle des dfauts, ce sont plutt des toiles
resplendissantes et lumineuses. Mais dis-moi, ce qui m'a sembl un bt,
tait-ce une selle plate ou une selle en fauteuil?

C'tait une selle  la genette[80] avec une housse si riche, mais si
riche, qu'elle vaut la moiti d'un royaume, rpondit Sancho.

  [80] Selle arabe, avec deux montants, un par devant et un par
  derrire.

Et je n'ai rien vu de tout cela? reprit don Quichotte: ah! je ne
cesserai de le rpter, je suis le plus malheureux des hommes.

Le sournois d'cuyer avait bien de la peine  s'empcher de rire en
voyant l'extravagance et la crdulit de son matre, et il se
rjouissait tout bas de l'avoir tromp si adroitement. Finalement, nos
deux aventuriers remontrent sur leurs btes, et prirent le chemin de
Saragosse, o ils comptaient tre encore assez  temps pour se trouver 
une fte solennelle qui a lieu tous les ans dans cette ville: mais il
leur arriva tant de choses et de si surprenantes, qu'elles mritent
d'tre racontes comme on le verra ci-aprs.




CHAPITRE XI

DE L'TRANGE AVENTURE DU CHAR DES CORTS DE LA MORT


Don Quichotte suivait son chemin tout pensif et tout proccup du
mauvais tour que lui avaient jou les enchanteurs en transformant sa
dame en une grossire paysanne, ce qui malheureusement lui paraissait
sans remde. Ces penses l'absorbaient tellement que, sans y faire
attention, il lcha la bride  Rossinante, lequel, se sentant libre,
s'arrtait  chaque pas pour patre l'herbe frache qui croissait
abondamment dans cet endroit.

Seigneur, lui dit Sancho en le voyant ainsi, la tristesse, j'en
conviens, n'a pas t faite pour les btes, mais pour l'homme; et
pourtant, quand l'homme s'y abandonne, il devient une bte. Allons,
allons! remettez-vous, relevez la bride  Rossinante, et faites voir ce
que vous tes: un vritable chevalier errant. Morbleu! pourquoi vous
dcourager de la sorte? Que Satan emporte toutes les Dulcines qu'il y a
dans ce monde, plutt que j'aie la douleur de voir un seul chevalier
errant succomber  la maladie!

Tais-toi, rpondit don Quichotte, et ne profre point de blasphme
contre Dulcine; c'est moi qui suis la seule cause de sa disgrce: elle
ne serait pas telle qu'elle m'est apparue si les enchanteurs ne
portaient envie  ma gloire et  mes plaisirs.

C'est aussi mon avis, reprit Sancho; en vrit le coeur se fend quand on
pense  ce qu'elle tait jadis et  ce qu'elle est maintenant.

Ah! tu peux bien le dire, toi qui l'as vue dans tout l'clat de sa
beaut, car le charme dirig contre moi ne troublait point ta vue. Il me
semble pourtant, Sancho, que tu as mal dpeint la beaut de ma dame en
disant qu'elle avait des yeux de perles: des yeux de perles sont des
yeux de poisson plutt que des yeux de femme. Les yeux de Dulcine ne
peuvent tre que deux vertes meraudes, avec deux arcs-en-ciel pour
sourcils. Mon ami, rserve les perles pour les dents et non pour les
yeux; tu auras sans doute fait confusion.

Cela peut tre, rpondit Sancho, car j'ai t aussi troubl de sa beaut
que vous avez pu l'tre de sa laideur. Mais recommandons le tout  Dieu,
qui seul sait ce qui doit arriver dans cette valle de larmes, dans ce
mchant monde o il n'y a rien qui soit exempt de malice ou de
fourberie. Une seule chose m'inquite, c'est de savoir comment on s'y
prendra quand, aprs avoir vaincu quelque gant ou quelque chevalier,
Votre Grce lui ordonnera d'aller se prsenter devant madame Dulcine.
O le pauvre diable la trouvera-t-il? Il me semble le voir d'ici se
promener dans les rues du Toboso, le nez en l'air, la bouche bante, et
cherchant madame Dulcine, qui passera cent fois devant lui sans qu'il
la reconnaisse.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

D'un saut la belle se trouve  califourchon sur le bt (page 335).]

L'enchantement ne s'tendra peut-tre pas jusqu'aux gants ou aux
chevaliers vaincus, rpondit don Quichotte. Au reste, nous en ferons
l'exprience sur les deux ou trois premiers auxquels nous aurons
affaire, en leur ordonnant de venir me rendre compte de ce qu'ils auront
prouv  ce sujet.

Votre ide me parat excellente, repartit Sancho. Une fois certain que
la beaut de notre matresse n'est voile que pour vous seul, il faudra
en prendre votre parti; le malheur sera pour vous et non pour elle; et
puis du moment que madame Dulcine se porte bien, pourquoi nous
attrister? En attendant, poussons notre fortune du mieux que nous
pourrons en cherchant les aventures; le temps arrangera le reste, car il
est le meilleur mdecin du monde, et il n'y a pas de maladie qu'il ne
gurisse.

Don Quichotte allait rpliquer, quand tout  coup, au dtour du chemin,
parut un chariot charg de divers personnages et des plus tranges
figures qu'on puisse imaginer. Celui qui faisait l'office de cocher
tait un horrible dmon, et comme le chariot tait dcouvert, on voyait
aisment ceux qui taient dedans. Aprs le cocher, la premire figure
qui s'offrit aux yeux de don Quichotte fut celle de la Mort sous un
visage humain. Tout prs d'elle se tenait un ange avec de grandes ailes
de diffrentes couleurs;  sa droite tait un empereur avec une couronne
qui paraissait d'or; aux pieds de la Mort, on voyait assis le dieu
Cupidon, avec son carquois, son arc et ses flches, mais sans bandeau
sur les yeux; enfin, un chevalier arm de toutes pices, si ce n'est
qu'au lieu de casque il portait un chapeau orn de plumes de diverses
couleurs, compltait la troupe.

Ce spectacle inattendu troubla quelque peu notre chevalier, et jeta
l'effroi dans l'me de Sancho; mais une prompte joie succda  la
surprise dans l'esprit de don Quichotte, qui ne douta point que ce ne
ft quelque prilleuse aventure. Dans cette pense, et avec un courage
prt  tout braver, il se campe au-devant de l'quipage, et d'une voix
fire et menaante: Cocher ou diable, s'crie-t-il, il faut que tu me
dises  l'instant qui tu es, o tu vas, et quelles gens tu mnes dans ce
chariot, qui a plutt l'air de la barque  Caron que d'une charrette
ordinaire.

Seigneur, rpondit le diable d'une voix mielleuse et en retenant les
rnes, nous sommes acteurs de la troupe d'Angulo le Mauvais. Ce matin,
octave de la Fte-Dieu, nous venons de reprsenter derrire cette
colline que vous voyez l-bas, la tragdie des _Corts de la Mort_, et
nous devons la jouer encore ce soir dans le village qui est devant nous:
comme c'tait tout proche, nous n'avons pas voulu quitter nos habits,
afin de n'avoir pas la peine de les reprendre. Ce jeune homme que vous
voyez reprsente la Mort; cet autre un ange; cette dame, qui est la
femme de l'auteur de la pice, fait la reine; en voil un qui remplit un
rle d'empereur, cet autre celui de soldat; quant  moi je suis le
diable pour vous servir et un des principaux acteurs, car j'ouvre la
scne. Si vous avez d'autres questions  me faire, parlez, seigneur,
parlez, je rpondrai  tout ponctuellement, tant le diable, il n'y a
rien que je ne sache.

Foi de chevalier errant, rpondit don Quichotte, ds que j'ai vu votre
chariot, j'aurais jur que c'tait une grande aventure qui s'offrait 
moi; je vois bien qu'il ne faut pas se fier aux apparences, si l'on ne
veut tre tromp.

Allez, mes amis, allez en paix clbrer votre fte, et si je puis vous
tre utile  quelque chose, croyez que je suis  vous de bien bon coeur:
j'ai t toute ma vie grand amateur du thtre, et ds ma tendre
jeunesse je ne rvais que comdie.

Comme ils en taient l, le sort voulut qu'un des acteurs de la troupe,
qui tait rest en arrire, les rejoignt. Ce dernier tait habill en
fou de cour, avec quantit de grelots autour du corps, et il portait au
bout d'un bton trois vessies gonfles. En approchant de don Quichotte,
ce grotesque personnage se mit  s'escrimer avec son bton, frappant la
terre avec ses vessies, et sautant de droite et de gauche pour faire
rsonner ses grelots. Cette fantastique vision pouvanta tellement
Rossinante, que, malgr les efforts de son matre pour le calmer, il
prit le mors aux dents et se mit  courir  travers champs avec une
vitesse qu'on tait loin d'attendre de lui. A cette vue Sancho sauta 
bas de son ne pour aller secourir son seigneur, mais quand il arriva,
cheval et cavalier taient tendus sur la poussire, conclusion
ordinaire des prouesses de Rossinante.

Or,  peine Sancho eut-il lch sa monture, que le fou sauta dessus, et,
la fouettant  grands coups de vessies, il la fit courir vers le village
o la fte allait avoir lieu. Entre la chute de son matre et la fuite
de son ne, Sancho se trouvait dans une cruelle perplexit; mais, en
fidle cuyer, l'amour de son seigneur l'emporta, et malgr la pluie de
coups qu'il voyait tomber sur la croupe du baudet, et qu'il eut prfr
cent fois recevoir sur la prunelle de ses propres yeux, il accourut
auprs de don Quichotte qu'il trouva en fort mauvais tat. Tout en
l'aidant  remonter sur Rossinante: Seigneur, lui dit-il, le diable
emporte l'ne.

Quel diable? demanda don Quichotte.

Le diable aux vessies, rpondit Sancho.

Sois tranquille, reprit notre hros, je te le ferai rendre, allt-il se
cacher au fond des enfers. Suis-moi; le chariot marche lentement; et
avec les mules qui le tranent je couvrirai, sois-en certain, la perte
de ton grison.

Plus n'est besoin de s'en occuper! s'cria Sancho: le diable l'a lch,
et le voil qui revient, le pauvre enfant!

Sancho disait vrai; le diable et le grison avaient culbut  l'instar de
don Quichotte et de Rossinante, et pendant que l'un gagnait le village,
l'autre venait retrouver son matre.

Malgr tout, dit don Quichotte, il serait bon de chtier l'insolence de
ce dmon sur un des hommes du chariot, ft-ce sur l'empereur lui-mme.

Otez-vous cela de l'esprit, Seigneur, repartit Sancho; il n'y a rien 
gagner avec les comdiens, ces gens-l ont des amis partout. J'ai connu
autrefois un comdien poursuivi pour deux meurtres; eh bien, il s'en est
tir sans qu'il lui en cott un cheveu de la tte. Comme ce sont des
gens de plaisir, tout le monde les protge et les aime, ceux-ci surtout
qui se prtendent de la troupe royale.

Il ne sera pas dit, rpliqua don Quichotte, que ce mauvais histrion
m'aura chapp, dt le genre humain tout entier le prendre sous sa
protection! Et il se mit  courir aprs le chariot, en criant: Arrtez,
baladins! arrtez, mauvais bouffons! je veux vous apprendre  respecter
 l'avenir les btes qui servent de monture aux cuyers des chevaliers
errants.

Don Quichotte criait si fort que les comdiens l'entendirent. Jugeant de
son intention par ses paroles, la Mort saute  terre, avec le diable,
suivi de l'empereur et de l'ange; il n'y eut pas jusqu'au dieu Cupidon
qui ne voult tre de la partie: alors tous se chargent de pierres, et,
se retranchant derrire leur voiture, ils attendent l'assaillant,
rsolus  se dfendre. En les voyant si bien arms et faire bonne
contenance, notre hros retint la bride  Rossinante, et se mit 
rflchir de quelle manire il attaquerait ce bataillon avec le moins de
danger. Pendant qu'il dlibrait sur ce qu'il avait  faire, Sancho
arriva, et trouvant son matre prt  en venir aux mains:

Seigneur, lui dit-il, voici une aventure qui ne me parat nullement
bonne  entreprendre. Considrez que contre des amandes de ruisseaux il
n'existe pas d'armes dfensives,  moins de se blottir sous une cloche
de bronze? Considrez aussi qu'il y a plus de tmrit que de courage 
vouloir attaquer seul une arme o les empereurs combattent en personne,
et qui est soutenue par les bons et les mauvais anges, sans compter la
Mort, qui est  leur tte? Et puis, remarquez, je vous prie, mon cher
matre, que parmi tous ces gens-l il n'y a pas un seul chevalier
errant.

Tu as touch juste, interrompit don Quichotte, et voil de quoi me faire
changer de rsolution: je ne puis ni ne dois tirer l'pe contre
n'importe quelles gens s'ils ne sont arms chevaliers; ainsi donc,
Sancho, cela te regarde; c'est  toi de tirer vengeance de l'outrage
fait  ton grison. Je me tiendrai ici pour te donner mes conseils et
t'animer au combat.

Seigneur, il n'y a pas l de quoi tirer vengeance de personne, repartit
Sancho, et un bon chrtien doit savoir oublier les offenses; d'ailleurs,
je m'arrangerai avec mon ne, et comme il n'est pas moins pacifique que
son matre, je suis certain qu'une mesure d'avoine sera bien plus de son
got.

Si c'est l ton avis, bon et pacifique Sancho, rpliqua don Quichotte,
laissons-l ces fantmes et allons chercher de meilleures aventures; car
ce pays-ci m'a tout l'air d'en fournir un bon nombre et des plus
surprenantes.

En parlant ainsi, il tourna bride, suivi de son cuyer. De son ct, la
Mort et ses compagnons remontrent sur le chariot et continurent leur
voyage. Telle fut, grce aux sages conseils de Sancho Panza, l'heureuse
fin de la terrible aventure du char de la Mort. Le jour suivant, notre
hros eut une autre aventure avec un chevalier amoureux et errant,
laquelle mrite,  elle seule, un nouveau chapitre.




CHAPITRE XII

DE L'TRANGE AVENTURE QUI ARRIVA AU VALEUREUX DON QUICHOTTE AVEC LE
GRAND CHEVALIER DES MIROIRS


La nuit qui suivit le jour de la rencontre du char de la Mort, don
Quichotte et son cuyer la passrent sous un bouquet de grands arbres o
ils souprent avec les provisions que portait le grison. Pendant qu'ils
mangeaient, Sancho dit  son matre: Avouez, Seigneur, que j'aurais eu
grand tort de choisir pour trennes le butin de votre dernire aventure
plutt que les poulains des trois juments: Par ma foi, mieux vaut
moineau en cage que grue qui vole!

Cela se peut, rpondit don Quichotte, mais pourtant si tu m'avais laiss
attaquer et combattre comme je le voulais, tu n'aurais certes pas eu
lieu de te plaindre, car  cette heure, tu serais en possession de la
couronne d'or de l'empereur et des ailes peintes de ce Cupidon: je les
lui aurais arraches pour les remettre entre tes mains.

Bah! reprit Sancho, jamais sceptres ni couronnes des empereurs de
comdie n'ont t d'or, mais bien de cuivre ou de fer-blanc.

Cela est vrai, reprit don Quichotte; en effet, il ne conviendrait pas
que les hochets de la comdie fussent de fine matire; ils doivent tre
comme elle une sorte de fiction, une simple apparence. A propos de
comdie, j'entends, Sancho, que tu sois bien dispos pour le thtre,
ainsi que pour ceux qui composent les pices et ceux qui les
reprsentent, parce que ce sont des gens fort utiles dans un tat, car,
en nous offrant chaque jour un miroir fidle o se reflte la vie
humaine, ils nous montrent ce que nous sommes et ce que nous devrions
tre. Tu as sans doute vu reprsenter des comdies dans lesquelles il y
avait des rois, des prtres, des chevaliers, des dames et autres
personnages divers? L'un fait le fanfaron, l'autre le fourbe, celui-l
le soldat, celui-ci l'amoureux; puis, quand la pice est termine,
chacun quitte son costume, et, dans la coulisse tout se donne la main.

Oui, vraiment, j'ai vu de ces comdies-l, rpondit Sancho.

Eh bien, reprit don Quichotte, il en est de mme dans la comdie de ce
monde: les uns sont empereurs, les autres papes; finalement autant de
personnages diffrents que sur le thtre. Puis quand arrive la fin de
la pice, c'est--dire quand vient la mort qui leur fait quitter les
oripeaux qui les distinguaient, tous redeviennent gaux dans la
spulture.

Voil une comparaison que j'ai entendu faire bien souvent et qui
ressemble comme deux gouttes d'eau au jeu des checs, dit Sancho: tant
que le jeu dure, chaque pice reprsente un personnage; mais une fois le
jeu fini, elles sont toutes jetes ple-mle dans une bote, comme dans
un tombeau.

Il me semble, reprit don Quichotte, que tu deviens chaque jour moins
simple et plus avis.

Pardieu, rpliqua Sancho, en me frottant tous les jours contre Votre
Grce, il faut bien qu'il m'en reste quelque chose. Bien aride serait le
terrain qui ne rapporterait rien, quand on le cultive et qu'on le fume:
je veux dire, seigneur, que la conversation de Votre Grce a t
l'engrais rpandu sur la terre sche de mon esprit, et le temps pass 
votre service la culture moyennant laquelle j'espre rapporter des
moissons dignes du bon labourage que vous avez fait dans mon strile
entendement.

Le chevalier ne put s'empcher de sourire des expressions recherches
dont Sancho appuyait son raisonnement; il lui sembla qu'il en savait
plus long qu' l'ordinaire, et il en tait tout surpris. En effet,
depuis quelque temps, Sancho parlait de faon  tonner son matre;
seulement, quand il voulait par trop faire le beau parleur, comme un
candidat au concours, il trbuchait lourdement. Ce qui lui allait le
mieux, c'tait de dbiter des proverbes, qu'ils vinssent  tort ou 
raison, comme on l'a vu souvent et comme on le verra encore dans la
suite de cette histoire.

[Illustration: Don Quichotte criait si fort que les comdiens
l'entendirent (page 339).]

Nos aventuriers passrent une partie de la nuit en de semblables
entretiens, jusqu' ce qu'il prit envie  Sancho de laisser tomber les
rideaux de ses yeux: c'tait sa manire de s'exprimer lorsqu'il voulait
dormir. Il ta le bt et le licou au grison, et le laissa patre en
libert. Quant  Rossinante, il se contenta de lui retirer la bride,
parce que don Quichotte lui avait expressment dfendu d'enlever la
selle tant qu'ils seraient en campagne, suivant la coutume si prudemment
tablie et si fidlement observe par les chevaliers errants.

D'aprs la mme tradition, l'amiti de ces deux pacifiques animaux fut
si intime, que l'auteur de ce rcit lui avait consacr plusieurs
chapitres; il les supprima depuis par biensance et pour garder la
dignit qui convient  une si hroque histoire. Parfois, nanmoins, il
oublie sa rsolution, et se complat  nous reprsenter les deux amis se
grattant l'un l'autre; puis, quand ils taient fatigus de cet exercice,
Rossinante croisant sur le cou du grison un cou qui le dpassait d'une
demi-aune; et tous deux les yeux fichs en terre demeuraient ainsi des
jours entiers,  moins qu'on ne les tirt de leur immobilit, ou que la
faim ne les talonnt. L'auteur n'avait pas craint de comparer leur
amiti  celle de Nisus et Euryale, ou bien encore  celle d'Oreste et
Pylade, ce qui fait voir la haute opinion qu'il en avait conue;
peut-tre aussi voulait-il par l montrer aux hommes combien ils ont
tort de trahir l'amiti, quand les btes la pratiquent si fidlement.
C'est pourquoi l'on a dit: il n'y a pas d'ami pour l'ami, et les roseaux
se changent en lance. Et qu'on n'aille pas blmer cette comparaison de
l'amiti des btes avec celle des hommes: n'avons-nous pas appris du
chien la fidlit, de la fourmi la prvoyance, de l'lphant la pudeur,
et du cheval la loyaut!

Nos aventuriers reposaient depuis peu de temps, Sancho sous un lige et
don Quichotte sous un robuste chne, lorsque notre hros fut rveill
par un bruit qui se fit derrire sa tte; se levant en sursaut pour
s'assurer d'o ce bruit provenait, il crut entendre deux cavaliers, dont
l'un, se laissant glisser de sa selle, disait  l'autre:

Ami, mets pied  terre, et te la bride  nos chevaux; ils doivent
trouver ici de l'herbe frache, comme j'y trouverai moi-mme le silence
et la solitude propres  entretenir mes amoureuses penses.

Dire ce peu de mots et s'tendre  terre fut l'affaire d'un instant.
Mais en se couchant l'inconnu fit rsonner les armes dont il tait
couvert. A cet indice, don Quichotte reconnut un chevalier; s'approchant
de Sancho, et le secouant par le bras pour l'veiller: Ami, lui dit-il 
voix basse, nous tenons une aventure.

Dieu veuille nous l'envoyer bonne, rpondit Sancho encore  moiti
endormi; mais, dites-moi, seigneur, o est-elle Sa Grce madame
l'aventure?

O elle est, rpliqua don Quichotte: regarde de ce ct, et tu y verras
tendu un chevalier qui, si je ne me trompe, a quelque grand sujet de
dplaisir, car il s'est laiss tomber  terre si lourdement, que ses
armes en ont rsonn.

Eh bien, o voyez-vous que ce soit une aventure? dit Sancho.

Je ne prtends pas que ce soit absolument une aventure, repartit don
Quichotte, je dis que c'est un commencement d'aventure, car elles
dbutent toujours ainsi. Au reste, coutons; il me semble que ce
chevalier accorde un luth ou une guitare, et  la manire dont il tousse
pour se nettoyer le gosier, il doit se prparer  chanter.

Par ma foi, vous avez raison, dit Sancho, il faut que ce soit un
chevalier amoureux.

Crois-tu donc qu'il y en ait d'autres? reprit don Quichotte; apprends,
mon ami, qu'il n'y a point de chevalier qui ne soit amoureux.
coutons-le; sa plainte nous apprendra sans doute son secret, car
l'abondance du coeur fait parler la langue.

Sancho allait rpliquer, quand l'inconnu se mit  chanter ce qui suit:


  Eh bien, il faut, madame, il faut vous satisfaire,
        Et ne plus vous parler d'amour,
  Mon tourment a beau crotre et grandir chaque jour,
  Ce coeur, trop amoureux, sait souffrir et se taire;
  Mais quand pour vos beaux yeux je consens  mourir,
  Pardonnez  l'amour s'il m'chappe un soupir.


L'inconnu poussa un profond soupir, et bientt il s'cria d'une voix
dolente et plaintive: O la plus belle, mais la plus ingrate de toutes
les femmes, srnissime Cassilde de Vandalie! comment peux-tu consentir
 laisser errer par le monde et consumer sa vie en d'pres et pnibles
travaux le chevalier ton esclave? Ne suffit-il pas que ma valeur et mon
bras aient fait confesser  tous les chevaliers de la Navarre,  tous
les chevaliers de Lon, d'Andalousie, de Castille, et enfin  tous les
chevaliers de la Manche que tu es la plus belle personne du monde?

Oh! pour cela non, repartit don Quichotte, car je suis de la Manche, et
je n'ai jamais confess ni ne confesserai de ma vie une chose si
contraire et si prjudiciable  la beaut de Dulcine. Sancho, ce
chevalier divague; mais coutons encore, peut-tre va-t-il se faire
mieux connatre.

Sans aucun doute, rpliqua Sancho; car il me parat prendre le chemin de
se lamenter un mois durant.

Toutefois, il n'en fut pas ainsi: l'inconnu ayant cru entendre qu'on
parlait  ses cts, se leva et dit d'une voix sonore: Qui va l? qui
tes-vous? tes-vous du nombre des heureux, ou de celui des affligs?

Je suis du nombre des affligs, rpondit don Quichotte.

Dans ce cas, approchez, reprit l'inconnu; vous trouverez ici la
tristesse et l'affliction en personne.

Don Quichotte s'approcha, s'y voyant invit avec tant de courtoisie, et
l'inconnu le prenant par le bras:

Asseyez-vous, seigneur chevalier, lui dit-il; car pour deviner que vous
l'tes, il me suffit de vous avoir rencontr dans cet endroit, o vous
font compagnie la solitude et le serein, gte naturel et couche
ordinaire des chevaliers errants.

Je suis chevalier, en effet, rpondit don Quichotte, et de la profession
que vous dites; accabl moi-mme par le souvenir de mes disgrces, je ne
laisse pas d'avoir le coeur sensible aux malheurs d'autrui; et je
compatis d'autant plus aux vtres, seigneur, que par vos plaintes j'ai
compris qu'ils doivent avoir leur source dans votre amour pour l'ingrate
que vous venez de nommer.

Pendant qu'ils s'entretenaient de la sorte, tous deux taient assis sur
le gazon, l'un  ct de l'autre, et aussi tranquilles que s'ils
n'eussent pas d se couper la gorge au lever de l'aurore.

Seigneur chevalier, seriez-vous par bonheur amoureux? demanda l'inconnu.

Pour mon malheur, je le suis, rpondit notre hros, quoique, aprs tout,
les souffrances qui rsultent du choix d'un trop noble sujet puissent
plutt passer pour des biens que pour des maux.

Oui, reprit l'inconnu, si les ddains d'une ingrate n'en venaient pas 
troubler notre raison, et  nous exciter  la vengeance.

Pour moi, repartit don Quichotte, je n'ai jamais prouv le ddain de ma
dame.

Non, par ma foi, interrompit Sancho; notre matresse est tendre comme la
rose, et plus douce qu'un mouton.

Est-ce l votre cuyer? demanda l'inconnu du bocage  don Quichotte.

C'est mon cuyer, rpondit notre hros.

En vrit, rpliqua l'inconnu, il est le premier que j'aie entendu
parler si librement en prsence de son matre; j'ai l le mien, qui n'a
jamais t assez hardi pour desserrer les dents, quand il est devant
moi.

Eh bien, moi, s'cria Sancho, j'ai parl et je parlerai devant le... et
mme plus... mais laissons cela.

En ce moment, l'autre cuyer tira Sancho par le bras, et lui dit 
l'oreille: Frre, cherchons quelque endroit o nous puissions parler 
notre aise, et laissons ici nos matres s'entretenir de leurs amours;
car le jour les surprendra qu'ils n'auront pas encore fini.

Volontiers, repartit Sancho; je serais bien aise d'apprendre  Votre
Grce qui je suis, et de vous montrer si c'est  moi qu'on peut
reprocher d'tre un bavard.

Tous deux s'en furent  l'cart, et il s'tablit entre eux une
conversation pour le moins aussi plaisante que celle de leurs matres
fut srieuse.




CHAPITRE XIII

OU SE POURSUIT L'AVENTURE DU CHEVALIER DU BOCAGE AVEC LE PIQUANT
DIALOGUE QU'EURENT ENSEMBLE LES CUYERS


Ainsi spars, d'un ct taient les chevaliers, de l'autre les cuyers,
ceux-ci se racontant leurs vies, ceux-l se confiant leurs amours; mais
l'histoire s'occupe d'abord de la conversation des valets, et rapporte
que l'cuyer du Bocage dit  Sancho:

Il faut convenir, frre, qu'il y a peu d'existences aussi rudes que
celles des cuyers errants, et c'est bien  eux que peut s'appliquer la
maldiction dont Dieu frappa notre premier pre, quand il lui dit: Tu
mangeras ton pain  la sueur de ton front.

Et  la froidure de ton corps, ajouta Sancho, car qui souffre plus de
l'intemprie des saisons qu'un cuyer dans la chevalerie errante? Encore
s'il avait toujours de quoi manger, le mal serait moins grand: avec du
pain on nargue le chagrin; mais il se passe des jours entiers o nous
n'avons rien  mettre sous la dent, si ce n'est pourtant l'air que nous
respirons.

Quand on a l'espoir d'tre rcompens quelque jour, tout cela peut se
prendre en patience, repartit l'cuyer du Bocage; car il faut qu'un
chevalier errant soit bien peu chanceux s'il n'a pas une fois en sa vie
une le ou un comt  donner  son cuyer.

J'ai souvent dit  mon matre qu'avec une le je me tiendrais pour
satisfait, rpliqua Sancho, et il est si noble et si libral qu'il me
l'a promise bien des fois.

Je n'ai pas de si hautes prtentions, repartit l'cuyer du Bocage, et
avec un canonicat dont mon matre m'a dj pourvu je me trouverai
amplement rcompens de mes services.

Votre matre, demanda Sancho, est donc chevalier ecclsiastique,
puisqu'il peut donner un canonicat  son cuyer? Quant au mien, il est
simple laque; et pourtant, je me rappelle que des gens d'esprit et de
sens, dans des intentions suspectes,  mon avis, lui conseillaient de
devenir archevque. Par bonheur, il ne voulut jamais tre qu'empereur;
mais je tremblais qu'il ne lui prt fantaisie de se faire d'glise; car,
entre nous, tout dgourdi que je paraisse, vous saurez que je ne suis
qu'une bte pour grer un bnfice.

Ne vous y trompez pas, rpondit l'cuyer du Bocage, les gouvernements
d'les ne sont pas si aiss  conduire que vous pourriez le supposer, et
souvent on n'y trouve pas mme de l'eau  boire. Il y en a de fort
pauvres, d'autres sont trs-mlancoliques; et les meilleurs sont des
charges fort pesantes que se mettent sur les paules certains
gouverneurs; aussi  toute heure en voit-on qui ploient sous le faix.
Tenez, plutt que d'exercer une profession comme la ntre, on ferait
mieux de s'en aller chez soi pour y passer le temps  des exercices plus
paisibles, tels que la chasse ou la pche; car quel est l'cuyer, si
pauvre soit-il, qui n'a pas quelque mchant cheval et une couple de
lvriers, ou tout au moins une ligne  pcher, pour se divertir dans son
village?

A l'exception du cheval, je possde tout cela, rpondit Sancho; mais
j'ai un ne qui, sans le flatter, vaut deux fois le cheval de mon
matre; aussi je me garderais bien de le troquer, me donnt-t-il quatre
boisseaux d'avoine en retour. Sur ma foi, vous ne sauriez croire ce que
vaut mon grison, je dis grison, parce que c'est sa couleur; quant aux
lvriers, du diable si j'en manquais, car il y en a de reste dans notre
village, et la chasse est d'autant plus agrable qu'on la fait aux
dpens d'autrui.

Seigneur, dit l'cuyer du Bocage, il faut que je vous avoue une chose:
c'est que j'ai rsolu de laisser l cette ridicule chevalerie et de me
retirer chez moi, afin d'y vivre en paix et d'lever mes enfants; j'en
ai trois, Dieu merci, qui sont beaux comme des anges.

Moi, repartit Sancho, j'en ai deux qu'on pourrait prsenter au pape en
personne, surtout une jeune crature que j'lve pour tre comtesse,
s'il plat  Dieu, quoique un peu en dpit de sa mre.

Eh! quel ge a cette demoiselle que vous levez pour tre comtesse?
demanda l'cuyer du Bocage.

Environ quinze ans et demi, plus ou moins, rpondit Sancho; elle est
grande comme une perche, frache comme une matine d'avril, et forte
comme un portefaix.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Ainsi spars, d'un ct taient les chevaliers, de l'autre les cuyers
(page 343).]

Peste! s'cria l'cuyer du Bocage, voil bien des qualits: il y a l de
quoi faire non-seulement une comtesse, mais encore une nymphe du vert
bosquet. Oh! la gueuse, la fille de gueuse, elle m'a la mine de porter
joliment son bois!

Ma fille n'est point une gueuse, repartit Sancho avec humeur, ni sa mre
non plus; et il n'en entrera jamais  la maison tant que je vivrai.
Seigneur cuyer, parlons plus sagement: pour un homme nourri parmi les
chevaliers errants, qui sont la courtoisie mme, vos propos sont
trs-malsonnants.

Oh! que vous vous connaissez mal en fait de louanges! rpliqua l'cuyer
du Bocage. N'avez-vous donc jamais entendu, lorsque dans un combat de
taureaux le torador vient de faire un beau coup, chacun s'crier: Oh!
le gueux, le fils de gueuse, comme il s'en est bien tir! Vous voyez
donc que ce n'est pas une injure, mais une sorte de louange. Allez,
seigneur, reniez plutt vos enfants s'ils ne font rien pour mriter de
pareils loges.

A ce compte-l vous pourriez leur jeter toute une gueuserie sur le
corps, repartit Sancho; mais j'espre qu'ils ne me causeront point ce
chagrin, car ils ne font et ne disent rien qui mrite de pareils
compliments: aussi je voudrais dj les revoir, tant je les aime, et
tous les jours je prie Dieu qu'il me tire de ce dangereux mtier
d'cuyer, o je me suis fourr encore une fois dans l'espoir de trouver
une bourse de cent ducats, comme je l'ai dj fait dans la
Sierra-Morena. Depuis lors, le diable me met  toute heure devant les
yeux un sac de doublons; il me semble en ce moment que je le vois, que
je me jette dessus, que je le tiens entre mes bras, que je l'emporte
dans ma maison, que j'en achte des terres, et que je vis comme un
prince. Aussi chaque fois que je pense  cela, je compte pour rien
toutes les fatigues que j'endure  la suite de mon matre, qui, je le
vois bien, tient plus du fou que du chevalier.

C'est pour cela qu'on dit convoitise rompt le sac, reprit l'cuyer du
Bocage; et, s'il faut parler de nos matres, je ne crois pas qu'il y ait
au monde un plus grand fou que le mien; il est de ceux dont on dit: Des
soucis d'autrui, l'ne dprit. Ainsi, pour rtablir en son bon sens un
chevalier qui est devenu fou, il est devenu fou lui-mme, et il va
chercher sans difficult une chose telle, que s'il la trouvait, il
pourrait bien s'en mordre les doigts.

Serait-il par hasard amoureux, votre matre? dit Sancho.

Justement, rpondit l'cuyer du Bocage, il est amoureux d'une certaine
Cassilde de Vandalie, qui est la plus cruelle crature et la plus
difficile  gouverner qu'on puisse rencontrer dans le monde. Mais ce
n'est point cela qui occupe mon matre en ce moment: il a bien d'autres
projets en tte, comme il le fera voir avant peu.

Il n'est chemin si uni qui n'ait quelques pierres  faire broncher,
reprit Sancho; si l'on fait cuire des fves chez les autres, chez nous
c'est  pleine marmite, et la folie a toujours plus de commensaux que la
raison. Mais si, comme je l'ai entendu dire souvent, les malheureux se
consolent entre eux, je pourrai me consoler avec Votre Grce, puisque
vous servez un matre aussi fou que le mien.

Fou, oui, mais vaillant, dit l'cuyer du Bocage, et plus matois encore
que vaillant et que fou.

Oh! ce n'est point ainsi qu'est mon matre, reprit Sancho: il n'y a pas
chez lui la moindre malice; au contraire, il a un coeur de pigeon, et il
est incapable de faire du mal  une fourmi; de plus, il est si naf,
qu'un enfant lui ferait accroire qu'il est nuit en plein jour. Eh bien,
c'est une simplicit qui fait que je l'aime comme la prunelle de mes
yeux, et que je ne puis me rsoudre  le quitter malgr toutes ses
extravagances.

Mais, en fin de compte, dit l'cuyer du Bocage, quand un aveugle en
conduit un autre, il y a danger pour les deux. Je pense donc que le
meilleur et le plus sr serait de battre en retraite et de regagner nos
gtes; car ceux qui cherchent les aventures ne les trouvent pas toujours
comme ils les voudraient.

En cet endroit de la conversation, l'cuyer du Bocage s'apercevant que
Sancho crachait souvent et avec peine, lui dit: Seigneur, il me semble
qu' force de parler nous nous sommes dessch le gosier et la langue;
il n'y aurait pas grand mal de nous les rafrachir, et, contre de tels
accidents, mon cheval porte  l'aron de ma selle un remde qui n'est
pas  ddaigner. Attendez-moi un moment.

Cela dit, il se leva, et revint bientt aprs portant une grande outre
pleine de vin, et un pt si long, que Sancho crut qu'il contenait non
pas un chevreau, mais un bouc.

Comment, seigneur! dit Sancho en le dbarrassant du pt, ce sont l vos
provisions?

Et qu'attendiez-vous donc? rpondit l'cuyer du Bocage: me preniez-vous
pour un cuyer au pain et  l'eau? Je ne me mets jamais en chemin sans
avoir semblable valise en croupe.

Ils s'assirent  terre; et Sancho, sans se faire prier, se mit  manger
d'un si grand apptit, que, grce  l'obscurit, il avalait des morceaux
gros comme le poing.

Seigneur, dit-il,  en juger par les provisions que vous portez, si vous
n'tes point ici par enchantement, au moins le croirait-on; vous tes
bien le plus magnifique et le plus gnreux cuyer que j'aie rencontr
de ma vie; en vrit, vous mritez d'tre celui d'un roi. Tandis que
moi, pauvre diable, je n'ai dans mon bissac qu'un morceau de fromage si
dur, si dur, qu'on pourrait en casser la tte  un gant: puis quelques
oignons et deux ou trois douzaines de noisettes qui lui font compagnie,
grce  la dtresse de mon matre, et  la conviction o il est que les
chevaliers errants doivent se contenter de quelques fruits secs et des
herbes des champs.

Mon estomac n'est point accoutum aux oignons et aux racines sauvages,
rpliqua l'cuyer du Bocage; que nos matres vivent tant qu'ils voudront
selon les rgles de leur troite chevalerie; moi, je porte toujours des
viandes froides, et de plus cette outre pendue  l'aron de ma selle:
c'est ma fidle compagne, et je l'aime si tendrement que je lui donne 
chaque instant mille embrassades et mille baisers.

En disant cela, il passa l'outre  Sancho, qui, l'ayant aussitt porte
 sa bouche, se mit  regarder les toiles pendant un bon quart d'heure.
Quand il eut achev d'tancher sa soif, il laissa tomber sa tte sur son
paule, et jetant un profond soupir, il s'cria: Oh! le fils de gueuse!
comme il est catholique et comme il se laisse avaler!

Ah! pour le coup, je vous y prends, repartit l'cuyer du Bocage: comment
venez-vous d'appeler ce vin?

Je conviens, rpondit Sancho, ce n'est pas une injure que d'appeler
quelqu'un fils de gueuse, quand c'est avec intention de le louer. Mais,
dites-moi, seigneur, par le salut de votre me, n'est-ce pas l du vin
de Ciudad-Ral?

Par ma foi, vous tes un fin gourmet, rpondit l'cuyer du Bocage; vous
l'avez devin, il n'est pas d'un autre cru, et il est vieux de plusieurs
annes.

Oh! j'ai le nez bon, repartit Sancho; et pour se connatre en vin, je
dfie qui que ce soit: rien qu'au flair je vous dirai d'o il vient,
quel est son ge, s'il est de garde; enfin toutes ses bonnes ou
mauvaises qualits. Et il ne faut pas s'tonner de cela: dans ma
famille, du ct de mon pre, nous avons eu les deux plus fameux
gourmets qui se soient jamais vus dans toute la Manche. Ce que je vais
vous conter en est la preuve. Un jour on les appela pour avoir leur avis
sur du vin qui tait dans une cuve. L'un en mit sur le bout de sa
langue, l'autre l'approcha de son nez; le premier prtendit que le vin
sentait le fer, le second assura qu'il sentait le cuir; le matre du vin
jura qu'il tait franc, et qu'on n'y avait rien mis qui pt lui donner
aucune odeur: mais nos deux gourmets ne voulurent pas en dmordre. A
quelque temps de l, le vin se vendit, et quand on eut nettoy la cuve,
on trouva, au fond, une petite clef attache  une aiguillette de cuir.
Maintenant, seigneur, dites-moi si un homme qui sort d'une telle race
peut donner son avis en semblable matire?

Assurment, rpondit l'cuyer du Bocage, mais  quoi cela vous sert-il
dans le mtier que vous faites? Croyez-moi, laissons la chevalerie et
les aventures pour ce qu'elles valent, et puisque nous avons du pain
chez nous, n'allons pas chercher des tourtes l o il n'y a peut-tre
pas de farine.

J'ai rsolu d'accompagner mon matre jusqu' Saragosse, repartit Sancho;
mais aprs, serviteur! et je verrai le parti qu'il me faudra prendre.

Finalement, tant parlrent et tant burent nos deux cuyers, que le
sommeil seul fut capable de mettre fin  leurs propos et  leurs
rasades. Aussi, tous deux, tenant embrasse l'outre  peu prs vide, et
ayant encore les morceaux mchs dans la bouche, ils s'endormirent sur
la place. Nous les y laisserons, pour conter ce qui se passa entre le
chevalier du Bocage et le chevalier de la Triste-Figure.




CHAPITRE XIV

OU SE POURSUIT L'AVENTURE DU CHEVALIER DU BOCAGE


Parmi beaucoup de propos qu'changrent don Quichotte et le chevalier du
Bocage, l'histoire raconte que celui-ci dit  l'autre: Enfin, Seigneur,
vous saurez que ma destine, ou plutt mon libre choix, m'a rendu
amoureux de la sans pareille Cassilde de Vandalie; je dis sans
pareille, parce qu'elle n'a point d'gale pour l'lgance de la taille,
ni pour la perfection de la beaut; eh bien, quoique j'aie pu faire,
cette Cassilde, dont je vous parle, n'a su rcompenser mes honntes
penses et mes chastes dsirs qu'en m'exposant sans cesse comme la
martre d'Hercule  une foule de prilleux travaux, me flattant de
l'esprance toujours due de me rcompenser  la fin de chaque
aventure.

Une fois, le croiriez-vous, elle m'a command d'aller combattre en champ
clos cette fameuse gante de Sville, appele la Giralda[81], qui, tout
naturellement offre la rsistance et la force du bronze, et qui, sans
jamais bouger de place, est la plus volage et la plus changeante femme
de la terre. Je vins, je la vis, je la vainquis, et je la tins immobile,
aid d'un vent du nord qui souffla toute une semaine. Une autre fois,
Cassilde m'ordonna d'aller prendre et soupeser les formidables
taureaux de Guisando[82], entreprise plus digne d'un portefaix que d'un
chevalier. Ce n'est pas tout, elle a voulu que je me prcipitasse tout
vivant dans les profondeurs de Cabra pour lui rapporter une relation
exacte de ce que renferme cet obscur abme, entreprise tmraire,
inoue, et dont on ne peut sortir que par miracle. Eh bien, j'arrtai la
Giralda, je soupesai les taureaux de Guisando, je rvlai le secret des
abmes de Cabra, sans que Cassilde cesst de se montrer ingrate et
ddaigneuse. Enfin, pour dernire preuve, elle m'a ordonn de parcourir
toutes les provinces d'Espagne, afin de faire confesser  tous les
chevaliers errants que je viendrais  rencontrer, qu'elle seule mrite
le sceptre de la beaut, et que je suis le plus vaillant et le plus
amoureux des chevaliers. J'ai obi, et dans plusieurs rencontres, j'ai
vaincu bon nombre de chevaliers assez hardis pour me contredire. Mais,
je dois l'avouer, l'exploit dont je suis le plus fier, c'est d'avoir
vaincu en combat singulier, le fameux, l'illustre chevalier don
Quichotte de la Manche, et de lui avoir fait confesser que ma Cassilde
de Vandalie est incomparablement plus belle que sa Dulcine du Toboso:
victoire  jamais glorieuse pour moi, et dans laquelle je puis me vanter
d'avoir triomph de tous les chevaliers errants du monde, puisque le
fameux, l'illustre don Quichotte dont je vous parle les a tous vaincus.

  [81] La Giralda, grande statue de bronze qui sert de girouette  la
  haute tour arabe de la cathdrale de Sville.

  [82] Les taureaux de Guisando sont quatre normes blocs de pierre qui
  ont la forme de taureaux; ils sont dans la province d'Avila.

Don Quichotte eut besoin de toute sa courtoisie pour ne pas donner sur
le champ un dmenti au chevalier du Bocage; la formule consacre _tu en
as menti_ lui vint mme au bout de la langue: il se contint toutefois,
certain de lui faire confesser plus tard son erreur de sa propre bouche.

Seigneur, lui dit-il avec calme, que Votre Grce ait triomph de la
plupart des chevaliers errants d'Espagne et mme du monde entier,  cela
je n'ai rien  rpondre; mais que vous ayez vaincu don Quichotte de la
Manche, vous me permettrez d'en douter; il se pourrait que ce ft
quelqu'un qui lui ressemblt, quoiqu' vrai dire il y ait bien peu de
gens qui lui ressemblent.

[Illustration: Le chevalier du Bocage ou des Miroirs et son cuyer au
grand nez (pages 351-352).]

Non, non rpliqua le chevalier du Bocage, c'est bien don Quichotte de la
Manche que j'ai combattu, que j'ai vaincu, que j'ai fait rendre  merci.
C'est un homme de haute taille, maigre de visage, qui a les membres
longs et grles, les cheveux grisonnants, le nez aquilin et mme un peu
crochu, les moustaches grandes, noires et tombantes; il combat sous le
nom de chevalier de la Triste-Figure, et mne pour cuyer un paysan
nomm Sancho Panza; il presse le flanc et dirige le frein d'un fameux
coursier appel Rossinante; enfin il a pour dame de ses penses une
certaine Dulcine du Toboso, appele jadis Aldona Lorenzo, comme la
mienne que j'appelle Cassilde de Vandalie, parce qu'elle a nom Cassilda
et qu'elle est Andalouse: maintenant si tout cela ne suffit pas pour
prouver ce que j'avance, j'ai l une pe qui saura mettre les
incrdules  la raison.

Doucement, seigneur chevalier, reprit don Quichotte; ne vous emportez
pas, et coutez ce que je vais vous dire. Apprenez que ce don Quichotte
est le meilleur ami que j'aie au monde, et que sa rputation ne m'est
pas moins chre que la mienne. Aux indices que vous m'en donnez, je dois
croire que c'est lui-mme que vous avez vaincu; cependant, je vois avec
les yeux et je touche avec les mains que cela est de toute
impossibilit, et je ne trouve aucune explication  ce que vous
affirmez, si ce n'est que des enchanteurs, surtout un, qui est son
ennemi particulier, aura pris sa ressemblance et se sera laiss vaincre
tout exprs pour lui enlever la gloire que ses exploits lui ont si
justement acquise par toute la terre; et pour preuve de cela, je dois
vous apprendre qu'il y a deux jours  peine, ces mcrants ont
transform la belle Dulcine du Toboso en une horrible paysanne. Ils
auront sans doute aussi transform don Quichotte. Si, aprs cela, il
vous reste encore quelque incertitude, voici devant vous don Quichotte
en personne qui maintiendra ce qu'il avance les armes  la main, soit 
pied, soit  cheval, enfin de telle manire qui vous conviendra.

En mme temps, don Quichotte se leva brusquement, et portant la main sur
la garde de son pe, il attendit la dcision du chevalier du Bocage,
qui lui rpondit froidement:

Un bon payeur ne craint pas de donner des gages, seigneur chevalier;
celui qui une premire fois a su vous vaincre transform peut esprer
vous vaincre de nouveau sous votre forme vritable. Mais comme il n'est
pas convenable que les chevaliers errants accomplissent leurs exploits
dans les tnbres, ainsi que des vauriens et des brigands, attendons le
lever du soleil, et alors nous verrons  qui des deux Mars sera
favorable; toutefois, seigneur, sous cette condition, que le vaincu
restera  la discrtion du vainqueur, et sera oblig de faire ce qu'il
lui ordonnera, pourvu que ce soit selon les rgles de la chevalerie.

Cela dit, ils se rapprochrent de leurs cuyers, qu'ils trouvrent
dormant et ronflant dans la mme posture o ils avaient t surpris par
le sommeil; ils les rveillrent en leur ordonnant de tenir leurs
chevaux prts et en bon tat, parce qu'au lever du soleil allait se
livrer un combat sanglant et formidable.

Atterr de cette nouvelle, Sancho tremblait dj pour les jours de son
matre, aprs les prouesses qu'il avait entendu raconter du chevalier du
Bocage par son cuyer. Tous deux nanmoins se mirent en devoir d'obir,
et s'en furent chercher leur troupeau; car, aprs s'tre flairs, les
trois chevaux et l'ne paissaient ensemble.

Chemin faisant, l'cuyer du Bocage dit  Sancho: Vous saurez, frre, que
la coutume des cuyers d'Andalousie n'est pas de rester les bras croiss
quand leurs matres se battent; ainsi nous n'avons qu' nous prparer 
jouer des couteaux.

Cette coutume peut tre celle des bravaches dont vous parlez, rpondit
Sancho; mais que ce soit la coutume des chevaliers errants, je ne le
pense pas; au moins n'ai-je jamais entendu dire rien de semblable  mon
matre, lui qui sait par coeur tous les rglements de la chevalerie.
D'ailleurs, s'il y a obligation pour les cuyers de se battre quand
s'escriment leurs seigneurs, il doit y avoir une peine pour les
contrevenants; eh bien, je prfre payer l'amende; elle n'excdera
point, j'en suis sr, la valeur de deux livres de cire[83]; aussi,
j'aime mieux payer les cierges que de recevoir quelque mauvais coup et
de me ruiner en empltres; il y a plus, c'est que je n'ai point d'pe,
et que je n'en ai port de ma vie.

  [83] C'tait l'amende  laquelle on condamnait les membres d'une
  confrrie absents le jour d'une runion

Qu' cela ne tienne, repartit l'cuyer du Bocage; j'ai l deux sacs de
toile de la mme grandeur: Votre Grce en prendra un, moi l'autre, et
de la sorte nous combattrons  armes gales.

Trs-bien, dit Sancho: d'autant que ces armes seront plus propres  ter
la poussire de nos habits qu' nous faire du mal.

Comment l'entendez-vous? rpliqua l'cuyer du Bocage: nous mettrons dans
chaque sac, afin que le vent ne les emporte pas, une douzaine de jolis
cailloux bien polis, bien ronds, et aprs cela nous pourrons nous battre
tout  notre aise.

Une douzaine de cailloux! quelle ouate! repartit Sancho; si vous avez la
tte de bronze, la mienne est de chair et d'os: mais, je vous le dis et
le redis, n'y aurait-il dans les sacs que des cocons de soie, je ne me
sens pas d'humeur  guerroyer: laissons nos matres combattre tant
qu'ils voudront, s'ils en ont envie; quant  nous, buvons et mangeons,
par ma foi, c'est le plus court et le plus sr; le temps se chargera
bien assez du soin de nous ter la vie, sans travailler  la raccourcir
nous-mmes avant qu'elle soit  terme et tombe de maturit.

Vous avez beau dire, rpliqua l'cuyer du Bocage, nous nous battrons au
moins une demi-heure.

Non, non, rpondit Sancho, pas mme une minute: je suis trop courtois
pour chercher querelle  un homme avec qui je viens de boire et de
manger; et puis, diable! qui peut songer  se battre sans tre en
colre?

A cela je sais un remde, dit l'cuyer du Bocage: avant de commencer le
combat je m'approcherai tout doucement de Votre Grce, et avec cinq ou
six coups de poing par les mchoires et autant de coups de pied dans le
ventre, je suis assur de rveiller votre colre, ft-elle plus endormie
qu'une marmotte.

Et moi j'en sais un autre qui ne lui cde en rien, reprit Sancho: je
prendrai un bon gourdin, et avant que vous ayez rveill ma colre,
j'endormirai si bien la vtre, qu'elle ne pourra se rveiller que dans
l'autre monde. Oh! je ne suis pas homme  me laisser manier de la
sorte; tenez, le meilleur est de laisser dormir chacun notre colre. Il
ne faut point, comme on dit, rveiller le chat qui dort, et tel souvent
va chercher de la laine qui revient tondu. Dieu a bni la paix et maudit
les querelles; faisons de mme: aussi bien, si un chat enferm se change
en lion, en quoi suis-je capable de me changer, moi qui suis un homme?

C'est bien, dit l'cuyer du Bocage; le jour ne tardera pas  paratre,
et nous verrons ce qu'il faudra faire.

Dj l'on entendait gazouiller dans le feuillage une foule de petits
oiseaux, saluant de leurs cris joyeux la venue de la blanche aurore, qui
commenait  se montrer sur les balcons de l'Orient. De sa chevelure
dore ruisselait un nombre infini de perles liquides, et les plantes,
baignes de cette suave liqueur, paraissaient elles-mmes rpandre des
gouttes de diamant; les saules distillaient une manne savoureuse, les
fontaines semblaient rire, les ruisseaux murmurer, les bois prenaient un
air de fte et les prairies se paraient de fleurs.

Aussitt que le jour parut, le premier objet qui s'offrit aux regards de
Sancho fut le nez de l'cuyer du Bocage, nez si grand, si norme, qu'il
faisait ombre sur son corps. En effet, l'histoire raconte que ce nez
tait d'une longueur dmesure, bossu au milieu, tout couvert de
verrues, d'une couleur violace comme celle des mres, et qu'il
descendait deux doigts plus bas que la bouche. Cette hideuse vision
pouvanta si fort le pauvre Sancho, et il fut saisi d'un tel tremblement
que, tout bas, il se vouait  tous les saints d'Espagne, afin d'tre
dlivr de ce fantme, bien rsolu d'en recevoir cent gourmades plutt
que de laisser veiller sa propre colre pour combattre ce vampire.

Don Quichotte regarda aussi son adversaire; mais celui-ci avait dj le
casque en tte et la visire baisse, de sorte qu'il ne put le voir au
visage; seulement il remarqua que c'tait un homme fort et robuste,
quoique de moyenne taille; par-dessus ses armes il portait une casaque
qui paraissait de brocart d'or; on y voyait clater quantit de petites
lunes ou miroirs d'argent, et ce riche costume lui prtait beaucoup
d'lgance et de grce; son casque tait surmont de plumes jaunes,
vertes et blanches; sa lance, appuye contre un arbre, tait grosse et
longue, et termine par une pointe d'acier d'une palme de long. De tout
cela, don Quichotte conclut que l'inconnu devait tre d'une force peu
commune; mais loin de s'en tonner, il s'avana vers lui d'un air
dgag: Seigneur, lui dit-il, si l'ardeur qui vous porte au combat
n'altre point votre courtoisie, je vous prie de lever un moment votre
visire, afin que je puisse voir si votre bonne mine rpond  la vigueur
qu'annonce votre noble taille.

Vainqueur ou vaincu, rpondit le chevalier des Miroirs, vous aurez tout
le temps de m'examiner aprs le combat; je ne puis accder  votre
demande, car il me semble que je fais tort  la beaut de ma Cassilde
et  ma gloire, en reculant d'une seule minute l'aveu que je dois vous
arracher.

Au moins, rpliqua notre hros, vous pouvez me dire, avant que nous
montions  cheval, si je suis ce don Quichotte que vous prtendez avoir
vaincu.

A cela, je rpondrai qu'on ne peut pas avoir plus de ressemblance, dit
le chevalier des Miroirs: mais, aprs ce que vous m'avez dit de la
perscution des enchanteurs, je n'oserais jurer que vous soyez le mme.

Il suffit, reprit don Quichotte; qu'on amne nos chevaux, et je vous
tirerai d'erreur en moins de temps que vous n'en auriez mis  lever
votre visire; si Dieu, ma dame et mon bras, ne me font pas dfaut, je
verrai votre visage, et vous me direz alors si je suis ce don Quichotte
qui se laisse vaincre si aisment.

Ils montrent  cheval sans discourir davantage, et tournrent leurs
chevaux pour prendre du champ; mais  peine s'taient-ils loigns
d'une vingtaine de pas, que le chevalier des Miroirs appela don
Quichotte.

Seigneur chevalier, lui dit-il en se rapprochant, vous savez les
conditions de notre combat; le vaincu sera  la disposition du
vainqueur.

Je le sais, rpondit don Quichotte; mais  la condition aussi que le
vainqueur n'imposera rien de contraire aux lois de la chevalerie.

Cela est de toute justice, repartit le chevalier des Miroirs.

En ce moment, l'trange nez de l'cuyer du Bocage vint frapper les
regards de don Quichotte, qui n'en fut pas moins surpris que Sancho; il
crut mme voir une sorte de monstre, un homme de race nouvelle,
jusqu'alors inconnu sur la terre. Sancho, voyant partir son matre pour
prendre du champ, ne voulut pas rester seul avec cet effroyable nez;
s'accrochant  une des courroies de la selle de Rossinante, il courut
derrire don Quichotte, et ds qu'il le vit prt  tourner bride, il lui
dit  l'oreille: Seigneur, je vous supplie de m'aider  grimper sur ce
chne, afin que je puisse voir plus  mon aise votre combat avec ce
chevalier.

N'est-ce point plutt, dit don Quichotte, que tu veux monter sur les
banquettes pour voir sans danger courir les taureaux?

S'il faut dire la vrit, repartit Sancho, l'effroyable nez de cet homme
me fait peur, et je n'ai pas le courage de rester seul avec lui.

Il est tel, en effet, reprit don Quichotte, que si je n'tais pas ce que
je suis, il me ferait trembler moi-mme. Viens , que je t'aide 
accomplir ton dessein.

Pendant que don Quichotte secondait les efforts de Sancho, le chevalier
des Miroirs prenait le champ qu'il jugeait ncessaire; et pensant que
son adversaire avait fait de mme, il tourna bride pour venir  sa
rencontre de toute la vitesse de son cheval, c'est--dire au petit trot,
car son coursier ne valait gure mieux que Rossinante. Mais en voyant
don Quichotte occup  prter secours  Sancho, il s'arrta au milieu de
la carrire,  la grande satisfaction de sa monture, qui ne pouvait dj
plus remuer. Notre hros, qui croyait au contraire que son adversaire
allait tomber sur lui comme la foudre, enfona vigoureusement l'peron
dans les flancs de Rossinante, et le fit dtaler de telle sorte, que
l'histoire rapporte qu'il prit enfin le galop, ce qui ne lui tait
jamais arriv. Ainsi emport, le chevalier de la Triste-Figure s'lana
sur celui des Miroirs, qui ne cessait de talonner son cheval sans
pouvoir le faire avancer; et le choc fut si violent, qu'il lui fit vider
les arons et le coucha par terre priv de connaissance.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Le choc fut si violent, qu'il lui fit vider les arons (page 353).]

Sancho, se laissant glisser de son arbre, vint en toute hte rejoindre
son matre, qui dj s'tait prcipit sur le vaincu, et lui dtachait
les courroies de son armet, pour voir s'il tait mort, ou pour lui
donner de l'air, si par hasard il tait encore vivant. Il reconnut...
(comment le dire sans frapper d'tonnement et d'pouvante ceux qui
liront ce rcit?...) il reconnut, dit l'histoire, le visage, la figure,
l'aspect, l'effigie, enfin toute l'apparence du bachelier Samson
Carrasco. A cette vue, il appela Sancho  grands cris: Accours, mon
fils, lui dit-il, accours, viens voir ce que tu ne pourras jamais
croire, mme aprs l'avoir vu; regarde quel est le pouvoir de la magie,
la malice des enchanteurs et la force des enchantements.

L'cuyer s'approcha, et reconnaissant Samson Carrasco, il se signa plus
de mille fois. Mais comme le chevalier vaincu ne donnait pas signe de
vie: Seigneur, dit-il  son matre, plantez-moi,  tout hasard, votre
pe deux ou trois fois dans la gorge de cet homme qui ressemble si
fort au bachelier; peut-tre tuerez-vous en lui un de vos ennemis les
enchanteurs.

Tu as raison, repartit don Quichotte; aussi bien, plus de morts, moins
d'ennemis. Et dj il tirait son pe quand l'cuyer du chevalier des
Miroirs, qui n'avait plus ce nez qui le rendait si effroyable, accourut
en criant de toutes ses forces: Arrtez, seigneur, arrtez, prenez garde
 ce que vous allez faire, cet homme tendu  vos pieds est le bachelier
Samson Carrasco, votre bon ami, et moi qui vous parle, je lui servais
d'cuyer.

A d'autres, rpliqua Sancho; qu'est devenu le nez?

Le voici, rpondit l'cuyer du Bocage; et il tira de sa poche un nez de
carton verniss, tel qu'il a t dpeint.

Sainte-Vierge! s'cria Sancho en regardant l'homme qui le lui montrait,
n'est-ce pas l Thomas Ccial, mon voisin et mon compre?

C'est lui-mme, ami Sancho, rpondit Thomas, c'est votre voisin, et qui
vous dira tout  l'heure par suite de quelle intrigue il se trouve ici.
Mais priez d'abord votre matre de ne point faire de mal  ce chevalier
qu'il tient sous ses pieds, et qui n'est autre que le pauvre et
imprudent Samson Carrasco.

En cet instant, le chevalier des Miroirs revint  lui, et au premier
signe de vie qu'il donna, don Quichotte lui prsentant l'pe  la
gorge: Vous tes mort, chevalier, lui dit-il, si vous ne confessez que
la sans pareille Dulcine du Toboso l'emporte en beaut sur votre
Cassilde de Vandalie. Vous allez promettre en outre, dans le cas o
vous survivriez  ce combat et  cette chute, de vous rendre  la ville
du Toboso, et de vous prsenter devant madame, pour qu'elle dispose de
vous selon son bon plaisir. Si elle vous laisse libre, vous reviendrez
me chercher  la trace de mes exploits, afin de me rendre compte de ce
qui se sera pass entre elle et vous, conditions qui, ainsi que nous en
sommes convenus avant le combat, ne sortent pas des rgles de la
chevalerie.

Oui, je le confesse, rpondit le pauvre Carrasco, mieux vaut cent fois
le soulier sale et dchir de madame Dulcine du Toboso, que les mules
brodes d'or de Cassilde de Vandalie; je promets d'aller au Toboso me
prsenter devant votre dame, et de revenir ensuite vous rendre un compte
exact et dtaill de ce que vous demandez.

Il faut encore confesser, continua don Quichotte, que le chevalier que
vous avez vaincu n'tait ni ne pouvait tre don Quichotte de la Manche,
mais seulement quelqu'un qui lui ressemblait: comme aussi, de mon ct,
je reconnais que vous n'tes point le bachelier Samson Carrasco, mais
quelque autre qui lui ressemble, et  qui les enchanteurs mes ennemis
ont donn le mme visage et la mme forme, afin de modrer les
mouvements imptueux de ma colre, et me faire user avec clmence de la
victoire.

J'avoue tout cela et le confesse selon votre dsir, dit Carrasco;
laissez-moi seulement me remettre debout, je suis fort incommod de ma
chute.

Don Quichotte l'aida  se relever, second par Thomas Ccial, que Sancho
ne quittait pas des yeux, lui faisant mille questions pour s'assurer si
c'tait bien lui qu'il voyait, car il ne pouvait y croire, tant la
rencontre lui semblait surprenante, et tant l'opinion de son matre sur
le pouvoir des enchanteurs s'tait fortement imprim dans son esprit.

Finalement, matre et valet restrent dans cette erreur, et le chevalier
des Miroirs s'loigna, suivi de son cuyer, afin d'aller se faire gurir
les ctes. Un moment aprs, don Quichotte reprit sa route vers
Saragosse, o il faut le laisser aller pour dire quels taient le
chevalier des Miroirs et l'cuyer au grand nez.




CHAPITRE XV

QUELS TAIENT LE CHEVALIER DES MIROIRS ET L'CUYER AU GRAND NEZ


Don Quichotte s'en allait tout ravi, tout glorieux, tout fier de la
victoire remporte sur un aussi vaillant adversaire que le chevalier des
Miroirs; confiant dans la parole que ce chevalier lui avait si
solennellement donne, il comptait apprendre bientt des nouvelles de
Dulcine, et surtout si son enchantement durait toujours. Mais si le
vainqueur pensait une chose, le vaincu en pensait une autre; car ce
dernier ne songeait, comme on l'a dit, qu' se faire gurir promptement
les ctes pour tre en tat d'excuter son nouveau dessein.

Or, voici ce que rapporte l'histoire: lorsque Samson Carrasco conseilla
 don Quichotte de retourner  la recherche des aventures, ce ne fut
qu'aprs en avoir confr avec le cur et le barbier. Sur sa proposition
particulire, l'avis unanime fut qu'on laisserait partir notre hros,
puisque le retenir tait chose impossible; que quelques jours aprs,
Carrasco partirait  sa rencontre, en quipage de chevalier errant,
chercherait  le provoquer et  le vaincre, ayant auparavant mis dans
les conditions du combat que le vaincu serait  la discrtion du
vainqueur; qu'alors il lui ordonnerait de retourner dans sa maison, et
de n'en pas sortir sans sa permission avant l'expiration de deux annes:
ce que don Quichotte ne manquerait pas d'accomplir religieusement, pour
ne pas contrevenir aux lois de la chevalerie, et qu'alors peut-tre il
oublierait ses extravagances, ou du moins qu'on aurait le loisir d'y
apporter remde. Samson s'tait charg de bon coeur de l'entreprise;
Thomas Ccial, compre et voisin de Sancho, et de plus bon compagnon,
s'tait offert  lui servir d'cuyer.

Carrasco s'quipa donc comme nous venons de le voir, et prit le nom de
chevalier des Miroirs. Pour n'tre pas reconnu de Sancho, Thomas Ccial
s'tant mis un faux nez, tous deux suivirent don Quichotte  la trace,
et de si prs, qu'ils faillirent assister  l'aventure du char de la
Mort; mais ils le rejoignirent seulement dans le bois o eut lieu le
combat que nous venons de raconter; et n'et t la cervelle dtraque
de don Quichotte, qui se figura que le vaincu n'tait point Carrasco,
notre bachelier demeurait  tout jamais hors d'tat de prendre ses
licences de docteur.

Thomas Ccial, voyant le mauvais succs de leur voyage, et le pauvre
Carrasco en si piteux tat: Par ma foi, seigneur bachelier, lui dit-il,
nous n'avons que ce que nous mritons; entreprendre une aventure n'est
pas chose difficile, mais la mener  bonne fin est tout diffrent. Don
Quichotte est un fou, et nous nous croyons sages; cependant il s'en va
sain et content, et nous nous en retournons tous deux tristes, et de
plus vous bien frott. Dites-moi, je vous prie, quel est le plus fou, ou
de celui qui l'est parce qu'il ne peut s'en empcher, ou de celui qui le
devient par l'effet de sa volont? La diffrence entre ces deux espces
de fous est que celui qui l'est sans le vouloir, le sera toujours,
tandis que celui qui l'est par sa volont, cessera de l'tre quand il
lui plaira. Ainsi donc, si j'ai consenti  tre fou en vous servant
d'cuyer, je veux, pour ne l'tre pas davantage, reprendre le chemin de
ma maison.

Comme il vous conviendra, dit le bachelier: mais si vous croyez que je
rentrerai chez moi avant d'avoir rou de coups don Quichotte, vous vous
trompez trangement. Ce qui m'anime  cette heure, ce n'est pas le dsir
de lui rendre la raison, mais bien le dsir de tirer une clatante
vengeance de l'effroyable douleur que je ressens dans les ctes.

Tout en parlant ainsi, ils atteignirent un village o, par bonheur, il y
avait un chirurgien; Samson se mit entre ses mains, et Thomas Ccial
reprit le chemin de sa maison. Pendant que le bachelier se fait panser
et songe  sa vengeance, allons retrouver don Quichotte, et voyons s'il
ne nous donnera point de nouveaux sujets de divertissement.




CHAPITRE XVI

DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE AVEC UN CHEVALIER DE LA MANCHE


Dans cette satisfaction, ce ravissement et cet orgueil qu'on vient de
dire, notre hros poursuit son chemin, se croyant dsormais le plus
vaillant chevalier du monde, car cette dernire victoire lui semblait le
prsage assur de toutes les autres; il tenait pour acheves et menes 
bonne fin les aventures qui pourraient lui arriver dsormais; et
narguant enchanteurs et enchantements, il ne se souvenait plus des
nombreux coups de bton qu'il avait reus dans le cours de ses
expditions chevaleresques, ni de cette pluie de pierres qui lui cassa
la moiti des dents, ni de l'ingratitude des forats, ni de l'insolence
des muletiers yangois. Enfin, se disait-il en lui-mme, si je parviens 
dcouvrir quelque moyen de dsenchanter Dulcine, je n'aurai rien 
envier au plus fortun de tous les chevaliers errants des sicles
passs.

Il tait plong dans ces agrables rveries, lorsque Sancho lui dit:

Seigneur, n'est-il pas singulier que j'aie toujours devant les yeux cet
effroyable nez de mon compre Ccial?

Est-ce que par hasard tu t'imagines que le chevalier des Miroirs tait
le bachelier Samson Carrasco, et son cuyer Thomas Ccial? repartit don
Quichotte.

Je ne sais que dire  cela, rpondit Sancho, mais tout ce que je sais,
c'est qu'un autre que Ccial ne pouvait savoir ce que celui-l m'a cont
de ma maison, de ma femme et de mes enfants; et puis, quand il n'a plus
ce grand nez, c'est bien le visage de Ccial, c'est aussi le mme son de
voix; en un mot, il est tel que je l'ai connu toute ma vie. Je ne puis
m'y tromper, puisque nous demeurons porte  porte et que chaque jour
nous sommes ensemble.

D'accord, rpliqua don Quichotte; mais raisonnons un peu. Comment
peux-tu supposer que le bachelier Samson Carrasco vienne en quipage de
chevalier errant, avec armes offensives et dfensives, pour me
combattre? Suis-je son ennemi, lui ai-je jamais donn le moindre sujet
d'tre le mien? Peut-il me regarder comme son rival? Enfin exerce-t-il
la profession des armes, pour porter envie  la gloire que je m'y suis
acquise?

Mais enfin, seigneur, reprit Sancho, que penser de la ressemblance de ce
chevalier avec Samson Carrasco, et de celle de son cuyer avec mon
compre Ccial? Si c'est enchantement, comme le dit Votre Grce, n'y
a-t-il pas dans le monde d'autres individus dont ils auraient pu prendre
la figure?

Tout cela n'est qu'artifice et stratagme de mes ennemis les
enchanteurs, dit don Quichotte. Prvoyant que je sortirais vainqueur de
ce combat, ils ont, par prudence, chang le visage de mon adversaire en
celui du bachelier Samson Carrasco, afin que l'amiti qu'ils savent que
je lui porte, arrtant ma juste fureur, me ft pargner la vie de celui
qui attaquait si dloyalement la mienne. Te faut-il d'autre preuve de la
malice et du pouvoir de ces mcrants, que celle que nous avons eue tout
rcemment dans la transformation de Dulcine? Ne m'as-tu pas dit
toi-mme que tu la voyais dans toute sa beaut naturelle, avec tous les
charmes que lui a si largement dpartis la nature, tandis que moi, objet
de l'aversion de ces misrables, elle m'apparaissait sous la figure
d'une paysanne laide et difforme, avec des yeux chassieux et une haleine
empeste! Qu'y a-t-il donc d'tonnant  ce que l'enchanteur pervers, qui
a os faire une si dtestable transformation, ait galement opr celle
de Samson Carrasco et de ton compre, pour me priver de la gloire du
triomphe? Cependant, j'ai lieu de me consoler, puisque mon bras a t
plus fort que toute sa magie, et qu'en dpit de la puissance d'un art
dtestable, mon courage m'a rendu vainqueur.

[Illustration: Le gentilhomme les salua poliment en passant prs d'eux
(page 357).]

Dieu sait la vrit de toutes choses, reprit Sancho peu satisfait des
raisonnements de son matre; mais il ne voulait pas le contredire, dans
la crainte de dcouvrir sa supercherie  propos de l'enchantement de
Dulcine.

Ils en taient l de leur entretien, quand ils furent rejoints par un
cavalier mont sur une belle jument gris pommel. Ce cavalier portait un
caban de drap vert, avec une bordure de velours fauve, et sur la tte
une _montera_ de mme toffe; un cimeterre moresque, soutenu par un
baudrier vert et or, pendait  sa ceinture. Ses bottines taient du mme
travail que le baudrier, et ses perons galement vernis de vert d'un
bruni si luisant, que par leur harmonie avec le reste du costume, ils
faisaient meilleur effet que s'ils eussent t d'or pur. Le gentilhomme
les salua poliment en passant prs d'eux; puis, donnant de l'peron  sa
monture, il allait poursuivre sa route, quand don Quichotte lui dit:
Seigneur, si Votre Grce suit le mme chemin que nous et si rien ne la
presse, je serais flatt de cheminer avec elle.

Seigneur, j'avais mme intention, rpondit le voyageur; mais j'ai craint
que votre cheval ne s'emportt  cause de ma jument.

Oh! pour cela ne craignez rien, repartit Sancho; notre cheval est le
plus honnte et le mieux appris qui soit au monde; ce n'est pas un
animal  faire des escapades, et pour une fois en toute sa vie qu'il
s'est mancip, nous l'avons pay cher, mon matre et moi. Ne craignez
rien, je le rpte; votre jument est en sret, car ils seraient dix ans
cte  cte, qu'il ne prendrait pas  notre cheval la moindre envie de
foltrer.

Le gentilhomme ralentit sa monture et se mit  considrer, non sans
tonnement, la figure de notre hros, qui marchait tte nue, Sancho
portant le casque de son matre pendu  l'aron du bt de son ne. Mais
si le cavalier regardait attentivement don Quichotte, don Quichotte
regardait le cavalier avec une curiosit plus grande encore, le jugeant
homme d'importance. Son ge paraissait tre d'environ cinquante ans, il
avait les cheveux grisonnants, le nez aquilin, le regard grave et doux;
enfin sa tenue et ses manires annonaient beaucoup de distinction.

Quant  l'inconnu, le jugement qu'il porta de notre chevalier fut que
c'tait quelque personnage extraordinaire, et il ne se souvenait pas
d'avoir jamais vu quelqu'un quip de la sorte. Sa longue taille, la
maigreur de son visage, ces armes dpareilles et cette singulire
tournure sur ce cheval efflanqu, tout enfin lui paraissait si trange,
qu'il ne se lassait point de le regarder. Don Quichotte s'aperut de la
surprise qu'prouvait le gentilhomme, et lisant dans ses yeux l'envie
qu'il avait d'en savoir davantage, il voulut le prvenir par un effet de
sa courtoisie habituelle.

Je comprends, seigneur, lui dit-il, que vous soyez surpris de voir en
moi un air et des manires si diffrentes de celles des autres hommes;
mais votre tonnement cessera, quand vous saurez que je suis chevalier
errant, de ceux dont on dit communment qu'ils vont  la recherche des
aventures. Oui, j'ai quitt mon pays, j'ai engag mon bien, j'ai renonc
 tous les plaisirs, et je me suis jet dans les bras de la fortune,
pour qu'elle m'emment o bon lui semblerait. Mon dessein a t de
ressusciter la dfunte chevalerie errante, et depuis longtemps dj,
bronchant ici, tombant l, me relevant plus loin, j'ai en grande partie
ralis mon dsir, car j'ai secouru les veuves, protg les jeunes
filles, dfendu les droits des femmes maries, des orphelins, et de tous
les affligs, labeur ordinaire des chevaliers errants. Aussi, par bon
nombre de vaillantes et chrtiennes prouesses, ai-je mrit de parcourir
en lettres moules presque tous les pays du globe. Trente mille volumes
de mon histoire sont dj imprims, et elle pourra bientt se rpandre
encore davantage, si Dieu n'y met ordre. Bref, pour tout dire en peu de
mots, et mme en un seul, je suis don Quichotte de la Manche, autrement
dit, le chevalier de la Triste-Figure; et quoiqu'il soit peu convenable
de publier ses propres louanges, je suis parfois oblig de le faire,
quand personne ne se rencontre pour m'en pargner le soin et la peine.
Ainsi donc, seigneur, ni cet cu, ni cette lance, ni cet cuyer, ni ce
cheval, ni la couleur de mon visage, ni la maigreur de mon corps, ne
doivent vous tonner, puisque vous savez qui je suis et la profession
que j'exerce.

Don Quichotte se tut, et l'homme au caban vert, aprs avoir tard
quelque temps  lui rpondre, dit enfin: Seigneur chevalier, au moment
de notre rencontre, vous aviez lu ma curiosit sur mon visage; mais ce
que vous venez de dire est loin de l'avoir fait cesser. Est-il possible
qu'il existe aujourd'hui des chevaliers errants, et qu'on ait imprim
des histoires de vritable chevalerie? Par ma foi, seigneur, j'aurais
eu peine  me persuader qu'il y et encore de ces dfenseurs des dames,
de ces protecteurs des veuves et des orphelins, si mes yeux ne m'en
faisaient voir en votre personne un tmoignage assur. Bni soit le ciel
qui a permis que l'histoire de vos grands et vridiques exploits, que
vous dites imprime, soit venue faire oublier les innombrables prouesses
de ces chevaliers errants imaginaires, dont le monde tait plein, au
grand dtriment des histoires vritables.

Il y a beaucoup  dire sur la question de savoir si les histoires des
chevaliers errants sont imaginaires ou ne le sont pas, rpondit don
Quichotte.

Comment! reprit le voyageur, se trouverait-il quelqu'un qui doutt de la
fausset de ces histoires?

Moi j'en doute, rpliqua don Quichotte. Mais laissons cela; j'espre, si
nous voyageons quelque temps ensemble, vous tirer de l'erreur dans
laquelle vous a entran le torrent de l'opinion.

Ces dernires paroles, le ton dont elles avaient t prononces, firent
penser au voyageur que notre hros devait tre quelque cerveau fl, et
il l'observait soigneusement pour saisir un nouvel indice qui vnt
confirmer ses premiers soupons.

Mais avant d'aborder un autre sujet d'entretien, don Quichotte le pria
de lui dire  son tour qui il tait.

Seigneur chevalier, rpondit le voyageur, je m'appelle don Diego de
Miranda; je suis un hidalgo, natif d'un bourg voisin, o nous irons
souper ce soir, s'il plat  Dieu. Possesseur d'une fortune raisonnable,
je passe doucement ma vie entre ma femme et mon fils. Mes exercices
ordinaires sont la chasse et la pche; mais je n'entretiens ni faucons
ni lvriers: je me contente d'un chien courant ou d'un hardi furet. Ma
bibliothque se compose d'une soixantaine de volumes, tant latins
qu'espagnols, quelques-uns d'histoire, d'autres de dvotion; quant aux
livres de chevalerie, jamais ils n'ont pass le seuil de ma maison. Je
prfre  tous les autres les livres profanes, pourvu qu'ils aient du
style et de l'invention; et de ceux-l il y en a fort peu dans notre
Espagne. Mes voisins et moi nous vivons en parfaite intelligence, et
souvent nous mangeons les uns chez les autres; nos repas sont abondants
sans superfluit. Je ne glose jamais sur la conduite d'autrui, et ne
souffre pas que la mdisance se donne carrire devant moi. Je ne fouille
la vie et n'pie les actions de personne. J'entends la messe chaque
jour; je donne aux pauvres une partie de mon bien, sans faire parade de
bonnes oeuvres, afin de ne pas ouvrir dans mon me accs  l'hypocrisie
ou  la vanit, ennemis qui, si l'on n'y prend garde, ne tardent pas 
s'emparer du coeur le plus humble. Je m'efforce d'apaiser autour de moi
les querelles; je suis dvot  la mre de notre Sauveur, et j'ai
confiance dans la misricorde de Dieu.

Sancho avait cout avec la plus grande attention cet expos de la vie
et des occupations du gentilhomme au caban vert; aussi, persuad qu'un
homme qui vivait de la sorte devait tre un saint et faire des miracles,
il saute  bas de son ne, va saisir l'trier du voyageur, puis d'un
coeur dvot et les larmes aux yeux, il lui baise le pied  plusieurs
reprises.

Que faites-vous l, mon ami? s'cria le gentilhomme; qu'avez-vous  me
baiser ainsi les pieds?

Laissez-moi faire, seigneur, rpondit Sancho; j'ai toujours honor les
saints, mais votre Grce est le premier saint  cheval que j'aie vu en
toute ma vie.

Je ne suis pas un saint, rpliqua le gentilhomme, mais un grand pcheur;
c'est plutt vous, mon frre, qui mritez le titre de saint, par
l'humilit que vous faites paratre.

Satisfait de ce qu'il venait de faire, Sancho, sans rien rpondre,
remonta sur son grison.

Don Quichotte, qui malgr sa mlancolie n'avait pu s'empcher de rire de
la navet de son cuyer, prit la parole, et demanda au seigneur don
Diego s'il avait beaucoup d'enfants, ajoutant que la chose dans laquelle
les anciens philosophes, qui pourtant manqurent de la connaissance du
vrai Dieu, avaient plac le souverain bien, c'tait, outre les avantages
de la nature et de la fortune, de possder beaucoup d'amis et d'avoir
des enfants bons et nombreux.

Seigneur, rpondit don Diego, je n'ai qu'un fils, mais il est tel que
peut-tre sans lui je serais plus compltement heureux que je ne suis;
non que ses inclinations soient mauvaises, mais enfin parce qu'il n'a
pas celles que j'aurais souhait qu'il et. Il a environ dix-huit ans;
les six dernires annes il les a passes  Salamanque  apprendre les
langues grecque et latine; mais quand j'ai voulu l'appliquer  d'autres
sciences, je l'ai trouv si entt de posie (si toutefois la posie
peut s'appeler une science), qu'il m'a t impossible de le faire mordre
 l'tude du droit, ni  la premire de toutes les sciences, la
thologie. J'aurais voulu qu'il tudit pour devenir l'honneur de sa
race, puisque nous avons le bonheur de vivre dans un temps o les rois
savent si bien rcompenser le mrite vertueux[84]; mais il prfre
passer ses journes  discuter sur un passage d'Homre, ou sur la
manire d'interprter tel ou tel vers de Virgile. Enfin il ne quitte pas
un seul instant ces auteurs, non plus qu'Horace, Perse, Juvnal et
Tibulle, car des potes modernes il fait fort peu de cas; et cependant,
malgr son ddain pour notre posie espagnole, il est compltement
absorb,  l'heure qu'il est, par la composition d'une glose sur quatre
vers qu'on lui a envoys de Salamanque, et qui sont, je crois, le sujet
d'une joute littraire.

  [84] Ce passage, sous la plume de Cervantes, pauvre et oubli, est une
  bien innocente ironie.

Seigneur, rpondit don Quichotte, nos enfants sont une portion de nos
entrailles, et nous devons les aimer tels qu'ils sont, comme nous
aimons ceux qui nous ont donn la vie. C'est aux parents  les diriger
ds l'enfance dans le sentier de la vertu par une ducation sage et
chrtienne, afin que, devenus hommes, ils soient l'appui de leur
vieillesse et l'honneur de leur postrit. Quant  tudier telle ou
telle science, je ne suis pas d'avis de les contraindre; il vaut mieux y
employer la persuasion; aprs quoi, surtout s'ils n'ont pas besoin
d'tudier de _pane lucrando_, on fera bien de laisser se dvelopper leur
inclination naturelle. Quoique la posie offre plus d'agrment que
d'utilit, c'est un art qui ne peut manquer d'honorer celui qui le
cultive. La posie, seigneur, est  mon sens comme une belle fille dont
les autres sciences forment la couronne; elle doit se servir de toutes,
et toutes doivent se rehausser par elle. Mais cette aimable vierge ne
doit pas s'manciper en honteuses satires ou en sonnets libertins; noble
interprte, c'est  des pomes hroques,  des tragdies intressantes,
 des comdies ingnieuses, qu'elle prtera ses accents et sa voix.
Celui donc qui s'occupera de posie dans les conditions que je viens de
poser rendra son nom clbre chez toutes les nations polices.

Quant  ce que vous dites, seigneur, que votre fils fait peu de cas de
notre posie espagnole, je trouve qu'il a tort; et voici ma raison:
puisque le grand Homre, l'harmonieux et tendre Virgile, en un mot tous
les potes anciens ont crit dans leur langue maternelle, et n'ont point
cherch des idiomes trangers pour exprimer leurs hautes conceptions,
pourquoi condamner le pote allemand parce qu'il crit dans sa langue,
ou le castillan, et mme le biscayen parce qu'il crit dans la sienne?
La conclusion de tout ceci, seigneur, est que vous laissiez votre fils
suivre son inclination; laborieux comme il doit l'tre, puisqu'il a
franchi heureusement le premier chelon des sciences, je veux dire la
connaissance des langues anciennes, il parviendra de lui-mme au faite
des lettres humaines, ce qui sied non moins  un gentilhomme que la
mitre aux vques, ou la toge aux jurisconsultes. Rprimandez votre fils
s'il compose des satires qui puissent nuire  la rputation d'autrui;
mais s'il s'occupe,  la manire d'Horace, de satires morales, o il
gourmande le vice en gnral, surtout avec autant d'lgance que l'a
fait son devancier, oh! alors, ne lui pargnez pas les loges. On a vu
certains potes, qui, pour le strile plaisir de dire une mchancet,
n'ont pas craint de se faire exiler dans les les du Pont[85]. Mais si
le pote est rserv dans ses moeurs, il le sera dans ses vers. La plume
est l'interprte de l'me; ce que l'une pense, l'autre l'exprime. Aussi
quand les princes rencontrent, chez des hommes sages et vertueux, cette
merveilleuse science de la posie, ils s'empressent de l'honorer, de
l'enrichir et de la couronner des feuilles de cet arbre que la foudre ne
frappe jamais, pour montrer qu'on doit respecter ceux dont le front est
par de telles couronnes.

  [85] Allusion  l'exil d'Ovide.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Malappris et impertinent cuyer, tu as mis des fromages dans mon casque
(page 362).]

L'homme au caban vert ne savait que penser du langage de don Quichotte,
et il commenait  revenir de l'opinion peu favorable qu'il avait
d'abord conue de son jugement. Vers le milieu de ce discours, qui
n'tait pas fort de son got, Sancho s'tait cart du chemin pour
demander un peu de lait  des bergers occups prs de l  traire des
brebis. Le gentilhomme s'apprtait  rpondre, enchant de l'esprit et
du bon sens de notre hros, lorsque celui-ci, levant les yeux, vit venir
sur le chemin qu'il suivait un char surmont de bannires aux armes
royales. S'imaginant que c'tait quelque nouvelle aventure, il appela
Sancho  grands cris pour qu'il lui apportt sa salade. Quittant
aussitt les bergers, et talonnant le grison de toutes ses forces,
l'cuyer accourut auprs de son matre, auquel, en effet, il va arriver
la plus insense et la plus pouvantable aventure.




CHAPITRE XVII

DE LA PLUS GRANDE PREUVE DE COURAGE QU'AIT JAMAIS DONNE DON QUICHOTTE
ET DE L'HEUREUSE FIN DE L'AVENTURE DES LIONS


L'histoire raconte que Sancho tait en train d'acheter de petits
fromages aux bergers lorsque don Quichotte l'appela. Press d'obir et
ne sachant comment emporter ces fromages qu'il ne pouvait se rsoudre 
perdre aprs les avoir pays, notre cuyer imagina de les jeter dans le
casque de son seigneur; puis il accourut en toute hte pour savoir ce
qu'il voulait.

Donne, ami, donne-moi ma salade, lui dit don Quichotte; car je suis peu
expert en fait d'aventures, ou celle que j'aperois m'oblige ds 
prsent  prendre les armes.

En entendant ces paroles, l'homme au caban vert jeta les yeux de tous
cts et ne dcouvrit rien autre chose qu'un chariot surmont de deux ou
trois petites banderoles, qui venait  leur rencontre; d'o il conclut
que ce chariot portait l'argent du trsor royal. Il fit part de cette
pense  don Quichotte; mais notre hros, qui n'tait pas homme  se
dtromper aisment, et croyait toujours voir arriver aventure sur
aventure, lui rpondit: Seigneur, un homme dcouvert est  demi vaincu;
je ne risque rien en me tenant sur mes gardes, car je sais par
exprience que je ne manque pas d'ennemis visibles et invisibles,
toujours prts  me surprendre. En parlant ainsi, il prit le casque et
le mit sur sa tte, avant que son cuyer et eu le temps d'en ter les
fromages; mais le petit lait commena  dgoutter de tous cts sur ses
yeux et sur sa barbe.

Qu'est-ce ceci, Sancho? s'cria don Quichotte: on dirait que mon crne
se ramollit, et que ma cervelle se fond; en effet, je sue des pieds  la
tte; ce n'est pas de peur assurment. Oui, j'en ai le pressentiment,
j'ai devant moi une terrible aventure; donne-moi de quoi m'essuyer,
ajouta-t-il, je suis aveugl par la sueur.

Sancho lui donna un mouchoir, sans dire mot, remerciant Dieu de ce que
son matre ne devinait point ce que c'tait. Don Quichotte s'essuya le
visage, et ayant t son casque pour s'essuyer aussi la tte, et savoir
ce qui la rafrachissait  contre-temps, il vit cette bouillie blanche,
qu'il porta aussitt  son nez: Par la vie de la sans pareille Dulcine,
s'cria-t-il, tratre, malappris et impertinent cuyer, tu as mis des
fromages dans mon casque.

Seigneur, rpondit Sancho sans s'mouvoir et avec une dissimulation
parfaite, si ce sont des fromages, donnez-les moi, je les mangerai bien.
Mais non: que le diable les mange, lui qui les a fourrs l. Me
croyez-vous assez hardi pour salir l'armet de Votre Grce? Par ma foi,
vous avez joliment trouv le coupable. Tout ce que je vois, c'est qu'il
y a des enchanteurs qui me perscutent aussi bien que vous; et pourquoi
y chapperais-je, tant membre de Votre Grce? Vous verrez que ce sont
eux qui auront plac l ces immondices, pour exciter votre colre, et me
faire, suivant l'usage, moudre les ctes; mais, cette fois, ils auront
crach en l'air, car j'ai affaire  un bon matre, qui connat toute
leur malice, et qui sait que si ce sont l des fromages, j'aurais mieux
aim les mettre dans mon estomac.

Tout cela est possible, reprit don Quichotte, mais finissons.

L'homme au caban vert les regardait tout tonn; et son tonnement fut
au comble lorsqu'il vit don Quichotte, aprs s'tre essuy le visage et
la barbe, enfoncer de nouveau son casque sur sa tte, s'affermir sur ses
triers, dgainer  demi son pe et empoigner sa lance en disant:
Maintenant advienne que pourra, me voil prt et rsolu  en venir aux
mains avec Satan lui-mme.

Sur ces entrefaites, arriva le char aux banderoles, o il n'y avait
d'autres gens que le gardien assis sur le devant, et le conducteur mont
sur une des mules. Don Quichotte leur barra le passage. O allez-vous,
amis, leur dit-il, quel est ce chariot? qu'y a-t-il dedans, et que
signifient ces banderoles!

Seigneur, rpondit le gardien, ce chariot est  moi, et dans ces deux
cages il y a deux lions, que le gouverneur d'Oran envoie au roi notre
matre. Au reste, pour preuve de ce que j'avance, voil les armoiries
royales.

Les lions sont-ils grands? demanda don Quichotte.

Oui, vraiment, ils sont grands, rpondit le gardien, et si grands qu'il
n'en est point encore venu de semblables d'Afrique en Espagne; c'est moi
qui en suis le gardien, ajouta-t-il, j'en ai conduit beaucoup en ma vie,
mais jamais qui approchent de ceux-l. Dans cette premire cage est le
lion, et dans l'autre la lionne;  cette heure ils ont grand'faim, car
d'aujourd'hui ils n'ont encore pris aucune nourriture. Ainsi, seigneur,
veuillez nous laisser continuer notre chemin jusqu' l'endroit o nous
pourrons leur donner  manger.

Le conducteur allait passer outre; mais don Quichotte lui dit en
souriant: A moi des lions! des lions  moi! eh bien, je veux montrer 
ceux qui me les envoient si je suis homme  m'pouvanter pour des lions.
Ami, mets pied  terre, et, puisque tu es leur gardien, ouvre ces cages
et fais-les sortir. Je veux au milieu de cette campagne, en dpit et 
la barbe des enchanteurs, leur faire connatre quel est don Quichotte de
la Manche.

Oh! pour le coup, il n'en faut plus douter, dit en lui-mme l'homme au
caban vert, notre chevalier vient de se dcouvrir, ces fromages lui
auront sans doute amolli la cervelle.

Seigneur, au nom de Dieu, lui dit Sancho en s'approchant tout
tremblant, empchez que mon matre n'ait querelle avec ces lions; car
s'il les attaque, ils vont nous mettre en pices.

Croyez-vous donc votre matre assez fou pour vouloir en venir aux mains
avec des btes froces? reprit le gentilhomme.

Il n'est pas fou, dit Sancho; mais c'est un homme qui ne craint rien.

Allez, allez, reprit le gentilhomme, je rponds de lui; et s'approchant
de don Quichotte, qui pressait toujours le gardien d'ouvrir les cages:
Seigneur, lui dit-il, les chevaliers errants ne doivent entreprendre que
des aventures dont ils puissent venir  bout, mais non celles dont le
succs est impossible; autrement leur courage n'est que brutalit
farouche qui tient plus de la folie que de la vritable vaillance.
D'ailleurs, ces lions ne viennent pas contre vous, c'est un prsent que
l'on envoie au roi; il serait malsant de les retenir et de retarder
leur voyage.

A chacun son mtier, mon gentilhomme, rpondit brusquement don
Quichotte; mlez-vous de vos perdrix et de vos filets: ceci me regarde,
et c'est  moi de savoir si les lions viennent ou non contre moi; puis
se tournant vivement vers le gardien: Maraud, lui dit-il, ouvre ces
cages, ou je te cloue  l'instant mme contre ton chariot avec ma lance.

Par charit, seigneur, s'cria le conducteur, permettez que je dtelle
mes mules, afin de m'enfuir avec elles avant qu'on ouvre aux lions; car
s'ils se jettent sur ces pauvres btes, me voil ruin pour le reste de
mes jours, et, je le jure devant Dieu, je n'ai d'autre bien que ces
mules et ce chariot.

Homme de peu de foi, ajoute don Quichotte, descends, dtelle, fais ce
que tu voudras, mais tu vas voir que c'tait une peine que tu aurais pu
t'pargner.

Le muletier ne se le fit point rpter; il sauta par terre et dtela ses
mules en toute hte pendant que le gardien criait: Je vous prends 
tmoin vous tous ici prsents, que c'est contre ma volont et par force
que j'ouvre les cages et que je lche ces lions; je proteste contre ce
seigneur de tout le mal qui peut en arriver, comme aussi de la perte de
mon salaire. Htez-vous de vous mettre en sret; quant  moi, je suis
bien sr que les lions ne me feront aucun mal.

Le gentilhomme voulut encore une fois dtourner don Quichotte d'un si
trange dessein, en lui reprsentant que c'tait tenter Dieu que de
s'exposer  un pareil danger; mais notre hros rpondit qu'il n'avait
pas besoin de conseils.

Prenez-y garde, reprit l'homme au caban vert; bien certainement vous
vous trompez.

Seigneur, rpliqua don Quichotte, si vous croyez qu'il y ait tant de
danger, vous n'avez qu' jouer de l'peron.

Sancho, voyant que le gentilhomme n'y pouvait rien, voulut  son tour
dissuader son matre, et, les larmes aux yeux, il le supplia de ne point
entreprendre cette aventure, disant que celle des moulins  vent et
celle des marteaux  foulon n'taient en comparaison que jeux d'enfants.
Seigneur, faites attention, lui disait-il, qu'il n'y a point ici
d'enchantement: j'ai vu une des pattes du lion  travers les barreaux de
sa cage, et, par ma foi,  en juger par les ongles, il doit tre plus
gros qu'un lphant.

Bientt la peur te le fera voir plus gros qu'une montagne, repartit don
Quichotte; retire-toi, mon pauvre Sancho, et laisse-moi seul, tu perds
ton temps, aussi bien que les autres. S'il m'arrive malheur, qu'il te
souvienne de ce dont nous sommes convenus: tu iras trouver Dulcine de
ma part, et, je ne t'en dis pas davantage. Il ajouta encore quelques
paroles qui montraient que rien n'tait capable de le faire reculer.

Le gentilhomme tenta un dernier effort; mais voyant que tout tait
inutile, et se trouvant d'ailleurs hors d'tat de mettre  la raison ce
fou qui n'entendait point raillerie, et qui tait d'ailleurs bien arm,
il prit le parti de s'loigner avec Sancho et le muletier, qui
pressrent vigoureusement leurs montures, pendant que don Quichotte
continuait  menacer le gardien des lions. Le pauvre Sancho tait
accabl de douleur, pleurant dj la mort de son matre; il maudissait
son toile et l'heure o il s'tait attach  son service; mais tout en
regrettant la perte de son temps et de ses rcompenses, il talonnait le
grison de toutes ses forces pour s'enfuir au plus vite.

Quand le gardien vit nos gens assez loigns, il pria de nouveau don
Quichotte de ne point le contraindre d'ouvrir  des animaux si
dangereux, et voulut encore une fois lui remontrer la grandeur du pril;
mais notre chevalier ne fit que sourire, lui disant seulement de se
hter. Pendant que le gardien ouvrait avec lenteur une des cages, don
Quichotte se demanda en lui-mme s'il ne ferait pas mieux de combattre 
pied; considrant, en effet, que Rossinante pourrait s'pouvanter 
l'aspect du lion, il saute  bas de son cheval, jette sa lance, embrasse
son cu, tire son pe, et va intrpidement se camper devant le chariot,
se recommandant d'abord  Dieu, puis  sa dame Dulcine.

Or, vous saurez qu'arriv en cet endroit, l'auteur de cette vridique
histoire s'crie, transport d'admiration: O vaillant!  intrpide don
Quichotte de la Manche! Miroir o peuvent venir se contempler tous les
vaillants du monde! O nouveau Ponce de Lon, honneur et gloire des
chevaliers espagnols[86]! quelles paroles employer pour raconter cette
prouesse surhumaine, afin de la rendre vraisemblable aux ges futurs! o
trouver des louanges qui ne soient toujours au-dessous de la grandeur
de ton courage! Toi seul,  pied, couvert d'une mauvaise rondache, arm
d'une simple pe et non d'une de ces fines lames de Tolde marques au
petit chien[87], tu provoques et tu attends les deux plus formidables
lions qu'aient produits les dserts africains. Que tes exploits parlent
seuls  ta louange, hros incomparable, valeureux Manchois. Quant  moi,
je m'arrte, car les expressions me manquent pour te louer dignement.

  [86] On raconte que pendant la dernire guerre de Grenade, les Rois
  catholiques ayant reu d'un mir africain un prsent de plusieurs
  lions, des dames de la cour regardaient du haut d'un balcon ces
  animaux dans leur enceinte. L'une d'elles, que _servait_ le clbre
  don Manuel Ponce, laissa tomber son gant exprs ou par mgarde.
  Aussitt don Manuel s'lana dans l'enceinte l'pe  la main, et
  releva le gant de sa matresse. C'est  cette occasion que la reine
  Isabelle l'appela don Manuel Ponce de _Lon_, nom que ses descendants
  ont conserv depuis; et c'est aussi pour cela que Cervantes appelle
  don Quichotte _nouveau Ponce de Lon_.

  [87] Clbres pes qui se fabriquaient  Tolde et qui avaient pour
  marque un petit chien.

[Illustration: Il tire son pe, et va intrpidement se camper devant le
chariot (page 364).]

Aprs cette invocation, l'auteur continue son rcit.

Quand le gardien des lions vit qu'il lui tait impossible de rsister
sans s'attirer la colre de notre hros, il ouvrit  deux battants la
premire cage o se trouvait le lion mle, lequel parut d'une grandeur
dmesure. La premire chose que fit l'animal fut de se retourner
plusieurs fois, puis de s'tendre tout de son long, en allongeant ses
pattes et faisant jouer ses griffes; il ouvrit ensuite une gueule
immense, billa lentement et tirant deux pieds de langue, il s'en
frotta les yeux et s'en lava la face. Cela fait, il avana la tte hors
de sa cage, et regarda de tous cts avec deux yeux rouges comme du
sang. Ce spectacle, capable d'effrayer la tmrit en personne, don
Quichotte se contentait de l'observer attentivement, impatient d'en
venir aux mains avec son terrible adversaire et comptant bien le mettre
en pices. Mais le lion, plus courtois qu'arrogant, tourna le dos sans
faire attention  toutes ces bravades, se mit  regarder de tous cts,
puis alla se recoucher au fond de sa cage avec le plus grand sang-froid.
En voyant cela, notre chevalier ordonna imprieusement au gardien de
harceler le lion  coups de bton, pour le faire sortir  quelque prix
que ce ft.

Oh! pour cela je n'en ferai rien, dit le gardien; car si on l'excite, le
premier qui sera mis en pices, ce sera moi. Votre Grce, seigneur
chevalier, n'a-t-elle pas assez montr sa vaillance sans vouloir tenter
une seconde fois la fortune? Le lion a eu la porte ouverte; s'il n'est
pas sorti, c'est qu'il ne sortira pas de tout le jour. Personne n'est
tenu  plus qu' dfier son ennemi et  l'attendre en rase campagne. Si
le provoqu ne vient pas, tant pis pour lui: le combattant exact au
rendez-vous est sans contredit le victorieux.

Par ma foi, tu as raison, rpondit don Quichotte; donne-moi une
attestation en bonne forme de ce qui vient de se passer, c'est--dire,
que tu as ouvert au lion, que je l'ai attendu, et qu'il n'est point
sorti; que je l'ai attendu une seconde fois, qu'il a de nouveau refus
de sortir, et qu'il est all se coucher. Je ne dois rien de plus:
arrire les enchanteurs et les enchantements, et vive la vritable
chevalerie! Ferme la cage, pendant que je vais rappeler nos fuyards,
afin qu'ils apprennent la vrit de ta propre bouche.

Le gardien ne se le fit pas dire deux fois, et don Quichotte, attachant
au bout de sa lance le mouchoir avec lequel il avait essuy les
fromages, l'leva dans l'air pour faire signe aux fuyards de revenir.
Sancho courait toujours avec les autres; mais comme il tournait de temps
en temps la tte, il aperut le signal: Que je sois pendu, dit-il, si
mon matre n'a pas vaincu ces btes froces, car le voil qui nous
appelle!

Tous trois s'arrtrent, reconnaissant que c'tait bien don Quichotte
qui leur faisait signe; ils commencrent  se rassurer, et se
rapprochant peu  peu, ils entendirent bientt la voix de notre hros,
auprs duquel ils ne tardrent pas  arriver.

Camarade, dit don Quichotte au muletier, attelle tes mules, et continue
ton chemin; et toi, Sancho, donne deux cus d'or  cet homme, pour le
temps que je lui ai fait perdre.

De bon coeur, rpondit Sancho en les tirant de sa bourse; mais que sont
devenus les lions? ajouta-t-il: sont-ils morts ou vivants?

Alors le gardien se mit  raconter longuement comment l'action s'tait
passe, exagrant  dessein l'intrpidit de notre hros, et attribuant
la poltronnerie du lion  la frayeur qu'il lui avait cause.

Eh bien! que t'en semble, ami Sancho? dit don Quichotte, crois-tu qu'il
y ait des enchantements au-dessus de la vritable vaillance? Les
enchanteurs pourraient peut-tre me drober la victoire, mais diminuer
mon courage, je les en dfie.

Sancho donna les deux cus, le muletier attela ses btes, le gardien
baisa les mains du chevalier en signe de reconnaissance, et promit de
raconter ce merveilleux exploit au roi lui-mme, quand il serait arriv
 la cour.

Si par hasard, ajouta don Quichotte, Sa Majest dsire connatre celui
qui en est l'auteur, vous lui direz que c'est le chevalier des Lions,
car dsormais je veux porter ce nom au lieu de celui de chevalier de la
Triste-Figure, et en cela je ne fais que suivre l'antique coutume des
chevaliers errants, qui changeaient de nom  leur fantaisie.

Sur ce, le chariot se remit en marche, puis don Quichotte, Sancho et le
gentilhomme au caban vert, continurent leur chemin.

Pendant tout ce temps, don Diego n'avait pas dit une seule parole,
occup qu'il tait  observer notre chevalier, qui lui paraissait tantt
le plus sage des fous, tantt le plus fou des sages. N'ayant pas lu la
premire partie de son histoire, il ne pouvait comprendre quelle tait
cette folie d'une si trange espce. Quelle plus grande extravagance, se
disait-il en lui-mme que de mettre sur sa tte un casque plein de
fromages, et d'aller s'imaginer que les enchanteurs vous ramollissent la
cervelle? Quelle tmrit peut se comparer  celle d'un homme qui veut
lutter seul contre des lions?

Don Quichotte vint le tirer de ses rflexions en lui disant: Je
gagerais, seigneur, que Votre Grce me regarde comme un tre priv de
raison; et  dire vrai, je ne serais point tonn qu'il en ft ainsi,
car mes actions ne rendent pas d'autre tmoignage; toutefois je vous
prie de suspendre votre jugement, et de croire que je ne suis pas aussi
fou que je le parais. Tel chevalier se distingue sous les yeux de son
roi, en donnant un beau coup de lance  un taureau farouche; tel autre
couvert d'une brillante armure parat dans la lice aux yeux des dames;
et tous deux,  des titres divers sont admirs, fts, applaudis. Mais
combien est plus digne d'estime le chevalier errant qui parcourt les
forts et les montagnes, recherchant les aventures les plus prilleuses
pour les mener  bonne fin, et cela dans la seule intention d'acqurir
une renomme glorieuse et durable? N'aurait-il qu'une fois le bonheur de
protger dans quelque lieu dsert une pauvre veuve, combien il l'emporte
sur le chevalier qui courtise la jeune fille au sein des cits!

Au surplus, chacun a sa fonction: que le chevalier de cour serve les
dames, qu'il rehausse par le luxe de ses livres l'clat de la suite des
princes, qu'il reoive  sa table les gentilshommes pauvres, qu'il porte
un dfi dans une joute, qu'il soit tenant dans un tournoi; s'il se
montre libral, magnifique, et surtout bon chrtien, il aura fait tout
ce que son rang lui impose. Mais le chevalier errant, oh! pour celui-l,
c'est autre chose: son devoir est de sans cesse parcourir tous les coins
du globe, de pntrer dans les labyrinthes les plus inextricables, de
tenter  chaque pas l'impossible, de braver les brlants rayons du
soleil d't, aussi bien que les glaces hrisses de l'hiver, de
regarder les lions sans effroi, les vampires sans pouvante, les
andriagues sans terreur; car chercher les uns, attaquer les autres, les
vaincre tous, voil ses principaux et vritables exercices. Comme membre
de la chevalerie errante, il m'est impos d'entreprendre tout ce qui
tient au devoir de ma profession; ainsi donc j'ai d aujourd'hui
attaquer ces lions, quoique je susse  n'en pas douter que c'tait une
extrme tmrit. Je n'ignore pas que la vritable vaillance est un
juste milieu plac entre la couardise et la tmrit; mais mieux vaut ce
dernier excs que d'tre accus de poltronnerie; et de mme qu'il est
plus facile au prodigue qu' l'avare de se montrer libral, de mme il
est plus ais au tmraire de rester dans les bornes du vrai courage,
qu'au lche de s'y lever. Pour ce qui est de tenter les aventures,
croyez-moi, seigneur, mieux vaut se perdre pour le plus que pour le
moins, et cela rsonne plus agrablement  l'oreille, quand on s'entend
dire: Ce chevalier est audacieux et tmraire, que si l'on disait: Il
est timide et poltron.

Je le reconnais, seigneur don Quichotte, reprit don Diego; tout ce que
dit et fait Votre Grce est marqu au cachet de la droite raison, et je
suis certain que si les lois de la chevalerie venaient  se perdre,
elles se retrouveraient dans votre coeur, comme dans leur dernier asile.
Cependant il se fait tard; doublons le pas, je vous prie, afin d'arriver
d'assez bonne heure chez moi, o je serai heureux de profiter de tout le
temps que vous voudrez bien y demeurer.

Je tiens l'invitation  grand honneur, rpondit don Quichotte.

En mme temps, ils pressrent leurs chevaux, et sur les deux heures de
l'aprs-midi, ils arrivrent  la maison de l'homme au caban vert.




CHAPITRE XVIII

DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE DANS LA MAISON DE DON DIEGO


En entrant dans la maison de don Diego, qu'il trouva belle et surtout
spacieuse, comme elles le sont toutes  la campagne, avec armes
sculptes au-dessus de la porte, don Quichotte aperut plusieurs grandes
cruches de terre propres  garder le vin, ranges en cercle dans la
cour, prs du cellier; ces cruches, qui se fabriquent au Toboso, lui
rappelrent sa dame enchante. Aussitt il se prit  soupirer, et sans
faire attention  ceux qui l'entouraient, il s'cria: O chers trsors
rencontrs pour mon malheur! chers et joyeux tant que Dieu l'a permis!
cruches tobosines, qui me rappelez de si amers chagrins!

Ces exclamations furent entendues de l'tudiant-pote, fils de don
Diego, qui tait venu le recevoir accompagn de sa mre; la mre et le
fils restrent interdits en voyant l'trange figure de notre hros.
Quant  celui-ci, il s'avana vers la dame en rclamant la faveur de lui
baiser la main.

Madame, dit don Diego  sa femme, je vous prsente et vous prie de
recevoir avec votre bonne grce accoutume le seigneur don Quichotte, le
chevalier errant le plus discret, le plus spirituel et le plus vaillant
qui soit au monde.

Dona Christina, c'tait le nom de la dame, reut son hte avec de
grandes dmonstrations de politesse et d'estime auxquelles celui-ci
rpondit avec sa courtoisie accoutume. Il en fut de mme de l'tudiant
qui, en l'entendant, le tint pour un homme d'un esprit fin et dlicat.

Ici l'auteur dcrit dans tous ses dtails la maison de don Diego, qui
tait celle d'un riche campagnard. Mais le traducteur laisse de ct ces
minuties, comme inutiles  l'objet principal de l'histoire, qui n'a que
faire de froides digressions.

Notre hros fut conduit dans une salle basse o, s'tant fait dsarmer
par Sancho, il resta en chausses  la wallonne et en pourpoint de
chamois tout souill de la crasse de ses vieilles armes. Il portait un
collet de simple toile  la faon des tudiants. Ses bottines taient
jaunes et ses souliers enduits de cire. Il passa sur l'paule sa bonne
pe, qui pendait  un baudrier de peau de loup marin, et qu'il ne
ceignait pas autour de son corps, parce que, dit-on, il avait souffert
des reins pendant longues annes. Puis il jeta sur son dos un petit
manteau de drap brun. Mais, avant toute chose, il s'tait lav la tte
et le visage dans cinq ou six aiguires d'eau (on n'est pas d'accord
sur le nombre), encore la dernire resta-t-elle couleur de petit lait,
grce  la gourmandise de Sancho et  ces maudits fromages qui avaient
si bien barbouill son matre.

Le dsordre de son costume ainsi rpar, don Quichotte, d'un air libre
et dgag, entra dans une autre pice o l'tudiant l'attendait pour lui
tenir compagnie jusqu' ce que la table ft servie, car pour honorer un
tel hte dona Christina n'avait rien pargn.

Pendant que don Quichotte quittait son armure, don Lorenzo, ainsi
s'appelait l'tudiant, avait eu le temps de dire  son pre: Quel est
cet hidalgo que nous amne Votre Grce? Nous sommes trangement surpris,
ma mre et moi, de sa figure, de son nom, et surtout de ce titre de
chevalier errant que vous lui avez donn.

En vrit, je ne sais qu'en penser, rpondit don Diego; tout ce que je
puis dire, c'est qu'il parle comme un sage et qu'il agit comme un fou.
Au reste, entretiens-le toi-mme, et tu m'en diras ton avis.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Il s'tait lav la tte et le visage dans cinq ou six aiguires d'eau
(page 368).]

Sur ce, don Lorenzo alla, comme il a t dit, tenir compagnie  don
Quichotte, et dans la conversation qu'ils eurent ensemble, notre hros
lui dit entre autres choses: Le seigneur don Diego, votre pre, m'a
parl de l'esprit ingnieux que possde Votre Grce; il m'a entretenu
particulirement de votre talent pour la posie, il a mme ajout que
vous tiez un grand pote.

Pote, c'est possible, rpondit le jeune homme; pour grand, je ne m'en
flatte pas. La vrit est que j'ai du got pour la posie et que j'aime
 lire les bons auteurs; mais pour tre qualifi de grand pote, comme
l'a fait mon pre, cela ne suffit pas.

Cette modestie est de bon augure, rpliqua don Quichotte, car qui dit
pote, dit prsomptueux, et le moindre se croit toujours le premier.

Il n'y a point de rgle sans exception, rpondit Lorenzo, et tel peut se
rencontrer qui soit pote sans s'en douter.

Peu sont dans ce cas, repartit don Quichotte; mais dites-moi, je vous
prie, quels sont les vers que vous avez maintenant sur le mtier et qui
vous tiennent proccup et soucieux? Si c'est par hasard quelque glose,
je m'entends assez dans ce genre de composition, et je serai charm de
connatre votre ouvrage. S'il s'agit d'autre chose, d'une joute
littraire, par exemple, je souhaite  Votre Grce, d'obtenir plutt le
second prix que le premier, car le premier prix se donne toujours  la
faveur ou  la qualit de la personne, tandis que le second ne s'accorde
qu'au mrite; de manire que le troisime prix devient le second, et que
le premier  ce compte, n'est plus que le troisime,  la faon des
licences qui s'obtiennent dans les universits. Malgr tout, cela
n'empche pas le premier prix d'tre une trs-honorable distinction.

Jusqu' prsent, dit  part lui Lorenzo, je ne puis le prendre pour un
fou. Il me semble, continua-t-il que Votre Grce a frquent les
universits: quelles sciences y a-t-elle principalement tudies?

Celle de la chevalerie errante, rpondit don Quichotte, qui est aussi
leve que celle de la posie, et la dpasse mme de deux doigts, 
quelque point qu'on puisse y exceller.

J'ignore quelle est cette science, rpliqua Lorenzo, et jusqu' prsent
je n'en avais pas entendu parler.

C'est une science qui renferme toutes les autres, reprit don Quichotte.
En effet, celui qui la professe doit tre jurisconsulte, et savoir les
lois de la justice distributive et commutative, pour rendre  chacun ce
qui lui appartient. Il doit tre thologien, afin de pouvoir, en toute
circonstance, donner les raisons de sa foi. Il doit tre mdecin et
connatre les simples qui ont la vertu de gurir, car au milieu des
montagnes et des dserts, le chevalier errant ne trouve gure de
chirurgien pour panser ses blessures. S'il n'est pas instruit de
l'astronomie et qu'il ignore le cours des astres, comment pourra-t-il
savoir la nuit quelle heure il est, sous quel climat, dans quelle partie
du monde il se trouve? Il doit connatre les mathmatiques, car  chaque
pas le calcul lui est ncessaire; et laissant de ct, comme chose
convenue, qu'il doit tre orn de toutes les vertus thologales et
cardinales, je dirai, pour descendre  des bagatelles, qu'il lui faut
savoir monter un cheval, le ferrer au besoin, raccommoder une selle et
une bride, nager comme un poisson, danser, faire des armes, enfin tout
ce qui constitue le cavalier accompli; remontant ensuite aux choses d'en
haut, je dirai qu'il doit tre fidle  Dieu et  sa dame, chaste dans
ses penses, discret dans ses discours, gnreux, vaillant, charitable
envers les malheureux; finalement, le constant et ferme champion de la
vrit en tous temps et en tous lieux, aux dpens mme de sa vie. Telles
sont les qualits, grandes et petites, qui constituent le vritable
chevalier errant; jugez maintenant, seigneur Lorenzo, quelle science est
la chevalerie errante, et si parmi celles qu'on enseigne dans les
gymnases et les coles, aucune est capable d'en approcher.

S'il en est ainsi, rpondit Lorenzo, cette science assurment l'emporte
sur toutes les autres.

En doutez-vous? repartit don Quichotte.

Je veux dire, rpliqua Lorenzo, que j'ai de la peine  croire qu'il y
ait jamais eu, et encore moins qu'il y ait aujourd'hui dans le monde des
chevaliers si accomplis.

Voil justement, dit don Quichotte, comment parlent la plupart des
hommes; je vois bien que si le ciel ne fait un miracle tout exprs pour
leur prouver clair comme le jour qu'il a exist des chevaliers errants,
et qu'il en existe encore  cette heure, c'est vouloir se casser la tte
que de prtendre le leur dmontrer. Seigneur, je ne chercherai point en
ce moment  vous tirer d'une ignorance que Votre Grce partage avec tant
d'autres; tout ce que je puis faire, c'est de prier Dieu qu'il vous
claire, et vous fasse comprendre combien ces chevaliers furent
ncessaires dans les sicles passs, et combien ils seraient utiles dans
le sicle prsent; mais aujourd'hui triomphent, pour nos pchs, la
paresse, l'oisivet, la gourmandise et la mollesse.

Notre hte vient de se trahir, dit tout bas Lorenzo, qui ne cessait de
l'observer avec beaucoup d'attention; malgr tout, c'est un fou
remarquable, et j'aurais grand tort de ne pas tre de son avis.

En ce moment, on les appela pour dner, et don Diego, prenant son fils 
part, lui demanda ce qu'il pensait de notre chevalier.

Je pense, seigneur, rpondit le jeune homme, que tous les mdecins du
monde ne viendraient pas  bout de le gurir, car il est fou sans
remde; mais tel qu'il est, il a, sur ma foi, de fort bons moments.

On se mit  table, et l'on fit bonne chre. Ce qui enchanta le plus don
Quichotte pendant le repas, ce fut le merveilleux silence qu'on
observait dans toute la maison, qu'il comparait en lui-mme  un couvent
de chartreux.

Sitt qu'on et desservi, rcit les grces et jet de l'eau sur les
mains, don Quichotte pria instamment Lorenzo de lui montrer les vers
dont il lui avait parl.

Seigneur, rpondit l'tudiant, pour ne point ressembler  ces potes qui
refusent de montrer leurs ouvrages quand on les en prie, et les jettent
 la tte des gens quand on ne les leur demande pas, je vais vous lire
ma glose dont je n'attends aucun prix, et que j'ai compose seulement
dans le but de m'exercer l'imagination.

Un de mes amis, qui est homme de sens et d'esprit, reprit don Quichotte,
me disait un jour qu'il n'tait pas d'avis qu'on se fatigut  composer
une glose, parce que c'tait, selon lui, un travail ingrat, et dont les
rgles sont fort troites; en effet, jamais glose ne peut galer le
thme; la plupart du temps, elle s'loigne du sujet qu'elle est destine
 dvelopper, enfin elle prsente une foule d'entraves qui gnent un
auteur et qu'on ne rencontre que dans ce genre de posie, comme doit le
savoir Votre Grce.

En vrit, seigneur, rpondit Lorenzo, vous m'apprenez l bien des
choses qu'on ignore gnralement; j'esprais trouver Votre Grce en
dfaut, mais vous m'chappez toujours au moment o je crois le mieux
vous tenir.

Je n'entends point ce que vous voulez dire par ces mots, que je vous
chappe, repartit don Quichotte.

Je m'expliquerai mieux plus tard, rpliqua l'tudiant; pour l'heure
voyons ma glose. Voici le texte qu'on m'a envoy:


  Si mon bonheur pass pouvait encor renatre,
  Sans me faire esprer un douteux avenir,
  Ou que ds aujourd'hui l'avenir pt paratre,
  Et que je susse enfin si mon mal doit finir....[88]


  [88] Ces vers et les suivants sont emprunts  la traduction de
  Filleau de Saint-Martin.

Et voici la glose que j'ai faite:


  Tout change, hlas! et rien ici-bas n'est durable;
  Dans les plus grands plaisirs il n'est rien d'arrt;
  Le sort  mes dsirs autrefois favorable
  Par un nouveau caprice enfin m'a tout t.
  Fortune, en ma faveur, poursuis ton inconstance;
  Je n'ai que trop souffert, fais cesser ma souffrance,
  Et laisse-toi flchir  l'ardeur de mes voeux;
  Je ne dsire rien qu'un bien dont je fus matre;
  Et malgr tant de maux je serais trop heureux
  Si mon bonheur pass pouvait encor renatre.

  Je ne demande point la pompe et l'ornement,
  Ce superbe appareil, o la richesse clate;
  La gloire qui des rois fait tout l'empressement
  N'est point ce qui me touche, et n'a rien qui me flatte;
  Sans orgueil, sans envie, et sans ambition,
  Mon coeur avait born toute sa passion
  A goter mon bonheur dans une paix tranquille;
  Mais que m'en reste-t-il, qu'un triste souvenir?
  Rends-moi ce bien, Fortune,  qui tout est facile,
  Et sans me faire attendre un douteux avenir.

  Mais il faut que mes maux me rendent bien sensible,
  Pour nourrir si longtemps des dsirs superflus;
  Je souhaite, et je tente une chose impossible;
  Hlas! le temps pass ne se rappelle plus.
  Le temps, qui fuit sans cesse, incessamment s'efface;
  Il ne laisse aprs lui qu'une invisible trace;
  C'est en vain qu'on le cherche, en vain qu'on le poursuit;
  Cessons donc d'esprer ce qui ne saurait tre,
  Ou qu'on pt retenir le pass qui nous fuit,
  Ou que ds aujourd'hui l'avenir pt paratre.

  Que le sort m'a rduit dans un tat fcheux!
  A toute heure agit d'esprance et de crainte;
  Et si quelque moment j'espre un bien douteux,
  La crainte au mme instant me donne quelque atteinte.
  Ah! terminons enfin le cours de mes ennuis,
  Mourons, c'est un bien sr en l'tat o je suis
  Mourons; mais perdre tout, renonant  la vie,
  Le dur remde, hlas! ne saurais-je obtenir,
  Perdant l'espoir du bien, d'en perdre aussi l'envie,
  Ou que je susse enfin si mon mal doit finir?


A peine Lorenzo eut achev de lire, que don Quichotte se levant
vivement, et lui saisissant les deux mains; Vive Dieu! s'cria-t-il avec
transport, vous tes bien le meilleur pote que j'aie rencontr de ma
vie: et certes, vous auriez bien mrit d'tre couronn de lauriers par
les acadmies d'Athnes, si elles existaient encore, comme vous mritez
de l'tre aujourd'hui par celles de Paris, de Bologne et de Salamanque.
Qu'Apollon perce de ses flches les juges assez ignorants pour vous
refuser le premier prix, et que jamais les Muses ne franchissent le
seuil de leurs demeures. Rcitez-moi, je vous supplie, Seigneur,
quelques vers de grande mesure, car je dsire connatre  fond votre
admirable gnie.

Est-il besoin de dire que Lorenzo fut enchant de s'entendre louer par
don Quichotte, bien qu'il le tnt pour fou! O puissance de la flatterie!
que tu es grande, et combien loin s'tendent les lois de ton sduisant
empire! Notre jeune tudiant confirma cette vrit, en s'empressant de
rciter  don Quichotte un sonnet sur la mort de Pyrame et Thisb, qui
lui valut encore de la part de notre hros les plus hyperboliques
compliments.

Enfin, aprs quatre jours passs dans la maison de don Diego, don
Quichotte lui demanda la permission de prendre cong: Je suis
trs-reconnaissant de votre bon accueil, lui dit-il; mais il sied mal
aux chevaliers errants de s'oublier au sein de l'oisivet; je dois
poursuivre le devoir de ma profession, et chercher les aventures dont je
sais que le pays abonde, en attendant l'poque des joutes de Saragosse,
qui sont le principal but de mon voyage. Mon intention est de commencer
par la caverne de Montsinos, dont on raconte tant de merveilles, et de
rechercher la source de ces lacs, au nombre de sept, vulgairement
appels les lagunes de Ruidera.

Don Diego et son fils lourent sa noble rsolution, et se mirent  son
service pour tout ce qui tait en leur pouvoir et dont il pourrait avoir
besoin.

Enfin arriva le jour du dpart, aussi beau pour don Quichotte que triste
pour Sancho, qui, du sein de l'abondance o il nageait, se voyait forc
de retourner aux aventures et d'en revenir aux maigres provisions de son
bissac. En attendant, il le remplit tout comble de ce qui lui parut
ncessaire.

En prenant cong de ses htes, don Quichotte s'adressa  Lorenzo:
Seigneur, je ne sais si j'ai dit  Votre Grce, mais en tous cas je le
lui rpte, que si elle veut arriver srement au temple de Mmoire, il
lui faut quitter le sentier dj fort troit de la posie pour prendre
le sentier plus troit encore de la chevalerie errante; cela suffit pour
devenir empereur en un tour de main.

Par ces propos, don Quichotte acheva de vider le procs de sa folie, et
surtout quand il ajouta: Dieu sait si j'aurais eu du plaisir  emmener
avec moi le seigneur Lorenzo, pour lui enseigner les vertus inhrentes 
la profession que j'exerce, et lui montrer de quelle manire on pargne
les humbles et on abat les superbes. Mais comme il est trop jeune pour
cela, et qu'il a d'ailleurs d'autres occupations, je me bornerai  lui
donner un conseil: c'est que pour devenir un pote clbre, il fera bien
de se guider plutt sur l'opinion d'autrui que sur la sienne propre; car
s'il n'y a pas d'enfants disgracieux aux yeux de leur pre et mre, pour
les enfants de notre intelligence, c'est bien une autre affaire.

Don Diego et son fils ne cessaient de s'tonner des propos tantt
senss, tantt extravagants de notre chevalier, et surtout de son
incurable manie de se lancer incessamment  la recherche des aventures.
On ritra de part et d'autre les politesses et les offres de service,
aprs quoi, avec la gracieuse permission de la dame du chteau, don
Quichotte et Sancho s'loignrent, l'un sur Rossinante et l'autre sur
son grison.




