The Project Gutenberg EBook of Histoire des salons de Paris (Tome 1/6), by 
Laure Junot, duchesse d'Abrants

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Title: Histoire des salons de Paris (Tome 1/6)
       Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le
       Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et
       le rgne de Louis-Philippe Ier

Author: Laure Junot, duchesse d'Abrants

Release Date: April 1, 2012 [EBook #39331]

Language: French

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corriges. L'orthographe de l'auteur a t conserve.

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l'original.]




HISTOIRE DES SALONS DE PARIS


TABLEAUX ET PORTRAITS DU GRAND MONDE,

SOUS LOUIS XVI, LE DIRECTOIRE, LE CONSULAT ET L'EMPIRE,

LA RESTAURATION, ET LE RGNE DE LOUIS-PHILIPPE Ier.



par

LA DUCHESSE D'ABRANTS.



TOME PREMIER.




 PARIS

CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE

DE S. A. R. M. LE DUC D'ORLANS, PLACE DU PALAIS-ROYAL.

M DCCC XXXVII.




TABLE

DES MATIRES CONTENUES DANS CE PREMIER VOLUME.

                                                            Pages.

  INTRODUCTION                                                  3

  Salon de madame Necker                                       83

  Salon de madame de Polignac                                 215

  Salon de monseigneur de Beaumont, archevque de Paris       291

  Salon de madame la duchesse de Mazarin                      335

  Les Matines de l'abb Morellet                             361


Paris.--Imprimerie de Casimir, rue de la vieille-monnaie, No 12.




INTRODUCTION.


C'est une matire grave  traiter dans les annales d'un pays comme la
France, que l'_Histoire des salons de Paris_. Depuis une certaine
poque, cette histoire se trouve troitement lie  celle du pays, et
surtout aux intrigues toujours attaches aux plans politiques qui si
longtemps bouleversrent le royaume. L'poque de la naissance de la
socit en France, dans l'acception positive de ce mot, remonte au
rgne du cardinal de Richelieu. En rappelant la noblesse autour du
trne, en lui assignant des fonctions, crant pour elle des charges et
des places, dont son orgueil devait jouir, Richelieu donna de la
scurit  la Couronne, sans cesse expose par les caprices d'un grand
seigneur, comme le duc de Bouillon, le duc de Longueville, le duc de
Montbazon, et une foule d'autres qui, plus libres dans leurs chteaux,
taient conspirateurs par tat et par got. La runion de tous ces
grands noms autour du trne lui donna plus que de la scurit, il en
doubla la majest; mais aussi le premier coup fut port  la noblesse:
elle n'eut plus ds-lors de ces grandes entreprises  conduire, qui
mettaient en pril  la fois la tte des conspirateurs et le sort de
l'tat. Richelieu, avec cette justesse de coup d'oeil qui lui fit voir
le mal sous toutes ses faces, le conjura en appelant la noblesse au
Louvre; mais il ne put l'empcher de conserver ce qui tait inhrent 
sa nature, toujours porte  l'intrigue et au mouvement. C'est ainsi
que, mme sous le ministre de Richelieu, on conspirait dans Paris
chez les femmes de haute importance, telles que la princesse Palatine,
madame de Chevreuse, madame de Longueville, et une foule de femmes
toutes-puissantes par leur position dans le monde, leur esprit ou leur
beaut... Avides de pouvoir, ces mmes femmes saisirent, aussitt
qu'elles le comprirent, le moyen que le cardinal lui-mme leur avait
laiss. Elles rgnaient avant dans une ville loigne, un chteau-fort
habit par des hommes dont le meilleur et le plus agrable n'tait
souvent qu'un mal-appris; maintenant elles taient au milieu de Paris,
de ce lieu qui, mme  cette poque, o il n'tait pas embelli par
tout le prestige de _la Socit Parisienne_, de cette socit qui si
longtemps donna partout, en Europe, le modle du got et des faons
parfaitement nobles et lgantes, formait dj le parfait gentilhomme.
Ce fut alors dans chaque maison particulire qu'il fallut chercher une
reine donnant ses lois et dirigeant une opinion. C'est dans les
Mmoires du cardinal de Retz, dans ce _livre-modle_, qu'on peut
reconnatre cette vrit, dans ceux de madame de Motteville. Voyez
l'abb de Gondy lui-mme arrivant chez madame de Chevreuse. Suivez-le
dans les dtours qu'on lui fait parcourir une nuit, pour parvenir
jusqu' la duchesse, lorsqu'il est cependant l'ami de sa fille[1].
Vous le rencontrez ensuite dans les salons  peine organiss, avec M.
de Beaufort, M. le duc de Nemours, M. de La Rochefoucauld, et vous
tes admis aux secrets importants de l'poque.... Le salon de madame
de Longueville, celui de Mademoiselle, de madame de Lafayette,
deviennent comme des clubs  une poque rvolutionnaire. Gaston,
mannequin de l'abb de Larivire, dirige tout du Palais-Royal, et la
Cour elle-mme n'est plus qu'un instrument.

[Note 1: Je la trouvai dans la chambre d'une de ses femmes;
mademoiselle de Chevreuse et moi, nous nous assmes sur une malle, et
l nous parlmes des affaires du moment, qui taient bien
alarmantes.]

Richelieu ne vcut pas assez pour voir l'effet de ce qu'il avait
amen; mais Mazarin en comprit  la fois l'utilit et le danger, et
devint plus surveillant que svre: c'tait ce qu'il fallait..... Plus
tard l'intrigue changea de forme et se rfugia dans des coteries
littraires et de socit, lorsqu'aprs la Fronde, la France respira
sous le rgne de Louis XIV. Les bouquets de paille et les noeuds de
ruban bleu[2] ne se firent plus dans les salons les plus  la mode de
Paris.... Louis XIV devenait lui-mme lgant et homme du monde... en
mme temps qu'il tait le Roi le plus somptueux de l'Europe; la
politique rgnante fut l'amour et les intrigues de cour. Le roi,
uniquement occup de ses favorites, donnait ainsi le premier l'exemple
de ce qu'il fallait faire, et les salons de Paris devinrent alors le
thtre de ce qui occupait le plus la gnration de cette poque. Mais
comme l'intrigue tait essentiellement attache  la haute socit de
Paris, on vit les salons ne s'occuper que des horreurs de la
Brinvilliers et de la Voisin. La sorcellerie elle-mme s'introduisit
dans les socits intimes, et lorsque la Chambre des poisons fut
institue, on vit comparatre  la barre d'une chambre ardente les
premiers noms de France[3].

[Note 2: Signes de ralliement de la Fronde.]

[Note 3: La duchesse de Bouillon, la comtesse de Soissons, _le
marchal de Luxembourg!_ et tant d'autres noms fameux parmi les plus
respects.]

Plus tard, cette socit toujours plus puissante prit une force que le
temps lui avait prpare et qui parfois se trouva tre  l'unisson du
pouvoir royal... Louis XIV vit souvent, malgr son absolutisme,
dominer sa volont par celle d'une femme, comme madame des Ursins, la
princesse Palatine[4], ou par toute autre unie par le coeur ou par
l'intrigue  la force contre l'autorit royale... Et plus prs de lui,
madame de Lafayette, madame de la Suze, madame Scarron, madame de
Svign, exeraient un pouvoir souverain qui balanait le sien... 
mesure que le temps s'coulait, cette socit largissait sa base, et
prenait une attitude plus imposante et plus formidable. L'htel de
Rambouillet rendait des arrts... et le salon de madame de Svign
tait redout de ceux qu'on y jugeait.

[Note 4: Anne de Gonzague, fille de Charles de Gonzague, duc de
Nevers, puis de Mantoue, femme d'douard, comte palatin du Rhin. Elle
tait la plus intrigante personne du monde, trs-dvoue  Mazarin et
 Anne d'Autriche. Bossuet, qui tait homme de cour en mme temps
qu'orateur, parle d'elle avec beaucoup de finesse dans son oraison
funbre: Toujours fidle  la reine Anne, dit-il, elle eut le secret
de cette princesse _et celui de tous les partis, tant_ elle tait
pntrante, _tant_ elle savait gagner les coeurs.]

La fin du rgne de Louis XIV fut une autre poque o la socit de
Paris prit un nouvel accroissement. Les femmes, vraiment souveraines,
par de nouveaux arrangements, maintinrent le plus longtemps possible
ce pouvoir qui leur tait donn par cette runion d'individus autour
d'une mme personne. Le Rgent vint ensuite... Ce fut alors que ce
qu'on nommait _la Socit_, et ce dont on a compltement perdu le
souvenir, se forma sous de nouvelles formes... L'amour occupait toutes
les ttes et remplissait d'ailleurs la vie de chaque personne ayant
quelque importance. L'amour tait tout alors... Les grands seigneurs,
les grandes dames, les princes du sang, le Roi lui-mme, tous ne
songeaient qu' l'amour, et s'il se trouvait quelque noble pense au
travers de ce code amoureux, elle tait touffe sous le poids de tout
le reste; l'esprit tait lui-mme subordonn  cette manie
amoureuse... Si un peintre faisait un tableau d'histoire, c'tait
Diane de Poitiers et Henri III, Henri IV et Gabrielle; c'tait Hercule
aux pieds d'Omphale, et  tout cela la figure de Louis XV[5]. Si on
faisait un pome, c'tait _l'art d'aimer_!... et d'autres platitudes
semblables; mais insensiblement on arriva  une poque de transition,
et cette poque tait le triomphe philosophique... Mais encore dans
cette nouvelle rgnration, bien que les travaux de plusieurs sicles
eussent prpar l'esprit humain  recevoir ce baptme de lumire, il
dut subir l'influence de l'esprit du moment. L'institution des
Acadmies avait t un autre bienfait de Richelieu, car avant lui,
l'instruction publique se composait d'tudes scolastiques.
L'tablissement des Acadmies fut une poque lumineuse dans l'histoire
de l'esprit humain, et devint sensible  ce code des beaux-arts... Le
dix-septime sicle fut mme l'ge hroque de la monarchie franaise;
et ce fut dans les socits intimes, les salons les plus renomms par
l'esprit de celle qui les prsidait, que se formrent de beaux esprits
et que de beaux gnies donnaient leur premire lumire.

[Note 5: Voir le compte-rendu de l'exposition de l'poque.]

 dater de la moiti du dix-septime sicle, les passions sditieuses
furent assoupies; le commerce des femmes runies en un mme lieu avait
donn une tout autre physionomie  ces mmes hommes qui, quelques
annes plus tt, eussent t des hommes de fer, ne parlant qu'avec une
pe  la main et n'invoquant que leur droit. Ce temps tait pass:
les ftes, les plaisirs de la reprsentation, les passe-temps
agrables, les bals, les comdies de socit surtout, devinrent les
amusements dominants et les plaisirs exclusifs... On trouvait dans ces
distractions tout ce que l'amour pouvait donner de ses joies; on les
demandait  ces runions que nous avons nommes _Socit_, et qui
formrent celle que, depuis, l'Europe s'honora si longtemps de suivre
comme modle.

Vers le milieu du dix-huitime sicle, la littrature devint donc plus
intime avec la socit particulire de ce qu'on appelait le _beau
monde_. La littrature prit un autre caractre; mais, par un singulier
effet, ce fut la haute classe qui reut l'impression et la garda... La
posie et la littrature furent ngliges, et la philosophie fut
l'tude des plus fortes comme des plus jolies ttes: car les femmes se
mlrent aussi de science et de philosophie... La littrature, la
noblesse et la richesse se trouvrent unies et formrent une
association que nous avons toujours vu prosprer, quoique la science
abstraite ne se plaise gure dans les palais.

On peut, je crois, tablir cette diffrence dans les deux sicles (le
XVIIme et le XVIIIme): c'est que la littrature n'a eu aucune
influence sur le gouvernement du rgne de Louis XIV... L'indpendance
du Gouvernement tait positive quant aux opinions littraires, et les
grands crivains du dix-septime sicle n'eussent-ils pas crit, la
monarchie n'en aurait aucunement souffert, et l'autorit serait
demeure intacte et respecte... La littrature ne corrigea que des
ridicules, mme dans un roi; tandis que la rpublique des lettres,
sous Louis XV et dj sous le Rgent, fut d'une telle influence, que
si l'on retranchait  ce sicle, en faisant un tableau, les crits de
J.-J. Rousseau, de Voltaire, de Raynal, d'Helvtius, de Mably,
Diderot, Necker, etc., etc., vous teriez au sicle son gnie, son
caractre particulier,  la gnration qui lui a succd, ses
nouvelles doctrines et ses opinions actives puissantes; et ces
opinions qui ont tant influ sur la France et tout chang dans sa
vieille organisation. La grande influence et surtout l'influence
rapide qui se communiqua  la nation entire, eut pour cause premire
les runions sociales entre soi, et notamment celles qui eurent lieu
sous le rgne de Louis XVI, depuis la fin de Louis XV... Le salon de
madame Geoffrin, celui de madame du Deffant, de la duchesse de
Choiseul, de la marchale de Luxembourg surtout, tout le monde lgant
de la Cour, se trouvait runi sur le pied de l'galit avec les gens
de lettres qui dominaient alors la socit de France. Cette poque est
remarquable, et remarquable  constater.... Un fait qui l'est plus
encore est le moment o la Reine, abandonnant son souper royal et
l'tiquette la plus ordinairement suivie, se rendait chez la duchesse
Jules de Polignac pour y souper _sans crmonie_, et y faire de la
musique, en tant accompagne par Gluck... n'tant enfin qu'une
personne du monde, et ne voulant compter dans le cercle de madame la
duchesse de Polignac que comme une personne de plus dans la socit.
Avec l'tiquette s'en est all le respect. Ces changements ont t
d'une haute importance dans les affaires de la France... C'est des
salons de Paris que les discours de l'Assemble Constituante allaient
 la tribune, c'tait dans les salons de Paris qu'on minutait les
attaques et les rpliques de ces adversaires de si grand talent qui
ont combattu dans cette arne mmorable!..

Voil ce que je me propose de reproduire, ou tout au moins de
rappeler; voil le tableau que je mettrai sous les yeux. Je le ferai
d'une main et d'un esprit impartial. Il faut du courage pour peindre
des temps aussi prs de nous; mais la vrit contribue tellement 
mieux faire ce qu'on entreprend, que, par intrt pour soi-mme, il
faut la prendre pour rgle.

Le moment de la plus grande influence des lettres sur la nation fut
celui o la littrature dserta les coles, pour faire ses cours dans
les salons. Cette poque est celle du rgne de Louis XVI et la fin de
Louis XV.

 cette poque, la jeunesse de vingt-cinq ans, de trente ans, tait
toute faite, toute instruite, toute pntre des maximes
philosophiques, et s'attendant aux plus grands mouvements politiques;
la rpublique des lettres avait prcd la Rvolution, et lorsque
l'abb Raynal publia la cinquime dition de son histoire des Indes,
il trouva la nation tout occupe de son livre et des troubles
d'Amrique. Cependant je ne suis pas de l'avis de ceux qui attribuent
aux philosophes les malheurs de la Rvolution: elle fut sanglante
parce qu'une telle commotion ne se peut faire sans douleur et sans
quelques malheurs particuliers. L'abb Raynal racontait lui-mme _que,
lorsqu'il tait prtre, il prchait et disait des choses pour nous
qu'il ne croyait pas_. Je crois donc avec raison que la philosophie a
amen la Rvolution, mais je nie qu'elle ait fait ses malheurs.

Au commencement du rgne de Louis XVI et mme depuis 68, il y avait 
Paris des runions priodiques dont l'histoire n'est point crite et
qui, cependant, tient  la ntre essentiellement: les gens de lettres
confondus avec la plus lgante socit de Paris, la plus riche et la
plus haute classe, professaient dans un salon meubl avec un luxe
asiatique, aprs un dner d'une exquise recherche, avec plus de
contentement que dans une halle ouverte  tous les vents. Les hommes
les plus clairs taient admis chez madame Geoffroy, madame du
Deffant, le baron d'Holbach, Helvtius, Lavoisier, madame de Bourdic,
madame de Genlis, madame Necker, madame Fanny de Beauharnais, la
duchesse de Brancas, dont le salon tait le rendez-vous d'hommes de la
plus haute capacit, et une foule d'autres maisons o l'esprit du
monde aidait au talent et mme au gnie  se faire comprendre de la
foule. On y discutait les ouvrages qui paraissaient priodiquement ou
chaque jour; les femmes, avides de s'instruire, demandaient des
explications qu'elles ne comprenaient pas toujours, mais qui plus tard
leur devinrent familires et leur font aujourd'hui prendre en piti le
temps o elles pouvaient tre arrtes par de semblables niaiseries.

Les salons de Paris taient donc alors de vraies coles, o l'on
professait sans la pdanterie scolastique, et madame Necker et madame
Rolland taient les deux chefs dans ces nouvelles arnes o l'esprit
comparaissait sous toutes les formes, madame Necker pour la dfense
des ides religieuses, madame Rolland pour celle des penses
librales, qui,  cette poque, causaient dj un mouvement prononc,
et toutes deux donnaient une impulsion  la machine. Les salons
taient aussi une arne o combattaient les philosophes et les
conomistes: ils avaient leurs disciples, leurs sides mmes, et le
fanatisme pour leur cause allait jusqu'au plus srieux des
engagements; ils taient gens de bien en gnral, et leurs intentions
taient pures. Ils tudiaient l'homme: c'tait _lui_, c'tait la
_nature_ qu'ils tudiaient. Le seizime sicle avait vu les savants
approfondir les tudes les plus abstraites. Les moralistes, les
crivains religieux, les traducteurs du grec et du latin, les
commentateurs enfin, avaient rempli le seizime sicle; l'esprit
fatigu se reposait, au dix-septime, dans la posie, et l'imagination
dlassait la facult savante; mais toutes les immenses portes
fatiguent l'esprit humain: autour de lui, d'ailleurs, que voyait-il?
une dgnration complte, une corruption de moeurs qui tendait  la
chute,  l'croulement de tout en ce monde. Le moyen de _chanter_ une
pareille poque! Alors, on s'attacha  _connatre_ et  faire
_connatre_ l'homme, et la nature: c'est ainsi que le rgne
philosophique a commenc. Ce n'est pas que le sicle de Louis XIV
n'ait produit de grands savants, et Pascal  lui seul rpond pour tout
un sicle[6]! et que celui de Louis XV n'ait donn des potes qui
mritent ce nom; mais il faut reconnatre que le dix-septime sicle a
t celui de l'imagination, et le suivant, celui de la vrit: aprs
Racine, la lyre potique se dtendit et la muse de la France ne la
remonta pas pour Dorat, et toute cette troupe qui n'avait de potique
que le nom; mais des hommes tels que Lavoisier, Darcet, Bailly,
Buffon, Franklin, etc., mritent la reconnaissance nationale...

[Note 6: Je sais que je m'attirerai des reproches en disant que
Voltaire n'est pas pote.... On ne l'est pas cependant pour avoir fait
des posies lgres, quelque parfaites qu'elles soient... Quel nom
donnerez-vous  l'Arioste!... au Tasse?...]

Nous montrerons, en regard de ces savants estimables dans leurs
travaux comme dans leur caractre priv, plusieurs hommes dont
l'existence bizarre rvle plus d'intrigue que de vraie science... les
Martinistes, Cagliostro, Bleton, Mesmer, Delon, les somnambules et
tous leurs sectateurs, dont les fantastiques rveries ont jet parmi
nous des semences de folie et de sinistres malheurs!... La doctrine
des attractions morales fit malheureusement trop de proslytes; et
dans une ville comme Paris, jusqu'o pouvait aller le fanatisme!..
jusqu'o pouvait aller l'esprit d'une gnration blase,  qui une
voix mystrieuse promettait des moyens inusits et puissants pour
exciter ou prouver des sensations inconnues!.. Il y a dans
l'histoire de cette poque des faits bien curieux  rapporter. J'en
dirai quelques-uns en leur temps... Mais il y a toutefois une grande
diffrence  tablir entre le magntisme et le _mesmrisme_. Mesmer,
homme habile et spirituel, possdant de l'instruction pratique et de
la science apprise, avait des draisonnements spcieux  l'aide
desquels il subjuguait les esprits mme les plus incrdules... Je
compte donner une description du salon de Mesmer, et d'une sance
autour de son baquet magntique, avec tous les dtails de cette
science pratique alors par des hommes qui faisaient du tort  une
science positive que, moi-mme, aprs l'avoir combattue, j'ai en
partie reconnue. Le magntisme peut donc exister, mais les jongleries
du _sauveur du genre humain_, comme s'appelait _Mesmer_ lui-mme,
voil ce que je ne puis approuver... Ce n'est pas d'aprs la querelle
de l'Acadmie royale de Mdecine et de l'Acadmie des Sciences, qui
toutes deux le proclamaient le plus adroit des charlatans, que je
rsume mon opinion; je l'appuie sur une base plus certaine: c'est sur
le sentiment et l'avis de MM. Lavoisier, Bailly, Franklin, Guillotin,
Darcet, Leroy, etc., etc., que je rgle le mien.

Les salons de Paris,  l'poque dont je parle, taient spars en
deux camps, comme quelques annes avant, au temps des Gluckistes et
des Piccinistes; il y avait alors des sujets d'intrt bien autrement
vifs, qui devaient absorber jusqu' la volont de ceux qui avaient une
existence: les mesmristes et les acadmiciens se livrrent  tout ce
que cette lutte bruyante put inspirer des deux cts. Toutefois Mesmer
fut bien autrement en faveur auprs de ses partisans, que Gluck ne le
fut jamais auprs des siens.

Le nouveau genre de littrature adopt dans le dix-huitime sicle
tait, comme toutes les littratures en France, favorable  la
conversation ou plutt  la discussion. Pour bien comprendre les
diffrents personnages qui seront cits dans cet ouvrage, il faut
suivre plusieurs d'entre eux, pour expliquer ensuite plus aisment
l'intrieur de quelques-uns de ces salons, notamment  l'poque un peu
obscure pour la dissemblance des opinions qui existaient dj dans le
monde, et surtout le monde de la haute classe, un peu avant la
Rvolution.

Aux querelles des conomistes,  celles des mesmristes, des
gluckistes,  celle plus srieuse des philosophes et du parti
religieux, s'taient jointes d'autres querelles qui, elles-mmes, n'en
taient que des subdivisions. Mais leur objet n'en tait pas moins
trs-srieux, et amenait de nouveaux sujets de discussion, aussitt
que vingt personnes taient ensemble; les femmes elles-mmes se
mettaient sur les rangs pour combattre, et cela avec d'autant plus de
raison que c'tait presque toujours une querelle de famille[7]. Cette
nouvelle discorde venait de la lutte clatante entre les vques pieux
et les vques philosophes; les gens senss y voyaient un sujet
d'alarme et de dissolution, et les autres au moins un sujet de
scandale. M. de Juign, archevque de Paris, tait le chef du parti
pieux; son acolyte, plus hardi que lui, M. de Beauvais, vque de
Senez, tonnait courageusement du haut de la chaire de vrit devant le
feu roi:

[Note 7: Voici  ce sujet un mot du prince de Conti le pre. Son fils,
le comte de la Marche, prit parti pour le parlement Maupeou; le vieux
prince tait pour l'ancienne magistrature, et pensait que la France
tait perdue si elle demeurait exile.

Je savais bien, dit-il un jour devant cent personnes, que le comte de
la Marche tait mauvais fils, mauvais pre et mauvais mari, mais je ne
le croyais pas mauvais citoyen.]

_Encore quarante jours, et Ninive sera dtruite_! disait ce nouveau
prophte...

Et quarante jours aprs, le Roi tait sur la premire marche de
l'escalier mortuaire  Saint-Denis!...

Ce fut lui qui, dans l'oraison funbre de Louis XV, disait encore:
_Le peuple n'a pas le droit de parler, mais il a sans doute celui de
se taire!... et son silence alors est la leon des rois!_

Belle et mditative parole prononce sur la tombe encore ouverte d'un
roi dont le rgne corrompu n'inspira  ses sujets que mpris et
colre! M. Dulau tait aussi un des orateurs religieux les plus
remarquables; il tait archevque d'Arles, et minemment distingu,
non-seulement dans les affaires ecclsiastiques, mais habile comme
homme du monde en ce qu'il savait faire tourner  l'avantage de son
parti les moindres circonstances qui naissaient devant lui au milieu
d'un salon. Il tait admirable lorsqu'il se mettait  rfuter l'abb
Raynal, ou M. de Malesherbes, ou M. Turgot. C'tait en effet un sujet
digne d'attention, que de voir ces hommes, dont l'me et le coeur ne
respiraient que la vertu et l'amour du bien, diffrer largement
d'opinions sur plusieurs points. Ces partis se trouvaient en prsence
chez le cardinal de Luynes, prlat d'une simplicit apostolique avec
les lumires et les profondes connaissances d'un membre de l'Acadmie
des Sciences. On rencontrait chez lui, en mme temps, et l'vque de
Senez et M. de Pompignan, prlat d'une haute pit, l'archevque de
Toulouse et l'abb de Prigord, aujourd'hui monsieur de Talleyrand,
avec M. de Beaumont.

C'est ce parti religieux, censur d'abord pour la svrit de ses
principes, perscut mme ensuite, qui le 2 septembre disait  ses
bourreaux:

Vous nous gorgerez..., mais vous n'obtiendrez pas le serment que
vous voulez imposer  nos consciences!...

Le salon de M. de Juign tait un des lieux les plus remarquables pour
y entendre tonner la parole de vrit.

Cette querelle religieuse fut un des sujets les plus actifs de trouble
et d'agitation.

Vinrent ensuite M. de Calonne et M. Necker... La Reine, qu'on a
calomnie dans ses intentions, mais qu'il est difficile d'excuser dans
ses actions  cette malheureuse poque, la Reine jouissait de la plus
grande influence, et son crdit pouvait faire nommer un
contrleur-gnral des Finances, charge qui faisait alors reculer les
plus intrpides. Dirige par madame Jules de Polignac[8], elle voulut
remplacer M. d'Ormesson, dont les scrupules fatiguaient la Cour; le
trsor tait vide. Un homme clair, un homme intgre, n'et pas os
se charger d'un tel fardeau: M. de Calonne, qui avait une rputation
mal tablie, ou plutt qui n'avait rien  perdre, l'osa.

[Note 8: Il n'est que trop vrai que, dans l'origine, la Reine fut pour
ce malheureux choix!...]

Ce moment fut celui o les agitations de socit furent le plus
excites. M. de Calonne, trs-hardi, trs-spirituel, possdant le
talent de prparer et faire des actions odieuses dans l'exercice du
fisc, et de tenir en mme temps un langage de folie et de lgret
bien analogue  la langue de ce pays de cour, qui alors n'agissait que
pour le dmolissement de la monarchie, M. de Calonne avait un parti
nombreux parmi des noms qui pouvaient beaucoup. Mais comme le parti de
M. de Maurepas, qui voulait M. Necker, tait aussi trs-puissant, il
ne fut pas muet dans cette circonstance importante: les pamphlets, les
chansons, les lettres anonymes, inondrent la socit de Paris et de
Versailles; la finance et la Cour, compltement mles par les
mariages, prirent parti suivant leurs affections et leurs alliances.
Il suivit de tout ce tumulte que la socit devint une arne, un
_forum_ o les causes se jugeaient, plaides par des femmes, des
hommes jeunes et vieux, des gens de tout tat raisonnant sur toutes
choses; la raison n'en tait pas mieux servie, mais la conversation y
gagnait et tait des plus animes, car nous n'tions pas encore
arrivs au point o nous nous voyons. Nous disputons aujourd'hui;
alors on parlait, et tout au plus on discutait quand les avis
diffraient. La Rvolution, qui vit clore des opinions exagres dans
leurs expressions comme dans ce qu'elles inspiraient, nous donna, et
nous a laiss ces paroles acerbes, ces mots injurieux, pour lesquels
il faut une voix assez leve pour l'emporter sur celle de son
adversaire, qui, oubliant quelquefois le nom, le sexe et la qualit de
la personne avec laquelle il se trouve en diffrence de sentiments,
crie de manire  couvrir la voix la plus tendue. Voil pour
expliquer un des premiers changements qui ont eu lieu dans la bonne
compagnie de Paris.

Mais, avant cette poque, il tait survenu, dans le monde sociable de
la Cour et de Paris, des vnements qui devaient avoir une grande
influence sur la destine du pays: je veux parler de la scission
qu'amena la querelle des parlements mle  celle des jsuites. Les
deux armes une fois en prsence, le combat ne tarda pas  s'engager,
et la Reine, qui tait  la tte du parti des parlements anantis et
exils, se vit ainsi en butte aux vives attaques du parti contraire,
qui tait celui du parlement Maupeou. Je rappelle ce fait comme
trs-important, parce qu'il explique les causes de la premire
secousse donne  l'difice de la socit des gens du monde, qui se
trouvrent eux-mmes mls dans ces querelles.

Ces deux partis taient forts; mais celui dont l'opinion tait
contraire  celle de la Reine devait lui nuire grandement par la
suite, quoique ce parti ft contre les ides philosophiques que le
sicle accueillait. Voici la liste des principaux chefs de ces deux
partis.

 la tte de celui des parlements exils par Louis XV, taient:

  La Reine;
  Le comte d'Artois;
  Le duc d'Orlans;
  Le duc de Chartres;
  Le prince de Conti;
  La majorit des pairs du royaume;
  Le duc de Choiseul et sa faction;
  Le comte de Maurepas;
  La minorit du clerg jansniste et son parti;
  Les vques philosophes;
  Une partie des gens de lettres.

_Parti des parlements tablis par M. de Maupeou._

  Monsieur;
  Les trois tantes de Louis XVI (madame Adlade, madame Victoire,
      et madame Louise, la religieuse carmlite);
  Le duc de Penthivre;
  Le chancelier de France;
  La minorit des pairs, spcialement le marchal de Richelieu
      et le duc d'Aiguillon;
  Tout le reste de l'ancien ministre de Louis XV, et ce
      qui tenait  lui et au Dauphin, pre de Louis XVI;
  La majorit du clerg, ayant  sa tte Christophe de
  Beaumont, archevque de Paris;
  Les jsuites et leur parti;
  Les dvotes de la Cour, ayant  leur tte madame de Marsan.

C'tait alors qu'il aurait fallu un homme  forte tte comme Napolon.
Ce systme de _fusion_ qu'il regardait, justement, comme seul
susceptible de sauver la France, c'tait dans cette circonstance qu'il
le fallait tablir; il fallait des deux parlements n'en faire qu'un:
car il tait vident qu'une dispute entre ces deux corps, voulant
ressaisir et conserver le pouvoir, devait amener une catastrophe.
Qu'on approfondisse les causes des combats que se livrrent ces deux
partis: c'tait la libert naissante se heurtant contre le despotisme;
la religion contre la philosophie; l'autorit absolue contre
l'autorit tempre; mais il n'est pas donn  tous les esprits de
comprendre et de connatre le prix des _amalgames_ politiques. Une
telle mesure effraie, et souvent elle aurait tout sauv.

Si l'exemple tait jamais de quelque utilit, on pourrait, en
regardant autour de soi, juger de la vrit de la bont du systme de
fusion, surtout aprs de longs malheurs dans une nation... lorsqu'elle
a t frappe tour  tour et du glaive et du feu par tous les partis:
alors elle en arrive d'elle-mme  cette fusion ncessaire.

Voyez la Suisse: le rsultat de sa guerre de libert fut de lui donner
tous les gouvernements; sa paix intrieure fut la consquence de cette
fusion.

Voyez l'Amrique: aprs sa lutte avec la mre patrie pour jouir du
repos, elle cra un gouvernement mixte, qui tient de l'aristocratie,
de la dmocratie, et tout  la fois de la royaut et de la rpublique.

Voyez l'Angleterre:... que de querelles ont prcd son systme de
grande fusion!... Tour  tour gouverne par des tyrans, de grands
chefs, saccage, pille, puise par tous ces partis, le corps de la
nation runit ses enfants, et tout fut d'accord: c'est  cette
transaction peut-tre que l'Angleterre doit sa gloire.

Voyez la France elle-mme; voyez Henri IV:... aprs avoir hsit... il
appela dans son conseil des ligueurs et des royalistes, des huguenots
et des catholiques; il donna l'dit de Nantes... Que fit Louis XIV en
le rvoquant?... Mais  l'poque dont je parle ici, c'est--dire dans
la premire priode du rgne de Louis XVI, la fusion n'tait peut-tre
possible que pour un homme plus fort que lui. Il fallait donc subir
toutes les funestes consquences du choc journalier de deux partis
dont les combattants se trouvaient souvent dans l'intimit l'un de
l'autre, quelquefois de la mme famille!... Cette querelle entre les
deux partis jette un grand jour sur l'opposition qu'on voyait exister
entre la Reine et ses tantes, ainsi que plusieurs autres personnes de
la famille royale, et explique, quant  elle, l'inimiti qu'elle
portait aux Maurepas et aux Vergennes... qui dj lui taient odieux
comme ayant cherch  s'opposer  son mariage.

Quant aux consquences funestes pour la Reine, les voici.

M. de Maupeou, qui tait  la tte du parti contraire aux parlements
exils, comprit tout ce qu'il avait  craindre d'une association entre
le frre du Roi et les premiers princes du sang: il fit aussitt jouer
une contre-mine. Ses moyens furent infmes, mais efficaces: il fit
circuler dans le monde que les rapports de la Reine avec le duc de
Chartres n'taient pas innocents... et cette infernale calomnie
s'tendit jusqu'au comte d'Artois... Ce moyen tent pour la dtacher
des deux princes ne servit qu' la priver de la considration de la
France!...

