The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Littrature Anglaise (Volume
4 de 5), by Hippolyte Taine

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Title: Histoire de la Littrature Anglaise (Volume 4 de 5)

Author: Hippolyte Taine

Release Date: October 19, 2012 [EBook #41112]

Language: French

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HISTOIRE

DE LA

LITTRATURE ANGLAISE


TOME QUATRIME




740--PARIS, IMPRIMERIE LALOUX Fils et GUILLOT

7, rue des Canettes, 7




HISTOIRE

DE LA

LITTRATURE ANGLAISE


PAR H. TAINE


TOME QUATRIME




QUATRIME DITION REVUE ET AUGMENTE




  PARIS
  LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
  79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
  1878

  Tous droits rservs.




HISTOIRE

DE LA

LITTRATURE ANGLAISE.




LIVRE III.

L'GE CLASSIQUE.

(SUITE.)




CHAPITRE V.

Swift.


     I. Les dbuts de Swift. -- Son caractre. -- Son orgueil. --
     Sa sensibilit. -- Sa vie chez sir W. Temple. -- Chez lord
     Berkeley. -- Son rle politique. -- Son importance. -- Son
     insuccs. -- Sa vie prive. -- Ses amours. -- Son dsespoir
     et sa folie.

     II. Son esprit. -- Sa puissance et ses limites. -- L'esprit
     prosaque et positiviste. -- Comment il est situ entre la
     vulgarit et le gnie. -- Pourquoi il est destructif.

     III. Le pamphltaire. -- Comment en ce moment la littrature
     entre dans la politique. -- Diffrence des partis en France
     et en Angleterre. -- Diffrence des pamphlets en France et
     en Angleterre. -- Conditions du pamphlet littraire. --
     Conditions du pamphlet efficace. -- Ces pamphlets sont
     spciaux et pratiques. -- L'_Examiner_. -- Les _Lettres du
     Drapier_. -- Le _Portrait de lord Wharton_. -- _Argument
     contre l'abolition du christianisme._ -- L'invective
     politique. -- La diffamation personnelle. -- Le bon sens
     incisif. -- L'ironie grave.

     IV. Le pote. -- Comparaison de Swift et de Voltaire. --
     Srieux et duret de ses badinages. -- _Bickerstaff._ --
     Rudesse de sa galanterie. -- _Cadnus et Vanessa._ -- Sa
     posie prosaque et raliste. -- _La grande question
     dbattue._ -- nergie et tristesse de ses petits pomes. --
     Vers _sur sa propre mort_. --  quels excs il aboutit.

     V. Le conteur et le philosophe. -- Le _Conte du Tonneau_. --
     Son jugement sur la religion, la science, la philosophie et
     la raison. -- Comment il diffame l'intelligence humaine. --
     _Les Voyages de Gulliver._ -- Son jugement sur la socit,
     le gouvernement, les conditions et les professions. --
     Comment il diffame la nature humaine. -- Derniers pamphlets.
     -- Construction de son caractre et de son gnie.


En 1685, dans la grande salle de l'universit de Dublin, les
professeurs occups  confrer les grades de bachelier eurent un
singulier spectacle: un pauvre colier, bizarre, gauche, aux yeux
bleus et durs, orphelin, sans amis, misrablement entretenu par la
charit d'un oncle, dj refus pour son ignorance en logique, se
prsentait une seconde fois sans avoir daign lire la logique. En vain
son _tutor_ lui apportait les in-folio les plus respectables:
Smeglesius, Keckermannus, Burgersdicius. Il en feuilletait trois
pages, et les refermait au plus vite. Quand vint l'argumentation, le
_proctor_ fut oblig de lui mettre ses arguments en forme. On lui
demandait comment il pourrait bien raisonner sans les rgles; il
rpondit qu'il raisonnait fort bien sans les rgles. Cet excs de
sottise fit scandale; on le reut pourtant, mais  grand'peine,
_speciali gratia_, dit le registre, et les professeurs s'en allrent,
sans doute avec des rises de piti, plaignant le cerveau dbile de
Jonathan Swift.


I

Ce furent l sa premire humiliation et sa premire rvolte. Toute sa
vie fut semblable  ce moment, comble et ravage de douleurs et de
haines.  quel excs elles montrent, son portrait et son histoire
peuvent seuls l'indiquer. Il eut l'orgueil outr et terrible, et fit
plier sous son arrogance la superbe des tout-puissants ministres et
des premiers seigneurs. Simple journaliste, ayant pour tout bien un
petit bnfice d'Irlande, il traita avec eux d'gal  gal. M. Harley,
le premier ministre, lui ayant envoy un billet de banque pour ses
premiers articles, il se trouva offens d'tre pris pour un homme
pay, renvoya l'argent, exigea des excuses; il les eut, et crivit sur
son journal: J'ai rendu mes bonnes grces  M. Harley[1]. Un autre
jour, ayant trouv que Saint-John, le secrtaire d'tat, lui faisait
froide mine, il l'en tana rudement. Je l'avertis que je ne voulais
pas tre trait comme un colier, que tous les grands ministres qui
m'honoraient de leur familiarit devaient, s'ils entendaient ou
voyaient quelque chose  mon dsavantage, me le faire savoir en termes
clairs, et ne point me donner la peine de le deviner par le
changement ou la froideur de leur contenance ou de leurs manires; que
c'tait l une chose que je supporterais  peine d'une tte couronne,
mais que je ne trouvais pas que la faveur d'un sujet valt ce prix;
que j'avais l'intention de faire la mme dclaration  milord garde
des sceaux et  M. Harley, pour qu'ils me traitassent en
consquence[2]. Saint-John l'approuva, se justifia, dit qu'il avait
pass plusieurs nuits  travailler, une nuit  boire, et que sa
fatigue avait pu paratre de la mauvaise humeur. Dans le salon de
rception, Swift allait causer avec quelque homme obscur et forait
les lords  venir le saluer et lui parler. M. le secrtaire d'tat me
dit que le duc de Buckingham dsirait faire ma connaissance; je
rpondis que cela ne se pouvait, qu'il n'avait pas fait assez
d'avances. Le duc de Shrewsbury dit alors qu'il croyait que le duc
n'avait pas l'habitude de faire des avances. Je dis que je n'y
pouvais rien, car j'attendais toujours des avances en proportion de
la qualit des gens, et plus de la part d'un duc que de la part d'un
autre homme[3]. Il triomphait dans son arrogance, et disait avec une
joie contenue et pleine de vengeance: On passe l une demi-heure
assez agrable[4]. Il allait jusqu' la brutalit et la tyrannie; il
crivait  la duchesse de Queensbury: Je suis bien aise que vous
sachiez votre devoir; car c'est une rgle connue et tablie depuis
plus de vingt ans en Angleterre, que les premires avances m'ont
constamment t faites par toutes les dames qui aspiraient  me
connatre, et plus grande tait leur qualit, plus grandes taient
leurs avances[5]. Le glorieux gnral Webb, avec sa bquille et sa
canne, montait en boitant ses deux tages pour le fliciter et
l'inviter; Swift acceptait, puis, une heure aprs, se dsengageait,
aimant mieux dner ailleurs. Il semblait se regarder comme un tre
d'espce suprieure, dispens des gards, ayant droit aux hommages, ne
tenant compte ni du sexe, ni du rang, ni de la gloire, occup 
protger et  dtruire, distribuant les faveurs, les blessures et les
pardons. Addison, puis lady Giffard, une amie de vingt ans, lui ayant
manqu, il refusa de les reprendre en grce, s'ils ne lui demandaient
pardon. Lord Lansdowne, ministre de la guerre, s'tant trouv bless
d'un mot dans l'_Examiner_, je fus hautement irrit, dit Swift, qu'il
se ft plaint de moi avant de m'avoir parl. Je ne lui dirai plus une
parole avant qu'il ne m'ait demand pardon[6]. Il traita l'art comme
les hommes, crivant d'un trait, ddaignant la dgotante besogne de
se relire, ne signant aucun de ses livres, laissant chaque crit
faire son chemin seul, sans le secours des autres, sans le patronage
de son nom, sans la recommandation de personne. Il avait l'me d'un
dictateur, altre de pouvoir, et ouvertement, disant que tous ses
efforts pour se distinguer venaient du dsir d'tre trait comme un
lord[7].--Que j'aie tort ou raison, ce n'est pas l'affaire. La
renomme d'esprit ou de grand savoir tient lieu d'un ruban bleu ou
d'un carrosse  six btes. Mais ce pouvoir et ce rang, il se les
croyait dus; il ne demandait pas, il attendait. Je ne solliciterai
jamais pour moi-mme, quoique je le fasse souvent pour les autres. Il
voulait l'empire, et agissait comme s'il l'avait eu. La haine et le
malheur trouvent leur sol natal dans ces esprits despotiques. Ils
vivent en rois tombs, toujours insultants et blesss, ayant toutes
les misres de l'orgueil, n'ayant aucune des consolations de
l'orgueil, incapables de goter ni la socit ni la solitude, trop
ambitieux pour se contenter du silence, trop hautains pour se servir
du monde, ns pour la rbellion et la dfaite, destins par leur
passion et leur impuissance au dsespoir et au talent.

La sensibilit ici exasprait les plaies de l'orgueil. Sous ce flegme
du visage et du style bouillonnaient des passions furieuses. Il y
avait en lui une tempte incessante de colres et de dsirs. Une
personne de haut rang en Irlande (qui daignait s'abaisser jusqu'
regarder dans mon esprit) avait coutume de dire que cet esprit tait
comme un dmon conjur, qui ravagerait tout si je ne lui donnais de
l'emploi[8]. Le ressentiment s'enfonait en lui plus avant et plus
brlant que dans les autres hommes. Il faut couter le profond soupir
de joie haineuse avec lequel il contemple ses ennemis sous ses pieds.
Tous les whigs taient ravis de me voir; ils se noient et voudraient
s'accrocher  moi comme  une branche; leurs grands me faisaient tous
gauchement des apologies. Cela est bon de voir la lamentable
confession qu'ils font de leur sottise[9]. Et un peu aprs: Qu'ils
crvent et pourrissent, les chiens d'ingrats! Avant de partir d'ici,
je les ferai repentir de leur conduite.... J'ai gagn vingt ennemis
pour deux amis, mais au moins j'ai eu ma vengeance. Il est assouvi et
combl; comme un loup et comme un lion, il ne se soucie plus de rien.

Cette fougue l'emportait  travers toutes les tmrits et toutes les
violences. Ses _Lettres du Drapier_ avaient soulev l'Irlande contre
le gouvernement, et le gouvernement venait d'afficher une proclamation
promettant rcompense  qui dnoncerait le _drapier_. Swift entre
brusquement dans la grande salle de rception, carte les groupes,
arrive devant le lord-lieutenant, le visage enflamm, et d'une voix
tonnante: Trs-bien, milord-lieutenant; c'est un glorieux exploit que
votre proclamation d'hier contre un pauvre boutiquier dont tout le
crime est d'avoir voulu sauver ce pays[10]. Et il dborda en
invectives au milieu du silence et de la stupeur. Le lord, homme
d'esprit, lui rpondit doucement. Devant ce torrent, on se dtournait.
Ce coeur boulevers et dvor ne comprenait rien au calme de ses amis;
il leur demandait si les corruptions et les sclratesses des hommes
au pouvoir ne mangeaient pas leur chair et ne schaient pas leur
sang. La rsignation le rvoltait. Ses actions, brusques, bizarres,
partaient du milieu de son silence comme des clairs. Il tait trange
et violent en tout, dans sa plaisanterie, dans ses affaires prives,
avec ses amis, avec les inconnus; souvent on le crut en dmence.
Addison et ses amis voyaient depuis plusieurs jours  leur caf un
ecclsiastique singulier qui mettait son chapeau sur la table,
marchait  grands pas pendant une heure, payait et partait, n'ayant
rien regard et n'ayant pas dit un mot. Ils l'appelrent le _cur
fou_. Un soir ce cur aperoit un gentilhomme nouveau dbarqu, va
droit  lui, et, sans saluer, lui demande: Dites-moi, monsieur, vous
rappelez-vous un jour de beau temps dans ce monde? L'autre, tonn,
rpond, aprs quelques instants, qu'il se rappelle beaucoup de pareils
jours. C'est plus que je ne puis dire: je ne me rappelle aucun temps
qui n'ait t trop chaud ou trop froid, trop humide ou trop sec; mais,
avec tout cela, le seigneur Dieu s'arrange pour qu' la fin de l'an
tout soit trs-bien. Sur ce sarcasme, il tourne les talons et sort:
c'tait Swift.--Un autre jour, chez le comte de Burlington, en
quittant la table, il dit  la matresse de la maison: Lady
Burlington, j'apprends que vous chantez. Chantez-moi un air. La dame
irrite refuse. Elle chantera, ou je l'y forcerai. Eh bien! madame,
je suppose que vous me prenez pour un de vos curs de carrefour.
Chantez quand je vous le commande. Le comte s'tant mis  rire, la
dame pleura et se retira. Quand Swift la revit, il lui dit pour
premire parole: Dites-moi, madame, tes-vous aussi fire et d'aussi
mauvais caractre aujourd'hui que la dernire fois? Les gens
s'tonnaient ou s'amusaient de ces sorties; j'y vois des sanglots et
des cris, les explosions de longues mditations imprieuses ou amres:
ce sont les soubresauts d'une me indompte qui frmit, se cabre,
brise les barrires, se blesse, crase ou froisse ceux qu'elle
rencontre ou qui veulent l'arrter. Il a fini par la folie; il la
sentait venir, il l'a dcrite horriblement; il en a got par avance
la nause et la lie; il la portait sur son visage tragique, dans ses
yeux terribles et hagards. Voil le puissant et douloureux gnie que
la nature livrait en proie  la socit et  la vie; la socit et la
vie lui ont vers tous leurs poisons.

Il a subi la pauvret et le mpris ds l'ge o l'esprit s'ouvre, 
l'ge o le coeur est fier[11],  peine soutenu par les maigres
aumnes de sa famille, sombre et sans esprance, sentant sa force et
les dangers de sa force[12].  vingt et un ans, secrtaire chez sir
William Temple, il eut par an vingt livres sterling de gages, mangea 
la table des premiers domestiques, crivit des odes pindariques en
l'honneur de son matre, emboursa dix ans durant les humiliations de
la servitude et la familiarit de la valetaille, oblig d'aduler un
courtisan goutteux et flatt, de subir milady sa soeur, agit
d'angoisses ds qu'il voyait un peu de froideur[13] dans les yeux de
sir William, leurr d'esprances vaines, contraint aprs un essai
d'indpendance de reprendre la livre qui l'touffait. Pauvres hres,
cadets du ciel, indignes de son soin, nous sommes trop heureux
d'attraper les restes et le rebut de la table[14]!--C'est pourquoi,
quand vous trouvez que les annes viennent sans esprance d'une place,
je vous conseille d'aller sur la grande route, seul poste d'honneur
qui vous soit laiss; vous y rencontrerez beaucoup de vos vieux
camarades, et vous y ferez une vie courte et bonne. Suivent des avis
sur la conduite qu'ils devront tenir lorsqu'on les mnera  la
potence. Voil ses instructions aux domestiques; il racontait ainsi ce
qu'il avait souffert.  trente et un ans, esprant une place du roi
Guillaume III, il dita les oeuvres de son patron, les ddia au
souverain, lui remit un placet, n'eut rien, et retomba au poste de
secrtaire chez lord Berkeley, cette fois chapelain de la famille,
avec tous les dgots dont ce rle de valet ecclsiastique rassasiait
alors un homme de coeur. J'honore la soutane, dit la servante
Harris[15], je veux tre femme d'un cur. Que Vos Excellences me
donnent une lettre avec un ordre pour le chapelain[16]! Les
excellences, lui ayant promis le doyenn de Derry; le donnrent  un
autre. Rejet vers la politique, il crivit un pamphlet whig, _les
Dissensions d'Athnes et de Rome_, reut de lord Halifax et des chefs
du parti vingt belles promesses, et fut plant l. Vingt ans
d'insultes sans vengeance et d'humiliations sans relche, le tumulte
intrieur de tant d'esprances nourries, puis crases, des rves
violents et magnifiques subitement fltris par la contrainte d'un
mtier machinal, l'habitude de souffrir et de har, la ncessit de
cacher sa haine et sa souffrance, la conscience d'une supriorit
blessante, l'isolement du gnie et de l'orgueil, l'aigreur de la
colre amasse et du ddain engorg, voil les aiguillons qui l'ont
lanc comme un taureau. Plus de mille pamphlets en quatre ans vinrent
l'irriter encore, avec les noms de _rengat_, de _tratre_ et
_d'athe_. Il les crasa tous, mit le pied sur leur parti, s'abreuva
du poignant plaisir de la victoire. Si jamais me fut rassasie de la
joie de dchirer, d'outrager et de dtruire, ce fut celle-l. Le
dbordement du mpris, l'ironie implacable, la logique accablante, le
cruel sourire du combattant qui marque d'avance l'endroit mortel o il
va frapper son ennemi, marche sur lui et le supplicie  loisir, avec
acharnement et complaisance, ce sont les sentiments qui l'ont pntr
et qui ont clat hors de lui, avec tant d'pret qu'il se barra
lui-mme sa carrire[17], et que de tant de hautes places vers
lesquelles il tendait la main, il ne lui resta qu'un poste de doyen
dans la misrable Irlande. L'avnement de George Ier l'y exila;
l'avnement de George II, sur lequel il comptait, l'y confina. Il s'y
dbattit d'abord contre la haine populaire, puis contre le ministre
vainqueur, puis contre l'humanit tout entire, par des pamphlets
sanglants, par des satires dsespres; il y savoura encore une fois
le plaisir de combattre et de blesser[18]; il y souffrit jusqu'au
bout, assombri par le progrs de l'ge, par le spectacle de
l'oppression et de la misre, par le sentiment de son impuissance,
furieux de vivre parmi des esclaves, enchan et vaincu. Chaque
anne, dit-il, ou plutt chaque mois je me sens plus entran  la
haine et  la vengeance, et ma rage est si ignoble qu'elle descend
jusqu' s'en prendre  la folie et  la lchet du peuple esclave
parmi lequel je vis[19]. Ce cri est l'abrg de sa vie publique; ces
sentiments sont les matriaux que la vie publique a fournis  son
talent.

Il les retrouvait dans la vie prive, plus violents et plus intimes.
Il avait lev et aim purement une jeune fille charmante, instruite,
honnte, Esther Johnson, qui ds l'enfance l'avait chri et vnr
uniquement. Elle habitait avec lui, il avait fait d'elle sa
confidente. De Londres, pendant ses combats politiques, il lui
envoyait le journal complet de ses moindres actions; il crivait pour
elle deux fois par jour, avec une familiarit, un abandon extrmes,
avec tous les badinages, toutes les vivacits, tous les noms mignons
et caressants de l'panchement le plus tendre. Cependant une autre
jeune fille belle et riche, miss Vanhomrigh, s'attachait  lui, lui
dclarait son amour, recevait plusieurs marques du sien, le suivait en
Irlande, tantt jalouse, tantt soumise, mais si passionne, si
malheureuse, que ses lettres auraient bris le coeur le plus dur. Si
vous continuez  me traiter comme vous le faites, je n'aurai pas 
vous gner longtemps.... Je crois que j'aurais support plus
volontiers la torture que ces mortelles, mortelles paroles que vous
m'avez dites.... Oh! s'il vous restait seulement assez d'intrt pour
moi pour que cette plainte pt toucher votre piti[20]! Elle languit
et mourut. Esther Johnson, qui si longtemps avait eu tout le coeur de
Swift, souffrait encore davantage. Tout tait chang dans la maison de
Swift.  mon arrive, dit-il, je crus que je mourrais de chagrin, et
tout le temps qu'on mit  m'installer, je fus horriblement triste.
Des larmes, la dfiance, le ressentiment, un silence glac, voil ce
qu'il trouvait  la place de la familiarit et des tendresses. Il
l'pousa par devoir, mais en secret, et  la condition qu'elle ne
serait sa femme que de nom. Pendant douze ans, elle dprit; Swift
s'en allait le plus souvent qu'il pouvait en Angleterre. Sa maison lui
tait un enfer; on souponne qu'une infirmit physique s'tait mle 
ses amours et  son mariage. Un jour, Delany, son biographe, l'ayant
trouv qui causait avec l'archevque King, vit l'archevque en larmes,
et Swift qui s'enfuyait le visage boulevers. Vous venez de voir, dit
le prlat, _le plus malheureux homme de la terre_; mais sur la cause
de son malheur, vous ne devez jamais faire une question. Esther
Johnson mourut; quelles furent les angoisses de Swift, de quels
spectres il fut poursuivi, dans quelles horreurs le souvenir de deux
femmes mines lentement et tues par sa faute le plongea et
l'enchana, rien que sa fin peut le dire. Il est temps pour moi d'en
finir avec le monde...; mais je mourrai ici dans la rage comme un rat
empoisonn dans son trou[21]... L'excs du travail et des motions
l'avait rendu malade ds sa jeunesse: il avait des vertiges; il
n'entendait plus. Il sentait depuis longtemps que sa raison
l'abandonnerait. Un jour on l'avait vu s'arrter devant un orme
dcouronn, le contempler longtemps, et dire: Je serai comme cet
arbre, je mourrai d'abord par la tte[22]. Sa mmoire le quittait, il
recevait les attentions des autres avec dgot, parfois avec fureur.
Il vivait seul, morne, ne pouvant plus lire. On dit qu'il passa une
anne sans prononcer une parole, ayant horreur de la figure humaine,
marchant dix heures par jour, maniaque, puis idiot. Une tumeur lui
vint sur l'oeil, telle qu'il resta un mois sans dormir, et qu'il
fallut cinq personnes pour l'empcher de s'arracher l'oeil avec les
ongles. Un de ses derniers mots fut: Je suis fou. Son testament
ouvert, on trouva qu'il lguait toute sa fortune pour btir un hpital
de fous.

[Note 1: I have taken M. Harley into favour again.]

[Note 2: I will not see him (M. Harley) till he makes amends.... I
was deaf to all entreaties, and have desired Lewis to go to him, and
let him know that I expected further satisfaction. If we let these
great ministers pretend too much, there will be no governing them....

One thing I warned him of, never to appear cold to me, for I would not
be treated like a school-boy; that I expected every great minister who
honoured me with his acquaintance, if he heard or saw anything to my
disadvantage, would let me know in plain words, and not put me in pain
to guess by the change or coldness of his countenance or behaviour;
for it was what I would hardly bear from a crowned head; and I thought
no subject's favour was worth it; and that I designed to let my lord
Keeper and M. Harley know the same thing, that they might use me
accordingly.]

[Note 3: Mr secretary told me the duke of Buckingham had been
talking much to him about me, and desired my acquaintance. I answered
it could not be, for he had not made sufficient advances. Then the
duke of Shrewsbury said he thought the duke was not used to make
advances. I said I could not help that. For I always expected advances
in proportion to men's quality, and more from a duke than from any
other man.

I saw lord Halifax at court, and we joined and talked, and the duchess
of Shrewsbury came up and reproached me for not dining with her. I
said that was not so soon done, for I expected more advances from
ladies, especially duchesses. She promised to comply.... Lady
Oglethorp brought me and the duchess of Hamilton together to day in
the drawing-room, and I have given her some encouragement, but not
much. (_Journal_, 19 mai et 7 octobre.)]

[Note 4: I generally am acquainted with about thirty in the
drawing-room, and am so proud that I make all the lords come up to me.
One passes half an hour pleasant enough.]

[Note 5: I am glad you know your duty; for it has been a known and
established rule above twenty years, that the first advances have been
constantly made me by ladies who aspired to my acquaintance, and the
greater their quality, the greater were their advances.]

[Note 6: This I resented highly that he should complain of me
before he spoke to me. I sent him a peppering letter, and would not
summon him by a note as I did the rest. Nor ever will have any thing
to say to him till he begs my pardon.]

[Note 7: Lettre  Bolingbroke.]

[Note 8: A person of great honour in Ireland (who was pleased to
stoop so low as to look into my mind) used to tell me that my mind was
like a conjured spirit, that would do mischief, if I would not give it
employment.]

[Note 9: All the whigs were ravished to see me, and would have
laid hold on me as a twig, to save them from sinking; and the great
men were all making me their clumsy apologies. It is good to see what
a lamentable confession the whigs all make of my ill usage.]

[Note 10: So, my lord lieutenant, this is a glorious exploit that
you performed yesterday, in issuing a proclamation against a poor
shopkeeper, whose only crime is an honest endeavour to save his
country from ruin.]

[Note 11: Il avait esquiss ds cette poque _le Conte du
Tonneau_.]

[Note 12: Il dit  la muse:

  Wert thou right woman, thou should'st scorn to look
  On an abandon'd wretch by hopes forsook,
  Forsook by hopes, ill fortune's last relief,
  Assign'd for life to unremitting grief,
  To thee I owe that fatal bend of mind
  Still to unhappy restless thoughts inclined;
  To thee what oft I vainly strive to hide,
  That scorn of fools, by fools mistook for pride.]

[Note 13: Don't you remember how I used to be in pain when sir
William Temple would look cold and out of humour for three or four
days, and I used to suspect a hundred reasons? I have plucked up my
spirit since then, faith. He spoiled a fine gentleman.]

[Note 14:

  Poor we! cadets of Heaven, not worth her care,
  Take up at best with lumber and the leavings of a fare.]

[Note 15: _Mistress Harris's petition._]

[Note 16:

  You know I honour the cloth; I design to be a parson's wife....
  And over and above, that I may have your Excellencies' letter
  With an order for the chaplain aforesaid, or instead of him a better.]

[Note 17: Par _le Conte du Tonneau_ auprs du clerg, et par _la
Prophtie de Windsor_ auprs de la reine.]

[Note 18: _Lettres du Drapier, Gulliver, Rhapsodie sur la posie,
Proposition modeste_, divers pamphlets sur l'Irlande.]

[Note 19: I find myself disposed every year or rather every month
to be more angry and revengeful; and my rage is so ignoble that it
descends even to resent the folly and baseness of the enslaved people
among whom I live.]

[Note 20: If you continue to treat me as you do, you will not be
made uneasy by me long.... I am sure I could have born the rack much
better than those killing, killing words of yours.... O, that you may
have but so much regard for me left, that this complaint may touch
your soul with pity!]

[Note 21: It is time for me to have done with the world.... And so
I would,... and not die here in a rage, like a poisoned rat in a
hole.]

[Note 22: I shall be like that tree. I shall die at the top.]


II

Il a fallu ces passions et ces misres pour inspirer les _Voyages de
Gulliver_ et le _Conte du Tonneau_.

Il a fallu encore une forme d'esprit trange et puissante, aussi
anglaise que son orgueil et ses passions. Il a le style d'un
chirurgien et d'un juge, froid, grave, solide, sans ornement, ni
vivacit, ni passion, tout viril et pratique. Il ne veut ni plaire, ni
divertir, ni entraner, ni toucher; il ne lui arrive jamais d'hsiter,
de redoubler, de s'enflammer ou de faire effort. Il prononce sa pense
d'un ton uni, en termes exacts, prcis, souvent crus, avec des
comparaisons familires, abaissant tout  la porte de la main, mme
les choses les plus hautes, surtout les choses les plus hautes, avec
un flegme brutal et toujours hautain. Il sait la vie comme un banquier
sait ses comptes, et une fois son addition faite, il ddaigne ou
assomme les bavards qui en disputent autour de lui.

Avec le total il sait les parties. Non-seulement il saisit
familirement et vigoureusement chaque objet, mais encore il le
dcompose et possde l'inventaire de ses dtails. Il a l'imagination
aussi minutieuse qu'nergique. Il peut vous donner sur chaque
vnement et sur chaque objet un procs-verbal de circonstances
sches, si bien li et si vraisemblable qu'il vous fera illusion. Les
voyages de son Gulliver sembleront un journal de bord. Les
prdictions de son Bickerstaff seront prises  la lettre par
l'inquisition de Portugal. Le rcit de son _M. du Baudrier_ paratra
une traduction authentique. Il donnera au roman extravagant l'air
d'une histoire certifie. Par cette science dtaille et solide, il
importe dans la littrature l'esprit positif des hommes de pratique et
d'affaires. Il n'y en a pas de plus fort, ni de plus born, ni de plus
malheureux; car il n'y en pas de plus destructeur. Nulle grandeur
fausse ou vraie ne se soutient devant lui; les choses sondes et
manies perdent  l'instant leur prestige et leur valeur. En les
dcomposant, il montre leur laideur relle et leur te leur beaut
fictive. En les mettant au niveau des objets vulgaires, il leur
supprime leur beaut relle et leur imprime une laideur fictive. Il
prsente tous leurs traits grossiers, et ne prsente que leurs traits
grossiers. Regardez comme lui les dtails physiques de la science, de
la religion, de l'tat, et rduisez comme lui la science, la religion
et l'tat  la bassesse des vnements journaliers; comme lui, vous
verrez, ici, un Bedlam de rveurs ratatins, de cerveaux troits et
chimriques, occups  se contredire,  ramasser dans des bouquins
moisis des phrases vides,  inventer des conjectures qu'ils crient
comme des vrits; l, une bande d'enthousiastes marmottant des
phrases qu'ils n'entendent pas, adorant des figures de style en guise
de mystres, attachant la saintet ou l'impit  des manches d'habit
ou  des postures, dpensant en perscutions et en gnuflexions le
surcrot de folie moutonnire et froce dont le hasard malfaisant a
gorg leurs cerveaux; l-bas, des troupeaux d'idiots qui livrent leur
sang et leurs biens aux caprices et aux calculs d'un monsieur en
carrosse, par respect pour le carrosse qu'ils lui ont fourni. Quelle
partie de la nature ou de la vie humaine peut subsister grande et
belle devant un esprit qui, pntrant tous les dtails, aperoit
l'homme  table, au lit,  la garde-robe, dans toutes ses actions
plates ou basses, et qui ravale toute chose au rang des vnements
vulgaires, des plus mesquines circonstances de friperie et de
pot-au-feu? Ce n'est pas assez pour l'esprit positif de voir les
ressorts, les poulies, les quinquets et tout ce qu'il y a de laid dans
l'opra auquel il assiste; par surcrot, il l'enlaidit, l'appelant
parade. Ce n'est pas assez de n'y rien ignorer, il veut encore n'y
rien admirer. Il traite les choses en outils domestiques; aprs en
avoir compt les matriaux, il leur impose un nom ignoble; pour lui,
la nature n'est qu'une marmite o cuisent des ingrdients dont il sait
la proportion et le nombre. Dans cette force et dans cette faiblesse,
vous voyez d'avance la misanthropie de Swift et son talent.

C'est qu'il n'y a que deux faons de s'accommoder au monde: la
mdiocrit d'esprit et la supriorit d'intelligence; l'une  l'usage
du public et des sots, l'autre  l'usage des artistes et des
philosophes; l'une qui consiste  ne rien voir, l'autre qui consiste 
voir tout. Vous respecterez les choses respectes, si vous n'en
regardez que la surface, si vous les prenez telles qu'elles se
donnent, si vous vous laissez duper par la belle apparence qu'elles ne
manquent jamais de revtir. Vous saluerez dans vos matres l'habit
dor dont ils s'affublent, et vous ne songerez jamais  sonder les
souillures qui sont caches par la broderie. Vous serez attendri par
les grands mots qu'ils rptent d'un ton sublime, et vous n'apercevrez
jamais dans leur poche le manuel hrditaire o ils les ont pris. Vous
leur porterez pieusement votre argent et vos services; la coutume,
vous paratra justice, et vous accepterez cette doctrine d'oie, qu'une
oie a pour devoir d'tre un rti. Mais d'autre part vous tolrerez et
mme vous aimerez le monde, si, pntrant dans sa nature, vous vous
occupez  expliquer ou  imiter son mcanisme. Vous vous intresserez
aux passions par la sympathie de l'artiste ou par la comprhension du
philosophe; vous les trouverez naturelles en ressentant leur force, ou
vous les trouverez ncessaires en calculant leur liaison; vous
cesserez de vous indigner contre des puissances qui produisent de
beaux spectacles, ou vous cesserez de vous emporter contre des
contre-coups que la gomtrie des causes avait prdits; vous admirerez
le monde comme un drame grandiose ou comme un dveloppement
invincible, et vous serez prserv par l'imagination ou par la logique
du dnigrement o du dgot. Vous dmlerez dans la religion les
hautes vrits que les dogmes offusquent et les gnreux instincts que
la superstition recouvre. Vous apercevrez dans l'tat les bienfaits
infinis que nulle tyrannie n'abolit et les inclinations sociables que
nulle mchancet ne dracine. Vous distinguerez dans la science les
doctrines solides que la discussion n'branle plus, les larges ides
que le choc des systmes purifie et dploie, les promesses magnifiques
que les progrs prsents ouvrent  l'ambition de l'avenir. On peut de
la sorte chapper  la haine par la nullit de la perspective ou par
la grandeur de la perspective, par l'impuissance de dcouvrir les
contrastes ou par la puissance de dcouvrir l'accord des contrastes.
lev au-dessus de l'une, abaiss au-dessous de l'autre, voyant le mal
et le dsordre, ignorant le bien et l'harmonie, exclu de l'amour et du
calme, livr  l'indignation et  l'amertume, Swift ne rencontre ni
une cause qu'il puisse chrir, ni une doctrine qu'il puisse
tablir[23]; il emploie toute la force de l'esprit le mieux arm et du
caractre le mieux tremp  dcrier et  dtruire: toutes ses oeuvres
sont des pamphlets.


III

C'est  ce moment et entre ses mains que le journal atteignit en
Angleterre son caractre propre et sa plus grande force. La
littrature entrait dans la politique. Pour comprendre ce que devint
l'une, il faut comprendre ce qu'tait l'autre: l'art dpendit des
affaires, et l'esprit des partis fit l'esprit des crivains.

En France, une thorie parat, loquente, bien lie et gnreuse; les
jeunes gens s'en prennent, portent un chapeau et chantent des
chansons en son honneur; le soir, en digrant, les bourgeois la lisent
et s'y complaisent; plusieurs, ayant la tte chaude, l'acceptent et se
prouvent  eux-mmes leur force d'esprit en se moquant des
rtrogrades. D'autre part, les gens tablis, prudents et craintifs, se
dfient; comme ils se trouvent bien, ils trouvent que tout est bien,
et demandent que les choses restent comme elles sont. Voil nos deux
partis, fort anciens, comme chacun sait, fort peu graves, comme chacun
voit. Nous avons besoin de causer, de nous enthousiasmer, de raisonner
sur des opinions spculatives, tout cela fort lgrement, environ une
heure par jour, ne livrant  ce got que la superficie de nous-mmes,
si bien nivels, qu'au fond nous pensons tous de mme, et qu' voir
justement les choses on ne trouvera dans notre pays que deux partis,
celui des hommes de vingt ans et celui des hommes de quarante ans. Au
contraire, les partis anglais furent toujours des corps compacts et
vivants, lis par des intrts d'argent, de rang et de conscience, ne
prenant les thories que pour drapeau ou pour appoint, sortes d'tats
secondaires qui, comme jadis les deux ordres de Rome, essayaient
lgalement d'accaparer l'tat. Pareillement, la constitution anglaise
ne fut jamais qu'une transaction entre des puissances distinctes,
contraintes de se tolrer les unes les autres, disposes  empiter
les unes sur les autres, occupes  traiter les unes avec les autres.
La politique est pour eux un intrt domestique, pour nous une
occupation de l'esprit: ils en font une affaire, nous en faisons une
discussion.

C'est pourquoi leurs pamphlets, et notamment ceux de Swift, ne nous
paraissent qu' demi littraires. Pour qu'un raisonnement soit
littraire, il faut qu'il ne s'adresse point  tel intrt ou  telle
faction, mais  l'esprit pur, qu'il soit fond sur des vrits
universelles, qu'il s'appuie sur la justice absolue, qu'il puisse
toucher toutes les raisons humaines; autrement, tant local, il n'est
qu'utile: il n'y a de beau que ce qui est gnral. Il faut encore
qu'il se dveloppe rgulirement par des analyses et avec des
divisions exactes, que sa distribution donne une image de la pure
raison, que l'ordre des ides y soit inviolable, que tout esprit
puisse y puiser aisment une conviction entire, que la mthode, comme
les principes, soit raisonnable en tous les lieux et dans tous les
temps. Il faut enfin que la passion de bien prouver se joigne  l'art
de bien prouver, que l'orateur annonce sa preuve, qu'il la rappelle,
qu'il la prsente sous toutes ses faces, qu'il veuille pntrer dans
les esprits, qu'il les poursuive avec insistance dans toutes leurs
fuites, mais en mme temps qu'il traite ses auditeurs en hommes dignes
de comprendre et d'appliquer les vrits gnrales, et que son
discours ait la vivacit, la noblesse, la politesse et l'ardeur qui
conviennent  de tels sujets et  de tels esprits. C'est par l que la
prose antique et la prose franaise sont loquentes, et que des
dissertations de politique ou des controverses de religion sont
restes des modles d'art.

Ce bon got et cette philosophie manquent  l'esprit positif; il veut
atteindre non la beaut ternelle, mais le succs actuel. Swift ne
s'adresse pas  l'homme en gnral, mais  certains hommes. Il ne
parle pas  des raisonneurs, mais  un parti; il ne s'agit pas pour
lui d'enseigner une vrit, mais de faire une impression; il n'a pas
pour but d'clairer cette partie isole de l'homme qu'on appelle
l'esprit, mais de remuer cette masse de sentiments et de prjugs qui
est l'homme rel. Pendant qu'il crit, son public est sous ses yeux:
gros _squires_ bouffis par le porto et le boeuf, accoutums  la fin
du repas  brailler loyalement pour l'glise et le roi; gentilshommes
fermiers aigris contre le luxe de Londres et l'importance nouvelle des
commerants; ecclsiastiques nourris de sermons pdants et de haine
ancienne contre les dissidents et les papistes. Ces gens-l n'auront
pas assez d'esprit pour suivre une belle dduction ou pour entendre un
principe abstrait. Il faut calculer les faits qu'ils savent, les ides
qu'ils ont reues, les intrts qui les pressent, ne rappeler que ces
faits, ne partir que de ces ides, n'inquiter que ces intrts. Ainsi
parle Swift, sans dveloppement, sans coups de logique, sans effets de
style, mais avec une force et un succs extraordinaires, par des
sentences dont les contemporains sentaient intrieurement la justesse
et qu'ils acceptaient  l'instant mme, parce qu'elles ne faisaient
que leur dire nettement et tout haut ce qu'ils balbutiaient
obscurment et tout bas. Telle fut la puissance de l'_Examiner_, qui
changea en un an l'opinion de trois royaumes, et surtout du _Drapier_,
qui fit reculer un gouvernement.

La petite monnaie manquait en Irlande, et les ministres anglais
avaient donn  William Wood une patente pour frapper cent huit mille
livres sterling de cuivre. Une commission, dont Newton tait membre,
vrifia les pices fabriques, les trouva bonnes, et plusieurs juges
comptents pensent aujourd'hui que la mesure tait loyale autant
qu'utile au pays. Swift ameuta contre elle le peuple en lui parlant
son langage, et triompha du bon sens et de l'tat[24]. Frres, amis,
compatriotes et camarades, ce que je vais vous dire  prsent est,
aprs votre devoir envers Dieu et le soin de votre salut, du plus
grand intrt pour vous-mmes et vos enfants; votre pain, votre
habillement, toutes les ncessits de la vie en dpendent. C'est
pourquoi je vous exhorte trs-instamment comme hommes, comme
chrtiens, comme pres, comme amis de votre pays,  lire cette feuille
avec la dernire attention, ou  vous la faire lire par d'autres. Pour
que vous puissiez le faire avec moins de dpense, j'ai ordonn 
l'imprimeur de la vendre au plus bas prix[25]. Vous voyez natre du
premier coup d'oeil l'inquitude populaire; c'est ce style qui touche
les ouvriers et les paysans; il faut cette simplicit, ces dtails,
pour entrer dans leur croyance. L'auteur a l'air d'un drapier, et ils
n'ont confiance qu'aux gens de leur tat. Swift continue et diffame
Wood, certifiant que ses pices de cuivre ne valent pas le huitime de
leur titre. De preuves, nulle trace: il n'y a pas besoin de preuves
pour convaincre le peuple; il suffit de rpter plusieurs fois la mme
injure, d'abonder en exemples sensibles, de frapper ses yeux et ses
oreilles. Une fois l'imagination prise, il ira criant, se persuadant
par ses propres cris, intraitable. Votre paragraphe, dit Swift  ses
adversaires, rapporte encore ceci, que sir Isaac Newton a rendu compte
d'un essai fait  la Tour sur le mtal de Wood, par quoi il paraissait
que Wood a rempli  tous gards son trait. Son trait? Avec qui?
Est-ce avec le Parlement ou avec le peuple d'Irlande? Est-ce que ce ne
sont pas eux qui seront les acheteurs? Mais ils le dtestent,
l'abhorrent, comme corrompu, frauduleux; ils la rejettent, sa boue et
sa drogue[26]. Et un peu aprs: M. Wood, dit-il, propose de ne
fabriquer que quarante mille livres de sa monnaie,  moins _que les
exigences du commerce n'en demandent davantage_, quoique sa patente
lui donne pouvoir pour en fabriquer une bien plus grande quantit;--
quoi, si je devais rpondre, je le ferais comme ceci. Que M. Wood et
sa bande de fondeurs et de chaudronniers battent monnaie jusqu' ce
qu'il n'y ait plus dans le royaume une vieille bouilloire de reste,
qu'ils en battent avec du vieux cuir, de la terre  pipe ou de la boue
de la rue, et appellent leur drogue du nom qu'il leur plaira, guine
ou liard, nous n'avons pas  nous inquiter de savoir comment lui et
sa troupe de complices jugent  propos de s'employer; mais j'espre et
j'ai confiance que tous, jusqu'au dernier homme, nous sommes bien
dtermins  ne point avoir affaire avec lui ni avec sa
marchandise[27]. Swift s'emporte, ne rpond pas. En effet, c'est la
meilleure manire de rpondre: pour remuer de tels auditeurs, il faut
mettre en mouvement leur sang et leurs nerfs; ds lors les boutiquiers
et les fermiers retrousseront leurs manches, apprteront leurs poings,
et les bonnes raisons de leur ennemi ne feront qu'augmenter l'envie
qu'ils ont de l'assommer.

Voyez maintenant comment un amas d'exemples sensibles rend probable
une assertion gratuite. Votre journal dit qu'on a vrifi la monnaie.
Comme cela est impudent et insupportable! Wood a soin de fabriquer une
douzaine ou deux de sous en bon mtal, les envoie  la Tour, et on les
approuve, et ces sous doivent rpondre de tous ceux qu'il a dj
fabriqus ou fabriquera  l'avenir! Sans doute il est vrai qu'un
_gentleman_ envoie souvent  ma boutique prendre un chantillon
d'toffe: je le coupe loyalement dans la pice, et si l'chantillon
lui va, il vient, ou bien envoie et compare le morceau avec la pice
entire, et probablement nous faisons march; mais si je voulais
acheter cent moutons, et que l'leveur, aprs m'avoir amen un seul
mouton, gras et de bonne toison, en manire d'chantillon, me voult
faire payer le mme prix pour les cent autres, sans me permettre de
les voir avant de payer, ou sans me donner bonne garantie qu'il me
rendra mon argent pour ceux qui seront maigres, ou tondus, ou galeux,
je ne voudrais pas tre une de ses pratiques. On m'a cont l'histoire
d'un homme qui voulait vendre sa maison, et pour cela portait un
morceau de brique dans sa poche, et le montrait comme chantillon pour
encourager les acheteurs; ceci est justement le cas pour les
vrifications de M. Wood[28]. Un gros rire clatait; les bouchers,
les maons, taient gagns. Pour achever, Swift leur enseignait un
expdient pratique, proportionn  leur intelligence et  leur tat.
Le simple soldat, quand il ira au march ou  la taverne, offrira
cette monnaie; si on la refuse, il sacrera, fera le diable  quatre,
menacera de battre le boucher ou la cabaretire, ou prendra les
marchandises par force, et leur jettera la pice fausse. Dans ce cas
et dans les autres semblables, le boutiquier, ou le dbitant de
viandes, ou tout autre marchand, n'a pas autre chose  faire que de
demander dix fois le prix de sa marchandise, si on veut le payer en
monnaie de Wood,--par exemple vingt pence de cette monnaie pour un
quart d'ale,--et ainsi dans toutes les autres choses, et ne jamais
lcher sa marchandise qu'il ne tienne l'argent[29]. La clameur
publique vainquit le gouvernement anglais; il retira sa monnaie et
paya  Wood une grosse indemnit. Tel est le mrite des raisonnements
de Swift; ce sont de bons outils, tranchants et maniables, ni lgants
ni brillants, mais qui prouvent leur valeur par leur effet.

Toute la beaut de ces pamphlets est dans l'accent. Ils n'ont ni la
fougue gnreuse de Pascal, ni la gaiet tourdissante de
Beaumarchais, ni la finesse cisele de Courier, mais un air de
supriorit accablante et une cret de rancune terrible. La passion
et l'orgueil norme, comme tout  l'heure l'esprit positif, ont assen
tous les coups. Il faut lire son _Esprit public des Whigs_ contre
Steele. Page  page, Steele est dchir avec un calme et un ddain
que personne n'a gals. Swift avance rgulirement, ne laissant
aucune partie saine, enfonant blessure sur blessure, sr de tous ses
coups, en sachant d'avance la porte et la profondeur. Le pauvre
Steele, tourdi vaniteux, est entre ses mains comme Gulliver chez les
gants; c'est piti de voir un combat si ingal, et ce combat est sans
piti: Swift l'crase avec soin et avec aisance, comme une vermine. Le
malheureux, ancien officier et demi-lettr, se servait maladroitement
des mots constitutionnels. Contre cet cueil, il vient
perptuellement faire naufrage  nos yeux, toutes les fois qu'il se
hasarde hors des bornes troites de sa littrature. Il a gard un
souvenir confus des termes depuis qu'il a quitt l'universit, mais il
a perdu la moiti de leur sens, et les met ensemble sans autre motif
que leur cadence, comme ce domestique qui clouait des cartes de
gographie dans le cabinet d'un _gentleman_, quelques-unes en travers,
d'autres la tte en bas, pour mieux les ajuster aux panneaux[30].

Quand il juge, il est pire que quand il prouve; tmoin son _court
portrait de lord Wharton_. Avec les formules de politesse officielle,
il le transperce; il n'y a qu'un Anglais capable d'un tel flegme et
d'une telle hauteur.

     J'ai eu l'occasion, dit-il, de converser beaucoup avec sa
     Seigneurie, et je suis parfaitement convaincu qu'il est
     indiffrent aux applaudissements autant qu'insensible aux
     reproches. Il est dpourvu du sens de la gloire et de la
     honte, comme quelques hommes sont dpourvus du sens de
     l'odorat; c'est pourquoi une bonne rputation est pour lui
     aussi peu de chose qu'un parfum prcieux serait pour eux.
     Quand un homme, dans l'intrt du public, se met  dcrire
     le naturel d'un serpent, d'un loup, d'un crocodile ou d'un
     renard, on doit entendre qu'il le fait sans aucune espce
     d'amour ou de haine personnelle envers ces animaux
     eux-mmes. Pareillement Son Excellence est un de ceux que je
     n'aime ni ne hais personnellement. Je le vois  la cour,
     chez lui et quelquefois chez moi, car j'ai l'honneur de
     recevoir ses visites; et quand cet crit sera public, il est
     probable qu'il me dira, comme il l'a dj fait dans une
     circonstance semblable, qu'il vient d'tre diablement
     reint, puis, avec la transition la plus aise du monde,
     me parlera du temps ou de l'heure qu'il est. J'entreprends
     donc ce travail de meilleur coeur, tant sr de ne point le
     mettre en colre et de ne blesser en aucune faon sa
     rputation: comble de bonheur et de scurit qui appartient
      Son Excellence, et que nul philosophe avant lui n'a pu
     atteindre.--Thomas, comte de Wharton, lord-lieutenant
     d'Irlande, par la force tonnante de sa constitution, a
     depuis quelques annes dpass l'ge critique, sans que la
     vieillesse ait laiss de traces visibles sur son corps ou
     sur son esprit, quoiqu'il se soit prostitu toute la vie aux
     vices qui ordinairement usent l'un et l'autre. Qu'il se
     promne, ou siffle, ou jure, ou dise des ordures, ou crie
     des injures, il s'acquitte de tous ces emplois mieux qu'un
     tudiant de troisime anne. Avec la mme grce et le mme
     style, il temptera contre son cocher en pleine rue, dans le
     royaume dont il est gouverneur, et tout cela sans
     consquence, parce que la chose est dans son naturel et que
     tout le monde s'y attend. Lorsqu'il russit, c'est moins
     par l'art que par le nombre de ses mensonges, ces mensonges
     tant quelquefois dcouverts en une heure, souvent en un
     jour, toujours en une semaine. Il jure solennellement qu'il
     vous aime et veut vous servir, et, votre dos tourn, dit aux
     assistants que vous tes un chien et un drle. Il va
     assidment aux prires, selon l'tiquette de sa place, et
     profre des ordures et des blasphmes  la porte de la
     chapelle. En politique, il est presbytrien; en religion,
     athe; mais il trouve bon en ce moment d'avoir pour
     concubine une papiste. Dans son commerce avec les hommes, sa
     rgle gnrale est de tcher de leur en imposer, n'ayant
     d'autre recette pour cet effet qu'un compos de serments et
     de mensonges. On n'a jamais su qu'il ait refus ou tenu une
     promesse. Et je me souviens que lui-mme en faisait l'aveu 
     une dame, exceptant toutefois la promesse qu'il lui faisait
     en ce moment, qui tait de lui procurer une pension.
     Cependant il manqua  cette mme promesse, et, je l'avoue,
     nous trompa tous les deux; mais ici, je prie qu'on distingue
     entre une promesse et un march, car certainement il tiendra
     le march avec celui qui lui aura fait la plus belle offre.
     En voil assez pour le portrait de Son Excellence[31].

Suit une liste dtaille des belles actions  l'appui.  la vrit,
je n'ai pu les ranger convenablement, comme je l'aurais voulu. C'est
que j'ai cru utile pour diverses raisons que le monde ft inform
aussitt que possible des mrites de Son Excellence. Telles qu'elles
sont, elles pourront servir de matriaux  toute personne qui aura
l'envie d'crire des mmoires sur la vie de Son Excellence. Dans tout
ce morceau, la voix de Swift est reste calme; pas un muscle de son
visage n'a remu; ni demi-sourire, ni clair de l'oeil, ni geste; il
parle en statue; mais sa colre crot par la contrainte et brle
d'autant plus qu'elle n'a pas d'clat.

C'est pourquoi son style ordinaire est l'ironie grave. Elle est l'arme
de l'orgueil, de la mditation et de la force. L'homme qui l'emploie
se contient au plus fort de la tempte intrieure; il est trop fier
pour offrir sa passion en spectacle; il ne prend point le public pour
confident; il entend tre seul dans son me; il aurait honte de se
livrer; il veut et sait garder l'absolue possession de soi. Ainsi
concentr, il comprend mieux et il souffre davantage; l'emportement ne
vient point soulager sa colre ou dissiper son attention; il sent
toutes les pointes et pntre le fond de l'opinion qu'il dteste; il
multiplie sa douleur et sa connaissance, et ne s'pargne ni blessure,
ni rflexion. C'est dans cette attitude qu'il faut voir Swift,
impassible en apparence, mais les muscles contracts, le coeur brlant
de haine, crire avec un sourire terrible des pamphlets comme
celui-ci[32]:

     Il n'est peut-tre ni trs-sr, ni trs-prudent de raisonner
     contre l'abolition du christianisme dans un moment o tous
     les partis sont dtermins et unanimes sur ce point.
     Cependant, soit affectation de singularit, soit perversit
     de la nature humaine, je suis si malheureux, que je ne puis
     tre entirement de cette opinion. Bien plus, quand je
     serais sr que l'attorney gnral va donner ordre qu'on me
     poursuive  l'instant mme, je confesse encore que dans
     l'tat prsent de nos affaires soit intrieures, soit
     extrieures, je ne vois pas la ncessit absolue d'extirper
     chez nous la religion chrtienne. Ceci pourra peut-tre
     sembler un paradoxe trop fort, mme  notre ge savant et
     paradoxal; c'est pourquoi je l'exposerai avec toute la
     rserve possible et avec une extrme dfrence pour cette
     grande et docte majorit qui est d'un autre sentiment.--Du
     reste, j'espre qu'aucun lecteur ne me suppose assez faible
     pour vouloir dfendre le christianisme rel, qui, dans les
     temps primitifs, avait, dit-on, quelque influence sur la
     croyance et les actions des hommes; ce serait-l en effet un
     projet insens; on dtruirait ainsi d'un seul coup la moiti
     de la science et tout l'esprit du royaume. Le lecteur de
     bonne foi comprendra aisment que mon discours n'a d'autre
     objet que de dfendre le christianisme nominal, l'autre
     ayant t depuis quelque temps mis de ct par le
     consentement gnral comme tout  fait incompatible avec nos
     projets actuels de richesse et de pouvoir[33].

Examinons donc les avantages que pourrait avoir cette abolition du
titre et du nom de chrtien, ceux-ci par exemple:

     On objecte que, de compte fait, il y a dans ce royaume plus
     de dix mille prtres, dont les revenus, joints  ceux de
     milords les vques, suffiraient pour entretenir au moins
     deux cents jeunes gentilshommes, gens d'esprit et de
     plaisir, libres penseurs, ennemis de la prtraille, des
     principes troits, de la pdanterie et des prjugs, et qui
     pourraient faire l'ornement de la ville et de la cour[34].
     On reprsente encore comme un grand avantage pour le public
     que, si nous cartons tout d'un coup l'institution de
     l'vangile, toute religion sera naturellement bannie pour
     toujours, et par suite avec elle tous les fcheux prjugs
     de l'ducation qui, sous les noms de vertu, conscience,
     honneur, justice et autres semblables, ne servent qu'
     troubler la paix de l'esprit humain[35].

Puis il conclut en doublant l'insulte:

     Ayant maintenant considr les plus fortes objections contre
     le christianisme et les principaux avantages qu'on espre
     obtenir en l'abolissant, je vais, avec non moins de
     dfrence et de soumission pour de plus sages jugements,
     mentionner quelques inconvnients qui pourraient natre de
     la destruction de l'vangile, et que les inventeurs n'ont
     peut-tre pas suffisamment examins. D'abord je sens
     trs-vivement combien les personnes d'esprit et de plaisir
     doivent tre choques et murmurer  la vue de tant de
     prtres crotts qui se rencontrent sur leur chemin et
     offensent leurs yeux; mais en mme temps ces sages
     rformateurs ne considrent pas quel avantage et quelle
     flicit c'est pour de grands esprits d'avoir toujours sous
     la main des objets de mpris et de dgot pour exercer et
     accrotre leurs talents, et pour empcher leur mauvaise
     humeur de retomber sur eux-mmes ou sur leurs
     pareils,--particulirement quand tout cela peut tre fait
     sans le moindre danger imaginable pour leurs personnes. Et
     pour pousser un autre argument de nature semblable: si le
     christianisme tait aboli, comment les libres penseurs, les
     puissants raisonneurs, les hommes de profonde science,
     sauraient-ils trouver un autre sujet si bien dispos  tous
     gards pour qu'ils puissent dployer leur talent? De quelles
     merveilleuses productions d'esprit serions-nous privs, si
     nous perdions celles des hommes dont le gnie, par une
     pratique continuelle, s'est entirement tourn en railleries
     et en invectives contre la religion, et qui seraient
     incapables de briller ou de se distinguer sur tout autre
     sujet! Nous nous plaignons journellement du grand dclin de
     l'esprit parmi nous, et nous voudrions supprimer la plus
     grande, peut-tre la seule source qui lui reste[36]!--Mais
     voici la plus forte des raisons; celle-l est tout  fait
     invincible. Il est  craindre que, six mois aprs l'acte du
     Parlement pour l'extirpation de l'vangile, les fonds de la
     banque et des Indes-Orientales ne tombent au moins de 1 pour
     100. Et puisque c'est cinquante fois plus que la sagesse de
     notre ge n'a jug  propos d'aventurer pour le salut du
     christianisme, il n'y a nulle raison de s'exposer  une si
     grande perte pour le seul plaisir de le dtruire[37].

Swift n'est qu'un combattant, je le veux; mais quand on revoit d'un
coup d'oeil ce bon sens et cet orgueil, cet empire sur les passions
des autres et cet empire de soi, cette force de haine et cet emploi de
la haine, on juge qu'il n'y eut gure de combattants semblables. Il
est pamphltaire comme Annibal fut _condottiere_.

[Note 23: L'absence de foi est un inconvnient qu'il faut cacher
quand on ne peut le vaincre.--Je me regarde, en qualit de prtre,
comme charg par la Providence de dfendre un poste qu'elle m'a
confi, et de faire dserter autant d'ennemis qu'il est possible.
(_Penses sur la religion._)]

[Note 24: Je ne crois pas, quoi qu'on ait dit, qu'il ft alors de
mauvaise foi. On pouvait croire  une escroquerie ministrielle, et
Swift plus qu'un autre. Au fond, Swift me parat honnte homme.]

[Note 25: Brethren, friends, countrymen, and fellow-subjects, what
I intend now to say to you, is, next to your duty to God and the care
of your salvation, of the greatest concern to you and your children;
your bread and clothing and every common necessary of life depends
upon it. Therefore I do most earnestly exhort you, as men, as
christians, as parents, and as lovers of your country, to read this
paper with the utmost attention, or get it read to you by others;
which that you may do at the less expense, I have ordered the printer
to sell at it the lowest rate.]

[Note 26: Your paragraph relates farther that sir Isaac Newton
reported an essay taken at the Tower of Wood's metal, by which it
appears that Wood had in all respects performed his contract. His
contract! With whom? Was it with the Parliament or people of Ireland?
Are not they to be purchasers? But they detest, abhor, and reject it
as corrupt, fraudulent, mingled with dirt and trash.]

[Note 27: His first proposal is that he will be content to coin no
more (than forty thousand pounds), unless _the exigencies of the trade
require it_, although his patent empowers him to coin a far greater
quantity.... To which if I were to answer, it should be thus: let Mr
Wood and his crew of founders and tinkers coin on, till there is not
an old kettle left in the kingdom; let them coin old leather,
tobacco-pipe clay, or the dirt in the street, and call their trumpery
by what name they please, from a guinea to a farthing; we are not
under any concern to know how he and his tribe of accomplices think
fit to employ themselves; but I hope and trust that we are all, to a
man, fully determined to have nothing to do with him or his ware.]

[Note 28: Your newsletter says that an essay was made of the coin.
How impudent and insupportable is this! Wood takes care to coin a
dozen or two halfpence of good metal, sends them to the Tower, and
they are approved; and these must answer all that he has already
coined or shall coin for the future. It is true, indeed, that a
gentleman often sends to my shop for a pattern of stuff. I cut it
fairly off, and if he likes it, he comes or sends and compares the
pattern with the whole piece, and probably we come to a bargain. But
if I were to buy a hundred sheep, and the grazier should bring me one
single wether fat and well fleeced by way of pattern, and expect the
same price for the whole hundred, without suffering me to see them
before he was paid or giving me good security to restore my money for
those that were lean, or shorn or scabby, I would be none of his
customers. I have heard of a man who had a mind to sell his house, and
therefore carried a piece of brick in his pocket, which he showed as a
pattern to encourage the purchasers; and this is directly the case in
point with Mr Wood's essay.]

[Note 29: The common soldier, when he goes to the market or ale
house will offer his money; and if it be refused, he perhaps will
swagger and hector, and threaten to beat the butcher or alewife, or
take the goods by force, and throw them the bad half-pence. In this
and the like cases, the shop-keeper or victualler, or any other
tradesman, has no more to do than to demand ten times the price of his
goods, if it is to be paid in Wood's money; for example twenty pence
of that money for a quart of ale, and so in all things, and never part
with the goods till he gets the money.]

[Note 30: Upon this rock the author is perpetually splitting, as
often as he ventures out beyond the narrow bounds of his literature.
He has a confused remembrance of words since he left the university,
but has lost half their meaning, and puts them together with no regard
except to their cadence; as I remember a fellow nailed up maps in a
gentleman's closet, some sidelong, others upside down, the better to
adjust them to the pannels.

Voyez aussi dans l'_Examiner_ le pamphlet sur Malborough, dsign sous
le nom de _Crassus_, et la comparaison de la gnrosit romaine et de
la ladrerie anglaise.]

[Note 31: I have had the honour of much conversation with his
lordship, and am thoroughly convinced how indifferent he is to
applause and how insensible of reproach.... He is without the sense of
shame or glory, as some men are without the sense of smelling;
therefore a good name to him is no more than a precious ointment would
be to these. Whoever, for the sake of others, were to describe the
nature of a serpent, a wolf, a crocodile or a fox, must be understood
to do it without any personal love or hatred for the animals
themselves. In the same manner his Excellency is one whom I neither
personally love or hate. I see him at court, at his own house, or
sometimes at mine, for I have the honour of his visits; and when these
papers are public, it is odds but he will tell me, as he once did upon
a like occasion, that he is damnably mauled, and then with the
easiest transition in the world, ask about the weather, or time of the
day. So that I enter on the work with more cheerfulness, because I am
sure neither to make him angry, nor any way to hurt his reputation; a
pitch of happiness and security to which his Excellency has arrived,
and which no philosopher before him could reach.--Thomas, Earl of
Wharton, lord lieutenant of Ireland, by the force of a wonderful
constitution, has some years passed his grand climacterick without any
visible effects of old age, either on his body or his mind and in
spite of a continual prostitution to those vices which usually wear
out both.... Whether he walks or whistles, or swears, or talks bawdy,
or calls names, he acquits himself in each beyond a templar of three
years standing. With the same grace and in the same style, he will
rattle his coachman in the midst of the street, where he is governor
of the kingdom; and all this is without consequence, because it is his
character, and what every body expects.... The ends he has gained by
lying appear to be more owing to the frequency than the art of them,
his lies being sometimes detected in an hour, often in a day, and
always in a week.... He swears solemnly he loves and will serve you,
and your back is no sooner turned, but he tells those about him you
are a dog and a rascal. He goes constantly to prayers in the forms of
his place, and will talk bawdy and blasphemy at the chapel door. He is
a presbyterian in politicks, and an atheist in religion, but he
chooses at present to whore with a papist. In his commerce with
mankind, his general rule is to endeavour to impose on their
understandings, for which he has but a receipt, a composition of lies
and oaths.... He bears the gallantries of his lady with the
indifference of a stoick, and thinks them well recompensed by a return
of children to support his family, without the fatigues of being a
father.... He was never known to refuse or to keep a promise, as I
remember he told a lady, but with an exception to the promise he then
made, which was to get her a pension. Yet he broke even that, and, I
confess, deceived us both. But here I desire to distinguish between a
promise and a bargain; for he will be sure to keep the latter, when he
has the fairest offer.... But here I must desire the reader's pardon,
if I cannot digest the following facts in so good a manner as I
intended; because it is thought expedient for some reasons, the world
should be informed of his Excellency's merits as soon as possible....
As they are, they may serve for hints to any person who may hereafter
have a mind to write memoirs of his Excellency's life.]

[Note 32: _Argument contre l'abolition du christianisme._ Il
s'agit de dcrier les whigs, amis des libres penseurs.]

[Note 33: It may perhaps be neither safe nor prudent, to argue
against the abolishment of christianity, at a juncture, when all
parties appear so unanimously determined upon the point.... However I
know not how, whether from the affectation of singularity, or the
perverseness of human nature, but so it unhappily falls out, that I
cannot be entirely of this opinion. Nay, though I were sure an order
were issued for my immediate prosecution by the attorney-general, I
should still confess, that in the present posture of our affairs, at
home or abroad, I do not yet see the absolute necessity of extirpating
the christian religion from among us. This perhaps may appear too
great a paradox even for our wise and paradoxical age to endure;
therefore I shall handle it with all tenderness, and with the utmost
deference to that great and profound majority which is of another
sentiment.... I hope no reader imagines me so weak as to stand up in
the defence of real christianity, such as used in primitive times (if
we may believe the authors of those ages), to have an influence upon
men's belief and actions. To offer at the restoring of that would
indeed be a wild project; it would be to dig up foundations; to
destroy at one blow all the wit, and half the learning of the
kingdom.... Every candid reader will easily understand my discourse to
be intended only in defence of nominal christianity; the other having
been for some time wholly laid aside by general consent, as utterly
inconsistent with our present schemes of wealth and power.]

[Note 34: It is likewise urged, that there are by computation in
this kingdom above ten thousand parsons, whose revenues, added to
those of my lords the bishops, would suffice to maintain at least two
hundred young gentlemen of wit and pleasure, and freethinking, enemies
to priestcraft, narrow principles, pedantry, and prejudices, who might
be an ornament to the court and town.]

[Note 35: It is likewise proposed as a great advantage to the
publick that if we once discard the system of the Gospel, all religion
will of course be banished for ever, and consequently along with it,
those grievous prejudices of education, which under the names of
virtue, conscience, honour, justice, and the like, are so apt to
disturb the peace of human minds, and the notions thereof are so hard
to be eradicated by right reason, or free-thinking.]

[Note 36: I am very sensible how much the gentlemen of wit and
pleasure are apt to murmur and be shocked at the sight of so many
daggle-tail parsons, who happen to fall in their way, and offend their
eyes; but at the same time, those wise reformers do not consider what
an advantage and felicity it is for great wits to be always provided
with objects of scorn and contempt, in order to exercise and improve
their talents, and divert their spleen from falling on each other, or
on themselves; especially when all this may be done without the least
imaginable danger to their persons. And to urge another argument of a
parallel nature: if christianity were once abolished, how could the
freethinkers, the strong reasoners, and the men of profound learning,
be able to find another subject so calculated in all points whereon to
display their abilities? What wonderful productions of wit should we
be deprived of from those whose genius, by continual practice, hath
been wholly turned upon raillery and invectives against religion, and
would, therefore, be never able to shine or distinguish themselves on
any other subject? We are daily complaining of the great decline of
wit among us, and would we take away the greatest, perhaps the only
topic we have left?]

[Note 37: I do very much apprehend that in six months time after
the act is passed for the extirpation of the Gospel, the Bank and
East-India stock may fall at least one per cent. And since that is
fifty more than ever the wisdom of our age thought fit to venture for
the preservation of christianity, there is no reason why we should
bear so great a loss, merely for the sake of destroying it.]


IV

Le soir de la bataille, ordinairement on se dlasse: on badine, on
raille, on cause, en prose, en vers; mais ce soir continue la journe,
et l'esprit qui a laiss sa trace dans les affaires laisse sa trace
dans les amusements.

Quoi de plus gai que les soires de Voltaire? Il se moque; mais est-ce
que dans sa moquerie vous apercevez quelque intention meurtrire? Il
s'emporte; mais est-ce que dans ses colres vous apercevez un naturel
haineux et mchant? Tout est aimable en lui. En un instant, par besoin
d'action, il frappe, caresse, change cent fois de ton, de visage, avec
de brusques mouvements, d'imptueuses saillies, quelquefois enfant,
toujours homme du monde, de got et de conversation. Il veut me faire
fte; il me mne en un instant  travers mille ides, sans effort,
pour s'gayer, pour m'gayer moi-mme. Le charmant matre de maison
qui veut plaire, qui sait plaire, qui n'a horreur que de l'ennui, qui
ne se dfie point de moi, qui ne se contraint pas, qui est toujours
lui-mme, qui ptille d'ides, de naturel et d'enjouement! Si j'tais
avec lui, et qu'il se moqut de moi, je ne me fcherais pas; je
prendrais le ton, je rirais de moi-mme, je sentirais qu'il n'a
d'autre envie que de passer une heure agrable, qu'il ne m'en veut
pas, qu'il me traite en gal et en convive, qu'il clate en
plaisanteries comme un feu d'hiver en tincelles, et qu'il n'en est ni
moins joli, ni moins salutaire, ni moins rjouissant.

Plaise  Dieu que jamais Swift ne badine sur mon compte! L'esprit
positif est trop solide et trop sec pour tre aimable et gai. Quand il
rencontre le ridicule, il ne s'amuse pas  l'effleurer, il l'tudie;
il y pntre gravement, il le possde  fond, il en sait toutes les
subdivisions et toutes les preuves. Cette connaissance approfondie ne
peut produire qu'une plaisanterie accablante. Celle de Swift, au fond,
n'est qu'une rfutation par l'absurde, toute scientifique. Par
exemple, l'_Art de mentir en politique_ est un trait didactique dont
le plan pourrait servir de modle. Dans le premier chapitre de cet
excellent trait, l'auteur examine philosophiquement la nature de
l'me humaine et les qualits qui la rendent capable de mensonge. Il
suppose que l'me ressemble  un spculum ou miroir plano-cylindrique,
le ct plat reprsentant les choses comme elles sont, et le ct
cylindrique, selon les rgles de la catoptrique, devant reprsenter
les choses vraies comme fausses et les choses fausses comme vraies.
Dans le second chapitre, il traite de la nature du mensonge politique;
dans le troisime, de la lgitimit du mensonge politique. Le
quatrime est presque tout employ  rsoudre cette question: si le
droit de fabriquer des mensonges politiques appartient uniquement au
gouvernement? Ailleurs rien de plus fort, de plus digne d'une
acadmie des inscriptions que le raisonnement par lequel il convainc
un badinage de Pope[38] d'tre un pamphlet insidieux contre la
religion et l'tat. Son _Art de couler bas en posie_[39] a tout l'air
d'une bonne rhtorique; les principes y sont poss, les divisions
justifies, les exemples rapports avec une justesse et une mthode
extraordinaires: c'est la parfaite raison mise au service de la
draison.

Ses passions, comme son esprit, sont trop fortes. Pour gratigner,
il dchire; son badinage est funbre; par plaisanterie, il trane le
lecteur sur tous les dgots de la maladie et de la mort. Un ancien
cordonnier, nomm Partridge, s'tant fait astrologue, Swift, d'un
flegme imperturbable, prend un nom d'astrologue, compose des
considrations sur les devoirs du mtier, et, pour donner confiance
au lecteur, se met lui-mme  prdire. Ma premire prdiction n'est
qu'une bagatelle; cependant je la mentionne pour prouver combien ces
vains prtendants  l'astrologie sont ignorants dans leurs propres
affaires. Elle concerne Partridge, le faiseur d'almanachs. J'ai
consult d'aprs mes rgles l'toile de sa nativit, et je trouve
qu'il mourra infailliblement le 29 mars prochain,  onze heures du
soir environ, d'une fivre chaude; c'est pourquoi je l'avertis d'y
songer et de mettre ordre  ses affaires[40]. Le 29 mars tant
pass, il raconte que l'entrepreneur des pompes funbres est venu
pour tendre de noir l'appartement de Partridge; puis Ned le
fossoyeur, demandant si la fosse sera revtue de briques ou
ordinaire; puis M. White le charpentier, pour mettre des vis  la
bire; puis le marbrier apportant ses comptes. Enfin un successeur
est venu s'tablir aux environs, disant dans ses prospectus qu'il
habite dans la maison de feu M. John Partridge, minent praticien en
cuirs, mdecine et astrologie. Vous entendez d'avance les
rclamations du pauvre Partridge. Swift, dans sa rponse, lui prouve
qu'il est mort et s'tonne de ses injures. Appeler un homme coquin,
impudent parce qu'il diffre de vous sur une question _purement
spculative_, c'est l, dans mon humble opinion, un style
trs-inconvenant pour une personne de l'ducation de M. Partridge.
J'en appelle  M. Partridge lui-mme: est-il probable que j'aie t
assez extravagant pour commencer mes prdictions par la seule
fausset qu'on y ait jamais prtendu trouver, sur un vnement
domestique si prochain, o la dcouverte de l'imposture devait tre
si facile? M. Partridge se trompe, ou trompe le public, ou veut
frauder ses hritiers[41].--Ailleurs, la lugubre plaisanterie
devient plus lugubre. Swift suppose que son ennemi le libraire Curl
vient d'tre empoisonn, et il raconte son agonie. Un interne de
l'Htel-Dieu n'crirait pas plus froidement un journal plus
repoussant. Les dtails, tablis avec la solidit de Hogarth, sont
d'une minutie admirable, mais atroce. On rit, ou plutt on ricane,
le coeur serr, comme devant les extravagances d'un fou d'hpital.
Swift, dans sa gaiet, est toujours tragique; rien ne le dtend;
mme quand il vous sert, il vous blesse. Jusque dans son journal 
Stella, il y a une sorte d'austrit imprieuse; ses complaisances
sont celles d'un matre pour un enfant.--Ni la grce ni le bonheur
d'une jeune fille de seize ans ne l'amollissent[42]. Elle vient de
se marier, et il lui dit que l'amour est une niaiserie ridicule[43];
puis il ajoute avec une brutalit parfaite: Vos pareilles emploient
plus de penses, de mmoire et d'application pour tre extravagantes
qu'il n'en faudrait pour les rendre sages et utiles. Quand je
rflchis  cela, je ne puis concevoir que vous soyez des cratures
humaines: vous tes une sorte d'espce  peine: au-dessus du singe.
Encore, un singe a des tours plus divertissants, est un animal moins
malfaisant, moins coteux; il pourrait avec le temps devenir
critique passable en fait de velours et de brocart, et ces parures,
que je sache, lui siraient aussi bien qu' vous[44].

Est-ce un pareil esprit qu'apaisera la posie? Ici comme ailleurs il
est plus infortun que personne. Il est exclu des grands ravissements
de l'imagination comme des vives chappes de la conversation. Il ne
peut rencontrer ni le sublime ni l'agrable; il n'a ni les
entranements de l'artiste, ni les divertissements de l'homme du
monde. Deux sons semblables au bout de deux lignes gales ont toujours
consol les plus cuisantes peines; la vieille Muse, aprs trois mille
ans, est une jeune et divine nourrice, et son chant berce les nations
maladives qu'elle visite encore, comme les jeunes races florissantes
o elle a paru. La musique involontaire dont la pense s'enveloppe
cache la laideur et dvoile la beaut. L'homme fivreux, aprs le
labeur du soir et les angoisses de la nuit, aperoit au matin la
blancheur rayonnante du ciel qui s'ouvre; il se dprend de lui-mme,
et de toutes parts la joie de la nature entre avec l'oubli dans son
coeur. Que si ses misres le poursuivent, le souffle potique, qui ne
peut les effacer, les transforme: elles s'ennoblissent, il les aime,
et ds lors il les supporte; car la seule chose  laquelle il ne
puisse se rsigner, c'est la petitesse. Ni Faust ni Manfred n'ont
puis la douleur humaine; ils n'ont bu de la cruelle coupe que le vin
gnreux, ils ne sont point descendus jusqu' la lie. Ils ont joui
d'eux-mmes et de la nature; ils ont savour la grandeur qui tait en
eux et la beaut qui tait dans les choses; ils ont press de leurs
mains douloureuses toutes les pines dont la ncessit a hriss notre
route, mais ils y ont vu fleurir des roses, vivifies par le plus pur
de leur noble sang. Rien de semblable en Swift: ce qui manque le plus
 ses vers c'est la posie. L'esprit positif ne peut ni l'aimer ni
l'entendre; il n'y voit qu'une machine ou une mode et ne l'emploie que
par vanit ou convention. Quand, dans sa jeunesse, il a essay des
odes pindariques, il est tomb dplorablement. Je ne me rappelle pas
une seule ligne de lui qui indique un sentiment vrai de la nature; il
n'apercevait dans les forts que des bches et dans les champs que des
sacs de grain. Il a employ la mythologie comme on s'affuble d'une
perruque; mal  propos, avec ennui ou avec ddain. Sa meilleure pice,
_Cadnus et Vanessa_, est une pauvre allgorie rpe. Pour louer
Vanessa, il suppose que les nymphes et les bergers plaident devant
Vnus, les uns contre les hommes, les autres contre les femmes, et que
Vnus, voulant terminer ces dbats, forme dans Vanessa un modle de
perfection. Qu'est-ce qu'une telle conception peut fournir, sinon de
plates apostrophes et des comparaisons de collge? Swift, qui a donn
quelque part la recette d'un pome pique, est ici le premier  s'en
servir. Encore ses rudes boutades prosaques dchirent  chaque
instant cette friperie grecque. Il met la procdure dans le ciel; il
impose  Vnus tous les termes techniques. Il amne des tmoins, des
questions de fait, des sentences avec dpens. On crie si fort que la
desse craint de tomber en discrdit, d'tre chasse de l'Olympe,
renvoye dans la mer, sa patrie, pour y vivre parque avec les
sirnes crottes, rduite au poisson, dans un carme perptuel. Quand
ailleurs il raconte la touchante lgende de Philmon et Baucis, il
l'avilit par un travestissement. Il n'aime point la noblesse et la
beaut antiques; les deux dieux deviennent entre ses mains des moines
mendiants, Philmon et Baucis des paysans du Kent. Pour rcompense,
leur maison devient glise, et Philmon cur sachant parler de dmes
et redevances, fumer sa pipe, lire la gazette, aigre contre les
dissidents, ferme pour le droit divin[45]. L'esprit abonde, incisif,
par petits vers serrs, vigoureusement frapps, d'une nettet, d'une
facilit, d'une prcision extrmes; mais, compar  notre La Fontaine,
c'est du vin devenu vinaigre. Mme lorsqu'il arrive  la charmante
Vanessa, sa veine coule semblable: pour la louer enfant, il la pose
en petite fille modle au tableau d'honneur,  la faon d'un matre
d'cole[46]. On dcida que la conduite de toutes les autres serait
juge par la sienne, comme par un guide infaillible. Les filles en
faute entendraient souvent les louanges de Vanessa sonner  leurs
oreilles. Quand miss Betty fera une sottise, laissera tomber son
couteau ou renversera la salire, sa mre lui dira pour la gronder:
voil ce que Vanessa n'a jamais fait! Singulire faon d'admirer
Vanessa et de lui prouver qu'on l'admire! Il l'appelle nymphe et la
traite en colire! Cadnus pouvait louer, estimer, approuver, mais
ne comprenait pas ce que c'tait qu'aimer[47]. Rien de plus vrai, et
Stella l'a senti comme les autres. Les vers que chaque anne il
compose pour sa naissance sont des censures et des loges de
pdagogue; s'il lui donne des bons points, c'est avec des
restrictions. Un jour il lui inflige un petit sermon sur le manque de
patience; une autre fois, en manire de compliment, il lui dcoche cet
avertissement dlicat: Stella, ce jour de naissance est ton
trente-quatrime.--Nous ne disputerons pas pour une anne ou un peu
plus.--Pourtant, Stella, ne te tourmente pas, quoique ta taille et tes
annes soient doubles de ce qu'elles taient lorsqu' seize ans je te
vis pour la premire fois la plus brillante vierge de la pelouse. Ce
peu qu'a perdu ta beaut est largement compens par ton esprit[48].
Et il insiste avec un got exquis: Oh! s'il plaisait aux dieux de
couper en deux ta beaut, ta taille, tes annes et ton esprit, aucun
sicle ne pourrait fournir un couple de nymphes si gracieuses, si
sages et si belles[49]! Dcidment cet homme est un charpentier, fort
de bras, terrible  l'ouvrage et dans la mle, mais born, et maniant
une femme comme si elle tait une poutre. Les rimes et le rhythme ne
sont que des machines officielles, qui lui ont servi pour presser et
lancer sa pense; il n'y a mis que de la prose: la posie tait trop
fine pour tre saisie par ces rudes mains.

Mais, dans les sujets prosaques, quelle vrit et quelle force! Comme
cette mle nudit rabaisse l'lgance cherche et la posie
artificielle d'Addison et de Pope! Jamais d'pithtes; il laisse sa
pense telle qu'elle est, l'estimant pour elle-mme et pour elle
seule, n'ayant besoin ni d'ornements, ni de prparation, ni
d'allongements; lev au-dessus des procds de mtier, des
conventions d'cole, de la vanit de rimailleur, des difficults de
l'art, matre de son sujet et de lui-mme. Cette simplicit et ce
naturel tonnent en des vers. Ici, comme ailleurs, son originalit est
entire et son gnie crateur; il dpasse son sicle classique et
timide; il s'asservit la forme, il la brise, il y ose tout dire, il ne
lui pargne aucune crudit. Reconnaissez la grandeur dans cette
invention et dans cette audace; celui-l seul est un homme suprieur
qui trouve tout et ne copie rien. Quel comique poignant dans la
_Grande Question dbattue_! Il s'agit de peindre l'entre d'un
capitaine dans un chteau, ses airs, son insolence, sa sottise, et
l'admiration que lui mritent son insolence et sa sottise! La dame le
sert le premier, les servantes mettent le nez  la fente de la porte
pour voir son habit brod.

     Les curs sont prs de crever d'envie.--Chre madame, bien
     sr, c'est un homme de beau langage;--coutez seulement
     comme sa langue mord bien le clerg.--Ma foi! madame,
     dit-il, si vous donnez de tels dners,--vous ne manquerez
     jamais de curs, si longtemps que vous viviez.--Je n'ai
     jamais vu de cur qui n'et un bon flair.--Mais le diable
     serait partout mieux venu qu'eux.--Dieu me damne! ils nous
     disent de nous corriger et de nous repentir;--mais morbleu!
      leur figure, on voit bien qu'ils ne font pas carme.--Sire
     vicaire, avec vos airs graves, j'ai bien peur--que vous ne
     couliez un regard fripon sur la femme de chambre de
     madame.--Je souhaite qu'elle vous prte sa jolie main
     blanche--pour raccommoder votre soutane et repasser votre
     rabat.--Partout o vous voyez une soutane et une
     robe,--pariez cent contre un qu'il y a dedans un
     rustre.--Vos _Eaux-Vides_, vos _Amers_, vos _Platurks_[50],
     et toute cette drogue,--pardieu! ils ne valent pas cette
     prise de tabac.--Voulez-vous donner  un gentilhomme une
     belle ducation?--L'arme est la seule bonne cole de toute
     la nation[51].

Ceci a t _vu_, et telle est la beaut des vers de Swift: ils sont
personnels; ce ne sont pas thmes dvelopps, mais des impressions
ressenties et des observations amasses. Qu'on lise le _Journal d'une
dame moderne_, l'_Ameublement de l'esprit d'une dame_, et tant
d'autres pices: ce sont des dialogues transcrits ou des jugements
nots au sortir d'un salon. L'_Histoire d'un mariage_ reprsente un
doyen de cinquante-deux ans qui pouse une jeune coquette  la mode;
n'apercevez-vous pas dans ce seul titre toutes les craintes du
clibataire de Saint-Patrick? Quel journal plus intime et plus cre
que ses vers _sur sa propre mort_?

     Comment va le doyen?--Il vit tout juste.--Voil qu'on lit
     les prires des mourants.--Il respire  peine.--Le doyen est
     mort.--Avant que le glas n'ait commenc,--la nouvelle a
     parcouru toute la ville.--Ah! nous devons tous tre prts
     pour la mort.--Qu'est-ce qu'il a laiss? Qui est son
     hritier?--Je n'en sais pas plus que ce qu'on en dit.--Il a
     tout lgu au public.--Au public? Voil un
     caprice.--Qu'est-ce que le public avait fait pour lui?--Pure
     envie, avarice, orgueil.--Il a donn tout; mais il est mort
     auparavant.--Est-ce que dans toute la nation le doyen
     n'avait pas--quelque ami mritant, quelque parent
     pauvre?--Si dispos  faire du bien aux trangers!--oubliant
     ceux qui sont sa chair et son sang!...--Les dames mes
     amies, dont le tendre coeur--a mieux appris  jouer un
     rle,--reoivent la nouvelle avec une grimace
     d'affliges:--Le doyen est mort (pardon, quel est
     l'atout?).--Alors que Dieu ait piti de son me!--(Mesdames,
     je risque la vole.)--On dit qu'il y aura six doyens pour
     tenir le pole.--(Je voudrais bien savoir  quel roi faire
     invite.)--Madame, votre mari assistera-t-il--aux funrailles
     d'un si bon ami?--Non madame, c'est une vue trop triste,--et
     puis il est engag demain soir.--Milady Club trouverait
     mauvais--s'il manquait  son quadrille.--Il aimait le doyen
     (j'ouvre les coeurs),--mais les meilleurs amis, comme on
     dit, doivent se sparer.--Son heure tait venue, il avait
     fini sa carrire,--j'espre qu'il est dans un monde
     meilleur....--Le pauvre Pope sera triste un mois, et
     Gay--une semaine, et Arbuthnot un jour[52]

Tel est l'inventaire des amitis humaines. Toute posie exalte,
celle-ci dprime; au lieu de cacher le rel, elle le dvoile; au lieu
de faire des illusions, elle en te. Quand il veut peindre l'aurore,
il nous montre les balayeurs dans les rues, les recors et les cris
de la halle. Quand il veut peindre la pluie, il dcrit toutes les
couleurs et toutes les puanteurs des ruisseaux grossis, les chats
morts, les feuilles de navets, les poissons pourris, qui roulent
ple-mle dans la fange. Ses grands vers tranent dans leurs plis
toutes ces ordures. On sourit de voir la posie ravale jusqu' cet
emploi; il semble qu'on assiste  une mascarade; c'est une reine
travestie en dindonnire. On s'arrte, et l'on regarde avec ce plaisir
qu'on ressent  boire une liqueur amre. La vrit est toujours bonne
 connatre, et, dans la pice magnifique que les artistes nous
talent, il faut bien un rgisseur pour nous donner le nombre des
claqueurs et des figurants.

Heureux s'il ne faisait que dresser ce compte! Les chiffres sont
laids, mais ils ne blessent que l'esprit; d'autres choses, les
graisses des quinquets, les puanteurs des coulisses, et tout ce qu'on
ne peut nommer restent  dcrire. Je ne sais comment faire pour
indiquer jusqu'o Swift s'emporte; il le faut pourtant, car ces
extrmits sont le suprme effort de son dsespoir et de son gnie: il
faut les avoir touches pour le mesurer et le connatre. Il trane la
posie non pas seulement dans la fange, mais dans l'ordure; il s'y
roule en fou furieux, et il y trne, et il en clabousse tous les
passants. Compares aux siennes, toutes les crudits sont dcentes et
agrables. Dans l'Artin et Brantme, dans La Fontaine et Voltaire, il
y a la pense d'un plaisir. Chez les uns la sensualit effrne, chez
les autres la gaiet malicieuse sont des excuses; on prouve du
scandale, mais non du dgot; on n'aime point  voir dans un homme une
fureur de taureau ou une polissonnerie de singe, mais le taureau est
si ardent et si fort, le singe si spirituel et si leste, que l'on
finit par regarder ou s'gayer. Puis, quelque grossires que soient
leurs peintures, il s'agit chez eux des accompagnements de l'amour;
Swift ne touche qu'aux suites de la digestion, et il n'y touche
qu'avec dgot et par vengeance; il les verse avec horreur et
ricanement sur les misrables qu'il dcrit. Qu'on n'aille point ici le
comparer  Rabelais; notre bon gant, mdecin et ivrogne, s'tale
joyeusement sur son fumier sans penser  mal; le fumier est chaud,
commode; on y est bien pour philosopher et cuver son vin. leves 
cette normit et savoures avec cette insouciance, les fonctions
corporelles deviennent potiques. Quand les tonneaux se vident dans
son gosier et que les viandes s'engloutissent dans son estomac, l'on
prend par sympathie part  tant de bien-tre; dans les ballottements
de ce ventre colossal et dans le rire de cette bouche homrique, on
aperoit comme  travers une fume les souvenirs des religions
bachiques, la fcondit, la joie monstrueuse de la nature; ce sont les
magnificences et les dvergondages de ses premiers enfantements. Au
contraire, le cruel esprit positif ne s'attache qu'aux bassesses; il
ne veut voir que l'envers des choses; arm de douleur et d'audace, il
n'pargne aucun dtail ignoble, aucun mot cru. Il entre dans le
cabinet de toilette[53], il conte les dsenchantements de l'amour[54],
il le dshonore par un mlange de pharmacie et de mdecine[55], il
dcrit le fard et le reste[56]. Il va se promener le soir le long des
murs solitaires[57], et dans ces lamentables recherches il a toujours
le microscope en main. Jugez de ce qu'il voit et de ce qu'il souffre;
c'est l sa beaut idale et sa conversation badine, et vous devinez
qu'il aura pour philosophie comme pour posie et pour politique
l'excration et le dgot.

[Note 38: _La Boucle de cheveux enleve._]

[Note 39: Pope, Arbuthnot et Swift y ont travaill ensemble.]

[Note 40: My first prediction is but a trifle; yet I will mention
it to show how ignorant those sottish pretenders to astrology are in
their own concerns. It relates to Partridge the almanack-maker. I have
consulted the star of his nativity by my own rules and find he will
infallibly die upon the 29th March next, about eleven at night of a
raging fever; therefore I advise him to consider of it, and settle his
affairs in time.]

[Note 41: To call a man a fool and villain, and an impudent
fellow, only for differing from him in a point merely speculative, is,
in my humble opinion, a very improper style for a person of his
education. I will appeal to Mr Partridge himself, whether it be
probable I could have been so indiscreet, to begin my prediction, with
the only falsehood that ever was pretended to be in them, and this in
an affair at home?]

[Note 42: _Letter to a very young lady._]

[Note 43: That ridiculous passion which has no being but in
playbooks and romances.]

[Note 44: I never yet knew a tolerable woman to be fond of her
sex.... your sex employ more thought, memory and application to be
fools than would serve to make them wise and useful.... When I reflect
on this, I cannot conceive you to be human creatures, but a sort of
species hardly a degree above a monkey; who has more diverting tricks
than any of you, is an animal less mischievous and expensive, might in
time be a tolerable critick in velvet and brocade, and, for aught I
know, would equally become them.]

[Note 45:

  His talk was now of tithes and dues;
  He smok'd his pipe and read the news....
  Against dissenters would repine,
  And stood up firm for right divine.]

[Note 46:

  And all their conduct would be try'd
  By her, as an unerring guide.
  Offending daughters oft would hear
  Vanessa's praise rung in their ear.
  Miss Betty, when she does a fault,
  Lets fall her knife or spills the salt,
  Will then by her mother be chid:
  'Tis what Vanessa never did!]

[Note 47:

  He now could praise, esteem, approve,
  But understood not what was love.]

[Note 48:

  Stella, this day is thirty-four
  (We sha'n't dispute a year or more).
  However, Stella, be not troubled,
  Although thy size and years are doubled,
  Since first I saw thee at sixteen,
  The brightest virgin on the green;
  So little is thy form declin'd,
  Made up so largely in thy mind.]

[Note 49:

  O, would it please the Gods to split
  Thy beauty, size, years and wit!
  No age could furnish out a pair
  Of nymphes so graceful, wise, and fair.]

[Note 50: Ovide, Homre, Plutarque.]

[Note 51:

  The parsons for envy are ready to burst;
  The servants amazed are scarce ever able
  To keep off their eyes, as they wait at the table;
  And Molly and I have thrust in our nose
  To peep at the captain in all his fine clothes;
  Dear madam, be sure he's a fine spoken man,
  Do but hear on the clergy how glib his tongue ran;
  'And madam,' says he, 'if such dinners you give,
  You'll never want parsons as long as you live;
  I ne'er knew a parson without a good nose.
  But the devil's as welcome wherever he goes;
  G--d--me, they bid us reform and repent,
  But, z--s, by their looks they never keep lent;
  Mister curate, for all your grave looks, I'm afraid
  You cast a sheep's eye on her ladyship's maid;
  I wish she would lend you her pretty white hand
  In mending your cassock, and smoothing your band;
  (For the dean was so shabby, and looked like a ninny,
  That the captain supposed he was curate to Jenny.)
  Whenever you see a cassock and gown,
  A hundred to one but it covers a clown;
  Observe how a parson comes into a room,
  G--d--me, he hobbles as bad as my groom;
  A scholar, when just from his college broke loose,
  Can hardly tell how to cry _bo_ to a goose;
  Your _Noveds_, and _Bluturks_, and _Omurs_, and stuff,
  By G--, they don't signify this pinch of snuff;
  To give a young gentleman right education,
  The army's the only good school of the nation.]

[Note 52:

  How is the dean? he's just alive.
  Now the departing prayer is read;
  He hardly breathes. The dean is dead.
  Before the passing-bell begun,
  The news through half the town has run;
  Oh! may we all for death prepare!
  What has he left? and who's his heir?
  I know no more than what the news is;
  'Tis all bequeath'd to public uses.
  To public uses! there's a whim!
  What had the public done for him?
  Mere envy, avarice, and pride:
  He gave it all--but first he died.
  And had the dean in all the nation
  No worthy friend, no poor relation?
  So ready to do strangers good,
  Forgetting his own flesh and blood!
  Poor Pope will grieve a month, and Gay
  A week, and Arbuthnot a day....
  My female friends, whose tender hearts
  Have better learned to act their parts,
  Receive the news in doleful dumps:
  'The dean is dead (pray, what is trumps?)
  Then, Lord, have mercy on his soul!
  (Ladies, I'll venture for the vole.)
  Six deans, they say, must bear the pall.
  (I wish I knew what king to call.)
  Madam, your husband will attend
  The funeral of so good a friend?
  No, madam, 'tis a shocking sight;
  And he's engaged to-morrow night:
  My Lady Club will take it ill,
  If he should fail her at quadrille.
  He loved the dean--(I lead a heart)
  But dearest friends, they say, must part.
  His time was come, he ran his race;
  We hope he's in a better place.']

[Note 53: _The ladies dressing-room._]

[Note 54: _Strephon and Chloe._]

[Note 55: _A Love-poem from a Physician._]

[Note 56: _The Progress of Beauty._]

[Note 57: _The Problem._ Lire surtout _Examination of certain
abuses_.]


V

Ce fut chez sir William Temple qu'il crivit le _Conte du Tonneau_, au
milieu de toutes sortes de lectures, comme un abrg de la vrit et
de la science. C'est pourquoi ce conte est la satire de toute science
et de toute vrit.

De la religion d'abord. Il semble y dfendre l'glise d'Angleterre;
mais quelle glise et quel symbole ne sont pas envelopps dans son
attaque? Pour gayer son sujet, il le profane et rduit les questions
de dogmes  une question d'habits. Un pre avait trois fils, Pierre,
Martin et Jean; il leur lgua en mourant  chacun un habit[58], les
avertissant de le tenir propre et de le brosser souvent. Les trois
frres obirent quelque temps et voyagrent honntement, tuant un
nombre raisonnable de gants et de dragons[59]. Malheureusement,
tant venus  la ville, ils en prirent les moeurs, devinrent amoureux
de plusieurs grandes dames  la mode, la duchesse _of Money_, milady
_Great-Titles_, la comtesse _of Pride_, et, pour gagner leurs faveurs,
se mirent  vivre en galants, fumant, jurant, faisant des vers et des
dettes, ayant des chevaux, des duels, des filles et des recors. Une
secte s'tait tablie, posant en principe que le monde tait une
garde-robe d'habits; car qu'est-ce qu'on appelle terre, sinon un
pourpoint bariol de vert, et qu'est-ce que la mer, sinon un gilet
couleur d'eau? Le htre a sur la tte une trs-galante perruque, et il
n'y a pas de plus joli justaucorps blanc que celui du bouleau. De
mme pour les qualits de l'me: la religion n'est-elle pas un
manteau, et la conscience une culotte, qui, quoique employe  couvrir
la salet et l'impudicit, se met bas trs-aisment pour le service de
l'une et de l'autre?... C'est l'habit qui fait l'homme, et lui donne
la beaut, l'esprit, le maintien, l'ducation, l'importance. Si
certains morceaux d'hermine et de fourrure sont placs en un certain
endroit, nous les appelons un juge; de mme une runion convenable de
linon et de satin noir se nomme un vque[60].--Ils prouvaient aussi
que le vtement est l'me, et encore par l'criture, car c'est en lui
que nous avons le mouvement, la vie et l'tre. C'est pourquoi nos
trois frres, n'ayant que des habits fort simples, se trouvrent
trs-embarrasss. Par exemple, la mode en ce moment tait aux noeuds
d'paule (_shoulder-knots_), et le testament de leur pre leur
dfendait expressment d'ajouter, de changer, ou d'ter rien  leurs
habits. Aprs beaucoup de rflexions, l'un des frres, qui se
trouvait plus lettr que les deux autres, dit qu'il avait trouv un
expdient. Il est vrai, dit-il, qu'il n'y a rien ici dans ce testament
qui fasse mention, _totidem verbis_, des noeuds d'paule; mais j'ose
conjecturer que nous les y trouverons inclus, _totidem syllabis_.
Cette distinction fut  l'instant approuve de tous. Mais par malheur
la syllabe initiale ne se trouvait dans aucun endroit du testament.
Dans ce mcompte, le frre qui avait trouv la premire chappatoire
reprit courage et dit: Mes frres, il y a encore de l'espoir, car
quoique nous ne puissions les trouver _totidem verbis_ ni _totidem
syllabis_, j'ose promettre que nous les dcouvrirons _tertio modo_, ou
_totidem litteris_. Cette invention fut hautement approuve. L-dessus
ils se mirent  scruter le manuscrit et trirent le premier mot:
_shoulder_; mais la mme plante, ennemie de leur repos, fit ce
miracle qu'un K fut introuvable. C'tait-l une grosse difficult.
Cependant le frre aux distinctions, maintenant qu'il avait mis la
main  l'ouvrage, prouva par un trs-bon argument que K tait une
lettre moderne, illgitime, inconnue aux ges savants, et qu'on ne
rencontrait dans aucun ancien manuscrit. L-dessus toute difficult
s'vanouit; les noeuds d'paule furent prouvs clairement tre
d'institution paternelle, _jure paterno_, et nos trois gentilshommes
s'talrent avec des noeuds d'paule aussi grands et aussi pimpants
que personne[61]. D'autres interprtations admirent les galons d'or,
et un codicille ajout autorisa les doublures de satin couleur de
flamme. Malheureusement, l'hiver suivant, un comdien, pay par la
corporation des passementiers, joua son rle dans une comdie nouvelle
tout couvert de franges d'argent, et, suivant une louable coutume, les
mit par cela mme  la mode. L-dessus, les frres, consultant le
testament de leur pre, trouvrent  leur grand tonnement, ces
paroles: _Item_, j'enjoins et ordonne  mesdits trois fils de ne
porter aucune espce de _frange d'argent_ autour de leurs susdits
habits.--Cependant, aprs une pause, le frre, si souvent mentionn
pour son rudition et trs-vers dans la critique, dclara avoir
trouv, dans un certain auteur qu'il ne nommerait pas, que le mot
_frange_ crit dans ce testament signifie aussi manche  balai, et
devait indubitablement avoir ce sens dans le paragraphe. Un des frres
ne gota pas cela  cause de cette pithte _d'argent_, qui, dans son
humble opinion, ne pouvait pas, du moins en langage ordinaire, tre
raisonnablement applique  un manche  balai; mais on lui rpliqua
que cette pithte devait tre prise dans le sens mythologique et
allgorique. Nanmoins il fit encore cette objection: pourquoi leur
pre leur aurait-il dfendu de porter un manche  balai sur leurs
habits, avertissement qui ne semblait pas naturel ni convenable? sur
quoi il fut arrt court, comme parlant irrvrencieusement d'un
mystre, lequel certainement tait trs-utile et plein de sens, mais
ne devait pas tre trop curieusement sond ni soumis  un raisonnement
trop minutieux[62].  la fin, le frre scolastique s'ennuie de
chercher des distinctions, met le vieux testament dans une bote bien
ferme, autorise par la tradition les modes qui lui conviennent, puis,
ayant attrap un hritage, se fait appeler Mgr Pierre. Ses frres,
traits en valets, finissent par s'enfuir; ils rouvrent le testament,
et recommencent  comprendre la volont de leur pre; Martin,
l'anglican, pour rduire son habit  la simplicit primitive, dcoud
point par point les galons ajusts dans les temps d'erreur, et garde
mme quelques broderies par bon sens, plutt que de dchirer l'toffe.
Jean, le puritain, arrache tout par enthousiasme, et se trouve en
loques, envieux de plus contre Martin, et  moiti fou. Il entre alors
dans la secte des olistes ou inspirs, admirateurs du vent; lesquels
prtendent que l'esprit, ou souffle ou vent, est cleste, et contient
toute science.

