The Project Gutenberg EBook of Annette Las, by Paul Fval

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Title: Annette Las

Author: Paul Fval

Release Date: October 19, 2012 [EBook #41113]

Language: French

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     ANNETTE LAS

     PAR

     PAUL FVAL


     NEW-YORK
     CHARLES LASSALLE, DITEUR
     _Bureau du Courrier des Etats-Unis_
     92 WALKER ST.

     1867




ANNETTE LAS.




I.

MA FAMILLE.


Mon oncle Blbon tait encore coiff  l'oiseau royal en 1842, poque
o il fut question pour la premire fois de faire de moi quelque
chose. Je parle de lui d'abord parce qu'il tait l'esprit de la
famille, au dire de mes deux tantes Kerfily et de l'aumnier des
Incurables. Mon oncle Blbon disait de son ct que l'aumnier des
Incurables tait une fine mouche et que mes deux tantes Kerfily
avaient un sens infaillible. Ce fut l prcisment ce qui me donna
dfiance de mon oncle Blbon, car aussitt que ma tante
Kerfily-Bel-OEil disait blanc, ma tante Kerfily-Nougat criait noir
avec une voix d'oiseau qu'elle avait. Or, comment le noir et le blanc
peuvent-ils avoir raison tous deux  la fois?

Mon oncle Blbon ne se faisait jamais  lui-mme de ces questions
indiscrtes. C'tait le despotisme incarn: un bien brave homme, 
part cela, et qui avait des boutons d'agate  son habit marron. Dans
la nuit des temps, il avait t officier de marine, mais sans jamais
monter  bord d'aucun vaisseau. Le mtier de marin, disait-il parfois
aprs dner, est sem de dangers sans nombre. On n'y est spar de la
mort que par une mince planche!

Il aimait passionnment cette ide, qui est, du reste fort ingnieuse
et que j'ai retrouve dans beaucoup d'auteurs estimables.

En 1842, mon oncle Blbon avait soixante-seize ans bien sonns. Il se
faisait des sourcils noirs avec je ne sais quoi et chantait encore les
chansons de Mirabeau-Tonneau. Dans les moments de gaiet folle, il
allait jusqu' dcocher des pigrammes malignes  Robespierre et mme
 Cambacrs.

Il faut vous dire tout de suite o cela se passait, car j'ai l'air de
tomber des nues. Nous habitions l'htel de Kervign, sur la place des
Lices,  Vannes, chef-lieu du Morbihan. Kervign est le nom de notre
famille, qui a donn  la France deux amiraux et un lieutenant
gnral. Nous figurons  la salle des Croisades de Versailles. Mon
pre paya pour cela une note de cinquante-sept francs  la maison
Godet-Regard de Plantecoq,  Paris, laquelle rhabille les gnalogies,
ravaude les cussons et va en ville. J'ai gard un peu de rancune  ma
noblesse, qui m'a jou d'assez mchants tours; mais cela ne nous
empche, nous, les Kervign de Vannes, d'tre la branche ane et
comtes depuis Louis XIV. Saint-Simon parle de nous. Les Kervign de
Pontivy ne valent pas l'pluchage. Nous ne cousinons pas. Ma mre
tait Kerfily, une excellente famille de robe. La fortune venait de
son ct, quoique mon pre ft loin d'tre pauvre. Dieu merci, outre
l'htel de la place des Lices et le chteau qui est au bord de la mer,
l-bas vers Carnac, nous avons toujours joui d'une trentaine de bonnes
mille livres de rente.

Mais mon frre le vicomte cotait cher. Il tait, s'il vous plat, 
vingt-quatre ans, chef d'escadron de cuirassiers. Il faut soutenir
cela. On avait fait, en outre, une belle dot  ma soeur la marquise.
Ma mre parlait quelquefois d'conomie.

Le lecteur me pardonnera de m'arrter un instant devant le portrait de
ce souriant et charmant vieillard qui tait mon pre. Il avait
assurment tout l'esprit qu'on prtait  mon oncle Blbon. Il faisait
des petits vers: j'en ai tout un recueil; il savait des quantits
d'anecdotes et parlait des affaires du temps avec un bon sens parfait,
quoiqu'il ft abonn de fondation au _Journal des villes et
Campagnes_. Il tait dvot mais voltairien; je n'ai jamais vu qu' lui
ce mlange du mysticisme breton et des gaiets gauloises. L'oncle
Blbon, les tantes Kerfily et l'aumnier des Incurables se
runissaient parfois pour l'teindre, mais il lui arrivait de les
mener tambour battant quand on avait de bonnes nouvelles du vicomte ou
qu'on mettait en perce un tonneau de Saint-Emilion.

Saperbleure! (c'tait le juron de ses jours d'extra) il n'y en avait
pas beaucoup  Vannes pour le gagner au jeu du mot pour rire! il
remettait en leur chemin les Nantais et mme les lurons de Rennes, o
tout le monde croit avoir invent la poudre.

Il avait la cinquantaine, ni plus ni moins; il tait rond comme une
caille; il mangeait bien  son djeuner, mieux  son dner, mais
suprieurement  son souper. Je crois toujours, quand je reviens 
Vannes, que ce bon vieux portrait qui est au salon va ouvrir sa bouche
rose et me dire: Allons, chevalier! bon apptit, bonne conscience! A
table, saperbleure! On ne jeune qu'en carme et ma soupe va tomber
jusqu'au fond de mes bottes.

Ma mre tait une femme de quarante ans, trs belle encore, douce avec
ses enfants, bonne avec tout le monde, mais froide et faible. Elle
avait un fond de mlancolie dont je n'ai jamais eu le secret. Elle se
reposait, par une sorte de paresse, sur mon oncle Blbon et sur
l'aumnier des Incurables du soin de penser pour elle. A leur dfaut,
elle se livrait aux deux tantes Kerfily, qui la retournaient sens
dessus dessous comme une crpe. Sa vie tait un sommeil sans rves;
tout travail d'esprit lui causait une vritable horreur. Elle
s'veillait nanmoins aux caresses des enfants de ma soeur la
marquise.

Celle-ci avait vingt-deux ans. Nous avions t lis trs troitement
jusqu' l'poque de son mariage, mais une fois sortie de la maison,
Julie avait mis une sorte d'emportement  faire le nid de son bonheur
nouveau. Son mari, M. le marquis de Trfontaines, tait de l'ge de ma
mre et avait beaucoup vcu; sa fortune tait fort entame et Julie,
selon l'expression des tantes Kerfily, _tirait fameusement_ de chez
nous. M. le marquis de Trfontaines empruntait bien quelque argent 
mon pre, mais c'tait, au demeurant, un homme de grande mine et de
belle faon qui portait bien son nom et qui nous faisait honneur. Il
amenait les deux petits enfants, quand il avait quelque chose 
demander. Mon pre tait fier de sa fille et respectait son gendre. Le
marquis me donnait des poignes de main autant que je voulais, mais il
me semblait que ma soeur me regardait comme on regarde les bouches
inutiles dans une citadelle assige. Sans moi, on aurait pu faire
davantage. Elle m'embrassa pourtant de bon coeur, quand il fut
question de mon dpart. Les deux petits-enfants taient des amours.

L'aumnier des Incurables, M. l'abb Raffroy de Cotelle, nous
appartenait par un lien de parent trs vague. Il ressemblait, pour le
physique,  ces bouteilles trapues o l'on met le madre. Sa figure
luisait comme si elle et t repeinte  l'huile depuis peu. C'tait
un prtre solide en ses principes, honnte et largement charitable.
L'troitesse qui pouvait tre en lui ne regardait que le cerveau. Il
valait bien mieux que l'oncle Blbon qui, pourtant, n'avait point
trop de mchancet.

Ma tante Kerfily-Bel-OEil tait demoiselle ma tante Kerfily Nougat
tait veuve. Je ne les ai jamais vues l'une sans l'autre, et jamais
je ne les ai vues d'accord. C'tait entre elles une de ces intimits
qui vivent de batailles et de rancunes. En Bretagne, les sobriquets
sont souvent cruels. Kerfily-Bel-OEil tait louche comme Vnus, mais
moins jeune et moins belle; ma tante Renotte, la paysanne, dont je
n'ai pas encore parl, disait qu'elle avait un petit _zieu_ et un
grand _zieu_. Son grand zieu tait, certes, un beau zieu, mais son
petit zieu avait des fantaisies extraordinaires. A la moindre motion,
il allait et venait, tournant et pirouettant comme un zieu enrag. On
s'habituait  cela; nanmoins ma tante Bel-OEil tait reste fille.
Julie et le marquis aimaient ses cadeaux et lui savaient gr de ne
s'tre point marie. Elle tait sentimentale; on trouvait toujours 
son chevet des romans traduits de l'allemand, o Dieu s'appelait le
souverain architecte de l'univers, et o l'on dplorait amrement le
souvenir qui poursuit les coeurs sensibles; de ces romans o le jeune
baron de Rosenthal dit  Pulchrie: Cruelle! faut-il me percer le
sein  tes pieds! La lecture de ces attendrissantes choses excitait
les fringales de son zieu, qui dansait la carmagnole en versant des
larmes abondantes. Elle tait du parti de ma soeur la marquise.

Ma tante Kerfily-Nougat, au contraire, appartenait corps et me au
camp de mon frre Grard, le vicomte. Elle avait sur sa tabatire le
portrait de Grard en chef d'escadron de cuirassiers, et je dois dire
tout de suite que ce portrait, non flatt, reprsentait un des plus
beaux soldats de l'arme franaise. Le sobriquet de ma tante Nougat
avait rapport  ses gots, non point  sa figure; son pch d'habitude
tait la gourmandise, et ce n'tait pas un pch mignon. Ses repas
taient gnralement suivis de dsastres. M. Souyoux, le clbre
mdecin  qui ses succs valurent le surnom d'Hippocrate de Plormel,
lui avait dit une fois que le nougat d'amandes au caramel tait un
digestif puissant. A dater de ce jour, ma tante exigea le nougat
partout o elle se trouvait, et prit l'habitude de couronner ses
rfections trop copieuses par une prise de nougat capable d'incommoder
trois lycens. Le docteur Souyoux est au-dessus de toute insinuation
malveillante. Aussi puis-je dire que son nougat finit par trangler ma
pauvre tante. Nous sommes tous mortels.

Il y avait donc chez nous deux partis: celui de la marquise et celui
du vicomte.

Ces deux partis s'accusaient mutuellement de _tirer trop_, et je crois
bien qu'ils avaient un peu raison tous les deux. Le mnage de ma soeur
avait de grands besoins, et un homme comme mon beau-frre ne pouvait
par liarder. D'un autre ct, on sait ce que dpense un jeune officier
suprieur de cuirassiers, brillant, charmant, lanc  miracle et qui
court aprs les paulettes de colonel. Saperbleure! si vous l'ignorez,
mon pre aurait pu vous le dire, et aussi ma tante Nougat, pauvre
bonne femme!

Outre mon pre et Nougat, le parti du vicomte Grard se composait de
la presque totalit des autres tantes et cousines, car nous tions
tout un clan de Kervign. L'abb Raffroy en tait un peu; mon oncle
Blbon, l'esprit de la famille, n'en tait pas du tout.

Dans le parti de ma soeur, il y avait ma mre, Bel-OEil et presque
tous les oncles et cousins. Ma mre tait l pour les petits-enfants
et Bel-OEil pour le marquis, trs joli homme, dont la seule vue
mettait son petit zieu en bullition. Ils causaient tous deux parfois,
en tte--tte, de la raret toujours croissante des coeurs vertueux,
mais sensibles. Le marquis de Trfontaines s'astreignait  lire des
histoires traduites de l'allemand, et dtrnait volontiers le bon Dieu
pour mettre  sa place le Crateur de toutes choses ou la vaste
intelligence qui prside aux destines de l'univers. Cela lui valait
bien cinq  six cents cus par an. L'abb Raffroy appartenait un
tantinet  ce parti, mais pas du tout l'oncle Blbon.

De quel parti tait-il donc, cet oncle Blbon, l'esprit de la
famille?

Mon oncle Blbon n'avait que son esprit: il n'tait pas riche; il
tait de son propre parti ou plutt du parti de Vincent Blbon, son
petit fils, pais balourd qui engraissait quelque part, vers
Saint-Anne d'Auray, courant le livre, chassant les filles de
campagne, buvant du cidre  deux sous le pot. Ce n'est pas cher, mais
il avait grand soif, et l'oncle Blbon _tirait_ pour dsaltrer ce
pataud. L'abb Raffroy n'tait pas sans tenir une petite ide au parti
de Vincent Blbon.

Hlas! moi, je n'avais pas de parti, si ce n'est une fraction
infinitsimale de ce bon abb Raffroy et toute ma tante Renotte
Kervign, qui faisait valoir une douzaine d'hectares au bourg de
Landevan: la paysanne, le bas bout, la dernire des dernires!
Celle-l ne donnait rien  Julie ni  Grard; quand elle venait 
Vannes, elle me glissait quelques louis pour faire le jeune homme.
Elle ne brillait pas dans la famille.

Le 5 juin 1842, midi sonnant, mon pre tapa doucement sur le petit
ventre hmisphrique de l'oncle Blbon et pronona ces paroles 
haute et intelligible voix:

Allons, tonton! la main aux dames! Bon apptit! bonne conscience! A
table, saperbleure! On ne jene qu'en carme et aux quatre temps! Ma
soupe va tomber jusqu'au fond de mes bottes!

C'tait fte doublement  cause du dimanche et de l'anniversaire de la
naissance de Julie. J'avais vu  l'office un considrable gteau sur
lequel on avait crit avec du sucre: _Vive madame la marquise!_ ma
bonne mre rajeunissait entre les deux petits enfants qui faisaient le
diable, et il y avait chez nous un excellent vent de gaiet.

J'allai m'asseoir au bout de la table, entre Vincent Blbon, ma bte
noire, et ma bonne tante Renotte, qui avait fait ses dix lieues tout
exprs pour nous voir. Les dignitaires taient au centre, o l'oncle
Blbon, bavard comme une pie, soulevait, je n'ai jamais su pourquoi,
des applaudissements  chaque parole qu'il disait. Etant accord,
l-bas, ce point qu'on est l'esprit de la famille, il ne reste rien 
faire. Les honneurs taient tout naturellement pour ma soeur Julie et
son mari, mnage du haut ton o l'on disait vous devant le monde. Ma
mre trouvait cela charmant. Ma tante Renotte en murmurait tout bas:
elle tait de l'opposition. Elle me marchait sur les pieds depuis le
commencement du dner et je l'entendais qui marmottait  mon oreille:

Tu vas voir, Ren, tu vas voir! On va leur lancer un livre dans les
jambes?

Le marquis faisait le galant auprs de Bel-OEil et de ma mre qui
dvorait les enfants. Julie s'ennuyait comme toute jeune femme qu'on
arrache  ce cercle de bonheur goste et charmant: la petite famille
borne, serre, mure, rejetant sans cesse hors de soi tout ce qui
n'est pas elle-mme. Nougat et mon pre trouvaient moyen de causer du
vicomte, dont on avait une lettre, tout en ne perdant pas une bouche.
L'oncle Blbon grenait son chapelet de vieux bons mots et semblait
dire  son petit-fils Vincent: Quand donc seras-tu aussi aimable que
moi? Vincent buvait du vin pur tant qu'il pouvait. C'tait un joli
repas.

Quand parut le gteau qui criait: _Vive madame la marquise!_ on
trinqua d'un bout  l'autre de la table, puis ma mre tendit  Julie
un gros paquet qu'elle avait sur ses genoux. C'tait un trs beau
cadeau d'argenterie. Julie se leva, rouge de plaisir, tandis que le
marquis baisait fort humblement la main de ma mre en disant:

Chre maman, voil de vos traits!

--Ah? murmura Bel-OEil, qui mit sur l'assiette de mon beau-frre un
petit crin contenant dix doubles louis, vous avez le cri du coeur,
mon neveu. Donner est le plaisir des mes sensibles. Acceptez cette
bagatelle, et choisissez vous-mme un objet pour notre belle Julie.

Mon beau-frre balbutia:

Je ne sais si je dois....

--Oh! certes, vous devez! gronda la tante Renotte dans mon oreille. A
Dieu et  ses saints! et ce n'est pas faute qu'on vous en fourre du
matin au soir.

--a te passe sous le nez! me dit cette mchante bte de Vincent.

C'tait le vin qui passait sous son nez,  lui. Je ne sais pas o il
mettait tout le vin qu'il absorbait.

Julie embrassa ma mre et Bel-OEil,  qui elle dit:

Chre tante, vous faites bien de parler de colifichets, car il faut
se tenir, mais vous avez devin que nous tions gns.... Avec deux
petits enfants....

--C'est le moment! glissa Nougat  l'oreille de mon pre, il faut de
la justice. On ne peut pas toujours fourrer aux mmes.

_Fourrer_ est un mot de famille, amer comme l'absinthe. La jalousie le
gonfle. Il est la contre-partie exacte de _tirer_!

La joue frache et dodue de mon pre se couvrit d'une rougeur plus
vive.

Madame, dit-il  sa femme, Grard t'embrasse dans sa lettre, ainsi
que tous les parents et amis. Il se trouve avoir besoin d'une
cinquantaine de louis, ce pauvre garon....

Julie tressaillit. Ne soyez pas plus svres qu'il ne faut. Il y avait
les deux enfants.

Cela fait prs de cent louis qu'on lui fourre depuis le commencement
de l'anne, dit Bel-OEil aigrement.

--J'en donne moiti, riposta Nougat, dj un peu incommode.

L'oncle Blbon riait jaune. L'abb Raffroy applaudissait de ses deux
mains.

Ah a! s'cria tout  coup la tante Renotte qui touffait  ct de
moi, on n'a donc que deux enfants ici! Voil Ren qui prend ses
dix-neuf ans, et ce n'est pas raisonnable de fourrer  tout le monde,
sans lui dire seulement Dieu vous bnisse! quand il ternue. Causons
de a,  la fin des fins, et sans rire.




II.

DINER DE FTE.


Tel tait le livre de ma tante Renotte. Je me suis rarement senti
plus mal  l'aise en ma vie. Je peux dire en mon me et conscience que
les libralits faites  mon frre et ma soeur n'avaient veill chez
moi aucun sentiment de jalousie. Fort de mon parfait dsintressement,
j'eus horreur de paratre complice, et j'essayai d'arrter ma tante
Renotte.

Mais on est entt  Landevan. La tante Renotte n'avait point
d'enfants. Son petit bien, qui devait revenir aux Kervign, s'valuait
 trois mille livres de rente. Cela lui donnait son franc-parler,
quoiqu'elle ft au bas bout de la table. Son geste un peu brutal me
ferma la bouche.

Toi, reprit-elle, tu n'es qu'un innocent. Ton pre a son _chviton_
d'officier l-bas, et je conois a; mon neveu Grard est un beau brin
de Kervign. Ta mre a son gendre et ses petits: a ne m'tonne pas;
mon neveu le marquis est un homme comme il faut et bien conserv pour
son ge. Ma nice Julie a une lourde maison. Mais nous n'avons plus le
droit d'anesse, je suppose.

--Vous! l'interrompit Nougat en la pointant du bout de son couteau,
qui embrochait un blanc de volaille, pas de libralisme!

--Si j'avais autant d'esprit que mon oncle Blbon, rpliqua Renotte,
je serais ceci ou cela; mais la politique, je m'en moque! L'glise de
Landevan n'est pas encore ferme, et je ne m'embarrasse que du bon
Dieu. Fourre  Grard, ma grosse, a te regarde. Je parle au pre et 
la mre, je parle  l'abb aussi, pour qu'il donne un bon conseil.
Veut-on faire du chevalier un pataud comme mon neveu Vincent, sauf le
respect: Alors, qu'on me le dise: je le mettrai  la charrue.

Il y eut un moment de silence, aprs lequel mon oncle Blbon dit avec
rancune.

Vincent n'a pas l'opulence en partage, mais il n'a jamais rien
demand  sa tante Renotte.

--Et il a eu raison! interrompit la bonne femme; car la tante Renotte
ne lui aurait rien donn. La tante Renotte est de la campagne; elle
n'en sait pas long, mais par tout pays les cabarets ont la mme odeur
que Vincent. Je prfre n'avoir pas tant d'esprit et voir plus loin
que le bout de mon nez. J'aime ceux d'ici, moi; mon petit avoir est
pour eux. Si j'en demande trop, qu'on me dise: Tais-toi. Je voudrais
savoir ce que sera le chevalier Ren de Kervign.

--Ce qu'il voudra, parbleu! rpliqua mon oncle Blbon.

--Ce qu'il voudra! rptrent l'une et l'autre Kerfily.

Ma mre caressait les deux petits. Je ne crois pas qu'elle et donn 
l'incident toute l'attention dsirable. Mon pre cligna de l'oeil en
regardant tout autour de la table, et me demanda:

Voyons, Ren, saperbleure! que veux-tu tre, mon bonhomme?

On me prenait sans vert: je n'en savais rien du tout.

Je n'tais pas sans m'tre fait cette question une fois ou l'autre, le
soir en me couchant, mais, je ne me sentais aucune vocation arrte.
Mon opinion personnelle est que je tiens de ma mre une grande paresse
d'esprit. J'ai reu d'elle la facult de sentir pousse  un degr
presque maladif. Je suis bien rellement, et Dieu me prserve de m'en
vanter, un de ces _coeurs sensibles_ dont parlent les romans traduits
de l'allemand. Au mois de juin 1842, cette qualit sommeillait encore.
Je devais,  cet gard, m'veiller tout d'un coup, en un sursaut
vritablement terrible.

J'avais fait mes tudes; j'tais bachelier s lettres depuis deux ans.
Mon got, pendant que j'tais au collge, m'aurait port vers la
marine; mais mon oncle Blbon avait nettement dclar  cette poque
que je ne possdais point la capacit ncessaire pour entrer  l'cole
de Brest. On venait de marier ma soeur; on avait battu monnaie un peu;
les prliminaires de l'ducation du marin cotent cher: l'oncle
Blbon fut cout. Depuis lors, je n'avais plus manifest aucun
dsir, car, par le fait, je regrettais peu la mer. Dans mon ide, je
me disais parfois: je serai comme mon pre.

Or, mon pre n'tait rien, sinon propritaire. Et  la manire dont
les choses allaient chez nous, ma soeur ayant t avantage par
contrat de mariage, mon frre devant l'tre selon toute apparence  la
prochaine occasion, je risquais fort d'tre un propritaire sans
proprit. Cela m'inquitait peu. J'avais pass ces deux annes  la
pche et  la chasse: deux passions en moi. On m'avait quip  cet
gard trs convenablement, et j'tais heureux comme un roi.

Je n'tais ni ambitieux ni romanesque. La lecture, qui met en
fermentation la tte des jeunes gens de province, me manquait. Les
seuls romans que j'eusse parcourus taient ceux de ma tante Bel-OEil,
et les aventures des coeurs sensibles qui les remplissaient m'avaient
prodigieusement ennuy.

Je n'tais pas tout--fait tranger au monde de Vannes. J'allais dans
les salons du petit-faubourg Saint-Germain morbihannais. Je regardais
avec le mpris convenable la porte grande ouverte de la prfecture o
aucune personne comme il faut n'et daign se fourvoyer, et qui en
tait rduite  donner des bals aux pouses de ses employs. Je savais
danser et dire  ma danseuse, comme le gendarme de Nadaud: Le temps
est beau pour la saison. C'tait  peu prs tout.

Ma soeur la marquise avait dit une fois en parlant de moi:

Le chevalier sera toute sa vie sage comme une image!

Cela ne m'avait point bless, quoique ce ft blessant, dans l'ide de
ma soeur la marquise.

Ma soeur la marquise tait trs fire de la jeunesse orageuse de son
mari. Elle avait une sincre pit, sa rserve frisait un peu la
pruderie, mais pour ce qui regardait la jeunesse orageuse de M. de
Trfontaines, elle racontait en souriant des histoires  faire dresser
les cheveux.

Quand on vit que j'hsitais  rpondre, tous les yeux se tournrent
vers moi avec une expression de moquerie. Assurment, je n'avais
pourtant point l d'ennemis.

Eh bien! chevalier? me dit ma soeur.

--Allons, ajouta mon beau-frre, que veux-tu tre, mon ami Ren?

--Que veux-tu tre? rpta la voix d'oiseau de ma tante Nougat.

Et tous ensemble:

Que veux-tu tre? que veux-tu tre?

Le rouge me montait au front. Plus on m'interrogeait, moins je savais.

Saperbleure! dit mon pre  ma tante Renotte, voil! On ne peut
pourtant pas deviner!

--Il veut tre amiral! piqua mon oncle Blbon.

--Ou marchal de France! copia Bel-OEil.

--Ou garde des sceaux? enchrit Nougat.

Dans cette voie de facile imitation, chacun dit son mot plus ou moins
obtus.

Chevalier, demanda Julie, ne pencherais-tu point plutt pour un
vch?

--Bravo! s'cria Renotte vaillamment. Voil un beau bout d'oreille, ma
petite!

Julie devint plus rouge que moi et ne dit plus rien.

Qu'y a-t-il donc? interrogea enfin ma mre.

--Toi, ma bonne, lui rpondit Renotte, tu reviens de Pontoise, selon
ton habitude. Il y a que je passe ici pour folle, selon mon habitude
aussi. Mais, M. l'abb n'a encore rien dit; je tiendrais  voir un peu
la couleur de ses paroles.

M. Raffroy n'aimait pas beaucoup  se prononcer; son plaisir tait
d'tre d'accord avec tout le monde, mais quand on l'acculait au pied
du mur, il parlait toujours en honnte homme.

Ma foi, dit-il, je suis d'avis que chacun ici a la mme envie; le
bien de notre jeune ami. Cause-t-on srieusement? Mme la comtesse m'a
entretenu souvent du sujet qui nous occupe. A dix-neuf ans, selon moi,
il est grand temps de se dcider.

--Assurment, assurment, murmura ma mre.

Elle et peut-tre ajout quelque chose, mais les enfants s'emparrent
d'elle de nouveau.

Assurment, assurment, rpta ma tante Renotte, moi, ma bonne, je
dis que, si Julie te donne une troisime poupe, tu perdras la tte
tout  fait, et qu'il n'y aura plus de place pour Ren  la maison.
M'coutes-tu, monsieur de Kervign?

--Parbleu! repartit mon pre.

--Tu fais bien. Il y a donc que l'an dernier, les Kervign de Paris
ont pris les bains de mer  Lorient. Il faisait froid: la prsidente
est venue me voir pour passer au moins un jour sans grelotter dans la
vase. Elle a trouv mon petit manoir gentil,  ce qu'il parat, car
elle a fait venir son prsident, et ils sont rests chez moi six
semaines. Quant  a, je les ai traits de mon mieux. Le prsident est
brave homme, la prsidente est encore jolie et coquette  faire piti,
mais bonne femme. Tche d'couter, mon Blbon; l'esprit est de se
taire quand quelqu'un parle; toi, Nougat,  ton assiette?

--Elle est d'un commun? eut le malheur de murmurer Bel-OEil.

--Tu dis? s'cria ma tante Renotte. Ton petit zieu n'est pas commun,
toi, ni ton grand non plus. Garde-m'en de la graine, s'ils
fleurissent. a vaudra cher  Landevan? Je sais bien que personne ne
s'intresse  mon grand nigaud de Ren, mais c'est gal, j'en ferai
quelque chose toute seule, c'est dcid. Il y a donc que j'ai crit de
ma bonne encre aux Kervign de Paris, voici un mois, pour leur dire de
quoi il retourne ici....

--De quoi il retourne? rpta mon pre qui frona le sourcil pour tout
de bon.

--Ne te fche pas, toi, on t'aime, et quand on parle de toi, c'est
plein la bouche. Seulement, tu es coiff de ton an; a ne fait pas
la jambe du cadet. Laisse aller? Il y a donc que la prsidente m'a
rpondu au nom de son mari comme quoi elle tait bien reconnaissante
de ses vacances  Landevan et du beurre frais, et des crpes et du
cidre doux. Je lui en mettais toutes les semaines en bouteille, qui
moussait mieux que du champagne. Et que Landevan est joli comme un
amour,  ce qu'elle dit....

--Ces femmes de la capitale, grommela Blbon.

--Gratte-toi si a te dmange, mon oncle, mais la paix! Voil le fin
mot; le prsident fera entrer mon neveu Ren chez le garde des sceaux,
lui donnera le logement et la table, le poussera dans le monde et
obtiendra, malgr le bureau, toutes les facilits pour qu'il puisse
faire son droit: a te va-t-il, monsieur de Kervign?

--Dame! fit mon pre.

Il regarda tour  tour ses deux conseillers, l'oncle Blbon et l'abb
Raffroy.

L'oncle Blbon tait absurde, goste, prtentieux, mais non point
mchant. Il avait intrt, pour ses petites affaires personnelles, 
oprer le vide autour de mon pre et de ma mre.

Dame! rpta-t-il.

Et M. Raffroy:

Dame!

Mon pre, ainsi difi, posa son couteau et sa fourchette. Il repoussa
en arrire sa perruque frise  l'enfant, qui pendait trop sur son
front, et dit avec autorit:

Je mettrai quelqu'un que je sais bien  la porte, si je ne peux pas
obtenir qu'on serve le pomard en mme temps que le mdoc.
Saperbleure! chez moi, les domestiques ne sont pas les matres! As-tu
entendu ce qu'on a dit pour le chevalier, madame?

--Voici notre petit Charles qui parle couramment, sais-tu? rpondit ma
mre. Dis  ton bon papa: Cha'ot aim gteaux, amour.

--Cha'ot veut pas! repartit mon neveu.

Ma mre l'embrassa avec transport.

Ce sera, dit schement ma soeur la marquise, le premier Kervign
qu'on aura vu dans les bureaux.

--Il y a longtemps qu'ils ne vont plus  la croisade! pronona la
tante Renotte entre ses dents.

Puis avec clat, et en accompagnant son invitation d'un norme coup de
poing qu'elle me donna dans le dos.

Et toi, innocent, parleras-tu?

--Ah! s'cria l'oncle Blbon, c'est bien heureux que la poudre soit
invente!

Vincent eut un gros rire. Cela ne lui russit pas. Ma tante Renotte
lui lana un revers de main qui, au contraire, russit  miracle. Ma
tante Nougat avait la bouche pleine, mais ma tante Bel-OEil protesta,
en disant.

--Cela ne se fait pas dans la bonne socit.

--Ah! soupira le marquis en se penchant vers elle, vous qui avez de si
belles manires, ma tante!

Elle leva son meilleur oeil vers le ciel et mon beau-frre ajouta:

Cet odieux rustre de Vincent a encaiss le soufflet tout de mme!

C'tait une consolation.

Mais que faisais-je et que pensais-je au milieu de cette discussion
orageuse dont j'tais le sujet? Je crois bien me souvenir que
j'essayais de planter mon couteau debout en quilibre sur mon assiette
et que je n'y pouvais point russir.

L'ide d'aller  Paris ne m'tait pas encore venue. Les jeunes gens
qui ont beaucoup lu connaissent Paris d'avance, mais moi, je ne
m'tais fait de Paris qu'une image trs vague et qui n'avait veill
en moi aucun dsir. Le dsir naquit  l'instant mme o se montrait
la possibilit de le satisfaire. C'est ma nature. Je n'ai rien rv 
long terme. Je ne suis pas pote. L'amour lui-mme qui a rempli ma vie
ne s'est allum en moi qu' son heure et s'est veill d'un seul coup.
Je doute qu'un pote et aim comme je l'ai fait. L'amour des potes
s'exhale un peu au dehors; le mien fut comme la fournaise qui
concentre en elle-mme ses ardeurs.

J'en tais encore  l'quilibre de mon couteau quand on apporta, en
grande crmonie, le nougat mdicamenteux de ma tante et un difice de
ptisserie sur les quatre faces duquel on pouvait lire le nom de Julie
entour de guirlandes. Cela fit diversion. Les toasts recommencrent
et chez nous, ce n'tait pas un petit dbit. J'eus une bonne
demi-heure pour rflchir. Ma tante Renotte seule m'examinait; les
autres avaient oubli dj l'incident.

Une chanson, tonton Blbon! demanda mon pre.

--Combien je prfre la romance! insinua Bel-OEil.

Mais une imposante majorit rclamait la chanson.

Mon oncle Blbon tait un de ces chanteurs qui parlent la musique
comme faisaient les comdiens au fort temps du vaudeville. Sa voix
tait un baryton rocailleux et tremblotant qui ne sortait point par sa
bouche, mais par son nez. Ayant tout l'esprit de la famille, il
entendait malice aux choses les plus simples et vous lanait des
regards d'intelligence en disant le deri dera ou malonlanla,
latourlarira. Il se leva, il prit son verre, et, la main sur le coeur,
il commena:

     On dit qu'aux noces de Thtis
     Tous les dieux s'assemblrent;
     Junon, Pallas, Crs, Iris
     Et Vnus s'y trouvrent.

Sur le mot Junon, il cligna de l'oeil  l'adresse de ma mre qui
faisait danser Mimi, la soeur de Charlot; Pallas fut pour Bel-OEil,
Crs pour Nougat, Iris pour une maigre cousine qui nous venait de
Pontivy aux jours solennels. Au mot de Vnus, il salua profondment ma
soeur la marquise.

Il est charmant! dclarrent toutes ces dames.

Je ne sais pas ce que Bel-OEil aurait donn  cette heure pour filer
un roman, traduit de l'allemand, avec un coeur sensible. Son petit
zieu et son grand zieu peignaient la langueur de son me. Elles sont
bien  plaindre, ces tendres natures. Au moins, Nougat aimait ce qui
ne lui rsistait point.

A la fin de sa chanson, mon oncle Blbon, couvert d'applaudissements,
rclama le silence d'un geste  la fois noble et gracieux.

Voici la vingt-deuxime fois, dit-il en homme sr de son succs,
remarquez ce nombre, marquis, mon neveu, vingt-deux, les deux pigeons!
voici la vingt-deuxime fois que nous ftons la naissance de Vnus, 
qui cet oiseau tait consacr par la fable. Il y a vingt-deux ans, tu
tais un brin d'amour, madame, et Kervign, ah! le polisson!

Ici, bravos et rires.

.... Ah! le polisson! le p, p, p, p, p-polisson! (Explosion de
gaiet.) Il y a vingt-deux ans, les deux pigeons taient maris depuis
quatre printemps. Mon neveu Grard avait l'ge de Charlot, cher ange.

--Cha'ot s'embte! proclama ici mon neveu distinctement.

--Quel amour!

--O va-t-il chercher ces choses-l? dit ma mre en pleurant de joie.

--Cha'ot veut monter sur la table, ajouta l'amour.

On l'y mit aussitt et il cassa du premier pas trois verres et une
bouteille.

Il fera des siennes comme son grand-pre! s'cria mon oncle Blbon
qui ne savait  quoi raccrocher son discours.

Julie billait, pauvre femme; elle regrettait en outre pour son mnage
tous ces objets casss. Mon beau-frre le marquis peignait la
rsignation. Quand il venait chez nous, il tait dcid  tout:
c'tait le roi des gendres.

Ecoutez papa! cria Vincent Blbon comme braient les nes. Ecoutez
papa, nom d'un coeur!

--Vous voyez bien que le garon n'est pas sans intelligence! dit mon
oncle tout attendri. Pour en revenir, Vnus et l'amour.... les ris et
les grces.... les deux pigeons et l'occasion de cette date qui est
grave dans tous les coeurs.... Je propose la sant....

--Des deux pigeons? l'interrompit ma tante Renotte

--Saperbleure! dcida mon pre, je t'ai vu bon, mon oncle, mais pas
aujourd'hui.

Tonton Blbon se rassit constern. Les verres se choquaient tout de
mme. Ma tante Renotte me tira les cheveux par derrire et me demanda:

Veux-tu partir, oui ou non, ma chatte?

--Oui, rpondis-je.

Sa voix de stentor couvrit aussitt le brouhaha gnral.

Regarde un peu voir par ici, monsieur de Kervign, dit-elle, nous
avons  te causer. Ren veut partir aprs-demain matin pour aller chez
son oncle de Paris.

--Saperbleure! s'cria mon pre qui tait sincrement chauffe, a
m'est bien gal!

Ma soeur la marquise se pina les lvres; elle n'avait pas grande ide
de moi. Mon oncle Blbon haussa les paules et dit:

Celui-l dans la capitale! Il manque donc de badauds l-bas?

Ma mre lcha les deux petits et me regarda tonne. Elle avait par
hasard entendu.

Toi, fils Ren, tu veux partir! murmura-t-elle.

Sa voix, plus mue que je ne l'aurais espr, fut couverte par celle
de mes deux tantes, qui crirent  la fois, savoir, Bel-OEil:

Le bonheur n'est pas au sein des villes!

Et Nougat:

En route, mauvaise troupe!

Mon pre ajouta:

Messieurs et dames, redner demain pour le dpart du chevalier! Bon
apptit, bonne conscience, saperbleure! Il ne faut pas que le garon
nous quitte comme un enfant trouv! Viens m'embrasser, mon bonhomme,
et qu'on serve le caf chaud!




III.

DERNIERE MATINEE.


Je m'endormis, ce soir-l, sans avoir pris la peine de m'interroger
moi-mme. Mon sommeil fut agit, quoique je ne me fusse point dparti
de ma sobrit ordinaire. Je m'veillai rompu avec un mal de tte qui
m'aveuglait. Je voulus descendre au jardin; la vue des vieux grands
arbres de notre petit bosquet me mit des larmes dans les yeux. Je
remontai; on faisait ma chambre et je fus oblig de me rfugier au
salon. Il est certain qu'il ne m'tait jamais arriv de regarder
attentivement les portraits de famille dont le cordon rgnait
au-dessus des lambris. Notre salon tait vaste; il y avait une
douzaine de grands portraits, pour le moins, sans compter les
miniatures pendues des deux cts de la chemine. Ce n'taient point
des toiles magistrales, mais la plupart d'entre elles taient peintes
dans ce sentiment naf qui fait prjuger la ressemblance et dire: Ce
devait tre cela. Il y avait trois officiers gnraux, dont l'un tait
bard de fer, deux paisibles visages encadrs dans de vastes perruques
et une tte mlancolique coiffe  la Mirabeau. Cette tte tait
tombe sous la Terreur. Les dames, malgr la diffrence des costumes
et des coiffures, avaient toutes un air de famille, ce qui tenait 
l'uniformit de la pose souriante qu'elles avaient choisie. Elles se
prsentaient de trois quarts, une main  l'ventail, l'autre attachant
une rose au corsage; une seule, sans doute la compagne du chevalier
bard de fer, tenait un faucon sur le poing.

Je restai longtemps  regarder cela. Trs longtemps. J'prouvais deux
sentiments inconciliables et dont la runion est une des bizarreries
de l'esprit humain: ce cordon d'aeux qu'il me semblait n'avoir jamais
vu, tant chaque figure et chaque costume me dcouvrait aujourd'hui de
dtails inconnus, prenait une voix et me disait:

Tu vas donc t'en aller, Ren, mon ami, tu vas donc t'en aller!

La veille, j'aurais pu passer toute la journe en compagnie de ces
dignes seigneurs et de ces vnrables dames sans avoir mme la
fantaisie de les regarder; mais il est certain qu'aujourd'hui tous
leurs yeux taient fixs sur moi. Quand je bougeais, toutes leurs
prunelles me suivaient. Il y avait autour de ces lvres dont le
vermillon avait coul, de vagues et mlancoliques sourires; la pense
me vint que les aeules allaient me tendre leurs roses fanes comme on
donne un souvenir  celui qui s'en va.

Je regardais ces tableaux pour la premire fois, et pour la premire
fois ils me parlaient.

Le salon avait un ameublement d'acajou dont les formes roides et
carres rappelaient le style imprial. Je me souvenais quelle fte
'avait t quand on avait recouvert les fauteuils et le canap en
velours d'Utrecht jaune,  l'occasion de la premire communion de
Julie. J'tais tout petit enfant alors, mais ces dates restent dans la
mmoire. Depuis lors, bien qu'il y et douze ans couls, on disait
toujours le meuble neuf, et, sauf aux grandes occasions, on n'en
voyait jamais que les housses. La veille, on avait enlev les housses
pour le jour de la naissance de Julie; le meuble neuf me sauta aux
yeux, et ce fut comme si une voix m'et racont en un seul mot toute
l'histoire de mon enfance. Je n'avais pas t gt, en ce sens que les
caresses allaient toutes  mon frre ou  ma soeur, mais j'en tais
encore  savoir ce que c'tait qu'un mauvais traitement. Mon pre et
ma mre taient de bonnes gens. Vers ma onzime anne, j'avais eu la
maladie de langueur et je me souvenais bien qu'ils changeaient des
regards tristes en me suivant  la drobe. Ils m'aimaient. Le
fauteuil o mon pre s'asseyait d'habitude me l'affirma ce matin avec
tant de soudaine nergie, que j'en eus le coeur serr.

Le salon n'avait pas encore t balay, parce qu'on s'tait couch
tard la veille. Il y avait autour de la chaise basse de ma mre, 
droite de la chemine, des dbris de rubans. Charlot et Mimi, les deux
chers anges, s'taient amuss  ravager son bonnet fleuri, pendant
qu'elle se payait en baisers la dvastation de sa coiffure. Je
ramassai les rubans, je les baisai et je pleurai. Ce n'tait gure ma
nature. En tte des choses qui amollissent le coeur, il faut placer
l'ide d'une sparation prochaine. Je n'aurais pas su dire pourquoi je
pleurais.

Joson Michais, notre rustique valet de chambre, ta ses sabots  la
porte et entra pieds nus, son plumeau sous le bras.

Quoique a, me dit-il en franais de Vannes, avec sa voix qui cassait
les vitres, vous allez donc dans c'te grand bourg l-bs, o n'y a
point de bon Dieu, monsieur el chevlier?

Joson Michais parlait breton quand il tait de belle humeur. Je fis de
vains efforts pour lui rpondre.

Ma mre est-elle leve? demandai-je.

--Quoique c, non, rpliqua-t-il. Vous avez l'air filli,  ce mtin,
monsieur el chevlier.... Mais il faut qu'il soit grand tout de mme
e'Paris pour y bouter tous les Bretons ed' pr chez nous qui s'y
dpartent ed'puis el' jour de l'an jusqu' la Saint-Sylvestre! Bonjour
 vous, mais quoique , j'irais d'avec vous vlet, s'il vous en faut,
je ne mens point.

--A Paris, Joson, repartis-je, je n'aurai pas besoin de valet.

--Quoique !.... C'tait l'ide ed' voir du pays, pas vrai, monsieur
el chevlier? Mdame m'a dit comme  que je vous dise qu' m'a dit de
vous dire d'y monter chez elle tout  persent, je ne mens point.

J'eus un tremblement comme si le froid m'et saisi tout  coup. Joson
se mit  pousseter, parce que le pas lent et lourd de mon pre se
faisait entendre sous le vestibule. Je ne me rappelais point l'avoir
vu lev de si bonne heure.

As-tu bien dormi, chevalier? me demanda-t-il de sa belle voix de
basse-taille. J'ai pens  toi cette nuit, poursuivit-il en loignant
du geste notre brave valet. Embrasse-moi. Te voil beau garon, ma
parole, et la Renotte a raison. Elle pourrait bien t'avantager,
sais-tu, bonhomme? Nous n'y verrions point de mal. Les deux autres ont
tir sur nous un petit peu: a ne peut pas tre autrement; les
premiers venus ont les bons morceaux. Saperbleure! la loi a beau
chanter; j'ai oubli tout mon latin de collge, except _tarde
venientibus ossa_. Bon apptit, bonne conscience! Arrive  l'heure si
tu veux ta part du potage. Ceci est un conseil, mais tu auras de nous
autre chose que des conseils; nous t'aimons autant que les autres. Je
regrette maintenant de ne pas t'avoir mis l'habit d'aspirant sur le
dos. Tu aurais t capitaine de vaisseau quand Grard sera gnral. Le
diable, c'est l'argent. Mon gendre le marquis a de belles esprances
qui ne sont pas de la monnaie. Quand le cholra-morbus aura pass deux
ou trois fois sur le Morbihan, mon gendre le marquis aura peut-tre
des rentes. Viens , chevalier.

Il me prit la tte  deux mains brusquement et m'embrassa comme il ne
l'avait fait de sa vie.

Si je savais vous causer du chagrin en partant, mon pre, dis-je avec
une entire bonne foi, je resterais.

--Du chagrin, rpta-t-il, oui et non. Te voil qui prends des airs de
notre Grard. C'est sr que tu tais plus  nous que les autres et que
nous allons rester seuls. Mais les innocents voient souvent plus juste
que ces grands esprits comme l'oncle Blbon. Renotte a dit vrai; 
dix-neuf ans, il faut faire quelque chose.... Mangerais-tu bien un
morceau, toi, bonhomme?

--Je n'ai pas faim, mon pre, rpondis-je.

--Souviens-toi d'une chose. J'ai pris des renseignements. A Paris, ils
ne font que deux repas: c'est malsain tout plein. Quand l'estomac
travaille  vide, a le dlabre en rien de temps.... Joson! Joson
Michais, mchant matelot! Une beurre et un verre de madre! Comment
va ta vieille mre Scholastique? Du bois mort, hein? Prends une
bouteille de bordeaux  la cave, une poule o tu voudras, et qu'elle
fasse un bouillon rouge....--Oui, oui, mrci, mrci.--On te dit: Une
beurre, limace! Tu devrais tre revenu! Et ne lche pas mon madre.

J'coutais les larmes aux yeux. Aujourd'hui ma paupire semblait avoir
besoin de larmes. C'tait pour mon pre comme pour les portraits des
anctres: il me semblait que mon regard pntrait pour la premire
fois dans ce naf et bon coeur.

Il dvora sa beurre de pain de seigle. Son apptit mme
m'attendrissait. En admettant pour vraie cette fameuse maxime: Bon
apptit, bonne conscience, quelle conscience il avait, mon pre!

Tu conois bien, reprit-il la bouche pleine, les gens qui ne marchent
pas assez deviennent podagres. Il ne faut pas endormir l'estomac. Dis
donc, mon gaillard! tu as entendu chanter par-ci par-l que ton frre
Grard faisait des siennes. C'est bon dans le militaire. Une graine de
magistrat doit vivre en Caton.... et, d'ailleurs, ton frre Grard
savait de bonne heure ce que parler veut dire. Toi, tu es un peu
simplet pour ton ge. Tu serais capable de t'attacher et a ne vaut
pas le diable. Fais attention  ceci: depuis Guy de Kervign,
chevalier, seigneur de Quesnoy, qui tait avec Alain Fergent  la
croisade, il n'y a pas eu un seul exemple de msalliance dans notre
maison!

Ceci fut dit d'un ton grave que mon pre ne prenait point d'habitude.
Je m'inclinai en souriant.

Ma parole! ma parole! murmura-t-il. Notre Grard tait ainsi voil
cinq ans. Mais j'y pense, ta mre veut te voir, et je te prviens
qu'elle n'est pas de bonne humeur,  cause des cinquante louis. Ces
diables d'officiers! Enfin, les petits de son marquis n'ont pas encore
manqu, je suppose... Monte, mon bonhomme, et dis  ta maman de ne pas
se faire attendre pour le djeuner.

Il m'embrassa sur les deux joues, me promettant de me donner plus tard
une grande quantit d'autres bons conseils.

Ma mre tait couche encore quand j'entrai dans sa chambre. Elle
s'tait mme rendormie d'un sommeil lger en m'attendant. Il y avait
chez ma mre des jouets dans tous les coins, des bonbons sur tous les
meubles. C'tait le paradis des petits. Le bruit de mon pas l'veilla.
Elle me dit avec un bon sourire:

Le pauvre Cha'ot a mal digr son dner d'hier, et la petite Mimi
fait des dents. A-t-il bien les yeux de son pre, ce Cha'ot! Et les
drles de petites ides! Avant le dner, il disait: Cha'ot manger
carafe! Je voulais te parler, Ren, pour ton grand voyage, puisque
c'est bien dcid. On dit qu'il y a rue Saint-Roch un remde contre
les vers. Achte-m'en six paquets avec l'instruction dtaille.
Est-ce tonnant que tous les enfants aient des vers! Voyons!
assieds-toi, et causons.

Pour m'asseoir, je fus oblig de dplacer deux polichinelles et trois
tambours.

Cela te fait-il du chagrin de nous quitter, Ren? me demanda ma mre
dont la main caressante glissa dans mes cheveux.

Mes yeux mouills lui rpondirent.

Tu es un bon et cher enfant, reprit-elle. Tu vas bien nous manquer!
Je ne sais pas de qui tu tiens cette lenteur d'esprit, cette
paresse.... mais tu as un excellent coeur! On ne peut pas tre un sot
avec des yeux comme les tiens. Prends seulement de l'exprience et
fais-toi au travail. La magistrature est une belle carrire. Pendant
que j'y pense, achte-moi aussi une douzaine de hochets  la guimauve
pour les dents de Mimi. Cela se vend passage Colbert. Il parat qu'on
fait des corsets mcaniques qui soutiennent la taille des petits
garons. Je ne demande pour Charlot que la taille de son pre. Tu es
gentil, quand tu veux, Ren, il faut te faire aimer de la prsidente.
Il y a des choses qui font bien venir. Dis-lui que nous parlons
souvent d'elle. Je comptais lui crire, mais je n'aurai pas le temps,
parce que les petits passeront la journe ici. Ah ! tu n'es pas une
jeune fille, et je veux te parler la bouche ouverte. Paris est un lieu
dangereux. Ton frre Grard y a men une fort mauvaise conduite. Ah!
Il ne faut pas m'en vouloir si je me console avec les enfants de
Julie! J'espre que tu suivras une tout autre route, toi. Si tu te
comportais comme Grard....

--Il me semble, l'interrompis-je, car j'avais pour mon frre
l'officier une sincre affection, il me semble que Grard a t
beaucoup moins loin que M. le marquis de Trfontaines.

Elle sourit avec complaisance.

Il en a eu, celui-l, une jeunesse! murmura-t-elle.

Mais c'tait purement de l'admiration, sans mlange aucun de censure
ou de blme.

Ce n'est pas la mme chose, reprit-elle. Le marquis a tant de
distinction! Je ne peux t'expliquer cela, parce que tu n'es pas  la
hauteur, mais c'est bien diffrent. Grard m'a vieillie de dix ans,
songe  cela, mon Ren; chaque fois que tu seras pour faire une faute,
dis-toi dans ta conscience: Cela retombera sur le coeur de ma mre.

Je ne peux exprimer  quel point cette dernire parole me frappa.
L'impression fut si forte qu'elle rsista  ce qui suivit.

Je ne te dis pas de vivre comme un moine, reprit en effet ma mre.
Dans le monde, il arrive des cas.... Enfin, tu verras bien: on dit
qu' Paris, chacun fait ce qu'il veut et que les dames entreprennent
volontiers l'ducation des jeunes gens en tout bien tout honneur.
Quand tu te dgourdirais un peu avec des personnes de ta sorte, je n'y
verrais pas grand mal....

Seigneur Jsus! s'interrompit-elle, je bavarde, et j'allais oublier
le principal! Deux chanes magnto-sympathiques contre les convulsions
du premier ge. C'est annonc dans notre journal, et notre journal
n'est pas comme les autres qui annoncent au hasard. Il ne recommande
que les bonnes choses. C'est un journal de confiance.

Deux chanes, reprit ma mre vivement, parce qu'un pas se faisait
entendre dans l'escalier, deux bonnes, choisis-les, et l'instruction.
Ecoute-moi bien: six pots de pommade pour la gourme, pharmacie Bayard;
un bourrelet en caoutchouc chez le bandagiste de la cour. Attends:
j'ai pourtant rflchi  cela toute la nuit. Prends des notes. Une
poupe qui dit papa et maman, si ce n'est pas trop cher. Deux flacons
d'eau  teindre les moustaches: ce n'est pas pour mon gendre, au
moins! Un petit costume de Turc,  la taille de Charlot: nous allons
prendre la mesure. Nous parlerons aussi  Julie pour la dent qu'elle a
de moins. En outre....

--Ah! Bbelle! l'interrompit ma tante Nougat, qui arrivait chevele,
quelle nuit! Je ne mangerai plus jamais de fricandeau! C'est le
fricandeau qui m'a fait mal.... Ren, mon neveu, que cet exemple vous
profite, il ne suffit pas d'tre sobre, il faut choisir ses mets....
Bbelle, pour djeuner, je voudrais quelque chose  la tartare, a me
remettrait le coeur.

--Nous recauserons plus tard, me dit ma mre.

Ma tante Bel-OEil, qui venait d'entrer aussi, passait tout doucement
son bras sous le mien et m'entranait dans une embrasure.

Bel-OEil manquait de charme en nglig du matin. A l'endroit o le
profil de la poitrine rebondit d'ordinaire sous le lger fichu, je
voyais un objet carr dont les angles piquaient l'toffe de sa robe de
chambre. Pour employer l'expression de ma tante Nougat, ma tante
Bel-OEil tait plate comme une ardoise.

Cette saillie nanmoins ne m'tonna pas longtemps, car Bel-OEil me la
mit discrtement dans la main, sous la forme d'un volume in-8, orn
de quatre lithographies.

Chevalier, me dit-elle, tu as l'me sensible. Je ne puis de vive voix
t'numrer les malheurs qui attendent les personnes  qui la divinit
fit ce prsent sublime, mais funeste. Lis cet ouvrage o sont
retraces les infortunes d'un adolescent de Carlsruhe, dont le coeur
s'tait enflamm pour une princesse de Weimar. Ah! mon ami, puisse ce
rcit t'instruire en t'arrachant de douces larmes. L'amour, vois-tu,
quand ses feux ne s'allument pas sous l'influence d'un astre
favorable....

Elle fut interrompue par le cri d'admiration de ma mre, acclamant mon
petit neveu qui avait dit:

Cha'ot mal au ventre!

--La Bretagne est dcidment au-dessous de vous? me demanda ma soeur
la marquise avec un peu d'ironie.

--A table! cria d'en bas mon pre, pendant que la cloche sonnait.

L'oncle Blbon me prit par l'oreille, disant:

Allons! l'innocent! je n'ai jamais vu la capitale, mais je ne veux
pas te laisser partir sans te mettre en garde contre les divers
dangers qui y attendent les provinciaux inexpriments. Assois-toi
prs de moi  table, et tu vas voir si les Parisiens pourraient me
faire prendre,  moi, des vessies pour des lanternes!




IV.

CONSEILS ET RECOMMANDATIONS.


Aprs le potage, l'oncle Blbon reprit d'un ton de professeur:

Il y a  Paris, sur le pont Neuf, diverses curiosits, attirant les
badauds, autour de la statue de Henri IV. Tu ne sais pas grand'chose,
chevalier, mais tu dois connatre l'histoire de la poule au pot. Elle
est clbre. Je t'engage  ne jamais passer sur le pont Neuf, qui est
le rendez-vous des filous de toute sorte. Ils vous escamotent votre
bourse en un clin d'oeil, et vont jusqu' couper les pans des
redingotes, n'est-pas, marquis?

--Autrefois, murmura mon beau-frre.

--Mon neveu Trfontaines, les gazettes en savent encore plus long que
vous!

--La chose certaine, glissa Julie, qui vengeait toujours son mari,
c'est qu'Henri IV est sur le pont Neuf.

--L'eau de la Seine donne des coliques, dit ma tante Kerfily-Nougat;
il y a du pltre dans le sucre et des cervelles de mouton dans le
lait.

--C'tait au mois d'aot, commena Bel-OEil, par une de ces tides
soires qui...., enfin il faisait trs chaud. Un jeune homme  la
physionomie intressante se promenait sur le boulevard. Il tait
solitaire au milieu de la foule et perdu dans la posie de ses
rves....

Charlot poussa un long hurlement.

Tu vas en avoir, mon trsor, tu vas en avoir! s'cria ma mre. Cet
enfant n'est pas bien; on l'aura contrari!

--Qu'est-ce qu'il veut? demanda mon pre.

--Cha'ot sait pas, rpondit mon neveu avec une colre sauvage.

--Tu vas l'avoir, mignon, tu vas l'avoir.

--Cha'ot veut pas l'avoir.

--Voyez s'il est raisonnable!

--Cha'ot veut....

--Tu l'auras.

--Cha'ot veut pas....

--Quel ange!

--Le jeune homme, poursuivit Bel-OEil, avait de longs cheveux
incultes....

--Ils font le vin avec du bois de campche! interrompit Nougat.

--Ah! ah! s'cria l'oncle Blbon, personne ne nous en remontrera sur
Paris. On n'a pas besoin d'aller  Paris pour le percer  jour!
Achtes-tu une paire de bottes chez un cordonnier? Tu sors, chauss
comme un prince, mais, au bout de la rue, le talon te quitte, la
semelle part, les tiges fondent et tu marches pieds nus dans six
pouces de crotte, allez! C'tait coll.

--Singulier pays! dit l'abb Raffroy, bien que toutes ces anecdotes
soient un peu exagres.

--Saperbleure! dit mon pre, je ne sais pas ce que sera le dner, mais
je djeune avec plaisir.

--Il faudra prendre bien garde, mon pauvre Ren, chanta la voix
moqueuse de ma soeur la marquise. Ne traverse jamais la rivire, ne
mange pas de sucre, ne bois ni eau ni vin, ni lait, et fais venir tes
escarpins de Landevan.

--Cha'ot veut pas! intercala mon neveu.

--Eh! eh! dit ce mchant drle de Vincent  la tante Renotte: les
escarpins de Landevan! C'est drle! On vous arrange, vous, ici!

La tante Renotte n'avait pas encore ouvert la bouche. Elle tendait
son beurre sur son pain d'un air qui menaait tempte.

Le col de sa chemise, poursuivit Bel-OEil, acharne  son histoire
traduite de l'allemand, se rabattait ngligemment sur sa cravate, dont
le noeud rvlait un grand ddain des petites choses....

--Et les bas de soie aussi colls! clama l'oncle Blbon, et les
chapeaux neufs dont le bord s'envole au vent!....

--Vole-au-Vent! applaudit Nougat. Bon, celui-l! Sers-nous du
vole-au-vent, monsieur Kervign!

La table entire rpta: Vole-au-vent! vole-au-vent! et mon pre,
soulevant le couvercle en ptisserie de celui qui fumait devant lui,
l'offrit  l'oncle Blbon en disant:

Saperbleure! tu ne nous avais pas avertis! En voil une svre!

--Il est joli, approuva l'abb Raffroy. Vole-au-Vent!

--Vole-au-Vent! dit mon beau-frre. Il est charmant!

--Ce jeune homme, continua Bel-OEil, enflant avec dsespoir sa voix
sourde, venait des libres champs de la Germanie et s'appelait
Ethelred.

--Il m'en chappe comme cela, reprit l'oncle Blbon qui triomphait
avec modestie. Que voulez-vous? On n'est pas Parisien, mais on ne
vient pas non plus de Landevan!

--Attrape! gronda Vincent  l'oreille de la tante Renotte.

La tante Renotte ne dit mot.

Est-ce vrai, mon neveu, demanda Nougat au marquis, qu'on sert les
chats  Paris pour des lapins de garenne?

--Tout le monde le dit, chre tante.

--En avez-vous mang?

--Je le crains.

Il souriait, le malheureux don Juan. C'est celui-l qui payait cher
les orages de sa jeunesse!

Bel-OEil le tira par la manche et lui dit en louchant de la faon la
plus extravagante:

Il y a dans ces noms allemands quelque chose qui fait vibrer l'me,
n'est-ce pas, mon neveu de Trfontaines?

--Assurment, chre tante.

--Ah! que vous comprenez bien ces choses-l! Ethelred avait vingt ans.
Victime d'une sensibilit exalte, il passait dans la vie comme un
pauvre exil....

--Je croyais que c'tait sur le boulevard qu'il passait, dit Nougat.

--Ouvre l'oreille, Ren! ordonna l'oncle Blbon. Tu te promnes au
Palais-Royal. Un mirliflor se jette dans tes bras et te presse sur son
coeur en criant: Ce bon Kergaradec! ou ce bon Kerenflech! ou ce bon
Penfunteniou! Tu lui dis: Connais pas. Il s'excuse, c'est une mprise;
pas d'affront! Il file.... cherche ta montre!

--Oui, dit Vincent, cherche ta montre!

--Hein! marquis? fit l'oncle Blbon.

--Ah! dame, rpondit mon beau-frre avec candeur, la montre fait comme
les bords du chapeau.

--Elle vole au vent.

--On la vole au vent....

--Pire!.... pire que le chapeau!

--Vole-au-vampire!

Ce fut une vaste acclamation. Mon dpart tait oubli. Vincent put se
verser trois verres pleins de suite sans tre vu. Nougat devenait
folle de joie. Charlot, effray du brouhaha, se mit  pousser des cris
de paon.

Qu'y a-t-il donc? demanda ma mre.

--Vole-au-vampire! lui rpondit-on. Ah! vole-au-vampire?

--L'oncle Blbon est en veine!

--Il faudra empailler celui-l?

--M'coutez-vous, monsieur de Trfontaines? s'informa Bel-OEil.

--Certes, ma tante, rpondit mon malheureux beau-frre.

--Ethelred avait aim. Si jeune il connaissait dj le dsespoir. Son
rve remontait les pentes du pass au lieu de s'garer dans les
sentiers de l'avenir. Il se disait en lui-mme: sensibilit du coeur!
funeste prsent! Dieux jaloux! pourquoi ne donntes-vous pas  mon me
la duret du diamant et la froideur du marbre? Emeriska de Ludolphi!
ta perfide image restera-t-elle ternellement grave dans ma mmoire?

--Ren, mon petit, me cria l'oncle Blbon, tu pourras rpter
celui-l aux Kervign de Paris. Je t'y autorise: il en vaut la peine.
Mais nous ne sommes pas ici pour faire des calembours; on t'apprend
ton Paris, tant mieux pour toi si tu profites. Les tourneaux comme
toi ont l'habitude de laisser leur clef sur leur porte....

--Saperbleure! chevalier, dit mon pre, voil une chose importante:
attention!

--C'est le matin. Tu dors ou tu ne dors pas. Un monsieur entre sans
frapper, si tu ne dors pas, il te salue poliment, disant: Est-ce que
je ne suis pas chez M. Kerguifinec! Bien des pardons! Si tu dors, il
te dvalise de fond en comble....

--C'est la fort de Bondy que ce Paris! dit l'abb Raffroy.

--Mon histoire le prouve bien, riposta Bel-OEil avec une certaine
aigreur, mais vous aimez mieux couter des coq--l'ne. Ethelred
allait plong dans sa rverie, et ce nom charmant, Emeriska de
Ludolphi, tombait de ses lvres.... Tout  coup, il est accost par
une femme voile, dont la taille et le port lui rappellent vaguement
celle qui fut l'toile polaire de sa jeune me. Il s'arrte perdu; il
chancelle, il se refuse  en croire ses yeux. Qui tes-vous? a-t-il
encore la force de balbutier. Je suis, rpond l'trangre d'une voix
douce et vague comme le son d'une harpe olienne, je suis Emeriska de
Ludolphi!

On l'coutait, cette fois. Il y a toujours un petit coin curieux dans
les lucubrations allemandes. Mais ma tante Bel-OEil tait comme ces
potes favoris qui n'crivent pas pour divertir leurs lecteurs. Ds
qu'elle vit qu'on l'coutait elle se mit  loucher avec un terrible
emportement, et, tirant de son gosier enrhum des notes absolument
insenses, elle s'cria:

Maladie des mes! bonheur et tristesse! amour, puisqu'il faut
t'appeler par ton nom,  quoi n'exposes-tu pas les coeurs sensibles!
Si le souverain juge qui tient les assises de l'univers permet 
l'esprit du mal....

--Vol-au-vent-coulis! bravo! bravo! cria mchamment Nougat,  qui
Blbon parlait tout bas. Note aussi celui-l, chevalier, pour le dire
aux Kervign de Paris.

--Vol-au-vent-coulis? rpta mon pre. Comprends pas.

--Tu vas saisir, rpliqua l'oncle Blbon. Un homme qui s'introduit
chez toi le matin, par une porte entr'ouverte, a fait un courant
d'air. Je ne prtends pas qu'il vaille le vol-au-vampire, mais il
n'est pas mal.

Mon pre eut un demi-sourire.

Tu le fais revenir, dit-il, ton vol-au-vent....

--Tard! interrompit l'oncle en clignant de l'oeil  la ronde.

Avez-vous vu l'incendie teint, soudain se rallumer? Il en fut ainsi
pour le succs de mon oncle Blbon, qui avait tout l'esprit de la
famille. Nougat cria la premire en un spasme admiratif:

Il y est! Vol-au-vantard!

Et toute la table, depuis l'infime Vincent jusqu' l'abb Raffroy,
rpta en choeur:

Vol-au-vantard!

Que si quelqu'un demande quel sel latent, quelle malice cache
contenaient ces joyeusets morbihanaises, je lui rpondrai que je
sais  Paris, centre et coeur des civilisations, des familles
honorables o l'on se livre  des rcrations du mme genre. Tout le
monde connat la gaiet du rgiment, ce pacte par lequel quinze cents
braves s'engagent sous la foi des serments  rire de tel ou tel
radotage. Pourvu qu'on rie en somme, il importe peu. Tant pis pour
ceux qui ne rient pas: ma tante Renotte, par exemple, dont j'entendais
la mauvaise humeur grommeler ses _apart_  mon oreille, et ma tante
Bel-OEil qui s'acharnait  son histoire sentimentale.

Mais comme ma bonne mre s'amusait avec Mimi et Charlot, et qu'elle
tait loin devant nous dans le sentier du plaisir!

Sais-tu ce que c'est qu'un fiacre? me demanda brusquement l'oncle
Blbon, que son triomphe enflait. Tu es paresseux de ton corps, tu
prendras des fiacres pour un oui ou pour un non, ou bien des omnibus.
En omnibus, tu es auprs d'une belle dame; elle met la main  sa poche
pour prendre un mouchoir; elle se trompe de poche et c'est ta bourse
qu'elle ramne. Tu as une tabatire d'or, je suppose; tu l'ouvres; la
belle dame te dit: Permettez-vous, monsieur?--Trop heureux, madame.
En prenant sa prise, elle insre adroitement un cheveu dans la bote;
que tu refermes. C'est comme une truite pique par l'hameon. Elle
tire sa ligne tout doucement, tout doucement, ta bote vient.... Ah!
ce Paris!

--Ah! ce Paris! rpta le choeur.

--Seulement, dit l'abb Raffroy, Ren ne prend pas de tabac.

--Dtail! Il faut qu'il sache tout. J'arrive aux fiacres. Cocher! 
l'htel du prsident de Kervign, telle rue, tel numro. C'est bien
a, hein, marquis?

--Rue du Regard, 5, rpliqua mon beau-frre placidement.

--Notre nigaud ne connat pas Paris. Le cocher le promne par des rues
du diable, et le conduit dans un coupe-gorge o il est assassin
parfaitement. Est-ce vrai?

--J'ai pris beaucoup de fiacres, en ma vie, rpondit mon beau-frre.

--Et vous n'avez jamais t assassin? On ne l'est qu'une fois.

--Et Dieu sait, ajouta Bel-OEil, qui approuvait rarement l'oncle
Blbon, qu'un malheur est vite arriv. Voyez Ethelred! Quand
l'inconnue lui eut dit: Je suis Emeriska de Ludolphi, un trouble
trange s'empara de ses sens. Il contempla cette femme voile comme on
regarde des fantmes. Suivez-moi, Ethelred, comte de Bergenstein, lui
dit-elle. Et le jeune homme, entran par une force qui dominait sa
raison et sa volont, la suivit. Les douze coups de minuit sonnaient
lentement  l'horloge d'une glise voisine, dont les vieilles tours
taient habites par l'orfraie et le hibou. L'inconnue ouvrit la porte
d'une maison de sombre apparence et la referma sur Ethelred qui lui
demandait avec des larmes dans la voix:

Emeriska, est-ce bien vous que le ciel rend  mes voeux?....

Pour la seconde fois, ma tante Bel-OEil captivait une sorte
d'attention, lorsque l'oncle Blbon, qui avait vid son sac au sujet
des inconvnients de Paris, proposa de chanter une chanson. Il prenait
dj son couteau pour s'accompagner sur son verre.

H! l-bas! cria tout  coup ma tante Renotte qui amassait toujours
des trsors de colre avant d'clater, ce n'est pas des sornettes
qu'il faut, encore moins des vieilleries de chansons pour tablir ce
garon-l  Paris. A-t-on jur de ne parler raison! Vivra-t-il avec
les calembours du vieux? Tiens, chevalier, ajouta-t-elle en mettant un
rouleau de louis sur mon assiette avec un peu trop d'ostentation, je
ne fais pas de calembours, moi; et voil qui vient de Landevan!

Ma soeur la marquise regarda le rouleau d'un air triste. Elle en avait
tant besoin pour sa jeune famille! Le petit zieu de Bel-OEil caracola,
et Nougat caressa Grard sur sa tabatire.

Voil qui est parl! dit le bon abb Raffroy.

Mon beau-frre aussi me fit un signe de tte amical. Ce don Juan
dgomm avait un excellent coeur et sa dcadence le rendait
compatissant.

Renotte, pronona dignement mon pre, tu fais tes cadeaux comme on
fait l'aumne, ma bonne femme. Nous avons des charges, et chacun ici
le sait bien, mais,  Paris comme  Vannes, le chevalier de Kervign
aura de quoi soutenir son nom, saperbleure!

--Charlot demande si le poulet est du poisson! s'cria ma mre
extasie. Ah! quel enfant!

L'oncle Blbon grommelait:

Je ne suis pas fortun, mais en dvoilant  mon neveu les mystres de
la capitale, j'ai fait pour lui plus peut-tre que si je lui avais
prodigu de l'or!

Mon pre tira de son portefeuille une lettre qui passa de main en main
jusqu' moi. C'tait un ordre sign Kersosinec, Kerbonel et Cie, de
Vannes, qui me constituait un crdit de trois cents francs par mois
chez Mallet frres,  Paris. M. Raffroy cria bravo! Nougat fit la
grimace, ma soeur la marquise changea de couleur, l'oncle Blbon
haussa les paules, et Vincent dit franchement:

Foi de Dieu! pour cent cus on en aurait quatre comme lui au march!

--Ce n'est pas trop, dclara le marquis.

La tante Renotte se leva pour aller embrasser mon pre. Moi j'avais le
coeur gros et je me demandais ce que je pourrais faire jamais de tant
d'argent.

C'tait un vnement. Il y eut un silence autour de la table; car je
ne trouvais pas les mots qu'il fallait pour remercier mon pre. Au
milieu de ce silence, la voix profonde de ma tante Kerfily Bel-OEil
gronda:

Ne jugez pas Ethelred avec svrit, dit-elle. Son enfance et sa
jeunesse s'taient coules dans les vertes forts de la Thuringe. La
nature seule avait prsid  son ducation. Il ignorait la corruption
des villes et ne souponnait mme pas les infmes mystres de nos
socits modernes. Ah! plaignez-le plutt. Plaignez cette me tendre
et vertueuse dont la candeur....

--Charlot s'embte! dclara mon neveu, qui n'avait point oubli son
succs de la veille.

Les toasts furent courts et tous en mon honneur. On se leva de table
plus tt qu' l'ordinaire, et, malgr tous les efforts de l'oncle
Blbon, l'aprs-dner se passa tristement. Chacun vint tour  tour me
faire des recommandations. Ma soeur me dit:

Maintenant que te voil si riche, ne va pas faire de folies pour tes
neveux! Ils n'ont besoin de rien. Ecris-nous un peu les toilettes de
la prsidente, et fais-toi un sort.

--J'espre que nous n'abandonnerons pas nos devoirs religieux, glissa
l'abb Raffroy  mon oreille en me donnant un baiser paternel. Va voir
de ma part le pre Kernuault aux Lazaristes. Il t'aimera pour toi, et
il est de bon conseil.

L'oncle Blbon me prit  part pour me dire trs haut:

N'invente pas la poudre sans nous en prvenir.

Mais cela ne fit rire que ce rustre de Vincent.

Nougat me mit dans la main ostensiblement un rouleau de grosses pices
de cent sous.

Sois sobre, me dit-elle. Et si tu entends parler de bonnes liqueurs
pour la digestion, fais-moi payer un port de lettre.

La diligence partait le lendemain  quatre heures, et j'avais un mal
de tte  faire piti. J'annonai l'intention de me retirer: les
adieux et les embrassades commencrent. En moi, le souvenir de cet
instant est  la fois trs profond et trs vague. Je vois une larme
dans les yeux de ma mre, qui, certes, m'aurait fait plus de caresses
si Charlot avait voulu le permettre. Bel-OEil me tint longtemps press
contre sa poitrine pour me dire:

Tu as un coeur sensible, que l'exemple d'Ethelred te profite. Il
tait de ton ge. L'inconnue, loin d'tre Emeriska de Ludolphi,
appartenait  la classe de ces malheureuses dont on ne peut prononcer
le nom sans rougir. Il y avait l des assassins qui poignardrent le
malheureux Ethelred, dont le dernier soupir s'exhala avec le nom de sa
bien-aime.

Ma tante Bel-OEil fondait en larmes, mais c'tait pour Ethelred.

Tu es meilleure que je ne croyais, lui dit Renotte en me prenant par
le bras. Toi, marche droit, et tu iras loin!

Le dernier mot fut de mon pre:

Souviens-toi, chevalier, qu'il n'y a jamais eu de msalliance dans la
maison de Kervign.

Ce fut tout. J'aurais tort d'oublier, cependant, que cet odieux
Vincent me fit des cornes au moment o je me retirais.




V.

L'ARRIVEE.


Le lendemain, au petit jour, Joson Michais vint cogner  ma porte au
moment o je commenais  m'assoupir aprs une nuit sans sommeil. Une
chose me revenait, je m'en souviens, pendant mon insomnie; tout le
monde m'avait dit adieu, except le marquis de Trfontaines, mon
beau-frre, qui s'tait toujours montr affectueux et bon  mon gard.

Quoique , monsi el chevlier, me dit Joson de sa voix qui
grasseyait comme un tombereau de cailloux qu'on dcharge, vous voil
prti tout de mme, pour sr et pour vrai, je ne mens point. C'est
mme Renotte qu' fait vos bagges hier ad s (au soir), Mme la
mrquise est venue voir comme  si c'est qu'on n'y mettait rien
ed'trop. Quoique , ils ont resoup par dessus pour trinquer  vot'
bon voyge. Et Tonton Blbon a chant les noces ed'Thtis et tout son
sac ed'gaudriettes. A c't'heure, y dorment comme une brasse d'bois
mrt; je ne mens point, pour sr et pour vrai.

Ma toilette ne fut pas longue, mes bagages n'taient pas lourds.
J'envoyai un baiser  la porte ferme de ma mre, et je fus bientt
dans la rue, suivi par Joson Michais qui ne tarissait pas. Nous
remontmes la ville pour gagner la place du march, au coin de
laquelle stationnait la diligence de Paris  Brest. Derrire la
cathdrale, au dtour d'une petite rue, je me trouvai face  face avec
le marquis de Trfontaines, mon beau-frre. Il passa son bras sous le
mien sans mot dire et, dsormais, nous marchmes silencieusement.

La diligence de Brest n'tait pas encore arrive. Je voulus remercier
le marquis, il m'entrana sous les arbres de la place et me dit avec
des inflexions de voix que je ne lui connaissais pas:

Il y a tantt vingt ans, Ren, que je partis aussi un beau matin. Ah!
le beau matin, en effet, et les belles cartes qu'on a dans la main en
commenant cette partie! Pourquoi perd-on toujours?

--L'avez-vous donc perdue? demandai-je vivement, car je me sentais
offens en songeant  ma soeur.

--Ren, me rpondit-il, Julie aurait t un ange avec les trente mille
livres de rente qui ont gliss,  Paris, entre mes doigts. Toutes les
femmes qui sont heureuses sont des anges. Nous avons deux enfants. Il
faut songer ds aujourd'hui aux enfants que tu auras. Le grand tort,
quand on part de Bretagne ou d'ailleurs, c'est de penser qu'on est ici
bas pour se divertir. J'aime ma femme, j'aime mon beau pre et ma
belle mre, j'aime tout le monde chez nous, except ce parfait idiot,
l'oncle Blbon, qui a tout l'esprit de la famille. Tout le monde est
bon pour moi, c'est atroce, d'avoir besoin des bonts de tout le
monde. Je dpense plus de sang-froid  ne rien faire, plus de
rsignation, plus de diplomatie qu'il n'en faudrait pour btir une
splendide fortune. Je suis noy, je le sens, je ne me plains pas. Je
te dfie de dire que tu m'as vu biller  table ou au salon! Ren, si
tu prenais mes paroles en mauvaise part, c'est que tu n'aurais ni
intelligence ni coeur. Je me suis lev de grand matin tout exprs pour
te dire: Ne joue jamais, n'aime pas trop vite, apprends  supporter
l'ennui comme la sobrit antique ordonnait de souffrir la soif et la
faim. Chaque jouissance htive fait un anneau de cette chane
mystrieuse qui plus tard garrotte l'ge mr; chaque effort, au
contraire et chaque abstinence apportent un peu de terre ou une pierre
 ce pidestal o les heureux assoient leur indpendance. Tu ne seras
pas riche, car Grard d'un ct, moi de l'autre, nous te prendrons une
grosse part de ton hritage: sois fort. Paris est un gouffre comme
toutes les mines. Les forts y tiennent le filon, pendant que les
faibles tombent asphyxis. Travaille, c'est--dire: regarde autour de
toi pour savoir o mettre le pied, sois sans besoins pour inspirer
confiance, sers-toi des femmes qui peuvent tout pour ceux qui n'ont
point d'amour, parle peu et toujours  coup sr, ne baille jamais,
surtout jamais ne raille. On est jeune  tout ge, figure-toi bien
cela, et mieux plus tard que plus tt. Je me sens mille fois capable
d'tre jeune encore. Il n'y a qu'une vieillesse, c'est l'teignoir
sous lequel j'touffe. Tu me comprendras demain. Je te rpte que
j'aime ta soeur, et que je respecte ta famille.

--Quoique , v'l la diligence! s'cria Joson Michais.

Et, de l'autre bout de la place, la tante Renotte agitant son
parapluie de coton bleu:

H! l-bas! me voici! C'est bien, ce que vous faites l, neveu
Trfontaines! Vous valez mieux que les autres, malgr tout!

--J'ai dit, murmura le marquis  mon oreille. Mets a dans un coin de
ton cerveau et rumine l dessus quand tu seras tout seul. Bonjour, ma
tante. Julie serait venue, sans les petits.

--En voiture! ordonna le conducteur.

Mon beau-frre m'embrassa; la tante Renotte avait la larme  l'oeil.

Ecris  Landevan pour moi toute seule, dit-elle, et bien des choses
aux Kervign de Paris. Bon voyage.

--Quoique , bon voyage itout, monsi el chevlier!

La diligence se mit  cahoter sur l'abominable pav du faubourg. Je
n'avais plus conscience de ce qui ce passait autour de moi: je fus
emport comme en un rve.

A mon rveil, j'tais dj sur la haute colline d'o l'on dcouvre
pour la premire fois, en venant de Paris, ce lac prodigieux, sem
d'les innombrables, mlange inou de terre et d'eau qui se nomme la
petite mer (Mor-bihan). J'occupais la place du milieu, dans le coup,
entre un officier de marine trs coquet, mais trs maltrait par la
petite vrole, qui fumait abondamment, et un vieux monsieur qui
dormait mieux qu'un juste. Le vieux monsieur ne cessa de dormir, et
l'officier de marine de fumer qu' Plormel, o chacun d'eux prit sa
part d'un dner, qu'aucune pithte ne saurait assez fltrir. Pendant
le repas, le vieux monsieur ne dit rien, mais l'officier de marine
nous apprit qu'il allait avoir le grade suprieur et la dcoration. Il
se nomma: c'tait un de mes cousins; nous sommes tous cousins en Basse
Bretagne. Je gardai l'incognito, afin qu'il ne m'crast point de ses
succs.

Brest, d'o il venait, est une glorieuse ville, entirement habite
par des officiers de marine et par des dames qui sont folles des
officiers de marine. A Brest, un citoyen qui n'a pas l'honneur d'tre
officier de marine s'attire dans les rues des regards pnibles, comme
s'il tait boiteux ou bossu, les enfants de Brest voient dans
l'absence de l'paulette une vritable difformit. On n'y connat que
le ministre de la marine; Paris n'y a d'autre raison d'tre que les
bureaux de ce mme ministre. Volontiers y crierait-on, dans les ftes
nationales, selon les divers rgimes: vive le roi, ou vive l'empereur,
ou vive la rpublique, qui nomme les officiers de la marine!

Notre officier de marine du coup allait  Paris pour voir le seul
prince de la famille royale qui et  Brest quelque notorit, non
parce qu'il tait prince, mais parce qu'il tait officier de marine.
J'appris ici que les cendres de Napolon avaient fait beaucoup d'effet
 Paris, par la raison que la marine les y avait apportes. En
arrivant  Rennes, le mot marine me battait le crne comme un marteau
de couvreur. J'avais encore pourtant deux jours et deux nuits  passer
en tte  tte avec la marine.

Le vieux monsieur ronflait, l'heureux mortel. Toute cette marine
passait sur lui sans l'offenser. Aux portes d'Alenon, j'avais une
migraine furieuse;  Chartres j'aurais voulu me changer en brlot pour
incendier la flotte franaise.

A Paris, le vieux monsieur s'veilla, la marine me dit adieu d'un
signe de tte protecteur, et je me trouvai seul dans la cour des
messageries.

Quoique , dit derrire moi une voix raboteuse et plaintive, c'est
peut-tre un coup ed' ma tte que j'ons fait pour sr et pour vrai.

--Joson Michais m'criai-je en un premier mouvement de joie.

--C'est il que  vous fait du plaisir de me voir, monsi el
chevlier! me demanda le pauvre diable d'un air piteux.

--Que viens-tu faire ici? et o t'es-tu cach tout le long de la
route?

--Je ne mens point: dans la diligence. Et j'voulais voir el grand
bourg tout de mme. Ah! mais dame, oui!

--Et que vas-tu devenir?

--Quoique ! Mes chemises sont dans vot'paquet, et j'vas aller
d'avec mes chemises.

Joson Michais me fit cette dclaration d'un air modeste, mais rsolu.
Il tait assez coquettement costum: je m'tonnai de n'avoir point
remarqu au dpart qu'il avait mis ses braies du dimanche, ses
pinglettes de laine et son grand chapeau de Plouharnel. C'tait un
beau gros Breton,  tout prendre.

Charge la malle et viens avec moi, lui dis-je.

Il fit une lourde cabriole et je crois qu'il eut bonne envie
d'entonner la chanson des gars de Locmin qu'ont de la maillette
dessous leurs souliers.

Nous allions partir, et Dieu sait comment nous aurions trouv notre
chemin, car je ne me donne pas pour un jeune homme de ressource, et
l'ide ne m'tait pas venue de prendre un fiacre, quand un grand
laquais en deuil, avec une cocarde noire, large comme un ventilateur
d'estaminet, sortit du bureau avec le conducteur qui me montra au
doigt. Le grand laquais vint  moi aussitt et me dit avec noblesse:

La voiture attend monsieur le chevalier.

Joson ouvrit des yeux normes et faillit lcher notre malle. Le fait
est que ce grand laquais noir tait de toute beaut.

Vous tes  mon cousin le prsident de Kervign? demandai-je un peu
intimid.

--A madame la vicomtesse! rpliqua le grand laquais d'un ton de preux
qui affirme sa dame.

Puis, regardant Joson de haut en bas, il demanda:

Qu'est-ce que c'est que ?

Je n'avais pas la tte trop loin du bonnet; malgr mon apparence
paisible.

Comment vous nomme-t-on? demandai-je en me redressant.

--Laroche, rpondit mon beau drle, dont la taille sembla diminuer de
tout ce qu'avait gagn la mienne.

--Eh bien! Laroche, repris-je, a, c'est un gars de Bretagne qui vous
cassera les os  la premire occasion, si vous oubliez la politesse.

--Je ne mens point! approuva Joson; quoique , tout de mme, ah!
mais dame, oui!

Laroche s'inclina gravement et me montra la voiture qui stationnait
dans la cour mme des messageries. Certes, ma tante faisait bien les
choses. La voiture tait moins splendide que le grand laquais; 
Vannes, nanmoins, elle et pass encore pour un beau carrosse.
J'entrai seul dans la caisse; Laroche s'assit auprs du cocher et
Joson monta derrire avec la malle.

Voil comme il faut se conduire  Paris, me disais-je le long de la
route, encore tout mu de ma sortie contre Laroche. Du caractre,
morbleu! du caractre!

Mais la rflexion vint et  moiti chemin, l'ide que Laroche allait
faire son rapport  ma tante me donna la chair de poule. Etait-ce en
matamore qu'il me fallait entrer dans cette maison hospitalire! Ce
nigaud de Joson avait bien besoin de venir augmenter mes embarras!

La nuit tombait quand nous arrivmes rue du Regard, o la voiture
s'arrta devant un htel de fort bonne apparence.

Porte, s'il vous plat! cria Laroche, un des plus sonores
barytons-laquais du faubourg Saint Germain.

La porte s'ouvrit. La voiture entra dans une cour spacieuse, mais
triste, entoure de vieux btiments qui me rappelrent un peu notre
htel de la place des Lices. Les fentres du premier tage taient
d'une hauteur dmesure. A l'une de ces croises, une forme blanche
s'appuyait au balcon de fer. C'tait en vrit, une entre traduite de
l'allemand: rien ne manquait, ni l'antique manoir, ni la chtelaine.

Bonsoir, mon petit cousin, me dit une voix douce qui appartenait  la
forme blanche du balcon, montez vite et venez me parler de notre chre
Bretagne.

J'tai ma casquette en balbutiant:

Bonsoir, ma tante; vous avez beaucoup de bont.

--Et qu'allons-nous faire du gars, qui me cassera les os  la
prochaine occasion? demanda ce perfide Laroche  haute et intelligente
voix.

--Quoique .... commena Joson.

--Quel gars? interrogea la prsidente.

--Le valet de chambre de M. le chevalier.

J'entendis la forme blanche qui murmurait:

Est-ce que l'enfant est fou?....

--Allons! ajouta-t-elle tout haut, montez, mes enfants, montez.

--Le gars aussi? dit Laroche.

--Tout le monde.

Nous prmes le vaste escalier  rampe de fer forg et nous fmes
introduit dans un boudoir tendu de lampas bleu sombre o rgnait une
douce clart. Ce qui me frappa surtout, ce fut la bonne odeur de cette
retraite. Les sauvages aiment l'atmosphre des boutiques de
parfumeurs, et je n'tais qu'un sauvage.

Voil, dit le grand laquais avec une libert de ton, qui me surprit.

--Ma tante...... commenai-je en dessinant mon meilleur salut.

--Mais je ne suis pas votre tante du tout, mon cher cousin,
m'interrompit-elle. Votre pre tait le cousin germain du mien; il est
par consquent mon oncle, et ce respectable M. Blbon est mon
grand-oncle.

Je savais son ge par hasard, elle avait six mois de plus que ma mre.
En Bretagne, nous avons coutume de rgler les titres de parent
d'aprs l'ge, et c'tait la premire fois que je voyais une femme de
quarante ans s'offenser parce qu'on l'appelait: ma tante. Je compris
ds l'abord que c'tait l une faiblesse avec laquelle il ne fallait
point plaisanter, d'autant que la prsidente avait prononc ces mots:
Mon grand-oncle, avec une vritable volupt.

--Ma cousine...... murmurai-je docilement.

--Bien, trs bien! Il est tout uniment charmant, ce garon-l, dis,
Laroche?

A ma complte stupfaction, le grand laquais rpondit:

Il n'est pas mal, quoiqu'il ait le verbe un peu haut.

--C'est tout neuf, Laroche, pense donc! fit ma cousine. Et puis, c'est
un Kervign! Ah! ah! nous avons du sang dans nos veines, nous autres
Bretons!

--Ah! mais, dame oui! applaudit Joson, qui n'avait pas t son grand
chapeau, tant il avait de trouble.

La prsidente mit un binocle d'or  cheval sur son nez, d'un geste
cavalier et tout gracieux, je dois l'affirmer.

Les voil bien! s'cria-t-elle. Ah! mon pays! Terre de granit
recouverte de chnes, comme dit Brizeux. Vous connaissez Brizeux,
chevalier? Non? Laroche, tu mettras mon Brizeux sur la table de nuit
du chevalier...... Comment t'appelles-tu, mon gars? Yvon? Mathelin?
Loc?

--Joson...... quoique !

--Ah! Joson! ah! quoique a! Dit-il _pour sr et pour vrai_?
ajouta-t-elle en s'adressant  moi. J'adore ces chinoiseries-l!
Comment va ma bonne tante Renotte? Quels laitages vous avez l-bas! Je
me souviens parfaitement de votre respectable mre, chevalier,
quoiqu'elle ft une grande demoiselle dj, quand j'tais une toute
petite fille...... Joson, qui, toi?

--Joson Michais, ej' ne mens point!

--Adorable! Il ne ment point! Et vous, cousin?

--Ren.

--Comme c'est Breton! Il y a des noms, figure-toi, Laroche...... je
demeurais  Landevan.... de l'autre ct de Lorient, c'est Larmor,
Loqueltas, Locmener......

--Et Plouharnel, dont je suis ntif, aussi vrai comme ne faut point
mentir, respect de vous et la compagnie, dfila Joson tout d'un
trait.

Je crus voir que ce beau baryton de Laroche haussait les paules assez
ostensiblement.

Emmne-le! dit tout  coup la chtelaine qui touffa un billement.
Fais le manger. Nous le montrerons  ces messieurs et  ces dames.
C'est plus drle que les hommes en coquillage du Croisic. Mets quelque
chose sur mes paules, Roro, le temps frachit.

Le grand laquais ouvrit une armoire et y prit un lger mantelet de
tulle blanc qu'il disposa sur les paules demi-nues de sa matresse
avec une coquetterie de camriste. Je dus rougir, car je sentis mes
joues chaudes. La suzeraine le remercia d'un sourire.

Je n'ai plus de femme de chambre, laissa-t-elle tomber en manire
d'explication. Roro fait l'intrim et je suis contente de lui.

Autre sourire, auquel ce grand coquin de Laroche rpondit en se
redressant comme un gendarme. Je lui trouvai dcidment un mchant air
de Struense, mais je me disais  part moi: pour juger les gens de
Paris, il faut au moins connatre Paris.

Ma cousine loigna sa camriste, et mon pauvre Joson, d'un geste o il
y avait de la fatigue. Ds qu'ils furent partis, elle disposa selon
l'art, tout autour d'elle, sur le divan, les plis de son peignoir de
mousseline et me montra un tabouret qui tait  ses pieds.

Il n'est aucun lecteur qui n'ait pu remarquer la singulire diffrence
qui existe, sous un certain jour, entre une Parisienne de quarante ans
et une provinciale du mme ge. J'ai dit que ma bonne mre tait
encore trs belle, mais sa toilette sans art la vieillissait: elle
tait passionnment grand'mre. Ma cousine, au contraire, se baignait
depuis le matin jusqu'au soir dans la fontaine de Jouvence. Elle avait
des perles dans la bouche, des perles qui se pouvaient changer comme
les rideaux de son boudoir, elle possdait, pour ses joues, un
inpuisable trsor de lis de roses; ses cheveux abondants ne pouvaient
plus tomber; les cils de ses beaux yeux renouvelaient chaque matin
leur lustre d'bne: elle tait jolie, je vous l'affirme comme je le
vis.

C'tait une brune. Il y avait je ne sais quoi sous sa paupire, je ne
savais quoi, devrais-je plutt dire, car aujourd'hui je n'ignore point
qu'un coup de pinceau suffit  produire ce prestige. L'embonpoint
naissant gardait la souplesse  sa taille. Ses paules, d'une
blouissante blancheur, empruntaient des rayons aux plis de la
mousseline qui ondoyait tout autour d'elle.

Je m'assis pour lui obir. J'tais tout tremblant. J'avais les mains
glaces et le front brlant. Etait-ce Paris, ce malaise inconnu, mais
plein de charme? Je n'osais plus regarder ma cousine, et il me
semblait que son sourire me pntrait comme une chaleur.

Elle ferma ses yeux  demi, et laissant tomber sur moi le rayon voil
de sa prunelle, elle me demanda tout  coup:

Est-ce que vous tes un mauvais sujet comme votre frre Grard
chevalier?




VI.

LA PRESIDENTE.


Hlas! non, je n'tais pas un mauvais sujet. Je n'avais mme pas en
moi ce qu'il faut pour le devenir par l'ducation.

Ma cousine, rpondis-je en rougissant jusqu'aux oreilles, on aura
calomni mon frre Grard auprs de vous.

Elle eut un petit rire sec. J'ajoutai sur un mode plaintif:

Qui donc a pu vous donner si mauvaise opinion de moi?

Je sentis qu'elle me regardait avec attention, et je me prparai
srieusement  subir un examen de morale.

Etes-vous dvot, Ren? me demanda-t-elle.

--Pas autant que je le voudrais, rpondis-je avec modestie.

--Moi, me dit-elle, c'est par places. Il y a des moments o je suis
comme une tigresse, en fait de religion. D'abord, je mets de la
passion dans tout. J'ai pass vingt-huit ans, vous concevez, et l'on
ne se refait pas  cet ge-l. Tout le monde remplit ses devoirs  la
maison; j'exige cela: Laroche est exemplaire. Mais il me vient des
doutes, mon esprit travaille. Ah! l'Evangile a bien raison de le dire:
Bienheureux les pauvres d'esprit! C'est mon esprit qui fait des
siennes. Du reste, je suis en veine de ferveur, ces temps-ci, en grand
veine: j'ai trois sermons demain, trs commodment chelonns: deux
l'aprs-midi, un le soir; je vous y mnerai. Savez-vous que je ne
resterais pas seule avec votre frre Grard comme me voici avec vous,
chevalier?

--Ma cousine.... balbutiai-je.

Je balbutiais parce que sa main, naturellement trs blanche, et que la
poudre de riz faisait plus douce qu'un satin, lissait mes cheveux sur
mon front.

On dirait que vous avez peur de moi, interrompit-elle, vous n'osez
pas me regarder.

Je levai les yeux. Son sourire excellent me fit en vrit battre le
coeur.

Je ne sais comment vous exprimer, m'criai-je, la joie que j'prouve
 retrouver en vous une seconde mre!

Ses sourcils se rapprochrent tandis que sa bouche souriait avec
piti.

Vous devez avoir faim, mon petit homme, dit-elle brusquement. Sonnez,
on va vous servir  souper.

J'eus le bonheur de rpondre:

Je n'ai pas faim, et se peut-il que vous soyez dj ennuye de moi?

--Paris offre tant de divertissements aux enfants comme vous! dit-elle
avec un reste de rancune dj radoucie.

--Je parlais de ma mre, ajoutai-je, car peut-tre comprenais-je
vaguement le motif de ma disgrce, pour trouver un terme de
comparaison au bonheur que j'ai de m'entretenir avec vous.

En mme temps, j'appuyai mes lvres sur sa main, comme pour demander
mon pardon. Elle affecta de retirer sa main prcipitamment.

Ce n'tait pas une grande coquette, selon la classification thtrale.
Ce n'tait pas non plus tout  fait une comique. Il y avait une forte
dose de navet dans son savoir-faire.

Du reste, je dois dire tout de suite que la maison entire participait
 ces demi-teintes. Il n'y avait l qu'une moiti de luxe, parce qu'on
possdait  peine une moiti de fortune. Je ne peux plus appeler
_demi-monde_ le monde qu'on voyait chez le prsident, puisque la
signification de ce mot est fixe  faux par une des plus charmantes
et des plus illustres comdies de ce temps-ci. Le demi-monde de la
comdie n'est pas plus le vrai demi-monde qu'un morceau de strass
n'est un demi-diamant. _L'abondance_ des collges, au contraire, est
bien vritablement du demi-vin ou du quart de vin, puisqu'il y a un
peu de vin dans beaucoup d'eau. C'tait ainsi chez ma cousine. A
supposer que le grand monde soit la crme, il y avait l un peu de
crme sincre dans quelque chose qui n'tait mme plus du lait.

La matire premire restait, mais le titre allait s'abaissant. Il
n'tait pas jusqu'au prsident, dont je n'ai pas eu occasion de parler
encore, qui ne ft entre la chvre et le chou: presque grand seigneur,
mais un peu dans le tas, homme politique entre le zist et le zest
sommit du douzime ordre, alliant l'austrit apparente  des
faiblesses trs peu mystrieuses. L'poque prtait  cela: c'tait le
rgne des coalitions malsaines et des paradoxales compensations. On
appelait cette cuisine sophistique le juste milieu. Les choses
allaient et venaient sans avoir le courage de l'effronterie, sans
prendre le souci d'tre hypocrites. On et dit que la socit
parisienne s'arrtait entre deux portes pour attendre mieux ou pis. Ce
qu'elle attendait est venu.

Mme de Kervign disposa de nouveau les plis de sa robe et adoucit
encore les suavits un peu prtentieuses de son sourire.

Vous vous exprimez avec facilit, Ren, me dit-elle. Si mon mari
tait un autre homme, je vous garantirais le succs  Paris, car vous
avez tout pour vous. Quand on a pass vingt-huit ans, on peut bien
faire le sacrifice de la coquetterie. Je comptais tre votre soeur
ane, mais, ce n'est pas assez solennel: je serai votre petite mre.

--Ah! madame! m'criai-je.

--Vous m'appellerez petite maman? Ce sera tout gracieux et cela
imposera silence  la calomnie.... car on calomnie  Paris comme en
province, chevalier, s'interrompit-elle en un soupir de colombe
blesse; et quand une femme de haut rang a le malheur d'tre dlaisse
par son mari... quoique certes votre cousin soit un galant homme et
qu'il n'ait jamais manqu aux gards qu'il me doit. Mais vous savez,
le faubourg Saint-Germain est plus prs de Versailles que de Paris,
c'est un vieillard boudeur qui n'a gard que ses yeux d'Argus et sa
langue de commre. Le tiers et le quart savent que le prsident,
malgr son ge--il pourrait presque tre mon pre--malgr sa
position.... Vous m'entendez bien, Ren, je ne peux pas, non plus,
mettre de trop gros points sur les i. Et il me sera bien doux d'avoir
en vous un confident de mes peines.

Je ne donne pas ce discours pour un modle de prcision oratoire;
cependant il disait tout ce qu'il voulait dire, surtout  cause de
l'accent qu'on y mettait. Je me sentis le coeur attendri.

Se peut-il, murmurai-je, employant  mon insu une phrase du roman
traduit de l'allemand que ma tante Bel-OEil m'avait donn; se peut-il
que mon cousin paye votre tendresse par l'ingratitude!

--Ma tendresse! rpta-t-elle.

Un moins novice que moi et dcouvert son envie de rire. Mais elle me
demanda tout  coup:

Avez-vous lu beaucoup de romans, chevalier!

Puis, sans attendre ma rponse:

Certes, certes, reprit-elle. Le mot m'a sembl singulier  cause de
l'ge du prsident; mais, en somme, n'est-on pas une vieille femme 
vingt-huit ans passs! Et d'ailleurs. Il est fort bien conserv. Les
hommes sont pour nous des vampires: ils rajeunissent par les chagrins
qu'ils nous donnent et qui nous font vieillir. Ah? cher enfant! la vie
est pour vous couleur de rose, et vous ne vous doutez pas de ce qu'un
coeur peut souffrir.