C'tait donc avec la haine au coeur et le ressentiment des injures,
que ces deux partis vivaient l'un prs de l'autre et se voyaient
chaque jour. Qu'on juge de l'effet de cette guerre sourde et intestine
dans un pays o la socit n'avait d'autre lieu de runion que les
salons de cinquante ou soixante maisons qui alors recevaient.
Toutefois, on ne s'apercevait jamais d'aucune msintelligence; le bon
got, les excellentes manires, dominaient encore, et pour longtemps
du moins il y avait scurit pour l'apparence. Par degrs tout s'est
effac; on s'est accoutum  se dire en face des choses pnibles, et
les disputes ont remplac l'urbanit et la douceur des relations, et
surtout cette douce paix, condition la plus positive pour que la vie
habituelle puisse tre heureuse et lgre  porter!

Madame la marquise de Coigny, jeune et charmante femme un peu maligne,
riche, ayant tout ce qui plat et place convenablement dans notre
socit franaise, un beau nom, de la fortune et cette beaut sinon
rgulire, au moins de celle qui plat, et chez nous cela suffit pour
mettre  la mode (c'tait le genre de clbrit alors de plusieurs
femmes); madame de Sillery[9], madame de Simiane, madame de Condorcet,
une foule de personnes jeunes, jolies, spirituelles, virent alors le
moment de faire revivre ce temps de la Fronde o Anne de Gonzague,
madame de Longueville et mesdames de Chevreuse dirigeaient d'un coup
d'oeil et d'un signe de main les oprations les plus importantes.
Madame de Polignac,  la tte de la faction dont la Reine tait la
protectrice, et soutenue de sa faveur, avait de son ct son salon,
qui tait le rendez-vous des personnes dvoues  la cause de la Cour
et spcialement  la Reine. Ce salon, dans lequel on soupait tous les
soirs et que la Reine prsidait _elle-mme_, tait le rival de celui
de madame de Coigny, qui chaque jour tait plus  la mode et plus
aime de tout ce que la Cour avait de plus jeune et de plus spirituel,
comme M. de Narbonne, MM. de Lameth, l'abb de Montesquiou, l'abb de
Prigord, et une foule d'hommes et de femmes dont l'esprit et la grce
toute franaise faisaient de son salon un lieu charmant de causerie,
car on tenait encore  l'urbanit des manires et  la grce du
langage[10].

[Note 9: Madame de Genlis.]

[Note 10: Ce n'est pas par la douceur de sa voix et de son timbre que
madame de Coigny donnait l'exemple chez elle, car elle avait un son de
voix rauque le plus dsagrable du monde.]

J'ai donc commenc ma galerie de la Cour par celui de madame Necker,
celui de madame Rolland, et par les deux oppositions si tranches de
madame de Coigny et de madame la duchesse de Polignac. J'ajoute celui
de M. de Juign, parce que l'opposition religieuse fut d'un grand
secours  ceux qui mirent le trouble en France, avant que les affaires
ne fussent en tat de recevoir le changement ncessaire qu'elles
devaient prouver.

Les querelles de M. Necker avec M. Turgot et M. de Calonne furent
encore un motif de disputes et de conversations animes. Le parti de
M. Necker, dfendu par M. de Maurepas, avait surtout dans l'origine un
homme plus intelligent peut-tre qu'habile, mais habile dans son
intrigue et parfaitement second par les conseils de sa soeur, ce qui,
 une poque o les femmes avaient un crdit et un empire qui leur
donnaient encore une sorte de puissance apparente, si elle n'existait
pas au fond, tait d'une assez grande importance. Madame de Cassini,
jadis matresse de M. de Maillebois, directeur de la Guerre, et
militaire assez distingu, madame de Cassini, dont Louis XV _avait
rejet_ le nom comme intrigante lorsqu'elle avait demand  tre
prsente  la Cour, tait soeur du marquis de Pezay, dont le nom est
presque inconnu  beaucoup de gens aujourd'hui, et qui pourtant fut
d'une haute importance dans nos affaires politiques, puisqu'il est
positif que ce fut lui qui nous donna M. Necker. Ceci doit tre
rapport maintenant pour donner une ide des premires annes du rgne
de Louis XVI, dont je ne parlerai avec dtail qu' la seconde poque
de mes _Salons_.

Louis XVI tait le plus honnte homme de sa cour; depuis sa premire
jeunesse il aimait  s'isoler ou bien  demeurer seul avec la Reine...
Il n'aimait pas le monde, il s'en loignait mme, et lorsqu'il devint
roi, il aurait cependant voulu parler  chaque personne qu'il
rencontrait, mais sans en tre connu, pour savoir d'elle l'opinion de
chacun sur son rgne et prendre son avis. Lorsque Louis XVI monta sur
le trne, on afficha sur la statue de Henri IV: RESURREXIT! Quelle
belle parole! dit-il, les yeux pleins de larmes...

Ce dsir de s'instruire dans un roi ne peut tre que bon, mais
cependant il doit avoir des limites. Les avis ne sont pas toujours
donns par une bouche amie, et souvent la haine est le premier motif
de l'empressement de ceux qui avertissent, afin de mettre le trouble
dans l'me au lieu de donner la paix.

C'tait dans le but de s'instruire et de tout connatre que Louis XVI
lisait les journaux trangers. Il savait parfaitement l'anglais, qu'il
avait appris pour lire les journaux crits dans cette langue, s'tant
aperu qu'on lui faisait une traduction infidle pour lui drober une
partie des injures qu'crivaient alors les journalistes anglais sous
la direction de M. Pitt; car  cette poque le fameux trait de
commerce[11] de M. de Vergennes n'tait pas encore fait, et M. Pitt
ne croyait pas encore autant  _notre tendre et constante amiti_.
Louis XVI voulait rgner par lui-mme.... Ses intentions taient
admirables enfin!.... Que n'avaient-elles plus de force!

[Note 11: M. Fox attaqua vivement M. Pitt dans le Parlement pour ce
trait: chose trange! parce que c'tait nous qui tions froisss et
perdus par ses clauses... Un jour M. Fox dit en plein parlement: Il
est trange que M. Pitt croie aussi facilement  l'amiti de gens qui
ont aid l'Amrique  se soulever et  nous chapper. En vrit,
ajouta-t-il, c'est comme ceux qui prennent pour positif: Monsieur,
j'ai bien l'honneur d'tre votre trs-humble et trs-obissant
serviteur. En mme temps, il se tournait, avec un air ironique, du
ct de M. Pitt.--Et dont on l'est si peu, qu'on se bat avec lui le
lendemain, rpondit froidement M. Pitt.]

Un ami de Dorat, nomm _Masson_, jeune homme ayant de l'esprit et mme
au-dessus de la mdiocrit des vers qu'il faisait, ce qui me fait
croire que les vers taient en entier de Dorat, tandis qu'on
l'accusait de les faire retoucher par lui... ce jeune homme avait une
soeur parfaitement belle, appele madame de Cassini... Elle tait
belle, galante, spirituelle; elle crut que sa prsentation  la Cour
de Louis XV ne souffrirait pas de difficults: elle se trompa... Le
Roi rpondit, en prenant sur la chemine de madame Dubarry, chez
laquelle il tait alors, un crayon pour biffer le nom de madame de
Cassini, en crivant de sa main:

_Il n'y a ici que trop d'intrigantes; madame de Cassini ne sera pas
prsente._

Elle avait t la matresse de M. de Maillebois; elle sut le garder
pour ami... Elle avait un frre qui tait ce Masson, ami de Dorat, qui
un jour prit le titre de marquis de Pezay[12]. Il avait une jolie
figure, de bonnes manires qu'il avait prises dans la socit de sa
soeur, qui, en hommes, voyait ce qu'il y avait de mieux  la Cour; il
avait de l'ambition et ne possdait rien. Il y avait bien dans sa vie
des circonstances qui pouvaient tre par lui mises en oeuvre, et le
mener  un tat heureux: mais son ambition voulait un grand pouvoir;
il le rvait et finit par l'obtenir, chose qui fut longtemps
ignore... Il composait des vers, des hrodes, des madrigaux, tout
cela fort ple, fort tide... et pour peu que Dorat se mlt de
corriger, je demande ce que devenait le peu de feu sacr que l'homme
ambitieux avait prt  celui qui _voulait tre_ pote; car l'ambition
est un sentiment hardi pour lequel il faut que l'homme sente ses
facults et les mette en activit... L'me de l'ambitieux ne peut tre
froide.

[Note 12: Ce fut sur lui qu'on fit ce quatrain; il est de M. de
Rulhires:

  Ce jeune homme a beaucoup acquis,
  Acquis beaucoup je vous le jure.
  Il s'est fait auteur et marquis,
  Et tous deux malgr la nature.]

Les _soires helvtiques_ ou _helvtiennes_ furent beaucoup vantes
dans la socit de madame de Cassini et dans celle d'un ami de M. de
Pezay, le rsident de Genve, un homme qui depuis devait tre fameux,
monsieur Necker... Mais la rputation de M. de Pezay ne dpassait pas
alors ce cercle assez born, attendu que les hommes de finance
n'taient connus dans la haute classe que par leurs alliances avec la
noblesse... mais ceux qui taient trangers  notre patrie comme  nos
coutumes nous taient compltement inconnus... M. Necker de Genve
n'tait pas tout--fait dans ce cas; mais il vivait dans son htel
assez solitairement, possdant une grande fortune qu'il avait gagne
dans ses spculations de la compagnie des Indes, et nourrissant une
grande ambition qu'il voulait au reste appliquer au bien public... Son
caractre tait honorable, et rien n'a pu le noircir mme  une poque
o la plus basse flatterie faisait incliner la tte devant Napolon,
qui avait pris M. Necker dans la plus belle des aversions, sans trop
savoir pourquoi, ou plutt parce que M. Necker rclamait deux millions
qu'on lui avait PRIS, c'est le mot.

M. de Pezay avait aussi son ambition:  cette poque, les conomistes,
les encyclopdistes, avaient un peu tourn les meilleures ttes...
d'o il suivait que les mdiocres n'allaient gure droit leur chemin.
M. de Pezay, n'tant connu de personne, voulut se faire connatre en
innovant... Il crivit  Frdric,  Catherine II,  Joseph II,  tous
les rois de l'Europe... Mais il n'eut aucune bonne chance; Frdric
prit de l'humeur mme, et lui rpondit:

_Il sied bien  une jeune barbe comme vous de donner des leons  un
vieux roi._

Frdric aurait pu ajouter _comme moi_, car il y avait  cette poque,
en Europe, de vieux rois qui auraient pu recevoir des leons d'un
enfant.

M. le marquis de Pezay, repouss dans ses attaques sur la royaut
trangre, jeta ses filets sur la ntre... Il aurait bien commenc par
elle, mais une circonstance que je dirai tout  l'heure s'y opposait;
il voulut enfin dominer son toile, et voici ce qu'il fit.

Un garon des petits appartements, nomm _Louvain_, fut gagn  prix
d'or pour dposer une lettre,  l'adresse du Roi, dans l'endroit le
plus apparent d'une chambre o le Roi s'occupait ordinairement de ces
sortes de lectures.

Cette lettre, crite d'un fort beau caractre, tait de nature 
attirer, par cette seule raison, l'attention du Roi... Il crivait
admirablement, et aimait  trouver dans les autres ce qu'il possdait
aussi... Mais la lettre elle-mme pouvait tre considre par son
contenu comme susceptible d'attirer l'attention spciale du Roi.

Dans cette lettre, qui n'tait _point signe_, on proposait au Roi
(alors fort jeune) une correspondance mystrieuse et tout  son
avantage; on lui donnerait, disait-on, des dtails prcieux sur
l'esprit public, sur ce qu'on pensait de son administration, enfin sur
tout ce qui pouvait stimuler la curiosit et surtout l'intrt du
Roi... Il fut au comble... Louis XVI, enchant du ton de la lettre,
conut l'espoir d'avoir dans son auteur un vritable ami qui, au
milieu de la corruption de cette cour, l'objet de son loignement et
presque de son aversion, serait pour lui un ange sauveur!... Il relut
cette lettre... C'tait, lui disait-on, comme le spcimen du reste de
la correspondance... Elle contenait des dtails sur l'Angleterre, sur
l'intrieur de plusieurs familles franaises, depuis la roture
jusqu'au prince et au duc et pair... Louis XVI fut ravi et espra un
second numro, il ne se trompait pas... Le surlendemain, qui tait un
samedi, le Roi trouva une seconde lettre mieux faite que la premire
et plus intime dans ses dtails. L'auteur disait cette fois qu'il
tait homme de naissance, qu'il connaissait les Anglais les plus
riches et les plus renomms par leur position sociale, qu'il voyait
galement les personnes les plus remarquables de Paris et de
Versailles, qu'il tait agrable aux femmes les plus recherches et
les plus  la mode... Il concluait en disant au Roi qu'il l'aimait
comme son souverain et puis comme l'homme le plus parfait de sa
cour... Il assurait ne vouloir _rien_ pour lui... Il communiquerait
ses observations au Roi, et lui n'aurait que le bonheur de se trouver
en relation avec le meilleur et le plus digne des matres. Tous les
samedis comme ce mme jour, il ferait parvenir au Roi un numro de sa
correspondance... Si cet arrangement convenait au Roi, l'auteur de la
lettre le suppliait humblement de tenir son mouchoir  la main d'une
manire qui le lui ft distinguer, pendant le moment de l'lvation,
le lendemain  la messe, et de le quitter aprs l'lvation du calice,
pour tmoignage que l'auteur de la lettre ne dplairait pas en
continuant sa correspondance. Il finissait en assurant Louis XVI qu'il
lui donnerait des dtails _positifs et intimes_ sur les princes
contemporains, les grands du royaume, les parlements, les ministres,
les vques des deux partis, les intendants, les gens de lettres;
enfin il assurait au Roi qu'il le ferait assister, comme dans une loge
grille, aux socits les plus recherches de Paris, dont il lui
importait surtout de connatre,  cette poque, l'esprit et les
sentiments intimes. C'tait enfin un ministre de plus qu'avait le Roi,
un lieutenant de police, un M. de Sartines, et sans qu'il lui en
cott rien.

On pense bien que le mouchoir fut tenu  la main et dpos suivant la
recommandation faite. Louis XVI tait jeune; et bien que rien ne ft
moins romanesque que lui, il aimait cet ami mystrieux qui ne donnait
qu' lui seul des communications qui devaient produire un effet
d'autant plus tonnant que le Roi paraissait n'avoir aucune
connaissance intime. Aussi le conseil fut bien surpris lorsque le Roi
annona des nouvelles qui, au fait, taient inconnues, mme au
ministre dont le dpartement tait intress  les savoir, et qui se
trouvrent exactes.

Bientt cette correspondance devint si intressante, que le Roi voulut
en connatre l'auteur. Il dit  M. de Sartines de le dcouvrir, et le
lui ordonna comme voulant tre obi.

Le soupon tomba d'abord sur beaucoup de personnes, qui nirent  la
premire enqute, mais qui, voyant que c'tait pour une aussi
importante raison, eurent l'air de laisser croire qu'elles taient en
effet auteurs de la correspondance; mais les agents de M. de Sartines
dcouvraient bientt la fausset de la chose, et on recherchait de
nouveau... Cependant la police tait trop habilement faite pour ne pas
dcouvrir un homme qui, d'ailleurs, se lassait de l'incognito, et
voulait enfin jouir de sa faveur, car il voyait qu'elle n'tait plus
douteuse: il se laissa donc trouver, et le Roi sut enfin que son
correspondant tait un homme qu'il pouvait avouer au moins, ce que son
mystre prolong lui faisait mettre en doute.

Le marquis de Pezay, une fois dvoil, conut les plus hautes
esprances!... Il avait surtout l'ambition de composer le ministre du
Roi et d'y placer M. Necker. Ce qui est certain et en mme temps fort
curieux, c'est que jamais il n'y songea pour lui-mme. Pourquoi cela?
C'est une particularit assez remarquable. Quant  M. Necker, c'est
ainsi qu'on prluda  son lvation par cette correspondance, qui dura
plusieurs annes... M. de Pezay ignorait que M. de Vergennes lui en
opposait une autre crite galement pour le roi _lui seul_... Mais
elle tait, m'a-t-on dit, plus srieuse, et par cette raison devait
moins plaire au Roi. Enfin, le marquis de Pezay reut du Roi
l'affirmation que sa correspondance lui tait agrable et l'ordre de
la continuer. Alors il voulut tablir son crdit, et demanda au Roi de
daigner s'arrter un dimanche, en revenant de la chapelle, devant une
trave qu'il dsigna et o il devait se trouver. Curieux de connatre
enfin son correspondant mystrieux, qui depuis deux ans lui tait
inconnu, le Roi s'arrta plusieurs minutes pour causer avec lui, au
grand tonnement de toute la cour; mais il redoubla lorsque le Roi,
charm de la bonne tournure, de l'locution facile, du ton parfait de
M. de Pezay, lui ordonna de le suivre dans son cabinet... L, il causa
de confiance avec lui pendant une heure. Au bout de ce temps, il lui
dit: Il faut que je vous fasse connatre  un homme qui lui-mme sera
ravi de vous voir. Passez un moment derrire ce paravent. Le marquis
obit, et le Roi fit appeler M. de Maurepas[13], qui, alors vieux et
presque toujours malade, ne venait que pour satisfaire son ambition en
ce qu'il paraissait conserver par l une ombre de grand pouvoir.

[Note 13: M. de Maurepas avait un petit appartement que Louis XVI lui
avait donn tout prs du sien; il le _sonnait_ comme Louis XV sonnait
ses quatre filles. Il sonnait d'abord madame Adlade, elle _sonnait_
alors madame Victoire, qui _sonnait_ madame Sophie, et le dernier coup
de cloche tait pour madame Louise.]

Mon vieil ami, lui dit Louis XVI lorsqu'il entra dans son cabinet, je
vais vous prsenter l'auteur de ma correspondance mystrieuse.

--Que votre majest n'a jamais voulu me montrer, grommela le vieux
ministre d'un ton grondeur.

--Je ne le pouvais, j'avais engag ma parole, et vous savez qu'elle
est sacre. Mais je vais vous faire faire connaissance avec l'auteur.

Et prenant M. de Pezay par la main, il le prsenta gracieusement  M.
de Maurepas.

Ah! mon Dieu! s'cria celui-ci, stupfait  la vue de M. de Pezay.

Le marquis s'inclina profondment, bien que sa main ft toujours dans
celle du Roi.

Votre majest me pardonnera de rendre un hommage de respect aussi
profond en sa prsence  un autre qu' elle-mme. Mais M. de Maurepas
est mon parrain.

--Votre parrain! s'cria le Roi  son tour dans un extrme tonnement.

--Son parrain, rpta M. de Maurepas d'un air si accabl que M. de
Pezay et le Roi ne purent retenir un sourire... C'tait en effet une
chose qui devait surprendre que cet homme, dont la finesse et
l'esprit, les manires parfaites, lui donnent une grande ressemblance
avec M. de Talleyrand, attrap, jou par un jeune homme qu'il
regardait comme trop enfant pour lui _confier la rdaction[14] d'un
simple rapport_. M. de Maurepas dissimula, mais la blessure avait t
profonde; il se sentit d'autant plus humili que M. de Pezay tait
pote, et que lui aussi faisait des chansons. Cependant il trouva des
sourires et caressa mme beaucoup M. de Pezay devant le Roi. Mais
lorsque le filleul fut en route avec le parrain pour le remettre chez
lui, il s'arrta tout--coup, et regardant le jeune homme ambitieux et
favori avec toute la haine impuissante du vieillard ambitieux sans
pouvoir, il lui dit: Vous tes en relation avec le Roi! vous! vous!

[Note 14: Malgr l'extrme douceur de ses manires, M. de Pezay ne
pouvait retenir un sourire amer lorsqu'il disait que M. de Maurepas
avait en effet refus un jour de lui laisser rdiger le simple rapport
de l'incendie d'une ferme royale. Aprs tout, il n'tait qu'un
intrigant un peu plus habile et mieux lev qu'un autre, et voil
tout.]

Et il joignait les mains en regardant au ciel comme s'il avait cru 
quelque chose!

M. de Pezay, en prenant le parti qu'il suivait si obstinment depuis
deux ans, s'tait attendu  l'claircissement qui venait d'avoir
lieu..., et s'y tait prpar... Aussi eut-il bientt ramen  lui M.
de Maurepas. Il avait une grce extrme, de la _cajolerie_ mme dans
les manires, et ce qui nous paratrait aujourd'hui ridicule, et mme
absurde  n'tre pas admis, n'tait alors qu'un excs de politesse
recherche, trop affecte peut-tre et rvlant la province; mais
aprs tout l'inconvnient n'allait pas plus loin.

Ainsi donc, avant d'tre au bout de la galerie, M. de Maurepas tait
ou paraissait apais, et le filleul avait persuad au parrain que tout
ce qu'il avait fait depuis deux ans n'tait que pour lui-mme, M. de
Maurepas!... Mais le vieux renard n'tait pas facile  tromper, et une
fois sur la voie il devait trouver la trace de la bte lance. Aussi,
quelque temps aprs, se trouvant chez lui au moment o M. de Pezay
discutait un peu plus vivement qu'il n'avait coutume de le faire avec
madame de Maurepas, il dit avec aigreur:

_Eh mais! voil un jeune homme qui nous gouvernerait, ma femme et
moi, si nous le lui permettions._

C'est l'influence positive de M. de Pezay qui fit renvoyer du
ministre des Finances l'abb Terray. Ce fut surtout _un compte rendu
des conversations de Paris dans les salons les plus influents_, qui
dtermina le Roi  en faire une clatante justice. Louis XVI ne
pouvait supporter patiemment que les actes de son rgne fussent
l'objet de l'attention aussi spciale du monde appel _beau monde_,
non qu'il le blmt, mais cela lui tait pnible; et M. de Pezay, en
lui racontant _minutieusement_ toutes les conversations du monde
lgant de Versailles et de Paris, l'intressait davantage qu'en lui
donnant d'autres relations.

Ce fut alors que M. le marquis de Pezay commena  recueillir les
fruits de son travail. Il fit paratre un ouvrage immense dont la
faveur et la protection royale pouvaient seules lui faciliter
l'excution. Il tait _trs-intimement li_ avec madame la princesse
de Montbarrey, proche parente de M. de Maurepas. M. le prince de
Montbarrey, alors au ministre de la Guerre, ouvrit ses portefeuilles,
et M. de Pezay fit alors paratre un ouvrage qui est vraiment
remarquable par la beaut des cartes et de l'atlas complet, avec le
titre de _Mmoires de Maillebois_. Ce n'est, du reste, qu'une
compilation et une traduction de plusieurs ouvrages italiens[15], ce
qui faisait qu'avant les campagnes d'Italie il pouvait servir, et mme
utilement; mais depuis ce moment _je crois_ que nous avons fait mieux.

[Note 15: On a fondu les cuivres de ces cartes pendant la rvolution,
ce qui rend les exemplaires restants de la plus grande raret. L'atlas
de cartes gographiques accompagnant les _Mmoires de Maillebois_ est
aujourd'hui d'un prix idal qui n'est surtout pas en rapport avec la
valeur intrinsque de l'ouvrage.]

Dans l'anne qui suivit celle o il ouvrit sa correspondance, M. de
Pezay dfit donc un ministre et en fit deux, M. de Montbarrey et M.
Necker.... Quant  lui, il obtint une assez belle rcompense pour la
peine qu'il avait prise en faveur d'un roi de France. Il fut nomm
inspecteur-gnral des ctes, avec un traitement annuel de 60,000 fr.,
et il obtint le paiement d'une fourniture de vin de 40,000 fr., faite
par son pre.

Ce fut alors que M. de Pezay prsenta les plans de M. Necker  M. de
Maurepas pour la forme, et au Roi pour le fond. Le trsor royal tait
dans un tat de dlabrement effrayant, et nul moyen d'avoir de
l'argent!... M. Necker promit  M. de Maurepas de _faire_ ou de se
procurer les fonds ncessaires pour faire face aux dpenses de la
guerre si elle avait lieu, et comme elle se fit en effet[16]. M. de
Clugny, alors ministre des Finances, tait malade et incapable d'agir;
on lui adjoignit M. Necker. Quelques mois aprs, M. de Clugny mourut,
et M. Necker lui succda; il promit de fournir quarante millions
comptant!...

[Note 16: Celle d'Amrique pour l'indpendance.]

J'ai montr, je le crois,  quel point j'estime M. Necker; je suis
donc bien digne de foi lorsque je lui adresse un reproche, et c'en est
un mrit que celui d'avoir t le courtisan de M. de Pezay!... Au
moment o M. de Pezay faisait tant de dmarches pour faire nommer M.
Necker au contrle-gnral, celui-ci allait _lui-mme_ apprendre le
rsultat des dmarches du marquis, et, le manteau sur le nez, il se
tenait cach sous une remise chez M. de Pezay, attendant
mystrieusement son retour de Versailles quelquefois jusqu'au matin.

 la nouvelle de sa nomination, le clerg jeta les hauts cris; M. de
Maurepas rpondit froidement  un archevque scandalis de la
nomination d'un protestant:

_J'y tiens encore moins que vous, monseigneur, et je vous l'abandonne
si vous voulez payer la dette de l'tat._ Taboureau des Raux, ne
voulant pas tre sous les ordres de M. Necker, donna sa dmission, qui
fut accepte[17].

[Note 17:  la mort de M. de Clugny, on remarqua qu'il tait le
premier ministre des Finances depuis Colbert qui mourut en place; il y
en avait eu _vingt-cinq_!--M. de Clugny fut remplac par Taboureau des
Raux, homme intgre et clair, dont la sincre probit et les
talents ne purent lutter nanmoins contre les intrigues de M. de
Pezay, qui voulait que son protg ft seul.]

En parlant du salon de madame Necker, il me faudra ncessairement y
faire arriver M. Necker; je dois donc aussi le peindre, et je vais le
faire d'aprs les renseignements que j'ai eus sur lui par des
personnes qui l'ont beaucoup connu, mais avec impartialit, chose
qu'on ne peut trouver dans les ouvrages de madame Necker.

La figure de M. Necker tait trange et ne ressemblait  aucune
autre; son attitude tait fire, et mme un peu trop. Il portait
habituellement la tte fort leve, et malgr la forme extraordinaire
de son visage, dont les traits fortement prononcs n'avaient aucune
douceur, il pouvait plaire, surtout  ceux qui sentaient
nergiquement; on voyait qu'en lui on trouverait une rponse  une
dmarche tente avec force ou bien  un mot de vigueur. Son regard[18]
avait du calme mme dans les occasions o l'motion cause par une
attaque violente pouvait faire excuser qu'il manqut de repos dans sa
contenance. Quant  son talent, il en avait un positif[19], et pour
ses vertus je crois pouvoir affirmer aussi qu'elles taient galement
positives. Son esprit tait actif; il recherchait toutes les
instructions, n'en repoussait aucune, et accueillait tous les
mmoires qu'on lui prsentait. Il n'tait distrait par aucun des
amusements qui,  cette poque, passaient pour devoir faire partie
indispensable de la vie commune et sociale. Il ne jouait pas, et ne
voyait d'ailleurs que trs-peu de personnes de la Cour, mme tant au
contrle-gnral.

[Note 18: Madame Necker, en parlant de M. Necker, est tellement
exagre qu'elle en arrive  tre ridicule. Ainsi, par exemple, en
parlant de M. Necker: Il a surtout dans le regard je ne sais quoi de
fin et de cleste, que les peintres n'ont jamais adopt que pour la
figure des anges... Et plus loin: Duclos disait: Mon talent,  moi,
c'est l'esprit; car il le mettait  la place de tout.... M. Necker
peut dire: Mon talent,  moi, c'est le gnie.]

[Note 19: Je crois avoir dj dit dans mes mmoires sur l'empire que
mon pre tait trs-li avec M. Necker, et qu'il l'estimait beaucoup.
C'est de lui que j'ai appris  l'estimer aussi.]

Le caractre de ses crits avait une couleur qui annonait une
rvolution dans le pays comme dans les lettres, mais surtout rvlait
un grand amour de l'humanit; il parlait avec une exquise sensibilit,
et cependant il avait une tournure dans le discours qui rvlait des
sentiments rpublicains; son style approche beaucoup de celui de
Rousseau, et son imagination tait brillante comme celle de sa fille.
Comme elle, il donnait  toutes ses phrases une tournure que n'avaient
aucun des crits qui  cette poque inondaient la France. Ils avaient
surtout un caractre de vrit qui sduisait lorsqu'il appelait
l'attention sur les malheurs du peuple. Peut-tre employait-il alors
des figures et des ornements inconnus, surtout dans le ton
sentimental, en crivant sur des objets d'administration. Sa doctrine
tait pure, et c'est une chose digne de remarque, et surtout de haute
estime, que dans les trois volumes qu'il publia d'abord il n'existe
pas une seule citation, un seul mot injurieux qui pt accuser les
ennemis qui agissaient contre lui sans mesure et sans impartialit. M.
de Meilhan surtout, intendant de Valenciennes[20], chef du parti,
c'est--dire du premier parti qui s'leva contre M. Necker, ne mettait
aucun frein  sa haine, et faisait que tous ceux qui le lisaient
donnaient raison  M. Necker. Il tait homme d'esprit, crivain
loquent, homme d'honneur, ministre intgre; il devait avoir raison
sur un homme acerbe, qui l'attaquait de prime-saut avec la dague au
point et l'injure  la bouche... la haine s'y voyait tout entire.

[Note 20: Snac de Meilhan, intendant de Valenciennes, l'un des
ennemis les plus acharns contre M. Necker.]

Toutefois on doit convenir que M. Necker, dans les oprations de son
ministre, a peut-tre devanc les opinions du sicle o il
vivait....; il a administr un autre pays que la France, et croyait
exister dans un autre temps que dans le XVIIIe sicle. Il dtruisait
au lieu de construire, s'criait-on!... Il dtruisait d'anciennes
doctrines, qui s'en allaient croulant; il avait raison en beaucoup de
points, car ce qu'il abattait tombait de toutes parts de vtust; mais
on ne veut jamais attendre chez nous... Nous jugeons et nous
critiquons, nous dispensons la louange et le blme avec une certaine
assurance qui est bien ridicule. Nous avons en cela une affectation
de vertu et des accs de morale qui font dire avec Saint-Lambert:

_ philosophes dignes des trivires, je vous honore! Mais je
m'aperois, par les trous de votre manteau, que vous n'tes aussi que
des hommes[21]._

[Note 21: C'est ce que Saint-Lambert crivait aprs avoir lu la
correspondance de Rousseau.]

Et cela est si vrai, qu'en vrit nous ne pouvons nous regarder sans
perdre la tte. Nous sommes comme des jolies femmes en face d'un
miroir.

M. Necker ne suivait aucune route connue. Madame Necker lui donnait
souvent des conseils qui lui taient fort utiles. Il agissait bien;
mais il y avait en France cinquante familles de la haute
magistrature[22] qui se regardaient comme les gardiennes de ses
coutumes hrditaires. Et telle tait la force et la grande rgularit
de l'habitude qu'un esprit juste, quoique mdiocre, suffisait pour
conserver ses anciennes coutumes intactes.

[Note 22: Il y avait, en France, un respect religieux pour l'ancienne
noblesse de robe, qui, en effet, tait respectable et honorable sous
tous les rapports: les Mol, les Lamoignon, d'Ormesson, d'Aguesseau,
Trudaine, Joly de Fleury, Senozan, Nicola, Barentin, Colbert,
Richelieu, Villeroy, Turgot, Amelot, d'Aligre, de Gourgues, Boutin,
Voisins, Boullogne, Machault, Berulle, Sully, Bernage, Pelletier,
Lescalopier, Rolland, de Cotte, Bochard de Sarron, etc., etc.]

L'imagination de M. Necker, et, si j'ose le dire, de madame Necker,
devint donc comme le flau de l'ancienne administration. Madame Necker
avait une grande influence sur son mari; elle balanait celle de la
probit et de tout ce qui tenait  la marche du ministre. M. Necker
l'coutait avec une attention d'autant plus religieuse, qu'elle lui
rptait tous les jours qu'il tait non-seulement Dieu, mais au-dessus
de tous les dieux du ciel. Le moyen de douter aprs cela des paroles
qui sortent des mmes lvres qui ont profr de telles louanges! Ces
louanges paraissent d'abord ce qu'elles sont, bien exagres, et puis
on s'y habitue si bien, que le jour o elles cessent vous vous croyez
injuri.

Cependant les soins de madame Necker ne pouvaient loigner de M. Necker
les cris, impuissans  la vrit, de l'envie et de la calomnie; mais
enfin ces cris retentissaient autour du contrleur-gnral. Ce qu'on lui
reprochait surtout, c'tait de se passionner pour la classe qui ne
possde rien pour la dfendre contre celle des propritaires!... la
question immense enfin des proltaires!... _Que devons-nous bientt
voir?_ disait M. de Meilhan chez M. de Calonne. _Les scnes des deux
Gracchus!..._

La retraite de M. de Trudaine fit surtout un tort excessif  M.
Necker. M. de Trudaine avait une rputation de droiture et de
dlicatesse dans sa manire d'administrer qui donnait beau jeu aux
ennemis de M. Necker pour l'attaquer, en le rendant responsable de la
retraite de M. de Trudaine. C'tait en vain que M. Necker lui avait
conserv les ponts et chausses..., ses partisans ou plutt les
ennemis de M. Necker en faisaient un martyr...; car, en France, nous
ne louons souvent un homme que pour mieux accabler son antagoniste.