     Car d'abord il est gnralement reconnu que la science enfle
     les hommes, et de plus ils prouvaient leur opinion par le
     syllogisme suivant: les mots ne sont que du vent, et la
     science n'est que des mots; _ergo_ la science n'est que du
     vent. Or ce vent ne devait point tre gard sous le
     boisseau, mais librement communiqu  l'espce humaine. Par
     ces raisons et d'autres de poids gal, les olistes
     affirmaient que le don de roter est l'acte le plus noble de
     la crature raisonnable. C'est pourquoi on voyait souvent
     plusieurs centaines de leurs prtres attachs les uns aux
     autres en faon de chane circulaire, chacun tenant un
     soufflet qu'il appliquait  la culotte de son voisin,
     expdient par lequel ils se gonflaient les uns les autres
     jusqu' prendre la forme et la grosseur d'un tonneau, et
     pour cette raison ils appelaient ordinairement leurs corps
     d'une faon trs-exacte les vaisseaux du Seigneur. Et afin
     de rendre la chose plus complte, comme le souffle de la vie
     de l'homme est dans ses narines, ils faisaient passer les
     rots les plus choisis, les plus difiants et les plus
     vivifiants par cet orifice, pour leur en donner la teinture,
      mesure qu'ils passaient[63].

Aprs cette explication de la thologie, des querelles religieuses et
de l'inspiration mystique, que reste-t-il, mme de l'glise anglicane?
Elle est un manteau raisonnable, utile, politique, mais quoi d'autre?
Comme une brosse trop forte, la bouffonnerie a emport l'toffe avec
la tache. Swift a teint un incendie, je le veux, mais comme Gulliver
 Lilliput: les gens sauvs par lui restent suffoqus de leur
dlivrance, et le critique a besoin de se boucher le nez pour admirer
la juste application du liquide et l'nergie de l'instrument
librateur.

La religion noye, il se tourne contre la science: car les digressions
dont il coupe son conte pour contrefaire et railler les savants
modernes sont attaches  son conte par le lien le plus troit. Le
livre s'ouvre par des introductions, prfaces, ddicaces et autres
appendices ordinairement employs pour grossir les livres, caricatures
violentes accumules contre la vanit et le bavardage des auteurs. Il
se dit de leur compagnie, et annonce leurs dcouvertes. Admirables
dcouvertes! Le premier de leurs commentaires sera sur _Tom
Pouce_[64], dont l'auteur tait un philosophe pythagoricien. Ce
profond trait contient tout le secret de la mtempsychose, et
dveloppe l'histoire de l'me  travers tous ses tats.--_Whittington
et son chat_ est une oeuvre de ce mystrieux Rabbi Jehuda Hannasi,
contenant une dfense de la Gmara de la Misna Hirosolymitaine, et
les raisons qui doivent la faire prfrer  celle de Babylone,
contrairement  l'opinion reue. Lui-mme avertit qu'il va publier
une histoire gnrale des oreilles, un pangyrique du nombre trois,
une humble dfense des procds de la canaille dans tous les sicles,
un essai critique sur l'art de brailler cagotement, considr aux
points de vue philosophique, physique et musical, et il engage les
lecteurs  lui arracher par les sollicitations ces inestimables
traits qui vont changer la face du monde; puis, se tournant contre
les savants et les critiques plucheurs de textes, il leur prouve 
leur faon que les anciens ont parl d'eux. Peut-on voir une plus
cruelle parodie des interprtations forces? Les anciens, dit-il, ont
dsign les critiques,  la vrit en termes figurs et avec toute
sorte de prcautions craintives; mais ces symboles sont si
transparents, qu'il est difficile de concevoir comment un lecteur de
got, dou de la perspicacit moderne, a pu les mconnatre. Ainsi
Pausanias dit qu'il y eut une race d'hommes qui se plaisait 
grignoter les superfluits et les excroissances des livres; ce que les
savants ayant enfin observ, ils prirent d'eux-mmes le soin de
retrancher de leurs oeuvres les branches mortes et superflues.
Seulement Pausanias cache adroitement son ide sous l'allgorie
suivante: que les Naupliens  Argos apprirent l'art d'monder leurs
vignes, en remarquant que lorsqu'un _ne_ en avait brout quelqu'une,
elle profitait mieux et portait de plus beaux fruits[65]. Hrodote,
prcisment avec les mmes hiroglyphes, parle bien plus clairement et
presque _in terminis_; il a eu l'audace de taxer les vrais critiques
d'ignorance et de malice, et de le dire ouvertement, car on ne peut
trouver d'autre sens  sa phrase: que dans la partie occidentale de la
Libye, il y a des _nes_ avec des cornes[66]. Les sanglants sarcasmes
arrivent alors par multitude. Swift a le gnie de l'insulte; il est
inventeur dans l'ironie, comme Shakspeare dans la posie, et ce qui
est le propre de l'extrme force, il va jusqu' l'extrmit de sa
pense et de son art. Il flagelle la raison aprs la science, et ne
laisse rien subsister de tout l'esprit humain. Avec une gravit
mdicale, il tablit que de tout le corps s'exhalent des vapeurs,
lesquelles, arrivant au cerveau, le laissent sain si elles sont peu
abondantes, mais l'exaltent si elles regorgent; que, dans le premier
cas, elles font des particuliers paisibles, et dans le second de
grands politiques, des fondateurs de religions et de profonds
philosophes, c'est--dire des fous, en sorte que la folie est la
source de tout le gnie humain et de toutes les institutions de
l'univers. C'est pourquoi on a grand tort de tenir enferms les
_gentlemen_ de Bedlam, et une commission charge de les trier
trouverait dans cette acadmie beaucoup de talents enfouis capables de
remplir les plus grands postes dans l'arme, dans l'tat et dans
l'glise. Y a-t-il un tudiant qui mette sa paille en pices, qui
jure, blasphme, cume, morde ses barreaux et vide son pot de chambre
sur le visage des spectateurs? Que les sages et dignes commissaires
inspecteurs lui donnent un rgiment de dragons et l'envoient en
Flandre avec les autres.--En voici un second qui prend gravement les
dimensions de son chenil, homme  visions prophtiques et  vue
intrieure, qui marche solennellement toujours du mme pas, parle
beaucoup de la duret des temps, des taxes et de la prostitue de
Babylone, barre le volet de sa cellule exactement  huit heures, et
rve du feu.  quelle valeur ne monteraient pas toutes ces
perfections, si on envoyait le propritaire dans une congrgation de
la Cit[67]!... Je ne veux pas insister minutieusement sur le grand
nombre d'lgants, de musiciens, de potes, de politiques, que cette
rforme rendrait au monde.--Moi-mme, l'auteur de ces admirables
vrits, j'en suis une preuve, tant une personne dont les
imaginations prennent aisment le mors aux dents, et sont
merveilleusement disposes  s'enfuir avec ma raison, laquelle, comme
je l'ai observ par une longue exprience, est un cavalier mal assis
et qu'on dsaronne aisment, d'o il arrive que mes amis ne me
veulent jamais laisser seul que je ne leur aie promis solennellement
de dcharger mes ides de la faon qu'on vient de voir, ou d'une autre
semblable, pour l'avantage universel de l'humanit[68]. Le
malheureux qui se connat et qui se raille! Quel rire de fou, et quel
sanglot dans cette gaiet rauque! Que lui reste-t-il, sinon  gorger
le reste de l'invention humaine? Qui ne voit ici le dsespoir d'o est
sortie l'acadmie de Laputa? N'y a-t-il pas un avant-got de la
dmence dans cette intense mditation de l'absurde? Ici, son
mathmaticien, qui, pour enseigner la gomtrie, fait avaler  ses
lves des gaufres o il a crit ses thormes; l, son moraliste,
qui, pour mettre d'accord les partis politiques, propose de fendre les
cervelles ennemies et de recoller la moiti de l'une avec la moiti de
l'autre; plus loin, son conomiste qui distille les excrments pour
les ramener  l'tat nutritif! Swift a sa loge  ct d'eux, et il est
de tous le plus misrable, car il nourrit comme eux son esprit
d'ordures et de folies, et il en a de plus qu'eux la connaissance et
le dgot.

S'il est triste de montrer la folie humaine, il est plus triste de
montrer la perversit humaine: le coeur nous est plus intime que la
raison; l'on souffre moins de voir l'extravagance ou la sottise que la
mchancet ou la bassesse, et je trouve Swift plus doux dans le _Conte
du Tonneau_ que dans _Gulliver_.

Tout son talent et toutes ses passions se sont amasss dans ce livre;
l'esprit positif y a imprim sa forme et sa force. Rien d'agrable
dans la fiction ni dans le style; c'est le journal d'un homme
ordinaire, chirurgien, puis capitaine, qui dcrit avec sang-froid et
bon sens les vnements et les objets qu'il vient de voir; nul
sentiment du beau, nul apparence d'admiration et de passion, nul
accent. Banks et Cook racontent de mme. Swift ne cherche que le
vraisemblable et il l'atteint. Son art consiste  prendre une
supposition absurde et  dduire srieusement les effets qu'elle
amne. C'est l'esprit logique et technique d'un constructeur qui,
imaginant le raccourcissement ou l'agrandissement d'un rouage,
aperoit les suites de ce changement et en crit la liste. Tout son
plaisir est de voir ces suites nettement et par un raisonnement
solide. Il marque les dimensions et le reste en bon ingnieur et
statisticien, n'omettant aucun dtail trivial et positif, expliquant
la cuisine, l'curie, la politique: l-dessus, sauf de Foe, il n'a pas
d'gal. La machine  aimant qui soutient l'le volante, le transport
et l'inventaire de Gulliver  Lilliput, son arrive et sa nourriture
chez les chevaux font illusion; nul esprit n'a mieux connu les lois
ordinaires de la nature et de la vie humaine; nul esprit ne s'est si
strictement renferm dans cette connaissance; il n'y en a point de
plus exact ni de plus limit.

Mais quelle vhmence sous cette scheresse! Que nos intrts et nos
passions semblent ridicules, rabaisss  la petitesse de Lilliput, ou
compars  l'normit de Brodingnag? Qu'est-ce que la beaut, puisque
le plus beau corps regard avec des yeux perants parat horrible?
Qu'est-ce que notre puissance, puisqu'un insecte, roi d'une
fourmilire, peut se faire appeler comme nos princes majest sublime,
dlices et terreur de l'univers? Que valent nos hommages, puisqu'un
pygme, plus haut que les autres de l'paisseur de notre ongle, les
frappe par cela seul d'une crainte respectueuse? Les trois quarts de
nos sentiments sont des sottises, et l'imbcillit de nos organes est
la seule cause de notre vnration ou de notre amour.

La socit rebute encore plus que l'homme.  Laputa,  Lilliput, chez
les chevaux, chez les gants, Swift s'acharne contre elle, et n'est
jamais las de la bafouer et de l'avilir.  ses yeux, l'ignorance, la
paresse et le vice sont les mrites et les marques distinctives du
lgislateur. Pour expliquer, interprter et appliquer les lois, on
choisit ceux dont le talent et l'intrt consistent  les pervertir, 
les brouiller et  les luder. Un noble est un misrable pourri de
corps et d'me, ayant ramass en lui toutes les maladies et tous les
vices que lui ont transmis dix gnrations de dbauchs et de drles.
Un homme de loi est un menteur  gages, habitu par vingt ans de
chicanes  tordre la vrit s'il est avocat,  la vendre s'il est
juge. Un ministre est un entremetteur qui, ayant prostitu sa femme ou
clabaud pour le bien public, s'est rendu matre de toutes les places,
et qui, pour mieux voler l'argent de la nation, achte les dputs
avec l'argent de la nation. Un prince est un metteur en oeuvre de tous
les vices, incapable d'employer ou d'aimer un honnte homme, persuad
que son trne ne peut subsister sans corruption, parce que cette
humeur courageuse, indocile et fire, que la vertu inspire  l'homme,
est une entrave perptuelle aux affaires publiques.  Lilliput, il
choisit pour ministres ceux qui dansent le mieux sur la corde. 
Laputa, il oblige tous ceux qui se prsentent devant lui  ramper sur
le ventre, lchant la poussire du parquet. Et Swift ajoute entre
autres louanges: Lorsqu'il a envie de mettre  mort quelqu'un de ses
nobles d'une faon douce et indulgente, il fait rpandre sur le
parquet une certaine poudre brune empoisonne, qui, tant lche, tue
l'homme infailliblement en vingt-quatre heures. Toutefois, pour rendre
justice  la grande clmence de ce prince et au soin qu'il prend de la
vie de ses sujets (en quoi les monarques d'Europe devraient bien
l'imiter), il faut remarquer,  son honneur, que des ordres svres
sont toujours donns aprs de telles excutions, pour faire bien laver
la partie empoisonne du parquet. Je l'ai entendu moi-mme donner
ordre de fouetter un de ses pages, qui avait t charg pour cette
fois de faire laver le parquet, et qui malicieusement n'avait point
rempli cet office. Par cette ngligence, un jeune seigneur de grande
esprance, qui venait  une audience, avait malheureusement t
empoisonn, bien que le roi  ce moment n'et aucun dessein contre sa
vie; _mais cet excellent prince eut la touchante bont de remettre le
fouet au pauvre page,  condition qu'il promettrait de ne plus jamais
recommencer sans un ordre spcial_[69].

Toutes ces fictions de gants, de pygmes, d'les volantes, sont des
moyens de dpouiller la nature humaine des voiles dont l'habitude et
l'imagination la couvrent, pour l'taler dans sa vrit et dans sa
laideur. Il reste une enveloppe  lever, la plus trompeuse, la plus
intime. Il faut ter cette apparence de raison dont nous nous
affublons. Il faut supprimer ces sciences, ces arts, ces combinaisons
de socits, ces inventions d'industries dont l'clat blouit. Il
faut dcouvrir le _yahou_ sous l'homme. Quel spectacle!

     Je vis plusieurs animaux dans un champ, et un ou deux de la
     mme espce perchs sur des arbres. Leur corps tait
     singulier et difforme, leurs ttes et leurs poitrines
     taient couvertes d'un poil pais, quelquefois fris,
     d'autres fois plat; ils avaient des barbes comme les chvres
     et une longue bande de poil tout le long de leurs dos et sur
     le devant de leurs pieds et de leurs jambes; mais le reste
     du corps tait nu[70],... de sorte que je pus voir leur
     peau, qui tait d'un brun tann; ils grimpaient au haut des
     arbres aussi agilement que des cureuils, car ils avaient
     aux pieds de devant et de derrire de fortes griffes
     tendues, termines en pointes aigus et crochues. Les
     femelles avaient de longs cheveux plats sur la tte, mais
     non sur la figure, ni rien sur tout le reste du corps qu'une
     sorte de duvet. Leurs mamelles pendaient entre leurs pieds
     de devant, et souvent, lorsqu'elles marchaient, touchaient
     presque  terre. En somme, dans tous mes voyages, je n'avais
     jamais vu d'animal si repoussant, ou contre qui j'eusse
     conu naturellement une si forte antipathie[71].

Selon Swift, tels sont nos frres. Il trouve en eux tous nos
instincts. Ils se hassent les uns les autres, et se dchirent de
leurs griffes avec des contorsions et des hurlements hideux; voil la
source de nos querelles. S'ils rencontrent une vache morte, quoiqu'ils
ne soient que cinq, et qu'il y en ait pour cinquante, ils s'tranglent
ou s'ensanglantent; voil l'image de notre avidit et de nos guerres.
Ils dterrent des pierres brillantes qu'ils cachent dans leurs
chenils, qu'ils couvent des yeux, dprissant et hurlant, si on les
leur te; voil l'origine de notre amour de l'or. Ils dvorent tout
indistinctement, herbes, baies, racines, chair pourrie, et de
prfrence celle qu'ils ont vole, s'en gorgeant jusqu' vomir ou
crever; voil le portrait de notre gloutonnerie et de notre improbit.
Ils ont une sorte de racine juteuse et malsaine dont ils s'abreuvent
jusqu' hurler et grincer des dents, s'embrassant ou s'gratignant,
puis roulant ple-mle avec des hoquets, vautrs dans la boue; voil
le tableau de notre ivrognerie. Ils ont un chef par troupeau, le plus
mchant et le plus difforme de tous, servi par un favori dont
l'emploi est de lcher ses pieds et son derrire, ou de mener les
yahous femelles  son chenil, ayant de temps en temps pour rcompense
un morceau de chair d'ne,  la fin chass quand le matre trouve une
brute pire, si excr qu' ce moment son successeur et toute la bande
viennent en corps dcharger sur lui leurs excrments de la tte aux
pieds[72]; voil l'abrg de notre gouvernement. Encore donne-t-il la
prfrence aux yahous sur les hommes, disant que notre misrable
raison a empir et multipli ces vices, et concluant avec le roi de
Brodingnag que notre espce est la plus pernicieuse race d'odieuse
petite vermine que la nature ait jamais laiss ramper sur la surface
de la terre[73].

Cinq ans aprs ce trait de l'homme, il crivait en faveur de la
malheureuse Irlande un pamphlet qui est comme le suprme effort de son
dsespoir et de son gnie[74]. Je le traduis presque tout entier; il
le mrite. En aucune littrature je ne connais rien de pareil.

     C'est un triste spectacle pour ceux qui se promnent dans
     cette grande ville, ou voyagent dans la campagne, que de
     voir les rues, les routes et les portes des cabanes
     couvertes de mendiantes, suivies de trois, quatre ou six
     enfants, tous en guenilles, et importunant chaque voyageur
     pour avoir l'aumne.... Tous les partis conviennent, je
     pense, que ce nombre prodigieux d'enfants est aujourd'hui
     dans le dplorable tat de ce royaume un trs-grand fardeau
     de plus; c'est pourquoi celui qui pourrait dcouvrir un
     moyen honorable, ais, peu coteux de transformer ces
     enfants en membres utiles de la communaut, rendrait un si
     grand service au public, qu'il mriterait une statue comme
     sauveur de la nation. Je vais donc humblement proposer mon
     ide, qui, je l'espre, ne saurait rencontrer la moindre
     objection[75].

Quand on connat Swift, de pareils dbuts font peur.

     Il m'a t assur par un Amricain de ma connaissance 
     Londres, homme trs-capable, qu'un jeune enfant bien
     portant, bien nourri, est  l'ge d'un an une nourriture
     tout  fait dlicieuse, substantielle et saine, rti ou
     bouilli,  l'tuve ou au four, et je ne doute pas qu'il ne
     puisse servir galement en fricasse ou en ragot.

     Je prie donc humblement le public de considrer que des cent
     vingt mille enfants on en pourrait rserver vingt mille pour
     la reproduction de l'espce, desquels un quart serait des
     mles, et que les cent mille autres pourraient,  l'ge d'un
     an, tre offerts en vente aux personnes de qualit et de
     fortune dans tout le royaume, la mre tant toujours avertie
     de les faire tter abondamment le dernier mois, de faon 
     les rendre charnus et gras pour les bonnes tables. Un enfant
     ferait deux plats dans un repas d'amis; quand la famille
     dne seule, le train de devant ou de derrire ferait un plat
     trs-raisonnable; assaisonn avec un peu de poivre ou de
     sel, il serait trs-bon, bouilli, le quatrime jour,
     particulirement en hiver.

     J'ai compt qu'en moyenne un enfant pesant douze livres  sa
     naissance peut en un an, s'il est passablement nourri,
     atteindre vingt-huit livres.

     J'ai calcul que les frais de nourriture pour un enfant de
     mendiant (et dans cette liste je mets tous les _cottagers_,
     journaliers, et les quatre cinquimes des fermiers) sont
     d'environ 2 shillings par an, guenilles comprises, et je
     crois que nul _gentleman_ ne se plaindra de donner 10
     shillings pour le corps d'un bon enfant gras qui lui
     fournira au moins quatre plats d'excellente viande
     nutritive.

     Ceux qui sont plus conomes (et j'avoue que les temps le
     demandent) pourront corcher l'enfant, et la peau
     convenablement prpare fera des gants admirables pour les
     dames et des bottes d't pour les _gentlemen_ lgants.

     Quant  notre cit de Dublin, on pourra y disposer des
     abattoirs dans les endroits les plus convenables; pour les
     bouchers, nous pouvons tre certains qu'il n'en manquera
     pas; cependant je recommanderai plutt d'acheter les enfants
     vivants, et d'en dresser la viande toute chaude au sortir du
     couteau, comme nous faisons pour les cochons  rtir.

     Je pense que les avantages de ce projet sont nombreux et
     visibles aussi bien que de la plus haute
     importance.--Premirement, cela diminuera beaucoup le nombre
     de papistes, dont nous sommes tous les ans surchargs,
     puisqu'ils sont les principaux producteurs de la
     nation.--Secondement, comme l'entretien de cent mille
     enfants de deux ans et au-dessus ne peut tre valu  moins
     de 10 shillings par tte chaque anne, la richesse de la
     nation s'accrotrait par l de 50,000 guines par an, outre
     le profit d'un nouveau plat introduit sur les tables de tous
     les _gentlemen_ de fortune qui ont quelque dlicatesse dans
     le got. Et l'argent circulerait entre nous, ce produit
     tant uniquement de notre cr et de nos
     manufactures.--Troisimement, ce serait un grand
     encouragement au mariage, que toutes les nations sages ont
     encourag par des rcompenses ou garanti par des lois et
     pnalits. Cela augmenterait le soin et la tendresse des
     mres pour leurs enfants, quand elles seraient sres d'un
     tablissement  vie pour les pauvres petits, institu ainsi
     en quelque sorte par le public lui-mme.--On pourrait
     numrer beaucoup d'autres avantages, par exemple l'addition
     de quelques milliers de pices pour notre exportation de
     boeuf en baril, l'expdition plus abondante de chair de
     porc, et des perfectionnements dans l'art de faire de bons
     jambons; mais j'omets tout cela et beaucoup d'autres choses
     par amour de la brivet.

     Quelques personnes d'esprit abattu s'inquitent en outre de
     ce grand nombre de pauvres gens qui sont vieux, malades ou
     estropis, et l'on m'a demand d'employer mes rflexions
     pour trouver un moyen de dbarrasser la nation d'un fardeau
     aussi pnible; mais l-dessus je n'ai pas le moindre souci,
     parce qu'on sait fort bien que tous les jours ils meurent et
     pourrissent de froid, de faim, de salet et de vermine,
     aussi vite qu'on peut raisonnablement y compter. Et quant
     aux jeunes journaliers, leur tat donne des esprances
     pareilles: ils ne peuvent trouver d'ouvrage, et par
     consquent languissent par dfaut de nourriture, tellement
     que si en quelques occasions on les loue par hasard comme
     manoeuvres, ils n'ont pas la force d'achever leur travail.
     De cette faon, le pays et eux-mmes se trouvent
     heureusement dlivrs de tous les maux  venir[76].

Et il finit par cette ironie de cannibale:

     Je dclare dans la sincrit de mon coeur que je n'ai pas le
     moindre intrt personnel  l'accomplissement de cette
     oeuvre salutaire, n'ayant d'autre motif que le bien public
     de mon pays. Je n'ai pas d'enfants dont, par cet expdient,
     je puisse esprer tirer un sou, mon plus jeune ayant neuf
     ans et ma femme ayant pass l'ge de devenir grosse[77].

On a parl beaucoup des grands hommes malheureux, de Pascal par
exemple. Je trouve que ses cris et ses angoisses sont doux auprs de
cette tranquille dissertation.

Tel est ce grand et malheureux gnie, le plus grand de l'ge
classique, le plus malheureux de l'histoire, Anglais dans toutes ses
parties, et que l'excs de ses qualits anglaises a inspir et dvor,
ayant cette profondeur de dsirs qui est le fond de la race, cette
normit d'orgueil que l'habitude de la libert, du commandement et du
succs a imprime dans la nation, cette solidit d'esprit positif que
la pratique des affaires a tablie dans le pays; relgu hors du
pouvoir et de l'action par ses passions dchanes et sa superbe
intraitable; exclu de la posie et de la philosophie par la
clairvoyance et l'troitesse de son bon sens; priv des consolations
qu'offre la vie contemplative et de l'occupation que fournit la vie
pratique; trop suprieur pour embrasser de coeur une secte religieuse
ou un parti politique, trop limit pour se reposer dans les hautes
doctrines qui concilient toutes les croyances ou dans les larges
sympathies qui enveloppent tous les partis; condamn par sa nature et
ses alentours  combattre sans aimer une cause,  crire sans
s'prendre de l'art,  penser sans atteindre un dogme, _condottiere_
contre les partis, misanthrope contre l'homme, sceptique contre la
beaut et la vrit. Mais ces mmes alentours et cette mme nature,
qui le chassaient hors du bonheur, de l'amour, du pouvoir et de la
science, l'ont lev, dans cet ge d'imitation franaise et de
modration classique,  une hauteur extraordinaire, o, par
l'originalit et la puissance de son invention, il se trouve l'gal de
Byron, de Milton et de Shakspeare, et manifeste en haut relief le
caractre et l'esprit de sa nation. La sensibilit, l'esprit positif
et l'orgueil lui ont forg un style unique, d'une vhmence terrible,
d'un sang-froid accablant, d'une efficacit pratique, tremp de
mpris, de vrit et de haine, poignard de vengeance et de guerre qui
a fait crier et mourir ses ennemis sous sa pointe et sous son poison.
Pamphltaire contre l'opposition et le gouvernement, il a dchir ou
cras ses adversaires par son ironie ou ses sentences, avec un ton de
juge, de souverain et de bourreau. Homme du monde et pote, il a
invent la plaisanterie atroce, le rire funbre, la gaiet convulsive
des contrastes amers, et, tout en tranant comme une guenille oblige
le harnais mythologique, il s'est fait une posie personnelle par la
peinture des dtails crus de la vie triviale, par l'nergie du
grotesque douloureux, par la rvlation implacable des ordures que
nous cachons. Philosophe contre toute philosophie, il a cr l'pope
raliste, parodie grave, dduite comme une gomtrie, absurde comme un
rve, croyable comme un procs-verbal, attrayante comme un conte,
avilissante comme un torchon pos en guise de couronne sur la tte
d'un dieu. Ce sont l ses misres et ses forces; on sort d'un tel
spectacle le coeur serr, mais rempli d'admiration, et l'on se dit
qu'un palais est beau, mme lorsqu'il brle; des artistes ajouteront:
Surtout lorsqu'il brle.

[Note 58: La vrit chrtienne.]

[Note 59: Perscutions et combats de l'glise primitive.]

[Note 60: They held the universe to be a large suit of clothes,
which invests every thing: that the earth is invested by the air; the
air is invested by the stars, and the stars are invested by the primum
mobile.... What is that which some call land, but a fine coat laced
with green? Or the sea but a waistcoat of water-tabby?... You will
find how curious journeyman nature has been to trim up vegetable
beans. Observe how sparkish a periwig adorns the head of the beech,
and what a fine doublet of white satin is worn by the birch.... Is not
religion a cloak, honesty a pair of shoes worn out in the dirt,
self-love a surtout, vanity a shirt, and conscience a pair of
breeches, which, though a cover for lewdness as well as nastiness, is
easily slipt down for the service of both?... If certain ermines and
furs be placed in a certain position, we style them a judge; and so an
apt conjunction of lawn and black satin, we entitle a bishop.]

[Note 61: In this unhappy case they went immediately to consult
their father's will, read it over and over, but not a word of a
Shoulder-Knot.... After much thought, one of the brothers who happened
to be more book-learned than the other two, said he had found an
expedient. It is true, said he, there is nothing in this will,
_totidem verbis_, making mention of Shoulder-Knot; but I dare
conjecture we may find them inclusive, or _totidem syllabis_.--This
distinction was immediately approved by all; and so they fell again to
examine; but their evil star had so directed the matter that the first
syllable was not to be found in the whole writings. Upon which
disappointment, he, who found the former evasion, took heart and said:
Brothers, there is yet hopes, for though we cannot find them _totidem
verbis_, nor _totidem syllabis_, I dare engage we shall make them out
_tertio modo_, or _totidem litteris_. This discovery was also highly
commended; upon which they fell once more to the scrutiny, and picked
out SHOULDER; when the same planet, enemy to their repose, had
wonderfully contrived that a K was not to be found. Here was a weighty
difficulty; but the distinguishing brother, now his hand was in,
proved by a very good argument that K was a modern illegitimate
letter; unknown to the learned ages, nor any where to be found in
ancient manuscripts.... Upon which all difficulty vanished;
shoulder-knots were made clearly out to be _jure paterno_, and our
three gentlemen swaggered with as large and flaunting ones as the
best.]

[Note 62: Next winter a player hired for the purpose by the
corporation of fringe-makers, acted his part in a new comedy all
covered with silver fringe, and according to the laudable custom gave
rise to that fashion. Upon which the brothers consulting their
father's will, to their great astonishment found these words. Item, I
charge and command my said three sons to wear no sort of silver fringe
upon or about their said coat. However, after some pause the brother
so often mentioned for his erudition, who was well skilled in
criticisms, had found in a certain author, which he said would be
nameless, that the same word which in the will is called _fringe_ does
also signify a _broomstick_ and doubtless ought to have the same
interpretation in this paragraph. This another of the brothers
disliked, because of that epithet _silver_ which could not, he humbly
conceived, in propriety of speech, be reasonably applied to a
broom-stick; but it was replied upon him that this epithet was
understood in a mythological and allegorical sense. However, he
objected again why their father should forbid them to wear a
broom-stick on their coats, a caution that seemed unnatural and
impertinent; upon which, he was taken up short, as one that spoke
irreverently of a mystery, which doubtless was very useful and
significant, but ought not to be over-curiously pried into, or nicely
reasoned upon.]

[Note 63: Allusions aux assembles des puritains,  leur
prononciation nasale, etc.

First, it is generally affirmed or confessed that learning puffeth men
up; and secondly they proved it by the following syllogism: words are
but wind; and learning is nothing but words; ergo learning is nothing
but wind.--.... This, when blown up to its perfection, ought not to be
covetously hoarded up, stifled, or hid under a bushel, but freely
communicated to mankind. Upon these reasons and others of equal
weight, the wise olists affirm the gift of _belching_ to be the
noblest act of a rational.... creature.... At certain seasons of the
year you might behold the priests among them in vast number.... linked
together in a circular chain, with every man a pair of bellows applied
to his neighbour's breech, by which they blew each other to the shape
and size of a tun; and for that reason with great propriety of speech
did usually call their bodies their vessels.... and to render these
yet more compleat, because the breath of man's life is in his
nostrils, therefore the choicest, most edifying, and most enlivening
belches were very wisely conveyed through that vehicle, to give them a
tincture as they passed.]

[Note 64: Petit livre  l'usage des enfants, ainsi que
_Whittington et son chat_, nomm plus loin.]

[Note 65: The types are so apposite and the applications so
necessary and natural, that it is not easy to conceive how any reader
of a modern age or taste, could overlook them.... For first: Pausanias
is of an opinion that the perfection of writing correct was entirely
owing to the institution of criticks; and that he can possibly mean no
other than the true critick is, I think, manifest from the following
description. He says they were a race of men, who delighted to nibble
at the superfluities and excrescencies of books, which the learned at
length observing took warning, of their own accord, to lop the
luxuriant, the rotten, the dead, the sapless, and the overgrown
branches from their works. But now all this he cunningly shades under
the following allegory: that the Nauplians in Argos learned the art of
pruning their vines, by observing that when an _ass_ had browsed upon
one of them, it thrived the better and bore fairer fruits.]

[Note 66: Herodotus holding the same hieroglyph speaks much
plainer and almost _in terminis_; he has been so bold as to tax the
true criticks of ignorance and malice, telling us openly (for I think
nothing can be plainer), that in the western part of Libya there were
_asses_ with horns.]

[Note 67: Les descriptions qui suivent sont telles que je n'ose
les traduire.]

[Note 68: Is any student tearing his straw in piece-meal, swearing
and blaspheming, biting his grate, foaming at the mouth, and emptying
his piss-pot in the spectator's faces? Let the right worshipfull
commissioners of inspection give him a regiment of dragoons, and send
him into Flanders among the rest.... You will find a third taking
gravely the dimensions of his kennel; a person of foresight and
insight, though kept quite in the dark.... He walks duly in one
pace.... talks much of hard times and taxes and the whore of Babylon,
bars up the wooden window of his cell constantly at eight o'clock,
dreams of fire.... Now what a figure would all those acquirements make
if the owner were sent into the city among his brethren!... Accost the
hole of another kennel (first stopping your nose), you will behold a
surly, gloomy, nasty, slovenly mortal, raking in his own dung, and
dabbling in his urine; the best parts of his diet is the reversion of
his own ordure, which, expiring into steams, whirls perpetually about,
and at last reinfunds. His complexion is of a dirty yellow, with a
thin scattered beard, exactly agreeable to that of his diet upon its
first declination; like other insects who having their birth and
education in a excrement, from thence borrow their colour and their
smell.... Now is it not amazing the society of Warwick-lane should
have no more concern for the recovery of so useful a member?... I
shall not descend so minutely, as to insist upon the vast number of
_beaux_, _fiddlers_, _poets_, and _politicians_, that the world might
recover by such a reformation.... Even I myself, the author of these
momentous truths, am a person whose imaginations are hard-mouthed, and
exceedingly disposed to run away with his reason, which I have
observed from long experience to be a very light rider, and easily
shaken off; upon which account my friends will never trust me alone,
without a solemn promise to vent my speculations in this or the like
manner, for the universal benefit of mankind.]

[Note 69: When the king has a mind to put any of his nobles to
death in a gentle, indulgent manner, he commands the floor to be
strewed with a certain brown powder of a deadly composition, which
being licked up, infallibly kills him in twenty-four hours. But in
justice to this prince's great clemency and the care he has of his
subjects' lives (wherein it were much to be wished that the monarchs
of Europe would imitate him) it must be mentioned for his honour that
strict orders are given to have the infected parts of the floor well
washed after every such execution.... I myself heard him give
directions that one of his pages should be whipped, whose turn it was
to give notice about washing the floor after an execution, but who
maliciously had omitted it; by which neglect, a young lord of great
hopes coming to an audience, was unfortunately poisoned, although the
prince at that time had no design against his life. But this good
prince was so gracious as to forgive the poor page his whipping, upon
promise that he would do so no more, without special orders.]

[Note 70: Je suis forc de supprimer plusieurs traits.]

[Note 71: At last I beheld several animals in a field, and one or
two of the same kind sitting in trees. Their shape was very singular
and deformed.... Their heads and breasts were covered with a thick
hair, some frizzled, and others lank. They had beards like goats, and
a long ridge of hair behind their back, and the forepart of their legs
and feet. But the rest of the body was bare so that I might see their
skins, which were of a brown buff colour. They had no tails, nor any
hair at all on their buttocks, except about the anus.... They climbed
high trees as nimbly as a squirrel, for they had strong extended claws
before and behind, terminated in sharp points and hooked.... The
females had long lank hair on their head but none on their faces, nor
any thing more than a sort of down on the rest of their bodies, except
about the anus and pudenda. The dugs hung between their forefeet, and
often reached almost to the ground as they walked.... Upon the whole I
never beheld in all my travels so disagreeable an animal, or one
against which I naturally conceived so great an antipathy.]

[Note 72: In most herds there was a sort of ruling yahoo, who was
always more deformed in body and mischievous in disposition than any
of the rest; this leader had usually a favourite as like himself as he
could get, whose employment was to lick his master's feet and
posteriors, and drive the female yahoos to his kennel; for which he
was now and then rewarded with a piece of ass flesh.... He usually
continues in office till a worse can be found; but the very moment he
is discarded, his successor, at the head of all the yahoos in that
district, male and female, come in a body and discharge their
excrements upon him from head to foot.]

[Note 73: I cannot but conclude the bulk of your natives to be the
most pernicious race of little odious vermin, that nature ever
suffered to crawl upon the surface of the earth.]

[Note 74: Proposition modeste pour empcher que les enfants des
pauvres en Irlande ne soient une charge  leurs parents ou  leur
pays, et pour les rendre utiles au public. 1729.--Swift devint fou
quelques annes aprs.]

[Note 75: It is a melancholy object to those who walk through this
great town, or travel in the country, when they see the streets, the
roads, and cabin-doors, crowded with beggars of the female sex,
followed by three, four, or six children, all in rags, and importuning
every passenger for an alms.... I think it is agreed by all parties
that this prodigious number of children.... is in the present
deplorable state of the kingdom, a very great additional grievance;
and therefore, whosoever could find out a fair, cheap and easy method
of making these children sound, easy members of the Commonwealth,
would deserve so well of the public, as to have his statue set up for
a preserver of the nation.... I shall now, therefore, humbly propose
my own thoughts; which I hope will not be liable to the least
objection.]

[Note 76: I have been assured by a very knowing American of my
acquaintance in London, that a young healthy child, well nursed, is,
at a year old, a most delicious, nourishing, and wholesome food,
whether stewed, roasted, baked, or boiled; and I make no doubt that it
will equally serve in a fricassee or a ragout.

I do therefore humbly offer it to public consideration that of the
hundred and twenty thousand children already computed, twenty thousand
may be reserved for breed, whereof one-fourth part to be males....
that the remaining hundred thousand may, at a year old, be offered in
sale to the persons of quality and fortune through the kingdom; always
advising the mother to let them suck plentifully in the last month, so
as to render them plump and fat for good tables. A child will make two
dishes at an entertainment for friends, and when the family dines
alone, the fore or hind quarter will make a reasonable dish, and
seasoned with a little pepper or salt, will be very good boiled on the
fourth day, especially in winter.

I have reckoned, upon a medium, that a child just born will weigh
twelve pounds, and in a solar year, if tolerably nursed, will increase
to twenty-eight pounds.

I have already computed the charge of nursing a beggar's child (in
which list I reckon all cottagers, labourers, and four-fifths of the
farmers), to be about two shillings per annum, rags included; and I
believe no gentleman would repine to give ten shillings for the
carcass of a good fat child, which, as I have said, will make four
dishes of excellent nutritive meat.

Those who are more thrifty (as I must confess the times require), may
flay the carcass: the skin of which, artificially dressed, will make
admirable gloves for ladies, and summer boots for fine gentlemen.--As
to our city of Dublin, shambles may be appointed for this purpose, in
the most convenient parts of it; and butchers we may be assured will
not be wanting; although I rather recommend buying the children alive,
then dressing them hot from the knife, as we do roasted pigs....

I think the advantages by the proposals which I have made are obvious
and many, as well as of the highest importance. For first, as I have
already observed, it would greatly lessen the number of papists, with
whom we are yearly overrun, being the principal breeders of the
nation, as well as our most dangerous enemies.... Thirdly, whereas the
maintenance of a hundred thousand children, from two years old and
upwards, cannot be computed at less than ten shillings a piece per
annum, the nation's stock will be thereby increased fifty thousand
pounds per annum, beside the profit of a new dish introduced to the
tables of all gentlemen of fortune in the kingdom, who have any
refinement in taste. And all the money will circulate among ourselves,
the goods being entirely of our own growth and manufacture....
Sixthly, this would be a great inducement to marriage, which all wise
nations have either encouraged by rewards or enforced by laws and
penalties. It would increase the care and tenderness of mothers toward
their children, when they were sure of a settlement for life to the
poor babes, provided in some sort by the public, to their annual
profit or expense.... Many other advantages might be enumerated, for
instance, the addition of some thousand carcasses in our exportation
of barrelled beef; the propagation of swine's flesh, and improvement
in the art of making good bacon.... But this, and many others, I omit,
being studious of brevity.

Some persons of desponding spirit are in great concern about that vast
number of poor people who are aged, diseased, or maimed; and I have
been desired to employ my thoughts, what course may be taken to ease
the nation of so grievous an encumbrance. But I am not in the least
pain upon that matter, because it is very well known, that they are
every day dying and rotting by cold and famine and filth and vermin,
as fast as can be reasonably expected. And as to the young labourers,
they are now in almost as hopeful a condition; they cannot get work,
and consequently pine away for want of nourishment to a degree, that,
if at any time they are accidentally hired to common labour, they have
not strength to perform it. And thus the country and themselves are
happily delivered from the evils to come.]

[Note 77: I profess in the sincerity of my heart that I have not
the least personal interest in endeavouring to promote this necessary
work, having no other motive than the public good of my country, by
advancing our trade, providing for infants, relieving the poor, and
giving some pleasure to the rich. I have no children by which I can
propose to get a single penny; the youngest being nine years old, and
my wife past child-bearing.]




CHAPITRE VI.

Les romanciers.

     I. Caractres propres du roman anglais. -- En quoi il
     diffre des autres.

     II. De Foe. -- Sa vie. -- Son nergie, son dvouement, son
     rle politique. -- Son esprit. -- Diffrence des ralistes
     anciens et des ralistes modernes. -- Ses oeuvres. -- Ses
     procds. -- Son but. -- _Robinson Cruso._ -- En quoi ce
     caractre est anglais. -- Sa fougue intrieure. -- Sa
     volont obstine. -- Sa patience au travail. -- Son bon sens
     mthodique. -- Ses agitations religieuses. -- Sa pit
     finale.

     III. Circonstances qui font natre le roman du dix-huitime
     sicle. -- Tous ces romans sont des fictions morales et des
     tudes de caractres. -- Liaison du roman et de l'essai. --
     Deux ides principales en morale. -- Comment elles suscitent
     deux classes de romans.

     IV. Richardson. -- Sa condition et son caractre. -- Liaison
     de sa perspicacit et de son rigorisme. -- Son talent, sa
     minutie, ses combinaisons. -- _Pamla._ -- Son temprament.
     -- Ses principes. -- L'pouse anglaise. -- _Clarisse
     Harlowe._ -- La famille Harlowe. -- Le caractre despotique
     et insociable en Angleterre. -- Lovelace. -- Le caractre
     orgueilleux et militant en Angleterre. -- Clarisse. -- Son
     nergie, son sang-froid, sa logique. -- Sa pdanterie, ses
     scrupules. -- _Sir Charles Grandisson._ -- Inconvnients des
     hros automates et difiants. -- Richardson sermonnaire. --
     Ses longueurs, sa pruderie, son emphase.

     V. Fielding. -- Son temprament, son caractre et sa vie. --
     _Joseph Andrews._ -- Sa conception de la nature. -- _Tom
     Jones._ -- Caractre du squire. -- Les hros de Fielding. --
     _Amlia._ -- Lacunes de sa conception.

     VI. Smollett. -- _Roderick Random._ -- _Peregrine Pickle._
     -- Comparaison de Smollett et de Lesage. -- Sa conception de
     la vie. -- Duret de ses hros. -- Crudit de ses peintures.
     -- Relief de ses caractres. -- _Humphrey Clinker._

     VII. Sterne. -- tude excessive des particularits humaines.
     -- Caractre de Sterne. -- Son excentricit. -- Sa
     sensibilit. -- Ses gravelures. -- Pourquoi il peint les
     maladies et les dgnrescences de la nature humaine.

     VIII. Goldsmith. -- puration du roman. -- Peinture de la
     vie bourgeoise, du bonheur honnte et de la vertu
     protestante. -- _Le ministre de Wakefield._ --
     L'ecclsiastique anglais.

     IX. Samuel Johnson. -- Son autorit. -- Sa personne. -- Ses
     faons. -- Sa vie. -- Ses doctrines. -- Son jugement sur
     Voltaire et Rousseau. -- Son style. -- Ses oeuvres. --
     Hogarth. -- Sa peinture morale et raliste. -- Contraste du
     temprament anglais et de la morale anglaise. -- Comment la
     morale a disciplin le temprament.


Au milieu de ces crits achevs et parfaits, un nouveau genre parat,
appropri aux penchants et aux circonstances publiques, le roman
anti-romanesque, oeuvre et lecture d'esprits positifs, observateurs et
moralistes, destin non  exalter ou amuser l'imagination comme les
romans d'Espagne et du moyen ge, non  reproduire ou embellir la
conversation comme les romans de France et du dix-septime sicle,
mais  peindre la vie relle,  dcrire des caractres,  suggrer des
plans de conduite et  juger des motifs d'action. Ce fut une
apparition trange et comme la voix d'un peuple enseveli sous terre,
lorsque, parmi la corruption splendide du beau monde, se leva cette
svre pense bourgeoise, et que les polissonneries d'Afra Behn, qui
divertissaient encore les dames  la mode, se rencontrrent sur la
mme table avec le _Robinson_ de Daniel de Foe.


I

Celui-ci dissident, pamphltaire, journaliste, romancier, tour  tour
marchand de bas, fabricant de tuiles, comptable dans les douanes, fut
un de ces infatigables travailleurs et de ces obstins combattants,
qui, maltraits, calomnis, emprisonns,  force de probit, de bon
sens et d'nergie, parvinrent  ranger l'Angleterre de leur parti. 
vingt-trois ans, ayant pris les armes pour Monmouth, c'est grand
hasard s'il n'est point pendu ou dport. Sept ans plus tard, il est
ruin et oblig de se cacher. En 1702, pour un pamphlet entendu 
contre-pied, on le condamne  l'amende, on le met au pilori, on lui
coupe les oreilles, on l'emprisonne pendant deux ans  Newgate, et
c'est la charit du trsorier Godolphin qui empche sa femme et ses
six enfants de mourir de faim. Relch et employ en cosse pour
l'union des deux royaumes, il manque d'tre lapid. Un autre pamphlet,
mal compris encore, le mne en prison, le force  payer une caution de
huit cents livres, et c'est juste  temps qu'il reoit le pardon de la
reine. On le contrefait, on le vole et on le diffame. Il est oblig de
rclamer contre les pillards faussaires qui impriment et altrent ses
oeuvres  leur profit; contre l'abandon des whigs, qui ne le trouvent
pas assez docile; contre l'animosit des tories, qui voient en lui le
premier champion des whigs. Au milieu de son apologie, il est frapp
d'apoplexie, et de son lit continue  se dfendre. Il vit pourtant, et
il en cote de vivre; pauvre et charg de famille,  cinquante-cinq
ans, il se retourne vers la fiction et compose _Robinson Cruso_, puis
tour  tour _Moll Flanders_, _Captain Singleton_, _Duncan Campbell_,
_Colonel Jack_, _the History of the Great Plague in London_, et
d'autres encore. Cette veine puise, il pioche  ct et en exploite
une autre, _le Parfait ngociant anglais, Un Voyage  travers la
Grande-Bretagne_. La mort approche, et la pauvret reste. En vain il a
crit en prose, en vers, sur tous les sujets, politiques et religieux,
d'occasion et de principes, satires et romans, histoires et pomes,
voyages et pamphlets, traits de ngoce et renseignements de
statistique, en tout deux cent dix ouvrages, non d'amplification, mais
de raisonnements, de documents et de faits, serrs et entasss les uns
par-dessus les autres avec une telle prodigalit que la mmoire, la
mditation et l'application d'un homme semblent trop petites pour un
tel labeur; il meurt sans un sou, laissant des dettes. De quelque ct
qu'on regarde sa vie, on n'y voit qu'efforts prolongs et perscutions
subies. La jouissance en semble absente; l'ide du beau n'y a point
d'accs. Quand il arrive  la fiction, c'est en presbytrien et en
plbien, avec des sujets bas et des intentions morales, pour taler
les aventures et rformer la conduite des voleurs et des filles, des
ouvriers et des matelots. Tout son plaisir fut de penser qu'il y
avait un service  rendre, et qu'il le rendait. Celui qui a la vrit
de son ct, dit-il, est un sot aussi bien qu'un lche, quand il a
peur de la confesser  cause du grand nombre des opinions des autres
hommes. Certainement il est dur  un homme de dire: Tout le monde se
trompe, except moi; mais si en effet tout le monde se trompe, qu'y
peut-il faire[78]? Rien, sinon marcher tout droit et tout seul 
travers les coups et les claboussures. De Foe ressemble  l'un de ces
braves soldats obscurs et utiles qui, l'estomac vide, le dos charg,
les pieds dans la boue, font les corves, emboursent les coups,
reoivent tout le jour le feu de l'ennemi et quelquefois par surcrot
celui de leurs camarades, et meurent sergents, heureux quand de
rencontre ils ont accroch la croix d'honneur.

Il avait le genre d'esprit qui convient  un si dur service, solide,
exact, absolument dpourvu de finesse, d'enthousiasme et
d'agrment[79]. Son imagination est celle d'un homme d'affaires et non
d'un artiste, toute remplie et comme bourre de faits. Il les dit
comme ils lui viennent, sans arrangement ni style, en manire de
conversation, sans songer  faire un effet ou  combiner une phrase,
avec les mots de mtier et les tournures vulgaires, revenant au besoin
sur ses pas, rptant deux et trois fois la mme chose, n'ayant pas
l'air de souponner qu'il y a des moyens d'amuser, de toucher,
d'entraner ou de plaire, n'ayant d'autre envie que de dcharger sur
le papier le trop-plein des renseignements dont il s'est muni. Mme en
fait de fiction, ses renseignements sont aussi prcis qu'en fait
d'histoire. Il donne les dates, l'anne, le mois, le jour; il marque
le vent, nord-est, sud-ouest, nord-ouest; il crit un journal de
voyage, des catalogues de marchandises, des comptes d'avou et de
marchand, le nombre des _modores_ (monnaie portugaise), les intrts,
les payements en espces, en nature, le prix de revient, le prix de
vente, la part du roi, des couvents, des associs et des facteurs, le
total liquide, la statistique, la gographie et l'hydrographie de
l'le, tellement que le lecteur est tent de prendre un atlas et de
dessiner lui-mme une petite carte de l'endroit, pour entrer dans tous
les dtails de l'histoire et voir les objets aussi nettement et
pleinement que l'auteur. Il semble que celui-ci ait fait tous les
travaux de son Robinson, tant il les dcrit exactement, avec les
nombres, les quantits, les dimensions, comme un charpentier, un
potier ou un matelot mrite. On n'avait jamais vu un tel sentiment du
rel, et on ne l'a point revu. Nos ralistes aujourd'hui, peintres,
anatomistes, hommes de mtier et de parti pris, sont  cent lieues de
ce naturel; l'art et le calcul percent dans leurs descriptions trop
minutieuses. Celui-ci fait illusion, car ce n'est point l'oeil qu'il
trompe, c'est l'esprit, et cela  la lettre; son rcit de la grande
peste a pass plus d'une fois pour vrai, et lord Chatam prenait ses
_Mmoires d'un Cavalier_ pour une histoire authentique. Aussi bien il
y aspirait. L'diteur, disent les vieilles ditions de _Robinson_,
croit que ce livre est une vraie histoire de faits. Du reste, on n'y
voit aucune apparence de fiction[80]. C'est l tout son talent, et de
cette faon ses imperfections lui servent; son manque d'art devient un
art profond; ses ngligences, ses rptitions, ses longueurs,
contribuent  l'illusion; on ne peut pas supposer que tel dtail, si
petit, si plat, soit invent; un inventeur l'et supprim; il est trop
ennuyeux pour qu'on l'ait mis exprs; l'art choisit, embellit,
intresse; ce n'est donc point l'art qui a mis en monceau ce paquet
d'accidents ternes et vulgaires, c'est la vrit.

Qu'on lise par exemple, _la Relation vritable de l'apparition d'une
mistress Veal, le jour d'aprs sa mort,  une mistress Bargrave, 
Cantorbery, le 8 septembre 1705, apparition qui recommande la lecture
du Livre des Consolations contre la crainte de la mort, par
Drelincourt_[81]. Les bouquins de six sous qu'pellent les bonnes
femmes tricoteuses ne sont pas plus monotones. Il y a un tel appareil
de dtails circonstancis et lgaliss, un tel cortge de tmoins
cits, dsigns, contrls, confronts, une si complte apparence de
bonne foi bourgeoise et de gros bon sens vulgaire, qu'on prendrait
l'auteur pour un brave bonnetier retir, trop born pour inventer un
conte; nul crivain soigneux de sa rputation n'et compos cette
fadaise d'almanach. En effet, ce n'est point de sa rputation que de
Foe est soigneux; il a d'autres vues en tte; nous ne les devinons
pas, nous autres crivains: c'est que nous ne sommes qu'crivains. En
somme, il veut faire vendre un livre pieux qui ne se vend pas, le
livre de Drelincourt, et, par surcrot, confirmer les gens, dans leur
foi en persuadant qu'il revient des mes de l'autre monde. C'est la
grande preuve qu'on offre alors aux incrdules; le grave Johnson
lui-mme tchera de voir un revenant, et il n'y a point d'vnement
qui en ce temps-l soit mieux appropri aux croyances de la classe
moyenne. Ici comme ailleurs, de Foe, ainsi que Swift, est un homme
d'action; l'effet le touche et non le bruit; il compose _Robinson_
pour avertir les impies, comme Swift crivait la vie du dernier pendu
pour faire peur aux voleurs. Cette histoire, dit la prface, est
raconte pour instruire les autres par un exemple, et aussi pour
justifier et honorer la sagesse de la Providence. Dans ce monde
positif et religieux, parmi ces bourgeois politiques et puritains, la
pratique est de telle importance qu'elle rduit l'art  n'tre que
son instrument.

Jamais l'art ne fut l'instrument d'une oeuvre plus morale et plus
anglaise. Robinson est bien de sa race et peut l'instruire encore
aujourd'hui. Il a cette force de volont, cette fougue intrieure, ces
sourdes fermentations d'imagination violente qui jadis faisaient les
rois de la mer, et qui aujourd'hui font les migrants et les
_squatters_. Les malheurs de ses deux frres, les larmes de ses
proches, les conseils de ses amis, les remontrances de sa raison, les
remords de sa conscience ont beau le retenir: il y a une inclination
fatale dans sa nature; sa tte a travaill, il faut qu'il aille  la
mer. En vain,  la premire tempte, le repentir le prend: il noie
dans le vin ces accs de conscience. En vain un naufrage et le
voisinage de la mort l'avertissent, il s'endurcit et s'obstine. En
vain la captivit chez les Maures et la possession d'une plantation
fructueuse lui conseillent le repos: l'instinct indomptable se
rveille; il est n pour tre son propre destructeur, et il se
rembarque. Le vaisseau prit, il est jet seul dans une le dserte;
c'est alors que l'nergie native trouve son canal et son emploi; il
faut que, comme ses descendants les pionniers d'Australie et
d'Amrique, il refasse et reconquire une  une les inventions et les
acquisitions de l'industrie humaine: une  une, il les reconquiert et
les refait. Rien n'enraye son effort; ni la possession ni la
lassitude. J'avais maintenant, dit-il, aprs avoir fait et charg
onze radeaux en treize jours, le plus gros magasin d'objets de toute
sorte qui et jamais t amass, je crois, pour un seul homme; mais
je n'tais point encore satisfait; car tant que le navire tait debout
dans cette posture, il me semblait que _je devais_ en tirer tout ce
que je pourrais. Et vritablement je crois que si le temps calme et
continu, j'aurais emport tout le navire pice  pice[82].  ses
yeux, le travail est chose naturelle. Quand, pour se barricader, il va
couper dans les bois des pieux qu'il enfonce, et dont chacun lui cote
un jour de peine, il remarque que cet ouvrage tait trs-laborieux et
trs-ennuyeux; mais quel besoin avais-je de considrer si une chose
que je faisais tait ennuyeuse ou non, puisque j'avais assez de temps
pour la faire, et que je n'avais point d'autre occupation?... Mon
temps et mon travail taient de peu de valeur, et ainsi ils taient
aussi bien employs d'une faon que de l'autre[83]. L'application et
la fatigue de la tte et des bras occupent ce trop-plein d'activit et
de forces; il faut que cette meule trouve du grain  moudre, sans
quoi, tournant dans le vide, elle s'userait elle-mme. Il travaille
donc tous les jours et tout le jour,  la fois charpentier, rameur,
portefaix, chasseur, laboureur, potier, tailleur, laitire, vannier,
mouleur, boulanger, invincible aux difficults, aux mcomptes, au
temps,  la peine. N'ayant qu'une hache et un rabot, il lui faut
quarante-deux jours pour faire une planche. Il emploie deux mois 
fabriquer ses deux premires jarres; il met cinq mois  construire son
premier canot; ensuite, par une quantit prodigieuse de travail, il
aplanit le terrain depuis son chantier jusqu' la mer; puis, ne
pouvant amener son canot jusqu' la mer, il tente d'amener la mer
jusqu' son canot, et commence  creuser un canal; enfin, calculant
qu'il lui faudrait dix ou douze ans pour achever l'oeuvre, il
construit  un autre endroit un autre canot, avec un autre canal long
d'un demi-mille, profond de quatre pieds, large de six. Il y met deux
ans, J'avais appris  ne dsesprer d'aucune chose. Ds que je vis
celle-l praticable, je ne l'abandonnai plus. Toujours reviennent ces
fortes paroles d'indomptable patience[84]. Cette dure race est taille
pour le travail, comme ses moutons pour la boucherie et ses chevaux
pour la course. On entend encore aujourd'hui ses vaillants coups de
hache et de pioche dans les _claims_ de Melbourne et dans les
_log-houses_ du Lac Sal. La raison de leur succs est la mme l-bas
qu'ici: ils font tout avec calcul et mthode; ils raisonnent leur
acharnement; c'est un torrent qu'ils canalisent. Robinson ne procde
que chiffres en main et toutes rflexions faites. Quand il cherche un
emplacement pour sa tente, il numrote les quatre conditions que
l'endroit doit runir. Quand il veut se retirer du dsespoir, il
dresse impartialement, comme un comptable, le tableau de ses biens
et de ses maux, et le divise en deux colonnes, actif et passif,
article contre article, en sorte que la balance est  son profit. Son
courage n'est que l'ouvrier de son bon sens. En examinant, dit-il, et
en mesurant chaque chose selon la raison, et en portant sur les choses
le jugement le plus rationnel possible, tout homme avec le temps peut
se rendre matre de tout art mcanique. Je n'avais jamais mani un
outil de ma vie, et cependant avec le temps, par le travail,
l'application, les expdients, je vis enfin que je ne manquerais de
rien que je n'eusse pu faire, surtout si j'avais eu des outils; mme
sans outils, je fis quantit de choses[85]. Il y a un plaisir srieux
et profond dans cette pnible russite et dans cette acquisition
personnelle. Le _squatter_, comme Robinson, se rjouit des objets
non-seulement parce qu'ils lui sont utiles, mais parce qu'ils sont son
oeuvre. Il se sent homme en retrouvant partout autour de lui la marque
de son labeur et de sa pense; il est satisfait de voir toutes les
choses si prtes sous sa main, et tous ses biens en si bon ordre, et
son magasin d'objets ncessaires si grand[86]. Il rentre volontiers
chez lui, parce qu'il y est matre et auteur de toutes les commodits
qu'il y rencontre; il y dne gravement et en roi.

Voil les contentements du _home_. Un hte y entre qui fortifie ces
inclinations de la nature par l'ascendant du devoir. La religion
apparat, comme elle doit apparatre, par des motions et des visions;
car ce n'est point une me calme que celle-ci; l'imagination s'y
dchane au moindre heurt et l'emporte jusqu'au seuil de la folie. Le
jour o il voit les traces des sauvages, il est comme frapp de la
foudre; il fuit comme un livre effarouch  son gte; ses ides
tourbillonnent, il n'en est plus matre; il a beau s'tre barricad et
cach, il se croit dcouvert; il veut lcher ses chvres, abattre ses
enclos, retourner son bl. Il entre dans toute sorte de rveries; il
se demande si ce n'est pas le diable qui a laiss cette empreinte de
pied, et il en raisonne. Je considrai que le diable aurait pu
trouver quantit d'autres moyens de m'effrayer[87], si c'tait l son
envie. Comme je vivais tout  l'oppos de ce ct de l'le, il
n'aurait jamais t si simple que de laisser cette marque  un endroit
o il y avait dix mille chances contre une que je ne la verrais pas,
dans le sable surtout, o la premire houle par un grand vent l'et
efface. Tout cela ne paraissait pas s'accorder avec la chose
elle-mme, ni avec les ides que nous nous faisons ordinairement de la
subtilit du diable[88]. Dans cette me passionne et inculte qui
huit annes durant est reste sans pense et comme stupide, enfonce
dans le travail manuel et sous les besoins du corps, la croyance prend
racine, nourrie par l'anxit et la solitude. Parmi les hasards de la
toute-puissante nature, dans ce grand roulis incertain, un Franais,
un homme lev comme nous, se croiserait les bras d'un air morne, en
stocien, ou attendrait en picurien le retour de la gaiet physique.
Pour lui,  l'aspect des pis qui viennent de pousser  l'improviste,
il pleure et commence par croire que Dieu les a sems tout exprs pour
lui. Un autre jour il a une vision terrible; pendant la fivre, il se
repent; il ouvre la Bible, il y trouve des paroles qui conviennent 
son tat: Invoque-moi dans tes jours d'angoisses, et je te
dlivrerai. La prire alors vient  ses lvres, la vraie prire, qui
est l'entretien du coeur avec un Dieu qui rpond et qu'on coute.
Puis, relisant ces paroles: jamais, jamais je ne t'abandonnerai,--
l'instant l'ide me vint que ces paroles taient pour moi; car
pourquoi m'auraient-elles t adresses de cette faon, juste au
moment o je m'affligeais de ma condition, me croyant abandonn de
Dieu et des hommes[89]? Dsormais pour lui la vie spirituelle
s'ouvre. Pour y pntrer jusqu'au fond, le _squatter_ n'a besoin que
de sa Bible; il emporte avec elle sa foi, sa thologie et son culte;
tous les soirs il y trouve quelque application  sa condition
prsente; il n'est plus seul; Dieu lui parle, et fournit  sa volont
la matire d'un second travail pour soutenir et complter le premier.
Car il entreprend maintenant contre son coeur le combat qu'il 
soutenu contre la nature; il veut conqurir, transformer, amliorer,
pacifier l'un comme il a fait de l'autre. Robinson jene, il observe
le sabbat; trois fois par jour il lit l'criture.  force de travail
intrieur, il obtient de son esprit non-seulement la rsignation  la
volont de Dieu, mais encore la gratitude sincre[90].--Je lui
rendis d'humbles et ferventes actions de grces pour avoir bien voulu
me faire comprendre qu'il pouvait pleinement compenser les
inconvnients de mon tat solitaire et le manque de toute socit
humaine par sa prsence, et par les communications de sa grce  mon
me, me soutenant, me rconfortant, m'encourageant  me reposer
ici-bas sur sa providence et  esprer sa prsence ternelle pour le
temps d'aprs[91]. Dans cette disposition d'esprit, il n'est rien
qu'on ne puisse supporter ni faire; le coeur et la tte viennent aider
les bras; la religion consacre le travail, la pit alimente la
patience, et l'homme, appuy d'un ct sur ses instincts, de l'autre
sur ses croyances, se trouve capable de dfricher, peupler, organiser
et civiliser des continents.

[Note 78: He that opposes his own judgment against the current of
the times ought to be backed with unanswerable truth, and he that has
truth on his side is a fool as well as a coward, if he is afraid to
own it, because of the multitude of other men's opinions. 'Tis hard
for a man to say, all the world is mistaken, but himself. But if it be
so, who can help it?]

[Note 79: Voyez ses pomes si plats, entre autres _Jure Divino_,
a poem in twelve books, in defence of every man's birthright by
nature.]

[Note 80: The story is told.... to the instruction of others by
this example, and to justify and honour the wisdom of Providence. The
Editor believes the thing to be a just history of facts; neither is
there any appearance of fiction in it.]

[Note 81: Comparer au _Cas de M. Waldemar_, par Edgar Poe.
L'Amricain est un artiste malade, et de Foe un bourgeois sens.]

[Note 82: I had the biggest magazine of all kinds now that ever
was laid up, I believe, for one man. But I was not satisfied still;
for while the ship sat upright in this posture, I thought I ought to
get every thing out of her that I could.... I got most of the pieces
of the cable ashore, and some of the iron, though with infinite
labour; for I was fain to dip for it into the water, a work which
fatigued me very much.... I verily believe, had the calm weather held,
I should have brought away the whole ship, piece by piece.]

[Note 83: A very tedious and laborious work. But what need I have
to be concerned at the tediousness of any thing I had to do, since I
had time enough to do it?... My time or labour was little worth, and
so it was as well employed one way as another.]

[Note 84: I bore with this.... I went through that by dint of hard
labour.... Many weary stroke it had cost.... This will testify that I
was not idle.... As I had learned not to despair of any thing. I never
grudged my labour.]

[Note 85: By stating and squaring every thing by reason, and by
making the most rational judgment of things, every man may be in time
master of every mechanic art. I had never handled a tool in my life,
and yet in time, by labour, application, and contrivance, I found at
last that I wanted nothing but I could have made it, especially if I
had had tools.]

[Note 86: I had every thing so ready to my hand, that it was a
great pleasure for me to see all my goods in such order, and
especially to find my stock of necessaries so great.]

[Note 87: I considered that the Devil might have found out
abundance of other ways to have terrified me.... that, as I lived
quite on the other side of the island, he would never have been so
simple to leave a mark in a place where it was ten thousand to one
whether I should ever see it or not, and in the sand too, which the
first surge of the sea upon a high wind would have defaced entirely.
All this seemed inconsistent with the thing itself, and with all
notions we usually entertain of the subtlety of the Devil.]

[Note 88: Nos anciennes ditions franaises suppriment tous ces
dtails caractristiques.]

[Note 89: Immediately it occurred that these words were to me. Why
else should they be directed in such a manner, just at the moment when
I was mourning over my condition, as one forsaken from God and man?]

[Note 90: With these reflections, I worked my mind up not only to
a resignation to the will of God,... but even to a sincere
thankfulness.]

[Note 91:.... That he (God) could fully make up to me the
deficiencies of my solitary state, and the want of human society by
his presence and communication of his graces to my soul, supporting,
comforting and encouraging me to depend upon his Providence and hope
for his eternal presence hereafter.]


II

C'est par hasard que de Foe, comme Cervantes, a rencontr ici un roman
de caractres; d'ordinaire, comme Cervantes, il ne fait que des romans
d'aventures; il connat mieux la vie que l'me, et le cours gnral du
monde que les particularits de l'individu. Le branle est donn
pourtant, et maintenant les autres suivent. Les moeurs chevaleresques
se sont effaces, emportant avec elles le thtre potique et
pittoresque. Les moeurs monarchiques s'effacent, emportant avec elles
le thtre spirituel et licencieux. Les moeurs bourgeoises
s'tablissent, amenant avec elles les lectures domestiques et
pratiques. Comme la socit, la littrature change de cours. Il faut
des livres qu'on lise au coin du feu,  la campagne, en famille; c'est
vers ce genre que se tournent l'invention et le gnie. La sve de la
pense humaine, abandonnant les anciennes branches qui schent, vient
affluer dans des rameaux inaperus qu'elle fait tout d'un coup vgter
et verdir, et les fruits qu'elle y dveloppe tmoignent  la fois de
la temprature environnante et de la souche natale. Deux traits leur
sont communs et leur sont propres. Tous ces romans sont des romans de
caractres; c'est que les hommes de ce pays, plus rflchis que les
autres, plus enclins au mlancolique plaisir de l'attention concentre
et de l'examen intrieur, rencontrent autour d'eux des mdailles
humaines plus vigoureusement frappes, moins uses par le frottement
du monde, et dont le relief intact est plus visible qu'ailleurs. Tous
ces romans sont des oeuvres d'observation et partent d'une intention
morale; c'est que les hommes de ce temps, dchus de la haute
imagination et installs dans la vie active, veulent tirer des livres
une instruction solide, des documents exacts, des motions efficaces,
des admirations utiles et des motifs d'action.

On n'a qu' regarder alentour; le mme penchant commence de tous cts
la mme oeuvre. Le roman pousse de toutes parts, et sous toutes les
formes montre le mme esprit. C'est  ce moment[92] que paraissent le
_Tatler_, le _Spectator_, le _Guardian_, et tous ces essais agrables
et srieux qui, comme le roman, vont chercher le lecteur  domicile
pour l'approvisionner de documents et le munir de conseils, qui, comme
le roman, dcrivent les moeurs, peignent les caractres et tchent de
corriger le public, qui enfin, comme le roman, tournent d'eux-mmes 
la fiction et au portrait. Addison, en amateur dlicat des curiosits
morales, suit complaisamment les bizarreries aimables de son cher sir
Roger de Coverley, sourit, et d'une main discrte conduit l'excellent
chevalier dans tous les faux pas qui peuvent mettre en lumire ses
prjugs campagnards et sa gnrosit native, pendant qu' ct de lui
le malheureux Swift, dgradant l'homme jusqu'aux instincts de la bte
de proie et de la bte de somme, supplicie la nature humaine en la
forant  se reconnatre dans l'excrable portrait du Yahou. Ils ont
beau diffrer, tous deux travaillent  la mme oeuvre. Ils n'emploient
l'imagination que pour tudier les caractres et suggrer des plans de
conduite. Ils rabattent la philosophie dans l'observation et
l'application. Ils ne songent qu' rformer ou  flageller le vice.
Ils ne sont que moralistes et psychologues. Ils se confinent tous deux
dans la considration du vice et de la vertu, l'un avec une
bienveillance sereine, l'autre avec une indignation farouche. Le mme
point de vue produit les portraits gracieux d'Addison et les popes
diffamatoires de Swift. Leurs successeurs font de mme, et toutes les
diversits des tempraments et des talents n'empchent pas leurs
oeuvres de reconnatre une source unique et de concourir  un seul
effet.

Deux ides principales peuvent rgir la morale et l'ont rgie en
Angleterre. Tantt c'est la conscience qu'on accepte pour souveraine,
et tantt c'est l'instinct qu'on prend pour guide. Tantt l'on a
recours  la grce, et tantt l'on se fie  la nature. Tantt on
assujettit tout  la rgle, tantt on abandonne tout  la libert. Les
deux opinions ont tour  tour rgn en Angleterre, et la structure de
l'homme  la fois trop vigoureuse et trop raide y a justifi tour 
tour leur ruine et leur succs. Les uns, alarms par la fougue d'un
temprament trop nourri et par l'nergie des passions insociables, ont
regard la nature comme une bte dangereuse, et pos la conscience
avec tous ses auxiliaires, la religion, la loi, l'ducation, les
convenances, comme autant de sentinelles armes pour rprimer ses
moindres saillies. Les autres, rebuts par la duret d'une contrainte
incessante et par la minutie d'une discipline morose, ont renvers
gardiens et barrires, et lch la nature captive pour la faire jouir
du plein air et du soleil, loin desquels elle touffait. Les uns et
les autres, par leurs excs, ont mrit leur dfaite et relev leurs
adversaires. De Shakspeare aux puritains, de Milton  Wycherley, de
Congreve  de Foe, de Sheridan  Burke, de Wilberforce  lord Byron,
le drglement a provoqu la contrainte, et la tyrannie la rvolte;
c'est encore ce grand dbat de la rgle et de la nature qui se
dveloppe dans les crits de Fielding et de Richardson.

[Note 92: 1709-1711-1713.]


III

_Pamla ou la vertu rcompense_, suite de lettres familires,
crites par une belle jeune personne  ses parents, et publies afin
de cultiver les principes de la vertu et de la religion dans les
esprits des jeunes gens des deux sexes, ouvrage qui a un fondement
vrai, et qui, en mme temps qu'il entretient agrablement l'esprit par
une varit d'incidents curieux et touchants, est entirement purg de
toutes ces images qui, dans trop d'crits composs pour le simple
amusement, tendent  enflammer le coeur au lieu de l'instruire. On ne
s'y mprendra pas, ce titre est clair[93]. Les prdicateurs se
rjouirent en voyant l'aide leur venir du ct du danger, et le
docteur Sherlock, du haut de sa chaire, recommanda le livre. On
s'enquit de l'auteur. C'tait un imprimeur, fils de menuisier, qui, 
l'ge de cinquante ans et pendant ses moments de relche, crivait
dans son arrire-boutique: homme laborieux qui,  force de travail et
de conduite, s'tait lev jusqu' l'aisance et  l'instruction; du
reste dlicat, doux, nerveux, souvent malade, ayant le got de la
socit des femmes, habitu  correspondre pour elles et avec elles,
d'habitudes rserves et retires, n'ayant pour dfaut qu'une vanit
craintive. Il tait svre de principes et se trouvait perspicace par
rigorisme. En effet, la conscience est une lumire; un moraliste est
un psychologue; la casuistique chrtienne est une sorte d'histoire
naturelle de l'me. Celui qui, par inquitude de conscience, s'occupe
 dmler les motifs bons ou mauvais de ses actions apparentes, qui
aperoit les vices et les vertus  leur naissance, qui suit le progrs
insensible des penses coupables et l'affermissement secret des
rsolutions honntes, qui peut marquer la force, l'espce et le moment
des tentations et des rsistances, tient sous sa main presque toutes
les cordes humaines, et n'a qu' les faire vibrer avec ordre pour en
tirer les plus puissants accords. En cela consiste l'art de
Richardson; il combine en mme temps qu'il observe; il y a en lui un
mditatif qui dveloppe les ides du moraliste. Nul en ce sicle ne
l'a gal pour ces conceptions dtailles et comprhensives qui,
ordonnant en vue d'un but unique les passions de trente personnages,
enchevtrent et colorent les fils innombrables de toute la toile pour
faire ressortir une figure, une action et une leon.

Ce premier roman est une fleur, une de ces fleurs qui n'closent que
dans une imagination vierge,  l'aurore de l'invention primesautire,
dont le charme et la fracheur surpassent tout ce que la maturit de
l'art et du gnie peut cultiver ou arranger plus tard. Pamla est une
enfant de quinze ans leve par une vieille lady, demi-servante et
demi-favorite, et qui, aprs la mort de sa matresse, se trouve
expose aux sductions et aux perscutions croissantes du jeune
seigneur de la maison. C'est bien vritablement une enfant, nave et
bonne comme la Marguerite de Goethe, et du mme sang. Au bout de vingt
pages, on voit involontairement cette frache figure rose, toujours
rougissante, et ses yeux souriants, si prompts aux larmes. Aux
moindres bonts, elle est confuse; elle ne sait que dire, elle change
de couleur, elle fait la rvrence en baissant les yeux; ce pauvre
coeur innocent se trouble ou se fond[94]. Nulle trace de la vivacit
hardie et de la scheresse nerveuse qui sont le fond d'une Franaise.
Elle est, comme un agneau, aime, aimante, sans orgueil, ni vanit,
ni rancune, timide, toujours humble. Quand son matre entreprend de
l'embrasser par force, elle s'tonne, elle ne veut pas croire que le
monde soit si mchant. Le _gentleman_ s'est rabaiss jusqu' prendre
des liberts avec sa pauvre servante[95]! Elle a peur d'en prendre
avec lui; elle se reproche, en crivant  ses parents, de dire trop
souvent _il_ et _lui_, au lieu de _son honneur_; mais c'est sa faute
si je le fais, car pourquoi a-t-il perdu toute sa dignit avec moi?
Nul outrage ne vient  bout de sa soumission; il lui a si fort serr
le bras que ce bras est tout noir et tout bleu; il a essay pis: il
s'est conduit comme un charretier et comme un coquin; par surcrot, il
la calomnie longuement devant les domestiques; il l'insulte, et
redouble, il la provoque  parler; elle ne parle pas, elle ne veut pas
manquer  son matre. Monsieur, rpond-elle doucement, vous avez le
droit de dire ce qui vous plat; moi, mon devoir est de dire
seulement: Dieu bnisse votre honneur[96]! Elle s'agenouille et le
remercie de la renvoyer. Mais parmi tant de soumission quelle
rsistance! Tout est contre elle: il est son matre; il est _justice
of the peace_,  l'abri de toute intervention, sorte de Dieu pour
elle, avec tout l'ascendant et l'autorit d'un prince fodal. Bien
plus, il a la brutalit du temps; il la rudoie, lui parle comme  une
ngresse, et se croit encore bien bon. Il la squestre seule, pendant
plusieurs mois, avec une mgre, sa complaisante, qui la bat et la
menace. Il l'attaque par la crainte, l'ennui, la surprise, l'argent,
la douceur. Enfin, ce qui est plus terrible, son coeur est contre
elle: elle l'aime tout bas; bien plus, ses vertus lui nuisent; elle
n'ose mentir quand elle en aurait tant besoin[97], et la pit la
retient au bord du suicide quand le suicide semble sa seule ressource.
Une  une les issues se ferment autour d'elle, tellement qu'elle
n'espre plus rien, qu'on la croit perdue, et qu'on voit venir la
dernire violence. Mais cette innocence native a t trempe dans la
foi puritaine. Elle voit des tentations dans ses faiblesses; elle sait
que Lucifer est toujours prt  pousser en avant son ouvrage et ses
ouvriers[98]; elle est pntre de la grande ide chrtienne qui
nivelle toutes les mes devant la rdemption commune et le jugement
final; elle se dit que son me est gale en importance  l'me d'une
princesse, quoique sa qualit soit infrieure  celle du moindre
esclave[99]. Blesse, frappe, abandonne, trahie, il n'importe; la
conscience et la pense d'une ternit heureuse ou malheureuse sont
deux dfenses que nul assaut ne peut emporter. Elle le sait bien, et
n'a pas d'autre moyen pour expliquer le vice que de les supposer
absentes, Srement, dit-elle en parlant de l'entremetteuse, cette
femme est athe. Ne pensez-vous pas qu'elle l'est? La croyance en
Dieu, la croyance du coeur, non pas la phrase du catchisme, mais
l'motion intime, l'habitude de se reprsenter la justice toujours
vivante et partout prsente, voil le sang nouveau que la Rforme a
fait entrer dans les veines du vieux monde, et qui seul s'est trouv
capable de le rajeunir et de le ranimer.

Elle en est comme vivifie; aux plus prilleux moments comme aux plus
doux, ce grand sentiment lui revient, tant il s'est enlac  tous les
autres, tant il a multipli ses attaches et enfonc ses racines dans
les derniers replis de son coeur! Le jeune seigneur songe  l'pouser
 prsent, et veut tre sr qu'elle l'aime; elle n'ose lui rien dire,
elle a peur de lui donner prise sur elle; elle est toute trouble de
sa bont, et pourtant il faut qu'elle rponde. La religion arrive dans
un demi-aveu sublime pour voiler l'amour. Oh! monsieur, je ne crains
pas, avec le secours de la grce de Dieu, qu'aucune marque de bont me
fasse jamais oublier ce que je dois  mon honneur; mais ma nature est
trop franche et ouverte pour me faire souhaiter d'tre ingrate, et si
je devais connatre une pense que je n'ai point encore apprise, avec
quel regret descendrais-je dans mon tombeau de penser que je ne
saurais har l'auteur de ma perte, et qu'au grand dernier jour je dois
me lever comme accusatrice de la pauvre malheureuse me que je
souhaiterais pouvoir sauver[100]! Il est attendri et vaincu, il
descend de cette hauteur immense o les moeurs aristocratiques l'ont
plac, et dsormais, jour par jour, les lettres de l'heureuse enfant
racontent les prparatifs de leur mariage. Au milieu de cette gloire
et de ce bonheur, elle reste humble, dvoue et tendre; son coeur est
plein, et de toutes parts la reconnaissance y afflue encore. Cette
pauvre, pauvre sotte fille sera aujourd'hui, midi sonn, aussi bien
sa femme que s'il pousait une duchesse! Oh! le cher charmant homme!
Elle s'enhardit, elle prend la libert de lui baiser la main. Mon
coeur est si compltement  vous que je ne crains rien, sinon d'tre
plus empresse que vous ne le souhaitez[101]. Sera-ce lundi, ou bien
mardi, ou bien mercredi? Elle n'ose dire oui; elle rougit et tremble;
il y a une grce dlicieuse dans cette pudeur effarouche, dans ces
effusions contenues. Pour cadeau de noces, elle obtient la grce des
mauvaises gens qui l'ont maltraite. Je mis mes bras autour de son
cou, et je n'eus pas honte de l'embrasser une fois, deux fois, trois
fois, une fois pour chaque personne pardonne[102]. Alors ils parlent
de leurs projets: elle restera au logis, elle ne frquentera point les
assembles, elle n'aime point les cartes. Ce sera elle qui tiendra les
comptes de la maison et distribuera les charits de son mari; elle
aidera la femme de charge  faire les confitures, les conserves, les
friandises, le linge fin; elle surveillera le djeuner et le dner,
surtout quand il y aura des convives; elle sait dcouper; elle
attendra son mari, qui peut-tre voudra bien lui accorder quelquefois
une heure ou deux de sa conversation, et sera indulgent pour les
effusions maladroites de sa reconnaissance. En son absence, elle lira
afin de polir son esprit pour se rendre plus digne de sa compagnie et
de son entretien, et priera Dieu, afin d'tre plus exacte  remplir
envers lui son devoir. Richardson esquissait ici le portrait de
l'pouse anglaise, mnagre et sdentaire, studieuse et obissante,
aimante et pieuse, et Fielding allait l'achever dans _Amlia_.

Ceci est un combat, en voici un plus grand. La vertu, comme toute
force, se mesure aux rsistances, et il n'y a qu' la soumettre  des
preuves plus violentes pour lui donner un relief plus haut. Cherchons
dans les passions du pays des ennemis qui puissent l'assaillir,
l'exercer et la roidir. Le mal comme le bien dans le caractre
anglais, c'est la volont trop forte[103]. Quand la tendresse et la
haute raison y manquent, l'nergie native se tourne en duret, en
opinitret, en tyrannie inflexible, et le coeur devient une caverne
de passions malfaisantes acharnes  rugir et  se dchirer. C'est
contre une telle famille que doit lutter Clarisse Harlowe. Son pre
n'a jamais voulu tre contrl ni mme persuad. Jamais il n'a cd
sur un point auquel il croyait avoir droit. Il a bris la volont de
sa femme et l'a rduite au rle de servante silencieuse; il veut
briser la volont de sa fille[104], et lui imposer pour mari un sot
brutal et sans coeur. Il est chef de famille, matre de tous les
siens, despote et ambitieux comme un patricien de Rome, et il veut
fonder une maison. Il s'est roidi dans ces deux sentiments pres et
tonne contre la rebelle. Par-dessus les clats de sa voix, on entend
les clameurs furieuses du fils, sorte de bouledogue sanguin et trop
nourri, enfivr de rapacit, de jeunesse, de fougue et d'autorit
prmature; les cris aigres de la fille ane, laideron grossire et
rougeaude, inexorablement jalouse, haineuse, et qui, ddaigne par
Lovelace, se venge de la beaut de sa soeur; le grondement hargneux
des deux oncles, vieux clibataires borns, vulgaires, entts par
principes de l'autorit masculine; les instances douloureuses de la
mre, de la tante, de la vieille bonne, pauvres esclaves timides,
rduites, une par une,  devenir des instruments de perscution. Ils
se sont lis les uns aux autres par un crit sign, et engags 
pousser  bout leur entreprise en faveur de M. Solmes, et pour la
dfense de l'autorit du pre.  prsent la chose est une affaire de
politique et de guerre. Puisque vous avez dploy vos talents et
tch d'branler tout le monde, sans tre branle vous-mme, c'est 
nous maintenant de nous tenir plus fermes et plus serrs ensemble.
Ils forment une phalange range en bataille, o chaque conviction
alourdit les autres de tout son poids. Il ne s'agit plus ici de
raisonnement; leur volont devient machinale.  force de se rpter
entre eux la mme ide, ils la fixent dans leur cervelle, et
s'exasprent quand on essaye de la leur ter. Nous sommes sept et
vous tes seule: qui doit cder de toute la famille ou d'une seule
personne? Elle offre toutes les soumissions. Non, nous ne nous
payons pas de respects. Elle consent  abandonner son bien. Non,
nous ne voulons pas de transactions. Elle propose de s'engager pour
toujours au clibat. Non, c'est le mariage avec Solmes que nous avons
demand, et c'est ce mariage qu'il nous faut. Ils se sont buts  ce
projet, ils l'excuteront. Les engagements sont pris, c'est un point
d'honneur. Une fille, une jeune fille sans exprience, sans
importance, rsister  des hommes,  des vieillards,  des gens
tablis, considrs,  toute sa famille, cela est monstrueux! et ils
poussent en avant, en brutes qu'ils sont, aveuglment, serrant l'crou
de toutes leurs stupides mains runies, ne voyant pas qu' chaque tour
ils rapprochent cette enfant de la folie, du dshonneur ou de la mort.
Elle les supplie, elle les implore tous un  un avec toutes les
raisons et toutes les prires; elle s'ingnie  inventer des
concessions, elle s'agenouille, elle s'vanouit, elle les fait
pleurer. Rien n'y fait. L'indomptable volont crasante appesantit
tous les jours sur elle sa masse qui crot. Il n'y a pas d'exemple
d'une torture morale si varie, si incessante, si obstine. Ils s'y
aheurtent comme  une tche et s'irritent de trouver qu'elle leur rend
la tche si longue. Ils refusent de la voir, ils lui dfendent
d'crire, ils ont peur de ses larmes. Arabella surtout, avec la
rancune venimeuse d'une femme laide offense, raffine les insultes:
La pieuse Clarisse prise d'un viveur! Ses parents obligs de
l'enfermer  clef pour qu'elle ne coure pas dans ses bras! Dites-moi,
ma chre, quelle est maintenant la distribution de votre journe?
Combien d'heures sur vingt-quatre donnez-vous  votre aiguille?
Combien  vos prires? et combien  l'amour? Je crois, je crois, ma
petite chrie, que ce dernier article est comme la verge d'Aaron, il
avale le reste.... Vous plierez on vous romprez, voil tout, mon
enfant[105]. L-dessus elle va prendre la harpe, et se met 
chantonner en s'accompagnant pour montrer son indiffrence: Ma douce
soeur Clary! mon cher coeur! mon petit amour! conduirai-je Votre
Seigneurie en bas de l'escalier? Allons, ma chre maussade
silencieuse, dites-moi un seul mot; vous en direz bientt deux  M.
Solmes[106]. Puis, voyant Clarisse clater en sanglots, elle lui
essuie les yeux avec une tendresse drisoire: Parfait! parfait! un
cri de roman, le cri d'un tendre coeur qui saigne!--Tenez, voici les
chantillons des toffes; celui-ci est joli, mais cet autre est tout 
fait charmant.  votre place j'en ferais une robe pour ma nuit de
noces. Et que diriez-vous d'un vtement de velours? Cela ferait une
grande figure dans une glise de village. Du velours cramoisi, je
suppose. Un si beau teint que le vtre, comme cela le fera ressortir!
Vous soupirez, mon amour? Mais du velours noir! Du velours noir, belle
comme vous l'tes, avec ces yeux charmants, brillants comme un soleil
d'avril  travers un nuage d'hiver? Est-ce que Lovelace ne vous dit
pas que ces yeux-l sont charmants[107]? Puis, lorsqu'on lui rappelle
qu'il y a trois mois elle ne trouvait point Lovelace si mprisable,
elle suffoque de fureur; elle veut battre sa soeur, elle ne peut plus
parler, elle crie  sa tante d'une voix sifflante: Partons, madame,
laissons la crature s'enfler jusqu' ce qu'elle crve de son
venin[108]! On croit voir une meute de chiens qui courent une biche,
qui l'atteignent, la blessent et s'acharnent encore, d'autant plus
froces qu'ils ont dj got son sang.

Au dernier moment, quand elle croit leur chapper, voici qu'une
nouvelle chasse commence, plus dangereuse que l'autre. Lovelace a
toutes les mauvaises passions des Harlowe, et, par surcrot, du gnie
pour les aiguiser et les empirer. Quel caractre! Combien anglais!
combien diffrent du don Juan de Mozart ou de Molire! Avant tout, la
superbe intraitable, le dsir de plier autrui, l'esprit militant, le
besoin de triomphe; les sens ne viennent qu'ensuite. Il pargne une
jeune fille innocente, parce qu'il la sait facile  vaincre, et que la
grand'mre le supplie de ne point la tenter. Sa devise est d'abattre
les superbes. J'aime l'opposition, dit-il ailleurs[109]. Au fond,
l'orgueil, l'orgueil infini, insatiable, insens, est le premier
ressort, l'unique ressort de tout son tre. Il avoue quelque part
qu'il se croit l'gal de Csar, et que c'est par pur caprice qu'il se
rabat  des conqutes prives. Que je sois damn si je voudrais
pouser la premire princesse de la terre, sachant ou mme imaginant
qu'elle a pu balancer une minute entre un empereur et moi[110]! On le
trouve gai, brillant, causeur; mais cette ptulance de la verve
animale n'est qu'un dehors; il est barbare, il plaisante atrocement,
froidement, en bourreau, du mal qu'il a fait ou qu'il veut faire.
Voyez de quel air il rassure un pauvre domestique inquiet de lui avoir
livr Clarisse: Mon cher Joseph, ne vous tourmentez pas. On a tort de
me faire une mauvaise renomme. Je n'ai rien  me reprocher vis--vis
de miss Betterton. J'ai pris le deuil pour elle, quoiqu' l'tranger;
distinction que j'ai toujours accorde aux dignes cratures qui sont
mortes en couches de moi[111]. Il faut dire qu'en ce pays, les
viveurs de ce temps jettent la chair humaine  la voirie. Tel
gentilhomme ami de Lovelace dtourne une jeune fille innocente,
l'enivre, passe la nuit avec elle dans une maison publique, l'y laisse
pour payer l'cot, et se frotte les mains tranquillement en apprenant
quinze jours aprs que la matresse l'a mise en prison et qu'elle y
est morte folle. Les dbauchs chez nous ne sont que des drles[112],
ici ils sont des sclrats; la mchancet y empoisonne l'amour.
Lovelace hait Clarisse encore plus qu'il ne l'aime. Il a un livre sur
lequel il tient note de toutes les offenses qu'il a reues d'elle et
des Harlowe. Il le relit quand il est prs d'tre attendri; il
s'irrite qu'elle ose se dfendre: J'enseignerai  la chre charmante
crature  rivaliser avec moi en inventions; je lui enseignerai 
ourdir des toiles et des complots contre son vainqueur! Ils sont aux
prises, c'est une lutte  qui des deux dfera l'autre. Ni trve, ni
relche. Lorsqu'il entreprend une chose ou qu'il y met son coeur, il
est le plus industrieux mortel et le plus persvrant sous le soleil.
Il l'assige et l'obsde; il passe des nuits autour de sa maison, il
donne aux Harlowe des valets de sa main, il forge des histoires, il
amne des personnages supposs, il fabrique des lettres. Il n'y a
point de dpense, de fatigue, de machinations, de dloyauts qu'il
n'entreprenne. Toutes les armes lui sont bonnes. Il creuse et combine
 distance dix, vingt, cinquante souterrains, qui tous se runissent
dans la mme mine. Il remdie  tout, il est prt sur tout, il devine
tout, il ose tout, contre tout devoir, toute humanit, tout bon sens,
en dpit des prires de ses amis, des supplications de Clarisse, des
remords de son propre coeur. La volont excessive devient ici, comme
chez les Harlowe, un engrenage d'acier qui tord et broie ce qu'il
devrait plier, jusqu' ce qu'enfin,  force d'imptuosit aveugle, il
se brise lui-mme par-dessus les dbris qu'il a faits.

Contre de tels assauts, quelles ressources a Clarisse? Une volont
gale[113]. Elle aussi est arme en guerre. Aprs un strict examen de
moi-mme, dit-elle quelque part, je trouve que j'ai en moi presque
autant du sang de mon pre que de ma mre. Quoique douce, quoique
promptement rabattue, dans l'humilit chrtienne, il y a de l'orgueil
dans son fait; elle a espr tre un exemple pour les jeunes
personnes de son sexe[114]; elle est homme pour la fermet, mais
surtout elle a une rflexion d'homme[115]. Quelle attention sur soi!
quelle vigilance! quelle observation minutieuse et infatigable de sa
conduite et de la conduite d'autrui[116]! Il n'y a pas une action, une
parole, un geste involontaire ou non de Lovelace qu'elle ne remarque,
qu'elle n'interprte et ne juge avec la perspicacit et la solidit
d'esprit d'un diplomate et d'un moraliste. Il faut lire ces longues
conversations o nulle parole n'est lche sans calcul, vritables
duels renouvels tous les jours avec la mort, bien plus avec le
dshonneur en face. Elle le sait, elle n'en est point trouble, elle
reste toujours matresse de soi, elle ne donne jamais de prise, elle
n'a point d'blouissements, elle combat pied  pied, sentant que tout
le monde est pour lui, que personne n'est pour elle, qu'elle perd du
terrain, qu'elle en perdra davantage, qu'elle tombera, qu'elle tombe.
Et nanmoins elle ne flchit pas. Quel changement depuis Shakspeare!
D'o vient cette ide de la femme si originale et si neuve? Qui a
cuirass d'hrosme et de calcul ces innocentes si abandonnes et si
tendres? Le puritanisme devenu laque. Elle n'a jamais pu regarder un
devoir avec indiffrence[117], et elle a pass sa vie  regarder ses
devoirs[118]. Elle s'est pos des principes, elle en a raisonn, elle
les a appliqus aux diffrentes circonstances de la vie, elle s'est
munie sur chaque point de maximes, de distinctions et d'arguments.
Elle a plant autour d'elle, comme des remparts hrisss et
multiplis, l'innombrable range des prceptes inflexibles. On ne peut
pntrer jusqu' elle qu'en renversant tout son esprit et tout son
pass. Voil sa force et aussi sa faiblesse; car elle est tellement
dfendue par ses fortifications qu'elle y est prisonnire; ses
principes lui sont un pige, et c'est sa vertu qui la perd. Elle veut
garder trop de dcorum. Elle refuse d'avoir recours au magistrat, cela
bruiterait des discordes de famille. Elle ne rsiste pas en face 
son pre; cela serait contre l'humilit filiale. Elle ne chasse pas
Solmes violemment et comme un chien qu'il est; cela serait contre la
dlicatesse fminine. Elle ne veut pas partir avec miss Howe; cela
pourrait effleurer la rputation de son amie. Elle rprimande
Lovelace quand il jure[119]; une bonne chrtienne doit protester
contre le scandale. Elle est raisonneuse et pdante, politique[120] et
prcheuse, elle ennuie, elle n'est point femme. Mademoiselle, quand le
feu est dans une chambre, on en sort pieds nus, et on ne s'amuse point
 demander des pantoufles. J'en suis bien fch, mais j'ajoute bien
bas, tout bas, que la sublime Clarisse est un petit esprit; sa vertu
ressemble  la pit des dvotes, littrale et scrupuleuse[121]. Elle
n'entrane pas, on lui voit toujours  la main son catchisme de
biensances; elle n'invente pas son devoir, elle suit une consigne;
elle n'a pas l'audace des grands partis pris, elle a plus de
conscience et de fermet que d'enthousiasme et de gnie[122]. Voil
l'inconvnient de la morale pousse  bout, quelle que soit l'cole,
quel que soit le but.  force de rgulariser l'homme, on le rtrcit.