Les vingt-huit ans passs de ma cousine taient pour moi dsormais un
article de foi. Les parents de Bretagne se trompaient sur son ge.
Plus je restais prs d'elle, plus je la trouvais bonne, douce,
aimable. Je respirais les parfums trop accuss de sa toilette comme on
s'enivre avec des fleurs. L'ide se fortifiait en moi que cette maison
allait tre mon paradis.

Les heures s'coulrent. J'entendis plus d'une fois le pas discret de
Laroche qui rdait dans le corridor, mais il n'osa pas entrer. Ma
cousine souriait quand il s'approchait de la porte. Je n'aurais point
su dfinir l'expression de ce sourire, o il y avait du contentement
et une douce piti. Quand la pendule sonna onze heures, elle appela
sans lever la voix, et Laroche parut aussitt sur le seuil.

Monsieur est-il rentr? demanda-t-elle.

Le baryton, qui tait de mauvaise humeur, rpondit

Il est rentr quelque part, mais pas ici.

Ma cousine leva les yeux au ciel, puis elle me regarda.

Comme elle vit mes sourcils se froncer, elle me dit entre haut et bas:

Vous apprcierez Laroche. Il est au-dessus de son tat.

Et  Laroche:

Mon bon, il faut que tu sois le guide et l'ami de cet enfant-l. Il
est de mon parti. C'est mon page et je suis sa petite maman.

--a va bien, dit Laroche, qui drangea un fauteuil comme pour
s'asseoir.

Mme de Kervign rougit et le prvint en ajoutant:

Je me sens besoin, et l'enfant doit mourir de faim. Fais-nous servir
quelque chose ici. O as-tu mis le Breton?

--A l'curie.

Il sortit sur ce mot et claqua brutalement la porte. Ds qu'il fut
parti, ma cousine me pina lgrement l'oreille.

Je compte te tutoyer, Ren, me dit-elle puisque je suis ta petite
maman. J'aime mieux briser la glace tout de suite. Je ne savais pas
que tu prendrais du premier coup une si grande place dans mon
affection, mais je devinais bien que Laroche et toi vous ne pourriez
pas vous souffrir. Sois gnreux, tu as tout l'avantage sur lui, qui
n'est qu'un valet en dfinitive; mais quel valet! Je sens que je
pourrais te le sacrifier, petit dmon; car tu es ici dj l'enfant
gt, mais je ne te le pardonnerais jamais.

Cela me fit plaisir de m'entendre appeler petit dmon. Il y a un
sicle qu'on ne vit candeur pareille  la mienne. Je voudrais savoir
pourquoi les adolescents honntes, les gros bourgeois un peu idiots et
les dcrpits de la rouerie aiment ces caressantes injures: dmon,
mchant et mme sclrat.

Ma cousine passa son pied sous mon tabouret et le rapprocha sans
effort. Derrire sa rondeur d'odalisque il y avait une mle vigueur.

Tu sauras tout! reprit-elle en mettant sa bouche contre mon oreille.
Il y a bien des femmes qui voudraient tes cheveux. Et comme c'est
tonnant, chevalier! Je ne vous connais que depuis trois heures et
j'en suis  vous confier des choses.... oh! certes, bien dlicates,
mon ami! si dlicates que je cherche mes mots. Portez-vous des gants
la nuit?

--La nuit! rptai-je tonn.

--Je veux que toutes ces dames soient folles de vous, de toi, mon
petit chevalier. C'est trs rare, ce titre-l, maintenant, et il te
sied  ravir. Le dernier chevalier c'tait Faublas. Tu as lu
_Faublas_?

--Vous voulez dire _Gil Bas_, rectifiai-je. L'abb Raffroy n'a pas
voulu me permettre cette lecture.

--Je crois bien! fit-elle en baissant les yeux pour cacher un sourire.
J'crirai demain  toute ta famille et  l'abb Raffroy. Mais ne leur
dites rien de nos petits secrets. Bon Dieu! s'ils savaient que je suis
oblige d'avoir prs de moi un Laroche, parce que M. de Kervign se
compromet auprs de toutes mes femmes de chambre?

--Quoi! m'criai-je avec plus de gaiet encore que d'tonnement, M. de
Kervign?...

--Ris souvent, m'interrompit-elle. Tu ris bien.

Ma foi, j'tais parti. L'ide d'un grave prsident mis ainsi en
pnitence excita en moi une hilarit bruyante et prolonge.

Ah! petite maman, balbutiai-je les larmes aux yeux  ce point de vue.
Laroche est magnifique!

--Et toi, tu es charmant, Ren! murmura-t-elle. Tu comprends tout.
Dans un mois, tu seras la coqueluche de mon salon!

Je riais encore, quand on mit la table; Laroche grave, roide,
maussade, prsida aux prparatifs et se retira. Pour un peu, ce
soir-l, il se serait fait carmlite, comme la Vallire.

Ma cousine me servit une tranche de foie gras et fit mousser le
champagne dans mon verre. Je n'en tais plus  m'tonner.

Nous sommes en partie fine, me dit-elle.

--Si mon cousin revenait, repartis-je d'un ton o mon innocence avait
dj quelque alliage de sclratesse.

Elle me donna de son pain sur les doigts et murmura:

Ce n'est pas lui qui m'occupe.

Hlas! c'tait Laroche. Laroche venait de temps en temps, sous
prtexte de servir. Pour donner une ide des progrs qu'on peut faire
 Paris en une soire, l'ide me passa que ce coquin de Laroche avait
bien pu s'asseoir une fois ou l'autre  ma place, chtiant ainsi de
plus d'une manire les inconvenances de M. le prsident.

Laroche, du reste, me gnait peu. J'avais un apptit d'enfer, et je
trouvais le souper exquis. Mme de Kervign ne mangeait pas comme ma
tante Nougat, mais c'tait nanmoins une forte convive. Elle avait des
faons ravissantes de tenir son verre  champagne. Je trouvais 
Laroche des airs d'Othello qui me divertissaient sincrement.

Au dessert, je savais par coeur la maison de ma cousine. Elle avait eu
soin de m'apprendre que la partie du mtier de camriste,  laquelle
Laroche tait dcidment impropre, tait confie  la lingre, vieille
fille bossue que le prsident respectait. Le dcorum une fois bien
tabli, Aurlie, car elle m'avait permis de l'appeler ainsi pour
alterner avec petite maman, Aurlie dis-je, passa aux confidences, ou
plutt  la confession gnrale de son mari. Son mari n'en faisait pas
beaucoup plus que les autres, me dit-elle; car la mode parmi les
hommes graves tait aux fredaines. Cela ne ressemblait pas tout  fait
aux orgies publiques de la rgence: c'taient des dbauches de juste
milieu, timides, parcimonieuses, vilaines. Ces palais mignons de la
volupt qu'on appelait jadis des _folies_ ou de petites maisons,
taient remplacs tout uniment par des chambres garnies. Le
Parc-aux-Cerfs du prsident tait  Bagnolet, prs d'une fabrique de
pltre, et lui cotait six cents francs par an. Quand sa fantaisie
allait jusqu' mettre Pamla dans ses meubles, il avait un abonnement
au faubourg Saint-Antoine et un billet de mille francs lui faisait
voir le bout de l'aventure.

Ma cousine connaissait par le menu la carte de cette rouerie au
rabais. Il y avait des tenants et des aboutissants qui ne laissaient
pas d'tre curieux. Ainsi, le prsident, pourvu d'un pseudonyme, comme
les vaudevillistes qui ont un bureau, tait actionnaire de plusieurs
petits thtres. Son argent lui rapportait ainsi d'assez bons intrts
et une influence. Il tait roi dans ces coulisses de bas ordre et
n'enviait point les fous qui payent si cher le droit de s'garer dans
les couloirs de l'Opra. On passe prcisment par les petits thtres
avant de grimper dans les grands. Le prsident buvait le Nil  sa
source.

Il _faisait dbuter_ comme un commissaire du gouvernement. Ce qui
cote les yeux de la tte  un Anglais lui rapportait sept pour cent
l'an, outre la paix profonde de l'incognito, car le thtre
Beaumarchais et les Dlassements-Comiques sont  cent lieues du Palais
de justice.

Pour le moment, la divinit rgnante tait une demoiselle Annette
Las, qui sortait Dieu sait d'o. Le prsident l'avait fait dbuter
depuis peu au thtre Beaumarchais. Il tait fou d'elle,  ce qu'on
disait. Il allait la voir avec une perruque blonde et des lunettes
bleues. Ma cousine ne me cacha pas qu'elle tait tout particulirement
curieuse de contempler cette merveille.

Car Annette Las avait un succs tourdissant au thtre Beaumarchais,
et on la disait belle comme un astre.

Je pense que je billai. Du moins, ma cousine se leva prcipitamment
et ordonna  Laroche de me conduire  mon appartement. Ce serait de
l'effronterie, si je disais que je songeai longtemps  la bizarrerie
de mon entre dans la maison du prsident de Kervign. J'avais trois
jours et trois nuits de diligence dans la cervelle, et je m'endormis
en tombant dans mon lit, absolument comme si j'avais soup  la table
d'une famille toute unie et pareille  la mienne. L'image d'Aurlie,
ma nouvelle maman, ne vint pas du tout me visiter, quoique mes doigts
gardassent son parfum comme si j'eusse manipul du savon aux mille
fleurs. Je m'endormis, Breton que j'tais, et, chose trange, si un
nom vibra  mon oreille au moment o je perdais connaissance, ce fut
celui de cette fillette que mon cousin avait fait dbuter au thtre
Beaumarchais, et qui sans doute allait lui coter mille francs chez
son marchand de meubles du faubourg Saint-Antoine: le nom d'Annette
Las.




VII.

ANNETTE LAS.


Annette Las! Ce nom tintait encore dans l'air autour de moi quand je
m'veillai le lendemain matin, dans une chambre d'excellente tournure,
commodment meuble, et dont les deux belles croises donnaient sur
les jardins de l'htel. De mon lit, je pouvais voir les arbres en
pleine feuillaison que la brise matinale balanait. Je devais tout
avoir  Paris, mme des arbres.

Et je me disais:

Les gens de Vannes se figurent qu'il n'y a point d'arbres  Paris. Je
ne connaissais pas  Vannes d'acacias si grands ni de si gros
tilleuls. Nos braves du Morbihan connaissent tous Paris  la faon de
l'oncle Blbon.

Justice du ciel! ce souvenir de l'oncle Blbon, qui avait tout
l'esprit de la famille, me sembla dater du dluge. Vincent
disparaissait pour moi  des distances incalculables. Je voyais mes
deux tantes Kerfily-Nougat et Kerfily-Bel-OEil perdues tout au bout
des lointaines perspectives du pass. Un sicle s'tait coul depuis
mon dpart de Bretagne.

Pauvre bonne mre! Elle avait Charlot et Mimi qui devaient bien
l'empcher de me regretter! Et mon pre! Ah! celui-l je l'entendais:

A la soupe, saperbleure! Bon apptit, bonne conscience! Depuis mon
dernier repas, je n'ai rien mang! Apportez le potage, que je le mette
dans mes bottes.

Et ma soeur, jolie, mais un peu maussade; et le prudent abb Raffroy,
et ma pauvre vieille Renotte, vaillante comme un grenadier....

Annette Las! Ce nom inconnu me revenait comme ces tyranniques
refrains qu'on voudrait chasser et qui vous obsdent. Notez qu'en
dehors du nom, il n'y avait rien pour moi; celle qui le portait ne
m'inspirait ni intrt ni curiosit. Je n'tais mme pas comme ma
cousine de Kervign, qui avait envie de la voir.

J'ai ordre de savoir si M. le chevalier prend du chocolat ou du caf,
pronona la belle voix du baryton Laroche  ma porte entre-baille.

--Du caf, rpondis je, et envoyez-moi mon Breton.

Laroche referma la porte.

Il fallut cela pour me rappeler ce qui aurait d tre ma proccupation
principale: ma conversation avec la prsidente. Je n'aurais point su
dire pourquoi j'avais rpugnance  tourner mon souvenir de ce ct.
Mes aventures du soir prcdent se prsentaient  moi comme une
histoire  la fois biscornue et invraisemblable. Il y avait dception:
j'avais compt sur une tante, et cette cousine, qui venait de passer
ses vingt-huit ans, m'apparaissait ce matin sous une forme
fantastique. Il n'y avait pas jusqu' son bouquet violent qui n'et
pour moi odeur de fleurs fanes. Je ris pourtant un peu en songeant 
Laroche, sa camriste, et aux entreprises intestines du prsident,
mais j'aurais mieux aim ne pas rire.

Joson Michais arriva avec ma tasse de caf au lait. Il tait tout
blme.

Quoique , me dit-il d'une voix qui avait dj perdu quelque chose
de son redoutable mordant, comment que nous en v, d matin, monsi el
chevlier!

--Es-tu malade, Joson? lui demandai-je.

--Point d'en tout, j'ne mens point.

--As-tu bien dormi dans ton curie?

--Ah! dame, assez tout de mme; c't'_etchurie_-l est plus plaisante
qu'un logis.

--Qu'as-tu donc?

--Ej'vs vous dire: ej'mennuie dans c'te Pris, pour sr et pour vrai,
ah! mais dame oui!

--Mais tu ne l'as pas vu encore, ce Paris.

--Quoique !

Il tournait son grand chapeau entre ses doigts, et je vis qu'il
pleurait.

Ecoute, lui dis-je, si tu t'ennuies encore dans une semaine, je
payerai ton voyage de retour.

--En vous remerciant, monsi el chevlier, mais je n'ai point affaire
d'argent, c'est la vrit. L dligence an'me v pas plus que l'grand
bourg. A vous ervoir tout de mme, ah! dame, ej'men vs!

--Attends  demain, tu auras des lettres pour ma famille.

--A vous ervoir!  vous ervoir!

Il coiffa rsolument son chapeau de Plouharnel et se sauva comme s'il
et craint d'tre retenu par la force. Celui-l pouvait donner des
renseignements sur Paris  l'oncle Blbon. Je m'tonnai de ne pas
rire; j'avais le coeur serr au point d'envier le sort de ce pauvre
garon qui s'en allait.

Aussitt lev, je demandai ma cousine; mais il n'tait pas jour chez
elle. On me dit que le prsident tait  l'htel; je voulus le voir;
il travaillait, et sa porte tait mure. Je sortis, afin de jeter un
coup d'oeil sur Paris. J'allai au hasard, longeant des rues
interminables qui me semblrent habites par des pauvres et plus
laides que les rues mme de Vannes, la ville la plus laide de
l'Europe. Une de ces rues, dont l'criteau portait le nom de Svres,
me conduisit tout droit  la campagne, au travers des fortifications
qu'on achevait. Du haut du terre-plein, je vis un assez beau paysage,
gt par des usines. Le coteau de Meudon, qui riait au loin sous sa
couronne de verdure, me parut comme un rempart lev entre les
tristesses suburbaines et la joie des vrais champs. Paris a ainsi, de
tous cts, sa hideuse enveloppe, qu'il faut percer pour y entrer
comme pour en sortir. On pourra bien largir les splendeurs de Paris,
mais ce cercle navrant s'largira de mme. Quand Paris gigantesque ira
jusqu' Meudon, Meudon mettra une chemine cylindrique  son chteau,
qui crachera cette fume noire, grasse, puante et salissante, haleine
de l'industrie.

Je ne songeais pas  cela, je ne songeais  rien. Je n'prouvais pas
le mal du pays comme mon pauvre Joson, mais j'tais las, et mon
intelligence subissait une sorte d'engourdissement. Parmi cette
atonie, une gupe bourdonnait, un refrain radotait, un son de cloche
tintait sa note odieuse et monotone; tout cela, c'tait un nom
revenant avec l'absurde obstination d'un rve de fivreux, quoique je
n'eusse pas la fivre. Annette Las! me disait ma tte.

Je chassais ce nom comme on carte une mouche, et, comme la mouche
entte, il revenait prcisment  la place d'o je l'avais chass.
L'exactitude de cette comparaison est frappante: ce nom me dmangeait;
j'aurais voulu le tuer.

C'tait une belle et pure matine; le ciel n'avait d'autre voile que
ces insultantes vapeurs incessamment lances par la toux chronique des
usines. Je regardai encore une fois le paysage circulaire, ce lointain
amphithtre de coteaux souriants, au devant desquels Saint-Cloud
panouissait sa corbeille de verdure. La Bretagne tait au del.

Le long de la Seine, vers Svres, un homme marchait sous le soleil.
Son pas tait joyeux. Je reconnus le grand chapeau de Plouharnel. Bon
voyage, mon pauvre Joson! Dieu soit avec toi sur la route, Breton qui
vas vers la Bretagne!

Quand je rentrai, on djeunait. Laroche, en livre, servait  table.
Le prsident se leva et me tendit la main.

Mon jeune ami, me dit-il, pardonnez-moi de ne vous avoir point
attendu. Nos heures d'audience sont inflexibles comme vos heures de
mare l-bas. Je suis fch de ne m'tre pas trouv  la maison hier
pour vous souhaiter de tout mon coeur la bienvenue. Les devoirs de ma
charge ne sont pas seulement au Palais....

Aurlie cligna de l'oeil, en me regardant, et je faillis en tre
dconcert. Le regard d'Aurlie voulait dire: Aprs le palais, il y a
Annette Las.

Mon cousin, rpondis-je cependant, je vous remercie pour moi, et je
vous apporte les compliments de mes parents.

--Mes ans, mon enfant, dit M. de Kervign en se rasseyant. Dans
votre prochaine lettre, vous leur direz mille choses affectueuses de
ma part et vous ajouterez que vous tes chez moi comme chez vous.

--N'est-ce pas qu'il a une figure fort intressante! dit ma cousine.

Ce fut au tour de Laroche de cligner son oeil maraud. Il me sembla
surprendre entre son matre et lui un vague sourire d'intelligence. Il
y a eu des favoris assez adroits pour appartenir en mme temps au roi
et  la reine: tmoin Manuel Godoy, prince de la Paix. Je regardai
mieux ce Laroche, qui avait dcidment une admirable tte de coquin,
et qui me parut d'humeur  manger aux deux rteliers.

Au jour, ma cousine Aurlie avait pass vingt-huit ans depuis plus
longtemps que le soir; nanmoins elle portait assez bien une toilette
du matin trs jeune, et ses odeurs renouveles rpandaient un frais
parfum de jasmin. Cela m'avait pris aux narines, ds le seuil. Elle me
tendit la main et pesa dessus de manire  mettre mon front  porte
de ses lvres.

Je suis dj sa petite mre, dit-elle au prsident.

--Il ne faut pas perdre de temps, rpliqua celui-ci d'un accent trs
simple, sous lequel la raillerie ne montrait qu'un tout petit bout
d'oreille.

Mais Laroche ponctua cette rponse par un rire silencieux. Ma cousine
ne pouvait le voir. Une pense qui tait en moi  l'tat latent se
formula ds ce moment: Laroche tait mon ennemi. Je n'entends pas
exprimer par ce mot seulement une prdisposition malveillante; ce
n'et pas t une dcouverte. Laroche tait mon ennemi mortel.

Quoiqu'en et dit ma cousine, le prsident n'avait pas l'air beaucoup
plus g qu'elle. C'tait un homme trs laid, trs froid et trs
distingu. En lisant plus tard, dans la _Notre Dame_ de Victor Hugo,
le portrait de Claude Frollo, j'ai eu comme une vague saveur de ma
premire impression  la vue du prsident de Kervign. Ce n'est pas
ici une ressemblance, c'est une sorte de reflet. Le prsident n'avait
ni l'ampleur ni la profondeur de la cration du pote, mais c'tait,
en petit, l'alliance de l'austre travail avec la proccupation
sensuelle. L'un excite l'autre, cela est certain. La passion jaillit
plus brutale du sein mme de la fatigue intellectuelle. Il y a du feu
au fond de ses orbites creuses par la morsure de la lampe; sons ces
fronts ples et dpouills, la cervelle est rouge; ceux-l n'aiment
pas avec leur coeur, peut-tre: ils aiment avec toute la rvolte de
leurs nerfs hrisss.

Je ne sais pas si Frollo vit encore: nous ne sommes pas si grands que
cela; d'ailleurs le gnie sculpte un bronze  la taille de sa pense.
Mais regardez autour de vous, et vous verrez partout glisser dans
l'ombre de nos soirs ce reflet de Frollo dont je parle. C'est l'argent
de Frollo rapetiss qui tinte dans les poches de toutes nos
comdiennes; ce temps-ci fait volontiers la monnaie du pass; la
monnaie du grand Frollo circule depuis cinquante ans, et pullule, et
se ddouble; elle forme dans notre civilisation un clan de malades
chez qui le vice est une noire infirmit.

Nous sommes le sicle nvralgique. Il a fallu parvenir, on n'a pas eu
le temps d'tre jeune. Nous sommes le sicle ngateur: nul ne rfugie
plus son angoisse dans la foi. Molire n'crirait plus _Tartufe_,
Tartufe borne son hypocrisie  changer d'habit  la brune et prie
franchement ses collgues de ne le point reconnatre,  charge de
revanche, si ses collgues et lui viennent  se rencontrer en quelque
lieu douteux.

De l nat ce fait redoutable: l'orgie n'est plus la jeunesse qui
passe, et qui demain va ragir contre sa propre dmence. L'orgie est
chauve ou coiffe de cheveux gris. Elle est sage, elle ne fait pas de
bruit, elle paye ses dettes aux familles dshonores. Les fils de
Frollo, je vous l'ai dit, sont des malades qui prennent froidement un
bain de vice comme on subit une douche d'eau froide.

Cependant, il ne faut pas crier cela sur les toits. Soyez discrets.
Frollo n'aime pas qu'on tte le pouls de sa frnsie. Je n'ose pas
vous dire toutes les robes qu'il porte, je n'ose pas vous laisser
deviner surtout du haut de quelle tribune il me foudroierait, s'il
m'entendait.

J'en connais de bien plus malades que mon cousin le prsident de
Kervign. Mon cousin tait un homme de milieu et de modration,
mettant un mors  sa fringale et arrangeant ses affaires de coeur
comme un dossier. Sauf l'esprit qu'il avait et la rare distinction de
ses manires, sa vie ressemblait aux soires que les notaires passent
au bal masqu avec un nez de carton et une femme de pltre.

Il tait magistrat dix heures par jour et travaillait avec fureur; le
reste du temps, il tait je ne sais quoi, il avait son faux nez, il
faisait aller les arts.

Pendant le djeuner, on ne parla que de la famille de Bretagne; mon
cousin fut bienveillant et charmant. Il m'engagea  prendre une
quinzaine pour voir Paris, aprs quoi je devais tre prsent au
ministre.

Comment trouvez-vous mon mari? me demanda Aurlie quand nous fmes
seuls.

--Il ralise l'ide que je m'tais faite d'un magistrat minent,
rpondis-je.

--J'entends comme homme, insista-t-elle.

--Comme homme?.... rptai-je avec un peu d'embarras.

--Venez voir le jardin, dit-elle en riant et en me prenant le bras.

Comme nous descendions, elle ajouta d'un ton de mignardise qui devait
lui aller fort bien autrefois:

Avons-nous pens  petite maman?

--Ma cousine...... balbutiai-je.

--Pas beaucoup. Nous avons dormi comme un loir.

Je vais te dire, Ren, reprit-elle en changeant de ton brusquement.
Tu es de la Bretagne et trop neuf pour deviner ces choses l. Avec
moi, vois-tu, ton ducation va se faire sans que tu t'en aperoives et
tu seras dj un petit homme quand tu entreras  la chancellerie.
L'exprience, mon cousin, c'est tout ce qui reste aux pauvres vieilles
qui ont pass vingt huit ans.

Elle s'arrta pour me donner le temps de protester. Je le fis de mon
mieux: mais, au grand soleil, Aurlie avait rellement trop
d'exprience. Elle s'appuya nonchalamment sur mon bras et poursuivit:

Malgr l'norme diffrence d'ge, j'aurais aim mon mari. Ma nature
dlicate et tendre a besoin d'un attachement solide, et mes
principes...... tu dois comprendre. Mais M. de Kervign m'a froisse.
Ils sont comme cela. M. de Kervign avait une femme toute jeune, toute
mignonne, car, voil quatre ans, Ren, tu aurais pris ma taille entre
tes dix doigts; des dents, des cheveux, un teint. Enfin tout cela est
parti, j'en puis bien parler, parti plutt par le chagrin que par les
annes, car j'ai bien souffert, mon enfant, ah! oui, j'ai bien
souffert!

Son mouchoir, plus odorant qu'un paquet d'hliotropes, essuya ses yeux
o il n'y avait point de larmes. Ce geste fut dessin avec prcaution
pour ne pas enlever la peinture.

Souffert le martyre! reprit-elle d'une voix entrecoupe; des nuits
sans sommeil, des jours o l'ide du suicide traversait vingt fois ma
cervelle. Si je n'avais pas eu mes principes, Ren.... Mais
j'appartiens, moi aussi,  cette noble terre, dernier asile de toutes
les croyances. Je me suis souvenue que j'tais Bretonne, j'ai appel 
mon secours la prire et la sainte rsignation..

Elle se laissa tomber sur un banc de gazon, et me fit signe de
m'asseoir auprs d'elle.

Ma cousine Aurlie ne lisait pas les mmes livres que ma tante
Bel-OEil, mais elle profitait abondamment des livres qu'elle lisait.

La prire a relev ma force, continua-t-elle, la rsignation...
Tiens, petit, s'interrompit-elle, quand tu es seul auprs d'une jolie
femme, il ne faut pas te camper comme un saint de bois. As-tu peur
d'tre mordu? On s'approche, on se penche gracieusement, si le
mouchoir tombe....

Elle laissa tomber son mouchoir que je m'empressai de relever.

C'est bien, mais aprs? me dit-elle.

Je lui tendis le mouchoir, et j'eus un coup d'ombrelle sur les doigts
avec cette explication didactiquement formule:

C'est selon les personnes. Avec moi, qui suis ta petite maman, tu
pouvais effleurer le mouchoir de tes lvres. Tu n'as donc jamais lu
d'histoire de pages et de chtelaines, Ren?

--Si fait, ma cousine, dans les livres de ma tante Bel-OEil.

--Cette pauvre Bel-OEil! Ce doit tre bien gothique, ses livres! C'est
un peu une mnagerie, dis donc, Ren, toutes ces bonnes gens-l? Mais
partons d'un point. Dans le monde, chaque fois que tu te trouves
auprs d'une jeune femme, tu dois lui faire la cour sous peine de
passer pour un homme mal lev. Tu comprends?

--Oui, ma cousine.

--Appelle-moi donc petite maman.

--Oui, petite maman.

--a ressemble davantage aux histoires de pages et de chtelaines.
Quand je dis faire la cour, c'est en tout bien tout honneur. A Paris,
on a des moeurs comme en Bretagne. Tu causes, n'est-ce pas, de la
pluie ou du beau temps, le sujet de la conversation ne fait rien. J'ai
connu des messieurs qui entament tout de suite aprs avoir dit:

Bien le bonjour! Cependant, il vaut mieux bavarder. L'occasion vient
en bavardant, comme l'apptit en mangeant. J'espre que tu n'y entends
pas malice? Quand je dis l'occasion, c'est tout bonnement pour baiser
le bout de cinq jolis doigts? Essaye!

J'obis docilement.

Pas mal. A chaque jour sa leon: c'est assez pour aujourd'hui. Ah!
chevalier, si tu savais comme j'aurais besoin d'une affection jeune et
pure pour raviver ma pauvre me!

--Si vous me permettiez... commenai-je, avec deux belles plaques de
pourpre sur les joues.

--Pas mal! rpta Aurlie. Mais la leon est acheve, tu sais? Nous
parlons raison. A ton ge, on regarde les femmes de vingt-huit ans
comme de vieilles sempiternelles.

--Mais pas du tout! protestai-je.

--Si la leon durait encore, je te dirais qu'il faut baiser la main
ici, absolument. C'est indiqu et mme....

Elle m'carta de la pointe de son ombrelle, et prit un ton srieux
pour ajouter:

Dis-moi comment tu aimerais ta chtelaine, beau page?

--De tout mon coeur.

--C'est trop peu.

Elle se reprit  rire, et vraiment je la trouvai jolie.

A genoux, bambin! s'cria-t-elle. Tu n'as pas devin cela. On se
jette  genoux et l'on rpond: Comme un fou!

--Comme un fou! rptai-je agenouill.

Je sentis sa lvre qui brlait mon front; mais elle se leva en
clatant de rire. Laroche tait au bout de l'alle.

Laroche! appela-t-elle, Laroche!

Le baryton se dirigea vers nous d'un air mlancolique. La main potele
mais vigoureuse d'Aurlie m'empchait de me relever.

On n'est pas en sret avec ce mauvais sujet-l, dit-elle quand
Laroche fut  porte. Aide-moi  lui donner le fouet.

Je sentis le valet me toucher par derrire. Je n'avais pas compris o
elle en voulait venir. D'un bond, je fus sur mes pieds et Laroche
roula, les jambes en l'air, dans un massif de lilas. Il se releva ple
de rage.

Mme de Kervign tait ple aussi.

Un petit lion! murmura-t-elle, pendant que ses yeux brillaient.

Puis, avec une froide bont:

Il ne fallait pas toucher le chevalier, Laroche. Le chevalier vous
fait prsent de deux louis pour le mal qu'il aurait pu vous causer.
Qu'on attelle! Le chevalier me conduit au sermon, ce matin, et ce soir
au thtre.

Laroche ne me regarda pas et s'loigna constern.




VIII

ENCORE ANNETTE LAS


Ma petite maman tait rveuse. Je restais devant elle, tout interdit
de ma violence; elle me dit:

Quelles ttes nous avons l-bas! Si je n'tais pas une Bretonne, je
te gronderais, sais-tu. Mais comme tu es fort, Ren!

--Il faut que ce soit un accs de folie, rpondis-je. Battre un valet!

--Oh! fit-elle, Laroche est quelquefois un monsieur. Si tu le
rencontrais en habit noir, tu verrais!

Elle me quitta sur ce mot pour faire sa toilette. Je cherchai Laroche
et je lui mis deux louis dans la main. Il ouvrit son porte-monnaie,
qui tait fort beau, avec mthode et y coula les deux pices d'or,
aprs quoi il me dit:

Le Breton de M. le chevalier tait un garon d'esprit.

Comme mon regard l'interrogeait, il ajouta gravement:

Il s'en est retourn en Bretagne.

Il sourit d'un air calme et fier, et remit son porte-monnaie dans sa
poche.

A Paris, les prdicateurs sont de deux sortes: il y a les prdicateurs
pour hommes et les prdicateurs pour dames. Les prdicateurs pour
hommes sont gnralement  Notre-Dame, dont les votes grandioses
semblent faites pour rpercuter la mle parole des Flix ou des
Ravignan. A Saint-Thomas d'Aquin,  Saint-Roch,  la Madeleine, les
prdicateurs pour dames fleurissent. Leur tche est assurment la plus
facile: les dames ne demandent jamais mieux que de se convertir; j'en
sais de bien jolies qui passent leur vie  cela.

La petite nef de Saint-Thomas d'Aquin tait pleine comme l'oeuf quand
nous arrivmes. La prsidente avait des places gardes que nous emes
beaucoup de peine  gagner. Le missionnaire avait la vogue, et il
s'agissait d'une oeuvre  la mode; dans toute l'glise, on ne voyait
que fraches toilettes: c'tait comme un immense bouquet de fleurs.

Quelques-unes de ces fleurs avaient bien un peu trop d'clat, mais la
physionomie gnrale indiquait un parfait recueillement et mon coeur
battit, car il y avait l plus d'une tte  qui la prire faisait une
aurole.

La province peut tre plus dvote que Paris; mais, contrairement 
l'opinion commune, les glises de Paris sont plus pieuses que celles
de la province. Je fus frapp du parfum de componction qui s'exhalait
de cette foule brillante, et je me recueillis en moi-mme pour prier.
Une seul chose me gnait: toutes ces fleurs avaient des parfums; les
sermons pour dames donnent mal  la tte comme un bouquet oubli dans
une chambre ferme. A Vannes, les bons paysans dposent leurs sabots 
la porte de la cathdrale; je voudrais, sous le porche de nos glises,
une petite pharmacie o l'on dpost les odeurs de ces dames.

En fait de parfumerie, la prsidente, on le sait, valait beaucoup. Je
l'avais  ma gauche;  ma droite tait une vieille dame, qui tait un
flacon dbouch d'eau de Cologne. Devant moi s'agenouillait une
famille adonne au patchouli; par derrire, le vent de la porte
m'envoyait des bouffes de mousseline. Toutes ces bonnes choses
mlanges produisaient un si redoutable ragot, que mon coeur tait
sur mes lvres. N'est-ce pas dans l'glise surtout qu'on devrait
laisser un peu de place pour le pauvre bon air du ciel? J'admets
l'austre encens; mais il y a ce me semble, une sorte d'impit 
vicier l'atmosphre o le saint sacrement rayonne, et  infecter le
tabernacle de ces doucetres touffements qui font redouter aux
passants le seuil de la Socit hyginique. Il est une diffrence
entre la fleur anime qui, Dieu merci, ne porte aucune odeur, et le
vivant sachet qui empoisonne. Je livre l'humilit de ces
considrations  qui de droit.

Le prdicateur monta les degrs de la chaire. Il y eut une discrte
rumeur, suivie d'un profond silence. C'tait un homme jeune encore,
aux cheveux lgers et rares; sa voix tait sonore, admirablement
quilibre; elle servait comme il faut l'intelligente pleur de son
visage. Son discours fut loquent, sans doute; car il y eut beaucoup
de larmes; cependant il ne me toucha point comme les sermons de mon
vieux cur de Vannes. C'est qu'il tait pour dames.

A la fin du premier point, ma cousine se pencha vers moi, les yeux
humides.

Comment le trouves-tu? me demanda-t-elle.

--Fort bien, rpondis-je, pendant que les toux comprimes se
ddommageaient autour de moi.

--Comment, fort bien! il est admirable, tout uniment.

Elle ajouta avec transition:

Sais-tu o nous allons, ce soir?

--A l'Opra? dis-je tout joyeux.

--Non pas! j'ai une envie folle de voir cette crature, Annette Las.
J'ai fait prendre une loge dans ce trou de thtre Beaumarchais. Ne me
donne pas de distractions.

J'tais guri d'Annette Las depuis la scne du jardin. J'prouvai un
sentiment de vritable impatience, d'autant plus que je regrettais
l'Opra. Le bourdonnement d'Annette Las recommena aussitt, rendu
plus importun par mon dpit mme. Pendant toute la seconde partie du
sermon, je m'occupai de chasser ce fastidieux refrain, ce qui tait la
meilleure manire de le rendre intolrable. Je parvins aisment  ce
dernier rsultat et je donnai de bon coeur au diable, malgr la
saintet du lieu, la protge de mon cousin le prsident. Petite maman
dormit un peu; mais, en s'veillant, elle soupira.

Quel talent! Quand je pense qu'il y a des gens pour aller entendre
celui de Saint-Sulpice!

Je ne raille ici que petite maman, car il y avait autour de moi un
recueillement sincre, malgr l'odeur. Le sermon fut un succs et je
vis des bracelets dans la bourse du quteur. Petite maman avait des
bracelets  effet, mais pas chers, tout exprs pour les qutes.

Il me semble que vous vous tes assoupi, chevalier, me dit-elle comme
nous remontions en voiture. Il faut vous tenir. A l'htel, Roblot, et
grand train! j'ai  m'habiller. Quel talent! et quel organe! Comme son
accent lui va bien! Aimes-tu cela, toi? Moi, j'adore le parler de
Bordeaux, quand il n'est pas trop ridicule. Eh bien, je vais te dire:
la comtesse va  Saint-Sulpice couter un dominicain. Pourquoi? Le
costume pousse, car je ne voudrais pas souponner un autre motif.
Mais, va, il y a des personnes qui entendent drlement la religion.

Je partageais en ce moment l'opinion de ma cousine.

Toi, reprit-elle, tu te tiens assez convenablement. Les hommes
prtendent que l'abb manque de profondeur, je sais cela, mais je suis
fixe sur la profondeur des hommes. Le prsident est un puits de
Grenelle. As-tu remarqu la demoiselle,  gauche, en noir? Pas la
premire, celle qui a ce nez? Quarante mille livres de rentes, en bien
venu, et des tas d'esprances. Personne ne meurt dans la rue
Saint-Dominique sans qu'elle hrite un peu. Bien leve, des talents,
et ces nez se placent, le soir, aux lumires. Mais tu es encore trop
jeune pour tenter cette affaire-l. Tout auprs d'elle, la dame au
chapeau de paille avec des fleurs dessus et dessous, comme pour faire
les tartes dans les fours de campagne, l'as-tu vue? Non! Tu ne sais
donc pas regarder? Il faut apprendre. Je t'aurais dit son histoire,
c'est  donner la chair de poule; mais, moi, je suis comme l'Evangile:
 tout pch misricorde.... except pour les hypocrites! Tiens, j'ai
toujours envie d'crire quelque chose sur le dos de cette longue Mme
de Mareuil, qui est faite comme une cigogne et qui regarde le ciel en
coulisse. Ce que c'est que l'habitude! Ces messieurs ne sont pourtant
pas l-haut! Voyons, chevalier, ne mdisons pas! Parle-moi de ta
famille. Je parie que ta soeur t'aura donn commission de lui dcrire
un peu mes toilettes?


Je ne pus m'empcher de sourire et je rpondis:

Vous tes une fe, ma cousine.

--Pas mal, Ren? vous avez bien dit cela. Prenez note de ma toilette,
si vous voulez, car je vais en changer. Il faut tre simple, quand on
fait une escapade, et je vais tout uniment me dguiser en petite
bourgeoise du Marais. Est-ce vrai que le Breton bretonnant est parti?
J'aurais aim le montrer: il avait une tte superbe, pour sr et pour
vrai. Allez m'attendre au fumoir. Fumez-vous? Il faut apprendre 
fumer. Le monde marche. Tout ce qui fait crier les dames est bon.
Souvenez-vous que vous marquez un point chaque fois qu'on dit: Fi
donc!

Nous tions sous le vestibule. Elle s'loigna, moins lgre qu'une
sylphide. Le spcimen d'entretien qui prcde est, je puis l'affirmer,
d'une exactitude rigoureuse. J'admire souvent combien sont sensibles
et claires les premires pages de nos souvenirs. Ds que je le veux,
je revois ma cousine la prsidente dans ses moindres dtails, et,
certes, ce n'tait pas une physionomie  la douzaine. Il y avait en
elle un mlange curieux de l'lment breton et du condiment parisien.
Ce qui pourra tonner, c'est que son lgance tait bretonne et ses
vulgarits parisiennes. Elle tait de race, on le voyait pleinement;
mais le niveau de l'inondation bourgeoise monte sans cesse; elle
n'avait pas la taille qu'il faut pour tenir la tte beaucoup au-dessus
du courant. Elle frquentait un monde mixte auquel des peccadilles
anciennes et modernes la tenaient attache. Son mari tait de la cour;
sous Louis-Philippe, cela prouvait peu. Quelles que fussent ses
raisons, elle n'allait ni aux Tuileries ni au pur faubourg
Saint-Germain, ce qui lui donnait facilit pour mdire de ceci et de
cela. Elle mdisait  miracle.

Elle avait de l'esprit beaucoup, quoiqu'elle ft sujette  effeuiller
des navets et mme des sottises; elle avait de la distinction,
plutt, il est vrai, dans ses manires que dans son style. Je l'ai
parfois admire digne et noble entre deux plongeons. Ce n'tait pas
une grande dame; il lui manquait l'ampleur et aussi la tenue; mais
telle qu'elle tait, avec quinze ans de moins, la mode aurait pu la
mettre sur son char. Il y a une chose qui vieillit encore plus que
l'ge, c'est le pch. Je n'ai pas  faire, Dieu merci, la confession
gnrale de ma cousine.

Elle avait pass vingt-huit ans, un certain jour dj lointain, aprs
avoir franchi quantit d'autres fosss. C'est la culbute. Depuis lors,
elle ne comptait plus. Ayez misricorde, elles font ce qu'elles
peuvent: se cramponnant  un morceau de bois mort, et tchant de
croire que cette branche casse tient encore  l'arbre verdoyant de la
jeunesse.

Elles n'ont rien acquis, elles ont tout perdu, ayez misricorde.

Ma cousine fut une grande heure et demie  s'habiller en petite
bourgeoise du Marais. Sa toilette, je dois le dire, tait un
chef-d'oeuvre d'opulente simplicit. Qu'elle ft l'ouvrage de la
vieille lingre ou de Laroche elle mritait d'tre mentionne dans les
bulletins exigs par ma soeur la marquise. Une gloire qui appartenait
 Laroche sans partage, c'tait la peinture; ma cousine tait revernie
 neuf depuis la racine de ses cheveux, noirs comme le pinceau qui les
avait teints, jusqu' son corsage, tout plein de lis et de roses en
poudre. Son costume de bourgeoise du Marais tait un peu catalan, 
cause des dentelles qui drapaient sa robe de taffetas noir, et qui
s'enroulaient dans sa chevelure; mais c'tait sobre et simple, en
comparaison de la toilette de Saint-Thomas d'Aquin. Bienheureuse
jeunesse! Je la trouvai charmante et je le lui dis. Elle sauta sur le
marchepied d'un bond imprudent: rien ne se cassa. Je montai derrire
elle, et nous partmes.

Qu'criras-tu  ta soeur, Ren? me fut-il demand au premier tour de
roue.

--J'crirai  ma mre que je suis entr dans le paradis, rpondis-je.

--A ta soeur,  ta soeur! c'est plus de son ge.

--Que j'ai trouv une autre soeur aussi belle et plus brillante, qui
est bonne pour moi, que j'admire....

--C'est cela, interrompit-elle en baissant la voix; le mot est bien
choisi: ne lui dis pas que tu m'aimes.

Elle garda le silence, et je mis la tte  la portire pour voir les
quais. Nous arrivmes au thtre aprs le rideau lev! Ma cousine
savait les moeurs du lieu; elle entra fort modestement dans sa loge,
mais malgr toutes nos prcautions, un tabouret tomba, et la salle
entire cria aussitt: A la porte!

A Paris, les choses vont ainsi: dans les thtres o les places
cotent cher, on n'coute gure la pice; dans les thtres du dernier
ordre, o viennent s'panouir loin du soleil les pauvres fleurs
partout repousses, l'attention du public est farouche et jalouse
comme une passion. Ici, l'auditoire est comme l'oeuvre elle-mme, un
exil. Il a le got froce du thtre; il est l, ne pouvant tre
ailleurs; il prend le mlodrame au rabais comme on boit le vin bleu de
la barrire; et comme le rude convive de la Courtille finit, dit-on,
par prfrer d'affreux mlanges  la noble saveur du vrai vin,
l'habitu des bas thtres arrive  chrir l'trange littrature qu'on
met  la porte de sa bourse. Il en veut pour son argent, si dur 
gagner; il regrette toute parole perdue et crierait _bis_ volontiers 
chaque coup de poignard.

Il n'est aucun grand artiste qui puisse se vanter d'tre admir,
choy, suivi, ador comme telle toile inconnue de ces obscurs
firmaments. A l'oeil du moraliste, ces pauvres scnes sont les plus
importantes de toutes. Elles parlent  des gens de bonne foi, tout
prts  se battre pour entendre.

Il y a l nanmoins comme partout deux classes: les patriciens et le
peuple. Nous n'avons voulu parler que du peuple. Les patriciens de
l'endroit sont de lamentables caricatures de la jeunesse dore des
boulevards. A ces profondeurs, don Juan montre la corde, et Lovelace a
les pieds plats. Je dois rappeler que nous sommes en 1842, Voil bien
longtemps que je ne suis revenu  Paris, dont les progrs blouissent
le monde, peut-tre le thtre Beaumarchais est-il maintenant une
succursale du Grand-Opra.

Nous nous tenions bien tranquilles au fond de notre loge pour ne pas
veiller les sauvages susceptibilits de ce parterre de rois. La
jeunesse dore du faubourg lorgnait ma cousine en se donnant des
airs, et une demi-douzaine de lions rps, qui reprsentaient
videmment ce qu'on appelait jadis la loge infernale  l'Opra,
posaient en sducteurs avec une nave effronterie. Tous avaient le
lorgnon dans l'oeil et la moustache coquine. Combien de coeurs
avaient-ils broys le long du faubourg Saint Antoine! A l'orchestre,
qui tait peu garni, quelques ngociants des bords du canal
s'asseyaient auprs de leurs dames, et quelques auteurs du cru,
jugeant avec svrit l'oeuvre de leur confrre, manifestaient
timidement le mpris profond que leur inspirait la pice. Aux
premires galeries le beau sexe dominait, reprsent par les lgantes
de la rue de Charenton, auxquelles se mlaient quelques cuisinires
cossues. La soie change en vrit, de reflets selon les paules.
Presque toutes ces braves personnes taient vtues de soie; mais elles
tanchaient leurs yeux sensibles avec des mouchoirs de couleur tenus
par des mains prodigieusement gantes. Ne plaisantons pas: c'tait
l'aristocratie, et le peuple regardait franchement de travers.

Aux secondes, c'tait le tiers-tat. Il y avait dj l moins de
prtentions et moins de laideur. Tout un cordon de jeunes figures
frangeaient la balustrade. On voyait bien encore quelques chapeaux
parmi les chevelures brunes ou blondes, penches avidement sur la
scne; mais aux troisimes, ce n'taient plus que des bonnets,
au-dessus desquels se dressait un mur de blouses bleues.

Dans les avant-scnes, une demi-douzaine d'Armides essayaient de poser
en princesses qui s'encanaillent. Leurs cavaliers ne se montraient
pas.

Au parterre, vous n'eussiez pas pu faire parvenir un grain de plomb
jusqu'au sol. C'tait une masse humaine compacte, silencieusement
haletante. Cela ondulait parfois, produisant un bruyant applaudissement,
puis l'immobilit reprenait. On et dit deux cents crnes sculpts dans
une planche.

Je regardais cela. Mon oeil n'avait pas encore t jusqu'au thtre.
La vue de la salle m'tonnait et me divertissait. Ceux qui viennent de
province ont une tendance  dnigrer; j'tais presque content de
trouver Paris si pauvre et si laid. Vertubleu! au thtre de Vannes,
il y avait au moins la loge de la prfecture! Je n'allais pas souvent
au spectacle: l-bas, c'est de trs mauvais ton; mais, enfin, quand je
me donnais la joie d'entendre mal chanter _Robert le Diable_ ou voir
mal jouer _Lucrce Borgia_, j'tais sr de trouver des croix d'honneur
au balcon et des paulettes  l'orchestre.

Ici, rien! La supriorit de la capitale du Morbihan me parut si
vidente, que je me sentis un peu fier de lui appartenir. L'orgueil,
chez les bonnes natures, est un sentiment bienveillant; ce fut avec
des prdispositions clmentes que mon regard aborda enfin le dcor,
tout neuf et peint violemment, o chaque objet semblait trop grand
pour l'exiguit du local. Pour moi, au premier instant, les acteurs
eux-mmes eurent mines de gants qui se mouvaient dans une bote
d'trennes parmi les vgtaux colosses. C'tait une scne champtre au
bord du Rhin, qu'on devinait tranquille et fier du progrs de ses eaux
derrire des glaeuls hauts comme des chnes. De l'autre ct du
fleuve, qui avait trois pieds de large, un vieux castel dressait ses
crneaux sourcilleux, effroi de la contre, disait justement le jeune
premier, vtu de velours et peint comme ma cousine. La voix de ce
jeune premier secouait le tympan. Tandis qu'il parlait, ses yeux
allums comme des chandelles, allaient chercher les bravos tout au
fond des loges, et ddaignaient le parterre, qui applaudissait
furieusement, je ne savais pourquoi. Je regrettai ma tante Bel-OEil,
qui, certes, et accord du premier coup  ce garon un coeur
sensible.

Pendant qu'il criait  tue tte aux gens qui l'entouraient de faire
silence pour ne point veiller l'attention des brigands de la
montagne, un splendide bandit apparut, tout hriss de poignards et de
pistolets. L'orchestre grina un accord  faire dresser les cheveux
sur les ttes depuis longtemps chauves, et le jeune premier fut
incontinent charg de fers.

Je crus que le parterre allait se prcipiter en avant pour empcher
cette injustice. Ma cousine me dit  l'oreille:

Le voici aux stalles d'orchestre,  gauche. Vois s'il a l'air d'un
domestique.

Mes yeux suivirent son doigt et rencontrrent la seule personne comme
il faut qui ft dans la salle. C'tait un gentleman vtu de noir dont
la tenue pouvait passer, en vrit, pour irrprochable. Il tourna la
tte; je saisis son profil perdu: c'tait Laroche.

Le brigand des montagnes haranguait sa troupe et l'on faisait des
prparatifs pour pendre le jeune premier aux branches d'un arbre qui
avait des feuilles de cucurbitace. Le parterre m'inquitait. Un des
membres de la jeunesse dore s'tant permis de rire reut une pomme
qui s'crasa en cocarde sur son oeil. On n'tait pas l pour s'gayer.

Je parie, dit ma cousine, que Mlle Annette Las va sortir de terre
pour dlivrer ce grand bent...... Tiens, dans la baignoire,  droite,
reconnais-tu ce respectable crne?

Il appartenait en propre au prsident qui se montrait, en effet, mais
si peu!

Il y eut dans la salle un long murmure. Le jeune premier pendu poussa
un cri, et les brigands de la montagne s'cartrent pouvants.

Elle ne sortait pas de terre, mais c'tait bien elle, car son nom
clata parmi l'enthousiasme des bravos: Annette Las! Annette Las!

Laroche lui-mme applaudissait de ses mains fort bien gantes, et le
prsident eut un sourire.

Elle ne sortait pas de terre. Je vois son entre vaguement et comme on
cherche la trace fugitive d'un rve d'opium. Il me semble que la voix
de l'orchestre devint plus douce qu'un soupir. Le dcor se fondit,
lumineux et confus dans des gammes d'arc-en-ciel; un nuage perl
passa; elle bondit, fleur aile, au milieu d'un tourbillon de feuilles
de roses......




IX.

TOUJOURS ANNETTE LAIS.


Qu'tait, cependant, cette pice? Annette Las avait au dos des ailes
de papillon. Ce devait tre un drame fantastique. Je n'en sais rien;
je ne l'ai jamais su.

Je l'ai revue vingt fois, cette pice, ou plutt j'ai revu vingt fois
l'entre d'Annette Las, voltigeant parmi les roses effeuilles. Mais
je ne sais pas qui tait ce jeune premier, ni ce que devenaient les
brigands de la montagne. L dedans, Annette devait tre une fe; elle
se nommait Farfalla. Au tomber du rideau, elle s'endormait sous le
baiser des roses.

J'avais devant les yeux un vaste blouissement: voil o mon souvenir
est prcis. Le misrable dcor, agrandi tout  coup, perdait mon
regard dans les profondeurs de sa perspective. Louis XIV n'aurait pas
franchi ce Rhin! Les vieilles tours se dressaient, mlancoliques et
menaantes, au-dessus de la rampe dchire, et des routes mystrieuses
s'enfonaient au loin dans la fort.

Annette tait transparente comme une pense. Je la suivais parmi les
flots de gaze que le vent de sa course soulevait. Je sens avec fatigue
que je ne puis vous la montrer telle que je la vis. Donnez des ailes 
un sourire.

Il y eut en moi une angoisse sourde; je cherchai mon quilibre sur le
sige o j'tais assis. Puis mon coeur se serra cruellement, et j'eus
les yeux pleins de larmes qui me blessaient la paupire. Ce fut
tellement soudain et aussi tellement trange que, dans ma raison, je
n'attribuai rien de ce que j'prouvais  la prsence d'Annette. Je
crus  une maladie foudroyante qui se dclarait; j'eus frayeur d'un
accs de folie.

J'tais malade et fou plus encore que je ne le craignais.

La toile descendit du cintre lentement, et mon rve se cacha derrire
cette pourpre grossire, borde d'impossibles franges d'or. La salle
entire frmissait; je la sentais qui tremblait la fivre.

Annette Las! Annette Las! cria-t-on du parterre.

Et un choeur tumultueux tomba du paradis, rptant:

Annette Las! Annette Las!

J'eus pudeur, comme si on et froiss en moi brutalement la
dlicatesse mme de mon coeur.

C'est l que nous allons bien la voir! me dit la prsidente.

J'aurais voulu me cramponner au rideau pour l'empcher de remonter.

Regarde bien! Veux-tu la jumelle?

Je pris la jumelle et je la mis au-devant de mes yeux sans remarquer
que je tenais le gros bout. Je distinguai  perte de vue un petit ange
parmi des fleurs. Et je souris, je m'en souviens bien, car le petit
ange venait  nous, arrondissant ses bras nus et balanant une
guirlande de roses.

Avant de rencontrer leur prsident, chuchota prs de moi ma cousine,
ces papillons crotts marchent dans le ruisseau avec des souliers sans
semelles.

La salle croulait sous les applaudissements. Je n'eus pas la pense
d'applaudir.

A l'ge de M. de Kervign, reprit Aurlie, voil pourtant ce qu'il
faut!

Je rougis et je regardai la baignoire o le profil du prsident
s'tait indiscrtement montr. La baignoire tait vide.

Oh! fit ma cousine, cette fois sans amertume, il est au changement de
costume. Pour la pauvre crature, c'est le quart d'heure de Rabelais.

Laroche tait debout vers nous. La main d'Aurlie s'agita, mais
Laroche ne broncha pas: c'tait un maraud bien dress. Il vous avait
vraiment, l-bas, une tournure de jeune notaire.

Je pensais au prsident. Ou plutt pensais-je  quoi que ce soit?
J'tais ivre.

Eh bien! me dit ma cousine, quand la jeunesse dore fut partie pour
boire de la bire et le peuple pour s'imbiber de coco, avais-tu ide
d'une chose pareille?

--Avez-vous vu que le dcor a chang? balbutiai-je malgr moi.

Elle me regarda.

Tu es tout ple, murmura-t-elle. On touffe, ici.

Son ventail agit au devant de mon front me fit du bien.

Elle est maigre comme un clou, reprit-elle.

--Qui donc?

-Cette Annette Las. Tu ne trouves pas?

--Je ne l'ai pas vue.

--Comment! il n'y avait personne  regarder.

--Quel ge a-t-elle? demandai-je au hasard.

--Est-ce qu'on peut savoir! C'est us misrablement; a boit.

--Elle? fis-je.

Et, devant mes yeux, le papillon passa dans son nimbe de fleurs.

Le prsident ne dteste pas une petite pointe, me dit ma cousine avec
un parfait srieux.

--Elle! rptai-je.

--Mais tu dis que tu ne l'as pas vue.

--C'est bien vrai, je ne l'ai pas vue.

Certes, je parlais vrai. Je ne connaissais pas les traits de son
visage.

Elle n'a pas mme la beaut du diable, poursuivit ma cousine. Je
doute fort que le prsident drange pour elle son marchand de la rue
Saint Antoine. Sois tranquille, quand elle aura pass vingt-huit ans,
comme moi, on ne verra pas vingt lorgnettes braques sur sa loge.
As-tu remarqu ces bambins qui me dvisageaient?

--Non, rpondis-je.

--J'ai froid, rpondis-je.

--Tu es souffrant?

--Oui. Il me semble.

--Il te semble? Vas-tu prendre la maladie du pays comme ton valet de
chambre  grand chapeau?

Ce fut la premire ide qui entra clairement en moi, parce qu'elle me
donna l'espoir d'expliquer mon trange malaise. Je m'interrogeai,
cherchant  exagrer mes regrets. J'aimais, en effet, sincrement ceux
que j'avais laisss l-bas, mais c'tait une affection tranquille, et,
dans cet ordre d'ides, je ne trouvai point ce qui me serrait le
coeur.

Ma cousine m'examinait:

Drle de petit bonhomme! murmura-t-elle. Est-ce que tu es sujet 
cela?

On grille. Aprs cela, l'eau de la Seine drange quelquefois ceux qui
arrivent. Allons-nous-en, je l'ai assez vue.

Nous sortmes. Elle me conduisait par la main comme un enfant.
Aussitt que nous fmes dans la voiture, je vis les rverbres tourner
et je perdis connaissance. Je ne me souviens pas de notre rentre 
l'htel. Quand je m'veillai, il y avait prs de moi deux personnes
qui causaient: un jeune mdecin et ma cousine. Ma cousine avait un
frais dshabill du matin.

Mon Dieu! disait le jeune docteur, ce n'est pas le mme genre. Mme
Stoltz a plus de force et des effets plus imprvus. L'avez-vous
entendue dire la _romance du saule_? Ce n'est pas cela du tout. Prenez
Garcia ou Grisi, vous avez des intentions diffrentes, des styles
presque opposs, mais qui rendent, comme deux traductions en deux
langues diverses, la pense exacte du maestro. Je ne sais pas si je me
fais comprendre.

--C'est--dire que je passerais mes jours  vous entendre parler
musique, docteur!

--Eh! eh! fit le jeune mdecin, j'ai mes malades. La mdecine est
presque aussi attachante que la musique.

Il se tourna vers moi et vit mes yeux ouverts.

Est-ce fini, nous deux! me demanda-t-il avec une brusque gaiet.

Ma cousine joignit les mains et s'cria:

Il est impayable, ce docteur Josaphat!

Je n'avais qu'un tonnement, c'tait de ne pas voir autour de moi mon
pre et ma mre. A ce premier instant j'avais oubli mon voyage de
Paris, et la vue de ma cousine occasionnait en moi un pnible travail
intellectuel.

Est-ce que vous avez eu dj de ces crises nerveuses, M. de Kervign?
me demanda le docteur. C'est trs srieux. Souffrez-vous?

Je voulus parler, mais je ne pus. Je fis signe que je n'prouvais
aucune douleur.

Vous l'avais-je dit, madame la vicomtesse? s'cria Josaphat. La
cinquime paire! c'est trs curieux. L'cole Bouillaud vous le
saignerait  blanc: a peut russir; le vieux Rcamier l'amuserait
avec des affusions: ce n'est pas mauvais: les gens de Hahnemann lui
donneraient je ne sais quoi qui n'a pas le sens commun, mais qui opre
des cures merveilleuses. Moi, je lui ai mis ma chane lectrique
autour du pied droit. Pourquoi? L'instinct qui s'appelle le gnie
quand il produit _Guillaume Tell_ ou _le Nozze_.... Il n'y a pas de
systme, madame, il y a des hommes. Le codex est un solfge. Le
moindre fabricant de romances idiotes dispose de la pharmacie de
Rossini ou de Mozart. Est-ce clair? Il ne s'agit que de savoir
manipuler les gammes. Je ne saurai jamais si je suis un mdecin ou un
musicien. Qu'importe? Je vais entendre un quatuor de chambre chez
Allard; c'est du Haydn. Je reviendrai ce soir, et notre jeune ami
racontera ses impressions de voyage dans le pays cataleptique.

Il baisa la main de ma cousine qui le reconduisit jusqu' l'escalier.
En conscience, ce docteur Josaphat tait un charmant garon, et je
pense qu'il sera devenu un prince de la science, s'il ne s'est pas
fait compositeur d'opras.

Je savais maintenant o j'tais, la mmoire venait de renatre en moi
tout d'un coup, tant la chane lectrique autour des chevilles est un
dlicieux agent de gurison. Je la recommande vivement  toutes les
personnes qui n'ont rien de mieux  faire. J'tais  Paris; cela ne
m'tonnait plus; mes souvenirs s'arrtaient seulement au dbut de ma
maladie. J'ignorais d'o elle m'tait venue et comment elle m'avait
pris. Ma cousine rentra au moment o ma cervelle encore faible faisait
effort pour reprendre complte possession d'elle-mme.

Que s'est-il donc pass? lui demandai-je.

--Bon, il a parl, fit-elle tonne, je vais rappeler le docteur.

--Je n'ai pas besoin du docteur, petite maman, rpliquai-je. Il y a
comme un brouillard autour de mes ides, et je voudrais savoir....

--Quel homme que ce docteur! s'cria-t-elle. Il est tellement au
dessus de tout qu'il se moque de lui-mme. Il m'a bien expliqu ton
tat, ah! suprieurement! mais il y a ml tant de musique que je ne
m'y reconnais plus. Le trouves-tu joli garon? Il ne veut pas croire
que j'aie pass mes vingt-huit. Le plus drle de corps qu'il y ait
dans l'univers!

--Mais que s'est-il donc pass? insistai-je.

--Rien du tout, mon petit Ren. Nous avons t au thtre et tu t'es
trouv mal d'une indigestion d'Annette Las.

Je rptai ce nom comme s'il n'et rien veill en moi, et, par le
fait, il produisit sur ma mmoire une impression si faible et si vague
que j'eus besoin d'un travail mental pour rattacher ce nom  quelque
chose ou  quelqu'un. Ma cousine m'observait du coin de l'oeil.
Avait-elle conu un soupon? Je ne sais. En tout cas, ma complte
indiffrence sembla la rjouir.

Maintenant, chevalier, reprit-elle en baissant la voix et d'un accent
mu, faut-il vous dire au vrai ce qui s'est pass?

--Je vous en prie! m'criai-je avec plus de vivacit, car j'tais las
de ma chasse aux souvenirs.

Elle prit mes deux mains dans les siennes et baissa les yeux.

Dois-je entamer ce chapitre-l? murmura-t-elle. Je ne suis pas encore
bien vieille, mais mon esprit est enclin  l'observation et j'ai de
l'exprience. Je gagerais que vous n'avez jamais aim.

--Jamais, rpondis-je.

--Et c'est ce qui m'a attire vers vous chevalier, poursuivit-elle
sans relever son regard. A Paris, les jeunes gens de votre ge ont
perdu depuis longtemps dj la virginit du coeur.

Je me mis  rougir, sans trop savoir pourquoi. C'tait comme un
remords, et pourtant, Dieu merci! je n'avais rien  me reprocher. Elle
continua en glissant vers moi une oeillade rapide.

Vous tes beau, Ren, trs beau. Vous l'a-t-on dit ainsi  demi voix
et en vitant vos regards?

--Jamais, rpliquai-je encore.

--Et quel effet cela produit-il sur vous?

--Je crois que vous vous moquez un peu de moi, petite maman.

Elle sourit et fit de son mieux pour mettre quelque chose d'anglique
dans son sourire. Puis elle pronona si bas que j'eus peine 
l'entendre:

Il faudra que je vous fasse la cour et je ne m'en plains pas.

J'tais parfaitement bien, physiquement parlant,  cette heure. Mon
intelligence seule restait frappe. J'avais les ides soudaines et
confuses de l'enfance. Je renversai ma tte sur l'oreiller et
j'clatai de rire.

Son regard perant me sonda.

Est-ce que je me serais trompe? dit-elle. Seriez-vous un petit
serpent, monsieur!

Ma gaiet tomba, et je ne rpondis pas. Voici pourquoi ma gaiet s'en
allait. Le son de cloche recommenait  battre dans ma pauvre
cervelle, le refrain revenait, les farfadets bourdonnaient de nouveau
 mes deux oreilles ce nom qui me donnait frayeur d'tre fou: Annette
Las! Annette Las!

Et ce n'tait qu'un nom, qu'un son; il n'y avait rien derrire, pas
mme une image, si fugitive qu'on la puisse rver. Je secouai la tte
comme un cheval agite sa crinire pour carter les mouches. Il y eut
de l'tonnement sur les traits de ma cousine, qui me demanda, tant ma
comparaison tait heureuse:

Quelle mouche te pique, Ren?

Cette fois, je mentis; je balbutiai les mots de fatigue et de
migraine.

Quand on a la migraine, me dit-elle, on n'a garde de secouer ainsi la
tte. C'est ton mal nerveux. Tu es un sujet trs nerveux, le docteur
l'a dit.

J'prouvais une impatience extrme et tout  fait dpourvue de motifs
apparents.

Que le diable emporte votre docteur! m'criai-je d'une voix mle, et
comme j'aurais rpondu, chez mon pre, aux importunits de notre
vieille Simonne: j'ai faim.

--Peste! fit-elle. Tu as cach ton jeu, sclrat.

Elle se leva et sonna. Je n'avais rien cach du tout, car j'tais dj
honteux de ma sortie. Je tombai comme un loup sur la viande froide
qu'on m'apporta.

Pas trop vite! pas trop vite! me conseilla ma cousine: c'est un
apptit nerveux, videmment.

Comme je continuais de manger, elle ajouta:

Il faut que je sache au juste si vous tes un mauvais sujet, Ren.

Au supposer que j'eusse t un mauvais sujet, j'aurais fait ma
confession, car ce mot, dans sa bouche, tait clairement une caresse;
mais je ne rpondis que par un regard qui devait suer la candeur. Elle
sourit  son tour et me dit:

Tu ne peux pas te figurer comme tu m'as fait peur. C'tait tout un
rve qui s'envolait, et l'on tient  ses rves quand on a pass
vingt-huit ans. Je ne voudrais pas tre la petite maman d'un mauvais
sujet. Mon rle sera de te sauvegarder contre les entranements de
Paris, et  quoi bon, si tu tais dj perdu? Mange moins vite; bois
le vin pur  cause de la Seine. Les jeunes gens d' prsent font des
sottises en sortant de l'oeuf. Pour en revenir, je suis rassure, tu
redeviens mon chevalier, et je vais t'expliquer ta crise. Cela arrive
 tous les pages qui rencontrent leur premire chtelaine.

Dans ma tte, la cloche carillonnait:

Annette Las! Annette Las!

J'avais beau dvorer, cela n'y faisait rien. Je voudrais bien vous
dire ce que rpondit mon coeur, mais il faudrait des pages entires,
bourres d'expressions subtiles et de touches chromatiques pour
exprimer ce qui, en dfinitive, tait presque le nant. Mon coeur
ressemblait  ces gens du radeau de _la Mduse_, qui croyaient
apercevoir une voile au lointain. Il n'tait pas bien sr, et,
cependant quelque chose commenait  poindre  l'horizon.

Te voil muet, insinua ma cousine, qui avait compt sur la rplique
de son page.

--Ah! dis-je  tout hasard, quand vous parlez, je ne sais qu'couter.

--Et penses-tu, en effet, que ce soit le plaisir d'avoir trouv une
amie?

--Oui, oui, c'est certain, cela et le changement d'air.

--On touffait dans cet abominable endroit!

--Quelle chaleur! J'ai quelque chose, tenez, et je ne sais pas ce que
c'est.

Je repoussai l'assiette et ma tte se renversa sur l'oreiller. Je
pense qu'elle me parla du bonheur pur et sans tache qu'un page peut
goter auprs d'une chtelaine; elle dut mme se comparer  l'ange
gardien dont les ailes protectrices se dploient au dessus d'un jeune
front; mais je n'coutais plus, j'avais les yeux ferms: je voyais un
papillon parmi les roses.

C'tait une souffrance plutt qu'un plaisir, mais une souffrance que
je ne puis me rappeler sans un tressaillement voluptueux. Je cherchais
 distinguer les traits de ma vision; cela m'tait impossible. Je
percevais une saveur de beaut incomparable, mais je ne voyais pas.
Annette Las! criait ma fivre, car ce repas inopportun avait amen
la fivre. C'tait Annette Las: un rayon qui avait un nom.

A mesure que la fivre montait, l'apparition se faisait plus
distincte, sans jamais devenir ce qu'on peut appeler un visage. Je
voyais en rve comme j'avais vu en ralit, ni plus ni moins, et le
malaise arrivait  tre une angoisse terrible par l'effort insens que
je faisais pour carter le dernier voile.

Docteur! docteur! il a le transport!

J'entendis cela au milieu d'un bruit qui ressemblait aux dchanements
de la mer. La conscience me revint si nette pour un instant que j'eus
peur d'avoir dit mon secret.

Puis naquit en moi un doute qui indiquait plus de lucidit encore, je
me demandai si j'avais un secret.

Toute ma fivre me rpondit d'une voix qui m'branla le cerveau:

Annette Las! Annette Las!

Il court aprs un papillon, dans son dlire, dit ma cousine d'un ton
de sincre chagrin, il voit des guirlandes de roses, il fait piti!

Une main me ttait le pouls.

Cent-quarante! dclara le docteur. Il dormirait tranquillement si
vous ne lui aviez pas donn  manger.

--Cent-quarante, c'est une fivre....

--Oh! de cheval! Mais je ne vois aucun symptme srieux. Vous savez
que le mariage de la duchesse est dcid?

--Avec M. de Maletord?

--Du tout! rupture! La Martini a fait des infamies. On a su le
dcouvert de Maletord chez ses agents de change: deux millions entre
cinq. Vous souvenez-vous de ce gros Anglais  cheveux ardents, lord
Harbourg? Il a hrit de la pairie de son oncle, le marquis de
Winterbury. Une fortune folle. La duchesse passe par dessus la
couleur, et Maletord se contente en disant: Rouge gagne!

Je constate,  la louange de ma cousine, que ce mot charmant ne la fit
pas rire.

Ses mains sont du feu! dit-elle.

--Cent quarante. Je vais mettre la chane lectrique  son mollet.
Vous ne m'avez pas seulement demand des nouvelles du quatuor!

--Voyez-vous du danger?

--On ne peut jamais savoir. Rien de curieux pour le moment. Fivre
nerveuse. Cossmann tait l. C'est tonnant comme il comprend la
mdecine. On devrait faire un cours de violoncelle  la Clinique,
voil longtemps que je le dis. Mais ai-je rv que vous aviez t hier
au thtre Beaumarchais?

--Non.

--Et vous ne m'avez pas dit l'accident?

--Quel accident?

--La petite  qui M. de Kervign s'intresse....

--Annette Las?

--Un nom de prdestine! Elle passe en ange au dernier acte, ou en
papillon, ou en me, je ne sais pas...... enfin, elle est cense
voltiger  quatre mtres du sol. Le fil de fer a rompu....

Je me levai tout droit.

Eh! eh! fit le Josaphat. Un spasme! Va-t-il nous jouer quelque tour?
Bigre!

Ma cousine poussa un cri, et je n'entendis plus rien.




X.

LE FEU PREND A JOSAPHAT.

Cette seconde syncope dura quelques minutes  peine. Le docteur
Josaphat tait en train de me poser sa chane lectrique  la nuque,
quand je repris mes sens.

Voil! dit-il avec l'entire bonne foi qui le caractrisait. Nous ne
savons pas le premier mot de cette science nouvelle, et dj nous
oprons des miracles. Quand nous saurons, nous ne ferons plus que des
sottises.

Aurlie tait penche sur moi. Je la reconnus et je lui souris. Elle
appuya ma main contre son coeur,  la grande dification de Josaphat.

Pour vous finir, reprit le docteur, M. de Kervign tait l-bas
auprs d'Annette comme vous tes ici, en tout bien tout honneur. Ces
petites ont la vie dure comme des chats. Elle en sera quitte pour une
semaine ou deux de repos, ensuite de quoi elle recommencera.

Je poussai un long soupir, dont Aurlie s'attribua le bnfice, et je
refermai les yeux. J'avais un moment de repos, presque de bien tre.
J'coutai sans fatigue aucune le rcit d'un petit scandale de la rue
Saint Dominique, que le docteur dbita avec beaucoup d'esprit. Il
termina sa visite par la description d'un instrument  cordes qu'il
avait invent  ses heures de loisir et partit comme un trait pour
voir le dernier acte de _Guido_, jou par tous les lves de
Ballanciel,  l'Ecole panharmonique. Le hautbois, nous dit-il, avait
introduit dans l'accompagnement du finale un dessin fugu d'aprs ses
propres ides sur la juxtassonnance. Il promit de revenir le lendemain
matin,  la premire heure, pour voir s'il se serait produit dans mon
tat quelque changement curieux.

Quel garon! me dit cette bonne prsidente, aprs l'avoir reconduit.
Quel systme! Tu dois te sentir un peu mieux. Il n'a pas d'inquitudes
du tout: il en a vu bien d'autres! Partout ailleurs que chez nous, tu
ne l'aurais pas ainsi; car il refuse de vingt ou trente clients tous
les jours. Mais il a de la sympathie pour moi: il m'a connue toute
jeune femme et je le regarde presque comme un frre an.

Le docteur Josaphat pouvait avoir trente ans. Ma cousine tait
videmment sur cette pente heureuse o chaque jour vous rajeunit de
vingt-quatre heures. La fantaisie,  cet gard, n'a pas de bornes. Ma
cousine remontait en triomphe vers son adolescence. Elle attendait la
cinquantaine pour s'avouer mineure. C'est l une faon de tomber en
enfance que tout le monde connat, mais qui tonne toujours.

Il ne faut pas croire que le docteur Josaphat ft un ignorant ou mme
un charlatan, condition qui n'est pas exclusive de la science. Il
savait beaucoup, il tait fort intelligent et assez honnte homme.
Seulement, il ne croyait pas  la mdecine, partageant  cet gard
l'opinion de l'immense majorit des mdecins. Le scepticisme se
traduit de diffrentes manires. Le docteur Josaphat avait conserv un
petit bout de foi  l'influence personnelle de l'homme sain sur le
malade et il usait de cette influence comme il pouvait, loyalement,
parfois en vain, parfois avec bonheur.

Comme il avait mis de ct toute pharmacie, il pargnait  ses
pratiques les maladies mdicamenteuses, ce qui est norme et
produisait souvent, en laissant agir la force vitale, des cures qui
tenaient du miracle. On est tellement habitu, en effet,  voir
certaines affections traites avec talent selon la rigueur des
enseignements de l'cole, se terminer par la mort, qu'il y a miracle,
vritable miracle de clmence  permettre la gurison.

Le docteur Josaphat prtendait que le miracle consistait uniquement 
ne pas poignarder en ce cas le patient avec une lancette ou  ne point
placer prs de son lit une garde arme de fioles, pour y jouer en
toute charit le rle important que la Voisin remplissait, sous Louis
XIV, avec tant de succs. Il disait que la Brinvilliers et Lucrce
Borgia d'un ct, Cartouche et Lacenaire de l'autre, avaient vol les
rayons de leurs auroles.

Pourquoi tant de bruit autour de ces noms illustres pour quelques
saignes et quelques vomitifs? Sangrado,  lui tout seul et tel
acadmicien pasteur d'un immense troupeau de sangsues, ont vid plus
de veines que la postrit entire de Cacus. Il ajoutait mille autres
choses qui me semblaient plausibles, mais que je ne voudrais point
rpter, profane que je suis, dans la crainte de nuire  l'industrie
respecte de MM. les apothicaires. En somme, la mdecine est une
grande chose: le bronze d'Esculape fait l'ornement d'une foule de
chemines, et j'ai vu, sur nombre de pendules, Hippocrate refusant les
prsents d'Artaxercs.

Le docteur Josaphat tait un original. Il inventait des pinettes et
rvait tout veill de la juxtasonnance qui est pure chinoiserie. Il
fabriquait des chanes galvaniques et d'autres curiosits. C'tait
peut-tre un fou. On m'a dit qu'il avait escalad l'acadmie. Je crois
plutt que les sangsues l'auront vid.

Moi, j'avais une belle et bonne fivre crbrale. Je ne sais pas si la
chane lectrique me fit du bien; je reste persuad qu'elle ne me fit
aucun mal. Pendant neuf jours que durrent les accs, le docteur me
visita le matin et le soir. Tout en changeant la chane de place,
selon les progrs de mon mal ou selon le vent de sa fantaisie, il
racontait. Les premiers jours, ses rcits n'taient pour moi qu'un
bourdonnement confus; je sentis que j'tais sauv quand je compris ses
commrages.

Au moment o mon intelligence s'veilla je me souviens qu'il disait en
me ttant le pouls:

Il n'y a point de toile si serre o l'on ne puisse introduire
quelques fils. C'est la juxtasonnance. Et nanmoins la juxtasonnance
est encore autre chose: elle donne trois sries d'accords dans toute
gamme: introduisez les tiers de ton qui sont en usage dans quelques
musiques des pays d'Asie, et la juxtasonnance arrive  des rsultats
prodigieux. J'ai pass des fils dans le quatuor en r de Haydn, et mon
instrument est particulirement propre  rendre ces nuances. Je ne
trouve pas d'excutants. Mes meilleurs amis me rient au nez. C'est
toujours l'histoire de la mdecine, o tout systme est un assassinat
avant de devenir le salut de l'humanit. Prenez l'accord que vous
appelez parfait, je ne sais pourquoi; dcomposez les cinq demi-tons de
chaque tierce en sept tiers de tons, plus un demi-tiers ou sixime de
ton....

--Le pouls? l'interrompit ma cousine.

--Eh! madame, le pouls lui-mme vous dmontre la divisibilit infinie
des nuances, c'est votre oreille qui manque de finesse. Vous
arriveriez par l'ducation  percevoir des vingtimes de ton. Nous
avons cent dix, et le docteur Josaphat n'a pas besoin de montre 
secondes pour vous affirmer cela. Je prtends qu'un sens vierge,
convenablement entran, comme disent les Anglais, diviserait, au
tact, les secondes en soixante tierces. Il y a peut-tre dans la
nature des infusoires pour qui les tierces sont des annes et les
secondes des sicles. Nous ne jouissons de rien: notre domaine nous
chappe; la juxtasonnance n'est qu'un pas trs timide vers la conqute
lgitime de l'inconnu. Le jeune homme va bien; il sera sur ses pieds
dans trois jours, et comme il n'a absorb aucune substance hostile, il
chappera  cette pouvantable maladie qu'on appelle convalescence.

Ma cousine m'embrassa. Il y avait des larmes dans ses yeux.

--A-t-il sa connaissance? demanda-t-elle.

--Qu'entendez-vous par l? La jouissance du monde extrieur? S'il ne
l'a pas il va l'avoir. Mais il n'a jamais manqu de connaissance. La
fivre, considre au point de vue mtaphysique, prsente des
particularits trs curieuses. On pourrait dire que c'est un travail
dsespr qui poursuit le jour dans la nuit ou un objet quelconque
dans le vide; pour prciser: une chasse pleine de lassitude o l'on
court aprs le mot d'une insoluble charade. Loin d'tre absentes, les
facults intellectuelles sont prodigieusement surexcites. J'ai trouv
la juxtasonnance pendant ma fivre catharale. D'autres, au lieu de
chercher, reviennent vers une ide ou vers un fait accompli qui les a
frapps vivement. Ils n'essayent pas de percer l'avenir, ils tchent
de voir le pass autrement mieux qu'ils ne l'ont pu distinguer
jusqu'alors. De telle sorte que la physionomie mtaphysique de la
fivre est un point fix et douloureux, contre lequel l'intelligence
s'acharne, un point noir, si vous voulez, qu'on veut clairer de la
lumire qu'on n'a pas. Demandez au petit Breton si, pendant ces six
jours, il n'a pas constamment soulev un lourd marteau qui,
constamment aussi, lui retombait tout juste au mme endroit du crne.

J'prouvai comme une rminiscence aigu de ma douleur, tant cette
dfinition tait juste.

Et comme la fivre crbrale, continua Josaphat, est complique ici
d'une affection nerveuse trs accentue, la manie, car c'est
probablement une manie temporaire, a d tre terrible.

--Ah! je me doute bien de ce qu'tait son ide fixe! soupira ma
cousine.

--Question extra-mdicale, belle dame. Mais je suis bien sr que
l'ide fixe de la petite sauterelle du thtre Beaumarchais n'tait
pas M. le prsident de Kervign.

--A propos, demanda ma cousine, qu'a-t-elle eu cette Annette Las?

--Une fivre crbrale, tout comme notre jeune ami.

--Et sa situation?....

--La mme que celle du chevalier. Ou et dit le mme pouls.

--O donc allez-vous la voir?

--Mais, chez son pre. Son pre est un tigre pour l'honneur!

Ma cousine clata de rire. Son rire ne me blessa pas du tout. Je
faisais grande attention, cependant,  ce que disait le docteur.

Parbleu! s'cria-t-il en tirant sa montre, je vais manquer l'audition
de la Squarciafico, chez Tamburini. Elle demande cent mille francs,
les feux et le cong pour son contre-_ut_ et ses roulades dans le
grave. Faites taire le petit, s'il veut parler. A ce soir.

Ma cousine s'tablit prs de moi avec un livre. Elle m'avait veill
comme une soeur de charit. Je n'avais aucune envie de lui parler. Ma
pense n'tait pas confuse, je sentais plutt ma cervelle vide comme
une coquille d'oeuf. Ma proccupation tait de savoir exactement et
clairement quelle avait t mon ide fixe. C'tait me pencher
au-dessus du vertige d'o je sortais  peine.

Aussitt que mes regards plongrent l-dedans je fus entran et
prcipit. La rponse  ma question imprudente fut l'ide fixe
elle-mme qui revint torturer mon cerveau.

Je sus du moins ce qu'elle tait, car je gardais la possibilit de
raisonner. Mon ide fixe avait t merveilleusement dfinie par ce fou
de docteur Josaphat. Cet homme l devait vivre avec des ides fixes.
La mienne consistait en un effort extravagant et patient dirig vers
ce but impossible: revoir ce que je n'avais pas vu.

Je cherchais tout uniment le visage d'Annette Las, ses traits, son
sourire, au milieu de cette giboule de fleurs qui tourbillonnait dans
ma mmoire. Je n'avais vu qu'une ombre; qui tait un papillon, perdu
dans un brouillard de gaze; je voulais la femme, je la voulais belle
comme les invraisemblances de mon rve; je la voulais blouissante
comme les rayons de ma ferie.

Peut-on dire que je l'aimais alors? J'avais entendu sans colre ni
dpit, la dernire comme la premire fois, les paroles mprisantes du
docteur Josaphat. Rien en moi ne se rvoltait pour dfendre Annette
Las insulte. Il est vident que je ne l'aimais pas.

Mais alors  quel ordre de sentiments rattacher l'obstination de ma
pense qui allait vers le mme objet toujours, entte et patiente
comme le son de cloche qui, dans ma tte, rptait le nom d'Annette
Las?

Je suppose que c'tait ma fivre, rien que ma fivre, et que ma
fivre, pour employer la langue du savant Josaphat, tait un des
prodromes de cet amour foudroyant qui allait tre toute ma vie; car je
n'ai fait que cela en ma vie: aimer Annette Las!

J'eus deux visites: Laroche et M. de Kervign.

Ds que Laroche entra, ma cousine mit un doigt sur sa bouche et lui
dit:

Attention  toi, Roro! le chevalier a sa connaissance.

Laroche vint jusqu' mon lit et m'examina. Je tenais les yeux ferms.

Madame la vicomtesse se fatigue beaucoup, pronona-t-il d'un ton
respectueux.

C'tait en Bretagne seulement que nous l'appelions la prsidente.

Il est sauv, rpondit ma cousine, ne suis-je pas assez paye?

--C'est selon comment madame la vicomtesse l'entend, repartit Laroche,
dont la voix de baryton, prtentieuse et offensante, n'excitait plus
en moi aucune espce de colre.

Ma cousine reprit tout bas:

Il a prononc mon nom plusieurs fois dans sa fivre.

Je devinai un sourire sur les lvres du maraud, qui ajouta
militairement:

Je venais de la part de monsieur prendre des nouvelles de madame.

--Tu diras  monsieur qu'il peut venir, rpondit ma cousine. C'est son
parent, aprs tout. Cela lui fera plaisir de le voir en bonne voie de
gurison.

Laroche sortit et M. de Kervign entra presque aussitt aprs. Ma
cousine tendit la main  son mari, qui la porta fort galamment  ses
lvres. On parla de moi un instant; ce fut, de part et d'autre, en des
termes bienveillants, puis le prsident, changeant de matire
tout--coup, dit:

Que pensez-vous que l'on doive faire de ce Laroche?

--De Laroche? rpta ma cousine tonne.

--Il m'obsde, et je ne puis le faire taire qu'en le congdiant. Il
interprte votre conduite avec notre jeune cousin d'une faon tout 
fait blessante. Ce sont toujours de nouveaux rapports....

--Laroche! fit encore une fois Aurlie.

--Je crois savoir que vous tenez encore  lui, pronona le prsident
sans aucune intention de raillerie.

--Uniquement parce qu'il vous est fort attach, rpondit trs
srieusement ma cousine.

Elle sonna. Laroche parut.

Mon ami, lui dit-elle avec douceur, monsieur vous paye pour
surveiller le dehors et non point le dedans. Nous sommes un bon
mnage. Monsieur m'a charg de vous parler comme je le fais. Je suis
au-dessus de vos bavardages, qui fatiguent monsieur et qui vous feront
mettre  la porte. Allez et mlez-vous de ce qui vous regarde.

Laroche, tout blme, sortit obissant  son geste imprieux. Le
prsident baisa une seconde fois la main de sa femme et ce fut en
souriant.

Vous avez raison, dit-il, c'est un beau coquin. Le voil mieux plant
que jamais.

Quatre jours aprs cette entrevue, j'eus permission de me lever une
heure. Ma cousine agissait avec moi comme la plus tendre des mres, et
le docteur Josaphat lui-mme me tmoignait quelque estime. Il nous
annona que ce jour-l mme Annette Las s'tait leve aussi.

Il ne faut pas s'y tromper, dit-il  ma cousine, les autres sont la
douzaine, mais elle est le treizain. On tient la drage haute au
prsident, et toute la famille vous a une tenue hroque, un pre 
cheveux blancs, un frre qui ressemble  Mlingue dans ses grands
rles. M. de Kervign ira loin s'il court toujours.

J'ai peine  exprimer ces nuances, et cela est ncessaire, pourtant;
j'coutais avec curiosit, voil tout. Annette Las m'occupait tout
entier, mais c'tait malgr moi, et le mot intrt, tout froid qu'il
est, serait trop chaud encore pour rendre la nature de mes sentiments
 son gard. Annette Las tait pour moi le reste de ma fivre. Si je
n'essayais pas de fuir, c'est que je sentais _ priori_ que c'tait
l l'impossible.

Rien n'avait chang, son nom tait le refrain, le son de cloche, la
tyrannie d'une migraine.

On me donna deux lettres de Vannes, dont l'une avait dj six jours de
date. Ma cousine avait eu la bont d'y rpondre. La lecture de ces
lettres me fit du bien: celle de ma mre laissait voir une tendresse
et une sollicitude qu'on ne m'avait pas toujours montres.

La sparation semblait lui avoir appris  me mieux aimer. Elle me
rappelait nanmoins ses diverses commissions, et, sur quatre pages,
les petits en avaient bien trois pour leur part. Cha'ot veut aller
avec tonton Ren, avait dit mon neveu. Quel enfant! Les dents de Mimi
poussaient. La lettre de mon pre tait plus courte, mais elle
contenait deux apostilles, une de ma tante Bel-OEil, une de ma tante
Nougat. Mon pre me disait de faire bonne figure  Paris et de ne pas
mnager sa bourse. Il terminait en s'criant: Je ne t'en dis pas plus
long! A la soupe! Bon apptit, bonne conscience!

Nougat voulait ses digestifs et aussi je ne sais quoi d'apritif
qu'elle avait vu aux annonces des journaux. Elle me priait de pousser,
dans mes courses, jusqu' un certain dpt de pts de foie gras pour
faire une surprise  mon pre. Bel-OEil me donnait l'adresse d'une
librairie o je devais trouver; _Wilhem ou les garements d'un coeur
sensible_, qu'il fallait lui envoyer avec _le Cimetire de Ramberg_ et
le _Calice des larmes_. Tout le monde se portait bien, mme Joson
Michais, qui tait revenu l'oreille un peu basse. L'oncle Blbon
tait toujours l'homme aimable de la famille et Vincent se rangeait.

Je ne prtends pas persuader au lecteur que, par elles-mmes, ces
choses fussent trs mouvantes. Je constate seulement qu'elles
remurent en moi toutes les fibres du souvenir. Pour un instant, je
repassai le seuil de la maison paternelle: je fus _chez nous_, et
qui ne sait tout ce que contient ce mot?

J'ai eu, moi aussi, ma correspondance, me dit Aurlie: trois lettres!
je te gagne d'un point. La premire est de l'abb Raffroy, un digne
homme, qui m'crit des remercments officiels au nom de ton pre et de
ta mre; la seconde est de la tante Renotte, cette excellente vieille.
L-bas, ne voulait-elle pas me faire croire qu'elle n'avait que dix
ans de plus que moi, sais-tu? C'est elle qui t'aime le mieux. Je
n'oserais crire ainsi  ton sujet. La mdisance est comme la mauvaise
herbe qui croit Je te dirai comme il faut te conduire avec moi devant
le monde. La troisime est de ce charmant marquis, ton beau-frre. Ah!
ah! nous le connaissons, celui-l! et rien ne m'a plus tonne que de
le voir s'enterrer tout vif. Il se vante de son bonheur dans la
lettre, mais son style fait la grimace. Pauvre garon! je crois bien
qu'il avait tout mang. C'est drle que tu sois si en retard. Il ne
s'est donc pas occup de toi? Mais, je suis folle! j'oublie que tu
viens de Vannes et que ce pauvre marquis est  cent pieds sous terre.

-Ma soeur est une personne accomplie, madame, rpliquai-je un peu
bless.

--On le dit et je le crois de tout mon coeur. Te ressemble-t-elle?
avec un tour de cheveux, tu serais la plus jolie marquise  dix rues 
la ronde. Ne te fche pas, chri, et ne m'appelle plus madame. C'est
me mettre en pnitence. Je suis ta petite maman, et tu es le dernier
que j'aimerai.

Je baisai la main qu'elle me tendit. La paix fut faite. Le docteur
entra comme un insens.

Je ne connaissais pas cette sonate de Steibelt! s'cria-t-il.
L'andante est un dialogue comme jamais, vous comprenez: jamais, jamais
je n'en ai entendu! et sur un misrable piano qui ne vaut pas trois
louis! Et avec des doigts de convalescente!... Madame, il y a quelque
chose de plus beau que l'andante, c'est celle qui le jouait! Je
n'avais pas vu ses sourcils. Les ailes de son nez m'ont saut aux
yeux. Pendant qu'elle jouait, j'ai suivi la courbe de ses paules.
C'est une Grecque, savez-vous?

Ma cousine riait et son attitude exprimait l'admiration.

Vous gagnerez cent mille francs par an quand voudrez, dit-elle. Ce
rle de docteur fou ne manque jamais son effet.

Josaphat se laissa tomber dans un fauteuil et s'essuya le front. Il
avait les yeux rougis et la joue ple.

Vous auriez raison, madame, rpliqua-t-il trs srieusement, si je
n'tais que fou. Mais on ne rit pas de ceux qui se noient, morbleu! Je
suis amoureux!

La gaiet d'Aurlie redoubla, je me sentais comme un malaise. Le
docteur Josaphat me fit un signe de tte et reprit avec un geste
tragi-comique:

Nous allons bien, nous? C'est moi qui suis malade  prsent.
L'andante n'a pas quarante-huit mesures. C'est le bijou le plus
exquis! et croyez-vous que je plaisante quand je dis qu'elle est
Grecque, madame? elle est Grecque, pardieu, des pieds  la tte, et
cela se voit, Grecque de Lesbos, comme Vnus, sa soeur! Me voil, Dieu
merci, tomb jusqu' la mythologie: plongeons! Son pre est Grec, son
frre est Grec. Et beaux? et fiers comme celui qui meurt en
dchargeant son pistolet, vous savez,  Missolonghi. Non, c'est la
jeune fille qui a le pistolet. Enfin, n'importe, je suis submerg? Ou
diable voulez-vous qu'une Franaise soit belle comme cela?

--Docteur! docteur! s'cria ma cousine,  ma prochaine soire, vous
nous ferez cette scne!

--Vous tes charmantes, vous autres, poursuivit Josaphat, vous tes
adorables, mais non pas comme l'entendait Phidias. C'est la Vnus de
Milo, vous dis-je,  dix-huit ans, avec ses anciens bras!
Connaissez-vous ce Steibelt? Quel gaillard! D'ailleurs, le nom le dit:
Las! On ne s'appelle Las que dans la mer Ege. Ils sont Grecs,
Grecs, Grecs.... et je vais faire une culbute au fin fond du
sentiment, aussi vrai que la juxtasonnance est l'lectricit
musicale.




XI.

LE ROMAN D'UNE JEUNE FEMME.


Ce qu'il y a de bizarre au monde, me dit Aurlie aprs le dpart de
ce brlant Josaphat, et d'un ton qui me faisait bien voir qu'elle
reprenait mon ducation morale o elle l'avait laisse, c'est le got
des hommes en matire d'amour. On cite bien quelques curiosits de
nous autres femmes:  et l une passion allume par un bossu, par un
ngre ou par un notaire, mais ce n'est rien, messieurs, auprs du
prodige de vos fantaisies. Ainsi, voil deux hommes, mon mari et mon
mdecin, qui m'abandonnent pour une pure et simple caricature. Mon
mari est vieux, mon mdecin est fou, c'est trs bien; mais voil le
pli pris. Ils font la route. En amour, ds que la route est faite tous
les sots y passent, et Dieu sait que le sentier devient tout de suite
un grand chemin. Avec le prsident d'un ct, Josaphat de l'autre,
cette sauterelle mal emmanche d'Annette Las est capable de dbuter
l'hiver prochain  l'Opra. Eh bien! si l'on nous mettait, elle et
moi, devant un miroir,  laquelle irais-tu, chevalier?

--A vous, petite maman, rpondis-je.

Je disais vrai. Je n'tais pas assez du monde parisien pour goter la
saynte improvise par le docteur. Ces choses ne sont originales qu'
un certain point de vue. Cela ressemble  l'esprit de quelques-uns de
nos vaudevilles qui demande, pour tre bien senti, l'tude pralable
d'une langue dont le vocabulaire n'a pas encore t imprim. Je ne
voyais gure l-dedans qu'Annette Las, assise  son piano; devant
Josaphat qui regardait ses paules, ses sourcils et les ailes de son
nez. Cela m'importunait. Entre moi et Annette Las, je ne dcouvrais
aucun lien. Pourquoi mon chemin tait-il plein d'elle? Ma cousine
attira mon fauteuil  la force du bras, elle me prit les deux mains et
me fit asseoir auprs d'elle sur le divan.

Qui sait, murmura-t-elle tendrement, si tu n'iras pas aussi avec
cette Annette Las?

Ce mot me piqua comme un centime coup d'pingle.

Foi de Dieu! m'criai-je dans le pur franais de Vannes, qu'elle
aille se faire lanlaire, celle-l! Chaque fois qu'on parle d'elle,
j'ai une humeur de loup!

Aurlie m'embrassa sur les deux joues.

Le lendemain je fus debout pendant trois heures, et le surlendemain je
pus descendre au jardin. Josaphat avait raison: je n'eus presque pas
de convalescence. Je djeunai  table le troisime jour.

Ah ! demanda ma cousine au prsident, qui jamais ne manquait de
prendre ce repas avec elle, que devient donc ce cher docteur?

--Un maniaque, rpondit M. de Kervign en fronant le sourcil.

--Etes-vous fchs tous deux?

--Je ne me fche qu'avec mes amis, madame.

--On ne le voit plus: ne pouvez-vous me donner de ses nouvelles?

Le prsident plia sa serviette et dit entre ses dents:

Le docteur Josaphat est en train de prouver qu'il n'a pas la tenue
qu'il faut pour tre le mdecin d'une femme qui se respecte.

--Est-ce qu'il s'oublierait au point de se conduire comme un
prsident? murmura Aurlie.

Nous sortmes en voiture aprs le djeuner. Au premier dtour de la
rue, je vis une affiche monstrueuse qui me cria: _Rentre de Mlle
Annette Las!_

Les lettres qui formaient le nom d'Annette Las taient grandes comme
des enfants de six ans. Elles ressortaient en rouge sur un fond noir
et donnaient des blouissements.

Ma cousine m'avait promis de me raconter son histoire en dtail.
C'tait le moment.

A peine au sortir de l'enfance, me dit-elle, sans nanmoins suivre la
mlodie simple et touchante de la romance de Mhul, je quittai le
couvent pour pouser M. de Kervign, qui tait alors un magistrat de
la seconde jeunesse, austre, rang, dvot et fort apprci dans les
salons _ultras_. Car nous tions sous la Restauration. Ah! Ren, cela
me vieillit bien. Quand j'aurai mes trente ans, n'aurez-vous pas honte
de moi?

--Pourquoi honte, petite maman? demandai-je.

Elle me regarda d'un air inquiet. Je devais avoir une figure sereine
et calme  recevoir un demi-cent de soufflets. Nous traversions
l'esplanade des Invalides. Je respirai la brise avec dlices. J'tais
rsign  entendre l'histoire menaante, mais que ma cousine et
quelques annes de plus ou de moins, je m'en souciais comme d'Annette
Las.

Elle soupira. J'aurais donn dix louis pour tre mouill devant
Port-Navalo ou en rade de Houat, avec mes lignes de fond, pour pcher
la dorade.

Sais-tu, Ren, reprit-elle, de quelles sductions est tout  coup
entoure une jeune fille doue de quelque beaut, qui passe le seuil
d'un clotre pour entrer sans transition dans le grand monde?

Je ne le savais pas, et certes,  ma place, plus d'un aurait eu le
dsir de le savoir. Ma cousine, au travers de ses petits ridicules,
tait une femme d'esprit, qui pouvait raconter trs bien et broder
encore mieux. Un pote ou mme un curieux se ft jet sur cette proie,
mais je ne puis me donner pour curieux ni pour pote. J'ai
l'imagination lourde et le caractre indiffrent. Hippolyte songeait 
ses javelots, moi, je regrettais mon ctre nantais avec sa brigantine
coquette et sa flche qui le couchait sur la lame au moindre vent.
Deux jours avant mon dpart, Joson m'avait arm deux lignes flottantes
avec des avanons de trois brasses, et les maquereaux, ces vivantes
pierreries, devaient jouer par millions dans les eaux d'Hoedic! Le
long des ctes, sur le fond de sable blanc, ces poissons d'argent,
orgueil de notre mer, les bars, que Lucullus appelait des loups,
cherchaient entre deux eaux leur proie abondante: la sardine, le
prtre et le schard aux reflets mordors; plus haut, dans la rivire,
pourvue de cent bras, comme Briare, les saumons remontaient, troupe
turbulente et magnifique; le long des jetes en pierres sches,
l'anguille roulait comme un serpent et le homard qui, selon les
candides Parisiens, ne se prend pas  la ligne, le homard  la
cuirasse bleu de ciel cheminait dans les roches profondes  la
poursuite du diable de mer.

Combien de fois n'avais-je pas senti au bout de ma corde de crin les
soubresauts de ce roi des crustacs, qui a le don bizarre de se
dmonter par pices et dont les membres amputs repoussent comme une
vgtation! Les homards se prennent  la ligne et sautent comme des
chvres au fond du bateau. Tout se prend  la ligne; la ligne est une
main allonge qui tend l'appt au fond de la mer. Il n'est point, dans
ces mystrieuses cavernes, de crature vivante qui ne convoite l'appt
et qu'on ne puisse amener  la surface, depuis l'ange redoutable dont
la peau est une lime, jusqu' la morgate dont les entrailles sont une
critoire, depuis le poisson-mare, hriss de poignards empoisonns,
jusqu' la raie jaune, charge d'lectricit comme une bouteille de
Leyde.

J'tais pure comme un rayon de soleil levant, reprit ma cousine;
jamais une mauvaise pense n'tait entre dans mon me. La premire
fois que je vis un bal, je restai ivre, mais ce fut tout, car j'tais
plus pieuse qu'un chrubin. Mon mari m'adorait en ce temps-l. Moi, je
ne savais pas ce que c'tait qu'aimer. Un jour pourtant....

Ah! certes, un jour! Pauvres Phdres bourgeoises! Un jour! C'est la
pche. Ce jour, la ligne perfide flottant devant leur inexprience,
elles ont mordu l'appt. Et comme leur souvenir est exempt de rancune!