Ce qui prouve  quel point M. Necker avait devanc son sicle, c'est
qu'il attaqua l'administration de la loterie. Ce fut, dit-on,  la
prire instante de madame Necker... Mais la dtruire tout--coup, il n'y
fallait pas songer. On laissa six administrateurs, on diminua le nombre
des bureaux... mais elle subsistait, et elle subsista encore cinquante
ans aprs les paroles sages et lumineuses de l'administrateur qui
voulait retrancher du corps de l'tat cette partie malade qui altrait
le reste!... et nous venons de le faire!...

L'tablissement du comit contentieux acheva de perdre M. Necker en
mettant contre lui une foule d'individus, qui taient certains de
trouver les esprits prvenus pour eux et contre le directeur-gnral[23].
Ce qu'il avait fait pouvait tre bien pour le service du Roi; mais _tous
les malheureux qui taient rforms, comment M. Necker s'en
excuserait-il?_... Madame Necker dit, en apprenant ce mot:

_En vrit, on croirait voir une maison de grand seigneur au pillage
dans laquelle arrive un nouvel intendant. C'est Gil Blas chez le comte
Galiano... Et tous les domestiques crient au secours, parce qu'on ne
veut plus qu'ils volent!..._

[Note 23: Il ne fut contrleur-gnral qu'en 1789.]

Les rformes[24] furent faites, dit-on, sous la direction de madame
Necker, quoiqu'elle se soit constamment dfendue d'avoir aid, en quoi
que ce ft, M. Necker dans son ministre... Mais ce qu'elle avouait,
c'taient les avis qu'elle donnait  M. Necker pour qu'il se dfit de
M. de Maurepas et de M. de Sartines. Le premier n'avait pas pardonn 
M. de Pezay sa faveur mystrieuse, et l'autre n'avait pas pardonn
davantage  M. de Pezay d'avoir fait le ministre de la police mieux
que lui auprs du Roi. Ces deux hommes, dont le crdit tait
puissant, et qui le voyaient attaqu par la nouvelle faveur du
ministre tranger, le dsignrent pour victime, avec d'autant plus de
joie, qu'en le frappant ils abattaient deux ttes; car pour arriver 
lui il fallait abattre l'homme qui l'avait plac en si haut lieu. Il
leur tait bien gal que M. Necker ft du bien  la France! que leur
importait? ils voulaient se venger, et ils se vengrent. Ils
commencrent par M. de Pezay. La chose tait difficile, parce qu'il
plaisait au Roi; mais qu'il ft hors de sa vue, et la chose allait
toute seule. Il fallait donc seulement l'loigner. On lui persuada de
faire une tourne comme inspecteur des ctes; il en demanda l'ordre.
Madame Necker lui conseilla de ne pas quitter Versailles. Vous aurez
quelque dsagrment de cette absence, mon ami, lui dit-elle; il ne
faut pas quitter les rois... ils sont oublieux de leur naturel et
faciles  influencer.

[Note 24: La ferme des postes mise en rgie, et le bail cass, les
receveurs des domaines supprims, les intendants de finances
supprims, les administrateurs rduits  six.]

--Le Roi m'aime trop pour que je puisse craindre, dit M. de Pezay
d'un ton ddaigneux... et il partit. Ce voyage ne lui avait t
conseill, en effet, que par des ennemis... Il se conduisit dans cette
tourne comme on l'avait espr, c'est--dire avec un manque absolu de
tact et de convenances. Il y avait sur son chemin de vieux officiers
qu'il traita fort mal et avec l'insolence d'un favori parvenu. Mais si
le naturel des rois est _oublieux_, celui de M. de Pezay tait
prsomptueux; les plaintes arrivrent en foule  Versailles. Le Roi,
ne voyant pas l'accus, crut  tout ce qu'on lui disait; on fit
intervenir un homme qui dclara que le nom du Roi tait gravement
compromis par M. de Pezay, et le rsultat de cette belle amiti royale
fut d'envoyer un courrier  M. de Pezay pour lui commander de rester 
Pezay, lieu dont il avait pris le nom[25]... Ce courrier lui fut
envoy par M. de Sartines... Le malheureux jeune homme, frapp de
frayeur  la rception de ce courrier, qui avait ordre, en vritable
envoy d'un lieutenant de police, de remplir une double mission et de
dire tout haut, devant les gens de M. de Pezay, que le marquis serait
enferm  la Bastille pour crime d'tat s'il retournait  Paris... le
malheureux, effray, jusqu' la terreur, de ces nouvelles, ne
rflchit pas que, n'tant pas coupable, il n'avait rien  redouter
avec Louis XVI, qui tait juste et bon... Il fut saisi tout--coup
d'un frisson qui devait tre mortel... Quelques heures aprs, comme il
tait assoupi et accabl par la fivre, un bruit de chevaux le
rveille... C'est un courrier de M. Necker... Le malade se soulve...
il ne souffre plus... C'est un courrier de M. Necker, de son meilleur
ami!... c'est son rappel!... Le courrier entre dans sa chambre, lui
remet une lettre qui n'est pas de l'criture de M. Necker... Le
marquis ouvre d'une main tremblante et retombe accabl sur son lit! M.
Necker lui demandait avec instance de lui _renvoyer_ ou _de brler_ 
l'instant mme tout ce qu'il avait  lui en papiers, _mme
insignifiants_!... Deux heures aprs, un autre courrier entrait dans
la cour du chteau... C'tait un envoy de M. de Sartines qui venait,
par ordre du Roi, pour emporter les papiers de la correspondance de M.
de Pezay avec le Roi!...

[Note 25: J'ai dj dit qu'il s'appelait Masson.]

Ces deux messages rendirent la maladie mortelle en peu d'instants.
Cette chute, dont la scne dfinitive avait lieu dans une province
loigne du Roi, de la Cour et de M. Necker, est un coup de politique
vraiment habile, et montre que M. de Maurepas avait peut-tre plus que
de l'esprit; il avait d'abord une extrme mchancet qu'il mettait en
oeuvre quand un homme lui dplaisait assez pour le faire sortir de son
caractre habituel, c'est--dire de son caractre apparent, qui
paraissait tre l'indolence... M. de Pezay une fois abattu, le
ministre genevois, _l'tranger_, _l'intrus_, _le ministre romanesque_,
ne devait pas tre difficile  terrasser... M. Necker fut d'abord
attaqu par M. de Sartines, qui s'expliquait en public avec assez de
vhmence... M. de Vergennes, qui le blmait le plus, tait celui des
ministres qui le disait le moins. Quant  M. de Maurepas, il
marmottait en ricanant[26]: Je doute moi-mme de la bont de mon
choix... Je croyais tre dbarrass des gens  projets, des ennuyeux 
grands mots; et puis quand j'ai loign _la turgomanie_, voil-t-il
pas que je tombe dans _la ncromanie_!...

[Note 26: M. de Talleyrand a beaucoup de ressemblance avec M. de
Maurepas: il est comme lui railleur, mme dans les choses sacres, et
d'une finesse d'aperu qui tient plus au talent qu'au gnie.]

Madame Necker, dont j'ai parl, mais pas assez pour la bien faire
connatre, tait un ange de vertu au milieu de cette cour de
Versailles, dont le bruit seulement au reste parvenait jusqu' elle...
Son excellent jugement devait lui donner des lumires sur le malheur
qui menaait son mari, et elle le lui montra en perspective, avec
cette mme fermet qu'elle aurait apporte  traiter le sujet le plus
ordinaire.

Madame Necker[27] tait ne  Genve, d'un ministre protestant, dans
le pays de Vaud, nomm Curchod de Naaz... Il n'tait pas riche comme
tous les ministres de sa communion en Suisse; cependant, malgr son
peu de fortune, il donna  sa fille une ducation qui pouvait lui en
servir. Elle fut leve comme si M. Naaz avait eu un fils; elle apprit
le latin, le grec, et devint habile dans les plus fortes tudes.
Lorsque son ducation fut acheve, madame de Vermenoux l'appela auprs
d'elle  Paris, pour qu'elle apprt le latin  son fils. C'est dans la
maison de madame de Vermenoux que M. Necker fit la connaissance de
_Suzanne Curchod_. Il tait lui-mme, alors, dans une position qui,
certes, n'annonait pas celle qu'il eut depuis, et mme bien avant
d'tre ministre. Il tait dans une maison de banque alors comme
commis; je crois, la maison Thlusson. Le mariage se fit tard, parce
que les deux fiancs n'avaient pas assez de bien pour se mettre en
mnage. Enfin madame de Vermenoux les aida un peu, et le mariage se
fit... Madame Necker fut, depuis ce moment, toujours un ange
secourable. Lorsque M. Necker fut nomm directeur-gnral du royaume,
elle pleura sur cette responsabilit qu'il prenait devant Dieu pour
remettre les affaires d'un peuple qui n'avait pas la mme croyance que
lui...

[Note 27: Suzanne Curchod de Naaz, fille d'un ministre protestant.
Elle est ne  Genve, quoique son pre et sa cure dans le pays de
Vaud.]

Nous sommes gaux devant Dieu, mon amie, lui rpondit M. Necker!..
Cependant, si tu le dsires, je refuserai.

Madame Necker demeura quelques instants calme et rflchie... Puis,
relevant sa tte:

Mon ami, lui dit-elle, il faut accepter!... Vous vous devez au
bonheur du genre humain, dont vous tes une des plus belles parties.
Accomplissez la mission que Dieu vous a donne... Rendez les hommes
heureux... je tcherai de glaner aprs vous...

Une fois ce parti adopt, madame Necker remplit la charge qu'elle
avait accepte, avec toute la bont d'me, toute la grandeur qu'elle y
pouvait mettre. Naturellement bonne, elle voyait chaque jour une foule
de malheureux qu'elle soignait et soulageait dans leurs besoins, sans
que sa main gauche st ce que faisait sa main droite... Elle allait,
quand elle le pouvait, dans les hpitaux. Enfin elle fonda elle-mme
un hospice dans Paris, o elle tablit douze malades, et en fit la
fondation  perptuit, donnant, pour cette action noble et grande,
une trs-grosse somme d'argent!... Naturellement spirituelle et
parfaitement instruite, madame Necker devait avoir une maison
charmante... et elle l'et t, sans une souffrance continuelle qui
lui causait une douleur nerveuse dont les effets taient bizarres;
elle tait contrainte  demeurer debout, mme au milieu de cent
personnes... Son agitation presque convulsive l'empchait de
s'asseoir!... Elle tait maigre, grande, blanche, et d'une extrme
pleur. Ce qui prouve, plus que tout ce qu'on pourrait dire, le calme
de l'esprit de cette femme remarquable, c'est la gat soutenue de son
humeur et mme de son esprit, avec cette douceur toujours dans elle,
toujours sa compagne. O l'on en trouve la preuve, c'est dans le
recueil de ses _penses_ et de ses _traits_. Parmi ces derniers, il
s'en trouve beaucoup de trs-plaisants, presque tous gais, et tous au
moins intressants. Le choix des anecdotes qu'elle cite, remarquable
par cette humeur douce et tranquille qui n'a rien de la rsignation,
c'est--dire de ce qui loigne de celle qui souffre, m'a charme en
lisant ses _Souvenirs_. Son mari en tait fier, et il avait raison...

Les crits de madame Necker sont distingus surtout par leur lgance
et par le tour heureux des expressions. On lui a reproch d'tre trop
_pesante_ dans sa diction; sans doute,  ct de sa fille, on lui
trouvera un peu de monotonie et une couleur ple; mais il y a du
piquant dans sa manire de raconter, et la chose est visible en lisant
ces anecdotes narres avec simplicit; j'en vais donner un exemple.
J'ai dj dit qu'elle avait une sant dplorable; voici l'extrait
d'une lettre qu'elle crivait  M. de Saint-Lambert, son ami le plus
intime:

.... Ma sant n'a fait aucun progrs en bien: je ne l'ai pas dit  M.
de Lavalette; mais vous, monsieur,  qui ma vie est lie, je vous dois
compte de _votre bien_, et j'ai droit de me plaindre du silence que
vous gardez sur le _mien_. Je souffre toujours, mais il me semble,
comme dit M. Dubucq, _que tout sert en mnage_.

Cette dernire phrase est charmante, car elle est d'une simplicit
douce, d'une gat qui est timide parce qu'elle craint de blesser un
ami inquiet. Cette pense m'a donn de madame Necker l'opinion qu'elle
ne pouvait tre que trs-bonne... Elle dit plus loin dans une autre
lettre:

Le jour o l'on amena M. de Vaucanson chez madame du Deffant, la
conversation fut assez strile. Lorsque le savant fut sorti: Eh bien!
dit-on  madame du Deffant, que pensez-vous de ce grand homme? _Ah!_
dit-elle, _j'en ai une grande ide; je pense qu'il s'est fait
lui-mme._

Deux hommes assis aux deux bouts opposs d'une table prirent querelle
l'un contre l'autre. Monsieur, dit le plus irrit des deux, si j'tais
auprs de vous, je vous donnerais un soufflet; ainsi tenez-le pour
reu.--Monsieur, lui crie l'autre, si j'tais auprs de vous, je vous
passerais mon pe au travers du corps; tenez-vous donc pour mort.

Je pourrais en citer beaucoup du mme genre, qui prouvent que l'esprit
de madame Necker tait de cette nature plaisante qui montre qu'on est
heureux de la joie d'autrui.

Une grande affaire, je ne sais plus sur quel sujet, se prsenta avant
que M. Necker se retirt la premire fois du ministre. Attaqu de
toutes parts, le directeur-gnral voulut, pour pouvoir rsister,
puisque le Roi voulait le garder, tre ministre et entrer au conseil;
c'tait le seul moyen d'avoir de la force; M. de Maurepas, qui vit le
Roi au moment de cder, leva tout de suite un obstacle, celui de la
religion. M. Necker tait protestant; on lui proposa d'abjurer; il
refusa. Lorsque madame Necker l'apprit, elle accourut  lui, et, se
jetant dans ses bras, elle y pleura et rpandit de douces larmes de
joie.

Je serai doublement heureuse maintenant en priant Dieu, lui dit-elle,
car je lui offrirai, avec le mien, un noble coeur pntr de sa divine
bont!...

Ce fut dans ce moment difficile que M. Necker, dont le caractre tait
svre et rude  manier, fit dans la maison de la Reine et celle du
Roi les rformes les plus fortes[28]. M. le prince de Cond[29] fut
atteint lui-mme par la main rformatrice. Les plaintes les plus
graves arrivaient  M. de Maurepas, qui rpondait plaisamment: Que
voulez-vous? ce Genevois est un _faiseur d'or_; il a trouv la pierre
philosophale.

[Note 28: Les trsoriers de la maison du Roi, et ceux de la Reine; les
trois offices de contrleurs-gnraux, ceux des trsoriers de la
bouche, ceux de l'argenterie, celui des menus plaisirs, des curies,
et celui de la maison du Roi, etc., etc.]

[Note 29: Grand-matre de la maison du Roi.]

M. Necker, en effet, venait d'ouvrir l'administration provinciale de
Montauban, et l'emprunt se faisait.

Ainsi donc, disait Snac de Meilhan  M. de Maurepas, un emprunt est
la rcompense d'une destruction, car cet homme dtruit.

--Sans doute; il nous donne des millions en change de la suppression
de quelques charges.

--Et s'il vous demandait la permission de couper la tte des
intendants? (M. de Meilhan tait intendant de Valenciennes.)

--Eh! eh! nous le lui permettrions peut-tre... mais je vous l'ai dit,
trouvez-nous comme lui la pierre philosophale, et vous serez ministre
le mme jour...

Enfin, Monsieur et le comte d'Artois se mirent contre M. Necker!!...
la lutte devait tre un triomphe pour les princes: mais la dfense du
ministre fut noble et digne. Accus d'aller  la gloire, _comme
rostrate, en brlant la monarchie_, M. Necker ne rpondit  ces
attaques de l'envie impuissante que par le silence; mais dans le
mmoire fait par ordre de M. le comte d'Artois, un passage trouva M.
Necker vulnrable, et la blessure alla au coeur... ce passage
concernait madame Necker!... On lui reprochait d'avoir t matresse
d'cole dans un village de Suisse; il y avait de la mchancet  cette
action, qui n'avait pour but que de nuire. Peu aprs venait le
parallle de Law et de M. Necker.

On offense, on fait du mal... mais l'offens, quoique bon, peut enfin
se venger!... ce fut ce qui arriva. M. Necker fit accuser M. de
Sartines[30] de prvarication, et il fut renvoy ds le jour mme du
ministre de la Marine, o il tait pass de la lieutenance de police.

[Note 30: Ce fait du renvoi de M. de Sartines est bien curieux. On
avait besoin de dix-sept millions pour la guerre d'Amrique; mais on
voulait le cacher  M. Necker, qui alors tait directeur-gnral.
D'accord avec M. de Maurepas, alors ministre, M. de Sartines augmenta
son budget de la marine de trois millions par mois. M. de Maurepas
tait malade; M. Necker, qui ne savait rien de cet accord entre le
Roi, M. de Sartines et M. de Maurepas, accuse M. de Sartines en plein
conseil. Le Roi se trouve seul; il n'ose dire: _Je sais ce que c'est!_
M. de Sartines est renvoy comme coupable. Le Roi dit ensuite qu'il
l'avait _oubli_!... Le silence de M. de Sartines est bien beau.]

Le jour o madame Necker apprit que son mari vengeait son injure en
accusant M. de Sartines, elle se jeta  ses genoux.

Celui qui se venge, lui dit-elle en pleurant, non-seulement n'est pas
chrtien, mais est plus coupable que celui qui commet la faute. Au nom
du Sauveur, secourez-le, pour moi!...

M. Necker fut inflexible.

Il serait coupable  moi, lui dit-il, de faire ce que vous me
demandez. Cet homme est coupable... Je dois ne pas laisser subsister
plus longtemps dans la rapine et l'audace un homme qui n'est, aprs
tout, qu'un espion revtu d'un habit noir honorable. M. de Sartines
est un misrable et un assassin, le meurtrier de Pezay! Pezay, mon
ami, lui si bon, si doux, si inoffensif!... Il l'a trait comme les
hommes de boue de son ministre!... Non, non... cet homme doit
succomber... parce que tout a une fin... le doigt de Dieu l'a
dsign.

M. de Sartines fut en effet renvoy avec la honte de l'accusation. M.
de Maurepas tait  Paris malade de la goutte et souffrait beaucoup
en radotant un peu[31], parce que, comme disait M. Necker, tout a une
fin. M. Necker profita habilement de cette absence et du renvoi de M.
de Sartines. Ce fut alors que, par les conseils de madame Necker, il
publia son fameux _compte rendu_. C'est un des vnements les plus
remarquables du rgne de Louis XVI. Ce fut en vain que le comte
d'Artois, toujours ennemi de M. Necker, comme de tout novateur, appela
ce travail _un conte bleu_, parce que la brochure tait recouverte en
papier bleu: ce _tocsin_, qui devait sonner l'heure du malheur, ne fit
rien contre M. Necker dans le mme moment. Le Roi tait juste; il lut
la brochure, et ne fit pas mme attention  ce que lui dit son frre
contre le directeur-gnral. Ses affaires prirent mme un autre
aspect, et mille voix s'crirent autour de lui et avec lui: _Chute du
Mentor_!... car M. de Maurepas, malgr son esprit aimable, et tout
homme du monde qu'il tait, avait le dfaut de vivre trop longtemps
dans une place dont tant d'autres voulaient...

[Note 31: Il est remarquable combien M. de Maurepas a de ressemblance
avec M. de Talleyrand!]

Le parti de M. Necker tait nombreux, et comptait dans ses rangs les
plus grandes dames et les hommes les plus influents. On y voyait
figurer la marquise de Coigny, la princesse de Poix, la comtesse de
Simiane, la duchesse de Grammont, la duchesse de Choiseul, le duc de
Praslin, presque tous les gens de lettres, madame de Blot, et tant
d'autres dont les voix dominaient les autres bruits, dans le temps o
le salon d'une femme de bonne compagnie tait un tribunal o se
jugeait, de l'aveu de tous, une cause comme celle de M. Necker. Les
salons alors dirigeaient _l'opinion publique_.

Madame Necker fut encore admirable dans ce retour de faveur, parce
qu'aux vertus natives et  la religion ordinairement inculque comme
principe, madame Necker joignait l'ardente pit des femmes
protestantes.... Louis XVI parlait un jour de madame Necker  son
mari, et regrettait que son tat de sant l'empcht de tenir  la
Cour... Le marchal de Noailles se trouvait l, ainsi que le chevalier
de Crussol et le baron de Bsenval: tant que les deux derniers furent
prsents, M. Necker garda le silence; mais lorsqu'ils furent sortis,
M. Necker dit au Roi:

Sire, votre majest est la seule personne dans sa cour que je juge
digne d'entendre prononcer le nom de madame Necker... Le nom de ma
femme est connu, sire, et souvent invoqu dans les asiles les plus
obscurs et les plus misrables de votre capitale, ainsi que devant
quelques amis tels que monsieur le marchal... mais je crains que ce
nom, que les anges ne redisent qu'avec joie devant le trne de Dieu,
ce nom ne soit comme un reproche tacite dit en face de ces femmes sans
pudeur qui osent rire de ses souffrances[32]!!! Ces mmes grands
seigneurs qui parlent contre ma vertueuse compagne, sire, devraient se
rappeler que madame Necker, ayant appris que depuis VINGT-HUIT ANS M.
le comte de Lautrec, capitaine de dragons, tait enferm au chteau de
Ham, et qu'il avait  peine l'apparence de l'espce humaine, dans le
cachot o le malheureux tait enseveli, rsolut  elle seule, faible
femme, de le sauver, ou du moins de le soulager!... Elle part pour
Ham, s'informe de M. de Lautrec, et parvient enfin jusqu'au tombeau o
l'infortun gisait sur la paille presque sans vtements, n'ayant enfin
que ses cheveux et sa barbe pour couvrir sa poitrine et ses
paules!... Entour de rats et de reptiles, seuls compagnons de sa
captivit, M. de Lautrec tait au moment de se dtruire, car son tat
tait insupportable, lorsque madame Necker, par ses soins, sa bont
vraiment anglique, parvint  faire adoucir la captivit de M. de
Lautrec: il put vivre, du moins, et bnir la femme gnreuse qui, lui
tant trangre et parfaitement inconnue, a su le faire sortir de
l'enfer o il gmissait.

[Note 32: On avait fait des caricatures reprsentant madame Necker
droite et ple, se tenant raide et immobile devant son mari tandis que
celui-ci dnait, et lui rcitant un trait de morale. La maladie de
madame Necker tait une agitation nerveuse qui l'empchait de se tenir
assise.]

Voil de ses actions, sire, poursuivit M. Necker en se tournant vers
la fentre, pour drober son motion au Roi...

--Ah! ne me cachez pas vos larmes! s'cria Louis XVI, fort mu... Je
suis digne de les voir, croyez-le bien, et surtout d'apprcier le
trsor que Dieu vous a confi.

Cette conversation fit du bien au coeur de M. Necker...; c'tait _bien
le Roi_ dans de pareils moments!... mais ils taient malheureusement
trop rares.... et ceux qui les suivaient dtruisaient l'effet que les
prcdents avaient produit. Un matin madame Necker entra chez son mari
avec un visage serein, mais plus solennel qu' l'ordinaire: Mon ami,
lui dit-elle, voulez-vous toujours lutter contre des factions sans
cesse renaissantes? voulez-vous tre la cause de la mort d'un homme,
vous,  qui le sang chrtien est en horreur? Eh bien! hier une
querelle eut lieu dans un bal chez madame de Blot, et les deux
antagonistes se sont battus ce matin!... les oppositions se
multiplient... les avez-vous comptes?

M. Necker fit un signe ngatif.

Eh bien! j'ai eu ce courage, poursuivit-elle; et il en reste dix!...

M. Necker fit un mouvement d'effroi; sa femme reprit:

Les amis de Turgot;

Tous les conomistes, ayant en tte l'abb Baudeau[33];

[Note 33: On l'appelait le pre de la science; il tait l'lve du
docteur Quesnay.]

La haute finance;

La finance subalterne;

La haute administration;

Les propritaires privilgis;

Les anciens favoris du roi;

Les parlements: le parlement exil et le parlement Meaupou;

Les ministres vos confrres;

Et M. de Maurepas.

Ajoutez,  ce que je viens de mettre sous vos yeux, votre propre
gloire, mon ami, qui vous commande de ne pas la commettre dans de
pareils dbats, et vous serez d'accord avec moi que votre dmission
doit tre donne au Roi dans cette mme journe... Quittons Paris;
retournons  Coppet; l nous aurons encore de beaux jours et de douces
heures  nous consacrer mutuellement... Sans doute les cris de ce
peuple qui t'aime me vont au coeur!.. Mon bien-aim, il faut avoir un
amour bien profond pour exiger un sacrifice semblable de toi! Mais je
sens que je t'aime, et que je t'aime pour toi!! _Je sens que tu es mon
idole, mon Dieu! Tu le sais, dans tous les temps tu fus le seul objet
de toutes mes affections, toi qui ne peux me reprocher d'avoir donn 
de vains plaisirs des jours que le devoir et la tendresse t'avaient
consacrs! Souffre que je sois auprs de toi l'interprte fidle de la
voix gnrale ...... Viens regarder ton image dans un coeur qui ne fut
qu' toi, qui ne fut jamais rempli que par toi, viens y lire le
tableau, ineffaable de tes rares vertus, et le garantir de tes
propres inquitudes!... Que ce coeur, qui ne t'a jamais tromp,
t'apprenne  te rendre justice, et ne permets pas  la calomnie de
troubler des destines que tes minentes vertus ont rendues si
belles._[34]

[Note 34: Tout ce qui est en italique est de madame Necker elle-mme,
et pris d'un portrait de M. Necker. (_Voir ses Souvenirs._)]

Madame Necker pensait, avec raison, qu'en France _l'opinion publique_
est une puissance  nulle autre pareille. Cette puissance n'est plus
aujourd'hui ce qu'elle tait, et nos enfants eux-mmes ne la
comprennent pas. Nous sommes des reines sans royaume, et nous ne
savons plus dire mme si nos fronts ont port couronne...

 l'poque de madame Necker, _l'esprit de socit_, le besoin de
runion, celui des gards et de la louange rciproques, avaient alors
lev un tribunal o tous les hommes de la socit taient obligs de
comparatre. L, _l'opinion publique_, comme du haut d'un trne,
prononait ses arrts et donnait ses couronnes. On marquait du signe
rprobateur celle ou celui qui se montrait en faute. _L'empire de
l'opinion_, enfin, tait immense, et cet empire tait gouvern par une
femme. C'tait la matresse d'un salon qui prsidait aux jugements
qu'on rendait chez elle; c'tait avec son esprit, son bon got, qu'on
les rdigeait, et son coeur, toujours  ct de son esprit, empchait
que celui-ci ne prt une fausse route.

En France, particulirement, c'est le grand ascendant de l'opinion
publique qui souvent oppose un obstacle  l'abus de l'autorit. Louis
XIV la craignait; Louis XV et Louis XVI se faisaient rendre un compte
exact des plus petites conversations de Paris pour juger par elles de
l'esprit de la ville, de cet esprit qui forme un tout appel
L'OPINION PUBLIQUE!... Napolon!... avec quelle minutieuse exactitude
il se faisait rendre compte des moindres paroles... De notre temps,
cette opinion publique est moins forte, parce que les socits
particulires sont dtruites et que la socit gnrale est dissmine
et sans lien; et cependant, malgr ce dsaccord, il existe toujours
une sorte de respect pour la _parole du monde_. On veut se soumettre 
sa loi, et son mpris fait couler des larmes, comme sa louange et ses
applaudissements font battre le coeur. Grce  ce pouvoir, le vice,
quelque hardi qu'il soit, se croyant bien fort de son impudence, aprs
avoir fait une tentative et lev sa tte,  l'aide de la richesse et
de l'apathie apparente du monde, le vice hideux et infme est
contraint de ramper comme toujours dans le silence et la fange du
mpris.

Il est des femmes qui disent que leur conscience leur suffit, et que
l'opinion du monde leur est indiffrente si elle est injuste. Je ne
les crois pas... car la chose est impossible... Il est des hommes qui
disent aussi que l'opinion leur est gale... Eh bien!  eux aussi je
dirai que cela _n'est pas vrai_. Nul sous le ciel n'est invulnrable
sous un regard de blme ou de mpris, ft-il injuste mme!... Il y a
dans la malveillance un poison pntrant dont le venin est bien cre
et bien brlant... et lorsque le coeur d'un homme en est venu  ce
point de ne pas sentir la douleur de cette blessure, c'est qu'alors ce
coeur est devenu de marbre, et l'homme lui-mme n'est plus qu'une
pture indigne de l'insulte.

 l'poque o M. Necker quitta le ministre pour la premire fois, il
y eut un mouvement tellement extraordinaire dans toutes les classes,
qu'il faut y arrter son attention pour montrer ce qu'taient alors
nos diffrentes socits. Chacun tait agit dans la noblesse, dans la
finance, dans le clerg; partout avait sonn la cloche d'alarme,
partout le nom du Roi et de la Reine taient prononcs avec celui de
M. de Maurepas et de M. Necker, premier avertissement que le
Gouvernement recevait de l'opinion publique.

Madame Necker, toujours soigneuse de la gloire de son mari, lui
conseille alors de donner sa dmission, si le Roi ne le fait ministre
d'tat. Le Roi hsite. M. de Maurepas rassemble tout ce qu'il eut
jadis de crdit et d'empire sur un prince faible pour frapper l'homme
que lui-mme il leva et que maintenant il veut abattre. Il est
victorieux enfin, et l'emporte; M. Necker _est renvoy_. M. de
Maurepas est veng de la mystification de M. de Pezay!.. mais il ne
l'est pas de ce qu'il appelle les offenses personnelles de M. Necker.
Il le mande dans son cabinet, et l il lui annonce, avec la brutalit
d'un homme mal appris, lui, le modle de la politesse exquise, que le
Roi lui donne sa dmission, et que tous les ministres, _M. de Castries
except_, donnent la leur si M. Necker demeure au ministre. M. Necker
sort de chez M. de Maurepas, qui est convaincu _qu'il l'a insult_,
comme s'il dpendait de vouloir insulter pour atteindre quand on est
haut plac! M. Necker regarde avec piti le vieillard, impuissant dans
sa haine comme dans son pouvoir d'homme d'tat; il lui dit seulement
que les coffres sont pleins et qu'il a accompli ses promesses. Et le
lendemain, 19 mai 1781, le Roi reut un petit billet de deux pouces et
demi de large sur trois pouces et demi de haut, contenant ce qui suit,
sans vedette ni titre:

La conversation que j'ai eue hier avec M. de Maurepas ne me permet
pas de diffrer de remettre entre les mains du Roi ma dmission. J'en
ai l'me navre. J'ose esprer que S. M. daignera garder quelque
souvenir des annes de travaux heureux, mais pnibles, et surtout du
zle sans bornes avec lequel je m'tais vou  la servir.

                                                        NECKER.


M. Necker reut des visites de condolance de M. le prince de Cond
et du prince de Conti  Saint-Ouen, et des ducs d'Orlans et de
Chartres.

Gardez-vous pour des temps meilleurs, lui dit madame Necker.

 cette poque de la premire retraite de M. Necker, sa fille avait
dix-huit ans; mais elle tait tellement femme du monde que l'on
pouvait dj prononcer hardiment sur elle le jugement qui la
proclamait l'un des esprits les plus lumineux de son temps comme
publiciste. Mais je parlerai d'elle plus tard, et en son lieu. Madame
de Stal ne doit tre en concurrence avec personne; elle clipse tout
l o elle se trouve, et la maison o elle parat doit tre la sienne.
Sa mre rend une lumire assez vive pour tre admire seule  ct de
M. Necker, soit qu'elle s'y montre son guide sur la mer orageuse des
mouvements politiques, soit qu'elle le console dans sa belle retraite
de Saint-Ouen.

Le ministre qui remplaa M. Necker, M. de Fleury[35] (Joly), le
marquis de Castries[36], le comte de Sgur[37], M. Amelot[38], M. de
Vergennes[39], cette runion d'hommes, se comprenant mal, ne s'aimant
pas, s'ennuyait et ne faisait rien. On changea encore de ministre, et
M. d'Ormesson fut sacrifi  M. de Calonne.  dater du dpart de M.
Necker, l'anarchie se mit dans le dpartement des finances... et dans
tous les autres. Que devenait Louis XVI au milieu de ce conflit de
passions personnelles et d'agitation publique?... Il voyait, sentait
le mal, et ne remdiait  rien. Enfin le tumulte en vint au point de
ne savoir comment la machine irait encore. Un jour M. de Castries se
rappela que M. Necker l'avait fait entrer au ministre, et  son tour
le dsigna au Roi pour contrleur-gnral. Le Roi le voulait bien;
hlas! il voulait tout!... Mais autour de lui que de voix
ngatives!....... M. de Vergennes voulait tenir M. Necker loign du
ministre, et encore une fois la Couronne se trouvait dans une
position dsastreuse.

[Note 35: Successeur immdiat de M. Necker.]

[Note 36: Ministre de la Marine, depuis marchal.]

[Note 37: Ministre de la Guerre, depuis marchal, grand-pre de
l'auteur de l'ouvrage sur la campagne de Russie.]

[Note 38: De la maison du Roi.]

[Note 39: Des affaires trangres.]