Le pauvre Richardson, sans s'en douter, a pris la peine de mettre la
chose dans tout son jour, et il a compos sir Charles Grandisson, le
modle des _gentlemen_ chrtiens. Je ne sais pas si ce modle a
converti beaucoup de monde. Rien d'insipide comme un hros difiant.
Celui-ci est correct comme un automate; il passe sa vie  peser des
devoirs et  saluer[123]. Quand il va visiter un malade, il s'inquite
de voyager le dimanche; mais il rassure sa conscience en se disant que
c'est pour une oeuvre de charit[124]. Croiriez-vous qu'un pareil
homme soit amoureux? Il l'est pourtant, mais  sa manire. Par exemple
il crit  sa fiance: Et maintenant,  la plus aimable et la plus
chre des femmes, permettez-moi d'attendre de vous l'honneur d'un mot
qui me dira combien de jours de cet ennuyeux mois vous aurez la bont
de rduire. Mon extrme gratitude vous sera pour toujours engage par
cette condescendance, quel que soit ce jour, ce jour prcieux pour moi
jusqu' mon dernier soupir, qui me donnera la plus grande bndiction
de ma vie, et confirmera ce que dj je suis  jamais, votre Charles
Grandisson[125]. Une image de cire ne serait pas plus convenable.
Tout est du mme got. Il y a huit carrosses au mariage, chacun de
quatre chevaux; sir Charles est attentif pour les personnes ges; 
table, les messieurs, une serviette sous le bras, servent chacun une
dame; la fiance est toujours prte  s'vanouir; il se jette  ses
pieds dans toutes les formes. Eh bien! mon amour, par gard pour les
meilleurs des parents, reprenez votre prsence d'esprit habituelle;
autrement, moi qui vais me glorifier devant mille tmoins de recevoir
l'honneur de votre main, je serai prt  regretter d'avoir acquiesc
de si grand coeur aux dsirs de ces respectables amis qui ont souhait
une clbration publique[126]. Les rvrences commencent, les
compliments bourdonnent, l'essaim des convenances voltige comme une
bande de petits chrubins amoureux, et leurs ailes dvotes[127]
viennent sanctifier les tendresses bnies de l'heureux couple. Les
larmes pleuvent; Harriett s'attendrit sur sa rivale sacrifie, et sir
Charles d'une faon caressante, tendre et respectueuse, mettant son
bras autour d'elle, lui prend son mouchoir, sans qu'elle rsiste, pour
essuyer les pleurs qui coulent sur ses joues.--Douce humanit, dit-il;
charmante sensibilit, ne rprimez point cette effusion touchante!
Rose du ciel (et il baise le mouchoir), rose du ciel, larmes d'un
coeur doux comme le ciel et compatissant comme lui[128]! C'en est
trop, on est excd, on se dit que ces phrases devraient tre
accompagnes sur la mandoline. Le plus patient des mortels se sent
coeur quand il a, pendant trois mille pages, aval ces fadeurs
sentimentales et tout ce lait sucr de l'amour. Pour comble, sir
Charles, voyant Harriett embrasser sa rivale, trace le plan d'un petit
temple ddi  l'amiti qu'on btira dans le lieu mme; c'est le
triomphe du rococo mythologique.  la fin, les couronnes pleuvent
comme  l'Opra, tous les personnages chantent  l'unisson et en
choeur les louanges de sir Charles; on lui rcite sa litanie: Comment
pourrait-il tre autre chose que le meilleur des maris, lui qui fut le
plus soumis des fils, qui est le plus affectionn des frres, le plus
fidle des amis, et qui est bon par principe dans chacune des
relations de la vie[129]? Il est grand, il est gnreux, il est
dlicat, il est pieux, il est irrprochable; il n'a jamais fait une
vilaine action ni un geste faux. Sa conscience et sa perruque sont
intactes. Amen. Il faut le canoniser et l'empailler.

Et vous non plus, mon cher Richardson, quoique grand homme, vous
n'avez pas tout l'esprit qu'il faut pour en avoir assez.  force de
vouloir servir la morale, vous lui faites tort. Savez-vous l'effet de
ces affiches difiantes que vous collez au commencement et  la fin de
vos livres? On est rebut, on perd l'motion, on voit le prdicateur
en robe noire sortir en nasillant de l'habit mondain qu'il avait pris
pour une heure; on est mcontent de la tromperie. Insinuez la morale,
ne l'infligez pas. Souvenez-vous qu'il y a un fonds de rbellion dans
le coeur de l'homme, et que si on s'applique trop visiblement  le
claquemurer dans une discipline, il s'chappe et va prendre l'air
dehors. Vous imprimez  la suite de _Pamla_ le catalogue des vertus
dont elle donne l'exemple; le lecteur bille, oublie son plaisir,
cesse de croire, et se demande si la cleste hrone n'tait pas un
mannequin ecclsiastique arrang pour lui dbiter une leon. Vous
racontez  la fin de _Clarisse_ la punition de tous les mchants,
grands ou petits, sans en pargner un seul; le lecteur rit, dit que
les choses se passent autrement dans le monde, et vous invite 
insrer ici, comme Arnolphe, la peinture des chaudires o les mes
mal vivantes vont bouillir en enfer. Nous ne sommes point si sots que
vous le pensez. Nous n'avons pas envie qu'on fasse la grosse voix pour
nous faire peur; nous n'avons pas besoin qu'on inscrive la leon 
part et en majuscules pour la dmler. Nous aimons l'art, et vous n'en
avez gure; nous souhaitons qu'on nous plaise, et vous n'y songez pas.
Vous transcrivez toutes les lettres, vous minutez toutes les
conversations, vous dites tout, vous n'laguez rien, vos romans ont
huit volumes; de grce, prenez des ciseaux; soyez crivain, et non pas
greffier archiviste. Ne versez pas votre bibliothque de documents sur
la voie publique. L'art diffre de la nature en ce qu'elle dlaye et
qu'il concentre. Vingt ptres de vingt pages ne montrent pas un
caractre, et une vive parole le fait. Vous tes alourdi par votre
conscience qui vous trane pas  pas et terre  terre; vous avez peur
de votre gnie; vous le bridez, vous n'osez trouver aux moments
violents les grands cris, les franches paroles. Vous tombez dans les
phrases emphatiques et bien crites[130]; vous ne voulez pas montrer
la nature telle qu'elle est, telle que la montre Shakspeare, lorsque,
pique par la passion comme par un fer rouge, elle crie, se cabre et
bondit par-dessus vos barrires. Vous ne savez pas l'aimer, et votre
punition est que vous ne pouvez pas la voir.

[Note 93: 1741.]

[Note 94: To be sure I did think nothing but curt'sy and cry, and
was all in confusion at his goodness.

I was so confounded at these words, you might have beat me down with a
feather.... So, like a fool, I was ready to cry, and went away
curt'sying, and blushing, I am sure up to the ears.]

[Note 95: This gentleman has degraded himself to offer freedoms to
his poor servant.]

[Note 96: It is for you, sir, to say what you please, and for me
only to say: God bless your honour!]

[Note 97: I cannot tell a wilful lie.]

[Note 98: Lucifer always is ready to promote his own work and
workmen.]

[Note 99: My soul is of equal importance to the soul of a
princess, though my quality is inferior to that of the meanest slave.]

[Note 100: I fear not, sir, the grace of God supporting me, that
any acts of kindness would make me forget what I owe to my virtue; but
my nature is too frank and open to make me ungrateful; and if I should
be taught a lesson I never yet learnt, with what regret should I
descend to the grave, to think that I could not hate my undoer; and
that at the last great day, I must stand up as an accuser of the poor
unhappy soul that I could wish it in my power to save!]

[Note 101: I had the boldness to kiss his hand.... I made bold to
kiss his dear hand.

My heart is so wholly yours that I am afraid of nothing but that I
might be forwarder than you wish.

This poor foolish girl must be after twelve o'clock this day as much
his wife as if he were to marry a duchess.]

[Note 102: I clasped my arms about his neck and was not ashamed to
kiss him once, and twice, and three times, once for each forgiven
person.]

[Note 103: Voyez dj dans _Pamla_ les rles de M. B. et de lady
Davers.]

[Note 104: He told he would break some body's heart.]

[Note 105: The _witty_, the _prudent_, nay the _dutiful_ and pious
(so she sneeringly pronounced the word) Clarisse Harlowe should be so
strangely fond of a profligate man, that her parents were forced to
lock her up, in order to hinder her from running into his arms. Let
me ask you, my dear, said she, how you now keep your account of the
disposition of your time? How many hours in the twenty-four do you
devote to your needle? How many to your prayers? How many to
letter-writing? And how many to love? I doubt, I doubt, my little
dear, the latter article is like Aaron's rod, and swallows up the
rest.... You must therefore bend or break, that was all, child....]

[Note 106: What, not speak yet? Come, my sullen, silent dear,
speak one word to me. You must say _two_ very soon to Mr Solmes, I can
tell you that.... Well, well (insultingly wiping my averted face with
her handkerchief).... Then you think you may be brought to speak the
two words.]

[Note 107: _This_, Clary, is a pretty pattern enough. But _this_
is quite charming!--And _this_, were I you, should be my wedding
night-gown.--But, Clary, won't you have a velvet suit? It would cut a
great figure in a country church, you know. Crimson velvet, I suppose.
Such a fine complexion as yours, how it would be set off by this!--And
do you sigh, love? Black velvet, so fair as you are, with those
charming eyes, gleaming, through a wintry cloud, like an April sun.
Does not Lovelace tell you they are charming eyes?]

[Note 108: Let us go, Madam, let us leave the creature to swell
till she bursts with her own poison.]

[Note 109: Parcere subjectis et debellare superbos... I love
opposition.]

[Note 110: Damn me, said Lovelace, if he would marry the first
princess on earth, if he but thought she balanced a minute in her
choice of him or of an Emperor.]

[Note 111: I went into mourning for her, though abroad at the
time; a distinction I have ever paid to those worthy creatures who
died in childbed by me.]

[Note 112: _Mmoires_ du marchal de Richelieu.]

[Note 113: That command of my passions which has been attributed
to me as my greatest praise, and, in so young a creature, as my
distinction.]

[Note 114: How I am punished.... for my vanity in hoping to be an
_example_ to young persons of my sex! Let me be but a warning and I
will now be contented.]

[Note 115: Entre autres choses voyez son testament.]

[Note 116: Elle se fait pour elle-mme la statistique et la
classification des mrites et des dfauts de Lovelace, avec divisions
et numros. Voyez cette logique anglaise positiviste et pratique:

That such a husband might unsettle me in all my own principles and
hasard my future hopes.

That he has a very immoral character to women.

That knowing this, it is a high degree of impurity to think of joining
in wedlock with such a man.

Elle tient ses critures et garde des _Mmorandums_, des sommaires, ou
analyses de ses propres lettres.]

[Note 117: Myself one who never looked upon any duty, much less a
voluntary vowed one, with indifference.]

[Note 118: Voyez entre autres p. 196, t. VIII, 49e lettre.]

[Note 119: Swearing is a most unmanly vice, and cursing as poor
and low one; since they proclaim the profligate's want of power and
his wickedness at the same time; for could such a one punish as he
speaks, he would be a fiend.]

[Note 120: I should be inclined to spare her all further trial,
were it not for the contention that her vigilance has set on foot,
which shall overcome the other.]

[Note 121: Niceties.]

[Note 122: C'est tout le contraire pour les hrones de George
Sand.]

[Note 123: He received the letters, standing up, bowing; and
kissed the papers with an air of gallantry that I thought greatly
became him.]

[Note 124: I am afraid I must borrow of the Sunday some hours on
my journey; but visiting the sick is an act of mercy.]

[Note 125: And now, loveliest and dearest of women, allow me to
expect the honour of a line, to let me know how much of the tedious
month from last Thursday you will be so good to abate.... My utmost
gratitude will ever be engaged by the condescension, whenever you
shall distinguish the day of the year, distinguished as it will be to
the end of my life that shall give me the greatest blessing of it and
confirm me.

For ever yours Charles Grandisson.]

[Note 126: What, my love! In compliment to the best of parents,
resume your usual presence of mind. I else, who shall glory before a
thousand witnesses in receiving the honour of your hand, shall be
ready to regret I acquiesced so cheerfully with the wishes of those
parental friends for a public celebration.]

[Note 127: Sir Charles seemed to have the office by heart, Harriet
in her heart.]

[Note 128: In a soothing, tender and respectful manner, he put his
arm round me and taking my own handkerchief, unresisted, wiped away
the tears as they fell on my cheek. Sweet humanity! Charming
sensibility! Check not the kindly gush. Dew-drops of heaven! (wiping
away my tears, and kissing the handkerchief), dew-drops of Heaven,
from a mind like that Heaven mild and gracious!]

[Note 129: But could he be otherwise than the best of husbands,
who was the most dutiful of sons, who is the most affectionate of
brothers, the most faithful of friends, who is good upon principle in
every relation of life?]

[Note 130: Clarisse et Pamla en font beaucoup trop.]


IV

C'est pour elle que Fielding rclame, et certes,  voir ses actions et
sa personne, on l'et cru fabriqu exprs pour cela: un grand
vigoureux gaillard, haut presque de six pieds, sanguin, avec un excs
de bonne humeur et de verve animale, loyal, gnreux, affectueux et
brave, mais imprudent, dpensier, buveur, viveur, ruin de pre en
fils, ayant roul par la vie dans les hauts, dans les bas, clabouss,
mais toujours dispos; en somme, disait lady Mary Wortley Montague,
plus heureux qu'un prince, et capable d'oublier sa goutte, ses soucis
et ses dettes, pour peu qu'il et sous sa main une bouteille de
Champagne et un pt de gibier. Le naturel domine en lui, un peu
grossier, mais riche. Il ne se rprime pas, il se laisse aller, il
coule sur sa pente, sans trop choisir son lit, sans se donner de
digues, bourbeux, mais  grands flots et  plein lit. Ds l'abord, le
surcrot de sant et d'imptuosit physique le jette dans la grosse
dbauche joviale, et la sve intemprante de la jeunesse bouillonne en
lui jusque dans le mariage et dans l'ge mr. Il est gai et il
s'gaye; il est insouciant, il n'a pas mme la vanit littraire. Un
jour, Garrick le prie de supprimer une scne maladroite, et lui dit
que sinon on sifflera infailliblement: Au diable! qu'ils la trouvent
eux-mmes! On siffle, et l'acteur, fort mal  l'aise, vient avertir
l'auteur, qui buvait et fumait sa pipe. --Qu'est-ce qu'il y a?--Eh
bien! on me siffle  outrance.--Ah! ah! le diable les emporte! Ils
l'ont trouve, n'est-ce pas qu'ils l'ont trouve?--C'est avec ce
franc rire qu'il prenait les msaventures. Il allait de l'avant sans
trop sentir les meurtrissures, en homme confiant qui a le coeur
panoui et la peau dure. Sitt qu'il a fait un hritage, il festine,
traite ses voisins, entretient une meute, s'entoure de magnifiques
laquais  livre jaune. En trois ans, il a tout mang; mais le
courage lui reste, il achve ses tudes de lgiste, crit deux
in-folio sur les droits de la couronne, devient _justice_, dtruit des
bandes de voleurs, et gagne dans la plus insipide besogne du monde le
plus sale argent de la terre. Les dgots ne l'atteignent pas, la
lassitude non plus; il est trop solidement bti pour avoir des nerfs
de femme. Tout dborde en lui, la force, l'activit, l'invention, et
aussi la tendresse. Il a pour ses enfants une idoltrie de mre, il
adore sa femme, il devient presque fou quand il la perd, il ne trouve
d'autre consolation que de pleurer avec la servante, et finit par
pouser cette bonne et brave fille pour donner une mre  ses enfants:
dernier trait qui achve de peindre ce vaillant coeur plbien[131],
prompt aux effusions, exempt de rpugnances, et qui, hormis la
dlicatesse, eut tout le meilleur de l'homme. On lit ses livres, comme
on boit un vin franc, sain et rude, qui gaye, fortifie, et auquel il
ne manque que le parfum.

Un pareil homme devait prendre Richardson en dplaisance. Celui qui
aime la nature tout expansive et abondante chasse loin de lui, comme
des ennemis, la solennit, la tristesse et la pruderie des puritains.
Pour commencer, il tourne Richardson en caricature. Son premier hros,
Joseph, est le frre de Pamla et rsiste aux propositions de sa
matresse, comme Pamla  celles de son matre. La tentation touchante
dans une jeune fille devient comique dans un jeune homme, et le
tragique tourne au grotesque. Fielding rit  pleins poumons, comme
Rabelais, et aussi comme Scarron. Il contrefait le style emphatique;
il chiffonne les jupes et fait sauter les perruques; il bouscule de
ses rudes plaisanteries toute la gravit des convenances. Si vous tes
raffin ou seulement bien habill, ne l'accompagnez pas. Il vous
mnera dans les prisons, dans les auberges, sur les fumiers, dans la
boue des grands chemins; il vous fera patauger parmi les scandales
rjouissants, les peintures crues et les aventures populacires. Il
est fort en gueule, et il n'a pas l'odorat sensible. M. Joseph, au
sortir de chez lady Booby, est assomm, laiss dans un foss sans
habits et pour mort; une diligence passe, les dames font des
haut-le-corps  l'ide de recueillir un homme vraiment nu, et les
_gentlemen_, qui ont chacun trois paletots, les trouvent trop neufs
pour les salir sur le corps du pauvre diable. Ceci n'est qu'un dbut,
jugez du reste. Joseph et son ami le bon cur, M. Adam, donnent et
reoivent une infinit de horions; les coups de bton trottent; on
leur jette  la tte des polons pleins de sang de porc; les chiens
mettent leurs habits en pices; ils perdent leur cheval. Joseph est si
beau qu'il est assailli par la servante, oblig de la prendre 
bras-le-corps et de la dposer  la porte; ils n'ont jamais le sou; on
veut les mener en prison. Ils avancent pourtant d'une faon gaillarde,
comme leurs confrres des autres romans, le capitaine Booth et Tom
Jones. Ces orages de coups de poing, ces clabauderies d'htellerie, ce
retentissement de bassinoires casses et d'cuelles lances  la
tte, ce ple-mle d'incidents et cette grle de msaventures,
finissent par former la plus joyeuse musique. Tous ces braves gens se
battent bien, marchent bien, mangent bien, boivent mieux encore. Il y
a plaisir  regarder ces puissants estomacs: le _roastbeef_ y descend
comme dans sa place naturelle. Ne dites pas que ces bons bras
fonctionnent trop sur la peau du prochain; la peau du prochain est
solide, et en tout cas se raccommode vite. Dcidment la vie est
bonne, et avec Fielding nous ferons en riant le voyage, la tte casse
et le ventre plein.

Ne ferons-nous que rire? Il y a bien des choses  voir en route; le
sentiment de la nature est un talent comme la conception de la rgle,
et Fielding, le dos tourn  Richardson, s'ouvre un domaine aussi
large que celui de son rival. Ce qu'on appelle nature, c'est cette
couve de passions secrtes, souvent malfaisantes, ordinairement
vulgaires, toujours aveugles, qui frmissent et frtillent en nous,
mal recouvertes par le manteau de dcence et de raison sous lequel
nous tchons de les dguiser; nous croyons les mener, elles nous
mnent; nous nous attribuons nos actions, elles les font. Il y en a
tant, elles sont si fortes, si entrelaces les unes dans les autres,
si promptes  s'veiller,  s'lancer et  s'entraner, que leur
mouvement chappe  tous nos raisonnements et  toutes nos prises.
Voil le domaine de Fielding; son art et son plaisir, comme celui de
Molire, consistent  lever un coin du manteau; ses personnages
paradent d'un air raisonnable, et tout d'un coup, par une ouverture,
le lecteur aperoit le fourmillement intrieur des vanits, des
folies, des concupiscences et des rancunes secrtes qui les font
marcher. Par exemple, quand Tom Jones a le bras cass, le philosophe
Square vient le consoler par une application de maximes stociennes;
mais en lui prouvant que la douleur est chose indiffrente, il se mord
la langue et lche un ou deux jurons, sur quoi le thologien Thwackum,
son commensal et son rival, lui assure que sa msaventure est un
avertissement de la Providence, et tous deux manquent de se gourmer.
Une autre fois le chapelain de la prison, ayant dcharg son loquence
et engag le condamn au repentir, accepte de lui un bol de punch
parce que l'criture ne dit rien contre cette liqueur, et lui rcite
aprs boire son dernier sermon contre les philosophes paens. Ainsi
dshabills, les instincts ont une tournure grotesque; les gens
s'avancent gravement, la canne  la main, et pour nous ils sont tout
nus. Sachez qu'ils sont nus tout  fait; aussi certaines de leurs
attitudes sont bien gaies. Les dames feront sagement de ne pas entrer
ici. Ce puissant gnie, tout franc et rjoui, aime comme Rubens les
kermesses; les rouges trognes reluisantes de bonne humeur, de
sensualit et d'nergie, dansent chez lui, remuent et se choquent, et
les instincts dvergonds y viennent accoupler leurs violences. C'est
avec eux qu'il compose ses premiers personnages. Il n'y en a point
chez lui de plus vivants que ceux-l, de plus largement tracs 
grands traits et d'un lan, d'une couleur plus saine. Si les gens
rflchis comme Allworthy restent effacs dans un coin de sa vaste
toile, les personnages instinctifs comme Western s'y dtachent avec un
relief et un clat qu'on n'a point vus depuis Falstaff. Western est un
_squire_ de campagne, bonhomme au demeurant, mais ivrogne, toujours 
cheval, inpuisable en jurons, prompt aux gros mots, aux coups de
poing, sorte de charretier alourdi, endurci et enfivr par la
brutalit de la race, par la sauvagerie de la campagne, par les
exercices violents, par l'abus de la grosse mangeaille et des boissons
fortes, tout imbu d'orgueil et de prjugs anglais et rustiques,
n'ayant jamais t disciplin par la contrainte du monde, puisqu'il
vit aux champs, ni par celle de l'ducation, puisqu'il sait  peine
lire, ni par celle de la rflexion, puisqu'il ne peut pas mettre deux
ides ensemble, ni par celle de l'autorit, puisqu'il est riche et
_justice_, et livr, comme une girouette qui siffle et grince,  tous
les coups de vent de toutes les passions. Sitt qu'on le contredit, il
devient rouge, il cume, il veut rosser les gens: Dfais ton
habit[132].... Il faut mme l'empoigner  bras-le-corps pour
l'arrter de vive force. Il court chez Allworthy pour se plaindre de
Jones, qui ose faire la cour  sa fille. Il a eu de la chance que je
n'aie pas pu l'empoigner; je l'aurais roul, j'aurais drang son
miaulement; j'aurais appris  ce fils de gueuse  mettre la main au
plat de son matre. Il n'aura jamais un morceau de mon plat, ni un
liard pour en acheter. Et si elle le veut, elle, une chemise sera sa
dot. J'aimerais mieux mettre mon bien dans la caisse d'amortissement,
pour qu'on l'envoie en Hanovre et qu'on corrompe notre nation
avec[133].--Et comme Allworthy dit qu'il en a bien du chagrin.--Au
diable votre chagrin! il me servira joliment quand j'aurai perdu ma
seule enfant, ma pauvre Sophie, qui tait la joie de mon coeur, et
toute l'esprance, et toute la consolation de mes vieux jours; mais je
suis dcid  la mettre  la porte: elle mendiera, elle crvera de
faim, elle pourrira dans la rue. Pas un sou, pas un sou! elle n'aura
jamais un sou de moi! Ce fils de chienne a toujours t bon pour tirer
le livre au gte. Le diable le crve! Je ne savais gure la
minette[134] qu'il avait en vue; mais ce sera le plus mauvais gibier
qu'il ait lev de sa vie. Il ne trouvera l qu'une charogne; la peau
de dessus est tout ce qu'il en aura[135]!--Sa fille essaye de le
raisonner, il tempte. Alors elle parle de tendresse et d'obissance;
d'allgresse il saute par la chambre, et les larmes lui viennent aux
yeux.  ce mot, elle reprend ses supplications; il grince les dents,
il serre les poings, il frappe du pied. Tu l'pouseras, tu l'auras!
le diable m'emporte! tu l'auras, quand tu te pendrais le lendemain
matin[136]! Il ne peut pas trouver une raison, il ne sait que lui
dire d'tre bonne fille. Il se contredit, il dfait ses propres
projets: il est comme un taureau aveugle qui bute  droite,  gauche,
revient sur ses pas, n'atteint personne et pitine en place. Au
moindre bruit, il fonce en avant, outrageusement, sans savoir
pourquoi. Ses ides ne sont que des frmissements ou des lans de la
chair et du sang. Jamais l'animal physique n'a plus entirement
recouvert et absorb l'homme. Il en devient grotesque, tant il est
naf et prs de la brute; il se laisse mener, il a des mots d'enfant:
Je ne sais pas comment cela arrive; mais le diable m'emporte,
Allworthy, si vous ne me faites pas toujours faire justement ce qu'il
vous plat. Et pourtant j'ai un aussi bon domaine que vous, et je suis
_justice_ aussi bien que vous-mme. Rien ne tient en lui ni ne dure;
il est tout de prime-saut; il ne vit que pour le moment. Rancune,
intrt, aucune des passions  longue porte n'a de prise sur lui. Il
embrasse les gens que tout  l'heure il voulait assommer. Tout
disparat pour lui dans la fougue de la passion prsente; elle lui
arrive au cerveau comme un flot soudain qui noie le reste.  prsent
qu'il est rconcili avec Tom, il n'a pas de cesse que Tom n'ait sa
fille. C'est Tom qui la chiffonnera. Sus, sus, mon garon, en avant
sur elle! Voil ce que c'est, mes petits agneaux. Eh bien! est-ce
convenu? Sera-ce demain ou le jour d'aprs? Ce ne sera pas une minute
plus tard que le jour d'aprs, j'y suis dcid. Allons donc, Tom, je
te dis que ce sont des grimaces. Par le sang-Dieu! elle voudrait que
le mariage ft pour cette nuit; elle le voudrait de tout son coeur.
N'est-ce pas, Sophie, que tu le voudrais? Vois-tu, Allworthy, je te
parie cinq guines contre un cu que de demain en neuf mois nous
aurons un garon!  prsent, dis-moi, qu'est-ce que tu choisis? du
Bourgogne, du Champagne, ou bien quoi? Par Dieu! nous ferons ripaille
cette nuit[137]. Et lorsqu'il devient grand-pre, il passe son temps
auprs des nourrices, dclarant que le babil de sa petite fille est
une musique plus douce que les aboiements de la plus belle meute
d'Angleterre. Voil la pure nature, et personne ne l'a lche 
travers champs plus dbride, plus imptueuse, plus ignorante de toute
rgle, plus abandonne  l'afflux de la sve corporelle que Fielding.

Ce n'est pas qu'il l'aime  la faon des grands artistes indiffrents,
Shakspeare et Goethe; au contraire, il est moraliste par excellence,
et c'est un des grands signes du sicle que les intentions
rformatrices se rencontrent aussi dcides chez lui qu'ailleurs. Il
donne  ses fictions un but pratique, et les recommande en disant que
le ton srieux et tragique aigrit, tandis que le style comique
dispose les gens  la bienveillance et  la bonne humeur[138]. Bien
plus, il fait la satire du vice; il considre les passions non comme
de simples forces, mais comme des objets d'approbation ou de blme. Il
nous suggre  chaque pas des jugements moraux; il veut que nous
prenions parti; il discute, excuse ou condamne. Il crit un roman
entier en style ironique[139] pour perscuter et assommer la
friponnerie et la trahison. Il est plus que peintre, il est un
justicier, et les deux rles en lui sont d'accord. Car une psychologie
engendre une morale: l o il y a une ide de l'homme, il y a un idal
de l'homme, et Fielding, qui a vu dans l'homme la nature par
opposition  la rgle, loue dans l'homme la nature par opposition  la
rgle, en sorte que, selon lui, la vertu n'est qu'un instinct. La
gnrosit,  ses yeux, est comme toutes les sources d'action, une
inclination primitive; comme toutes les sources d'action, elle coule
sans que les catchismes et les phrases y ajoutent rien de bon; comme
toutes les sources d'action, elle coule parfois trop pleinement et
trop vite. Prenez-la comme elle est, et n'essayez pas de l'opprimer
sous une discipline ou de la remplacer par un raisonnement. Monsieur
Richardson, vos hros si corrects, si compasss, si soigneusement
empaquets dans leur attirail de prceptes, sont des bedeaux de
cathdrale bons pour nasiller dans une procession. Monsieur Square et
monsieur Thwackum, vos tirades sur la vertu philosophique ou la vertu
chrtienne sont des exercices de parole utiles pour digrer au
dessert. La vertu est dans le temprament et dans le sang; l'ducation
bavarde et le rigorisme monacal n'y ajoutent rien. Donnez-moi un
homme, non un mannequin de reprsentation ou une serinette  phrases.
Mon hros est l'homme qui nat gnreux, comme le chien nat
affectueux, et comme le cheval nat brave. Je veux un coeur vivant,
plein de chaleur et de force, non un pdant sec occup  aligner au
cordeau toutes ses actions. Ce naturel ardent pourra l'emporter trop
loin; je lui pardonne ses carts. Il s'enivrera par mgarde, il
ramassera une fille sur la route, il donnera volontiers un coup de
poing, il ne refusera pas un duel; il souffrira qu'une grande dame le
trouve beau garon, et il acceptera sa bourse; il sera imprudent, il
gtera sa rputation comme Jones; il sera mauvais administrateur et
fera des dettes comme Booth. Excusez-le d'avoir des muscles, des
nerfs, des sens, et ce bouillonnement de colre ou d'ardeur qui
prcipite en avant les animaux de noble race. Mais il souffrira qu'on
le batte jusqu'au sang plutt que d'exposer un pauvre garde-chasse. Il
pardonnera  son mortel ennemi sans effort, par bont pure, et lui
enverra de l'argent en cachette. Il sera loyal envers sa matresse, et
lui gardera sa fidlit, en dpit de toutes les offres, dans le pire
dnment et sans la moindre esprance de l'obtenir. Il sera libral de
sa bourse, de ses peines, de sa souffrance, de son sang; il ne s'en
vantera pas; il n'aura ni orgueil, ni vanit, ni affectation, ni
dissimulation; la bravoure et la bont surabonderont dans son coeur,
comme la bonne eau dans une bonne source. Il pourra tre balourd comme
le capitaine Booth, joueur mme, dpensier, incapable de conduire ses
affaires, capable par tentation d'tre un jour infidle  sa femme;
mais il sera si sincre dans son repentir, son erreur sera si
involontaire, il sera si soigneusement, si vritablement tendre,
qu'elle l'aimera avec excs[140], et qu'en bonne foi il le mrite. Il
se fera auprs d'elle garde-malade, nourrice, maman; il l'accouchera
lui-mme; il aura pour elle des adorations d'amant, toujours, en
prsence de tout le monde, mme devant miss Matthews qui l'a sduit.
Je dclarai que, si j'avais le monde, je serais prt  le mettre aux
pieds de mon Amlia. Et Dieu sait que je le ferais, quand ce seraient
dix mille mondes[141]! Il pleure comme un enfant en pensant  elle;
il l'coute comme ferait un petit enfant. Je rpte ses propres
paroles, car il m'arrive ordinairement de retenir ce qu'elle dit. Il
s'habille en cachette lorsqu'il est oblig de partir pour son
rgiment, et, chantant, sifflant, se secouant, essayant toutes les
faons de ne pas penser, il s'enfuit pendant qu'elle dort, parce
qu'il ne saurait soutenir ses larmes. Dans ce corps de soudard, sous
cette paisse cuirasse de tapageur, il y a un vrai coeur de femme qui
se fond, qu'un rien trouble lorsqu'il s'agit de ce qu'il aime, timide
dans sa tendresse, inpuisable en dvouement, en confiance, en
abngation, en effusions. Quand un homme a cela, passez sur le reste;
avec ses excs et ses folies, il vaut mieux que tous vos dvots
gants.

 cela nous rpondrons: Vous faites bien de dfendre la nature; mais
que ce soit  la condition de n'en rien supprimer. Un point manque
dans vos gens si bien membrs, la finesse; les rveries dlicates,
l'lvation enthousiaste et la dlicatesse frmissante sont aussi
bien dans la nature que la grosse vigueur, l'hilarit bruyante et la
franche bont. La posie est vraie comme la prose, et s'il y a des
mangeurs et des boxeurs, il y a aussi des artistes et des chevaliers.
Cervantes, que vous imitez, et Shakspeare, que vous rappelez, ont eu
cette finesse, et l'ont peinte; dans cette large moisson que vous
rapportez  pleins bras, vous avez oubli les fleurs. On finit par se
lasser de vos coups de poing et de vos comptes d'htellerie. Vous
pataugez trop volontiers dans les tables, parmi les pourceaux
ecclsiastiques de Trulliber. On voudrait vous voir plus de
mnagements pour vos hrones; les accidents du chemin lvent bien
souvent leurs collerettes, et Fanny, Sophie, mistress Heartfree ont
beau rester pures, on se souvient malgr soi des coups de main qui ont
trouss leurs jupons. Vous tes si rude que vous ne sentez pas
l'atroce. Vous persuadez  Tom Jones faussement, mais pour un instant,
que mistress Williams, dont il a fait sa matresse, est sa mre, et
vous laissez longtemps le lecteur enfonc dans l'infamie de cette
supposition. Enfin vous tes oblig de vous guinder pour peindre
l'amour; vous ne trouvez que des ptres compasses; les transports de
votre Tom Jones ne sont que des phrases d'auteur. Faute d'ides, il
dbite des odes. Vous ne connaissez que l'lan des sens, le
bouillonnement du sang, l'effusion de la tendresse, mais non
l'exaltation nerveuse et le ravissement potique. L'homme tel que vous
le concevez est un bon buffle, et c'est peut-tre le hros qu'il faut
 un peuple qui s'est appel lui-mme John Bull, Jean Taureau.

[Note 131: Il tait pourtant fils d'un gnral et petit-fils d'un
comte.]

[Note 132: Impossible de tout traduire. Liv. VI, ch. 9. Voyez
vous-mme l'offre remarquable que le squire fait  Jones.]

[Note 133: It's well for un I could not get at un; I'd a lick'd
un, I'd a spoil'd his caterwauling; I'd a taught the son of a whore to
meddle with the meat of his master. He shan't ever have a morsel of
meat of mine or a varden to buy it. If she will ha un, one smock shall
be her portion. I'll sooner gee my estate to the zinking fund, that it
may be sent to Hanover, to corrupt our nation with.]

[Note 134: Puss, terme de chasse, sans quivalent en franais.]

[Note 135: Pox o' your sorrow. It will do me abundance of good,
when I have lost my only child, my poor Sophy, that was the joy of my
heart, and all the hope and comfort of my age. But I am resolved I
will turn her out o' doors; she shall beg and starve and rot in the
streets. Not one hapenny, not a hapenny shall she ha o' mine. The son
of a bitch was always good at finding a hare sitting and be rotted
to'n; I little thought what puss he was looking after. But it shall be
the worst he ever vound in his life. She shall be no better than
carrion; the skin o'er it is all he shall ha, and zu you may tell un.]

[Note 136: I am determined upon this match, and ha him you shall,
damn me, if shat unt. Damn me, if shat unt, though dost hang thyself
the next morning.]

[Note 137: To her, boy, to her, go to her. That's it, my little
honeys, O that's it. Well, what, is it all over? Has she appointed the
day, boy? What, shall it be to-morrow, or the next day? It shan't be
put off a minute longer than next day, I am resolved.... I tell thee
it is all a flimflam. Zoodikers! she'd ha the wedding to night with
all her heart. Would'st not, Sophy? Where the devil is Allworthy?...
Harkee, Allworthy, I'll bet thee five pounds to a crown, we ha a boy
to-morrow nine months. But prithee, tell me what wat ha? Wat ha
Burgundy, Champaigne, or what? For please Jupiter, we'll make a night
on't.]

[Note 138: Prface de _Joseph Andrews_.]

[Note 139: _Jonathan Wild._]

[Note 140: Amlia est la parfaite pouse anglaise, suprieure en
cuisine, dvoue jusqu' pardonner  son mari ses infidlits
accidentelles, toujours grosse. Dear Billy, though my understanding
be much inferior to yours, etc. Elle est modeste  l'excs, toujours
rougissante et tendre. Bagillard lui ayant crit des lettres d'amour,
elle les jette: I would not have such a letter in my possession for
the universe; I thought my eyes contaminated with reading it.]

[Note 141: I declared that if I had the world I was ready to lay
it at my Amelia's feet. And so, heaven knows, I would ten thousand
worlds!]


V

En tous cas, il est puissant et redoutable, et si en ce moment vous
rassemblez en votre esprit les traits disperss des figures que les
romanciers viennent de faire passer devant vos yeux, vous vous
sentirez transport dans un monde  demi barbare et dans une race dont
l'nergie doit effaroucher ou rvolter toute votre douceur.  prsent
ouvrez un copiste plus littral de la vie: sans doute ils le sont
tous, et dclarent, Fielding entre autres, que, s'ils imaginent un
trait, c'est qu'ils l'ont vu; mais Smollett a cet avantage, qu'tant
mdiocre il dcalque les figures platement, prosaquement, sans les
transformer par l'illumination du gnie; la jovialit de Fielding et
le rigorisme de Richardson ne sont plus l pour gayer ou ennoblir les
tableaux. Regardez chez lui les moeurs face  face; coutez les aveux
de cet imitateur de Lesage, qui reproche  Lesage d'tre gai et de
badiner avec les msaventures de son hros; voyez l'pret de cette
rancune, qui veut soulever l'indignation du lecteur contre le
caractre sordide et vicieux du monde et montrer le mrite modeste aux
prises avec l'gosme, l'envie, la malice et la lche indiffrence de
l'humanit[142]. Ce ne sont plus seulement les coups de poing qui
pleuvent, mais aussi les coups de couteau, d'pe, de pistolet. Dans
ce monde-l, quand une fille sort de chez elle, elle court risque de
rentrer femme, et quand un homme sort de chez lui, il court risque de
ne pas rentrer du tout. Les femmes enfoncent leurs ongles dans la
figure des hommes; les _gentlemen_ bien levs, comme Peregrine,
sanglent les gens  coup de fouet. Ayant tromp un mari qui refuse de
lui demander satisfaction, Peregrine le fait prendre par ses gens et
tremper dans un canal. Dnonc par un vicaire qu'il a ross, il le
fait rouer de coups par un aubergiste, qui de plus lui arrache avec
les dents un morceau de l'oreille. Je citerais de mmoire vingt autres
attentats commencs ou achevs. Les injures atroces, les mchoires
casses, les coups de bton assns sur les gens abattus par terre, la
hargneuse duret des conversations, la grossire brutalit des
plaisanteries, donnent l'ide d'une meute de bouledogues acharns  se
battre, et qui, lorsqu'ils entrent en gaiet, s'amusent encore 
s'enlever des morceaux de chair. Un Franais a peine  supporter
l'histoire de Roderick Random ou plutt celle de Smollett quand il
est sur le vaisseau de guerre. Il est _press_, c'est--dire empoign
de force, jet par terre,  coups de bton et de couteau, li comme un
ballot et roul sanglant  bord devant les matelots, qui rient de ses
blessures et disent, en voyant ses cheveux colls comme des ficelles,
qu'il a les cordes rouges sur la tte au lieu de les avoir sur le dos.
Il prie ses voisins de tirer son mouchoir de sa poche pour arrter le
sang qui coule de sa tte; les voisins tirent le mouchoir et le
vendent d'un grand sang-froid  la pourvoyeuse moyennant un quart de
gin. Le capitaine Oakum dclare qu'il ne veut plus de malades  bord,
les fait monter sur le pont  coups de fouet, crachant le sang,
dfaillant de faiblesse; plusieurs deviennent fous, beaucoup meurent,
et de soixante et un il n'en reste que douze. Pour pntrer dans ce
noir hpital suffocant qui pullule de vermine, il faut ramper sous les
hamacs presss et les carter par la force des paules avant d'arriver
jusqu'aux patients. Lisez encore le rcit de miss William, une jeune
fille riche et de bonne naissance rduite au mtier de courtisane,
ranonne, affame, malade, grelottante, errant dans les rues pendant
de longues nuits d'hiver, parmi les misrables cratures nues, en
haillons crasseux, entasses comme des pourceaux dans le coin d'une
alle sombre, qui appellent les matelots ivres pour obtenir de quoi
apaiser avec du gin la rage de la faim et le froid, et qui descendent
dans l'insensibilit bestiale jusqu' ce qu' la fin elles aillent
mourir et pourrir sur un fumier. Celle-ci est jete  Bridewell avec
le rebut de la ville, soumise aux caprices d'un tyran qui lui impose
des tches au-dessus de ses forces et la punit de ne pas les remplir,
fouette jusqu' s'vanouir, puis  coups de fouet tire de son
vanouissement, pendant ce temps vole de tout ce qu'elle a sur elle,
bonnet, souliers, bas, mourant de faim et aspirant  mourir vite.
Une nuit, elle essaye de se pendre. Deux de ses voisines qui la
guettaient l'en empchent. Le lendemain matin, je fus punie de trente
coups de verges. La douleur, jointe au dsappointement et au
dsespoir, me priva de ma raison et me jeta dans un dlire de fureur
pendant lequel j'arrachai la chair de mes os avec mes dents et je me
lanai la tte contre le pav. En vain vous vous retournez du ct du
hros pour vous reposer d'un tel spectacle. Il est sensuel et grossier
comme ceux de Fielding, sans tre comme ceux de Fielding bon et
joyeux. L'orgueil et le ressentiment sont les deux principaux
ingrdients de son caractre. Le gnreux vin de Fielding, entre les
mains de Smollett, s'est tourn en eau-de-vie de cabaret. Ses hros
sont gostes, ils se vengent barbarement; Roderick exploite son
fidle Strap, et finit par le marier  une prostitue. Peregrine
attaque par le complot le plus lche et le plus brutal l'honneur d'une
jeune fille qu'il doit pouser, et qui est la soeur de son meilleur
ami. On prend en haine son caractre rancunier, concentr, opinitre,
qui est tout  la fois celui d'un roi absolu habitu  se contenter
aux dpens du bonheur des autres et celui d'un rustre qui n'a de
l'ducation que le vernis. On serait inquiet de vivre auprs de lui;
il n'est bon qu' choquer ou  tyranniser les autres. On l'vite comme
une bte dangereuse; l'afflux soudain de la passion animale et le
torrent de la volont fixe sont si forts en lui que, lorsqu'il manque
son but, il extravague, il met l'pe  la main contre l'aubergiste;
il faut le saigner, il devient fou. Jusqu' ses gnrosits, tout est
gt chez lui par l'orgueil; jusqu' ses gaiets, tout est assombri
chez lui par la duret. Ses amusements sont barbares et ceux de
Smollett sont du mme got. Il outre les caricatures; il croit nous
divertir en nous montrant des bouches fendues jusqu'aux oreilles et
des nez longs d'un demi-pied; il exagre un prjug national ou un tic
de mtier jusqu' y absorber tout l'homme; il entre-choque les plus
repoussants des grotesques, un lieutenant Lishamago  demi rti par
les Indiens rouges, des loups de mer qui passent leur vie  vocifrer
et  travestir toutes les ides dans leur jargon nautique, de vieilles
filles laides comme des guenons, sches comme des squelettes, pres
comme du vinaigre, des maniaques enfoncs dans la pdanterie, dans
l'hypocondrie, dans la misanthropie, dans le silence. Bien loin de les
esquisser en passant, comme Gil-Blas, il appuie le trait
dsagrablement avec insistance, et le surcharge de tous les dtails,
sans considrer s'ils sont trop nombreux, sans reconnatre qu'ils sont
excessifs, sans sentir qu'ils sont odieux, sans prouver qu'ils sont
dgotants. Son public est au niveau de son nergie et de sa rudesse,
et, pour remuer de tels nerfs, un crivain ne peut pas frapper trop
fort.

Mais en mme temps, pour civiliser cette barbarie et matriser cette
violence, une facult parat, commune  tous, auteurs et public: la
srieuse rflexion attache  observer les caractres. C'est vers le
dedans de l'homme que leurs yeux se tournent. Ils notent exactement
les particularits de l'individu et les marquent d'une empreinte si
prcise que leur personnage devient un type que l'on n'oublie plus.
Ils sont psychologues. _Every man in his humour_, ce titre d'une
comdie du vieux Ben Jonson indique combien ce got, chez eux, est
ancien et national. Smollett, sur cette donne, crit un roman entier,
_Humphrey Clinker_. Point d'action; le livre est un recueil de lettres
crites pendant un voyage en cosse et en Angleterre. Chacun des
voyageurs, suivant son tour d'esprit, juge diffremment des mmes
objets. Un vieux gentilhomme gnreux, grognon, qui s'occupe  se
croire malade, une vieille fille revche en qute d'un mari, une femme
de chambre nave et vaniteuse qui estropie vaillamment l'orthographe,
une file d'originaux qui tour  tour apportent leurs bizarreries sur
la scne, voil les personnages; le plaisir du lecteur consiste 
reconnatre leur humeur dans leur style,  prvoir leurs sottises, 
sentir le fil qui tire chacun de leurs gestes,  vrifier la
concordance de leurs ides et de leurs actions. Poussez  l'excs
cette tude des particularits humaines, vous verrez natre le talent
de Sterne. Figurez-vous un homme qui se met en voyage ayant sur les
yeux une paire de lunettes extraordinairement grossissantes. Un poil
sur sa main, une tache  la nappe, le pli d'un habit qui remue,
l'intresseront;  ce compte, il n'ira pas bien loin, il emploiera la
journe  faire six pas et ne sortira pas de sa chambre. Pareillement
Sterne crit quatre volumes pour raconter la naissance de son hros.
Il aperoit l'infiniment petit et dcrit l'imperceptible. Un homme
fait sa raie de travers, cela tient, selon Sterne,  l'ensemble de son
caractre, lequel tient  celui de son pre, de sa mre, de son oncle
et de tous ses aeux; cela tient  la structure de son cerveau, qui
tient aux circonstances de sa conception et de sa naissance,
lesquelles tiennent aux manies de ses parents,  l'humeur du moment,
aux conversations de l'heure prcdente, aux contrarits du dernier
cur,  une coupure du pouce,  vingt noeuds faits sur un sac,  je ne
sais combien de choses encore. Les six ou huit volumes de _Tristram
Shandy_ sont employs  les compter; car le moindre et le plus plat
des accidents, un ternuement, une barbe mal faite, trane derrire
soi un rseau inextricable de causes entre-croises les unes dans les
autres, qui, en haut, en bas,  droite,  gauche, par des
prolongements et des ramifications invisibles, s'enfoncent au plus
profond des caractres et dans les plus lointains des vnements. Au
lieu d'extraire, comme le reste des romanciers, la grosse racine
principale, Sterne, avec des mnagements et des russites
merveilleuses, s'applique  retirer l'cheveau embrouill des
filaments innombrables qui sinueusement plongent et s'parpillent pour
aller de tous cts pomper la sve et la vie. Si grles, si
entrelacs, si enfouis qu'ils soient, il atteint jusqu' eux; il les
dmle, il ne les casse point, il les rapporte  la lumire, et l o
nous n'imaginions qu'une simple tige, nous contemplons avec tonnement
la population et la vgtation souterraine des fibres multiplies et
des fibrilles par qui la plante visible vgte et se soutient.

Voil certes un talent trange, compos d'aveuglement et de
clairvoyance, et qui ressemble  ces maladies de la rtine dans
lesquelles le nerf surexcit devient  la fois obtus et perspicace,
incapable d'apercevoir ce que les yeux les plus ordinaires atteignent,
capable d'apercevoir ce que les yeux les plus perants ne saisissent
pas. En effet, Sterne est un malade humoriste et excentrique,
ecclsiastique et libertin, joueur de violon et philosophe, qui geint
sur un ne mort et dlaisse sa mre vivante, goste de fait,
sensible en paroles, et qui en toutes choses prend le contre-pied de
lui-mme et d'autrui. Son livre est comme un grand magasin de
bric--brac o les curiosits de tout sicle, de toute espce et de
tout pays gisent entasses ple-mle: textes d'excommunication,
consultations mdicales, passages d'auteurs inconnus ou imaginaires,
bribes d'rudition scolastique, enfilades d'histoires saugrenues,
dissertations, apostrophes au lecteur. Sa plume le mne: ni suite, ni
plan; tout au contraire, quand il rencontre l'ordre, il le dfait
exprs; d'un coup de pied, il fait rouler sur son histoire commence
la pile des in-folio voisins et gambade par-dessus. Il s'amuse  nous
dsappointer,  nous drouter par les interruptions et les attentes.
La gravit lui dplat, il la traite d'hypocrite;  son gr, la folie
vaut mieux, et il se peint dans Yorick. Chez un esprit bien bti, les
ides dfilent en procession avec un mouvement ou une acclration
uniforme; dans cette tte bizarre, elles sautillent comme une cohue de
masques en carnaval, par bandes, chacune tirant sa voisine par les
pieds, par la tte, par un pan d'habit, avec le remue-mnage le plus
universel et le plus imprvu. Toutes ses petites phrases coupes sont
des soubresauts; on halte  les lire. Le ton ne reste jamais deux
minutes le mme: le rire vient, puis un commencement d'motion, puis
le scandale, puis l'tonnement, puis l'attendrissement, puis encore le
rire. Le malin bouffon tire et brouille les fils de tous nos
sentiments, et nous fait aller de ci, de l, baroquement, comme des
marionnettes. Entre ces divers fils, il y en a deux qu'il tire plus
volontiers que les autres. Comme tous les gens qui ont des nerfs, il
est sujet aux attendrissements: non qu'il soit vraiment bon et tendre,
au contraire sa vie est d'un goste; mais  de certains jours il a
besoin de pleurer, et nous fait pleurer avec lui. Il s'meut pour un
oiseau captif, pour un pauvre ne qui, accoutum aux coups, le regarde
d'un air rsign, comme pour lui dire de ne point le battre trop
fort, mais que cependant, s'il veut, il peut le battre. Il crira
deux pages sur l'attitude de cet ne, et Priam aux pieds d'Achille
n'tait pas plus touchant. C'est ainsi qu'il rencontrera dans un
silence, dans un juron, dans la plus mince action domestique, des
dlicatesses exquises et de petits hrosmes, sortes de fleurs
charmantes invisibles  tout autre, et qui poussent dans la poudre du
plus sec chemin. Un jour l'oncle Toby, le pauvre capitaine invalide,
attrape, aprs de longs essais inutiles, une grosse mouche
bourdonnante qui l'a cruellement tourment pendant tout le dner; il
se lve, traverse la chambre sur sa jambe souffrante, et, ouvrant la
fentre: Va-t'en, pauvre diablesse, va-t'en; pourquoi est-ce que je
te ferais du mal? Le monde certainement est assez large pour nous
contenir tous les deux, toi et moi[143]. Cette sensibilit de femme
est trop fine, on ne peut la dcrire; il faudrait traduire une
histoire entire, celle de Lefvre par exemple, pour en faire respirer
le parfum; ce parfum s'vapore sitt qu'on y touche, et ressemble  la
faible senteur fugitive des plantes qu'on a portes un instant dans la
chambre d'un convalescent. Ce qui en augmente encore la douceur
triste, c'est le contraste des polissonneries qui, comme une haie
d'orties, les environnent de toutes parts. Sterne, ainsi que tous les
gens dont la machine est surexcite, a des apptits baroques. Il aime
les nudits, non par sentiment du beau  la faon des peintres, non
par sensualit et franchise  l'exemple de Fielding, non par recherche
du plaisir, ainsi que les Dorat, les Boufflers et tous les fins
voluptueux qui riment et s'gayent en ce moment de l'autre ct de la
Manche. S'il va aux endroits sales, c'est qu'ils sont interdits et
point frquents. Ce qu'il y cherche c'est la singularit et le
scandale. Ce qui l'affriande dans le fruit dfendu, ce n'est pas le
fruit, c'est la dfense; car celui o il mord de prfrence est tout
fltri ou piqu aux vers. Qu'un picurien ait du plaisir  dtailler
les jolis pchs d'une jolie femme, rien d'tonnant; mais qu'un
romancier se complaise  surveiller l'alcve de deux vieux bourgeois
rances,  remarquer les suites de la chute d'un marron brlant dans
une culotte,  dtailler les questions de la veuve Wadman sur la
porte des blessures de l'aine, cela ne s'explique que par le
dvergondage d'une imagination pervertie qui trouve son amusement dans
les ides rpugnantes, comme les palais gts trouvent leur
contentement dans la saveur cre du fromage avanc[144]. Aussi, pour
lire Sterne, faut-il attendre les jours de caprice, de _spleen_ et de
pluie, o,  force d'agacement nerveux, on est dgot de la raison.
En effet ses personnages sont aussi draisonnables que lui-mme. Il ne
voit en l'homme que la manie, et ce qu'il appelle le _dada_, le got
des fortifications dans l'oncle Tobie, la manie des tirades oratoires
et des systmes philosophiques dans M. Shandy. Ce dada,  son gr, est
comme une verrue, d'abord si petite qu'on l'aperoit  peine, et
seulement lorsqu'elle est sous un bon jour; mais la voil qui peu 
peu grossit, se couvre de poils, rougit et bourgeonne tout alentour;
son propritaire, qui en jouit et l'admire, la nourrit, jusqu' ce
qu'enfin elle se change en loupe norme, et que le visage entier
disparaisse sous l'excroissance parasite qui l'envahit. Personne n'a
gal Sterne dans l'histoire de ces hypertrophies humaines; il pose le
germe, l'alimente par degrs; il fait ramper alentour les filaments
propagateurs, il montre les petites veines et les artrioles
microscopiques qui s'abouchent dans son intrieur, il compte les
palpitations du sang qui les traverse, il explique leurs changements
de couleur et leurs augmentations de volume. L'observation
psychologique atteint ici l'un de ses dveloppements extrmes. Il faut
un art bien avanc pour dcrire, par del la rgularit et la sant,
l'exception ou la dgnrescence, et le roman anglais se complte ici
en ajoutant  la peinture des formes la peinture des dformations.

[Note 142: The disgraces of Gil Blas are for the most part such as
rather excite mirth than compassion. He himself laughs at them, and
his transitions from distress to happiness or, at least, ease, are so
sudden that neither the reader has time to pity him, nor himself to be
acquainted with affliction. This conduct.... prevents that generous
indignation which ought to animate the reader against the sordid and
vicious disposition of the world. I have attempted to represent modest
merit struggling with every difficulty to which a friendless orphan is
exposed from his own want of experience as well as from the
selfishness, envy, malice, and base indifference of mankind.]

[Note 143: Go, poor devil, get thee gone, why should I hurt thee?
The world surely is wide enough to hold both thee and me.]

[Note 144: Sterne, Goldsmith, Burke, Sheridan, Moore ont une
nuance propre, qui vient de leur sang, ou de leur parent proche ou
lointaine, la nuance irlandaise. De mme Hume, Robertson, Smollett, W.
Scott, Burns, Beattie, Reid, D. Stewart, etc., ont la nuance
cossaise. Dans la nuance irlandaise ou celte, on dmle un excs de
chevalerie, de sensualit, d'expansion, bref un esprit moins bien
quilibr, plus sympathique et moins pratique. Au contraire,
l'cossais est un Anglais un peu affin ou un peu rtrci, parce qu'il
a plus pti et plus jen.]


VI

Le moment approche o les moeurs pures vont, en l'purant, lui
imprimer son caractre final. Des deux grandes tendances qui se sont
manifestes par lui, la brutalit native et la rflexion intense,
l'une a fini par vaincre l'autre: la littrature, devenue svre,
chasse de la fiction les grossirets de Smollett et les indcences de
Sterne, et le roman tout moral, avant d'arriver dans les mains presque
prudes de miss Burney, passe dans les honntes mains de Goldsmith. Son
_Ministre de Wakefield_ est une idylle en prose, un peu gte par
des phrases trop bien crites, mais au fond bourgeoise comme un
tableau flamand. Regardez dans Terburg ou Miris une femme qui fait
son march, un bourgmestre qui vide son long verre de bire; les
figures sont vulgaires, les navets comiques, la marmite est  la
place d'honneur; pourtant ces bonnes gens sont si paisibles, si
contents de leur petit bonheur rgulier, qu'on leur porte envie.
L'impression que laisse le livre de Goldsmith est  peu prs celle-l.
L'excellent docteur Primrose est un ecclsiastique de campagne dont
toutes les aventures pendant longtemps consistent  passer du lit
bleu au lit brun. Il a des cousins au quarantime degr qui viennent
manger son dner et lui emprunter ses bottes. Sa femme, qui a toute
l'ducation du temps, est parfaite cuisinire, sait presque lire,
excelle dans les conserves, et conte  table l'histoire et les mrites
de chaque plat. Ses filles aspirent  l'lgance et confectionnent des
eaux de toilette dans la pole  frire. Son fils Mose se fait duper 
la foire, et vend le poulain moyennant un assortiment de lunettes
vertes. Lui-mme, Primrose, compose des traits que personne n'achte
contre les secondes noces des ecclsiastiques, crit d'avance dans
l'pitaphe de sa femme qu'elle fut la seule femme du docteur Primrose,
et, en manire d'encouragement, encadre sur sa chemine ce morceau
d'loquence. Cependant le mnage va son petit train; les filles et la
mre rgentent un peu le pre de famille; il se laisse faire en bon
homme, lche tout au plus de loin en loin quelque innocente raillerie,
s'arrange dans sa nouvelle ferme avec ses deux chevaux, Blackberry 
l'oeil vairon et l'autre qui n'a pas de queue. Rien ne pouvait
surpasser la propret de mes petits enclos; les ormes et les haies
taient d'une beaut inexprimable.... Notre maison tait situe au
pied d'une colline en pente, avec un beau taillis qui l'abritait par
derrire et une rivire babillarde par devant. D'un ct une prairie
et de l'autre une pelouse.... Elle n'tait que d'un tage et couverte
de chaume, ce qui lui donnait un air de simplicit et d'agrment. Les
murs en dedans taient soigneusement blanchis  la chaux[145]....
Quoique la mme chambre nous servt de parloir et de cuisine, cela ne
faisait que la rendre plus chaude. D'ailleurs, comme elle tait tenue
avec une extrme propret, les plats, les assiettes, les cuivres tant
bien nettoys et tous dposs en ranges brillantes sur les rayons,
l'oeil tait agrablement flatt et n'avait pas besoin d'un plus riche
ameublement. Ils fanent en famille, vont s'asseoir sous le
chvrefeuille pour boire une bouteille de vin de groseilles; les deux
filles chantent ou les petits garons lisent, et les parents s'amusent
 regarder le champ qui descend sous leurs pieds plein de clochettes
bleues et de centaures. Encore une bouteille, Deborah, ma chre, et
toi, Mose, une bonne chanson. Quels remercments ne devons-nous point
au ciel pour nous avoir accord ainsi la sant, la tranquillit,
l'abondance! Je me sens plus heureux maintenant que le plus grand
monarque de la terre. Il n'a pas un coin du feu pareil, ni autour de
lui des visages si gais[146].

Voil le bonheur moral. Le malheur ici ne l'est pas moins. Le pauvre
ministre a perdu sa fortune, et, transport dans une petite cure, il
est devenu fermier. Le _squire_ du voisinage sduit et enlve sa fille
ane; le feu prend  sa maison, il a le bras brl jusqu' l'paule
en sauvant ses deux petits enfants. Il est mis en prison, pour dettes,
parmi des brutes et des coquins qui jurent et blasphment, dans un
mauvais air, sur la paille, sentant que son mal augmente, prvoyant
que sa famille sera bientt sans pain, apprenant que sa fille meurt;
son coeur se soutient pourtant, il reste prtre et chef de famille,
prescrit  chacun des siens son emploi, encourage, console, pourvoit,
ordonne, prche les prisonniers, supporte leurs railleries grossires,
les rforme, tablit dans la prison le travail utile et la rgle
volontaire. Ce n'est pas la duret ni le temprament morose qui
l'affermissent; il n'y a pas d'me plus paternelle, plus sociable,
plus humaine, plus ouverte aux motions douces et aux tendresses
intimes. Ce n'est point l'orgueil ni la haine concentre qui le
roidissent. Je n'ai point de ressentiment  prsent, dit-il;
quoiqu'il m'ait pris ce que je tenais plus cher que toutes les
richesses, quoiqu'il ait dchir mon coeur (car je suis malade,
trs-malade, presque jusqu' dfaillir), pourtant cela ne m'inspirera
jamais un dsir de vengeance.... Si ma soumission peut lui faire
plaisir, qu'il sache que, si je lui ai fait quelque injure, j'en suis
fch.... Comme il a t autrefois mon paroissien, j'espre un jour
pouvoir prsenter son me purifie au tribunal ternel[147]. Rien ne
sert; le misrable repousse hautainement cette prire si noble, par
surcrot fait enlever la seconde fille et jeter le fils en prison sous
une fausse accusation de meurtre.  ce moment-l toutes les affections
du pre sont blesses, toutes ses consolations perdues, toutes ses
esprances ruines. Son coeur n'est qu'une plaie, il s'crie; mais,
revenant aussitt  sa profession et  son devoir, il songe  prparer
son fils et  se prparer lui-mme pour l'autre vie, et, afin d'tre
utile  autant de gens qu'il pourra, il veut en mme temps exhorter
les prisonniers. Il s'efforce de se lever sur sa paille, mais la
force lui manque, et il n'est capable que de s'appuyer contre le mur,
soutenu d'un ct par son fils et de l'autre par sa femme. En cet
tat, il parle, et son sermon, qui fait contraste avec son tat, n'en
est que plus mouvant. C'est une dissertation  l'anglaise, toute
compose de raisonnements exacts, ayant pour but d'tablir que,
d'aprs la nature du plaisir et de la peine, les malheureux souffrent
moins que les heureux de quitter la vie, et jouissent plus que les
heureux d'obtenir le ciel. On y voit les sources de cette vertu, ne
du christianisme et de la bont naturelle, mais alimente longuement
par la rflexion intrieure. La mditation, qui d'ordinaire ne produit
que des phrases, aboutit chez lui  des actions. Vritablement ici la
raison a pris le gouvernement du reste, et elle l'a pris sans opprimer
le reste: rare et loquent spectacle, qui, rassemblant et harmonisant
en un seul personnage les meilleurs traits des moeurs et de la morale
de ce temps et de ce pays, fait admirer et aimer la vie pieuse et
rgle, domestique et discipline, laborieuse et rustique. La vertu
protestante et anglaise n'a point form un modle plus prouv et plus
aimable. Religieux, affectueux, raisonneur, il concilie des
dispositions qui semblaient s'exclure; ecclsiastique, cultivateur,
pre de famille, il relve des caractres qui ne semblaient propres
qu' fournir des comiques et des bourgeois.

[Note 145: Nothing could exceed the neatness of my little
enclosures, the elms and hedge-rows appearing with inexpressible
beauty.... Our little habitation was situated at the foot of a sloping
hill, sheltered with a beautiful underwood behind, and a prattling
river before; on one side a meadow, on the other a green.... (It)
consisted but of one story and was covered with thatch, which gave it
an air of great snugness....

The walls on the inside were nicely white-washed. Though the same room
served us for parlour and kitchen, that only made it the warmer.
Besides as it was kept with the utmost neatness, the dishes, plates
and coppers being well scoured and all disposed in bright rows on the
shelves, the eye was agreeably relieved, and did not want richer
furniture.]

[Note 146: But let us have one bottle more, Deborah, my life, and
Moses, give us a good song. What thanks do we not owe to heaven for
thus bestowing tranquillity, health, and competence? I think myself
happier now than the greatest monarch upon earth. He has no such
fire-side, nor such pleasant faces about it.]

[Note 147: I have no resentment now, and though he has taken
from me what I held dearer than all his treasures, though he has
wrung my heart (for I am sick almost to fainting, very sick, my
fellow-prisoner), yet that shall never inspire me with vengeance....
If this submission can do him any pleasure, let him know that if I
have done him any injury, I am sorry for it.... I should detest my
own heart, if I saw either pride or resentment lurking there. On the
contrary, as my oppressor has been once my parishioner, I hope one
day to present him up an unpolluted soul at the eternal tribunal.]


VII

Au centre de ce groupe se tient debout un personnage trange; le plus
accrdit de son temps; sorte de dictateur littraire: Richardson est
son ami et lui fournit des essais pour son journal; Goldsmith, avec
une vanit nave, l'admire en souffrant d'tre toujours prim par lui;
miss Burney imite son style, et le rvre comme un pre. L'historien
Gibbon, le peintre Reynolds, l'acteur Garrick, l'orateur Burke,
l'indianiste Jones, viennent  son club lui donner la rplique. Lord
Chesterfield, qui a perdu sa faveur, essaye en vain de la regagner en
proposant de lui dcerner, sur tous les mots de la langue, l'autorit
d'un pape. Boswell le suit  la trace, note ses phrases et le soir en
remplit des in-quarto. Sa critique fait loi; on se presse pour
entendre sa conversation; il est l'arbitre du style. Transportons par
l'imagination ce prince de l'esprit en France, parmi nos jolis salons
de philosophie lgante et de moeurs picuriennes; la violence du
contraste marquera mieux que tout raisonnement la tournure et les
prdilections de l'esprit anglais.

On voyait entrer un homme norme,  carrure de taureau, grand 
proportion, l'air sombre et rude, l'oeil clignotant, la figure
profondment cicatrise par des scrofules, avec un habit brun et une
chemise sale, mlancolique de naissance et maniaque par surcrot. Au
milieu d'une compagnie, on l'entendait tout d'un coup marmotter un
vers latin ou une prire. D'autres fois, dans l'embrasure d'une
fentre, il remuait la tte, agitait son corps d'avant en arrire,
avanait, puis retirait convulsivement la jambe. Son compagnon
racontait qu'il avait voulu absolument arriver du pied droit, et que,
n'ayant pas russi, il avait recommenc avec une attention profonde,
comptant un  un tous ses pas. On se mettait  table. Tout d'un coup
il s'oubliait, se baissait, et enlevait dans sa main le soulier d'une
dame.  peine servi, il se prcipitait sur sa nourriture comme un
cormoran, les yeux fichs sur son assiette, ne disant pas un mot,
n'coutant pas un mot de ce qu'on disait autour de lui, avec une
telle voracit que les veines de son front s'enflaient et qu'on voyait
la sueur en dcouler. Si par hasard le livre tait avanc ou le pt
fait avec du beurre rance, il ne mangeait plus, il dvorait.
Lorsqu'enfin son apptit tait gorg et qu'il consentait  parler, il
disputait, vocifrait, faisait de la conversation un pugilat,
arrachait n'importe comment la victoire, imposait son opinion
doctoralement, imptueusement, et brutalisait les gens qu'il rfutait.
Monsieur, je m'aperois que vous tes un misrable whig[148].--Ma
chre dame, ne parlez plus de ceci, la sottise ne peut tre dfendue
que par la sottise.--Monsieur, j'ai voulu tre incivil avec vous,
pensant que vous l'tiez avec moi. Cependant, tout en prononant, il
faisait des bruits tranges, tantt tournant la bouche comme s'il
ruminait, tantt sifflant  mi-voix, tantt claquant de la langue
comme quelqu'un qui glousse.  la fin de sa priode, il soufflait 
la faon d'une baleine, son ventre ballottait, et il lanait une
douzaine de tasses de th dans son estomac.

Alors tout bas, avec prcaution, on questionnait Garrick ou Boswell
sur l'histoire et les habitudes de cet ogre grotesque. Il avait vcu
en cynique et en excentrique, ayant pass sa jeunesse  lire au
hasard dans une boutique, surtout des in-folio latins, mme les plus
ignors, par exemple Macrobe; il avait dcouvert les oeuvres latines
de Ptrarque en cherchant des pommes, et crut trouver des ressources
en proposant au public une dition de Politien.  vingt-cinq ans, il
avait pous par amour une femme de cinquante, courte, mafflue, rouge,
habille de couleurs voyantes qui se mettait sur les joues un
demi-pouce de fard, et qui avait des enfants du mme ge que lui.
Arriv  Londres pour gagner son pain, les uns  ses grimaces
convulsives l'avaient pris pour un idiot; les autres,  l'aspect de
son tronc massif, lui avaient conseill de se faire portefaix. Trente
ans durant, il avait travaill en manoeuvre pour les libraires qu'il
rossait lorsqu'ils devenaient impertinents, toujours rp, ayant une
fois jen deux jours, content lorsqu'il pouvait dner avec six
_pence_ de viande et un _penny_ de pain, ayant crit un roman en huit
nuits pour payer l'enterrement de sa mre.  prsent, pensionn par le
roi[149], exempt de sa corve journalire, il suit son indolence
naturelle, reste au lit souvent jusqu' midi et au del. C'est  cette
heure qu'on va le voir. On monte l'escalier d'une triste maison situe
au nord de _Fleet-Street_, le quartier affair de Londres, dans une
cour troite et obscure, et l'on entend en passant les gronderies de
quatre femmes et d'un vieux mdecin charlatan, pauvres cratures sans
ressources, infirmes, et d'un mauvais caractre, qu'il a recueillies,
qu'il nourrit, qui le tracassent ou qui l'insultent; on demande le
docteur, un ngre ouvre; une assemble se forme autour du lit
magistral; il y a toujours  son lever quantit de gens distingus,
mme des dames. Ainsi entour, il dclame jusqu' l'heure du dner,
va  la taverne, puis disserte tout le soir, sort pour jouir dans les
rues de la boue et du brouillard de Londres, ramasse un ami pour
converser encore, et s'emploie  prononcer des oracles et  soutenir
des thses jusqu' quatre heures du matin.

L-dessus nous demandons si c'est l'audace librale de ses opinions
qui sduit. Ses amis rpondent qu'il n'y a pas de partisan plus
intraitable de la rgle. On l'appelle l'Hercule du torysme. Ds
l'enfance, il a dtest les whigs, et jamais il n'a parl d'eux que
comme de malfaiteurs publics. Il les insulte jusque dans son
dictionnaire. Il exalte Jacques II et Charles II comme deux des
meilleurs rois qui aient jamais rgn. Il justifie les taxes
arbitraires que le gouvernement prtend lever sur les Amricains. Il
dclare que l'esprit whig est la ngation de tout principe, que le
premier whig a t le diable, que la couronne n'a pas assez de
pouvoir, que le genre humain ne peut tre heureux que dans un tat
d'ingalit et de subordination. Pour nous, Franais du temps,
admirateurs du _Contrat social_, nous sentons bien vite que nous ne
sommes plus en France. Et que sentirons-nous, bon Dieu! quand, un
instant aprs, nous entendrons le docteur continuer ainsi: Rousseau
est un des pires hommes qu'il y ait, un coquin qui mrite d'tre
chass de toute socit, comme il l'a t. C'est une honte qu'il soit
protg dans notre pays. Je signerais une sentence de dportation
contre lui plus volontiers que contre aucun des drles qui sont sortis
d'Old Bailey depuis bien des annes. Oui, je voudrais le voir
travailler dans les plantations.--Il parat qu'on ne gote pas dans
ce pays les novateurs philosophes; voyons si Voltaire sera plus
pargn: De Rousseau ou de lui, il est difficile de dcider lequel
est le plus grand vaurien[150].-- la bonne heure, ceci est net. Mais
quoi! est-ce qu'on ne peut pas chercher la vrit en dehors d'une
glise tablie? Non, aucun honnte homme ne peut tre diste, car
aucun homme ne peut l'tre aprs avoir examin loyalement les preuves
du christianisme.--Voil un chrtien premptoire; nous n'en avons
gure en France d'aussi dcids. Bien plus, il est anglican, passionn
pour la hirarchie, admirateur de l'ordre tabli, hostile aux
dissidents. Vous le verrez saluer un archevque avec une vnration
particulire. Vous l'entendrez blmer un de ses amis d'avoir oubli le
nom de Jsus-Christ, en rcitant les grces. Si vous lui parlez d'une
mthodiste qui convertit les gens, il vous dira qu'une femme qui
prche est comme un chien qui marche sur les pattes de derrire, que
cela est curieux, mais n'est point beau. Il est conservateur et ne
craint point d'tre surann. Sachez qu'il est all  une heure du
matin dans l'glise de Saint-Jean de Clerkenwell pour interroger un
esprit tourment qui revenait. Si vous aviez entre les mains son
journal, vous y trouveriez des prires ferventes, des examens de
conscience et des rsolutions de conduite. Avec des prjugs et des
ridicules, il a la profonde conviction, la foi active, la svre pit
morale. Il est chrtien de coeur et de conscience, de raisonnement et
de pratique. La pense de Dieu, la crainte du jugement final, le
proccupent et le rforment. Garrick, dit-il un jour, je n'irai plus
dans vos coulisses, car les bas de soie et les poitrines blanches de
vos actrices excitent mes propensions amoureuses[151]. Il se reproche
son indolence, il implore la grce de Dieu, il est humble et il a des
scrupules.--Tout cela est bien trange. Nous demandons aux gens ce qui
peut leur plaire dans cet ours bourru, qui a des habitudes de bedeau
et des inclinations de constable. On nous rpond qu' Londres on est
moins exigeant qu' Paris en fait d'agrment et de politesse, qu'on y
permet  l'nergie d'tre rude et  la vertu d'tre bizarre, qu'on y
souffre une conversation militante, que l'opinion publique est tout
entire du ct de la constitution et du christianisme, et qu'elle a
bien fait de prendre pour matre l'homme qui par son style et ses
prceptes s'accommode le mieux  son penchant.

Sur ce mot, nous nous faisons apporter ses livres, et au bout d'une
heure nous remarquons que, quel que soit l'ouvrage, tragdie ou
dictionnaire, biographie ou essai, il garde toujours le mme ton.
Docteur, lui disait Goldsmith, si vous faisiez une fable sur les
petits poissons, vous les feriez parler comme des baleines. En effet,
sa phrase est toujours la priode solennelle et majestueuse, o chaque
substantif marche en crmonie, accompagn de son pithte, o les
grands mots pompeux ronflent comme un orgue, o chaque proposition
s'tale quilibre par une proposition d'gale longueur, o la pense
se dveloppe avec la rgularit compasse et la splendeur officielle
d'une procession. La prose classique atteint la perfection chez lui
comme la posie classique chez Pope. L'art ne peut tre plus consomm
ni la nature plus violente. Personne n'a enserr les ides dans des
compartiments plus rigides; personne n'a donn un relief plus fort 
la dissertation et  la preuve; personne n'a impos plus
despotiquement au rcit et au dialogue les formes de l'argumentation
et de la tirade; personne n'a mutil plus universellement la libert
ondoyante de la conversation et de la vie par des antithses et des
mots d'auteur. C'est l'achvement et l'excs, le triomphe et la
tyrannie du style oratoire[152]. Nous comprenons maintenant qu'un ge
oratoire le reconnaisse pour matre, et qu'on lui attribue dans
l'loquence la primaut qu'on reconnat  Pope dans les vers.

Reste  savoir quelles ides l'ont rendu populaire. C'est ici que
l'tonnement d'un Franais redouble. Nous avons beau feuilleter son
dictionnaire, ses huit volumes d'essais, ses dix volumes de vies, ses
innombrables articles, ses entretiens si prcieusement recueillis;
nous billons. Ses vrits sont trop vraies; nous savions d'avance ses
prceptes par coeur. Nous apprenons de lui que la vie est courte et
que nous devons mettre  profit le peu de moments qui nous sont
accords[153], qu'une mre ne doit pas lever son fils comme un
petit-matre, que l'homme doit se repentir de ses fautes, et nanmoins
viter la superstition, qu'en toute affaire il faut tre actif et non
press. Nous le remercions de ces sages conseils, mais nous nous
disons tout bas que nous nous en serions bien passs. Nous voudrions
savoir quels sont les amateurs d'ennui qui en ont achet tout d'un
coup treize mille exemplaires. Nous nous rappelons alors qu'en
Angleterre les sermons plaisent, et ces _Essais_ sont des sermons.
Nous dcouvrons que des gens rflchis n'ont pas besoin d'ides
aventures et piquantes, mais de vrits palpables et profitables. Ils
demandent qu'on leur fournisse une provision utile de documents
authentiques sur l'homme et sa vie, et ne demandent rien de plus. Peu
importe que l'ide soit vulgaire; la viande et le pain aussi sont
vulgaires, et n'en sont pas moins bons. Ils veulent tre renseigns
sur les espces et les degrs du bonheur et du malheur, sur les
varits et les suites des conditions et des caractres, sur les
avantages et les inconvnients de la ville et de la campagne, de la
science et de l'ignorance, de la richesse et de la mdiocrit, parce
qu'ils sont moralistes et utilitaires, parce qu'ils cherchent dans un
livre des lumires qui les dtournent de la sottise et des motifs qui
les confirment dans l'honntet, parce qu'ils cultivent en eux le
_sense_, c'est--dire la raison pratique. Un peu de fiction, quelques
portraits, le moindre agrment suffira pour l'orner; cette
substantielle nourriture n'a besoin que d'un assaisonnement
trs-simple; ce n'est point la nouveaut du mets ni la cuisine
friande, mais la solidit et la salubrit qu'on y recherche.  ce
titre, les _Essais_ sont un aliment national. C'est parce qu'ils sont
pour nous insipides et lourds que le got d'un Anglais s'en accommode;
nous comprenons  prsent pourquoi ils prennent comme favori et
rvrent comme philosophe le respectable et insupportable Samuel
Johnson[154].

[Note 148: Sir, I perceive you are a vile Whig.]

[Note 149: Il avait eu le malheur de mettre auparavant dans son
dictionnaire la dfinition suivante du mot _pension_:

"An allowance made to any one without an equivalent. In England it is
generally understood to mean pay given to a state hireling for treason
to his country."

Le lecteur voit d'ici les sarcasmes des adversaires.]

[Note 150: I think him (Rousseau) one of the worst of men; a
rascal who ought to be hunted out of society, as he has been.... I
would sooner sign a sentence for his transportation, than that of any
felon who has gone from the Old Bailey these many years. Yes I would
like to have him work in the plantations.... It is difficult to settle
the proportion of iniquity between them (Rousseau and Voltaire).]

[Note 151: I'll come no more behind your scenes, David, for the
silk stockings and white bosoms of your actresses excite my amorous
propensities.]

[Note 152: Voici une phrase clbre qui donnera quelque ide de ce
style, assez semblable  celui de Thomas:

We were now treading that illustrious island which was once the
luminary of the Caledonian regions, whence savage clans and roving
barbarians derived the benefits of knowledge and the blessings of
religion. To abstract the mind from all local emotion would be
impossible if it were endeavoured, and would be foolish if it were
possible. Far from me and my friends be such rigid philosophy as may
conduct us indifferent and unmoved over any ground which has been
dignified by wisdom, bravery, or virtue. The man is little to be
envied whose patriotism would not gain force on the plains of
Marathon, or whose piety would not grow warmer among the ruins of
Iona.]

[Note 153: _Rambler_, 108, 109, 110, 111.]

[Note 154: Voir sa biographie par Boswell, 4 vol.]


VIII

Je voudrais rassembler tous ces traits, voir des figures; il n'y a que
les couleurs et les formes qui achvent une ide; pour savoir, il faut
voir. Allons au muse des estampes: Hogarth, le peintre national,
l'ami de Fielding, le contemporain de Johnson, l'exact imitateur des
moeurs, nous montrera le dehors comme il nous ont montr le dedans.

Nous entrons dans cette grande bibliothque des arts. La noble chose
que la peinture! Elle embellit tout, mme le vice. Aux quatre murs,
sous les vitres transparentes et reluisantes, les torses se soulvent,
les chairs palpitent, la tide rose du sang court sous la peau
veine, les visages parlants se dtachent dans la lumire; il semble
que le laid, le vulgaire et l'odieux aient disparu du monde. Je ne
juge plus les caractres, je laisse l les rgles morales. Je ne suis
plus tent d'approuver ni de har. Un homme ici n'est qu'une tache de
couleur, tout au plus un emmanchement de muscles; je ne sais plus s'il
est assassin.

La vie, le dploiement heureux, entier, surabondant, l'panouissement
des puissances naturelles et corporelles, voil ce qui de tous cts
afflue sur les yeux et les rjouit. Nos membres involontairement se
remuent par l'imitation contagieuse des mouvements et des formes.
Devant ces lions de Rubens, dont les voix profondes montent comme un
tonnerre vers la gueule de l'antre, devant ces croupes colossales qui
se tordent, devant ces mufles qui remuent des crnes, l'animal en nous
frmit par sympathie, et il nous semble que nous allons faire sortir
de notre poitrine une clameur gale  leur rugissement.

En vain l'art a-t-il dgnr; mme chez des Franais, chez des
faiseurs d'pigrammes, chez des abbs poudrs du dix-huitime sicle,
il reste lui-mme. La beaut est partie, mais la grce demeure. Ces
jolis minois fripons, ces fins corsages de gupe, ces bras mignons
plongs dans un nid de dentelles, ces nonchalantes promenades parmi
des bosquets et des jets d'eau qui gazouillent, ces rveries galantes
dans un haut appartement festonn de guirlandes, tout ce monde dlicat
et coquet est encore charmant. L'artiste, alors comme autrefois,
cueille dans les choses la fleur, et ne s'inquite pas du reste.

Mais Hogarth, qu'est-ce qu'il a voulu? qui a jamais vu un pareil
peintre? Est-ce un peintre? Les autres donnent envie de voir ce qu'ils
reprsentent; il donne envie de ne pas voir ce qu'il veut reprsenter.

Y a-t-il rien de plus agrable  peindre qu'une ivresse de nuit, de
bonnes trognes insouciantes, et la riche lumire noye d'ombres qui
vient jouer sur des habits chiffonns et des corps appesantis? Chez
lui au contraire, quelles figures! La mchancet, la stupidit, tout
l'ignoble venin des plus ignobles passions humaines en suinte et en
distille. L'un flageole debout, coeur, pendant qu'un hoquet
entr'ouvre ses lvres vomissantes; l'autre hurle rauquement, en
mauvais dogue; celui-ci, crne chauve et fendu, raccommod par places,
tombe en avant, prcipit sur la poitrine, avec un sourire d'idiot
malade. On feuillette, et la file des physionomies odieuses ou
bestiales va s'allongeant sans s'puiser: traits contracts ou
difformes, fronts bossels ou empts de chair suante, rictus hideux
distendus par un rire froce; celui-ci a eu le nez mang; son voisin,
borgne,  tte carre, tout bourgeonn de verrues sanguinolentes,
rouge sous la blancheur crue de sa perruque, fume silencieusement,
gonfl de rancune et de spleen; un autre, vieillard avec sa bquille,
carlate et bouffi, le menton dbordant jusque sur la poitrine,
regarde avec les yeux fixes et saillants d'un crabe. C'est la bte que
Hogarth montre dans l'homme, bien pis, la bte folle ou meurtrire,
affaisse ou enrage. Voyez cet assassin arrt sur le corps de sa
matresse gorge, les yeux tors, la bouche contracte, grinant 
l'ide du sang qui l'clabousse et le dnonce, ou ce joueur ruin qui
vient d'arracher sa perruque et sa cravate, et crie  genoux, les
dents serres et le poing lev contre le ciel. Regardez encore cet
hpital de maniaques, le sale idiot au visage terreux, aux cheveux
crasseux, aux griffes salies, qui croit jouer du violon et qui s'est
coiff d'un cahier de musique; le superstitieux qui se tord
convulsivement sur la paille, les mains jointes, sentant la griffe du
diable dans ses entrailles; le furieux hagard et nu qu'on enchane, et
qui s'arrache avec les ongles des morceaux de chair. Dtestables
Yahous que vous tes, et qui prtendez usurper la lumire bnie, dans
quel cerveau avez-vous pu natre, et pourquoi un peintre est-il venu
salir les yeux de votre aspect?

C'est que ces yeux taient anglais, et que les sens ici sont barbares.
Laissons  la porte nos rpugnances, et regardons les choses comme
font les gens de ce pays, non par le dehors, mais par le dedans. Tout
le courant de la pense publique se porte ici vers l'observation de
l'me, et la peinture entrane roule avec les lettres dans le mme
canal. Oubliez donc les contours, ils ne sont que des lignes; le corps
n'est ici que pour traduire l'esprit[155]. Ce nez tortu, ces bourgeons
sur une joue vineuse, ce geste hbt de la brute somnolente, ces
traits grims, ces formes avilies, ne servent qu' faire saillir le
naturel, le mtier, la manie, l'habitude. Ce ne sont plus des membres
et des ttes qu'il nous montre, c'est la dbauche, c'est
l'ivrognerie, c'est la brutalit, c'est la haine, c'est le dsespoir,
ce sont toutes les maladies et les difformits de ces volonts trop
pres et trop dures, c'est la mnagerie forcene de toutes les
passions. Non qu'il les dchane; ce rude bourgeois dogmatique et
chrtien manie plus vigoureusement qu'aucun de ses confrres le gros
gourdin de la morale. C'est un _policeman_ mangeur de boeuf qui s'est
charg d'instruire et de corriger des boxeurs ivrognes. D'un tel homme
 de tels hommes, les mnagements seraient de trop. Au bas de chaque
cage o il enferme un vice, il en inscrit le nom, il y ajoute la
condamnation prononce par l'criture; il l'tale dans sa laideur, il
l'enfonce dans son ordure, il le trane  son supplice, en sorte qu'il
n'y a pas de conscience si fausse qui ne le reconnaisse, ni de
conscience si endurcie qui ne le prenne en horreur.

Regardez bien, voici des leons qui portent: celle-ci est contre le
gin. Sur un escalier, en pleine rue, gt une femme ivrogne,  demi
nue, les seins pendants, les jambes scrofuleuses; elle sourit
idiotement, et son enfant, qu'elle laisse tomber sur le pav, se brise
le crne. Au-dessous un ple squelette, les yeux clos, s'affaisse
tenant en main son verre.  l'entour l'orgie et le dlire prcipitent
l'un contre l'autre des spectres dguenills. Un misrable qui s'est
pendu vacille dans une mansarde. Des fossoyeurs mettent au cercueil un
cadavre de femme nue. Un affam ronge cte  cte avec un chien un os
qui n'a plus de viande.  ct de lui, des petites filles trinquent,
et une jeune femme fait avaler du gin  son enfant  la mamelle. Un
fou embroche son enfant, l'emporte; il danse en riant, et la mre le
voit.

Encore un tableau et une leon, cette fois contre la cruaut. Le jeune
homme barbare, devenu assassin, a t pendu, et on le dissque. Il est
l sur une table, et le prsident, tranquillement, indique de sa
baguette les endroits o il faut travailler. Sur ce geste, les
oprateurs taillent et tirent. L'un est aux pieds; le second homme
expert, vieux boucher sardonique, empoigne un couteau d'une main qui
fera bien son office, et fourre l'autre dans les entrailles qu'on
dvide plus bas pour les mettre dans un seau. Le dernier carabin
extirpe l'oeil, et la bouche contracte a l'air de hurler sous sa
main. Cependant un chien attrape le coeur qui trane  terre; des
fmurs et des crnes bouillent en manire d'accompagnement dans une
chaudire, et les docteurs tout alentour changent de sang-froid des
plaisanteries chirurgicales sur le sujet qui, morceau par morceau, va
s'en aller sous leur scalpel.

Vous direz que des leons de ce got sont bonnes pour des barbares et
que vous n'aimez qu' demi ces prdicateurs officiels ou laques, de
Foe, Hogarth, Smollett, Richardson, Johnson et les autres; je rponds
que les moralistes sont utiles, et que ceux-ci ont chang une barbarie
en civilisation.

[Note 155: When a character is strongly marked in the living face,
it may be considered as an index to the mind, to express which with
any degree of justness in painting requires the utmost efforts of a
great master. (_Analysis of Beauty._)]




CHAPITRE VII.

Les potes.

     I. Domination et domaine de l'esprit classique. -- Ses
     caractres, ses oeuvres, sa porte et ses limites. --
     Comment il a son centre dans Pope.

     II. Pope. -- Son ducation. -- Sa prcocit. -- Ses dbuts.
     -- _Les Pastorales._ -- _L'Essai sur la critique._ -- Sa
     personne. -- Son genre de vie. -- Son caractre. -- Pauvret
     de ses passions et de ses ides. -- Grandeur de sa vanit et
     de son talent. -- Sa fortune indpendante et son travail
     assidu.

     III. _L'ptre d'Hlose  Abeilard._ -- Ce que deviennent
     les passions dans la posie artificielle. -- _La boucle de
     cheveux enleve._ -- Le monde et le langage du monde en
     France et en Angleterre. -- En quoi le badinage de Pope est
     pnible et dplaisant. -- _La Sottisiade._ -- Salets et
     banalits. -- En quoi l'imagination anglaise et l'esprit de
     salon sont inconciliables.

     IV. Son talent descriptif. -- Son talent oratoire. -- Ses
     pomes didactiques. -- Pourquoi ces pomes sont l'oeuvre
     finale de l'esprit classique. -- _L'Essai sur l'homme._ --
     Son disme et son optimisme. -- Valeur de ces conceptions.
     -- Comment elles sont lies au style rgnant. -- Comment
     elles se dforment sous les mains de Pope. -- Procds et
     perfection de son style. -- Excellence de ses portraits. --
     Pourquoi ils sont suprieurs. -- Sa traduction de l'Iliade.
     -- En quoi le got a chang depuis un sicle.

     V. Disproportion de l'esprit anglais et des biensances
     classiques. -- Prior. -- Gay. -- La pastorale antique est
     impossible dans les climats du Nord. -- Le sentiment de la
     campagne est naturel en Angleterre. -- Thompson.

     VI. Discrdit de la vie de salon. -- Apparition de l'homme
     sensible. -- Pourquoi le retour  la nature est plus
     prcoce en Angleterre qu'en France. -- Sterne. --
     Richardson. -- Mackensie. -- Macpherson. -- Gray, Akenside,
     Beattie, Collins, Young, Shenstone. -- Persistance de la
     forme classique. -- Empire de la priode. -- Johnson. --
     L'cole historique. -- Robertson, Gibbon, Hume. -- Leur
     talent et leurs limites. -- Commencements de l'ge moderne.


Lorsqu'on embrasse d'un coup d'oeil la vaste rgion littraire qui
s'tend en Angleterre depuis la restauration des Stuarts jusqu' la
rvolution franaise, on s'aperoit que toutes les productions,
indpendamment du caractre anglais, y portent l'empreinte classique,
et que cette empreinte, particulire  ce territoire, ne se rencontre
ni dans celui qui prcde ni dans celui qui suit. Cette forme rgnante
de pense s'impose  tous les crivains, depuis Waller jusqu'
Johnson, depuis Hobbes et Temple jusqu' Robertson et Hume; il y a un
art auquel ils aspirent tous; le travail de cent cinquante annes,
pratique et thorie, inventions et imitations, exemples et critique,
s'emploie  l'atteindre. Ils ne comprennent qu'une seule espce de
beaut; ils n'tablissent de prceptes que ceux qui peuvent la
produire; ils rcrivent, traduisent et dfigurent sur son patron les
grandes oeuvres des autres sicles; ils l'importent dans tous les
genres littraires, et y russissent ou y chouent selon qu'elle s'y
adapte ou qu'elle ne peut s'y accommoder. La domination de ce style
est si absolue, qu'elle s'impose aux plus grands, et les condamne 
l'impuissance quand ils veulent l'appliquer hors de son domaine. La
possession de ce style est si universelle, qu'elle se rencontre dans
les plus mdiocres, et les lve jusqu'au talent quand ils
l'appliquent dans son domaine[156]. C'est lui qui porte  la
perfection la prose, le discours, l'essai, la dissertation, la
narration, et toutes les oeuvres qui font partie de la conversation et
de l'loquence. C'est lui qui dtruit l'ancien drame, abaisse le
nouveau, appauvrit et dtourne la posie, produit l'histoire correcte,
agrable, sense, dcolore et  courtes vues. C'est cet esprit, qui,
commun  ce moment  l'Angleterre et  la France, imprime son image
dans la diversit infinie des oeuvres littraires, en sorte que dans
son ascendant partout visible on ne peut s'empcher de reconnatre la
prsence d'une de ces forces intrieures qui ploient et rglent le
cours du gnie humain.

Il n'y a point de genre o il se montre plus manifestement que dans la
posie et il n'y a point de moment o il apparaisse plus nettement que
sous la reine Anne. Les potes viennent d'atteindre l'art qu'ils
avaient entrevu. Depuis soixante ans, ils s'en approchaient;  prsent
ils le tiennent, ils le manient, dj ils l'usent et l'exagrent. Le
style se trouve du mme coup achev et artificiel. Ouvrez le premier
venu, Parnell ou Philips, Addison ou Prior, Gay ou Tickell, vous
trouvez un certain tour d'esprit, de versification, de langage.
Passez au second, ce mme tour reparat; on dirait qu'ils se sont
copis l'un l'autre. Parcourez un troisime: mme diction, mmes
apostrophes, mme faon de poser l'pithte et d'arrondir la priode.
Feuilletez toute la troupe; avec de petites diffrences personnelles,
ils semblent tous couls dans un seul moule: l'un est plus picurien,
l'autre plus moral, l'autre plus mordant; mais partout rgnent le
langage noble, la pompe oratoire, la correction classique; le
substantif marche accompagn de l'adjectif, son chevalier d'honneur;
l'antithse quilibre son architecture symtrique: le verbe, comme
chez Lucain ou Stace, s'tale, flanqu de chaque ct par un nom garni
de son pithte; on dirait que le vers a t fabriqu  la machine,
tant la facture en est uniforme; on oublie ce qu'il veut dire; on est
tent d'en compter les pieds sur ses doigts; on sait d'avance quels
ornements potiques vont le dcorer. Il a une toilette de thtre,
oppositions, allusions, lgances mythologiques, rminiscences
grecques ou latines. Il a une solidit d'cole, maximes sentencieuses,
lieux communs philosophiques, dveloppements moraux, exactitude
oratoire. Vous croiriez tre devant une famille naturelle de plantes;
si la grandeur, la couleur, les accessoires, les noms diffrent, au
fond le type ne varie pas; les tamines sont en nombre pareil,
insres de mme, autour de pistils semblables, au-dessus de feuilles
ordonnes sur le mme plan; qui connat l'une connat les autres; il y
a un organe et une structure commune qui entrane la communaut du
reste. Si vous parcourez toute la famille, vous y trouverez sans doute
quelque plante marquante qui manifeste le type en pleine lumire,
tandis qu' l'entour et par degrs il va s'altrant, dgnre et finit
par se perdre dans les familles environnantes. Pareillement, ici, on
voit l'art classique rencontrer son centre dans les voisins de Pope et
surtout dans Pope, puis s'effacer  demi, se mler d'lments
trangers, jusqu'au moment o il disparat dans la posie qui l'a
suivi.

[Note 156: Une femme de chambre sous Louis XIV, dit Courier,
crivait mieux que le plus grand crivain d'aujourd'hui.]


I

En 1688, chez un marchand de toile rue des Lombards  Londres, naquit
une petite crature dlicate et maladive, factice par nature, toute
fabrique d'avance pour la vie de cabinet, n'ayant de got que pour
les livres, et qui, ds son bas ge, mit tout son plaisir dans la
contemplation des imprims. Il en copiait les lettres, et ainsi apprit
 crire. Il passa son enfance avec eux en tte--tte, et se trouva
versificateur ds qu'il sut parler.  douze ans, il avait compos une
tragdie d'aprs l'_Iliade_, et une ode sur la solitude. De treize 
quinze, il fit un grand pome pique de quatre mille vers, appel
_Alcandre_. Pendant huit ans, enferm dans une petite maison de la
fort de Windsor, il lut tous les meilleurs critiques, presque tous
les potes anglais, latins, franais qui ont un nom, Homre, les
potes grecs, et quelques-uns des grands dans l'original, le Tasse et
l'Arioste dans les traductions, avec tant d'assiduit qu'il en manqua
mourir. Ce n'taient point des passions qu'il y cherchait, c'tait du
style; il n'y a point eu d'adorateur plus dvou de la forme; il n'y a
point eu de matre plus prcoce de la forme. Dj son got perait:
entre tous les potes anglais, son favori tait Dryden, le moins
inspir et le plus classique. Il apercevait sa voie; un connaisseur,
M. Walsh[157], l'encourageait en lui disant qu'il y avait encore un
chemin ouvert pour exceller; car si les Anglais avaient plusieurs
grands potes, ils n'avaient jamais eu de grand pote qui ft
_correct_; et il l'engageait  faire de la correction son tude et son
but. Il suivait ce conseil, s'exerait la main par des traductions
d'Ovide et de Stace, et par des remaniements du vieux Chaucer. Il
s'appropriait toutes les excellences et toutes les lgances
potiques, il les emmagasinait dans sa mmoire; il disposait dans sa
tte le dictionnaire complet de toutes les pithtes heureuses, de
tous les tours ingnieux, de tous les rhythmes sonores par lesquels on
peut relever, prciser, clairer une ide. Il tait comme ces petits
musiciens, enfants prodiges, qui, levs au piano, atteignent tout
d'un coup un doigt merveilleux, roulent les gammes, perlent les
trilles, font voltiger les octaves avec une agilit et une justesse
qui chassent de la scne les plus fameux artistes.  dix-sept ans,
ayant connu le vieux Wycherley, qui en avait soixante-dix, il
entreprit, sur sa demande, de lui corriger ses pomes, et les corrigea
si bien, que celui-ci en fut charm et mortifi. Pope raturait,
ajoutait, refondait, parlait franc et tranchait ferme. L'auteur, 
contre-coeur, admirait les corrections tout bas, et tchait tout haut
d'en rabaisser l'importance, jusqu' ce qu'enfin sa vanit, blesse de
tant devoir  un si jeune homme et de rencontrer un matre dans un
colier, finit par le retirer d'un commerce o il profitait et
souffrait trop. C'est que l'colier, du premier coup, avait port
l'art plus loin que les matres.  seize ans, ses _Pastorales_
tmoignaient d'une sret de main que personne n'avait eue, pas mme
Dryden.  voir ces mots si choisis, ces arrangements exquis de
syllabes mlodieuses, cette science des coupes et des rejets, ce style
si coulant, si pur, ces gracieuses images que la diction rendait
encore plus gracieuses, et toute cette guirlande artificielle et
nuance de fleurs qui se disaient champtres, on pensait aux premires
glogues de Virgile. M. Walsh dclarait que ce n'tait point
flatterie de dire qu' cet ge Virgile n'avait rien fait d'aussi bon.
Quand plus tard elles parurent en volume[158], le public fut bloui.
Vous avez dplu aux critiques, crivait Wycherley, en leur plaisant
trop bien. La mme anne, le pote de vingt et un ans achevait son
_Essay on Criticism_, sorte d'art potique; c'est le pome qu'on fait
 la fin de sa carrire, quand on a mani tous les procds et qu'on a
blanchi dans la critique; et dans ce sujet qui rclame, pour tre
trait, l'exprience de toute une vie littraire, il se trouvait
d'emble aussi mr que Boileau.