Moi, un mot m'avait frapp: le soleil levant, l'heure du poisson! Le
moment o la _mer travaille_, selon l'expression des _ligneurs_ de
Quiberon. Je songeais, et combien c'tait plus intressant:

Un jour, j'essayais justement ma baleinire blanche de Dunkerke.
C'est l qu'on fait bien les baleinires! La mienne glissait sur l'eau
mieux qu'un cygne. La lame tait courte, la mer hargneuse, le vent
venait d'amont en rivire, mais du ct du large, on voyait passer les
grains du sud-ouest. Vingt fois Joson Michais m'avait dit, car il
tait bon matelot: Ne descendez point trop, monsi el chevlier, vous
ne pourrez point ermonter. Mais bah! qu'est une nuit  la belle
toile? Nous mouillmes devers l'Ile-aux-Moines, l o les anguilles
passent  la fin du flot. Bonne marque. Rien ne mordait. Le vent
d'aval viendra avec le jusant, disais-je, et nous remonterons  la
voile comme des vques. Ce sera bien la misre si nous ne prenons pas
une douzaine d'anguilles  barbe verte au tournant de mare, pour
faire un pt de carme  ma tante Nougat. Le tournant vint: rien au
fond! A la maison, Josille! Comme il levait le grappin, minuit nous
vint de terre: c'tait l'horloge du bourg d'Arradon. Nord-ouest! il
ventait la peau du diable. Avec jusant et vent d'amont, il y a loin de
l'Ile-aux-Moines au bassin de Vannes. Aprs deux heures de nage, nous
avions chang de place et gagn cinq cents pas. Laisse driver sur
l'le d'Arz, Josille! Bon fond. Mouille! Le grappin tomba sur fond de
onze brasses, roches et sable noir. Joson s'orienta et dclara que
nous tions juste au milieu du chenal, sur la basse du Grand-Congre,
ainsi nomme  cause du poisson monstrueux qui fut pch l, avant la
Rvolution, par Yvon Belz, de Noyalo, qui gagna cinq cus de six
livres  le montrer pour un sou sur la place du march,  Vannes. Je
mis ma ligne de corde  l'eau, une ligne grosse comme la moiti du
petit doigt, avec un hameon de fer doux capable d'enlever un veau, et
je _boitai_, pour employer le terme breton, avec un blanc de morgatte
d'une demi-livre. Le fils du gros congre, dis-je, a eu le temps de
grandir depuis le temps. Il n'a jamais vu de _boite_ pareille, et nous
allons l'amariner. Quoique , me rpondit Joson, tche, monsi el
chevlier! Dix minutes aprs ce court entretien, nous dormions tous
les deux d'un sommeil paisible; Joson n'avait pas mme pris la peine
de mettre sa ligne au fond. Je rvai d'abord de ceci et de cela, puis
de pche. Il me semblait voir un homard quitter sa retraite et se
diriger vers ma ligne qu'il ttait en tournant alentour. Il n'tait
pas en apptit, ce homard; nous tions au printemps, il vivait
peut-tre d'amour et d'eau frache. Je sentais cependant qu'on tirait
sur ma ligne, mais si doucement, si doucement! Il ne fallait pas
songer  ferrer une bte qui n'ouvrait mme pas la gueule.... On
tirait pourtant, morbleu! Je regardai mieux et je vis un crapaud de
mer qui tenait ma _boite_ dans sa bouche. Je _souquai_ un coup
d'impatience pour me dbarrasser de cette vermine, et je reus
aussitt un choc terrible qui m'veilla. Mon poignet tait dans un
tau. Avant de m'endormir, j'avais eu la mchante ide de passer deux
fois la corde de ma ligne autour de mon bras: ce n'est pas un pcheur
de profession qui ferait cette bvue. Un maigre n'a qu' tomber sur
l'hameon et adieu le bras, sinon tout le corps; car la corde ne casse
jamais! Il y a des maigres de cinq mtres. Mauvaise viande. Hol!
Joson! m'criai-je, voil le grand congre qui me tient! A l'aide!
Joson sauta sur ses pieds; la mer tait si dure, qu'il tomba comme un
paquet au fond de la baleinire. Moi, je me mis  rire, je ne sentais
plus rien, j'avais rv. J'tais si convaincu d'avoir rv que je ne
songeai pas mme  dvirer les deux tours de corde qui taient autour
de mon poignet meurtri; car mon poignet restait bel et bien meurtri.
Mais je me figurais que j'avais fait quelque maladroit effort pendant
mon sommeil. Je halai tranquillement ma ligne afin d'en visiter
l'hameon, et Joson,  moiti endormi, reprit son quilibre. Quoique
, me disait-il machinalement, mfiance! Le congre, a nage plus vite
que la ligne, jusqu' quand que c'est qu'il signle el bteau. Pr
lors, il donne un polisson ed'coup ed'queue.... Je poussai un second
cri: la corde filait entre mes doigts d'o le sang jaillissait. Le
congre avait donn son polisson de coup de queue. Joson se jeta
courageusement sur la corde qu'il saisit  deux mains pour m'viter le
contre-coup, au moment o la ligne allait arriver  bout. Sans lui,
j'ignore ce qui serait arriv, car, malgr son effort, et c'tait un
solide matelot, je ressentis une secousse pouvantable. Lchez tout!
ordonna-t-il. C'est un cchlou, si ce n'est point el Mlin! La
baleinire v chvirer pour sr et pour vrai! Je faisais de mon mieux
pour dvirer la corde, mais elle tait entre dans mes chairs et la
voix me manquait pour avouer mon imprudence. Quoique , lchez tout!
rpta Joson. L'eau aborde!--Tiens bon un coup! rpondis-je. J'ai le
poignet entrepris! Il jura en breton, ce qui n'tait pas bon signe.
Il se coucha dans le bateau, qui embarquait de l'eau  faire piti et
donna une vaillante secousse pour me laisser du largue. Je parvins en
effet  drouler la corde: mon sang coula comme une gouttire. Tout
tait lch, mais la corde restait libre sur le bord: le congre ne
tirait plus. Si nous tchions de l'avoir? dis-je, repris par la
passion du pcheur.--Quoique , me rpondit Joson, n'y  plus rien de
rien! Il a coup la corde au ras de l'hameon.--Mfiance, dis-je 
mon tour, et je droulai au fond de la barque toute la longueur de ma
ligne, qui avait au moins quarante brasses. J'en amarrai le bout  la
toletire, tenant mon couteau tout prt en cas de malheur, j'avais 
peine achev que la corde recommenait  filer comme si le diable et
t au bout, mais cette fois Joson veillait: il saisit adroitement le
temps d'arrt et ferra de nouveau  vingt ou vingt-cinq brasses,
environ. Il pse cent livres! dit-il. Le congre donna un coup de
barre qui lui fit lcher prise et fila encore une dizaine de brasses.
Attention! pare  couper! commanda-t-il. Mais la corde redevint
largue et il put en haler prs de trente brasses dans le bateau.
Quelle lutte! Il y a des pcheurs qui soutiennent ce combat tout
seuls, la nuit, par la tempte, sur un pauvre batelet qui tremble....

J'entendis en ce moment ma cousine qui disait:

Telle fut ma premire faute.

Je levai les yeux; elle avait les paupires mouilles. J'eus un
remords et je lui pris la main.

Nous tions  la barrire de Grenelle, et, sur le poteau mme qui
soutenait la grille, on avait plaqu l'affiche colossale: _Rentre de
Mlle Annette Las_.

Elles nous portent envie, peut-tre, murmura ma cousine en montrant
du doigt ce nom, et combien pourtant sont-elles plus heureuses que
nous!

Avez-vous bien compris, Ren, ajouta-t-elle, la complte
impossibilit o j'tais d'chapper  ce pige?

--Certes, certes, ma cousine, balbutiai-je.

--Si vous n'avez pas bien compris, je vous expliquerai....

--C'est la chute d'un ange, dis-je au hasard.

Elle attira ma main jusqu' son coeur.

Il te ressemblait, murmura-t-elle.

Puis, de cette voix mlancolique, mais rsolue, qui promet tout un
second volume, elle poursuivit:

Je restai plusieurs semaines plonge dans un abattement profond. A
cette poque, si M. de Kervign l'et voulu, il pouvait me sauver
encore, car l'honneur tait intact et je n'avais fait que chanceler au
bord de l'abme. Dieu semblait veiller sur moi; le rgiment du colonel
fut dirig vers une garnison lointaine. Mais M. de Kervign ne voulait
pas me sauver. Je vivais dans une retraite profonde depuis le dpart
du colonel. La dignit de ma conduite contrastait par trop avec la vie
de mon mari: c'tait comme un muet reproche. Il introduisit dans notre
intrieur un homme qui se disait son ami et dont le caractre
artificieux....

Voil! Je ne sais comment j'tais revenu insensiblement  mon rve de
congre. Je m'arrtai au caractre artificieux.

Ah! mais nous l'emes, notre congre, Joson et moi! Le combat dura de
longues heures, et il faisait presque jour quand son cadavre passa
par-dessus le bord de la baleinire, car nous ne l'emes que mort. Les
pcheurs appellent cela _noyer_ les poissons. Quel congre! quel
monstre! Lui aussi avait montr un caractre artificieux, comme le
second serpent introduit dans l'Eden de ma cousine. Il tait tout noir
avec des yeux cercls de rubis. En le voyant, Joson se mit  chanter
le _Magnificat_  plein gosier. Quoique a, dit-il dans la folie du
triomphe, il est plus en viande que notre femme! Et la femme de Joson
Michais tait pourtant une des plus reluisantes dans Plouharnel! Aux
lueurs grises de l'aube, je le mesurai, notre congre, couch qu'il
tait sur l'eau, le long de la baleinire. Il avait l'air d'un boa
constrictor. Hardi  moi l! Hisse partout! Je piquai la queue d'un
coup de croc pendant que Joson halait sur la tte, mais le ventre
faisait poche et nous entranait. Il fallut, selon le mot technique,
_soulager_ le ventre avec un aviron. Embarque! Il glissa comme une
masse au fond du bateau et nous montra son museau fin. Rien ne
ressemble  un congre comme Pierrot des Funambules. Joson riait  se
tordre et l'appelait soldat marin, ce qui est la suprme injure sur
nos ctes. Il saisit son couteau et lui ouvrit la bedaine sance
tenante pour voir ce qu'il avait vol, le brigand. D'ordinaire, on
fait sa provision d'hameons dans l'estomac de ces grosses btes.
Notre congre n'avait presque rien. T'tais pas un matelot! lui dit
Joson. Il n'avait dans le ventre qu'une tabatire d'tain qui fut pour
not'femme une guimbarde toute neuve, des boutons de culotte et une
livre et demie de plomb de ligne. Joson lui donna le coup de pied du
mpris. Le flot venait, le vent tournait, nous remontmes la rivire 
notre aise, et Joson vendit son congre douze francs dix sous. Il
pesait quatre-vingts livres....

Etais-je coupable? me demanda la prsidente du ton le plus
dramatique. Rponds, l'tais-je?

Je rpondis courageusement:

Ce n'est pas mon avis.

--Eh bien! s'cria-t-elle en mordant son mouchoir brod, le monde
hypocrite et cruel me condamna sans m'entendre. J'avais ma conscience,
il est vrai, mais la belle affaire! Deux hommes  la mode s'taient
battus pour moi, tout tait dit! Comme si une pauvre femme pouvait
prvoir ces accidents-l! Le comte se promena pendant quinze jours
avec son bras en charpe pour me narguer. Ren, votre sexe est
quelquefois bien lche! Et le baron retourna  Brest pour prendre son
commandement. Ce fut dans ces circonstances que le hasard me mit en
rapport avec le marquis....

Ils avaient coll une affiche d'Annette Las sur le bureau de page du
pont de Grenelle!

Le marquis avait vingt-deux ans et cent mille cus de rente,
poursuivit Aurlie d'un accent rveur. Supposez que mon destin me
l'et donn pour mari, j'tais sauve! Il tait fou de moi; il me
proposa de m'emmener en Amrique, au fond des dserts. Il ne fut pas
tranger  l'avancement de M. de Kervign. Plus on rflchit, plus on
prend cette conviction que nous sommes un jouet entre les mains de la
fatalit. Le marquis mourut  la fleur de l'ge, et je pris Laroche,
son valet de chambre, en souvenir de lui.

Elle soupira profondment et lissa mes cheveux sur mon front.

Vous allez voir maintenant, Ren, me dit-elle, les apparences
s'accumuler contre moi; vous allez comprendre ce qu'il m'a fallu
d'hrosme et de force d'me pour traverser ces jours douloureux. Ah!
si l'on faisait un roman avec ma vie....

Je crois que je billai. Cela tenait  mon tat de faiblesse. Je
m'ennuyais, depuis que j'avais fini mon congre. Nous redescendions par
le quai de Billy, afin de prendre l'alle des Veuves et les
Champs-Elyses. Il y avait des pcheurs  la ligne tout le long de la
rivire; je vis prendre un goujon. Ma cousine mentait tant qu'elle
pouvait, sous prtexte de me faire sa confession gnrale. Elle
passait, pure et sans tache, au milieu des aventures les plus
scabreuses, comme le cheval savant du Cirque-Olympique traverse les
feux d'artifice sans se brler. Quelle femme que ma cousine Aurlie!
Elle valait mon congre pour un amateur.

Au bout de l'alle des Veuves, un homme adroit lana un petit papier
rose dans notre calche. C'tait un prospectus, annonant la rentre
d'Annette Las.

Le roman de ma cousine glissait sur un auditeur au conseil d'Etat.
Nous dbouchmes place de la Concorde, et un coup lanc au galop nous
croisa.

Docteur! docteur!

Le docteur fit arrter court et vint  notre portire. Il avait l'oeil
un peu gar.

Ah ! on vous croyait mort! lui dit Aurlie.

--C'est russi, n'est-ce pas?

--Quoi donc?

--Notre publicit. Paris s'occupe aujourd'hui du thtre Beaumarchais
comme si c'tait la rentre de Rachel  la Comdie-Franaise. Nous
avons du mal. Les affiches et les prospectus sont au prsident; moi,
je fais les journaux. Adieu.

Il remonta dans son coup, qui brla le pav.

Voil les hommes! me dit amrement ma cousine.

Et elle passa au douzime chant de son pome, qui avait pour hros un
jeune avocat de grande esprance.




XII.

SECONDE REPRESENTATION.


La fiance du roi de Garbe, au moins, subissait les consquences de
son malheur, mais ma cousine Aurlie avait beau plonger, il n'y avait
pas une goutte d'eau  sa robe. Aprs l'avocat, ce fut un dput: la
hausse! aprs le dput, un sous-prfet: la baisse! Elle alla ainsi de
soubresauts en cascades, trbuchant  tous les degrs de l'chelle
sociale, mais ne tombant jamais. On ne peut contempler un travail de
haute cole pendant deux heures d'horloge: ma cousine me harassait;
j'aurais donn beaucoup pour la voir glisser, mais elle avait le pied
sr comme une mule savoyarde. Elle sauta par-dessus Laroche lui-mme,
sans broncher, et passa enfin ses fameux vingt-huit ans, en conservant
intacte la blancheur de sa vieille robe nuptiale. Monde idiot et
pervers! hypocrisie des dames! Insolence des messieurs! Il n'y avait
qu'elle d'tincelante dans cette noire cohue!

Vous figurez-vous le mari d'une telle femme, _rdigeant_ des affiches
pour le thtre Beaumarchais!

Et comprenez-vous qu'elle en soit rduite  chanter elle-mme ses
mrites  l'oreille d'un petit cousin du Morbihan qui rve de congres
et de Joson Michais!

Tout cela prouve bien que les livres de ma tante Bel-OEil ont raison.
Les coeurs sensibles sont des exils ici-bas. Il est un monde meilleur
o le Grand Architecte de l'univers btit des pigeonniers pour les
colombes.

J'ignore ce que fut la rentre d'Annette Las. Cela ne fit pas
rvolution dans Paris. Les visites du docteur Josaphat recommencrent
au bout d'une huitaine. Quand Aurlie voulut le railler sur son
escapade, il l'arrta et prit un air grave qui me frappa.

Il y a, dit-il, belle dame, de singulires choses en ce monde. J'ai
vu ce que je ne connaissais pas: un coeur de femme. Je vous prie,
parlons d'autre chose.

Le prsident, de son ct, semblait nerveux. Il avait toujours le
mme masque d'austre et tranquille courtoisie, mais, au moindre mot,
des symptmes d'irritation se montraient en lui.

Dcouverte d'un troisime larron!

Telle fut l'explication de ma cousine Aurlie.

J'tais parfaitement remis. Mon cousin m'avait prsent, selon sa
promesse, au garde des sceaux, et j'avais l'honneur d'tre employ en
qualit de surnumraire. On m'avait permis de prendre en mme temps
mes inscriptions  l'Ecole de droit. Tout allait donc selon le sage
programme trac avant mon dpart. En dehors du programme, j'avais mon
ducation mondaine, entame avec beaucoup de zle par ma cousine. Il
ne faut pas croire qu'elle ft incapable de former un jeune homme dans
le bon sens du mot. Sous ses faiblesses, il y avait une femme
d'exprience et de sens.

Je pourrais dire qu'elle serait devenue tout d'un coup parfaite si
elle et voulu confesser franchement depuis combien de temps elle
avait pass vingt-huit ans. Elle avait vu le monde, beaucoup,
j'entends le vrai grand monde; le monde qu'elle continuait de voir
gardait encore de l'apparence et chacune des personnes qui le
composaient atteignait au faubourg Saint-Germain par quelque tangente.
Seulement, chaque membre de son cercle intime, pluch isolment,
avait subi quelque dchet. On s'y plaignait de l'injustice humaine. Ce
thme, tout vrai qu'il est, peut passer pour le plus compromettant de
tous les symptmes.

Au point de vue mondain, toute cocarde d'opposition qui n'est pas un
drapeau de conqute, passe fatalement  l'tat de fltrissure.

C'est l que la suprme habilet des vaincus consiste  garder le
sourire victorieux.

J'allais dans le monde avec ma cousine et sans ma cousine. Il est trs
rare qu'une famille noble de Bretagne n'ait pas dans le faubourg
Saint-Germain une assez nombreuse parent. Ma famille,  moi, y
possdait d'illustres alliances, et je pntrais tout naturellement
dans ces hauts salons qui taient pour la malheureuse Aurlie des
paradis perdus. Elle expliquait cela, du reste, avec beaucoup
d'adresse par la position du prsident, qui avait gard du service
sous la royaut quasi lgitime. C'tait un vice de plus, et ma cousine
faisait chrement collection de tous les vices de son mari.

Cette vie me plaisait, contre mon attente. J'eus un instant l'envie et
l'espoir de devenir un homme brillant. Mon nom sonnait bien, je ne
manquais pas d'argent. Il me sembla joli de prendre dans le petit
cercle de ma cousine les leons que je mettais en pratique ailleurs.
Les femmes, il faut bien l'avouer, sont un peu les mmes ici et l.
Cet axiome faisait le fond mme des thories de la prsidente. Elle me
prchait l'audace, impatiente qu'elle tait de me voir enfin oser. Ma
premire hardiesse lui revenait de droit.

Dans son petit cercle, j'tais, en vrit, un hros. Plusieurs amies
de ma cousine (toutes, il est vrai, avaient pass vingt-huit ans,
comme elle), lui faisaient concurrence et se disputaient mes
attentions. Cela me dniaisait sans m'enflammer. Je faisais un cours
de coquetterie mle, et mes progrs taient ici rellement plus
sensibles qu'au ministre et  l'Ecole de droit. Ou arrive par l:
j'admis la morale du fait avec le fait; je fus une graine d'ambitieux
et de coquin pendant quinze jours. Je n'eus pas le temps de germer.

Un matin que j'tais dans le boudoir d'Aurlie, occup  crire  ma
soeur une lettre digne d'tre insre dans le journal des modes, tant
elle contenait de descriptions de toilette, j'entendis au salon le
baryton de Laroche. Depuis une demi-heure que j'avais entam ma
missive, Aurlie venait  chaque instant m'apporter les renseignements
et les termes techniques, car elle tenait singulirement  rendre ma
soeur jalouse de ses splendeurs. Tout  coup elle cessa de venir et la
porte de communication fut ferme.

Je surpris l'cho d'un clat de rire, et la belle voix de Laroche
pronona distinctement:

Un pied de nez! Droute gnrale sur toute la ligne! Monsieur a
offert un tablissement complet avec cachemire, voiture, le diable et
son train....

--Tu plaisantes! dit Aurlie stupfaite. Un cachemire! une voiture! A
cela!

--A cela, rpta Laroche. Et cela a refus tout net.

Il y eut un silence.

Alors, dit ma cousine, qui ne riait plus, il va faire quelque
cabriole!

--Pas moyen de faire la moindre cabriole! Cong parfait, dfinitif et
mme un peu brutal.

--Donn par elle?

--Devant elle.

--Il y a donc un amant?

--Pas l'ombre d'amant visible  l'oeil nu!

--Par qui le cong, alors?

--Par le pre.

--Une comdie, mon pauvre Laroche!

--a n'a pas l'air.

--Tu t'y connais, pourtant!

--On s'en flatte.

--Et c'tait toi qui menais tout?

--Parbleu!

Je n'crivais plus, j'coutais, et je m'tonnais moi-mme de l'intrt
que je prenais  cet entretien. Il s'agissait d'Annette Las, cela ne
faisait pas question pour moi. Il y avait dj quelques jours que
j'tais dbarrass d'Annette: j'entends de ce son de cloche qui
chantait le nom d'Annette  mes oreilles. C'tait pour moi la preuve
que ma fivre tait bien gurie. Ici, nul ne prononait le nom
d'Annette, et pourtant son image fleurie passa devant mes yeux comme
un blouissement.

Toujours vague, toujours indcise et semblable  un rve veill.

Et dcidment, qu'est-ce que c'est que le pre? demanda Aurlie.

--Un crne, rpondit Laroche.

--Et n'y a-t-il pas un frre?

--Apollon du Belvdre.

--Il est comdien?

--Non.

--Que fait-il?

--Il dcoupe des tableaux en silhouette dans du papier noir.

--Un artiste! dit ma cousine d'un ton moqueur.

Elle ajouta:

Le pre doit avaler des sabres?

--Le pre avale du pain sec, rpliqua Laroche.

--Qu'est-ce qu'il fait?

--Il monte la garde.

--Ou cela!

--Autour de sa fille.

--Et tu t'es laiss prendre  cela, toi, Laroche?

--Voil, rpondit le maraud avec emphase. _That is the question_,
comme disait milord, qui disait aussi: _Laroche t iune true
rascal-gentleman! iune very noble rogue, iune rmqubelmente
distinguish'd scoundrel!_ Et cela signifie, madame: Laroche est un
vrai coquin-gentilhomme! Laroche est trs noble rascaille! Laroche est
un drle tout particulirement distingu! Or, milord s'y connaissait,
quoique Anglais et simple coutelier de Birmingham, orn de soixante
mille livres de revenu, ce qui fait quinze cent mille francs de rente
au cours du jour.... Laroche, s noms et qualits, peut-il se laisser
prendre  quelque chose ou par quelqu'un? Crois pas.

--Drle de corps! murmura la prsidente comme on gronde pour rire un
enfant gt.

Le pre est honnte et stupide, reprit le maraud, le frre est
honnte et idiot, la fille est honnte et.... ma foi je ne sais:
honnte et charmante, si vous voulez. Si elle n'avait t que
charmante, monsieur nous aurait mis sur la paille!

C'est  peine si j'apprciai le sublime de ce _nous_. J'tais tout
entier  l'ide de cette famille d'exils qui repoussait du mme geste
la fortune avec le dshonneur. Le pre avale du pain sec, avait dit
Laroche.

Mais enfin, reprit Aurlie, encore incrdule, que s'est-il pass?

--Rien du tout. Monsieur avait comme  une ide que la chose ne se
ferait pas toute seule. Nous protgions, quoi! En habit noir, j'ai une
touche  protger la veuve d'un pair de France! Nous faisions patte de
velours, parlant raison au pre et au frre, exhortant la jeune fille
 rester toujours entre les deux trottoirs du sentier de la vertu. Ce
braque fou de docteur Josaphat est venu flairer la piste. J'ai dit:
Laissez aller! C'est commode, un bta qui casse la glace. L, j'ai vu
que le prsident perdait la tte. Il voulait attendre le docteur au
coin d'une rue. J'ai eu toutes les peines du monde  lui faire
entendre raison. Il en tient, voyez-vous, mais l,  la Marengo! Le
docteur a commenc le feu, comme un tourneau qu'il est. Vlan! il a
voulu entrer par la grand'porte. On lui a rpondu en franais; il
court encore. J'ai dit: mauvaise affaire; nous n'aurons ici que des
dsagrments. Monsieur m'a appell butor, je lui pardonne; nous avons
laiss passer encore quinze jours, et puis je suis parti du pied
gauche sur l'ordre exprs de monsieur. Je n'ai pas dit grand'chose;
j'en tais encore  tter le terrain, parlant en l'air de ce que j'ai
nombr ci-dessus: htel, chle de l'Inde, bijoux, coup mignon.
Patatras! je me suis trouv de l'autre ct de la porte, avec prire
d'y rester dornavant, moi, mes cadeaux et monsieur. Avez-vous vu a?

Je m'attendais sincrement  un mot d'loge, dcern par ma cousine, 
cet obscur et noble dsintressement. Il y avait encore, je le
certifie, quelque chose au fond de son coeur. Mais les femmes comme
elle ont une haine irrconciliable contre l'espce  laquelle Annette
Las appartenait.

C'est ridicule! dit-elle avec une profonde conviction.

Cela signifiait textuellement:

Il y a indcence de la part d'une petite comdienne  se montrer
honnte.

Ce coquin de Laroche le comprit ainsi, car il rpondit:

Pour une fois, il ne faut pas leur en vouloir.

--Et vous renoncez? reprit Aurlie.

--A peu prs.

--Tout  fait. J'ai vu cela hier sur la figure de M. de Kervign.

--A peu prs, rpta Laroche. Il resterait bien un moyen. Je suis sr
qu'un petit nigaud comme votre chevalier entrerait dans cette
maison-l par la porte ou par la fentre.

--Faites un pas de ce ct, et je vous chasse! dit vertement ma
cousine.

--Bon! bon! rpondit le drle. L'enfant n'a pourtant pas l'air de
prendre le mors aux dents.... Mais monsieur est comme vous: il ne veut
pas.

--Pourquoi ne veut-il pas? demanda Aurlie, dont la curiosit fut
tout  coup veille.

Moi, je n'tais qu'oreilles.

Ah ! s'cria Laroche, croyez-vous que monsieur ait pris chez lui le
chevalier pour vous agrafer votre robe? Moi, au moins, je suis de
selle et de brancard. Il y a un truc pour le chevalier, et je l'ai
devin.

--Voyons le truc pour le chevalier.

--Je suis comme les grands artistes: je ne me fais jamais prier. Le
truc, c'est la dputation.

--Comment, la dputation?

--Annette Las et le Palais-Bourbon, voil les deux dernires
fantaisies de monsieur. Les lections sont au mois de mars. Les
Kervign de Vannes ont de l'influence....

[--]Il veut se porter dans le Morbihan?

--a lui est gal o. Le chevalier mange ici les voix de ses amis et
connaissances.

Le soir mme de ce jour, sous prtexte d'aller quelque part o ma
cousine ne pouvait me suivre, je montai en voiture aprs le dner.
J'avais fait toilette de visite, car je ne sortais jamais seul que
pour remplir mes devoirs de jeune homme qui se lance. Pour ces choses,
ma cousine tait un guide trs sr; elle me faisait faire exactement
ce qu'il fallait, comme il le fallait, et j'vitais, grce  elle, ces
deux cueils funestes aux dbutants, l'impolitesse et l'importunit.

Rue de Varenne! avais-je dit au cocher; mais en route j'ouvris la
portire pour changer mon itinraire, et je criai en quelque sorte
malgr moi: Boulevard Beaumarchais!

--Quel numro? me fut-il demand.

--Allez toujours.

Je puis affirmer qu'en sortant de l'htel je n'avais pas l'ide de me
rendre au boulevard Beaumarchais; mais je dois avouer, d'autre part,
qu'en sortant, je ne comptais pas non plus faire ma visite rue de
Varenne. Il m'avait pris fantaisie d'tre seul, ce soir, voil tout.

Si quelqu'un m'et dit que j'tais entran par la pense d'Annette
Las, je lui aurais ri au nez franchement.

Ce qui m'avait surtout frapp dans la conversation entre Laroche et ma
cousine, c'tait ce qui me regardait personnellement. Selon Laroche,
je mangeais, chez mon cousin de Kervign, les voix de mes amis et
connaissances. Je n'tais point humili de cette dcouverte qui me
donnait, au contraire, de la marge. En franais, cela voulait dire que
je payais ma pension; j'tais  la fois trop ignorant et trop honnte
pour avoir des scrupules. Le fait me semblait drle et divertissant;
je comptais en rfrer  la tante Renotte dans ma prochaine lettre.

Mais quant  la vertu antique d'Annette Las, je partageais peu les
tonnements de Laroche et d'Aurlie. J'avais apport de Bretagne des
ides toutes faites sur les comdiennes, il est vrai; mais ces ides
taient en moi  l'tat de renseignement indiffrent; il ne s'y mlait
ni beaucoup d'amertume philosophique ni aucune piti humanitaire. Pour
peindre par la vulgarit du mot le calme de ma conscience, la misre
morale des femmes de thtre ne me faisait ni chaud ni froid. Je
n'admettais pas les cruels ddains de ma cousine, mais c'tait tout.

J'eus comme un mouvement de surprise en m'coutant moi-mme, quand
j'ordonnai au cocher de me conduire au boulevard Beaumarchais. Je me
souviens que je souris comme on fait aprs une bvue, mais je laissai
aller. Mon cocher prit par l'htel de ville.

Faut-il monter la rue Vieille-du-Temple ou la rue Saint-Antoine? me
demanda-t-il.

--Cela m'est gal, rpondis-je.

Il prit la rue Vieille-du-Temple. Je l'arrtai au coin de la rue des
Filles-du-Calvaire. Je descendis et je le payai.

Il tait en quelque sorte convenu avec moi-mme que j'allais dpenser
ma soire  faire ce grand voyage des boulevards, du Marais  la
Madeleine. Depuis mon arrive  Paris, je n'avais pas quitt l'aile
d'Aurlie, et je me sentais une certaine impatience de commencer le
vrai mtier de touriste. Va donc pour la Madeleine!

Je tournai du ct de la Bastille. C'tait bien naturel. Ne fallait-il
pas visiter tout entier ce long et magnifique cordon qui est la
ceinture de Paris? Certes. Mais la chose inutile c'tait d'entrer au
thtre Beaumarchais, et j'y entrai.

Dans les livres traduits de l'allemand  l'usage de Mlle de Kerfily
Bel-OEil, ma tante, c'est ainsi que les coeurs sensibles vont toujours
o ils ne veulent point aller. Leur route est-elle  gauche, ils
courent  droite, entrans par la bride invisible que le malin dieu
d'amour a place dans leur bouche. Ces livres fatigants auraient-ils
donc raison? et faudrait-il absoudre la passion que ma tante Bel-OEil
a pour eux? Je n'essayerai pas d'expliquer ce qui, pour moi,  l'heure
mme o j'cris, est encore inexplicable. En interrogeant mes
souvenirs avec soin, avec bonne foi, je n'y trouve rien qui ait
prcd cet instant. Ma vie commena l, non point avant, non point
aprs. En prsence des vnements de cette soire, bien simples
pourtant, bien dpourvus de toute couleur dramatique, mon opinion est
que notre libre arbitre ne fonctionne pas d'une faon permanente.
Notre existence est marque de certains jalons qu'il nous faut toucher
bon gr mal gr. En un mot, il est des heures fatales que rien
n'annonce, qu'aucun signe ne distingue, o il ne nous est pas permis
de choisir notre chemin.

J'entrai dans cette pauvre petite salle avec un serrement de coeur
presque solennel. Ce fut l prcisment que mon motion naquit, ou
tout au moins, ce fut l que j'en eus pour la premire fois
conscience. J'allai m'asseoir  l'orchestre, o il y avait beaucoup
plus de monde que l'autre soir. Le nom d'Annette Las tait dans
toutes les bouches; c'tait un grand succs, comme les thtres les
plus excentriques peuvent en conqurir, par hasard,  de longs
intervalles. Dans le brouhaha des conversations de l'entr'acte, le nom
d'Annette Las venait  moi d'instinct et partout rpt.

Je fus stupfait de sentir que j'tais plein de ce nom et qu'il
faisait vibrer tout mon tre.

La vue mme du lieu o j'tais me fournit un choc inattendu. En me
retournant, j'aperus la loge o j'avais t avec Aurlie et
j'prouvai comme un contre-coup de l'enivrante angoisse qui m'avait
terrass. J'eus la pense de fuir, mais je ne le pouvais plus.

Pourquoi tais-je venu l? Je me fis cette question. C'tait l'endroit
le moins propre  cacher la petite fourberie dont je m'tais rendu
coupable vis--vis de ma cousine; car, selon toute apparence, Laroche,
le prsident, et peut-tre aussi le docteur Josaphat, allaient tre 
leur poste. On allait me deviner du premier coup et au moment o je me
devinais moi-mme. Cela me fit peur, mais je restai.

J'avais trs grande honte de mon motion. Il me semblait que tout le
monde la voyait clairement sur mon visage. Je me comparais au
prsident  l'afft dans sa loge et  Josaphat qui devait s'afficher
follement quelque part. J'tais l, moi aussi, pour Annette Las.

Je regardai autour de moi, cherchant ce que j'avais frayeur de voir.
Il faisait une chaleur intolrable. La salle tait comble et ne
ressemblait pas du tout  cette autre chambre dont j'avais gard un
souvenir bien plus prcis que je ne le croyais. La jeunesse dore du
quartier disparaissait dans la foule; on n'apercevait mme plus les
grotesques qui taient nagure sur le premier plan. Il y avait de
vrais _beaux_, dont le galbe sentait son boulevard Montmartre, et je
suis sr que les dames des avant-scnes venaient pour le moins du
faubourg Poissonnire.

C'tait un succs, un fort succs, auquel les affiches du prsident et
les courses du docteur n'taient peut-tre pas trangres. Le thtre
ftait ce succs. Il y avait quatre violons de plus  l'orchestre et
un supplment de gaz.

La toile se leva. Je reconnus tout le commencement de la pice, le
Rhin, les brigands, etc. Au moment o la pluie de feuilles de roses et
les applaudissements annonaient  la fois Annette Las, je fermai les
yeux et ma tte tomba sur ma poitrine. Le reste fut un songe.




XIII.

SORTIE DU THEATRE.


Le tonnerre des bravos m'veilla. La toile tait baisse. L'instant
d'aprs, Annette rappele avec fureur, vint saluer l'enthousiasme du
public. Je la vis, cette fois, je la vis enfin: une chre enfant au
visage modeste et souriant.... Mais je vous la montrerai.

Je me levai, je quittai ma place tout chancelant; j'allais  elle sans
le savoir.

Je sortis du thtre; l'air du dehors me saisit. J'essayai de
m'interroger. Je ne trouvai en moi qu'une pense: me mettre  ses
genoux pour lui dire que je l'aimais. Je me rvoltai contre cela,
parce que rien ne m'y avait prpar. Cet amour tait en moi comme un
tranger. Il m'opprimait. Je ne le connaissais pas.

Mais il se fit connatre. A ma premire rvolte, il m'treignit le
coeur comme s'il avait eu dj toute la force qui est dans la main de
Dieu.

Je pris ma course follement le long du boulevard. J'avais conscience
de fuir en vain, mais je fuyais. On ne se fuit pas soi-mme, et il n'y
avait dj plus rien en moi que mon amour. Je traversai  mon insu la
place de la Bastille, et je tombai faible sur le premier banc du
boulevard Bourbon. L, personne ne passait; j'tais seul, je me mis 
parler haut et  pleurer.

C'tait  elle que je parlais, et peut-tre  Dieu. J'ai ou bien des
gens qui raillaient ces dlires de l'amour enfant. Moi, j'ai peur de
railler quoi que ce soit, quand je songe  la premire heure de ma
solitude. Je sais bien que je me couchai sur le banc et que je le
saisis dans mes bras, qui frmissaient comme la chair d'un homme qu'on
vient de poignarder; je sais bien que ma gorge pantelait en poussant
des rles insenss. Je n'ai jamais aim qu'elle; en dehors d'elle, ma
vie a t celle d'un cnobite; j'ai le droit d'affirmer que j'tais,
au point de vue de la dcence, qui est la forme, et de la pudeur, qui
est le fond, beaucoup au-dessus du niveau des jeunes gens de mon ge.
Aucune lecture malsaine n'avait gt mon imagination; j'avais peu
d'imagination; l'lment posie me manquait; aucun rve prcoce ne
troublait ma cervelle.

Mais j'tais neuf et j'tais lion; mon premier soupir d'amour fut un
rugissement.

Quand je dis lion, ce n'est pas une vanterie, et j'applique ce mot 
mon amour seulement, car toute ma sve tait l. Sans elle, qui a t
ma vaillance et ma Providence, je serais tomb au premier choc du
malheur; pour d'autres, l'amour fut un enseignement, un stimulant, une
rvlation; j'en sais  qui l'amour donna du gnie; moi, l'amour ne
m'a men qu' aimer.

J'ai aim et j'aime, c'est mon pass, c'est mon prsent. Les jours
passeront, j'aimerai: c'est mon avenir. J'aimerai toujours la mme
femme, parce qu'il n'y a pour moi qu'une femme. Je n'ai point de
mrite  cela; c'est ma vocation et ma passion: si le bien tait de
changer, si le mal tait la constance, pour tre constant je
deviendrais criminel.

Comme je la voyais ici bien mieux qu'au thtre! comme sa beaut
m'apparaissait mille fois plus distincte qu' la lumire de la rampe!
L-bas, l'blouissement avait gn mon regard; mais ici ma paupire
ferme abritait  la fois mon oeil et son image; je l'avais devant
moi, toute pour moi, et la nave douceur de son sourire me parlait.

Je l'ai dit, je crois: une enfant, c'tait une enfant, non par la
taille et la frle indigence des formes, mais par l'indicible candeur
du regard, par la limpidit profonde de la prunelle, par la puret du
trait, par le velout de la carnation, par ce signe mystrieux enfin
qui ne se dcrit pas, mais qui se sent sous le pinceau ou sous la
plume, et qui est le nimbe virginal.

Des bandeaux noirs, un peu onds et teints de reflets fauves,
prenaient comme un diadme la courbe lumineuse de son front. Cela me
rappelait vaguement et chrement le pieux clat du choeur o se chante
la prire du soir, quand on aperoit de loin la lumire rpandue par
les cierges derrire l'arc bris de la fentre gothique. Ils tombaient
en ogives, ses bandeaux que ma folie effleurait de tant de baisers, et
s'panouissaient vers la pointe des sourcils en deux gerbes de boucles
lgres qui appelaient le vent joueur et riaient avec lui, secouant
et mlant leurs anneaux doucement balancs. L'arc des sourcils tait
long et faisait ombre  de longs yeux dont le regard humide
m'enveloppait le coeur: c'tait je ne sais quelle languissante caresse
qui couvait sous cette ligne hardiment cambre et frange de jais. La
prunelle norme avait des lueurs rares, mais diamantes, derrire les
cils, recourbs comme de petits glaives.

Elle tait Grecque, mais jamais fille de la Gorgie n'eut plus d'ombre
et plus d'clat sous ses paupires. Je songeais malgr moi au fol
enthousiasme du docteur qui avait parl de ses sourcils et des ailes
de son nez. Je voudrais faire mieux et donner des coups de pinceau
plus prcis; je ne puis; la plume est plus habile sans doute que les
muets instruments du peintre ou du sculpteur  dire les mobiles
splendeurs de la nature vivante, mais que de nuances lui chappent
encore! Le docteur ne se trompait pas: l'esprit, la dlicatesse, la
puissance aussi de cette adorable physionomie taient cachs quelque
part, autour de ces narines roses dont Dieu avait ptri les vives
arrtes dans la substance qui est le sourire des anges, mais c'tait
sa bouche qui riait et qui pensait, fine, gracieuse, espigle et si
tendre!

Sans doute, ils voyaient cela comme moi, tous ceux qui l'admiraient;
je m'pouvantais  compter mes rivaux; je m'indignais de ce fait que
cent regards avides pussent profaner chaque soir la blancheur flexible
de son cou.

Euss-je mieux aim, pourtant, la perle au fond de la mer, dans la
nuit de sa prison nacre?

Elle sera pour toi seul! me criait mon amour. L'amour n'est jamais
sans orgueil; l'orgueil de mon amour ajoutait:

L'univers entier t'enviera ton trsor!

Pauvre tre que j'tais, vautr sur un banc de bois, le cerveau pris,
la tte perdue, j'avais ces rves! J'aurais fait piti au mendiant
attard qui m'et pris pour un pileptique. Je voulais qu'on me
jaloust.

Elle pouvait avoir dix-huit ans. Elle tait grande, sa taille avait
autant de richesse que de souplesse, mais elle possdait en mme
temps une harmonie de formes si juvnile, si prs d'tre divine, que
ses ailes de papillon lui allaient comme les ailes d'un ange.

Je restai l. Quand mon transport se calma pour faire place  une
extase plus profonde, je m'agenouillai prs du banc, comme pour prier,
et je mis mon front dans mes mains. Je n'avais point le dsir de
retourner au thtre pour la voir encore. Elle tait avec moi, je
l'avais bien mieux ici qu'au thtre.

De temps en temps quelqu'un passait, me regardant et se demandant,
selon la formule parisienne, comment on peut _se mettre dans des tats
pareils_. Paris est une ville si bien habitue  la temprance, qu'on
y dit cela mme des cadavres, avant d'avoir constat la mort. Tout ce
qui chancelle est ivre, et, en tombant, le malheureux que l'apoplexie
foudroie peut s'entendre insulter par ce peuple sobre qui tait
dimanche  la Courtille.

Et c'tait bien vrai, pourtant, l'ivresse me tenait, l'ivresse qu'une
nuit de lourd sommeil ne sait point gurir. Je n'tais plus que rves,
moi, l'esprit prosaque, moi, l'imagination aux ailes coupes. Mon
corps tait l, prs de ce banc, mon me allait planant dans les
espaces clestes.

Ce n'est pas la mmoire qui me manque; c'est la possibilit de donner
une forme acceptable  l'extravagance de mes songes. Je vois encore
tout ce que je vis, comme si des annes ne me sparaient pas
maintenant de ces heures dlicieuses et accablantes. Je ne renie rien.
Ce n'est pas moi qui jette le voile sur ces pauvres chers
dvergondages du coeur; le voile y est, et je ne peux pas le soulever.

Je n'ai pas oubli, parce que je suis rest le mme, parce que le
simple contact de sa main effleurant la mienne fait revivre en moi de
pareils frmissements, parce qu'il n'est pas de deuil si noir que ne
puisse clairer pour moi de son sourire, parce que je l'aime
perdument, follement, dans notre bonheur comme au temps de nos
preuves; parce que, enfin, je vis en elle, si bien en elle et si
exclusivement que mon dernier soupir, mari avec le sien, rendra deux
mes  Dieu en une seule et mme agonie.

Je l'aimerai au del de la mort, je le sais, j'en suis sr.

Le vent m'apporta le son d'une horloge; je comptai onze coups; il y
avait trois heures que j'tais l. Je ne songeai point  regagner
l'htel, mais je me levai brusquement: une ide venait de me traverser
l'esprit. Je m'tais dit:

Elle va sortir du thtre!

Esprais-je lui parler? Je ne crois pas. Lors de ma rcente entre
dans le monde du faubourg Saint-Germain, je ne m'tais pas montr fort
entreprenant, mais je n'avais prouv aucune de ces timidits
maladives qui, pour certains dbutants, font du premier pas une
vritable torture. Ce qui engendre ces excessives timidits, c'est
l'excs mme de l'amour-propre ou bien l'crasante conscience d'une
infirmit ridicule: j'tais bien plant de corps et d'esprit, et les
paresses de mon imagination me gardaient contre les puriles misres
de la vanit. Je n'avais point cette terrible conviction, commune 
presque tous les enfants, et qui fait leur gaucherie, que leur
apparition dans un salon fixe sur eux tous les regards. Le parquet o
l'on danse ne tremblait point sous mes pas; je n'avais jamais vu
cabrioler les lustres, et l'aspect de la matresse de maison,
subissant les saluts, ne m'avait caus qu'une motion mdiocre. Mais
lui parler,  elle! Quel prtexte pour colorer tant d'audace! Tout
tait contre moi: la nuit et la rue. Ce n'tait qu'une comdienne, il
est vrai, mais je la voyais seule et pressant le pas vers son humble
demeure; cette solitude tait pour moi plus imposante que le cortge
d'une reine.

Parler, c'est insulter, prcisment dans ce cas. Je pouvais ignorer
bien des choses, mais je ne crois pas que l'ide de l'aborder me ft
jamais venue.

Je l'avais vue au thtre, entoure d'un rayonnement qui m'avait
bloui, mais qui me gnait; je voulais glisser un regard sous son
voile et la voir elle-mme, la voir jeune fille. Ainsi, je la devinais
plus belle.

Comme je quittais la place de la Bastille pour reprendre le boulevard,
je rencontrai les premiers groupes de la jeunesse dore qui sortait du
thtre. C'est le quartier qui s'en va de ce ct; Paris prend vers le
nord-ouest, afin de regagner les latitudes fashionables. Mes beaux
n'taient pas contents; ils se plaignaient  haute voix de n'tre plus
les matres chez eux. S'ils avaient pu faire une rvolution pour
renvoyer la Chausse-d'Antin, il y aurait eu des barricades. L-bas,
dans cette province qui,  de certains gards, est plus loigne du
centre que Quimper-Corentin ou Bourg en Bresse, ils veulent leurs
thtres pour eux, leur Paris  eux. Le pote a dit: Ceci tuera cela;
il se peut. Ces lions de la place Baudoyer sont de terribles btes.
L'ouvrier du faubourg est un chevalier en blouse qui a la bont de la
force; mais le lion, songez-y, n'est pas fort. Son nom n'est qu'une
catachrse emprunte aux fables de la Fontaine et fait allusion 
l'ne, cousu dans une peau qui ne lui appartenait point. Mfiez-vous
des lions.

A l'exemple du comte Rostopchin, qui incendia Moscou plutt que de le
livrer aux Franais, la jeunesse dore voulait dj faire sauter son
idole, afin de la soustraire au culte des profanes. Il y avait
conspiration; on parlait de cabale. Il tait opportun de battre les
gens qui portaient des habits bien faits et des gants frais sur le dos
de cette pauvre fille.

Je ne savais pas ce que c'tait qu'une cabale; leurs voix passaient
autour de mes oreilles comme un bourdonnement.

En arrivant aux abords du thtre, je trouvai le tumulte des
quipages. Il y avait beaucoup de voitures et plus de toilettes sans
doute que l'humble monument n'en avait jamais contempl. C'tait ici
une autre histoire: au lieu de la sottise paisse, la sotte
impertinence. On riait  gorge dploye, on se moquait  grand bruit,
on se vengeait  coeur joie d'avoir applaudi. La fantaisie satisfaite
s'excusait vis--vis d'elle-mme, et tout en dclarant que la huitime
merveille du monde, close  la foire, n'tait pas mal, pas mal du
tout, on s'tonnait d'avoir tant voyag pour la voir.

J'entendis des choses dans ce genre-ci:

Pour la girafe, on va bien jusqu'au Jardin des plantes!

Je crois que beaucoup de jeunes gens,  ma place, auraient t
blesss. Ma nature paisible avait parfois d'tranges et soudaines
violences. Ici, je n'prouvai ni impatience ni colre. Je passai,
rvant d'elle, pourtant, et la voyant au travers de ces murailles,
maintenant si sombres. L'explication vient aprs coup, et je la donne
pour ce qu'elle vaut. Je suppose que la notion de mpris ne pouvait
s'allier en moi  la pense d'Annette Las. On ne s'irrite pas contre
l'averse impuissante qui ruisselle sur le sein de marbre des statues.
C'est un soin d'enfant que de chasser les mouches bourdonnant autour
de l'idole.

J'avais le chapeau sur les yeux, car je redoutais vaguement trois
rencontres: Laroche, Josaphat et le prsident; mais je n'aperus
aucune figure connue dans la foule qui encombra un instant le
boulevard. Trois minutes aprs, il n'y avait plus personne. Je
repassai devant le thtre, dont les portes principales taient
fermes. C'tait une solitude triste. Toutes ces pauvres industries
qui vivent autour des petits thtres avaient pli bagage. Un
chiffonnier glissait dans l'ombre  l'endroit o piaffaient nagure
les chevaux. J'tais adoss contre un arbre. Il vint ramasser un bout
de cigare  mes pieds, et, croyant qu'il me devait cette aubaine, il
releva son regard sur moi.

Rassurez-vous: ce n'tait pas le chiffonnier du roman et du
drame,--cette grande figure! Je n'ai point su s'il avait commis
quelque hardi forfait. Il se portait bien, avait les yeux ronds, le
nez en l'air et la bouche riante, malgr sa barbe sale. Il me dit en
touchant sa casquette et d'un ton d'affable courtoisie:

De mon temps, elles sortaient par la rue des Tournelles. Ah! les
biches!

Et il piqua un _Courrier des Thtres_ qui dormait dans le ruisseau.

C'tait un oncle de notre jeunesse dore.

Trois clats de rire, aigus comme des trilles de fifre, sortirent d'un
petit couloir, ouvert  gauche du contrle. Mon chiffonnier poussa un
soupir et s'loigna.

Henri, tu m'agaces!

Un couple jaillit du couloir.

Tu m'agaces, Ferdinand!

Autre couple.

Vous m'agacez tous deux!

Le troisime groupe tait une trilogie.

Henri, Ferdinand et les deux autres paraissaient enchants. Le fait
est qu'elles ont de l'esprit comme des petits dmons.

O soupons-nous? demanda-t-on en choeur.

--O soupons-nous? rpta derrire moi un sombre jeune homme, biche
mle, qu'une vieille dame mystrieuse venait d'accoster et qu'elle
emporta.

Le boulevard s'anima de nouveau. Des messieurs mrs qui semblaient
dguiss, quoiqu'ils n'eussent point de faux nez, sortirent de terre;
je vis des fantmes de fiacres de l'autre ct de la chausse. Quand
un comdien sortait du couloir, une dame voile surgissait  ses
cts. O soupons-nous?

O soupons-nous? cria un coquin de bossu qui s'affichait au bras
d'une figurante, haute comme une chelle.

--Soupons-nous? se demandrent tristement deux pauvres laides.

--Maison d'Or, commanda un premier sujet, en drapant d'un geste royal
son vieux burnous. Soupons!

--Ma fille ne soupe pas! mentit une mre  la face du ciel.

Ah! les biches! Rires de scie! parfums passs! clat fan! gaiet
frelate! Cela me faisait froid. Mon chiffonnier, cependant, les
regrettait. Henri et Ferdinand triomphaient. Quels lutins! Elles
dansaient au lieu de marcher; la vraie danse des salons! Toujours en
train! du vif argent! Tu m'agaces! O soupons-nous! Pendez-vous,
trangers! Londres est lourd, Vienne dort, Berlin bille, Paris
s'amuse! O soupons-nous? Tu m'agaces! Elles ont tout l'esprit de
Paris, qui a tout l'esprit de l'univers. Je les crois plus fortes que
mon oncle Blbon!

Je n'eus pas peur non, pas un seul instant, de voir Annette Las dans
cette cohue; je n'eus pas peur d'entendre sa voix mle aux notes
fausses de cet atroce concert. Je laissais passer cela comme un mal
importun qui ne peut pas durer et j'attendais.

Au moment o le dernier rire grinait au lointain, je la vis ou plutt
je la sentis dans le couloir. Je me cachai derrire mon arbre; je
tremblais.

Ils sortirent trois ensemble: un vieillard de grande taille, d'abord,
puis Annette, vtue d'une petite robe d't, trs simple, avec un
mantelet de soie, puis un jeune homme qui lui offrit le bras, ds que
l'espace le permit. Annette riait en mettant le pied sur le boulevard:
il semblait que ce ft tout exprs pour me montrer quelle diffrence
il peut y avoir entre les gaiets humaines.

Je ne sais pas pourquoi elle riait. Le vieillard passa tout prs de
moi et je me pris  le respecter comme un pre. Le jeune homme tait
beau; il ressemblait trait pour trait  sa soeur, dont la vue mit des
gouttes de sueur  mon front. C'est ici une des plus grandes motions
de ma vie. Je n'ai  dire que cela. L'amour me pntrait comme une
moiteur. Il y avait en moi un dbordement de fiert. Je triomphais
parce qu'elle tait simple, noble, belle, douce comme je la voulais.

Je n'ai  dire que cela, et pourtant mon coeur et ma tte sont pleins.
Il ne se passe rien en dehors de ce qui se passait dans mon me. Ils
traversrent le boulevard en face du thtre. Je les suivis de trs
loin; ils ne savaient mme pas que je les suivais. Je les aimais tous
les trois dj et je faisais d'eux ma famille.

Il est un charme exquis dont parfois manquent les plus belles. J'ai
fait ce livre pour dire Annette tout entire, telle que la voyait mon
coeur, et ds les premires pages, la parole fait dfaut  ma pense.
Vous l'avez eu, ce rve de la bien-aime, qui glisse dans de
mystrieux sentiers; elle s'appuie  votre propre bras, et pourtant
vous la voyez par derrire, incline doucement et nouant  vous ses
deux mains que croise la caresse. Exprimeriez-vous les ondulations de
ce pas qui ne touche plus la terre?

Fermez les yeux; regardez en vous-mme, au coin o sont les trsors
des jeunes souvenirs. La distinguez-vous, l-bas, dans le vague des
premires extases, penche sur votre nom, que partout crit son
regard? La suivez-vous, gracieuse et pensive, s'pandant elle-mme en
dlicieux mouvements, comme une fleur s'effeuille? La voyez-vous,
trahissant  chaque pas Vnus, selon le mot du pote, Vnus pudique,
Vnus enfant, la vierge close, la premire souffrance des sens,
exhale, mlange divin, avec les prmices du coeur?

C'est elle. C'est une page du livre d'amour que sa dmarche me fit
lire, en cette nuit, vide d'vnements, qui est une fte solennelle
dans ma mmoire.

Si l'homme qui servait d'appui aux dlices de sa dmarche n'et pas
t son frre, je serais mort de chagrin cette nuit.

Ils tournrent tous les trois l'angle du canal, sur la place de la
Bastille, et je les perdis un instant de vue. Je me mis  courir. Je
voulais savoir o elle dormait. C'tait un dsir puissant, mais
confus; je faisais ainsi, sans le savoir, provision de rves. Je les
vis prendre la rue de la Roquette, pauvre rue, puis la rue
Saint-Sabin, plus pauvre encore et dont les dix-neuf vingtimes de
Paris ignorent l'existence. Ils s'arrtrent au bout d'une centaine de
pas devant une maison de modeste apparence et y rentrrent, sans avoir
mme jet un regard derrire eux.

J'arrivai comme la porte se refermait. Je regardai bien vite aux
fentres pour voir celles qui allaient s'clairer. Aucune ne
s'claira. Leur logis n'tait pas sur le devant. Ce fut une grande
dception pour moi; je ne songeais pas plus  rentrer que si mon
habitude et t de passer la nuit dans la rue. J'tais dans
l'impossibilit de rflchir  quoi que ce soit. Toute rflexion
suppose une recherche, un doute, je n'avais rien  chercher; j'tais
en pleine certitude. J'aimais passionnment Annette Las, je voulais
l'pouser: c'tait clair, c'tait simple. Quand le point de dpart est
ainsi l'vidence mme,  quoi bon se creuser la tte?




XIV.

COURS DE CONVERSATION.


Aussi j'allai m'accouder tranquillement au parapet du canal, sur la
place, et je passai la une heure de complte quitude. J'ai dit que je
n'tais pas un pote, mais l'amour jeune et profond dgage toujours
une trs grande quantit de posie. Ce serait une vanterie purile de
prtendre que je n'ai jamais cd aux avances de la folle du logis.
J'entends toujours par ces mots n'tre pas pote, la disposition
habituelle o je suis  voir les choses de sang-froid, sans les
embellir ni les grossir; j'entends aussi par l le peu d'influence
qu'exerce sur ma pense l'aspect d'une nature dite potique.

Ce sont les intolrables refrains de certains potes en l'honneur du
printemps, du feuillage, du moulin, des bluets et autres jolies choses
qui m'ont fait penser de trs bonne foi que le sens potique est
oblitr en moi. Je vois tout cela autrement qu'eux,  ce point que
cela me repose tandis que leur chanson me fatigue. Aussitt que
j'entends leur voix quelque part dans le paysage, je ne veux plus du
paysage: leur petite mtaphore me gte l'immensit du dsert, et il
m'a sembl our parfois le prtentieux gloussement de leur phrase
jusque dans les vastes rumeurs qui vont se propageant, la nuit, sur
nos grves.

Je ne suis pas pote, puisqu'ils sont potes.

Tout ce que je sens est en moi; j'ai dans mon amour tous les sourires
du printemps et tous les rayons du soleil. J'aime  ce point que, pour
moi, le bonheur est en elle, indpendamment du reste de l'univers. Mes
meilleures joies, mes heures les plus radieuses, je les ai eues entre
les quatre murs d'une mansarde, d'o l'on voyait six mtres de toiture
et un tuyau de pole. Je veux bien un palais pour elle; pour elle, je
veux bien les enchantements de la mer ou le cordial parfum de la
nature alpestre; pour moi, je ne veux qu'elle.

J'ai ma jeunesse et j'ai mon admirable passion. Qu'ai-je  faire
d'tre pote?

Faut-il de la musique aux repas vaillants de nos paysans? J'ai soupon
que la posie comme l'entendent ceux dont je parle, n'est que le
stimulant ncessaire  l'apptit lass. Qu'ils se versent l'absinthe
ou qu'ils pulvrisent la cantaride, j'ai ma jeunesse. Je serai pote
plus tard.

J'ai ma passion qui ne rve rien, en face de la ralit plus splendide
que le rve, et qui, loin de l'objet aim, ne rve que la ralit
mme.

Je les ai vus, vieillards de vingt ans, finir leur chanson sous la
table. Je ne suis pas pote. Je les ai vus fltrir eux-mmes
l'adorable fleur de leur gnie et broyer, ivres qu'ils taient, le
bouquet de leurs penses. Ils faisaient cela en beaux vers. La barbe
leur venait; ils parlaient d'illusions perdues. Ils taient comme ces
enfants prodigues  qui l'heure de la majorit n'apporte que des
dettes. Ils chantaient pourtant le soleil, les roses; ils chantaient
Dieu mme parfois, quand ils ne l'insultaient pas. Peut-on faire pis?
Oui. Ils chantaient l'amour! Je ne suis pas pote: je n'ai reconnu
chez eux ni mon amour, ni mon soleil, ni mon Dieu. J'aime Dieu qui me
l'a donne, le soleil qui joue sur son front, les fleurs qui la font
sourire.


Mais, except Dieu qui tient sa vie, il ne me faut rien de tout cela
pour l'aimer.

Ce n'est pas un paysage inspirateur que celui du canal Saint-Martin.
Il faisait une nuit sombre et chaude. Par intervalles, les larges
gouttes d'une pluie orageuse tombaient sur mon front nu. Je regardais
la longue ligne des rverbres et je me laissais aller  je ne sais
quel engourdissement qui me charmait. Je ne voulais pas penser,
j'tais trop heureux. Je ne voulais pas me demander ce que j'avais
conquis, en dfinitive; je savais peut-tre que le calcul m'et
rpondu: nant. Les mathmatiques mentent toujours; il n'y a de
vraiment vrai que la passion dont le bilan ne se dresse pas avec des
chiffres.


Ainsi ment tout ce qui est science exacte, tout ce qui a la prtention
de raisonner ou de calculer, en partant d'une base inflexible.
L'exactitude vous commandera imprieusement de croire qu'on est mieux
accoud sur le velours d'un balcon que sur le pauvre parapet du canal
Saint-Martin. Qu'en sait-elle? De quoi se mle-t-elle? La posie
divague au moins et s'en vante. Si un baron des Adrets m'acculait  la
ncessit barbare de choisir entre cette belle reinte que les uns
appellent la Posie et cette vieille folle que d'autres nomment la
Raison, j'aimerais mieux livrer ma tte. J'avais tout conquis; j'tais
au pinacle, il ne me manquait rien, et aucun bras de fauteuil ne
valait la pierre poudreuse de mon parapet. Voil le vrai.

Comme je l'avais vue belle! Quel trange contraste entre elle et ces
hannetons femelles qu'on _agaait_ et qui _soupaient_! Elle avait un
cadre: bienfait suprme pour tout tableau. Ce beau vieillard, ce noble
et doux jeune homme! j'avais tout conquis, puisque j'admirais tout.

Dans le jour, la place o nous sommes est une des plus vivantes de
Paris et sert perptuellement de champ de foire. Maintenant surtout
que le canal a disparu sous le boulevard, c'est le thtre en plein
vent o vient se dlasser le pauvre, dont le meilleur ami est toujours
un charlatan. On y voit l'artiste intrpide qui arrache les dents avec
une catapulte et le fameux mdecin qui a su ployer la clarinette, la
grosse caisse et le trombone  l'enseignement public de l'anatomie; on
y vend des couteaux sans manche et des saladiers sans fond, l'eau de
jouvence, le saucisson lyonnais, dit rue Mouffetard, les anglaises
blettes  un sou le tas et l'art d'tre heureux en mnage. Le gnie
d'or de la colonne de Juillet semble prsider  ces joies plus naves
que celles du village et calculer, lui aussi, au milieu de ces
effrontes dceptions, les conqutes de la science populaire.

Mais la nuit, c'est un lieu dsert entre tous; Paris qui veille est
bien loin; on ne l'entend mme pas. Le jour travaille ici et la nuit
dort.

Il est certain que je serais rest l jusqu'au jour sans un sergent de
ville, qui vint  moi d'un pas indolent et grave. Il m'indiqua mon
chemin et me fit songer enfin  regagner l'htel de Kervign.

Trois heures sonnaient aux vingt horloges des couvents du quartier
quand je soulevai le marteau de la porte cochre. Chez ma cousine, ce
n'tait point du tout heure indue. Je rentrai dans ma chambre, je me
mis au lit, comptant sincrement sur une nuit d'insomnie, et je dormis
le sommeil du juste pour ne m'veiller qu'au grand jour.

Mon rveil fut une batitude. La pense d'Annette ne me vint point:
elle tait en moi et ne pouvait plus me quitter. Il m'arrivait
rarement de chanter; j'eus besoin de chanter. J'aurais voulu parler 
quelqu'un de mon bonheur, et pourtant je tenais  mon secret comme 
un cher trsor. Il y avait autour de moi je ne sais quelle lueur qui
tait faite de sourires.

Madame demande monsieur, dit Laroche,  ma porte entrebille.

Je fis  Laroche un petit signe de tte amical, et je m'habillai
paisiblement, sans mme songer au biais  prendre pour raconter ma
soire de la veille. Je trouvai petite maman  son caf au lait. Elle
avait le plus vaporeux de tous ses peignoirs et du blanc sur les joues
au lieu de rouge, parce qu'elle tait un peu indispose. Elle me jeta
un regard languissant et me tendit sa main, que je baisai.

Voyons, Ren, me dit-elle aussitt que je fus assis, tu as quelque
chose. Es-tu amoureux?

--Moi! m'criai-je.

Je pense que je plis, car elle me regarda curieusement. Mais une
femme dans la position de ma cousine n'est jamais bon juge. Son parti
est pris  son insu, et sa fantaisie met un vritable bandeau sur ses
yeux. Quand elle parle, le mot amour et ses drivs forment, malgr
elle, le fond de la langue; mais tout cela, dans sa pense, ne peut se
rapporter qu' elle-mme. Elle est seule en cause; en dpit de son
exprience qui est grande, elle doit fatalement se tromper.

Es-tu amoureux? signifie dans sa bouche:

Ah ! chevalier, faudra-t-il vous dicter votre dclaration? Il y a
un terme  tout, et ceci passe les bornes. J'ai jet le pont,
franchissez-le ou je me fche!

Elle ne saurait voir un amour dont elle ne serait pas elle-mme
l'objet. C'est la nature.

Une femme dans la position de ma cousine est tout bonnement afflige
d'une ide fixe. On ne la taxe point de folie, parce qu'il faudrait
griller trop de fentres. Cette maladie, pour tre trs commune, n'en
est pas moins curieuse. Elle existe chez toutes les femmes qui mettent
plus de deux lustres  passer leur vingt-huitime anne. Or c'est
norme ce que vous en trouveriez dans Paris! L'tude consciencieuse de
ces symptmes produirait le chef-d'oeuvre de la comdie moderne.
Notre sujet est ailleurs. J'cris l'histoire de mon amour. Mme de
Kervign aura exactement la place qu'elle prit dans ma vie.

Sa question fut pour moi le supplice de Tantale. Ce qui tait en moi
voulait faire explosion, et le nom d'Annette me brlait la lvre. Je
le retins cependant, quoique je fusse loin de comprendre tous les
dangers d'une confession.

Mon Dieu! reprit la prsidente, quand mme tu serais amoureux!....

--Petite maman, balbutiai-je, vous m'avez dj dit que ce n'tait pas
un crime.

Elle fut jeune et jolie pendant le quart d'une minute. Pendant le mme
espace de temps, j'eus l'intime conscience de notre situation.

Voyons, chevalier, poursuivit ma cousine en victorieuse qui ne veut
pas pousser trop loin ses avantages, qu'avons-nous fait hier au soir?

Je sentis le feu qui me montait au visage.

Ce que j'avais fait, Dieu du ciel! J'avais pass trois heures sur un
banc et deux heures contre un parapet. Cela peut-il se dire?

Rien, rpliquai-je, affectant une humilit profonde.

--Comment, rien! Vous n'avez pas mme pens  moi?

--Tenez, m'criai-je, je vous en supplie, petite maman, donnez-moi des
leons comme  un paysan. Je ne suis pas plus avanc que le premier
jour. Cela me dsespre! Quand je vais ouvrir la bouche, j'ai piti de
ce que je vais dire!

--Pauvre chri! Cela ne durera pas. Apprends d'abord  me parler, 
moi.... Ne suis-je pas une femme?

Elle s'arrta. Je restai muet. Peut-tre n'tais-je plus beaucoup 
l'entretien dj.

Comment t'y prendrais-tu, continua-t-elle en riant, mais d'un air
modeste, si tu m'aimais, pour me dire: Je vous aime.

--Ne le savez-vous pas sans que je vous le dise, repartis-je.

--Trs-bien! s'cria-t-elle en battant les mains.

Puis, avec impatience:

Il y a du Normand chez tous ces petits Bretons!

Elle se mit  boire son caf au lait  grandes gorges. Je murmurai
d'un ton plein de soumission:

Ne dit-on jamais rien aux femmes, sinon je vous aime!

--Jamais! me rpondit-elle schement.

Puis elle ajouta comme un docteur en chaire:

L'art de la conversation consiste  savoir les dix mille manires de
le dire.

--Mais si ce n'est pas vrai, pourtant...

--Est-il vrai, m'interrompit-elle, que tu sois le trs humble et le
trs obissant serviteur de tous ceux  qui tu cris des lettres?

--Je crois comprendre....

--Ne te gne pas: dis ce que tu comprends.

--C'est une politesse?

--Prcisment. La seule politesse avec les femmes.

--Et de mme qu'on varie les formules au bas des lettres?

--Il est charmant! Mon lve, je vous donne un bon point;
embrassez-moi.

Telle fut l'explication que je fournis au sujet de mon escapade. Ce
jour-l, ma cousine s'empara de moi pour faire des emplettes. Nous
courmes de magasin en magasin. J'tais page, et ma chtelaine,  ce
qu'il parut, n'prouvait pas peu de plaisir  montrer le nouvel
officier dont elle avait orn sa maison.

O allons-nous ce soir? me dit-elle au dner, en me voyant tout de
noir habill.

--Mon intention est de faire quelques visites, rpondis-je.

Elle frona le sourcil pour tout de bon cette fois.

Et moi, je vais rester seule? repartit-elle avec aigreur. Je suis
charge de vous, Ren; je ne veux pas que vous fassiez de mauvaises
connaissances.

J'essayai de lui prendre la main; elle la retira. Je pris un ton froid
et ferme pour dire.

Vous m'avez donn  entendre, et ma mre m'a positivement enseign
que, pour parvenir, le chemin le plus court tait le monde.

--Parvenir, rpta-t-elle d'un air tonn. Vous ne m'avez jamais parl
de cela, chevalier!

--Si je suis venu  Paris.... commenai-je.

--Bien! bien! Je sais qu'on _fourre_ beaucoup  la marquise et  ce
Grand diable de Grard. Vous tes comme un cadet de l'ancien
rgime.... Ah! vous tes ambitieux, Ren!

--Jusqu'au bout des ongles, madame.

--Peste! quelle chaleur! Et ne craignez-vous pas de mcontenter du
premier coup celle qui peut et qui veut le plus pour vous?

Il fallut bien, cette fois, qu'elle me donnt sa main. Je la saisis
d'autorit.

Je juge votre coeur d'aprs le mien! murmurai-je.

Elle serra ma main comme malgr elle, et dit tout bas:

Je n'ai pas grande confiance en votre coeur.

--S'il me fallait tout quitter pour vous! m'criai-je.

Je jouais mon rle  pied lev, parce que la pice devait tre
commence au thtre Beaumarchais. Ses yeux brillrent et j'eus honte.

C'est la dernire fois que j'aimerai! murmura-t-elle d'un accent qui
me rendit triste. Je me prpare peut-tre bien des chagrins. Allez o
il vous plaira d'aller, Ren. Vous tes un gentilhomme, et vous ne
voudriez pas tromper une femme!

Faites concorder, si vous pouvez, ces solennelles paroles avec la
morale de ma cousine, qui professait la ncessit de parler d'amour 
toutes les femmes. Moi, je ne m'en charge pas. Au premier instant,
cette contradiction ne me frappa point, et j'eus un sincre mouvement
de remords. Ces nafs scrupules ne sont pas particuliers  l'ge que
j'avais et  ma complte inexprience. Tout homme est port  se
reprocher ses prtendues perfidies, et il semblerait qu'il y a un
charme attach  la pnitence du sducteur.

J'ai vu en ma vie beaucoup de sduits; je ne me souviens pas d'avoir
jamais rencontr un sducteur. Depuis la Galathe de Virgile, cette
joueuse rustique qui vous lance une pomme et s'chappe vers les saules
en se laissant voir, jusqu'aux petites mamans qui regardent  perte de
vue la fuite de leurs vingt-huit ans, elles ont toutes une manire
d'attirer l'hameon, et, pour ce merle blanc de Clarisse, Lovelace a
rencontr cent victimes savantes, qui se sont bel et bien moques de
lui.

J'tais fort agit quand je montai dans mon fiacre. Je me demandais de
quelles tortures il et fallu punir un homme assez lchement barbare
pour tromper Annette Las. C'tait purement une transition, et
bientt, je fus tout entier  mes penses de la veille. Je me fis
conduire cette fois tout d'un temps  la porte du thtre et j'y
entrai en habitu. Je pris la mme stalle qui, dsormais, tait ma
stalle. Mais je fus oblig, comme la veille, de sortir aprs le
premier acte. Je me sentais malade et fou.

J'allai promener ma fivre de l'autre ct de l'eau, devant le Jardin
des plantes. Il m'est fort difficile de rendre ce que j'prouvai ce
soir-l et les soirs qui suivirent. Il y avait en moi une sourde
angoisse, et je pense que je ressentais dj le chagrin jaloux de tout
coeur honnte qui a le malheur d'aimer une femme de thtre.

Assurment, je ne dfinissais pas cette souffrance, mais elle
existait, puisque je n'ai jamais pu rester plus d'un quart d'heure
entre Annette et le public.

Pas n'est besoin d'appuyer sur ce sentiment. S'il est au monde une
extrmit blessante, c'est celle-l. Le regard ne souille pas, mais
c'est  la condition de n'avoir point pay le droit de voir. Au
thtre, quelque chose se vend, il n'y a pas  dire non. Personne
n'entrerait si le droit seul de siffler s'achetait  la porte. La rose
demande ici un salaire  quiconque respirera son parfum. Je cherche 
exprimer galamment une pense qui me navre, mais l'ide de banalit
nat, quoi qu'on en fasse. Je ne suis pas pote: je n'aime pas les
roses qui gagnent leur vie  se faire respirer.

Et toute mon me appartenait  une femme de thtre! Je devais
souffrir. Si, ds le dbut, j'avais clair ma pense, peut-tre
aurais-je fait un effort contre moi-mme et contre ma passion
naissante.

J'tais jeune. La plupart des ides qui courent les rues m'arrivaient
comme des dcouvertes et des nouveauts. J'inventais une  une les
choses que tout le monde sait par coeur. Je souffris longtemps avant
de savoir.

Mais il y avait pour moi un baume exquis dans ce tableau que je voyais
tous les soirs aussi:  la sortie du thtre, Annette Las plus belle
sous son humble costume d'honnte fille, le cher trsor d'honneur et
de modestie, gard par le pre et par le frre.

Je vins pendant huit jours, et chaque fois je les suivis tous les
trois du boulevard  la petite maison de la rue Saint-Sabin. Je
devenais familier avec eux sans leur avoir jamais adress la parole.
Je croyais tre dans leur vie, parce qu'ils taient dans la mienne.
Les choses me semblaient s'arranger; ma passion se calmait en prenant
de la profondeur; je m'habituais  ce genre de bonheur, dont la
description m'et sans doute gay, s'il se ft agi d'autrui; j'tais
on ne peut plus srieux dans l'enfantillage de ma conduite, et
l'avenir ne m'inquitait point.

Ce fut le huitime soir, en repassant le canal, que je me demandai,
pour la premire fois et par hasard, ce que je voulais. Je m'arrtai
brusquement, comme si quelqu'un m'et pris au collet pour me proposer
un problme fantastique. Ce que je voulais! La sueur me vint aux
tempes. La rponse fut soudaine et nette. Une voix rpondit en moi
distinctement: Je veux la possder ou mourir!




XV.

VOIES ET MOYENS.


En disant  ma cousine: Je suis ambitieux, je n'avais pas menti tout
 fait. Mon amour avait fait natre en moi la pense de parvenir;
j'tais ambitieux pour Annette. Dans les huit jours qui venaient de
s'couler, j'avais bti une foule de beaux chteaux; je devais me
pousser  la fois par le travail et par le monde. En attendant, je
cultivais le monde  l'orchestre du thtre Beaumarchais et le long
des grilles du Jardin des plantes, et quant au travail, depuis mon
lever jusqu'au dner, je servais de Sigisb  ma cousine. Le
ministre n'avait pas grand besoin de moi: il ne se plaignait point;
l'Ecole de droit ne connaissait pas ma figure.

Allant toujours de ce train, je devais mettre du temps  faire ma
route.

Ma cousine ne se doutait pas du tout de mes trahisons. Le docteur ne
mettait plus les pieds au thtre. Le prsident et son Laroche avaient
t si rudement vincs qu'ils ne se montraient plus. Depuis que
j'avais _ma stalle_, je n'avais pas signal  l'horizon une seule
figure suspecte. Je ne voyais aucune raison de penser que la tempte
soudaine pt succder  ce calme.

Je n'avais pas mme besoin de mentir dans mes entretiens avec la
prsidente. Vous lui eussiez mis le pistolet sous la gorge sans lui
faire avouer cela, mais il est certain qu'elle n'aimait point  parler
des salons o j'tais reu sans elle. Ces salons, dont elle se moquait
amrement, taient pour elle la patrie qu'on regrette dans l'exil, et,
quoi qu'elle pt dire, elle n'tait pas une exile politique.

D'ailleurs, il lui plaisait bien mieux de continuer mon ducation.
Elle y mettait tous ses soins, et il ne tint pas  elle que mes
absences de l'Ecole de droit ne me fussent hautement profitables.
Entre elle et moi, les choses marchaient bon pas; elle tait
trs-franchement de mon parti contre Laroche, qui boudait de puissance
 puissance, appuy qu'il tait sur M. Kervign. Celui-ci, toujours
grave, poli et froidement bienveillant, n'avait point chang son train
de vie; il ne dnait jamais  la maison. Comme le thtre Beaumarchais
lui faussait compagnie, il est  croire qu'il faisait valoir ses
actions des Dlassements-Comiques.

En thorie, nous tions fort avancs, ma cousine et moi. Il tait
accept de part et d'autre qu'un jeune homme de mon ge devait avoir
une matresse. Paris n'est pas le Morbihan. Ma cousine comprenait
admirablement ces choses-l. Restait le choix  faire. Ma cousine me
donnait de bien bons conseils. Des grisettes, il n'tait pas mention;
des lorettes, sauf le respect qu'on se doit entre auteur et lecteurs,
fi donc! Nous ne parlions jamais que du monde.

A l'ge du prsident, me disait Aurlie, on prend o l'on trouve,
mais ce n'est pas ici le cas. Vous, chevalier, vous pouvez choisir
autour de vous. Et qui vas-tu choisir? s'interrompait-elle avec son
sourire osanore.

Moi, je soupirais. Ma journe n'tait qu'un temps d'preuve qui me
servait  gagner les enchantements de ma soire.

Un matin, je crois que c'tait le dernier jour de ma semaine d'amour,
elle s'y prit de cette faon pour mettre les points sur les _i_.

Une jeune personne compromet, une veuve engage, une femme marie....
dame! quand on a des principes, tu m'entends bien, c'est d'un grave! A
moins qu'il n'y ait de ces circonstances.... Je ne parle pas mme de
la disproportion des ges. Il faut,  mon sens, que le mari, par sa
conduite, ou plutt par son inconduite habituelle et notoire, comme M.
de Kervign, par exemple, je peux malheureusement le citer.... Alors
une pauvre femme qui souffre en silence et noblement.... Encore, je ne
parle pas d'une trop jeune femme, qui est une responsabilit.... et
assujettissante, exigeante, capricieuse, inconsidre, enfin un
inconvnient! C'est dans tous les vaudevilles. Mais une femme de
vingt-cinq  trente ans, qui a pris son parti, tout  fait
irrprochable, d'ailleurs, jolie fortune, et le mari dans une position
honorable, pas d'enfants, ou bien des enfants assez grands pour ne pas
se jeter dans vos jambes; un polisson  Juilly, une minette au
Sacr-Coeur: cela ne compte pas, puisqu'on ne les voit jamais. De
l'acquit, de l'esprit, de l'lgance, de la beaut. Ah! mon gaillard!
comme cela vous pose un jeune homme,  Paris! Et si quelque chose
transpire jusqu' Vannes, la mre sourit, le papa se frotte les mains.
A la bonne heure! En cherchant bien, vois-tu, Ren, tu trouverais cela
pas bien loin de toi. Et ta chtelaine te mettrait dans du coton! et
tu serais un heureux petit coquin de page!

En achevant ce discours, Aurlie baissa les yeux. Peut-tre mme
qu'elle espra rougir, mais cela ne vint pas. Je baisai le bout de ses
doigts en poussant un soupir de boeuf qu'on gorge. Ce n'tait pas de
la comdie. Ce matin, par hasard, le jour tait clair comme son
loquence, et un furtif rayon de soleil ajoutait quinze mortelles
annes  ses vingt-huit ans passs.

Je rtablis ici un dtail. Vous me pardonnerez de l'avoir omis: je
n'avais vu ni Marguerite ni Edouard; jamais on ne parlait d'Edouard ni
de Marguerite. Aurlie avait deux enfants: un rhtoricien  Juilly,
une grande demoiselle au Sacr-Coeur, juste le polisson et la minette.

C'tait un bombardement, et petite maman devait croire  ma
capitulation prochaine; mais, grce  la tranquille insouciance qui me
venait de ma bonne mre, ds que j'avais franchi le seuil de l'htel,
je ne pensais absolument plus  cela. J'oubliais ma cousine avec la
mme facilit que l'cole ou mon bureau du ministre, je sautais en
voiture, je me faisais conduire  _mon_ thtre, et j'tais heureux.

Cette premire question que je m'adressai  moi-mme aprs huit jours
d'enfantine batitude, me jeta dans un trouble soudain. Quand il
m'arrive de rflchir sous le coup d'une impression un peu forte, la
lenteur de mon esprit disparat. Aussitt que je me fus enquis en moi
de ce que je voulais, aussitt que ma conscience eut rpondu
loyalement et distinctement, les ides m'assaillirent en foule. Je ne
songeai pas seulement au moyen de raliser mon dsir ardent et
profond, j'eus aussi comme une intuition des difficults de l'avenir.
Annette tait dsormais ma femme, voil le point acquis; j'affirme
qu'il ne me vint mme pas  la pense de la possder autrement.
Annette tant ma femme, je lui devais un toit, une existence et cette
portion matrielle du bonheur qu'on achte. O tait mon toit? Mes
ressources? o taient-elles?

J'aurai ma dot, pensai-je.

Mais cette proposition n'tait pas entirement affirmative. Je sentis
ds l'abord qu'il y avait l des difficults majeures, et je rsolus
d'y revenir en un conseil spcial que je tiendrais avec moi-mme. A
vue de pays, le plus sage tait toujours de travailler pour me crer
une position indpendante. Cet article prliminaire fut consenti 
l'unanimit.

Restait la route  suivre pour obtenir la main d'Annette: j'allais
droit au but. J'entrai dans cet ordre d'ides, avec un incomparable
lan. Devant le premier effort de mon intelligence, nul obstacle ne se
prsenta. Je vis le chemin ouvert, tout ais, et le but au bout. Je
tressaillis d'aise, et les rares passants du pont d'Austerlitz o
j'tais, durent s'tonner de voir un jeune monsieur en habit noir et
cravate blanche gesticuler comme un fou sur le trottoir. Je passai le
pont tout joyeux; je me promenai le long du quai; j'tais ivre de joie
au bout d'une demi-heure.

La seconde demi-heure me calma cependant; mon pas se ralentit  la
troisime. Quand dix heures sonnrent au clocher de la Salptrire,
j'tais assis sur une borne, au coin du march aux vins, et j'avais la
crte basse comme un coq battu.

Comment faire pour suivre ce chemin tout droit? Marcher. Comment
marcher? Je n'avais plus de jambes; et mes pauvres yeux voyaient le
but se perdre dans le lointain de la route allonge. Partout des
obstacles dsormais! Il fallait aborder le pre. Aborde-t-on un pre
pour lui dire: Bonsoir; vous ne me connaissez pas; donnez-moi la main
de votre fille.

C'est absurde. Il y a des situations qui sont le fond d'un puits.

Un puits sans fond, plutt! Se peut-il qu'on ne puisse aborder le pre
d'une actrice du thtre Beaumarchais? Je me creusais la tte
lamentablement. Je trouvais des choses superbes  lui dire, en
quantit,  condition que j'eusse occasion de l'entretenir. Mais
l'occasion!

Que diable! je n'tais pas le premier venu, le chevalier Ren de
Kervign!....

Vous ne sauriez croire comme ce nom me serrait le coeur. M. Las
connaissait ce nom. M. Las avait chass de chez lui un homme de ce
nom qui s'tait prsent sous le masque de la bienfaisance.

Oh! ne croyez pas que ce ft ici un obstacle puril! Au moment mme o
je m'tais pos la question brave et nette, l'enfantillage avait
disparu. J'tais en prsence d'une muraille qui n'avait point de
porte.

Ecrire? c'est l'expdient qui se prsente. Ecrire quoi? ce que
j'aurais dit. Une lettre vaut encore moins que la parole.

Ecrire  qui? au pre? Sa dfiance lgitime tait veille. On va  la
signature. Ce nom! ce misrable nom! Je voyais ma lettre froisse et
dchire avec mpris.

Ecrire  Annette? Ecoutez! Je sentais du feu dans mes veines  cette
pense. Dire ma passion! pancher mon me! il y a l un attrait
irrsistible. J'y rsistai. J'tais prudent  force d'amour.

Et je revenais au pre; je ne voulais que le pre. Ah! si Annette
avait eu sa mre!

Je n'eusse pas os davantage, mais je me disais:

Avec une mre, j'aurais du courage!

Un terrible homme que ce pre, avec sa belle figure et ses cheveux
blancs! Qui tes-vous? Je l'entendais m'interroger ainsi
distinctement. Je songeai  prendre le nom de ma mre.

Je songeai  bien d'autres choses. Pendant plus d'une heure, je me
creusai la tte pour lui fournir des preuves de mon honntet. Je
remuai des ides qui m'arrachrent  moi-mme un sourire. Je me
surpris discutant avec ma cousine et la forant de tmoigner que je ne
ressemblais pas au prsident.

Un peu plus loin, je m'criais:

Pourquoi lui dire mon nom? Qu'importe un nom? Je vivrai prs de lui,
je lui montrerai peu  peu le fond de mon coeur. Le moindre prtexte
suffit pour entamer une conversation entre hommes? Si nous tions dans
les bois, je lui demanderais ma route. Il doit avoir une occupation,
je la connatrai; des habitudes, je les saurai. J'irai dans son
quartier, dans sa maison, j'y louerai une chambre; je lui rendrai un
service; je le sauverai d'un danger.

Je trouvais tout cela, oui! Mon esprit ingnieux me fournissait tous
ces expdients. J'aurais d m'agenouiller devant les fcondits de mon
cerveau, eh bien! non. Je battais  grands coups de poing mon pauvre
front que la sueur mouillait; je m'accablais d'injures.

Voil ce que c'est que de n'avoir rien lu! Ce n'est pas en chassant la
bcasse et en pchant le congre qu'on apprend  se conduire. Si
j'avais eu des romans et des comdies plein la tte, j'aurais trait
mon embarras par dessous ma jambe!

Mon cousin le prsident, qui avait certes bien le droit d'tre svre
en fait de morale, tonnait volontiers contre les romans. Il attribuait
 ces sclrats de romans les trois quarts des assassinats commis en
France et la totalit des suicides. Laroche aussi, autre Caton, disait
qu'il fallait pendre tous ces coquins d'auteurs. Il n'y avait bandits
ni fous avant l'invention du roman: l'histoire l'enseigne. Mandrin
lisait des romans; Cartouche en faisait peut-tre sous le voile du
pseudonyme. O vertu! quand donc le monde rendra-t-il justice 
Laroche? Quand donc la foule stupide jonchera-t-elle de fleurs la
route nocturne qui mne de l'htel de Kervign chez le marchand
d'acajou? On parle toujours de saint Vincent de Paul; eh quoi!
meublait-il les jeunes filles? les faisait-il dbuter dans les
feries? Avait-il  ses gages Laroche, cet admirable limier de bonnes
oeuvres?

Qu'on se rassure! le monde marche, en dpit du roman, cet effront
bavard, qui divulgue la charit secrte de M. de Kervign. En somme,
il n'y a plus gure que le roman  parler de Laroche et M. de
Kervign, attribuant aux dangereuses lucubrations des romanciers la
sauvagerie d'une dbutante, toufferont le roman entre deux matelas.
Ce sera bien fait.

Ce soir, je ne pensais pas tant de mal du roman. J'aurais voulu sonder
d'un seul coup d'oeil les profondeurs d'un cabinet de lecture, afin de
choisir entre tous les moyens adroits, imagins par ces monstres
d'auteurs. Il s'agissait d'aborder un pre honnte homme. Devant cette
difficult, songez-y, le prsident, le docteur Josaphat et Laroche
lui-mme avaient chou.

Je fis dessein d'arranger ma vie de faon  lire vingt cinq volumes
par jour, tout en cultivant assidment mon bureau et l'Ecole de droit,
mais sans ngliger ma cousine, ni abandonner surtout les chres joies
de mes soires. Il fallait une rforme dans mon existence: je la fis
large et nette: vingt-quatre heures de paresse et vingt-quatre heures
de travail tous les jours, tel fut mon programme. Je le recommande 
tous ceux qui ne savent o caser la multiplicit de leurs occupations.

Je revenais vers le boulevard en songeant ainsi et, malgr le trouble
o j'tais, je m'avouais avec dcouragement que je n'avais rien
trouv, absolument rien, hlas! et la crainte venait de ne pas trouver
davantage le lendemain. Mon nom tait un insurmontable obstacle. Il
et mieux valu pour moi tre le cousin d'un romancier incendiaire,
dpourvu de tout Laroche et ignorant l'art de moraliser la jeunesse
pauvre par l'apport d'un mobilier!

A mesure que je me rapprochais du thtre, la conscience de ma
dtresse augmentait en moi; j'avais d'abord souhait ardemment de
rencontrer M. Las par un de ces hasards qui favorisent les amants.
Maintenant, j'apprciais le nant de ce souhait. Si j'avais aperu de
loin M. Las sur ma route, j'aurais fait un dtour pour l'viter.

J'allais avec lenteur et tte baisse: je ne cherchais plus: je
m'engourdissais dans mon abattement profond. En mettant le pied sur le
boulevard j'eus un choc qui me redressa et un tressaillement soudain.
Le frre d'Annette tait assis  la dernire table du caf qui fait le
coin, et s'amusait  finir une dcoupure, en buvant un verre d'eau
glace.

Il fumait en mme temps une cigarette qu'il dposait frquemment sur
la table pour donner plus de soin  son oeuvre.

Je n'avais pas pens encore au frre d'Annette. Sa vue me fit reculer.
J'eus envie de fuir.

Je ne l'avais jamais vu que d'un peu loin et dans l'ombre, car, 
l'heure o Annette sortait du thtre, tout tait ferm du ct du
boulevard et dans les rues du quartier de la Roquette. Il avait la
tte nue; la lumire tombait d'aplomb sur son front, o rayonnait une
srnit d'enfant, mle  je ne sais quoi de robuste et de grave. Il
tait plus g que moi de deux ou trois mois. Sa ressemblance avec sa
soeur tait d'autant plus frappante qu'on dtaillait mieux les traits
de son visage.

Je compris que je ne pouvais rester immobile  le regarder, et je
continuai mon chemin. Je ne sais pas trop si j'avais une ide, du
moins tait-elle trs vague: je n'aurais pas pu la traduire par des
paroles. Je ne fumais pas et j'allai acheter un cigare, voil ce qui
tmoignerait d'un plan confusment arrt.

Ma tte tait lourde et chaude; j'avais le coeur serr comme  l'heure
des grandes preuves. Je vins m'asseoir avec mon cigare  la table
voisine de mon futur beau-frre, car je le nommais ainsi en moi-mme
et je l'aimais comme tel. Je demandai de l'eau glace sans trop savoir
pourquoi, et j'essayai de calmer la fivre qui battait mon cerveau.

Il dcoupait une Lda. C'tait, je dois le dire tout de suite, un
artiste de premier ordre, aux prises avec une impossibilit. Vous avez
tous rencontr de ces hommes, marqus pour la grande lutte et qui sont
attards, saisis corps  corps par la tentation d'une difficult 
vaincre ou d'une curiosit  satisfaire. Cette fantaisie se guinde
souvent  la taille d'une vocation et tue l'avenir en son germe.

L'ide de dcouper un papier noir ne prsentait rien  mon esprit et
ne prsentera rien au vtre. L'art a des moyens tellement suprieurs 
ce naf procd qu'un pareil choix dnote un vice de l'intelligence ou
un dfaut de rectitude dans le jugement. Il faut bien accepter cela,
mais une lacune ou une dfaillance ne sauraient dtruire la facult
artistique, et, tout au fond de sa spcialit purile, Philippe Las
tait un grand peintre.

Dieu sait qu' cette heure je ne m'occupais point de son talent! Tout
ce qu'il y avait en moi de volont, d'invention, de rflexion et de
sens, se concentrait en cette pense; trouver un moyen de dire  mon
voisin: Bonsoir, monsieur. Comment vous portez-vous?

C'tait l l'oeuf d'o mon bonheur devait natre.

Mon voisin ne m'avait pas vu m'asseoir. Ses ciseaux allaient et
venaient dans son papier verni, enlevant des copeaux d'une tnuit
merveilleuse. Il chantonnait entre ses dents un air triste et doux
comme les chansons qui s'entendent parfois derrire les pierres-leves
dans les landes interminables du Morbihan. Il ne savait pas qu'il
chantait.

Aprs cinq minutes d'un terrible effort, je trouvai ceci:

Voil un bien joli travail! Mais je ne le lui dis point, parce que
j'eus trop de honte.

Il dposa son papier noir sur la table de marbre blanc, afin de voir
l'effet.

Ds que le papier toucha le marbre, le dessin surgit, correct et si
puissant que je ne pus retenir un cri de surprise. Il se retourna.
C'est comme si je voyais encore son grand oeil noir, doux, pensif et
paresseux, tant le souvenir de cet instant est vivant et tout jeune en
moi! Son regard ne fit que glisser sur mon visage inconnu. Il but une
gorge d'eau et tira un briquet de sa poche pour allumer une nouvelle
cigarette qui prenait forme entre ses longs doigts effmins.

Il n'y avait pas encore sur toutes les tables des cafs cette
profusion de moyens pour brler le tabac. Depuis vingt ans, nous avons
fait bien du chemin sur la route qui conduit hors de France. Les
Allemands et les Amricains sont contents de nous.

J'avais oubli mon cigare, mais d'instinct je m'en souvins  cette
heure, et, du ton d'un homme qui crie victoire, je demandai:

Monsieur, seriez-vous assez bon pour me permettre....

Il me passa aussitt son allumette enflamme, sans cesser d'examiner
sa Lda. J'allumai mon cigare; mon espoir s'en allait. Je remerciai
d'un accent plaintif.

Comment feriez-vous, me demanda-t-il brusquement, pour enlever le
contour de l'aile de ce cygne?.... l'aile droite?....

--Cela me parat difficile, rpondis-je.

Il se tourna, cette fois, tout  fait, rougit lgrement et s'inclina
comme pour m'adresser une excuse.

C'tait une famille de princes. Il y avait dans son attitude et dans
son geste une dignit royale.

J'ai parl comme si j'avais eu l'honneur de vous connatre....
murmura-t-il avec l'intention manifeste de rompre l'entretien.

--C'est une bonne fortune pour moi, monsieur, interrompis-je assez
couramment. Cela vous portera peut-tre  pardonner mon indiscrtion.
Je suivais votre travail...

--Une bagatelle, monsieur.

--Et je mourais d'envie de vous dire que je trouve cette bagatelle
admirable.

Il sourit avec toute sa belle et noble franchise.

Vous n'tes pas artiste, n'est-ce pas? pronona-t-il.

Je trouvai l-dedans une nuance d'amertume. Il avait d souffrir par
les artistes.

Non, rpondis-je.

--Ah! fit-il. Etes-vous connaisseur?

Son sourire devenait plus gai.

Ma foi, rpliquai-je encore, je viens d'un pays o les connaisseurs
sont rares, et les borgnes sont rois au pays des aveugles.

--D'o venez-vous?

--De la Bretagne.

--Ah! fit-il pour la seconde fois.

Il mit la main  sa poche et atteignit son portefeuille.

Et pourquoi trouvez-vous cela admirable? me demanda-t-il en
feuilletant son carnet.

--Parce que c'est dessin de main de matre.

--Oh! oh!

--Je n'ai rien vu de pareil, ajoutai-je. Il m'tonne qu'avec des
moyens si borns....

--Les moyens ne sont pas borns, m'interrompit-il en mettant de ct
son sourire. C'est la gravure comprise d'une certaine faon.

--La gravure a les demi teintes....

--Bon, bon! vous tes ferr  glace.... regardez cela.

Il venait d'tendre sa main sur un papier hach menu comme de la
paille. Vous eussiez dit un paquet de ces rognures qui servent pour
certains emballages. Quand il retira sa main, il y avait sur le marbre
un Pardon des Oiseaux,  Quimpel, comportant deux cents personnages.

Cela vivait. Je n'ai jamais rien vu de plus profond que la perspective
de la fort.

C'est une merveille! m'criai-je.

--Nous n'avons que le trait, dit-il, reprenant son paisible sourire,
mais le trait renferme tout, mme la couleur.

Le remue mnage qui avait lieu sur le boulevard annonait la fin du
spectacle. Mon beau-frre se leva, remit ses papiers dans son
portefeuille et s'loigna en m'adressant ce bienveillant signe de
tte qui se donne aux amis d'un moment qu'on ne doit jamais revoir.




XVI.

LA CARTE DE PHILIPPE.


S'il avait pu voir le flot de triomphante allgresse qui soulevait mon
coeur! La porte du sanctuaire s'ouvrait; je l'entendais rouler sur ses
gonds. Je n'avais plus besoin de l'inabordable M. Lais pour franchir
le seuil de mon bonheur; Philippe tait une clef; j'avais Philippe.

Je l'avais! Il m'appartenait. Je n'tais certes pas un bien profond
observateur, mais, depuis trois semaines que j'habitais l'htel de
Kervign, j'avais acquis cette conviction que le premier venu aurait
vid la bourse de ma cousine en lui disant seulement que ses vingt
huit ans restaient l, visibles  l'oeil nu, quelque part  l'horizon.
Je savais, en outre, que le marquis mon beau-frre lisait des romans
traduits de l'allemand pour parler aux coeurs sensibles _ex professo_
et conqurir ainsi les conomies de ma tante Bel-OEil. Grard mon
frre, le chef d'escadron de cuirassiers, devenait gourmand avec ma
tante Nougat, ds qu'il avait besoin de vingt louis, ce qui se
prsentait frquemment. Je n'ignorais donc ni ce que c'est qu'un
faible, ni la manire de l'exploiter.

Ce pauvre beau Philippe avait un faible; son faible tait mme si bien
portant qu'on pouvait l'appeler fixe. Dans les ateliers, terre
classique des partis-pris baroques et des systmes fantastiques, on
nomme cette maladie: une _tocade_. Mon pauvre Philippe, mon vrai
beau-frre, tait en puissance de tocade. Il suffisait de faire
toc-toc  l'endroit prcis o sa tocade lui toquait le cerveau pour
avoir raison de lui.

Etant donn le plus lmentaire de tous les agents, la ligne nue; le
plus ingrat, le plus naf de tous les procds: la silhouette; le plus
offensant de tous les contrastes: l'opposition du blanc au noir; tant
supprim le gris, cette ouate que la gravure, la lithographie et mme
la photographie mettent entre les deux ples contraires du jour et de
la nuit, Philippe Las prtendait faire jaillir la couleur.

Il se consentait pas mme, comme M. Ingres,  mler les matires
colorantes sur sa palette en doses homopathiques. Son rve se
formulait ainsi: Donnez moi un papier blanc  mettre sur un papier
noir, et mes ciseaux qui sont un prisme, vont vous montrer toutes les
dgradations du spectre solaire.

Au moins, le docteur Josaphat jouait un peu au hasard de la chane
lectrique et ne savait pas bien au juste ce que c'tait que la
juxtasonnance. Le docteur Josaphat, un tiers de savant, un tiers de
charlatan, un tiers d'original, n'tait qu'un toqu imparfait. Mais
Philippe, bont du ciel! l'homme le plus pur, le plus rudit, le plus
logique, le plus brave que j'aie rencontr en ma vie! Son ide fixe
tait grosse comme un marteau de forge! Il avait bti autour de sa
conviction des murs plus pais que ceux d'une forteresse. Ce qu'il
professait, il le voyait, car nos sens peuvent devenir fous.

Ce soir-l, je les suivis tous trois de bien plus loin qu'
l'ordinaire. Dsormais, j'avais quelque chose  perdre: on me
connaissait; si j'avais t surpris, adieu mes chteaux en Espagne!
Malgr son enttement, Philippe Las n'aurait pu croire, en effet, que
je suivais ses dcoupures.

On se fait des monstres! me disais-je en regagnant  pied l'htel de
Kervign. Il ne s'agit que de voir les gens. Chacun est vulnrable par
un ct. Ce fameux foss qui me donnait la chair de poule, un enfant
le sauterait.