[Illustration: A peine Lorenzo eut achev de lire que don Quichotte se
levant vivement (page 371).]

CHAPITRE XIX

DE L'AVENTURE DU BERGER AMOUREUX, ET DE PLUSIEURS AUTRES CHOSES


Don Quichotte n'tait qu' peu de distance du village de don Diego,
quand il fut rejoint par quatre hommes, dont deux taient des laboureurs
et les deux autres paraissaient des tudiants, tous monts sur des nes.
L'un des tudiants portait en guise de porte-manteau un petit paquet
compos de quelques hardes et de deux paires de bas en bure noire; tout
le bagage de son compagnon consistait en deux fleurets mouchets; quant
aux laboureurs, leurs btes taient charges de diffrentes provisions
qu'ils venaient sans doute d'acheter  quelque ville voisine.

tudiants et laboureurs prouvrent la mme surprise que causait don
Quichotte  quiconque le voyait pour la premire fois, et tous ils
mouraient d'envie de savoir quel tait cet homme dont le pareil ne
s'tait jamais prsent  leurs yeux. Notre hros les salua, et
lorsqu'il eut appris qu'ils suivaient la mme direction, il leur
tmoigna le dsir de faire route ensemble, en les priant de ralentir le
pas, parce que leurs btes marchaient plus vite que son cheval. Par
courtoisie, il leur dit sa qualit et sa profession;  savoir, qu'il
tait chevalier errant, et qu'il allait cherchant les aventures par
toute la terre, il ajouta qu'il s'appelait don Quichotte de la Manche,
surnomm le chevalier des Lions. Pour les laboureurs, c'tait parler
grec, mais il n'en fut pas de mme des tudiants, qui comprirent
aussitt que cet inconnu avait des chambres vides dans la cervelle.
Nanmoins ils le regardaient avec un tonnement ml de respect, et l'un
d'eux lui dit: Seigneur chevalier, si, comme tous ceux qui cherchent les
aventures, Votre Grce n'a point de chemin arrt, venez avec nous, et
vous verrez assurment une des noces les plus belles et les plus
magnifiques dont on ait eu, depuis longtemps, le spectacle dans toute la
Manche.

De la faon dont vous parlez, il faut que ce soient les noces de quelque
prince, rpondit don Quichotte.

Point du tout, rpliqua l'tudiant, ce sont les noces d'un laboureur,
mais le plus riche du pays, et d'une paysanne, la plus belle fille qui
se puisse voir. Ces noces doivent se faire dans un pr, voisin du
village de la fiance. Elle s'appelle Quitterie la belle; le fianc se
nomme Gamache le riche; c'est un garon d'environ vingt-deux ans; la
fiance en compte  peine dix-huit; en un mot, ils sont faits l'un pour
l'autre, quoique certains disent que la race de Quitterie est plus
ancienne que celle de Gamache; mais il ne faut pas s'arrter  cela, et
dans la richesse il y a de quoi boucher bien des trous. Ce Gamache, qui
est libral, ne veut rien pargner pour rendre la fte clbre; il a
fait couvrir le pr avec des branches d'arbres, afin que le soleil ne
puisse y pntrer: l auront lieu toutes sortes de divertissements, jeu
de paume, jeu de barre, luttes, danse avec les castagnettes et le
tambour de basque, car son village est rempli de gens qui savent le
faire rsonner, sans compter la _Zapateta_[89], qu'on y excute dans la
perfection. Mais de toutes ces belles choses et de bien d'autres encore
que je passe sous silence, aucune, j'imagine, ne vaudra le spectacle que
nous donnera le dsespr Basile.

  [89] _Zapateta_, danse aux souliers. Le danseur frappe par intervalle
  son soulier avec la paume de sa main.

Et quel est ce Basile? demanda don Quichotte.

Basile, rpondit l'tudiant, est un berger du mme village que
Quitterie, et dont la maison touche presque  la sienne: tous deux ils
se sont aims ds l'enfance. Lorsqu'ils commencrent  devenir grands,
le pre de Quitterie, qui ne trouvait pas Basile assez riche pour sa
fille, commena par lui refuser l'entre de sa maison: et pour lui ter
toute esprance, il rsolut de la marier avec Gamache. Ce Gamache a
beaucoup plus de bien que Basile; mais,  vrai dire, il ne l'gale pas
dans le reste, car Basile est le garon le mieux fait et le plus adroit,
toujours le premier  la course et  la lutte; personne ne lance mieux
une barre, et n'est si adroit  la paume; il pince de la guitare au
point de la faire parler; il chante comme une alouette, saute comme un
daim; mais surtout il manie l'pe comme un matre d'escrime.

Pour ce seul talent, dit don Quichotte, ce garon mritait d'pouser,
non-seulement la belle Quitterie, mais la reine Genivre elle-mme, si
elle vivait encore, en dpit de Lancelot et de tous ceux qui voudraient
s'y opposer.

Allez donc dire cela  ma femme, interrompit Sancho, qui n'avait fait
jusque-l qu'couter et se taire; elle qui veut qu'on ne se marie
qu'avec son gal, chaque brebis avec sa pareille. Ce que je demande,
moi, c'est que ce brave Basile, car je commence  l'aimer, se marie avec
cette dame Quitterie; maudits soient dans ce monde et dans l'autre ceux
qui empchent les gens de se marier  leur got!

Si tous ceux qui s'aiment pouvaient se marier ainsi, repartit don
Quichotte, que deviendraient le pouvoir et l'autorit des pres? Il
serait beau vraiment que les enfants eussent la libert de choisir
suivant leur caprice! Si le choix d'un mari tait laiss  la volont
des filles, telle pouserait le valet de son pre, ou le premier venu
qu'elle trouverait  sa fantaisie, quand mme ce serait un dbauch et
un spadassin; car l'amour est aveugle, et, quand il nous possde, on n'a
plus assez de raison pour faire un bon choix. Ainsi tu vois, mon pauvre
Sancho, qu'il n'y a point de circonstance dans la vie o l'on ait plus
grand besoin de jugement que lorsqu'il s'agit de contracter mariage: une
femme lgitime n'est pas une marchandise dont on puisse se dfaire  sa
volont; c'est une compagne insparable qu'on s'associe au lit,  la
table, en tout et partout; c'est un lien qu'on ne peut rompre,  moins
qu'il ne soit tranch par le ciseau des Parques. Je pourrais en dire
beaucoup plus sur ce sujet, mais j'ai hte de savoir si le seigneur
licenci n'a point autre chose  nous apprendre touchant ce Basile.

Il ne me reste qu'une chose  dire, rpondit l'tudiant, c'est que du
jour o Basile a su que la belle Quitterie pousait Gamache le riche, on
ne l'a plus vu rire, on ne lui a plus entendu tenir un propos sens. Il
marche triste, la tte basse, se parlant  lui-mme; il mange peu et ne
dort pas davantage; s'il mange, ce sont des fruits, et s'il dort, c'est
comme une brute, sur la terre nue. De temps en temps on le voit lever
les yeux au ciel, puis tout  coup les attacher fixement sur le sol,
comme s'il tait en extase, et de telle sorte qu'il semble mtamorphos
en statue; enfin, le pauvre garon est dans un tel tat, que ceux qui le
connaissent ne doutent pas qu' peine Quitterie aura prononc le oui
fatal, il ne rende le dernier soupir.

Dieu y mettra ordre, reprit Sancho: quand il envoie le mal, il envoie le
remde; personne ne sait ce qui doit arriver! d'ici  demain il y a bien
des heures, et dans un instant la maison peut tomber. Combien de fois
ai-je vu pleuvoir et faire soleil tout ensemble! tel se couche bien
portant, qui s'veille roide mort le lendemain; quelqu'un pourrait-il se
vanter d'avoir attach un clou  la roue de fortune? sans compter
qu'entre le oui et le non d'une femme, je ne voudrais pas mettre la
pointe d'une aiguille, elle n'y tiendrait pas. Faites seulement que
Quitterie ait de la bonne volont pour Basile, et je prdis qu'il lui
reste encore de fameuses chances; car,  ce que j'ai entendu dire,
l'amour regarde avec des yeux qui font passer le cuivre pour de l'or et
des noyaux pour des perles.

O t'arrteras-tu, maudit Sancho? interrompit don Quichotte; quand une
fois tu commences  enfiler des proverbes, personne ne peut te suivre,
si ce n'est le diable en personne, et puisse-t-il t'emporter! Dis-moi,
animal, sais-tu ce que c'est que la roue de fortune, pour te mler d'en
dire ton sentiment?

Si l'on ne m'entend pas, rpondit Sancho, il n'est pas tonnant que mes
sentences passent pour des sottises; mais qu'importe! je m'entends
moi-mme, et je suis sr de n'avoir pas dit trop de btises; mais Votre
Grce prend toujours plaisir  pontrler mes paroles.

Dis donc contrler, prvaricateur du beau langage, reprit don Quichotte,
ou que Dieu te rende muet pour le reste de tes jours.

Que Votre Grce ne se fche point contre moi, rpondit Sancho; vous
savez bien que je n'ai pas t lev  la cour, et que je n'ai pas
tudi  Salamanque, pour savoir si je manque quand je parle. Vive Dieu!
le paysan de Sayago ne peut pas parler comme le citadin de Tolde: sans
compter qu'il y a beaucoup de gens  Tolde qui parlent comme il plat 
Dieu.

C'est vrai, reprit un des tudiants; ceux qui sont levs dans les
tanneries ou dans les boutiques du Zocodover ne parlent pas aussi bien
que ceux qui passent tout le jour  se promener dans le clotre de la
cathdrale: cependant ils sont tous de Tolde. L'lgance du langage ne
se trouve gure que parmi les courtisans, et encore parmi les plus
dlicats. Quant  moi, seigneurs, j'ai, pour mes pchs, tudi quelque
temps  Salamanque, et je me pique de m'exprimer en termes choisis.

Si vous ne vous piquiez pas de jouer encore mieux de ces fleurets que de
la langue, dit l'autre tudiant, vous auriez tenu la tte du concours,
au lieu d'en avoir la queue.

Bachelier, rpliqua le licenci, vous vous trompez grandement quand vous
croyez que savoir manier l'pe soit chose inutile.

Pour moi ce n'est pas une opinion, repartit Corchuelo (c'tait le nom du
bachelier), c'est une vrit dmontre; au reste, s'il vous plat d'en
faire l'exprience, l'occasion est belle: vous avez l deux pes, et je
possde en force et en courage plus qu'il n'en faut pour vous prouver
que j'ai raison. Descendez seulement de votre monture, mettez en usage
toutes les ruses de la salle, et si, avec la seule adresse que m'a
donne la nature, je ne vous fais voir des toiles en plein midi, je
veux recevoir des trivires: tel que je suis, voyez-vous, je dfie qui
que ce soit de me faire reculer d'un pas, et il n'est personne  qui je
ne puisse faire perdre terre.

Pour ce qui est de ne point reculer, je le crois, rpondit le licenci;
mais il pourrait se faire que l o vous auriez clou le pied on creust
votre spulture: je veux dire que, faute d'avoir appris le mtier, il
pourrait vous en coter la vie.

C'est ce que nous allons voir, repartit Corchuelo; et, sautant  bas de
son ne, il saisit avec furie un des fleurets que portait le licenci.

Ah! vraiment, cela ne peut se passer ainsi, dit don Quichotte; il faut
procder avec mthode, et je veux tre le juge d'une question tant de
fois dbattue et qui n'est point encore dcide.

Aussitt il descendit de cheval, et prenant sa lance, il se campa au
milieu du chemin, pendant que le licenci, d'un air dgag et en
mesurant ses pas, s'avanait contre Corchuelo, qui courait sur lui plein
de fureur, et, comme on dit, jetant le feu par les yeux. Les deux
paysans et Sancho s'cartrent un peu, sans descendre de leurs nes, et
furent ainsi spectateurs du combat qui commena  l'instant. Les bottes
d'estoc et de taille que portait Corchuelo ne pouvaient se compter; il
attaquait en lion, et un coup n'attendait pas l'autre; mais le licenci,
sans s'mouvoir, parait toutes ses attaques, et lui faisait souvent
baiser la pointe de son fleuret comme si c'et t une relique, quoique
avec moins de dvotion. Bref, le licenci lui coupa l'un aprs l'autre
tous les boutons de sa soutanelle, et la mit en lambeaux, sans jamais
tre touch; il lui abattit deux fois son chapeau, et le fatigua de
telle sorte, que, de dpit et de rage, Corchuelo jeta son fleuret, qui
alla tomber  plus de cinquante pas, comme en tmoigna par crit un des
laboureurs, greffier de son tat, qui tait all le ramasser; ce qui fit
voir par preuve authentique, comment la force est vaincue par l'adresse.

Corchuelo s'tait assis tout essouffl: Par ma foi, seigneur bachelier,
lui dit Sancho, si vous m'en croyez, dornavant vous ne dfierez
personne  l'escrime, mais plutt  jeter la barre, ou  lutter, car
vous avez la force ncessaire pour cela. Quant  ces bretteurs,
croyez-moi, il ne faut pas s'y frotter: je me suis laiss dire qu'ils
mettraient la pointe de leur pe dans le trou d'une aiguille.

J'en conviens, reprit Corchuelo, et ne regrette pas l'exprience qui m'a
fait revenir de mon erreur.

En mme temps il embrassa le licenci, et ils restrent meilleurs amis
que jamais.

Les voyageurs se remirent en marche, htant leurs montures pour arriver
de bonne heure au village de Quitterie, d'o ils taient tous. Chemin
faisant, le licenci leur expliqua l'excellence de l'escrime, et il en
prouva les avantages par tant de figures et de dmonstrations
mathmatiques, que chacun resta persuad de l'utilit de cet art;
Corchuelo encore plus que les autres.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Le licenci, sans s'mouvoir, parait toutes ses attaques (page 376).]

La nuit venue, et comme ils taient sur le point d'arriver, ils crurent
voir en avant du village un ciel resplendissant d'innombrables toiles;
bientt aprs ils entendirent un bruit confus, mais agrable, de divers
instruments, fltes, hautbois, fifres et tambours de basque. En
approchant ils virent qu'on avait suspendu aux arbres une infinit de
lampions, dont l'effet tait d'autant plus agrable qu'il ne faisait pas
le moindre vent. Les joueurs d'instruments qu'on rencontrait de tous
cts par bandes, les uns dansant, les autres jouant de leurs cornemuses
ou de leurs flageolets, rjouissaient toute l'assemble. Enfin, ce pr
semblait le sjour de la joie et des plaisirs: en divers endroits il y
avait des gens occups  dresser des chafauds pour placer beaucoup de
monde durant la fte qui devait avoir lieu le lendemain, jour fix pour
la solennit des noces du riche Gamache, et, suivant les apparences,
pour les funrailles du pauvre Basile.

Don Quichotte ne voulut pas pntrer dans le village, quelques instances
que lui fissent ses compagnons de route, allguant l'antique coutume des
chevaliers errants, qui aimaient mieux dormir  la belle toile que sous
les lambris dors. Il se dtourna donc un peu du chemin, quoi que pt
dire son cuyer, qui regrettait de tout son coeur la maison du seigneur
don Diego.




CHAPITRE XX

DES NOCES DE GAMACHE, ET DE CE QU'Y FIT BASILE


A peine les rayons du brlant Phbus achevaient de scher les perles
liquides des cheveux de la ple Aurore, que don Quichotte, secouant ses
membres engourdis, se leva et appela son cuyer qui dormait encore; mais
en l'entendant ronfler de toutes ses forces, il s'arrta pour lui
adresser ces paroles:

O toi, bienheureux entre tous les mortels, puisque, sans exciter ni
ressentir l'envie, tu dors dans le repos de ton esprit, aussi libre des
perscutions des enchanteurs que peu troubl des enchantements; dors, te
dirai-je mille fois, dors, toi qui ne connus jamais les cuisants soucis
d'une flamme jalouse, les pnibles insomnies du dbiteur qui ne peut
s'acquitter, ni la sollicitude quotidienne de fournir  ta subsistance
et  celle de ta pauvre famille; dors, toi dont le repos n'est pas
troubl par l'ambition, et dont la vaine pompe du monde n'excite pas les
dsirs, lesquels se bornent au soin de ton ne, celui de ta personne
tant remis  ma charge, compensation lgitime qu'imposent au seigneur
la nature et la coutume. Le valet dort, pendant que veille le seigneur,
songeant au moyen de le nourrir et de lui assurer un juste salaire: un
ciel de bronze a beau refuser  la terre la rose dont elle a besoin, ce
soin ne regarde pas le serviteur, il revient tout entier au matre, qui
doit, dans la strilit, nourrir celui qui l'a servi dans l'abondance.

A tout cela Sancho ne rpondait mot, car il dormait, et certes il ne se
serait pas rveill de longtemps si don Quichotte ne l'et pouss deux
ou trois fois avec le bois de sa lance. Enfin il ouvrit les yeux, et
encore  moiti endormi, il promena ses regards  droite et  gauche. Du
ct de cette rame, dit-il, vient, si je ne me trompe, une odeur de
jambon rti qui vaut bien celle du thym et du serpolet. Sur mon me,
des noces qui s'annoncent par de tels parfums promettent d'tre
abondantes et librales.

Paix! glouton, dit don Quichotte; lve-toi, et allons voir ces noces qui
te proccupent si fort, pour savoir ce que fera le pauvre Basile.

Par ma foi! qu'il fasse ce qu'il voudra, rpondit Sancho. Puisqu'il est
pauvre, pourquoi veut-il pouser Quitterie? Quand on n'a pas le sou
vaillant, pourquoi vouloir se marier dans les nuages? En vrit,
seigneur, le pauvre, selon moi, devrait se contenter de ce qu'il trouve,
sans chercher des perles dans les vignes. Je gagerais bien ma tte que
Gamache pourrait enterrer Basile sous ses raux; cela tant, pourquoi
Quitterie irait-elle renoncer aux parures et aux joyaux que Gamache lui
a donns, et lui donnera encore, pour un tireur de barre ou de fleuret
comme Basile. Ce n'est pas sur un coup de barre ou un coup d'pe qu'on
trouve  la taverne un verre de vin. Foin des talents qui ne rapportent
rien; quand ils se rencontrent avec les cus, oh! c'est diffrent. Sur
un bon fondement on peut btir une bonne maison; et en fait de
fondement, il n'y a rien de tel que l'argent.

Au nom de Dieu! Sancho, dit don Quichotte; mets fin  ta harangue! quand
une fois tu as commenc  parler, je crois, si l'on ne t'arrtait, que
tu ne songerais plus  manger ni  dormir.

Si Votre Grce avait bonne mmoire, rpliqua Sancho, elle se
souviendrait qu'avant notre dernire sortie, nous sommes convenus qu'il
me serait permis de parler tant que je voudrais, pourvu que ce ne soit
pas contre le prochain ou contre votre autorit. Jusqu' prsent, vous
n'avez rien  me reprocher.

Je ne m'en souviens pas, rpondit don Quichotte, et quand cela serait
vrai, je veux que tu te taises et que tu me suives. J'entends dj le
son des instruments qui retentissent de toutes parts; sans doute que le
mariage aura lieu de bon matin, pour viter la chaleur du jour.

Sancho obit et sella promptement Rossinante, puis, ayant mis le bt
sur le grison, le matre et l'cuyer montrent sur leurs btes et se
dirigrent au petit pas du ct de la rame.

La premire chose qui s'offrit aux regards de Sancho, ce fut un boeuf
entier, auquel un ormeau servait de broche. Une montagne de gros bois
composait le foyer o l'on allait le faire rtir; alentour bouillaient
six grandes marmites, ou plutt six cuves capables d'engloutir plusieurs
moutons tout entiers; une multitude de chapons, d'oisons et de poules,
taient dj prpars pour tre ensevelis dans les marmites, et toutes
sortes d'oiseaux, de gibier de basse-cour et autres pendaient en foule 
des arbres o on les avait mis la veille pour les mortifier. Sancho
compta plus de soixante outres pleines de vin, qui contenaient chacune
pour le moins cinquante pintes. On voyait l des monceaux de pain blanc,
comme on voit les tas de mollons prs des carrires; les fromages
empils ressemblaient  un mur de briques. Tout auprs, deux chaudires
pleines d'huile et plus grandes que celles des teinturiers, servaient 
faire des beignets et la ptisserie, pendant qu'on prenait le sucre 
pleines mains dans une caisse qui en tait remplie. Il y avait plus de
cinquante cuisiniers ou cuisinires, tous la joie peinte sur le visage,
et travaillant avec diligence. Dans le large ventre du boeuf on avait
cousu une douzaine de cochons de lait pour l'attendrir et lui donner du
got. Quant aux piceries de toutes sortes, elles n'taient point l en
cornets de papier, mais par quintaux et  plein coffre. Finalement, les
prparatifs de la noce, quoique rustiques, taient trs-abondants, et il
y avait de quoi nourrir une arme entire.

Sancho regardait chaque chose avec de grands yeux; il prenait tout en
amiti, et tait enchant de ce spectacle. Les marmites le tentrent les
premires, et il et de bon coeur pris le soin de les cumer. Plus loin,
il se sentit attendri par la vue des outres de vin; puis les gteaux et
l'odeur des beignets le captivrent tout  fait; enfin, n'y pouvant plus
tenir, il aborda un des cuisiniers et avec la politesse d'un estomac
affam, il le pria de permettre qu'il trempt une crote de pain dans
une de ces marmites.

Frre, rpondit le cuisinier, ce jour-ci n'est pas un jour de jene,
grce  la libralit du riche Gamache; mettez pied  terre, et cherchez
s'il n'y a point l quelque cuiller  pot pour cumer une ou deux
poules, et grand bien vous fasse! personne ne s'avisera de vous le
reprocher.

Je ne vois point de cuiller, dit Sancho en soupirant.

Parbleu! rpondit le cuisinier, vous voil embarrass pour bien peu de
chose; et prenant une casserole, il la plongea dans une marmite d'o il
tira d'un seul coup trois poules et deux oies: Tenez, ami, dit-il 
Sancho, djeunez de cette cume en attendant l'heure du dner.

Grand merci, mais je ne sais o mettre cela, dit Sancho.

Emportez la casserole et ce qu'elle contient, repartit le cuisinier;
Gamache est trop riche et trop heureux aujourd'hui pour y regarder de si
prs.

Pendant que Sancho mettait ainsi le temps  profit, don Quichotte
regardait entrer douze jeunes garons en habits de fte, et monts sur
de belles juments couvertes de riches harnais avec quantit de grelots
autour du poitrail. Ils s'lancrent dans le pr, maniant leurs montures
avec beaucoup d'adresse, et criant tous ensemble. Vive Quitterie et
Gamache, lui aussi riche qu'elle est belle, et elle la plus belle du
monde! On voit bien, dit don Quichotte en lui-mme, que ces gens-l ne
connaissent pas ma Dulcine, car s'ils l'avaient vue, ils seraient un
peu plus sobres de louanges pour leur Quitterie. Un moment aprs, on vit
dboucher sur plusieurs points de la rame une troupe de danseurs que
prcdaient vingt-quatre jeunes bergers de bonne mine, vtus de toile
blanche et fine, ayant sur la tte des mouchoirs de soie de diffrentes
couleurs, avec des couronnes de laurier et de chne, et tous l'pe 
la main. Sitt qu'ils parurent, un de ceux qui taient  cheval demanda
 celui qui les conduisait, jeune homme lgant et bien pris, si aucun
des danseurs n'tait bless.

Aucun jusqu' cette heure, rpondit celui-ci; nous sommes, Dieu merci,
tous bien portants et prts  faire merveille; et aussitt il se mla
avec ses compagnons, qui s'escrimrent les uns contre les autres en
cadence et avec tant d'adresse, que don Quichotte, tout habitu qu'il
tait  ces sortes de spectacles, avoua qu'il n'en avait jamais vu de
comparable. Notre hros ne fut pas moins charm de l'entre d'une autre
troupe: c'taient de belles jeunes filles ges de quinze  seize ans au
plus, vtues d'une toffe verte; partie de leurs cheveux tait attache
avec des rubans, et le reste pars et tranant presque jusqu' terre;
elles portaient sur la tte des guirlandes de jasmin, de roses et de
chvrefeuille. Cette troupe, sous la conduite d'un vnrable vieillard
et d'une imposante matrone, tous deux plus dispos que ne l'annonait
leur grand ge, excuta une danse moresque au son de la cornemuse et
avec tant de lgret et d'lgance, qu'elle enleva tous les suffrages.

Aprs cela on vit excuter une autre danse fort ingnieusement compose,
de celles qu'on appelle _parlantes_[90]. C'tait une troupe de huit
nymphes partages en deux files, l'une conduite par l'Amour, avec ses
ailes, son carquois, son arc et ses flches; et l'autre par l'Intrt,
couvert d'une riche toffe d'or et de soie. Les nymphes qui suivaient
l'Amour avaient sur les paules un morceau de taffetas blanc pour les
distinguer: la Posie tait la premire; la Sagesse, la seconde; la
Noblesse, la troisime, et la Vaillance, la quatrime. Celles qui
marchaient sous la conduite de l'Intrt avaient des marques
diffrentes: l'une s'appelait la Libralit; l'autre, la Largesse;
celle-ci, la Richesse, et celle-l, la Possession pacifique. Devant
cette troupe, une espce de chteau tait tran par quatre sauvages
vtus de toile verte, tous couverts de lierre, et porteurs de si
horribles masques, que Sancho ne put les voir sans en tre effray. Sur
la faade du chteau et sur les trois autres cts, on lisait: _Chteau
de la Prudence_.

  [90] Les danses parlantes, pantomimes mles de danses et de
  rcitatifs.

L'Amour ouvrit la danse au son de deux tambours et de deux fltes; aprs
avoir fait quelques pas, il leva les yeux, saisit une flche et fit mine
de vouloir tirer sur une jeune fille qui tait venue se placer entre les
crneaux du chteau, mais  laquelle il adressa d'abord ces paroles:


  Je suis le souverain de la terre et de l'onde,
            Et tout cde  ma voix:
  Je ne me borne pas  l'empire du monde,
  Le ciel et les enfers reconnaissent mes lois;
  C'est en vain qu'on rsiste, et jusqu' l'impossible,
            J'en sais venir  bout;
  Et portant en tous lieux un pouvoir invincible,
  La gloire et les lauriers m'accompagnent partout.


En finissant, l'Amour dcocha une flche par-dessus le chteau, et
regagna sa place. L'Intrt s'avana  son tour, dansa aussi deux pas,
puis regardant la jeune fille, il rcita ces vers:


        J'ai plus de pouvoir que l'Amour,
        Quelque vanit qu'il en fasse;
        Rien n'est plus noble que ma race,
        Dont l'auteur est pre du jour.
  C'est moi qui fais la paix, c'est moi qui fais la guerre;
        C'est moi qui meus tout ici-bas:
  Mais pendant que je rgne en tyran sur la terre,
  Je veux suivre en captif et ton char et tes pas.


L'Intrt se retira, et la Posie ayant pris sa place, rcita les vers
suivants, les yeux levs du ct du chteau, comme l'avaient fait les
deux personnages prcdents:


  C'est moi qui des vertus conserve la mmoire,
        Moi qui les sauve de l'oubli;
  Et le nom des hros serait enseveli,
  Si mes soins et mes vers ne consacraient leur gloire.
        Je viens, au bruit de ta beaut,
        Te rendre un lgitime hommage,
        Et par un immortel ouvrage
  Apprendre  l'univers quelle est la vanit
        De t'en disputer l'avantage.


La Posie tant retourne  sa place, la Libralit quitta la troupe de
l'Intrt, et vint dire  son tour:


        C'est mon humeur et mon plaisir
        De donner avec abondance,
        Et sans attendre qu'on y pense
        Je prviens mme le dsir;
          Mais enfin je me lasse
  De donner au hasard, et donner tant de fois:
        Il est temps de faire un beau choix
  Qui relve l'clat des trsors que j'amasse:
  Je vous les offre tous, et ne voudrais pour grce
          Que recevoir vos lois[91].


  [91] Ces vers sont emprunts  la traduction de Filleau de
  Saint-Martin.

[Illustration: Emportez la casserole et ce qu'elle contient, repartit le
cuisinier (page 379).]

De la mme faon entrrent et sortirent tous les personnages des deux
troupes, chacun rcitant des vers aprs avoir fait son entre. Les uns
taient bons, les autres mauvais, et don Quichotte, qui avait une
excellente mmoire, retint seulement ceux que je viens de citer.
Ensuite tous les personnages se mlrent, formant tour  tour ou rompant
la chane, et se sparant  la fin de chaque cadence avec beaucoup
d'aisance et de grce. Toutes les fois que l'Amour passait devant le
chteau, il lanait ses flches par-dessus, tandis que l'Intrt brisait
contre ses murs des boules dores. Finalement, quand ils eurent
longtemps dans, l'Intrt tira une grande bourse qui paraissait pleine
d'argent, et l'ayant lance contre le chteau, les planches qui le
formaient tombrent, laissant  dcouvert et sans dfense cette belle
fille qui avait paru entre les crneaux. L'Intrt s'approcha aussitt
avec sa suite, et lui jeta au cou une chane d'or, comme pour la faire
prisonnire; mais l'Amour accourut avec les siens pour la dfendre.

Quand on eut bien disput de part et d'autre, toujours au son des
tambours, et avec des mouvements appropris  la cadence et au sujet,
les sauvages les sparrent, et rajustrent en un instant les planches
du chteau, o la jeune fille s'enferma comme auparavant. C'est ainsi
que le ballet finit aux applaudissements de tous les spectateurs.

Don Quichotte demanda qui avait compos cette petite fte; on lui
rpondit que c'tait un bnficier de village, qui avait beaucoup de
talent pour ces sortes d'inventions.

Je gagerais, dit le chevalier, qu'il est plus ami de Gamache que de
Basile, et qu'il s'entend mieux  cela qu' rciter son brviaire: sa
pice est fort bonne, et il y fait valoir adroitement la richesse de
Gamache et les talents de Basile.

Ma foi, dit Sancho, qui coutait, le roi est mon coq, et je suis pour
Gamache.

On voit bien, reprit don Quichotte, que tu es un vilain, et de ceux qui
toujours disent: Vive le plus fort!

Je ne sais trop desquels je suis, rpliqua Sancho, mais je sais que je
ne tirerai jamais de la marmite de Basile l'cume que j'ai tire de
celle de Gamache. En mme temps il montrait les poules et les oies dont
il se remit  manger avec grand apptit, en disant: Nargue des talents
de Basile! Autant tu as, autant tu vaux; autant tu vaux, autant tu as.
Il n'y a que deux familles au monde, disait ma grand'mre: avoir ou
n'avoir pas, et elle se sentait beaucoup de penchant pour avoir.
Aujourd'hui, mon seigneur et matre, on aime mieux l'argent que la
science, et un ne charg d'or a meilleure mine qu'un cheval couvert de
panaches. Encore une fois, je suis pour Gamache, dont la marmite est
farcie d'oies et de poules, tandis que celle de Basile ne me donnerait,
je le crains bien, que de l'eau claire.

Auras-tu bientt fini? dit don Quichotte.

Voil qui est fait, seigneur, rpondit Sancho, car je vois que cela vous
fche: autrement, j'avais de la besogne taille pour huit jours.

Que Dieu m'accorde la grce de ne pas mourir avant de t'avoir vu devenir
muet, dit don Quichotte.

Au train dont nous allons, repartit Sancho, j'ai peur de vous en donner
le plaisir un de ces jours: il ne faut pour cela que tomber entre les
mains des muletiers Yangois, ou marcher toute une semaine  travers les
forts, sans trouver quoi que ce soit  mettre sous la dent; alors vous
me verrez si bien muet, que je ne dirai pas une seule parole d'ici au
jugement dernier.

Et quand cela serait, reprit don Quichotte, jamais ton silence n'galera
ton bavardage. D'ailleurs, selon l'ordre de la nature, je dois mourir
avant toi; aussi je dsespre de jamais te voir muet, non pas mme en
buvant, ou en dormant, ce qui est tout ce que je peux dire de plus.

Par ma foi, seigneur, repartit Sancho, il n'y a point  se fier  cette
maudite camarde, je veux dire  la Mort: car elle mange l'agneau tout
comme le mouton; et j'ai entendu notre cur dire qu'elle frappait
galement les palais des rois et les cabanes des chevriers[92]. Elle a
beaucoup de pouvoir, cette dame, mais pas un brin de courtoisie: car
elle s'en prend  tout, mange de tout, et remplit sa besace de gens de
tout ge et de toute condition. Oh! ce n'est point l un moissonneur qui
fasse la sieste; elle a les yeux sans cesse ouverts, elle coupe l'herbe
verte comme la sche, aussi bien la nuit que le jour. Par ma foi, on
peut dire non pas qu'elle mange, mais bien plutt qu'elle dvore et
engloutit tout ce qui se trouve sur son chemin, car elle a une faim
qu'on ne peut rassasier; et quoiqu'elle n'ait point de ventre, on la
dirait hydropique, tant elle a soif de boire la vie de tous les hommes,
comme on boit une jarre d'eau frache.

  [92] Pallida mors quo, etc. (HORACE.)

Assez, assez, s'cria don Quichotte, tu ne t'en es pas mal tir avec ton
loquence rustique: ne va pas plus loin, mon ami, dans la crainte de
tomber; par ma foi, si tu avais autant de science et d'tude que tu as
d'esprit naturel et de jugement, tu pourrais monter en chaire et devenir
un excellent prdicateur.

Qui vit bien prche bien, repartit Sancho, je n'en sais point davantage.

Tu n'as pas besoin d'en savoir davantage, dit don Quichotte; cependant
je ne puis comprendre que, le commencement de la sagesse tant la
crainte de Dieu, toi qui crains moins Dieu qu'un lzard, tu en saches si
long.

Seigneur, reprit Sancho, que Votre Grce soit juge de sa chevalerie, et
non de la peur ou du courage des autres, puisque notre cur dit qu'il
faut examiner ses actions et non celles d'autrui. Aprs tout,
laissez-moi dire un mot  cette cume, car tous ces discours ne sont que
paroles oiseuses, dont il nous faudra rendre compte au jour du jugement.

Sans plus discourir, il donna un nouvel assaut  la casserole, et avec
tant de vigueur, qu'il rveilla l'apptit de son matre; lequel lui
aurait tenu compagnie s'il n'en et t empch par ce qu'il faudra
remettre au chapitre suivant.




CHAPITRE XXI

SUITE DES NOCES DE GAMACHE, ET DES CHOSES TRANGES QUI Y ARRIVRENT


Don Quichotte et Sancho achevaient la conversation que nous venons de
rapporter, quand il se fit un grand bruit de voix; ce bruit venait des
cavaliers qui venaient au-devant des nouveaux poux. En effet, ceux-ci
s'avanaient au milieu de toutes sortes d'instruments, avec le cur,
leurs familles, et suivis de la plus brillante compagnie des villages
circonvoisins, tous en habit de fte.

Ds que la fiance parut; Peste! s'cria Sancho, ce n'est point l une
paysanne; par ma foi, on dirait plutt une princesse: quelle belle
guirlande de corail elle vous a autour du cou! et cette robe d'un
velours  trente poils, avec bordures de satin! Mais voyez donc ses
mains: que je meure si elles ne sont pas d'mail; et ces belles bagues
d'or avec des perles blanches comme du lait; il n'y en a pas une qui ne
vaille pour le moins un oeil de la tte. Tudieu! quels cheveux! s'ils ne
sont pas faux, je n'en ai vu de ma vie d'aussi longs ni d'aussi blonds.
Que dites-vous de sa taille et de sa tournure? A la voir ainsi couverte
de joyaux de la tte aux pieds, on la prendrait pour un palmier charg
de dattes. En vrit, voil une matresse fille et qui pourrait passer
sur les bancs de Flandre[93].

  [93] Passage dangereux qui borde la cte des Pays-Bas. On disait
  proverbialement pour faire l'loge de quelqu'un, qu'il pouvait passer
  sur les bancs de Flandre.

Don Quichotte souriait des loges de Sancho, et il convenait en lui-mme
qu'aprs Dulcine on n'avait jamais rien vu de si merveilleux. Quitterie
paraissait un peu ple, suite ordinaire de la mauvaise nuit que passent
les jeunes filles en prparant pour le lendemain leur parure de noces.
Les fiancs se dirigeaient vers une espce d'estrade, couverte de
rameaux, de tapis et de branchages, sur laquelle devaient se faire les
pousailles, et d'o ils pouvaient plus commodment voir les jeux et les
danses.

Tout  coup, au moment d'atteindre leurs places, ils entendirent
derrire eux un grand tumulte, et du milieu sortit une voix qui disait:
Attendez, attendez, gens inconsidrs, vous tes trop presss d'en
finir. A ces mots tous les assistants tournrent la tte, et l'on vit
s'avancer un homme vtu d'une casaque noire, borde de bandes cramoisies
et parseme de flammes; il avait sur la tte une couronne de cyprs, et
dans la main un long bton. Quand il fut proche, chacun reconnut Basile,
et, le voyant dans un pareil lieu, l'on commena  craindre quelque
triste vnement. Il arriva enfin essouffl, hors d'haleine, et ds
qu'il fut devant les deux poux, fichant en terre son bton garni d'une
pointe d'acier, le visage ple et les yeux attachs sur Quitterie, il
lui dit d'une voix sourde et tremblante:

As-tu donc oubli, ingrate Quitterie, que tu m'avais donn ta foi, et
que tu ne pourrais prendre un autre poux, tant que je serais vivant?
M'as-tu jamais trouv infidle, et en attendant qu'il me ft donn de
t'pouser, peux-tu me reprocher d'avoir manqu  l'amiti que je te
dois, ou fait quelque chose qui pt t'offenser? Pourquoi donc fausser ta
parole, pourquoi donner  un autre un bien qui m'appartient, sans qu'il
ait sur moi d'autre avantage que celui que le hasard distribue suivant
sa fantaisie? Eh bien, qu'il en jouisse, puisque c'est ta volont; je
vais faire disparatre l'obstacle qui pouvait s'y opposer, et le rendre
heureux aux dpens de ma propre vie. Vivent! vivent le riche Gamache et
l'ingrate Quitterie! et meure Basile, puisque la pauvret a coup les
ailes  son bonheur et l'a prcipit dans le tombeau.

En achevant ces paroles, Basile tira une courte pe qui tait cache
dans son bton, et, en ayant appuy la poigne contre terre, il se jeta
sur la pointe avec autant de clrit que de rsolution, et tomba
nageant dans son sang. A ce funeste spectacle, ses amis accoururent,
poussant des cris et dplorant son malheur. Don Quichotte accourut
aussi, et prenant l'infortun entre ses bras, il trouva qu'il respirait
encore. On voulut lui retirer l'pe de la poitrine, mais le cur s'y
opposa, avant qu'il ne se ft confess, disant qu'on ne pouvait arracher
l'pe sans lui ter en mme temps la vie. Alors Basile, revenant un peu
 lui, dit d'une voix affaiblie et presque teinte: Cruelle Quitterie!
si  cette heure terrible et solennelle tu voulais m'accorder ta main
comme poux, je regretterais moins ma tmrit, puisqu'elle m'a procur
le bonheur d'tre  toi.

Mon enfant, lui dit le cur, il n'est plus temps de penser aux choses de
ce monde; songez  vous rconcilier avec Dieu, et  lui demander pardon
d'une rsolution si dsespre.

J'avoue que je suis dsespr, reprit Basile; et il pronona encore
quelques paroles qui montraient sa rsolution de ne point se confesser
sans obtenir de Quitterie ce qu'il demandait, ajoutant que cette
satisfaction pouvait seule lui en donner le courage et la force.

Don Quichotte dclara la demande parfaitement juste et raisonnable, et
d'autant plus aise  accorder, qu'il y avait le mme honneur pour
Gamache  prendre Quitterie, veuve d'un si honnte homme, que s'il la
recevait des mains de son pre. D'ailleurs, ajouta-t-il, il n'y a qu'un
oui  profrer, et ce oui ne doit pas lui coter beaucoup, puisque le
lit nuptial de Basile sera son tombeau.

En voyant et entendant tout cela, Gamache tait plein d'incertitude;
mais les amis de Basile le prirent avec tant d'instances de consentir 
ce que Quitterie donnt la main  leur ami mourant, au moins pour sauver
son me, qu'ils le dcidrent  dclarer que si elle y consentait il ne
s'y opposait pas, puisque ce n'tait que diffrer un instant
l'accomplissement de ses propres dsirs. Alors tous s'approchrent de
Quitterie, et les uns les larmes aux yeux, les autres avec des paroles
obligeantes, ils tchrent de l'mouvoir en lui reprsentant qu'elle ne
pouvait refuser cette dernire grce  un homme qui n'en jouirait pas
longtemps. Mais la belle Quitterie, immobile comme un marbre, ne savait
ou ne voulait pas rpondre, et l'on n'aurait peut-tre pas tir d'elle
une parole, si le cur ne l'et presse de prendre un parti, disant que
Basile ayant la mort sur les lvres, il n'y avait pas un instant 
perdre. Triste et trouble, Quitterie s'approcha de Basile, qui, les
yeux dj ferms et respirant  peine, murmurait entre ses dents le nom
de Quitterie. Ds qu'elle fut prs de lui, elle se mit  genoux et lui
demanda sa main, mais seulement par signe, comme n'ayant pas la force de
parler.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

As-tu donc oubli, ingrate Quitterie, que tu m'avais donn ta foi?
(page 384).]

Basile ouvrit les yeux, et les attachant languissamment sur elle: O
Quitterie! lui dit-il,  quoi bon cette piti, maintenant qu'il me
reste si peu d'instants pour jouir du bonheur d'tre ton poux, et que
rien ne peut arrter le coup qui va me mettre au tombeau? Mais, au
moins, je t'en conjure,  ma fatale toile! c'est qu'en ce moment o tu
me demandes la main et tu m'offres la tienne, ce ne soit pas par
complaisance et pour m'abuser de nouveau: dclare donc que c'est sans
contrainte que tu me prends pour poux, et aussi librement que lorsque
nous nous donnmes une foi mutuelle. Dans le triste tat o tu m'as
rduit, il serait affreux de feindre avec moi, aprs m'avoir toujours
trouv si fidle et si sincre.

Pendant qu'il parlait, on le voyait dfaillir de telle sorte que tous
les assistants croyaient qu'il allait expirer  chaque parole.
Quitterie, confuse et les yeux baisss, prit de sa main droite celle de
son malheureux amant et lui dit: Rien n'est capable de forcer ma
volont, Basile; d'un esprit aussi libre que je te donne ma main, je
reois la tienne, s'il est vrai qu'il te reste assez de prsence
d'esprit pour savoir ce que tu fais.

Je te la donne, rpondit Basile, l'esprit aussi sain et aussi entier que
je l'ai reu du ciel; et c'est de tout mon coeur que je te reois pour
pouse.

Et moi, ajouta Quitterie, je te reois pour poux, soit que tu vives de
longues annes, soit qu'on te porte de mes bras dans le tombeau.

Pour tre aussi grivement bless, dit Sancho, voil un garon qui jase
beaucoup: il faudrait lui dire de laisser l toutes ces galanteries, et
de songer  son me, qu'il a, ce me semble, plutt sur le bout de la
langue qu'entre les dents.

Pendant que Basile tenait ainsi la main de Quitterie, le cur attendri,
et les larmes aux yeux, leur donna la bndiction nuptiale, priant Dieu
de recevoir en paix l'me du nouveau mari. Mais celui-ci n'eut pas
plutt reu la bndiction, qu'il se releva prestement, et avec une
clrit merveilleuse retira la dague  laquelle son corps servait de
fourreau. Les assistants taient frapps de surprise, et plusieurs dans
leur simplicit se mirent  crier au miracle. Non, rpliqua Basile, ce
n'est pas miracle, c'est adresse qu'il faut dire. Le cur, stupfait,
hors de lui, accourut pour tter la blessure avec sa main, et il trouva
que la dague, au lieu de percer le corps de Basile, tait entre dans un
fourreau de fer, adroitement rempli de sang. Bref, le cur, Gamache, et
ses amis, virent qu'on les avait jous. Quant  la fiance, elle n'en
tmoigna pas le moindre dplaisir; loin de l, entendant dire que ce
mariage entach de fraude ne serait pas valable, elle dclara qu'elle le
ratifiait de nouveau: ce qui fit penser  tout le monde que la ruse
avait t concerte entre eux. Gamache et ses amis taient si irrits,
qu'ils voulurent en tirer vengeance sur l'heure, et ils attaqurent
Basile, pour lequel, en un clin d'oeil, brillrent cent pes nues.

Don Quichotte accourut  cheval un des premiers, la rondache au bras, la
lance au poing, et se jeta entre les combattants, lesquels s'cartrent
aussitt. Quant  Sancho, qui avait les querelles en horreur, il se
rfugia au milieu des marmites, comme dans un asile sacr.

Arrtez! seigneurs, arrtez! criait don Quichotte; on ne doit jamais se
venger des ruses que fait inventer l'amour, car l'amour et la guerre
sont mme chose; et comme dans la guerre il a t de tout temps permis
d'employer des stratagmes pour vaincre son ennemi, de mme dans les
rivalits d'amour il faut tenir pour lgitimes les ruses qu'on emploie
afin de russir, pourvu toutefois que ce ne soit pas au dtriment de
l'objet aim. Quitterie est  Basile, et Basile  Quitterie, ainsi l'a
voulu le ciel. Gamache est riche, il trouvera assez d'autres femmes;
Basile, au contraire, n'a que cette brebis, il serait injuste de vouloir
la lui ravir. L'homme n'a pas le droit de sparer ce que Dieu a uni;
celui qui osera l'entreprendre, aura d'abord affaire  la pointe de
cette lance. En disant cela, il brandissait son arme avec tant de
vigueur, qu'il terrifia tous ceux qui ne le connaissaient pas.

L'indiffrence de Quitterie avait produit une telle impression sur
l'esprit de Gamache, qu'en un instant elle s'effaa de sa mmoire. Aussi
cda-t-il sans efforts aux exhortations du cur, homme sage et
conciliant; et pour montrer leurs intentions pacifiques, lui et ses amis
remirent leurs pes dans le fourreau, blmant plutt la facilit de
Quitterie que la ruse de Basile. Bien plus, quand Gamache eut rflchi
que si Quitterie aimait Basile, tant jeune fille, elle l'et encore
aim aprs son mariage, il rendit grce au ciel de la lui avoir enleve,
et afin de prouver qu'il n'avait aucun ressentiment de ce qui venait de
se passer, il voulut que la fte s'achevt comme s'il se ft mari
rellement.

Basile et Quitterie, ainsi que tous ceux de leur parti, refusrent d'y
assister, et l'on se mit en chemin pour le village de Basile, qui malgr
sa pauvret eut tout sujet de se rjouir; car le pauvre vertueux trouve
des amis pour le soutenir et l'honorer, comme le riche ne manque jamais
de flatteurs pour lui faire cortge. Ils emmenrent avec eux don
Quichotte, le tenant pour homme de coeur et qui avait, comme on dit, du
poil sur l'estomac. Le seul Sancho avait l'me navre d'tre forc de
renoncer au splendide festin des noces de Gamache, qui se prolongrent
une grande partie de la nuit. Tournant donc le dos, bien qu'il les
portt dans son coeur, aux marmites d'gypte, dont l'cume presque
acheve qu'il emportait dans la casserole lui reprsentait l'abondance
perdue, il suivit son seigneur qui s'en allait avec le quadrille de
Basile. Ainsi, tout chagrin, quoique largement repu, il remonta sur son
grison et suivit Rossinante.




CHAPITRE XXII

DE L'AVENTURE INOUIE DE LA CAVERNE DE MONTESINOS DONT LE VALEUREUX DON
QUICHOTTE VINT A BOUT


Grands et nombreux furent les rgals qui attendaient don Quichotte chez
les nouveaux poux, empresss de reconnatre la protection qu'il leur
avait apporte si  propos; aussi mettant son esprit au niveau de son
courage, ils le qualifiaient tour  tour de Cicron pour l'loquence et
de Cid pour la valeur. Le bon Sancho se rcra trois jours aux dpens
des maris, desquels on apprit que Quitterie n'avait eu aucune part  la
supercherie de Basile, qui seul s'tait concert avec ses amis, afin que
l'heure venue ils lui prtassent appui.

On ne doit point appeler supercherie, disait don Quichotte, les moyens
qui tendent  une fin louable et vertueuse; or pour les amants le
mariage est la fin par excellence. Seulement, comme dans le mariage tout
doit tre contentement, joie et plaisir, le plus grand ennemi que puisse
redouter l'amour c'est la pauvret. Ce que j'en dis c'est afin que le
seigneur Basile sache qu'il est temps de renoncer  tous ces exercices
du corps o il excelle et qui ne lui feront qu'une rputation inutile,
sans lui procurer aucun profit, et qu'ayant maintenant une pouse
vertueuse autant que belle, qui a ddaign pour lui de grandes
richesses, il est dsormais oblig de travailler  se faire une fortune
digne de sa femme, afin d'tre tous deux en tat de passer leur vie en
repos.

Je ne sais quel sage, ajoutait notre chevalier, a dit qu'il n'existait
au monde qu'une seule femme vritablement bonne; mais qu'il conseillait
 chaque mari de se persuader, pour tre heureux, que cette femme tait
la sienne. Moi, qui ne suis pas mari et qui n'ai encore jamais pens au
mariage, j'oserais cependant donner  celui qui me les demanderait
quelques conseils sur le choix d'une pouse. Je lui dirais: faites plus
attention, chez une femme,  la rputation qu' la fortune; la femme
vertueuse n'acquiert pas la bonne renomme seulement parce qu'elle est
vertueuse, mais aussi parce qu'elle le parat; les lgrets et les
imprudences nuisent plus aux femmes que les fautes secrtes. Si vous
ouvrez votre maison  une pouse vertueuse, il vous sera facile de la
maintenir dans cet tat et mme de l'y fortifier; mais si pour compagne
vous prenez une femme aux penchants vicieux, vous aurez bien de la peine
 l'en corriger, car il est trs-difficile de revenir du vice  la
vertu. La chose n'est pas impossible, j'en conviens, mais je la regarde
comme d'une excessive difficult.

Sancho coutait, se disant  lui-mme: Ce mien matre-l, quand je viens
 dire quelques bonnes choses, ne manque jamais de s'crier que je
pourrais monter en chaire et m'en aller prcher par le monde; eh bien,
je soutiens, moi, que lorsqu'il se met  enfiler des sentences et 
donner des conseils, non-seulement il pourrait monter en chaire, mais
mme sur le haut du clocher. Peste soit de l'homme qui, en sachant si
long, s'est fait chevalier errant! je m'tais figur qu'il ne savait
gure que ce qui a rapport  sa chevalerie, mais je vois qu'il n'y a
point de sujet o il ne puisse placer son mot.

Que murmures-tu l Sancho? demanda don Quichotte.

Je ne murmure rien, rpondit Sancho; je pensais seulement  part moi,
qu'avant d'avoir pris femme, j'aurais bien voulu entendre dire ce que
dit Votre Grce; peut-tre dirais-je  prsent que le boeuf libre du
joug se lche plus  l'aise.

Comment, ta Thrse est mchante  ce point? reprit don Quichotte.

Elle n'est pas trs-mchante, rpliqua Sancho; mais elle n'est pas non
plus trs-bonne; du moins elle n'est pas aussi bonne que je voudrais.

Sancho, dit don Quichotte, tu as tort de mal parler de ta femme; car
c'est la mre de tes enfants.

Oh! nous ne nous devons rien, rpondit Sancho; et quand la fantaisie lui
en prend, elle ne me mnage gure, surtout si elle a un grain de
jalousie. Aussi, dans ces moments-l, je la donnerais  tous les
diables.

Nos aventuriers passrent trois jours  faire bonne chre chez les
nouveaux maris; mais don Quichotte, qui se lassait dj d'une vie
oisive et si contraire  sa profession, pria le licenci avec qui il
tait venu, et qui jouait si bien des fleurets, de lui donner un guide
pour le conduire  la caverne de Montesinos, o il avait le plus vif
dsir de pntrer, afin de voir par ses propres yeux les merveilles que
l'on en racontait dans le pays. Le licenci lui dit qu'un de ses
cousins, garon fort instruit, et grand amateur de livres de chevalerie,
le conduirait de bon coeur jusqu' l'entre de la caverne, et lui
indiquerait les sources de Ruidera, si fameuses dans toute l'Espagne,
ajoutant qu'il aurait grand plaisir dans la compagnie de ce jeune homme.
En effet, le cousin arriva bientt aprs, mont sur une bourrique
pleine. Sancho sella Rossinante, bta son grison, puis s'tant
recommand  Dieu, et le bissac bien fourni, la caravane se mit en route
dans la direction de la fameuse caverne.

Chemin faisant, don Quichotte demanda  son guide quelles taient ses
tudes et sa profession.

[Illustration: Il tira son pe, et se mit  abattre les broussailles et
les pines (page 391).]

Seigneur, rpondit celui-ci, ma profession est celle d'humaniste, et je
compose des livres pour le plaisir et l'utilit du public. J'en ai un
prt  paratre, qui a pour titre: _Recueil de livres_: il contiendra
plus de sept cents figures, chiffres et devises, dont le but est
d'pargner aux chevaliers de la cour la peine de se creuser la cervelle
pour en trouver de conformes  leur intention, lorsqu'ils ont  figurer
dans un carrousel ou dans un tournoi. J'ai prvu tout ce qu'on peut
souhaiter l-dessus: il y a des devises pour le jaloux, il y en a pour
l'absent, pour le ddaign, qui leur vont comme un gant. Je viens aussi
d'achever un autre ouvrage que j'intitule les _Mtamorphoses_ ou
l'_Ovide espagnol_. Celui-ci est d'une invention rare et originale, car,
imitant Ovide dans le genre burlesque, j'explique ce que furent la
Giralda de Sville, l'ange de la Madeleine, l'gout de Vinceguerra 
Cordoue, les taureaux de Guisando, les fontaines de Legatinos et de
Lavapis  Madrid, sans oublier celles du Pou, du Tuyau dor, et de la
Prieure, le tout accompagn de mtaphores et d'allgories, de faon que
l'ouvrage soit  la fois instructif et amusant. J'en ai encore sur le
chantier un autre que j'appelle: _Supplment  Polydore Virgile_, et qui
traite de l'origine des choses: c'est un livre d'une grande rudition,
car j'y explique toutes les questions importantes qu'avait oublies
Polydore. Par exemple, il n'a point dit quel est le premier homme du
monde qui ait eu un catarrhe; quel recourut le premier aux frictions
pour gurir le mal franais; eh bien, moi, j'enseigne tout cela de point
en point et appuy de l'autorit de plus de vingt-cinq auteurs, la
plupart contemporains. Jugez, seigneur, si mon travail est utile et
curieux.

Seigneur, vous qui savez tout, demanda Sancho, pourriez-vous me dire
quel est le premier homme qui s'est gratt la tte; quant  moi, je
pense que c'est Adam, notre premier pre.

Trs-probablement, rpondit le guide, car Adam avait une tte et des
cheveux, et il y a apparence qu'tant le premier homme, il y a le
premier senti de la dmangeaison.

C'est ce que je crois aussi, reprit Sancho; dites-moi maintenant quel
est l'homme qui a saut ou voltig le premier?

En vrit, frre, rpondit le guide, je ne saurais rsoudre cela sur
l'heure, et il faut avant tout que j'en fasse la recherche; je
feuilletterai mes livres aussitt que je serai de retour, et je vous
rendrai raison  la prochaine rencontre, car j'espre que celle-ci ne
sera pas la dernire.

Ne prenez pas tant de peine, dit Sancho, je viens de trouver la chose:
le premier sauteur du monde fut Lucifer, car, lorsqu'il fut chass du
ciel, il s'en alla voltigeant jusqu'au fond des enfers.

Vous avez raison, compre, rpondit le guide.

Sancho, dit don Quichotte, la demande et la rponse ne sont pas de toi;
tu les as dj entendu faire.

Seigneur, repartit Sancho, en fait de demandes et de rponses, j'en ai
au moins pour deux jours; et quant  dbiter des sottises, je n'ai, Dieu
merci, besoin de personne.

Tu en dis plus que tu ne penses, repartit don Quichotte: en effet, il y
a nombre de gens qui se donnent beaucoup de peine pour apprendre et
vrifier des choses oiseuses o la mmoire et l'esprit n'ont rien 
gagner.

Nos voyageurs passrent la journe dans ces agrables entretiens. Puis
la nuit venue, ils allrent loger dans un petit village, d'o, suivant
le guide, il n'y avait pas plus de deux lieues jusqu' la caverne de
Montesinos. Notre chevalier fut averti de se pourvoir de cordes, s'il
avait envie de descendre jusqu'au fond. Don Quichotte rpondit qu'il y
tait rsolu, dt-il pntrer jusqu'aux abmes. On acheta cent brasses
de corde, et, le jour suivant, les trois voyageurs arrivrent, sur les
deux heures aprs midi, proche de la caverne, dont l'entre, quoique
large et spacieuse, tait tellement obstrue de ronces et de
broussailles entrelaces, qu'elle semblait inaccessible.

Quand ils furent prs du bord, don Quichotte, le guide et Sancho, mirent
pied  terre; puis les deux compres s'occuprent  attacher fortement
notre chevalier avec des cordes. Pendant qu'on lui ceignait les reins,
Sancho lui dit: Que Votre Grce, mon bon seigneur, prenne garde  ce
qu'elle va faire; pourquoi vous enterrer tout vivant, comme une cruche
qu'on met dans un puits pour la rafrachir? Quel intrt vous force
d'aller voir ce qui se passe au fond d'un trou qui doit tre pire qu'une
prison de Maures?

Attache et tais-toi, rpondit don Quichotte;  moi seul tait rserve
une entreprise telle que celle-ci.

Seigneur, lui dit le guide, observez bien, je vous prie, tout ce qu'il y
a dans cette caverne: peut-tre s'y rencontrera-t-il des choses dignes
de trouver place dans mon livre des mtamorphoses.

Soyez tranquille, reprit Sancho; mon matre tient la flte, je vous
assure qu'il en jouera bien.

Se voyant prt  descendre: Pardieu! dit don Quichotte, nous avons t
bien imprvoyants de ne pas nous munir d'une petite clochette qu'on
aurait attache  la corde mme, et dont le bruit vous et avertis que
je descendais toujours et que j'tais encore vivant; mais puisqu'il n'en
est plus temps,  la grce de Dieu. Sur ce, notre chevalier se jeta 
genoux, fit une courte prire  voix basse, pour demander le secours du
ciel dans une si prilleuse aventure, aprs quoi il s'cria: O dame de
mes penses, matresse de mes actions, illustre et sans pareille
Dulcine du Toboso, si les prires de ton amant fortun arrivent jusqu'
toi, daigne, je t'en conjure, par cette beaut incomparable qui m'a
charm, daigne les couter favorablement; car elles n'ont d'autre objet
que d'obtenir ta protection dont j'ai si grand besoin, au moment o je
vais m'enfoncer dans cet abme, pouss par le seul dsir d'apprendre 
tout l'univers que celui que tu favorises ne connat rien d'impossible.

En disant ces paroles, il s'approcha de l'ouverture de la caverne, et
voyant qu'il tait impossible d'y pntrer,  moins de s'ouvrir par
force un passage, il tira son pe, et se mit  abattre les broussailles
et les pines. Au bruit que faisaient ses coups, il s'en chappa une
nue si rapide et si paisse d'normes corbeaux, de corneilles et de
chauves-souris, que notre hros en fut renvers. S'il et t aussi
superstitieux qu'il tait bon catholique et franc chevalier, il aurait
tenu cela  mauvais prsage et renonc  l'entreprise; mais se relevant
avec un courage intrpide et voyant qu'il ne sortait plus d'oiseaux, il
demanda de la corde au guide et  Sancho, qui commencrent  le laisser
couler doucement. Au moment o il disparut, Sancho lui envoya sa
bndiction, en faisant sur lui mille signes de croix: Que Dieu te
conduise, dit-il, ainsi que Notre-Dame du Puy et la Sainte-Trinit de
Gayette, crme, fleur, cume des chevaliers errants! Va en paix,
champion du monde, coeur d'acier, bras d'airain; que Dieu te conduise et
te ramne sain et sauf  la lumire de cette vie que tu abandonnes pour
t'enterrer dans cette obscurit!

Le guide rpta  peu prs les mmes invocations.

Cependant don Quichotte criait toujours qu'on lui lcht de la corde, et
ils continuaient  lui en envoyer peu  peu. Quand ils reconnurent
qu'ils en avaient coul plus de cent brasses, et qu'aucun son
n'arrivait jusqu' eux, ils furent d'avis de remonter notre chevalier;
nanmoins ils attendirent prs d'une demi-heure, aprs quoi ils
commencrent  retirer la corde. Comme elle remontait sans qu'ils
prouvassent aucune rsistance, ils craignirent que don Quichotte ne ft
rest au fond de la caverne. Sancho pleurait dj amrement, et tirait
en toute hte pour s'assurer de la vrit. Au bout de quatre-vingts
brasses environ, ils sentirent un poids assez lourd, ce qui leur causa
une joie extrme, puis enfin aprs dix autres brasses ils aperurent
distinctement don Quichotte,  qui Sancho cria tout joyeux: Soyez le
bienvenu, mon bon seigneur; nous pensions que vous tiez rest l-bas
pour faire race. Don Quichotte ne rpondit mot; mais quand il fut au
bord du trou, ils virent qu'il avait les yeux ferms, comme un homme
endormi. Ils le dlirent et l'tendirent par terre, sans qu'il
s'veillt; enfin quand ils l'eurent bien tourn et retourn, il revint
 lui, se frotta les yeux, s'allongea comme si on l'et tir d'un
profond sommeil, puis jetant de ct et d'autre des regards effars:
Dieu vous le pardonne, amis, s'cria-t-il; mais vous venez de m'enlever
au plus beau spectacle et  la plus dlicieuse vie dont mortel ait
jamais joui. C'est maintenant qu'il me faut reconnatre que toutes les
joies de ce monde passent comme l'ombre et se fltrissent comme la fleur
des champs. O malheureux Montesinos!  Durandart, lchement assassin! 
infortun Belerne!  larmoyant Guadiana! et vous, dplorables filles de
Ruidera, qui par l'abondance de vos eaux faites voir combien vos beaux
yeux ont vers de larmes!

tonns d'entendre ces paroles qu'il profrait comme s'il et t
pntr d'une profonde douleur, le guide et Sancho le supplirent de
leur en apprendre le sens, et de leur raconter ce qu'il avait vu dans
cet enfer.

Enfer! s'cria don Quichotte; ce nom, je vous l'assure, ne lui convient
nullement. Il demanda quelque chose  manger, parce qu'il avait grand
faim; on tendit sur l'herbe le tapis qui formait la selle du coursier,
on vida les besaces, et tous trois, de bon apptit, dnrent et
souprent d'un mme coup. Quand le tapis fut enlev: Que personne ne
bouge, enfants, dit don Quichotte, et prtez-moi la plus grande
attention.




CHAPITRE XXIII

DES ADMIRABLES CHOSES QUE L'INCOMPARABLE DON QUICHOTTE PRTENDIT AVOIR
VUES DANS LA PROFONDE CAVERNE DE MONTESINOS, ET DONT L'INVRAISEMBLANCE
ET LA GRANDEUR FONT QUE L'ON TIENT CETTE AVENTURE POUR APOCRYPHE


Il tait environ quatre heures du soir, lorsque le soleil, cach par des
nuages qui amortissaient l'clat de sa lumire et tempraient l'ardeur
de ses rayons, permit  don Quichotte de raconter, sans fatigue,  ses
deux illustres auditeurs, les choses merveilleuses qu'il avait vues dans
la caverne de Montesinos. Il commena en ces termes:

A douze ou quatorze hauteurs d'homme du fond de cette caverne se trouve
 main droite une cavit ou espace vide pouvant contenir un grand
chariot attel de ses mules. Une faible lueur y arrive par quelques
fentes assez loignes, puisqu'elles viennent de la surface du sol.
J'aperus cette cavit dans un moment o j'tais las et attrist de me
sentir, suspendu  une corde, descendre dans cette rgion obscure sans
avoir de route certaine; cela me dtermina  y entrer pour prendre un
peu de repos. Je vous criai en mme temps de ne plus lcher de corde,
mais probablement vous ne m'entendtes pas. Je ramassai alors celle que
vous continuiez  m'envoyer, et j'en fis, en la roulant, une sorte de
sige sur lequel je m'assis tout pensif, rflchissant sur ce que
j'avais  faire pour gagner le fond. Pendant que j'tais plong dans ces
penses et dans cette incertitude, je fus gagn par un sommeil des plus
profonds: puis, quand j'y songeais le moins, je m'veillai et alors je
me trouvai, sans savoir ni pourquoi ni comment, au milieu de la plus
belle, de la plus agrable, et de la plus dlicieuse prairie que puisse
former la nature ou rver une riante imagination. Je me frottai les
yeux, et reconnus que je ne dormais plus et que j'tais bien rellement
veill. Je me ttai la tte et la poitrine, pour m'assurer si c'tait
bien moi qui tais l ou seulement quelque vain fantme, quelque
contrefaon de ma personne; mais le sentiment, le toucher, les
raisonnements suivis que je faisais en moi-mme, tout m'attesta que
j'tais vritablement alors ce que je suis  prsent.

Bientt s'offrit  ma vue un royal et somptueux palais dont les murs
semblaient tre faits d'un cristal pur et diaphane. Deux grandes portes
s'ouvrirent, et je vis s'avancer vers moi un vnrable vieillard, vtu
d'un manteau violet qui tranait jusqu' terre. Sa poitrine et ses
paules taient entoures d'un chaperon collgial en satin vert. Une
toque milanaise en velours noir lui couvrait la tte, et sa barbe
blanche se prolongeait plus bas que sa ceinture. Il ne portait aucune
arme; seulement il tenait  la main un rosaire dont les grains taient
plus gros que des noix et les dizains comme des oeufs d'autruche. Sa
dmarche, sa noble prestance et l'ampleur de sa personne, tout en lui,
dans les dtails comme dans l'ensemble, me frappa de surprise et
d'admiration. Il s'approcha, et m'embrassant troitement: Vaillant
chevalier don Quichotte de la Manche, me dit-il, nous tous qui depuis
longues annes sommes enchants dans ces solitudes, nous attendions ta
venue afin que tu puisses faire connatre au monde ce que recle l'antre
profond dans lequel tu viens de pntrer, et qui s'appelle la caverne de
Montesinos. Cette prouesse tait rserve  ton grand coeur et  ton
invincible courage. Viens avec moi, illustre seigneur, viens; je veux te
dvoiler les merveilles que renferme ce transparent Alcazar dont je
suis  perptuit le gouverneur et le gardien; car tu vois Montesinos
lui-mme, de qui cette caverne a pris le nom.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Je fus gagn par un sommeil des plus profonds (page 392).]

A ce nom de Montesinos, je lui demandai s'il tait vrai, comme on le
racontait dans le monde d'en haut, qu'il et avec une petite dague tir
le coeur de Durandart du fond de sa poitrine, pour le porter  la seora
Belerme, suivant le voeu de son ami mourant.

Cela est vrai de tout point, sauf la dague, me dit-il, car c'tait un
poignard fourbi et pointu comme une alne.

En ce cas, interrompit Sancho, ce devait tre un poignard du fameux
Ramon de Hocs, l'armurier de Sville[94].

  [94] Clbre armurier au seizime sicle.

Je n'en sais rien, rpondit don Quichotte; mais cela ne se peut, puisque
l'armurier que tu cites n'est que d'hier, tandis que l'vnement dont je
parle s'est pass  Roncevaux il y a plusieurs sicles. Au surplus,
cette particularit est sans importance; elle ne peut en rien altrer le
fond de cette histoire.

Non, certes, ajouta le guide; continuez, seigneur don Quichotte;
j'prouve le plus grand plaisir  vous entendre.

Et moi non moins  vous faire ce rcit, reprit notre hros. Je suivis
donc le vnrable Montesinos au palais de cristal, o dans une salle
toute en albtre et d'une fracheur dlicieuse, se trouvait un tombeau
en marbre sculpt avec un art merveilleux. Sur ce tombeau je vis tendu
tout de son long un chevalier, non de bronze, de marbre, ni de jaspe,
tel qu'on en voit sur d'autres monuments, mais bien de chair et d'os. Il
tenait sa main droite (qui me sembla nerveuse et trs-velue, ce qui est
un attribut de la force) pose sur son coeur. En me voyant contempler
l'homme du tombeau: Voil, me dit Montesinos, voil mon ami Durandart,
miroir, fleur des vaillants et amoureux chevaliers de son temps; il est
retenu ici enchant comme moi et tant d'autres, hommes et femmes, par
Merlin, l'enchanteur franais, qui passait pour tre fils du diable.
Quant  moi, je ne pense pas qu'il ait eu un tel pre; car il en savait
plus long que le diable, et il lui aurait mme rendu des points. Comment
et pourquoi nous a-t-il enchants? Tout le monde l'ignore; mais le temps
le rvlera et ce temps-l n'est pas loin, je l'imagine. Tout ce que je
sais, et cela est aussi certain qu'il fait jour  prsent, c'est que
Durandart a cess de vivre entre mes bras; qu'aprs sa mort j'ai enlev
son coeur de sa poitrine, et cela de mes propres mains; et en vrit il
devait peser au moins deux livres, car suivant les naturalistes, l'homme
qui a un grand coeur est dou de plus de vaillance que celui chez lequel
il est petit. Eh bien, puisqu'il en est ainsi et que ce chevalier est
bien mort, comment peut-il encore parfois pousser des soupirs et des
plaintes comme s'il tait vivant? A ces mots, l'infortun Durandart jeta
un grand cri, et s'adressant  Montesinos:

O mon cousin, la dernire prire que je vous adressai, ce fut, quand mon
me aurait quitt mon corps, de porter vous-mme mon coeur  la seora
Belerme, aprs l'avoir dtach de ma poitrine, soit avec un poignard,
soit avec une dague.

En entendant cela, Montesinos se jeta  genoux devant le dplorable
chevalier, et lui dit les larmes aux yeux: Seigneur Durandart, mon
trs-cher cousin, j'ai excut ponctuellement ce que vous m'aviez
prescrit  l'heure fatale de notre dfaite; je vous ai dtach le coeur
du mieux que j'ai pu, ayant bien soin de n'en pas laisser la moindre
parcelle dans votre poitrine; je l'ai essuy avec un mouchoir de
dentelle, et sans perdre un instant j'ai pris le chemin de France, aprs
vous avoir pralablement dpos dans le sein de la terre, et avoir vers
tant de larmes, qu'elles ont suffi  me laver les mains, et  effacer
les traces de votre sang. Pour surcrot de preuves, cousin de mon me,
dans le premier village que je traversai  ma sortie de Roncevaux, je
saupoudrai votre coeur d'un peu de sel, afin qu'il ne prt pas mauvaise
odeur, et qu'il arrivt, sinon parfaitement frais, du moins bien
conserv, en prsence de la seora Belerme. Cette dame, comme vous, moi,
Guadiana, votre cuyer, la dugne Ruidera, ses sept filles, ses deux
nices, et bon nombre de nos amis et connaissances, sommes depuis
longtemps enchants ici par le sage Merlin. Quoiqu'il y ait de cela
maintenant plus de cinq cents ans rvolus, personne n'est mort parmi
nous; il ne nous manque que Ruidera, ses filles et ses nices,
lesquelles,  force de larmes, ont attendri Merlin et ont t changes
par lui en autant de lagunes qui, dans le monde des vivants et dans la
province de la Manche, s'appellent les lagunes de Ruidera. Quant  votre
cuyer Guadiana, qui pleurait aussi votre disgrce, il est devenu un
fleuve[95], qu'on appelle du mme nom, et qui, arriv  la surface du
sol, voyant un autre soleil que celui qu'il connaissait, fut pris d'un
tel regret de nous quitter, qu'il se replongea dans les entrailles de
la terre; mais comme il faut toujours obir  sa pente naturelle, il
reparat de temps en temps, et se montre  la face du ciel et des
hommes. Les lagunes dont j'ai parl lui prtent leurs eaux, et avec ce
secours et celui de quelques autres rivires, il entre majestueusement
dans le royaume de Portugal.

  [95] Le Guadiana tire sa source des lagunes de Ruidera, au pied de la
  Sierra de Alcaraz, dans la province de la Manche.

Ce que je viens de vous dire, mon cher cousin, je vous l'ai bien souvent
rpt; mais comme vous ne rpondez pas, j'en conclus que vous ne pouvez
m'entendre, ou que vous ne m'en croyez pas sur parole; et Dieu sait 
quel point cela me chagrine. Prsentement, je viens vous faire part
d'une nouvelle qui, si elle n'apporte pas un grand soulagement  votre
douleur, ne peut du moins l'aggraver en aucune faon. Sachez que vous
avez en votre prsence (ouvrez les yeux et vous le verrez) ce noble
chevalier duquel Merlin a prophtis tant et de si grandes choses, ce
fameux don Quichotte de la Manche, qui a ressuscit, avec un clat plus
vif encore que dans les sicles passs, la chevalerie errante oublie de
nos jours. Par lui et  cause de lui, il pourrait arriver que nous
fussions dsenchants, car c'est aux grands hommes que sont rserves
les grandes prouesses. Et quand cela ne serait pas, rpondit d'une voix
basse et touffe l'afflig Durandart, je dirais: Patience, et battons
les cartes. Puis, sans ajouter un seul mot, il se tourna sur le ct, et
retomba dans son silence habituel.

En ce moment, de grands cris se firent entendre ainsi que des pleurs
accompagns de profonds gmissements et de sanglots entrecoups. Je
tournai la tte, et  travers les murailles de cristal, j'aperus dans
une autre salle du chteau une procession de belles damoiselles dfilant
sur deux rangs; elles taient toutes vtues de deuil, et coiffes de
turbans blancs,  la manire des Turcs. A leur suite venait une dame
(ainsi le faisait supposer la gravit de sa prestance) galement
habille de noir; elle portait un voile blanc si long qu'il balayait la
terre. Son turban tait deux fois plus gros que ceux des damoiselles;
elle avait des sourcils qui se joignaient, le nez pat, la bouche
grande, les lvres d'un rouge vif. Ses dents, que par intervalles elle
laissait voir, semblaient rares et mal ranges, mais blanches comme des
amandes dpouilles de leur pellicule. Elle tenait  la main un linge
trs-fin, dans lequel, autant que j'ai pu le remarquer, tait un coeur
momifi, tant il me parut sec et ratatin. Montesinos m'apprit que toute
cette procession tait compose des serviteurs de Durandart et de
Belerme, qui se trouvaient enchants en ce lieu avec leurs seigneurs, et
que celle qui portait le coeur envelopp dans un linge, tait la seora
Belerme elle-mme, laquelle, quatre fois par semaine, renouvelait avec
ses damoiselles la mme procession, en rcitant d'une voix plaintive des
chants funbres sur le coeur de son infortun cousin. Si elle vous
semble laide, ajouta-t-il, ou du moins infrieure  sa rputation de
beaut, cela tient aux mauvaises nuits et aux tristes journes qu'elle a
passes dans cet enchantement, comme on peut le voir  son teint ple et
 ses yeux fatigus: rsultat invitable du douloureux spectacle qui lui
rappelle sans cesse la fin de son amant; car autrement sa beaut, sa
grce et ses charmes seraient  peine gals par ceux de la grande
Dulcine du Toboso; si renomme, non-seulement dans tous les environs,
mais mme dans le monde entier.

Halte-l seigneur, dis-je  don Montesinos; que Votre Grce conte son
histoire simplement; vous savez que toute comparaison est odieuse, et il
ne s'agit point ici d'tablir de parallle. La sans pareille Dulcine du
Toboso est ce qu'elle est, et la seora Belerme est aussi ce qu'elle
est, et ce qu'elle a t; n'allons pas plus loin.--Seigneur don
Quichotte, me rpondit Montesinos, que Votre Grce veuille bien
m'excuser; j'avoue que j'ai eu tort de dire que la beaut de la seora
Belerme serait  peine gale par celle de la grande Dulcine du
Toboso; car il me suffisait d'avoir souponn, sur je ne sais quels
indices, que vous tes son chevalier, pour me mordre la langue plutt
que de faire un rapprochement avec quoi que ce soit, si ce n'est avec le
ciel lui-mme.

Grce  cette satisfaction que me donna le seigneur Montesinos, je
sentis mon coeur s'apaiser et se remettre de l'motion que j'avais
prouve en entendant comparer ma Dulcine  la seora Belerme.

Par ma foi, seigneur, s'cria Sancho, je m'tonne que vous n'ayez pas
grimp sur le corps du bonhomme, que vous ne lui ayez pas moulu les os
et arrach la barbe jusqu'au dernier poil.

En cela j'eusse mal agi, reprit don Quichotte; nous sommes tenus de
respecter les vieillards, mme lorsqu'ils ne sont pas chevaliers;  plus
forte raison quand ils le sont, et enchants par-dessus le march. Nous
avons, du reste, Montesinos et moi, chang bon nombre de questions pour
lesquelles nous sommes quittes l'un envers l'autre.

Je ne sais vraiment, seigneur, dit le guide, comment dans le peu de
temps qu'elle est reste l-bas, Votre Grce a pu voir tant de choses,
questionner et rpondre sur tant de points.

Combien y a-t-il donc de temps que je suis descendu? demanda don
Quichotte.

Un peu plus d'une heure, rpondit Sancho.

Cela ne se peut, dit don Quichotte, puisque j'ai vu venir la nuit,
ensuite le jour, et par trois fois; de faon qu' mon compte je ne suis
pas rest moins de trois jours dans ces profondeurs caches  votre vue.

Ce que dit l mon matre doit tre vrai, repartit Sancho; en effet,
comme toutes choses lui arrivent par enchantement, ce qui nous semble
une heure lui aura sans doute paru trois jours et autant de nuits.

Il faut croire qu'il en est ainsi, dit don Quichotte.

Mais, seigneur, Votre Grce n'a-t-elle rien mang pendant tout ce
temps? demanda le guide.

Pas une seule bouche, rpondit don Quichotte; je n'en ai pas prouv le
besoin, et n'y ai mme pas pens.

Les enchants mangent-ils? demanda le guide.

Non, ils ne mangent pas, reprit don Quichotte, et ils ne font pas non
plus leurs ncessits majeures; mais on croit que leurs ongles, leur
barbe et leurs cheveux continuent  pousser.

Et dorment-ils par hasard, les enchants? demanda Sancho.

Pas davantage, rpliqua don Quichotte; du moins, pendant les trois jours
que j'ai sjourn parmi eux, aucun n'a ferm l'oeil, ni moi non plus.

Par ma foi, reprit Sancho, c'est bien ici que peut s'encadrer le
proverbe: Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es. Votre Grce
frquente des enchants qui jenent et veillent; eh bien, qu'y a-t-il
d'tonnant  ce qu'elle jene et veille comme eux? Mais pardonnez-moi,
mon cher matre, d'avoir parl comme je viens de le faire; car Dieu
m'emporte, j'allais dire le diable, si j'en crois le premier mot.

Le seigneur don Quichotte est incapable de mentir, repartit le guide; et
d'ailleurs, quand il l'et voulu, jamais il n'aurait eu le temps
d'inventer ce million de mensonges.

Je ne crois pas du tout que mon matre mente, reprit Sancho.

Eh! que crois-tu donc? demanda don Quichotte.

Je crois, rpondit Sancho, que ce Merlin ou ces enchanteurs qui ont
enchant toute la bande que Votre Grce dit avoir vue l-bas, vous ont
fourr dans la cervelle les rveries que vous venez de nous dbiter et
toutes celles qu'il vous reste  nous conter encore.

Cela pourrait tre, Sancho, repartit don Quichotte, mais cela n'est pas:
ce que j'ai cont, je l'ai vu de mes yeux et touch de mes mains. Mais
que diras-tu quand, parmi les merveilles sans nombre que m'a montres
Montesinos (je te les conterai l'une aprs l'autre et en temps opportun
dans le cours de notre voyage, car toutes ne sont pas de saison), que
diras-tu quand je t'apprendrai qu'il m'a fait remarquer, dans ces
dlicieuses campagnes o nous nous promenions ensemble, trois
villageoises sautant et gambadant comme des chvres? A peine les eus-je
aperues, que je reconnus,  n'en pas douter, l'une d'elles pour la sans
pareille Dulcine, et les deux autres pour ces deux paysannes que nous
accostmes  la sortie du Toboso. Je demandai  Montesinos s'il les
connaissait; il me rpondit que non, mais que c'taient sans doute
quelques grandes dames enchantes, qui depuis peu de jours avaient fait
leur apparition dans ces prairies; que je ne devais pas m'en tonner,
parce qu'il y en avait l beaucoup d'autres, des sicles passs et
prsents, enchantes sous des figures aussi diverses qu'tranges, entre
autres la reine Genivre et sa dugne Quintagnone, celle qui, suivant la
_romance_, versa du vin  Lancelot quand il revint de Bretagne.

[Illustration: Elle tourna le dos et s'enfuit avec une telle vitesse
qu'une flche n'aurait pu l'atteindre (page 398).]

Lorsque Sancho entendit son matre tenir un pareil langage, il faillit
en perdre l'esprit ou en crever de rire. Comme il savait le fin mot de
l'enchantement de Dulcine, dont il tait l'inventeur et l'unique
tmoin, il acheva de se convaincre que son matre tait fou de tout
point; il lui dit donc: Maudits soient le jour et l'heure, mon cher
patron, o vous vous tes mis en tte de descendre dans l'autre monde;
et maudit soit surtout l'instant o vous avez fait la rencontre du
seigneur Montesinos, qui vous renvoie en pareil tat. Nous vous
connaissions bien ici en haut avec votre jugement sain et entier, tel
que Dieu vous l'a donn dbitant des sentences et donnant des conseils 
chaque pas; mais que devons-nous penser  cette heure, o vous nous
contez les plus normes extravagances qui se puissent imaginer.

Sancho, rpondit don Quichotte, je te connais assez pour ne tenir aucun
compte de tes paroles.

Ni moi de celles de Votre Grce, rpliqua Sancho, dussiez-vous me
battre, dussiez-vous me tuer, pour ce que je vous ai dj dit et pour ce
que je compte vous rpter tous les jours, si vous ne songez  vous
corriger et  vous amender dans vos propos. Mais, pendant que la paix
rgne entre nous, dites-moi, je vous prie,  quels signes avez-vous
reconnu madame notre matresse? Si vous lui avez parl, que lui
avez-vous dit, et qu'a-t-elle rpondu?

Je l'ai reconnue, rpondit don Quichotte,  ce qu'elle portait les mmes
vtements que lorsque tu me l'as montre  la sortie du Toboso. Je lui
parlai; mais, sans me rpondre, elle tourna le dos et s'enfuit avec une
telle vitesse, qu'une flche n'aurait pu l'atteindre. Je voulus la
suivre, et je l'aurais fait, si Montesinos ne m'et conseill de ne pas
prendre une fatigue inutile, m'avertissant que l'heure approchait o je
devais quitter la caverne. Il me dit aussi qu'il me ferait connatre, 
une poque ultrieure, la manire dont ils devraient tre dsenchants,
lui, la seora Belerme, Durandart et leurs compagnons. Mais de tout ce
que j'ai vu et observ l-bas, il est une chose qui, je dois te
l'avouer, m'a caus un profond chagrin. Pendant que je causais avec
Montesinos, une des compagnes de la malheureuse Dulcine s'approcha de
moi timidement, et me dit d'une voix mue, les yeux pleins de larmes:
Seigneur, ma matresse Dulcine du Toboso baise les mains de Votre
Grce, et vous supplie de lui faire savoir des nouvelles de votre sant;
et, comme elle se trouve en ce moment dans un pressant besoin, elle
conjure Votre Grce de vouloir bien lui prter, sur ce cotillon neuf en
cotonnade que voici, une demi-douzaine de raux, ou ce que vous aurez
sur vous: elle engage sa parole de les restituer  trs-court terme.

Un semblable message me surprit trangement; je me tournai vers
Montesinos, et lui dis: Est-il possible, seigneur, que la pnurie se
fasse sentir, mme parmi les enchants de haut rang? Seigneur don
Quichotte de la Manche, me rpondit Montesinos, croyez que ce qu'on
nomme la misre se rencontre et s'tend partout, atteint tous les
hommes, et n'pargne mme pas les enchants. Puisque madame Dulcine
vous envoie demander ces six raux, et que d'ailleurs le gage parat
valable, vous ferez bien de les lui prter; car,  coup sr, elle doit
tre dans une grande disette d'argent. Je ne veux point de gage,
rpliquai-je, et quant  lui remettre ce qu'elle me demande, cela m'est
impossible, puisque je ne possde en tout que quatre raux (ceux que tu
me donnas l'autre jour, Sancho, pour faire l'aumne aux pauvres que je
rencontrerais sur ma route). Je les remis  cette fille en lui disant:
Ma chre, assurez  votre matresse que ses peines retombent sur mon
coeur, et que je voudrais tre un _Fucar_[96] pour y porter remde;
dites-lui bien qu'il ne peut, qu'il ne doit y avoir pour moi ni
satisfaction, ni relche, tant que je serai priv de son adorable vue
et de sa charmante conversation, et que je la supplie humblement de
consentir  se laisser voir et entretenir par son captif serviteur et
dsol chevalier. Dites-lui aussi que, lorsqu'elle y pensera le moins,
elle entendra parler d'un voeu et d'un serment faits par moi, voeu et
serment en tout semblables  ceux que fit le marquis de Mantoue pour
venger son neveu Baudouin, quand il le trouva prs d'expirer dans la
montagne; lesquels consistaient  ne point manger pain sur table,  ne
point approcher femme, sans compter une kyrielle d'autres pnitences 
accomplir, jusqu' ce que son neveu ft veng. Eh bien, moi, je fais de
mme le serment de ne prendre aucun repos, et de parcourir les quatre
parties du monde, avec encore plus de ponctualit que l'infant don Pedro
de Portugal, jusqu' ce que je l'aie dsenchante. Tout cela, et plus
encore, est bien d par Votre Grce  ma matresse, me rpondit la
damoiselle; puis prenant les quatre raux, au lieu de me tirer sa
rvrence, elle fit une cabriole et sauta en l'air  plus de six pieds
de haut.

  [96] Famille suisse tablie  Augsbourg, et qui rappelait par ses
  richesses les Mdicis de Florence.

Sainte Vierge! s'cria Sancho, est-il possible de voir jamais rien de
pareil! et que la puissance des enchanteurs ait t assez grande pour
changer le sain et droit jugement de mon matre en une folie si bien
conditionne! Seigneur, seigneur, par le saint nom de Dieu, que Votre
Grce s'observe et prenne soin de son honneur; gardez-vous de donner
crance  ces billeveses qui troublent et altrent votre bon sens.

Comme je sais que tu me veux du bien, Sancho, je comprends que tu parles
ainsi; et comme, d'un autre ct, tu n'as aucune exprience des choses
de ce monde, tout ce qui prsente quelques difficults est jug par toi
impossible. Mais, je te l'ai dj dit, le temps marche; plus tard je te
raconterai quelques-unes des particularits de mon sjour dans la
caverne; elles te convaincront que celles que j'ai dj rapportes sont
d'une telle exactitude qu'elles ne souffrent ni objection ni rplique.




CHAPITRE XXIV

OU L'ON VERRA MILLE BABIOLES AUSSI RIDICULES QU'ELLES SONT NCESSAIRES
POUR L'INTELLIGENCE DE CETTE VRIDIQUE HISTOIRE


Le traducteur de cette grande histoire dit qu'en arrivant au chapitre
qui suit l'aventure de la caverne de Montesinos, il trouva en marge du
manuscrit original les paroles suivantes, crites de la main de cid
Hamet Ben-Engeli lui-mme:

Je ne puis comprendre ni me persuader que les aventures rapportes dans
le chapitre prcdent soient arrives au grand don Quichotte. La raison
en est que jusqu'ici toutes ses autres prouesses sont possibles et
vraisemblables; mais quant  cette aventure de la caverne, je ne vois
aucun moyen d'y ajouter foi, tant elle sort des limites du sens commun.
Supposer que don Quichotte ait menti, lui l'homme le plus vridique et
le plus noble chevalier de son temps, cela ne se peut; il et mieux aim
se laisser cribler de flches. Cependant il raconte cette aventure avec
des circonstances tellement minutieuses, qu'on doit le croire sur
parole, surtout si l'on rflchit que le temps lui manquait pour
fabriquer un pareil assemblage d'extravagances. Si donc cette aventure
parat apocryphe, ce n'est pas ma faute, je la raconte telle qu'elle
est. Toi, lecteur, dans ta sagesse, juges-en comme il te plaira; quant 
moi, je ne dois ni ne peux rien de plus. Cependant on tient pour certain
qu'au moment de sa mort, don Quichotte se rtracta, et confessa avoir
invent cette aventure parce qu'elle lui semblait cadrer  merveille
avec toutes celles qu'il avait lues dans ses livres de chevalerie.

Le guide, dj fort tonn de la libert de l'cuyer, le fut encore plus
de la patience du matre; mais il pensa que la joie d'avoir vu sa dame,
tout enchante qu'elle tait, avait adouci son humeur et lui faisait
supporter des insolences qui, en toute autre circonstance, auraient
attir  Sancho cent coups de bton. Pour moi, seigneur don Quichotte,
lui dit-il, je regarde cette journe comme bien employe, car j'y ai
trouv plusieurs avantages: le premier, d'avoir connu Votre Grce,
avantage que je tiens  grand honneur; le second, d'avoir appris les
choses merveilleuses que renferme la caverne de Montesinos, telles que
la transformation de Guadiana et des filles de Ruidera, ce qui certes ne
sera pas un mdiocre ornement pour l'_Ovide espagnol_ que j'ai sur le
mtier; le troisime, d'tre renseign positivement sur l'antiquit des
cartes  jouer: en effet, l'on devait s'en servir du temps de
Charlemagne, comme le prouvent les dernires paroles profres par le
seigneur Durandart: _patience, et battons les cartes_; car enfin ce
chevalier ne peut avoir connu cette expression depuis qu'il est
enchant, mais seulement pendant son sjour en France, sous le rgne de
cet empereur; et cela vient fort  propos pour mon _Supplment 
Polydore Virgile_, sur l'origine des choses. Je ne crois pas qu'il ait
encore t parl de l'invention des cartes, et comme il tait important
de la connatre, je suis bien aise d'avoir pour garant un tmoignage
aussi grave que celui du seigneur Durandart. Le dernier avantage, enfin,
c'est de savoir avec certitude la source du fleuve Guadiana, ignore
jusqu'ici de tout le monde.

Votre Grce a raison, dit don Quichotte; je suis heureux d'avoir
contribu  claircir des choses si importantes. Mais dites-moi, je vous
prie, si tant est que vous obteniez le privilge d'imprimer vos
ouvrages,  qui pensez-vous en faire la ddicace?

Il ne manque pas de grands seigneurs en Espagne pour cela, rpondit le
guide.

Moins que vous ne pensez, repartit don Quichotte: la plupart refusent
les ddicaces, pour n'tre pas obligs de rcompenser le travail des
auteurs; quant  moi, je sais un prince[97] qui seul peut remplacer tous
les autres, un prince d'un mrite tel, que si j'osais dire ce que je
pense, j'veillerais une noble mulation dans plus d'un coeur gnreux.
Au reste, nous reparlerons de cela en temps opportun; mais allons
chercher un gte pour la nuit.

  [97] Cervantes fait ici allusion au comte de Lemos, son protecteur.

Il y a tout prs d'ici, reprit le guide, une petite habitation o
demeure un ermite qui, dit-on, fut autrefois soldat; c'est un homme si
charitable, qu'il a fait btir  ses dpens cette maison prs de
l'ermitage, o il reoit de bon coeur tous ceux qui s'y prsentent.

A-t-il des poules, ce bon ermite? demanda Sancho.

Peu d'ermites en manquent, rpondit don Quichotte; nos solitaires ne
sont plus comme ceux de la Thbade, qui se couvraient de feuilles de
palmier et ne vivaient que de racines; quoique je parle bien des uns,
n'allez pas croire que je parle mal des autres; je veux dire seulement
que leur vie n'a plus la mme austrit. A mon avis, cependant, ils ne
sont pas moins dignes de nos respects; car, lorsque tout va de travers,
l'homme qui feint la vertu est toujours plus utile que celui qui fait
vanit de ses vices.

Ils en taient l, quand ils virent venir  leur rencontre un paysan qui
marchait en toute hte, chassant devant lui un mulet charg de lances et
de hallebardes. Arriv prs d'eux, cet homme les salua et passa outre:
Arrtez un peu, ami, lui cria don Quichotte; il me semble que votre
mulet ne demande pas que vous le pressiez si fort.

Je ne puis m'arrter, seigneur, rpondit le paysan; ces armes que vous
voyez doivent servir demain, et je n'ai pas de temps  perdre. Pour peu
que vous ayez envie de savoir pourquoi je les porte, je coucherai cette
nuit  l'htellerie situe au-dessus de l'ermitage; si par hasard c'est
votre chemin, vous m'y trouverez, et je vous conterai merveille. Adieu,
seigneur, adieu, ainsi qu' votre compagnie.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Il s'en allait chantant des _seguidillas_ pour charmer l'ennui de la
route (page 402).]

Sur ce, il pressa si bien son mulet, que notre hros n'eut pas le loisir
de lui en demander davantage.

Curieux comme il l'tait de tout ce qui avait la moindre apparence
d'aventures, don Quichotte rsolut aussitt d'aller, sans s'arrter,
coucher  cette htellerie. Nos voyageurs reprirent leurs montures, et
un peu avant la fin du jour ils arrivrent  l'ermitage, o le guide
proposa d'entrer pour boire un coup. Aussitt Sancho poussa le grison de
ce ct, et don Quichotte le suivit sans faire d'objection. Mais le sort
voulut que l'ermite ft absent. Il ne s'y trouvait que son compagnon, 
qui notre cuyer demanda s'il y avait moyen de s'humecter le gosier; on
leur rpondit que le pre n'avait point de vin, mais que s'ils voulaient
de l'eau on leur en offrirait de bon coeur, et qui ne leur coterait
rien.

Si j'avais soif d'eau, repartit Sancho, j'ai assez trouv de sources en
chemin. Ah! noces de Gamache, ajouta-t-il en soupirant, abondance de la
maison de Diego, qu'tes-vous devenues?

Quittant donc l'ermitage, ils prirent le chemin de l'htellerie. A
quelque distance, ils rejoignirent un jeune garon qui marchait d'un pas
dlibr; sur son paule, il portait, en guise de bton, une pe, 
laquelle pendait un paquet renfermant quelques hardes; il tait vtu
d'un pourpoint de velours, dont l'usure, en certains endroits, laissait
voir sa chemise; ses bas taient en soie et ses souliers carrs  la
mode de la cour; il paraissait avoir dix-huit  dix-neuf ans; il avait
l'air jovial, la dmarche agile, et s'en allait chantant des
_seguidillas_ pour charmer l'ennui de la route. En ce moment, il en
finissait une dont voici le refrain:


  Je m'en vais  la guerre et c'est en enrageant;
  Au diable le mtier, si j'avais de l'argent!


O allez-vous ainsi, mon brave? lui demanda don Quichotte; il me semble
que vous cheminez bien  la lgre?

C'est  cause de la chaleur et de la pauvret, rpondit le jeune homme;
et je m'en vais  la guerre.

A cause de la chaleur, je le crois aisment, dit don Quichotte: mais
pourquoi  cause de la pauvret?

Seigneur, repartit le jeune garon, j'ai l dans ce paquet des chausses
de velours qui accompagnent le pourpoint, mais je ne veux pas les user
en voyageant; ils ne me feraient plus d'honneur une fois arriv  la
ville, et je n'ai pas d'argent pour les remplacer. Par cette raison, et
aussi afin de n'avoir pas trop chaud, je marche comme vous voyez,
jusqu' ce que j'aie rejoint,  dix ou douze lieues d'ici, quelques
compagnies d'infanterie dans lesquelles je compte m'enrler; alors
j'aurai tout ce qu'il me faut pour atteindre plus  l'aise le lieu de
l'embarquement, qu'on dit tre Carthagne, car j'aime mieux avoir le roi
pour matre, et le servir dans les camps, que d'tre aux gages de
quelque ladre  la cour.

Mais n'avez-vous pas quelque haute paye? demanda le guide.

Si j'avais servi un grand d'Espagne, ou quelque autre personnage
d'importance, rpondit le jeune homme, certes elle ne manquerait pas,
car de la table des pages on sort enseigne et capitaine, souvent avec
quelque bonne pension; mais je n'ai jamais servi que des solliciteurs de
places et des gens de rien, qui mettent leurs valets  la portion
congrue et si maigre, que la moiti de mes gages suffisait  peine pour
payer l'empois de mon collet. En vrit, ce serait miracle qu'un page
d'aventure et pu faire quelques conomies.

Depuis le temps que vous tes en service, demanda don Quichotte, comment
se fait-il que vous n'ayez pas attrap au moins quelque livre?

J'ai eu deux matres, rpondit le jeune garon; mais de mme qu' celui
qui quitte le couvent avant d'y faire profession on retire le capuchon
et la robe, de mme les matres que je servais, ayant achev les
affaires qui les amenaient  la cour, sont retourns chez eux aprs
m'avoir repris les habits de livre qu'ils ne m'avaient donns que par
ostentation.

Insigne vilenie! s'cria don Quichotte. Flicitez-vous, mon ami, d'avoir
quitt de pareilles gens, surtout avec le dessein qui vous anime, car je
ne connais rien de plus honorable aprs le service de Dieu, que de
servir son roi dans le noble mtier des armes. Si l'on n'y amasse pas de
grandes richesses, au moins y acquiert-on plus de gloire et d'honneur
que dans la profession des lettres, comme je crois l'avoir dj
dmontr. Les lettres servent souvent de marchepied  la fortune, mais
les armes ont je ne sais quoi de grand et de noble qui rpand sur les
familles un plus vif clat. Maintenant coutez bien ce que je vais vous
dire, et gravez-le dans votre mmoire, vous y trouverez profit et
soulagement dans les peines attaches au mtier que vous allez
embrasser. Affermissez-vous sans cesse contre les adversits, et soyez
prpar  tous les vnements, en songeant que le plus funeste c'est la
mort, mais que pourvu qu'elle soit glorieuse, elle est prfrable  la
vie. On demandait un jour au grand Jules Csar quelle tait la meilleure
mort: La soudaine et l'imprvue, rpondit-il; et il disait vrai, car la
crainte de la mort est le plus fort instinct de notre nature. Qu'importe
qu'on soit tu d'une dcharge d'artillerie, ou des clats d'une mine!
c'est toujours mourir, et la besogne est faite. Trence l'a dit: Mourir
en combattant sied mieux au soldat que d'tre libre dans la fuite.
Croyez-moi, le soldat doit plutt sentir la poudre que l'ambre, et si la
vieillesse l'atteint dans ce noble mtier, ft-il mutil et couvert de
blessures, au moins ne le surprendra-t-elle point sans honneur, et ces
marques glorieuses le protgeront contre le mpris qui s'attache
toujours  la pauvret. Grce au ciel, on s'occupe en ce moment 
tablir un fonds pour l'entretien des soldats vieux et estropis; car il
n'tait pas juste de les traiter comme ces misrables Mores  qui on
donne la libert quand l'ge les a rendus inutiles, les faisant ainsi
esclaves de la faim pour rcompenses de leurs services. Quant  prsent,
mon ami, je n'ai rien  vous dire de plus, si ce n'est de prendre la
croupe de mon cheval jusqu' l'htellerie, o je veux que vous soupiez
avec moi, et demain vous continuerez votre voyage, que je vous souhaite
aussi bon que le mrite votre louable rsolution.

Le page s'excusa de monter derrire don Quichotte, mais il accepta
l'invitation  souper avec force remercments. L'histoire rapporte que
pendant le discours de son matre, Sancho disait en lui-mme: Comment se
peut-il que l'homme qui dit tant et de si belles choses, comme celles
qu'il vient de dbiter, soutienne avoir vu toutes ces btises
impossibles qu'il raconte de la caverne de Montesinos? Par ma foi, j'en
jette ma langue aux chiens.

Ils arrivrent bientt  l'htellerie, et outre la joie d'y arriver,
Sancho eut encore celle de voir que son matre la prenait pour ce
qu'elle tait, et non pour un chteau selon sa coutume. En entrant, don
Quichotte s'informa d'un homme qui portait des lances et des
hallebardes; et aprs qu'on lui eut rpondu qu'il tait  l'curie o il
arrangeait son mulet, tous trois s'y rendirent et y attachrent leurs
montures.




CHAPITRE XXV

DE L'AVENTURE DU BRAIEMENT DE L'ANE, DE CELLE DU JOUEUR DE MARIONNETTES,
ET DES DIVINATIONS ADMIRABLES DU SINGE


Don Quichotte grillait, comme on dit, d'impatience d'apprendre les
merveilles que l'homme aux hallebardes avait promis de lui raconter;
aussi en l'abordant le somma-t-il de tenir sa parole.

Seigneur, rpondit celui-ci, ce n'est ni si vite, ni sur les pieds qu'on
peut conter tout cela; que Votre Grce me laisse achever de panser mon
mulet, aprs quoi je vous donnerai satisfaction.

Qu' cela ne tienne, rpondit notre chevalier, et je vais vous y aider
moi-mme. Aussitt il se mit  vanner l'orge,  nettoyer la mangeoire:
courtoisie pleine de simplicit qui lui gagna si compltement les bonnes
grces de l'inconnu, que, sortant de l'curie, celui-ci vint s'asseoir
sur le bord d'un puits, et l, ayant pour auditoire don Quichotte,
Sancho, le guide, le page et l'htelier, il commena de la sorte:

Vous saurez, seigneurs, que dans un village situ  quatre ou cinq
lieues d'ici, il arriva qu'un rgidor perdit, il y a quelque temps, un
ne, par la faute ou plutt, dit-on, par la malice de sa servante; et
quelque diligence qu'il ft pour le retrouver, il n'en put jamais venir
 bout. A quinze jours de l environ, comme il se promenait dans le
march, un autre rgidor, son voisin, vint  lui: Que me donnerez-vous,
compre, lui dit-il, si je vous apporte des nouvelles de votre ne?

Tout ce que vous voudrez, rpondit le rgidor; mais dites-moi, je vous
prie, qu'en savez-vous?

Eh bien, votre ne, reprit l'autre, je l'ai rencontr ce matin, dans la
montagne, sans bt, sans licou, et si maigre, que c'tait piti; j'ai
voulu le chasser devant moi, pour vous l'amener, mais il tait dj
devenu si farouche, que ds que je m'en suis approch, il s'est mis 
ruer, puis s'est enfui dans le fourr le plus pais. Si vous voulez,
nous l'irons chercher ensemble; laissez-moi seulement mettre cette
bourrique  l'curie, et dans un moment je suis  vous.

Vous me ferez grand plaisir, rpondit le rgidor, et en pareille
occasion vous pouvez compter sur moi.

C'est de cette faon que ceux qui savent l'histoire la content mot pour
mot. Bref, nos deux rgidors se rendirent  pied dans la montagne, vers
l'endroit o ils espraient trouver l'ne; et aprs bien des alles et
venues inutiles: Compre, dit celui qui l'avait vu, je viens d'imaginer
un bon moyen pour dcouvrir votre baudet, ft-il cach dans les
entrailles de la terre. Je sais braire  merveille, et pour peu que vous
le sachiez aussi, l'affaire est faite?

Pour peu que je le sache! rpondit l'autre rgidor; sans vanit je ne le
cde  qui que ce soit, pas mme aux nes en chair et en os.

Tant mieux, repartit le premier rgidor: nous n'avons donc qu' marcher
chacun de notre ct, en faisant le tour de la montagne; vous brairez de
temps en temps, moi aprs vous, et il faudra que le diable s'en mle, si
l'ne nous entend pas.

Par ma foi, compre, dit le second rgidor, l'invention est admirable et
digne de votre rare esprit.

Sur ce, ils se sparrent. Or, il arriva qu'en marchant ils se mirent 
braire en mme temps, et de telle sorte que chacun d'eux, tromp par les
braiments de son compagnon, courut  sa voix, croyant que l'ne tait
retrouv; mais ils furent bien tonns de se rencontrer.

Serait-il vrai, compre, s'cria le premier rgidor, que ce n'est pas
mon ne que j'ai entendu?

Non, vraiment, c'est moi, rpondit le voisin.

Vous? repartit le rgidor, est-il possible? Ah! je dois l'avouer, il n'y
a aucune diffrence entre vous et un ne, au moins en fait de braiments;
de ma vie je n'ai entendu rien de semblable.

Vous vous moquez, reprit l'autre; ces louanges vous appartiennent plus
qu' moi, et sans flatterie, vous feriez la leon aux meilleurs matres;
vous avez la voix forte, l'haleine longue et vous faites les roulements
 merveille. En vrit, je me rends, et je dirai partout que vous en
savez plus que tous les nes ensemble.

Trve de louanges, compre, dit le rgidor; je ne me reconnais pas tant
de mrite qu'il vous plat de m'en accorder, mais aprs ce que vous
venez de dire, je m'estimerai dsormais davantage.

Il faut avouer, dit son compagnon, qu'il y a bien des talents perdus
dans le monde, faute d'avoir l'occasion de s'en servir.

Je ne sais gure  quoi peut servir celui que nous avons montr tous
deux, rpondit le rgidor, si ce n'est en pareille circonstance.

Aprs ces compliments ils se sparrent de nouveau, et se mirent 
chercher en brayant de plus belle; mais ils ne faisaient que se tromper
 chaque pas et couraient l'un vers l'autre, croyant toujours que
c'tait l'ne, jusqu' ce qu'enfin ils convinrent de braire deux fois de
suite, pour indiquer que c'tait eux. De cette manire ils firent le
tour de la montagne, toujours brayant, mais toujours inutilement; l'ne
ne rpondait rien. En effet, comment et-elle rpondu, la pauvre bte,
puisqu'ils finirent par la trouver dans le fourr le plus pais,  demi
mange par les loups?

[Illustration: Aussitt il se mit  vanner l'orge avec une courtoisie
pleine de simplicit (page 403).]

Je m'tonnais bien qu'il ne rpondt pas, dit son matre en le voyant,
car il n'et pas manqu de le faire, s'il nous et entendus braire, ou
il n'aurait pas t un ne. Aprs tout, compre, je tiens pour bien
employ le temps que j'ai mis  vous entendre, car ce plaisir compense
pour moi la perte de ma bte.

A la bonne heure, rpondit l'autre; mais si le cur chante bien, son
vicaire ne lui cde en rien.

Enfin ils s'en retournrent au village, tristes et enrous, et ils
contrent  leurs amis ce qui venait de leur arriver, se donnant l'un 
l'autre de grandes louanges sur leur habilet  braire.

Tout cela se sut et se rpandit dans les villages voisins; aussi le
diable, qui ne dort jamais et qui ne demande que plaies et bosses, fit
si bien, que les habitants de ces villages, quand ils rencontraient
quelqu'un du ntre, lui allaient braire au nez, pour se moquer de nos
rgidors. Les enfants mmes se sont mis de la partie, au point que les
gens de notre village sont  cette heure connus comme les ngres parmi
les blancs. Mais ce n'est pas tout: la raillerie a t si avant, que
railleurs et raills en sont souvent venus aux coups, sans s'inquiter
ni du roi ni de la justice; et je crois que demain ou aprs-demain, pas
plus tard, nos gens iront combattre ceux d'un autre village qui est 
deux lieues d'ici, parce que ce sont ceux qui les perscutent le plus;
et c'est pour ce combat que je viens d'acheter les lances et les
hallebardes que vous avez vues. Voil, seigneurs, les merveilles que
j'avais  vous conter, je n'en sais point d'autres.

En cet instant, parut  la porte de l'htellerie un homme habill de
peau de chamois, bas, chausses et pourpoint.

Seigneur htelier, dit-il en levant la voix, y a-t-il place au logis?
voici venir le singe qui devine, et le tableau de la libert de
Mlisandre.

Comment, reprit l'htelier, c'est matre Pierre! Mort de ma vie! nous
nous divertirons joliment ce soir. Que matre Pierre soit le bienvenu!
O donc sont le singe et le tableau? Je ne les vois point.

Ils ne sont pas loin, rpondit matre Pierre; j'ai pris les devants pour
savoir s'il y avait de quoi loger?

Pour loger matre Pierre, je refuserais le duc d'Albe en personne, dit
l'htelier; faites venir le singe et le tableau, il y a ici des gens qui
en payeront la vue bien volontiers.

Et moi, repartit matre Pierre, j'en ferai meilleur march,  cause de
l'honorable compagnie; pourvu que je retire mes frais, je me trouverai
content. Je m'en vais chercher la charrette, et dans un moment je suis 
vous.

J'avais oubli de dire que ce matre Pierre avait l'oeil gauche couvert
d'un empltre de taffetas vert qui lui cachait la moiti du visage; ce
qui faisait penser qu'il devait avoir ce ct-l endommag.

Don Quichotte demanda  l'htelier qui tait ce matre Pierre, et ce
qu'taient son singe et son tableau.

C'est, rpondit l'htelier, un excellent joueur de marionnettes, qui
depuis quelque temps parcourt la province, montrant un tableau de
Mlisandre dlivr par don Galiferos, et c'est bien la plus merveilleuse
peinture qu'on ait vue depuis longtemps dans tout le pays. Il mne avec
lui un singe admirable, et qui n'a jamais eu son pareil. Lui fait-on une
question, il commence par couter, puis aprs avoir rflchi quelque
temps, il saute sur l'paule de son matre, et lui dit la rponse  la
question; rponse que matre Pierre rpte tout haut sur-le-champ. Il
connat mieux les choses passes que celles de l'avenir, et quoiqu'il ne
rencontre pas toujours juste, il se trompe rarement, si bien que cela
fait croire  beaucoup de gens qu'il a un dmon dans le corps. On donne
deux raux pour chaque question, si le singe rpond, ou, pour mieux
dire, si matre Pierre rpond aprs que le singe lui a parl 
l'oreille: de sorte que ce matre Pierre passe pour tre fort riche.
C'est un bon compagnon; il parle plus que six et boit comme douze; en un
mot, il mne la plus joyeuse vie du monde, et tout cela grce  son
industrie.

L-dessus, matre Pierre arriva avec la charrette et le singe, qui tait
trs-grand, sans queue, les fesses peles, et fort plaisant  voir. A
peine don Quichotte l'et-il aperu, que, pouss par l'impatience qu'il
avait de tout connatre, il lui dit: Matre devin, _quel poisson
prenons-nous_[98]? que doit-il nous arriver? tenez, voil mes deux
raux. Et il fit signe  Sancho de les donner  matre Pierre; celui-ci
prenant la parole pour son singe: Seigneur, cet animal ne sait rien de
l'avenir, comme je vous l'ai dj dit; il ne parle que du pass et un
peu du prsent.

  [98] Expression italienne, prte par Cervantes  don Quichotte, qui
  quivaut  cette locution franaise. Quelle anguille sous roche?

Pardieu, reprit Sancho, du diable si je donnerais un maravdis pour
apprendre ce qui m'est arriv: qui est-ce qui le sait mieux que moi? il
faudrait que je fusse bien fou que de bailler pour cela. Mais puisque le
seigneur singe connat le prsent, voil mes deux raux: qu'il me dise
ce que fait Thrse Panza ma femme, et  quoi elle s'occupe en ce
moment.

Matre Pierre rpondit qu'il ne recevait point d'argent par avance,
qu'il fallait attendre la rponse du singe. Il frappa deux coups sur son
paule gauche, le singe s'lana et s'approchant de l'oreille de son
matre, il commena  remuer les mchoires, comme s'il et marmott
quelque chose, puis, au bout d'un _credo_, il sauta par terre. Aussitt
matre Pierre courut s'agenouiller devant don Quichotte, et lui
embrassant les deux jambes:

J'embrasse ces jambes avec plus de joie que je n'embrasserais les
colonnes d'Hercule, s'cria-t-il. O restaurateur insigne de l'oublie
chevalerie errante!  illustre chevalier, jamais assez dignement lou,
fameux don Quichotte de la Manche, appui des faibles, soutien de ceux
qui chancellent, bras qui relve les abattus, en un mot, renfort de tous
les ncessiteux.

Don Quichotte demeura trs-surpris, Sancho plein de frayeur, le guide et
le page en admiration; bref, les cheveux en dressrent  tous ceux qui
taient prsents. Matre Pierre, sans se troubler, continua ainsi: Et
toi,  bon Sancho Panza! le meilleur cuyer du meilleur chevalier du
monde, rjouis-toi; ta Thrse s'occupe  l'heure qu'il est de filer une
livre d'toupes;  telles enseignes qu'elle a prs d'elle une jarre
brche par le haut, remplie de deux pintes de bon vin, qui lui sert 
se dlasser de son travail.

Oh! pour cela, je le crois aisment, repartit Sancho, c'est une vraie
bienheureuse, et n'tait sa jalousie, je ne la troquerais pas pour la
gante Andandona, qui, suivant mon matre, fut une femme trs-entendue
et de grand mrite. Ma Thrse est de celles qui ne se laissent manquer
de rien, dussent en ptir leurs hritiers.

C'est avec raison qu'il est dit: on s'instruit beaucoup en voyageant,
reprit notre chevalier; qui se serait jamais dout qu'il y a des singes
qui devinent! Par ma foi, je ne le croirais point si je ne l'avais vu de
mes yeux. En effet, seigneurs, poursuivit-il, je suis ce mme don
Quichotte de la Manche, qu'a dit ce bon animal, au mrite prs, sur
lequel il s'est un peu trop tendu; mais, quoi qu'il en soit, je rends
grces au ciel de m'avoir donn un bon coeur, et le dsir d'tre utile 
tout le monde.

Si j'avais de l'argent, dit le page, je demanderais au singe de
m'apprendre ce qui doit m'arriver dans mon voyage.

Seigneurs, rpondit matre Pierre, je vous ai dj dit que mon singe ne
savait rien de l'avenir; s'il en avait connaissance, vous n'auriez pas
besoin d'argent pour cela, car il n'est rien que je ne fusse dispos 
faire en considration du seigneur don Quichotte, dont j'estime l'amiti
plus que tous les trsors du monde. Aussi, pour le lui tmoigner, je
vais prparer mon thtre, et en donner gratis le divertissement  la
compagnie.

L'htelier, tout joyeux, indiqua l'endroit o l'on pouvait dresser le
thtre; ce qui fut fait en un instant.

Don Quichotte avait peine  comprendre qu'un singe devint et ft des
rponses; il se retira avec Sancho dans un coin de l'curie pendant que
matre Pierre s'occupait de ses prparatifs, et voyant que personne ne
pouvait les entendre: Sancho, lui dit-il, j'ai pens et repens 
l'tonnante habilet de ce singe, et pour mon compte je suis trs-port
 croire que son matre a fait quelque pacte ou convention tacite avec
le dmon.

Oh! je gagerais bien, rpondit Sancho, qu'ils n'ont point dit leur
_bndicit_ avant de faire cette collation; mais, seigneur,  quoi sert
 ce matre Pierre d'avoir fait un pacte avec le diable?

Tu ne m'as pas compris, reprit don Quichotte: je veux dire que, par un
pacte, le diable est convenu de donner ce talent au singe, pour enrichir
le matre qui, plus tard en retour, devra livrer son me au diable, but
que poursuit sans cesse cet ennemi du genre humain. Ce qui me le fait
penser, c'est que le singe ne parle que du pass et du prsent, car l
se borne toute la science du dmon, qui ne sait rien de l'avenir, si ce
n'est par quelques conjectures, et encore se trompe-t-il souvent, Dieu
seul s'tant rserv la connaissance de toutes choses. Cela tant, il
est clair que le singe ne parle qu'avec le secours du diable, et je
suis tonn qu'on n'ait point encore dfr ce matre Pierre au
saint-office, pour lui faire avouer en vertu de quoi son singe devine.
Aprs tout, ni son matre ni lui ne sont prophtes, ils ne sont point
non plus tireurs d'horoscopes, si ce n'est peut-tre  la manire dont
tout le monde s'en mle aujourd'hui en Espagne, mme les savetiers et
les laquais, qui, par leurs mensonges et leur ignorance, sont parvenus 
discrditer l'astrologie judiciaire, cette science merveilleuse et
ineffable.

A propos d'astrologie, cela me rappelle cette femme de qualit qui
demandait  un de ces tireurs d'horoscopes, si une petite chienne
qu'elle avait deviendrait pleine, si elle mettrait bas, de quelle
couleur seraient ses petits, et quel en serait le nombre. Notre homme,
aprs avoir interrog sa figure, rpondit que la chienne aurait trois
chiens, l'un vert, l'autre rouge et le troisime ml, pourvu toutefois
qu'elle ft couverte le lundi ou le samedi, entre onze et douze heures
du jour ou de la nuit. Eh bien, la petite chienne mourut au bout de
trois jours, et la prdiction ne laissa pas de mettre l'astrologue en
grande rputation d'habilet.

Malgr tout, seigneur, reprit Sancho, je voudrais bien faire demander au
singe si ce que vous avez racont de la caverne de Montesinos est
vritable; pour moi, je pense, soit dit sans vous offenser, que ce sont
autant de rveries, ou tout au moins des visions que vous aurez eues en
dormant.

Tout est possible, rpondit don Quichotte; je le demanderai pour te
faire plaisir, bien que j'en prouve quelque scrupule.

Ils en taient l, quand matre Pierre vint chercher don Quichotte,
disant que son thtre tait prt et qu'on n'attendait que Sa Grce pour
commencer. Notre hros lui rpondit qu'avant tout il voulait faire une
question au singe, et savoir si certaines choses qui lui taient
arrives dans un souterrain, appel la caverne de Montesinos, taient
vision ou ralit, lui-mme croyant qu'il y avait  la fois un peu de
tout cela. Matre Pierre alla aussitt chercher son singe: Savant singe,
lui dit-il, l'illustre chevalier qui est devant vous dsire savoir si
certaines choses qui lui sont arrives dans la caverne de Montesinos
sont fausses ou vraies. Au signal accoutum, le singe sauta sur l'paule
gauche de son matre, puis aprs avoir quelque temps remu les
mchoires, comme s'il lui et parl  l'oreille, il s'lana  terre.
Aussitt matre Pierre dit  don Quichotte: Seigneur chevalier, le singe
rpond qu'une partie des merveilles que vous avez vues dans la caverne
est vraisemblable, et l'autre douteuse: c'est tout ce qu'il peut en
dire. Si vous voulez en savoir davantage, il satisfera vendredi prochain
aux questions que vous lui adresserez; quant  prsent, sa facult
divinatrice est suspendue.

Avais-je tort de dire, seigneur, repartit Sancho, que ces aventures
n'taient pas toutes vritables? Par ma foi, il s'en faut de plus de la
moiti.

La suite nous l'apprendra, rpondit don Quichotte; car le temps, grand
dcouvreur de toutes choses, n'en laisse aucune sans la traner  la
lumire du soleil, ft-elle cache dans les profondeurs de la terre.
Mais, brisons-l pour l'heure, et voyons le tableau de matre Pierre; je
suis persuad qu'il nous prsentera quelque chose de curieux.

Comment, quelque chose! rpliqua matre Pierre; dites cent mille choses;
seigneur chevalier, il n'y a rien aujourd'hui qui mrite plus votre
attention. Au surplus, _operibus credite, non verbis_, c'est--dire
mettons la main  l'oeuvre, car il se fait tard, et nous avons beaucoup
 faire voir et  expliquer.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Au signal accoutum, le singe sauta sur l'paule de son matre
(page 408).]

Don Quichotte et Sancho le suivirent dans la chambre o tait dress le
thtre, clair d'une foule de petites bougies; matre Pierre passa
derrire le tableau, parce que c'tait lui qui faisait jouer les
figures; en avant se tenait un petit garon pour servir d'interprte,
et annoncer avec une baguette les mystres de la reprsentation. Enfin,
la compagnie s'tant place, le spectacle commena.




CHAPITRE XXVI

DE LA REPRSENTATION DU TABLEAU, AVEC D'AUTRES CHOSES QUI NE SONT PAS EN
VRIT MAUVAISES


Tous se turent, Tyriens et Troyens[99]: je veux dire que les
spectateurs, les yeux fixs sur le thtre, taient suspendus  la
bouche de l'explicateur de ces merveilles, quand tout  coup on entendit
un grand bruit de timbales et de trompettes; puis, aprs deux ou trois
dcharges d'artillerie, le petit garon qui servait d'interprte leva
la voix en disant: Cette histoire vritable que nous allons reprsenter
devant vous est tire mot pour mot des chroniques de France et des
romances espagnoles, que tout le monde sait et que les enfants chantent
par les rues. Nous allons voir comment don Galiferos dlivra la belle
Mlisandre, son pouse, que les Mores tenaient captive dans la cit de
Sansuena, appele aujourd'hui Sarragosse. Regardez bien, seigneurs;
voici don Galiferos qui s'amuse  jouer au trictrac, ne pensant dj
plus  sa femme, comme le dit la romance.

  [99] Rminiscence du commencement du second chant de l'_nide_:
  _Conticuere omnes_, etc., etc.

Cet autre personnage, le plus grand de tous, couronne en tte et sceptre
 la main, est le grand empereur Charlemagne, pre putatif de la belle
Mlisandre. Fort mcontent de la nonchalance de son gendre, il vient lui
en faire des reproches. Remarquez, je vous prie, comme il le gourmande;
ne dirait-on pas qu'il a envie de lui casser la tte avec son sceptre?
Certains auteurs prtendent mme qu'il lui en donna cinq ou six horions
bien appliqus, aprs lui avoir remontr le tort qu'il se faisait en ne
portant point secours  sa femme. Considrez comment, aprs une bonne
poigne d'avertissements, l'empereur lui tourne le dos; et comment don
Galiferos, tout dpit, renverse la table et le trictrac, fait signe
qu'on lui apporte ses armes, et prie son cousin Roland de lui prter sa
bonne pe Durandal. Roland ne veut pas la lui prter, et offre  son
cousin de l'accompagner; mais don Galiferos refuse en disant qu'il
suffit seul pour tirer sa femme de captivit, ft-elle  cent cinquante
lieues par del les antipodes. Voyez comme il s'empresse de s'armer pour
se mettre en route  l'instant mme.

Maintenant, seigneurs, tournez les yeux vers cette tour qui est l-bas;
c'est une des tours de l'alcazar de Saragosse, qu'on appelle aujourd'hui
Aljaferia. Cette dame, que vous voyez sur ce balcon, vtue  la
moresque, est la sans pareille Mlisandre, qui venait souvent s'y placer
pour regarder du ct de la France, et se consoler ainsi de sa captivit
par le ressouvenir de son cher mari et de la bonne ville de Paris. Oh!
c'est ici, seigneurs, qu'il faut considrer avec attention une chose
nouvelle, et qu'on n'a peut-tre jamais vue. N'apercevez-vous pas un
More qui s'en vient tout doucement le doigt sur la bouche? Le
voyez-vous se glisser derrire Mlisandre? Le voil qui lui frappe sur
l'paule? Mlisandre tourne la tte, et le More lui donne un baiser.
Voyez comme la belle s'essuie les lvres avec la manche de sa chemise!
comme elle se lamente! la voil toute en pleurs, qui arrache ses beaux
cheveux blonds, comme s'ils taient coupables de l'affront que le More
vient de lui faire. Voyez aussi ce grave personnage  turban qui se
promne dans cette galerie. Ce grave personnage, c'est Marsile, roi de
Sansuena, qui, s'tant aperu de l'insolence du More, et sans considrer
que c'est son parent et l'un de ses favoris, le fait saisir par les
archers de sa garde, et commande qu'on le promne dans toutes les rues
et par toutes les places publiques de la ville, avec un criteau devant
et un autre derrire, et qu'on lui applique deux cents coups de fouet.

Voyez maintenant comment les archers sortent pour excuter la sentence
aussitt qu'elle est prononce, parce que chez les Mores il n'y a ni
information, ni confrontation, ni appel.

Hol, l'ami, s'cria don Quichotte, suivez votre histoire en droite
ligne, sans prendre de chemin de traverse; car pour tirer au clair une
vrit, il faut bien des preuves et des surpreuves.

Petit garon, rpliqua de derrire son tableau matre Pierre, fais ce
que te dit ce bon seigneur, sans t'amuser  battre les buissons:
poursuis ton chemin et ne t'occupe pas du reste.

Le jeune garon reprit: Celui qui se prsente l,  cheval, couvert
d'une cape de Barn, c'est don Galiferos en personne,  qui la belle
Mlisandre, apaise par le chtiment du More amoureux, parle du haut de
la tour; croyant que c'est quelque voyageur tranger: Chevalier, lui
dit-elle, si vous allez en France, informez-vous de don Galiferos. Je ne
vous rapporte point tout leur entretien, parce que les longs discours
sont ennuyeux; il suffit de savoir comment don Galiferos se fait
reconnatre, et comment Mlisandre montre, par les transports auxquels
elle se livre, qu'elle l'a reconnu, surtout maintenant qu'on la voit se
glisser du balcon, pour se mettre en croupe sur le cheval de son poux
bien-aim. Mais le malheur poursuit toujours les gens de bien. Voil
Mlisandre arrte par sa jupe  un des fers du balcon; elle reste
suspendue en l'air sans pouvoir atteindre le sol. Hlas! comment
fera-t-elle, et qui la secourra dans un si grand pril? Voyez, pourtant,
seigneurs, que le ciel ne l'abandonne point dans un danger si pressant;
car don Galiferos s'approche, et sans nul souci de gter sa riche jupe,
il tire sa femme en bas, et malgr tous ces empchements il la
dbarrasse, et la met aussitt en croupe,  califourchon, comme un
homme, l'avertissant de l'embrasser fortement par le milieu du corps,
crainte de tomber, car elle n'tait pas habitue  chevaucher ainsi.
N'est-ce pas merveille d'entendre ce cheval, qui tmoigne par ses
hennissements combien il a de joie d'emporter son matre et sa
matresse? Voyez comme ils s'loignent de la ville, et prennent gaiement
le chemin de Paris. Allez en paix,  couple de vritables amants!
arrivez sains et saufs dans votre chre patrie; puisse la mauvaise
fortune ne pas mettre obstacle  votre voyage, que vos parents et vos
amis vous voient jouir d'une paix tranquille le reste de vos jours, et
que ces mmes jours puissent galer ceux de Nestor.