Ce musicien consomm, qui dbute par un trait d'harmonie, que va-t-il
faire de son mcanisme incomparable et de sa science de professeur?
Encore est-il bon de sentir et de penser avant d'crire; il faut une
source pleine d'ides vives et de passions franches pour faire un vrai
pote, et  le voir de prs on trouve qu'en lui, jusqu' la personne,
tout est triqu ou artificiel; c'est un nabot, haut de quatre pieds,
tortu, bossu, maigre, valtudinaire, et qui arriv  l'ge mr ne
semble plus capable de vivre. Il ne peut se lever; c'est une femme qui
l'habille; on lui enfile trois paires de bas les unes par-dessus les
autres, tant ses jambes sont grles; puis on lui lace la taille dans
un corset de toile roide, afin qu'il puisse se tenir droit, et
par-dessus on lui fait endosser un gilet de flanelle; vient ensuite
une sorte de pourpoint de fourrure, car il grelotte vite, et enfin une
chemise de grosse toile trs-chaude avec de belles manches. Par-dessus
tout cela on lui met un costume noir, une perruque  noeud[159], une
petite pe; ainsi quip, il va prendre place  table avec son grand
ami lord Oxford. Il est si petit, qu'il faut l'exhausser sur une
chaise particulire; il est si chauve, que lorsqu'il n'y a pas de
rception il couvre sa tte d'un bonnet de velours; il est si
vtilleux et si exigeant, que les laquais vitent de faire ses
commissions, et que le lord a t oblig d'en renvoyer plusieurs qui
refusaient de le servir. Enfin le dner commence. Il mange trop, en
enfant gt; il veut des mets forts, pics, et se fait mal 
l'estomac. Quand on lui propose de la liqueur, il se met en colre,
mais ne manque pas de la boire. Il a tous les apptits et tous les
caprices d'un vieil enfant, d'un vieux malade, d'un vieil auteur, et
d'un vieux garon. Vous vous attendez bien  le trouver quinteux et
susceptible. Plusieurs fois il a quitt, sans mot dire et sans qu'on
st pourquoi, la maison de lord Oxford, et il a fallu excder les
laquais de messages pour le ramener. Si aujourd'hui lady Mary Wortley,
son ancienne divinit potique, est par malheur  table, on ne pourra
pas dner en paix; ils ne manqueront pas de se contredire, de se
picoter, de se quereller, et l'un des deux quittera la chambre. On va
le chercher et il rentre, mais il n'a pas laiss ses manies  la
porte. Il est cauteleux, malin, en avorton nerveux qu'il est; quand il
souhaite une chose, il n'ose pas la demander rondement; avec des
insinuations et des manoeuvres de style, il amne les gens  la
mentionner,  la faire venir, aprs quoi il s'en sert. C'est ainsi
qu'il a obtenu un cran de lord Orrery.  peine s'il boira une tasse
de th sans stratagme. Lady Bolingbroke disait qu'il faisait de la
diplomatie  propos de carottes et de navets.

Le reste de sa vie n'est pas beaucoup plus noble. Il crit des
libelles contre Chandos, Aaron Hill, lady Mary Wortley, et ensuite il
ment ou quivoque pour les dsavouer. Il a un vilain got pour
l'artifice, et prpare un mauvais tour dloyal contre lord
Bolingbroke, son plus grand ami. Il n'est jamais franc, il est
toujours occup d'un rle; il contrefait l'homme dgot, le grand
artiste indiffrent, contempteur des grands, des rois, de la posie
elle-mme. La vrit est qu'il ne songe qu' ses phrases,  sa
rputation d'auteur, et qu'une caresse du prince de Galles va fondre
tout son stocisme. Je viens de lire sa correspondance, il n'y a pas
peut-tre dix lettres vraies; il est crivain jusque dans ses
panchements; ses confidences sont de la rhtorique compasse, et
quand il cause avec un ami, il songe toujours  l'imprimeur qui mettra
ses effusions sous les yeux du public. Mme  force de prtention il
devient maladroit, et se dmasque. Un jour Richardson le trouve occup
 lire un pamphlet que Cibber avait fait contre lui: Ces choses-l,
dit Pope, font mon divertissement; et pendant qu'il lit, on voit ses
traits contracts par la violence de son angoisse. Dieu me prserve,
dit Richardson, d'un divertissement pareil  celui-l. En somme, son
grand ressort est la vanit littraire; il veut tre admir, rien de
plus; sa vie est celle d'une coquette qui s'tudie  la glace, se
farde, minaude, accroche des compliments, et cependant dclare que les
compliments l'ennuient, que le fard salit et qu'elle a horreur des
minauderies. Nul lan, rien de naturel ou de viril; il n'a pas plus
d'ides que de passions, j'entends de ces ides qu'on a besoin
d'crire et pour lesquelles on oublie les mots. La controverse
religieuse et les querelles de parti retentissent autour de lui; il
s'en carte soigneusement; au milieu de tous ces chocs, son principal
souci est de prserver son critoire; c'est un catholique _dteint_,
diste  peu prs, qui ne sait pas bien ce qu'est le disme; l-dessus
il emprunte  lord Bolingbroke des ides dont il ne voit pas la
porte, mais qui lui semblent bonnes  mettre en vers. J'espre,
crit-il  Atterbury, que toutes les glises sont de Dieu, en tant
qu'elles sont bien comprises, et que tous les gouvernements sont de
Dieu, en tant qu'ils sont bien conduits. Pour ce qui est du mal qui
s'y rencontre ou s'y peut rencontrer, je laisse  Dieu seul le soin de
les corriger ou de les rformer. Dans ma politique, ma grande
proccupation est de conserver la paix de ma vie sous quelque
gouvernement que je vive; dans ma religion, de conserver la paix de ma
conscience, quelle que soit l'glise dont je fasse partie[160]. De
pareilles convictions ne tourmentent pas un homme. Au fond, il n'a
point crit parce qu'il pensait, mais il a pens afin d'crire; le
papier noirci et le bruit qu'on fait ainsi dans le monde, voil son
idole; s'il a fait des vers, c'est tout bonnement pour faire des vers.

On n'est que mieux prpar par l pour en faire d'irrprochables. Pope
s'y emploie tout entier; il est de loisir; son pre lui a laiss une
assez belle fortune, il a gagn une grosse somme  traduire l'_Iliade_
et l'_Odysse_; il a huit cents livres sterling de rente. Jamais il
n'a t aux gages d'un libraire; il regarde au-dessous de lui les
auteurs mendiants rouler dans la bohme, et, tranquillement assis dans
sa jolie maison de Twickenham, sous sa grotte ou dans le beau jardin
qu'il a plant lui-mme, il peut polir et limer ses crits aussi
longtemps qu'il lui convient. Il n'y manque pas. Quand il a compos un
ouvrage, il le garde au moins deux ans en portefeuille. De temps en
temps il le relit et le corrige; il prend conseil de ses amis, puis de
ses ennemis; point d'dition qu'il n'amliore; il rature
infatigablement. Son premier jet est si bien refondu et transform,
qu'on ne le reconnat plus dans la copie dfinitive. Celles de ses
pices qui semblent le moins remanies sont deux satires, et Dodsley
dit que dans le manuscrit il n'y avait presque point de vers qui ne
ft crit deux fois. Je le fis transcrire proprement sur une autre
feuille, et quand il me renvoya celle-l pour l'impression, presque
chaque vers avait t rcrit encore une seconde fois.--Jamais, dit
Johnson, il ne dtachait son attention de la posie. Si la
conversation offrait un trait dont on pt faire profit, il le confiait
au papier; si une pense ou mme une expression plus heureuse que
l'ordinaire se levait dans son esprit, il avait soin de l'crire;
quand deux vers lui venaient, il les mettait de ct pour les insrer
 l'occasion. On a trouv de petits morceaux de papier qui contenaient
des vers ou des portions de vers qu'il pensait achever plus tard. Il
fallait que son critoire ft devant son lit avant son lever. Une
nuit, chez lord Oxford, pendant le terrible hiver de 1740, de peur de
perdre une ide, il fit lever quatre fois la femme qui le servait.
Swift lui reproche de n'avoir jamais de loisir pour la conversation;
la cause en est qu'il a toujours en tte quelque projet potique.
Ainsi rien ne lui manque pour atteindre l'expression parfaite: la
pratique d'une vie entire, l'tude de tous les modles,
l'indpendance de la fortune, la compagnie des gens du monde,
l'exemption des passions turbulentes, l'absence des ides matresses,
la facilit d'un enfant prodige, l'assiduit d'un vieux lettr. Il
semble qu'il ait t tout exprs muni de dfauts et de qualits,
enrichi d'un ct, appauvri d'un autre,  la fois court et
dvelopp, pour mettre en relief la forme classique par
l'amoindrissement du fond classique, pour prsenter au public le
modle d'un art us et accompli, pour rduire en cristal brillant et
rigide la sve coulante d'une littrature qui finissait.

[Note 157: Mr Walsh used to encourage me much, and used to tell
me, that there was one way left of excelling; for though we had
several great poets, we never had any one great poet that was correct;
and desired me to make that my study and my aim.]

[Note 158: 1709.]

[Note 159: Tye-wig.]

[Note 160: In my politics, I think no further than how to preserve
the peace of my life, in any government under which I live; nor in my
religion, than to preserve the peace of my conscience in any church
with which I communicate. I hope all churches and governments are so
far of God as they are rightly understood and rightly administered;
and where they are or may be wrong, I leave it to God alone to mend
and reform them. (Lettre  Atterbury, 1717.)]


II

C'est un grand danger pour un pote que de savoir trop bien son
mtier; sa posie montre alors l'homme de mtier et non le pote. En
vrit, je voudrais admirer les oeuvres d'imagination de Pope; je ne
saurais. J'ai beau lire les tmoignages des contemporains et mme ceux
des modernes, me rpter qu'en son temps il fut le prince des potes,
que son _ptre d'Hlose  Abeilard_ fut accueillie par un cri
d'enthousiasme, qu'on n'imaginait point alors une plus belle
expression de la passion vraie, qu'aujourd'hui encore on l'apprend par
coeur comme le rcit de Thramne, que Johnson, ce grand juge
littraire, l'a range parmi les plus heureuses productions de
l'esprit humain, que lord Byron lui-mme l'a prfre  l'ode clbre
de Sapho. Je la relis et je m'ennuie; cela est inconvenant; mais, en
dpit de moi-mme je bille, et j'ouvre les lettres originales
d'Hlose pour chercher la cause de mon ennui.

Sans doute la pauvre Hlose est une barbare, bien pis, une barbare
lettre; elle fait des citations savantes, des raisonnements; elle
essaye d'imiter Cicron, d'arranger des priodes; il le faut bien,
elle crit dans une langue morte, avec un style appris; vous en feriez
peut-tre autant si vous tiez oblig d'crire en latin  votre
matresse. Mais comme le sentiment vrai perce  travers la forme
scolastique! Tu es le seul qui puisses m'attrister, qui puisses me
consoler, qui puisses me donner de la joie.... Je serais plus heureuse
et plus orgueilleuse d'tre appele ta concubine que l'pouse de
l'empereur.... Jamais, Dieu le sait, je n'ai rien souhait en toi que
toi-mme. C'est toi seul que je dsire, ce n'est rien de ce que tu
pouvais donner; ce n'est point un mariage, une dot; je n'ai jamais
song  faire mon plaisir ou ma volont, tu le sais bien, mais la
tienne. Puis des mots passionns, de vrais mots d'amour[161]; puis
ces mots si libres de la pnitente qui dit tout, qui ose tout, parce
qu'elle veut gurir, parce qu'il faut montrer au confesseur sa plaie,
mme la plus honteuse, peut-tre aussi parce que dans l'extrme
angoisse, comme dans l'accouchement, la pudeur s'en va. Tout cela est
bien cru, bien rude; Pope a plus d'esprit qu'elle; aussi comme il lui
en donne! Entre ses mains elle devient une acadmicienne, et sa lettre
est un rpertoire d'effets littraires. Peintures et descriptions:
elle dcrit  Abeilard le monastre et le paysage, les dmes moussus
couronns de fines tourelles, les arches majestueuses qui changent en
nuit la clart du grand jour, les vitraux qui versent sur les dalles
une clart solennelle[162], puis les rivires errantes qui luisent
entre les collines, les grottes dont l'cho rpte le bruissement des
ruisseaux, les brises mourantes qui viennent expirer sur les
feuillages[163].--Tirades et lieux communs: elle envoie  Abeilard
des dissertations sur l'amour et la libert qu'il rclame, sur le
clotre et la vie paisible qu'il peut donner, sur l'criture et les
avantages de la poste aux lettres[164].--Antithses et contrastes:
elle les expdie  Abeilard par douzaines: contraste entre le
monastre illumin par sa prsence et le monastre dsol par son
absence, entre la tranquillit de la religieuse pure et l'anxit de
la religieuse coupable, entre le rve du bonheur humain et le rve du
bonheur cleste.--En somme, c'est un air de bravoure, avec oppositions
de forte et de piano, avec variations et changements de ton; Hlose
exploite son motif, et s'occupe  y insrer toutes les habilets et
les russites de sa voix. Admirez les crescendo et les roulades par
lesquelles elle termine ses morceaux brillants; pour enlever
l'auditeur  la fin du portrait de la nonne innocente, elle ira
chercher la Grce qui fait luire autour d'elle ses plus purs rayons,
les anges qui de leurs chuchotements veillent ses rves dors, les
ailes des sraphins qui rpandent sur elle leurs divins parfums,
l'poux qui prpare l'anneau nuptial, les blanches vierges qui
chantent l'hymne[165], bref toute la garde-robe du Paradis.
Remarquez les coups de grosse caisse, j'entends les grands moyens; on
appelle ainsi tout ce que dit un personnage qui veut dlirer et ne
dlire pas; par exemple, parler aux rocs et aux murailles, prier
Abeilard absent de venir, s'imaginer qu'il est prsent, apostropher la
Grce, la Vertu, la frache Esprance, riante fille du ciel, et la
Foi, notre immortalit anticipe[166], entendre les morts qui lui
parlent, dire aux anges de prparer leurs bosquets de roses, leurs
palmes clestes et leurs fleurs qui ne se fltrissent pas[167].
C'est ici la symphonie finale avec modulation de l'orgue cleste: je
suppose qu'en l'coutant Abeilard a cri bravo.

Mais ceci n'est rien auprs de l'art qu'elle dploie dans chaque
phrase prise en dtail. Elle met des agrments  toutes les lignes.
Imaginez un chanteur italien qui ferait un trille sur chaque mot. Les
jolis sons! comme ils sont perls ou fils agilement, rondement, et
toujours exquis! Impossible de les reproduire ici, avec une langue
trangre. C'est tantt une image heureuse qui rsume une phrase
entire; tantt une srie de vers o vont s'alignant les oppositions
symtriques; ce sont deux mots ordinaires qu'un trange accouplement
met en relief; c'est un rhythme imitatif qui complte l'impression de
l'esprit par l'motion des sens; ce sont les comparaisons les plus
lgantes, les pithtes les plus pittoresques; c'est le style le plus
serr et le plus orn. Sauf la vrit, rien n'y manque. C'est pis
qu'une cantatrice, c'est un auteur; on regarde au dos pour savoir si
elle n'a pas crit: Bon  tirer, porter vite  l'imprimerie.

Pope a donn quelque part la recette avec laquelle on peut faire un
pome pique: prendre une tempte, un songe, cinq ou six batailles,
trois sacrifices, des jeux funbres, une douzaine de dieux en deux
compartiments, remuer le tout jusqu' ce qu'on voie mousser l'cume du
grand style. Vous venez de voir les recettes avec lesquelles on peut
composer une ptre amoureuse. Cette sorte de posie ressemble  la
cuisine; il ne faut ni coeur ni gnie pour la faire, mais une main
lgre, un oeil attentif et un got exerc.

[Note 161: Vale, unice.]

[Note 162:

  In these lone walls (their days' eternal bound)
  These moss-grown domes with spiry turrets crowned,
  Where awful arches make a noon-day night,
  And the dim windows shed a solemn light.]

[Note 163:

  The wand'ring streams that shine between the hills,
  The grots that echo to the tinkling rills,
  The dying gales that pant upon the trees,
  The lakes that quiver to the curling breeze.]

[Note 164:

  Heaven first taught letters for some wretch's aid,
  Some banished lover, or some captive maid;
  They live, they speak, they breathe what love inspires,
  Warm from the soul, and faithful to its fires,
  The virgin's wish without her fears impart,
  Excuse the blush, and pour out all the heart,
  Speed the soft intercourse from soul to soul,
  And waft a sigh from Indus to the pole.]

[Note 165:

  How happy is the blameless Vestal's lot!
  The world forgetting, by the world forgot.
  Eternal sunshine of the spotless mind,
  Each pray'r accepted, and each wish resign'd;
  Labour and rest that equal periods keep,
  Obedient slumbers that can wake and weep....
  Desires compos'd, affections ever e'en,
  Tears that delight, and sighs that waft to heav'n.
  Grace shines around with serenest beams,
  And whisp'ring angels prompt her golden dreams.
  For her th' unfading rose of Eden blooms,
  And wings of seraphs shed divine perfumes;
  For her the spouse prepares the bridal ring,
  For her white virgins Hymeneals sing,
  To sounds of heav'nly harps she dies away,
  And melts in visions of eternal day.]

[Note 166:

  Oh grace serene! Oh virtue heavenly fair!
  Divine oblivion of low-thoughted care!
  Fresh-blooming hope, gay daughter of the sky!
  And faith, our early immortality!
  Enter, each mild, each amicable guest:
  Receive, and wrap me in eternal rest!]

[Note 167:

  I come, I come! Prepare your roseate bow'rs,
  Celestial palms and ever-blooming flow'rs.]


III

Il semble que ce genre de talent soit fait pour les vers de socit.
Il est factice, et les moeurs de la socit sont factices. Dire des
galanteries, badiner avec les dames, parler lgamment de leur
chocolat ou de leur ventail, railler les sots, juger la dernire
tragdie, manier la fadeur ou l'pigramme, c'est l, ce semble,
l'emploi naturel d'un esprit comme celui-ci, peu passionn,
trs-vaniteux, pass matre en fait de style, et qui soigne ses vers
comme un petit-matre soigne son habit. Pope  crit _la Boucle de
cheveux enleve_ et _la Sottisiade_; ses contemporains s'extasirent
sur la grce de son badinage comme sur la justesse de sa moquerie, et
jugrent qu'il avait surpass _le Lutrin_ et _les Satires_ de Boileau.

Cela peut bien tre; en tout cas, l'loge serait mdiocre. Il y a
ordinairement deux sortes de vers dans Boileau, disait un homme
d'esprit[168]; les plus nombreux qui semblent d'un bon lve de
troisime, les moins nombreux qui semblent d'un bon lve de
rhtorique. Boileau fait le second vers avant le premier; c'est
pourquoi, une fois sur quatre, le premier vers chez lui ne sert qu'
boucher un trou. Sans doute Pope avait le mcanisme plus brillant et
plus agile; mais cette habilet de main ne suffit pas pour faire un
pote, mme un pote de boudoir. L comme ailleurs, il faut des
passions vraies, ou du moins des gots vrais. Quand on veut peindre
les jolis riens de la conversation et du monde, il est  propos de les
aimer. On ne peint bien que ce que l'on aime[169]. Est-ce qu'il n'y a
pas des grces charmantes dans le babil et la frivolit d'une jolie
femme? Des peintres comme Watteau ont pass leur vie  s'en rgaler.
Une boucle de cheveux que l'on relve, un bras mignon qui sort d'un
flot de dentelles, une taille penche qui fait chatoyer les plis
lustrs de la jupe, et le fin sourire demi-engageant, demi-moqueur de
la bouche mutine, en voil assez pour ravir un artiste. Certainement
il sera sensible  la toilette, sensible autant que la dame elle-mme,
et ne la grondera jamais de passer trois heures  son miroir; il y a
de la posie dans l'lgance. Il en jouit comme d'un tableau; il jouit
des raffinements de la vie mondaine, des grandes lignes tranquilles de
ce haut salon lambriss, du doux reflet des longues glaces et des
porcelaines luisantes, de la gaiet nonchalante des petits Amours
sculpts qui s'embrassent au-dessus de la chemine, du son argentin de
ces voix fltes qui autour de la table  th gazouillent des
mdisances. Pope n'en jouit pas ou n'en jouit gure; il reste
satirique et Anglais au milieu de ce luxe aimable import de France.
Il a beau tre le plus mondain de ces potes, il ne l'est pas assez;
la socit qui l'entoure ne l'est pas davantage. Lady Wortley Montagu,
qui dans son temps fut la fleur des pois, et que l'on compare  Mme de
Svign, a l'esprit si srieux, le style si dcid, le jugement si
prcis et le sarcasme si pre, qu'on la prendrait pour un homme. En
somme, les Anglais, mme lord Chesterfield et Horace Walpole, n'ont
jamais attrap le vritable ton des salons. Pope est comme eux; sa
voix dtonne et tout d'un coup devient mordante.  chaque instant une
moquerie dure efface les gracieuses images qu'il commenait 
veiller. Prenez l'ensemble du pome; c'est une bouffonnerie en style
noble; lord Petre a coup une boucle dans les cheveux d'une beaut 
la mode, mistress Arabella Fermor; il s'agit de faire de cette
bagatelle une pope, avec les invocations, les apostrophes,
l'intervention des tres surnaturels et le reste des machines
potiques; la solennit du style contraste avec la petitesse des
vnements; on rit de ces tracasseries, comme d'une querelle
d'insectes. Il en a toujours t ainsi dans ce pays: quand ils
reprsentent la vie du monde, c'est avec une complaisance extrieure
et officielle; au fond de leur admiration, il y a du mpris. Leurs
fadeurs cachent une restriction mentale; en observant bien, vous
verriez qu'ils regardent une jolie femme pare et coquette comme une
poupe rose, bonne pour amuser les gens une demi-heure par son
clinquant. Pope ddie son pome  mistress Arabella Fermor avec toutes
sortes de rvrences; la vrit est qu'il n'est pas poli; une
Franaise lui et renvoy son livre en lui conseillant d'apprendre 
vivre; pour un loge de sa beaut, elle y et trouv dix sarcasmes
contre sa frivolit. Est-ce qu'il est bien agrable de s'entendre
dire: Vous avez les plus beaux yeux du monde, mais vous vivez de
fadaises? C'est pourtant  cela que se rduit tout son hommage[170].
Son emphase complimenteuse, sa dclaration que la boucle de cheveux
est place au ciel parmi les astres, tout son attirail de phrases
n'est qu'une parade de galanterie qui laisse percer l'indlicatesse et
la grossiret. Perdra-t-elle son coeur ou son collier au bal,
fera-t-elle un accroc  son honneur ou  sa robe[171]? Il n'y a pas
un Franais du dix-huitime sicle qui et imagin une gracieuset
semblable. Tout au plus cet ours de Rousseau, ancien laquais et
Gnevois moraliste, et lanc ce coup de boutoir. En Angleterre, on ne
le trouvait point trop rude. Mistress Arabella Fermor fut si contente
du pome, qu'elle en rpandit des copies. videmment, elle n'tait pas
difficile; c'est qu'elle en avait entendu bien d'autres. Si vous lisez
dans Swift la copie littrale d'une conversation  la mode, vous
verrez qu'une femme  la mode dans ce temps-l pouvait souffrir
beaucoup de choses sans se fcher.

Mais ce qu'il y a de plus singulier, c'est que ce badinage, pour nous
du moins, n'est point du tout badin. La lgret, la gaiet en sont 
cent lieues. Dorat, Gresset en auraient t stupfaits et scandaliss.
Nous restons froids devant ses plus brillantes russites. Tout au plus
de temps en temps un bon coup de fouet nous rveille; mais ce n'est
pas pour rire. Ces caricatures nous semblent tranges, mais ne nous
amusent pas. Cet esprit n'est pas de l'esprit; tout y est calcul,
combin, artificieusement prpar; on attend un ptillement d'clairs,
et au dernier instant le coup rate. Par exemple, sir Petre, voulant se
rendre les dieux propices, btit un autel  l'Amour avec douze vastes
romans franais proprement dors sur tranche, pose dessus trois
jarretires, une demi-paire de gants, et tous les trophes de ses
anciennes amours; puis, avec un tendre billet doux il allume le feu et
ajoute trois soupirs amoureux pour attiser la flamme[172]. Nous
demeurons dsappoints, nous ne devinons pas ce que cette description
a de comique. Nous continuons par conscience, et, dans la peinture de
la Mlancolie et de son palais, nous trouvons des figures bien
autrement tranges: une jarre qui soupire, un pt d'oie qui parle,
des hommes qui, travaills par l'imagination, se disent en mal
d'enfant, des filles qui se croient changes en bouteilles et
demandent  grands cris un bouchon[173]. Nous nous disons alors que
nous sommes en Chine; qu' une si grande distance de Paris et de
Voltaire il ne faut s'tonner de rien, que ces gens ont d'autres
oreilles que les ntres, et qu' Pkin un mandarin gote avec dlices
un concert de chaudrons. Nous comprenons enfin que, mme en cet ge
correct et dans cette posie artificielle, l'antique imagination
subsiste; qu'elle se nourrit, comme autrefois, de bizarreries et de
contrastes, que le got, en dpit de toutes les cultures, ne russira
jamais  s'acclimater chez elle, que les disparates, au lieu de la
choquer, la rjouissent, qu'elle est insensible  nos douceurs et 
nos finesses; qu'elle a besoin de voir passer devant elle une suite de
figures expressives, inattendues et grimaantes, qu'elle prfre ce
rude carnaval  nos insinuations dlicates, que Pope est de son pays
en dpit de sa politesse classique et de ses lgances voulues, et que
sa fantaisie dsagrable et vigoureuse est parente de celle de Swift.

 prsent nous sommes prpars, et nous pouvons entrer dans son
second pome, la _Dunciade_; il faut beaucoup d'empire sur soi pour
ne pas jeter par terre ce chef-d'oeuvre comme insipide et mme
dgotant. Rarement on a dpens plus de talent pour produire plus
d'ennui. Pope veut se venger de ses ennemis littraires, et chante
la Sottise, auguste desse de la littrature, fille du Chaos et de
la Nuit ternelle, lourde comme son pre, grave comme sa mre,
reine des auteurs affams, et qui choisit Thobald pour son fils et
pour son favori. Le voil roi, et pour clbrer son avnement, elle
institue des jeux  la manire antique; d'abord la course des
libraires qui se disputent la possession d'un pote, puis le combat
des crivains qui braient et sautent dans la boue  qui mieux mieux,
enfin la lutte des critiques qui doivent subir la lecture de deux
in-folio sans dormir. tranges parodies, n'est-ce pas? et certes
bien peu piquantes. Qui n'a pas les oreilles rebattues de ces
allgories uses, l'ennui, les pavots, les brouillards et le
sommeil? Que serait-ce si j'entrais dans le dtail, si je dcrivais
la potesse propose en prix, avec ses yeux de boeuf et ses
mamelles de vache, si je racontais les sauts des potes qui
barbottent dans Fleet-Ditch, le plus ignoble gout de la ville, si
je traduisais jusqu'au bout les vers extraordinaires o les nymphes
de la fange, charmes de la mine du plongeur l'attirent sur leur
coeur, o la jeune Lutetia plus douce que le duvet, Nigrina la
noire, et.... se disputent son amour dans les palais de jais de
leurs bas-fonds[174]. Il faut s'arrter; il y a tel passage, par
exemple la chute de Curl, que Swift seul et sembl capable
d'crire; encore on l'excuserait dans Swift; l'extrmit du
dsespoir, la rage de la misanthropie, le voisinage de la folie ont
pu le porter  de tels excs. Mais Pope, qui vit tranquille et
admir dans sa villa, et qui n'est pouss que par des rancunes
littraires! Il n'a donc point de nerfs! Comment de gaiet de coeur
un pote a-t-il pu traner son talent parmi de telles images, et
contraindre ses vers si ingnieusement tisss  recevoir ces
immondices? Figurez-vous une jolie corbeille de salon, qui devrait
ne renfermer que des fleurs et des broderies, et qu'on envoie  la
cuisine pour en faire un panier d'ordures. En effet, toutes les
ordures de la vie littraire y sont; et Dieu sait ce qu'elle tait
alors! La bohme en aucun sicle ne fut si mendiante et plus vile:
pauvres diables comme Richard Savage, qui couchait l'hiver  la
belle toile sur les cendres d'une vitrerie, vivait d'une ddicace,
connaissait la prison, dnait rarement, et buvait aux dpens de ses
amis; pamphltaires comme Tuchtin, le dos corch par les verges;
faussaire comme Ward, exposs au pilori et cribls d'oeufs et de
pommes pourries; courtisanes comme lisa Haywood, clbres par
l'impudence de leurs confessions publiques; journalistes vendus,
diffamateurs  gages, marchands de scandale et d'injures,
demi-filous, viveurs parfaits, et toute cette vermine littraire
qui hantait les tripots, les maisons de filles, les caveaux  gin,
et au signal d'un libraire mordait les honntes gens pour un cu.
Ces vilenies, les chemises sales, l'habit crasseux, vieux de six
ans, le poudding rance et le reste sont dans Pope comme dans
Hogarth, avec une crudit et une prcision anglaises. Voil leur
dfaut: ils sont ralistes, mme avec la perruque classique; ils ne
dguisent pas le laid et l'ignoble; ils les marquent avec leurs
contours exacts et leurs artes tranchantes; ils ne les enveloppent
pas du beau manteau des ides gnrales; ils ne les couvrent pas
sous les jolis sous-entendus de socit. C'est pour cela que leurs
satires sont si pres. Pope ne fustige pas les sots, il les assomme;
son pome est vraiment dur et mchant; il l'est tant qu'il en est
maladroit; pour ajouter au supplice des imbciles, il remonte au
dluge, il crit des tirades d'histoire, il reprsente tout au long
le rgne pass, prsent et futur de la sottise, la bibliothque
d'Alexandrie brle par Omar, les lettres teintes par l'invasion
des barbares et par la superstition du moyen ge, l'empire de la
niaiserie qui s'tend et va envahir l'Angleterre. Quels pavs pour
craser des mouches! La Vrit craintive s'enfuit dans son ancienne
caverne, menace par des montagnes de casuistique entasses sur sa
tte. La Philosophie, qui jadis ne s'appuyait que sur le ciel, se
rabat sur les causes secondes et disparat; la Religion rougissante
voile son feu sacr, et la Moralit, sans s'en douter, s'teint; la
vertu publique, la vertu prive n'osent plus jeter de flammes; il
n'y a plus d'tincelle humaine, il n'y a plus d'clair divin. 
Chaos! voil que tu rtablis ton funeste empire; la lumire meurt
devant ta parole mortelle; ta main, grand anarque, laisse tomber le
rideau, et l'obscurit universelle ensevelit le monde[175]. Tapage
final, cymbales et trombones, ptarades et feux d'artifice. Pour
moi, de cet opra clbre, je n'emporte que le souvenir d'un
charivari. Involontairement, j'ai compt les lampions, je connais
les machines, j'ai touch la laborieuse mise en scne des
apparitions et des allgories. Je laisse l l'enlumineur, le
machiniste, l'entrepreneur d'effets littraires, et je vais chercher
le pote ailleurs.

[Note 168: M. Guillaume Guizot.]

[Note 169:

  Liebe sei vor allen Dingen,
  Unser Thema, wenn wir singen.
                              (Goethe.)]

[Note 170: Voyez son ptre sur le caractre des femmes, si dure.
 son avis, ce caractre se compose d'amour du plaisir et d'amour du
pouvoir.]

[Note 171:

  Or stain her honour or her new brocade,
  Forget her pray'rs or miss a masquerade,
  Or lose her heart or necklace at a ball.]

[Note 172:

            To love an altar built
  Of twelve vast French romances, neatly gilt;
  There lay three garters, half a pair of gloves,
  And all the trophies of his former loves.
  With tender billet doux he lights the pyre,
  And breathes three am'rous sighs to rise the fire.]

[Note 173:

  Here sighs a jar, and there a goose-pye talks;
  Men prove with child, as pow'rful fancy works,
  And maids turn'd bottles call aloud for corks.]

[Note 174:

  First he relates, how sinking to the chin,
  Smit with his mien, the Mud-nymphs suck'd him in.
  How young Lutetia, softer than the down,
  Nigrina black, and Merdamenta brown,
  Vy'd for his love in jetty bow'rs below....
  Full in the middle way there stood a lake,
  Which Curl's Corinna chanc'd that morn to make
  (Such was her wont, at early dawn to drop
  Her ev'ning cates before his neighbour's shop).
  .... And the fresh vomit run for ever green.]

[Note 175:

  See skulking Truth to her old cavern fled,
  Mountains of casuistry heap'd o'er her head!
  Philosophy that lean'd on Heav'n before
  Shrinks to her second cause and his no more.
  Physic of metaphysic begs defence,
  And metaphysic calls for aid on sense....
  Religion blushing veils her sacred fires,
  And unawares morality expires.
  Nor public flame, nor private dares to shine,
  Nor human spark is left, nor glimpse divine;
  Lo! Thy dread empire, Chaos, is restor'd;
  Light dies before thy uncreating word,
  Thy hand, great Anarch, lets the curtain fall
  And universal Darkness buries all.]


IV

Il y a pourtant un pote dans Pope, et, pour le dcouvrir, il n'y a
qu' le lire par petits morceaux; si l'ensemble est d'ordinaire
ennuyeux ou choquant, le dtail est admirable. Il en est ainsi  la
fin de tous les ges littraires. Pline le Jeune et Snque, si
affects et si tendus, sont charmants par parcelles: chacune de leurs
phrases prise  part est un chef-d'oeuvre; chaque vers dans Pope est
un chef-d'oeuvre s'il est pris  part.  ce moment, et aprs cent ans
de culture, il n'y a aucun mouvement, aucun objet, aucune action qu'on
ne sache dcrire. Chaque aspect de la nature est not: un lever de
soleil, un paysage renvers dans l'eau[176], un coup de vent sur les
feuilles, et le reste; demandez  Pope de peindre en vers une
anguille, une perche ou une truite; il a sous la main la phrase
parfaite; vous extrairiez chez lui de quoi remplir un _Gradus_. Il a
le trait si juste, que du premier coup vous croiriez voir les choses;
il a l'expression si abondante, que votre imagination, ft-elle
obtuse, finira par les voir. Il marque tout dans le vol du faisan, le
frou-frou de son essor, ses teintes lustres, changeantes,--sa crte
de pourpre, ses yeux cercls d'carlate,--le vert si vif que dploie
son plumage luisant,--ses ailes peintes, sa poitrine o l'or
flamboie[177]. Il a la plus riche provision de mots brillants pour
peindre les sylphes qui voltigent autour de son hrone, lumineux
escadrons dont les chuchotements ariens semblent le bruissement des
zphyrs,--et qui, ouvrant au soleil leurs ailes d'insectes,--voguent
sur la brise ou s'enfoncent dans des nuages d'or;--formes
transparentes dont la finesse chappe  la vue des mortels,--corps
fluides  demi dissous dans la lumire,--vtements thrs qui
flottent abandonns au vent,--lgers tissus, voiles tincelants,
forms des fils de la rose,--tremps dans les plus riches teintes du
ciel,--o la lumire se joue en nuances qui se mlent,--o chaque
rayon jette des couleurs passagres,--couleurs nouvelles qui changent
 chaque mouvement de leurs ailes[178]. Sans doute ce ne sont point
l les sylphes de Shakspeare; mais  ct d'une rose naturelle et
vivante, on peut encore voir avec plaisir une fleur en diamants, comme
il en sort des mains d'un joaillier, chef-d'oeuvre d'art et de
patience, dont les facettes font chatoyer la lumire et jettent une
pluie d'tincelles sur le feuillage de filigrane qui les soutient.
Vingt fois, dans un pome de Pope, on s'arrte pour regarder avec
tonnement quelqu'une de ces parures littraires. Il sent si bien son
talent qu'il en abuse; il se plat aux tours de force. Quoi de plus
plat qu'une partie de cartes, et de plus rebelle  la posie que la
dame de pique ou le roi de coeur? et pourtant, par gageure sans doute,
il a racont dans la _Boucle de cheveux_ une partie d'hombre; on la
suit, on l'entend, on reconnat les costumes, les quatre rois,
majests rvres, avec leurs favoris blancs et leurs barbes
fourchues, les quatre belles dames dont les mains portent une fleur,
emblme expressif de leur aimable puissance, les quatre valets en
robes retrousses, troupe fidle, une toque sur la tte, une
hallebarde  la main, puis les quatre armes bigarres, brillant
cortge, ranges en bataille sur la plaine de velours vert[179]. On
voit les atouts, les coupes, les leves, puis un instant aprs le
caf, la porcelaine, les cuillers, l'esprit de feu (entendez
l'alcool); ce sont dj les procds et les priphrases de Delille.
Vous savez que les clbres vers o Delille pratique et peint du mme
coup l'harmonie imitative sont traduits de Pope[180]. C'est l de la
posie expirante, mais c'est encore de la posie; un bijou de console
est une oeuvre d'art infrieur, mais pourtant une oeuvre d'art.

Avec le talent descriptif, il a le talent oratoire. Cet art, qui est
le propre de l'ge classique, est celui d'exprimer les ides gnrales
moyennes. Pendant cent cinquante ans, les hommes dans les deux pays
pensants, la France et l'Angleterre, y ont employ toute leur tude.
Ils ont saisi ces vrits universelles et limites qui, tant situes
entre les hautes abstractions philosophiques et les petits dtails
sensibles, sont la matire de l'loquence et de la rhtorique, et
forment ce que nous appelons aujourd'hui les lieux communs. Ils les
ont ranges en compartiments; ils les ont dveloppes avec mthode;
ils les ont rendues sensibles par des groupements et des symtries;
ils les ont ordonnes en processions rgulires qui, dignement,
magistralement, s'avancent avec discipline et en corps. L'ascendant de
cette raison oratoire est devenu si grand, qu'il s'est impos  la
posie elle-mme. Buffon finit par dire, pour louer des vers, qu'ils
sont beaux comme de la belle prose. En effet, la posie devient  ce
moment une prose plus tudie que l'on soumet  la rime. Elle n'est
qu'une sorte de conversation suprieure et de discours plus choisi.
Elle se trouve impuissante quand il faut peindre ou mettre en scne
une action, quand il s'agit de voir et de faire voir des passions
vivantes, de grandes motions vraies, des hommes de chair et de sang;
elle n'aboutit qu' des popes de collge comme _la Henriade_,  des
odes et des tragdies glaces comme celles de Voltaire et de
Jean-Baptiste Rousseau, comme celles d'Addison, de Thompson, de
Johnson et du reste. Elle les compose de dissertations, parce qu'elle
n'est plus capable que de dissertations. C'est l dsormais qu'elle
rgne, et son oeuvre finale est le pome didactique qui est une
dissertation mise en vers. Pope y triomphe, et les plus parfaits de
ses pomes sont ceux qui se composent de prceptes et de
raisonnements. L'artifice n'y est point aussi choquant qu'ailleurs; un
pome, je me trompe, un trait comme le sien sur la critique, sur
l'homme et le gouvernement de la Providence, sur le ressort premier du
caractre des hommes, a le droit d'tre crit avec rflexion; c'est
une tude, et presque un morceau de science; on peut, on doit mme en
peser tous les mots, en vrifier toutes les liaisons; l'art et
l'attention n'y sont pas superflus, mais ncessaires; il s'agit de
prceptes exacts et de raisonnements serrs. En cela, Pope est
incomparable. Je ne crois pas qu'il y ait au monde une prose versifie
gale  la sienne: celle de Boileau n'en approche pas. Ce n'est pas
que les ides y soient trs-dignes d'attention: nous les avons uses,
elles ne nous intressent plus. L'_Essai sur la critique_ ressemble
aux _ptres_ et  _l'Art potique_ de Boileau, excellents ouvrages
qui ne sont plus lus que dans les classes. C'est une collection de
bons prceptes bien sages dont le seul dfaut est d'tre trop vrais.
Dire que le bon got est rare, qu'il faut rflchir et s'instruire
avant de dcider, que les rgles de l'art sont tires de la nature,
que l'orgueil, l'ignorance, le prjug, la partialit, l'envie
pervertissent notre jugement, qu'un critique doit tre sincre,
modeste, poli, bienveillant, toutes ces vrits pouvaient alors tre
des dcouvertes, aujourd'hui point. Je suppose que sous Pope, Dryden
et Boileau, les hommes avaient surtout besoin de mettre leurs ides en
ordre, et de les voir bien claires en des phrases bien nettes.
Aujourd'hui que ce besoin est satisfait, il a disparu: ce sont des
ides qu'on demande, et non des arrangements d'ides; le casier est
fabriqu; remplissez les cases. Pope s'est efforc de le faire une
fois dans l'_Essai sur l'Homme_, qui est une sorte de _Vicaire
savoyard_, moins original que l'autre. Il y montre que Dieu a fait
tout pour le mieux, que l'homme est born et ne doit pas juger Dieu,
que nos passions et nos imperfections servent au bien gnral et aux
desseins de la Providence, que le bonheur est dans la vertu et dans la
soumission aux volonts divines. Vous reconnaissez l une espce de
disme et d'optimisme, comme il y en avait beaucoup alors, emprunts,
comme ceux de Rousseau,  la thodice de Leibnitz, mais temprs,
effacs et arrangs  l'usage des honntes gens. La conception n'est
pas bien haute: ce Dieu court, qui fait son apparition au
commencement du dix-huitime sicle, n'est qu'un rsidu; la religion
teinte, il est rest au fond du creuset, et les raisonneurs du temps,
n'ayant point d'invention mtaphysique, l'ont gard dans leur systme
pour boucher un trou. En cet tat et  cet endroit il ressemble au
vers classique. Il reprsente bien, on le comprend sans difficult,
il est dpourvu d'efficacit, il est l'oeuvre de la froide raison
raisonnante, et laisse fort tranquilles les gens qui s'occupent de
lui;  tous ces titres il est parent de l'alexandrin. Cette pauvre
conception est d'autant plus pauvre chez Pope qu'elle ne lui
appartient pas; car il n'est philosophe que par rencontre et pour
trouver des matires de pome. Trois ou quatre systmes, dforms et
amoindris, se sont amalgams dans son oeuvre. Il se vante de les
avoir temprs l'un par l'autre, et d'avoir navigu contre les
extrmes. La vrit est qu'il ne les a point entendus, et qu'il mle
 chaque pas des ides disparates. Il y a tel passage o, pour obtenir
un effet de style, il devient panthiste; par-dessus tout il se guinde
et prend le ton rogue, impratif d'un jeune docteur. Je ne trouve
d'invention personnelle que dans ses ptres sur _les Caractres_. Il
y a l une thorie de la passion dominante qui vaut la peine d'tre
lue; en somme, il a t assez loin, plus loin que Boileau par exemple,
dans la connaissance de l'homme. La psychologie est indigne en
Angleterre, on l'y rencontre partout, mme dans les esprits les moins
crateurs. Elle suscite le roman, elle dpossde la philosophie, elle
produit l'essai, elle entre dans les gazettes, elle remplit la
littrature courante, comme ces plantes nationales qui pullulent sur
tous les terrains.

Mais si les ides sont mdiocres, l'art de les exprimer est
vritablement merveilleux; merveilleux est le mot. J'ai employ les
vers, dit-il, plutt que la prose, parce que je trouvais que je
pouvais exprimer les ides plus brivement en vers qu'en prose. En
effet, ici tous les mots portent; il faut lire chaque passage
lentement; chaque pithte est un rsum; on n'a jamais crit d'un
style plus serr; et d'autre part, on n'a jamais plus habilement
travaill  faire entrer les formules philosophiques dans le courant
de la conversation mondaine. Ses prceptes sont devenus proverbes.
J'ouvre au hasard, et je tombe sur le dbut du second livre; un
orateur, un crivain de l'cole de Buffon serait ravi d'admiration en
voyant tant de trsors littraires amasss dans un si petit espace. Il
faut bien que le lecteur se rsigne  lire un peu d'anglais, s'il veut
les compter:

  Know then thyself, presume not God to scan.
  The proper study of mankind is man.
  Plac'd on this isthmus of a middle state,
  A being darkly wise, and rudely great:
  With too much knowledge for the sceptic side,
  With too much weakness for the stoic's pride,
  He hangs between; in doubt to act or rest;
  In doubt to deem himself a God or beast,
  In doubt his mind or body to prefer;
  Born but to die, and reas'ning but to err;
  Alike in ignorance, his reason such,
  Whether he thinks too little or too much:
  Chaos of thought and passion, all confus'd,
  Still by himself abused or disabus'd;
  Created half to rise, and half to fall;
  Great lord of all things, yet a prey to all.
  Sole judge of truth, in endless error hurl'd,
  The glory, jest, and riddle of the world.

Le premier vers rsume tout le livre prcdent, et le second rsume
tout le livre prsent; c'est une sorte d'escalier qui conduit d'un
temple  un temple, rgulirement compos de marches symtriques et si
habilement places, que de la premire on aperoit d'un coup d'oeil
tout l'difice qu'on quitte, et que de la seconde on aperoit d'un
coup d'oeil tout l'difice qu'on va visiter. Vit-on jamais une plus
belle entre et plus conforme aux rgles qui ordonnent de lier les
ides, de les rappeler quand on les a dj dveloppes, de les
annoncer quand on ne les a pas dveloppes encore? Mais ce n'est pas
assez. Aprs cette courte annonce qui avertit qu'on va traiter de la
nature humaine, il faut une annonce plus longue et qui peigne d'avance
avec le plus d'clat possible cette nature humaine dont on va traiter.
C'est l proprement l'exorde oratoire, pareil  ceux que Bossuet met
au commencement de ses oraisons funbres, sorte de portique luxueux
qui reoit les auditeurs  leur entre et les prpare aux
magnificences du temple. Deux  deux, les antithses se suivent comme
des ranges de colonnes; il y en a treize couples qui forment
enfilade, et la dernire s'lve au-dessus du reste par un mot qui
fait centre et relie tout. Sous une autre main, cette prolongation de
la mme figure deviendrait fastidieuse; chez Pope, elle intresse,
tant il y a de varit dans la disposition et dans les ornements.
Tantt l'antithse est comprise dans un seul vers, tantt elle en
occupe deux; tantt elle est dans les substantifs, tantt dans les
adjectifs et dans les verbes; tantt elle n'est que dans les ides,
tantt elle pntre jusque dans le son et la position des mots. En
vain on la voit reparatre; on ne s'en lasse pas, parce que chaque
fois elle ajoute quelque chose  notre ide, et nous montre l'objet
sous un nouveau jour. Cet objet lui-mme a beau tre abstrait, obscur,
dplaisant, contraire  la posie; le style rpand sur lui sa lumire;
de nobles images, empruntes aux spectacles simples et grands de la
nature, viennent l'illuminer et le dcorer. C'est qu'il y a une
architecture classique pour les ides comme pour les pierres, amie
comme l'autre de la clart et de la rgularit, de la majest et du
calme; comme l'autre, elle a t invente en Grce, transmise par Rome
 la France, par la France  l'Angleterre, et un peu altre au
passage. De tous les matres qui l'ont pratique en Angleterre, Pope
est le plus savant.

Aprs tout, y a-t-il autre chose ici qu'une dcoration? Voici ces vers
si beaux traduits en prose; j'ai beau traduire exactement, de toutes
ces beauts il ne reste presque rien:

     Connais-toi donc toi-mme, et ne te hasarde pas jusqu'
     scruter Dieu.--La vritable tude de l'humanit, c'est
     l'homme.--Plac dans cet isthme de sa condition
     moyenne,--sage avec des obscurits, grand avec des
     imperfections,--avec trop de connaissances pour tomber dans
     le doute du sceptique,--avec trop de faiblesse pour monter
     jusqu' l'orgueil du stocien,--il est suspendu entre les
     deux; ne sachant s'il doit agir ou se tenir
     tranquille,--s'il doit s'estimer un Dieu ou une bte,--s'il
     doit prfrer son esprit ou son corps,--ne naissant que pour
     mourir, ne raisonnant que pour s'garer,--sa raison ainsi
     faite qu'il demeure galement dans l'ignorance,--soit qu'il
     pense trop, soit qu'il pense trop peu,--chaos de pense et
     de passion, tout ple-mle,--toujours par lui-mme abus ou
     dsabus,--cr  moiti pour s'lever,  moiti pour
     tomber,--souverain seigneur et proie de toutes choses,--seul
     juge de la vrit, prcipit dans l'erreur infinie,--la
     gloire, le jouet et l'nigme du monde.

Le lecteur n'est gure mu, ni moi non plus; il pense involontairement
ici au livre de Pascal, et mesure l'tonnante diffrence qu'il y a
entre un versificateur et un homme. Bon rsum, bon morceau, bien
travaill, bien crit, voil ce qu'on dit, et rien de plus; videmment
la beaut des vers venait de la difficult vaincue, des sons choisis,
des rhythmes symtriques; c'tait tout, et ce n'tait gure. Un grand
crivain est un homme qui, ayant des passions, sait le dictionnaire et
la grammaire; celui-ci sait  fond le dictionnaire et la grammaire,
mais s'en tient l.

Vous direz que ce mrite est mince, et que je ne donne pas envie de
lire les vers de Pope. Cela est vrai, du moins je ne conseille pas
d'en lire beaucoup. J'ajouterais bien, en manire d'excuse, qu'il y a
un genre o il russit, que son talent descriptif et son talent
oratoire rencontrent dans les portraits la matire qui leur convient,
qu'en cela il approche souvent de La Bruyre; que plusieurs de ses
portraits, ceux d'Addison, de Sporus, de lord Wharton, de la duchesse
de Marlborough, sont des mdailles dignes d'entrer dans le cabinet de
tous les curieux et de rester dans les archives du genre humain; que,
lorsqu'il sculpte une de ces figures, les images abrviatives, les
alliances de mots inattendues, les contrastes soutenus, multiplis, la
concision perptuelle et extraordinaire, le choc incessant et
croissant de tous les coups d'loquence assns au mme endroit,
enfoncent dans la mmoire une empreinte qu'on n'oublie plus. Il vaut
mieux renoncer  ces apologies partielles, et avouer franchement qu'en
somme ce grand pote, la gloire de son sicle, est ennuyeux; il est
ennuyeux pour le ntre. Une femme de quarante ans, disait Stendhal,
n'est jolie que pour ceux qui l'ont aime dans leur jeunesse. La
pauvre muse dont il s'agit n'a pas quarante ans pour nous; elle en a
cent quarante. Rappelons-nous, quand nous voulons la juger
quitablement, le temps o nous faisions des vers franais qui
ressemblaient  nos vers latins. Le got s'est transform depuis un
sicle; c'est que l'esprit humain a fait volte-face; avec le point de
vue la perspective a chang; il faut tenir compte de ce dplacement.
Aujourd'hui nous demandons des ides neuves et des sentiments nus;
nous ne nous soucions plus du vtement, nous voulons la chose;
exordes, transitions, curiosits de style, lgances d'expression,
toute la garde-robe littraire s'en va  la friperie; nous n'en
gardons que l'indispensable; ce n'est plus de l'ornement que nous nous
inquitons, c'est de la vrit. Les hommes de l'autre sicle taient
tout autres. On le vit bien le jour o Pope traduisit l'_Iliade_:
c'tait l'_Iliade_ crite dans le style de la _Henriade_;  cause de
ce travestissement, le public l'admira. Il ne l'et point admire dans
la simple robe grecque; il ne consentait  la voir qu'avec de la
poudre et des rubans. C'tait le costume du temps, il fallait bien
l'endosser. La demande des lgances, dit le brave Samuel Johnson
dans son style commercial et acadmique, tait si fort accrue, que la
pure nature ne pouvait tre supporte plus longtemps. La bonne
compagnie et les lettrs faisaient un petit monde  part, qui s'tait
form et raffin d'aprs les moeurs et les ides de la France. Ils
avaient pris le style correct et noble en mme temps que le bon ton et
les belles faons. Ils tenaient  ce style comme  leur habit; c'tait
affaire de convenance ou de crmonie; il y avait un patron accept,
immuable; on ne pouvait le changer sans indcence ou ridicule; crire
en dehors de la rgle, surtout en vers, avec effusion et naturel,
c'et t se prsenter dans un salon en pantoufles et en robe de
chambre. Leur plaisir, en lisant des vers, tait de vrifier si le
patron tait exactement suivi; l'invention n'tait permise que dans
les dtails; on pouvait ajuster l une dentelle, ici un galon; mais on
tait tenu de conserver scrupuleusement la forme officielle, de
brosser le tout avec minutie, et de ne paratre jamais qu'avec des
dorures neuves et du drap lustr. L'attention ne se portait plus que
sur les raffinements; une broderie plus ouvrage, un velours plus
clatant, une plume plus gracieusement pose, c'est  cela que se
rduisaient les audaces et les tentatives; la moindre incorrection, la
disparate la plus lgre et choqu les yeux; on perfectionnait
l'infiniment petit. Les lettrs faisaient comme ces coquettes pour qui
les superbes desses de Michel-Ange et de Rubens ne sont que des
vachres, mais qui poussent un petit cri de plaisir  l'aspect d'un
ruban  vingt francs l'aune. Une coupe de vers, un rejet, une
mtaphore les ravissait, et c'tait l tout ce qui pouvait les ravir
encore. Ils allaient ainsi chaque jour brodant, pomponnant, triquant
le brillant habit classique, jusqu' ce qu'enfin l'esprit humain,
gn, le dchira, le jeta, et se mit  courir. Maintenant qu'il est 
terre, les critiques le ramassent, le pendent  la vue de tous dans
leur muse de curiosits antiques, le secouent et tchent de
conjecturer d'aprs lui les sentiments des beaux seigneurs et des
beaux parleurs qui le portaient.

[Note 176:

  Oft in her glass the musing shepherd spies
  The headlong mountains and downward skies
  The watr'y landskip of the pendant woods
  And absent trees that tremble in the floods.]

[Note 177:

  See, from the brake the whirring pheasant springs
  And mounts exulting on triumphant wings.
  Alas, what avail his glossy, varying dies,
  His purple crest, and scarlet circled eyes,
  The vivid green his shining plumes unfold,
  His painted wings, and breast that flames with gold?]

[Note 178:

  But now secure the painted vessel glides,
  The sun beams trembling on the floating tides;
  While melting music steals upon the sky,
  And soften'd sounds along the waters die;
  Smooth flow the waves, the Zephyrs gently play.
  The lucid squadrons round the sails repair:
  Soft o'er the shrouds aerial whispers breathe,
  That seem'd but Zephyrs to the train beneath.
  Some to the sun their insect wings unfold,
  Whaft on the breeze, or sink in clouds of gold;
  Transparent forms, too fine for mortal sight,
  Their fluid bodies half-dissolv'd in light.
  Loose to the wind their airy garment flies,
  Where light disports in ever-mingling dyes;
  Where ev'ry beam new transient colours flings,
  Colours that change whene'er they wave their wings.]

[Note 179:

  Behold, four kings in majesty rever'd,
  With hoary whiskers, and a forky beard.
  And four fair Queens, whose hands sustain a flow'r,
  Th' expressive emblem of their softer pow'r.
  Four knaves, in garb succinct, a trusty band,
  Caps on their heads and halberts in their hand,
  And party-coloured troops, a shining train,
  Drawn forth to combat on the velvet plain.]

[Note 180:

  Peins-moi lgrement l'amant lger de Flore,
  Qu'un doux ruisseau murmure en vers plus doux encore, etc.]


V

Ce n'est pas tout d'avoir un bel habit, solidement cousu et  la mode;
il faut encore pouvoir entrer commodment dans son habit. Lorsqu'on
passe en revue toute la file des potes anglais du dix-huitime
sicle, on s'aperoit qu'ils n'entrent pas commodment dans l'habit
classique. Ce justaucorps dor, si bien fait pour un Franais, ne
convient qu' peu prs  leur taille; de temps en temps un mouvement
trop fort, incongru, le dcoud aux manches, et ailleurs. Voici, par
exemple, Mathew Prior; au premier regard il semble qu'il ait toutes
les qualits requises pour le bien porter: il a t ambassadeur en
France, il crit de jolis impromptus franais; il tourne aisment de
petits pomes badins sur un dner, sur une dame; il est galant, homme
de socit, aimable conteur, picurien, sceptique mme,  la faon des
courtisans de Charles II, c'est--dire jusques et y compris la
coquinerie politique; bref, c'est un mondain accompli dans son genre,
ayant le style correct et coulant, matre du vers leste et du vers
noble, et qui manie, d'aprs Bossu et Boileau, les pantins
mythologiques. Avec tout cela, nous ne le trouvons ni assez gai ni
assez fin. Bolingbroke l'appelle visage de bois, ttu, et dit qu'il
y a du Hollandais dans sa personne. Ses moeurs se sentent bien fort de
celles de Rochester et de toute cette canaille bien vtue que la
Restauration lgua  la Rvolution. Il prend la premire venue,
s'enferme plusieurs jours avec elle, boit sec, s'endort, et la laisse
s'enfuir avec son argenterie et ses habits. Entre autres souillons
assez laides et toujours sales, il finit par garder lisabeth Cox, si
bien qu'il manqua l'pouser: heureusement il mourut  propos. Telles
moeurs, tel style. Quand il veut imiter le Hans Carvel de La Fontaine,
il l'alourdit, il l'allonge; il ne sait pas tre piquant, mais
mordant; ses polissonneries ont une crudit cynique; sa moquerie est
une satire, et il y a telle de ses posies, l'avis  un jeune
gentilhomme amoureux, o le coup de fouet est un coup d'assommoir.
D'autre part, ce n'est pas un viveur ordinaire. De ses deux pomes
principaux, l'un, sur Salomon, paraphrase et met en scne le mot de
l'Ecclsiaste: Tout est vanit.  ce trait, vous dcouvrez tout de
suite que vous tes en pays biblique: une pareille ide ne ft point
venue alors  un camarade du Rgent. Salomon conte ici qu'il a
vainement interrog ses sages, qu'il a t malheureux galement par
l'amour refus et par l'amour obtenu, que le pouvoir ne l'a point
content, et il finit par se remettre aux mains de Dieu. Ce sont l
des tristesses et des conclusions anglaises[181]. D'ailleurs, sous la
rhtorique et la facture uniforme des vers, on sent de la chaleur et
de la passion, on aperoit de riches peintures, une sorte de
magnificence et l'panchement d'une imagination trop pleine. La sve
en ce pays est toujours plus forte que chez nous; leurs sensations
sont plus profondes, comme leurs penses plus originales. Son autre
pome, trs-hardi et trs-philosophique, contre les vrits et les
pdanteries officielles, est une conversation bouffonne sur le sige
de l'me, o Voltaire a pris beaucoup d'ides et beaucoup d'ordures;
tout l'arsenal des sceptiques et des matrialistes tait bti et
rempli en Angleterre, quand les Franais y sont venus; Voltaire n'a
fait qu'y choisir, affiler des flches. Notez encore que ce pome est
tout entier crit en style de prose, avec un pre bon sens et une
franchise mdicale que les plus crues des abominations n'effarouchent
pas[182]. _Candide et les Oreilles du comte de Chesterfield_ sont des
crits plus brillants, mais non plus vrais. Somme toute, brutalit,
manque de got, longueurs, perspicacit, passion, il y a quelque chose
en cet homme qui ne s'accorde pas avec l'lgance classique. Il va au
del ou ne l'atteint pas.

Ce dsaccord va crotre, et des yeux attentifs dcouvrent vite sous
l'enveloppe rgulire une espce d'imagination nergique et prcise
qui la rompra. En ce temps-l vivait Gay, sorte de La Fontaine, aussi
voisin de La Fontaine qu'un Anglais peut l'tre, c'est--dire assez
peu,  tout le moins bon et aimable vivant, trs-sincre, trs-naf,
singulirement irrflchi, n pour tre dup, et jeune homme
jusqu'au bout. Swift disait de lui qu'il n'aurait jamais d avoir plus
de vingt-deux ans. Simplicit d'enfant, crivait Pope, esprit
d'homme. Il vivait, comme La Fontaine, aux dpens des grands,
voyageait autant qu'il pouvait  leurs frais, perdait son argent dans
les spculations de la mer du Sud, souhaitait une place  la cour,
crivait des fables pleines d'humanit pour former le coeur du duc de
Cumberland[183], finissait par s'tablir en parasite aim, en pote
domestique, chez le duc et la duchesse de Queensbury. De srieux, fort
peu; de scrupule et de tenue, pas davantage. C'est mon triste destin,
disait-il, que je ne peux rien obtenir de la cour, que j'crive contre
elle ou pour elle. Et il faisait mettre sur son tombeau: La vie est
une plaisanterie; je l'avais bien pens autrefois, mais  prsent je
le sais. C'est ce rieur insouciant qui, pour se venger du ministre,
fit _l'Opra du Gueux_, la plus froce et la plus fangeuse des
caricatures. En cette cour on gorge les gens pour les gratigner; les
innocents manient le couteau comme les autres. Il tait rieur
pourtant, mais  sa manire, ou plutt  la manire de son pays.
Voyant certains jeunes gens d'une dlicatesse insipide, Ambroise
Philips par exemple, qui crivait des pastorales lgantes et tendres,
dans le got de notre Fontenelle, il s'amusa  les contrefaire et 
les contredire, et, dans _la Semaine du Berger_, fit entrer les moeurs
relles dans le mtre et dans la forme de la posie d'apparat.
Courtois lecteur, dit-il dans sa prface, tu trouveras mes bergres
occupes, non pas  souffler dans des chalumeaux, mais  lier les
gerbes,  traire les vaches, ou  ramener les porcs  leur auge; mon
berger ne dort point sous des myrtes, mais sous une haie; il ne veille
pas diligemment  prserver son troupeau des loups, car il n'y en a
point[184]. Figurez-vous un ptre de Thocrite ou de Virgile  qui
l'on met de force les souliers ferrs et l'attirail d'un vacher du
Devonshire; ce sera un grotesque qui nous divertira par le contraste
de sa personne et de ses habits. De mme ici _la Magicienne_, _le
Combat des Bergers_, toutes sortes d'glogues antiques sont travesties
 la moderne. coutez ce chant du premier berger: Les poireaux sont
chers au Gallois, le beurre au Hollandais,--la pomme de terre est le
mets du berger irlandais.--L'cossais broie l'avoine pour son
festin,--les raves douces sont la nourriture de ma matresse.--Tant
qu'elle aimera les raves, je mpriserai le beurre.--Ni les poireaux,
ni le gruau d'avoine, ni les pommes de terre ne toucheront mon
coeur[185]. L'autre berger rpond dans le mme mtre, et le duo
chemine, couplet par couplet,  l'antique, mais cette fois parmi les
navets, la bire forte, les porcs gras, clabouss  plaisir par les
vulgarits de la campagne moderne et par les fanges d'un climat du
Nord. Van Ostade et Tniers aiment ces idylles triviales et
bouffonnes, et chez Gay, comme chez eux, la drlerie crue et sensuelle
ne manque pas. Les gens du Nord, gros mangeurs, ont toujours aim les
kermesses. Les gaillardises des solards et des commres, l'expansion
grotesque de la verve populacire et animale les mettent de belle
humeur. Il faut tre vraiment mondain ou artiste, Franais ou Italien,
pour y rpugner. Elles sont un produit du pays, comme la viande et la
bire; tchons, pour en jouir, d'oublier nos vins, nos fruits
dlicats, de nous faire des sens obtus, de devenir par l'imagination
compatriotes de ces gens-l. Nous nous sommes bien habitus  ces
patauds ivrognes que Louis XIV appelait des magots,  ces cuisinires
rougeaudes qui ratissent un cabiau, et au reste. Habituons-nous  Gay,
 son pome sur l'art de marcher dans les rues de Londres,  ses
conseils  propos de ruisseaux sales et de bottes fortes,  sa
description des amours de la desse Cloacina et d'un boueux, d'o sont
sortis les petits dcrotteurs. Il est amateur du rel; il a
l'imagination prcise, il n'aperoit pas les objets en gros par des
vues gnrales, mais un  un, chacun avec tous ses contours et tous
ses alentours, quel qu'il soit, beau ou laid, sale ou propre. Les
autres font comme lui, mme les classiques attitrs, mme Pope. Il y a
dans Pope telle description minutieuse garnie de mots colors, de
dtails locaux, o les traits abrviatifs et caractristiques sont
enfoncs d'une main si libre et si sre qu'on prendrait l'auteur pour
un raliste moderne, et qu'on trouverait dans l'oeuvre un document
d'histoire[186]. Quant  Swift, c'est le plus amer des positivistes,
et plus encore en posie qu'en prose. Lisez son glogue de Strephon et
Chlo, si vous voulez savoir  quel point on peut ravaler la noble
draperie potique. Ils en font un torchon ou ils en habillent des
rustres; la toge romaine et la chlamyde grecque ne vont pas  ces
paules de barbares. Ils sont comme ces chevaliers du moyen ge qui,
ayant pris Constantinople, s'affublrent par plaisanterie des longues
robes byzantines et se mirent  chevaucher par les rues en cet
quipage, tranant leurs broderies dans le ruisseau.

Ils feront bien, comme les chevaliers, de retourner dans leur manoir,
 la campagne, dans la boue de leurs fosss et dans les fumiers de
leurs basses-cours. Moins l'homme est propre  la vie sociale, plus il
est propre  la vie solitaire. Il gote d'autant mieux la campagne,
qu'il gote moins le monde. Les gens de ce pays ont toujours t plus
fodaux et campagnards que nous. Sous Louis XIV et Louis XV, le pire
malheur pour un gentilhomme tait d'aller moisir dans ses terres; hors
des sourires du roi et des beaux entretiens de Versailles, il n'y
avait qu' bailler et  mourir. Ici, en dpit de la civilisation
artificielle et des rvrences mondaines, le got de la chasse et des
exercices physiques, les intrts politiques et les ncessits des
lections ramnent les nobles dans leur domaine.  ce moment,
l'instinct se rveille. Un homme passionn, triste, naturellement
repli sur lui-mme, fait la conversation avec les objets; un grand
ciel gristre o dorment des vapeurs d'automne, un jet soudain de
soleil qui vient illuminer une prairie humide l'abattent ou le
raniment; les choses inanimes lui semblent vivantes; et la clart
faible, qui le matin vient rougir le bord du ciel, le remue autant que
le sourire d'une jeune fille  son premier bal. Ainsi nat la vraie
posie descriptive. Elle perce dans Dryden, dans Pope lui-mme, jusque
dans les faiseurs des pastorales coquettes, et clate dans les
_Saisons_ de Thompson. Celui-ci, fils d'un ecclsiastique et
trs-pauvre, vcut, comme la plupart des crivains du temps, de
gratifications et de souscriptions littraires, de sincures et de
pensions politiques, ne se maria point faute d'argent, fit des
tragdies parce que les tragdies taient lucratives, et finit par
s'tablir dans une maison champtre, restant au lit jusqu' midi,
indolent, contemplatif, mais bon homme et honnte homme, affectueux et
aim des autres. Il voyait et aimait la campagne jusque dans ses plus
minces dtails, non par grimace, comme Saint-Lambert, son imitateur;
il en faisait sa joie, son divertissement, son occupation habituelle,
jardinier de coeur, ravi de voir venir le printemps, heureux de
pouvoir enclore un champ de plus dans son jardin. Il peint toutes les
petites choses, il n'en a pas honte, elles l'intressent; il prend
plaisir  l'odeur de la laiterie; vous l'entendez parler des
chenilles, et de la feuille qui se recroqueville empoisonne par leur
morsure, des oiseaux qui, sentant venir la pluie, lissent d'huile
leur plumage pour que l'eau luisante puisse glisser sur leur corps.
Il sent si bien les objets qu'il les fait voir: on reconnat le
paysage anglais, vert et humide,  demi noy de vapeurs mouvantes,
tach  et l de nuages violacs qui fondent en ondes sur l'horizon
qu'ils ternissent, mais o la lumire se distille finement tamise
dans la brume, et dont le ciel lav reluit par instants avec une
incomparable puret. L[187], le vent du sud amollissant chauffe le
large espace de l'air, et sur le vide du ciel souffle les lourdes
nues distendues par les pluies printanires. Tout le long du jour les
nuages gonfls versent leurs ondes bienfaisantes, et la terre arrose
se gorge profondment de vie vgtale, jusqu' ce que, dans le ciel
occidental, le soleil pench sorte resplendissant du milieu de la
pourpre des nuages qu'il a rompus. Soudain le rapide rayonnement
frappe la montagne illumine, ruisselle  travers la fort, ondoie sur
les flots et, dans un brouillard jauntre qui fait fumer au loin
l'interminable plaine, allume dans les gouttes de rose des myriades
d'tincelles. Voil de l'emphase, mais voil de l'opulence. Il y a
dans cet air et dans cette vgtation, dans cette imagination et dans
ce style, un entassement et comme un emptement de teintes noyes ou
clatantes; elles sont ici la robe chatoyante et lustre de la nature
et de l'art. Il faut la voir dans Rubens, il est le peintre et le
pote du climat plantureux et humide; mais on la dcouvre aussi chez
les autres, et, dans cette magnificence de Thompson, dans ce coloris
surcharg, luxuriant, grandiose, on retrouve quelquefois la grasse
palette de Rubens.

[Note 181:

  In the remotest wood and lonely grot,
  Certain to meet that worst of evils, _thought_.]

[Note 182:

  Your nicer Hottentots think meet
  With guts and tripe to deck their feet;
  With downcast looks on Potta's legs,
  The ogling youth most humbly begs,
  She would not from his hopes remove
  At once his breakfast and his love....
  Before you see you smell your toast,
  And sweetest she that stinks the most.
                                        (_Alma_, livre II.)]

[Note 183: Celui qu'on surnomma le _Boucher_.]

[Note 184: Thou wilt not find my shepherdesses idly piping on
oaten reeds, but milking the kine, tying up the sheaves, or if the
hogs are astray, driving them to their styes. My shepherd.... sleepeth
not under myrtle shades, but under hedges; nor does he vigilantly
defend his flocks from wolves, because there are none.]

[Note 185:

  Leek to the Welsh, to Dutchmen butter's dear,
  Of Irish swains potatoe is the cheer,
  Oat for their feasts the Scottish shepherds grind,
  Sweet turnips are the food of Blouzelind;
  While she loves turnips, butter I'll despise,
  Nor leeks, nor oat-meal, nor potatoe, prize.]

[Note 186: ptre  miss Blount sur la vie de campagne.]

[Note 187:

            Th' effusive South
  Warms the wide air, and o'er the void of Heav'n,
  Breathes the big clouds with vernal show'rs distent...
  Thus all day long the full-distended clouds
  Indulge their genial stores, and well-show'r'd Earth
  Is deep enrich'd with vegetable life,
  Till in the western sky the downward sun
  Looks out, effulgent, from amid the flush
  Of broken clouds, gay-shifting to his beam.
  The rapid radiance instantaneous strikes
  Th' illumin'd mountain, thro' the forest streams,
  Shakes on the floods, and in a yellow mist
  Far smoking o'er the interminable plain,
  In twinkling myriads lights the dewy gems.
  Moist, bright, and green, the landscape laughs around.
                                                 (_Spring_, 142-195.)]


VI

Tout cela s'encadre assez mal dans la dorure classique. Ses imitations
visibles de Virgile, ses pisodes insrs en faon de placage, ses
invocations au Printemps,  la Muse,  la Philosophie, tous les
souvenirs et les conventions de collge font disparate. Mais le
contraste se marque bien davantage sur un autre point. La vie
mondaine, tout artificielle, telle que Louis XIV l'avait mise  la
mode, commenait  excder les gens en Europe. On la trouvait sche et
vide; on se lassait d'tre toujours en reprsentation, de subir
l'tiquette. On sentait que la galanterie n'est point l'amour, ni les
madrigaux la posie, ni l'amusement le bonheur. On comprenait que
l'homme n'est point une poupe lgante, qu'un petit-matre n'est pas
le chef-d'oeuvre de la nature, et qu'il y a un monde en dehors des
salons. Un plbien gnevois, protestant et solitaire, que sa
religion, son ducation, sa pauvret et son gnie avaient men plus
vite et plus avant que les autres, vint dire tout haut le secret du
public, et l'on jugea qu'il avait dcouvert ou retrouv la campagne,
la conscience, la religion, les droits de l'homme et les sentiments
naturels. Alors parut un nouveau personnage, idole et modle de son
temps, _l'homme sensible_ qui, par son caractre srieux et par son
got pour la nature, faisait contraste avec l'homme de cour. Sans
doute ce personnage se sent des lieux qu'il a frquents. Il est
raffin et fade, s'attendrit  l'aspect des jeunes agneaux qui
broutent l'herbe naissante, bnit les petits oiseaux qui clbrent
leur bonheur par leurs concerts. Il est emphatique et phraseur,
compose des tirades sur le sentiment, invective contre le sicle,
apostrophe la Vertu, la Raison, la Vrit et les divinits abstraites
qu'on grave en taille-douce sur les frontispices. En dpit de
lui-mme, il reste homme de salon et d'acadmie; aprs avoir dit des
douceurs aux dames, il en dit  la nature et dclame en priodes
limes  propos de Dieu. Mais, en somme, c'est par lui que commence la
rvolte contre les habitudes classiques; et,  ce titre, il est plus
prcoce en Angleterre, pays germanique, qu'en France, pays latin.
Trente ans avant Rousseau, Thompson avait exprim tous les sentiments
de Rousseau, presque dans le mme style. Comme lui, il peignait la
campagne avec sympathie et avec enthousiasme. Comme lui, il opposait
l'ge d'or de la simplicit primitive aux misres et  la corruption
moderne. Comme lui, il exaltait l'amour profond, la tendresse
conjugale, l'union des mes, la parfaite estime anime par le dsir;
l'affection paternelle et toutes les joies domestiques. Comme lui, il
combattait la frivolit contemporaine et mettait en regard les
anciennes rpubliques, dont les dsirs hroques planaient si fort
au-dessus de la petite sphre goste de notre vie sceptique. Comme
lui, il louait le srieux, le patriotisme, la libert, la vertu,
s'levait du spectacle de la nature  la contemplation de Dieu et
montrait  l'homme par del le tombeau les perspectives de la vie
immortelle. Comme lui enfin, il altrait la sincrit de son motion
et la vrit de sa posie par des fadeurs sentimentales, par des
roucoulements de bergerades, et par une telle abondance d'pithtes,
d'abstractions changes en personnes, d'invocations pompeuses et de
tirades oratoires, qu'on y aperoit d'avance le style dcoratif et
faux de Thomas, de David[188] et de la Rvolution.

Les autres suivent. On pourrait appeler la littrature environnante la
bibliothque de l'homme sensible. Il y a d'abord Richardson,
l'imprimeur puritain, avec son chevalier Grandisson, personnage 
principes, modle accompli du gentilhomme chrtien, professeur de
dcorum et de morale, et qui par-dessus le march a de l'me. Il y a
aussi Sterne, le polisson raffin et maladif, qui, au milieu de ses
bouffonneries et de ses bizarreries, s'arrte pour pleurer sur un ne
qu'il rencontre ou sur un prisonnier qu'il imagine. Il y a surtout
Mackensie, l'homme de sentiment, dont le hros timide, dlicat,
s'attendrit cinq ou six fois par jour, devient poitrinaire par
sensibilit, n'ose dclarer son amour qu'en mourant, et meurt de sa
dclaration. Naturellement, l'loge amne la satire, et on voit
paratre dans le camp oppos Fielding, ce vaillant gaillard, et
Sheridan, ce brillant mauvais sujet, l'un avec son Blifil, l'autre
avec son Joseph Surface, deux tartufes, surtout le second, non pas
brutal, rougeaud et sentant la sacristie comme le ntre, mais mondain,
bien vtu, beau diseur, noblement srieux, triste et doux par excs de
tendresse, et qui, la main sur le coeur, la larme  l'oeil, verse sur
le public une pluie de sentences et de priodes, pendant qu'il salit
la rputation de son frre et dbauche la femme de son voisin. Le
personnage ainsi bti, on lui fait son pope. Un cossais, homme
d'esprit, qui en avait trop, ayant crit pour son compte une rapsodie
malheureuse, voulut se ddommager, alla dans les montagnes de son
pays, ramassa des images pittoresques, assembla des fragments de
lgende, plaqua sur le tout beaucoup d'loquence et de rhtorique, et
fabriqua un Homre celtique, Ossian, qui, avec Oscar, Malvina et sa
troupe, fit le tour de l'Europe et finit vers 1830 par fournir des
noms de baptme aux grisettes et aux coiffeurs. Macpherson talait
devant les gens un pastiche des moeurs primitives, point trop vraies,
car l'extrme crudit des barbares et choqu, mais cependant assez
bien conserves ou imites pour faire contraste avec la civilisation
moderne et persuader au public qu'il contemplait la pure nature. Un
vif sentiment du paysage cossais, si grand, si froid, si morne, la
pluie sur la colline, le bouleau qui tremble au vent, la brume au ciel
et le vague de l'me, en sorte que chaque rveur retrouvait l les
motions de ses promenades solitaires et de ses tristesses
philosophiques; des exploits et des gnrosits chevaleresques, des
hros qui vont seuls combattre une arme, des vierges fidles qui
meurent sur la tombe de leur fianc, un style passionn, color, qui
affecte d'tre abrupt, et qui pourtant est poli, capable de charmer un
disciple de Rousseau par sa chaleur et son lgance: il y avait de
quoi transporter les jeunes enthousiastes du temps, barbares
civiliss, amateurs lettrs de la nature, qui rvaient aux dlices de
la vie sauvage en secouant la poudre que le perruquier avait laisse
sur leur habit.

Ce n'est point l pourtant que va le gros courant de la posie; il va
vers la rflexion sentimentale; les pomes les plus nombreux et les
plus en vogue sont des dissertations mues. En effet, la tirade est le
propre de l'homme sensible.  propos d'un nuage, il rve  la vie
humaine et fait une phrase. C'est pourquoi on voit fourmiller en ce
moment, parmi les potes, les philosophes attendris et les
acadmiciens pleurards: Gray, le solitaire morose de Cambridge et le
noble penseur Akenside, tous deux imitateurs savants de la haute
posie grecque; Beattie, le mtaphysicien moraliste, qui eut des nerfs
de jeune femme et des manies de vieille fille; l'aimable et affectueux
Goldsmith, qui fit le _Ministre de Wakefield_, la plus charmante des
pastorales protestantes; le pauvre Collins, jeune enthousiaste qui se
dgota de la vie, ne voulut plus lire que la Bible, devint fou, fut
enferm, et, dans ses intervalles de libert, errait dans la
cathdrale de Chichester, accompagnant la musique de ses sanglots et
de ses gmissements; Glover, Watts, Shenstone, Smart, et d'autres
encore. Les titres de leurs ouvrages indiquent assez leurs caractres:
l'un crit un pome sur les plaisirs de l'imagination, l'autre des
odes sur les passions et la libert, celui-ci une lgie sur un
cimetire de campagne et un hymne  l'adversit, celui-l des vers sur
un village ruin et sur le caractre des civilisations voisines, son
voisin une sorte d'pope sur les Thermopyles, un autre encore
l'histoire morale d'un jeune mnestrel. Ce sont presque tous des gens
srieux, spiritualistes, passionns pour les ides nobles, ayant des
aspirations ou des convictions chrtiennes, occups  mditer sur
l'homme, enclins  la mlancolie, aux descriptions, aux invocations,
amateurs de l'abstraction et de l'allgorie, et qui, pour atteindre la
grandeur, montent volontiers sur des chasses. Un des moins rigides et
des plus clbres fut Young, l'auteur des _Nuits_, ecclsiastique et
courtisan, qui ayant en vain essay d'tre dput, puis vque, se
maria, perdit sa femme et les enfants de sa femme, et profita de son
malheur pour crire en vers des mditations sur la vie, la mort,
l'immortalit, le temps, l'amiti, le triomphe du chrtien, la vertu,
l'aspect du ciel toile, et beaucoup d'autres choses semblables. Sans
doute il y a de grands clairs d'imagination dans ces pomes; la
gravit et l'lvation n'y manquent pas, on voit mme qu'il les
cherche; mais on dcouvre encore plus vite qu'il exploite son chagrin
et qu'il se drape. Il exagre et dclame, il cherche les effets de
style, il mle les deux garde-robes, la grecque et la chrtienne.
Figurez-vous un pre malheureux qui clbre le silence et
l'obscurit, ces deux soeurs solennelles, ces deux jumelles filles de
l'antique Nuit; un prtre qui fait sa cour  la soeur du jour, la
desse aux doux yeux, se dclare le rival d'Endymion[189] et
quelques pages plus loin apostrophe le ciel et la terre  propos de la
rsurrection de Jsus-Christ. Et cependant le sentiment est neuf et
sincre. Mettre en vers la philosophie chrtienne, n'est-ce pas l une
des plus grandes ides modernes? Young et ses contemporains disent
d'avance ce que dcouvriront M. de Chateaubriand et M. de Lamartine.
Le vrai, factice, tout se trouve ici quarante ans plus tt que chez
nous. Les anges et les autres machines clestes fonctionnent depuis
longtemps en Angleterre avant d'aller infester le _Gnie du
christianisme_ et les _Martyrs_. Atala et Chactas sortent de la mme
fabrique que Malvina et Fingal. Si M. de Lamartine lisait les odes de
Gray et les rflexions d'Akenside, il y retrouverait la douceur
mlancolique, l'art exquis, les beaux raisonnements et la moiti des
ides de sa propre posie. Et nanmoins, si voisins d'une rnovation
littraire, ils ne l'atteignent pas encore. En vain le fond est
chang, la forme subsiste. Ils ne se dbarrassent pas de la draperie
classique; ils crivent trop bien, ils n'osent pas tre naturels. Il
y a toujours chez eux un magasin patent de beaux mots convenus,
d'lgances potiques, o chacun se croit oblig d'aller chercher ses
phrases. Il ne leur sert de rien d'tre passionns ou ralistes,
d'oser dcrire comme Shenstone, une matresse d'cole et l'endroit sur
lequel elle fouette un polisson: leur simplicit est voulue, leur
navet archaque, leur motion compasse, leurs larmes acadmiques.
Toujours, au moment d'crire, se dresse un modle auguste, une sorte
de matre d'cole qui pse sur eux de tout son poids, de tout le poids
que cent vingt ans de littrature peuvent donner  des prceptes. La
prose est toujours l'esclave de la priode; Samuel Johnson, qui fut 
la fois le La Harpe et le Boileau de son sicle, explique et impose 
tous la phrase tudie, quilibre, irrprochable, et l'ascendant
classique est encore si fort, qu'il matrise l'histoire naissante, le
seul genre qui, dans la littrature anglaise, soit alors europen et
original. Hume, Robertson et Gibbon sont presque Franais par leur
got, leur langue, leur ducation, leur conception de l'homme. Ils
content en gens du monde, cultivs et instruits, avec agrment et
clart, d'un style poli, nombreux, soutenu. Ils montrent un esprit
libral, une modration continue, une raison impartiale. Ils
bannissent de l'histoire les grossirets et les longueurs. Ils
crivent sans fanatisme ni prjugs. Mais en mme temps ils
amoindrissent la nature humaine; il ne comprennent ni la barbarie ni
l'exaltation; ils peignent les rvolutions et les passions comme
feraient des gens qui n'auraient jamais vu que des salons pars et
des bibliothques poussetes; ils jugent les enthousiastes avec un
sang-froid de chapelains ou un sourire de sceptiques; ils effacent les
traits saillants qui distinguent les physionomies humaines; ils
couvrent d'un vernis brillant et uniforme toutes les pointes pres de
la vrit. Enfin parat un paysan d'cosse[190] malheureux, rvolt et
amoureux, avec les aspirations, les concupiscences, la grandeur et la
draison d'un gnie moderne.  et l, en poussant sa charrue, il
trouve des vers vrais, des vers comme Heine et Alfred de Musset
viennent aujourd'hui d'en faire. Dans ces quelques mots combins d'une
faon nouvelle, il y avait une rvolution. Deux cents vers neufs, cela
suffisait. L'esprit humain tournait sur ses gonds, et aussi la socit
civile. Quand Roland, devenu ministre, se prsenta devant Louis XVI
avec un habit uni et des souliers sans boucles, le matre des
crmonies leva les mains au ciel, pensant que tout tait perdu. En
effet, tout tait chang.

[Note 188: Voir _les Ftes de la Rvolution_, par David.]

[Note 189:

  Silence and Darkness! Solemn sisters! Twins
  Of ancient night! I to Day's soft-ey'd sister pay my court
  (Endymion's rival), and her aid implore
  Now first implor'd in succour to the Muse.]

[Note 190: Robert Burns.]




LIVRE IV.

L'GE MODERNE.




CHAPITRE I.

Les ides et les oeuvres.

     I. Changements dans la socit. -- Avnement de la
     dmocratie. -- La Rvolution franaise. -- Le dsir de
     parvenir. -- Changements dans l'esprit humain. -- Nouvelle
     ide des causes. -- La philosophie allemande. -- Le dsir de
     l'_au-del_.

     II. Robert Burns. -- Son pays. -- Sa famille. -- Sa
     jeunesse. -- Ses misres. -- Ses aspirations et ses efforts.
     -- Ses invectives contre la socit et l'glise. -- _The
     Jolly Beggars._ -- Ses attaques contre le cant officiel. --
     Son ide de la vie naturelle. -- Son ide de la vie morale.
     -- Son talent. -- Comment il est spontan. -- Son style. --
     Comment il est novateur. -- Son succs. -- Ses affectations.
     -- Ses lettres tudies et ses vers acadmiques. -- Sa vie
     de fermier. -- Son emploi de douanier. -- Ses dgots. --
     Ses excs. -- Sa mort.

     III. Domination des conservateurs en Angleterre. -- La
     Rvolution ne se fait d'abord que dans le style. -- Cowper.
     -- Sa dlicatesse maladive. -- Ses dsespoirs. -- Sa folie.
     -- Sa retraite. -- _The Task._ -- Ide moderne de la posie.
     -- Ide moderne du style.

     IV. L'cole romantique. -- Ses prtentions. -- Ses
     ttonnements. -- Les deux ides de la littrature moderne.
     -- L'histoire entre dans la littrature. -- Lamb, Coleridge,
     Southey, Moore. -- Dfauts de ce genre. -- Pourquoi il
     russit moins en Angleterre qu'ailleurs. -- Sir Walter
     Scott. -- Son ducation. -- Ses tudes d'antiquaire. -- Ses
     gots nobiliaires. -- Sa vie. -- Ses pomes. -- Ses romans.
     -- Insuffisance de ses imitations historiques. -- Excellence
     de ses peintures nationales. -- Ses tableaux d'intrieur. --
     Sa moquerie aimable. -- Ses intentions morales. -- Sa place
     dans la civilisation moderne. -- Dveloppement du roman en
     Angleterre. -- Ralisme et honntet. -- En quoi ce genre
     est bourgeois et anglais.

     V. La philosophie entre dans la littrature. --
     Inconvnients du genre. -- Wordsworth. -- Son caractre. --
     Sa condition. -- Sa vie. -- Peinture de la vie morale dans
     la vie vulgaire. -- Introduction du style terne et des
     compartiments psychologiques. -- Dfauts du genre. --
     Noblesse des sonnets. -- _L'Excursion._ -- Beaut austre de
     cette posie protestante. -- Shelley. -- Ses imprudences. --
     Ses thories. -- Sa fantaisie. -- Son panthisme. -- Ses
     personnages idaux. -- Ses paysages vivants. -- Tendance
     gnrale de la littrature nouvelle. -- Introduction
     graduelle des ides continentales.


Aux approches du dix-neuvime sicle commence en Europe la grande
rvolution moderne. Le public pensant et l'esprit humain changent, et
sous ces deux chocs une littrature nouvelle jaillit.

L'ge prcdent a fait son oeuvre. La prose parfaite et le style
classique ont mis  la porte des esprits les plus arrirs et les
plus lourds les opinions de la littrature et les dcouvertes de la
science. Les monarchies tempres et les administrations rgulires
ont laiss la classe moyenne se dvelopper sous la pompeuse noblesse
de cour, comme on voit les plantes utiles pousser sous les arbres de
parade et d'ornement. Elles multiplient, elles grandissent, elles
montent au niveau de leurs rivales, elles les enveloppent dans leur
vgtation florissante et les confondent dans leur massif. Un monde
nouveau, bourgeois, plbien, occupe dsormais la place, attire les
yeux, impose sa forme dans les moeurs, imprime son image dans les
esprits. Vers la fin du sicle, un concours subit de circonstances
extraordinaires l'tale tout d'un coup  la lumire et le dresse  une
hauteur que nul ge n'avait connue. Avec les grandes applications des
sciences, la dmocratie parat. La machine  vapeur et la mull-jenny
lvent en Angleterre des villes de trois cent, de cinq cent mille
mes. En cinquante ans, la population double, et l'agriculture devient
si parfaite que, malgr cet accroissement norme de bouches qu'il faut
nourrir, un sixime des habitants avec le mme sol fournit des
aliments au reste; l'importation triple et au del, le tonnage des
navires sextuple, l'exportation sextuple et au del[191]. Le
bien-tre, le loisir, l'instruction, la lecture, les voyages, tout ce
qui tait le privilge de quelques-uns devient le bien commun du grand
nombre. Le flot montant de la richesse soulve l'lite des pauvres
jusqu' l'aisance, et l'lite des gens aiss jusqu' l'opulence. Le
flot montant de la civilisation soulve la masse du peuple jusqu'aux
rudiments de l'ducation, et la masse de la bourgeoisie jusqu'
l'ducation complte. En 1709 avait paru le premier journal quotidien,
grand comme la main, que l'diteur ne savait comment remplir, et qui,
joint  tous les autres, ne fournissait pas chaque anne trois mille
exemplaires. En 1844, le timbre marquait soixante et onze millions de
numros, plusieurs grands et pleins comme des volumes. Ouvriers et
bourgeois, affranchis, enrichis, parvenus, ils sortent des bas-fonds
o ils gisaient enfouis dans l'pargne troite, l'ignorance et la
routine; ils arrivent sur la scne, ils quittent l'habit de manoeuvres
et de comparses, ils s'emparent des premiers rles par une irruption
subite ou par un progrs continu,  coups de rvolutions, avec une
prodigalit de travail et de gnie,  travers des guerres
gigantesques, tour  tour ou en mme temps en Amrique, en France,
dans toute l'Europe, fondateurs ou destructeurs d'tats, inventeurs ou
rnovateurs de sciences, conqurants ou acqureurs de droits
politiques. Ils s'ennoblissent par leurs grandes oeuvres, ils
deviennent les rivaux, les gaux, les vainqueurs de leurs matres; ils
n'ont plus besoin de les imiter, ils ont des hros  leur tour, ils
peuvent montrer comme eux leurs croisades, ils ont gagn comme eux le
droit d'avoir une posie, et vont avoir une posie comme eux.

C'est en France, pays de l'galit prcoce et des rvolutions
compltes, qu'il faut observer ce nouveau personnage, le plbien
occup  parvenir: Augereau, fils d'une fruitire; Marceau, fils d'un
procureur; Murat, fils d'un aubergiste; Ney, fils d'un tonnelier;
Hoche, ancien sergent, qui le soir dans sa tente lit le _Trait des
Sensations_ de Condillac, et surtout ce jeune homme maigre, aux
cheveux plats, aux joues creuses, dessch d'ambition, le coeur rempli
d'imaginations romanesques et de grandes ides bauches, qui,
lieutenant sept annes durant, a lu deux fois  Valence tout le
magasin d'un libraire, qui en ce moment en Italie, ayant la gale,
vient de dtruire cinq armes avec une troupe de va-nu-pieds
hroques, et rend compte  son gouvernement de ses victoires avec des
fautes d'orthographe et de franais. Il devient matre, se proclame le
reprsentant de la Rvolution, dclare que la carrire est ouverte
aux talents, et lance les autres avec lui dans les entreprises. Ils
le suivent, parce qu'il y a de la gloire et surtout de l'avancement 
gagner. Deux officiers, dit Stendhal, commandaient une batterie 
Talavera; un boulet arrive qui renverse le capitaine.--Bon! dit le
lieutenant, voil Franois tu, c'est moi qui serai capitaine.--Pas
encore, dit Franois, qui n'avait t qu'tourdi et qui se relve.
Ces deux hommes n'taient point ennemis ni mchants, au contraire,
compagnons et camarades; mais le lieutenant voulait monter en grade.
Voil le sentiment qui a fourni des hommes aux exploits et aux
carnages de l'Empire, qui a fait la rvolution de 1830, et qui
aujourd'hui, dans cette norme dmocratie touffante, contraint les
gens  faire assaut d'intrigues et de travail, de gnie et de
bassesses, pour sortir de leur condition primitive et pour se hausser
jusqu'aux sommets dont la possession est livre  leur concurrence ou
promise  leur labeur. Le personnage rgnant aujourd'hui n'est plus
l'homme de salon, dont la place est assise et la fortune faite,
lgant et insouciant, qui n'a d'autre emploi que de s'amuser et de
plaire; qui aime  causer, qui est galant, qui passe sa vie en
conversations avec des femmes pares, parmi des devoirs de socit et
les plaisirs du monde; c'est l'homme en habit noir, qui travaille seul
dans sa chambre ou court en fiacre pour se faire des amis et des
protecteurs; souvent envieux, dclass par nature, quelquefois
rsign, jamais satisfait, mais fcond en inventions, prodigue de sa
peine, et qui trouve l'image de ses souillures et de sa force dans le
thtre de Victor Hugo et dans le roman de Balzac[192].

Il a d'autres soucis, et de plus grands. En mme temps que l'tat de
la socit humaine, la forme de l'esprit humain a chang. Elle a
chang par un dveloppement naturel et irrsistible, comme une fleur
qui devient fruit, comme un fruit qui devient graine. L'esprit
recommence l'volution qu'il a dj faite  Alexandrie, non pas, comme
alors, au milieu d'un air dltre, dans la dgradation universelle
des hommes asservis, dans la dcadence croissante d'une socit qui se
dissout, parmi les angoisses du dsespoir et les fumes du rve; mais
au sein d'un air qui s'pure, parmi les progrs visibles d'une socit
qui s'amliore et l'ennoblissement gnral des hommes relevs et
affranchis, au milieu des plus fires esprances, dans la saine clart
des sciences exprimentales. L'ge oratoire qui finit, comme il
finissait  Athnes et  Rome, a group toutes les ides dans un beau
casier commode dont les compartiments conduisent  l'instant les yeux
vers l'objet qu'ils veulent dfinir, en sorte que dsormais
l'intelligence peut entrer dans des conceptions plus hautes et saisir
l'ensemble qu'elle n'avait point encore embrass. Les peuples isols,
Franais, Anglais, Italiens, Allemands, arrivent  se toucher et  se
connatre par l'branlement de la Rvolution et par les guerres de
l'Empire, comme jadis les races spares, Grecs, Syriens, gyptiens,
Gaulois, par les conqutes d'Alexandre et la domination de Rome: en
sorte que dsormais chaque civilisation, largie par le choc des
civilisations voisines, peut sortir de ses limites nationales et
multiplier ses ides par le mlange des ides d'autrui. L'histoire et
la critique naissent comme sous les Ptolmes, et de tous cts, dans
tout l'univers, sur tous les points du temps, elles s'occupent 
ressusciter et  expliquer les littratures, les religions, les
moeurs, les socits, les philosophies: en sorte que dsormais
l'intelligence, affranchie par le spectacle des civilisations passes,
peut se dgager des prjugs de son sicle, comme elle s'est dgage
des prjugs de son pays. Une race nouvelle, engourdie jusque-l,
donne le signal: l'Allemagne, par toute l'Europe, imprime le branle 
la rvolution des ides, comme la France  la rvolution des moeurs.
Ces bonnes gens qui se chauffaient en fumant au coin d'un pole, et ne
semblaient propres qu' faire des ditions savantes, se trouvent tout
d'un coup les promoteurs et les chefs de la pense humaine. Nulle race
n'a l'esprit si comprhensif; nulle n'est si bien doue pour la haute
spculation. On s'en aperoit  sa langue, tellement abstraite qu'au
del du Rhin elle semble un jargon inintelligible. Et cependant c'est
grce  cette langue qu'elle atteint les ides suprieures. Car le
propre de cette rvolution, comme de la rvolution alexandrine, c'est
que l'esprit humain devient _plus capable d'abstraire_. Ils font en
grand le mme pas que les mathmaticiens lorsqu'ils ont pass de
l'arithmtique  l'algbre, et du calcul ordinaire au calcul de
l'infini. Ils sentent qu'au del des vrits limites de l'ge
oratoire, il y a des explications plus profondes; ils vont au del de
Descartes et de Locke, comme les alexandrins au del de Platon et
d'Aristote; ils comprennent qu'un grand ouvrier architecte ou des
atomes ronds et carrs ne sont point des causes, que des fluides, des
molcules et des monades ne sont point des forces, qu'une me
spirituelle ou une scrtion physiologique ne rend point compte de la
pense. Ils cherchent le sentiment religieux par del les dogmes, la
beaut potique par del les rgles, la vrit critique par del les
mythes. Ils veulent saisir les puissances naturelles et morales en
elles-mmes, indpendamment des supports fictifs auxquels leurs
devanciers les attachaient. Tous ces supports, mes et atomes, toutes
ces fictions, fluides et monades, toutes ces conventions, rgles du
beau et symboles religieux, toutes les classifications rigides des
choses naturelles, humaines et divines, s'effacent et s'vanouissent.
Dsormais elles ne sont plus que des figures; on ne les garde qu'
titre d'aide-mmoire et d'auxiliaires de l'esprit; elles ne sont
bonnes que provisoirement et pour aller plus loin. D'un mouvement
commun sur toute la ligne de la pense humaine, les causes reculent
jusque dans une rgion abstraite o la philosophie n'tait point alle
les chercher depuis dix-huit cents ans. Alors parat la maladie du
sicle, l'inquitude de Werther et de Faust, toute semblable  celle
qui, dans un moment semblable, agita les hommes il y a dix-huit
sicles: je veux dire le mcontentement du prsent, le vague dsir
d'une beaut suprieure et d'un bonheur idal, la douloureuse
aspiration vers l'infini. L'homme souffre de douter, et cependant il
doute; il essaye de ressaisir ses croyances, elles se fondent dans sa
main; il voudrait s'asseoir et se reposer dans les doctrines et dans
les satisfactions qui suffisaient  ses devanciers, il ne les trouve
pas suffisantes. Il se rpand, comme Faust, en recherches anxieuses 
travers les sciences et l'histoire, et les juge vaines, douteuses,
bonnes pour des Wagner, pour des pdants d'acadmie ou de
bibliothque. C'est l'_au del_ qu'il souhaite; il le pressent 
travers les formules des sciences,  travers les textes et les
confessions des glises,  travers les divertissements du monde et les
blouissements de l'amour. Il y a une vrit sublime derrire
l'exprience grossire et les catchismes transmis; il y a un bonheur
grandiose par del les agrments de la socit et les contentements de
la famille. Sceptiques, rsigns ou mystiques, ils l'ont tous entrevu
ou imagin, depuis Goethe jusqu' Beethoven, depuis Schiller jusqu'
Heine; ils y sont monts pour remuer  pleines mains l'essaim de leurs
grands rves; ils ne se sont point consols d'en tomber, ils y ont
pens du plus profond de leurs chutes; ils ont habit d'instinct,
comme leurs devanciers alexandrins et chrtiens, ce magnifique monde
invisible o dorment dans une paix idale les essences et les
puissances cratrices, et la vhmente aspiration de leur coeur a
attir hors de leur sphre ces esprits lmentaires, cratures de
flamme, qui, mls aux choses dans les flots de la vie, dans la
tempte de l'action, travaillent sur le mtier bruissant de la dure
et tissent la robe vivante de la Divinit[193].