Tout--coup on exile M. Necker pour un ouvrage dans lequel madame
Necker avait crit bien des belles pages. M. Necker l'adressa au Roi
en _violant l'tiquette_. C'en fut assez; les ennemis de M. Necker se
prvalurent de CETTE FAUTE: il fut non pas exil, mais relgu hors de
Paris. J'ai une lettre de Louis XVI, une lettre de trois pages, crite
 M. de Vergennes, dans laquelle il parle de M. Necker d'une manire
outrageante!... Qu'est-ce qu'un roi qui peut traiter ainsi un homme
qu'il a jug digne de sa confiance pendant plusieurs annes, surtout
lorsque cet homme lui a donn des preuves de son habilet et de son
attachement?...

Qu'on ne me parle plus de M. Necker, s'cria Louis XVI, ni de M. de
Mareuil!

En janvier 1785, il disait de M. Necker: C'est un homme de talent,
sans doute, mais un brouillon fanatique qui, dirig par sa femme,
voudrait faire de mon royaume une _rpublique criarde_ comme est leur
ville de Genve...

Pendant ce temps M. Necker voyait M. de Castries en secret, et tout se
prparait pour sa rentre au ministre. C'est ce moment que j'ai
choisi pour peindre madame Necker dans son salon... Elle avait, 
cette poque, bien des sentiments qui l'agitaient, et que pouvait-elle
faire? Rien comme femme du ministre; tout, comme femme prive, comme
souveraine d'un royaume o l'opinion tait elle-mme une souveraine.

Des annes s'coulrent ainsi; par l'histoire de la Rvolution, qu'il
faut suivre en mme temps pour me bien comprendre, on peut voir ce que
faisaient  cette poque les socits en France, et combien les salons
taient puissants..., comment ils pouvaient _et comment ils
faisaient_. M. Necker et M. de Calonne, M. Necker et M. Turgot, en
arrivrent  tre eux-mmes les causes portes devant ce terrible
tribunal du monde; il les jugea, comme toujours, sans y entendre
grand'chose, parce qu' l'ordinaire les parties sont absentes. Il y
eut des pamphlets crits, des brochures signes et avoues des
auteurs; les choses en taient arrives  un point alarmant pour la
majest royale. Louis XVI, qui la voyait en silence s'crouler tous
les jours sans songer  la soutenir d'un bras de souverain, Louis XVI
songea cependant  svir contre les ministres qui, soit en place, soit
dans la retraite, troublaient l'ordre public et drangeaient la
socit jusque dans ses bases.

Le 7 avril 1787, un dimanche, le Roi crivit  M. de Calonne, alors
contrleur-gnral, pour lui demander sa dmission... Il avait fait
cette terrible profession de foi  l'Assemble des Notables!... et
pourtant il n'avait eu peur de rien... M. de Montmorin lui porta la
lettre du Roi. La dnonciation de M. de Lafayette donna le coup de
grce  M. de Calonne, qui, au fait, pour tre ministre des Finances,
dans une aussi terrible crise, n'avait aucune des qualits requises...
Il tait agrable, mais toujours Robin, et son portrait, fait par
madame de Stal, est fort blouissant: ses amis le comparaient 
Alcibiade; mais, s'il lui a jamais ressembl, c'tait probablement
pour avoir fait couper la queue  son chien. Le Roi lui envoyait sa
dmission dans sa lettre le plus gracieusement qu'il pouvait. Le
vendredi suivant, le lieutenant de police, M. de Crosne, successeur de
M. de Sartines et de M. Lenoir, alla porter _lui-mme_  M. Necker
l'ordre qui l'exilait  vingt lieues de Paris, lui laissant le choix
du lieu de sa retraite. M. Necker, qui s'attendait  rentrer au
contrle-gnral, partit  l'heure mme avec sa femme; mais il fut
contraint de s'arrter  Marolles,  peu prs  dix lieues de Paris,
et de l il crivit que madame Necker tant trop malade pour aller
plus loin, il demandait de demeurer prs d'elle; ce que le Roi
accorda. Il quitta Marolles quelques jours aprs, et se rendit 
Chteau-Renard, prs de Montargis. Mais en partant il avait quitt le
lieu du combat en Parthe... en lanant une flche qui avait port au
milieu du coeur, et la blessure tait de telle sorte que la main seule
qui l'avait faite la pouvait gurir. Le mal grandissait, la plaie
s'envenimait... mais ce fut bien pis lorsque M. de Brienne s'en mla:
le sang franais coula par flots; la Seine reut des cadavres. Enfin
la Cour vit le danger; elle fit donner un chapeau rouge  M. de
Lomnie, et rappela M. Necker. Madame Necker tait alors plus malade
que jamais, et ne pouvait demeurer dans un mme lieu sans que des
douleurs trs-violentes la fissent aussitt changer de place. Partout
dj sonnait le tocsin de la rvolte; et pour accepter la place de
contrleur-gnral, il fallait le courage de madame Necker.




SALON DE MADAME NECKER.

1787.


Dans une pice vaste et bien claire, dont les fentres donnaient sur
un jardin, taient plusieurs personnes autour d'une femme encore assez
jeune, grande, lance, et d'une pleur qui rvlait un tat de
souffrance habituel. Un mouvement nerveux paraissait agiter tous ses
traits, et particulirement sa bouche, lorsqu'elle gardait le silence.
Elle tait belle pourtant, si l'on pouvait l'tre avec cette pleur de
mort qui couvrait son visage, et dont le regard ternel de ses yeux
confirmait la triste vrit. Cette femme, en ce moment, racontait une
anecdote  trois ou quatre personnes, qui paraissaient l'couter avec
une grande attention, et cela n'tait pas extraordinaire, car cette
femme tait madame Necker. Le salon o elle se trouvait tait celui
du contrle-gnral. M. Necker avait t nomm au moment o l'ardeur
animait chacun pour ramener le calme, ne ft-ce mme que pour
l'apparence.  peine le retour de M. et madame Necker avait-il t
connu, que leurs nombreux amis taient accourus pour les revoir et
leur dire toute la joie qu'on prouvait de ce retour dans Paris et
dans toute la France. Madame Necker souriait doucement en regardant M.
Necker, qui, de son ct, renvoyant une partie de ce bonheur  sa
femme et  sa fille, voyait doubler pour lui les jouissances de
l'amour-propre par celles du coeur.

Madame Necker avait naturellement un son de voix trs-grave, mais
aussi parfaitement doux; avantage de femme que n'avait pas madame de
Stal, dont la voix tait belle, et mme pleinement sonore, mais
nullement harmonieuse. Quant  madame Necker, son tat de maladie
rendait son timbre encore plus doux.

--Madame, vous alliez nous dire une histoire de M. de Malesherbes au
moment o M. de La Harpe est entr, lui dit le baron de Ndonchel[40];
voulez-vous ne pas nous priver de cette bonne chose? Qu'est-ce que M.
de Malesherbes pouvait avoir de si curieux  montrer  madame de Pons,
_lui_ qui ne trouve rien d'extraordinaire, lui montrerait-on la tour
de porcelaine de Pkin?

[Note 40: Je dirai, une fois pour toutes, que les histoires que je
rapporte sont toutes vritables, ainsi que les noms des personnes que
je cite.]

Madame Necker sourit.

--En effet, il s'tonne difficilement, lui qui aime tant  tonner les
autres; mais ici la chose n'est pas ce que vous pourriez croire; voici
le fait: M. de Malesherbes dit  madame de Pons: J'ai dans mon jardin
un cdre du Liban!--Ah! mon Dieu, dit-elle, que cela doit tre beau,
un cdre du Liban!... allons le voir. Elle cherchait dans les nues,
tandis que M. de Malesherbes, qui a la vue basse, comme vous savez, et
qui est mme myope, cherchait  ses pieds. Enfin il tombe par terre,
et touchant ce qu'il cherchait de l'oeil et de la main: Le voil, le
voil!--Quoi donc?--Eh! le cdre--Et o cela?--

C'tait un arbrisseau  deux lignes de terre!

Vous jugez des rires de madame de Pons.

--Y a-t-il longtemps qu'il n'a fait quelque belle surprise, opr
quelque magique tonnement? demanda quelqu'un  M. Suard.

--Je ne sais; mais il est  remarquer que cette manie qui lui donne un
amusement, au reste bien innocent, ne nuisant  personne, n'a encore
amen que des rsultats heureux, et n'a produit aucun rsultat
fcheux, pour lui au moins: pour les autres, je n'en dirai pas autant,
et malheur  l'honnte homme si le coquin a offens M. de
Malesherbes!...

Dernirement il tait  Melun et voulait aller  Vaux. Ses chevaux
tant fatigus, il les laisse  l'auberge et part  pied pour Vaux. Il
faisait  son dpart un temps superbe; mais  peine  moiti chemin,
le ciel se couvre, et la pluie tombe fortement. M. de Malesherbes fut
contrari; mais il se rsigna, et se mit sous un arbre pour s'abriter,
car il n'avait pas mme de parapluie. Enfin l'orage, car c'tait plus
qu'un grain, continuant toujours, il se dtermina  gagner le chteau
en recevant toute la pluie.  peine fut-il sur le chemin, qu'un paysan
dboucha d'un des grands sentiers qui bordent la route, dans une
petite carriole couverte d'une toile verte, et fort bonne en
apparence, surtout pour un homme qui recevait pleinement l'orage sur
une assez mauvaise redingote de bouracan fort lgre.--Voulez-vous me
donner une place  ct de vous, mon ami? demanda M. de Malesherbes au
paysan; je vous donnerai pour boire.

Le paysan regarda M. de Malesherbes, et loin de se dranger pour lui
faire place, il se mit au contraire plus en avant, et dit  monsieur
le premier prsident, en regardant alternativement lui et sa
redingote:

--Bah, c'est bien la peine!... le temps va s'claircir!... et vous
tes, ma foi, bien couvert!... Ce n'est pas comme cet homme-l.

Et il lui montrait un paysan qui travaillait aux vignes et n'avait que
sa chemise.

--Mais il est jeune et je suis vieux, dit M. de Malesherbes avec une
sorte d'expression, pour attendrir le mchant homme...

--Vieux!... mais pas trop!... Quel ge avez-vous ben?...

--Soixante ans, vienne la Saint-Jean, c'est--dire dans huit jours...

--Ah! ah! dit le paysan, fouettant toujours sa bte et trottant  ct
du pauvre piton qu'il claboussait de son mieux...--La patience de M.
de Malesherbes est connue dans ces sortes d'aventures; mais celle-ci
commenait  l'ennuyer, parce que le remde tait aussi par trop prs
de lui.--Savez-vous si nous sommes encore loin du chteau,
demanda-t-il au paysan?...

--Oh! monsieur... le voil tout  l'heure! est-ce que vous y allez?...

M. de Malesherbes fit un signe affirmatif...

--Et moi aussi... j'y vais pour des affaires.

Il dit ce mot d'_affaires_ avec un ronflement dans la voix qui
annonait le matre de plusieurs gros sacs d'cus!...

--Et quelles sont vos _affaires_?... Peut-on vous le demander, si cela
peut se dire?

--Oh! mon Dieu, oui!... Je suis fermier de monseigneur, je tiens la
ferme des Trois-Moulins... ici prs... l tout au bord de l'eau... de
beaux prs, ma foi.... et si beaux qu'ils tentent tout le monde!...
J'ai un voisin, Mathurin le pcheur, qui veut me prendre un de mes
prs... J'ai plaid... mais bah! il plaide aussi! et je ne sais pas
comment il s'arrange, je suis toujours condamn  quelque chose;... a
n'est pas juste!... Enfin, on m'a dit comme a que monsieur le premier
prsident venait aujourd'hui par ici, et j'ai attel ma jument, et me
v'l... Je demanderai  monseigneur de me recommander  lui, et si je
n'ai pas tout--fait tort, il me donnera raison... Avec des
protections, la justice marche toujours.

Monsieur de Malesherbes ne riait plus...--Pourquoi dites-vous cela?
Avez-vous donc des juges dans ce canton qu'on fait marcher avec de
l'argent?... demanda-t-il au paysan d'une voix svre.

Le paysan se mit  rire de ce rire malin et bte qui ne dit ni oui ni
non. M. de Malesherbes rpta sa question.

--Je n'ai pas dit cela, dit le rustre press par son _nouvel ami_,
mais je le crois...

Cependant la pluie redoublait de violence; le paysan regarda le
vieillard, qui marchait avec peine dans le sentier couvert d'une terre
glaise glissante;... il fit un faux pas... et faillit tomber... Le
paysan se mit  rire...

--On voit ben que vous n'tes pas habitu  marcher dans nos
chemins... a vous accoutumera...

Et il se mit encore  rire... En ce moment ils arrivaient au
chteau... Le paysan entra au trot de sa jument dans la premire cour,
o il fut oblig de s'arrter. M. de Malesherbes doubla le pas et
gagna le chteau, o il fut reu, comme vous pouvez le penser, avec la
joie qu'il inspire toujours, mais sans tonnement, parce que ces
aventures-l lui sont familires... Il dit son histoire avec le paysan
et pria le duc de Praslin de le faire venir aprs le dner _pour qu'il
parlt au premier prsident_... En me racontant toutes ces scnes ce
matin, ajouta M. Suard, je vous jure qu'il tait plus amusant et plus
extraordinaire que jamais dans les effets qu'il produit... Mais il
s'est surpass dans la description de l'tonnement du paysan en
reconnaissant dans le premier prsident son voyageur qui glissait et
se mouillait sur le chemin humide et crott de Melun au chteau!... Sa
dtresse, en regardant les claboussures qu'avait faites sa malice
sur la redingote de bouracan, tait bien comiquement rendue par M. de
Malesherbes...

--Et je suis sre, dit madame Necker, qu'il a promis  l'homme de lui
faire rendre justice s'il y a lieu?

--Vous en tes assure... Quand on le connat comme nous, on en est
sr d'avance.

--Eh bien! voil la confirmation de ce que je disais tout  l'heure:
un homme qui aura t malhonnte envers un vieillard, un mchant homme
enfin, va tre plus favoris que ce Mathurin le pcheur, qui est
peut-tre un honnte homme. Je ne comprends pas beaucoup, je l'avoue,
la morale de M. de Malesherbes. Je le lui ai dj dit plusieurs fois
et le lui dirai encore... Car enfin, rappelez-vous toutes les
aventures qui lui sont arrives; elles sont plus ou moins
dsagrables, mais elles le sont souvent pour lui en rsultat... Et
malgr cela c'est presque toujours une rcompense qui est donne 
l'homme impertinent qui aura manqu de respect  un vieillard... M. de
Malesherbes est vraiment bien singulier[41].

[Note 41: Quelle que ft la bont naturelle de madame Necker, on sait
que M. de Malesherbes tait l'ami le plus intime de M. Turgot, et
presque, par cette raison, l'ennemi de M. Necker!... M. de Malesherbes
tait ensuite plus _qu'irrligieux_; il tait presque athe... et l'un
des plus zls philosophes, sorte de gens par leur nature peu aims de
madame Necker.]

UN VALET DE CHAMBRE annonant.

Madame la duchesse de Lauzun[42], madame la princesse de Monaco!

[Note 42: Petite-fille de la marchale de Luxembourg. _Voyez_ le
ravissant portrait qu'en fait J.-J. Rousseau dans ses _Confessions_.
C'est elle qu'il embrassa un jour sur l'escalier du chteau de
Montmorency... ce qui le fit renvoyer du chteau.--Madame de Lauzun
tait un ange.]

Madame Necker alla au-devant d'elles, et les saluant avec une rserve
douce, sans froideur, mais avec dignit, les conduisit  un grand
canap o les deux jeunes femmes s'assirent.

Madame la duchesse de Lauzun parut d'abord vouloir parler  madame
Necker avec un empressement ml d'motion; mais en voyant autant de
monde, elle fut embarrasse.

--En vrit, madame, je ne sais comment vous exprimer ma gratitude! M.
le marchal voulait venir avec moi, mais il est goutteux et souffrant,
vous le savez... je suis donc venue seule, mais bien pntre, madame,
de vos bonts pour moi.

MADAME NECKER, avec un accent plus affectueux qu'habituellement.

Je vous assure qu'en faisant ce portrait, je pensais tout ce que
j'crivais, et que rien n'y est exagr. Tout est vous-mme... et si
ces messieurs veulent prouver un double plaisir, ils couteront M. de
La Harpe, qui lit si merveilleusement bien... et qui voudra bien nous
dire ce qui se trouve dans ce cahier.

     (M. de la Harpe s'incline.)

TOUS LES HOMMES, avec empressement.

Ah! oui! oui!... madame la duchesse, permettez-le.

LA DUCHESSE DE LAUZUN, trs-embarrasse, se penchant vers madame
Necker, lui dit trs-bas:

Madame, je vous en conjure... ne lisez pas devant madame de Monaco!...
elle, si belle, si charmante!... ah! ne me faites pas faire sans le
vouloir une chose qui pourrait paratre de ma part une trange preuve
d'orgueil, et surtout de prtention si peu fonde!...

MADAME NECKER la regarde quelques instants en silence, puis elle dit 
M. de La Harpe:

Aussi bonne que belle!...

LA PRINCESSE DE MONACO, qui causait avec le marquis de Chastellux, se
levant.

Ah a! si je comprends toute l'agitation qui est autour de moi, je
crois qu'il est question de lire un portrait de madame de Lauzun!...
Je ne sais pas si M. de La Harpe est susceptible?... ajouta-t-elle en
se tournant vers lui avec un de ses plus charmants sourires.

M. DE LA HARPE.

Madame la princesse veut-elle me dire en quoi j'ai  me soumettre 
ses commandements?

LA PRINCESSE DE MONACO, tendant la main vers lui.

En me donnant ce rouleau de papier pour que je lise moi-mme ce que
madame Necker a crit et ce que nous pensons tous.

MADAME NECKER, allant  elle, la baise au front. La princesse
s'incline, et dans ce mouvement plein de grce, sa belle tte
blonde[43] se penche, et le chignon poudr et flottant se spare et
rpand une odeur embaume dans la chambre.

[Note 43: Mademoiselle de Stainville, femme du prince Joseph de
Monaco, tait une charmante personne; elle avait,  l'poque o elle
se trouvait chez madame Necker,  peine dix-neuf ans. Ses cheveux
blonds taient les plus beaux du monde... Arrte d'abord en 93, elle
obtint de rester chez elle avec des gardes; elle s'chappa et sortit
de Paris... Elle erra plusieurs mois dans la campagne... Enfin, sa
malheureuse destine lui inspira la volont de rentrer dans Paris...
Elle fut arrte de nouveau, et cette fois condamne  mort!... La
malheureuse jeune femme crivit  ce monstre  face humaine, 
Fouquier-Tinville, en lui disant _qu'elle tait enceinte_, esprant
par cet innocent mensonge sauver sa vie... Le tigre ordonna le
supplice... La veille de sa mort... la princesse de Monaco voulant
laisser  ses deux filles un souvenir parlant de cette heure cruelle,
coupa ses magnifiques cheveux blonds et les leur envoya. Comme on lui
refusait des ciseaux, et qu'elle n'avait aucun instrument tranchant,
elle cassa un carreau de vitre dont elle se servit!... Au moment
d'aller  l'chafaud, elle craignit de paratre ple et demanda du
rouge.

--Si j'ai peur, dit-elle avec ce doux sourire d'ange qui tait un des
charmes puissants de son visage, que ces misrables n'en voient
rien... Elle prit _la veille_ de la mort de Robespierre, le 8
thermidor!...

Les deux filles qu'a laisses madame la princesse de Monaco sont
madame la marquise de Louvois et madame la comtesse de La Tour-du-Pin.

Le fait de l'loge de madame de Lauzun, lu par madame de Monaco, est
exact; il se passa, comme je le rapporte, chez madame Necker.]

Vous tes aussi une ravissante femme, dit madame Necker, toujours avec
cette rserve qui ne la quittait jamais, mais  laquelle se mlait une
vive motion... Elle prit les deux jeunes femmes presque dans ses
bras, et les regardant toutes deux:

--Eh bien! il sera fait comme l'a dit la souveraine des suaves
odeurs... nous ne sommes qu'avec des amis! eh bien! qu'une jolie femme
prononce l'loge d'une autre.

On se plaa autour d'une grande table ronde, recouverte d'un tapis de
velours vert bord d'une frange d'or; sur cette table tait un
flambeau d'argent  douze branches surmont d'un abat-jour; autour de
la table se rangrent M. de La Harpe, M. de Chastellux, M. Suard,
l'abb Morellet, l'abb Galiani, M. de Saint-Lambert, M. de Florian,
M. Gibbon, M. de Chabanon et M. Moultou, etc. etc.  ct de madame
Necker toujours debout, mais toutes deux assises, taient les deux
jeunes femmes, mises  la mode du temps; elles portaient un pierrot en
pkin ray avec un grand fichu en gaze de Chambry, bord d'une
magnifique blonde... Le pierrot de madame de Lauzun tait de pkin
puce ray, couleur sur couleur, d'une large raie satine, et garni
d'une ruche dcoupe; sur sa tte tait un petit chapeau de satin
rose, avec un bouquet de plumes galement roses, pos sur le ct.
Madame de Monaco tait en cheveux, n'ayant que ce qu'on appelait alors
_un oeil_ de poudre; elle tait habille d'une toffe vert clair
parseme de petites roses...

Au moment o l'on allait commencer la lecture du portrait, on annonce:

M. le comte de Buffon, M. de Marmontel!...

MADAME NECKER, allant vivement  M. de Buffon.

Eh quoi! c'est vous!... et si tard!...

M. LE COMTE DE BUFFON, aprs lui avoir bais la main.

Il n'est jamais tard pour venir  vous, car pour une si douce chose
que celle de vous voir, on est toujours prt!... (_Il s'incline
trs-bas devant les deux jeunes femmes._) Madame la princesse de
Monaco, veut-elle bien recevoir mon hommage[44]?

[Note 44: M. de Buffon, n le 7 septembre 1707, avait alors
quatre-vingts ans; il mourut  Paris l'anne suivante 1788, le 16
avril.

C'est encore une rputation trop exhausse; quand on voit sur le
pidestal de sa statue _que son gnie gale la majest de la nature_,
on se demande quelle louange ou donnera au vrai naturaliste qui
soulvera le voile de la nature et nous rvlera ses secrets. M. de
Buffon a rvl seulement le secret d'crire en prose avec tout le
charme et la pompe de la posie; mais pour tre un brillant crivain,
on n'est pas un illustre savant, un homme ncessaire  la science
spciale de l'histoire naturelle. Je dirai plus, on peut lui faire 
cet gard mme de trs-grands reproches. Ses tableaux sont ravissants,
mais souvent hypothtiques. C'est une faute, une grande faute;
Voltaire l'a bien senti, Condorcet galement; Linne, son
contemporain, Linne, qui fut maltrait par M. de Buffon, Linne aura
peut-tre une place dans la postrit que le temps ne lui ravira
jamais. Il a attach son nom  des classifications jusque-l
incertaines, et le beau systme de M. de Jussieu a mme respect
Linne dans beaucoup de parties. Quant  M. de Buffon, il faut, en
faisant son loge, parler en mme temps de Guneau de Montbeillard,
lgant crivain, et de l'abb Bexon, pour l'histoire des oiseaux; de
M. Daubenton pour la partie anatomique des quadrupdes, ainsi que de
Mertrud; et enfin, pour l'histoire des serpents et des poissons, de M.
de Lacpde, dont le talent ressemble tant  celui de M. de Buffon, en
ce qu'il montre plus de brillant et de coloris que de profondeur.

Aristote avait pos les premiers fondements de la zoologie; Pline mla
le vrai et le faux, le ridicule et le sublime, accueillant toutes les
versions, mais racontant admirablement ce que lui-mme voyait; puis
vinrent ensuite Gessner (Conrad), Aldrovande, et plus tard _Csalpin_,
_Agricola_, _Jean Rai_. Tous ces esprits, cherchant la lumire,
avaient prpar les voies, et lorsque M. de Buffon fut transport au
Jardin du Roi, au milieu de ces trsors dont la profusion tonnait
mme la science, il n'y vint pas _seul_, et n'y travailla jamais sans
aide[44-A].

M. de Buffon est de Montbard; les dtails de sa vie habituelle me sont
aussi familiers que ceux d'un de mes parents les plus proches. Je sais
donc de lui des traits qui repoussent le gnie. Cette manie de
n'crire qu'habill ou tout au moins poudr, et en jabot de
dentelle... c'est pitoyable, et cela rvle un talent lorsqu'on y
ajoute ce mot:

  _Le gnie, c'est l'aptitude  la patience._

Avec ce systme, le gnie devrait tre bien plus frquent, tandis
qu'il est bien rare!... Je crois au contraire que le gnie, c'est la
conception instantane et surtout rapide de ce qui s'offre  nous.
Cette pense est viable ou elle ne l'est pas. Le moule dans lequel
elle fut jete ne vous la rendra pas. Voil du moins comment je
comprends le gnie. Il fut crateur, mais crateur comme la Divinit.
Dieu n'a ni repentir ni calcul; ce qu'il produit est parfait. Le
gnie!... oh! quel abus on a fait de ce grand nom! Le gnie!... ce mot
a t souill... et maintenant il faudrait un autre mot pour dsigner
cette manation de Dieu, cette parcelle du feu qui brle devant son
trne!... Quel abus nous avons fait et nous faisons encore des mots!!!

M. de Buffon n'aimait pas Linne: cela devait tre; mais pourquoi le
laisser voir?... Linne reut longtemps les attaques peu courtoises de
M. de Buffon sans lui rpondre; cependant le savant de la Sude pensa
que le silence tait une approbation tacite, et il rpondit; mais
savez-vous comment? Le fait est assez peu connu.

Un jour, en parcourant les bruyres, les valles et les lacs de sa
province glace, il trouva dans ses courses une plante fort ordinaire,
laide et dsagrable  voir, et mme  tudier. Elle est de la famille
des cariophylles[44-B]; elle ne crot que dans des terrains arides et
incultes. Les magiciennes de la Thessalie l'employaient dans leurs
enchantements, et dans presque toutes ses touffes on est sr de
trouver un crapaud, parce qu'ils aiment cette plante; lorsque Linne
la trouva, elle tait inconnue comme classification; il la plaa avec
celles de sa parent, et la baptisa du nom de BUFFONIA. Ce fut la
seule vengeance qu'il tira de M. de Buffon, qui avait t fort mal
pour lui.

Cette nature morale et cette nature physique s'alliant ensemble pour
une passion humaine des plus basses, la vengeance, m'a toujours paru
un texte bien remarquable  commenter!...

M. de Buffon tait parfaitement aimable lorsqu'il tait avec des
personnes auxquelles il voulait plaire. Ses manires et son ton, tout
en lui formait ce qu'on appelait alors un homme parfaitement aimable
comme un homme du monde... Il avait ces formes non-seulement polies,
mais compltement inconnues maintenant, et qui paratraient une sorte
de caricature des manires d'aujourd'hui... M. de Buffon avait une
belle tte de vieillard, et sa tournure avait de la distinction. Son
pre tait conseiller au parlement de Dijon (Benjamin Leclerc).

Un fait que je tiens de mon oncle l'vque de Metz, c'est que J.-J.
Rousseau, passant par Montbard, voulut voir M. de Buffon; il tait
absent. Jean-Jacques se fit conduire chez lui, et l ayant demand 
tre introduit dans le cabinet o travaillait M. de Buffon,
Jean-Jacques se prosterna et _baisa_ le seuil de la porte. Mon oncle a
t _tmoin_ du fait.

M. de Buffon mourut,  Paris, le 16 avril 1788; son fils prit sur
l'chafaud, sans que son nom, dont la France devait tre trop fire
pour le souiller de sang, pt le prserver de la proscription des
cannibales qui nous dcimaient.]

[Note 44-A: Les deux frres de ma belle-mre, les oncles de Junot, qui
s'appelaient messieurs Bien-Aym, taient les amis intimes de M. de
Buffon; l'un tait vque de Metz, et avant la rvolution premier
chanoine de la cathdrale d'vreux; l'autre, mdecin ordinaire de M.
le comte d'Artois. Mon oncle l'vque de Metz tait fort habile en
botanique, et surtout en histoire naturelle, pour les insectes et les
oiseaux. C'est lui qui a fait _en entier_ tout l'article des Abeilles.
Guneau de Montbeillard tait souffrant, et ce fut mon oncle qui s'en
chargea.]

[Note 44-B: Cette famille a deux espces, l'une vivace et l'autre
annuelle.]

     (Il s'approche de madame de Lauzun, qu'il connat davantage,
     et lui prend la main, qu'il baise, toujours en
     s'inclinant profondment.)

MADAME NECKER.

J'espre, Marmontel, que vous n'aurez pas permis au comte de faire une
trop longue course  pied?

M. DE MARMONTEL.

Traverser les Tuileries seulement, madame.

MADAME NECKER.

C'est encore beaucoup.

M. DE BUFFON.

Lorsque les vieillards ne marchent pas, ils perdent l'usage de leurs
jambes...

MADAME NECKER.

Mais n'en est-il pas de mme de leurs facults? Voyez Voltaire! s'il
n'avait pas toujours crit, il n'aurait pas produit aussi tard ni
aussi bien.

MARMONTEL.

Ah! aussi bien!

     (M. de Buffon sourit sans parler.)

M. DE LA HARPE.

Mais...

MARMONTEL.

Mon cher La Harpe, vous ne pouvez, avec toute votre amiti pour M. de
Voltaire, lui reconnatre du talent dans ses derniers jours[45].

[Note 45: M. de Voltaire tait mort depuis neuf ans (1778).]

M. DE BUFFON, d'une voix gale et douce.

Messieurs, messieurs, point de discussion sur le gnie du grand
homme[46]!

[Note 46: On sait qu'ils se dtestaient; mais il y avait un
raccommodage _reblanchi_, comme l'crivait Voltaire au cardinal de
Bernis.]

MADAME NECKER.

Et notre loge?

LA DUCHESSE DE LAUZUN, d'un ton caressant.

Pas aujourd'hui...

MADAME NECKER.

Et moi, comme auteur, et comme matresse de maison, j'ordonne ici...
et _je veux_ que vous entendiez votre amie vous louer comme vous devez
l'tre.

LA PRINCESSE DE MONACO.

Je suis prte!...

     (Au moment o elle va commencer, une porte s'ouvre  ct de la
     chemine; un homme sans chapeau et vtu d'un habit noir sort par
     cette porte, suivi d'une jeune femme, dont la tournure est
     trange et dont l'aspect prsente celui de la force et de la
     sant. Cet homme tait M. Necker, alors contrleur-gnral de
     France, et la jeune personne tait Germaine Necker, femme du
     baron de Stal, ambassadeur de Sude.  la vue du
     contrleur-gnral, tout le monde se leva, et madame Necker
     s'avana vers son mari avec le respect qu'elle lui tmoignait en
     toutes circonstances. M. Necker prit la main de sa femme et la
     lui serra avec tendresse. C'tait un spectacle  la fois touchant
     et respectable que la vue de cet intrieur. Madame de Stal
     s'avana vers sa mre, qui l'accueillit froidement, quoiqu'elle
     l'aimt; mais leurs natures ne se ressemblaient pas assez.)

M. Necker avait  cette poque de sa vie quarante-cinq ans: sa taille
tait haute, sans tre trs-grande, mais il avait un art particulier
de porter sa tte et d'ajouter  la hauteur de sa personne; son front,
quoique lev, avait une singulire particularit; il y avait de la
femme[47] en lui; ni angles, ni noeuds, ni de ces _pattes d'oie_[48]
qui vieillissent avant le temps les visages qui les ont; son oeil
tait admirable; il y avait dans son regard une douceur infinie, et
puis une activit d'me tempre par la sagesse, fruit de ses longues
tudes et d'une connaissance intime du coeur humain, qui lui donnaient
une gravit douce chappant aux calculs matriels de la terre, et
n'tant pas trangre  ce monde invisible dont nous faisons partie
sans pouvoir le comprendre. Dans ce regard _attentif_, on trouvait,
dit Lavater, la force de combinaison plus peut-tre que la force
cratrice... son teint tait d'un jaune ple, ainsi que tous les
hommes qui travaillent beaucoup. Sa bouche avait une ligne surtout
trs-remarquable, aigu, sans duret, qui permettait aux lvres de
sourire avec grce; c'tait encore, comme sur son front et dans son
regard, une beaut, ou plutt un agrment de la femme qui existait
dans sa conformation. Son menton tait peut-tre un peu long et
replet, mais non pas comme le serait un menton d'homme minemment
gourmand. Il y avait en gnral dans tous ses traits une grande
harmonie, et il ne pouvait se mouvoir sans se placer dans une attitude
qui lui seyait.

[Note 47: C'est le mot de Lavater.]

[Note 48: On appelle ainsi un rayon de petites rides qui se placent au
coin de l'oeil, entre l'oeil et la tempe.]

Son nez n'avait aucune forme particulire: il n'tait ni aquilin, ni
grossirement taill, quoique fort, mais il tait ce qu'il fallait
pour rendre cette physionomie imposante par tout ce qu'elle exprimait
en repos. Une qualit  lui particulire, c'tait la grce simple,
chose si difficile  acqurir quand la nature ne vous l'a pas donne,
qu'il mettait  accueillir les trangers qu'on lui prsentait et les
personnes qu'il connaissait et qu'il trouvait chez madame Necker en
sortant de son travail. Il mettait  l'aise dans le salon o l'on
tait avec lui, et malgr ce qu'on a dit  Paris de la raideur de
madame Necker, je tiens de plusieurs personnes dignes de foi qu'elle
et lui faisaient  ravir les honneurs de chez eux. Quant  madame de
Stal, elle tait dj  cette poque si bruyante et si dmonstrative,
qu' ct d'elle une politesse ordinairement affable paraissait froide
et sans couleur. Les jeunes personnes n'avaient alors rien de ce
mouvement perptuel qui l'agitait, et qui depuis s'est au reste fort
calm; mais nous avons pu juger de ce qu'il tait lorsqu'elle avait
quinze ans, et cela devait tre trange.