En cet endroit, matre Pierre leva de nouveau la voix: Doucement, petit
garon, lui cria-t-il; ne montez pas si haut, la chute en deviendrait
plus lourde.

L'interprte continua sans rpondre: Il ne manqua pas d'yeux oisifs, car
il y en a pour tout voir, qui s'aperurent de la fuite de Mlisandre, et
qui en donnrent incontinent avis au roi Marsile, qui fit aussitt
donner l'alarme. Ne dirait-on pas que la ville est prs de s'abmer sous
le bruit des cloches qui retentissent dans toutes les mosques?

Oh! pour ce qui est des cloches, observa don Quichotte, matre Pierre se
trompe lourdement: les Mores n'en ont point; ils ne se servent que de
tambours et de timbales, et de certaines _dulzana_, qui ressemblent
beaucoup  nos clairons; faire sonner les cloches  Sansuena est un
norme anachronisme.

Ne vous inquitez pas pour si peu, seigneur chevalier, reprit matre
Pierre: ne savez-vous pas que tous les jours on reprsente en Espagne
des comdies remplies de sottises et d'extravagances, et qui n'en sont
pas moins applaudies avec enthousiasme? Allez toujours, petit garon, et
laissez dire: pourvu que je garnisse mon gousset, je me moque du reste.

Pardieu, matre Pierre a raison, dit don Quichotte.

Or, voyez, seigneurs, poursuivit l'interprte, la belle et nombreuse
cavalerie qui sort de la ville  la poursuite de nos amants; combien de
trompettes rsonnent, combien de timbales et de tambours retentissent de
toutes parts! Pour moi, je crains bien qu'on ne les rattrape, et que
nous ne les voyions ramener attachs  la queue des chevaux; ce qui
serait un pouvantable spectacle.

Don Quichotte, comme rveill par ces paroles, voyant cette multitude de
Mores et entendant tout ce tapage, crut en effet qu'il tait temps de
secourir ces amants fugitifs, il se leva brusquement, et s'cria tout
hors de lui: Pour qui me prend-on donc ici? sera-t-il dit que, moi
prsent et vivant, on aura fait violence  un si fameux chevalier que
don Galiferos? Arrtez, canaille insolente, et ne soyez pas assez hardis
pour oser passer outre, ou vous aurez affaire  don Quichotte de la
Manche.

Ce disant, il tire son pe, d'un bond atteint le thtre, et commence 
tomber sur la foule des Mores avec une fureur inoue, pourfendant tous
ceux qui se trouvent sous sa main. En s'escrimant ainsi, il porta un si
furieux coup de haut en bas, que si le joueur de marionnettes n'et
baiss la tte, il la lui aurait fait sauter de dessus les paules.

Que faites-vous! seigneur chevalier! que faites-vous? criait matre
Pierre; ce ne sont pas ici de vritables Mores: ne voyez-vous pas que ce
sont des figures de carton, et que vous allez me ruiner?

Les cris de matre Pierre n'arrtrent point notre hros. Tant qu'il
croit voir des ennemis, ses coups tombaient serrs comme la pluie, si
bien qu'en moins d'un _credo_ il mit le tableau en pices, laissant le
roi Marsile dangereusement bless, Charlemagne la tte fendue, sans
distinguer entre Mores ni chrtiens. Toute l'assistance se troubla; le
singe s'enfuit et gagna le toit de la maison, le guide trembla, le page
resta stupfait; Sancho lui-mme prouva une grande frayeur, car, ainsi
qu'il l'avoua aprs la tempte passe, il n'avait jamais vu son matre
dans une pareille colre.

Enfin, aprs avoir tout boulevers, don Quichotte se calma: Je voudrais
bien, dit-il en s'essuyant le front, tenir  l'heure qu'il est ces gens
qui ne veulent pas reconnatre de quel avantage sont dans le monde les
chevaliers errants. Si je ne m'tais pas trouv l, dites-moi, je vous
prie, ce qui serait advenu de don Galiferos et de la belle Mlisandre? A
coup sr ces mcrants les auraient dj rattraps et leur auraient fait
un mauvais parti. Vive, vive la chevalerie errante, ajouta-t-il, en
dpit de l'envie et malgr l'ignorance et la faiblesse de ceux qui n'ont
pas le courage de se ranger sous ses lois! Que celui qui oserait
soutenir le contraire paraisse  l'instant.

Ah! qu'elle vive, j'y consens, repartit matre Pierre d'un ton
lamentable; mais que je meure, moi misrable, qui puis bien rpter ce
que disait le roi don Rodrigue: Hier, j'tais seigneur de toutes les
Espagnes, aujourd'hui il ne me reste plus un pouce de terre. Il n'y a
pas un quart d'heure j'avais la plus belle cour du monde, je commandais
 des rois et  des empereurs, j'avais une arme innombrable en hommes
et en chevaux, mes coffres taient pleins de parures magnifiques, et me
voil dpouill, pauvre et mendiant! me voil surtout sans mon singe,
qui tait mon unique ressource; et cela par la fureur inconsidre de ce
chevalier, qu'on dit tre le rempart des orphelins et des veuves,
l'appui et le rconfort des affligs. Cette immense charit qu'on lui
reconnat envers les autres, il y renonce pour moi seul! Cependant bni
soit Dieu mille fois jusqu'au trne de sa gloire, quoiqu'il ait permis
que le chevalier de la Triste Figure ait tellement dfigur les miennes,
qu'elles mritent mieux que lui-mme de porter ce nom!

Sancho se sentit tout attendri: Ne pleurez point, matre Pierre, lui
dit-il, ne vous lamentez point; vous me fendez le coeur. Sachez que mon
matre est aussi bon chrtien que vaillant chevalier; s'il vient 
reconnatre qu'il vous a fait le moindre dommage, il vous le payera au
centuple.

Pourvu que le seigneur don Quichotte me paye une partie de ce que m'ont
cot mes figures, dit matre Pierre, je serai content et il mettra sa
conscience en repos; car on ne saurait sauver son me si l'on ne rpare
le tort fait au prochain, si l'on ne lui restitue le bien qu'on lui a
pris.

Cela est vrai, reprit don Quichotte; mais jusqu' prsent, matre
Pierre, je ne sache pas avoir rien  vous.

Comment! rien, seigneur, repartit matre Pierre: et ces tristes dbris
que vous voyez gisants sur le sol, qui les a disperss, anantis, si ce
n'est la force de votre bras invincible? et ces corps  qui
appartenaient-ils, si ce n'est  moi? enfin qui me faisait subsister, si
ce n'taient eux?

Pour le coup, reprit don Quichotte, je doute moins que jamais de ce que
j'ai rpt si souvent: oui, les enchanteurs changent et bouleversent
toutes choses  leur fantaisie pour m'abuser; car, je vous le jure,
seigneurs qui m'entendez, ce que j'ai vu l m'a sembl rel et constant,
comme au temps de Charlemagne; j'ai pris cette Mlisandre pour
Mlisandre, don Galiferos pour don Galiferos, et Marsile pour le roi
Marsile; en un mot, les Mores pour les Mores, comme s'ils avaient t en
chair et en os. Cela tant, je n'ai pu retenir ma colre; et pour
accomplir le devoir de ma profession, qui m'ordonne de secourir les
opprims, j'ai fait ce dont vous avez t tmoins; si les effets ne
rpondent pas  mon intention, ce n'est pas ma faute, mais celle des
enchanteurs qui me perscutent sans relche. Cependant, tout innocent
que je suis de leur malice, je me condamne  rparer le dommage: que
matre Pierre dise ce qu'il lui faut pour la perte de ses figures, et je
le lui ferai payer sur-le-champ.

[Illustration: Tant qu'il croit voir des ennemis, ses coups tombent
serrs comme la pluie (page 412).]

Je n'attendais pas moins, dit matre Pierre, en s'inclinant
profondment, de la chrtienne probit du vaillant don Quichotte de la
Manche, le vritable soutien de tous les vagabonds ncessiteux: voil le
seigneur htelier et le grand Sancho Panza qui seront, s'il plat 
Votre Seigneurie, mdiateurs entre elle et moi, et qui apprcieront mes
figures brises.

J'y consens et de tout mon coeur, dit don Quichotte.

Aussitt matre Pierre ramassa Marsile, et montrant qu'il tait sans
tte: Vous voyez bien, seigneurs, dit-il, qu'il m'est impossible de
remettre le roi de Saragosse en son premier tat; ainsi je crois, sauf
meilleur avis, qu'on ne peut me donner pour sa personne moins de quatre
raux et demi.

D'accord, dit don Quichotte; passons  un autre.

Pour cette ouverture de haut en bas, continua matre Pierre en levant de
terre l'empereur Charlemagne, serait-ce trop de cinq raux et un quart?

Ce n'est-pas peu, dit Sancho.

Ce n'est pas trop, repartit l'htelier; mais partageons le diffrend, et
accordons-lui cinq raux.

Qu'on lui donne cinq raux et le quart avec, dit don Quichotte; mais
dpchez-vous, matre Pierre; car il est temps de souper; et la faim
commence  se faire sentir.

Pour cette figure sans nez, avec un oeil de moins, qui est celle de la
belle Mlisandre, il me semble, dit matre Pierre, que, demander deux
raux et douze maravdis, c'est tre fort accommodant.

Ah! parbleu, s'cria don Quichotte, ce serait bien le diable si,  cette
heure et d'aprs le galop qu'avait pris son cheval, don Galiferos et
Mlisandre ne sont pas au moins sur la frontire de France. A d'autres,
matre Pierre, ce n'est pas  moi qu'on vend un chat pour un livre;
n'esprez pas me faire passer votre Mlisandre camuse pour la vritable
Mlisandre qui, en ce moment, doit tre  la cour de Charlemagne, en
train de se divertir avec son poux.

Matre Pierre voyant don Quichotte retourner  son premier thme, ne
voulut pas le laisser chapper; il se mit  considrer la figure de
plus prs, et dit: Si ce n'est point l Mlisandre, il faut que ce soit
quelqu'une de ses damoiselles, qui se servait de ses habits; qu'on me
donne seulement soixante maravdis, je serai content.

Il examina ainsi toutes les autres figures, mettant le prix  chacune,
prix que les juges rglrent,  la satisfaction des parties,  la somme
de quarante raux et trois quarts pays sur-le-champ par Sancho. Matre
Pierre demanda encore deux raux pour la peine qu'il aurait  rattraper
son singe.

Donne-les, Sancho, dit don Quichotte, et plus s'il le faut, pour le
satisfaire; mais j'en donnerais volontiers deux cents autres,
ajouta-t-il,  qui m'assurerait que don Galiferos et Mlisandre sont
maintenant en France, dans le sein de leur famille.

Personne ne pourra le dire mieux que mon singe, repartit matre Pierre;
mais le diable ne le rattraperait pas, effarouch comme il l'est;
j'espre pourtant que la faim, jointe  l'attachement qu'il a pour moi,
le feront revenir cette nuit. Au reste, demain il fera jour, et nous
verrons.

Enfin, la tempte apaise, toute la compagnie soupa aux dpens de don
Quichotte. L'homme aux hallebardes partit de grand matin; et ds qu'il
fut jour, le guide et le page allrent prendre cong de notre hros,
l'un pour s'en retourner dans son pays, l'autre pour continuer son
voyage. Don Quichotte donna une douzaine de raux au page, et, aprs
quelques judicieux conseils touchant la carrire qu'il allait suivre, il
l'embrassa et le laissa partir. Quant  matre Pierre, bien instruit de
l'humeur du chevalier, il ne voulut rien avoir de plus  dmler avec
lui; ayant donc rattrap son singe et ramass les dbris de son thtre,
il partit avant le lever du soleil, sans dire adieu, et alla, de son
ct, chercher les aventures. Don Quichotte fit payer largement
l'htelier, et, le laissant non moins surpris de ses extravagances que
de sa libralit, il monta  cheval vers huit heures du matin, et se
mit en route.

Nous le laisserons cheminer, afin de donner  loisir plusieurs
explications ncessaires  l'intelligence de cette histoire.




CHAPITRE XXVII

OU L'ON APPREND CE QU'TAIENT MAITRE PIERRE ET SON SINGE, AVEC LE FAMEUX
SUCCS QU'EUT DON QUICHOTTE DANS L'AVENTURE DU BRAIMENT, QU'IL NE
TERMINA PAS COMME IL L'AVAIT PENS


Cid Hamed Ben-Engeli, l'auteur de cette grande histoire, commence le
prsent chapitre par ces paroles: _Je jure comme chrtien catholique_,
etc., etc. Sur quoi le traducteur fait observer qu'en jurant comme
chrtien catholique, tandis qu'il tait More (et sans aucun doute il
l'tait), cid Hamed n'a voulu dire autre chose, sinon que comme le
chrtien catholique promet, quand il jure, de dire la vrit, de mme il
promet de la dire en ce qui concerne don Quichotte, principalement en
expliquant ce qu'taient matre Pierre et son singe, dont les
divinations faisaient l'admiration de toute la contre. Il dit donc que
ceux qui ont lu la premire partie de cette histoire se rappelleront
sans doute un certain Ginez de Passamont, auquel don Quichotte rendit la
libert ainsi qu' d'autres forats qu'on menait aux galres; bienfait
dont ces gens de mauvaise vie le rcompensrent d'une si trange
manire. Ce Ginez de Passamont, que don Quichotte appelait don Ginesille
de Parapilla, droba, on se le rappelle, le grison de Sancho dans la
Sierra Morena; et parce qu'il n'a point t dit alors de quelle manire
eut lieu ce larcin, l'imprimeur ayant supprim cinq ou six lignes qui
l'expliquent, on a gnralement attribu  l'auteur ce qui n'tait
qu'une omission de l'imprimerie. Voici comment le fait arriva.

Pendant que Sancho dormait d'un profond sommeil sur son ne, Ginez
employa le mme artifice dont Brunel avait fait usage devant la
forteresse d'Albraque, pour voler le cheval de Sacripant, et lui tira
son grison d'entre les jambes aprs avoir plac sous le bt quatre pieux
appuys contre terre; depuis, Sancho retrouva son ne, ainsi que nous
l'avons racont. Ce Ginez, craignant d'tre repris par la justice qui le
recherchait pour ses prouesses (le nombre en tait si grand qu'il en
composa lui-mme un gros volume), s'appliqua un empltre sur l'oeil, et,
ainsi dguis, rsolut de passer au royaume d'Aragon comme joueur de
marionnettes, car en pareille matire et pour les tours de gobelets il
tait matre achev. Chemin faisant, il acheta de quelques chrtiens qui
revenaient de Barbarie le singe dont nous avons parl, auquel il apprit,
 certain signal,  lui sauter sur l'paule et  paratre lui marmotter
quelque chose  l'oreille. Son plan arrt, notre homme, avant d'entrer
dans un village, s'informait avec soin aux environs des particularits
survenues dans cet endroit et des gens qu'elles concernaient. Cela log
dans sa mmoire, la premire chose qu'il faisait en arrivant, c'tait de
dresser son thtre, lequel reprsentait tantt une histoire, tantt une
autre, mais toutes agrables et divertissantes. La reprsentation finie,
il annonait le talent de son singe, qui connaissait, disait-il, le
pass et le prsent, mais ne se mlait point de l'avenir; pour chaque
question il prenait deux raux, et faisait meilleur march 
quelques-uns, aprs avoir tt le pouls aux curieux. Souvent, quand il
se trouvait avec des gens dont il savait bien l'histoire, encore qu'on
ne lui adresst point de demande, il faisait  son singe le signal
accoutum, disait qu'il venait de lui rvler telle ou telle chose, et
comme cela concordait presque toujours avec ce qui tait arriv, il
s'tait acquis un crdit incroyable parmi le peuple. S'il n'tait pas
bien inform, il y supplait avec adresse, faisant une rponse ambigu
qui avait rapport  la demande; mais comme la plupart des gens n'y
voyaient que du feu, il se moquait de tout le monde, et remplissait
ainsi son escarcelle. En entrant dans l'htellerie, il reconnut de suite
don Quichotte et Sancho, et il lui fut facile, on le pense bien, de les
tonner, ainsi que tous ceux qui taient prsents. Cependant il lui en
aurait cot cher, si notre chevalier et un peu plus baiss le bras
quand il fit sauter la tte au roi Marsile et dtruisit toute sa
cavalerie, comme nous l'avons dit au chapitre prcdent.

Mais revenons  don Quichotte. En quittant l'htellerie, le hros de la
Manche rsolut d'aller visiter les beaux rivages de l'bre et les lieux
environnants, avant de gagner Saragosse, l'poque des joutes annonces
dans cette ville tant encore assez loigne. Il marcha ainsi deux jours
entiers, sans qu'il lui arrivt rien qui mrite d'tre racont. Le
troisime jour, comme il gravissait une petite colline, il entendit un
grand bruit de tambours et de trompettes. Il crut d'abord que c'tait
quelque troupe de soldats, et poussa Rossinante de ce ct; mais arriv
au sommet de la colline, il aperut  l'autre extrmit de la plaine
plus de deux cents hommes arms de lances, pertuisanes, arbaltes,
piques, avec quelques arquebuses et un bon nombre de rondaches. Il
descendit la cte et s'approcha assez du bataillon pour pouvoir
distinguer des bannires avec leurs couleurs et leurs devises, parmi
lesquelles une entre autres en satin blanc reprsentait un ne peint au
naturel, le cou tendu, le nez en l'air, la bouche bante, la langue
allonge, comme s'il et t prt  braire; autour taient crits ces
mots: Ce n'est pas pour rien que nos alcades se sont mis  braire.

Don Quichotte comprit par l que ces gens arms appartenaient au village
du braiment, et il le dit  Sancho, tout en lui faisant remarquer que
l'homme dont ils tenaient l'histoire s'tait sans doute tromp,
puisqu'il n'avait parl que de rgidors, tandis que la bannire mettait
en scne des alcades.

Il ne faut pas y regarder de si prs, seigneur, rpondit Sancho; ces
rgidors sont peut-tre devenus alcades par la suite des temps; et puis,
que ce soient des rgidors ou des alcades, qu'est-ce que cela fait,
s'ils se sont mis de mme  braire? Il n'est pas plus tonnant
d'entendre braire un alcade qu'un rgidor.

Bref, ils reconnurent et apprirent que les gens du village persifl
s'taient mis en campagne pour combattre les habitants d'un autre
village, qui les raillaient plus que de raison. Don Quichotte
s'approcha, malgr les conseils de Sancho, qui avait peu de got pour de
semblables rencontres, et les gens du bataillon l'accueillirent, croyant
que c'tait quelqu'un de leur parti. Quant  lui, haussant sa visire,
il poussa jusqu' l'tendard, et l il fut entour par les principaux de
la troupe, lesquels demeurrent plus qu'tonns de son trange figure.

Don Quichotte les voyant attentifs  le considrer sans lui adresser la
parole, voulut profiter de leur silence et leur parla en ces termes:
Braves seigneurs, je vous supplie de ne point interrompre le discours
que je vais vous adresser,  moins que vous ne le trouviez ennuyeux,
car, dans ce cas, au moindre signe, je mettrai un frein  ma langue et
un billon  ma bouche. Tous rpondirent qu'il pouvait parler, et qu'ils
l'couteraient de bon coeur; notre hros continua donc de la sorte: Mes
chers amis, je suis chevalier errant; ma profession est celle des armes
et me fait un devoir de protger ceux qui en ont besoin. Depuis
plusieurs jours je connais votre disgrce et la cause qui vous rassemble
pour tirer vengeance de vos ennemis. Aprs avoir bien rflchi sur votre
affaire, et consult les lois sur le duel, j'ai conclu que vous avez
tort de vous tenir pour offenss, et en voici la raison: un seul homme
ne peut, selon moi, offenser une commune entire, si ce n'est pourtant
en l'accusant de trahison en gnral, comme nous en avons un exemple
dans don Diego Ordugnez de Lara, qui dfia tous les habitants de
Zamora[100], ignorant que c'tait le seul Vellidos Dolfos qui avait tu
le roi son matre. Or, cette accusation et ce dfi les offensant
galement, la vengeance en appartenait  tous en gnral et  chacun en
particulier. Dans cette occasion, nanmoins, le seigneur don Diego
s'emporta outre mesure, et dpassa de beaucoup les limites du dfi, car
il n'y avait aucun motif pour y comprendre avec les vivants, les morts,
l'eau, le pain, les enfants  natre, et tant d'autres particularits
dont son cartel contient l'numration; mais lorsque la colre a dbord
et s'est empare d'un homme, aucun frein n'est capable de le retenir.

  [100] Voici ce dfi:

    Moi don Diego Ordunez de Lara, je vous dfie, gens de Zamora, comme
    tratres et flons; je dfie tous les morts et avec eux tous les
    vivants; je dfie les hommes et les femmes, ceux qui sont ns et ceux
     natre; je dfie les grands et les petits, la viande, le poisson,
    les eaux des rivires.

      CANCIONERO.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Mes chers amis, je suis chevalier errant (page 416).]

Ainsi donc, puisqu'un seul homme ne peut offenser une rpublique, un
royaume, une province, une ville, une commune entire, il est manifeste
que vous avez tort de vous mettre en campagne pour venger une offense
qui n'existe pas. Que diriez-vous, je vous le demande, si les habitants
de Valladolid, de Tolde ou de Madrid, se battaient  tout propos avec
ceux qui les appellent _Cazalleros_[101], _Auberginois_, _Baleinaux_, et
si ceux auxquels les enfants donnent de pareils surnoms s'escrimaient 
tout bout de champ? Il ferait beau voir que ces illustres cits fussent
toujours prtes  prendre les armes  la moindre provocation! Non, non,
que Dieu ne le veuille ni ne le permette jamais! Il n'y a que quatre
circonstances dans lesquelles les rpubliques bien gouvernes et les
hommes sages doivent prendre les armes et tirer l'pe. Ces quatre
circonstances les voici: la premire, c'est la dfense de la foi
catholique; la seconde, la dfense de leur vie, qui est de droit naturel
et divin; la troisime, la conservation de leur honneur, de leur famille
et de leur fortune; la quatrime, le service de leur roi dans une guerre
juste; et si nous voulions en ajouter une cinquime, qu'il faudrait
placer en seconde ligne, c'est la dfense de la patrie. Mais recourir
aux armes pour de simples badinages, pour de simples plaisanteries qui
ne sont pas de vritables offenses, par ma foi, ce serait manquer de
raison. D'ailleurs, tirer une vengeance injuste (car juste, aucune ne
peut l'tre), c'est aller directement contre la sainte loi que nous
professons, laquelle nous ordonne de faire du bien  nos ennemis, et
d'aimer ceux qui nous hassent. Ce commandement, je le sais, parat
quelque peu difficile  accomplir, mais il ne l'est que pour ceux qui
sont moins  Dieu qu'au monde, et plus selon la chair que selon
l'esprit; car Jsus-Christ, qui Dieu et homme tout ensemble, jamais n'a
menti et jamais n'a pu mentir, a dit, en se faisant notre lgislateur,
que son joug tait doux et son fardeau lger; il n'a donc pu nous
prescrire rien d'impossible. Ainsi, mes bons seigneurs, Vos Grces sont
obliges, par les lois divines et humaines,  calmer leurs
ressentiments et  dposer leurs armes.

  [101] On appelait _Cazalleros_ les habitants de Valladolid, par
  allusion  Augustin de Cazalla, qui y prit sur l'chafaud. On ignore
  l'origine des autres surnoms.

Que je meure  l'instant, dit tout bas Sancho, si ce mien matre-l
n'est pas thologien; et s'il ne l'est pas, par ma foi, il y ressemble
comme un oeuf ressemble  un autre oeuf.

Don Quichotte se tut quelque temps pour reprendre haleine, et voyant que
toute l'assistance l'coutait favorablement, il allait continuer sa
harangue, quand, voyant que son matre s'arrtait, Sancho se jeta  la
traverse, prit la parole et dit: Monseigneur don Quichotte de la Manche,
nagure appel le chevalier de la Triste-Figure, et  prsent le
chevalier des Lions, est un gentilhomme de beaucoup de sens, et qui
connat son latin comme un bachelier. Dans les conseils qu'il donne il y
va toujours rondement, et il n'y a point de lois ni d'ordonnances pour
la guerre qu'il ne sache sur le bout de son doigt; ainsi donc,
seigneurs, croyez tout ce qu'il dit, et qu'on s'en prenne  moi si l'on
n'est pas content. Il est vident qu'on a tort de se mettre en colre
pour cela seul qu'on entend braire, car moi, je m'en souviens fort bien,
lorsque j'tais petit garon, je brayais lorsqu'il m'en prenait envie,
sans que personne y trouvt  redire; et sans vanit, c'tait avec tant
de naturel et de grce, que tous les nes du pays se mettaient  braire
quand ils m'entendaient: je n'en tais pourtant pas moins fils de mon
pre, qui fut homme de bien. Ce talent excita la jalousie de
quelques-uns des plus hupps du village, mais je m'en souciais comme
d'un maravdis. Au reste, pour vous prouver ce que j'avance, coutez
seulement, et vous allez voir; car cette science est comme celle de
nager, une fois apprise, on ne l'oublie plus.

Aussitt se serrant le nez avec les doigts, Sancho se mit  braire si
puissamment, que tous les lieux d'alentour en retentirent; et il allait
recommencer de plus belle, lorsqu'un des auditeurs, croyant qu'il ne le
faisait que pour se moquer d'eux, leva une longue gaule et lui en
dchargea sur les reins un si rude coup, qu'il l'tendit  terre tout de
son long.

Le voyant ainsi maltrait, don Quichotte courut la lance basse contre
l'agresseur; mais tant de gens s'y opposrent, qu'il lui fut impossible
de venger son cuyer. Loin de l, lui-mme se vit assailli d'une telle
grle de pierres, tellement menac de toutes parts avec l'arbalte
tendue et l'arquebuse en joue, qu'il tourna bride et s'chappa au grand
galop de Rossinante, se recommandant  Dieu, et s'imaginant dj tre
perc de mille balles. Mais ces gens se contentrent de le voir fuir
sans tirer un seul coup. Quand  Sancho, ils le replacrent sur son ne,
et lui permirent de rejoindre son matre; ce que le grison fit de
lui-mme, accoutum qu'il tait  suivre Rossinante et n'en pouvant
demeurer un seul moment spar.

Lorsque don Quichotte fut hors de porte, il tourna la tte, et voyant
que Sancho n'tait pas poursuivi, il attendit. Quant aux gens du village
persifl, ils restrent l jusqu' la nuit; puis ils s'en retournrent
chez eux, triomphant de ce que l'ennemi n'avait point paru. Je crois
mme, s'ils avaient connu l'antique coutume des Grecs, qu'ils n'eussent
pas manqu d'lever sur le terrain un trophe pour servir de monument 
leur valeur.




CHAPITRE XXVIII

DES GRANDES CHOSES QUE DIT BEN-ENGELI, ET QUE SAURA CELUI QUI LES LIRA
S'IL LES LIT AVEC ATTENTION


Quand le brave fuit, c'est que l'embuscade est dcouverte, et l'homme
prudent doit se rserver pour une meilleure occasion. De ceci nous avons
une preuve en don Quichotte, qui, sans songer au pril o il laissait le
pauvre Sancho, aima mieux prendre la poudre d'escampette que de
s'exposer  la fureur de cette troupe en courroux, et s'loigna jusqu'
ce qu'il se crt en lieu de sret.

Pli en deux sur son ne, Sancho le suivait, comme nous avons dit; en
arrivant prs de son seigneur, dj il avait repris ses sens, et il se
laissa tomber haletant devant Rossinante. Don Quichotte mit pied  terre
pour voir s'il tait bless, et ne lui trouvant aucune gratignure, il
lui dit avec colre: Sancho, mon ami, vous avez mal choisi votre temps
pour braire; o diable avez-vous trouv qu'il ft sage de parler corde
dans la maison d'un pendu? A musique comme la vtre, quel accompagnement
pouvait-on faire, si ce n'est de coups de bton? Rendez grces  Dieu,
Sancho, de ce qu'au lieu de vous btonner ils ne vous aient point fait
le _per signum crucis_ avec une lame de cimeterre.

Je ne suis pas en tat de rpondre, dit Sancho, et il me semble que je
parle par les paules; montons sur nos btes et tirons-nous d'ici. Soyez
certain que je ne brairai de ma vie, mais  ce que je vois, les
chevaliers errants lchent pied tout comme les autres, et se soucient
fort peu de laisser leurs pauvres cuyers moulus comme pltre au pouvoir
des ennemis.

Se retirer n'est pas fuir, rpondit don Quichotte. Apprenez-le Sancho,
la valeur qui n'est pas fonde sur la prudence s'appelle tmrit, et
les prouesses d'un homme tmraire s'attribuent moins  son courage qu'
sa bonne fortune; ainsi je confesse m'tre retir, mais non pas avoir
fui, et en cela j'ai imit plusieurs vaillants guerriers, qui surent se
rserver pour de meilleures occasions. Les histoires sont pleines de
semblables vnements, que je pourrais vous raconter; mais comme cela
est inutile, je m'en abstiens pour l'heure.

En discourant de la sorte, don Quichotte avait remis Sancho sur son ne,
puis, tant remont  cheval, tous deux gagnrent  petits pas un bois
qu'on apercevait prs de l. De temps en temps l'cuyer poussait de
profonds hlas! et des gmissements douloureux; don Quichotte lui en
demanda le sujet: C'est, rpondit Sancho, que depuis l'extrmit de
l'chine jusqu' la nuque du cou, je ressens une douleur qui me fait
perdre l'esprit.

Sans aucun doute, reprit don Quichotte, cela vient de ce que le bton
tant large et long, il aura port sur toutes les parties qui te font
mal; s'il et touch en quelque autre endroit, tu souffrirais de mme 
cet endroit-l.

Pardieu, dit Sancho, Votre Grce vient de me tirer d'un grand embarras,
et de m'expliquer la chose en bons termes. Mort de ma vie! faut-il tant
de paroles pour me prouver que je souffre  tous les endroits o le
bton a port? Si je souffrais  la cheville du pied, passe encore; mais
pour deviner que je souffre l o l'on m'a meurtri, il ne faut pas tre
sorcier. Je le vois, mon seigneur et matre, mal d'autrui n'est que
songe, et chaque jour dcouvre ce que je dois attendre en compagnie de
Votre Grce. Aujourd'hui, vous m'avez laiss btonner; demain, vous me
laisserez berner, comme l'autre fois; et si un jour il m'en cote une
cte, un autre jour il m'en cotera les yeux de la tte. Que je ferais
bien mieux... (mais je ne suis qu'une bte, et bte je resterai toute ma
vie); que je ferais bien mieux de m'en aller retrouver ma femme et mes
enfants, et prendre soin de ma maison avec le peu d'esprit que Dieu m'a
donn, au lieu de m'amuser  vous suivre  travers champs, bien souvent
sans boire ni manger. Car enfin, aprs avoir couru pendant tout le jour,
si l'on a besoin de dormir, eh bien frre cuyer, vous dit-on, mesurez
six pieds de terre; en voulez-vous davantage? taillez, taillez, en plein
drap, vous tes  mme, tendez-vous de tout votre long. Ah! que je
voudrais voir brl et rduit en cendres le premier qui s'avisa de la
chevalerie errante, ou du moins celui qui a t assez sot pour servir
d'cuyer  de pareils tourdis; je parle des chevaliers errants du temps
pass; de ceux d'aujourd'hui je ne dis rien, je leur porte trop de
respect, Votre Grce tant du nombre: aussi bien, je commence 
m'apercevoir qu'elle en revendrait au diable en personne.

Maintenant que vous parlez  votre aise, reprit don Quichotte, je
gagerais que vous ne ressentez aucun mal; eh bien, parlez, mon ami,
parlez tout votre sol, et dites tout ce qui vous viendra sur le bout de
la langue: pourvu que vous ne vous plaigniez point, je supporterai de
bon coeur l'ennui de vos impertinences. Au reste, avez-vous si grande
envie d'aller retrouver votre femme et vos enfants,  Dieu ne plaise que
je vous en empche; vous avez mon argent, comptez le nombre de jours qui
se sont couls depuis notre troisime sortie, supputez ce que vous
devez gagner par mois, et payez-vous de vos propres mains.

Quand je servais Thomas Carrasco, le pre du bachelier Samson, que Votre
Grce connat bien, je gagnais deux ducats par mois, sans compter ma
nourriture, rpondit Sancho: je ne sais pas ce que je dois gagner avec
vous, mais j'affirme que l'cuyer d'un chevalier errant fatigue beaucoup
plus que le valet d'un laboureur, car, aprs tout, quand nous servons
ces derniers, quel que soit le travail de la journe, au moins, la nuit
venue, mangeons-nous  la marmite et dormons-nous dans un lit. Tandis
que, depuis que je vous sers, je jure n'avoir tt ni de l'un, ni de
l'autre, si ce n'est le peu de jours que nous avons passs chez le
seigneur don Diego, ou lorsque j'cumai la marmite de Gamache, et puis
ce que j'ai mang, bu et dormi chez Basile; le reste du temps, j'ai
couch sur la dure et  ciel dcouvert, vivant  la grce de Dieu, de
pelures de fromage, de quelques noisettes, de crotes de pain, et buvant
l'eau qu'on trouve en ces dserts.

J'en demeure d'accord, dit don Quichotte: combien croyez-vous donc que
je doive vous donner de plus que Thomas Carrasco?

Avec deux raux par mois qu'ajouterait Votre Grce, il me semble,
rpondit Sancho, que je serai raisonnablement pay quant aux gages;
mais pour me ddommager de la perte de l'le que vous m'aviez promise,
il serait juste d'ajouter encore six raux, ce qui ferait trente raux
en tout.

[Illustration: Lorsque don Quichotte fut hors de porte, il tourna la
tte (page 419).]

C'est trs-bien, rpliqua don Quichotte; voil vingt-cinq jours que nous
sommes partis de notre village, comptez ce qui vous est d, et, je le
rpte, payez-vous de vos propres mains.

Nous sommes un peu loin de compte, repartit Sancho; car, pour ce qui est
de l'le, il faut compter  partir du jour que vous me l'avez promise
jusqu' cette heure.

Combien donc y a-t-il de jours que je vous l'ai promise? dit don
Quichotte.

Si je m'en souviens bien, rpondit Sancho, il y a aujourd'hui quelque
vingt ans, trois ou quatre jours de plus ou de moins.

Par ma foi, voil qui est plaisant, s'cria don Quichotte en partant
d'un grand clat de rire;  peine avons-nous employ deux mois dans
toutes nos courses, et tu dis, Sancho, qu'il y a vingt ans que je t'ai
promis cette le? Mon ami, je commence  croire que tu veux garder tout
l'argent que tu as  moi! Eh bien, soit, qu' cela ne tienne, je te
l'abandonne de bon coeur, pour me voir au plus tt dbarrass d'un si
pitoyable cuyer! Mais, rponds-moi, prvaricateur des ordonnances
cuyresques de la chevalerie errante, o as-tu vu ou lu que jamais
cuyer ait marchand avec son seigneur, et contest sur le plus ou sur
le moins? Entre, pntre, flon, brigand, vampire, car tu mrites tous
ces noms; pntre, dis-je, dans ce _mare magnum_ de leurs histoires, et
si tu y trouves rien d'gal  ce que tu oses me proposer, je consens 
passer pour le plus indigne chevalier qui ait jamais ceint l'pe.
Aussi, et c'en est fait, tu peux prendre le chemin de ta maison, car je
suis rsolu  ne pas souffrir que tu me suives un seul instant de plus.
O pain mal reconnu,  promesses mal places,  misrable sans coeur, qui
tient plus de la brute que de l'homme! tu songes  me quitter, quand
j'tais sur le point de t'lever  une condition telle, qu'en dpit de
ta femme on allait t'appeler monseigneur! tu te retires, quand j'ai la
meilleure le de la mer  te donner! On a bien raison de dire que le
miel n'est pas fait pour la bouche de l'ne: car ne tu es, ne tu
vivras, et ne tu mourras, sans t'apercevoir mme que tu n'es qu'une
bte.

Pendant que don Quichotte l'accablait de reproches, Sancho tout confus
le regardait fixement; enfin, se sentant pntr d'une vive douleur, le
pauvre cuyer rpondit d'une voix dolente et entrecoupe de sanglots:
Monseigneur, mon bon matre, je confesse que je suis un ne, et que pour
l'tre tout  fait il ne manque que la queue; si vous voulez me la
mettre, je la tiendrai pour bien place, et je vous servirai comme un
ne le reste de mes jours. Que Votre Grce me pardonne et prenne piti
de ma jeunesse; considrez que je ne sais pas grand'chose, et que si je
parle beaucoup, c'est plutt par infirmit que par malice; mais qui
pche et s'amende,  Dieu se recommande.

J'aurais t fort tonn, Sancho, reprit don Quichotte, que tu eusses
prononc vingt paroles sans citer quelque proverbe; eh bien, oui, je te
pardonne  condition que tu te corrigeras et que tu ne seras plus
dsormais si attach  ton intrt; prends courage et repose-toi sur la
foi de mes promesses qui, pour ne pas encore tre ralises, n'en sont
pas moins certaines.

Sancho promit de s'amender et de faire de ncessit vertu. Sur ce ils
entrrent dans le bois, et se couchrent chacun au pied d'un arbre.
Sancho dormit mal, les coups de gaule se faisant mieux sentir par le
serein; quant  don Quichotte, il s'abandonna  ses rveries
habituelles. Aprs avoir pris quelque repos, le jour venu, ils
continurent leur chemin vers les clbres rivages de l'bre, o il leur
arriva ce que nous raconterons dans le chapitre suivant.




CHAPITRE XXIX

DE LA FAMEUSE AVENTURE DE LA BARQUE ENCHANTE


Aprs avoir chemin pendant deux jours entiers, nos aventuriers
arrivrent au bord de l'bre. Don Quichotte prouva un vif plaisir  la
vue de ce fleuve; il ne pouvait se lasser de considrer la beaut de ses
rives, l'abondance et la tranquillit de ses eaux, et cet aspect
rveilla dans sa mmoire mille amoureuses penses. Il se rappela ce
qu'il avait vu dans la caverne de Montesinos, car bien que le singe de
matre Pierre lui et dit que ces choses taient en partie vraies, en
partie fausses, il tait dispos  les regarder comme des ralits, au
rebours de Sancho qui les tenait pour autant de mensonges.

Tout  coup notre hros aperut une petite barque, sans rames et sans
voiles, attache  un tronc d'arbre; il regarda de tous cts, et ne
voyant personne, il mit pied  terre, dit  son cuyer d'en faire autant
et de lier leurs montures  un saule qui se trouvait l. Sancho lui
demanda pourquoi il descendait si brusquement de cheval et quel tait
son dessein.

Apprends, rpondit don Quichotte, que ce bateau est ici pour m'inviter 
y entrer, afin que j'aille au secours soit d'un chevalier, soit de toute
autre personne qui se trouve en pressant danger: car c'est ainsi que
procdent les enchanteurs. Lorsqu'un chevalier de leurs amis court
quelque pril dont il ne peut tre tir que par le bras d'un autre
chevalier, ils lui envoient un bateau comme celui-ci, ou bien ils
l'enlvent dans quelque nuage, et en un clin d'oeil il est transport, 
travers les airs ou sur les eaux, aux lieux o on a besoin de son aide.
Sans nul doute, cette barque est place ici pour le mme objet, ou je
ne m'y connais pas. Donc, avant que la nuit arrive, attache ensemble
Rossinante et ton grison, et partons sans perdre de temps, car je suis
rsolu de tenter cette aventure, une troupe de carmes dchausss
vint-elle me prier de n'en rien faire.

Puisqu'il en est ainsi, reprit Sancho, et que Votre Grce veut  tout
propos donner dans ce que j'appellerai des folies, il n'y a qu' obir
et  baisser la tte, suivant le proverbe qui dit: Fais ce que ton
matre ordonne, et assieds-toi  table  ses cts. Toutefois, et pour
l'acquit de ma conscience, je veux avertir Votre Grce que ce bateau
n'appartient pas  des enchanteurs, mais plutt  quelque pcheur de
cette rivire o l'on prend, dit-on, les meilleures aloses du monde.

Tout en disant cela, Sancho attachait Rossinante et le grison,
trs-afflig de les laisser seuls, et appelant sur eux dans le fond de
son me la protection des enchanteurs.

Ne te mets point en peine de ces animaux, lui dit don Quichotte; celui
qui va conduire les matres en prendra soin.

Or a, reprit Sancho, les voil attachs: que faut-il faire?

Nous recommander  Dieu et lever l'ancre, repartit don Quichotte; je
veux dire nous embarquer et couper la corde qui retient ce bateau. Puis
sans plus dlibrer il saute dedans, suivi de son cuyer, coupe la
corde, et le bateau s'loigne de la rive.

A peine Sancho fut-il  vingt pas du bord, qu'il commena  trembler, se
croyant perdu; mais ce fut bien pis quand il entendit le grison braire
et vit Rossinante se dbattre pour se dtacher: Seigneur, dit-il, voil
Rossinante qui s'efforce de rompre son licou pour venir nous retrouver,
et mon ne qui gmit de notre absence. Mes bons amis, continua-t-il en
tournant vers eux ses regards, prenez patience: nous nous dsabuserons,
s'il plat  Dieu, de la folie qui nous mne, et nous vous rejoindrons
bientt. Et il se mit  pleurer si amrement, que don Quichotte
impatient, lui dit:

Que crains-tu, lche crature? qui te poursuit, coeur de souris
casanire, et qu'as-tu  gmir de la sorte? Ne dirait-on pas que tu
marches pieds nus sur les rochers aigus et tranchants des monts Riphes,
ou  travers les sables ardents des dserts de la Libye? N'es-tu pas
assis comme un prince, t'abandonnant sans fatigue au cours de cet
aimable fleuve? Va, va, console-toi, nous allons bientt entrer dans le
vaste Ocan, si dj nous n'y sommes, car nous avons fait pour le moins
sept ou huit cents lieues. Si j'avais un astrolabe pour prendre la
hauteur du ple, je te dirais au juste combien de chemin nous avons
fait; cependant, ou je n'y entends rien, ou nous avons pass, ou nous
sommes sur le point de passer la ligne quinoxiale, situe  gale
distance des deux ples.

Et quand nous aurons pass cette ligne, combien aurons-nous fait de
chemin? demanda Sancho.

Beaucoup assurment, rpondit don Quichotte: car alors nous aurons
parcouru la moiti du globe terrestre, qui, selon le comput de Ptolme,
le plus clbre des cosmographes, ne compte pas moins de trois cent
soixante degrs, ce qui,  vingt-cinq lieues par degr, fait neuf mille
lieues de tour.

Pardieu, Votre Grce prend  tmoin une jolie personne, l'homme qui pue
comme quatre! dit Sancho.

Don Quichotte ne put s'empcher de sourire de la manire dont son cuyer
avait compris les mots comput et cosmographe: Tu sauras, lui dit-il, que
ceux qui vont aux Indes regardent comme un signe positif que la ligne
est passe, quand certains insectes meurent instantanment, et qu'on ne
pourrait en trouver un sur tout le btiment, ft-ce au poids de l'or.
Ainsi, promne ta main sous une de tes cuisses, et si tu y trouves
quelque tre vivant, nos doutes seront claircis; dans le cas
contraire, nous aurons pass la ligne.

Je ferai ce que m'ordonne Votre Grce, rpliqua Sancho, quoique ces
expriences me paraissent inutiles, puisque, selon moi, nous ne sommes
pas  cinq toises du rivage, et que je vois de mes yeux Rossinante et le
grison au mme endroit o nous les avons laisss.

Fais ce que je t'ai dit, rpliqua don Quichotte, et ne t'inquite pas du
reste. Tu ne sais pas, je pense, ce que c'est que zodiaque, lignes,
parallles, ples, solstices, quinoxes, plantes, enfin tous les degrs
et les mesures dont se composent la sphre cleste et la sphre
terrestre; car si tu connaissais toutes ces choses, mme d'une manire
imparfaite, tu saurais combien de parallles nous avons coups, combien
de signes nous avons parcourus, et combien de constellations nous avons
laisses derrire nous. Mais je te le rpte, tte-toi de la tte aux
pieds; je suis certain qu' cette heure tu es plus net qu'une feuille de
papier blanc.

Sancho obit, et porta la main sous le pli de son jarret gauche, aprs
quoi il se mit  regarder son matre en souriant: Ou l'exprience est
fausse, lui dit-il, ou nous ne sommes pas arrivs  l'endroit que pense
Votre Grce, il s'en faut de bien des lieues.

Comment! reprit don Quichotte, est-ce que tu as trouv quelqu'un?

Et mme quelques-uns, rpondit Sancho. Puis, secouant les doigts, il
plongea sa main dans le fleuve, sur lequel glissait tranquillement la
barque sans tre pousse par aucun enchanteur, mais tout bonnement par
le courant, qui tait alors doux et paisible.

Tout  coup ils aperurent un grand moulin tabli au milieu du fleuve. A
cette vue, don Quichotte s'cria d'une voix retentissante: Regarde, ami
Sancho, tu as devant toi la forteresse ou le chteau dans lequel doivent
se trouver le chevalier ou la princesse infortuns au secours de qui le
ciel nous envoie.

De quel chteau ou forteresse parlez-vous? rpondit Sancho; ne
voyez-vous pas que c'est un moulin tabli sur la rivire pour moudre le
bl?

Tais-toi, repartit don Quichotte. Cela te semble un moulin, mais ce
n'est qu'une illusion: ne t'ai-je pas rpt plus de cent fois que les
enchanteurs changent, dnaturent, transforment toutes choses  leur
fantaisie? je ne dis pas qu'ils les transforment rellement, mais qu'ils
paraissent les transformer, comme ils nous l'ont fait assez voir dans la
mtamorphose de Dulcine.

Pendant ce dialogue, le bateau ayant gagn le milieu du fleuve, commena
 marcher avec plus de rapidit. Les gens du moulin, voyant venir au fil
de l'eau une barque prte  s'engouffrer sous les roues, sortirent avec
de longues perches pour l'arrter, en criant de toutes leurs forces: O
allez-vous, imprudents? quel dsespoir vous pousse? voulez-vous donc
vous faire mettre en pices? Et comme ces hommes taient couverts de
farine de la tte aux pieds, ils ressemblaient beaucoup  une apparition
fantastique.

Ne t'ai-je pas dit, Sancho, que j'allais avoir  montrer toute la force
de mon bras? Regarde combien de monstres s'avancent contre moi, combien
de fantmes hideux essayent de m'pouvanter!

Se dressant debout dans la barque, il se met  menacer les meuniers:
Canaille mal ne, canaille mal apprise, leur criait-il, htez-vous de
mettre en libert ceux que vous retenez injustement dans votre chteau;
car je suis don Quichotte de la Manche, surnomm le chevalier des Lions,
que l'ordre souverain des cieux envoie pour mettre fin  cette aventure.

En mme temps, il tire son pe et s'escrime en l'air contre les
meuniers, qui, sans rien comprendre  ces extravagances, tchaient
seulement d'empcher avec leurs perches le bateau d'entrer dans le
torrent form par les roues du moulin. Le pauvre Sancho tait  genoux,
priant Dieu de le sauver d'un si grand pril. Enfin, les meuniers
parvinrent  dtourner le bateau, mais non pas si heureusement qu'il ne
chavira au milieu de la rivire avec ceux qu'il portait. Bien prit  don
Quichotte de savoir nager, car le poids de ses armes l'entrana par deux
fois au fond de l'eau; et si les meuniers ne s'y fussent jets pour les
en tirer, l'un par les pieds, l'autre par la tte, les aventures du
matre et du valet en restaient l. Quand ils furent dposs  terre,
plus tremps que morts de soif, Sancho s'agenouilla, et les mains
jointes, les yeux levs au ciel, il se mit  demander  Dieu, dans une
longue et fervente oraison, de le dlivrer  jamais des folies de son
seigneur.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Mes bons amis, continua Sancho, prenez patience (page 423).]

Pendant ce temps, les pcheurs taient accourus; voyant leur barque
brise, ils se jetrent sur Sancho, demandant  don Quichotte de leur
payer le dommage.

Trs-volontiers, reprit notre hros avec son sang-froid habituel, mais 
une condition, c'est que sur-le-champ vous allez mettre en libert ceux
que vous retenez par violence dans ce chteau.

De quel chteau et de quels prisonniers parles-tu, tte  l'envers?
repartit un des meuniers; veux-tu, par hasard, emmener ceux qui viennent
moudre le bl  ce moulin?

C'est folie, dit  part soi don Quichotte, c'est parler dans le dsert
que vouloir faire entendre raison  semblable canaille. Il faut qu'il se
soit ici rencontr deux enchanteurs, dont l'un dtruit ce que l'autre
fait; car l'un m'envoie la barque, et l'autre la renverse. Que Dieu y
porte remde, s'il lui plat! Au reste, voil le train du monde, on n'y
rencontre qu'artifice et contrarit de toutes parts. Se tournant
ensuite vers le moulin: Qui que vous soyez, amis, qui gmissez enferms
dans cette prison, pardonnez-moi si, pour mon malheur et pour le vtre,
je ne puis briser vos fers; c'est sans doute  un autre chevalier qu'est
rserve cette aventure. Il finit par entrer en arrangement avec les
pcheurs,  qui Sancho compta cinquante raux en poussant de profonds
soupirs. Encore une seconde traverse comme celle-ci, disait-il, et tout
notre avoir sera bientt au fond de l'eau.

Meuniers et pcheurs considraient, pleins de surprise, ces deux hommes,
et, les tenant pour fous, ils se retirrent, les premiers dans leur
moulin, les seconds dans leurs cabanes. Don Quichotte et Sancho
retournrent  leurs btes, et btes ils restrent comme devant. Ainsi
finit l'aventure de la barque enchante.




CHAPITRE XXX

DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE AVEC UNE BELLE CHASSERESSE


Nos aventuriers rejoignirent Rossinante et le grison, l'oreille basse,
principalement Sancho,  qui c'tait percer l'me que de toucher  son
argent. Finalement ils enfourchrent leurs montures sans mot dire, et
s'loignrent du clbre fleuve: don Quichotte enseveli dans ses
penses amoureuses, et Sancho dans celle de sa fortune  faire, qu'il
voyait plus recule que jamais, car, malgr sa simplicit, il
s'apercevait bien que les esprances et les promesses de son matre
taient autant de chimres; aussi cherchait-il l'occasion de dcamper et
de prendre le chemin de son village. Mais le sort en ordonna autrement,
comme nous le verrons bientt.

Il arriva donc le jour suivant qu'au coucher du soleil, en dbouchant
d'un bois, don Quichotte aperut dans une vaste prairie quantit de gens
qui chassaient  l'oiseau. En approchant, il distingua parmi les
chasseurs une dame trs-gracieuse, monte sur une haquene ou palefroi
portant selle en drap vert et  pommeau d'argent; cette dame tait
galement habille de vert et en quipage de chasse, mais d'un si bon
got et avec tant de richesse, qu'elle semblait l'lgance en personne.
Sur son poing droit se voyait un faucon, ce qui fit penser  don
Quichotte que ce devait tre une grande dame et la matresse de ces
chasseurs, comme elle l'tait en effet; aussi dit-il  Sancho: Cours,
mon fils, cours saluer de ma part la dame au palefroi et au faucon, et
dis-lui que moi, le chevalier des Lions, je baise les mains  son
insigne beaut, et que si elle le permet j'irai les lui baiser moi-mme
et la servir en tout ce qu'il plaira  Sa Grandeur de m'ordonner.
Seulement, prends garde  tes paroles, et ne va pas enchsser dans ton
compliment quelques-uns de ces proverbes dont tu regorges  toute heure.

Vous avez bien trouv l'enchsseur, rpondit Sancho; est-ce la premire
fois que je porte des messages  de grandes dames?

Hormis le message que tu as port  Dulcine, je n'en sais pas d'autres,
dit don Quichotte, au moins depuis que tu es  mon service.

Il est vrai, reprit Sancho; mais un bon payeur ne craint point de donner
des gages, et dans une maison bien fournie la nappe est bientt mise; je
veux dire qu'il n'est pas besoin de me faire la leon, car Dieu merci,
je sais un peu de tout.

Je le crois, dit don Quichotte; va donc et que Dieu te conduise.

Sancho partit au grand trot de son ne. Quand il fut arriv prs de la
belle chasseresse, il mit pied  terre, et s'agenouillant devant elle,
il lui dit: Belle et noble dame, ce chevalier que vous voyez l-bas, et
qu'on appelle le chevalier des Lions, est mon matre; moi, je suis son
cuyer, qui dans sa maison a nom Sancho Panza. Ce chevalier des Lions
qui, nagure encore, s'appelait le chevalier de la Triste Figure,
m'envoie prier Votre Grandeur de lui octroyer la trs-humble permission
de vous offrir ses services afin de satisfaire son dsir, lequel est, 
ce qu'il dit, et comme je le crois, de servir ternellement votre haute
fauconnerie et beaut. En octroyant cette permission, Votre Seigneurie
fera une chose qui tournera  son profit, tandis que mon matre en
recevra faveur insigne et signal contentement.

Assurment, bon cuyer, rpondit la dame, vous vous tes acquitt de
votre commission avec toutes les formalits qu'exigent de pareils
messages; levez-vous, je vous prie: l'cuyer d'un aussi fameux chevalier
que le chevalier de la Triste-Figure, dont nous connaissons trs-bien
les aventures, ne doit pas rester sur ses genoux: levez-vous, mon ami,
et allez dire  votre matre qu'il fera honneur et plaisir au duc mon
poux, et  moi, s'il veut prendre la peine de se rendre  une maison de
plaisance que nous avons prs d'ici.

Sancho se leva, charm de l'exquise courtoisie de la belle chasseresse,
et surtout de lui avoir entendu dire qu'elle connaissait parfaitement le
chevalier de la Triste-Figure, qu'elle n'avait pas appel chevalier des
Lions, parce que sans doute il portait ce nom depuis trop peu de temps.

Brave cuyer, ajouta la duchesse, votre matre n'est-il pas celui dont
il circule une histoire imprime sous le nom de l'ingnieux chevalier
don Quichotte de la Manche, et qui a pour matresse une certaine
Dulcine du Toboso?

C'est lui-mme, Madame, rpondit Sancho, et cet cuyer dont il est parl
dans l'histoire, et qu'on appelle Sancho Panza, c'est moi si l'on ne m'a
pas chang en nourrice; je veux dire, si l'on ne m'a pas dfigur 
l'imprimerie.

Je suis charme, reprit la duchesse: allez, mon cher Panza, dites 
votre matre qu'il sera le bienvenu sur nos terres, et que rien ne
pouvait nous causer une plus grande satisfaction.

Avec une si agrable rponse, Sancho retourna plein de joie vers son
matre,  qui il raconta tout ce qu'avait dit la dame, levant jusqu'au
ciel sa courtoisie, sa grce et sa beaut. Aussitt don Quichotte se met
gaillardement en selle, s'affermit sur ses triers, relve sa visire,
et donnant de l'peron  Rossinante, part pour aller baiser la main de
la duchesse, qui, ds que Sancho l'eut quitte, avait fait prvenir le
duc, son poux, de l'ambassade qui venait de se prsenter. Tous deux se
prparrent donc  recevoir notre chevalier, et comme ils connaissaient
la premire partie de son histoire, ils l'attendaient avec impatience,
se promettant de le traiter selon sa fantaisie, d'abonder dans son sens
pendant le temps qu'il passerait prs d'eux, sans le contredire en quoi
que ce ft, et surtout en observant le crmonial de la chevalerie
errante, dont ils connaissaient parfaitement les histoires, car ils en
taient trs-friands.

En ce moment parut don Quichotte, la visire haute; et comme il se
prparait  descendre de cheval, Sancho se hta d'aller l'y aider. Mais
le sort voulut qu'en sautant  bas du grison, notre cuyer s'embarrassa
si bien le pied dans la corde qui lui servait d'trier, qu'il lui fut
impossible de se dgager, et qu'il tomba, la poitrine et le visage
contre le sol. Notre hros, qui ne s'tait aperu de rien et croyait
Sancho  son poste, leva la jambe pour mettre pied  terre; mais
entranant la selle, mal sangle sans doute, il roula entre les jambes
de Rossinante, crevant de dpit et maudissant son cuyer, qui de son
ct restait le pied pris dans l'entrave.

Sur l'ordre du duc, les chasseurs coururent au secours du matre et de
l'cuyer; ceux-ci relevrent don Quichotte, qui, tout maltrait de sa
chute, s'en alla cependant, clopin clopant, s'agenouiller devant Leurs
Seigneuries. Le duc ne voulut point le permettre, mais, au contraire il
descendit de cheval et fut embrasser don Quichotte.

C'est pour moi un bien grand dplaisir, seigneur chevalier de la
Triste-Figure, lui dit-il, que le jour o pour la premire fois Votre
Grce met le pied dans mes domaines, elle ait lieu de s'en repentir;
mais l'incurie des cuyers est souvent cause de pareils accidents.

Votre prsence, prince, rpondit don Quichotte, m'est un si grand
bonheur, que peu importe le prix auquel j'en obtiens l'avantage; et je
me consolerais de ma disgrce, euss-je t prcipit dans le fond des
abmes, car la gloire d'avoir approch de votre personne suffirait pour
m'en tirer. Mon cuyer, que Dieu maudisse, sait mieux dlier sa langue
pour dbiter des sottises que fixer solidement une selle. Mais dans
quelque posture que je me trouve, tomb ou relev,  pied ou  cheval,
je n'en serai pas moins toujours  votre service, et  celui de madame
la duchesse, votre digne compagne, reine de la beaut et princesse
universelle de la courtoisie.

Trve de flatterie, seigneur don Quichotte de la Manche, reprit le duc:
l ou rgne la sans pareille Dulcine du Toboso, on ne peut, on ne doit
louer d'autre beaut que la sienne.

Sancho, qui achevait de se dbarrasser de la corde qui lui servait
d'trier, prit la parole et dit: Certes, on ne saurait nier que madame
Dulcine du Toboso ne soit fort belle, et j'en conviens tout le premier;
mais au moment o on y pense le moins saute le livre, et j'ai ou dire
que dame nature ressemble au potier qui a fait un beau vase; quand il
en a fait un, il peut en faire deux, trois, voire mme cent: aussi, sur
mon me, madame la duchesse ne le cde en rien  madame Dulcine.

Madame, dit don Quichotte en se tournant vers la duchesse, Votre
Grandeur saura que jamais chevalier errant n'a eu un cuyer plus bavard
et plus factieux que le mien; au reste, il prouvera surabondamment la
vrit de ce que j'avance, si Votre Altesse daigne me garder quelques
jours  son service.

Si le bon Sancho est plaisant, je l'en estime davantage, reprit la
duchesse; vous le savez, seigneur chevalier, bien plaisanter n'est point
le partage des esprits lourds et grossiers; et puisque Sancho est
plaisant, je le tiens dsormais pour homme d'esprit.

Et grand bavard, ajouta don Quichotte.

Tant mieux, repartit le duc; un homme qui parle bien ne saurait trop
parler. Mais pour ne point perdre nous-mmes le temps en vains discours,
marchons, et que l'illustre chevalier de la Triste-Figure nous fasse
l'honneur de nous accompagner.

Vos Altesses voudront bien dire chevalier des Lions, reprit Sancho; il
n'y a plus de Triste-Figure.

Des Lions, soit, reprit le duc; eh bien, que le seigneur chevalier des
Lions vienne donc, s'il lui plat,  un chteau que j'ai prs d'ici, o
madame la duchesse et moi lui ferons l'accueil que nous avons coutume
d'accorder  tous les chevaliers errants qui nous honorent de leur
visite.

Tous montrent  cheval et se mirent en marche. Le duc et don Quichotte
se tenant  ct de la duchesse, qui appela Sancho et voulut qu'il se
tnt auprs d'elle, parce qu'elle prenait beaucoup de plaisir 
l'entendre. Notre cuyer ne se fit pas prier, et se mit de quart dans la
conversation, au grand plaisir des deux poux, pour qui c'tait une
bonne fortune d'hberger un tel chevalier errant et un tel cuyer
parlant.

[Illustration: Il roula entre les jambes de Rossinante, crevant de dpit
et maudissant son cuyer (page 428).]




CHAPITRE XXXI

QUI TRAITE DE PLUSIEURS GRANDES CHOSES


On ne saurait exprimer la joie qu'avait Sancho de se voir en si grande
faveur auprs de la duchesse, comptant bien trouver chez elle la mme
abondance qu'il avait rencontre chez le seigneur don Diego et chez
Basile; car toujours prt  mener joyeuse vie, notre cuyer saisissait
aux cheveux, ds qu'elle se prsentait, l'occasion de faire bonne chre.

Avant d'arriver au chteau, le duc avait pris les devants, afin
d'avertir ses gens de la manire dont il voulait qu'on traitt don
Quichotte: si bien que lorsque le chevalier parut, deux laquais ou
palefreniers, vtus de longues vestes de satin cramoisi, l'aidrent 
descendre de cheval, le priant en mme temps d'aider leur matresse 
mettre pied  terre. Don Quichotte obit; mais comme, aprs mille
crmonies, la duchesse s'opinitrait  ne point descendre, disant
qu'elle ne pouvait consentir  charger un si fameux chevalier d'un si
inutile fardeau, le duc vint donner la main  son pouse. On entra
ensuite dans une cour d'honneur, o deux belles damoiselles
s'approchrent de don Quichotte, et lui jetrent sur les paules un
manteau de fine carlate, pendant que les galeries se remplissaient de
serviteurs qui, aprs avoir cri: Bienvenues soient la crme et la fleur
des chevaliers errants! rpandirent des flacons d'eau de senteur sur
toute la compagnie.

Une telle rception ravissait notre hros, et ce jour fut le premier o
il se crut un vritable chevalier errant, parce qu'on le traitait de la
mme faon que, dans ses livres, il avait vu qu'on traitait les
chevaliers des sicles passs.

Sancho, laissant son grison, s'tait attach aux jupons de la duchesse;
il la suivit dans le chteau; mais bientt sa conscience lui reprochant
d'avoir abandonn son ne seul  la porte, il s'approcha d'une
respectable dugne qui tait venue avec d'autres femmes au-devant de
leur matresse: Dame Gonzals, lui dit-il  demi-voix, comment s'appelle
Votre Grce?

Je m'appelle Rodriguez de Grijalva, reprit la dugne; que
souhaitez-vous, mon ami?

Je voudrais bien, dit Sancho, que Votre Grce me ft celle d'aller  la
porte du chteau; l vous trouverez un ne, qui m'appartient; ayez la
bont de le faire conduire  l'curie, ou de l'y conduire vous-mme, car
le pauvre animal est timide, et ne saurait rester seul un instant.

Si le matre n'est pas mieux appris que le valet, nous voil bien
tombes, rpondit la dugne; allez, mon ami, allez ailleurs chercher des
dames qui prendront soin de votre ne; ici elles ne sont point faites
pour semblables besognes.

Peste! vous voil bien dgote, rpliqua Sancho; j'ai entendu dire 
monseigneur don Quichotte, qui sait par coeur toutes les histoires, que
lorsque Lancelot revint d'Angleterre, les princesses prenaient soin de
lui, et les damoiselles de son cheval; et par ma foi, ma chre dame,
pour ce qui est de mon ne, je ne troquerais pas contre le cheval de
Lancelot.

Ami, repartit la seora Rodriguez, si vous tes bouffon de votre mtier,
gardez vos bons mots pour ceux qui les aiment et qui peuvent les payer,
car de moi vous n'aurez qu'une figue.

Elle serait du moins bien mre, pour peu quelle gagne un point sur Votre
Grce, reprit Sancho.

Je suis vieille, repartit la dugne, c'est  Dieu que j'en rendrai
compte, et non  toi, imbcile, rustre et malappris, qui empestes l'ail
d'une lieue.

Cela fut dit d'un ton si haut, que la duchesse l'entendit, et demanda 
la seora Rodriguez  qui elle en avait.

J'en ai, rpondit-elle,  cet homme qui me charge de mener son ne 
l'curie, en me disant que de plus grandes dames que moi pansaient le
cheval de je ne sais quel Lancelot, et par-dessus le march ce sot m'a
appele vieille.

Cela m'offense encore plus que vous, repartit la duchesse: et se
tournant vers Sancho: La seora Rodriguez, lui dit-elle, est encore
toute jeune, et si elle porte ces longues coiffes, c'est plutt parce
que sa charge le veut ainsi, qu' cause de ses annes.

Qu'il ne m'en reste pas une  vivre, repartit Sancho, si j'ai dit cela
pour la fcher; mais j'ai tant d'amiti pour mon grison, qui ne m'a pas
quitt depuis l'enfance, que j'ai cru ne pouvoir le recommander  une
personne plus charitable que cette bonne dame.

Sancho, interrompit don Quichotte en le regardant de travers, est-ce
dans une aussi honorable maison qu'il convient de parler de la sorte?

Chacun parle de ses affaires o il se trouve, rpondit Sancho; je me
suis souvenu ici du grison, et j'en parle ici; si je m'en tais souvenu
dans l'curie, j'en aurais parl dans l'curie.

Sancho a raison, dit le duc, et je ne vois pas qu'il y ait l de quoi le
blmer; mais qu'il ne se mette pas en peine de son ne, on en aura soin
comme de lui-mme.

Au milieu de ces propos qui divertissaient tout le monde, except don
Quichotte, ils montrent l'escalier du chteau, et l'on conduisit notre
chevalier dans une salle richement tendue de brocart d'or et d'argent.
Six jeunes filles, instruites par le duc et la duchesse de la manire
dont il fallait traiter notre hros, afin qu'il ne doutt point qu'on le
traitait en chevalier errant, vinrent lui servir de pages et
s'occuprent  le dsarmer.

Dbarrass de sa cuirasse, don Quichotte demeura avec ses troits
hauts-de-chausses et son pourpoint de chamois, long, sec, maigre, les
mchoires serres et les joues si creuses qu'elles s'entre-baisaient,
enfin sous un aspect si comique que, les jeunes filles le voyant ainsi,
eussent clat de rire si le duc ne leur et expressment enjoint de
s'observer. Elles prirent notre hros de trouver bon qu'on le
dshabillt, afin de lui passer une chemise; mais il ne voulut jamais y
consentir, disant que les chevaliers errants ne se piquaient pas moins
de chastet que de vaillance. Il les pria donc de remettre la chemise 
son cuyer; et pour excuter lui-mme ce qu'on lui proposait, il passa
avec Sancho dans une chambre o se trouvait un lit magnifique.

Ds qu'il se vit seul avec son cuyer, il se mit  le gourmander en ces
termes: Dis-moi un peu, bouffon rcent et imbcile de vieille date, o
as-tu jamais vu traiter comme tu viens de le faire une dame vnrable et
aussi digne de respect qu'est la seora Rodriguez? tait-ce bien le
moment de te ressouvenir de ton ne? Crois-tu donc que des personnes
d'une telle importance, et qui reoivent si bien les matres, puissent
oublier leurs montures? Au nom de Dieu, Sancho, dfais-toi de ces
liberts, et ne laisse pas voir,  force de sottises, de quelle
grossire toffe tu es form. Ignores-tu, pcheur endurci, qu'on a
d'autant meilleure opinion des seigneurs que leurs gens sont biens
levs, et qu'un des principaux avantages qui font que les grands
l'emportent sur les autres hommes, c'est d'avoir  leur service des gens
qui valent autant qu'eux? Quand on verra que tu n'es qu'un rustre
grossier et un mauvais bouffon, pour qui me prendra-t-on? N'aura-t-on
pas sujet de penser que je ne suis moi-mme qu'un hobereau de colombier
ou quelque chevalier d'emprunt? Apprends, Sancho, qu'un parleur
indiscret, et qui veut plaisanter sur tout et  toute heure, finit par
devenir un bateleur fade et dgotant. Mets donc un frein  ta langue,
pse tes paroles, et, avant d'ouvrir la bouche, regarde  qui tu
parles. Nous voil, Dieu merci, arrivs en un lieu d'o, avec la faveur
du ciel et la force de mon bras, nous devons sortir deux fois plus
grands en rputation et en fortune.

Sancho promit  son matre de se coudre la bouche et de se mordre la
langue plutt que de prononcer un seul mot qui ne ft  propos.
Dfaites-vous de tout souci  cet gard, ajouta-t-il; ce ne sera jamais
par moi qu'on dcouvrira qui nous sommes.

Enfin, don Quichotte acheva de s'habiller; il prit son baudrier et son
pe, jeta un manteau d'carlate sur ses paules, mit sur sa tte une
_montera_ de satin vert, et, par de ce costume, rentra dans la salle o
il trouva les mmes damoiselles, ranges sur deux files et toutes tenant
des flacons d'eau de senteur qu'elles lui versrent sur les mains avec
mille rvrences et crmonies. Bientt aprs arrivrent douze pages
avec le matre d'htel, pour le conduire  table, o on l'attendait.
Notre hros s'avana gravement au milieu d'eux, jusqu' une autre salle
o taient dresss un buffet magnifique et une table somptueuse avec
quatre couverts seulement. Le duc et la duchesse allrent le recevoir 
la porte, accompagns d'un de ces ecclsiastiques qu'en Espagne on voit
gouverner les maisons des grands seigneurs, mais qui eux-mmes, n'tant
pas ns grands seigneurs, ne sauraient apprendre  leurs matres comment
ils doivent se conduire: de ceux, dis-je, qui veulent que la grandeur
des grands se mesure  leur petitesse, et qui, sous prtexte de modrer
leur libralit, les rendent mesquins et misrables. Au nombre de ces
gens-l devait tre l'ecclsiastique qui vint avec le duc et la duchesse
au-devant de don Quichotte. On changea mille courtoisies, et finalement
ayant plac notre hros au milieu d'eux, ils prirent place  table. Le
duc offrit le haut bout  son hte, lequel voulut dcliner cet honneur;
mais les instances furent telles, qu'il dut accepter; l'ecclsiastique
s'assit en face du chevalier, le duc et la duchesse  ses cts.

Sancho tait si stupfait de l'honneur qu'on faisait  son matre, qu'on
et dit qu'il tombait des nues; mais en voyant toutes les courtoisies
changes au sujet de la place d'honneur, il ne put retenir sa langue:
Si Vos Seigneuries, dit-il, veulent bien m'en accorder la permission, je
leur conterai ce qui arriva un jour dans notre village  propos de
places  table. Sancho n'avait pas achev de prononcer ces mots, que don
Quichotte prit l'alarme, se doutant bien qu'il allait lcher quelque
sottise; ce que voyant, l'cuyer: Rassurez-vous, monseigneur, lui
dit-il, je ne dirai rien qui ne soit  son point; je n'ai pas encore
oubli la leon que vous m'avez faite.

Je ne me souviens de rien, rpondit don Quichotte; dis ce que tu
voudras, pourvu que tu le dises vite.

Or, seigneurs, ce que j'ai  dire est vrai comme il fait jour, reprit
Sancho; aussi bien, mon matre est l qui pourra me dmentir.

Mens tant que tu voudras, rpliqua don Quichotte; mais prends garde 
tes paroles.

Oh! j'y ai pens et repens, dit Sancho; je suis certain qu'on ne me
fera aucun reproche.

En vrit, reprit don Quichotte, Vos Altesses devraient faire chasser
cet imbcile, qui va dbiter mille stupidits.

Ah! pour cela non, dit la duchesse, Sancho ne s'loignera pas de moi; je
l'aime trop, et je me fie  sa discrtion.

Que Dieu accorde  Votre Grandeur, madame, mille annes de vie, en
rcompense de la bonne opinion que vous avez de moi, quoique je ne le
mrite gure, reprit Sancho. Or, voici mon conte: Un gentilhomme de
notre village, fort riche et de bonne famille, car il venait de ceux de
Medina del Campo, convia un jour... ah! j'oubliais de vous dire que ce
gentilhomme avait pous une certaine Mancia de Quignonez, fille de don
Alonzo de Martagnon, chevalier de l'ordre de Saint-Jacques, lequel se
noya dans l'le de la Herradura, et qui fut cause de cette grande
querelle, dont se mla monseigneur don Quichotte, querelle o fut bless
Tomasillo, le garnement, fils de Balbastro, le marchal... Tout cela
n'est-il pas la vrit, mon cher matre? parlez hardiment, afin que ces
seigneurs ne me prennent pas pour un menteur et un bavard.

Jusqu' cette heure, mon ami, vous me paraissez plutt bavard que
menteur, dit l'ecclsiastique; j'ignore ce que, dans la suite, je
penserai de vous.

Tu prends tant de gens  tmoin, Sancho, et tu cites tant de
circonstances, ajouta don Quichotte, qu'il faut assurment que tu dises
vrai; mais abrge, car, de la manire dont tu procdes, tu ne finiras
d'aujourd'hui.

Que Sancho n'abrge pas, s'il veut me faire plaisir, dit la duchesse;
qu'il conte son histoire comme il l'entend; dt-elle durer six jours, il
me trouvera toujours prte  l'couter.

Je dis donc, messeigneurs, continua Sancho, que ce gentilhomme dont je
parle, et que je connais comme je connais mes deux mains, car de sa
maison  la mienne il n'y a pas un trait d'arbalte, convia un jour un
paysan pauvre mais honnte...

Au fait, frre, au fait, interrompit l'ecclsiastique, ou votre histoire
ne finira que dans l'autre monde.

J'arriverai bien  mi-chemin, s'il plat  Dieu, rpliqua Sancho. Je dis
donc que ce paysan, tant arriv  la maison de ce gentilhomme, qui
l'avait convi, et qui avait pous la fille de don Alonzo de
Martagnon... hlas! ce pauvre gentilhomme, que Dieu veuille avoir son
me, car il est mort depuis ce temps-l et  telles enseignes qu'on dit
qu'il fit une mort d'ange; pour moi, je n'assistai pas  sa dernire
heure, j'tais all faire la moisson  Tembleque.

Allons, mon ami, dit l'ecclsiastique, sortez promptement de Tembleque,
et poursuivez votre histoire sans vous occuper  faire les funrailles
de ce gentilhomme, si vous ne voulez faire aussi les ntres.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Par de ce costume, notre hros s'avana gravement (page 431).]

Il arriva donc, continua Sancho, que comme ils taient prts  se mettre
 table, je veux dire le gentilhomme et le paysan... Tenez, il me semble
que je les vois, comme si c'tait aujourd'hui.

Le duc et la duchesse s'amusaient fort du dpit que causaient 
l'ecclsiastique les interruptions de Sancho et la longueur de son
conte; quant  don Quichotte, il enrageait dans l'me, mais ne soufflait
mot.

Il fallait pourtant se mettre  table, poursuivit Sancho; or, le paysan
attendait toujours que le gentilhomme prt le haut bout, mais celui-ci
insistait pour le faire prendre au paysan, disant qu'il tait matre
chez lui; le paysan qui se piquait de civilit et de savoir-vivre, ne
voulait point y consentir; tant enfin que le gentilhomme, le prenant par
les paules, le fit asseoir par force, en lui disant: Asseyez-vous,
lourdaud; quelque place que je prenne, je tiendrai toujours le haut
bout. Voil mon conte, mes seigneurs; et en vrit, je crois qu'il
arrive assez  point.

Aux paroles de son cuyer, don Quichotte rougit, plit, se marbra de
tant de couleurs, que son visage semblait moins de chair que de jaspe.
Le duc et la duchesse, qui s'aperurent du trouble o il tait, se
continrent, quoiqu'ils mourussent d'envie de rire; car ils avaient
compris la malice de Sancho. Afin de changer l'entretien, la duchesse
demanda  don Quichotte quelle nouvelle il avait de madame Dulcine; et
s'il lui avait envoy depuis peu quelques malandrins, ou quelques
gants; car il ne pouvait manquer d'en avoir vaincu un grand nombre.

Madame, rpondit don Quichotte, mes disgrces ont eu un commencement,
mais je ne crois pas qu'elles aient jamais de fin. Oui, j'ai vaincu des
gants, dfait des malandrins, et je les lui ai envoys; mais, hlas! o
auraient-ils pu la rencontrer, et  quelles marques la reconnatre,
puisqu'elle est enchante et change en la plus horrible crature qu'il
soit possible d'imaginer?

Je n'y comprends rien, dit Sancho,  moi elle m'a paru la plus belle
personne du monde. Pour l'agilit, du moins, elle en revendrait  un
danseur de corde: par ma foi, elle saute sur une bourrique comme le
ferait un chat!

Et vous, Sancho, demanda le duc, l'avez-vous vue enchante?

Comment! si je l'ai vue! s'cria Sancho; et qui diable a dcouvert cela
si ce n'est moi? Oui, oui, je l'ai vue, et elle est enchante tout comme
mon pre.

L'ecclsiastique, entendant parler de gants et d'enchantements,
commena  croire, ce qu'il souponnait dj, que le nouveau venu
pourrait bien tre ce don Quichotte de la Manche dont le duc feuilletait
sans cesse l'histoire; se tournant donc vers ce dernier: Monseigneur,
lui dit-il plein de colre, Votre Excellence un jour rendra compte 
Dieu de la conduite de ce pauvre homme: ce don Quichotte ou don
Extravagant, comme il vous plaira de l'appeler, n'est peut-tre pas
aussi fou que Votre Grandeur le croit, et lui donne sujet de le
paratre en lchant la bride  ses impertinences. Et vous, matre fou,
continua-t-il en s'adressant  notre hros, qui vous a fourr dans la
cervelle que vous tes chevalier errant, et que vous dfaites des
malandrins et des gants? Croyez-moi, retournez dans votre maison, afin
de prendre soin de vos enfants et de vos affaires, au lieu de vous
amuser  courir le monde, prtant  rire  ceux qui vous voient? O
avez-vous trouv qu'il y ait jamais eu des chevaliers errants, et encore
moins qu'il y en ait  cette heure? En quel endroit de l'Espagne
avez-vous rencontr des gants, des lutins, des Dulcines enchantes, et
toute cette foule d'extravagances qu'on vous attribue.

Don Quichotte couta ce discours sans donner aucun signe d'impatience:
mais  peine l'ecclsiastique eut-il achev, que se levant de table, le
visage enflamm de colre, il lui fit une rponse qui  elle seule
mrite un nouveau chapitre.




CHAPITRE XXXII

DE LA RPONSE QUE FIT DON QUICHOTTE AUX INVECTIVES DE L'ECCLSIASTIQUE


Se levant donc de toute sa hauteur et tremblant des pieds  la tte
comme un pileptique, notre hros s'adressa au censeur imprudent qui
l'avait si peu mnag, et lui dit d'une voix mue et prcipite: Si le
lieu o je suis, si la prsence de mes illustres htes et la vnration
que j'ai toujours eue pour votre caractre n'enchanaient mon bras, je
vous aurais dj appris  refrner l'indiscrtion de votre langue: mais
puisque les gens de votre robe n'ont d'autres armes que celles dont se
servent les femmes, je ne vous menacerai point des miennes, et je
consens  me servir des vtres.

J'avais toujours pens que d'un homme tel que vous il fallait n'attendre
que de charitables conseils et des remontrances bienveillantes; loin de
l, oubliant toute mesure, vous vous laissez emporter, sans provocation
de ma part et sans me connatre,  m'accabler de propos outrageants.
Quel droit, je vous prie, avez-vous d'en user ainsi? Sachez que les
remontrances bien intentionnes demandent d'autres circonstances et
exigent d'autres formes; mais me reprendre ainsi devant tout le monde,
et avec tant d'aigreur, c'est dpasser les bornes de la correction
fraternelle, correction que vous devriez exercer avec plus de charit
que tout autre; oui, c'est mal, croyez-le bien, quand on n'a aucune
connaissance du pch que l'on censure, de traiter, sans examen, le
pcheur d'imbcile et de fou.

De quelles extravagances suis-je donc coupable pour que Votre Grce ose
ainsi me conseiller d'aller prendre soin de ma femme et de mes enfants,
sans savoir si je suis mari ou non? Suffit-il d'avoir su se glisser
dans une maison pour se croire appel  en gouverner les matres? et
parce qu'un homme aura t lev dans l'troite enceinte d'un collge,
sans avoir jamais vu plus de monde que n'en contiennent quelques lieues
de pays, s'arrogera-t-il de but en blanc le droit de donner des lois 
la chevalerie, et de juger les chevaliers errants? Ah! c'est, selon
vous, une occupation oiseuse et un temps perdu que le temps employ 
courir le monde, non pour en rechercher les avantages, mais au
contraire, pour en affronter ces prils qui, pour les gens de coeur,
sont le chemin de l'immortalit? Si ce reproche m'tait adress par un
vritable gentilhomme, ce serait un malheur dont je ne pourrais me
consoler; mais qu'un pdant, tranger  la chevalerie, ose me traiter
d'insens, je m'en soucie comme d'un maravdis. Chevalier je suis, et
chevalier je mourrai, s'il plat  Dieu.

Les uns suivent ici-bas le chemin de l'orgueilleuse ambition, d'autres
le chemin de l'adulation basse et servile: ceux-ci prfrent les routes
tnbreuses de l'hypocrisie; ceux-l, les voies de la pit sincre.
Quant  moi, guid par mon toile, j'ai suivi l'troit sentier de la
chevalerie errante, qui m'apprend  mpriser les richesses et les vains
amusements du monde, pour rechercher l'honneur et la vritable gloire.
J'ai redress des torts, j'ai veng des injures, j'ai terrass des
gants et combattu des fantmes; je suis amoureux, il est vrai, mais en
tant que ma profession de chevalier errant m'oblige  l'tre, et non au
del; je ne suis donc pas un de ces amants qui n'ont que la volupt pour
objet, mais un amant continent et platonique. Mes intentions sont
irrprochables, Dieu merci; car je ne songe qu' faire du bien  tout le
monde, et  ne jamais donner lieu  personne de se plaindre de moi. Si
un homme guid par de tels sentiments, et qui s'efforce chaque jour de
les mettre en pratique, mrite d'tre trait de fou, c'est  vous de
prononcer, noble duc et noble duchesse; je m'en rapporte  Vos
Grandeurs.

Par ma foi, dit Sancho, il n'y a rien  ajouter: tenez-vous-en l, mon
cher matre; et puisque ce seigneur n'est pas d'accord qu'il y ait eu
des chevaliers errants, il ne faut pas s'tonner qu'il n'ait su ce qu'il
disait.

Vous qui parlez, mon ami, dit l'ecclsiastique, ne seriez-vous point ce
Sancho Panza  qui son matre a promis le gouvernement d'une le?

Oui, c'est moi, rpondit Sancho, et qui le mrite autant qu'un autre, si
hupp qu'il puisse tre; oui, je suis de ceux dont on peut dire:
Mets-toi avec les bons et tu seras bon; ou bien encore: Appuie-toi
contre un bon arbre, et tu auras une bonne ombre. Je me suis attach 
un bon matre, et il y a dj longtemps que je suis en sa compagnie; je
dois donc tre un autre lui-mme, et si Dieu permet que tous deux nous
vivions, il ne manquera pas de royaumes  donner ni moi d'les 
gouverner.

Non assurment, Sancho, dit le duc, et en considration du seigneur don
Quichotte, je vous donne le gouvernement d'une le que j'ai vacante en
ce moment.

Sancho, dit don Quichotte, va te mettre  genoux devant Son Excellence,
et baise-lui les pieds, pour la remercier de la faveur qu'elle te fait.

Sancho obit. Aussitt l'ecclsiastique, outr de voir l'insuccs de ses
remontrances, se leva de table plein de dpit, et dit au duc: Par
l'habit que je porte, monseigneur, je vous crois, en vrit, aussi
insens que ces misrables: comment se pourrait-il qu'ils ne soient pas
fous, lorsque les sages applaudissent  leurs folies? Que Votre
Excellence reste avec eux puisqu'elle s'en accommode si bien; quant 
moi, je ne mettrai pas les pieds dans ce chteau, tant que ces honntes
gens y demeureront: au moins ne serai-je pas tmoin de leurs
extravagances, et l'on n'aura point  me reprocher d'avoir souffert ce
que je pouvais empcher.

L-dessus il sortit malgr toutes les prires qu'on fit pour le retenir.
Il est vrai que le duc n'insista pas beaucoup, occup qu'il tait  rire
de son impertinente colre.

Quand il eut repris son srieux, le duc dit  don Quichotte: Votre
Grce, seigneur chevalier des Lions, vient de rpondre  cet homme d'une
manire si victorieuse et si complte, qu'il ne vous faut point d'autre
satisfaction de son indigne emportement; et puis, aprs tout, vous le
savez, ce qui vient des religieux ou des femmes ne peut passer pour un
affront.

Vous dites vrai, monseigneur, rpliqua don Quichotte, et la raison en
est que celui qui ne peut tre outrag ne peut non plus outrager
personne. Aussi, les enfants, les femmes et les gens d'glise, tant
considrs comme des personnes incapables de se dfendre, ne peuvent
faire d'affront ni en recevoir. D'ailleurs, Votre Excellence n'ignore
pas qu'il y a une notable diffrence entre une offense et un affront: on
appelle affront l'offense que soutient celui qui l'a faite; tandis que
l'offense peut venir du premier venu, sans que pour cela il y ait
affront.

Par exemple, un homme passe dans la rue sans dfiance, dix hommes arms
l'attaquent et lui donnent des coups de bton; il met l'pe  la main,
afin de se venger, mais il en est empch par le grand nombre de ses
ennemis: on peut dire de cet homme-l qu'il a reu une offense, mais non
un affront. Autre exemple pour confirmer ce que j'avance: Quelqu'un a le
dos tourn, un homme vient par derrire, le frappe avec un bton et
s'enfuit; le premier le poursuit et ne peut l'atteindre: dans ce cas, le
frapp a reu une offense et non pas un affront, qui pour tre tel
aurait d tre soutenu. Si celui qui l'a attaqu, mme  la drobe, et
mis l'pe  la main et fait face  son adversaire, le frapp aurait
tout  la fois reu une offense et un affront: une offense, parce qu'on
l'aurait pris en trahison; un affront, parce que l'agresseur aurait
soutenu ce qu'il avait fait. De tout ce que je viens de dire, il rsulte
que je puis avoir t offens, mais je n'ai point reu d'affront, aussi
je ne me crois oblig  aucun ressentiment contre ce brave homme pour
les paroles qu'il m'a adresses: j'aurais voulu seulement qu'il prt
patience, et m'et laiss le temps de le dsabuser de l'erreur o il est
quant  l'existence des chevaliers errants. Par ma foi, si Amadis ou un
de ses descendants l'avait entendu parler de la sorte, il aurait eu, je
crois, sujet de s'en repentir.

Je jure, moi, ajouta Sancho, qu'ils lui auraient ouvert le ventre comme
 un melon bien mr: oh! qu'ils n'taient pas gens  souffrir qu'on leur
marcht sur le pied! Mort de ma vie! si Renaud de Montauban avait
entendu les paroles de ce petit bonhomme, il lui aurait appliqu un tel
horion sur le museau, que le malheureux en serait rest plus de trois
ans muet. Oui, oui, qu'il aille s'y frotter, et il verra comment il se
tirera de leurs mains.

La duchesse mourait de rire en entendant les folies que dbitait Sancho;
elle le trouvait encore plus plaisant et plus fou que son matre, et
tous les tmoins de cette scne taient de son avis.

[Illustration: Il resta donc le cou tendu, les yeux ferms et la barbe
pleine de savon (page 437).]

Enfin don Quichotte se calma, et l'on acheva de dner. Comme on
commenait  desservir entrrent quatre jeunes filles, dont l'une tenait
un bassin d'argent, l'autre une aiguire, la troisime du linge parfum
et d'une blancheur clatante; la dernire, enfin, les bras nus jusqu'aux
coudes, portait dans une bote des savonnettes de senteur. La premire
s'approcha de don Quichotte, lui passa sous le menton une serviette,
qu'elle lui attacha derrire le cou, puis, aprs une profonde rvrence,
celle qui tenait le bassin le plaa sous le menton de notre hros, qui,
surpris d'abord d'une crmonie si extraordinaire, mais croyant sans
doute que c'tait l'usage du pays de laver la barbe au lieu des mains,
tendit le cou sans rien dire. Cela fait, la jeune fille versa de l'eau
dans le bassin, et celle qui tenait la savonnette se mit  laver et 
savonner, de toute sa force, non-seulement la barbe de don Quichotte,
mais encore son visage et ses yeux, qu'il fut oblig de fermer. Le duc
et la duchesse, qui n'taient avertis de rien, se regardaient l'un
l'autre, et attendaient la fin de cette trange crmonie. Quand la
demoiselle barbire eut bien savonn notre chevalier, elle feignit de
manquer d'eau et envoya sa compagne en chercher, le priant de patienter
quelque peu. Don Quichotte resta donc dans le plus plaisant tat qu'on
puisse imaginer, le cou tendu, les yeux ferms et la barbe pleine de
savon. Celles qui lui jouaient ce mauvais tour tenaient les yeux
baisss, sans oser regarder le duc et la duchesse, qui, de leur ct,
bien qu'ils ne gotassent gure une plaisanterie qu'ils n'avaient pas
ordonne, avaient toutes les peines du monde  s'empcher de rire. Enfin
la demoiselle  l'aiguire revint, et l'on acheva de laver notre hros,
aprs quoi celle qui tenait le linge l'essuya le plus tranquillement du
monde, et toutes quatre, ayant fait une grande rvrence, s'apprtrent
 se retirer. Mais le duc, craignant que don Quichotte ne s'apert
qu'on se moquait de lui, appela la demoiselle qui portait le bassin:
Venez, lavez-moi, lui dit-il, et surtout que l'eau ne vienne pas 
manquer. La jeune fille, qui tait fort avise, comprit l'intention, et
mettant le bassin au duc comme  don Quichotte, le lava prestement; puis
aprs une nouvelle rvrence, elle et ses compagnes sortirent de la
salle. Sancho, tout bahi, regardait cette crmonie: Pardieu! se
disait-il  lui-mme, si c'est l'usage de ce pays de laver aussi la
barbe aux cuyers, j'en aurais grand besoin, et je donnerais volontiers
un demi-ral  qui m'y passerait le rasoir.

Que dites-vous l tout bas, Sancho? demanda la duchesse.

Je dis, madame, que dans les cours des autres princes, j'ai entendu
raconter qu'une fois la nappe enleve, on versait de l'eau sur les
mains, mais non du savon sur les barbes. Ainsi il fait bon vivre pour
beaucoup voir, celui qui vit longtemps, dit-on, a de mauvais moments 
passer; mais passer par un savonnage de cette espce, ce doit tre
plutt un plaisir qu'un ennui.

Eh bien, ne vous en mettez point en peine, Sancho, dit la duchesse; je
vous ferai savonner par mes filles, et mme mettre en lessive, si cela
est ncessaire.

Quant  prsent, je me contente de la barbe, reprit Sancho; pour
l'avenir, Dieu sait ce qui arrivera.

Matre d'htel, dit la duchesse, occupez-vous de ce que demande le bon
Sancho, et que ses ordres soient excuts de point en point.

Le matre d'htel rpondit que le seigneur Sancho serait servi 
souhait, et il l'emmena dner avec lui. Le duc, la duchesse et don
Quichotte restrent  table.

Aprs s'tre entretenus quelque temps, et toujours de chevalerie, la
duchesse pria notre hros de vouloir bien lui faire le portrait de
madame Dulcine; car, d'aprs ce que la renomme publie de ses charmes,
ajouta-t-elle, je dois croire qu'elle est la plus belle crature de
l'univers, et mme de toute la Manche.

A ces paroles, don Quichotte poussa un grand soupir: Madame, dit-il, si
m'arrachant de la poitrine ce coeur o est empreint le portrait de ma
Dulcine, je pouvais le mettre ici sous les yeux de Votre Grandeur,
j'pargnerais  ma langue une tentative surhumaine; car comment puis-je
venir  bout de tracer un fidle portrait de celle qui et mrit
d'occuper le pinceau de Parrhasius, de Timanthe et d'Apelle, le burin de
Lysippe, le ciseau de Phidias, l'loquence de Cicron et de Dmosthne?

Tout vous est possible, seigneur don Quichotte, reprit le duc; ne ft-ce
qu'une esquisse, un profil, un simple trait, cela suffira, j'en suis
certain, pour exciter la jalousie des plus belles.

Je le ferais bien volontiers, repartit don Quichotte, si la disgrce qui
lui est arrive tout rcemment n'avait effac son image de ma mmoire,
et ne m'invitait plutt  la pleurer qu' en faire le portrait. Vos
Grandeurs sauront donc qu'il y a quelque temps je voulus aller lui
baiser les mains, recevoir sa bndiction et prendre ses ordres pour ma
troisime campagne. Mais, hlas! quelle douleur m'tait rserve! Au
lieu d'une princesse, je ne trouvai qu'une vulgaire paysanne: sa beaut
tait devenue une horrible laideur, la suave odeur qu'elle a coutume
d'exhaler, une puanteur repoussante; je croyais trouver un ange, je
rencontrai un dmon; au lieu d'une personne sage et modeste, une
baladine effronte; des tnbres au lieu de la lumire, et enfin, au
lieu de la sans pareille Dulcine du Toboso, une brute stupide et
dgotante.

Sainte Vierge! s'cria le duc, quel monstre assez pervers a pu causer
une pareille affliction  la terre, lui ravir la beaut qui la charmait
et la pudeur qui faisait son plus bel ornement?

Eh qui pourrait-ce tre, repartit don Quichotte, sinon un de ces maudits
enchanteurs qui me perscutent, un de ces perfides ncromants vomis par
l'enfer pour obscurcir la gloire et les exploits des gens de bien,
exalter et glorifier les actions des mchants! Les enchanteurs m'ont
perscut et me perscuteront sans relche, jusqu' ce qu'ils aient
enseveli moi et mes hauts faits dans les profonds abmes de l'oubli. Les
tratres savaient bien qu'en faisant cela ils me blessaient dans
l'endroit le plus sensible! En effet, priver un chevalier de sa dame,
c'est le priver de la lumire du soleil, de l'aliment qui le sustente,
de l'appui qui le soutient, de la source fconde o il puise et sa
vigueur et sa force; car, je le rpte et le rpterai sans cesse, un
chevalier errant sans dame n'est plus qu'un arbre sans sve, un difice
bti sur le sable, un corps priv de sa chaleur vivifiante.

Vous dites vrai, repartit la duchesse; mais s'il faut en croire
l'histoire imprime depuis quelque temps du seigneur don Quichotte,
histoire qui a mrit l'approbation gnrale, Sa Seigneurie n'a jamais
vu madame Dulcine; ce n'est qu'une dame imaginaire et chimrique, qui
n'existe que dans son imagination, et  qui il attribue les perfections
et les avantages qu'il lui plat.

Il y a beaucoup  dire l-dessus, rpondit don Quichotte: Dieu seul sait
s'il y a, ou non, une Dulcine dans ce monde, et si elle est relle ou
chimrique; ce sont des choses qu'il ne faut pas trop vouloir
approfondir. Quoi qu'il en soit, je la tiens pour une personne qui
runit toutes les qualits capables de la distinguer des autres femmes:
beaut accomplie, fiert sans orgueil, passion pleine de pudeur, modeste
enjouement, parfaite courtoisie, enfin, illustre origine; car la beaut
resplendit encore avec plus d'clat chez une personne issue d'un noble
sang, que chez celle d'une humble naissance.

Cela est incontestable, dit le duc; mais Votre Seigneurie me permettra
de lui soumettre un doute qu'a fait natre en mon esprit l'histoire que
j'ai lue de ses prouesses, et ce doute le voici: Tout en demeurant
d'accord qu'il existe une Dulcine au Toboso, ou hors du Toboso, et
qu'elle est belle au degr de beaut que le prtend Votre Grce, il me
semble qu'en fait de noble origine elle ne saurait entrer en comparaison
avec les Oriane, les Madasine, les Genivre, enfin avec ces grandes
dames dont sont pleines les histoires que vous connaissez.

A cela, monseigneur, je rpondrai que Dulcine est fille de ses oeuvres,
que le mrite rachte la naissance, enfin qu'il vaut mieux tre
distingu par sa vertu que par ses aeux. D'ailleurs, Dulcine possde
des qualits suffisantes pour devenir un jour reine avec sceptre et
couronne, puisqu'une femme belle et vertueuse peut prtendre  tout,
puisqu'on ne doit point limiter l'esprance l o le mrite est sans
bornes, et qu'il renferme en lui, sinon formellement, du moins
virtuellement, les plus hautes destines.

Il faut l'avouer, seigneur don Quichotte, reprit la duchesse, Votre
Grce possde le grand art de la persuasion; aussi je me range  son
avis, et dsormais je soutiendrai partout qu'il existe une Dulcine du
Toboso, qu'elle est parfaitement belle, de race illustre, et digne, en
un mot, des voeux et des soins du chevalier des Lions, du grand don
Quichotte de la Manche. Toutefois, il me reste un scrupule, et je ne
puis m'empcher d'en vouloir un peu  votre cuyer: c'est qu'il est
racont dans l'histoire que lorsqu'il porta de votre part une lettre 
madame Dulcine, il la trouva criblant de l'avoine, ce qui,  vrai dire,
pourrait faire douter quelque peu de sa noble origine.

Madame, rpondit don Quichotte, Votre Grandeur saura que les aventures
qui m'arrivent, au moins pour la plupart, sont extraordinaires et ne
ressemblent en rien  celles des autres chevaliers errants, soit que
cela provienne de la volont du destin, soit plutt de la malice et de
la jalousie des enchanteurs. Or, il est incontestable que parmi les plus
fameux chevaliers, certains furent dous de vertus secrtes, celui-ci de
ne pouvoir tre enchant, celui-l d'avoir la chair impntrable,
Roland, par exemple, l'un des douze pairs de France, qui, disait-on, ne
pouvait tre bless que sous la plante du pied gauche, et seulement par
une pingle; aussi  Roncevaux, quand Bernard de Carpio reconnut qu'il
ne pouvait lui ter la vie avec son pe, fut-il oblig de l'touffer
entre ses bras, comme Hercule avait fait d'Ante, ce froce gant qu'on
disait fils de la Terre. Eh bien, de tout ceci, je conclus qu'il serait
fort possible que je possdasse une de ces vertus, non point celle de
n'tre jamais bless, car l'exprience m'a prouv bien des fois que je
suis form de chairs tendres et nullement impntrables; mais, par
exemple, celle de ne pouvoir tre enchant, puisque je me suis vu pieds
et poings lis, enferm dans une cage, o le monde entier n'aurait pas
t capable de me retenir, si ce n'est  force d'enchantements; et comme
peu de temps aprs je m'en tirai moi-mme, je crois qu'il n'y a
dsormais rien au monde qui ait le pouvoir de m'arrter. Aussi, mes
ennemis, voyant qu'ils ne peuvent rien contre moi, s'en prennent  ce
que j'aime le plus, et veulent me faire perdre la vie en attaquant celle
de Dulcine, par qui je vis et je respire.

Quand mon cuyer lui porta mon message, ils la lui montrrent
malicieusement sous la figure d'une paysanne, occupe  un exercice
indigne d'elle, celui de cribler du froment; au reste, j'ai soutenu que
ce froment n'tait ni de l'orge, ni du bl, mais des grains de perles
orientales. Et pour preuve, je dirai  Vos Grandeurs qu'tant all
dernirement au Toboso, il me fut impossible de trouver seulement le
palais de Dulcine. Quelques jours aprs, tandis que mon cuyer la
voyait sous sa figure vritable, qui est la plus belle du monde, elle me
sembla,  moi, une femme grossire, sotte en ses discours, bien
qu'ordinairement elle soit l'esprit, la modestie et la discrtion mmes.
Or donc, puisque je ne suis point enchant, ni ne puis l'tre, ainsi que
je viens de le prouver, c'est elle qui est enchante, transforme,
mtamorphose, c'est sur elle que mes ennemis se sont vengs de moi; et
comme c'est parce qu'elle m'appartient qu'elle souffre tout cela, je
veux renoncer  tous plaisirs, et me consumer en regrets et en larmes,
jusqu' ce que je l'aie rtablie en son premier tat. Que Sancho ait vu
Dulcine criblant de l'avoine, cela ne prouve rien, car si les
enchanteurs l'ont change pour moi, ils ont bien pu la changer pour lui.
Dulcine est de bonne naissance, d'une des plus nobles races de tout le
Toboso, o il en existe beaucoup et de trs-anciennes, et je ne doute
pas qu'un jour le lieu qui l'a vue natre ne devienne clbre au mme
titre que Troie pour son Hlne, et l'Espagne  cause de sa Cava[102],
mais avec bien plus de raison, et avec un nom incomparablement plus
glorieux.

  [102] Nom donn par les Arabes  la fille du comte Julien.

Je dirai aussi  Vos Excellences que Sancho Panza est le plus plaisant
cuyer qui ait jamais servi chevalier errant. Il a souvent des navets
telles, qu'on se demande s'il est simple ou malin; quelquefois ses
malices le font croire un rus drle, et, tout d'un coup,  ses
simplicits on le prendrait pour un lourdaud. Il doute de tout, et il
croit tout; puis au moment o l'on craint qu'il ne s'embarrasse et ne se
perde dans ses raisonnements, il s'en tire avec une adresse qu'on tait
loin d'attendre de lui. Enfin, tel qu'il est, je ne le troquerais pas
contre un autre cuyer, m'offrt-on en retour une ville entire. Je me
demande s'il est bon de l'envoyer dans le gouvernement que lui a donn
Votre Grandeur; pourtant il me semble dou d'une capacit suffisante
pour tre gouverneur, et je m'imagine qu'en lui aiguisant un peu
l'esprit, il fera tout comme un autre, d'autant plus que nous voyons
chaque jour qu'il ne faut pas tant d'habilet ni tant de science pour
cela, car nous avons quantit de gouverneurs qui savent  peine lire, et
qui gouvernent comme des aigles[103]. L'important est d'avoir
l'intention droite; pour le reste on ne manque pas de conseillers qui
conduisent les affaires. Le seul avis que je donnerai  Sancho, c'est de
dfendre ses droits, mais sans accabler ses sujets. Je tiens en rserve
dans mon esprit d'autres recommandations, qui plus tard lui seront
utiles dans le gouvernement de son le.

  [103] Le texte porte _Girifaltes_, Gerfauts, oiseaux de proie.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Sancho tout effar se prcipite dans la salle, suivi d'une bande de
marmitons (page 441).]

L'entretien en tait l quand il se fit un grand bruit, et Sancho tout
effar se prcipita dans la salle, un torchon au cou pour bavette, et
suivi d'une bande de marmitons et autres vauriens de mme espce; l'un
d'eux portait un chaudron plein d'une eau si sale, qu'il tait ais de
reconnatre que c'tait de l'eau de vaisselle. Il poursuivait Sancho,
pour la lui mettre sous le menton, pendant qu'un autre faisait tous ses
efforts pour lui laver le visage.

Qu'est-ce donc, mes amis? dit la duchesse; que voulez-vous  ce brave
homme? eh quoi! oubliez-vous qu'il est gouverneur?

Madame, ce seigneur ne veut point se laisser laver, comme c'est l'usage,
et comme monseigneur le duc et son matre l'ont t, rpondit le
marmiton.

Si fait, si fait, je le veux bien, repartit Sancho touffant de colre,
mais je voudrais que ce ft avec du linge plus blanc, de l'eau plus
claire, et par des mains moins crasseuses; il n'y a pas si grande
diffrence entre mon matre et moi, pour qu'on me donne cette lessive du
diable, lorsque, lui, on l'a lav avec de l'eau de rose: les usages
valent d'autant mieux qu'ils ne fchent personne, mais le lavage qu'on
me propose serait tout au plus bon pour les pourceaux. J'ai la barbe
propre, et je n'ai pas besoin d'tre rafrachi; quiconque viendra m'en
toucher un seul poil, recevra une si bonne taloche, que mon poing lui
restera enfonc dans la mchoire; ces cirimonies et ces savonnages
ressemblent par trop  de mchantes farces.

En voyant la colre de Sancho, la duchesse touffait de rire; quant 
don Quichotte, il n'tait gure satisfait de voir son cuyer mystifi de
la sorte et entour de cette impertinente canaille. Aprs s'tre
profondment inclin comme pour demander  Leurs Excellences la
permission de parler, il dit aux marmitons d'une voix grave: Hol,
seigneurs, hol; retirez-vous, et laissez-nous en paix; mon cuyer est
aussi propre que le premier venu, et ces cuelles ne sont pas faites
pour son visage; encore une fois, retirez-vous, car ni lui ni moi
n'entendons raillerie.

Non, non, qu'ils s'approchent, ajouta Sancho et nous verrons beau jeu!
Maintenant, qu'on apporte un peigne si l'on veut, et qu'on me rcle la
barbe; si l'on y trouve quelque chose qui offense la propret, je
consens qu'on me l'arrache poil  poil.

Sancho a raison, dit la duchesse, et toujours il aura raison; il est
fort propre, et n'a pas besoin d'tre lav; puisque nos usages lui
dplaisent, il est le matre de s'en dispenser. Vous, ministres de la
propret, je vous trouve bien impertinents d'apporter pour la barbe d'un
tel personnage, au lieu d'aiguires d'or et de serviettes de fin lin de
Hollande, des cuelles de bois et des torchons de toile d'emballage. En
vrit, ces drles ne sauraient s'empcher de montrer en toute occasion
leur aversion pour les cuyers des chevaliers errants.

Les marmitons et le matre d'htel, qui tait avec eux, crurent que la
duchesse parlait srieusement; ils se htrent d'ter le torchon qu'ils
avaient mis au cou du pauvre diable, et disparurent.

Ds qu'il se vit libre, Sancho alla s'agenouiller devant la duchesse, et
lui dit: Des grandes dames on attend les grandes faveurs, et je ne
saurais mieux reconnatre celle dont vient de me gratifier Votre
Grandeur, qu'en me faisant armer chevalier errant pour demeurer toute ma
vie  son trs-humble service: je suis laboureur, je m'appelle Sancho
Panza, j'ai une femme et des enfants, et je fais le mtier d'cuyer; si
dans quelqu'une de ces choses il m'est possible de vous servir, je
mettrai moins de temps  vous obir que Votre Seigneurie  commander.

On voit bien, Sancho, rpondit la duchesse, que vous avez puis  la
source mme de la courtoisie, et que vous avez t lev dans le giron
du seigneur don Quichotte, qui est la crme de la politesse et la fleur
des crmonies ou cirimonies, comme vous dites. Heureux sicle qui
possde un tel chevalier et un tel cuyer: l'un l'honneur de la
chevalerie errante, l'autre le type de la fidlit cuyresque!
Levez-vous, ami Sancho, et reposez-vous-en sur moi; pour reconnatre
votre courtoisie, je ferai en sorte que mon seigneur le duc vous donne
promptement le gouvernement qu'il vous a promis.

La conversation finie, don Quichotte alla faire la sieste, et la
duchesse dit  Sancho que s'il n'avait pas besoin de repos, il pouvait
venir passer l'aprs-dne avec elle et ses femmes dans une salle bien
frache. Sancho rpondit que quoiqu'il et l'habitude de dormir en t
ses quatre ou cinq heures aprs le repas, il s'en priverait pour obir 
ses commandements.

De son ct, le duc sortit pour donner de nouveaux ordres aux gens de sa
maison sur la manire de traiter don Quichotte sans s'loigner en aucun
point du crmonial avec lequel taient reus les anciens chevaliers
errants.




CHAPITRE XXXIII

DE LA CONVERSATION QUI EUT LIEU ENTRE LA DUCHESSE ET SANCHO PANZA,
CONVERSATION DIGNE D'TRE LUE AVEC ATTENTION


L'histoire rapporte que Sancho ne dormit point cette sieste, et qu'au
contraire, pour tenir sa parole, il alla trouver la duchesse, laquelle,
ds qu'il fut entr, lui offrit un tabouret  ses cts, ce que Sancho
refusa en homme qui savait vivre; mais la duchesse l'engagea  s'asseoir
comme gouverneur, et  parler comme cuyer, puisqu' ces deux titres il
mritait le sige mme du cid Ruy Dias le Campeador. Sancho s'inclina et
s'assit. Aussitt toutes les femmes de la duchesse l'environnrent en
silence, attentives  ce qu'il allait dire; mais ce fut leur matresse
elle-mme qui ouvrit l'entretien.

A prsent que nous sommes seuls, dit la duchesse, je voudrais bien que
le seigneur gouverneur clairct certains doutes que j'ai conus en
lisant l'histoire du grand don Quichotte de la Manche. Le premier de ces
doutes est celui-ci: puisque Sancho n'a jamais vu Dulcine, je veux dire
madame Dulcine du Toboso, et qu'il ne lui porta point la lettre que le
seigneur don Quichotte lui crivait de la Sierra Morena, ayant oubli de
prendre le livre de poche qui la renfermait, comment a-t-il t assez
hardi pour inventer une rponse, et prtendre qu'il avait trouv cette
dame criblant de l'avoine? ce qui est non-seulement un mensonge capable
de porter atteinte  la considration de la sans pareille Dulcine, mais
de plus une imposture indigne d'un fidle cuyer.

Avant de rpondre, Sancho se leva, puis le corps pench, le doigt sur
les lvres, il s'en alla sur la pointe du pied soulever, l'une aprs
l'autre, toutes les tapisseries, aprs quoi il vint se rasseoir prs de
la duchesse: A prsent, dit-il, que je suis bien certain de n'tre pas
cout, me voil prt, madame,  rpondre  tout ce qu'il vous plaira de
me demander. Et d'abord je vous dirai que je tiens monseigneur don
Quichotte pour un fou achev, bien que parfois,  mon avis et  celui de
tous ceux qui l'entendent, il ne laisse pas de dire des choses si
bonnes, si bonnes, que le diable lui-mme, avec toute sa science, n'en
inventerait pas de meilleures. Cela pourtant n'empche pas que je ne
croie qu'il a le cerveau fl, aussi je lui en baille  garder de toutes
les faons: telle entre autres la rponse  la lettre de la Sierra
Morena, et cette affaire de l'autre jour, qui n'est pas encore crite
dans l'histoire, je veux dire l'enchantement de madame Dulcine que je
lui ai fait accroire, quoique cette dame ne soit pas plus enchante que
mon grison.

La duchesse pria Sancho de lui raconter cet enchantement, ce qu'il fit
sans oublier la moindre circonstance, et au grand contentement de celles
qui l'coutaient. De ce que vient de conter le seigneur Sancho, reprit
alors la duchesse, il se forme un terrible scrupule dans mon esprit, et
il me semble entendre murmurer  mes oreilles une voix qui me dit: Mais
s'il est vrai que don Quichotte de la Manche soit fou sans ressources,
pourquoi Sancho Panza, son cuyer, qui le connat pour tel,
continue-t-il  le servir sur l'espoir de ses vaines promesses? il faut
donc que l'cuyer soit encore plus fou que le matre. S'il en est ainsi,
un jour tu rendras compte  Dieu, madame la duchesse, d'avoir donn  ce
Sancho Panza une le  gouverner; car celui qui ne sait pas se gouverner
lui-mme saura encore moins gouverner les autres.

Pardieu, madame la duchesse, cette voix n'a point tort, repartit Sancho,
et vous pouvez bien lui rpondre de ma part que je reconnais qu'elle dit
vrai. Si j'avais deux onces de bon sens, depuis longtemps j'aurais
quitt mon matre; mais il n'y a pas moyen de s'en ddire: l o est
attache la chvre, il faut qu'elle broute. Et puis, voyez-vous, nous
sommes du mme village; c'est un bon matre, je l'aime, j'ai mang son
pain, il m'a donn ses nons, et par-dessus tout je suis fidle; il est
donc impossible que rien puisse nous sparer, si ce n'est quand la pelle
et la pioche nous feront  chacun notre lit. Maintenant si Votre
Grandeur ne trouve pas bon qu'on me donne le gouvernement que
monseigneur m'a promis, eh bien, ce sera un gouvernement de moins; je ne
l'avais pas en sortant du ventre de ma mre, et s'il m'chappe,
peut-tre sera-ce tant mieux pour mon salut. Tout sot que je suis,
croyez que j'ai bien compris le proverbe qui dit: Pour son malheur, des
ailes sont venues  la fourmi. Il se pourrait donc que Sancho cuyer
montt plus vite en paradis que Sancho gouverneur. Personne, d'ailleurs,
n'a l'estomac deux fois plus grand que celui d'un autre, et tant grand
qu'il soit on peut le remplir de paille ou de foin. Les petits oiseaux
dans les champs ont Dieu pour pourvoyeur, et quatre vares de gros drap
de Cuena tiennent plus chaud que quatre vares de drap fin de Sgovie.
Quand il nous faut dguerpir de ce monde, le chemin est le mme pour le
prince et pour le laboureur; et le corps du pape ne tient pas plus
d'espace que celui du sacristain, car en entrant dans la fosse, nous
nous pressons, nous nous serrons, ou plutt l'on nous fait serrer et
presser malgr nous; aprs quoi il n'y a plus qu' tirer le rideau, la
farce est joue, et au revoir, bonsoir.

Je vous dclare donc, madame la duchesse, que si Votre Seigneurie ne
veut pas me donner une le, parce qu'elle me croit un imbcile, je serai
assez sage pour m'en passer. J'ai ou dire, il y a longtemps, que
derrire la croix se tient le diable, et que tout ce qui reluit n'est
pas or; j'ai ou dire aussi qu'on tira le laboureur Vamba[104] de sa
chaumire pour le faire roi d'Espagne, et le roi Rodrigue[105] d'entre
les ftes et les divertissements, pour le faire manger aux couleuvres,
si toutefois la romance ne ment point.

  [104] Vamba rgna sur l'Espagne gothique au septime sicle.

  [105] Rodrigue, dernier roi des Goths, prit  la bataille de
  Guadalte en 712.

Et pourquoi mentirait-elle, dit la seora Rodriguez, en racontant que ce
roi fut mis dans une fosse pleine de crapauds, de serpents et de
lzards; et que deux jours aprs on l'entendait s'crier d'une voix
dolente: Ils me dchirent, ils me dvorent par o j'ai le plus pch;
puisque cela est certain, ce seigneur a donc grande raison de dire qu'il
vaut mieux tre laboureur que roi, si l'on doit tre mang par ces
affreuses btes.

La duchesse ne put s'empcher de sourire de la simplicit de la seora
Rodriguez, et elle dit  Sancho: Sancho, vous savez que lorsqu'un
chevalier a donn sa parole, il la tient, dt-il lui en coter la vie;
or, quoique monseigneur le duc ne coure pas les aventures, il n'en est
pas moins chevalier, et il tiendra sa promesse en dpit de la mdisance
et de l'envie. Prenez donc courage; vous vous verrez bientt en
possession de votre gouvernement, log comme un prince, et couvert de
velours et de brocart. Tout ce que je vous recommande, c'est de vous
appliquer  bien gouverner vos sujets, qui tous sont loyaux et bien ns.

Pour ce qui est de bien gouverner, rpondit Sancho, on peut s'en
rapporter  moi, car je suis charitable de ma nature et j'ai compassion
des pauvres. A qui ptrit le pain, ne vole pas le levain. Oh! par mon
saint patron, on ne me trichera pas avec de faux ds! Je n'ai pas, Dieu
merci, besoin qu'on me chasse les mouches de devant les yeux, je les
chasse bien moi-mme, et je sais fort bien o le soulier me blesse: je
veux dire que les bons auront avec moi la main et la porte ouvertes,
mais les mchants ni pieds ni accs. Il me semble qu'en fait de
gouvernement le tout est de commencer, et il se pourrait qu'au bout de
quinze jours j'entende mieux le gouvernement que le labourage o j'ai
t lev depuis mon enfance.

[Illustration: Il s'en alla sur la pointe du pied soulever, l'une aprs
l'autre, toutes les tapisseries (page 443).]

Vous avez raison, Sancho, repartit la duchesse; les hommes ne naissent
pas tous avec la science infuse, et c'est avec des hommes qu'on fait des
vques, non avec des pierres. Mais pour en revenir  l'enchantement de
madame Dulcine, je pense, et je tiens mme pour certain que l'intention
qu'eut Sancho de mystifier son matre en lui faisant accroire que sa
dame tait enchante, fut plutt une malice des enchanteurs: car je sais
de bonne part que la paysanne qui sauta sur l'ne tait la vritable
Dulcine, et qu'ainsi le bon Sancho, en pensant tre le trompeur, fut le
premier tromp. Cela est positif et clair comme le jour; car sachez-le,
seigneur Sancho, nous avons en ce pays des enchanteurs qui nous
apprennent tout ce qui se passe dans le monde. Soyez donc certain que
cette paysanne si leste tait Dulcine elle-mme, Dulcine enchante
tout comme la mre qui l'a mise au monde, et que lorsque nous y
penserons le moins, nous la verrons tout  coup reparatre sous sa
propre figure: alors, je le pense, vous reviendrez de votre erreur.

Cela est trs-possible, Madame, rpondit Sancho, et je commence  croire
vrai ce que mon matre raconte de cette caverne de Montesinos, dans
laquelle il prtend avoir trouv madame Dulcine sous le mme costume o
je lui dis l'avoir vue quand il me prit fantaisie de l'enchanter; oui,
je reconnais bien maintenant que je fus le premier tromp, comme le dit
Votre Grandeur. En effet, comment supposer que j'ai eu assez d'esprit
pour fabriquer sur-le-champ tant de subtilits, et puis mon matre n'est
pas encore assez fou pour se laisser tromper si aisment. N'allez pas
croire pour cela, Madame, que j'ai de mauvaises intentions; un lourdaud
comme moi n'est pas oblig de connatre la malice de ces sclrats
d'enchanteurs: quand j'ai imagin cela, c'tait pour chapper aux
reproches de mon matre, et non dans l'intention de l'offenser; si
l'affaire a tourn autrement, Dieu sait  qui il faut s'en prendre, et
il chtiera les coupables.

Trs-bien, repartit la duchesse. Mais, dites-moi, Sancho, qu'est-ce que
cette aventure de la caverne de Montesinos? j'ai grande envie de la
connatre.

Alors Sancho se mit  raconter ce que nous avons dit de cette aventure.

Quand il eut termin: De tout ceci, dit la duchesse, on peut conclure
que puisque le grand don Quichotte affirme avoir vu la mme paysanne qui
se montra  Sancho  la sortie du Toboso, il est clair que cette
paysanne tait Dulcine; ainsi donc, vous le voyez, nos enchanteurs sont
trs-dignes de foi.

Aprs tout, reprit Sancho, si madame Dulcine est enchante, tant pis
pour elle: je ne me soucie gure de m'attirer pour cela des querelles
avec les ennemis de mon matre, qui sont trs-nombreux et trs-mchants.
La vrit est que celle que j'ai vue tait une paysanne; si cette
paysanne tait Dulcine ou non, cela ne me regarde pas, et l'on ne doit
pas m'en rendre responsable. Autrement on viendrait dire  tout bout de
champ: Sancho a dit ceci, Sancho a fait cela, Sancho par-ci, Sancho
par-l, comme si Sancho tait un je ne sais qui, et non ce mme Sancho
qu'on voit tout de son long dans une histoire,  ce que m'a dit Samson
Carrasco, lequel n'est rien moins que bachelier; et, comme on sait, ces
gens-l ne mentent jamais, si ce n'est quand il leur en prend fantaisie,
ou lorsqu'ils y trouvent leur profit. Qu'on ne s'en prenne donc pas 
moi, je m'en lave les mains, vienne seulement le gouvernement, et vous
verrez merveilles; car qui a t bon cuyer, sera encore meilleur
gouverneur.

En vrit, Sancho, s'cria la duchesse, vous tes un homme incomparable:
tout ce que vous venez de dire quivaut  autant de sentences, et, comme
dit notre proverbe espagnol: souvent mauvaise cape couvre un bon buveur.

Madame, rpondit Sancho, je jure que de ma vie je n'ai bu par vice; par
soif, c'est possible; car je n'ai pas la moindre hypocrisie. Je bois
quand l'envie m'en prend, ou, si je ne l'ai pas, quand on m'offre 
boire; alors j'accepte pour ne pas paratre mal lev;  une sant
porte par un ami, y a-t-il coeur de pierre qui ne soit prt  faire
raison? mais quoique je mette mes chausses, je ne les salis pas, je veux
dire que si je bois, je ne m'enivre pas. Au reste, c'est un reproche
qu'on ne fera gure aux cuyers des chevaliers errants; car les pauvres
diables sont toujours par les forts, par les dserts et par les
montagnes, buvant de l'eau plus qu'ils ne veulent: et souvent ils
donneraient un oeil de la tte pour se procurer une seule goutte de vin.

Je vous crois, rpondit la duchesse. Mais il se fait tard, allez
reposer, mon ami; une autre fois nous en dirons davantage. En attendant,
je veillerai  ce que l'on vous donne ce gouvernement.

Sancho baisa les mains de la duchesse, et aprs l'avoir remercie, il la
supplia qu'on et soin de son grison, parce que c'tait ce qu'il avait
de plus cher au monde.

Qu'est-ce que ce grison? demanda la duchesse.

Madame, c'est mon ne, rpondit Sancho; pour ne pas l'appeler ainsi,
j'ai coutume de l'appeler le grison. En entrant dans ce chteau, j'avais
voulu le recommander  cette bonne dame que voil, mais elle s'est
fche tout rouge comme si je l'eusse appele vieille ou laide, et
pourtant l'affaire des dugnes devrait tre plutt, ce me semble, de
panser les nes que de parader dans un salon. Dieu de Dieu, quelle dent
avait contre elles un hidalgo de mon village!

C'tait sans doute quelque manant comme vous, interrompit la seora
Rodriguez, car s'il et t un vritable gentilhomme, il les aurait
honores et respectes.

Assez, assez, seora Rodriguez, dit la duchesse; et vous, Sancho, ne
vous mettez point en peine de votre grison; je m'en charge. Puisque
c'est le bien-aim de mon ami, je veux le porter dans mon coeur.

Il suffit qu'il soit  l'curie, madame, repartit Sancho; quant  tre
port dans le coeur de Votre Excellence, ni lui ni moi ne sommes dignes
de nous y voir un seul instant.

Eh bien, Sancho, dit la duchesse, emmenez le grison  votre
gouvernement; vous l'y traiterez  votre fantaisie, et il n'aura plus
qu' s'engraisser.

Madame, rpondit Sancho, j'ai vu plus d'un ne entrer dans un
gouvernement: il n'y aurait donc rien d'tonnant que j'y emmenasse le
mien.

Tous ces propos gayrent la duchesse, et aprs avoir de nouveau dit 
Sancho d'aller se reposer, elle fut raconter au duc la conversation qui
venait d'avoir lieu. Ils concertrent ensemble quelque bonne
mystification dans le genre chevaleresque, afin que le chevalier et son
cuyer ne s'aperussent en aucune manire de la tromperie, et
assurment ce sont l les plus mmorables aventures que contienne cette
grande histoire.




CHAPITRE XXXIV

DES MOYENS QU'ON TROUVA POUR DSENCHANTER DULCINE


Le duc et la duchesse prenaient un plaisir extrme  la conversation de
leurs htes, et ne songeaient qu' trouver de nouveaux moyens de s'en
divertir: ce qui tonnait le plus la duchesse, c'tait la simplicit de
Sancho, qui en tait venu  croire vritable l'enchantement de Dulcine,
dont lui seul tait l'inventeur. L'aventure de la caverne de Montesinos,
qu'avait raconte notre cuyer, leur parut excellente pour la
mystification qu'ils se proposaient.

Six jours ayant t employs  se prparer et  instruire leurs gens,
ils engagrent le chevalier  une chasse au sanglier, qui devait avoir
lieu avec un quipage complet de piqueurs et de chiens. Avant le dpart,
on prsenta  notre hros et  son cuyer un habit de chasse en beau
drap vert: don Quichotte refusa, disant qu'il aurait bientt  reprendre
le rude mtier des armes et qu'il ne pouvait se charger d'un
porte-manteau; tout au contraire, Sancho accepta, se promettant bien
d'en faire argent  la plus prochaine occasion.

Les prparatifs achevs, don Quichotte s'arma de toutes pices; Sancho
endossa son nouvel habit, et mont sur son grison, de prfrence  un
bon cheval qu'on lui offrait, il se mla  la troupe des chasseurs. La
duchesse ne tarda pas  paratre lgamment pare, et don Quichotte,
avec courtoisie, prit la bride de son palefroi, malgr les efforts que
faisait le duc pour s'y opposer. On se dirigea vers un bois plant entre
deux grandes collines. Quand les postes furent pris, les sentiers
occups, on dcoupla les chiens, on partagea les chasseurs en plusieurs
troupes, et la chasse commena avec de si grands cris qu'il devenait
impossible de s'entendre. Bientt la duchesse descendit de son palefroi,
et l'pieu  la main, vint s'embusquer dans un endroit par lequel le
sanglier avait coutume de passer; le duc et don Quichotte mirent aussi
pied  terre, et se placrent  ses cts; Sancho, lui, sans descendre
du grison, se tint coi derrire tout le monde, de crainte de quelque
msaventure.