Le lendemain au djeuner, petite maman avait sa migraine. Au dessert,
elle me dit d'un air languissant:

J'ai vu le docteur hier soir.

--Comment va la musique? demandai-je.

--C'est lui qui ma donn ma migraine.

--Le docteur!

--Il vous a rencontr deux fois, le soir, sur le boulevard
Beaumarchais.

En disant cela, elle me regardait attentivement. Je rpondis avec un
sang-froid qui m'tonna moi-mme:

Cela n'est pas impossible.

--Aucune de ces dames ne demeure de ce ct, murmura-t-elle.

--Except la comtesse, place Royale.

--Trs bien! fit-elle avec un demi-sourire.

Puis elle ajouta ngligemment:

Chevalier, n'auriez-vous point pris, vous aussi, quelques actions du
thtre?

--Quelle folie!

Elle menaa du doigt.

Si vous m'aviez tromp, Ren, pronona-t-elle d'un accent dramatique,
vous auriez agi en malhonnte homme!

Dieu m'est tmoin que je ne l'avais point trompe. Dans nos
entretiens, elle faisait assez gnralement les demandes et les
rponses. Pour tromper, il faut promettre; je n'avais pas eu la peine
de promettre: c'tait elle qui arrangeait nos petites affaires  elle
toute seule.

Il faut t'aimer comme tu es, Ren, murmura-t-elle. J'ai fait une
folie, la punition commence. Mais quand je souffrirais un peu plus,
qu'importe, si tu es heureux.

Ceux de mon ge sont touchs aisment.

Je baisai sa main de tout mon coeur. Elle me fit asseoir prs d'elle,
essuya ses yeux o il n'y avait plus de larmes, et murmura dans son
mouchoir qu'elle avait mis entre ses dents:

Dis-moi qui tu aimes, j'aurai la force d'entendre cela!

Mais moi, je ne l'entendais pas ainsi le moins du monde. Beaucoup de
gens sont heureux de s'pancher, je le sais bien; je ne suis pas
d'entre eux. J'avais vcu solitaire. Mon amour se suffisait  lui-mme
et je n'avais pas besoin de confident.

Je n'aime pas, rpondis-je.

Il se rpandit une telle expression de joie sur son visage que j'eus
regret d'avoir ainsi parl.

Tu as bon coeur et tu es incapable de mentir! murmura-t-elle.

Puis elle s'cria:

Je suis gurie! Je te prends ta journe.... tout entire, entends-tu?
et ta soire! si tu refuses, je verrai bien que tu n'as pas dit la
vrit.

Je ne refusai pas.

Sais-tu ce que nous allons faire ce soir! me demanda-t-elle gaiement.
Mon mari a mont en grade; il protge le drame, nous irons voir Mlle
La Mouton, jeune premier rle de l'Ambigu-Comique.

Nous allmes voir Mlle La Mouton, qui tait une belle brune, allaite
au thtre Chantereine, prononant les rrrrr  la faon de la bonne
cole, et disant: Merci, mon Dieu! comme un sraphin. Le regard de
celle-l promettait qu'elle ne refuserait jamais aucun mobilier.
C'tait ici comme l-bas, exactement. Laroche, en habit noir, trnait
aux stalles d'orchestre, et le prsident se cachait dans une baignoire
d'avant-scne. On lana des fleurs  Mlle La Mouton; quand on la
rappela, selon le rite, Laroche se leva pour l'applaudir galamment.

Nous sortmes aprs le troisime acte: ma cousine tait de mauvaise
humeur tout  fait. Elle me dit que La Mouton tait marque de la
petite vrole.

Baoque est  Paris! nous dit le docteur Josaphat sous le pristyle,
comme on annonce l'apparition d'une comte  l'horizon. Il tudie la
juxtasonnance. Comment trouvez-vous notre brebis? Eh! eh! chevalier,
avez-vous fini, l-bas, du ct de la Bastille? Vous savez que ma
chane a rduit en deux jours une pleuro-pneumonie double avec ictre?
C'est joli. J'invente un bracelet. Plus de phthisie! L'acadmie est
aux champs. Voici l'adresse de la pleuro-pneumonie: Mlle Quilleboeuf,
manicure, passage Tivoli, 9, chez M. Audri. Nous marchons. Sentez le
prsident: cette La fume comme un amour. Je vais chez Baoque.

Je reconduisis fidlement ma cousine  l'htel. En chemin, elle me dit
de lui acheter des cigarettes. On lui et fait avaler des sabres!

Dix heures et demie sonnant, j'tais  mon poste, assis devant une
carafe d'eau glace  la seconde table du caf qui fait le coin du
boulevard et de la place de la Bastille, Philippe arriva presque
aussitt aprs en fredonnant son air favori. Je le saluai comme il
s'asseyait.

Ah! me dit-il, vous tes du quartier? C'est le diable. Je n'ai pas pu
enlever l'aile gauche de mon cygne.

Puis il demanda un journal, parce qu'il y avait des nouvelles
d'Orient.

J'aurais voulu l'Orient au fin fond de l'enfer.

Peut-on voir?.... demandai-je aprs une mortelle demi-heure et au
moment o il rejetait son journal.

--Ma Lda. Je l'ai guillotine, j'en perds beaucoup par impatience. En
cherchant bien, on devrait tout faire, car le propre d'un groupe est
de ne renfermer que des lignes continues. Tout se tient dans un
tableau,  tout le moins par le sol qui supporte les personnages. Mais
le beau mrite que de rendre la vie par la vie. Dlayez une vessie de
rouge et vous aurez un vrai sang. Est-ce que vous avez entendu parfois
des gens parler en vers? C'est la difficult qui est l'art. Tout ce
qui loigne l'art de la nature dans le sens de la difficult est un
progrs. Voyez si les sculpteurs peinturlurent leurs statues. Je vous
ferai une statue en papier qui aura le relief que vous voudrez. J'ai
dessin un bras tendu, en plein raccourci, avec le doigt roide comme
une pe. C'est l'_a b c_. La couleur! voil le grand problme.

Les portes de ce misrable thtre s'ouvraient.

Ds que les portes du thtre s'ouvraient Philippe Las allait  son
devoir. Celui-l devait bien aimer sa soeur, et pour cela je l'aimais
deux fois.

Mais quelle devait tre cette famille? L'intrieur de cette maison
m'apparaissait souvent comme un calme et noble sourire. Ma pense en
tait toute claire. Ce n'taient pas des gens comme les autres; du
moins je ne les voyais point sous le mme aspect que les autres. Ils
taient plus beaux et ils taient autrement beaux. Ils posaient devant
moi, purs comme un groupe de marbre. Cela venait-il de ce que je
connaissais leur origine? Peut-tre, mais cela venait aussi de ce
qu'ils taient, en ralit, models selon la ligne antique. J'avais
peu de littrature, je le rpte, je ne pensais point, selon
l'habitude d'un grand nombre,  l'aide de potiques rminiscences.

Avouerai-je davantage? Avant de connatre cette famille hellne, je
respectais les souvenirs de la Grce classique beaucoup plus que je ne
les aimais.

Ce qui m'avait sduit, c'tait l'harmonie vivante de cette trinit
groupe si navement: la fille, le trsor, garde par le vieillard et
par le jeune homme; ce qui m'avait sduit aussi, c'tait la
concordance idale, la symtrie douce et tendre de leurs beauts. Il
et t pour moi impossible de rver  cette enfant adore un autre
pre. Son pre l'ornait. Elle tait la parure de son pre, doublement
heureux, car il avait un autre orgueil: il avait Philippe, le plus
beau des trois, sans doute, le type le plus lev de la beaut humaine
qui ait jamais frapp mes regards.

Quatre fois de suite je revins m'asseoir auprs de Philippe avant
d'obtenir un rsultat. Comme presque toutes les natures douces, il
s'attachait par l'habitude et il prenait confiance  l'us, sans qu'il
y et pour cela aucune valable raison. Ce n'est pas que je fusse sans
faire tous mes efforts pour captiver son affection; mais ces efforts
que je faisais, se bornaient ncessairement  bien peu de chose.
J'coutais plus que je ne parlais, et  peine, d'ailleurs, la
conversation devenait-elle intressante, que cet odieux thtre
vomissait sa foule et nous sparait.

Paris est au monde la ville o se nouent le plus de relations de ce
genre. Il est  Paris des milliers d'amis de caf, de restaurant,
d'omnibus et de promenade qui n'ont jamais song  changer leurs
noms. Ils sont runis par une communaut d'habitude; hors du cercle de
l'habitude, peut-tre n'auraient-ils plus de plaisir  se voir. On
sait l'anecdote de ces deux habitus du Thtre-Italien qui,
partageant depuis vingt ans les mmes enthousiasmes et les mme
rancunes musicales, se trouvrent une fois face  face hors de leurs
stalles. Le hasard avait rapproch leurs enfants  leur insu et ils
devenaient frres en apprenant mutuellement comme ils s'appelaient. Ce
fut une grande joie; mais ils changrent de stalles.

Ce fut du reste l'impatience produite par cette interruption
priodique de nos courtes entrevues qui mit fin  mon purgatoire.
Philippe mettait  dvelopper ses thories une inconcevable passion.
Rien n'entrane comme la dmonstration de l'impossible. Les deux
dernires fois, en me quittant, il s'tait cri: On ne peut causer
ici!

Cela m'avait donn l'esprance. Le quatrime soir, je m'arrangeai de
faon  le pousser par quelques objections faciles  rsoudre. Il prit
feu comme un paquet d'amadou, et quand les bourdonnements de la foule
annoncrent la fin du spectacle, il frappa la table d'un matre coup
de poing.

J'ai chez moi, me dit-il, des copies de Raphal et des copies de
Rubens. C'est seulement en voyant les unes auprs des autres qu'on
peut voir ce que j'entends par la couleur.

--Des copies de Raphal et de Rubens en dcoupures! m'criai-je.

--Comment vous nommez-vous? me demanda-t-il, au lieu de rpondre.

--Ren, rpliquai-je.

--Tout court?

--Tout court.

--Et que faites-vous? Je vous demande pardon: je suis chez mon pre et
j'ai ma soeur.

--Je suis attach au ministre de la justice.

Il hsita, puis il reprit:

Voulez-vous me venir voir?

--De tout mon coeur.

--A quelle heure tes-vous libre?

--L'aprs-midi.

--Eh bien! demain je vous attendrai  trois heures.

Il me tendit la main, pendant que je lui disais:

C'est convenu.

J'tais si transport que je ne songeai point  lui demander son nom
ni son adresse. Je savais tout cela du reste, mais, vis--vis de lui,
je ne devais point le savoir. Heureusement, il eut la mme ide que
moi, car, cinq minutes aprs, un garon du thtre vint me remettre
une carte portant: Philippe Las, rue Saint-Sabin no 19.

Il y avait maintenant six jours que je n'avais mis les pieds au
thtre, car ma cousine avait pris, vis--vis de moi, le rle de
victime et j'tais oblig de lui tenir compagnie aprs le dner. C'est
moi qui tais vritablement victime, et je commenais  me regarder
comme un opprim. J'allais au ministre tous les 32 du mois; le
concierge de l'Ecole de droit ne connaissait pas encore mon visage.
Ma cousine avait besoin de moi ds le matin, pour prendre son caf;
elle avait encore besoin de moi  midi pour me parler de ses
vingt-huit ans en dvorant le second djeuner; de midi  cinq heures,
c'taient les emplettes, ses visites  elle et le bois, o il lui
fallait bien quelqu'un, en conscience. Le ministre n'est pas un lieu
de plaisir, l'Ecole de droit ne peut rivaliser avec le jardin
d'Armide, mais croyez que je regrettais bien souvent l'Ecole de droit
et le ministre, occup que j'tais pendant quatre mortelles heures 
entendre vanter le sort de celles qui n'ont plus rien  mnager, ou
bien encore  compter les mois de nourrice de toutes celles qui
chancelaient au sommet de leurs vingt-huit ans. Age terrible! ge
odieux! chiffre froce qui frappait sans cesse mon oreille comme une
baguette bat le tambour.

Ma cousine avait une demi-douzaine d'amies qu'elle nommait
spcialement: ces dames, qui taient comme elle un peu dclasses,
un peu ravages, et que sa nouvelle suzerainet sur moi rendait
jalouses. Cela l'enchantait. Elle courait aprs ces dames quand elle
m'avait et m'et volontiers juch au bout d'une hampe comme un
drapeau.

Je savais, grce  Dieu, les aventures de ces dames, par le menu.
C'tait un recueil de temptes, quelque chose comme les _Beauts de
l'histoire des naufrages_. Au contraire de ma cousine, qui avait pass
au travers des plus horribles tourmentes sans jamais sombrer, ces
dames chaviraient  la moindre bourrasque; l'Ocan parisien roulait 
et l leurs dbris. Je m'tais engag  ne pas faire la cour  ces
dames, et sur ma foi de chrtien, je fais serment de n'avoir jamais eu
la moindre envie d'tre parjure.

Chaque fois que j'ai voulu parler des soires de ma cousine, la peur
m'a pris. Je redoutais ces soires comme le cholra-morbus. Ces dames
en taient l'honneur. Elles avaient toutes des _positions_, quoique
ces positions fussent toutes plus ou moins brches. Leurs titres
sonnaient bien, elles formaient un snat, prsid par ma cousine, et
dont la mission tait d'craser le _casuel_.

Le casuel, autrement dit tiers-tat, se composait de visiteuses
officielles qui venaient chez ma cousine  cause de la dignit de son
mari; bonnes vieilles conseillres, avocates gnrales et mme petites
substitutes pointues, charmantes ailleurs peut-tre, mais ici en
dfiance lgitime et cuirasses comme des plongeurs.

Ma cousine aurait voulu qu'on lui demandt sans cesse aide et
protection; son rve tait de passer debout entre deux haies
agenouilles. Elle n'avait, au demeurant, nulle mchancet dans le
coeur, mais je ne sais pas ce qu'elle et fait de son mari et de la
femme du ministre, si ce double escamotage avait d la conduire au
portefeuille.

On s'ennuyait chez elle d'une faon si navrante que le coeur
dfaillait. M. Kervign avait coutume de faire un tour de salon vers
les onze heures. S'il se trouvait l quelque magistrat important, il
restait; mais s'il n'y avait que du fretin, selon l'habitude, il
disparaissait dans un nuage. Josaphat appelait cela la bndiction. A
partir de ce moment solennel, le casuel n'avait plus qu'une
proccupation: la fuite. On glissait  bas bruit vers la porte; onze
heures et demie sonnant trouvaient la dernire substitute billant
dans l'antichambre, et ces dames, runies en petit comit avec ces
messieurs, prenaient le th au sucre de la mdisance.

Qui taient ces messieurs? Hlas! qui l'on pouvait: d'anciens beaux
fruits, des aigles empaills o la mite s'tait mise, quelques
vicomtes de Landerneau en passant, un monsignor obse qui jouait la
contre-partie de Tartuffe, le docteur Josaphat.... Mais Josaphat tait
ici comme le soleil. Toutes ces dames regrettaient ses rayons et
aspiraient  se replonger dans sa gloire.

Quel heureux perroquet j'aurais fait, si j'avais eu la moindre
vocation pour l'tat de Vert-Vert!




XVII.

COMME NOUS NOUS PARLAMES.


En regardant la rue du Regard, j'avais la carte de Philippe Las sur
mon coeur, mon trophe, ma conqute. C'tait comme une manation
d'Annette. J'avais enfin le talisman! Mon sang me brlait, ma tte
tournait, ma joie me donnait le vertige.

Oh! comme j'aimais! Et quel trsor d'adorables bonheurs recle l'amour
enfant! Je sais bien que je ne ferai pleurer personne mais j'ai les
larmes aux yeux en crivant ces lignes, qui ne parlent qu' moi-mme.
Je me vois ivre et fou; pendant mon chemin dans ce ddale des rues
tortueuses qui entouraient alors l'htel de ville; je m'entends causer
tout seul et dire en vain ces chres extravagances que la plume ne
saurait point fixer. Le quai me parut une ville inconnue. Avais-je
jamais pass ce pont? Le ciel n'avait que des toiles, et la rivire,
toute basse, chantait comme un ruisseau au fond de son lit.

Oh! que tout me semblait beau, et comme je remerciais Dieu!

Cette fois, malgr la bonne habitude que j'avais de dormir sur mes
motions, je ne pus fermer l'oeil. Le grand jour me surprit rvant.
Cette fois, je crois que je fus pote. Je vis des rubans d'argent qui
serpentaient dans un vallon vert, et sous une ombre paisse, je vis
deux enfants heureux s'adorer.

Annette! Mon coeur! mon coeur!

Et certes vous avez bien le droit de vous tonner, car je ne parle pas
des craintes qui accompagnent tout amour, je passe sous silence les
inquitudes insparables de la passion, mme dclare, mme accepte.
Que ne devais-je pas craindre, moi qui n'avais rien dit encore  celle
que j'aimais, rien, ni par les lvres, ni par le regard; moi qui tais
un tranger pour elle, moi dont elle ne connaissait point le visage,
moi qui portais un nom qu'elle devait dtester?

Si je faisais un roman, je m'occuperais de cela. La fiction a besoin
de vraisemblance, ce qui revient  dire qu'il faut de l'habilet pour
tre menteur.

Pourquoi font-ils des romans? Pourquoi ne rapportent-ils pas purement
et simplement ce qu'ils ont vu de leur propre coeur? Que leur
importerait alors le petit code idiot dict par cette plate tyrannie:
la vraisemblance? La vrit s'affirme elle-mme comme la lumire; elle
met son pied nu sur les caprices pdantesques de la rgle; ds qu'elle
parat, ce ftiche des paralytiques de la pense, la vraisemblance
s'enfuit comme une chouette devant le jour.

Je n'avais ni crainte ni inquitude. Je ne sais pas pourquoi je
n'avais ni inquitude ni crainte. Cela est ainsi. J'interroge mes
souvenirs, plus vifs, plus lumineux  mesure qu'ils s'loignent, et je
n'y vois que certitude. Tout tait gagn pour moi: j'allais voir
Annette!

Non, en toute conscience, l'ide ne me vint point qu'Annette pourrait
ne pas m'aimer.

Ces ides-l viennent, le plus souvent, par le canal des gens sages 
qui l'on se confie. Je n'avais pas de confident.

Au djeuner, ma cousine me regarda avec dfiance; srement, je portai
mon bonheur crit en grosses lettres quelque part. Elle avait dj
dispos de ma journe, lorsque le prsident vint s'asseoir  table.
J'avais de la veine. M. de Kervign, pour la premire fois de sa vie,
me fit des reproches et se plaignit de mon inexactitude au bureau.

Je confesse que le mot inexactitude tait le comble de la clmence.
Saisissant la balle au bond, je promis d'aller au ministre le jour
mme.

J'ai dit que ma cousine tait une bonne femme; je le prouve en
ajoutant qu'elle prit franchement mes absences  son compte. M. de
Kervign, toujours galant, rpliqua:

Madame, si j'tais le chef de notre jeune cousin, vos explications
suffiraient pour le prsent et pour l'avenir; mais si vous avez tout
pouvoir sur moi, il n'en est pas de mme pour le fonctionnaire de qui
dpend le chevalier de Kervign. Nous ne devons pas entraver sa
carrire.

--Vous avez vu, rpliqua Aurlie en soupirant, vous avez vu que le
pauvre enfant animait un peu ma solitude.... Ren, je ne vous retiens
plus. Je dois vivre seule et murer la porte de ma cellule.

Le prsident ne fut pas long  djeuner.

Peut-tre, dans beaucoup de cas, M. de Kervign fait Aurlie, mais,
neuf fois sur dix, Aurlie fait M. de Kervign. Moi, j'aime mieux le
mnage du cordonnier o, aprs s'tre cogn, l'on s'embrasse.

J'tais libre, puisque j'allais au ministre. Je montai chez moi tout
de suite. Ma cousine tait trs curieuse de ma toilette, qui faisait
en quelque sorte partie de la sienne, puisque j'tais son cavalier.
J'avais ce qu'il fallait  profusion. Je choisis un costume du matin
fort lgant et propre minemment  me faire prendre en grippe par
n'importe quel chef de bureau; je l'endossai, et ma glace me dit que
j'tais en tenue convenable pour remplir mes fonctions. Il tait une
heure  peine. Quand je redescendis, Aurlie tait encore  table.
Laroche lui servait le caf.

Il y a M. Sauvagel, murmurait le drle au moment o j'entrais.

La cousine me regarda tendrement.

A-t-il cette tournure-l? rpliqua-t-elle.

--Idal de coiffeur! grommela Laroche.

Ce n'tait pas de M. de Sauvagel qu'il parlait.

Enfin, reprit Aurlie en me donnant une poigne de main; pour une
fois.... Roro, tu vas aller dire  M. Sauvagel que nous ferons une
promenade au bois.

Elle soupira. Ce Sauvagel n'tait mme pas vicomte! il vendait des
sardines  Concarneau et disait: _Quoique _, comme Joson Michais. Il
avait cinquante mille francs de rentes; il apprenait la vie de Paris
pour pratiquer  Concarneau.

Je ne fus pas jaloux. Je pris d'un pas leste et heureux le chemin du
ministre, qui, en dpit de tous les plans gravs, me conduisit juste
 la place de la Bastille.

Comme j'apercevais la colonne de Juillet une voix s'leva en moi qui
posa inopinment cette question:

Si par hasard tu la voyais, que lui dirais-tu?

Je m'arrtai court. Je vivais dans l'esprance d'un pareil bonheur,
et, cependant, il m'blouit. Je m'exprime mal: la pense de ce bonheur
m'embarrassa et m'effraya. Ma nature simple et sans prtentions
m'avait jusqu'alors vit les petites misres de la timidit. Mais
quelle prtention peut se comparer  l'amour? Je me sentis devenir
timide, mais timide jusqu' l'crasement.

Et la ncessit de me prparer me sauta aux yeux. Que lui dire, en
effet? C'tait sa maison; elle pouvait tre l.

Que lui dire! J'avais le temps: il n'tait pas encore deux heures. Au
lieu de traverser la place, je pris le boulevard Bourbon, tmoin de
mon premier rve, et j'allai demander une inspiration  ses ombrages
poudreux.

Je revis mon banc et je souris: cela me remit dans la bonne voie et je
fus sur le point de trouver le mot de ma charade, car ces propres
paroles me vinrent  l'esprit: Je ferai comme je pourrai.

C'est l le mieux, toujours le mieux. Il n'y a point au monde
d'habilet qui vaille cet expdient: faire comme on peut, tre
soi-mme, parler si le coeur vous dicte des mots, se taire si le coeur
conseille la silencieuse loquence.

Mais la timidit est une bte inquite qui dmange, qui tourmente et
qui mord. Je ne la connaissais pas: je n'en tais que mieux en butte 
ses puriles tracasseries. La timidit revint  la charge, demandant
sans trve ni relche: Que lui dirais-tu? que lui dirais-tu?

Et posant ce corollaire oblig:

Il ne faut pourtant pas passer pour un sot!

Mon Dieu! non, il ne faut pas passer pour un sot. On est sr de ne
point passer pour un sot,  moins qu'on ne le soit rellement, ds
qu'on ne cherche pas  prparer des phrases. Je prparais des phrases;
j'avais dj trouv des phrases; j'allais me noyer.

Je m'assis sur mon banc pour bien mettre mes phrases dans ma tte. Ce
banc tait fe. Mes phrases s'envolrent.

Je n'tais pas bien persuad, pourtant, de l'inutilit de mes phrases,
car leur perte m'alarma. Je m'accablai d'injures. L'heure venait; je
me jetai  corps perdu entre les bras d'un faux-fuyant.

Bah! me dis-je, je ne la verrai pas! Pourquoi la verrais-je? Ils la
gardent comme une alme. N'allais-je pas penser qu'ils l'enverraient
m'ouvrir la porte?

J'eus un bon clat de rire  cette burlesque supposition.

Remarquez ceci. Ce que je dsirais le plus au monde, c'tait de voir
Annette, et la pense que je ne verrais pas Annette me procurait un
vritable soulagement.

Uniquement parce que je n'avais pas la phrase qu'il fallait pour
l'aborder.

Dans deux ou trois jours, dans une semaine, il en devait tre
autrement. J'aurais eu le temps de rdiger ma phrase  tte repose,
dans le silence du cabinet.

Je me levai, j'avais tout mon courage. J'entrai au No 19 de la rue
Saint-Sabin, o une vieille voisine m'indiqua la porte du fond, au
rez-de-chausse; je frappai rsolument, et ce fut Annette qui vint
m'ouvrir.

Phrase! tratresse de phrase, pourquoi avais-tu pris ta vole?

Faites donc des raisonnements selon les plus rigoureuses de la plus
saine logique, et Annette viendra vous ouvrir! Elle tait en
dshabill du matin, mais cela ne ressemblait point au dshabill de
la prsidente, qui avait toujours l'air d'un gros bolide entoure de
nues. Annette avait un petit peignoir de percale blanche avec un
fichu de mousseline, et c'tait tout.

Il n'y avait rien pour cacher ses magnifiques cheveux, rien pour
garer l'oeil qui cherchait les jeunes perfections de sa taille. J'ai
vu des femmes belles et des femmes jolies; on peut tre belle sans
tre la beaut, on peut tre jolie sans prsenter le type mme,
accompli et parfait, de la grce; Annette tait la grce et la beaut.

Faut-il le dire? Elle tenait un plumeau  la main: elle faisait le
mnage.

Je la vis un instant, blanche comme je la connaissais, avec ses tons
de marbre de Paros qui la faisaient ressembler  une exquise statue.
Ce ne fut qu'un instant. La seconde qui suivit, elle tait toute rose:
son front, ses joues, son cou et aussi ce que voilait le fichu de
mousseline.

Qu'eussent fait ici mes phrases, Dieu du ciel!

Je sentis que mon visage tait du feu; puis, ce fut une sensation de
froid glacial. Mes jambes tremblrent. Elle sourit, me montrant
toutes les perles de sa bouche.

J'ignore ce que je balbutiai, peut-tre le nom de son frre.

Elle me fit entrer et ferma la porte sur moi.

Puis, touchant de son doigt sa lvre souriante et mutine, elle me fit
signe que quelqu'un pouvait nous entendre.

Pourquoi? mon Dieu, pourquoi? Toute la candeur des anges tait dans
cette limpide prunelle.

Elle fit un pas vers la porte de la chambre voisine, mais elle n'en
toucha pas le bouton, au-dessus duquel sa main de fe resta suspendue.
Elle se ravisa et revint  moi. Ne me demandez point ce que je
faisais. Je sais que je la regardais et que je l'aimais.

Cela est bien, croyez-le. Malheur  qui cherche mieux!

Elle hsitait. Son hsitation se traduisit en une pantomime  peine
sensible et d'un gracieux qui ne peut se dire. Mon tonnement avait
cess. Je trouvais tout simple de l'avoir pour complice. J'entrai en
quelque sorte dans une magique atmosphre o tout s'expliquait par la
magie mme de la situation. Nous nous aimions. Ne le savais-je pas?
tout  l'heure je parlais de certitude. Mon bonheur m'touffait, mais
je n'avais point de surprise.

Elle me dit, gardant son doigt mignon sur sa lvre, qui lgrement
frmissait:

Pourquoi n'tes-vous jamais rest aprs le premier acte?

--Parce que je n'ai jamais pu, balbutiai-je d'une voix dfaillante.

Elle m'avait vu! elle m'avait vu chaque fois sans doute. Mon amour
l'avait attire, comme un appel, vers moi qui tais rest toujours
immobile et muet.

J'ai pens cela depuis. Alors je ne pensais pas. Je me mourais en une
dlicieuse extase.

Pourquoi reveniez-vous? demanda-t-elle encore.

--Parce qu'il m'et t impossible de ne pas revenir.

--Et pourtant, vous avez t six jours sans revenir!

Elle avait compt. Sa bouche charmante eut une petite moue qui tait
un reproche.

On marcha dans la chambre voisine.

C'est monsieur Ren, dit-elle tout haut en tournant le bouton de la
porte.

--Qu'il entre! qu'il entre! dit la belle voix de Philippe.

Je baissai la tte et j'entrai.




XVIII.

LA FAMILLE LAS.


Philippe me reut comme un ami. Sa chambre, toute petite, tait un
muse en dsordre o il y avait de trs belles choses qu'on voyait
mal. Son atelier tait auprs de la fentre: il consistait en une
table supportant une douzaine de paires de ciseaux, ranges par ordre
de taille, et deux ou trois emporte-pices de formes diverses. Auprs
de la chaise o il se tenait, un immense carton renfermait ses
oeuvres, jetes ple-mle.

Pauvre bon Philippe! il dut me dire assurment d'excellentes choses,
des choses nouvelles pour moi et dignes d'intrt; mais Annette tenait
tout mon esprit avec tout mon coeur. Je ne voyais qu'Annette, je
n'coutais qu'Annette; toute parole qui n'tait pas le nom d'Annette
elle-mme glissait sur mon entendement comme un vain son. Philippe me
montra un grand nombre de dcoupures magnifiques, non point pour me
les faire admirer, mais comme preuves  l'appui de sa dmonstration.
Mes efforts pour comprendre taient sincres et mme douloureux. Je ne
pouvais pas. Il s'animait, il me parlait avec une passion extrme. Je
distinguais les mots et je ne pouvais les attacher ensemble.

Elle m'avait vu! Elle me connaissait! A mon insu, nos mes
communiquaient. Ma folie tait de la sagesse! Oh! comme je discernais
merveilleusement  cette heure les motions confuses de ma fivre
crbrale! Je l'aimais dj! C'tait le travail providentiel, la
douleur qui accompagne toute naissance. Mon amour naissait en moi sans
le concours de ma volont; le germe se dveloppait quelque part o ne
va pas l'oeil de la conscience. Et de mme en elle sans doute, car,
souvenez-vous, elle avait souffert en mme temps que moi; en mme
temps que moi le docteur Josaphat l'avait soigne; il l'avait soigne
pour la mme maladie!

N'tait-ce pas frappant? N'y avait-il pas l vidente prdestination.

Sur cette pente, on peut aller fort loin. Il n'est pas de religion si
bizarre que les faits ne semblent appuyer jusqu' un certain point, et
pour voir dans les nuages qui courent des gants couchs, des
crocodiles antdiluviens, des danses de pris ou des batailles
homriques, il suffit de regarder fixement.

Pauvre beau Philippe! De temps en temps, il me demandait: La
voyez-vous? la voyez-vous?

Et toujours il sous-entendait la couleur, son rve, comme ma pense 
moi sous-entendait Annette, ma destine.

La voyez-vous, Ren? N'y a-t-il pas dans cet arbre les teintes
chaudes que vont prendre les feuilles  l'automne? Vous y
tromperiez-vous? Soyez franc! sont-ce l les feuillages du printemps?

--Non, non, certes, Philippe.

J'tais franc. Je n'aurais pas voulu le tromper pour un empire, mais
je voyais ailleurs que sur son papier, impitoyablement blanc et noir,
le baiser ardent du soleil sur la tte rougissante de nos htres,
l-bas, au pays de Vannes, vers la lisire de ce bois connu qui
festonne la lande dore, immense et plate comme une mer. Je voyais nos
grands chnes aux branches bossues, nos chtaigniers cossus o Dieu a
jet le pain du pauvre parmi le plus opulent de tous les feuillages.
Et sous ces arbres propices, dans le sentier mystrieux qui incline
vers la coule, ma vision glissait, non point ma vision du thtre,
non point le papillon aux ailes de gaze, tourbillonnant avec les
roses, mais la jeune fille, mais le sourire d'enfant, mais la robe de
percale et le fichu de mousseline, Annette, Annette, mon coeur et ma
joie, Annette que j'aimais, Annette qui m'aimait, Annette Las,
Annette de Kervign, ma fiance, ma femme, le meilleur de mon me!

Philippe disait:

Vous tes un artiste.

Puis, feuilletant du noir et du blanc, il s'criait:

Je prtends, parce que cela est vrai, que cette danseuse catalane n'a
pas la mme carnation que cette fille de Circassie. Regardez bien!
Voici deux robes: laquelle est verte? Voici deux ttes: laquelle est
blonde?

Je tombai juste. Il y a une veine dans le bonheur. Et puis ne croyez
pas qu'il n'y eut rien, absolument rien de vrai dans la thorie de
Philippe Las. On ne peut pas parler de rien. En outre, les efforts
d'une volont puissante, servie par une intelligence d'lite, ne
peuvent pas aboutir  nant. La couleur existait dans les oeuvres de
mon beau-frre: il l'y mettait de force. Mais, comme tous ceux qui se
trompent de ce ct en maniant le levier, il tournait contre lui-mme
l'arme destine  dcupler la vigueur humaine. Il remuait un atome
avec l'instrument qui branle les montagnes. Et mesurant l'importance
du rsultat  la terrible dpense de l'effort, il grossissait l'atome
au point d'y voir la montagne.

La palette d'Eugne Delacroix tait dans ses yeux aveugls; il voyait
entre son blanc rigide et son noir implacable tout un clavier
d'blouissantes couleurs; il s'enivrait de gammes imaginaires, comme
ce musicien sourd dont la perfide compagnie avait remplac le clavecin
trop bruyant par une range de touches d'ivoire et d'bne qui taient
muettes.

Il est dans le pays de Chteaulin, sur la paroisse de Lannelio, un
vieillard qui habite une grande maison en ruines. C'est un gentilhomme
qui porte les braies de toile du paysan. Ceux du bourg l'appellent le
Montreur, et offrent le spectacle de sa folie aux trangers comme une
curiosit divertissante. J'allai voir le Montreur une fois par une
soire d't. Le soleil se couchait au loin derrire les collines,
dcoupant le profil des grands bois. Au dtour du sentier j'aperus un
vieillard de haute taille, vtu de toile blanche de la tte aux pieds,
et dont les longs cheveux, clatants comme la neige, tombaient en
masses ondes sous les bords larges de son chapeau. Il fumait sa pipe
gravement; il regardait les bois, derrire lesquels descendait le
soleil.

Habitu qu'il tait aux visites, il me salua d'une faon solennelle
et courtoise qui rappelait les belles manires des tats de Bretagne,
et, sans prambule, il me dit:

Nos futaies vont jusqu' cet _arbre de pin_ qui monte tout seul au
dessus des chnes. Il y a douze cents journaux de bois d'un tenant,
savoir: sept cents sur Lannelio, cinq cents sur Phbihen, dont le
cocher relve de nous. Tout le pays de prs,  droite de la rivire,
est  maman; papa a les gurets, la lande, les trois moulins et le bas
taillis qui va vers la ville. Bonnes terres. Entrez, si vous voulez
visiter le chteau.

Du chteau, il ne restait absolument que les murs, percs de vastes
fentres dont les chssis de pierres formaient la croix latine. Le
soleil oblique entrait par toutes ces ouvertures bantes et colorait
vivement les amas de dcombres.

Ceci, me dit-il au seuil de la principale porte, est l'cusson du
papa; d'azur aux six merlettes d'argent, trois, deux, une, avec la
bande de gueules sur le tout, charg de trois macles d'or; l'autre est
 maman: de sable  la croix ancre d'argent. Nous avons en haut les
cussons d'alliance, depuis notre auteur, qui fut cuyer de Pierre
Mauclerc, duc de Bretagne.... Voil le vestibule: six andouillers de
bronze, six de chne, six de cornes, six de fer, en tout vingt quatre,
pour pendre les chapeaux, les manteaux, les fusils, si l'on veut. Ceux
de bronze ont cot bon, tels que vous voyez. Ils furent achets du
temps du roi Louis XV par mon trisaeul, qui tait snchal de
Trguier.

Ce disant, le montreur me montrait avec une conviction profonde la
muraille crevasse o il n'y avait rien, sinon des lambeaux poudreux,
vieilles tapisseries tisses par des araignes mortes.

Dans la salle  manger, il me montra la table de chne, belle pice et
qui avait de l'ge: les buffets, bourrs de vielle argenterie,
poinonne  cent marques, car chacune des aeules avait apport sa
part; les dressoirs avec la porcelaine de Chine, achete  Lorient,
quand vivait la Compagnie des Indes, assassine par les Anglais; les
chaises, dont chacune avait au dos une tte de sanglier, de renard ou
de loup; et les quatre grands tableaux de chasse qui venaient de loin
et dont les amateurs offraient beaucoup d'argent.

La salle  manger tait comme le vestibule. Elle avait le ciel pour
toit. Deux poules y picotaient le sol. L'homme qui m'avait amen
clignait de l'oeil avec triomphe. Je me sentais le coeur pris dans un
tau.

Nous passmes au salon, o il y avait une vache maigre qui allaitait
languissamment un avorton de veau. Le montreur ne vit ni le veau, ni
la vache qui lui barraient le chemin, mais il se dcouvrit pieusement
devant le cordon des portraits de famille imaginaires.

Papa disait, reprit-il, que la chemine de marbre fut la premire
qu'on vit dans ce pays-ci. Elle a les six merlettes d'argent sur champ
d'azur, sans la bande, parce que nous brismes de la bande au temps de
la duchesse Anne seulement. Nous n'tions pas les ans, mais les
ans sont teints, et nous voil chefs de noms et d'armes.

Il fit une pause et son visage prit une expression de fiert modeste.

Douze fauteuils et douze chaises en velours d'Utrecht cisel,
poursuivit-il. Solide toffe et qui dure; les bergres en tapisserie,
les canaps aussi. Maman travailla vingt cinq ans pour les recouvrir.

Sa voix s'altra. De la main qui tenait son grand chapeau, il me
dsigna deux endroits de la muraille nue et ajouta, les larmes aux
yeux:

Le portrait du bonhomme et le portrait de la bonne femme.

A Paris, vous ne savez pas ce que peut avoir de grand et de touchant
cette faon de dsigner le pre et la mre.

Nous allmes dans cinquante chambres que la manie du vieillard
reconstruisait et meublait. Il nous conseilla de prendre garde en
montant les escaliers qui n'taient plus, et dix fois, avec une
intention polie, quoique le sol ft uniformment battu, il nous
prvint qu'_il y avait un pas_.

Il n'omit rien, il nous montra tout, depuis la chambre des ducs, qui
servait  Monseigneur l'vque de Quimper, jusqu'aux curies, o
jamais il n'y avait eu moins de douze chevaux. Ces choses me
saisissent nergiquement, bien que je ne sois pas pote. Je finis par
prendre  cette exhibition un plaisir trange, et j'aurais presque pu
dire que je voyais les mille objets fantmes voqus par sa manie.

Quand nous nous retirmes, le soleil tait couch depuis longtemps, et
la lune pandait ses rayons ples au travers des fentres vides. Il
vint nous reconduire jusqu' la porte extrieure, et pria Dieu d'tre
avec nous.

Est-ce cocasse assez? me demanda mon guide, un esprit fort de
Lannelio.

--Eh bien! ajouta-t-il, sortez-le de l, il en sait plus long que
Monsieur-Recteur, (monsieur le cur).

Philippe Las tait ainsi. Il avait son chteau illusoire qu'il
parcourait tte nue. Mais tournait-il un instant le dos  cette maison
de sa folie, il vous dcouvrait des trsors d'intelligence et d'art.
Comme peintre, c'tait un savant de premier ordre. Il asservissait des
facults de gant  une ide microscopique, parce que cette ide,
agrandie en effet par le microscope de son rve, lui apparaissait
comme un gigantesque monument, et il dpensait sa vie  cette tche de
faire voir aux autres ce qu'il voyait lui-mme.

Je ne sais pas ce que je lui rpondis ce jour l de si convenable et
de si parfaitement appropri  son dada, mais je dus toucher bien
juste, car il me proposa son amiti. Ce n'tait pas un petit cadeau
qu'il me faisait l,  part mme le prix immense que ma situation
donnait  son offre. Philippe ne se livrait pas  tout le monde. Il
avait t froiss souvent, raill presque toujours. La France n'est
pas le pays du rve; on n'y voit de feries qu'au spectacle, et, pour
y croire, on y demande  toucher, aprs avoir vu. On dit que saint
Thomas, l'aptre, convertit les Parthes; il aurait eu du succs dans
les Gaules. Philippe, confiant par nature, tait devenu froid devant
toutes ces dfiances.

Mais une croyance en moi, car il faut que chacun ait son ide fixe,
c'est qu'il y avait une sympathie prexistante entre moi et cette
famille. Ils m'aimrent tous avant de me connatre, et je pense bien
que Philippe saisit avec un empressement involontaire le premier
prtexte venu pour m'aimer.

Voulez-vous tre mon lve? me demanda-t-il.

On juge si j'acceptai avec transport.

Il appela son pre, qui arriva en pantoufles, s'enqurant d'o venait
cette grande joie. Il avait la plume  la main, car son mtier tait
d'crire. Il connaissait plusieurs langues orientales et faisait des
traductions du persan pour une librairie savante: rude tat o l'on
regrette parfois de ne savoir pas border des souliers.

Quand il sut que Philippe avait trouv un ami et un lve, M. Las
sourit avec bont. Ce sourire disait beaucoup: on y lisait toute une
histoire. Ce sourire avouait que M. Las ne partageait aucune des
illusions de son fils; c'tait une tristesse douce, bienveillante,
rsigne; ce sourire proclamait en mme temps l'affection sans bornes
qu'il avait pour Philippe.

Tout en souriant, il me considra attentivement. Il me sembla que mon
secret tait perc  jour par ce regard si courtois, mais si fin.

Peut-tre ne me trompais-je pas; un nuage passa sous ses cheveux
blancs et rida lgrement l'ivoire de son front. Il me tendit la main.

J'aimerai l'ami de mon fils, pronona-t-il avec une solennit que
n'en comportait la situation.

Je ne vis point en lui un adversaire, mais je sentis que le vritable
gardien de la maison, c'tait lui.

M. Las qui se nommait Philippe comme son fils, tait un insulaire de
l'Archipel, o sa famille avait occup une haute position, tant sous
le rapport de l'influence politique que sous celui de la fortune. Il y
avait trente-huit ans qu'il habitait la France, o il s'tait rfugi,
en 1804, aprs la dfaite totale des Souliotes et la conqute de
l'Albanie par Ali Pacha. Il avait alors vingt-cinq ans et ne savait
pas d'autre mtier que la guerre. Il avait son brevet de capitaine
dans les bandes Souliotes, mais comme la France ne lui offrait en
change qu'un grade de sous-officier, il donna des leons d'italien
pour vivre. A Corfou, ville o s'tait passe la plus grande partie de
sa jeunesse, on parle l'italien autant que le grec.

En 1805, il pousa une de ses lves, Mlle Coutard, qui apprenait
l'italien pour dbuter aux Bouffes. Au thtre, Mlle Las s'appela Mme
Martini; elle y tint avec un certain clat l'emploi de mezzo-soprano
jusqu' en 1813, o une maladie de larynx la contraignit  la
retraite. Elle mourut en 1825, en donnant la vie  Annette.

Ses dernires annes s'taient passes dans la retraite et dans la
pit. A son lit de mort, elle obtint de son mari la promesse qu'il se
convertirait  la religion catholique.

M. Las restait veuf avec trois enfants: Marcos, filleul de Botzaris,
qui tait n la premire anne de son mariage; Philippe qui n'avait
que cinq ans, et Annette au berceau.

Depuis 1823, Marcos avait pass la mer et servait la cause de
l'insurrection hellne auprs de son hroque parrain. M. Las mit
Philippe en pension, confia le berceau d'Annette  une parente, et,
libre dsormais des obstacles que sa femme avait mis  son dpart, il
reprit le mousquet pour conqurir l'indpendance de la Grce. Marcos
prit les armes  la main. M. Las reut cinq blessures de 1825  1827
et fut port pour mort  Navarin, o il combattait, comme simple
soldat volontaire,  bord d'une frgate franaise.

L'oppression musulmane tait vaincue et l'Europe entire acclamait la
Grce libre. Mais les acclamations prouvent peu. Sur ce trne qui
sortait de terre, on coucha un marmot allemand. Athnes fut aux
Bavarois, et M. Las, guri par miracle, revint en France. Il avait
senti, loin de cette terre o sa femme dormait, que la France tait
pour lui une patrie.

Philippe annonait un peintre de talent; au couvent, Annette
remportait tous les prix. Leur mre avait laiss quelque fortune, et
la famille vivait dans l'aisance. La ruine d'un notaire spculateur
changea tout cela, et M. Las dut gagner le pain de ses enfants.
C'tait un homme sens, dou de connaissances brillantes et varies,
parfaitement distingu de formes, et c'tait, par-dessus tout,
l'honneur mme; mais ce n'tait pas un homme d'expdients. Annette fut
retire du couvent vers sa douzime anne; Philippe dut chercher un
atelier o il pt utiliser son savoir-faire. M. Las esprait en son
grand ouvrage sur l'art grec; il avait un grand ouvrage; adressez-vous
 ceux qui font de grands ouvrages si vous voulez savoir ce que la
science ou l'art pur amnent de farine  la maison.

M. Las termina son grand ouvrage. C'est moi qui l'ai fait diter dix
ans aprs sa mort. Le nom de M. Las a fleuri comme une plante seme
sur sa tombe.

On vendit les meubles; on changea de logement; il y eut de la misre
dans ce pauvre nid d'exils. Philippe ne trouvait rien de ses toiles.
Un jour, il rencontra un Anglais au bois de Vincennes qui paya trois
guines une carte de visite o Philippe dcoupait le donjon.

Ce fut le point de dpart. Sans cet Anglais, Philippe aurait t un
peintre:  moins qu'il ne ft mort de faim avec son pre et sa soeur.

On ne sait jamais comment ces choses arrivent. Si quelqu'un avait dit
 M. Las, plus fier qu'un roi dans son malheur, que sa fille Annette,
son doux et cher amour, danserait et jouerait la comdie au thtre
Beaumarchais, M. Las se serait fch tout rouge. Annette dansait 
ravir, pourtant, Annette chantait comme un rossignol, Annette avait un
charmant talent sur le piano. Elle trouva une leon.

Pauvre petit coeur! Qu'il fut bon l'argent qu'elle rapporta pour la
premire fois  son pre! Philippe tait justement malade et M. Las
bien embarrass. La premire lve en procura une seconde: singulire
lve, celle-l, qui ne se souciait ni du nom ni de la valeur des
notes, mais qui voulait apprendre en quinze jours  _faire semblant_
de savoir jouer du piano.

Vous avez devin que c'tait une actrice, et mme une lamentable
actrice, car toute comdienne qui se respecte sait faire semblant de
tout.

C'tait une dbutante du thtre Beaumarchais, qui parlait savoyard,
mais qui tait protge par un actionnaire.

Annette vit cet actionnaire, qui lui parut tre de tout point un homme
fort respectable.

L'actionnaire s'informa d'elle, de ses parents, etc. Il ne dit point
son nom, mais, le lendemain, Annette trouva chez son lve un autre
monsieur des plus aimables, qui s'appelait M. Laroche. On lui dit
qu'elle ferait sa fortune au thtre et qu'il n'y avait qu'un saut de
Beaumarchais  l'Opra, quand on tait tourne comme elle. Annette ne
savait pas ce qu'est une comdienne, soit en haut, soit en bas de
l'chelle artistique; elle n'avait pour le thtre ni vocation ni
rpugnance; le mot fortune n'avait eu pour elle aucune signification
sans l'espoir qu'il veillait d'apporter un bien-tre nouveau  son
pre et  son frre. Elle disait tout  la maison. M. Las fut inform
le jour mme de ce qui s'tait pass, mais aussi il reut la visite de
ce bon M. Laroche. Je ne connaissais pas tous les talents de Laroche:
c'tait un diplomate. Il prouva deux choses  M. Las: 1 que la salle
Beaumarchais tait un conservatoire, un sminaire d'toiles, une
ppinire de fleurs rares destine  renouveler les plates-bandes des
thtres royaux; 2 que lui, M. Las, n'avait pas le droit de refuser
trente mille francs d'appointements pour sa fille. Il ajouta quelques
mots adroits au sujet de protections puissantes qui changent les
conditions de la vie thtrale, dressant une vritable balustrade
entre le pril banal et le jeune sujet qui ne connat de sa profession
que les joies permises et les triomphes honntes. Il y avait deux
faces au caractre de M. Las: c'tait  la fois un soldat plein
d'nergie et un savant trs timide, c'tait aussi un solitaire. Il
ignorait beaucoup les choses qui s'apprennent en vivant. Enfin, nous
ne devons pas oublier que la femme dont il aimait et respectait la
mmoire avait t dix ans comdienne.

Annette signa un engagement au thtre Beaumarchais, qui lui donna
soixante-quinze francs par mois, en attendant les appointements de
trente mille francs.

Nous savons que M. de Kervign et son Laroche n'en furent pas beaucoup
plus avancs pour cela.

Je n'ai pas besoin d'ajouter que j'ai anticip en donnant ces dtails
au lecteur. L'histoire de la famille Las ne me fut point raconte ce
jour-l.

Comme j'allais me retirer, aprs une entrevue de plus de deux heures,
Annette, qui avait pris sa gentille et modeste toilette de ville,
entra dans l'atelier de son frre. Sa prsence me causait toujours une
telle motion que je craignis de ne la pouvoir point cacher. Quelle
allait tre d'ailleurs sa conduite vis--vis de moi? Savait-elle
feindre? Cela m'et bless, quoique ce soit une science infuse chez
les femmes. Allait-elle au contraire rougir, trembler, balbutier, se
trahir?....

Rougir? Pourquoi? Trembler en ce lieu qui refermait tout son bonheur,
elle, Annette! Oh! je ne connaissais personne qui pt m'aider  la
juger par analogie. Elle tait de celles qui vont toujours leur chemin
tout droit et qui font natre ainsi  chaque instant de charmantes
frayeurs, aussitt guries. Elle donna son front  son pre et me
salua d'un sourire ami.

Elle dit, et jamais je n'ai frmi de si bon coeur! elle dit au moment
o Philippe me prenait par la main pour me prsenter  elle:

C'est moi qui ai ouvert  M. Ren. Nous avons caus.... et
d'ailleurs, je le connais depuis plus longtemps que toi.




XIX.

LA MANIE DE PHILIPPE.


Ma sortie eut lieu sur ce mot. Elle fut la plus malheureuse du monde.
Je m'inclinai  deux ou trois reprises, sans trouver une syllabe 
prononcer, et je m'enfuis comme un tratre de mlodrame surpris au
moment o son monologue explique au spectateur la profondeur de ses
machinations.

J'tais furieux et j'tais attr. J'avais vu, de mes yeux, vu, un
rapide regard, chang entre Philippe et son pre  l'imprudente
rvlation d'Annette.

Imprudente n'est pas le mot; il faut dire extravagante, et c'est trop
peu.

A quoi bon ce doigt mignon pos sur le sourire de ces lvres roses,
lors de ma premire entre? C'est moi qui ai ouvert  M. Ren! A
quoi bon ce doux chuchotement?? Nous avons caus! Autant valait
crier  tue-tte dans l'antichambre.

Et ce terrible aveu: Je le connais depuis plus longtemps que toi!

Quelle figure allais-je faire le lendemain?

--L'ide me venait qu'Annette s'tait moque de moi, tant je trouvais
sa conduite folle ou cruelle!

Sans doute que vous devinez le plus mortel de mes embarras. J'tais
perc  jour. Moi, je n'en eus pas conscience tout de suite. Cela me
vint avec la sueur froide. A cette heure, que pouvait penser mon ami
Philippe? Il savait le fin mot de ma passion subite pour les
dcoupures. Il devait me regarder comme un de ces coquins qui prennent
les vieux subterfuges de comdie pour entrer dans les familles.
J'tais perdu, je songeai  me tuer.

Je ne rentrai pas  l'htel pour dner. Je ne dnai pas. Comme les
vnements se croisent! quel jeu de cartes! quelle loterie! Tout 
l'heure j'tais le plus heureux des hommes, et maintenant....

Qu'avait-elle dit aprs mon dpart? Avait-elle tout avou? Elle en
tait capable!

Ce n'taient plus les paroles mmes qu'elle avait prononces qui
bourdonnaient  mon oreille, c'en tait la traduction, et voir la
traduction que j'en faisais:

Ne prends pas la peine de me prsenter M. Ren. Nous sommes d'accord:
nous nous aimons tous deux.

--Et qui le lui a dit? m'criai-je du fond de mon innocente colre.

--Oh! certes, qui le lui avait dit? Ce n'tait pas moi, et j'avais
raison de la trouver bien ose!

De quoi se mlait-elle! N'avais-je pas fourni mes preuves d'habilet?
ne pouvait-elle me laisser le soin de conduire notre chre intrigue?

Elle avait d tout avouer. Moi parti, on l'avait sans doute
interroge. J'tais certain qu'elle avait tout avou.

Avou quoi, cependant? Qu'avait-elle pu dire, sinon que j'avais pris
la mme stalle six jours de suite pour assister au prologue de sa
pice? Il n'y a pas l de quoi pendre un homme.

Et, courant tout  coup d'un extrme  l'autre, je cherchais ce qu'il
y avait dcidment entre nous. Mes terreurs me semblaient alors
burlesques; j'aurais voulu ravoir mes terreurs; elles valaient mieux
que le dsespoir o j'tais de ne trouver rien entre nous, rien, sinon
je ne sais quel rve qui m'appartenait en propre et dont elle n'tait
pas complice.

Elle m'avait adress trois questions qui n'avaient pas le sens commun,
en somme, trois questions qui trahissaient une vritable incohrence
d'esprit ou un suprme enfantillage. Les voici, ces questions
elliptiques, arrivant comme le rsum d'une explication qui n'avait
pas eu lieu:

Pourquoi n'tes-vous jamais rest aprs le premier acte?

Pourquoi revenez-vous?

Pourquoi tes-vous rest six jours sans revenir?

Avant ces questions poses, il n'y avait eu d'elle  moi, ni de moi 
elle, aucune communication, pas mme de celles qui s'changent par le
regard. Nos yeux ne s'taient point parl.

Avait-elle la tte bien saine, cette ravissante fille?

Voil le symptme le plus assur de folie. Ttez-vous, chaque fois que
vous vous demandez si quelqu'un de votre connaissance a perdu la
raison.

Ces questions, qui composaient tout mon avoir amoureux, ne
signifiaient rien: c'tait donc un fait bien acquis.

Vous croyez cela? pour qui me prenez-vous! Rien! ces trois questions
qui taient le plus candide, le plus formel, le plus adorable aveu.
Rien! ces trois questions que je n'aurais pas donnes pour tout l'or
de l'univers. Il faut s'entendre. L'vidence est l'vidence!
Avait-elle eu le temps de me dire: Je vous aime! Et cela se dit-il
entre deux portes, quand on se voit pour la premire fois,  deux pas
d'un tiers, dans un entretien de deux secondes?

Je prfrais mes trois questions  ce je vous aime impossible. Je ne
me reprsentais pas Annette me disant: Je vous aime. Il n'y avait
pas lieu. Elle avait fait assez, elle avait fait trop: un fat aurait
dit en pense qu'elle s'tait jete  sa tte.

Annette! Tout mon coeur s'lanait vers elle; j'aurais voulu la
remercier  genoux. Jamais je ne l'avais si bien adore.

Elle avait trop fait, disais-je. Hlas! hlas! elle avait dfait
aussi. A rflchir srieusement, sa dernire dmarche biffait ses
premires paroles. Deux fois, elle avait agi comme un enfant, et
c'tait tout. Accorder une importance quelconque aux alles et venues
de cet esprit fantasque, c'tait tomber soi-mme en enfance.

La nuit me prit dans ces parages dserts o j'avais l'habitude de
rder. J'avais plaid dj tant de fois le pour et le contre depuis
quelques heures que mon misrable cerveau se creusait et devenait
vide. Je travaillais encore pourtant, car ces fivres sont
implacables. Je tournais comme un cureuil  la peine dans le cercle
vicieux de mes raisonnements. Je souffrais, j'tais heureux,
j'esprais, je pleurais, j'aimais. Oh! j'aimais!

Hol! mon lve, me dit la voix franche et sonore de Philippe, qui
marchait  mon insu auprs de moi, vous tes donc amoureux, vous
aussi?

Je faillis tomber  la renverse, et il fut oblig de me soutenir.

Nous restmes un instant silencieux. Il me pressa contre sa poitrine.

A l'heure o j'cris, je suis prt  donner le meilleur de ma vie pour
Philippe Las, mon frre, qui est une part de moi, tout comme ma femme
et mes enfants. A l'heure dont je parle, ma tendresse fit explosion,
comme un dlire; je baignai son visage de larmes en le couvrant de
baisers.

Il m'tait impossible de parler. Je voyais un sourire triste qui
jouait autour de ses lvres.

Je connais cela, je connais cela.... murmurait-il, sans avoir
conscience peut-tre des paroles qu'il prononait.

Nous tions au coin de la rue Saint-Bernard et du quai.

Vous aimez! m'criai-je.

Il tressaillit dans mes bras, et, m'enlevant en quelque sorte,--car, 
de certains moments, il avait la vigueur d'un Hercule,--il me fit
faire quelques pas en avant. Ce mouvement dmasqua pour nous une
maison haute et d'aspect plus lgant que celles de ce quartier. Elle
tait blanche et toute neuve. Le premier tage avait six fentres,
dont deux taient claires: une  l'extrmit de droite,
l'autre  l'extrmit de gauche.

C'est un peintre aussi, me dit-il. Le bonheur lui a donn du talent.
Il travaille comme doit le faire un honnte homme qui a de la
famille: rudement et sans relche. Il est l, cette lampe l'claire.
Je l'ai guett longtemps pour voir s'il rendait sa femme heureuse. Il
la rend heureuse. Tant mieux. Je souffre tout seul. Si je pouvais
quelque chose pour lui, je le servirais de bon coeur.

Je ne comprenais pas bien encore, mais cette mle rsignation me
tenait l'me en suspens.

On ne m'a pas trahi, reprit-il, faisant effort pour affermir sa voix
qui tremblait. On ne m'a jamais aim. Moi, j'aimais bien: je n'aimerai
qu'une fois. Elle tait le gnie que j'aurais eu. Je ne parviendrai
pas.

Je lui serrai les mains en silence.

Oui, oui, murmura-t-il, vous avez bon coeur. Nous avons dit cela, le
pre et moi. Le pre s'y connat, moi aussi. Nous allons reparler de
vous.... Elle tait ma volont, ma force et mon avenir. Un jour j'ai
espr; ce jour-l j'ai rv un tableau; je l'ai vu dans ma pense
blouie. Je l'ai peint depuis, c'est le seul; il tait beau, quoique
je n'eusse plus d'espoir. Je l'ai brl. Personne ne l'a vu.
Maintenant, je dcoupe mon deuil: du noir sur du blanc, comme les
tentures funbres qui sont noires. A quoi me servirait la gloire?

--La gloire remplace l'amour, voulus-je dire.

--Non, c'est une erreur: la gloire n'est bonne que dans l'amour. C'est
pour l'idole qu'on veut la parure et la couronne. Rien ne vaut que par
le bonheur. Tout se fltrit quand l'espoir s'en va. Je ne veux plus
peindre.

Il me montra du doigt la seconde fentre claire:

C'est l qu'elle est, reprit-il, avec ses enfants. Elle a vingt ans,
elle est belle et bonne comme Annette. Elle a pleur de ne pas pouvoir
m'aimer. Il y a deux ans que je ne l'ai vue, mais je viens tous les
soirs. Je connais ses petits enfants. J'ai t des mois avant de
pouvoir les aimer. Maintenant je les aime.

Il se tut. Un mouvement se fit dans la chambre claire. Sur les
rideaux, une silhouette s'accusa. Je sentis que Philippe frmissait
entre mes bras.

Noir sur blanc! murmura-t-il. C'est l'ombre du bonheur. Toute la
cration est l pour moi, et je ne vois plus d'autre vrit.

Il tourna le dos  la maison neuve, et nous remontmes le quai, bras
dessus, bras dessous, pour gagner le pont d'Austerlitz. Je m'tais
oubli moi-mme pour ne songer qu' lui.

Eh bien! Ren, me dit-il presque gaiement, voulez-vous toujours
prendre de mes leons?

--Toujours, rpondis-je.

--Le pre prtend que vous vous tes moqu de moi....

--M. Las? interrompis-je.

--Il a t bien souvent tromp, m'interrompit-il  son tour. Il se
vante d'tre dfiant et fait de son mieux pour ne plus croire. Mais,
au fond, il est incorrigible, allez! C'est un homme des temps passs.
Je n'ai qu' le regarder pour voir nos aeux des sicles hroques. Je
lui ai dit: Je connais Ren, je l'ai vu trois fois. Il est trop
intelligent pour n'avoir pas compris le srieux de ma pense; il est
trop honnte pour railler une pense srieuse. Ma soeur, alors, s'est
approche.... Mais d'abord, Ren, comment l'aimez-vous?

Il s'tait arrt tout d'un coup et me regardait en face sous un
rverbre qui m'clairait d'aplomb.

Comme vous aimiez celle qui et t votre inspiration et votre
force, rpondis-je.

Il se reprit  marcher d'un pas plus rapide.

Bien, Ren, bien, me dit-il. Quand je ne vous parle pas d'elle, ne me
faites point souvenir. Mais, puisque nous y sommes, allons.
Comprenez-moi: comme j'ai guett celui qu'elle aime, je surveillerai
celui que ma soeur aimera. Il me faut ces deux bonheurs complets pour
payer ma misre.

Si je pouvais vous ouvrir mon coeur! m'criai-je.

--Je crois en vous, m'interrompit-il encore, parce que vous tes tout
jeune. Le pre a frayeur de vous, parce que vous tes trop jeune.
Voil dj plusieurs semaines qu'il avait parl mariage. Il dit qu'il
se sent mourir.

Le ton de Philippe me parut froid, vis--vis d'une pareille pense.

M. Las ne m'a pas sembl malade, objectai-je, et la manire dont
vous parlez me prouve que vous ne partagez point ses craintes.

--J'ai appris  parler de tout courageusement, Ren. Le pre ne craint
rien. A la maison, il y a plus d'un genre de souffrance. Tout ce que
dit le pre est vrai. Il a soixante-sept ans. L'automne dernier, une
de ses blessures s'est rouverte pour ne plus se refermer. Il va
souvent  la tombe de ma mre. Il fait bien de songer  sa fille.

--Vous lui resterez, du moins, vous, Philippe.

Il tourna la tte et rpondit tout bas:

Quand un homme cherche la couleur dans le blanc et le noir, il est
permis, mme  son pre, de n'avoir pas confiance dans la solidit de
sa raison. Pour que le pre s'en aille tranquille et content, il faut
qu'Annette soit marie.

--Dieu veuille qu'elle accepte ma recherche!

--Etes-vous riche, Ren?

--Je ne suis pas pauvre.

--Etes-vous libre?

--Mon pre et ma mre sont d'honntes gens qui m'aiment et qui ne
voudraient pas faire mon malheur.

--Avez-vous aim d'autre femme que ma soeur!

--Jamais!

--Feriez-vous serment de cela?

--Je vous le jure sur mon honneur.

Il reprit mon bras qu'il avait quitt et poursuivit:

Je ne suis point charg de vous demander tout cela, mais j'ai voix au
chapitre, malgr le noir et le blanc.... Ma soeur s'est donc
approche, comme je vous le disais. C'est de l'adoration que le pre a
pour elle: d'ailleurs, nous avons eu toujours le droit de tout dire.
Elle s'est assise sur les genoux du pre et j'ai entendu qu'elle
murmurait: Veux-tu encore me marier! Il a fait signe qu'il le voulait.
Annette a repris: Alors, c'est celui-ci que je choisis pour mari.

--Et M. Las? demandai-je.

--Ah! ah! M. Las a un peu fronc le sourcil. M. Las a voulu savoir
o et comment vous vous tiez parl.

--Nous ne nous sommes jamais parl! m'criai-je!

--Voil ce qu'a rpondu Annette. Mais alors, lui a dit le pre, il
faudra donc que j'aille solliciter la main de ce garon pour toi? Elle
a souri en rpliquant: Il est fou de moi!

Philippe s'interrompit.

Jusqu' prsent, murmura-t-il, Annette tait pour moi la raison
enfantine et nave, c'est--dire la vraie raison, la seule raison;
mais il parat que nous avons tous quelque chose dans la famille.
C'est aussi drle que mon noir et mon blanc, au moins. Je vous parle
comme cela, Ren, pour qu'il n'y ait pas de surprise. Annette a dit:
il est fou de moi!

--S'il y avait un mot plus fort!.... m'criai-je.

--Bien, bien! Elle a devin, alors, voil tout. Vous ferez bien de
dire au pre qu'elle a devin, et, s'il se peut, comment elle a fait
pour deviner.

--Elle a fait comme moi!

--Trs bien, Ren. Je suis un pauvre maniaque, et, certes, vous tes
tous des gens sages. Mais je ne sais pas railler, voyez-vous. Il y a
deux voix qui parlent en moi,  cette heure o je sens votre coeur qui
bat contre mon bras. L'une me dit: Leur folie s'appelle le bonheur;
l'autre me dit de prendre garde. Prendre garde  quoi? Au bonheur? A
qui? A vous, Ren, qui n'avez ni l'exprience ni la volont du mal?
C'est la premire voix qui est la bonne. Je donne mon consentement 
votre mariage avec ma soeur.

Je le serrai sur ma poitrine d'un mouvement si passionn que je
l'enlevai de terre, bien qu'il ft beaucoup plus grand et plus robuste
que moi.

Je raconte ces choses exactement; je fais un procs-verbal plutt
qu'un livre, jetant sur le papier, sans artifice ni prcaution, le
fond mme de mes souvenirs. Je sais bien que ces moeurs ne sont pas de
notre temps non plus que de notre pays. Cela ressemble  l'Inde de
Bernardin de Saint-Pierre. Nous tions pourtant  Paris, en 1842.

Il y a des peuples primitifs, des races vantes. On peut prter
beaucoup, en fait de bergeries, aux Bretons, aux Ecossais, aux
Allemands mme,  cause des livres qu'ils font pour les coeurs
sensibles.

Mais ces Las taient des Grecs. Je n'ai jamais ou vanter la navet
anglique des Grecs modernes. J'ai lu des oeuvres charmantes, romans,
pamphlets, comdies, qui malmenaient rudement les fils de Socrate et
d'Alcibiade. La sagesse des nations a fait de leur nom une injure;
vous le voyez toujours pris en mauvaise part, comme le mot Franais 
Londres, comme le mot Anglais  Paris, comme en toutes contres les
noms de Normand, d'Arabe, de Cosaque ou de Juif.

Je n'ai pas vu les Grecs en Grce, et je n'ai pas d'ailleurs la
science d'crire qu'il faudrait pour les dfendre contre leurs
loquents accusateurs. Je n'ai vu que mes bons amis, M. Las,
Philippe, le frre de mon coeur, et Annette, la fleur de ma vie. Tous
les trois eussent t peut-tre des fous en Grce comme en France.

Je raconte. Au moment o Philippe me parlait ainsi, m'engageant sa foi
qui tait solide comme un roc, il ne m'avait pas encore adress une
seule question sur ma famille ni sur moi-mme. On et dit qu'il
appliquait  ce grand acte, l'introduction d'un tranger au coeur de
la maison, les dlicatesses exagres de l'hospitalit antique.

Que je n'eusse pas l'ide de faire une enqute, moi, c'tait la nature
mme: j'tais amoureux, j'avais dix-neuf ans, je restais un peu
au-dessous du niveau de mon ge; mon rle tait d'aller tte baisse
en avant, toujours en avant. Mais Philippe avait l'ge d'homme.

Mais M. Las tait un vieillard. Philippe venait de me le dire: M.
Las avait t tromp bien souvent; il se vantait d'tre dfiant.

Vous savez, c'est la fanfaronnade de ces pauvres bons coeurs. Ils ne
veulent plus croire.

Malgr ma complte inexprience, le consentement solennel de Philippe
Las m'tonna d'autant plus que je ne l'avais pas mme sollicit. Une
fois le premier enthousiasme pass, une crainte essaya de natre en
moi. Je l'touffai, je fis bien; ce n'est pas ainsi que s'y prennent
ceux qui veulent tromper.

Vous n'avez jamais vu les coulisses d'un thtre? me demanda-t-il
tout  coup.

Et sans attendre ma rponse, il ajouta:

Allons faire une petite visite  ma soeur.

L'ide me vint que M. Las serait l. Malgr tout, il me faisait peur.
Je cherchai un biais pour dissimuler ma couardise.

J'aime mieux la voir partout ailleurs que l, rpliquai-je.

--Quand elle sera votre femme, vous ne la laisserez donc pas au
thtre? m'interrogea Philippe en s'arrtant.

--Non, assurment, s'il dpend de moi de l'en loigner.

Il frappa ses mains l'une contre l'autre.

Elle a dit cela! s'cria-t-il Notre Annette est une fe! ou bien
c'est une sorcellerie que l'amour? Rptez-moi encore une fois que
vous ne vous tes jamais parl.

--Jamais, je l'affirme.

--Le pre a fait pour le mieux, reprit Philippe d'un ton de dignit o
il y avait bien de la tristesse. Mon avis n'tait pas le sien. On
l'avait induit en erreur. Ce fut en discutant cette question du
thtre qu'il me parla pour la premire fois de ses ides de mort
prochaine. Il voulait faire  notre Annette une situation
indpendante. Maintenant qu'il est dsabus, il cherche  rompre
l'engagement. Mais le succs d'Annette est un obstacle.

Il allait toujours, malgr mon demi-refus. Nous arrivmes  la porte
du thtre; il la franchit, sans me consulter de nouveau. Je n'avais
pas  choisir: il me fallut bien le suivre.

La comparaison de la sirne peut s'appliquer  tous les thtres. Il
ne faut point les regarder  l'envers. Je ne parle pas seulement de
cette pauvre petite salle destine aux dlassements populaires. Les
directeurs les plus opulents de Paris ne peuvent entrer chez eux qu'en
traversant des tnbres extrieures dont la peinture serait
nausabonde. Il parat que c'est ncessaire. A toutes les splendeurs
qu'on prsente au public, il faut une compensation cache. Toutes ces
clarts, toute cette beaut, tout cet or, tout ce velours, toutes ces
sductions dont le raffinement grandit sans cesse ne pourraient
exister sans la fange qui les double. Je parle, bien entendu, sans
figure; le lieu commun n'a pas d'attrait pour moi; il ne s'agit que
d'une constatation matrielle.

On a fait remarquer parfois que c'tait l un lamentable miroir de la
vie de thtre. Il se peut, je n'en sais rien; je n'en ai jamais rien
voulu savoir.

J'admire seulement l'intrpidit dont font preuve nos toiles en
traversant chaque soir de pareilles horreurs et de pareilles odeurs.
Marguerite de Bourgogne, encore passe; c'est une reine apocryphe et
tanne comme un vieux cuir, mais la Dame aux Camlias, cette sensitive
nerve par nos parfums, cet ange de notre dbauche, cette pure
manation de nos vices, doit-on lui rappeler sans cesse la route
qu'elle suivit une premire fois pour monter jusqu' son boudoir?

Ils disent pourtant que le chemin de l'enfer est tout jonch de roses!
Allez-y voir, et prenez seulement par derrire le thtre du
Vaudeville, que l'esprit de Doche illumine encore et fleurit, ou ce
splendide thtre de la Porte-Saint-Martin, dont le cher directeur
fait envie  tous les directeurs de l'Europe.

Je serai gnreux et je vous pargnerai toute espce de description,
bien qu'il y et  et l dans les coulisses quelques profils
appartenant  la jeunesse de chrysocale qui, certes, vaudraient la
peine d'tre esquisss.

La premire personne que je vis fut M. Las, srieux et doux,
feuilletant un elzvir sous un quinquet. C'tait sa place accoutume;
la loge d'Annette s'ouvrait  quelques pas de l. M. Las passait en
ce lieu ses soires; il s'tait rsign  entendre les mauvaises
plaisanteries de ces dames, mais ces messieurs ne l'avaient jamais
raill qu'une fois.

Il connaissait le pas de Philippe,  notre approche, il quitta sa
lecture. Son regard clair et franc, comme le reflet d'une conscience
d'honnte homme, se fixa sur moi attentivement.

Nous avons  causer, mon jeune ami, me dit-il avec un bon sourire.
Hier, je ne vous connaissais pas. Aujourd'hui, vous tes pour moi le
plus important personnage qui soit en France. On peut causer ici aussi
bien qu'ailleurs, et je vais vous apprendre qui nous sommes.

Je restai muet. Je m'attendais  tre questionn; j'avais rassembl
mon courage pour rpondre. Il me sembla que la faon d'agir de M. Las
ajoutait une solennit singulire  l'interrogatoire qui sans doute
allait suivre. Contre toutes les rgles de notre jurisprudence
mondaine, c'tait ici le dfendeur qui plaidait sa cause le premier.
Le matre du logis ne se bornait point  ne rien demander  l'hte, il
lui ouvrait les pages de son livre de famille.

Quand on donne autant que cela, on gagne le droit d'exiger beaucoup.

Annette quitta sa loge pour faire son entre. En passant, elle
m'adressa un signe de tte souriant et familier. Vivaient-ils donc des
mois en une journe? Le signe d'Annette et son sourire avaient
l'aplomb d'une vieille amiti.

Eh bien! oui, j'eus dfiance. Ma sauvagerie n'tait pas leur candeur.
Je sentis que j'aimais jusqu' mourir, mais j'eus dfiance. Mon coeur
se serra et l'angoisse fit percer la sueur froide sous mes cheveux.




XX.

SERIEUSE EXPLICATION.


Je respecte la mmoire de M. Las comme celle d'un saint, mais je ne
prtends pas le donner pour modle de conduite  suivre dans cette
grande affaire de l'introduction d'un gendre  la maison. Bien qu'
Paris nous ne soyons pas des Grecs, une confiance pareille  la sienne
serait trs souvent mal rcompense. Notre civilisation demande
d'autres enqutes, parce que, pratiquant la sagesse de la maxime
antique, elle se connat elle-mme.

Il avait tort, tant donnes nos moeurs; tant donn l'tat de notre
socit, il avait tort. La meilleure preuve, c'est que j'eus dfiance,
moi qui participais  peine  ces moeurs; moi qui appartenais si peu 
cette socit, j'eus dfiance. En prsence du bon march inattendu,
l'acheteur novice est comme l'acheteur habile: ils ont peur tous
deux; c'est l'instinct. Chez nous, l'honntet de celui qui vend ne se
suppose pas. Pour inspirer confiance, il faut surfaire. Vous
connaissez tous ce mdecin ignare, mais spirituel, qui gagne de l'or 
tre bourru. Il reste un charme  la vieillesse d'Aspasie, c'est de
battre Pricls.

La joie fait peur, dit un des plus ingnieux crivains de ce sicle.
Ce n'tait pas assez dire, tout ce qui est bon fait peur.

Je ne crois pas que j'eusse t capable de supporter une dception.
Mon amour a pu pntrer en moi plus profondment depuis lors et mieux
englober tout mon tre dans le rseau de ses racines, mais il tait n
tout entier d'un seul jet. Ma vie se jouait malgr moi sur cette
chance unique. Annette tait la ncessit de mon existence, je le
sentais pleinement. Pendant quelques minutes, je le sentis
douloureusement et c'est ce que j'appelle avoir dfiance. L'ide ne me
vint point de m'arrter sur la pente o j'tais; j'eus conscience
d'tre en quilibre entre le bonheur et le malheur, voil tout, et la
prsence mme du danger n'veilla point en moi la volont de reculer.

M. Las et Philippe changrent quelques paroles. A une question de
son pre, j'entendis Philippe qui rpondait:

Tout est comme Annette l'a dit, exactement.

Il commena une promenade de long en large derrire la toile de fond
et M. Las me fit entrer dans la loge d'Annette.

Tout le monde connat ce laboratoire qu'on appelle la loge d'une
actrice, et vraiment mon livre n'est point crit pour initier les
profanes aux pauvres secrets de l'envers de la comdie. Si je ne
m'tais astreint  toutes les rigueurs de la vrit vraie, je
sortirais bien vite de ce lieu qui m'irrite et m'offusque. Je n'y ai
pas d'air; tout m'y dplat bien plus violemment encore que je ne veux
le dire, car le vice apparent n'est souvent que la forfanterie de la
souffrance, et cette pense retient sur ma lvre des paroles svres.

Et n'tait-ce point du lieu mme que naissait ma dfiance? Me
serais-je dfi ailleurs? Chaque lieu a son parfum moral, son
influence, son magntisme. Le pav de l'glise sue la prire, le
logis paternel exhale la tendresse et le respect, l'amour est partout
dans ce rduit blanc o dort la bien-aime. C'est l, oh! c'est l
qu'il faut faire parler le coeur.

Mais nous sommes dans les coulisses d'un petit thtre,  la porte de
l'touffante officine o se fabriquent les longs yeux, les bouches
roses, les tempes veines d'azur, les fleurs du teint, les perles du
sourire, pour notre cher tableau d'honneur modeste et sincre, nous
avons le clinquant ddor de ce cadre. Soyons rsigns.

Elle reste en scne une demi-heure, me dit M. Las en m'offrant l'une
des deux chaises qui composaient le mobilier de la loge. Mon histoire
n'est pas bien longue, nous avons le temps. Vous tes tout jeune,
monsieur Ren. Il me semble que j'tais jeune hier encore. Mes deux
enfants vous aiment. La faon dont nat l'affection importe peu, et il
est certain que je me suis senti port pour vous  premire vue. Je
tiens grand compte de ceci: on ne voit bien les gens que du premier
coup. J'aurais souhait que mon gendre et quatre ou cinq annes de
plus, mais nous ne sommes pas de ceux qui choisissent. Pour le coeur
seulement, j'ai le droit d'tre difficile, car nous sommes trois bons
coeurs  la maison. Les deux enfants aiment bien leur pre. On n'est
pas trop de trois. L'ide de marier Annette m'est venue en mme temps
que l'ide de mourir.

J'ouvris la bouche. D'un geste il me pria d'couter encore.

Philippe a d vous dire cela, reprit-il. La sparation sera un grand
deuil, car nous vivons les uns par les autres. Philippe sait; Annette
ne veut pas croire. Je suis un vieux soldat, mais pour elle j'ai peur
de mourir....

Vous tes bon, s'interrompit-il en raffermissant sa voix qui
s'altrait; je vois cela dans vos yeux. Seulement vous tes bien
jeune. Annette a dix-huit ans. Un an de diffrence! Je vous manquerai.
J'aurais voulu un gendre.... C'est peut-tre de l'ingratitude envers
Dieu qui vous envoie. Elle n'a rien que la bont de son me. L'preuve
du thtre est faite. A Paris, la misre est un gouffre. Je laisse
parler ma pense, monsieur Ren: quelque chose me dit que je suis
pleinement compris par vous.

Pleinement, rptai-je d'un accent pntr.

Il prit ma main et la serra.

La pauvret n'est pas encore chez nous, poursuivit-il, et je ne
saurais exprimer quelle noblesse relevait dans sa bouche la vulgarit
de ces dtails. Annette n'a jamais connu la vraie pauvret. Philippe
gagne quelque chose, et tout ce qu'il gagne est pour nous. Mais
Philippe a une blessure aussi. Elle n'a pas besoin de se rouvrir, car
jamais elle n'a t ferme. Sa blessure, qui est au coeur, lui rpond
dans la tte. Annette ne peut rester  la seule garde de Philippe.

Il s'arrta et demeura pensif un instant, pour reprendre en baissant
la voix.

Est-ce bien sa blessure? Nous avons tous quelque tour singulier
dans l'esprit. Quand j'examine ce qu'Annette m'a dit de vous
aujourd'hui.... Mais nous sommes trois  vous juger. Je ferais serment
que vous n'apporterez jamais sous un pauvre toit comme le ntre ni le
chagrin ni la honte.

--Puiss-je y ramener la joie au prix de tout mon bonheur!
m'criai-je.

La jeunesse a son bon ct! se dit-il  lui-mme.

Il me semble encore que je vois son sourire paternel dans le cadre de
ses beaux cheveux blancs.

Elle a perdu sa mre de bonne heure, poursuivit-il. C'tait une
enfant faible qu'on pouvait rendre malade en fronant le sourcil ou en
levant la voix: gaie comme un oiseau chanteur au printemps, et si
belle dans ses rieuses allgresses! mais une sensitive! Nous ne
savions pas la contrarier, elle a toujours t notre reine; ses dsirs
devenaient nos caprices. Elle nous payait en baisers. Ah! vous verrez
quelle douce chose c'est de lui obir! J'en voulais arriver  ceci;
elle aime, elle nous l'a dit, parce qu'elle ne nous cache jamais rien;
elle nous a demand celui qu'elle aime, parce que jamais nous ne lui
avons rien refus.

J'coutais les yeux humides. Vous verrez quelle douce chose c'est de
lui obir! Philippe m'avait dj donn son consentement; n'tait-ce
pas l celui de M. Las.

Le temps passe, reprit-il avec un brusque soupir, comme s'il et
chass de force un vol de penses pnibles. Je ne vous ai rien dit
encore de ce qu'il vous faut savoir. Ecoutez-moi et ne m'interrompez
pas, afin que tout soit fini, quand Annette va revenir.

Je n'avais pas  l'interrompre. Il me dit la courte histoire que j'ai
dj raconte, depuis son premier dpart de Corfou, jusqu' l'entre
d'Annette au thtre. J'attendais, je dois le dire, un mot, une
allusion au moins, ayant trait aux tentatives de mon cousin de
Kervign, mais ce nom ne fut point prononc.

Annette, dit-il seulement en terminant, a t fort malade au
commencement du mois dernier. Nous avons t mcontents du mdecin qui
l'a soigne, et peut-tre l'avons-nous trop vite prive de ses
conseils. Physiquement, le thtre la fatigue; au moral, elle est
comme le diamant, dont rien ne peut ternir le pur clat. Nous sommes
des trangers, mon jeune ami, j'ai d vous faire connatre notre vie,
notre origine, nos croyances. Annette n'a pas de dot pour le prsent,
dans l'avenir elle n'attend rien. Vous n'avez point  me rpondre. La
nuit porte conseil; vous viendrez me voir demain.

Il se leva. On entendait la tempte d'applaudissements qui annonait
la sortie d'Annette.

La premire fois, murmura-t-il, ce bruit m'a fait battre le coeur.
Maintenant il m'attriste.

--Ce bruit m'a toujours attrist, rpliquai-je.

Il mit la main sur mon paule, et me dit:

Vous avez le coeur haut. Cherchez bien en vous-mme: s'il se pouvait
que vous eussiez un regret....

--Vous l'avez dit, l'interrompis-je; rien n'altre le diamant.

Son noble front s'claira si visiblement, que ce fut comme une lueur
qui l'et frapp  l'improviste.

J'ai confiance! pronona-t-il avec force.

--Ce Laroche est revenu! s'cria Annette en foulant aux pieds un
norme bouquet de roses. Il m'a jet ces fleurs.

M. Las plit et je sentis que j'avais le visage en feu.

Allons, pre, reprit Annette, j'ai les deux entr'actes et tout ce
tableau pour retourner M. Ren comme un gant. Laissez-moi faire. Dans
une demi-heure, je vous dirai au juste si nous sommes des sages ou des
fous.

Le vieillard me tendit la main avec quelque embarras, ajoutant:

Elle a dsir cela. Elle dit que nous sommes trop bons et qu'elle
sera bien plus svre que nous. Je n'ai pas besoin de vous faire
souvenir que vous lui devez l'exacte vrit.

La surprise me rduisit au silence. Je cherchais encore ma rponse que
dj la porte tait ferme sur Annette et sur moi Nous tions seuls.

J'appellerai l'habilleuse, avait-elle dit au moment o son pre
sortait. Je ne suis pas du tableau. Que personne ne nous drange.

Elle avait, en parlant ainsi, un petit air d'importance qui me fit
frissonner. J'tais troubl jusqu' la dtresse, et, certes, je ne
songeais gure  parler d'amour. Je me disais: Elle est la raison,
elle est le bon sens de cette famille. L'examen que les autres n'ont
su faire, je vais le subir ici. Et par combien de points ne suis-je
pas vulnrable! Ma minorit, la dpendance o je suis vis--vis de mes
parents, la tutelle de cet odieux cousin de Kervign, pas de bien
venu, pas d'tat! L'ide d'pouser une jeune fille sans fortune et
d'entrer chez ces bonnes gens en qualit de protecteur me sembla en ce
moment si impossible et si absurde, que je restai comme cras.
Philippe, au moins, avait ses dcoupures;  moins de pcher des
congres, et la rivire de Seine n'est pas favorable  cette industrie,
moi, je ne savais rien faire de mes dix doigts.

Annette jeta sur son costume de papillon son petit chle-mantelet de
soie noire. Gavarni a crayonn souvent cette tenue de l'actrice qui
attend son tour de reparatre en scne. Les croquis de celui-l
gardent la grce dans leur gaiet et n'enlaidissent pas la nature, au
contraire. Cependant, mme chez Gavarni, cette opposition a quelque
chose de si franchement burlesque qu'elle ferait fuir le rve d'amour
le plus entt. C'est ici la prose professionnelle; l'actrice, ainsi
fagote, porte sa petite tenue comme le superbe carabinier qui coiffe
un bonnet de coton au lieu de son casque, et chausse,  la place de
ses bottes, de gros sabots pleins de paille. Le parfum de l'illusion
s'enfuit, chass par l'odeur du mtier qui empeste.

Hlas! oui, tout cela est la vrit mme. Il n'y avait rien autour de
nous qui ne ft contre Annette, et j'essayai lchement d'lever entre
elle et moi cette prose ignominieuse comme un rempart. J'tais
prcisment fait pour user de cet avantage mieux qu'un autre, car je
hais, oui, je hais le thtre jusque dans ses splendeurs.

Or, jugez: j'avais ici pour moi le ct caricatural du thtre, et de
quel thtre! Ce trou semblait fait tout exprs pour rencontrer le
ridicule en drogue amre et capable d'empoisonner la passion mme.

Je le crus, tant j'avais peur de ma misre. Je l'esprai, tant j'tais
furieusement l'ennemi d'Annette perdue pour moi.

Elle s'assit sur la chaise o nagure tait M. Las. La petite lampe
pose sur la table de toilette l'clairait par derrire et jouait dans
les masses admirablement soyeuses de ses cheveux. Je voyais ressortir
en lumire le profil de sa joue et le pur contour de son cou, tandis
que ses yeux, demi-perdus dans l'ombre, rayonnaient la douce lueur de
ses prunelles. O tait la mascarade? Par o s'panouissait le
ridicule du costume? Il n'y avait l qu'une chre jeune fille  la
pose digne et  la fois familire, une enfant gracieuse et modeste, un
dlice de candeur et de noblesse: la plus jolie, la plus belle, la
plus suave des vierges.

C'est  peine si mes projets de rvolte eurent le temps de natre.

Annette me fit signe de prendre place. J'obis. J'attendais sa
premire question avec une vritable angoisse.

Je ne sais pas par o commencer, me dit-elle enfin. Il faut tre
franc avec moi, monsieur Ren. Est-ce que vous me trouvez du talent?

--Mademoiselle....balbutiai-je littralement abasourdi.

--Non, n'est-ce pas? m'interrompit-elle. Ni moi non plus. Ce n'est
pas du tout de cela que je voulais vous parler. J'avais bien des
choses  vous dire. Attendez!

Son doigt mignon toucha son front entre ses deux yeux. Je ne crois pas
l'avoir vue si jolie.

Nous y voil! s'cria-t-elle. Vous tiez dj venu auparavant?

--Auparavant?.... rptai-je, car mon cerveau tait plein d'imbcile
engourdissement.

--Oui, fit-elle avec douceur et comme un juge clment qui ne veut pas
brusquer son accus, avant le premier soir o vous prtes une stalle
d'orchestre.

--En effet, rpondis-je.

--Quel jour?

--Il doit y avoir un mois.

--Le jour o je tombai?

--Prcisment, mademoiselle.

--Me vtes-vous tomber?

--Non, j'tais tomb avant vous.

--Vous tiez bien ple.... Dans la loge de ct, n'est-ce pas, 
droite?

--Oui.

--Avec une vieille dame trs-lgante?

Les vingt-huit ans passs d'Aurlie.

Oui, rpondis-je encore.

--C'est votre mre cette dame?

--Non, c'est ma tante.

--Tant mieux.

Il y eut un instant de silence, puis elle me dit gravement:

Voil ce que je voulais savoir.

--Et encore, pourtant, reprit-elle, comment aimez-vous votre mre?

--Comme il me semble que j'aimerais votre pre! rpliquai-je.

--Mon pauvre bon pre! murmura-t-elle pendant que ses yeux charmants
se mouillaient. Vous ne le quitterez jamais, n'est-ce pas?

--Jamais! j'pouse aussi votre famille.

Elle me tendit la main. Je n'eus pas l'ide de la porter  mes lvres.
Nos deux mains taient glaces. J'ignore pourquoi nous ne nous disions
rien de ce que nous sentions. A nous couter,  nous voir mme,
personne n'et devin la passion qui nous entranait l'un vers
l'autre. Annette avait l'air d'tre satisfaite du rsultat de son
interrogatoire frivole. Je lui ai demand bien souvent depuis ce
qu'elle sentait et quelle tait la signification de sa conduite. Elle
m'a rpondu: Je t'aimais.

Et pourtant cette premire entrevue restait glaciale comme nos mains.
Il semblait que nous n'eussions  faire aucun change de penses. Il
m'est arriv de croire que l'change tait opr dj et que cet
trange amour vivait en nous de lui-mme. Il en fut longtemps ainsi.
Pendant des semaines, notre bonheur fut sans voix. Je ne saurais mieux
peindre la physionomie de nos premiers entretiens qu'en les comparant
au calme plat d'un mnage o perce le bout d'oreille de l'ennui qui va
grandir. C'tait l'apparence, mais comme l'apparence mentait! Nous
tions un mnage, en effet, par l'accord de volonts, par l'incroyable
identit de nos dsirs. Mais comment la fatigue aurait-elle pu natre?
Notre bonheur n'tait qu'un bouton, lent  s'panouir. A nous deux,
nous n'avions qu'un coeur qui ne savait pas encore se parler 
lui-mme.

Ce fut moi qui rompis le silence. J'avais cette double conscience de
subir un examen mystrieux qui suffisait  ma belle Annette et d'en
sortir vainqueur, mais ce n'tait pas l l'examen demand par M. Las
et il fallait y arriver.

Je dois vous dire, mademoiselle, commenai-je en faisant un effort
capable de soulever une montagne, que j'ai tromp votre frre......

--Vous! m'interrompit-elle d'un accent incrdule.

--J'ai une excuse. Vous devez tous dtester le nom que je porte.

Son regard curieux se releva sur moi.

Ren n'est pas votre vrai nom? murmura-t-elle.

--Si fait, mon nom de baptme.

--Ah! vous tes noble, n'est-ce pas?

Cette question fut faite avec vivacit.

Nous aussi, poursuivit-elle sans attendre ma rponse, nous avons t
nobles, riches et mme puissants.

Puis souriant, comme pour railler elle-mme cette bouffe de son
orgueil d'enfant, elle ajouta:

Tout cela est bien loin de nous. Quel est votre nom de famille,
monsieur Ren? Mon pre et mon frre ne dtestent personne, sinon les
oppresseurs de notre pays, l-bas. Vous tes Franais; la France a
fait de son mieux pour la Grce.

--Je m'appelle Ren de Kervign.

En laissant tomber ce nom, j'eus un frmissement par tout le corps, et
je pris malgr moi le ton qui convient quand on fait un aveu terrible.
Je regardai Annette du coin de l'oeil, je ne vis point son visage
changer.

Eh bien? me dit-elle.

Je restai stupfait.

Je croyais.... balbutiai-je.

--Qu'est-ce que vous croyiez? m'interrompit-elle avec ptulance.

--On m'avait dit que M. Las avait chass de chez lui, tout
rcemment....

--Deux personnes, c'est vrai: M. Laroche et le docteur Josaphat, mais
je n'ai jamais entendu prononcer ce nom de Kervign........ A moins,
se reprit-elle,  moins....

Elle s'interrompit en un clat de rire et ajouta:

A moins que ce ne soit le vieux bonhomme qui se mettait dans la
baignoire d'avant scne,  gauche. Mais qu'est-ce qu'ils veulent donc?
le pre avait envie de battre M. Laroche et je crois qu'il a battu
tout  fait le docteur Josaphat. Mais le docteur Josaphat avait gliss
une lettre sous mon oreiller. Ils sont fous! Moi, cela m'est bien gal
que vous vous appeliez Ren de Kervign. Je ne vous ai rien dit de ce
que j'avais  vous dire, et vous?

--Oh! moi...... commenai-je imptueusement.

--Vous, je sais tout ce que vous pensez. D'ailleurs il est trop tard.
Laissez-moi, et appelez l'habilleuse.

Son sein battait. Dieu sait mon loquence n'y tait pour rien. Moi,
j'tais mu jusqu'au tremblement, et j'aurais cherch en vain dans ses
paroles le motif de ce trouble excessif. Nous n'avions rien dit de ce
que nous avions  dire.

Nos regards eux-mmes, il faut ajouter cela, taient rests muets. A
quoi servent donc les paroles et les regards, puisque nul pouvoir
humain n'et t capable dsormais de sparer nos coeurs?




XXI.

FIANAILLES.


En sortant du thtre, j'vitai  dessein M. Las et Philippe. Il
tait plus de minuit quand je regagnai l'htel. Le djeuner du
lendemain, comme on le pense, fut un peu orageux, bien que le
prsident et sa femme ne connussent point encore l'emploi que j'avais
donn  mes heures de bureau. Le prsident me dit qu'il avait crit 
mon pre tout exprs pour l'informer de ce fait que j'avais enfin pris
la rsolution d'aller rgulirement au ministre. Ceci tait une
menace pour l'avenir et impliquait la condamnation du pass. Petite
maman, opposition systmatique et vivante  tous actes de son seigneur
et matre, annona qu'elle allait crire  ma mre pour lui dire de
moi tout le bien possible, mais quand le prsident eut quitt la table
aprs son frugal repas, petite maman fit semblant de pleurer et j'eus
une scne. Il fallait qu'elle ft tombe sur un mauvais coeur! Je lui
arrachais les dernires illusions de sa jeunesse! Je n'y mettais pas
mme les formes! Je l'abandonnais brutalement! insolemment! J'tais
ingrat comme peuvent l'tre les cochers de fiacre! La baronne tait
venue et lui avait dit: On ne voit dj plus le cousin! La vicomtesse
tait venue et lui avait dit: J'avais pronostiqu cela sans tre
sorcire! Une substitute enfin, hlas! oui, une substitute qui n'avait
point pass vingt-huit ans, tait venue et avait dit: C'est bien grave
ici pour un garon de son ge!

Etais-je donc grave avec toi, Ren? Quel ge croient-elles donc me
donner? Leurs calomnies ne peuvent pas faire que j'aie vingt-quatre
heures de plus? Te faut-il des plaisirs? Mais je ne demande pas mieux!
Nous irons tous les soirs au spectacle. Cet hiver, en domino, je peux
trs bien risquer le bal de l'Opra. Et cet atroce Josaphat est venu
aussi! Et sais-tu ce qu'il m'a dit? Il m'a dit: Quand on n'a pas soin
de leur attacher un fil  la patte...... Mais c'est un homme, lui, au
moins! J'avais pay quelqu'un pour arracher les yeux de la substitute!
Qu'as-tu fait hier au soir?

--J'ai dn avec des camarades de bureau, rpondis-je.

Je n'ai pas remords de ce mensonge. C'tait de la bont d'me.

Dj! s'cria-t-elle. Du premier coup! Ces ministres sont de mauvais
lieux! Et crois-tu que ton excellente mre t'ait envoy  Paris pour
de pareilles orgies! On s'chauffe la tte, on perd sa sant. Y
avait-il des femmes?

--Nous tions entre hommes.

--Voil qu'il apprend  mentir! s'cria Aurlie. Mettez les jeunes
gens aux ministres! Et sais-tu ce que sont ces femmes qui vont avec
les jeunes gens des ministres? Je vais crire  Vannes. Ta maman
tait pour moi une soeur ane, presque une mre: Je vais tout lui
raconter, c'est mon devoir! Y en avait-il de jolies?

--Mais, petite maman.... voulus-je dire.

--Certes, certes! tu vas soutenir ton mensonge! Vous tes Normands
doubles en Bretagne! Ah! c'est la dernire fois! Ah! je ne m'y
laisserai plus prendre! Ah! chevalier, vous m'avez fait aussi par trop
de mal!

Eh bien! vrai, ce n'tait pas ma faute, car j'avais un fond de sincre
affection pour ma cousine, qui n'tait pas sans le mriter  de
certains gards. Elle avait t bonne pour moi, en dfinitive;
j'ajoute tout de suite qu'elle fut bonne pour moi dans la suite et
jusqu'au bout. Ses ridicules, auxquels on pourrait appliquer un nom
plus svre, ne m'loignaient point d'elle. Je lui pardonnais toutes
ses anciennes faiblesses, en faveur de sa faiblesse actuelle dont
j'tais le trop heureux objet. Je ne peux pas dire que je prisse fort
au srieux ses plaintes tragi-comiques, mais j'prouvais le besoin de
la consoler,  travers l'gosme mme de ma proccupation amoureuse.

Elle but son caf trop chaud et m'en fit le reproche. J'tais cause,
ce matin, de tous les malheurs.

Encore, s'cria-t-elle tout  coup, monstre de bambin, si tu ne
m'avais pas affiche vis--vis de toutes ces dames!

Ici, je mritai mon pardon d'un seul coup: j'eus la force de comprimer
le violent clat de rire qui chatouillait tous les muscles de ma face.


Je vais tre la fable de tout notre petit cercle, reprit-elle en
versant une jolie dose d'eau-de-vie dans sa tasse.

Jusqu' ce jour, elle n'avait mme pas regard l'eau-de-vie. Ses
vaisseaux taient brls. Outre ses vingt-huit ans, elle avait pass
le Rubicon!

Est-ce toi qui vas payer les verres casss? reprit-elle brusquement.

Le ciel sait bien que je n'avais cass aucun verre.

Elle but son _gloria_ d'un seul trait, car en touchant les lvres
d'une fille des croiss, ce vulgaire mlange ne pouvait devenir
ambroisie.

Puis elle me regarda d'un air de dfi et son oeil prit une expression
mauvaise, pour le coup.

L-bas,  Vannes, murmura-t-elle entre ses dents serres, ils
t'auront dit que j'avais quarante ans.

Je protestai encore.

Quarante ans! reprit-elle avec une amertume profonde. Madame Aurlie
de Kervign! La province est un tonneau o grouillent des vipres!
Quarante ans! C'est absurde! Si on ne t'avait pas dit cela, je
t'aurais tourn la tte! Voyons! la main sur la conscience, quel ge
me donnes-tu?

--L'ge d'une femme charmante......

--Serpent! tu as fait une _connaissance_!

Je maintiens ce mot qui, comme le _gloria_, franchit des seuils
illustres.

Je dus rougir. Elle saisit ma chaise d'un bras vigoureux et la
rapprocha de la sienne.

Elles seraient trop contentes! s'cria-t-elle imptueusement. Si tu
savais comme elles taient jalouses! Ah! chevalier! chevalier!.... Je
mettrais le feu  Vannes, vois-tu!

Ce n'est pas que je sois  court, au moins? s'interrompit-elle ici en
se redressant avec fiert. Tu as vu Sauvagel? C'est un garon comme il
faut et qui se tient bien. Mais tu leur avais plu  toutes: c'tait un
succs. Sauvagel est un peu nigaud et ses parents sont des bourgeois.
Allons! je t'ennuie, petit. Embrasse-moi et n'en parlons plus.