Lorsque M. Necker fut assis et que sa fille eut pris sa place  ct
de lui, comme si elle et cherch un appui, il se tourna vers la
duchesse de Lauzun, qu'il connaissait mieux que la princesse de
Monaco, et lui dit en souriant:--Est-ce qu'milie a reu un portrait
_qu'on m'a fait voir_, mais que je ne connais pas entirement?

LA PRINCESSE DE MONACO.

Nous en sommes l prcisment, monsieur! Madame de Lauzun prtend
qu'elle ne veut pas qu'on lise son loge devant elle; moi je prtends
qu'il y a de la vanit l-dedans.

M. NECKER, riant doucement, et  madame de Lauzun.

Mais savez-vous que cela y ressemblerait un peu? Vous! vous! de la
coquetterie!

LA DUCHESSE DE LAUZUN.

J'avoue que cela m'meut de penser qu'on s'occupera de moi
exclusivement pendant tout un quart d'heure, et je suis sre que
madame de Monaco est comme moi.

LA PRINCESSE DE MONACO, souriant.

C'est selon!... mais allons, nous perdons un temps qui serait bien
mieux employ.

     (Elle se place dans le vrai jour, et commence  lire.)

Pour connatre la nature humaine dans tout l'clat dont elle est
susceptible, et pour qu'elle nous inspire  la fois autant
d'admiration que d'intrt, il faut se reprsenter, sous les traits
d'une jeune personne, l'union vritablement divine de la sagesse et de
la beaut.

Quand je considrais dans mon esprit l'accord touchant et sublime de
ces deux perfections, quand je me blmais ensuite de m'occuper trop
exclusivement d'un prodige sans vraisemblance, je le vis se raliser 
mes yeux; je vis milie[49].

[Note 49: Je n'ai transcrit ici qu'une partie de ce charmant loge de
madame de Lauzun, crit par madame Necker.]

Qui connut cette femme charmante et ne ressentit aussitt les douces
motions de l'amour et de l'amiti? Ses grces naves pourraient
inspirer, je l'avoue, des sentiments trop passionns, s'ils n'taient
rprims par la noble dcence de ses regards, et par l'expression
cleste de sa physionomie; car c'est ainsi qu'milie _en impose_[50],
sans le savoir, et qu'elle ne fait jamais natre que des sentiments
dignes d'elle[51].

[Note 50: Il est tonnant que madame Necker fasse la faute toutes les
fois qu'elle se prsente.]

[Note 51: Comme ce portrait ressemble  madame Rcamier!]

Heureuses les femmes qui ont su longtemps cacher leur mrite par la
simplicit et la modestie, et qui ont appris leur secret au public
avant de le savoir elles-mmes! Heureuses celles qui ont su se faire
aimer avant de faire natre l'envie, et qui ont jug de bonne heure
que l'exemple donn en silence est le plus utile de tous!... milie
fait rarement l'loge de la vertu; car elle entrevoit sans s'en douter
que ce serait parler d'elle. Elle craint les regards, les
distinctions; elle ne peut suivre la route commune et ne veut point
paratre s'en carter.

La grande considration dont jouit milie dans un ge aussi peu
avanc n'est pas due  la seule vertu; car on trouve des femmes
trs-honntes et qui remplissent bien des devoirs austres, sans
qu'elles aient obtenu cette fleur de rputation que possde milie...
C'est donc  une me _ elle_, dont sa physionomie est l'image,
qu'elle doit l'estime et les gards dont elle est entoure. Les femmes
qui veulent captiver l'opinion cherchent  s'insinuer dans tous les
esprits par des propos flatteurs, par des attentions de tous les
genres. milie, au contraire, n'a jamais montr aux indiffrents
d'autres sentiments que celui de la bienveillance, et nanmoins elle a
runi tous les suffrages[52], comme les corps clestes qui, paraissant
rester toujours dans la mme place, attirent cependant tous les
autres autour d'eux, sans mouvement et sans effort.

[Note 52: Quel inconcevable rapport entre ce portrait et celui qui
serait fait pour madame Rcamier! Beaut, bont, agrments,
considration, tout ce qui est attachant, ce qui tient  l'estime, au
charme,  la renomme, tout ce qui fait aimer et plaire se trouve
runi sur les deux ttes de ces femmes charmantes! Comme on aurait t
heureux de les voir toutes deux prs l'une de l'autre! leurs destines
sont galement brillantes devant les hommes, pures et parfaites devant
Dieu!... Toutes deux belles et vertueuses, toutes deux frappes par le
malheur:--mais l'une au moins est demeure pour donner  ses amis le
seul bien que Dieu leur accorde, la prsence d'un ange consolateur.
Une chose remarquable, c'est que madame de Stal a fait de madame
Rcamier le mme portrait que madame Necker de madame de Lauzun.]

Cette me tendre, qui vit au milieu du monde, et comme le monde,
semble transformer en actions vertueuses toutes les actions
indiffrentes, et se trouver, ainsi que Mornay, au milieu des combats,
non pour y prendre part, mais pour garantir la vertu, ce matre
qu'elle s'est choisi, des coups qu'on veut lui porter. Ce caractre,
d'une vertu simple et sans clat, est le plus rare de tous; car, en
gnral, les femmes ressemblent  ces soldats qui s'tourdissent par
leurs propres cris quand ils marchent  la victoire.

L'ducation d'milie ressemble  la lgislation de certains peuples
qui ne traitait que des fautes lgres, pour ne pas donner l'ide des
grands crimes: aussi se trouble-t-elle par la crainte de la moindre
omission; aussi rougit-elle ds qu'on la regarde[53], et rougit-elle
de s'tre aperue encore qu'on la regardait. milie connaissait bien
mieux que personne l'importance des petites choses dans l'exercice de
ses devoirs, et rien de ce qui peut contribuer au bonheur des autres,
ou augmenter leur affection, ne lui parat  ddaigner. C'est par un
enchanement de moyens trs-dlicats, connus ou plutt devins par les
mes sensibles, et qu'il leur est plus ais de pratiquer que
d'exprimer; _c'est par une constance  toute preuve qu'milie s'est
fray une route vers le bonheur,  travers les circonstances les plus
difficiles et les plus cruelles_. Pourquoi ne nous est-il pas permis
de montrer, dans toutes les situations de sa vie, ce modle de
perfection o les femmes peuvent atteindre, et drouler toutes les
circonstances de cette apparition de la vertu sur notre terre
abandonne?...

[Note 53: Cette partie du portrait est surtout admirable et frappante
de ressemblance.]

La religion d'milie est une raison claire. Elle ne la montre pas
par accs, mais par une suite d'actions qui ont entre elles un rapport
constant et drivent toujours des mmes principes.

 vous! ange protecteur  qui le Ciel a confi les jours et les
vertus de ma chre milie, ange qui suivez ses pas au milieu des
dangers dont elle est environne...

UN VALET DE CHAMBRE, annonant.

Madame la comtesse de Blot[54]!

[Note 54: Madame la comtesse de Blot tait dame d'honneur de madame la
duchesse d'Orlans.]

LA DUCHESSE DE LAUZUN, rapidement et  voix basse  M. Necker, tandis
que madame Necker va au-devant de madame de Blot.

Je vous en conjure, monsieur, je vous supplie de ne pas faire
continuer la lecture devant madame de Blot.

M. NECKER.

Pourquoi cela? elle est de nos amies. C'est une femme d'esprit,
parfaitement agrable, et bien faite, je vous l'assure, pour sentir
tout ce que vous valez... Je voudrais, au contraire, que l'on
recomment la lecture pour elle, et si vous tiez complaisante,
autant que bonne et charmante, vous nous en laisseriez prendre la
licence.

LA DUCHESSE DE LAUZUN, rougissant et trs-embarrasse.

Je ne puis, monsieur, vous exprimer toute ma gratitude de la bont
avec laquelle madame Necker veut bien parler de moi; mais... je n'ai
pas le courage de braver la censure de madame la comtesse de Blot.

M. NECKER, avec un sourire malin.

Vous tes prvenue contre madame de Blot, et cela est trs-naturel. Je
sais pourquoi!

LA DUCHESSE DE LAUZUN, vivement.

Je n'ai nomm personne!

M. NECKER souriant encore.

Oh! personne... positivement... non; mais... vous savez que le regard
est souvent plus loquent que la parole mme.

LA DUCHESSE DE LAUZUN, embarrasse.

Je vous assure, monsieur, que...

M. NECKER, la regardant avec un intrt marqu.

Vous tes un ange qui ne pouvez rien cler, et surtout qui ne _sait_
rien cler!... Au reste, la personne qui est en guerre avec madame de
Blot est assez hostile envers madame Necker et envers moi pour que je
craigne son influence sur vous!...

LA DUCHESSE DE LAUZUN, avec intrt.

Elle serait nulle, si elle voulait agir contre vous et madame
Necker... Madame Necker!... qui est pour moi, comme l'amie... la mre
la plus tendre et la plus claire!...

M. NECKER, aprs avoir hsit un moment.

Eh bien! alors, comment pouvez-vous entendre madame la comtesse de
Genlis parler sur ma femme comme elle le fait?...

LA DUCHESSE DE LAUZUN, avec dignit et une sorte d'motion.

M. Necker, comment _vous_, qui jamais ne dites une parole lgre,
pouvez-vous m'en adresser qui me soient presque douloureuses?... Moi!
couter, entendre dire quelque chose d'offensant sur madame Necker!...
Vous ne le croyez pas!... Qui m'a accuse de cette faute?... car vous
ne pouvez m'en avoir souponn, vous!...

M. NECKER, lui prenant la main avec motion.

Pardon! pardon!... mais vous connaissez cette histoire que fait
courir madame de Genlis sur le compte de madame Necker?

LA DUCHESSE DE LAUZUN.

Non!... je n'ai rien appris! Qu'est-ce donc?

M. NECKER, souriant.

Puisque vous l'ignorez, je ne vous l'apprendrai pas, oublions-le;
l'oubli de ce qu'ils disent devrait tre la vraie punition des
mchants.

UN VALET DE CHAMBRE, annonant successivement.

M. le comte de Creutz... M. Chnier... Lord Stormont... M. de Grimm...
M. Damdhume... M. de Chabanon... Madame la comtesse de Brienne...
Madame la comtesse de Chlons... Madame la comtesse de Tess... M. le
marquis de Castries... Madame la duchesse de Grammont... Madame la
princesse de Poix... Madame la princesse de Beauvau... Madame la
duchesse de Choiseul... Monsieur l'abb Raynal, etc.

La conversation devint gnrale; mais, ainsi que le voulait madame
Necker, elle tait toujours dirige par la matresse de la maison...
Elle voulait aussi qu'aucune des personnes prsentes ne sentt qu'elle
tait sous la dpendance de la prsidente du salon... Il _faut que le
pouvoir agisse invisiblement_, disait madame Necker[55]... Et cela
n'tait pas toujours...

[Note 55: Madame Necker prouvait ici ce qui se voit souvent; c'est que
la thorie mise en pratique ne remplit pas toujours le mme but. Il y
avait chez madame Necker une sorte de froid dans la conversation qui
ne se voyait nulle part, et sans qu'il y et toutefois de l'ennui.
Cela venait sans doute de l'tat nerveux dans lequel elle tait
toujours. Elle ne pouvait s'asseoir et n'obtenait de repos que dans le
bain.]

Le moment, au reste, l'exigeait imprieusement. On tait  cette
poque o, aprs les notables, l'Assemble Constituante se formait
dans l'avenir, et cette association du tiers, que M. Necker esprait
enfin faire adopter, causait dj un mouvement gnral fort actif. Les
amis de M. Necker lui taient demeurs fidles... mais cette fidlit
subsisterait-elle toujours?... il y avait une grande preuve 
soutenir... Le moment tait critique, car le dlire de la libert
amricaine existait encore dans toute sa force, et cette libert se
voyait dans tout ce qui offrait un point d'opposition avec la Cour. M.
Necker en tait presque ha dans cet instant, et cette dfaveur
suffisait pour lui donner une faveur que peut-tre, sans cela, il
n'aurait pas eue en France, o tout ce qui fait russir manquait  M.
Necker, la grce, la lgret d'esprit, de cet esprit spcial  notre
pays, qu'on ne comprend que lorsqu'on est n en France. Mademoiselle
Necker aimait la discussion et la rendait anime, ce qui dplaisait 
sa mre, surtout dans le moment o les affaires politiques demandaient
un grand calme et beaucoup de circonspection. Madame Necker avait deux
jours spcialement affects pour recevoir... le lundi et le vendredi;
le lundi tait plus intime... La sant dplorable de madame Necker lui
rendait, en gnral, ces jours-l fatigants, mais elle y tait  ct
de son mari... Elle le voyait, l'entendait, et pour elle, ce charme du
coeur se rpandait sur tout ce qui l'entourait. Pouvant difficilement
s'asseoir, elle allait d'un groupe  l'autre, coutait et revenait
prs de la chemine, o bientt elle tait entoure  son tour, et M.
Necker le premier tait attentif  tout ce qu'elle disait, et
recueillait avec une religieuse et scrupuleuse attention les anecdotes
qu'elle racontait avec une grce charmante. Il est faux qu'elle ft
_guinde_ dans sa conversation... Son maintien tait raide, et puis
cette malheureuse attitude, cette difficult de s'asseoir tait un des
plus grands obstacles au charme du _laisser-aller_, qui tait surtout
alors ce qui dominait dans une socit intime et de la haute classe;
mais madame Necker supplait autant que possible  ce laisser-aller,
par une finesse d'ide qui plaisait. Celle offerte par elle vous
plaisait aussi par la manire dont elle la prsentait... il semblait
qu'elle tait, depuis longtemps, au bord de votre pense... Enfin, on
se trouvait peut-tre mieux avec elle qu'avec sa fille, malgr le
brillant gnie et la faconde toute sublime de madame de Stal... Elle
inspirait tout d'abord une grande mfiance de soi-mme... Ce sentiment
est pnible...

Ce mme soir o l'on avait lu le portrait de la duchesse de Lauzun,
les groupes taient plus nombreux qu' l'ordinaire dans le salon de
madame Necker. Dans l'une des parties les plus loignes de la
chemine, on voyait madame de Stal, entoure de l'abb Raynal,
Marmontel, Grimm, la duchesse de Grammont, Cerutti et quelques amis de
l'loquence forte et passionne de la jeune femme. Elle racontait en
ce moment l'vnement du portrait de Charles Ier, pos dans le cabinet
du Roi par M. le comte d'Artois le jour o M. Necker proposa la
runion entire... Madame de Stal, sans rflchir combien cette
anecdote pouvait tre pnible aux oreilles de son pre qu'elle
adorait, et pour qui elle professait un culte fanatique, racontait
l'aventure avec une chaleur d'expression qui doublait encore lorsqu'on
songeait qu'elle indiquait ainsi jusqu'o pouvait aller l'aveuglement
de la famille royale, puisque le frre du roi voyait sa mort dans ce
qui pouvait peut-tre le sauver, si cette mesure et t dirige au
lieu d'tre arrache _au pouvoir_ par _la force_!...

--Mon pre indiquait le seul moyen de salut[56], pronona hautement la
jeune ambassadrice... Eh bien! que croyez-vous que fit M. le comte
d'Artois?... poursuivit-elle en s'adressant  l'abb Raynal...
Lorsqu'il vit que la leon n'tait pas comprise par le Roi... il
enleva le tableau et y substitua le mme jour une gravure anglaise,
reprsentant non pas la figure de Charles Ier... mais son
supplice[57]...

[Note 56: Cette anecdote fut raconte le lendemain par madame de Stal
elle-mme chez son pre. Je l'ai entendu raconter  M. de La Harpe.]

[Note 57: Cette sorte de prvision ne veut rien dire du tout: Louis
XVI avait au contraire la crainte du sort de Charles Ier, et c'est
pour l'viter qu'il agissait ainsi qu'il l'a fait. Ce n'tait donc pas
Charles qu'il fallait lui montrer, il ne connaissait que trop cette
tragique histoire, mais le moyen de l'viter par une marche plus saine
et du moins raisonnable.]

L'ABB RAYNAL.

Et que dit le Roi, cette fois,  la vue de la gravure?...

MADAME DE STAL.

Rien. La leon demeura sans fruit comme la premire. Mais ne
trouvez-vous pas admirable qu' de l'ignorance on joigne une hardiesse
aussi grande?

UN VALET DE CHAMBRE, annonant.

Madame la marquise de Sillery...

En entendant ce nom, il y eut d'abord un silence gnral, et puis
comme un murmure produit par beaucoup de chuchotements; madame de
Genlis n'en eut pas du tout l'air embarrasse; madame Necker fit
beaucoup de pas au-devant d'elle, et la prenant par la main elle la
fit asseoir le plus commodment possible, l'entoura de soins, et lui
montra sans affectation une bienveillance marque.

MADAME DE STAL,  M. de La Harpe, qui vient de se joindre aux hommes
qui sont autour d'elle, mais  demi-voix.

Que nous apporte-t-elle aujourd'hui, madame de Genlis?... un trait
sur l'ducation ou bien un conte de fe?... (M. de La Harpe sourit.)
J'avoue, poursuivit madame de Stal, que je fus trs-enthousiaste de
madame de Genlis. Ma mre me conduisit  Bellechasse, o elle tait
dj avec mademoiselle d'Orlans... Je venais de lire _Adle et
Thodore_; j'en tais enchante, et je voulais en connatre l'auteur.
Ma mre voulut bien y aller  ma prire, et nous entendmes la lecture
d'une pice de madame de Genlis, qui me charma, _Zlie, ou
l'Ingnue_. Comme son style est pur et qu'elle dit  ravir, j'avoue
que j'ai rarement entendu la lecture d'un morceau de littrature par
son auteur, avec autant de plaisir qu'elle m'en fit; mais, depuis, ce
que j'ai appris de madame de Genlis m'a bien loigne d'elle.

Madame de Stal ne voulait pas dire qu'elle savait tout ce que madame
de Genlis disait de sa mre, de son pre et d'elle-mme...

Dans ce moment on entendit quelques voix animes s'lever 
l'extrmit du salon, dans la partie o taient madame de Genlis et
madame Necker, ainsi que madame de Blot. Madame de Stal s'appuya sur
le bras de son pre, qui venait  elle, et s'approchant de l'endroit
o la conversation paraissait anime, elle vit madame de Genlis et sa
mre qui discutaient ensemble, et madame de Blot, dont le sourire fin
et mme malin appuyait ce que disait madame Necker, en jetant une
sorte de ridicule sur madame de Genlis, dont l'motion, visiblement
excite, contrastait avec le calme inaltrable de madame Necker...
Elle donnait l'ide d'une soeur morave... toujours gale, comme
soumise  une rgle gnrale, tandis qu'elle n'obissait qu' celle
qu'elle-mme s'imposait. Lorsque madame Necker avanait une opinion un
peu hasarde, rien dans ses manires, dans le timbre de sa voix, ne
dnotait une discussion. Madame de Genlis, au contraire, tait agite;
ses yeux, qu'elle avait fort beaux, lanaient malgr elle des regards
_plus qu'anims_, et le reste de sa physionomie, ses traits[58], qui
demandaient de l'harmonie pour tre agrables, rvlaient par leur
contraction une agitation intrieure dont elle n'tait pas matresse.
La position o elle tait redoublait encore ce malaise; dans ce cercle
de femmes qui taient ce soir-l chez madame Necker, madame de Genlis
comptait bien peu d'amies, et elle le savait... Madame de Blot,  elle
seule, suffisait dj pour l'embarrasser. Madame de Blot, dame
d'honneur de madame la duchesse de Chartres, avait consquemment
longtemps domin madame de Genlis de son autorit, et depuis, elle
tait demeure plus que malveillante pour elle; elle tait son
ennemie. Madame de Genlis raconte comment cette inimiti tait venue;
mais elle le raconte  sa manire, disant que _n'ayant pas lu la
Nouvelle Hlose,  vingt-deux ou vingt-quatre ans qu'elle avait
alors_, madame de Blot l'entreprit sur ce chapitre devant madame la
duchesse de Chartres et devant _M. le duc de Chartres_, et qu'elle la
traita comme une personne qu'une autre assez impolie pourrait nommer
_bgueule_. Voil, du moins, ce que madame de Genlis laisse apercevoir
dans sa propre narration... Elle parle de madame de Blot comme d'une
femme ridicule, et l'instant d'aprs elle en parle comme d'une
personne spirituelle et au-dessus des autres. Le fait est que madame
de Blot, quoiqu'elle ne ft plus une jeune femme, tait toujours
lgante dans sa taille et ses manires, et surtout dans sa mise,
non-seulement par le choix des objets de sa toilette, mais par une
grce intime qui faisait imiter le lendemain par les autres femmes ce
qu'elle avait port la veille... Elle tait suprieure comme esprit,
de causerie surtout, _et d'esprit de salon_ enfin,  tout ce qui tait
au Palais-Royal  cette poque. Le duc de Chartres la tenait en haine,
en raison du pouvoir constant qu'elle exerait sur toute la maison de
la duchesse de Chartres, et puis pour cet empire que l'esprit et
l'esprit sain peut aussi donner sur un caractre anglique comme
l'tait celui de madame la duchesse de Chartres. Madame de Blot avait
de la gat dans l'esprit plus que dans le caractre, ce qui donne
toujours du charme et du piquant  la conversation, parce qu'elle ne
manque alors jamais de raison et qu'il en faut en tout, mme pour
causer; et puis parce que la passion ne nous entrane plus hors des
bornes de la discussion lorsque le caractre est paisible. Madame de
Blot avait encore un autre avantage, qui lui avait valu de bonne heure
la faveur de madame la duchesse de Chartres; c'tait une extrme
politesse et une attention soutenue  ne violer aucun des usages
reus. Aussi, madame de Blot attachait-elle une grande importance _au
bon ton_ et _aux bonnes manires_: la dlicatesse de son got, en ce
genre, tait extrme. Ce n'tait pas sur ce point, au reste, qu'elle
et madame de Genlis n'taient point d'accord. Quoi qu'il en soit, le
sujet de leur inimiti tait toujours demeur fort obscur, malgr la
bonne volont des curieux. Cependant la chose paraissait simple; et
plusieurs personnes de l'intimit de la cour du Palais-Royal m'ont
assur que M. le duc de Chartres aurait pu rsoudre les doutes pour
ceux qui voulaient en conserver. C'tait du moins ce que disaient
plusieurs hommes, qui riaient et causaient dans des groupes 
l'extrmit du salon de madame Necker, et dans le billard qui le
prcdait... Quelquefois le nom de madame de _Sillery-Genlis_ tait-il
rpt avec une expression de malveillance... Cependant madame de
Genlis ne perdait pas facilement contenance, et surtout l'assurance
ncessaire  ce qui devait la faire sortir du salon de madame Necker
comme victorieuse de la lutte engage.

[Note 58: Madame la comtesse de Genlis, qu'on appelait alors madame de
Sillery, par l'hritage de la terre de Sillery, avait t charmante et
surtout trs-gracieuse; elle avait une trs-singulire qualit dont
elle-mme se vantait, que lui avait donne la grande habitude de jouer
la comdie. Elle tait _mime_... elle avait donc la possibilit de
prendre souvent, non pas une nouvelle figure, mais une nouvelle
physionomie. Son genre de visage comportait plutt de la gat et de
la malice que des sentiments profonds. On voyait dans ses grands yeux
fendus en amandes une expression qui racontait tout autre chose que ce
qui devait animer un visage de jeune femme. Sa bouche tait grande,
mais ses dents fort belles et ses lvres bien faites... seulement un
mouvement imperceptible ramenait les deux lvres l'une contre l'autre,
ce qui donnait alors aux coins de la bouche une expression tout--fait
dplaisante et fort mchante; et son nez, qui ne se sauvait de la
rputation de gros nez que parce qu'il pouvait aussi prtendre  celle
d'un nez retrouss, son nez recevait aussi un _plissement_ qui le
rendait tout autre, et changeait enfin tellement la physionomie de
madame de Genlis lors d'une motion vive, que j'ai entendu M. de
Saint-Phare, qui passait sa vie chez moi et me parlait d'elle, qu'il
aimait encore mieux que madame de Montesson, qu'il excrait, me dire
que madame de Genlis, assez matresse d'elle pour ne dire que ce
qu'elle voulait, ne l'tait pas assez pour contrefaire son visage.]

--Mais, madame, disait-elle  madame Necker, comment, avec votre got
si parfait, pouvez-vous vous refuser  voir dans M. de Voltaire ce
mme bon got touff sous une vanit excessive qui le prive de la
facult de raisonner avec lui-mme?... car aussitt que son
amour-propre tait offens, il ne pouvait parler qu'avec une entire
partialit... et quant  la flatterie, jamais il ne la trouva trop
excessive. Je n'en veux pour preuve que ce qui s'est pass pour sa
statue faite par Pigalle!... Au reste, qu'en est-il rsult?... qu'un
comdien a eu plus de bon sens que la flatterie outre qui faisait
insulter  la mmoire de Corneille et de Racine, en admettant une
statue entire dans le lieu o ils n'avaient que des bustes.

--Madame, rpondit madame Necker, de sa voix toujours gale et douce,
M. Prville, en excitant la querelle dont vous parlez, a prouv
certainement plus d'orgueil que M. de Voltaire, en mettant, lui, homme
vivant et comdien, son buste[59] immdiatement aprs celui de M. de
Voltaire, comme si de bien jouer une pice tait la mme chose que de
la faire; et cette statue de Pigalle, fruit de l'admiration de la
France entire, a t d'abord relgue au grenier, et depuis, par
faveur spciale et par celle toute particulire de M. le duc de Duras,
elle est mise dans le vestibule au milieu des laquais et des
cochers!...

[Note 59: Cette querelle, qui avait eu lieu dans l'anne, vers la fin
de la prcdente, fut ridicule pour les deux parties. Prville
prtendit que la statue _assise_ de Voltaire, par Pigalle, ne devait
pas tre dans le foyer de la Comdie-Franaise, pour y insulter de son
fauteuil  Racine, Corneille, et Molire, qui n'y avaient que des
bustes. En consquence, la statue fut provisoirement relgue _au
grenier_, et Voltaire n'eut qu'un buste comme les autres. Jusque-l
les manires seules taient  blmer, car pour le fond M. de Voltaire
ne devait pas obtenir un honneur que n'avaient pas ses rivaux. Mais M.
de Voltaire, depuis soixante ans, tait le bienfaiteur, on peut le
dire, de la Comdie-Franaise, et cette reconnaissance lui tait due.
Et puis il tait mort; et cette perscution exerce contre un
vieillard, mort depuis dix ans, par une femme que son esprit devait
clairer, est une chose inconvenante de madame de Genlis.]

Madame Necker tait mue... Cette souscription pour la statue en
marbre de Voltaire, excute par Pigalle, avait t remplie par les
noms les plus illustres de France... L'ide tait de madame Necker.
Quelques personnes s'y refusrent; mais le nombre en fut tellement
circonscrit, que M. de Maistre est trop injurieux en disant sur M. de
Voltaire le mot affreux qui se trouve dans les _Soires de
Saint-Ptersbourg_[60]...

[Note 60: M. de Maistre, dans l'une de ses Soires de Ptersbourg,
s'crie:

Vous voulez lever une statue  Voltaire, je n'y mets aucun obstacle;
seulement, faites-la-lui lever par la main du bourreau!...]

Cette conversation se prolongeait, au grand chagrin de M. Necker, qui,
 ct de sa fille, regardait madame de Genlis d'un air  la fois
moqueur, et cependant assez srieux pour lui imposer. Quant  madame
de Stal, elle se contenait  peine. Sa mre le vit, et rsolut de
mettre fin  cette sorte d'agitation, si contraire aux habitudes de sa
maison. Mais avant qu'elle et pu reprendre la parole, madame de
Genlis la prvint:

--Vous parlez, madame, dit-elle  madame Necker, de la _simplicit_ de
M. de Voltaire; appellerez-vous ainsi le sentiment qui l'a port 
faire mettre dans son salon de Ferney, ainsi que je l'y ai vu lorsque
je fus lui rendre visite, ce dtestable tableau, vritable enseigne de
village, dans lequel M. de Voltaire est reprsent dans une gloire,
ayant  ses genoux les Calas, et foulant aux pieds ses ennemis,
Frron, Pompignan et une foule d'autres personnes qui taient dans la
disgrce de M. de Voltaire; tandis qu'un magnifique Corrge tait
relgu dans une antichambre obscure, sans un rayon de soleil pour
adoucir son exil? M. Ott, peintre allemand, qui tait galement dans
ce voyage de Ferney, l'a vu comme moi. Est-ce l de la simplicit?

MADAME NECKER.

Vous m'avez mal comprise, madame; en parlant de la _simplicit_ de M.
de Voltaire, j'entends un grand naturel dans son langage et de la
facilit dans son dbit. Ainsi, par exemple, il n'tait pas comme
beaucoup de personnes d'esprit que nous connaissons toutes, et qui
s'coutent parler avec une telle satisfaction d'elles-mmes, qu'il
n'en reste plus pour autrui...

MADAME DE BARBANTANE.

Ajoutez que M. de Voltaire avait beaucoup de bont, et que son coeur
tait parfait. Quoi de plus touchant que la vie entire de cet
homme!...

MADAME DE BLOT.

J'ai une lettre de lui, qu'il m'crivit quelques jours avant sa mort,
et dans laquelle il me parle avec une tendresse paternelle de tout ce
qu'il savait devoir me toucher de prs... Il y a dix ans qu'elle est
crite, et pour moi le souvenir en est aussi vif... Mais madame de
Genlis n'a peut-tre pas t reue aux Dlices lorsqu'elle fut en
Suisse?...

MADAME DE GENLIS, d'un ton assez aigre.

J'ai eu l'honneur, madame, de vous raconter, plusieurs fois mme, les
dtails de mon entrevue avec M. de Voltaire... Je crois plutt que
c'est _lui_ qui se sera trouv contrari de n'avoir pas fait sur moi
l'effet qu'il s'attendait  produire. J'ai t naturelle, et M. de
Voltaire s'attendait  des larmes, de l'attendrissement au moins...

MADAME DE BLOT, avec un naturel affect.

Et vous n'avez pas mme t mue?... pauvre petite!... Savez-vous qu'
l'ge que vous aviez alors, c'est vraiment fort tonnant?... Quoi!...
pas mme d'motion?...

Et son regard se promena circulairement sur le groupe de femmes
assises prs l'une de l'autre qui les entouraient... Toutes, except
l'ange de duchesse de Lauzun, sourirent avec une malice plus mordante
que la phrase la plus claire. Madame de Genlis comprit toute l'tendue
de cette attaque muette; elle connaissait la valeur de tout ce qui
frappait, et elle savait bien que souvent une histoire raconte sur
quelqu'un lui est plus nuisible, ds qu'il s'y trouve du ridicule, que
si cette mme personne tait attaque sous le rapport de l'honneur...
Les consquences de cette visite devaient tre ensuite d'autant plus
connues dans le monde, que madame de Genlis allait peu chez madame
Necker... Madame de Stal avait t conduite un jour  Bellechasse,
par sa mre, pour y voir madame de Genlis... Son me noble et franche,
son bon coeur, et plus que tout, son gnie, qui se rvlait  elle,
lui avait montr dans madame de Genlis ce qu'elle tait en effet, une
femme suprieure[61]. Alors elle s'tait livre  son enthousiasme,
non pas, je crois, en _baisant les mains de madame de Genlis_, comme
elle le dit elle-mme dans ses Mmoires (tome III, page 317), mais en
lui tmoignant son admiration avec cette chaleur d'expression que
nous lui avons tous reconnue, et qu'elle devait avoir  un degr bien
puissant  l'ge de seize ans qu'elle avait alors... Quant  madame
de Genlis, elle ne vit pas s'lever prs d'elle une femme qui
prsageait une gloire assez lumineuse pour en dverser une partie des
rayons sur toutes les femmes de son sicle, sans un sentiment de
mauvaise nature. Sous le prtexte qu'elle n'aimait pas les personnes
exaltes, madame de Genlis s'loigna de madame Necker et de sa fille,
et ne fut pour elles qu'une simple connaissance; en apparence du
moins, car au fond elle tait leur ennemie, et sa haine pour madame de
Stal se fit jour en dpit de ses efforts pour la cacher, et se montra
jusque dans les plus petites circonstances[62]... Au moment de cette
soire chez madame Necker, elle ne cachait mme pas ses
sentiments[63], et ce qu'avait dit M. Necker, pour l'histoire qu'elle
attribuait  M. de Chastellux, rpandue par elle, tait comment de la
manire la plus moqueuse. Madame de Stal, instruite de ces
particularits, et franche autant qu'elle tait passionne, tait
depuis ce temps d'une froideur mme insolente avec madame de Genlis.
Un mot que celle-ci avait eu la maladresse de dire sur M. Necker
avait t la dclaration de guerre, et l'hostilit tait complte
entre ces deux femmes... Madame de Stal avait pour son pre surtout
une de ces affections qui n'accordent aucune transaction.