A peine taient-ils rangs en haie avec une partie de leurs gens, qu'ils
virent accourir un norme sanglier, harcel par les chiens et poursuivi
par les chasseurs. Don Quichotte, embrassant fortement son cu, marche 
la rencontre de la bte l'pe  la main; le duc y court aussi avec son
pieu, et la duchesse les aurait devancs si son poux ne l'en et
empche. Quant  Sancho, ds qu'il aperut le terrible animal, avec ses
longues dfenses, la gueule blanchie d'cume et les yeux tincelants, il
lcha son grison et courut  toutes jambes vers un chne, pour y
grimper; mais au moment o il atteignait le milieu, prt  saisir une
branche pour gagner la cime, cette branche se rompit, et en tombant il
resta accroch  un tronon. Lorsque, suspendu de la sorte, il sentit
son habit se dchirer, l'ide lui vint que le sanglier pourrait bien le
dchirer lui-mme, et il se mit  pousser de tels cris, que tous ceux
qui l'entendaient le crurent sous la dent de quelque bte sauvage.
Finalement le sanglier resta sur la place, perc de mille coups
d'pieux, et don Quichotte, accourant aux cris de Sancho, le trouva
suspendu, la tte en bas, le fidle grison auprs de lui. Il dgagea son
cuyer. Devenu libre, Sancho examina la dchirure faite  son habit de
chasse, accident dont il eut un dplaisir mortel, car dans cet habit il
s'imaginait possder une mtairie.

Enfin, l'norme sanglier, couvert de branches de romarin et de myrte,
fut plac par les chasseurs sur le dos d'un mulet et conduit en triomphe
vers une tente dresse au milieu du bois, o l'on trouva la table
charge d'un abondant repas, tout  fait digne de la munificence du
personnage qui l'offrait  ses convives.

Montrant  la duchesse les plaies de son habit tout dchir: Si cette
chasse, dit Sancho, et t aux livres et aux petits oiseaux, mon
pourpoint ne serait pas en cet tat. Je ne sais vraiment quel plaisir on
peut trouver  poursuivre un animal qui, s'il vous attrape avec ses
crochets, peut envoyer son homme dans l'autre monde. Cela me rappelle
cette vieille romance dont le refrain tait: Sois-tu mang des ours
comme fut Favila!

Ce Favila tait un roi goth qui, dans une chasse aux btes sauvages, fut
dvor par un ours, dit don Quichotte[106].

  [106] Ce Favila n'tait pas un roi goth; il succda  Plage dans les
  Asturies.

Justement, repartit Sancho: aussi comment les princes et les rois
s'exposent-ils  se faire dvorer, pour le seul plaisir de tuer un
pauvre animal qui ne leur a fait aucun tort?

Vous vous trompez, Sancho, dit le duc: la chasse aux btes sauvages est
le divertissement favori des rois et des princes; cette chasse est une
image de la guerre: on y emploie des ruses et des stratagmes pour
vaincre l'ennemi; on s'y accoutume  endurer le froid et le chaud; on
oublie le sommeil et l'oisivet; en un mot, c'est un exercice qu'on
prend sans nuire  personne, et un plaisir qu'on partage avec beaucoup
de gens. Cette chasse, d'ailleurs, n'est pas permise  tout le monde,
non plus que celle du haut vol, car toutes deux n'appartiennent qu'aux
princes et aux grands seigneurs. Ainsi donc, Sancho, quand vous serez
gouverneur, adonnez-vous  la chasse, et vous verrez que vous vous en
trouverez bien.

Oh! pour cela, non, rpondit Sancho;  bon gouverneur, comme  bonne
mnagre, jambe rompue et  la maison; il ferait beau voir des gens
presss, bien fatigus du chemin, venir demander le gouverneur, et qu'il
ft au bois  se divertir! les affaires marcheraient d'une singulire
faon! Par ma foi, seigneur, m'est avis que la chasse est plutt le fait
des fainants que des gouverneurs; moi, je me contente de jouer  _la
triomphe_ les quatre jours de Pques[107], et aux boules les dimanches
et ftes. Toutes ces chasses ne vont gure  mon humeur et ne
s'accordent pas avec ma conscience.

  [107] Nol, l'piphanie, Pques et la Pentecte.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

En tombant, Sancho resta accroch  un tronon (page 448).]

Qu'il en soit ce qu'il plaira  Dieu, Sancho, repartit le duc: mais
entre le dire et le faire il y a bien du chemin.

Qu'il y ait le chemin qu'on voudra, repartit Sancho, au bon payeur il ne
cote rien de donner des gages; et mieux vaut celui que Dieu assiste,
que celui qui se lve de grand matin; c'est le ventre qui fait mouvoir
les pieds, et non les pieds le ventre: je veux dire que si Dieu
m'assiste, et si je vais droit mon chemin, avec bonne intention, je
gouvernerai mieux qu'un aigle royal. Si l'on ne m'en croit pas, qu'on me
mette le doigt dans la bouche, et on verra si je serre bien.

Maudit sois-tu de Dieu et des saints, dtestable Sancho, s'cria don
Quichotte; quand donc t'entendrai-je parler un quart d'heure sans cette
avalanche de proverbes? Que Vos Grces laissent l cet imbcile, mes
seigneurs, si vous ne voulez tre accabls de si ridicules
impertinences.

Pour tre nombreux, dit la duchesse, les proverbes de Sancho n'en sont
pas moins agrables; quant  moi, ils me divertissent extrmement,
qu'ils viennent  propos ou non; d'ailleurs, entre amis, on ne doit pas
y regarder de si prs.

Au milieu de ces agrables entretiens, on sortit des tentes pour rentrer
dans le bois, o le reste du jour se passa  prparer des affts. La
nuit vint surprendre les chasseurs, non pas la nuit sereine, comme elle
l'est presque toujours en t, mais un peu obscure, et d'autant plus
favorable aux projets du duc et de la duchesse.

Soudain le bois parut en feu, et de toutes parts on entendit un grand
bruit de trompettes et autres instruments de guerre, ainsi que le pas de
nombreuses troupes de cavaliers qui traversaient le bois en tous sens.
Cette lumire subite, ce bruit inattendu surprirent l'assemble; les
sons discordants d'une infinit de ces instruments dont les Mores se
servent dans les batailles, ceux des trompettes et des clairons, enfin
les fifres, les hautbois et les tambours mls confusment, faisaient un
tel vacarme, qu'il et fallu tre priv de sens pour n'en tre pas mu.
Le duc plit, la duchesse frissonna, et don Quichotte lui-mme ressentit
quelque motion; quant  Sancho, il tremblait de tous ses membres, et il
n'y eut pas jusqu' ceux qui taient dans le secret qui n'prouvassent
de l'effroi.

Tout  coup ce vacarme cesse; et un courrier, qu' son costume on et
pris pour un dmon, passe brusquement, sonnant avec un bruit
pouvantable dans une corne dmesure.

Hol, dit le duc, qui tes-vous?  qui en voulez-vous? et que signifie
cette troupe de gens de guerre qui traverse ce bois?

Je suis le diable! rpondit le courrier d'une voix rauque; je vais  la
recherche de don Quichotte de la Manche, et les gens que vous entendez
sont six troupes de magiciens, qui amnent la sans pareille Dulcine du
Toboso enchante sur un char de triomphe; elle est accompagne du
vaillant Montesinos, qui vient rvler au seigneur don Quichotte les
moyens de dsenchanter la pauvre dame.

Si vous tiez le diable, comme vous le dites, repartit le duc, vous
auriez dj reconnu le chevalier don Quichotte de la Manche; car il est
devant vous.

En mon me et conscience, je n'y prenais pas garde, rpondit le diable:
j'ai tant de choses dans la tte, que j'oubliais la principale, celle
pour laquelle je suis venu.

Ce dmon, dit Sancho, doit tre honnte homme et bon catholique:
autrement il ne jurerait pas sur son me et sur sa conscience; il y a
partout des gens de bien,  ce que je vois, mme en enfer.

Aussitt le dmon, sans mettre pied  terre, tourna les yeux vers don
Quichotte: C'est vers toi, lui dit-il, chevalier des Lions (puiss-je
bientt te voir entre leurs griffes!), c'est vers toi que m'envoie
l'infortun mais vaillant Montesinos, pour te dire de l'attendre 
l'endroit mme o je te rencontrerai, parce qu'il amne avec lui la sans
pareille Dulcine du Toboso; il veut t'apprendre le moyen de la
dsenchanter. Ma venue n'tant  autre fin, je ne m'arrterai pas plus
longtemps; que les dmons de mon espce restent dans ta compagnie, et
les bons anges avec ces seigneurs. Puis, sonnant dans sa corne, il
tourna bride et disparut.

La surprise s'accrut pour tout le monde, mais surtout pour don Quichotte
et Sancho: pour l'cuyer, parce qu'on voulait  toute force que Dulcine
ft enchante; pour le chevalier, parce qu'il ne savait plus  quoi s'en
tenir sur les visions qu'il avait eues dans la caverne de Montesinos.
Pendant que notre hros s'abmait dans ses penses, le duc lui dit:
Est-ce que Votre Grce veut attendre cette visite, seigneur don
Quichotte?

Certainement, rpondit-il; je l'attendrai ici de pied ferme, dt l'enfer
entier m'assaillir.

Eh bien, moi, dit Sancho, s'il vient encore un diable me corner aux
oreilles, je resterai ici tout comme je suis en Flandre.

La nuit achevait de se fermer, et l'on commenait  distinguer  travers
le bois un nombre infini de lumires courant de tous cts; telles dans
un temps serein on voit voltiger les exhalaisons de la terre. Bientt se
fit entendre un bruit semblable  celui que produiraient les roues
massives d'une charrette  boeufs, bruit strident qui fait fuir les
loups et les ours. A ce tintamarre vint s'en joindre un autre qui le
rendit plus horrible encore: il semblait qu'en divers endroits de la
fort on livrt plusieurs batailles; d'un ct retentissait le bruit de
l'artillerie, d'un autre, celui d'un grand nombre de mousquetades:  la
voix des combattants, on les aurait jugs tout proche, tandis que plus
loin, une multitude d'instruments ne cessaient de jouer  la manire des
Mores, comme pour animer au combat. En un mot, le bruit confus de ces
instruments, les cris des guerriers, le sourd retentissement des
chariots, inspiraient de la frayeur aux plus hardis; et don Quichotte
lui-mme eut besoin de tout son courage pour n'tre pas pouvant. Quant
 Sancho, le sien fut bientt abattu, et il tomba vanoui aux pieds de
la duchesse, qui s'empressa de lui faire jeter de l'eau au visage. Il
fut assez longtemps  revenir, et il commenait  ouvrir les yeux
lorsqu'un de ces chariots qui faisaient tant de bruit arriva, tir par
quatre boeufs entirement couverts de drap noir et ayant  chaque corne
une torche allume. Au sommet du char, sur une espce de trne, se
tenait assis un vieillard vnrable, dont la longue barbe, plus blanche
que la neige, lui descendait jusqu' la ceinture; pour tout vtement, il
avait une ample robe de boucassin noir. Comme ce chariot portait une
infinit de lumires, on pouvait aisment distinguer les objets. Il
tait conduit par deux dmons habills de la mme toffe, et dont les
effroyables visages auraient fait retomber Sancho en dfaillance, s'il
n'et ferm les yeux pour ne pas les voir.

Ce noir quipage tant arriv devant le duc, le vieillard se leva, et
dit d'une voix grave: Je suis le sage Lirgande; et le char passa outre.
Il fut suivi d'un autre, tout  fait semblable, sur lequel tait un
vieillard vtu comme le premier, qui, ayant fait arrter le chariot, dit
d'une voix non moins grave: Je suis le sage Alquif, le grand ami
d'Urgande la dconvenue; et il passa comme le prcdent. Un troisime
char avec un pareil attelage et de semblables conducteurs, s'avana de
mme; mais celui qu'on voyait assis sur le trne tait un homme robuste
et  mine rbarbative, qui, se redressant, cria d'une voix rauque et
satanique: Je suis l'enchanteur Arcalas, ennemi mortel d'Amadis de
Gaule et de toute sa postrit.

A quelques pas plus loin les trois chars s'arrtrent, et le bruit
criard des roues ayant cess, on entendit une agrable musique, dont
Sancho tout rjoui tira bon augure.

Madame, dit-il  la duchesse, dont il ne s'loignait jamais d'un pas, l
o est la musique, il ne peut y avoir rien de mauvais.

Non plus que l o est la lumire, ajouta la duchesse.

Madame, rpliqua Sancho, la lumire vient de la flamme et la flamme peut
tout embraser. Ces lumires que nous voyons l sont capables de mettre
le feu  la fort, tandis que la musique est toujours signe de
rjouissance et de ftes.

C'est ce que nous apprendra l'avenir dit don Quichotte.

Et notre hros avait raison, comme le prouve le chapitre suivant.




CHAPITRE XXXV

SUITE DES MOYENS QU'ON PRIT POUR DSENCHANTER DULCINE ETC.


Au son de cette agrable musique s'avanait un char tran par six mules
caparaonnes de toiles blanches; sur chacune des mules tait mont un
pnitent,  la manire de ceux qui font amende honorable, tous galement
vtus de blanc, avec une grosse torche de cire  la main. Ce char tait
deux fois et mme trois fois plus grand que les prcdents; de chaque
ct marchaient douze autres pnitents, tenant une torche allume. Sur
un trne lev au centre du char, tait assise une jeune fille habille
d'une toffe de gaze d'argent, si brillante de paillettes d'or que les
yeux n'en pouvaient soutenir l'clat; un voile de soie, assez
transparent pour laisser voir sa beaut, lui couvrait le visage, et les
nombreuses lumires permettaient de distinguer ses attraits et son ge,
qui semblait tre de dix-sept  vingt ans. Auprs d'elle se tenait un
personnage envelopp jusqu'aux pieds d'une robe de velours  longue
queue, et la tte couverte d'un voile noir.

Quand le char fut arriv en face du duc, la musique cessa, et le
personnage que nous venons de dpeindre, s'tant lev, carta sa robe,
rejeta son voile, et fit voir la figure de la Mort hideuse et dcharne.
Don Quichotte en plit, Sancho pensa mourir de peur, le duc et la
duchesse firent un mouvement d'effroi. Cette Mort vivante s'tant leve
sur ses pieds, pronona ces paroles d'une voix lente:


        O toi dont les nobles travaux
  Mritaient en amour un destin plus prospre,
  Reconnais ce Merlin, des enchanteurs le pre,
  Le flau des mchants et l'ami des hros.
  Sur les bords du Lth j'appris que Dulcine
  Avait en un moment perdu tous ses attraits;
  Je viens finir les maux de cette infortune.
        Du sort coute les arrts:
  Par la main de Sancho, sur son large derrire,
  Trois mille et trois cents coups appliqus fortement
        Avec une longue trivire
        Rendront  cet objet charmant
        Son clat, sa beaut premire[108].


  [108] Ces vers sont emprunts  Florian.

Oui-da, je t'en pondrai, s'cria Sancho, je ne me donnerai pas seulement
trois coups de fouet. Au diable soit ta manire de dsenchanter! et
qu'est-ce que mes fesses ont  voir avec les enchantements? Je jure que
si le seigneur Merlin n'a pas d'autre moyen de dsenchanter Dulcine,
elle pourra s'en aller avec son enchantement dans la spulture.

Et bien moi, je vous saisirai, don manant farci d'ail, reprit don
Quichotte, et je vous attacherai  un arbre, nu comme quand votre mre
vous a mis au monde; aprs quoi je vous donnerai non pas trois mille
trois cents coups de fouet, mais cinquante mille, et si bien appliqus
qu'il vous en cuira toute votre vie. Pas de rplique, ou je vous
trangle sur l'heure.

Tout beau, tout beau! interrompit Merlin, cela ne peut se passer ainsi:
les coups de fouet que recevra Sancho doivent tre volontaires, et le
moment  son choix, car il n'y a point d'poque limite pour cela; il
dpend mme de lui d'en tre quitte pour la moiti, pourvu qu'il trouve
bon que ces coups lui soient appliqus par une autre main que la sienne,
si rude qu'elle puisse tre.

Ni ma main, ni celle d'un autre, ni pesante, ni  peser, ni dure, ni
douce, ne me touchera, repartit Sancho. Est-ce que j'ai engendr madame
Dulcine du Toboso, pour que mes fesses payent le mal qu'ont fait ses
beaux yeux? que monseigneur don Quichotte ne se fouette-t-il? c'est son
affaire. Lui qui l'appelle sans cesse sa joie, sa vie, son me, c'est 
lui de chercher les moyens de la dsenchanter; mais me fouetter, moi?
_abernuncio[109]!_

  [109] _Abrenuncio_: locution familire pour exprimer la rpugnance.

Sancho eut  peine achev de parler, que la nymphe qui se tenait prs de
Merlin se leva, carta le voile qui lui couvrait le visage, et fit
briller aux yeux de tous une beaut incomparable; puis, avec un geste
assez masculin, et d'une voix fort peu fminine, elle apostropha Sancho
en ces termes:

[Illustration: Reconnais ce Merlin, des enchanteurs le pre (page 452).]

O malencontreux cuyer, coeur de poule, me de bronze, entrailles de
pierres et de cailloux, si l'on te demandait, larron, meurtrier, de te
jeter du haut d'une tour; si l'on voulait, tigre sans piti, te faire
avaler des crapauds et des lzards; si l'on t'ordonnait, serpent
venimeux, d'trangler ta femme et tes enfants, il ne serait pas tonnant
de te voir faire tant de faons: mais regarder  trois mille et trois
cents coups de fouet, quand il n'est si chtif colier de la doctrine
chrtienne qui n'en attrape autant chaque mois, en vrit tu devrais en
mourir de honte, et il y a l de quoi surprendre, tourdir, stupfier,
non-seulement ceux qui t'coutent, mais quiconque un jour l'apprendra.
Lve,  misrable et endurci animal, lve tes yeux de mulet ombrageux
sur la prunelle des miens, et tu verras mes larmes tracer goutte 
goutte des sillons et des sentiers  travers les campagnes fleuries de
mes belles joues. N'es-tu pas mu, monstre sournois et malintentionn,
en voyant une princesse de mon ge se fltrir et se consumer sous
l'corce d'une grossire paysanne! quoique je ne paraisse pas telle 
prsent, grce  la faveur particulire du seigneur Merlin, qui a pens
que les pleurs d'une belle afflige seraient plus capables de
t'attendrir. Rsouds-toi donc, brute indompte,  frapper tes chairs
paisses: triomphe une fois en ta vie de cette inclination gloutonne qui
te fait ne songer qu' te farcir la panse; et remets dans son premier
tat la dlicatesse de ma peau, l'aimable douceur de mon caractre,
l'incomparable beaut de mon visage; et si je ne suis pas capable
d'adoucir ton humeur farouche, si tu ne me trouves pas encore assez 
plaindre pour exciter ta piti, aie au moins compassion de ce pauvre
chevalier qui est  tes cts, de ce bon matre qui t'aime si
tendrement, et dont l'me, je le vois, est  deux doigts de ses lvres
et n'attend plus que ta rponse, ou compatissante ou impitoyable, pour
lui sortir par la bouche ou lui rentrer dans le gosier.

En entendant ces mots, don Quichotte se tta le gosier. Parbleu, dit-il
en se tournant vers le duc, Dulcine dit vrai; voici que j'ai l'me
arrte l, comme une noix d'arbalte.

Eh bien, Sancho, que dites-vous de tout ceci? demanda la duchesse?

Madame, ce que j'ai dit, je le rpte, rpondit Sancho; quant aux coups
de fouet, _abernuncio_.

C'est _abrenuncio_ qu'il faut dire, observa le duc.

Pour l'amour de Dieu, monseigneur, rpliqua Sancho, que Votre Grandeur
me laisse parler  ma guise; est-ce que je suis en tat de m'amuser 
ces subtilits? Vraiment il m'importe bien d'une lettre de plus ou de
moins quand il s'agit de quatre  cinq mille coups de fouet!

Vous vous trompez, Sancho, reprit le duc, il ne s'agit que de trois
mille trois cents.

Voil le compte bien diminu! dit Sancho; qui trouve le march bon n'a
qu' le prendre. Par ma foi, je voudrais bien savoir o notre matresse
Dulcine du Toboso a trouv cette manire de prier les gens! Comment,
venir du mme coup me demander de me mettre le corps en lambeaux pour
l'amour d'elle et m'appeler coeur de poule, bte farouche, tigre
abominable, avec une kyrielle d'injures  faire fuir le diable. Est-ce
que par hasard mes chairs sont de bronze, est-ce que je gagnerai quelque
chose  la dsenchanter? Encore, si elle venait avec une belle corbeille
de linge blanc, quelques coiffes de nuit ou seulement des escarpins
(bien que je n'en mette pas) peut-tre me laisserais-je faire: mais
pour m'attendrir elle me dbite un boisseau d'injures et l'on dirait
qu'elle va me dvisager. Ne sait-elle point qu'un mulet charg d'or n'en
gravit que mieux la montagne, que les prsents ramollissent les pierres,
et qu'un tiens vaut mieux que deux tu auras? Mais ce n'est pas tout:
voil qu'au lieu de m'encourager, mon seigneur et matre me menace de
m'attacher  un arbre, et de doubler la dose prescrite par le seigneur
Merlin. On devrait bien considrer que ce n'est pas un simple cuyer
qu'on prie de se fouetter, mais un gouverneur; car enfin faut-il
regarder  qui l'on parle et comment on prie. Il conviendrait, ce me
semble, de choisir un autre temps; on me voit navr de la dchirure de
mon habit vert, et l'on vient me demander de me dchirer moi-mme,
quoique je n'en aie pas plus envie que de me faire cacique!

En vrit, ami Sancho, reprit le duc, vous faites trop de faons: mais
je vous le dis en un mot comme en mille, si vous ne devenez plus souple
qu'un gant, il faudra renoncer au gouvernement: il serait beau vraiment
que je donne  mes sujets un gouverneur aux entrailles de pierre, qui ne
ft touch ni des larmes des dames affliges, ni des prires et des
conseils des plus sages enchanteurs! Encore une fois, Sancho, vous vous
fouetterez ou l'on vous fouettera, ou vous ne serez point gouverneur.

Monseigneur, rpondit Sancho, ne m'accorderait-on pas au moins deux
jours pour y penser?

Cela ne se peut, repartit Merlin, cette affaire-l doit tre conclue 
l'heure mme, sinon Dulcine retourne  la caverne de Montesinos,
change en paysanne; ou bien, dans l'tat o elle est, elle sera
conduite aux champs lysens, pour y attendre que le nombre des coups de
fouet soit complet.

Allons, Sancho, ajouta la duchesse, prenez courage; songez que vous avez
mang le pain du seigneur don Quichotte, que nous devons tous servir et
aimer  cause de sa loyaut et de ses grands exploits de chevalerie:
consentez  ces coups de fouet, mon enfant; la crainte est pour le
poltron, et un noble coeur ne trouve rien de difficile.

Au lieu de rpondre, Sancho, tout hors de lui, se tourna vers Merlin:
Seigneur Merlin, lui dit-il, ce diable, qui est venu ici en poste, a
ordonn  mon matre d'attendre le seigneur Montesinos, qui allait venir
lui parler du dsenchantement de madame Dulcine: cependant, nous
n'avons point encore vu Montesinos, ni rien qui lui ressemble.

Ami Sancho, rpondit Merlin, ce diable est un tourdi et un grandissime
vaurien: c'est moi qui l'envoyais vers votre matre, et non Montesinos,
lequel n'a pas quitt sa caverne, o longtemps encore il attendra la fin
de son enchantement. Si Montesinos est votre dbiteur, ou si vous avez
quelque affaire  traiter avec lui, je l'amnerai o il vous plaira;
pour l'heure, rsignez-vous  cette petite pnitence que nous vous avons
ordonne, et, croyez-moi, elle vous sera d'un grand profit pour l'me et
pour le corps: pour l'me, parce que vous ferez une bonne action; pour
le corps parce qu'tant d'une complexion sanguine, il n'y a pas de mal
de vous tirer un peu de sang.

Par ma foi, celui-l est bon, rpliqua Sancho: il n'y a pas dj assez
de mdecins sur terre, il faut encore que les enchanteurs s'en mlent!
Mais enfin, puisque tout le monde ici, except moi, le trouve utile, je
consens  m'appliquer les trois mille trois cents coups de fouet,  la
condition que je me les donnerai quand il me plaira, sans qu'on me fixe
ni le temps ni le jour; de mon ct, je tcherai de terminer cette
affaire le plus tt possible, afin que le monde puisse jouir de la
beaut de madame Dulcine, beaut,  ce qu'il paratrait, beaucoup plus
grande que je n'avais pens. J'y mets encore une condition, c'est que je
ne serai point oblig de me fouetter jusqu'au sang, et si quelques coups
ne font que chasser les mouches, ils compteront de mme; de plus, si je
venais  me tromper sur la quantit, le seigneur Merlin, qui sait tout,
aura soin de les compter, et il me dira si je m'en suis donn trop ou
trop peu.

Du trop il ne faut pas s'inquiter, rpondit Merlin, car sitt que le
nombre sera complet, soudain madame Dulcine se trouvera dsenchante,
et elle viendra remercier le bon Sancho et lui tmoigner sa
reconnaissance par des prsents considrables; n'ayez donc aucun souci
du trop ou du trop peu, je le prends sur ma conscience; le ciel me
prserve de tromper personne, ne ft-ce que d'un cheveu de la tte.

Allons, dit Sancho, je consens  mon supplice, c'est--dire j'accepte la
pnitence; aux conditions que j'ai dites, s'entend.

Sancho n'eut pas plutt prononc ces dernires paroles, que la musique
recommena avec accompagnement de deux ou trois dcharges d'artillerie,
et don Quichotte alla se jeter au cou de son cuyer, qu'il baisa cent
fois sur le front et sur les joues. Le duc, la duchesse, tous les
chasseurs, lui tmoignrent la joie qu'ils prouvaient de le voir se
rendre  la raison; puis, le char se remit en marche, la belle Dulcine
salua Leurs Excellences et fit une profonde rvrence  son futur
librateur.

Cependant l'aube riante et vermeille commenait  poindre: la terre
joyeuse, le ciel serein, la lumire pure, tout annonait le jour qui
dj posant le pied sur le pan de la robe de la frache Aurore
promettait d'tre magnifique. Le duc et la duchesse, trs-satisfaits de
leur chasse, et surtout d'avoir si bien russi dans leur projet,
retournrent au chteau, dcids  continuer ces plaisanteries qui les
divertissaient de plus en plus.




CHAPITRE XXXVI

DE L'TRANGE ET INOUIE AVENTURE DE LA DUGNE DOLORIDE, APPELE COMTESSE
TRIFALDI: ET D'UNE LETTRE QUE SANCHO CRIVIT A SA FEMME


Le duc avait un majordome d'un esprit jovial et plein de ressources;
c'tait lui qui avait compos les vers, dispos tout l'appareil de la
scne, reprsent le personnage de Merlin, et fait remplir par un jeune
page celui de Dulcine. A la demande de ses matres, il composa une
autre comdie aussi originale que la premire, et non moins bien
imagine.

Le jour suivant, la duchesse demanda  Sancho s'il avait commenc sa
pnitence; il rpondit que la nuit prcdente il s'tait donn cinq
coups de fouet.

Avec quoi? reprit la duchesse.

Avec ma main, rpliqua Sancho.

Mais c'est plutt se caresser que se fouetter, dit la duchesse, et je ne
sais si Merlin sera satisfait. Je pense donc qu'il conviendrait que
Sancho fit une discipline compose de chardons ou de quelques
cordelettes de cuir, capable de se faire bien sentir, ce qui est une
condition expresse impose par Merlin; car la libert d'une aussi grande
dame que Dulcine ne saurait tre achete  vil prix.

Madame, rpondit Sancho, que Votre Excellence me donne une discipline 
sa fantaisie, et je m'en servirai pourvu qu'elle ne me fasse pas trop de
mal, car je l'avouerai  Votre Grandeur, tout paysan que je suis, j'ai
la peau fort dlicate; et il ne serait pas juste que je me misse en
lambeaux pour le service d'autrui.

Eh bien, dit la duchesse, demain je vous donnerai une discipline faite
exprs pour vous, et qui s'accommodera  la dlicatesse de vos chairs
comme si elles taient ses propres soeurs.

A propos, dit Sancho, Votre Altesse saura que j'ai crit une lettre 
Thrse Panza, ma femme, o je lui donne avis de tout ce qui m'est
arriv depuis que je suis parti d'auprs d'elle; j'ai la lettre sur moi,
et il n'y a plus qu' mettre l'adresse; je voudrais bien que Votre Grce
et la bont de la lire, elle me semble tourne de la faon dont doivent
crire les gouverneurs.

Et qui l'a dicte? demanda la duchesse.

Sainte Vierge! rpondit Sancho, et qui l'aurait dicte, si ce n'est moi?

C'est donc vous qui l'avez crite? dit la duchesse.

Oh! pour a non, madame, rpondit Sancho, car je ne sais ni lire ni
crire, encore que je sache signer.

Voyons-la, dit la duchesse, votre esprit et votre excellent jugement
doivent s'y montrer  chaque ligne.

Sancho mit la main dans son sein, et en tira la lettre. Elle tait ainsi
conue:


  LETTRE DE SANCHO PANZA A THRSE PANZA, SA FEMME

  Bien m'a pris, femme, d'avoir bon dos, car j'ai t bien trill; et
  si j'ai un riche gouvernement, il m'en cote de bons coups de fouet;
  mais tu sauras cela plus tard; aujourd'hui tu n'y comprendrais rien.
  Apprends donc, ma chre Thrse, que j'ai rsolu de te faire monter en
  carrosse; voil l'essentiel, car aller autrement, autant vaut marcher
   quatre pattes. Finalement, tu es femme de gouverneur; dis-moi si 
  cette heure quelqu'un te va  la cheville. Je t'envoie ci-joint un
  habit de chasse vert, que m'a donn madame la duchesse; arrange-le de
  manire qu'il fasse un corsage et une jupe  notre fille Sanchette.

  Don Quichotte, mon matre,  ce que j'ai ou dire en ce pays-ci, est
  un fou sens, un cerveau brl divertissant, et, sans vanit, on dit
  que je ne lui cde en rien. Nous avons t visiter ensemble la caverne
  de Montesinos, et le sage Merlin a jet les yeux sur moi pour
  dsenchanter Dulcine du Toboso, qui est celle qu'on appelle l-bas
  Aldonza Lorenzo. Avec trois mille trois cents coups de fouet que je
  dois me donner, moins cinq, que j'ai dj reus, elle sera
  dsenchante comme la mre qui l'a mise au monde. Bouche close sur
  cela, femme, car les uns diraient que c'est du blanc, les autres que
  c'est du noir.

  D'ici  quelques jours je partirai pour mon gouvernement, o je
  grille de me voir install, afin d'amasser de l'argent, car on m'a dit
  que les nouveaux gouverneurs n'ont point d'autre souci; je sonderai le
  terrain, et je te manderai s'il faut que tu viennes me rejoindre. Le
  grison se porte  merveille, et il se recommande  toi et  nos
  enfants. Je veux l'emmener avec moi et je ne le quitterais pas quand
  mme on me ferait Grand Turc. Son Excellence madame la duchesse te
  baise mille fois les mains; baises-les-lui en retour deux mille fois,
  car il n'y a rien de si bon march que les compliments,  ce que j'ai
  entendu dire  mon matre.

  Dieu n'a pas voulu que je trouvasse encore une bourse de cent
  doublons, comme celle de la fois passe; ce n'a pas t faute de la
  chercher; mais que cela ne te chagrine pas, ma chre Thrse: celui
  qui sonne les cloches est en sret, et tout se trouvera dans la
  lessive du gouvernement. Une chose pourtant me met en peine, c'est
  qu'on me dit que si j'en tte une fois, je me lcherai les doigts
  jusqu' me manger les mains. Mais, baste! qu'y faire? pour les
  estropis les aumnes valent autant qu'un canonicat. Tu vois bien,
  femme, que de faon ou d'autre, tu ne peux manquer d'tre riche et
  heureuse. Dieu te soit en aide comme il le peut, et qu'il me conserve
  pour te servir. De ce chteau, le 20 juillet 1614.

    Ton mari, le gouverneur SANCHO PANZA.


[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Je m'appelle Trifaldin de la barbe blanche (page 458).]

Il me semble, dit la duchesse aprs avoir lu, que notre bon gouverneur
se fourvoie ici de deux faons: la premire, en disant, ou, pour le
moins, en donnant  penser, qu'il n'a obtenu son gouvernement que pour
les coups de fouet qu'il doit se donner, quoiqu'il sache bien, cependant
que lorsque monseigneur le duc, mon poux, le lui promit, on ne songeait
pas plus aux coups de fouet que s'il n'y en avait jamais eu au monde; la
seconde, c'est qu'il me parat trop attach  son intrt, penchant qui
donne mauvaise opinion d'un homme, car, on dit que convoitise rompt le
sac, et qu'un gouverneur avare est bien prs de vendre la justice.

Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire, madame, rpondit Sancho; et si ma
lettre ne plat pas  Votre Grce, il n'y a qu' la dchirer et en
crire une autre; mais il se pourrait faire que la seconde ft pire, si
je m'en mle encore une fois.

Sur ce, on se rendit au jardin o l'on devait dner ce jour-l.

La duchesse montra la lettre de Sancho au duc, qui s'en amusa beaucoup
pendant le repas, et quand la table fut desservie, ils s'entretinrent
quelque temps avec lui, car sa conversation les divertissait
merveilleusement. Tout  coup et lorsqu'on y pensait le moins, on
entendit le son aigu d'un fifre, ml  celui d'un tambour discordant.
A cette harmonie triste et confuse, chacun parut se troubler. Don
Quichotte devint tout pensif, et Sancho courut se blottir auprs de la
duchesse, son refuge ordinaire. Au milieu de la stupfaction gnrale,
on vit entrer dans le jardin deux hommes portant des robes de deuil si
longues, qu'elles balayaient la terre: ils frappaient deux grands
tambours couverts de drap noir;  leurs cts marchait le joueur de
fifre, vtu de noir comme les autres. Derrire ces trois hommes venait
un personnage  taille gigantesque, envelopp d'une grande robe noire;
par-dessus la robe il portait un large baudrier d'o pendait un norme
cimeterre  poigne noire ainsi que le fourreau. Son visage tait
couvert d'un long voile, au travers duquel on apercevait une barbe
blanche comme la neige. D'un pas lent et solennel qu'il semblait rgler
sur le son du tambour, ce grave personnage vint se mettre  genoux
devant le duc, qui l'attendait debout; mais le duc ne voulut point
l'couter qu'il ne se ft relev. Le fantme obit, et en se redressant
il carta son voile et mit  dcouvert la plus longue, la plus blanche
et la plus paisse barbe qu'eussent jamais vue des yeux humains; puis,
les regards fixs sur le duc et d'une voix pleine et sonore qu'il
paraissait tirer du fond de sa poitrine, il lui dit:

Trs-haut et trs-puissant seigneur, je m'appelle Trifaldin de la barbe
blanche. cuyer de la comtesse Trifaldi, autrement appele la dugne
Doloride, je suis envoy par elle vers Votre Altesse, pour supplier
Votre Magnificence de lui permettre de venir vous exposer son infortune,
qui est assurment la plus surprenante, aussi bien que la plus inoue.
Mais, avant tout, j'ai ordre de m'informer si par hasard le grand, le
valeureux et invaincu chevalier don Quichotte de la Manche se trouve en
ces lieux, car c'est lui que cherche ma matresse, et c'est pour lui
qu'elle est venue  pied et  jeun, depuis le royaume de Candaya jusque
dans vos tats, miracle qu'on ne peut attribuer qu' la force des
enchantements. Elle attend, devant ce palais, que je lui porte de votre
part la permission d'y entrer.

Il finit en toussant, puis promenant la main sur sa longue barbe, du
haut jusqu'en bas, il attendit gravement la rponse du duc, qui lui dit:

Noble cuyer Trifaldin de la barbe blanche, depuis longtemps nous
connaissons la disgrce de madame la comtesse Trifaldi,  qui les
enchanteurs ont fait prendre la figure et le nom de la dugne Doloride:
allez, merveilleux cuyer, lui porter l'assurance qu'elle sera la
bienvenue, et que nous possdons ici l'incomparable chevalier don
Quichotte de la Manche, dont le caractre gnreux lui promet secours et
protection. Ajoutez de ma part que mon appui ne lui fera pas dfaut non
plus, s'il lui est ncessaire, mon devoir tant de le lui offrir comme
chevalier, titre qui m'impose l'obligation de protger toutes les
femmes, et principalement les pauvres veuves affliges, comme l'est Sa
Seigneurie.

A cette rponse, Trifaldin mit un genou en terre, puis, au triste son
des tambours et du fifre, il quitta le jardin du mme pas qu'il y tait
entr, laissant toute la compagnie tonne de sa haute taille et de son
air tout  la fois vnrable et modeste.

Vous le voyez, vaillant chevalier, dit le duc en se tournant vers don
Quichotte, les tnbres de l'ignorance et de l'envie ne sauraient
obscurcir l'clat de la valeur et de la vertu: depuis six jours  peine
vous tes dans ce chteau, et dj l'on vient vous y chercher des pays
les plus lointains, non pas en carrosse ni  cheval, mais  pied et 
jeun, tant les malheureux ont d'empressement  vous voir, tant ils ont
de confiance en la force de votre bras et en la grandeur de votre
courage, grce  la rputation que vos exploits vous ont acquise, grce
au bruit qui en est rpandu par tout l'univers.

Je regrette fort, seigneur duc, rpondit don Quichotte, que ce bon
ecclsiastique qui l'autre jour montrait tant d'aversion pour les
chevaliers errants, ne soit pas tmoin de ce qui se passe: il verrait
par lui-mme si ces chevaliers sont ou non ncessaires au monde; il
pourrait du moins se convaincre que dans leur dtresse les malheureux ne
vont pas chercher du secours auprs des hommes de robe, ni chez les
sacristains de village, ni chez le gentilhomme qui n'a jamais franchi
les limites de sa paroisse; en pareil cas, la vritable panace 
l'affliction, c'est l'pe du chevalier errant. Qu'elle vienne donc,
cette dugne, qu'elle demande ce qu'elle voudra; le remde  son mal lui
sera bientt expdi par la force de mon bras et par l'intrpidit du
coeur qui le fait agir.




CHAPITRE XXXVII

SUITE DE LA FAMEUSE AVENTURE DE LA DUGNE DOLORIDE


Le duc et la duchesse taient charms de voir don Quichotte donner si
compltement dans leurs vues; lorsque Sancho se mit de la partie. Je
voudrais bien, dit-il, que cette bonne dugne ne vnt pas jeter quelque
bton dans les roues de mon gouvernement! car, je tiens d'un apothicaire
de Tolde, qui parlait comme un chardonneret, que partout o se fourrent
les dugnes, tout va de mal en pis. Dieu de Dieu! comme il les
dtestait! et par ma foi, puisque toutes les dugnes sont fcheuses et
impertinentes, que faut-il attendre d'une afflige comme l'est, dit-on,
cette comtesse Trifaldi?

Silence, Sancho, reprit don Quichotte: puisque cette dame vient de si
loin me chercher, elle ne peut tre de celles dont parlait ton
apothicaire; de plus, elle est comtesse, et quand les comtesses servent
en qualit de dugnes, c'est auprs des reines et des impratrices: car
dans leurs maisons, elles sont dames et matresses et se font servir par
d'autres dugnes.

Madame la duchesse a pour suivantes des dugnes qui seraient comtesses,
si le sort l'et voulu, repartit la seora Rodriguez qui tait prsente;
mais l vont les lois o il plat aux rois. Cependant, qu'on ne dise pas
de mal des dugnes, surtout de celles qui sont vieilles filles: car bien
que je ne compte pas parmi ces dernires, je sens l'avantage qu'une
dugne fille a sur une dugne veuve. A quiconque voudra nous tondre, les
ciseaux resteront dans la main.

Ce ne sera pas faute de trouver  tondre sur les dugnes, toujours
suivant mon apothicaire, repartit Sancho: mais ne remuons pas le riz,
dt-il prendre au fond du pot.

Les cuyers ont toujours t nos ennemis, rpliqua la seora Rodriguez;
vritables piliers d'antichambre, ces fainants, au lieu de prier Dieu,
emploient leur temps  mdire de nous, vont fouillant dans notre
gnalogie, et font de rudes accrocs  notre rputation. Eh bien, moi,
je dclare ici, qu'en dpit d'eux nous continuerons  vivre dans les
grandes maisons, quoiqu'on nous y laisse mourir de faim et qu'on nous y
donne  peine une chtive robe noire pour couvrir nos chairs dlicates.
Oui, si j'en avais le talent et le loisir, je voudrais prouver,
non-seulement aux personnes ici prsentes, mais encore au monde entier
qu'il n'est point de vertu qui ne se rencontre chez une dugne.

Je suis de l'avis de ma chre Rodriguez, dit la duchesse; mais elle
voudra bien remettre  une autre fois  dfendre sa cause et celle des
dugnes,  rfuter les propos de ce mchant apothicaire, et  faire
revenir le grand Sancho de sa mauvaise opinion.

Par ma foi, madame, repartit Sancho, depuis que le gouvernement m'est
mont  la tte, je ne me souviens plus d'avoir t cuyer, et je me
moque de toutes les dugnes du monde comme d'un ftu.

Ici la conversation fut interrompue par les deux tambours et le fifre
annonant l'approche de la Doloride. La duchesse demanda  son poux si
elle ne devait pas aller au-devant de cette dame, puisque c'tait une
comtesse et une femme de qualit.

Comme comtesse, ce serait chose juste, dit Sancho; comme dugne, je ne
conseille pas  Vos Excellences de faire un pas.

Eh! de quoi te mles-tu, Sancho, reprit don Quichotte.

De quoi je me mle, seigneur? rpondit Sancho: je me mle de ce dont je
puis me mler, tant un cuyer nourri  l'cole de Votre Grce, vous le
chevalier le plus courtois de toute la courtoiserie. En ces choses-l,
je vous ai entendu dire qu'on risque autant de perdre pour un point de
plus que pour un point de moins; et  bon entendeur salut.

Sancho a raison, ajouta le duc, il nous faut voir un peu quelle mine a
cette comtesse; d'aprs cela, nous mesurerons la politesse qui lui est
due.

En ce moment rentrrent dans le jardin les tambours et le fifre jouant
leur marche ordinaire, toujours sur un ton lugubre, et l'auteur termine
ici ce court chapitre pour commencer le suivant, o se continue la mme
aventure, une des plus remarquables de toute l'histoire.




CHAPITRE XXXVIII

OU LA DUGNE DOLORIDE RACONTE SON AVENTURE


A la suite des musiciens parurent d'abord douze dugnes ranges sur deux
files, toutes vtues de larges robes de mousseline blanche, avec des
voiles d'une telle longueur, qu'on n'apercevait que le bas de leur
vtement; aprs elles venait la comtesse Trifaldi, donnant la main 
Trifaldin, son cuyer: elle tait vtue d'une robe de frise noire 
longue queue, termine par trois pointes  angles aigus, que portaient
trois pages habills de deuil. Cette partie de son ajustement fit penser
 tout le monde que la noble dame tirait son nom de cette invention
nouvelle. En effet, Trifaldi, c'est comme qui dirait la comtesse  trois
queues. Ben-Engeli en tombe d'accord, mais en faisant remarquer que son
nom propre tait la comtesse Loupine,  cause de la grande quantit de
loups qui peuplaient ses terres, tandis que si, au lieu de loups, c'et
t des renards, on l'aurait appele la comtesse Renardine. Quoi qu'il
en soit, la comtesse et ses douze dugnes s'avanaient lentement, le
visage couvert de voiles noirs si pais qu'il et t impossible de rien
distinguer au travers. Sitt qu'elles se furent arrtes pour former la
haie, le duc et don Quichotte se levrent; alors, passant au milieu des
dugnes, la Doloride, sans quitter la main de son cuyer, se dirigea
vers le duc, qui, avec toute la compagnie, s'avana pour la recevoir.

[Illustration: Passant au milieu des dugnes, la Doloride se dirigea
vers le duc (page 461).]

Que Vos Grandeurs veuillent bien ne pas faire tant de courtoisies  leur
humble serviteur, je me trompe,  leur humble servante, car mon
affliction est telle que je ne pourrai jamais y rpondre, tant ma
disgrce trange, inoue, m'a emport l'esprit je ne sais o, et ce doit
tre fort loin, puisque plus je le cherche, moins je le trouve.

Il faudrait que nous l'eussions perdu tout  fait, madame la comtesse,
rpondit le duc, pour ne pas reconnatre votre mrite, et l'on ne
saurait vous rendre trop d'honneurs.

En parlant ainsi il la releva, et la fit asseoir auprs de la duchesse,
qui l'accueillit avec beaucoup d'empressement. Don Quichotte regardait
sans prononcer un seul mot, tandis que de son ct Sancho mourait
d'envie de voir le visage de la comtesse Trifaldi ou de quelqu'une de
ses dugnes; mais il lui fallut y renoncer jusqu' ce qu'elles
voulussent bien se dcouvrir elles-mmes.

Chacun gardait le silence: ce fut enfin la Doloride qui le rompit pour
s'exprimer en ces termes: J'ai la confiance, trs-haut et puissantissime
seigneur, trs-belle et excellentissime dame, et trs-sages et
illustrissimes auditeurs, que ma peine grandissime trouvera un accueil
favorable dans la gnrosit de vos sentiments, car mon infortune est
telle qu'elle est capable de faire pleurer le marbre, d'attendrir le
diamant et d'amollir l'acier des coeurs les plus endurcis. Mais avant de
porter jusqu' vos courtoises oreilles le rcit de mes tristes
aventures, je voudrais savoir si l'illustrissime chevalier don Quichotte
de la Manche et son fameusissime cuyer Panza sont dans votre noble et
brillante compagnie.

Panza est ici en personnissime, rpliqua Sancho, et monseigneur don
Quichotte aussi; vous pouvez donc, trs-honntissime dame, dire tout ce
qu'il vous plaira  votre agrabilissime fantaisie, et vous nous
trouverez diligentissimes  servir votre dolentissime beaut.

Madame, ajouta don Quichotte en s'adressant  la Doloride, si vous
croyez trouver un remde  vos malheurs dans le bras de quelque
chevalier errant, voici le mien; si faible qu'il soit, je le mets tout 
votre service. Je suis don Quichotte de la Manche, dont la profession et
le devoir sont de protger et de dfendre les affligs. Il n'est pas
besoin de dtours ni de paroles loquentes pour s'assurer de ma
bienveillance, vous n'avez qu' raconter simplement vos disgrces; ceux
qui vous coutent, s'ils ne peuvent remdier  vos maux, sauront du
moins y compatir.

A ces paroles, la Doloride fit mine de se jeter aux genoux de don
Quichotte, et elle s'y jeta rellement, cherchant  les embrasser: Je me
prosterne devant ces pieds, devant ces jambes s'cria-t-elle, 
invincible chevalier! comme devant les bases et les colonnes de la
chevalerie errante; laissez-moi baiser ces pieds que je ne saurais trop
rvrer, puisque leurs pas doivent atteindre au terme de mes maux, que
Votre Grce est seule capable de gurir,  valeureux errant, dont les
merveilleux exploits font plir les fabuleuses histoires des Amadis,
rduisent en fume les hauts faits des Blianis, et anantissent les
actions imaginaires des Esplandians! Puis, se tournant vers Sancho, et
le prenant par la main: Et toi, ajouta-t-elle,  le plus loyal cuyer
qui ait jamais servi chevalier errant, dans les sicles passs, prsents
et  venir; cuyer dont la bont est encore plus grande et plus longue
que la barbe de mon cuyer Trifaldin, tu peux t'enorgueillir  juste
titre; puisqu'en servant le grand don Quichotte, tu sers toute la valeur
errante concentre dans un seul chevalier. Je te conjure, nobilissime
cuyer, je te conjure par la fidlit exorbitante de tes services,
d'tre un intercesseur bnvole auprs de ton matre, afin qu'il
favorise une inflicissime comtesse, et ta trs-humilissime servante.

Madame la comtesse, rpondit Sancho, que ma bont soit aussi grande que
la barbe de votre cuyer, ce n'est pas l ce dont il s'agit. Au surplus,
sans toutes ces clineries et ces supplications, je prierai mon matre
(qui m'aime bien, je le sais, et surtout en ce moment qu'il a besoin de
moi pour certaine affaire) de vous favoriser et de vous aider en tout ce
qu'il pourra. Ainsi donc, ne vous gnez pas, contez-nous votre peine, et
vous verrez ce que nous savons faire.

Le duc et la duchesse taient ravis de voir leur dessein si bien
russir, car la Doloride faisait merveilles. La comtesse s'assit  la
prire du duc, et aprs que tout le monde eut fait silence, elle
commena de la sorte:

Sur le fameux royaume de Candaya, situ entre la grande Trapobane et la
mer du Sud, deux lieues par del le cap Comorin, rgnait la reine
Magonce, veuve du roi Archipiel, son poux. De leur mariage tait issue
l'infante Antonomasie, qu'ensemble ils avaient procre. L'hritire du
royaume me fut confie en naissant et grandit sous ma tutelle, parce que
j'tais la plus ancienne et la plus noble dugne de sa mre. Aprs bien
des soleils (c'est ainsi que l'on compte les jours en notre pays) la
petite Antonomasie se trouva avoir quatorze ans et plus de beaut que la
nature en a jamais dparti  celles qu'elle a le mieux favorises; son
esprit n'tait pas en retard, car elle montrait dj un trs-bon
jugement; enfin elle tait aussi discrte que belle, ou pour mieux dire
elle est encore la plus belle personne du monde, si le destin jaloux et
les Parques au coeur de bronze n'ont point tranch le fil dli de sa
dlicate vie; et ils ne l'auront pas os sans doute, car le ciel ne
saurait permettre qu'on fasse  la terre ce tort insigne, de couper
toutes vertes les grappes de la plus belle vigne qui en aucun temps se
soit vue dans le contour de sa vaste tendue.

De cette beaut sans pareille, et dont ma langue inculte ne saurait
assez dignement clbrer les louanges, devinrent amoureux un nombre
infini de princes, tant nationaux qu'trangers. Mais parmi tous ces
soupirants, un simple chevalier, port sur les ailes rapides de son
ambition dmesure, confiant dans sa jeunesse, sa bonne mine, et la
vivacit de l'esprit le plus heureux, osa lever les yeux jusqu'au
neuvime ciel de cette miraculeuse beaut. Je dois dire  Vos Grandeurs
qu'il jouait de la guitare  ravir; que de plus il tait pote et grand
danseur, et si adroit  fabriquer des cages d'oiseaux, qu'il aurait pu
gagner sa vie rien qu' ce mtier, s'il y et t forc par le besoin.
Avec tous ces mrites, de quoi ne viendrait-on pas  bout?  plus forte
raison du coeur d'une jeune fille; et cependant toutes ces qualits
n'auraient pas suffi  faire capituler la forteresse dont j'tais
gouvernante, si l'effront sclrat n'et habilement commenc par me
faire capituler moi-mme. A force de cajoleries et de prsents, il
flatta mon coeur et s'empara de ma volont; mais ce qui acheva ma
dfaite, ce fut certain couplet que j'entendis chanter une nuit sous mes
fentres; le voici, si je m'en souviens bien:

  De l'clat des beaux yeux de la cruelle Aminte
  Il sort des traits ardents qui consument mon coeur;
  Et parmi tous mes maux elle a tant de rigueurs,
  Que mme il ne faut pas qu'il m'chappe une plainte.

La strophe me sembla d'or, et la voix de miel; aussi depuis lors, chaque
fois que j'ai rflchi sur ma faute, j'ai conclu en moi-mme que Platon
avait eu raison de vouloir bannir les potes de toute rpublique bien
ordonne, au moins les potes rotiques, parce qu'ils font des vers, non
pas comme ceux du marquis de Mantoue, bons tout au plus  divertir les
petits enfants et  faire pleurer les femmes, mais des vers qui sont
autant d'pines qui percent le coeur, et qui, de mme que la foudre fond
une pe sans attaquer le fourreau, consument et brlent le corps sans
endommager les habits. Une autre fois il me chanta ceux-ci:

  O Mort! viens promptement contenter mon envie;
        Mais viens sans te faire sentir,
  De peur que le plaisir que j'aurais  mourir
        Ne me rendt encor la vie.

Il m'en dbita encore beaucoup d'autres, qui transportent quand on les
chante et qui ravissent quand on les lit. Mais, qu'est-ce, bon Dieu!
quand ces sducteurs s'avisent de composer certains morceaux de posie
fort  la mode dans le royaume de Candaya, et qu'on appelle
_seguidillas_? Aussi, je le rpte, on devrait les relguer dans quelque
le par del les antipodes. Aprs tout, cependant, il ne faut point s'en
prendre  eux, mais aux ignorants qui les louent et aux sots qui les
croient. Si j'avais t sur mes gardes, comme doit le faire toute bonne
gouvernante, je n'aurais pas prt l'oreille  leurs cajoleries, ni pris
au srieux leurs dangereux propos; tels que ceux-ci: _je vis en
mourant_, _je brle dans la glace_, _j'espre sans espoir_, _je pars et
je reste_, et tant d'autres du mme genre, dont ils farcissent leurs
crits, et qu'on trouve d'autant plus beaux, qu'on les comprend moins.
N'ont-ils pas le front de nous promettre le phnix, la toison d'or, la
couronne d'Ariadne, l'anneau de Gigs, les pommes du jardin des
Hesprides, des montagnes d'or et des monceaux de diamants! et pourtant
on s'y laisse prendre comme s'ils en montraient des chantillons. Mais 
quoi me laiss-je entraner, et quelle folie me pousse  parler des
faiblesses d'autrui, quand j'ai tant  dire sur les miennes? Hlas!
infortune, ce ne sont pas ces vers, ces discours qui t'ont abuse, ni
ces srnades qui t'ont perdue; c'est ton imprudente simplicit, c'est
ta faiblesse, c'est ton peu de prvoyance, qui ont ouvert les sentiers
et aplani le chemin aux sductions de don Clavijo. Tel est le nom du
chevalier. Sous mon patronage, il entra non pas une fois, mais cent
fois, dans la chambre d'Antonomasie, abuse plutt par moi que par lui,
et cela sous le titre de lgitime poux, car, autrement, toute
pcheresse que je suis, je n'aurais jamais consenti qu'il et seulement
bais le pan de sa robe; oh! non, non, le mariage sera toujours en
premire ligne quand je me mlerai de semblables affaires. Dans
celle-ci, il n'y avait qu'un inconvnient, la diffrence des conditions,
don Clavijo n'tant qu'un simple chevalier, et l'infante Antonomasie
tant princesse, et de plus, comme je vous l'ai dit, l'hritire d'un
grand royaume. Par mes soins, l'intrigue demeura longtemps ignore,
jusqu' ce qu'enfin certaine enflure au-dessous de l'estomac de la jeune
fille me fit juger que le secret ne tarderait gure  tre divulgu.
Dans cette apprhension, tous trois nous tnmes conseil, et l'avis
unanime fut, avant que le pot aux roses vnt  se dcouvrir, que
par-devant le grand vicaire, don Clavijo demandt pour femme Antonomasie
en vertu d'une promesse qu'il avait d'elle, promesse que j'avais
moi-mme formule, mais formule avec tant de force qu'elle aurait dfi
celle de Samson; bref, le grand vicaire vit la cdule, reut la
confession de l'infante qui avoua tout, aprs quoi il la mit sous la
garde d'un honnte alguazil.

Comment! s'cria Sancho! il y a  Candaya des alguazils, des potes et
des seguidillas? Par ma foi, le monde est partout semblable,  ce que
je vois. Mais que Votre Grce se dpche, dame Trifaldi: il est tard, et
je meurs d'envie de savoir la fin de cette histoire, qui, sans reproche,
est un peu longue.

Vous allez l'apprendre, rpondit la comtesse.




CHAPITRE XXXIX

SUITE DE L'TONNANTE ET MMORABLE HISTOIRE DE LA COMTESSE TRIFALDI


Chaque mot de Sancho enchantait la duchesse et dsolait don Quichotte,
qui lui ordonna de se taire. La Doloride poursuivit:

Enfin, aprs bien des questions, comme l'infante ne variait point en ses
rponses et persistait dans ses dires, le grand vicaire pronona en
faveur de don Clavijo, et lui adjugea Antonomasie pour lgitime pouse,
ce dont la reine Magonce eut tant de dplaisir, que trois jours aprs on
l'enterra.

Elle tait donc morte? dit Sancho.

Assurment, rpondit Trifaldin; car en Candaya nous n'enterrons personne
qu'il ne soit bien convaincu d'tre mort.

Seigneur cuyer, repartit Sancho, ce ne serait pas la premire fois
qu'on aurait enterr des gens vanouis, les croyant morts; et par ma
foi, vous en conviendrez, on n'a jamais vu mourir si vite que votre
reine Magonce: il me semble que c'et t assez de s'vanouir, car enfin
on remdie  bien des choses avec la vie, et la folie de cette infante
n'avait pas t si grande, qu'il fallt se laisser mourir. Si cette
demoiselle et pous un de ses pages, ou quelque autre domestique de sa
maison, comme cela est arriv  tant d'autres, le mal et t sans
remde; mais pouser un chevalier aussi noble et distingu que vous le
dites, en vrit, ce n'est pas l un bien grand malheur, et c'est aussi,
je pense, l'avis de monseigneur don Quichotte, qui est l pour me
dmentir: les chevaliers, surtout s'ils sont errants, sont du bois dont
on fait les rois et les empereurs, de mme qu'avec des clercs on fait
des vques.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Malambrun les enchanta tous deux sur la tombe de la reine (page 466).]

Tu as raison, Sancho, reprit don Quichotte; oui, et pour peu qu'un
chevalier errant ait de chance, il est toujours au moment de se voir le
plus grand seigneur du monde. Mais continuez, madame, s'il vous plat;
il me semble que le plus dsagrable de cette histoire reste  raconter,
car ce que nous avons entendu jusqu'ici ne mrite pas qu'on s'en afflige
si fort.

En effet, rpondit la comtesse, c'est le plus pnible qui reste  dire,
et mme si pnible, que l'absinthe et les fruits sauvages n'ont ni
autant d'aigreur ni autant d'amertume. Ds que la reine fut morte, nous
l'enterrmes, mais  peine, hlas! _quis talia fando temperet a
lacrymis_[110],  peine lui emes-nous dit le dernier adieu, que nous
vmes subitement paratre au-dessus de sa tombe le gant Malambrun,
cousin germain de la dfunte, mont sur un cheval de bois et lanant sur
les assistants des regards farouches. Ce gant, aussi vers dans l'art
du ncromant qu'il est vindicatif et cruel, tait l pour tirer
vengeance de la mort de feu sa cousine, et pour chtier l'audace de don
Clavijo et la lgret d'Antonomasie. Il les enchanta tous deux sur la
tombe de la reine: Antonomasie devint une guenon de bronze, don Clavijo
un effroyable crocodile d'un mtal inconnu; et entre eux fut place une
colonne galement de mtal, portant un criteau en langue syriaque: Ces
tmraires amants ne reprendront leur forme premire que lorsque le
valeureux Manchois se sera rencontr avec moi en combat singulier; c'est
 sa valeur incomparable que les immuables destins rservent une
aventure si extraordinaire. Puis, il tira d'un large fourreau un
dmesur cimeterre, et m'ayant saisie par les cheveux, il fit mine de
vouloir me couper la tte; j'tais si trouble que je n'osais ni ne
pouvais crier, tant la frayeur me rendait immobile. Nanmoins, me
rassurant de mon mieux, je lui dis d'une voix tremblante de telles
choses, qu'il suspendit l'excution de ce chtiment rigoureux. Bref, il
fit amener devant lui toutes les dugnes du palais, celles qui sont ici
prsentes; et aprs nous avoir reproch notre dfaut de surveillance,
tempt contre les dugnes, en les chargeant toutes de la faute dont
j'tais coupable, il dclara ne pas vouloir nous infliger la perte de la
vie, mais un long supplice qui ft pour nous comme une espce de mort
civile. A l'instant o il achevait ces paroles, nous sentmes les pores
de notre visage se dilater, avec une vive dmangeaison, semblable 
celle que causeraient des pointes d'aiguilles; et en y portant les
mains, nous nous trouvmes dans l'tat que vous allez voir.

  [110] Qui pourrait, sans pleurer, conter pareille histoire!
  (Rminiscence de l'_nide_ de Virgile.)

Sur ce, la Doloride et ses compagnes trent leurs voiles, et
dcouvrirent des visages chargs d'paisses barbes, les unes noires, les
autres blanches, d'autres rousses, et d'autres grisonnantes. A cette
vue, le duc, la duchesse et don Quichotte parurent frapps de stupeur,
et Sancho fut pouvant. Voil, dit la Trifaldi en continuant, voil
dans quel tat nous a mis ce sclrat de Malambrun, couvrant la
blancheur et la beaut de nos visages de ces rudes soies; trop heureuses
si par le fil acr de son pouvantable cimeterre il nous et fait voler
la tte de dessus les paules plutt que de nous rendre ainsi difformes
et velues comme des chvres! Car en fin de compte, seigneurs (et ce que
je vais ajouter, je voudrais le faire avec des yeux convertis en
torrents, mais les mers de pleurs que j'ai verss en pensant  nos
disgrces sont taries, aussi parlerai-je sans rpandre de nouvelles
larmes); car en fin de compte, je vous le demande, o osera se prsenter
une dugne barbue? qu'en diront les mauvaises langues? quel pre ou
quelle mre voudront la reconnatre? et puisqu'une dugne qui a le teint
frais et poli, qui se martyrise le visage  force de fards et de
pommades, a tant de peine  plaire, que sera-ce de celles qui sont
velues comme des ours? O dugnes, mes compagnes, que nous sommes nes
sous une funeste toile, et qu'elle fut nfaste l'heure o nos mres
nous ont mises au monde!

En prononant ces paroles, la Doloride fit semblant de tomber vanouie.




CHAPITRE XL

SUITE DE CETTE AVENTURE, AVEC D'AUTRES CHOSES DE MME IMPORTANCE


Ceux qui aiment les histoires comme celle-ci doivent savoir gr  son
premier auteur, cid Hamet Ben-Engeli, pour l'attention qu'il met  en
raconter les plus minutieux dtails. En effet, il dcouvre les secrtes
penses, claircit les doutes, rsout les objections, et, en un mot,
donne satisfaction sur tous les points  la curiosit la plus exigeante.
O incomparable auteur!  infortun don Quichotte!  sans pareille
Dulcine!  rjouissant Sancho Panza! vivez de longs sicles, ensemble
ou sparment, pour le plaisir et l'amusement des gnrations prsentes
et  venir.

L'histoire dit donc qu'en voyant la Doloride vanouie, Sancho s'cria:
Foi d'homme de bien, et par l'me de tous les Panza mes anctres,
jamais, je le jure, je n'ai vu, ni entendu, ni rv, et jamais non plus
mon matre ne m'a racont pareille aventure. Que mille satans
t'entranent jusqu'au fond des abmes, si cela n'est dj fait, maudit
enchanteur de Malambrun! Ne pouvais-tu imaginer quelque autre manire de
punir ces cratures, sans les rendre barbues comme des chvres? Eh! ne
valait-il pas mieux leur fendre les naseaux, dussent-elles nasiller un
peu, que de les gratifier de ces barbes-l? Je gagerais mon ne qu'elles
n'ont pas seulement de quoi payer un barbier.

C'est la vrit pure, seigneur, rpondit une des dugnes; entre toutes,
nous ne possdons pas un maravdis, aussi sommes-nous forces, par
conomie, d'user d'empltres de poix: nous nous les appliquons sur le
visage, et en les tirant tout d'un coup, nos mentons demeurent lisses
comme la paume de la main. Il y a bien  Candaya des femmes qui vont de
maison en maison piler les dames, leur polir les sourcils, et prparer
certains ingrdients servant  la toilette fminine[111], mais nous
autres, dugnes de madame, nous n'avons jamais voulu les recevoir, parce
que la plupart font le mtier d'entremetteuses. Vous voyez donc que si
le seigneur don Quichotte ne vient  notre secours, nous emporterons nos
barbes au tombeau.

  [111] Les pileuses taient fort  la mode du temps de Cervantes.

Je me laisserais plutt arracher la mienne poil  poil par les Mores,
que de manquer  vous soulager, repartit notre hros.

En cet endroit, la comtesse Trifaldi reprit ses esprits, et s'adressant
 don Quichotte: L'agrable son de vos promesses, valeureux chevalier, a
frapp mes oreilles et suffit pour me rappeler  la vie; je vous
supplie de nouveau, errant, glorieux et indomptable seigneur, de
convertir promptement vos paroles en oeuvres efficaces.

Il ne tiendra pas  moi, rpondit don Quichotte; dites ce qu'il faut que
je fasse, et vous me trouverez prt  vous servir.

Votre Magnanimit, saura donc, invincible chevalier, repartit la
Doloride, que d'ici au royaume de Candaya, si l'on y va par terre, il y
a cinq mille lieues, peut-tre une ou deux de plus ou de moins; mais si
l'on y va par les airs et en ligne droite, il n'y en a que trois mille
deux cent vingt-sept. Vous saurez encore que le gant Malambrun m'a dit
qu'aussitt que ma bonne fortune m'aurait fait rencontrer le chevalier
notre librateur, il lui enverrait une monture incomparablement
meilleure et moins mutine que toutes les mules de louage, car c'est le
mme cheval de bois sur lequel Pierre de Provence enleva la belle
Maguelonne; animal paisible et qu'on gouverne au moyen d'une cheville
plante dans le front, mais qui parcourt l'espace avec tant de lgret
et de vitesse, qu'on le dirait emport par le diable en personne. Ce
cheval, disent les anciennes traditions, est un ouvrage du sage Merlin,
qui le prta  son ami, Pierre de Provence, lequel fit sur cette monture
de trs-longs voyages par les airs, laissant bahis ceux qui d'en bas le
regardaient passer. Merlin ne le prtait qu'aux gens qu'il aimait, ou
qui lui payaient un bon prix: aussi n'avons-nous pas ou dire que depuis
le fameux Pierre de Provence jusqu' prsent, personne l'ait mont.
Malambrun, par la force de ses enchantements, est parvenu  s'en
emparer; il s'en sert dans tous ses voyages: aujourd'hui il est ici,
demain en France, et le jour suivant au Potose ou en Chine. Le plus
merveilleux, c'est que ce cheval ne boit pas, ne mange pas, ne dort pas
et n'use point de fers; et il marche si bien l'amble, que celui qui est
dessus peut porter  la main une tasse pleine d'eau sans en renverser
une seule goutte: voil pourquoi la belle Maguelonne aimait tant  s'y
trouver en croupe.

Pour avoir une douce allure, s'cria Sancho, vive mon grison!  cela
prs qu'il ne marche point dans l'air; mais sur la terre, ma foi, il
dfierait tous les ambles du monde.

Chacun se mit  rire, et la Doloride continua: Eh bien, si Malambrun
veut mettre fin  nos disgrces, ce cheval sera ici aprs la tombe de
la nuit; car il me l'a dit, l'indice certain que j'aurai trouv le
chevalier qui doit nous dlivrer consiste  voir arriver promptement le
cheval partout o il en sera besoin.

Combien tient-t-on sur ce cheval? demanda Sancho.

Deux, rpondit Doloride, un sur la selle et un autre en croupe; et
d'ordinaire ces deux personnes sont le chevalier et l'cuyer lorsqu'il
n'y a point de dame enleve.

Madame, continua Sancho, comment appelle-t-on ce cheval?

La Doloride rpondit: Il ne s'appelle pas Pgase, comme le cheval de
Bellrophon, ni Bucphale, comme le cheval du grand Alexandre, ni
Bride-d'Or, comme celui de Roland, ni Bayard, comme celui de Renaud de
Montauban, ni Frontin, comme celui de Roger, encore moins Boots, ou
Pirithos, comme se nommaient, dit-on, les chevaux du Soleil; ni mme
Orlie, comme le coursier que montait le malheureux Rodrigue, le dernier
roi des Goths, dans la bataille o il perdit le trne et la vie.

Puisqu'on ne lui a donn aucun des noms de ces chevaux fameux, je
gagerais bien, dit Sancho, qu'on ne lui a pas donn non plus le nom du
cheval de mon matre, Rossinante, celui de tous qui me semble le mieux
appropri  la bte.

Assurment, dit la comtesse; nanmoins il a un nom convenable et
significatif, car il s'appelle Chevillard le Lger, parce qu'il est de
bois et qu'il a une cheville au front, mais surtout  cause de sa
lgret merveilleuse. Ainsi, quant au nom, il peut le disputer mme au
fameux Rossinante.

Le nom me revient assez, reprit Sancho. Mais avec quoi le gouverne-t-on?
est-ce avec une bride ou avec un licou?

Je vous ai dj dit, rpondit la Trifaldi, que c'est avec la cheville:
en la tournant  droite ou  gauche, le cavalier le fait marcher comme
il l'entend, tantt au plus haut des airs et tantt rasant la terre
jusqu' l'effleurer, tantt dans ce juste milieu que l'on doit chercher
en toutes choses.

Je serais curieux de le voir, repartit Sancho, non pas pour monter
dessus, car de penser que jamais je m'y mette en selle ou en croupe,
votre serviteur: il serait bon, ma foi, qu'un homme qui a dj bien de
la peine  se tenir sur son ne, assis sur un bt douillet comme du
coton, allt monter en croupe sur un chevron sans coussin ni tapis! Oh!
que nenni; je n'ai pas envie de me faire corcher le derrire pour ter
la barbe aux gens: qui a de la barbe de trop se rase. Pour mon compte,
je n'entends pas accompagner mon matre dans un pareil voyage;
d'ailleurs, je ne dois pas tre ncessaire dans ce rasement de barbes,
comme je le suis dans le dsenchantement de madame Dulcine.

Pardon, vous tes ncessaire, repartit la Trifaldi, et mme tellement
ncessaire, qu'on ne peut rien sans vous.

A d'autres,  d'autres, s'cria Sancho: qu'est-ce que les cuyers ont 
voir avec les aventures de leurs matres? Ceux-ci auraient toute la
gloire, et nous toute la peine. Encore, si les faiseurs d'histoires
disaient: Un tel chevalier a achev une grande aventure avec l'aide d'un
tel son cuyer, sans quoi il lui aurait t impossible d'en venir 
bout;  la bonne heure. Mais au lieu de cela, ils vous crivent tout
sec: Don Paralipomenon des trois toiles a mis fin  l'aventure des six
vampires; sans plus faire mention de l'cuyer que s'il n'et point t
au monde, quoiqu'il ft prsent, qu'il sut  grosses gouttes, et qu'il
y et attrap de bons horions. Encore une fois, mon matre peut partir
tout seul si cela lui convient, et Dieu l'assiste! Quant  moi, je ne
lui porte point envie, je resterai en compagnie de madame la duchesse;
et quand il sera de retour, peut-tre trouvera-t-il l'affaire de madame
Dulcine en bon chemin, car,  mes moments perdus, je prtends
m'triller d'importance.

[Illustration: Voil, dit la Trifaldi, voil dans quel tat nous a mis
ce sclrat de Malambrun (page 466).]

Mon ami, dit la duchesse, il faut pourtant accompagner votre matre si
cela est ncessaire, nous vous en conjurons tous; pour de vaines
frayeurs, il serait fort mal de laisser le visage de ces dames en l'tat
o il est.

A d'autres encore une fois, rpliqua Sancho; passe encore, si c'tait
pour de jeunes recluses, ou pour de petites filles de la doctrine
chrtienne, on pourrait risquer quelques fatigues; mais hasarder de se
casser bras ou jambes pour tondre des dugnes, au diable qui en fera
rien; qu'elles cherchent d'autres tondeurs; dans tous les cas, ce ne
sera pas Sancho Panza. Pardieu! j'aime mieux les voir toutes barbues
comme des boucs, depuis la plus grande jusqu' la plus petite, depuis la
plus mijaure jusqu' la plus pimpante.

Vous en voulez bien aux dugnes, ami Sancho, dit la duchesse, et vous
les pargnez encore moins que ne faisait votre apothicaire de Tolde! En
vrit, vous avez tort: il y a telle dugne qui peut servir de modle 
toutes les femmes, et quand ce ne serait que ma bonne seora Rodriguez
ici prsente... Je n'en veux pas dire davantage.

Votre Excellence peut dire ce qui lui plaira, rpondit la dugne; Dieu
sait la vrit de tout, et bonnes ou mchantes, barbues ou non barbues,
nous sommes, comme toutes les autres femmes, filles de nos mres; et
puisque Dieu nous a mises au monde, il sait pourquoi. Aussi je compte
sur sa misricorde, et non sur la charit d'autrui.

La seora Rodriguez a raison, dit don Quichotte. Quant  vous, comtesse
Trifaldi et compagnie, esprez du ciel la fin de vos malheurs; et croyez
que Sancho fera ce que je lui ordonnerai. Je voudrais que Chevillard ft
ici, et dj me voir aux prises avec Malambrun; je lui apprendrai 
perscuter les dugnes et  dfier des chevalier errants. Dieu tolre
les mchants, mais ce n'est jamais que pour un temps limit.

Valeureux chevalier, s'cria la Doloride, puissent les toiles du ciel
regarder avec des yeux bnins Votre Grandeur, et verser sur votre coeur
magnanime toute la force et toute la prosprit qu'elles enserrent, afin
que vous deveniez le bouclier et le rempart des malheureuses dugnes
dtestes des apothicaires, calomnies par les cuyers, et tourmentes
par les pages. Maudit soit l'insense qui,  la fleur de son ge, ne se
fait pas religieuse plutt que dugne! O gant Malambrun qui, tout
enchanteur que tu es, ne laisses pas d'tre fidle en tes promesses,
envoie-nous promptement le sans pareil Chevillard, afin que nous voyions
dans peu la fin de nos disgrces. Si les chaleurs viennent nous
surprendre avec de telles barbes, nous sommes perdues!

La Trifaldi laissa tomber ces mots d'un ton si afflig, avec une
expression si touchante, que chacun en fut attendri. Sancho pleura tout
de bon, et rsolut en son coeur d'accompagner son matre, dt-il le
conduire jusqu'aux antipodes, s'il ne fallait que cela pour faire tomber
la laine de ces vnrables visages.




CHAPITRE XLI

DE L'ARRIVE DE CHEVILLARD, ET DE LA FIN DE CETTE LONGUE ET TERRIBLE
AVENTURE


Sur ce vint la nuit, et avec elle l'heure indique pour l'arrive du
fameux Chevillard, dont le retardement commenait  inquiter don
Quichotte. Puisque, se disait-il, Malambrun diffre de l'envoyer, je ne
suis pas le chevalier  qui cette aventure est rserve; peut-tre aussi
le gant craint-il de se mesurer avec moi. Mais voil que tout  coup
quatre sauvages, couverts de lierre, entrent dans le jardin, portant sur
leurs paules un grand cheval de bois; ils le posent  terre, et l'un
d'entre eux prononce ces paroles: Que le chevalier qui en aura le
courage monte sur cette machine.

Pour moi, je n'y monte pas, dit Sancho, je n'en ai pas le courage, et
d'ailleurs je ne suis point chevalier.

Que son cuyer, s'il en a un, monte en croupe, continua le sauvage; il
peut prendre confiance dans le valeureux Malambrun, et tre sr de
n'avoir  redouter de lui que son pe. Il suffira de tourner cette
cheville pour que le chevalier et l'cuyer s'en aillent  travers les
airs, l o Malambrun les attend. Mais afin de prvenir les vertiges que
pourrait leur causer l'lvation extraordinaire de la route, ils devront
tous deux avoir les yeux bands, jusqu' ce que le cheval hennisse;  ce
signe ils reconnatront que leur voyage est achev.

Cela dit, les sauvages se retirrent d'un pas dgag, comme ils taient
venus.

Quand la Doloride aperut le cheval, elle dit  don Quichotte d'une voix
presque larmoyante: Vaillant chevalier, les promesses de Malambrun sont
accomplies; voici le cheval, et pourtant nos barbes ne cessent de
crotre: nous te supplions donc, chacune en particulier, de nous
dbarrasser de cette bourre importune qui nous dfigure, puisqu'il te
suffit de monter, toi et ton cuyer, sur Chevillard et d'entreprendre
ce voyage d'un nouveau genre.

Je le ferai de bien bon coeur, comtesse Trifaldi, rpondit don
Quichotte, sans prendre coussins ni perons, tant j'ai hte de soulager
votre infortune.

Et moi, ajouta Sancho, je ne le ferai pas. Si ce voyage ne peut avoir
lieu sans que je monte en croupe, mon matre n'a qu' prendre un autre
cuyer, et ces dames chercher quelque autre moyen de se polir le menton.
Suis-je sorcier pour m'en aller ainsi courir par les airs? Et que
penseraient les habitants de mon le, quand on leur dirait que leur
gouverneur s'expose ainsi  tous les vents? Il y a, dit-on, trois ou
quatre mille lieues d'ici  Candaya; et si le cheval vient  se fatiguer
ou si le gant se fche, nous mettrons donc une douzaine d'annes 
revenir, et alors quelle le et quels vassaux voudront me reconnatre.
Puisqu'on dit que c'est dans le retardement qu'est le pril, j'en
demande pardon aux barbes de ces dames; mais saint Pierre est bien 
Rome: je veux dire que je me trouve au mieux dans cette maison o l'on
me traite avec tant de bont, et du matre de laquelle j'attends le
bonheur insigne de me voir gouverneur.

Ami Sancho, dit le duc, l'le que je vous ai promise n'est ni mobile ni
fugitive, elle tient  la terre par de profondes racines; et puis, vous
le savez aussi bien que moi, les dignits de ce monde ne s'obtiennent
pas sans une sorte de pot-de-vin. Celui que je demande pour prix du
gouvernement que je vous ai donn, c'est d'accompagner le seigneur don
Quichotte dans cette mmorable aventure; et soit que vous reveniez aussi
promptement que le promet la clrit de Chevillard, soit que la fortune
contraire vous ramne  pied comme un plerin, mendiant de porte en
porte, en tout temps et  toute heure vous retrouverez votre le o vous
l'aurez laisse, et vos vassaux aussi disposs  vous prendre pour
gouverneur qu'ils l'aient jamais t. Quant  moi, supposer que je
puisse changer  votre gard, ce serait faire injure  mes sentiments
pour vous.

Assez, monseigneur, assez, dit Sancho: je ne suis qu'un pauvre cuyer,
et je n'ai pas la force de rsister  tant de courtoisies. Allons! que
mon matre monte, qu'on me bande les yeux, et qu'on me recommande 
Dieu. Mais quand nous serons l-haut, dites-moi, je vous prie,
pourrai-je moi-mme implorer Notre-Seigneur, et invoquer les saints
anges?

Vous le pourrez en toute sret, dit la Trifaldi; car, quoique Malambrun
soit enchanteur, il est bon catholique; et il a soin de faire ses
enchantements avec beaucoup de tact et de prudence, afin de ne s'attirer
aucun reproche.

Allons, reprit Sancho, que Dieu m'assiste et la sainte Trinit de Gate!

Depuis la formidable aventure des moulins  foulon, dit don Quichotte,
je n'ai jamais vu Sancho aussi effray qu'il l'est  cette heure; et si,
comme tant d'autres, je croyais aux prsages, cela ferait quelque peu
flchir mon courage. Approche, mon ami, que je te dise deux mots en
particulier, avec la permission de Leurs Excellences.

Il emmena son cuyer au fond du jardin, sous de grands arbres, et l lui
prenant les mains: Tu vois, lui dit-il, le long voyage que nous allons
faire. Dieu seul sait quand nous en reviendrons, et les aventures qui
nous attendent; je voudrais donc, mon enfant, que sous le prtexte
d'aller prendre quelque chose dont tu aurais besoin, tu te retirasses
dans ta chambre, et que l tu te donnasses quatre ou cinq cents coups de
fouet  compte sur les trois mille trois cents auxquels tu t'es engag;
ce sera toujours autant de fait: chose bien commence est  moiti
finie.

Pardieu, s'cria Sancho, il faut que Votre Grce ait perdu l'esprit;
c'est comme qui dirait: Tu me vois un procs sur les bras et tu me
demandes ma fille en mariage! Au moment de monter sur une croupe fort
dure, vous voulez que j'aille m'corcher le derrire; en vrit, cela
n'est pas raisonnable. Allons d'abord barbifier ces dames, et au retour
je vous promets, foi d'homme de bien, que j'aviserai au reste; pour le
moment n'en parlons pas.

Je m'en fie  ta parole, dit don Quichotte, car, quoique simple, tu es
sincre et vridique.

Bon! bon! reprit Sancho, soyez tranquille; mais n'entreprenons pas tant
de besogne  la fois.

Sans plus discourir ils se rapprochrent de Chevillard; et sur le point
de l'enfourcher, don Quichotte dit  Sancho: Bande-toi les yeux et monte
hardiment; il n'y a pas d'apparence que celui qui nous a envoy chercher
de si loin ait dessein de nous tromper: quel avantage aurait-il  se
jouer de gens qui se fient  lui? Mais quand tout irait au rebours de ce
que j'imagine, la gloire d'avoir entrepris cette aventure est assez
grande pour ne pas craindre de la voir obscurcie par les tnbres de
l'envie!

Allons, seigneur, dit Sancho, il me semble que j'ai la conscience
charge de toute la bourre de ces pauvres dugnes, et je ne mangerai
morceau qui me profite avant d'avoir vu leur menton en meilleur tat.
Montez, seigneur, continua-t-il, car si je dois aller en croupe, il faut
commencer par vous mettre en selle.

Tu as raison, repartit don Quichotte. Et tirant un mouchoir de sa poche,
il pria la Doloride de lui bander les yeux; mais tout aussitt d'un
mouvement brusque il l'ta lui-mme, en disant: Je me souviens, si j'ai
bonne mmoire, d'avoir lu dans Virgile que le palladium de Troie tait
un cheval de bois que les Grecs prsentrent  la desse Pallas, et qui
avait dans ses flancs des combattants arms, par lesquels la ruine
d'Ilion fut consomme; il serait donc  propos d'examiner ce que
Chevillard a dans l'estomac.

C'est inutile, reprit la Doloride, je me rends caution de tout;
Malambrun n'est pas un tratre: montez, sur ma parole, et s'il vous
arrive du mal je le prends sur moi.

Don Quichotte, pensant que plus d'insistance ferait suspecter son
courage, monta sans autre objection; et comme, faute d'triers, il
tenait les jambes allonges et pendantes, on et dit une de ces figures
de tapisserie qui reprsentent un triomphateur romain.

Sancho vint monter  son tour, mais lentement et  contre-coeur. Sitt
qu'il fut sur le cheval, dont il trouva la croupe fort dure, il commena
 se remuer en tout sens pour s'asseoir plus  son aise; enfin ne
pouvant en venir  bout, il pria le duc de lui faire donner un coussin,
ft-ce mme un de ceux de l'estrade de madame la duchesse, parce que,
ajouta-t-il, ce cheval me parat avoir le trot dur.

La Trifaldi rpondit que Chevillard ne souffrirait sur son dos aucune
espce de harnais; que Sancho pouvait, pour tre moins durement, monter
 la manire des femmes. Sancho le fit; ensuite on lui banda les yeux,
et il dit adieu  la compagnie. Mais  peine le bandeau fut-il plac,
qu'il le releva, et regardant tristement ceux qui taient dans le
jardin, il les conjura les larmes aux yeux de dire force _Pater_ et
_Ave_  son intention, afin qu'en semblable passe Dieu leur envoyt 
eux-mmes de bonnes mes pour les assister de leurs prires.

Larron! s'cria don Quichotte, es-tu donc attach au gibet pour user de
pareilles supplications? n'es-tu pas assis, lche crature, au mme
endroit qu'occupa jadis la belle Maguelonne, et d'o elle descendit pour
devenir reine de France? et moi qui te parle, ne suis-je point  tes
cts, puisqu'on m'a choisi pour remplir la mme place qu'occupa le
fameux Pierre de Provence? Couvre tes yeux, tre sans courage, et qu'il
ne t'arrive plus de laisser paratre de semblables frayeurs, du moins en
ma prsence.

Qu'on me bande donc les yeux, rpondit Sancho; et puisqu'on ne veut pas
que je me recommande  Dieu, ni que je lui sois recommand, est-il
tonnant si j'ai peur qu'il se trouve par ici quelque lgion de diables
pour nous emporter  Peralvillo[112].

  [112] Village prs de Tolde, o la Sainte-Hermandad faisait excuter
  les malfaiteurs.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Sancho se serrait contre son matre, l'embrassant par la ceinture
(page 473).]

Enfin on leur banda les yeux, aprs quoi don Quichotte, assur que tout
tait en bon tat, commena  tourner la cheville. A peine y eut-il
port la main que tous les assistants levrent la voix en criant: Dieu
te conduise, valeureux chevalier! Dieu te soit en aide, cuyer
intrpide! puissions-nous bientt vous revoir? ce qui ne saurait tarder,
 la vitesse dont vous fendez l'air, car dj nous vous perdons presque
de vue. Tiens-toi bien, valeureux Sancho, ne te dandine pas; prends
garde de tomber, car ta chute serait encore plus lourde que celle de ce
jeune tourdi qui voulut conduire les chevaux du soleil.

A ces paroles, Sancho se serrait contre son matre, et l'embrassant par
la ceinture, il lui dit: Seigneur, pourquoi ces gens disent-ils que
nous sommes dj trs-haut, puisque nous les entendons si clairement
qu'on dirait qu'ils nous parlent aux oreilles!

Ne t'arrte pas  cela, rpondit don Quichotte: comme ces manires de
voyager sont extraordinaires, tout le reste est  l'avenant; ainsi la
voix ne trouvant aucun obstacle, vient aisment jusqu' nous, l'air lui
servant de vhicule. Ne me serre donc pas si fort, tu m'touffes. En
vrit, je ne comprends pas de quoi tu peux t'pouvanter: car de ma vie
je n'ai mont cheval d'une plus douce allure! on dirait que nous ne
bougeons pas de place. Allons, ami, rassure-toi, les choses vont comme
elles doivent aller, et nous pouvons dire que nous avons le vent en
poupe.

Par ma foi, repartit Sancho, je sens dj de ce ct une bise qui me
siffle aux oreilles.

Il ne se trompait pas: quatre ou cinq hommes l'ventaient par derrire
avec de grands soufflets, tant le duc et son intendant avaient bien pris
leurs dispositions pour qu'il ne manqut rien  l'affaire.

Don Quichotte ayant senti le vent: Sans aucun doute, dit-il, Sancho,
nous devons tre arrivs  la moyenne rgion de l'air, o se forment la
grle, les vents et la foudre; et si nous montons toujours avec la mme
vitesse, nous atteindrons bientt la rgion du feu. Vraiment, je ne sais
comment tourner cette cheville, afin de ne pas tre bientt embrass.

En effet, on leur chauffait le visage avec des toupes enflammes qu'on
promenait devant eux au bout d'un long roseau.

Nous devons tre o vous dites, ou du moins bien prs, s'cria Sancho,
car j'ai la barbe  demi grille; seigneur, je vais me dcouvrir les
yeux, pour voir o nous sommes.

Garde-toi d'en rien faire, reprit don Quichotte: ne connais-tu pas
l'histoire du licenci Torralva, que le diable enleva dans les airs, 
cheval sur un bton et les yeux bands? En douze heures, il arriva 
Rome, assista  l'assaut de la ville, vit la mort du conntable de
Bourbon, et le lendemain,  la pointe du jour, il tait de retour 
Madrid, o il rendit compte de ce dont il avait t tmoin. Entre autres
choses, ce Torralva raconta que pendant qu'il traversait les airs, le
diable lui ayant dit d'ouvrir les yeux, il les ouvrit, et se vit
tellement proche du corps de la lune, qu'il pouvait y toucher avec la
main; mais il n'osa regarder en bas, de crainte que la tte ne lui
tournt. D'aprs cela, Sancho, juge si ta curiosit serait dangereuse.
Celui qui a pris l'engagement de nous conduire rpondra de nous; et bien
qu'en apparence il n'y ait pas une demi-heure que nous sommes partis,
crois-moi, nous devons avoir fait bien du chemin.

Je n'ai rien  rpondre, rpliqua Sancho; mais tout ce que je puis dire,
c'est que si la dame Maguelonne s'arrangeait de cette chienne de croupe,
il fallait qu'elle et la peau bien dure.

Le duc, la duchesse et leur compagnie ne perdaient rien de ce plaisant
dialogue, et riaient comme des fous, sans clater toutefois, de peur de
dcouvrir la mystification. Enfin, pour donner une digne issue  une
aventure si adroitement fabrique, ils firent mettre le feu  un paquet
d'toupes plac sous la queue de Chevillard, dont l'intrieur tait
rempli de fuses et de ptards. Le cheval sauta en l'air avec un bruit
pouvantable, renversant sur l'herbe don Quichotte et Sancho, tous deux
 demi roussis.

Un peu auparavant, la Doloride et sa suite taient sorties du jardin;
ceux qui restaient s'tendirent par terre comme vanouis. Don Quichotte
et Sancho se relevrent un peu maltraits de leur chute, et ayant
regard de tous cts, ils furent stupfaits de se revoir dans le mme
lieu et d'y trouver tant de gens couchs sans mouvement; mais leur
surprise s'accrut encore lorsqu'ils aperurent une lance fiche en
terre, d'o pendait,  deux cordons de soie verte, un parchemin portant
ces mots tracs en lettres d'or:


  _L'illustre et valeureux chevalier don Quichotte de la Manche a mis
  fin  l'aventure de la comtesse Trifaldi, autrement dite la dugne
  Doloride et compagnie, rien qu'en l'entreprenant. Malambrun est
  satisfait. Les mentons des dugnes sont nets et rass, le roi don
  Clavijo et la reine Antonomasie ont repris leur premire forme.
  Aussitt que le gracieux cuyer aura accompli sa pnitence, la blanche
  colombe Tobosine se verra hors des griffes des vautours qui la
  perscutent et dans les bras de son bien-aim tourtereau. Ainsi
  l'ordonne le sage Merlin, proto-enchanteur des enchanteurs._


Ces dernires paroles firent comprendre aisment  don Quichotte qu'il
s'agissait du dsenchantement de Dulcine. Rendant grces au ciel
d'avoir accompli avec si peu de risques un tel exploit, et rendu leur
poli aux visages des vnrables dugnes, il s'approcha de la duchesse et
du duc, en apparence toujours vanouis. Allons, seigneur, lui dit-il,
bon courage, tout ceci n'est rien; l'aventure est acheve, ainsi que
vous pouvez le voir par l'criteau que voici.

Le duc, comme s'il sortait d'un profond sommeil, parut reprendre peu 
peu ses sens; la duchesse fit de mme, et tous ceux qui taient dans le
jardin simulrent si bien la surprise qu'on aurait cru effectivement
qu'il leur tait arriv quelque chose d'trange. Le duc lut l'criteau,
les yeux encore  demi ferms, et se les frottant  chaque mot; mais
aussitt qu'il et achev de lire, il se jeta les bras ouverts au cou de
don Quichotte, lui disant qu'il tait plus grand que tous les chevaliers
des sicles passs. Sancho cherchait des yeux la Doloride, pour voir
quelle figure elle avait sans barbe, et si elle tait aussi belle, le
menton ras, que le promettait sa bonne mine; mais on lui dit qu'en mme
temps que Chevillard tombait tout en feu du haut des airs, la Trifaldi
avait disparu avec sa troupe, n'ayant plus au menton le moindre poil de
barbe ni l'apparence d'en avoir jamais eu.

La duchesse demanda  Sancho comment il se trouvait d'un si long voyage
et ce qui lui tait arriv.

Dieu merci, madame, rpondit-il, je me trouve assez bien, si ce n'est
que je me suis un peu meurtri l'paule en tombant, mais cela n'est rien.
Je vous dirai seulement que comme nous allions atteindre la rgion du
feu, je demandai  mon matre la permission de me dcouvrir les yeux,
mais il ne voulut jamais y consentir. Alors, moi, qui suis un peu
curieux de mon naturel, et qui ai toujours la dmangeaison d'apprendre
ce qu'on veut me cacher, je relevai tout doucement mon bandeau, et me
mis  regarder la terre du coin de l'oeil. Nous tions en ce moment si
haut, si haut, qu'elle ne me parut pas plus grosse qu'un grain de
moutarde, et les hommes qui marchaient dessus, gure plus gros que des
noisettes.

Prenez garde, ami Sancho, reprit la duchesse: d'aprs vos propres
paroles, vous ne pouviez voir la terre, mais seulement les hommes qui
marchaient dessus. Et cela se conoit: si la terre ne paraissait pas
plus grosse qu'un grain de moutarde, et chaque homme gros comme une
noisette, un seul homme devait la couvrir toute entire.

Il devrait en tre ainsi, rpondit Sancho; malgr cela, je la dcouvris
par un petit coin, et je l'ai vue en son entier.

Mais, repartit la duchesse, on ne saurait voir en son entier ce qu'on ne
regarde que par un petit coin.

Je n'entends rien  ces finesses-l, rpliqua Sancho; qu'il suffise 
Votre Seigneurie de savoir que nous volions par enchantement, et que par
enchantement aussi j'ai pu voir la terre et les hommes, de quelque faon
que je les eusse regards. Si Votre Grce ne croit pas cela, elle croira
encore moins que, me dcouvrant les yeux pour regarder en haut, je me
vis si prs du ciel, qu'il ne s'en fallait pas d'un demi-pied que j'y
touchasse; et ce dont je puis faire serment, madame, c'est qu'il est
furieusement grand. Nous tions en ce moment vers l'endroit o sont les
chvres; et comme, tant enfant, j'ai t chevrier dans mon pays, il me
prit une si grande envie de causer quelques instants avec ces chvres,
que si je ne l'eusse fait, je crois que j'en serais mort. J'arrive donc
prs d'elles, sans rien dire  personne, ni mme  mon matre; je
descends tout bonnement de Chevillard, et me mets  causer environ trois
ou quatre heures avec ces chvres, qui en vrit sont gentilles comme
des girofles et douces comme des fleurs; et pendant tout ce temps,
Chevillard ne bougea pas.

Pendant que Sancho s'entretenait avec les chvres, que faisait le
seigneur don Quichotte? demanda le duc.

Comme toutes les choses qui m'arrivent ont lieu par des voies
extraordinaires, rpondit don Quichotte, il ne faut pas s'tonner de ce
que raconte Sancho. Moi, je ne me dcouvris point les yeux, et ne vis ni
ciel, ni terre, ni mer, ni montagnes; je m'aperus seulement, lorsque
nous emes travers la moyenne rgion de l'air, que nous approchions
fort de la rgion du feu; mais que nous ayons t plus avant, je ne le
crois pas. En effet, la rgion du feu tant place entre la lune et la
dernire rgion de l'air, nous ne pouvions arriver jusqu'o sont les
sept chvres dont parle Sancho sans tre consums; et puisque nous voil
ici, Sancho ment, ou il rve.

Je ne mens ni ne rve, repartit Sancho: qu'on me demande le signalement
des chvres, et on verra si je dis, ou non, la vrit.

Eh bien, comment sont-elles? demanda la duchesse.

Il y en avait deux vertes, deux incarnates, deux bleues, et la dernire
bariole, rpondit Sancho.

Voil une nouvelle espce de chvres, reprit le duc; sur terre nous n'en
avons point de semblables.

Est-il donc si tonnant qu'il y ait de la diffrence entre les chvres
de la terre et les chvres du ciel? repartit Sancho.

Dites-moi un peu, mon ami, n'y avait-il aucun bouc parmi ces chvres?
demanda le duc.

Non, monseigneur, rpondit Sancho; j'ai toujours entendu dire qu'aucun
animal  cornes ne passait les cornes de la lune.

Le duc et la duchesse cessrent de questionner notre cuyer, qu'ils
voyaient en train de se promener  travers les sept cieux et de leur en
donner des nouvelles sans avoir boug du jardin.

Telle fut la fin de l'aventure de Doloride.

Don Quichotte s'approchant de son cuyer, lui dit  l'oreille: Sancho,
puisque vous voulez qu'on ajoute foi  ce que vous racontez avoir vu
dans le ciel, je veux  mon tour que vous teniez pour vritable ce que
j'ai vu dans la caverne de Montesinos: je ne vous en dis pas davantage.




CHAPITRE XLII

DES CONSEILS QUE DON QUICHOTTE DONNA A SANCHO PANZA TOUCHANT LE
GOUVERNEMENT DE L'ILE, ETC.


Le duc et la duchesse furent si satisfaits de l'heureux et plaisant
dnoment de l'aventure de la Doloride, qu'ils ne pensrent plus qu'
inventer de nouveaux sujets de se divertir, et toujours aux dpens de
leurs htes. Ayant donc prpar leur plan et instruit leurs gens de la
manire dont ils devaient agir avec Sancho, le duc lui dit de se
prparer  partir afin d'aller prendre possession de son gouvernement,
o les vassaux l'attendaient avec non moins d'impatience que la terre
dessche attend la rose du matin.

Sancho s'inclina jusqu' terre, et rpondit: Monseigneur, depuis que je
suis descendu du ciel, depuis que, du plus haut de sa vote, j'ai
considr la terre, je l'ai trouve si petite, si petite, que l'envie
m'a presque pass d'tre gouverneur. Le bel honneur, en effet, de
commander sur un grain de moutarde,  une douzaine d'hommes, gros chacun
comme une noisette! car il me semblait qu'il n'y en avait pas davantage
sur toute la terre. Si Votre Seigneurie voulait me donner  gouverner
une petite partie du ciel, ne ft-elle que d'une demi-lieue, je la
prfrerais  la plus grande le du monde.

[Illustration: Don Quichotte et Sancho se relevrent un peu maltraits
de leur chute (page 474).]

Ami Sancho, rpondit le duc, je ne puis donner  personne aucune partie
du ciel, ne ft-elle pas plus grande que l'ongle: Dieu seul a le pouvoir
d'accorder semblables faveurs. Je vous donne ce que je puis vous donner,
une le faite et parfaite, ronde, bien proportionne, fertile et
abondante, o, si vous en prenez la peine, vous pourrez ajouter aux
richesses de la terre celles du ciel.

Monseigneur, rpliqua Sancho, que l'le vienne, et je m'efforcerai de la
gouverner si bien, qu'en dpit de tous les mchants j'irai droit au
ciel. Ce n'est point par ambition, croyez-le, que je songe  quitter ma
chaumire, mais seulement pour tter de ces gouvernements, dont tout le
monde est si affam.

Ami Sancho, dit le duc, quand vous en aurez une fois got, vous vous en
lcherez les doigts jusqu'aux coudes, tant est grand le plaisir de
commander et de se faire obir.

Monseigneur, rpondit Sancho, je m'imagine qu'il est fort agrable de
commander, ne ft-ce qu' un troupeau de moutons.

Par ma foi, vous possdez toute science, Sancho, repartit le duc, et je
crois que vous serez un fort bon gouverneur. Mais trve de discours, et
sachez que ds demain vous irez prendre possession de votre le. Ce soir
on prpare l'quipage qui vous convient et toutes les choses
ncessaires  votre installation.

Qu'on m'habille comme on voudra, rpondit Sancho; sous quelque habit que
ce soit, je n'en serai pas moins Sancho Panza.

Cela est vrai, dit le duc; cependant le costume doit tre conforme 
l'tat qu'on professe et  la dignit dont on est revtu: il serait
ridicule qu'un jurisconsulte ft vtu comme un homme d'pe, et un
soldat comme un prtre. Quant  vous, Sancho, votre costume doit tenir
du lettr et de l'homme de guerre, parce que dans l'le que je vous
donne, les armes sont aussi ncessaires que les lettres, et les lettres
que les armes.

Pour la science, repartit Sancho, je n'en suis gure pourvu, car je ne
sais pas l'A B C; mais je sais mon _Pater noster_, et c'est assez pour
tre bon gouverneur; quant aux armes, je me servirai de celles qu'on me
donnera, jusqu' ce qu'elles me tombent des mains, et  la grce de
Dieu.

Avec de pareils sentiments, dit le duc, Sancho ne pourra faillir en
rien.

Sur ces entrefaites arriva don Quichotte. Ayant appris que Sancho devait
partir le jour suivant, il le prit par la main, et avec la permission du
duc l'emmena dans sa chambre, pour lui donner, avant son dpart,
quelques leons sur la manire dont il devait remplir son nouvel emploi.
Sitt qu'ils furent entrs, le chevalier ferma la porte, et ayant fait
asseoir Sancho presque malgr lui, d'une voix lente et pose il lui
parla en ces termes:

Je rends grces au ciel, ami Sancho, de ce que la fortune, qui n'a
encore eu pour moi que des rigueurs, soit venue, pour ainsi dire, te
prendre par la main. Moi, qui pensais trouver dans les faveurs du sort
de quoi rcompenser la fidlit de tes services, je suis encore au dbut
de mes esprances, tandis que toi, avant le temps et contre tout calcul
raisonnable, tu vas voir combler tous tes dsirs. L'un se donne mille
soucis et travaille sans relche pour atteindre son but, quand l'autre
sans y songer, sans savoir pourquoi ni comment, se trouve en possession
de l'emploi sollicit par une foule de prtendants. C'est bien le cas de
dire que dans la poursuite des places il n'y a qu'heur et malheur.
Ainsi, quoique tu ne sois qu'un lourdaud, te voil, sans faire un pas,
sans perdre une minute de ton sommeil, mais par cela seulement que la
chevalerie errante t'a touch de son souffle, te voil appel au
gouvernement d'une le.

Je te dis cela, Sancho, pour que tu n'attribues pas ta bonne fortune 
ton mrite, mais afin que tu apprennes  remercier incessamment le ciel,
et aprs lui la chevalerie errante dont la grandeur renferme en elle
tant de biens. Maintenant que ton coeur est dispos  suivre mes
conseils, coute avec l'attention d'un disciple qui veut profiter des
enseignements de son matre, coute les prceptes qui devront te servir
d'toile et de guide pour viter les cueils de cette mer orageuse o tu
vas te lancer; car les hauts emplois et les charges d'importance ne sont
qu'un profond abme couvert d'obscurits et rempli d'cueils.

Premirement, mon fils, garde la crainte de Dieu, parce que cette
crainte est le commencement de la sagesse, et que celui qui est sage ne
tombe jamais dans l'erreur.

Secondement, souviens-toi toujours de ta premire condition, et ne cesse
de t'examiner pour arriver  te connatre toi-mme; c'est la chose 
laquelle on doit le plus s'appliquer, et  laquelle d'ordinaire on
russit le moins. Cette connaissance t'apprendra  ne pas t'enfler comme
la grenouille qui voulut un jour s'galer au boeuf; et si la vanit,
cette sotte enflure de coeur, venait  s'emparer de ton me,
rappelle-toi que tu as gard les cochons.

C'est vrai, rpondit Sancho; mais j'tais petit garon; plus tard, en
grandissant, ce sont les oies que j'ai gardes et non pas les cochons.
Au reste, qu'est-ce que cela fait  l'affaire? tous les gouverneurs ne
sont pas fils de princes.

J'en demeure d'accord, dit don Quichotte; c'est pourquoi ceux dont la
naissance ne rpond pas  la gravit de leur emploi doivent tre
affables, afin d'chapper  la mdisance et  l'envie, qui toujours
s'attachent aux dpositaires de l'autorit.

Fais gloire, Sancho, de l'humilit de ta naissance, et n'aie point honte
d'avouer que tu es fils de laboureur; car tant que tu ne t'lveras
point, personne ne songera  t'humilier. Pique-toi plutt d'tre humble
vertueux, que pcheur superbe. On ne saurait dire le nombre de ceux que
la fortune a tirs de la poussire pour les lever jusqu' la dignit de
la couronne et de la tiare, et je pourrais t'en citer des exemples
jusqu' te fatiguer.

Que la vertu soit la rgle constante de tes actions, et tu n'auras rien
 envier  ceux qui sont princes et grands seigneurs; car on hrite de
la noblesse, mais la vertu s'acquiert, et par elle seule la vertu vaut
ce que le sang ne peut valoir.

Cela tant, si un de tes parents va te voir dans ton gouvernement, ne le
rebute point; au contraire, fais-lui bon accueil; ainsi tu obiras 
Dieu, qui dfend de mpriser son ouvrage, et tu te conformeras aux
saintes lois de la nature, qui veulent que tous les hommes se traitent
en frres.

Si tu emmnes ta femme avec toi (et il n'est pas convenable qu'un
gouverneur soit longtemps sans sa femme), tche de la dgrossir et de la
former, car ce que peut gagner un gouverneur sage et discret, une femme
sotte et grossire le lui fait perdre.

Si par hasard tu deviens veuf, ce qui peut arriver, et si l'emploi te
faisait trouver une femme de plus haute condition, ne la prends pas
telle qu'elle serve d'amorce et prenne  toutes mains; car je te le dis,
ce que reoit la femme du juge, le mari en rendra compte au jour du
jugement; et alors il payera au centuple ce dont il fut innocent pendant
sa vie.

Ne te laisse point aller  l'interprtation arbitraire de la loi, comme
font les ignorants qui se piquent d'habilet et de pntration.

Que les larmes du pauvre trouvent accs auprs de toi, mais sans te
faire oublier la justice qui est due au riche. Fais en sorte de
dcouvrir la vrit  travers les promesses et les prsents du riche,
comme  travers les sanglots et les importunits du pauvre.

Ne frappe pas le coupable avec toute la rigueur de la loi: la rputation
de juge impitoyable ne vaut pas mieux que celle de juge trop
compatissant.

Si tu laisses quelquefois pencher la balance de la justice, que ce ne
soit pas sous le poids des prsents, mais sous celui de la misricorde.

Quand tu auras  juger un de tes ennemis, abjure tout ressentiment, et
n'examine que son procs; autrement si la passion dictait ta sentence,
tu te verrais un jour oblig de rparer ton injustice aux dpens de ton
honneur et de ta bourse.

Si une femme belle vient te solliciter, ferme tes yeux et bouche tes
oreilles; car la beaut est dangereuse, il n'y a point de poison plus
fait pour corrompre l'intgrit d'un juge.

Ne maltraite point en paroles celui que tu chtieras en actions; la
peine suffit aux malheureux, sans y ajouter de cruels propos.

Pense toujours  la misrable condition des hommes sujets aux infirmits
de leur nature dprave; et autant que tu le pourras, montre-toi
misricordieux, sans blesser l'quit; car parmi les attributs de Dieu,
bien qu'ils soient tous gaux, la misricorde resplendit avec encore
plus d'clat que la justice.

En suivant ces prceptes, Sancho, tu auras de longs jours, ta renomme
sera ternelle, tes dsirs seront combls, ta flicit sera ineffable,
et aprs avoir vcu dans la paix de ton coeur, entour des bndictions
des gens de bien, la mort t'atteindra dans une douce vieillesse, et tes
yeux se fermeront sous les doigts tendres et dlicats de tes petits
enfants.

Voil mon ami, les conseils que j'avais  te donner, en ce qui concerne
l'ornement de ton me; coute maintenant ceux qui doivent servir  la
parure de ton corps.




CHAPITRE XLIII

SUITE DES CONSEILS QUE DON QUICHOTTE DONNA A SANCHO


Qui aurait pu entendre ce discours sans tenir don Quichotte pour un
homme plein de sagesse et de bonnes intentions? Mais, comme nous l'avons
vu plus d'une fois dans le cours de cette grande histoire, l'esprit de
notre pauvre gentilhomme, raisonnable sur tout le reste, dmnageait
quand il tait question de chevalerie: de sorte qu' toute heure ses
oeuvres discrditaient son jugement, et son jugement dmentait ses
oeuvres. Dans les secondes instructions qu'il donna  Sancho, il fit
preuve d'une grce parfaite, et montra dans tout leur jour sa sagesse et
sa folie. Sancho l'coutait avec une extrme attention, et tchait
d'imprimer ses conseils dans sa mmoire, bien rsolu  les suivre, afin
de se tirer au mieux de la grande affaire de son gouvernement. Don
Quichotte continua ainsi:

En ce qui touche, Sancho, la manire dont tu dois gouverner ta maison et
ta personne, la premire chose que je te recommande, c'est d'tre propre
et de te couper les ongles, au lieu de les laisser pousser  l'exemple
de certaines gens assez sots pour croire que de grands ongles
embellissent les mains; comme si cet appendice pouvait s'appeler des
ongles, quand ce sont plutt des griffes d'pervier.

Ne te montre jamais avec des vtements dbraills et en dsordre, c'est
le signe d'un esprit faible et lche;  moins que cette ngligence ne
couvre une grande dissimulation, comme on l'a pens de Jules Csar.

Sonde discrtement ce que peut te rapporter ton office: s'il te permet
de donner une livre  tes gens, donne-leur en une qui soit propre et
commode, plutt que brillante et magnifique, et emploie l'pargne que tu
feras l-dessus  habiller autant de pauvres. Si donc tu as de quoi
entretenir six pages, habilles-en trois seulement, et distribues le
reste  autant de pauvres: tu auras ainsi trois pages pour le ciel et
trois pour la terre, manire de donner des livres que ne connaissent
point les glorieux.

Ne mange point d'ail ni d'oignon, de crainte que ce parfum ne vienne 
trahir ta condition premire. Marche posment, parle avec lenteur, mais
non pas  ce point que tu paraisses t'couter toi-mme, car toute
affectation est mauvaise.

Dne peu; soupe moins encore; la sant de tout le corps s'labore dans
l'officine de l'estomac.

Sois temprant dans le boire; celui qui s'enivre est incapable de garder
un secret ni de tenir un serment.

Fais attention, en mangeant,  ne point mcher des deux cts  la fois,
et  n'ructer devant personne.

Qu'entendez-vous par ructer? demanda Sancho.

ructer, rpondit don Quichotte, signifie roter, ce qui est un des plus
vilains mots de notre langue, quoique fort expressif: aussi les gens
bien levs ont recours au latin, et au lieu de roter, ils disent
ructer; au lieu de rots, ructations. Si quelques personnes n'entendent
point cela, peu importe; l'usage et le temps feront adopter le mot;
ainsi s'enrichissent les langues, sur lesquelles le vulgaire et l'usage
ont tant de pouvoir.

En vrit, seigneur, reprit Sancho, un des conseils que je veux surtout
retenir, c'est de ne pas roter; car cela m'arrive  tout bout de champ.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Premirement, mon fils, garde la crainte de Dieu (page 478).]

ructer, reprit don Quichotte, et non pas roter.

A l'avenir, je dirai toujours ructer, repartit Sancho, et je vous
promets de ne pas l'oublier.

Veille aussi  ne pas mler  tes discours cette foule de proverbes dont
tu abuses  chaque instant; les proverbes, il est vrai, sont de courtes
sentences, mais tu les tires tellement par les cheveux, qu'ils ont
plutt l'air de balourdises que de maximes.

Dieu seul peut y remdier, dit Sancho; car j'ai en moi plus de proverbes
qu'un livre; et sitt que je desserre les dents, il m'en vient sur le
bout de la langue un si grand nombre, qu'ils se disputent  qui sortira
le premier: mais j'aurai soin dornavant de ne dire que ceux qui
conviendront  la gravit de mon emploi; car en bonne maison la nappe
est bientt mise, qui convient du prix n'a pas de dispute, celui-l ne
craint rien qui sonne le tocsin, et entre donner et prendre garde de se
mprendre.

Allons, mon ami, lche, lche tes proverbes! c'est bien le cas de dire
ma mre me chtie, et je fouette la toupie: je suis  te corriger de ta
manie des proverbes, et tu en dbites une kyrielle qui viennent aussi 
propos que s'ils tombaient des nues. Je ne blme pas un proverbe bien
plac; mais les enfiler sans rime ni raison, cela rend la conversation
lourde et fastidieuse.

Quand tu monteras  cheval, aie soin de tenir la jambe tendue et le
corps droit; autrement tu aurais l'air d'tre encore sur ton grison.

Sois modr quant au sommeil: celui qui n'est pas lev avec le soleil ne
jouit pas du jour. Je t'avertis, Sancho, que la diligence est mre de la
bonne fortune, et que la paresse, son ennemie, n'atteignit jamais un but
honorable.

J'ai  te donner un dernier conseil, et quoiqu'il ne regarde pas, comme
les prcdents, la parure de ton corps, je crois que son observation te
sera trs-profitable. Le voici: Ne dispute jamais sur la noblesse des
familles; quand on les compare, l'une finit toujours par l'emporter, et
tu te ferais une ennemie de celle que tu mettrais au second rang, sans
que l'autre te st le moindre gr de ta prfrence.

Ton habillement devra se composer de chausses entires, d'un pourpoint
et d'un manteau. Jamais de grgues, elles ne conviennent ni aux
gentilshommes, ni aux gouverneurs.

Voil, Sancho, les conseils qui, pour le moment, se sont prsents  mon
esprit; je t'en enverrai d'autres  l'occasion, pourvu que tu aies soin
de m'informer de l'tat de tes affaires.

Seigneur, rpondit Sancho, toutes les choses que vous venez de me dire
sont saintes et profitables; mais  quoi cela me servira-t-il, si je ne
m'en souviens pas? Pour ce qui est de me rogner les ongles, et de me
remarier, si le cas se prsente, cela ne sortira point de la tte: quant
 toutes ces autres minuties que vous m'avez recommandes, par ma foi,
je ne m'en souviens pas plus que des nuages de l'an pass. Veuillez me
les coucher par crit, et je les remettrai  mon confesseur, afin qu'au
besoin il me les fourre dans la cervelle.

Qu'il sied mal  un gouverneur de ne savoir ni lire ni crire! reprit
don Quichotte. Sais-tu, Sancho, ce qu'on pense d'un homme qui ne sait
pas lire? de deux choses l'une, ou qu'il a eu pour parents des gens de
la dernire condition, ou qu'il a t lui-mme un si mauvais sujet,
qu'on ne l'a pas trouv susceptible de correction. C'est un grand dfaut
que tu as l, mon ami, et je voudrais au moins que tu apprisses  signer
ton nom.

Je sais signer mon nom, repartit Sancho: lorsque j'tais bedeau dans
notre village, j'ai appris  tracer des lettres comme celles qu'on met
sur les ballots de marchandises, et on disait que cela figurait mon
nom. Aprs tout, je ferai semblant d'avoir la main droite estropie, et
un autre signera pour moi; car il y a remde  tout, fors  la mort; et
comme je serai le matre, et tiendrai la baguette, je ferai ce que je
voudrai, d'autant plus que celui dont le pre est alcade... et comme je
serai gouverneur, ce qui est encore plus que d'tre alcade.... Oui-da,
qu'on s'y frotte, et on sera bien reu: tel vient chercher de la laine,
qui s'en retourne tondu. D'ailleurs, les sottises du riche passent dans
le monde pour sentences, et quand je serai riche, puisque je serai
gouverneur, qui est-ce qui me trouvera un dfaut? Oui, oui, faites-vous
miel, et les mouches vous mangeront; autant tu possdes, autant tu vaux,
disait ma grand'mre; et d'un homme qui a pignon sur rue on n'a jamais
raison.

Maudit sois-tu de Dieu et des saints! interrompit don Quichotte; mille
satans puissent-ils emporter toi et tes proverbes! Il y a plus d'une
heure que tu me tiens  la torture. Si tes proverbes ne te conduisent un
jour au gibet, dis que je suis un faux prophte: ils exciteront quelque
sdition parmi tes vassaux, et finiront par te faire perdre ton
gouvernement. Et o diable vas-tu les trouver, imbcile, lorsque moi,
pour en citer un  propos, je sue comme si je piochais la terre.

Par ma foi, Votre Grce se fche pour peu de chose, repartit Sancho; qui
diable peut trouver mauvais que je me serve de mon bien, puisque je n'en
possde pas d'autres? Je n'ai que des proverbes, eh bien, je lche des
proverbes; tenez, j'en ai quatre en ce moment sur le bout de la langue,
qui venaient  point nomm, mais je ne les dirai pas; car, comme dit le
vieux dicton, pour se taire  propos, il n'est tel que Sancho.

Tu n'es pas ce Sancho-l reprit don Quichotte, mais Sancho le bavard et
l'opinitre. Nanmoins je serais curieux de connatre les quatre
proverbes que tu prtends venir si  propos: j'ai beau y songer, et
quoique j'aie la mmoire assez bonne, il ne s'en prsente aucun.

Eh! quels meilleurs proverbes peut-il y avoir que ceux-ci, rpondit
Sancho: Entre deux dents mchelires ne mets jamais le doigt; Videz la
maison et que voulez-vous  ma femme? et cet autre, Si la pierre donne
contre la cruche, ou la cruche contre la pierre, tant pis pour la
cruche. Ce qui veut dire: que personne ne se prenne de querelle avec son
gouverneur, autrement, il lui en cuira; lorsque le gouverneur commande,
il n'y a pas  rpliquer, non plus qu' Vider la maison, et que
voulez-vous  ma femme? Pour celui de la cruche et de la pierre, un
aveugle le verrait. Du reste, Votre Seigneurie n'ignore pas qu'un sot en
sait plus long dans sa maison qu'un sage dans celle d'autrui.

Sancho, repartit don Quichotte, ni dans sa maison ni ailleurs, un sot ne
sait rien; il est impossible de rien asseoir de raisonnable sur le
fondement de la sottise. Mais restons-en l mon ami: si tu gouvernes
mal,  toi la faute,  moi la honte; cependant j'aurai la consolation de
n'avoir rien nglig, et de t'avoir donn mes conseils en homme
d'honneur et de conscience. Dieu te conduise, Sancho, qu'il te gouverne
dans ton gouvernement, et me dlivre, moi, de l'inquitude o je vais
rester que tu ne mettes tout sens dessus dessous dans ton le. Il ne
tiendrait qu' moi de m'ter cette crainte; je n'aurais qu' dcouvrir
au duc qui tu es, et que ton paisse personne n'est qu'un magasin de
proverbes et un sac plein de malice.

Seigneur, rpondit Sancho, si Votre Grce ne me croit pas capable de
remplir le devoir d'un bon gouverneur, eh bien, n'en parlons plus, je
renonce au gouvernement; la plus petite portion de mon me m'est plus
chre que mon corps tout entier; je vivrai aussi bien Sancho avec un
morceau de pain et un oignon, que Sancho gouverneur avec des chapons et
des perdrix. D'ailleurs, si Votre Seigneurie veut bien se le rappeler,
c'est elle qui m'a mis le gouvernement en tte, car moi, je ne sais ce
que c'est qu'le et gouvernement. Aprs tout, enfin, si vous croyez que
le diable doive emporter le gouverneur, j'aime mieux aller simple Sancho
en paradis que gouverneur en enfer.

En vrit, Sancho, dit don Quichotte, les dernires paroles que tu viens
de prononcer mritent  elles seules le gouvernement de cent les: tu as
un bon naturel, sans quoi il n'y a science qui vaille. Va,
recommande-toi  Dieu; et surtout cherche le bien en toutes choses; le
ciel ne manque jamais de favoriser les bonnes intentions.

Maintenant allons dner: Leurs Seigneuries, je crois, nous attendent.




CHAPITRE XLIV

COMMENT SANCHO ALLA PRENDRE POSSESSION DU GOUVERNEMENT DE L'ILE, ET DE
L'TRANGE AVENTURE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE DANS LE CHATEAU


Dans l'original de cette histoire, on trouve au prsent chapitre un
exorde dont voici le sens: Cid Hamet se plaint  lui-mme et regrette
d'avoir entrepris une tche aussi aride et aussi uniforme que celle-ci,
forc qu'il est de parler toujours de don Quichotte et de Sancho. Il dit
qu'avoir l'esprit et la plume sans cesse occups d'un seul personnage,
ne parler que par la bouche de peu de gens, c'est un travail par trop
ingrat. Pour viter cet inconvnient, j'avais, ajoute-t-il, us d'un
artifice dans la premire partie, en y intercalant quelques nouvelles,
comme celles du _Curieux malavis_ et du _Captif_, qui sont en dehors de
l'histoire; mais ayant fait rflexion que les lecteurs, absorbs par le
rcit des prouesses de don Quichotte, n'accorderaient aucune attention
aux _nouvelles_ et les parcourraient  la hte, je me suis abstenu d'en
insrer dans cette seconde partie, me bornant  quelques pisodes sems
 et l, et encore d'une manire fort restreinte et en aussi peu de
mots qu'en exige l'exposition. Son exorde termin, il continue son
rcit:

Au sortir de table, don Quichotte coucha par crit les conseils que dans
la journe il avait donns  Sancho, et les lui remit en disant qu'il
n'avait qu' se les faire lire quand il lui plairait; mais le papier fut
aussitt perdu que donn, et un valet, dans les mains duquel il tomba,
s'empressa de le porter au duc et  la duchesse, qui admirrent de
nouveau la folie et le grand sens de notre hros. Pour continuer une
plaisanterie dont ils s'amusaient tous deux de plus en plus, ds le mme
soir ils envoyrent Sancho avec un grand cortge au bourg qui devait
passer pour son le. Ils le firent accompagner d'un majordome, homme
plein d'esprit et d'enjouement (il n'y a pas d'enjouement sans esprit),
lequel avait fait le personnage de la comtesse Trifaldi, et invent la
mystification que nous avons rapporte. Grce  ses talents et aux
instructions qu'il avait reues, il ne russit pas moins agrablement
dans celle qui va suivre.

Or, il arriva que Sancho, ayant regard avec attention ce majordome,
reconnut la figure de la Trifaldi: Seigneur, dit-il en se tournant vers
son matre, le diable m'emporte si le majordome de monseigneur ne
ressemble pas comme deux gouttes d'eau  la dugne Doloride.

Don Quichotte, aprs avoir bien considr cet homme, rpondit: Il
existe, j'en conviens, de la ressemblance entre le visage de la Doloride
et celui du majordome; mais il ne s'ensuit pas que le majordome soit la
Doloride. Au reste, ce n'est pas le moment de faire de pareilles
investigations, elles nous jetteraient dans un labyrinthe inextricable;
crois-moi, mon ami, nous n'avons tous deux qu'un besoin, c'est de prier
instamment Notre-Seigneur qu'il nous dlivre des maudits sorciers et des
mchants enchanteurs.

Ce n'est pas une plaisanterie, seigneur, rpliqua Sancho; je viens 
l'instant mme d'entendre parler le majordome, et, sur ma foi, il me
semblait que la voix de la Doloride me cornait aux oreilles. Pour
l'heure, je n'en dis pas davantage, mais je me tiendrai sur mes gardes,
et nous verrons si je ne dcouvrirai rien qui nous claircisse mieux sur
ce point.

Tu feras bien, Sancho, dit don Quichotte, de me donner avis de ce que tu
auras pu dcouvrir, comme aussi de tout ce qui t'arrivera dans ton
gouvernement.

Enfin l'heure du dpart tant venue, Sancho sortit accompagn d'une
suite nombreuse. Il tait vtu en magistrat, avec un long manteau de
camelot fauve, une toque de mme couleur, et montait un mulet avec selle
 la genette; son ne, magnifiquement caparaonn et couvert d'une
housse de cheval d'une toffe incarnate, marchait derrire lui. De temps
en temps, Sancho tournait la tte pour considrer son grison, ravi de
l'tat o il le voyait, non moins que de celui o il tait lui-mme, et
il n'aurait pas chang sa fortune contre celle d'un empereur
d'Allemagne. J'oubliais de dire qu'en prenant cong du duc et de la
duchesse, il leur baisa les mains, puis alla demander la bndiction de
son matre. Don Quichotte la lui donna les larmes aux yeux, ce dont
Sancho prouva un attendrissement qui se traduisit en une fort laide
grimace.

Maintenant, ami lecteur, laissons aller en paix notre gouverneur; prends
patience et sois assur de la pinte de bon sang que tu vas faire quand
tu verras comment il se comporte dans son nouvel emploi. A prsent
occupons-nous de don Quichotte.

A peine Sancho fut-il en chemin, que notre chevalier prouva un tel
regret de son dpart et de l'isolement o il se trouvait rduit, que
s'il et pu rvoquer la mission de son cuyer, il l'et rappel sur
l'heure sans s'inquiter s'il le privait d'un gouvernement, juste
rcompense de ses services. La duchesse, qui s'aperut de sa mlancolie,
lui en demanda le sujet, ajoutant que si l'absence de Sancho en tait la
cause, il y avait dans sa maison cent dugnes ou demoiselles qui
mettraient le plus grand empressement  le servir.

[Illustration: Sancho tait ravi de l'tat o il voyait son grison, non
moins que de celui o il tait lui-mme (page 484).]

Madame, rpondit don Quichotte, j'avoue que Sancho me fait faute, mais
ce n'est pas l la principale cause de ma tristesse. Quant aux offres
que Votre Excellence a la bont de me faire, j'accepte seulement la
courtoisie qui les dicte, et je supplie trs-humblement Votre Grandeur
de vouloir bien permettre que je n'aie d'autre serviteur que moi-mme.

Oh! par ma foi, il n'en sera pas ainsi, seigneur don Quichotte, dit la
duchesse, et je veux vous faire servir par quatre de mes filles, qui
sont toutes fraches comme des roses.