J'obis de bon coeur, et le trait de paix fut sign aux conditions
suivantes:

Article premier: comme j'avais affich ma cousine, je m'engageai
loyalement  ne rien faire qui pt modifier l'opinion de son cercle au
sujet de nos prtendues relations; au contraire, je promis d'tre
amoureux devant ces dames et de dsoler Sauvagel.

Article deux: franchise entire, rcit complet de mes orgies avec les
amis du ministre, description authentique des femmes, procs-verbaux
de mes amours.

Article trois: pas d'attache! pas de passion srieuse! voltige
habituelle de fleur en fleur comme il convient  don Juan qui a
l'honneur d'appartenir  la fois  la noblesse historique et  la
jeune administration.

Je commenai tout de suite, et je lui fis un conte  dormir debout qui
la divertit outre mesure.

T'es-tu gris? me demanda-t-elle.

--Un peu. Gaiet d'officier.

--Ah! il les sait dj toutes! Je voudrais te voir gris.

--J'aurais honte, ma cousine.

--Il y aurait de quoi, chevalier. Jurez-vous, quand vous tes gris?

--Comme un Polonais.

--Et les demoiselles?

--Comme des anges!

--Est-ce que tu ne pourrais pas me faire voir cela? dans un petit
coin, par un trou de serrure?

--Nous chercherons le moyen.

--Tout est pour elles? conclut-elle en soupirant. Et cela nous
jalouse! As-tu rendez-vous aujourd'hui?

--Certes.

--J'ai bien envie de te nouer un fil  la patte, comme dit le docteur.

--Ah! ma cousine!

--Si j'avais t homme!....

Ce ne fut pas un soupir qui acheva sa phrase, ce fut un ouragan.

Ah! qu'et-elle fait, dieux immortels!

La matine tait bonne; tout se trouvait ainsi arrang pour le mieux.
A deux heures, je partis pour mon bureau de la rue Saint-Sabin.

En route, je me demandais ce qu'aurait dit ma cousine, si je lui avais
racont au vrai mon entrevue avec Annette.

Pauvre cher entretien dont le souvenir gardait mon coeur sous le
charme et, en mme temps, remplissait mon esprit d'tonnement. Se
pouvait-il que nous ne nous fussions rien dit? Rien absolument. Tout
cet amour qui dbordait en moi, se pouvait-il que je n'en eusse point
vers une seule goutte?

Et se pouvait-il cependant qu'il y et dans mon me l'impression nette
et profonde d'aveux changs, la saveur de toute une scne de passion,
l'empreinte et la chre fatigue d'une adorable lutte d'amour.

Se pouvait-il? Cela se peut-il, en effet? Je n'ai vu rien de pareil en
aucun livre, mme dans ceux de ma tante Kerfily Bel-OEil.

Cela est, nous avions tout dit, je ne sais comment, sans mme employer
l'loquent langage du silence. Je sentais qu'elle n'ignorait plus rien
de moi, et je savais tout d'elle.

Mais que de choses pourtant j'avais encore  dire! surtout que de
choses  entendre! Quand je n'tais pas auprs d'elle, j'avais un
imprieux besoin de lui parler. Je lui parlais tout seul. Je
l'chauffais et je me brlais. Il me semblait que mon coeur s'pandait
hors de ma poitrine et se faisait parole pour entrer dans le sien.

Je n'tais pas sans inquitude. La veille au soir, j'avais laiss
volontairement les choses en suspens. Annette tait en quelque sorte
charge de soumettre  son pre le rsultat de l'examen subi par moi.
En me reportant  cet examen, je ne pouvais certes pas tre
tranquille.

De mes dclarations, un seul fait positif ressortait:  savoir, que
j'avais nom Ren tout court.

En dehors de ce fait qui n'tait pas  mon crdit, il y avait le
malheur du nom lui-mme.

Plus j'approchais de la rue Saint-Sabin, o mon sort allait se
dcider, plus mon trouble augmentait. Il tait au-dessous cependant,
beaucoup au-dessous de ce qu'il aurait d tre, car en consultant les
lois de la sagesse mondaine, je n'avais aucune chance de russir. Bien
plus, et suivant les mmes lois, ma russite mme devrait constituer
un cas d'accusation grave contre la famille capable d'accueillir un
jeune homme dans ma situation. Cette dernire phase de la question
m'chappait; quant  l'autre, j'avais conscience du pouvoir absolu
d'Annette et j'tais sr qu'Annette m'appartenait.

Je trouvai M. Las seul, et je pense qu'il avait loign ses enfants 
dessein, parce qu'il comptait tre trs svre. Il tait ple comme un
malade qui a pass une nuit sans sommeil. Son regard morne et fatigu
annonait la souffrance. Involontairement, douloureusement aussi, je
songeai  cette attente o il tait de sa fin prochaine. J'avais
trait jusqu'alors ses pressentiments avec lgret. Je fus converti
aujourd'hui d'un seul regard.

M. Las me sembla condamn.

Il ne me tendit pas la main.

Monsieur de Kervign, me dit-il avec une froide douceur, le fils peut
ne point ressembler  son pre, il ne m'tonne point que vous nous
ayez cach un nom devant lequel la porte de notre maison se serait
ferme d'elle-mme. Ce qui m'tonne et ce qui m'indignerait si votre
ge ne plaidait pour vous, c'est que vous ayez os renouveler la
tentative de votre pre.

Je n'tais pas bien habile, mais pourtant je compris tout de
suite l'avantage que me donnait sur lui son erreur. Aussi ne
l'interrompis-je point.

Comme vous pouvez le penser, reprit-il, voyant que je gardais le
silence, toute explication est dsormais inutile.

--Permettez-moi de croire le contraire, monsieur, rpliquai-je cette
fois avec fermet. Mon pre est un loyal gentilhomme, qui a pass
comme vous une vie dj longue  se faire aimer et respecter dans une
sphre modeste. Je ne suis pas le fils de M. le prsident de Kervign.

--Ah!.... fit M. Las dont le front se drida.

Car nous tions tous complices, et il ne demandait qu' pardonner.

Je ne juge pas mon cousin le prsident, poursuivis-je. Si j'avais ma
femme  dfendre, je saurais ce que je dois faire pour repousser des
tentatives semblables  la sienne. Je suis son oblig jusqu' ce jour,
et Annette Las me semble tellement au-dessus de ces petites hontes
que je ne garde mme pas de rancune  celui qui l'a mconnue.
J'tablis seulement ce fait, que je suis le fils d'un honnte homme
et d'une vertueuse femme.

--Ah!.... fit une seconde fois M. Lais.

Il me donna sa main en murmurant:

Je vous demande pardon, monsieur de Kervign, je vous demande pardon.
Je n'avais pas l'intention de vous offenser.

Puis, pesant sur ma main jusqu' ce que mon front ft  porte de ses
lvres, il y mit un baiser en ajoutant:

Je n'avais que cette objection-l, monsieur Ren. Le reste est une
chose qui ne vaut pas la peine d'tre dite. C'est un pressentiment:
j'ai la crainte d'un malheur.

--Mon amour est profond et sincre, rpliquai-je en serrant ses
pauvres mains froides sur ma poitrine; c'est beaucoup contre le
malheur.

--Ce n'est pas assez, si le malheur est tel que je le crains.
Pensez-vous donc que j'aie moins peur pour vous que pour elle?

Je ne pus me retenir de sauter  son cou. Il me pressa sur son coeur
en un long et paternel embrassement.

Vous tes un cher jeune homme, reprit-il, et le mari d'Annette sera
le plus aim de mes fils. Elle m'a rapport ce que vous vous tes dit
hier. Vous vous aimez saintement, et que faudrait-il, mon Dieu, pour
que cet amour ft la consolation de ma dernire heure?

Nous nous aimions, en effet, nous nous aimions saintement, s'il est
vrai que l'amour parfait soit une sainte chose; mais que pouvait lui
avoir rapport Annette? Peut-tre ce que nous nous tions dit sans
parler. Je ne l'ai jamais interroge  ce sujet, parce qu'il est entre
nous des choses qui n'ont pas encore t exprimes, mais il arriva
plus d'une fois dans les semaines qui suivirent que Philippe et M.
Las firent des allusions  nos entretiens. Je rpte que nos
entretiens furent trs longtemps de silencieux tte--tte, coups par
des observations si frivoles qu'il semblait y avoir gageure ou
parti-pris. Ce que je pensais tout bas quand j'tais seul, moi qui
n'avais point de confident, Annette le pensait tout haut devant son
pre et son frre. Elle traduisait en langage vulgaire le bizarre
idiome de notre bonheur.

Il y avait, du reste, quelque chose de semblable en moi. Jamais ces
entrevues muettes et insignifiantes en apparence ne me laissrent un
vide dans l'esprit ni dans le coeur. Et quand la langue d'aimer nous
fut donne, il nous parut que nous rptions les mlodies dj connues
d'un rpertoire charmant. Ce fut du plaisir de plus, mais cela
n'ajouta rien au bonheur.

M. Las aborda enfin, cette fois, les questions principales et sur
lesquelles, avec tout autre que lui, j'aurais t renvoy avec boules
noires. J'entends parler de ma situation de fils de famille mineur et
de la dpendance complte o j'tais sous le rapport pcuniaire.
J'arrangeais cela de mon mieux sans rien avancer cependant qui ne ft
rigoureusement vrai. Je mis en avant la tante Renotte, ma protectrice,
et l'excellent naturel de mes parents. M. Las, esprit naf et large,
mais fin, toutes les fois qu'il consentait  fixer sur un objet l'oeil
de son intelligence, me montra qu'il voyait les endroits faibles de
mon explication. Mais pour rpter un mot qui est crit dj, il me
montra aussi qu'il tait complice. Annette avait dit: Je veux, et
Annette tait reine.

Il fut convenu entre nous que je solliciterais sur-le-champ le
consentement de mon pre. Comme je me faisais fort de l'obtenir, et
cela de la meilleure foi du monde, M. Las secoua la tte et murmura:

Nous sommes des trangers, des trangers pauvres. On dit que les
Bretons sont fiers et qu'ils sont obstins. Tout ceci est entre les
mains de Dieu.

--Vous tes ici chez vous, monsieur de Kervign, ajouta-t-il en se
redressant avec une solennelle dignit. Je mets ma fille sous la garde
de votre amour et de votre bonheur.

Nous dnmes ensemble ce jour-l. Le repas fut triste. J'appris
qu'Annette et Philippe taient alls ensemble au tombeau de leur mre.

Aprs le repas, qui finit de bonne heure,  cause du spectacle,
Annette me dit:

Il ne faudra jamais venir me voir au thtre. Hier, c'tait le
thtre qui nous empchait de parler.

--Quand faudra-t-il venir? demandai-je.

--Le matin. Vous ne m'avez jamais entendue au piano. Je sais des airs
qui m'entretiennent de vous: ils vous parleront de moi.

Elle me donna son front. M. Las tait retir dj. Philippe me dit:

Quand j'ai pass une heure avec ma mre il faut que je sois seul le
soir.

Il me serra la main et je fus seul.

Mais de ces mlancolies, une dlicieuse impression se dgageait pour
moi. Annette ne m'en avait jamais tant dit. J'avais un dsir fougueux
d'entendre causer le piano d'Annette.

J'eus beau prendre le chemin des coliers, j'tais  huit heures  la
porte de l'htel. Il y avait longtemps que je n'tais rentr de si
bonne heure. Aurlie m'entendit monter et m'appela. Sauvagel, en
grande tenue de sducteur, perchait au coin d'une jardinire et
gardait sur les lvres sa dernire fadeur comme les enfants gourmands
se barbouillent avec des confitures. J'eus piti de lui, tant son
mtier me parut lamentable. Il fut congdi ignominieusement.

Qu'avez-vous fait, chevalier? me demanda Aurlie. Vous prenez
dcidment votre pension hors de chez nous.

--Une invitation.... rpondis-je.

--C'est convenu. Et il n'y a pas eu de dbauche!

--Pas tous les jours.

Son ventail frappa gaillardement le bout de mes doigts.

Sais-tu pourquoi j'ai renvoy M. Sauvagel?

--Parce qu'il vous ennuyait.

--Toujours. Ah! si vous aviez t un bon sujet. Mais c'est de
l'histoire ancienne. J'ai renvoy Sauvagel parce qu'il y a du nouveau
et que je suis  la tte d'une magnifique ide.

--Voyons la nouvelle.

--La Mouton n'a pas vcu. M. le prsident a trouv sur son oeil un
noir qu'il n'avait pas fait. Trop poli pour cela! Il s'est plaint; La
Mouton, qui n'est pas polie, l'a dcoiff d'un coup de pied  hauteur
de prsident. Devine le reste.

--Une autre Irma....

--Quelle autre? Je te la donne en cent.

--Je renonce.

-Annette Las! s'cria-t-elle en clatant de rire. Laroche prtend
qu'il a t battu dj. Il va bien!

Cela ne m'mut point.

Et l'ide? demandai-je froidement.

--Puisque tu en es  faire des fredaines, petit, une de plus, une de
moins, peu importe. Ne te fche pas: on a beau tre un amour comme
toi, avec ces demoiselles, il faut le nerf de la guerre. Je t'ouvre un
crdit de cinquante louis, si tu veux nous souffler Annette Las!




XXII.

LE PIANO D'ANNETTE.


C'tait une bonne ide, une de ces excellentes ides qui servent 
faire des comdies: une ide riche, fconde, inpuisable. Aurlie, je
le suppose bien, ne connaissait pas elle-mme tous les mrites de son
ide. Elle mettait  ma disposition sa liste civile pour jouer un tour
 son mari, et ne voyait rien au del; mais il est certain que son
ide ne s'arrtait point  ces surfaces: en ce qui me concerne, elle
gantait la situation avec un si rare bonheur qu'on aurait pu
l'attribuer  un matre du vaudeville, ml de couplets. Petite maman
tait une femme d'esprit, en somme, et ne manquait point de coeur;
elle avait de la vaillance; elle avait de l'influence  Paris et aussi
en Bretagne, parmi les gens qui taient les arbitres de mon sort.
Supposez que je fusse entr ou seulement que j'eusse feint d'entrer
dans son caprice, elle tait intresse  me soutenir. Etant donn son
caractre, je puis affirmer qu'elle m'aurait soutenu.

En creusant l'ide, qu'y trouve-t-on? Une femme ayant charge d'me,
une sorte de tutrice envoyant son pupille  la bataille et disant au
papillon: Tu vas t'approcher de la chandelle.

Il est vrai que le papillon avait, d'avance, les ailes brles
jusqu'aux aisselles, mais elle n'en savait rien, et l gt prcisment
le vaudeville. Les ailes brles se voient tt ou tard; quand on et
dcouvert l'horrible vrit, quand le papillon, puni de ses tmraires
escarmouches, serait venu dire: Je suis vaincu, j'aime, il faut que
j'pouse, reprsentez-vous la figure de ma cousine!

C'tait une rvolte; elle avait  un trs haut degr l'honneur et la
loyaut du bandit d'opra comique. Son affection pour moi tait vraie,
malgr l'trange toilette sous laquelle ce sentiment disparaissait.
J'aurais eu en elle une allie solide, intrpide et fidle.

Mais je ne suis pas pote, mais je ne suis pas mme vaudevilliste! Je
ne compris point cela. L'euss-je compris, j'avoue que je n'aurais pas
agi mieux ni plus adroitement. Il est des vocations. Ma nature ne
contenait pas un atome de comdie.

Annette, je ne dis pas. Annette tait franche comme l'or, mais son
intelligence subtile se plaisait parfois  combiner des calculs pleins
de finesse. Annette devait un jour venir en aide  son mari et  ses
enfants, au moyen de la comdie la plus gracieuse, la plus charmante,
la plus touchante qu'ait jamais reprsente dvouement de femme et de
mre.

Moi, je restai froid comme un marbre. Je n'eus pas mme l'esprit de
faire  la triomphante ide d'Aurlie l'aumne de quelques
applaudissements. Petite maman se fcha, car elle tait possde d'une
soif permanente de flatterie. Elle me dit que j'tais un sot et
m'envoya me coucher.

J'y allai paisiblement. Que m'importait une disgrce dans cette
maison, qui tait pour moi l'exil?

La route de la rue du Regard  la Bastille me semblait longue, longue!
Tout Paris me sparait de ce que j'aimais. Je n'avais pas fait encore
dessein de quitter le toit de mon cousin le prsident, je n'avais fait
aucun dessein,  vrai dire, mais le besoin naissait en moi de me
rapprocher et d'tre libre.

Que m'importait la colre d'Aurlie? C'est  peine si je pensais 
Aurlie pendant qu'elle me parlait. J'avais le coeur plein d'une autre
image. Annette tait l, toujours l, devant mes yeux.

Ceci est la nature mme; tout le monde me comprendra et m'excusera.
Mais ce qui fut moins naturel, parce que cela tenait  la maladie
exceptionnelle de mon caractre, c'est la scurit fainante et
profonde o je m'endormis. Je m'tais engag de bonne foi  obtenir le
consentement de mon pre et de ma mre; en rentrant chez lui, un
autre et pris la plume et plaid ardemment sa cause; moi je me mis au
lit, me disant: Je verrai demain. Je comptais crire, oh! certes.
J'esprais mme russir, mais la pense du devoir  accomplir ne pesa
jamais suffisamment sur moi. Duss-je tuer l'intrt de ma pauvre
pope d'amour, il me faut bien le confesser: devant tout effort qui
n'a pas pour but immdiat mon amour mme, je suis lent, c'est--dire
lche. Je n'tais capable de rien, sinon d'aimer. Je l'ai trop prouv
en ma vie. Je suis le fils paresseux de ma bonne mre. Sa placidit
expectante est en moi. Je dors comme elle, et comme elle je m'veille
dans une angoisse ou dans une caresse.

Demain, c'est le mot funeste; demain, c'est l'aurore qui ne se lve
jamais. J'ai dormi des annes en disant: Demain.

Avant de me donner tout entier  la pense d'Annette, je fis cependant
l'effort d'accorder dix minutes  un travail indolent et strile.
J'voquai en moi mme la famille de Vannes et je me demandai quel
devait tre l'effet de cette lettre que je n'crivais pas.

Ils vinrent tous  mon appel. Je les vis o j'avais coutume autrefois
de les voir:  table. L'norme soupire d'argent, blasonne, mais
bossele, trnait au milieu de la nappe bien blanche et fumait comme
une chemine  vapeur; Charlot et Mimi pendaient  droite et  gauche
aux jupons de ma mre. Mon beau frre le marquis, tir  quatre
pingles dans son costume de chasse, avait perdu des cheveux noirs et
gagn des cheveux gris; ma soeur tait de mauvaise humeur; Bel-OEil
avait sous l'une et l'autre paupire des larmes traduites de
l'allemand; Nougat, enfle comme une daube, gardait cette pleur bleue
des tantes apoplectiques qui s'obstinent  trop digrer; l'abb
Raffroy, qui venait de donner raison  deux opinions ennemies,
attachait, d'un air content, sa serviette  l'aide d'une pingle; ma
tante Renotte, veille comme une souris, arrivait de Landevan tout
exprs pour avoir de mes nouvelles; l'oncle Blbon ressassait
impudemment pour la millime fois tout l'esprit de la famille, et
l'ignoble Vincent, se trompant de carafe, trempait son vin rouge avec
du vin blanc.

Quoique a, Joson Michais avait sa serviette sur le bras et regardait
ma lettre que mon pre tenait  la main.

Car elle tait l, ma lettre. Mon pre disait:

A la soupe!  la soupe! Bon apptit, bonne conscience! Je voudrais
que le chevalier et sa part de la trempe. Ah! ah! mangeons d'abord.
Voil un potage qui va tomber dans mes bottes.

Ma mre rclamait tout doucement la lecture pralable de la lettre, et
ma tante Renotte l'exigeait  grands cris, mais une imposante majorit
soutenait le potage.

Le potage l'emporta. Pendant qu'on mangeait le potage, on parla de
moi. Ma soeur dit que j'tais bien heureux de n'avoir que moi 
penser. Les enfants, c'est la ruine. Nougat fit l'loge de
l'eau-de-vie stomachique, objet de mon dernier envoi, et Bel-OEil se
plaignit de n'avoir pas encore reu _La famille d'Anspach ou
l'Heureuse torture_, par Mme la baronne de Pfafferlohenlohe, ne
Frderica Bierbrawer.

Bon coeur et ne manquant pas d'intelligence, plaa l'abb Raffroy
entre deux cuilleres trop chaudes.

--Ce n'est pas Grard, approuva Nougat, mais enfin....

--Ah! Grard, riposta aigrement Bel-OEil, s'il est beau, il cote
cher.

--On ne l'a pas envoy l-bas, fit observer l'oncle Blbon, pour
faire l'ornement de la capitale. Aussi! c'est le cadet! Un tabouret
pour chauffer les pieds de la prsidente. Il passera trois ans l bas,
et il reviendra  votre charge!

Le croirait-on? Je m'endormis au moment o l'on allait ouvrir ma
lettre! Je rvai d'Annette, comme c'tait mon droit et mon devoir.
Avant dix heures, le lendemain, j'tais assis auprs d'Annette, dont
les doigts blancs rvaient sur les touches de son piano.

Elle avait dit vrai, rigoureusement vrai, son piano parlait; ce fut
notre premire conversation d'amour. Mon me vibre encore  ces chants
dont le souvenir l'imprgnera jusqu'au dernier jour de ma vie.
J'coutais en extase, je naissais  une existence nouvelle. Pour moi,
la passion est quelque chose de suave et de profond qui pntre et qui
berce. Je ne me suis jamais senti si bien moi-mme qu'en coutant ce
langage inarticul des sons.

Tous les aveux taient l dedans, tous les serments, et aussi toutes
les dlicatesses infinies de la gamme d'aimer que la parole ne sut
jamais rendre. Je contemplais le profil si pur d'Annette et le rayon
de sa prunelle qui allait au ciel. Quand ses doigts s'arrtaient, elle
se retournait vers moi souriante.

Etes-vous pieux, Ren? me demanda-t-elle pendant que le dernier
accord d'un cantique de Haydn errait encore autour de nous.

--J'adore Dieu en vous, rpondis-je.

Et, comme si ma langue se ft dlie par un charme:

Je ne suis que vous, ajoutai-je. Il me semble que je n'existais pas
avant d'avoir port  mes lvres cette coupe qui est notre tendresse.
Je n'ai pas le coeur ivre, mais je languis comme si je me mourais
touff par des parfums. Vous m'entourez, je vous respire, je suis
pieux de vous.

--Paen, me dit-elle en riant.

Mais sa belle bouche tait toute ple.

Et ses doigts, promens sur les touches, exhalrent je ne sais quels
sons qui renvoyaient du ciel l'cho de mes paroles terrestres.

Elle me dit encore:

Chantez-moi une chanson de notre Bretagne.

Entendez-vous? Notre Bretagne! Oh! je l'avais vue dans nos champs et
sous nos ombrages. Mais les anges eux-mmes, ces mes ailes qui sont
des femmes, n'auraient pu trouver un mot pour remuer plus
dlicieusement les volupts entasses dans mon coeur.

Notre Bretagne! sa bouche gardait la forme de ce mot, qui tait rpt
dans l'enchantement de son sourire.

J'obis.... Je ne savais pas que j'avais une belle voix. Elle me le
dit et je fus heureux, car j'tais heureux de tout ce qui tombait de
ses lvres.

Je chantai un de ces refrains que se renvoient les ptures au travers
de la lande. Des larmes roulrent sur sa joue.

               Ma lon la
         Les enfants sont l,
     La vache est rentre  l'table;
               Ma lon la
             Ave Maria,
       L'Angelus les endormira.

Je voudrais voir la mer, murmura-t-elle.

Je lui racontai la mer, vaste et sereine comme le ciel.

C'est l, sur la cte,  l'abri des derniers arbres, que nous btmes
la maison de notre bonheur. Il y avait un champ de bl qu'une vieille
haie d'aubpine aux troncs bossus protgeait contre le vent du large.
Devant le champ de bl, c'tait la lande qui allait s'affaissant
jusqu'aux sables o commenait la prairie marine, avec ses herbes
bleues qui sentent le sel. La dune faisait  cet horizon une bordure
d'or, au del de laquelle brillait l'Ocan, glorieuse ceinture de la
terre.

Les fentres de notre maison regardaient en face l'Ocan. Son mur
blanc servait de phare aux mariniers qui la voyaient au loin, qui la
connaissaient, qui l'aimaient.

Par derrire, il y avait un jardin, le verger, puis la fort, autre
immensit.

J'ai ou dire: C'est triste! Bont de Dieu! L'amour entre la mer et
les bois!

Mais oui, c'est triste comme toute grandeur, triste comme la suprme
flicit.

Il n'y a l ni petites gaiets, ni grimaants clats de rire. Il n'y
faut point exiler celles qui soupent  la Maison d'Or, ni celles qui
rvent le long des rives du lac, au bois de Boulogne, prives comme
les canards de ces ondes domestiques. Elles y mourraient peut-tre si
elles y vivaient, leurs piaulements insulteraient au silence et leurs
bons mots, extraits de Djazet, offenseraient la solitude.

A chaque contre sa flore. Paris s'amuse, il a raison, ne pouvant
mieux faire. Pourquoi transporter ses jouets? Je sais des lieux o la
posie des Bouffes-Parisiens serait lugubre; je sais de pauvres gens
qui ne comprendraient pas le sire de Framboisy.

Mais mditez bien ceci: tout besoin d'amusette suppose l'ennui, car
les gens bien portants ne font pas queue  la porte des pharmaciens.

Eh bien! je vous jure qu'on ne s'ennuie jamais entre la fort et la
mer.

Le charme tait rompu cependant, notre amour avait une voix, nous
trouvions des paroles pour ajouter sans cesse aux joies de ce paradis
lointain qui tait notre avenir. Le mot aimer ne revient pas si
souvent qu'on le dit dans l'change des caressantes penses. Entre
nous deux, il tait sous-entendu sans cesse, et il arrivait ceci que
tous les autres mots du langage lui volaient son sens pour signifier:
je t'aime.

Je m'en allai, le coeur gros de bonheur. M. Las m'avait appel son
fils et Philippe son frre. Dans la rue, sous la fentre d'Annette,
j'entendis son piano qui chantait:

         Ma lon la
     Les enfants sont l....

Les enfants! nos enfants! La jeune mre auprs du berceau! Est-ce
parce que ce furent l mes seules folies que jeunesse en moi ne s'est
jamais passe?

Nous brlons cependant, comme disent les bambins dans leurs jeux. Nous
arrivons aux scnes importantes de notre drame, et il faut faire trve
aux dtails. Quinze jours se passrent ainsi, durant lesquels je ne
fis rien absolument de ce qui tait ncessaire pour sauvegarder au
moins ma situation. Je n'crivis point la fameuse lettre  ma famille,
et pas une seule fois je ne mis le pied au ministre.

J'ai dit que je ressemblais  ma mre. Certes, ma bonne mre elle-mme
n'aurait point pouss jusque l l'imprvoyance et l'insouciance. Je me
laissais aller  mon bonheur comme un bateau  la drive; je ne
pensais  rien, je ne craignais rien. Il ne m'arrivait jamais de me
dire que, de toute ncessit, mon cousin de Kervign apprendrait tt
ou tard mes absences au ministre; je ne faisais pas rflexion que mon
sans-gne  l'gard du bureau et de l'Ecole de droit avait t jusqu'
l'impudence. Et tout en n'ayant pas l'ombre de remords, je me disais
toujours: Il faut que je travaille! Il faut que je me cre une
indpendance! Je vais commencer, mais l, srieusement...

Quand? demain.

Il y avait une chose pourtant qui me tenait au coeur: la lettre. Je
n'avais garde d'oublier la lettre,  cause des transes qui me
serraient la poitrine chaque fois que je passais le seuil de M. Las.
A ce moment-l, je me promettais sous les serments les plus sacrs
d'crire ma lettre ds le soir mme. Je la rdigeais tout entire dans
ma tte, quoique j'eusse pu dj la rciter par coeur.

Mais M. Las me donnait une poigne de main et me disait: Annette est
l, en poursuivant sa ligne commence. J'entrais dans la chambre
d'Annette; le charme m'enveloppait, tout tait dit.

Je pense bien que Philippe, toujours tendre et bon, mais absorb dans
sa manie, avait oubli parfaitement qu'il y avait une lettre  crire.
J'tais son frre, puisque les paroles taient changes. Cela lui
suffisait.

Ce qui m'tonne, c'est que cette situation ait pu durer quinze jours.
Je ne parle pas des Las, mais bien de mon cousin de Kervign qui
avait des rapports journaliers avec le ministre de la justice. D'un
autre ct, c'est  peine si l'on me voyait de temps en temps 
l'htel. Je n'avais observ aucun des articles du trait de paix sign
avec ma cousine. Elle n'tait pas du tout ma confidente; je ne lui
racontais jamais ni orgies, ni fredaines. J'tais, en vrit, protg
par le hasard, ce dieu qui donne si souvent raison aux insouciants.

Le prsident, en effet, ne s'occupait pas de moi, et quant  Aurlie,
elle avait lev son Sauvagel  la hauteur d'un personnage.

J'tais libre comme l'air.

Et, pour casser les vitres, il fallut une circonstance fortuite. Si
Laroche ne m'avait pas vu entrer chez les Las, je ne sais pas quand
le dnoment serait venu.

Laroche dut prouver ici une joie sans mlange, car il tait pour moi
un ennemi venimeux et mortel. Il s'informa; il apprit aisment dans le
voisinage que je ne quittais presque plus la maison.

J'ai su plus tard par Aurlie qu'il m'accusa formellement, auprs du
prsident, d'avoir accept les subsides offerts et rempli mon rle
dans cette comdie dont elle m'avait propos le scnario.

Ce fut un matin, et le lendemain du jour o il avait t dcid chez
les Las qu'Annette payerait le ddit pour quitter dcidment le
thtre, qu'eut lieu la scne que je vais rapporter.

Laroche vint de grand matin dans ma chambre et me pria, de la part de
mon cousin, de ne point manquer au second djeuner. Je descendis chez
Aurlie pour savoir de quoi il s'agissait. Aurlie n'tait pas dans la
confidence; nanmoins, elle prvoyait une catastrophe,  cause de
Laroche, qui riait et se frottait les mains en parlant de moi.

Vous comprenez, chevalier, me dit-elle, moi, je ne sais plus rien de
vos affaires. Vous tes cause que j'ai dcouvert en notre jeune ami,
M. Sauvagel, des qualits que je ne souponnais vraiment pas, et
j'aurais grand tort de me plaindre. M. de Kervign s'intresse
beaucoup maintenant  M. Sauvagel. C'est trop juste. Je ne veux pas
dire que vous ayez perdu toute mon amiti. Voyons, avez-vous fait
quelque sottise un peu trop pomme? Cela peut-il se rparer avec de
l'argent? Les jeunes gens qui, au lieu de frquenter la bonne
compagnie, se lancent parmi ces demoiselles des ministres..... enfin,
n'importe, ma petite bourse est toujours  votre disposition.

Je remerciai comme je le devais et j'attendis le djeuner.

Au djeuner, mon cousin fut tout particulirement bienveillant et
poli, mais, vers le dessert, il me dit:

Ren, vous tes destitu de votre emploi au ministre. J'ai appris
avec surprise que personne ne vous y connaissait.

--Comment! s'cria ma cousine rouge de colre. Il m'avait dit....

--Je vous ai menti, madame, l'interrompis-je.

--Ah!.... ah!.... voil qui est rpondre la bouche ouverte.

M. de Kervign reprit:

Je n'ai adress  votre sujet aucune plainte  votre famille, Ren.
Je n'en adresserai aucune, si vous consentez  partir pour Vannes, ce
soir mme.

--Ce soir! rpta ma cousine. Et pourquoi?

--Il s'agit d'une affaire malheureuse et grave, madame, rpondit M. de
Kervign. Je pense que notre jeune cousin apprciera ma faon d'agir
et entrera dans mes vues...

--Vous vous trompez, monsieur, l'interrompis-je avec la fermet
tranquille qui me venait toujours en ces occasions. Votre faon d'agir
m'tonne et vos vues ne peuvent pas tre les miennes. J'ai l'intention
de rester  Paris: j'y resterai.




XXIII.

CHATEAUX EN ESPAGNE.


J'tais un singulier mlange de force et d'enfantillage; mais
l'enfantillage l'emportait de beaucoup en moi sur la force, qui
procdait encore directement de la nature de ma mre. Cette force,
malgr la prcision et l'-propos de certaines rponses qui me sont
chappes dans des circonstances solennelles, n'tait que mon inertie
soudainement modifie. Elle a droit au titre de sang-froid. Le mien
tait passif et l'action ne tenait pas chez moi ce que promettait la
fiert de la parole.

M. le prsident de Kervign n'en fut pas moins dsaronn du coup.

Quel garon! s'cria Aurlie avec admiration: quel garon! c'est de
l'acier! Ah! nous autres Bretons!

Elle me fit en mme temps un signe de tte protecteur comme pour me
dire: Courage!

Le prsident surprit le signe. Il avait eu le temps de se remettre.

Je suis forc de vous avouer, madame, reprit-il avec un redoublement
de douceur, que vous tes pour beaucoup dans la dtermination que j'ai
prise  l'gard de notre jeune parent. Il appartient  une famille
chrtienne et svre sur le chapitre des moeurs.

--Est-ce  moi que vous parlez, monsieur! s'cria ma cousine en
bondissant sur sa chaise.

--Je vous supplie de m'couter sans emportement, madame. Je ne pense
pas avoir jamais manqu aux convenances  votre gard....

--Et vous avez bien fait, c'est moi qui vous le dis. Les moeurs! les
moeurs! Verse-moi un verre d'eau, Ren mon ami, car il y a des mots
qui touffent, vois-tu!

Le prsident repoussa son sige et plia sa serviette paisiblement.

Si vous m'aviez fait l'honneur de m'couter sans m'interrompre,
dit-il, vous auriez vu que nul ne songe  s'attaquer  vous, et vous
n'auriez pas rendu notre jeune parent, aux derniers moments de son
sjour dans notre famille, tmoin d'excs dont le rcit sera peu
difiant aux oreilles de nos cousins de Bretagne.

--Vous pouvez compter, monsieur, dis-je en me levant, que je n'ai rien
entendu, sinon le cong que vous me donnez.

--Et que je ne ratifie pas, Ren, mon enfant chri, interrompit
Aurlie. Il y a quelque chose l-dessous. Je saurai le fin mot! Et si
l'on crit en Bretagne, il y aura deux lettres!

M. de Kervign tait trs ple. Evidemment, les choses ne tournaient
point comme il l'aurait souhait.

Il y a quelque chose, en effet, l-dessous, madame, reprit-il,
faisant un violent effort pour garder son sang-froid, et je vous
demande la permission de vous prendre pour juge, puisque, parat-il,
je ne suis plus le matre ici. Notre jeune cousin, non content de
ngliger l'Ecole et son bureau, passe sa vie, sa vie, entendez-vous,
chez une fille appartenant  l'un des thtres les plus infimes du
boulevard......

--Ah bah! fit Aurlie, au hasard de son impitoyable rancune, aurait-il
eu l'indiscrtion de s'adresser  son Altesse Prsidentissime Mlle
Annette Las.

Elle resta effraye. La joue du prsident avait des tons verdtres, et
j'tais aussi ple que lui. Un instant son regard alla de lui  moi,
exprimant un certain embarras; et tous les muscles de sa face se
dtendirent en un audacieux clat de gaiet. Son rire me blessa et fit
lever mon cousin comme si un ressort l'et lanc hors de son fauteuil.

Madame! menaa-t-il entre ses dents serres.

--Monsieur! repartit ma cousine les larmes aux yeux, ne vous fchez
pas, c'est involontaire. Ah! vous me tueriez bien que ce serait tout
de mme. Ah! le sclrat de chevalier! Ah! cette coupable Annette
Las! Ah! mon Dieu! c'est une crise, voyez vous, une crise. Je
voudrais de l'ther. Chevalier, vous ne m'aviez pas dit cela.

Et le rire allait, donnant  tout son corps un peu replet des
secousses spasmodiques. Et les larmes abondantes creusaient des
rigoles dans le badigeon de ses joues.

Je crois que M. de Kervign l'aurait volontiers poignarde. Mais
c'tait un gentilhomme  sa manire et presque un grand seigneur. Il
fut trs beau. Il sonna et dit froidement au domestique qui parut
d'apporter le flacon de Mme la vicomtesse.

Aurlie le remercia en une dernire convulsion et fut calme du coup.

Voyons, Ren, me dit-elle avec une impertinente componction,
avez-vous eu vraiment le courage de chasser, vous aussi, un pareil
gibier?

J'eus un mot sanglant sur la lvre, car la colre me montait au
cerveau; mais ce fut le prsident qui rpondit:

Madame, pronona-t-il avec une vritable dignit, j'ignore  quels
vnements comiques il vous plat de faire allusion. Moi je ne ris
jamais quand il s'agit de l'avenir perdu d'un jeune homme. Je ne veux
pas vous demander comment il se fait que vous en sachiez plus long que
moi sur des choses et des personnes qui ne sont pas de notre
sphre....

--Si vous appelez cela des sphres, murmura Aurlie, je connais des
gens qui en ont deux: une de jour, une de nuit.

--Je ne chasse pas mon jeune cousin, reprit le prsident, qui fit,
cette fois, comme s'il n'et point entendu; ceci non-seulement par
gard pour notre famille de Bretagne, mais encore par amiti pour lui.
Mais ne voulant, sous aucun prtexte, assumer une responsabilit
fcheuse, je lui indique la route  suivre.

--La route de Vannes! interrompit encore Aurlie. Cela ne fera pas
votre lection.

Le prsident ddaigna ce dernier trait.

J'ai dsormais peu de paroles  prononcer, madame, rpliqua-t-il, et
je vous prie de me laisser achever. J'indique  mon jeune cousin la
route  suivre pour sortir d'une situation qui est dangereuse et qui
n'est pas honorable. Les deux rles que nous jouons, madame, ne se
ressemblent pas: permettez-moi de prfrer le mien. Ren de Kervign
est  un ge o les folies, faciles  commettre, sont faciles 
expier. Je ne veux pas,--je m'exprime clairement,--je ne veux pas
couvrir de mon hospitalit une conduite semblable  la sienne; mais
s'il s'engage sur sa parole d'honnte homme  rompre d'ignominieuses
relations....

--Le laisserez-vous ici? s'cria Aurlie.

--Je consens de tout mon coeur, acheva le prsident,  oublier
purement et simplement le pass.

--A la bonne heure donc! dit Aurlie, non sans un reste de persiflage.
Que ne commenciez-vous par l? Allons, chevalier, ne faisons pas la
mauvaise tte. Promettons! jurons! Si vous saviez tout ce que M. le
prsident m'a promis autrefois! Jurons! promettons! embrassons-nous et
que cela finisse!

Il y avait longtemps que je n'avais parl. J'ai dit qu'en ces heures
de bataille j'avais l'esprit lucide, prompt et singulirement net.
J'avais rflchi vite, sinon bien. Je me sentais matre de moi  un
trs haut degr.

Mon cousin, dis-je, avec une douceur qui ouvrit tout grands les yeux
d'Aurlie, je vous remercie de vos bonnes intentions; moi aussi, je
m'exprime clairement; je vous remercie. J'ai conscience de mes torts.
Si d'autres ont eu des torts, je ne suis ni en position ni en ge de
les en faire rougir. J'accepte vos reproches; ils sont mrits; je me
regarde comme justement puni. Mais il est une personne dont vous
n'avez point prononc le nom et vous avez bien fait....

--Tu es un rodomont, Ren! voulut m'interrompre Aurlie.

Le calme de mon regard lui ferma la bouche. Je poursuivis:

Vous avez bien fait, dis-je, monsieur de Kervign, de ne point
prononcer le nom de cette personne, car cela me permet de quitter
votre maison dignement et sans chtier  mon tour. En faveur de cette
rserve, il me plat de passer sur le malheur de certaines
expressions. Nous nous comprenons  demi-mot tous les deux, je le
sais, et je devine l'effort qu'ont d vous coter vos paroles. Vous ne
renouvellerez jamais ces carts devant moi, monsieur; je vous tiens
pour averti; j'aime Mlle Las comme un homme de coeur aime une honnte
femme; un autre l'avait mise au thtre; un autre a tent vainement de
la dshonorer: je lui donne mon nom et je fais d'elle ma femme. Adieu,
monsieur.

En finissant, je m'tais rapproch de ma cousine, dont je baisai la
main. Elle resta muette. Je me dirigeai vers la porte.

J'entendis le prsident qui disait:

C'est de la dmence.

Et la porte oppose se ferma avec bruit.

Ici! me cria Aurlie comme je passais le seuil.

Il y avait dans cet appel presque autant de coeur que de brutalit. Il
ne m'arrta point, et j'tais dj dans le corridor quand ma cousine,
forte comme un homme, me saisit par les paules, me fit tourner sur
moi-mme et me ramena dans la salle  manger.

Elle m'assit auprs d'elle de force et m'emprisonna les deux mains.

Ah ! me dit-elle, ah ! mais, mais, mais, mais.... Bigre!!!

Elle avait le sang  la tte; elle avait besoin  la fois de rire et
de pleurer. Elle m'embrassa, et, cette fois, ce fut bien un baiser de
mre.

Tu as t superbe, mon chri, reprit-elle. Quelles ttes nous avons
en Bretagne! Ma parole! tu as t de toute beaut! M. de Kervign me
faisait mal. Il avait cru te rouler! Ah! bien oui! Si seulement cette
fille tait de qualit, ce serait une pice pour le Thtre-Franais!
Ma parole! ma parole! le prsident a t cras! Tu as pass sur lui
comme une diligence! Misricorde! si j'avais le quart de ton flegme,
il ne me faudrait pas six semaines pour le rendre fou! Moi je ne
trouve pas que tu aies frapp trop fort. Ma foi, non! il fallait bien
lui faire un noir ou deux. Avez-vous vu! Entamer cette matire-l
devant moi! Tu sais que c'est Laroche, qui t'a jou le tour! J'en
suis sre. Ah! le coquin! il est mchant comme un singe! Il
parviendrait  tout, si ce n'tait pas un domestique. Dis donc, tu
restes, n'est-ce pas? Laroche dira ce qu'il voudra. Moi d'abord, je
suis dtermine  faire des barricades pour que tu restes!

--Ma bonne, ma chre petite maman, rpondis-je, je le voudrais, 
cause de vous, mais c'est impossible.

--Ah ! rpta-t-elle encore par trois fois, ah ! ah !....

Et son front se rembrunissait  vue d'oeil.

Est-ce qu'il y aurait un mot de vrai dans ce que tu lui as dit?
ajouta-t-elle.

--Il n'y a pas un mot qui ne soit vrai, rpliquai-je.

--Tu es amoureux?....

--Passionnment.

--Bah! bah!.... Mais je l'ai donc mal vue, moi, cette Annette Las.
Aprs tout, les femmes ne savent pas s'entre-regarder. Tu es amoureux,
c'est trs-bien. Ce n'est pas une raison pour te jeter  l'eau avec
une pierre au cou. En amour, on fait des promesses. A propos! tu m'as
menti assez bien, tous ces temps-ci, pour ton bureau et le reste. D'o
viens que tu as parl si raide au prsident!

--Il est vrai, rpondis-je en rougissant de honte; j'ai menti  vous
et  d'autres encore. Je ne mentirai plus jamais.

Elle fixa sur moi un regard o il y avait de l'tonnement.

Je te crois, murmura-t-elle. Je ne sais pas ce qui s'est pass en
toi, te voil grand comme pre et mre; d'aujourd'hui tu es un homme!
Raison de plus pour te conduire en homme. Fais tes farces tant que tu
voudras avec Annette Lais; plus tu en feras, mieux le prsident sera
battu; mais ne prends pas la chose au srieux, je t'en supplie!

--Ma cousine, rpondis-je en me levant, il est inutile d'insister; ma
rsolution est irrvocable.

Elle se pina les lvres pour ne pas rire, car elle avait d prendre,
elle aussi, dans sa vie, bien des rsolutions irrvocables qui avaient
vcu ce que vivent les roses. On ne croit jamais aux rsolutions
irrvocables des jeunes premiers.

Au fait, dit-elle, nous avons le temps d'y songer. Mlle Annette Las
ne refera pas le Code civil, et, pour marier quelqu'un, il faut M. le
maire, indpendamment de M. le cur. Une dernire fois, veux-tu
rester?

--Non, ma cousine.

--Eh bien! va te promener. Tu es un monstre. Viens me voir souvent et
donne-moi ta nouvelle adresse. Tu dois bien penser qu'il va se
machiner quelque chose contre toi. Je suis de ton parti quand mme.
Tiens-moi au fait de ce qui t'arrive. Et, bonsoir, roi des entts! Si
tu avais voulu, on t'aurait mis dans du coton.

Elle me pina la joue et nous nous sparmes.

Dans le vestibule, je rencontrai Laroche, qui m'vita par un large et
prudent circuit.

Savez-vous quelle impression me resta de tout ceci? J'tais libre! Ma
poitrine fut soulage d'un poids quand je mis le pied dans la rue.
J'allais tre dsormais tout entier  Annette! Je me sentais content.

Ce fut seulement vers le milieu de ma route, en traversant les ponts,
qu'une vague inquitude me vint. Qu'allait-il arriver de tout ceci? Le
prsident ne pouvait manquer d'avertir ma famille. Il le devait, et
ceci, de sa part, n'tait mme pas un mauvais procd. Quel effet sa
lettre allait-elle produire?

Cette inquitude qui voulait natre, je l'touffai. J'avais rpugnance
 rflchir en ce moment. Je pressai le pas pour tre plus tt auprs
d'Annette.

Elle m'avait attendu; elle tait triste: je la trouvai si belle que
mon coeur se fondit en une incroyable joie. Elle tait  moi, toute 
moi, dsormais. Entre nous, le dernier obstacle tait rompu.

Annette, lui dis-je, je ne vous ferai jamais plus attendre, je suis
libre; nous vivrons l'un prs de l'autre, et nous nous verrons 
toutes les heures du jour.

Son regard m'interrogea. Elle voulait savoir. Mais ce que je voulais,
moi, c'tait la paresse de mon bonheur, et ce sommeil plein d'extase
que je dormais auprs d'elle. Je la conduisis au piano et je
m'agenouillai  ses cts.

Que s'est-il pass, Ren? me demanda-t-elle.

Mes yeux l'adoraient. Elle pencha ses lvres jusqu' mon front.

Au bord de la mer, lui dis-je, l-bas, je sais l'endroit, dans l'anse
du Pouldu,  l'embouchure de la rivire de Quimperl, qui a deux noms
si doux, l'Isole et l'Ell, il y a une maison qui s'accoude  la dune
comme une jeune fille penche  son balcon. Une vieille maison, avec
un enclos de murs gris au-dessus desquels le vent fouette les pampres
de la vigne. J'en ai rv toute cette nuit. Je la connais, mais on ne
voit rien, quand on n'aime pas; je ne l'ai bien vue que dans mon rve.
A mare basse, les sables font un grand tapis d'or, rid comme un lac,
caress doucement par la brise. La rivire, plus limpide qu'un
cristal, passe entre les deux piles d'un pont celtique qui n'a plus de
manteau; son cours tortueux remonte et va se perdre dans la fort,
sous le chteau de Saint-Maurice, un palais des vieux temps. L'Ocan
est au sud, portant l'le de Groix comme une nef immense;  l'ouest,
encore l'Ocan, tout parsem de barques aux voiles blanches ou
vermeilles, parmi lesquelles, au lointain, fuit le mystrieux steamer,
trahi par sa longue chevelure. A l'est, la lande morbihannaise, un peu
de terre de bruyre sur la gigantesque masse des granits, grimpe la
montagne escarpe o serpentent les caprices de tout un cheveau de
sentiers. Au nord, enfin, nos jardins, nos fleurs, nos fruits du
Finistre, les chnes, dont la racine norme perce le roc, les
chtaigniers touffus, les htres lancs comme des femmes. C'est l,
c'est l que nous allons tous deux, dans les chemins pleins d'ombre
creuss par la route patiente et par le temps entre deux haies de
prunelliers, qui s'inclinent sous le poids fleuri des chvrefeuilles.
C'est l. Les enfants rient, la bouche teinte du jus des cerises
noires. Ils nous ont vus; ils nous poursuivent et nous provoquent avec
des paquets de primevres.... Oh! voici deux pauvres amours! des
rouges-gorges dont ils menacent la couve, ici, dans la mousse de ce
pommier! Halte-l! nous rachetons les petits des rouges-gorges, et
vous voil plus rose que la cerise, Annette, car c'est aussi notre
printemps; Dieu a mis en vous une promesse et vous avez senti la
caresse de la couve invisible. Nous chantons comme les oiseaux 
l'heure des fcondes amours. La nature qui leur sourit vous fait plus
belle. Appuyez-vous  mon bras, car il faut de la prudence,  jeune
mre! Le pre l'a recommand, le bon pre qui nous attend  la maison,
avec Philippe, guri du mal de son me! Oh! que Dieu est bon, ma
bien-aime! et que ceux qui vivent par le coeur sont heureux!

Elle m'coutait, la bouche entr'ouverte, comme si mes paroles fussent
tombes de ses propres lvres. Je ne suis pas pote, et je voudrais
l'tre  cette heure pour dire les dlices de notre commun rve. Je ne
sais pas parler, je ne sais qu'aimer. Ah! je sais bien aimer! En
m'coutant, ses yeux se mouillaient et il me semblait que j'tais
inond par les larmes qui perlaient  ses cils. Quand je me tus, ses
doigts distraits effleurrent les touches du piano, qui chanta parmi
de confuses harmonies:

               Ma lon la
         Les enfants sont l....
     La vache est rentre  l'table;
               Ma lon la
             Ave Maria,
       L'Angelus les endormira....

Puis ce fut un long silence. Nos mains se cherchrent et se
joignirent.

Il y avait une grande heure que nous tions ainsi.

Ren, me dit-elle, vous avez quelque chose.

--Appelez votre pre et votre frre, rpondis-je.

Ils vinrent tous deux. Je racontai ce qui s'tait pass dans la
matine  l'htel de Kervign, et j'avouai, la pleur au front, que je
n'avais pas encore crit  mon pre. Le vieillard et Philippe
restrent muets.

Pourquoi ne lui rpondez-vous pas? demanda Annette d'un air presque
menaant.

Philippe et M. Lais changrent un regard. M. Las dit:

Il y a un malheur au bout de tout ceci.

--Il peut crire, objecta Philippe.

--S'il n'a pas crit, c'est qu'il n'espre rien, rpliqua le
vieillard.

C'tait trop vrai. Je n'esprais rien.

J'ai bientt vingt ans! m'criai-je;  vingt et un ans, on est
majeur.

--Oui, m'appuyrent ensemble Annette et Philippe, on est majeur 
vingt et un ans.

M. Las secoua la tte en murmurant:

Je n'ai pas le temps d'attendre jusque-l.

Puis, avec une douceur mlancolique, il ajouta:

Mes pauvres enfants, ce n'est pas par ignorance que j'ai pch: c'est
par faiblesse. Nous aimons tous Ren de la mme manire. Pour se
marier, on n'est pas majeur  vingt et un ans. Ne me demandez pas ce
qu'il faut faire: il est trop tard pour reculer. Si le malheur vient,
nous le subirons en nous mettant  la garde de Dieu.




XXIV.

LA POULE NOIRE.


Je ne sais pas ce qu'un homme sage, selon le monde, et fait  la
place de M. Las. Il avait t trs faible au dbut, je ne le
dissimule point, mais il ne faudrait pas exagrer la part de sa
faiblesse. Etant donns le caractre d'Annette et le mien, tant
donne surtout la qualit rsistante et en quelque sorte fatale de
notre amour, nous eussions us tous les obstacles. C'est ma croyance.
Je ne pense pas qu'il ait jamais t au pouvoir d'un tre humain
d'empcher Annette et moi de nous aimer.

Pour revenir  la situation actuelle, si l'homme sage avait essay de
trancher le noeud si fort dj qui nous unissait, de deux choses
l'une: ou notre rsistance aurait bris son effort, ou son effort et
bris notre vie. Ceci n'est pas une opinion, c'est la certitude mme.
Mais M. Las avait dit la vrit vraie; il n'y avait rien  faire,
sinon  attendre le jugement de Dieu.

Nous attendmes, ou plutt il attendit, car nous tions tous deux,
Annette et moi, sous le charme  ce point que tout ce qui n'tait pas
nous-mmes directement et actuellement disparaissait pour nous. Tout
est contagieux en amour. Ma langueur l'avait prise. Elle ne pensait
plus que selon sa pense. Nous tions enchants, comme la Belle au
bois dormant. Le monde extrieur n'existait plus pour nous.

Je ne sais pas o M. Las se procura l'argent qu'il fallait pour
l'humble ddit stipul dans l'engagement d'Annette, mais il le paya.
Elle quitta le thtre le lendemain du jour o j'abandonnai l'htel de
Kervign. Nous fmes entirement l'un  l'autre  dater de ce moment.

Je louai une chambre dans la maison mme de M. Las. J'avais reu
plusieurs cadeaux d'argent depuis mon dpart de Bretagne, et mon
crdit chez le banquier de Paris n'tait pas encore entam. Je savais,
en outre, que la bourse de ma tante Renotte tait  ma disposition.

Une fois passe l'preuve de l'aveu, tout fut dit. Je laissai
l'angoisse prvoyante  ce pauvre excellent M. Las et je m'engourdis
de nouveau dans ma flicit. J'avais confess mes fautes; le poids du
mensonge ou de la restriction mentale n'tait plus sur ma conscience;
personne ne pouvait me demander davantage. Les vnements n'avaient
qu' passer leur chemin; c'tait l'affaire de la Providence. Je suis
bien sr qu'il n'y a pas, dans toute l'Asie, un musulman de ma force.
J'tais n tout spcialement pour me croiser les jambes devant
l'avenir en marmottant: C'tait crit. Notre dur chapeau m'a souvent
froiss le crne, le turban m'et convenu mieux.

Quinze jours s'coulrent. Avais-je vcu jamais autrement? Quinze
autres jours passrent: cela faisait un grand mois rvolu. Le calme
plat m'entourait. Ma paresseuse somnolence avait raison, les
inquitudes de M. Las avaient tort. L'univers nous rendait l'oubli o
nous le tenions. Rien ne menaait. Pas l'ombre de tempte  l'horizon.
Ma lthargie avait engourdi la destine.

Un matin, je m'veillai en songeant  l'htel de la rue du Regard. Je
crois que je n'avais pas pens une seule fois  ceux qui l'habitaient,
depuis mon dmnagement. Je vis passer le prsident, Aurlie et
Laroche au lointain et si petits, si petits que je leur souris comme
on fait aux souvenirs de la premire enfance. Un sicle me sparait
d'eux. Cette bonne cousine! ce pauvre prsident! ce superbe Laroche!
Je me reprochai ma conduite  l'gard d'Aurlie et je rsolus de lui
payer la dette que m'imposait non pas seulement la reconnaissance,
mais la plus vulgaire politesse. Je pris la route du faubourg
Saint-Germain vers les trois heures de l'aprs-midi, afin d'tre bien
sr de ne point rencontrer le prsident. Ce ne fut pas pourtant sans
un certain battement de coeur que je soulevai la griffe de lion qui
servait de marteau  la porte cochre.

Ce long sicle n'avait rien chang. Chose singulire, les petits de la
concierge en taient encore  jouer aux billes entre les pavs de la
cour grise et solitaire. La concierge elle-mme, du seuil de sa
maisonnette, me salua comme si elle m'et tir le cordon la veille.
Laroche sortit sur le perron pour me souhaiter la bienvenue.

M. le chevalier se fait rare! me dit-il en veloutant l'impertinence
de son sourire. Nous avons ici toute une botte de lettres pour M. le
chevalier. J'aurais bien t chercher son adresse rue Saint-Sabin,
l-bas, mais madame la vicomtesse ne l'a pas permis.

--Ma cousine est-elle visible? demandai-je.

--Toujours, pour M. le chevalier. M. le chevalier la fera penser  lui
remettre sa correspondance.

Il y avait des pingles dans la faon dont le drle pronona ce mot:
correspondance. Je regrettai un instant d'avoir fait le voyage.
L-bas, comme il disait, rue Saint-Sabin, le temps tait clair; ici,
le ciel se couvrait.

La premire condition pour tre un Laroche, c'est de possder un
regard qui perce l'enveloppe des lettres. Le maraud devait tre initi
avant moi aux secrets de cette correspondance dont il parlait avec
tant d'emphase.

Aurlie tait avec son Sauvagel, mais cette fois elle ne le congdia
point pour me recevoir. Sauvagel avait mont en grade; il portait la
chose crite en lisibles caractres dans le triomphe niais de son
sourire. On lui devait videmment de ne plus le renvoyer. Il n'tait
pas mal, ce garon. Il avait une belle barbe et un lorgnon sculpt.
Son pantalon ne faisait pas de plis, sa cravate tait mise  peu prs
et il sentait la cigarette. J'en ai vu qui ne le valaient pas.

Quant  Aurlie, c'tait un blouissement. Sa toilette avait rajeuni
de dix ans, en ces quelques semaines. Sa figure prsentait de ces
hardis emptements dont elle seule et Decamps ont,  ma connaissance,
possd le secret. Son front seul tait un chef-d'oeuvre: vous eussiez
dit un oeuf de Pques en sucre rose. Elle avait ajout  sa chevelure
de nombreuses boucles qui la coiffaient  l'enfant; elle faisait jouer
cette perruque, en parlant, comme pour chasser les mouches. Je ne suis
pas fort en chiffons, je ne saurais pas dcrire par le menu les rayons
de ce gros soleil. Il y avait de la gaze, de la mousseline, du tulle,
de la soie, des dentelles. En supprimant Aurlie, on aurait vendu cela
un prix fou. Dans mon souvenir, je la vois comme une immense meringue
panache des plus tendres couleurs.

Au fond, cet austre prsident avait de terribles sabres  avaler.
Mais quelle est la rcompense des Sauvagel dans un monde meilleur?

Elle me tendit la main sans se lever. Elle en tait  la langueur:
genre crole. Malfaiteur de Sauvagel! C'tait pour lui, ces airs
inclins et toute l'adorable mollesse de ces simagres.

On vous croyait mort, me dit-elle. Hier M. _de_ Sauvagel a eu la
bont d'crire un mot sous ma dicte pour demander de vos nouvelles 
Vannes.

Voil la rcompense ici-bas. Elles sont comme les rois: elles font des
nobles. Ce nouveau gentilhomme, M. de Sauvagel, m'adressa un sourire
bon enfant. Je m'assis  sa place, auprs d'Aurlie, et je le laissai
feuilleter un album.

Vous permettez, baron? demanda-t-elle.

Un titre aussi. Rien ne lui cotait. Le baron de Sauvagel voulut bien
permettre. Elle ajouta entre haut et bas:

Tu es un petit sot et tout cela finira mal. Il parat que tu ne t'es
mme pas donn la peine d'crire l-bas. On te coupera les vivres. On
fera pis encore. Le prsident n'a pas t trop svre, j'ai vu sa
lettre, mais il y a Laroche. Et d'ailleurs, tu as un ennemi en
Bretagne. On a d agir sur ton pre et ta mre, qui me semblent
exasprs. Comment se portent tes amours?

Je dus rpondre de faon  ne point lui plaire, car elle reprit d'un
air pinc:

Bien, bien! nous ne te demandons pas tes secrets, mon ami. L'intrt
qu'on porte aux gens a des bornes.... Voil qui est fini, monsieur de
Sauvagel!

Je me levai aussitt; elle me retint en disant:

Mais restez, mais restez, chevalier. On peut causer autrement qu'en
tte--tte.

Il me parut convenable de donner  ma visite la longueur due et je me
rassis. Pendant vingt minutes nous joumes au jeu fatigant de la
conversation parisienne. Je dis fatigant pour un sauvage comme moi,
car je sais beaucoup de gens d'esprit qui font de ce jeu leurs
dlices. M. le baron avait, en causant, le charme d'une _Revue du
monde lgant_, traduite et grasseye en franais du Finistre. Il
savait les mots de Grassot. Il tait de la force d'un docteur
Josaphat, frapp d'innocence foudroyante. Aurlie ne put s'empcher de
me dire:

Tu serais comme cela, si tu l'avais voulu!

Inutiles regrets! Occasion perdue ne se retrouve pas! Quand je me
levai pour la seconde fois, ma cousine pria Sauvagel de lui passer sa
corbeille. Elle y prit un paquet de lettres, runies par un ruban, et
me les remit.

Si vous tes encore un mois sans venir me voir, chevalier, me
dit-elle, j'ai bien peur que, dans l'intervalle, il n'y ait pour vous
du nouveau.

--M. le chevalier a-t-il parcouru sa correspondance? me demanda
Laroche, comme je traversais le vestibule.

Puis il ajouta:

M. le prsident sera bien contrari de ne s'tre pas trouv  la
maison.

Je sortis inquiet, ce qui est beaucoup dire en parlant de moi. Au lieu
de suivre mon chemin ordinaire pour regagner la Bastille, je me
dirigeai vers le Luxembourg et je franchis la grille du jardin. Je
voulais tre seul pour lire mes lettres.

Je dcachetai la premire tout en marchant. Elle tait de ma mre et
antrieure aux vnements. Elle me demandait je ne sais quels jouets
pour les petits, des remdes contre la gourme, et l'eau du docteur
Calomel qui empche les cheveux de blanchir. C'tait pour ma soeur.
Julie avait les cheveux blancs, tant elle prenait au srieux les
soucis du mnage. Mais le marquis se maintenait dans un tat
surprenant de conservation. Il avait pris son parti: c'tait un
philosophe.

La seconde tait de l'oncle Blbon et se disait crite sous la dicte
de mon pre. Elle rpondait  la dpche du prsident. Mon pre
n'aimait pas prendre la plume; sans aucun doute il avait dict, mais
l'oncle Blbon, secrtaire infidle, avait mis son style  la place
de celui de mon pre. C'tait sec, c'tait raide, cela visait mme 
l'imbcile esprit qui avait fait la rputation de l'oncle Blbon dans
la famille. Il ne faut qu'une lettre comme celle-l pour pousser un
enfant  la rvolte par la colre.

Je ne regarde pas que ma conduite ait besoin d'excuse. J'ai pch dans
les dtails; le fond mme de ma vie me semble  l'abri de tout
reproche grave. Ce n'est donc pas pour m'excuser que je consigne ici
l'observation qui prcde. Je le prouve en ajoutant que le
_post-scriptum_, tout entier de la main de mon pre et ajout en
cachette de l'oncle Blbon, dmentait le style de la lettre. Le
_post-scriptum_, tait ainsi conu:

   Ah! mon gaillard, tu fais des tiennes! L'oncle a arrang
   l'criture ci-dessus et d'autre part. Je ne suis pas fch du
   tout que tu voies combien nous sommes mcontents. Je t'avais
   pourtant parl au sujet des msalliances. Tu sens, c'est comme
   si tu chantais. Mais,  tout pch misricorde, chevalier. Aie
   bon apptit, si tu n'as pas bonne conscience. Tu aurais
   redemand de notre potage d'hier; il est descendu droit dans
   mes bottes! Madame n'est pas trop mal, quoique contrarie,
   rapport  toi. Julie est toute chose. Les tantes vont
   t'crire. Mon gendre te salue. Nous avons des nouvelles de
   Grard: il va passer colonel. Tu vas me faire l'amiti,
   aussitt la prsente reue, d'aller retenir ta place  la
   malle-poste. La chasse est ouverte d'avant-hier; tu trouveras
   un pt de perdreaux. A la soupe! Ton pre qui t'aime.

     KERVIGN.


Il signait  la grande mode des vrais gentilshommes: Kervign tout
court. Le roi signait Louis. Sauvagel signe baron,  moins qu'Aurlie
ne l'ait fait vicomte depuis le temps.

Il tait tout entier dans ces quelques lignes, mon pauvre bonhomme de
pre. Depuis bien longtemps il n'avait fait pareille dpense
pistolaire. Je fus rconfort comme si j'eusse reu une franche et
chaude poigne de main.


     Mon cher frre,

   Il est, en vrit, des choses qui ne sont pas croyables. J'ai
   la migraine et ma nvralgie depuis que nous avons reu la
   lettre de M. le vicomte de Kervign. Comment Mme de Kervign
   ne t'a-t-elle pas sauv de ce prcipice? Ah! Ren! avec tes
   principes et sachant combien j'ai de peine dans mon mnage!
   L'argent que tu engloutis dans ces gouffres de la dpravation
   nourrirait et vtirait mes enfants pendant six mois! Il faut
   que Mme de Kervign t'ait laiss trop de libert. Je ne
   l'accuse pas, mais on dit qu'elle est lgre et dpensire. On
   ajoute qu'elle a pourtant deux enfants dont l'un a tir  la
   conscription et dont l'autre est en ge d'tre marie. Jamais
   tu n'en as ouvert la bouche. Mais du reste, tu as fait de mme
   pour tout. Ma tante Renotte prtendait que tu travaillais
   trop; moi je devinais le fin mot. Et d'abord, j'avais toujours
   t oppose  ce voyage. Le marquis m'en a dit de belles sur
   ce Paris! Et tu vas justement choisir une comdienne! la fille
   d'un schismatique! Je te prviens qu'on emploiera avec toi
   tous les moyens de rigueur, si la douceur ne russit pas. Nous
   sommes furieux. Maman aura beau prcher l'indulgence! Et
   encore, maman est outre de ce que ce soit avec une
   schismatique. Si tu me rponds avant de partir, dis-moi quel
   ge elle a et quelle femme c'est. On prtend que le
   prsident... Mais de quoi vais-je parler? Ah! mon frre, on se
   noircit les doigts en crivant aux mauvais sujets. Sois
   gentil. Ecoute la voix de la raison. Les plus courtes folies
   sont les meilleures. Reviens vite, je serai encore ta soeur et
   amie.

     JULIE,

     MARQUISE DE TREFONTAINE.


Celle-l signait: marquise. Elle tait pointue ma pauvre petite soeur,
et j'ai connu de plus larges coeurs que le sien.

Mais la lettre avait aussi un _post-scriptum_.

   Je m'tais pourtant lev  cinq heures du matin le jour de
   ton dpart! Tu as donc la tte bien dure! Comdienne, c'est
   mauvais; schismatique, c'est absurde. On se marie, en
   Bretagne, aprs la guerre. Parbleu! tu auras le temps d'tre
   mari! Il y a des machines qui sont des grelots. Comdienne!
   schismatique? Tu pourrais entendre d'ici le tapage que le
   tonton Blbon fait avec ces deux mots-l! On les a appris 
   Charlot et  Mimi! Schismatique! comdienne! J'en ai la tte
   rompue. Rgle gnrale: ne jamais s'adresser  la matresse du
   prsident chez qui on prend ses repas. Est-ce que la brune
   Aurlie est dcidment rforme? Hlas je te parle de vingt
   ans! Voil une affaire commode! et honorable! et sans danger!
   Ni comdienne ni schismatique, celle-l! Paenne!  la bonne
   heure! Les paens ne sont jamais hrtiques. A propos, la
   tante Renotte a consult la Poule Noire de Landevan; tu auras
   de ses nouvelles. A cause de ta liaison avec la schismatique,
   la Poule Noire a pronostiqu les plus affreux malheurs. Tu
   seras lapid, s'il y a une maladie sur les bestiaux, cette
   anne. Je ne plaisante pas, tu le sais bien. Si la Poule Noire
   me prenait  tic, je m'expatrierais. Reviens, crois-moi.
   Envoie au diable le schisme et la comdie. Et brle ma lettre.

     TREFONTAINE.


Je restai un instant pensif aprs la lecture de cette missive. Sous
son scepticisme de vaincu, mon beau-frre tait un honnte homme et
mme un bon coeur. Je l'avais compar souvent chez nous  un souverain
dtrn  qui l'on rend encore de grands honneurs  l'tranger. On
lui _fourrait_ beaucoup  la maison; il se laissait faire plutt qu'il
n'intriguait. Sa femme et lui s'aimaient  coups d'pingles. On
l'accusait d'avoir affaire trop souvent  Nantes, pays de perdition,
et d'y risquer encore de temps en temps de sourdes fredaines. Il
vieillissait; moins naf que la prsidente ou moins effront, il
n'osait dire le contraire, mais, en avalant les jours, il faisait la
grimace. C'tait bien un mle d'Aurlie.

Quant  la Poule Noire, oubliez que nous sommes au dix-neuvime
sicle. Entre Landevan et Auray, il y a une lande o les cailloux sont
des mes. Pour s'en assurer, il suffit de traverser cette lande vers
minuit, la veille de Nol. A minuit moins le quart, une voix s'lve
vers l'est o est le grand men-hir de Loch-Eltas, et toutes les
pierres parses dans la bruyre s'animent en poussant un long soupir.
Comme toutes les gouttes tombes d'une averse vont  la rigole pour
former un torrent, elles se prcipitent vers le sentier qu'elles ont
fait. Elles ne mettent qu'un quart d'heure pour gagner la paroisse de
Sainte-Anne d'Auray o tinte le dernier son de la messe nocturne.
Elles s'arrtent sur la place o se tient le march des mdailles et
des amulettes. Comme elles n'ont pas fini leur temps de purgatoire, il
ne leur est pas permis de franchir les portes de l'glise. Mais le
saint sacrifice sera pour elles tout de mme, car  la messe de minuit
les portes de l'glise de Sainte-Anne ne se ferment jamais.

Elles sont l, foule immense et muette, partout o il y a place, le
long des chemins, dans les vergers, sur la prairie. Vous les prendriez
parfois pour cette brume que la lune pleine arrache aux sillons
mouills. Chaque anne leur cohue augmente, car le monde vieillit, et
les hommes ne deviennent point meilleurs. L'hiver dernier, la
procession interminable droulait ses anneaux par-dessus la montagne
et s'en allait grouillant jusqu'aux prs gras qui entourent le grand
tang du Cosquer.

Croient-ils donc  cela, vraiment, ces pauvres gens? Oui, belle dame.
Ils y croient dur comme fer. Mais serais-je indiscret en vous
demandant combien il y a de semaines que vous ne croyez plus aux
tables tournantes?

Dj deux ans! La mode en est passe. Eh bien! l-bas, la mode est
entte comme une bretonne. Elle ne passe jamais. Voil mille ans et
plus que les cailloux de Landevan vont entendre la messe de minuit,
quelque temps qu'il fasse,  l'glise de Sainte-Anne d'Auray.

Mais la Poule Noire? L'histoire des cailloux de Landevan tait pour
vous dire que, dans mon pays, on croit encore  beaucoup de choses.

La Poule Noire est une femme, une trs vieille femme, car je crois
qu'elle existe toujours, malgr la police correctionnelle qui
s'acharne  lui faire de la peine. Elle meurt quelquefois, mais le
lendemain, sa maison est occupe par une autre Poule Noire toute
pareille, et bien des gens pensent que c'est la mme. Elle est riche
comme un puits. On lui apporte de l'argent en dpt de vingt lieues 
la ronde.

Longtemps avant la bienfaisante institution du Crdit mobilier, elle
promettait dj de merveilleux dividendes qui jamais ne venaient. Elle
les promet toujours. Il est vident pour moi que certaines maisons de
banque parisiennes ont pill l'ide de la Poule Noire.

Une fois ou deux, chaque anne, son caprice choisit parmi la foule de
ses clients un gros gars ou une fille chanceuse pour leur rendre
trente fois la somme qu'ils ont prte. Cela se rpand, sans l'aide de
la presse ni du tlgraphe, avec une prestigieuse rapidit. De Lorient
 Vannes, on va se racontant les uns aux autres cette miraculeuse
aubaine, et pendant deux mois, il y a presse autour de la maison de la
Poule Noire. On se bat pour dposer.

Ils se mettent deux cents  la Bourse pour _faire mousser_ des
actions. La Poule Noire travaille toute seule et sans compre. Il ne
faut pas laisser croire  ces messieurs qu'ils sont les plus habiles
gibecires de l'univers.

La Poule Noire, outre la banque, fait les mariages, la mdecine et
toute autre besogne quelconque. Elle gurit la strilit, chasse les
fivres, dfend les jeunes gens contre la conscription, conjure les
naufrages et s'oppose aux incendies. Elle a la connaissance du pass,
du prsent et de l'avenir; elle rend la vue aux aveugles et fait
courir les paralytiques. L'ensemble de tous les charlatanismes,
parpills dans Paris de manire  faire vivre des milliers de
coquins, bien ou mal vtus, se concentre  Landevan sur une seule
tte.

Aussi est-ce une tte illustre. La Poule Noire, dans le Morbihan, est
beaucoup plus connue que le prfet civil de Vannes et que le prfet
maritime de Lorient.

Or, ma bonne tante Renotte tait de Landevan. Au premier vent des
nouvelles de Paris, elle avait couru chez la Poule Noire chercher les
moyens d'arracher son neveu aux griffes de la comdienne schismatique.
Libre  vous de sourire et de hausser les paules avec piti, mais
souvenez-vous qu' Paris, centre des lumires, une consultation de
somnambule trana rcemment une femme innocente devant les tribunaux
et plongea toute une famille dans le dsespoir.




XXV.

CORRESPONDANCE.


J'tais loin d'en avoir fini avec ma correspondance. La lettre
suivante, crite d'une main lourde et tremblante, me disait:


     Mon cher neveu,

   Je n'tais pas porte plus qu'il ne fallait pour qu'on
   t'envoie  Paris, mais Kervign a fait ce qu'il a voulu,
   n'est-ce pas? Nous voil bien! Si Grard n'est pas un Caton,
   a appartient  l'tat qu'il fait. Et puis, c'est l'an, et
   puis, on n'en voit pas tous les jours pour avancer comme lui.
   Toi, tu n'avais qu' faire le mort. Il tait pour soutenir le
   nom. J'ai le sang  la tte, quand j'cris maintenant, et la
   lettre du prsident m'a donn un coup.

   C'tait le soir de l'ouverture de la chasse; nous avions
   l'abb Raffroy et Blbon. Tu sais comme je m'observe  table;
   mais Kervign m'a servi trois fois du livre, et je ne faisais
   pas attention, parce qu'on parlait de Grard, qui n'a t que
   six mois lieutenant-colonel de chasseurs, et qui va passer
   colonel. Quel garon! Il parat qu'il s'est battu comme un
   diable en Afrique. Il a envoy des dattes et des conserves. Ce
   n'est ni bon ni mauvais. Aprs le civet, je vis les perdreaux
   rtis, et a me fit envie. Kervign me servit les deux ailes
   et la carcasse. Jamais le gibier ne me fit de mal. Mais, paf!
   voil la lettre de Paris. Une comdienne! une Grecque! Toute
   la nuit j'ai touff. Mon manger n'a pass qu'au bout de
   trente-six heures. On peut bien dire que c'est une indigestion
   de chagrin! Julie a cri; elle devient pie griche; l'oncle
   Blbon ne t'aime pas beaucoup. Il dit que si Vincent avait eu
   tes occasions...... Voil! chacun tire aux siens. Tu connais
   ma soeur, elle a fait des hlas!  n'en plus finir: l'abb n'a
   pas dit grand'chose, il baisse assez; mais ne voil-t-il pas
   que Renotte  donn cent sous  la Poule Noire? Des btises!
   oui, mais a frappe. La Poule Noire a prdit malheur, et ta
   mre est toute triste en regardant les petits. Si Grard avait
   t fils unique, tout a ne serait pas arriv...


Le reste  l'avenant. Ma tante Nougat concluait au retour immdiat, et
demandait six autres bouteilles de son eau-de-vie stomachique.


     Mon cher neveu,

   Aprs les conseils que je t'avais donns lors de ton dpart,
   non, je ne m'attendais pas  te voir si tt plong au sein des
   drglements du coeur! S'il est vrai que rien ne rsiste 
   l'amour, ce dieu cruel dont l'empire s'tend sur les contres
   les plus barbares, il est des principes qui opposent une
   panoplie  ses traits, si j'ose ainsi m'exprimer. Vois ma vie
   pure et sans tache. Penses-tu que je n'ai point souffert? Le
   Matre de nos destines m'avait doue d'une me sensible et
   dlicate: prsent funeste! Il a fait le malheur de ma vie. Ah!
   combien souvent ai-je envi le sort de ces coeurs froids qui
   fournissent leur carrire sans jamais prouver l'angoisse du
   sentiment! Personne ne me connat; nul ne sait les combats
   terribles que je me suis livrs  moi-mme. Jeune, possdant
   une fortune suffisante et quelque beaut, si j'en crois mes
   flatteurs, j'avais le droit de choisir entre une foule de
   partis convenables; mais, parmi ceux qui m'entouraient, je
   cherchai en vain l'idal de mes rves. Me diras-tu: Vous tiez
   une vierge noble; vous avez t sauvegarde  la fois par
   votre ducation et la pudeur naturelle  votre sexe. Vains
   mots! Mille autres sont tombes! Et pour ce qui regarde ton
   sexe, lis _Friedrick ou les Combats de la vertu_. Dans cet
   intressant volume de Mlle Louisa Schontz, un des auteurs les
   plus apprcis en Allemagne, tu verras que le sexe n'y fait
   rien. Il s'agit de mettre un frein  ses passions. Voil tout.
   Friedrick tait ardent et fougueux comme le lion du dsert;
   nonobstant, il garda comme moi la blancheur de sa robe
   nuptiale. Aimes-tu vraiment? malheureux enfant! Connais-tu les
   fureurs de ce fatal dlire? Je ne suis point de celles qui te
   reprocheront son tat de comdienne. Je mprise les prjugs.
   Nous sommes tous gaux sous le sceptre de l'Humanit reine! Je
   ne suis point de celles qui te reprocheront sa naissance et sa
   religion. L'tre suprme est notre pre  tous, et c'est dans
   les crits de l'Allemagne protestante que j'ai trouv ce doux
   lixir qui calme mes sens et mon coeur comme un baume divin.
   Ne crains rien  cet gard d'un esprit d'lite qui connat et
   comprend toutes les philosophies; ne crains pas davantage une
   allusion aux pratiques superstitieuses qui dsolent encore nos
   contres, au sein des splendeurs de ce sicle. L'ignorance
   infime de Renotte peut consulter la Poule Noire et mettre
   ainsi le trouble dans les faibles intelligences de la famille.
   Je suis trop avance pour donner  ces misres un autre tribut
   que celui de mon amer ddain. Mais que prtends-tu faire?
   Chercher avec ELLE un refuge dans le suicide? Arrte! Ton
   existence ne t'appartient pas! Cette ide sduit gnralement
   la jeunesse, et j'ai voulu prir moi-mme aprs avoir savour
   le cleste breuvage que contiennent les pages de Werther. Mais
   je respire encore. Suis cet exemple. L'autorit d'un pre est
   sacre. Garde-toi de discuter ses arrts. Cherche un lieu
   cart pour faire tes adieux  ta bien-aime et fuis
   courageusement. Qu'elle se confine dans un clotre: c'est
   l'asile des incurables douleurs. Toi, tu appartiens  ce sexe
   infrieur qui oublie; tu es d'une nature assez ordinaire; un
   mariage de raison sera le tombeau de ton amour. Apporte-moi en
   revenant _l'Incendie du coeur teint par les larmes_, rcent
   ouvrage de l'auteur dj nomm, Mlle Louisa Schontz, et _le
   Brigand comme il y a peu d'honntes gens_, par Mlle Ida
   Munkhausen. Ton amie plutt que ta tante pour la vie.

     EGERIE DE KERFILY.


Ainsi parlait Bel-OEil. Il y avait l dedans le secret espoir d'une
catastrophe. Bel-OEil aimait tant  pleurer! Elle m'engageait  viter
le suicide comme la chanson grillarde dit aux jeunes filles: N'allez
pas, n'allez pas dans la fort Noire!

La lettre de Renotte suivait: un papier sur lequel l'encre, souvent
retrempe d'eau, marquait  peine de lourds jambages avec des barres
pour terminer les lignes comme on fait dans les baux notaris, le
style simple et militaire d'un conscrit, l'orthographe d'une jeune
personne du temps de la Rpublique, qui n'avait jamais eu le temps
d'tudier.

Mon nepveu, je te marque, par la prsente, que j'ay est chs la
veuve Marie-Hlne Marker du Clos sous le vent, qu'on aple aussi la
Poule Noire dans le district du canton,  cette fin de savoir de quoy
il retourne au sujet de ta conduicte avec la donzelle en question,
selon que nous le marque le prsident par sa dernire, en date du 3
courant du mesme moys, dans laquelle nous avons trouv la relation des
imprudences de ton ge,  la Comdie, comme quoy tu t'es fourr
jusqu'au col entre les mains du loup, parmy des trangers sans patrie
et aigrefins de saltimbanques, dont la fille, pour lors, a su abuser
de ton innocence. Je ne te marque pas le mcontentement de tes pre et
mre, qui sera l'objet d'un envoy spcial et particulier de leur part,
ayant droit sur toi en religion et par le Code; je te marque seulement
que j'en suis toute malade de ce que m'a dit ladite Marie Hlne
Marker, dite la Poule Noire, dont tu as sans doute ou parler, tant
bien connue, Dieu mercy, par tout le dpartement, comme pour
prognostiquer les rcoltes, les numros  la conscription et si les
femmes grosses auront un garon ou une fille. Ladite Poule Noire a
fait pour moy le grand jeu et le sort des cendres dont les rponses
ont toujours t les mmes, ainsi que je vais te le marquer: que tu
tais la souillure de la maison par tes farces avec une excommunie,
que la punition suivrait de prs l'offense, et que tu apporterais la
mort subite dans ta famille. Je te marque pareillement que le tonton
Blbon avait t avant moy chs la veuve Marie Hlne Marker, dite la
Poule Noire, et a dclar avoir eu mesmes rponses, ainsi qu'il est
dit. Je n'ai donc rien de nouveau  te marquer, sinon que tu as perdu
mon estime par ta faute, pour avoir t choisir justement une
hrtique et une porte-malheur. Je pars ce soir pour Vannes,  cette
fin de changer mon testament. Je te salue avec amiti.

Cette lettre me chagrina beaucoup. J'avais une vritable et sincre
affection pour ma tante Renotte. Mais ce qui me frappa surtout dans
son contenu, ce fut cette mention: Mon oncle Blbon l'avait prcde
chez la Poule Noire. Il y a huit grandes lieues de Vannes  Landevan,
et l'oncle Blbon ne se mettait jamais en route sans avoir de bonnes
raisons pour cela.

En ce moment, j'eus vaguement conscience d'une conspiration qui
m'enveloppait.

Je rompis un autre cachet.

   Mon drle, votre bon pre voit bien dsormais qu'il est
   inutile de vous prendre par la douceur. Toute la famille est
   indigne de votre impertinent silence. On vous somme de
   quitter Paris  l'instant mme. Essayez de rsister, il vous
   en cuira.

   Pour mon grand-pre, qui a la goutte.

     VINCENT DE BLBON.


Je regardai la date de cette ptre. Elle tait de quinze jours plus
rcente que les autres. La suivante, sur laquelle j'avais reconnu
l'criture lgante et indcise de l'abb Raffroy, disait:


     Mon cher enfant,

   Il est bien tonnant que vous n'ayez pas rpondu  vos bons
   parents. Seriez-vous malade? Votre excellente mre a fait
   prendre des informations chez Mme de Kervign de Paris par
   Chauvelot, le marchand d'toffes, qui est all faire ses
   provisions d'hiver. Mme de Kervign ignore votre adresse. Si
   vous tes malade, faites crire immdiatement. On vous aime
   dans votre famille, et vous avez  tout le moins un ami hors
   de votre famille. Personne ici n'a mrit le traitement que
   vous nous faites subir. Croyez-en les conseils de votre vieux
   confesseur: votre obstination double votre faute. Revenez,
   cher enfant, revenez bien vite et l'on tuera le veau gras 
   l'htel de la place des Lices.

Aprs cette lettre, qui avait juste huit jours de date, il n'en
restait que deux. La premire tait une demi-feuille de papier colier
plie avec ce soin rigoureux qui est l'art de l'crivain public; la
seconde avait un large cachet de cire rouge,  nos armes, sur une
belle enveloppe anglaise, azure, verge, satine et lourde comme un
carton. Le papier colier disait:


     Monsieur le chevalier,

   Dans la circonstance, je prends la libert de vous adresser
   ces lignes pour vous informer que la famille est en bonne
   sant, quoique madame est malade, madame la marquise aussi et
   les petits tous deux de la rougeole  la peau. C'tait vous
   qui avait la complaisance de m'crire mes lettres autrefois,
   par quoi j'ai d aller chez Toutain, sur la place, qui sait
   tourner les ptitions et compliments de toute sorte, pour vous
   informer qu'il y a un voyage sous jeu dont on fait les malles.
   On parle contre vous, et monsieur coute les Blbon plus que
   je ne voudrais. Ils vont partir cinq ou six aprs vous. Je
   pense que a vous sera utile de le savoir  l'avance. Si je
   suis du voyage et que vous pourrez avoir besoin d'un serviteur
    gages, mme pour rien et gratis, vous n'aurez qu' me le
   dire, car ce n'tait pas Paris qui me dplaisait, mais bien ce
   grand _blche_ de Laroche et sa dame, qui me regardait comme
   une bte sauvage de curiosit. Veillez au grain, sans vous
   commander. La prsente est de Joson Michais, votre matelot,
   qui a fait au bas sa croix de Dieu, ne sachant pas signer.

Elle avait six jours de date.

Le papier bleu verg n'avait que quatre jours.

   Je ne sais pas si je t'ai jamais crit, petit bta. Nous
   partons pour te frotter les oreilles d'importance. Je suis
   arriv d'Afrique avant-hier, et je n'entends parler ici que de
   toi. L'oncle Blbon m'a demand si l'on obtenait encore des
   lettres de cachet,  Paris; je lui ai rpondu que non, mais
   que Louis-Philippe avait rtabli la Bastille. Tu peux faire
   ton paquet. L'oncle, soutenu par nos deux tantes Kerfily, va
   te fourrer  la Bastille. Vincent prfrerait la guillotine.

   Plaisanterie  part, petit frre, dans quel ptrin t'es-tu
   noy? Des Grecs! une dangereuse du Marais! a me parat
   fantastique. Et tu parles de mariage? Ah ! tu veux donc que
   je te casse les deux jambes et la tte! Il y a cent ans qu'on
   ne s'est mari!

   Je suis colonel,  l'ge de ceux de M. Scribe. J'ai dix ans
   de moins que le plus jeune de mes collgues. Tu me dois du
   respect: je suis un enfant prodige. Mon nouveau rgiment est 
   Versailles: je t'aurai sous la main. Nous allons arranger
   cette affaire-l au galop.

   Nous partons ce soir. C'est une razzia qui se prpare contre
   toi. Les deux Blbon veulent te mettre  feu et  sang. N'aie
   pas trop peur, je suis l, prt  dserter avec armes et
   bagages. Je n'ai encore rien dit, parce que je ne comprends
   pas trop cette histoire, mais si quelqu'un faisait mine de te
   molester srieusement, nous verrions bien. Je t'aime et je
   grille de te voir.

     Ton meilleur ami,

     GRARD DE KERVIGN.


Depuis que j'avais l'ge de raison, mon frre Grard vivait loin de
nous. Ce n'tait pas un officier  semestres. Il prenait sa carrire
au srieux, en garnison comme en campagne; il menait du mme train sa
rputation de marchal de France en herbe et sa renomme d'homme de
plaisirs. Je n'exagre point. L'arme le regardait comme promis aux
plus hautes destines. Il tait venu  Vannes plusieurs fois quand
j'tais au collge; ailleurs, je puis dire que je l'avais  peine
entrevu pendant les annes de mon adolescence. Je ne le connaissais
bien que par cette fameuse miniature o il tait reprsent, en
costume de chef d'escadron, sur la vaste tabatire de ma tante Nougat.

Cela suffisait. Je l'aimais beaucoup et je l'admirais davantage. La
diffrence mme de nos caractres et de nos propensions me portait 
faire de lui mon hros. Il se mlait bien un peu de frayeur dans cette
affection,  cause de mon vidente infriorit, mais je lui pardonnais
cette infriorit. D'un mot, je pense que c'est tout dire.

Cette lettre me le montra tout entier, tel que je l'avais devin,
brusque, tourdi, moqueur, mais bon comme il tait brave. Je le vis
devant mes yeux qui me regardait en souriant. Cela me consola pour un
instant de toutes mes disgrces. Je me servis de lui comme d'un cran
pour ne plus voir les tristesses et les menaces de ma terrible
correspondance.

Je suis sujet  cela. La premire chose que je cherche dans les
moments difficiles, c'est l'cran. A l'abri de l'cran, il y a
toujours quelque oreiller o l'on peut endormir une souffrance ou une
terreur.

Quel chemin il avait fait! Je me pris  compter ses grades avec
complaisance. Quel chemin il allait faire encore! Une fois qu'on a le
pied sur ce sommet qu'il avait atteint si jeune, on monte par bonds.
Le succs pass engage le succs  venir. Oh! certes, il tait
l'honneur de la famille, et la famille dj le regardait d'en bas. Que
tous les autres fussent contre moi, peu m'importait, s'il tait avec
moi.

Et il tait avec moi, je m'efforais  le croire.

Le bon sens essayait bien de me dire qu'il serait avec moi seulement
pour m'obtenir une capitulation honorable et qu'il poserait, lui
aussi, comme tout le monde, en premire ligne, la question
d'abandonner Annette. Je ne voulais pas couter le bon sens. Je
faisais ce rve: mon frre le colonel, dfenseur d'Annette! mon frre,
ce chevalier! ce preux! ce roi de notre foyer!

Je fus une heure ainsi; puis, comme mes inquitudes revenaient peu 
peu, je voulus relire sa lettre, afin d'y puiser une nouvelle dose
d'illusion. Mon regard tomba sur la date: 27 octobre 1842. Nous tions
au 31, et sa lettre disait: Nous partons ce soir.

Ils allaient arriver aujourd'hui mme. Je consultai ma montre. Ils
taient arrivs.

Ils taient arrivs depuis plusieurs heures.

Je me levai tout chancelant, et je gagnai comme je pus la place
Saint-Sulpice, o je me jetai dans un fiacre.

J'avais le coeur serr par une pouvante nouvelle qui venait de natre
en moi. A cette heure, mon refuge de la rue Saint-Sabin devait tre
dj viol. Mon adresse tait, en dfinitive, le secret de la comdie.
Ma cousine avait fait semblant de le respecter, mais il tait
impossible qu'elle ignort ma retraite. J'avais quitt son htel pour
me runir aux Las; l o taient les Las, je devais tre.

Il y avait d'ailleurs ce Laroche qui m'avait rencontr rue
Saint-Sabin.

Si ma famille tait l-bas! Tout ce dtachement qui, selon
l'expression de Grard, venait faire une razzia contre moi! Mon pre,
mes deux tantes Kerfily, l'oncle Blbon et son abominable Vincent!

Ces choses vont se perdant  cause des chemins de fer, mais, encore en
1842, les gens de Vannes qui faisaient une expdition sur Paris,
arrivaient avec toute la frocit de la conqute. A l'poque de
l'Exposition universelle, on vit des provinciaux marchander la carte
des restaurants et exiger des _diminutions_ sous menace du commissaire
de police. Personne n'ignore l'axiome de Quimper: A PARIS, ON PEUT
TOUT SE PERMETTRE!

Ces choses vont se perdant. La prodigieuse solennit de cette phrase:
_Faire le voyage de Paris_, s'est vanouie. Les tudes de notaires, 
Landerneau, ont baiss de cent pour cent depuis qu'on ne signe plus
son testament avant de monter en diligence. La capitale cesse d'tre
un lieu ferique et mystrieux, propice aux mensonges des voyageurs
comme l'intrieur de l'Australie ou les sources du Nil. La phrase est
toute faite pour exprimer ce nouvel tat. La province dit maintenant:
_Il ne faut pas se faire un monstre de Paris_.

Cela signifie: Paris est plus grand que Carpentras, mais c'est tout
simple, puisqu'il y a plus de monde. Les maisons n'y sont pas en or.
On y trouve peu de Parisiens  cinq pattes. Il faut payer les
ctelettes qu'on y mange.

Les thories dnigrantes de l'oncle Blbon sont mortes du premier
coup.

Mortes aussi les apprciations profondes comme celle-ci, qui a rebattu
mes oreilles d'enfant: Les Parisiens sont forts pour donner des
billets de spectacle.

Il n'y a plus,  proprement parler, de Parisiens, parce qu'il n'y a
plus de provinciaux. Quand Paris aura dpens un milliard ou deux pour
ressembler un peu  Saint-Ptersbourg les Anglais l'achteront  80%
de perte, et il n'y aura plus que les Chinois pour le venir voir,
en se promenant, le dimanche.

En 1842, Paris tait Paris. La province, qui tait la province, y
dbarquait arme jusqu'aux dents. Mes cheveux se dressrent sur ma
tte en songeant que mon pre, mes deux tantes et les atroces Blbon
avaient, selon toute apparence, envahi la rue Saint-Sabin. Que
s'tait-il pass? L'imagination avait ici le champ libre. L'hypothse
pouvait s'taler en long et en large. Aucune horreur n'tait en dehors
de la vraisemblance.

Les Las! Philippe, si fougueux, si terrible mme, quand il n'tait
pas plus doux qu'une jeune fille! le pre! cette me honnte et
dlicate jusqu' la souffrance! et Annette, enfin, Annette elle-mme,
mon amour, ma vie! avaient-ils subi le choc brutal de cette horde?
N'avait-on point essay contre eux quelque stupide avanie?

Mon pre tait le meilleur et le plus pacifique des hommes, mais le
plus faible aussi; et qui ne connat le pouvoir de l'entourage? Avec
ces loups de Blbon, il tait capable de hurler. Et les deux tantes!
pauvres excellentes femmes, vgtant aux deux ples opposs de
l'absurdit humaine! Il n'tait rien que mes deux tantes ne pussent
oser  Paris. Et souvenez-vous qu'elles taient  Paris pour faire
justice.

Tout ce monde, c'tait une croisade. Toutes ces ttes avaient jet
leurs bonnets par-dessus les moulins.

Je vous le dis: on pouvait tuer M. Las par un mot. Annette! Oh! je ne
saurais pas exprimer mes craintes  l'gard d'Annette! La seule pens
d'Annette outrage me faisait monter la folie au cerveau.

Et ils taient capables de cela. Bien plus, cela devait faire
ncessairement partie du programme de leur voyage: Il faut se montrer
vis--vis de ces misrables filles! Ah! ah! la province a bec et
ongles!

J'eus du sang dans les yeux, parce que je vis Vincent au milieu de la
modeste chambre, arrogant, insolent, grossier, sr qu'il croyait tre
d'insulter sans danger. Je ne suis pas pote, mais j'ai des visions
qui me passent: Philippe se dressa, secouant ses cheveux comme une
crinire de lion. La tte de Vincent rebondit et sonna sur les marches
de l'escalier. M. Las s'affaissa tout ple et Annette se jeta aux
genoux de mon pre, qui balbutiait le nom du procureur du roi.

Le fiacre entrait dans la rue Saint-Sabin, j'ouvris la portire, je
pris ma course comme un fou et je franchis le seuil de la pauvre
maison. J'touffais. Je m'arrtai dans l'escalier pour couter, mais
le bruit des battements de mon coeur m'empchait d'entendre. Le
premier son que je saisis fut un clat de rire et mes deux genoux se
plirent d'eux-mmes, tant j'avais besoin de remercier Dieu.

Une voix parlait qui m'tait inconnue. Je poussai la porte et je
restai comme foudroy par la joie qui me dilata le coeur. Mon frre
Grard tait l, entre M. Las et Philippe; chacun d'eux tenait une de
ses mains et il mettait en mme temps un baiser sur le front
rougissant d'Annette.




XXVI.

MON FRRE GRARD.


C'est assurment la plus joyeuse surprise que j'aie jamais prouve.
Mon contentement fut augment de toute mon angoisse rcente et je ne
saurais dire sous quel aspect hroque et charmant mon frre Grard
m'apparut. Il aimait son mtier avec passion et quittait rarement le
costume militaire; mais, en voyage, il se mettait  son aise et
sacrifiait un peu  la fantaisie. Sa petite tenue n'appartenait 
aucun grade; elle tait simple, gracieuse et tout particulirement
coquette. J'ai parl  propos de lui des colonels de M. Scribe. Moi,
je les trouve fort jolis. Cependant mon frre Grard ne leur
ressemblait point. Il n'tait ni pomponn ni musqu: c'tait un prince
artiste sous le harnais d'un lieutenant.

Il tait jeune incroyablement. Depuis que l'arme franaise existe,
jamais plus gracieux ni plus galant cavalier ne porta l'uniforme. Ce
qu'il fallait aimer en lui, c'tait l'lment soldat; il n'y avait
rien dans toute sa personne qui n'appartnt au soldat. Son esprit, sa
beaut, sa gaiet, sa bont, tout tait d'un soldat.

Mon Dieu, je ne crois pas tre partial, et cependant, on voit au
travers d'un prisme ceux qui ne font que passer. Pauvre coeur vaillant
et charmant! Il a laiss dans mon souvenir l'empreinte gracieuse et
vaillante d'une vision chevaleresque.

Je le reconnus d'un coup d'oeil, bien que ses traits me fussent  peu
prs trangers; je le reconnus indpendamment de son uniforme, auquel
je ne fis d'abord aucune attention; je le reconnus  mon motion mme
et au cher sourire de mon Annette, qui lui donnait son front  baiser.

Ds qu'il m'aperut, ses yeux brillrent.

Ici, cadet! s'cria-t-il. As-tu bien eu l'audace d'aimer une jeune
fille sans le consentement de ton an! Tu seras mis en pnitence!

J'tais dj dans ses bras. Il me prit la tte  deux mains et
m'embrassa bruyamment. Puis il me tint  distance pour me regarder.

Parbleu! grommela-t-il entre ses dents; parbleu j'tais bien sr que
ce vieux chat-huant de Blbon mentait! Ce garon-l a de la tte et
du coeur!

--Une tte intelligente, dit Philippe.

--Et un bon coeur, ajouta M. Las.

--Et la Minette n'ajoute pas son mot! demanda Grard.

--Je l'aime, rpondit Annette si fermement et si franchement que
Grard tressaillit.

Je vis comme un nuage passer sur son front. Il y avait de
l'admiration, mais aussi de la piti dans le regard qu'il jeta sur
elle, et j'eus peur.

Mais il m'embrassa et je fus rassur. Que pouvait-on craindre de ce
noble et beau sourire?

Il n'y a pas une heure que je suis ici, reprit-il, et j'en sais dj
plus long que toi, petit Ren. Te souviens-tu de l'oncle Kerfily?

--Vaguement, rpondis-je.

--Le frre de Bel-OEil? Un vrai loup de mer, celui-l, qui faisait
toujours taire le vieux Blbon en l'appelant soldat marin. Eh bien!
l'oncle Kerfily me racontait ses batailles. Il avait connu deux Las
dans la guerre de More: un jeune hros....

--Mon frre Marcos! l'interrompit Philippe.

--Et un vaillant volontaire qui le couvrit de son corps pendant la
fausse manoeuvre de _la Dana_, et qui reut  sa place une blessure
en pleine poitrine.

--Mon cher et bon pre, dit Annette.

M. Las ajouta avec son mlancolique sourire:

Si j'avais oubli, ma blessure qui s'est rouverte me ferait
souvenir.

Grard donna deux poignes de main, une  droite, l'autre  gauche.

Tu vois, reprit-il, j'tais venu ici arm en guerre et me voil
cern, envelopp, rduit  capituler!

Je dclare qu'en ce moment tous les obstacles avaient disparu pour
moi. Je me tournai triomphant vers les Las et je m'criai:

Que vous avais-je dit!

La figure de Grard changea d'expression incontinent.