Ainsi s'lve l'homme moderne, agit de deux sentiments, l'un
dmocratique, l'autre philosophique. Des bas-fonds de sa pauvret et
de son ignorance, il s'lve avec effort, soulevant le poids de la
socit tablie et des dogmes admis, enclin  les rformer ou dispos
 les dtruire, et tout  la fois gnreux et rvolt. Ce sont ces
deux courants qui de France et d'Allemagne arrivent en ce moment sur
l'Angleterre. Les digues y sont fortes, ils ont peine  s'y frayer
leur voie, ils entrent plus tardivement qu'ailleurs, mais nanmoins
ils entrent. Ils se font un lit nouveau entre les barrires anciennes
et les largissent sans les rompre, par une transformation pacifique
et lente qui continue encore aujourd'hui.

[Note 191: Alison, _History of Europe_;--Porter, _Progress of the
Nation_.]

[Note 192: Comparez, pour sentir ce contraste, Gil Blas et Ruy
Blas, le Paysan parvenu de Marivaux et Julien Sorel de Stendhal.]

[Note 193: _Faust_, scne premire.]


I

C'est chez un paysan d'cosse, Robert Burns, qu'clate pour la
premire fois l'esprit nouveau; en effet, l'homme et les circonstances
sont convenables; on n'a gure vu ensemble plus de misre et de
talent. Il naquit en janvier 1759 parmi les frimas d'un hiver
cossais, dans une chaumire de glaise btie des mains de son pre,
pauvre fermier du comt d'Ayr: triste condition, triste pays, triste
chaumire. Le pignon s'effondra quelques jours aprs sa naissance, et
sa mre, au milieu de l'orage, fut oblige de chercher un abri avec
lui chez un voisin. Il est dur de natre en cette contre; le ciel est
si froid qu'au mois de juillet,  Glasgow, par un beau soleil, je
n'avais pas trop de mon manteau. La terre est mauvaise; ce sont des
collines nues o souvent la rcolte manque. Le pre de Burns, dj
g, n'ayant gure que ses bras pour toute ressource, ayant lou sa
ferme trop cher, charg de sept enfants, vivait d'pargne, ou plutt
de jene, solitairement, pour viter les tentations de dpense.
Pendant plusieurs annes, la viande de boucher fut dans la maison une
chose inconnue. Robert allait pieds nus et tte nue:  treize ans, il
battait en grange;  quinze ans, il tait le principal laboureur de
la ferme. La famille faisait tous les ouvrages; point de domestique
ni de servante. On ne mangeait gure et on travaillait trop. Jusqu'
seize ans, dit Burns, la tristesse morne d'un ermite avec le labeur
incessant d'un galrien, voil ma vie[194]. Ses paules se votrent,
la mlancolie arriva; presque tous les soirs, sa tte tait
douloureuse et lourde; plus tard les palpitations vinrent, et la nuit,
dans son lit, il suffoquait et manquait de s'vanouir. L'angoisse
d'esprit que nous ressentions, dit son frre, tait trs-grande. Le
pre vieillissait; sa tte grise, son front soucieux, ses tempes
amaigries, sa grande taille courbe, tmoignaient des chagrins et du
travail qui l'avaient us. L'homme d'affaires crivait des lettres
insolentes et menaantes qui mettaient toute la famille en larmes.
Il y eut un rpit quand le pre changea de ferme; mais un procs
s'leva entre lui et le propritaire. Enfin, ayant t ballott et
roul trois ans, dit Burns avec sa verve amre, dans le tourbillon de
la procdure, il fut sauv tout juste des horreurs de la prison par
une maladie de poitrine qui, aprs deux ans de promesses, eut
l'obligeance d'intervenir[195]. Afin d'arracher quelque chose aux
griffes des gens de loi, les deux fils et les deux filles ans furent
obligs de se porter comme cranciers de la succession pour l'arrir
de leurs gages. Avec ce petit pcule, ils prirent  loyer une autre
ferme. Robert eut sept livres sterling par an pour son travail:
pendant plusieurs annes, sa dpense entire n'excda point cette
maigre pitance; il tait dcid  russir  force d'abstinence et de
peine. Je lus des livres de culture; je calculai les rcoltes, je fus
exact aux marchs; mais la premire anne la mauvaise qualit de la
semence, et la seconde anne la moisson tardive, nous firent perdre la
moiti de notre rcolte[196]. Les malheurs arrivaient par troupes; la
pauvret ne manque jamais de les engendrer. Le forgeron Armour, dont
la fille tait sa matresse, le poursuivait en justice pour lui
extorquer de l'argent et refusait de l'accepter pour gendre. Jeanne
Armour l'abandonnait; il ne pouvait donner son nom  l'enfant qu'il
allait avoir. Il tait oblig de se cacher, il avait t soumis  une
pnitence publique. Il crivait que sa gaiet en compagnie n'tait
que la folie du criminel ivre aux mains du bourreau[197]. Il rsolut
de quitter sa patrie: moyennant trente livres par an, il fit march
avec M. Charles Douglas pour tre teneur de livres ou aide-surveillant
 la Jamaque; faute d'argent pour payer le passage, il tait sur le
point de s'engager par cette espce de contrat de servitude qui liait
les apprentis, lorsque le succs de son volume lui mit une vingtaine
de guines dans la main et pour un temps lui ouvrit une claircie. Ce
fut l sa vie jusqu' vingt-sept ans, et celle qui suivit ne valut
gure mieux.

Figurez-vous dans cette condition un homme de gnie, un vrai pote
capable des motions les plus dlicates et des aspirations les plus
hautes, qui veut monter, monter au sommet, qui s'en croit capable et
digne[198]. De bonne heure l'ambition avait grond en lui; il avait
ttonn  l'aveugle, comme le cyclope dans son antre, le long des
murs de la cave o il tait enferm; mais les deux seules issues
taient la porte de l'pargne sordide ou le sentier du petit trafic
chicanier. La premire est une ouverture si troite que je n'eusse pu
jamais m'triquer assez pour y passer; la seconde, je l'ai toujours
hae: il y avait de la boue mme  l'entre[199]. Les bas mtiers
oppriment l'me encore plus que le corps: l'homme y prit et il est
oblig d'y prir; il faut qu'il ne reste de lui qu'une machine; car
dans cette action o tout est monotone, o tout le long de la longue
journe les bras lvent le mme flau et enfoncent la mme charrue, si
la pense ne prend pas ce mouvement uniforme, l'ouvrage est mal fait.
Que le pote prenne garde de se laisser dtourner par la posie;
qu'il prenne garde de faire comme Burns, de ne songer  son travail
que pendant qu'il y est. Il doit y songer toujours, le soir en
dtelant ses btes, le dimanche en mettant son habit neuf, compter sur
ses doigts ses oeufs et sa volaille, penser aux espces de fumier,
trouver le moyen de n'user qu'une paire de souliers et de vendre son
foin un sou de plus la botte. Il ne russira point s'il n'a pas la
lourdeur patiente d'un manoeuvre et la vigilance ruse d'un petit
marchand. Comment voulez-vous que le pauvre Burns russt? Il tait
dclass de naissance, et se portait de tout son effort hors de son
tat[200].  la ferme de Lochlea, pendant les heures de repas, seuls
instants de relche, pres, frres, soeurs, mangeaient une cuiller
dans une main, un livre dans l'autre. Burns,  l'cole de l'arpenteur,
et plus tard dans un club de jeunes gens,  Torbolton, agitait pour
s'exercer les questions gnrales, et plaidait le pour et le contre
afin de voir les deux cts de chaque ide. Il emportait un livre dans
sa poche pour tudier dans les champs aux moments libres; il usa ainsi
deux exemplaires de Mackensie. Le recueil des chansons tait mon
_vade mecum_. Je tenais mes yeux colls dessus en menant ma charrette,
chanson aprs chanson, vers aprs vers, notant soigneusement le vrai,
le tendre, le sublime, pour les distinguer de l'affectation, et de
l'enflure[201].... Il entretenait exprs une correspondance avec
plusieurs de ses camarades de classe pour se former le style, tenait
un journal, y jetait des rflexions sur l'homme, sur la religion, sur
les sujets les plus grands, critiquait ses premires oeuvres. Jamais
coeur n'a soupir plus ardemment que le mien aprs le bonheur d'tre
distingu[202]. Il devinait ainsi ce qu'il ne savait pas, il
s'levait tout seul jusqu'au niveau des plus cultivs; tout  l'heure,
 dimbourg, il va percer  jour les docteurs respects, Blair
lui-mme; il verra que Blair a de l'acquis, mais que le fond lui
manque. En ce moment, il tudie avec minutie et avec amour les
vieilles ballades cossaises, et le soir dans sa petite chambrette
froide, le jour en sifflant son attelage, il invente des formes et des
ides. C'est  cela qu'il faut songer pour mesurer son effort, pour
comprendre ses misres et sa rvolte. Il faut songer que l'homme en
qui se remuent ces grandes ides bat en grange, nettoie ses vaches, va
piocher de la tourbe, clapote dans une boue neigeuse, et craint en
rentrant de trouver des recors qui le mneront en prison. Il faut
songer encore qu'avec les ides d'un penseur il a les dlicatesses et
les rveries d'un pote. Une fois ayant jet les yeux sur une estampe
qui reprsentait un soldat tu, et  ct de lui sa femme, son enfant
et son chien dans la neige, tout d'un coup, involontairement, il
fondit en larmes. Les ouragans d'hiver dans les arbres, sous un ciel
nuageux, l'exaltaient, le transportaient hors de lui-mme. Une autre
fois, dans une promenade, au printemps, j'coutais, dit-il, les
oiseaux, et je me dtournais souvent de mon chemin pour ne pas
troubler leurs petites chansons ou les faire envoler. Mme la branche
d'pine blanche qui avanait sur la route, quel coeur en un pareil
moment et pu songer  lui faire mal[203]? C'est cet essaim de songes
grandioses ou gracieux que la servitude du labeur machinal et de
l'conomie perptuelle venait craser lorsqu'ils commenaient 
prendre leur vol. Joignez  cela un caractre fier, si fier, que plus
tard, dans le monde, parmi les grands, la crainte de tout ce qui
pouvait approcher de la bassesse et de la servilit rendait ses faons
presque tranchantes et rudes. Ajoutez enfin la conscience de son
mrite. Pauvre inconnu que j'tais, j'avais une opinion presque aussi
haute de moi-mme et de mes ouvrages que je l'ai  prsent que le
public a dcid en leur faveur[204]. Rien d'tonnant si l'on trouve
 chaque pas dans sa posie les rclamations amres d'un plbien
opprim et rvolt.

Il en a contre la socit tout entire, contre l'tat et contre
l'glise. Il a l'accent pre, souvent mme les phrases de Rousseau, et
voudrait tre un vigoureux sauvage, sortir de la vie civilise, de
la dpendance et des humiliations qu'elle impose au misrable. Il est
dur de voir un monsieur que sa capacit aurait lev tout juste  la
dignit de tailleur  huit pence par jour, et dont le coeur ne vaut
pas trois liards, recevoir les attentions et les gards qu'on refuse 
l'homme de gnie pauvre[205]. Il est dur de voir un pauvre homme,
us de fatigue, tout abject, raval et bas, demander  un de ses
frres de la terre la permission de travailler. Il est dur de voir
ce seigneurial ver de terre repousser la pauvre supplique, sans songer
qu'une femme qui pleure et des enfants sans pain se lamentent l tout
 ct[206]. Quand le vent d'hiver souffle et barre la porte de ses
rafales de neige, le paysan coll contre son petit feu de tourbe,
pense aux grands foyers largement chauffs des nobles et des riches,
et parfois il a bien de la peine  s'empcher de devenir aigre en
voyant comment les choses sont partages, comment les plus braves gens
sont dans le besoin, pendant que des imbciles se dmnent sur leurs
tas de guines sans pouvoir en venir  bout[207]. Mais surtout le
coeur frmit et se gangrne de voir leur maudit orgueil.--Un homme
est un homme aprs tout[208], et le paysan vaut bien le seigneur. Il
y a des gens nobles de nature et il n'y a que ceux-l de nobles;
l'habit est une affaire de tailleur, les titres une affaire de
chancellerie, et la seule vraie patente d'honneur est celle qu'on
reoit tout droit des mains du Dieu tout-puissant. Contre ceux qui
renversent cette galit naturelle, Burns est impitoyable. Le moindre
vnement le met hors des gonds. Lisez l'ptre de Belzbuth au
trs-honorable comte de Breadalbane, prsident de l'honorable socit
des _highlands_, runie le 23 mai dernier,  Covent-Garden, pour
concerter des moyens et mesures  l'effet de rendre vain le projet de
cinq cents _highlanders_ qui scandaleusement avaient tch d'chapper
 leurs seigneurs et matres dont ils taient la proprit lgitime,
en migrant dans les dserts du Canada, afin d'y chercher cette chose
imaginaire,--la libert! Rarement l'insulte fut plus prolonge et
plus poignante, et la menace n'tait pas loin. Il avertit les dputs
cossais en rvolutionnaire. Retirez vos impts sur le whiskey ou
prenez garde! La pauvre vieille mre cosse veut ravoir sa cruche et
sa bouilloire. Et par Dieu, si vous la menez trop loin, elle
retroussera son jupon de tartan; elle descendra dans les rues poignard
et pistolet  la ceinture, et fera entrer sa lame jusqu'au manche dans
le premier qu'elle rencontrera[209]. Avec de tels sentiments, je n'ai
pas besoin de dire qu'il est pour la Rvolution franaise. Il a beau
crire qu'en politique un homme pauvre doit tre sourd et aveugle,
laisser aux grands le privilge de voir et d'entendre[210]. Il voit,
il entend; bien plus, il parle, et tout haut. Il flicite les
Franais d'avoir repouss l'Europe conservatrice qui s'tait ligue
contre eux. Il clbre l'arbre de la libert mis  la place de la
Bastille. Sur cet arbre-l crot un singulier fruit;--tout le monde
pourra dire ses vertus, mon garon.--Il relve l'homme au-dessus de la
brute,--et fait qu'il se connat lui-mme, mon garon.--Que le paysan
en gote un morceau,--le voil plus grand qu'un seigneur, mon
garon.--Le roi Louis pensait le couper--quand il tait encore tout
petit, mon garon.-- cause de cela, la sentinelle lui a cass sa
couronne,--lui a coup la tte et tout, mon garon[211]. trange
gaiet, toute sauvage et nerveuse, et qui, avec un meilleur style,
ressemble  celle du _a ira_.

Il n'est gure plus doux pour l'glise.  ce moment, l'troit habit
puritain commenait  craquer; dj la socit lettre d'dimbourg
l'avait francis, largi, appropri aux agrments du monde, garni
d'ornements peu brillants  la vrit, mais bien choisis. Plus bas, le
dogme se dtendait, approchait par degrs des relchements d'Arminius
et de Socin. John Goldie, un ngociant, avait tout rcemment
discut[212] l'autorit des critures; John Taylor avait ni le pch
originel. Le pre de Burns, si pieux, inclinait vers les doctrines
librales et humaines, et diminuait la part de la foi pour augmenter
celle de la raison. Burns, selon sa coutume, poussa les choses  bout,
se trouva diste, ne vit en Jsus-Christ qu'un homme inspir, rduisit
la religion au sentiment intime et potique, et poursuivit de ses
railleries les orthodoxes pays et patents. Depuis Voltaire,
personne, en matire religieuse, n'a t plus bouffon ni plus mordant.
En somme, selon lui, les ministres sont des marchands qui tchent de
se filouter leurs chalands, crient du haut de leur tte contre
l'choppe du concurrent, clbrent leurs drogues  grands renforts
d'affiches, et ouvrent  et l des foires pour activer la
consommation. Ces foires sacres sont les assembles de pit o
l'on confre les sacrements. Tour  tour ils prchent et tonnent,
surtout le rvrend Moodie, qui se dmne et qui cume pour claircir
les points de la foi: figure terrible! Si Satan, comme aux anciens
jours, se prsentait ici parmi les fils de Dieu, cette vue suffirait
pour le renvoyer chez lui plein d'effroi[213].--Comme sa voix
ronfle, et comme il cogne! Comme il tape du pied et comme il saute!
Son menton allong, son nez tourn en l'air, ses glapissements, ses
gestes sauvages, chauffent les coeurs dvots,  la faon des
empltres de cantharides[214].--Il s'en roue, et on se repose;
l'assemble mange, chacun tire du sac les gteaux, le fromage; les
jeunes gens ont le bras autour de la taille de leurs belles; ils
taient bien ainsi pour couter. Grand tapage  l'auberge; les
canettes tintent sur la table; le whiskey coule et fournit des
arguments aux buveurs qui commentent le sermon; on crase la raison
charnelle, on exalte la foi gratuite: arguments et pitinements, voix
des vendeurs et des buveurs, tout se mle; c'est une kermesse
thologique. Mais voil que la propre trompette du Seigneur rsonne
tant que les collines en mugissent. C'est Russell le Noir, il ne
s'pargne pas. Ses perantes paroles, comme une pe des _highlands_,
tranchent les membres jusqu' la moelle. Il parle de l'enfer o
habitent les diables, un large puits sans fond, sans bornes, tout
rempli de soufre enflamm o la flamme furieuse, la chaleur dvorante
fondraient la plus dure pierre  aiguiser; les ouailles,
demi-assoupies, sursautent avec effroi, croyant entendre l'abme
mugir, et dcouvrent que c'est quelque voisin qui ronfle[215]. Enfin
on se spare. Combien de pcheurs et de fillettes convertis par cette
journe! Les coeurs de pierre se sont fondus, les voil devenus aussi
tendres que de la chair. Les uns sont pleins d'amour divin, les autres
sont pleins d'eau-de-vie[216]. Les jeunes gens ont pris rendez-vous
avec les filles, et le diable a fait ses affaires encore mieux que le
bon Dieu. Belle crmonie et morale! gardons-la prcieusement, et
aussi notre sage thologie qui damne les gens cinq mille ans avant
leur naissance. Pour le mauvais chien appel sens commun qui mord si
ferme, bannissons-le au del des mers: qu'il aille aboyer en France!
Car o trouver mieux que nos rvrends, Willis le saint par exemple?
Il se sent prdestin, plein de la grce qui ne lui manquera jamais;
donc celui qui lui rsiste rsiste  Dieu, et n'est bon qu' pendre;
il peut le dcrier, ce drle-l, et le perscuter en conscience.
Pour moi, dit Burns, j'aimerais mieux tre un athe franc et net que
de faire de l'vangile un paravent.--Un honnte homme peut aimer un
verre, un honnte homme peut aimer une fille; mais la basse vengeance
et la mchancet dloyale, il les ddaignera toujours. Et maintenant
faites du zle pour l'vangile! Criez haut, comme quelques-uns que
nous connaissons[217]! Il y a une beaut, une honntet, un bonheur
en dehors des conventions et de l'hypocrisie, par del les prches
corrects et les salons dcents,  ct des _gentlemen_ en cravates
blanches et des rvrends en rabats neufs.

Burns crit ici son chef-d'oeuvre, les _Gueux_[218], pareil  celui de
Branger, mais combien plus pittoresque, plus vari et plus puissant!
C'est  la fin de l'automne, les feuilles grises roulent dans les
rafales du vent; une joyeuse troupe de vagabonds, bons diables,
viennent faire ripaille au cabaret de Poosie Nansie. Ils trinquent et
rient, ils chantent et se dmnent, ils cognent et sautent, tant que
les tourtires rsonnent[219]. Le premier, auprs du feu, en vieux
haillons rouges, est un soldat avec sa commre: la gaillarde a bien
bu; il l'embrasse et lui tend encore sa bouche goulue; les gros
baisers font clic-clac comme un fouet de charretier, et chancelant sur
sa bquille, d'un air crne, il entonne  pleins poumons sa chanson:
J'tais avec Curtis aux batteries flottantes,--et j'y ai laiss en
tmoignage un bras et une jambe.--Pourtant, que mon pays ait besoin de
moi, et me donne Elliot pour commandant,--on entendra ma jambe de bois
se dmener au son du tambour[220]. Le choeur reprend et les voix
ronflent: les rats effrays se sauvent au plus profond de leurs trous.
C'est  prsent le tour de la commre: J'tais fille autrefois,
quoique je ne puisse dire quand.--Encore maintenant mon plaisir est
dans les beaux jeunes hommes[221]. Son pre fut un dragon, elle ne
sait pas trop lequel: c'est pourquoi tous ses galants ont port
l'uniforme, d'abord le tambour, puis le chapelain. Bien vite je me
dgotai de mon rvrend imbcile.--Pour mari, je pris le rgiment en
gros.--De l'esponton dor au fifre j'tais toujours prte.--Je ne
demandais qu'un bon soldat gaillard. Depuis, la paix l'a mise 
l'aumne; mais  la foire de Cunningham elle a retrouv son brave
drle; l'uniforme en lambeaux pendillait si splendidement autour de
ses ctes! Elle l'a repris, et tant que des deux mains elle pourra
tenir son verre ferme, elle boira  la sant de son vieux hros.
J'espre que voil du style franc, et que le pote n'est pas petite
bouche. Ses autres personnages sont du mme got, un paillasse, une
luronne coupeuse de bourses, un pauvre nain racleur de boyau, un
chaudronnier ambulant, tous dguenills, braillards et bohmes, qui
s'empoignent, se rossent, s'embrassent et font trembler les vitres des
clats de leur belle humeur. Ils vident leurs havre-sacs, ils
engagent leurs guenilles.--Ils gardent tout juste de quoi couvrir leur
derrire, et leur choeur monte comme un tonnerre branlant les
solives et les murs:

     Au diable ceux que la loi protge!--La libert est un
     glorieux festin.--Les coeurs ont t bties pour les
     poltrons,--les glises pour plaire au prtre.

     Qu'est-ce qu'un titre? qu'est-ce qu'un trsor?--qu'est-ce
     que le souci d'une rputation?--Si nous menons une vie de
     plaisir,--peu importe o et comment!

     Avec nos tours et nos bourdes prtes,--nous rdons  et l
     tout le jour,--et la nuit dans la grange ou l'table--nous
     embrassons nos luronnes sur le foin.

     La vie n'est qu'une casaque d'arlequin,--nous ne regardons
     pas comment elle va.--Allez cafarder sur le dcorum,--vous
     qui avez des rputations  perdre.

      la sant des bissacs, des sacoches et des besaces!-- la
     sant de toute la troupe rdante!-- la sant de notre
     marmaille et de nos commres!--Chacun et tous criez _amen_!

     Au diable ceux que la loi protge!--La libert est un
     glorieux festin.--Les coeurs ont t bties pour les
     poltrons,--les glises pour plaire au prtre[222].

Quelqu'un a-t-il mieux parl le langage des rvolts et des niveleurs?
Il y a autre chose ici pourtant que l'instinct de la destruction et
l'appel aux sens; il y a la haine du _cant_ et le retour  la nature.
Moralit, dit-il quelque part, mortel poison, toi aussi tu as tu les
gens par dix mille! Grce  toi, celui-l espre vainement qui a pris
pour appui et pour guide la vrit, la justice et la piti[223]! La
piti! ce grand mot renouvelle tout. Comme autrefois, il y a dix-huit
cents ans, les hommes dpassent les formulaires et les prescriptions
lgales. Comme autrefois, sous Virgile et Marc-Aurle, la sensibilit
raffine et les sympathies largies embrassent des tres qui
semblaient pour toujours relgus hors de la socit et de la loi.
Burns s'attendrit, et sincrement, sur une brebis qui s'est blesse,
sur une souris dont sa charrue a drang la tanire, sur une
marguerite de montagne. Homme, bte ou plante, y a-t-il si grande
diffrence? Une souris amasse, calcule, souffre comme un homme. Je
crois bien que par-ci par-l elle vole; eh bien! aprs? Pauvre bte,
il faut qu'elle vive[224]. Mme les anciens condamns, les grands
malfaiteurs, Satan et sa bande, on n'a plus envie de les maudire;
comme les sacripants de taverne et les mendiants qu'on a vus tout 
l'heure, ils ont leurs mrites, et peut-tre aprs tout ne sont-ils
pas si mchants qu'on le dit. Voici par exemple le vieux cornu, le
vieux pied de bouc, qui nous a jou tant de mauvais tours, le chien
sournois, surtout le jour o il s'est faufil incognito dans le
paradis et a mis nos grands parents  mal.  prsent, dans sa
caverne enfume, il verse son cumoire de soufre sur le pauvre monde.
Pourtant, dit Burns, je suis sr que c'est un mince plaisir, mme pour
un diable, d'reinter et d'chauder les pauvres chiens comme moi et
de les entendre piauler. Bonsoir, vieux Nick; puissiez-vous avoir une
bonne ide et vous amender! Peut-tre alors pourriez-vous.... qui
sait?... avoir une chance.... Cela me fait peine de songer  ce trou
noir l-bas, ne serait-ce que pour l'amour de vous[225]! On voit
qu'il parle au diable comme  un camarade malheureux, mauvais
coucheur, mais tomb dans la peine. Faites un pas de plus, et vous
verrez dans un pome contemporain, chez Goethe, que Mphistophls
lui-mme n'est pas trop damn; son dieu, le dieu moderne, le tolre et
lui dclare qu'il n'a jamais ha ses pareils. C'est que la large
nature conciliante assemble dans ses choeurs au mme titre les
ministres de destruction et les ministres de vie. Dans ce profond
changement, l'idal change; la vie bourgeoise et range, le strict
devoir puritain, n'puisent pas toutes les puissances de l'homme.
Burns rclame en faveur de l'instinct et de la jouissance, jusqu'
sembler picurien. Il a une vraie gaiet, une verve comique; le rire
lui semble une bonne chose; il le loue, et aussi les bons soupers de
bons camarades, o le vin coule, o la plaisanterie foisonne, o les
ides roulent, o la posie ptille, et fait danser dans la cervelle
humaine un carnaval de belles figures et de personnages en belle
humeur.

Amoureux, il le fut toujours[226]. Il faisait si bien de l'amour le
grand but de la vie, que, dans le club qu'il fonda avec les jeunes
gens de Torbolton, on imposa  chaque membre l'obligation d'tre
l'amant dclar d'une ou plusieurs belles. Ds l'ge de quinze ans,
ce fut l sa principale affaire. Il avait pour compagne dans le
travail de la moisson une douce et aimable fille plus jeune d'un an
que lui. Sans le savoir, dit-il[227], elle m'initia  cette
dlicieuse passion qui, malgr les dsappointements amers et tout ce
que dira une prudence de cheval de meule et une philosophie de
gratte-papier, est encore la premire des joies humaines, notre plus
chre bndiction ici-bas. Quand ils avaient ramass les gerbes, il
s'asseyait prs d'elle avec un plaisir qu'il ne comprenait pas, pour
ter de ses pauvres doigts les barbes d'pis qui s'y taient fiches.
Il eut bien d'autres fantaisies et moins innocentes; il me semble que
de fondation il tait amoureux de toutes les femmes: ds qu'il en
voyait une jolie, il se dridait; son journal et ses chansons montrent
qu'au moindre papillon, dor ou non, qui faisait mine de se poser, il
se mettait en chasse. Notez qu'il ne se rduisit pas aux rveries
platoniques; il fut leste d'actions et aussi de paroles; la gaudriole
perce volontiers dans ses posies. Il s'appelle lui-mme un paen non
rgnr, et il a raison. Mme il a fait des vers orduriers, et lord
Byron cite de lui un paquet de lettres, indites bien entendu, et
telles qu'on ne peut rien imaginer de pis; c'est le trop-plein de la
sve qui suintait chez lui et salissait l'corce. Sans doute il ne se
vantait pas de ces dbordements, il s'en repentait plutt; mais pour
l'essor et l'panouissement de la libre vie potique au grand soleil,
il n'y voyait rien  redire. Il trouvait que l'amour, avec les songes
charmants qu'il amne, la posie, le plaisir et le reste, sont de
belles choses, conformes aux instincts de l'homme, et partant aux
desseins de Dieu. Bref, par opposition au puritanisme morose, il
approuvait la joie et disait du bien du bonheur[228].

Non qu'il soit un simple picurien; au contraire, il est religieux 
l'occasion. Quand, aprs la mort de son pre, il faisait  haute voix
la prire du soir, il tirait des larmes aux assistants, et son pome
_le Samedi soir au Cottage_, est la plus sentie des idylles
vertueuses. Je crois mme qu'il tait religieux foncirement. Il
conseillait aux jeunes gens, s'ils tenaient  la paix de leur me,
d'entretenir un commerce chaleureux et rgulier avec la Divinit. Ce
qu'il avait raill, c'tait le culte officiel; pour la religion, qui
est le langage de l'me, il s'y tenait troitement attach.
Plusieurs fois, devant Dugald Stewart,  dimbourg, il dsapprouva les
plaisanteries sceptiques qu'il entendait dans les soupers. Il croyait
avoir toutes les assurances possibles[229] d'une vie future, et
maintes fois,  ct d'une satire bouffonne, on trouve chez lui des
stances pleines de repentir humble, de ferveur confiante ou de
rsignation chrtienne. Ce sont l, si vous voulez, les contradictions
d'un pote, mais ce sont aussi les divinations d'un pote; sous ces
variations apparentes, il y a un idal nouveau qui se lve; les
vieilles morales troites vont faire place  la large sympathie de
l'homme moderne qui aime le beau partout o le beau se rencontre, et
qui, refusant de mutiler la nature humaine, se trouve  la fois paen
et chrtien.

Cette originalit et cet instinct divinateur, il les a dans le style
comme dans les ides. Le propre de l'ge o nous vivons et qu'il
ouvre, c'est d'effacer les distinctions rigides de classe, de
catchisme et de style; acadmiques, morales ou sociales, les
conventions tombent, et nous rclamons l'empire dans la socit pour
le mrite personnel, dans la morale pour la gnrosit native, dans la
littrature pour le sentiment vrai. Burns entre le premier dans cette
voie, et plusieurs fois il y va jusqu'au bout. S'il fait des vers, ce
n'est point par calcul ni obissance  la mode. Je n'avais jamais eu
la moindre ide ou inclination de devenir pote, dit-il, jusqu'au
moment o je devins amoureux pour tout de bon, et alors la rime et la
chanson devinrent en quelque faon le langage spontan de mon
coeur.--Mes passions se dmenaient comme autant de dmons tant
qu'elles n'avaient point trouv un dbouch dans les vers[230]. Les
vers faits, il se sentait soulag, consol de ses misres; il les
chantonnait, en poussant sa charrue, sur les vieux airs cossais,
qu'il aimait passionnment, et qui, dit-il, sitt qu'on les chante,
apportent aux lvres les ides et les rimes. Voil bien la posie
naturelle, non point pousse en serre chaude, mais ne du sol entre
deux sillons, cte  cte avec la musique, parmi les tristesses et les
beauts du climat, comme les bruyres violettes de ses collines et de
ses landes. On comprend qu'elle ait renouvel sa langue; pour la
premire fois cet homme parle comme on parle, ou plutt comme on
pense, sans parti pris, avec un mlange de tous les styles, familier
et terrible, cachant une motion sous une bouffonnerie, tendre et
gouailleur au mme endroit, prt  mettre ensemble les trivialits
d'auberge et les plus grands mots de la posie[231], tant il est
indiffrent aux rgles et content de montrer son sentiment comme il
lui vient et tel qu'il l'a. Enfin, aprs tant d'annes, nous sortons
de la dclamation note, nous entendons une voix d'homme; bien mieux,
nous oublions la voix pour l'motion qu'elle exprime, nous ressentons
par contre-coup cette motion en nous-mmes, nous entrons en commerce
avec une me.  ce moment, la forme semble s'anantir et disparatre;
j'ose dire que ceci est le grand trait de la posie moderne; sept ou
huit fois Burns y a atteint.

Il a fait davantage, il a perc, comme nous disons aujourd'hui. Son
premier volume publi, il devint tout d'un coup clbre. Arriv 
dimbourg, il fut ft, caress, admis sur le pied d'galit dans les
premiers salons, parmi les grands et les lettrs, aim d'une femme qui
tait presque une dame. Pendant une saison, on se le disputa, et il se
tint debout, dignement, parmi ces gens si riches et si nobles. On le
respecta et mme on l'aima. Une souscription lui valut une seconde
dition et cinq cents livres sterling. Lui aussi enfin, comme les
grands plbiens de France, comme Rousseau le premier de tous, il
avait conquis sa place. Par malheur, il y portait, comme eux, les
vices de son tat et de son gnie. Ce n'est pas impunment qu'on
parvient, ni surtout qu'on veut parvenir; nous aussi, nous avons nos
vices, et la vanit souffrante en premier lieu. Jamais coeur, dit
Burns, n'a soupir plus ardemment que le mien aprs le bonheur d'tre
distingu. Cet amour-propre douloureux faussait son talent et le
jetait dans des sottises. Il se travaillait pour avoir un beau style
pistolaire, et se donnait le ridicule d'imiter dans ses lettres les
gens d'acadmie et de cour. Il crivait  ses matresses avec des
phrases priodiques et recherches aussi pdantes que celles de
Johnson. Vraiment on n'ose les citer, tant l'emphase en est
grotesque[232]. D'autres fois il consignait sur un journal les tirades
littraires qui lui venaient, et six mois aprs il les envoyait  ses
correspondants comme des effusions du moment et des improvisations
naturelles. Mme dans ses vers, bien souvent, bien trop souvent, il
tombe dans le beau style officiel[233]; il met en jeu les soupirs, les
ardeurs, les flammes, et jusqu'aux grosses machines classiques et
mythologiques. Branger, qui se croyait ou se disait le pote du
peuple, en a fait autant. Il faut qu'un plbien ait bien du courage
pour se dcider  rester toujours lui-mme et  ne jamais endosser
l'habit de cour. Par exemple Burns, cossais et villageois, vitait
en parlant toutes les locutions cossaises ou villageoises; il tait
content de se montrer aussi bien lev que les gens  la mode. C'tait
de force et par surprise que son gnie le tirait des convenances: deux
fois sur trois, son sentiment est gt par ses prtentions.

Son succs dura un hiver, aprs quoi la grande plaie incurable du
plbien se fit sentir, je veux dire qu'il lui fallut gagner sa vie.
Avec l'argent qu'il avait tir de son livre, il loua une petite ferme.
Ce fut un mauvais march, et d'ailleurs on sent bien qu'il n'avait pas
le caractre de grippe-sou ncessaire  l'emploi. Je pourrais bien
vous crire, dit-il dans une de ses lettres, sur la culture, la
btisse et les marchs; mais ma pauvre tte bouleverse est si
dmonte, si reinte, si torture, si endiable par l'excrable et
maudite obligation d'arriver  ce qu'une guine fasse le service de
trois, que je dteste, que j'abhorre le seul mot d'affaires, et que je
m'vanouis d'y penser[234]. Bientt il s'en alla, les poches vides,
remplir  Dumfries une petite place de douanier qui rapportait
quatre-vingt-dix livres par an, tout compris. Dans ce bel emploi, il
estampillait les cuirs, jaugeait les cuveaux, surveillait la fabrique
des chandelles, accordait des licences pour le transport des
spiritueux. Des fumiers, il tait pass  l'administration et 
l'picerie: quelle vie pour un tel homme! Mme indpendant et riche,
il et t malheureux. Ces grands novateurs, ces potes sont tous
pareils. Ce qui les fait potes, c'est l'afflux violent des
sensations; ils ont une machine nerveuse plus sensible que la ntre;
les objets qui nous laissent froids les secouent subitement hors
d'eux-mmes. Au moindre choc, leur cervelle entre en branle, aprs
quoi ils retombent  plat, se dgotent de la vie et s'assoient
moroses parmi les souvenirs des fautes qu'ils ont faites et des
dlices qu'ils ont perdues. Mon pire ennemi, disait Burns, c'est
moi-mme. Il y a deux cratures que j'envie: un cheval sauvage qui
traverse une fort d'Asie, ou une hutre sur quelque cte dserte de
l'Europe; l'un n'a pas un dsir qu'il ne satisfasse, l'autre n'a ni
dsir ni crainte[235]. Il tait toujours dans les extrmes, au plus
haut, au plus bas, le matin prt  pleurer, le soir  table ou sous la
table, pris de Jeanne Armour, puis, sur son refus, s'engageant  une
autre, puis retournant  Jeanne, puis la quittant, puis la reprenant
encore, parmi beaucoup de scandales, de souillures et encore plus de
dgots. Dans ces sortes de ttes, les ides _font boulet_; l'homme
lanc en avant rompt tout, se brise lui-mme, recommence le lendemain
en sens contraire, et finit par ne plus trouver en lui et hors de lui
que des dbris. Burns n'avait jamais t sage, et le fut moins que
jamais aprs son succs d'dimbourg. Il avait trop joui, il sentait
dsormais trop vivement le douloureux aiguillon de l'homme moderne, je
veux dire la disproportion du dsir et de la puissance. La dbauche
avait presque gt la belle imagination qui auparavant tait la
source principale de son bonheur, et il avouait qu'au lieu de
rveries tendres il n'avait plus que des dsirs sensuels. On l'avait
fait boire jusqu' six heures du matin; bien souvent  Dumfries il fut
ivre; non que le vin soit bien bon; mais il nous met un carnaval dans
la tte, et  ce titre les potes, comme les pauvres, y sont enclins.
Une fois chez M. Riddel, Burns se grisa si fort qu'il insulta la dame
du logis; le lendemain, il envoya des excuses qu'on n'accepta pas, et
par dpit fit des vers contre elle: lamentables excs et qui annoncent
un esprit jet hors de son assiette.  trente-sept ans il tait us.
Une nuit, ayant trop bu, il s'assit et s'endormit dans la rue. C'tait
en janvier, il prit une fivre rhumatismale. On voulut appeler un
mdecin. Pourquoi un mdecin perdrait-il son temps sur moi? Je suis
un si pauvre pigeon que je ne vaux pas la peine qu'on me plume. Il
tait horriblement maigre, ne dormait plus et ne pouvait plus se tenir
sur ses jambes. Quant  ma personne, je suis tranquille; mais la
pauvre veuve de Burns, et une demi-douzaine de ses chers petits! L,
je suis aussi faible qu'une larme de femme[236]. Mme il eut la
crainte de ne pas finir en paix et l'amertume de demander l'aumne.
Un coquin de mercier, crivait-il  son cousin, s'tant mis dans la
tte que je vais mourir, a commenc une procdure contre moi, et va
infailliblement envoyer ma maigre carcasse en prison.... Oh! James, si
vous saviez comme mon coeur est fier, vous me plaindriez doublement!
Hlas! je ne suis pas habitu  mendier[237]! Il mourut peu de jours
aprs,  trente-huit ans. Sa femme accouchait de son cinquime enfant.

[Note 194: This kind of life--the cheerless gloom of a hermit,
with the unceasing toil of a galley-slave--brought me to my sixteenth
year.]

[Note 195: After three years' tossing and whirling in the vortex
of litigation, my father was just saved from the horrors of a goal by
a consumption, which after two years' promises kindly stepped in.]

[Note 196: I read farming books, I calculated crops; I attended
markets, but the first year, from unfortunately buying bad seed, the
second, from a late harvest, we lost our crops.]

[Note 197: Even in the hour of social mirth, my gaiety is the
madness of an intoxicated criminal under the hands of the
executioner.]

[Note 198: La plupart de ces dtails sont tirs de la _Biographie
de Burns_, par Chambers, en quatre volumes.]

[Note 199: I had felt early some stirrings of ambition, but they
were the blind groping of Homer's Cyclops round the walls of his
cave.... The only two openings by which I could enter the temple of
Fortune, were the gate of niggardly economy, or the path of little
chicaning bargain-making. The first is so contracted an aperture, I
could never squeeze myself into it. The last I always hated. There was
contamination in the very entrance.]

[Note 200: My great constituent elements are pride and passion.]

[Note 201: The collection of songs was my vade-mecum. I pored over
them driving my cart, or walking to labour, song by song, verse by
verse, carefully noting the true, tender, sublime or fustian.]

[Note 202: Never did a heart pant more ardently than mine to be
distinguished.]

[Note 203: There is scarcely any earthly object gives me more--I
do not know if I should call it pleasure--but something which exalts
me, which enraptures me more than to walk in the sheltered side of a
wood or high plantation, in a cloudy winter day, and hear the stormy
wind howling among the trees and raving over the plain.... I listened
to the birds and frequently turned out of my path, lest I should
disturb their little songs or frighten them to another station. Even
the hoary hawthorn twig that shot across the way, what heart, at such
a time, but must have been interested for his welfare?]

[Note 204: Poor _inconnu_ as I then was, I had pretty nearly as
high an idea of myself and of my works as I have at this moment, when
the public has decided in their favour.

Il avait le droit de penser ainsi; quand il se mettait  parler le
soir dans une auberge, il causait de telle faon que les domestiques
allaient rveiller leurs camarades.]

[Note 205: How it will mortify him to see a fellow, whose
abilities would scarcely have made an eight-penny taylor and whose
heart is not worth three farthings, meet with attention and notice
that are withheld from the son of genius and poverty?]

[Note 206:

  See yonder poor o'erlabour'd wight,
  So abject, mean, and vile,
  Who begs a brother of the earth
  To give himself leave to toil;
  And his lordly fellow-worm
  The poor petition spurn,
  Unmindful, tho' a weeping wife
    And helpless offspring mourn.]

[Note 207:

  While winds frae off Ben Lomond blaw,
  And bar the doors wi' driving snaw....
  I grudge a wee the great folks' gift,
  That live so bien an' snug:
  I tent less and want less
  Their roomy fire-side,
  But hanker and canker
  To see their cursed pride.
  It's hardly in a body's pow'r
  To keep at times frae being sour.
  To see how things are shar'd;
  How best o' chiels are whiles in want,
  While coofs on countless thousands rant,
  And ken na haw to wair't.]

[Note 208: A man is a man for a' that.]

[Note 209:

  An', Lord, if ance they pit her till't
  Her tartan petticoat she'll kilt,
  An' durk an' pistol at her belt,
    She'll take the streets,
  An' rin her whittle to the hilt
    I' th' first she meets!]

[Note 210:

  In politics if thou wouldst mix
  And mean thy fortune be,
  Bear this in mind, be deaf and blind,
    Let great folks hear and see.]

[Note 211:

  Upon this tree there grows sic fruit
  Its virtues a' can tell, man.
  It raises man above the brute,
  It makes him ken himself, man.
  Give once the peasant taste a bit,
  He's greater than a Lord, man....
  King Louis thought to cut it down,
  When it was unco small, man.
  For this the watchman crack'd his crown
  Cut off his head and all, man.]

[Note 212: 1780.]

[Note 213:

  Should Hornie as in ancient days,
  'Mang sons o' God present him,
  The vera sight o' Moodie face
  To's ain het hame had sent him
    Wi' fright that day.]

[Note 214:

  Hear how he clears the points o' faith
  Wi' rattlin' an' wi' thumpin'....
  He's stampin' an' he's jumpin!
  His lengthen'd chin, his turn'd up snout,
  His eldritch squeel and gestures,
  Oh! how they fire the heart devout,
  Like cantharidian plasters,
    On sic a day!]

[Note 215:

  But now the Lord's ain trumpet touts,
  Till a' the hills are rairin'
  An' echoes back return the shouts;
  Black Russell is na spairin'.
  His piercing words, like Highlan' swords,
  Divide the joints an' marrow;
  His talk o' Hell, whare devils dwell,
  Our vera sauls does harrow
    Wi' fright that day.

  A vast unbottom'd boundless pit,
  Fill'd fu' o' lowin' brunstane,
  Wha's raging flame an' scorchin' heat,
  Wad melt the hardest whun-stane.
  The half asleep start up wi' fear,
  An' think they hear it roarin',
  When presently it does appear
  'Twas but some neibor snorin'
    Asleep that day.]

[Note 216:

  How monie hearts this day converts
  O' sinners and o' lasses!
  Their hearts o' stane, gin night, are gane,
  As saft as ony flesh is.
  There's some are fou o' love divine,
  There's some are fou o' brandy.]

[Note 217:

  An honest man may like a glass,
  An honest man may like a lass,
  But mean revenge and malice fausse
    He'll still disdain;
  And then cry zeal for Gospel laws
    Like some we ken....
    .... I rather would be
    An atheist clean,
  Than under Gospel colours hid be
    Just for a screen.]

[Note 218: _The Jolly Beggars._]

[Note 219:

  Wi' quaffing and laughing,
  They ranted and they sang,
  Wi' jumping and thumping
  The very girdle rang.]

[Note 220:

  I lastly was with Curtis, among the floating batt'ries,
  And there I left for witness an arm and a limb;
  Yet let my country need me, with Elliot to head me,
  I'd clatter on my stumps at the sound of a drum.]

[Note 221:

  I once was a maid, tho' I cannot tell when,
  And still my delight is in proper young men....
  Full soon I grew sick of my sanctified sot,
  The regiment at large for a husband I got,
  From the gilded spontoon to the fife I was ready,
  I asked no more but a sodger laddie.]

[Note 222:

  A fig for those by law protected!
  Liberty's a glorious feast!
  Courts for cowards were erected,
  Churches built to please the priest!

  What is title? What is treasure?
  What is reputation's care?
  If we lead a life of pleasure
  'T is no matter how or where.

  With the ready trick and fable
  Round we wander all the day,
  And at night, in barn or stable,
  Hug our doxies on the hay.

  Life is all a variorum,
  We regard not how it goes;
  Let them cant about decorum,
  Who have characters to lose.

  Here's to badgets, bags and wallets!
  Here's to all the wandering train!
  Here's our ragged brats and callets!
  One and all cry out.--Amen.]

[Note 223:

  Morality, thou deadly bane,
  Thy tens o' thousands thou hast slain;
  Vain is his hope whose stay and trust is
  In moral mercy, truth and justice.]

[Note 224:

  I doubt na, whyles, but thou may thieve;
  What then? poor beastie, thou maun live.]

[Note 225:

  Hear me, auld Hangie, for a wee,
  An' let poor damned bodies be;
  I'm sure sma' pleasure it can gie,
    E'en to a deil,
  To skelp an' scaud' poor dogs like me
    An' hear us squeel....
  Then you, ye auld, snec-drawing dog!
  Ye came to Paradise incog,
  An' play'd on man a cursed brogue,
    (Black be your fa'!)
  An' gied the infant world a shog,
    'Maist ruin'd a'....
  But fare you weel, auld Nickie-ben!
  O wad ye tak a thought an' men'.
  Ye aiblins might--I dinna ken--
    Still hae a stake.
  I'm wae to think upon yon den,
    E'en for your sake!]

[Note 226: "I have been all along a miserable dupe to Love." He
was constantly the victim of some fair enslaver. (Rcit de son
frre.)]

[Note 227: In short she, altogether unwittingly to herself,
initiated me in that delicious passion, which in spite of acid
disappointment, gin-horse prudence, and book-worm philosophy, I hold
to be the first of human joys, our dearest blessing here below.]

[Note 228: Chamber's edition, t. I, p. 93.]

[Note 229: In the first place, let my pupil, as he tenders his own
peace, keep up a regular warm intercourse with the Deity.... You may
perhaps think it an extravagant fancy; but it is a sentiment that
strikes home to my very soul: though sceptical in some points of our
current belief, yet I think I have every evidence for the reality of a
life beyond the stinted bourne of our present existence.... O thou
great unknown Power, thou Almighty God!]

[Note 230: My passions, when once lighted up, raged like so many
devils, till they got vent in rhyme.]

[Note 231: Voyez _Tam O'Shanter_, _Address to the Devil_, _The
Jolly Beggars_, _A man is a man_, _Green grow the rushes_, etc.]

[Note 232: O Clarinda, shall we not meet in a state, some yet
unknown state of being, where the lavish hand of plenty shall minister
to the highest wish of benevolence, and where the chill north-wind of
prudence shall never blow over the flowery fields of enjoyment?]

[Note 233:

  O Life, how pleasant is thy morning,
  Young Fancy's rays the hills adorning,
  Cold-pausing Caution's lesson spurning! etc.
                                                 (p.  James Smith.)]

[Note 234: I might write you on farming, on building, on
marketing. But my poor distracted mind is so torn, so jaded, so racked
and bedeviled with the task of the superlatively damned obligation to
make one guinea do the business of three, that I detest, abhor, and
swoon at the very word business.]

[Note 235: My worst enemy is _moi-mme_.... There are just two
creatures I would envy: a horse in his wild state traversing the
forests of Asia, or an oyster on some of the desert shores of Europe.
The one has not a wish without enjoyment, the other has neither wish
nor fear.]

[Note 236: What business has a physician to waste his time on me?
I am a poor pigeon not worth plucking.... As to my individual self I
am tranquil. But Burns' poor widow and half a dozen of his dear little
ones, there I am weak as a woman's tear.]

[Note 237: A rascal of haberdasher taking into his head that I am
dying has commenced a process against me, and will infallibly put my
emaciated body into jail. Will you be so good as to accommodate me and
by return of post with ten pounds? Oh James! did you know the pride of
my heart, you would feel doubly for me! Alas, I am not used to beg!]


II

Triste vie, et qui est le plus souvent celle des prcurseurs; il n'est
pas sain de marcher trop vite; Burns tait si fort en avant, que l'on
mit quarante ans  le rejoindre.  ce moment, en Angleterre, les
conservateurs et les croyants primaient les sceptiques et les
rvolutionnaires. La constitution tait librale, et semblait la
garantie des droits; l'glise tait populaire, et semblait le soutien
de la morale. La capacit pratique et l'incapacit spculative
dtournaient les esprits des innovations proposes, et les
rattachaient  l'ordre tabli. Ils se trouvaient bien dans leur grande
maison fodale, largie et approprie aux besoins modernes; ils la
trouvaient belle, ils en taient fiers, et l'instinct national comme
l'opinion publique se dclaraient contre les novateurs qui voulaient
l'abattre pour la rebtir. Tout d'un coup une secousse violente avait
chang cet instinct en passion et cette opinion en fanatisme. La
rvolution franaise, d'abord admire comme une soeur, avait paru une
furie et un monstre. Pitt dclarait en plein Parlement, aux
applaudissements universels[238], que les traits dominants du nouveau
gouvernement rpublicain taient l'abolition de la religion et
l'abolition de la proprit. Toute la classe pensante et influente se
levait pour craser cette secte de jacques, brigands par institution,
athes par principes, et le jacobinisme, sorti du sang pour s'asseoir
dans la pourpre, fut poursuivi jusque dans son enfant et dans son
champion Bonaparte, qui l'avait centralis et intronis[239]. Sous
cet acharnement national, les ides librales s'effaaient; les plus
illustres des amis de Fox, Burke, Windham, Spencer, le quittrent: de
cent soixante partisans dans la chambre des communes, il ne lui en
resta que cinquante. Le grand parti whig sembla disparatre, et dans
l'anne 1799 la plus forte minorit qu'on put rassembler contre le
gouvernement fut de vingt-cinq voix. Cependant le jacobinisme anglais
tait pris  la gorge, et tenu  terre[240]; l'_habeas corpus_ tait
suspendu  plusieurs reprises; les crivains qui avanaient des
doctrines contraires  la monarchie et  l'aristocratie taient
proscrits et punis sans merci. Il tait dangereux  un rpublicain de
faire sa profession de foi politique au restaurant, devant son
_beefsteak_ et sa bouteille, et l'on voyait en cosse, pour des
offenses qui  Westminster eussent t qualifies de dlits
simples[241], des hommes d'esprit cultiv et de manires polies
envoys  Botany-Bay avec le troupeau des criminels[242]. Cependant
l'intolrance de la nation aggravait celle du gouvernement. Quiconque
et avou des sentiments dmocratiques et t insult. Les journaux
prsentaient les novateurs comme des sclrats et des ennemis publics.
La populace,  Birmingham, brlait les maisons de Priestley et des
unitaires.  la fin, Priestley fut oblig de quitter l'Angleterre.
Lord Byron s'exila sous la mme contrainte, et quand il partit, ses
amis craignirent que la foule assemble autour de sa voiture ne portt
les mains sur lui.

Ce n'est point dans ce monde arm en guerre contre les nouvelles
thories que les nouvelles thories pouvaient natre. La rvolution y
entre cependant; elle y entre dguise, et par une voie dtourne, en
sorte qu'on ne la reconnat pas. Ce ne sont point les ides sociales
qui se transforment, comme en France, ni les ides philosophiques
comme en Allemagne, mais les ides littraires; la grande mare
montante de l'esprit moderne, qui renverse ailleurs tout l'difice des
conditions et des spculations humaines, ne parvient d'abord ici qu'
changer le style et le got. Mdiocre changement, du moins en
apparence, mais qui en somme vaut les autres; car ce renouvellement
dans la manire d'crire est un renouvellement dans la manire de
penser; celui-ci amnera tous les autres, comme le mouvement du pivot
central entrane le mouvement de tous les rouages engrens.

En quoi consiste cette rforme du style? Avant de la dfinir, j'aime
mieux la montrer, et pour cela il faut que l'on voie le caractre et
la vie de celui qui le premier l'a pratique sans systme, William
Cowper; car son talent n'est que l'image de son caractre, et ses
pomes ne sont que l'cho de sa vie. C'tait un enfant dlicat,
craintif, d'une sensibilit frmissante, passionnment tendre, et qui,
ayant perdu sa mre  six ans, fut soumis presque aussitt au
_fagging_ et aux brutalits d'une cole publique. Elles sont tranges
en Angleterre: un garon d'environ quinze ans le prit comme victime,
et le pauvre petit, incessamment maltrait, conut une telle crainte
de son bourreau, qu'il n'osait lever les yeux sur lui plus haut que
les genoux, et le connaissait mieux par ses boucles de souliers que
par aucune autre partie de son habillement. Ds neuf ans, la
mlancolie le prit, non pas la rverie douce que nous appelons de ce
nom, mais le profond abattement, le dsespoir morne et continu,
l'horrible maladie des nerfs et de l'me qui produit le suicide, le
puritanisme et la folie. Jour et nuit j'tais  la torture, me
couchant dans l'angoisse, me levant dans le dsespoir. Le mal
changeait d'aspect, diminuait, mais ne le quittait pas. N dans une
grande famille, mais n'ayant qu'une petite fortune, il accepta sans
rflexion l'offre de son oncle, qui voulait lui donner une place de
clerc  la chambre des communes; mais il fallait subir un examen, et
ses nerfs se dmontaient  la seule ide qu'il faudrait paratre et
parler en public. Pendant six mois, il essaya de se prparer; mais il
lisait sans comprendre; une fivre nerveuse le minait. Ses sensations
taient celles d'un homme qui monte sur l'chafaud, toutes les fois
qu'il mettait le pied dans le bureau; pendant six mois il y vint tous
les jours[243].--Dans cet tat, dit-il, j'tais saisi par moments
d'un tel accs de dsespoir, que, seul dans ma chambre, je poussais
des cris et maudissais l'heure de ma naissance, levant mes yeux au
ciel, non pas en suppliant, mais avec un esprit infernal de haine
envenime et de reproche contre mon Crateur[244]. Le jour de
l'examen approchait; il espra devenir fou pour s'y soustraire, et
comme la raison tenait bon, il pensa mme  se tuer. Enfin, dans un
moment de dlire, la dmence vint, et on le mit dans une maison
d'alins, tout pntr par un sentiment exalt de dgot et
d'horreur pour lui-mme et par la crainte d'un chtiment instantan,
jusqu' se croire damn, comme Bunyan et les premiers puritains. Au
bout de plusieurs mois, sa raison lui revint; mais elle se sentait des
tranges pays o elle avait voyag toute seule. Il resta triste, comme
un homme qui se croit dans la disgrce de Dieu, et se trouva incapable
d'une vie active. Cependant un ministre, M. Unwin, et sa femme, bonnes
gens bien pieux et bien rguliers, l'avaient recueilli. Il essayait de
s'occuper mcaniquement, par exemple en fabriquant des cages  lapins,
en jardinant, en apprivoisant des livres. Il employait le reste de la
journe, comme un mthodiste,  lire l'criture ou des sermons, 
chanter des hymnes avec ses amis, et  s'entretenir de matires
spirituelles. Ce rgime, l'air salubre de la campagne, la tendresse
maternelle de mistress Unwin et de lady Austen amenrent quelques
claircies. Elles l'aimaient si gnreusement, et il tait si aimable!
Affectueux, plein d'abandon, innocemment moqueur, avec une imagination
naturelle et charmante, une fantaisie gracieuse, une finesse exquise,
et si malheureux! Il tait de ceux auxquels les femmes se dvouent,
qu'elles aiment maternellement, par compassion d'abord, par attrait
ensuite, parce qu'elles trouvent en eux seuls les mnagements, les
attentions minutieuses et tendres, les respects dlicats que notre
rudesse ne sait leur rendre, et dont leur tre plus sensible a
pourtant besoin. Ces doux instants ne durrent pas. Au mieux,
disait-il, mon esprit a toujours un fonds mlancolique; il ressemble 
certains tangs que j'ai vus, qui sont remplis d'une eau noire et
pourrie, et qui pourtant dans les jours sereins rflchissent par leur
surface les rayons du soleil[245]. Il souriait comme il pouvait, mais
avec effort; c'tait le sourire d'un malade qui se sait incurable et
tche de l'oublier un instant, du moins de le faire oublier aux
autres. Vraiment, je m'tonne qu'une pense enjoue vienne frapper 
la porte de mon intelligence, encore plus qu'elle y trouve accs.
C'est comme si Arlequin forait l'entre de la chambre lugubre o un
mort est expos en crmonie. Ses gestes grotesques seraient dplacs
de toute faon, mais encore davantage s'ils arrachaient un clat de
rire aux figures mornes des assistants. Nanmoins l'esprit longtemps
fatigu par l'uniformit d'une perspective monotone et dsole fixera
ses yeux avec joie sur tout objet qui mettra un peu de varit dans
ses contemplations, ne serait-ce qu'un chat jouant avec sa
queue[246]. Somme toute, il avait le coeur trop dlicat et trop pur:
pieux, irrprochable, austre, il se jugeait indigne d'aller 
l'glise, ou mme de prier Dieu. Ceux qui ont trouv un Dieu et qui
ont la permission de l'adorer ont trouv un trsor dont ils n'ont
qu'une ide bien maigre et bien borne, si haut qu'ils le prisent.
Croyez-m'en, croyez-en un homme qui, ayant joui de ce privilge
pendant quelques annes, en a t priv pendant un nombre d'annes
plus grand encore, et _qui n'a point l'esprance de jamais le
recouvrer_. Et ailleurs: On peut reprsenter le coeur d'un chrtien
comme dans l'affliction et pourtant dans la joie, perc d'pines et
pourtant couronn de roses. J'ai l'pine sans la rose. Ma rose est une
rose d'hiver; les fleurs sont fltries, mais l'pine demeure[247]. Au
lit de mort, quand le ministre lui disait d'avoir confiance en la
misricorde du Rdempteur qui veut sauver tous les hommes, il poussa
un cri passionn, le suppliant de ne plus lui proposer de consolations
pareilles. Il se croyait perdu, il s'tait cru perdu toute sa vie. Une
 une, sous cet effroi, toutes ses facults s'anantirent. Pauvre et
charmante me, qui prit comme une fleur frle d'un pays chaud
transplante dans la neige: la temprature du monde se trouva trop
rude pour elle, et la rgle morale, qui et d l'abriter, la dchira
de ses aiguillons.

Un pareil homme n'crit point pour le plaisir de faire du bruit. Il
faisait des vers comme il peignait ou rabotait, pour s'occuper, pour
se dprendre de lui-mme. Son me tait trop pleine, il n'avait pas
besoin d'aller bien loin chercher des sujets. Reprsentez-vous cette
figure pensive, qui, silencieusement, au bord de l'Ouse, erre et
regarde. Il regarde et rve: une frache paysanne avec son panier au
bras, une charrue lointaine qui avance lentement derrire l'attelage
en sueur, une source luisante qui polit les cailloux bleutres, en
voil assez pour le remplir de sensations et de penses. Il revient,
s'assoit dans son petit pavillon grand comme une chaise  porteurs,
dont la fentre donne sur le verger du voisin, et la porte sur un
jardin plein d'oeillets, de roses et de chvrefeuilles. C'est dans ce
nid qu'il travaille. Le soir, auprs de son amie dont les aiguilles
courent pour lui sur la laine, il lit ou coute les bruits
demi-assoupis du dehors. C'est de cette vie que naissent ses vers.
Elle lui suffit et suffit  les faire natre. Il ne lui en faut pas
une plus violente; moins unie et moins efface, elle le
bouleverserait; les impressions qui sont petites pour nous sont
grandes pour lui, et dans une chambre, dans un jardin, il trouve un
monde.  ses yeux, les moindres objets sont potiques. C'est le soir,
en hiver; le messager de la poste arrive, hraut d'un monde affair,
avec les nouvelles de toutes les nations qui ballotent sur son
dos[248]. Il ne s'en inquite pas; il siffle, pauvre gai bonhomme;
toute son affaire est de les dposer  l'auberge. Enfin le voil, le
prcieux paquet; on l'ouvre, on veut entendre la multitude de voix
bruyantes qu'il apporte de Londres et de l'univers. Maintenant
ranimez le feu, fermez bien les volets, laissez tomber les rideaux,
roulez le sofa, et, pendant que l'urne bouillante et sifflante lve
sa colonne de vapeur, souhaitons la bienvenue au soir pacifique qui
entre[249]. Et le voil qui conte son journal, politique, nouvelles,
tout jusqu'aux annonces, non pas en simple raliste, comme tant
d'crivains aujourd'hui, mais en pote, c'est--dire en homme qui
dcouvre une beaut et une harmonie dans les charbons d'un feu qui
ptille ou dans le va-et-vient des doigts qui courent sur une
tapisserie; car c'est l l'trange distinction du pote: les objets
non-seulement rejaillissent de son esprit plus puissants et plus
prcis qu'ils n'taient en eux-mmes et avant d'y entrer, mais encore,
une fois conus par lui, ils s'purent, ils s'ennoblissent, ils se
colorent, comme les vapeurs grossires qui, transfigures par la
distance et la lumire, se changent en nuages satins, frangs de
pourpre et d'or. Pour lui, il y a de la grce dans les rondeurs
mouvantes de cette vapeur que la bouilloire exhale; il y a de la
douceur dans cette concorde des htes d'une mme maison assembls
autour de la mme table. Ce seul mot, _nouvelles de l'Inde_, lui fera
voir l'Inde elle-mme, vieille reine empanache, avec son turban
emplum, brod de perles[250]. Cette seule ide, _l'impt des
boissons_, mettra devant ses yeux les dix milles tonnes incessamment
suintantes, et qui, touches par le doigt de l'tat comme par le doigt
de Midas, saignent de l'or pour la prodigalit des ministres. 
proprement parler, la nature est comme un muse de tableaux
magnifiques et varis, qui pour nous, gens ordinaires, sont toujours
recouverts de leur serge. Tout au plus,  et l, une dchirure nous
laisse souponner les beauts caches derrire les monotones
enveloppes; mais ces enveloppes, le pote les lve toutes et voit un
tableau l o nous ne dcouvrions qu'un surtout. Voil la vrit neuve
que les pomes de Cowper ont mise en lumire. Nous savons par lui que
nous ne sommes plus forcs d'aller chercher en Grce,  Rome, dans
les palais, chez les hros et les acadmiciens, les objets potiques.
Ils sont tout prs de nous: si nous ne les voyons pas, c'est que nous
ne savons pas les voir; le dfaut est dans nos yeux, non dans les
choses. Nous trouverons la posie, si nous le voulons bien, au coin de
notre feu et parmi les planches de notre potager[251].

Est-ce bien le potager qui est potique? Aujourd'hui peut-tre, mais
demain, si j'ai l'imagination sche, je n'y verrai rien que des
carottes et autres fournitures de cuisine. C'est ma sensation qui est
potique, c'est elle que je dois respecter, comme la fleur la plus
prcieuse de la beaut. De l un nouveau style. Il ne s'agit plus,
suivant l'ancienne mode oratoire, d'enfermer un sujet dans un plan
rgulier, de le diviser en portions symtriques, de ranger les ides
en files, comme les pions sur un damier. Cowper prend le premier sujet
venu, celui que lady Austen lui a donn au hasard, un sofa, et il en
parle pendant deux pages; puis il va o son courant d'esprit le
conduit, dcrivant une soire d'hiver, quantit d'intrieurs et de
paysages, mlant  et l toutes sortes de rflexions morales, des
rcits, des dissertations, des jugements, des confidences,  la faon
d'un homme qui pense tout haut devant le plus intime et le plus aim
de ses amis. Voil son grand pome, _the Task_. Compars  ce livre,
dit Southey, les meilleurs pomes didactiques sont comme des jardins
compasss auprs d'un vrai paysage bois. Si l'on entre dans le
dtail, le contraste est plus grand encore. Il n'a point l'air de
songer qu'on l'coute, il ne se parle qu' lui-mme. Il n'insiste pas
sur ses ides, comme les classiques, pour les mettre en relief et en
saillie par des rptitions et des antithses; il note sa sensation,
et puis c'est tout. Nous la suivons en lui  mesure qu'elle nat, nous
la voyons sortir d'une autre, grandir, s'abaisser, puis remonter
encore, comme nous voyons la vapeur sortie d'une source s'lever
insensiblement, enrouler et dvelopper ses formes changeantes. La
pense, qui chez les autres tait fige et roidie, devient ici mobile
et fluide; le vers rectiligne s'assouplit; le vocabulaire noble
largit sa trame pour laisser entrer les mots vulgaires de la
conversation et de la vie. Enfin la posie est redevenue vivante; ce
ne sont plus des mots qu'on coute, mais des motions qu'on ressent;
ce n'est plus un auteur qui parle, c'est un homme. Sa vie est bien l,
sous ses lignes noires, tout entire, sans mensonge ni apprt; tout
son effort s'est employ  ter l'apprt et le mensonge. Quand il
dcrit sa petite rivire, sa chre Ouse, qui tourne lentement dans la
plaine unie parmi les spacieuses prairies  et l taches de
btail[252], il la voit intrieurement, et chaque mot, chaque coupe,
chaque son correspond  un changement de cette vue intrieure. Il en
est ainsi de tous ses vers; ils sont gros d'motions personnelles,
vritablement prouves, jamais altres ni dguises, tout au
contraire exprimes avec leurs nuances et leurs ondulations fugitives,
en un mot telles qu'elles sont, c'est--dire _en train de se faire et
de se dfaire_, non pas toutes faites, immobiles et fixes, comme
l'ancien style les reprsentait. En cela consiste la grande rvolution
du style moderne. L'esprit, dpassant les rgles connues de la
rhtorique et de l'loquence, pntre dans la psychologie profonde, et
n'emploie plus les mots que pour chiffrer les motions.

[Note 238: Tome II, page 17, _Pitt's Speeches_.]

[Note 239: Discours de Pitt, 17 fvrier 1800.]

[Note 240: _Life of William Pitt_, by Macaulay.]

[Note 241: _Misdemeanours._]

[Note 242: _Felons._ Ces termes lgaux n'ont pas d'quivalent en
franais.]

[Note 243: The feelings of a man when he arrives at the place of
execution are, probably, much as mine were every time I set my foot in
the office, which was every day for more than a half year together.]

[Note 244: In this situation such a fit of passion has sometimes
seized me, when alone in my chambers, that I have cried out aloud, and
cursed the hour of my birth; lifting up my eyes to heaven not as a
suppliant, but in the hellish spirit of rancorous reproach and
blasphemy against my Maker.]

[Note 245: My mind has always a melancholy cast, and is like some
pools I have seen, which, though filled with a black and putrid water,
will nevertheless in a bright day reflect the sunbeams from their
surface.]

[Note 246: Indeed I wonder that a sportive thought should ever
knock at the door of my intellects, and still more that it should gain
admittance. It is as if harlequin should intrude himself into the
gloomy chamber, where a corpse is deposited in state. His antic
gesticulations would be unseasonable at any rate, but more specially
so, if they should distort the features of the mournful attendants
into laughter. But the mind long wearied with the sameness of a dull,
dreary prospect, will gladly fix his eyes on any thing that may make a
little variety in its contemplations though it were but a kitten
playing with her tail.]

[Note 247: My device was intended to represent... the heart of a
Christian, mourning and yet rejoicing, pierced with thorns, yet
wreathed about with roses. I have the thorn without the rose. My brier
is a wintry one, the flowers are withered, but the thorn remains.]

[Note 248:

  He comes, the herald of a noisy world,
  With spattered boots, strapped waist, and frozen locks,
  News from all nations lumbering at his back.
  True to his charge, the close-packed load behind,
  Yet careless what he brings, his one concern
  Is to conduct it to the destined inn,
  And, having dropped the expected bag, pass on.
  He whistles as he goes, light-hearted wretch!
  Cold and yet cheerful: messenger of grief
  Perhaps to thousands, and of joy to some.]

[Note 249:

  Now stir the fire, and close the shutters fast,
  Let fall the curtains, wheel the sofa round,
  And while the bubbling and loud-hissing urn
  Throws up a steamy column, and the cups,
  That cheer but not inebriate, wait on each,
  So let us welcome peaceful evening in.]

[Note 250:

  Is India free? And does she wear her plumed
  And jewelled turban with a smile of peace?
  Or do we grind her still?]

[Note 251:  cet gard, Crabbe est aussi un des matres et des
rnovateurs; mais il a le style classique, et on l'a fort bien appel
a Pope in worsted stockings.]

[Note 252:

  Here Ouse slow winding through a level plain
  Of spacious meads, with cattle sprinkled o'er,
  Conducts the eye along his sinuous course
  Delighted.]


III

Alors parut[253] l'cole romantique anglaise, toute semblable  la
ntre par ses doctrines, ses origines et ses alliances, par les
vrits qu'elle dcouvrit, les exagrations qu'elle commit et le
scandale qu'elle excita. Ils formaient une secte, secte de dissidents
en posie[254], qui parlaient haut, se tenaient serrs, et
rvoltaient les cervelles rassises par l'audace et la nouveaut de
leurs thories. Pour le fond des choses, on leur trouvait les
principes antisociaux et la sensibilit maladive de Rousseau, bref un
mcontentement strile et misanthropique contre les institutions
prsentes de la socit. En effet, Southey, un de leurs chefs, avait
commenc par tre socinien et jacobin, et l'un de ses premiers pomes,
_Wat Tyler_, apportait la glorification de la Jacquerie passe 
l'appui de la Rvolution prsente. Un autre, Coleridge, pauvre diable
et ancien dragon, la tte farcie de lectures incohrentes et de songes
humanitaires, avait song  fonder en Amrique une rpublique
communiste purge de rois et de prtres; puis devenu unitaire, s'tait
imbu  Goettingue de thories hrtiques et mystiques sur le Verbe et
l'absolu. Wordsworth lui-mme, le troisime et le plus tempr, avait
dbut par des vers enthousiastes contre les rois, ces fils du limon,
qui de leur sceptre voulaient arrter la mare rvolutionnaire, et que
le flot montant de la libert allait balayer et engloutir. Mais ces
colres et ces aspirations ne tenaient gure; et tous trois, au bout
de quelques annes, ramens dans le giron de l'tat et de l'glise, se
trouvaient, l'un journaliste de M. Pitt, l'autre pensionnaire du
gouvernement, le troisime pote laurat, convertis zls, anglicans
dcids et conservateurs intolrants. En matire de got, au
contraire, ils avaient march en avant sans reculer. Ils avaient rompu
violemment avec la tradition, et sautaient par-dessus toute la culture
classique pour aller prendre leurs modles dans la Renaissance et le
moyen ge. L'un d'eux, Charles Lamb, comme Sainte-Beuve, avait
dcouvert et restaur le seizime sicle. Les dramatistes les plus
incultes, Marlowe par exemple, leur paraissaient admirables, et ils
allaient chercher dans les recueils de Percy et de Warton, dans les
vieilles ballades nationales et dans les anciennes posies trangres,
l'accent naf et primitif qui avait manqu  la littrature classique,
et dont la prsence leur semblait la marque de la vrit et de la
beaut. Par-dessus toute rforme, ils travaillaient  briser le grand
style aristocratique et oratoire, tel qu'il tait n de l'analyse
mthodique et des convenances de cour. Ils se proposaient d'adapter
aux usages de la posie le langage ordinaire de la conversation, tel
qu'il est employ dans la moyenne et la basse classe, et de remplacer
les phrases tudies et le vocabulaire noble par les tons naturels et
les mots plbiens.  la place de l'ancien moule, ils essayaient la
stance, le sonnet, la ballade, le vers blanc, avec les rudesses et les
cassures des potes primitifs. Ils reprenaient ou arrangeaient les
mtres et la diction du treizime et du seizime sicle. Charles Lamb
crivait une tragdie d'archologue qu'on et pu croire contemporaine
du rgne d'lisabeth. D'autres, comme Southey et surtout Coleridge,
fabriquaient des rhythmes absolument neufs, aussi heureux parfois et
parfois aussi malheureux que ceux de Victor Hugo, par exemple un vers
dans lequel on comptait les accents et non plus les syllabes;
singulier ple-mle de ttonnements confus, d'avortements visibles et
d'inventions originales. Le plbien, affranchi du costume
aristocratique, en cherchait un autre, empruntant une pice aux
chevaliers ou aux barbares, une autre aux paysans ou aux journalistes,
sans trop s'apercevoir des disparates, prtentieux et content dans son
manteau bariol et mal cousu, jusqu' ce qu'enfin, aprs beaucoup
d'essais et de dchirures, il fint par se connatre lui-mme et
choisir le vtement qui lui seyait.

Dans cette confusion laborieuse, deux grandes ides se dgagent: la
premire qui produit la posie historique, la seconde qui produit la
posie philosophique, l'une surtout visible dans Southey et Walter
Scott, l'autre surtout visible dans Wordsworth et Shelley, toutes deux
europennes et manifestes avec un clat gal en France dans Hugo,
Lamartine et Musset, avec un clat plus grand en Allemagne dans
Goethe, Schiller, Ruckert et Heine; l'une et l'autre si profondes que
nul de leurs reprsentants, sauf Goethe, n'en a devin la porte; et
que c'est  peine si aujourd'hui, aprs plus d'un demi-sicle, nous
pouvons en dfinir la nature pour en prsager les effets.

La premire consiste  dire ou plutt  pressentir que notre idal
n'est pas l'idal: c'en est un, mais il y en a d'autres. Le barbare,
l'homme fodal, le cavalier de la Renaissance, le musulman, l'Indien,
chaque ge et chaque race a conu sa beaut, qui est une beaut.
Jouissons-en, et pour cela mettons-nous  la place de ceux qui l'ont
invente; mettons-nous-y tout  fait; ce ne sera point assez de
reprsenter, comme les romanciers et les dramatistes prcdents, des
moeurs modernes et nationales sous des noms trangers et antiques;
peignons les sentiments des autres sicles et des autres races avec
leurs traits propres, si diffrents que ces traits soient des ntres
et si dplaisants qu'ils soient pour notre got. Montrons notre
personnage tel qu'il fut, grotesque ou non, avec son costume et son
langage: qu'il soit froce et superstitieux s'il le faut; claboussons
le barbare dans le sang, et chargeons le covenantaire de sa dosse de
textes bibliques. Une  une on vit reparatre alors sur la scne
littraire les civilisations ananties ou lointaines, le moyen ge
d'abord et la Renaissance, puis l'Arabie, l'Hindoustan et la Perse,
puis l'ge classique et le dix-huitime sicle lui-mme, et le got
historique devint si vif que, de la littrature, la contagion gagna
les autres arts. Le thtre changea ses costumes et ses dcors de
convention pour les costumes et les dcors vrais. L'architecture btit
des villas romaines dans nos climats du Nord, et des tourelles
fodales au milieu de la scurit moderne. Les peintres voyagrent
pour imiter la couleur locale, et tudirent pour reproduire la
couleur morale. Chacun devint touriste et archologue; l'esprit
humain, sortant de ses sentiments particuliers pour entrer dans tous
les sentiments prouvs, et  la fin dans tous les sentiments
possibles, trouva son modle dans le grand Goethe, qui, par son
_Tasse_, son _Iphignie_, son _Divan_, son second _Faust_, devenu
concitoyen de toutes les nations et contemporain de tous les ges,
semblait vivre  volont dans tous les points de la dure et de
l'espace, et donnait une ide de l'esprit universel. Cependant cette
littrature, en approchant de sa perfection, approchait de son terme
et ne se dveloppait que pour finir. On en vint  comprendre que les
rsurrections tentes sont toujours imparfaites, que toute imitation
est un pastiche, que l'accent moderne perce infailliblement dans les
paroles que nous prtons aux personnages antiques, que toute peinture
de moeurs doit tre indigne et contemporaine, et que la littrature
archologique est un genre faux. On sentit enfin que c'est dans les
crivains du pass qu'il faut chercher le portrait du pass, qu'il n'y
a de tragdies grecques que les tragdies grecques, que le roman
arrang doit faire place aux mmoires authentiques, comme la ballade
fabrique aux ballades spontanes; bref, que la littrature historique
doit s'vanouir et se transformer en critique et en histoire,
c'est--dire en exposition et en commentaire des documents.

Dans cette multitude de voyageurs et d'historiens dguiss en potes,
comment choisir? Ils pullulent comme les voles d'insectes clos un
jour d't dans la vgtation surabondante; ils bourdonnent et
luisent, et l'esprit se trouve perdu parmi leurs bruissements et leurs
chatoiements. Lesquels citerai-je? Thomas Moore, le plus gai et le
plus franais de tous, moqueur spirituel[255], trop gracieux et
recherch, et qui fit des odes descriptives sur les Bermudes, des
mlodies sentimentales sur l'Irlande, un roman potique sur
l'gypte[256], un pome romanesque sur la Perse et l'Inde[257]; Lamb,
le restaurateur du vieux drame; Coleridge, penseur et rveur, pote et
critique, qui, dans sa _Christabel_ et dans son _Vieux Marinier_,
retrouva le surnaturel et le fantastique; Campbell, qui, ayant
commenc par un pome didactique sur _les plaisirs de l'Esprance_,
entra dans la nouvelle cole tout en gardant son style noble et
demi-classique, et composa des pomes amricains et celtes,
mdiocrement celtes et amricains; au premier rang Southey, habile
homme qui, aprs quelques faux pas de jeunesse, devint le dfenseur
attitr de l'aristocratie et du _cant_, lecteur infatigable, crivain
inpuisable, charg d'rudition, dou d'imagination, clbre comme
Victor Hugo par la nouveaut de ses innovations, par le ton guerrier
de ses prfaces, par les magnificences de sa curiosit pittoresque,
ayant promen sur l'univers et l'histoire ses cavalcades potiques, et
envelopp dans le rseau infini de ses vers Jeanne d'Arc, Wat Tyler,
Roderick le Goth, Madoc, Thalaba, Kehama, les traditions celtiques et
mexicaines, les lgendes des Arabes et des Indiens, tour  tour
catholique, musulman, brahmane, mais seulement en posie, en somme
protestant prudent et patent. Ne prenez ceux-ci que comme exemples;
il y en a une trentaine d'autres par derrire, et je crois que de tous
les beaux paysages visibles ou imaginables, de tous les grands
vnements rels ou lgendaires, sur tous les points du temps, aux
quatre coins du monde, il n'en est pas un qui leur ait chapp. Cette
fantasmagorie est bien brillante: par malheur elle sent la fabrique.
Si vous voulez en avoir l'image, figurez-vous que vous tes  l'Opra.
Les dcors sont splendides, on les voit descendre du ciel,
c'est--dire du plafond, trois fois par acte: hautes cathdrales
gothiques, dont les rosaces flamboient au soleil couchant, pendant
que les processions se dploient autour des piliers, et que des
clarts ondoient sur les chapes ouvrages, sur les dorures des habits
sacerdotaux; mosques et minarets, caravanes mouvantes qui serpentent
au loin sur le sable jauntre, et dont les lances, les parasols
aligns posent leur frange sur la blancheur immacule de l'horizon;
paradis indiens, o les roses amonceles pullulent par myriades, o
les jets d'eau entre-croisent leurs panaches de perles, o les lotus
talent leurs larges feuilles, o les plantes pineuses hrissent
leurs cent mille calices de pourpre autour des singes et des
crocodiles divins qui grouillent dans leurs massifs. Cependant les
danseuses posent la main sur leur cour avec une motion dlicate et
profonde, les jeunes premiers chantent qu'ils sont prts  mourir, les
tyrans font gronder leur voix de basse, l'orchestre se dmne,
accompagnant les variations des sentiments par les soupirs doucereux
de ses fltes, par les clameurs lugubres de ses trombones, par les
mlodies angliques de ses harpes; jusqu' ce qu'enfin, au moment o
l'hrone met le pied sur la gorge du tratre, il clate
triomphalement par ses mille voix vibrantes runies en un seul accord.
Beau spectacle! on en sort bloui, assourdi; les sens dfaillent sous
cette inondation de magnificences; mais en rentrant chez soi, on se
demande ce qu'on a appris, ce qu'on a senti, si vritablement on a
senti quelque chose. Aprs tout, il n'y a gure ici que des dcors et
de la mise en scne; les sentiments sont factices; ce sont des
sentiments d'opra; les auteurs ne sont que d'habiles gens,
manufacturiers de livrets et de toiles peintes; ils ont du talent et
point de gnie; ils tirent leurs ides, non de leur coeur, mais de
leur tte. Telle est l'impression que laissent _Lalla Rookh_,
_Thalaba_, _Roderik_, _Kehama_, et le reste de ces pomes. Ce sont de
grandes machines dcoratives appropries  la mode. La marque propre
du gnie est la dcouverte de quelque large rgion inexplore dans la
nature humaine, et cette marque leur manque; ils tmoignent seulement
de beaucoup d'habilet et de savoir. En somme, j'aime mieux voir
l'Orient dans les Orientaux d'Orient que dans les Orientaux
d'Angleterre, chez Vyasa ou Firdousi que chez Southey[258] ou Moore;
leurs pomes ont beau tre descriptifs ou historiques, ils le sont
moins que les textes et les pices justificatives qu'ils ont soin de
mettre au bas.

Par del toutes les causes gnrales qui ont entrav cette
littrature, il y en a une nationale: ils n'ont pas l'esprit assez
flexible, et ils ont l'esprit trop moral. Leur imitation n'est que
littrale. Ils ne connaissent les temps passs et les pays lointains
qu'en antiquaires et en voyageurs. Quand ils mentionnent un usage, ils
mettent leurs autorits en note; ils ne se prsentent au public que
munis d'attestations; ils tablissent par certificats valables qu'ils
n'ont pas commis une faute de topographie ni de costume. Moore, comme
Southey, nomme ses garants: sir John Malcolm, sir William Ouseley, M.
Carue et autres personnages qui reviennent d'Orient, tous tmoins
oculaires. La description de Balbec, de la plaine et de ses ruines,
dit un de ces messieurs, est admirablement fidle. Le minaret est tout
prs de l sur la pente, et il ne manquait que le cri du muezzin pour
rompre le silence.--J'aurais jur, dit un autre, que Moore a voyag
en Orient!  cet gard, leur minutie est plaisante[259], et leurs
notes, prodigues sans mesure, montrent que leur public tout positif
impose aux denres potiques l'obligation de prouver leur provenance
et leur aloi. Mais la grande vrit, qui consiste  entrer dans les
sentiments des personnages, leur chappe: ces sentiments sont trop
tranges et immoraux. Quand Moore a essay de traduire et de refaire
Anacron, on lui a dclar que sa posie tait bonne pour une maison
de filles[260]. Pour crire un pome indien, il faut tre panthiste
de coeur, un peu fou et assez habituellement visionnaire; pour crire
un pome grec, il faut tre polythiste de coeur, paen  fond et
naturaliste de mtier. C'est pour cela que Heine a parl si bien de
l'Inde, et Goethe si bien de la Grce. Un vritable historien n'est
pas sr que sa civilisation soit parfaite, et vit aussi volontiers
hors de son pays qu'en son pays. Jugez si des Anglais peuvent russir
en ce genre. A leurs yeux, il n'y a qu'une civilisation raisonnable,
qui est la leur; toute autre morale est infrieure, toute autre
religion est extravagante. Parmi de telles exigences, comment
reproduire des morales et des religions diffrentes? C'est la
sympathie seule qui peut retrouver les moeurs teintes ou trangres,
et la sympathie ici est interdite. Sous cette rgle troite, la posie
historique, qui d'elle-mme n'est gure viable, va languir touffe
comme sous une cloche de plomb.

Un d'entre eux, romancier, critique, historien et pote, favori de son
sicle, lu dans l'Europe entire, fut compar et presque gal 
Shakspeare, eut plus de popularit que Voltaire, fit pleurer les
modistes et les duchesses, et gagna six millions. Je jurerais, je
crois, lui crivait son diteur en achevant un de ses livres[261], et
par tous les serments qu'on pourrait proposer, que je n'ai jamais
prouv un plaisir aussi entier.... Lord Holland me dit quand je lui
demandai son opinion: Mon opinion! personne de nous ne s'est mis au
lit cette nuit; rien n'a dormi, except ma goutte. En France, on
vendit de ces romans quatorze cent mille volumes, et on en vend
toujours. L'auteur, n  dimbourg, tait fils d'un avou[262], savant
dans le droit fodal et dans l'histoire de l'glise, lui-mme avocat,
puis shriff, et toujours grand amateur d'antiquits, surtout
d'antiquits nationales, en sorte que, dans sa famille, dans son
ducation, dans sa personne, il trouvait les matriaux de son oeuvre
et les aiguillons de son talent. Ses premiers souvenirs s'taient
imprims en lui  l'ge de trois ans, dans une ferme o on l'avait
port pour essayer l'effet du grand air sur sa petite jambe paralyse.
On l'enveloppait nu dans la peau chaude d'un mouton tu  l'instant,
et il rampait dans cet attirail, qui passait pour un spcifique. Il
resta boiteux et devint _liseur_. Ds sa premire enfance, il avait
t lev parmi les rcits qu'il mit en scne plus tard, celui de la
bataille de Culloden, celui des cruauts exerces contre les
_highlanders_, celui des guerres et des souffrances des covenantaires.
 trois ans, il criait si haut la ballade de Hardyknute qu'il
empchait le ministre du village, homme dou d'une trs-belle voix,
d'tre entendu et mme de s'entendre. Sitt qu'on lui avait rcit une
ballade du _Border_, il la savait par coeur. Dans le reste, il tait
indolent, tudiait  btons rompus, apprenait mal les choses sches et
positives; mais de ce ct le courant de son instinct tait prcoce,
prcipit et invincible. Le jour o, pour la premire fois, sous un
platane, il ouvrit les volumes o Percy avait rassembl les fragments
de l'ancienne posie, il oublia de dner malgr son apptit de treize
ans, et dornavant il inonda de ces vieux vers non-seulement ses
camarades d'cole, mais encore tous ceux qui voulaient l'entendre.
Devenu clerc chez son pre, il fourrait dans son pupitre toutes les
oeuvres d'imagination qu'il pouvait trouver, non pas les romans
d'intrieur, il lui fallait l'art de miss Burney ou la sensibilit de
Mackensie pour l'intresser  une histoire domestique mais les
rcits aventureux et fodaux[263], et tout ce qui avait trait aux
chevaliers errants. Ayant fait une maladie, il fut retenu longtemps
au lit avec dfense de parler, sans autre divertissement que la
lecture des potes, des romanciers, des historiens et des gographes,
occup  claircir les descriptions de bataille par des alignements et
des arrangements de petits cailloux qui figuraient les soldats. Une
fois guri et bon marcheur, il tourna ses promenades vers le mme
emploi, et se trouva passionn pour le paysage, surtout pour le
paysage historique. On n'avait, dit-il[264], qu' me montrer un vieux
chteau, un champ de bataille; j'tais tout de suite chez moi, je le
remplissais de ses combattants avec leur costume propre, j'entranais
mes auditeurs par l'enthousiasme de mes descriptions. Une fois,
traversant Magus-Moor, prs de Saint-Andrews, l'esprit me poussa 
dcrire l'assassinat de l'archevque de Saint-Andrews  quelques
voyageurs dont je me trouvais le compagnon par hasard, et l'un d'eux,
quoiqu'il st bien cette histoire, protesta que mon rcit l'avait
empch de dormir. Entre autres excursions studieuses, il fit pendant
sept ans un voyage chaque anne dans le district sauvage et perdu de
Liddesdale, explorant chaque ruisseau et chaque dbris, couchant dans
la hutte des bergers, ramassant des lgendes et des ballades. Jugez
par l de ses gots et de son assiduit d'antiquaire. Il lisait les
chartes provinciales, les plus mauvais vers latins du moyen ge, les
registres de paroisse, mme les contrats et les testaments. La
premire fois qu'il put mettre la main sur un des grands cors de
guerre qui servaient aux _borderers_, il en sonna toute la route. La
ferraille rouille et le parchemin sale l'attiraient, remplissaient sa
tte de souvenirs et de posie. En vrit, il avait l'me fodale.
Pendant toute sa vie, dit son gendre, son orgueil principal fut
d'tre reconnu membre d'une famille historique[265].--Sa premire et
sa dernire ambition mondaine fut d'tre lui-mme le fondateur d'une
branche distincte. La gloire littraire ne venait qu'en second lieu;
son talent n'tait pour lui qu'un instrument. Il employa les sommes
normes que ses vers et sa prose lui avaient gagnes  se btir un
chteau  l'imitation des anciens preux, tours et tourelles, copies
chacune d'aprs quelque vieux manoir cossais, toits et fentres
blasonns avec les insignes des clans, avec des lions rampants sur
gueules, appartements remplis de hauts dressoirs et de bahuts
sculpts, dcors de targes, de plaids et de grandes pes de
_highlanders_, de hallebardes, d'armures, d'andouillers disposs en
trophes[266]. Pendant de longues annes, il y tint, pour ainsi
parler, table ouverte, et fit  tout tranger les honneurs de
l'cosse, essayant de ressusciter l'antique vie fodale avec tous
ses usages et tout son talage: large et joyeuse hospitalit ouverte
 tous venants, mais surtout aux parents, aux allis et aux
voisins,--ballades et pibrochs sonnant pour gayer les verres qui
trinquent,--joyeuses chasses o les _yeomen_ et les _gentlemen_
peuvent chevaucher cte  cte,--danses gaillardes et gaies o le lord
n'aura pas honte de donner la main  la fille du meunier[267].
Lui-mme, ouvert, heureux, au milieu de ses quarante convives,
nourrissait l'entretien par une profusion de rcits panchs de sa
mmoire et de son imagination prodigues[268], conduisait ses htes
dans son domaine largi  grands frais, parmi les plantations
nouvelles dont l'ombrage futur devait abriter sa race, et pensait avec
un sourire de pote aux gnrations lointaines qui reconnatraient
pour anctre _sir Walter Scott, premier baronnet d'Abbotsford_.

_La Dame du lac_, _Marmion_, _le Lord des les_, _la Jolie Fille de
Perth_, _les Puritains d'cosse_, _Ivanhoe_, _Quentin Durward_, qui ne
sait par coeur tous ces noms? C'est chez Walter Scott que nous avons
appris l'histoire. Et cependant est-ce de l'histoire? Toutes ses
peintures d'un pass lointain sont fausses. Les costumes, les
paysages, les dehors sont seuls exacts; actions, discours, sentiments,
tout le reste est civilis, embelli, arrang  la moderne. On pouvait
s'en douter en regardant le caractre et la vie de l'auteur; car que
veut-il et que demandent ces htes empresss  l'couter? Est-ce un
amateur de l vrit pure, telle qu'elle est, atroce et sale, un
curieux naturaliste, indiffrent  l'applaudissement de ses
contemporains, uniquement attach  constater les transformations de
la nature vivante? En aucune faon. Il est dans l'histoire comme dans
son chteau d'Abbotsford, occup  disposer des points de vue et des
salles gothiques. La lune fera bien l-bas entre les tourelles; voil
une cuirasse heureusement place, le jet de lumire qu'elle renvoie
est agrable  voir sur les vieilles tentures; si l'on tirait de la
garde-robe les habits fodaux pour inviter les convives  une
mascarade? La fte serait belle, agrable  leurs souvenirs et  leurs
principes nobiliaires. Des lords anglais qui sortent d'une guerre
acharne contre la dmocratie franaise doivent entrer avec zle dans
cette commmoration de leurs aeux. Ajoutons qu'il y a des dames et
mme de jeunes demoiselles, qu'il faut arranger la reprsentation de
manire  ne point choquer leur morale svre et leurs sentiments
dlicats, les faire pleurer dcemment, ne point mettre en scne des
passions trop fortes, qu'elles ne comprendraient pas; tout au
contraire choisir des hrones qui leur ressemblent, attendrissantes
toujours, mais surtout correctes; de jeunes _gentlemen_, comme
vandale, Morton, Ivanhoe, parfaitement levs, tendres et graves,
mme un peu mlancoliques (c'est la dernire mode) et dignes de les
conduire  l'autel. Y a-t-il un homme plus propre que l'auteur 
composer un pareil spectacle? Il est bon protestant, bon mari, bon
pre, trs-moral, tory si dcid qu'il emporte comme une relique un
verre o le roi vient de boire. D'ailleurs il n'a ni le talent ni le
loisir de pntrer jusqu'au fond des personnages. C'est  l'extrieur
qu'il s'attache; il voit et dcrit bien plus longuement le dehors et
les formes que le dedans et les sentiments. D'autre part il traite son
esprit comme une mine de charbon, bonne  exploiter vite et le plus
lucrativement possible: un volume en un mois, parfois mme en quinze
jours, et ce volume lui vaut vingt-cinq mille francs. Comment
pourrait-il dcouvrir ou oserait-il montrer la structure des mes
barbares? Cette structure est trop difficile  dcouvrir et trop peu
agrable  montrer. Tous les deux cents ans, chez les hommes, la
proportion des images et des ides, le ressort des passions, le degr
de la rflexion, l'espce des inclinations, changent. Qui est-ce qui
comprend et gote aujourd'hui,  moins d'une longue ducation
pralable, Dante, Rabelais et Rubens? Et comment, par exemple, ces
grands rves catholiques et mystiques, ces audaces gigantesques ou ces
impurets de l'art charnel entreraient-ils dans la tte de ce
_gentleman_ bourgeois? Walter Scott s'arrte sur le seuil de l'me et
dans le vestibule de l'histoire, ne choisit; dans la Renaissance et le
moyen ge, que le convenable et l'agrable, efface le langage naf, la
sensualit dbride, la frocit bestiale. Aprs tout, ses
personnages, en quelque sicle qu'il les transporte, sont ses voisins,
fermiers finauds, lairds vaniteux, _gentlemen_ gants, demoiselles 
marier, tous plus ou moins bourgeois, c'est--dire rangs, situs par
leur ducation et leur caractre  cent lieues des fous voluptueux de
la Renaissance ou des brutes hroques et des btes froces du moyen
ge. Comme il a la plus riche provision de costumes et le plus
inpuisable talent de mise en scne, il fait manoeuvrer
trs-agrablement tout son monde, et compose des pices qui,  la
vrit, n'ont gure qu'un mrite de mode, mais cependant pourront bien
durer cent ans.