[Note 61: Il est permis de dire ce que je dis l de madame de Genlis;
mais ce qui ne l'est pas, c'est d'avoir fait d'elle une biographie
aussi burlesque, sans tre amusante, que celle qui se trouve dans le
_Dictionnaire de la Conversation_, et qui est signe _Jules Janin_!...
J'ai d'abord cru que je me trompais, que la biographie n'tait pas
celle de madame de Genlis, et que l'auteur n'tait pas Jules Janin.
Mais, hlas!  mon grand regret, c'tait bien lui, c'tait bien elle.
Je n'aime pas  perdre mes illusions; il est trop tard pour les
remplacer. Voil que je croyais qu'avec l'esprit ravissant de M. Jules
Janin on ne se trompait jamais, surtout quand on faisait _des
biographies_ et des articles qui frappent d'_anathme_, du moins par
l'intention. Il faut que le marteau retombe alors sur l'enclume, ou
bien il blesse celui qui donne le coup. Comment M. Jules Janin peut-il
dire que madame de Genlis est dans l'oubli _le plus entier?... un
sommeil de mort!... ternel_!... Mais o a-t-il pris cela? Ce n'est
mme pas dans sa pense; car vingt lignes plus loin il dit que les
ouvrages d'ducation de madame de Genlis sont _toujours_ dans une
foule de mains. Son opinion est vraiment originale. Ce ton tranchant
avec lequel il prononce l'oraison funbre de l'une de nos plus belles
rputations littraires a quelque chose d'amusant. Mais vient ensuite
la partie plus srieuse. Lorsqu'on parle d'un auteur, qu'on le
dchire, qu'on le frappe de son fouet d'Aristarque, il faut avoir
non-seulement tudi tout ce qui le concerne, mais connatre sa vie
dans tous ses dtails. Ce n'est pas pour prendre la dfense de madame
de Genlis que je dis cela; je ne l'aime pas, et je n'estime pas son
caractre: mais je suis juste, et je veux de l'quit, prcisment
parce qu'elle est rprhensible. Je trouve qu'il y a de la lchet 
accuser un coupable faussement. Pour en revenir  madame de Genlis, 
sa biographie du _Dictionnaire de la Conversation_, l'auteur ne se
doute pas mme de ce qui la concerne, si ce n'est ce qu'il en a
recueilli dans les conversations de gens qui eux-mmes ne la
connaissaient pas, et _redisent_ ce qu'_on a dit_ sans approfondir
aucune chose. Ainsi donc on voit dans la biographie de M. Jules Janin
que M. de Genlis pousa mademoiselle Ducret Saint-Aubin, et lui donna
une fortune et un tat dans le monde. Madame de Genlis tait bien
fille du marquis de Saint-Aubin; mais elle s'appelait madame la
_comtesse de Lancy_, tant chanoinesse d'Alix,  Lyon: il fallait tre
d'une trs-bonne noblesse pour cela. M. de Genlis n'avait aucune
fortune _que dix mille_ livres de rentes; il se maria secrtement et
contre l'aveu de ses parents, qui ne revinrent  lui que long-temps
aprs, et ce fut sa femme qui opra ce rapprochement. Ensuite, o M.
Jules Janin a-t-il vu que son mariage avec M. de Genlis _fit surtout_
le bonheur et la fortune de madame de Genlis, _en ce qu'il lui donna
pour tante madame de Montesson_?... C'est une ignorance profonde des
faits les plus simples concernant madame de Genlis. Madame de
Montesson tait tante de madame de Genlis et non de M. de Genlis; elle
tait _soeur_ de la mre de madame de Genlis, de madame de
Saint-Aubin. Jamais elle n'eut le moindre crdit sur madame la
duchesse de Chartres,  qui jamais elle n'a mme parl, bien loin de
lui _avoir donn madame de Genlis pour dame du palais_. Ce n'est pas
non plus madame la duchesse de Chartres qui nomma madame de Genlis
_gouverneur_[61-A] des enfants d'Orlans. Ce fut le prince, et ce
n'tait pas au Palais-Royal que se faisait l'ducation, mais bien 
Bellechasse, o un pavillon avait t bti exprs. Je pourrais relever
cent fautes encore plus fortes. Je me contente de parler seulement de
celles-ci, elles feront juger du reste... M. Jules Janin crit
beaucoup; il n'a pas eu le temps de lire aucun des livres de madame de
Genlis; il s'en est fait rendre compte; on lui a fait un rsum que
bien, que mal, et voil une pauvre femme juge. Mais aussi une femme
est bien ridicule d'oser crire, et surtout d'avoir une rputation; de
faire des livres qui se lisent!... Tout en n'aimant pas madame de
Genlis, je rends hommage  son talent; car elle en a un trs-positif.
Sans doute, il est moins lumineux que celui de madame de Stal, et
aujourd'hui que celui de Georges Sand, dont le rare mrite est de
puiser ses inspirations  un foyer dont la flamme est bien rare 
prsent, celui du gnie de l'me. Mais pour n'tre ni madame de Stal,
ni madame Sand, madame de Genlis n'en est pas moins un de nos talents
littraires les plus distingus. C'est une vidence, et la nier ne
peut tre que le rsultat d'une pense mal conue ou d'un ressentiment
particulier.]

[Note 61-A: Elle ne fut jamais non plus _gouverneur_. C'est un mot qui
courut alors dans le monde; mais elle avait si peu ce nom, qu'elle a
fait une sorte de journal-manuel intitul: _Leons d'une
Gouvernante_.]

[Note 62: Cette soire, qui eut lieu en effet chez madame Necker un
vendredi de la premire anne de la rentre de son mari au
contrle-gnral, m'a t raconte par le cardinal Maury, par M. de La
Harpe et par M. Millin, qu'on appelait alors Grandmaison, comme son
frre, et qui allait quelquefois chez madame Necker lorsqu'elle
recevait. Il travaillait alors  un journal qu'on appelait _la
Chronique de Paris_, et il tait en seconde et mme troisime ligne
dans cette belle socit littraire, compose alors de tout ce que
nous avions d'hommes habiles; mais cela ne l'empchait pas de
remarquer et mme d'couter.  l'poque o les querelles de madame de
Stal et de madame de Genlis devinrent tellement vives qu'elles
amusrent tout Paris, lors de _Corinne_ et de _Delphine_, le cardinal
Maury et Millin se rappelrent tout ce qui s'tait pass entre ces
deux femmes; et dans nos veilles du Raincy comme dans celles de
Paris, ils nous racontaient tout ce qui se passait les lundis et les
vendredis chez madame Necker: les soupers du vendredi taient
charmants, surtout quand M. Necker n'y tait pas, disait le cardinal.]

[Note 63: Voyez, dans la _Bibliothque des Romans_, _la Femme auteur_,
ou _la Femme philosophe_, et une foule de petites nouvelles dans le
mme genre. Ce sont des pamphlets contre madame de Stal.]

La conversation, toujours pnible  soutenir lorsqu'elle est dispose
 tourner  l'aigreur, devenait encore plus difficile pour la
matresse de la maison, qui tait calme, compasse et sans aucune
imagination, bien qu'elle et dans le langage une sorte de manire
emphatique qui pouvait y faire croire un moment. Madame Necker avait
t blesse de cette attaque directe relative  la statue de M. de
Voltaire; elle savait que madame de Genlis avait tourn en ridicule le
pote et ses admirateurs, et cette preuve presque positive en tait
une nouvelle assurance... Elle reprit donc la dernire parole de
madame de Genlis avec cette exquise politesse quelle apportait
toujours dans la conversation, mme dans une discussion avec une
ennemie, et lui dit:

--Vous avez parl, madame, de la vanit de M. de Voltaire; je vais, si
vous le permettez, vous montrer une lettre qu'il m'crivit de Ferney
lorsqu'il apprit que notre intention tait de lui envoyer M. Pigalle.

Madame Necker passa chez elle, et rapporta, aprs quelques moments
d'absence, une lettre de la main mme de M. de Voltaire, chose qui
n'arrivait que dans les grandes occasions. Voici cette lettre:

... J'ai soixante-seize ans, madame, et je sors  peine d'une grande
maladie. M. Pigalle doit, dit-on, venir modeler mon visage; mais,
madame, il faudrait pour cela que j'eusse un visage... On n'en
devinerait pas mme la place: mes yeux sont enfoncs de trois pouces;
mes joues sont du vieux parchemin mal coll sur des os qui ne tiennent
 rien; le peu de dents que j'avais est parti. Ce que je vous dis l
n'est point de la coquetterie, c'est une pure vrit. On n'a jamais
sculpt un pauvre homme dans cet tat; M. Pigalle croirait qu'on s'est
moqu de lui, et, pour moi, j'ai tant d'amour-propre que je n'oserais
jamais paratre devant lui, etc.

--Eh bien! madame, dit madame Necker, aprs que madame de Genlis eut
pris lecture de la lettre du patriarche de Ferney, car elle avait
voulu qu'elle reconnt son criture, que dites-vous de la vanit d'un
homme qui convient avec lui-mme, et avec vous, que sa nature est
arrive  tre ainsi dcrpite?...

MADAME DE GENLIS, se levant.

Tout ce que je pourrais dire, madame, serait superflu; car je suis
confirme dans ma premire pense, maintenant que j'ai lu cette
lettre. (_Souriant et regardant madame Necker._) Vous m'accuserez
peut-tre d'enttement, ce n'est que _persvrance_ dans mon opinion.

MADAME DE BARBANTANE.

Ah! dans le fait! n'tes-vous pas grande matresse de l'ordre de la
Persvrance?... C'est une bonne manire d'avoir un brevet
d'enttement. On dit: _Je suis de l'ordre de la Persvrance[64], je
ne change pas d'avis_..., et on a raison! C'est fort commode!

[Note 64: Madame de Genlis avait fond un ordre appel l'ordre de _la
Persvrance_; elle prtendit alors que c'tait un ordre ancien et qui
venait de Pologne. Madame Potocka et un Polonais lui donnrent
quelques ides l-dessus, et le roi de Pologne acheva la mystification
que voulait faire madame de Genlis. Cet ordre a fait beaucoup de
bruit; on prtendit dans le temps que la Reine avait demand  en
tre, et qu'elle avait t _refuse_; je ne le crois pas, quoique
madame de Genlis le nie dans ses Mmoires de manire  le faire
croire. Au reste, l'anneau donn aux chevaliers ne leur imposait tout
simplement que la perfection; il portait en lettres mailles:
_Candeur et loyaut, courage et bienfaisance, vertu, bont,
persvrance._]

MADAME DE GENLIS, d'un air digne et sans paratre mme mue de ce que
vient de lui dire madame de Barbantane, salue madame Necker en
souriant, et lui dit:

Quoique je sois _entte_, madame, permettez-moi de vous dire que je
suis fche de me trouver d'un autre avis que le vtre: c'est un
regret qu'on ne peut s'empcher d'prouver quand on vous apprcie
comme je le fais... Permettez-moi d'ajouter que je suis effectivement
de l'ordre de la Persvrance, et que je le prouverai par celle que je
mettrai toujours  vous tre agrable.

Tout cela fut dit si gracieusement, que madame Necker fut vaincue, et
son adieu fut mme amical. Madame de Genlis, contente d'avoir ramen 
elle la personne qu'il lui importait le plus de mettre de son parti,
s'en fut, non pas comme une femme, mme de bon ton, s'en irait
aujourd'hui, en courant et saluant, soit de la tte comme un
sous-officier prussien, soit en tranant ou avanant une jambe et
donnant une main[65] qu'on lui secoue avec force, mais en marchant
doucement, soit pour s'chapper sans tre vue, afin d'viter de faire
vnement, et pour cela on saisissait le moment o il entrait une
nouvelle visite, soit pour bien dvelopper l'lgance de sa taille,
qui alors avait tous ses avantages, en prenant cong de la matresse
de la maison, lorsqu'on ne pouvait l'viter. Cette politesse, que nous
regardons aujourd'hui comme ridicule, tait plus ncessaire au bonheur
de la vie habituelle qu'on ne le croirait peut-tre; elle entretenait
des relations douces et amicales entre des personnes qui, quelquefois,
taient disposes  s'loigner l'une de l'autre.  cette poque il
tait encore facile de maintenir cette faon d'tre: des traditions
toutes rcentes, des souvenirs de ce sicle qui nous avait fait
proclamer le peuple le plus poli du monde entier, aidaient  conserver
cette urbanit de manires, cette sret de commerce, cet change
rciproque d'attentions, de sacrifices mme, sans lesquels une socit
n'a plus ni lois, ni frein, ni rien de ce qui donne de la force  ce
code qui nous rgit.  l'poque que je cite, il y avait d'ailleurs
dans le monde de ces personnes qui survivent au sicle o elles ont
vcu, et qui transportent dans l'autre les traditions et les coutumes
du prcdent; ce qu'elles avaient vu, elles le racontaient  la jeune
gnration, qui voulait  son tour avoir  raconter que le temps o
elle vivait tait le plus poli et le plus remarquable comme exquises
manires. J'ai connu chez ma mre de vieux amis de la maison, qui me
tenaient sur leurs genoux et me racontaient qu'ils avaient vu Louis
XIV dans leur enfance. Ma mre avait elle-mme t nourrie dans ces
traditions, et je me souviens que ces vieux amis dont, entre autres,
tait M. le comte de Prigord[66], taient bien intressants 
couter, surtout ce dernier, qui avait une grce et une politesse
parfaites, et qui, du reste, tait ordinaire d'esprit, mais ne le
paraissait pas, tant sa conversation avait de douceur et de charme.
Son suffrage tait d'un grand poids[67]; c'tait presque un succs
pour ceux qui entraient dans le monde. Aussi un jeune homme se faisait
prsenter chez lui comme une jeune femme se faisait toujours prsenter
dans ce temps-l, soit chez madame la marchale de Luxembourg, soit
chez madame de Coaslin, soit chez madame de Brissac, ou chez madame la
duchesse de Brancas, dont l'extrme bon got tait le rgulateur de
celui d'une grande partie de la socit: on voulait plaire  cette
socit, et pour cela il fallait tre aimable pour sa patronne. On
faisait des frais; ils nous taient rendus, et de l cet change
mutuel de prvenances et de marques d'intrt. Le premier vritable
branlement de cet difice sacr de la socit fut donn en 1787 
celle de Paris par la Rvolution _commenante_. On se moqua de TOUT,
de son pre, de sa mre, mme de Dieu.... pouvait-on ne pas se moquer
de soi-mme? Cela devait arriver et arriva en effet...; on fut encore
bon, loyal et vertueux; on eut des faons _polies_, mais parce qu'il
fallait cacher une laide nature. Jamais on ne parle davantage du bien
que lorsqu'on est prs du mal.

[Note 65: Un homme d'un mrite suprieur, et qui joint  ce mrite un
esprit spcialement fin et d'une nature  la _Sterne_, M. Dupin, le
prsident de la Chambre, me disait un jour en parlant de ces _mains
secoues_, faon de s'aborder aussi grossire que ridicule, mais en
usage enfin, et voil ce qui lui dplat avec raison, qu'il fallait
nommer cela des _patinades_.]

[Note 66: L'oncle de M. de Talleyrand. J'ai encore aujourd'hui ma
bonne et excellente amie, la comtesse de La Marlire, qui, avec ses
quatre-vingt-quatre ans, a toute la vivacit d'une femme de trente
ans, et qui me parle de tout le dernier sicle avec un esprit qui est
ravissant. Ce qu'elle sait est infini, ainsi que mon vieil ami M.
Lageard de Cherval.]

[Note 67: _Grand-pre_ d'lie de Prigord.]

Je n'entends pas toutefois, par ce que je viens de dire, que la
socit de cette poque ne ft forme que d'tres tellement
excellents, que nous menions une vie de l'ge d'or. Tout au contraire,
il y avait comme aujourd'hui des envieux et des envieuses, des
intrigantes et des intrigants, et tout ce mme arsenal des mchancets
du coeur; mais il y avait cette bonne ducation qui faisait viter les
gaucheries dans les mchancets, et qui les dpouillait de ces pines,
de cette enveloppe grossire qui est ajoute dans notre temps aux
mmes perfidies, aux mmes vices, et rend le fiel plus amer lorsqu'on
arrive au fond du calice des unes, en augmentant la laideur des
autres. On est grossier aujourd'hui sans tre meilleur, voil tout le
changement. On a de l'impudence pour confesser une trahison; on lve
la tte pour la proclamer, et l'on appelle cette impudente effronterie
de la _franchise_. Ajoutez  cette prtention que jamais le mensonge
ne fut plus  l'ordre du jour parmi ce qu'on appelle encore le
monde... On est vain du mal qu'on produit, on est comme stipendi du
dmon pour dranger la vie de la plus simple route... C'est une tude
bien curieuse  faire que celle de cette socit qui s'en va
s'croulant, s'abmant sous ses propres ruines, et chantant HOSANNA
pour remercier Dieu de sa rgnration! Ce serait peut-tre
intressant pour ceux qui assistent  la reprsentation, s'ils taient
dgags de tout intrt; mais ce n'est pas possible... L'me, le
coeur, le mobile de tout ici-bas, l'_intrt_, une cause quelconque
enfin, nous attache  ce monde dans lequel nous vivons, et nous fait
frmir le coeur lorsque nous voyons les insenss qui conduisent la
voiture dans laquelle nous roulons aller toujours  ct du
prcipice... Ils y tomberont tous en rptant qu'ils connaissent la
route.

--Vous ne connaissez que le vieux chemin, s'crient-ils, on en a fait
un beaucoup plus beau!

--Sans doute, mais nous avons sur vous l'avantage de connatre
l'ancien et le nouveau, nous qui sommes de _l'ancien temps_!

Retournons chez madame Necker.

Lorsque madame de Genlis fut partie, les femmes qui composaient ce
soir-l la socit de madame Necker firent entendre un choeur de
paroles qui, pour tre cependant dites avec tout le bon got possible,
n'en atteignaient pas moins le but, et ce but tait madame de Genlis.
Elle n'tait pas aime depuis quelques annes, et c'tait elle-mme
qui avait aigri le monde contre elle, par sa suffisance, son ton
aigre-doux dans le monde et sa conduite envers la Reine.  cette
poque, comme toujours, une femme influente dans le monde par son
esprit, sa figure ou sa fortune, savait bien nuire  n'importe
qui[68], et madame de Genlis, parlant presque toujours au nom du duc
de Chartres, tait coute, bien qu'on ne l'aimt pas. Aussi
tait-elle dans une grande disgrce auprs de madame de Chlons[69],
jeune et charmante personne, cousine de madame la duchesse de
Polignac; auprs de madame de Brionne, parente de la Reine; de la
princesse de Beauvau, qui, en sa qualit de dame du palais, aimait la
Reine comme toutes les personnes qui l'approchaient... Madame de Blot
et madame de Barbantane taient bien du Palais-Royal, ce qui leur
donnait l'ordre d'tre mal pour la Reine; mais leur aversion pour
madame de Genlis les mettait en harmonie avec les autres femmes. Ce
fut en vain que madame Necker voulut prendre la dfense de l'absente,
le dchanement tait trop fort. Madame de Stal vint au secours
d'ailleurs de madame de Blot, qui en ce moment expliquait  lord
Stormont, qui arrivait, comment il les trouvait si animes, ajoutant
que madame de Genlis avait avou qu'elle n'avait pas mme t mue
pendant son voyage  Ferney:

[Note 68: Qu'on voie  quel point cela est vrai pour Napolon: il
avait madame de Stal contre lui; eh bien! elle lui a nui plus
peut-tre que 25,000 hommes.]

[Note 69: Madame de Chlons, jeune et charmante femme, et cousine de
la duchesse de Polignac; elle accompagna son mari en Portugal, o il
fut nomm ambassadeur en 1790. Ce fut le dernier ambassadeur _de
famille_ que la France envoya dans la Pninsule. Il fut reu avec le
crmonial le plus bizarre, o se trouvent de ces usages qu'on suit
aujourd'hui parce qu'on l'a fait hier. Ce crmonial tait le plus
ridicule du monde; le dtail s'en trouve dans mes Mmoires sur
l'empire. Par exemple, l'ambassadeur tait reu  la descente de son
vaisseau ou de sa galre, soit qu'il ft venu par mer ou par
l'Espagne, les deux seules routes pour parvenir  Lisbonne, par le
grand de Portugal le dernier ayant reu la grandesse. Ils montaient
tous deux seuls dans une voiture de la cour; l'ambassadrice prenait
une autre route galement dans les voitures de la reine[69-A].
L'ambassadeur et le grand de Portugal arrivaient  l'ambassade; l,
ils trouvaient une table somptueusement servie pour _trente_ couverts,
mais pas un convive. Ils se saluaient silencieusement et se mettaient
 table. On offrait de deux ou trois plats au seigneur portugais, qui
flairait seulement, et lorsque le cuisinier tait bon, comme le mien,
par exemple, qui tait le meilleur de Paris[69-B], c'tait un
sacrifice. Les deux hommes demeuraient ainsi en face l'un de l'autre
pendant vingt minutes  peu prs... ensuite le Portugais se levait, et
l'ambassadeur le reconduisait jusqu' sa voiture. Une fois parti,
l'ambassadeur remontait, billait, s'il tait triste de son humeur,
chose qu'il n'avait point os faire, et riait, qu'il ft gai ou non,
car il le fallait bien, de cet original qui venait ainsi demander 
dner  des gens qui arrivent et n'ont pas encore leurs malles
ouvertes... La mme chose arriva pour nous; ce fut l'ambassadeur
d'Espagne, que nous ne connaissions pas, qui prta tout ce dont on
avait besoin. Voil ce que c'tait que le Portugal en 1806.]

[Note 69-A: La reine tait folle, mais elle rgnait toujours; il y
avait une rgence, et les actes portaient son nom.]

[Note 69-B: Il tait si excellent, qu'un jour M. de La Vaupalire le
reconnut en mangeant d'une tte de veau en tortue chez moi... La
Vaupalire s'cria:--Il ne peut y avoir qu'_un seul_ homme dans Paris
qui puisse faire ainsi une tte de veau! C'est Harley!... C'tait lui,
en effet. Cet homme portait, vers la fin de son service, l'insolence
culinaire  un tel point, qu'il ne faisait les jours de grands dners
chez moi que les trois ou quatre plats qui taient devant moi, et
qu'il savait que j'aimais;... le reste du dner tait bon, mais avec
une grande diffrence: c'tait celui qui tait sous lui qui agissait.
Quant  lui, il allait au spectacle  Lisbonne, au grand thtre
italien, avec la mme fashionabilit que le premier secrtaire
d'ambassade. C'tait un type trs-curieux  tudier que Harley. Tel
tait le nom de mon cuisinier... il vit toujours.]

--Mme ayant M. Ott, un fameux peintre allemand, avec elle, dit madame
de Stal.

Madame Necker ne dit rien, mais elle regarda sa fille avec une
expression de mcontentement trs-marque.

Il tait minuit. Tout ce qui n'tait pas de l'intimit de madame
Necker tait parti; il ne restait plus que madame de Blot, madame de
Barbantane, madame de Lauzun, madame de Monaco, madame de Brionne,
madame la princesse de Poix, la seule personne de la Cour et mme de
Paris qui et dans toute leur puret l'esprit aimable et les exquises
manires de la cour de Louis XIV, M. de La Harpe, Marmontel, l'abb
Raynal, le marchal de Noailles, le comte de Creutz, ambassadeur de
Sude, le comte Louis de Narbonne, Grimm, et plusieurs autres hommes
qui, moins marquants que ceux dont je viens de dire les noms, n'en
contribuaient pas moins  l'agrment des soupers de madame Necker, que
sa fille au reste rendait charmants, lorsqu'elle y restait quand sa
mre tait trop souffrante pour les prsider autrement que debout, ce
qui faisait dire au marchal de Noailles qu'elle ressemblait alors au
spectre de Banquo dans _Macbeth_...

Ce mme jour dont je raconte les vnements, il y avait eu du
mouvement dans Paris... Les amis de M. Necker taient inquiets... La
faction qui lui tait contraire le poursuivait avec un acharnement
auquel il ne rpondait qu'avec un grand calme et de la dignit. Sa
femme, qui pouvait paratre ridicule, mais ne l'tait pas, avait, dans
tout ce qui se rapportait  son mari et  ses intrts de famille, une
convenance gale  celle de M. Necker... Quant  leur fille, ses
passions la portaient  parler avec vhmence sur les sujets les plus
frivoles: qu'on juge de l'loquence de son me lorsqu'il s'agissait de
son pre! son pre, qu'elle idoltrait! Quelquefois elle avait avec
lui une discussion sur un individu de la Rvolution, un homme qui, la
veille, le matin mme, avait injuri son pre  la tribune, ou bien
dans un pamphlet... De l'individu, on arrivait aux choses, et la
discussion s'engageait. C'tait alors que madame de Stal tait
adorable!... elle conduisait la discussion juste au point o il
fallait qu'elle parvnt pour faire briller le talent de son pre,
auquel elle tait tellement suprieure, que la lutte n'tait pas mme
possible; et lorsqu'elle avait conduit son pre _ la porte_ du
triomphe, alors elle se retirait modestement, mais si adroitement
aussi, que personne ne se pouvait douter qu'elle-mme n'tait pas
vaincue, et qu'elle cdait la victoire. Ceux qui ne connaissent pas
madame de Stal et la jugent d'aprs les pauvrets qu'en rapportent
quelques crits de madame de Genlis et de quelques autres personnages
n'ayant pas le talent de madame de Genlis, et n'tant renomms que par
leur opposition au plus beau talent, au gnie qui apparut dans le
dernier sicle; les personnes, dis-je, qui veulent juger madame de
Stal d'aprs _ces pices-l_, rendront un arrt compltement injuste,
car madame de Stal avait autant d'me, autant de coeur que de gnie,
et qui l'aurait vue dans l'exercice de cette coquetterie filiale
l'aurait elle-mme adore!...

Ce qui restait ce soir-l au contrle-gnral avait t invit 
souper par madame Necker. Elle agissait ainsi dans la soire: en
voyant dans la foule une personne qu'elle voulait garder, elle le lui
disait ou le lui faisait dire; mais il y avait _un fond_, comme on
appelait sept  huit personnes de l'extrme intimit qui toujours
taient invites de droit.

Les affaires politiques taient alors d'une telle importance qu'une
discussion leve sur un fait quelconque chez M. Necker ne pouvait
tre que srieuse... Madame Necker le sentit, et elle dirigea la
conversation vers un autre but. M. de Chastellux prtendait que madame
Necker arrangeait le matin la conversation du soir: c'est du moins
madame de Genlis qui le raconte. Je parlerai en son lieu de cette
anecdote, que je crois entirement fausse, au moins dans quelques-unes
de ses parties... mais ce jour dont je viens de parler, il y avait
trop de monde d'ailleurs autour de madame Necker pour qu'elle pt
diriger  son gr la conversation. Lorsque la foule fut partie et que
le salon de madame Necker se trouva comme il devait tre, alors
seulement elle parut respirer... C'est dans de pareils instants que
je suis de plus en plus convaincue que je ne suis pas faite pour le
grand monde, disait-elle  la duchesse de Lauzun!.... C'est
Germaine[70] qui doit y briller et doit l'aimer, car elle possde
toutes les qualits qui mettent dans cette position d'tre  la fois
redoute et recherche... tenez, regardez-la!...

[Note 70: Madame de Stal, Louise-Germaine, etc., etc.]

En ce moment, en effet, madame de Stal tait presque belle; elle
tait toujours mal mise, mme selon la mode et ses convenances, et
elle l'tait galement selon sa personne, si difficile  encadrer dans
une parure ordinaire qui ne ft pas ridicule... Mais ce soir-l, elle
tait bien; ses bras et ses mains, d'une admirable beaut,
ressortaient sur une robe noire qu'elle portait, soit par got, soit
qu'elle ft en deuil... Entoure de plusieurs hommes en adoration
devant elle, appuye pour ainsi dire sur son pre, dont elle semblait
interroger le regard pour deviner sa pense, elle avait dans sa pose
et dans l'expression de sa physionomie toute une posie de l'me, que
plus tard elle a communique  tout ce qu'elle a crit... Et puis,
sans tre belle[71] madame de Stal tait dj le modle d'aprs
lequel Grard peignit sa Corinne vingt ans plus tard... C'tait cette
mme richesse de forme et de sant... cette mme puret de lignes...
ces contours puissamment arrondis qui revtaient une organisation
potique... Corinne est bien la jeune femme qui jadis, au cap Misne,
devait improviser dans ces temps fabuleux o les jours, les nuits et
les heures avaient leurs guirlandes et leurs autels... Madame de
Stal, jeune comme elle l'tait en 1788, avait un charme trs-puissant
qu'elle exerait sur tout ce qui l'approchait. Connaissant ses
avantages, n'en perdant aucun, les faisant valoir mme, madame de
Stal, sans tre une personne  prtention, en avait quelquefois les
inconvnients, parce que l'excs de son naturel en faisait souponner
la vrit... C'est ainsi qu' l'poque o nous sommes arrivs, madame
de Stal tait une personne extrmement en dehors d'elle-mme, et ne
pouvait contraindre ses sentiments... Madame Necker, entirement
oppose non-seulement de systme, mais de gots,  la manire d'tre
de sa fille, formait avec elle une trange disparate... Il y avait
donc dans ce groupe de trois personnes s'aimant sans doute, mais se
convenant mal, bien peu aussi d'lments de bonheur... Il y avait mme
souvent des discussions qui se terminaient nanmoins toujours
convenablement, parce que madame de Stal, tout en ayant raison,
vitait de faire souffrir sa mre ou son pre par un triomphe qui les
et blesss... Tous ceux qui ont connu madame de Stal peuvent
certifier de la vrit du fait, et ce qui tait surtout admirable,
c'est qu'elle n'y mettait pas cette sorte de complaisance accorde 
_un vieil enfant_... On voyait qu'elle cdait par respect et par
convenance[72].

[Note 71: Je ne parle pas de sa figure, mais de sa personne; on sait
qu'elle tait admirablement faite, et que ses paules, sa poitrine,
ses bras et ses mains taient d'une grande et rare beaut.]

[Note 72: M. de Narbonne, le cardinal Maury, M. Suard, M. Frdric de
Chteauneuf, qui la virent plus tard  Coppet, me certifirent tous
cette vrit.]

Ce mme jour dont je parle, il avait t question de l'abb Barthlemy
(Anacharsis), et on en avait dit assez de mal. Quelques personnes
avaient assist  la sance acadmique du matin pour sa rception, et
madame de Stal voulait entendre un avis sur cette grande affaire;
elle interpella donc M. de La Harpe, qui alors tait son plus ardent
admirateur, et lui demanda des dtails sur la rception de l'abb
Barthlemy, qui avait t reu par le chevalier de Boufflers. Madame
Necker avait demand  sa fille de dtourner, autant que possible, la
conversation des sujets politiques...... Madame de Stal aimait sans
doute avec passion une discussion _tribunitienne_, et pour elle le
forum et t un lieu de prdilection... Mais les causes littraires
lui plaisaient aussi. C'est, au reste,  sa coutume de soutenir des
causes politiques dans le salon de sa mre, et plus tard dans le sien
lorsqu'elle fut ambassadrice de Sude, qu'on doit la funeste manie qui
domina les femmes de cette poque, et fit de tous les salons de Paris
autant d'arnes o les amants, les maris et les frres, soutenus,
excits par la vue de celles qu'ils aimaient, prenaient, laissaient,
reprenaient des opinions qu'ils _relaissaient_ encore, selon les
caprices dominants de la passion qui les faisait agir. Depuis la
Fronde, il en allait ainsi; et M. de La Rochefoucauld disait avant la
bataille de Saint-Antoine:

  Pour obtenir son coeur, pour plaire  ses beaux yeux,
  Je fais la guerre aux rois, je l'aurais faite aux dieux!...

et par une suite malheureuse de cette mme influence, il disait aussi
aprs la bataille, mais d'une voix plus dolente:

  Pour obtenir son coeur, pour captiver ses voeux,
  J'ai fait la guerre aux rois, j'en ai perdu les yeux!

La _Fronde_ se fit et se forma dans le salon de madame la duchesse de
Longueville. Ce furent les mains blanches de madame la duchesse de
Chevreuse, de madame la duchesse de Longueville, de Mademoiselle,
_mademoiselle la Grande_, qui nourent les rubans bleus aux bouquets
de paille et en firent le signe de ralliement des _frondeurs_... Et
plus tard, est-ce que ce ne furent pas aussi les mains de toutes les
femmes de Paris qui nourent en rosettes tous leurs rubans blancs,
lorsqu'en 1814 le drapeau blanc flotta de nouveau sur les Tuileries...
et dans ces mmes annes 1789 et 1791, les cocardes blanches et
tricolores, avec l'influence immense de l'opinion sur celui qui
recevait un ruban ou bien un signe quelconque et se disait:

Que pensera-t-on de moi dans cette maison?...

Tout cela venait de mme source...

Et on ne pouvait s'empcher de demeurer soumis  cette influence de
l'_opinion publique_; car c'tait ainsi qu'on nommait l'opinion qui
partait d'un salon dont la coterie se composait de cent personnes;
mais elles connaissaient l'autre coterie d'une semblable opinion, et
son influence doublait celle qui tait immdiate... N'avons-nous pas
vu,  l'poque dsastreuse de l'migration, une caisse  l'adresse
d'un officier qui voulait demeurer dans ses terres avec sa femme et
ses enfants?... Eh bien! cette caisse renfermait une quenouille et son
fuseau!.... L'homme tait frapp au visage de cette manire, et il
devait subir l'influence que les femmes alors exeraient sur
l'opinion. Cette preuve de notre pouvoir fut la dernire, mais elle
fut immense... non-seulement dans ses effets immdiats, mais dans son
long retentissement, dans ses rsultats funestes peut-tre... non que
je rcuse le pouvoir que Dieu a mis en nos mains, mais je crois qu'il
lui a donn une autre destination.