Qu'est-ce qu'il vous avait dit? demanda-t-il  son tour.

Et, certes, les professeurs de dclamation thtrale ne pourraient
donner  la mme question deux physionomies plus compltement
opposes.

Ce fut comme si un seau d'eau froide et tomb sur mon enthousiasme.

Ren nous a dit, rpliqua cependant M. Las, qu'il avait un bon pre
et une bonne mre....

--C'est vrai, jusque-l, l'interrompit Grard.

--Et que l'un et l'autre consentiraient tt ou tard  faire son
bonheur.

Grard secoua la tte.

Quoi! m'criai-je, si notre pre tait assis  la place o tu es, tu
crois qu'il n'prouverait pas les mmes sentiments que toi?

--Pas de questions indiscrtes, conscrit! me dit-il d'un ton qui me
dplut absolument. Nous n'avons pas l'ge requis pour juger les papas
ni les officiers.

--Voyons, mon frre, repartis-je en le couvrant de mon regard, vous
tes un homme du monde, vous savez le langage du monde. Pourquoi cet
argot de caserne en prsence d'une jeune personne qui, en dfinitive,
sera Mme de Kervign comme notre mre.

--Oh! je ne me plains pas! s'cria Annette qui essaya de sourire.

Grard plit visiblement.

Ren, vous avez bien parl, me dit-il aprs un court silence. On
s'exprime mal, quand on a quelque chose  cacher. Je ne peux pas dire
ici toute ma pense.

Les deux Las se levrent  la fois; Grard les retint.

Que le diable m'emporte! s'cria-t-il cette fois de tout son coeur,
c'est la premire fois de ma vie que je joue ce rle-l. Ai-je l'air
d'un bien noir diplomate? Le petit m'a mis sens dessus dessous du
premier coup. C'est lui le colonel et moi la recrue. Va, je ne t'en
veux pas, Ren, mais je n'en suis pas plus  l'aise pour cela. Si
j'tais vis--vis des gens du monde, je ne me gnerais pas, crois-le
bien, mais on vaut mieux que le monde, ici, ou du moins telle est mon
impression premire. J'ai fait deux amis aujourd'hui: ce digne
vieillard, ce brave jeune homme; j'ai vu la plus ravissante jeune
fille qu'on puisse souhaiter d'appeler sa petite soeur; j'ai retrouv
un Kervign de la bonne souche, et, vois-tu, quand je parle ainsi,
moi, ce n'est pas mal. Eh bien! je ne suis pas content. Nous aurons du
mal; j'aurais mieux aim n'avoir qu' tailler en plein bois pour te
dbarrasser d'une liaison indigne. A la maison, je te l'apprends si tu
l'ignores, les vrais matres ne sont rien; c'est l'entourage qui pense
et qui agit. Tout cela, Dieu sait comme! Regardez-moi bien tous: je
suis un honnte garon, et vous m'avez mis malgr moi de votre parti,
mais......

--Point de mais, Grard, mon bon frre! l'interrompis-je. Tu es leur
gloire. Tu ne te doutes pas de ce que tu peux sur eux tous! Si tu es
vraiment de notre parti....

--Je n'ai pas honte de vous demander votre appui, monsieur, dit le
pre, dont le fier visage tait  peindre en ce moment.

--Vous m'avez appel votre ami.. murmura Philippe.

Et Annette:

Je vous aime tant, depuis que vous avez dit: Je souhaiterais celle-ci
pour ma petite soeur!

Je trouvais que c'tait trop. J'avais honte et la colre me prenait.
Je dis  Grard:

Sortons, et souviens-toi de ceci: contre nous, vous ne pouvez rien,
sinon nous tuer tous les deux dans les bras l'un de l'autre.

Il frona le sourcil, mais son regard vita le mien.

Mon coeur bat en crivant ces lignes, qui pour vous sont sans
motions. C'tait une noble et tendre crature que ce beau soldat. Je
l'accusais parce qu'il ne pouvait pas juger ma situation comme je la
jugeais moi-mme. Les Las, plus raisonnables et meilleurs que moi, ne
s'irritaient point, quoique toute l'amertume du calice ft pour eux.
Leur fiert n'tait pas du mme genre que la mienne. En de certains
cas, leur fiert dpassait la mienne de cent coudes, mais elle
n'tait jamais de l'orgueil. La diffrence entre l'orgueil et la
fiert, c'est que l'orgueil est sourd  la voix du coeur.

En eux, le coeur tait tout. Je les ai vus toujours prts au
sacrifice.

Grard consulta sa montre et reprit:

Je n'ai pas tout dit, cependant! Mais qu'importe ce que je pourrais
dire? Ce sont les faits qui parlent. Sortons, en effet, Ren: ils
doivent maintenant nous attendre.

--Qui? demandai-je; mon pre?

--Notre pre et tous ceux qui sont venus  Paris pour toi.

Avant de coiffer sa casquette militaire, il donna ses deux mains aux
Las.

Je suis content de vous avoir vus, dit-il. Peut-tre ne me
jugerez-vous jamais bien, car des vnements se prparent qui vont
nous sparer. Souvenez-vous de ceci: j'aime mon jeune frre de tout
mon coeur! je vous aime non-seulement pour lui, mais pour vous-mmes.
J'ai fait une promesse  ceux qui vous attaquent aujourd'hui; votre
cas est mauvais devant la loi; j'accomplirai ma promesse surtout pour
vous sauvegarder contre la loi. Au revoir, et plus tt que vous ne
pensez!

Il baisa galamment la main d'Annette et le regard qu'il lui jeta
m'tonna jusqu'au trouble. Elle ne le vit point sans doute, car son
sourire d'ange resta autour de ses lvres.

Comme je passais le seuil, ils me dirent tous les trois:

Ren, soyez prudent!

--Ah a! m'criai-je ds que Grard et moi nous fmes seuls, est-ce
pour moi aussi, l'nigme? J'exige une explication.

--Ce sont de braves gens! murmura mon frre qui tait tout pensif.

Et il rpta plusieurs fois sans savoir qu'il parlait:

Ce sont de braves gens! Ce sont de braves gens!

--L'nigme? s'interrompit-il brusquement. Elle est pour toi surtout,
mon bonhomme! Vois-tu il y a du vrai dans ce qu'ils disent, l-bas: tu
te casses le cou, c'est clair. Fais-moi l'amiti de me pardonner si je
ne mets pas un habit noir et des gants blancs pour te parler. Tu m'as
rappel si svrement  mes devoirs d'homme du monde dans ce pauvre
taudis....

Je l'arrtai net.

Sommes-nous amis ou ennemis? demandai-je.

--Montons en voiture, me rpondit-il. Dans deux heures d'ici, je ne
jurerais pas que tu n'eusses envie de te couper la gorge avec moi!

Je me sentais si parfaitement capable du fait, s'il essayait de se
mettre entre Annette et moi, que le coeur me manqua.

Au nom de Dieu, murmurai-je, ne plaisante pas avec cela, Grard!

--Je te prviens pour ta gouverne, petit, rpliqua-t-il en ouvrant la
portire du fiacre, que j'ai envie de plaisanter comme d'aller me
pendre!

Il ajouta, en s'adressant au cocher:

Palais-Royal, aux Frres-Provenaux!

Il avait de la sueur aux tempes. J'essayai de prendre une de ses
mains, il m'attira sur sa poitrine et m'embrassa. Je ne puis dire
combien son motion me navrait. J'y voyais une mortelle menace.

Ce sont d'honntes et braves gens, rpta-t-il encore. Des gens
distingus, sur ma foi! Et cette petite est tout uniment dlicieuse!
Tu n'en trouveras pas beaucoup dans la famille ni ailleurs pour
t'aimer autant que moi, Ren. Je crois tre un bon frre pour notre
Julie, mais nos deux caractres ne s'embotent pas, parce que j'ai
ide que ce monument en parfait tat de conservation, M. le marquis,
son mari, tout en me faisant bonne mine en face, me joue des tours par
derrire. C'est un ancien bandit, et j'ai peur des ermites qui ont t
diables. De tout temps, quand je songeais  notre maison, c'tait toi
qui tais entre mon pre et ma mre. J'ai cot beaucoup d'argent,
l-bas; j'en sais  peu prs le compte et je regarde que je te le
dois,  toi, principalement, car notre soeur a eu pour le moins autant
que moi. Je te le rendrai. Il est dans les ncessits de ma vie de
faire un grand mariage. A quoi penses-tu, petit?

--Je pense, rpondis-je, et je sentais ma voix trs altre, je pense
qu'une lutte entre frres doit tre quelque chose de terrible.

--Les _Frres ennemis_! s'cria-t-il d'un accent de gaiet qui sonna
faux  mes oreilles. C'est une tragdie, ni plus ni moins! J'ai beau
tre colonel, je reste lieutenant par ma haine de la tragdie.

Le fiacre allait cahotant aux environs de l'Htel-de-Ville. Je mis ma
tte entre mes deux mains. Il y avait un vertige autour de mon
cerveau.

Ren, reprit-il trs doucement, j'ai des choses  te dire. Si tu
avais eu seulement deux ou trois ans de plus, j'aurais eu recours 
toi demain. Nous ne dormirons pas beaucoup cette nuit: il faut que je
te parle.

Il ne s'agissait pas pour moi de ses confidences. Je le lui fis
entendre avec rudesse.

Certes, certes, murmura-t-il. Tu aimes vritablement. L'inquitude te
rend goste: je ne t'en veux point pour cela. Mais ils sont dans leur
droit aussi, ceux qui te barrent la route d'une sottise. Rassemble un
tribunal compos de dix mille personnes choisies par le hasard, et tu
auras dix mille voix contre toi. Si tu savais prendre ton monde et
jouer ta partie gaiement.... Mais tu ne sauras pas, et malgr ce que
j'ai vu, il y a dix  parier contre un que ce mariage est un trou dans
lequel tu te jettes.

--Si tu les connaissais comme je les connais.... repartis-je avec plus
de calme, car j'tais heureux ds que je voyais jour  plaider ma
cause.

--Je les connatrai! m'interrompit Grard. J'agis pour toi bien plus
encore que pour nos gens de Vannes. Et, cependant, c'est  eux que je
l'ai promis. Mais, sois tranquille! si Vincent gagne la partie, je le
fais mourir sous le bton!

A dater de ce moment, j'eus beau l'interroger, il ne me rpondit plus.

Je me disais en moi-mme: C'est bien! Il y a un complot. Je ferai
sentinelle. Il faudra qu'on me passe sur le corps pour arriver jusqu'
eux!

Quand le fiacre s'arrta dans la rue de Beaujolais, Grard mit sa main
sur mon paule.

Cette nuit, nous causerons, pronona-t-il tout bas, de toi et de moi.
Les gens qui sont l-haut ne feront rien contre toi, ce soir.
Tiens-toi en paix et tche d'tre bien avec tout le monde. Tu n'as l
que deux ennemis. Si je le veux bien--et il se peut que je le
veuille--demain soir, tu seras heureux. Ecoute bien: si je ne le veux
pas, c'est que j'aurai de bonnes raisons pour cela, ou que je serai
mort.

--Mort! rptai-je saisi par ce mot qui tombait  l'improviste.

--Je te rpte que nous avons beaucoup  causer, cette nuit. Montons.

Mes ides vacillaient et j'avais des pressentiments plus sinistres que
la situation ne semblait le comporter. Je ne comprenais pas pourquoi
j'tais ainsi convoqu dans un restaurant. Mon pre n'avait-il pas la
maison du prsident de Kervign? Malgr les paroles rassurantes de
Grard, je m'attendais  tomber au milieu d'une sorte de lit de
justice o j'allais tre jug solennellement et svrement.

Socit Blbon! dit un garon.

--Salon bleu! second! rpondit un autre. Conduisez.

Aurlie m'avait menac souvent d'une partie fine aux Frres-Provenaux
ou ailleurs, mais les vnements avaient tourn court, et, par le
fait, je ne savais mme pas ce que c'tait qu'un restaurant  la mode.
Mes petits tonnements n'intresseraient personne, et je me garderai
bien de dcrire ce que tout le monde connat. Je fus introduit dans un
paradis, bas d'tage, orn comme le dessus d'une bote de bonbons et
violemment chauff par un clairage surabondant. Il y avait l, autour
d'une table, servie comme sait le faire le plus illustre des matres
d'htel parisiens, une douzaine de personnes dj parvenues au
paroxysme des allgresses gastronomiques.

Toutes ces personnes taient de Vannes; mais, bont du ciel! quel
assemblage et qui se serait attendu  ces criminels rapprochements!
Mon pre, ce miroir du lgitimisme le plus pur, tait assis entre
l'adjoint Mahureau, l'un des plus abandonns parmi les sicaires du
juste-milieu, et M. Kerjouhou, commandant de la garde nationale!
Bel-OEil potisait avec un capitaine de la gendarmerie, clbre par sa
svrit contre les rfractaires; Nougat, la fire Nougat, trinquait
avec Mme Rimassu!

Qu'tait, cependant, Mme Rimassu? J'hsite  le dire. Une femme qui
vendait des chapeaux! Mais, tudieu! qu'elle buvait abondamment, cette
roturire! Nougat lui ouvrait avec libralit la large bote o tait
le portrait de Grard et disait  chaque communion nouvelle:

A Paris comme  Paris!

L'oncle Blbon avait prs de lui un sordide avou qui suait la
chicane malhonnte et qu' Vannes personne ne touchait sans mettre des
gants fourrs. Vincent s'tait flanqu de deux redoutables commres:
une marchande de poisson de Lorient et une veuve de plusieurs
officiers de marine.

Vous l'avez devin, c'tait la diligence qui tait l, la diligence
tout entire! On continuait la table d'hte. En voyage, dit l'axiome
provincial, on fait si vite connaissance!

Loin de la patrie, il est si doux de contempler des visages de son
endroit!

D'ailleurs,  Paris comme  Paris!

L, les distances se rapprochent, l'orgueil des castes disparat,
ainsi que l'amertume des dissidences politiques. Il n'y a plus  Paris
ni royalistes, ni ligueurs. Tous Bretons ou tous Auvergnats! Le coeur
dans l'estomac, le sang  la peau, la bouche pleine!

Il y avait beaucoup  dire sur les moeurs de Mme Rimassu. Ah!
beaucoup! Elle parlait gras. La poissonnire vous avait une odeur 
tout casser. La veuve des lieutenants de vaisseau sentait aussi
lamentablement son fruit. C'est gal:  Paris comme  Paris! Libert
libertas! comme criait ce dbauch de Blbon. Vincent ajoutait, les
yeux hors de la tte: Et houp! Jabada! ce qui est une plaisanterie
celtique.

Quoique a, le seul qui gardt une posture dcente tait le pauvre
Joson Michais, assis  l'cart, au bas bout de la table. Il avait
l'air tout contrit, mais il avait chang dj trois fois de bouteille.

Notre entre fut salue par une terrible acclamation.

A la soupe!  la soupe! cria mon pre. Viens que je t'embrasse, mon
sclrat! Nous avons le capitaine de gendarmerie pour te conduire 
Vannes de brigade en brigade.

--Colonel! auprs de moi! ordonna Nougat. Je n'ai fait que grignoter
en t'attendant. Bonsoir, Ren, mon drle! Croirais-tu que depuis mon
dpart de Vannes je n'ai pas eu de mal  l'estomac une seule fois!

--Comme on voit bien qu'il a souffert par le coeur! soupira Bel-OEil
dans l'oreille du gendarme.

--Il a la ppie, ce bibi-l, fit observer Mme Rimassu.

--Ce n'est toujours pas l'esprit qui l'touffe! lana aigrement le
vieux Blbon. Bonsoir, innocent. a va bien, ta donzelle?

Il resta bouche bante, parce que Grard le regardait en face. Le
vieux Blbon savait qu'il fallait respecter Grard. Mais mon pre, 
pleine voix:

A la soupe!  la soupe! Bon apptit, bonne conscience! Les affaires
seront pour plus tard. Buvez, l'adjoint! Mangez, la garde nationale!
Que tout le monde vive... mme les gendarmes! A ta sant, chevalier!
Sans toi, je ne serais pas  Paris.




XXVII.

A PARIS COMME A PARIS!


Il y avait dans ces derniers mots de mon bon pre: Sans toi, je ne
serais pas  Paris, une vive et chaude reconnaissance. J'eus grand
plaisir  l'embrasser, ainsi que mes deux tantes, qui, au demeurant,
avaient t les amies de mon enfance. Quant aux deux Blbon, je ne
les embrassai point. La guerre tait dclare. Toute la diligence,
ceux qui me connaissaient et ceux qui ne me connaissaient pas, me
firent fte. La Rimassu dclara que j'avais grandi et pris du _truc_.
La poissonnire et la veuve de la flotte m'adressrent d'aimables
paroles. Pour m'utiliser, on but tout de suite  ma sant, et ce Judas
de Vincent doubla la politesse.

Grard semblait surpris et mcontent de trouver l des trangers. Il
s'assit entre Nougat et l'adjoint. Aussitt qu'il eut pris place, il
me fut ais de voir qu'on lui dcochait de tous cts des oeillades
interrogatives. Il ne se pouvait point, cependant, que ce loyal et
fier soldat, si lev au-dessus du niveau des autres convives, ft
engag avec eux dans une conspiration contre moi.

Non, cela ne se pouvait pas. Il y aurait eu folie  le croire.

Je m'assis au bas bout de la table, non loin de Joson Michais, qui me
faisait des signes en tirant les mches de ses cheveux plats et me
regardait avec des yeux humides. Je lui tendis la main. Il la baisa
bel et bien et me dit tout bas:

Ah! monsi el chevlier! y a du tbc!

--Qu'est-ce? demandai-je en me cachant derrire ma serviette que je
dpliai.

--E j'ne sais point, me rpondit Joson; mais, quoique a, y en !
aussi vrai comme ej'ne mens point, faut dire la vrit!

--Pstt! me fit Bel-OEil mystrieusement.

Et, arrangeant ses deux mains en porte-voix, elle me dit, en
confidence, au travers de la table:

Tu as souffert, Ren! T'avais-je mis en garde contre les
entranements de cette funeste passion?

--Qu'elle est bte! grommela Vincent.

Je ne prtends pas qu'il et tout  fait tort au fond; mais, sur un
geste de Grard, il se hta de mettre son nez dans son verre.

Grard tait le matre ici. Cela sautait aux yeux et je ne pouvais me
dfendre de penser: Si je suis condamn, c'est qu'il l'aura bien
voulu.

Pauvre frre chri! si beau! si jeune! si heureux! Les secrets
desseins de la Providence ressemblent parfois  un jeu cruel.

Mais faut-il passer sous silence les monstrueuses toilettes qui
maillaient, ce soir-l, le salon bleu des Frres-Provenaux! A Paris
comme  Paris, c'est clair. On peut tout se permettre dans cette
grande cohue o chacun passe inaperu: c'est vident. Retournez vos
habits, si vous voulez, et portez une paire de volailles plumes sous
vos aisselles, personne ne vous dira: mon coeur. Voil l'axiome. Vous
iriez tout nus dans les rues sans les sergents de ville.

Partant de l, pourquoi la province arrive-t-elle toujours avec l'ide
bien arrte d'blouir ce Paris qui ne la regardera pas? Ma tante
Bel-OEil avait une robe de velours amarante, achete pour les noces de
ma soeur et un certain crpe de Chine bleu tendre, je dis tendre comme
son coeur sensible. Sur son front jouait une ferronnire, et un oiseau
de paradis un peu pel hrissait ses cheveux. Elle tait splendide,
mais moins que Nougat, rouge comme une tomate dans un spencer collant
de satin blanc, sur lequel se drapait une charpe de barge vert fonc
frange d'or. Un collier de topazes serrait son gros cou, et un
perruquier de Paris lui avait arrang sur la tte un effrayant turban
apport de Bretagne. Les garons cassaient les assiettes en la
regardant.

Mme Rimassu, maigre fruit de la Cythre provinciale, avait dploy le
chle Ternaux de ses anciens triomphes. Son comique tait moins
effrn que celui de mes tantes. La veuve de l'arme navale tait
presque  la mode, parce que le corps de MM. les officiers se fournit
 Paris. C'tait en sa personne mme que le ravage apparaissait. On a
beau dire: le service de la mer use la chair comme le fer et le bois.

Parlez-moi des poissonnires de Lorient! Savez-vous ce que cote au
pcheur qui le prend ce faisan de la mer, ce poisson vtu d'argent
mat, le plus beau, le mieux fait, le plus dlicat de nos ctes, le
lupus d'Horace, le bar de Vfour? Les bars s'en vont. Le prix d'un bar
de vingt livres varie entre une journe et la noyade. La poissonnire
de Lorient l'achte quarante sous et le revend un louis. A Paris, il
vous cotera soixante francs. Nos bateliers seraient bien riches s'ils
avaient seulement le quart du prix rel de leurs pches. Mais ils sont
trs pauvres. La poissonnire a des pendants d'or qui allongent ses
oreilles jusqu' l'paule. Le conducteur de diligence _met de ct_.
Le consignataire de Paris devient millionnaire ds sa seconde
faillite. Ainsi va la mare.

Quant aux hommes, ils avaient gnralement l'habit bleu barbeau 
boutons d'or, sauf le gendarme, agraf dans une redingote longue dite
demi-solde. La cuisine des Frres-Provenaux tait trs franchement de
leur got. Les deux sexes faisaient assaut de bonnes dispositions, et
les encouragements de mon pre obtenaient l'approbation gnrale.

J'entendis Nougat qui demandait  Grard:

L'as-tu vue, mon colonel?

L'oncle Blbon ajouta en clignant de l'oeil:

C'est peut-tre dj chose faite, dis donc?

Tous les membres de ma famille, et mme les gens de Vannes, semblrent
comprendre cette question dont le sens m'chappait. Je m'tais promis
d'tre calme; mais cette convocation de toute la diligence,--coup,
intrieur et rotonde,--m'exasprait sourdement. C'tait un surcrot de
torture dont l'ide devait appartenir  cet abominable Blbon.

J'attendis avec anxit la rponse de Grard. Tout me faisait peur.
Grard ne rpondit que par un geste d'impatience.

Bon, bon! dit l'oncle, tu as vingt-quatre heures. C'est la premire
fois que je vois la capitale, mais, de mon temps, on n'y mettait pas
tant de faons, hein, Vincent?

--Ah! mais, rpliqua le rustre, c'est que tu tais un gaillard, papa!

--Nous les savions toutes! A la sant du colonel, dont le rapide
avancement honore  la fois sa famille et le pays qui l'a vu natre!

Mon pre avait dj fronc le sourcil, mais ce toast le drida. Ce
vieux Blbon tait un idiot d'esprit.

Les verres se choqurent avec fracas.

Voyons, Parisien, reprit l'oncle  haute et intelligible voix, vas-tu
nous parler de ta donzelle,  la fin! Tu as d faire danser les cus
bretons! Je voudrais bien savoir qu'est-ce que c'est que cette
paroissienne-l, pour s'tre mise avec un oiseau comme toi!

Sans les gens de la diligence, il est fort possible que j'eusse
rpondu tranquillement, tant j'tais fait aux despotiques boutades du
vieux Blbon. Mais sur tous ces vulgaires visages, le mme sourire
satisfait se montra. Je perdis patience du premier coup:

Chez nous, les portes taient fermes, mon oncle, rpliquai-je en
contenant ma voix, et il y a dans toutes les maisons des inconvnients
qu'il faut supporter de son mieux. Mais ici, nous ne sommes pas chez
nous et nous ne sommes pas seuls. Je vous prviens que les oreilles de
Vincent payeront votre premire impertinence!

--Attrape  scier, quoique a! grogna voluptueusement Joson Michais.

--Tiens! tiens! fit le gendarme.

--Peste! dit l'adjoint, qui lana une oeillade  la garde civique. Ah!
diable!

La garde civique repartit:

Ah! diable! Peste!

Rimassu me lana une boulette de mie de pain qui tmoignait de son
estime; la veuve maritime battit des mains, et la poissonnire s'cria
au milieu d'un fou rire:

Tranche, la vieille morue! Pare, vide, sale, sche! Que faut-il
avec a?

Vincent s'tait lev  demi, blme de rage, Grard le fit rasseoir
d'un coup de plat de main au sommet du crne. Mon pre, moiti riant,
moiti contrit, me dit:

Ren! Ren! monsieur.

Puis, s'adressant au Blbon il ajouta:

C'est pour rire, mon oncle. Mais vous avez quelquefois trop d'esprit.
Voyons, la paix! On ne prend pas les mouches avec du vinaigre.

Ceci tait norme de la part de mon pre, car rien ne saurait donner
une ide de l'influence qu'avait prise sur lui le vieux Blbon.

L'oncle va souvent trop loin! dit aussitt Nougat.

--Si ce n'tait son ge et son dfaut de fortune.... ajouta Bel-OEil
qui avait d'anciennes querelles  vider.

--La paix! la paix! rpta mon pre. Au fricot! Qui veut de la perdrix
au choux? C'est cuisin  la papa! Mange cette corporaille, fils Ren,
ou je te dshrite! Ah! ah! mon oncle! coutez donc! il a son franc
parler: il n'est pas encore msalli. Nage partout, matelots! et en
mesure! Les truffes vont venir! Bon apptit, bonne conscience! A la
sant de sainte casserole!

--Bravo! cria la poissonnire. Des marquis comme a, a fait plaisir 
voir!

--J'avais oubli de te dire, Ren, chanta Nougat, exalte; depuis mon
dpart de Vannes, je n'ai pas eu mal  l'estomac une seule fois.
J'tais faite pour les voyages. Paris est un paradis.

--Loin du bruit, murmura Bel-OEil,  l'heure mme o nous sommes,
combien de coeurs sensibles doivent y chercher le bonheur!

Vincent absorbait pour se consoler; l'oncle Blbon cherchait un moyen
de prendre sa revanche. Si j'avais pu manger la carcasse de perdrix
que mon pre m'avait impose, j'aurais gagn cent pour cent, mais
c'tait l'impossible.

J'touffais dans cette atmosphre chaude et charge de vapeurs
culinaires. Ma tte brlait. Je travaillais comme jadis aux heures de
ma fivre, poursuivant toujours le mot d'une nigme qui sans cesse me
fuyait.

Quel tait ici le rle de Grard? Il n'y avait pas  s'y tromper;
j'avais surpris des signes d'intelligence. Il avait honte de ses
allis, mais il avait des allis. Contre qui cette alliance? Contre
moi? Et pourtant, Grard m'aimait, j'en tais sr: je l'aurais jur.

Il est des circonstances o ceux qui vous aiment peuvent tre contre
vous. Je n'avais pas le sang-froid qu'il faut pour raisonner dans cet
ordre d'ides, trs multiples et trs subtiles, dont le rsum est la
phrase proverbiale: _Sauver un noy malgr lui_. Les demi teintes
m'chappaient. Grard devait tre mon ami ou mon ennemi; entre ces
deux extrmes, point de milieu.

A chaque instant, des frissons me passaient par le corps. La grotesque
bombance qui m'entourait ne faisait sur moi qu'une impression trs
vague. Toute autre chose m'et gn pareillement et peut-tre
davantage. Je travaillais, je cherchais, j'puisais mon effort 
m'isoler. Je souffrais  un degr terrible, et je n'aurais pas su dire
de quoi je souffrais.

Quelque chose menaait, voil le vrai. Tout grand malheur qui pend a
son cri muet. On l'coute, il trouble, il navre.

La pense d'Aurlie me vint. Pourquoi? Et-elle t  sa place, si
svrement que je l'aie pu juger, parmi ces incongruits de bas tage?
Et, cependant, son absence me causait de l'tonnement et de la peur.

Elle tait la correspondante naturelle de ma famille  Paris, tant 
cause du lien de parent qu'en raison de mon sjour chez elle. Seule
elle pouvait fournir sur moi certains renseignements. On avait d
l'aller voir au saut de la voiture.

A moins que ce voyage ne ft un pur prtexte pour s'empter aux
Frres-Provenaux.

Cette dernire hypothse n'tait pas l'absurde, comme le lecteur
pourrait le supposer. On a vu parfois la province se ruer sur Paris,
les mains pleines d'intrts encore plus respectables, et revenir
chez elle, vaincue plus qu'Annibal, par les dlices du Palais-Royal,
cette Capoue des vaillances dpartementales. Cependant je n'admis
point qu'il en pt tre ainsi. L'absence d'Aurlie en vint  me
proccuper de plus en plus.

Elle tait la femme des escapades. Elle avait l'esprit qu'il fallait
pour rire aux larmes et savourer le comique de cette prodigieuse
exhibition. Elle tait du monde, mais  sa faon, et ce qu'on appelle
la distinction tait pour elle un vtement plutt qu'une peau. Cette
soire et t mmorable dans sa vie. Elle y aurait pay place au
poids de l'or.

Ne l'avait-on point invite? Etait-ce rserve? La rserve n'touffait
ici personne, et mon bon pre, qui dtestait si cruellement les
msalliances, n'avait pas honte du tout de ses convives. A Paris comme
 Paris! La truffe purifie toutes choses.

L'ide naissait en moi qu'Aurlie pouvait tre employe  quelque
tnbreuse machination.

Mais on me gardait  vue. Les truffes venaient d'arriver. L'oncle
Blbon avait rdit coup sur coup trois de ses plus forts
calembours; sa faveur renaissait de ses ruines.

Monsieur mon neveu, me dit-il, puisqu'il faut prendre des gants de
satin blanc pour vous parler, vous n'avez pas encore demand des
nouvelles de votre tante Renotte qui, Dieu merci, vous en a assez
fourr. Je m'en vas vous en dire. La pauvre Renotte est reste malade
de l'affaire de la Poule Noire, et c'est elle qui partira la premire,
 ce qu'elle dit. Vincent n'est pas si bien habill que vous, mais il
n'a pas port malheur  sa famille.

Il y eut un grand tumulte. Les uns voulaient savoir  fond l'affaire
de la Poule Noire, les autres maudissaient l'oncle Blbon qui mettait
du noir dans la fte. Mon pre jeta sur moi un regard attrist.

On a du chagrin  la maison, Ren, murmura-t-il; les deux petits sont
malades aussi. Mais servez le chambertin, garon, et toi, l'oncle, que
le diable t'emporte!

--L'ignorance engendre la superstition, formula Bel-OEil.

--T'ai-je dit, me demanda Nougat, que depuis Vannes, je n'avais pas
senti mon estomac? Quelques truffes, Kervign, s'il vous plat.
Figurez-vous, ma bonne madame Rimassu, qu' Vannes, je ne peux pas
digrer un blanc de poulet!

--Quoique a, glissa Joson Michais  mon oreille, o donc qu'est all
notre monsi Grard?

Je tressaillis comme si j'avais reu un coup violent. Grard, en
effet, n'tait plus  sa place.

Pour sr et pour vrai, acheva Joson, y a du tbc, ej'ne mens pas!

Mon pre arrivait en ce moment de joie qui prcde la plnitude.

Garon! dit-il avec une emphase symptomatique, versez aussi du
chambertin  ce simple villageois que j'ai fait aujourd'hui asseoir 
notre table. Jadis nos anctres avaient la coutume de s'entourer de
leurs serviteurs. J'aime le souvenir de ces poques patriarcales.

--Ah! Kervign! soupira ma tante Bel-OEil, que n'avez-vous toujours ce
style lev!

--Demain, nous serons au noble faubourg, risqua Nougat imprudemment.
On peut bien s'encanailler un peu aujourd'hui.

--De quoi, ma grosse? interrogea la poissonnire de Lorient, hrisse
comme une brosse. Dites-vous cela pour les personnes qui sont dans le
commerce?

--Nous ne sommes plus sous l'ancien rgime! proclama la garde
nationale.

--Mords la! excita Vincent. Kiss! kiss! kiss!

--La canaille, s'cria loyalement le gendarme, c'est les rfractaires
et les perturbateurs de l'ordre public, sous un prince ami de la
Fayette!

--Et de son cheval blanc, grina le vieux Blbon. Un sou  qui
chantera _la Parisienne_!

L'adjoint chercha son charpe. Je vis bien que mon pre allait hisser
le drapeau blanc, mais le champagne parut. On s'embrassa. Nougat et
Mme Rimassu pleurrent. Au troisime verre de champagne, ils taient
tous Franais et militaires. La poissonnire de Lorient et pu crier
vive l'Empereur sans rencontrer la moindre opposition.

A la musique, mon oncle! ordonna mon pre d'une voix tonnante.

Aussitt Blbon:

     On dit qu'aux noces de Thtis
     Tous les dieux s'assemblrent:
     Junon, Pallas, Crs, Iris
     Et Vnus s'y trouvrent.

Mais il ne chantait pas seul. La poissonnire faux-bourdonnait:

     Ce sont les maires et les prfets
       Qui sont de jolis cadets;
       Ils nous font tirer z'au sort,
           Tirer z'au sort,
           Tirer z'au sort,
     Et nous envoient-z- la mort!

Rimassu grinait en fifre:

     Ah! la jolie vie que l'on mne
     Dans un rgiment de hussards!
     L'on rit, l'on chante, l'on aime
     Et l'on ne craint point les hasards.

Le capitaine de gendarmerie, sans respect pour son uniforme, se mit 
siffler la _Marseillaise_, Vincent fit le coq, ma tante Bel-OEil
roucoula:

     Pour gente bergre,
     Galant cavalier......

Devine devinaille! hurla l'adjoint, furieux de ne pas savoir une
chanson: trois moines passant, trois poires pendant, chacun en prit
une et il en resta deux....

--Mon premier, proposa Bel-OEil, est un mtal prcieux, mon second un
envoy des cieux, mon tout un fruit dlicieux: un baiser  qui
devinera ma charade!

--Jouons  la main chaude! opina Nougat:

     Le petit dieu qui gouverne le monde
     Avec un bandeau sur les yeux....

--Eh! houp, Jabado! criait Joson, en brandissant son verre de
champagne, c'est mignon, cte petit cidre, monsi el chevlier. Ej'
suis vot'mtelot  la vie,  la mort, faut pas mentir.... Mais
n'empche qu'y a du tbc!

--Grenadiers! dclama tout  coup la garde civique, vous tes la
nation arme! La France librale vous a confi ses institutions. Si
jamais l'tranger....

--A bas les Anglais!

--Ah! l'Allemagne! fit Bel-OEil, la rveuse Allemagne. Que Dieu
m'envoie l'auteur de _Lottchen ou la Filleule du Rhingrave_!

L'adjoint demanda:

Jetez-vous vos langues aux chiens? Un des trois moines s'appelait
Chacun.... Btes!

Et il s'affaissa dans un rire homrique. Vincent lui versa une
demi-tasse de caf  l'intrieur de sa cravate.

Celui qui s'appelait Chacun prit une poire, continua l'adjoint qui
essaya de l'embrasser, et de la sorte il restait deux poires.....
Btes!.... madame me croit dans mon lit.

--Viens danser, pataud! dit Nougat qui saisit le gendarme 
bras-le-corps. Je n'ai pas mal  l'estomac!

--A la danse! A la danse!

--Garon, des violons!

--Nous deux, me dit Bel-OEil en se pendant  mon bras, comme si
j'eusse t l'auteur de _Lottchen ou la Filleule du Rhingrave_,
cherchons un lieu cart pour parler la seule langue qui convienne aux
coeurs sensibles.




XXVIII.

L'EPREUVE.


On dansa. Quatre couples, suivis par la galerie, passrent dans le
salon voisin, o il y avait un piano. Le piano fut touch par un
garon du restaurant que la duret des temps avait prcipit des
sommets de l'art. Le personnel des Frres-Provenaux prouvait un
malaise visible. On fit des choses insenses, en vertu du principe: A
Paris comme  Paris. Rimassu et la veuve des marins taient deux
matresses femmes, rompues  toutes les excentricits chorgraphiques;
elles enseignrent le cancan  Nougat, qui ne se possdait pas de
joie. La poissonnire tutoyait tout le monde et fumait sa pipe en
excutant la pure danse de l'ours, telle qu'on peut l'admirer, 
Lorient, dans les bouges les mieux frquents de la rue du Port.
Vincent et elle, en guise de galanteries, se livraient de vritables
combats  coup de poing. Mon pauvre pre regardait tout cela d'un air
bat et battait la mesure sur le dos du garon virtuose en criant:

C'est Paris! voil ce que c'est que Paris!

L'oncle Blbon, lche flatteur, venait de temps en temps lui
chatouiller les flancs par derrire et c'taient d'interminables
clats de rire. On se mit  chanter en dansant. Je n'oserais citer
mme les titres des posies exhumes par la coupable Rimassu. Nougat
en voulut des copies. Si le matre et seigneur des Frres-Provenaux
n'avait pas vu avec nous un instant le colonel vicomte de Kervign, un
de ses habitus les plus respectables, il nous aurait lancs vingt
fois  la porte.

Dans l'intervalle des quadrilles, on se _hercaillait_, selon
l'expression de la poissonnire. La hercaille est une pousse
gnrale, mle de horions sincres et de cris appropris. Vincent qui
cachait sous un extrieur grossier des talents de socit fort
tendus, imitait en ces occasions la voix de tous les animaux
domestiques. On aurait cru qu'il y avait l des nes, des vaches, des
cochons, des dindons, des canards et des oies.

Ah! c'tait Paris! c'tait bien Paris! chacun se promettait d'y
revenir.

Amusez-vous, mes enfants, disait mon pre. C'est de votre ge. La
Bretagne fut toujours renomme pour sa franche et cordiale gaiet.
Nous ne sommes pas des Anglais! On va monter les glaces et le punch.
Quand vous voudrez, nous souperons. Voil Paris!

--Tu es un coeur, toi, ancien marquis! applaudissait la poissonnire.

Et par-dessus les acclamations, on entendait la voix triomphante de
Nougat qui criait:

Je ne sens pas mon estomac!

Depuis longtemps, j'aurais pu m'esquiver, mais j'avais peur de
mcontenter mon pre et il me semblait que je gagnais auprs de lui
quelque mrite, en subissant ce purgatoire. D'ailleurs, j'attendais
toujours Grard. A force d'hsiter, je me laissai prendre, comme je
l'ai dit, par ma tante Bel-OEil, et la fuite devint impossible.

Ma tante Bel-OEil ne dansait pas et la gaudriole soulevait son coeur
sensible, mais elle avait soif de thories sentimentales. Son aspect
tait un peu effrayant. Ses cheveux grisonnants s'bouriffaient sous
un bonnet terriblement couronn de fleurs des champs; sa longue figure
se marbrait de tons livides et lilas; son _grand zieu_ restait fixe et
demesurment ouvert, tandis que son _petit zieu_ excutait des
merveilles de gymnastique.

Hlas! me dit-elle avec un soupir gastrique, voici donc Paris et les
orgies sans frein de la Babylone moderne! Se peut-il que je m'y trouve
compromise aprs tant d'annes d'une existence virginale! J'en avais
lu la description dans les _Exils de Heilbronn, ou  quoi sert la
vertu?_ un livre charmant, quoique rempli de dangereuses peintures.
As-tu t  la Chaumire?

--Non, ma tante rpondis-je.

--Sois franc. Notre patrie a aussi des auteurs. Je connais les moeurs
vives et dvergondes du pays latin. Je voudrais voir quelques
grisettes de Paul de Kock avant de mourir!

Elle me serra tout  coup le bras:

Jeune imprudent, s'interrompit-elle, tu as gt ta vie! Nous vivons
dans un sicle o l'amour est proscrit. Le dmon de l'or s'est empar
de toutes les consciences. Et tu t'es avis de chercher un coeur pour
ton coeur! Ce n'est pas moi qui te blme: la religion naturelle ne
connat pas de schisme et, du haut de ma philosophie, je vois les
comdiennes au niveau des princesses. Passez le punch, monsieur le
garon. Ah! qu'il est fort! Remettez-y un peu de rhum pour le
rafrachir. C'est bien! Nous disions donc que ton Annette Las....
D'abord j'aime ce nom: _Annette Las, ou les secrets de la comdie_.
Combien de fois n'ai-je pas t sur le point de composer un livre,
afin d'pancher dans le sein de l'humanit les motions brlantes de
mon me! Ecoute-moi. Et ne te mprends pas sur mes intentions. C'est
la tendresse dsintresse d'une parente qui va dicter mes paroles.
Cette jeune fille avait-elle dj connu l'amour? ou bien l'as-tu
conduite le premier dans ce sentier maill de fleurs fatales o le
dieu qui porte un carquois?...

Elle me donna un coup sur les doigts, et son _petit zieu_ fit pour le
moins cinquante tours en une seconde.

Eh! bonhomme? s'interrompit-elle, cessant soudain de traduire
l'allemand, ne crains pas de tout dire. C'est comme si j'tais ton
confesseur. Tu conois, si je suis contente des dtails, je te fourre
de quoi lui faire un mignon cadeau.

--Prenez moi ce gaillard l! ordonna mon pre, et qu'on me le fasse
danser de force.

On fit mine d'obir, mais Bel-OEil m'entoura de ses deux maigres bras;
prte  dfendre par la force le trsor de confidences intimes qu'elle
attendait de moi.

En ce moment, Joson Michais me glissa  l'oreille par derrire:

Notre monsi Grard est en bas qui vous attend. Il est plot et blme
cens comme un linge, et je ne mens pas! Pour le tbc, il y a du
tbc!

Je ne fis qu'un saut jusqu' la porte et je m'enfuis.

Grard tait bien ple, en effet. Il m'attendait, appuy contre
l'entre du vestibule, sur ce petit trottoir en contre bas qui borde
la rue de Beaujolais. Il semblait avoir peine  se soutenir. L'ide me
saisit qu'il venait de commettre une mauvaise action.

Ah! me dit-il, te voil.

Il posa ses deux mains sur mes paules et je le sentis chanceler.

Sois homme! ajouta-t-il en quelque sorte machinalement. Sois homme!

Le vertige me monta tout de suite au cerveau. J'eus la pense furieuse
de lui briser le crne contre la rampe de fer qui tait derrire nous.
Je sentais,  vrai dire, le coup de poignard qu'il venait de me porter
en plein coeur.

Qu'as-tu fait?.... balbutiai-je d'une voix trangle.

Il rpta:

Sois homme! sois homme!

Je vis que ses yeux taient rouges et que des larmes roulaient sur sa
joue.

Je ne saurais rendre l'angoisse poignante que j'prouvai. Ce doit tre
ainsi quand on meurt, ma colre tomba, mon nergie aussi. Il fut
oblig de me soutenir  son tour.

Il me porta peut-tre, peut-tre eus-je la force de marcher. Je n'ai
pas souvenir. Je me retrouvai assis sur un des bancs de pierre colls
aux arcades qui donnaient au jardin du Palais Royal un aspect de
familire hospitalit. Il tait tard dj. De rares promeneurs
allaient et venaient dans les alles. Sous les fentres des Frres
Provenaux, il y avait nanmoins un groupe assez nombreux form par
des badauds qui coutaient crier nos gens de Vannes.

La premire parole de Grard fut celle-ci:

Il faut renoncer  elle.

Puis, comme je ne rpondais pas, il ajouta:

Petit frre, je te jure devant Dieu que je t'aime! Aprs notre mre,
tu es ce que j'aime le mieux au monde!

Je gardais toujours le silence. J'tais mort. Je n'aurais pu faire un
mouvement ni prononcer une parole. Seulement il y avait en moi un
sauvage besoin de frapper. Si j'avais eu la force j'aurais tu. Je le
dis comme cela est: je suis sr que j'aurais tu.

Il me baisa au front. Je sentis ses larmes qui me mouillaient. De quoi
se repentait-il? J'aurais voulu avoir les griffes d'un tigre.

Car on s'tait attaqu  elle! On me l'avait frappe! Je ne me serais
pas dfendu moi-mme, non! Moi-mme, je ne me serais pas veng! Mais
elle!

C'est un ange! murmura Grard, c'est un pauvre bel ange!

Il s'assit auprs de moi, et appuya sa tte contre mon paule.

Il me faisait horreur, car sa voix sonnait  mon entendement comme
s'il et parl d'une morte.

Je devais souffrir encore davantage.

Je serais vrai, reprit-il, je ne pourrais pas mentir avec toi. J'ai
eu mes amours de jeune homme. On juge les autres par soi-mme. L bas,
en Bretagne, lors de mon arrive, ils m'ont tous dit: Ce pauvre Ren
est en train de se casser le cou! Et dj, j'tais bien mcontent de
toi, frre; tu vas avoir vingt ans. Tu n'es rien. J'avais de
l'ambition pour toi. Est-ce que tu m'entends?

J'prouvai une sorte de surprise  pouvoir rpondre. Ma langue joua
dans mon palais. Tout le surplus de mon tre restait rigide et
perclus, mais je pus dire comme un automate qui parle:

Oui, je t'entends.

--Eh bien! petit frre, je leur avais promis de t'empcher de te
casser le cou, en principe et sans rien spcifier. L'oncle Blbon me
mettait les perons dans le ventre en me parlant du jeune Sauvagel, un
fils de bourgeois qui est en train de parvenir trs haut,  Paris, par
le crdit de la prsidente. J'tais jaloux pour toi de ce Sauvagel, et
je me disais: il a un boulet au pied, je l'en dbarrasserai, il
reviendra sur l'eau. En voiture, nous n'avons parl que de toi. Notre
pre est le meilleur des hommes, mais il roule dans un cercle d'ides
qui va se rtrcissant, et le mtier de ces Blbons est de l'abrutir.
Quelque jour, je me mlerai de cela.... Mais non! que le diable
m'emporte s'il m'arrive de me mler jamais de la moindre des
choses!.... Notre pre a donc son tic contre les msalliances. Moi, je
ne suis pas partisan des msalliances, mais je ne sais pas ce que je
ferais pour toi. Mon pre, c'est indiffrent: il m'a dit cent fois, 
moi, qu'il aimerait mieux me voir mort que msalli. Or, voil: en
diligence, le vieux Blbon dit: Le meilleur moyen serait de lui
souffler sa donzelle....

Je poussai un sourd gmissement.

Tu vas voir, reprit Grard. Sur ma foi, j'ai t puni! Nous sommes
fanfarons, en Bretagne, et ce n'est pas le rgiment qui corrige de
cela. Tout le monde me poussa, disant: Si le petit se voit tromp, il
est fier, il sera guri d'emble. Moi, vois-tu, j'ai rencontr en ma
vie cent prsidentes, les unes plus, les autres moins folles
qu'Aurlie. Sous l'uniforme, nous ne sommes peut-tre pas aux
meilleures places pour bien voir les femmes. Celles qui nous laissent
approcher savent ce qu'elles font et cachent les autres. Il s'agissait
d'une comdienne qui s'tait fait promettre le mariage par un enfant
de dix-huit ans....

--Grard, l'interrompis-je, mon immobilit cataleptique me donnant
les apparences de la froideur, je souffre beaucoup: dis-moi ce que tu
as fait.

Il se mprit.

Te voil plus calme, murmura-t-il. Pauvre fille!

Il la plaignait presque de ma rsignation.

Je suis retourn chez M. Las, poursuivit-il. J'ai dit que tu m'avais
charg de la venir prendre....

--Pour la prsenter  mon pre? devinai-je.

--Oui, pour la prsenter  notre pre.

--Et ils t'ont cru, car ils croient tout.

--Oui...... ce sont de bonnes mes. Ils m'ont cru, en effet, la fille,
le pre et le fils.

--C'est bien, Grard, continue.

Je pensais: Si je ne peux pas le tuer, M. Las ou Philippe se
chargeront de cela.

Il reprit:

Annette s'est habille  la hte, tremblant un peu, mais souriant
aussi. Au bout de dix minutes, elle tait prte. Le pre et le fils
sont venus nous conduire jusqu'au fiacre et l'ont aide  y monter. Le
pre a dit: Ne crains rien; celui-l est un gentilhomme de Bretagne et
un soldat franais.

Mon coeur qui avait cess de battre, se prit tout  coup  bondir dans
ma poitrine. Je voyais et j'entendais M. Las.

Grard reprit encore:

Annette me demanda: O donc sont-ils? Je rpondis: loin d'ici, dans
le faubourg Saint Germain. Et je me mis  songer aux moyens
d'accomplir ma promesse....

Grard s'arrta et passa son mouchoir sur son front.

La sueur froide coulait en ruisseaux le long de mon corps. Je
n'essayais mme pas de savoir si je pouvais bouger maintenant. Je
n'avais qu'une pense: couter. J'tais avide de chaque mot qui
retournait le poignard dans ma blessure.

Par bouffes, les clats de rire et les chants sortaient par les
fentres ouvertes des Frres-Provenaux.

Oui, poursuivit Grard, et Dieu sait si j'avais envie de russir!
C'est la sottise des gens comme moi, que veux-tu? Ils croient  leurs
mres et ils ne croient pas aux femmes! comme si chacun n'avait pas sa
mre et comme si toutes les mres ne faisaient pas toutes les femmes!
Je ne sais pas si tu es irrit contre moi, depuis que mon aveu franc
et complet te demande pardon, mais je te demande pardon deux fois que
j'eus. Elle me souriait si bien! Je me dis: ce sera trop facile! Je
pris sa main, ou plutt elle me la donna; je la tirai vers moi, elle
fit les trois quarts du chemin: sur l'troite banquette de la voiture,
nous eussions tenu quatre! Je lui dis: Annette, je n'ai point
rencontr de femme si belle que vous.....

Il s'arrta encore et je voulus parler. Ma langue tait de nouveau
frappe. Je vivais seulement par l'atroce angoisse qui me tordait le
coeur. Oh! pourtant, mon intelligence tait nette. Je sentais chaque
coup distinctement, et il semblait que mon martyre, arrivant sans
cesse  son comble, pt indfiniment s'aggraver.

Je te dis, continua Grard en se redressant, que je ne connais pas la
femme ainsi faite. La rsistance a t pour moi jusqu'ici le souverain
gage de la vertu. Celle-l qui est une anglique crature, ne m'a
point rsist. Tant mieux! m'a-t-elle dit. J'ai ajout: Je suis
majeur, moi, je suis colonel, la femme que j'aime, je puis l'pouser.
Et, en parlant ainsi, j'ai voulu porter sa main  mes lvres. Elle m'a
tendu son front. Puis, attirant  son tour ma main jusqu' sa bouche,
elle l'a baise en murmurant: Mon frre.....

Grard pleurait. Ses larmes attirrent les miennes. Un dlire de joie
remplaa ma torture. Je ne voulais plus son sang; si j'avais pu, je me
serais prcipit dans ses bras.

Avant ce soir, dit-il en essayant de sourire, il y avait bien
longtemps que je n'avais pleur Mon frre! Elle a seulement prononc
ce mot. La honte m'a pntr comme une sueur. Ren! comme elle t'aime!
comme elle t'aime!

Et avec un lan d'enthousiasme:

J'ai vu qu'il y avait quelque chose au-dessus de la vertu qui
s'irrite, la vertu qui reste calme, tant il est loin de sa pense
qu'elle puisse tre en danger de faillir; la vertu qui pardonne du
haut de sa saintet misricordieuse, la vertu anglique, pour employer
ce mot qu'on prodigue si follement, vertu de celle que je te
donnerais pour femme  l'instant mme, si Dieu avait voulu que je
fusse ton pre!

J'eus froid. Ma joie se glaa. Un instant, j'avais cru que tout tait
fini et qu'ici tait le dnoment heureux de mon supplice. Mais les
dernires paroles de Grard firent entrer en moi une terreur nouvelle,
plus subtile et plus pntrante, quoiqu'il ne s'y mlt point encore
de colre.

Je retrouvai la parole pour demander:

O est-elle? Ai-je rv ou n'as-tu pas dit qu'elle tait perdue pour
moi?

Grard baissa la tte.

Nous tions  la porte de l'htel de Kervign.... pronona-t-il
pniblement.

--Ah! fis-je en m'accrochant  ses habits, il y avait un complot! un
odieux complot! contre une enfant!

--Mon frre, ceci n'est plus ma confession, m'interrompit Grard. Je
t'ai dit toute ma faute. A dater de ce moment, je n'ai fait que
remplir un devoir. Mlle Las a agi librement. Nul ne l'a force. Son
dvouement s'est accompli dans la plnitude de sa volont.

--Mais o est-elle? m'criai-je en luttant contre ma dfaillance et
refoulant le rle qui obstruait ma gorge, o est-elle? Qu'avez-vous
fait d'elle? Je la veux! Je serai assassin, s'il le faut, et, si l'on
m'y pousse, parricide! Je la veux! C'est ma vie! Ecoutez! Je ne vous
tuerai pas! Je ferai mieux, je me tuerai devant vous! Vous serez tous
clabousss de mon sang! Je la veux! Annette! Annette! mon me! Soyez
maudits, vous tous qui m'avez arrach le coeur!




XXIX.

LE COMPLOT.


Je tombai. Grard me reut dans ses bras, et j'y restai quelques
minutes sans connaissance. Il y avait eu complot, en effet. On avait
excut ici la stricte volont de mon pre, qui avait particip  la
conception du plan et fourni les fonds ncessaires.

Je vais raconter le fait comme je le sus plus tard, car l'explication
de Grard finit l pour ce soir, et les vnements qui suivirent ne
laissrent point de place aux longs discours.

Annette entra dans la maison du prsident de Kervign sans connatre
les noms des matres de cans. Au lieu de moi qu'elle attendait, on la
mit en prsence d'Aurlie. Elle avait aperu Aurlie une seule fois,
avec moi, dans la loge du thtre Beaumarchais; elle la reconnut, mais
cela ne lui apprit rien: j'ai dit qu'elle ignorait le rle jou par le
prsident auprs de sa famille.

On se garda bien de lui montrer Laroche.

Elle demanda mon pre. Aurlie rpondit qu'elle avait mission de
parler pour lui.

Annette et Aurlie taient seules dsormais. Grard avait pass dans
un appartement voisin, aprs s'tre exprim ainsi:

Mademoiselle Las mrite plus que des gards. Quelles que soient les
apparences, je dclare que mes sentiments pour elle sont une tendre
affection et un sincre respect.

Aurlie put tre tonne, mais elle ne le fit point paratre. Elle
avait du coeur et savait vivre. Son ridicule n'tait point en jeu.
Elle s'acquitta dcemment et bien de la difficile mission qui lui
tait confie.

Mademoiselle, lui dit-elle en substance, je suis presque une mre
pour celui que vous aimez; nanmoins, je n'aurais point pris sur moi
d'agir comme je vais le faire. Ecoutez mes paroles comme si elles
tombaient de la bouche mme de M. le comte de Kervign, pre du
chevalier. Votre mariage avec ce dernier est impossible. M. de
Kervign n'y consentira jamais de son vivant et il s'arrangera de
manire  ce que sa volont lui survive. Les raisons de ce refus n'ont
point trait  vous personnellement: c'est pourquoi il n'est pas besoin
de vous les faire connatre. Ce sont des opinions, des prjugs de
caste, si vous voulez, et des arrangements de famille. Le chevalier
doit pouser une de ses cousines, riche et belle; il l'aimait avant de
vous connatre.

Ce dernier dtail, le seul qui fit impression sur Annette, tait aussi
le seul qui ft controuv. Quant au mariage, il tait en effet arrang.
Si je n'en ai point parl, c'est qu'on avait cru pouvoir en poser les
prliminaires sans me consulter.

Je n'ai pas besoin de peindre la situation d'Annette, isole et prive
de ses conseils naturels, en face d'une pareille dclaration. Elle
n'eut d'abord  donner que ses larmes.

Aurlie poursuivit.

La loi franaise ne nous accorde aucun moyen de vous combattre,
mademoiselle, en dehors des actions criminelles qui nous rpugnent et
qui seraient, paratrait-il, d'une souveraine injustice, employes
contre vous. Nanmoins, je dois vous dire que le chevalier, mineur et
attir dans la maison d'une comdienne, par le pre et le frre de
celle-ci, fournit  M. de Kervign un motif lgitime d'intervenir.
J'ajoute que cette intervention, si elle avait lieu, ne serait pas
sans danger pour MM. Las.

Annette voulut protester. Aurlie l'arrta d'un mot.

Je plaide la cause d'une famille malheureuse, dit-elle. Dieu me garde
d'accuser ni surtout d'insulter ceux qui vous sont chers! Je veux
seulement vous faire comprendre que leur qualit d'trangers prte une
gravit nouvelle  la situation. Coupables ou non, MM. Las prtent
ici le flanc, et vous savez bien que, pour se dfendre, il est parfois
besoin d'attaquer. Mais ne parlons point de ceci, mademoiselle. Vous
tes en prsence d'une femme qui connat et qui excuse les
entranements du coeur. Moins jeune que vous et peut-tre moins belle,
cette femme possde encore quelque beaut. Pour tre un juge rigoureux
dans un procs de cette sorte, il faudrait avoir pass l'ge des
charmantes imprudences et des passions irrsistibles. Tel n'est point
mon cas: vous ne trouverez en moi que clmence. Je ne veux point vous
menacer; je veux vous prier, non pas tant au nom d'une famille au sein
de laquelle vous avez jet involontairement le trouble, qu'au nom de
Ren lui-mme. Vous ne pouvez pas tre sa femme, vous pouvez seulement
briser son avenir en restant sa matresse. Voyez le vrai des choses:
Ren a dix-neuf ans; il est dans toute la force du terme, en quilibre
entre le bonheur et le malheur. Je vous fais observer, avant de
poursuivre, qu'il n'a pas, comme beaucoup de jeunes gens, la
possibilit de parer par lui-mme aux embarras matriels de la vie; il
n'est ni peintre, ni sculpteur, ni crivain, ni avocat, ni mdecin.
J'entends en herbe. Non-seulement il n'a pas d'tat, mais il n'a pas
mme de vocation. Je le connais aussi bien que vous. Lui retirer
l'appui de sa famille, c'est le plonger matriellement dans une misre
dont il n'aura aucun moyen de sortir. Pour un homme tel que lui, la
misre est une impasse o l'on meurt. Peut-tre avez-vous fait ce rve
de prendre sa place dans la lutte et de combattre la misre par votre
talent. Ce n'est qu'un rve. On meurt aussi de honte, et un Kervign
ne vit pas d'une femme. Vous pouvez briser son existence, mais vous ne
pouvez rien pour son salut.

Annette coutait atterre. Les arguments d'Aurlie la frappaient comme
le choc rpt d'un marteau qui aurait battu son coeur. Elle ne
pleurait plus; elle regardait avec garement cette femme qui lui
arrachait une  une toutes ses esprances et toutes ses joies. Elle ne
discutait point en elle-mme la valeur de ces diverses affirmations.
Toutes, au mme degr, lui semblaient claires comme l'vidence. Mais,
 l'encontre de ce plaidoyer crasant, il y avait une autre vidence:
l'impossibilit de renoncer  son amour.

Elle restait l, silencieuse et la tte baisse, comme une pauvre
enfant, trahie par son angoisse et qui ne trouve plus de paroles pour
repousser une accusation immrite. C'tait si bien une enfant, une
chre et adorable enfant, elle tait si belle et d'une beaut si
touchante, la candeur de son inexprience parlait si haut,  dfaut de
sa voix, que la prsidente eut piti. Parmi les banalits de ce coeur,
il y avait des lans sincres. Elle eut remords de son succs, et
regretta sans doute la mission qu'elle avait accepte, car elle
rapprocha d'elle Annette et la baisa au front d'un brusque mouvement.

J'affirme que ce ne dut pas tre une comdie, mais cela russit comme
le plus habile des stratagmes. Il n'y avait de vaincu chez Annette
que sa raison. Restait l'instinct, que les arguments ne trompent
point. Sans ce baiser, l'instinct d'Annette et rsist.

Madame, madame! s'cria-t-elle tandis que les larmes jaillissaient
inondant son visage, vous tes bonne et j'ai confiance en vous. Il
vaut bien mieux que ce soit moi qui meure! oh! je le laisse libre! Je
lui rends sa parole! Mais s'il revenait, madame, et s'il me disait: Je
souffre....

--Pauvre fille! pauvre fille! murmura Aurlie, qui avait aussi des
larmes dans les yeux.

--Et s'il me disait, poursuivit Annette: J'aime mieux mourir avec toi
que de vivre sans toi!....

Elle joignait ses chres petites mains tremblantes et regardait son
bourreau comme on implore Dieu.

Aurlie s'essuya les yeux. Ah! c'tait de bien bon coeur qu'elle
pleurait! Mais les larmes d'Aurlie sont de cette espce toute
particulire qui coulent  torrents sous les banquettes d'un thtre,
au cinquime acte d'un mlodrame. Ces larmes viennent aussi du coeur,
je le pense, comme la sueur sort de la peau. C'est l'expulsion d'un
liquide. J'ai connu une brave dame fort  son aise qui plaidait depuis
cinq ans contre sa mre trs pauvre, au sujet d'une pension
alimentaire, et qui mouillait comme cela tout d'un coup trois
mouchoirs  ce moment suprme o le premier rle ouvre ses robustes
bras  l'ingnue, au son de cette musique: Ma fille! ma mre! Est-ce
bien toi! Mon Dieu! merci!

Elle perdit son procs et interjeta appel.

Aurlie tait loin de l. Nanmoins, les larmes ne lui enlevaient
jamais tout son sang-froid.

Il vous dira cela, mon enfant, rpondit-elle. Comptez-y bien! Ils
disent tous cela! Ah! si vous les connaissiez comme moi! sacrifie ds
l'ge de quinze ans et livre  un homme qui tait dj presque un
vieillard, j'ai prouv des peines, dont le rcit.... Mais il ne
s'agit pas de cela!

Elle eut la force de ne pas raconter son histoire!

C'est de vous qu'il s'agit, reprit-elle. Il vous dira cela: c'est le
refrain oblig. On me l'a dit vingt fois, et j'ai su garder mon
innocence! Ah! il faut de la force dans notre sexe! Il ne faut pas
qu'il vous dise cela. Comment l'en empcher? Je rponds nettement et
franchement: vous devez fuir.

--Fuir!... rpta Annette stupfaite.

--Il n'y a pas deux manire de trancher la question. C'est  savoir si
vous voulez le perdre ou le sauver.

--Je veux le sauver, madame! Sur tout ce que j'ai de plus cher au
monde, je vous jure que je veux le sauver!

--Vous tes une chre et digne crature.

--Mais pourquoi fuir? et o fuir? et comment?

L'accent d'Aurlie devint solennel.

C'est ici, ma chre demoiselle, dit-elle, que vous allez mesurer par
vous-mme toute la gravit des circonstances. Les parents taient
dcids  tout. Et laissez-moi vous dire, quoique mon intention ne
soit point de marchander, ah! certes, laissez-moi vous dire que vous
n'avez pas ici affaire  des millionnaires. Il se peut que vous ayez
nourri quelque petite illusion  cet gard. Je vous crois le
dsintressement mme; cependant l'imagination va, on se fait des
ides: il y a en Bretagne de ces vieilles maisons qui ont l'opulence
du marquis de Carabas.

--Dieu m'est tmoin, madame.... voulut l'interrompre Annette.

--Evidemment, ma fille, videmment. Je suis comme cela. Je n'ai jamais
pu me mettre en tte une ide d'argent. Je gagnerais deux mille cus
par an  savoir marchander. Cela dpend des natures. On ne se fait
pas. Je constate seulement que les Kervign ont une fortune honnte et
voil tout. Ils sont trois enfants; Ren est le cadet; on a fourr
beaucoup aux deux ans, qui seront avantags. Une fortune honnte de
Bretagne n'est pas une fortune honnte de Paris. En somme, s'il y a en
tout trente  quarante mille livres de rente.... c'est encore joli, je
suis de votre avis, mais ce n'est pas le Prou!

Annette Las tait muette maintenant.

J'arrive  la conclusion, poursuivit Aurlie, car ceci est tout un
raisonnement. Comme je vous le disais, vous allez juger de la gravit
des circonstances par le sacrifice que la famille consent 
s'imposer.

Annette releva la tte involontairement et devint ple, mais elle
n'interrompit point.

Le docteur Josaphat trouve cela norme! continua Aurlie. C'est notre
mdecin, et je crois que vous le connaissez. Il a dit le mot: norme!
La famille offre dix mille francs.

Annette resta immobile.

Aurlie attendit un instant, puis elle reprit:

Mademoiselle, j'avoue que vous m'tonnez. La somme est ronde et l'on
ne vous doit rien du tout, puisque Ren est mineur.

Ce ne furent pas des larmes, cette fois, ce fut un feu qui jaillit des
prunelles d'Annette Las. Aurlie eut peur. Bien que le fond de sa
pense ne ft pas la dlicatesse mme, son expression avait t plus
malheureuse encore que sa pense. Elle le sentit et recula.

Mon enfant, dit-elle avec bonhomie, nous ne sommes pas ici dans le
joli pays du roman. Je serais au regret de vous avoir blesse, mais il
faut appeler les choses par leur nom. Pour se dplacer, il faut de
l'argent. Nul ne songe  vous payer. Vous n'avez point mrit d'tre
humilie; si vous l'aviez mrit, peut-tre ne me serais-je point
charge de la mission difficile que je remplis auprs de vous. Ces dix
mille francs sont pour les frais de votre voyage.

Annette rpta:

Mon voyage!....

Aurlie eut un geste d'impatience.

Ne vous fchez pas, madame, dit Annette avec douceur. Je suis avec
vous contre moi-mme. J'ai compris une partie de ce que vous m'avez
expliqu, surtout ceci: je peux lui faire beaucoup de mal. Je ne veux
pas lui faire de mal. Expliquez encore.

--Chre petite! murmura Aurlie, sincrement touche. Vous voulez donc
que je leur dise  tous: C'est un ange, cette enfant-l! Je ne sais
plus o j'en suis, moi... Eh bien, oui, votre voyage. Si vous restiez
 Paris, comment empcher Ren de vous voir?

--Il ne faut plus qu'il me voie, murmura Annette, c'est juste.

La prsidente lui jeta un regard dfiant, tant ceci dpassait les
bornes de la rsignation vraisemblable. Annette reprit:

Mon pre et mon frre ne consentiront jamais  cela.

--Si vous leur dites....

--Madame, chez nous, chacun sait lire dans le coeur des autres. J'ai
montr mon amour. J'aurais beau dire moi-mme au pre et  Philippe:
je ne l'aime plus, ils ne me croiraient pas. Ce sont des exils, mais
ils sont fiers autant que pas un d'entre vous. Je partirai seule.

Aurlie ouvrit de grands yeux.

Je partirai seule, rpta Annette, dont la voix devenait paisible et
qui essayait de comprimer ses sanglots. Je ne veux pas tre entre lui
et le bonheur. Oh! non! Je n'ai rien  lui donner. Vous avez dit la
vrit, madame: il n'accepterait pas le pain qui se gagne au thtre.
J'en suis sre. Et en dehors de cela, que puis-je faire? Nous sommes
deux pauvres malheureux, nous ne savons qu'aimer. Je n'avais jamais
pens  cela. Dites  son pre et  sa mre qu'ils me pardonnent: je
n'avais pas la volont de les offenser.... et  lui.... Oh!  lui, ne
lui dites rien, madame. Il saurait bien que vous mentez, si vous lui
disiez que je l'ai oubli!

Elle se leva et fit un pas vers la porte. Aurlie, presque aussi mue
qu'elle, lui demanda o elle allait.

Je ne sais pas, rpondit Annette.

--Pensez-vous donc, chre enfant, que nous puissions vous abandonner
ainsi?

Annette appuya ses deux mains contre son front. Elle se sentait
devenir folle.

Ren! Ren! murmura-t-elle.

Puis, regardant la prsidente en face avec une farouche nergie:

Si j'allais le tuer, au lieu de le sauver! dit-elle.

Aurlie ouvrait la bouche; elle lui imposa silence d'un geste et
ajouta:

Est-ce que vous savez comme il m'aime? Il n'y a que moi pour le
savoir, parce que nous nous aimons l'un comme l'autre. Moi, j'en
mourrai, je le sais. S'il allait mourir!

--Ma pauvre chrie, murmura Mme de Kervign, nos jeunes Franais ne
meurent pas de cela! Et quant  vous, le temps, l'absence....

Son sourire sceptique ne tint pas contre la pleur indigne d'Annette.

Dieu veuille donc qu'il n'y en ait que deux  mourir, murmura
celle-ci d'une voix brise: le pre et moi! ceux-l sont condamns.

Elle revint d'un pas ferme vers le milieu de la chambre.

Vous aviez un projet, dit-elle, un plan arrt. Tout ceci n'a pas t
fait  la lgre. La conduite du frre de Ren prouve qu'on voulait
tenter plus d'un moyen de se dfaire de moi. Me voici prte  entrer
dans vos vues, quelles qu'elles soient, pour lui garder sa famille et
son bonheur. Ne craignez pas de parler franchement: j'coute.

--En vrit, balbutia la prsidente qui perdait contenance, je ne
m'attendais pas... Nous comptions tout uniment obtenir votre dpart et
celui de MM. Las pour l'tranger.

--Ne songez plus  cela. N'esprez rien que de mon isolement. S'ils
taient ici, je me souviendrais que Ren m'aime et je vous braverais.

--Un couvent....

--Un couvent soit. J'y pensais. Mais htez-vous. Je ne sais plus si je
suis folle et si mon rveil sera la raison, ou bien si j'ai ma raison
et si je me rveillerai dans la folie, mais je sais que je vais
m'veiller: htez-vous!

Aurlie hsita. Un instant, tout ce qui restait en elle de noblesse et
de gnrosit se rvolta. Ce fut court. Elle se dit: C'est une
comdienne.

Elle tait tout habille et coiffe. Elle jeta son mantelet sur ses
paules.

Vous avez devin juste, pronona-t-elle rsolment. Nos mesures
taient prises. Rien ne devait nous arrter, sinon la violence
matrielle. Ce qui arrive me fend le coeur, mais je jure que c'est la
ncessit. Mademoiselle Las, je vous estime et je vous aime; si,
quelque jour, vous avez besoin de moi....

--Moi, je vous jure que je n'aurai jamais besoin de vous, madame!
l'interrompit Annette. Je suis prte: htez-vous!

Il y avait une voiture attele dans la cour de l'htel. Elles
partirent, et Grard se prcipita comme un fou hors du cabinet o il
avait tout entendu. Il tait ivre en faisant le chemin de la rue du
Regard au Palais-Royal. Il me dit, ce soir-l mme, que jamais en sa
vie il n'avait prouv de torture pareille.

Mais il n'eut pas le loisir de me faire le rcit qui prcde, et ce
fut ici ma dernire entrevue avec le colonel vicomte de Kervign, mon
frre,  qui Dieu laissa juste le temps de me montrer son loyal coeur.

Il tait agenouill prs de moi quand je sortis de mon vanouissement
et me tenait serr dans ses bras.

Petit frre! me dit-il, au moment o je rouvrais les yeux, je crois
que j'ai bien fait. Il y a des choses impossibles. Je me suis jet
entre toi et un malheur. On ne fera jamais revenir mon pre: voil
pour la raison. Au diable la raison! je sais o est ton Annette: je
vais aller te la chercher, si tu veux!

Je me pendis  son cou dans un transport de joie. Je ne savais pas
encore ce qui tait arriv; mais je devinais au pire, et cette bonne
parole tait pour moi comme la corde lance  l'homme qui se noie.

Partons! m'criai-je. Crois-tu que je ne puisse pas te suivre?

Et je bondis sur mes pieds, frmissant d'aise et d'impatience.

Ma parole! murmura Grard, il tait mort tout  l'heure, et
maintenant le voil qui danse comme un cheval trop ardent. On
n'apprend pas tout  l'cole, ni mme au rgiment. Je ne connaissais
pas de femme pareille  Annette et je pensais que les amours comme le
tien taient bons  mettre dans les livres. Oui. Et je suis arriv
jusqu'au grade de colonel avant d'en savoir si long que cela!

--Mais partons donc!

--C'est qu'il nous faut des chevaux, petit frre.

--Quoi! dj enleve!

--Presque nonne! Ah! c'tait bien men! Mais nous avons dix lieues de
marge, et je te promets que nous la rattraperons en route.

Le tambour roulait pour la fermeture du jardin. Tous les gens de
Vannes s'taient mis aux fentres des Frres-Provenaux pour voir
cette chose curieuse. Les badauds, de leur ct, avaient peine 
quitter leur poste et jetaient un dernier regard d'envie aux croises
du restaurant.

Si nous avions quelqu'un.... commena Grard.

--Prsent, quoique a! l'interrompit la bonne voix de Joson. Ej'
savais qu'y vait du tbc! Faut pas mentir. J'coutais.... sans
couter, comme on dit....

--Mon cheval est ici prs, aux curies de l'htel des Princes, dit
Grard. Va prvenir qu'on le selle avec deux autres bons coureurs: tu
viendras avec nous.

Joson poussa un long cri de triomphe et fit la roue sur place, une
fois  droite, une fois  gauche.

Nge, tribord! appuie, bbord! allume partout, courtequeue! J'ai bu
du _punje_! A la houp! Et des glces! C'est-il froid, pour sr et pour
vrai? Nge!

Il perait dj le groupe des badauds  coups de poing.

Cinq minutes aprs, nous allions  franc trier sur la route de
Versailles.




XXX.

BATAILLE.


Quoique , y avait du tbc! Nge, bijou! saille de l'avant,
blaireau! C'est-il bon el' _punje_, aussi vrai comme Dieu est not'
matre! Les glces, c'est trop froid! Serre un peu voir le vent,
mauvaise brque! Nge partout ou gare l'avancement que j'te vas
donner, soldat marin de mousse de carcan de girafe!

Ainsi parlait Joson Michais, qui galopait de son mieux  une
cinquantaine de pas derrire nous. A la mer, il et t le premier,
sans contredit, mais mon frre Grard tait un cavalier accompli, et
moi-mme j'avais une grande habitude du cheval. La distance entre
Paris et Versailles fut franchie en cinquante minutes. Il m'est arriv
de faire la mme route en chemin de fer et plus lentement.

Nous traversmes Versailles sans nous arrter. Il tait onze heures et
demie du soir. En quittant la rue de l'Orangerie pour passer entre
l'escalier des gants et la pice d'eau des Suisses, Grard me dit:

S'il tait seulement sept heures du matin, je me trouverais ici tout
port.

Je lui demandai ce qu'il entendait par l. Il me rpondit:

C'est une autre histoire. Je vais te toucher un mot ou deux de cela,
ds que nous aurons rattrap la petite soeur.

Je lui tendis la main tout en courant pour le remercier d'avoir appel
Annette: _la petite soeur_.

C'taient les premiers mots que nous eussions changs depuis Paris.

Il n'y avait  parler que Joson Michais, et Joson Michais ne parlait
qu' son cheval. Son cheval, qui tait le moins bon des trois,
commenait  renifler et la distance s'largissait entre lui et les
ntres, qui restaient frais comme au sortir de l'curie. Joson, voyant
que le franais n'y pouvait rien, se mit  parler breton. Son cheval
tait normand; on ne s'entendit pas; ce que, voyant, Joson Michais
accomplit la promesse dj faite et prodigua _de l'avancement_, 
l'aide d'un bon bton de houx qu'il avait en guise de cravache. Le
Normand parut ne point goter ce nouveau langage et donna des
_embardes_, selon l'expression de Joson, qui mirent le cou de ce
dernier en pril.

Nge, banian! Avant partout, mchant balaou! c'est-il  une
embarcation? Je vas t'en casser une, faut dire la vrit, gendarme!

Nous apercevions les lumires de Saint-Cyr.

Est-ce loin encore? demandai-je.

--Auprs de Neauphle-le-Chteau: cinq lieues.

--Il y a un couvent dont la suprieure est la cousine de la
prsidente.

Mon cheval eut de la cravache et bondit comme un cerf.

Mais,  ce moment, nous entendmes derrire nous un cri de dtresse.
Joson Michais avait lass la patience de son normand qui, fournissant
une dernire et triomphante embarde, l'avait lanc par-dessus ses
oreilles, sur la route,  une demi-douzaine de pas en avant.

Cela fait, le mchant balaou se tenait tranquille et broutait mme
quelques brins d'herbe sur le bord du foss. Joson hurlait comme un
diable. Il traitait sa monture de caman, de merluche, de Savoyard, de
Malgache, de Nantais, de calfat et mme de commissaire, ce qui est la
suprme injure. Le banian n'y prenait point garde et jouissait
modestement de sa victoire. Nous fmes obligs de mettre pied  terre.
Joson prtendait avoir le cou dmoli et les deux jambes casses.

Quoique a, grondait-il pendant que nous le relevions chacun par une
aisselle, c'est pas fond de sable, ici, ni de vase non plus, j'ne mens
point! Roches partout, coraux, cailloux, coquillages. J'ai touch en
grand, quoi! Portez-moi jusqu' cette girafe de soldat-marin que je le
saborde! Foi de Dieu! c'est  un coup de mer! Sans vous commander,
notre monsi Grard, nous sommes ici en rade d'une paroisse, rapport
aux feux qui paraissent l au _sur-sur-ou_ de nous, dans le vent.
Mettez-moi  la buvette.

Au train dont nous allions nagure, nous aurions travers Saint-Cyr
comme Versailles, sans dire gare, et il y a dix  parier contre un que
nous n'eussions point aperu l'lgante calche qui stationnait, toute
attele, dans la cour du meilleur cabaret du pays. A quelque chose
malheur est bon: cette calche tait celle d'Aurlie.

Le premier objet qui frappa mes regards en entrant dans la salle basse
du cabaret fut le corps d'Annette. Je dis le corps: elle tait tendue
comme une morte, sur un matelas, au milieu de la chambre. Des routiers
et des paysans formaient autour d'elle un cercle bavard. Aurlie,
agenouille auprs d'elle, se tordait les mains, et derrire Aurlie,
il y avait une espce de frater qui choisissait une lancette dans une
trousse.

Je vis cela du dehors, et je ne sais comment. Si j'en croyais la forme
bizarre de mon souvenir, je dirais que je vis Annette au travers du
groupe qui me la cachait. Comme je franchissais le seuil, tte
baisse, un homme me barra le passage. Je le saisis des deux mains
aux cheveux, et sa tte sonna sur le pav derrire moi. Je ne me
retournai point. C'tait Laroche.

Quand Aurlie m'aperut, elle poussa un grand cri. Ses jambes
tremblaient et l'on entendait ses genoux se choquer sous sa robe. Je
devais tre effrayant  voir. Elle eut peur d'tre tue.

Ce n'est pas moi! ce n'est pas moi! s'cria-t-elle. Je jure que je ne
lui ai pas fait de mal!

Je ne l'coutais pas. Je ne sais pas si je la voyais. Je tombai de mon
haut sur mes deux genoux et je regardai la figure blme d'Annette.

J'tais convaincu que j'avais une morte devant les yeux. Je ne pleurai
point. J'tais assez calme, je n'avais ni le pouvoir ni l'envie
d'interroger: il me semblait si ais de la rejoindre, et si impossible
de rester dans la vie o elle n'tait plus!

Seulement, j'tais comme un enfant qui s'attarde  un spectacle que le
hasard lui prsente sur la route. Je voulais la voir encore et la
contempler si admirablement belle dans sa pleur. Ces gens qui
continuaient de radoter autour d'elle les stupides commrages du
cabaret campagnard me gnaient. Je m'impatientais  les entendre
interroger, sans se lasser, leur mutuelle ignorance, parler de la
justice et des gendarmes, proposer chacun son remde et dire avec
prolixit ce qu'on aurait d faire. Pour moi, elle tait morte de
notre sparation, comme j'en serais mort moi-mme si je n'avais eu le
devoir de la poursuivre et de la sauver. Que faire  cela? Une chose
m'tonnait, c'est qu'on ne me laissait point seul avec elle. Qui donc
avait droit d'tre l, except moi? J'avais l'intention formelle de
chasser tout ce monde et d'ordonner en homme qui doit tre obi, mais
je ne disais rien. Je regardais et, l'espoir me vint qu' force de
regarder, j'allais retrouver son sourire dans les lignes immobiles de
ce visage livide.

J'entendis le chirurgien villageois qui demandait du linge et une
cuvette. Je ne compris son intention qu'en voyant reluire l'acier
auprs du bras d'Annette. J'cartai le bonhomme sans effort et sans
colre, je lui dis:

Elle n'a plus de sang.

Le frater leva sur moi son oeil rouge de vin. La foule se mit  dire:

Il faut saigner! il faut saigner!

J'ai remarqu qu'un coup de lancette fait toujours plaisir  la foule.
Ma cousine criait dans un coin o elle s'tait rfugie:

Vous voyez! J'ai envoy chercher le mdecin! J'ai fait tout ce que
j'ai pu! Ah! quel malheur! Une femme comme moi dans des embarras
pareils! Mlez-vous donc de rendre service! Je suis sre d'en faire
une maladie.

Il est  croire qu'elle avait perdu la tte, car il n'tait pas dans
sa nature de penser uniquement  elle-mme en face d'un si cruel
vnement.

Grard entra en ce moment. Il venait de remettre sur pied Joson
Michais, qui avait eu plus de peur que de mal. Aurlie lui dit, comme
il passait prs d'elle:

J'ai donn mon flacon. Il faut que ce mdecin fasse quelque chose. Me
voyez-vous dans la calche avec une morte? J'aurais dbours cinquante
louis pour avoir Josaphat.

Grard fit comme moi, il se mit  genoux,  ct du matelas, mais il
fit mieux que moi, car son premier soin fut de prendre ce pauvre bras
de marbre pour y chercher le pouls. Aussitt un _toll_ gnral
s'leva. C'est dans les environs de Paris surtout qu'est rpandue
cette bizarre croyance qu'il ne faut point toucher la victime d'un
accident avant l'arrive de la justice. Les environs de Paris ne
forment pas la zone de l'univers. On y lit beaucoup de journaux.

Il y eut un instant o les bonnes gens de Saint Cyr, qui se
consultaient  haute et intelligible voix, furent sur le point
d'intervenir par la force pour empcher Grard de se compromettre. La
main de celui-ci avait dj quitt le pouls d'Annette et interrogeait
son coeur.

Combien d'ici l'Ecole? demanda-t-il sans se retourner vers les
assistants.

--Un demi-quart de lieue, lui fut-il rpondu.

--Deux louis  qui ramnera le mdecin en chef dans dix minutes. On
lui dira que c'est pour le colonel de Kervign.

Tout le monde s'lana dehors, y compris le frater, qui semblait
avoir des ailes. A Saint Cyr, on saigne quarante fois pour deux louis.
Ce dut tre, dans la grande rue, une terrible course au clocher.
Aurlie, cependant, ramena prcipitamment son voile et s'cria d'une
voix gmissante:

Je connais le mdecin en chef. Aucun scandale ne me sera pargn. Ah!
quelle aventure?

Grard avait soulev doucement la tte d'Annette. Je le regardais
faire. Mon cerveau tait vide horriblement. Quand je vis Grard ouvrir
le flacon de sels, j'eus une impression de rpugnance mle de piti.
J'aurais voulu Annette tranquille sur un matelas.

De l'eau! rclama Grard. De l'eau froide!

--Un verre aussi pour moi, dit Aurlie. Il y a des grces d'tat. Je
n'ai pas perdu connaissance une seule minute!

Comme Grard baignait les tempes d'Annette avec son mouchoir tremp
d'eau, elle rouvrit les yeux tout grands. Je n'en conclus point
qu'elle vivait.

Il fallut son premier cri, qui fut mon nom.

Alors, je tombai la face contre terre, comme si la balle d'un pistolet
m'et travers la poitrine  bout portant.

Il y eut un mouvement auquel je ne participai point. On alla, on vint
autour de moi. J'entendis Aurlie qui demandait d'un ton dgag:

Eh bien! Minette, comment nous sentons-nous  prsent?

Une main me tta le pouls. Ce devait tre le mdecin en chef de
l'Ecole.

Un peu de grimace dans tout cela, n'est-ce pas docteur? lui dit
Aurlie. Ne me demandez pas comment je me trouve dans cette bagarre.
J'aime  rendre service. Ce Grard fait de moi ce qu'il veut, et quant
 ce mauvais petit sujet de chevalier, nous l'avons eu chez nous, 
Paris, vous savez. Le prsident se plaint de ne plus vous voir.

Ds que le docteur fut parti, aprs avoir dclar qu'il n'y avait
aucun danger dans la position d'Annette, Aurlie se fit servir un
blanc de poulet et une bouteille de bordeaux. Elle tait d'une humeur
dtestable. Elle maudissait son caractre obligeant, qui l'entranait
sans cesse dans de nouveaux embarras. Le poulet tait dur, le vin
vent. Elle dfiait l'univers entier de la reprendre jamais  une
pareille fte.

Grard tait assis entre Annette, couche sur le lit, et moi, qui
m'tendais sur une vieille bergre. Il tenait nos mains. J'ouvris les
yeux parce qu'il disait d'une voix mue:

Vous tes bien vritablement ma soeur, maintenant, et je m'engage 
rparer le mal que je vous ai fait.

Mon second regard vit Aurlie qui avait la bouche pleine et qui
haussait les paules.

Ma confiance en Grard n'tait plus entire. Je croyais  la
gnrosit de son premier mouvement, mais j'avais peur de la
versatilit qui me semblait tre le fond de son caractre. Il se
tourna vers moi, et rapprochant ma main de celle d'Annette:

Je vous marie, ajouta-t-il en riant.

--Grand fou! gronda la prsidente.

--Et vous m'aiderez, petite maman! poursuivit Grard gaiement.

Il parat qu'Aurlie avait t aussi la petite maman de Grard!

Elle devint toute rouge et jeta sa fourchette, qui n'en pouvait plus.

Ah! par exemple! s'cria-t-elle. Voil bien mon impertinent traneur
de sabre. Ta petite maman,  toi! Je t'aurais donc eu avec mes dents
de lait! J'ai pass vingt-huit ans, c'est vrai, mais je ne veux pas
d'un fils colonel. Ta petite maman! mais, en vrit, tu me ferais
donner la quarantaine!

--Du tout, ma nice! lui rpondit Grard qui prit un grand partit.
Vous faisiez votre premire communion le jour o je sortis de Saumur!

Elle le regarda avec inquitude, puis, reprenant sa fourchette, elle
d'un dit ton trs srieux:

N'exagrons rien. J'tais marie, mais je me suis marie  quinze
ans.

--Si bien que je pus me tromper et prendre votre voile de noces pour
celui de votre baptme. Ma tante, il faut que ces enfants l soient
heureux. Je ne suis pas mchant, vous savez: mais vous pouvez
beaucoup, et si vous n'tes pas avec nous, je vous dclare une guerre
 outrance.

Elle se leva, carlate de colre. J'ignore quelles armes mystrieuses
mon frre Grard avait contre elle, mais, en faisant les dix pas qui la
sparaient du lit, elle se ravisa. Un sourire  la bourru-bienfaisant
joua autour de ses lvres. Elle embrassa Annette et dit:

Je ne rponds de rien! Ces vieux Kervign sont entts comme des
cailloux. Mais je ne refuse pas de donner un coup d'paule.

Ah! s'interrompit-elle en dposant un second baiser sur le front
d'Annette, je connais les souffrances du coeur et je sais y
compatir.... Mais sont-ils drles! Ils ne se sont pas dit un mot
depuis que les voil libre de se parler! Seigneur colonel, avez-vous
vu des pareils amoureux dans vos voyages? On dirait les jumeaux
siamois qui se communiquent leurs penses par un cordon. Moi, je
voudrais les entendre roucouler.

Grard me dit tout bas:

C'est une moiti de marquise et une moiti de vivandire.

--Mais, reprit-elle, ce n'est pas d'-prsent que je m'tonne. J'ai eu
le temps de m'tonner depuis Paris! La Minette m'a d'abord suivie
roide comme balle et j'ai cru que c'tait une affaire finie. Elle
n'avait pas mme demand  revoir une dernire fois, comme c'est la
coutume, son Ren ni ses parents. A la barrire de Passy, je l'ai
entendue qui pleurait; j'ai fait la sourde oreille: il fallait bien
s'attendre  quelques larmes. Au bas d'Auteuil, elle a eu un spasme.
Je n'aime pas les spasmes; mais on ne peut pas empcher cela.
D'ailleurs Laroche tait sur le sige  ct du cocher. Aprs les
spasmes, je craignais bien quelques cris, des sanglots, une bonne
attaque de nerfs. Mais il n'y eut rien, sinon quelques paroles de sa
voix dont le son m'effraya comme une chose surnaturelle:

Dites-lui qu'en mourant, j'ai prononc son nom. Ren, mon Ren,
adieu!

Elle tomba aussitt sur moi tout d'une pice, comme une morte.

Je collai mes lvres sur les pauvres doigts d'Annette froids et ples
comme l'albtre. Elle me sourit doucement, mais si tristement!

Ma cousine reprit:

Versailles tait pass, nous tions en plein champ. Allez donc
chercher du secours! Je fis descendre Laroche, qui s'assit entre elle
et moi, car j'avais peur. Impossible de la ranimer. De temps en temps
Laroche disait:

Elle froidit, elle froidit....

--Quelle galre! mon obligeance me portera malheur! Je n'avais pas
dn. J'avais des crampes d'estomac  tout briser. Et encore cinq
lieues pour le moins avant d'arriver chez la suprieure, o j'aurais
pu prendre quelque chose. Ah a, Minette, tout cela est bel et bon,
mais j'ai l'air de la femme de Croquemitaine, moi! Dites au moins 
ces messieurs que vous n'avez pas  vous plaindre de moi.

--Ah! madame!.... protesta Annette.

--C'est gal! Demain j'aurai une migraine qui pourra compter! Je la
sens venir. Tu fais le bon aptre maintenant, seigneur colonel, mais
c'est toi qui m'as embarque dans cette histoire. Que vont dire M.
Sauvagel et le prsident!

Ma parole! s'interrompit-elle en arrangeant l'oreiller sous la tte
d'Annette, cette petite est mignonne  croquer! Et douce! et bonne!
Elle serait morte sans que je l'eusse entendue se plaindre! Si cela
dpendait de moi, je ferais la sottise.... Mais  l'ge de ta mre,
mon pauvre chevalier, on ne se sent plus comme au mien.

L'aube commenait de poindre derrire les carreaux enfums de la
croise. Grard consulta sa montre et se leva.

Je voudrais te parler un instant, me dit-il.

Je le suivis aussitt. Il me fit descendre l'escalier et me conduisit
sur la grand'route, devant la porte de l'auberge. Il faisait froid.
Comme il passait son bras sous le mien, il me sembla que je le sentais
frissonner. A cette heure humide et triste du crpuscule du matin, on
est ple, mais sa pleur allait jusqu'au livide. Il riait, cependant,
et ce fut d'un ton de gaiet qu'il reprit:

Petit frre, il y a un proverbe qui dit: Aux innocents les mains
pleines: Tu as mis  la loterie comme un fou et tu es tomb sur le
gros lot. Je ne regrette pas ce que j'ai fait; les apparences taient
tellement contre cette jeune fille et contre sa famille, qu'il n'y
avait pas pour moi deux manires d'envisager mon devoir. Le principal
tait de te sauver; ne me juge pas sur la ruse que j'ai employe; je
te jure que je suis un honnte garon. Annette Las est dsormais ma
soeur: tu peux compter l-dessus. On m'aime,  la maison, et le
bonheur que j'ai eu dans ma carrire me donne un certain poids. Toute
mon influence t'appartient. Supposons qu'elle choue: j'ai reu
beaucoup trop d'argent de chez nous depuis dix ans. Si l'on essaye de
te prendre par la famine, je suis l: ce ne sera qu'une restitution.

Je lui serrai la main sans rpondre.

Voici une affaire rgle, poursuivit-il,  moins que je ne reoive,
ce matin, une balle de pistolet dans la tte ou un coup d'pe au
coeur.

Sa voix avait baiss malgr lui; je lchai sa main et je reculai.

Ce matin, rptai-je. Et pourquoi?

--J'ai eu plusieurs duels en ma vie, rpondit-il d'un accent rveur.
Je crois n'tre ni un querelleur ni un fanfaron, mais il est certain
que je ne me souviens point d'avoir prouv jamais une pareille
tristesse au moment d'aller sur le terrain.

--Mais quels sont les motifs de ce duel, frre!

--Il y a trois ans, j'tais au 2e cuirassiers, chef d'escadron, sous
le colonel Offroy d'Aubemas, un brave officier, mais de moeurs un peu
rudes. Un jour, il me traita publiquement d'une faon qui me parut
offensante, et publiquement aussi je lui dis:

Colonel, il ne me faut plus que deux grades pour avoir le droit de
vous payer mes dettes avec usure.

--Et si je passe gnral? me rpliqua-t-il en riant.

--Ce sera trois grades, colonel.

--Et aprs trois ans, l'interrompis-je, pour un motif si frivole!
Quand tu avoues toi-mme que c'est un brave officier!.... C'est l une
misrable rancune, Grard, et qui n'est pas digne de toi!

Il secoua la tte.

Pas l'ombre de rancune! murmura-t-il. Je ne sais pas si, depuis que
je suis au monde, j'ai gard jamais rancune  personne. D'ailleurs, il
y un fait bien connu: quand on rattrape ses chefs, on ne leur en veut
plus.

--Eh bien, alors.

--Eh bien! petit frre, pronona-t-il, avec un sourire triste, je ne
pense pas qu'il y ait au rgiment un registre spcial pour cela, mais
il est certain que rien ne se perd. Je te l'ai dit: la chose a eu lieu
publiquement. D'autres que moi s'en souviennent. Le jour o ma
nomination a paru au _Moniteur_, on a dit  la table des officiers du
deuxime:

--Colonel et colonel: bataille!




XXXI.

LA LETTRE ANONYME.


Je me souviens alors de ce que mon frre avait dit, la veille au soir,
comme nous passions sur la route, entre l'escalier des gants et la
pice d'eau des Suisses,  Versailles, il avait dit:

Si nous tions au matin, je me trouverais l tout port.

Au rgiment, ces fadaises sont des affaires srieuses. Le colonel
Offroy et mon frre n'avaient certes pas plus envie l'un que l'autre
de se couper la gorge. Mais il y a un mauvais esprit qui veille et une
mchante mmoire qui tient tat de ces lugubres promesses. C'tait
comme une vieille lettre de change qui arrivait  chance. Impossible
de la protester.

Je compris bien vite qu'il n'y avait plus  revenir. Les prliminaires
du duel s'taient en quelque sorte rgls d'eux-mmes comme si
l'insulte et t toute frache. Je regarde comme parfaitement inutile
de parler ici pour ou contre le duel. Jamais cause n'a suscit
pareille surabondance de plaidoyers prolixes. Puisque le duel n'est
pas mort sous les coups de ses adversaires, puisqu'il vit malgr
l'loquence de ses dfenseurs, il faut croire qu'il est une des
ncessits de notre excellente civilisation. C'est un courtois
appendice  l'hrosme de cet autre remde: la peine de mort. Pour
divertir une douzaine de subalternes qui prennent aujourd'hui leur
revanche, deux officiers suprieurs, se servent mutuellement de cible.
Cela est bien. Comment notre sicle en progrs rsisterait-il  la
tentation de railler les sottises du pass?

Je voulus  tout le moins accompagner mon frre, mais il me fit
aisment comprendre que ma prsence tait indispensable ici. L bas,
du reste, il devait trouver tout ce qu'il lui fallait: des tmoins et
le chirurgien major.

Dans les montagnes d'Ecosse, ils se battent pour tuer. Au lieu
d'amener ce meuble incroyable, le chirurgien, on prend une autre
prcaution qui me parat bien plus logique: on creuse la fosse
d'avance.

A mon sens, cette fatalit seule de la mort peut expliquer le duel.

Pourquoi, chez nous, prennent-ils des pes (je parle des militaires
surtout) ces deux-l qui, dans leur me et conscience n'ont pas le
dsir de s'exterminer?

Est-ce dcidment pour fournir une preuve de leur courage? Notre arme
travaille depuis dix sicles  mriter qu'on veuille bien regarder
cette preuve comme faite. J'ajoute que la preuve est purile et ne
dmontre rien.

L'usage ici vous prend l'homme par les paules et le mne bon gr, mal
gr. Refusez un duel, vous qui portez l'uniforme et vous serez montr
en foire comme un mouton  cinq pattes.

On a connu des lches qui se sont battus une bonne fois pour toutes,
afin d'acqurir le droit de ne plus se battre jamais.

Dans la vie civile, on ne peut le nier, le duel a une signification
quelconque. C'est un fait grave que de prendre l'pe quand on ne l'a
pas pendue au ct. Mais sous l'uniforme c'est voler le canon.

Nous allmes veiller Joson Michais qui, tout moulu qu'il tait, se
dclara prt  monter  cheval. Quatre heures sonnaient  l'glise de
Saint-Cyr quand Grard, dj en selle, me tendit la main.

Je ne crois pas  la Poule-Noire, au moins, me dit-il en souriant,
mais j'ai froid et j'aurais voulu rester avec vous deux.

C'est toujours ce dernier sourire que je vois quand je pense  mon
frre.

En partant, il me donna rendez-vous  Paris chez M. Las.

Moi non plus je ne croyais pas  la Poule-Noire! Encore maintenant, je
ne crois pas plus  la pauvre sibylle de Landeven qu' ces autres
prophtesses dont les antres bien meubls sont encombrs chaque jour
de Parisiens et de Parisiennes, formant partie intgrante de la
population la plus claire de l'univers. Car Paris, superstitieux au
moins autant que Quimper-Corentin, passe sa vie  consulter des
somnambules et  se laisser dire, pour vingt-cinq sous, au Vaudeville,
pour deux sous, dans un journal, qu'il est beau, bien fait, instruit,
galant, vaillant, spirituel surtout. Ah! c'est la prtention de Paris!
Les nes eux-mmes y braient avec finesse.

Je ne crois pas  la Poule-Noire; je ne crois qu'en Dieu. La
Poule-Noire avait parl au hasard, comme elles font toutes. Seulement
les malheurs vont en troupe. Le bataillon des malheurs passa, frappant
 droite et  gauche, dans le rayon indiqu par elle. Ce fut trange,
ce fut terrible au point qu'on ne saurait blmer les esprits ignorants
et faibles, qui restrent effrays de la concidence.

Nous partmes, Annette et moi, de Saint-Cyr dans la calche de la
prsidente. Elle ne nous parla mme plus du couvent. Sa principale
proccupation, pendant le voyage, fut de chercher le coin le plus
obscur de la calche et de laisser tomber en double son visage, 
cause du lamentable tat de ses peintures. La tableau avait coul
compltement. Elle tait d'une humeur massacrante.

Laroche avait disparu. Je ne sais comment il avait dj trouv
moyen de se mettre en relations avec les Blbon. Ces braves
s'entre-devinent. Sans doute, il tait  faire son rapport.

En passant  Versailles, je ne pus rsister au dsir de prendre
langue. J'entrai dans un caf qui s'ouvrait et o se trouvaient dj
des militaires, mais rien n'avait encore transpir de ce que je
voulais savoir.

Aurlie nous mit  la porte de M. Las et nous quitta en nous
souhaitant bonne chance. Elle avait rellement de l'amiti pour moi,
et pour Annette un petit peu de sympathie combattue par beaucoup de
jalousie. Aurlie aurait eu le meilleur coeur du monde si elle avait
pu passer dfinitivement la trentaine.

Pendant tout le voyage, j'avais vu Annette silencieuse et triste. Je
savais qu'elle pensait  son pre et je partageais trs-srieusement
ses inquitudes. Grard avait promis  M. Las que sa fille serait de
retour avant minuit; il tait huit heures du matin, quand nous
passmes la barrire. Il y a longtemps que je n'ai parl de la sant
du pre: il allait mal: ses forces dclinaient et le mdecin redoutait
pour lui la moindre motion. Dans l'tat o il tait, ce long retard
pouvait dterminer une crise funeste. Dj bien des fois, cette nuit,
j'avais eu l'ide de monter  cheval et de courir  Paris lui porter
des nouvelles. Mais ma confiance en Grard n'tait pas revenue tout
d'un coup et j'avais toujours peur d'Aurlie. L'ide d'abandonner la
garde de mon cher trsor m'avait trouv sans force.