Celle qu'il joua dura moins. Pour soutenir son hospitalit princire
et ses magnificences fodales, il tait devenu l'associ de ses
diteurs; chtelain en public et ngociant en secret, il leur avait
engag sa signature, sans surveiller l'usage qu'ils en faisaient. Une
banqueroute survint;  cinquante-cinq ans, il se trouva ruin et
dbiteur de cent dix-sept mille livres sterling. Avec un courage et
une probit admirables, il refusa toute grce, n'accepta que du temps,
se mit  l'oeuvre le jour mme, crivit infatigablement, paya en
quatre ans soixante-dix mille livres, puisa son cerveau jusqu'
devenir paralytique et mourut  la peine. Ni dans sa conduite ni dans
sa littrature ses gots fodaux ne lui avaient russi, et ses
splendeurs seigneuriales s'taient trouves aussi fragiles que ses
imaginations gothiques. Il s'tait appuy sur l'imitation, et l'on ne
subsiste que par la vrit. C'est ailleurs qu'tait sa gloire, et il y
avait une partie solide dans son esprit comme dans ses crits.
Par-dessous l'amateur du moyen ge, on dcouvre d'abord l'cossais
avis, observateur attentif, dont la sagacit s'est aiguise par le
maniement de la procdure, bon homme d'ailleurs, accommodant et gai,
comme il convient au caractre national, si diffrent du caractre
anglais. Bon Dieu, dit un de ses camarades d'excursions, quel fonds
il avait de belle humeur et de plaisanteries! Un fonds sans fin. Nous
n'avions pas fait dix pas que nous tions  rire ou  crier et 
chanter. Partout o nous nous arrtions, comme il s'accommodait
gentiment  un chacun! Il faisait toujours comme les autres faisaient;
jamais il ne jouait le grand homme et ne se donnait des airs en
compagnie. Devenu plus g et plus grave, il n'en resta pas moins
aimable, le plus aimable des htes, si bien qu'un de ses voisins,
fermier, je crois, au sortir de chez lui, disait  sa femme: Ailie,
ma fille, je vais me coucher, et je voudrais dormir douze mois pleins,
car il n'y a qu'une chose dans ce monde qui vaille la peine de vivre,
c'est la chasse d'Abbotsford. Joignez  ce genre d'esprit des yeux
qui voient tout, une mmoire qui retient tout, une tude perptuelle
promene dans toute l'cosse, parmi toutes les conditions, et vous
verrez natre son vrai talent, ce talent si agrable, si abondant, si
facile, compos d'observation minutieuse et de moquerie douce, et qui
rappelle  la fois Tniers et Addison. Sans doute il crit mal,
quelquefois mme aussi mal que possible[269]; on voit qu'il dicte, ne
se relit gure, et tombe volontiers dans le style pteux et
emphatique, qui est dans l'air et que nous respirons tous les jours
dans les prospectus et les journaux. Bien pis, il est horriblement
long et diffus; ses conversations, ses descriptions sont
interminables; il veut  toute force remplir ses trois volumes. Mais
il a donn  l'cosse droit de cit dans la littrature; j'entends 
l'cosse entire, paysages, monuments, maisons, chaumires,
personnages de tout ge et de tout tat, depuis le baron jusqu'au
pcheur, depuis l'avocat jusqu'au mendiant, depuis la dame jusqu' la
poissarde.  son seul nom, les voil qui apparaissent en foule; qui ne
les voit sortir de tous les coins de sa mmoire? Le baron de
Bradwardine, Dominie Sampson, Meg Merrilies, l'Antiquaire, Ochiltree,
Jeanne Deans et son pre, aubergistes, marchands, commres, tout un
peuple. Y a-t-il un des traits cossais qui manque? conomes,
patients, prcautionns, russ, il le faut bien; la pauvret du sol et
la difficult de vivre les y ont contraints; c'est l le fonds de la
race. La mme tnacit qu'ils avaient porte dans les choses de la
vie, ils l'ont porte dans les choses de l'esprit, studieux lecteurs
et liseurs d'antiquits et de controverses; potes de plus: les
lgendes naissent aisment, dans un paysage romantique, parmi des
guerres et des brigandages invtrs. Sur cette terre ainsi prpare
et dans ce triste climat, le presbytrianisme a enfonc ses pres
racines. Voil le monde tout moderne et rel, illumin par le lointain
soleil couchant de la chevalerie, que Walter Scott a dcouvert, comme
un peintre qui, au sortir des grands tableaux d'apparat, aperoit un
intrt et une beaut dans les maisons bourgeoises de quelque bicoque
provinciale, ou dans une ferme encadre par ses carrs de betteraves
et de navets. Une malice continue gaye ces tableaux d'intrieur et de
genre, si locaux et minutieux, et qui, comme ceux des Flamands,
indiquent l'avnement d'une bourgeoisie. La plupart de ces bonnes gens
sont des comiques. Il s'amuse  leurs dpens, met au jour leurs petits
mensonges, leur parcimonie, leur badauderie, leurs prtentions, et les
cent mille ridicules dont leur condition rtrcie ne manque jamais de
les affubler. Un perruquier chez lui fait tourner le ciel et la terre
autour de ses perruques; si la Rvolution franaise prend pied
partout, c'est que les magistrats ont renonc  cet ornement. Prenez
garde, Monkbarns, dit-il piteusement en retenant par la basque de
l'habit une des trois pratiques qui lui restent, au nom de Dieu,
prenez garde. Sir Arthur est noy dj, et si vous tombez par-dessus
la falaise, il n'y aura plus qu'une perruque dans la paroisse, celle
du ministre[270]. Vous le voyez, l'auteur sourit, et sans
malveillance; ce naf gosme est l'effet du mtier et ne rvolte
point. Walter Scott n'est jamais aigre: au fond il aime les hommes,
les excuse ou les tolre; il ne flagelle point les vices, il les
dmasque; encore les dmasque-t-il sans rudesse. Son meilleur plaisir
est de suivre tout au long non point mme un vice, mais un travers, la
manie du bric--brac dans l'antiquaire, la vanit archologique dans
le baron de Bradwardine, le radotage nobiliaire dans la douairire de
Tillietudlem, c'est--dire l'exagration plaisante de quelque got
permis, et cela sans colre, parce qu'en somme ces gens ridicules sont
estimables et parfois gnreux. Mme dans des coquins comme Dick
Hatteraick, dans des coupe-jarrets comme Bothwell, il met quelque
chose de bon. Il n'y a pas jusqu'au major Dalgetty, tueur de
profession, sorti de l'atroce guerre de Trente ans, dont il ne couvre
l'odieux sous le ridicule. Par cette finesse critique et par cette
philosophie bienveillante, il ressemble  Addison.

Il lui ressemble encore par la puret et la continuit de ses
intentions morales. Sir Walter, lui disait M. Laidlaw, auquel il
dictait _Ivanhoe_, je ne puis m'empcher de vous dire que vous faites
un bien immense par ces rcits si attrayants et si nobles, car les
jeunes gens et les jeunes personnes ne voudront plus jeter les yeux
sur les drogues littraires qu'on leur fournissait dans les cabinets
de lecture[271]. Et les yeux de Walter Scott se remplirent de larmes.
 son lit de mort, il dit  son gendre: Lockhart, je n'ai plus qu'une
minute peut-tre  vous parler. Mon ami, soyez un homme de bien;
soyez vertueux, soyez religieux, soyez un homme de bien. Aucune autre
chose ne vous donnera de consolation quand vous serez o j'en suis.
Ce fut l presque sa dernire parole. Par cette honntet foncire et
par cette large humanit, il s'est trouv l'Homre de la bourgeoisie
moderne. Autour de lui et aprs lui, le roman de moeurs, dgag du
roman historique, a fourni une littrature entire et gard les
caractres qu'il lui avait imprims. Miss Austen, miss Bront,
mistress Gaskell, mistress Eliot, Bulwer, Thackeray, Dickens et tant
d'autres peignent surtout ou peignent uniquement, comme lui, la vie
contemporaine, telle qu'elle est, sans embellissements,  tous les
tages, souvent dans le peuple, plus souvent encore dans la classe
moyenne. Et les causes qui ont fait avorter chez lui et ailleurs le
roman historique ont fait russir chez lui et les autres le roman de
moeurs. Ils s'taient trouvs copistes trop minutieux et moralistes
trop dcids, incapables des grandes divinations et des larges
sympathies qui ouvrent l'histoire; leur imagination tait trop
littrale et leur jugement trop arrt. C'est justement avec ces
facults qu'ils crent un nouveau genre, qui par des milliers de
rejetons pullule encore aujourd'hui, avec une abondance telle que les
talents s'y comptent par centaines, et qu'on ne peut le comparer pour
la sve originale et nationale qu' la peinture du grand sicle des
Hollandais. Raliste et moral, voil ses deux traits. Ils sont  cent
lieues de la grande imagination qui cre ou transforme, telle qu'elle
apparut  la Renaissance ou au dix-septime sicle, dans les ges
hroques ou nobles. Ils renoncent  l'invention libre; ils
s'astreignent  l'exactitude scrupuleuse. Ils peignent avec un dtail
infini les costumes et les lieux sans y rien changer. Ils marquent les
petites nuances du langage; ils n'ont point dgot des vulgarits ni
des platitudes. Leurs renseignements sont authentiques et prcis.
Bref, ils crivent en bourgeois et pour des bourgeois, c'est--dire
pour des gens rangs, enferms dans une profession, dont l'imagination
vit  terre et regarde les choses  la loupe, incapables de rien
goter franchement en fait de peinture, sinon des intrieurs et des
trompe-l'oeil; demandez  une cuisinire quel tableau elle prfre au
Muse, elle vous montrera une cuisine o les casseroles sont si bien
faites qu'on est tent d'y tremper la soupe. Cependant par del cette
inclination, qui aujourd'hui est europenne, ils ont un besoin
particulier, qui chez eux est national et remonte au sicle prcdent:
ils veulent que le roman contribue comme le reste  leur grande
oeuvre, l'amlioration de l'homme et de la socit. Ils lui demandent
la glorification de la vertu et la flagellation du vice. Ils
l'envoient dans tous les recoins de la socit civile et dans tous les
vnements de l'histoire prive  la recherche de documents et
d'expdients pour apprendre de lui le moyen de remdier aux abus, de
soulager les misres, de prvenir les tentations. Ils font de lui un
instrument d'enqute, d'ducation et de morale. Singulire oeuvre, qui
dans toute l'histoire n'a point sa pareille, parce que dans toute
l'histoire il n'y a pas eu de socit pareille, et qui, mdiocre pour
les amateurs du beau, admirable pour les amateurs de l'utile, offre,
dans l'innombrable varit de ses peintures et dans la fixit
invariable de son esprit, le tableau de la seule dmocratie qui sache
se contenir, se gouverner et se rformer.

[Note 253: 1793-1794.]

[Note 254: _Revue d'dimbourg_, octobre 1802.]

[Note 255: Voyez _the Fudge Family_, etc.]

[Note 256: _The Epicurean._]

[Note 257: _Lalla Rookh._]

[Note 258: Voir _The history of the caliph Vathek_, roman
fantastique et puissant, par W. Beckford, publi d'abord en franais,
1784.]

[Note 259: Voyez les notes de Southey, pires que celles de
Chateaubriand dans les _Martyrs_.]

[Note 260: _Revue d'dimbourg._]

[Note 261: Lockhart, p. 220, _Life of sir W. Scott_.]

[Note 262: Writer at the signet.]

[Note 263: _Romantic._]

[Note 264: Lockhart, t. I, p. 29.]

[Note 265: Lockhart, t. IV, p. 329.]

[Note 266: Sa bibliothque et sa collection furent estimes 10000
liv. sterling.]

[Note 267: Je suis oblig de traduire ici par des quivalents.]

[Note 268: Aujourd'hui environ cent cinquante anecdotes! crit
le capitaine Basil Hall, son hte.]

[Note 269: _Ivanhoe_, page 1. Such being our chief scene, the
date of our story refers to a period towards the end of the reign of
Richard I, when his return from his long captivity had become an event
rather wished than hoped for by his despairing subjects, who were in
the mean time subjected to every species of subordinate
oppression.--Impossible d'crire plus lourdement.]

[Note 270: Haud a care, haud a care, Monkbarns; God's sake, haud a
care; sir Arthur's drowned already, and an ye fa' over the cleugh too,
there will be but a wig left in the parish, and that's the
minister's.]

[Note 271: _Circulating libraries._ (Je traduis par un
quivalent.)]


IV

 ct de ce dveloppement, il y en avait un autre, et en mme temps
que l'histoire, la philosophie entrait dans la littrature pour
l'agrandir et l'altrer. On l'y trouvait partout,  l'entre comme au
centre.  l'entre, elle avait implant l'esthtique: chaque pote
devenu thoricien dfinissait le beau avant de le produire, posait des
principes dans sa prface et n'inventait que d'aprs un systme
prconu. Mais l'ascendant de la mtaphysique tait bien plus visible
encore au centre de l'oeuvre qu' l'entre; car non-seulement elle
prescrivait  la posie sa forme, mais encore elle lui fournissait son
fonds. Qu'est-ce que l'homme et que vient-il faire en ce monde?
Quelles sont ces grandeurs lointaines auxquelles il aspire? Y a-t-il
un port qu'il puisse atteindre, et une main cache qui le conduise
vers ce port? Ce sont l les questions que les potes, transforms en
penseurs, agitaient de concert, et Goethe, ici comme ailleurs, pre ou
promoteur de toutes les hautes ides modernes,  la fois sceptique,
panthiste et mystique, crivait dans son _Faust_ l'pope du sicle
et l'histoire de l'esprit humain. Ai-je besoin de dire que chez
Schiller, Heine, Beethoven, Hugo, Lamartine et Musset, le pote, 
travers sa personne particulire, fait toujours parler l'homme
universel? Les personnages qu'ils ont crs, depuis _Faust_ jusqu'
_Ruy Blas_, ne leur ont servi qu' manifester quelque grande ide
mtaphysique et sociale, et vingt fois cette ide trop grande, crevant
son enveloppe troite, a dbord hors de toute vraisemblance humaine
ou de toute forme potique pour s'taler elle-mme sous les yeux des
spectateurs. Telle fut la domination de l'esprit philosophique,
qu'aprs avoir violent ou roidi la littrature, il imposa  la
musique des ides humanitaires, infligea  la peinture des intentions
symboliques, pntra dans la langue courante, et gta le style par un
dbordement d'abstractions et de formules dont tous nos efforts ne
parviennent plus aujourd'hui  nous dbarrasser. Comme un enfant trop
fort qui se dgage de sa mre en la blessant, il a tordu les nobles
formes qui avaient essay de le contenir, et tran la littrature 
travers une agonie d'angoisses et d'efforts.

Ce n'est point ici qu'il avait sa patrie, et de l'Allemagne 
l'Angleterre le trajet se trouva bien long. Pendant longtemps, il parut
dangereux ou ridicule. Tout ce qu'on savait de l'Allemagne[272], c'est
que c'tait une vaste tendue de pays, couverte de hussards et
d'diteurs classiques; que si vous y alliez, vous verriez  Heidelberg
un trs-grand tonneau, et que vous pourriez vous rgaler d'excellent vin
du Rhin et de jambon de Westphalie. Quant aux crit vains, ils
paraissaient bien lourds et maladroits. Un Allemand sentimental
ressemble toujours  un grand et gros boucher occup  geindre sur un
veau assassine. Si enfin leur littrature finit par entrer, d'abord par
l'attrait des drames extravagants et des ballades fantastiques, puis par
la sympathie des deux nations qui, allies contre la politique et la
civilisation franaises, reconnaissent leur fraternit de langue, de
religion et de coeur, la mtaphysique allemande reste  la porte,
incapable de renverser la barrire que l'esprit positif et la religion
nationale lui opposent. On la voit qui tente le passage, dans Coleridge
par exemple, thologien philosophe et pote rveur, qui s'efforce
d'largir le dogme officiel, et qui, sur la fin de sa vie, devenu une
sorte d'oracle, essaye, dans le giron de l'glise, de dmler et de
dvoiler devant quelques disciples fidles le christianisme de l'avenir.
Elle n'aboutit pas; les esprits sont trop positifs, les thologiens trop
esclaves. Elle est contrainte de se transformer et de devenir anglicane,
ou de se dformer et de devenir rvolutionnaire, et, au lieu d'un
Schiller et d'un Goethe, de donner des Wordsworth, des Byron et des
Shelley.

Le premier, nouveau Cowper, avec moins de talent et plus d'ides que
l'autre, fut par excellence un homme intrieur, c'est--dire proccup
des intrts de l'me. Que suis-je venu faire en ce monde, et pour
quel emploi cette vie, telle quelle, m'a-t-elle t donne? Suis-je
juste ou non, et, par del les dmarches visibles de ma conduite, les
mouvements secrets de mon coeur sont-ils conformes  la loi suprme?
Voil, pour cette sorte d'hommes, la pense matresse qui les rend
srieux, mditatifs et ordinairement tristes[273]. Ils vivent _les
yeux tourns vers le dedans_, non pour noter et classer leurs ides,
en physiologistes, mais en moralistes, pour approuver ou blmer leurs
sentiments. Ainsi comprise, la vie devient une affaire grave, d'issue
incertaine, sur laquelle il faut rflchir incessamment et avec
scrupule. Ainsi compris, le monde change d'aspect: ce n'est plus une
machine de rouages engrens, comme le dit le savant, ni une magnifique
plante florissante, comme le sent l'artiste: c'est l'oeuvre d'un tre
moral tale en spectacle devant des tres moraux.

Reprsentez-vous un pareil homme en face de la vie et du monde; il les
regarde et il y prend part, en apparence comme un autre; mais au fond
qu'il est diffrent! Sa grande pense le poursuit, et quand il
contemple un arbre, c'est pour mditer sur la destine humaine. Il
trouve ou prte un sens aux moindres objets: un soldat qui marche au
son du tambour le fait rflchir sur l'abngation hroque, soutien
des socits; une trane de nuages qui dort lourdement au bord d'un
ciel terne lui communique cette mlancolie calme, si propre 
entretenir la vie morale. Il n'est rien qui ne lui rappelle son devoir
et ne l'avertisse de ses origines. De prs ou de loin, comme une
grande montagne dans un paysage, sa philosophie apparatra derrire
toutes ses ides et toutes ses images. Elle lui apparatra parmi des
temptes et des clairs, s'il est inquiet, passionn et malade de
scrupules, comme les vrais puritains, comme Pascal, Cowper, Carlyle.
Elle lui apparatra dans un demi-brouillard gristre, imposant et
calme, s'il jouit comme celui-ci d'une me repose et d'une vie douce.
Wordsworth est un homme sage et heureux, penseur et rveur, qui lit et
se promne. On le trouve ds l'abord assis dans une condition
indpendante et dans une fortune aise, au sein d'un mariage
tranquille, parmi les faveurs du gouvernement et les respects du
public. Il vit paisiblement au bord d'un beau lac, en face de nobles
montagnes, agrablement retir dans une maison lgante, parmi les
admirations et les empressements d'amis distingus et choisis, occup
de contemplations que nul orage ne vient troubler, et de posie que
nul embarras ne vient empcher d'clore. Dans ce grand calme, il
s'coute penser; la paix est si grande en lui et autour de lui qu'il
peut apercevoir l'imperceptible. La plus humble fleur qui s'ouvre,
dit-il, peut remuer en moi des sentiments trop profonds pour se
rpandre en larmes[274]. Il voit une grandeur, une beaut, des leons
dans les petits vnements qui font la trame de nos journes les plus
banales. Il n'a pas besoin, pour tre mu, de spectacles splendides ni
d'actions extraordinaires. Le grand clat des lustres, la pompe
thtrale le choqueraient; ses yeux sont trop dlicats, accoutums aux
teintes douces et uniformes. C'est un pote crpusculaire. La vie
morale dans la vie vulgaire, voil son objet, l'objet de ses
prfrences. Ses peintures sont des _grisailles significatives_; de
parti pris il supprime tout ce qui plat aux sens, afin de ne parler
qu'au coeur.

De ce caractre naquit une thorie, sa thorie de l'art, toute
spiritualiste, qui, aprs avoir rvolt les habitudes classiques,
finit par rallier les sympathies protestantes, et lui gagna autant de
partisans qu'elle lui avait suscit d'ennemis[275]. Puisque la seule
chose importante est la vie morale, attachons-nous uniquement 
l'entretenir. Il faut que le lecteur soit mu, vritablement, et avec
profit pour son me; le reste est indiffrent: montrons-lui donc les
objets mouvants en eux-mmes, sans songer  les habiller d'un beau
style. Dpouillons-nous du langage convenu et de la diction potique.
Laissons l les mots nobles, les pithtes d'cole et de cour, et tout
cet attirail de splendeur factice que les crivains classiques se
croient en devoir de revtir et en droit d'imposer. En posie, comme
ailleurs, il s'agit non d'ornement, mais de vrit. Quittons la parade
et cherchons l'effet. Parlons en style nu, aussi semblable que
possible  la prose,  la conversation ordinaire, mme  la
conversation rustique, et choisissons nos sujets tout prs de nous,
dans la vie humble. Prenons pour personnage un enfant idiot, une
vieille paysanne qui grelotte, un colporteur, une servante arrte
dans la rue. C'est le sentiment vrai, et non la dignit des gens, qui
fait la beaut du sujet; c'est le sentiment vrai et non la dignit des
mots, qui fait la beaut de la posie. Qu'importe que ce soit une
villageoise qui pleure, si ces pleurs me font voir le sentiment
maternel? Qu'importe que mon vers soit une ligne de prose rime, si
cette ligne rend visible une motion noble? Vous nous lisez pour
emporter des motions, non des phrases; vous venez chercher chez nous
une culture morale, et non de jolies faons de parler.--Et l-dessus
Wordsworth, classant ses pomes suivant les diverses facults de
l'homme et les diffrents ges de la vie, entreprend de nous conduire,
par tous les compartiments et tous les degrs de l'ducation
intrieure, jusqu'aux convictions et aux sentiments qu'il a lui-mme
atteints.

Tout cela est fort bien, mais  la condition que le lecteur soit comme
lui, c'est--dire philosophe moraliste par excellence et homme
sensible avec excs. Quand j'aurai vid ma tte de toutes les penses
mondaines, et que j'aurai regard les nuages dix annes durant pour
m'affiner l'me, j'aimerai cette posie. En attendant, le rseau de
fils imperceptibles par lesquels Wordsworth essaye de relier tous les
sentiments et d'embrasser toute la nature casse sous mes doigts: il
est trop frle; c'est une toile d'araigne tisse, tire par une
imagination mtaphysique, et qui se dchir sitt qu'une main solide
essaye de la palper. La moiti de ses pices sont enfantines, presque
niaises[276]: des vnements plats dans un style plat, nullit sur
nullit, et par principe. Toutes les potiques du monde ne nous
rconcilieront pas avec tant d'ennui. Certainement un chat qui joue
avec trois feuilles sches peut fournir une rflexion philosophique,
et figurer l'homme sage qui joue avec les feuilles tombes de la
vie; mais quatre-vingts vers l-dessus font biller, et bien pis,
sourire.  ce compte, vous trouverez une leon dans une brosse  dents
use, qui cependant continue son service. Sans doute encore les voies
de la Providence sont insondables, et un manoeuvre goste et brutal
comme Peter Bell peut tre converti par la belle conduite d'un ne
plein de fidlit et d'abngation; mais ces gentillesses sentimentales
sont bien vite fades, et le styl, par sa navet voulue, les affadit
encore. On n'est pas trop content de voir un homme grave imiter
srieusement le parler des nourrices, et on se dit tout bas qu'avec
des attendrissements si frquents, il doit mouiller bien des
mouchoirs. Nous reconnaissons, si vous voulez, que vos sentiments
sont intressants; encore pourriez-vous vous dispenser de nous les
faire passer tous en revue. Hier, j'ai lu _le Parfait pcheur_ de
Walton; sonnet.--Le dimanche de Pques, j'tais dans une valle du
Westmoreland; autre sonnet.--Avant-hier, par mes questions trop
pressantes, j'ai pouss mon petit garon  mentir; pome.--Je vais me
promener sur le continent et en cosse; posies sur tous les
incidents, monuments, documents du voyage. Vous jugez donc vos
motions bien prcieuses, que vous les mettez toutes sous verre? Il
n'y a que trois ou quatre vnements en chacun de nous qui vaillent la
peine d'tre conts; nos puissantes sensations mritent d'tre
montres, parce qu'elles rsument tout notre tre, mais non les petits
effets des petits branlements qui nous traversent et les oscillations
imperceptibles de notre tat quotidien. Autrement je finirai par
expliquer en vers qu'hier mon chien s'est cass la patte, et que ce
matin ma femme a mis ses bas  l'envers. Le propre de l'artiste est de
couler les grandes ides dans des moules aussi grands qu'elles; ceux
de Wordsworth sont en mauvaise glaise vulgaire, brchs, incapables
de garder le noble mtal qu'ils doivent contenir.

Mais le mtal est vritablement noble, et, outre plusieurs sonnets
trs-beaux, il y a telle de ses oeuvres, entre autres la plus vaste,
_Une Excursion_, o l'on oublie la pauvret de la mise en scne pour
admirer la chastet et l'lvation de la pense.  la vrit,
l'auteur ne s'est gure mis en frais d'imagination: il se promne
et cause avec un pieux colporteur cossais, voil toute l'histoire.
Toujours les potes de cette cole se promnent, regardant la nature
et pensant  la destine humaine; c'est leur attitude permanente. Il
cause donc avec le colporteur, personnage mditatif, qui s'est
instruit par une longue exprience des hommes et des choses, qui
parle fort bien (trop bien!) de l'me et de Dieu, et lui conte
l'histoire d'une bonne femme morte de chagrin dans sa chaumire;
puis avec un solitaire, sorte d'Hamlet sceptique, morose, attrist
par la mort des siens et les dceptions de ses longs voyages; puis
avec le pasteur, qui les mne au cimetire du village et leur dcrit
la vie de plusieurs morts intressants. Notez qu'au fur et  mesure
les rflexions et les discussions morales, les paysages et les
descriptions morales, s'talent par centaines, que les dissertations
entrelacent leurs longues haies d'pines, et que les chardons
mtaphysiques pullulent dans tous les coins. Bref, le pome est
grave et terne comme un sermon. Eh bien! malgr cet air
ecclsiastique et les tirades contre Voltaire et son sicle[277], on
se sent pris comme par un discours de Thodore Jouffroy. Aprs tout,
cet homme est convaincu, il a pass sa vie  mditer ces sortes
d'ides, elles sont la posie de sa religion, de sa race et de son
climat; il en est imbu: ses peintures, ses rcits, toutes ses
interprtations de la nature visible et de la vie humaine ne
tendent qu' mettre l'esprit dans la disposition grave qui est celle
de l'homme intrieur. J'entre ici comme dans la valle de
Port-Royal: un recoin solitaire, des eaux stagnantes, des bois
mornes, des ruines, des pierres tumulaires, et par-dessus tout
l'ide de l'homme responsable et de l'obscur _au-del_, vers lequel
involontairement nous nous acheminons. J'oublie nos faons
franaises insouciantes, notre habitude de laisser couler la vie. Il
y a un srieux imposant, une austre beaut dans cette rflexion si
sincre; le respect vient, on s'arrte et on est touch. Ce livre
est comme un temple protestant, auguste, quoique monotone et nu. Ce
qu'il expose, ce sont les grands intrts de l'me, c'est la
vrit, la grandeur, la beaut, l'esprance, l'amour,--la crainte
mlancolique subjugue par la foi,--ce sont les consolations bnies
aux jours d'angoisse,--c'est la force de la volont et la puissance
de l'intelligence,--ce sont les joies rpandues sur la large
communaut des tres,--c'est l'esprit individuel qui maintient sa
retraite inviole,--sans y recevoir d'autres matres que la
conscience,--et la loi suprme de cette intelligence qui gouverne
tout[278]. Cette personne inviole, seule portion de l'homme qui
soit sainte, est sainte  tous les tages; c'est pour cela que
Wordsworth choisit pour personnages un colporteur, un cur, des
villageois;  ses yeux, la condition, l'ducation, les habits, toute
l'enveloppe mondaine de l'homme est sans intrt; ce qui fait notre
prix, c'est l'intgrit de notre conscience; la science mme n'est
profonde que lorsqu'elle pntre jusqu' la vie morale; car nulle
part cette vie ne manque.  toutes les formes d'tre est assign un
principe actif;--quoique recul hors de la porte des sens et de
l'observation,--il subsiste en toutes choses, dans les toiles du
ciel azur, dans les petits cailloux qui pavent les ruisseaux,--dans
les eaux mouvantes, dans l'air invisible.--Toute chose a des
proprits qui se rpandent au del d'elle-mme--et communiquent le
bien, bien pur ou ml de mal.--L'esprit ne connat point de lieu
isol,--de gouffre bant, de solitude.--De chanon en chanon il
circule, et il est l'me de tous les mondes[279]. Rejetez donc avec
ddain cette science sche qui divise et divise toujours les objets
par des sparations incessantes, ne les saisit que morts et sans me
et dtruit toute grandeur[280]. Mieux vaut un paysan superstitieux
qu'un savant froid. Au del des vanits de la science et de
l'orgueil du monde, il y a l'me par qui tous sont gaux, et la
large vie chrtienne et intime ouvre d'abord ses portes  tous ceux
qui veulent l'aborder. Le soleil est fix, et magnificence infinie
du ciel--est fixe  la porte de tout oeil humain.--L'Ocan sans
sommeil murmure pour toute oreille.--La campagne, au printemps,
verse une frache volupt dans tous les coeurs.--Les devoirs
premiers brillent l-haut comme les astres.--Les tendresses qui
calment, caressent et bnissent--sont parses sous les pieds des
hommes comme des fleurs[281]. Pareillement  la fin de toute
agitation et de toute recherche apparat la grande vrit qui est
l'abrg des autres. La vie, la vritable vie, est l'nergie de
l'amour--divin ou humain--exerce dans la peine,--dans la
tribulation,--et destine, si elle a subi son preuve et reu sa
conscration,-- passer,  travers les ombres et le silence du
repos,  la joie ternelle[282]. Les vers soutiennent ces graves
penses de leur harmonie grave; on dirait d'un motet qui accompagne
une mditation ou une prire. Ils ressemblent  la musique grandiose
et monotone de l'orgue, qui le soir,  la fin du service, roule
lentement dans la demi-obscurit des arches et des piliers.

Lorsqu'une forme d'esprit arrive  la lumire, elle y arrive de toutes
parts; il n'y a point de parti o elle n'apparaisse, ni d'instincts
qu'elle ne renouvelle. Elle entre en mme temps dans les deux camps
contraires, et semble dfaire d'une main ce qu'elle a fait de l'autre
main. Si c'est comme autrefois le style oratoire, on le trouve  la
fois au service de la misanthropie cynique et au service de l'humanit
dcente, chez Swift et chez Addison. Si c'est comme aujourd'hui
l'esprit philosophique, il produit  la fois des prdications
conservatrices et des utopies socialistes, Wordsworth et
Shelley[283]. Celui-ci, un des plus grands potes du sicle, fils d'un
riche baronnet, beau comme un ange, d'une prcocit extraordinaire,
doux, gnreux[284], tendre, combl de tous les dons du coeur, de
l'esprit, de la naissance et de la fortune, gta sa vie comme 
plaisir, en portant dans sa conduite l'imagination enthousiaste qu'il
et d garder pour ses vers. Ds sa naissance, il eut la vision de
la beaut et du bonheur sublimes, et la contemplation du monde idal
l'arma en guerre contre le monde rel. Ayant refus  ton d'tre le
domestique[285] des grands coliers, il fut trait par les lves et
par les matres avec une cruaut rvoltante, se laissa martyriser,
refusa d'obir, et, refoul en lui-mme parmi des lectures dfendues,
commena  former les rves les plus dmesurs et les plus potiques.
Il jugea la socit par l'oppression qu'il subissait, et l'homme par
la gnrosit qu'il sentait en lui-mme, crut que l'homme tait bon et
la socit mauvaise, et qu'il n'y avait qu' supprimer les
institutions tablies pour faire de la terre un paradis. Il devint
rpublicain, communiste, prcha la fraternit, l'amour, mme
l'abstinence des viandes, et, comme moyen, l'abolition des rois, des
prtres et de Dieu[286]. Jugez de l'indignation que de telles ides
soulevrent dans une socit si obstinment attache  l'ordre tabli,
si intolrante, o, par-dessus, les instincts conservateurs et
religieux, le _cant_ parlait en matre. Il fut chass de l'universit;
son pre refusa de le voir; le chancelier, par un dcret, lui ta la
tutelle de ses deux enfants  titre d'indigne;  la fin, il fut oblig
de quitter l'Angleterre. J'ai oubli de dire qu' dix-huit ans il
avait pous une jeune fille du peuple, qu'ils s'taient spars,
qu'elle s'tait tue, qu'il avait min sa sant  force d'exaltations
et d'angoisses[287], et que jusqu' la fin de sa vie il fut nerveux ou
malade. N'est-ce point l une vraie vie de pote? Les yeux fixs sur
les apparitions magnifiques dont il peuplait l'espace, il marchait 
travers le monde, sans voir la route, trbuchant sur les pierres du
chemin. Cette connaissance des hommes que la plupart des potes ont en
commun avec les romanciers, il ne l'avait pas. On n'a gure vu
d'esprit dont la pense plant plus haut et plus loin des choses
relles. Quand il a tent de faire des personnages et des vnements,
dans _la Reine Mab_, dans _Alastor_, dans _la Rvolte de l'Islam_,
dans _Promthe_, il n'a produit que des fantmes sans substance. Une
seule fois, dans _Batrix Cenci_, il a ranim une figure vivante digne
de Webster et du vieux Ford, mais en quelque sorte malgr lui, et
parce que les sentiments y taient tellement inous et tendus qu'ils
s'accommodaient  ses conceptions surhumaines. Partout ailleurs son
monde est au-del du ntre. Les lois de la vie y sont suspendues ou
transformes. On y vogue entre ciel et terre, dans l'abstraction, le
rve et le symbole; les tres y flottent comme ces figures
fantastiques qu'on aperoit dans les nuages, et qui tour  tour
ondoient et se dforment, capricieusement, dans leur robe de neige et
d'or.

Pour les mes ainsi faites, la grande consolation, c'est la nature.
Elles sont trop finement sensibles pour trouver une distraction dans
le spectacle et la peinture de passions humaines[288]. Shelley s'en
cartait instinctivement; cette vue rouvrait ses propres blessures.
Il se trouvait mieux dans les bois, au bord de la mer, en face des
grands paysages. Les rochers, les nuages et les prairies, qui semblent
inertes et insensibles aux yeux ordinaires, sont, pour les grandes
sympathies, des tres vivants et divins qui reposent de l'homme. Il
n'y a point de sourire virginal aussi charmant que celui de l'aube, ni
de joie plus triomphante que celle de la mer lorsque ses flots
fourmillent et frissonnent  perte de vue sous la prodigue splendeur
du ciel.  cet aspect, le coeur remonte involontairement vers les
sentiments de l'antique lgende, et le pote aperoit dans la
floraison inpuisable des choses l'me pacifique de la grande mre par
qui tout vgte et se soutient. Shelley passait la plus grande partie
de sa vie en plein air, surtout en bateau, d'abord sur la Tamise, puis
sur le lac de Genve, puis sur l'Arno et dans les mers d'Italie.
J'aime tous les endroits dserts, disait-il, et solitaires, ceux o
nous gotons le plaisir de croire infini ce que nous voyons, infini
comme nous souhaitons que soit notre me. Et tel tait ce large ocan
et cette cte plus strile que ses vagues. Profond sentiment
germanique qui, alli  des motions paennes, a produit sa posie,
posie panthiste et pourtant pensive, presque grecque et pourtant
anglaise, o la fantaisie joue comme une enfant folle et songeuse avec
le magnifique cheveau des formes et des couleurs. Un nuage, une
plante, un lever de soleil, ce sont l ses personnages; c'taient ceux
des potes primitifs, lorsqu'ils prenaient l'clair pour un oiseau de
flamme et les nuages pour les troupeaux du ciel. Mais quelle ardeur
secrte par del ces splendides images, et comme on sent la chaleur de
la fournaise par del les fantmes colors qu'elle fait flotter sur
l'horizon[289]! Quelqu'un, depuis Shakspeare et Spenser, a-t-il trouv
des extases aussi tendres et aussi grandioses? Quelqu'un a-t-il peint
aussi magnifiquement le nuage qui veille la nuit dans le ciel,
enveloppant dans son filet l'essaim d'abeilles dores, qui sont les
toiles, et le matin rouge avec ses yeux de mtore et ses
flamboyantes ailes tendues qui saute, comme un aigle, sur la croupe
de la nue voguante[290]? Lisez encore ces vers sur le jardin o rve
la sensitive. Hlas! ce sont les rves du pote et les bienheureuses
visions qui ont flott dans son coeur vierge jusqu'au moment o il
s'est ouvert et fltri. Je m'arrterai  temps, je n'irai pas, comme
lui, au del des souvenirs de son printemps.

     La perce-neige, puis la violette,--sortaient du sol, humides
     de pluie tide,--et leur haleine se mlait aux fraches
     senteurs--du gazon, comme la voix  l'instrument.

     Puis les gentianes bigarres et les hautes tulipes,--et les
     narcisses, les plus belles d'entre toutes les fleurs,--qui
     contemplent leurs yeux dans les enfoncements du
     fleuve,--jusqu' ce qu'ils meurent de leur propre beaut
     trop aime.

     Puis la naade de la valle, le muguet:--la jeunesse le fait
     si beau, et la passion si ple,--que l'clat de ses
     clochettes tremblantes se laisse entrevoir-- travers leurs
     pavillons de verdure tendre.

     Puis l'hyacinthe empourpre, blanche ou bleue,--qui de ses
     clochettes frles jetait un carillon--de notes si dlicates,
     si douces et si intenses,--qu'on le sentait au-dedans des
     sens comme un parfum.

     Et la rose, comme une nymphe qui s'apprte pour le
     bain,--dcouvrant la profondeur de son sein
     blouissant,--jusqu' ce que, voile aprs voile, devant
     l'air palpitant,--l'me de sa beaut et de son amour se ft
     montr nue.

     Puis le grand lis dress qui levait en l'air,--comme une
     Mnade, sa coupe claire par la lune,--jusqu' ce que
     l'toile ardente, qui est son oeil,--regardt l'azur tendre
     du ciel  travers la rose transparente.

     Sur le courant dont la poitrine mouvante,--scintillait entre
     des berceaux de branches fleuries,--des clarts d'meraude
     et d'or--glissaient  travers le dme de teintes
     entremles.

     De larges nymphas y tranaient tremblants,--et  ct d'eux
     les nnufars toiles luisaient,--et tout  l'entour la molle
     rivire scintillait et dansait--avec des sons doux et un
     doux rayonnement.

     Et les sentiers sinueux de gazon et de mousse--qui menaient
     dans le jardin en long et en travers,--quelques-uns ouverts
      la fois au soleil et  la brise,--d'autres perdus parmi
     des berceaux d'arbres en fleur.

     taient tous pars de pquerettes et de jacinthes
     dlicates--aussi belles que les fabuleuses asphodles,--et
     de fleurettes qui, se baissant vers le jour qui
     baissait,--retombaient en pavillons blancs, empourprs et
     bleus,--pour abriter le ver-luisant contre la rose du
     soir[291].

Tout vit ici, tout respire et dsire. Ce pome, qui est l'histoire
d'une plante, est aussi l'histoire d'une me, l'me de Shelley, la
sensitive. Est-ce qu'il n'est pas naturel de les confondre? Est-ce
qu'il n'y a pas une communaut de nature entre tous les vivants de ce
monde? Certes il y a une me dans chaque chose; il y en a une dans
l'univers; quel que soit l'tre, brut ou pensant, dfini ou vague,
toujours par del sa forme sensible luit une essence secrte et je ne
sais quoi de divin que nous entrevoyons par des clairs sublimes, sans
jamais y atteindre et le pntrer. Voil le pressentiment et
l'aspiration qui soulvent toute la posie moderne, tantt en
mditations chrtiennes, comme chez Campbell et Wordsworth, tantt en
visions paennes, comme chez Keats et Shelley. Ils entendent palpiter
le grand coeur de la nature, ils veulent arriver jusqu' lui, ils
tentent toutes les voies spirituelles ou sensibles, celle de la Jude
et celle de la Grce, celle des dogmes consacrs et celle des
doctrines proscrites. Dans cet effort magnifique et insens, les plus
grands s'puisent et meurent. Leur posie, qu'ils tranent avec eux
sur ces routes sublimes, s'y dchire. Un seul, Byron, atteint  la
cime, et de toutes ces grandes draperies potiques qui flottaient
comme des tendards et semblaient appeler les hommes  la conqute de
la vrit suprme, on ne voit plus aujourd'hui que des lambeaux pars
sur le chemin.

Ils ont fait leur oeuvre cependant. Sous leurs efforts multiplis et
par leur concert involontaire, l'ide du beau change, et par contagion
les autres ides vont changer. Les conservateurs y contribuent comme
les rvolutionnaires, et l'esprit nouveau transpire des pomes qui
bnissent l'tat et l'glise, comme des pomes qui maudissent l'glise
et l'tat. On apprend par Wordsworth et par Byron, par le
protestantisme approfondi[292] et par le scepticisme institu, que,
dans cet tablissement sacr que le _cant_ protge, il y a matire 
rforme ou  rvolte; qu'on peut trouver des valeurs morales autres
que celles que la loi timbre et que l'opinion reoit; qu'en dehors des
confessions officielles, il y a des vrits; qu'en dehors des
conditions respectes, il y a des grandeurs; qu'en dehors des
situations rgulires, il y a des vertus; que la grandeur est dans le
coeur et dans le gnie, et que tout le reste, actions et croyances,
est subalterne. On vient d'prouver que, par del les conventions
littraires, il y a une posie, et par contre-coup l'on est dispos 
sentir que, par del les dogmes religieux, il peut y avoir une foi,
et, par del les institutions sociales, une justice. L'antique difice
s'branle, et la Rvolution y entre, non par une inondation subite,
comme en France, mais par des infiltrations lentes. La muraille btie
contre elle par l'intolrance publique se fendille et s'ouvre; la
guerre engage contre le jacobinisme rpublicain et imprial vient de
finir par la victoire, et dsormais on peut contempler les ides
ennemies non plus  titre d'ennemies, mais  titre d'ides. On les
contemple, et en les appropriant au pays on les importe. Les
catholiques sont mancips, les bourgs-pourris sont abolis, le cens
lectoral est abaiss, les taxes injustes qui enchrissaient les
grains sont rvoques, les dmes ecclsiastiques sont converties en
redevances, les lois terribles qui protgeaient la proprit sont
adoucies, l'assiette de l'impt est reporte de plus en plus sur les
classes riches; les vieilles institutions, arranges autrefois au
profit d'une race, et dans cette race au profit d'une classe, ne se
maintiennent plus qu' la condition de servir au profit de tous; les
privilges deviennent des fonctions, et dans ce triomphe de la classe
moyenne qui fait l'opinion et prend l'ascendant, l'aristocratie,
passant des sincures aux services, ne semble plus lgitime qu' titre
de ppinire nationale conserve pour fournir des hommes publics. En
mme temps, l'troite orthodoxie s'largit. La zoologie, l'astronomie,
la gologie, la botanique, l'anthropologie, toutes les sciences
d'observation si cultives et si populaires, y font de force pntrer
leurs dcouvertes dissolvantes. La critique arrive d'Allemagne,
remanie la Bible, refait l'histoire du dogme, atteint le dogme
lui-mme. Cependant la pauvre philosophie cossaise s'est dessche;
parmi les agitations des sectes qui essayent de se transformer et de
l'unitarisme qui monte, on entend aux portes de l'arche sainte bruire
comme une mare la philosophie continentale. Aujourd'hui dj elle a
gagn la littrature; depuis cinquante ans, tous les grands crivains
y plongent: Sidney Smith, par ses sarcasmes contre l'engourdissement
du clerg et l'oppression des catholiques; Arnold, par ses
rclamations contre le monopole religieux du clerg et contre le
monopole ecclsiastique des anglicans; Macaulay, par son histoire et
son pangyrique de la rvolution librale; Thackeray, en attaquant la
classe noble au profit de la classe moyenne; Dickens, en attaquant les
dignitaires et les riches au profit des petits et des pauvres; Currer
Bell et mistress Browning, en dfendant l'initiative et l'indpendance
des femmes; Stanley et Jowet, en introduisant l'exgse d'outre-Rhin
et en prcisant la critique biblique; Carlyle, en important sous forme
anglaise la mtaphysique allemande; Stuart Mill, en important sous
forme anglaise le positivisme franais; Tennyson lui-mme, en tendant
sur les beauts de tous les pays et de tous les sicles la protection
de son dilettantisme aimable et de ses sympathies potiques; chacun,
selon sa taille et son endroit, enfonc  des profondeurs diffrentes,
tous retenus  porte du rivage par leurs proccupations pratiques,
tous affermis contre les glissades par leurs proccupations morales,
tous occups, les uns avec plus d'ardeur, les autres avec plus de
dfiance,  recevoir ou  faire entrer le flot croissant de la
dmocratie et de la philosophie modernes dans leur constitution et
dans leur glise, sans dgt et avec mesure, de faon  ne rien
dtruire et de faon  tout fconder.

[Note 272: _Edinburgh Review_, juin 1810.]

[Note 273: Nos jansnistes, les puritains et les mthodistes sont
les extrmes de ce groupe.]

[Note 274:

  To me the meanest flower that blows can give
  Thoughts that do often lie too deep for tears.]

[Note 275: Prface de la seconde dition des _Lyrical Ballads_.]

[Note 276: _Peter Bell_,--_the White doe_,--_the Kitten and the
Falling leaves_, etc.]

[Note 277:

  This dull product of a scoffer's pen,
  Impure conceits discharging from a heart
      Harden'd by impious pride!]

[Note 278:

  On man, on nature and on human life
  Musing in solitude, I oft perceive
  Fair trains of imagery before me rise,
  Accompanied by feelings of delight
  Pure, or with no unpleasing sadness mixed;
  And I am conscious of affecting thoughts
  And dear remembrances, whose presence soothes
  Or elevates the mind, intent to weigh
  The good or evil of our mortal stake.
  --To these emotions, whencesoe'er they come,
  Whether from breath of outward circumstance,
  Or from the soul--an impulse to herself,--
  I would give utterance in numerous verse.
  Of Truth, of Grandeur, Beauty, Love and Hope,
  And melancholy Fear subdued by Faith;
  Of blessed consolations in distress,
  Of moral strength and intellectual Power,
  Of joy in widest commonalty spread,
  Of the individual mind that keeps her own
  Inviolate retirement, subject there
  To conscience only, and the Law supreme
  Of that Intelligence that governs all
  I sing.
                                         (Wordsworth. The Excursion.)]

[Note 279:

  Whate'er exists hath properties that spread
  Beyond itself, communicating good,
  A simple blessing or with evil mixed.--
  Spirit that knows no insulated spot,
  No chasm, no solitude; from link to link
  It circulates, the soul of all the worlds.]

[Note 280:

  Where Knowledge, ill begun in cold remarks
  On outward things, with formal inference ends,
  Or if the mind turn inward, 't is perplexed,
  Lost in a gloom of uninspired research....
    .... Viewing all objects unremittingly
    In disconnexion, dead and spiritless,
    And still dividing and dividing still,
    Break down all grandeur.]

[Note 281:

                        The sun is fixed,
  And the infinite magnificence of heaven
  Fixed within reach of every human eye.
  The sleepless Ocean murmurs for all ears,
  The vernal field infuses fresh delight
  Into all hearts....
  The primal duties shine aloft like stars,
  The charities that soothe and heal and bless
  Are scattered at the feet of man--like flowers.]

[Note 282:

  Life, I repeat, is energy of Love
  Divine or human, exercised in pain,
  In strife, in tribulation, and ordained,
  If so approved and sanctified, to pass,
  Through shades and silent rest, to endless joy.]

[Note 283: Voir aussi les romans agressifs et socialistes de W.
Godwin, surtout _Caleb Williams_.]

[Note 284: Il gagna une fois une ophthalmie  visiter des
chaumires malsaines.]

[Note 285: _Fag._]

[Note 286: _Queen Mab_ et notes.  Oxford il avait publi une
brochure sur la ncessit de l'athisme.]

[Note 287: Quelque temps avant sa mort,  vingt-neuf ans, il
disait: Si je mourais maintenant, j'aurais vcu autant que mon
pre.]

[Note 288: Tome IV, page 53, notes de mistress Shelley.--Voyez un
excellent article sur Shelley dans la _National Review_, octobre
1856.]

[Note 289: Voyez surtout _the Witch of Atlas_, _the Cloud_, _the
Skylark_, la fin de l'_Islam_, _Alastor_ et tout _Promthe_.]

[Note 290:

  The sanguine sunrise with his meteor eyes
  And his burning plumes outspread,
  Leaps on the back of my sailing rack,
  When the morning star shines dead....
  The orbed maiden with white fire laden,
  Whom mortals call the moon,
  Glides glimmering o'er my fleece-like floor,
  By the midnight breezes strewn.]

[Note 291:

  The snow-drop, and then the violet;
  Arose from the ground with warm rain wet,
  And their breath was mixed with fresh odour, sent
  From the turf, like the voice and the instrument.

  Then the pied wind-flowers and the tulip tall,
  And narcissi, the fairest among them all,
  Who gaze on their eyes in the stream's recess,
  Till they die of their own dear loveliness;

  And the Naiad-like lily of the vale,
  Whom youth makes so fair, and passion so pale,
  That the light of its tremulous bells is seen
  Through their pavilions of tender green;

  And the hyacinth purple, and white, and blue,
  Which flung from its bells a sweet peal anew
  Of music so delicate, soft, and intense,
  It was felt like an odour within the sense;

  And the rose like a nymph to the bath addrest,
  Which unveiled the depth of her glowing breast,
  Till, fold after fold, to the fainting air
  The soul of her beauty and love lay bare;

  And the wand-like lily, which lifted up,
  As a Mnad, its moonlight-coloured cup,
  Till the fiery star, which is its eye,
  Gazed through clear dew on the tender sky;

  And on the stream whose inconstant bosom,
  Was prankt under boughs of embowering blossom,
  With golden and green light slanting through
  Their heaven of many a tangled hue,

  Broad water-lilies lay tremulously,
  And starry river-buds glimmered by,
  And around them the soft stream did glide and dance
  With a motion of sweet sound and radiance.

  And the sinuous paths of lawn and of moss,
  Which led through the garden along and across,
  Some open at once to the sun and the breeze,
  Some lost among bowers of blossoming trees,

  Were all paved with daisies and delicate bells
  As fair as the fabulous asphodels;
  And flowrets which, drooping as day drooped too,
  Fell into pavilions, white, purple, and blue,
  To roof the glow-worm from the evening dew.]

[Note 292: Wordsworth, _the Excursion_, page 328.

  Our life is turned
  Out of her course, whenever man is made
  An offering, a sacrifice, a tool,
  Or implement, a passive thing employed
  As a brute mean.]




CHAPITRE II.

Lord Byron.

     I. L'homme. -- Sa famille. -- Son caractre passionn. --
     Ses amours prcoces. -- Sa vie excessive. -- Son caractre
     militant. -- Sa rvolte contre l'opinion. -- _English Bards
     and Scottish Reviewers._ -- Ses bravades et ses imprudences.
     -- Son mariage. -- Dchanement de l'opinion contre lui. --
     Son dpart. -- Sa vie politique en Italie. -- Ses tristesses
     et ses violences.

     II. Le pote. -- Ses raisons pour crire. -- Sa faon
     d'crire. -- Comment sa posie est personnelle. -- Son got
     classique. -- En quoi ce got l'a servi. -- _Childe Harold._
     -- Le hros. -- Les paysages. -- Le style.

     III. Ses petits pomes. -- Ses procds oratoires. -- Ses
     effets mlodramatiques. -- Vrit des paysages. -- Sincrit
     des sentiments. -- Peintures des motions tristes et
     extrmes. -- Ide rgnante de la mort et du dsespoir. --
     _Mazeppa_, _le Prisonnier de Chillon_, _le Sige de
     Corinthe_, _le Corsaire_, _Lara_. -- Analogie de cette
     conception avec celles de l'Edda et de Shakspeare. -- _Les
     Tnbres._

     IV. _Manfred._ -- Comparaison du Manfred de Byron, et du
     Faust de Goethe. -- Conception de la lgende et de la vie
     dans Goethe. -- Caractre symbolique et philosophique de son
     pope. -- En quoi Byron lui est infrieur. -- En quoi Byron
     lui est suprieur. -- Conception du caractre et de l'action
     dans Byron. -- Caractre dramatique de son pome. --
     Opposition entre le pote de l'univers et le pote de la
     personne.

     V. Scandale en Angleterre. -- La contrainte et l'hypocrisie
     des moeurs. -- Comment et selon quelle loi varient les
     conceptions morales. -- La vie et la morale mridionales. --
     _Beppo._ -- _Don Juan._ -- Transformation du talent et du
     style de Byron. -- Peinture de la beaut et du bonheur
     sensible. -- _Hayde._ -- Comment il combat le cant
     britannique. -- Comment il combat l'hypocrisie humaine. --
     Ide de l'homme. -- Ide de la femme. -- _Dona Julia._ --
     _Le Naufrage._ -- _La prise d'Ismal._ -- Naturel et varit
     de son style. -- Excs et fatigue de sa verve. -- Son
     thtre. -- Son dpart pour la Grce et sa mort.

     VI. Position de Byron dans son sicle. -- La maladie du
     sicle. -- Les diverses conceptions du bonheur et de la vie.
     -- La rponse des lettres. -- La rponse des sciences. --
     quilibre futur de la raison. -- Conception moderne de la
     nature.


I

J'ai rserv le plus grand et le plus anglais de ces artistes; il est
si grand et si anglais qu' lui seul il nous apprendra sur son pays et
sur son temps plus de vrits que tous les autres ensemble. On a
maudit ses ides pendant sa vie; on a tch de dnigrer son gnie
aprs sa mort. Encore aujourd'hui, les critiques anglais,  son
endroit, sont injustes. Il a combattu toute sa vie contre le monde
dont il est issu, et pendant sa vie comme aprs sa mort, il a port la
peine des ressentiments qu'il a provoqus et des rpugnances qu'il a
fait natre. Un critique tranger peut tre plus quitable, et louer
librement la main puissante dont il n'a pas senti les coups.

Si jamais il y eut une me violente et follement sensible, mais
incapable de se dprendre d'elle-mme, toujours bouleverse, mais dans
une enceinte ferme, prdestine par sa fougue native  la posie,
mais limite par ses barrires naturelles  une seule espce de
posie, c'est celle-l.

Cette promptitude aux motions extrmes tait chez lui un legs de
famille et un effet d'ducation. Son grand-oncle, sorte de maniaque
emport et misanthrope, avait tu dans un duel de taverne,  la clart
d'une chandelle, M. Chaworth, son parent, et avait pass en jugement
devant la chambre des lords. Son pre, viveur et brutal, avait enlev
la femme de lord Carmarthen, ruin et maltrait miss Gordon, sa
seconde femme, et, aprs avoir vcu comme un fou et comme un
malhonnte homme, tait all, emportant le dernier argent de sa
famille, mourir sur le continent. Sa mre, dans ses moments de fureur,
dchirait ses chapeaux et ses robes. Quand mourut son triste mari,
elle manqua perdre la raison, et on entendait ses cris dans la rue.
Quelle enfance Byron mena dans l'antre de cette lionne, dans quelles
temptes d'insultes entrecoupes d'attendrissements il vcut lui-mme,
aussi passionn et plus amer, c'est ce qu'un long rcit pourrait seul
dire. Elle courait aprs lui, l'appelait gamin boiteux, vocifrait et
lui lanait  la tte la pelle  feu et les pincettes. Il se taisait,
saluait, et n'en sentait pas moins l'outrage. Un jour qu'il tait
dans une de ses rages silencieuses, il fallut lui arracher de la
main un couteau qu'il avait pris sur la table et que dj il portait 
sa poitrine. Une autre fois la querelle fut si terrible que le fils et
la mre, chacun sparment, s'en allrent chez le pharmacien pour
savoir si l'autre n'tait point venu chercher du poison pour se
dtruire, et pour avertir le marchand de ne point lui en vendre.
Quand il alla aux coles, ses amitis, dit-il lui-mme, furent des
passions[293]. Bien des annes aprs, il n'entendait point prononcer
le nom de Clare, un de ses anciens camarades, sans un battement de
coeur. Vingt fois pour ses amis il se mit dans l'embarras, offrant
son temps, sa plume, sa bourse. Un jour,  Harrow, un grand _brimait_
son cher Peel, et, le trouvant rcalcitrant, lui donnait une
bastonnade sur la partie charnue du bras, qu'il avait tordu afin de le
rendre plus sensible. Byron, trop petit et ne pouvant combattre le
bourreau, s'approcha de lui rouge de fureur, les larmes aux yeux, et
d'une voix tremblante demanda combien il voulait donner de coups.
Qu'est-ce que cela te fait, petit drle?--C'est que, s'il vous plat,
dit Byron en tendant son bras, j'en voudrais recevoir la moiti[294].
La gnrosit surabondait chez lui comme le reste. Jamais, dit
quelqu'un qui le connut intimement dans sa jeunesse, il ne rencontrait
un malheureux sans le secourir[295]. Plus tard, en Italie, sur cent
mille francs qu'il dpensait, il en donnait vingt-cinq mille. Les
sources vives dans ce coeur taient trop pleines et dgorgeaient
imptueusement le bien, le mal au moindre choc.  huit ans, comme
Dante, il devint amoureux d'une enfant nomme Mary Duff. N'est-ce
pas trange, crivait-il dix-sept ans plus tard, que j'aie t si
entirement, si perdument pris de cette enfant  un ge o je ne
pouvais point ressentir l'amour, ni savoir le sens de ce mot?... Je me
rappelle tout ce que nous nous disions l'un  l'autre, nos caresses,
ses traits; je n'avais plus de repos, je ne pouvais dormir.... Mon
angoisse, mon amour taient si violents, que parfois je me demande si
j'ai eu depuis un autre attachement vritable.... Quand plus tard
j'appris son mariage, ce fut comme un coup de foudre, j'touffais, je
tombai presque en convulsions[296]. Pareillement lorsqu' douze ans
il aima sa cousine Marguerite Parker, il en perdit le sommeil, il ne
mangeait plus. J'avais sujet de croire qu'elle m'aimait, et pourtant
la grande affaire de ma vie tait de penser au temps qui s'coulerait
jusqu' notre prochaine rencontre. Et nos sparations taient
d'environ douze heures! Mais j'tais un fou alors, et je ne suis pas
beaucoup plus sage aujourd'hui[297]....

Il ne le fut jamais: lectures normes au collge, exercices violents
plus tard  Cambridge,  Newstead et  Londres, veilles prolonges,
dbauches et jeunes outrs, rgime destructif, il se ruait en avant
jusqu'au fond de tous les gots et de tous les excs. Comme il tait
dandy, et l'un des plus brillants, il se laissait mourir de faim de
peur de devenir gros, puis buvait et dnait  s'touffer pendant les
nuits d'abandon. Les deux jours prcdents, dit une fois son ami
Moore, Byron n'avait rien pris sinon quelques biscuits, mchant du
mastic[298] pour apaiser son estomac. S'tant mis  table, il se
restreignit aux homards et en acheva deux ou trois pour sa part,
avalant quelquefois dans les intervalles un petit verre  liqueur de
forte eau-de-vie blanche, quelquefois un grand verre  boire d'eau
trs-chaude, puis encore de l'eau-de-vie pure; il en but environ une
demi-douzaine, aprs quoi nous dpchmes deux bouteilles de bordeaux
 nous deux, et nous nous sparmes vers quatre heures du matin. Une
autre fois on trouve sur son journal la note suivante: Dn avec
Scrope Davis hier au Coco.--De six heures  minuit  table.--Bu  nous
deux une bouteille de champagne et six de bordeaux. Aucun de ces vins
ne me fait beaucoup d'effet. Plus tard,  Venise:  peine si j'ai
ferm l'oeil de toute la semaine dernire. J'ai eu quelques aventures
curieuses en masque de carnaval.--J'userai la mine de ma jeunesse
jusqu'au dernier filon de son mtal, et aprs... bonsoir. J'ai vcu,
je suis content[299].  ce train, les organes s'usent, et des
intervalles de temprance ne suffisent pas  les rparer. L'estomac se
gte, les nerfs se dconcertent, l'me mine la machine, qui mine l'me
 son tour. Je m'veille toujours, crivait-il en Italie, dans un
vritable accs de dsespoir et de dgot pour toutes choses, mme
pour ce qui me plaisait la veille. En Angleterre, il y a cinq ans,
j'ai eu la mme sorte d'hypocondrie, mais accompagne d'une soif si
violente, que j'ai bu jusqu' quinze bouteilles d'eau de seltz en une
nuit aprs m'tre mis au lit, sans cesser d'avoir soif, faisant sauter
le cou des bouteilles par pure impatience de soif... Esprit et corps,
on se ruinerait  moins tout entier. Ainsi vivent ces mes vhmentes,
incessamment heurtes et brises par leur propre lan, comme un boulet
arrt qui tourne et semble tranquille, tant il va vite, mais qui, au
moindre obstacle, saute, ricoche, met tout en poudre, et finit par
s'enterrer. Le plus pntrant des observateurs, Beyle, qui vcut avec
lui plusieurs semaines, dit qu' certains jours il tait fou; d'autres
fois, en prsence des belles choses, il devenait sublime. Quoique
contenu et si fier, la musique le faisait pleurer. Le reste du temps,
les petites passions anglaises, l'orgueil du rang par exemple, la
vanit du dandy, le mettaient hors des gonds: il ne parlait de Brummel
qu'avec un frmissement de jalousie et d'admiration. Mais, petite ou
grande, la passion prsente s'abattait sur son esprit comme une
tempte, le soulevait, l'emportait jusqu' l'imprudence et jusqu'au
gnie. Son journal, ses lettres familires, toute sa prose
involontaire est comme frmissante d'esprit, de colre,
d'enthousiasme; le cri de la sensation y vibre aux moindres mots;
depuis Saint-Simon, on n'a pas vu de confidences plus vivantes. Tous
les styles semblent ternes, et toutes les mes semblent inertes  ct
de celle-l.

Dans ce magnifique lan de facults dbrides et dbandes qui
bondissent  l'aventure et semblent le lancer sans choix aux quatre
coins de l'horizon, il y en a une qui prend les rnes, et le prcipite
contre la muraille o il s'est bris. Pauvre Byron! disait Walter
Scott[300], c'tait un homme d'une vritable bont de coeur, ayant les
sentiments les plus affectueux et les meilleurs. Il s'est
misrablement perdu par son mpris insens de l'opinion. L'opposition
publique, au lieu de l'avertir ou de le retenir, ne faisait que
l'exciter  faire pis. C'est comme s'il et dit: Ah! vous n'aimez pas
cela? Bien, vous allez avoir pis; voil pour votre peine. Cet
instinct de rvolte est dans la race; il y a tout un faisceau de
passions sauvages[301], nes du climat et qui le nourrissent:
l'humeur noire, l'imagination violente, l'orgueil indompt, le got du
danger, le besoin de la lutte, l'exaltation intrieure qui ne
s'assouvit que par la destruction, et cette folie sombre qui poussait
en avant les _berserkers_ scandinaves lorsque, dans une barque
ouverte, sous un ciel fendu par la foudre, ils se livraient  la
tempte dont ils avaient respir la fureur. Cet instinct-l est dans
le sang: on nat ainsi, comme on nat lion ou bouledogue[302]. Byron
tait encore tout petit enfant, en jaquette, lorsque sa nourrice le
gronda rudement d'avoir sali une cotte neuve qu'il venait de mettre.
Il entra dans une de ses rages silencieuses, saisit la cotte avec ses
deux mains, la dchira du haut en bas, et se planta debout, fixe et
morne, devant l'autre qui temptait, afin de la mieux braver. Chez
lui, l'orgueil dbordait. Quand  dix ans il hrita du titre de lord,
et que pour la premire fois  l'cole on appela son nom en le faisant
prcder du titre de _dominus_, il ne put rpondre le mot ordinaire
_adsum_[303], demeura immobile parmi ses camarades, qui ouvraient des
grands yeux, et  la fin fondit en larmes. Une autre fois,  Harrow,
dans une dispute qui divisait l'cole, un lve dit: Byron ne veut
pas se mettre avec nous, parce qu'il n'aime  tre le second nulle
part. On lui offrit le commandement, et c'est alors seulement qu'il
daigna prendre parti. Ne jamais subir de matre, se soulever tout
entier contre toute apparence d'empitement ou d'ascendant, maintenir
sa personne intacte et inviole  tout prix jusqu'au bout et contre
tous, tout oser plutt que de donner un signe de soumission, voil son
fonds. C'est pourquoi il tait dispos  tout souffrir plutt que de
donner un signe de faiblesse.  dix ans, par fiert, il tait
stocien. On lui redressait le pied douloureusement dans une machine
de bois pendant qu'il prenait sa leon de latin, et son matre le
plaignait. Ne faites pas attention si je souffre, monsieur Roger, dit
l'enfant; vous n'en verrez aucune marque sur ma figure[304]. Tel il
tait enfant, tel il demeura homme. D'esprit, de corps, il lutte ou se
prpare  la lutte[305]. Tous les jours, pendant de longues heures, il
boxe, il tire le pistolet, il s'exerce au sabre, il court et saute, il
monte  cheval, il dompte des rsistances. Ce sont l les exploits de
ses mains et de ses muscles; mais il lui en faut d'autres. Faute
d'ennemis, il s'en prend  la socit et lui fait la guerre. On sait 
quel excs montait alors l'intolrance des opinions rgnantes.
L'Angleterre tait au fort de sa guerre avec la France, et croyait
combattre pour la morale et la libert.  ses yeux, en ce moment,
l'glise et la constitution sont choses saintes: gardez-vous d'y
toucher, si vous ne voulez point devenir ennemi public! Dans cet accs
de passion nationale et de svrit protestante, quiconque affiche des
ides ou des moeurs libres semble un incendiaire et ameute contre soi
l'instinct des propritaires, les doctrines des moralistes, les
intrts des politiques et les prjugs du peuple. C'est ce moment que
Byron choisit pour louer Voltaire et Rousseau, admirer Napolon[306],
s'avouer sceptique, rclamer pour la nature et le plaisir contre le
_cant_ et la rgle, dire que la haute socit anglaise, toute
dbauche et hypocrite, fabrique des phrases et fait tuer des hommes
pour garder ses sincures et ses bourgs pourris. Comme si ce n'tait
pas assez des haines politiques, il se charge encore des inimitis
littraires, attaque le corps entier des critiques[307], diffame la
nouvelle posie, dclare que les plus clbres sont des Claudiens,
des gens du bas empire, s'acharne sur les lakistes, et garde un
ennemi venimeux et infatigable dans Southey. Ainsi muni d'adversaires,
il donne prise sur lui de toutes parts. Il se dcrie par haine du
_cant_, par bravade, en fanfaron de vices. Il se peint dans ses hros,
mais en noir, de telle faon que personne ne peut manquer de le
reconnatre et de le croire beaucoup pire qu'il n'est. Walter Scott
crit de prime saut aprs avoir lu _Childe Harold_: Pome de grand
mrite, mais qui ne donne pas une bonne opinion du coeur ni de la
morale de l'crivain. Le vice devrait tre un peu plus modeste, et il
faut une impudence presque aussi grande que les talents du noble lord
pour demander gravement qu'on le plaigne de l'ennui et du dgot qu'il
a gagns dans la compagnie de ses compagnons de table et de ses
matresses. Il y a aussi une vanit monstrueuse  nous apprendre, 
nous petites gens, que nos petits scrupules suranns et nos prceptes
de temprance ne sont pas dignes de son attention[308]. Voil les
sentiments qu'il excitait dans toutes les classes respectables; il s'y
complaisait et faisait pis, donnant  entendre que, dans ses aventures
d'Orient, il avait os bien des choses, et ne s'indignant point quand
on le confondait avec ses hros. Un jour il dit: Je serais curieux
d'prouver les sensations qu'un homme doit avoir quand il vient de
commettre un assassinat. Un autre jour il crit sur son journal:
Hobhouse m'a rapport un singulier bruit, que je suis le vrai
Conrad, le vritable corsaire, et qu'une partie de mes voyages se sont
accomplis sans tmoins. Hum! les gens quelquefois touchent prs de la
vrit, mais jamais toute la vrit. Hobhouse ne sait pas  quoi
j'tais occup l'anne aprs qu'il a quitt le Levant. Ni lui, ni
personne,--ni,--ni,--ni.--Pourtant c'est un mensonge[309];.... mais je
n'aime pas ces mensonges qui ressemblent  la vrit. Dangereuses
paroles qui se retournaient contre lui comme un poignard; mais il
aimait le danger, le danger mortel, et ne se trouvait  son aise qu'en
voyant se hrisser autour de lui les pointes de toutes les colres.
Seul contre tous, contre une socit arme, debout, invincible, mme
au bon sens, mme  la conscience, c'est alors qu'il ressentait dans
tous ses nerfs tendus la sensation grandiose et terrible vers laquelle
involontairement tout son tre se portait.

Une dernire imprudence dchana l'attaque. Tant qu'il tait garon,
on avait pu excuser ses excs par cette fougue du temprament trop
fort qui souvent rvolte les jeunes gens de ce pays contre le bon got
et la rgle; mais le mariage les range, et c'est le mariage qui acheva
de dranger celui-ci. Il se trouva que sa femme tait une vertu,
sorte de modle cit pour tel, crature de la rgle, correcte et
sche, incapable de faillir et de pardonner. Cela est bien drle,
disait son domestique Fletcher, je n'ai jamais connu de dame qui ne
st mener mylord, except mylady. Elle le crut fou et le fit examiner
par les mdecins. Ayant appris qu'il avait sa raison, elle le quitta,
revint dans sa famille, et refusa de jamais le revoir. L-dessus il
passa pour un monstre. Les journaux le couvrirent d'opprobre; ses amis
l'engageaient  ne plus aller au thtre ni au Parlement, craignant
qu'il ne ft siffl ou insult. Ce qu'une me si violente, prcocement
habitue  la gloire clatante, ressentit de fureur et de tortures
dans cet assaut universel d'outrages, on ne peut l'apprendre que par
ses vers. Il se roidit, alla s'enfoncer  Venise dans la voluptueuse
vie italienne, mme dans la basse dbauche, pour mieux faire insulte 
la pruderie puritaine qui l'avait condamn, et n'en sortit que par une
offense encore plus blme, son intimit publique avec la jeune
comtesse Guiccioli. Cependant il se montrait aussi prement
rvolutionnaire en politique qu'en morale. Ds 1813, il crivait:
J'ai simplifi ma politique; elle consiste  prsent  dtester 
mort tous les gouvernements qui existent[310]. Cette fois,  Ravenne,
sa maison tait le centre et l'arsenal des conspirateurs, et il se
prparait gnreusement et imprudemment  sortir en armes avec eux
pour tenter la dlivrance de l'Italie. Ils veulent s'insurger ici,
crivait-il sur son journal[311], et doivent m'honorer d'une
invitation. Je ne ferai point dfaut, quoique je ne les croie pas
assez forts de nombre et de coeur pour faire grand'chose; mais en
avant!--Que signifie le moi? Un homme ou un million d'hommes, il
n'importe; c'est l'esprit de libert qu'il faut rpandre. En de telles
occasions, il ne faut point de calcul personnel, et aujourd'hui ce ne
sera pas moi qui en ferai un[312]. En attendant, il avait des rixes
avec la police, sa maison tait surveille, il tait menac
d'assassinat, et nanmoins tous les jours il montait  cheval, et
allait s'exercer au pistolet dans la fort de pins voisine. Ce sont
les sentiments d'un homme qui est  la gueule d'un canon charg,
attendant qu'il parte: l'motion est grande, hroque mme, mais elle
n'est pas douce, et certainement, mme en ce moment de grande motion,
il tait malheureux; rien de plus propre  empoisonner le bonheur que
l'esprit militant. Pourquoi, crit-il, ai-je t toute ma vie plus ou
moins ennuy?... Je ne sais que rpondre, mais je pense que c'est dans
mon temprament,... comme aussi de me rveiller dans l'abattement, ce
qui n'a jamais manqu de m'arriver depuis plusieurs annes. La
temprance et l'exercice que j'ai pratiqus parfois et longtemps de
suite, vigoureusement et violemment, n'y faisaient que peu ou rien.
Les passions violentes me valaient mieux. Quand j'tais sous leur
prise directe,--c'est trange,--j'tais agit et non abattu.--Pour le
vin et les spiritueux, ils me rendent sombre et sauvage jusqu' la
frocit,--silencieux pourtant et solitaire, point querelleur, si on
ne me parle pas. Nager aussi me relve; mais en gnral je suis bas,
et tous les jours plus bas.  cela pas de remde, car je ne me trouve
pas aussi ennuy qu' dix-neuf ans. La preuve en est qu' cet ge-l
j'tais oblig de jouer ou de boire, ou d'avoir une excitation
quelconque, sans quoi j'tais misrable....  prsent, ce qui
m'envahit le plus, c'est l'inertie, et une sorte d'coeurement plus
fort que l'indiffrence. Si je me rveille, c'est par des
fureurs[313].--Dernirement Lega est entr avec une lettre de Venise
au sujet d'une facture que je croyais paye il y a dix mois. J'entrai
dans un tel paroxysme de rage que je m'vanouis presque.... Je prsume
que je finirai comme Swift, c'est--dire que je mourrai d'abord par la
tte,-- moins que ce ne soit plus tt et par accident. Horrible
attente, et qui l'a hant jusqu'au bout!  son lit de mort, en Grce,
il refusait, je ne sais plus pourquoi, de se laisser saigner, et
prfrait finir tout de suite. On le menaa de la folie; il sursauta:
Faites donc, bourreaux que vous tes! et il tendit son bras. C'est
parmi ces clats et ces anxits qu'il passait sa vie; l'angoisse
endure, le danger brav, la rsistance dompte, la douleur savoure,
toutes les grandeurs et toutes les tristesses de la noire manie
belliqueuse, voil les images qu'il avait besoin de faire flotter
devant lui.  dfaut d'action, il avait les rves, et il ne se
rduisait aux rves qu' dfaut d'action. Lui-mme, en s'embarquant
pour la Grce, disait qu'il avait pris la posie faute de mieux,
qu'elle n'tait pas son affaire. Qu'est-ce qu'un pote? qu'est-ce
qu'il vaut? Qu'est-ce qu'il fait? C'est un bavard. Il augurait mal de
la posie de son sicle, mme de la sienne, disant que s'il vivait dix
ans, on verrait de lui quelque chose d'autre que des vers. En effet,
il et t mieux  sa place roi de la mer ou chef de bandes au moyen
ge. Sauf deux ou trois clairs de soleil italien, sa posie et sa vie
sont celles d'un scalde transport dans le monde moderne, et qui, dans
ce monde trop bien rgl, n'a pas trouv son emploi.

[Note 293: My school-friendships were _with me passions_ (for I
was always violent). I never hear the word Clare (Lord Clare) without
the beating of the heart, even now.]

[Note 294: Because, if you please, said Byron holding out his
arm, I would take half.]

[Note 295: Moore, t. I, p. 121, anne 1807.]

[Note 296: How very odd that I should have been so utterly,
devotedly fond of that girl, at an age when I could neither feel
passion, nor know the meaning of the word!... I remember all our
caresses,... my restlessness, my sleeplessness. My misery, my love for
the girl were so violent, that I sometimes doubt, if I have ever been
really attached since.]

[Note 297: My passion had its usual effects upon me. I could not
sleep; I could not eat. I could not rest, and although I had reason to
know that she loved me, it was the texture of my life to think of the
time which must elapse before we could meet again, being usually about
twelve hours of separation. But I was a fool then, and am not much
wiser now.]

[Note 298: Probablement de la gomme de lentisque.]

[Note 299: I have hardly had a wink of sleep this week past. I
have had some curious masking adventures, this carnival.... I will
work the mine of my youth to the last vein of the ore, and then....
good night. I have lived and am content.]

[Note 300: Lockhart, _Life of Sir W. Scott_, II, 238.]

[Note 301: If I was born, as the nurses say, with a silver spoon
in my mouth, it has stuck in my throat, and spoiled my palate, so that
nothing put into it is swallowed with much relish, unless it be
Cayenne... I see no such horror in a dreamless sleep, and I have no
conception of any existence which duration would not make tiresome.]

[Note 302: I like Junius, he was a good hater....

I don't understand yielding sensitiveness. What I feel is an immense
rage for 48 hours.]

[Note 303: Prsent.]

[Note 304: Never mind, M. Roger, you shall not see any signs of
it in me.]

[Note 305: I like energy,--even animal energy,--of all kinds--and
have need of both, mental and corporal.]

[Note 306: Il l'appelait son hros de roman.]

[Note 307: _English Bards and Scottish Reviewers._]

[Note 308: _Childe Harold_ is, I think, a very clever poem, but
gives no good symptom of the writer's heart or morals. Vice ought to
be a little more modest, and it must require impudence almost equal to
the noble lord's other powers, to claim sympathy gravely for the ennui
arising from his being tired of his wassailers and his paramours.
There is a monstrous deal of conceit in it too, for it is informing
the inferior part of the world, that their little old-fashioned
scruples of limitation are not worthy of his regard....

My noble friend is something like my old peacock, who chooses to
bivouac apart from his lady, and sits below my bed-room window, to
keep me awake with his screeching lamentation. Only I own he is not
equal in melody to lord Byron.]

[Note 309: Il y a ici une citation de _Macbeth_ que je traduis par
un quivalent.]

[Note 310: I have simplified my politics into an utter detestation
of all existing governments.]

[Note 311: 1821.]

[Note 312: They mean to insurrect here and are to honour me with a
call thereupon. I shall not fall back, though I don't think them in
force and heart sufficient to make much of it. But onward. What
signifies self?... It is not one man nor a million, but the spirit of
liberty that must be spread.... The mere selfish calculation ought
never to be made on such occasions and, at present, it shall not be
computed by me.... I should almost regret that my own affairs went
well, when those of nations are in peril.]

[Note 313: I always wake in actual despair, and despondency, in
all respects, even of that which pleased me over night.

In England, five years ago, I had the same kind of hypochondria, but
accompanied with so violent a thirst, that I have drunk as many as
fifteen bottles of soda-water in one night, after going to bed, and
been still thirsty.... striking off the necks of the bottles from mere
thirsty impatience.

What I feel most growing upon me are laziness, and a disrelish more
powerful than indifference. If I rouse, it is into fury. I presume
that I shall end (if not earlier by accident) like Swift dying at the
top.

Lega came in with a letter about a bill unpaid at Venice which I
thought paid months ago. I flew into a paroxysm of rage, which almost
made me faint.

I have always had _une me_ which not only tormented itself, but
every body else in contact with it, and an _esprit violent_, which
has almost left me without any _esprit_ at all.]


II

Il a donc t pote, mais  sa faon, faon trange, semblable  celle
dont il a vcu. Il y avait en lui des temptes intrieures, des
avalanches d'ides qui ne trouvaient d'issue que par l'criture. Me
fuir moi-mme, 'a t l toujours mon vrai, mon unique, mon seul
motif pour barbouiller du papier et pour publier.--Publier est la
continuation du mme effet par le mouvement que cela donne  l'esprit,
qui, sans cela retomberait sur soi-mme[314].--Il a crit par
trop-plein, dit-il encore, par passion, par entranement, par beaucoup
de causes, mais jamais par calcul, et presque toujours avec une
rapidit tonnante: _le Corsaire_ en dix jours, _la Fiance d'Abydos_
en quatre jours.--Pendant l'impression, il ajoutait, corrigeait, mais
sans refondre. Je vous ai dj dit que je ne puis jamais refondre. Je
suis comme le tigre: si je manque mon premier bond, je rentre en
grondant dans ma jungle; si je le fais juste, il est crasant[315].
Sans doute il bondit, mais il a sa chane: jamais, dans le plus libre
lan de ses penses, il ne se dtache de soi. C'est de lui-mme qu'il
rve et c'est lui-mme qu'il voit partout. C'est un torrent qui
bouillonne, mais que des rocs endiguent. Il n'y a point d'aussi grand
pote qui ait eu l'imagination aussi troite; il ne peut pas se
mtamorphoser en autrui. Ce sont ses chagrins, ses rvoltes, ses
voyages,  peine transforms et arrangs, qu'il met dans ses vers. Il
n'invente pas, il observe; il ne cre pas, il transcrit. Sa copie est
pousse au noir, mais c'est une copie. Je ne puis crire sur quoi que
ce soit, dit-il, sans quelque exprience personnelle et sans un
fondement vrai[316]. Vous trouverez dans ses lettres et dans son
livre de notes, presque trait pour trait, ses descriptions les plus
frappantes. La prise d'Ismal, le naufrage de don Juan, suivent pas 
pas deux rcits en prose. S'il n'y a que des badauds capables de lui
attribuer les crimes de ses hros, il n'y a que des aveugles capables
de ne point voir en lui les sentiments de ses personnages; cela est si
vrai, qu'en somme il n'en a fait qu'un seul. Childe Harold, Lara, le
Giaour, le Corsaire, Manfred, Sardanapale, Can, son Tasse, son Dante
et le reste sont toujours un mme homme, reprsent sous divers
costumes, dans plusieurs paysages, avec des expressions diffrentes,
mais comme en font les peintres, lorsque par des changements de
vtements, de dcors et d'attitudes, ils tirent du mme modle
cinquante portraits. Il tait trop repli sur soi pour s'prendre
d'autre chose: le roidissement habituel de la volont empche l'esprit
d'tre flexible; sa force, toujours concentre pour l'effort et tendue
vers la lutte, l'enfermait dans la contemplation de lui-mme, et le
rduisait  ne jamais faire que l'pope de son propre coeur.

Dans quel style allait-il crire? Avec ces sentiments concentrs et
tragiques, il avait l'esprit classique. Par le plus singulier mlange,
les livres qu'il prfrait taient ou les plus violents ou les plus
rguliers, la Bible d'abord: J'en suis grand lecteur et grand
admirateur, je l'avais lue et relue avant d'avoir huit ans; je veux
dire l'Ancien-Testament, car le Nouveau, pour moi, tait une tche,
mais l'Ancien un plaisir[317]. Remarquez ce mot; il ne gote point le
mysticisme tendre et abandonn de l'vangile, mais la roideur atroce
et les cris lyriques des vieux Hbreux.  ct de la Bible, ce qu'il
aime, c'est Pope, le plus correct, le plus compass des hommes: Je
l'ai toujours regard comme le plus grand nom de notre posie. Comptez
l-dessus, les autres sont des barbares.... Vous pouvez appeler
Shakspeare et Milton des pyramides, je prfre le temple de Thse ou
le Parthnon  des montagnes de briques brles[318]. Et aussitt il
crit deux lettres avec une verve et un esprit incomparables pour
dfendre Pope contre les mpris des crivains modernes. Ce sont ces
crivains,  son avis, qui ont gt le got public. Les seuls d'entre
eux qui valent quelque chose, Crabbe, Campbell, Roger, imitent le
style de Pope; quelques autres ont du talent, mais,  tout prendre,
les nouveaux venus ont perverti la littrature; ils ne savent plus
leur langue; leurs expressions ne sont que des -peu-prs, au-dessous
ou au-dessus du ton, forces ou plates. Lui-mme il se range parmi les
corrupteurs[319], et l'on voit bien vite que cette thorie n'est pas
une improvisation chappe  la mauvaise humeur et  la polmique: il
y revient. Dans ses deux premiers essais, _Hours of idleness_,
_English Bards and Scottish Reviewers_, il a essay de la suivre. Plus
tard et presque dans toutes ses oeuvres, on en trouvera l'effet. Il
recommande et pratique la rgle des units dans les tragdies. Il aime
la forme oratoire, la phrase symtrique, le style condens. Il plaide
volontiers ses passions. Sheridan l'engageait  se tourner vers
l'loquence, et la vigueur, la logique perante, la verve
extraordinaire, l'argumentation serre de sa prose, prouvent que parmi
les pamphltaires[320] il et t au premier rang. S'il y monte parmi
les potes, c'est en partie grce  son systme classique. Cette forme
oratoire, o Pope resserre sa pense  la faon de La Bruyre,
multiplie la force et l'lan des ides vhmentes; comme un canal
troit et droit, elle les rassemble et les prcipite sur leur pente;
il n'y a rien alors que leur assaut n'emporte, et c'est ainsi que lord
Byron, du premier coup,  travers les critiques inquites, par-dessus
les rputations jalouses, a perc jusqu'au public[321].

Ainsi pera _Childe Harold_. Du premier coup, chacun fut troubl.
C'tait plus qu'un auteur qui parlait, c'tait un homme. En dpit de
ses dsaveux, on sentait bien que l'auteur ne faisait qu'un avec le
personnage; il se calomniait, mais il s'imitait. On le reconnaissait
dans ce jeune noble voluptueux et dgot, prt  pleurer au milieu de
ses orgies, qui seul errait perdu en de mornes rveries, et, gorg de
plaisirs, aspirait presque  la douleur[322], qui, fuyant sa terre
natale, portait parmi les splendeurs et les gats du Midi la
perscutrice infatigable, la pense, comme un dmon, acharn aprs
lui. On reconnaissait les paysages: ils avaient t copis sur place.
Et qu'est-ce qu'tait tout ce livre, sinon son journal de voyage? Il y
disait ce qu'il avait vu et ce qu'il avait senti. Quelle fiction
potique vaut la sensation vraie? Qu'y a-t-il de plus pntrant que la
confidence volontaire ou involontaire? Vritablement chaque mot ici
notait une motion des yeux ou du coeur. Cet azur tendre de la mer
unie; ces mousses des montagnes brunies par un ciel ardent[323], ces
les dans leurs robes de brume, rayes de bandes brunes et
pourpres, toutes ces beauts imposantes ou sereines, il en avait
joui et parfois souffert, et c'est pour cela que nous les voyons 
travers ses vers. Quelque objet qu'il toucht, il le faisait palpiter
et vivre; c'est qu'en le regardant il avait palpit et vcu. Lui-mme,
un peu plus tard, laissant le masque d'Harold, reprenait son rcit en
son propre nom, et qui n'et t touch d'aveux si passionns et si
entiers?

     Oui, il faut que je pense moins violemment; j'ai pens--trop
     longtemps et lugubrement, jusqu' ce que mon
     cerveau,--bouillonnant et puis par son propre
     tourbillon,--soit devenu un gouffre tournant de rves et de
     flamme.--Voil comment, n'ayant point appris tout jeune 
     dompter mon coeur,--les sources de ma vie ont t
     empoisonnes. Il est trop tard!--Pourtant je suis chang,
     quoique toujours le mme en force--pour endurer ce que le
     temps ne peut amoindrir,--et pour me nourrir de fruits
     amers, sans accuser la destine....

     Harold s'tait bientt reconnu le plus impropre des
     hommes-- vivre dans le troupeau des hommes. Il tait--trop
     diffrent, incapable de plier ses penses-- celles des
     autres, quoique son me et t foule--dans sa jeunesse par
     ses propres penses; toujours retranch dans son
     indpendance,--refusant de livrer le gouvernement de son
     esprit-- des mes contre lesquelles la sienne se
     rvoltait,--fier jusque dans un dsespoir qui savait
     trouver--une vie en lui-mme, et respirer en dehors de
     l'humanit!....

     Comme le Chalden, il tenait ses yeux fixs sur les
     toiles,--jusqu' ce qu'il les et peuples d'tres aussi
     brillants--que leurs propres rayons, et que la terre, et ses
     discordes fangeuses,--et les fragilits humaines fussent
     oublies toutes.--S'il avait pu maintenir son me dans cet
     essor,--il et t heureux; mais notre argile touffe--son
     tincelle divine, enviant  l'homme la lumire--vers
     laquelle il monte, comme pour briser sa chane--enchan
     loin du ciel qui l-haut nous ouvre ses plages.

     Cependant, dans les demeures de l'homme, il tait devenu une
     crature--anxieuse et harasse, sombre et
     dplaisante,--languissant comme un faucon sauvage dont
     l'aile est coupe,--pour qui l'air sans bornes serait la
     seule patrie.--Alors son accs lui revenait, et pour le
     dompter,--aussi ardemment que l'oiseau emprisonn heurte--sa
     poitrine et son bec contre le treillage de fer--jusqu' ce
     que le sang teigne son plumage;--ainsi la chaleur de son me
     captive allait dvorant le sang de son coeur[324].

Voil les sentiments avec lesquels il parcourait la nature et
l'histoire, non pour les comprendre en s'oubliant devant elles, mais
pour y chercher ou y imprimer l'image de ses propres passions. Il ne
laisse pas parler les objets, il les force  lui rpondre. Au milieu
de leur paix, il n'est occup que de son trouble. Il les monte au ton
de son me, et les force  rpter ses propres cris. Tout est tendu
ici, comme en lui-mme; la vaste strophe roule emportant dans son lit
combl le flot des ides vhmentes; la dclamation s'tale, pompeuse
et parfois artificielle (c'est sa premire oeuvre), mais puissante, et
si souvent sublime que les vieilleries de la rhtorique qu'il garde
encore disparaissent sous l'afflux des magnificences dont il la
charge. Wordsworth, Walter Scott,  ct de cette prodigalit de
splendeurs accumules, semblaient pauvres et ternes; on n'avait point
vu depuis Eschyle une pompe aussi tragique, et on suivait avec une
sorte de saisissement le cortge des figures gigantesques qu'il
amenait en files lugubres du fond du pass jusque sous nos yeux.

     J'tais  Venise, sur le pont des Soupirs,--un palais et une
     prison de chaque ct.--Je voyais, du sein de la vague, ses
     monuments se lever--comme  l'attouchement d'une baguette
     magique.--Dix sicles tendent leurs ailes brumeuses--autour
     de moi, et une aurole mourante rayonne--jusque sur ces
     temps lointains o mainte contre sujette--tenait ses yeux
     fixs sur les btisses de marbre du lion ail,--quand
     Venise, assise dans sa pompe, posait son trne sur ses cent
     les.

     Elle semble une Cyble des mers sortie de
     l'Ocan,--s'levant avec sa tiare de tours
     orgueilleuses,--dans le vague lointain, d'un mouvement
     majestueux,--souveraine des eaux et de leurs
     puissances.--Elle l'tait jadis; ses filles avaient leur
     douaire--dans les dpouilles des nations, et l'inpuisable
     Orient--versait dans son giron les pierreries en pluies
     blouissantes.--Elle trnait dans sa pourpre, et  ses
     ftes--les monarques invits croyaient leur dignit
     accrue[325]....

     La Bataille gante[326] est debout sur la montagne;--le
     soleil brunit l'clat de ses tresses sanglantes;--dans ses
     mains de feu, les boulets flamboient,--et ses yeux brlent
     tout ce que leur clair a touch.-- et l, sans repos,
     elle roule, un instant fixe, puis au loin,--lanant sa
     flamme. Devant ses pieds de fer,--le Meurtre s'est blotti
     pour compter les oeuvres de mort.--Car ce matin trois
     puissantes nations se rencontrent--pour verser devant son
     autel le sang qu'elle trouve le plus doux.

     Par le ciel! c'est une splendide vue--pour celui qui n'a
     point l d'ami ni de frre--de voir leurs charpes rivales,
     aux broderies bigarres,--de voir leurs armes varies qui
     tincellent dans l'air!--Les vaillants dogues de la guerre
     se lancent hors de leur repaire,--et grincent de leurs
     crocs, et hurlent haut aprs la proie.--Tous se joignent 
     la chasse, mais peu auront part au triomphe;--le tombeau
     prendra pour soi le plus prcieux du butin,--et le Massacre
     assouvi peut  peine,  force de joie, compter leurs
     files[327]....

     Quel fruit retirerons-nous de notre maigre et pauvre
     tre?--Nos sens troits,--notre raison fragile,--la vie
     courte,--la vrit, une perle qui aime l'abme,--toutes les
     choses peses dans la fausse balance de la
     coutume;--l'opinion, souveraine toute-puissante, qui
     jette--sur la terre le manteau de ses obscurits, jusqu' ce
     que le juste--et l'injuste semblent des accidents, et que
     les hommes plissent--de la crainte que leurs propres
     jugements n'clatent au jour,--et que leurs libres penses
     ne soient des crimes, et que la terre n'ait trop de lumire.

     Voil comme ils fouissent leur sillon dans leur misre
     inerte,--pourrissant de pre en fils et d'ge en ge,--fiers
     de leur nature foule. Voil comme ils meurent,--lguant
     leur rage hrditaire-- une race nouvelle d'esclaves-ns,
     qui recommenceront la guerre--pour garder leurs chanes, et,
     plutt que d'tre libres,--saigneront en gladiateurs, et
     toujours iront s'assaillant--dans cette mme arne o ils
     voient--leurs compagnons tombs avant eux, comme les
     feuilles du mme arbre[328].

Jamais style a-t-il mieux exprim l'me? On la voit ici qui travaille
et s'panche. Longuement et orageusement les ides y ont bouillonn
comme les pices de mtal entasses dans la fournaise. Elles y ont
fondu sous l'effort de la chaleur intense; elles y ont ml leurs
laves avec des frmissements et des explosions, et voil qu'enfin la
porte s'ouvre: un lourd ruisseau de feu descend dans le canal mnag
d'avance, embrasant l'air qui frissonne, et ses teintes flamboyantes
brlent les yeux qui s'obstinent  le regarder.

[Note 314: I have written from the fulness of my mind, from
passion, from impulse, from many motives, but not for their sweet
voices.

To withdraw myself from myself has ever been my sole, my entire, my
sincere motive in scribbling at all--and publishing also the
continuance of the same object, by the action it affords to the mind,
which else recoils upon itself.]

[Note 315: I told you before that I can never recast any thing. I
am like the tiger. If I miss the first spring, I go grumbling to my
jungle again. But if I do it, it is crushing.]

[Note 316: I could not write upon any thing without some personal
experience and foundation.]

[Note 317: I am a great reader and admirer of those books (the
Bible) and had read them through and through before I was eight years
old.--That is to say the Old Testament, for the New struck me as a
task, but the other as a pleasure.]

[Note 318: As to Pope, I have always regarded him as the greatest
man in our poetry. Depend upon it. The rest are barbarians. He is a
Greek temple, with a gothic cathedral on one hand and a turkish
mosque, and all sorts of fantastic pagodas and conventicles about him.
You may call Shakspeare and Milton pyramids, but I prefer the temple
of Theseus or the Parthenon to a mountain of burnt brick-work.... The
grand distinction of the under forms of the new school of poets is
their vulgarity. By this I do not mean they are coarse, but shabby
genteel.]

[Note 319: All the styles of the day are bombastic. I don't except
my own, no one has done more through negligence to corrupt the
language.]

[Note 320: Voyez le pamphlet qu'il fit contre les lakistes.]

[Note 321: On vendit du _Corsaire_ 13000 exemplaires en un jour.]

[Note 322:

  And now Childe Harold was sore sick at heart,
  And from his fellow bacchanals would flee;
  'Tis said, at times the sullen tear would start,
  But pride congeal'd the drop within his ee:
  Apart he stalk'd in joyless reverie,
  And from his native land resolved to go,
  And visit scorching climes beyond the sea;
  With pleasure drugg'd he almost long'd for woe.]

[Note 323:

  The tender azure of the unruffled deep,
  The mountain moss by scorching skies imbrown'd....
  The orange tints that gild the greenest bough....]

[Note 324:

  Yet must I think less wildly:--I _have_ thought
  Too long and darkly, till my brain became
  In its own eddy boiling and o'erwrought,
  A whirling gulf of phantasy and flame:
  And thus, untaught in youth my heart to tame,
  My springs of life were poison'd. 'Tis too late!
  Yet I am changed; though still enough the same
  In strength to bear what time cannot abate,
  And feed on bitter fruits without accusing fate.

  .... But soon he knew himself the most unfit
  Of men to herd with man, with whom he held
  Little in common; untaught to submit
  His thoughts to others, though his soul was quell'd
  In youth by his own thoughts; still uncompell'd,
  He would not yield dominion of his mind
  To spirits against whom his own rebell'd;
  Proud though in desolation, which could find,
  A life within itself, to breathe without mankind.

  .... Like the Chaldean, he could watch the stars,
  Till he had peopled them with beings bright
  As their own beams; and hearth, and earthborn jars
  And human frailties, were forgotten quite:
  Could he have kept his spirits to that flight,
  He had been happy; but this clay will sink
  Its spark immortal, envying it the light
  To which it mounts, as if to break the link
  That keeps us from yon heaven which woos us to its brink.

  But in man's dwellings he became a thing
  Restless and worn, and stern and wearisome,
  Droop'd as a wild-born falcon with clipt wing,
  To whom the boundless air alone were home:
  Then came his fit again, which to o'ercome,
  As eagerly the barr'd-up bird will beat
  His breast and beak against his wiry dome
  Till the blood tinge his plumage, so the heat
  Of his impeded soul would through his bosom eat.]

[Note 325:

  I stood in Venice, on the Bridge of Sighs;
  A palace and a prison on each hand:
  I saw from out the wave her structures rise
  As from the stroke of the enchanter's wand:
  A thousand years their cloudy wing expand
  Around me, and a dying glory smiles
  O'er the far time, when many a subject land
  Look'd to the winged lion's marble piles,
  When Venice sat in state, throned on her hundred isles.

  She looks a sea-Cybele fresh from Ocean,
  Rising with her tiara of proud towers
  At airy distance, with majestic motion,
  A ruler of the waters and their powers:
  And such she was;--her daughters had their dowers
  From spoils of nations, and the exhaustless East
  Pour'd in her lap all gems in sparkling showers:
  In purple was she robed, and of her feast
  Monarchs partook, and deem'd their dignity increased....]