Madame de Stal ne le pensait pas ainsi... Elle croyait qu'il ne
fallait que de la force pour pntrer de son sujet un auditoire bien
compos, et qu'il est du devoir d'une femme de lui inculquer alors les
opinions qu'on veut propager. Le matin de ce mme soir, madame Necker
et elle avaient longuement agit cette question, et comme toujours, la
discussion brouilla la question au lieu de l'claircir, et elles se
trouvrent un peu moins d'accord aprs la discussion qu'elles ne
l'taient. Le rsum allait nanmoins tre arrt, lorsque monsieur le
comte Louis de Narbonne, qui alors tait li avec mademoiselle
Contat, entra dans le cabinet de madame Necker[73], dont il tait
fort aim..., quoique leur esprit ft tout--fait dissemblable....
C'est peut-tre pour cette raison..... Quoi qu'il en soit, aussitt
que la mre et la fille l'aperurent, elles le firent juge de leur
cause, et il donna raison  madame Necker...

[Note 73: M. de Narbonne m'a souvent racont que madame Necker vitait
les discussions politiques avec autant de soin que sa fille les
recherchait, et il me citait ce fait en me racontant qu'un jour,
allant voir madame Necker le matin, il la trouva dans un entretien
trs-anim avec sa fille, et la suppliant de ne pas parler le soir
politique dans son salon;  quoi la fille rpondait avec chaleur,
comme elle en mettait  tout ce qu'elle faisait, qu'elle ne pouvait se
promettre  elle-mme d'tre comme sa mre le lui demandait. Ma mre,
dit-elle  monsieur de Narbonne en riant, croit faire de moi comme
d'une masse de cire qu'elle jetterait en moule, et qui prend la forme
qu'on lui donne... Il faudrait que je fusse de mme... Cela ne se peut
pas, n'est-ce pas? Cependant elle promit de ne parler que de
littrature. M. de Narbonne tait alors li avec mademoiselle Contat;
il venait de l'tre avec madame de Coigny (la marquise), et cette
poque de 89 tait le moment o il commenait  trouver madame de
Stal plus aimable que toutes les autres femmes.]

--Mais, ajouta-t-il, seulement pour ce soir; car quand je devrais en
voir les plus sinistres effets, je ne me refuserais pas au dlicieux
plaisir d'entendre madame, dit-il en se tournant vers madame de Stal
et lui baisant la main... C'est un plaisir dangereux, je le sais, mais
il faut y cder.

Madame de Stal rougit, ce qui ne l'embellit pas! mais M. de Narbonne
commenait  tre sous le charme... et elle-mme y cdait aussi... Ce
ne fut, toutefois, que long-temps aprs qu'ils furent lis plus
intimement ensemble[74], c'est--dire quelques mois aprs; mais avant
ce moment mme il avait du pouvoir dans la maison, o son charmant
esprit tait apprci ce qu'il valait, ainsi que son coeur... car il
tait aussi bon que spirituel.

[Note 74: Je raconte cette soire pour donner une ide des soupers
intimes de madame Necker; c'tait exactement ainsi.]

En consquence de sa promesse, madame de Stal, voyant sa mre
inquite de la tournure qu'elle allait donner  la conversation avant
le souper, demanda, comme je l'ai dit,  M. de La Harpe, comment
s'tait passe la sance de l'Acadmie.

MADAME NECKER.

Oui... Comment le rcipiendaire s'est-il comport, M. de La Harpe?...
Son discours...

M. DE LA HARPE, assez embarrass, attendu que l'abb Barthlemy est
l'ami de la famille Necker.

.... Son discours... est un peu mdiocre. C'est l'ouvrage d'un homme
g, qui a voulu atteindre  un but trop lev pour lui. On l'a
applaudi par bienveillance pour sa personne et son grand ge. On
trouve dans son discours de ces fautes dont il est rare de se garantir
aujourd'hui, mais dont l'abb Barthlemy devrait tre exempt... Par
exemple, il dit en parlant de son prdcesseur BEAUZE: _La
mtaphysique de la grammaire offrait  ses regards une vaste rgion
rarement frquente par des voyageurs; couverte, en certains endroits,
de riches moissons; en d'autres, de roches escarpes et de forts._
Des _moissons_, des roches escarpes, des forts, dans la grammaire!
Que de grands mots dplacs et vides de sens! Et puis, en parlant de
Beauze, homme de talent sans doute, mais presque inconnu hors de
France, il dit: _Sa supriorit lui donne des droits  la
modestie..._ Quelle phrase louche et entortille!... Il semblerait
qu'on ne doit tre modeste qu'en tant suprieur... Je croyais, au
contraire, que c'tait mme _un devoir_ pour la mdiocrit que d'tre
modeste.

LE MARCHAL DE NOAILLES.

Et le chevalier, comment s'est-il comport?... C'est lui qui
m'intresse aprs tout.

M. DE LA HARPE.

Sa rponse tincelle d'esprit... Mais il y aurait un reproche  lui
faire peut-tre... (_Ici M. de La Harpe regarde rapidement autour de
lui pour voir s'il n'y a personne qui puisse prendre parti pour M. de
Boufflers._) Il donne trop facilement dans le phbus... Mais c'est un
lger dfaut que mille beauts font disparatre, et ce n'est qu'en ma
qualit d'Aristarque que je me suis permis cette critique en rpondant
 M. le marchal... Et dans une sorte d'analyse du _Voyage du jeune
Anacharsis_, remplie d'imagination et de noblesse, dans laquelle il
retrace l'tat de dgradation o est la Grce aujourd'hui sous des
matres barbares[75], M. le chevalier de Boufflers s'lve  la
hauteur du plus beau talent. Ce passage m'a tellement frapp, que je
lui ai demand sur l'heure mme la permission d'en prendre une copie,
et je l'ai sur moi.

[Note 75: Ce que pense et dit M. le chevalier de Boufflers dans son
discours est bien curieux, il avait _devin_ l'avenir.]

MADAME NECKER.

M. de La Harpe, je vous demande instamment de lire ce morceau.

MADAME DE STAL, allant  lui et lui serrant vivement la main, lui dit
d'un ton caressant:

M. de La Harpe! M. de La Harpe! j'aimerais bien mieux quelque chose de
vous. Mais aprs ce que vous crivez, ce que je prfre, c'est ce que
vous lisez!

M. DE LA HARPE, s'inclinant.

Madame!... votre bont me confond! (_Il tire un portefeuille de sa
poche, dans lequel est le fragment du chevalier de Boufflers, et
lit_[76]:)

[Note 76: Ce discours est celui de M. de Boufflers mme; je l'ai
transcrit seulement par fragments, le trouvant moi-mme fort beau;
cependant, il a les dfauts de son poque, l'_abondance strile_ des
pithtes et des pithtes _trois_ par _trois_... Ainsi, par exemple:

.... Les tableaux _nouveaux_, _parlants_ et _vivants_...
L'_enthousiasme_, la _haine_ et l'_impartialit_, tracent le portrait
de Philippe. Chaque chose a repris sa _forme_, son _lustre_ et sa
_place_, etc., etc.

J'ai mis ce fragment, parce qu'il est peu connu et qu'il rappelle
l'poque; il est fort long, et je n'en ai pu placer qu'une petite
portion.]

Mais quel autre Orphe, quelle voix harmonieuse, rappelle sur ces
coteaux dpouills les arbres majestueux qui les couronnaient, et
rend  ces lieux incultes l'ornement de leurs bocages frais, de leurs
vertes prairies, de leurs ondoyantes moissons? Quels puissants accords
ont de nouveau rassembl les pierres parses de ces murs autrefois
btis par les dieux? Tous les difices sont relevs sur leurs
fondements, toutes les colonnes sur leurs bases, toutes les statues
sur leurs pidestaux. Chaque chose a repris sa forme, son lustre et sa
place, et dans cette cration rcente, le plus aimable des peuples a
retrouv ses cits, ses demeures, ses lois, ses usages, ses intrts,
ses occupations et ses ftes. C'est vous, Monsieur, qui oprez tous
ces prodiges: vous parlez, aussitt la nuit de vingt sicles fait
place  une lumire soudaine, et laisse clore  nos yeux le
magnifique spectacle de la Grce entire au plus haut degr de son
antique splendeur. Argos, Sparte, Athnes, Corinthe et mille autres
villes disparues, sont repeuples... Vous nous montrez, vous nous
ouvrez les temples, les thtres, les gymnases, les acadmies, les
difices publics, les maisons particulires, les rduits les plus
intrieurs. Admis sous vos auspices dans leurs assembles, dans leurs
camps,  leurs coles,  leurs cercles,  leurs repas, nous voil
mls dans tous leurs jeux, spectateurs de toutes les crmonies,
tmoins de toutes les dlibrations, associs  tous les intrts,
initis  tous les mystres, confidents de toutes les penses, et
jamais les Grecs n'ont aussi bien connu la Grce, jamais ils ne se
sont aussi bien connus eux-mmes que votre Anacharsis ne nous les a
fait connatre...

Dans ces tableaux nouveaux, parlants et vivants, les objets s'offrent
 nous sous tous les aspects. Les hommes et les peuples, toujours en
rapport, toujours aux prises les uns avec les autres, nous dcouvrent
 l'envi leurs vices et leurs vertus. L'enthousiasme, la haine et
l'impartialit tracent alternativement le portrait de Philippe. Les
tristes hymnes des Messniens accusent l'orgueil de Lacdmone. Les
Athniens laissent entrevoir leur corruption au travers de leurs
agrments. Le suffrage ou le blme distribu tour  tour par des
partisans ou par des rivaux, tous les tmoignages favorables ou
contraires soigneusement recueillis, fidlement cits, sagement
apprcis, suspendent et sollicitent des jugements que vous laissez
modestement prononcer  votre lecteur; il tient la balance, mais vous
y mettez les poids.

Enfin, est-il question de la plus noble passion des Grecs, de leur
patriotisme? En nous les offrant pour modles, vous nous rendez leurs
mules. Mais que dis-je! En fait de patriotisme, les exemples des
Grecs nous seraient-ils ncessaires? Non, non; ce feu sacr, trop
longtemps couvert, mais jamais teint, n'attendait ici que le souffle
d'un _roi citoyen_[77] pour tout embraser.

[Note 77: Singulire concidence! Louis XVI, acceptant la constitution
de 89, est appel _roi citoyen_, comme Louis-Philippe, quarante-un ans
plus tard!...]

     (Ici de nombreux applaudissements interrompent M. de La Harpe...
     Madame de Stal, transporte de cette partie du discours de M. de
     Boufflers, tmoigne son admiration et son contentement...
     Mouvement trs-prononc. Moment de repos pendant lequel on parle
     du discours... M. de La Harpe reprend sa lecture.)

...Dj un mme esprit nous vivifie, un mme sentiment nous lve,
une mme raison nous dirige, un mme titre nous enorgueillit, c'est
celui de Franais... Nous savons comme les Grecs qu'il n'est de
vritable existence qu'avec la libert, sans laquelle on n'est point
homme, et qu'avec la loi, sans laquelle on n'est point libre
(_Approbation nouvelle et prononce_). Nous savons, comme eux, qu'au
milieu des ingalits ncessaires des dons de la nature et de la
fortune, tous les citoyens sont gaux aux yeux de la loi (_Nouvelle
approbation_), et que nulle prfrence ne vaut cette prcieuse
galit, qui seule peut sauver du malheur de har ou d'tre ha. Nous
savons, comme eux, qu'avant d'tre  soi-mme, on est  sa patrie, et
que tout citoyen lui doit le tribut de son bien, de son courage, de
ses talents, de ses veilles, comme l'arbre doit le tribut de son ombre
et de ses fruits aux lieux o il a pris racine[78].

[Note 78: Ce qui est ici rapport du discours de M. de Boufflers est
textuellement copi dans le discours mme de M. le chevalier de
Boufflers. (_Note de l'auteur._)]

Lorsque M. de La Harpe eut fini de lire, tout le monde l'entoura pour
le remercier d'avoir apport ce fragment...

--Voil un morceau vraiment bien fait, dit madame de Barbantane. M. de
Boufflers a montr en l'crivant que l'auteur d'_Aline_ pouvait
produire des choses aussi fortes et profondment senties qu'il en fait
de lgres et d'agrables... Qu'en dit M. Necker?

--Je le trouve fort beau, madame, et j'en ferai sincrement mon
compliment  monsieur le chevalier de Boufflers.

On annonce: Monsieur l'abb Barthlemy.

--Vous arrivez toujours trop tard, lui dit madame Necker, mais surtout
aujourd'hui... M. de La Harpe vient de nous lire le discours de M. de
Boufflers, et j'avoue que je n'ai pu rsister au bonheur que j'ai
prouv de vous entendre louer avec cette vrit[79]... et puis des
louanges vraies dites par un homme d'esprit avec cette chaleur de
coeur, c'est vraiment une chose si rare, qu'il faut en remercier le
Ciel lorsque cela arrive  un de nos amis... Mais pourquoi venir si
tard?...

[Note 79: M. l'abb Barthlemy tait un des amis de la famille
Necker.]

--J'assistais  une lecture  laquelle trs-peu de monde tait invit.
Monsieur le marquis de Montesquiou nous a lu un drame de sa
composition qui, je l'avoue, m'a fait la plus profonde impression,
intitul _les Joueurs_... Le but en est fort moral, et tous les
vnements marchent avec une chaleur d'action remarquable.

--Je connais cet ouvrage, dit M. de La Harpe... Nous l'avons jou cet
t  Maupertuis[80].

[Note 80: Belle terre  quelques lieues de Paris, appartenant  cette
poque  M. le marquis de Montesquiou. On y joua _les Joueurs_ dans
l't de 1789, et M. de La Harpe y avait, en effet, un rle, ainsi que
Marmontel.]

MADAME NECKER.

Comment ne nous en avez-vous pas parl, M. de La Harpe?

MADAME DE STAL.

Oui, vous savez que nous dsirons connatre tout ce qui parat dans
toutes les branches de la littrature, et un ouvrage de M. de
Montesquiou!... C'est un double intrt... Est-ce bien?

M. DE LA HARPE.

Je m'avoue coupable; car l'ouvrage vaut bien la peine d'une analyse et
d'un loge... Mais une fois dans ce salon, on est si agrablement
dtourn de la route qu'on s'est trace en y venant, que je suis
pardonnable.

MADAME NECKER, en souriant.

Et vous serez _pardonn_, si vous nous en dites votre avis: car c'est
particulirement  votre avis que nous tenons, vous le savez?

M. DE LA HARPE, s'inclinant.

Marmontel, qui tait aussi  Maupertuis, et avait, comme moi, un rle
dans la pice, vous dira, madame, que c'est un ouvrage de trs-haute
esprance, si l'auteur veut tudier l'art dramatique. Cette pice des
_Joueurs_ est parfaitement conduite, et russirait  la scne avec peu
de changements. C'est une peinture des malheurs qu'entrane avec elle
la passion du jeu: toutes les bassesses qui se commettent dans les
tripots, cole de tant de fripons et l'cueil de tant de dupes, les
crimes et les horreurs qui s'y multiplient, cet assemblage de la bonne
et de la mauvaise compagnie associes ensemble pour mme honte comme
pour mme joie, toutes ces turpitudes dont la socit devrait rougir
enfin, sont dpeintes dans la pice de M. le marquis de Montesquiou
avec une vrit profondment morale et trs-dramatique; les caractres
sont bien tracs, l'intrt est bien conduit, enfin c'est une bonne
pice: et une pice en cinq actes et en vers, c'est une chose assez
rare pour en prendre note; mais voici qui est aussi bien curieux!...
Il y a quelques annes, que le marquis de Montesquiou fit lire sa
pice aux Comdiens franais, mais sans faire dire son nom; il laissa
croire, au contraire, qu'elle tait d'un jeune auteur sans nom et sans
tat: elle fut refuse  l'UNANIMIT. Elle est pourtant bien crite,
et elle m'a paru faire plaisir  la reprsentation; aprs cela, ce
n'est point un jugement sans appel que celui d'un parterre de comdie
de socit, ce n'est pas une preuve aussi certaine qu'une
reprsentation publique, et encore celle-ci ne l'est pas toujours. La
pice de M. de Montesquiou a t aussi bien joue, au reste, qu'il est
possible de jouer sur un thtre de socit...

MARMONTEL.

Comme madame la baronne de Montesquiou a surtout t charmante! quelle
douce voix! quelle finesse! elle joue aussi bien les soubrettes que
les amoureuses: deux emplois trs-opposs cependant! elle a un son de
voix ravissant, et une grce inimitable dans toute sa charmante
personne... Au surplus, La Harpe peut en parler mieux que moi, car
elle a jou _Mlanie_ d'une manire plus suprieure, dit-il, qu'il ne
l'a jamais vu jouer.

M. DE LA HARPE.

C'est la vrit: elle fit fondre en larmes toute l'assemble; elle y
mit une telle expression, que moi-mme je trouvai dans son rle des
nuances, saisies par elle, que je n'avais pas conues dans le
caractre de Mlanie.

MARMONTEL.

La Harpe, dis donc  ces dames les vers que tu as faits pour madame
la baronne de Montesquiou.

M. DE LA HARPE, embarrass.

Je ne crois pas me les rappeler.

MADAME DE STAL, avec un grand naturel.

Comment, vous! avec votre mmoire! allons donc!... c'est impossible.

M. DE LA HARPE, aprs avoir lanc un regard de reproche sur Marmontel,
rcite les vers.

_ madame la baronne de Montesquiou._

    De ses talents qu'a-t-elle donc affaire?
    Pour nous charmer, il suffit de ces yeux,
    De ce maintien, de ce port gracieux:
    En se montrant, elle est sre de plaire...
    J'entends sa voix, et je suis dans les cieux.
    Nave Annette et touchante milie[81],
  Si belle dans les pleurs! en riant si jolie!...
  Lequel de tant d'attraits est plus puissant sur nous?
  Son organe ravit et son jeu nous entrane.
  Son sourire est si fin! son regard est si doux!....
  Lequel lui sied mieux d'tre bergre ou reine?
  Chacun de ses talents rendrait une autre vaine:
  Eh bien! elle est modeste en les possdant tous.

[Note 81: Ces noms taient ceux des rles qu'elle remplissait dans les
diffrentes pices qu'on a joues  Maupertuis.]

MADAME DE STAL, avec force.

Ils sont charmants, ces vers! et surtout parfaitement vrais! Quand on
connat madame la baronne de Montesquiou, on est encore plus frapp de
leur beaut.

MADAME NECKER, aprs avoir jet un coup d'oeil attrist sur sa fille,
prouve nanmoins un mouvement d'orgueil maternel en l'entendant louer
une autre jeune femme sur tout ce qui lui manquait...; aussi dit-elle
d'une voix mue:

Est-elle donc si agrable, cette jeune femme?

MADAME DE STAL.

Ah! charmante! et aussi bonne que belle!...

En ce moment, on annona le souper. C'tait l'heure particulire de
l'agrment de la maison de madame Necker. Avant cette heure, o
ordinairement les personnes les plus froides prennent une sorte
d'aisance et de _laisser aller_, il rgnait toujours chez madame
Necker un air solennel, maintenu par elle et M. Necker; il y avait une
glace que toute la chaleur active et mouvante de leur fille ne pouvait
_fondre_... mais l'heure du souper tait celle des _bons contes_:
chacun en faisait; ce n'tait pas une grosse joie, mais une runion de
gens joyeux; enfin, on s'y amusait, tandis que, malgr le gnie de
madame de Stal, l'esprit de madame Necker et le talent de M. Necker,
on parvenait  s'ennuyer pendant les lectures et les discussions
littraires du soir; mais au souper cela n'arrivait jamais... Ce
soir-l on tait proccup des vnements qui se prparaient. Le 6
octobre venait d'avoir lieu, et le plus sinistre avenir se montrait 
tous les yeux!... Madame de Stal, dont le beau talent voyait tout
comme le plus habile publiciste, fronait souvent le sourcil devant
une rflexion plus ou moins sombre qui passait menaante dans son
esprit... Quant  madame Necker, toujours gale dans son humeur,
quoique tremblante pour le sort de M. Necker, mais rsigne et
confiante en Dieu, elle ne paraissait nullement trouble... Debout[82]
devant cette table que son mari et sa fille prsidaient pour elle,
elle n'en tait pas moins l'me de ces runions vraiment remarquables
par leur composition... M. Necker, malgr les occupations qui
rclamaient de lui travail ou repos, tenait le fauteuil de prsident,
et paraissait toujours couter madame Necker avec un grand intrt...
La conversation devint gnrale: on parla thtre, littrature,
politique, et tout cela sans bruit, avec des paroles qui ne voulaient
pas persuader en tant injurieuses; il y avait _conversation_ enfin,
et jamais dispute. Quelquefois, cependant, Marmontel levait la voix
avec une sorte de rudesse qui tenait  sa personne[83] plutt qu' ses
manires... il parlait vivement, et M. de La Harpe, toujours dans les
bornes, lui rpondait doucement, quoiqu'avec aigreur lorsqu'il tait
pouss trop avant dans ses retranchements. La discussion tait sur des
pices donnes au public de Paris, trs-difficile encore  cette
poque, et qui faisait justice des mauvaises choses... Marmontel
prtendait que l'on y mettait de l'esprit de parti, et qu'on sifflait
les pices qui ne flattaient pas l'esprit public.

[Note 82: On sait qu'elle ne pouvait pas s'asseoir  cause d'un
tremblement nerveux trs-violent qui ne se calmait que dans le bain.]

[Note 83: Marmontel n'avait aucune lgance dans sa personne: il tait
lourd et carr, avait l'air _hommasse_ enfin.]

--Mais, disait La Harpe, on profite au contraire de cet esprit du
moment pour nous inonder de plates productions... Voil le vieux
d'Arnaud Baculard qui vient de faire jouer son _Comte de Comminges_,
imprim depuis trente ans et depuis trente ans mis au nombre des plus
plates productions, si ce n'est mme en tte. Eh bien! parce qu'on
parle d'abolir les couvents, il vient nous jeter aux jambes son
malheureux comte de Comminges!...

--C'est donc bien mauvais? dit madame de Blot... Cependant le roman de
madame de Tencin est bien touchant; c'est rempli d'intrt.

--Et voil pourquoi, madame, le drame de d'Arnaud est mauvais: il est
fort rare qu'un roman, dramatique mme, bien crit, bien conduit,
comme celui de madame de Tencin, soit bon  tre mis en scne. Il n'y
a rien de thtral dans le comte de Comminges: sa situation est
forcment passive, uniforme, et sans aucun moyen de priptie une fois
la reconnaissance faite: l, aucune de ces vicissitudes, de ces
vnements imprvus, de ces esprances trompes, enfin de ces
mouvements ncessaires au thtre... Les deux amants sont enferms
dans le mme couvent et ne se reconnaissent que lorsqu'Adlade est
couche sur la cendre et au moment d'expirer... Encore son amant ne la
reconnat-il pas d'abord, et dit-elle plus d'une page avant qu'il soit
_bien sr_ que c'est elle!... et quel style encore! c'est  n'y pas
tenir. Enfin tout le drame, qui a trois actes, consiste en ceci: le
comte de Comminges apprend des nouvelles fcheuses, il se lamente...
Il apprend une autre nouvelle, il se lamente encore plus fort et la
toile tombe... Allons, Marmontel, sois de bonne foi: est-ce autre
chose?

--Tu railles, et je parle srieusement: comment nous entendre?...

--Tu as trop bon got pour ne pas tre de mon avis, et ce comte de
Comminges est ennuyeux... ton hros qui ne parle, ne vit, n'agit, ne
meurt que pour l'amour, il n'est mme pas amoureux!...

--Oh! pour celui-l, c'est trop fort! s'crie madame de Stal...
Comment? le comte de Comminges n'est pas amoureux?... Que je suis
malheureuse!... Je n'ai pas vu la pice, je ne sais ce qui en est!...

--Je vous en fais juge, madame la baronne: ce comte de Comminges, qui
ne respire que pour l'amour, qui ne meurt que pour l'amour, eh bien!
il ne reconnat pas sa matresse et passe sa vie  jardiner en
creusant des fosses avec elle; il lui parle (chose svrement dfendue
d'abord  la Trappe), et le plus merveilleux, c'est qu'il trouve que
ce jeune moine ressemble  Adlade: c'est ce qu'il se dit pendant
tout le second acte; est-ce qu'il n'y a pas dans la figure de l'tre
aim, dans sa voix, quelque chose qui ne peut chapper  l'amour?...

--Et surtout  l'amour qui observe, dit doucement madame Necker...

--Et puis, dit La Harpe, tous les accessoires qu'on a pu mettre en
oeuvre pour faire un drame avec les dcorations et le jeu du
machiniste ont t employs... Il y a, entre autres choses, une
profusion de fosses et de ttes de morts qui m'a rappel ces vers de
Coll... Nous sommes  souper, je puis les chanter? (_Il s'incline
devant madame Necker et chante._)

  .....................
  Pour mouvoir le coeur d'abord
  Ah! que c'est un puissant ressort
  Qu'une belle tte de mort!
                            COLL.

     (Tout le monde rit.)

--Ah a! et _Henri VIII_, dit Marmontel, est-il aussi dans ta
disgrce?

--Mon Dieu, que vous tes amusants tous les deux! dit madame de Stal,
en avanant sa chaise, posant ses deux bras sur la table et appuyant
sa tte sur ses mains... M. de La Harpe, dites-nous donc votre avis
sur _Henri VIII_, ma mre le permettra: n'est-il pas vrai, ma mre?

--Oh sans doute! s'cria madame Necker... Allons! que pensez-vous
d'_Henri VIII_?

--Je dis, madame, que c'est une mauvaise pice et que les vers en sont
aussi mauvais que la contexture de l'oeuvre.

--C'est clair cela! dit madame de Stal: voil un avis qui n'est pas
fard... Et comment la trouvez-vous mauvaise? pourquoi?

--Pourquoi, madame la baronne, pourquoi?... Par la raison que je
trouve _Jeanne Gray_[84] un bon ouvrage; parce que je suis vrai et que
le faux me rvolte... Dans _Henri VIII_, tout y est  contre-sens; M.
Chnier a pris l'histoire  rebours. C'est une pice o il n'y a _ni
intrt, ni action, ni intrigue, ni marche dramatique[85], ni
mouvement, ni caractres, ni convenances, ni conduite_.

[Note 84: Mauvaise tragdie de madame de Stal faite dans sa jeunesse.
Je la connais, quoiqu'elle ait t longtemps presque cache aux yeux
du public. M. le comte Louis de Narbonne avait un exemplaire manuscrit
de _Jeanne Gray_, et me le prta. C'tait celui qu'originairement
avait crit madame de Stal, sans y faire presque de corrections. Elle
le lui fit redemander tant en Italie; j'ignore s'il le lui renvoya et
ce qu'il est devenu.]

[Note 85: Opinion textuelle de La Harpe dans sa Correspondance
littraire.]

--Voil une belle analyse! dit Marmontel... Il y a cependant de la
noblesse dans la diction, il s'y trouve de beaux vers.

--Cette diction dont tu parles est sentencieuse, mle de
rminiscences de mauvais got... Il y a, sans doute, quelques vers
bien faits: encore cela est-il douteux...; mais sois toi-mme de
bonne foi, te quelques-uns de ces vers et tout le reste est d'un
colier... Quant au sujet, c'est celui de _Marianne_... Mais il est
moins heureux, parce que Hrode a de l'amour au moins pour sa victime,
et que la jalousie effrne qui la lui fait condamner, comme dans
_Zare_, enlve l'odieux de cet homme qui, ayant le pouvoir en main,
pouvant ordonner, ordonne la mort d'une femme innocente pour en
possder une autre. C'est un bourreau et une victime... On ne peint
pas, pour une socit lgante dont le got est dlicat, de ces sujets
de place de Grve... Henri VIII est tellement dtermin, ds la
premire scne,  pouser Jeanne Seymour, et consquemment  faire
mourir Anne de Boleyn, qu'on n'a aucune incertitude sur la chose...
L'atrocit du caractre d'Henri VIII est si marque, son pouvoir si
positif, Anne de Boleyn tellement prive de tous moyens de dfense,
que la chose est certaine: ainsi donc, pas de noeud, pas d'action,
peut-on dire, pour alimenter cinq actes. Et cette Jeanne Seymour qui
est l sans savoir ce qu'elle veut ou ne veut pas!... et ce rle ne
pouvait tre crayonn plus fortement, attendu qu'une paire de monstres
conjurant ainsi le meurtre juridique d'une belle jeune crature comme
Anne de Boleyn et t par trop rvoltant. Il est vrai qu'au quatrime
acte, on emploie un moyen neuf pour mouvoir le public et le roi;
mais il parat qu'Henri VIII tait comme moi et qu'il n'aimait pas les
ressorts postiches[86].... Ce moyen est: la jeune lisabeth, amene 
son pre qu'elle vient prier pour sa mre... Cela rappelle la scne
des petits chiens dans _les Plaideurs_!

[Note 86: On appelle scnes et ressorts _postiches_, tout ce qui est
en dehors de l'action, et qui pourrait en tre t sans nuire  sa
marche.]

  .... Venez, venez, famille dsole!...

Est-ce qu'on amne ainsi un enfant sur la scne?...

--Ah! Racine n'en a pas introduit, lui, et comme ressort actif encore!

--Quelle comparaison me fais-tu l!... Racine a mis un enfant sur la
scne, dans _Athalie_, parce qu'il n'a que l'intressant de l'enfance
sans en avoir le ridicule... Mais dans son chef-d'oeuvre en ce genre
o l'intrt pour un enfant est le mobile de l'action, dans
_Andromaque_, il s'est bien donn de garde de faire paratre Astyanax,
quoiqu'il parle de lui d'un bout  l'autre de la pice...

--Mon Dieu, mon Dieu, que vous tes divertissants avec vos querelles!
s'criait madame de Stal... Et elle se remettait plus  son aise en
regardant La Harpe et Marmontel avec ses grands et beaux yeux si
expressifs, et dont l'me s'chappait en ce moment en traits de feu
pour aller la rvler  tous ceux qui l'approchaient... Marmontel,
voyant que le jeu lui plaisait, continua sa revue et nomma _le
Philinte de Molire_, que Fabre d'glantine venait de donner  la
nouvelle Comdie-Franaise.

--Qu'est-ce donc que ce M. Fabre d'glantine, M. de La Harpe? demanda
madame de Barbantane, qui toujours voulait savoir quelle origine avait
le talent... Il est noble cet homme-l?...

MADAME DE STAL.

Ah! mon Dieu! je ne sais s'il est noble ou non, mais de ma vie je n'ai
entendu un pareil vacarme  celui qui s'est fait l'autre jour  une
mauvaise pice de lui, appele, je crois, _le Prsomptueux_...

M. DE LA HARPE.

_Ou l'Heureux imaginaire_...

MARMONTEL.

Mais n'est-ce pas copi sur la pice des _Chteaux en Espagne_ de
Collin d'Harleville? Quelle chute! le parterre tait de bonne humeur,
au reste.. Au troisime acte, cependant, il a fallu baisser la toile.
Mais qu'est-ce donc que M. Fabre d'glantine effectivement? le
connais-tu?

M. DE LA HARPE.

C'est un M. Fabre autrefois comdien et directeur en province: il
arriva  Paris avec un portemanteau rempli de pices de la force de
celle que vous avez vue l'autre jour... Il alla porter le produit de
ses veilles aux comdiens, qui, dans un moment de disette, de famine
mme, ont accueilli _le Prsomptueux_ et une certaine _Augusta_, une
tragdie du mme auteur qui est, je crois, le pendant du
_Prsomptueux_[87]!...

[Note 87: Tout ce qui a rapport  Fabre d'glantine fut dit chez
madame Necker un soir  souper, et le nom de M. Abauzit fut pris comme
point de comparaison pour la patience.]

MADAME DE BLOT.

Mais vous ne nous avez pas dit si ce jeune homme tait d'une bonne
famille. Madame de Barbantane vous le demande encore.

M. DE LA HARPE s'inclinant en souriant.

J'allais y arriver, madame... M. Fabre tait, comme j'ai eu l'honneur
de vous le dire, comdien et directeur de troupe en province; il
s'appelait alors M. _Fabre_; aucune particule ne suivait ni ne
prcdait son nom. Mais M. Fabre devint auteur... M. Fabre composa...
M. Fabre concourut..... M. Fabre apprit, je ne sais comment, que:

   Toulouse il fut une belle,
  Clmence Isaure tait son nom;
  Le beau Lautrec brla pour elle, etc.;

et M. Fabre obtint la fleur qu'_aimait_[88] Clmence Isaure, il obtint
l'glantine... et voil l'histoire de ses parchemins.

[Note 88: La complainte dit:

  L'glantine est la fleur que j'aime,
  la violette est ma couleur;
  Dans le souci tu vois l'emblme
  Ces chagrins de mon triste coeur, etc.]

MADAME DE BARBANTANE.

Comment! c'est ainsi qu'il s'appelle _Fabre d'glantine_?...

MARMONTEL.

Ma foi, madame, il y a beaucoup d'origines rcentes qui ne sont pas si
parfumes!...