Elles ne seraient pas pour moi des roses, mais des pines, reprit notre
hros; aussi, Madame, suis-je bien rsolu, sauf le respect que je dois 
Votre Grce,  ne point les laisser pntrer dans ma chambre.
Laissez-moi, je vous prie, me servir seul,  huis clos; il m'importe de
mettre une muraille entre mes dsirs et ma chastet; je dormirais plutt
tout habill, que de me laisser dshabiller par personne.

Eh bien, seigneur don Quichotte, rpliqua la duchesse, puisque vous
l'exigez, non-seulement aucune de mes filles, mais pas mme une mouche
n'entrera dans votre appartement. Je sais que parmi les nombreuses
vertus de Votre Seigneurie, celle qui tient le premier rang, c'est la
chastet, et je ne suis pas femme  permettre qu'on y porte la moindre
atteinte: que Votre Grce s'habille et se dshabille comme il lui
plaira; seulement on aura soin de mettre dans votre appartement les
meubles ncessaires  qui dort porte close, afin de vous pargner la
peine de les demander. Vive  jamais la grande Dulcine du Toboso! que
son nom soit clbr par toute la terre, puisqu'elle a mrit d'avoir
pour serviteur un chevalier si chaste et si vaillant! Veuille le ciel
mettre au coeur de notre gouverneur Sancho Panza la rsolution
d'accomplir sans retard l'heureuse pnitence qui doit faire jouir
l'univers des attraits d'une si grande dame.

Votre Grandeur, rpondit notre hros, imprime le dernier sceau au mrite
de ma Dulcine; c'est votre bouche qui relve l'clat de sa beaut et la
met dans tout son lustre. Aprs l'loge que vous venez d'en faire, le
nom de Dulcine sera encore plus glorieux et plus rvr dans le monde,
que si les orateurs les plus loquents avaient pris soin de clbrer ses
louanges.

Trve de compliments, seigneur don Quichotte, repartit la duchesse;
voici l'heure du souper et le duc doit nous attendre. Votre Grce
veut-elle bien m'accompagner? Au sortir de table nous vous laisserons
jouir du repos dont vous avez sans doute grand besoin, car le voyage de
Candaya a d vous causer quelque fatigue.

Je n'en sens aucune, rpondit le chevalier, et j'oserais jurer  Votre
Excellence, que de ma vie je n'ai rencontr monture plus agrable que
Chevillard; aussi ne puis-je comprendre comment Malambrun a pu se
dfaire d'un cheval d'une si douce allure et le brler sans plus de
faon.

Je pense, rpondit la duchesse, que le repentir du mal qu'il avait fait
 la Trifaldi et  ses compagnes, ainsi qu' bien d'autres, l'a port 
dtruire tous les lments de ses malfices, surtout Chevillard, qui en
tait le principal, et qui le tenait dans une extrme agitation, en le
faisant courir sans cesse de pays en pays: sans nul doute, il aura pens
que cette machine ne devait plus servir  personne, aprs avoir port le
grand don Quichotte de la Manche.

Notre chevalier fit de nouveaux remercments  la duchesse, et ds qu'il
eut soup, il se retira dans sa chambre, sans vouloir souffrir que
personne y pntrt, tant il craignait de porter atteinte  la fidlit
promise  Dulcine. Il ferma donc la porte sur lui, et  la lueur de
deux bougies, il commena  se dshabiller. Mais en se dchaussant, 
disgrce indigne d'un tel personnage! il fit partir, non des soupirs, ni
rien autre chose qui ft contraire  ses habitudes de propret et
d'extrme courtoisie, mais environ deux douzaines de mailles  un de ses
bas, lequel demeura perc  claire-voie comme une jalousie. Le bon
seigneur en fut contrist jusqu'au fond de l'me, et il aurait
volontiers donn une once d'argent pour quelques fils de soie verte, je
dis de soie verte car ses bas taient de cette couleur.

En cet endroit, Ben-Engeli interrompt son rcit pour s'crier: O
pauvret! pauvret! je ne sais quel motif a pu pousser le grand pote de
Cordoue[113]  t'appeler _saint prsent dont on ne connat pas le prix_.
Pour moi, quoique More, je sais, par mes rapports avec les chrtiens,
que la saintet consiste dans la charit, l'humilit, la foi,
l'obissance et la pauvret. Malgr tout, celui-l doit tre lu de
Dieu, qui se flicite d'tre pauvre,  moins que ce ne soit de cette
pauvret dont saint Paul a dit: _Possdez toutes choses, comme si vous
ne les possdiez pas_. Par l, il entendait l'absolu dtachement des
biens de ce monde. Mais toi, seconde pauvret, qui es celle dont je
parle ici, pourquoi t'attaquer de prfrence aux hidalgos? pourquoi les
forces-tu  rapicer leurs chausses, et  porter  leurs pourpoints des
boutons, les uns de soie, les autres de crin ou de verre? Pourquoi es-tu
cause que leurs collets, presque toujours sales et chiffonns, sont
ouverts autrement qu'au moule (ce qui prouve combien est ancien l'usage
de l'amidon et des collets ouverts)? Malheureux, continue Ben-Engeli,
malheureux l'hidalgo qui met son honneur au rgime, fait maigre chre 
huis clos, puis sort de chez lui arm d'un cure-dent hypocrite, sans
avoir rien mang qui l'oblige  se nettoyer la bouche. Oui, malheureux
celui dont l'honneur ombrageux s'imagine qu'on aperoit d'une lieue le
rapiage de son soulier, la crasse de son chapeau, la corde du drap de
son manteau et le vide de son estomac.

  [113] Juan de Mena, natif de Cordoue, auteur du _Labyrinthe_, ouvrage
  dans lequel il avait entrepris de runir toute la science humaine.

Toutes ces rflexions vinrent  l'esprit de don Quichotte,  propos de
la rupture de ses mailles; mais il se consola en voyant que Sancho lui
avait laiss des bottes de voyage qu'il rsolut de mettre le lendemain.
Finalement il se coucha pensif et chagrin. Puis ayant teint la lumire,
il voulut s'endormir, mais il n'en put venir  bout: l'absence de Sancho
et l'extrme chaleur l'en empchaient. Il se leva donc et se promena
quelque temps dans sa chambre; ne trouvant pas encore assez de
fracheur, il ouvrit une fentre grille qui donnait sur un jardin. Tout
aussitt il entendit des voix de femmes, dont l'une disait  l'autre, en
poussant un grand soupir: N'exige pas que je chante,  merancie! Tu le
sais, depuis que cet tranger est entr dans ce chteau, depuis que mes
regards se sont attachs sur lui, j'ai moins envie de chanter que de
verser des larmes. D'ailleurs, madame a le sommeil lger, et, pour tous
les trsors du monde, je ne voudrais pas qu'elle nous surprt; mais
quand elle dormirait,  quoi servirait mon chant, si ce nouvel ne,
auteur de ma souffrance, dort d'un paisible sommeil, et ignore le sujet
de mes plaintes?

Bannis cette inquitude, chre Altisidore, rpondit une autre voix: tout
dort dans le chteau, except l'objet de tes dsirs, car si je ne me
trompe, je viens d'entendre ouvrir sa fentre. Ne crains donc point de
chanter, pauvre blesse, chante  voix basse, et si la duchesse nous
entend, la chaleur qu'il fait nous servira d'excuse.

Ce n'est pas l ce qui me retient, repartit Altisidore: je ne voudrais
pas que mon chant dcouvrit l'tat de mon me, et que ceux qui ignorent
la puissance irrsistible de l'amour me prissent pour une crature
volage et sans pudeur. Mais advienne que pourra, mieux vaut honte sur le
visage que souffrance au coeur. Et prenant son luth, elle se mit 
prluder.

En entendant ces paroles et cette musique, notre hros prouva un
ravissement inexprimable, car se rappelant aussitt ce qu'il avait lu
dans ses livres, il s'imagina que c'tait quelque femme de la duchesse
prise d'amour pour lui, que la pudeur forait  cacher sa passion.
Aprs s'tre recommand avec dvotion  sa Dulcine, et avoir fait en
son coeur un ferme propos de ne pas se laisser vaincre, il se dcida 
couter; bien plus, afin d'indiquer qu'il tait l, il feignit
d'ternuer, ce qui rjouit fort les deux donzelles, qui n'avaient qu'un
dsir, celui d'tre entendues de don Quichotte.

Altisidore ayant accord son luth, chanta cette romance:


  Toi qui du soir jusqu'au matin,
  Dans ton lit  jambe tendue,
  Dors, quand pleine de chagrin
  Je fais ici le pied de grue!

  coute le chant ennuyeux
  D'une triste et dolente dame
  A qui le feu de tes beaux yeux
  A consum le corps et l'me.

  Sais-tu que par monts et par vaux
  Courant aprs les aventures,
  Tu viens nous causer tous les maux
  Sans jamais gurir nos blessures?

  Dis-moi, courage de lion,
  Quel monstre t'a donn la vie?
  Es-tu n sous le Scorpion
  Ou dans les sables de Libye?

  Un serpent t'a-t-il enfant?
  Quelque dragon fut-il ton pre?
  Une ourse t'a-t-elle allait,
  Ou le sein de quelque panthre?

  Dulcine, comment donc fis-tu
  Pour vaincre ce tigre sauvage?
  Si j'avais pareille vertu,
  Je n'en voudrais pas davantage.

  Mon coeur, tu fais bien du chemin!
  Arrte un dsir tmraire:
  Crois-tu que ce hros divin
  Ait t form pour te plaire?

  Si tu voulais, mon Adonis,
  Avoir piti de ta captive,
  J'ai mille choses de grand prix,
  Que je t'offrirais morte ou vive.

  Je suis aussi droite qu'un jonc.
  Et plus vermeille que l'Aurore;
  Mes cheveux, d'une aune de long,
  Sont d'argent, et plus beaux encore.

  Mes yeux ressemblent au corail,
  Aussi bien qu' l'azur ma bouche,
  Et mes dents sont d'un pur mail
  O l'on a mis d'ambre une couche.

  Le ciel m'a fait mille autres dons,
  Que je tais; mais  ma requte
  Prte l'oreille, et je rponds
  Qu'Altisidore est ta conqute[114].


  [114] Ces vers sont emprunts  la traduction de Filleau de
  Saint-Martin.

Ici s'arrta le chant de l'amoureuse Altisidore et commena l'effroi du
trop courtis chevalier, qui, poussant un grand soupir, se dit 
lui-mme: Faut-il que je sois si malheureux qu'il n'y ait pas un coeur
de femme que je n'embrase  la premire vue? Qu'as-tu donc fait au ciel,
sans pareille Dulcine, pour te voir sans cesse trouble dans la
possession de ma constance et de ma foi? Que lui voulez-vous, reines?
qu'avez-vous  lui reprocher, impratrices? et vous, jeunes filles,
pourquoi la poursuivre ainsi? Laissez-la, laissez-la s'enorgueillir et
triompher du destin que lui a fait l'amour, en soumettant mon me  ses
lois. Songez-y bien, troupe amoureuse, je suis de cire molle pour la
seule Dulcine, de marbre et de bronze pour toutes les autres. Dulcine
est la seule belle, la seule chaste, la seule discrte, la seule noble,
la seule digne d'tre aime; chez les autres, je ne vois que laideur,
sottise, dvergondage et basse origine. C'est pour elle seule que le
ciel m'a fait natre. Qu'Altisidore chante ou pleure, qu'elle nourrisse
de vains dsirs ou meure de dsespoir, c'est  Dulcine que je dois
appartenir, en dpit de tous les enchantements du monde.

L-dessus, don Quichotte ferma brusquement sa fentre et alla se jeter
sur son lit. Nous l'y laisserons reposer, car ailleurs nous appelle le
grand Sancho, qui va dbuter dans le gouvernement de son le.




CHAPITRE XLV

COMMENT LE GRAND SANCHO PRIT POSSESSION DE SON ILE ET DE LA MANIRE DONT
IL GOUVERNA


O toi qui parcours incessamment l'un et l'autre hmisphre, flambeau du
beau monde, oeil du ciel, aimable auteur du balancement des cruches 
rafrachir[115]; Phoebus par ici, Tymbrius par l, archer d'un ct,
mdecin de l'autre, pre de la posie, inventeur de la musique; toi qui
tous les jours te lves et ne te couches jamais, c'est  toi que je
m'adresse,  Soleil! avec l'aide de qui l'homme engendre l'homme, afin
que tu illumines l'obscurit de mon esprit, et que tu me donnes la force
de raconter de point en point le gouvernement du grand Sancho Panza; car
sans toi je me sens troubl, faible, abattu.

  [115] En Espagne, pour rafrachir l'eau pendant l't, on place dans
  un courant d'air des cruches nommes _alcarazas_.

Or donc, notre gouverneur, avec tout son cortge, arriva bientt dans un
bourg d'environ mille habitants, qui tait un des meilleurs de la
dpendance du duc. On lui dit que c'tait l'le Barataria, soit que le
bourg s'appelt Baratorio, soit pour exprimer combien peu lui en cotait
le gouvernement, _barato_, signifiant bon march. Sitt qu'il fut arriv
aux portes du bourg, qui tait entour de bonnes murailles, les notables
sortirent  sa rencontre, on sonna les cloches, et au milieu de
l'allgresse gnrale on le conduisit en grande pompe  la cathdrale;
puis, aprs avoir rendu grces  Dieu, on lui prsenta les clefs, et on
l'installa comme gouverneur perptuel de l'le Barataria. Le costume, la
barbe, la taille paisse et raccourcie du nouveau gouverneur surprirent
tout le monde, ceux qui n'taient pas dans la confidence, comme ceux
qui avaient le mot de l'nigme. Bref, au sortir de l'glise, on le mena
dans la salle d'audience, et quand il se fut assis comme juge souverain,
le majordome du duc lui dit: Seigneur gouverneur, c'est une ancienne
coutume dans cette le que celui qui vient en prendre possession soit
tenu, pour mettre en lumire la solidit de son jugement, de rsoudre
une question difficile, afin que, par sa rponse, le peuple sache s'il a
lieu de se rjouir ou de s'attrister de sa venue.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

La romance de l'amoureuse Altisidore (page 487).]

Pendant que le majordome parlait, Sancho regardait avec attention
plusieurs grandes lettres traces sur le mur; mais comme il ne savait
pas lire, il demanda ce que signifiaient ces peintures.

On lui rpondit: Seigneur, elles marquent le jour o vous tes entr en
fonction, et voici en quels termes: Aujourd'hui, tel jour et tel an, le
seigneur don Sancho Panza a pris possession de cette le; puisse-t-il en
jouir longues annes!

Et qui appelle-t-on don Sancho Panza? demanda le gouverneur.

Votre Seigneurie, rpondit le majordome; jamais aucun Panza n'a occup
la place o vous tes.

Eh bien, sachez, mon ami, reprit Sancho, que je ne porte point le don;
que jamais personne de ma famille ne l'a port; je m'appelle Sancho
Panza tout court; Panza s'appelait mon aeul, et tous mes aeux se sont
appels Panza sans don ni seigneurie. Au reste, Dieu m'entend; et si ce
gouvernement dure seulement quatre jours, je prtends dissiper tous ces
DON comme autant de moustiques importuns. Maintenant, qu'on me fasse
telle question qu'on voudra, et je rpondrai du mieux que je pourrai,
sans m'inquiter que le peuple s'afflige ou qu'il se rjouisse de ma
venue.

Au mme instant, on vit entrer dans la salle deux hommes, l'un vtu en
paysan, et l'autre qu'aux ciseaux qu'il tenait  la main on reconnut
pour un tailleur: Seigneur gouverneur, dit le dernier, ce paysan et moi
nous sommes devant Votre Grce pour le fait que voici: cet homme est
venu il y a peu de jours  ma boutique (car, sauf votre respect et celui
de la compagnie, je suis matre tailleur jur), et, me mettant un coupon
de drap entre les mains, il me dit: Seigneur, y a-t-il l assez d'toffe
pour faire un chaperon? Je mesurai l'toffe, et lui rpondis qu'elle
suffisait amplement. Fond sur sa propre malice, et sur la mauvaise
opinion qu'en gnral on a des tailleurs, il s'imagina sans doute que
j'avais envie de lui voler une partie de son drap, et il me dit de bien
regarder s'il n'y avait pas de quoi faire deux chaperons. Je devinai sa
pense, et je lui rpondis que oui; mais lui, toujours poursuivant sa
mchante intention, me demanda si l'on ne pourrait pas en faire
davantage; je rpondis affirmativement, et il fut convenu entre nous que
je lui en livrerais cinq; maintenant que la besogne est acheve, il me
refuse mon salaire et veut me faire payer son drap, ou que je le lui
rende.

Tout cela est-il vrai? demanda Sancho au paysan.

Oui, seigneur, rpondit celui-ci; mais ordonnez, je vous prie, qu'il
montre les chaperons qu'il m'a faits.

Les voici, repartit le tailleur, qui, tirant la main de dessous son
manteau, montra au bout de ses cinq doigts cinq petits chaperons, en
disant: Voici les chaperons que cet homme m'a demands, et sur mon Dieu
et ma conscience, si je n'y ai employ toute l'toffe, je m'en rapporte
 l'examen des experts!

Tout le monde se mit  rire en voyant ce nombre de chaperons. Quant 
Sancho, il resta quelque temps  rver: Ce procs-l, dit-il, ne me
semble pas demander un long examen, voici donc ma sentence: Le paysan
perdra son drap, et le tailleur sa faon; que les chaperons soient
livrs aux prisonniers, et qu'il ne soit plus question de cette affaire.

On fit ce que venait d'ordonner le gouverneur, devant lequel parurent
ensuite deux vieillards, dont l'un avait pour bton une tige de roseau;
celui qui tait sans bton dit  Sancho: Seigneur, il y a quelque temps
je prtai  cet homme dix cus d'or pour lui faire plaisir et lui rendre
service,  condition qu'il me les remettrait ds que je lui en ferais la
demande. Depuis lors bien des jours se sont passs sans que je lui aie
rien rclam, mais quand j'ai vu qu'il ne songeait point  s'acquitter,
je lui ai redemand plusieurs fois mon argent; et maintenant
non-seulement il ne veut pas me payer, mais il nie la dette, disant que
je ne lui ai rien prt, ou que si je lui ai fait un prt, il me l'a
rendu. Comme je n'ai point de tmoins de mon ct, ni lui du sien, je
prie Votre Grce de lui dfrer le serment; alors s'il jure qu'il m'a
rendu mon argent, je le tiens quitte.

Qu'avez-vous  rpondre  cela, bonhomme? dit Sancho.

Seigneur, rpondit le vieillard au bton, je confesse qu'il m'a prt
dix cus; et puisqu'il s'en rapporte  mon serment, je suis prt 
jurer que je les lui ai bien et loyalement restitus.

Le gouverneur lui ordonna de lever la main; alors le vieillard passant
son bton  son adversaire, comme s'il en et t embarrass, tendit la
main sur la croix, suivant la coutume d'Espagne, et dit: J'avoue avoir
reu des mains de cet homme les dix cus d'or, mais je jure que je les
lui ai remis, et c'est faute d'y avoir pris garde qu'il me les rclame
une seconde fois.

L-dessus, le crancier rpliqua que puisque son dbiteur jurait, il
fallait qu'il dt la vrit, le sachant homme de bien et bon chrtien,
et que dornavant il ne lui rclamerait plus rien. Le dbiteur
s'inclina, reprit son bton, et sortit de l'audience.

Sancho, considrant la rsignation du demandeur, tandis que l'autre s'en
allait sans plus de faon, pencha la tte sur sa poitrine, puis tout
d'un coup, se mordant le bout du doigt, il fit rappeler le vieillard qui
dj avait disparu. Au bout de quelque temps on le ramena.

Donnez-moi votre bton, brave homme, lui dit Sancho.

Le voil, seigneur, rpondit le vieillard.

Sancho le prit, et le tendant  l'autre vieillard: Allez avec Dieu, lui
dit-il, vous tes pay maintenant.

Qui! moi! seigneur, rpondit celui-ci; est-ce que ce roseau vaut dix
cus d'or?

Oui, oui, rpliqua le gouverneur, il les vaut, ou je suis le plus grand
sot du monde, et on verra tout  l'heure si je m'entends en fait de
gouvernement. Qu'on rompe le bton, ajouta-t-il.

Le bton fut rompu, et dans l'intrieur on trouva dix cus d'or. Tous
les assistants demeurrent merveills et il n'y en eut pas un seul qui
ne regardt le seigneur gouverneur comme un nouveau Salomon. On lui
demanda d'o il avait conjectur que les cus d'or taient dans le
bton: C'est, rpondit-il, parce que j'ai vu que celui qui le portait
l'avait mis sans ncessit entre les mains de sa partie adverse, pendant
qu'il jurait, et qu'il l'avait repris aussitt aprs, ce qui m'a donn 
penser qu'il n'aurait pas jur si affirmativement sans tre sr de son
fait. De l, ajouta-t-il, on peut tirer cette conclusion: que ceux qui
sont appels  gouverner encore qu'ils soient simples, Dieu quelquefois
leur fait la grce de les diriger dans leurs jugements.

Finalement les vieillards se retirrent, l'un rembours, l'autre confus,
et les spectateurs restrent dans l'admiration. Celui qui avait charge
d'enregistrer les faits et gestes de Sancho ne savait plus, aprs cela,
s'il devait le tenir pour fou ou pour sage.

Cette affaire termine, une femme entra dans l'audience, tranant  deux
mains un homme vtu en riche leveur de btail. Justice! s'criait-elle,
justice, seigneur gouverneur; si on ne me la fait sur la terre, j'irai
la chercher dans le ciel. Ce manant m'a surprise seule au milieu des
champs, et s'est servi de mon corps comme d'une guenille; ah!
malheureuse que je suis! il m'a drob ce que j'avais dfendu pendant
vingt-cinq ans contre Mores et chrtiens, nationaux et trangers.
C'tait bien la peine de me conserver jusqu' ce jour intacte comme la
salamandre dans le feu, pour que ce malotru vnt mettre sur moi ses
sales mains.

Reste  vrifier, dit Sancho, si ce galant a les mains sales ou non;
puis se tournant vers le paysan, il lui demanda ce qu'il avait 
rpondre  la plainte de cette femme.

Seigneur, rpondit l'homme tout mu, je suis un pauvre berger, leveur
de btes  soies. Ce matin comme je sortais de ce bourg o j'tais venu,
sauf votre respect, vendre quatre cochons, que j'ai mme donns  bon
march, afin de pouvoir payer la taille, j'ai rencontr cette dugne sur
mon chemin. Le diable, qui se fourre partout, nous a fait foltrer
ensemble; je n'ai point fait le difficile, ni elle la renchrie; mais
du reste, seigneur, je lui ai bien pay ce qui lui tait d. Cependant
cette enrage m'a tran jusqu'ici, prtendant que je lui ai fait
violence; mais elle ment par le serment que j'en fais et que je suis
prt  faire. Voil toute la vrit, sans qu'il y manque un fil.

Avez-vous de l'argent sur vous, mon ami? demanda le gouverneur.

Seigneur, j'ai environ vingt ducats dans le fond d'une bourse en cuir,
rpondit le paysan.

Donnez telle qu'elle est votre bourse  la plaignante, rpliqua le
gouverneur.

Le pauvre diable obit tout tremblant, la femme prit la bourse, aprs
s'tre bien assure toutefois que c'tait de la monnaie d'argent qu'elle
contenait; et priant Dieu pour la vie et la sant du seigneur
gouverneur, qui prenait ainsi la dfense des pauvres orphelines, elle
sortit toute joyeuse de l'audience.

Elle tait  peine dehors que Sancho dit au berger, dont le coeur et les
yeux s'en allaient aprs la bourse: Mon ami, courez aprs cette femme,
reprenez-lui votre bourse de gr ou de force, et revenez tous deux ici.

Notre homme n'tait ni sot ni sourd; il partit comme un clair pour
excuter les ordres du gouverneur, et pendant que les spectateurs
taient en suspens, attendant la fin de l'affaire, le berger et la femme
revinrent cramponns l'un  l'autre, elle sa jupe retrousse tenant la
bourse entre ses jambes, lui faisant tous ses efforts pour la reprendre;
mais il n'y avait pas moyen, tant cette femme la dfendait bien.
Justice, criait-elle de toute sa force, justice! Voyez, seigneur, voyez
l'effronterie de ce vaurien, qui, au milieu de la rue et devant tout le
monde, veut me reprendre la bourse que Votre Grce m'a fait donner.

Et vous l'a-t-il te? demanda Sancho.

Ote! rpliqua-t-elle, oh! il m'arracherait plutt la vie; je ne suis
pas si sotte, il faudrait me jeter d'autres chats  la gorge, que ce
nigaud rpugnant. Ni marteau, ni tenaille, ni ciseau, ni maillet, ne me
feraient lcher prise; on m'arracherait plutt l'me du milieu des
chairs.

Je confesse que je suis rendu, dit le paysan, et qu'elle est plus forte
que moi; et il la laissa aller.

Donnez cette bourse, chaste et vaillante hrone, dit le gouverneur. La
femme la donna aussitt, et Sancho l'ayant prise la rendit au laboureur,
en disant  la plaignante: Ma soeur, si vous vous tiez dfendue ce
matin avec autant de force et de courage que vous venez de dfendre
cette bourse, dix hommes runis n'auraient jamais t capables de vous
violenter. Allons, tirez au large, dvergonde, enjleuse, et de vos
jours n'approchez de cette le ni de six lieues  la ronde, sous peine
de deux cents coups de fouet.

La femme s'en fut tte baisse et maugrant. Mon ami, dit le gouverneur
au paysan, allez-vous-en avec votre argent; et si vous ne voulez le
perdre, abstenez-vous  l'avenir de foltrer avec personne.

Le bonhomme remercia comme il put et sortit, laissant chacun stupfait
de la sagesse du nouveau gouverneur. Tous ces dtails, recueillis par
son historiographe, furent aussitt envoys au duc, qui les attendait
avec impatience.

Mais laissons ici le bon Sancho, et retournons  son matre, encore tout
agit des plaintes d'Altisidore.




CHAPITRE XLVI

DE L'POUVANTABLE CHARIVARI QUE REUT DON QUICHOTTE PENDANT QU'IL RVAIT
A L'AMOUR D'ALTISIDORE


Nous avons laiss le grand don Quichotte livr aux proccupations
qu'avait fait natre dans son me la srnade de l'amoureuse Altisidore;
ces proccupations le suivirent au lit comme autant de puces, et la
dconfiture de ses bas se joignant aux penses tumultueuses qui
l'agitaient, il lui fut impossible de prendre un seul instant de repos.
Mais le temps est lger, rien ne l'arrte dans sa course, et comme il
court  cheval sur les heures, bientt arriva celle du matin. A la
pointe du jour, notre vigilant chevalier sauta  bas du lit, revtit son
pourpoint de chamois et chaussa ses bottes de voyage; il jeta sur son
paule son manteau d'carlate, mit sur sa tte une toque de velours
vert, garnie de passements d'argent, sans oublier sa bonne pe et son
large baudrier de buffle, puis tenant  la main son rosaire, qu'il
portait toujours avec lui, il s'avana gravement vers la salle, o le
duc et la duchesse, dj levs, semblaient s'tre rendus pour
l'attendre.

[Illustration: Justice! s'criait-elle, justice! seigneur gouverneur
(page 491).]

Dans une galerie qu'il devait traverser, Altisidore et sa compagne
s'taient postes pour le saisir au passage. Ds qu'Altisidore aperut
le chevalier, elle feignit de s'vanouir, et se laissa tomber entre les
bras de son amie, qui la dlaa promptement pour lui donner de l'air.

Don Quichotte s'approcha, et sans beaucoup s'mouvoir: Nous savons,
dit-il, d'o procdent de semblables accidents.

Et moi je n'en sais rien, repartit l'amie; car Altisidore est la fille
du monde qui se portait le mieux il y a quelques jours, et depuis que je
la connais, je ne l'ai jamais entendue se plaindre de quoi que ce soit:
que maudits soient jusqu'au dernier les chevaliers errants, si tous sont
ingrats! Retirez-vous, seigneur don Quichotte; car tant que vous
resterez-l, cette pauvre fille ne reprendra point ses sens.

Mademoiselle, faites, je vous prie, porter un luth dans ma chambre, dit
don Quichotte; je tcherai, cette nuit, de consoler la pauvre blesse.
Quand l'amour commence  se manifester, le meilleur remde est un prompt
dsabusement. L-dessus il s'loigna.

A peine avait-il tourn les talons, que se relevant, Altisidore dit  sa
compagne: Il ne faut pas manquer de procurer  don Quichotte le luth
qu'il demande: sans doute il veut nous faire de la musique, et Dieu sait
si elle sera bonne.

Elles allrent conter  la duchesse ce qui venait d'arriver, laquelle,
ravie de l'occasion, concerta sur-le-champ avec le duc une nouvelle
mystification. En attendant, ils s'entretinrent avec leur hte, dont la
conversation les divertissait de plus en plus.

Dans la journe, la duchesse expdia  Thrse Panza un page porteur de
la lettre de son mari et du paquet de hardes auquel Sancho avait donn
la mme destination. Ce page devait, au retour, rendre un compte exact
de son message.

La nuit venue, don Quichotte se retira dans la chambre et y trouva un
luth; aprs l'avoir accord, il ouvrit la fentre, et s'apercevant qu'il
y avait du monde au jardin, il chanta d'une voix enroue mais juste, la
romance qui suit, romance qu'il avait compose le jour mme:


      Oh! que l'amour est dangereux
      Pour une crature oisive!
  Il s'empare toujours d'un esprit paresseux,
  Et c'est l qu'il allume une flamme plus vive.

      Mais quand on est ds le matin,
      Durant le jour bien occupe,
  Il rde vainement, et se retire enfin,
  Trouvant de tous cts la place sans entre.

      Jamais les chevaliers errants
      N'ont fait cas des filles coquettes,
  Et non plus qu'eux les sages courtisans
  Ne veulent pouser que des filles discrtes.

      L'amour que le hasard produit
      Aussi lgrement s'efface;
  Un instant le fait natre, un autre le dtruit,
  Et le coeur en conserve  peine quelque trace.

      Mais Dulcine dans mon esprit
      Est si profondment grave,
  Et mon coeur  tel point l'estime et la chrit,
  Qu'on ne saurait jamais en arracher l'ide[116].


  [116] Ces vers sont emprunts  la traduction de Filleau de
  Saint-Martin.

Don Quichotte en tait l de son chant, quand tout  coup du balcon
plac au-dessus de sa tte on entendit retentir le bruit de plus de cent
clochettes; un instant aprs, un grand sac rempli de chats, qui avaient
autant de sonnettes attaches  la queue, fut secou sur sa fentre. Les
miaulements de ces animaux, joints au bruit des sonnettes, produisirent
un si grand tintamarre, que les auteurs du tour en furent stupfaits, et
que don Quichotte lui-mme sentit ses cheveux se dresser sur sa tte.
Trois ou quatre de ces animaux entrrent dans sa chambre, et comme ils
couraient  et l tout effars, on et dit une lgion de diables qui
prenaient leurs bats. En cherchant  s'chapper, ils teignirent les
bougies et renversrent tout ce qui se trouvait sur leur passage.
Pendant ce temps, les sonnettes faisaient un tel carillon, que ceux qui
n'taient pas dans le secret de la plaisanterie ne savaient plus que
penser.

Debout prs de la fentre et l'pe  la main, le chevalier se mit 
porter  droite et  gauche de grandes estocades, en criant: Arrire,
arrire, malins enchanteurs! fuyez, canailles maudites! Je suis don
Quichotte de la Manche, contre qui tous vos enchantements sont inutiles.
Puis attaquant les chats qui couraient de tous cts, et qu'il
distinguait  l'clat de leurs yeux, il les poursuivit si vivement,
qu'il les contraignit  se prcipiter par la fentre. Mais l'un d'entre
eux, serr de trop prs, sauta au visage de notre hros et s'y attacha
de telle sorte avec les griffes et les dents, qu'il lui fit jeter des
cris aigus. Le duc devinant ce qui se passait, accourut avec de la
lumire, suivi de ses gens; et lorsqu'ils eurent ouvert la porte de la
chambre, ils virent le pauvre chevalier s'escrimant de toutes ses forces
pour faire lcher prise au chat, sans pouvoir en venir  bout. Aussitt
chacun s'empressa de le secourir.

Mais lui de s'crier: Que personne ne s'en mle; qu'on me laisse faire;
je suis ravi de le tenir entre mes mains, ce dmon, ce sorcier, cet
enchanteur, et je veux lui apprendre aujourd'hui  connatre don
Quichotte de la Manche.

De son ct, le chat ne serrait que plus fort, et ne cessait de gronder,
comme pour dfendre sa proie; enfin le duc parvint  le saisir et le
jeta par la fentre.

Le pauvre chevalier resta le visage perc comme un crible, et le nez en
fort mauvais tat, mais encore plus dpit de ce qu'en arrachant de ses
mains ce malandrin d'enchanteur, on lui avait enlev le plaisir d'en
triompher. On apporta une espce d'onguent; et de ses mains blanches,
Altisidore appliqua des empltres sur toutes les parties blesses.
Pendant l'opration, elle disait  voix basse: Cette msaventure,
impitoyable chevalier, est le chtiment de ton indiffrence et de ta
cruaut; plaise  Dieu que ton cuyer Sancho nglige de se fustiger,
afin que tu restes  jamais priv des embrassements de ta Dulcine, au
moins tant que je verrai le jour, moi qui t'adore.

A ce discours, don Quichotte ne rpondit que par un profond soupir, puis
il alla se mettre au lit, non sans avoir adress  ses nobles htes des
excuses pour le drangement que leur avaient caus ces maudits
enchanteurs, et des remercments pour l'empressement qu'on lui avait
tmoign en venant  son secours. Le duc et la duchesse le laissrent
reposer, et se retirrent assez mcontents du mauvais succs de la
plaisanterie, car notre hros fut oblig de garder la chambre plus d'une
semaine.

Peu de temps aprs, il lui arriva une aventure encore plus plaisante,
dont il faut ajourner le rcit. Pour le moment, retournons  Sancho, que
nous trouverons assez embarrass dans son gouvernement, mais plus
tonnant que jamais.




CHAPITRE XLVII

SUITE DU GOUVERNEMENT DU GRAND SANCHO PANZA


Cid Hamet raconte qu'aprs l'audience Sancho fut conduit  un magnifique
palais, o dans la grande salle tait dresse une table lgamment
servie. Ds qu'il parut, les clairons sonnrent, et quatre pages
s'avancrent pour lui verser de l'eau sur les mains, crmonie qu'il
laissa s'accomplir avec la plus parfaite gravit. La musique ayant cess
Sancho se mit seul  table, car il n'y avait d'autre sige ni d'autre
couvert que le sien. Prs de lui, mais debout, vint se placer un
personnage qu'on reconnut bientt pour un mdecin: Il tenait  la main
une petite baguette. Au signal qu'il donna on enleva une fine et blanche
nappe qui couvrait les mets dont la table tait charge; puis un
ecclsiastique ayant donn la bndiction, un page passa sous le menton
de Sancho une bavette  franges, et un matre d'htel lui prsenta un
plat de fruits. Le gouverneur y porta aussitt la main, le mdecin
toucha le plat de sa baguette, et on l'enleva avec une merveilleuse
clrit. Le matre d'htel approcha un autre plat; mais cette fois
avant mme que le gouverneur et allong le bras, la baguette fit son
office, et le plat disparut. Sancho, fort tonn de cette crmonie, et
promenant son regard sur tout le monde, demanda ce que cela signifiait,
et si dans l'le on ne dnait qu'avec les yeux.

Seigneur, rpondit l'homme  la baguette, on mange ici selon la coutume
de toutes les les o il y a des gouverneurs. Je suis mdecin, et gag
pour tre celui des gouverneurs de cette le. Je m'occupe plus de leur
sant que de la mienne, et j'tudie jour et nuit le temprament du
gouverneur, afin de bien savoir comment je dois le traiter quand il
tombe malade: pour cela j'assiste  tous ses repas, afin qu'il ne mange
pas ce qui peut tre nuisible  son estomac. J'ai fait enlever le plat
de fruits, parce que c'est une chose trop humide, et l'autre mets parce
que c'est une substance chaude, pice et faite pour exciter la soif;
or, celui qui boit beaucoup consume et dtruit l'humide radical,
principe de la vie.

En ce cas, rpliqua Sancho, ce plat de perdrix rties, et qui me
semblent cuites fort  point, ne peut me faire aucun mal?

Le seigneur gouverneur ne mangera pas de ce plat, tant que j'aurai un
souffle de vie, repartit le mdecin.

Et pourquoi? demanda Sancho.

Pourquoi? rpondit le mdecin; parce que notre matre Hippocrate, cette
grande lumire de la mdecine, a dit dans ses aphorismes: _Omnis
saturatio mala, perdicis autem pessima_, c'est--dire: toute
indigestion est mauvaise, et celle que cause la perdrix est la pire de
toutes.

Puisqu'il en est ainsi, dit Sancho, que le seigneur docteur voie donc de
tous ces mets celui qui m'est bon ou mauvais, et qu'ensuite il me laisse
satisfaire mon apptit, sans jouer de sa baguette, car je meurs de faim,
et n'en dplaise  la mdecine, c'est vouloir me faire mourir que
m'empcher de manger.

Votre Grce a raison, rpondit le mdecin; aussi suis-je d'avis qu'on
enlve ce civet de lapin comme viande trop commune; quant  cette pice
de veau, si elle n'tait ni rtie ni marine, on pourrait en goter,
mais telle qu'elle est il n'y faut pas songer.

Et ce grand plat qui fume, et qui, si je ne me trompe, est une olla
podrida, dit Sancho, il ne prsente sans doute aucun danger, car ces
ollas podridas tant composes de toutes sortes de viandes, il doit s'en
trouver au moins une qui soit bonne pour mon estomac.

_Absit_, s'cria le mdecin, il n'y a rien de pire au monde qu'une _olla
podrida_; il faut laisser cela aux chanoines, aux recteurs de collges
et aux noces de village; quant aux gouverneurs, on ne doit leur servir
que des viandes dlicates et sans assaisonnement. La raison en est
claire: les mdecines simples sont toujours prfrables aux mdecines
composes; dans les premires on ne peut errer; c'est tout le contraire
dans les secondes,  cause de la grande quantit de substances qui y
entrent, et qui en altrent la qualit. Mais ce que peut manger Son
Excellence pour corroborer et mme entretenir sa sant, c'est un cent de
ces fines oublies avec deux ou trois tranches de coing; elles sont
admirables pour la digestion.

Quand Sancho entendit cet arrt, il se renversa sur le dossier de sa
chaise, et regardant fixement le mdecin, il lui demanda comment il
s'appelait, et o il avait tudi?

Moi, seigneur, rpondit-il, je m'appelle Pedro Rezio de Aguero; je suis
natif d'un village nomm Tirteafuera, situ entre Caraquel et Almodovar
del Campo, en tirant sur la droite, et j'ai pris mes licences dans
l'universit d'Ossuna.

Eh bien, docteur Pedro Rezio de mal Aguero, natif de Tirteafuera, entre
Caraquel et Almodovar, gradu par l'universit d'Ossuna, lui dit Sancho
avec des yeux pleins de colre, dcampez  l'instant; sinon, je prends
un gourdin, et je jure qu' coups de trique, en commenant par vous, je
ne laisserai pas un mdecin vivant dans l'le entire, au moins de ceux
que je reconnatrai pour ignorants; car les mdecins savants et
discrets, je les honore et les estime. Mais, je le rpte, si Pedro
Rezio ne dcampe au plus vite, j'empoigne cette chaise et je l'envoie
exercer son mtier dans l'autre monde: s'en plaigne aprs qui voudra,
j'aurai du moins rendu service  Dieu, en assommant un mchant mdecin,
un bourreau de la rpublique. Maintenant, qu'on me donne  manger ou
qu'on me reprenne le gouvernement; car un mtier qui ne nourrit pas son
matre, ne vaut pas un maravdis.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

L'un de ces chats, serr de trop prs, sauta au visage de notre hros
(page 495).]

pouvant de la colre et des menaces du gouverneur, le mdecin voulait
gagner la porte, quand le cornet d'un postillon se fit entendre; et le
matre d'htel ayant regard par la fentre: Voici venir, dit-il, un
exprs de monseigneur le duc; c'est sans doute quelque affaire
d'importance. Le courrier entra tout hors d'haleine, et tirant un paquet
de son sein, il le prsenta au gouverneur, qui le mit entre les mains du
majordome en lui disant de voir la suscription; elle tait ainsi conue:
_A don Sancho Panza, gouverneur de l'le Barataria, en mains propres ou
en celles de son secrtaire_.

Qui est ici mon secrtaire? demanda Sancho.

Moi, seigneur, rpondit un jeune homme; car je sais lire et crire, et
je suis Biscayen[117], pour vous servir.

  [117] A l'poque de Cervantes, les Biscayens taient depuis longtemps
  en possession des places de secrtaire du conseil.

A ce titre, rpliqua Sancho, vous pourriez tre secrtaire de l'Empereur
lui-mme: ouvrez ce paquet, et voyez ce dont il s'agit.

Le secrtaire obit, et aprs avoir lu, il dit au gouverneur qu'il
s'agissait d'une affaire dont il devait l'informer en secret. Sancho fit
signe que tout le monde se retirt, except le majordome et le matre
d'htel; l'ordre excut, le secrtaire lut tout haut ce qui suit:


  Seigneur don Sancho Panza, j'ai eu avis que vos ennemis et les miens
  ont rsolu de vous attaquer une de ces nuits: il faut donc veiller et
  vous tenir sur vos gardes pour n'tre pas pris au dpourvu. J'ai
  encore appris par des espions srs, que quatre hommes dguiss sont
  entrs dans votre le pour vous ter la vie, car on redoute
  singulirement la pntration de votre esprit: ainsi, ouvrez l'oeil;
  observez avec soin ceux qui vous approchent et surtout ne mangez rien
  de ce qui vous sera prsent; j'aurai soin de vous porter secours, si
  vous tes en danger. Adieu, je m'en remets  votre prudence ordinaire.
  Ce 16 d'aot, sur les quatre heures du matin.

    Votre ami, LE DUC.


Sancho resta frapp de stupeur, ainsi que les assistants. Se tournant
vers le majordome: Ce qu'il faut faire et sans perdre de temps, lui
dit-il, c'est de mettre au fond d'un cachot le docteur Rezio; car si
quelqu'un doit me tuer, c'est lui, et de la mort la plus lente et la
plus horrible, celle de la faim.

Il me semble pourtant, dit le matre d'htel, que Votre Grce fera bien
de ne rien manger de tout ce qui est l, car ce sont des friandises
faites par des religieuses, et, comme on dit, derrire la croix se tient
le diable.

Vous avez raison, reprit Sancho; qu'on me donne seulement un morceau de
pain et quelques livres de raisin: personne ne se sera avis, je pense,
de les empoisonner; car, aprs tout, je ne puis me passer de manger; et
puisqu'il faut se prparer  combattre, il est bon de se nourrir, car
c'est l'estomac qui soutient le coeur, et non le coeur qui soutient
l'estomac. Vous, secrtaire, faites rponse  monseigneur le duc, et
mandez-lui qu'on excutera ce qu'il ordonne, sans oublier un seul point.
Vous donnerez de ma part un baisemain  madame la duchesse, et vous
ajouterez que je la prie de se souvenir d'envoyer, par un exprs, ma
lettre et le paquet de hardes  Thrse Panza, ma femme; dites-lui
qu'elle me fera grand plaisir, et que je m'efforcerai toujours de la
servir de mon mieux. Chemin faisant, vous enchsserez dans la lettre
quelques baisemains pour monseigneur don Quichotte, afin qu'il voie que
je ne suis pas un ingrat; puis, comme bon secrtaire et bon Biscayen,
vous ajouterez tout ce qu'il vous plaira. Maintenant, reprit-il, qu'on
enlve cette nappe, et qu'on me donne  manger; on verra ensuite si je
crains les espions, les enchanteurs ou les assassins qui viendront
fondre sur nous.

Comme il achevait de parler, entra un page: Monseigneur, lui dit-il, un
paysan demande  entretenir Votre Seigneurie d'une affaire importante.

Au diable soit l'importun, s'cria Sancho: ignore-t-il que ce n'est pas
l'heure de venir parler d'affaires? est-ce que, par hasard, les
gouverneurs ne sont pas de chair et d'os comme les autres hommes? Nous
croit-on de bronze ou de marbre? Si ce gouvernement me dure entre les
mains, ce que je ne crois gure, je mettrai  la raison plus d'un
solliciteur. Cependant qu'on fasse entrer cet homme, mais aprs s'tre
assur d'abord si ce n'est point un des espions dont je suis menac.

Non, seigneur, repartit le page: celui-l, si je ne me trompe, est bon
comme le bon pain.

Ne craignez rien, seigneur, ajouta le majordome, nous ne nous
loignerons pas.

N'y a-t-il pas moyen, matre d'htel, demanda Sancho, qu'en l'absence du
docteur Rezio, je mange quelque chose, ne ft-ce qu'un quartier de pain
et un oignon?

Ce soir vous serez satisfait, seigneur, rpondit le matre d'htel, au
souper on compensera le dfaut du dner.

Dieu le veuille, repartit Sancho.

Sur ce entra le paysan: Qui de vous tous est le gouverneur? demanda cet
homme, dont la mine annonait la simplicit.

Et quel autre serait-ce, rpondit le secrtaire, sinon la personne
assise dans le fauteuil?

Pardon, dit le paysan; et se jetant  genoux devant Sancho, il lui
demanda sa main  baiser. Sancho s'y refusa, lui enjoignit de se lever,
et d'exposer promptement sa requte. Le paysan obit. Seigneur,
reprit-il, je suis laboureur, natif de Miguel-Turra, village qui est 
deux lieues de Ciudad-Real.

Voici un autre Tirteafuera, grommela Sancho. Continuez, bonhomme, je
connais Miguel-Turra, je n'en suis pas fort loign.

Le cas est donc, seigneur, poursuivit le paysan, que par la misricorde
de Dieu je me suis mari en face de la sainte glise catholique,
apostolique et romaine; j'ai deux fils qui tudient, le cadet pour tre
bachelier, et l'an pour tre licenci; je suis veuf, parce que ma
femme est morte, ou plutt parce qu'un mauvais mdecin l'a tue en lui
donnant une mdecine pendant qu'elle tait enceinte, et si Dieu et
voulu qu'elle et accouch d'un troisime garon, j'avais dessein de le
faire tudier pour tre docteur, afin qu'il n'et rien  envier  ses
frres le bachelier et le licenci.

De faon, interrompit Sancho, que si votre femme ne s'tait pas laisse
mourir, ou qu'on ne l'et point tue, vous ne seriez point veuf?

Non, seigneur, rpondit le paysan.

Nous voil bien avancs, reprit Sancho. Achevez, mon ami, car il est
plutt l'heure de dormir que de parler d'affaires.

Je dis donc, continua le laboureur, qu'un de mes enfants, celui qui sera
bachelier, s'est amourach dans notre village d'une jeune fille qu'on
appelle Claire Perlerina. Le pre, Andr Perlerino, est un riche
cultivateur. Ce nom de Perlerino ne vient d'aucune terre, il leur a t
donn parce qu'ils sont tous culs-de-jatte dans cette famille, et
pourtant, s'il faut dire la vrit, la jeune fille est une vraie perle
d'Orient. Quand on la regarde du ct droit, elle est belle comme un
astre, mais ce n'est pas de mme du ct gauche, parce que la petite
vrole lui a fait perdre un oeil, et lui a laiss en revanche de grands
trous sur le visage; mais on dit que cela n'est rien, et que ce sont
autant de fossettes o viennent s'ensevelir les coeurs de ses amants.
Elle n'a point le nez trop long, au contraire, il est un peu retrouss,
avec trois bons doigts de distance jusqu' la bouche, qu'elle a fort
bien fendue, et les lvres aussi minces qu'on en puisse voir; et s'il ne
lui manquait point une douzaine de dents, ce serait une perfection.
J'oubliais d'ajouter, et par ma foi je lui faisais grand tort, que ses
lvres sont de la plus belle couleur qu'on ait jamais vue, et peut-tre
la moins commune: elle ne les a point rouges comme les autres femmes,
mais jaspes de bleu et de vert, et d'un violet qui tire sur celui des
figues quand elles sont trop mres. Je vous demande pardon, seigneur
gouverneur, si je prends tant de plaisir  peindre et  vous expliquer
toutes les beauts de cette jeune fille, mais c'est que je l'aime dj
comme mon propre enfant.

Peignez tout ce que vous voudrez, dit Sancho; la peinture me divertit,
et si j'avais dn, je ne trouverais pas de meilleur dessert que le
portrait que vous faites l.

Il est au service de Votre Grce et moi aussi, repartit le laboureur;
mais un temps viendra qui n'est pas venu. Je dis donc, seigneur, que si
je pouvais peindre la bonne mine et la taille de cette fille, vous en
seriez ravi. Mais cela m'embarrasse un peu, parce qu'elle est si courbe
que ses genoux touchent son menton; cependant il est ais de voir que si
elle pouvait se tenir droite, elle toucherait le toit avec sa tte. Elle
aurait depuis longtemps dj donn la main  mon fils le bachelier, si
ce n'est qu'elle ne peut l'tendre, parce qu'elle a les nerfs tout
retirs; et malgr tout, on voit bien  ses ongles croches que sa main a
une belle forme.

Bien, bien, dit Sancho, supposez que vous l'avez peinte de la tte aux
pieds: que voulez-vous maintenant? venez au fait sans tourner autour du
pot et sans nous faire tant de peintures.

Je voudrais donc, si c'est un effet de votre bont, seigneur gouverneur,
que Votre Grce me donnt pour le pre de ma bru une lettre de
recommandation, dans laquelle vous le supplieriez de permettre ce
mariage au plus vite; d'ailleurs, puisque nous sommes gaux en fortune
lui et moi, nos enfants n'ont rien  se reprocher. En effet, pour ne
vous rien cacher, je vous dirai que mon fils est possd du diable, et
qu'il n'y a pas de jour que le malin esprit ne le tourmente trois ou
quatre fois; que de plus, pour tre un jour tomb dans le feu, il a le
visage si retir, qu'il ressemble  un morceau de parchemin, et que ses
yeux coulent et pleurent comme s'il avait une source dans la tte. Mais
 cela prs, il a un trs-bon naturel; et n'tait qu'il se gourme et se
dchire souvent lui-mme, ce serait un ange du ciel.

Eh bien, voulez-vous encore autre chose, bonhomme? dit Sancho.

Seigneur, je voudrais bien encore quelque chose, rpliqua le paysan;
seulement je n'ose le dire; mais vaille que vaille, et puisque je l'ai
sur le coeur, il faut que je m'en dbarrasse. Je dis donc, seigneur, que
je voudrais que Votre Grce et l'obligeance de me donner cinq ou six
cents ducats pour grossir la dot de mon bachelier, afin de lui aider 
se mettre en mnage; car il faut que ces enfants vivent chez eux et
qu'ils ne dpendent ni l'un ni l'autre d'un beau-pre.

Voyez si vous voulez encore autre chose, ajouta Sancho; continuez, et
que la honte ne vous arrte pas.

Seigneur, je n'ai plus rien  demander, rpondit le laboureur.

Il n'eut pas plus tt achev, que le gouverneur se levant brusquement,
et saisissant le fauteuil sur lequel il tait assis: Je jure,
s'cria-t-il, pataud, rustre et malappris, je jure que si tu ne sors 
l'instant de ma prsence, je te casse la tte! Voyez un peu ce maroufle,
ce peintre de Belzbuth, qui vient me demander effrontment six cents
ducats, comme il demanderait six maravdis! D'o veux-tu que je les aie,
puant que tu es? et quand je les aurais, pourquoi te les donnerais-je,
sournois, imbcile? Que me font  moi, toi et tous tes Perlerino? Hors
d'ici! et ne sois jamais assez hardi pour t'y prsenter, ou je fais
serment par la vie du duc, mon seigneur, de te casser bras et jambes. Il
n'y a pas vingt-quatre heures que je suis gouverneur, et tu veux que
j'aie six cents ducats  te donner! Mort de ma vie, il me prend
fantaisie de te sauter sur le ventre, et de t'arracher les entrailles.

Le matre d'htel fit signe au laboureur de se retirer; ce que celui-ci
s'empressa de faire, ayant l'air d'avoir grand'peur que le gouverneur
n'excutt ses menaces, car le fripon jouait admirablement son rle.

Enfin Sancho eut bien de la peine  s'apaiser. Laissons-le ronger son
frein, et retournons  don Quichotte, que nous avons laiss couvert
d'empltres et en si mauvais tat, qu'il mit  gurir plus de huit
jours, pendant lesquels il lui arriva ce que nous allons voir dans le
chapitre suivant.




CHAPITRE XLVIII

DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE AVEC LA SENORA RODRIGUEZ, ET D'AUTRES
CHOSES AUSSI ADMIRABLES.


Triste, mlancolique, et le visage couvert de compresses, languissait le
pauvre chevalier. Il resta plus de six jours sans oser se montrer en
public; une nuit enfin, comme il rflchissait  ses disgrces et aux
perscutions d'Altisidore, il crut entendre une clef qui cherchait 
ouvrir la porte de sa chambre. S'imaginant que l'amoureuse demoiselle
venait livrer un dernier assaut  sa pudeur, et tcher d'branler la foi
qu'il avait jure  sa dame Dulcine du Toboso: Non, s'cria-t-il assez
haut pour tre entendu, non, la plus grande beaut de la terre ne
saurait effacer de mon coeur celle que l'amour y a grave si
profondment; que tu sois,  ma dame, transforme en ignoble paysanne
occupe  manger des oignons, ou bien en nymphe du Tage tissant des
toffes d'or et de soie; que Merlin ou Montesinos te retiennent o il
leur plaira, libre ou enchante, absente ou prsente, tu es toujours ma
souveraine, et je serai toujours ton esclave.

[Illustration: Eh bien, docteur Pedro Rezio, lui dit Sancho, dcampez 
l'instant (page 498).]

Il achevait ces mots quand la porte s'ouvrit. Aussitt, s'enveloppant
d'une courte-pointe de satin jaune, une barrette sur la tte, le visage
parsem d'empltres, et les moustaches en papillotes, don Quichotte se
dressa debout sur son lit. Dans ce costume, il avait l'air du plus
pouvantable fantme qui se puisse imaginer. Mais lorsque, les yeux
clous sur la porte, il esprait voir paratre la dolente Altisidore, il
vit entrer une vnrable dugne avec des voiles blancs  sa coiffe, si
plisss et si longs, qu'ils la cachaient de la tte aux pieds. De sa
main gauche elle tenait une petite bougie allume, et portait l'autre
main au-devant, afin que la lumire ne lui donnt pas dans les yeux,
qu'elle avait de plus protgs par de grandes lunettes. Elle marchait 
pas de loup et sur la pointe du pied. Du lieu o il tait comme en
sentinelle, don Quichotte l'observait attentivement, et  la lenteur de
sa dmarche,  son accoutrement trange, il la prit pour une sorcire
qui venait exercer sur lui ses malfices.

Cependant la dugne continuait d'avancer. Quand elle fut au milieu de
l'appartement, elle leva les yeux, et alors elle vit le chevalier qui
faisait des signes de croix de toute la vitesse de son bras. S'il fut
intimid en apercevant une telle figure, la dugne fut encore plus
pouvante en voyant la sienne; Jsus, qu'aperois-je! s'cria-t-elle.

Dans son effroi, la bougie lui chappa des mains et s'teignit; plonge
dans les tnbres, elle voulut fuir, mais elle s'embarrassa dans les
plis de son voile, et tomba tout de son long sur le plancher.

Plus effray que jamais: Je t'adjure,  fantme, ou qui que tu sois, se
mit  dire don Quichotte, je t'adjure de me dire qui tu es, et ce que tu
exiges de moi. Si tu es une me en peine, parle, je ferai pour te
soulager tout ce qu'on doit attendre d'un bon catholique, car je le
suis, et me complais  tre utile  tout le monde; c'est pour cela que
j'ai embrass l'ordre de la chevalerie errante, dont la profession
s'tend jusqu' rendre service aux mes du purgatoire.

S'entendant adjurer de la sorte, la pauvre dugne jugea par sa propre
frayeur de celle de notre hros, et rpondit d'une voix basse et
dolente: Seigneur don Quichotte, si toutefois c'est bien vous, je ne
suis ni vision ni fantme, ni me du purgatoire, comme Votre Grce se
l'imagine; je suis la seora Rodriguez, cette dame d'honneur de madame
la duchesse, et je viens ici vous demander aide et secours pour une
affliction  laquelle Votre Grce peut seule remdier.

Parlez franchement, seora Rodriguez, repartit don Quichotte, tes-vous
ici pour quelque entremise d'amour? Dans ce cas, vous perdez votre
temps: la beaut de Dulcine du Toboso s'est tellement empare de mon
coeur, qu'elle me rend sourd et insensible  toutes prires de cette
nature. Mais s'il n'est point question de message amoureux, allez
rallumer votre bougie et revenez ici; nous aviserons ensuite, sauf
toutefois les rserves que je viens de faire.

Moi, messagre d'amour! mon bon Seigneur, reprit la dugne; Votre Grce
me connat mal. Dieu merci, je ne suis point encore assez vieille pour
faire ce mtier-l; je suis bien saine, et j'ai toutes mes dents, hormis
quelques-unes qui me sont tombes par suite de catarrhes fort ordinaires
dans ce pays d'Aragon. Mais que Votre Grce m'accorde un instant, je
vais rallumer ma bougie, et je reviens vous conter mes ennuis, comme 
celui qui sait remdier  tous les dplaisirs du monde; et elle sortit
sans attendre de rponse.

Une pareille visite  une pareille heure fit  l'instant natre de si
tranges penses dans l'imagination de don Quichotte, qu'il ne se crut
point en sret malgr toutes ses rsolutions: Qui sait, se disait-il,
si le diable, toujours artificieux et subtil, ne me tend pas ici quelque
nouveau pige? Qui sait s'il n'essayera pas, au moyen d'une dugne, de
me faire tomber dans les prcipices que j'ai si souvent vits? J'ai ou
dire bien des fois que, quand il le peut, il nous envoie la tentatrice
plutt  nez camard qu' nez aquilin. Quelle honte pour moi et quel
affront pour Dulcine, si cette vieille femme allait triompher d'une
constance que reines, impratrices, duchesses et marquises ont cherch
vainement  branler! En pareil cas, mieux vaut fuir qu'accepter le
combat. Mais, en vrit, ajouta notre chevalier, je dois avoir perdu la
tte, pour que de telles extravagances me viennent  l'esprit et sur les
lvres? Est-il possible qu'une dugne avec ses coiffes blanches, son
visage rid et ses lunettes, veille une pense lascive, mme dans le
coeur le plus dprav? Y a-t-il par hasard dans l'univers entier une
dugne qui ait la chair ferme et rebondie? toutes ne sont-elles pas
grimacires et mijaures? Arrire donc, troupe embguine, ennemie de
toute humaine cration. Oh! combien eut raison cette dame qui avait fait
placer aux deux bouts de son estrade deux dugnes en cire, avec lunettes
et coussinets, assises comme si elles eussent travaill  l'aiguille!
Car, sur ma foi, ces deux statues lui rendaient tout autant de services
que deux vritables dugnes.

En disant cela, il se jeta  bas du lit, dans l'intention d'aller fermer
sa porte; mais au moment o il touchait la serrure, la seora Rodriguez
rentra. Quand elle vit notre chevalier dans l'tat o nous l'avons
dpeint, elle fit trois pas en arrire: Sommes-nous en sret, seigneur
don Quichotte? lui dit-elle; je ne sais vraiment que penser en voyant
que Votre Grce a quitt son lit.

Je vous adresserai la mme question, seora, reprit notre hros, et je
voudrais tre assur qu'il ne me sera fait aucune violence.

Contre qui, et  qui demandez-vous cela, seigneur chevalier? repartit la
dugne.

C'est  vous et contre vous-mme, rpondit don Quichotte; car enfin ni
vous ni moi ne sommes de bronze; et puis, l'heure est suspecte, surtout
dans une chambre plus close et aussi sourde que la caverne o le perfide
ne abusa de la faiblesse de la malheureuse Didon. Nanmoins,
donnez-moi la main, car, aprs tout, ma continence et ma retenue me
suffiront, je l'espre, surtout avec le secours de vos vnrables
coiffes. Et lui ayant bais la main droite, il lui offrit la sienne, que
la seora accepta de bonne grce.

Ben-Engeli s'arrte en cet endroit pour faire une parenthse et
s'crier: Par Mahomet! pour voir ces deux personnages dans un semblable
costume, se dirigeant de la porte de la chambre vers le lit, j'aurais
donn la meilleure pelisse des deux que je possde.

Enfin don Quichotte se remit dans ses draps, tandis que la seora
Rodriguez prenait place sur une chaise assez carte du lit, sans
quitter ni sa bougie ni ses lunettes. Puis, quand ils furent tous deux
bien installs, le premier qui rompit le silence fut don Quichotte.
Madame, dit-il, vous pouvez maintenant dcoudre vos lvres, et
m'apprendre le sujet de vos dplaisirs: vous serez coute par de
chastes oreilles et secourue par de charitables oeuvres.

Je n'en fais aucun doute, rpondit la seora Rodriguez, car du gentil et
tout aimable aspect de Votre Grce, on ne pouvait esprer qu'une rponse
si chrtienne. Apprenez donc, seigneur chevalier, quoique vous me voyiez
assise ici sur cette chaise en costume de misrable dugne, au beau
milieu du royaume d'Aragon, que je n'en suis pas moins native des
Asturies d'Oviedo, et d'une des meilleures races de cette province. La
mauvaise toile de mon pre et de ma mre, qui s'appauvrirent de bonne
heure, sans savoir pourquoi ni comment, m'amena  Madrid, o, pour me
faire un sort, mes parents me placrent chez une grande dame, en qualit
de femme de chambre; car il faut que vous le sachiez, seigneur don
Quichotte, pour toutes sortes d'ouvrages, surtout ceux  l'aiguille, je
ne le cde  personne. Mon pre et ma mre s'en retournrent dans leur
province, me laissant en condition, et peu de temps aprs, ils
quittrent ce monde pour aller en paradis, car ils taient bons
catholiques. Je restai donc orpheline, sans autre ressource que les
misrables gages qu'on nous donne dans les palais des grands. Un cuyer
de la maison o j'tais devint amoureux de moi, sans que j'y songeasse:
c'tait un homme dj avanc en ge,  grande barbe,  vnrable aspect,
et noble comme le roi, car il tait montagnard. Nos amours ne furent pas
toutefois si secrtes que ma matresse n'en et connaissance, et pour
empcher les caquets elle nous maria en face de notre mre la sainte
glise catholique. De notre union naquit une fille; pour combler ma
disgrce, non pas que je sois morte en couche, car l'enfant vint bien et
 terme, mais parce que mon pauvre mari, Dieu veuille avoir son me,
mourut peu de temps aprs d'une frayeur qu'il eut, et dont vous serez
tonn vous-mme, si j'ai le temps de vous la raconter.

Ici, la pauvre dugne se mit  pleurer amrement, aprs quoi elle
reprit: Pardonnez-moi, seigneur chevalier, si je verse des larmes, mais
je ne puis me rappeler le pauvre dfunt sans pleurer; Dieu! qu'il avait
bonne mine, quand il menait ma matresse en croupe sur une belle mule
noire comme jais! car dans ce temps-l on n'avait point de carrosse
comme aujourd'hui, et les dames allaient en croupe derrire leurs
cuyers. Ce que je dis, c'est afin de vous faire connatre la politesse
et la ponctualit de cet excellent homme. Un jour,  Madrid, comme il
allait entrer dans la rue Santiago, rue fort troite, un alcade de cour
en sortait suivi de deux alguazils; mon mari aussitt tourna bride pour
accompagner l'alcade; mais ma matresse qui tait en croupe, lui dit 
voix basse: Que faites-vous, malheureux? ne songez-vous plus que je suis
ici? L'alcade, en homme courtois, retint la bride de son cheval et dit 
mon mari: Seigneur, suivez votre chemin; c'est  moi d'accompagner la
seora Cassilda. C'tait le nom de ma matresse. Malgr cela, mon mari,
la toque  la main, s'opinitrait  suivre l'alcade. Ce que voyant, ma
matresse tira de son tui une grosse aiguille, peut-tre bien mme un
poinon, et, pleine de dpit et de fureur, elle l'enfona dans le corps
de mon pauvre mari qui, jetant un grand cri, roula  terre avec elle.
Les laquais de la dame accoururent, avec l'alcade et les alguazils, pour
les relever. Cela mit en confusion toute la porte de Guadalajara, je
veux dire les oisifs qui s'y trouvaient. Ma matresse s'en retourna 
pied, et mon poux se rfugia dans la boutique d'un barbier, disant
qu'il avait les entrailles traverses de part en part. On ne parla plus
dans Madrid que de sa courtoisie, et quand il fut guri, les petits
garons le suivaient par les rues. Pour ce motif, et aussi parce qu'il
avait la vue un peu basse, ma matresse lui donna son cong, ce dont il
eut tant de chagrin, que telle fut, sans nul doute, la cause de sa mort.
Je restai veuve, pauvre, et charge d'une fille qui chaque jour allait
croissant en beaut. Comme j'avais la rputation de travailler
admirablement  l'aiguille, madame la duchesse, qui tait rcemment
marie avec monseigneur le duc, m'emmena en Aragon et ma fille aussi.
Bref, les jours se succdant, ma fille a grandi orne de toutes les
grces du monde; aujourd'hui elle chante comme un rossignol, danse comme
une sylphide, lit et crit comme un matre d'cole, et compte comme un
usurier. Je ne dis rien des soins qu'elle prend de sa personne: l'eau
courante n'est pas plus nette; et  cette heure, elle a, si je ne me
trompe, seize ans cinq mois et trois jours, pas un de plus, pas un de
moins.

De cette mienne enfant est devenu amoureux le fils d'un riche laboureur,
qui tient ici prs une ferme de monseigneur le duc. Le jeune homme a si
bien fait, que, sous promesse de l'pouser, il a abus de la pauvre
crature, et aujourd'hui il refuse de tenir sa parole, quoique
monseigneur sache toute l'affaire, car je me suis plainte  lui, non pas
une fois, mais mille, le suppliant de forcer ce garon  pouser ma
fille; mais notre matre fait la sourde oreille et veut  peine
m'entendre. La raison en est que le pre du sducteur, qui est fort
riche, lui prte de l'argent et chaque jour lui sert de caution pour ses
sottises, c'est pourquoi il ne veut le dsobliger en rien.

Je viens donc vous demander, seigneur chevalier, puisqu'au dire de tout
le monde Votre Grce est venue ici-bas pour redresser les torts et
prter assistance aux malheureux, de prendre fait et cause pour ma
fille, afin que, soit par la persuasion, soit par les armes, vous
obteniez rparation du tort qu'on lui a fait. Jetez les yeux, je vous en
supplie, sur l'abandon de cette pauvre enfant, sur sa jeunesse, sa
gentillesse et toutes ses bonnes qualits; car, sur mon honneur, de
toutes les femmes de madame la duchesse, il n'y en a pas une qui la
vaille; et une certaine Altisidore, qui passe pour la plus huppe et la
plus grillarde, n'en approche pas de cent lieues. Votre Grce, seigneur
don Quichotte, doit savoir que tout ce qui reluit n'est pas or: aussi
cette Altisidore a-t-elle plus de prsomption que de beaut, et plus
d'effronterie que de retenue, sans compter qu'elle n'est pas fort saine,
car elle a l'haleine si forte qu'on ne saurait rester longtemps auprs
d'elle. Madame la duchesse elle-mme... mais il faut se taire, parce
que, vous le savez, les murs ont des oreilles.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Sommes-nous en sret, seigneur don Quichotte? lui dit-elle (page 503).]

Qu'a donc madame la duchesse, seora Rodriguez? demanda don Quichotte;
sur ma vie, expliquez-vous.

Je n'ai rien  vous refuser, rpondit la dugne: eh bien, voyez-vous,
seigneur chevalier, la beaut de madame la duchesse, ce teint si
brillant qu'on dirait que c'est une lame d'pe fourbie, ces joues qui
semblent ptries de lait et de vermillon, et cet air dont elle marche,
ddaignant presque de toucher la terre; eh bien, tout cela, c'est grce
 deux fontaines qu'elle a aux jambes, par o vont s'coulant toutes les
mauvaises humeurs dont les mdecins assurent qu'elle est remplie.

Bon Dieu? que m'apprenez-vous l, seora? s'cria don Quichotte; est-il
possible que madame la duchesse ait de semblables exutoires? En vrit,
je ne l'aurais jamais cru, quand tous les carmes dchausss me
l'auraient affirm; mais puisque vous me le dites, je n'en doute plus.
D'ailleurs, j'en suis persuad, de pareilles fontaines doivent rpandre
plutt de l'ambre liquide qu'aucune autre humeur, et tout de bon je
commence  croire que ces sortes de fontaines sont fort utiles pour la
sant.

Don Quichotte achevait de parler, lorsque la porte de la chambre
s'ouvrit avec fracas; le saisissement fit tomber la bougie des mains de
la seora Rodriguez, et l'appartement resta, comme on dit, aussi noir
qu'un four. En mme temps, la pauvre dugne se sentit prendre  la gorge
par deux mains qui la serrrent si vigoureusement qu'elle ne pouvait
respirer; et une troisime main lui ayant relev sa jupe, une quatrime,
avec quelque chose qui ressemblait  une pantoufle, commena  la
fustiger si vertement, que c'tait piti. Don Quichotte, tout charitable
qu'il tait, ne bougea pas de son lit, ignorant ce que ce pouvait tre,
et redoutant pour lui-mme l'orage qu'il entendait clater  ses cts.
Le bon chevalier ne craignait pas sans raison: car aprs que les
invisibles bourreaux eurent bien corrig la malheureuse dugne, qui
n'osait souffler mot, ils se jetrent sur lui, et ayant enlev sa
couverture, ils le pincrent si fort et si dru, qu'il fut forc de se
dfendre  grands coups de pieds, et tout cela dans un admirable
silence. La bataille dura plus d'une demi-heure, aprs quoi les fantmes
disparurent. La seora Rodriguez se releva, rajusta sa jupe, et sortit
sans profrer une parole.

Quant  don Quichotte, il resta dans son lit, triste et pensif, pinc et
meurtri, mais mourant d'envie de savoir quel tait l'enchanteur qui
l'avait mis en cet tat.

Nous verrons cela une autre fois, car il nous faut retourner  Sancho,
comme le veut l'ordre de cette histoire.




CHAPITRE XLIX

DE CE QUI ARRIVA A SANCHO PANZA, EN FAISANT LA RONDE DANS SON ILE.


Nous avons laiss notre gouverneur fort courrouc contre ce narquois de
paysan qui, instruit par le majordome d'aprs les ordres du duc, s'tait
moqu de lui; mais, tout simple qu'il tait, Sancho Panza leur tenait
tte  tous, sans reculer d'un pas. Maintenant, dit-il  ceux qui
l'entouraient, parmi lesquels tait le docteur Pedro Rezio, je comprends
qu'il faut que les gouverneurs et les juges soient de bronze, afin de
pouvoir rsister  ces importuns qui  toute heure viennent demander
qu'on les coute et qu'on expdie leur affaire quoi qu'il arrive; et si
un pauvre juge refuse de les entendre, parce que c'est le moment de
prendre son repas, ou parce qu'il n'a pas le loisir de donner audience,
ils en disent pis que pendre. A ce plaideur malavis, je dirai: Choisis
mieux ton temps, mon ami, et ne viens pas aux heures o l'on mange, ni 
celles o l'on dort, car nous autres juges et gouverneurs, nous sommes
de chair et d'os comme les autres hommes: il faut que nous accordions 
la nature ce qu'elle exige, si ce n'est moi pourtant qui ne donne rien 
manger  la mienne, grce au docteur Pedro Rezio de Tirteafuera ici
prsent, qui veut que je meure de faim, et affirme que c'est pour ma
sant. Dieu lui donne sant pareille; ainsi qu' tous les mdecins de
son espce.

En entendant Sancho chacun s'tonnait, et se disait qu'il n'est rien de
tel que les charges d'importance soit pour aviver, soit pour engourdir
l'esprit. Finalement, le docteur Pedro Rezio lui promit de le laisser
souper ce soir-l, dt-il violer tous les aphorismes d'Hippocrate. Cette
promesse remplit de joie notre gouverneur, qui attendit avec une extrme
impatience que la nuit vnt, et avec elle l'heure du souper.

Enfin arriva le moment tant dsir, et on servit  Sancho un hachis de
boeuf  l'oignon, avec les pieds d'un veau quelque peu avanc en ge.
Notre bon gouverneur se jeta sur ces ragots avec plus d'apptit que si
on lui et prsent des faisans d'trurie, du veau de Sorrente, des
perdrix de Moron ou des oies de Lavajos. Aussi, pendant le repas, se
tourna-t-il vers le mdecin et lui dit: Seigneur docteur, ne vous mettez
point en peine  l'avenir de me donner des mets recherchs, mon estomac
n'y est pas fait, et il s'accommode fort bien de boeuf, de lard, de
navets et d'oignons; lorsque par aventure on lui donne des ragots de
roi, il ne les reoit qu'en rechignant, et souvent avec dgot. Ce que
le matre d'htel pourra faire de mieux, c'est de me donner ce qu'on
appelle pots pourris; plus ils sont pourris, meilleurs ils sont; qu'il y
fourre tout ce qu'il voudra: pourvu que ce soient choses bonnes 
manger, je serai satisfait, et m'en souviendrai dans l'occasion; et que
personne ne s'avise d'en plaisanter, car enfin je suis gouverneur ou je
ne le suis pas. Vivons et mangeons en paix, puisque quand Dieu fait
luire le soleil c'est pour tout le monde. Je gouvernerai cette le sans
rien prendre ni laisser prendre; mais que chacun ait l'oeil au guet, et
se tienne sur le qui-vive, autrement je lui fais savoir que le diable
s'est mis de la danse; et si on me fche, on trouvera  qui parler.

Assurment, seigneur gouverneur, dit le matre d'htel, Votre Grce a
raison en tout et partout, et je me rends caution, au nom de tous les
habitants de cette le, que vous serez servi et obi avec ponctualit,
amour et respect: votre aimable faon de gouverner ne saurait leur
inspirer d'autre dsir que celui d'tre tout  votre service.

Je le crois bien, repartit Sancho, et ils seraient des imbciles s'ils
pensaient autrement: je recommande seulement qu'on ait soin de pourvoir
 ma subsistance et  celle de mon ne; de cette faon nous serons tous
contents. Maintenant, quand il sera temps de faire la ronde, qu'on
m'avertisse, mon intention est de purger cette le des gens dsoeuvrs,
des vagabonds; car je vous l'apprendrai, mes amis, les gens oisifs et
les batteurs de pav sont aux tats ce que les frelons sont aux
abeilles, ils mangent et dissipent ce qu'elles amassent avec beaucoup de
travail. Moi, je prtends protger les laboureurs, assurer les
privilges de la noblesse, rcompenser les hommes vertueux, et surtout
faire respecter la religion et ceux qui la pratiquent. Eh bien, que vous
en semble? ai-je raison, ou me casserais-je la tte inutilement?

Vous parlez si bien, seigneur gouverneur, rpondit le majordome, que je
suis encore  comprendre qu'un homme aussi peu lettr que l'est Votre
Grce, je crois mme que vous ne l'tes pas du tout, dise de telles
choses, et prononce autant de sentences que de paroles. Certes, ceux qui
vous ont envoy ici et ceux que vous y trouvez ne s'y attendaient gure:
ainsi chaque jour on voit des choses nouvelles, et les moqueurs, comme
on dit, se trouvent moqus.

Aprs avoir assez amplement soup, avec la permission du docteur Pedro
Rezio, le gouverneur, accompagn du majordome, du secrtaire, du matre
d'htel, de l'historien charg de recueillir par crit ses faits et
gestes, et suivi d'une foule d'alguazils et de gens de justice, sortit
pour faire sa ronde. Sancho marchait gravement au milieu d'eux, sa verge
 la main. Ils avaient  peine travers plusieurs rues, qu'un cliquetis
d'pes vint  leurs oreilles; ils y coururent, et trouvrent deux
hommes qui taient aux prises. Ces hommes voyant venir la justice
s'arrtrent, et l'un d'eux s'cria: Est-il possible qu'on vole ici
comme sur un grand chemin, et qu'on assassine en pleine rue?

Calmez-vous, homme de bien, dit Sancho, et contez-moi le sujet de votre
plainte; je suis le gouverneur.

Seigneur gouverneur, rpondit un des combattants, je vais vous l'exposer
en deux mots. Votre Excellence saura que ce gentilhomme vient de gagner
mille raux dans une maison qui est prs d'ici; je suis son compre, et
Dieu sait combien de fois j'ai prononc en sa faveur, souvent mme
contre ma conscience! Eh bien, quand j'esprais qu'il me donnerait
quelques cus, comme c'est la coutume avec les gens de qualit tels que
moi, qui viennent l pour juger les coups et empcher les querelles, il
a ramass son argent et est sorti sans daigner me regarder. J'ai couru
aprs lui, le priant avec politesse de me donner au moins huit raux,
car il n'ignore pas que je suis homme d'honneur, et que je n'ai ni
mtier ni rentes, parce que mes parents ne m'ont laiss ni l'un ni
l'autre; mais ce ladre n'a consenti  m'accorder que quatre raux. Voyez
un peu quelle drision! Par ma foi, sans l'arrive de Votre Grce, je
lui aurais fait rendre gorge, et appris  me donner bonne mesure.

Que rpondez-vous  cela? demanda Sancho  l'autre partie.

Celui-ci rpondit que ce que son adversaire venait de dire tait exact,
et qu'il n'avait pas voulu lui donner plus de quatre raux, parce qu'il
les lui donnait trs-souvent. Ceux qui attendent la gratification des
joueurs, ajouta-t-il, doivent tre polis et prendre gaiement ce qu'on
leur donne, sans marchander avec les gagnants,  moins de savoir avec
certitude que ce sont des escrocs et que ce qu'ils gagnent est mal
gagn. Au reste la meilleure preuve que je suis un homme d'honneur,
c'est que je n'ai voulu donner rien de plus, car les fripons sont
toujours tributaires de ceux qui les connaissent.

Cela est vrai; que plat-il  Votre Seigneurie qu'on fasse de ces deux
hommes? dit le majordome.

Ce qu'il y a  faire, le voici, rpondit Sancho: vous homme de bonne ou
de mauvaise foi, donnez sur-le-champ  votre compre cent raux, et
trente pour les pauvres; vous qui n'avez ni mtier ni rente, et qui
vivez les bras croiss, prenez ces cent raux, puis demain de grand
matin dcampez au plus vite de cette le, et n'y rentrez de dix annes,
sous peine, si vous y manquez, de les achever dans l'autre monde: car je
vous fais accrocher par la main du bourreau  la premire potence venue.
Et qu'aucun des deux ne rplique, ou gare  lui.

La sentence fut excute sur-le-champ, et le gouverneur ajouta: Ou je
serai sans pouvoir, ou je fermerai ces maisons de jeu; tant je suis
persuad qu'elles causent de dommage.

Pas celle-ci du moins, rpondit le greffier, car elle est tenue par un
grand personnage, qui assurment y perd beaucoup plus d'argent chaque
anne qu'il n'en gagne; mais Votre Grce pourra montrer son pouvoir
contre les tripots de bas tage, qui donnent  jouer  tous venants, et
dans lesquels il se commet mille friponneries, les filous n'tant pas
assez hardis pour exercer leur industrie chez les personnes de
distinction; et puisque enfin la passion du jeu est devenue gnrale, il
vaut mieux que l'on joue chez les gens de qualit que dans ces repaires
o l'on retient un malheureux toute la nuit pour l'corcher tout vif.

Il y a beaucoup  dire  cela, greffier, rpliqua Sancho; mais nous en
reparlerons.

Sur ce arriva un alguazil qui tenait un homme au collet: Seigneur
gouverneur, dit-il, ce jeune compagnon venait de notre ct, mais
aussitt qu'il a aperu la justice, le drle a tourn les talons, et
s'est mis  courir de toute sa force: signe certain qu'il a quelque
chose  se reprocher. J'ai couru aprs lui, et s'il n'et trbuch il ne
serait pas maintenant devant vous.

[Illustration: Contez-moi le sujet de votre plainte, dit Sancho, je suis
le gouverneur (page 508).]

Pourquoi donc fuyais-tu, jeune homme? demanda Sancho.

Seigneur, rpondit le garon, je fuyais pour viter toutes ces questions
que font les gens de justice.

Fort bien; quel est ton mtier?

Tisserand, avec la permission de Votre Grce.

Et qu'est-ce que tu tisses?

Des fers de lance.

Ah! ah! repartit Sancho, tu fais le plaisant, j'en suis bien aise. Et o
allais-tu,  l'heure qu'il est?

Prendre l'air, rpondit-il.

Et o prend-on l'air dans cette le? demanda Sancho.

L o il souffle, seigneur, rpondit le jeune homme.

C'est trs-bien rpondre, dit le gouverneur, et je vois que tu en sais
long. Eh bien, mon ami, imagine-toi que c'est moi qui suis l'air, que je
te souffle en poupe, et que je te pousse  la prison: hol, qu'on l'y
mne  l'instant! Je saurai bien empcher que tu dormes cette nuit en
plein air.

Pardieu, seigneur, reprit-il, vous me ferez dormir en prison, tout comme
je serai roi.

Et pourquoi donc ne te ferais-je pas dormir en prison, insolent?
repartit Sancho; est-ce que je n'ai pas le pouvoir de t'y faire
conduire, et de t'en tirer quand il me plaira.

Ma foi, vous auriez cent fois plus de pouvoir, que vous ne m'y feriez
point dormir, rpondit le jeune homme.

Comment, non! rpliqua Sancho; qu'on le mne en prison sur-le-champ,
afin qu'il apprenne  ses dpens si je suis le matre ou non; et si le
gelier le laisse chapper, je le condamne d'avance  deux mille ducats
d'amende.

Plaisanterie que tout cela! Je dfie tous les habitants de la terre de
me faire dormir cette nuit en prison.

Es-tu le diable en personne, ou possdes-tu quelque esprit familier pour
t'ter les menottes qu'on va te mettre? demanda Sancho avec colre.

Un instant, seigneur gouverneur, rpondit le jeune homme d'un air
dgag; soyons raisonnable, et venons au fait. Je suppose que Votre
Seigneurie m'envoie en prison, qu'on me mette au fond d'un cachot, les
fers aux pieds et aux mains, et qu'on me garde  vue: eh bien, si je ne
veux pas dormir, et si je veux passer la nuit les yeux ouverts, tout
votre pouvoir serait-il capable de me contraindre  les fermer.

Il a raison, observa le secrtaire.

De sorte, dit Sancho, que tu ne dormiras pas, uniquement pour suivre ta
fantaisie, et non pour contrevenir  ma volont?

Assurment, seigneur, rpondit le jeune homme; je n'en ai pas mme la
pense.

A la bonne heure, va dormir chez toi, je ne prtends pas l'empcher;
mais,  l'avenir, je te conseille de ne pas plaisanter avec la justice,
car tu pourrais tomber entre les mains d'un juge qui n'entendrait pas
raillerie et te donnerait sur les doigts.

Le jeune homme s'en fut, et le gouverneur continua la ronde.

A quelques pas de l, deux archers survinrent avec un nouveau
prisonnier: Seigneur, dit l'un d'eux, celui que nous vous amenons n'est
point un homme, c'est une femme, et mme fort aimable, qui a pris ce
travestissement.

On approcha deux lanternes,  la lumire desquelles on reconnut que
c'tait une fille d'environ quinze  seize ans. Ses cheveux taient
ramasss dans une rsille de fils d'or et de soie verte; elle portait un
vtement de brocart d'or  fond vert; ses bas de soie taient incarnats,
ses jarretires de taffetas blanc, bordes de franges d'or avec des
perles, ses souliers taient blancs comme ceux des hommes; elle n'avait
point d'pe, mais seulement un riche poignard, et aux doigts plusieurs
bagues d'un grand prix. En un mot, sa beaut surprit tout le monde, mais
aucun des assistants ne put la reconnatre; ceux mmes qui taient dans
le secret des tours qu'on voulait jouer  Sancho, non moins tonns que
les autres, attendaient la fin de l'aventure.

merveill de la beaut de cette jeune fille, Sancho lui demanda qui
elle tait, o elle allait, et pourquoi on la rencontrait sous ce
dguisement.

Seigneur, rpondit-elle en rougissant, je ne saurais dire devant tant de
monde une chose qu'il m'importe de cacher; je puis seulement vous
assurer que je ne suis point un malfaiteur, mais une infortune  qui la
violence d'un sentiment jaloux a fait oublier les rgles de la
biensance.

Le majordome, qui l'avait entendue, dit  Sancho: Seigneur gouverneur,
ordonnez  vos gens de s'loigner, afin que cette dame puisse parler en
toute libert.

Lorsqu'ils se furent retirs sur l'ordre du gouverneur, avec qui il ne
demeura que le majordome, le matre d'htel et le secrtaire, la jeune
fille parla ainsi: Seigneur, je suis la fille de Pedro Perez Mazorca,
fermier des laines de ce pays, lequel a l'habitude de venir souvent chez
mon pre.

Cela n'a pas de sens, madame! interrompit le majordome; je connais fort
bien Pedro Perez, et je sais qu'il n'a pas d'enfants; d'ailleurs, aprs
avoir dit que vous tes sa fille, vous ajoutez qu'il va souvent chez
votre pre: cela ne se comprend pas.

J'en avais dj fait la remarque, dit Sancho.

Seigneurs, je vous demande pardon, continua la jeune fille, je suis si
trouble que je ne sais ce que je dis; la vrit est que je suis la
fille de don Diego de la Lana.

Je connais trs-bien don Diego de la Lana, dit le majordome. Don Diego
est un gentilhomme fort riche, qui a un fils et une fille; mais depuis
qu'il est veuf, personne ne peut se vanter d'avoir vu le visage de sa
fille; il la tient si resserre qu'il la cache au soleil lui-mme, mais
malgr toutes ses prcautions on sait qu'elle est d'une remarquable
beaut.

Vous dites vrai, seigneur, rpliqua-t-elle, et cette fille c'est moi.
Quant  cette beaut dont vous parlez, vous pouvez en juger maintenant
que vous m'avez vue.

A ces mots, elle se mit  sangloter, et le secrtaire dit  l'oreille du
majordome: il faut qu'il soit arriv quelque chose d'extraordinaire 
cette jeune fille, puisque bien ne comme elle l'est, on la rencontre 
pareille heure hors de sa maison.

Il n'en faut pas douter, rpondit celui-ci, et ses larmes en font foi.

Sancho la consola du mieux qu'il put, la conjurant d'avouer, sans nulle
crainte, ce qui lui tait arriv, et lui promettant de faire tout ce qui
serait en son pouvoir pour lui rendre service.

Seigneurs, rpondit-elle, depuis dix ans que ma mre est morte, mon pre
m'a tenu renferme, et pendant tout ce temps je n'ai vu d'homme que mon
pre, un frre que j'ai, et Pedro Perez, le fermier que tout  l'heure
j'ai dit tre mon pre afin de ne pas nommer le mien. Cette solitude si
resserre, la dfense de sortir de la maison, mme pour aller 
l'glise, car chez nous on dit la messe dans un riche oratoire, me
donnaient beaucoup de chagrin, et je mourais d'ennui de voir le monde,
ou pour le moins le lieu o je suis ne, ne croyant pas qu'il y et
rien de coupable  cela. Quand j'entendais parler de courses de
taureaux, de jeux de bagues, de comdies, je demandais  mon frre, qui
est d'un an plus jeune que moi, ce que c'tait, et il me l'expliquait de
son mieux, ce qui redoubla l'envie que j'avais de les voir; enfin, pour
abrger le rcit de ma faute, je suppliai mon frre, et plt  Dieu que
je ne lui eusse jamais rien demand de semblable!... Ici, la pauvre
enfant se mettant  pleurer de plus belle, excita une grande compassion
chez tous ceux qui l'coutaient.

Jusqu'ici il n'y a point lieu de s'affliger, dit le majordome;
rassurez-vous, madame, et continuez; vos paroles et vos larmes nous
tiennent en suspens.

Je n'ai rien  dire de plus, rpondit-elle; mais j'ai beaucoup  pleurer
mon imprudence et ma curiosit.

Les charmes de la jeune fille avaient impressionn le matre d'htel; il
approcha de nouveau sa lanterne pour la regarder, et il lui sembla que
ce n'taient point des larmes qui coulaient de ses yeux, mais plutt des
gouttes de rose; il en vint mme  les lever au rang de perles
orientales. Aussi dsirait-il avec ardeur que le malheur de cette belle
enfant ne ft pas aussi grand que le tmoignaient ses soupirs et ses
pleurs. Quant au gouverneur, il se dsesprait de ces retards et de ces
interruptions, et il la pria d'achever son rcit, disant qu'il se
faisait tard et qu'il avait encore une grande partie de la ville 
parcourir pour terminer sa ronde.

Alors, d'une voix entrecoupe par de nouveaux sanglots, la jeune fille
poursuivit: Ma disgrce vient d'avoir, pendant que mon pre dormait,
demand  mon frre de me prter un de ses habillements, afin d'aller
ensemble nous promener par la ville. Importun de mes prires, il m'a
donn ses vtements, et il a pris le mien, qui lui sied  ravir, car
sous ce costume il ressemble  une jolie fille. Il y a environ une
heure que nous sommes sortis de la maison, pousss par notre imprudente
curiosit; nous avions fait le tour du pays, quand tout  coup, en
revenant, nous avons vu s'avancer vers nous une nombreuse troupe de
gens. Mon frre me dit: Voici sans doute les archers; tche de me
suivre, et fuyons au plus vite; si on nous reconnat, nous sommes
perdus. Aussitt il s'est mis  courir, mais avec tant de vitesse qu'on
et dit qu'il volait; pour moi, je suis bientt tombe de peur; alors
survint cet homme qui m'a amene ici, o j'ai honte de paratre une
fille fantasque et dvergonde aux yeux de tant de monde.

Ne vous est-il arriv que cela? demanda Sancho; ce n'est donc point la
jalousie, comme vous le disiez d'abord, qui vous a fait quitter votre
maison?

Il ne m'est rien arriv que cela, Dieu merci, et en sortant mon seul
dessein tait de voir la ville, ou tout ou moins les rues de ce pays que
je ne connaissais pas encore.

Ce qu'avait dit la jeune fille fut confirm par son frre, qu'un des
archers ramenait aprs l'avoir rattrap  grand'peine. Il portait une
jupe de femme, avec un mantelet de damas bleu bord d'une riche
dentelle; sa tte tait nue et sans autre ornement que ses propres
cheveux, qui semblaient autant d'anneaux d'or, tant ils taient blonds
et boucls. Le gouverneur, le majordome et le matre d'htel
s'cartrent un peu du reste de la troupe, et ayant demand au jeune
garon, sans que sa soeur l'entendt, pourquoi il tait en cet quipage,
il rpta tout ce qu'avait dj racont celle-ci, et avec la mme
navet et le mme embarras: ce dont eut beaucoup de joie le matre
d'htel, que tout cela intressait vivement.

Voil, il faut l'avouer, un terrible enfantillage! dit le gouverneur; et
il ne fallait pas tant de soupirs et tant de larmes pour en faire le
rcit: tait-il si difficile de dire: Nous sommes un tel et une telle,
sortis de chez nos parents pour nous promener, sans autre dessein que
la curiosit? Le conte et t fini, et vous vous seriez pargn toutes
ces pleurnicheries.

Vous avez raison, seigneur, rpondit la jeune fille, mais mon trouble a
t si grand que je n'ai pas eu la force de retenir mes larmes.

Il n'y a rien de perdu, dit Sancho; allons, venez avec nous: nous allons
vous reconduire chez votre pre, qui peut-tre ne s'est pas aperu de
votre absence. Mais une autre fois n'ayez pas tant d'envie de voir le
monde;  fille de renom, dit le proverbe, la jambe casse et la maison;
poule et femme se perdent pour trop vouloir trotter; car celle qui a
envie de voir a aussi envie d'tre vue.

Nos deux tourdis remercirent le gouverneur de sa bont; et l'on prit
le chemin de la maison de don Diego de la Lana, qui n'tait pas
loigne. En arrivant, le jeune homme jeta un petit caillou contre la
fentre, aussitt une servante vint ouvrir la porte; le frre et la
soeur entrrent. Le seigneur gouverneur et sa troupe continurent la
ronde, s'entretenant de la gentillesse de ces pauvres enfants, et de
l'envie qu'ils avaient eue de courir le monde de nuit, sans sortir de
leur village.

Pendant le peu de temps qu'il avait vu cette jeune fille, le matre
d'htel en tait devenu si amoureux, qu'il rsolut de la demander  son
pre ds le lendemain, ne doutant point qu'on ne lui accordt, puisqu'il
tait attach  la personne du duc. De son ct, Sancho eut aussi
quelque dsir de marier le jeune homme  sa petite Sanchette, se
rservant d'effectuer son dessein quand le temps serait venu, et
persuad qu'il n'y avait point de parti au-dessus de la fille du
gouverneur. Ainsi finit cette ronde de nuit, et, deux jours aprs, le
gouvernement, avec la chute duquel s'croulrent tous les projets de
Sancho, comme on le verra plus loin.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

On reconnut que c'tait une fille d'environ quinze  seize ans (page 510).]




CHAPITRE L

DES ENCHANTEURS QUI FOUETTRENT LA SENORA RODRIGUEZ ET QUI GRATIGNRENT
DON QUICHOTTE.


Cid Hamet, le ponctuel chroniqueur des moindres faits de cette vridique
histoire, dit qu'au moment o la seora Rodriguez se leva pour aller
trouver don Quichotte, une autre dugne, qui tait couche prs d'elle
s'en aperut; et comme toutes les dugnes sont curieuses, celle-ci
suivit sa compagne  pas de loup. L'ayant vue entrer dans la chambre de
notre chevalier, elle ne manqua pas, suivant la louable coutume qu'ont
aussi les dugnes d'tre bavardes et rapporteuses, de courir en
instruire la duchesse. Aussitt, afin d'approfondir ce mystre, la
duchesse prit avec elle Altisidore, et toutes deux allrent se poster
prs de la porte pour couter. Comme la seora Rodriguez parlait haut,
elles ne perdirent pas un seul mot de la conversation; aussi, quand la
duchesse entendit dvoiler le secret de ses fontaines, elle ne put se
contenir; Altisidore encore moins. Elles enfoncrent la porte,
criblrent de coups d'ongles notre hros et fustigrent la seora comme
nous l'avons dj dit; tant les outrages qui s'adressent  la beaut des
femmes allument dans leur coeur le dsir de la vengeance. La duchesse
alla raconter le tout au duc qui s'en amusa beaucoup; puis pour
continuer  se divertir de leur hte, la duchesse dpcha un jeune page
(celui-l mme qui avait fait le personnage de Dulcine dans la
crmonie du dsenchantement) charg de remettre  Thrse Panza une
lettre de son mari et une autre lettre de sa propre main, avec un grand
collier de corail.

Or, dit l'histoire, ce page tait fort grillard; aussi, charm de
complaire  ses matres, il partit de grand matin pour le village de
Sancho. Un peu avant d'y arriver, il trouva quantit de femmes qui
lavaient dans un ruisseau. Il les aborda en les priant de lui indiquer
une personne du village qui avait nom Thrse Panza, et qui tait femme
d'un certain Sancho Panza, cuyer d'un chevalier qu'on appelait don
Quichotte de la Manche.

A cette question, une jeune fille qui lavait avec les autres se leva, en
disant: Cette Thrse Panza, c'est ma mre; ce Sancho, c'est mon
seigneur pre, et ce chevalier c'est notre matre.

Eh bien, mademoiselle, reprit le page, venez avec moi, et conduisez-moi
vers votre mre, car je lui apporte une lettre et un prsent de ce
seigneur votre pre.

Volontiers, rpondit la jeune fille, qui paraissait avoir quinze ans;
puis laissant son linge, et sans prendre le temps de se chausser, tant
elle avait hte, elle se mit  courir en gambadant devant le page:
Venez, seigneur, venez, disait-elle, notre maison n'est pas loin d'ici,
et ma mre y est en ce moment bien en peine, car il y a bien longtemps
qu'elle n'a reu des nouvelles de mon seigneur pre.

Eh bien, repartit le page, je lui en apporte de si bonnes qu'elle aura
sujet d'en rendre grces  Dieu.

Enfin, la petite Sanchette, courant, sautant, et gambadant, arriva  la
maison; et de si loin qu'elle crut pouvoir tre entendue: Venez! ma
mre, s'cria-t-elle, venez vite! voici un seigneur qui apporte une
lettre de mon pre et d'autres choses qui vous rjouiront.

Aux cris de sa fille, parut Thrse Panza, sa quenouille  la main,
vtue d'un jupon de serge brune, mais si court qu'il ne descendait pas 
la moiti des jambes; elle n'tait pas trs-vieille, bien qu'elle et
dpass la quarantaine, mais forte, droite, nerveuse et hle. Qu'est-ce
donc, Sanchette? dit-elle  sa fille; quel est ce seigneur?

C'est le trs-humble serviteur de madame dona Thrsa Panza, rpondit le
page. En mme temps il mit pied  terre, et flchissant le genou devant
elle, il ajouta: Que Votre Grce veuille bien me permettre de baiser sa
main, trs-honore dame, en qualit de propre et lgitime pouse du
seigneur Sancho Panza, gouverneur souverain de l'le Barataria.

Levez-vous, seigneur, reprit Thrse, je ne suis point une dame, mais
une pauvre paysanne, fille de bcheron, femme d'un cuyer errant, et non
d'un gouverneur.

Votre Seigneurie, repartit le page, est la trs-digne pouse d'un
archiduquissime gouverneur; et pour preuve, lisez cette lettre et
recevez ce prsent.

Il lui remit la lettre, et lui passa au cou la chane de corail, dont
les agrafes taient d'or: Cette lettre, ajouta-t-il, est du seigneur
gouverneur, et cette autre, ainsi que la chane est de madame la
duchesse qui m'envoie auprs de Votre Grce.

Thrse et sa fille restrent ptrifies. Que je meure, dit la petite,
si notre seigneur et matre don Quichotte n'est pas l dedans; il aura
donn  mon pre le comt qu'il lui avait promis.

Justement, rpondit le page, c'est en considration du seigneur don
Quichotte que le seigneur Sancho est devenu gouverneur de l'le
Barataria, comme vous le verrez par cette lettre.

Lisez-la donc, seigneur, dit Thrse; je sais filer, mais je ne sais pas
lire.

Ni moi non plus, ajouta Sanchette; attendez, j'irai chercher quelqu'un
qui la lira, soit le cur, soit le bachelier Samson Carrasco; ils
viendront de bon coeur pour apprendre des nouvelles de mon seigneur
pre.

Il n'est besoin d'aller chercher personne, dit le page; je ne sais point
filer, mais je sais lire, et je la lirai bien tout seul.

Comme cette lettre est rapporte plus haut, on ne la rpte point ici.
Le page ensuite en prit une autre, celle de la duchesse, qui tait
conue en ces termes:


  Amie Thrse, les excellentes qualits de coeur et d'esprit de votre
  poux Sancho m'ont dcide  prier monseigneur le duc de lui donner le
  gouvernement d'une le parmi celles qu'il possde. J'apprends qu'il
  gouverne comme un aigle, ce dont je me rjouis fort, ainsi que le duc
  mon seigneur, qui s'applaudit chaque jour du choix qu'il a fait; car,
  vous le savez, ma chre dame, il n'y a rien de si difficile au monde
  que de trouver un homme capable, et Dieu veuille faire de moi une
  femme aussi bonne que Sancho est bon gouverneur. Mon page vous
  remettra une chane de corail dont les agrafes sont en or. Je
  voudrais, ma bonne amie, que ce ft autant de perles orientales; mais
  enfin qui te donne un os ne veut pas ta mort. Un temps viendra,
  j'espre, o nous pourrons nous connatre et nous visiter; en
  attendant, faites mes compliments  la petite Sanchette; dites-lui de
  ma part qu'elle se tienne prte, et qu'au moment o elle y pensera le
  moins, je veux la marier  un grand seigneur. On dit ici que vous avez
  dans votre village une trs-belle espce de gland, envoyez-m'en, je
  vous prie, deux douzaines; le prsent me sera considrable venant de
  vous. crivez-moi longuement de votre sant, de vos occupations,
  enfin de tout ce qui vous regarde; et si vous avez besoin de quelque
  chose, faites-moi-le savoir, vous serez servie  bouche que veux-tu.
  Dieu vous tienne en sa sainte garde!

  Votre bonne amie, qui vous aime bien.

    LA DUCHESSE.

  De cet endroit tel jour.


Sainte Vierge! s'cria Thrse, la bonne dame que voil, et qu'elle est
simple et modeste! Dieu fasse qu'on m'enterre avec de pareilles dames,
et non avec ces femmes d'hidalgos de notre village, qui, parce qu'elles
sont nobles, ne voudraient pas que le vent les touche, vont  l'glise
avec autant de morgue que si elles taient des reines, et croiraient se
dshonorer si elles regardaient une paysanne en face; tandis que voil
une duchesse qui m'appelle sa bonne amie, et me traite comme si j'tais
son gale. Plaise  Dieu que je la voie un jour aussi leve que le plus
haut clocher de la Manche! Quant aux glands doux qu'elle me demande, je
lui en enverrai un boisseau, mais de si gros que je veux qu'on vienne
les voir d'une lieue. Sanchette aie soin de ce seigneur, et qu'on traite
son cheval comme lui-mme: va chercher des oeufs dans l'table, coupe
une large tranche de lard, enfin traite-le comme un prince: les
nouvelles qu'il nous apporte mritent bien qu'on lui fasse faire bonne
chre. En attendant, je m'en vais raconter l'heureuse nouvelle  nos
voisines, au seigneur cur et  matre Nicolas, qui taient et qui sont
encore si bons amis de ton pre.

Soyez tranquille, ma mre, rpondit la petite, je me charge de tout.
Mais, dites-moi, n'oubliez pas de me donner la moiti de votre collier,
car je ne pense pas que madame la duchesse soit si mal apprise que de
l'envoyer pour vous seule.

Il sera pour toi tout entier, ma fille, reprit Thrse; laisse-le-moi
porter seulement quelques jours, cela me rjouira le coeur.

Votre coeur se rjouira bien davantage, dit le page, quand je vous
ferai voir ce que j'ai dans cette valise: c'est un habillement de drap
fin, que le gouverneur n'a port qu'une seule fois  la chasse, et il
l'envoie tout complet  mademoiselle Sanchette.

Qu'il vive mille annes, mon bon pre! s'cria Sanchette, ainsi que
celui qui nous apporte de si bonnes nouvelles, et mme deux mille, au
besoin.

Thrse s'en fut aussitt, le collier au cou et les lettres  la main;
et ayant rencontr le cur et Samson Carrasco, elle se mit  sauter en
disant: Par ma foi, c'est aujourd'hui qu'il n'y a plus de parents
pauvres, nous tenons un gouvernement. Que la plus huppe de ces dames
vienne se frotter  moi, elles trouveront  qui parler.

Que voulez-vous dire, Thrse, demanda le cur; d'o vient cette folie,
et quel papier tenez-vous l?

Toute la folie est que voici des lettres de duchesse et de gouverneur,
que le collier que je porte a les _Ave_ de fin corail, les _Pater
noster_ d'or pur, et que je suis gouverneuse.

Que Dieu vous entende, Thrse, dit Carrasco; car nous ne vous entendons
pas, et nous ne savons ce que vous voulez dire.

Vous l'allez voir  l'instant, repartit Thrse; lisez seulement.

Le cur lut les lettres  haute voix, et lui et le bachelier restrent
encore plus tonns qu'auparavant, car ils n'y pouvaient rien
comprendre. Carrasco demanda qui les avait apportes.

Venez  la maison, rpondit Thrse, et vous verrez le messager: c'est
un jeune garon beau comme le jour, et il m'apporte en prsent bien
d'autres choses.

Le cur prit le collier, le considra trois ou quatre fois, et
reconnaissant qu'il tait de prix, il ne pouvait revenir de sa surprise.
Par l'habit que je porte, s'cria-t-il, je m'y perds: le cadeau n'est
pas de mdiocre valeur; et voici une duchesse qui envoie demander des
glands, comme si c'tait chose rare et qu'elle n'en et jamais vu.

Tout cela est bizarre, dit Carrasco: mais allons trouver le messager,
nous apprendrons peut-tre ce que cela signifie.

Ils suivirent Thrse, que la joie avait rendue folle, et en entrant ils
virent le page qui criblait de l'avoine pour son cheval, et la petite
Sanchette qui coupait du jambon pour faire une omelette. Le messager
leur parut de bonne mine et en galant quipage. S'tant salus de part
et d'autre, Carrasco lui demanda des nouvelles de don Quichotte et de
son cuyer, disant que les lettres qu'ils venaient de lire ne faisaient
que les embarrasser, qu'ils ne comprenaient rien au gouvernement de
Sancho, et surtout  cette le qu'on lui avait donne, puisque celles de
la Mditerrane appartenaient au roi d'Espagne.

Seigneur, rpondit le page, il n'y a cependant rien de plus vrai; le
seigneur Sancho est gouverneur, que ce soit d'une le ou d'autre chose,
je n'en sais rien: quoi qu'il en soit, c'est une ville de plus de mille
habitants. Pour ce qui est des glands que madame la duchesse envoie
demander  une paysanne, il ne faut point s'en tonner: elle n'est pas
fire, et je l'ai vue plus d'une fois envoyer prier une de ses voisines
de lui prter un peigne. Nos dames, d'Aragon ne sont pas si fires ni si
pointilleuses que celles de Castille, et elles traitent les gens avec
moins de hauteur.

Pendant cet entretien, la petite Sanchette accourut avec des oeufs dans
le pan de sa robe, et s'adressant au page: Dites-moi, seigneur, est-ce
que mon seigneur pre attache ses chausses avec des aiguillettes, depuis
qu'il est gouverneur?

Je n'y ai pas fait attention, rpondit le page, mais il doit en tre
ainsi.

Eh bon Dieu, continua Sanchette, que je serais aise de voir mon seigneur
pre en hauts-de-chausses! je l'ai toujours demand  Dieu, depuis que
je suis au monde.

[Illustration: Venez vite! voici un seigneur qui apporte une lettre de
mon pre (page 514).]

Si le gouvernement dure seulement deux mois, rpondit le page, vous le
verrez voyager avec un masque sur le visage.

Le cur et le bachelier s'apercevaient bien qu'on se moquait de la mre
et de la fille; mais ils ne savaient que penser du riche collier et de
l'habit de chasse que Thrse leur avait montrs. Cependant ils riaient
de bon coeur de la simplicit de Sanchette; et ce fut bien mieux encore
lorsque Thrse vint  dire: Or , seigneur licenci, connaissez-vous
ici quelqu'un qui aille  Madrid ou  Tolde? Je voudrais faire acheter
pour moi un vertugadin  la mode. Car, en vrit, je veux honorer le
gouvernement de mon mari en tout ce que je pourrai, et si on me fche,
je m'en irai  la cour, et j'aurai un carrosse comme les autres: une
femme dont le mari est gouverneur a bien le droit d'en avoir un.

Plt  Dieu, ma mre, que ce ft aujourd'hui plutt que demain, ajouta
Sanchette, quand mme ceux qui me verraient dedans devraient dire:
Regardez donc cette pronnelle, cette fille de mangeur d'ail, la
voyez-vous se prlasser dans ce carrosse,  ct de madame sa mre! ne
dirait-on pas que c'est la papesse Jeanne? Mais qu'ils enragent, je m'en
moque, et qu'ils pataugent dans la boue, pourvu que j'aille dans un bon
carrosse les pieds chauds. N'ai-je pas raison, ma mre?

Oui, ma fille, rpondit Thrse, et mon bon Sancho me l'a toujours dit,
qu'il me ferait un jour comtesse. Le tout est de commencer, et, comme je
l'ai ou dire bien des fois  ton pre, qui est autant le pre des
proverbes que le tien: Si on te donne la vache, mets-lui la corde au
cou; si on te donne un gouvernement, empoigne-le; si on te donne un
comt, saute dessus; ce qui est bon  prendre, est bon  garder; sinon,
fermez l'oreille et ne rpondez pas au bonheur qui vient frapper  votre
porte.

Je me moque bien, moi, reprit Sanchette, qu'on dise en me voyant prendre
des grands airs: Le lvrier s'est joliment refait, depuis qu'il a un
collier d'or, il ne connat plus son compagnon.

En vrit, dit le cur, je crois que toute cette race des Panza est
venue au monde avec un sac de proverbes dans le corps; je n'en ai pas vu
un seul qui n'en lche une douzaine  tout propos.

Il est vrai, repartit le page, qu'ils ne cotent rien au seigneur
gouverneur; il en dbite  chaque instant, et quoique nombre ne viennent
pas fort  propos, cela ne laisse pas de divertir madame la duchesse,
ainsi que son poux.

Seigneur, dit Carrasco, parlons srieusement, je vous prie. Quel est ce
gouvernement de Sancho, et quelle est cette duchesse qui crit  sa
femme et lui envoie des prsents? Quoique nous voyions les prsents et
les lettres, nous ne savons qu'en penser, sinon que c'est une de ces
choses extraordinaires qui arrivent constamment au seigneur don
Quichotte, et qu'il s'imagine toujours avoir lieu par enchantement. Nous
sommes mme tents de vous prendre pour un ambassadeur fantastique.

Quant  moi, rpondit le page, tout ce que je puis vous dire, c'est que
je suis un vritable ambassadeur, qu'on m'a envoy ici avec ces lettres
et ces prsents; que le seigneur Sancho Panza est bien effectivement
gouverneur, et que le duc, mon matre, lui a donn ce gouvernement o il
fait merveilles. Si dans tout cela il y a enchantement, je laisse Vos
Grces en discuter entre elles; pour moi, je ne sais rien autre chose,
et j'en jure par la vie de mes pre et mre, qui sont en bonne sant et
que je chris tendrement.

Cela peut tre ainsi, repartit Carrasco; mais vous me permettrez d'en
douter.

Doutez-en si vous voulez, dit le page; je vous ai dit la vrit: sinon,
venez avec moi, et vous la verrez de vos propres yeux.

Moi, moi, j'irai, cria Sanchette; prenez-moi sur la croupe de votre
bidet, je serai fort aise d'aller voir mon seigneur pre.

Les filles des gouverneurs ne doivent point aller ainsi, mais en
carrosse ou en litire, et avec un grand nombre de serviteurs, repartit
le page.

J'irai sur une bourrique aussi bien assise que dans un coche, reprit
Sanchette; vraiment, vous l'avez bien trouve votre mijaure.

Tais-toi, petite, dit Thrse  sa fille, tu ne sais ce que tu dis, et
ce seigneur a raison; il y a temps et temps; quand c'tait Sancho,
c'tait la petite Sanchette, et quand c'est le gouverneur, c'est
mademoiselle; tche de ne point l'oublier.

Madame Thrse a raison, ajouta le page; mais qu'on me donne, je vous
prie, un morceau  manger, afin que je m'en aille, car je dois tre ce
soir de retour.

Seigneur, dit le cur, vous viendrez, s'il vous plat, faire pnitence
avec moi: madame Thrse a plus de bonne volont que de moyens pour
traiter un homme de votre qualit.

Le page le remercia d'abord, mais finit par se rendre, et le cur fut
charm de pouvoir le questionner  son aise sur don Quichotte et sur
Sancho. Le bachelier Carrasco offrit  Thrse d'crire ses rponses,
mais elle ne voulut point qu'il se mlt de ses affaires, le sachant
trs-goguenard; elle s'adressa  un enfant de choeur, qui crivit deux
lettres, l'une pour la duchesse, l'autre pour Sancho, toutes deux
sorties de sa propre cervelle, et qui ne sont pas les plus mauvais
morceaux de cette histoire.




CHAPITRE LI

SUITE DU GOUVERNEMENT DE SANCHO PANZA.


L'esprit proccup des attraits de la jeune fille dguise, le matre
d'htel avait pass la nuit sans dormir, tandis que le majordome
l'employait, de son ct,  crire  ses matres tout ce que disait et
faisait Sancho Panza. Le jour venu, le seigneur gouverneur se leva, et,
par ordre du docteur Pedro Rezio, on le fit djeuner avec un peu de
conserves et quelques gorges d'eau frache, mets que Sancho et troqus
de bon coeur contre un quartier de pain bis. Enfin, voyant qu'il fallait
en passer par l, il s'y rsigna  la grande douleur de son me et  la
grande fatigue de son estomac, le mdecin lui affirmant que manger peu
avive l'esprit; chose ncessaire aux personnes constitues en dignit et
charges de graves emplois, o l'on a bien moins besoin des forces du
corps que de celles de l'intelligence. Avec ces beaux raisonnements,
Sancho souffrait la faim, maudissant tout bas le gouvernement et celui
qui le lui avait donn.

Cependant il ne laissa pas de tenir audience ce jour-l, et la premire
affaire qui s'offrit, ce fut une question que lui fit un tranger en
prsence du majordome et des autres gens de sa suite.

Monseigneur, lui dit cet homme, que Votre Grce veuille bien m'couter
avec attention, car le cas est grave et passablement difficile. Une
large et profonde rivire spare en deux les terres d'un mme seigneur;
sur cette rivire il y a un pont, et au bout de ce pont une potence,
ainsi qu'une salle d'audience, o d'ordinaire sont quatre juges chargs
d'appliquer la loi tablie par le propritaire de la seigneurie. Cette
loi est ainsi conue: Quiconque voudra traverser ce pont doit d'abord
affirmer par serment d'o il vient et o il va: s'il dit la vrit,
qu'on le laisse passer; s'il ment, qu'on le pende sans rmission  ce
gibet. Cette loi tant connue de tout le monde, on a l'habitude
d'interroger ceux qui se prsentent pour passer; on les fait jurer, et
s'ils disent vrai, ils passent librement. Or, un jour il arriva qu'un
homme, aprs avoir fait le serment d'usage, dit: Par le serment que je
viens de prter, je jure que je mourrai  cette potence, et non d'autre
manire. Les juges se regardrent en disant: Si nous laissons passer cet
homme, il aura fait un faux serment, et suivant la loi il doit mourir;
mais si nous le faisons pendre, il aura dit vrai, et suivant la mme
loi, ayant dit vrai, on doit le laisser passer. Or, on demande  Votre
Grce ce que les juges doivent faire de cet homme, car ils sont encore
en suspens et ne savent quel parti adopter. Ayant appris par le bruit
public combien vous tes clairvoyant dans les matires les plus
difficiles, ils m'ont envoy vers vous, Monseigneur, pour supplier Votre
Grce de donner son avis dans un cas si douteux et si embrouill.

En vrit, rpondit Sancho, ceux qui vous envoient ici auraient bien pu
s'en pargner la peine; car je ne suis pas aussi subtil qu'ils le
pensent, et j'ai plus d'paisseur de chair que de finesse d'esprit.
Nanmoins, rptez-moi votre question; je tcherai de bien la
comprendre, et peut-tre qu' force de chercher, je toucherai le but.

Le questionneur rpta une ou deux fois ce qu'il avait d'abord expos.
Il me semble, continua Sancho, qu'on peut bcler cela en un tour de
main, et voici comment: cet homme jure qu'il va mourir  cette potence,
et s'il y meurt, il a dit vrai: or, s'il dit vrai, la loi veut qu'on le
laisse passer; si on ne le pend point, il a menti, et il doit tre
pendu: n'est-ce pas cela?

C'est cela mme, seigneur gouverneur, rpondit l'tranger.

Eh bien, mon avis, ajouta Sancho, est qu'on laisse passer de cet homme
la partie qui a dit vrai, et qu'on pende la partie qui a dit faux; de
cette faon, la loi sera excute au pied de la lettre.

Mais, seigneur, repartit l'tranger, il faudra couper cet homme en deux?
et cela ne pouvant se faire sans qu'il meure, la question reste
indcise.

coutez, rpliqua Sancho: ou je suis un sot, ou il y a autant de raisons
pour laisser vivre cet homme que pour le faire mourir, car si le
mensonge le condamne, la vrit le sauve: ainsi donc, vous direz  ceux
qui vous envoient que, puisqu'il est,  mon avis, aussi raisonnable de
l'absoudre que de le condamner, ils doivent le laisser aller. Il vaut
toujours mieux qu'un juge soit doux que rigoureux, et cela je le
signerais de ma main si je savais signer. D'ailleurs, je vous apprendrai
que ce que je viens de dire n'est pas de mon cru. Je me rappelle que
monseigneur don Quichotte m'a dit, entre autres choses, la veille mme
de mon dpart pour venir gouverner cette le, que quand je trouverais un
cas douteux, je fisse misricorde; et Dieu a voulu que je m'en sois
ressouvenu ici fort  propos.

Seigneur, dit le majordome, ce jugement est si quitable que Lycurgue,
qui donna des lois  Lacdmone, n'en aurait pu rendre un meilleur. Mais
en voil assez pour l'audience de ce matin, et je vais donner des ordres
pour que Votre Grce dne tout  son aise.

C'est cela, dit Sancho, qu'on me nourrisse bien, et qu'on me fasse
question sur question; si je ne vous les claircis comme un crible,
dites que je suis une bte.

Le majordome tint parole, se faisant conscience de laisser mourir de
faim un si grand gouverneur et un juge si clair; outre qu'il avait
envie de jouer  Sancho, la nuit suivante, le dernier tour qu'on lui
rservait.

Or, il arriva que notre gouverneur ayant fort bien dn ce jour-l, en
dpit des aphorismes du docteur Tirteafuera, un courrier entra dans la
salle et lui remit une lettre de la part de don Quichotte. Sancho
ordonna au secrtaire de la parcourir des yeux, pour voir s'il n'y avait
rien de secret. Aprs l'avoir acheve, le secrtaire s'cria que
non-seulement on devait en donner lecture devant tout le monde, mais
qu'elle devrait tre grave en lettres d'or, et il lut ce qui suit:


  LETTRE DE DON QUICHOTTE DE LA MANCHE A SANCHO PANZA, GOUVERNEUR DE
  L'LE DE BARATARIA.

  Quand je m'attendais  recevoir des nouvelles de ta ngligence et de
  tes sottises, ami Sancho, je n'entends parler que de ta sage
  administration et de ta prudence, ce dont je rends grces au ciel, qui
  sait tirer le pauvre du fumier et de sots faire des gens d'esprit.

  On me dit que tu gouvernes ton le avec la dignit d'un homme, mais
  qu'on te prendrait pour une brute, tant est grande la simplicit de ta
  vie. Je dois t'avertir, Sancho, que pour conserver l'autorit de sa
  place, il faut savoir rsister  l'humilit de son coeur; la
  biensance exige que ceux qui sont chargs de hautes fonctions se
  conforment  la dignit de ces fonctions, et oublient le rle chtif
  qu'ils remplissaient auparavant. Sois toujours bien vtu, car un bton
  par n'est plus un bton; je ne dis pas cela pour que tu te couvres de
  dentelles et de broderies, et qu'tant magistrat, tu aies l'air d'un
  courtisan; mais afin que l'habit que requiert ta profession soit
  propre, et dcent.

  Pour gagner l'affection de ceux que tu gouvernes, observes deux
  choses: la premire, c'est d'tre affable avec tout le monde, ainsi
  que je te l'ai dj dit; la seconde, d'entretenir l'abondance dans ton
  le, car il n'y a rien qui fasse autant murmurer le peuple que la
  disette et la faim.

  Fais le moins possible de lois et d'ordonnances; mais quand tu en
  feras, qu'elles soient bonnes et qu'on les suive exactement; les lois
  qu'on n'observe pas, font dire que celui qui a eu la sagesse de les
  concevoir n'a pas eu la force de les faire excuter. Or, la loi qui
  reste impuissante est comme cette poutre qu'on donna pour reine aux
  grenouilles; aprs avoir commenc par la craindre, elles finirent par
  la mpriser jusqu' sauter dessus.

  Sois une mre pour les vertus et une martre pour les vices. Ne te
  montre ni toujours rigoureux, ni toujours dbonnaire, et tiens le
  milieu entre ces deux extrmes: c'est l qu'est la sagesse.

  Visite les prisons, les boucheries, les marchs; tous les endroits,
  en un mot, o la prsence du gouverneur est indispensable.

  Console les prisonniers qui attendent la prompte expdition de leur
  affaire.

  Sois un pouvantail pour les bouchers et les revendeurs, afin qu'ils
  donnent le juste poids.

  Garde-toi de te montrer, quand tu le serais, ce que je ne crois pas,
  avide, gourmand, dbauch; car ds qu'on aura dcouvert en toi de
  mauvaises inclinations, il ne manquera pas de gens pour te tendre des
  piges, et ds lors ta passion causerait ta perte.

  Lis et relis sans cesse les instructions que je t'ai donnes quand tu
  partis pour ton gouvernement; si tu les suis, tu verras de quelle
  utilit elles te seront dans une charge si pineuse.

  cris  tes seigneurs, et montre-toi reconnaissant  leur gard:
  l'ingratitude est fille de l'orgueil et l'un des plus grands pchs
  que l'on connaisse; tandis qu'tre reconnaissant du bien qu'on a reu,
  est une preuve qu'on le sera galement envers Dieu, qui nous accorde
  chaque jour tant de faveurs.

  Madame la duchesse a dpch un exprs  ta femme pour lui porter ton
  habit de chasse, et un autre prsent qu'elle lui envoie par la mme
  occasion; nous attendons d'heure en heure la rponse.

  J'ai t quelque peu indispos par suite de certaines gratignures de
  chats, dont mon nez ne s'est pas fort bien trouv, mais cela n'a rien
  t, car s'il y a des enchanteurs qui me maltraitent, il n'en manque
  pas pour me protger.

  Le majordome qui t'accompagnait a-t-il quelque chose de commun avec
  la Trifaldi, comme tu l'avais cru d'abord? Donne-moi avis de tout ce
  qui t'arrivera, puisque la distance est si courte.

  Entre nous, je te dirai que je songe  quitter la vie oisive o je
  languis; elle n'est pas faite pour moi. Une circonstance s'est
  prsente qui, je le crains bien, a d me faire perdre les bonnes
  grces de monseigneur le duc et de madame la duchesse: mais enfin,
  malgr le regret que j'en ai, quoi que je puisse leur devoir, je me
  dois encore plus  ma profession; suivant cet adage: _Amicus Plato,
  sed magis amica veritas_[118]. Je te dis ces quelques mots de latin,
  parce que je pense que depuis que tu es gouverneur tu n'auras pas
  manqu de l'apprendre.

  Sur ce, Dieu te garde longues annes, et qu'il te prserve de la
  compassion d'autrui.

    Ton ami,

    DON QUICHOTTE DE LA MANCHE.


  [118] J'aime Platon, mais j'aime encore plus la vrit.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

  Thrse s'adressa  un enfant de choeur qui crivit deux lettres
  (page 518).]

Cette lettre fut trouve admirable et pleine de bon sens; aussi ds que
Sancho en eut entendu la lecture, il se leva de table, appela son
secrtaire, et alla s'enfermer avec lui pour y faire rponse
sur-le-champ. Aprs avoir ordonn au secrtaire d'crire, sans ajouter
ni retrancher un seul mot, voici ce qu'il lui dicta:


  LETTRE DE SANCHO PANZA A DON QUICHOTTE DE LA MANCHE.

  L'occupation que me donnent mes affaires est si grande, que je n'ai
  pas le temps de me gratter la tte, ni mme de me couper les ongles;
  aussi les ai-je si longs, que Dieu seul peut y remdier. Je dis cela,
  mon cher matre, afin que Votre Grce ne soit pas surprise si jusqu'
  prsent je ne l'ai pas informe comment je me trouve dans ce
  gouvernement, o je souffre encore plus de la faim que quand nous
  errions tous les deux par les forts et les dserts.

  Monseigneur le duc m'a crit l'autre jour, pour me donner avis qu'il
  est entr dans mon le des assassins avec le dessein de me tuer. Mais
  jusqu' prsent je n'ai pu en dcouvrir d'autre qu'un certain docteur,
  qui est gag dans ce pays pour tuer autant de gouverneurs qu'il y en
  vient. Il s'appelle le docteur Pedro Rezio, et est natif de
  Tirteafuera. Voyez quel nom, et si j'ai raison de craindre de mourir
  par ses mains. Ce docteur avoue qu'il ne gurit point la maladie qu'on
  a; mais qu'il la prvient pour qu'elle ne vienne pas. Or, ses remdes
  sont dite sur dite, jusqu' rendre un homme plus sec que du bois,
  comme si la maigreur n'tait pas un plus grand mal que la fivre.
  Finalement il me fait mourir de faim, et en attendant je crve de
  dpit: car lorsque je vins dans le gouvernement, je comptais manger
  chaud, boire frais, et me reposer sur la plume entre des draps de
  fine toile de Hollande, tandis que j'y suis rduit  faire pnitence
  comme un ermite: mais comme je ne la fais qu'en enrageant, j'ai bien
  peur qu' la fin le diable n'en profite, et ne m'emporte un beau jour
  dcharn comme un squelette.