[Note 326: Talavera.]

[Note 327:

  Lo! where the giant on the mountain stands,
  His blood-red tresses deepening in the sun,
  With deathshot glowing in his fiery hands,
  And eye that scorcheth all it glares upon;
  Restless it rolls, now fix'd, and now anon
  Flashing afar,--and at his iron feet
  Destruction cowers, to mark what deeds are done;
  For on this morn three potent nations meet,
  To shed before his shrine the blood he deems most sweet.

  By Heaven! It is a splendid sight to see
  (For one who hath no friend, no brother there)
  Their rival scarfs of mix'd embroidery,
  Their various arms that glitter in the air!
  What gallant war-hounds rouse them from their lair,
  And gnash their fangs, loud yelling for the prey!
  All join the chase, but few the triumph share:
  The grave shall bear the chiefest prize away,
  And Havoc scarce for joy can number their array....]

[Note 328:

  .... What from this barren being do we reap?
  Our senses narrow, and our reason frail,
  Life short, and truth a gem which loves the deep,
  And all things weigh'd in custom's falsest scale;
  Opinion an omnipotence,--whose veil
  Mantles the earth with darkness, until right
  And wrong are accidents, and men grow pale
  Lest their own judgments should become too bright,
  And their free thoughts be crimes, and earth have too much light.

  And thus they plod in sluggish misery,
  Rotting from sire to son, and age to age,
  Proud of their trampled nature, and so die,
  Bequeathing their hereditary rage
  To the new race of inborn slaves, who wage
  War for their chains, and, rather than be free,
  Bleed gladiator-like, and still engage
  Within the same arena where they see
  Their fellows fall before, like leaves of the same tree.]


III

Ce n'tait pas assez pour lui de la description et du monologue; il
avait besoin, pour exprimer son personnage idal, d'vnements et
d'actions. Il n'y a que les vnements qui mettent  l'preuve la
force et le ressort de l'me; il n'y a que les actions qui manifestent
et mesurent cette force et ce ressort. Parmi les vnements, il a
cherch les plus puissants, parmi les actions, les plus fortes, et
l'on a vu paratre coup sur coup _la Fiance d'Abydos_, _le Giaour_,
_le Corsaire_, _Lara_, _Parisina_, _le Sige de Corinthe_, _Mazeppa_
et _le Prisonnier de Chillon_.

Je le sais, ces clatants pomes se sont ternis en quarante ans. Dans
ce collier de pierreries orientales, on a dcouvert les verroteries,
et Byron, qui ne les aimait qu' demi, avait mieux jug que ses juges.
Encore avait-il mal jug; les morceaux qu'il prfrait sont les plus
faux. Son _Corsaire_ est tach d'lgances classiques; la chanson des
pirates qu'il met au commencement n'est pas plus vraie qu'un choeur de
l'Opra italien; ses chenapans y font des antithses philosophiques
aussi quilibres que celles de Pope. Cent fois l'Ambition, la Gloire,
l'Envie, le Dsespoir et le reste des personnages abstraits, tels
qu'on les mettait sur les pendules au temps de l'Empire, font invasion
au milieu des passions vivantes[329]. Les plus nobles passages sont
dfigurs par des apostrophes de collge, et la prtendue diction
potique vient y taler sa friperie use et ses ornements
convenus[330]. Bien pis, il vise  l'effet et suit la mode. Les
ficelles mlodramatiques viennent tirer  propos son personnage pour
obtenir la grimace qui fera frmir le public: coutez!--Qui vient l
sur un noir coursier?--Approche, bas esclave rampant, et rponds: ne
sont-ce point l les Thermopyles[331]? Tristes procds, emphatiques
et vulgaires, imits de Lucain et de nos Lucains modernes, mais qui
font effet pendant la chaleur de la premire lecture et sur la
populace des auditeurs. Il y a un moyen sr d'attirer la foule autour
de soi, c'est de crier fort; avec des naufrages, des siges, des
meurtres et des combats, on l'intressera toujours; montrez-lui des
forbans, des aventuriers dsesprs: ces figures contractes ou
furieuses la tireront de sa vie rgulire et monotone; elle ira les
voir comme elle va aux thtres du boulevard et par le mme instinct
qui lui fait lire les romans  quatre sous. Joignez-y, en faon de
contraste, des femmes angliques, tendres et soumises, surtout belles
comme des anges. Byron n'y manque pas, et ajoute  toutes ces
sductions la fantasmagorie de la scne, le dcor oriental ou
pittoresque; les vieux chteaux des Alpes, les vagues de la
Mditerrane, les soleils couchants de la Grce, le tout en haut
relief, avec des ombres marques et des couleurs voyantes. Nous sommes
tous peuple  l'endroit des motions, et la grande dame, comme la
femme de chambre, donne d'abord ses larmes sans chicaner l'auteur sur
les moyens.

Et cependant la vrit surnage. Non, cet homme n'est point un
arrangeur d'effets ou un faiseur de phrases. Il a vcu parmi les
spectacles qu'il dcrit; il a prouv les motions qu'il raconte. Il
est all dans la tente d'Ali-Pacha, il a got l'pre saveur des
aventures maritimes et des moeurs sauvages. Il a senti vingt fois le
voisinage de la mort: en More, dans les angoisses de la solitude et
de la fivre;  Suli, dans un naufrage;  Malte, en Angleterre et en
Italie, dans des menaces de duel, dans des projets d'insurrection,
dans des commencements de coups de main, en mer, arm, ou  cheval,
ayant vu  sa porte, et plus d'une fois, l'assassinat, les plaies,
l'agonie. Je vis ici, crivait-il, expos tous les jours  tre
assassin[332], car je me suis fait un ennemi d'un homme puissant qui
n'a pas de conscience. Cela ne me fait pas dormir plus mal, ni ne
m'empche d'aller  cheval dans les endroits solitaires, parce que la
prcaution est inutile. On pense  cela comme  une maladie qui peut
ou non vous frapper[333]. Il disait vrai: nul devant le danger ne
s'est tenu plus droit et plus ferme. Un jour, prs du golfe de
San-Fiorenzo[334], son _yacht_ fut jet  la cte; la mer tait
horrible et les cueils en vue; les passagers baisaient leur rosaire
ou s'vanouissaient d'horreur, et les deux capitaines, consults,
dclarrent le naufrage infaillible. Bien, dit lord Byron, nous
sommes tous ns pour mourir. Je m'en irai avec regret, mais
certainement sans crainte. Et il ta ses habits, engageant les autres
 en faire autant, non qu'on pt se sauver parmi de telles vagues:
mais, disait-il, comme les enfants qui se laissent aller d'eux-mmes
au sommeil une fois qu'ils se sont fatigus  force de crier, nous
mourrons plus tranquillement quand nous nous serons puiss 
nager[335]. L-dessus il s'assit, croisant ses bras, fort calme; mme
il plaisanta le capitaine, qui mettait ses dollars dans les poches de
son gilet. Cependant les longues lames pesantes dferlaient sur les
rocs avec le craquement d'une fort de chnes fracasss par un
tourbillon, le navire arrivait sur l'cueil; on ne vit point pendant
tout ce temps Byron changer de visage.--Un homme ainsi prouv et
tremp pouvait peindre les situations et les sentiments extrmes.
Aprs tout, on ne les peint jamais que comme lui, par exprience[336].
Les plus inventifs, Dante et Shakspeare, quoique tout autres, ne font
pas autrement. Leur gnie a beau monter haut, il a toujours les pieds
plongs dans l'observation, et leurs plus folles comme leurs plus
magnifiques peintures n'arrivent jamais qu' offrir au monde l'image
de leur sicle ou de leur propre coeur. Tout au plus ils _dduisent_,
c'est--dire qu'ayant devin, sur deux ou trois traits, le fond de
l'homme qui est en eux et des hommes qui sont autour d'eux, ils en
tirent, par un raisonnement subit dont ils n'ont point conscience,
l'cheveau nuanc des actions et des sentiments. Ils ont beau tre
artistes, ils sont observateurs. Ils ont beau inventer, ils dcrivent.
Leur gloire ne consiste point dans l'talage d'une fantasmagorie,
mais dans la dcouverte d'une vrit. Ils entrent les premiers dans
quelque province inexplore de la nature humaine, qui devient leur
domaine, et dsormais, comme un apanage, soutient leur nom. Byron a
trouv la sienne, qui est celle des sentiments tendres et tristes;
c'est une lande, et pleine de ruines, mais il est chez lui, et il est
seul.

Quel sjour! Et c'est sur cette dsolation qu'il s'appesantit. Il la
mdite. Regardez passer les frres de Childe Harold, les personnages
qui la peuplent. Celui-ci est dans un cachot, enchan avec les deux
frres qui lui restent. Trois autres et leur pre ont pri en
combattant ou ont t brls pour leur foi. Un  un, sous les yeux de
l'an, les deux derniers languissent et dfaillent: agonie
silencieuse et lente dans l'obscurit humide o perce  travers une
crevasse un rayon de lumire malade. Le premier meurt, et les
survivants demandent qu'on l'enterre du moins  l'endroit o vient
cette pauvre clart. Les geliers rient et lui font la fosse  la
place o il est mort, dans la terre plate et sans gazon, laissant
pendre au-dessus sa chane vide. Jour par jour alors, le plus jeune
se fltrit comme une fleur sur sa tige, sans se plaindre, au
contraire encourageant son frre qui se tait, dsespr et morne[337].
Les piliers sont trop loin, il ne peut approcher du jeune homme
mourant; il prte l'oreille, et entend ses soupirs qui se
ralentissent; il crie  l'aide, et nul ne vient. Il rompt sa chane
d'un grand bond; tout est fini. Il prend cette main froide, et l,
devant le corps demeur inerte, ses sens se bouchent, sa pense
s'arrte, il est comme un homme qui se noie, qui, aprs avoir travers
l'angoisse, se laisse enfoncer aussi fixe qu'une pierre, et qui ne
sent plus son tre que par un roidissement universel d'horreur.--En
voici un autre, li nu et lanc  travers le steppe sur un cheval
sauvage. Il se tord, et ses membres enfls, coups par les cordes,
saignent. Un jour entier il court, et derrire lui les loups hurlent.
Toute la nuit il entend leur long galop monotone, et  la fin sa force
s'abat: la terre s'enfonait, le ciel roulait;--il me sembla que je
tombais  terre:--je me trompais, j'tais trop bien li!--Mon coeur
devint malade, mon cerveau douloureux;--il palpita un temps, puis ne
battit plus.--Le ciel tournoyait comme une grande roue.--Je vis les
arbres chanceler comme des hommes ivres.--Un clair faible passa
devant mes yeux,--qui ne virent plus. Celui qui meurt--ne peut pas
mourir davantage.--Je sentais les tnbres venir et s'en aller,--et je
luttais pour m'veiller; mais je ne pouvais m'accrocher et gravir
jusqu' la vie.--Je me sentais comme un naufrag  la mer sur une
planche,--quand toutes les vagues qui fondent sur lui--le soulvent en
mme temps et l'engloutissent[338]. Les nommerai-je tous? Hugo,
Parisina, les Foscari, le Giaour, le Corsaire. Toujours son hros est
l'homme aux prises avec la pire angoisse, en face du naufrage, de la
torture, de la mort, de sa propre mort douloureuse et prolonge, de la
mort amre de ses plus chers bien-aims, avec le remords pour
compagnon, parmi les lugubres perspectives de l'ternit menaante,
sans autre soutien que l'nergie native et l'orgueil endurci. Ils ont
trop dsir, trop imptueusement, d'un lan insens, comme un cheval
sans bouche, et dsormais leur destin intrieur les pousse dans le
gouffre qu'ils voient et ne veulent plus viter. Quelle nuit que celle
d'Alp devant Corinthe! Il est rengat et vient avec des musulmans
assiger des chrtiens, d'anciens amis, Minotti, le pre de la jeune
fille qu'il aime. Demain il va donner l'assaut, et il pense  sa
propre mort qu'il pressent, au carnage des siens qu'il prpare. Nul
appui intrieur, sinon le ressentiment enracin et la fixit de la
volont roidie. Les musulmans le mprisent, les chrtiens l'excrent,
et sa gloire ne fait que publier sa trahison. Oppress et fivreux, il
sort  travers le camp endormi, et va errer sur le rivage. Il est
minuit; sur les montagnes brunes,--la froide lune ronde luit
descendue;--la mer bleue roule, le ciel bleu--s'tend comme un ocan
suspendu dans les hauteurs,--parsem d'les de lumire.--Les vagues
sur les deux rivages reposaient,--calmes, transparentes, aussi azures
que l'air.-- peine si leur cume branlait les cailloux du bord,--et
leur murmure tait aussi doux que celui d'un ruisseau. --Les vents
taient endormis sur les vagues,--les tendards laissaient retomber
leurs plis le long de leurs hampes,--et ce profond silence n'tait
point interrompu,--sauf quand la sentinelle criait son signal,--sauf
quand un cheval poussait son hennissement vibrant et aigu,--sauf quand
le vaste bourdonnement de cette multitude sauvage--allait bruissant
comme font les feuilles, d'une ct  l'autre cte[339]. Comme le
coeur se sent malade en face de pareils spectacles! Quel contraste
entre son agonie et la paix de l'immortelle nature! Comme les bras se
tendent alors vers la beaut idale, et comme ils retombent
impuissants au contact de notre fange et de notre immortalit! Alp
avance sur la grve, jusqu'au pied du bastion, sous le feu des
sentinelles: il n'y songe gure. Il regardait les chiens maigres sous
le mur,--qui faisaient leur carnaval sur les morts,--se gorgeant et
grondant sur les carcasses et les membres.--Ils taient trop affairs
pour aboyer contre lui.--Ils avaient arrach la chair du crne d'un
Tartare,--comme on ple une figue quand le fruit est frais,--et les
crocs blancs grinaient sur le crne encore plus blanc,--quand il
glissait  travers leurs mchoires mousses.--Eux, paresseusement,
allaient mchonnant les os des morts,--et pouvant  peine se traner
hors de l'endroit o ils s'taient emplis,--tant ils avaient bien
rompu leur long jene,--sur ceux qui taient tombs pour leur repas de
la nuit.--Alp reconnut, aux turbans, qui avaient roul sur le
sable,--les premiers entre les plus braves de sa troupe;--rouges et
verts taient les chles qui ceignaient leurs ttes,--et chaque crne
avait une longue touffe de cheveux;--tout le reste tait ras et
nu.--Leurs crnes taient dans la gueule du chien sauvage,--et leur
chevelure entortille autour de sa mchoire.--Tout auprs, sur le
rivage, au bord du golfe,--un vautour s'tait pos, battant des ailes,
pour chasser un loup--qui tait descendu furtivement des collines,
mais se tenait  l'cart,--effarouch par les chiens, loin de la proie
humaine.--Pourtant il attrappa sa part d'un cheval qui gisait,--rong
par les oiseaux sur les sables de la baie[340]. Voil l'issue de
l'homme; la chaude frnsie de la vie aboutit l; enseveli ou non, peu
importe: vautours ou chacals, ses fossoyeurs se valent. La tempte de
ses colres et de ses efforts n'a servi qu' le leur jeter en pture,
et il n'arrive sous leurs becs ou sous leurs mchoires qu'avec le
sentiment de ses esprances frustres et de ses dsirs inassouvis.
Quelqu'un de nous a-t-il pu oublier la mort de Lara aprs l'avoir lue?
Quelqu'un a-t-il vu ailleurs, sauf dans Shakspeare, une plus lugubre
peinture de la destine de l'homme en vain cabr contre son frein?
Quoique gnreux comme Macbeth, il a tout os, comme Macbeth, contre
la loi et contre la conscience, mme contre la piti et le plus
vulgaire honneur; les crimes commis l'ont accul  d'autres crimes, et
le sang vers l'a fait glisser dans une mare de sang. Corsaire, il a
tu; coupe-jarret, il assassine, et les meurtres anciens qui peuplent
ses rves viennent avec leurs ailes de chauves-souris heurter aux
portes de son cerveau. On ne les chasse point, ces noires visiteuses;
la bouche a beau rester muette, le front pli et l'trange sourire
tmoignent de leur venue. Et pourtant c'est un noble spectacle que de
voir l'homme debout, la contenance calme jusque sous leur
attouchement. Le dernier jour est venu, et six pouces de fer ont eu
raison de toute cette force et de toute cette furie. Il est couch
sous un tilleul, et sa plaie ruisselle.  chaque convulsion, le flot
jaillit plus noir, puis s'arrte; le sang ne tombe plus que goutte 
goutte, et dj son front est humide, son oeil terne. Les vainqueurs
arrivent, il ne daigne pas leur rpondre; le prtre approche la croix
bnite, il l'carte avec mpris. Ce qui lui reste de vie est pour ce
pauvre page, seul tre qui l'ait aim, qui l'a suivi jusqu'au bout,
qui maintenant essaye d'tancher le sang de sa blessure. Lara peut 
peine parler, mais fait signe que c'est en vain;--il lui prend la
main, le remercie d'un sourire, et, lui parlant sa langue, une langue
inconnue, lui montre du doigt le ct du ciel o en ce moment le
soleil se lve, et la patrie perdue o il veut le renvoyer. Des
assistants nul souci; sur lui-mme aucun retour; son visage reste
immobile et sombre, sans repentir, comme dans sa vie. Cependant son
souffle haletant soulve pniblement sa poitrine,--et le nuage
s'paissit sur ses yeux troubles,--ses membres s'tendent en
tremblotant, et sa tte retombe[341]. Tout est fini, et de ce hautain
esprit il ne reste plus qu'une pauvre argile. Aprs tout, pour de tels
coeurs c'est l le sort dsirable; ils ont mal pris la vie, et ne
reposent bien que dans le tombeau.

trange posie toute septentrionale, qui a sa racine dans l'_Edda_ et
sa fleur dans Shakspeare, ne jadis d'un ciel inclment, au bord d'une
mer temptueuse, oeuvre d'une race trop volontaire, trop forte et trop
sombre, et qui, aprs avoir prodigu les images de la dsolation et de
l'hrosme, finit par tendre comme un voile noir sur toute la nature
vivante le rve de l'universelle destruction. Ce rve est ici comme
dans l'_Edda_, presque aussi grandiose. J'eus un songe qui n'tait
pas tout entier un songe.--Le clair soleil tait teint, et les
toiles--erraient dans les tnbres de l'ternel espace,--sans rayons,
ne voyant plus leur route, et la terre froide--se balanait aveugle et
noircissante dans l'air sans lune.--Le matin venait, s'en allait et
venait encore, mais n'apportait point de jour....--Les hommes mirent
le feu aux forts pour s'clairer; mais heure par heure--elles
tombaient et se consumaient; les troncs ptillants--s'teignaient avec
un craquement, puis tout tait noir.--Ils vivaient prs de ces feux
nocturnes, et les trnes,--les palais des rois couronns, les cabanes,
les habitations de tous les tres qui vivent sous un toit--flambrent
en guise de torches. Les cits furent incendies,--et les hommes se
tenaient assembls autour de leurs maisons brlantes--pour se regarder
encore une fois la face les uns des autres. Leurs fronts sous cette
lumire dsespre avaient un aspect infernal, lorsque par
saccades--les clairs arrivaient sur eux. Quelques-uns gisaient 
terre,--et cachaient leurs yeux et pleuraient.--D'autres,
souriant,--appuyaient leur menton sur les mains crispes.--D'autres
couraient  et l et nourrissaient--avec du bois leurs bchers
funraires, et levaient les yeux--avec une anxit folle vers le ciel
morne,--linceul d'un monde mort; puis de nouveau,--avec des
maldictions, ils se jetaient sur la poussire,--grinaient des dents
et hurlaient. Les oiseaux sauvages criaient,--et dans leur pouvante
venaient tomber  terre--et battaient l'air de leurs ailes inutiles.
Les brutes les plus farouches--arrivaient apprivoises et craintives,
et les vipres rampaient--et s'entrelaaient parmi la multitude--avec
des sifflements, mais sans morsure. On les tua pour s'en nourrir.--La
Guerre, qui pour un moment s'tait apaise,--s'assouvit de nouveau:
ils achetrent un repas--avec du sang, et chacun, morne, s'assit 
part,--se gorgeant dans l'ombre. Plus d'amour;--la terre n'avait plus
qu'une pense, celle de la mort,--de la mort prsente et sans gloire,
et la dent--de la famine mordait toutes les entrailles. Les
hommes--mouraient, et leurs os taient sans tombe comme leur
chair.--Les maigres taient dvors par les maigres.--Mme les chiens
assaillirent leurs matres, tous sauf un;--et celui-ci fut fidle au
cadavre, cartant--les oiseaux, et les btes, et les hommes affams,
par ses hurlements,--jusqu' ce que la faim leur et serr la gorge,
ou que les morts qui tombaient--eussent allch leurs mchoires
maigres.--Lui-mme n'alla point chercher de nourriture,--mais d'un
piteux et perptuel gmissement,--avec des cris presss et dsols,
lchant la main--qui ne lui rpondait point par une caresse, il
mourut.--La foule prit de faim par degrs; mais deux hommes--dans une
norme cit survcurent,--et ils taient ennemis. Ils se
rencontrrent--auprs des brandons mourants d'un autel--o un amas de
choses saintes avaient t empiles--pour un usage profane. Ils les
ramassrent,--et, grelottant, de leurs froides mains de
squelettes--ils grattrent--les faibles cendres, et leur faible
souffle--tcha d'y souffler une petite vie, et fit une flamme--qui
tait une drision. Puis, comme elle devenait plus claire,--ils
levrent leurs yeux et regardrent--chacun la face de l'autre; ils se
virent, crirent et moururent.--Ils moururent d'pouvante par
l'horreur de leur propre aspect[342].

[Note 329: Par exemple:

  As weeping Beauty's cheek at Sorrow's tale.]

[Note 330: Voici des vers dignes de Pope, trs-beaux et trs-faux:

  And havoc loathes so much the waste of time,
  She scarce had left an uncommitted crime.
  One hour beheld him since the tide he stemm'd,
  Disguised, discover'd, conquering, ta'en, condemn'd,
  A chief on land, an outlaw on the deep,
  Destroying, saving, prison'd, and asleep!]

[Note 331:

  Who thundering comes on blackest steed,
  With slacken'd bit and hoof of speed?
  .... Approach, thou craven crouching slave:
  Say, is not this Thermopyl?]

[Note 332: Moore's _Life of lord Byron_, III, 438; 1820.]

[Note 333: I am living here exposed to it (assassination) daily,
for I have happened to make a powerful and unprincipled man my enemy,
and I never sleep the worse for it, or ride in less solitary places,
because precaution is useless and one thinks of it as of a disease
which may or may not strike.]

[Note 334: Galt's _Life of lord Byron_, 113.]

[Note 335: Well, we are all born to die--I shall go with regret,
but certainly not with fear.--It is every man's duty to endeavour to
preserve the life God has given him; so I advise you all to strip:
swimming, indeed, can be of little use in these billows--but as
children, when tired with crying, sink placidly to repose--we, when
exhausted with struggling, shall die the easier....]

[Note 336: Qu'aurais-je connu et crit si j'avais t un paisible
politique mercantile ou un lord d'antichambre? Un homme doit voyager
et se jeter dans le tourbillon, sinon ce n'est pas vivre. Moore, III,
429.]

[Note 337:

  They coldly laughed,--and laid him there:
  The flat and turfless earth above
  The being we so much did love;
  His empty chain above it leant....
  .... He faded............
  .......... with all the while a cheek whose bloom
  Was as mockery of the tomb,
  Whose tints as gently sunk away
  As a departing rainbow's ray.....]

[Note 338:

  .... The Earth gave way, the skies roll'd round,
  I seem'd to sink upon the ground;
  But err'd, for I was fastly bound,
  My heart turn'd sick, my brain grew sore,
  And throbb'd awhile, then beat no more:
  The skies span like a mighty wheel;
  I saw the trees like drunkards reel,
  And a slight flash sprang o'er my eyes,
  Which saw no farther: he who dies
  Can die no more than then I died.
  .... I felt the blackness come and go
  And strove to wake; but could not make
  My senses climb up from below:
  I felt as on a plank at sea,
  When all the waves that dash o'er thee,
  At the same time upheave and whelm,
  And hurl thee towards a desert realm.]

[Note 339:

  'Tis midnight: on the mountains brown
  The cold, round moon shines deeply down;
  Blue roll the waters, blue the sky
  Spreads like an Ocean hung on high,
  Bespangled with those isles of light...
  ......................
  The waves on either shore lay there
  Calm, clear, and azure as the air;
  And scarce their foam the pebbles shook,
  But murmur'd meekly as the brook.
  The winds were pillow'd on the waves;
  The banners droop'd along their staves,
  And that deep silence was unbroke,
  Save where the watch his signal spoke,
  Save where the steed neigh'd oft and shrill,
  And the wide hum of that wild host
  Rustled like leaves from coast to coast....]

[Note 340:

  .... And he saw the lean dogs beneath the wall
  Hold o'er the dead their carnival,
  Gorging and growling o'er carcass and limb;
  They were too busy to bark at him.
  From a Tartar's skull they had stripp'd the flesh,
  As ye peel the fig when its fruit is fresh;
  And their white tusks crunch'd o'er the whiter skull,
  As it slipp'd through their jaws when their edge grew dull,
  As they lazily mumbled the bones of the dead,
  When they scarce could rise from the spot where they fed;
  So well had they broken a lingering fast
  With those who had fallen for that night's repast.
  And Alp knew, by the turbans that roll'd on the sand,
  The foremost of these were the best of his band:
  Crimson and green were the shawls of their wear,
  And each scalp had a single long tuft of hair,
  All the rest was shaven and bare.
  The scalps were in the wild dog's maw,
  The hair was tangled round his jaw.
  But close by the shore, on the edge of the gulf,
  There sat a vulture flapping a wolf,
  Who had stolen from the hills, but kept away,
  Scared by the dogs, from the human prey;
  But he seized on his share of a steed that lay,
  Pick'd by the birds, on the sands of the bay.]

[Note 341:

  He scarce can speak, but motions him 't is vain,
  He clasps the hand that pang which would assuage.
  And sadly smiles his thanks to that dark page.
  .... His dying tones are in that other tongue,
  To which some strange remembrance wildly clung....
  .... And once, as Kaled's answering accents ceased,
  Rose Lara's hand, and pointed to the East:
  Whether (as then the breaking sun from high
  Roll'd back the clouds), the morrow caught his eye,
  Or that it was chance, or some remember'd scene,
  That raised his arm to point where such had been,
  Scarce Kaled seem'd to know, but turn'd away,
  As if his heart abhorr'd that coming day,
  And shrunk his glance before that morning light,
  To look on Lara's brow,--where all grew night.
  .... But from his visage little could we guess,
  So unrepentant, dark, and passionless....
  .... But gasping heaved the breath that Lara drew,
  And dull the film along his dim eye grew;
  His limbs stretch'd fluttering, and his head droop'd o'er.]

[Note 342:

  I had a dream, which was not all a dream.
  The bright sun was extinguish'd, and the stars
  Did wander darkling in the eternal space,
  Rayless, and pathless, and the icy earth
  Swung blind and blackening in the moonless air;
  Morn came and went--and came, and brought no day.
  .............................
  Forests were set on fire--but hour by hour
  They fell and faded--and the crackling trunks
  Extinguish'd with a crash--and all was black.
  ............................
  And they did live by watchfires--and the thrones,
  The palaces of crowned kings--the huts,
  The habitations of all things which dwell,
  Were burnt for beacons; cities were consumed,
  And men were gathered round their blazing homes
  To look once more into each other's face;
  .... The brows of men by the despairing light
  Wore an unearthly aspect, as by fits
  The flashes fell upon them; some lay down
  And hid their eyes and wept; and some did rest
  Their chins upon their clenched hands, and smiled;
  And others hurried to and fro, and fed
  Their funeral piles with fuel, and look'd up
  With mad disquietude on the dull sky,
  The pall of a past world; and thence again
  With curses cast them down upon the dust
  And gnash'd their teeth and howl'd: the wild birds shriek'd,
  And, terrified, did flutter on the ground,
  And flap their useless wings; the wildest brutes
  Came tame and tremulous; and vipers crawl'd
  And twined themselves among the multitude,
  Hissing, but stingless--they were slain for food:
  And War, which for a moment was no more,
  Did glut himself again; a meal was bought
  With blood, and each sate sullenly apart,
  Gorging himself in gloom: no love was left;
  All earth was but one thought--and that was death,
  Immediate and inglorious; and the pang
  Of famine fed upon all entrails--men
  Died, and their bones were tombless as their flesh;
  The meagre by the meagre were devour'd,
  Even dogs assail'd their masters, all save one,
  And he was faithful to a corpse, and kept
  The birds and beasts and famish'd men at bay,
  Till hunger clung them; or the dropping dead
  Lured their lank jaws; himself sought out no food.
  But with a piteous and perpetual moan,
  And a quick desolate cry, licking the hand
  Which answer'd not with a caress--he died.
  The crowd was famish'd by degrees; but two
  Of an enormous city did survive,
  And they were enemies: they met beside
  The dying embers of an altar place
  Where had been heap'd a mass of holy things
  For an unholy usage; they raked up
  And shivering scraped with their cold skeleton hands.
  The feeble ashes, and their feeble breath
  Blew for a little life, and made a flame
  Which was a mockery; then they lifted up
  Their eyes as it grew lighter, and beheld
  Each other aspects--saw, and shriek'd, and died--
  Even of their mutual hideousness they died....]


IV

Entre ces pomes effrns et funraires, qui tous incessamment
reviennent et s'obstinent sur le mme sujet, il y en a un plus
imposant et plus haut, _Manfred_, frre jumeau du plus grand pome
du sicle, le _Faust_ de Goethe. Lord Byron m'a pris mon _Faust_,
disait Goethe, et l'a fait sien. Il en a employ les ressorts
moteurs  sa faon, pour son but propre, de sorte qu'aucun d'eux ne
reste le mme, et c'est pour cette raison surtout que je ne saurais
trop admirer son gnie. En effet, l'oeuvre tait originale. Je
n'ai jamais lu le _Faust_ de Goethe, crivait Byron, car je ne sais
pas l'allemand; mais Matthew Monk Lewis, en 1816,  Coligny, m'en
traduisit la plus grande partie de vive voix, et naturellement j'en
fus trs-frapp. Nanmoins c'est le Steinbach et la Jungfrau, et
quelque chose d'autre encore, bien plus que _Faust_, qui m'ont fait
crire _Manfred_.--L'oeuvre est si entirement renouvele,
ajoutait Goethe, que ce serait une tche intressante pour un
critique de montrer non-seulement les altrations, mais leurs
degrs. Parlons-en donc tout  notre aise: il s'agit ici de l'ide
dominante du sicle, exprime de manire  manifester le contraste
de deux matres et de deux nations.

Ce qui fait la gloire de Goethe, c'est qu'au dix-neuvime sicle il a
pu faire un pome pique, j'entends un pome o agissent et parlent de
vritables dieux. Cela semblait impossible au dix-neuvime sicle,
puisque l'oeuvre propre de notre ge est la considration pure des
ides cratrices et la suppression des personnes potiques par
lesquelles les autres ges n'ont jamais manqu de les figurer. Des
deux familles divines, la grecque et la chrtienne, aucune ne
paraissait capable de rentrer dans le monde pique. La littrature
classique avait entran dans sa chute les mannequins mythologiques,
et les dieux antiques dormaient sur leur vieil Olympe, o l'histoire
et l'archologie pouvaient seules aller les rveiller. Les anges et
les saints du moyen ge, aussi trangers et presque aussi lointains,
taient couchs sur le vlin de leurs missels et dans les niches de
leurs cathdrales, et si quelque pote, comme Chateaubriand, essayait
de les faire rentrer dans le monde moderne[343], il ne parvenait qu'
les rabaisser jusqu' l'office de dcors de sacristie et de machines
d'opra. La crdulit mythique avait disparu par l'accroissement de
l'exprience; la crdulit mystique avait disparu par l'accroissement
du bien-tre. Le paganisme, au contact de la science, s'tait rduit 
la reconnaissance des forces naturelles; le christianisme, au contact
de la morale, se rduisait  l'adoration de l'idal. Pour diviniser de
nouveau les puissances physiques, il et fallu que l'homme redevnt un
enfant bien portant comme sous Homre. Pour diviniser de nouveau les
puissances spirituelles, il et fallu que l'homme redevnt un enfant
malade comme sous Dante. Mais il tait adulte, et ne pouvait remonter
vers les civilisations, ni vers les popes d'o le courant de sa
pense et de sa vie l'avait retir pour jamais. Comment lui montrer
ses dieux, les dieux modernes? comment les revtir pour lui d'une
forme personnelle et sensible, puisque c'est justement de toute forme
personnelle et sensible qu'il a travaill et russi  les dpouiller?
Au lieu d'carter la lgende, Goethe la reprend. C'est une histoire du
moyen ge qu'il choisit pour thme. Soigneusement, pieusement, il suit
 la trace les vieilles moeurs et la vieille croyance. Un laboratoire
d'alchimiste, un grimoire de sorcire, de grosses gats de
villageois, d'tudiants ou d'ivrognes, le sabbat sur le Brocken, la
messe  l'glise: vous croiriez voir une gravure du temps de Luther,
consciencieuse et minutieuse; rien n'est omis. Les personnages
clestes apparaissent dans les attitudes consacres, selon le texte de
l'criture,  la faon des anciens mystres. C'est le Seigneur avec
les anges, puis avec le diable, qui vient lui demander la permission
de tenter Faust, comme autrefois il a tent Job. C'est le ciel comme
l'imaginait saint Franois et le peignait Van Eyck, avec les
anachortes, les saintes femmes et les docteurs, les uns dans un
paysage de rochers bleutres, les autres au-dessus dans l'air sublime,
autour de la Vierge glorieuse, rangs par rgions et flottant en
choeurs. Goethe pousse l'affectation d'orthodoxie jusqu' inscrire
au-dessous de chacun son nom latin et sa niche dans la Vulgate[344].
Et justement cette fidlit le proclame sceptique. On voit que s'il
ressuscite le vieux monde, c'est en historien, non en croyant. Il
n'est, chrtien que par souvenir et posie. Chez lui, l'esprit moderne
dborde avec calcul du vase troit o par calcul il semble s'enfermer.
Le penseur perce derrire le conteur.  chaque instant, un mot voulu,
qui parat involontaire, ouvre par del les voiles de la tradition les
perspectives de la philosophie. Qui sont-ils, ces personnages
surnaturels, ce Dieu, ce Mphistophls et ces anges? Leur substance
incessamment va se dissolvant et se reformant, pour montrer et cacher
tour  tour l'ide qui l'emplit. Sont-ce des abstractions ou des
personnes? Ce Mphistophls rvolutionnaire et philosophe, qui a lu
_Candide_ et gouaille cyniquement les puissances, est-il autre chose
parfois que l'esprit qui nie? Ces anges qui se rjouissent de la
riche beaut vivante, que la trame incessante de l'tre vient
envelopper dans les suaves liens de l'amour, qui fixent en penses
stables la vapeur onduleuse des apparitions changeantes, sont-ils
autre chose, pour un instant du moins, que l'intelligence idale qui,
par la sympathie, arrive  tout aimer, et par les ides,  tout
comprendre? Que dirons-nous de ce Dieu, d'abord biblique et personnel,
qui peu  peu se dforme, s'vanouit, et reculant dans les
profondeurs, derrire les magnificences de la nature vivante et les
splendeurs de la rverie mystique, se confond avec l'inaccessible
absolu? Ainsi se dveloppe le pome entier, action et personnages,
hommes et dieux, antiquit et moyen ge, ensemble et dtails, toujours
sur la limite de deux mondes: l'un sensible et figur, l'autre
intelligible et sans formes; l'un qui comprend les dehors, mobiles de
l'histoire ou de la vie, et toute cette floraison colore et parfume
que la nature prodigue  la surface de l'tre, l'autre qui contient
les profondes puissances gnratrices et les invisibles lois fixes par
lesquelles tous ces vivants arrivent sous la clart du jour[345].
Enfin, les voil, nos dieux; nous ne les travestissons plus, comme nos
anctres, en idoles ou en personnes; nous les apercevons tels qu'ils
sont en eux-mmes, et nous n'avons pas besoin pour cela de renoncer 
la posie, ni de rompre avec le pass. Nous restons  genoux devant
les sanctuaires o pendant trois mille ans a pri l'humanit; nous
n'arrachons pas une seule rose aux guirlandes dont elle a couronn ses
divines madones; nous n'teignons pas une seule des lampes qu'elle
entassait sur les marches de son autel; nous contemplons avec un
plaisir d'artistes les chsses prcieuses o, parmi les candlabres
ouvrags, les soleils de diamants et les chapes resplendissantes, elle
a rpandu les plus purs trsors de son gnie et de son coeur. Mais
notre pense perce plus loin que nos yeux. A de certains instants,
pour nous, ces draperies, ces marbres, tout cet appareil vacille; ce
ne sont plus que de beaux fantmes, ils se dissipent en fume, et nous
dcouvrons  travers eux et derrire eux l'impalpable idal qui a
dress ces piliers, illumin ces votes, et plan pendant des sicles
sur la multitude agenouille.

Comprendre la lgende et aussi comprendre la vie, voil l'objet de
cette oeuvre et de toute l'oeuvre de Goethe. Chaque chose, brute ou
pensante, vile ou sublime, fantastique ou tangible, est _un groupe de
puissances_ dont notre esprit, par l'tude et la sympathie, peut
reproduire en lui-mme les lments et l'arrangement. Reproduisons-la
et donnons-lui dans notre pense un nouvel tre. Est-ce qu'une commre
comme Marthe, bavarde et sotte, est-ce qu'un ivrogne comme Frosch,
braillard et sale, et le reste des magots hollandais sont indignes
d'entrer dans un tableau? Mme cette guenon et ces singes qui font
bouillir la marmite de la sorcire, avec leurs cris rauques et leur
imagination dtraque, valent la peine que l'art les ranime. Partout
o est la vie, mme bestiale ou maniaque, est la beaut. Plus on
regarde la nature, plus on la trouve divine, divine jusque dans ses
rochers et ses plantes. Considrez ces forts, elles semblent inertes;
mais les feuilles respirent, et la sve y monte insensiblement, 
travers les troncs massifs et les branches, jusque dans les minces
rameaux tendus comme des doigts ouverts au bout des tiges; elle
emplit des canaux gorgs, elle suinte en formes vivantes, elle comble
les frles chatons de poussires fcondantes, elle rpand  profusion
dans l'air qui fermente les vapeurs et les senteurs; cet air lumineux,
ce dme de verdure, cette longue colonnade de troncs, ce sol
silencieux travaillent et se transforment; ils accomplissent une
oeuvre, et le coeur du pote n'a qu' les couter pour trouver une
voix  leurs instincts obscurs. Ils parlent dans ce coeur; bien mieux
ils chantent, et les autres tres font de mme; chacun avec sa mlodie
distincte, courte ou longue, trange ou simple, seule approprie  sa
nature, capable de la manifester tout entire, comme un son, par son
timbre, sa hauteur et sa force, manifeste la structure intrieure du
corps qui l'a produit. Cette mlodie, le pote la respecte; il vite
de l'altrer par le mlange de ses ides ou de son accent; tout son
soin est de la garder intacte et pure. Ainsi se forme son oeuvre, cho
de l'universelle nature, gigantesque choeur o les dieux, les hommes,
le pass, le prsent, tous les moments de l'histoire, toutes les
conditions de la vie, tous les ordres de l'tre viennent s'accorder
sans se confondre, et o le gnie flexible du musicien, qui tour 
tour s'est mtamorphos en chacun d'eux pour les interprter et les
comprendre, ne tmoigne de sa pense propre qu'en faisant entrevoir,
par del cette immense harmonie, le groupe de lois idales d'o elle
drive et la raison intrieure qui la soutient.

 ct de cette conception si haute, qu'est-ce que le surnaturel de
Manfred? Sans doute Byron est mu par les grandes choses de la nature:
il sort des Alpes, il a vu ces glaciers qui sont comme un ouragan
gel, ces cataractes formidables qui ondulent au-dessus des
prcipices comme la queue du cheval ple de l'Apocalypse; mais il
n'en a rien rapport, sauf des images. Sa sorcire, ses esprits, son
Ahrimane ne sont que des dieux de thtre. Il n'y croit pas plus que
nous. C'est  un tout autre prix qu'on fait de vrais dieux: il faut y
croire; il faut, comme Goethe, avoir assist longuement, en philosophe
et en savant,  leur naissance; il faut avoir vu d'eux autre chose que
leur dehors. Celui qui, en restant pote, s'est fait naturaliste et
gologue, qui a suivi dans les fissures des roches les eaux tortueuses
lentement distilles et pousses enfin par leur propre poids vers la
lumire, peut se demander, comme autrefois les Grecs, en les regardant
tournoyer et chatoyer sous leurs teintes d'meraude, ce qu'elles
peuvent penser, si elles pensent. Quelle trange vie que la leur, tour
 tour repose et violente! Combien loin de la ntre? Avec quel effort
faut-il nous arracher  nos passions compliques et vieillies pour
comprendre la jeunesse et la simplicit divine d'un tre affranchi de
la rflexion et de la forme! Combien difficile est une telle oeuvre
pour un moderne! Combien impossible pour un Anglais! Shelley, Keats en
ont approch, grce  la dlicatesse nerveuse de leur imagination
malade ou dbordante; mais que cette approche est encore lointaine! Et
comme on sent, en les lisant, qu'il leur et fallu, ainsi qu' Gothe,
l'aide de la culture publique et l'aptitude du gnie national! Ce que
la civilisation tout entire a dvelopp uniquement chez l'Anglais,
c'est la volont nergique et les facults pratiques. L'homme s'est
trouv roidi dans l'effort, concentr dans la rsistance, attach 
l'action, et partant exclu de la spculation pure, de la sympathie
ondoyante et de l'art dsintress. Chez lui, la libert mtaphysique
a pri sous les proccupations utilitaires, et la rverie
panthistique sous les proccupations morales. Comment ferait-il pour
plier son imagination jusqu' suivre les contours innombrables et
fuyants des tres, surtout des tres vagues? Comment ferait-il pour
sortir de sa religion jusqu' reproduire avec indiffrence les
puissances de l'indiffrente nature? Et qui est plus loin de la
flexibilit et de l'indiffrence que celui-ci? L'eau coulante, qui
chez Gothe va se modelant sur toutes les formes du terrain, et qu'on
aperoit dans le lointain sinueux et lumineux sous le brouillard dor
qu'elle exhale, s'est prise tout d'un coup chez Byron en une masse de
glace, et ne fait plus qu'un bloc rigide de cristal. Ici comme
ailleurs, il n'y a qu'un personnage, le mme qu'ailleurs. Hommes,
dieux, nature, tout le monde changeant et multiple de Gothe s'est
vanoui. Seul le pote subsiste, exprim dans son personnage. Enferm
invinciblement en lui-mme, il n'a pu voir que lui-mme; s'il fait
venir d'autres tres, c'est pour qu'ils lui donnent la rponse, et 
travers cette pope prtendue il a persist dans son monologue
ternel.

Mais aussi comme toutes ces puissances rassembles en un seul tre le
font grand! Dans quelle mdiocrit et quelle platitude recule auprs
de lui le Faust de Gothe! Sitt qu'on cesse de voir en ce Faust
l'humanit, qu'est-ce qu'il devient? Est-ce l un hros? Triste
hros, qui pour toute oeuvre parle, a peur, tudie les nuances de ses
sensations et se promne! Sa plus forte action est de sduire une
grisette et d'aller danser la nuit en mauvaise compagnie, deux
exploits que tous les tudiants ont accomplis. Ses volonts sont des
vellits, ses ides des aspirations et des rves. Une me de pote
dans une tte de docteur, toutes deux impropres  l'action et faisant
mauvais mnage, la discorde au dedans, la faiblesse au dehors; bref,
le caractre manque; c'est un caractre d'Allemand.  ct de lui,
quel homme que Manfred! C'est un homme; il n'y a pas de mot plus beau,
ni qui le peigne mieux. Ce n'est pas lui qui,  l'aspect d'un esprit,
tremblera comme un ver craintif qui se tortille  terre. Ce n'est
pas lui qui regrettera de n'avoir ni or, ni biens, ni honneurs, ni
souverainet dans le monde. Ce n'est pas lui qui se laissera duper
comme un colier par le diable, ou qui ira s'amuser en badaud aux
fantasmagories du Brocken. Il a vcu en chef fodal, non en savant
gradu; il a combattu, il a matris les autres; il sait se matriser
lui-mme. S'il s'est enfonc dans les arts magiques, ce n'est point
par curiosit d'alchimiste, c'est par audace de rvolt. Ds ma
jeunesse, mon me n'a point march avec les mes des hommes,--et n'a
point regard la terre avec des yeux d'homme.--La soif de leur
ambition n'tait point la mienne.--Le but de leur vie n'tait pas le
mien.--Mes joies, mes peines, mes passions, mes facults--me faisaient
tranger dans leur bande; je portais leur forme,--mais je n'avais
point de sympathie avec la chair vivante....--Je ne pouvais point
dompter et plier ma nature, car celui-l--doit servir qui veut
commander; il doit caresser, supplier,--pier tous les moments,
s'insinuer dans toutes les places,--tre un mensonge vivant, s'il veut
devenir--une crature puissante parmi les viles,--et telle est la
foule; je ddaignais de me mler dans un troupeau,--troupeau de loups,
mme pour les conduire[346]....--Ma joie tait dans la solitude, pour
respirer--l'air difficile de la cime glace des montagnes,--o les
oiseaux n'osent point btir, o l'aile des insectes--ne vient point
effleurer le granit sans herbe, pour me plonger--dans le torrent et
m'y rouler--dans le rapide tourbillon des vagues entre-choques,--pour
suivre  travers la nuit la lune mouvante,--les toiles et leur
marche, pour saisir--les clairs blouissants jusqu' ce que mes yeux
devinssent troubles,--ou pour regarder, l'oreille attentive, les
feuilles disperses,--lorsque les vents d'automne chantaient leur
chanson du soir.--C'taient l mes passe-temps, et surtout d'tre
seul;--car si les cratures de l'espce dont j'tais,--avec dgot
d'en tre, me croisaient dans mon sentier,--je me sentais dgrad et
retomb jusqu' elles, et je n'tais plus qu'argile[347]. Il vit
seul, et il ne peut pas vivre seul. La profonde source de l'amour,
exclue de ses issues naturelles, dborde alors et dvaste le coeur qui
n'a pas voulu s'pancher. Il a aim, trop aim, trop prs de lui, sa
soeur peut-tre; elle en est morte, et le remords impuissant est venu
remplir cette me que nulle occupation humaine n'avait pu combler. Ma
solitude n'est plus une solitude;--elle s'est peuple de furies. J'ai
grinc mes dents--dans les tnbres jusqu'au retour de l'aube;--puis,
jusqu'au soleil couchant, je me suis maudit. J'ai demand--la folie
comme un bienfait; elle m'est refuse.--J'ai affront la mort; mais
dans la guerre des lments--les eaux se sont cartes de moi,--et les
choses mortelles ont pass prs de moi sans me faire mal. La froide
main--d'un dmon impitoyable m'a retenu--par un seul cheveu, qui n'a
pas voulu se briser.--Dans la fantaisie, dans l'imagination, dans
toutes--les opulences de mon me, j'ai plong jusqu'au fond;--mais,
comme une vague refluante, elle m'a rejet--dans le gouffre de ma
pense sans fond.--J'habite dans mon dsespoir,--et j'y vis, j'y vis
pour toujours[348]. Qu'il la voie encore une fois, c'est vers cet
unique et tout-puissant dsir qu'affluent toutes les puissances de son
me. Il l'voque au milieu des dmons; elle parat, mais ne rpond
pas. Il la supplie, avec quels cris, quels douloureux cris d'angoisse
profonde! Comme il l'aime! De quel lan et de quel effort toutes ses
tendresses refoules et crases bouillonnent et s'chappent 
l'aspect de ces yeux bien-aims qu'il revoit pour la dernire fois!
Avec quel entranement ses bras convulsifs se tendent vers cette forme
frle qui, frissonnant, sort de la tombe, vers ces joues o le sang
rappel par contrainte pose une rougeur maladive comme celle que
l'automne met sur les feuilles mourantes[349]!--coute-moi!
coute-moi!--Astart, ma bien-aime, parle-moi!--J'ai tant endur,
j'ai tant  endurer encore!--Regarde-moi, ce tombeau ne t'a pas
change--plus que je suis chang pour toi. Tu m'aimais trop--comme je
t'ai trop aime. Nous n'tions point faits--pour nous torturer l'un
l'autre, quand c'et t--le plus mortel pch de nous aimer comme
nous nous sommes aims.--Dis que tu n'as point horreur de moi, que je
subis--cette punition pour nous deux, que tu seras--un des esprits
bienheureux, et que je mourrai;--car jusqu'ici toutes les choses
odieuses conspirent--pour me lier  la vie,  une vie--qui me fait
reculer en frmissant devant l'immortalit,--devant un avenir pareil
au pass. Je n'ai plus de repos,--je ne sais pas ce que je demande, ni
ce que je cherche.--Je sens seulement ce que tu es et ce que je
suis.--Et pourtant je voudrais une fois encore, avant de
prir,--entendre la musique de ta voix. Parle-moi,--car je t'ai
appele dans la nuit silencieuse,--j'ai effray les oiseaux endormis
dans les rameaux muets,--j'ai veill les loups des montagnes et
rendu--ton nom familier aux chos des cavernes,--qui me rpondaient;
bien des choses m'ont rpondu,--esprits et hommes; mais tu as toujours
t muette.--Parle-moi; j'ai err sur la terre,--et je n'ai jamais
trouv ta ressemblance. Parle-moi;--regarde les dmons autour de nous;
ils se sentent un coeur pour moi.--Je ne les crains pas, je ne sens
mon coeur que pour toi seule.--Parle-moi, quand ce serait avec
courroux. Dis un mot,--n'importe lequel. Seulement que je t'entende
encore une fois,--encore cette fois, encore une fois[350]! Elle
parle, quelle triste et douteuse rponse! et des convulsions courent
sur les membres de Manfred, lorsqu'elle disparat; mais un instant
aprs, les esprits voient qu'il se dompte et fait de sa torture
l'esclave de sa volont.--S'il et t l'un de nous, il et t un
esprit redoutable[351]. La volont, voil dans cette me la base
inbranlable. Il n'a point pli devant le souverain des esprits, il
est rest debout et calme en face du trne infernal, sous le
dchanement de tous les dmons qui voulaient le dchirer; maintenant
qu'il meurt et qu'ils l'assaillent, il lutte et triomphe encore; tout
rlant qu'il est, les lvres blanches, il reste debout dans sa
force, les brave et les chasse. Tu n'as point de pouvoir sur moi, je
le sens.--Tu ne me possderas jamais, je le sais.--Ce que j'ai fait
est fait; je porte au dedans de moi--une torture  laquelle la tienne
ne pourrait rien ajouter.--L'me, qui est immortelle, se donne 
elle-mme--la rcompense ou le chtiment de ses bonnes ou de ses
mauvaises penses.--Elle est  elle-mme le commencement et la fin de
son propre mal.--Elle est  elle-mme son lieu et son temps. Son tre
intime,--quand elle est dpouille de cette mortalit, n'emprunte
point--sa couleur aux choses fugitives du dehors,--mais demeure
absorb dans une souffrance ou dans une joie--qui vient de la
conscience de ses propres mrites.--Tu ne m'as point tent, ce n'est
point toi qui aurais pu me tenter.--Je n'ai point t ta dupe, et je
ne suis point ta proie.--J'ai t mon propre destructeur, et je le
serai encore--dans la vie qui s'approche. Arrire, dmons tromps!--La
main de la mort est sur moi, mais point la vtre[352].... Le moi,
l'invincible moi, qui se suffit  lui-mme, sur qui rien n'a prise, ni
dmons, ni hommes, seul auteur de son bien et de son mal, sorte de
dieu souffrant et tomb, mais toujours dieu sous ses haillons de
chair,  travers la fange et les froissements de toutes ses destines,
voil le hros et l'oeuvre de cet esprit et des hommes de sa race. Si
Gothe a t le pote de l'_univers_, Byron a t le pote de la
_personne_, et si le gnie allemand dans l'un a trouv son interprte,
le gnie anglais dans l'autre a trouv le sien.

[Note 343: L'ange des saintes amours, l'ange de l'Ocan, les
choeurs des esprits bienheureux. Voyez cela tout au long dans _les
Martyrs_.]

[Note 344: _Magna peccatrix_, S. Luc VII, 36.--_Mulier
Samaritana_, S. Johannis IV.--_Maria gyptiaca_ (Acta Sanctorum),
etc.]

[Note 345:

  Wer ruft das Einzelne zur allgemeinen Weihe,
  Wo es in herrlichen Accorden schlgt?]

[Note 346:

  From my youth upwards
  My spirit walk'd not with the souls of men,
  Nor look'd upon the earth with human eyes;
  The thirst of their ambition was not mine;
  The aim of their existence was not mine;
  My joys, my griefs, my passions, and my powers,
  Made me a stranger; though I wore the form,
  I had not sympathy with breathing flesh....
  .......................
  I could not tame my nature down; for he
  Must serve who fain would sway--and soothe--and sue--
  And watch all time--and pry into all place--
  And be a living lie--who would become
  A mighty thing upon the mean, and such
  The mass are; I disdain'd to mingle with
  A herd, though to be leader--and of wolves....]

[Note 347:

  .... My joy was in the wilderness, to breathe
  The difficult air of the iced mountain's top,
  Where the birds dare not build, nor insect's wing
  Flit o'er the herbless granite; or to plunge
  Into the torrent, and to roll along
  On the swift whirl of the new breaking wave....
  .... To follow through the night the moving moon,
  The stars and their development; or catch
  The dazzling lightnings till eyes grew dim;
  Or to look, list'ning, on the scatter'd leaves,
  While Autumn winds were at their evening song,
  These were my pastimes, and to be alone;
  For if the beings, of whom I was one,
  Hating to be so,--cross'd me in my path,
  I felt myself degraded back to them,
  And was all clay again....]

[Note 348:

  .... My solitude is solitude no more,
  But peopled with the Furies:--I have gnash'd
  My teeth in darkness till returning morn,
  Then cursed myself till sunset; I have pray'd
  For madness as a blessing--'tis denied me.
  I have affronted death--but in the war
  Of elements the waters shrunk from me,
  And fatal things pass'd harmless--the cold hand
  Of an all-pitiless demon held me back,
  Back by a single hair, which would not break.
  In fantasy, imagination, all
  The affluence of my soul--I plunged deep
  But like an ebbing wave, it dash'd me back
  Into the gulf of my unfathom'd thought
  .... I dwell in my despair
  And live, and live for ever.]

[Note 349:

  There's bloom upon her cheek;
  But now I see it is not living hue,
  But a strange hectic--like the unnatural red
  Which Autumn plants upon the perish'd leaf.]

[Note 350:

  .... Hear me, hear me--
  Astarte! my beloved! speak to me:
  I have so much endured--so much endure--
  Look on me! the grave hath not changed thee more
  Than I am changed for thee. Thou lovedst me
  Too much, as I loved thee: we were not made
  To torture thus each other, though it were
  The deadliest sin to love as we have loved.
  Say that thou loath'st me not, that I do bear
  This punishment for both--that thou wilt be
  One of the blessed--and that I shall die.
  For hitherto all hateful things conspire
  To bind me in existence--in a life
  Which makes me shrink from immortality--
  A future like the past. I cannot rest.
  I know not what I ask, nor what I seek:
  I feel but what thou art, and what I am;
  And I would hear yet once before I perish
  The voice which was my music--Speak to me!
  For I have call'd on thee in the still night,
  Startled the slumbering birds from the hush'd boughs
  And woke the mountain wolves, and made the caves
  Acquainted with thy vainly echoed name,
  Which answer'd me--many things answer'd me--
  Spirits and men--but thou wert silent all.
  .... Speak to me! I have wander'd o'er the earth,
  And never found thy likeness--speak to me!
  Look on the fiends around, they feel for me:
  I fear them not, and feel for thee alone--
  Speak to me! though it be in wrath; but say--
  I reck not what--but let me hear thee once--
  This once--once more!]

[Note 351:

  .... Yet see, he mastereth himself, and makes
  His torture tributary to his will.
  Had he been one of us, he would have made
  An awful spirit.]


V

On devine bien que les Anglais se rcriaient, et reniaient le monstre.
Southey, pote laurat, disait de lui, en beau style biblique, qu'il
tenait de Moloch et de Belial, mais surtout de Satan, et avec une
gnrosit de confrre, rclamait contre lui l'attention du
gouvernement. Le papier ne suffirait pas, s'il fallait transcrire les
injures des _revues_ dcentes contre ces hommes (entendez cet homme)
au coeur gt,  l'imagination dprave, qui, se forgeant un systme
d'opinions accommodes  leur triste conduite, se sont rvolts contre
les plus saintes ordonnances de la socit humaine, et qui, hassant
cette religion rvle dont avec tous leurs efforts et toutes leurs
bravades ils ne peuvent entirement draciner en eux la croyance,
travaillent  rendre les autres aussi misrables qu'eux-mmes en les
infectant d'un poison moral qui les rongera jusqu'au coeur. Emphase
de mandement et pdanterie de cuistre: dans ce pays, la presse fait
l'office de gendarme, et jamais elle ne l'y a fait plus violemment
qu'alors. L'opinion aidait la presse. Plusieurs fois en Italie lord
Byron vit des _gentlemen_ sortir d'un salon avec leurs femmes
lorsqu'on l'annonait.  titre de grand seigneur et d'homme clbre,
le scandale qu'il donnait criait plus haut que tout autre: il tait _a
public sinner_; un jour un ecclsiastique obscur lui envoya une prire
qu'il avait trouve dans les papiers de sa femme, charmante et pieuse
personne, morte rcemment, et qui en secret avait demand  Dieu la
conversion du grand pcheur. L'Angleterre conservatrice et
protestante; aprs un quart de sicle de guerres morales et deux
sicles d'ducation morale, avait pouss  bout sa svrit et son
rigorisme, et l'intolrance puritaine, comme jadis en Espagne
l'intolrance catholique, mettait les dissidents hors la loi. La
proscription de la vie voluptueuse ou abandonne, l'observation
troite de la rgle et de la dcence, le respect de toutes les polices
divines ou humaines, les rvrences obliges au seul nom de Pitt, du
roi, de l'glise et du dieu biblique, l'attitude du _gentleman_ en
cravate blanche, officiel, inflexible, implacable, voil les moeurs
qu'on trouvait alors au del de la Manche, cent fois plus tyranniques
qu'aujourd'hui; c'est  ce moment, selon Stendhal, qu'un pair, seul au
coin de son feu, n'osait croiser ses jambes, par crainte d'tre
_improper_. L'Angleterre se tenait roide, dsagrablement lace dans
son corset de biensances. De l deux misres: on souffre, et l'on est
tent, quand on est sr du secret, de jeter bas la vilaine machine
touffante. D'un ct la contrainte, de l'autre l'hypocrisie, voil
les deux vices de la civilisation anglaise, et c'est  eux que Byron,
avec sa clairvoyance de pote et ses instincts de combattant, s'est
attaqu.

Ds l'abord, il les avait vus; les vrais artistes sont perspicaces;
c'est en cela qu'ils nous surpassent; nous jugeons d'aprs des
ou-dire et des phrases toutes faites, en badauds; ils jugent d'aprs
les faits et les choses, en originaux:  vingt-deux ans il avait vu
l'ennui n de la contrainte dsoler toute la _high life_. L se tient
debout la noble htesse, qui restera sur ses jambes--mme  la
trois-millime rvrence.--Les ducs royaux, les dames grimpent
l'escalier encombr, et  chaque fois avancent d'un pouce[353].--Il
faut aller voir  la campagne, crivait-il, ce que les journaux
appellent une compagnie choisie d'htes de distinction, notamment les
_gentlemen_ aprs dner, les jours de chasse, et la soire qui suit,
et les femmes qui ont l'air d'avoir chass, ou plutt d'avoir t
chasses.... Je me rappelle un dner  la ville chez lord C.....,
compos de gens peu nombreux, mais choisis entre les plus amusants. Le
dessert tait  peine sur la table, que sur douze personnes j'en
comptai cinq endormies. Pour les moeurs, du moins dans la haute
classe, il ajoutait: Pass la soire dans ma loge  Covent Garden....
Partout autour de moi les plus distingues des jeunes et des vieilles
coquines de qualit.... C'est comme si la salle et t partage entre
les courtisanes publiques et les autres; mais les intrigantes
dpassaient de beaucoup en nombre les mercenaires.... L, quelle
diffrence y a-t-il entre Pauline et sa maman, et lady.... et sa
fille, si ce n'est que les deux dernires peuvent aller chez le roi et
partout ailleurs, et que les deux premires sont rduites  l'Opra et
aux maisons de filles? Quel plaisir j'ai  observer la vie telle
qu'elle est rellement[354]!... Du dcorum et de la dbauche; des
tartufes de moeurs,

  Qui mettent leurs vertus en mettant leurs gants blancs[355];

une oligarchie qui, pour garder ses dignits et ses sincures, dchire
l'Europe, dvore l'Irlande et ameute le peuple avec les grands mots de
vertu, de christianisme et de libert: il y avait des vrits sous ces
invectives[356]. C'est depuis trente ans seulement que l'ascendant de
la classe moyenne a diminu les privilges et la corruption des
grands; mais  ce moment on pouvait leur jeter de rudes paroles  la
tte. La pudeur, disait Byron en prenant les mots de Voltaire, s'est
enfuie des coeurs et s'est rfugie sur les lvres.... Plus les moeurs
sont dpraves, plus les expressions sont mesures; on croit regagner
en langage ce que l'on a perdu en vertu.... Voil la vrit, la vrit
sur la masse hypocrite et dgrade qui infeste la prsente gnration
anglaise; c'est la seule rponse qu'ils mritent.... Le _cant_ est le
pch criant dans ce sicle menteur et double d'gostes
dprdateurs. Et l-dessus il crivit son chef-d'oeuvre, _Don
Juan_[357].

Tout y tait nouveau, forme et fond; c'est qu'il tait entr dans un
nouveau monde; l'Anglais, homme du Nord transplant parmi les moeurs du
Midi et dans la vie italienne, s'tait imbib d'une nouvelle sve qui
lui faisait porter de nouveaux fruits. On lui avait fait lire[358] les
satires trs-lestes de Buratti, et mme les sonnets plus que voluptueux
de Baffo. Il vivait dans l'heureuse socit de Venise, encore exempte de
colres politiques, o le souci paraissait une sottise, o l'on traitait
la vie comme un carnaval, o le plaisir courait les rues, non pas timide
et hypocrite, mais dshabill et approuv. Il s'y tait amus
fougueusement d'abord, plus qu'assez et mme plus que trop, presque
jusqu' s'y dtruire; puis aprs des galanteries vulgaires, ayant
rencontr un amour vritable, il tait devenu cavalier servant,  la
mode du pays, du consentement de la famille, offrant le bras, portant le
chle, un peu maladroitement d'abord et avec tonnement, mais en somme
plus heureux qu'il n'avait jamais t, et caress comme par un souffle
tide de volupt et d'abandon. Il y avait vu le renversement de toute la
morale anglaise, l'infidlit conjugale rige en rgle, et la fidlit
amoureuse rige en devoir. Impossible, crivait-il, de convaincre une
femme ici qu'elle manque le moins du monde au devoir et aux convenances
en prenant un _amoroso_.... L'amour (le sentiment de l'amour)
non-seulement excuse la chose, mais en fait une _vertu positive_[359],
pourvu qu'il soit dsintress et pas un caprice, et qu'il se borne 
une seule personne. Un peu plus tard, il traduisait le _Morgante
Maggiore_ de Pulci pour montrer ce qui tait permis aux ecclsiastiques
en matire de religion dans un pays catholique et dans un ge bigot, et
pour imposer silence aux arlequins d'Angleterre qui l'accusaient
d'attaquer la liturgie. Il jouissait de cette libert et de cette aise,
et comptait bien ne jamais retomber sous l'inquisition pdantesque qui
dans son pays l'avait condamn et damn sans rmission. Il crivait son
_Beppo_ en improvisateur, avec un laisser-aller charmant, avec une belle
humeur ondoyante, fantasque, et y opposait l'insouciance et le bonheur
de l'Italie aux proccupations et  la laideur de l'Angleterre. J'aime
 voir le soleil se coucher, sr qu'il se lvera demain,--non pas dbile
et clignotant dans le brouillard,--comme l'oeil mort d'un ivrogne qui
geint,--mais avec tout le ciel pour lui seul, sans que le jour soit
forc d'emprunter--sa lumire  ces lampions d'un sou qui se mettent 
trembloter--quand Londres l'enfume fait bouilloter son chaudron
trouble[360].--J'aime leur langue, ce doux latin btard--qui se fond
comme des baisers sur une bouche de femme,--qui glisse comme si on
devait l'crire sur du satin--avec des syllabes qui respirent la douceur
du Midi,--avec des voyelles caressantes qui coulent et se fondent si
bien ensemble,--que pas un seul accent n'y semble rude,--comme nos pres
gutturales du Nord, aigres et grognantes,--que nous sommes obligs de
cracher avec des sifflements et des hoquets[361].--J'aime aussi les
femmes (pardonnez ma folie),--depuis la riche joue de la paysanne d'un
rouge bronz--et ses grands yeux noirs avec leur vole d'clairs--qui
vous disent mille choses en une fois,--jusqu'au front de la noble dame,
plus mlancolique,--mais calme, avec un regard limpide et puissant,--son
coeur sur les lvres, son me dans les yeux,--douce comme son climat,
rayonnante comme son ciel[362]. Avec d'autres moeurs, il y avait l une
autre morale; il y en a une pour chaque sicle, chaque race et chaque
ciel; j'entends par l que le modle idal varie avec les circonstances
qui le faonnent. En Angleterre, la duret du climat, l'nergie
militante de la race et la libert des institutions prescrivent la vie
active, les moeurs svres, la religion puritaine, le mariage correct,
le sentiment du devoir et l'empire de soi. En Italie, la beaut du
climat, le sens inn du beau et le despotisme du gouvernement
suggraient la vie oisive, les moeurs relches, la religion
imaginative, le culte des arts et la recherche du bonheur. Chacun des
deux modles a sa beaut et ses taches, l'artiste picurien comme le
politique moraliste[363]; chacun des deux montre par ses grandeurs les
petitesses de l'autre, et, pour mettre en relief les travers du second,
lord Byron n'avait qu' mettre en relief les sductions du premier.

L-dessus il se met en qute d'un hros, et n'en trouve pas, ce qui,
dans ce sicle peupl de hros, est bien trange. Faute de mieux il
prend notre vieil ami don Juan, choix scandaleux: quels cris vont
pousser les moralistes d'Angleterre! Mais le comble de l'horreur,
c'est que ce don Juan n'est point mchant, goste, odieux, comme ses
confrres. Il ne sduit pas, ce n'est pas un corrupteur; l'occasion
venue, il se laisse aller; il a du coeur et des sens, et sous un beau
soleil tout cela s'meut;  seize ans, on n'y peut mais,  vingt non
plus, ni peut-tre  trente. Prenez-vous-en  la nature humaine, mes
chers moralistes; ce n'est pas moi qui l'ai faite ainsi; si vous
voulez gronder, adressez-vous plus haut; nous sommes ici peintres, et
non pas fabricants de marionnettes humaines, et nous ne rpondons pas
de la structure de nos pantins. Voil donc notre Juan qui se promne;
il se promne en beaucoup d'endroits, et dans tous ces endroits il est
jeune; nous ne le foudroierons point pour cela, la mode en est passe;
les diables verts et leurs cabrioles ne sont plus de mise qu'au
cinquime acte de Mozart. Et d'ailleurs Juan est si aimable! Aprs
tout, qu'a-t-il fait que les autres ne fassent? S'il a t l'amant de
Catherine II, c'est  l'exemple du corps diplomatique et de toute
l'arme russe. Laissez-le semer sa folle avoine, le bon grain viendra
 son tour. Une fois arriv en Angleterre, il aura de la tenue:
j'avoue que sur provocation il pourra bien encore par-ci par-l
picorer dans les jardins conjugaux de l'aristocratie; mais  la fin il
se rangera, il ira au Parlement prononcer des discours moraux, il
deviendra membre de l'association pour la rpression du vice. Si vous
voulez absolument qu'on le punisse, nous lui ferons faire un mariage
malheureux: l'enfer de l'auteur espagnol n'en est probablement que
l'allgorie. En tout cas, mari o damn, les honntes gens auront 
la fin de la pice le plaisir de savoir qu'il cuit tout vif[364].

Singulire apologie, n'est-ce pas? et qui ne fait qu'aggraver la
faute? Attendez, vous ne connaissez pas encore tout le venin du livre:
 ct de Juan, il y a dona Julia, Hayde, Gulbeyaz, Dudu, et le
reste. C'est ici que le diabolique pote enfonce sa griffe la plus
aigu, et c'est dans nos faibles qu'il a soin de l'enfoncer. Que vont
dire les _clergymen_ et les _reviewers_ en cravate blanche? Car enfin,
il n'y a point moyen de s'en dfendre, il faut bien lire, malgr qu'on
en ait. Deux ou trois fois de suite on voit ici le _bonheur_ et quand
je dis le bonheur, c'est bien le bonheur profond et entier, non pas la
simple volupt, non pas la gaiet grivoise; nous sommes  cent lieues
ici des jolies polissonneries de Dorat et des apptits dbrids de
Rochester. La beaut est venue, la beaut mridionale, clatante et
harmonieuse, panche sur toutes choses, sur le ciel lumineux, sur les
paysages calmes, sur la nudit des corps, sur la navet des coeurs. Y
a-t-il une chose qu'elle ne divinise? Tous les sentiments s'exaltent
sous sa main. Ce qui tait grossier devient noble; mme dans cette
aventure nocturne du srail qui semble digne de Faublas, la posie
embellit la licence. Les jeunes filles reposent dans le large
appartement silencieux, comme de prcieuses fleurs apportes de tous
les climats dans une serre. L'une a pos sa joue empourpre sur son
bras blanc,--et ses boucls noires font sur ses tempes une grappe
sombre.--Elle rve ainsi dans sa langueur molle et tide.--L'autre,
avec ses tresses cendres qui se dnouent, laisse pencher doucement
sa belle tte,--comme un fruit qui vacille sur sa tige,--et sommeille,
avec un souffle faible,--ses lvres entr'ouvertes, montrant un rang de
perles.--Une autre, comme du marbre, aussi calme qu'une
statue,--muette, sans haleine, gt dans un sommeil de
pierre,--blanche, froide et pure, et semble une figure sculpte sur un
monument[365]. Cependant les lampes alanguies n'ont plus qu'une
clart bleutre; Dudu s'est couche, l'innocente, et si elle a jet un
regard dans son miroir, c'est comme la biche qui a vu dans le
lac--passer fugitivement son ombre craintive.--Elle sursaute d'abord
et s'carte, puis coule un second regard--admirant cette nouvelle
fille de l'abme[366]. Que va devenir ici la pruderie puritaine?
Est-ce que les convenances peuvent empcher la beaut d'tre belle?
Est-ce que vous condamnerez un Titien, parce qu'il est nu? Qui est-ce
qui donne un prix  la vie humaine et une noblesse  la nature
humaine, sinon le pouvoir d'atteindre aux motions dlicieuses et
sublimes? Vous venez d'en avoir une, et digne d'un peintre; est-ce
qu'elle ne vaut pas celle d'un _alderman_? Refuserez-vous de
reconnatre le divin, parce qu'il apparat dans l'art et la
jouissance, et non pas seulement dans la conscience et l'action? Il y
a un monde  ct du vtre, comme il y a une civilisation  ct de la
vtre; vos rgles sont troites et votre pdanterie tyrannique; la
plante humaine peut se dvelopper autrement que dans vos compartiments
et sous vos neiges, et les fruits qu'alors elle portera n'en seront
pas moins prcieux. Vous le voyez bien, puisque vous y gotez quand on
vous les offre. Qui a lu les amours d'Hayde, et a eu d'autre pense
que de l'envier et de la plaindre? C'est une enfant sauvage qui a
recueilli Juan, un autre enfant jet vanoui par le flot sur la grve.
Elle l'a prserv, elle l'a soign comme une mre, et maintenant elle
l'aime: qui est-ce qui peut la blmer de l'aimer? Qui est-ce qui peut,
en prsence de la magnifique nature qui leur sourit et les accueille,
imaginer pour eux autre chose que la sensation toute-puissante qui les
unit? C'tait une cte dserte et battue de vagues brises,--avec des
falaises, au-dessus et une large plage de sable,--garde par des bancs
et des rocs comme par une arme.--Toujours y grondait la voix rauque
des vagues hautaines,--sauf pendant les longs jours dormants de
l't,--qui faisaient briller comme un lac l'Ocan allong dans sa
couche.--Tout tait silence, sauf le cri de la mouette, et le saut du
dauphin et le bruissement d'une petite vague--qui, heurte par
quelque roc ou bas-fond, s'irritait contre la barrire qu'elle
mouillait  peine.--Ils erraient tous les deux, et la main dans la
main,--sur les cailloux luisants et les coquillages.--Ils glissaient
le long du sable uni et durci.--Et dans les vieilles cavernes
sauvages--creuses par les temptes, et pourtant creuses comme 
dessein--en hautes salles profondes, en dmes ardoiss, en
grottes,--ils s'arrtrent pour se reposer, et, chacun enlaant
l'autre dans son bras,--ils s'abandonnrent  la douceur profonde du
crpuscule empourpr.--ils regardaient au-dessus d'eux le ciel, dont
la lumire flottante--s'tendait comme un Ocan ros, brillant et
vaste.--Ils regardaient au-dessous d'eux la mer luisante,--d'o la
large lune se levait, formant son cercle.--Ils entendaient le
clapottement de la vague et le bruissement si bas du vent. Ils virent
leurs yeux noirs darder une flamme--chacun dans ceux de l'autre, et
voyant cela,--leurs lvres se rapprochrent et se collrent en un
baiser[367]....--Ils taient seuls, mais non point seuls comme
ceux--qui renferms dans une chambre prennent cela pour la
solitude,--L'Ocan silencieux, la baie sous le ciel plein
d'toiles,--la rougeur du crpuscule qui de moment en moment
baissait,--les sables sans voix, les cavernes o l'on entendait l'eau
tomber goutte  goutte,--tout autour d'eux resserrait leurs bras
entrelacs,--comme s'il n'y et point de vie sous le ciel--hors la
leur, et comme si cette vie n'et pu jamais mourir[368]. Excellent
moment, n'est-ce pas, pour apporter ici vos formulaires et vos
catchismes! Hayde ne parle point de scrupules, ne demande point de
promesses. Elle ne sait rien, elle ne craint rien. Elle vole vers
son jeune ami comme un jeune oiseau[369]. C'est la nature qui
soudainement se dploie, parce qu'elle est mre, comme un bouton qui
s'tale en fleur, la nature tout entire, instinct et coeur. Hlas!
ils taient si jeunes, si beaux,--si seuls, si aimants, si livrs 
eux-mmes, et l'heure--tait celle o le coeur est toujours plein--et,
n'ayant plus sur soi de pouvoir,--suggre des actions que l'ternit
ne peut dfaire[370]! Admirables moralistes, vous tes devant ces
deux fleurs, en jardiniers patents, tenant en main le modle de
floraison vis par votre socit d'horticulture, prouvant que le
modle n'a point t suivi, et dcidant que les deux mauvaises herbes
doivent tre jetes dans le feu que vous entretenez pour brler les
pousses irrgulires. C'est bien jug, et vous savez votre art.

Par del le _cant_ britannique, il y a l'hypocrisie universelle; par
del la pdanterie anglaise, Byron fait la guerre  la coquinerie
humaine. C'est ici le sens vrai du pome, et c'est  cela
qu'aboutissent ce caractre et ce gnie. Chez lui, les grands rves
lugubres de l'imagination juvnile se sont vanouis; l'exprience
est venue; il connat l'homme  prsent, et qu'est-ce que l'homme
une fois connu? Est-ce en lui que le sublime abonde? Croyez-vous que
les grands sentiments, ceux de Childe Harold par exemple, soient la
trame ordinaire de sa vie[371]? La vrit est qu'il emploie le
meilleur de son temps  dormir,  dner,  biller,  travailler
comme un cheval, et  s'amuser comme un singe. Selon Byron, c'est un
animal; sauf quelques minutes singulires, ses nerfs, son sang, ses
instincts le mnent. La routine vient s'appliquer par-dessus, la
ncessit fouette, et la bte avance. Comme la bte est orgueilleuse
et de plus imaginative, elle prtend qu'elle marche de son propre
gr, qu'il n'y a pas de fouet, qu'en tout cas ce fouet touche
rarement sur les ctes, que du moins son chine stocienne peut
faire comme si elle ne le sentait pas. Elle s'enharnache en
imagination de caparaons magnifiques, et se prlasse ainsi  pas
mesurs, croyant porter des reliques et fouler des tapis et des
fleurs, tandis qu'en somme elle pitine dans la boue et emporte avec
soi les taches et l'odeur de tous les fumiers. Quel passe-temps que
de palper son dos pel, de lui mettre sous les yeux les sacs de
farine qui la chargent et l'aiguillon qui la fait marcher[372]! La
bonne comdie! C'est la comdie ternelle, et il n'y a pas un
sentiment qui ne lui fournisse un acte: l'amour d'abord.
Certainement dona Julia est bien aimable et Byron l'aime; mais elle
sort de ses mains aussi chiffonne qu'une autre. Elle a de la vertu,
cela va sans dire; bien mieux elle veut en avoir. Elle se fait 
propos de don Juan des raisonnements trs-beaux: la belle chose que
les raisonnements, et comme ils sont propres  brider la passion!
Rien de plus solide qu'un ferme propos tay de logique, appuy sur
la crainte du monde, sur la pense de Dieu, sur le souvenir du
devoir; rien ne prvaudra contre lui, except un tte--tte en
juin,  six heures et demie du soir. Enfin la chose est faite, et la
pauvre femme timide est surprise par son mari outrag, dans quelle
situation! L-dessus lisez le livre. Srement elle va se taire,
honteuse et pleurante, et le lecteur moraliste ne manque pas de
compter sur ses remords. Mon cher lecteur, vous n'avez point compt
sur l'instinct et les nerfs. Demain elle sera pudique;  prsent il
s'agit d'tourdir le mari, de l'assourdir, de le confondre, de
sauver Juan, de se sauver, de faire la guerre. La guerre commence,
on la fait  toutes armes, en premire ligne avec l'effronterie et
l'injure. L'ide unique, le besoin prsent, absorbe le reste: c'est
en cela qu'une femme est femme. Celle-ci crie et du haut de sa tte.
C'est une vraie pluie: maldictions et rcriminations, railleries et
dfis, vanouissements et larmes. En un quart d'heure, elle a gagn
vingt ans de pratique. Vous ne saviez pas, ni elle non plus, quelle
comdienne tout d'un coup,  l'improviste, peut sortir d'une honnte
femme. Savez-vous ce qui peut sortir de vous-mme? Vous vous croyez
raisonnable, humain, j'y consens pour aujourd'hui; vous avez dn,
et vous tes  votre aise dans une bonne chambre. Votre machine
fonctionne sans accroc, c'est que les rouages sont huils et en
quilibre; mais qu'on la mette dans un naufrage ou dans une
bataille, que le manque ou l'afflux du sang dtraque un instant les
pices matresses, et l'on verra hurler ou chanceler un fou ou un
idiot. La civilisation, l'ducation, le raisonnement, la sant, nous
recouvrent de leurs enveloppes unies et vernies; arrachons-les une 
une ou toutes ensemble, et nous rirons de voir la brute qui gt au
fond. Voici notre ami Juan qui lit la dernire lettre de Julia, et
jure avec transport de ne jamais oublier les beaux yeux qu'il a tant
fait pleurer. Jamais sentiment fut-il plus tendre et plus sincre?
Mais par malheur Juan est en mer, et le mal de coeur commence. Oui,
dit-il, le ciel se confondra avec la terre avant que....--(Ici il se
trouva plus malade.)--O Julia! qu'est-ce que toutes les autres
angoisses?...--(Pour l'amour de Dieu, apportez-moi un verre de
rhum!--Pedro, Baptista, aidez-moi  descendre.)--Julia, mon
amour!--(Coquin de Pedro, venez donc plus vite!)--Ma bien-aime
Julia, entends ma prire!...--(Ici sa voix devient inarticule:
c'tait la faute des hoquets)[373].--L'amour est trs-brave contre
toutes les nobles maladies,--mais il a horreur de l'application des
serviettes chaudes,--et le mal de mer est sa mort[374]. Bien
d'autres choses sont sa mort, entre autres le temps, et aussi le
mariage; il y aboutit comme le vin au vinaigre. Sachez que si
Pnlope est si connue, c'est qu'elle est unique. Les chances pour
Ulysse taient de retrouver une jolie urne,--rige  sa mmoire, et
deux ou trois jeunes demoiselles--engendres par quelque ami
dtenteur de sa femme et de ses biens,--et de sentir son chien Argus
l'empoigner par sa culotte[375].

Ceci est d'un sceptique, mme d'un cynique. Sceptique et cynique,
c'est  cela qu'il aboutit. Sceptique par misanthropie, cynique par
bravade, c'est toujours l'humeur triste et militante qui le dchane;
la volupt mridionale ne l'a point conquis; il n'est picurien que
par contradiction et par instants. Donnez-nous du vin, des femmes, de
la gaiet, des clats de rire,--demain des sermons et de l'eau de
Seltz.--L'homme tant un tre raisonnable, doit se griser[376].--Le
meilleur de notre vie n'est qu'ivresse.--Je voudrais tre
argile--autant que je suis sang, moelle, passion et sensation,--parce
qu'alors le pass serait pass. Mais hier je me suis gris 
force,--et il me semble que je marche sur le plafond. Vous voyez bien
qu'il est toujours le mme, excessif et malheureux, occup  se
dtruire. Son _Don Juan_ aussi est une dbauche; il s'y amuse
outrageusement aux dpens de toutes les choses respectes, comme un
taureau dans une boutique de glaces. Il y est toujours violent, et
maintes fois il est froce; la noire imagination amne entre ses
rcits d'amour les horreurs lentement savoures, le dsespoir et la
famine des naufrags, et le desschement de ces squelettes enrags qui
se mangent les uns les autres. Il y rit horriblement, comme Swift;
bien mieux, il y bouffonne comme Voltaire. On voulut manger le second
comme plus gras;--mais il avait beaucoup de rpugnance pour cette
sorte de fin.--Pourtant ce qui le sauva, ce fut un petit prsent qui
lui avait t fait  Cadix--par une souscription gnrale des
dames[377]. Pices en main[378], il y suit avec une exactitude de
chirurgien tous les pas de la mort, l'assouvissement, la rage, le
dlire, les hurlements, l'puisement, la stupeur; il veut toucher et
montrer la vrit extrme et prouve, le dernier fonds grotesque et
hideux de l'homme. Voyez encore l'assaut d'Ismal, la mitraille et la
baonnette, les massacres dans les rues, les cadavres employs comme
fascines, et les trente-huit mille Turcs gorgs. Il y a du sang assez
pour rassasier un tigre, et ce sang coule parmi les calembours; c'est
pour railler la guerre et les boucheries dcores du nom d'exploits.
Dans cet impitoyable et universel crasement de toutes les vanits
humaines, qui est-ce qui subsiste? De quoi sommes-nous avertis, sinon
que la vie est un nant et que les hommes ne valent pas des
chiens[379]? Qu'est-ce qu'il dcouvre dans la science, sinon ses
lacunes, et dans la religion, sinon ses momeries[380]? Garde-t-il au
moins la posie? De la draperie divine, dernier vtement qu'un pote
respecte, il fait un chiffon qu'il foule et tord et troue de gaiet de
cour. Au moment le plus touchant des amours d'Hayde, il lche une
pantalonnade. Il achve une ode par des caricatures. Il est Faust dans
le premier vers et Mphistophls dans le second. Il arrive au milieu
des tendresses ou des meurtres avec des drleries de petit journal,
avec des trivialits, des cancans, avec des injures de pamphltaire et
des bigarrures d'Arlequin. Il met  nu les procds potiques, se
demande o il en est, compte les stances dj faites, gouaille la
Muse, Pgase et toute l'curie pique, comme s'il n'en donnait pas
deux sous. Encore une fois, que reste-t-il? Lui-mme, et lui seul,
debout sur tous ces dbris. C'est lui qui parle ici; ses personnages
ne sont que des paravents; mme la moiti du temps, il les carte pour
occuper la scne. Ce sont ses opinions, ses souvenirs, ses colres,
ses gots qu'il nous tale; son pome est une conversation, une
confidence, avec les hauts, les bas, les brusqueries et l'abandon
d'une conversation et d'une confidence, presque semblable aux mmoires
dans lesquels le soir,  sa table, il se livrait et s'panchait.
Jamais on n'a vu dans un si clair miroir la naissance d'une vive
pense, le tumulte d'un grand gnie, le dedans d'un vrai pote,
toujours passionn, inpuisablement fcond et crateur, en qui
closent subitement coup sur coup, acheves et pares, toutes les
motions et toutes les ides humaines, les tristes, les gaies, les
hautes, les basses, se froissant, s'encombrant comme des essaims
d'insectes qui s'en vont bourdonner et pturer dans la fange et dans
les fleurs. Il peut dire tout ce qu'il veut; bon gr, mal gr, on
l'coute; il a beau sauter du sublime au burlesque, on y saute avec
lui. Il a tant d'esprit, de l'esprit si neuf, si imprvu, si poignant,
une si tonnante prodigalit de science, d'ides, d'images ramasses
des quatre coins de l'horizon, en tas et par masses, qu'on est pris,
emport par del toutes bornes, et qu'on ne peut pas songer 
rsister. Trop fort et partant effrn, voil le mot qui  son endroit
revient toujours: trop fort contre autrui et contre lui-mme, et
tellement effrn qu'aprs avoir employ sa vie  braver le monde et
sa posie  peindre la rvolte, il ne trouve l'achvement de son
talent et le contentement de son coeur que dans un pome arm contre
toutes les conventions humaines et contre toutes les conventions
potiques.  vivre ainsi, on est grand, mais on devient malade. Il y a
une maladie de coeur et d'esprit dans le style de _Don Juan_, comme
dans celui de Swift. Quand un homme bouffonne au milieu de ses larmes,
c'est qu'il a l'imagination empoisonne. Cette sorte de rire est un
spasme, et vous voyez venir chez l'un l'endurcissement ou la folie,
chez l'autre l'excitation ou le dgot. Byron s'puisait, du moins le
pote s'puisait en lui. Les derniers chants du _Don Juan_ tranaient;
la gaiet devenait force, les escapades se tournaient en divagations;
le lecteur sentait approcher l'ennui. Un nouveau genre qu'il avait
essay avait flchi sous sa main; il n'avait atteint dans le drame
qu' la dclamation puissante, ses personnages ne vivaient pas; quand
il quitta la posie, la posie le quittait; il alla chercher l'action
en Grce et n'y trouva que la mort.

[Note 352:

  .... Thou hast no power upon me, that I feel;
  Thou never shalt possess me, that I know:
  What I have done is done; I bear within
  A torture which could nothing gain from thine:
  The mind which is immortal makes itself
  Requital for its good or evil thoughts--
  Is its own origin of ill and end--
  And its own place and time;--its innate sense,
  When stripp'd of this mortality, derives
  No colour from the fleeting things without;
  But is absorb'd in sufferance or in joy,
  Born from the knowledge of its own desert.
  _Thou_ didst not tempt me, and thou couldst not tempt me.
  I have not been thy dupe, nor am thy prey--
  But was my own destroyer, and will be
  My own hereafter.--Back, ye baffled fiends!
  The hand of death is on me--but not yours!]

[Note 353: _Don Juan._

  There stands the noble hostess, nor shall sink
  With the three thousandth curtsy;
  .... Saloon, room, hall, o'erflow beyond their brink,
  And long the latest of arrivals halts,
  'Midst royal dukes and dames condemn'd to climb,
  And gain an inch of staircase at a time....]

[Note 354: It was as if the house had been divided between your
public and understood courtesans. But the intriguantes much
outnumbered the regular mercenaries. Now where lay the difference
between Pauline and her mamma, and Lady.... and daughter? Except that
the two last may enter Carleton and any other house and the two first
are limited to the Opera and b--house. How I delight in observing life
as it really is--and myself after all the worst of any!]

[Note 355: Alfred de Musset.]

[Note 356: Voyez son terrible pome bouffon _The Vision of
Judgment_ contre Southey, George IV, et la parade officielle.]

[Note 357: Don Juan is a satire on the abuses in the present state
of society, and not an eulogy of vice.]

[Note 358: Stendhal, _Mmoires sur lord Byron_.]

[Note 359: Moore's _Life of lord Byron_, III, 113.]

[Note 360:

  .... I like to see the sun set, sure he'll rise to-morrow,
  Not through a misty morning twinkling weak as
  A drunken man's dead eye in maudlin sorrow,
  But with all heaven t' himself; that day will break as
  Beauteous as cloudless, nor be forced to borrow
  That sort of farthing candlelight which glimmers
  Where reeking London's smoky caldron simmers.]

[Note 361:

  .... I love the language, that soft bastard latin,
  Which melts like kisses from a female mouth,
  Which sounds as if it should be writ on satin,
  With syllables which breathe of the sweet south,
  And gentle liquids gliding all so pat in,
  That not a single accent seems uncouth,
  Like our harsh northern whistling, grunting guttural,
  Which we're obliged to hiss, and spit, and sputter all.]

[Note 362:

  I like the women too (forgive my folly),
  From the rich peasant cheek of ruddy bronze,
  And large black eyes that flash on you a volley
  Of rays that say a thousand things at once,
  To the high dama's brow, more melancholy
  But clear, and with a wild and liquid glance,
  Heart on her lips, and soul within her eyes,
  Soft as her clime, and sunny as her skies.]

[Note 363: Voyez Stendhal, _Vie de Giacomo Rossini_, et Stanley,
_Vie de Thomas Arnold_. Le contraste est complet. Voyez aussi dans
_Corinne_ cette opposition trs-bien saisie.]

[Note 364: Journal, fvrier 1821.]

[Note 365:

  She with her flush'd cheek laid on her white arm,
  And raven ringlets gather'd in dark crowd
  Above her brow, lay dreaming soft and warm;
  .... One with her auburn tresses slightly bound,
  And fair brows gently drooping, as the fruit
  Nods from the tree, was slumbering with soft breath,
  And lips apart, which show'd the pearls beneath.
  .... A fourth as marble, statue-like and still,
  Lay in a breathless, hush'd, and stony sleep;
  White, cold and pure........................
  .................. a carved lady on a monument.]

[Note 366:

  .... It was like the fawn which, in the lake display'd,
  Beholds her own shy, shadowy image pass,
  When first she starts, and then returns to peep,
  Admiring this new native of the deep.]

[Note 367:

  .... It was a wild and breaker-beaten coast,
  With cliffs above, and a broad sandy shore,
  Guarded by shoals and rocks as by a host;
  And rarely ceased the haughty billow's roar,
  Save on the dead long summer days, which make
  The outstretch'd Ocean glitter like a lake....

  And all was stillness, save the sea bird's cry,
  And dolphin's leap, and little billow crost
  By some low rock or shelve, that made it fret
  Against the boundary it scarcely wet.

  .... And thus they wander'd forth, and, hand in hand,
  Over the shining pebbles and the shells,
  Glided along the smooth and hardened sand;
  And in the worn and wild receptacles
  Work'd by the storms, yet work'd as it were plann'd,
  In hollow halls, with sparry roofs and cells
  They turn'd to rest; and each clasp'd by an arm,
  Yielded to the deep twilight's purple charm.

  They look'd up to the sky whose floating glow
  Spread like a rosy Ocean, vast and bright;
  They gazed upon the glittering sea below,
  Whence the broad moon rose circling into sight;
  They heard the wave's splash, and the wind so low;
  And saw each other's dark eyes darting light
  Into each other--and beholding this,
  Their lips drew near, and clung into a kiss.]

[Note 368:

  .... They were alone, but not alone as they
  Who shut in chambers think it loneliness;
  The silent Ocean, and the starlight bay
  The twilight glow, which momently grew less,
  The voiceless sands, and drooping caves, that lay
  Around them, made them to each other press,
  As if there were no life beneath the sky
  Save theirs, and that their life could never die.]

[Note 369:

  .... Haide spoke not of scruples, ask'd no vows,
  Nor offered any....
  She was all which pure ignorance allows,
  And flew to her young mate like a young bird....]

[Note 370:

  Alas! They were so young, so beautiful,
  So lonely, loving, helpless, and the hour
  Was that in which the heart is always full,
  And, having o'er itself no further power,
  Prompts deeds eternity cannot annul....]

[Note 371: Il y a dix fois plus de vrit, disait Byron, dans
_Don Juan_ que dans _Childe Harold_. C'est pour cela que les femmes
n'aiment pas _Don Juan_.]

[Note 372:

          I hope it is no crime
  To laugh at _all_ things. For I wish to know
  _What_, after _all_, are _all_ things--but a _show_?
                                                 (Ch. VII, stance 2.)]

[Note 373:

  .... Sooner shall earth resolve itself to sea,
  Than I resign thine image, oh, my fair!
  (Here the ship gave a lurch, and he grew sea-sick.)
  Oh Julia! what is every other woe?--
  (Here he fell sicker)......................
  (For God's sake let me have a glass of liquor;
  Pedro, Baptista, help me down below.)
  Julia, my love! (You rascal, Pedro, quicker)--
  Oh, Julia!--(this curst vessel pitches so)
  Beloved Julia, hear me still beseeching!
  (Here he grew inarticulate with retching.)]

[Note 374:

  .... Love's a capricious power....
  Against all noble maladies he's bold;
  But vulgar illnesses don't like to meet;
  .... Shrinks from the application of hot towels,
  And purgatives are dangerous to his reign,
  Sea-sickness death....]

[Note 375:

  .... 'Tis melancholy, and a fearful sign
  Of human frailty, folly, also crime,
  That love and marriage rarely can combine;
  Although they both are born in the same clime;
  Marriage from love, like vinegar from wine--
  A sad, sour, sober beverage.--
  .... An honest gentleman, at his return
  May not have the good fortune of Ulysses;....
  .... The odds are that he finds a handsome urn
  To his memory--and two or three young misses
  Born to some friend, who holds his wife and riches
  And that _his_ Argus bites him by--the breeches.--]

[Note 376:

  .... Let us have wine and women, mirth and laughter,
  Sermons and soda-water the day after.
  Man, being reasonable, must get drunk;
  The best of life is but intoxication....]

[Note 377:

  .... And next they thought upon the master's mate,
  As fattest; but he saved himself, because,
  Besides being much averse from such a fate,
  There were some other reasons: the first was,
  He had been rather indisposed of late;
  And that which chiefly proved his saving clause,
  Was a small present made to him at Cadiz,
  By general subscription of the ladies.]

[Note 378: Il avait sous les yeux une douzaine de descriptions
authentiques.]

[Note 379: Chant VII, 6, 7.

  Dogs, or men!--for I flatter you in saying
  That ye are dogs--Your betters far--Ye may
  Read, or read not, what I am now essaying
  To show ye what ye are in every way.]

[Note 380: Voyez _Vision of Judgment_.]


VI

Ainsi vcut et finit ce malheureux grand homme; la maladie du sicle
n'a pas eu de plus illustre proie. Autour de lui, comme une hcatombe,
gisent les autres, blesss aussi par la grandeur de leurs facults et
l'intemprance de leurs dsirs, les uns teints dans la stupeur ou
l'ivresse, les autres uss par le plaisir ou le travail, ceux-ci
prcipits dans la folie ou le suicide, ceux-l rabattus dans
l'impuissance ou couchs dans la maladie, tous secous par leurs nerfs
exasprs ou endoloris, les plus forts portant leur plaie saignante
jusqu' la vieillesse, les plus heureux ayant souffert autant que les
autres, et gardant leurs cicatrices, quoique guris. Le concert de
leurs lamentations a rempli tout le sicle, et nous nous sommes tenus
autour d'eux, coutant notre coeur qui rptait leurs cris tout bas.
Nous tions tristes comme eux, et enclins comme eux  la rvolte. La
dmocratie institue excitait nos ambitions sans les satisfaire; la
philosophie proclame allumait nos curiosits sans les contenter. Dans
cette large carrire ouverte, le plbien souffrait de sa mdiocrit
et le sceptique de son doute; le plbien, comme le sceptique, atteint
d'une mlancolie prcoce et fltri par une exprience prmature,
livrait ses sympathies et sa conduite aux potes, qui disaient le
bonheur impossible, la vrit inaccessible, la socit mal faite, et
l'homme avort ou gt. De ce concert, une ide sortit, centre de la
littrature, des arts et de la religion du sicle: c'est qu'il y a
quelque disproportion monstrueuse entre les pices de notre structure,
et que toute la destine humaine est vicie par ce dsaccord.