Je comptais d'ailleurs sur l'lment chevaleresque, qui tait le fond
du caractre des Las, surtout chez le pre et qui loignait d'eux
sans cesse la pense d'une trahison. La premire parole d'Annette, ds
que nous fmes seuls, me tmoigna que cet espoir tait prcisment le
sien.

Le pre m'a dit hier, murmura-t-elle en s'appuyant sur mon bras pour
descendre de voiture: Je douterais de moi mme avant de rien craindre
de ce soldat franais, de ce gentilhomme breton, de ce jeune homme qui
a son coeur dans ses yeux et qui est le frre de notre ami Ren.

Je ne rpondis point, mais je pensai: Quand on parle ainsi, c'est que
dj la crainte est ne.

Nous montmes. Malgr tout, quelque chose nous serrait le coeur. Dans
la chambre d'entre, nous trouvmes Philippe tout seul. C'tait une
bien pauvre maison: ils mettaient le bois  brler dans l'antichambre:
Philippe tait assis sur le bois et tenait sa tte entre ses deux
mains.

Eu nous voyant, il tendis ses bras vers nous et un sourire claira ses
larmes.

Il a sa connaissance, nous dit-il d'une voix qui me navra jusqu'au
fond de l'me. Vous n'arriverez pas trop tard.

Je soutins, chancelant que j'tais, Annette qui s'affaissait  la
renverse.

Philippe ajouta:

Il est avec le prtre.

En mme temps, il me prsenta un papier qui contenait ces mots sans
signature:

Mademoiselle Annette Las tait voue aux Kervign. Le prsident de
Kervign l'a invente, Ren de Kervign l'a promene, Grard de
Kervign l'a enleve.

Je n'ai jamais su qui avait crit cet infme billet. Ma premire
pense alla vers l'oncle Blbon, mais malgr tout le mal qu'il
m'avait fait dj, j'cartai mes soupons de la tte de ce vieillard.
Restaient Vincent et Laroche. Ils taient, l'un et l'autre, capables
de tout. Cela tait trop bien fait pour Vincent, lourde brute dont la
plume n'aurait su tracer que de grossires injures, derrire l'abri de
l'anonyme. Quant  Laroche....

Mais il et fallu ici des preuves certaines. Il s'agissait de
condamner un homme  mort.

M. Las avait reu cette lettre la veille, vers onze heures avant
minuit, c'est--dire  l'heure o Grard et moi nous montions  cheval
aprs notre explication termine. Il avait pass une journe
excellente; la visite de Grard l'avait charm; il ne parlait que de
Grard. Il disait  Philippe: Ren nous a toujours dit que ses
parents avaient bon coeur; cela doit tre vrai puisqu'ils ont lev de
pareils enfants. Le colonel de Kervign ressemble  ces jeune hros de
nos pomes, princes par le sang et par la vaillance. Il est de ceux
qu'on ne peut voir sans les aimer.

Puis il reprenait, joyeux et attendri de ses esprances:

Notre Annette n'est-elle pas ainsi! N'avons-nous pas un trsor dans
notre humble maison? De loin, ils l'ont rpudie, mais il leur suffira
d'un coup d'oeil pour l'aimer. Cette Bretagne est un noble pays.

Cependant, ce ne fut pas sans inquitude qu'il vit partir Annette, non
point que Grard lui inspirt aucune dfiance personnelle, mais parce
qu'il lui parut trange que je ne fusse pas venu moi-mme chercher ma
fiance. Philippe tait plus inquiet que lui.

Toute la soire, ils essayrent de se rassurer mutuellement et de se
consoler aussi, car le pre disait:

Il faut nous habituer  tre seuls et  nous suffire dsormais l'un 
l'autre. La femme suit son mari. Je crois bien que la volont de Ren
est de ne nous abandonner jamais. Je le crois: c'est mon autre fils;
mais peut-on compter pour rien les parents de Bretagne? Ils auront
leurs prtentions naturelles et justes comme les ntres; ils
souhaiteront d'avoir leurs enfants auprs d'eux. Philippe, Philippe,
que sera notre maison sans le sourire d'Annette!

Ce fut une voisine qui apporta la lettre anonyme: il n'y avait pas de
concierge. M. Las examina l'adresse longuement. Il mit la lettre sur
la table et la reprit par deux fois avant de l'ouvrir. En l'ouvrant,
il dit:

Ceci contient l'annonce d'un grand malheur.

Philippe le vit plir terriblement. Il tait en quelque sorte frapp
avant d'avoir lu.

Il passa le papier  Philippe. Pendant que celui-ci en parcourait le
contenu d'un seul regard, M. Las glissa de ct sur la chaise et
tomba vanoui.

Cette premire syncope dura peu. Il reprit ses sens au bout de
quelques minutes et se reprocha sa faiblesse amrement. Croit-on aux
lettres anonymes? Mais pendant qu'il parlait avec nergie, plaidant
contre lui-mme la cause de notre loyaut bretonne, une seconde
syncope survint. Philippe, ayant desserr ses vtements, vit que sa
blessure rendait du sang frais en abondance. Il porta le pre vanoui
sur son lit. En quelques minutes, le lit fut inond.

Le mdecin, qu'on avait t querir en toute hte arriva sur le minuit.
M. Las avait recouvr sa connaissance; comme il demandait un prtre,
le mdecin dit; Si nous n'arrtons pas l'hmorragie avant le lever du
jour, il y aura lieu.

Philippe acheva en disant que, depuis une heure environ, le prtre
tait avec M. Las.

Annette avait cout, immobile et silencieuse. Elle tait assise entre
nous et tenait nos mains serres contre sa poitrine. Le prtre sortit
et nous dit:

Allez voir mourir un saint.

Philippe le pria de rentrer pour annoncer  son pre le retour
d'Annette et le mien.

Nous entendmes presque aussitt aprs la voix de M. Las, forte et
profonde, qui disait:

Bni soit le nom de Dieu! qu'ils viennent, qu'ils viennent!

Nous fmes obligs de porter Annette. M. Las tait soulev sur son
sant. Ce qui me frappa, ce fut l'idale beaut de ce visage de
vieillard. C'tait un buste de marbre, illumin par l'aurole. Nulle
contraction ne drangeait le dessin correct et antique de ses traits;
les masses de ses cheveux blancs tombaient, comme la veille, sur la
blancheur de ses joues: rien ne me semblait chang, sinon le regard de
ses yeux agrandis.

Ren, me dit-il, comme je m'agenouillais, baisant sa pauvre main
froide et mouille, je crois que je vous aime mieux que mes propres
enfants. Je vous aime pour vous et pour Annette. Vous avez deux parts
dans mon coeur. Ren, mon cher fils, je serais mort triste si j'tais
mort en doutant de votre frre.

Je lui rptai les propres paroles de Grard. Je lui dis combien il
tait  nous et le jugement qu'il portait sur Annette.

Tu me caches quelque chose! murmura-t-il.

Et Philippe ajouta:

Le pre a droit de tout savoir.

--C'est vrai, m'criai-je. J'ai soustrait l'amertume du baume, et j'ai
mal fait. Sachez donc toute votre fille.

Et je lui racontai l'preuve folle tente par Grard. Il m'couta en
souriant. Ses yeux rendaient grces au ciel.

Elle ne s'est point dfendue! dit-il, comme on chante un cantique;
elle n'a point t indigne; elle a pris la main qui voulait
l'outrager, elle l'a appuye contre son coeur; elle a dit un seul mot:
Mon frre! et toute l'me de ce bon soldat s'est rveille! Ah! je
suis comme elle, je n'en veux pas  Grard de Kervign. Moi aussi, je
lui donne le baiser de paix et je l'appelle mon fils devant Dieu.

Il se pencha; je sentis ses lvres glaces sur mon front.

A ce moment, sa voix changea et reprit une vague expression de
frayeur pour nous dire:

Mes enfants, quelque chose a pass devant mes yeux. Voil que j'ai
grand'peine  vous voir. C'est comme un voile qui tombe entre nous. Je
ne vous vois plus. Etes-vous toujours l?

Trois voix, brises par les larmes, lui rpondirent en mme temps:

Pre, toujours.

La srnit revint  son front et nous vmes le sourire qui renaissait
autour de ses lvres.

Je sais comment il faut appeler ce quelque chose, reprit-il avec une
douceur d'accent qui dj ne sentait plus la terre. Il est permis de
ne pas reconnatre ce voile qu'on n'a jamais vu et qu'on ne voit
qu'une fois: c'est la mort. Mes enfants, je ne souffre pas; je sens
que je reste autour de vous et en vous. Aimez-vous tendrement: ce sera
encore m'aimer.

Parmi nos mains, il choisit la main d'Annette et l'attira tout contre
lui. Deux belles larmes roulrent lentement sur sa joue, tandis qu'il
murmurait:

Toi, je vais dire  ta mre comme tu lui ressembles, et tout ce que
tu m'as donn de joie. Coeur de mon coeur, ange de mon foyer ma fille,
ma douce et sainte fille, c'est par toi que j'aime Dieu; tu es le
bonheur de ma mort comme tu as t le sourire de ma vie....

Ce fut un baiser long et tout plein de suavits cruelles. Les sanglots
faisaient bondir le corps d'Annette.

Votre main, Ren, reprit M. Las dont la voix sembla raffermie tout
 coup.

Je la lui donnai, tremblante qu'elle tait. Il la runit dans les
siennes  celle d'Annette et pronona solennellement:

J'ai droit; Dieu me l'a dit: Au nom de Dieu, je vous marie!

Et il fit le signe de la croix sur nos fronts.

C'tait la seconde fois que nous entendions ces mots aujourd'hui.
Grard aussi, d'un ton moiti badin, moiti srieux, nous avait dit:
Je vous marie!

Je ne sais pourquoi l'identit de cette formule fit natre en moi une
comparaison entre le vieillard mourant et le robuste jeune homme en
qui surabondaient le mouvement et la vie. Mon sang eut froid dans mes
veines. Pour exprimer la chose comme je la sentis, je perus la saveur
de deux agonies.

M. Las nous repoussa et dit en se parlant  lui-mme:

Philippe va croire que je l'oublie!

--Non, mon bien-aim pre, non, rpliqua Philippe, ce n'est pas
m'oublier que de songer  eux.

--Viens ici. Te voil le dernier Las, le chef et le pre. Sois pour
eux ce que tu as t pour moi, gnreux et fidle ami. Tu es la
scurit de ma dernire heure, et je ne crains rien, puisque tu restes
aprs moi.

Il voulut parler encore, mais sa gorge eut un rle, et Philippe,
devinant son dsir, dposa doucement sa tte sur l'oreiller.

En ce moment, l'agonie commena, si l'on peut appeler agonie la courte
lutte qui eut lieu entre le corps puis et l'me impatiente de
jaillir hors de sa prison.

Nous tions agenouills tous trois et nos regards avides retenaient le
souffle sur ses lvres.

Je vous vois, pronona-t-il si bas que nous pmes  peine l'entendre.
Le voile est tomb. Je vous vois encore une fois, mes enfants
chris.... Adieu!

Sa bouche resta ouverte, dans ce suprme sourire qui remerciait la
bont de Dieu. Il ne respira plus. Philippe lui ferma les yeux.

Il se fit un grand bruit dans l'antichambre, et je reconnus la voix de
Joson Michais qui criait:

Monsieur le chevalier! monsieur le chevalier!

Je croyais courir, mais je me tranais chancelant. Il y avait une main
de fer qui treignait ma poitrine.

Je trouvai Joson Michais accroupi par terre au milieu de
l'antichambre. Il leva sur moi des yeux stupides et me dit:

Faut pas mentir! Notre monsieur Grard a tir sans viser. Ils
n'avaient rien pu se faire avec leurs pes. La balle de l'autre
colonel l'a frapp l, sous l'aisselle. Il a fait: Ah!--il est tomb
roide, la figure dans l'herbe, il tait mort.




XXXII.

LES NOCES.


Je ne crois pas  la Poule-Noire. L'oracle de la sorcire de Landevan
s'appuyait sur deux faits galement faux: Annette n'tait plus une
comdienne et les Las n'taient pas des schismatiques. J'avais vu
mourir le pre, et je souhaite aux plus saints le calme de sa dernire
heure. Annette avait la pit d'un ange. L'oracle ignorait le pass et
le prsent, comment aurait-il connu l'avenir?

Mais je crois  une chose terrible, c'est que le prophte qui prdit
vaguement le malheur a grande chance de ne se point tromper.

Cela faisait dj deux deuils qui me touchaient et dont l'un frappait
directement ceux qui taient menacs par l'oracle: M. Las et Grard!

La mort entrait dans la maison de Kervign. Son coup d'essai clatait
comme la foudre. Elle choisissait parmi nous tous le plus fort, le
plus heureux. Grard n'tait plus, celui-l que tous les officiers de
l'arme franaise admiraient et enviaient hier, Grard, le favori de
la fortune, l'blouissant soldat, marqu pour le succs certain, le
plus jeune des colonels, le mieux aim, celui qui avait tout pour lui:
le nom, la richesse et dj la gloire, Grard, si beau, si joyeux, si
brave et si bon!

Je n'ai pas honte de l'avouer: l'ide que j'tais un porte-malheur
naquit en moi en dpit de ma raison et m'crasa.

Je ne suis pas superstitieux, mais quand le pauvre Joson Michais
balbutia en pleurant: Elle l'avait bien dit, la Poule-Noire! ce fut
comme un poignard qu'on et retourn dans mon coeur.

Comme la foudre aussi, la mort de Grard chassa de Paris tous ceux qui
taient venus de Vannes. L'orgie du Palais-Royal n'eut pas de
lendemain.

De nous tous, c'tait Grard que mon pauvre excellent pre aimait le
mieux. Les succs militaires de Grard le flattaient outre mesure.
Grard tait vritablement le lustre de sa maison.

Le dpart de Paris fut bien diffrent de l'arrive. On tait venu
arm pour la guerre et le plaisir. Au retour, la route se fit lugubre
et dsole. On emportait les restes mortels du colonel vicomte de
Kervign, pour leur donner place dans la spulture de famille, au
cimetire de Carnac.

La guerre prenait fin en mme temps que le plaisir. Je sus plus tard
qu'au moment de la catastrophe, Laroche et les Blbon taient en
pleine conspiration. Ce Laroche, comme presque tous les coquins,
connaissait assez bien la loi. Il tait le meneur et le conseil des
Blbon, qui ne connaissaient rien du tout. On comptait attaquer M.
Las en justice pour captation et dtournement de mineur.

Grard nous et dfendus, vivant; mort, il nous protgea; car le coup
de foudre dispersa momentanment nos ennemis.

De tous ceux qui taient venus de Vannes, il ne resta que Joson
Michais, et celui-l n'tait pas contre nous.

Mais nous n'en avons pas fini avec la Poule-Noire. Le jeudi qui suivit
le dpart de ma famille, Joson reut une lettre du pays qui lui
annonait le dcs de ma bonne tante Renotte de Landevan. A l'article
de la mort, elle m'avait dshrit comme tant la cause immdiate de
tous les dsastres qui allaient fondre sur la maison de Kervign.

Le dimanche un billet d'Aurlie m'apprit la mort du petit Charles, mon
neveu, et la maladie trs dangereuse de ma petite nice Mimi.

Le mardi de la mme semaine, une lettre de ma pauvre bonne mre,
largement encadre de noir, arriva. La vue seule de l'enveloppe me
terrifia. Je crus  la mort de mon pre. Ce n'tait pas mon pre.
J'tais fils unique. Ma soeur n'tait plus, et Mimi rlait son agonie.

Je me mis au lit, frapp d'une congestion crbrale. La lettre de ma
mre me disait en propres termes que j'avais tu mon frre, ma soeur,
les enfants, ma tante Renotte, tout le monde.

Elle tait folle de douleur, la pauvre femme! Ma soeur et les deux
petits taient tout son coeur.

Cela tait inou, n'est-il pas vrai? Cela rappelait les temps
tnbreux o la chambre ardente, sigeant nuit et jour, ne pouvait
empcher la mort de faucher des familles entires.

J'eus le dlire pendant deux semaines. Je croyais  la Poule-Noire, ou
plutt une lugubre pense m'tait venue, je croyais au mauvais oeil, 
la sorcellerie, au poison. Il y avait l une influence physique ou
surnaturelle. On tuait, chez moi, on tuait!

Vers le milieu de ma convalescence, je trouvai deux lettres qui
taient vieilles de date. La premire annonait deux dcs, la seconde
un: mes deux tantes de Kerfily et mon beau-frre le marquis.

C'tait tout! Rien ne protgeait plus mon pre et ma mre.

Il ne restait que les deux Blbon!

Sans doute c'tait ma fivre, mais il me parut en ce moment plus clair
que le jour que cette prodigieuse pidmie avait un nom et qu'elle
s'appelait Blbon.

Mais, alors, le monstre se mordait lui-mme, car une dernire lettre
m'apprit que l'oncle Blbon venait de recevoir les derniers
sacrements.

A dater de cette missive, qui tait de l'abb Raffroy, je ne reus
plus aucune nouvelle. Philippe avait dsir quitter une demeure qui
lui rappelait trop de souvenirs. La maison tait pleine de M. Las;
nous le voyions partout, et Philippe, nature tendre  l'excs, malgr
ses apparences de froideur, perdait le boire et le manger.

Deux mois se passrent. Nous habitions une petite maison au revers des
collines de Mnilmontant. Notre jardin, modeste et  peine large comme
la faade exigu de notre demeure, s'enlevait dans de magnifiques
vergers.

Nous dominions Vincennes avec son donjon triste, entour de riantes
forts et le cours sinueux de la Marne. J'tais homme  trouver dans
cet humble paradis Capoue et ses dlices; j'avais fait mes preuves 
cet gard; de parti-pris je m'arrangeai pour oublier l'univers,
engourdi que je comptais tre bientt dans mon paisible bonheur.

J'aimais tant, qu'il me semblait que je pouvais vivre toujours content
de mon amour mme. N'avais-je pas le sourire d'Annette, et que me
fallait-il au del?

Annette devint ple. Il y eut entre nous tout  coup des malaises sans
nom et d'tranges dfiances. La prsence de Philippe nous gnait;
nous avions frayeur de son absence. L'amour tel que je l'prouvais ne
devine pas cet cueil qui est la nature mme, et fatal comme tout ce
qui est la nature. Cette souffrance inconnue tonnait Annette et
m'pouvantait. Nous tions trop prs l'un de l'autre et trop loin. Au
matin, il me semblait parfois que les grands yeux d'Annette, plus
grands dans sa pleur amaigrie, avaient des traces de larmes.

Et nous nous disions cependant: Nous sommes heureux! nous sommes
heureux!

Philippe avait l'air inquiet, parfois. Il souriait, d'autres fois, en
nous regardant.

Joson Michais, qui remplissait chez nous l'office de factotum avec un
zle que le succs ne couronnait pas toujours, me dit un soir:

Quoique , monsi el' chevalier, avz-vous les fivres? Vous
qu'tiez si coeuru, vous v'l comme un linge! Aussi vrai! faut pas
mentir,  fait mal au coeur ed' vous voir chang ed' bout en bout!
Est-ce que, par Pris, nan ne vend point ed' l bonne mdecine?

Ce mme soir, quand je voulus prendre Annette dans mes bras, comme 
l'ordinaire, avant de lui souhaiter la bonne nuit, elle se retira de
moi.

Ah! m'criai-je, il y a longtemps que je redoutais cela: vous ne
m'aimez plus!

Elle bondit. Je sentis un feu sur ma bouche. C'taient ses lvres. Mes
doigts essayrent de se nouer autour de sa taille. Elle tait en fuite
dj.

Philippe entra.

A ce jeu-l, gronda-t-il les sourcils froncs comme un homme en
colre, on meurt ou l'on devient fou!

Je le regardais bahi; j'avais l'esprit tout chancelant. Il ajouta:

Il faut vous marier.

Annette se glissa dans la chambre. Il y avait de la honte et de
l'garement dans ses yeux.

J'irai au couvent, murmura-t-elle, et, cette fois, je ne veux pas
qu'on m'arrte en chemin!

--Au couvent! balbutiai-je.

Et je rptais comme un malheureux insens:

Vous ne m'aimez plus! vous ne m'aimez plus!

Philippe tait grave. Il avait l'air d'un juge  l'audience ou mieux
d'un docteur au lit du malade.

Il faut vous marier! pronona-t-il pour la seconde fois.

Mon frre Grard avait dit, quelques heures avant de mourir: Je vous
marie. Je vous marie! avait rpt M. Las en mourant. C'taient deux
solennelles bndictions. Nous tions maris moralement et, dans la
pense de chacun de nous, le divorce restait impossible. Mais pour que
ce mariage nous ft poux, il fallait l'glise et la loi: l'une des
deux  tout le moins. Et quel moyen prendre? La loi nous fermait la
porte de son temple, l'glise ne s'ouvre qu'avec la protection de la
loi.

Cette nuit, je ne fermai pas l'oeil. Annette couchait tout  l'autre
bout de la maison et il me semblait que je ressentais les agitations
de son insomnie. Le mot de Philippe tait pour moi la lumire.
Dsormais, je savais donner un nom au dprissement trange et
semblable qui s'oprait en nous deux. Notre pouls battait la mme
fivre. Nous avions le mal d'amour, chant ingnment par les vieux
potes, mais dont on ne saurait plus parler, Seigneur Dieu! tant nos
hypocrisies modernes montent haut leur collet. Dsormais, nous
entendons malice  tout. Le mot baiser commence  devenir un peu bien
obscne. Nous mettons sur notre langage le voile derrire lequel
brille bien plus srement et bien mieux la prunelle provocante du
plaisir. Nos livres, tous vtus de feuilles de figuier, ressemblent 
ces trous, recouverts de rame, piges perfides o doit tomber le
gibier imprudent.

L'art, et il s'en vante bien haut, consiste  tout dire sans rien
parler. Le talent passe  l'tat de pantomime,  moins qu'il ne
prfre vaguer dans ce pays des prcieuses mtaphores dont Molire
s'est tant amus. On dirait que le grand problme consiste dsormais 
renfermer le vice dans des capsules sucres, comme on fait pour
certains mdicaments trop amers.

Singulire pharmacie! Habillez-moi cela! disait un censeur du temps
de Louis-Philippe; l'attentat  la pudeur peut courir les rues s'il
boutonne son paletot.

Messieurs, diront bientt aux filous les passants et les sergents de
ville complices, faites votre tat, mais soyez dcents. On n'entre
plus dans la poche du prochain qu'en gants paille!

Qui trompe-t-on, cependant, avec ces naves hypocrisies?

Annette et moi nous avions le mal d'amour; nous vivions sous le mme
toit; aucune barrire n'tait entre nous, sinon l'innocence d'Annette
et mon respect. Philippe parlait vrai:  ce jeu, il faut mourir ou
devenir fou.

Philippe avait bien trouv le remde: le mariage; mais l'imagination a
beau s'vertuer, on ne se marie pas malgr la loi,  moins d'aller
faire emplette d'une de ces malodorantes bndictions dont l'Ecosse
puritaine tient boutique. Comme marieur, le forgeron de Gretna-Green
me parat de la mme force que la Poule-Noire en tant qu'oracle;
Philippe ne songea pas  cette banale excentricit.

Mais il nous aimait bien, et il avait peur de nous. Pour tout ce qui
regardait ceux qu'il aimait, son esprit paresseux devenait actif et
tenace. Quand il nous dit: il faut vous marier, c'est qu'il avait
trouv moyen de nous unir, non point selon la loi, mais de manire 
contenter sa conscience et la ntre.

Il y avait un prtre d'origine grecque  la paroisse de Bagnolet, dont
nous tions trs voisins. C'tait un jeune homme savant et doux qui
avait nom l'abb de Brienne. Philippe levait trs haut sa naissance,
dont lui ne parlait jamais. L'abb de Brienne vint  la maison; il
nous entretint ensemble, puis sparment. Je n'ai aucunement
l'intention de plaider la rgularit de l'acte qu'il crut pouvoir oser
et qui devait recevoir plus tard toutes les sanctions que la religion
et la socit exigent. Je dis que c'tait un saint jeune homme,
suivant de son mieux la trace misricordieuse de son divin matre, un
prtre loquent et hautement dou, une me belle et modeste. Il nous
confessa tous les deux. Le sacrifice de la messe fut clbr par lui
dans une chapelle improvise; il bnit notre union en prsence de
deux tmoins, Philippe et Joson Michais, sous promesse que nous lui
fmes tous les quatre d'accomplir, aussitt que les circonstances le
permettraient, les rites et formalits imposs par l'Eglise.

Il y eut fte. Nous allmes au tombeau de M. Las, qui tait notre
voisin aussi, car il reposait en un petit coin de cette norme ville
des morts: le cimetire du Pre-Lachaise.

En chemin, Joson Michais nous quitta. Il avait son ide. Nous le
retrouvmes  la maison, qui chantait  tue-tte les interminables
antiennes celtiques du mariage morbihannais. Il tait ivre, mais l,
solidement. D'ordinaire, il ne se drangeait jamais. Il avait agi de
parti-pris et par dvouement tout pur.

Ds qu'il nous aperut, il se mit  danser.

Oui mais! s'cria-t-il joyeusement, oui mais! sr et vrai, monsi el
chevlier, faut pas mentir! y aura eu tant seulement un quelqu'un de
_cyaud-de-boire_  vos noces!

Le contraire porte malheur. Joson Michais avait rempli un devoir
sacr.




XXXIII.

JOSON MICHAIS.


Nous vcmes cinq mois  Mnilmontant. La sant tait revenue, le
calme aussi; je ne ferai pas le tableau de ce souriant bonheur: il est
convenu que le bonheur racont fatigue. Nous avions eu autrefois ce
rve d'tre heureux au bord de la mer; souvent, cette ide nous
revenait  tous deux,  moi par le souvenir,  elle par les peintures
que je lui traais de ces merveilles inconnues, mais il ne fallait pas
songer  quitter Paris. Philippe tait attach  Paris par son
malheur. C'tait un de ces hommes au coeur obstin qui entretiennent
patiemment leur propre souffrance.

Chaque soir il sortait seul. Je savais o il allait. Il avait besoin
de cette promenade solitaire et triste qui toujours le menait au mme
endroit, l-bas, le long du quai, de l'autre ct du Jardin des
Plantes, devant cette fentre claire sur laquelle passait de temps
en temps l'ombre du bonheur, perdu pour jamais.

Philippe rentra une fois tout soucieux. Il tait all  la maison de
la rue Saint-Sabin.

Il faudrait faire une visite  l'htel de Kervign, mon frre, me
dit-il. J'ai ide qu'il se trame quelque chose contre vous.

Ce fut comme si l'on m'et parl d'un autre monde. L'htel de
Kervign! il y avait des sicles entre ces souvenirs et moi! Ma vie ne
sortait pas de notre intrieur, qui vivait anim par une seule me:
Annette. Je fus comme effray  l'ide de ces distances qui me
sparaient du pass. J'interrogeai pourtant Philippe. On tait venu me
demander rue Saint-Sabin: des personnes inconnues qui n'avaient pas
voulu dire leur nom. La voisine qui donnait ces dtails avait ajout:
Ils avaient l'air de gens de justice.

Je rpondis: Je verrai. Mais cela ne me frappa point.

J'allai m'asseoir ou plutt me coucher sur le tapis, aux pieds
d'Annette, qui tait au piano et qui chantait:

               Ma lon la
         Les enfants sont l....
     La vache est rentre  l'table;
               Ma lon la
               Ave Maria,
       L'Angelus les endormira....

Ce refrain me montrait toujours la mer, la petite mer, avec son
troupeau d'les moutonnantes, au del desquelles bleuit l'immense
horizon de l'Ocan. Je l'entendais autrefois, l'Ocan, les soirs
d't, du mouillage o le flot berait ma baleinire, parmi les
mugissements joyeux des bestiaux revenant au bercail et les chos
murmurants du village. La cloche tintait au lointain, la cloche qui
appelle la prire et qui secoue le sommeil au-dessus des berceaux.

Ah! qu'elle tait belle et jolie! et comme je l'aimais! C'tait le
soir aussi. Le soleil couchant tremblait au travers des jeunes
feuilles du printemps. Les vergers fleuris nous envoyaient la douceur
de leurs parfums. Mille fois mieux que les parfums, sa voix pntrait
tout mon tre.

Il y avait un merle. Que voulez-vous, l'amour est enfant! Il y avait
un beau merle, fier et noir comme un petit corbeau. Le merle est un
artiste campagnard qui vient volontiers faire un tour  Paris. Je ne
sais pas d'oiseau mieux fait ni plus noble sous son plumage svre. Et
quel chanteur!

Ce merle me parlait de la Bretagne presque aussi loquemment que la
chanson d'Annette. Les merles ne gazouillent pas, ils chantent. Le
rossignol ressemble  ces virtuoses, favoris du succs, dont tout le
monde parle. C'est un beau talent, et Dieu me garde de mdire du
rossignol! Mais le merle a ce chant triomphal o clate l'orgueil de
la nature.

Oh! qu'elle tait belle! comme tout s'embellissait autour d'elle! Quel
paradis charmant elle faisait de cette humble demeure!

A mon rveil, le lendemain matin, Joson Michais m'apporta
solennellement mes bottes cires et mon habit de ville que je n'avais
pas mis depuis des mois.

Tout de mme, me dit-il, monsi Philippe veut qu'ous alliez 
c't'htel.

Pour la premire fois, je sautai hors de mon lit sans sourire.
Dcidment, il fallait aller  cet htel. Je m'habillai. Toutes ces
choses ne m'taient plus familires. Annette m'embrassa comme pour un
long voyage et je partis.

C'tait un long voyage, en effet. De ce jour-l, je n'ai jamais revu
notre ermitage de Mnilmontant.

Paris me sembla tumultueux, troubl, insupportable. Je ne savais plus
Paris. Je ne comprenais plus comment chaque roue de voiture n'crasait
pas un passant. Le bruit m'tourdissait; je ne voyais rien.

Comme j'arrivais au boulevard, je m'entendis appeler par mon nom.

Une tte s'allongea hors de la portire d'un coup, tout prs de moi,
et me dit:

Parbleu! voil un miracle! D'o sortez-vous? J'ai mis votre nom parmi
ceux qui peuvent tmoigner en faveur de ma chane. Cela vous
contrarie-t-il? Je lorgne l'Acadmie. Mais ils abominent les ides.
Vous savez que Meyerbeer a dit que la juxtasonnance tait une
absurdit. Toute l'harmonie de la valse infernale de _Robert_ est
fonde l-dessus. J'ai rpondu dans le _Mnestrel_. Il a trois pieds
et demi de nez! Berlioz me soutient en dessous. Ah! coquin! vous nous
avez vol cet amour d'Annette Las... Dites donc! c'est prodigieux,
ces dcs, chez vous l-bas! Aurlie m'a cont pour la Poule-Noire. Je
trouve le cas tonnant. J'ai par devers moi des observations
congnres. Avec la chane, on et rgl tout cela. Voulez-vous que je
vous mne?

J'tais si bien noy, qu'il me fallut le mot juxtasonnance pour
reconnatre le docteur Josaphat. Comme je refusais son offre
obligeante, il me prit par le bouton de ma redingote et ajouta tout
bas:

Vous aurez peut-tre entendu parler du bain galvanique? C'est une
grosse affaire. Ah! ah! s'ils croient que je vais m'arrter  des
badauderies comme les cigarettes Raspail. J'entrevois le criterium,
c'est clair! Il faut renouveler de fond en comble: cela drange leur
petit train-train de clinique. J'ai remplac le forceps, l'autre jour,
par la chane, dans un accouchement dsespr: trois jumeaux, mes
enfants! Je peux le dire, car sans moi ils arrivaient morts! Ils ont
vcu soixante-seize heures. Hein! Ma chane arrachera les dents quand
je voudrai. A propos! ai-je rv qu'on parlait de vous interdire?

Un embarras de voitures eut lieu. Il me salua de la main en criant:

On n'en meurt pas. Venez me voir! Je vous montrerai mon piano
juxtasonnant,  compteur, pour savoir le nombre exact des vibrations.
C'est ncessaire. L'oreille ne vaut rien pour la musique. Il faut un
compas. Mille choses aimables  notre Annette.

M'interdire! Pourquoi pas me dlivrer une lettre de cachet?
Avions-nous rtrograd de soixante-dix ans? L'oncle Blbon tait-il
parvenu  faire rdifier la Bastille!

Bon! ce n'est que toi! s'cria Aurlie en m'apercevant. J'attendais
M. de Sauvagel.

Elle tait en deuil.

Ah! malheureux enfant! s'interrompit-elle. C'est un massacre, l-bas!
On dirait le cholra! Moi qui suis une Parisienne, maintenant, je n'ai
pas peur de la Poule-Noire. Mais, en Bretagne, on est si recul! M. de
Sauvagel fait un ouvrage sur les superstitions bretonnes; en
connais-tu de curieuses? C'est un jeune homme qui percera, dsormais.
Le docteur et lui ont beaucoup discut  propos de la Poule-Noire. M.
de Sauvagel prend la chose de haut et rattache le fait  l'ancien
culte des druides, d'autant qu'il y a des dolmens  Landevan. La
Poule-Noire, pour lui, est le mme tre que la Vnus-Noire de Locmin.
Il est d'accord avec le Dictionnaire d'Oge, et pense que ce doit tre
une divinit thiopienne. Il parle de tout cela dans son livre, qui
sera couronn par l'Acadmie franaise; nous avons des promesses. Le
docteur, lui, prtend que Sauvagel n'a pas invent la poudre; mais
c'est jalousie. Il ajoute qu'une ide biscornue comme cela peut tuer
tout un pays. C'est du magntisme,  ce qu'il dit. Et le fait est que
j'ai t bien malade, une fois que je croyais avoir bu du laudanum.
Mais que vas-tu devenir, malheureux enfant, que vas-tu devenir?

--J'ignore ce dont je suis menac, rpondis-je, mais, au moins,
d'aprs vos paroles, je vois que le malheur n'a atteint ni mon pre ni
ma mre.

--Qu'entends-tu par le malheur? La mort? Ils sont en vie, c'est vrai;
mais c'est tout. Ils ont t tous les deux trs malades et ta mre est
reste comme folle de la perte de ses deux petits-enfants. Te
figures-tu la maison vide et deux pauvres vieillards abandonns....
Qu'est-ce qu'on me veut?

Une grande jeune fille, pensionnaire des pieds  la tte, entra et
vint gauchement l'embrasser. Elle avait l'air sournois de celles  qui
l'on dfend de natre femmes, mais on voyait bien que, malgr tout, la
beaut, la grce et le charme allaient faire explosion en elle au
premier jour.

C'est Marguerite! me dit Aurlie avec mauvaise humeur; notre ane:
une perche pour la taille; deux fois trop grande pour son ge! Edouard
est mieux quoiqu'il essaye de faire l'homme. Ces bambins! ils sont
venus pour les vacances de Pques. Ah! nous avons pass vingt-huit
ans!

Ma cousine Marguerite baissa les yeux. Elle n'avait garde de rire.

Va, biche, reprit Aurlie. C'est le pauvre petit cousin de Bretagne.
Dis  Julienne de jouer avec toi au corbillon.

Cela ne veut plus de poupe! s'interrompit-elle en s'adressant 
moi.

Edouard vint aussi: un beau gars dont la barbe se permettait de
pousser! Aurlie faisait piti. Elle aurait tant voulu me les montrer
au biberon. Elle m'avoua qu'elle avait envoy Sauvagel en Bretagne
pendant les vacances de Pques. Dans l'escalier, elle avait pris mon
pas pour celui de Sauvagel, et telle tait la cause de sa mauvaise
humeur.

Et vous tes ensemble? me demanda-t-elle brusquement, ds que nous
fmes seuls. Tu as le cou cass tout net.... Maintenant, voil
l'histoire; j'ai cru d'abord que mon mari en tait, par rancune contre
la petite; mais c'est un homme comme il faut, en dfinitive, et il
reste bien au-dessus de tout cela. D'ailleurs, l'ge vient, la goutte
le mord, il laisse de ct ses habitudes et se rfugie dans le
travail. Il grandit, au palais. Sais-tu que je serais encore bien
jeune pour tre la femme d'un garde des sceaux! Voil donc l'histoire:
c'est Laroche. Il nous a quitts et fait des affaires. Un fin matois!
Bel homme et capable d'entrer chez le roi sans se faire annoncer! Ton
pauvre pre et ta pauvre mre sont rduits  rien, tu sais. Les
Blbon taillent en plein drap....

--Comment, les Blbon! m'criai-je.

--Tu n'en comptais plus qu'un? Erreur. a vit cent ans, pas une heure
de moins! Le bonhomme a t administr deux fois, et il court comme un
chat maigre. Laroche fait des voyages en Bretagne. On parle d'adoption
pour Vincent. Ce doit tre une ide de Laroche, qui est un Normand et
demi. Quant  toi, tu vas tre coffr bel et bien, mon mignon!

--Mais de quel droit?

--J'ai caus de cela avec le prsident. Il est assez de ton ct,
parce qu'il connat le Blbon.... et surtout Laroche. Mais il ne fera
rien; il est en hausse et a besoin plus que jamais des gens de l-bas
pour la dputation. La dputation peut le mener loin. Le premier
prsident s'en va. Le moment est d'or! Il dit que, dans ton affaire,
tout est possible. Tu as donn prise. Il y a de gros mots  prononcer,
et il suffit d'un seul, comdienne....

--Le docteur Josaphat m'a parl d'interdiction....

--Ah! tu as vu ce fou! il n'y entend rien. A quoi bon t'interdire!
Tous les mineurs sont interdits d'avance. Lis ton Code au titre _De la
puissance paternelle_. Moi, je l'ai parcouru pour toi. L'interdiction
viendra plus tard. Maintenant, je te le rpte, on va te coffrer
purement et simplement. Djeunes-tu avec nous?

Pour la premire fois, l'ide que je pourrais tre spar d'Annette
naquit en moi. Mon coeur cessa de battre et je chancelai sur ma
chaise.

Bah! bah! me dit Aurlie, on te tiendra huit jours, tu feras ta
soumission et tout sera fini. Les Blbon veulent te marier.

Ma tte tomba sur ma poitrine.

Ah a! s'cria ma cousine, voil pourtant six ou sept mois que cet
amour dure. Il faut un terme  tout!

--Savent-ils o me trouver? balbutiai-je.

--Ah! pauvre minet! La police de Paris! Et Laroche derrire!

Je me levai tout tremblant.

Voyons! voyons! vas-tu faire comme elle et te trouver mal! dit ma
cousine avec inquitude. Je m'en souviendrai longtemps de l'affaire de
Saint-Cyr! on est toujours dupe de son obligeance. Ecoute, si tu tais
tout seul, je t'offrirais bien une retraite ici. Et encore que
penserait M. de Sauvagel!... Mais ta Dana, il ne faut pas y songer.
Vous vivez aux crochets du frre,  ce qu'on dit?

Je ne rpliquai point. Elle poursuivit:

Qu'est-ce qu'il fait donc, celui-l? Des dcoupures. Est-ce vrai? L
dedans, vois-tu, tout a une odeur de saltimbanquerie. Des dcoupures!
Moi, j'ai cru que tu allais te mettre au thtre. Si tu as besoin d'un
peu d'argent, tu sais, c'est de bon coeur.

Je saluai ma cousine et je sortis, bien qu'elle essayt de me retenir.

J'avais la tte en feu. Ma poitrine tait serre comme dans un tau.
J'essayais en vain de faire le jour parmi le trouble de mes penses.

Au moment o je mettais le pied dans la rue, je vis Joson Michais qui
se promenait de long en large sur le trottoir et qui semblait me
guetter. Il accourut  moi.

M. Philippe m'a envoy, me dit-il. Y  du tbc, aussi vrai!

Je le regardai d'un air absorb. Les paroles ne me venaient point pour
l'interroger.

Faut pas vous faire trop de chagrin, quoique , poursuivit-il. Je ne
mens point, y  du tbc! Mais on nvigue au plus prs, un aviron sous
le vent, et on attend le flot.... Ils sont venus pour vous pincer,
quoi!

--Qui donc est venu?

--Mines d'argousins, pour vrai! C'est pas des contre-amiraux, prfets
maritimes!  vous a l'oeil de commissaires ou riz-pain-sel et
soldats-marins, de gendarmes en permission. L'ancien domestique ed'
mme la prsidente rde dans les vergers. Quand c'est qu'on aura
l'occasion de lui glisser deux mots  l'oreille,  celui-l, c'est
avec plaisir.... comme quoi, monsi Philippe m'a coul: rue du Regard!
Nge!

--Je ne peux pas rentrer  la maison?

--Pas mche!

--Que faire? mon Dieu! que faire?

Il n'y a pas beaucoup de passants dans la rue du Regard. Nanmoins, je
commenais  faire spectacle, criant et me tordant les mains sur le
trottoir.

Viens! ordonnai-je  Joson Michais.

Et je pris ma course vers le jardin du Luxembourg.

La premire ide qui me vint fut de fuir en Angleterre avec Annette.

Mais de l'argent!

Je parlais tout haut. Joson m'entendait.

Pour quant  , me dit-il, j'ai un petit saint-frusquin, l-bas, par
Plouharnel: une vingtaine d'cus, pas moins... mais le manger cote
cher en Angleterre.

On travaillait  transformer en jardin anglais la ppinire du
Luxembourg. Je m'arrtai au milieu d'un massif et l'ide ne me vint
mme pas de remercier ce pauvre bon garon.

Va me chercher Annette, m'criai-je, tout de suite.

--C'est que, monsi el chevlier....

--Rpliques-tu?

--Non, monsi el chevalier.... Mais....

Il prit sa course, je le rappelai.

Que vas-tu lui dire? Ecoute: qu'elle prenne mes habits, ses hardes.
Nous partons.

--Pour quel endroit?

--Je n'en sais rien.... Va!

--Oui, monsi el chevlier.

Je le rappelai encore pour lui ordonner de revenir avec Annette. Cette
fois, il se fcha et me rpondit la tte haute:

Faut pas mentir! Si monsi el chevlier a cru que je le laisserais
partir seul....

--Va, et ne sois pas longtemps.

--Nge partout!

Il s'enfuit comme un cerf qui serait chauss de gros souliers ferrs.

Moi j'eus peur ds que je fus seul. Il me sembla que ces bosquets
taient pleins d'agents de police occups  me poursuivre. Je me
sentais positivement traqu. Les promeneurs, les gardiens, les
terrassiers, tous me regardaient d'un mauvais oeil.

La puissance paternelle! J'aurais voulu avoir le Code et lire ces
terribles articles qui me condamnaient. Etait-il possible que j'eusse
nglig d'apprendre ce que j'avais tant besoin de savoir.

Ce n'tait pas la prison elle-mme qui m'pouvantait, c'tait la perte
d'Annette. La seule ide que je pouvais tre spar d'Annette me
laissait cras, sans force et sans courage.

Il y a loin du Luxembourg  Mnilmontant. J'attendis environ deux
heures. C'tait peu. Je ne puis exprimer ce que cet espace de temps me
dura. J'essayais de trouver un expdient; je cherchais de me tracer
une ligne de conduite. Impossible. Le chaos tait dans mon cerveau;
chaque fois qu'une ide y voulait natre, elle tait aussitt
touffe. Je ne pouvais penser qu' Annette. Je me reprsentais notre
pauvre maison entoure d'une espce d'arme. Je me reprochais d'avoir
parl de hardes et de paquets: comment traverser avec des paquets ces
lignes de circonvallation formidables? Ces paquets allaient trahir
Annette; on allait faire main-basse sur elle, l'arrter peut-tre;
non, mieux que cela, la suivre! J'avais vent ma propre piste;
j'avais mis l'ennemi sur mes traces!

Tout cela me paraissait tellement certain que je me couchai,
dcourag, sur l'herbe. La rsistance tait impossible. J'en tais 
me dire que j'allais me laisser prendre et emmener par les sbires,
quand la voix de Joson Michais m'veilla.

L v'l, monsieur el chevlier, me dit-il en essuyant son front
baign de sueur.

Il avait un lourd paquet sur les paules. Annette elle-mme tait
charge.

Je sautai sur mes pieds, et je me jetai  son cou. Il y avait des mois
que je ne l'avais vue.

Annette! ma petite femme chrie! m'criai-je, tu me suivras partout,
n'est-ce pas? Il n'est pas en leur pouvoir de nous sparer!

Elle passa son bras sous le mien.

Philippe est rest, me dit-elle pour ne pas donner de soupons. Il
voulait que je prisse tout son argent. J'ai arrt nos places  la
diligence pour Vannes.

--Pour Vannes! rptai-je abasourdi.

--Nous n'irons que jusqu'.... Comment appelles-tu cet endroit-l,
Joson?

--Jusqu' Bilher, en haut de la cte, c'est sr.

--De l, poursuivit Annette, nous prendrons une charrette pour gagner
Auray, et d'Auray une voiture qui nous conduira  Etel. Ai-je bien
retenu tous les noms, au moins, Joson?

--Je ne comprends pas... commenai-je.

--C'est convenu avec Philippe.

-Qu'est-ce que nous ferons  Etel?

--Et Philippe viendra nous y voir! Allons, Joson! explique  Ren,
puisque l'ide est de toi.

Joson se recueillit et parla ainsi:

Il y a donc que vous ne pouvez pas poser ici, dans Paris, puisque
l'argousin vous y suit sur vos talons depuis  ce matin et qu'y  du
tbc, aux quatre aires de vent dans le temps.

Je regardai autour de moi avec inquitude.

Quoique , n'y a pas de danger,  c't'heure, s'interrompit Joson,
rapport  ce que nous avons couru des bords, vent devant,  droite, 
gauche et partout. J'ai donc dit: l'Angleterre, c'est trop cher y
vivre dans le besoin. Il y a Plouharnel, chez nous, d'o je suis natif
de pre et mre, mais trop connu et sujet  ce que le Vincent Blbon
y vient ribotter de temps en temps avec les bambochardes qui
frquentent les soldats du port Penthivre. En plus que c'est bien
proche de Carnac o est le chteau de Monsieur et Madame. Ej'ne mens
point, Dieu est Dieu! J'ai fait la pche comme mousse au Magor, de
l'autre bord de la rivire d'Etel. C'est propre et blanc comme un
linge. Les ceux de Vannes n'y a pas mis les pieds depuis que le monde
dure, rapport  la rivire, et que  ne mne nulle part. J'arrive
donc au Magor avec les Castaout de Paimpol: les Castaout, c'est
vous, sauf respect: des mtayers ruins qui se fait pcheurs. Ni vu ni
connu. Cent francs de maison, cent francs de pommes de terre:  fait
l'anne, et si la pche donne, nom d'un coeur, faut pas mentir, on la
passera douce,  l'abri du danger! Cric, crac! mon pre tait pas
l'vque. As-tu ton sac? pends ton hamac au clou qu'est dans le mur,
ma vieille. C'est dit; n, i, ni, fini: un ris  la grand'voile et
va-t'en voir  midi s'il fait nuit dans Paris.

Tel fut le discours de Joson, qui mit le chapeau de cuir  la main et
se tint immobile, dans la position d'un matelot au cabotage, satisfait
des talents oratoires que la bont du ciel lui a prodigus.




XXXIV.

ETEL.


A l'heure qu'il est, Joson Michais raconte encore  ses neveux de
Basse Bretagne comme quoi monsi el chevlier jetait sa langue aux
chiens dans Paris, et comme quoi, lui, Joson, mit la barre tout au
vent et sauva l'quipage.

En foi de quoi, petit merlus du saint bon Dieu, ajouta-t-il, jamais
mentir! Un quelqu'un qu'a perdu la crte est bon qu' noyer, v'l la
vraie vrit. S'y a du tbc, ouvre l'oeil, la main  l'coute, et
pare  m'en chauffer une chopine  la sant de Monsieur, Madame et les
enfants, quoique !

Deux heures aprs avoir quitt la ppinire du Luxembourg, nous tions
dans la diligence de Bretagne: nous deux en bas, Joson sous la bche,
o il chantait  tue-tte la chanson des gars de Locmin pour pas
faire semblant d'avoir peur de l'argousin, soldat-marin ou gendarme de
terre.

Annette laissait  Paris son meilleur ami, Philippe, qu'elle n'avait
jamais quitt d'un jour; elle y laissait aussi un tombeau bien-aim;
je voyais parfois ses yeux se mouiller, mais elle me souriait 
travers ses larmes. Le voyage fut gai, malgr tout. Nous ne pouvions
pas tre malheureux l'un prs de l'autre. Dans les millions de pages
que l'on a crites sur l'amour, il n'y a qu'une chose absolument et
souverainement vraie, c'est l'accusation d'gosme. L'amour qui
confond deux coeurs en les isolant du reste du monde, amoindrit tout
sentiment qui sort de son cercle troit.

Son but providentiel tant la fondation, il cherche l'avenir en
lui-mme, cartant  la fois, par une force instinctive, l'extrieur
et le pass. Il se suffit, parce qu'il est famille, ds l'instant o
il nat. De l vient l'angoisse, mle  la joie du vieux pre et de
la vieille mre, quand le coeur de l'enfant chri bat et va
s'veiller. C'est dj la conception de la nouvelle famille; l'autre
ne sera plus que le second plan du bonheur: le pass d'o l'on
s'arrache pour s'lancer dans l'avenir.

J'ai vu de grandes douleurs ainsi faites, des parents abandonns,
maudissant la nature et revtant un deuil qui ne devait jamais finir.

Mais nous n'avions point rejet le souvenir de Philippe, ce grand, ce
gnreux ami. Philippe tait avec nous; son nom venait  chaque
instant sur nos lvres. Nous le mettions de nos gaiets et de nos
mlancolies.

Tout se passa comme Joson Michais l'avait rgl dans sa sagesse. Comme
nous manquions de passe-ports, nous emes bien quelques alertes aux
relais, le brave uniforme de la gendarmerie nous procura quelques
motions; mais, en somme, on n'avait pas fait jouer le tlgraphe 
cause de nous et personne ne nous adressa de questions indiscrtes.
Joson descendait de temps en temps et venait  la portire nous dire
avec triomphe:

Oui, mais! z-vous entendu ce que je leur chante, quand c'est qu'ils
font mine d'y mettre leur nez? Quoique c, appuie, si tu veux,
camans! Pas de risque, avec cette brise-l, tant que je suis en
vigie sur la dunette. Chauffe!

Je me souviens de l'effet que produisit sur Annette notre entre dans
le Morbihan par la grande lande de Beignon. Nous tions en Bretagne
depuis la veille au soir, mais le dpartement d'Ille-et-Vilaine est
une Bretagne normande qui ne dit rien  l'imagination. A Beignon
seulement commence la terre de granit. _Mor-bihan, Men-bras_, dit le
proverbe celtique: Petite mer, grande pierre!

Ce n'est qu'une pierre, en effet, depuis la rivire d'Aff jusqu'
l'Ocan, une pierre que le gent drape de son manteau d'or, parmi les
forts de pins qui grondent comme la tempte et l'interminable
chiquier des fosss couronns de chnes. La dent du roc est partout,
perant la bruyre ou le sillon.

Le jour naissait au moment o le sabot de nos chevaux fit tinter les
cailloux de la lande. Il y a l du vent toujours. Le froid veilla
Annette, qui mit la tte  la portire et s'cria:

Est-ce que c'est dj la mer?

Dans cette aube, la lande grise ondulait  perte de vue comme un lac
immense que la gele et tout  coup ptrifi. La route montait une
pente monotone. Rien ne la bornait. Le ciel avait des tons de cendre.
Le vent apportait l'odeur des bruyres, qui ressemble  l'odeur d'un
lointain incendie.

Non, ce n'est pas la mer, rpondis-je.

J'avais le coeur plein. On a beau faire. Le vent de la patrie caresse
l'me. C'tait pour moi comme un amer et doux baiser.

A l'horizon, une plaie de pourpre apparut, qui alla s'ouvrant avec
lenteur comme les lvres d'une longue blessure. Des clairs mystrieux
se firent dans la masse des nuages, dont les contours se frangrent de
nuances mtalliques. Au loin, par del les vagues immobiles de cette
mer qui nous entourait, des paysages naquirent et moururent, clairs
de lueurs bizarres. C'tait comme une ferie mouvante voile tout 
coup et tout  coup revenant en lumire; des forts, dcoupant sur un
ciel d'acier poli la dentelle de leurs cimes, un clocher noir
poignardant l'aurore, des sapins tranchant la silhouette de leur
plumage au-devant du miroir de l'tang, des moulins  vent tournant
avec une vitesse folle, un chteau carr, sombre sur la pelouse o
courait le caprice des blanches alles et perc de cent fentres dont
chacune tait un diamant.

Et plus prs, car l'industrie est l et le miracle, c'est que sa prose
a gagn la posie contagieuse, plus prs un oblisque de briques,
chevelant le dsordre de son paisse fume.

Est-ce vrai, tout cela? me demanda encore Annette.

Je ne savais. Je ne l'avais jamais vu.

Il est une heure pour voir la lande bretonne; deux heures,  vrai
dire: le lever et le coucher du soleil. Les clochers sortent mieux le
soir sur la ligne bleue qui surmonte l'horizon de nuages; mais la
fort, mais le grand sapin isol, mais le moulin, veill avant
l'aube, tout ce prodigieux dcor o vivent les contes du chercheur de
pain, c'est le matin. Il y a des mes plein l'air. Aveugle qui ne
reconnat pas l le pays des fes!

La diligence montait, le vent allait par rafales courtes et rares. La
lumire tait lente, lente  venir. Quelque chose passa sur la gloire
du ciel ouvert; les contours de l'horizon s'amollirent, puis se
noyrent. C'tait la brume qui jamais ne manque. Nous ne vmes plus
que la lande nue avec ses ranges d'arbres maigres, courant selon des
lignes fantastiques et ses pierres groupes qui ressemblent 
d'immenses troupeaux endormis.

Cet aspect vous pntre comme un froid. Annette murmura toute
frissonnante:

Oh! c'est triste, triste.

C'est triste. Elle avait raison. Cela parle un langage austre qui
s'est perdu dans le temps et que nous n'entendons plus. Ailleurs, il
faut la ruine peuple de fantmes pour voquer le pass; ici, non. Le
pass va le long de la route que nul monument ne borde, les fantmes
sont partout; c'est la patrie du souvenir obstin. Cette croix brise
qu'il faut deviner sous l'herbe chante plus haut qu'une haute tour.

Avant d'tre croix, ne fut-elle pas menhir? Combien s'coula-t-il de
jours depuis que le druide mit sa pointe en terre? C'est vieux. Rien
n'a chang ici pendant les sicles. Ce qui vous serre la poitrine,
c'est le temps.

La diligence montait; les chevaux fumaient grandis par la vapeur. Nous
franchmes le sommet de la cte.

Voici la Bretagne! dis-je, saisi malgr moi par cette vaste et morne
uniformit.

--C'est grand, pensa tout haut Annette qui eut un soupir.

Devant nos yeux, jusqu'au clocher lointain de Campnac qui semblait
un point dans l'espace, la lande, toujours la lande, traverse par la
route troite et droite.

Annette se renversa au fond de la voiture. J'eus peine pour mon pays.
Nous autres Bretons, nous sommes fiers de la Bretagne.

Je ne suis pas pote. Si j'avais t pote, j'aurais initi ma
compagne aux arcanes de cette svre beaut. C'est grand!
avait-elle dit. Dans ce mot, il y avait de l'effroi.

Je gardai le silence: je ne suis pas pote. Mais, Dieu soit lou, la
nature n'a pas besoin des potes. Je les aimerais, les potes, n'tait
la nature, et ma rancune vient de ce qu'ils me l'ont trop souvent
gte. Elle n'a dit  aucun tous ses secrets.

Il est de muettes correspondances, crites avec cette encre qu'on
nomme sympathique. Vous ne voyez que la page blanche jusqu' l'heure
o vous communiquez au papier le degr de chaleur qu'il faut pour
vivifier les caractres. Alors, l'oeil tonn voit la pense surgir.

Il plut  la nature de soulever son voile. Ce n'est pas la lumire de
midi qui convient  ce mystique paysage; ce n'est pas non plus la
grise lueur du crpuscule. Le soleil dpassa l'horizon et resta sous
les nues, tageant les plans discrtement et donnant  chaque relief
le pidestal de son ombre. La couleur naquit, riche et remplie de
suprmes harmonies dans son apparente uniformit. La masse dore des
gents pineux ondula, formant de grandes les, dans ce lac d'un rose
obscur, glac de vert, que faisait la bruyre; le tronc des pins
montra ses fentes carmines, la cime lointaine des chnes rougit, la
foule des pierres prit une forme.

Nous vmes les unes, couches firement semblables  des sphinx
normes, tandis que les autres, ranges en rond, tenaient un grave
conseil et que d'autres encore, horde turbulente, prcipitaient vers
le val leur course dsordonne.  et l, le foss dchirant la terre,
faisait clater des nuances violentes; un ormeau, sorti de la fente
d'une roche, pendait sur la route, une flaque d'eau mirait le ciel; et
tout prs, sur un tertre, tombeau d'un hros inconnu, la fougre
agite secouait ses ailes, parmi les troncs difformes et farineux des
bouleaux.

Tout s'animait; la fume bleutre montait du toit du sabotier; devant
le bouquet de htres, l'aigle bretonne, la cocarde aux ailes de
goland, planait et criait au plus haut des airs, et l'horizon largi
montrait les opulents rivages de cet ocan, infcond mais superbe.

C'est beau! c'est beau! murmura Annette qui se laissa glisser dans
mes bras.

Le lendemain, nous couchmes dans une cabane de pcheurs, au Magor,
en la paroisse de Plouhinec, sur la rive droite de la rivire d'Etel.

On ment assez, en Bretagne, malgr l'axiome! Faut pas mentir; mais
pour mentir avec fruit, quand on veut cacher son origine et son pays,
il faut beaucoup de talent. Il y a d'abord le langage, divis en trois
dialectes principaux; Vannes, Quimper, Trguier, qui eux-mmes se
subdivisent en une quantit de patois, de telle sorte qu'un vrai
bretonnant reconnat la provenance d'un passant rien qu' la manire
dont il dit: Dieu vous bnisse. Il y a ensuite le costume, chose
importante, solennelle, sacre, qui varie, non pas de district 
district, mais de paroisse  paroisse, et qu'on ne peut abandonner
sans honte.

Nous tions les Costout de Paimpol, le mari et la femme, Jean
Costout et Anna Costout. Il peut vous sembler que le nom manque
d'euphonie, mais il tait bien choisi. Chez nous, le Floch, le Goff et
Costaout peuplent des communes entires, comme Martin, Picard et
Durand en France, comme Meyer, Schwartz et Mller en Allemagne, comme
Brown, Smith et Johnson en Angleterre.

Les Costaout de Paimpol devaient parler breton d'abord et
subsidiairement le dialecte de Cornouailles. Ils devaient avoir le
costume de Paimpol et leurs papiers.

Faut dire la vrit! Joson Michais fut oblig d'entasser un vritable
monceau de mensonges pour nous faire un tat civil dans ce hameau du
Magor, o il y avait une quinzaine de feux, sans autre autorit
constitue que le brigadier de la douane.

Le maire tait  Plouhinec, le syndic des gens de mer  Etel, de
l'autre ct de l'eau. Nous donnmes quelques douceurs au brigadier de
la douane et  ses prposs, des sans coeurs de soldat-marins, au dire
de Joson, et nous envoymes de temps en temps une douzaine de rougets,
frais comme la rose,  M. le maire. Cela suffit pour nous mettre en
rgle. Deux de nos enfants furent inscrits  la mairie et baptiss 
la paroisse sans autres papiers que notre rle d'quipage.

Mais le rle d'quipage, par quel moyen le put-on obtenir?

Quelques annes avant l'poque dont je parle, Etel tait un pauvre
hameau comme le Magor. Un homme s'tait trouv, un humble fondateur,
qui dpensait son argent et sa vie  l'oeuvre qu'il s'tait impose.
Il venait d'lever Etel  la position de commune; il tait en train
d'y btir une glise. A l'heure o j'cris, Etel a prs de deux mille
habitants, c'est un port de mer. Cela grandit et va devenir une ville.

Je ne demande pas pour ce digne homme la gloire de Romulus, et je
pense qu'on l'embarrasserait fort en lui rigeant une statue. Mais
depuis qu'Etel est une ville, des gens riches y sont venus qui
oppriment le pauvre fondateur. Eternelle histoire. _Sic vos non
vobis!_ criait Virgile. Le maire d'Etel a travaill pour des gros
marchands de sardines qui jamais n'ont travaill que pour eux-mmes et
qui sont arrivs tranquillement aprs la besogne faite. Je me souviens
du maire d'Etel comme d'un ami.

En sa qualit de syndic des gens de mer, ce brave maire, M. Bourgeais,
fit dlivrer un rle de pche  Joson qui avait ses papiers en rgle;
Joson eut droit et devoir d'embarquer deux mousses. Je fus l'un et
Annette l'autre: Jean et Anna Costaout de Paimpol, l'homme et la
femme. Il ne fallut pas une anne pour faire d'Anna Costaout un
matelot fini.

A ceux qui jugent les pcheurs de nos ctes par l'excellente
littrature de l'Opra-Comique, je n'ai rien  expliquer. Ils
trouveront le fait tout simple. Pour tre pcheuse, on met une tunique
rouge, lisere de noir, et l'on apprend une barcarolle d'Auber, cela
suffit amplement. A ceux qui connaissent la mer et le mtier, je
dirai: Annette le voulut.

O tu iras, j'irai, dcida-t-elle; ce que tu feras, je le ferai.

Elle vint avec moi, elle fit comme moi. Plus d'une fois, en
franchissant la barre de la rivire d'Etel, qui est dure en tout temps
et terrible ds qu'il y a un peu de mer, elle fut couverte par la
lame. Elle riait. J'tais l.

Nous emes notre premier enfant; Philippe Costaout, quatre mois aprs
notre arrive au Magor. Joson Michais fut son parrain et l'une de nos
voisines sa marraine. Nous tions trop heureux, et souvent il
m'arrivait de remercier Dieu passionnment. Annette ne regrettait
rien: je le croyais alors. J'aimais  veiller prs de son souriant
sommeil, cherchant  deviner quelles joies tranquilles passaient dans
son rve. Au pied du lit, dans le coffre de chne aux parois hautes et
navement sculptes, le petit Philippe dormait. Je le trouvais plus
beau que l'Amour: il ressemblait  sa mre.

Annette s'veillait  son moindre cri. Pour elle, le rveil tait
encore un sourire. Son devoir de mre devenait le plus charmant de
tous les jeux, et l'enfant rassasi qui s'endormait de nouveau sur sa
poitrine l'embellissait mieux qu'une splendide parure. C'est au milieu
d'un pauvre cadre aussi que rayonnent les vierges de Raphal.

C'est bien le cher, l'admirable tableau qui tente le pinceau et le
gnie: la trinit humaine qui reflte le divin mystre de l'autre
Trinit: un mme amour en trois personnes: un seul bonheur, mais tout
le bonheur.

La fentre de notre maisonnette regardait le sud-est. Ce ne sont pas
les arbres ici qui font le paysage. L'herbe est rare. Nous avions un
petit enclos, form de quatre murs en pierres sches qui ressemblaient
 des digues. Quelques cerisiers aguerris  l'orage et un grand
figuier y luttaient contre le vent d'aval. Ds juillet, le vent avait
brl toutes les feuilles du figuier, mais il n'en donnait pas moins
des fruits dlicieux. Entre la grve et la mer, il n'y avait qu'un
troit sentier, conduisant  la caserne de la douane. Aux grandes
mares, le flot venait dans nos fraisiers.

La rivire d'Etel, large comme la Loire, ridait son eau bleue sous nos
croises. Tous les jours,  fin de flot, l'escadre des barques de
pche, tumultueuse comme une charge de cavalerie, dfilait devant
nous. Au del de l'eau, la petite ville, gracieuse et frache comme
son nom, tageait ses modestes maisons sur la falaise aride.

Tout est aride, sauf la mer. C'est l'Ocan qu'on ensemence et la
rcolte est au fond de l'eau, sur ces grves noyes o pat
l'innombrable troupeau de Neptune. La fort n'a pas ses racines dans
le sol: ce sont les mts de mille barques, incessamment balances; le
vent siffle dans ces branches droites et nues, agitant la flamme qui
claque  la rafale comme le fouet impatient du postillon, ou enflant
avec fracas ces larges voiles brunes qui vont faire jaillir l'cume de
la lame ventre.

Les fruits enfin ne sont ni la pomme vermeille ni l'enivrante opulence
du raisin; les voil, les fruits, dans ces paniers  la forme pure et
antique: c'est de l'argent vivant qui scintille et chatoie sous le
soleil, c'est ce tas de cristal qu'on remue  la pelle comme le bl,
c'est le miracle annuel de cette pche qui vient, car tout dsert  sa
manne, mettre la provision de pain noir dans la huche vide de la
chaumire bretonne: c'est la sardine, humble richesse des grves
infertiles.

Avec la sardine, le pauvre lve ses enfants, et, voyez, avec la
sardine, l'pre capital trouve encore moyen d'acheter son htel  la
ville et son chteau  la campagne.

Un si petit poisson! Mais le pauvre mange peu et, pour le jene d'un
millier de pauvres, il n'y a gure que la gourmandise d'un seul
capital. Tout est bien. Qu'on meure d'indigestion ou de faim, et la
place est la mme au cimetire.

Il y a des riches  Etel. La sardine y fait venir de Paris des robes
de soie. Nanmoins et malgr tout l'eau de Cologne qu'on y dpense
chez les bourgeois, Vespasien y verrait mentir son proverbe
imprial. A Etel, l'argent a de l'odeur.

Au dessus d'Etel, la falaise rejoignait la lande, morne et grande,
coupe  et l au lointain par de riantes oasis;  gauche, la rivire
remontait jusqu'aux vieux ombrages sous lesquels saint Cado fora le
diable  lui construire une chausse;  droite, c'tait la mer o
Rohellans, le noir cueil, s'lve une tour, au devant des horizons
perdus de Quiberon.

La pche tait pour nous un dguisement bien plus qu'une ncessit,
mais je suis pcheur par vocation et je me surprenais  dsirer que
notre bon Philippe mt un terme  ses envois, qui nous faisaient trop
riches. On ne saurait dpenser au Magor plus d'argent que nous en
dpensions. Sous le costume pimpant, coquet, mais correct, des
Eteloises, Annette m'blouissait. Je la voyais toujours gaie et
contente, le petit venait bien; nous tions trop heureux.

Parfois, le soir, quand nous courions des bords devant l'entre pour
doubler la barre contre le vent, j'apercevais mon adore madone sur la
dune,  la pointe du phare, avec son enfant dans ses bras. Son
mouchoir flottait comme un baiser qu'on envoie. Si j'avais t
pote....

Lofez, quoique , monsi el chevlier, me disait Joson Michais, sans
vous commander, si c'est que vous ne voulez pas perdre la brque....
Tenez! c't'mour d'gneau  tendu son petit bras, aussi vrai comme
Dieu est au paradis!

Et il oubliait d'orienter la voile. Nous embarquions deux ou trois
seaux d'eau. Ah! soldats-marins! peltas! gabeloux! gendarmes!

Notre petite Anna vint la deuxime anne. Il y eut deux berceaux.

Puis une autre anne se passa encore. Notre Philippe avait des cheveux
blonds friss. Il parlait, il courait dj sur le sable.

Il y a des jours si beaux qu'ils font craindre l'orage. Une des
histoires antiques qui m'ont le plus frapp est celle de cet homme qui
redoutait son bonheur et qui jeta son anneau  la mer pour tablir
lui-mme une compensation  sa flicit trop complte. La mer lui
rendit son anneau, et il dit: Jupiter me condamne.

J'aurais voulu un nuage dans mon ciel bleu. Je m'endormais souvent
avec la pense que je serais veill par un coup de tonnerre.

Il y avait quatre ans que nous tions au Magor. Personne ne nous
avait inquits. Nous tions oublis. Chaque heure coule devenait
une garantie de scurit.

Un soir, je me promenais avec ma femme et mes deux enfants le long de
la rivire. Nous avions remont jusqu'au pont Lorois qui tait alors
en construction et sur lequel on passait dj pour aller de Port Louis
au fort Penthivre. Une calche venait du ct de Lorient. Il n'est
pas rare de voir les touristes suivre ce chemin  cette heure, afin de
coucher  Carnac et de visiter au soleil levant le fameux champ des
pierres druidiques.

La calche contenait un jeune couple, et deux enfants.

C'taient des gens de Paris. On le voyait  la toilette des enfants.
Rien ne ressemble aux enfants de Paris.

Certes, je ne suis pas de ceux qui admirent ces prcoces lgances.
Mais l'enfance embellit tout, et j'aime les enfants. Les enfants de
Paris taient rests dans mon souvenir. J'admirai ceux-ci, qui taient
charmants, et je dis:

Philippe et Anna seraient comme ceux-l....

Annette me regarda et devint si ple que je m'lanai pour la
soutenir.

Je ne regrette rien! m'criai-je. Je ne changerais pas mon sort pour
celui d'un roi!

Elle me sourit, mais elle resta pensive. J'avais le coeur serr. Il me
sembla que cette calche, environne de son nuage de poussire,
emportait quelque chose de notre bonheur.




XXXV.

COUP DE FOUDRE


Annette restait seule souvent. Pendant mes absences quotidiennes, elle
n'avait que mon souvenir  qui parler. Peut-tre que la parole qui
m'tait chappe rpondait en elle  quelque mystrieux regret. Les
mres veulent tout pour leurs enfants. C'tait une nature forte et
droite, mais impressionnable  l'excs et tendre jusqu' l'inquitude.
Dans cette parole, qui n'avait aucune porte cache, peut-tre
avait-elle vu pour moi le germe de tout un malheur.

J'avais dit:

Philippe et Anna seraient comme ceux-l....

Donc, je trouvais en ceux-l, ou du moins dans le luxe parisien qui
les entourait, quelque chose que Philippe et Anna pouvaient envier.
Nos deux petits taient habills comme les enfants du pays. Mais
qu'ils taient roses, et frais et robustes! Philippe balbutiait le
breton aussi bien que le franais. Sur mon honneur, comme ils taient
je les voulais.

Jamais Annette elle-mme ne m'avait sembl plus charmante sous le
costume parisien. Je ne la souhaitais pas autrement.

Quinze jours s'coulrent. Je m'tais bien gard de revenir sur cet
entretien. Je le croyais oubli. Annette me demanda une fois si je
voulais qu'elle prt une femme pour l'aider auprs de ses enfants.
Elle tait avec moi, s'il est possible, plus affectueuse que de
coutume, mais je la voyais souvent pensive. Elle entendait mal ce
qu'on lui disait. A plusieurs reprises, le soir, il me sembla qu'elle
essuyait ses yeux aprs avoir embrass Anna ou Philippe.

Nous emes une voisine pour garder les enfants. J'appris qu'Annette
avait fait deux voyages  Hennebont, petite ville distante de trois
lieues, sur la route de Vannes.

Aprs la pche, maintenant, quand je rentrais, j'avais peur. De quoi?
Je n'aurais point su le dire, mais du plus loin que mon oeil pouvait
atteindre, j'interrogeais la pointe du phare, et ds que j'apercevais
Annette, mon coeur tait soulag. Craignais-je de ne l'y plus voir?
L'ide qu'elle pouvait me fuir tait-elle entre en moi? Oh! non,
mille fois non! C'et t un commencement de folie. Mais je souffrais.
Il ne faut point essayer d'expliquer l'instinct ni le dfinir. La
vrit, c'est que les pressentiments ne trompent jamais.

Un soir, j'eus beau regarder, je ne vis pas  l'extrmit de la dune
cette forme bien-aime qui tait mon vrai phare. Joson remarqua comme
moi l'absence d'Annette, car il borda un aviron sans mot dire pour
aller plus vite.

Je sautai sur le sable et je montai la falaise en courant. Il fallait
qu'Annette fut bien malade.

A la maison, je trouvai la voisine avec les deux enfants qui
pleuraient, demandant leur mre. Annette tait partie depuis le matin.

Elle va revenir! m'criai-je.

Mais il y avait sur la table une lettre  mon adresse; c'tait
l'criture d'Annette. Je l'ouvris, et Joson, qui entrait, me soutint
comme je tombais  la renverse.




XXXVI.

L'ABBE RAFFROY.


Joson me porta sur mon lit. Je ne prononai pas une parole dans le
premier moment. Je ne sais pas bien si j'avais lu la lettre ou si la
premire ligne seule m'avait tourdi comme un coup de massue; ce dont
je suis sr, c'est que le contenu de la lettre m'chappait en cet
instant. Ma fivre d'autrefois tait revenue foudroyante. La crise
tait plus forte, le rve plus violent, mais les mmes symptmes
surgissaient.

Joson envoya un gars du village chercher un mdecin  Port-Louis.
Quand le mdecin arriva, j'avais le transport.

Je voyais Annette dans un salon qui tait beau sans avoir rien de
ferique: le salon qu'elle aurait d avoir. J'entendais le piano de la
rue Saint-Sabin, le piano qui se taisait depuis quatre ans. Il tait
l, mais ses sons voils semblaient venir de loin, de bien loin. Et il
chantait, comme une voix dont les douceurs taient infinies, le pauvre
cher refrain:

               Ma lon la
         Les enfants sont l....
     La vache est rentre  l'table;
               Ma lon la
               Ave Maria,
         L'Angelus les endormira....

Les enfants! Ils taient l, en effet, dans la calche, auprs de leur
mre: la calche du pont Lorois. Ils avaient le costume mignon et
coquet de ces deux petits Parisiens qui allaient  Carnac. Que mon
Philippe tait beau! Que mon Anna tait gentille! Et Annette! Cela ne
m'tonnait point de la voir en toilette de grande dame.

Le fort de ma crise ne dura qu'une nuit, cette fois. Pendant seize
heures, j'eus cette trange fatigue de me sentir partag entre deux
familles que je voyais distinctement, entre deux bonheurs qui me
sollicitaient, disant chacun: Je suis la vrit. Ma souffrance tait
de chercher, avec ce terrible acharnement de la fivre lequel des deux
tait le songe. Etais-je le touriste de la calche? Etais-je le
pcheur du Magor? Pcheur, moi! le chevalier de Kervign! C'tait ici
le roman et l'impossible. Pourquoi ces habits de malheureux  mes
enfants? Que faisais-je dans ce taudis?

Je peinais  suivre ces invraisemblances et cependant la ralit a une
force qui ne se dment point. Elle frappait sans cesse  la porte de
ma pense.

Et je riais sur les coussins de ma calche. Et Annette riait. Et les
petits me montraient, riant aussi, sur le chemin, auprs du pont
Lorois, une pauvre famille: deux enfants avec le pre et la mre.
Cette famille, c'tait nous. Je m'puisais.

Le mdecin de Port-Louis n'avait pas invent la chane magntique; il
ne s'occupait mme pas de juxtasonnance. C'tait un mle docteur,
barbu et presque goudronn. Peu d'hommes peuvent se vanter de m'avoir
fait respirer une pareille odeur de pipe. Ancien chirurgien-major 
bord de _l'Hcate_, cinq pieds six pouces, couchant sur la dure,  ce
qu'il disait, dans des draps camphrs, portant aux doigts une bague et
six verrues, nez gnreusement bourgeonn, pieds carrs, odorants et
bossus, chapeau dmocratique, opinions intolrantes, linge de la
semaine passe, tel tait le docteur Kermalahault.

Il se moquait des systmes, celui-l; il n'avait point de systme; il
traitait par les amers,  moins qu'on ne prfrt les sirupeux. Le
baume d'acier! voil sa panace. Sa lancette tait grande comme un
sabre. Il me conseilla des bains de mer bouillis, se fit donner cent
sous, et partit content pour aller, de son pied lger voir un malade 
Hennebont. Il n'y a pas loin, nous dit-il, trois pipes, cinq gouttes
et deux chopines. Aucun pcheur de la cte ne voudrait _avaler sa
gaffe_ sans le docteur Kermalahault. C'est un vrai. Pour cent sous il
vous met au cimetire.

Le surlendemain, j'avais ma raison. Je pus lire la lettre d'Annette,

   Mon Ren chri,

   Tu as dit, en regardant les deux jolis enfants de la calche
   au pont Lorois: Philippe et Anna seraient comme cela. Il
   faut qu'ils soient comme cela. Ta femme ne t'a jamais tant
   aim.

     ANNETTE.


Une ide terrible me traversa l'esprit. Ma femme tait le seul
obstacle entre mes parents et moi, c'est--dire entre moi et la
fortune. La pense de mourir lui tait-elle venue?

Elle avait pu se dire: il est riche maintenant; il est seul
hritier....

Mais elle avait l'esprit si droit et le coeur si pieux! Et puis
m'abandonner! abandonner les petits! L'ide passa si vite qu'elle
n'eut pas le temps de me rendre fou.

Le thtre, cela ne se pouvait. Annette tait incapable d'aller contre
ma volont exprime.

Que peut faire une femme, cependant?

Il ne me plat pas de mnager ici une purile surprise. J'ignore en
quoi consisterait l'art des romanciers habiles, vis--vis d'une
situation qui est pour moi un souvenir gracieux et touchant. Je ne
veux point d'art. Si j'ai des lectrices, elles sentiront battre mon
coeur au travers de ces simples mots qui amnent  mes yeux une larme
et un sourire: Annette s'tait enfuie de chez moi pour aller chez mon
pre.

Le temps n'tait plus de se sacrifier, puisque deux fois Dieu l'avait
rendue mre. C'tait l'heure de combattre. Annette tentait la
bataille.

Peut-tre l'ide de cette suprme preuve tait-elle ne en elle avant
l'occasion qui la mrit tout un coup. Dans le coeur de toute femme, il
y a un petit coin potique; chez la femme, l'imagination la plus sobre
n'exclut pas l'lment romanesque.

Ici, d'ailleurs, tout n'tait pas roman, tant s'en fallait. Annette
savait beaucoup mieux que moi ce qui se passait chez nous  Vannes.
Des vnemens graves avaient eu lieu, auxquels tant donn l'tat de
mon esprit, je n'aurais pas prt toute l'attention convenable;
d'autres plus graves encore se prparaient. Il tait temps d'agir,
grand temps, sinon de la faon choisie par Annette, du moins d'une
faon quelconque.

Mon pre et ma mre n'taient pas heureux  la maison. Les Blbon
avaient dcidment lu domicile  notre htel de la place des Lices.
Personne n'tait plus l pour leur tenir tte. Ils rgnaient en
matres.

Avant tout, mon pre avait besoin de compagnie. Il prfrait la
tyrannie de ces deux intrus  la solitude. Quant  ma mre, le chagrin
profond qu'elle avait prouv  la perte de sa fille et des deux
petits changeait sa paresse d'esprit native en un vritable
engourdissement. Elle ne vivait plus, elle vgtait, endormie dans sa
douleur comme la marmotte dans son trou. Elle n'en voulait point
sortir; entre elle et les objets extrieurs il y avait son deuil, et
son tat de sommeil dsespr rendait la prsence des Blbon encore
plus indispensable  mon pre.

De tous les amis de la famille, un seul tait rest: l'abb Raffroy,
aumnier des Incurables. C'tait l'honneur mme, mais sa nature timide
et vacillante valait peu en face de la volont rsolue des deux
Blbon.

J'ignorais tout cela; je puis dire mme que je ne voulais point le
savoir. Annette le savait.

Elle avait aisment devin mes rpugnances. Elle respectait mon
bonheur goste. Elle n'avait point de confident.

J'ai dit qu'elle avait fait deux voyages  Hennebont. Le premier de
ces voyages avait eu pour but de mettre  la poste,  mon insu, une
lettre pour l'abb Raffroy, le second, de recevoir sa rponse poste
restante.

Ce fut d'aprs cette rponse qu'elle partit pour Vannes.

Je raconterai dsormais sa campagne comme j'en appris plus tard les
dtails, soit par elle, soit par le bon abb Raffroy, soit par mon
pre et ma mre.

L'abb la reut svrement et accueillit mal le rcit de notre mariage
extra-rglementaire. Il blma le prtre qui nous avait unis et dclara
 la pauvre Annette que, devant l'Eglise comme devant la loi, nos
enfants taient des btards.

Ce premier pas tait cruel. Annette pleura. L'aumnier avait bon coeur
et me gardait cette affection qu'on a toujours pour le fils d'une
maison amie. La beaut anglique d'Annette m'excusa d'autant  ses
yeux. Il fut sduit peut-tre par cette exquise douceur, par cette
adorable rsignation qui avait ralli jadis le pauvre Grard  notre
cause. Il demanda  Annette ce qu'elle voulait, en dfinitive, quels
taient ses projets, son plan, ses espoirs.

Annette avait bien de tout cela un peu, mais si peu, et le peu qu'elle
avait tait si vague! Elle avoua qu'elle avait compt grandement sur
les conseils et mme sur l'aide de M. l'abb.

Ds lors, l'excellent homme,  son insu, devint le complice d'Annette.
Ce sont l, croyez-moi, les meilleurs complices.

C'tait le matin. Annette avait couch  l'auberge. Il fit servir 
djeuner. Rien d'tonnant ni de malsant  ce qu'une bonne paysanne de
la cte djeune chez M. l'abb. On envoie de temps en temps un panier
de langoustes, de crevettes, d'hutres et de poissons; ce n'est qu'une
politesse rendue. Mais, en djeunant, on conspire.

M. Raffroy, en honnte coeur qu'il tait, ne pouvait souffrir les
Blbon. Il y a toujours un petit coin par o le diable se glisse.
Cette aversion donna chez lui un bon coup d'paule  la charit
chrtienne.

Il fallut d'abord clairer la position. Elle tait ardue, Seigneur
Dieu! et depuis quatre ans, les Blbon, grce aux avis de Laroche,
avaient fait du chemin!

Laroche n'habitait point la Bretagne, mais il y faisait de frquents
voyages. C'tait maintenant un monsieur d'importance, un homme
d'affaires, un entrepreneur. La conviction de l'abb Raffroy tait que
Laroche avait des actions dans la maison Blbon.

Le jour mme de mes vingt et un ans, on avait introduit au tribunal
civil de Vannes une demande en interdiction contre moi. Il se
prsentait des difficults srieuses. Rarement peut-on rendre, en ces
matires, un jugement contre un dfendeur dont l'absence ne permet
point de constater la position intellectuelle et morale, mais la
terrible besogne qui fatigue incessamment les cours d'appel prouve que
les juges de premire instance n'y regardent pas toujours  deux fois.
_Errare humanum est_, dit l'adage.

Si un homme me volait ma bourse et me traduisait pour ce fait en
justice, je le prierais d'accepter ma montre avec ma bndiction. Si
aprs avoir accept ma montre il me prenait au collet, j'abandonnerais
l'habit. S'il me saisissait aux cheveux, je suis chauve.

Je fus interdit. Je l'ignorai. On est mieux cach au Magor et mieux
exil aussi que dans les forts de gommiers de l'Australie ou dans les
pampas de l'Amrique.

Une fois l'interdiction prononce tout tait dit, car je n'tais pas
l, ni personne en mon lieu et place pour interjeter appel. J'tais
incapable  perptuit de contracter mariage.

Laroche et les Blbon passrent  un autre exercice bien autrement
important. Il s'agissait de faire adopter Vincent par M. et Mme de
Kervign, mon pre et ma mre. Au point de vue lgal et  premire
vue, l'entreprise tait d'une impossibilit radicale. La loi, en
effet, traite l'adoption comme un acte exceptionnel et en quelque
sorte excessif; elle exige, pour valider cet acte, des conditions
nombreuses en tte desquelles se place le manque d'enfants lgitimes.
Moi vivant, mes parents ne pouvaient pas adopter Vincent Blbon.

Mais ce Laroche tait de Normandie. Un homme d'affaires qui a fait
son stage en livre prend d'effrayantes proportions, croyez-moi. Il y
a dans le Code civil un certain titre _des absent_, dont on peut tirer
bon parti en une multitude de circonstances.

La loi est faite, il est vrai, pour protger les absents, mais on a
beau dire, le proverbe est l: ils ont toujours tort. Les prsents
profitent.

Aprs quatre annes rvolues depuis votre disparition ou depuis vos
dernires nouvelles, notez bien ceci, vous tes dclar _absent_, par
jugement du tribunal, et M. Joseph-Adrien Rogron, le plus lmentaire
des commentateurs du Code Napolon, vous avoue franchement que vous
tes prsum mort. C'est fcheux. De tous les absents, les morts sont
les plus maltraits.

L'invention de Laroche consistait  me faire dclarer absent d'abord;
chose facile, puisque mon dpart de Paris datait de plus de quatre
ans. Une fois l'absence dclare, une question de droit se prsentait
quant  l'adoption. Il est bien vrai que le silence mme du Code
semble la rsoudre par la ngative, mais ce n'tait dj plus
l'impossibilit absolue. Quelque chose tait donn dsormais 
l'apprciation des juges. Laroche se faisait fort d'enlever la
difficult d'emble.

En attendant, l'adoption de fait, qui prpare si bien l'adoption de
droit, existait dans toute la rigueur du mot. Vincent tait l'enfant
de la maison. Il se faisait appeler volontiers M. Vincent de
Blbon-Kervign. On travaillait  son mariage. Il taillait, il
rognait, il commandait. Mon pre et ma mre restaient ses humbles
serviteurs.

Et l'oncle Blbon, continuant de monopoliser tout l'esprit de la
famille, courait la ville en rptant:

Ah! ceux-l sont bien heureux d'tre tombs sur mon garon.

Notez que la fortune de mon pre et de ma mre avait plus que doubl
par le retour de la dot de Julie et les successions de mes trois
tantes. En cas de succs, Vincent devenait un des riches propritaires
du pays, tout en payant une grosse commission  cet ingnieux
Laroche, qui donnait en outre  mon pre des conseils d'or pour
l'administration de ses biens.

Mais Vincent, rpugnant coquin, mettait  chaque instant l'entreprise
 deux doigts de sa perte. Les deux vieux, comme il les appelait,
voulaient bien tre mens par le bout du nez: cette tyrannie mme leur
faisait illusion et ils se croyaient en famille, mais, sous la
simplicit de mon pre, restait le gentilhomme breton, et l'pe de
bonne trempe ne vaut pas moins dans un fourreau vulgaire; ma mre, si
bien engourdie qu'elle ft dans sa paresse native, augmente par ce
mortel chagrin dont elle ne voulait point tre console, ma mre,
dis-je, tait la dignit mme: un coeur fier, dlicat et doux. Sa
patience n'tait qu'une lthargie. Quand elle s'veillait, Vincent
devait lui faire horreur.

Vincent n'avait pas mme pris la peine de nettoyer ses moeurs et son
langage. C'tait un conqurant: il s'imposait tout entier. Ma mre le
trouvait ivre  chaque instant, et il poussait l'insolence jusqu'
continuer chez nous son mtier de rustique don Juan. La seule chose
qu'il et change, c'tait son costume. Vincent avait des prtentions
 l'lgance, il portait des bottes vernies, des chapeaux de soie, des
chanes, des bagues, des breloques, il pommadait son poil. Je ne peux
affirmer qu'il se lavt les mains, mais on l'avait surpris avec des
chemises presque blanches.

Je sais bien que la captation, opre par un semblable malotru,
paratra invraisemblable. Il s'agissait du pre et de la mre de
Grard de Kervign, l'un des plus brillants jeunes gens que j'aie
rencontrs en toute ma vie. A cette table o l'ignoble drle trnait,
mon beau-frre, le marquis de Trfontaines, s'tait assis: un type
parfait d'lgance dcourage. Je sais bien. Mais qu'y faire? Mon pre
avait besoin d'entendre rire et chanter autour de lui quand il
mangeait la soupe, besoin, vous entendez, comme on a besoin de pain et
d'air.

Parfois, ce honteux gredin le faisait rire et tout le fantme du pass
heureux se dressait peut-tre quand l'oncle Blbon entonnait au
dessert sa ronde mmorable:

     On dit qu'aux noces de Thtis
     Tous les dieux s'assemblrent....

Il y avait, cependant, un point sur lequel ma mre ne passait pas
condamnation. Chaque fois que Vincent tait ivre,--et c'tait tous les
jours--il devenait galant.

Or, imaginez quelles devaient tre les galanteries de Vincent. Ma mre
ne pouvait garder des femmes de chambre; sa maison faisait peur
dsormais  toutes les honntes filles du pays. Elle n'avait pas parl
haut, de peur de s'veiller, mais le fait attaquait par trop
directement son repos: elle avait risqu auprs de mon pre quelques
plaintes.

Or, ce mnage, en apparence si froid, tait un mnage d'amoureux; il y
avait trente ans qu'ils s'aimaient. En cachette des Blbon, tyrans du
logis, ils avaient tous deux des conciliabules qui taient de vrais
rendez-vous. Ils se cachaient pour pleurer, pour causer, pour vivre
dans le pass, et l'abb Raffroy prtendait que parfois mon nom venait
dans ces pauvres entretiens.

Car toutes ces choses que je viens de rapporter, l'abb Raffroy les
dit  Annette, avec bien d'autres encore. Il tait comme les anciens
commensaux de l'htel des Lices: il avait le caf un peu bavard, bien
que ce ft un homme sobre et un digne prtre.

Quand on se leva de table, il tait l'ami d'Annette et je crois qu'il
l'appela madame Ren de Kervign. Il lui demanda:

En somme, que voulez-vous, ma fille?

--Je veux, rpondit Annette, chasser l'ennemi de notre maison.

--Ah! ah! fit le bon abb, qui ne put s'empcher de rire. Votre
maison! comme vous y allez!

--Je veux, poursuivit Annette, que les parents de mon bien-aim mari
aient un fils et une fille, que mes petits enfants aient un nom, et
que nous soyons tous heureux.

--Ainsi soit-il, madame Ren, ainsi soit-il de tout mon coeur! Mais
parlons raison: la pauvre comtesse est comme la Belle au bois dormant.

--Nous l'veillerons.

--Peste!.... M. le comte ne vaut gure mieux et, par surcrot, il vous
tient pour un monstre infernal, cause directe et coupable de tous les
malheurs de la famille.

--Nous le dtromperons!

--Peste! peste!.... sauf le respect qui lui est d, savez-vous qu'il
est entt comme un demi-cent de mules?

--Nous le dompterons!

--Peste! peste! peste! Vous tes une chre enfant, cela est vrai,
mais...... enfin, _amen! amen!_ du fond de l'me!.... Je voudrais
savoir seulement le moyen....

--J'ai mon plan.

--En vrit! Voyons ce plan.

--Vous m'avez dit que ma belle-mre....

--Hein?...... Mais au fait...., allez!

--Que ma belle-mre tait sans femme de chambre depuis huit jours.

--Exact. Et a pourra durer.

--Je veux tre la femme de chambre de ma belle-mre.

L'abb Raffroy frona le sourcil et devint pensif. Puis il se prit 
regarder attentivement celle qui tait l devant lui, douce, mais
rsolue, et belle qu'il en avait le coeur tout mu.

A la grce de Dieu! murmura-t-il. Nous mentirons le moins que nous
pourrons.... et je vais commencer une neuvaine.




XXXVII.

BARRICADES.


Si ma pauvre bonne mre et t en position de choisir, elle n'aurait
point accept Annette pour servante, parce que Annette tait trop
jolie. C'tait chose terrible que de mettre une pareille tentation
sous les yeux de ce satyre de Vincent, mais la maison n'allait plus;
le service ne se faisait pas, M. de Kervign commenait  gronder pour
tout de bon: je crois que ma mre et gag le diable si le diable se
ft prsent chez elle en coiffe et en tablier.

Les Blbon avaient tabli la coutume de faire servir la femme de
chambre  table. Le vieil oncle dclarait cela plus _rgayant_, pour
employer son mot; Vincent, poli comme  l'auberge, y trouvait
journellement son compte, et mon pre n'y trouvait pas de mal. Pour
les dbuts d'Annette, ma mre invita l'abb Raffroy  djeuner,
pensant que la prsence du digne ecclsiastique imposerait toujours un
peu  Vincent.

Ma chre enfant, dit-elle bien tristement, pendant qu'Annette
agrafait sa robe trop large pour son corps amaigri, je ne crois pas
tre une mauvaise matresse, et M. de Kervign vaut mieux que moi.
Cependant nous ne pouvons pas garder de domestiques....

--Oh! moi, ma bonne dame, l'interrompit Annette, vous me garderez tant
que vous voudrez!

--C'est que... nous avons un neveu, voyez-vous....

--M. l'abb m'a dit cela. J'ai rpondu: On a nag  la drague dans la
rivire de la Trinit. a fait des bras. Tant pis pour le neveu!

--Prenez garde, ma fille. Il est fort comme un boeuf et capable de
tout!

--Ne vous inquitez pas, ma bonne dame. Que je vous plaise seulement,
 vous et  notre monsieur, je ne m'embarrasse pas du reste.

Il y avait l-dedans un peu de comdie. Annette jouait la brusquerie
de la paysanne. Malgr tout, ma mre m'a dit qu'elle tait tente de
la prendre pour une princesse dguise. Ce qui lui donnait confiance,
c'tait l'accent de la cte que mon Annette avait saisi  ravir.

Ma mre reprit, non sans quelque timidit:

Vous n'allez pas vous fcher, ma petite. Ce costume des filles d'Etel
est pimpant et coquet. Si vous vouliez vous habiller en
bonne-soeur....

Dans les bourgs et villages de Bretagne, on appelle bonnes soeurs les
filles de la Congrgation qui s'astreignent  ne porter dans leurs
vtements que du noir et du gris.

A cause du neveu? demanda Annette en riant.

--Oui, ma petite,  cause du neveu, qui n'aime pas les bonnes soeurs.

Annette riait toujours et, cependant, l'ide ne vint point  ma mre
de la prendre pour une effronte.

Ma bonne matresse, rpondit-elle, je m'habillerais en soldat, moi,
pour vous faire plaisir! Mais je ne peux pas prendre le costume des
bonnes soeurs, parce que je suis marie.

--Vous, marie, mon enfant!  votre ge!

--Marie et mre de famille aussi, par la grce de Dieu. J'ai
vingt-deux ans, madame. Avec l'aide de sainte Anne d'Auray, ma
patronne, je n'engendre pas le chagrin. Vous verrez que j'ai la
volont de bien faire.

--Ah! que vous tes une chre crature! s'cria ma mre. Toujours
riante et avenante! Vous ne devez rien avoir sur le coeur?

--Chacun ses petites peines! Je ne me plains pas. La Providence sait
bien ce que je dsire.

--Que dsirez-vous, mignonne?

--Vous plaire, ma bonne dame, et  notre monsieur.

An djeuner, quand elle vint, portant un plat dans chaque main, ce fut
un murmure autour de la table. Ma mre baissa les yeux et l'abb
Raffroy frona, ma foi, le sourcil. Elle tait trop jolie, dcidment,
bien trop jolie. Et trop coquette aussi peut-tre, jugez-en! Ses
admirables cheveux brillaient, lisss en bandeaux sous sa coiffe de
dentelles, dont les barbes voltigeaient au vent de sa marche. Son
corsage blanc comme neige, lac par devant avec une ganse rouge,
ressortait sous son mouchoir pliss. Sa jupe  large raie bouffait
derrire son petit tablier de soie. Elle avait de longues boucles
d'oreilles, et ses souliers  talons montraient le bas ctel qui
dessinait son pied de fe.

Il m'en cote de rpter cette parole qui est une allusion  l'ancien
tat de mon Annette, mais je veux absolument le portrait ressemblant:
Annette n'tait pas du tout une vraie paysanne. Figurez-vous la plus
ravissante villageoise d'opra-comique qui se puisse rver, et vous
approcherez du vrai.

Je ne crois pas qu'un type aussi parfait de la jolie soubrette de
comdie et eu grande chance de russir  Paris. Paris est trop prs
de la comdie. A Paris, Annette, qui tait l'adresse mme, et compos
autrement son rle. Elle jouait pour la province.

Elle jouait vaillamment, avec tout son courage, tout son esprit, et
avec tout son coeur.

Qu'est-ce que cette aimable poupe? demanda l'oncle Blbon.

--Saperbleure! dit mon pre, qui essuya ses lunettes pour mieux voir.
Costume d'Etel, la fille?

--Oui, monsieur le comte, rpondit Annette qui fit la rvrence avant
de poser ses deux plats.

--Allons, maman, s'cria Vincent, dont les gros yeux s'allumrent,
voil un vrai cadeau que vous nous faites. Eh! papa Blbon, vieux
sclrat, a te reverdit?

--La paix, mon gars, la paix! voulut dire le bonhomme.

Mais Vincent ne se mettait jamais  table pour djeuner sans avoir
dj deux ou trois pots de cidre dans la panse. Il tait rgulirement
ivre ds le matin.

La paix toi-mme, papa Blbon, riposta-t-il. Je suis ici l'enfant de
la maison, pas vrai, papa Kervign?

Mon pre reprit:

A la ctelette! Il n'y a que le Morbihan pour le mouton! A boire,
jeunesse! La barre d'Etel m'a pass par-dessus la tte une fois. Elle
se porte bien, la barre d'Etel?

--Merci, notre matre, tout doucement, rpondit Annette en lui
servant  boire.

Mon pre la regarda et cligna de l'oeil  l'adresse de sa femme.

Quand Annette versa  l'oncle Blbon, il lui dit:

La lune est-elle devenue plus grosse qu'un fromage, l bas, l'enfant?

--Approchant, aux grand'mares, rpondit Annette.

C'tait au tour de Vincent. Il voulut la prendre par la taille. Elle
lcha la cruche qui tomba en grand sur lui et l'inonda.

Au diable! s'cria-t-il en se levant.

--Pardon, excuse, fit-elle. Je suis ombrageuse comme les petits
chevaux de la cte.

L'abb Raffroy faisait une figure  peindre. Il avait envie de rire et
de trembler.

Ami Vincent, dit mon pre, tu n'en seras pas le bon marchand. Sais-tu
le proverbe? Il faut trois coiffes pour en faire une d'Etel!....

--Et tchez, ajouta ma mre plus haut qu'elle ne l'avait fait depuis
des annes, tchez que je puisse garder ma femme de chambre: elle me
plat.

--Il n'y a pas presse pour venir ici, ajouta doucement l'abb Raffroy.

--Est-ce une querelle qu'on me cherche? gronda Vincent. Foi de Dieu!
papa Blbon, veux-tu nous en aller?

Papa Blbon vida son verre et fit une terrible grimace.

A la ctelette! conseilla mon pre, toujours pacifique. Bon apptit,
bonne conscience! que chacun y mette du sien....

--C'est a, dit Vincent, embrassons-nous pour que a finisse!

Et il s'empara une seconde fois d'Annette, esprant mettre les rieurs
de son ct, Annette avait les mains libres, pour le coup. Sans rien
perdre de sa bonne humeur, elle le fit tourner sur place, et, pesant
sur ses paules, elle le remit tout tourdi sur sa chaise.

Mon pre clata de rire et tonton Blbon fit comme lui, tant il
sentait Vincent profondment attaqu.

--Ah! ah! murmura l'abb Raffroy, exalt jusqu'au courage. Tant va la
cruche  l'eau....

--Touch, Vincent! dclara mon pre. C'est toi qui es la cruche,
saperbleure!

--Vous voyez bien, ma bonne dame, dit paisiblement Annette, que je
n'ai rien  craindre de votre neveu.

Ma mre avait d'abord trembl pour sa nouvelle servante. Rsister 
Vincent, c'tait publiquement s'exposer aux plus grossires avanies.
Quand elle vit qu'Annette vivait encore aprs tant d'audace, l'ide
naquit en elle que ce cruel balourd n'tait pas tout  fait
invulnrable; elle eut vaguement espoir; elle entrevit peut-tre au
lointain de l'avenir la possibilit d'une rvolution.