  Jusqu' prsent je n'ai peru aucuns droits, ni reu aucuns cadeaux;
  j'ignore pourquoi, car on m'avait dit que les habitants de ce pays
  donnent ou prtent de grandes sommes aux gouverneurs  leur entre
  dans l'le, comme c'est aussi la coutume dans les autres
  gouvernements.

  Hier soir, en faisant ma ronde, j'ai rencontr une jeune demoiselle,
  belle  ravir, en habit de garon, et son frre en habit de femme. Mon
  matre d'htel est devenu en un instant amoureux de la fille, et il
  veut en faire sa femme,  ce qu'il nous a dit; quant  moi, j'ai
  choisi le jeune homme pour mon gendre. Aujourd'hui nous en causerons
  avec le pre, qui est un certain don Diego de Lana, vieux chrtien, et
  gentilhomme si jamais il en fut.

  Je visite souvent les marchs et les places publiques, comme Votre
  Grce me le conseille. Hier, je vis une marchande qui vendait des
  noisettes fraches, parmi lesquelles s'en trouvaient bon nombre de
  vieilles et pourries: je confisquai le tout au profit des enfants de
  la doctrine chrtienne, qui sauront bien distinguer les bonnes des
  mauvaises, et j'ai condamn en outre la marchande  ne point
  reparatre de quinze jours dans le march. Et on m'a dit que j'avais
  fort bien fait. Ce que je puis assurer  Votre Grce, c'est que le
  bruit court en ce pays qu'il n'y a pas de plus mauvaise engeance que
  ces revendeuses, qu'elles sont toutes effrontes, menteuses, sans foi
  ni loi; et je le crois bien, car partout je les ai vues de mme.

  Que madame la duchesse ait crit  Thrse, et lui ait envoy le
  prsent que dit Votre Grce, j'en suis trs-satisfait; et je tcherai,
  en temps et lieu, de montrer que je ne suis pas ingrat. En attendant,
  baisez-lui les mains de ma part, et dites-lui que le bien qu'elle m'a
  fait n'est point tomb dans un sac perc.

  Je ne voudrais pas que Votre Seigneurie et des dmls et des
  fcheries avec monseigneur le duc et madame la duchesse; car si Votre
  Grce se brouille avec eux, il est clair que ce sera  mon dtriment,
  et puis ce serait mal  vous, qui me conseillez d'tre reconnaissant,
  de ne pas l'tre envers des personnes qui vous ont si bien accueilli
  et rgal dans leur chteau.

  Quant aux gratignures de chats, j'ignore ce que cela signifie; je
  m'imagine que ce doit tre quelque mchant tour de vos ennemis les
  enchanteurs; vous me direz au juste ce qui en est quand nous nous
  reverrons.

  J'aurais voulu envoyer quelque chose en prsent  Votre Grce, mais
  je n'ai rien trouv dans ce pays, si ce n'est des canules de seringue
  ajustes  des vessies, instruments qu'on y travaille  merveille; au
  reste, si l'office me demeure, je saurai bien sous peu vous envoyer
  quelque chose de mieux.

  Dans le cas o Thrse Panza, ma femme, viendrait  m'crire, payez
  le port, et envoyez-moi la lettre sans retard, car je meurs d'envie de
  savoir comment on se porte chez nous. Je prie Dieu qu'il vous dlivre
  des enchanteurs, et moi, qu'il me tire sain et sauf de ce
  gouvernement, chose dont je doute fort  la manire dont me traite le
  docteur Pedro Rezio.

    Le trs-humble serviteur de Votre Grce,

    SANCHO PANZA, le gouverneur.

  De mon le, le mme jour o je vous cris.


Le secrtaire ferma la lettre, et fit partir le courrier; puis les
mystificateurs de Sancho arrtrent entre eux de mettre fin  son
gouvernement. Quant  lui, il passa l'aprs-dne  dresser quelques
ordonnances touchant la bonne administration de ce qu'il croyait tre
une le. Il dfendit les revendeurs de comestibles, mais il permit de
faire venir du vin d'o l'on voudrait, pourvu qu'on dclart l'endroit
d'o il tait, afin d'en fixer le prix selon la qualit et selon
l'estime qu'on faisait du cru; dclarant que celui qui y mettrait de
l'eau ou le dirait d'un autre endroit que celui d'o il provenait,
serait puni de mort. Il abaissa le prix de toute espce de chaussures,
et principalement celui des souliers, qui lui semblait exorbitant. Il
taxa les gages des valets. Il tablit des peines rigoureuses contre ceux
qui chanteraient des chansons obscnes, soit de jour, soit de nuit. Il
dfendit qu'aucun aveugle chantt des complaintes faites sur des
miracles,  moins de fournir des preuves de leur authenticit; car il
lui semblait que la plupart tant controuvs, ils faisaient tort aux
vritables. Il cra un alguazil des pauvres, non pas pour les
poursuivre, mais pour s'assurer s'ils l'taient vritablement, parce
que, disait-il, ces prtendus manchots, avec leurs plaies factices, ne
sont souvent que des coupeurs de bourse et des ivrognes. En un mot, il
rendit des ordonnances si quitables et si utiles, qu'on les observe
encore aujourd'hui dans le pays, o on les appelle les _Constitutions du
grand gouverneur Sancho Panza_.




CHAPITRE LII

AVENTURE DE LA SECONDE DOLORIDE, AUTREMENT LA SENORA RODRIGUEZ.


Cid Hamet raconte que don Quichotte, une fois guri de ses gratignures,
trouvant la vie qu'il menait indigne d'un vritable chevalier errant,
rsolut de prendre cong de ses htes et de s'en aller  Saragosse, afin
de se trouver au tournoi annonc, o il prtendait conqurir l'armure,
prix ordinaire de ces joutes. Un jour qu'il tait  table avec le duc,
bien rsolu  lui dclarer son intention, on vit tout  coup entrer dans
la salle deux femmes couvertes de deuil de la tte aux pieds. L'une
d'elles, s'approchant de notre hros, se jeta  ses pieds et les
embrassa avec des gmissements si prolongs, qu'on crut qu'elle allait
expirer de douleur. Quoique le duc et la duchesse s'imaginassent que
c'tait quelque nouveau tour qu'on voulait jouer  don Quichotte,
l'affliction de cette femme paraissait tellement naturelle, qu'ils ne
savaient qu'en penser.

Touch de compassion, don Quichotte fit relever la suppliante, puis,
l'ayant prie d'carter son voile, on reconnut la vnrable seora
Rodriguez, et dans la personne qui l'accompagnait, cette jeune fille
qu'avait sduite le fils du riche laboureur. Ce fut une grande surprise,
surtout pour le duc et la duchesse, car quoiqu'ils connussent la dugne
pour une crature assez simple, ils ne pensaient pas qu'elle ft capable
d'une si grande crdulit. Enfin la seora Rodriguez se tourna du ct
de ses matres, et aprs avoir fait une profonde rvrence, elle leur
dit humblement:

Que Vos Excellences veuillent bien me permettre d'entretenir un instant
ce chevalier; j'ai besoin de lui pour sortir  mon honneur d'un embarras
o m'a plonge l'audace d'un vilain malintentionn.

Je vous l'accorde, lui rpondit le duc, et vous pouvez dire au seigneur
don Quichotte tout ce qu'il vous plaira.

Valeureux chevalier, dit la seora Rodriguez en se tournant vers don
Quichotte, il y a quelques jours, je vous ai racont la perfidie dont un
rustre s'est rendu coupable envers ma chre fille, l'infortune ici
prsente. Vous me promtes alors de prendre sa dfense, et de redresser
le tort qu'on lui a fait; mais j'apprends que votre intention est de
quitter ce chteau pour retourner aux aventures qu'il plaira  Dieu de
vous envoyer; je voudrais donc qu'avant de vous mettre en chemin, il
plt  Votre Grce de dfier ce rustre indompt, pour le contraindre 
pouser ma fille, selon sa promesse; car de penser que monseigneur le
duc me fasse rendre justice, c'est demander des poires  l'ormeau, pour
la raison que je vous ai dj confie. Sur cela, que Notre-Seigneur
Jsus-Christ donne  Votre Grce une excellente sant, et qu'il ne nous
abandonne point, ma fille et moi.

[Illustration: Touch de compassion, don Quichotte fit relever la
suppliante (page 524).]

Ma chre dame, rpondit don Quichotte avec gravit, schez vos larmes,
et arrtez vos soupirs: je prends  ma charge la rparation due  votre
fille; elle n'aurait pas d sans doute croire si facilement aux
promesses des amoureux, promesses trs-lgres  contracter et
trs-lourdes  tenir; mais enfin, puisque le mal est fait, il faut
penser au remde; ainsi donc je vous promets, avec la permission de
monseigneur le duc, de me mettre sur-le-champ  la recherche de ce
dnatur garon, et quand je l'aurai trouv, de le dfier et de le tuer
s'il refuse d'accomplir sa promesse; car le premier devoir de ma
profession est de chtier les insolents et de pardonner aux humbles, de
secourir les affligs et d'abattre les perscuteurs.

Seigneur chevalier, rpondit le duc, ne vous mettez point en peine de
chercher le paysan dont se plaint cette dame, et dispensez-vous de me
demander la permission de le dfier; je le donne et le tiens pour dfi;
je me charge de lui transmettre votre cartel, et de le lui faire
accepter; il viendra rpondre lui-mme, et je vous donnerai  tous deux
le champ libre et sr, observant les conditions en usage dans de
semblables rencontres, et faisant  chacun une gale justice, comme y
sont obligs tous princes qui accordent le champ clos aux combattants.

Avec l'assurance que me donne Votre Grandeur, repartit don Quichotte, je
renonce pour cette fois aux privilges de ma noblesse, je m'abaisse
jusqu' la condition de l'offenseur et me rends son gal, afin qu'il
puisse mesurer sa lance avec la mienne. Ainsi donc, quoique absent, je
l'appelle et le dfie comme tratre, pour avoir abus de cette
demoiselle et lui avoir ravi l'honneur. Il deviendra son poux, ou il
payera de la vie son manque de foi.

Aussitt tirant le gant de sa main gauche, notre hros le jeta au milieu
de la salle. Le duc le releva, en rptant qu'il acceptait le dfi au
nom de son vassal, qu'il fixait au sixime jour l'poque du combat, et
assignait la cour du chteau pour champ de bataille, avec les armes
ordinaires des chevaliers, la lance et l'cu, le harnais  cotte de
mailles et les autres pices de l'armure, sans fraude ni supercherie, le
tout dment examin par les juges du camp. Mais, d'abord, reprit-il, il
faut savoir si cette bonne dugne et son imprudente fille remettent
formellement leur droit entre les mains du seigneur don Quichotte;
autrement le dfi serait non avenu.

Je les y remets, dit la dugne.

Et moi aussi, ajouta la jeune fille en baissant les yeux.

Ces dispositions arrtes, les deux plaignantes se retirrent. La
duchesse ordonna qu'on ne les traitt plus dornavant comme ses
suivantes, mais en dames aventurires qui venaient demander justice: on
leur donna un appartement dans le chteau, o elles furent servies 
titre d'trangres, au grand bahissement de ceux qui ne savaient ce que
tout cela signifiait.

On tait  la fin du repas, quand, pour complter la fte, entra le page
qui avait port le prsent  Thrse Panza, femme de notre illustre
gouverneur. Le duc le questionna avec empressement sur son voyage; il
rpondit qu'il avait beaucoup de choses  dire, mais que, comme
plusieurs taient de haute importance, il suppliait Leurs Excellences de
lui accorder un entretien particulier. Le duc ayant fait sortir la
plupart de ses gens, le page tira deux lettres de son sein, et les mit
entre les mains de la duchesse; il y en avait une pour elle, et l'autre
pour Sancho avec cette suscription: _A mon mari Sancho Panza, gouverneur
de l'le Barataria,  qui Dieu donne heureuse et longue vie_.

Impatiente de savoir ce que contenait sa lettre, la duchesse l'ouvrit et
en prit lecture.


  LETTRE DE THRSE PANZA A LA DUCHESSE.

  Ma bonne dame, j'ai eu bien de la joie de la lettre que Votre
  Grandeur m'a crite; car, en vrit, il y a longtemps que je la
  dsirais. Le collier de corail est trs-beau, et l'habit de chasse de
  mon mari ne lui cde en rien. Tout notre village s'est fort rjoui de
  ce que Votre Seigneurie a fait mon mari gouverneur, quoique personne
  ne veuille le croire, principalement notre cur, matre Nicolas le
  barbier, et le bachelier Carrasco; mais a m'est gal, et je ne me
  soucie gure qu'ils le croient, ou qu'ils ne le croient pas, pourvu
  que cela soit comme je sais que cela est. Pourtant, s'il faut dire la
  vrit, je ne l'aurais pas cru non plus, sans le collier de corail et
  l'habit de chasse, car tous les gens du pays disent que mon mari est
  un imbcile, qui n'a jamais gouvern que des chvres et qui ne saurait
  gouverner autre chose; mais celui que Dieu aide est bien aid.

  Il faut que je vous dise, ma chre dame, qu'un de ces jours, j'ai
  rsolu d'aller  la cour, en carrosse, pour faire crever de dpit
  mille envieux que j'ai dj. Je prie donc Votre Seigneurie de
  recommander  mon mari de m'envoyer un peu d'argent, et mme en assez
  grande quantit, parce que la dpense est grande  la cour, o le pain
  vaut, dit-on, un ral, et la viande trois maravdis la livre; mais
  s'il ne veut pas que j'y aille, qu'il me le mande bien vite, car dj
  les pieds me dmangent de me mettre en route. Mes voisines me disent
  que si ma fille et moi nous allons bien pares  la cour, mon mari
  sera bientt plus connu par moi que moi par lui: parce que tout le
  monde demandera quelles sont les dames de ce carrosse, et que mon
  valet rpondra: La femme et la fille de Sancho Panza, gouverneur de
  l'le Barataria; de cette faon, mon mari sera connu, moi je serai
  prne, et  la grce de Dieu.

  Je suis bien fche que dans notre pays les glands n'aient pas donn
  cette anne; j'en envoie pourtant  Votre Seigneurie un demi-boisseau
  que j'ai cueilli moi-mme un  un dans la montagne. Ce n'est pas ma
  faute s'ils ne sont pas aussi gros que des oeufs d'autruche, comme je
  l'aurais voulu.

  Que Votre Grandeur ne manque pas de m'crire; j'aurai soin de lui
  faire rponse aussitt, et de lui donner avis de ma sant et de tout
  ce qui se passe dans notre village, o je reste priant Dieu qu'il vous
  garde longues annes et qu'il ne m'oublie pas. Sanchette, ma fille, et
  mon fils baisent les mains de Votre Grce.

  Celle qui a plus envie de vous voir que de vous crire.

    Votre servante, THRSE PANZA.


La lettre fut trouve fort divertissante, et la duchesse ayant demand 
don Quichotte s'il pensait qu'on pt dcacheter celle que Thrse
crivait  son mari, le chevalier rpondit qu'il l'ouvrirait pour leur
faire plaisir. Elle disait ce qui suit:


  J'ai reu ta lettre, Sancho de mon me, et je te jure, foi de
  chrtienne catholique, qu'il ne s'en est pas fallu de deux doigts que
  je ne devienne folle de joie. Quand j'ai su, mon ami, que tu tais
  gouverneur, j'ai failli tomber morte du coup, tant j'tais
  transporte; car tu le sais, on meurt de joie aussi bien que de
  tristesse. Notre petite Sanchette a mouill son jupon sans s'en
  apercevoir, et cela de pur contentement. J'avais sous les yeux l'habit
  que tu m'as envoy, et  mon cou le collier de corail de madame la
  duchesse; je tenais les lettres  la main, le messager tait devant
  moi; eh bien, malgr tout, je croyais que ce que je voyais et touchais
  n'tait que songe; car qui aurait jamais pu penser qu'un gardeur de
  chvres deviendrait gouverneur d'le? Tu te rappelles ce que disait ma
  dfunte mre, et elle avait raison: Qui vit beaucoup, voit beaucoup;
  je te dis cela parce que j'espre voir encore davantage si je vis plus
  longtemps, et je ne serai point contente que je ne te voie fermier de
  la gabelle; car bien qu'on prtende que ce sont des offices du diable,
  toujours font-ils venir l'eau au moulin.

  Madame la duchesse te dira l'envie que j'ai d'aller  la cour: vois
  si c'est  propos, et me mande ta volont; j'irai en carrosse pour te
  faire honneur.

  Le cur, le barbier, le bachelier et mme le sacristain, ne peuvent
  encore croire que tu sois gouverneur, et disent que tout cela est
  folie ou enchantement, comme tout ce qui arrive  ton matre. Samson
  Carrasco dit qu'il t'ira trouver, afin de t'ter le gouvernement de la
  tte, et  monseigneur don Quichotte la folie de sa cervelle; quant 
  moi, je ne fais qu'en rire, en considrant mon collier de corail, et
  je songe toujours  l'habit que je vais faire  notre fille avec celui
  que tu m'as envoy. J'envoie des glands  madame la duchesse, et je
  voudrais qu'ils fussent d'or; toi, envoie-moi quelque collier de
  perles, si l'on en porte dans ton le.

  Maintenant voici les nouvelles de notre village: la Berruca a mari
  sa fille avec un mauvais barbouilleur, qui tait venu ici pour peindre
  tout ce qu'il rencontrerait. L'_ayuntamiento_[119] l'a charg de
  peindre les armoiries royales sur la porte de la maison commune; il a
  demand deux ducats par avance; il a travaill huit jours, et comme il
  n'a pu en venir  bout, il a dit pour raison qu'il n'tait pas fait
  pour peindre de pareilles bagatelles. Il a donc rendu l'argent, et
  malgr tout il s'est mari  titre de bon ouvrier: il est vrai que
  depuis il a quitt le pinceau pour la pioche, et qu'il va aux champs
  comme un gentilhomme. Le fils de Pedro Lobo veut se faire prtre; il a
  dj reu la tonsure; la petite-fille de Mingo Silvato, Minguilla, l'a
  su, et elle va lui faire un procs, parce qu'il lui avait promis de
  l'pouser: les mauvaises langues disent qu'elle est enceinte de son
  fait, mais lui s'en dfend comme un beau diable.

  [119] _Ayuntamiento_, corps municipal.

  Il n'y a point chez nous d'olives cette anne, et l'on ne saurait
  trouver une goutte de vinaigre dans tout le pays. Une compagnie de
  soldats est passe par ici, et ils ont emmen chemin faisant trois
  filles du village; je ne veux pas te les nommer parce qu'elles
  reviendront peut-tre, et alors il ne manquera pas de gens pour les
  pouser, avec leurs taches bonnes ou mauvaises. Notre petite travaille
   faire du rseau, et elle gagne par jour huit maravdis, qu'elle met
  dans une bourse, pour amasser son trousseau: mais  cette heure que tu
  es gouverneur, tu lui donneras une dot sans qu'elle ait besoin de
  travailler pour cela. La fontaine de la place s'est tarie, et le
  tonnerre est tomb sur la potence; plaise  Dieu qu'il en arrive
  autant  toutes les autres. J'attendrai ta rponse et ta dcision pour
  mon voyage  la cour. Dieu te donne bonne et longue vie, je veux dire
  autant qu' moi, car je ne voudrais pas te laisser seul dans ce monde.

    Ta femme, THRSE PANZA.


Les deux lettres furent trouves admirables et dignes d'loges; pour
mettre le sceau  la bonne humeur de l'assemble, on vit entrer le
courrier qui apportait  don Quichotte la lettre de Sancho. On la lut de
mme devant ceux qui taient l: mais elle fit quelque peu douter de la
simplicit du gouverneur. La duchesse alla se renfermer avec le page qui
revenait du village de Thrse Panza, et lui fit tout conter, jusqu' la
moindre circonstance. Le page lui prsenta les glands, et de plus un
fromage que la bonne dame lui envoyait comme chose d'une dlicatesse
exquise.

Mais il est temps de retourner  Sancho, fleur et miroir de tous les
gouverneurs insulaires.




CHAPITRE LIII

DE LA FIN DU GOUVERNEMENT DE SANCHO PANZA.


S'imaginer que dans cette vie les choses doivent rester toujours en mme
tat, c'est se tromper trangement. Au printemps succde l't,  l't
l'automne,  l'automne l'hiver; et le temps, revenant chaque jour sur
lui-mme, ne cesse de tourner ainsi sur cette roue perptuelle. L'homme
seul court  sa fin sans espoir de se renouveler, si ce n'est dans
l'autre vie, qui n'a point de bornes. Ainsi parle Cid Hamet, philosophe
mahomtan, car cette question de la rapidit et de l'instabilit de la
vie prsente et de l'ternelle dure de la vie future, bien des gens,
quoique privs de la lumire de la foi, l'ont comprise par la seule
lumire naturelle. Mais ici notre auteur n'a voulu que faire allusion 
la rapidit avec laquelle le gouvernement de Sancho s'clipsa,
s'anantit, et s'en alla en fume.

La septime nuit de son gouvernement, Sancho tait dans son lit, plus
rassasi de procs que de bonne chre, plus fatigu de rendre des
jugements et de donner des avis, que de toute autre chose; il cherchait
dans le sommeil  se refaire de tant de fatigues, et commenait 
fermer les yeux, quand tout  coup il entendit un bruit pouvantable de
cris et de cloches qui lui fit croire que l'le entire s'croulait. Il
se leva en sursaut sur son sant, et prta l'oreille pour dmler la
cause d'un si grand vacarme; non-seulement il n'y comprit rien, mais un
grand bruit de trompettes et de tambours vint encore se joindre aux cris
et au son des cloches. Plein d'pouvante et de trouble, il saute 
terre, et court pieds nus et en chemise  la porte de sa chambre. Au
mme instant, il voit se prcipiter par les corridors un grand nombre de
gens arms d'pes et portant des torches enflammes: Aux armes! aux
armes! criaient-ils; seigneur gouverneur, les ennemis sont dans l'le,
et nous prissons si votre valeur et votre prudence nous font dfaut.
Puis, arrivs prs de Sancho, qui tait plus mort que vif: Que Votre
Grce s'arme  l'instant, lui dirent-ils tous ensemble, ou nous sommes
perdus.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Aux armes! criaient-ils; seigneur gouverneur, les ennemis sont dans
l'le (page 529).]

A quoi bon m'armer? rpondit Sancho; est-ce que je connais quelque chose
en fait d'attaque et de dfense? Il faut laisser cela  mon matre don
Quichotte, qui dpchera vos ennemis en un tour de main; quant  moi,
pauvre pcheur, je n'y entends rien.

Quelle froideur est-ce l? armez-vous, seigneur, repartit un d'entre
eux; voici des armes offensives et dfensives: guidez-nous, comme notre
chef et notre gouverneur.

Eh bien, que l'on m'arme; et  la grce de Dieu, rpondit Sancho.

Aussitt on apporta deux grands boucliers, qu'on lui attacha l'un par
devant, l'autre par derrire, en les liant troitement avec des
courroies, les bras seuls tant laisss libres, de faon que le pauvre
homme, une fois enchss, ne pouvait ni remuer, ni seulement plier les
genoux. Cela fait, on lui mit dans la main une lance sur laquelle il fut
oblig de s'appuyer pour se tenir debout. Quand il fut quip de la
sorte, on lui dit de marcher le premier, afin d'animer tout le monde au
combat, ajoutant que tant qu'on l'aurait pour guide, on tait assur de
la victoire.

Et comment diable marcherais-je? rpondit Sancho: entre ces planches o
vous m'avez embot, je ne puis seulement pas plier le jarret. Ce qu'il
faut faire, c'est de m'emporter  bras et de me placer en travers ou
debout  quelque poterne que je dfendrai ou avec ma lance ou avec mon
corps.

Allons donc, seigneur gouverneur, dit un de ces gens, ce ne sont pas vos
armes, c'est bien plutt la peur qui vous empche de marcher:
htez-vous; le bruit augmente et le danger redouble.

A ces exhortations et  ces reproches, le pauvre Sancho essaya de se
remuer; mais ds les premiers pas il tomba si lourdement qu'il crut
s'tre mis en pices. Il demeura par terre tendu tout de son long,
assez semblable  une tortue sous son caille, ou  quelque barque
choue sur le sable. Mais ces impitoyables railleurs n'en eurent pas
plus de compassion: au contraire, ils teignirent leurs torches, et
simulant le bruit de gens qui combattent, ils passrent et repassrent
plus de cent fois sur le corps du gouverneur, donnant de grands coups
d'pe sur le bouclier qui le couvrait, pendant que se ramassant de son
mieux dans cette troite prison, le pauvre diable suait  grosses
gouttes, et priait Dieu de tout son coeur de le tirer d'un si grand
pril. Les uns trbuchaient, d'autres tombaient sur lui, il y en eut
mme un qui, aprs lui avoir mont sur le dos, se mit  crier comme
d'une minence, et simulant l'office de gnral: Courez par ici,
l'ennemi vient de ce ct; qu'on garde cette brche, qu'on ferme cette
porte; rompez les chelles; vite, vite, de la poix et de la rsine;
qu'on apporte des chaudrons pleins d'huile bouillante, qu'on couvre les
maisons avec des matelas; puis il continuait  nommer l'un aprs l'autre
tous les instruments et machines de guerre dont on se sert dans une
ville prise d'assaut.

Quant au malheureux Sancho, tendu par terre, foul aux pieds et demi
mort de peur, il murmurait entre ses dents: Plt  Dieu que l'le ft
dj prise, et que je me visse mort ou dlivr de cette horrible
angoisse! Enfin le ciel eut piti de lui, et lorsqu'il s'y attendait le
moins, il entendit crier: Victoire, victoire! les ennemis sont en fuite.
Allons, seigneur, levez-vous, venez jouir de votre triomphe et prendre
votre part des dpouilles conquises par votre bras invincible.

Qu'on me lve, dit Sancho tristement. Quand on l'eut aid  se remettre
sur ses pieds: L'ennemi que j'ai tu, ajouta-t-il, je consens qu'on me
le cloue sur le front; quant aux dpouilles, vous pouvez vous les
partager, je n'y prtends rien. S'il me reste ici un ami, qu'il me donne
un peu de vin; le coeur me manque, et, pour l'amour de Dieu, qu'on
m'essuie le visage, je suis tout en eau.

On l'essuya, on lui donna du vin, on le dbarrassa des boucliers; enfin,
se voyant libre, il voulut s'asseoir sur son lit, mais il tomba vanoui
de fatigue et d'motion.

Les mystificateurs commenaient  se repentir d'avoir pouss si loin la
plaisanterie, lorsque Sancho, en revenant  lui, calma la crainte que
leur avait cause sa pmoison. Il demanda quelle heure il tait; on lui
rpondit que le jour venait de poindre. Aussitt, sans ajouter un mot,
il acheva de s'habiller, laissant tous les assistants surpris de
l'empressement qu'il y mettait. Quand il eut termin, quoique avec bien
de la peine, tant il tait bris de fatigue, il se dirigea vers
l'curie, suivi de tous ceux qui taient l, puis s'approchant du
grison, il le prit tendrement entre ses bras, lui donna un baiser sur le
front, et lui dit les yeux pleins de larmes: Viens , mon fidle ami,
viens, cher compagnon de mes aventures et de mes travaux; quand je
cheminais avec toi, sans autre souci que d'avoir  raccommoder ton
harnais et soigner ta gentille personne, heureux taient mes heures, mes
jours, mes annes. Mais depuis que je t'ai quitt pour me laisser
emporter sur les tours de l'ambition et de l'orgueil, tout a t pour
moi souffrances, inquitudes et misres. En parlant ainsi, Sancho
passait le licou  son ne, et lui ajustait le bt; le grison bt, il
monta dessus avec beaucoup d'efforts, et s'adressant au majordome, au
matre d'htel et au docteur Pedro Rezio: Place, place, messeigneurs,
leur dit-il, laissez-moi retourner  mon ancienne libert; laissez-moi
retourner  ma vie passe, pour me ressusciter de cette mort prsente.
Je ne suis point n pour tre gouverneur; mon lot est de conduire la
charrue, de manier la pioche et de tailler la vigne, et non de donner
des lois ou de dfendre des les contre ceux qui viennent les attaquer.
Saint-Pierre est bien  Rome, je veux dire que chacun doit rester chez
lui et faire son mtier. Faucille me sied mieux en main que bton de
commandement; je prfre me rassasier de soupe  l'oignon, que d'tre 
la merci d'un mchant mdecin, qui me fait mourir de faim. Je dors mieux
en t,  l'ombre d'un chne, que l'hiver entre deux draps de fine toile
de Hollande et envelopp de riches fourrures. Adieu, adieu encore une
fois. Dites  monseigneur le duc que nu je suis n, nu je me trouve; je
veux dire qu'entr ici sans un maravdis, j'en sors les mains vides,
tout au rebours des autres gouverneurs. Allons, gare! vous dis-je;
laissez-moi passer, que j'aille me graisser les ctes, car il me semble
que je les ai rompues, grce aux ennemis qui se sont promens cette nuit
sur mon estomac.

Arrtez, seigneur gouverneur, lui dit le docteur Pedro Rezio; arrtez,
je vais vous faire donner un breuvage qui vous remettra dans un
instant; quant  votre table, je promets  Votre Grce de m'amender, et
de lui laisser  l'avenir manger tout ce qu'il lui plaira.

Grand merci, reprit Sancho, il est trop tard; j'ai envie de rester comme
de me faire Turc. Ce n'est pas moi qu'on attrape deux fois de la mme
faon, et si jamais il me prend envie d'avoir un gouvernement, que je
meure avant que d'y mettre le pied. Je suis de la famille des Panza; ils
sont tous entts comme des mulets, et quand une fois ils ont dit non,
ils n'en dmordraient pas pour tout l'or du monde. Je laisse ici les
ailes de la vanit qui ne m'ont enlev dans les airs qu'afin de me faire
manger aux hirondelles et aux oiseaux de proie; je redescends sur terre
pour y marcher comme auparavant, et si je n'ai pas de chaussures de
maroquin piqu, au moins ne manquerais-je jamais de sandales de cordes.
Adieu, encore une fois, qu'on me laisse passer, car il se fait tard.

Seigneur gouverneur, dit le majordome, nous laissons partir Votre Grce,
puisqu'elle le veut, quoique ce ne soit pas sans regret que nous
consentions  perdre un homme de votre mrite, et dont la conduite a t
si chrtienne; mais tout gouverneur qui se dmet de sa charge est oblig
de rendre compte de son administration: rendez le vtre, s'il vous
plat, aprs quoi nous ne vous retenons plus.

Personne n'a le droit de me demander des comptes, repartit Sancho, s'il
n'en a reu le pouvoir de monseigneur le duc; je m'en vais le trouver,
et c'est  lui que je les rendrai. D'ailleurs, je sors d'ici nu, et cela
me dispense d'autre preuve.

Le seigneur Sancho a raison, dit Pedro Rezio, il faut le laisser aller;
d'autant plus que monseigneur sera enchant de le revoir.

Tout le monde fut du mme sentiment, et on le laissa partir en lui
offrant de l'accompagner et de lui fournir ce qui serait ncessaire pour
faire commodment son voyage. Sancho rpondit qu'il ne voulait qu'un peu
d'orge pour son ne, et pour lui un morceau de pain et du fromage; que
le chemin tant si court, il n'avait pas besoin d'autre chose. Tous
l'embrassrent; lui les embrassa aussi en pleurant, les laissant non
moins tonns de son bon sens que de la prompte et nergique rsolution
qu'il avait prise.




CHAPITRE LIV

QUI TRAITE DES CHOSES RELATIVES A CETTE HISTOIRE ET NON A D'AUTRES.


Le duc et la duchesse rsolurent de donner suite au dfi qu'avait port
don Quichotte  leur vassal, pour le motif dont nous avons parl plus
haut; mais comme le jeune homme tait en Flandre, o il s'tait enfui
afin de ne pas pouser la fille de la seora Rodriguez, ils imaginrent
de lui substituer un laquais gascon, appel Tosilos. Aprs avoir donn 
cet homme les instructions ncessaires pour bien jouer son personnage,
le duc dclara  don Quichotte que dans un dlai de quatre jours son
adversaire viendrait, arm de toutes pices, se prsenter en champ clos
et soutenir par la moiti de sa barbe, et mme par sa barbe entire, que
la jeune fille mentait en affirmant qu'il lui avait promis de l'pouser.
Grande fut la joie de notre hros d'avoir rencontr une si belle
occasion de montrer  ses illustres htes sa valeur et la force de son
bras formidable; aussi dans son impatience, ces quatre jours lui
semblrent-ils autant de sicles. Pendant qu'il se repose bien malgr
lui, allons tenir compagnie  Sancho qui, moiti triste, moiti joyeux,
venait retrouver son matre, plus content toutefois de se sentir sur son
fidle grison qu'afflig de la perte de son gouvernement.

Il n'tait pas encore bien loin de son le, de sa ville ou de son
village, car on n'a jamais su prcisment ce que c'tait, quand il vit
venir six plerins trangers. Arrivs prs de lui, ces plerins se
rangrent sur deux files et se mirent  chanter  tue-tte dans une
langue dont Sancho ne put rien dmler, sinon le mot _aumne_. Il en
conclut que toute la chanson n'avait pas d'autre but, et comme il tait
naturellement charitable, il leur offrit le pain et le fromage qu'il
portait dans son bissac, leur faisant entendre par signes qu'il n'avait
rien de plus. Les plerins acceptrent l'aumne en criant: _Geld!
geld[120]!_

  [120] Mot allemand qui veut dire _argent_.

Je ne vous comprends pas, frres, dit Sancho; que voulez-vous!

L'un d'eux alors tira une bourse de son sein, pour faire entendre 
Sancho qu'ils demandaient de l'argent; mais lui, ouvrant la main et
cartant les doigts, afin de leur montrer qu'il ne possdait pas une
obole, piqua son grison et voulut passer au milieu d'eux. Mais un de ces
trangers, qui l'avait reconnu, l'arrta, et l'embrassant lui dit en
castillan: Sainte Vierge! qu'est-ce que je vois? n'est-ce pas mon ami,
mon bon voisin Sancho Panza? Oui! par ma foi, c'est bien lui, car je ne
suis ni ivre ni endormi.

Tout surpris d'entendre prononcer son nom et de se sentir embrasser,
Sancho regarda longtemps cet homme sans rien dire; mais il avait beau le
considrer, il ne pouvait se rappeler ses traits. Comment se peut-il,
lui dit alors le plerin, que tu ne reconnaisses pas ton voisin Ricote
le Morisque, le mercier de notre village?

Et qui diable t'aurait reconnu sous ce costume? reprit Sancho en
l'examinant de plus prs; mais comment oses-tu revenir en Espagne?
Malheur  toi, mon pauvre ami, si tu venais  tre dcouvert; tu
n'aurais pas  te louer de l'aventure.

Si tu te tais, rpondit le plerin, je suis bien sr que personne ne me
reconnatra sous cet habit. Mais quittons le grand chemin, et allons
dans ce bois o mes camarades veulent dner et faire la sieste: ce sont
de braves gens, tu dneras avec eux, et l je pourrai te conter ce qui
m'est arriv depuis cet dit que le roi a fait publier contre les dbris
de notre malheureuse nation.

[Illustration: On l'essuya, on lui donna du vin, on le dbarrassa des
boucliers (page 531).]

Sancho y consentit, et Ricote ayant parl  ses compagnons, tous
s'enfoncrent dans le bois qui tait en vue, s'loignant ainsi de la
grand'route. Arrivs l, ils se dbarrassrent de leurs bourdons, de
leurs mantelets, et restrent en justaucorps. Ils taient jeunes,
enjous et de bonne mine, hormis Ricote qui tait dj avanc en ge;
chacun d'eux portait une besace bien pourvue, au moins de ces viandes
qui appellent la soif de deux lieues. Ils s'assirent sur l'herbe, qui
leur servit de nappe, et tous alors fournissant ce qu'ils portaient dans
leur bissac, la place se trouva en un clin d'oeil couverte de pain, de
noix, de fromage et de quelques os o il restait encore  ronger, sans
compter une espce de saucisson appel _cavial_, compos de ces oeufs
d'esturgeon, grands provocateurs de l'apptit. Il s'y trouva aussi des
olives en quantit, lesquelles, quoiqu'un peu sches, ne laissaient pas
d'tre de bon got. Mais ce qui fit ouvrir les yeux  Sancho, c'taient
six grandes outres de vin, chacun ayant fourni la sienne, sans compter
celle de Ricote qui seule valait toutes les autres ensemble. Enfin nos
gens se mirent  manger, mais lentement et en savourant chaque morceau.
Puis tout  coup, levant les bras et les outres en l'air, le goulot sur
la bouche et les yeux fixs au ciel, comme s'ils y avaient pris leurs
points de mire, ils restrent tous un bon quart d'heure  transvaser le
vin dans leur estomac. Sancho admirait cette harmonie muette, et ne
pensait dj plus au gouvernement qu'il venait de quitter. Afin de se
mettre  l'unisson, il pria Ricote de lui prter son outre, et l'ayant
embouche, il fit voir qu'il ne manquait pour cet exercice ni de mthode
ni d'haleine.

De temps en temps, un des plerins prenant la main de Sancho, lui
disait: _Espagnoli y Tudesqui, tuto uno bon compagno_; et Sancho
rpondait: _Bon compagno jura di_; puis il clatait de rire, mettant en
oubli sa msaventure; en effet, sur le temps o l'on est occup  manger
ou  boire, les soucis n'ont gure de prise. Quatre fois nos gens
recommencrent  jouer de leurs musettes, mais  la cinquime fois elles
se dsenflrent si bien, qu'il n'y eut plus moyen d'en rien tirer:
toutefois, si le vin fit dfaut, le sommeil ne leur manqua pas, car ils
s'endormirent sur la place. Ricote et Sancho, se trouvant plus veills,
pour avoir moins bu, laissrent dormir leurs compagnons, et allrent
s'asseoir au pied d'un htre, o le plerin, quittant sa langue
maternelle pour s'exprimer en bon castillan, parla de la sorte:

Tu n'as pas oubli, ami Sancho, quelle terreur s'empara des ntres quand
le roi fit publier son dit contre les Mores; je fus si alarm moi-mme,
que craignant de ne pouvoir quitter l'Espagne assez tt, je me voyais
dj traner au supplice avec mes enfants. Toutefois, ne trouvant pas
que nous fissions sagement de fuir avec tant de hte, je rsolus de
laisser ma famille dans notre village, et d'aller seul chercher quelque
endroit o je pusse la mettre en sret. Je m'tais bien aperu, ainsi
que les plus habiles de notre nation, que cet dit n'tait pas une vaine
menace, mais une rsolution arrte. En effet, connaissant les mauvaises
intentions de beaucoup d'entre nous, intentions qu'ils ne cachaient pas,
je restai convaincu que Dieu seul avait pu mettre dans l'esprit du roi
une rsolution si soudaine et si rigoureuse. Non pas que nous fussions
tous coupables: car parmi nous, il se trouvait des chrtiens sincres,
mais en si petit nombre qu' parler franchement, souffrir tant d'ennemis
dans le royaume, c'tait nourrir un serpent dans son sein. Quoi qu'il en
soit, le bannissement, trop doux pour quelques-uns, fut trop svre pour
ceux qui, non plus que moi, n'avaient pas de mauvais desseins. Depuis
cette poque, dans quelque endroit que nous portions nos pas, nous
regrettons toujours l'Espagne, notre berceau, ne trouvant point ailleurs
le repos que nous esprions. Nous avions cru qu'en Barbarie et en
Afrique on nous recevrait  bras ouverts, mais c'est l qu'on nous
mprise et qu'on nous maltraite le plus. Hlas! nous n'avons connu notre
bonheur qu'aprs l'avoir perdu; aussi notre dsir de revoir l'Espagne
est si grand, que la plupart d'entre nous, qui en savent fort bien la
langue, n'ont pas craint d'abandonner femme et enfants pour y revenir.

Je quittai donc notre village, et je partis pour la France avec
quelques-uns des ntres; quoique nous y fussions bien reus, le dsir me
prit d'aller plus loin. Je passai en Italie, et de l en Allemagne, o
il me sembla qu'on vivait avec encore plus de scurit, car presque
partout il y a une grande libert de conscience. Je m'assurai d'une
maison proche d'Augsbourg, et m'associai  ces plerins qui ont coutume
de venir visiter les sanctuaires de l'Espagne, visite qui pour eux vaut
les mines du Prou. Chaque anne, ils la parcourent tout entire, et il
n'y a point de village qu'ils ne quittent repus jusqu' la gorge, et
emportant un bon sac d'argent. Cet argent ils ont soin de l'changer
contre de l'or, dont ils remplissent le creux de leurs bourdons, ou bien
ils le cousent dans les plis de leurs mantelets; puis,  force
d'industrie, ils parviennent  sortir d'Espagne avec leur butin, malgr
la rigoureuse surveillance des gardiens des passages. Aujourd'hui, ami
Sancho, mon intention est de reprendre l'argent que j'ai enfoui avant de
partir; et comme c'est hors de notre village, je pourrai le faire sans
pril, aprs quoi j'irai de Valence  Alger rejoindre ma femme et ma
fille. De l, nous repasserons en France, d'o je les emmnerai en
Allemagne, en attendant ce que Dieu voudra faire de nous; car enfin je
suis certain que ma femme et ma fille sont bonnes catholiques; quant 
moi, quoique je ne le sois pas autant, je suis plus chrtien que More,
et tous les jours je prie Dieu de m'ouvrir les yeux davantage, et de
m'apprendre comment il veut que je le serve. Mais ce qui m'tonne le
plus, Sancho, c'est que ma femme ait mieux aim aller vivre en Barbarie
qu'en France, o elle et sa fille pourraient librement pratiquer leur
religion.

Oh! cela n'a pas dpendu d'elles, dit Sancho, c'est Jean Tiopevo, ton
beau-frre, qui les a emmenes: et comme c'est un vrai More, il n'a
song qu' ce qui l'accommodait le mieux. Mais veux-tu que je te dise,
Ricote: je suis certain que tu irais en vain chercher ton trsor, tu ne
le trouveras plus, car nous avons su qu'on avait pris  ton beau-frre
et  ta femme des perles et beaucoup d'argent qu'ils allaient faire
enregistrer.

Cela peut tre, rpliqua Ricote, mais je suis bien certain qu'ils n'ont
point touch  mon trsor, n'ayant confi le secret  personne, de
crainte de malheur. Si tu veux venir avec moi et m'aider  l'emporter,
je te promets deux cents cus: cet argent pourra te mettre  l'aise, car
je sais, mon ami, que tu n'es pas bien riche.

Je le ferais volontiers, repartit Sancho, mais je ne suis point aussi
intress que tu pourrais le croire. Si j'aimais la richesse, je
n'aurais pas quitt ce matin un office o je pouvais faire d'or les murs
de ma maison, et avant qu'il ft six mois manger dans des plats
d'argent. Et pour cette raison, comme aussi parce que ce serait trahir
le roi notre matre, que d'aider ses ennemis, je n'irais pas avec toi,
quand au lieu de deux cents cus tu m'en offrirais le double.

Quel office as-tu donc quitt? demanda Ricote.

J'ai quitt le gouvernement d'une le, mais d'une le, vois-tu, qui n'a
pas sa pareille  un quart de lieue  la ronde, rpondit Sancho.

Et o est-elle situe, cette le? continua Ricote.

O elle est? A deux lieues d'ici, rpliqua Sancho, et elle s'appelle
l'le de Barataria.

Que dis-tu l, reprit Ricote; est-ce qu'il y a des les en terre ferme?

Pourquoi non? reprit Sancho. Je te dis, mon ami, que j'en suis parti ce
matin, et qu'hier encore je la gouvernais  ma fantaisie; malgr tout,
je l'ai quitte, parce qu'il m'est avis que l'office de gouverneur est
dangereux.

Et qu'as-tu gagn dans ton gouvernement? demanda Ricote.

Ce que j'y ai gagn? rpondit Sancho; par ma foi, j'y ai gagn
d'apprendre que je ne suis pas bon  tre gouverneur, si ce n'est d'un
troupeau de chvres, et que les richesses amasses dans les
gouvernements cotent le repos et le sommeil, voire mme le boire et le
manger. Dans les les, il faut que les gouverneurs ne mangent presque
rien, surtout s'ils ont des mdecins qui prennent soin de leur sant.

Je ne sais ce que tu veux dire, rpliqua Ricote. H! qui diable pouvait
s'aviser de te donner une le  gouverner? manque-t-il d'habiles gens au
monde, qu'il faille prendre des paysans pour en faire des gouverneurs?
Tu rves, mon pauvre ami. Vois seulement si tu veux venir avec moi pour
m'aider  emporter mon trsor. Je t'assure qu'il en mrite bien le nom,
et je te donnerai ce que je t'ai promis.

Je t'ai dj dit que je ne le veux pas, rpondit Sancho; mais sois sr
de n'tre pas dnonc par moi. Adieu; continue ton chemin, et
laisse-m'en faire autant: si le bien gagn honntement se perd
quelquefois,  plus forte raison le bien mal acquis doit-il se perdre
avec son matre.

Je n'insiste pas, reprit Ricote, mais tu ne sais pas ce que tu refuses.
Dis-moi, tais-tu dans le village quand mon beau-frre emmena ma femme
et ma fille?

Vraiment oui, j'y tais, rpondit Sancho, et tout le monde trouvait ta
fille si belle, qu'on sortait en foule pour la voir: chacun la suivait
des yeux, disant que c'tait la plus jolie fille d'Espagne. La pauvre
crature pleurait en embrassant ses amies, les priant de la recommander
 Dieu et  sa sainte mre. Elle nous faisait piti, tant elle tait
triste, et je ne pus m'empcher de pleurer, moi qui ne suis pas un grand
pleurard. Bien des gens voulaient la cacher; d'autres, s'ils n'eussent
pas craint l'dit de Sa Majest, de l'enlever par les chemins. Don Pedro
Gregorio, ce jeune homme que tu connais, et qui est si riche, se
dmenait fort pour elle: il l'aimait beaucoup,  ce qu'on dit; aussi ne
l'a-t-on plus revu depuis qu'elle est partie, et nous crmes tous qu'il
avait couru aprs elle pour l'enlever, mais on n'en a pas entendu parler
jusqu' cette heure.

Par ma foi, dit Ricote, j'avais toujours cru ce jeune homme amoureux de
ma fille; mais comme je me fiais  elle, je m'en inquitais peu. Tu sais
bien, Sancho, que les Morisques ne se marient gure par amour avec les
vieux chrtiens; et ma fille, ce me semble, songeait moins  se marier
qu' devenir bonne chrtienne; aussi je pense qu'elle se souciait fort
peu des poursuites de ce gentilhomme.

Dieu le veuille, repartit Sancho, car cela ne convient ni  l'un ni 
l'autre. Adieu, mon ami; laisse-moi partir; je veux aller ce soir
retrouver mon matre, le seigneur don Quichotte.

Que Dieu t'accompagne, frre Sancho, dit Ricote. Aussi bien, voil mes
compagnons qui s'veillent, et il est temps de continuer notre chemin.

Aprs s'tre embrasss, Sancho monta sur son ne, Ricote prit son
bourdon, et ils se sparrent.




CHAPITRE LV

DE CE QUI ARRIVA A SANCHO EN CHEMIN.


Pour avoir pass trop de temps  s'entretenir avec Ricote, Sancho ne put
arriver de jour au chteau du duc, et il en tait encore  une
demi-lieue quand la nuit le surprit. Comme on tait au printemps, il ne
s'en mit pas en peine; seulement, il s'carta de la route dans
l'intention de se procurer un gte. Mais sa mauvaise toile voulut qu'en
cherchant un endroit pour passer la nuit, lui et son grison tombrent
dans un sombre et profond souterrain qui se trouvait au milieu de
btiments en ruine. Lorsque Sancho sentit la terre lui manquer, il se
recommanda  Dieu avec ferveur, se croyant dj au fond des abmes;
pourtant, il en fut quitte  meilleur march, car  quatre toises il se
trouva sur la terre ferme et assis sur sa monture sans s'tre fait aucun
mal. Il commena par se tter par tout le corps, et retint son haleine
pour s'assurer s'il n'avait aucune blessure; quand il se sentit bien
portant, il rendit grces au ciel de l'avoir prserv d'un danger o il
avait failli se mettre en pices. Le pauvre diable porta aussitt ses
mains de tous cts pour voir s'il n'y avait pas moyen de se tirer de
l; mais les murs taient si droits et si escarps qu'il lui tait
impossible d'y grimper. Dsol de cette dcouverte, il le fut bien
davantage quand il entendit son grison se plaindre douloureusement, et
certes avec sujet, car il tait en assez piteux tat.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Ricote et Sancho allrent s'asseoir au pied d'un htre (page 534).]

Hlas! hlas! s'cria Sancho, que d'accidents imprvus dans ce misrable
monde! Qui aurait dit que l'homme qui tait hier gouverneur d'une le,
commandant  ses serviteurs et  ses vassaux, se verrait aujourd'hui
seul, sans serviteurs ni vassaux pour le secourir! Faudra-t-il donc, mon
pauvre grison, que tous les deux nous mourions de faim ici, ou toi de
tes blessures, et moi de chagrin! Encore si j'tais aussi chanceux que
le fut monseigneur don Quichotte dans la caverne de Montesinos, o il
trouva la nappe mise et son lit tout prt! Mais que trouverai-je dans ce
maudit trou, sinon des couleuvres et des crapauds? Malheureux que je
suis! o ont abouti mes folies et mes caprices? Si du moins nous tions
morts dans notre pays et parmi les gens de notre connaissance, nous
n'eussions pas manqu d'mes charitables pour nous pleurer et nous
fermer les yeux  notre dernire heure! O mon fidle ami, mon cher
compagnon, quelle rcompense je donne  tes bons services! mais
pardonne-moi, et prie la fortune qu'elle nous tire de ce mauvais pas,
aprs quoi tu verras que je ne suis pas ingrat, et je te promets double
ration.

Pendant que le matre se lamentait de la sorte, l'ne restait immobile,
tant grande tait l'angoisse que le pauvre animal endurait. Le jour
revint, et aux premires clarts de l'aurore, Sancho, voyant qu'il tait
absolument impossible, sans tre aid, de sortir de cette espce de
puits, recommena  se lamenter et  jeter de grands cris pour appeler
du secours. Mais personne ne l'entendait, et il se tint pour mort,
surtout en voyant son ne couch  terre, les oreilles basses et faisant
fort triste mine. Enfin, il l'aida  se remettre sur ses pieds, non sans
beaucoup de peine; puis, ayant tir un morceau de pain de son bissac, il
le lui donna en disant: _Tiens, mon enfant, quand on a du pain, les maux
se sentent moins_.

L'infortun Sancho tait dans cette cruelle anxit, cherchant de tous
cts remde  son malheur, quand il dcouvrit  l'un des bouts du
souterrain une ouverture assez grande pour qu'un homme pt y passer. Il
s'y glissa  quatre pattes, et il vit qu' l'autre bout le trou allait
toujours s'largissant. Revenant sur ses pas, il prit une pierre avec
laquelle il pratiqua une brche capable de livrer passage  son ne, et,
le tirant par le licou, il commena  cheminer le long du souterrain.
Tantt il marchait  ttons, tantt il entrevoyait la lumire, mais
toujours avec une gale frayeur. Dieu puissant, se disait-il, mon matre
trouverait ceci une excellente aventure, tandis que moi, malheureux,
priv de conseil et dnu de courage, il me semble  tous moments que la
terre va me manquer sous les pieds. Tout en se lamentant, et aprs avoir
fait,  ce qu'il crut, prs de demi-lieue, il commena  dcouvrir un
faible jour qui se glissait par une troite fissure, et il espra revoir
la lumire encore une fois. Mais Ben-Engeli le laisse l pour retourner
 don Quichotte, lequel attendait avec autant d'impatience que de joie
le jour fix pour le combat qu'il devait livrer au sducteur de la fille
de la seora Rodriguez.

Or, comme ce matin-l notre hros tait sorti pour tenir son cheval en
haleine et le disposer au combat du lendemain, il arriva qu' la suite
d'une attaque simule  toute bride, Rossinante vint mettre les pieds de
devant sur le bord d'un trou dans lequel, sans la vigueur du cavalier
qui arrta sa monture sur les jarrets de derrire, tous deux seraient
tombs infailliblement. La curiosit de don Quichotte l'engagea  voir
de plus prs ce que c'tait: il s'approcha sans mettre pied  terre.
Pendant qu'il considrait cette large ouverture, de grands cris, partis
du fond, vinrent frapper son oreille: Hlas! disait une voix, n'y a-t-il
point l-haut quelque chrtien qui m'entende, quelque chevalier
charitable qui ait piti d'un malheureux pcheur enterr tout vivant,
d'un pauvre gouverneur qui n'a pas su se gouverner lui-mme?

Surpris au dernier point, don Quichotte crut reconnatre la voix de
Sancho, et, pour s'en assurer, il cria de toute sa force: Qui es-tu
l-bas, toi qui te plains ainsi?

Et qui peut se plaindre, rpondit la voix, si ce n'est le malheureux
Sancho Panza, ci-devant cuyer du fameux chevalier don Quichotte de la
Manche, et, pour ses pchs, gouverneur de l'le Barataria?

Ces paroles redoublrent la surprise du chevalier. S'imaginant que
Sancho tait mort, et que son me faisait l son purgatoire, il rpondit
 son tour: En ma qualit de chrtien catholique, je t'engage  me
dclarer qui tu es. Si tu es une me en peine, dis-moi ce que tu veux
que je fasse pour te soulager, car ma profession tant de secourir tous
les affligs, je puis aussi porter secours  ceux de l'autre monde qui
ne sauraient s'aider eux-mmes.

Vous qui me parlez, reprit la voix, vous tes donc monseigneur don
Quichotte de la Manche; car  l'accent et  la parole ce ne peut tre
que lui.

Oui, oui, rpliqua notre hros, je suis ce don Quichotte qui a fait
profession de secourir et d'assister en leurs ncessits les vivants et
les morts; apprends-moi donc qui tu es toi-mme, car tu me tiens en
grand souci. Si tu es Sancho mon cuyer, et si tu as cess de vivre,
pourvu que les diables ne t'aient point emport, et que par la
misricorde de Dieu tu sois seulement en purgatoire, notre mre la
sainte glise catholique a des prires efficaces pour abrger tes
peines; de ma part j'y emploierai tous mes efforts: achve donc de
t'expliquer et dis-moi qui tu es.

Je jure Dieu, seigneur don Quichotte, rpondit la voix, et je fais
serment que je suis Sancho Panza, votre cuyer, et que je ne suis jamais
mort depuis que je suis dans ce monde; mais qu'aprs avoir quitt mon
gouvernement pour des raisons qu'il serait trop long de raconter, je
tombai hier dans ce trou o je suis encore avec le grison qui ne me
laissera pas mentir  telles enseignes, qu'il est  mes cts.

En ce moment, comme s'il et compris son matre et voulu lui rendre
tmoignage, l'ne se mit  braire si puissamment, que toute la caverne
en retentit.

Voil un tmoin irrcusable, dit don Quichotte; au bruit je reconnais
l'ne, et le matre  sa parole. Attends un peu, mon pauvre ami, je m'en
vais au chteau qui est tout proche, et j'amnerai des gens pour te
tirer d'ici.

Dpchez-vous, je vous prie, seigneur, car je suis au dsespoir de me
voir enterr tout vivant, et je me sens mourir de peur.

Don Quichotte alla conter l'aventure au duc et  la duchesse, qui
savaient que ce souterrain existait depuis un temps immmorial; mais ce
qui surtout les surprit, ce fut d'apprendre que Sancho avait quitt son
gouvernement sans qu'on leur et donn avis de son dpart. On courut
avec des cordes et des chelles, et  force de bras on ramena Sancho et
le grison  la lumire du soleil. Un tudiant qui se trouvait l par
hasard ne put s'empcher de dire en voyant notre cuyer: Il serait bon
que tous les mauvais gouverneurs sortissent de leurs gouvernements,
comme celui-ci sort de cet abme, ple et mourant de faim, et, si je ne
me trompe, la bourse trs-peu garnie.

Frre, repartit Sancho, il y a huit jours que je suis entr dans l'le
qu'on m'avait donn  gouverner; pendant ces huit jours, je n'ai pas
mang mon sol une seule fois: j'ai t perscut par les mdecins, les
ennemis m'ont rompu les os, et je n'ai pas mme eu le temps de toucher
mes gages. Vous voyez bien que je ne mritais point d'en sortir ainsi;
mais l'homme propose et Dieu dispose, et o l'on croit trouver du lard,
il n'y souvent pas de crochet pour le pendre. Au reste, Dieu m'entend,
et cela me suffit.

Sancho, laisse parler les gens, lui dit son matre; repose-toi sur ta
bonne conscience, et qu'on dise ce qu'on voudra. Qui prtendrait
attacher toutes les langues n'aurait jamais fini; on mettrait plutt des
portes aux champs. Si un gouverneur est riche, on dit qu'il a vol; s'il
est pauvre, on dit que c'est un niais et un imbcile.

Permis de m'appeler un imbcile, rpliqua Sancho, mais non de dire que
je suis un voleur.

Tout en discourant, ils arrivrent au chteau, entours d'une foule de
gens, et ils trouvrent le duc et la duchesse qui les attendaient dans
une galerie. Sancho ne voulut point monter rendre visite au duc et  la
duchesse qu'il n'et mis son grison  l'curie, car la pauvre bte
avait, disait-il, pass une trs-mauvaise nuit. Enfin il alla saluer
Leurs Excellences: Messeigneurs, dit-il en mettant un genou en terre, je
suis all gouverner votre le de Barataria, parce que Vos Grandeurs
l'ont voulu, et non parce que je l'avais mrit: j'y suis entr nu, et
nu j'en sors; je n'y ai perdu ni gagn, et si j'ai bien ou mal gouvern,
il y a des tmoins qui pourront dire ce qui en est. J'ai clairci des
difficults, jug des procs, toujours mourant de faim, grce au docteur
Pedro Rezio, naturel de Tirteafuera, mdecin de l'le et assassin des
gouverneurs. Les ennemis nous ont attaqus nuitamment et mis en grand
pril; mais ceux de l'le ont assur que nous tions victorieux par la
force de mon bras; Dieu les rcompense dans ce monde et dans l'autre
s'ils ne mentent point. Aprs avoir pes les charges et les fatigues
qu'on rencontre dans les gouvernements, j'ai trouv le fardeau trop
pesant pour mes paules, et en fin de compte j'ai reconnu que je ne suis
pas du bois dont on fait les gouverneurs; aussi, avant que le
gouvernement me quittt, j'ai quitt le gouvernement, et hier, de bon
matin, j'ai laiss l'le  l'endroit o je l'avais trouve, avec les
mmes maisons et les mmes rues, sans y avoir rien chang. Je n'ai rien
emprunt  personne, je n'ai fait de profit sur quoi que ce soit, et si,
comme cela est, j'ai song  faire des ordonnances utiles et
profitables, j'y ai renonc bien vite, de peur qu'on ne les observt
pas; parce qu'alors les faire ou ne pas les faire, c'est absolument la
mme chose. Je suis parti sans autre compagnie que celle de mon grison.
Pendant la nuit, je suis tomb dans un souterrain, je l'ai parcouru tout
du long; puis j'ai tant fait que, le jour venu, j'ai dcouvert une
issue, mais non si facile toutefois que je n'y fusse demeur jusqu'au
jugement dernier sans le secours de mon matre. Voici donc, monseigneur
le duc et madame la duchesse, votre gouverneur Sancho Panza, qui, en dix
jours qu'il a gouvern, a appris  mpriser le gouvernement,
non-seulement d'une le, mais encore du monde entier. Sur quoi je baise
trs-humblement les pieds de Vos Excellences; et avec leur permission,
je retourne au service de monseigneur don Quichotte, avec qui je mange
au moins du pain tout mon sol. Encore bien, je l'avoue, que cela ne
m'arrive que par saccades, je m'en rassasie du moins; et pourvu que je
m'emplisse le ventre, peu m'importe que ce soit de fves ou de perdrix.

L'cuyer finit l sa harangue, au grand contentement de son matre, qui
mourait de peur qu'il ne lui chappt mille impertinences. Le duc
embrassa Sancho, lui disant qu'il regrettait de le voir quitter son
gouvernement, mais qu'il lui donnerait dans ses tats quelque autre
emploi o il aurait moins de peine et plus de profit. La duchesse aussi,
recommanda qu'on lui ft faire grande chre et qu'on lui dresst un bon
lit, car il paraissait tout moulu et  moiti disloqu.




CHAPITRE LVI

DE L'TRANGE COMBAT DE DON QUICHOTTE ET DU LAQUAIS TOSILOS, AU SUJET DE
LA FILLE DE LA SENORA RODRIGUEZ.


Le majordome qui avait accompagn Sancho  Barataria revint le mme jour
raconter au duc et  la duchesse les faits et gestes de notre
gouverneur, et jusqu' ses moindres paroles; mais ce qui les amusa le
plus, ce fut l'assaut simul de l'le, les frayeurs de Sancho et enfin
son dpart prcipit.

Cependant arriva le jour fix pour le combat. Dans l'intervalle, le duc
avait eu le temps d'instruire son laquais Tosilos des prcautions qu'il
fallait prendre pour vaincre don Quichotte sans le tuer ni le blesser.
Il dcida qu'on terait le fer des lances, allguant que les sentiments
chrtiens dont il se piquait ne permettaient pas que ce combat pt
entraner la mort, et que les combattants devaient se contenter d'avoir
le champ libre sur ses terres, malgr les dcrets des conciles qui
dfendent ce genre de duel, sans le vouloir encore  outrance. Notre
hros rpondit que le duc pouvait rgler les choses comme il
l'entendrait; qu'il se conformerait en tout  ses volonts.

Sur l'esplanade du chteau, le duc avait fait dresser un spacieux
chafaud, o devaient se tenir les juges du camp et les dames qui
demandaient justice. Le grand jour arriv, une foule immense de curieux
accourut de tous les villages environnants. Jamais dans le pays vivants
ou morts n'avaient entendu raconter pareille chose.

[Illustration: Il recommena  se lamenter et  jeter de grands cris
pour appeler du secours (page 538).]

Le premier qui parut dans la lice fut le matre des crmonies; il la
parcourut d'un bout  l'autre pour s'assurer qu'il n'y avait aucun pige
ou obstacle qui pt faire trbucher les combattants. La dugne et sa
fille, dans une contenance afflige et avec leurs voiles tombant jusqu'
terre, vinrent ensuite prendre place. Notre hros tait dj dans la
lice, quand par un des angles de la place et au son des trompettes on
vit entrer le grand laquais Tosilos, couvert d'armes resplendissantes,
le casque en tte et la visire baisse. Il montait un puissant cheval
de Frise qui faisait trembler la terre sous ses pas. Tosilos n'avait
point oubli les instructions du duc son seigneur, c'est--dire d'viter
le premier choc, pour viter la mort si don Quichotte l'atteignait. Il
parcourut la place, et s'approchant des dames, il regarda quelque temps
avec beaucoup d'attention, celle qui le rclamait pour poux. Enfin, le
juge du camp appela notre chevalier, et suivi de Tosilos, il alla
demander aux plaignantes si elles consentaient  prendre pour champion
le seigneur don Quichotte de la Manche. Toutes deux s'inclinrent en
rpondant qu'elles tenaient pour bon et valable ce qu'il ferait en cette
circonstance.

Le duc et la duchesse taient assis dans une galerie construite
au-dessus de l'enceinte et remplie de gens qui attendaient l'issue d'un
combat si extraordinaire. Les conditions du champ clos furent que si don
Quichotte tait vainqueur, le vaincu pouserait la fille de la seora
Rodriguez; qu'au contraire, s'il succombait, son adversaire se
trouverait relev de sa promesse. Le matre des crmonies partagea le
soleil aux combattants, et assigna  chacun le lieu o il devait se
placer. Puis ds qu'il fut retourn  sa place, les clairons
retentirent.

Tout en attendant le dernier signal, don Quichotte s'tait recommand 
Dieu et  sa dame Dulcine; quant  Tosilos, il avait bien d'autres
penses en tte. S'tant mis  considrer son aimable ennemie, elle lui
avait sembl la plus charmante crature du monde: aussi le petit dieu
qu'on appelle Amour ne voulut-il pas perdre l'occasion de triompher d'un
coeur de laquais; il s'approcha du drle, sans tre vu de personne, et
il lui dcocha une flche qui le pera de part en part (car l'amour est
invisible, il va et vient, entre et sort  sa fantaisie), si bien que
lorsque les clairons sonnrent, Tosilos n'entendit rien, ne songeant
dj plus qu' la beaut dont il tait devenu tout  coup l'esclave.

Don Quichotte, au contraire, n'avait pas plutt entendu le signal de
l'attaque qu'il s'tait lanc sur son adversaire de toute la vitesse de
Rossinante, pendant que Sancho criait de toutes ses forces: Que Dieu te
conduise, fleur et crme de la chevalerie errante! que Dieu te donne la
victoire comme tu la mrites!

Bien que Tosilos vt fondre sur lui don Quichotte, il ne bougea pas; au
contraire, appelant  haute voix le juge du camp: Seigneur, lui dit-il,
ce combat n'a-t-il lieu que pour m'obliger  pouser cette dame?

Prcisment, lui rpondit celui-ci.

En ce cas, repartit Tosilos, ma conscience me dfend de passer outre: je
me tiens pour vaincu, et je suis prt  pouser cette dame  l'instant
mme.

A ces paroles, le juge du camp, qui tait un des confidents de cette
factie, demeura fort tonn, et ne sut que rpondre.

Quant  don Quichotte, voyant que son ennemi ne venait point  sa
rencontre, il s'tait arrt au milieu de la carrire. Le duc cherchait
 deviner ce qui suspendait le combat; mais lorsqu'il sut ce qu'il en
tait, il entra dans une grande colre contre son domestique, sans
toutefois oser le laisser paratre.

Tosilos s'approchant de l'estrade o tait la seora Rodriguez: Madame,
lui dit-il, je suis prt  pouser votre fille, et je ne veux point
obtenir par les armes ce que je puis possder sans dbat.

S'il en est ainsi, je suis libre et dli de mon serment, ajouta don
Quichotte; qu'ils se marient, et puisque Dieu la lui donne, que saint
Pierre les bnisse!

Le duc descendit dans la lice: Est-il vrai, chevalier, dit-il en
s'adressant  Tosilos, que vous vous teniez pour vaincu, et que press
des remords de votre conscience, vous consentiez  pouser cette jeune
fille?

Oui, seigneur, rpondit celui-ci.

Par ma foi, il fait bien, dit alors Sancho, car ce que tu voulais donner
au rat, donne-le au chat, et de peine il te sortira.

Cependant Tosilos s'tait mis  dlacer son casque, et priait qu'on
l'aidt, parce qu'il ne pouvait plus respirer, tant il tait serr dans
cette troite prison. On s'empressa de le satisfaire. Alors se montra 
dcouvert le visage du laquais Tosilos. Quand la seora Rodriguez et sa
fille virent ce qu'il en tait, elles se mirent  crier en disant: C'est
une tromperie, c'est une infme tromperie. On a mis Tosilos, le laquais
de monseigneur,  la place de mon vritable poux. Justice, justice!
nous ne souffrirons pas cette trahison.

Ne vous affligez point, mesdames, dit don Quichotte, il n'y a ici ni
malice ni tromperie; du reste, s'il y en a, elle n'est point de la part
de monseigneur le duc, mais de la part des enchanteurs, mes ennemis,
qui, jaloux de la gloire que j'allais acqurir dans ce combat, ont
chang le visage de votre poux en celui de ce laquais. N'en doutez pas,
mademoiselle, ajouta-t-il, et en dpit de la malice de nos ennemis,
mariez-vous avec ce cavalier; car c'est bien celui que vous dsiriez.
L-dessus, vous pouvez vous en fier  moi.

En entendant notre hros, le duc sentit s'vanouir sa colre: En vrit,
dit-il, tout ce qui arrive au chevalier de la Manche est tellement
extraordinaire, que je suis dispos  croire que l'homme ici prsent
n'est point mon laquais; mais pour en tre plus certains, remettons le
mariage  quinzaine, et gardons sous clef ce personnage qui nous tient
en suspens; peut-tre alors aura-t-il repris sa premire forme. La
malice des enchanteurs contre le seigneur don Quichotte ne peut pas
toujours durer, surtout quand ils verront que toutes leurs ruses et
leurs transformations sont inutiles.

Oh! vraiment, dit Sancho, ces diables d'enchanteurs sont plus opinitres
qu'on ne pense, et ils ne tiennent pas mon matre quitte  si bon
march: dans ce qui lui arrive, ce n'est que transformation de celui-ci
en celui-l, et de celui-l en un autre. Il y a peu de jours il vainquit
un chevalier qui s'appelait le chevalier des Miroirs; eh bien, les
enchanteurs donnrent au vaincu la figure du bachelier Samson Carrasco,
qui est un de ses meilleurs amis; madame Dulcine, ils l'ont change en
une grossire paysanne; mais je serais bien tromp si ce laquais ne
reste pas laquais jusqu' la fin de ses jours.

Il en sera ce qui pourra, reprit la fille de la seora Rodriguez; et
puisqu'il consent  m'pouser, je l'accepte de bon coeur: j'aime mieux
tre la femme d'un laquais que la matresse d'un gentilhomme, d'autant
plus que mon sducteur ne l'est pas.

Malgr tout on renferma Tosilos, sous prtexte de voir ce qui
adviendrait de sa mtamorphose, et don Quichotte fut proclam vainqueur.
Quant aux spectateurs qui avaient espr voir les combattants se mettre
en pices, ils se retirrent aussi dsappoints que le sont les petits
garons lorsqu'on fait grce au condamn qu'ils taient venus pour voir
pendre. Le duc, la duchesse et le glorieux don Quichotte rentrrent au
chteau; la seora Rodriguez et sa fille taient charmes de voir que,
de faon ou d'autre, cette aventure finissait par un mariage; quant 
Tosilos, il ne demandait pas mieux.




CHAPITRE LVII

COMMENT DON QUICHOTTE PRIT CONG DU DUC, ET DE CE QUI LUI ARRIVA AVEC LA
BELLE ALTISIDORE, DEMOISELLE DE LA DUCHESSE.


Craignant enfin d'avoir un jour  rendre compte  Dieu de la vie oisive
qu'il menait dans ce chteau, vie qu'il trouvait si contraire  sa
profession de chevalier errant, don Quichotte se rsolut enfin  partir,
et demanda cong  Leurs Excellences. Ce ne fut pas sans montrer un
grand dplaisir que le duc y consentit; mais enfin, il se rendit aux
raisons du chevalier.

La duchesse remit  Sancho les lettres de sa femme. Aprs en avoir
entendu la lecture: Qui et pens, se disait-il en pleurant, que toutes
mes esprances s'en iraient en fume, et qu'il me faudrait encore une
fois me mettre en qute d'aventures  la suite de mon matre? Au moins
je suis bien aise d'apprendre que Thrse a fait son devoir en envoyant
des glands  madame la duchesse: si elle y et manqu, je l'aurais
regarde comme une ingrate. Ce qui me console, c'est qu'on ne peut
appeler ce cadeau un pot-de-vin, puisque j'occupais dj le gouvernement
quand elle l'a envoy; si petit qu'il soit, il montre que nous sommes
reconnaissants. Nu je suis entr dans le gouvernement, et nu j'en sors.
Ainsi, on n'a rien  me reprocher, et me voil tel que ma mre m'a mis
au monde.

Don Quichotte, qui, la veille au soir, avait pris cong du duc et de la
duchesse, voulut se mettre en route de grand matin. Au lever du soleil,
il parut tout arm dans la cour du chteau, dont les galeries taient
remplies de gens curieux d'assister  son dpart. Sancho tait sur son
grison avec sa valise et son bissac, le coeur plus joyeux qu'on ne
pensait, car,  l'insu de don Quichotte, le majordome du duc lui avait
remis deux cents cus d'or pour continuer leur voyage.

Tout le monde avait les yeux attachs sur notre chevalier, quand tout 
coup l'effronte et spirituelle Altisidore leva la voix du milieu des
filles de la duchesse et dit d'un ton amoureux et plaintif:


  Arrte,  le plus dur des chevaliers errants!
      Retiens le mors, quitte la selle;
      Sans fatiguer en vain les flancs
      De ta vieille et maigre haridelle;
      Apprends donc que tu ne fuis pas
      Une vipre venimeuse,
  Mais un petit agneau qui recherche tes bras,
      Et qui n'est point brebis galeuse.

      Monstre, tu rduis aux abois
      La plus aimable crature
      Que Diane ait vue dans ses bois,
      Ou Vnus dans sa grotte obscure.
      Cruel ne, amant trop fugitif,
  Que le diable t'emporte et t'trangle tout vif!

  Tu m'as ravi, cruel, oui, oui, tu m'as ravi
      Un coeur plein d'amoureuse rage;
      Et tu t'en es si mal servi,
      Qu'il ne peut servir davantage:
      Mais voler trois coiffes de nuit,
      Et drober ma jarretire!
  Va, va te promener, et tout ce qui s'ensuit:
      Ce ne sont point l tours  faire.

      Tu m'as vol mille soupirs,
      Et des soupirs chauds comme braise,
      Non pas de languissants zphyrs,
      Mais de vrais soufflets  fournaise.
      Cruel ne, amant trop fugitif,
  Que le diable t'emporte et t'trangle tout vif.

  Que toujours le nigaud qui te sert d'cuyer,
      Laisse ton me dsole,
      Sans mettre en son tat premier
      Ta ridicule Dulcine;
      Qu'elle se ressente  jamais,
      L'impertinente crature,
  De toutes tes rigueurs, des maux que tu m'as faits,
      De tous les tourments que j'endure.

      Puisses-tu dans tes plus hauts faits,
      N'avoir que mauvaise aventure,
      Et qu'avec toi tous tes souhaits
      Soient bientt dans ta spulture!
      Cruel ne, amant trop fugitif,
  Que le diable t'emporte et t'trangle tout vif[121]!


  [121] Ces vers sont emprunts  la traduction de Filleau de
  Saint-Martin.

Tandis qu'Altisidore se lamentait de la sorte, don Quichotte la
regardait avec de grands yeux; tout  coup, se tournant vers Sancho: Par
le salut de tes aeux, lui dit-il, je te prie, je t'adjure de dclarer
la vrit: emportes-tu, par hasard, les trois mouchoirs et les
jarretires dont parle cette amoureuse damoiselle!

Les mouchoirs, j'en conviens, rpondit Sancho; mais de jarretires, pas
plus que sur ma main.

Quoiqu'elle la connt pour une personne trs-hardie et trs-factieuse,
la duchesse ne revenait pas de l'effronterie de sa suivante; mais le
duc,  qui le jeu plaisait, ne fut pas fch de le prolonger. Seigneur
chevalier, dit-il  don Quichotte, votre conduite est inexcusable,
surtout aprs le bon accueil que Votre Grce a reu dans ce chteau:
votre action dnote un mauvais coeur, et trahit un genre de faiblesse
qui s'accorde mal avec ce que la renomme publie de vous. Rendez les
jarretires  cette demoiselle, sinon je vous dfie en combat  outrance
sans craindre que les enchanteurs changent mes traits, comme cela est
arriv  mon laquais Tosilos.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Au son des trompettes, on vit entrer le grand laquais Tosilos
(page 541).]

Dieu me prserve, seigneur, rpondit notre hros, de tirer l'pe contre
votre illustre personne de qui j'ai reu tant de faveurs. Les mouchoirs,
je les ferai rendre, puisque Sancho dit qu'il les a: quant aux
jarretires, ni lui ni moi ne les avons vues: que cette belle demoiselle
veuille bien les chercher dans sa toilette, sans aucun doute elle les y
trouvera. Jamais je n'ai rien drob, seigneur duc, et j'espre ne
jamais donner sujet qu'on m'accuse de pareilles bassesses,  moins que
Dieu ne m'abandonne. Cette jeune fille, on le voit bien, parle avec le
dpit d'un coeur amoureux, que je n'ai nullement pens  enflammer;
aussi n'ai-je point d'excuses  lui faire, non plus qu' Votre
Excellence, que je supplie trs-humblement d'avoir de moi meilleure
opinion, et de me permettre de continuer mon voyage.

Partez, seigneur don Quichotte, dit la duchesse, et puisse la fortune
vous tre toujours fidle, afin que nous puissions entendre parler de
vos nouveaux exploits; partez, car votre prsence est un mauvais remde
aux blessures que l'amour a faites  mes femmes. Quant  celle-ci, je la
chtierai si bien, qu'elle sera plus rserve  l'avenir.

O valeureux chevalier! s'cria Altisidore, encore deux mots, je t'en
conjure: pardon de t'avoir accus du vol de mes jarretires; je te fais
rparation d'honneur, car je les ai sur moi en ce moment; mais je suis
si trouble que je ressemble  celui qui cherchait son ne pendant qu'il
tait mont dessus.

Ne l'avais-je pas dit? s'cria Sancho: ah! vraiment, c'est bien moi
qu'il faut accuser de larcin! si j'avais voulu voler, n'en avais-je pas
une belle occasion dans mon gouvernement?

Don Quichotte se baissa avec grce sur ses arons, pour saluer le duc,
la duchesse et tous les assistants, puis, tournant bride, il sortit du
chteau et prit le chemin de Saragosse.




CHAPITRE LVIII

COMMENT DON QUICHOTTE RENCONTRA AVENTURES SUR AVENTURES, ET EN SI GRAND
NOMBRE, QU'IL NE SAVAIT DE QUEL COT SE TOURNER.


Lorsque don Quichotte se vit en rase campagne, libre et  l'abri des
importunits d'Altisidore, il se sentit renatre, et il lui sembla
qu'une force nouvelle se manifestait en lui pour pratiquer mieux que
jamais sa profession de chevalier errant. Ami, dit-il en se tournant
vers son cuyer, de tous les biens dont le ciel a combl les mortels, le
plus prcieux est la libert, les trsors que la terre cache dans ses
entrailles, ceux que la mer recle dans ses vastes profondeurs, n'ont
rien qui lui soit comparable: pour la libert aussi bien que pour
l'honneur, on peut et on doit aventurer sa vie. Tu as t tmoin,
Sancho, des dlices et de l'abondance dont nous avons joui dans ce
chteau; eh bien, te l'avouerai-je? au milieu de ces banquets somptueux,
de ces breuvages exquis, il me semblait toujours souffrir le tourment
de la soif et de la faim. Non, je ne jouissais point de ces choses avec
la mme libert que si elles m'eussent appartenu: car l'obligation de
reconnatre les bienfaits et les services qu'on a reus est un lien
serr de mille noeuds qui tient une me constamment captive. Heureux
celui  qui le ciel a donn un morceau de pain, et qui n'est tenu d'en
remercier que le ciel lui-mme!

Malgr tout ce que vient de dire Votre Grce, rpondit Sancho, nous ne
saurions nous empcher d'tre reconnaissants de la bourse de deux cents
cus d'or que m'a donne le majordome de monseigneur le duc; aussi je la
porte sur mon coeur, comme une relique contre la ncessit, et comme un
bouclier contre les accidents qu'on rencontre  toute heure: car pour un
chteau o l'on fait bonne chre, il y a cent htelleries o l'on est
rou de coups.

Dj depuis quelque temps le chevalier et l'cuyer errants marchaient
s'entretenant de la sorte, quand ils aperurent une douzaine d'hommes en
costume de paysans, qui dnaient assis sur l'herbe, leurs manteaux leur
servant de nappe. Prs d'eux, d'espace en espace, taient tendus de
grands draps blancs, qui recouvraient quelque chose. Don Quichotte
s'approcha, et ayant salu poliment, il demanda ce que cachaient ces
toiles.

Seigneur, rpondit un de ces hommes, sous ces toiles sont des figures
sculptes destines  un reposoir qu'on est en train de faire dans notre
village. Nous les portons sur nos paules, de peur qu'elles ne se
brisent, et nous les couvrons, afin qu'elles ne se gtent point  l'air
et par les chemins.

Vous me feriez plaisir si vous vouliez me permettre de les voir, dit don
Quichotte, car je m'imagine que des figures dont on prend un tel soin
doivent tre fort belles.

Oui, certes, elles le sont, rpondit l'interlocuteur; mais aussi il faut
savoir ce qu'elles cotent! il n'y en a pas une seule qui ne revienne 
plus de cinquante ducats. Vous allez en juger, ajouta-t-il. Et il
dcouvrit une superbe figure reprsentant un saint George  cheval
vainqueur d'un dragon auquel il tenait la lance contre la poitrine.
L'image entire ressemblait  une chsse d'or.

Don Quichotte ayant quelque temps considr la figure: Ce chevalier,
dit-il, fut un des plus illustres chevaliers errants de la milice
cleste; il s'appelait saint George et fut un grand protecteur de
l'honneur des dames. Passons au suivant. L'homme la dcouvrit, et l'on
reconnut l'image de saint Martin galement  cheval, et partageant son
manteau avec le pauvre. Ce chevalier, poursuivit notre hros, tait
aussi un grand aventurier chrtien; mais il se montra plus charitable
encore que vaillant, comme tu peux le voir, Sancho, puisqu'il coupe son
manteau pour en donner la moiti  un pauvre; et ce fut probablement en
hiver; autrement, charitable comme il l'tait, il lui aurait donn le
manteau tout entier.

Vous n'y tes pas, repartit Sancho; c'est parce qu'il savait le
proverbe: Pour donner et pour avoir, compter il faut savoir.

Tu as raison, Sancho, reprit don Quichotte, et il demanda qu'on lui ft
voir une autre figure.

Cette fois on dcouvrit l'image du patron des Espagnes, l'pe sanglante
 la main, culbutant les Mores et les foulant sous les pieds de son
coursier. Oh! pour celui-ci, s'cria notre hros, c'tait un des plus
fameux aventuriers qui aient jamais suivi l'tendard de la croix: c'est
le grand saint Jacques, surnomm le tueur de Mores, un des plus
vaillants chevaliers qu'ait possd le monde, et que possde maintenant
le ciel.

On lui fit voir ensuite un saint Paul prcipit  bas de son cheval,
avec toutes les circonstances qui d'habitude accompagnent le rcit de sa
conversion. Ce saint-l, dit don Quichotte, fut d'abord un trs-grand
ennemi de l'glise de Dieu, mais il a fini par en tre le plus zl
dfenseur. Chevalier errant pendant sa vie, saint inbranlable dans la
foi jusqu' la mort, ouvrier infatigable de la vigne du Seigneur,
docteur des nations, il puisa sa doctrine dans le ciel, et eut
Jsus-Christ lui-mme pour instituteur et pour matre. Enfants, couvrez
vos images. Mes frres, reprit-il, je tiens  bon prsage ce que je
viens de voir; car ces chevaliers exercrent la profession que j'ai
embrasse, celle des armes, avec cette diffrence toutefois qu'ils
furent saints, et qu'ils combattirent avec des armes clestes, tandis
que moi, pcheur, je combats  la manire des hommes. Ils ont conquis le
ciel par la violence, car le royaume des cieux veut qu'on l'obtienne par
la violence; mais moi, jusqu' cette heure, je ne sais trop ce que j'ai
conquis, quelles que soient les fatigues que j'ai endures. Oh! si ma
chre Dulcine pouvait tre dlivre des peines qu'elle endure, mon sort
s'amliorant et mon esprit se trouvant plus en repos, peut-tre
m'engagerais-je dans une voie meilleure que celle o j'ai march jusqu'
prsent.

Que Dieu t'entende! dit tout bas Sancho!

Ces hommes n'taient pas moins surpris de la figure de notre hros que
de son langage, auquel ils ne comprenaient rien ou peu s'en faut. Leur
repas achev, ils chargrent les figures sur leurs paules, prirent
cong de don Quichotte, et continurent leur chemin.

Comme s'il n'et jamais entendu parler son matre, Sancho tait rest
tout bahi, voyant bien qu'il n'y avait point d'histoire au monde dont
il n'et une parfaite connaissance. En vrit, monseigneur, lui dit-il,
si ce qui vient de nous arriver peut s'appeler une aventure, c'est
assurment la plus douce et la plus agrable que nous ayons rencontre
jusqu'ici: nous en sommes sortis sans coups de bton; nous n'avons point
mis l'pe  la main; nous n'avons pas mesur la terre de nos corps,
enfin nous voil sains et saufs, sans avoir souffert ni la soif ni la
faim. Dieu soit bni de la grce qu'il m'a faite de voir tout cela de
mes propres yeux.

C'est vrai, Sancho, rpondit don Quichotte; mais tu dois savoir que les
temps ne se ressemblent pas, et qu'on n'a pas toujours mauvaise chance.
L o le vulgaire ne voit qu'un fcheux prsage, celui qui a le sens
droit voit une heureuse rencontre. Un homme superstitieux sort de chez
lui de bon matin, et il se trouve face  face avec un moine de l'ordre
de Saint-Franois, aussitt il tourne les talons comme s'il et
rencontr le diable; on renverse du sel sur la table, et le voil tout
mlancolique, comme si la nature devait employer des moyens aussi
futiles pour nous avertir des malheurs qui nous menacent. L'homme sage
et chrtien n'attache aucune importance  de semblables vtilles.
Scipion arrive en Afrique, trbuche en sautant  terre, et voit que ses
soldats tiennent sa chute  mauvais prsage; aussitt, embrassant le
sol: Afrique, je te tiens, dit-il, tu ne m'chapperas pas. Ainsi, moi,
ami Sancho, je considre comme un bonheur d'avoir rencontr ces images.

Je le crois, dit Sancho; je voudrais seulement que Votre Grce daignt
m'expliquer pourquoi, en invoquant, avant de livrer bataille, ce saint
Jacques, le tueur de Mores, les Espagnols ont coutume de s'crier:
_Saint Jacques, et ferme, Espagne[122]!_ L'Espagne est-elle ouverte,
qu'il soit besoin de la fermer? Quelle crmonie est-ce l?

  [122] Santiago, y cierra, Espaa. Le mot _cerrar_, qui primitivement
  signifiait attaquer, veut dire aujourd'hui: fermer. C'est comme, en
  France, _Montjoie, Saint-Denis!_

Que tu es simple, mon pauvre ami! rpondit don Quichotte: apprends que
Dieu a donn aux Espagnols pour protecteur ce grand chevalier  la
Croix-Vermeille, et surtout dans les luttes terribles qu'ils ont
autrefois soutenues contre les Mores! C'est pour cela qu'ils l'invoquent
dans les combats, car on l'a vu souvent en personne, foulant aux pieds,
dtruisant les escadrons ennemis, comme je pourrais t'en fournir cent
exemples tirs des histoires les plus dignes de foi.

Changeant d'entretien, Sancho dit  son matre: En vrit, seigneur, je
ne reviens pas de l'effronterie de cette Altisidore: il faut que la
pauvrette en ait dans l'aile, et que ce petit sclrat qu'on appelle
Amour l'ait diantrement blesse! Le drle n'y voit goutte, dit-on; mais
cela n'y fait rien: lorsqu'il prend un coeur pour but, il vous le perce
de part en part avec ses flches. J'avais entendu dire que les flches
de l'amour s'moussaient contre la sagesse des filles; eh bien, c'est
tout le contraire chez cette Altisidore, car on dirait qu'elles ne s'en
aiguisent que mieux.

Ami Sancho, reprit don Quichotte, l'amour ne connat ni mnagements, ni
considrations: il est comme la mort, qui n'pargne pas plus les rois
que les bergers. Lorsqu'il s'empare d'un coeur, la premire chose qu'il
fait, c'est d'en chasser la honte et la crainte. Ainsi, comme tu l'as
vu, c'est sans pudeur qu'Altisidore m'a montr des dsirs qui ont excit
chez moi moins de piti que de confusion.

O cruaut notoire, ingratitude inoue! s'cria Sancho; que ne
s'adressait-elle  moi, je me serais rendu au premier petit mot d'amour!
Mort de ma vie! quel coeur de rocher! quelles entrailles de bronze a
Votre Grce! Mais qu'a donc pu dcouvrir en vous la pauvre fille pour
prendre ainsi feu comme une toupe? O donc est la beaut qui l'a si
fort charme dans votre personne? Je vous ai bien des fois regard de la
tte aux pieds, et jamais, je dois l'avouer, je n'ai vu chez vous que
des choses plutt faites pour pouvanter les gens que pour les sduire.
S'il est vrai, comme on le prtend, que pour veiller l'amour
l'essentiel soit la beaut, Votre Grce n'en ayant pas du tout, je ne
sais de quoi s'est amourache cette Altisidore.

Apprends, Sancho, reprit don Quichotte, qu'il y a deux sortes de beaut,
celle de l'me et celle du corps. Celle de l'me se manifeste par
l'esprit, la libralit, la courtoisie, et tout cela peut se rencontrer
chez un homme laid; quand on possde cette beaut, et non celle du
corps, l'amour qu'on inspire n'est que plus ardent et plus durable. Moi,
Sancho, je sais fort bien que je ne suis pas beau, mais enfin je ne suis
pas difforme; et il suffit  un honnte homme de n'tre pas un monstre,
pour tre capable d'inspirer une passion aussi vive que profonde.

[Illustration:

  Cruel ne, amant trop fugitif,
  Que le diable t'emporte et t'trangle tout vif! (Page 544).]

En devisant ainsi, ils taient entrs dans une fort qui se trouvait sur
leur chemin, lorsque, sans y penser, don Quichotte se trouva pris dans
de grands filets de soie verte, tendus parmi les arbres: Sancho, dit-il,
voici, si je ne me trompe, une des aventures les plus tranges qu'on
puisse imaginer: qu'on me pende si les enchanteurs qui me perscutent
n'ont pas rsolu de m'emptrer dans ces filets et d'interrompre mon
voyage pour venger Altisidore de l'indiffrence que je lui ai montre.
Eh bien, je leur dclare que quand mme ces filets, au lieu d'tre
tissus de soie verte, seraient de durs diamants, et mille fois plus
forts que ceux dans lesquels le jaloux Vulcain emprisonna jadis Mars et
Vnus, je les romprais avec la mme facilit que s'ils n'taient
composs que de joncs marins ou d'effilures de coton.

Il s'apprtait  passer outre, au risque de tout briser, quand il vit
sortir de l'paisseur du bois deux femmes vtues en bergres; mais avec
cette diffrence que leurs corsets taient de fin brocart et leurs jupes
de riche taffetas dor! Leurs cheveux, si blonds qu'ils pouvaient le
disputer  ceux d'Apollon lui-mme, tombaient en longues boucles sur
leurs paules; leurs ttes taient couronnes de guirlandes, o se
mlaient le laurier vert et la rouge amarante, leur ge tait au-dessus
de quinze annes, mais sans atteindre encore la dix-huitime. A cette
vue, Sancho ouvre de grands yeux, et don Quichotte reste interdit; le
Soleil arrte sa course, et tous taient dans un merveilleux silence.
Enfin une des bergres, s'adressant  notre hros:

Arrtez, seigneur chevalier, arrtez, lui dit-elle, ne brisez pas ces
filets, ils ne cachent aucun pige; nous ne les avons fait tendre que
pour nous divertir; comme je pense que vous dsirez savoir qui nous
sommes et quel est notre dessein, je vais vous l'expliquer en peu de
mots. A deux lieues d'ici, dans un village qu'habitent des gens de
qualit, plusieurs personnes de la mme famille sont convenues de venir
s'amuser en cet endroit, qui est un des plus agrables des environs,
afin de former entre elles une nouvelle Arcadie pastorale. Les jeunes
gens sont vtus en bergers, les jeunes filles en bergres. Nous avons
tudi deux glogues, l'une est de Garcilasso, l'autre du fameux
Camons, pote portugais. Nous ne sommes ici que d'hier, et nous avons
fait dresser des tentes sous ces arbres, au bord de ce ruisseau qui
arrose les prs d'alentour. La nuit dernire, on a tendu ces filets pour
y prendre les petits oiseaux qui, chasss par le bruit, viendraient s'y
jeter sans mfiance. Si vous consentez, seigneur,  devenir notre hte,
soyez le bienvenu; nous en aurons tous une grande joie, car nous ne
connaissons pas la mlancolie.

En vrit, belle et noble dame, rpondit don Quichotte, Acton fut moins
agrablement surpris quand il aperut au bain la chaste Diane, que je le
suis en vous voyant. Je loue l'objet de vos divertissements, et je vous
rends grces de vos offres obligeantes. Si je puis vous servir, parlez,
vous tes sre d'tre promptement obie, car ma profession est de me
montrer affable et empress, surtout envers les personnes de votre
qualit et de votre mrite. Si ces filets, qui n'occupent qu'un faible
espace, s'tendaient sur toute la surface de la terre, j'irais, plutt
que de les rompre, chercher un passage dans de nouveaux continents; et
afin que vous n'en doutiez pas, apprenez que celui qui vous parle est
don Quichotte de la Manche, si toutefois ce nom est arriv jusqu' vos
oreilles.

Quel bonheur est le ntre! chre amie de mon me, s'cria l'autre
bergre; regarde ce seigneur! eh bien, c'est le plus vaillant et le plus
courtois chevalier qu'il y ait au monde, si l'histoire qui court
imprime de ses hauts faits ne ment point: je l'ai lue, et je gage que
ce brave homme qui l'accompagne est Sancho Panza, son cuyer, dont
personne n'gale les aimables saillies.

Vous ne vous trompez pas, Madame, rpondit Sancho, c'est moi-mme qui
suis ce plaisant cuyer que vous dites, et ce seigneur est mon matre,
le mme don Quichotte de la Manche dont parle cette histoire.

Est-il possible, chre amie! dit l'autre bergre; en ce cas, il faut
prier ces trangers de rester avec nous; nos parents et nos frres en
auront une joie infinie. J'avais dj entendu parler de ce que tu viens
de me dire; on ajoute mme que ce chevalier est l'amant le plus constant
et le plus amoureux que l'on connaisse, et que sa dame est une certaine
Dulcine du Toboso  qui l'Espagne entire dcerne la palme de la
beaut.

Rien de plus vrai, repartit don Quichotte; votre beaut, mesdames,
pourrait seule remettre la chose en question. Mais cessez de vouloir me
retenir: les devoirs imprieux de ma profession m'interdisent de me
reposer jamais.

Sur ces entrefaites arriva le frre d'une des bergres, vtu aussi en
berger, et avec non moins de richesse et d'lgance. Sa soeur lui ayant
appris que celui  qui elles parlaient tait le valeureux don Quichotte
de la Manche, et l'autre son cuyer Sancho, le jeune homme, qui avait lu
leur histoire, adressa un gracieux compliment au chevalier, et le pria
avec tant d'instance de les accompagner, que notre hros y consentit. On
continua la chasse aux hues, et une multitude d'oiseaux, tromps par la
couleur des filets, tombrent dans le pril qu'ils croyaient viter.
Cela fit rassembler les chasseurs, qui bientt runis au nombre de plus
de cinquante, vtus en bergers et en bergres, et ravis d'apprendre que
c'tait l don Quichotte et son cuyer, les emmenrent vers les tentes
o la table tait dresse. On fit asseoir le chevalier  la place
d'honneur; et pendant le repas, tous le regardaient avec tonnement,
tous taient ravis de le voir. Mais lorsqu'on fut prs de lever la
nappe, don Quichotte, promenant ses yeux sur les convives, prit la
parole en ces termes:

De tous les pchs des hommes, bien qu'on ait souvent prtendu que le
plus grand c'est l'orgueil, je soutiens, moi, que c'est l'ingratitude,
et je me fonde sur ce qu'on dit communment que l'enfer est peupl
d'ingrats. Ce pch, je me suis toute ma vie efforc de l'viter; et
lorsque je ne puis payer par d'autres services les services qu'on me
rend, mon impuissance est du moins compense par l'intention; mais comme
cela ne saurait suffire, je les publie, je les proclame, afin qu'on
sache bien que si un jour il m'arrive de pouvoir les reconnatre, je n'y
faillirai pas. Trop souvent, hlas! je me suis vu rduit au strile
dsir de m'acquitter, celui qui reoit tant toujours au-dessous de
celui qui donne. Ainsi, envers Dieu qui nous accorde  toute heure tant
de faveurs, qu'est-il possible  l'homme de faire pour s'acquitter?
Rien, car la distance qui les spare est infinie. A cette impuissance, 
cette misre, supple jusqu' un certain point la gratitude et la
reconnaissance. C'est pourquoi, reconnaissant du gracieux accueil qu'on
m'a fait ici, mais ne pouvant y rpondre dans la mme mesure, je suis
contraint de me renfermer dans les troites limites de mon pouvoir, et
de n'offrir bien  regret que les modestes prmices de ma moisson. Je
dclare donc que pendant deux jours entiers, arm de toutes pices, et
au milieu de cette grande route qui conduit  Saragosse, je soutiendrai
contre tout venant que les dames ici prsentes sont les plus courtoises
et les plus belles qu'il y ait au monde,  l'exception toutefois de la
sans pareille Dulcine du Toboso, unique matresse de mes penses, soit
dit sans offenser aucune des dames qui m'entendent.

A ces dernires paroles, Sancho, qui coutait de toutes ses oreilles, ne
put se contenir et s'cria: Est-il possible qu'il y ait sous le ciel des
gens assez oss pour dire et jurer mme que mon matre est fou?
Rpondez, seigneurs bergers, quel est le cur de village, si sens et si
savant qu'il soit, qui serait capable de mieux parler que ne vient de le
faire monseigneur don Quichotte, quel chevalier errant avec toutes ses
rodomontades oserait proposer chose pareille?

Don Quichotte se tourna brusquement vers son cuyer, et lui dit le
visage enflamm de colre: Est-il possible,  Sancho! qu'il se trouve
dans l'univers entier un homme qui ose dire que tu n'es pas un sot
doubl de malice et de friponnerie? Qui te prie de te mler de mes
affaires, et de rechercher si je suis fou ou si je ne le suis pas.
Tais-toi, va seller Rossinante, afin que je ralise ma promesse, car
avec la raison que j'ai de mon ct, tu peux tenir pour vaincus tous
ceux qui oseraient me contredire.

Sur ce, il se leva avec des gestes d'indignation, laissant les
spectateurs douter de sa sagesse aussi bien que de sa folie. Tous le
prirent de ne point pousser le dfi plus avant, disant qu'ils
connaissaient assez la dlicatesse de ses sentiments, sans qu'il en
donnt de nouvelles preuves; et qu'il n'avait pas non plus besoin de
signaler davantage sa valeur, puisqu'ils connaissaient son histoire.

Don Quichotte n'en persista pas moins dans sa rsolution. Enfourchant
Rossinante, il embrasse sa rondache, et, la lance au poing, va se camper
au milieu du grand chemin, suivi de Sancho et de toute la troupe des
bergers et des bergres curieux de voir quelle serait l'issue d'un dfi
si singulier et si arrogant. Camp, comme on vient de le dire, au beau
milieu du chemin, notre hros fit retentir l'air de ces superbes
paroles:

O vous, chevaliers, cuyers, voyageurs  pied et  cheval, qui passez ou
devez passer sur cette route pendant les deux jours entiers qui vont
suivre, apprenez que don Quichotte de la Manche, chevalier errant, est
ici pour soutenir que toutes les beauts et courtoisies de la terre sont
surpasses par celles que l'on rencontre chez les nymphes de ces prs et
de ces bois,  l'exception toutefois de la reine de mon me, la sans
pareille Dulcine du Toboso. Que celui qui oserait soutenir le
contraire, sache que je l'attends ici!

Par deux fois il rpta le mme dfi, et deux fois ses paroles ne furent
entendues d'aucun chevalier errant.

Mais le sort, qui conduisait de mieux en mieux ses affaires, voulut que
peu de temps aprs on vt venir sur la route un grand nombre de
cavaliers, arms de lances et s'avanant en toute hte. Ceux qui taient
avec notre chevalier ne les eurent pas plus tt aperus, qu'ils
s'empressrent de s'loigner du chemin, jugeant qu'il y avait danger 
barrer le passage. Don Quichotte, d'un coeur intrpide, resta seul sur
la place, tandis que Sancho se faisait un bouclier de la croupe de
Rossinante. Cependant la troupe confuse des cavaliers approchait, et
l'un d'eux, qui marchait en avant, se mit  crier  don Quichotte: Gare,
homme du diable, gare du chemin! ne vois-tu pas que ces taureaux vont te
mettre en pices?

Canailles, rpondit don Quichotte, vous avez bien rencontr votre homme!
Pour moi, il n'y a taureaux qui vaillent, fussent-ils les plus
formidables de la valle de Jarama. Confessez tous, malandrins,
confessez la vrit de ce que je viens de proclamer, sinon prparez-vous
au combat.

Le guide n'eut pas le temps de rpliquer, ni don Quichotte de se
dtourner, quand mme il l'aurait voulu: aussi la bande entire des
redoutables taureaux, avec les boeufs paisibles qui servaient  les
conduire, et la foule de gens qui les accompagnaient  la ville o une
course devait se faire le lendemain, tout cela passa par-dessus don
Quichotte, par-dessus Sancho, Rossinante et le grison, les roulant 
terre et les foulant aux pieds. De l'aventure, Sancho resta moulu, don
Quichotte exaspr, Rossinante et le grison dans un tat fort peu
orthodoxe. A la fin, pourtant, ils se relevrent, et don Quichotte,
encore tourdi de sa chute, trbuchant ici, bronchant l, se mit 
courir aprs le troupeau de btes  cornes, en criant: Arrtez,
malandrins, arrtez; c'est un seul chevalier qui vous dfie, lequel
n'est ni de l'humeur ni de l'avis de ceux qui disent: A l'ennemi qui
fuit fais un pont d'or.

Mais le vent emportait ses menaces, et, le troupeau s'loignant
toujours, notre chevalier, plus enflamm de colre que rassasi de
vengeance, s'assit sur le bord du chemin, attendant Sancho, Rossinante
et le grison. Ils arrivrent enfin; matre et valet remontrent sur
leurs btes, et sans dire adieu aux nymphes de la nouvelle Arcadie
continurent tout honteux leur chemin.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Il vit sortir de l'paisseur du bois deux femmes vtues en bergres
(page 550).]

Une claire fontaine, qui serpentait au milieu d'un pais bouquet
d'arbres, fut un utile secours pour rafrachir nos aventuriers et
nettoyer la poussire qu'ils devaient  l'incivilit des taureaux. Ils
s'assirent auprs de cette fontaine, et aprs avoir dbrid Rossinante
et le grison, ils secourent leurs habits. Don Quichotte se rina la
bouche, se lava le visage, et par cette ablution rendit quelque nergie
 ses esprits abattus; quant  Sancho, il se mit  visiter le bissac, et
en tira ce qu'il avait coutume d'appeler sa victuaille.




CHAPITRE LIX

DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE, ET QUE L'ON PEUT VRITABLEMENT APPELER
UNE AVENTURE.


Don Quichotte tait si triste, si fatigu, qu'il ne songeait point 
manger, et Sancho, par dfrence, n'osait toucher  ce qui tait devant
lui. Mais voyant qu'enseveli dans ses penses son matre oubliait de
prendre aucune nourriture, il mit de ct toute retenue et commena 
enfourner dans son estomac le pain et le fromage qu'il avait sous la
main. Mange, ami Sancho, mange, lui dit don Quichotte; jouis du plaisir
de vivre, plaisir que tu sais goter bien mieux que moi, et laisse-moi
mourir sous le poids de mes disgrces. Je suis n pour vivre en mourant,
comme toi, Sancho, pour mourir en mangeant; et afin de te prouver
combien j'ai raison de parler ainsi, vois-moi, je te prie, imprim dans
les histoires, fameux par mes exploits, loyal dans mes actions, honor
des princes, sollicit des jeunes filles; et malgr tout cela, au moment
o j'avais le droit d'esprer les palmes et les lauriers mrits par mes
hauts faits, je me suis vu ce matin terrass, foul aux pieds par des
animaux immondes, au point d'tre pris en piti par ceux qui apprendront
notre aventure! Crois-tu, mon ami, que l'amertume d'une telle pense ne
soit pas faite pour mousser les dents, engourdir les mains et ter
l'apptit? Aussi, mon enfant, suis-je rsolu  me laisser mourir de
faim, ce qui de toutes les morts est la mort la plus cruelle.

Ainsi, rpondit Sancho, qui ne cessait de jouer des mchoires, Votre
Grce n'est pas de l'avis du proverbe qui dit: Meure la poule, pourvu
qu'elle meure sole. Quant  moi, je ne suis pas si sot que de me
laisser mourir de faim: et je prtends imiter le cordonnier, qui tire le
cuir avec ses dents jusqu' ce qu'il le fasse arriver o il veut.
Sachez, seigneur, qu'il n'y a pire folie que celle de se dsesprer
comme le fait Votre Grce; croyez-moi, mangez, et aprs avoir mang,
dormez deux heures, le ventre au soleil, sur l'herbe de cette prairie:
et si vous n'tes pas mieux en vous rveillant, dites que je suis une
bte.

Don Quichotte lui promit de suivre son conseil, sachant par exprience
combien la philosophie naturelle l'emporte sur tous les raisonnements.
Si, en attendant, mon fils, ajouta-t-il, tu voulais faire ce que je vais
te dire, mon soulagement serait plus assur et mes peines plus lgres:
ce serait tandis que je vais sommeiller uniquement pour te complaire, de
t'carter un peu, et, mettant ta peau  l'air, de t'administrer avec la
bride de Rossinante trois ou quatre cents coups de fouet,  valoir sur
les trois mille trois cents que tu dois te donner pour le
dsenchantement de Dulcine; car, je te le demande, n'est-ce pas piti
que cette pauvre dame reste dans l'tat o elle est, et cela par ta
ngligence?

L'affaire mrite rflexion, rpondit Sancho; dormons d'abord, nous
verrons ensuite; car enfin, croyez-vous que ce soit chose bien
raisonnable, qu'un homme se fouette ainsi de sang-froid, et surtout
quand les coups doivent tomber sur un corps mal nourri? Que madame
Dulcine prenne patience; un de ces jours, quand elle y pensera le
moins, elle me verra perc comme un crible. Jusqu' la mort tout est
vie: je veux dire que je suis encore de ce monde, et que j'aurai tout le
temps de tenir ma promesse.

Don Quichotte se tint pour satisfait de la parole de son cuyer, et
aprs avoir mang, l'un beaucoup, l'autre peu, tous deux s'tendirent
sur l'herbe, laissant patre en libert Rossinante et le grison.

Le jour tait avanc quand nos aventuriers se rveillrent; aussitt ils
reprirent leurs montures pour atteindre une htellerie que l'on
dcouvrait  environ une lieue de l: je dis htellerie, parce que don
Quichotte la nomma ainsi de lui-mme, contre sa coutume d'appeler toutes
les htelleries des chteaux. En entrant, ils demandrent s'il y avait
place pour loger; il leur fut rpondu que oui, et avec toutes les
commodits qu'ils pourraient trouver mme  Saragosse. Ils mirent donc
pied  terre; puis Sancho ayant dpos les bagages dans une chambre dont
l'htelier lui remit la clef, il alla mettre Rossinante et le grison 
l'curie, et leur donna la ration en rendant grces  Dieu de ce que son
matre avait pris cette maison pour ce qu'elle tait en ralit. Quand
il revint auprs de lui, il le trouva assis sur un banc.

L'heure du souper venue, don Quichotte se retira dans sa chambre, et
Sancho demanda  l'htelier ce qu'il avait  leur donner.

Parlez, rpondit celui-ci: en animaux de la terre, en oiseaux de l'air,
en poissons de la mer, vous serez servis  bouche que veux-tu.

Il ne nous en faut pas tant, repartit Sancho: deux bons poulets feront
notre affaire, car mon matre est dlicat et mange peu, et moi, je ne
suis pas glouton  l'excs.

L'htelier rpondit qu'il n'y avait pas de poulets, parce que les milans
les dtruisaient tous.

Eh bien, faites-nous donner une poule grasse et tendre, dit Sancho.

Une poule? reprit l'htelier, en frappant du pied, par ma foi, j'en
envoyai vendre hier plus de cinquante  la ville. Mais, except cela,
dites ce que vous dsirez.

Aurez-vous du moins quelque tranche de veau ou de chevreau? demanda
Sancho.

Pour l'heure, il n'y en a point cans, rpondit l'htelier; ce matin on
a mang le dernier morceau; mais je vous assure que la semaine prochaine
il y en aura de reste.

Courage, dit Sancho, nous y voil: je gage que toutes ces grandes
provisions vont aboutir  une tranche de lard et  des oeufs.

Parbleu, reprit l'htelier, mon hte a bonne mmoire! je viens de lui
dire que je n'ai ni poules ni poulets, et il veut qu'il y ait des oeufs!
Cherchez, s'il vous plat, quelque autre chose, et laissons-l toutes
ces dlicatesses.

Eh, morbleu! finissons-en, dit Sancho, et dites-nous vite ce que vous
avez pour souper, sans nous faire tant languir.

Eh bien, rpondit l'htelier, j'ai tout prts deux pieds de boeuf 
l'oignon avec de la moutarde: c'est un manger de prince.

Des pieds de boeuf! s'cria Sancho; que personne n'y touche, je les
retiens pour moi: rien n'est plus de mon got.

Je vous les garderai, rpondit l'htelier, parce que les autres
voyageurs que j'ai ici sont gens d'assez haute vole pour mener avec
eux cuisinier, sommelier et provisions de bouche.

Pour la qualit, dit Sancho, mon matre ne le cde  personne; mais sa
profession ne permet ni sommelier, ni matre d'htel; le plus souvent
nous nous tendons au milieu d'un pr, et nous mangeons  notre sol des
nfles et des glands.

La discussion finit l; et quoique l'htelier et demand  Sancho
quelle tait la profession de son matre, Sancho s'en alla sans lui
donner satisfaction. L'heure du souper venue, l'htelier apporta le
ragot, qu'il avait annonc, dans la chambre de don Quichotte, et le
chevalier se mit  table.

A peine commenait-il  manger que, dans une chambre spare de la
sienne par une simple cloison, il entendit quelqu'un qui disait: Par la
vie de Votre Grce, seigneur don Geronimo, lisons en attendant qu'on
apporte le souper un autre chapitre de la seconde partie de l'histoire
de don Quichotte de la Manche.

Notre chevalier n'eut pas plutt entendu son nom qu'il tait debout, et
prtant l'oreille, il couta ce qu'on disait de lui. Il saisit cette
rponse de don Geronimo: Pourquoi voulez-vous, seigneur don Juan, que
nous lisions ces sottises? Quand on connat la premire partie, quel
plaisir peut-on trouver  la seconde?

D'accord, rpliqua don Juan, mais il n'y a si mauvais livre qui n'ait
quelque bon ct: ce qui me dplat toutefois dans cette seconde partie,
c'est qu'on y dit que don Quichotte est guri de son amour pour Dulcine
du Toboso.

A ces mots, notre hros s'cria plein de dpit et de fureur: Quiconque
prtend que don Quichotte de la Manche a oubli, ou est capable
d'oublier Dulcine du Toboso, ment par sa gorge, et je le lui prouverai
 armes gales. La sans pareille Dulcine du Toboso ne saurait tre
oublie, et un tel oubli est indigne de don Quichotte de la Manche: la
constance est sa devise, et son devoir de la garder incorruptible
jusqu' la mort.

Qui est-ce qui parle l? demanda-t-on de l'autre chambre.

Et qui ce peut-il tre, rpondit Sancho, sinon don Quichotte de la
Manche lui-mme, qui soutiendra tout ce qu'il vient de dire; car un bon
payeur ne craint pas de donner des gages.

Sancho n'avait pas achev de parler, que deux gentilshommes entrrent
dans la chambre, et l'un d'eux se jetant dans les bras de notre hros:
Votre aspect, lui dit-il, ne dment point votre nom, ni votre nom votre
aspect, seigneur chevalier, et sans aucun doute vous tes le vritable
don Quichotte de la Manche, l'toile polaire de la chevalerie errante,
en dpit de l'imposteur qui a usurp votre nom, et qui tche d'effacer
l'clat de vos prouesses, comme le prouve ce livre que je remets entre
vos mains.

Don Quichotte prit le livre, et aprs l'avoir quelque temps feuillet en
silence, il le rendit. Dans le peu que je viens de lire, dit-il, je
trouve trois choses fort blmables: la premire, ce sont quelques
passages de la prface; la seconde, c'est que le dialecte est aragonais,
car l'auteur supprime souvent les articles; et enfin la troisime, qui
prouve son ignorance, c'est qu'il se fourvoie sur un point capital de
l'histoire en disant que la femme de Sancho Panza, mon cuyer, s'appelle
Marie Guttierez, tandis qu'elle s'appelle Thrse Panza. Celui qui fait
une erreur de cette importance doit tre inexact dans tout le reste.

Par ma foi, s'cria Sancho, voil qui est beau pour un historien, et il
est joliment au courant de nos affaires, puisqu'il appelle Thrse
Panza, ma femme, Marie Guttierez: seigneur, reprenez ce livre, je vous
prie, voyez un peu s'il y est parl de moi, et si l'on n'a point aussi
chang mon nom.

A ce que je vois, mon ami, repartit don Geronimo, vous tes Sancho
Panza, l'cuyer du seigneur don Quichotte?

Oui, seigneur, c'est moi, et je serais trs-fch que ce ft un autre.

En vrit, dit le cavalier, l'auteur ne vous traite gure comme vous me
paraissez le mriter: il vous fait glouton et niais, et nullement
plaisant, bien diffrent en cela du Sancho de la premire partie de
l'histoire de votre matre.

Dieu lui pardonne, repartit Sancho, mieux et valu qu'il m'oublit tout
 fait; quand on ne sait pas jouer de la flte, on ne devrait pas s'en
servir, et saint Pierre n'est bien qu' Rome.

Les deux cavaliers invitrent notre hros  passer dans leur chambre et
 partager leur repas, disant qu'ils savaient que dans cette htellerie
il n'y avait rien qui ft digne de lui. Don Quichotte qui tait la
courtoisie mme, ne se fit pas prier davantage, et alla souper avec eux.
Rest en pleine possession du ragot, Sancho prit le haut bout de la
table, l'htelier s'assit  ses cts, et ils mangrent avec apptit
leurs pieds de boeuf, buvant et riant comme s'ils eussent fait la plus
grande chre du monde.

Pendant le repas, don Juan demanda  notre hros quelles nouvelles il
avait de madame Dulcine du Toboso; si elle tait marie, si elle tait
accouche ou enceinte, ou si, reste chaste et fidle, elle pensait 
couronner la constance du seigneur don Quichotte.

Dulcine est aussi pure, aussi intacte qu'au sortir du ventre de sa
mre, rpondit notre chevalier; mon coeur est plus fidle que jamais,
notre correspondance est toujours nulle, et sa beaut change en la
laideur d'une grossire paysanne. Puis il leur conta l'enchantement de
sa matresse, ses aventures personnelles dans la caverne de Montesinos,
et la recette que lui avait enseigne Merlin pour dsenchanter sa dame;
recette qui tait la flagellation de Sancho.

Les deux voyageurs furent ravis d'entendre de la bouche de don Quichotte
le rcit de ses tranges aventures. tonns de tant d'extravagances et
de la manire dont il les racontait, tantt ils le prenaient pour un
fou, tantt pour un homme de bon sens, et en dfinitive ils ne savaient
que penser.

[Illustration: Arrtez, malandrins, arrtez; c'est un seul chevalier
qui vous dfie! (Page 552.)]

Ayant achev de souper, Sancho laissa l'htelier bien repu, et passa
dans la chambre des cavaliers: Qu'on me pende, seigneurs, dit-il en
entrant, si l'auteur de ce livre a envie que nous restions longtemps
bons amis; je voudrais bien, puisqu'il m'appelle glouton, comme vous le
dites, qu'il se dispenst de m'appeler ivrogne.

En effet, c'est ainsi qu'il vous qualifie, rpondit don Geronimo; je ne
me rappelle point le passage, mais je soutiens qu'il a mille fois tort:
la physionomie seule du seigneur Sancho, ici prsent, fait assez voir
que celui qui en parle de la sorte est un imposteur.

Vos Grces peuvent m'en croire, reprit Sancho; le Sancho et le don
Quichotte de cette histoire doivent tre d'autres gens que ceux de
l'histoire de Cid Hamet, qui fait mon matre sage, vaillant et amoureux,
et moi, simple et plaisant, mais non ivrogne et glouton.

Je n'en doute pas, rpondit don Juan, et il aurait fallu faire dfense 
tout autre qu' Cid Hamet de se mler d'crire les prouesses du grand
don Quichotte, de mme qu'Alexandre dfendit  tout autre peintre
qu'Apelle de faire son portrait.

Fasse mon portrait qui voudra, dit don Quichotte; mais qu'on y prenne
garde, il y a un terme  la patience.

H! rpliqua don Juan, quelle injure ferait-on au seigneur don Quichotte
dont il ne puisse aisment tirer vengeance?  moins qu'il ne prfrt la
parer avec le bouclier de cette patience qui, on le sait, n'est pas la
moindre des vertus qu'il possde?

Une partie de la nuit se passa en de semblables entretiens, et toutes
les instances de don Juan pour engager notre hros  s'assurer si le
livre ne contenait pas d'autres impertinences, furent inutiles, don
Quichotte disant qu'il tenait l'ouvrage pour lu et relu, qu'il le
dclarait en tout et partout impertinent et menteur; que de plus si
l'auteur venait  savoir qu'il lui ft tomb entre les mains, il ne
voulait pas donner  un pareil imposteur le plaisir de croire qu'il se
ft arrt  le lire, parce que si un honnte homme doit dtourner sa
pense des objets ridicules ou obscnes,  plus forte raison doit-il en
dtourner les yeux.

Don Juan ayant demand  notre hros quels taient ses projets et le but
de son voyage, il rpondit qu'il se rendait  Saragosse, afin d'assister
aux joutes qui avaient lieu tous les ans. Mais lorsque don Juan lui eut
appris que dans l'ouvrage il tait question d'une course de bagues o
l'auteur faisait figurer don Quichotte, rcit dnu d'invention, pauvre
de style, plus pauvre encore en descriptions de livres, mais fort riche
en niaiseries, en ce cas, repartit notre chevalier, il en aura le
dmenti, je ne mettrai pas le pied  Saragosse; et alors tout le monde
reconnatra, je l'espre, que je ne suis pas le don Quichotte dont il
parle.

Ce sera fort bien fait, dit don Geronimo: d'ailleurs il y a d'autres
joutes  Barcelone o Votre Seigneurie pourra signaler sa valeur.

Tel est mon dessein, repartit don Quichotte. Mais il est temps que Vos
Grces me permettent de leur souhaiter le bonsoir et d'aller prendre
quelque repos. Qu'elles me comptent dsormais au nombre de leurs
meilleurs amis et de leurs plus fidles serviteurs.

Et moi aussi, ajouta Sancho; peut-tre leur serai-je bon  quelque
chose.

Le matre et le valet se retirrent dans leur chambre, laissant nos
cavaliers merveills de ce mlange de sagesse et de folie, et bien
convaincus que c'taient l le vritable don Quichotte et le vrai
Sancho, et non ceux qu'avait dpeints l'auteur aragonais. Don Quichotte
se leva de grand matin, et, frappant  la cloison, il dit adieu  ses
htes de la veille; puis Sancho paya magnifiquement l'htelier, tout en
lui conseillant de moins vanter  l'avenir son auberge, et de la tenir
un peu mieux approvisionne.




CHAPITRE LX

DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE EN ALLANT A BARCELONE.


La matine tait frache et promettait une belle journe, quand don
Quichotte partit de l'htellerie aprs s'tre inform de la route la
plus courte pour se rendre  Barcelone, rsolu qu'il tait, en n'allant
pas  Saragosse, de faire mentir l'auteur aragonais qui le traitait si
mal dans son histoire. Il chemina six jours entiers, sans qu'il lui
arrivt rien qui mrite d'tre rapport.

Le septime jour, vers le soir, s'tant cart du chemin, la nuit le
surprit dans un pais bouquet de chnes et de liges. Matre et valet
mirent pied  terre, et Sancho, qui avait fait ses quatre repas, ne
tarda pas  franchir la porte du sommeil. Don Quichotte, au contraire,
que ses penses tenaient constamment veill, ne put fermer les yeux:
port par son imagination en cent lieux divers, tantt il se croyait
dans la caverne de Montesinos, tantt il voyait Dulcine transforme en
paysanne, cabrioler et sauter sur son ne; tantt rsonnaient  ses
oreilles les paroles du sage Merlin, qui venait lui rvler
l'infaillible moyen de dsenchanter la pauvre dame. A ce souvenir il se
dsesprait en voyant la lenteur et le peu de charit de Sancho, qui, de
son propre aveu, s'tait donn cinq coups de fouet seulement, nombre
bien minime en comparaison de ceux qu'il lui restait  s'appliquer.
Notre amoureux chevalier en conut un tel dpit, qu'il voulut y mettre
ordre sur-le-champ. Si Alexandre le Grand, se disait-il, trancha le
noeud gordien, en soutenant qu'_autant vaut couper que dlier_, et
n'en devint pas moins le matre de l'Asie, pourquoi donc ne viendrais-je
pas  bout de dsenchanter Dulcine en fouettant moi-mme Sancho? Si la
vertu du remde consiste en ce que Sancho reoive les trois mille et
tant de coups de fouet, qu'importe de quelle main ils lui soient
appliqus? l'essentiel est qu'il les reoive. L-dessus, muni des rnes
de Rossinante, il s'approche avec prcaution de son cuyer, et se met en
devoir de lui dtacher l'aiguillette, mais  peine avait-il commenc,
que Sancho s'veillant en sursaut se mit  crier: Qui va l? qui est-ce
qui dtache mes chausses?

C'est moi, rpondit don Quichotte, qui viens rparer ta ngligence et
remdier  mes peines: je viens te fouetter, et acquitter en partie la
dette que tu as contracte. Dulcine prit, malheureux! et pendant que
je me consume dans le dsespoir, tu vis sans te soucier de rien. Dfais
tes chausses de bonne volont, car mon intention est de t'appliquer dans
cette solitude au moins deux mille coups de fouet.

Non pas, non pas, dit Sancho; laissez-moi, ou je vais pousser de tels
cris, que les sourds nous entendront: les coups de fouet auxquels je me
suis engag, doivent tre volontaires; et pour l'heure, je n'ai nulle
envie d'tre fouett. Qu'il vous suffise de la parole que je vous donne
de me fustiger aussitt que la fantaisie m'en prendra, mais encore
faut-il la laisser venir.

Je ne puis m'en fier  toi, mon ami, rpondit don Quichotte, car tu es
dur de coeur, et, quoique vilain, tendre de chair.

En parlant ainsi, il s'efforait de lui dnouer l'aiguillette; mais
Sancho, se dressant sur ses pieds, sauta sur notre hros, lui donna un
croc en jambe, l'tendit par terre tout de son long, puis il lui mit le
genou sur la poitrine et lui saisit les deux mains de faon qu'il ne
pouvait remuer.

Comment! tratre, s'cria don Quichotte, tu te rvoltes contre ton
matre, contre ton seigneur naturel! tu t'attaques  celui qui te donne
du pain!

Je ne trahis point mon roi, rpondit Sancho, je ne fais que me secourir
moi-mme, qui suis mon propre matre et mon vritable seigneur; que
Votre Grce me promette de me laisser tranquille et de ne point parler
de me fouetter pour le moment, aussitt je vous lche; sinon, _tu
mourras ici, tratre, ennemi de dona Sancha_[123].

  [123] Aqui moriras, traydor
        Enemigo de dona Sancha.
          (_Ancien romancero._)

Notre hros lui promit ce qu'il exigeait, jurant par la vie de Dulcine
qu'il ne toucherait pas un poil de son pourpoint, et que dsormais il
s'en remettait  sa bonne volont.

Sancho, s'tant relev, alla chercher pour dormir un endroit plus
loign. Comme il s'appuyait contre un arbre, il sentit quelque chose
lui toucher la tte; il y porta les mains, et rencontra deux jambes
d'hommes. Saisi de frayeur, il courut se rfugier sous un autre arbre,
o il fit mme rencontre. Alors il se mit  pousser de grands cris; don
Quichotte accourut, et lui en demanda la cause.

Ces arbres sont pleins de pieds et de jambes d'hommes, rpondit Sancho.

Don Quichotte toucha  ttons, et devina sur-le-champ ce qu'il en tait:
Ne crains rien, lui dit-il; ces pieds et ces jambes appartiennent sans
doute  des bandits qu'on a pendus  ces arbres. C'est le lieu o l'on a
coutume d'en faire justice quand on les prend; on les attache par vingt
et trente  la fois, et cela m'indique que nous ne sommes pas loin de
Barcelone.

Le chevalier avait raison; car ds qu'il fut jour ils reconnurent que la
plupart des arbres taient chargs de cadavres. Dj pouvants par les
morts, ce fut bien pis encore quand nos aventuriers virent tout  coup
fondre sur eux une cinquantaine de bandits vivants, qui sortant d'entre
les arbres leur crirent en catalan de ne pas bouger jusqu' la venue de
leur capitaine. Se trouvant  pied, son cheval dbrid, sa lance loin
de lui, don Quichotte ne pouvait penser  se dfendre. Il croisa les
mains et baissa la tte, rservant son courage pour une meilleure
occasion. Les bandits dbarrassrent le grison de tout ce qu'il portait,
ne laissant rien ni dans le bissac ni dans la valise; et bien prit 
Sancho d'avoir sur lui les cus d'or que lui avait donns le majordome,
ainsi que l'argent de son matre, qu'il portait dans une ceinture sous
sa chemise, car ces honntes gens n'auraient pas manqu de le trouver,
l'et-il cach dans la moelle de ses os, si par bonheur leur capitaine
n'tait survenu.