Quel conseil nous ont-ils donn pour y remdier? Ils ont t grands,
ont-ils t sages? Fais pleuvoir en toi les sensations vhmentes et
profondes; tant pis si ensuite ta machine craque!--Cultive ton
jardin, resserre-toi dans un petit cercle, rentre dans le troupeau,
deviens bte de somme.--Redeviens croyant, prends de l'eau bnite,
abandonne ton esprit aux dogmes et ta conduite aux manuels.--Fais
ton chemin, aspire au pouvoir, aux honneurs,  la richesse. Ce sont
l les diverses rponses des artistes et des bourgeois, des chrtiens
et des mondains. Sont-ce des rponses? Et que proposent-elles, sinon
de s'assouvir, de s'abtir, de se dtourner et d'oublier? Il y en a
une autre plus profonde que Gothe a faite le premier, que nous
commenons  souponner, o aboutissent tout le travail et toute
l'exprience du sicle, et qui sera peut-tre la matire de la
littrature prochaine: Tche de te comprendre et de comprendre les
choses. Rponse trange, qui ne semble gure neuve, et dont on ne
connatra la porte que plus tard. Longtemps encore les hommes
sentiront leurs sympathies frmir au bruit des sanglots de leurs
grands potes. Longtemps ils s'indigneront contre une destine qui
ouvre  leurs aspirations la carrire de l'espace sans limites pour
les briser  deux pas de l'entre contre une misrable borne qu'ils ne
voyaient pas. Longtemps ils subiront comme des entraves les ncessits
qu'ils devraient embrasser comme des lois. Notre gnration, comme les
prcdentes, a t atteinte par la maladie du sicle, et ne s'en
relvera jamais qu' demi. Nous parviendrons  la vrit, non au
calme. Tout ce que nous pouvons gurir en ce moment, c'est notre
intelligence; nous n'avons point de prise sur nos sentiments. Mais
nous avons le droit de concevoir pour autrui les esprances que nous
n'avons plus pour nous-mmes, et de prparer  nos descendants un
bonheur dont nous ne jouirons jamais. levs dans un air plus sain,
ils auront peut-tre une me plus saine. La rforme des ides finit
par rformer le reste, et la lumire de l'esprit produit la srnit
du coeur. Jusqu'ici, dans nos jugements sur l'homme, nous avons pris
pour matres les rvlateurs et les potes, et comme eux nous avons
reu pour des vrits certaines les nobles songes de notre imagination
et les suggestions imprieuses de notre coeur. Nous nous sommes lis 
la partialit des divinations religieuses et  l'inexactitude des
divinations littraires, et nous avons accommod nos doctrines  nos
instincts et  nos chagrins. La science approche enfin, et approche de
l'homme; elle a dpass le monde visible et palpable des astres, des
pierres, des plantes, o, ddaigneusement, on la confinait; c'est 
l'me qu'elle se prend, munie des instruments exacts et perants dont
trois cents ans d'exprience ont prouv la justesse et mesur la
porte. La pense et son dveloppement, son rang, sa structure et ses
attaches, ses profondes racines corporelles, sa vgtation infinie 
travers l'histoire, sa haute floraison au sommet des choses, voil
maintenant son objet, l'objet que depuis soixante ans elle entrevoit
en Allemagne, et qui, sond lentement, srement, par les mmes
mthodes que le monde physique, se transformera  nos yeux comme le
monde physique s'est transform. Il se transforme dj, et nous avons
laiss derrire nous le point de vue de Byron et de nos potes. Non,
l'homme n'est pas un avorton ou un monstre; non, l'affaire de la
posie n'est point de le rvolter ou de le diffamer. Il est  sa place
et achve une srie. Regardons-le natre et grandir, et nous cesserons
de le railler ou de le maudire. Il est un produit comme toute chose,
et  ce titre il a raison d'tre comme il est. Son imperfection inne
est dans l'ordre, comme l'avortement constant d'une tamine dans une
plante, comme l'irrgularit foncire de quatre facettes dans un
cristal. Ce que nous prenions pour une difformit est une forme; ce
qui nous semblait le renversement d'une loi est l'accomplissement
d'une loi. La raison et la vertu humaines ont pour matriaux les
instincts et les images animales, comme les formes vivantes ont pour
instruments les lois physiques, comme les matires organiques ont pour
lments les substances minrales. Quoi d'tonnant si la vertu ou la
raison humaine, comme la forme vivante ou comme la matire organique,
parfois dfaille ou se dcompose, puisque comme elles, et comme tout
tre suprieur et complexe, elle a pour soutiens et pour matresses
des forces infrieures et simples qui, suivant les circonstances,
tantt la maintiennent par leur harmonie, tantt la dfont par leur
dsaccord? Quoi d'tonnant si les lments de l'tre, comme les
lments de la quantit, reoivent de leur nature mme des lois
indestructibles qui les contraignent et les rduisent  un certain
genre et un certain ordre de formations? Qui est-ce qui s'indignera
contre la gomtrie? Surtout qui est-ce qui s'indignera contre une
gomtrie vivante? Qui, au contraire, ne se sentira mu d'admiration
au spectacle de ces puissances grandioses qui, situes au coeur des
choses, poussent incessamment le sang dans les membres du vieux monde,
parpillent l'onde dans le rseau infini des artres et viennent
panouir sur toute la surface la fleur ternelle de la jeunesse et de
la beaut? Qui enfin ne se trouvera ennobli en dcouvrant que ce
faisceau de lois aboutit  un ordre de formes, que la matire a pour
terme la pense, que la nature s'achve par la raison, et que cet
idal auquel se suspendent,  travers tant d'erreurs, toutes les
aspirations de l'homme, est aussi la fin  laquelle concourent, 
travers tant d'obstacles, toutes les forces de l'univers? Dans cet
emploi de la science et dans cette conception des choses il y a un
art, une morale, une politique, une religion nouvelles, et c'est
notre affaire aujourd'hui de les chercher.




CONCLUSION.

Le pass et le prsent.

     I. Le pass. -- L'invasion saxonne. -- Comment elle a tabli
     la race et fond le caractre. -- La conqute normande. --
     Comment elle a inflchi le caractre et tabli la
     constitution. -- La Renaissance. -- Comment elle a manifest
     l'esprit national. -- La Rforme. -- Comment elle a fix le
     modle idal. -- La Restauration. -- Comment elle a import
     la culture classique et dvi l'esprit national. -- La
     Rvolution. -- Comment elle a dvelopp la culture classique
     et redress l'esprit national. -- L'ge moderne. -- Comment
     les ides europennes largissent le moule national.

     II. Le prsent. -- Concordances de l'observation et de
     l'histoire. -- Le ciel. -- Le sol. -- Les produits. --
     L'homme. -- Le commerce. -- L'industrie. -- L'agriculture.
     -- La socit. -- La famille. -- Les arts. -- La
     philosophie. -- La religion. -- Quelles forces ont produit
     la civilisation prsente et laborent la civilisation
     future.


 1.

I

Arrivs au terme de cette longue revue, nous pouvons maintenant
embrasser d'un regard l'ensemble de la civilisation anglaise; tout s'y
tient: quelques puissances et quelques circonstances primitives ont
produit le reste, et il n'y a qu' suivre leur action continue pour
comprendre la nation et son histoire, son pass et son prsent. 
l'origine, et au plus profond dans la rgion des causes, apparat la
race. Une nation entire, Angles et Saxons, a dtruit, chass ou
asservi les anciens habitants, effac la culture romaine, s'est
tablie seule et pure, et n'a trouv parmi les derniers ravageurs
danois qu'une recrue nouvelle et du mme sang. C'est l le tronc
primitif; de sa substance et de ses proprits innes natra presque
toute la vgtation future. En ce moment, et comme les voil, seuls
dans leur le, ils atteignent un dveloppement tel quel, fruste,
brutal et pourtant solide. Ils mangent et boivent, btissent et
dfrichent, surtout pullulent: les peuplades parses qui ont pass la
mer sur des bateaux de cuir deviennent une forte nation compacte,
trois cent mille familles, riche, pourvue de btail, largement
panouie dans l'abondance de la vie corporelle,  demi assise dans la
scurit de la vie sociale, avec un roi, des assembles respectes et
frquentes, avec de bonnes coutumes judiciaires; chez elle, parmi les
fougues et les violences du temprament barbare, la vieille fidlit
germanique maintient les hommes en socit, pendant que la vieille
indpendance germanique maintient l'homme debout. Dans tout le reste,
ils n'avancent gure. Quelques chants tronqus, une pope o gronde
encore l'exaltation guerrire de l'antique barbarie, des hymnes
lugubres, une posie pre et furieuse, parfois sublime et toujours
rude, voil tout ce qui subsiste d'eux. En six sicles, ils ont fait 
peine un pas hors des moeurs et des sentiments de leur inculte
Germanie; le christianisme qui a trouv prise sur eux par la grandeur
de ses tragdies bibliques et la tristesse anxieuse de ses
aspirations, ne leur apporte point la civilisation latine; elle
demeure  la porte,  peine accueillie par quelques grands hommes,
dforme, si elle entre, par la disproportion du gnie romain et du
gnie saxon, toujours altre et rduite, si bien que pour les hommes
du continent, les hommes de l'le ne sont que des lourdauds illettrs,
ivrognes et gloutons, en tout cas sauvages et lents par temprament et
par nature, rebelles  la culture et tardifs dans leur dveloppement.

L'empire de ce monde est  la force. Ils sont conquis pour toujours et
 demeure, conquis par des Normands, c'est--dire par des Franais
plus habiles, plus vite cultivs et organiss qu'eux; l est le grand
vnement qui va achever leur caractre, dcider de leur histoire et
imprimer dans leur caractre et dans leur histoire, l'esprit politique
et pratique qui les spare des autres peuples germains. Opprims,
enserrs dans le rseau rigide de l'organisation normande, ils ont
beau avoir t conquis, ils n'ont pas t dtruits; ils sont sur leur
sol, chacun avec ses amis et dans sa commune; ils font corps, ils sont
encore vingt fois plus nombreux que leurs vainqueurs. Leur situation
et leurs ncessits feront leurs habitudes et leurs aptitudes. Ils
vont endurer, rclamer, lutter, rsister ensemble et avec accord,
faire effort aujourd'hui, demain, tous les jours, pour n'tre pas tus
ou vols, pour ramener leurs anciennes lois, pour obtenir ou extorquer
des garanties, et par degrs ils vont acqurir la patience, le
jugement, toutes les facults et toutes les inclinations par
lesquelles se maintiennent les liberts et se fondent les tats. Par
un bonheur singulier, les seigneurs normands les y aident; car le roi
s'est fait une si grosse part, et se trouve si redoutable que pour
rprimer le grand pillard, les petits pillards sont forcs de mnager
leurs sujets saxons, de s'allier  eux, de les comprendre dans leurs
chartes, de se faire leurs reprsentants, de les admettre au
Parlement, de les laisser impunment travailler, s'enrichir, prendre
de la fiert, de la force, de l'autorit, intervenir avec eux dans les
affaires publiques. Voil donc que peu  peu la nation anglaise,
enfonce sous terre par la conqute comme par un coup de masse, se
dgage et se relve; cinq cents ans et davantage s'emploient  ce
redressement. Mais pendant toute cette dure le loisir a manqu pour
la fine et haute culture; il a fallu vivre et se dfendre, piocher la
terre, tisser la laine, s'exercer  l'arc, aller aux assembles, au
jury, payer et raisonner pour les affaires communes; l'homme important
et estim est celui qui sait bien se battre et faire de gros profits.
Ce qui s'est dvelopp ce sont les moeurs nergiques et militaires; ce
qui a rgn, c'est l'esprit actif et positif; ils ont laiss les
lettres et les lgances aux nobles franciss de la cour. Quand le
vaillant bourgeois saxon quittait son arc ou sa charrue, c'tait pour
festiner plantureusement ou pour chanter la ballade de Robin Hood. Il
a vcu et agi; il n'a point rflchi ni crit; sa littrature
nationale se rduit  des fragments et des rudiments,  des chansons
de harpistes,  des popes de taverne,  un pome religieux, 
quelques livres de rforme. En mme temps, la littrature normande
s'est dessche; spare de la tige, et sur un sol tranger, elle a
langui dans les imitations; un seul grand pote, presque Franais
d'esprit, tout Franais de style, a paru, et aprs lui comme avant lui
s'tale le radotage irrmdiable. Pour la seconde fois une
civilisation de cinq sicles s'est trouve strile de grandes ides et
de grandes oeuvres, celle-ci plus encore que ses voisines, et  double
titre, parce qu' l'impuissance universelle du moyen ge, s'y joint
l'appauvrissement de la conqute, et que des deux littratures qui la
composent, l'une, transplante, avorte, et l'autre, mutile, cesse de
s'panouir.


II

Mais parmi tant d'bauches et d'preuves, un caractre s'est form et
le reste en drivera. L'ge barbare a tabli sur le sol une race de
Germains, flegmatique et srieuse, capable d'motions spiritualistes
et de discipline morale. L'ge fodal a impos  cette race les
habitudes de rsistance et d'association, les proccupations
politiques et utilitaires. Figurez-vous un Allemand de Hambourg ou de
Brme, serr pendant cinq cents ans dans le corselet de fer de
Guillaume le Conqurant: ces deux natures, l'une inne, l'autre
acquise, composent tous les ressorts de sa conduite. Il en est ainsi
des autres nations. Comme des coureurs rangs en ligne  l'entre de
la carrire, on voit au moment de la Renaissance s'lancer les cinq
grands peuples de l'Europe, sans que d'abord on puisse rien prvoir de
leur course. Au premier regard, il semble que les accidents ou les
circonstances gouverneront seuls leur vitesse, leur chute et leur
succs. Il n'en est rien, et c'est d'eux seuls que dpendra leur
histoire: chacun sera l'ouvrier de sa fortune; le hasard n'a point de
prise sur des vnements si vastes, et ce sont les inclinations et les
facults nationales qui, renversant ou suscitant les obstacles, les
conduiront fatalement chacun  son terme, les uns jusqu'au fond de la
dcadence, les autres jusqu'au fate de la prosprit. Aprs tout,
l'homme est toujours son propre matre, et son propre esclave. 
l'ouverture de chaque ge, il est d'une certaine faon; son corps, son
coeur et son esprit ont une structure et une disposition distinctes;
et de cet agencement durable que tous les sicles prcdents ont
contribu  consolider ou  construire sortent des dsirs ou des
aptitudes permanentes, selon lesquelles il veut et il agit. Ainsi se
forme en lui le modle idal qui, obscur ou distinct, achev ou
bauch, va dornavant flotter devant ses yeux, rallier toutes ses
aspirations, tous ses efforts et toutes ses forces, et l'employer 
un seul effet pendant des sicles, jusqu' ce qu'enfin renouvel par
l'impuissance ou la russite, il conoive un nouveau but, et reprenne
un nouvel lan. L'Espagnol catholique et exalt se reprsente la vie 
la faon des croiss, des amoureux et des chevaliers, et, abandonnant
le travail, la libert et la science, se jette,  la suite de son
inquisition et de son roi, dans la guerre fanatique, dans l'oisivet
romanesque, dans l'obissance superstitieuse et passionne, dans
l'ignorance volontaire et irrmdiable[381]. L'Allemand thologien et
fodal se cantonne docilement, fidlement sous ses petits princes, par
patience naturelle et par loyaut hrditaire, occup de sa femme et
de son mnage, content d'avoir conquis la libert religieuse, attard
par la lourdeur de son temprament dans la grosse vie corporelle, et
dans le respect inerte de l'ordre tabli. L'Italien, le plus richement
dou et le plus prcoce de tous, mais de tous le plus incapable de
discipline volontaire et d'austrit morale, se tourne du ct des
beaux-arts et de la volupt, dchoit, se gte sous la domination
trangre, se laisse vivre, oubliant de penser et content de jouir. Le
Franais sociable et galitaire, se rallie autour de son roi qui lui
donne la paix publique, la gloire extrieure, et le magnifique talage
d'une cour somptueuse, d'une administration rgle, d'une discipline
uniforme, d'une prpondrance europenne et d'une littrature
universelle. Pareillement, si vous regardez l'Anglais au seizime
sicle, vous dcouvrez en lui les penchants et les puissances qui,
pendant trois sicles, vont gouverner sa culture et faonner sa
constitution. Dans cette expansion europenne de la vie naturelle et
de la littrature paenne, on retrouve tout d'abord chez Shakspeare,
Jonson et les tragiques, chez Spenser, Sidney et les lyriques, les
traits nationaux, tous avec une profondeur et un clat incomparable,
et tels que la race et l'histoire les ont imprims et enfoncs depuis
mille ans. Ce n'est pas en vain que l'invasion a implant ici une race
srieuse, et capable de retours sur soi. Ce n'est pas en vain que la
conqute a tourn cette race vers la vie militante et les
proccupations pratiques. Ds la premire saillie de l'invention
originale, son oeuvre manifeste l'nergie tragique, la passion intense
et informe, le ddain de la rgularit, la connaissance du rel, le
sentiment des choses intrieures, la mlancolie naturelle, la
divination anxieuse de l'obscur au-del, tous les instincts qui,
repliant l'homme sur lui-mme et concentrant l'homme en lui-mme, le
prparent au protestantisme et au combat. Quel est-il ce
protestantisme qui se fonde? Quel est le modle idal qu'il prsente
et quelle conception originale va fournir  ce peuple son pome
permanent et dominateur? La plus pre et la plus pratique de toutes,
celle des puritains, qui, ngligeant la spculation, se rabat sur
l'action, enferme la vie humaine dans une discipline rigide, impose 
l'me humaine l'effort continu, prescrit  la socit humaine
l'austrit monacale, interdit le plaisir, commande l'action, exige le
sacrifice, et forme le moraliste, le travailleur et le citoyen. La
voil implante, la grande ide anglaise, j'entends la persuasion que
l'homme est avant tout une personne morale et libre, et qu'ayant conu
seul dans sa conscience et devant Dieu la rgle de sa conduite, il
doit s'employer tout entier  l'appliquer en lui, hors de lui,
obstinment, inflexiblement, par une rsistance perptuelle oppose
aux autres et par une contrainte perptuelle exerce sur soi. Elle
aura beau se discrditer d'abord par ses emportements et sa tyrannie;
attnue par l'preuve, elle s'accommodera par degrs  la nature
humaine, et, transporte du fanatisme puritain dans la morale laque,
elle gagnera toutes les sympathies publiques parce qu'elle correspond
 tous les instincts nationaux. Elle a beau disparatre du grand
monde, sous les mpris de la Restauration, et sous l'importation de la
culture franaise; elle subsiste sous terre. Car la culture franaise
ici n'aboutit pas; sur ce sol trop diffrent, elle ne fait clore que
des fruits malsains, grossiers ou incomplets. La fine lgance est
devenue dbauche ignoble; le doute dlicat s'est tourn en athisme
brutal; la tragdie avorte, et n'est qu'une dclamation; la comdie
est effronte et n'est qu'une cole de vices; de cette littrature, il
ne subsiste que des tudes de raisonnement serr et de bon style;
elle-mme est chasse de la scne publique presque en mme temps que
les Stuarts au commencement du dix-huitime sicle, et les maximes
librales et morales reprennent l'ascendant qu'elles ne perdront plus.
Car en mme temps que les ides, les vnements ont poursuivi leur
cours; les inclinations nationales ont fait leur oeuvre dans la
socit comme dans les lettres, et les instincts anglais ont
transform la constitution et la politique, en mme temps que les
talents et les esprits. Ces riches communes, ces vaillants yeomen, ces
rudes bourgeois bien arms, amplement nourris, protgs par leurs
jurys, habitus  compter sur eux-mmes, obstins, batailleurs,
senss, tels que le moyen ge anglais les a lgus  l'Angleterre
moderne, ont pu laisser le roi taler au-dessus d'eux sa tyrannie
temporaire, et faire peser sur sa noblesse les rigueurs d'un
arbitraire qu'autorisaient les souvenirs de la guerre civile, et le
danger des hautes trahisons. Mais il faut qu'Henri VIII et lisabeth
elle-mme suivent dans les grands intrts le courant de l'opinion
publique; s'ils sont si forts c'est qu'ils sont populaires; le peuple
ne soutient leurs entreprises et n'autorise leurs violences que parce
qu'il trouve en eux les dfenseurs de sa religion, et les protecteurs
de son travail[382]. Lui-mme, il s'enfonce dans cette religion, et
par-dessous l'tablissement officiel, atteint les croyances
personnelles. Il s'enrichit par le travail, et, sous le premier
Stuart, il occupe dj la plus grande place dans la nation.  ce
moment, tout est dcid; quels que soient les vnements, il faut bien
qu'un jour il devienne matre. Les situations sociales font les
situations politiques; toujours les constitutions lgales
s'accommodent aux choses relles, et la prpondrance acquise aboutit
infailliblement aux droits crits. Des hommes si nombreux, si actifs,
si rsolus, si capables de se suffire  eux-mmes, si disposs  tirer
leurs opinions de leur rflexion propre et leur subsistance de leurs
seuls efforts, finiront, quoi qu'il arrive, par arracher les garanties
dont ils ont besoin. Du premier lan, et dans la ferveur de la foi
primitive, ils renversent le trne, et le courant qui les porte est si
fort, qu'en dpit de leurs excs et de leur dfaite, la rvolution
s'accomplit d'elle-mme par l'abolition des tenures fodales et
l'institution de l'_Habeas corpus_ sous Charles II, par le
redressement universel de l'esprit libral et protestant sous Jacques
II, par l'tablissement constitutionnel, l'acte de tolrance, et
l'affranchissement de la presse sous Guillaume III. Ds ce moment
l'Angleterre a trouv son assiette; ses deux forces intrieures et
hrditaires, l'instinct moral et religieux, l'aptitude pratique et
politique ont fait leur oeuvre et dsormais vont btir sans
empchement ni dmolition sur les fondements qu'elles ont poss.

[Note 381: Voyez le voyage de Mme d'Aulnay en Espagne,  la fin du
dix-septime sicle. Rien de plus frappant que cette rvolution, si
l'on met en regard les temps qui prcdent Ferdinand le Catholique,
c'est--dire le rgne de Henri IV, la toute-puissance des nobles, et
l'indpendance des villes. Voyez sur toute cette histoire, Buckle,
_History of civilisation_, t. II.]

[Note 382: Buckle, _History of civilisation_, t. I, 590, 592.]


III

Ainsi naquit la littrature du dix-huitime sicle, toute
conservatrice, utile, morale et borne. Deux puissances la dirigent,
l'une europenne, l'autre anglaise; d'un ct ce talent d'analyse
oratoire et ces habitudes de dignit littraire qui sont propres 
l'ge classique, de l'autre ce got pour l'application et cette
nergie de l'observation prcise qui sont propres  l'esprit national.
De l cette excellence et cette originalit de la satire politique, du
discours parlementaire, de l'essai solide, du roman moral, et de tous
les genres qui exigent un bon sens attentif, un bon style correct, et
le talent de conseiller, de convaincre ou de blesser autrui. De l
cette faiblesse ou cette impuissance de la pense spculative, de la
vraie posie, du thtre original, et de tous les genres qui rclament
la grande curiosit libre, ou la grande imagination dsintresse. Ils
n'atteignent point l'lgance complte, ni la philosophie suprieure;
ils alourdissent les dlicatesses franaises qu'ils imitent, et
s'effrayent des hardiesses franaises qu'ils suggrent; ils restent 
demi bourgeois et  demi barbares; ils n'inventent que des ides
insulaires, et des amliorations anglaises, et se confirment dans leur
respect pour leur constitution et leur tradition. Mais en mme temps
ils se cultivent et se rforment; leur richesse et leur bien-tre
s'accroissent normment; la littrature et l'opinion chez eux
deviennent svres jusqu' l'intolrance, et leur longue guerre contre
la Rvolution franaise pousse  l'excs le rigorisme de leur morale,
en mme temps que l'invention des machines dveloppe jusqu'au centuple
leur confortable et leur prosprit. Un code salutaire et despotique
de maximes approuves, de convenances tablies et de croyances
inattaquables qui fortifie, roidit, courbe et emploie l'homme
utilement et pniblement, sans lui permettre jamais de dvier ou de
faiblir; un attirail minutieux et une provision admirable d'inventions
commodes, associations, institutions, mcanismes, ustensiles, mthodes
qui travaillent incessamment pour fournir au corps et  l'esprit tout
ce dont ils ont besoin, voil dsormais les deux traits saillants et
particuliers de ce peuple. Se contraindre et se pourvoir, prendre
l'empire de soi et l'empire de la nature, considrer la vie en
moraliste et en conomiste, comme un habit troit dans lequel il faut
marcher dcemment, et comme un bon habit qu'il faut avoir le meilleur
possible, tre  la fois _respectable_ et _muni de bien-tre_, ces
deux mots renferment tous les ressorts de l'action anglaise. Contre ce
bon sens limit et contre cette austrit pdante, une rvolte clate.
Avec le renouvellement universel de la pense et de l'imagination
humaine, la profonde source potique qui avait coul au seizime
sicle s'panche de nouveau au dix-neuvime, et une nouvelle
littrature jaillit  la lumire; la philosophie et l'histoire
infiltrent leurs doctrines dans le vieil tablissement; le plus grand
pote du temps le heurte incessamment de ses maldictions et de ses
sarcasmes; de toutes parts, aujourd'hui encore, dans les sciences et
dans les lettres, dans la pratique et la thorie, dans la vie prive
et dans la vie publique, les plus puissants esprits essayent d'ouvrir
une entre au flot des ides continentales. Mais ils sont patriotes
autant que novateurs, conservateurs autant que rvolutionnaires; s'ils
touchent  la religion et  la constitution, aux moeurs et aux
doctrines, c'est pour les largir, non pour les dtruire; l'Angleterre
est faite, elle le sait, et ils le savent; telle que la voil, assise
sur toute l'histoire nationale et sur tous les instincts nationaux,
elle est plus capable qu'aucun peuple de l'Europe de se transformer
sans se refondre, et de se prter  son avenir sans renoncer  son
pass.


 2.

I

Je commenais  dmler ces ides lorsque, pour la premire fois, je
dbarquai en Angleterre, et je fus singulirement frapp des
confirmations mutuelles que se prtaient l'observation et l'histoire;
il me sembla que le prsent achevait le pass et que le pass
expliquait le prsent.

Ds l'abord la mer inquite et tonne; ce n'est pas en vain qu'un
peuple est insulaire et marin, surtout avec cette mer et sur ces
ctes; leurs peintres, si mal dous, en sentent, malgr tout, l'aspect
alarmant ou lugubre; jusqu'au dix-huitime sicle, parmi les lgances
de la culture franaise et sous la bonhomie de la tradition flamande,
vous trouverez chez Gainsborough l'empreinte ineffaable de ce grand
sentiment. Aux doux moments, dans les beaux jours tranquilles d't,
la brume moite tend sur l'horizon son voile gris de perle; la mer a
la couleur d'une ardoise ple, et les navires, ouvrant leur voilure,
avancent patiemment dans la vapeur. Mais qu'on regarde autour de soi,
et l'on verra bientt les marques du danger quotidien. La cte est
laboure, les vagues ont empit, les arbres ont disparu, la terre
s'est dtrempe sous les averses incessantes, l'Ocan est toujours l
intraitable et farouche. Il gronde et beugle ternellement, le vieux
monstre rauque, et le train aboyant de ses vagues avance comme une
arme infinie devant laquelle toute force humaine doit plier. Qu'on
songe aux mois d'hiver, aux temptes, aux longues heures du matelot
ballott, roul aveuglment par les rafales! En ce moment et dans
cette belle saison, surtout le cercle de l'horizon, les nuages montent
ternis, blafards, bientt semblables  une fume charbonneuse,
quelques-uns d'une blancheur blouissante et fragile, si enfls qu'on
les sent prts  fondre. Leurs pesantes masses cheminent, elles
s'engorgent, et dj  et l, sur la plaine sans limite, un pan du
ciel est brouill par une averse. Au bout d'un instant, la mer est
salie et cadavreuse; ses flots sursautent avec des tournoiements
tranges, et leurs flancs prennent des teintes huileuses et livides.
L'norme coupole gristre a noy et obstru tout l'horizon; la pluie
s'abat, serre, impitoyable. On n'en a pas l'ide tant qu'on ne l'a
pas vue. Quand les gens du Sud, les Romains, sont arrivs l pour la
premire fois, ils ont d se croire en enfer. Le large espace qui
s'tend entre le sol et le ciel, et sur lequel nos yeux comptent comme
sur leur domaine, manque tout d'un coup; il n'y a plus d'air, on
n'aperoit plus que du brouillard coulant. Plus de couleurs ni de
formes. Dans cette fume jauntre, les objets semblent des fantmes
effacs; la nature a l'air d'une mauvaise bauche au fusain sur
laquelle un enfant a maladroitement pass la manche. Vous voil 
New-Haven, puis  Londres; le ciel dgorge la pluie, la terre lui
renvoie le brouillard, le brouillard rampe dans la pluie; tout est
noy;  regarder autour de soi, on ne voit pas de raison pour que cela
doive jamais finir. C'est vraiment ici la contre cimmrienne
d'Homre; les pieds clapotent, on n'a plus que faire de ses yeux; on
sent tous ses organes bouchs, rouills par l'humidit qui monte; on
se croit hors du monde respirable, rduit  la condition des tres
marcageux, habitant des eaux sales; vivre ici, ce n'est pas vivre. On
se demande si cette norme ville n'est pas un cimetire o barbotent
des fantmes affairs et malheureux. Dans le dluge de suie mouille,
le fleuve bourbeux avec ses bateaux de fer infatigables, noirs
insectes, qui dbarquent et embarquent des ombres, fait penser au
Styx. Plus de jour, on s'en fabrique un. Dernirement sur la grande
place, dans le plus bel htel, cinq journes durant, il a fallu
laisser le gaz allum. La mlancolie vient, on prend en dgot les
autres et soi-mme. Que peuvent-ils faire dans ce spulcre? Rester
chez soi sans travailler, c'est se ronger intrieurement et marcher au
suicide. Sortir, c'est faire effort, ne plus se soucier de l'humidit
ni du froid, braver le malaise et les sensations dsagrables. Un
pareil climat prescrit l'action, interdit l'oisivet, dveloppe
l'nergie, enseigne la patience. Je regardais tout  l'heure sur le
navire les matelots au gouvernail, avec leurs paletots impermables,
leurs grosses bottes ruisselantes, leurs calottes de cuir  rebord,
si attentifs, si prcis dans leurs mouvements, si graves, si matres
d'eux-mmes. J'ai vu depuis les ouvriers devant leurs mtiers  coton,
calmes, srieux, silencieux, conomisant leur effort, et persvrant
tout le jour, toute l'anne, toute la vie dans la mme contention de
corps et d'esprit rgulire et monotone; leur me s'est conforme 
leur climat. En effet, il faut s'y conformer pour y vivre; au bout de
huit jours on sent qu'on doit renoncer ici  la jouissance dlicate et
savoure, au bonheur de se laisser vivre,  l'oisivet abandonne, au
contentement des yeux,  l'panouissement facile et harmonieux de la
nature artistique et animale, qu'il faut se marier, lever un troupeau
d'enfants, prendre les soucis et l'importance du chef de famille,
s'enrichir, se pourvoir contre la mauvaise saison, se munir de
bien-tre, devenir protestant, industriel, politique, bref, capable
d'activit et de rsistance, et, dans toutes les voies ouvertes 
l'homme, endurer et faire effort.

Il y a pourtant ici des beauts charmantes et touchantes, celles du
pays humide. Lorsque, par un jour demi-serein, on sort dans la
campagne et qu'on arrive sur une hauteur, les yeux prouvent une
sensation unique et un plaisir qu'ils ne connaissaient pas.  perte de
vue, aux quatre coins de l'horizon, dans les prairies, sur les
collines, s'tend la verdure ternelle, plantes fourragres et
potagres, luzerne, houblon, admirables prairies toutes regorgeantes
d'herbes hautes et serres;  et l un bouquet de grands arbres; des
pturages enclos de haies, o ruminent  genoux, paisiblement, des
vaches alourdies. La brume monte insensiblement entre les intervalles
des arbres, et les lointains nagent dans une vapeur lumineuse. Il n'y
a rien de plus doux au monde, ni de plus dlicat que ces teintes; on
s'arrterait pendant des heures entires  regarder ces nuages de
satin, ce fin duvet arien, cette molle gaze transparente qui
emprisonne les rayons du soleil, les mousse, et ne les laisse arriver
sur la terre que souriants et caressants. Des deux cts de la voiture
passent incessamment des prairies toujours plus belles, o les boutons
d'or, les reines des prs, les pquerettes s'entassent par tranes
avec des teintes fondues; une suavit presque douloureuse, un charme
trange, s'exhalent de cette vgtation inpuisable et passagre. Elle
est trop frache, elle ne peut durer; rien n'est arrt, stable et
ferme ici, comme dans les pays du Midi; tout est coulant, en train de
natre et de mourir, suspendu entre les pleurs et la joie. Les gouttes
d'eau roulantes luisent sur les feuilles comme des perles; les ttes
rondes des arbres, les larges feuillages tals chuchotent sous la
brise faible, et le bruit des larmes laisses par la dernire onde
est incessant sur leur pyramide. Comme ils vivent opulemment dans les
clairires, tals  plaisir, toujours rajeunis et abreuvs par l'air
moite! Comme la sve monte dans ces plantes rafrachies et abrites
contre le ciel! Et comme le ciel et le pays semblent faits pour
mnager leurs tissus et aviver leurs couleurs! Au moindre soupon de
soleil, elles sourient avec une grce dlicieuse; on dirait de belles
vierges timides et frles sous un voile qu'on va lever. Que le soleil
un instant se dgage, et vous les verrez resplendir comme dans une
parure de bal. La lumire s'abat par nappes blouissantes; les ptales
lustrs, dors, clatent avec un coloris trop fort; les plus
magnifiques broderies, le velours constell de diamants, la soie
chatoyante couture de perles n'approchent pas de cette teinte
profonde; la joie dborde comme d'une coupe trop pleine. 
l'tranget,  la raret de ce spectacle, on comprend pour la premire
fois la vie du pays humide. L'eau multiplie et amollit les tissus
vivants; les plantes foisonnent et n'ont point de suc; la nourriture
surabonde et n'a pas de got; l'humidit enfante, mais le soleil
n'labore pas. Beaucoup d'herbe, beaucoup de btail, beaucoup de
viande; la grande mangeaille et la grosse mangeaille; ainsi se
soutient le temprament absorbant et flegmatique; la pousse humaine,
comme toute la pousse vgtale et animale, est puissante, mais lourde;
l'homme est amplement charpente, mais  gros coups; la machine est
solide, mais elle roule lentement sur ses gonds, et le plus souvent
les gonds grincent et sont rouilles. Lorsqu'on regarde les gens de
prs, il semble que leurs diverses pices sont indpendantes, du moins
qu'elles ont besoin de temps pour se transmettre les chocs. Leurs
ides n'clatent pas d'abord en passions, en gestes, en actions. Comme
chez le Flamand et l'Allemand, elles s'arrtent d'abord dans la
cervelle, elles s'y talent, elles y dposent; l'homme n'est point
secou, il n'a point de peine  demeurer immobile; il n'est point
entran; il peut agir sagement, uniformment; car son moteur
intrieur est une ide ou une consigne, non une motion ou un attrait.
Il sait s'ennuyer; ou plutt il ne s'ennuie pas; son train ordinaire,
ce sont les sensations ternes, et l'insipide monotonie de la vie
machinale n'a rien qui doive le rebuter. Il y est fait, sa nature y
est conforme. Quand on a mang toute sa vie des navets, on ne regrette
pas les oranges. Il se rsignera aisment  couter quinze discours de
suite sur le mme sujet,  demander vingt ans de suite la mme
rforme,  compulser des statistiques,  tudier des traits moraux, 
faire des classes le dimanche,  lever une douzaine d'enfants. Le
piquant, l'agrable ne sont point un besoin pour lui. La faiblesse de
ses impulsions sensibles contribue  la force de ses impulsions
morales. Son temprament le fait raisonnable; il peut se passer de
gendarme; les chocs de l'homme contre l'homme n'aboutissent point ici
 des explosions. Il peut discuter sur la place publique, et tout
haut,  propos de religion et de politique, avoir des _meetings_,
faire des associations, attaquer rudement les gens en place, dire que
la Constitution est viole, prdire la ruine de l'tat; cela n'a pas
d'inconvnient; il a les nerfs calmes; il raisonnera sans s'gorger,
il ne fera pas de rvolutions, et peut-tre fera-t-il une rforme.
Considrez les passants dans la rue; en trois heures vous verrez tous
les traits sensibles de ce temprament: les cheveux blonds, et, chez
les enfants, la filasse presque blanche; les yeux ples, souvent bleus
comme une faence, les favoris rouges, la haute taille, les mouvements
d'automate, et avec cela d'autres traits plus frappants encore, ceux
que la forte nourriture et la vie militante ont ajouts  ce
temprament. Ici l'norme soldat des gardes, au teint rose,
majestueux, cambr, qui se prlasse une petite canne  la main,
talant son torse et montrant sa raie claire entre ses cheveux
pommads; l, le gros homme sur-nourri, courtaud, rougeaud, semblable
 un animal de boucherie,  l'air inquitant, ahuri, et pourtant
inerte; un peu plus loin, le gentilhomme de campagne, haut de six
pieds, gros et grand corps de Germain qui sort de sa fort, avec un
mufle et un nez de dogue, des favoris disproportionns et sauvages,
des yeux roulants, la face apoplectique; ce sont l les excs de la
sve et de l'alimentation brutales; ajoutez-y, mme chez les femmes,
la devanture blanche de dents carnivores, et les grands pieds
d'chassiers, solidement chausss, excellents pour marcher dans la
boue. En revanche, voyez les jeunes gens dans une partie de cricket ou
de campagne; sans doute l'esprit ne petille pas dans leurs yeux, mais
la vie y abonde; il y a dans tout leur tre quelque chose de dcid,
d'nergique; sains et actifs, prompts au mouvement,  l'entreprise,
voil les mots qui  leur endroit reviennent involontairement aux
lvres. Plusieurs ont l'air de beaux lvriers lancs, humant l'air et
en pleine chasse. La vie gymnastique et hasardeuse est en honneur
ici; ils ont besoin de remuer leur corps, de nager, de lancer la
balle, de courir dans la prairie mouille, de ramer, de respirer en
canot la vapeur sale de la mer, de sentir sur leur front les gouttes
de pluie des grands chnes, de sauter  cheval les fosss et les
barrires; les instincts animaux sont intacts. Ils gotent encore les
plaisirs naturels; la prcocit ne les a point gts. Rien de plus
simple que les jeunes filles; parmi les belles choses, il y en a peu
d'aussi belles au monde; sveltes, fortes, sres d'elles-mmes, si
foncirement honntes et loyales, si exemptes de coquetterie! On
n'imagine point, quand on ne l'a point vue, cette fracheur, cette
innocence; beaucoup d'entre elles sont des fleurs, des fleurs
panouies; il n'y a qu'une rose matinale, avec son coloris fugitif et
dlicieux, avec ses ptales tremps de rose, qui puisse en donner
l'ide; cela laisse bien loin la beaut du Midi et ses contours
prcis, stables, achevs, arrts dans un dessin dfinitif; on sent
ici la fragilit, la dlicatesse et la continuelle pousse de la vie;
les yeux candides, bleus comme des pervenches, regardent sans songer
qu'on les regarde; au moindre mouvement de l'me, le sang afflue aux
joues, au col, jusqu'aux paules, en ondes de pourpre; vous voyez les
motions passer sur ces teints transparents comme les couleurs changer
sur leurs prairies; et cette pudeur virginale est si sincre, que vous
tes tent de baisser les yeux par respect. Et pourtant toutes
naturelles et naves comme les voil, elles ne sont point
languissantes et rveuses; elles aiment et supportent l'exercice
comme leurs frres; en cheveux flottants,  six ans, elles courent 
cheval et font de grandes marches. La vie active fortifie en ce pays
le temprament flegmatique, et le coeur s'y conserve plus simple en
mme temps que le corps y devient plus sain. Encore un regard; car
au-dessus de toutes ces figures un type surnage, le plus vritablement
anglais, le plus saillant pour un tranger. Plantez-vous une heure
durant, vers le matin, au dbarcadre d'un chemin de fer, et
considrez les hommes au-dessus de trente ans qui viennent  Londres
pour leurs affaires: les traits sont tirs, les visages ples, les
yeux fixes, proccups, la bouche ouverte et comme contracte; l'homme
est fatigu, us et roidi par l'excs du travail; il court sans
regarder autour de lui. Tout son tre est tendu vers un seul but; il
faut qu'il fasse effort incessamment, le mme effort, un effort
profitable; il est devenu machine. Cela est surtout visible dans les
ouvriers; la persvrance, l'opinitret, la rsignation sont peintes
sur leurs longs visages osseux et ternes. Cela est encore plus visible
dans les femmes du peuple; beaucoup sont amaigries, tiques, les yeux
caves, le nez effil, la peau raye de marbrures rouges; elles ont
trop pti, elles ont eu trop d'enfants, elles ont l'air teint, ou
opprim, ou soumis, ou stoquement impassible; on sent qu'elles ont
support beaucoup et qu'elles peuvent supporter encore davantage. Mme
dans la classe moyenne ou suprieure, cette patience et cet
endurcissement morne sont frquents; on pense, en les voyant,  ces
pauvres btes de somme dformes par le harnais, qui demeurent
immobiles sous la pluie sans songer  s'en garantir. Certainement la
bataille de la vie est plus pre et plus obstine ici qu'ailleurs;
quiconque flchit, tombe. Sous la rigueur du climat et de la
concurrence, parmi les chmages de l'industrie, les faibles, les
imprvoyants prissent ou s'avilissent; le gin arrive alors, et fait
son office; de l ces longues files de misrables femmes qui s'offrent
le soir dans le Strand pour payer leur terme; de l ces quartiers
honteux de Londres, de Liverpool, et de toutes les grandes villes, ces
spectres dguenills, mornes ou ivres, qui encombrent les choppes
d'eau-de-vie, qui emplissent les rues de leur triste linge et de leurs
haillons pendus aux cordes, qui couchent sur un tas de suie, parmi des
troupeaux d'enfants ples; horrible bas-fonds o descendent tous ceux
que leurs bras blesss, paresseux ou dbiles n'ont pu soutenir  la
surface du grand courant. Les chances de la vie sont tragiques ici et
la punition de l'imprvoyance est atroce. L'on comprend vite pourquoi,
sous cette obligation de lutter et de s'endurcir, les sensations fines
disparaissent, pourquoi le got s'mousse, comment l'homme devient
disgracieux et roide, comment les dissonances, les exagrations
viennent gter le costume et les faons, pourquoi les mouvements et
les formes finissent par tre nergiques et discordants  la faon du
branle d'une machine. Si l'homme est Germain de race, de temprament
et d'esprit, il a d  la longue fortifier, altrer, tourner tout d'un
ct sa nature originelle; ce n'est plus un animal primitif, c'est un
animal _entran_: son corps et son esprit ont t transforms par la
forte nourriture, par l'exercice corporel, par la religion austre,
par la morale publique, par la lutte politique, par la perptuit de
l'effort; il est devenu de tous les hommes le plus capable d'agir
utilement et puissamment dans toutes les voies, le travailleur le plus
productif et le plus efficace, comme son boeuf est devenu la meilleure
bte  viande, son mouton la meilleure bte  laine, et son cheval le
meilleur coureur.


II

En effet, il n'y a pas de plus grand spectacle que son oeuvre; dans
aucun sicle et chez aucune nation de la terre, on n'a, je crois,
ainsi mani et utilis la matire. Entrez  Londres par le fleuve, et
vous verrez une accumulation de travail et d'oeuvres qui n'a pas
d'gale sur la plante. Paris, en comparaison, n'est qu'une lgante
ville de plaisir; la Seine, avec ses quais, un joli jouet commode. Ici
tout est norme; j'avais vu Marseille, Bordeaux, Amsterdam, je n'avais
pas l'ide d'un pareil amas. De Greenwich  Londres, les deux rives
sont un quai continu: toujours des marchandises qu'on empile, des sacs
qu'on hisse, des navires qu'on amarre; toujours de nouveaux magasins
pour le cuivre, la bire, les agrs, le goudron, les matires
chimiques. Les entrepts, les chantiers, les bassins de calfat et de
construction se multiplient et se serrent. Il y a sur la gauche la
carcasse en fer d'une glise qu'on achve pour la porter dans l'Inde.
Le fleuve a un mille de large, et n'est plus qu'une rue peuple de
vaisseaux, un tortueux chantier de travail. Les btiments  vapeur, 
voiles, montent, descendent, stationnent, par paquets de deux, trois,
dix, puis en longs amas, puis en haie serre; il y en a cinq ou six
mille  l'ancre. Sur la droite, les docks, comme autant de rues
maritimes, arrivent en travers, dgorgeant ou emmagasinant les
navires. Si vous montez sur une hauteur, vous voyez les btiments au
loin par centaines et par milliers, poss comme en pleine terre; leurs
mts aligns, leurs cordages grles font une toile d'araigne qui
ceint tout l'horizon. Cependant sur le fleuve lui-mme, du ct du
couchant, on voit se lever une fort inextricable de mtures, de
vergues et de cbles; ce sont les navires qui se dchargent,
accrochs, mls parmi les chemines des maisons, parmi les poulies
des magasins, parmi les grues, les cabestans et tout l'attirail du
labeur incessant et gigantesque. Une fume brumeuse, pntre du
soleil, les enveloppe de son voile rousstre; c'est l'air lourd et
charbonneux d'une grosse serre; depuis le sol et l'homme jusqu' la
lumire et l'air, tout est transform par le travail. Si vous entrez
dans un de ces docks, l'impression sera plus accablante encore; chacun
d'eux semble une ville; toujours des navires, et encore des navires,
aligns, montrant leur tte, leurs flancs vass, leur poitrine de
cuivre, comme de monstrueux poissons sous leur cuirasse d'caille.
Quand on descend jusqu'au bas, on voit que cette cuirasse a cinquante
pieds de haut; beaucoup d'entre eux portent trois mille, quatre mille
tonneaux; les clippers longs de trois cents pieds vont partir pour
l'Australie, pour Ceylan, pour l'Amrique. Un pont se lve au moyen
d'une machine, il pse cent tonnes, et il ne faut qu'un homme pour le
mouvoir. Ici est le quartier du vin: il y a trente mille tonneaux de
porto dans les celliers; ici le quartier des peaux; ici celui des
suifs, celui de la glace. Le rceptacle des piceries s'allonge 
perte de vue, colossal, sombre comme un tableau de Rembrandt, combl
de futailles normes, peupl d'une fourmilire d'hommes qui s'agite
dans l'ombre vacillante. L'univers aboutit  ce centre; comme un coeur
o afflue le sang et d'o jaillit le sang, l'argent, les marchandises,
le ngoce, arrivent ici des quatre coins de la plante et coulent
d'ici vers tous les bouts du globe. Et cette circulation semble
naturelle, tant elle est bien conduite. Les grues tournent sans bruit,
les tonneaux ont l'air de se mouvoir d'eux-mmes, un petit traneau
les roule  l'instant et sans effort; les ballots descendent par leur
propre poids sur les plans inclins qui les conduisent  leur place.
Les clerks, sans se presser, crient les numros; les hommes poussent
ou tirent sans confusion, avec calme, pargnant leur peine, pendant
que le matre flegmatique, en chapeau noir, commande gravement avec
des gestes rares et sans prononcer un mot.

 prsent, prenez un chemin de fer et allez  Glasgow,  Birmingham, 
Liverpool,  Manchester, voir l'industrie.  mesure que tous avancez
dans le pays houiller, l'air s'obscurcit de fume; les chemines,
hautes comme des oblisques, s'entassent par centaines et couvrent la
plaine  perte de vue; les files multiplies, entre-croises, de hauts
btiments en briques rouges et monotones, passent devant les yeux,
comme des ranges de ruches conomiques et affaires. Les hauts
fourneaux flamboient dans la brume; j'en ai compt seize en un seul
tas; les dbris de minerais s'amoncellent comme des montagnes; les
locomotives courent, semblables  des fourmis noires, d'un mouvement
automatique et violent; et tout d'un coup on se trouve engouffr dans
la ville monstrueuse. Telle usine a cinq mille ouvriers, telle
manufacture contient trois cent mille broches. Les magasins de tissus
sont des difices babyloniens, larges et longs de cent vingt pas, 
six tages.  Liverpool, il y a cinq mille navires rangs le long de
la Mersey et qui s'touffent; d'autres attendent pour entrer; les
docks ont six milles d'tendue, et les entrepts de coton qui les
bordent allongent  perte de vue leur norme rempart rougetre. Toutes
les choses semblent ici bties dans des proportions dmesures et
comme par des bras de colosses. Vous entrez dans une usine: ce ne sont
que piliers de fer pais comme des troncs d'arbres, cylindres larges
comme un homme, arbres de locomotives qui ressemblent  de grands
chnes, machines  entailler qui font sauter des copeaux de fer,
laminoirs qui plient la tle comme une pte, volants qui disparaissent
dans l'essor de leur vitesse; huit ouvriers, commands par une espce
de colosse paisible, poussaient et retiraient de la forge un arbre de
fer rougi gros comme mon corps. C'est la houille qui a fait pousser
tout cela: l'Angleterre en produit deux fois autant que le reste du
monde. Ajoutez la brique, les grands schistes qui affleurent, et les
estuaires des fleuves o la mer entre pour faire un port naturel.
Liverpool, Manchester et une dizaine de villes de quarante  cent
mille mes germent comme une vgtation sur le bassin du Lancashire;
jetez les yeux sur la carte, et voyez les districts teints de noir,
Glasgow, Newcastle, Birmingham, le pays de Galles, toute l'Irlande,
qui n'est qu'un bloc de charbon. Les vieilles forts antdiluviennes,
en accumulant ici les aliments du feu, y ont emmagasin la puissance
qui remue la matire, et la mer fournit le vrai chemin sur lequel la
matire peut tre transporte. L'homme lui-mme, esprit et corps,
semble fait pour mettre  profit ces avantages. Ses muscles sont
rsistants et son esprit peut supporter l'ennui. Il est moins sujet 
la lassitude et au dgot qu'un autre. Il travaille aussi bien  la
dixime heure qu' la premire. Nul ne manie mieux les machines; il a
leur rgularit et leur prcision; deux ouvriers font dans une
manufacture de coton l'ouvrage de trois et parfois de quatre ouvriers
franais. Cherchez maintenant dans les statistiques combien de lieues
d'toffes ils fabriquent chaque anne, combien de millions de tonnes
ils exportent et importent, combien de milliards ils produisent et
consomment; ajoutez-y les empires industriels ou commerciaux qu'ils
ont fonds o qu'ils fondent en Amrique, en Chine, dans l'Inde, en
Australie, et peut-tre alors, en comptant les hommes et les valeurs,
en calculant que leur capital est sept ou huit fois plus grand que
celui de la France, que leur population a doubl depuis cinquante ans,
que leurs colonies, partout o le climat est sain, deviennent de
nouvelles Angleterre, vous atteindrez quelque ide bien sche, bien
imparfaite, d'une oeuvre dont les yeux seuls peuvent mesurer la
grandeur.

Il reste pourtant encore une de ses portions  explorer, la culture;
du wagon, on en voit assez dj pour la comprendre. Une prairie avec
une haie, puis une autre prairie avec une autre haie, et ainsi de
suite; parfois d'immenses carrs de raves; tout cela align, nettoy,
lisse; point de forts,  et l seulement un bouquet d'arbres: la
campagne est un large potager, une fabrique d'herbe et de viande; rien
n'est laiss  la nature et au hasard; tout est calcul, amnag,
tourn vers le produit et le profit. Si vous regardez les paysans,
vous ne trouvez pas non plus de vrais paysans; rien de semblable  nos
campagnards, sortes de fellahs, parents de la terre, dfiants et
incultes, spars des citadins par un abme. L'homme de la campagne
ici ressemble  un ouvrier; et en effet, un champ est une manufacture
avec un fermier pour contre-matre. Propritaires et fermiers, ils
prodiguent les capitaux  la faon des grands entrepreneurs; ils ont
drain, assol; ils ont fait un btail, le plus riche en rendement
qu'il y ait au monde; ils ont import les machines  vapeur dans la
culture et dans l'levage, ils perfectionnent les tables
perfectionnes. Les plus grands seigneurs y mettent leur gloire;
quantit de gentlemen de campagne n'ont pas d'autre emploi; le prince
Albert, a prs de Windsor, une ferme modle, et cette ferme rapporte
de l'argent; il y a quelques annes, les journaux annonaient que la
reine avait dcouvert un remde pour la maladie des dindonneaux. Sous
cet effort universel[383], la production agricole a doubl en
cinquante ans, l'hectare anglais a reu huit ou dix fois plus
d'engrais que l'hectare franais; quoique de qualit infrieure, on
lui a fait produire le double; trente personnes ont suffi  cette
oeuvre, quand il fallait en France quarante personnes pour obtenir la
moiti de cette oeuvre. Vous entrez dans une ferme, mme mdiocre, de
cent acres par exemple; vous trouvez des gens dcents, dignes, bien
vtus, qui s'expliquent clairement et sensment, un grand btiment
sain, confortable, souvent un petit pristyle avec des fleurs
grimpantes, un jardin bien tenu, des arbres d'ornement, les murs
intrieurs blanchis tous les ans  la chaux, les carreaux du sol lavs
tous les huit jours, une propret presque hollandaise; avec cela un
assez grand nombre de livres, des voyages, des traits d'agriculture,
quelques volumes de religion ou d'histoire, au premier rang la grande
Bible de famille. Mme dans les plus pauvres chaumires on trouve
quelques objets de confortable et d'agrment: un large pole de fonte
luisant, un tapis, presque toujours un papier de tenture, un ou deux
petits romans moraux, et toujours la Bible. Le cottage est propre; il
y a l des habitudes d'ordre; les assiettes  dessins bleutres,
rgulirement ranges, font un bon effet au-dessus du buffet brillant;
les carreaux rouges ont t balays, il n'y a pas de vitres casses,
ni salies; point de portes disjointes, de volets dpendus, de mares
stagnantes, de fumiers pars, comme chez nos villageois; le petit
jardin est purg de toutes les mauvaises herbes; souvent des rosiers,
des chvrefeuilles encadrent la porte, et, le dimanche, on voit le
pre, la mre assis prs d'une table bien essuye, avec du th et du
beurre, jouir de leur _home_, et de l'ordre qu'ils y ont mis. Chez
nous le paysan, le dimanche, sort de sa cabane pour aller voir _sa
terre_; ce qu'il souhaite, c'est la possession; ce que ceux-ci aiment,
c'est le confortable. Point de pays o l'on soit plus exigeant  cet
endroit. Notre vice, me disait un d'eux, c'est la passion exagre de
toutes les choses bonnes et commodes; nous avons trop de besoins, nous
dpensons trop; nos paysans, sitt qu'ils ont un peu d'argent, au lieu
d'acqurir un bout de terre, achtent le meilleur sherry, les
meilleurs habits[384].  mesure qu'on monte vers les hautes classes,
ce got devient plus fort. Dans les moyennes, l'homme s'excde de
travail pour donner  sa femme des robes trop voyantes et pour mettre
dans sa maison les cent mille brimborions du demi-luxe. Vers le
sommet, les inventions du bien-tre sont si multiplies, qu'on en est
gn; il y a trop de journaux et de revues sur votre table de nuit,
trop d'espces de tapis, de cuvettes, d'allumettes, de serviettes dans
votre cabinet de toilette: leur raffinement est infini: vous songerez,
en fourrant vos pieds dans les pantoufles, qu'il a fallu vingt
gnrations d'inventeurs pour porter la semelle et la doublure jusqu'
ce degr de perfection. On ne saurait imaginer des clubs mieux munis
du ncessaire et du superflu, des maisons si bien approvisionnes et
si bien menes, l'agrment et l'abondance si savamment entendus, un
service si sr, si respectueux, si rapide. Les domestiques, dans le
dernier recensement, faisaient la classe la plus nombreuse parmi les
sujets de Sa Majest; ils en ont cinq l o nous en avons deux.
Quand,  Hyde-Park, on voit leurs jeunes filles riches, leurs
gentlemen  cheval et en quipage, lorsqu'on rflchit sur leurs
maisons de campagne, sur leurs habits, leurs parcs et leurs curies,
on se dit que vritablement ce peuple est fait selon le cour des
conomistes, j'entends qu'il est le plus grand producteur et le plus
grand consommateur de la terre, que nul n'est plus propre  exprimer
et aussi  absorber le suc des choses; qu'il a dvelopp ses besoins
en mme temps que ses ressources, et vous pensez involontairement 
ces insectes qui, aprs leur mtamorphose, se trouvent tout d'un coup
munis de dents, d'antennes, de pattes infatigables, d'instruments
admirables et terribles, propres  fouir,  scier,  btir,  tout
faire, mais pourvus en mme temps d'une faim incessante et de quatre
estomacs.

[Note 383: Lonce de Lavergne, _conomie rurale en Angleterre_,
_passim_.]

[Note 384: L'conomie, disait de Foe en 1704, n'est pas une vertu
anglaise. L o un Anglais gagne vingt shillings par semaine et ne
peut que vivre, un Hollandais devient riche et laisse ses enfants dans
une trs-bonne position. L o un manoeuvre anglais avec ses neuf
shillings par semaine vit pauvre et misrablement, un Hollandais vit
passablement avec le mme salaire.... Il n'y a rien de plus frquent
pour un Anglais que de travailler jusqu' ce qu'il ait sa poche pleine
d'argent, puis de s'en aller et de faire le paresseux, souvent
l'ivrogne, jusqu' ce que tout soit parti, et que parfois il ait fait
des dettes.]


III

Comment se gouverne la fourmilire?  mesure que le wagon avance, vous
apercevez, parmi les fermes et les cultures, le long mur d'un parc, la
faade d'un chteau, plus souvent quelque vaste maison orne, sorte
d'htel campagnard, de mdiocre architecture, avec des prtentions
gothiques ou italiennes, mais entour de belles pelouses, de grands
arbres soigneusement conservs; l vivent les bourgeois riches; je me
trompe, le mot est faux, c'est _gentlemen_ qu'il faut dire;
_bourgeois_ est un mot franais et dsigne ces enrichis oisifs qui
s'occupent  se reposer et ne prennent point part  la vie publique;
ici, c'est tout le contraire; les cent ou cent vingt mille familles
qui dpensent par an mille livres sterling et davantage gouvernent
effectivement le pays. Et ce n'est point l un gouvernement import,
implant artificiellement et du dehors; c'est un gouvernement spontan
et naturel. Sitt que des hommes veulent agir ensemble, il leur faut
des chefs; toute association volontaire ou involontaire en a un;
quelle qu'elle soit, tat, arme, navire ou commune, elle ne peut se
passer d'un guide qui trouve la voie, y entre, appelle les autres,
gourmande les retardataires. Nous avons beau nous dire indpendants;
ds que nous marchons en corps, nous avons besoin d'un chef de file;
nous jetons les yeux  droite et  gauche, attendant qu'il se montre.
La grande affaire est de le dmler, d'avoir le meilleur, de ne pas
suivre un autre  sa place; c'est un grand bonheur qu'il y en ait un,
et qu'on le reconnaisse. Ceux-ci, sans lection populaire ni
dsignation d'en haut, le trouvent tout fait et tout reconnu dans le
propritaire important, ancien habitant du pays, puissant par ses
amis, ses protgs, ses fermiers, intress plus que personne par ses
grands biens aux affaires de la commune, expert en des intrts que sa
famille manie depuis trois gnrations, plus capable par son ducation
de donner le bon conseil, et par ses influences de mener  bien
l'entreprise commune. En effet, c'est ainsi que les choses se passent;
tous les jours des centaines de gens riches quittent Londres pour
passer un jour  la campagne; c'est qu'ils ont convocation pour les
affaires de leur commune ou de leur glise; il sont _justices_,
_overseers_, prsidents de toutes sortes de Socits, et gratuitement.
Tel a bti un pont  ses frais, tel autre une chapelle, une maison
d'cole; plusieurs tablissent des bibliothques qui prtent des
livres, avec des chambres chauffes ou claires, o les villageois
trouvent le soir des journaux, des jeux, du th  bon march, bref des
divertissements honntes qui les dtournent du cabaret et du gin.
Beaucoup d'entre eux font des _lectures_; leurs soeurs ou leurs filles
tiennent des coles de dimanche; en somme, ils donnent  leurs frais
aux ignorants et aux pauvres la justice, l'administration, la
civilisation. J'en ai vu un, riche de trente millions, qui le
dimanche, dans son cole, enseignait  chanter aux petites filles;
lord Palmerston offre son parc pour les _archery meetings_; le duc de
Marlborough ouvre le sien journellement au public en priant (le mot y
est) les visiteurs de ne pas gter les gazons. Un ferme et fier
sentiment du devoir, un vritable esprit public, une grande ide de ce
qu'un gentleman se doit  lui-mme, leur donne la supriorit morale
qui autorise le commandement; probablement, depuis les anciennes cits
grecques, on n'a point vu d'ducation ni de condition o la noblesse
native de l'homme ait reu un dveloppement plus sain et plus complet.
Bref, ils sont magistrats et patrons de naissance, chefs des grandes
entreprises o il faut hasarder des capitaux, promoteurs de toutes les
largesses, de toutes les amliorations, de toutes les rformes, et,
avec les honneurs du commandement ils en prennent les charges. Car
remarquez qu' l'inverse des autres aristocraties, ils sont instruits,
libraux, et marchent  la tte, non  la queue, dans la civilisation
publique. Ce ne sont point des dlicats de salon, comme nos marquis du
dix-huitime sicle: un lord visite ses pcheries, tudie le systme
des engrais liquides, parle pertinemment du fromage, et son fils est
souvent meilleur rameur, marcheur et boxeur que ses fermiers. Ce ne
sont point des mcontents arrirs comme les ntres, occups  jouer
au whist et  regretter le moyen ge. Ils ont voyag par toute
l'Europe, et souvent plus loin; ils savent des langues et des
littratures; leurs filles lisent couramment Schiller, Manzoni et
Lamartine. Par les revues, les journaux, les innombrables volumes de
gographie, de statistique et de voyages, ils ont le monde sur le bout
du doigt. Ils soutiennent et prsident les Socits scientifiques; si
les libres chercheurs d'Oxford, au milieu du rigorisme officiel, ont
pu expliquer la Bible, c'est parce qu'on les savait soutenus par les
laques clairs et du premier rang. Il n'y a pas de danger non plus
que cette lite tourne  la coterie; elle se renouvelle; un grand
mdecin, un profond lgiste, un gnral illustre reoivent la noblesse
et fondent des familles. Quand un industriel ou un marchand a gagn
quelques millions, sa premire pense est d'acqurir une terre; au
bout de deux ou trois gnrations, sa famille a pris racine et
participe au gouvernement du pays: de cette faon les meilleurs plants
de la grande fort populaire viennent recruter la ppinire
aristocratique. Notez enfin que l'institution n'est pas isole.
Partout il y a des chefs reconnus, respects, qu'on suit avec
confiance et dfrence, qui se sentent responsables et portent le
poids en mme temps que les avantages de leur dignit. Il y en a dans
le mariage, o l'homme rgne incontest, suivi par sa femme jusqu'au
bout du monde, fidlement attendu le soir, libre dans ses affaires
qu'il ne communique pas. Il y en a dans la famille, o le pre[385]
peut dshriter ses enfants et garde avec eux, jusque dans les plus
minces circonstances de la vie domestique, un degr d'autorit et de
dignit que nous ne connaissons pas: tel fils malade, absent depuis
longtemps, n'ose pas venir voir son pre  la campagne sans lui
demander d'abord permission; une servante,  qui je remettais ma
carte, refusait de la porter: Oh! je n'oserais pas maintenant.
Monsieur dne. Le respect est  tous les tages, dans les ateliers
comme aux champs, dans l'arme comme dans la famille. Partout il y a
des infrieurs et des suprieurs qui se sentent tels; le mcanisme du
pouvoir tabli se drangerait, qu'on le verrait bientt se reformer de
lui-mme; par-dessous la constitution lgale s'tend la constitution
sociale, et l'action humaine entre forcment dans un moule solide qui
est tout prt.

C'est parce que ce rseau aristocratique est fort que l'action de
l'homme peut tre libre; car le gouvernement local et naturel tant
enracin partout, comme un lierre, par cent petites attaches toujours
renaissantes, les mouvements brusques, si violents qu'ils soient, ne
sont pas capables de l'arracher tout entier; les gens ont beau parler,
crier, faire des _meetings_, des processions, des ligues, ils ne
dmoliront pas l'tat; ils n'ont point affaire  un compartiment de
fonctionnaires plaqu extrieurement sur le pays, et qui, comme tout
placage, peut tre remplac par un autre; toujours les trente ou
quarante gentlemen d'un district, riches, influents, accrdits,
utiles comme ils sont, se trouveront les conducteurs du district.
Comme on voit le diable dans les papiers priodiques, disait
Montesquieu, on croit que le peuple va se rvolter demain. Point du
tout, c'est leur faon de parler; seulement ils parlent haut, et d'un
ton rude. Le lendemain du jour o j'arrivai  Londres, je vis marcher
des hommes-affiches portant sur leur ventre et sur leur dos cet
criteau en grosses lettres: Usurpation norme, attentat des Lords
dans le vote du budget contre les droits du peuple. Il est vrai que
l'affiche ajoutait: Compatriotes, une ptition! Les choses se
bornent l; on raisonne en termes francs, et le raisonnement, s'il est
bon, se propage. Une autre fois,  Hyde-Park, des orateurs en plein
vent dclamaient contre les Lords, qui sont des _coquins_ (_rogues_).
L'auditoire applaudissait ou sifflait,  volont. En somme, me disait
un Anglais, c'est de cette faon-l que nous faisons nos affaires.
Chez nous, quand un homme a une ide, il l'crit; une douzaine de
personnes la jugent bonne; et l-dessus tous mettent en commun de
l'argent pour la publier; cela fait une petite association, qui
grandit, imprime des traits  bon march, fait des _lectures_, puis
des ptitions, rallie l'opinion, et enfin apporte un projet au
Parlement; le Parlement refuse, ou remet l'affaire; cependant le
projet prend du poids; la majorit de la nation pousse, elle force les
portes, et voil une loi faite. Libre  chacun d'agir ainsi; les
ouvriers peuvent se liguer contre leurs matres; en effet, leurs
associations enveloppent toute l'Angleterre;  Preston, je crois, il y
eut une fois une grve qui dura plus de six mois. Ils feront parfois
des meutes, mais point de rvoltes; ils savent dj l'conomie
politique, et comprennent que violenter les capitaux, c'est supprimer
le travail. Surtout ils sont flegmatiques; ici comme ailleurs le
temprament est toujours la grande force. La colre, le sang ne leur
montent pas aux yeux d'abord comme chez les nations mridionales; un
long intervalle spare toujours l'ide de l'action, et les
raisonnements sages, le calcul rpt viennent remplir cet intervalle.
Entrez dans un _meeting_, considrez ces gens de toute condition, ces
dames qui viennent pour la trentime fois entendre la mme
dissertation, orne de chiffres, sur l'ducation, sur le coton, sur
les salaires. Ils n'ont pas l'air de s'ennuyer; ils savent heurter
argument contre argument, patienter, rclamer gravement, recommencer
leur rclamation; ce sont les mmes gens qui attendent le train au
bord de la voie ferre, sans se faire craser, et qui jouent au
cricket deux heures durant sans lever la voix ni se disputer une
minute. Deux cochers qui s'accrochent se dgagent sans tempter ni
s'injurier. Ainsi dure leur association politique; ils peuvent tre
libres parce qu'ils ont des conducteurs naturels et des nerfs
patients. Aprs tout, l'tat est une machine comme les autres; tchez
d'avoir de bons rouages et prenez garde de les casser; ceux-ci ont le
double avantage d'en possder de trs-bons et de les manier avec
sang-froid.

[Note 385: Dans le langage familier, les fils disent: My
governor. En France ils diraient: Le banquier.]


IV

Voil notre Anglais approvisionn et administr;  prsent qu'il a
pourvu au bien-tre priv et  la scurit publique, que va-t-il
faire, et comment se gouvernera-t-il dans ce domaine plus haut, plus
noble, o l'homme monte pour contempler la beaut et la vrit? En
tout cas, ce ne sont pas les arts qui l'y conduisent. Cet norme
Londres est monumental, mais comme le chteau d'un enrichi; tout y est
soign et coteux, rien de plus. Ces hautes maisons en pierres
massives, charges de pristyles, de demi-colonnes, d'ornements grecs,
sont le plus souvent lugubres; les pauvres colonnes des monuments
semblent lessives  l'encre. Le dimanche, par un temps brumeux, on se
croirait dans un cimetire dcent; les adresses lisibles, parfaites,
en cuivre, ressemblent  des inscriptions funraires. Rien de beau;
tout au plus les maisons bourgeoises vernisses, avec leur carr de
verdure, sont agrables; on sent qu'elles sont bien tenues, commodes,
excellentes pour un homme d'affaires qui veut se dlasser, se dtendre
aprs une journe laborieuse. Mais un sentiment plus fin et plus haut
n'a rien  goter l. Quant aux statues, il est difficile de ne pas
rire. Il faut voir lord Wellington, avec son chapeau  plumes de fer;
Nelson, muni d'un cble qui lui fait une queue, plant sur sa colonne
et travers d'un paratonnerre comme un rat empal au bout d'une
perche, ou bien encore les gnraux de Waterloo dshabills et
couronns par des Victoires. Les Anglais, de chair et d'os, semblent
dj fabriqus en tle; que sera-ce des statues anglaises?--Ils se
piquent de peinture, du moins ils l'tudient avec une minutie
tonnante,  la chinoise; ils sont capables de peindre une botte de
foin si exactement, qu'un botaniste reconnatra l'espce de chaque
tige; celui-ci s'est install sous une tente pendant trois mois dans
une bruyre afin de connatre  fond la bruyre; beaucoup sont des
observateurs excellents, surtout de l'expression morale, et russiront
trs-bien  vous montrer l'me par le visage; on s'instruit  les
regarder, on fait avec eux un cours de psychologie; ils peuvent
illustrer un roman; on sera touch par l'intention potique et rveuse
de plusieurs de leurs paysages. Mais dans la vraie peinture, la
peinture pittoresque, ils sont rvoltants. Je ne pense pas que jamais
on ait plac sur la toile des couleurs si crues, des corps si roides,
des toffes si semblables  du fer-blanc, des tons aussi criards.
Figurez-vous un opra o il n'y a que des fausses notes. Vous verrez
des paysages passs au sang de boeuf, des arbres qui crvent la toile,
des gazons qui semblent un pot de vert-perroquet rpandu  terre, des
Christs qui ont l'air d'tre cuits et conservs dans l'huile, des
cerfs expressifs, des chiens sentimentaux, des femmes nues auxquelles
on souhaite aussitt d'offrir une robe. En fait de musique, ils
importent l'opra italien; c'est un oranger entretenu  grands frais
parmi des betteraves. Les arts ont besoin d'esprits oisifs, dlicats,
point stociens, surtout point puritains, aisment choqus par les
dissonances, enclins au plaisir sensible, et qui emploient leurs longs
loisirs, leurs libres rves  arranger harmonieusement, sans autre
objet que la jouissance, les formes, les couleurs et les sons. Je n'ai
pas besoin de dire qu'ici la pente des esprits est toute contraire, et
l'on voit assez pourquoi, parmi ces politiques militants, ces
industriels laborieux, ces hommes d'action nergiques, l'art ne peut
fournir que des fruits exotiques ou dforms.

Il en est autrement dans la science; mais c'est que dans la science il
y a deux parts. On peut la traiter comme une affaire, ramasser et
vrifier des observations, combiner des expriences, aligner des
chiffres, peser des vraisemblances, dcouvrir des faits, des lois
partielles, possder des laboratoires, des bibliothques, des socits
charges d'emmagasiner et d'accrotre les connaissances positives; en
tout cela ils excellent; ils ont mme des Lyell, des Darwin, des Owen
capables d'embrasser, de renouveler une science; dans la construction
du vaste difice, les maons industrieux, les matres de second ordre
ne manquent pas; ce sont les grands architectes, les penseurs, les
vrais spculatifs qui leur manquent; la philosophie, surtout la
mtaphysique, est aussi peu indigne ici que la musique et la
peinture; ils l'importent; encore en laissent-ils la meilleure partie
en chemin; Carlyle est oblig de la transformer en posie mystique, en
fantaisies d'humoriste et de prophte; Hamilton l'effleure, mais pour
la dclarer chimrique; Stuart Mill, Buckle, n'en prennent que
l'espce la plus palpable, un rsidu pesant, le positivisme. Ce n'est
pas de ce ct que le dbouch se fera. C'est sur d'autres objets que
se rejetteront la grande curiosit, les instincts sublimes de
l'esprit, le besoin de l'universel et de l'infini, le dsir des choses
idales et parfaites. Prenons le jour o le silence des affaires
laisse aux aspirations dsintresses un libre champ. Nul spectacle
plus frappant pour un tranger que le dimanche  Londres. Les rues
sont vides et les glises sont pleines. Une proclamation de la reine
interdit de jouer  aucun jeu ce jour-l, en public ou en particulier;
dfense aux tavernes de recevoir les gens pendant le service.
D'ailleurs toutes les personnes convenables sont aux offices; les
bancs regorgent; et ce ne sont pas les servantes, comme chez nous, les
vieilles femmes, quelques rentiers assoupis, une vole de dames
lgantes qui sont l; ce sont des gens bien vtus, ou du moins
proprement habills, et autant de gentlemen que de femmes. La religion
ne reste pas en dehors et au-dessous de la culture publique; les
jeunes gens, les hommes instruits, l'lite de la nation, toute la
haute classe et la classe moyenne y demeurent attachs. Le ministre,
mme au village, n'est pas un fils de paysan, mal dcrass, encore
imbu du sminaire, enferm dans une ducation monacale, spar de la
socit par le clibat,  demi enfonc dans le moyen ge[386]. C'est
un homme du sicle, souvent un homme du monde, souvent de bonne
famille, ayant les intrts, les habitudes, les liberts des autres,
parfois une voiture, des gens, des moeurs lgantes, ordinairement
instruit, qui a lu et qui lit encore.  tous ces titres, il peut tre
dans son canton le guide des ides, comme son voisin le squire est le
guide des affaires. S'il ne marche pas au mme rang que les penseurs
libres, il ne reste derrire eux que d'un ou deux pas; vous, homme
moderne, Parisien, vous pouvez causer avec lui de tous les grands
sujets; vous ne sentez pas un abme entre son esprit et le vtre. 
proprement parler, c'est un laque comme vous; la seule diffrence,
c'est qu'il est surintendant de la morale. Jusque dans ses dehors,
sauf un rabat passager, et la perptuelle cravate blanche, il vous
ressemble; au premier aspect vous le prendriez pour un professeur, un
magistrat ou un notaire, et les discours qu'il prononce sont d'accord
avec sa personne. Il ne dit point anathme au monde; en cela sa
doctrine est moderne, il suit la grande voie dans laquelle la
Renaissance et la Rforme ont lanc la religion. Lorsque le
christianisme parut il y a dix-huit sicles, c'tait en Orient, dans
le pays des Essniens et des Thrapeutes, au milieu de l'accablement
et du dsespoir universels, quand la seule dlivrance semblait le
renoncement au monde, l'abandon de la vie civile, la destruction des
instincts naturels, et l'attente journalire du royaume de Dieu.
Lorsqu'il reparut, il y a trois sicles, c'est en Occident, chez des
peuples laborieux et  demi libres, au milieu du redressement et de
l'invention universelle, quand l'homme, amliorant sa condition,
prenait confiance en sa destine terrestre, et panouissait largement
ses facults. Rien d'tonnant si le protestantisme nouveau diffre du
christianisme antique, s'il recommande l'action au lieu de prcher
l'asctisme, s'il autorise le bien-tre au lieu de prescrire la
mortification, s'il honore le mariage, le travail, le patriotisme,
l'examen, la science, toutes les affections et toutes les facults
naturelles, au lieu de louer le clibat, la retraite, le ddain du
sicle, l'extase, la captivit de l'esprit et la mutilation du coeur.
Par cette infusion de l'esprit moderne, il a reu un nouveau sang, et
le protestantisme aujourd'hui forme avec la science les deux organes
moteurs et comme le double coeur de la vie europenne. Car, en
acceptant la rhabilitation du monde, il n'a point renonc 
l'puration de l'homme; au contraire, c'est de ce ct qu'il a port
tout son effort. Il a retranch de la religion toutes les portions qui
ne sont point cette puration mme, et l'a fortifie en la rduisant.
Une institution, comme une machine et comme un homme, est d'autant
plus puissante qu'elle est plus spciale; on fait d'autant mieux une
oeuvre qu'on n'en fait qu'une, et qu'on rapporte tout  celle-l. Par
la suppression des lgendes et des pratiques, la pense entire de
l'homme a t concentre sur un seul objet, l'amlioration morale.
C'est de cela qu'on lui parle dans les glises, en style grave et
froid, avec une suite de raisonnements senss et solides: comment un
homme doit rflchir sur ses devoirs, les noter un  un dans son
esprit, se faire des principes, avoir une sorte de code intrieur
librement consenti et fermement arrt, auquel il rapporte toutes ses
actions sans biaiser ni balancer; comment ces principes peuvent
s'enraciner par la pratique; comment l'examen incessant, l'effort
personnel, le redressement continu de soi-mme par soi-mme doivent
asseoir lentement notre volont dans la droiture: ce sont l les
questions qui, avec une multitude d'exemples, de preuves, d'appels 
l'exprience journalire[387], reviennent dans toutes les chaires,
pour dvelopper dans l'homme la rforme volontaire, la surveillance et
l'empire de soi-mme, l'habitude de se contraindre, et une sorte de
stocisme moderne presque aussi noble que l'ancien. De toutes parts
les laques y aident, et l'avertissement moral, parti de la
littrature en mme temps que de la thologie, runit dans un seul
accord le monde et le clerg. Presque jamais un livre ici ne peint
l'homme d'une faon dsintresse; critiques, philosophes,
historiens, romanciers, potes mme, ils donnent une leon, ils
soutiennent une thse, ils dmasquent ou punissent un vice, ils
peignent une tentation surmonte, ils racontent l'histoire d'un
caractre qui s'assied. Leur exacte et minutieuse description des
sentiments aboutit toujours  une approbation ou  un blme; ils ne
sont pas artistes, mais moralistes; c'est seulement en pays protestant
que vous trouverez un roman employ tout entier  dcrire les progrs
du sentiment moral dans une enfant de douze ans[388]. Tout travaille
en ce sens dans la religion et jusqu' la partie mystique. On en a
laiss tomber les distinctions et les subtilits byzantines; on n'y a
point introduit les curiosits et les spculations germaniques; c'est
le dieu de la conscience qui seul y rgne; les douceurs fminines en
ont t retranches; on n'y trouve point l'poux des mes, le
consolateur aimable, que l'_Imitation_ poursuit dans ses rves
tendres; quelque chose de viril y respire; on voit que l'Ancien
Testament, que les svres psaumes hbraques y ont laiss leur
empreinte. Ce n'est plus un ami de coeur  qui l'on confie ses menus
dsirs, ses petites peines, une sorte de directeur affectueux et tout
humain; ce n'est plus un roi dont on essaye de gagner les parents ou
les courtisans, et de qui on espre des grces ou des places: on ne
voit en lui que le gardien du devoir, et on ne lui parle pas d'autre
chose. Ce qu'on lui demande, c'est la force d'tre vertueux, la
rnovation intrieure par laquelle on devient capable de toujours bien
faire, et une supplication semblable est par elle-mme un levier
suffisant pour arracher l'homme  ses faiblesses. Ce que l'on sait de
lui, c'est qu'il est parfaitement juste, et une confiance pareille
suffit pour reprsenter tous les vnements de la vie comme un
acheminement vers le rgne de la justice.  proprement parler, il n'y
a qu'elle; le monde est une figure qui la cache; mais le coeur et la
conscience la sentent, et il n'y a rien d'important, ni de vrai dans
l'homme, que l'treinte par laquelle il la tient. Ainsi parlent les
vieilles et graves prires, les chants svres qui roulent dans le
temple, soutenus par l'orgue. Quoique Franais et n dans une religion
diffrente, je les coutais avec une admiration et une motion
sincres. Pomes srieux et grandioses qui, ouvrant une chappe sur
l'infini, laissent entrer un rayon de lumire dans l'obscurit sans
limites et contentent les profonds instincts potiques, le vague
besoin de sublimit et de mlancolie que cette race a manifests ds
l'origine et qu'elle a conservs jusqu'au bout.

[Note 386: M. Bournisien, dans _Madame Bovary_, est un personnage
trs-rare en Angleterre.]

[Note 387: Je prie le lecteur de lire entre cent autres les
sermons du docteur Arnold devant ses lves de Rugby.]

[Note 388: _The wide, wide World_, by Elizabeth Wetherell. Voir
les romans de miss Yonge et surtout ceux de miss Evans.]


V

Au fond du prsent comme au fond du pass, reparat toujours une cause
intrieure et persistante, le _caractre_ de la race; l'hrdit et le
climat l'ont entretenu; une perturbation violente, la conqute
normande, l'a inflchi;  la fin, aprs des oscillations diverses, il
s'est manifest par la conception d'un modle idal propre, qui peu 
peu a faonn ou produit la religion, la littrature et les
institutions. Ainsi fix et exprim, il est dsormais le moteur du
reste; c'est lui qui explique le prsent, c'est de lui que dpend
l'avenir; sa force et sa direction produisent la civilisation
prsente; sa force et sa direction produiront la civilisation future.
Aujourd'hui que les grandes violences historiques, j'entends les
destructions et les asservissements de peuples, sont devenus presque
impraticables, chaque nation peut dvelopper sa vie suivant sa
conception de la vie; les hasards d'une guerre ou d'une invention
n'ont de prise que sur les dtails; seules, maintenant, les
inclinations et les aptitudes nationales dessinent les grands traits
de l'histoire nationale; lorsque vingt-cinq millions d'hommes
conoivent d'une certaine faon le bien et l'utile, c'est cette sorte
de bien et d'utile qu'ils recherchent et finissent par atteindre.
L'Anglais a dsormais son prtre, son gentleman, sa manufacture, son
confortable et son roman. Si l'on veut chercher dans quel sens cette
oeuvre changera, il faut chercher dans quel sens change la conception
centrale. Une vaste rvolution se fait depuis trois sicles dans
l'intelligence humaine, semblable  ces soulvements rguliers et
normes qui, dplaant un continent, dplacent tous les points de vue.
Nous savons que les dcouvertes positives vont tous les jours
croissant, qu'elles iront tous les jours croissant davantage, que
d'objet en objet elles atteignent les plus relevs, qu'elles
commencent  renouveler la science de l'homme, que leurs applications
utiles et leurs consquences philosophiques se dgagent sans cesse;
bref, que leur empitement universel finira par s'tendre sur tout
l'esprit humain. De ce corps de vrits envahissantes sort aussi une
conception originale du bien et de l'utile, et, partant, une nouvelle
ide de l'tat et de l'glise, de l'art et de l'industrie, de la
philosophie et de la religion. Celle-ci a sa force comme l'ancienne a
sa force; elle est scientifique si l'autre est nationale; elle
s'appuie sur les faits prouvs si l'autre s'appuie sur les choses
tablies. Dj leur opposition se manifeste; dj leurs transactions
commencent, et nous pouvons affirmer d'avance que l'tat prochain de
la civilisation anglaise dpendra de leur divergence et de leur
accord.

Novembre 1863.


FIN.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES DANS LE QUATRIME VOLUME


LIVRE III.

L'GE CLASSIQUE.

(Suite.)


Chapitre V.--Swift.

    I. Les dbuts de Swift. -- Son caractre. -- Son orgueil. --
     Sa sensibilit. -- Sa vie chez sir W. Temple. -- Chez lord
     Berkeley. -- Son rle politique. -- Son importance. -- Son
     insuccs. -- Sa vie prive. -- Ses amours. -- Son dsespoir
     et sa folie.                                                    2

   II. Son esprit. -- Sa puissance et ses limites. -- L'esprit
     prosaque et positiviste. -- Comment il est situ entre la
     vulgarit et le gnie. -- Pourquoi il est destructif.          17

  III. Le pamphltaire. -- Comment en ce moment la littrature
     entre dans la politique. -- Diffrence des partis en France
     et en Angleterre. -- Diffrence des pamphlets en France et
     en Angleterre. -- Conditions du pamphlet littraire. --
     Conditions du pamphlet efficace. -- Ces pamphlets sont
     spciaux et pratiques. -- L'_Examiner._ -- Les _Lettres du
     Drapier_. -- Le _Portrait de lord Wharton_. -- _Argument
     contre l'abolition du christianisme._ -- L'invective
     politique. -- La diffamation personnelle. -- Le bon sens
     incisif. -- L'ironie grave.                                    21

   IV. Le pote. -- Comparaison de Swift et de Voltaire. --
     Srieux et duret de ses badinages. -- _Bickerstaff._ --
     Rudesse de sa galanterie. -- _Cadnus et Vanessa._ -- Sa
     posie prosaque et raliste. -- _La grande question
     dbattue._ -- nergie et tristesse de ses petits pomes. --
     Vers _sur sa propre mort_. --  quels excs il aboutit.        40

    V. Le conteur et le philosophe. -- Le _Conte du Tonneau_. --
     Son jugement sur la religion, la science, la philosophie et
     la raison. -- Comment il diffame l'intelligence humaine. --
     Les _Voyages de Gulliver_. -- Son jugement sur la socit,
     le gouvernement, les conditions et les professions. --
     Comment il diffame la nature humaine. -- Derniers pamphlets.
     -- Construction de son caractre et de son gnie.              56


Chapitre VI.--Les Romanciers.

    I. Caractres propres du roman anglais. -- En quoi il
     diffre des autres.                                            84

   II. De Foe. -- Sa vie. -- Son nergie, son dvouement, son
     rle politique. -- Son esprit. -- Diffrence des ralistes
     anciens et des ralistes modernes. -- Ses oeuvres. -- Ses
     procds. -- Son but. -- _Robinson Cruso._ -- En quoi ce
     caractre est anglais. -- Sa fougue intrieure. -- Sa
     volont obstine. -- Sa patience au travail. -- Son bon sens
     mthodique. -- Ses agitations religieuses. -- Sa pit
     finale.                                                        85

   III. Circonstances qui font natre le roman du dix-huitime
     sicle. -- Tous ces romans sont des fictions morales et des
     tudes de caractres. -- Liaison du roman et de l'essai. --
     Deux ides principales en morale. -- Comment elles suscitent
     deux classes de romans.                                        98

   IV. Richardson. -- Sa condition et son caractre. -- Liaison
     de sa perspicacit et de son rigorisme. -- Son talent, sa
     minutie, ses combinaisons. -- _Pamla._ -- Son temprament.
     -- Ses principes. -- L'pouse anglaise. -- _Clarisse
     Harlowe._ -- La famille Harlowe. -- Les caractres
     despotiques et insociables en Angleterre. -- Lovelace. -- Le
     caractre orgueilleux et militant en Angleterre. --
     Clarisse. -- Son nergie, son sang-froid, sa logique. -- Sa
     pdanterie, ses scrupules. -- _Sir Charles Grandisson._ --
     Inconvnients des hros automates et difiants. --
     Richardson, sermonnaire. -- Ses longueurs, sa pruderie, son
     emphase.                                                      102

    V. Fielding. -- Son temprament, son caractre et sa vie. --
     _Joseph Andrews._ -- Sa conception de la nature. -- _Tom
     Jones._ -- Caractre du squire. -- Les hros de Fielding. --
     _Amlia._ -- Lacunes de sa conception.                        124

   VI. Smollett. -- _Roderick Random._ -- _Peregrine Pickle._
     -- Comparaison de Smollett et de Lesage. -- Sa conception de
     la vie. -- Duret de ses hros. -- Crudit de ses peintures.
     -- Relief de ses caractres. -- _Humphrey Clinker._           139

  VII. Sterne. -- tude excessive des particularits humaines.
     -- Caractre de Sterne. -- Son excentricit. -- Sa
     sensibilit. -- Ses gravelures. -- Pourquoi il peint les
     maladies et les dgnrescences de la nature humaine.         144

  VIII. Goldsmith. -- puration du roman. -- Peinture de la
     vie bourgeoise, du bonheur honnte et de la vertu
     protestante. -- _Le ministre de Wakefield._ --
     L'ecclsiastique anglais. -- Samuel Johnson. -- Son
     autorit. -- Sa personne. -- Ses faons. -- Sa vie. -- Ses
     doctrines. -- Son jugement sur Voltaire et Rousseau. -- Son
     style. -- Ses oeuvres. -- Hogarth. -- Sa peinture morale et
     raliste. -- Contraste du temprament anglais et de la
     morale anglaise. -- Comment la morale a disciplin le
     temprament.                                                  151


Chapitre VII.--Les Potes.

    I. Domination et domaine de l'esprit classique. -- Ses
     caractres, ses oeuvres, sa porte et ses limites. --
     Comment il a son centre dans Pope.                            173

   II. Pope. -- Son ducation. -- Sa prcocit. -- Ses dbuts.
     -- _Les Pastorales._ -- _L'Essai sur la critique._ -- Sa
     personne. -- Son genre de vie. -- Son caractre. --
     Mdiocrit de ses passions et de ses ides. -- Grandeur de
     sa vanit et de son talent. -- Sa fortune indpendante et
     son travail assidu.                                           176

  III. _L'ptre d'Hlose  Abeilard._ -- Ce que deviennent
     les passions dans la posie artificielle. -- _La Boucle de
     cheveux enleve._ -- Le monde et le langage du monde en
     France et en Angleterre. -- En quoi le badinage de Pope est
     pnible et dplaisant. -- _La Sottisiade._ -- Salets et
     banalits. -- En quoi l'imagination anglaise et l'esprit de
     salon sont inconciliables.                                    185

   IV. Son talent descriptif. -- Son talent oratoire. -- Ses
     pomes didactiques. -- Pourquoi ces pomes sont l'oeuvre
     finale de l'esprit classique. -- _L'Essai sur l'homme._ --
     Son disme et son optimisme. -- Valeur de ces conceptions.
     -- Comment elles sont lies au style rgnant. -- Comment
     elles se dforment sous les mains de Pope. -- Procds et
     perfection de son style. -- Excellence de ses portraits. --
     Pourquoi ils sont suprieurs. -- Sa traduction de l'Iliade.
     -- En quoi le got a chang depuis un sicle.                 199

    V. Disproportion de l'esprit anglais et des biensances
     classiques. -- Prior. -- Gay. -- La pastorale antique est
     impossible dans les climats du Nord. -- Le sentiment de la
     campagne est naturel en Angleterre. -- Thompson.              213

   VI. Discrdit de la vie de salon. -- Apparition de l'homme
     sensible. -- Pourquoi le retour  la nature est plus prcoce
     en Angleterre qu'en France. -- Sterne. -- Richardson. --
     Mackensie. -- Macpherson. -- Gray, Akenside, Beattie,
     Collins, Young, Shenstone. -- Persistance de la forme
     classique. -- Empire de la priode. -- Johnson. -- L'cole
     historique. -- Robertson, Gibbon, Hume. -- Leur talent et
     leurs limites. -- Commencements de l'ge moderne.             225


LIVRE IV.

L'GE MODERNE.


Chapitre I.--Les ides et les oeuvres.

    I. Changements dans la socit. -- Avnement de la
     dmocratie. -- La Rvolution franaise. -- Le dsir de
     parvenir. -- Changements dans l'esprit humain. -- Nouvelle
     ide des causes. -- La philosophie allemande. -- Le dsir de
     l'au-del.                                                    233

   II. Robert Burns. -- Son pays. -- Sa famille. -- Sa
     jeunesse. -- Ses misres. -- Ses aspirations et ses efforts.
     -- Ses invectives contre la socit et l'glise. -- _The
     jolly Beggars._ -- Ses attaques contre le cant officiel. --
     Son ide de la vie naturelle. -- Son ide de la vie morale.
     -- Son talent. -- Comment il est spontan. -- Son style. --
     Comment il est novateur. -- Son succs. -- Ses affectations.
     -- Ses lettres tudies et ses vers acadmiques. -- Sa vie
     de fermier. -- Son emploi de douanier. -- Ses dgots. --
     Ses excs. -- Sa mort.                                        243

  III. Domination des conservateurs en Angleterre. -- La
     Rvolution ne se fait d'abord que dans le style. -- Cowper.
     -- Sa dlicatesse maladive. -- Ses dsespoirs. -- Sa folie.
     -- Sa retraite. -- _The Task._ -- Ide moderne de la posie.
     -- Ide moderne du style.                                     272

   IV. L'cole romantique. -- Ses prtentions. -- Ses
     ttonnements. -- Les deux ides de la littrature moderne.
     -- L'histoire entre dans la littrature. -- Lamb, Coleridge,
     Southey, Moore. -- Dfauts de ce genre. -- Pourquoi il
     russit moins en Angleterre qu'ailleurs. -- Sir Walter
     Scott. -- Son ducation. -- Ses tudes d'antiquaire. -- Ses
     gots nobiliaires. -- Sa vie. -- Ses pomes. -- Ses romans.
     -- Insuffisance de ses imitations historiques. -- Excellence
     de ses peintures nationales. -- Ses tableaux d'intrieur. --
     Sa moquerie aimable. -- Ses intentions morales. -- Sa place
     dans la civilisation moderne. -- Dveloppement du roman en
     Angleterre. -- Ralisme et honntet. -- En quoi ce genre
     est bourgeois et anglais.                                     285

    V. La philosophie entre dans la littrature. --
     Inconvnients du genre. -- Wordsworth. -- Son caractre. --
     Sa condition. -- Sa vie. -- Peinture de la vie morale dans
     la vie vulgaire. -- Introduction du style terne et des
     compartiments psychologiques. -- Dfauts du genre. --
     Noblesse des sonnets. -- _L'Excursion._ -- Beaut austre de
     cette posie protestante. -- Shelley. -- Ses imprudences. --
     Ses thories. -- Sa fantaisie. -- Son panthisme. -- Ses
     personnages idaux. -- Ses paysages vivants. -- Tendance
     gnrale de la littrature nouvelle. -- Introduction
     graduelle des ides continentales.                            309


Chapitre II.--Lord Byron.

    I. L'homme. -- Sa famille. -- Son caractre passionn. --
     Ses amours prcoces. -- Sa vie excessive. -- Son caractre
     militant. -- Sa rvolte contre l'opinion. -- _English Bards
     and Scottish Reviewers._ -- Ses bravades et ses imprudences.
     -- Son mariage. -- Dchanement de l'opinion contre lui. --
     Son dpart. -- Sa vie politique en Italie. -- Ses tristesses
     et ses violences.                                             344

   II. Le pote. -- Ses raisons pour crire. -- Sa faon
     d'crire. -- Comment sa posie est personnelle. -- Son got
     classique. -- En quoi ce got l'a servi. -- _Childe Harold._
     -- Le hros. -- Les paysages. -- Le style.                    351

  III. Ses petits pomes. -- Ses procds oratoires. -- Ses
     effets mlodramatiques. -- Vrit des paysages. --
     Sincrit des sentiments. -- Peinture des motions tristes
     et extrmes. -- Ide rgnante de la mort et du dsespoir. --
     _Mazeppa_, _le Prisonnier de Chillon_, _le Sige de
     Corinthe_, _le Corsaire_, _Lara_. -- Analogie de cette
     conception avec celle de l'Edda et de Shakspeare. -- _Les
     Tnbres._                                                    362

   IV. _Manfred._ -- Comparaison du Manfred de Byron, et du
     Faust de Gothe. -- Conception de la lgende et de la vie
     dans _Gothe_. -- Caractre symbolique et philosophique de
     son pope. -- En quoi Byron lui est infrieur. -- En quoi
     Byron lui est suprieur. -- Conception du caractre et de
     l'action dans Byron. -- Caractre dramatique de son pome.
     -- Opposition entre le pote de l'univers et le pote de la
     personne.                                                     378

    V. Scandale en Angleterre. -- La contrainte et l'hypocrisie
     des moeurs. -- Comment et selon quelles lois varient les
     conceptions morales. -- La vie et la morale mridionales. --
     _Beppo._ -- _Don Juan._ -- Transformation du talent et du
     style de Byron. -- Peinture de la beaut et du bonheur
     sensibles. -- _Hayde._ -- Comment il combat le cant
     britannique. -- Comment il combat l'hypocrisie humaine. --
     Ide de l'homme. -- Ide de la femme. -- _Dona Julia._ --
     _Le Naufrage._ -- _La Prise d'Ismal._ -- Naturel et varit
     de son style. -- Excs et fatigue de sa verve. -- Son
     thtre. -- Son dpart pour la Grce et sa mort.              395

   VI. Position de Byron dans son sicle. -- La maladie du
     sicle. -- Les diverses conceptions du bonheur et de la vie.
     -- La rponse des lettres. -- La rponse des sciences. --
     quilibre futur de la raison. -- Conception moderne de la
     nature.                                                       419


Conclusion.--Le pass et le prsent.

    I. Le pass. -- L'invasion saxonne. -- Comment elle a tabli
     la race et fond le caractre. -- La conqute normande. --
     Comment elle a inflchi le caractre et tabli la
     constitution. -- La Renaissance. -- Comment elle a manifest
     l'esprit national. -- La Rforme. -- Comment elle a fix le
     modle idal. -- La Restauration. -- Comment elle a import
     la culture classique et dvi l'esprit national. -- La
     Rvolution. -- Comment elle a dvelopp la culture classique
     et redress l'esprit national. -- L'ge moderne. -- Comment
     les ides europennes largissent le moule national.          424

   II. Le prsent. -- Concordance de l'observation et de
     l'histoire. -- Le ciel. -- Le sol. -- Les produits. --
     L'homme. -- Le commerce. -- L'industrie. -- L'agriculture.
     -- La socit. -- La famille. -- Les arts. -- La
     philosophie. -- La religion. -- Quelles forces ont produit
     la civilisation prsente, et laborent la civilisation
     future.                                                       433


FIN DE LA TABLE


740 -- PARIS. IMPRIMERIE LALOUX Fils et GUILLOT

7, rue des Canettes, 7.






End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Littrature Anglaise
(Volume 4 de 5), by Hippolyte Taine

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