Ainsi sortent de terre humblement et sans bruit, dans quelque coin
obscur de la contre, ces germes de libert qui doivent grandir en
cachette et produire l'arbre aux foudroyants rameaux. Tyrans,
descendez au cercueil! Ma bonne mre fredonnait dj sa petite
_Marseillaise_.

Mais il y a loin de la semence  l'arbre. Que d'hsitation entre le
premier murmure, dont l'cho poltron s'touffe, et ce grand cri qui
jaillira de la barricade triomphante!

Un silence suivit. Chacun redoutait sa propre hardiesse. L'abb
Raffroy regardait son assiette d'un air morne; mon pre n'osait pas
lever les yeux sur Vincent; ma mre contemplait avec admiration, et
comme en un rve, cette gracieuse enfant  l'apparence si frle, qui
tait plus forte qu'un homme.

Tonton Blbon ttait prudemment le terrain avant de risquer un pas
d'un ct ou d'autre. Vincent avait l'air d'un chien battu. Annette
restait  son aise: elle allait, venait, servait, le sourire aux
lvres, gardant intacte sa douce et charmante srnit.

Vers le dessert, Vincent, ivre selon sa coutume, retrouva l'insolence
au fond de son verre. Selon l'habitude aussi, l'oncle Blbon le prit
par le bras pour le mener coucher. Les choses taient ainsi; loin de
charger le tableau, je glisse sur une foule de misrables dtails;
j'ajoute qu'en Bretagne, et mme ailleurs, il n'est pas rare de voir
les plus honntes gens du monde subir l'obscnit de ces tyrannies
domestiques.

Entre toutes les histoires, celle de la captation serait la plus
bizarre et la plus invraisemblable. Il y a l un dieu mille fois plus
aveugle que l'amour mme, et l'horreur de la solitude mne certains
caractres bienveillants  des excs inous. On peut dire, rduisant
les choses  leur exacte expression, que mon pre acceptait ces
ignominies; bien plus, les imposait  une femme respecte autant
qu'aime pour avoir quatre couverts sur sa nappe et entendre chanter
deux fois par jour les _Noces de Thtis_.

Rien de plus, rien de moins. L se bornaient strictement les avantages
de la socit Blbon.

Avant d'arriver au seuil, Vincent se retourna vers Annette et lui
montra le poing en disant:

Je sais o est la chambre des filles!

Mon pre ne fit que rire, mais ma mre plit. Annette appela l'oncle
Blbon.

Monsieur! dit-elle, eh! monsieur! Je viens d'un pays o nous n'avons
point de chien de garde. Le jour, je suis bonne fille, mais la nuit,
je ne plaisante pas. J'ai dans mes hardes un pistoudret qui ne
plaisante pas non plus!

--Saperbleure! s'cria mon pre, un pistolet! Gare  toi, Vincent!

--Il m'a dj servi ajouta Annette qui lui versait  boire d'une main
ferme.

Vincent sortit en jurant tout ce qu'il savait de blasphmes.

Vous aurez une chambre de matre, Anna, dit ma mre.

L'abb Raffroy riait sous cape en buvotant son caf.

Tu es une Bretonne, toi, ma fille! dclara mon pre. Sais-tu des
chansons de matelots?

--Un cent plutt qu'une douzaine, notre monsieur.

--Allume, fillette?

--Notre monsieur, sauf le respect que je vous dois et  la compagnie,
excusez:

     Fut un ligueur de Quiberon
           Qu'avait nom
               Yvon.
             Krinon.
             Tiens bon
             L'aviron,
              Manon!
         La mare s'avance
              Eh h!

     Fut un ligueur de Quiberon
         Qui changea de nom
              Au son
            Du canon.
         Et devint, dit-on,
         Amiral de France.
              H h!
         Amiral de France!

Elle entonna ce refrain  pleine voix, la matoise, droite sur ses
hanches hardies, le rose aux joues, le sourire  la bouche,
l'tincelle aux yeux. Mon pre battit la mesure des pieds et des
mains; l'abb Raffroy, honni soit qui mal y pense, accompagna en
faux-bourdon, et quand l'oncle Blbon rentra, il trouva la runion
entire chantant de tout son coeur:

     Amiral de France,
         H h!
     Amiral de France!

Je crois que ma bonne mre en tait!

Il fut pleinement dconcert, bien qu'il et tout l'esprit de la
famille. Depuis des annes, il tait ici boute-en-train jur,
possdant le monopole de la gaiet, le privilge de la joie et
n'ayant, pour tout ce qui regardait la chanson, la gaudriole, le
calembour et autres jolies choses, aucune espce de concurrence 
craindre. Cette usurpation inattendue le frappa plus rudement que la
msaventure mme de Vincent, et il demeura tout abasourdi sur le
seuil.

Allons, mon oncle! s'cria mon pre, faites comme nous!

--Je ne connaissais pas ce talent  M. l'abb, rpondit le bonhomme
avec amertume.

--Ce n'est pas l'abb! c'est la petite! Ah! quel coeur que cette
enfant-l! Elle sait tout ce qui se chante de Saint-Nazaire 
Audierne!

         Et gai, gai, gai, dansons en rond.
             Des poireaux, des oignons,
                   Cousine
                 Mathurine.
     Et gai, gai, gai, des poireaux, des oignons,
             Quel rti? du dindon.
             Dansons le cotillon!

--Dansons le cotillon! rpta le digne aumnier en pleine rvolte.

--A la bonne heure!  la bonne heure! gronda l'oncle Blbon. Dieu
sait o l'on apprend tant de chansons! Et de si belles! J'ai vu le
temps o ma cousine, la comtesse de Kervign, n'avait pas de coquines
 son service!

--Anna, dit ma mre, qui peut-tre n'avait mme pas prt attention
aux paroles de l'oncle, tu coucheras dans ma chambre ds cette nuit!

--Dansons le cotillon! clama l'abb du ton dont on chante
l'_Alleluia_.

Et mon pre:

     Amiral de France,
         H h!
     Amiral de France!

A la bonne heure!  la bonne heure! grina le Blbon.

Il tait brave. Il essaya d'entonner l'incomparable: _On dit qu'aux
noces de Thtis_.... mais mon pre criait:

         Tiens bon
         L'aviron,
           Manon!
     La mare s'avance,
           Eh h!

On n'coutait plus les _Noces de Thtis_!

La rvolution allait un train d'enfer. Il y avait dj du tyran
dtrn dans l'oncle Blbon. Mon pre avait la perruque sur l'oreille
et ressemblait  un vainqueur de la Bastille.




XXXVIII.

MON PRE ET MA MRE.


Au fond, l'oncle Blbon n'tait pas coupable. Il avait pass
tacitement un march par lequel il s'engageait  peupler la salle 
manger de l'htel des Lices,  dire des choses aimables pendant le
repas et  chanter les _Noces de Thtis_  la moindre rquisition; il
faisait loyalement son travail. En change de ces divers exercices, il
avait stipul  la muette qu'on me dshriterait en faveur de la
nouvelle dynastie Blbon-Kervign; voyez-vous du mal  cela? Le
coupable, c'tait Vincent, qui ne voulait pas tre gentil, et qui
mettait du tintoin dans la maison, au lieu d'y apporter de l'agrment
Quand on a tout l'esprit d'une famille, des talents de socit en
abondance et la bonne volont de se faire un sort, on est bien
malheureux de n'tre pas second. J'affirme que la ville de Vannes, ma
patrie, n'tait pas sans renfermer un assez grand nombre de citoyens
pensant et raisonnant ainsi.

Chacun pour soi, que diable! Dans le Morbihan comme ailleurs, telle
est la religion des gens qui rflchissent. On ne demandait pas 
Vincent de vivre en chartreux, mais il aurait d garder les
apparences.

Trop est trop, selon le langage de cette vulgaire sagesse qui
dsapprouve hautement les vendeurs  faux poids, quand ils se font
condamner par la police correctionnelle. Trop est trop. L'oncle
Blbon restait dans la mesure juste et convenable des bourgeoises
tricheries: Vincent abusait, il gtait le mtier: honte  Vincent! Ils
l'auraient battu. Nanmoins on allait rptant volontiers dans les
salons charitables: Le mariage le corrigera. Mon dieu oui, dans
l'illustre grenier de la noblesse et dans le respectable magasin du
commerce, il y avait pour lui des fiances toutes prtes. Pour
Vincent! dira-t-on.

Mesdames, Vincent tait un gars de quarante mille livres de rentes, en
terres, au bas mot, ce qui,  Vannes, proportions gardes, vaut  peu
prs trois cent mille francs de revenus  Paris. Ne croyez pas ceux
qui vous diraient que j'exagre: cent mille cus sont vite dpenss 
Paris, et quarante mille francs,  Vannes, on n'en peut voir la fin!
Mais je vous le demande: supposez que le dmon de la peste noire
s'incarne un beau jour et vienne chercher femme  Paris avec cent
mille cus de rentes. Par le temps d'or qui court, ce n'est pas le
Prou. Pensez-vous, nanmoins, que la Chausse-d'Antin, la rue de
Varenne et le quartier d'Anjou, fermant leurs portes au dmon de la
peste noire, l'enverront chercher femme au faubourg Saint-Marceau?

Le pensez-vous?

Ma mre tint parole et fit dresser, le soir mme, le lit d'Annette
dans sa chambre. Celle-ci, fatigue d'une journe d'motions et toute
heureuse de la tournure que prenait sa romanesque quipe, s'endormit
bientt du sommeil du juste. Elle n'avait qu'un regret, c'tait de ne
pouvoir me communiquer sur-le-champ le bulletin de ses succs.
Craignant, en effet, soit mes scrupules, soit l'ombrageuse fiert de
mon caractre, que n'avaient certes point diminue les heures de mon
exil, elle s'tait impos la dure loi de me cacher ses efforts et mme
ses victoires. Elle voulait me donner le bonheur d'un seul coup, sans
me faire partager ses incertitudes et ses angoisses.

Vers minuit, un bruit faible l'veilla. C'tait comme un gmissement.
Elle se crut encore dans notre maisonnette du bord de la mer, et sauta
hors de son lit pour aller  ses petits qui sans doute l'appelaient.
Mais une veilleuse clairait la chambre: chez nous il n'y avait point
de veilleuse: c'tait ma mre qui s'agitait et se plaignait dans son
sommeil. Annette l'veilla doucement, et ma mre, soulage, poussa un
long soupir.

Ah! murmura-t-elle, c'est toi, ma petite Anna, tu es encore l? Dieu
soit lou!

--J'espre bien que j'y serai longtemps ma bonne dame.

Ma mre lui tendit sa main, qui tait froide et mouille.

Oh! jusqu' la fin, reprit-elle avec une grande tristesse. Je ne veux
plus changer.

Comme Annette essuyait son front, o perlaient des gouttelettes de
sueur, elle ajouta:

Toutes les nuits, c'est ainsi. J'ai la fivre.... une fivre qui me
tue. Je vois toujours les petits qui pleurent et qui me tendent leurs
pauvres bras. Je n'ai pas t une seule nuit sans rver d'eux, depuis
le temps. Mais tu ne sais pas, ma fille, tu ne sais pas le deuil qui
est dans notre maison.

--Je sais que vous avez bien souffert, madame, dit Annette tout bas,
et c'est pour cela que l'ide m'est venue d'entrer chez vous pour vous
consoler un petit peu, si je pouvais.

Ma mre avait de grosses larmes qui coulaient sur ses joues amaigries.

Tu dois parler vrai, murmura-t-elle, car personne ne voulait plus
nous servir. Le digne M. Raffroy t'aura fait piti en parlant de
nous....

--Oh! bonne dame! l'interrompit Annette.

--Piti, rpta ma mre avec une amertume si profonde qu'Annette eut
le coeur serr. Nous avons fait envie autrefois. J'avais mon fils et
ma fille, Grard de Kervign, notre orgueil, et Juliette, ma belle
Juliette, madame la marquise. Je ne sais pas comment je ne suis pas
devenue folle.

--C'tait trois enfants qu'on m'avait dit, murmura Annette. Car on
m'oubliait.

Ma mre ne l'entendait pas. Elle suivait sa pense.

Toute jeune, ma Julie! poursuivit-elle en fixant ses yeux mornes dans
le vide, jolie comme l'amour! Et si bien marie! J'aimais mon gendre
autant que mon fils,  cause de ses petits. Oh! coute, Anna,
s'interrompit-elle en un sanglot qui fit explosion, il faut que je te
parle des petits. C'est bien vrai que j'aimais mieux ma fille et mon
gendre  cause des petits. Ils m'avaient donn ces deux chres
cratures. Charlot! mon Charlot ador: ah! tu ne l'as pas vu! Tu ne me
croirais pas si je te disais comme il tait beau! Et comme il avait
dj le cri d'un homme quand il ordonnait du haut en bas de la maison.
Et Mimi! bont du ciel! C'est sur son pauvre berceau de mort qu'elle
dit pour la premire fois: grand'maman! pour la premire et pour la
dernire fois!

Elle se couvrit le visage de ses mains et balbutia parmi ses
gmissements:

Ils sont morts, ils sont tous morts: Grard, Juliette, le mari de
Juliette et les petits! Je les ai vus, couchs, les uns aprs les
autres et il me semble que je suis entoure de leurs derniers regards.

--On m'avait dit que vous aviez trois enfants, madame, rpta Annette
pour la seconde fois.

Ma mre fixa sur elle son oeil humide et reprit:

Ordinairement, personne ne m'veille, parce que je suis seule, et
souvent, si l'on m'veillait, ce serait grand dommage, car mes rves
me rendent pour un instant le pass perdu. Je les vois tous deux,
comme ils taient, pleurant ou riant, escaladant mes genoux et se
disputant mes caresses. Mais, aujourd'hui, c'tait un cauchemar, et je
te remercie de l'avoir chass, ma fille.

Elle redevint toute ple en poursuivant:

Ils taient l encore tous deux: Charles dans mes bras et Mimi qui
jouait sur le tapis. Tout  coup on a voulu me les arracher, je me
suis dfendue, et je me sentais faible, faible.... et ils me tendaient
leurs mains.... Qui donc voulait me les arracher! J'ai peine  me
souvenir. Ce n'tait pas la mort....

--Ah! s'interrompit-elle en un cri, c'tait toi! c'tait toi!

Ses doigts frmissants essuyrent son front.

Et tu tais, continua-t-elle, la femme qui porte malheur.... celle
dont parlait la Poule noire.... la comdienne....

--Oh! pauvre chre enfant! dit-elle en souriant tout au milieu de son
chagrin, tu ne sais pas seulement ce dont je te parle! Pardonne-moi et
ne sois pas fche. Ma raison va et vient quand j'ai ces fivres, et
je ne vaux gure mieux qu'une innocente. Tu es heureuse, toi, sans
doute, ma fille, et je le souhaite de tout mon coeur, tu ne peux pas
deviner l'effet que produit la peine.

--Madame, rpliqua Annette  voix basse, chacun connat son propre mal
Peut-elle tre heureuse celle qui se voit force d'abandonner son mari
bien-aim et ses chers petits enfants!

--Ah! s'cria ma mre, comme si ces derniers mots seulement l'eussent
frappe, tu as des petits enfants!

Annette, au lieu de rpondre, dit pour la troisime fois et d'un
accent qui, malgr elle peut-tre, n'tait pas sans svrit:

Madame, je croyais que vous aviez encore quelqu'un  aimer.

--Tais-toi! ordonna la pauvre femme. Je t'ai bien entendue les autres
fois. Oui, j'ai encore un fils, mais tais-toi!

Annette courba la tte.

Ma mre, comme si elle et regrett cette prompte obissance, resta
silencieuse un instant, mais elle avait absolument besoin d'pancher
son pauvre coeur. Elle reprit bientt avec plus de mystre:

C'est ici notre malheur. M. Raffroy a eu tort, grand tort de te
parler de cela.... ou peut-tre te l'a-t-on dit par la ville, car tout
le monde me regarde quand je passe, et je n'ose plus sortir. Oui,
c'est bien vrai, Anna, j'avais un second fils. On ne faisait pas
beaucoup d'attention  lui  la maison, mais quand il fut parti, nous
vmes bien que nous l'aimions autant que les autres. On ne dit jamais
son nom ici: M. de Kervign ne veut pas. Il n'est point maudit,
cependant: monsieur et moi nous prions pour lui le matin et le soir.
Seulement, il est mort pour nous: l'abb a eu tort de te parler de
lui.

Elle s'arrta pour attendre la rplique d'Annette, elle et voulu
quelqu'un sans doute pour plaider la cause de l'absent; mais Annette
ne rpliqua point. Ma mre poursuivit:

M. Raffroy a eu tort, et c'est bont d'me. Il aimait cet enfant-l.
Il nous aime tous. Voil si longtemps qu'il est bien reu chez nous!

Ah! s'interrompit-elle avec une larme dans les yeux, c'est surprenant
qu'il s'entte  l'aimer! et cependant, l'enfant tait si jeune! Tout
seul dans ce Paris, chez des parents qui sont des drles de gens,  ce
qu'on dit. Ce fut la prsidente qui le mena elle-mme au spectacle, la
premire fois. Je pense  lui plus qu'il ne faudrait: j'ai beau faire.
Il est vivant, mon coeur me le dit: jamais je ne le vois avec mes
autres morts.... et s'il voulait quitter celle qui a port malheur, la
comdienne, la schismatique, la maudite, maudite mille fois! oh!
certes, il serait reu ici comme l'enfant prodigue,  coeur et bras
ouverts!

Elle s'arrta parce qu'elle vit des larmes dans les yeux de sa petite
servante.

Pourquoi pleurez-vous, Anna? demanda-t-elle.

--Parce que, avec une me si bonne que la vtre, madame, il faut bien
souffrir pour maudire.

Ma mre resta frappe et fut tout une minute avant de reprendre la
parole.

Ai-je maudit? murmura-t-elle enfin. Certes, certes, j'ai cruellement
souffert. Mais je ne la connais pas et l'on m'a rapport que notre
pauvre Grard tait de son parti  l'heure de mourir. Qui sait? elle
aime peut-tre ce malheureux enfant, car ce n'est pas l'intrt qui la
retient dsormais prs de lui....  moins qu'elle n'attende notre
dcs....

Annette fit un geste de violente dngation.

Tu es trop jeune pour comprendre cela, dit ma mre, et, d'ailleurs,
tu es une Bretonne. Mais ces Grecs.... presque des paens! Enfin, je
ne suis pas dj si mchante, va, je pense bien  mon fils. Il y a des
moments o je crois que je pardonnerais. Mais  quoi bon? Je ne suis
pas la matresse. Mon mari est la douceur mme ds qu'on n'attaque pas
son nom; pour la msalliance, il est de fer, et il avait dit souvent
qu'il dshriterait Grard lui-mme, Grard, son orgueil et son amour,
si Grard se msalliait. Et encore parlait-il d'une msalliance
ordinaire.... mais une schismatique! mais une comdienne!

Elle laissa retomber la tte sur l'oreiller,

Va te remettre au lit, Anna, ordonna-t-elle. Je suis folle de prendre
le sommeil d'une pauvre enfant comme toi.

Annette obit, et ce fut le lendemain au matin qu'elle m'crivit sa
premire lettre.

Il tait temps. Le pauvre Joson ne savait dj plus  quel saint se
vouer. J'tais en danger de mourir ou de perdre la raison.

Annette ne me disait point encore o elle tait, bien sre que
j'aurais t la rclamer au bout du monde. Elle me donnait seulement
de ses nouvelles, ajoutant que sa grande entreprise tait en bonne
voie de russite et que bientt nous serions tous runis.

Elle me trompait: c'tait un pieux mensonge. L'entretien de la nuit
prcdente lui avait montr toutes les difficults de son oeuvre. Il
ne s'agissait pas seulement de miner l'influence des Blbon et de
chasser l'odieux Vincent; ce n'tait pas mme assez de sduire ma mre
et de la rendre propice. Derrire tout cela, il y avait l'inflexible
volont de mon pre.

Annette avait devin d'un seul coup d'oeil le caractre de ce dernier.
Bien qu'elle n'appartnt pas  notre Bretagne, patrie classique des
obstins, elle avait lu sur l'excellente et placide figure du bonhomme
toute la profondeur de son enttement.

Un homme comme mon pre, but  un pareil mot: msalliance, meurt
sur place,  petit feu, avant de desserrer les doigts.

Avant le djeuner, Annette trouva le temps de courir chez l'abb
Raffroy, qui s'tonna de la voir dcourage.

Vous avez dj soulev des montagnes, lui dit-il. Continuez, ferme!
ferme! Nous aurons les Blbon; faites pleurer madame! faites rire
monsieur! Ah! si seulement vous pouviez vous asseoir  table! Mais
c'est gal! des chansons! des chansons!

     Tiens bon
     L'aviron,
       Manon!

--Mais on le dit plus entt qu'une pierre! soupira ma pauvre Annette.


--Bah! bah! Ma lon lan la, tra deri dera! Oh! h! Oh! gai! gai! La
nuit, vous avez l'oreille de la bonne dame. Ce soir, au dner, dansez
la danse d'Etel. Avec Vincent, ne vous fchez jamais, mais ripostez
dur et pitinez dessus, quand vous l'aurez mis  terre. Ce n'est pas
bien charitable, ce que je vous dis l, mais faites tout de mme.
Saint Sauveur! quand nous serons dbarrasss de ce troupeau impur, je
promets bien d'entonner le _Te Deum_.... et le reste ira tout seul,
soyez tranquille!

Au moment o Annette rentrait  la maison, la voix retentissante de
mon pre commandait:

A la soupe!  la soupe! Tout le monde  la soupe!

Vincent n'tait ivre qu' demi, par extraordinaire. Il est probable
que l'oncle Blbon l'avait puissamment morign, car il ne se montra
pas vis--vis d'Annette beaucoup plus grossier que ne le sont
d'habitude les malotrus de sa sorte avec les filles de cabaret. La
journe se passa sans orage. Ma mre voulut avoir Annette auprs
d'elle depuis le matin jusqu'au soir, et mon pre, qui s'ennuyait
lamentablement, vint se mettre en tiers dans leur causerie. Il se fit
raconter des histoires et se retira enchant.

Mon pre gnait ma mre; elle et voulu avoir Annette pour elle toute
seule. Ds que M. de Kervign fut parti, ma mre s'empara d'Annette et
fit avec elle la grasse veille. Il y eut, cette fois, des
confidences; on se plaignit des Blbon, le nom, le propre nom de Ren
fut enfin prononc.

Le lendemain, on raconta par le menu la fameuse histoire de la Poule
noire, puis des dtails intimes et bien touchants, hlas! sur les
diverses catastrophes qui avaient empli la maison de deuil. Ma tante
Bel-OEil avait ordonn en mourant qu'on brlat sa bibliothque de
romans, traduits de l'allemand, dclarant qu'ils contenaient tous un
poison plus ou moins subtil, destin  troubler les coeurs sensibles.
Son testament me dshritait, parce que je ne lui avais pas envoy en
temps _Rudolphe d'Haberburg ou le Vautour du Monastre_.

Ma tante Nougat avait succomb aux suites d'une mayonnaise de
langouste. Je prends sur moi d'affirmer que la Poule noire n'tait
pour rien dans son dcs: elle n'avait pas eu le temps de tester. Dans
la ville, on disait que mon beau-frre, le marquis de Trfontaines,
tait mort d'ennui. Mais ici commenaient les larmes: ma soeur et les
deux petits! Annette pleurait de bon coeur en voyant par la pense le
lit de douleur o la jeune mre entourait son agonie de deux berceaux
dj vides. Et chacun de ses pleurs allait  l'me de sa matresse.

Au bout de huit jours, Annette tait l'idole de la maison. Elle avait
rempli  la lettre le programme du chanoine: Elle aidait ma mre 
pleurer, elle faisait rire mon pre  gorge dploye. Mon pre avait
retrouv une bonne moiti de son apptit d'autrefois et son potage
recommenait  tomber jusqu'au fond de ses bottes. Les actions Blbon
baissaient  vue d'oeil; c'tait une dgringolade.

Le matin du neuvime jour, au moment o Annette entrait dans la
chambre o elle faisait sa toilette, l'oncle Blbon l'appela du bout
du corridor. Il ne s'agissait plus des insolences de Vincent; on
capitulait; l'oncle tait l pour battre la chamade. Mais quand
Carthage ou l'Angleterre fait patte de velours, c'est l'heure du
danger pour Rome ou pour la France. L'oncle Blbon tait un madr
diplomate, et vous allez bien voir enfin que je n'ai rien exagr en
disant qu'il avait tout l'esprit de la famille.




XXXIX.

COMDIES.


L'oncle Blbon souriait  pleine bouche et clignait de l'oeil en
homme qui apporte un sac de drages sous son paletot.

Eh bien! comment donc va Minette? dit-il de loin. Joli temps pour les
seigles, quoiqu'ils demandent de la pluie du ct d'Auray. Mais bah! 
la campagne, ils demandent toujours quelque chose. Et  la ville
aussi, eh! Il n'y a que vous pour n'avoir rien  souhaiter, h! h!

Il entra et dplia son vaste mouchoir pour s'essuyer le front, ce
qu'il faisait toute fois que pendait une ngociation importante.
Chaque diplomate a son tic et sa mise en scne.

Ma belle petite mignonne, reprit-il, asseyons-nous, pas vrai? J'ai 
vous causer d'amiti. H! h! a vous tonne? a va bien plus vous
tonner encore tout  l'heure. Vincent n'est pas un trappiste, non, ni
un capucin. Chacun a ses dfauts; dites donc, hein! Mais il y a du bon
chez ce garon-l; c'est franc, c'est loyal, c'est doux comme un
agneau, au fond, et la petite femme qu'on prendra fera de lui tout ce
qu'elle voudra. Ah! mais oui!

Dans les successions, l'oncle Blbon dtournait des objets pour avoir
un souvenir du mort. Comme il avait vu mourir beaucoup de gens, il
s'tait mont ainsi de souvenirs. Il ouvrit la fameuse bote d'or de
ma pauvre tante Nougat, o tait le portrait de Grard, et huma une
prise comme et pu le faire M. de Talleyrand en personne.

Aprs quoi, il offrit une pastille  Annette dans la bonbonnire
maille de Bel-OEil.

Ah! mais oui, rpta-t-il. Tout ce qu'elle voudra, la coquinette!
Bonne nature, le pauvre Vincent, coeur sur la main, pas vilain garon,
ds qu'on l'aura nettoy. Que dites-vous de a, ma mignonne?

--Absolument rien, monsieur de Blbon, rpondit Annette.

--Sans doute, sans doute, h, h! Vous avez un petit peu de rancune,
pas vrai, fifille? Voil! il est assez fch de ce qu'il a fait,
allez! Il tait habitu comme a avec les autres femmes de chambre.
Vous savez, les jeunes gens. Mais vous! pas de danger! il sait de quoi
il retourne, maintenant. En un mot comme en cent, vous lui avez tap
droit dans l'oeil. Atout!

Annette frona le sourcil. L'oncle Blbon croisa ses jambes l'une sur
l'autre et se campa  la faon des socitaires de la Comdie-Franaise
quand ils veulent jouer la bonhomie du grand seigneur.

Tata? tata! fit-il, voyez-vous a! La Minette se figure qu' mon ge
je viendrais lui parler pour la bagatelle! Ne va-t-elle pas se fcher?
Stop, bijou! Regardez mes cheveux blancs. Ah! pauvre biche, vous ne
vous attendez gure  gagner tout d'un coup le gros lot! Ah! mais!
domino? Voulez-vous savoir? On va vous faire comtesse, ma petite, rien
que cela, du premier coup! La chose a-t-elle le don de vous plaire?
Comtesse de Kervign-Blbon. Je viens vous demander votre blanche
main en faveur de mon petit-fils, Vincent de Kervign-Blbon, qui
sche sur tige de l'amour qu'il a pour vous. C'est farce, pas vrai? Eh
bien vous ne rvez pas. Telle est la rcompense de la vertu sur la
terre!

Annette affecta de baisser les yeux et tourna la tte pour cacher
l'envie de rire qu'elle avait.

Elle n'en revient pas! disait le bonhomme; tenez, tenez! elle n'en
revient pas, la polissonne! C'est gentil de faire des heureux!

Pour viter au lecteur la peine de sonder les profondeurs de l'oncle
Blbon, voici quel tait son calcul. Ah! qu'il avait d'esprit!

Problme  rsoudre: se dbarrasser de la favorite.

L'affection qu'on avait chez nous pour Annette grandissait; elle
gagnait tout le terrain que le parti Blbon perdait; Vincent tait en
quilibre au seuil de la rue. Il fallait  tout prix renvoyer la
favorite dans ses foyers.

Or mon pre tait encore le matre, en dfinitive, et mon pre avait
une haine beaucoup plus forte que son affection pour la favorite.
L'objet de sa haine, c'tait le monstre appel _Msalliance_.

Que Vincent part amoureux de la femme de chambre pour le bon motif,
qu'il la demandt en mariage, et que la femme de chambre donnt dans
le panneau, tout tait dit.

Or, comment supposer que la femme de chambre pt rsister aux
sductions de ce splendide avenir? Comtesse de Kervign-Blbon!

Il est vrai que Vincent tait un affreux poux, mais, selon
l'expression de l'oncle Blbon, la petite n'avait pas froid aux yeux.
Elle tait fille  mettre Vincent dans sa poche, si elle voulait, et
certes, la frayeur ne pouvait point l'arrter sur la route de la
fortune.

Le pige tait adroit, positivement, et tendu comme il faut. L'homme
qui avait exil son propre fils, son fils unique, hsiterait-il devant
l'expulsion d'une servante?

Je dois noter ici que personne,  Vannes, ne savait rien d'Annette,
except l'abb Raffroy et ma mre, instruits tous les deux  des
degrs bien diffrents. Annette passait pour une jeune fille de
Basse-Bretagne. Ni ma mre, ni l'abb Raffroy ne choisissaient les
Blbon pour confidents.

Cependant l'oncle allait rptant:

Elle n'en revient pas! elle n'en revient pas, la petite cocotte.

Et il prenait le silence d'Annette pour l'bahissement du bonheur.
Sans qu'elle demandt d'explications, il prit la peine de lui en
fournir, tant il jugeait son offre inespre et invraisemblable.

J'entends bien, j'entends bien, dit-il rondement; quand le gros lot
vous tombe des nues, on n'y croit pas; a blouit, a btasse, a
beluette! Il tombe si rarement, pas vrai, le gros lot? Vous tes
comme saint Thomas, Bichette; il faut qu'on vous fasse toucher au
doigt la chose. M. le vicomte de Kervign-Blbon, mon petit-fils, qui
sera comte  la mort de son pre adoptif, car l'adoption lgale n'est
plus qu'une affaire de temps, est couru comme un gibier par toutes les
demoiselles de Vannes. Ah! Seigneur Dieu! celui-l n'est pas
embarrass pour se marier, dites donc! Les filles de la noblesse, de
la magistrature et du commerce se l'arrachent, quoi, a crve l'oeil.
On n'a pas besoin de lunettes pour voir la chose. Alors, pourquoi
choisir une servante, h? Bon! Atout, et passe mon roi! Nous ne sommes
pas d'hier; nous avons la tte carre comme un bonnet de prsident. La
noblesse? la magistrature? la finance? c'est selon les gots, comme
l'chalotte. Je n'en dis pas de mal, savez-vous? Mais notre Vincent
est de la campagne: s'il prenait une de ces pimbches d'un liard en
pain d'pices, il y aurait des reins casss au bout de huit jours. Ce
n'est pas l'affaire. Comprenez-vous la manoeuvre? Et puis, que
voulons-nous? Mettre du bonheur dans cette maison-ci, qui est la
ntre. Le papa et la maman sont faits  votre mignon minois; ils vous
aiment; je les vois d'ici tous les deux sauter de joie, quand on leur
dira: Voil votre fillette. Je vous dis: C'est gentil de faire des
heureux. Moi, je trouve a gentil. Et vous? En consquence de quoi,
j'ai dit au gars: Roule ta bosse! Je vas parler avec la petite: tu
auras ce que ton coeur dsire, pour chanter comme la chanson, et les
bonnes gens mourront au sein du bonheur. Allez! posez le double six.
Je suis fait de mme, agissant toujours pour le mieux et me moquant du
qu'en dira-t-on. J'ai bien l'honneur d'tre, etc., comme  la fin des
lettres. Rponse, s'il vous plat. Baisez papa.

--Cinq minutes de retard, montre  la main, cria mon pre dans le
corridor. A la soupe, saperbleure!  la soupe!

Annette s'lana pour se rendre  son devoir. La chambre de Vincent
s'ouvrait  l'autre bout du corridor. Elle en vit sortir la tte de
Mduse.

Un homme entre deux ges, fort lgant, tout de noir habill, causait
avec Vincent,  voix basse. Il tenait sa main pour prendre cong. A la
vue d'Annette, cet homme resta bouche bante et plit, puis il
s'loigna prcipitamment, sans prononcer une parole.

Annette l'avait reconnu du premier coup d'oeil: c'tait Laroche.

Ceci tait bien autre chose que les diplomaties Blbon. Annette
demeura un instant atterre devant la ruine de son plan et
l'croulement de tous ses projets; mais qui de nous saurait mesurer un
courage de femme? Annette tait la vaillance mme. Elle se redressa,
intrpide, devant le danger. Au djeuner, elle eut la force d'tre
gaie, car la gaiet tait une de ses armes, et il les lui fallait
toutes.

Aprs le repas, elle se retira, selon l'habitude, dans la chambre de
ma mre. Tout en riant, tout en chantant, elle s'tait recueillie en
elle-mme. L'heure sonnait de jouer son va-tout. Elle avait compt sur
un plus long dlai, mais elle tait prte.

Je vous appelai tous autour de moi, me disait-elle en me racontant
plus tard les motions de cet instant: toi, Ren, mon petit Philippe
et ma petite Anna. Je songeai  mon cher pre, qui est un saint auprs
de Dieu, et je me sentis comme entoure de bons anges.

Ma mre tait triste. C'tait l'effet que produisaient sur elle
dsormais le bruit et les rires. Annette savait d'avance qu'il ne
serait pas difficile d'amener l'entretien sur une pente favorable, car
elle avait peine chaque jour  fuir les questions dont on l'accablait.
Son embarras tait de frapper un coup dcisif et d'arriver en si peu
de temps  pousser l'motion jusqu' ce paroxysme contagieux qui se
gagne de proche en proche; car ce n'tait pas le coeur de ma mre
seulement qu'Annette avait  emporter d'assaut, c'tait aussi, c'tait
surtout le coeur de mon pre.

Elle prit son ouvrage qui tait une broderie et s'assit sur un
tabouret sous le bras en tapisserie du grand fauteuil de sa matresse.

Elles gardaient toutes les deux le silence. Ma mre rvait; Annette
cherchait. Ma mre dit, comme si elle et obi malgr elle au secret
dsir de sa jeune compagne:

Il y a des moments o je crois que vous m'avez trompe, Anna. Il est
impossible que vous soyez une fille de la campagne.

Anna poussa un gros soupir en rpondant:

Jamais je ne vous ai dit que la vrit, madame.

--Le soleil a brl ces jolies mains, c'est vrai, reprit ma mre, mais
depuis peu seulement, et le travail de la bche ou de l'aviron ne les
a point grossies. En quel pays de Bretagne brode-t-on comme vous
brodez, Anna?

--A Etel, madame.

--On dit, en effet, que celles d'Etel sont presque des demoiselles.
J'irai y voir. Ce qui est bien sr, c'est que vous n'tiez point faite
pour tre une servante.

--Madame, vous ai-je donc mal obi?

--Ah! chre petite! Dieu me prserve de le dire! Tu as t toujours
prs de moi douce et facile comme un ange! C'est l prcisment ce qui
te distingue des autres domestiques. Les domestiques,  prsent, sont
les ennemis de leurs matres, et toi, il semble que tu n'aies qu'une
pense du matin jusqu'au soir: nous plaire. Depuis bien longtemps, je
n'ai eu de consolation et de joie qu'avec toi. Mon mari et moi c'est
le jour et la nuit, et pourtant, tu sais te faire bonne pour l'un
comme pour l'autre. Ma pense, Anna, chre enfant, c'est que tu es
au-dessus de ton tat. Ton langage n'est pas celui de nos Bretonnes;
Juliette, ma fille, la marquise, n'avait pas les doigts plus dlicats
que toi, et il n'y a pas jusqu' tes brusqueries qui ne ressemblent
point aux colres du village....

Annette soupira et murmura.

J'ai pourtant fait ce que j'ai pu!

--Pour me tromper, n'est-ce pas, chrie? demanda vivement ma mre.

Annette baissa les yeux et garda le silence.

J'en tais sre! s'cria l'excellente femme avec un lan de joie. Il
y a l quelque dvouement comme ceux qu'on raconte dans les livres! Tu
es une demoiselle! tu t'es marie par amour malgr le consentement de
tes parents.... Tu pleures!.... Se peut-il qu'il y ait des gens assez
durs!.... car tu n'as pu choisir qu'un homme digne de toi, j'en
jurerais!

--Oh! oui! balbutia Annette, qui n'avait pas besoin ici de jouer
l'motion, digne de moi!

--Vois donc! Et pourquoi vous a-t-on fait du chagrin? parce qu'il
tait pauvre sans doute? et d'une naissance infrieure  la tienne?
car tu es de sang noble, j'en mettrais ma main au feu!

Annette n'tait pas l pour faire son cours de philosophie et
disserter en elle-mme sur les merveilleuses inconsquences de notre
pauvre nature humaine.

L'indignation de ma mre s'chauffait et grandissait, fouettant avec
une nergie inattendue la paresse de son caractre. Il lui fallait
videmment toute sa charit chrtienne pour ne point maudire hautement
ces parents injustes et cruels qui avaient pu rejeter loin d'eux un
pareil trsor, pourquoi? Parce que....

Mon Dieu! cela est certain! l'ide de son fils Ren ne vint point en
ce moment  ma bonne mre.

Veux-tu, reprit-elle avec une chaleur croissante, je puis bien te
proposer cela, car je suis certaine, oh! parfaitement certaine d'avoir
l'approbation de M. de Kervign, veux-tu rester toujours avec nous?
non plus comme servante, mais comme amie? Tu seras servie  ton tour
et je voudrais bien voir qu'il y et ici quelqu'un pour te manquer de
respect! Tu seras ici autant que Vincent Blbon: bien plus que
Vincent Blbon, car on ne l'aime pas et l'on t'aime!

Annette se pencha sur sa main et la baisa.

C'tait mon rve! murmura-t-elle. Rester avec vous toujours!

--Eh bien? fit ma mre, dj pouvante.

Annette se redressa et montra deux grosses larmes qui roulaient
lentement sur sa joue.

Je suis venue ici pour mon mari, dit-elle, pour mes enfants.
Laissez-moi parler, madame. Je ne vous connaissais pas, c'est vrai,
mais ds que je vous ai vue, tout mon coeur s'est lanc vers vous!
Avoir une mre comme vous, ah! bont du ciel!... si je pouvais tre
heureuse quelque part, loin de la plus chre moiti de mon me, ce
serait prs de vous. Mais on compte trop souvent sur le courage qu'on
se promet d'avoir. Mon mari souffre l-bas, je le sais; mes petits
enfants m'appellent...

Ma mre courba la tte  son tour.

C'est vrai... c'est vrai! pensa-t-elle tout haut. Tu ne peux pas nous
aimer comme tu les aimes.

Elle prit la broderie des mains d'Annette et la plia.

Tu veux nous quitter, ma fille? pronona-t-elle d'une voix altre.

Et comme Annette ne rpondait pas, elle ajouta:

Je garderai cela... avec les deux boucles blondes des petits. Depuis
ma fille, je n'ai rien aim comme toi. Je vais tre seule. Je ne veux
plus personne. Pourquoi es-tu venue? Qui t'avait appele?....

Elle appuya sa tte sur sa main. Elle ne pleurait pas, mais les rides
se creusaient sur sa figure toute ple. Annette fondait en larmes.

Je ne sais pas votre histoire, Anna, reprit ma mre, je dsirais la
savoir, mais que m'importe  prsent? ce que je devine me suffit. Vous
ne manquerez plus de rien, ma fille. Je vous ferai une pension, pour
que vous puissiez rester toujours prs de votre mari, prs de vos
petits enfants....

--Oh! madame! madame!

--J'irai vous voir. Y a-t-il o me mettre, dans votre maison?

--Ma bonne! ma chre matresse!

--Taisez-vous! vous m'avez menti. Aviez-vous le droit de rveiller mon
dsespoir engourdi? Vous ne saurez jamais le mal que vous avez fait,
Anna....

Elle croisa ses deux mains froides sur la broderie plie et rpta:

Seule! encore seule!

La bouche d'Annette s'ouvrait, l'aveu pendait  ses lvres, quand on
frappa  la porte doucement. C'tait M. de Kervign qui s'ennuyait 
la mort, selon sa coutume, et qui rdait, cherchant  tuer le temps
qui sparait le djeuner du dner.

Vous n'avez que deux heures vingt, ici, dit-il, vous retardez: il est
vingt-cinq et je ne sais pas si nous n'aurions pas deux minutes de
plus  la cathdrale. Nous avons eu trente-deux au thermomtre,
aujourd'hui, savez-vous. Voici l't pour tout de bon. C'est demain
grand'mare: on a vu de la sardine au march. Comment dites-vous donc
celle-l, Annac?....

             Fanchonnette,
             Turlurette,
     Qui vive au vent du buisson,
              Fanchon?
           C'est Grgoire,
           Chaud de boire,
       Qui roule comme un bouchon
             Tout rond,
     En revenant d'la foire!

Il s'arrta court et se mit  regarder les deux femmes.

Qu'as-tu donc, madame! demanda-t-il en plissant. As-tu renvoy
Annac?

Ma mre fut quelque temps  rpondre, puis elle regarda son mari en
face  son tour et dit rsolment:

J'ai assez pleur. Ils viendront vivre ici tous les quatre, ou je
m'en irai dans un couvent!

--Qui donc, tous les quatre, interrogea mon pre.

--Elle, son mari et ses deux petits enfants.

--Son mari! Tiens! tiens! Eh bien! pourquoi non? depuis Joson Michais
nous n'avons pas eu de valet de chambre.

--Il ne s'agit pas de valet de chambre! s'cria ma mre. Vous n'avez
pas devin cela, vous autres. Anna est une fille de qualit.

--Saperbleure! fit mon pre.

--Un mariage d'amour....

--Ah! diable!

--On a chass le jeune mnage. Un jeune homme charmant....

--Voyez-vous a! Je les prends. Plus on est de fous plus on rit.
L'oncle se ratatine et Vincent s'abrutit. Embarque!

Ma mre se jeta imptueusement dans les bras du bonhomme. Ce n'tait
plus la mme femme. Elle vivait maintenant, et la joie la jetait hors
de son assoupissement chronique.

Partons! dit-elle. Partons tout de suite. Je veux aller les chercher.
D'ici Etel, il n'y a que huit lieues.

--Et la soupe? objecta mon pre.

--Nous dnerons  Auray.

--Au Pavillon-d'en-haut! bonne auberge! J'en suis! Mais que fait-elle
donc, cette petite?

Annette tait entre eux deux, agenouille et les mains jointes.

C'est impossible, dit-elle les larmes aux yeux. Merci, merci du fond
du coeur. Mais n'essayez pas de nous sauver: c'est impossible.

--Il n'y a au monde qu'une chose impossible, s'cria mon pre, c'est
de me faire consentir au mariage de mon coquin de fils avec la
comdienne. En route, il doit savoir des chansons, ce mari! La soupe 
Auray! un morceau sur le pouce  Etel: bon apptit, bonne conscience.
En route!




XL

CAPITULATION.


Il me souvient que toute cette journe je fus agit par une forte
fivre. J'prouvai srement le contre-coup des motions de ma pauvre
Annette.

Annette saisit l'occasion aux cheveux.

Elle se leva rsolument et essuya ses yeux d'un revers de main.

Adieu, ma bonne et chre dame, dit-elle, adieu, monsieur le comte: je
ne vous oublierai jamais.

--Nous allons avec toi, saperbleure!

--Restez. Cela ne se peut pas. Vos dernires paroles sont ma
condamnation.

En quoi? en quoi? s'cria ma mre. Voudrais-tu comparer....?

--Allons donc! l'interrompit mon pre, la msalliance du mle est
seule une dchance.

--Et d'ailleurs, reprit la comtesse, ne t'ai-je pas tout dit? Quel
rapport y a-t-il entre toi, pieuse comme un ange, et cette crature?

--Jarnicoton! s'cria mon pre, enflamm par la contradiction,
crois-tu me faire tourner comme une toupie? Il faut du monde ici, 
table! Je veux aller chercher ce gaillard-l! Si le chevalier avait
choisi un brin d'amour comme toi, Annac, j'aurais t capable....

--Ah! soupira ma mre, si nous avions ce bonheur-l!

Annette tait fort embarrasse. Parmi les lecteurs, il en est qui
penseront que les choses tournaient en sa faveur. Ceux-l se
tromperont. Annette avait compt dchirer le voile dans le paroxysme
d'une grande motion. Il fallait cela pour que son aveu ft priptie.
Ses batteries taient arranges pour amener une explosion
d'enthousiasme et de larmes. La fantaisie des deux bonnes gens
drangeait tout. Ils faisaient trop de chemin en avant et brlaient la
consigne. Le train prpar pour l'embuscade tait dpass. Le drame
rv ratait et faisait long feu comme un mchant vaudeville.

Mais Annette tait un petit lion pour la bravoure. Dans la vie, comme
 la guerre, les mauvaises positions sont celles o l'on gagne les
batailles dcisives. Annette s'cria:

Vous ne me suivrez pas malgr moi, peut-tre!

--Si fait, pardieu! rpondit mon pre enchant.

J'ai parl de vaudeville; ma mre tait le drame, mais mon bon pre
tait le vaudeville incarn, la gaiet  tout prix, et n'en ft-il
point! Avec lui peut-tre que le drame eut chou. Le vaudeville le
saisit au collet.

Tiens bon l'aviron, Manon, s'cria-t-il, embarque!

--Et si je vous disais...... commena Annette, puisant au hasard sa
dernire cartouche.

--Dis tout ce que tu voudras, Annac!

--Si je vous disais que je suis votre fille!

Il y eut un silence. Ma mre crut et murmura:

Enfant! que Dieu t'entende!

Mon pre ne crut pas:

A d'autres!  d'autres! fit-il. Je t'ai vue  la messe.... et
communier.... A la sainte table, la comdienne serait devenue noire
comme un charbon? Embarque!

Ma mre serrait Annette contre son coeur et pleurait dj toutes les
pauvres larmes de sa joie, que mon pre chantait encore.

Allons donc! allons donc! On ne m'en passe pas! Je prends ton
gaillard de mari pour ce qu'il est. Galeux qui s'en ddit! Embarque!

Ce n'tait pas pour rien qu'il avait la rputation d'enttement la
mieux tablie qui ft dans tout le Morbihan.

La voix tremblante de ma mre dit  l'oreille d'Annette dans un
baiser:

Allons,  la grce de Dieu!

Et, ma foi, ils partirent, au complet triomphe de mon pre.

Selon le programme, on mangea la soupe  Auray. Mon pre s'amusait
comme un bienheureux. Il mit deux assiettes de potage dans ses bottes.
Quelle conscience,  en juger par son apptit! Annette avait dj tout
le coeur de ma mre, bien qu'elles eussent chang  peine quelques
rares paroles depuis le dpart, mais le brave homme restait
profondment convaincu qu'on lui jouait une niche.

La voiture qu'on avait prise  Vannes dut rester  Auray. D'Auray au
pont Lorois, les chemins taient alors dans un tat si sauvage qu'il
fallait des vhicules d'espce particulire. Annette et ma mre se
serrrent dans un petit cabriolet du genre appel tapecul, sauf le
respect profond qui est d au lecteur, et il fut convenu que mon pre
suivrait  bidet. Jusqu'alors, tout avait march  souhait; mais ici
tait l'cueil. Annette se sentit frmir quand le cabriolet tourna
l'angle de la place d'Auray. Elle aurait voulu mon pre  la portire.

Il va venir tout  l'heure, lui dit ma mre, qui peu  peu rentrait
dans son calme.

Mais on sortit d'Auray et M. de Kervign ne vint pas. La route se fit
cahin caha. Ma mre disait toujours: Il va venir, et il ne venait
point.

Il tait l'exactitude mme. Quel obstacle pouvait donc le retenir?

Le cabriolet venait de disparatre et mon pre mettait fidlement le
pied  l'trier, lorsqu'il se vit entour tout  coup par les deux
Blbon et M. de Laroche, comme on appelait  pleine bouche l'ancien
Potemkin de la prsidente. Il valait bien cela. C'tait tout  fait un
homme de tenue et il portait je ne sais quel ruban  sa boutonnire.
Les Blbon cachaient leur terreur sous une apparence fanfaronne, et
M. de Laroche, calme comme il convenait  un personnage de sa dignit,
avait l'air prs d'eux d'un homme d'Etat encanaill par des lecteurs.

Ce fut lui qui porta la parole, et sa harangue eut le mrite d'tre
courte.

Monsieur le comte, dit-il, la comdienne a jou la comdie.

Et les deux Blbon clatrent de rire.

Mon pre devint rouge jusqu'au blanc des yeux. Il avait bien dn. A
ce moment de la digestion, la colre lui tait mauvaise.

Le sang qui se prcipitait  son cerveau, engourdit sa langue pendant
quelques secondes. Quand il put parler, il s'cria:

Ce n'est pas vrai! La coquine n'aurait pas os!

--Tiens bon l'aviron, Manon! chantonna Vincent.

Mon pre lui balafra le visage d'un violent coup de cravache. Le vieux
Blbon dit:

Le gars n'est pourtant pas cause si l'on s'est moqu de vous.

M. de Laroche ajouta:

Le mariage est nul, l'interdiction est prononce valablement. J'ai
pris  Vannes un ordre de gendarmerie, en votre nom. La comdie aura
le dnouement que vous voudrez.

--A cheval! ordonna mon pre, qui tait en proie  une vritable
rage, et que les gendarmes suivent!

Le jour s'en allait tombant. Au Magor, nous tions servis les
derniers de la commune: c'tait l'heure du facteur. J'attendais des
nouvelles d'Annette, assis sur le seuil de ma porte; les enfants
jouaient autour de moi. Joson Michais avait fait le tour par le pont
Lorois pour aller prendre des hameons  Etel. La soire tait chaude
et lourde, il me semblait que ma pense pesait  mon front. Il y avait
maintenant onze jours qu'Annette tait absente: j'avais compt les
heures. Dieu sait qu'elle n'avait point menti en disant  ma mre:
Mon mari souffre loin de moi. Je souffrais  faire piti; ces
quelques jours m'avaient bris comme une longue maladie.

Si l'on m'et interrog, cependant, sur la nature de mon supplice, je
n'aurais su nommer aucune des navrantes angoisses qui seules sont
connues pour dchirer le coeur de l'homme. Je n'tais pas mme jaloux,
car la jalousie m'et tu comme un poison foudroyant. Je n'avais aucun
doute concernant la constance d'Annette: il me semblait impossible
qu'elle et cess de m'aimer ou que seulement sa tendresse pour moi
ft diminue. Mais elle n'tait pas l, je ne l'avais pas; elle avait
emport ma vie et mon me. Je pleurais en regardant les enfants; leurs
sourires ne me consolaient point; je ne savais pas bien aimer sans
elle. J'tais comme un mourant de la fivre lente dans notre maison
nagure si joyeuse et maintenant plus triste qu'un spulcre.

Pendant que j'tais l, les mains croises sur mes genoux et la tte
baisse, un bruit de chevaux se fit dans le sentier qui monte  la
route de Port Louis. Je tournai la tte de ce ct machinalement et je
vis deux gendarmes qui passaient.

La prsence d'un gendarme de Magor est chose aussi rare et presque
aussi solennelle que le passage d'un roi sur le pav d'une prfecture.
Les enfants et les femmes sortirent au devant des portes; moi je me
replongeai dans mon engourdissement.

Au bout de quelques minutes, autre bruit de chevaux. Le crpuscule
assombri me montra vaguement quatre silhouettes sur la route et un
homme qui soulevait en courant un nuage de poussire.

L'homme tait Joson Michais.

Quoique , me dit-il en arrivant et d'une voix altre, y a du
tbc, monsi el chevlier!

Je le regardai tout tonn. Ma pense ne pouvait aller que vers
Annette.

As-tu de ses nouvelles? m'criai-je. Y a-t-il un malheur?

Joson retournait prcipitamment nos ustensiles de pche, jets
ple-mle dans un coin. Il hsita un instant entre une fouine ou
foaine, emmanche de long, pour harponner l'anguille sur fond de vase
et un norme _basse croc_, instrument destin  lever le gros poisson
dont le poids briserait la ligne.

Faut pas mentir! pronona-t-il avec emphase.

Puis il ajouta:

Ej' vas toujours en descendre un couple! C'est pas pch de dmolir
les gendarmes, aussi vrai que Dieu est Dieu!

Je me levai, saisi d'une crainte vague. Joson s'tait plant  mon
ct, l'arme au bras.

Monsieur le maire a dit comme a, gronda-t-il, qu'avec les papiers
qu'ils ont levs  Vannes, ils peuvent vous coller en prison....

--A Vannes? rptai-je.

Les gendarmes avaient disparu, mais les quatre cavaliers approchaient
et l'un d'eux tait  plusieurs pas en avant des trois autres. En
regardant celui-l, je crus rver.

Une voix s'leva qui tremblait de colre.

Voil donc o je devais vous retrouver, monsieur le chevalier de
Kervign! dit-elle.

Mon pre! C'tait mon pre!

Quoique a.... fit Joson Michais atterr.

a ne fait point rien, reprit-il pourtant par rflexion, ej' vas tout
de mme en descendre un couple!

Et il bondit, brandissant son _bass-croc_.

Distinctement, j'entendis Laroche qui disait:

Cas de lgitime dfense! Feu sur cette bte sauvage!

Un coup de pistolet retentit, mais ce Laroche n'avait pas de bonheur
dans les expditions nocturnes. Je ne sais o s'gara la balle. Le
_bass-croc_ de Joson le mordit comme s'il et t un congre et le jeta
sur le sable o Vincent le rejoignit aussitt. L'oncle Blbon piqua
des deux en pleine droute, en criant:

Gendarmes!  l'assassin! Gendarmes, faites votre devoir!

Les gendarmes, en effet, posts derrire la dernire maison du
village, arrivrent au grand trot.

Saisissez-vous de cet homme! ordonna mon pre en me montrant du
doigt.

Il faut bien, hlas! que je dise les choses telles qu'elles furent.
J'tais debout devant ma porte et je ne bougeais pas. Les deux enfants
s'taient enfuis au coup de pistolet; je ne savais o ils taient. Un
gendarme me mit la main au collet; j'tais d'une force peu commune; je
le repoussai d'un geste involontaire et il chancela, c'tait le
brigadier. L'autre tira son sabre.

Allume! cria Joson qui revenait triomphant. Attrape  crocher les
soldats marins! Y a du temps que j'ai envie d'en manger, un morceau de
gendarme! Et houp!

Je le saisis  bras le corps au moment o il allait _crocher_ le brave
soldat, et j'avoue que, dans cette bataille ingale, je n'aurais pas
pari pour le sabre contre le _bass-croc_.

Mon pre, dis-je, vous n'avez que faire de gendarmes....

--Empoignez toujours le gredin! cria Vincent qui s'tait relev.
Montrez-vous, papa Kervign! Soyez un mle une fois en votre vie!

Mon pre tendit la main vers moi: mais, en ce moment, deux ombres
passrent. Annette et ma mre, dont la voiture restait  Etel,
venaient d'aborder en bateau. Annette me pressait dj sur son coeur
en pleurant. Ma mre, qui tenait nos enfants dans ses bras, les
offrait, dj victorieuse,  mon pre.

Qu'est-ce que cela! qu'est-que cela! disait le bonhomme, essayant de
retenir son courroux qui s'en allait.

Ma mre balbutia, parmi les baisers qu'elle prodiguait aux petits:

Ne le vois-tu pas, monsieur de Kervign? C'est mon petit Charlot!
C'est ma petite Mimi que le bon Dieu nous rend! Tu es un honnte
homme! Vas-tu te sparer de ta femme qui t'aime depuis trente ans?
Moi, d'abord, je ne quitterai plus les enfants, jamais, jamais,
jamais!

Mon pre reculait. Ma mre tait une grande dame quand elle voulait.
D'un mot et d'un geste, elle carta les gendarmes, tandis que Vincent,
rduit au silence, dvorait sa rage  l'cart, troitement surveill
par Joson, qui grandissait de trois coudes.

Ce sont eux! disait ma mre. Oh! les pauvres chris! Charlot! Juste
le mme ge! Et Mimi! Te souviens-tu de son sourire? Mes anges! mes
anges bien-aims!

Puis, caressante tout  coup comme une jeune femme:

Ecoute! je ne veux pas mourir loin de toi, Kervign, mon mari. En
m'pousant, tu as promis de me rendre heureuse....

--Saperbleure!.... commena mon pre.

--Nous avons t tromps! As-tu confiance en moi? Notre fille Annac
est noble dans son pays. Il n'y a pas si longtemps que les Kervign
taient migrs comme elle. Et le contre-amiral de Kervign n'a-t-il
pas jou la comdie  Londres pour avoir du pain? Tu l'aimais, notre
Annac, avant de savoir qu'elle tait  toi! Et pour la religion,
penses-tu que M. Raffroy soit un mauvais prtre? Eh bien! il est de
son parti! Je la veux! Je veux ses enfants! Je veux mon fils! La
colre de Dieu est passe. Je veux notre maison bnie et tes derniers
jours heureux!

Je rapporte de mon mieux ses paroles, mais c'tait son accent qui
pntrait. Vous ne l'auriez pas reconnue: la passion dbordait de son
coeur. Mon pre rsistait encore quoiqu'il et  son insu les deux
petits dans ses bras.

Comme il se roidissait, mon Philippe, qui tait un gaillard, le
regarda en face et prit ses cheveux gris  poigne.

Baise-moi, monsieur, veux-tu? lui dit-il.

Et la petite Anna, rassure, saisit ses joues entre ses petites mains
caressantes.

Saperbleure! murmura le bonhomme, Saperbleure!

Annette et moi nous vnmes nous agenouiller  ses pieds. Il frona le
sourcil, il tourna la tte, il fit une grimace qui tait peut-tre
trs comique, mais dont le souvenir me met des larmes dans les yeux,
puis il s'cria:

Allons! Ren, garon,  la soupe! Allume une chandelle et faisons la
_cotriade_.

La cotriade est aussi clbre l bas que la bouillabaisse  Marseille.
C'est toujours la soupe au poivre et au poisson. Bon apptit, bonne
conscience.

L'instant d'aprs, nous ne formions plus qu'un seul groupe, un seul
tas, devrais-je dire, o l'on riait, o l'on pleurait, o l'on
s'embrassait.

Quoique , dit Joson, il y a quinze livres de poisson dans la
marmite, faut dire la vrit. Puisque vous vous avez comport
bellement monsi Kervign, je me refais votre domestique.

Mon pre lui donna un coup de poing qui fit sonner son dos comme un
tambour.

Va bien, pataud! rpliqua-t-il. Ton rata va tomber dans mes bottes?

Tout tait dit. Les gendarmes avaient pris le large, M. Laroche et
Vincent taient je ne sais o; mais quand nous nous mmes  table,
l'oncle Blbon, grand comme un hros d'Homre, sortit de terre et
s'assit au milieu de nous, disant:

Voil donc les choses arranges,  la fin! Qu'est-ce que je prchais?
Embrassez-vous, et que a finisse. Et gai, gai, gai, nous en
chanterons de belles, ma nice. A ta sant, Kervign, hein? Trois
moines passant, trois poires pendant, chacun en prit une... Eh! eh! si
quelqu'un y trouve  redire  Vannes, je n'ai pas la langue dans ma
poche!




XLI

CONCLUSION.


Nous fmes une heureuse famille. Mon pre et ma mre eurent pour moi
leur affection d'autrefois, augmente de l'hritage de mon frre et
de ma soeur, mais ils aimrent Annette cent fois mieux que moi.
Annette devint leur bonheur et leur coeur. On ne jurait  la maison
que par Annette. L'abb Raffroy accusait l'oncle Blbon de paganisme,
parce que ce spirituel vieillard dpensait les derniers jours de sa
vie  dresser des autels  Mme la vicomtesse Ren de Kervign.

Aprs le dner,  l'heure o l'on chante les noces de Thtis, il ne
l'appelait jamais autrement que _ma cleste nice_. Ah! pour le style,
c'tait un homme bien tonnant. Il avait le front de dire parfois:

Hein, ma cleste nice? J'avais devin un trsor sous vos habits de
bure. Je n'tais pas dgot le jour o je vous ai demande en mariage
pour ce malheureux Vincent.

Vincent ne s'appelait plus que Blbon. Il tait retourn boire du
cidre de Sainte-Anne.

Il nous reste maintenant  faire comme les vieux conteurs qui donnent
le paquet  chacun de leurs personnages. Aux derniers les bons:
finissons en avec Vincent. Un soir de dimanche, Vincent mourut ivre
dans un foss. L'oncle dit:

Tant va la cruche au cidre......

Vers ce temps, la police correctionnelle eut l'ide de s'occuper de la
Poule Noire. Ce fut un deuil  Landevan. Il n'y avait pas,  dix
lieues  la ronde, un seul balourd qu'elle n'et dvalis. De quoi se
mle la justice? Aussi, deux ans aprs, le commis greffier du tribunal
dcda de la colique.

Je n'ai pas besoin de vous dire le chemin qu'a fait le docteur
Josaphat. Sa trompe pneumatique qui suce la maladie et ne laisse au
corps que ses parties saines, a conquis en Europe l'importance qui lui
tait due. Il a compos un opra qui est apprci seulement par les
organisations  part, mais qui lui a ouvert les portes de l'Acadmie
de mdecine. Ainsi Orphe se servait de son luth pour intresser les
pierres en sa faveur. Le docteur Josaphat a d'admirables cheveux
blancs et un compte-courant au bureau central des annonces; le
faubourg Saint Germain rhumatisant tient  lui comme Landevan tenait 
la Poule Noire.

Mais Laroche! Voil un exemple de ce que peut l'esprit de conduite,
joint  la moralit. Je marque les tapes: M. Laroche,--M.
Delaroche,--M. de Laroche,--M. de la Roche! A ce point culminant, il
avait brl cinq commandites et rgnait sur une socit anonyme
d'intrt gnral. Il m'a t donn de le revoir. Chacune de ses
faillites lui fait comme une gloire autour de son front. C'est l'homme
du sicle. Tantt il demeure  Mazas, tantt il pouse une princesse.
Je ne connais rien au monde de si majestueux, de si pur, de si
blouissant que lui. Dernires nouvelles: mitraill, foudroy,
excut! Marchand de billets d'auteur  la porte Saint Martin; demande
un associ ayant le fil et pouvant disposer de cent cinquante francs
comptant.

Sauvagel est quelque chose, mais je n'ai jamais pu savoir quoi.

Mon cousin, M. le prsident de Kervign, a rendu son me au Seigneur
avant de connatre les joies du palais lgislatif. Aurlie, cependant,
se cramponne encore d'une main ferme  sa vingt-huitime anne, qui
dure depuis tantt quarante ans. C'est bien la meilleure des femmes.
L'oncle Blbon, qui ne mourra jamais, tire d'elle des gratifications
en lui chantant qu'elle devrait se remarier.

Faut pas mentir! dit Joson Michais qui a maintenant la barbe grise,
j'ai vu le temps o j'aurais dmoli el'vieux singe, respect de lui,
comme un bout de bois d'pave  faire du feu! Y avait du tbc! Mais
au jour d'aujourd'hui, c'est dmt, fait son chien couchant, plus de
dents, ej'lui en veux pas plus qu' ma mre Evre!

Mon pre et ma mre sont deux bons vieillards souriants et contents.
Les enfants ont grandi, mais que mon Annette est toujours belle!

Vous souvient-il de ce rve: la maison isole, appuye  la verdure
des chnes et regardant la mer du haut de la falaise du Pouldu? Nous
l'avons. Annette l'aime et en fait un paradis. Tous les ans, au mois
de mai, notre meilleur ami, notre frre, y vient avec sa femme: cette
ombre mystrieuse qui se dessinait sur les rideaux clairs, au coin
de la rue Saint-Bernard.

Philippe Las ne fait plus de dcoupures que pour nos enfants. C'est
un peintre; maintenant le bonheur a fondu la glace de son ide fixe et
lui a mis une arme dans la main. Il livre victorieusement la bataille
de l'art. Il est bon comme autrefois; son large coeur s'panouit parmi
nous, et, devant notre splendide Ocan, son talent devient du gnie.

Parlerai-je de moi! Oh! si j'tais pote, je vous chanterais mon Eden:
mais je ne suis pas pote, vous le savez bien.

Vous le savez aussi: je ne puis rien qu'aimer. Annette me dit un jour:
Il y a bien des malades autour de nous. J'tudiai un peu la
mdecine; j'eus mme mon diplme et je fis de mon mieux chez nos
paysans. Mais soyez tranquilles: je ne soigne que les Bretons
bretonnants. Annette me dit une autre fois: Ils se ruinent en
procs. Je fis mon droit. Elle me souriait quand j'tais parmi mes
livres. Je fus avocat; mais ne craignez rien: je plaide surtout tout
au coin du feu, contre les procs. On me nomma maire de ma commune;
fallait-il refuser? Annette prtendit qu'il y avait quelque bien 
faire l-dedans. Ensuite, ils me firent membre du conseil gnral:
bont du ciel? Je vis le danger; il fallut qu'Annette me dit: Je le
veux.

Je n'avais que trop bien devin: le danger tait l. Il y a chez les
lecteurs un esprit de contradiction trs bizarre; quand ils croient
vous faire pice, ils vous accablent de leurs voix, comme cette fille
romaine qui fut ensevelie sous les cadeaux des Sabins au pied de la
roche Tarpenne. J'aime mieux vous l'avouer tout de suite: ils firent
de moi un dput.

Mais je n'tais bon qu' aimer. Un jour je pris ma vole comme le
soldat qui a fait ses sept ans sous l'uniforme, et le cher sourire
d'Annette me dit: Maintenant, tu as achet le droit d'tre tout 
nous.

Lecteur, si vous passez au Pouldu, soit par terre, soit par mer, venez
nous voir. La soupe  midi, comme au bon vieux temps, toujours de
poisson frais, grce  Joson, et une moisson de fleurs cultives par
ma fille. Bon apptit, bonne conscience trois gnrations d'honntes
coeurs pour exercer la joyeuse hospitalit bretonne.

     PAUL FVAL.


FIN.




LE STATUAIRE AMRICAIN.




I.


Paris est une singulire ville. De faux miracles y font un tapage
infernal, tandis que des miracles vrais y restent absolument inconnus.

C'est ainsi que l'armoire des Davenport, la tte parlante de Talrich,
l'enfant-torpille ont occup pendant des mois l'attention publique, et
que personne au monde ne s'est avis de raconter les merveilles
opres par M. Bread.

A la vrit, celui-ci vite la rclame avec autant de soin que
d'autres la cherchent, ce qui est rare chez un compatriote de Barnum.

Moi-mme, je dois au plus grand des hasards de connatre M. Bread et
ses corrections de la Nature.

L'autre jour, je montais la rue Blanche vers une heure.

L'ascension de la rue Blanche est une chose trs pnible, mais qui le
devient un peu moins lorsqu'on a devant soi une femme jeune, bien
tourne et marchant avec grce.

Cela arrive quelquefois. Cette fois j'avais devant moi une dame jeune,
ayant une taille avantageuse, de belles tresses blondes enroules
l'une sur l'autre et paraissant authentiques, une jambe  souhait.

De tout ce que je voyais, les paules seules laissaient  dsirer.
Aussi leves  leur attache avec le bras qu' leur attache avec
le cou, elles n'avaient point le tour convenable, et je me
disais:--Est-ce dommage qu'il ne soit au pouvoir d'aucun homme de leur
donner cette pente douce que le souverain artiste a adopte en
dessinant les paules humaines! Ah! si elles taient aussi bien en
pierre, je crois qu' l'aide d'un ciseau, quoique je ne sois pas
sculpteur, j'enlverais juste ce qu'il faudrait enlever; mais l'auteur
mme de la Vnus du Capitole n'y pourrait rien. Il ne dplacerait ni
ces os, ni ces muscles.

Je faisais ce petit raisonnement  part moi, lorsque je fus dpass
par un grand monsieur trange qui s'approcha de la dame, la salua, et
de la faon la plus grave et la plus polie, lui demanda si elle
dsirait se faire arranger les paules.

La dame le regarda d'un air pouvant et le pria d'aller son chemin.

Il insista:--Vous avez tort, madame, vous tes belle personne. Il n'y
a que vos paules qui vous dparent. Une courte sance me suffirait
pour vous les baisser.

En attendant, la dame les haussa et elle entra au numro 78!




II.


--Comprenez-vous cela? me dit-il, en se tournant vers moi. J'offre 
cette femme une chose qu'elle devrait accepter avec enthousiasme....
Bien sr, elle s'imagine que je me moque d'elle.

--Je le crains, fis-je.

--Voil sa seule excuse de me traiter ainsi.... reprit-il; mais celui
qui a redress des femmes compltement bossues et sa propre femme
entre autres, peut  plus forte raison incliner de deux ou trois
lignes les paules d'une femme, trs bien faite d'ailleurs.

--Vous tes orthopdiste? dis-je en examinant ce bizarre personnage
auquel sa perruque mal applique et laissant voir par place la peau de
la tte, ses longs favoris ressemblant  des poils de sanglier, son
nez cass et ses petits yeux atones, mobiles et contourns donnaient
l'aspect d'une caricature.

--Orthopdiste! pas du tout; au moins comme cela s'entend d'habitude.
Je suis statuaire; mais depuis longtemps je ne travaille ni la glaise,
ni la pierre, ni le marbre. Je modle les corps humains eux-mmes, ou
plutt je les remodle quand la Nature les a mal models.

--Ah! vraiment!....

C'est un pauvre fou, pensai-je. Il n'a pas l'air mchant. Il ne faut
pas le heurter.

--Et de quel instrument vous servez-vous? repris-je.

--D'aucun instrument!.... Je n'ai qu' promener mes mains sur le corps
de quelqu'un, avec un dessein prmdit; aussitt il prend les formes
qu'il me plat de lui imprimer. C'est un don tout personnel, car
jusqu' prsent je n'ai pu faire d'lves.

--Donc, rpondis-je en tenant mon srieux le plus possible, quand il
vous plat de changer un homme en femme et rciproquement, c'est la
chose la plus aise du monde?

--Ah! cela non, reprit-il; mon pouvoir ne va pas si loin. Il se borne
 remanier le systme osseux et l'toffe charnelle sur les bases mmes
du sexe, de l'ge et de la quantit animale. Je ne saurais faire
passer un individu d'un sexe  un autre, ni le rajeunir, ni le
vieillir, ni rien ajouter ou rien ter  ses molcules constitutives.
Seulement, qu'on me livre un don Quichotte, un Sancho Pana, et je
m'engage  en tirer deux hommes bien proportionns par le
dveloppement de l'un en largeur et de l'autre en hauteur....
Saisissez-vous?

--Parfaitement, monsieur, fis-je, bahi de voir un fou raisonner avec
une telle prcision.

--Vous, par exemple, continua M. Bread, vous avez la figure un peu
longue....

--Hlas! monsieur, j'en conviens.

--Eh bien, je ne demande que quelques secondes pour vous la
raccourcir.... tenez, comme cela....

Et en mme temps, avant que je puisse me garer, il me porta une de ses
mains au menton et l'autre au front, et pressa rapidement, sans me
causer, du reste, la moindre douleur.

Dans le mouvement, mon chapeau tait tomb; il s'empressa de le
relever et de me le tendre avec une politesse exquise.

Pourtant j'tais furieux que ce fou m'et ainsi mani le visage, et je
trouvais que l'expression de sa folie passait les bornes.

--Je vous prie de finir, m'criai-je.

--Certes, rpondit-il d'un grand sang-froid, je ne vais pas vous
laisser dans cet tat. Il faut bien que je finisse ce que j'ai
commenc. Vous n'avez encore que l'bauche de la nouvelle figure que
je vous destine, et quand je dis l'bauche, je suis bien honnte, car
en vous dbattant, vous avez fait dvier mes mains de telle sorte,
qu'involontairement je vous ai beaucoup trop dprim le visage entre
le front et le menton.

--N'importe, lui dis-je avec un sourire de piti, je me contente de
cette bauche, si imparfaite qu'elle soit. Adieu, monsieur.

Il me retint par la manche.

--C'est une chose impossible, s'cria-t-il, que je vous laisse une
figure pareille; vous tes horrible.

--Cela m'est gal....

--Je vois; vous rpugnez  vous donner en spectacle. Voulez-vous que
je vous accompagne chez vous?

Dcidment, pensai-je, qui est cet animal-l? Est-ce un fou? Est-ce un
escroc? Est-ce autre chose?

--Je veux, dis-je nergiquement, que vous me laissiez  l'instant.

--Tant pis pour vous, reprit-il; mais voici mon nom et mon adresse. Je
suis convaincu que vous ne tarderez pas  venir me voir.

Je pris sa carte machinalement, et je ne fis qu'un bond jusque chez
moi.




III.


Mon concierge, qui tait tout prs de l'escalier, en train de cirer
mes bottes, m'arrta au passage par ces mots:

--Qui demandez-vous, monsieur?

Je regardai mon concierge, qui me regardait.

--Ah! , pre Sauvage, vous raillez-vous des gens? Vous ne me
connaissez plus, maintenant?

--Je connais bien votre voix, et votre pardessus noisette, et votre
bague d'argent  chaton noir, et votre grosse canne jauntre, et les
bottines que vous avez aux pieds et que j'ai cires hier, mais jamais
de la vie je ne vous ai vu une tte pareille.

--Il est certain, pre Sauvage, que je dois avoir les traits un peu
bouleverss. J'ai rencontr tout  l'heure un fou dont j'ai eu toutes
les peines du monde  me dptrer.

--Comment?.... les traits un peu bouleverss?.... C'est--dire que
c'est vous et que ce n'est plus vous; c'est vous avec la tte d'un
autre.

--Vieux farceur, allez! dis-je  mon concierge.

Et je montai l'escalier au pas de course.

J'entrai chez moi, en sifflotant gaiement un air de Thrsa; je posai,
selon l'habitude, mon chapeau sur le secrtaire, ma canne dans le coin
de la chemine, et mon pardessus sur le lit; puis je jetai un coup
d'oeil  la glace.

Aussitt, je poussai un cri d'horreur. A moins que je n'eusse aussi
moi la berlue comme mon concierge,  moins que je ne fusse devenu fou
comme le correcteur de la Nature, il me paraissait absolument sr que
je n'avais plus du tout ma tte habituelle.

Tandis qu'auparavant, elle mesurait dix pouces de haut sur cinq de
large environ, elle aurait mesur,  cette heure, le contraire, cinq
pouces de haut sur dix de large; une vraie tte de poisson; une de ces
ttes ridicules et odieuses comme vous en font certains miroirs mal
rgls.

Quoique j'eusse prouv dj cent fois et plus que celui-ci tait bien
rgl, je me regardai  celui de ma toilette, puis  un autre encore.

Toujours la mme tte!

Alors j'essayai de la serrer  deux mains sur les cts afin qu'elle
reprt sa forme premire.

Vains efforts!

J'avais une gale envie de rire et de pleurer.

De rire, parce que ma tte actuelle me rappelait celle d'un notaire de
ma connaissance.

De pleurer, quand je pensais qu'elle tait encore pire que la sienne.




IV.


L-dessus, l'on frappe  ma porte trois petits coups secs.

Grand Dieu! je les connais ces trois petits coups-l. Et quand je les
entends, mon coeur s'panouit d'ordinaire. Mais o vais-je cacher ma
tte, car je n'ose plus la montrer  la dame de mes penses, comme on
disait autrefois, ou, comme on dit aujourd'hui,  la dame de mes
dpenses.

Eh bien! si!

Je la lui montrerai, afin de juger en dernier ressort si je suis, oui
ou non, mtamorphos.

J'ouvre ma porte et mes deux bras.

Elle regarde, interdite.

--Pardon, monsieur, je me trompe....

--Hlas! non, tu ne te trompes pas, ange de ma vie? C'est bien moi,
ton ami. Ne reconnais-tu pas ma voix. Entre sans crainte. Rien n'est
chang ici, hormis ma tte; et encore, sois-en persuade, ce n'est
qu'une tte de transition que j'ai l.... Je puis me faire la tte que
tu voudras. Tu n'auras qu' choisir.... Tiens! voici la carte de
l'animal qui s'est ingni de me rendre joli garon..

     MONSIEUR JOHN BREAD,
     STATUAIRE AMRICAIN.

     124, rue de Vaugirard.

Elle restait ptrifie.

Puis tout  coup:

--Non ce n'est pas possible que ce soit toi.... adieu, monsieur?

Et la voil qui descend les marches de l'escalier quatre  quatre. Je
lui crie par-dessus la rampe:

--Rosa, Rosa, comment veux-tu que soit ma nouvelle tte? Je t'en
conjure, rponds-moi.... Il n'en cotera pas plus  M. Bread....
Veux-tu que j'aie le nez retrouss et le menton fourchu?.... aimes-tu
ce genre-l.... Veux-tu que ma petite barbe folle soit rassemble en
une moustache et une impriale imposantes?.... Rosa?....

Mais Rosa tait dj loin.

Je me mis  tempter contre M. Bread qui tait cause que j'allais
passer une soire dtestable quand je m'en aurais pu promettre une
charmante.

Il se faisait trop tard pour relancer ce maudit statuaire amricain,
rue de Vaugirard, et, d'ailleurs, il n'tait gure probable qu'il ft
chez lui.

Suffisamment difi sur la ralit du changement qu'il avait opr en
moi, je ne jugeai point  propos de montrer  d'autres mon horrible
tte.

Aussi je me privai de dner, comme je le fais d'habitude, avec
quelques-uns de mes amis, et je fus dner tout seul dans un restaurant
o personne ne me connat, puis je rentrai me coucher.




V.


Le lendemain matin  neuf heures, je montais en fiacre et je me
faisais conduire rue de Vaugirard.

En entrant dans la loge du concierge pour demander M. Bread, je fus
merveill d'y trouver deux statuettes grecques vivantes et habilles
 la franaise; c'est--dire: M. le concierge, pre; Mme la concierge;
M. le concierge, fils; et Mlle la concierge; en un mot, Agamemnon,
Clytemnestre, Oreste et Electre. Tous faits sur le mme moule, tous
trs beaux, trop beaux!

--Monsieur, me dit Clytemnestre, vient sans doute faire arranger sa
figure par M. Bread. Ah! c'est un homme habile, M. Bread!  preuve,
que le locataire du troisime tait encore plus laid que monsieur,
s'il est possible, et qu' prsent il est aussi beau que nous.

--Et les autres locataires? dis-je.

--Les autres locataires?.... La mme chose, rpondit Clytemnestre.

--Alors, repris-je, vous tes tous semblables dans la maison?

--Ah! mon Dieu, oui.... N'est-ce pas, monsieur Pipelet? dit-elle 
Agamemnon.

Voil, pensai-je, en quoi ce M. Bread, qui est plus qu'un homme, 
coup sr, montre bien qu'il n'est pas tout  fait un Dieu, car un Dieu
varie ses crations  l'infini, et lui, il ne parat pas sortir du
type grec. Eh bien! je ne veux pas de son grec. Je ne me soucie pas
qu'il fasse de moi un Mnlas.

Et en pensant cela, je sonnai  la porte de M. Bread. Une jeune femme
vint ouvrir, brune de cheveux, blanche de peau, de taille moyenne,
d'un visage trs pur et trs noble...

--M. Bread est-il ici, madame?

--Oui, monsieur!

Et elle ajouta avec un sourire malin:

--Vous tes probablement la personne qu'il a rencontre hier, rue
Blanche.

--Je suis cette personne-l, malheureusement, madame.

--Il est certain, reprit-elle en clatant de rire, que votre figure
actuelle.... Mais vous verrez; ce sera pour mon mari la chose la plus
simple de vous en faire une autre.

Mme Bread me fit entrer dans l'atelier; puis je l'entendis qui disait
 son mari, dans une chambre voisine:

--John, le monsieur que tu as rencontr hier, rue Blanche, est ici.

--Ah! ah!.... dit M. Bread, j'y vais  l'instant.




VI.


L'atelier de M. Bread ne se distingue en rien des autres, quoique
l'art qu'il y exerce soit bien trange.

On y voit quelques pltres d'aprs les statues clbres que nous a
transmises l'antiquit, autre: le Faune de Praxitle, l'Apollon du
Belvdre, la Vnus du Capitole, la Vnus Callipyge du muse de
Naples, l'Antinos, le Discobole du _Braccio nuovo_ au Vatican, et
quelques modernes d'aprs Canova.

J'admirais ces chefs-d'oeuvre que j'avais dj admirs en Italie,
lorsque M. Bread entra: vtu de la manire la plus simple, en vrai
bonhomme: vous n'auriez jamais dit d'un magicien. Vous eussiez dit
d'un vieux notaire venant jeter un coup d'oeil sur ses petits clercs.

--Eh bien! fit-il d'un air narquois, ai-je eu raison de vous donner
mon nom et mon adresse? Que seriez-vous devenu sans cela, jeune
capricieux? Vous auriez gard une tte impossible toute votre vie.

--Il ne fallait pas, rpondis-je, commencer par la rendre impossible,
car, avant d'avoir t manipule par vous, elle tait encore
prsentable.

--Alors vous m'en voulez?... Songez donc que je vais vous en faire une
qui fera tourner celle de toutes les femmes.

--Une tte grecque, n'est-ce pas?

--Oui, tout ce qu'il y a de plus grec; et je vous arrangerai le corps
 l'avenant.

--Merci, lui dis-je, je prfre rester ce que la nature a voulu que je
fusse; si je devenais si beau que vous le dsirez, je ne me
reconnatrais plus; mais expliquez moi donc pourquoi vous qui avez le
pouvoir extraordinaire d'embellir les gens, vous gardez votre laideur?

--Hlas! c'est que je puis embellir tout le monde, except moi.

Cette exclamation douloureuse de M. Bread motiva de ma part certaines
rflexions philosophiques qu'il serait trop long de rapporter ici, que
je laisse au lecteur perspicace le soin de faire  son tour, et qui
plurent beaucoup  M. Bread.

Je lui en devins particulirement sympathique.

Aussi me dit-il:

--Tenez, vous tes l'homme du monde auquel il me serait le plus
agrable de donner ce que je ne saurais donner  moi-mme.... la
beaut! Laissez-vous faire. Je vais chauffer le pole suffisamment,
vous vous dshabillerez et vous vous placerez tout debout sur ce
coussin de velours grenat. Si, au bout d'une demi-heure (je ne vous
demande qu'une demi-heure), vous ne ressemblez pas au Faune de
Praxitle que vous voyez l.... que je perde  l'instant mon nom de
John Bread!

--Non, non, lui dis-je, rtablissez-moi seulement le visage comme il
tait, je vous eu prie.

--Ceci est une chose bien simple, je n'ai qu' le tirer un peu en
longueur. Mettons-nous devant cette glace, et vous m'arrterez quand
il sera  son ancien point, car je ne me souviens pas de sa longueur
prcise.

En moins de temps qu'il n'en faut au dentiste le plus expditif pour
arracher une dent, M. Bread m'eut rtabli le visage.

Je le remerciai avec effusion; je lui dis qu'il tait l'homme le plus
tonnant que j'eusse rencontr, que j'tais parfaitement convaincu de
son pouvoir extraordinaire, et que j'prouverais mme un vrai plaisir
 le voir oprer.

--Qu' cela ne tienne, dit-il! Vous allez avoir ce spectacle, et
peut-tre ensuite vous dciderez-vous pour votre propre compte.. Ah!
s'il y avait moyen que je devinsse beau, moi, je vous garantis que je
ne me ferais pas prier.

Puis ouvrant la porte de l'atelier, il appela;

--Jenny! Jenny!




VII.


La trs belle personne qui tait venue m'ouvrir, et qui n'tait autre
que Mme Bread, comme on sait, parut alors, et elle me dit avec une
aisance toute parisienne:

--A la bonne heure, monsieur, vous voil dj mieux, mais vous avez
encore de la marge pour tre joli homme, et j'espre que vous n'allez
pas en rester l.

Je m'inclinai sans rpondre, trs proccup du motif pour lequel M.
Bread avait appel sa femme  l'atelier.

Il y eut entre eux un court dialogue en anglais auquel, en ma qualit
de Franais ignorant, je ne compris rien; puis, Mme Bread s'approcha
du pole, y mit quelques bches, ta ses bottines et ses bas, se plaa
debout sur le coussin grenat, et dgrafa sa robe de l'air le plus
simple et le plus naturel.

J'ouvrais de grands yeux, et je ne les en croyais pas.

--Ma femme, me dit M. Bread, veut bien consentir  ce que je refasse
sur elle, devant vous, une double exprience que j'ai dj faite
plusieurs fois pour l'dification des incrdules. Je vous ai dit, je
crois, hier, que la Nature avait afflig Mme Bread d'une difformit
assez grave, et que c'tait  moi qu'elle devait d'tre aujourd'hui
une fort belle femme, une femme tellement belle qu'elle soutient la
comparaison, vous pourrez vous en convaincre, avec la Vnus du
Capitole. Eh bien! je vais dans une premire opration la ramener 
son ancienne difformit, puis, dans une seconde, lui rendre sa beaut
actuelle.

Et M. Bread tendit la main vers sa femme qui, dpouille du dernier
voile, les bras dirigs comme ceux de la Vnus du Capitole, le regard
placide, livrait  mon admiration ses formes exquises.

Ensuite, il roula la Vnus du Capitole prs de Mme Bread, et il me
dit:

--Maintenant, comparez et jugez.

C'tait merveilleux!

Le pltre paraissait avoir t excut d'aprs Mme Bread, elle-mme.

Et je me demandais par quel privilge, moi, pauvre pote, je voyais
runies en une femme vivante ces perfections que les plus grands
sculpteurs de l'antiquit, pour les runir dans leur oeuvre,
empruntaient  vingt femmes.

Je contai  M. Bread l'impression que je ressentais.

Mme Bread sourit.

--Hlas! dit-elle, ma coquetterie va tre soumise  une rude preuve;
car cette magnificence que vous admirez, monsieur, je la perdrai tout
 l'heure et je deviendrai bien affreuse.

--Es-tu prte? lui demanda son mari.

--Quand il te plaira, John, rpondit-elle avec douceur.




VIII.


Alors M. Bread, posant une main sur l'paule droite et l'autre sur la
hanche gauche, fit dvier la colonne vertbrale; puis il renfona la
poitrine de telle manire qu'une gibbosit se manifesta  l'paule
gauche, gibbosit qu'il accrut considrablement au prjudice des bras
et des membres infrieurs, qu'il dpouilla de leur ampleur harmonieuse
et rduisit  un tat de maigreur rachitique.

Les surfaces polies et comme marmorennes de ce beau corps se
distendirent et se plissrent.

Il fit piti  voir.

Restait le visage.

M. Bread le bouffit en prenant au cou son toffe onduleuse, il changea
l'arcature des mchoires, il agrandit et dforma le nez et les
oreilles; il altra singulirement les yeux, enfin, il reptrit le
front et le crne de manire  leur donner un aspect tout nouveau.

Pauvre Mme Bread!

Sa besogne finie, M. Bread me dit:

--Vous voyez ce qu'tait Mme Bread avant que je me fusse avis de la
transformer.

--Mon ami, ajouta Mme Bread d'une voix toute nouvelle, ne fatigue pas
trop monsieur d'un spectacle aussi dsagrable.

--Je vous avoue, madame, repris-je, que le prcdent tait beaucoup
plus de mon got; et surtout quand je pense que M. Bread, par une
fatalit qu'il faut prvoir, venant  mourir subitement, vous
resteriez ainsi contrefaite.... J'en frmis.

--Mais c'est vrai ce que vous dites-l, s'cria Mme Bread.... Et moi
qui n'y avais jamais song; tu m'entends, John, il ne faudra plus
recommencer ces expriences.

--Bien, bien, dit M. Bread.... puis se tournant vers moi.... Vous avez
suffisamment vu, ajouta-t-il. Je puis oprer en sens contraire.

--Je vous en prie, lui dis-je, il ne faut pas faire languir madame.

Et aussitt il se mit  modeler sa femme d'aprs la Vnus du Capitole,
avec une sret de main et une promptitude merveilleuses.

Pendant cette seconde opration, qui dura tout au plus un quart
d'heure, et dans laquelle les belles formes de Mme Bread rapparurent
une  une, le statuaire, l'oeuvre labore, et moi, nous causions sur
le ton de la plus parfaite intimit.

--Ah! madame, disais-je  l'oeuvre labore, si j'tais votre mari et
si j'avais le talent de M. Bread, je voudrais que tout le monde vous
vt bossue; mais quand nous serions bien seuls et que notre porte
serait bien verrouille, alors je vous rendrais splendidement
belle.... Ce n'est pas un conseil que je donne  M. Bread, car je
perdrais trop  ce qu'il le suivt.

--Vraiment? Comme vous tes gostes, messieurs; vous voudriez qu'une
femme ne plt qu' vous; et vous trouveriez tout naturel qu'elle
dgott les autres... bien oblige!

Nous discutmes sur la jalousie.

M. Bread souriait.

L'on et pari que c'tait un homme compltement tranger aux passions
du coeur humain, et qui n'envisageait l'amour qu'au point de vue de la
sensation plastique.

Il possdait  discrtion une femme admirablement belle et belle par
lui. Cela lui suffisait.

Quant aux questions de savoir si elle lui tait fidle, si elle
l'aimait exclusivement, si elle dissimulait avec lui, il y voyait du
romantisme pur et il ne se les posait seulement pas.

D'ailleurs, il tait d'avis qu'une beaut bien quilibre produisait
comme des fruits naturels un temprament modr et de bons instincts.

Et,  ce propos, je me souviens qu'il me dit:

--Avez-vous remarqu la diffrence radicale qui existe entre la voix
de ma femme contrefaite et la voix de ma femme bien faite? Oui,
n'est-ce pas? Eh bien! de mme, et  plus forte raison, la structure
du crne variant d'un tat  l'autre de la manire la plus notable,
les apptits doivent forcement changer. Ce ne sont plus les mmes. Ils
sont beaucoup meilleurs lorsque ma femme est belle qu'ils ne le sont
lorsqu'elle est difforme.

--Vous croyez au systme de Gall?

--Si j'y crois!.... Tous les jours je l'applique et je le vrifie.

--Comment cela?

M. Bread me fit un clignement d'oeil et un petit signe du doigt
m'indiquant qu'il ne voulait point me rpondre  cela devant sa femme,
puis il rompit les chiens.




IX.


En ce moment, Mme Bread ayant recouvr sa beaut des pieds  la tte,
tait en train de se rhabiller.

Ds qu'elle eut mis la dernire agrafe:

--A prsent, ma chre Jenny, lui dit son mari, monsieur et moi, nous
te remercions. Tu peux vaquer  tes affaires.

--Monsieur, me dit-elle en me faisant une gracieuse rvrence,
j'espre que vous allez prendre ma place sur le coussin grenat, et que
vous sortirez d'ici beau comme Endymion.

--Ma foi, non, madame! c'est videmment une ide absurde, mais je
reste comme je suis. Autrement personne ne me reconnatrait plus.

Elle se retira.

Comment, dis-je au statuaire amricain, appliquez-vous et
vrifiez-vous tous les jours le systme de Gall?

--Ma femme est partie; je puis vous le dire. Vous savez que Gall
divise les forces fondamentales, les penchants, les sentiments en
vingt-sept catgories, toutes palpables sur un crne humain.

--Oui, dis-je, un peu prsomptueusement.

--Et bien! reprit-il, puisque je puis ptrir le crne humain  ma
fantaisie, vous comprenez qu'il m'est trs facile de dvelopper ou de
dprimer les prominences rpondant  ces catgories. Je le fais aussi
aisment que vous mettez votre montre  l'avance ou au retard. Il est
une prominence que je modifie presque quotidiennement chez ma femme,
 son insu: c'est la premire dans la classification de Gall; vous
savez, celle qui est situe derrire le cou... Tantt je la dprime;
tantt je la dveloppe. Quand je pars pour un voyage, vous comprenez
que je ne manque point de l'annuler....

--Je voudrais bien avoir votre secret, monsieur Bread, dis-je en
riant, mais vous n'tes pas, il me semble, aussi tranger aux passions
de l'me que je l'avais suppos, et je constate que la jalousie vous
mord tout comme un autre.

--Ah! bah! dit M. Bread, ne parlons pas de la jalousie.




X.


--Ecoutez, repris-je, je connais une petite femme qui n'est pas jolie,
mais qui est charmante. Jusqu' ses imperfections me plaisent. Ainsi
elle a sur le devant de la bouche une dent un peu entame par une
carie blanche qui est pour moi un point de mire, un attrait; elle a
sur le visage de lgres taches de rousseur que je ne me consolerais
pas de voir disparatre.

Elle a une main trop fluette dont je raffole. Tout cela n'est pas le
moins du monde grec; et pourtant tout cela fait mon bonheur. Je vous
amnerai cette petit femme. ...... Vous ne me la changerez en rien;
seulement, sans qu'elle souponne le pourquoi et le comment, vous
tterez son crne, et s'il s'y trouve, comme je le crains, des bosses
regrettables, vous les dtruirez; s'il en manque de dsirables, vous
les ferez saillir.

--Trs volontiers, dit M. Bread.... Mais voyons, donnez-moi un aperu
sur son caractre, vous rendrez ma besogne plus courte, car j'irai
droit aux bosses  remanier.... La croyez-vous dvoue?

--Je la crois-plutt goste.

--Bon! c'est que la bosse de l'amiti, range par Gall sous le no 3,
est dprime. Je la relverai, et dornavant votre petite femme
poussera le dvouement jusqu'au sublime.... A-t-elle l'instinct de la
dfense de soi-mme?

--Hlas! j'ai peur qu'elle ne l'ait point et qu'elle ne cde trop vite
 de certaines attaques.

--Nous lui donnerons cet instinct-l. C'est encore une bosse 
produire, la bosse no 4.... Est-elle franche?

--Voil ce que je n'ai jamais su!.... Elle pourrait bien tre
dissimule, hypocrite et menteuse.

--A merveille!.... Je chercherai la bosse range par Gall sous le no
6, et, si je la rencontre, je l'effacerai net.... Est-elle docile?

--Pas trop.

--Alors nous attnuerons un peu la bosse no 27 dite: de la fermet, de
la persvrance, de l'opinitret.

--Je vous en serai oblig, monsieur Bread.... Mais surtout,
n'avertissez de rien la personne en question, car elle serait capable
de ne vouloir pas tre corrige de ses dfauts.

--Soyez tranquille!.... Vous n'avez pas autre chose  lui reprocher?

--Elle a bien une manie qui me dsespre actuellement, parce que mes
ressources n'y pourraient faire face.... la manie de voyager; mais
qu'y pouvez-vous?

--J'y puis beaucoup, rpondit M. Bread, et je vous assure que je vais
la lui enlever en aplatissant la bosse no 12, celle des voyages.




XI.


--Dcidment, m'criai-je, vous tes un homme admirable, monsieur
Bread, et vous mritez que vos louanges soient chantes dans les cinq
parties du monde; en attendant elles vont l'tre par moi, je vous le
promets, dans la capitale des cinq parties du monde.

--Je vous prie de n'en rien faire, me dit M. Bread; j'aurais peur que
ma clientle ne s'augmentt outre mesure; car il y a peu de personnes
qui, comme vous, prfreraient rester ce que la nature les a faites,
quand il ne tiendrait qu' elles d'tre plus belles.

--Et quels sont vos prix, lui dis-je, combien prenez-vous pour
transformer votre homme ou votre femme?

--C'est selon le sexe, le sujet, et la fortune du sujet. Pour un homme
je prends le double de ce que je prends pour une femme, car le travail
est moins attrayant; et si le sujet est trs difforme, naturellement
ma peine tant plus grande, mon salaire doit tre aussi plus grand;
enfin, je tche d'appliquer ce prcepte de l'Evangile que le souffle
du vent se proportionne  la toison des brebis, et mes prix varient
toujours  ce point de vue entre vingt mille francs et cent francs. Je
ne prends pas moins de cent francs ou je ne prends rien, ce qui
m'arrive assez souvent. J'ai dj gagn  mon mtier de correcteur de
la Nature une vritable richesse en Amrique et en Angleterre. Mais,
comme je n'ai pas d'enfants, comme j'ai horreur du luxe, comme je
suis, Dieu merci, dou d'assez de bon sens pour ne trouver aucun
plaisir  thsauriser, je n'ai pas gard cette richesse-l, et je ne
me repens point de la manire dont je l'ai employe.

Avec l'argent que les uns me donnaient pour devenir beaux, j'ai rendu
les autres heureux.

L-dessus, je pris respectueusement cong de M. Bread en fixant avec
lui le jour de jeudi prochain pour la reconstruction du crne de Rosa.

--A jeudi, donc.

--A jeudi, monsieur Bread.

       *       *       *       *       *

Et puis, je me rveillai.

     EDMOND THIAUDIRE.


FIN.




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   La Petite Pcheuse de Saint-Briac   Hip. Lucas                   25
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   Bouche de Fer                       Paul Fval                   75
   Victor Hugo, racont par un
     tmoin de sa vie                                               75
   Les Habits Noirs                    Paul Fval                 1 --
   Le Fils du Fauconnier               Amde Achard              1 --
   La Comtesse Diane                   Mario Uchard                 50
   Blanche et Marguerite               Arsne Houssaye              50
   La Bague d'Argent                   Paul Perret                  75
   Le Duc de Carlepont                 Amde Achard              1 25
   M. Sylvestre                        George Sand                  60
   Le Roman de la Duchesse             Arsne Houssaye              60
   Paule Mr                          Victor Cherbulies            70
   Le Secret du Bonheur                Ernest Feydeau             1 --
   Fior d'Aliza                        A. de Lamartine              25
   Le Combat de l'Honneur              Adrien Robert                50
   Les Intrus de l'Amour               Lopold Stapleaux            25
   La Confession d'une Jeune Fille     George Sand                1 25
   Matre Gurin (comdie)             mile Augier                 45
   Mademoiselle Cloptre              Arsne Houssaye              75
   Mademoiselle la Quintinie           George Sand                1 25
   Le Mat de Fortune                   Ernest Capendu             1 25
   L'cole de la Vie                   G. de la Landelle }        1 25
   Madame Thrse                      Erckmann-Chatrian }
   Le Supplice d'une Femme             mile de Girardin            25
   Les Compagnons de la Mort           Ch. Ribeyrolles              50
   Le Chevalier du Poulailler          Ernest Capendu             1 50
   Les Animaux Malades de la Peste     Am. Achard                 1 --
   Hritire d'un Ministre             Madame D'Ash               1 50
   Une Dernire Passion                Mario Uchard                 60
   Les Caprices d'un Rgulier          Paul de Molnes              45
   Les Amis de Madame                  Edmond About    }            75
   Hlne Hermann                      Aurlien Scholl }
   Les Amis de Madame                  Edmond About                 50
   Le Capitaine Sauvage                Jules Noriac                 75
   Le Confesseur                       L'Abb ***                 1 --
   L'Infame                            Edmond About                 75
   Annette Las                        Paul Fval                 1 --





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*** START: FULL LICENSE ***

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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
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works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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