C'tait un homme robuste, d'environ trente-cinq ans, d'une taille haute,
au teint brun, au regard svre; il portait une cotte de mailles,  sa
ceinture quatre de ces pistolets qu'en Catalogne on appelle
_pedrenales_, et il montait un cheval de forte encolure. Voyant que ses
cuyers (c'est le nom que se donnent entre eux les gens de cette
profession) allaient dpouiller Sancho, il leur commanda de n'en rien
faire: ainsi fut sauve la ceinture. tonn de voir une lance appuye
contre un arbre, une rondache par terre, et de plus un personnage arm
de pied en cap, avec la mine la plus triste et la plus mlancolique
qu'il soit possible d'imaginer, il s'approcha en lui disant:
Rassurez-vous, bonhomme, vous n'tes pas tomb entre les mains de
quelque cruel Osiris, mais dans celles de Roque Guinart, qui jamais ne
maltraite les gens dont il n'a pas  se plaindre.

Ma tristesse, rpondit don Quichotte, ne provient pas de ce que je suis
tomb en ton pouvoir,  vaillant Roque, toi dont la renomme n'a point
de bornes sur la terre, mais de ce que tes soldats m'ont surpris sans
bride  mon cheval; car les rgles de la chevalerie errante, dont je
fais profession, me prescrivent d'tre constamment en alerte et de me
servir de sentinelle  moi-mme. Apprends,  grand Roque Guinart, que
s'ils m'avaient trouv en selle, la rondache au bras et la lance au
poing, ils ne seraient pas venus  bout de moi si aisment, car je suis
ce don Quichotte de la Manche qui a rempli l'univers du bruit de ses
exploits.

Il n'en fallut pas davantage pour faire connatre  Roque Guinart quelle
tait la maladie de notre hros; il avait souvent entendu parler de lui,
mais il avait peine  se persuader que semblable fantaisie ft parvenue
 se loger dans une cervelle humaine. Ravi d'avoir rencontr don
Quichotte, afin de pouvoir juger par lui-mme si l'original ressemblait
aux copies: Vaillant chevalier, lui dit-il, consolez-vous et
n'interprtez point  mauvaise fortune l'tat o vous vous trouvez; il
se pourrait, au contraire, que votre sort fourvoy retrouvt sa droite
ligne. C'est souvent par des chemins tranges, en dehors de toute
prvoyance humaine, que le ciel se plat  relever les abattus et 
enrichir les pauvres.

Don Quichotte s'apprtait  lui rendre grces quand ils entendirent
derrire eux comme le bruit d'une troupe de gens  cheval: il n'y avait
pourtant qu'un cavalier, mais il tait mont sur un puissant coursier,
et s'approchait  toute bride. En tournant la tte, ils aperurent un
jeune homme de fort bonne mine, d'environ vingt ans, vtu d'une toffe
de damas vert orne de dentelle d'or, le chapeau retrouss  la
wallonne, les bottes troites et luisantes, l'pe, le poignard et les
perons dors; il tenait un mousquet  la main et avait deux pistolets 
sa ceinture.

O vaillant Roque! je te cherchais, pour trouver auprs de toi sinon le
remde, du moins quelque soulagement  mon malheur, dit le cavalier en
les abordant; et pour ne pas te tenir davantage en suspens, car je vois
que tu ne me reconnais pas, sache que je suis Claudia Geronima, fille de
Simon Forte, ton meilleur ami et l'ennemi jur de Clauquel Torellas, qui
est dans le parti de tes ennemis. Ce Torellas a un fils nomm don
Vincent. Don Vincent me vit et devint amoureux de moi; je l'coutai
favorablement  l'insu de mon pre; enfin il me promit de m'pouser, me
donna sa parole, et reut la mienne. Eh bien, j'ai appris hier
qu'oubliant sa promesse, l'ingrat allait en pouser une autre. Cette
nouvelle a produit sur moi l'effet que tu peux imaginer, aussi,
profitant de l'absence de mon pre, je me suis mise  la recherche du
perfide en l'quipage o tu me vois. Je l'ai rejoint  une lieue d'ici;
et sans perdre de temps  lui faire des reproches, ni  recevoir ses
excuses, je lui ai tir un coup de carabine et deux coups de pistolet,
lavant ainsi mon affront dans son sang. Il est rest sur la place, entre
les mains de ses gens, qui n'ont os ni pu prendre sa dfense. Je viens
te prier de me faire passer en France, o j'ai des parents, et de
protger mon pre contre la vengeance de la famille et des amis de don
Vincent.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Muni des rnes de Rossinante, il s'approche avec prcaution de son
cuyer (page 559).]

Surpris de la bonne mine de la belle Claudia, aussi bien que de sa
rsolution, Roque lui promit de l'accompagner partout o elle voudrait.
Mais avant tout, ajouta-t-il, allons voir si votre ennemi est mort; nous
aviserons ensuite  ce qu'il faudra faire.

Notre hros, qui avait cout attentivement la belle Claudia et la
rponse de Roque Guinart: Que personne, dit-il, ne se mette en peine de
dfendre cette dame; je la prends sous ma protection; qu'on me donne mon
cheval et mes armes, et qu'on m'attende ici: j'irai chercher ce
chevalier, et, mort ou vif, je saurai bien le forcer  ne pas devenir
parjure.

Oh! cela est certain, s'cria Sancho, car mon matre a la main heureuse
en fait de mariages: il y a peu de jours, il fit tenir  un certain
drle la parole qu'il avait de mme donne  une demoiselle; et si les
enchanteurs qui le poursuivent n'avaient transform cet homme en
laquais,  cette heure la pauvre fille serait pourvue.

Plus occup de la belle Claudia que des discours du matre et du valet,
Roque fit rendre  Sancho tout ce que lui avaient pris ses compagnons;
et aprs leur avoir ordonn de l'attendre, il s'loigna avec elle au
grand galop. Arrivs  l'endroit o Claudia avait rencontr son amant,
ils n'y trouvrent que des taches de sang frachement rpandu; mais en
promenant la vue de toutes parts, ils aperurent un groupe d'hommes au
sommet d'une colline. Jugeant que ce devait tre le bless que ses gens
emportaient, ils piqurent de ce ct et ne tardrent pas  les
rejoindre. En effet, ils trouvrent entre leurs bras don Vincent, qui,
d'une voix teinte, les priait de le laisser mourir sur la place; le
sang qu'il perdait et la douleur cause par ses blessures ne lui
permettant pas d'aller plus loin.

Roque et Claudia sautrent  bas de leurs chevaux, et celle-ci, le coeur
partag entre l'amour et la vengeance, s'approcha de son amant: Si tu ne
m'avais pas trahie, don Vincent, dit-elle en lui prenant la main, tu ne
serais pas en cette cruelle extrmit.

Le malheureux ouvrit les yeux, et reconnaissant les traits de la jeune
fille: Belle et abuse Claudia, rpondit-il, je vois que c'est toi qui
m'as donn la mort; mais ni mes actions ni mes sentiments ne mritaient
ce cruel chtiment.

Grand Dieu! repartit Claudia, tu ne devais donc pas, ce matin mme,
pouser Lonore, la fille du riche Ballastro?

Non, certainement! rpondit don Vincent; c'est ma mauvaise fortune qui
t'a port cette fausse nouvelle, afin qu'elle me cott la vie. Mais
puisque je la quitte entre tes bras, je ne meurs pas sans consolation,
et je me trouve trop heureux de pouvoir encore te donner des marques
sincres de mon amour et de ma constance. Serre ma main, chre Claudia,
et reois-moi pour poux: la seule joie que je puisse avoir en mourant,
c'est de te donner satisfaction de l'injure que tu croyais avoir reue
de moi.

Pntre d'une vive douleur, Claudia tomba vanouie sur le corps de son
amant, qui rendit le dernier soupir. Les gens de don Vincent coururent
chercher de l'eau pour la jeter au visage de leur matre, mais ce fut
inutilement.

Lorsque, revenue  elle, Claudia s'aperut que don Vincent avait cess
de vivre, elle remplit l'air de ses cris, s'arracha les cheveux et se
dchira le visage. Malheureuse, disait-elle, avec quelle facilit
t'es-tu laisse emporter  cet horrible dessein! Ta jalousie a mis au
tombeau celui qui ne vivait que pour toi; eh bien, meurs  ton tour,
meurs de douleur, puisque tu survis  un poux si fidle! Meurs de honte
et de dsespoir, car aprs ton crime, te voil devenue l'objet de la
vengeance de Dieu et des hommes! Hlas! cher amant, ajouta-t-elle en
jetant ses bras autour de ce corps inanim, faut-il que je te perde,
faut-il que nous ne soyons runis que pour tre spars  jamais!

Il y avait dans ces plaintes une douleur si dchirante et si vraie, que,
pour la premire fois peut-tre, Roque lui-mme se sentit attendri; les
domestiques fondaient en larmes, et les lieux d'alentour semblaient
devenus un champ de tristesse et de deuil.

Roque commanda aux gens de don Vincent de porter le corps de leur matre
 la maison de son pre, qui tait situe non loin de l. En les
regardant s'loigner, Claudia exprima le dsir de se retirer dans un
monastre dont l'abbesse tait sa tante. L, dit-elle, je finirai mes
jours dans la compagnie d'un poux prfrable  tout autre, et qui ne
m'abandonnera jamais. Roque approuva sa rsolution, et proposa de
l'accompagner, l'assurant qu'il dfendrait sa famille contre celle de
don Vincent, et mme contre le monde entier; Claudia le remercia de ses
offres, et prit cong de lui en pleurant.

tant venu rejoindre ses hommes, Roque trouva au milieu d'eux don
Quichotte  cheval. Notre hros, par un sage discours, tchait de leur
faire quitter un genre de vie qui prsente tant de danger pour l'me et
pour le corps; mais comme la plupart taient des Gascons, gens grossiers
et farouches, ils gotaient mdiocrement le prdicateur et le sermon. Le
chef demanda  Sancho si on lui avait rendu tout ce qui lui appartenait;
Sancho rpondit que oui, hormis trois mouchoirs de tte qui valaient
trois bonnes villes.

Eh! l'ami, que dis-tu l? reprit un des bandits, c'est moi qui les ai,
et ils ne valent pas trois raux.

Cela est vrai, repartit don Quichotte; mais mon cuyer les estime
beaucoup  cause de la personne qui les lui a donns.

Roque les fit rendre sur-le-champ; il fit ensuite ranger sa troupe et
apporter devant lui les pierreries, l'argent, enfin le butin fait depuis
le dernier partage; et aprs en avoir examin la valeur, supput en
argent ce qui ne pouvait tre divis, il rpartit le tout avec tant
d'quit que chacun se montra satisfait. Seigneur, dit-il ensuite  don
Quichotte, si avec ces gens-l on n'observait pas une exacte justice, il
n'y aurait pas moyen d'tre obi.

Par ma foi, il faut que la justice soit une bonne chose, puisqu'elle se
pratique mme parmi des voleurs! rpliqua Sancho.

A ces paroles, un des bandits qui les avait entendues le coucha en joue
avec son arquebuse, et il lui aurait cass la tte, si Roque n'et cri
 cet homme de s'arrter. Sancho frissonna de tout son corps et prouva
un tel saisissement, qu'il se promit bien de ne plus ouvrir la bouche au
milieu de gens qui entendaient si peu raillerie.

Sur ces entrefaites, un des cuyers posts sur le grand chemin accourut
dire au capitaine: Seigneur, j'aperois non loin d'ici une troupe de
voyageurs qui se dirigent vers Barcelone.

Sont-ils de ceux qui nous cherchent ou de ceux que nous cherchons?
demanda Roque.

De ceux que nous cherchons, rpondit l'cuyer.

En ce cas,  cheval, enfants! cria le capitaine, et qu'on les amne ici
sans qu'il en manque un seul.

Les bandits obirent. Pendant ce temps, Roque, don Quichotte et Sancho
se trouvant seuls, le premier dit  notre hros: Seigneur, ce genre de
vie vous parat trange, et je ne m'en tonne pas, car ce sont tous les
jours aventures nouvelles, nouveaux vnements, et tous galement
prilleux. Il n'y a pas, je dois l'avouer, une vie plus inquite, plus
agite que la ntre. Malheureusement, je m'y trouve engag par des
sentiments de vengeance dont je n'ai pu triompher, car je suis par
nature d'une humeur douce et compatissante; le besoin de me venger a si
bien impos silence  mes honntes inclinations, qu'il me retient dans
ce prilleux mtier en dpit de moi-mme; et comme toujours l'abme
attire un autre abme, comme les vengeances sont toutes enchanes,
non-seulement je poursuis les miennes, mais encore je me charge de
poursuivre celles des autres. Malgr tout, j'espre de la misricorde de
Dieu, plein de piti pour la faiblesse humaine, qu'il me tirera de cet
affreux labyrinthe dont je n'ai pas la force de me tirer moi-mme.

En entendant un tel discours, don Quichotte se demandait comment parmi
des voleurs et des assassins il pouvait se trouver un homme qui montrt
des sentiments si senss et si difiants. Seigneur Roque, lui dit-il,
pour le malade, le commencement de la sant c'est de connatre son mal
et de se montrer dispos  prendre les remdes que prescrit le mdecin.
Votre Grce est malade, elle connat son mal; Eh bien, ayez recours 
Dieu, c'est un mdecin infaillible: il vous donnera les remdes dont
vous avez besoin, remdes qui agissent d'autant plus srement qu'ils
rencontrent une bonne nature et une heureuse disposition. Un pcheur
clair est bien plus prs de s'amender qu'un sot, car discernant entre
le bien et le mal, il rougit de ses propres vices; tandis que le sot,
aveugl par son ignorance, n'coute que son instinct et s'abandonne 
ses passions dont il ne connat pas le danger. Courage, donc, seigneur
Roque, courage, et puisque vous avez de l'esprit et du bon sens,
servez-vous de ces lumires, et ne dsesprez pas de l'entire gurison
de votre me. Mais si Votre Grce veut abrger le chemin et entrer dans
celui de son salut, venez avec moi; je vous apprendrai la profession de
chevalier errant. A la vrit, c'est une source inpuisable de travaux
et de fcheuses aventures, mais en les offrant  Dieu comme expiation de
vos fautes, vous vous ouvrirez les portes du ciel.

Roque sourit du conseil de notre hros, et pour changer d'entretien il
lui raconta la triste fin de l'aventure de Claudia, dont Sancho se
trouva trs-contrist, car il avait trouv fort de son got la ptulance
et la beaut de la jeune personne.

En cet instant les bandits arrivrent avec leurs prisonniers,
c'est--dire avec deux cavaliers assez bien monts, deux plerins 
pied, puis un carrosse dans lequel il y avait des dames accompagnes de
sept ou huit valets tant  pied qu' cheval. Ces hommes farouches les
environnrent en silence, attendant que leur chef prt la parole. Roque
demanda aux cavaliers qui ils taient et o ils allaient.

Seigneurs, rpondit l'un d'eux, nous sommes capitaines d'infanterie; nos
compagnies sont  Naples, et nous allons nous embarquer  Barcelone,
d'o quatre galres ont reu l'ordre de passer en Sicile. Nous possdons
environ deux ou trois cents cus, avec lesquels nous nous croyons assez
riches, car, vous le savez, le mtier ne permet gure de thsauriser.

Et vous? demanda Roque aux plerins.

Monseigneur, rpondirent-ils, nous allons  Rome; et  nous deux nous
n'avons qu'une soixantaine de raux.

Roque demanda ensuite quels taient les gens du carrosse; un des hommes
 cheval rpondit: Ma matresse est la seora Guyamor de Quinonez, femme
du rgent de l'intendance de Naples, elle est avec sa fille, une femme
de chambre et une dugne; nous sommes trois valets  cheval et trois
valets  pied qui les accompagnons, et leur argent monte  six cents
cus.

De faon, dit Roque, que nous avons ici neuf cents cus et soixante
raux. Moi, j'ai soixante soldats; voyez, seigneurs, ce qui peut revenir
 chacun d'eux, car je ne sais gure calculer.

A ces mots, les bandits s'crirent: Vive le grand Roque Guinart, en
dpit de ceux qui ont jur sa perte!

Les capitaines, la tte baisse, faisaient bien voir  leur contenance
qu'ils regrettaient leur argent; la rgente et sa suite n'taient gure
plus gaies, et les pauvres plerins ne montraient nul envie de rire.

Roque les tint un moment en suspens, mais ne voulant pas prolonger leur
anxit: Seigneurs capitaines, leur dit-il en se tournant vers eux,
prtez-moi, je vous prie, soixante cus; madame la rgente m'en donnera
quatre-vingts: pour contenter mes soldats, car le prtre vit de ce qu'il
chante. Cela fait, vous pourrez continuer votre route, munis d'un
sauf-conduit de ma main, afin que ceux de mes hommes qui parcourent les
environs ne vous fassent aucune insulte; car je ne veux pas qu'on
maltraite les gens de guerre ni les femmes, et surtout les dames de
qualit.

Les capitaines se confondirent en remercments sur la courtoisie et la
libralit de Roque, car,  leurs yeux, c'en tait une de leur laisser
leur propre argent; la seora voulait descendre de son carrosse pour
embrasser ses genoux, mais il s'y opposa, lui demandant pardon de la
violence que son mchant tat le forait  lui faire.

[Illustration: Roque s'loigna avec elle au grand galop (page 562).]

La rgente et les capitaines avaient donn ce qu'on leur demandait, et
voyant qu'on ne parlait point de diminuer leur contribution, les pauvres
plerins s'apprtaient  remettre tout leur argent; mais Roque leur fit
signe d'attendre: De ces cent quarante cus, dit-il  ses gens, il vous
en revient deux  chacun; des vingt formant l'excdant, donnez-en dix 
ces plerins, et les autres  ce bon cuyer, afin qu'il ait sujet de se
rjouir de cette aventure. Puis se faisant apporter de l'encre et du
papier, il crivit un sauf-conduit par lequel il tait enjoint  ses
lieutenants de laisser passer librement toute la caravane, qui s'loigna
exaltant la faon d'agir du grand Roque, sa courtoisie, sa bonne mine,
et le traitant plutt de galant homme que de corsaire.

Un des bandits qui ne partageait pas l'humeur gnreuse de son chef, ne
put s'empcher de donner son avis: Parbleu, dit-il dans son jargon
mi-gascon, mi-catalan, notre capitaine serait meilleur moine que chef de
bons garons; mais  l'avenir s'il a de pareils accs de libralit,
qu'il les satisfasse avec son argent et non avec le ntre. Le malheureux
ne parla pas si bas qu'il ne ft entendu de Roque, qui tirant son pe
lui fendit presque la tte, en disant: C'est ainsi que je chtie les
insolents et les tmraires. Aucun n'osa souffler mot, tant le chef
savait se faire craindre et obir.

Roque se retira  l'cart et crivit  un de ses amis de Barcelone, pour
lui donner avis qu'il avait fait rencontre du fameux don Quichotte de la
Manche, cet illustre chevalier errant dont on parlait par toute
l'Espagne, l'assurant que c'tait l'homme le plus divertissant qu'on pt
trouver; il ajouta que sous quatre jours,  la fte de Saint-Jean, il
l'amnerait lui-mme  Barcelone, sur la grande place, arm de pied en
cap et montant le superbe Rossinante, suivi de l'cuyer Sancho sur son
ne. Il le priait d'en donner avis aux Niaros, ses amis,  qui il
voulait procurer ce plaisir; il et bien dsir que leurs ennemis les
Cadeils n'y eussent point part, mais il en reconnaissait
l'impossibilit, les extravagances du matre et les bouffonneries du
valet tant trop clatantes pour ne pas attirer tout le monde.

La lettre, porte par un des bandits dguis en paysan, fut remise  son
adresse.




CHAPITRE LXI

DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE A SON ENTRE DANS BARCELONE, AVEC
D'AUTRES CHOSES QUI SEMBLENT PLUS VRAIES QUE RAISONNABLES.


Don Quichotte demeura trois jours et trois nuits avec les bandits, et
ft-il rest trois sicles, il aurait toujours trouv de quoi s'tonner.
C'tait sans cesse nouvelle aventure: on s'veillait ici, on mangeait
l-bas; quelquefois on fuyait sans savoir pourquoi, et l'on s'arrtait
de mme. En alerte continuelle, ces hommes dormaient  cheval,
interrompaient  toute heure leur sommeil pour changer d'asile; leur
temps se passait  poser des sentinelles,  couter le cri d'alarme, 
souffler des mches d'arquebuse, quoiqu'ils eussent peu de ces armes,
presque tous portant des mousquets  pierre. Roque passait la nuit loin
des siens; car le vice-roi de Barcelone ayant mis sa tte  prix, il
craignait d'tre livr par eux  la justice: existence assurment fort
triste et fort misrable.

Enfin, par des chemins dtourns et des sentiers couverts, Roque, don
Quichotte et Sancho se dirigrent vers Barcelone. Ils arrivrent sur la
plage la veille de la Saint-Jean, pendant la nuit. Aprs avoir donn 
Sancho les dix cus qu'il lui avait promis, le capitaine l'embrassa
ainsi que son matre, puis on se spara, changeant mille offres de
services.

Don Quichotte attendit en selle la venue du jour, et il ne tarda pas 
voir paratre la face ple de la blanche aurore, qui s'avanant en
silence sur les balcons de l'orient, venait humecter les plantes et les
fleurs. Presque au mme instant, le son d'une agrable musique se fit
entendre: c'taient des hautbois, des fifres et des tambours auxquels
succdaient des cris joyeux qui paraissaient venir de la ville. L'aurore
fit bientt place au soleil, dont le visage plus large qu'une rondache
s'levait sur l'horizon. Don Quichotte et Sancho, jetant les yeux de
toutes parts, aperurent pour la premire fois la mer, qui leur parut
spacieuse, immense et beaucoup plus tendue que les lagunes de Ruidera,
situes dans leur province. Ils virent aussi des galres amarres  la
plage, lesquelles, abattant leurs voiles, se montrrent couvertes de
mille banderoles qui tantt flottaient au vent, tantt balayaient la
surface des eaux, pendant qu'chapp de leurs flancs le bruit des
clairons et des trompettes faisait retentir les lieux d'alentour d'une
harmonie suave et belliqueuse. Bientt ces galres commencrent 
s'branler, simulant une escarmouche navale, tandis qu'un nombre infini
de cavaliers, sortant de la ville avec de brillantes livres, maniaient
adroitement leurs chevaux, et suivaient les mouvements de la flotte,
dont l'artillerie faisait un bruit pouvantable, la mer tait calme, le
jour pur et serein, quoique voil de temps en temps par la fume du
canon. Tout semblait d'accord pour enivrer de joie la population
entire. Quant  Sancho, il ne parvenait pas  comprendre comment ces
normes masses qui se mouvaient sur l'eau pouvaient avoir tant de pieds.

Bientt une troupe de cavaliers, portant de magnifiques livres, accourt
avec des cris de joie vers don Quichotte, qui tait rest tout stupfait
d'un si beau spectacle; et l'un d'entre eux, celui que Roque avait fait
prvenir, dit  haute voix:

Qu'il soit le bienvenu, le miroir, le fanal, l'toile polaire de la
chevalerie errante; qu'il soit le bienvenu, le grand, le valeureux don
Quichotte, le vrai chevalier de la Manche, dont la fleur des historiens,
cid Hamet Ben-Engeli, nous a racont les exploits, et non pas le
controuv, le faux historien, dont on vient de publier le livre
mensonger.

Don Quichotte n'eut pas le temps de rpondre, parce que les cavaliers et
les gens de leur suite faisant caracoler leurs chevaux, l'entourrent
aussitt en dcrivant mille cercles autour de lui: Ces seigneurs, dit-il
 Sancho, nous ont sans doute reconnus; je parierais qu'ils ont lu notre
histoire, et mme celle que l'Aragonais a publie rcemment.

Le cavalier qui avait parl  don Quichotte s'approcha de nouveau, et
lui dit: Que Votre Grce, seigneur, veuille bien venir avec nous: tous
nous sommes ses serviteurs et les amis de Roque Guinart.

Si les courtoisies engendrent les courtoisies, rpondit don Quichotte,
la vtre, seigneur chevalier, doit tre fille ou proche parente de celle
du grand Roque. Conduisez-moi o il vous plaira, je vous suivrai avec
plaisir, surtout si vous me faites l'honneur d'accepter mes services.

Le cavalier rpondit avec non moins de civilit; puis, lui et ses amis
ayant plac notre hros au milieu d'eux, on prit le chemin de Barcelone,
au son des fifres et des tambours. Mais,  l'entre de la ville, deux
petits drles, plus malins que la malice elle-mme, s'avisrent d'un
mchant tour: se faufilant au milieu de la foule, ils s'approchrent de
nos aventuriers, et levant la queue, l'un  Rossinante, l'autre au
grison, ils leur plantrent  chacun dans cet endroit un paquet de
chardons. Les pauvres btes ne sentirent pas plus tt ces perons d'un
nouveau genre, qu'elles se mirent  serrer la queue; ce qui, augmentant
leur souffrance, les poussa  ruer de telle sorte qu'elles jetrent
leurs cavaliers dans la poussire. Honteux et mortifi, don Quichotte se
hta d'enlever le panache  Rossinante, et Sancho en fit autant  son
ne. Leurs nouveaux amis s'apprtaient  chtier cette insolente
canaille, mais il leur fallut y renoncer, car les deux espigles
s'taient perdus dans la foule. Bref, don Quichotte et Sancho
remontrent sur leurs btes, et toujours suivis de la musique et
accompagns des mmes cris de joie, ils gagnrent la maison de leur
hte, une des plus belles de Barcelone. Suivons-y notre chevalier, ainsi
le veut cid Hamet Ben-Engeli.




CHAPITRE LXII

AVENTURE DE LA TTE ENCHANTE, AINSI QUE D'AUTRES ENFANTILLAGES QU'ON NE
PEUT S'EMPCHER DE RACONTER.


L'hte de don Quichotte s'appelait don Antonio Moreno; c'tait un
gentilhomme riche et plein d'esprit, qui aimait  se divertir avec
dcence et bon got. Quand il vit notre hros en sa maison, il songea 
lui faire faire quelques bonnes folies, sans lui causer de dplaisir,
car la plaisanterie a des bornes, et un passe-temps ne saurait tre
agrable, s'il a lieu aux dpens d'autrui. La premire chose dont il
s'avisa, ce fut, quand on eut dsarm le chevalier, de le conduire,
couvert seulement de cet troit pourpoint dj dcrit tant de fois,  un
balcon donnant sur une des principales rues de la ville, o on l'exposa
 la vue des passants comme une bte curieuse. Les cavaliers aux livres
firent de nouvelles passes sous ses yeux, de mme que si c'et t pour
lui seul, et non  cause de la fte, qu'ils se fussent mis en frais.
Sancho tait tout radieux, s'imaginant avoir trouv de nouvelles noces
de Gamache, ou une maison semblable  celle de don Diego, ou bien un
chteau comme celui du duc.

Plusieurs amis de don Antonio vinrent dner avec lui; tous firent de
grands honneurs  don Quichotte, et le traitrent en vritable
chevalier errant, ce qui le rendit si fier et si rengorg, qu'il ne se
sentait pas d'aise. De son ct, Sancho lcha tant de plaisantes
reparties, que les gens de la maison et tous ceux qui taient l
n'avaient d'oreilles que pour lui et riaient  gorge dploye.

Seigneur cuyer, lui dit don Antonio, il nous a t cont que vous tes
extrmement friand de blanc-manger et de petites andouilles; et que
lorsque vous en avez de reste, vous les mettez dans votre poche pour le
lendemain[124].

  [124] Allusion au don Quichotte d'Avellaneda.

C'est une insigne fausset, seigneur, rpondit Sancho; je suis plus
propre que goulu, et monseigneur don Quichotte, ici prsent, pourra vous
dire que nous nous contentions bien souvent, lui et moi, pendant des
jours entiers, d'une poigne de noisettes, ou d'une demi-douzaine
d'oignons. Il est vrai que si parfois on me donne la gnisse, je cours
lui mettre la corde au cou; c'est--dire que je mange ce qu'on me
prsente, et prends le temps comme il vient. Mais quiconque ose avancer
que je suis un mangeur vorace et malpropre, peut se tenir pour dit qu'il
se trompe du tout au tout, et je le lui apprendrais d'une autre faon,
n'tait le respect que je dois aux vnrables barbes ici prsentes.

Oui, certes, dit don Quichotte, la modration et la propret de Sancho
quand il mange, mriteraient d'tre crites et graves sur le bronze
pour servir d'exemple aux races futures: tout ce qu'on peut lui
reprocher, c'est lorsqu'il a faim d'tre un peu glouton; alors il mche
des deux cts  la fois, et un morceau n'attend pas l'autre. Mais pour
ce qui est de la propret, on ne le trouvera jamais en dfaut, et il l'a
prouv du reste pendant qu'il tait gouverneur, car il mangeait avec
tant de dlicatesse, qu'il prenait les grains de raisin avec sa
fourchette.

Comment! s'cria don Antonio, le seigneur Sancho a t gouverneur?

Oui, seigneur, rpondit Sancho, j'ai t gouverneur, et d'une le qu'on
appelle Barataria; je l'ai gouverne pendant dix jours,  bouche que
veux-tu; j'y ai perdu le repos, l'esprit et l'embonpoint, et j'y ai
appris  mpriser tous les gouvernements du monde. J'ai quitt l'le en
courant, et je suis tomb dans un grand trou, o je me suis cru mort,
mais dont par miracle je suis sorti vivant.

Alors don Quichotte se mit  conter l'histoire du gouvernement de
Sancho, ce qui divertit fort la compagnie.

Le repas achev, don Antonio prit notre hros par la main, et le
conduisit dans une pice o pour tout meuble se trouvait une table de
jaspe, soutenue par un pied de mme matire; sur cette table tait un
buste qui paraissait de bronze et reprsentait un empereur romain. Ils
se promenrent pendant quelque temps de long en large, firent le tour de
la table, puis, don Antonio s'arrtant dit  don Quichotte: Maintenant
que je suis certain de n'tre cout par personne, je vais apprendre 
Votre Grce une des plus tonnantes aventures dont on ait jamais entendu
parler,  condition toutefois que ce secret restera entre elle et moi.

Je le jure, seigneur, rpondit notre hros: celui  qui vous parlez a
des yeux et des oreilles, mais point de langue. Votre Grce peut en
toute assurance verser dans mon coeur ce qu'elle a dans le sien, et
rester persuade qu'elle l'a jet dans les abmes du silence.

Sur la foi de cette promesse, repartit don Antonio, je vais vous confier
des choses qui vous raviront d'admiration, et je me soulagerai moi-mme
d'un fardeau qui me pse, car je n'ai encore rvl  personne le secret
que je vais vous dire. Cette tte que vous voyez, seigneur don
Quichotte, ajouta-t-il en la lui faisant toucher avec la main, a t
fabrique par un des plus grands enchanteurs qui aient jamais exist.
C'tait, je crois, un Polonais, disciple du fameux Scot dont on raconte
tant de merveilles. Je reus chez moi cet enchanteur; et pour la somme
de mille cus il me fabriqua cette tte, qui a la proprit de rpondre
 toutes les questions qu'on lui adresse. Aprs avoir trac des cercles,
observ les astres, crit des caractres cabalistiques, pi les
conjonctions voulues, l'auteur mit la dernire main  son ouvrage avec
une perfection dont vous aurez la preuve demain, car le vendredi cette
tte est muette, et il serait inutile de lui rien demander aujourd'hui.
D'ici l, Votre Grce peut songer aux questions qu'il vous conviendra de
lui faire, et l'exprience vous prouvera si je dis vrai.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Les pauvres btes se mirent  ruer de telle sorte, qu'elles jetrent
leurs cavaliers dans la poussire (page 567).]

tonn de ce qu'il entendait, don Quichotte avait peine  croire que
cette tte ft doue d'une telle vertu; mais comme il devait bientt
savoir  quoi s'en tenir, il se contenta de faire de grands remercments
 son hte pour lui avoir confi un secret de cette importance. Ils
sortirent de la chambre, que don Antonio ferma  clef, et ils
retournrent dans le salon, o Sancho avait eu le temps de conter  la
compagnie une partie des aventures de son matre.

Le soir venu, ils allrent tous ensemble se promener par la ville, don
Quichotte sans armes, mais couvert d'une houppelande de drap fauve,
capable,  cette poque de l'anne, de mettre en sueur l'hiver lui-mme.
Sancho resta au logis avec les valets, qui avaient ordre de l'entretenir
et de l'amuser si bien qu'il ne penst point  sortir. Notre hros ne
montait pas Rossinante, mais un grand mulet de bt harnach avec
beaucoup de richesse et d'lgance; sans qu'il s'en doutt, on lui avait
attach au dos, et par-dessus la houppelande, un parchemin sur lequel
tait crit en grosses lettres: _Je suis don Quichotte de la Manche_.
Cet criteau arrtait tous les passants; et comme chacun rptait: _Je
suis don Quichotte de la Manche_, le chevalier fut surpris que tant de
gens prononassent son nom comme s'ils le connaissaient:

Seigneur, dit-il  don Antonio qui marchait  ct de lui, la chevalerie
errante a de bien grands avantages, puisqu'elle rpand sur toute la
terre le nom de ceux qui l'exercent. Entendez-vous comme on parle de
moi; jusqu'aux petits enfants, tous me connaissent sans m'avoir jamais
vu!

Quoi d'tonnant  cela, seigneur don Quichotte? rpondit don Antonio. De
mme que le feu jette une lumire qui le trahit, de mme la vertu a un
clat qui ne manque jamais de la faire reconnatre, surtout celle qui
s'acquiert dans la profession des armes, car elle resplendit par-dessus
toutes les autres.

Or, pendant que don Quichotte marchait ainsi, tout fier de lui-mme, il
arriva qu' la vue de l'criteau, un passant s'arrta, et lui jeta ces
mots  la face en bon castillan: Au diable soit don Quichotte de la
Manche! comment peux-tu tre encore de ce monde, aprs les coups de
bton que tu as reus? Il faut, en vrit, que tu sois fou. Si encore tu
l'tais seul, il n'y aurait pas grand dommage; mais ta folie est si
contagieuse, qu'elle se communique  tous ceux qui t'approchent; ceux
qui t'accompagnent en ce moment n'en sont-ils pas la preuve? Va, va,
nigaud, retourne chez toi prendre soin de ton bien, de ta femme et de
tes enfants, sans creuser davantage ta pauvre cervelle, qui n'est dj
que trop endommage.

Mon ami, dit Antonio  cet homme, passez votre chemin sans vous mler de
donner des conseils  qui ne vous en demande pas: le seigneur don
Quichotte est trs-sain d'esprit, et nous qui l'accompagnons, nous ne
sommes pas des imbciles: la vertu a droit  nos hommages, en quelque
lieu qu'elle se rencontre. Passez votre chemin, et mlez-vous de vos
affaires.

Par ma foi, seigneur, vous avez raison, rpondit le Castillan; aussi
bien, donner des conseils  ce pauvre fou, ce serait frapper du poing
contre l'aiguillon. Mais il est vraiment dommage de voir le bon sens
qu'il montre, dit-on, sur tant de matires, s'en aller en eau claire
quand il s'agit de chevalerie. Que je meure  l'instant, moi et tous mes
descendants, si je m'avise jamais de donner des conseils  personne,
dt-on m'en prier  genoux.

Le Castillan disparut, et la promenade continua; mais une telle foule se
pressait pour lire l'criteau, que don Antonio fut oblig de l'enlever.

La nuit venue, on retourna chez don Antonio, o sa femme, personne aussi
aimable que belle, avait invit plusieurs de ses amies pour faire
honneur  leur hte et s'amuser de ses tranges folies. Il vint donc
quantit de dames; il y eut un souper magnifique, et sur les dix heures
le bal commena. Parmi ces dames, il s'en trouvait surtout deux pleines
d'esprit et d'humeur moqueuse, qui, pour divertir la compagnie,
invitrent don Quichotte  danser; et, chacune tour  tour s'emparant de
lui ds que l'autre l'avait quitt, elles extnurent si bien le pauvre
chevalier qu'il suait  grosses gouttes et ne pouvait presque plus se
remuer. Qu'on se reprsente ce grand corps maigre, sec, efflanqu, au
teint jaune, aux yeux creux, aux moustaches longues et tombantes, serr
dans ses habits, fort maussade enfin et d'une lgret plus que
problmatique, agac par deux belles personnes qui lui lanaient  la
drobe des propos d'amour auxquels il ne rpondait qu'avec ddain. A
bout de patience: Arrire, dmons! s'cria-t-il, arrire; laissez-moi en
paix, importunes penses. Tchez, Mesdames, de matriser vos sentiments;
la sans pareille Dulcine du Toboso est l'unique souveraine de mon me,
et elle ne souffre point que d'autres en triomphent. Puis il se laissa
tomber au beau milieu du salon, bris et rompu d'un si violent
exercice.

Don Antonio le fit emporter  bras dans sa chambre. Sancho, qui s'tait
empress de le suivre: Peste, monseigneur, lui dit-il, comme vous vous
tes trmouss! Pensiez-vous, par hasard, que tous les braves sont tenus
d'tre des danseurs, et tous les chevaliers errants des faiseurs
d'entrechats? Par ma foi, mon cher matre, vous tiez dans une grande
erreur, car tel aura moins de mal  tuer un gant qu' faire une
cabriole. Sauter en se donnant du talon dans le derrire, c'est mon
fort,  moi; mais danser comme vous venez de le faire, je ne m'en pique
point.

Chacun riait aux clats des propos de notre cuyer, qui, ayant mis son
matre au lit, eut grand soin de le bien couvrir, dans la crainte qu'il
n'prouvt quelque refroidissement.

Le lendemain, don Antonio jugea  propos de faire l'exprience de la
tte enchante. Suivi de don Quichotte, de Sancho, de deux de ses amis
et des dames qui avaient fait danser notre chevalier, il se dirigea vers
la chambre o elle se trouvait. Quand tout le monde fut entr, il ferma
soigneusement la porte, numra  la compagnie les vertus de cette tte,
disant que c'tait la premire fois qu'on en faisait l'preuve et qu'il
demandait le secret. Personne,  l'exception des deux gentilshommes, ne
savait ce qui allait se passer.

Don Antonio s'approcha le premier, et demanda  voix basse, de manire
pourtant  tre entendu: Tte, par la vertu que tu renfermes, dis-moi ce
que je pense en ce moment. Sans remuer les lvres, mais d'une voix
claire et distincte, la tte rpondit vivement: Je ne juge point des
penses.

Chacun resta stupfait, surtout les dames, car ni autour de la table ni
dans la salle il ne se trouvait personne qui pt faire cette rponse, et
on voyait bien qu'elle venait directement de la tte.

Combien sommes-nous ici? continua don Antonio?

Toi et ta femme, rpondit la tte, deux de ses amies et deux des tiens,
ainsi qu'un fameux chevalier appel don Quichotte de la Manche, et son
cuyer, qui se nomme Sancho Panza.

La surprise augmenta, et plus d'un assistant sentit ses cheveux se
dresser.

Bien, dit don Antonio en se retirant; ceci fait voir que je n'ai point
t tromp par celui qui t'a fabrique, tte sage, tte parlante, tte
merveilleuse et incomparable. Qu'un autre me remplace, ajouta-t-il, et
t'adresse telle question qu'il voudra.

Comme les femmes sont d'ordinaire assez curieuses, une des dames
s'approcha: Dis-moi, tte, demanda-t-elle, que faut-il que je fasse pour
tre trs-belle?

Sois trs-honnte.

Cela suffit, dit la dame en faisant place  sa compagne.

Savante tte, demanda celle-ci, je dsirerais bien savoir si mon mari
m'aime ou non?

Remarque sa conduite envers toi, et tu le sauras.

Je n'en veux pas davantage, dit la dame: en effet, la conduite des
hommes nous donne la mesure de l'affection qu'ils nous portent.

Un des amis de don Antonio demanda: Qui suis-je?

Tu le sais, lui fut-il rpondu.

Ce n'est pas l ce que je demande, repartit le cavalier; je veux savoir
si tu me connais.

Je te connais, tu es don Pedro Noriz.

O tte admirable! c'en est assez pour me convaincre que tu n'ignores
rien, ajouta le cavalier.

L'autre ami s'approcha et fit cette question: Quel est le plus vif dsir
de mon fils an?

Je t'ai dj dit que je ne juge point des penses; cependant je puis
ajouter: Ton fils ne souhaite que de t'enterrer.

Je le savais dj, repartit le gentilhomme, et je n'en doutais
nullement.

La femme de don Antonio s'approcha comme les autres, et dit: En vrit,
tte, je ne sais que te demander; je voudrais seulement savoir si je
conserverai longtemps mon cher mari.

Oui, car sa bonne sant et sa manire de vivre lui promettent de longs
jours, que la plupart des hommes abrgent par la dbauche et
l'intemprance.

A son tour, don Quichotte s'approcha: Dis-moi, tte, toi qui rponds si
bien, est-ce une ralit ou un songe ce que j'ai vu dans la caverne de
Montesinos? Sancho, mon cuyer, se donnera-t-il les coups de fouet
auxquels il s'est engag? et verrai-je enfin le dsenchantement de
Dulcine?

Quant  l'histoire de la caverne, il y a beaucoup  dire, l'aventure
tient de la ralit et du songe; les coups de fouet de Sancho se feront
un peu attendre, mais l'enchantement de Dulcine finira.

Cela me suffit, rpliqua don Quichotte; que Dulcine soit dsenchante,
et mes voeux seront accomplis.

Le dernier qui interrogea la tte, ce fut Sancho. Il le fit en ces
termes: Dis-moi, tte, aurai-je encore un gouvernement? quitterai-je le
misrable mtier d'cuyer errant, et reverrai-je enfin ma femme et mes
enfants?

Il lui fut rpondu: Tu gouverneras en ta maison, si tu y retournes; tu
pourras y revoir ta femme et tes enfants, s'ils y sont; et quand tu ne
pourras plus servir, tu ne seras plus cuyer.

Par ma foi, voil qui est plaisant, repartit Sancho; il ne faut pas tre
sorcier pour deviner cela, je le savais de reste.

Et que veux-tu donc qu'on te dise, imbcile? repartit don Quichotte:
n'est-ce pas assez que les rponses de la tte concordent avec les
questions?

Cela suffit, puisque vous le voulez, rpondit Sancho; mais je voudrais
qu'elle se ft un peu mieux explique et qu'elle m'en apprt davantage.

L s'arrtrent les questions et les rponses, mais non l'tonnement de
la compagnie, car tous taient en admiration, except les deux amis de
don Antonio, qui savaient  quoi s'en tenir. Cid Hamet Ben-Engeli, pour
ne pas laisser le lecteur en suspens, de crainte qu'il ne souponne de
la magie dans une chose si surprenante, s'empresse de rvler le secret:
Don Antonio, dit-il, afin de se divertir aux dpens des niais, fit faire
cette tte  l'imitation d'une autre qu'il avait vue  Madrid. La table
avec son pied, d'o sortaient quatre griffes d'aigle, tait de bois
peint en jaspe, la tte, semblable  un buste d'empereur romain et
couleur de bronze, tait creuse comme la table, sur laquelle on l'avait
si bien enchsse que tout paraissait d'une seule pice. Le pied de la
table tait creux aussi et communiquait par deux tuyaux  la bouche et 
l'oreille de la tte; ces tuyaux descendaient dans une chambre
au-dessous, o se tenait cache la personne qui faisait les rponses. La
voix, partie de haut en bas ou de bas en haut, passait si bien par ces
tuyaux, qu'on ne perdait pas une parole; de sorte qu' moins de le
savoir, il tait impossible de pntrer l'artifice. Un tudiant, neveu
de don Antonio, jeune homme plein d'esprit, fut charg des rponses; et
comme il connaissait les personnes entres dans la chambre o tait la
tte, il lui fut facile de rpondre sans hsiter, tantt directement,
tantt par conjecture, et toujours avec un extrme -propos.

Cid Hamet ajoute que cette merveille dura une douzaine de jours. Le
bruit s'tant rpandu par la ville que don Antonio avait chez lui une
tte enchante, la crainte que la chose ne parvnt aux oreilles des
seigneurs inquisiteurs le dcida  aller lui-mme leur apprendre ce qui
en tait. Ils lui dirent de briser la machine et qu'il n'en ft plus
question. La tte n'en passa pas moins pour enchante dans l'opinion de
don Quichotte et de Sancho: le chevalier resta trs-satisfait de la
rponse qu'il avait obtenue, et l'cuyer assez peu content de la
sienne.

[Illustration: Arrire, dmons! s'cria-t-il, arrire; laissez-moi en
paix, importunes penses (page 570).]

Pour complaire  don Antonio, pour profiter de la prsence de notre
hros et se divertir de ses folies, plusieurs gentilshommes de la ville
avaient rsolu de faire,  six jours de l, une course de bagues: cette
course n'eut point lieu, pour les raisons que nous dirons par la suite.
Dans l'intervalle il prit envie  don Quichotte de parcourir Barcelone,
mais  pied et comme _incognito_, pour ne plus se voir poursuivi par les
petits garons: il sortit accompagn de Sancho, et de deux valets que
lui donna don Antonio. Or, pendant qu'il se promenait, il lut par hasard
sur une porte ces mots crits en grandes lettres: IMPRIMERIE. Pouss par
la curiosit, car il n'en avait jamais vu, il y entra avec tout son
cortge. Il vit d'abord des gens qui tiraient des feuilles de papier de
dessous la presse, d'autres qui corrigeaient des preuves, d'autres qui
composaient; en un mot, tout ce qui se pratique dans une imprimerie.
Notre chevalier s'approchait de chaque ouvrier, s'informant de ce qu'il
faisait, admirait et passait outre. Enfin il s'arrta prs d'un
compositeur, et lui demanda quel tait son emploi.

Seigneur, rpondit l'ouvrier, ce gentilhomme qui est assis l (en lui
montrant un homme de bonne mine et qui avait l'air fort soucieux) a
traduit un livre de l'italien en langue castillane, et je suis en train
de le composer pour le mettre sous presse.

Quel est le titre de ce livre? demanda don Quichotte.

Seigneur, lui rpondit l'auteur en s'approchant, ce livre se nomme _le
Bagatele_ en italien.

Comment rendez-vous ce mot en castillan? continua don Quichotte.

_Le Bagatele_, reprit l'auteur, signifie _les Bagatelles_; et bien qu'un
pareil titre n'en donne pas une grande ide, ce livre ne laisse pas de
renfermer des choses utiles et de bon got.

Je sais quelque peu la langue italienne, repartit don Quichotte, et je
connais passablement mon Arioste. Dites-moi, seigneur, et je ne vous
adresse cette question que par simple curiosit et non pour faire subir
un examen  Votre Grce, avez-vous rencontr quelquefois dans la langue
italienne le mot _pignata_?

Fort souvent, rpondit l'auteur.

Comment le traduisez-vous en castillan? demanda don Quichotte.

Et comment le traduire autrement que par le mot _marmite_? rpliqua
celui-ci.

Mort de ma vie! dit don Quichotte, je vois que vous connaissez  fond
l'idiome toscan. Ainsi, quand il y a dans l'italien _piace_, vous le
traduisez par _plat_, _pi_ par _plus_, _s_ par _en haut_, et _gi_
par _en bas_.

En effet, rpondit l'auteur, ce sont l les vritables quivalents.

Eh bien, malgr votre savoir, je gagerais, repartit don Quichotte, que
vous n'en tes pas mieux apprci du public, toujours enclin  ddaigner
les louables travaux. Oh! que de talents enfouis, que de gnies oublis!
Toutefois il faut convenir que les traductions d'une langue dans une
autre,  moins qu'il ne s'agisse du grec et du latin, vritables reines
des langues, ressemblent beaucoup  ces tapisseries de Flandre qui, vues
 l'envers, n'ont ni le poli, ni le brillant de l'endroit. Je n'entends
pas dire par l que le mtier de traducteur ne soit pas estimable; car
on peut s'occuper  de pires choses et qui donnent moins de profit. Dans
tous les cas, il faut faire une exception en faveur de deux clbres
traducteurs, Christoval de Figueroa, pour le _Pastor Fido_, et don Juan
de Jauregui, pour l'_Aminta_, o l'un et l'autre ont su faire douter
quelle est la traduction, et quel est l'original. Mais, dites-moi, je
vous prie, votre livre s'imprime-t-il pour votre compte, ou bien en
avez-vous vendu le privilge  quelque libraire?

Je le fais imprimer  mes frais, rpondit l'auteur, et je prtends
gagner mille ducats au moins avec la premire dition, que l'on tire en
ce moment  deux mille exemplaires: ils seront bientt, je l'espre,
dbits aux prix de six raux chacun.

Je crains que vous n'ayez mauvaise chance, repartit don Quichotte; on
voit bien que vous ne connaissez pas encore les libraires: allez,
seigneur, vous tes loin de compte; quand vous aurez sur les bras ces
deux mille exemplaires, vos paules en seront moulues  crier merci,
surtout si l'ouvrage n'a rien de piquant.

Eh! que voulez-vous que je fasse? rpondit l'auteur: faut-il que j'aille
donner mon livre  un libraire qui m'en offrirait la dixime partie de
ce qu'il vaut, et croirait me faire encore trop d'honneur? Tenez, je
dois vous dire la vrit: eh bien, je ne travaille pas pour me faire une
rputation, car je suis assez connu, c'est du profit que je cherche, et
sans le profit je ne donnerais pas un maravdis de la bonne renomme
pour mes ouvrages.

Dieu veuille que vous russissiez! dit don Quichotte.

Il passa  une autre casse, o l'ouvrier corrigeait une feuille d'un
livre intitul: _La lumire de l'me_. Voil, dit-il, les livres qu'on a
raison d'imprimer, quoiqu'il y en ait dj beaucoup; mais le nombre des
pcheurs est plus grand encore, et il ne saurait y avoir trop de
lumires pour tant d'aveugles.

Plus loin on travaillait  un autre ouvrage; notre hros en ayant
demand le titre, on lui rpondit que c'tait _la seconde partie de
l'ingnieux don Quichotte de la Manche_, compose par un bourgeois de
Tordesillas.

Je connais ce livre, dit-il, et je croyais qu'on l'avait fait brler
comme n'tant qu'un tissu d'impostures; mais patience, son heure
viendra. Il est impossible que l'on ne finisse pas par se dsabuser de
tant de sottises, surtout dpourvues qu'elles sont d'agrment et de
vraisemblance.

En disant cela, il sortit de l'imprimerie, mais non sans laisser percer
quelques marques de dpit.

Le mme jour, don Antonio voulut faire visiter  don Quichotte les
galres ancres dans le port,  la grande joie de Sancho, qui n'en avait
vu de sa vie, il envoya dire  l'amiral, lequel avait dj entendu
parler de notre chevalier, qu'il le lui mnerait aprs le dner. Ce qui
leur arriva dans cette visite se verra dans le chapitre suivant.




CHAPITRE LXIII

DU PLAISANT RSULTAT QU'EUT POUR SANCHO SA VISITE AUX GALRES, ET DE
L'AVENTURE DE LA BELLE MORISQUE.


Don Quichotte ne cessait de rflchir aux rponses de la tte enchante,
dont il cherchait vainement  pntrer le secret; toutefois il se
rjouissait en lui-mme de la promesse qu'elle lui avait faite touchant
le dsenchantement de Dulcine, qu'il tenait pour certain dsormais.
Quant  Sancho, quoiqu'il et pris en haine les fonctions de gouverneur,
il souhaitait toujours de commander et de se voir obi encore une fois,
tant on trouve de plaisir  se sentir au-dessus des autres, mme quand
ce n'est qu'un simple jeu.

Enfin, aprs le dner, don Antonio, ses deux amis, don Quichotte et
Sancho, allrent visiter les galres. Ils ne furent pas plutt au bord
de la mer, que l'amiral, prvenu de leur arrive, se prpara  les
recevoir dignement. On abattit la tente, les clairons retentirent; on
mit  l'eau l'esquif couvert de riches tapis et garni de coussins de
velours cramoisi. Au moment o don Quichotte y posait le pied, la galre
capitane fit une salve de son artillerie,  laquelle rpondit toute la
flotte. Puis, quand il s'apprtait  monter  l'chelle, la chiourme le
salua, comme c'est l'usage lorsqu'une personne de qualit entre dans un
btiment, par ce cri trois fois rpt: _hou, hou, hou_. L'amiral, qui
tait un gentilhomme valencien, lui tendit la main, et lui dit en
l'embrassant: Je marquerai ce jour avec une pierre blanche, comme un des
plus heureux de ma vie, puisque j'ai eu le bonheur de voir le seigneur
don Quichotte de la Manche, en qui brille et se rsume tout l'clat de
la chevalerie errante. Notre hros rpondit  ce compliment avec sa
courtoisie habituelle, heureux qu'il tait de se voir trait avec tant
de distinction. Toute la compagnie entra dans la cabine de poupe, qui
tait meuble avec lgance, et s'assit sur les bancs des plats bords.
Aussitt le _comite_ passa dans l'entre-pont, et d'un coup de sifflet
fit mettre casaque bas  la chiourme, ce qui fut excut en un clin
d'oeil.

A l'aspect de tant de gens nus, Sancho resta bouche bante; mais ce fut
bien autre chose quand il les vit hisser la tente avec une si grande
promptitude, qu'il crut que c'tait un enchantement. Notre cuyer tait
assis sur le pilier de poupe, prs du premier rameur du banc de droite;
celui-ci, qui avait reu le mot d'ordre, le saisit vivement, et
l'enlevant  bras tendus, le passa  la chiourme. Voil donc Sancho
voltigeant de banc en banc, de main en main, et avec une telle vitesse
qu'il se croyait emport par tous les diables; enfin, les forats ne le
lchrent qu'aprs l'avoir dpos  la place qu'il occupait d'abord,
mais suant  grosses gouttes, et si haletant qu'il ne pouvait plus
respirer. tonn de voir ainsi voltiger son cuyer, don Quichotte
demanda  l'amiral si c'tait l une crmonie dont on honorait les
nouveaux venus sur les galres. Quant  moi, ajouta-t-il, je n'ai nulle
envie d'y faire profession, et si quelqu'un est assez os pour me
toucher du doigt, je lui tirerai l'me du corps  grands coups de pieds
dans les ctes. En prononant ces paroles, il se leva et mit la main sur
la garde de son pe.

Tout  coup, on abattit la tente, et l'on fit tomber la grande vergue
avec un bruit pouvantable; si bien que Sancho, croyant que le ciel lui
croulait sur les paules, se cacha la tte entre les jambes. Don
Quichotte lui-mme tressaillit et changea de couleur. La chiourme hissa
la vergue avec la mme promptitude et dans le mme silence. Le _comite_
ayant donn le signal de lever l'ancre sauta au milieu de l'entre-pont,
le nerf de boeuf  la main, se mit  cingler les paules des forats, et
la galre prit le large.

Quand Sancho vit se mouvoir  la fois tous ces pieds rouges, car il
prenait les rames pour des pieds: Pour le coup, dit-il en lui-mme,
voil des choses vraiment enchantes, et non pas celles que raconte mon
matre. Mais qu'ont fait ces malheureux pour qu'on les traite de la
sorte? Comment cet homme, qui se promne en sifflant, a-t-il l'audace de
fouetter  lui seul tant de gens? Par ma foi, si ce n'est pas ici
l'enfer, je jurerais que nous n'en sommes pas loin.

Don Quichotte, voyant avec quelle attention Sancho regardait tout ce qui
se passait, s'approcha et lui dit: Sancho, mon ami, avec quelle facilit
tu pourrais,  peu de frais, te mettre nu jusqu' la ceinture seulement,
et te glisser pendant quelques instants parmi ces gentilshommes, pour
en finir une bonne fois avec le dsenchantement de Dulcine! Au milieu
des souffrances de tant de gens, tu ne sentirais pas les tiennes. Je
suis mme certain que le sage Merlin compterait chaque coup pour dix en
les voyant si bien appliqus.

L'amiral allait demander quels taient ces coups de fouet et ce
dsenchantement de Dulcine, quand on signala un btiment prs de la
cte, au couchant. Aussitt s'lanant sur le tillac, l'amiral cria:
Allons, enfants, qu'il ne nous chappe pas; c'est sans doute quelque
corsaire algrien. Les autres galres s'approchrent de la galre
capitane pour prendre l'ordre de l'amiral, qui en fit partir deux vers
la haute mer, tandis qu'avec la troisime il se proposait de serrer la
terre de si prs que le corsaire ne pt s'chapper. La chiourme
travaillait avec une telle ardeur que les galres semblaient voler sur
les eaux. Celles qui avaient gagn le large ne tardrent pas  dcouvrir
le brigantin, qui, de son ct, ne les eut pas plus tt aperues qu'il
prit chasse, esprant chapper par sa lgret; mais ce fut en vain;
aussi le patron tait-il d'avis qu'on cesst de ramer et qu'on se rendt
 discrtion, afin de ne pas trop irriter notre amiral. Malheureusement
le sort voulut qu'au moment d'amener, deux Turcs pris de vin, qui
taient  bord du brigantin, tirrent chacun un coup d'arquebuse, et
turent deux de nos gens monts dans la grande hune. A ce spectacle,
notre amiral fit serment de mettre  mort tous ceux qui taient sur ce
navire. Il poussa avec fureur sur le brigantin qui esquiva par-dessous
les rames; mais la galre lui coupa le chemin et le devana d'un
demi-mille environ. Se voyant perdu, l'quipage dploya ses voiles
pendant que le capitaine revirait, et se mit  fuir de toute sa vitesse.
Mais cela ne servit qu' retarder de quelques instants sa perte; il fut
contraint de se rendre. Les autres galres tant arrives au mme
instant, toutes quatre, avec leur capture, retournrent  la cte, o
une foule nombreuse et impatiente les attendait. L'amiral jeta l'ancre
prs de terre, et sachant que le vice-roi tait sur le rivage, il fit
mettre l'esquif  la mer pour l'aller chercher; il commanda ensuite de
descendre la vergue, dcid qu'il tait  faire pendre sur-le-champ le
patron du corsaire, et les Turcs, au nombre de trente-six, tous beaux
hommes et bons tireurs.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Avant son dpart mon pre avait eu la prcaution d'enfouir beaucoup de
perles et de pierres prcieuses (page 578).]

L'amiral ayant demand quel tait leur capitaine; un des captifs, qu'on
sut depuis tre un rengat espagnol, rpondit en castillan, en dsignant
de la main un jeune garon d'environ vingt ans, d'une admirable beaut:
Ce jeune homme que tu vois l est notre commandant.

Dis-moi, chien, demanda l'amiral  ce dernier, qui t'a pouss  faire
tuer mes soldats, voyant qu'il t'tait impossible d'chapper? Ne sais-tu
pas que tmrit n'est pas vaillance, et qu'on doit plus de respect aux
galres capitanes?

Le patron allait rpondre, quand l'amiral le quitta pour s'avancer  la
rencontre du vice-roi, qui entrait dans la galre avec quelques gens de
sa suite et des personnes de la ville.

La chasse a-t-elle t bonne? demanda le vice-roi.

Si bonne, rpondit l'amiral, que Votre Excellence va la voir pendue tout
 l'heure au haut de cette vergue.

Eh, pourquoi? rpliqua le vice-roi.

Parce que sans motif et contre tous les usages de la guerre, ils ont tu
deux de mes meilleurs soldats; aussi ai-je jur de faire pendre tous
ceux qui se trouveraient  bord du corsaire, principalement ce jeune
garon, qui en est le patron.

En mme temps il le lui montrait, les mains dj lies et n'attendant
plus que la mort. Le vice-roi jeta les yeux sur le prisonnier, et en eut
compassion. Sa beaut, sa jeunesse, un certain air de modestie,
semblaient demander grce, et il rsolut de le sauver.

De quelle nation es-tu? lui demanda-t-il, Turc, More ou rengat?

Je ne suis rien de tout cela, rpondit-il en castillan.

Qu'es-tu donc?

Je suis femme et chrtienne.

Femme et chrtienne! sous ce costume et en tel lieu! rpliqua le
vice-roi: voil qui est trange et difficile  croire?

Seigneurs, dit-elle, suspendez mon supplice et je vous raconterai mon
histoire; cela ne retardera gure votre vengeance.

Tout le monde tait touch des paroles de cette femme et de l'air dont
elle les prononait; mais l'amiral, toujours irrit, lui dit avec
rudesse: Raconte ce que tu voudras, mais n'espre pas que je te pardonne
la mort de mes soldats.

Seigneurs, dit-elle, je suis ne de parents mores, parmi cette nation
plus imprudente que sage sur laquelle sont tombs depuis peu tant
d'infortunes. A l'poque de nos malheurs, deux de mes oncles
m'emmenrent malgr moi en Barbarie. J'eus beau protester et dire que
j'tais chrtienne, comme je le suis en effet et du fond du coeur, je
ne fus pas coute; ni ceux qui taient chargs de nous dporter, ni mes
oncles, ne voulurent me croire; ils m'entranrent malgr moi. Cependant
mes parents taient chrtiens; et j'ai si bien suc avec le lait la foi
catholique, que je ne crois pas avoir jamais tmoign, par mes paroles
ou mes actions, aucune inclination contraire. Quoique tenue fort 
l'troit dans la maison de mon pre, on savait que j'tais belle, et le
bruit de ma beaut m'attira les soins d'un jeune gentilhomme appel don
Gaspar Gregorio, fils an d'un chevalier qui avait une habitation prs
de notre village. Vous dire comment il me vit, les ruses qu'il employa
pour me parler, les marques qu'il me donna de sa passion, aussi bien que
vous peindre sa joie quand il lui fut permis de croire que je l'aimais,
cela serait trop long  raconter, surtout en prsence de la corde fatale
qui me menace. Je dirai seulement que don Gaspar voulut m'accompagner
dans notre exil. Il se mla parmi les Mores chasss d'autres provinces,
et comme il connaissait parfaitement leur langue, il se lia d'amiti
pendant le voyage avec les deux oncles qui m'emmenaient; car en homme
prudent, mon pre, ds le premier dit qui exilait notre nation, avait
t nous prparer un asile en pays tranger. Avant son dpart il avait
eu aussi la prcaution d'enfouir dans un endroit dont j'avais seule
connaissance, beaucoup de pierres prcieuses et de perles d'un grand
prix, m'ordonnant de n'y point toucher, si mme on nous dportait avant
son retour. Je lui obis, et je passai en Barbarie avec mes oncles et
d'autres parents. Nous nous rfugimes d'abord  Alger, mais mieux et
valu nous rfugier dans l'enfer mme, car le dey ayant su que j'tais
belle autant que riche, me fit comparatre devant lui. Il me demanda
quel tait mon pays, quels bijoux et quel argent j'apportais. Je lui
dclarai le lieu de ma naissance, ajoutant que mon argent et mes bijoux
y taient enfouis, mais qu'on pourrait les recouvrer, si j'allais les
chercher moi-mme. Je parlais ainsi afin que son avarice lui ft
oublier ce que j'avais de beaut.

Pendant qu'il me questionnait de la sorte, on vint lui dire que j'tais
accompagne d'un des plus beaux jeunes hommes qu'on pt imaginer: je
compris aussitt qu'il s'agissait de don Gaspar, qui, en effet, est
d'une beaut peu commune. Je me troublai  la pense du pril que don
Gaspar allait courir chez cette nation barbare, o l'on fait encore plus
de cas de la beaut des hommes que de celle des femmes. Le dey ordonna
de le lui amener, pour savoir si ce qu'on en disait tait vrai. Alors,
par une subite inspiration du ciel, je lui affirmai que c'tait une
femme, et le suppliai de me permettre d'aller lui faire prendre les
habillements de son sexe, afin que sa beaut se ft voir dans tout son
jour, et qu'elle part avec moins d'embarras devant lui. Il y consentit,
en ajoutant que le lendemain on aviserait  nous faire passer en Espagne
pour y aller chercher le trsor enfoui. Je courus rvler  don Gaspar
le pril qu'il courait, et l'ayant habill en femme, je le menai ds le
soir mme devant le dey, qui, ravi d'admiration, rsolut de le garder
pour en faire prsent au Grand Seigneur. Mais en attendant, de crainte
d'tre tent lui-mme, il le mit sous la garde d'une dame more, des
premires de la ville. Je laisse aux amants et  ceux qui connaissent
les tourments de l'absence  juger des mortelles angoisses que nous
dmes prouver, ainsi loigns l'un de l'autre.

Par l'ordre du dey je partis le lendemain sur ce brigantin, accompagne
de deux Turcs, ceux-l mme qui ont tu vos soldats, et de ce rengat
espagnol (montrant celui qui l'avait fait connatre pour le patron), qui
est chrtien au fond de l'me, et qui a plus d'envie de rester en
Espagne que de retourner en Barbarie; le reste de la chiourme se compose
de Mores. Contrairement  l'ordre qu'ils avaient reu de nous dbarquer,
le rengat et moi, au premier endroit o on pourrait aborder, ces deux
Turcs ont voulu d'abord courir la cte pour faire quelque prise,
craignant, s'ils nous mettaient  terre auparavant, que leur dessein ne
ft dvoil, et, s'il y avait des galres dans ces parages qu'on ne vnt
nous attaquer. Bref, nous avons t dcouverts, et nous voil maintenant
entre vos mains. Mais, hlas! don Gaspar est rest parmi ces barbares,
en habit de femme, et expos  toutes sortes de prils. Pour moi, je ne
sais si je dois me plaindre de mon sort; car, aprs tant de traverses,
la vie m'est devenue insupportable, et je la perdrai sans regret: la
seule chose que je vous demande, seigneurs, c'est de m'accorder la grce
de mourir en chrtienne, puisque je suis innocente des fautes que l'on
reproche  ceux de ma nation.

En achevant de parler, la belle Morisque versa des larmes, et la piti
en arracha  tous les assistants. Non moins attendri, le vice-roi
s'approcha d'elle sans rien dire et lui dlia les mains.

Pendant qu'elle racontait son histoire, un vieux plerin, qui tait
entr avec les gens du vice-roi, avait tenu les yeux clous sur la jeune
fille; ds qu'elle eut cess de parler, il se prcipita  ses genoux, et
les embrassant avec tendresse: O Anna Flix, ma chre enfant,
s'cria-t-il, ne reconnais-tu point Ricote, ton pre, qui revenait pour
te chercher, car il ne peut vivre sans toi?

A ce nom de Ricote, Sancho, encore tout pensif du mauvais tour que lui
avaient jou les rameurs, leva la tte, fixa le plerin et reconnut ce
Ricote dont il avait fait la rencontre le jour o il quitta son
gouvernement; aussitt, regardant par deux ou trois fois la jeune
Morisque, il affirma que c'tait bien la fille de son ami qui, depuis
qu'elle avait les mains libres, s'tait jete au cou de son pre, et y
restait attache, mlant ses larmes aux siennes.

Oui, seigneurs, dit Ricote en s'adressant  l'amiral et au vice-roi,
c'est l ma fille,  qui son nom semblait promettre un meilleur sort,
car elle s'appelle Anna Flix, et elle n'est pas moins clbre par sa
beaut que par mes richesses. J'ai quitt mon pays, afin d'aller 
l'tranger chercher un asile; et aprs en avoir dcouvert un en
Allemagne, je suis revenu sous ce costume, pour emmener mon enfant et
dterrer les richesses que j'avais enfouies avant mon dpart. Mais je ne
trouvai que mon trsor que je rapporte avec moi. Aujourd'hui enfin,
aprs bien des traverses, je rencontre, par un hasard merveilleux, cette
chre enfant, mon vritable trsor, que je prfre  tous les biens du
monde. Si son innocence, ses larmes et les miennes peuvent vous toucher,
ayez piti de deux malheureux qui ne vous ont pas offenss et qui n'ont
jamais pris part aux mauvais desseins de leurs compatriotes justement
exils.

Oh! je reconnais bien Ricote, reprit Sancho, et je vous rponds qu'il
dit vrai quand il assure qu'Anna Flix est sa fille: quant  toutes ses
alles et venues,  ses bons ou  ses mauvais desseins, je ne m'en mle
pas.

Tous les assistants taient merveills d'une si trange aventure. Vos
larmes, dit l'amiral, m'empchent d'accomplir mon serment; vivez, belle
Anna Flix, vivez autant d'annes que vous en rserve le ciel, et que
ceux-l qui ont eu l'insolence de commettre un meurtre inutile en
portent seuls la peine.

En mme temps, il ordonna de pendre les deux Turcs; mais le vice-roi
demanda leur grce avec de si vives instances, remontrant qu'il y avait
eu dans leur action moins de bravade que de folie, que l'amiral y
consentit, car il est difficile de se venger de sang-froid.

On s'occupa aussitt des moyens de tirer don Gaspar du pril o il
tait; Ricote offrit pour sa dlivrance deux mille ducats, qu'il
possdait en perles et en bijoux. De tous les expdients proposs, aucun
ne fut jug meilleur que celui du rengat espagnol, qui s'offrit de
retourner  Alger, dans une petite barque monte par des rameurs
chrtiens, parce qu'il savait o il pourrait dbarquer et qu'il
connaissait aussi la maison o tait don Gaspar. L'amiral et le vice-roi
avaient quelque scrupule de se fier  un rengat; mais Anna Flix
rpondit de lui, et Ricote offrit de payer la ranon de l'quipage, si
par hasard il venait  tre captur. Ce parti adopt, le vice-roi prit
cong de l'amiral, et don Antonio Moreno emmena avec lui Anna Flix et
son pre, le vice-roi lui ayant recommand d'en avoir le plus grand
soin, tant il tait touch de la beaut de la jeune Morisque!




CHAPITRE LXIV

DE L'AVENTURE QUI CAUSA LE PLUS DE CHAGRIN A DON QUICHOTTE PARMI TOUTES
CELLES QUI LUI FUSSENT JAMAIS ARRIVES.


La femme de don Antonio accueillit Anna Flix dans sa maison avec une
joie extrme et eut pour elle toutes sortes de prvenances, charme
qu'elle tait de sa beaut autant que de sa sagesse. Toute la ville
venait, comme  son de cloche, la voir et l'admirer.

Don Quichotte assurait que le parti auquel on s'tait arrt pour
dlivrer don Gaspar n'tait pas le meilleur et qu'on aurait beaucoup
mieux fait de le passer lui-mme, avec son cheval et ses armes, en
Barbarie, d'o il aurait tir le jeune homme en dpit de tous les Mores,
comme avait fait don Galiferos pour son pouse Mlisandre.

D'accord, seigneur, repartit Sancho; mais songez que lorsque don
Galiferos enleva sa femme, c'tait en terre ferme, et qu'il la ramena en
France par la terre ferme; ici c'est tout autre chose: si vous parveniez
 dlivrer ce don Gaspar, par o le ramneriez-vous en Espagne, puisque
la mer est au milieu?

Il y a remde  tout, except  la mort, rpondit don Quichotte; pourvu
que le btiment puisse approcher de la cte, je me fais fort de
dbarquer, quand bien mme l'univers entier tenterait d'y mettre
obstacle.

[Illustration: Elle s'tait jete au cou de son pre et y restait
attache (page 579).]

Cela ne cote gure  dire, seigneur, repartit Sancho; mais du dit au
fait il y a grand trajet; pour ma part, je me fie au rengat, qui me
parat habile et homme de bien.

Au surplus, dit don Antonio, si le rengat ne russit pas, on aura
recours  la valeur du grand don Quichotte, et on le passera en
Barbarie.

Deux jours aprs, le rengat partit dans une barque lgre, monte de
vigoureux rameurs. De son ct, l'amiral, aprs avoir pri le vice-roi
de lui donner des nouvelles d'Anna Flix, ainsi que de tout ce qui
serait fait pour la dlivrance de don Gaspar, prit cong de lui, et fit
voile pour le Levant.

Un matin que don Quichotte, arm de toutes pices, car, ainsi qu'on l'a
dit maintes fois, _ses armes taient sa parure, et ses dlassements les
combats_, tait sorti pour se promener sur la plage, il vit venir vers
lui un cavalier galement arm de pied en cap, et portant un cu sur
lequel tait peinte une lune resplendissante. Quand l'inconnu se fut
assez approch pour tre entendu de notre hros, il lui dit d'une voix
haute et sonore:

Insigne chevalier et jamais suffisamment lou, don Quichotte de la
Manche! je suis le chevalier de la Blanche-Lune, dont les prouesses
inoues t'auront sans doute appris le nom. Je viens pour me mesurer avec
toi, et mettre  l'preuve la force de ton bras, dans l'unique but de te
faire reconnatre et confesser que ma dame, quelle qu'elle soit, est
incomparablement plus belle que ta Dulcine du Toboso. Si tu confesses
cette vrit, tu viteras,  toi la mort, et  moi la peine de te la
donner. Dans le cas o nous en viendrions aux mains, la seule chose que
j'exige de toi, si je suis vainqueur, c'est que dposant les armes, et
t'abstenant de chercher les aventures, tu te retires pendant une anne
entire dans ton village, afin d'y vivre dans un repos non moins utile
au salut de ton me qu'aux soins de ta fortune. Si, au contraire, je
suis vaincu, ma vie sera  ta discrtion; je t'abandonne mon cheval et
mes armes, et la renomme de mes hauts faits viendra s'ajouter  la
tienne. Choisis et rponds sur-le-champ, car je n'ai qu'un jour pour
expdier cette affaire.

Don Quichotte resta tonn de l'arrogance du chevalier de la
Blanche-Lune et du sujet de son dfi. Il rpondit avec calme, mais d'un
ton svre: Chevalier de la Blanche-Lune, vous dont les prouesses ne
sont point encore parvenues jusqu' mon oreille, je fais serment que
jamais vous n'avez vu la sans pareille Dulcine du Toboso; autrement,
vous n'eussiez point recherch ce combat, et vous eussiez avou de
vous-mme et sans crainte qu'il n'existe pas dans l'univers de beaut
comparable  la sienne. Sans donc prtendre que vous en avez menti, mais
me bornant  dire que vous vous abusez trangement, j'accepte le dfi
aux conditions que vous y avez mises, et je l'accepte sur-le-champ, afin
que ce jour dcide entre vous et moi; n'exceptant de vos conditions
qu'une seule, celle d'accrotre ma renomme du renom de vos prouesses.
Car ces prouesses, je les ignore, et quelles qu'elles soient, je me
contente des miennes. Prenez donc du champ ce que vous en voudrez
prendre, je ferai de mme, et que la volont du ciel s'accomplisse.

De la ville, on avait aperu le chevalier de la Blanche-Lune, et dj le
vice-roi tait averti qu'on l'avait vu s'entretenir avec don Quichotte.
Aussitt il prit le chemin de la plage, accompagn de don Antonio et de
plusieurs autres, et ils arrivrent au moment o notre hros tournait
bride pour prendre du champ. Voyant les deux champions prts  fondre
l'un sur l'autre, le vice-roi vint se placer au milieu de la lice,
s'informant du motif qui les portait  en venir si brusquement aux
mains. Le chevalier de la Blanche-Lune rpondit qu'il s'agissait d'une
prminence de beaut, rptant en peu de mots ce qui venait de se
passer. Sur ce, le vice-roi s'approcha de don Antonio, et lui demanda 
l'oreille s'il connaissait le chevalier de la Blanche-Lune, et si ce
n'tait pas l quelque mauvais tour qu'on voult jouer  don Quichotte.
Don Antonio ayant rpondu qu'il l'ignorait, le vice-roi resta quelque
temps indcis s'il permettrait aux combattants de passer outre.
Toutefois, pensant bien que c'tait une plaisanterie, il s'carta en
disant: Seigneurs chevaliers, s'il n'y a point ici de milieu entre
confesser ou mourir, si le seigneur don Quichotte est intraitable, et si
Votre Grce, seigneur de la Blanche-Lune, n'en veut pas dmordre, en
avant, et  la garde de Dieu!

Le chevalier de la Blanche-Lune remercia le vice-roi en termes pleins de
courtoisie. Don Quichotte fit de mme, se recommandant de tout son coeur
 Dieu et  sa dame Dulcine, suivant sa coutume en pareilles
rencontres; il prit un peu plus de champ, voyant que son adversaire
faisait de mme; puis, sans qu'aucune trompette en donnt le signal, ils
fondirent tout  coup l'un sur l'autre. Le chevalier de la Blanche-Lune
montait un coursier plus vif et plus vigoureux que Rossinante, si bien
qu'arriv aux deux tiers de la carrire, il heurta don Quichotte avec
tant de force, sans se servir de la lance, dont il leva la pointe 
dessein, qu'il fit rouler homme et monture sur le sable. Aussitt, se
prcipitant vers le chevalier, et lui mettant le fer de sa lance  la
gorge: Vous tes vaincu, seigneur chevalier, lui dit-il, et vous tes
mort si vous ne confessez les conditions de notre combat.

tourdi et bris de sa chute, don Quichotte rpondit d'une voix creuse
et dolente comme si elle ft sortie du tombeau: Dulcine du Toboso est
la plus belle personne du monde, et moi le plus malheureux des
chevaliers; mais il ne faut pas que mon malheur dmente une vrit si
manifeste. Pousse ta lance, chevalier, et m'te la vie, puisque dj tu
m'as t l'honneur.

Non, non, rpliqua le chevalier de la Blanche-Lune, vive, vive dans tout
son clat la rputation de beaut de madame Dulcine du Toboso. Je
n'exige qu'une chose, c'est que le grand don Quichotte se retire pendant
toute une anne dans son village, ainsi que nous en sommes convenus
avant d'en venir aux mains.

Le vice-roi, don Antonio et ceux qui taient prsents entendirent ces
paroles, et la rponse faite par notre hros, que pourvu qu'on ne lui
demandt rien de contraire  la gloire de Dulcine, il accomplirait tout
le reste en vritable chevalier. De quoi le vainqueur dclara se
contenter, puis tournant bride et saluant les spectateurs, il se dirigea
au petit galop vers la ville. Le vice-roi donna ordre  Antonio de le
suivre et de s'informer qui il tait.

On releva don Quichotte, et on lui dcouvrit le visage qu'on trouva
ple, inanim, inond d'une sueur froide. Rossinante tait dans un tel
tat qu'il fut impossible de le remettre sur ses jambes. Sancho, triste
et accabl, ne savait que dire ni que faire; tout cela lui paraissait un
songe, un vritable enchantement. Il voyait son seigneur vaincu, rendu 
merci, et oblig de ne porter les armes d'un an entier, en mme temps
que la gloire de ses exploits tait  jamais ensevelie. De son ct 
lui, toutes ses esprances s'en allaient en fume; enfin, il craignait
que Rossinante ne restt estropi pour le reste de ses jours, et son
matre disloqu, sinon pis encore.

Finalement, avec une chaise  porteur, que le vice-roi fit venir, on
ramena notre hros  la ville, et lui-mme regagna son palais,
trs-impatient de savoir qui tait le chevalier de la Blanche-Lune.




CHAPITRE LXV

OU L'ON FAIT CONNAITRE QUI TAIT LE CHEVALIER DE LA BLANCHE-LUNE, ET OU
L'ON RACONTE LA DLIVRANCE DE DON GREGORIO, AINSI QUE D'AUTRES
VNEMENTS.


Don Antonio Moreno suivit le chevalier de la Blanche-Lune, qu'une foule
d'enfants escortrent jusqu' la porte d'une htellerie situe au centre
de la ville. Ainsi mis sur ses traces, il y entra presque aussitt que
lui, et le trouva dans une salle basse en train de se faire dsarmer par
son cuyer. Don Antonio le salua sans dire mot, attendant l'occasion
d'ouvrir l'entretien; mais le chevalier, voyant qu'il ne se disposait
pas  se retirer, lui dit: Seigneur, je vois ce qui vous amne, vous
voulez savoir qui je suis; et comme je n'ai nulle raison de le cacher,
je vais vous satisfaire pendant que mon cuyer achvera de m'ter mon
armure. Je m'appelle le bachelier Samson Carrasco, et j'habite le mme
village que don Quichotte de la Manche. La folie de ce pauvre hidalgo,
qui fait compassion  tous ceux qui le connaissent, m'a mu de piti
encore plus que tout autre. Persuad que sa gurison dpend de son
repos, je me suis mis en tte de le ramener dans sa maison. Il y a
environ trois mois, j'endossai le harnais dans ce dessein, et, sous le
nom de chevalier des Miroirs, je me mis  la recherche de don Quichotte,
afin de le combattre et de le vaincre, sans toutefois le blesser, ayant
mis pralablement dans les conditions du combat que le vaincu resterait
 la merci du vainqueur. Mon intention tait de lui imposer de ne pas
sortir de sa maison d'un an entier, persuad que pendant ce temps on
parviendrait  le gurir. Mais la fortune en ordonna autrement; ce fut
lui qui me fit rudement vider les arons. Don Quichotte continua sa
route, et je m'en retournai bris de ma chute, qui avait t fort
dangereuse. Cependant je n'avais pas renonc  mon entreprise, ainsi que
vous venez de le voir, et cette fois, c'est moi qui suis vainqueur.
Voil, seigneur, sans aucune rticence, ce que vous dsiriez savoir. Je
ne demande  Votre Grce qu'une seule chose, c'est que don Quichotte
n'ait jamais connaissance de ce que je viens de vous dire, afin que mes
bonnes intentions ne soient pas perdues, et que le pauvre homme arrive 
recouvrer l'esprit, qu'il a d'ailleurs excellent lorsqu'il n'est point
troubl par les rveries de son extravagante chevalerie.

Ah! seigneur, repartit don Antonio, que Dieu vous pardonne le tort que
vous faites au monde entier en le privant du plus agrable fou qu'il
possde. Tout le profit qu'on peut tirer du bon sens de don Quichotte
compensera-t-il jamais le plaisir que nous procurent ses folies? Mais je
crains que votre peine soit inutile, car il est presque impossible de
rendre la raison  un homme qui l'a si compltement perdue. Quant  moi,
si ce n'tait pcher contre la charit, je demanderais que don Quichotte
ne gurt point, puisque par l nous serons privs non-seulement de ses
aimables extravagances, mais encore de celles de son cuyer Sancho, dont
la moindre est capable de drider la mlancolie mme. Je me tairai
toutefois, afin de voir, ce dont je doute, si vos soins aboutiront 
quelque chose.

Seigneur, repartit Carrasco, l'affaire est en bon train, et j'espre un
heureux succs.

Aprs quelques compliments changs de part et d'autre, don Antonio
quitta le chevalier de la Blanche-Lune, qui, ayant fait lier ses armes,
les plaa sur un mulet, et, mont sur son cheval de bataille, prit le
chemin de son village. De son ct, don Antonio alla rendre compte de sa
mission au vice-roi, qui ne put s'empcher de partager ses regrets,
prvoyant bien que la rclusion de notre hros allait priver le monde de
ses nouvelles folies.

Don Quichotte resta six jours au lit, sombre, rveur, et beaucoup plus
afflig de sa dfaite que du mal qu'il ressentait. Sancho ne le quittait
pas d'un instant, et s'efforait de le consoler: Allons, mon bon
matre, lui disait-il, relevez la tte, et tchez de reprendre votre
gaiet: mieux vaut se rjouir que s'affliger; n'tes-vous pas assez
heureux de ne point vous tre bris les ctes en tombant si lourdement;
ignorez-vous que l o se donnent les coups ils se reoivent, et qu'il
n'y a pas toujours du lard o se trouvent des crochets pour le pendre?
Moquez-vous du mdecin, puisque vous n'avez pas besoin de lui pour
gurir; retournons chez nous, sans chercher dsormais les aventures 
travers des pays qui nous sont inconnus. Aprs tout, si vous tes le
plus maltrait, c'est moi qui suis le plus perdant. Quoique j'aie laiss
avec le gouvernement l'envie d'tre gouverneur, je n'ai pas renonc 
devenir comte; cependant il faudra bien que je m'en passe, si vous
n'arrivez pas  devenir roi, comme cela est probable, en quittant vos
chevaleries, et alors toutes mes esprances s'en iront en fume.

Mon ami, rpondit don Quichotte, il n'y a rien de dsespr. Ma retraite
ne doit durer qu'une anne; au bout de ce temps je reprendrai l'exercice
des armes, et alors je ne manquerai pas de royaumes  conqurir, ni de
comts  te donner.

Dieu le veuille, rpliqua Sancho: bonne esprance vaut toujours mieux
que mauvaise possession.

Comme ils en taient l, don Antonio entra avec toutes les marques d'une
grande allgresse: Bonne nouvelle, dit-il, seigneur don Quichotte, bonne
nouvelle! don Gaspar et le rengat sont au palais du vice-roi, et ils
vont venir ici dans un instant.

Le visage de don Quichotte parut se drider un peu.

En vrit, seigneur, reprit-il, j'aurais prfr que le contraire
arrivt, afin de passer moi-mme en Barbarie et d'avoir le plaisir de
dlivrer, avec don Gaspar, tous les chrtiens esclaves de ces infidles.
Mais, hlas! ajouta-t-il en soupirant: ne suis-je pas ce vaincu, ce
dsaronn, qui d'une anne entire n'a le droit de porter les armes? De
quoi puis-je me vanter, moi qui suis plus propre  filer une quenouille
qu' manier une pe.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Vous tes vaincu, seigneur chevalier, lui dit-il (page 582).]

Laissons tout cela, seigneur, rpliqua Sancho; vous me faites mourir
avec tous vos discours: voulez-vous donc vous enterrer tout vivant? vive
la poule, mme avec sa ppie: on ne peut pas toujours vaincre; il faut
que chacun ait son tour! Ainsi va le monde. Tenez, il n'y a rien de sr
avec toutes ces batailles; mais celui qui tombe aujourd'hui peut se
relever demain,  moins qu'il n'aime mieux garder le lit: je veux dire
s'il laisse abattre son courage  ce point qu'il ne lui en reste plus
pour de nouveaux combats. Levez-vous, mon cher matre, et allons
recevoir don Gaspar: au bruit que j'entends, il faut qu'il soit dj
dans la maison.

En effet, don Gaspar, aprs avoir salu le vice-roi, s'tait rendu avec
le rengat chez don Antonio, impatient de revoir Anna Flix, et sans
prendre le temps de quitter l'habit d'esclave qu'il avait en partant
d'Alger; ce qui n'empchait pas qu'il n'attirt les yeux de tout le
monde par sa bonne mine, car il tait d'une beaut surprenante, et
pouvait avoir dix-sept  dix-huit ans. Ricote et Anna Flix allrent le
recevoir, le pre avec des larmes de joie et la fille avec une pudeur
charmante. Les deux amants ne s'embrassrent point, car beaucoup d'amour
et peu de hardiesse vont de compagnie, et leurs yeux furent les seuls
interprtes de leurs chastes penses. Le rengat raconta de quelle
manire il avait dlivr don Gaspar; celui-ci raconta aussi les prils
qu'il avait courus parmi les femmes qui le gardaient, montrant dans son
rcit une discrtion si charmante et si fort au-dessus de son ge,
qu'on ne lui trouva pas moins d'esprit que de grce. Ricote rcompensa
gnreusement le rengat et ses rameurs. Le rengat rentra dans le giron
de l'glise, et de membre gangren, il redevint sain et pur par la
pnitence.

Deux jours aprs, le vice-roi et don Antonio s'occuprent des moyens
d'empcher qu'on n'inquitt Ricote et Anna Flix, qu'ils dsiraient
voir rester en Espagne, la fille tant si vritablement chrtienne et le
pre si bien intentionn. Don Antonio s'offrit pour aller solliciter 
la cour, o d'autres affaires l'appelaient, disant qu' force de
prsents et avec le secours de ses amis, il esprait y russir. Mais
Ricote rpondit qu'il ne fallait rien esprer, parce que le comte de
Salazar, charg par le roi d'achever l'expulsion des Mores, tait,
quoique compatissant, un homme auprs de qui prires et prsents taient
inutiles, de sorte que, malgr toutes leurs ruses, il en avait dj
purg l'Espagne entire.

Quoi qu'il en soit, rpliqua don Antonio, quand je serai sur les lieux,
je n'pargnerai ni soin ni peine, et il en arrivera ce qu'il plaira 
Dieu. Don Gaspar viendra avec moi pour consoler ses parents qui sont
inquiets de son absence, et Anna Flix restera ici auprs de ma femme,
ou se retirera dans un couvent. Quant  Ricote, je suis assur que
monseigneur le vice-roi ne lui refusera pas sa protection, jusqu'au
rsultat de mes dmarches.

Le vice-roi approuva tout. Don Gaspar refusa d'abord de s'loigner
d'Anna Flix; mais comme il dsirait beaucoup revoir ses parents, et
qu'il tait certain de retrouver sa matresse, il finit par consentir 
l'arrangement propos. Le jour du dpart arriva, et de la part des deux
amants, il y eut bien des larmes et bien des soupirs.

Enfin, il fallut se sparer; Ricote offrit  don Gaspar mille cus, que
le jeune homme refusa malgr toutes ses instances, se bornant 
accepter de don Antonio l'argent dont il crut avoir besoin.

Deux jours aprs, don Quichotte se sentant un peu rtabli, se mit aussi
en chemin, sans cuirasse et sans armes, vtu d'un simple habit de
voyage, et suivi de Sancho  pied, qui conduisait le grison charg de la
panoplie de son matre.




CHAPITRE LXVI

QUI TRAITE DE CE QUE VERRA CELUI QUI VOUDRA LE LIRE


Au sortir de Barcelone, don Quichotte voulut revoir le lieu o il avait
t vaincu: C'est ici que fut Troie[125], dit-il tristement; c'est ici
que ma mauvaise toile, et non ma lchet, m'a enlev toute gloire;
c'est ici que la fortune m'a fait sentir son inconstance, prouver ses
caprices; ici se sont obscurcies mes prouesses; ici tomba ma renomme
pour ne plus se relever.

  [125] Campos ubi Troja fuit... (Rminiscence de Virgile.)

Seigneur, lui dit Sancho, il est d'un coeur gnreux d'avoir autant de
rsignation dans le malheur que de ressentir de joie dans la prosprit.
Voyez, moi, j'tais assurment fort joyeux d'tre gouverneur; eh bien,
maintenant que je suis  pied, suis-je plus triste pour cela? J'ai
entendu dire que cette femelle qu'on appelle la Fortune est une crature
fantasque, toujours ivre, et aveugle par-dessus le march, aussi ne
voit-elle point ce qu'elle fait, et ne sait-elle ni qui elle abat, ni
qui elle lve.

Tu es bien philosophe, Sancho, repartit don Quichotte, et tu parles
comme un docteur: je ne sais vraiment o tu as appris tout cela. Mais ce
que je puis te dire, c'est qu'il n'y a point de fortune en ce monde, et
que toutes les choses qui s'y passent, soit en bien, soit en mal,
n'arrivent jamais par hasard, mais sont l'effet d'une providence
particulire du ciel. De l vient qu'on a coutume de dire que chacun est
l'artisan de sa fortune. Moi, je l'avais t de la mienne, et c'est
parce que je n'y ai pas travaill avec assez de prudence que je me vois
chti de ma prsomption. J'aurais d penser que la dbilit de
Rossinante le rendait incapable de soutenir le choc du puissant coursier
du chevalier de la Blanche-Lune; cependant j'acceptai le combat, et
quoique j'aie fait de mon mieux, j'eus la honte de me voir renvers dans
la poussire. Mais si j'ai perdu l'honneur, je dois avoir le courage
d'accomplir ma promesse. Quand j'tais chevalier errant, hardi,
valeureux, mon bras et mes oeuvres taient celles d'un homme de coeur;
aujourd'hui, descendu  la condition d'cuyer dmont, mon entire
soumission et ma loyaut feront voir que je suis homme de parole. Allons
faire chez nous notre anne de noviciat, ami Sancho, et dans cette
rclusion force, nous puiserons une nouvelle vigueur pour reprendre
avec plus d'clat l'exercice des armes.

Seigneur, rpondit Sancho, ce n'est point chose si agrable de cheminer
 pied, qu'elle donne envie de faire de longues tapes, et lorsque je
serai sur le dos du grison, nous marcherons aussi vite que vous voudrez.
Mais tant que mes jambes devront me porter, ne me pressez pas, s'il vous
plat.

Tu as raison, Sancho, reprit don Quichotte, attachons ici mes armes en
trophe, puis au-dessous et  l'entour nous graverons sur l'corce des
arbres ce qu'il y avait au bas du trophe des armes de Roland:

  Que nul de les toucher ne soit si tmraire,
  S'il ne veut de Roland affronter la colre.

A merveille, seigneur, rpondit Sancho; et n'tait le besoin que nous
pourrions avoir de Rossinante, je serais d'avis qu'on le pendt
galement.

Non, repartit don Quichotte, il ne faut pendre ni les armes, ni
Rossinante, afin qu'on ne puisse pas dire: A bon serviteur mauvaise
rcompense.

Sans doute aussi, rpliqua Sancho,  cause du proverbe qui dit qu'il ne
faut pas faire retomber sur le bt la faute de l'ne. Eh bien, puisque
c'est  Votre Grce que revient le tort de cette aventure, chtiez-vous
vous-mme, et ne vous en prenez point  vos armes qui sont dj toutes
brises, ni au malheureux Rossinante, qui n'en peut mais, et encore
moins  mes pauvres pieds, en les faisant cheminer plus que de raison.

Cette journe et trois autres encore se passrent en semblables
discours, sans que rien vnt entraver leur voyage. Le cinquime jour, 
l'entre d'une bourgade, ils trouvrent tous les habitants sur la place,
assembls pour se divertir, car c'tait la fte du pays. Comme don
Quichotte s'approchait d'eux, un laboureur leva la voix et dit: Bon!
voil justement notre affaire: ces seigneurs qui ne connaissent point
les parieurs jugeront notre diffrend.

Trs-volontiers, mes amis, rpondit notre hros, pourvu que je parvienne
 bien comprendre.

Mon bon seigneur, voici le cas, repartit le laboureur: un habitant de ce
village, si gros qu'il pse prs de deux cent quatre-vingts livres, a
dfi  la course un de ses voisins, qui ne pse pas la moiti autant
que lui, et ils doivent courir cent pas,  condition qu'ils porteront
chacun le mme poids. Quand on demande  l'auteur du dfi comment il
veut qu'on s'y prenne, il rpond que son adversaire doit se charger de
cent cinquante livres de fer, et que par ce moyen ils pseront autant
l'un que l'autre.

Vous n'y tes pas, dit Sancho devanant la rponse de son matre, et
c'est  moi, qui viens tout frachement d'tre gouverneur, comme chacun
sait,  juger cette affaire.

Juge, ami Sancho, reprit don Quichotte; aussi bien ne suis-je pas en
tat de distinguer le blanc du noir, tant mon jugement est troubl et
obscurci.

Eh bien, frres, continua Sancho, je vous dis donc, avec la permission
de mon matre, que ce que demande le dfieur n'est pas juste. C'est
toujours au dfi  choisir les armes; ici c'est le dfieur qui les
choisit, et il en donne  son adversaire de si embarrassantes, que
celui-ci non-seulement ne saurait remporter la victoire, mais mme se
remuer. Or, s'il est trop gros, qu'il se coupe cent cinquante livres de
chair par-ci par-l,  son choix: de cette manire les parties devenant
gales, personne n'aura lieu de se plaindre.

Par ma foi, reprit un paysan, ce seigneur a parl comme un bienheureux
et jug comme un chanoine: mais le gros ne voudra jamais s'ter une once
de chair,  plus forte raison cent cinquante livres.

Le mieux est qu'ils ne courent point, dit un autre, afin que le maigre
n'ait point  crever sous le faix, ni le gros  se dchiqueter le corps.
Convertissons en vin la moiti de la gageure, et emmenons ces seigneurs
 la taverne: s'il en arrive mal, je le prends sur moi.

Je vous suis fort oblig, seigneurs, rpondit don Quichotte; mais je ne
puis m'arrter un seul instant. De sombres penses et de tristes
pressentiments me forcent d'tre impoli et me font cheminer plus vite
que je ne voudrais.

En parlant ainsi, il piqua Rossinante et passa outre, laissant les
villageois non moins tonns de son trange figure que de la sagacit de
son cuyer.

Lorsqu'il les vit s'loigner, un des laboureurs dit aux autres: Si le
valet a tant d'esprit, que doit tre le matre! S'ils vont tudier 
Salamanque, je gage qu'ils deviendront en un tour de main alcades de
cour; car il n'est rien comme d'tudier et d'avoir un peu de chance,
pour, au moment o l'on y songe le moins, se voir verge  la main ou
mitre sur la tte.

Cette nuit-l, le matre et le valet la passrent  la belle toile au
milieu des champs. Le matin, comme ils poursuivaient leur route, ils
virent venir  eux un messager  pied qui avait un bissac sur l'paule,
et une espce de bton ferr  la main. Cet homme doubla le pas en
approchant de don Quichotte, et lui embrassant la cuisse: Seigneur, lui
dit-il, que monseigneur le duc aura de joie quand il apprendra que vous
retournez au chteau! Il y est encore avec madame la duchesse.

Mon ami, je ne sais qui vous tes; veuillez me le dire, reprit notre
chevalier.

Moi, seigneur, rpondit l'homme, je suis ce Tosilos, laquais de
monseigneur le duc, qui refusa de se mesurer avec Votre Grce, au sujet
de la fille de la seora Rodriguez.

Sainte Vierge! s'cria don Quichotte, quoi, c'est vous que les
enchanteurs, mes ennemis, ont transform en laquais, pour m'ter la
gloire de ce combat!

Je vous demande pardon, rpliqua Tosilos, il n'y eut ni transformation
ni enchantement: j'tais laquais quand j'entrai dans la lice, et laquais
quand j'en sortis. Comme la fille me semblait jolie, j'ai prfr
l'pouser plutt que de combattre. Mais il y eut bien  dchanter aprs
votre dpart: monseigneur le duc m'a fait donner cent coups de bton,
pour n'avoir pas excut ses ordres; la pauvre fille a t mise en
religion, et la seora Rodriguez s'en est retourne en Castille. Pour
l'instant, je vais  Barcelone porter un paquet de lettres  monseigneur
le vice-roi, de la part de mon matre. J'ai ici une gourde pleine de
vieux vin, ajouta-t-il; Votre Seigneurie veut-elle boire un coup?
quoique chaud, quelques bribes d'un fromage que j'ai encore l vous le
feront trouver bon.

Je vous prends au mot, dit Sancho, car, moi, je ne fais point de faon
avec mes amis. Que Tosilos mette la nappe, et nous verrons si les
enchanteurs m'empchent de lever le coude.

En vrit, Sancho, rpondit don Quichotte, tu es bien le plus grand
glouton et le plus ignorant personnage qui soit dans le monde. Ne
vois-tu pas que ce courrier est enchant, et que ce n'est l qu'un faux
Tosilos. Reste avec lui; farcis-toi la panse, je m'en irai au petit pas
en t'attendant.

[Illustration: Ici tomba ma renomme pour ne plus se relever (page
586).]

Tosilos sourit en regardant partir le chevalier, et ayant tir de son
bissac la gourde et le fromage, il s'assit sur l'herbe avec Sancho. Tous
deux y restrent jusqu' ce que la gourde ft entirement vide;
l'histoire dit mme qu'ils finirent par lcher le paquet de lettres,
seulement parce qu'il sentait le fromage.

Ton matre doit tre un grand fou! dit Tosilos  Sancho.

Comment! il doit? rpondit Sancho: parbleu! il ne doit rien, il n'y a
point d'homme qui paye mieux ses dettes, surtout quand c'est en monnaie
de folies. Je m'en aperois bien, et je le lui ai souvent dit 
lui-mme; mais qu'y faire? maintenant qu'il est fou  lier, depuis le
jour o il a t vaincu par le chevalier de la Blanche-Lune!

Tosilos le pria de lui conter cette aventure; Sancho rpondit qu'il lui
donnerait contentement  la premire rencontre et qu'il ne voulait pas
faire attendre son matre plus longtemps. Il se leva, secoua son
pourpoint et les miettes qui taient tombes sur sa barbe; puis ayant
souhait un bon voyage  Tosilos, il poussa le grison devant lui et
rejoignit don Quichotte, qui l'attendait  l'ombre, sous un arbre.




CHAPITRE LXVII

DE LA RSOLUTION QUE PRIT DON QUICHOTTE DE SE FAIRE BERGER TOUT LE TEMPS
QU'IL TAIT OBLIG DE NE POINT PORTER LES ARMES


Si don Quichotte, avant sa rencontre avec le chevalier de la
Blanche-Lune, avait t en proie  de tristes penses, c'tait bien pis
depuis sa dfaite.

Il attendait, comme je l'ai dit, couch  l'ombre d'un arbre, et l
mille pnibles souvenirs, comme autant de moustiques, venaient
l'assaillir et le harceler: les uns avaient trait au dsenchantement de
Dulcine, les autres au genre de vie qu'il allait mener pendant son
repos forc.

Sancho s'tant mis  lui vanter la gnrosit du laquais Tosilos:

Est-il possible, lui dit-il, que tu croies encore que ce soit l un
vritable laquais? Tu as donc oubli la malice de mes ennemis les
enchanteurs? Dulcine transforme en paysanne, et le chevalier des
Miroirs devenu le bachelier Carrasco? Mais, dis-moi, as-tu demand  ce
prtendu Tosilos des nouvelles d'Altisidore? A-t-elle pleur mon
absence, ou a-t-elle banni loin d'elle les amoureuses penses qui la
tourmentaient avec tant de violence moi prsent?

Par ma foi, seigneur, rpondit Sancho, je ne songeais gure  ces
niaiseries: mais, pourquoi, je vous prie, vous occuper des penses
d'autrui, et surtout des penses amoureuses?

Mon ami, dit don Quichotte, il y a une grande diffrence entre la
conduite qu'inspire l'amour, et celle qui est dicte par la
reconnaissance: un chevalier peut se montrer froid et insensible, mais
il ne doit jamais tre ingrat. Altisidore m'aimait sans doute,
puisqu'elle m'a donn les mouchoirs de tte que tu sais; elle a pleur
mon dpart, m'a adress des reproches et maudit devant tout le monde, en
dpit de toute pudeur; preuves certaines qu'elle m'adorait, car toujours
les dpits des amants clatent en maldictions. Moi, je n'avais ni
trsors  lui offrir, ni esprance  lui donner: tout cela appartient 
Dulcine, la souveraine de mon me, Dulcine, que tu outrages par tes
retardements  chtier ces chairs paisses que je voudrais voir manges
des loups, puisqu'elles aiment mieux se rserver pour les vers du
tombeau que de s'employer  la dlivrance de cette pauvre dame.

En vrit, seigneur, rpondit Sancho, je ne puis me persuader que ces
coups de fouet dont vous parlez sans cesse aient rien de commun avec le
dsenchantement de personne; c'est comme si on disait: La tte te fait
mal; eh bien, graisse-toi la cheville. Je jurerais bien que dans vos
livres de chevalerie vous n'avez jamais vu dlivrer un enchant  coups
de fouet. Mais enfin, pour vous faire plaisir, je me les donnerai
aussitt que l'envie m'en prendra et que j'en trouverai l'occasion.

Que Dieu t'entende, dit don Quichotte, et qu'il te fasse la grce de
reconnatre bientt l'obligation o tu es de soulager ma dame et
matresse, qui est aussi la tienne puisque tu es  moi.

En discourant ainsi, ils arrivrent  l'endroit o ils avaient t
culbuts et fouls sous les pieds des taureaux. Don Quichotte reconnut
la place et dit  son cuyer: Voici la prairie o nous rencontrmes
nagure ces aimables bergers et ces charmantes bergres qui voulaient
renouveler l'Arcadie pastorale. Leur ide me semble aussi louable
qu'ingnieuse; et si tu veux m'en croire, ami Sancho, nous nous ferons
bergers  leur imitation, ne ft-ce que pendant le temps que j'ai promis
de ne pas porter les armes. J'achterai quelques brebis et toutes les
choses ncessaires  la vie pastorale; puis, me faisant appeler le
Berger Quichottin, et toi le berger Pancinot, nous nous mettrons  errer
 travers les bois et les prs, chantant par ici, soupirant par l,
tantt nous dsaltrant au pur cristal des fontaines, tantt aux eaux
limpides des ruisseaux. Les chnes nous donneront libralement leurs
fruits savoureux; le tronc des liges, un abri rustique; les saules,
leur ombre hospitalire; la rose, ses parfums; les prairies, leurs tapis
maills de mille couleurs; l'air, sa pure haleine; les toiles, leur
douce lumire; le chant, du plaisir: l'Amour nous inspirera de tendres
penses, et Apollon nous dictera des vers qui nous rendront fameux,
non-seulement dans l'ge prsent, mais aussi dans les sicles  venir.

Pardieu, seigneur, voil une manire de vivre qui m'enchante, rpondit
Sancho; il faut que le bachelier Samson Carrasco et matre Nicolas le
barbier n'y aient jamais pens: je parie qu'ils seront ravis de se faire
bergers. Et que diriez-vous si le seigneur licenci faisait de mme, lui
qui est bon compagnon et qui aime tant la joie?

Ce que tu dis l est parfait, reprit don Quichotte; et si le bachelier
Samson veut tre de la partie, comme il n'aura garde d'y manquer, il
pourra s'appeler le berger Sansonio ou le berger Carrascon; matre
Nicolas s'appellera Nicoloso,  l'imitation de l'ancien Boscan, qui
s'appelait Nemoroso; quant au seigneur cur, je ne sais trop quel nom
lui donner, si ce n'est un nom qui drive du sien, le berger Curiambro,
par exemple. Nous pourrons donner  nos bergres les noms que bon nous
semblera, et comme celui de Dulcine convient aussi bien  une bergre
qu' une princesse, je n'ai que faire de me creuser la tte pour lui en
chercher un autre; toi, Sancho, tu feras porter  ta bergre tel nom que
tu voudras.

Je n'ai pas envie, rpondit Sancho, de lui en donner un autre que celui
de Thrsona, il ira bien avec sa taille ronde et avec le nom qu'elle
porte, puisqu'elle s'appelle Thrse, outre qu'en la nommant dans mes
vers, on verra que je lui suis fidle, et que je ne vais point moudre au
moulin d'autrui. Pour ce qui est du cur, il ne convient pas qu'il ait
de bergre, afin de donner le bon exemple, mais si le bachelier veut en
avoir une,  lui permis.

_Bone Deus!_ s'cria don Quichotte, quelle vie nous allons mener, ami
Sancho! que de cornemuses vont rsonner  nos oreilles! que de
tambourins, de violes et de guimbardes! et si avec cela nous pouvons
nous procurer des albogues[126], il ne nous manquera aucun des
instruments qui entrent dans la musique pastorale.

  [126] Espces de cymbales.

Qu'est-ce que cela, des albogues, seigneur? demanda Sancho; je n'en ai
jamais vu, ni mme entendu parler de ma vie.

Des albogues, rpondit don Quichotte, sont des plaques de mtal assez
semblables  des pieds de chandeliers, et qui, frappes l'une contre
l'autre, rendent un son peu agrable, peut-tre, mais qui se marie fort
bien avec la cornemuse et le tambourin. Ce nom d'albogue est arabe,
comme tous ceux de notre langue qui commencent par _al_; par exemple,
_almoaa_, _almorzar_, _alhombra_, _alguazil_, _almaen_ et autres
semblables. Notre langue n'a que trois mots qui finissent en _i_,
_borcegui_, _zaquizami_ et _maravedi_; car _alheli_ et _alfaqui_, autant
pour l'_al_, qui est au commencement que pour l'_i_ de la fin, sont
reconnus pour tre d'origine arabe. Je dis ceci en passant, parce que le
nom d'albogue vient de me le rappeler. Au reste, ce qui nous aidera
surtout  pratiquer dans la perfection notre tat de berger, c'est que
je me mle un peu de posie, comme tu sais, et que le bachelier Carrasco
est un pote excellent: du cur, je n'ai rien  dire, mais je crois
qu'il en tient un peu. Quant  matre Nicolas, il n'en faut pas douter,
car tous les barbiers sont joueurs de guitare et faiseurs de couplets.
Moi, je gmirai de l'absence; toi, tu chanteras la fidlit; le berger
Carrascon fera l'amoureux ddaign; le berger Curiambro, ce qui lui
plaira; et de la sorte tout ira  merveille.

Seigneur, dit Sancho, j'ai tant de guignon, que je ne verrai jamais
arriver l'heure de commencer une si belle vie. Oh! que de jolies
cuillers de bois je vais faire, quand je serai berger! que de fromages 
la crme, que de houlettes, que de guirlandes je ferai pour moi et ma
bergre! Et si l'on ne dit pas que je suis savant, au moins dira-t-on
que je ne suis pas maladroit. Sanchette, ma fille, viendra nous apporter
notre dner  la bergerie. Mais, j'y songe! elle n'est pas trop
dchire, la petite, et il y a des bergers qui sont plus malins qu'on ne
croit. Diable, je ne voudrais pas qu'elle vnt chercher de la laine et
s'en retournt tondue; les amourettes et les mchants dsirs se fourrent
partout, aussi bien aux champs qu' la ville, aussi bien dans les
chaumires que dans les chteaux. Ainsi je ne veux pas que ma fille
vienne  la bergerie, elle restera  la maison; car en tant l'occasion,
on te le pch, et, comme on dit, si les yeux ne voient pas, le coeur
ne saute pas.

Trve, trve de proverbes, Sancho, s'cria don Quichotte; en voil assez
pour exprimer ta pense, et je t'ai souvent rpt de n'en pas tre si
prodigue. Mais, avec toi, c'est prcher dans le dsert; ma mre me
chtie, je fouette la toupie.

Par ma foi, seigneur, repartit Sancho, Votre Grce est avec moi comme la
pelle avec le fourgon: vous dites que je lche trop de proverbes, et
vous les enfilez deux  deux.

coute, Sancho, reprit don Quichotte, ceux que je place ont leur
-propos; mais les tiens, tu les tires si fort par les cheveux, qu'on
dirait que tu les tranes. Je te l'ai rpt souvent, les proverbes sont
autant de sentences tires de l'exprience et des observations de nos
anciens sages; mais le proverbe qui vient  tort et  travers est plutt
une sottise qu'une sentence. Au surplus, laissons cela: la nuit arrive,
loignons-nous du chemin, et cherchons quelque gte; nous verrons demain
ce que Dieu nous rserve.

Ils gagnrent un endroit cart et souprent tard et mal, au grand
dplaisir de Sancho,  qui les jenes de la chevalerie errante faisaient
incessamment regretter l'abondance de la maison de don Diego, les noces
de Gamache et le logis de don Antonio. Mais enfin, considrant que la
nuit devait succder au jour, et le jour  la nuit, il s'endormit pour
passer celle-l de son mieux.




CHAPITRE LXVIII

AVENTURE DE NUIT, QUI FUT PLUS SENSIBLE A SANCHO QU'A DON QUICHOTTE


La nuit tait obscure, quoique la lune ft au ciel, mais elle ne se
montrait pas dans un endroit d'o on pt l'apercevoir; car Diane va
quelquefois se promener aux antipodes, et laisse dans l'ombre nos
montagnes et nos valles. Don Quichotte paya le tribut  la nature en
dormant le premier sommeil; mais il ne se permit pas le second, tout au
rebours de Sancho, qui avait coutume de dormir d'une seule traite,
depuis le soir jusqu'au matin, preuve d'une bonne constitution et de
fort peu de soucis.

Ceux de don Quichotte, au contraire, le rveillrent de bonne heure;
aussi, aprs avoir appel plusieurs fois son cuyer, il lui dit: En
vrit, Sancho, je t'admire: tu parais aussi insensible que le marbre ou
le bronze; tu dors quand je veille, tu chantes quand je pleure; je tombe
d'inanition, faute de donner  la nature les aliments ncessaires,
pendant que tu es alourdi et haletant pour avoir trop mang. Il est
pourtant d'un serviteur fidle de prendre part aux dplaisirs de son
matre ou d'en paratre touch, ne ft-ce que par biensance. Vois comme
la nuit est sereine, et quelle solitude rgne autour de nous; tout cela
mrite bien qu'on se prive d'un peu de sommeil pour en profiter:
lve-toi donc, je t'en conjure: loigne-toi un peu, et par piti pour
Dulcine donne-toi quatre ou cinq cents coups de fouet sur ceux que tu
es convenu de t'appliquer pour le dsenchantement de cette pauvre dame;
agis de bonne grce, je t'en supplie; je ne veux pas en venir aux mains
avec toi, comme l'autre jour; car, je le sais, tu as la poigne un peu
rude. Puis, quand l'affaire sera faite, nous passerons le reste de la
nuit  chanter, moi les maux de l'absence, et toi les douceurs de la
fidlit, commenant tous deux ds  prsent cette vie que nous devons
mener dans notre village.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Mille pnibles souvenirs venaient l'assaillir et le harceler (page 590).]

Seigneur, rpondit Sancho, je ne suis pas chartreux pour me lever ainsi
au milieu de mon sommeil et me donner la discipline. Par ma foi, voil
qui est plaisant de croire qu'aprs cela nous chanterons toute la nuit:
pensez-vous qu'un homme qui a t bien trill ait grande envie de
chanter? Laissez-moi dormir, je vous prie, et ne me pressez point
davantage de me fouetter, autrement je fais serment de ne jamais battre
mon pourpoint, encore moins ma propre chair.

O coeur endurci! s'cria don Quichotte,  homme sans entrailles, 
faveurs mal places! est-ce l ma rcompense de t'avoir fait gouverneur,
et de t'avoir mis en position de devenir au premier jour comte ou
marquis; ce qui ne peut manquer d'arriver aussitt que j'aurai accompli
le temps de mon exil, car enfin, _post tenebras spero lucem_[127].

  [127] Aprs les tnbres, j'attends la lumire.

Je ne comprends pas cela, repartit Sancho; mais ce que je comprends fort
bien, c'est que quand je dors je n'ai ni crainte ni esprance, ni peine
ni plaisir. Car, ma foi, bni soit celui qui a invent le sommeil!
manteau qui couvre les soucis, mets qui chasse la faim, eau qui calme la
soif, feu qui garantit du froid, froid qui tempre la chaleur; en un
mot, monnaie universelle pour acheter tous les plaisirs du monde,
balance dans laquelle rois et bergers, savants et ignorants, ont tous le
mme poids! C'est une bonne chose que le sommeil, seigneur, si ce n'est
qu'il ressemble  la mort; car d'un trpass  un homme endormi, il n'y
a pas grande diffrence, except pourtant que l'on ronfle quelquefois,
tandis que l'autre ne souffle jamais mot.

De ma vie je ne t'ai entendu parler avec autant d'lgance, dit don
Quichotte; et le proverbe a raison quand il dit: _Regarde non avec qui
tu nais, mais avec qui tu pais_.

Eh bien, seigneur, repartit Sancho, est-ce moi maintenant qui enfile des
proverbes? Par ma foi, mon cher matre, ils sortent de votre bouche deux
par deux, avec cette diffrence, il est vrai, que ceux de Votre Grce
viennent  propos, et les miens sans rime ni raison; mais, en fin de
compte, ce sont toujours des proverbes.

Ils en taient l quand ils entendirent un bruit sourd qui remplissait
toute la valle. Don Quichotte se leva brusquement, et mit l'pe  la
main, mais Sancho se coula aussitt sous son grison, se faisant un
rempart  droite et  gauche des armes de son matre et du bt de l'ne:
encore tremblait-il de tout son corps, quoiqu'il ft bien retranch. De
moment en moment le bruit augmentait; et plus il approchait de nos
aventuriers, plus il leur causait de frayeur,  l'un du moins, car pour
l'autre on connat sa vaillance. Ce bruit venait de plus de six cents
pourceaux que des marchands conduisaient  la foire. Ils marchaient la
nuit afin de n'tre point incommods par la chaleur, et le grognement de
ces animaux tait si fort, que don Quichotte et Sancho en avaient les
oreilles assourdies sans pouvoir deviner ce que ce pouvait tre. Peu
soucieux de savoir si don Quichotte et Sancho se trouvaient sur leur
chemin et sans respect pour la chevalerie errante, les pourceaux leur
passrent sur le corps, emportant les retranchements de Sancho,
confondant ple-mle le chevalier et l'cuyer, Rossinante et le grison,
le bt et les armes.

Sancho se releva du mieux qu'il put, et demanda l'pe de son matre
pour apprendre  vivre  messieurs les pourceaux, car il avait enfin
reconnu ce que c'tait.

Laisse-les passer, ami, rpondit tristement don Quichotte; cet affront
est la peine de mon pch, et il est juste qu'un chevalier vaincu soit
piqu par les moustiques, mang par les renards, et foul aux pieds par
les pourceaux.

Je n'ai rien  rpliquer  cela, seigneur, dit Sancho; mais est-il juste
que les cuyers des chevaliers vaincus soient tourments des moustiques,
mangs des poux, dvors par la faim? Si nous tions, nous autres
cuyers, les enfants des chevaliers que nous servons, ou leurs proches
parents, je ne m'tonnerais pas que nous fussions chtis pour leurs
fautes, mme jusqu' la quatrime gnration. Mais qu'ont  dmler les
Panza avec les don Quichotte? Enfin, prenons courage, tchons de dormir
le reste de la nuit: il fera jour demain, et nous verrons ce qui nous
attend.

Dors, Sancho, dors, toi qui es n pour dormir, rpondit notre hros:
moi, qui suis fait pour veiller, je vais songer  mes malheurs, et
tcher de les soulager en chantant une romance que j'ai compose la nuit
dernire, et dont je ne t'ai rien dit.

Par ma foi, reprit Sancho, les malheurs qui n'empchent pas de faire des
chansons, ne doivent pas tre bien grands. Au reste, seigneur, chantez
tant qu'il vous plaira; moi, je vais dormir de toutes mes forces.

L-dessus, prenant sur la terre autant d'espace qu'il voulut, il
s'endormit d'un profond sommeil. Don Quichotte, appuy contre un htre,
ou peut-tre contre un lige, car cid Hamet ne dit point quel arbre
c'tait, chanta ces vers en soupirant:


      Amour! amour! lorsque je pense
  Au terrible tourment que tu me fais souffrir,
      Je ne songe plus qu' mourir
      Pour finir enfin ma souffrance.

      Mais au point de franchir le pas
  Qui me doit dlivrer des peines de la vie,
  Un excs de plaisir dont mon me est ravie
      Me drobe encore au trpas.

  Ainsi ne pouvant vivre et ne sachant mourir,
  J'prouve  tous moments des angoisses mortelles,
      Et le sort n'a rien  m'offrir
  Qu'une vie, une mort galement cruelles[128].


  [128] Ces vers sont emprunts  la traduction de Filleau de
  Saint-Martin.

Il accompagnait chaque vers de soupirs et de larmes, comme un homme
ulcr du sentiment de sa dfaite.

Cependant le jour parut, et les rayons du soleil donnant dans les yeux
de Sancho, il commena  s'allonger,  se tourner d'un ct, puis d'un
autre, et parvint  s'veiller tout  fait. En voyant le dsordre
qu'avaient caus les pourceaux dans son quipage, il se mit  maudire le
troupeau et ceux qui le conduisaient. Bref, nos aventuriers reprirent
leurs montures, et continurent leur chemin. A la nuit tombante, ils
virent venir  leur rencontre huit ou dix hommes  cheval, suivis de
cinq ou six autres  pied. Don Quichotte sentit son coeur battre, et
Sancho le sien dfaillir, car ces gens portaient des lances et des
boucliers, et semblaient en quipage de guerre. Sancho, dit notre hros
en se tournant vers son cuyer, s'il m'tait permis de faire usage de
mes armes, et que ma parole ne me lit point les mains, cet escadron
entier ne me ferait pas peur. Il se pourrait cependant que ce ft tout
autre chose que ce que nous pensons.

Il parlait encore lorsqu'ils furent rejoints par les cavaliers qui,
environnant don Quichotte sans dire mot, lui mirent la pointe de leurs
lances les uns sur la poitrine, les autres contre les reins, comme pour
le menacer de mort. Un des gens  pied, le doigt pos sur la bouche,
pour montrer qu'il fallait se taire, prit Rossinante par la bride, et le
conduisit hors du chemin; ses compagnons, entourant Sancho dans un
merveilleux silence, le firent marcher du mme ct. Deux ou trois fois
il prit envie au pauvre chevalier de demander ce qu'on lui voulait, et
o on le conduisait: mais ds qu'il voulait desserrer les lvres, ses
gardes, d'un oeil menaant et faisant briller leur lance, lui fermaient
la bouche. Sancho n'en tait pas quitte  si bon march: pour peu qu'il
ft mine de vouloir parler, on le piquait avec un aiguillon, lui et son
ne, comme si l'on et apprhend que le grison n'et la mme envie. La
nuit venue, on doubla le pas, et la frayeur augmenta dans le coeur de
nos deux prisonniers, quand ils entendirent ces paroles: Avancez,
Troglodites; silence, barbares; souffrez, anthropophages; cessez de vous
plaindre, Scythes; fermez les yeux, Polyphmes meurtriers, tigres
dvorants, et autres noms semblables, dont on leur assourdissait les
oreilles.

Voil des noms qui ne sonnent rien de bon; disait Sancho en lui-mme; il
souffle un mauvais vent! et tous les maux viennent  la fois, comme au
chien les coups de bton. Plaise  Dieu que cette rencontre ne finisse
pas de mme; mais elle commence trop mal pour avoir une bonne fin.

Don Quichotte marchait tout interdit; il ne pouvait comprendre les
injures et les reproches dont on l'accablait; et malgr ses efforts pour
trouver une explication, il jugea seulement qu'il y avait beaucoup 
craindre et peu  esprer de cette aventure. Environ  une heure de la
nuit, ils arrivrent  la porte d'un chteau que don Quichotte reconnut
pour tre celui du duc, o il avait sjourn quelques jours auparavant.

Eh! que signifie tout ceci? demanda-t-il alors: n'est-ce pas dans ces
lieux o j'ai rencontr nagure tant de courtoisie? Mais pour les
vaincus tout est amertume et dception, le bien se change en mal, et le
mal en pis.

En entrant dans la principale cour du chteau, ce qu'ils aperurent
augmenta leur tonnement, et redoubla leurs frayeurs, comme on le verra
dans le chapitre suivant.




CHAPITRE LXIX

DE LA PLUS SURPRENANTE AVENTURE QUI SOIT ARRIVE A DON QUICHOTTE DANS
TOUT LE COURS DE CETTE GRANDE HISTOIRE


Les cavaliers mirent pied  terre, puis enlevant don Quichotte et Sancho
de leur selle, ils les portrent dans la cour du chteau. Cent torches
brlaient  l'entour, et plus de cinq cents lampes qui donnaient une
lumire gale  celle du plus beau jour clairaient les galeries. Au
milieu de la cour s'levait un catafalque haut de sept  huit pieds,
couvert d'un immense dais de velours noir, autour duquel brlaient une
centaine de cierges de cire blanche dans des chandeliers d'argent. Sur
le catafalque tait tendu le corps d'une jeune fille, si belle, qu'elle
embellissait la mort mme. Sa tte, pose sur un carreau de brocart,
tait couronne d'une guirlande de fleurs diverses; dans ses mains,
croises sur sa poitrine, elle tenait une branche de palmier. A l'un des
cts de la cour s'levait un espce de thtre, sur lequel on voyait
deux personnages, couronne en tte et sceptre  la main, tels qu'on
reprsente Minos et Rhadamanthe. Au pied de l'estrade, il y avait deux
siges vides: ce fut l que les gens qui avaient arrt don Quichotte et
Sancho les menrent et les firent asseoir, en leur recommandant le
silence d'un air farouche; mais il n'tait pas besoin de menaces, la
terreur les avait rendus muets.

Pendant que notre chevalier regardait tout cela avec stupfaction, ne
sachant que penser, surtout en voyant que le corps dpos sur le
catafalque tait celui de la belle Altisidore, deux personnages de
distinction, que nos aventuriers reconnurent pour le duc et la duchesse,
nagure leurs htes, montrent sur le thtre et vinrent s'asseoir sur
deux riches fauteuils, auprs des deux rois couronns. Don Quichotte et
Sancho leur firent une profonde rvrence,  laquelle le noble couple
rpondit en inclinant lgrement la tte.

Un officier de justice parut alors, et s'approchant de Sancho, il le
revtit d'une robe de boucassin noir, bariole de flammes peintes, lui
posa sur la tte une mitre pointue, semblable  celles que portent les
condamns du saint-office, en lui dclarant  voix basse que s'il
desserrait les dents on lui mettrait un billon, si mme on ne le
massacrait sur la place. Ainsi affubl, Sancho se regardant des pieds 
la tte, se voyait tout couvert de flammes, mais comme il ne se sentait
point brler, il en prit son parti. Il ta la mitre, et la voyant
couverte de diables, il la replaa sur sa tte, en se disant  lui-mme:
Puisque ni les flammes ne me brlent ni les diables ne m'emportent, il
n'y a pas  s'inquiter. Don Quichotte, en regardant son cuyer, ne put,
malgr toute sa frayeur, s'empcher de rire.

Alors, au milieu du silence gnral, on entendit sortir de dessous le
catafalque un agrable concert de fltes; puis tout d'un coup, prs du
coussin sur lequel reposait le cadavre se montra un beau jeune homme
vtu  la romaine, qui, accordant sa voix avec une harpe qu'il tenait,
chanta les stances suivantes:

  Pendant que l'amoureuse et triste Altisidore
        Repose en son cercueil;
      Pendant que nous voyons encore
  Soupirer et gmir ses compagnes en deuil,
      Je vais, ainsi qu'un autre Orphe,
      Chanter son mrite en mes vers,
      Et pour l'apprendre  l'univers,
      En informer la Renomme.

      Je ne prtends seulement pas
      Le publier pendant la vie,
      Je veux mme aprs le trpas
  Que, libre de mon corps, mon esprit le publie;
      Qu'on sache partout ses malheurs,
      Que l'univers entier en pleure,
      Et jusqu'en la sombre demeure,
  Que Pluton et sa cour en rpandent des pleurs[129].

  [129] Ces vers sont emprunts  la traduction de Filleau de
  Saint-Martin.

Assez, dit un des deux rois; assez, chantre divin: ce serait  n'en
jamais finir que de vouloir clbrer la mort et les attraits de
l'incomparable Altisidore. Elle n'est pas morte, comme le pense le
vulgaire ignorant, car elle vit grce  la renomme, mais elle vit et
elle revivra, grce surtout aux tourments que Sancho Panza, ici prsent,
va endurer pour la rendre  la lumire. Ainsi donc,  Rhadamanthe! toi
qui siges avec moi dans les sombres cavernes du destin, toi qui connais
ce qu'ordonnent ses immuables dcrets, pour que cette aimable personne
revienne  la vie, dclare-le sur-le-champ, afin que nous ne soyons pas
privs plus longtemps du bonheur que doit nous procurer son retour.

[Illustration: Sans respect pour la chevalerie errante, les pourceaux
leur passrent sur le corps (page 594).]

A peine Minos eut-il cess de parler, que Rhadamanthe se leva et dit:
Allons, ministres de justice, grands et petits, forts et faibles, vous
tous qui tes ici, accourez, et appliquez sur le visage de Sancho Panza
vingt-quatre croquignoles, faites-lui douze pincements aux bras, et aux
reins six piqres d'pingles, car de cela dpend la rsurrection
d'Altisidore.

Mille Satans! s'cria Sancho, je suis aussi dispos  me laisser faire
qu' devenir Turc. Mort de ma vie! qu'a de commun ma peau avec la
rsurrection de cette demoiselle! Il parat que l'apptit vient en
mangeant. Madame Dulcine est enchante, il faut que je la dsenchante 
coups de fouet; celle-l meurt du mal que Dieu lui envoie et il faut que
je me laisse meurtrir le visage  coups de croquignoles, et percer le
corps comme un crible pour la rappeler  la vie! A d'autres,  d'autres,
s'il vous plat: je suis un vieux renard, et je ne m'en laisse pas
conter de la sorte.

Tu mourras, cria Rhadamanthe d'une voix formidable; tigre, adoucis-toi,
humilie-toi, superbe; souffre et tais-toi, puisqu'on ne te demande rien
d'impossible, et surtout n'essaye pas de pntrer le secret de cette
affaire: tu seras soufflet, tu seras gratign, tu gmiras sous les
poignantes piqres des pingles. Sus donc, mes fidles ministres, qu'on
excute ma sentence, o je vais vous montrer si je sais me faire obir.

Aussitt s'avancrent six dugnes marchant  la file; quatre portaient
des lunettes; toutes avaient la main droite leve et dcouverte jusqu'au
poignet, afin qu'elle part plus longue. En les apercevant, Sancho se
mit  mugir comme un taureau.

Non! non! dit-il. Je me laisserai bien manier et pincer par qui l'on
voudra, mais par des dugnes, jamais: qu'on m'gratigne le visage comme
les chats gratignrent celui de mon matre dans ce mme chteau; qu'on
me perce le corps  coups de dague; qu'on me dchiquette les bras avec
des tenailles rouges, je le souffrirai, puisqu'il le faut: mais que les
dugnes me touchent, non, mille fois non; dussent tous les diables
m'emporter.

Rsigne-toi, mon enfant, dit don Quichotte; donne contentement  ces
seigneurs, et rends grces au ciel de t'avoir octroy une aussi grande
vertu que celle de dsenchanter les enchantes, et de ressusciter les
morts.

Les dugnes taient dj prs de Sancho, lorsque devenu plus traitable,
ou plutt acceptant ce qu'il ne pouvait empcher, il commena 
s'arranger sur son sige et tendit le visage. Une premire dugne lui
appliqua une vigoureuse croquignole sur la joue et lui fit ensuite une
grande rvrence.

Trve de civilits, madame la dugne, dit Sancho, et  l'avenir rognez
un peu mieux vos ongles.

Bref, les six dugnes lui en donnrent autant avec les mmes crmonies,
et tous les gens de la maison lui pincrent les bras. Mais les piqres
d'pingles lui firent perdre toute patience:  la premire il se leva de
son sige, et, saisissant une torche enflamme qui se trouvait prs de
lui, il fondit sur ses bourreaux, en criant de toutes ses forces: Hors
d'ici, ministres de Satan! croyez-vous que je sois de bronze pour tre
insensible  un pareil supplice?

En ce moment, Altisidore, fatigue sans doute d'tre rest si longtemps
sur le dos, se tourna sur le ct; aussitt tous les assistants de
s'crier: Altisidore est vivante! Altisidore est vivante!

Rhadamanthe invita Sancho  se calmer, puisque le rsultat qu'on se
proposait tait obtenu.

Quand don Quichotte vit remuer Altisidore, il se jeta  deux genoux
devant Sancho et lui dit: O mon fils! voici l'instant de t'appliquer
quelques-uns de ces coups de fouet qu'on t'a ordonns pour le
dsenchantement de Dulcine! voici l'instant o ta vertu est en train
d'oprer: ne perds pas une minute, je t'en conjure, pour travailler  la
gurison de ma matresse, qui est aussi la tienne.

Savez-vous bien, seigneur, rpondit Sancho, que soie sur soie n'est pas
propre  faire bonne doublure? Comment, ce n'est pas assez d'tre
soufflet, pinc et gratign, il faut encore que je me fouette? Tenez,
seigneur, qu'on m'attache au cou une meule de moulin, et qu'on me jette
dans un puits, si pour gurir les maux d'autrui je dois tre toujours le
veau de la noce. Qu'on me laisse tranquille, ou j'envoie tout au diable.

Pendant ce temps, Altisidore s'tait dress sur son sant, et l'on
entendait le son des hautbois et des musettes, ml  des voix qui
criaient: Vive Altisidore! vive Altisidore! Le duc et la duchesse, Minos
et Rhadamanthe se levrent, et tous, y compris don Quichotte et Sancho,
s'avancrent vers elle pour l'aider  descendre du catafalque.
Altisidore fit une profonde rvrence au duc,  la duchesse et aux deux
rois, puis regardant notre hros de travers: Dieu te le pardonne, lui
dit-elle, insensible chevalier dont la cruaut m'a envoye dans l'autre
monde o je suis reste,  ce qu'il me semble, un long sicle. Quant 
toi,  le plus compatissant des cuyers! ajouta-t-elle en se tournant
vers Sancho, je te rends grces de mon retour  la vie; reois en
rcompense d'un si grand service six de mes chemises dont tu pourras en
faire six autres pour ton usage; si elles ne sont pas en trs-bon tat,
au moins puis-je t'assurer qu'elles sont fort propres.

Sancho, ayant t sa mitre, mit un genou en terre et lui baisa la main
en signe de reconnaissance. Le duc ordonna qu'on rendt  Sancho son
chaperon et son pourpoint, et qu'on lui tt la robe seme de flammes;
mais notre cuyer le supplia de permettre qu'il emportt chez lui la
robe et la mitre, disant qu'il voulait les conserver en souvenir d'une
aventure si trange. La duchesse rpondit qu'on les lui abandonnait
volontiers.

Le duc fit dbarrasser la cour de tout cet attirail; chacun se retira,
puis on conduisit nos deux aventuriers  leur ancien appartement.




CHAPITRE LXX

QUI TRAITE DE CHOSES FORT IMPORTANTES POUR L'INTELLIGENCE DE CETTE
HISTOIRE


Sancho coucha cette nuit-l sur un lit de camp qu'on lui avait dress
dans la chambre du chevalier; ce qu'il aurait voulu viter, se doutant
bien que de questions en rponses et de rponses en questions, son
matre ne lui laisserait pas un moment de repos, et il et de bon coeur
donn quelque chose pour coucher seul sous une hutte de berger plutt
que dans ce riche appartement.

En effet, le pauvre diable ne fut pas plus tt au lit, que don Quichotte
l'interpella: Que te semble, ami Sancho, lui dit-il, de l'aventure de
cette nuit? Comprend-on la force et la violence d'un dsespoir amoureux!
Car, enfin, tu as vu de tes propres yeux Altisidore tue, non par une
arme meurtrire ni par l'action mortelle du poison, mais uniquement par
l'indiffrence que je lui ai montre.

Qu'elle ft morte,  la bonne heure, rpondit Sancho, mais au moins elle
aurait d me laisser tranquille, moi qui de ma vie ne l'ai ni enflamme
ni ddaigne; qu'a de commun la gurison de cette Altisidore avec le
martyre de Sancho Panza? C'est maintenant que je reconnais qu'il y a des
enchanteurs et des enchantements dans ce monde: Dieu veuille m'en
dlivrer, puisque je ne sais pas m'en garantir. Mais, de grce,
seigneur, laissez-moi dormir, si vous ne voulez pas que je me jette par
la fentre.

Dors, Sancho, dors, mon enfant, reprit don Quichotte, si toutefois tes
chiquenaudes et tes piqres te le permettent.

N'tait l'affront de les avoir reus de ces dugnes, je me moquerais
bien des pincements et des piqres, rpliqua Sancho. Mais encore une
fois, seigneur, laissez-moi dormir.

Ainsi soit-il, dit don Quichotte, et que Dieu soit avec toi.

Ils s'endormirent tous deux, et cid Hamed Ben-Engeli profite de ce rpit
pour nous apprendre ce qui avait engag le duc  imaginer la plaisante
crmonie que nous venons de raconter. Carrasco, dit-il, conservait un
amer souvenir de la culbute que lui avait fait faire don Quichotte en le
dsaronnant comme chevalier des Miroirs; aussi tait-il rsolu  une
nouvelle tentative aussitt qu'il en trouverait l'occasion. S'tant donc
inform prs du page qui avait port la lettre de la duchesse  Thrse
Panza du lieu o se trouvait notre hros, il se procura un cheval et des
armes, et se mit en route avec un mulet charg de son quipage que
conduisait un paysan qui lui servait d'cuyer. En arrivant chez le duc,
il sut le dpart de don Quichotte, et le chemin qu'il avait pris dans le
dessein de se trouver aux joutes de Saragosse. Le duc raconta  Carrasco
les tours que l'on avait jous  notre chevalier, sans oublier le
dsenchantement de Dulcine, qui devait s'oprer aux dpens du pauvre
Sancho; il lui raconta aussi la malice de l'cuyer qui avait fait
accroire  son matre que Dulcine tait enchante et transforme en
paysanne, mais comment la duchesse lui avait persuad que c'tait lui
qui se trompait. Tout cela fit beaucoup rire le bachelier, qui se remit
immdiatement  la recherche de notre hros, et promit au duc de lui
faire savoir l'issue de l'entreprise. Ne le trouvant pas  Saragosse,
Carrasco poussa plus avant, et le rencontra  Barcelone, o il eut sa
revanche, comme nous l'avons dit. Il revint tout conter au duc, regagna
promptement son village, o don Quichotte ne devait pas tarder de le
rejoindre. Voil ce qui avait fourni au duc l'ide de cette
mystification, tant il se plaisait dans la compagnie de deux fous si
divertissants.

Un grand nombre de ses gens, tant  pied qu' cheval, se postrent donc
aux environs du chteau et sur tous les chemins par o l'on pouvait
penser que passeraient nos aventuriers. On les rencontra, en effet, et
incontinent le duc en fut inform. Comme tout tait dj prpar, on
n'eut qu' allumer les torches; Altisidore s'tendit sur le catafalque
avec l'appareil qu'on vient de dcrire, et tout russit admirablement.
Cid Hamet ajoute que pour lui il croit que les mystificateurs n'taient
gure moins fous que les mystifis, et qu'il ne saurait penser autre
chose du duc et de la duchesse, qui employaient ainsi leur esprit  se
jouer de deux pauvres cervelles.

Le jour surprit don Quichotte et Sancho, l'un ronflant de toutes ses
forces, l'autre compltement absorb dans ses rveries ordinaires.

Comme don Quichotte se disposait  se lever, car vaincu ou vainqueur il
fut toujours ennemi de la paresse, Altisidore, la tte orne de la mme
guirlande que la veille, vtue d'une robe de satin blanc  fleurs d'or,
les cheveux pars sur les paules, et s'appuyant sur un bton d'bne,
entra tout  coup dans la chambre du chevalier qui, troubl et confus,
s'enfona sous sa couverture sans pouvoir articuler un seul mot.
Altisidore s'assit sur une chaise,  son chevet, et aprs un grand
soupir, elle lui dit  voix basse et d'un air tendre: Quand les dames de
qualit et les modestes jeunes filles foulent aux pieds la honte, et
permettent  leur langue de dcouvrir les secrets de leur coeur, c'est
qu'elles se trouvent rduites  une bien cruelle extrmit; eh bien,
moi, seigneur don Quichotte, je suis une de ces femmes, presse par la
passion, vaincue par l'amour, et cependant chaste  ce point, que pour
cacher mon martyre, il m'en a cot la vie. Il y a deux jours,
insensible chevalier, que la seule pense de ton indiffrence m'a mise
au tombeau, ou du moins fait juger morte par ceux qui m'entouraient; et
si, prenant piti de mes peines, l'amour n'et trouv un remde dans le
martyre de ce bon cuyer, je restais  jamais dans l'autre monde.

Par ma foi, dit Sancho, l'amour aurait bien pu faire  mon ne l'honneur
qu'il m'a fait, je lui en aurais su beaucoup de gr. Dieu veuille,
madame, vous envoyer  l'avenir un amant plus traitable que mon matre!
Mais, dites-moi, qu'avez-vous vu dans l'autre monde? et qu'est-ce que
c'est que cet enfer dont ceux qui meurent volontairement sont obligs de
prendre le chemin.

A dire vrai, rpondit Altisidore, je doute fort que je fusse morte tout
de bon, puisque je ne suis point entre en enfer: car une fois dedans,
il m'aurait bien fallu y rester. Je suis all seulement jusqu' la
porte, et l j'ai trouv une douzaine de dmons en hauts-de-chausses et
en pourpoint, avec des collets  la wallonne, garnis de dentelle, qui
tous jouaient  la paume avec des raquettes de feu. Une chose me surprit
trangement: c'est qu'en guise de balles ils se servaient de livres
enfls de vent et remplis de bourre. Mais ce qui m'tonna beaucoup
aussi, ce fut de voir que, contre l'ordinaire des joueurs, qui tantt
sont tristes, tantt sont joyeux, ceux-l grondaient toujours,
pestaient, et s'envoyaient mille maldictions.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

O mon fils! voici l'instant de t'appliquer quelques-uns de ces coups de
fouet (page 598).]

Il n'y a pas l de quoi s'tonner, dit Sancho; les diables, qu'ils
jouent ou qu'ils ne jouent pas, qu'ils gagnent ou qu'ils perdent, ne
peuvent jamais tre contents.

J'en demeure d'accord, rpondit Altisidore; mais une chose qui me parut
encore plus tonnante, c'est que d'un seul coup de raquette ils
mettaient la balle dans un tel tat, qu'elle ne pouvait plus servir, si
bien qu'ils firent voler en pices tant de livres vieux et nouveaux, que
c'tait merveille. Il y en eut un, entre autres, tout flambant neuf, qui
reut un si rude coup que toutes les feuilles s'parpillrent. Quel est
ce livre? demanda un des diables. C'est la seconde partie de don
Quichotte de la Manche, rpondit son voisin; non pas son histoire
compose par cid Hamet, mais celle que nous a donn certain Aragonais
qu'on dit natif de Tordesillas. Emporte-la, dit le premier dmon, et
jette-la au fond des abmes; qu'elle ne paraisse jamais devant moi.
Est-elle donc si dtestable? dit l'autre dmon. Si dtestable, rpliqua
le premier, que si je voulais en faire une semblable, je n'en viendrais
jamais  bout. Ils continurent  peloter avec d'autres livres; et moi,
pour avoir entendu seulement le nom de don Quichotte, que j'aime avec
tant d'ardeur, j'ai voulu retenir cette vision, et je ne l'oublierai
plus.

Vision ce dut tre, en effet, rpliqua notre hros, car il n'y a point
un second moi-mme dans le monde; cette histoire dont vous parlez passe
ici de main en main, mais elle ne s'arrte en aucune, et partout on la
repousse du pied. Pour moi, je ne suis nullement fch d'apprendre que
je me promne, semblable  un corps fantastique, au milieu des tnbres
de l'abme et  la clart du jour, n'ayant rien de commun avec le don
Quichotte dont parle cette histoire. Si elle est bonne et vridique,
elle aura des sicles de vie; si au contraire elle est fausse et
menteuse, de sa naissance  son enterrement le chemin ne sera pas long.

Altisidore allait continuer ses dolances, quand don Quichotte la
prvint: je vous l'ai dit maintes fois, mademoiselle, j'prouve un grand
dplaisir que vous ayez jet les yeux sur moi, car je ne puis payer
votre affection qu'avec de la reconnaissance. Je suis n pour appartenir
 Dulcine du Toboso; c'est  elle que le destin m'a rserv. S'imaginer
qu'une autre beaut puisse prendre dans mon coeur la place qu'elle
occupe, c'est rver l'impossible. Ces quelques mots suffiront, j'en ai
l'espoir, pour vous dsabuser et pour vous faire rentrer dans les bornes
de la modestie.

Ame de mortier, double tigre, plus dur et plus ttu qu'un vilain quand
il se croit sr d'avoir l'avantage, s'cria Altisidore, feignant une
grande colre, je ne sais qui m'empche de t'arracher les yeux! Tu
t'imagines, peut-tre, don nigaud, don vaincu, don rou de coups de
bton, que je me suis laisse mourir d'amour pour ta maigre figure: non,
non, Altisidore n'est pas assez sotte pour cela. Tout ce que tu as vu
la nuit dernire n'tait qu'une feinte. Je ne suis pas fille  me
dsesprer pour un animal de ton espce, et bien loin d'en mourir, je ne
voudrais pas qu'il m'en cott seulement une larme.

Pardieu, je le crois volontiers, dit Sancho, tous ces morts d'amoureux
sont autant de plaisanteries; ils assurent toujours qu'ils vont se tuer,
mais du diable s'ils en font rien!

En ce moment entra le musicien qui avait chant les deux stances
prcdemment rapportes. Que Votre Grce, seigneur chevalier, dit-il en
faisant un profond salut  don Quichotte, veuille bien me compter au
nombre de ses plus fidles serviteurs. Depuis longtemps j'ai pour vous
une grande affection et je vous ai vou une estime toute particulire,
tant  cause de vos nombreuses prouesses que de la gloire qu'elles vous
ont acquise.

Que Votre Grce, seigneur, daigne m'apprendre qui elle est, rpondit don
Quichotte, afin que je proportionne mes remercments  son mrite.

Le musicien rpondit qu'il tait le pangyriste d'Altisidore, celui qui
avait chant des vers  sa louange.

Vous avez une bien belle voix, repartit don Quichotte, mais ce que vous
chantiez n'tait gure  sa place: quel rapport peut-il y avoir entre
les stances de Garcilasso et la mort de cette demoiselle?

Que cela ne vous tonne pas, seigneur, rpliqua le musicien; il est de
mode parmi les potes  la douzaine de ce temps-ci, et mme parmi les
plus habiles, d'crire ce qui leur passe par la tte et de voler ce qui
leur convient. Cela n'empche pas leurs ouvrages d'tre bien accueillis,
et leurs plus grandes sottises de passer pour licences potiques.

Don Quichotte s'apprtait  rpondre, mais il en fut empch par
l'arrive du duc et de la duchesse. Alors une longue conversation
s'engagea, dans laquelle Sancho dbita tant de drleries et de malices,
que ses nobles htes ne cessaient d'admirer un si curieux mlange de
finesse et de simplicit. Notre hros supplia Leurs Excellences de lui
permettre de les quitter le jour mme, disant qu' un chevalier vaincu
tel que lui, il convenait mieux d'habiter une table  pourceaux qu'un
palais de prince. Ses htes accdrent de bonne grce  sa demande.

La duchesse lui ayant demand s'il ne gardait pas rancune  Altisidore:
Madame, rpondit-il, tout le mal de cette jeune fille prend sa source
dans l'oisivet; une occupation honnte et soutenue en sera le remde.
Elle vient de me dire qu'en enfer on porte de la dentelle; je dois
supposer qu'elle connat ce genre d'ouvrage; eh bien, que sa main ne
quitte pas les fuseaux, et elle finira par oublier celui qui a troubl
son repos. Tel est mon avis et mon conseil.

C'est aussi le mien, ajouta Sancho; on n'a jamais vu mourir d'amour une
faiseuse de dentelle, et lorsque les filles sont occupes, elles songent
moins  l'amour qu' leur ouvrage. J'en parle par exprience: car
lorsque je suis  piocher aux champs, j'oublie jusqu' ma mnagre
elle-mme, je veux dire ma Thrse; et pourtant je l'aime comme la
prunelle de mes yeux.

Fort bien, Sancho, rpondit la duchesse. Dsormais Altisidore tournera
le fuseau; d'ailleurs, elle s'y entend  merveille.

Il n'en sera pas besoin, madame, rpondit Altisidore; le seul souvenir
de l'ingratitude de ce malandrin vagabond me gurira; et avec la
permission de Votre Grandeur, je me retire pour ne pas voir davantage sa
maigre et dsagrable figure.

Cela me rappelle, reprit le duc, ce qu'on dit souvent: Qui s'emporte et
clate en injures, est bien prs de pardonner.

Altisidore feignit de s'essuyer les yeux, et aprs avoir fait une grande
rvrence elle sortit.

Pauvre fille! dit Sancho, elle mrite bien ce qu'elle a; aussi pourquoi
va-t-elle s'adresser  une me sche comme un jonc? Mort de ma vie! si
elle s'tait tourne de mon ct, elle aurait entendu chanter un autre
coq.

La conversation termine, Don Quichotte s'habilla, et, aprs avoir dn
avec ses htes, il se mit en route.




CHAPITRE LXXI

OU SANCHO SE MET EN DEVOIR DE DSENCHANTER DULCINE


Moiti triste, moiti joyeux, s'en allait le vaincu don Quichotte;
triste  cause de sa dfaite, joyeux  cause de la vertu merveilleuse
qui s'tait rvle dans son cuyer par la rsurrection d'Altisidore;
quoiqu' vrai dire il et conu quelque doute touchant la mort de
l'amoureuse demoiselle. Quant  Sancho, toute sa tristesse venait de ce
qu'Altisidore ne lui avait pas donn cette demi-douzaine de chemises
qu'il avait si bien gagne.

En vrit, seigneur, dit-il  son matre, il faut que je sois un bien
malheureux mdecin: la plupart tuent leurs malades et n'en sont pas
moins grassement pays de leur peine, laquelle souvent ne consiste qu'
signer quelque ordonnance qu'excute l'apothicaire (et tant pis pour la
pauvre dupe); tandis que moi,  qui la sant d'autrui cote des
croquignoles, des pincements, des coups de fouet, on ne me donne pas
seulement une obole. Je jure qu' l'avenir, si on m'amne quelque
malade, il faudra d'abord me graisser la patte; le moine vit de ce qu'il
chante, et si Dieu m'accorde la vertu que je possde, c'est pour en
tirer pied ou aile.

Tu as raison, Sancho, rpondit don Quichotte, et Altisidore a eu tort de
ne pas tenir sa parole; car, bien que la vertu que tu possdes ne t'ait
cot aucune tude, ce que tu as souffert est pire qu'tudier. Quant 
moi, je puis t'assurer une chose, c'est que si tu voulais une
rcompense pour les coups de fouet que tu as promis de t'appliquer afin
de dsenchanter Dulcine, je te la donnerais si bonne que tu aurais lieu
d'tre satisfait. Je ne sais trop si la gurison suivrait le salaire, et
je ne voudrais pas contrarier l'effet du remde en le payant d'avance;
cependant faisons-en l'preuve. Voyons, Sancho, combien exiges-tu pour
te fouetter sur l'heure; l'affaire finie, tu te payeras par tes mains
sur l'argent que tu as  moi.

Ces paroles firent ouvrir les yeux et dresser les oreilles  Sancho, qui
 l'instant rsolut d'en finir avec le dsenchantement de Dulcine.
Allons, seigneur, dit-il, il faut vous donner satisfaction: mon amour
pour ma femme et mes enfants me fait songer  leur avantage, bien que ce
soit aux dpens de ma peau. Or , combien m'accorderez-vous pour chaque
coup de fouet?

Si la rcompense devait galer la nature et la grandeur du service,
rpondit don Quichotte, le trsor de Venise et les mines du Potose ne
suffiraient pas; mais calcule d'aprs ce que tu portes dans ma bourse,
et mets toi-mme le prix  chaque coup.

Il y a, repartit Sancho, trois mille trois cents et tant de coups de
fouet; je m'en suis dj donn cinq; que ceux-ci passent pour ce qui
excde les trois mille trois cents, et calculons sur le reste. A un
cuartillo la pice, et je n'en rabattrais pas un maravdis, ft-ce pour
le pape, ce sont trois mille cuartillos, qui font quinze cents
demi-raux, ou sept cent cinquante raux; pour les trois cents autres,
je compte cent cinquante demi-raux ou soixante-quinze raux, lesquels
ajouts aux sept cent cinquante, font en tout huit cent vingt cinq
raux. Je retiendrai cette somme sur l'argent que j'ai  Votre Grce, et
je rentrerai chez moi content, quoique bien fouett; mais on ne prend
pas de truites sans se mouiller les chausses.

O mon cher Sancho! s'cria don Quichotte,  mon aimable Sancho!  quelle
reconnaissance, Dulcine et moi, nous allons tre tenus envers toi pour
le reste de tes jours. Si la pauvre dame se retrouve jamais dans son
premier tat, sa disgrce aura t un bonheur, et ma dfaite un
vritable triomphe. Voyons, mon fils, quand veux-tu commencer? Afin de
te donner du courage, et que tu finisses plus vite, j'ajoute encore cent
raux.

Quand? rpliqua Sancho; cette nuit mme; seulement, faites en sorte que
nous couchions en rase campagne, et vous verrez si je sais m'triller.

Elle arriva enfin cette nuit que don Quichotte appelait avec tant
d'impatience. Il lui semblait que les roues du char d'Apollon s'taient
brises, et que le jour s'allongeait plus que de coutume, comme cela
arrive aux amoureux qui toujours voudraient voir marcher le temps selon
leurs dsirs. Enfin, nos deux aventuriers entrrent dans un bosquet
d'arbres touffus un peu loigns du chemin; puis, ayant dessell
Rossinante et dbt le grison, ils s'tendirent sur l'herbe et
souprent avec ce qui se trouvait dans le bissac.

Lorsque Sancho eut bien mang, il voulut tenir sa promesse: prenant donc
le licou et une sangle du bt de son ne, il s'loigna d'une vingtaine
de pas, et s'tablit au milieu de quelques htres.

Mon enfant, lui dit son matre en le voyant partir d'un air si rsolu,
je t'en conjure, prends garde de ne pas te mettre en pices: fais qu'un
coup attende l'autre, ne te presse pas tellement d'arriver au but que
l'haleine vienne  te manquer au milieu de la carrire: en un mot, ne te
frappe pas  ce point que la vie t'chappe avant que la pnitence soit
acheve. Et afin que tu ne perdes pas la partie pour un coup de plus ou
de moins, je vais me tenir ici prs, et les compter sur mon rosaire.
Courage, mon ami, que le ciel seconde tes bonnes intentions et les rende
efficaces.

Un bon payeur ne craint point de donner des gages, dit Sancho, et je
m'en vais m'triller de telle faon que, sans me tuer, il ne laissera
pas de m'en cuire, car je pense que c'est en cela que doit consister la
vertu du remde.

[Illustration: Le chevalier troubl et confus s'enfona sous sa
couverture (page 600).]

Cela dit, Sancho se dpouille de la ceinture en haut, et se met en
devoir de se fouetter, tandis que don Quichotte comptait les coups. Il
s'en tait  peine appliqu sept ou huit, qu'il commena  se dgoter,
et trouvant la charge trop pesante pour le prix: Par ma foi, seigneur,
dit-il, j'en appelle comme d'abus, ces coups-l valent chacun un
demi-ral et non un cuartillo.

Courage, ami Sancho, courage, reprit don Quichotte; qu' cela ne tienne,
je double la somme.

A la bonne heure, dit Sancho;  prsent les coups de fouet vont tomber
comme grle.

Mais au lieu de s'en donner sur les paules, le sournois se mit 
frapper contre les arbres, poussant de temps  autre de grands soupirs,
comme s'il et t prs de rendre l'me. Don Quichotte, craignant que
son fidle cuyer n'y laisst la vie et que son imprudence ne vnt 
tout perdre, lui cria: Arrte, mon ami, arrte! Comme tu y vas; le
remde me parat un peu rude, il sera bon d'y revenir  deux fois; on
n'a pas pris Zamora en une heure[130]. Si j'ai bien compt, voil plus
de mille coups que tu viens de te donner; c'est assez quant  prsent:
l'ne, comme on dit, peut porter la charge, mais non la surcharge.

  [130] Ville du royaume de Lon qu'Arabes et chrtiens se disputrent
  longtemps.

Non, non, seigneur, repartit Sancho, il ne sera jamais dit de moi: Gages
pays, bras casss. Que Votre Grce s'loigne un peu, et je vais m'en
donner encore un mille. En deux temps, l'affaire sera termine, il y
aura mme bonne mesure.

Puisque tu es en si bonne disposition, dit don Quichotte, fais  ta
fantaisie, je vais m'loigner.

Sancho reprit sa tche, et avec une telle nergie que bientt il n'y eut
plus autour de lui un seul arbre auquel il restt un lambeau d'corce.
Enfin, poussant un grand cri et frappant de toute sa force un dernier
coup contre un htre: _Ici_, dit-il, _mourra Samson, et tous ceux qui
avec lui sont_.

A ce coup terrible et  ce cri lamentable, don Quichotte accourut: A
Dieu ne plaise, mon fils, dit-il en lui arrachant l'instrument de son
supplice,  Dieu ne plaise que pour me faire plaisir il t'en cote la
vie; elle est trop ncessaire  ta femme et  tes enfants; que Dulcine
attende encore un peu; quant  moi, je m'entretiendrai d'esprance,
jusqu' ce que tu aies repris de nouvelles forces. De cette manire,
tout le monde sera content.

Puisque Votre Grce l'exige, je le veux bien, rpondit Sancho:
seulement, jetez-moi votre manteau sur les paules; car je suis tout en
eau, et je pourrais me refroidir, comme cela arrive aux nouveaux
pnitents.

Don Quichotte lui donna son manteau, et demeura en justaucorps.

Notre compagnon dormit jusqu'au jour, aprs quoi tous deux se mirent en
route. Au bout d'environ trois heures de marche ils arrivrent  une
htellerie que don Quichotte reconnut pour telle, et non pour un chteau
avec fosss et pont-levis, ainsi qu'il avait coutume de le faire; car
depuis sa dfaite, il semblait que la raison lui ft revenue, comme on
va le voir dsormais. On logea notre hros dans une salle basse o,
selon la mode des villages, il y avait en guise de rideaux deux vieilles
serges peintes: l'une reprsentait le rapt d'Hlne, quand Pris,
violant l'hospitalit, l'enleva  Mnlas; sur l'autre tait l'histoire
de Didon et d'ne: la reine, monte sur une tour, agitait sa ceinture
pour rappeler l'infidle amant qui fuyait  voiles dployes. Don
Quichotte remarqua qu'Hlne ne paraissait nullement fche de la
violence qu'on lui faisait, car elle riait sous cape. Didon, au
contraire, tait toute plore; et le peintre, de crainte qu'on ne s'en
apert pas, avait sillonn ses joues de larmes aussi grosses que des
noisettes.

Ces deux dames, dit notre hros, furent bien malheureuses de n'tre pas
nes dans mon temps, et moi plus malheureux encore de n'tre pas n dans
le leur: si j'avais rencontr ces galants-l, Troie n'aurait pas t
embrase, ni Carthage dtruite, car la seule mort de Pris aurait
prvenu tous ces dsastres.

Je gagerais, dit Sancho, que d'ici  peu de temps on ne trouvera pas de
taverne, d'htellerie ou de boutique de barbier o l'on ne trouve en
peinture l'histoire de nos prouesses; mais du moins faudrait-il que ce
ft par un meilleur peintre que le barbouilleur qui a portrait ces
dames.

Tu as raison, reprit don Quichotte; car ce peintre me rappelle celui
d'Ubeda[131], qui, lorsqu'on lui demandait ce qu'il peignait: Nous le
verrons tout  l'heure, rpondait-il; et si c'tait quelque chose qui
approcht d'un coq, il crivait au-dessous: Ceci est un coq, afin
qu'on ne pt s'y tromper.

  [131] Cervantes a dj racont cette histoire dans un des premiers
  chapitres de cette seconde partie, page 306.

Je jurerais bien, dit Sancho, que l'Aragonais qui a compos notre
histoire n'en savait gure davantage; sa plume a march au hasard, et il
en est rsult ce qu'il aura plu  Dieu.

Il ressemble aussi beaucoup, ajouta don Quichotte,  ce pote appel
Maulon, qu'on voyait il y a quelque temps  la cour: ce Maulon se
vantait de rpondre sur-le-champ  toutes sortes de questions, et
rpondait tout de travers. Mais laissons cela; dis-moi, Sancho, dans le
cas o il te plairait d'achever cette nuit ta pnitence, veux-tu que ce
soit en rase campagne ou  couvert?

Pardieu, seigneur, rpondit Sancho, pour les coups que je songe 
m'appliquer, il importe peu o je me les donne; pourtant j'aimerais
mieux que ce ft dans un bois; j'aime beaucoup les arbres, et je crois
qu'ils me procurent du soulagement.

Eh bien, mon ami, rpliqua don Quichotte, afin que tu reprennes des
forces, nous rserverons cela pour notre village, o nous arriverons au
plus tard aprs-demain.

Comme il vous plaira, seigneur, vous tes le matre; mais si vous
vouliez m'en croire, j'expdierais la chose et je battrais le fer
pendant qu'il est chaud: il fait bon moudre quand la meule vient d'tre
repique; lorsqu'on est en haleine, on marche mieux, et l'occasion
perdue ne se retrouve pas toujours; un tiens vaut mieux que deux tu
auras, et moineau dans la main que grue qui vole.

Halte-l, interrompit don Quichotte; le voil encore lanc dans les
proverbes. Que ne parles-tu simplement et sans raffiner, comme je te
l'ai recommand tant de fois? tu verrais que tu t'en trouverais bien.

Je ne sais quelle maldiction pse sur moi, repartit Sancho; je ne puis
dire une raison sans y joindre un proverbe, ni dire un proverbe qui ne
me semble une raison. Cependant, je tcherai de me corriger. L finit
leur entretien.




CHAPITRE LXXII

COMMENT DON QUICHOTTE ET SANCHO ARRIVRENT A LEUR VILLAGE


Don Quichotte et Sancho passrent tout le jour dans cette htellerie,
attendant la nuit, l'un pour achever sa pnitence, l'autre pour en voir
la fin, qui tait aussi celle de ses dsirs. Pendant ce temps, un
gentilhomme suivi de trois ou quatre domestiques vint y descendre, et
l'un de ces derniers dit en s'adressant  celui qui paraissait tre son
matre: Votre Grce, seigneur don Alvaro Tarf, peut s'arrter ici pour
faire la sieste; l'endroit me parat convenable.

A ce nom, don Quichotte regarda Sancho: Ne te souvient-il pas, lui
dit-il, quand je feuilletai cette seconde partie de mon histoire, que
j'y rencontrai ce nom de don Alvaro Tarf?

Cela peut tre, rpondit Sancho; laissons-le descendre de cheval, nous
le questionnerons ensuite.

Le gentilhomme mit pied  terre, et l'htesse lui donna une chambre en
face de celle de don Quichotte, orne pareillement de rideaux de serge
peinte. Aprs avoir revtu un costume d't, l'inconnu se rendit sous le
portail de l'auberge, qui tait frais et spacieux, et y trouva notre
chevalier se promenant de long en large. Seigneur, lui dit-il, peut-on
savoir o se rend Votre Grce?

A un village prs d'ici o je demeure, rpondit don Quichotte; et Votre
Grce, o va-t-elle?

Moi, repartit le cavalier, je vais  Grenade, ma patrie.

Excellent pays, dit don Quichotte. Mais, seigneur, quel est, je vous
prie, le nom de Votre Grce? le coeur me dit que j'ai quelque intrt 
le savoir.

Je m'appelle don Alvaro Tarf, rpondit le cavalier.

En ce cas, seigneur, dit notre hros, serait-ce vous dont il est parl
dans la seconde partie de l'histoire de don Quichotte de la Manche, que
certain auteur a fait imprimer depuis peu?

C'est moi-mme, rpondit le cavalier, et ce don Quichotte, qui est le
hros du livre, tait fort de mes amis. C'est moi qui le tirai de chez
lui, ou qui du moins lui inspirai le dessein de venir aux joutes de
Saragosse o j'allais moi-mme, et en vrit il m'a quelques
obligations, mais une surtout, c'est que je l'ai empch d'avoir les
paules flagelles par la main du bourreau  cause de ses insolences.

Dites-moi, seigneur don Alvaro, continua notre chevalier, est-ce que
j'ai quelque ressemblance avec ce don Quichotte dont parle Votre Grce?

Non assurment, rpondit le voyageur.

Et ce don Quichotte, ajouta notre chevalier, avait-il un cuyer appel
Sancho Panza?

Oui, rpondit don Alvaro, cet cuyer passait pour tre fort plaisant,
mais je ne l'ai jamais entendu rien dire de bon.

Oh! je le crois bien, dit Sancho; plaisanter d'une manire agrable
n'est pas donn  tout le monde. Ce Sancho dont vous parlez, seigneur,
doit tre quelque grand vaurien; mais le vritable Sancho, c'est moi, et
je dbite des plaisanteries comme s'il en pleuvait. Sinon faites-en
l'preuve, que Votre Grce me suive pendant toute une anne, et  chaque
pas vous verrez qu'il m'en sort de la bouche en si grande abondance, que
je fais rire tous ceux qui m'coutent, sans savoir le plus souvent ce
que je dis. Quant au vritable don Quichotte de la Manche, le fameux, le
vaillant, le sage, le pre des orphelins, le dfenseur des veuves, le
meurtrier des demoiselles, celui enfin qui a pour unique dame de ses
penses la sans pareille Dulcine du Toboso, c'est mon matre que voil
devant vous. Tout autre don Quichotte et tout autre Sancho Panza sont
autant de mensonges.

Pardieu, mon ami, je le crois sans peine, rpliqua don Alvaro, en quatre
paroles vous venez de dire plus de bonnes choses, que l'autre Sancho
dans tous ses longs bavardages. Il sentait bien plus le glouton que
l'homme d'esprit, et je commence  croire que les enchanteurs qui
perscutent le vritable don Quichotte, ont voulu me perscuter, moi
aussi, avec son mchant homonyme. En vrit je ne sais que penser: car
j'ai laiss, il y a peu de jours, ce dernier enferm dans l'hpital des
fous  Tolde, et j'en rencontre ici un autre qui,  la vrit, ne lui
ressemble en rien.

Pour mon compte, reprit don Quichotte, je ne vous dirai pas que je suis
le bon, mais je puis au moins affirmer que je ne suis pas le mauvais, et
pour preuve, seigneur don Alvaro, apprenez que de ma vie je n'ai t 
Saragosse. C'est justement pour avoir entendu dire que le faux don
Quichotte s'tait trouv aux joutes de cette ville, que je n'ai pas
voulu y mettre le pied. Aussi, afin de donner un dmenti  l'auteur,
j'ai gagn tout droit Barcelone, ville unique par son site et sa beaut,
mre de la courtoisie, refuge des trangers, retraite des pauvres,
patrie des braves; le lieu de toute l'Europe o l'on peut le plus
aisment lier une amiti constante et sincre. Quoique les choses qui
m'y sont arrives, loin d'tre agrables, aient t pour la plupart, au
contraire, fcheuses et dplaisantes, je n'en ai pas moins une joie
extrme de l'avoir vue, et cela me fait oublier tout le reste. Bref,
seigneur don Alvaro, je suis ce mme don Quichotte dont la renomme
s'est occupe si souvent, et non ce misrable qui usurpe mon nom et se
fait honneur de mes ides. Maintenant j'ai une grce  vous demander, et
cette grce la voici: c'est que, par-devant l'alcade de ce village, vous
fassiez une dclaration valable et authentique, que jusqu' cette heure
vous ne m'aviez jamais vu, et que je ne suis point le don Quichotte dont
il est parl dans cette seconde partie imprime depuis peu; enfin, que
Sancho Panza, mon cuyer, n'est point celui que Votre Grce a connu.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Au lieu de s'en donner sur les paules, le sournois se mit  frapper
contre les arbres (page 605).]

Trs-volontiers, seigneur don Quichotte, rpondit don Alvaro, et je vous
donnerai de bon coeur cette satisfaction, quoiqu'il soit assez
surprenant de voir en mme temps deux don Quichotte et deux Sancho
Panza, qui se disent du mme pays et sont si diffrents de visages,
d'actions et de manires. Je doute presque de ce que j'ai vu; et peu
s'en faut que je ne croie avoir fait un rve.

Sans doute que Votre Grce est enchante, tout comme madame Dulcine,
dit Sancho. Et plt  Dieu qu'il ne fallt pour vous dsenchanter que
m'appliquer trois autres mille coups de fouet, comme je me les suis
donns pour elle; par ma foi, ce serait bientt expdi, et il ne vous
en coterait rien.

Qu'est-ce que ces coups de fouet? demanda don Alvaro; je ne comprends
pas ce que vous voulez dire.

Oh! seigneur, rpondit Sancho, cela serait trop long  raconter; mais si
nous voyageons ensemble, je vous le dirai en chemin.

L'heure du souper arriva, don Alvaro et don Quichotte se mirent  table.
Bientt aprs l'alcade du lieu tant survenu, accompagn d'un greffier,
don Quichotte le requit de dresser acte de la dclaration que faisait le
seigneur don Alvaro Tarf, dclaration dans laquelle il affirmait ne
point reconnatre don Quichotte de la Manche, ici prsent, comme tant
celui dont il avait lu l'histoire imprime sous le titre de seconde
partie de don Quichotte de la Manche, compose par un certain Avellaneda
de Tordesillas. L'alcade procda judiciairement, et la dclaration fut
reue dans les formes voulues; ce qui rjouit fort nos chercheurs
d'aventures, comme s'il et t besoin d'un pareil acte pour faire
clater la diffrence qu'il y avait entre les deux don Quichotte et les
deux Sancho, et qu'elle ne ft pas assez marque par leurs actions et
leurs paroles.

Don Alvaro et son nouvel ami changrent mille politesses et mille
offres de services; et notre chevalier dploya tant d'esprit, que le
gentilhomme finit par se croire rellement enchant, puisqu'il avait vu
deux don Quichotte qui se ressemblaient si peu. Sur le soir, ils
partirent tous ensemble, et chemin faisant notre hros apprit  don
Alvaro l'issue de sa rencontre avec le chevalier de la Blanche-Lune,
ainsi que l'enchantement de Dulcine, sans oublier le remde enseign
par Merlin. Bref, aprs s'tre fait de nouveaux compliments et s'tre
embrasss, ils se sparrent.

Don Quichotte passa encore cette nuit-l dans un bois, pour donner 
Sancho le loisir d'achever sa pnitence, ce que l'astucieux cuyer
accomplit aux dpens des arbres plus que de ses paules, qu'il sut si
bien mnager que les coups de fouet n'auraient pu en faire envoler une
mouche qui s'y serait pose. Le confiant chevalier n'omit pas un seul
coup, et trouva qu'avec ceux de la nuit prcdente, ils montaient 
trois mille vingt-neuf; il lui sembla mme que le soleil s'tait lev
plus tt qu' l'ordinaire, comme s'il et t jaloux que la nuit ft
seule tmoin de cet intressant sacrifice. Nos aventuriers se remirent
en route ds qu'il fut jour, s'applaudissant derechef d'avoir tir don
Alvaro de l'erreur o il tait, et surtout d'avoir obtenu de lui une
dclaration en si bonne forme.

Cette journe et la nuit suivante se passrent sans qu'il leur arrivt
rien de remarquable, si ce n'est que Sancho complta sa pnitence. Don
Quichotte en ressentit une telle joie, qu'il attendait avec impatience
le retour de la lumire, esprant d'un instant  l'autre rencontrer sa
dame dsenchante. Ils partirent, et tout le long de la route notre
hros n'apercevait point une femme qu'il ne court aussitt aprs elle,
pour s'assurer si ce n'tait point Dulcine du Toboso, tant il tenait
pour infaillibles les promesses de Merlin.

Dans ces penses et dans ces esprances, ils arrivrent au haut d'une
colline d'o ils dcouvrirent un village[132]. A peine Sancho l'eut-il
reconnu qu'il se jeta  genoux en s'criant avec transport: Ouvre les
yeux, patrie dsire, et vois revenir  toi ton fils Sancho, sinon bien
riche, au moins bien trill! Ouvre les bras, et reois aussi ton fils
don Quichotte, lequel, s'il revient vaincu par un bras tranger, revient
vainqueur de lui-mme, victoire qui est,  ce qu'il a dit souvent, la
plus grande qu'on puisse remporter. Quant  moi, j'apporte de l'argent,
car si j'ai t bien trill, je me suis bien tenu sur ma bte.

  [132] Voir la gravure page 289.

Laisse l ces sottises, dit don Quichotte, et prparons-nous  entrer du
pied droit dans notre village, o, lchant la bride  notre fantaisie,
nous disposerons tout pour la vie pastorale que nous devons mener. Cela
dit, ils descendirent la colline.




CHAPITRE LXXIII

DE CE QUE DON QUICHOTTE RENCONTRA, ET QU'IL IMPUTA A MAUVAIS PRSAGE


A l'entre du pays, dit cid Hamet, don Quichotte vit sur la place qui
sert  battre le grain deux petits garons qui se querellaient; l'un
disait  l'autre: Tu as beau faire, Periquillo; tu ne la reverras de ta
vie.

Sancho, dit notre chevalier, entends-tu ce que dit ce drle: Tu ne la
reverras de ta vie!

Qu'importe que ce petit garon ait prononc ces paroles? rpondit
Sancho.

Eh bien, rpliqua don Quichotte, cela signifie que je ne reverrai pas
Dulcine!

Sancho allait riposter, mais il en fut empch par la vue d'un livre
que des chasseurs poursuivaient avec leurs lvriers. La pauvre bte
effraye vint se rfugier et se blottir entre les jambes du grison;
l'cuyer la saisit et la prsenta  son matre, qui murmura entre ses
dents: _malum signum, malum signum_[133]. Un livre fuit, des lvriers
le poursuivent, et Dulcine ne parat point!

  [133] Mauvais prsage, mauvais prsage.

Parbleu, vous tes un homme trange, dit Sancho: supposez que ce livre
est madame Dulcine du Toboso, et que les lvriers qui le poursuivent
sont les sclrats d'enchanteurs qui l'ont change en paysanne: elle
fuit, je la prends, je la mets entre les mains de Votre Grce, qui la
serre contre son coeur et la caresse tout  son aise. Eh bien, quel
mauvais signe est-ce l? et quel mauvais prsage peut-on en tirer?

Sur ce, les deux petits garons s'approchrent pour voir le livre, et
Sancho leur ayant demand le sujet de leur querelle, celui qui avait dit
 l'autre: Tu ne la reverras de ta vie, rpondit, en montrant une cage 
grillons, qu'il avait pris cette cage  son compagnon et qu'il ne la lui
rendrait jamais. Sancho leur donna une pice de monnaie pour la cage, et
la prsentant  don Quichotte: Tenez, seigneur, lui dit-il, voil le
charme dtruit. Si j'ai bonne mmoire, il me souvient d'avoir entendu
notre cur dire qu'il n'est pas d'un chrtien et d'un homme de sens de
s'arrter  ces enfantillages; et Votre Grce ne m'assurait-elle pas
encore, ces jours passs, que ceux qui y font attention sont des
imbciles? Allons, seigneur, rentrons chez nous; en voil assez
l-dessus.

Les chasseurs survinrent, rclamant leur livre, et don Quichotte le
leur rendit.

Le chevalier, s'tant remis en marche, rencontra  l'entre du pays le
cur et le bachelier Carrasco, qui se promenaient dans un petit pr en
causant. Nos deux amis accoururent les bras ouverts; et don Quichotte,
ayant mis pied  terre, les embrassa tendrement.

Or, il faut savoir que Sancho avait plac sur son grison, par-dessus le
paquet des armes de son matre, la robe seme de flammes qu'on lui avait
donne, et coiff la tte de l'animal avec la mitre couverte de diables,
ce qui faisait le plus bizarre effet qui se puisse imaginer. Les petits
enfants du pays (cet ge a des yeux de lynx) s'en tant aperus,
accouraient de tous cts, se criant les uns aux autres: Hol! eh! venez
vite, venez voir l'ne de Sancho Panza, plus gentil qu'un prince, et le
cheval de don Quichotte, plus maigre encore que le jour de son dpart.
Bref, entours de ces polissons et accompagns du cur et de Carrasco,
nos deux coureurs d'aventures entrrent dans le village, et se rendirent
tout droit  la maison de don Quichotte, o ils trouvrent sur le pas de
la porte la gouvernante et la nice, dj instruites de leur arrive.

On avait aussi racont la nouvelle  Thrse Panza, qui, les cheveux en
dsordre et dans une toilette fort incomplte, conduisant par la main
Sanchette, sa fille, accourut au-devant de son mari. Mais en le voyant
beaucoup moins bien costum que, dans son opinion, devait l'tre un
gouverneur, elle lui dit: En quel tat vous revois-je, mon cher mari?
Vous m'avez l'air de revenir  pied, tranant la patte, et l'on vous
prendrait plutt pour un vaurien ingouvernable que pour un gouverneur.

Tais-toi, Thrse, rpondit Sancho; souvent o il se trouve des
crochets il n'y a pas de lard. Allons  la maison; l je t'en conterai
de belles! J'apporte de l'argent, ce qui est l'essentiel; et de l'argent
gagn par mon industrie, sans avoir fait tort  personne.

Apportez de l'argent, mon bon mari, repartit Thrse; et peu m'importe
qu'il ait t gagn par ceci ou par cela; de quelque manire qu'il soit
venu, vous n'aurez pas introduit mode nouvelle dans le monde.

Sanchette embrassa son pre, en demandant s'il lui apportait quelque
chose; car elle l'attendait, disait-elle, comme on attend la pluie en
t. Puis, le prenant d'un ct par sa ceinture de cuir, tandis que de
l'autre Thrse le tenait sous le bras (la petite tirant l'ne par le
licou), ils s'en furent  leur maison, laissant don Quichotte dans la
sienne, aux mains de sa gouvernante et de sa nice, et en compagnie du
cur et du bachelier.

Don Quichotte, s'tant enferm avec ses deux amis, leur raconta
brivement sa dfaite, et l'engagement qu'il avait pris de rester chez
lui pendant une anne, engagement que comme chevalier errant il voulait
remplir au pied de la lettre. Il ajouta qu'il avait song  se faire
berger pendant ce temps-l, afin de se distraire dans la solitude et de
pouvoir y donner libre carrire  ses amoureuses penses. Enfin, il les
supplia, si leurs occupations le leur permettaient, de vouloir bien tre
ses compagnons. Je me propose, dit-il, d'acheter un troupeau de brebis
suffisant pour pouvoir nous dire bergers. Au reste, le plus difficile
est fait, car j'ai trouv des noms qui vous iront  merveille. Le cur
lui ayant demand quels taient ces noms: Moi, reprit le chevalier, je
m'appellerai le berger Quichottin; vous, seigneur bachelier, le berger
Carrascon; vous, seigneur licenci, le berger Curiambro; et Sancho
Panza, le berger Pancinot.

Les deux amis restrent confondus de cette nouvelle folie; mais de
crainte que le pauvre homme ne leur chappt une troisime fois, et
surtout esprant que dans le dlai d'une anne on parviendrait  le
gurir, ils feignirent d'entrer dans son ide, applaudirent  son
projet, et promirent de l'accompagner. Il y a plus, ajouta Samson
Carrasco; tant, comme on le sait dj, un de nos plus fameux potes, je
composerai  ma fantaisie des vers pastoraux ou hroques, afin de
passer le temps. L'essentiel, c'est que nous ne laissions pas un arbre,
si dur soit-il, sans y graver les noms de nos bergres, suivant le
constant usage des bergers amoureux.

A merveille, repartit don Quichotte. Mais moi, je n'ai pas besoin de
chercher; j'ai sous la main la sans pareille Dulcine du Toboso, gloire
de ces rivages, ornement de ces prairies, fleur de l'esprit et de la
grce, finalement, personne si accomplie qu'aucune louange ne serait 
la hauteur de son mrite, quelque hyperbolique qu'elle ft.

Cela est vrai, dit le cur. Nous autres, nous chercherons par ici
quelques bergerettes  notre convenance.

Et si elles nous faisaient dfaut, ajouta le bachelier, nous leur
donnerions les noms de ces bergres imprimes et graves: les Philis,
les Amaryllis, les Dianes, les Blizardes, les Galates. Puisque les
livres en sont pleins et que les boutiques de libraires en regorgent,
nous pouvons bien nous en passer la fantaisie. Si ma dame, ou pour mieux
dire ma bergre, s'appelle Anne par hasard, je la clbrerai sous le nom
d'Anarda; si Franoise, je la nommerai Francine; Lucie, Lucinde, et
ainsi du reste. De cette manire, tout sera pour le mieux. Sancho
lui-mme, s'il entre dans notre confrrie, pourra chanter sa Thrse
sous le nom de Thrsine.

Don Quichotte applaudit; et le cur, l'ayant combl d'loges pour une si
honorable rsolution, s'offrit de nouveau  lui tenir compagnie tout le
temps que ne rclameraient pas les devoirs de son ministre. L'affaire
convenue, les deux amis prirent cong du chevalier, en l'engageant 
bien se soigner et  ne rien ngliger de ce qui pourrait lui tre
salutaire.

[Illustration: Supposez, dit Sancho, que ce livre est madame Dulcine
du Toboso... (page 611).]

Le sort voulut que la nice et la gouvernante entendissent toute la
conversation; aussi, ds que don Quichotte fut seul, elles entrrent
dans sa chambre.

Quoi, mon oncle, dit la nice: lorsque nous pensions que Votre Grce
venait enfin se retirer dans sa maison pour y vivre tranquillement,
voil que vous vous embarquez dans de nouvelles aventures et que vous
pensez  vous faire berger! Croyez-moi, la paille est trop mre pour en
faire des chalumeaux. Et comment, ajouta la gouvernante, Votre Grce
fera-t-elle pour passer les aprs-midi d't, les nuits d'hiver  la
belle toile et entendre les hurlements des loups? Non, non; c'est un
mtier d'homme robuste, endurci, lev  la peine ds le maillot. Mal
pour mal, mieux vaut encore tre chevalier errant que berger. Tenez,
croyez-moi; suivez mon conseil, je vous le donne  jeun, et avec mes
cinquante ans: restez chez vous, occupez-vous de vos affaires,
confessez-vous une fois par semaine, venez en aide aux pauvres, et sur
mon me, si mal vous en arrive...

Silence, mes enfants, rpondit don Quichotte; vous ne m'apprendrez pas
ce que j'ai  faire. Menez-moi au lit, car je ne me sens pas bien, et
sachez que, soit chevalier errant, soit berger errant, je ne cesserai de
veiller  ce que vous ne manquiez de rien, comme l'avenir vous
l'apprendra.

Sur ce, les deux bonnes filles le conduisirent  son lit, ne songeant
qu' le choyer de leur mieux.




CHAPITRE LXXIV

COMME QUOI DON QUICHOTTE TOMBA MALADE, DU TESTAMENT QU'IL FIT, ET DE SA
MORT


Comme rien n'est ternel ici-bas, comme toute chose y va dclinant de
son origine  sa fin dernire, principalement la vie de l'homme, comme
enfin don Quichotte n'avait reu du ciel aucun privilge particulier
pour prolonger le cours de la sienne, sa fin arriva au moment o il y
pensait le moins. Soit par suite de la mlancolie que lui causait le
sentiment de sa dfaite, soit par la volont du ciel qui en ordonnait
ainsi, il fut pris d'une fivre obstine, qui le retint au lit six
jours, pendant lesquels le visitrent maintes fois ses amis le cur, le
bachelier et le barbier, sans que le fidle Sancho quittt son chevet un
seul instant. Pensant que la honte d'avoir t vaincu et le chagrin de
ne pas voir s'accomplir la dlivrance de Dulcine le tenaient en cet
tat, chacun d'eux cherchait  le distraire de son mieux. Allons, lui
disait le bachelier, prenez courage et levez-vous, afin de commencer
notre vie pastorale. J'ai compos tout exprs une glogue qui damera le
pion aux glogues mmes de Sannazar, et j'ai achet  un berger de
Quintanar deux fameux chiens de garde pour notre troupeau; l'un
s'appelle Barcino, l'autre Butron.

Le seigneur Carrasco avait beau faire, rien ne pouvait tirer don
Quichotte de son abattement. On appela le mdecin, qui lui tta le
pouls, n'en fut pas fort satisfait, et dit qu'il fallait sans perdre de
temps songer  la sant de l'me, celle du corps tant en danger. Notre
hros entendit cet arrt d'un esprit calme et rsign; mais il n'en fut
pas de mme de sa gouvernante, de sa nice et de son cuyer, qui tous
trois se mirent  pleurer comme s'ils l'eussent vu dj mort. L'avis du
mdecin fut qu'il tait min par un chagrin secret. Don Quichotte,
voulant reposer un peu, demanda qu'on le laisst seul. On s'loigna, et
il dormit d'une seule traite pendant plus de six heures, si bien que sa
gouvernante et sa nice crurent qu'il allait passer durant son sommeil.
A la fin pourtant il s'veilla en s'criant: Bni soit le Dieu
tout-puissant qui m'a accord un pareil bienfait! Oui! sa misricorde
est infinie, et les pchs des hommes ne sauraient ni l'loigner, ni
l'affaiblir.

Frappe de ces paroles, qui lui parurent plus raisonnables que de
coutume: Que dites-vous, seigneur? demanda la nice; que parlez-vous de
misricordes et de pchs des hommes?

Ma fille, rpondit don Quichotte, ces misricordes sont celles dont Dieu
vient  l'instant mme de me combler; et je disais qu'il ne s'est pas
arrt  mes pchs. Oui, je me sens l'esprit libre et dgag des ombres
paisses dont l'avait obscurci l'insipide et continuelle lecture des
excrables livres de chevalerie: aujourd'hui j'en reconnais
l'extravagance et la fausset; et je n'ai qu'un regret, c'est que
dsabus trop tard je n'ai plus le temps de lire d'autres livres qui
puissent clairer mon me. Je me sens prs de ma fin, ma chre nice, et
je voudrais en faire une d'o l'on conclt que ma vie n'a pas t si
mauvaise que je doive laisser aprs moi la rputation d'un fou. J'ai t
fou, j'en conviens; mais je ne voudrais pas que ma mort en ft la
preuve. Mon enfant, fais venir mes bons amis le cur, le bachelier
Samson Carrasco, et matre Nicolas le barbier; je dsire me confesser et
faire mon testament.

La nice fut dispense de ce soin, car ils entraient au mme instant.
Flicitez-moi, mes bons amis, leur dit le pauvre hidalgo en les voyant,
flicitez-moi, je ne suis plus don Quichotte de la Manche, mais Alonzo
Quixano, que la douceur de ses moeurs fit surnommer le Bon. Je suis 
cette heure l'ennemi dclar d'Amadis de Gaule et de toute sa postrit;
j'ai pris en aversion les profanes histoires de la chevalerie errante;
je reconnais le danger que leur lecture m'a fait courir; enfin, par la
misricorde de Dieu, devenu sage  mes dpens, je les abhorre et les
dteste!

[Illustration: Ils s'en furent  leur maison, laissant don Quichotte
dans la sienne (page 612).]

Quand les trois amis l'entendirent parler de la sorte, ils s'imaginrent
qu'il venait d'tre atteint d'une nouvelle folie.

Comment, seigneur, lui dit Samson Carrasco, maintenant que nous savons 
n'en pas douter que madame Dulcine est dsenchante, vous nous la
donnez belle! Et quand nous sommes sur le point de nous faire bergers
pour passer la vie en chantant comme des princes, vous parlez de vous
faire ermite! De grce! revenez  vous, et laissez l ces sornettes.

Les sornettes qui m'ont occup jusqu' prsent, reprit don Quichotte,
n'ont t que trop relles, et  mon grand prjudice; puisse ma mort,
avec l'aide du ciel, les faire tourner  mon profit! Seigneurs, je sens
que je marche vers ma fin; ce n'est plus l'heure de plaisanter; j'ai
besoin d'un prtre pour me confesser, et d'un notaire pour recevoir mon
testament. Dans une pareille situation l'homme ne doit point jouer avec
son me. Je vous en supplie, laissez-moi avec le seigneur cur, qui
voudra bien couter ma confession, et, pendant ce temps, qu'on aille
chercher le notaire.

Ils se regardaient tous, tonns d'un pareil langage; mais il fallut se
rendre, car pour eux un des signes certains que le malade se mourait
tait ce retour  la raison; d'autant plus qu' ses premiers discours il
en ajouta d'autres en termes si chrtiens, si bien suivis, que leurs
derniers doutes ayant disparu, ils reconnurent qu'il avait recouvr son
bon sens.

Le cur fit retirer tout le monde, et resta seul avec le mourant, qu'il
confessa pendant que Carrasco allait chercher le notaire. Bientt le
bachelier fut de retour, amenant avec lui Sancho; quand ce dernier, qui
avait appris le triste tat de son matre, vit la gouvernante et la
nice tout en larmes, il se mit  sangloter avec elles.

La confession termine, le cur sortit en disant: Oui, mes amis, Alonzo
Quixano est guri de sa folie, mais il se meurt. Entrez, afin qu'il
fasse son testament.

Ces paroles furent une nouvelle provocation aux yeux pleins de larmes de
la gouvernante, de la nice et du fidle Sancho Panza; elles les firent
pleurer et soupirer de plus belle; car, ainsi qu'on l'a dj dit, don
Quichotte, tout le temps qu'il fut Alonzo Quixano le Bon, comme tout le
temps qu'il fut don Quichotte de la Manche, montra le meilleur naturel,
et son commerce fut des plus agrables, de sorte qu'il n'tait pas
seulement aim des gens de sa maison, mais de tous ceux qui le
connaissaient.

Le notaire tant entr, crivit le prambule du testament, dans lequel
don Quichotte recommandait son me  Dieu, avec les pieuses formules en
usage; puis, passant aux legs, le mourant dicta ce qui suit:


Item, ma volont est qu'ayant eu avec Sancho Panza, lequel dans ma
folie, je fis mon cuyer, plusieurs difficults en rglement de compte,
 propos de certaines sommes qu'il a  moi, on ne lui rclame rien; de
plus, s'il reste quelque chose quand il sera pay de ce que je lui dois,
que cet excdant, qui ne peut tre considrable, lui soit laiss en
propre; et grand bien lui fasse. Et si, de mme qu'tant fou, je lui fis
obtenir le gouvernement d'une le, je pouvais, maintenant que je suis en
possession de ma raison, lui donner celui d'un royaume, je le lui
donnerais: la simplicit de son caractre et la fidlit de ses services
ne mritant pas moins.

Se tournant vers Sancho, il ajouta: Pardonne-moi, mon ami, de t'avoir
fourni l'occasion de paratre aussi fou que moi-mme, en t'entranant
dans l'erreur o je suis tomb relativement  l'existence des
chevaliers errants.

Hlas! ne mourez pas, mon bon matre, rpondit Sancho en sanglotant;
croyez-moi, vivez, vivez longtemps; la plus grande folie que puisse
faire un homme en cette vie, c'est de se faire mourir lui-mme, en
s'abandonnant  la mlancolie. Allons, un peu de courage, levez-vous, et
gagnons les champs en costume de bergers, comme nous en sommes convenus;
peut-tre derrire quelque buisson trouverons-nous madame Dulcine
dsenchante, ce qui vous ravira. Que si Votre Grce se meurt du chagrin
d'avoir t vaincue, rejetez-en sur moi toute la faute, et dites qu'on
vous a culbut parce que j'avais mal sangl Rossinante. Et puis
n'avez-vous pas vu dans vos livres qu'il arrive souvent aux chevaliers
de se culbuter les uns les autres, et que tel est vaincu aujourd'hui,
qui demain revient vainqueur?

Rien de plus vrai, ajouta Samson Carrasco et  cet gard le bon Sancho a
raison.


Doucement, mes amis, reprit don Quichotte, les oiseaux sont dnichs.
J'ai t fou, mais  cette heure, je viens de recouvrer la raison; j'ai
t don Quichotte de la Manche, et maintenant, je le rpte, me voil
redevenu Alonzo Quixano. Puissent mon repentir et ma sincrit me rendre
l'estime que Vos Grces avaient pour moi. Que le seigneur notaire
continue:


Item, je lgue tous mes biens meubles et immeubles  Antonia Quixana, ma
nice ici prsente, aprs qu'on aura prlev, sur le plus clair de ma
succession, les sommes ncessaires au service des legs que je fais, en
commenant par les gages de ma gouvernante pour tout le temps qu'elle
m'a servi, et, de plus, vingt ducats pour un habillement. Je nomme pour
mes excuteurs testamentaires le seigneur cur et le seigneur bachelier
Samson Carrasco, ici prsents;


Item, ma volont est que si Antonia Quixana, ma nice, veut se marier,
on s'assure d'abord, et cela par enqute judiciaire, que l'homme qu'elle
pouse ne sait pas mme ce que c'est que les livres de chevalerie. Dans
le cas contraire, et si cependant ma nice persiste  l'pouser, je veux
qu'elle perde tout ce que je lui lgue, et mes excuteurs testamentaires
pourront employer la somme en oeuvres pies,  leur volont;

Item, je supplie ces seigneurs, mes excuteurs testamentaires, si de
fortune ils venaient  rencontrer l'auteur qui a compos, dit-on, une
ide intitule: _Seconde partie des aventures de don Quichotte de la
Manche_, de le prier de ma part, avec toutes sortes d'instances, de me
pardonner l'occasion que je lui ai si involontairement donne d'crire
tant et de si normes sottises; car je quitte cette vie avec un
vritable remords de lui en avoir fourni le prtexte.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

Telle fut la fin de l'_ingnieux don Quichotte de la Manche_ (page 618).]

Son testament sign et scell, notre hros fut pris d'une grande
dfaillance, et s'tendit dans son lit. On s'empressa de lui porter
secours; mais pendant les trois jours qu'il vcut encore, il
s'vanouissait  chaque instant. La maison tait sens dessus dessous;
nanmoins la nice mangeait de bon apptit, la gouvernante portait des
sants; Sancho prenait ses bats; tant l'espoir d'un prochain hritage
suffit pour adoucir dans le coeur du lgataire le sentiment de regret
que devrait y laisser la perte du dfunt.

Enfin, don Quichotte expira aprs avoir reu les sacrements, et prononc
 plusieurs reprises les plus nergiques maldictions contre les livres
de chevalerie. Le notaire dclara n'avoir jamais vu dans les livres
qu'aucun chevalier errant ft mort dans son lit aussi paisiblement et
aussi chrtiennement que don Quichotte, lequel rendit l'me, je veux
dire mourut, au milieu de la douleur et des larmes de tous ceux qui
l'entouraient. Le voyant expir, le cur pria le notaire d'attester
comme quoi Alonzo Quixano le Bon, communment appel don Quichotte de la
Manche, tait pass de cette vie en l'autre, et dcd naturellement;
ajoutant que s'il lui demandait cette attestation c'tait pour empcher
que, contrairement  la vrit, un faux cid Hamet Ben-Engeli le
ressuscitt, et compost sur ses prouesses d'interminables histoires.


Telle fut la fin de l'_ingnieux chevalier don Quichotte de la Manche_,
dont cid Hamet ne voulut pas indiquer le pays natal, afin que toutes les
villes et tous les bourgs de la Manche se disputassent l'insigne honneur
de l'avoir vu natre et de le compter parmi leurs enfants, comme le
firent sept villes de la Grce  propos d'Homre[134]. On ne dira rien
ici des pleurs de Sancho Panza, de la nice et de la gouvernante, ni des
pitaphes, assez originales, composes pour la tombe de Don Quichotte.
Voici cependant celle qu'y inscrivit Samson Carrasco:


  Ci-gt le redoutable hidalgo qui porta si loin la valeur, que la mort
  ne put triompher de lui, mme en le mettant au tombeau.

  Il brava l'univers entier, dont il fut l'admiration et l'effroi, et
  son bonheur fut de mourir sage aprs avoir vcu fou!


  [134] En crivant ces lignes, il semble que Cervantes ait eu le
  pressentiment qu'un jour huit villes d'Espagne se disputeraient
  l'honneur de l'avoir vu natre.

Ici le trs-sage cid Hamet dit  sa plume:


  O ma petite plume, bien ou mal taille, je ne sais, tu vas demeurer
  suspendue  ce fil de laiton; l tu resteras des sicles,  moins que
  de prsomptueux historiens ne t'enlvent de cette place pour te
  profaner. S'ils l'osaient, crie leur:

  Halte-l, flons, halte-l; que personne ne me touche; car cette
  entreprise, bon roi,  moi seul tait rserve[135].

  Pour moi seul, oui, pour moi seul naquit don Quichotte et moi pour
  lui. Il sut agir et moi crire. Nous ne faisons qu'un, en dpit du
  pseudonyme crivain qui osa, et qui peut-tre oserait encore crire
  avec une lourde plume d'oie les prouesses de mon vaillant chevalier.
  Mais ce n'est pas l un fardeau  sa taille, ni un thme pour son
  esprit sec et froid. Si d'aventure tu parviens  le connatre,
  conseille-lui de laisser reposer en paix les os fatigus et dj
  pourris de don Quichotte, et de ne pas essayer de le ressusciter,
  contre les privilges de la mort, en le tirant de la spulture o il
  gt tendu tout de son long, hors d'tat de faire une sortie et une
  troisime campagne[136]! Pour livrer au ridicule celles de tant de
  chevaliers errants, il suffit des deux qu'il a faites, et qui ont si
  franchement dsopil nationaux et trangers. En agissant ainsi, tu
  rempliras le devoir du chrtien, lequel doit toujours s'efforcer de
  donner un bon conseil  un ennemi. Quant  moi, je serai heureux et
  fier d'avoir retir de mes crits le fruit que j'en attendais; car mon
  seul dsir tait de couvrir d'un ridicule justement mrit les fausses
  et extravagantes histoires des livres de chevalerie, dj frapps 
  mort par celle de mon vritable don Quichotte, et qui bientt sans
  doute tomberont pour ne plus se relever. Adieu.


  [135] Ce passage est la traduction de quatre vers d'un ancien
  romancero.

  [136] A la fin de son livre, l'imitateur Avellaneda avait annonc une
  troisime partie.


FIN DE DON QUICHOTTE




[Illustration]


  TABLE DES MATIRES


  NOTICE SUR CERVANTES                                             III

  PORTRAIT DE CERVANTES, PAR LUI-MME                             XIII

  DDICACE A DON PEDRO FERNANDEZ DE CASTRO, COMTE DE LEMOS          XV

  PRFACE DE LA PREMIRE PARTIE                                      2

  UN MOT SUR CETTE NOUVELLE TRADUCTION                               4


  PREMIRE PARTIE


  LIVRE PREMIER

  CHAP. I. Qui traite de la qualit et des habitudes de
           l'ingnieux don Quichotte                                 5

  II.      Qui traite de la premire sortie que fit l'ingnieux
           don Quichotte                                             8

  III.     O l'on raconte de quelle plaisante manire don
           Quichotte fut arm chevalier                             12

  IV.      De ce qui arriva  notre chevalier quand il fut sorti
           de l'htellerie                                          16

  V.       O se continue le rcit de la disgrce de notre
           chevalier                                                20

  VI.      De la grande et agrable enqute que firent le cur
           et le barbier dans la bibliothque de notre chevalier    23

  VII.     De la seconde sortie de notre bon chevalier don
           Quichotte de la Manche                                   27

  VIII.    Du beau succs qu'eut le valeureux don Quichotte dans
           l'pouvantable et inoue aventure des moulins  vent     31


  LIVRE DEUXIME

  IX.      O se conclut et se termine l'pouvantable combat du
           brave Biscaen et du Manchois                            36

  X.       Du gracieux entretien qu'eut don Quichotte avec
           Sancho Panza son cuyer                                  39

  XI.      De ce qui arriva  don Quichotte avec les chevriers      42

  XII.     De ce que raconta un berger  ceux qui taient avec
           don Quichotte                                            46

  XIII.    O se termine l'histoire de la bergre Marcelle, avec
           d'autres vnements                                      84

  XIV.     O sont rapports les vers dsesprs du berger
           dfunt, et autres choses non attendues                   55


  LIVRE TROISIME

  XV.      O l'on raconte la dsagrable aventure qu'prouva
           don Quichotte en rencontrant les muletiers Yangois       58

  XVI.     De ce qui arriva  notre chevalier dans l'htellerie
           qu'il prenait pour un chteau                            63

  XVII.    O se continuent les travaux innombrables du vaillant
           don Quichotte et de son cuyer dans la malencontreuse
           htellerie, prise  tort pour un chteau                 67

  XVIII.   O l'on raconte l'entretien que don Quichotte et
           Sancho Panza eurent ensemble, avec d'autres aventures
           dignes d'tre rapportes                                 72

  XIX.     Du sage et spirituel entretien que Sancho eut avec
           son matre, de la rencontre qu'ils firent d'un corps
           mort, ainsi que d'autres vnements fameux               80

  XX.      De la plus tonnante aventure qu'ait jamais
           rencontre aucun chevalier errant, et de laquelle don
           Quichotte vint  bout  peu de frais                     84

  XXI.     Qui traite de la conqute de l'armet de Mambrin, et
           autres choses arrives  notre invincible chevalier      92

  XXII.    Comment don Quichotte donna la libert  une quantit
           de malheureux qu'on menait, malgr eux, o ils ne
           voulaient pas aller                                     100

  XXIII.   De ce qui arriva au fameux don Quichotte dans la
           Sierra Morena, et de l'une des plus rares aventures
           que rapporte cette vridique histoire                   107

  XXIV.    O se continue l'aventure de la Sierra Morena           115

  XXV.     Des choses tranges qui arrivrent au vaillant
           chevalier de la Manche dans la Sierra Morena, et de
           la pnitence qu'il fit,  l'imitation du Beau
           Tnbreux                                               120

  XXVI.    O se continuent les raffinements d'amour du galant
           chevalier de la Manche, dans la Sierra Morena           131

  XXVII.   Comment le cur et le barbier vinrent  bout de leur
           dessein, avec d'autres choses dignes d'tre racontes   136


  LIVRE QUATRIME

  XXVIII.  De la nouvelle et agrable aventure qui arriva au
           cur et au barbier dans la Sierra Morena                144

  XXIX.    Qui traite du gracieux artifice qu'on employa pour
           tirer notre amoureux chevalier de la rude pnitence
           qu'il accomplissait                                     152

  XXX.     Qui traite de la finesse d'esprit que montra la belle
           Dorothe, ainsi que d'autres choses non moins
           divertissantes                                          159

  XXXI.    Du plaisant dialogue qui eut lieu entre don Quichotte
           et Sancho, son cuyer, avec d'autres vnements         165

  XXXII.   Qui traite de ce qui arriva dans l'htellerie  don
           Quichotte et  sa compagnie                             172

  XXXIII.  O l'on raconte l'aventure du Curieux malavis          176

  XXXIV.   O se continue la nouvelle du Curieux malavis          183

  XXXV.    Qui traite de l'effroyable bataille que livra don
           Quichotte  des outres de vin rouge, et o se termine
           la nouvelle du Curieux malavis                         191

  XXXVI.   Qui traite d'autres intressantes aventures arrives
           dans l'htellerie                                       196

  XXXVII.  O se poursuit l'histoire de la princesse Micomicon,
           avec d'autres plaisantes aventures                      200

  XXXVIII. O se continue le curieux discours que fit don
           Quichotte sur les lettres et sur les armes              206

  XXXIX.   O le captif raconte sa vie et ses aventures            209

  XL.      O se continue l'histoire du captif                     214

  XLI.     O le captif termine son histoire                       220

  XLII.    De ce qui arriva de nouveau dans l'htellerie, et de
           plusieurs autres choses qui mritent d'tre connues     230

  XLIII.   O l'on raconte l'intressante histoire du garon
           muletier, avec d'autres vnements extraordinaires
           arrivs dans l'htellerie                               235

  XLIV.    O se poursuivent les vnements inous de
           l'htellerie                                            240

  XLV.     O l'on achve de vrifier les doutes sur l'armet de
           Mambrin et sur le bt de l'ne, avec d'autres
           aventures aussi vritables                              245

  XLVI.    De la grande colre de don Quichotte, et d'autres
           choses admirables                                       250

  XLVII.   Qui contient diverses choses                            255

  XLVIII.  Suite du discours du chanoine sur le sujet des livres
           de chevalerie                                           261

  XLIX.    De l'excellente conversation de don Quichotte et de
           Sancho Panza                                            265

  L.       De l'agrable dispute du chanoine et de don Quichotte   270

  LI.      Contenant ce que raconta le chevrier                    274

  LII.     Du dml de don Quichotte avec le chevrier, et de la
           rare aventure des pnitents, que le chevalier acheva
            la sueur de son corps                                 277


  SECONDE PARTIE

  PRFACE DE LA SECONDE PARTIE                                     291

  CHAP. I. De ce qui se passa entre le cur et le barbier avec
           don Quichotte, au sujet de sa maladie                   293

  II.      Qui traite de la grande querelle qu'eut Sancho Panza
           avec la nice et la gouvernante, ainsi que d'autres
           plaisants vnements                                    300

  III.     Du risible entretien qu'eurent ensemble don
           Quichotte, Sancho Panza et le bachelier Samson
           Carrasco                                                303

  IV.      O Sancho Panza rpond aux questions et claircit les
           doutes du bachelier Samson Carrasco, avec d'autres
           vnements dignes d'tre raconts                       308

  V.       Du spirituel, profond et gracieux entretien de Sancho
           et de sa femme, avec d'autres vnements dignes
           d'heureuse souvenance                                   311

  VI.      Qui traite de ce qui arriva  don Quichotte avec sa
           nice et sa gouvernante, et l'un des plus importants
           chapitres de cette histoire                             315

  VII.     De ce qui se passa entre don Quichotte et son cuyer,
           ainsi que d'autres vnements on ne peut plus dignes
           de mmoire                                              318

  VIII.    De ce qui arriva  don Quichotte et  Sancho en
           allant voir Dulcine                                    323

  IX.      O l'on raconte ce qu'on y verra                        328

  X.       O l'on raconte le stratagme qu'employa Sancho pour
           enchanter Dulcine, avec d'autres vnements non
           moins plaisants que vritables                          331

  XI.      De l'trange aventure du char des Corts de la mort     336

  XII.     De l'trange aventure qui arriva au valeureux don
           Quichotte, avec le grand chevalier des Miroirs          340

  XIII.    O se poursuit l'aventure du chevalier du Bocage avec
           le piquant dialogue qu'eurent ensemble les cuyers      343

  XIV.     O se poursuit l'aventure du chevalier du Bocage        348

  XV.      Quels taient le chevalier des Miroirs et l'cuyer au
           grand nez                                               355

  XVI.     De ce qui arriva  don Quichotte avec un chevalier de
           la Manche                                               356

  XVII.    De la plus grande preuve de courage qu'ait jamais
           donne don Quichotte, et de l'heureuse fin de
           l'aventure des lions                                    362

  XVIII.   De ce qui arriva  don Quichotte dans la maison de
           don Diego                                               368

  XIX.     De l'aventure du berger amoureux, et de plusieurs
           autres chose                                            373

  XX.      Des noces de Gamache, et de ce qu'y fit Basile          378

  XXI.     Suite des noces de Gamache, et des choses tranges
           qui y arrivrent                                        383

  XXII.    De l'aventure inoue de la caverne de Montesinos,
           dont le malheureux don Quichotte vint  bout            387

  XXIII.   Des admirables choses que l'incomparable don
           Quichotte prtendit avoir vues dans la profonde
           caverne de Montesinos, et dont l'invraisemblance et
           la grandeur font que l'on tient cette aventure pour
           apocryphe                                               392

  XXIV.    O l'on verra mille babioles aussi ridicules qu'elles
           sont ncessaires pour l'intelligence de cette
           vridique histoire                                      399

  XXV.     De l'aventure du braiment de l'ne, de celle du
           joueur de marionnettes, et des divinations admirables
           du singe                                                403

  XXVI.    De la reprsentation du tableau avec d'autres choses
           qui ne sont en vrit que mauvaises                     409

  XXVII.   O l'on apprend ce qu'taient matre Pierre et son
           singe, avec le fameux succs qu'eut don Quichotte
           dans l'aventure du braiment, qu'il ne termina pas
           comme il avait pens                                    415

  XXVIII.  Des grandes choses que dit Ben-Engeli, et que saura
           celui qui les lira s'il les lit avec attention          419

  XXIX.    De la fameuse aventure de la barque enchante           422

  XXX.     De ce qui arriva  don Quichotte avec une belle
           chasseresse                                             426

  XXXI.    Qui traite de plusieurs grandes choses                  429

  XXXII.   De la rponse que fit don Quichotte aux invectives de
           l'ecclsiastique                                        434

  XXXIII.  De la conversation qui eut lieu entre la duchesse et
           Sancho Panza, conversation digne d'tre lue avec
           attention                                               443

  XXXIV.   Des moyens qu'on trouva pour dsenchanter Dulcine      447

  XXXV.    Suite des moyens qu'on prit pour dsenchanter
           Dulcine, etc.                                          452

  XXXVI.   De l'trange et inoue aventure de la dugne
           Doloride, appele la comtesse Trifaldi, et d'une
           lettre que Sancho crivit  sa femme                    456

  XXXVII.  Suite de la fameuse aventure de la dugne Doloride      459

  XXXVIII. O la dugne Doloride raconte son aventure              460

  XXXIX.   Suite de l'tonnante et mmorable histoire de la
           comtesse Trifaldi                                       464

  XL.      Suite de cette aventure, avec d'autres choses de mme
           importance                                              466

  XLI.     De l'arrive de Chevillard, et de la fin de cette
           longue et terrible aventure                             470

  XLII.    Des conseils que don Quichotte donna  Sancho Panza
           touchant le gouvernement de l'le, etc.                 476

  XLIII.   Suite des conseils que don Quichotte donna  Sancho     480

  XLIV.    Comment Sancho alla prendre possession du
           gouvernement de l'le, et de l'trange aventure qui
           arriva  don Quichotte dans le chteau                  483

  XLV.     Comment le grand Sancho prit possession de son le,
           et de la manire dont il gouverna                       488

  XLVI.    De l'pouvantable charivari que reut don Quichotte
           pendant qu'il rvait  l'amour d'Altisidore             492

  XLVII.   Suite du gouvernement du grand Sancho Panza             495

  XLVIII.  De ce qui arriva  don Quichotte avec la seora
           Rodriguez, et d'autres choses aussi admirables          501

  XLIX.    De ce qui arriva  Sancho Panza, en faisant la ronde
           dans son le                                            506

  L.       Des enchanteurs qui fouettrent la seora Rodriguez
           et qui gratignrent don Quichotte                      513

  LI.      Suite du gouvernement de Sancho Panza                   519

  LII.     Aventure de la seconde Doloride, autrement la seora
           Rodriguez                                               524

  LIII.    De la fin du gouvernement de Sancho Panza               528

  LIV.     Qui traite des choses relatives  cette histoire et
           non  d'autres                                          532

  LV.      De ce qui arriva  Sancho en chemin                     536

  LVI.     De l'trange combat de don Quichotte et du laquais
           Tosilos, au sujet de la fille de la seora Rodriguez    540

  LVII.    Comment don Quichotte prit cong du duc, et de ce qui
           lui arriva avec la belle Altisidore, demoiselle de la
           duchesse                                                543

  LVIII.   Comment don Quichotte rencontra aventures sur
           aventures, et en si grand nombre, qu'il ne savait de
           quel ct se tourner                                    546

  LIX.     De ce qui arriva  don Quichotte, et que l'on peut
           vritablement appeler une aventure                      553

  LX.      De ce qui arriva  don Quichotte en allant 
           Barcelone                                               558

  LXI.     De ce qui arriva  don Quichotte  son entre dans
           Barcelone, avec d'autres choses qui semblent plus
           vraies que raisonnables                                 566

  LXII.    Aventure de la tte enchante, ainsi que d'autres
           enfantillages qu'on ne peut s'empcher de raconter      567

  LXIII.   Du plaisant rsultat qu'eut pour Sancho sa visite aux
           galres, et de l'aventure de la belle Morisque          575

  LXIV.    De l'aventure qui causa le plus de chagrin  don
           Quichotte parmi toutes celles qui lui fussent jamais
           arrives                                                580

  LXV.     O l'on fait connatre qui tait le chevalier de la
           Blanche-Lune, et o l'on raconte la dlivrance de don
           Gregorio, ainsi que d'autres vnements                 583

  LXVI.    Qui traite de ce que verra celui qui voudra le lire     586

  LXVII.   De la rsolution que prit don Quichotte de se faire
           berger tout le temps qu'il tait oblig de ne point
           porter les armes                                        589

  LXVIII.  Aventure de nuit, qui fut plus sensible  Sancho qu'
           don Quichotte                                           592

  LXIX.    De la plus surprenante aventure qui soit arrive 
           don Quichotte dans tout le cours de cette grande
           histoire                                                596

  LXX.     Qui traite de choses fort importantes pour
           l'intelligence de cette histoire                        599

  LXXI.    O Sancho se met en devoir de dsenchanter Dulcine     603

  LXXII.   Comment don Quichotte et Sancho arrivrent  leur
           village                                                 607

  LXXIII.  De ce que don Quichotte rencontra, et qu'il imputa 
           mauvais prsage                                         610

  LXXIV.   Comme quoi don Quichotte tomba malade, du testament
           qu'il fit, et de sa mort                                614

  FIN DE LA TABLE DES MATIRES

[Illustration]


PARIS.--IMPRIMERIE SIMON RAON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1




[Illustration: MIGUEL DE CERVANTES SAAVEDRA.]

[Illustration]

VIE DE CERVANTES


D'une fentre de son palais d'o l'on dominait le cours du Mananars,
un de ces mlancoliques souverains qui rgnrent sur l'Espagne pendant
plus d'un sicle, Philippe III, promenait ses regards sur la plaine
aride et dsole qui entoure Madrid. En ce moment un jeune homme, qu'
son manteau rapic on reconnaissait aisment pour un de ces pauvres
tudiants si nombreux alors dans les grandes villes, suivait le bord du
fleuve un livre  la main. On le voyait  chaque pas interrompre sa
lecture, gesticuler, se frapper le front, puis laisser chapper de longs
clats de rire. Philippe observait cette pantomime: Assurment cet homme
est fou, s'cria-t-il; ou bien il lit _Don Quichotte_. Un page, dpch
tout exprs, revint bientt confirmer ce que le roi avait souponn; en
effet, l'tudiant lisait _Don Quichotte_.

L'auteur de ce livre immortel qui provoquait si fort l'hilarit de ses
contemporains, comme il excitera celle de bien d'autres gnrations,
Miguel de Cervantes Saavedra, naquit le 9 octobre 1547  Alcala de
Hnars, petite ville des environs de Madrid. De mme que pour Homre,
plusieurs villes[137] se disputrent aprs sa mort l'honneur de l'avoir
vu natre; mais un registre baptistaire, rcemment dcouvert dans
l'glise de Sainte-Marie-Majeure, a mis fin  ces prtentions en
fournissant la preuve authentique que Alcala de Hnars avait t son
berceau. Sa famille, originaire des Asturies, tait venue s'tablir en
Castille. Ds le treizime sicle, le nom de Cervantes figure parmi les
vainqueurs de Sville, alors que le saint roi Ferdinand chassait les
Mores de cette noble cit. Il y eut des Cervantes parmi les conqurants
du nouveau monde. Dans les premires annes du quatorzime sicle, un
Cervantes tait corrgidor d'Ossuna. Son fils, Rodrigo Cervantes,
pousa, vers 1540, une noble dame, doa Leonor Cortinas, qui lui donna
deux filles, Andrea et Luisa, puis deux fils, Rodrigo et Miguel. Ce
dernier est l'homme, aussi grand que malheureux, dont nous allons
esquisser la vie.

  [137] Ces villes sont Madrid, Sville, Tolde, Lucena, Esquivias,
  Alcazar de San Juan, Consuegra et Alcala de Hnars.

On ne sait rien sur les premires annes de Cervantes. Seulement, par
une allusion qu'il fait  son enfance[138], nous savons qu'une
instinctive curiosit et un vif dsir de s'instruire lui faisaient
ramasser pour le lire jusqu'au moindre chiffon de papier. Il nous
apprend encore que son got pour le thtre se dveloppa en voyant jouer
le fameux Lope de Rueda, acteur et pote tout  la fois. On croit que le
jeune Cervantes fit ses premires tudes  Alcala, sa ville natale, et
qu'ensuite il fut envoy  Salamanque, qui tait alors la plus clbre
universit de l'Espagne. Il y resta deux ans et habita une rue qu'on
appelle encore la rue des Mores (_calle de los Moros_).

  [138] _Don Quichotte_, Ire partie, livre III, ch. IX.

Plus tard, nous retrouvons Cervantes  Madrid chez l'humaniste Lopez de
Hoyos. Ce Lopez, charg par l'_Ayuntamiento_ (municipalit) de Madrid de
la composition des allgories et devises en vers qui devaient orner le
catafalque de la reine lisabeth de Valois dans la crmonie des
funrailles qu'on lui prparait, se fait aider par quelques-uns de ses
lves. Cervantes, qu'il appelle son disciple bien-aim, figure au
premier rang. Aussi, dans la relation des obsques de la reine, que
Lopez publia peu aprs, le mentionne-t-il avec loge comme auteur d'une
pitaphe en forme de sonnet, et surtout d'une lgie o le jeune pote
prenait la parole au nom de tous ses camarades. Encourag par ce premier
succs, Cervantes composa un petit pome pastoral appel _Filena_, puis
quelques sonnets et romances qui ne sont pas venus jusqu' nous. Tels
furent ses dbuts dans la posie.

Sans une circonstance fortuite, Cervantes restait peut-tre toute sa vie
vou au culte des Muses. Mais un drame mystrieux s'tait accompli dans
le sombre palais de l'Escurial. L'hritier du trne, l'infant don
Carlos, fils de Philippe II, venait d'y mourir, prcdant de deux mois
seulement dans la tombe la reine lisabeth de Valois. Le pontife qui
occupait alors la chaire de Saint-Pierre, le pape Pie V, fit choix d'un
fils du duc d'Atri, le cardinal Aquaviva, pour l'envoyer en Espagne, en
qualit de lgat extraordinaire, porter au roi ses compliments de
condolance sur ce double vnement. Mais Philippe avait imprieusement
dfendu qu'on lui parlt jamais de son fils. Il accueillit
trs-froidement le lgat, qui ne tarda pas  recevoir ses passe-ports
avec ordre de quitter la Pninsule. Dans son court sjour  Madrid, ce
prince de l'glise voulut voir le jeune pote qui s'tait distingu par
cette touchante lgie sur la mort de la reine. Cervantes lui fut
prsent et eut le bonheur de lui plaire. Le cardinal dsirait se
l'attacher en qualit de secrtaire ou de valet de chambre (_camarero_).
La tentation tait grande pour un esprit aventureux comme celui de
Cervantes: il accepta avec empressement, et bientt il fut en route pour
l'Italie. A cette poque, un jeune gentilhomme ne croyait pas droger en
se mettant au service de la pourpre romaine, assur qu'il tait
d'obtenir quelque bonne prbende.

A la suite de son puissant patron, Cervantes traversa la riche Huerta de
Valence; il put contempler l'imposante Barcelone, qu'il appelle _la
ville de la courtoisie, le rendez-vous des trangers_, et pour laquelle
il conserva un enthousiasme qui ne s'est jamais affaibli. Les provinces
mridionales de la France, le Languedoc et la Provence surtout, le
frapprent vivement, et quand, plus tard, Cervantes, revenu dans sa
patrie, publia le pome de _Galate_, on put voir par le charme et la
fracheur des descriptions combien les impressions du jeune voyageur
avaient t vives et profondes.

Arriv dans la ville ternelle, Cervantes en visita les muses, en
tudia les ruines, en admira les monuments; mais une fois sa curiosit
satisfaite, aprs quinze mois passs  Rome, ne se sentant aucune
vocation pour l'glise, il quitta l'antichambre du cardinal et courut
s'enrler dans les troupes espagnoles. Ce fut dans la compagnie de don
Diego de Urbina qu'il fit sa premire campagne et l'apprentissage de son
nouveau mtier. Il avait alors vingt-deux ans.

[Illustration: Quoique malade de la fivre, Cervantes montra une grande
intrpidit (page VI).]

Le moment tait propice. La grande querelle de l'Islamisme et de la
Croix venait de se rallumer. Une _ligue sainte_ unissait le pape, Venise
et l'Espagne. Sous les ordres de don Juan d'Autriche, le vainqueur des
Mores dans les monts Alpujarras, une puissante flotte avait pris la mer.
Longtemps cherchs sans succs, les Turcs furent enfin rencontrs par
les chrtiens au fond du golfe de Lpante (7 octobre 1571). L'action,
engage au milieu du jour, se termina par une des plus signales
victoires dont l'histoire fasse mention. La galre sur laquelle tait
embarqu Cervantes, appele _la Marquesa_, charge d'attaquer _la
Capitane_ d'Alexandrie, s'en empara ainsi que du grand tendard
d'gypte, et tua cinq cents hommes  l'ennemi. Quoique malade de la
fivre, plac, sur ses vives instances, au poste le plus prilleux avec
douze soldats d'lite, Cervantes montra une grande intrpidit, et,
malgr deux coups d'arquebuse dans la poitrine et un troisime qui le
priva toute sa vie de l'usage de la main gauche, il ne voulut quitter
son poste qu'aprs la fuite des infidles. Fier d'avoir pris part 
cette grande bataille qu'il appelle en maint endroit de ses crits la
plus glorieuse qu'aient vue les sicles passs et que verront les
sicles  venir, il montra depuis lors avec un lgitime orgueil les
cicatrices qu'il portait comme autant d'toiles faites pour guider les
autres au ciel de l'honneur.

Une expdition contre Tunis qui suivit de prs, et  laquelle il prit
part avec son frre Rodrigo, lui fournit une nouvelle occasion de se
distinguer dans les rangs de cette clbre infanterie espagnole
(_tercios_) qui, selon l'expression d'un historien, faisait trembler la
terre sous ses mousquets.

L'hpital de Messine le reut bris des suites de ces deux campagnes; il
y resta languissant prs de neuf mois. Enfin, guri de ses blessures, il
sollicita et obtint un cong. Muni des plus hautes attestations sur son
intelligence et sa valeur, Cervantes s'embarque dans la rade de Naples
sur la frgate _el Sol_, et plein d'espoir d'embrasser sa famille dont
il tait spar depuis sept ans, il fait voile vers l'Espagne en
compagnie de son frre Rodrigo, du gnral d'artillerie Carillo de
Quesada, gouverneur de la Goulette, et d'autres militaires qui
retournaient dans leur patrie. Mais le sort en ordonna autrement, et les
plus cruelles preuves l'attendaient. Le 26 septembre 1575, le btiment
que montait Cervantes fut rencontr,  la hauteur des les Balares, par
une escadrille barbaresque aux ordres du farouche rengat arnaute
Dali-Mami. Le combat s'engage, et aprs une rsistance dsespre la
frgate espagnole, force de se rendre, est conduite en triomphe dans le
port d'Alger.

Dans la rpartition du butin, Cervantes tait tomb au pouvoir de
Dali-Mami. En dpouillant son prisonnier, cet homme non moins avare que
cruel, avait trouv les lettres de recommandation donnes au brave
soldat: convaincu qu'il tenait entre ses mains un personnage important
dont il pouvait tirer une forte ranon, il commena par le faire charger
de chanes et l'accabla des plus mauvais traitements.

C'est alors que dut se manifester chez Cervantes cet hrosme de la
patience, cette seconde valeur de l'homme, dit Solis[139], peut-tre
plus grande que la premire. Notre but n'est pas de raconter ici toutes
les phases de son sjour parmi les barbares. Des tentatives qu'il fit
pour briser ses fers, l'une choua par la trahison d'un More auquel il
s'tait confi, les autres par la grandeur des obstacles ou la
dfaillance de quelques-uns de ses compagnons d'infortune. Lui-mme nous
a fait le rcit de ses cruelles angoisses dans la nouvelle du
CAPTIF[140]. Qu'il nous suffise de dire qu'aprs cinq ans du plus
horrible esclavage, menac  tout instant de la mort et l'cartant
chaque fois  force de courage et de sang-froid, Cervantes, dont la
captivit, signale par les incidents les plus romanesques, fournirait 
lui seul, dit un historien contemporain[141], la matire d'un volume,
fut rachet par les soins et l'intercession des Frres de la Merci, qui
s'imposrent les plus grand sacrifices pour un tel prisonnier. Enfin,
devenu libre en octobre 1580, il quitta cette terre maudite et fit voile
pour l'Espagne, o, en abordant, il dut goter l'une des plus grandes
joies qu'il soit donn  l'homme d'prouver: celle de recouvrer la
libert et de revoir son pays. Ainsi fut conserv au monde un des plus
nobles coeurs qui aient honor l'humanit, et aux lettres le rare gnie
auquel elles allaient devoir une ternelle illustration.

  [139] Historien et pote espagnol.

  [140] _Don Quichotte_, Ire partie, ch. XXXIX, XL, XLI.

  [141] Le Pre Haedo (_Historia de Argel_).

Revenu dans cette patrie qu'il avait dsespr de revoir jamais,
Cervantes se trouvait sans ressources; son pre tait mort et sa mre
avait, pour aider  sa dlivrance, engag le peu de bien qui lui
restait. Il reprit donc le mousquet de soldat et fit avec son frre
Rodrigo la campagne des Aores, dont la soumission devait complter
celle du Portugal, que le duc d'Albe venait de conqurir  son matre.

Ici doit trouver place un incident qui joue un grand rle dans la vie de
Cervantes. Pendant un sjour qu'il fit  Lisbonne, avant de s'embarquer
pour les Aores, son esprit vif et ingnieux lui avait ouvert l'accs de
plusieurs socits. Dans l'une d'elles, une noble dame s'prit pour lui
d'une vive passion; il en eut une fille  laquelle il donna le nom
d'Isabel de Saavedra, et qu'il garda toujours avec lui, mme aprs
s'tre mari; car il n'eut point d'autre enfant. La campagne termine,
ce nouvel essai de la profession des armes ne lui ayant valu aucune
rcompense malgr ses blessures et ses glorieux services, il abandonna
la carrire militaire.

L'amour devait le ramener au culte des Muses. Le roman de _Galate_,
qu'il publia peu de temps aprs son mariage, fut compos sous
l'inspiration de ce tendre sentiment. Sans aucun doute Cervantes, cach
sous le nom d'licio, berger des rives du Tage, a voulu peindre ses
amours avec Galate, bergre habitante des mmes rivages. Il venait en
effet d'pouser une fille noble et pauvre de la petite ville
d'Esquivias, dona Catalina Palacios, moins pourvue d'argent que de
beaut, car on voit figurer dix poules[142] dans le dtail de la faible
dot qu'elle apportait  son poux. Voil donc Cervantes, chef d'une
famille qui se composait, avec sa mre, sa femme et sa fille naturelle,
de ses deux soeurs, Andrea et Luise. Il avait trente-sept ans.

  [142] loge de Cervantes par don Jose Mon de Fuentes.

La posie pastorale offrait peu de ressources; press par le besoin,
Cervantes revint aux premiers rves de sa jeunesse, et prit le parti
d'aller s'tablir  Madrid pour y demander des moyens de subsistance au
thtre, qui, alors comme aujourd'hui, promettait plus de profit. Il
dbuta par une comdie en six actes sur ses aventures (_el Trato de
Argel_), les Moeurs d'Alger. Dans cette pice, il introduit sous son
propre nom de Saavedra un soldat, qui adresse au roi une harangue
vhmente pour l'engager  dtruire ce nid de pirates. Cette pice fut
suivie de plusieurs autres, parmi lesquelles on doit citer _Numancia_
(la destruction de Numance). On applaudit dans _Numancia_ le tableau
des malheurs effroyables qu'entrane un sige, et surtout le poignant
pisode dans lequel un enfant tombant d'inanition demande du pain  sa
mre. Cette pice, palpitante d'exaltation patriotique, fut joue 
Saragosse, pendant la dernire guerre de l'indpendance espagnole, et
n'a pas peu contribu sans doute  rendre la nouvelle Numance digne de
l'ancienne. J'osai le premier dans _Numancia_, dit Cervantes,
personnifier les penses secrtes de l'me, en introduisant des tres
moraux sur la scne, au grand applaudissement du public. Mes autres
pices furent aussi reprsentes; mais tout leur succs, ajoute-t-il,
consista  parcourir leur carrire sans sifflets ni tapage, ni sans cet
accompagnement d'oranges et de concombres dont on a coutume de saluer
les auteurs tombs.

L'espoir qu'il avait fond sur le thtre n'avait pas tard 
s'vanouir. Le fameux Lope de Vga y rgnait alors sans rivaux. Il
avait, dit Cervantes lui-mme, soumis la monarchie comique  ses lois,
et matre du public et des acteurs, il remplissait le monde de ses
comdies[143].

  [143] Lope de Vga a compos plus de dix-huit cents pices de thtre.

Banni du thtre par cette prodigieuse fcondit, Cervantes fut
contraint d'accepter un autre mtier moins digne de lui; mais il fallait
vivre, et avec sa nombreuse famille il n'y avait pas  hsiter. Un
certain Antonio Guevara, charg de runir  Sville des
approvisionnements pour cette immense _armada_, pour cette flotte
invincible qui devait envahir l'Angleterre et que dtruisirent les
temptes, lui offre un modeste emploi de commissaire des vivres.
Cervantes accepte, et s'achemine aussitt avec tous les siens vers la
capitale de l'Andalousie. On croit pourtant qu' cette poque il avait
dj perdu sa mre; quant  son frre Rodrigo, qui servait en Flandre,
sans doute il fut tu dans quelque obscure rencontre, car il ne reparat
plus.

Le sjour de Cervantes  Sville dura dix annes conscutives, sauf
quelques excursions dans les environs et un seul voyage  Madrid. Il
connut  Sville le clbre peintre Francisco Pacheco, matre et
beau-pre du grand Velasquez, dont la maison tait le rendez-vous des
beaux esprits; Cervantes la frquentait assidment. Il s'y lia d'amiti
avec le clbre pote lyrique Fernando de Herrera, et fit un sonnet sur
sa mort. Il devint galement l'ami de Juan de Jaureguy, l'lgant
traducteur de l'_Aminte_ du Tasse. Jaureguy, qui cultivait aussi la
peinture, fit le portrait de son ami Cervantes. Ce fut pendant son
sjour  Sville que Cervantes composa presque toutes ses nouvelles:
car, au milieu de vulgaires occupations, il entretenait avec les lettres
un commerce secret. Ce fut encore  Sville, qu' l'occasion de la mort
du roi Philippe II (13 septembre 1598), il composa ce fameux sonnet o
il raille avec tant de grce la forfanterie des Andalous. La date de ce
sonnet est prcieuse; elle sert  fixer le terme de son sjour 
Sville, qu'il quitta peu de temps aprs. Voici  quelle occasion.

Une somme de 7,400 raux, produit des comptes arrirs de son
commissariat, avait t remise par lui  un ngociant de Sville, Simon
Freire de Lima, pour tre envoy  la _Contaduria_, trsorerie de
Madrid. Au lieu de remplir son mandat, Simon disparut, emportant
l'argent. La Contaduria fit saisir les biens du banquier; puis, comme en
mme temps on avait conu quelques doutes sur la parfaite rgularit de
la gestion de Cervantes, ses livres furent vrifis  l'improviste.
Trouv en dficit d'une misrable somme de 2,400 raux (600 francs), on
le mit en prison. Il rclama avec force, promettant de satisfaire dans
le dlai de quelques jours; on le relcha, mais il avait perdu son
emploi.

[Illustration:
Paris, S. Raon, et Cie, imp.              Furne, Jouvet et Cie, dit.

C'est l pourtant que fut engendr ce glorieux fils de son intelligence
(page X).]

Ici la biographie de Cervantes prsente une grande lacune. Pendant cinq
annes sa trace nous chappe, depuis 1598, o il quitte Sville,
jusqu'en 1603, o on le retrouve  Valadolid. On pense que durant cet
intervalle, devenu agent d'affaires pour le compte de particuliers et de
corporations, il vint s'tablir dans quelque petite ville de la Manche.
La connaissance qu'il montre des localits et des moeurs de cette
province autorise cette conjecture et prouve qu'il y sjourna assez
longtemps. Ce fut sans doute dans une des frquentes excursions qu'il
tait oblig de faire dans l'intrt de ses clients, qu'au bourg
d'Argamasilla de Alba, les habitants le jetrent en prison, soit parce
qu'il rclamait les dmes arrires dues par eux au grand prieur de
Saint-Juan soit parce qu'il enlevait  leurs irrigations les eaux de la
Guadiana, dont il avait besoin pour la prparation des salptres. On
montre encore aujourd'hui dans ce bourg une vieille masure appele LA
CASA DE MEDRANO (_la maison de Medrano_), comme l'endroit o Cervantes
fut emprisonn. Il est certain qu'il y languit longtemps et dans un tat
fort misrable. C'est de ce triste lieu que, dans une lettre dont on a
gard le souvenir, Cervantes rclamait d'un de ses parents, Juan Barnab
de Saavedra, bourgeois d'Alcazar, secours et protection; cette lettre
commenait ainsi: De longs jours et des nuits sans sommeil me fatiguent
dans cette prison[144], ou pour mieux dire, caverne... Et c'est l
pourtant que fut engendr ce glorieux fils de son intelligence (_hijo
del entendimiento_), et qu'il en crivit les premires pages. Il
fallait, on doit en convenir, une singulire habitude de l'adversit et
une rare et noble libert d'esprit pour faire d'un semblable cabinet de
travail le berceau d'un livre tel que _Don Quichotte_.

  [144] C'est pour cela qu'il commence _Don Quichotte_ par ces mots:
  Dans un village de la Manche dont je ne veux pas me rappeler le
  nom...

En 1603, nous retrouvons Cervantes  Valladolid, o la cour avait pour
quelque temps tabli sa rsidence, et nous le voyons solliciteur 
cinquante-six ans. L'indolent Philippe III rgnait, mais un orgueilleux
favori gouvernait  sa place. Cervantes s'arme de courage et, ses tats
de services  la main, il se prsente  l'audience du duc de Lerme, ce
puissant dispensateur des grces, cet _Atlas_, comme il l'appelle, _du
poids de cette monarchie_. L encore une dception l'attendait.
Accueilli froidement, il est bientt conduit avec hauteur. Dsabus une
fois de plus, mais non dcourag, Cervantes reprit le chemin de sa
pauvre demeure, afin d'y achever le livre qu'il avait commenc en
prison, et qui allait l'immortaliser en le vengeant.

Une si pnible situation devait lui faire hter la publication du _Don
Quichotte_: aussi s'occupa-t-il activement d'en obtenir le privilge;
mais il fallait un Mcne, l'usage le voulait ainsi. Pour lui offrir la
ddicace de son livre, Cervantes avait jet les yeux sur le dernier
descendant des ducs de Bejar, don Alonzo Lopez de Zuniga y Sotomayor. Au
premier mot de chevalerie errante, le grand seigneur refusa. Cervantes
lui demanda pour toute faveur de vouloir bien entendre la lecture d'un
seul chapitre; et tels furent la surprise et le charme de cette lecture,
qu'on alla ainsi jusqu' la fin. Le duc accepta l'hommage, et la
premire partie de _Don Quichotte_ parut (1605).

Le succs fut prodigieux. Trente mille exemplaires[145], chose inoue
pour le temps, furent imprims et vendus dans l'espace de quelques
annes; le Portugal, l'Italie, la France, les Pays-Bas lurent l'ouvrage
avec avidit, et la langue espagnole dut  Cervantes une popularit qui
lui a longtemps survcu.

  [145] _Treinta mil volumenes se han impreso de mi historia_; _Don
  Quichotte_, IIe partie, ch. XVI.

Nous n'entreprendrons pas, nos forces nous trahiraient, l'examen
approfondi de ce phnomne littraire: quelques mots seulement, avant de
continuer ce rcit, sur l'intention prsume du roman de _Don
Quichotte_. On a prtendu qu'en publiant ce livre, l'unique but de
Cervantes avait t de gurir ses contemporains de leur fol engouement
pour les livres de chevalerie; lui-mme le laisse entendre  la fin de
sa prface. Certes la passion immodre de son sicle pour ces fades et
insipides lectures appelait un redresseur, et sans aucun doute Cervantes
voulut l'tre; mais ceci n'est que la surface des choses, et chemin
faisant il se proposa surtout un autre but. Aprs avoir protest, au nom
de la raison et du got, contre l'emphase ridicule et la fausse
grandeur, et donn  ses contemporains une leon qu'ils mritaient,
Cervantes, selon nous, voulut aussi protester contre leur ingratitude et
se rendre enfin justice  lui-mme. Ainsi que Molire cherchait  se
consoler des caprices d'une femme goste et coquette, en se peignant
sous les traits du _Misanthrope_, de mme le soldat mutil de Lpante,
l'hroque captif d'Alger, l'auteur ddaign de _Galate_ et de
_Numancia_, prouvait, lui aussi, le besoin de se mettre en scne, et,
pour unique reprsaille envers son sicle, de verser dans un ouvrage,
miroir et confident de ses vicissitudes, un peu de cette ironie exempte
d'amertume qui sied au gnie mconnu. L'image d'un juste toujours bafou
devait lui sourire, car c'tait sa propre histoire. Il se fit donc le
hros de son livre, et, s'incarnant dans ce sublime _btonn_, si j'ose
m'exprimer ainsi, il forma de toutes ses dceptions, de toutes ses
misres, une oeuvre pleine d'ironie et de tendresse, drame  la fois
railleur et sympathique, _comdie aux cent actes divers_, pope
burlesque et grave tour  tour, l'une des plus grandes crations, mais 
coup sr la plus originale que dans aucune langue ait produite l'esprit
humain.

Le style de l'ouvrage, dit M. de Sismondi, est d'une beaut inimitable;
il a la noblesse, la candeur des anciens romans de chevalerie, et en
mme temps une vivacit de coloris, un charme d'expression, une harmonie
de priodes qu'aucun crivain n'a gale. Telle est la fameuse
allocution de don Quichotte aux chevriers sur l'ge d'or. Dans le
dialogue, le langage du hros est plein de grandeur, il a la pompe et la
tournure antiques; ses discours comme sa personne ne quittent jamais la
cuirasse et la lance. Ajoutons qu'aucun livre ne respire un plus noble
hrosme, une morale plus pure, une philosophie plus douce; et pour ce
qui est de l'utilit pratique, personne n'ignore que les proverbes de
Sancho Panza sont devenus les oracles mmes du bon sens.

La renomme allait redisant partout le nom de Cervantes; mais, comme
toujours, avec le succs vinrent les dtracteurs et les ennemis. La
troupe des auteurs tombs et des mdiocrits jalouses se leva contre
lui. On voulut enrler le grand Lope de Vga dans cette ligue honteuse
en lui dnonant la critique que Cervantes avait faite de son
thtre[146]; riche et heureux, Lope de Vga eut le bon sens de rejeter
cette alliance, et daigna mme avouer que Cervantes ne manquait _ni de
grce ni de style_. Moins scrupuleux, un certain Aragonais, auteur de
quelques plates comdies, osa, sous le pseudonyme d'Avellaneda, publier
une suite de _Don Quichotte_, dans laquelle il s'empare de l'ide du
livre et du personnage principal. Nous continuons cet ouvrage, dit-il
effrontment, avec les matriaux que Cervantes a employs pour le
commencer, en nous aidant de plusieurs relations fidles qui sont
tombes sous sa main, je dis sa main, car lui-mme avoue qu'il n'en a
qu'une...[147] Ainsi, non content de voler Cervantes, ce plagiaire
impudent ajoutait l'insulte  l'ironie.

  [146] _Don Quichotte_, Ire partie, ch. XLVIII.

  [147] Cervantes lui-mme nous apprend que, par suite de sa blessure 
  la bataille de Lpante, il avait perdu le mouvement de la main gauche.

Cervantes, dit M. Mrime, rpondit  ses lches adversaires par la
seconde partie du _Don Quichotte_, au moins gale, sinon suprieure  la
premire. Dans la prface, il combat ses ennemis en homme d'esprit et de
bon ton; mais il est facile de voir que les injures de l'Aragonais lui
ont t sensibles, car il y revient  plusieurs reprises, et se donne
trop souvent la peine de confondre le misrable qu'il aurait d
oublier.

Dans cette seconde partie, les facults cratrices de l'auteur se
montrent avec encore plus d'clat. Quelle varit d'incidents, quelle
prodigieuse fcondit d'invention! Avec quel art le hros est promen 
travers mille nouvelles et tranges aventures! Mais cette fois, du
moins, ses paules n'ont rien  redouter, et les nombreux coups de
bton, justement critiqus peut-tre, ont fait place  une srie de
mystifications dont un nouveau personnage, le bachelier Samson Carrasco,
sorte de Figaro sceptique et railleur, devient le pivot et le principal
instrument. Quant au bon Sancho Panza, qui a si grande envie d'tre
gouverneur, qu'il se rassure, il aura satisfaction, et dans une royaut
de dix jours on l'entendra parler et juger comme Salomon.

La premire partie du _Don Quichotte_ avait t ddie au duc de Bejar.
En change de l'oubli dont il sauvait ce dsoeuvr de noble sang, ainsi
l'appelle M. Viardot, Cervantes avait espr quelque appui: il n'en fut
rien, et on doit le croire, car depuis lors, Cervantes, le plus
reconnaissant des hommes, ne prononce plus ce nom. Il ddia la seconde
partie au comte de Lemos, vice-roi de Naples. Celui-ci, il est vrai, se
dclara son protecteur, mais d'une faon si mesquine, que la dtresse de
Cervantes en fut mdiocrement allge[148], et pourtant on verra bientt
quelles expressions de touchante gratitude il trouva dans son coeur pour
d'aussi maigres bienfaits.

Trois ans avant la publication de la seconde partie de _Don Quichotte_,
Cervantes avait publi le recueil de ses nouvelles, composes pendant
son sjour  Sville. Ces nouvelles, au nombre de quinze, auraient
seules suffi  sa gloire; elles sont divises en srieuses (serias) et
badines (jocosas). Il les appella Nouvelles exemplaires _Novelas
ejemplares_, pour montrer qu'elles renferment toutes un utile et
agrable enseignement. On y reconnat cet admirable talent de conteur
qui lui a valu de la part du clbre auteur de _Don Juan_, Tirso de
Molina, le surnom de Boccace espagnol. Dans la prface de ses
Nouvelles, Cervantes nous a laiss de lui un portrait que nous donnons
ici; il avait 66 ans.

  [148] A cette poque, il fut judiciairement expuls du logement qu'il
  occupait  Madrid, rue du _Duc d'Albe_, au coin de San-Isidro; il se
  rfugia dans un autre modeste rduit, rue _del Leon_, n 20, au coin
  de celle de _Francos_, o il mourut.

[Illustration: Il s'cria: Oui, oui, le voil bien ce glorieux manchot
(page XV).]


  PORTRAIT DE CERVANTES PAR LUI-MME.

  Cher lecteur,

  Celui que tu vois reprsent ici avec un visage aquilin, les cheveux
  chtains, le front lisse et dcouvert, les yeux vifs, le nez recourb,
  quoique bien proportionn, la barbe d'argent (il y a vingt ans qu'elle
  tait d'or), la moustache grande, la bouche petite, les dents peu
  nombreuses, car il ne lui en reste que six, encore en fort mauvais
  tat, le corps entre les deux extrmes, ni grand ni petit, le teint
  assez anim, plutt blanc que brun, un peu vot des paules et non
  fort lger des pieds; cela, dis-je, est le portrait de l'auteur de la
  _Galate_, de _Don Quichotte de la Manche_, et d'autres oeuvres qui
  courent le monde  l'abandon, peut-tre sans le nom de leur matre. On
  l'appelle communment Miguel de Cervantes Saavedra.

Peu de temps aprs la publication de ses Nouvelles, il fit aussi
paratre un petit pome intitul: _le Voyage au Parnasse_, dans lequel
on retrouve sa philosophie habituelle et son aimable enjouement. Dans
cet ouvrage, il se suppose  la cour d'Apollon, et en profile pour
passer en revue les rimeurs de son temps; presque toujours il les loue,
mais il est facile de voir que ces loges sont ironiques; ce qu'il y a
de piquant dans l'ouvrage, ce sont les loges qu'il s'adresse, lui,
d'ordinaire si modeste. Introduit devant Apollon, il le voit entour des
potes ses rivaux qui lui forment une cour nombreuse; il cherche un
sige pour s'asseoir et ne peut en trouver. Eh bien, dit le dieu, plie
ton manteau et assieds-toi dessus.--Hlas! Sire, rpondis-je, faites
attention que je n'ai pas de manteau.--Ton mrite sera ton manteau, me
dit Apollon.--Je me tus, et je restai debout.

On le voit, pour tre moins obscur, Cervantes n'en tait pas plus riche,
et la pauvret tait toujours assise  son foyer. L'anecdote suivante en
est la preuve. Laissons parler le chapelain de l'archevque de Tolde,
le licenci Francisco Marquez de Torres, qui fut charg de faire la
censure de la seconde partie du _Don Quichotte_:

Le 25 fvrier de cette anne 1615, dit-il, monseigneur de Tolde ayant
t rendre visite  l'ambassadeur de France, plusieurs gentilshommes
franais, aprs la rception, s'approchrent de moi, s'informant avec
curiosit des ouvrages en vogue en ce moment. Je citai par hasard la
seconde partie du _Don Quichotte_ dont je faisais l'examen. A peine le
nom de Miguel Cervantes fut-il prononc, que tous, aprs avoir chuchot
 voix basse, se mirent  parler hautement de l'estime qu'on en faisait
en France. Leurs loges furent tels, que je m'offris  les mener voir
l'auteur, offre qu'ils acceptrent avec de grandes dmonstrations de
joie. Chemin faisant ils me questionnrent sur son ge, sa qualit, sa
fortune. Je fus oblig de leur rpondre qu'il tait ancien soldat,
gentilhomme et pauvre.--Eh quoi! l'Espagne n'a pas fait riche un tel
homme? dit un d'entre eux; il n'est pas nourri aux frais du Trsor
public?--Si c'est la ncessit qui l'oblige  crire, rpondit son
compagnon, Dieu veuille qu'il n'ait jamais l'abondance; afin que restant
pauvre, il enrichisse par ses oeuvres le monde entier.

Cet abandon systmatique de la part de ses plus grands admirateurs et
manqu  la destine de Cervantes; mais sa fin approchait, et affect
d'une hydropisie cruelle, dj condamn par les mdecins, la mort, selon
l'expression d'un de ses biographes[149], allait bientt le drober 
l'ingratitude des princes et  l'injustice des hommes. Son me stoque
la vit venir sans effroi, et elle le trouva tel qu'il s'tait montr 
Lpante ou dans les fers du froce Dali-Mami.

  [149] M. Dumas-Hinard.

Au commencement du printemps de l'anne 1616, Cervantes avait quitt
Madrid afin d'aller respirer  la campagne un air plus pur, et s'tait
rendu  Esquivias dans la famille de sa femme; mais l, son mal empirant
tout  coup, il demanda  revenir parmi les siens et reprit le chemin de
sa maison, en compagnie de deux amis qui n'avaient pas voulu
l'abandonner un seul instant. Dans le prologue de _Persiles et
Sigismonde_, roman publi par sa veuve, en 1617, il parle presque
gaiement de sa maladie et de ses derniers jours.

Or, il advint, cher lecteur, que deux de mes amis et moi, sortant
d'Esquivias, nous entendmes derrire nous quelqu'un qui trottait de
grande hte, comme s'il voulait nous atteindre, ce qu'il prouva bientt
en nous criant de ne pas aller si vite. Nous l'attendmes; et voil que
survint, mont sur une bourrique, un tudiant tout gris, car il tait
habill de gris des pieds  la tte. Arriv auprs de nous, il s'cria:
Si j'en juge au train dont elles trottent, Vos Seigneuries s'en vont
prendre possession de quelque place ou de quelque prbende  la cour, o
sont maintenant Son minence de Tolde et Sa Majest. En vrit, je ne
croyais pas que ma bte et sa pareille pour voyager. Sur quoi rpondit
un de mes amis: La faute est au cheval du seigneur Miguel Cervantes, qui
a le pas fort allong. A peine l'tudiant eut-il entendu mon nom, qu'il
sauta  bas de sa monture; puis me saisissant le bras gauche, il
s'cria: Oui, oui, le voil bien ce glorieux manchot, ce _fameux tout_,
ce joyeux crivain, ce consolateur des Muses! Moi qui en si peu de mots
m'entendais louer si galamment, je crus qu'il y aurait peu de courtoisie
 ne pas lui rpondre sur le mme ton.--Seigneur, lui dis-je, vous vous
trompez, comme beaucoup d'autres honntes gens. Je suis Miguel
Cervantes, mais non le consolateur des Muses, et je ne mrite aucun des
noms aimables que Votre Seigneurie veut bien me donner. On vint  parler
de ma maladie, et le bon tudiant me dsespra en me disant: C'est une
hydropisie, et toute l'eau de la mer ocane ne la gurirait pas, quand
mme vous la boiriez goutte  goutte. Ah! seigneur Cervantes, que Votre
Grce se rgle sur le boire, sans oublier le manger, et elle se gurira
sans autre remde.--Oui, rpondis-je, on m'a dj dit cela bien des
fois; mais je ne puis renoncer  boire quand l'envie m'en prend; et il
me semble que je ne sois n pour faire autre chose. Je m'en vais tout
doucement, et aux phmrides de mon pouls je sens que c'est dimanche
que je quitterai ce monde. Vous tes venu bien mal  propos pour faire
ma connaissance, car il ne me reste gure de temps pour vous remercier
de l'intrt que vous me portez. Nous en tions l quand nous arrivmes
au pont de Tolde; je le passai, et lui entra par celui de Sgovie...


Le mal tait sans remde, et bientt Cervantes s'alita; le 18 avril,
aprs avoir reu les sacrements, il dicta presque mourant la ddicace de
_Persiles et Sigismonde_ au comte de Lemos, qui revenait d'Italie
prendre la prsidence du conseil:


  A DON PEDRO FERNANDEZ DE CASTRO

  COMTE DE LEMOS

  Cette ancienne romance, qui fut clbre dans son temps, et qui
  commence par ces mots: _Le pied dans l'trier_, me revient  la
  mmoire, hlas! trop naturellement, en crivant cette lettre; car je
  puis la commencer  peu prs dans les mmes termes.

  _Le pied dans l'trier, en agonie mortelle, seigneur, je t'cris ce
  billet[150]._

  Hier ils m'ont donn l'extrme-onction, et aujourd'hui je vous cris
  ces lignes. Le temps est court: l'angoisse s'accrot, l'esprance
  diminue, et avec tout cela je vis, parce que je veux vivre assez de
  temps pour baiser les pieds de V. E., et peut-tre que la joie de la
  revoir en bonne sant de retour en Espagne me rendrait la vie. Mais
  s'il est dcrt que je doive mourir, que la volont du ciel
  s'accomplisse: du moins V. E. connatra mes voeux; qu'elle sache
  qu'elle perd en moi un serviteur dvou, qui aurait voulu lui prouver
  son attachement, mme au del de la mort.

  Sur quoi je prie Dieu de conserver V. E., ainsi qu'il le peut.

  Madrid, 19 avril 1616.

  [150] Puesto ya el pie en el estribo
        Con las ansias de la muerte
        Gran seor, esta te escribo.


Il expira le 23 avril 1616, g de 69 ans, et plein de cette rsignation
chrtienne qu'il avait toujours professe. Ses obsques furent sans
aucune pompe. Sa fille, Isabel de Saavedra, chasse par la pauvret de
la maison paternelle, avait depuis quelque temps dj prononc ses voeux
et s'tait retire dans un couvent. Quant  lui, l'ingratitude et
l'abandon qu'il prouva pendant sa vie devaient le suivre mme aprs sa
mort, car on ignore o repose sa cendre; et dans sa patrie, qu'il dota
d'une gloire immortelle, c'est vainement qu'on chercherait son tombeau.

[Illustration]





End of the Project Gutenberg EBook of L'ingnieux chevalier Don Quichotte d
 la Manche, by Michel Cervantes

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DON QUICHOTTE DE LA MANCHE ***

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