M. DE LA HARPE. (Il a toujours une expression sardonique en parlant de
Fabre d'glantine[89].)

[Note 89: Il avait t maltrait par Fabre dans _le Pote de province,
ou les Gens de lettres_.]

Fabre, ayant obtenu l'glantine, travailla pour le thtre, et, comme
j'ai eu l'honneur de vous le dire, apporta cette foule de mauvaises
pices... _les Gens de lettres_; _le Prsomptueux_, plate parodie des
_Chteaux en Espagne_; _Augusta_, mauvaise tragdie, ou plutt mauvais
roman calqu sur _la Vestale_, mauvais drame de je ne sais plus quel
auteur, qui parut il y a environ vingt ans, et dont le sujet mieux
trait et pu fournir une pice intressante[90].

[Note 90: Tmoin le charmant opra de _la Vestale_, par M. de Jouy.]

L'ABB BARTHLEMY.

Il me semblait que la pice avait t joue plusieurs fois. La
tragdie est reste...

M. DE LA HARPE, avec une extrme politesse, mais trs-schement, tout
en s'inclinant.

Je vous demande pardon, monsieur l'abb, mais la pice fut retire 
la troisime reprsentation... Les comdiens franais, plus courageux
que ceux de la Comdie Italienne, apparemment parce que c'est
l'ouvrage d'un comdien, se sont efforcs, mais vainement, de relever
la pice. _Le Journal de Paris_ est plus plaisant que le reste; il a
insr une lettre dans laquelle sont des reproches au public sur sa
_svrit_; et pour prouver le talent de l'auteur, on cite deux vers
de sa pice, dont l'un est ridicule et l'autre niais...

MADAME DE STAL.

Vous les rappelez-vous, M. de La Harpe?... oh! cherchez bien!

M. DE LA HARPE.

Je crains de les avoir oublis... ils sont si nuls!... (_Se
recueillant._) Les voici:

  Romains... c'est un mortel qui va juger un homme.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  L'excs de la vertu n'est pas toujours un bien...

C'est trop fort aussi.

L'ABB BARTHLEMY.

Mais, M. de La Harpe, il me semble que vous avez entendu la dernire
pice de M. Fabre d'glantine; du moins m'a-t-il dit vous l'avoir
lue... et que vous en aviez t content... Quant  moi, je dois ici
faire une profession de foi; c'est que depuis Molire c'est la
meilleure pice que nous ayons eue... qu'en pensez-vous, M. de La
Harpe?

M. DE LA HARPE, videmment contrari et mme bless.

Vous ayez raison, monsieur, et M. Fabre d'glantine, qui a eu
jusqu'ici un si constant malheur, est en effet bienheureux que cette
dernire oeuvre soit, comme vous le dites, et comme je le pense, la
meilleure pice depuis Molire.

MADAME DE STAL.

Ah! mon Dieu! qu'est-ce que vous dites donc l?...

M. DE LA HARPE.

La vrit, madame! il y a des dfauts, sans doute, mais beaucoup de
beauts. Le titre en est mauvais... Son Philinte n'est pas celui de
Molire; c'est un goste: c'est ce caractre bien saisi, bien rendu.
M. d'glantine aurait d l'appeler _l'goste_, car c'est lui qui, le
premier, a trac  merveille ce caractre odieux. L'ide morale est de
punir l'gosme par lui-mme: ce qui arrive par la propre faute de
l'goste, voil pour l'ide morale; quant  l'ide dramatique, il l'a
galement bien conduite. Il y a du drame dans cette pice, je le
rpte; elle va tre reue, et je crois son succs certain... N'est-ce
pas votre avis, monsieur l'abb? ajouta La Harpe en se tournant vers
l'abb Barthlemy.

L'ABB BARTHLEMY.

Parfaitement... mais vous voyez bien que cet homme, qui fait une
oeuvre aussi remarquable, n'est pas un sot.

M. DE LA HARPE, vivement piqu, et se balanant sur sa chaise.

Ma foi, monsieur l'abb, vous me forcerez d'tre ce que mon austre
franchise m'avait d'abord fait paratre, et ce que ma courtoisie pour
vous m'avait fait adoucir, et je dirai qu'un homme qui, pendant quinze
ans de sa vie, c'est--dire depuis vingt ans jusqu' trente-cinq, ne
produit que des satires et de mchants vers, et tout--coup vous
montre une pice qui, comparativement aux autres, est un
chef-d'oeuvre, je dis, monsieur, que c'est au moins un grand sujet de
rflexions...

MADAME LA DUCHESSE DE CHOISEUL, bas  l'abb Barthlemy.

Mon cher abb, vous avez fait ce soir un ennemi mortel  ce pauvre
Fabre d'glantine.

L'ABB BARTHLEMY.

J'en ai peur!... mais le mal ne vient pas de moi.

La conversation devint gnrale; madame Necker causait avec chaque
personne du souper, et faisait ainsi le tour de la table; elle
s'arrtait le plus souvent auprs de M. de La Harpe, devenu son favori
depuis la mort de Thomas, et en face de M. Necker... Tout--coup
quelqu'un pronona le nom de M. de Piis. Madame de Simiane dit
aussitt:

--Ah!... je demande grce pour mon protg! C'est un homme qui a bien
de l'esprit...

MARMONTEL, regardant madame de Simiane, qui tait une des femmes les
plus jolies et les plus gracieuses de France  cette poque.

Comment! madame la comtesse, Piis est votre protg!... mais que
faut-il donc faire pour obtenir ce bonheur-l?

MADAME DE SIMIANE.

Faire comme lui de jolis vers...

MARMONTEL.

Ah! mon Dieu!

MADAME DE BARBANTANE.

Piis est fort aimable!...

MARMONTEL, riant toujours.

Oh! sans doute, madame la marquise; cependant.... demandez  la
Harpe...

M. DE LA HARPE sourit... et dit  madame de Simiane:

Vous a-t-il jamais lu son pome sur quelque chose.... comme
l'alphabet, par exemple, madame?

MADAME DE STAL, MADAME DE BARBANTANE, MADAME NECKER et MADAME DE
BLOT, s'crient:

Sur l'alphabet!

M. DE LA HARPE.

Mon Dieu, oui!

MADAME DE STAL.

Mais c'est impossible!

MARMONTEL.

Ah! madame, il est des hommes  qui rien n'est impossible pour
excuter des merveilles dans un certain genre. Et pour parler comme M.
de Piis[91], nous allons vous montrer comment l'A _s'arroge_ sa
place, en vritable _insolent_ qu'il est, tout en haut de
_l'alphabet_, et que

  A s'Adonner A mal quand il est rsolu
  Avide, Atroce, Affreux, Arrogant, Absolu,
  Il Assige, il Affame, il Attroupe, il Alarme...

[Note 91: M. Auguste de Piis fit en effet paratre ce pome sur
l'alphabet en 1787 ou 1788. Il ne fut connu qu'un ou deux ans aprs,
comme je le dis ici.]

MADAME DE STAL, s'agitant sur sa chaise en riant aux clats.

Grce! grce! Marmontel... j'en meurs!... mais cet homme est un fou!

MARMONTEL.

Il est fort raisonnable! s'il tait fou, il ne serait plus amusant, et
je le maintiens le plus sage de la ville.

M. DE LA HARPE.

Et puis, madame, il faut vous calmer sur les mfaits de l'_A_. M. de
Piis nous apprend plus loin que

  ... Il n'est pas toujours Accus d'Attentats...
  Avenant, Attentif, Accessible, Agrable,
  Il prside  l'Amour, ainsi qu' l'Amiti.

Madame Necker, qui jusque-l tait demeure  moiti srieuse, ne peut
retenir un clat de rire  cette dernire parole. Tout le monde rit
non-seulement du ridicule des vers, mais de la manire admirablement
burlesque dont M. de La Harpe les a dits... Voyant qu'il amusait[92],
il continue:

  A la tte des Arts  bon droit on l'admire,
  Mais surtout il Adore... et si _j'ose le dire_...
  A l'aspect du Trs-Haut sitt qu'Adam parla,
  Ce fut apparemment l'A qu'il articula.

[Note 92: J'ai moi-mme entendu M. de La Harpe dire  un jeune auteur
de Brives[92-A] que mon beau-frre lui avait recommand, et auquel il
prenait assez d'intrt pour lui donner des leons et des avis: Mon
jeune ami, lorsque vous tes dans une maison pour y faire une lecture
ou pour y passer la soire et porter ainsi votre tribut de paroles,
regardez; et si vous voyez une expression d'ennui, ne vous fchez pas;
n'ayez jamais l'air piqu, rien n'est plus sot, et surtout n'en a plus
l'air... Prtextez un mal de dents, un mal de tte... Si vous causez
et que la conversation faiblisse, conduisez-la jusqu'au point de
pouvoir vous loigner sans vous faire remarquer. Enfin, lorsque vous
plaisez, saisissez l'-propos, et dominez fortement. M. Alphonse
Brnier a profit des avis de M. de La Harpe; je ne sais si ce sont
eux qui lui ont fait trouver une place  la Colombie qui lui a donn
10,000 francs de rentes.]

[Note 92-A: M. Alphonse Brnier.]

Je ne doute pas, mesdames, que vous ne soyez enchantes de l'_A_ qui
_s'adonne au mal_ et qui _assige_... En fait de rbus, c'est, je
crois, trs-bien faire... mais jugez de la fin.

  Le C, rival de l'S avec une _cdille_,
  Sans elle au lieu du Q dans tous nos mots _fourmille_;
  L'E s'vertue ensuite, etc.
  L'I, droit comme un piquet, tablit son empire.
  Le K, partant jadis pour les Kalendes grecques,
  Laisse le Q, le C, pour servir d'hypothques.
  Le P, plus Ptulant,  son Poste se Presse.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  S'arrte, clat et meurt, ds que son Ptard Part,

dit-il plus loin pour une fuse; car vous saurez, madame, qu'il a
l'ambition avec ce pome de faire revivre la posie imitative; mais
son _ptard part_ ne vaut pas:

   ce pril pressant nous chappmes, car
  La porte tait ouverte, et nous passmes par.

Ailleurs ce sont des moutons

  _Qui blent ple-mle!_...

Et puis une bouteille qui fait ses glouglous...

M. NECKER.

M. de La Harpe, je vous envoie un verre de vin de Malaga et un verre
de vin de Tokai; celui-ci vient de Vienne directement, voyez si ses
glouglous valent ceux de M. de Piis.

M. DE LA HARPE, remerciant.

Sans aucun doute... mais comprend-on qu'un homme qui ne date pas son
ouvrage des Petites-Maisons fasse un raisonnement assez trange pour
l'amener  publier pareille extravagance? En vrit, cela fait
peur!...

MARMONTEL.

Ma foi, je crois que Ducis est tout aussi timbr que Piis. As-tu lu
ses dernires pices?

MADAME DE STAL.

C'est prodigieux!... mais puisqu'il comprend Shakspeare, comment un
soleil aussi pur ne l'claire-t-il pas d'un seul de ses rayons, le
malheureux?...

M. de La Harpe ne rpliqua pas, parce qu'il n'aimait pas Shakspeare.
L'cole de M. de Voltaire ne comprenait pas ce prodigieux gnie... et
il tait convenu parmi ses disciples que Shakspeare tait _un
barbare_, _un ignorant_. Nous n'tions pas heureux, au reste, dans nos
jugements  cette poque; car dans le mme temps, c'est--dire dans le
mme sicle, nous mconnaissions encore _Athalie_! _Athalie_,
chef-d'oeuvre admirable que nous n'avions pas d'excuse pour
mconnatre, nous. Quant  Shakspeare, quelque difficile qu'il soit,
c'est un sacrilge de ne pas le comprendre. Shakspeare est l'Homre du
thtre! Nous l'avons mconnu un temps; Dieu veuille qu'aujourd'hui,
o nous admettons ses beauts, nous les sentions toutes! Madame de
Stal avait une de ces mes qui vont au devant du gnie; elles le
devinent au parfum qu'il rpand. Aussi, avant le moment o elle put
lire les auteurs clbres dans leur langue, elle les tudiait dans les
traductions. Mais dj familire,  l'poque que nous suivons, avec
les hautes merveilles littraires des autres nations, elle ne pouvait
entendre M. de La Harpe concentrer toute la littrature dans notre
langue: elle n'tait pas encore ce qu'elle est devenue depuis, une
femme que la voix universelle proclame la premire de son temps,
n'importe la nation qui la rclame; mais ds lors elle sentait que
pour comprendre un auteur, il faut le lire dans la langue o il
crivait. Qu'importe une traduction  celui qui peut sentir les
beauts du Dante, de Cervantes et de Calderon, de Schiller et de
Klopstock, dans leur idime?

Un homme qui sait quatre langues vaut quatre hommes, disait
Charles-Quint.

Je ne sais pas jusqu' quel point cet adage est vrai; cependant il a
une grande force quand on voit  quel degr les hommes d'une nation
pourraient arriver pour le bien des peuples, s'ils savaient tudier
dans les annales d'un autre peuple, dans ses lgendes, ses chroniques,
 ne prendre la chose que comme publicistes seulement, et nullement
sous le rapport littraire.

Madame de Stal demanda donc  M. de La Harpe s'il lisait Shakspeare
dans l'original; il lui dit que non, mais avec _un dictionnaire_[93]...
Alors, lui dit madame de Stal, je ne vous reparlerai plus de
Shakspeare: nous ne nous entendrions pas. M. de La Harpe comprit qu'il
se trouvait en mauvaise attitude, et il se sauva sur Ducis; heureusement
pour lui qu'il avait plus que le moyen d'avoir raison, car on venait de
donner _le Roi Lear_ et _Macbeth_!... Aussi le malheureux Ducis, renvoy
 La Harpe pour supporter sa mauvaise humeur, passa-t-il sous son
scalpel avec une svrit cruelle; et pour dire la vrit, lorsque La
Harpe, d'une voix moqueuse, disait ces vers du _Roi Lear_:

                .... Vgtaux prcieux.
  Si vous pouvez _m'entendre_ et _sentir mes alarmes,
  Fleurissez_ pour mon pre, et _croissez sous mes larmes_,

il tait impossible de garder son srieux... Des vgtaux qui
croissent sous des larmes!... qui entendent!... M. de La Harpe avait
d'ailleurs le beau rle en cela, et madame de Stal, toujours prompte
dans la discussion, avait oubli ce qui est le palliatif  toute
discussion un peu vive. Madame Necker y remdia, car elle voyait le
front de l'Aristarque devenir nbuleux, et jamais un de ses convives
ne sortait de chez elle avec une impression pnible.--M. de La Harpe,
lui dit madame Necker, il faut d'autant plus pardonner  ma fille de
vous avoir un peu contrari, que j'ai t tmoin de son
attendrissement  la pice qui le lendemain lui fit oublier les
absurdits du _Roi Lear_.

[Note 93: Je le lui ai entendu dire _moi-mme_; et il ajoutait: _Cela
est gal_...]

M. DE LA HARPE.

Avez-vous donc t voir _le Roi Lu_[94], madame? C'est une ravissante
parodie, en effet, o vous aurez pleur  force de rire.

[Note 94: _Le Roi Lu_, charmante parodie du _Roi Lear_; elle fut
donne en mme temps que trois ou quatre autres trs-drlement faites,
et bien dans le genre parodie.]

MADAME NECKER.

Non, non, pas de parodie. Ce que ma fille a vu est aussi une
traduction, mais une belle et vritable traduction de Sophocle[95].

[Note 95: Le _Philoctte_ de Sophocle, traduit presque littralement par
La Harpe, est une des bonnes pices qui soient au Thtre-Franais,
comme traduction. La couleur locale y est assez bien conserve.]

     (M. de La Harpe baisse les yeux; mais on voit une grande joie se
     rpandre sur sa physionomie.)

MADAME NECKER, en souriant.

Eh bien, M. de La Harpe! reconnaissez-vous maintenant la pice qui a
d faire oublier _le Roi Lear_?...

M. DE LA HARPE.

Madame, je ne sais si je puis me livrer  l'excs d'orgueil que me
donnerait une telle approbation. Madame la baronne de Stal a eu la
bont de me dire qu'elle tait contente, et j'avoue que ma
reconnaissance est profonde.

MADAME DE STAL vivement, et rendue  son quit naturelle.

Oui, oui, sans doute! c'est admirable!... et surtout traduit avec une
perfection de style et de versification, comme tout ce qu'crit M. de
La Harpe.

MADAME DE SIMIANE.

Connaissez-vous les vers de M. de Florian sur Philoctte? Ils sont
charmants... Allons, M. de La Harpe, dites-nous ces vers, voulez-vous?

MADAME DE STAL, en riant.

Comment, madame, vous voulez que M. de La Harpe vous rcite
_lui-mme_ des vers  sa louange? mais c'est impossible.

MADAME DE SIMIANE, bas  la duchesse de Lauzun.

Encore un moment, et il les dirait.

MARMONTEL.

Mais je les sais, moi, et si madame Necker veut bien le permettre, je
m'en charge...

MADAME NECKER, souriant avec un signe de tte.

Ce sera un double plaisir pour nous...

MARMONTEL. Il se recueille un moment pour se rappeler les vers...

_Vers  M. de La Harpe en sortant de la reprsentation de Philoctte,
par M. de Florian._

      Que tu m'as fait verser de pleurs!
  Comme ton Philoctte est touchant et terrible!
      Que j'ai souffert de ses douleurs!
  Je ne sais pas le grec, mais mon me est sensible;
  Et pour juger tes vers, il suffit de mon coeur.
  La Harpe, c'est  toi de remplacer Voltaire!
  Il l'a dit en mourant! l'Hercule littraire
      T'a choisi pour son successeur.
  Va, laisse murmurer une foule timide
  D'envieux dsols, d'ennemis impuissants.
      Prends Philoctte pour ton guide:
  Comme lui tu souffris du venin des serpents
      Et possdes les traits d'Alcide.

MADAME DE STAL.

 merveille, Marmontel!...  merveille!... voil de bons vers, bien
dits, justes dans leur louange et vraiment bien faits! j'aime la
posie comme celle-l.

MONSIEUR DE LA HARPE, totalement revenu de son humeur, s'inclinant
devant madame de Stal.

Puisque vous aimez les beaux vers, madame, pourquoi ne pas vous faire
dire l'ode que Marmontel a faite sur la mort du duc Lopold de
Brunswick[96].

[Note 96: Celui qui prit dans l'Oder en cherchant  sauver deux
hommes qui se noyaient. Ce trait, l'un des plus beaux des temps
modernes, est de l'anne 1787. La pice de vers de Marmontel est
vraiment fort belle; c'est ce qu'il a fait de mieux peut-tre, en ce
genre surtout, car Marmontel manquait totalement la russite de la
chose qu'il tentait aussitt qu'il lui fallait aborder le style noble
et les mouvements oratoires de grand effet. Le style potique et noble
ne lui allait pas plus que le rhythme alexandrin, tandis que le style
lger et le rhythme des vers  cinq pieds lui russissaient presque
toujours. Le principal mrite de ce petit pome, c'est que Marmontel a
su faire un petit morceau bien complet ayant un commencement, un
milieu et une fin. La marche en est rapide, et l'intrt n'y est
jamais entrav. Ensuite, une remarque  faire, c'est de voir comme ces
deux hommes se renvoient les louanges et la flatterie. Cette scne, au
reste, est parfaitement vraie et point invente.]

MADAME NECKER.

Je l'ai entendue... mais je crois que ma fille ne la connat pas.

MADAME DE STAL, se levant.

Je vous demande pardon, je l'ai lue!... Non, non, s'cria-t-elle en
rencontrant le regard de reproche de madame Necker et se rasseyant,
non, non, je ne la connais pas, et je veux l'entendre. Allons!
Marmontel!...

MARMONTEL.

Je vous supplie de m'excuser!.. mais ce n'est pas un prtexte, je ne
m'en souviens pas! ceci est une vrit...

MADAME DE STAL. Son oeil s'enflamme et s'anime  mesure qu'elle parle
et qu'elle est devant cette sublime action... son regard est errant
quoique anim.

Oh! oui! Marmontel a d faire quelque belle chose en parlant de
l'action de ce prince devenu en un moment trop grand, trop colossal
pour qu'une couronne puisse aller  son front!... Quelle me de
prince que celle qui vous fait lancer dans un fleuve qui gronde[97],
pour lui arracher deux victimes!! Et c'tait  l'ombre du repos que
germait une telle me!... Quand Csar se jeta dans une barque et
affronta la tempte, il allait au-devant de l'empire de Rome... de
l'empire du monde!... et puis il tait _avec sa fortune_, il jouait sa
vie contre une vague dans laquelle tait un trne... Mais celui-ci! o
allait-il en se jetant dans l'Oder?... vers deux malheureux qui lui
tendaient les bras!... Il les entendait crier au secours, et le noble
jeune homme affronta la tempte sans savoir s'il tait suivi!... _et
sans tre suivi!_... Cependant, en arrivant sur le lieu du malheur, il
montrait  tous ses mains gnreuses remplies d'or!... Oh! Marmontel!
Marmontel! vous nous direz vos vers, n'est-ce pas?...

[Note 97: L'Oder avait dbord, et les inondations taient affreuses.]

Marmontel, qui l'avait coute, comme tout le monde, avec
attendrissement, surtout en voyant ses beaux yeux  elle-mme remplis
de larmes, et toute sa personne agite d'un tremblement nerveux, effet
ordinaire d'une me forte dans un corps robuste, ne lui rpondit qu'en
lui baisant la main en silence... Madame de Stal, assise prs de son
pre, s'tait appuye sur lui, et sa tte reposait sur son paule...
L, elle pleurait encore au seul souvenir de cette aventure, qui
d'ailleurs s'tait passe seulement quelques semaines avant... Madame
Necker tait mcontente; mais, selon sa coutume, rien ne paraissait au
dehors. Cette concentration d'motion l'a tue, je crois, beaucoup
plus tt que la nature ne l'et permis... Quant  M. Necker, en
coutant madame de Stal, il se sentait fier d'une telle fille.

Il la soutenait avec une tendresse protectrice qui inspirait de la
confiance pour le bonheur de cette femme qui paraissait avoir un si
grand besoin d'affection!...

--Il faut que je sois aime, disait-elle souvent... ou ma vie est
tellement glace, qu'elle s'arrte en moi!... mon coeur ne bat plus
quand je crois qu'on ne m'aime pas.

Aprs tre demeure quelques moments en silence sur l'paule de son
pre, madame de Stal releva sa tte et rencontra de nouveau le regard
presque fixe de madame Necker, qui, debout devant elle, les bras
croiss, vtue de blanc ce jour-l comme presque toujours, la
regardait avec une expression de blme trs-manifeste.  cette poque,
madame de Stal tait encore assez jeune femme pour plier sous la
volont de sa mre... Elle baissa les yeux, et se retira des bras de
son pre, o elle avait t chercher un coeur parmi cette multitude
qui l'entendait sans la comprendre, quelque admiration qu'elle lui
inspirt!... Elle rougit, et malheureusement cela lui allait mal; elle
le savait, ce qui redoubla son embarras...

--Allons, Marmontel, vos vers!... rpta-t-elle d'une voix faible.

MARMONTEL.

Moi, madame!... aprs cette prose sublime que vous venez de nous
donner en la sortant de votre coeur... vous voulez que j'aille vous
ennuyer de mes vers!... Mais la patience de M. Abauzit n'y suffirait
pas!... et cependant Dieu sait s'il en avait.

MADAME DE BLOT.

Ah ! voil dj bien des fois que j'entends parler de ce M.
Abauzit... Qu'est-ce donc que cet homme-l?

M. DE LA HARPE.

C'est un Genevois... un ami de madame Necker... Mais c'est  elle de
vous faire connatre M. Abauzit; c'est  un ange  faire connatre un
sage, puisqu'il n'y a pas de saints dans sa religion.

MADAME NECKER.

Mais vous avez donc oubli tout ce qu'en a racont Rousseau?... il
l'a rendu clbre parmi nous... Rappelez-vous ce qu'il en dit....

MADAME DE BLOT.

Je vous jure que ce nom m'est inconnu... J'ignore mme en quoi il peut
tre fameux.

MADAME NECKER.

Pour une vertu qui est rare parmi nous et le devient chaque jour
davantage... Si M. Abauzit et vcu du temps d'pictte, il en et t
fort estim; aujourd'hui cette vertu commence  passer un peu pour de
la niaiserie.

MADAME DE BARBANTANE.

Ah!... je me le rappelle maintenant!... Oui, oui... je vis cet homme
un jour, comme il sortait de chez vous!... Dites-nous donc quelque
chose de lui....

Tout le monde se runit pour prier madame Necker.--Oh! oui! quelque
bonne histoire de M. Abauzit, conte par vous, s'cria madame de
Stal, et ce sera parfait, ma mre!...

Madame Necker se rapprocha de la table, jeta un coup d'oeil autour
d'elle pour voir si le service n'interromprait pas sa narration, et
quand tout fut prt, elle commena:

--Vous saurez que M. Abauzit ne s'est JAMAIS de sa vie mis en
colre... JAMAIS il ne s'est fch... Jamais enfin une motion n'a
drang le calme inaltrable de cette physionomie d'honnte homme
qu'il porte  si bon droit; mais ses amis crurent que cette galit
d'humeur pourrait enfin cder  une contrarit quelconque... Ils
consultrent une vieille gouvernante qui, depuis _trente ans_, tait 
son service. Cette femme chercha longtemps comment elle pourrait
arriver  la vulnrabilit de son matre... car elle l'aimait et ne
pouvait se rsoudre  l'affliger et  le faire paratre autrement
qu'il n'tait, puisque ces amis eux-mmes dclaraient que c'tait un
pari... Cette femme protestait que depuis trente ans elle n'avait pas
vu son matre une seule fois _en colre_!...--Une seule fois!... Mais
c'est impossible! s'criait-on; une colre en trente annes!... ce
n'est gure!... Allons, conviens d'une seule fois!--Mais je ne puis
pas mentir! disait la bonne femme.--Mais comment parvenir  le
fcher?... Aide-nous.--Ah voil le difficile! comment le fcher?... Il
y a des gens qu'on ne sait comment satisfaire; lui, c'est de le
_fcher_ qu'il faut venir  bout...

Enfin, aprs beaucoup de recherches dans sa pense, aprs avoir
examin son matre dans l'habitude de sa vie, la vieille Marguerite
crut avoir trouv le moyen de faire gagner le pari.--Quoique en
vrit, disait-elle, je ne comprends pas pour quelle raison vous
voulez faire sortir mon bon matre de sa paix!..--Que t'importe? nous
l'aimons autant que toi.--Cela n'est pas sr.--Nous l'aimons, te
dis-je, et tu le sais bien; ainsi tu ne dois avoir nulle inquitude
sur les suites de tout ceci... Voyons, qu'as-tu imagin?

--Le voici: M. Abauzit aime par-dessus toute chose  tre bien couch;
c'est une des habitudes de sa vie intrieure  laquelle il tient le
plus... Je ne ferai pas son lit et dirai que je l'ai oubli.

L'expdient parut admirable; le lendemain, les amis de M. Abauzit
viennent le prendre et le mnent promener avec eux; ils passent la
journe ensemble, et le soir ils le remettent chez lui, assez fatigu
de sa journe et content de trouver son lit et le repos.

Son lit!... il n'tait pas fait, comme on sait... Le lendemain matin
il dit  Marguerite:

--Marguerite, il parat que vous avez oubli de faire mon lit, tchez
de ne pas l'oublier aujourd'hui...

--Eh bien? demandrent les amis, lorsqu'ils vinrent le matin pour
savoir le rsultat.

--Rien du tout, dit la gouvernante... Il m'a dit de ne pas l'_oublier_
aujourd'hui!...

--_Mais tu l'oublieras?_... Songe aux conditions!...

Le lendemain, mme affaire; le soir, M. Abauzit rentre encore fatigu
d'une longue promenade et trouve son lit dans le mme tat que le
matin... En se levant, il appelle Marguerite:

--Tu as encore oubli de faire mon lit, Marguerite; je t'en prie,
songes-y donc?

Le matin, mme enqute des amis, mme rponse de la vieille
gouvernante. C'tait le second jour... Le soir, en arrivant devant son
lit, M. Abauzit le trouve dans l'tat o se trouve un lit fait ou
plutt dfait depuis trois jours; le lendemain matin, il appelle
Marguerite:

--_Marguerite_, lui dit-il, mais sans lever la voix, _vous n'avez pas
encore fait mon lit hier; apparemment que vous avez pris votre parti
l-dessus et que cela vous parat trop fatigant; mais aprs tout, il
n'y a pas grand mal, car je commence  m'y faire_.

Touche de cette bont, car ici ce n'est plus de la patience, et je
crois que M. Abauzit l'avait devine, Marguerite se jeta aux pieds de
son matre en fondant en larmes, et lui avoua tout!...

Est-ce que ce trait ne figurerait pas admirablement dans la vie de
Socrate?

MADAME DE STAL, mue et irrite en mme temps.

Ah !... j'espre que M. Abauzit a chass, le mme jour, la vieille
gouvernante avec ses trente ans de service, et qu'il n'a jamais revu
ses amis prtendus qui pouvaient se jouer de lui au point de faire des
expriences sur son humeur et mme sur son coeur!... C'est tout
simplement indigne...

MADAME NECKER, en souriant.

Voil mon champion!... Il met flamberge au vent pour combattre les
brigands de coeur...

MADAME DE STAL, souriant aussi.

Fais-je donc si mal?... Cette histoire de M. Abauzit, que je trouve
admirable par le rle qu'il y joue, m'a toujours rvolte, en songeant
 celui de ses prtendus amis qui disent aimer un homme, et qui
travaillent  l'envi  dtruire en lui une qualit que peut-tre il a
acquise au prix de souffrances inconnues, de peines ignores!... Non,
je suis fort svre pour de pareilles choses. Ai-je donc tort, mon
pre?

M. NECKER, touch de cette demande.

Non, mon enfant! il y a une quit de coeur dans votre indignation qui
trouve en moi une entire approbation. (_Et l'attirant  lui, il
l'embrassa et la retint longtemps sur son coeur._)

MADAME NECKER.

Vous avez raison tous deux... La question, prsente sous cet aspect,
la place en effet comme un acte d'gosme complet de la part des amis
de M. Abauzit. Mais lui, il n'en est pas moins un vritable sage.

MADAME DE STAL, entourant sa mre d'un de ses bras tandis qu'elle
passe prs d'elle, et l'embrassant d'un air caressant.

Et vous en faites un saint, ma mre, par votre ravissante manire de
conter...

MADAME NECKER, l'embrassant sur le front et se dgageant d'elle sans
affectation, car tous les mouvements violents lui taient trangers et
presque dsagrables, lui dit en souriant:

Vous tes une _flatteuse_, ma fille, je le sens; mais il est doux de
se laisser flatter par ceux qu'on aime... Messieurs, il faut nous
retirer, mais avant vous boirez un verre de vin de Champagne  sant
de M. Necker...

M. DE LA HARPE, s'inclinant.

J'accepte pour moi et pour Marmontel...

MARMONTEL.

Et moi pour moi seul. Tu n'es pas digne d'apprcier le vin de Sillery
de madame Necker.

MADAME DE STAL.

Comment madame de Genlis ne lui commande-t-elle pas de devenir
mauvais? Elle le ferait, j'en suis sre, si elle le pouvait.

MADAME NECKER, avec le ton du reproche.

Ma fille!!...

MADAME DE STAL.

Ma mre, demandez  madame de Blot et  madame la duchesse de Lauzun
si j'ai tort d'tre mchante!.. Mchante, d'ailleurs!... En quoi le
suis-je donc pour elle, moi?...

PLUSIEURS VOIX ENSEMBLE.

Vous ne l'tes pour personne!... pour personne!!!

MADAME DE STAL, avec motion.

Eh bien! eh bien! qu'est-ce donc? Sans doute je ne suis pas mchante;
qu'y a-t-il d'tonnant?... Je ne fais l que mon devoir de membre
social de la grande famille humaine... Je disais donc, ma mre, que
je n'tais pas mchante pour madame de Sillery; et aprs tout je
pouvais l'tre, mais je ne l'ai pas t. Je ne me suis pas rjouie du
mal que dit de moi M. de Champcenetz, parce qu'il en disait d'elle!...
Jamais, je l'avoue, je n'ai port le degr de haine jusque-l. C'est
pourtant ce qu'elle a fait.

MADAME DE BARBANTANE.

Qu'est-ce donc que cette histoire? Je ne connais pas cela? En quoi
donc madame de Genlis et vous, mon coeur, avez-vous pu tre runies?

MADAME DE STAL.

Oh! c'est une vieille histoire... mais plaisante, aprs tout, et bien
originale.

MADAME DE BARBANTANE.

Mais encore!...

MADAME DE BLOT.

Ah! je me rappelle!... madame la duchesse de Chartres s'en est bien
amuse.

MADAME DE STAL.

Eh bien donc! c'tait... l'anne dernire, je crois. (_Se tournant
vers M. de La Harpe._) N'est-ce pas, M. de La Harpe? (_M. de La Harpe
s'incline._) Depuis que c'est la mode _d'avoir de l'esprit_ et qu'on
ne peut s'en passer, il faut bien en avoir, et en avoir  tout prix,
car en France la mode est une matresse exigeante; ce qu'elle
prescrit, il le faut faire; et tous ceux qui n'ont pas l'esprit
ncessaire pour faire dire qu'ils en ont s'arrangent pour y suppler,
par des libelles, par exemple, et par des pamphlets... C'est la
manire la plus aise de se passer d'esprit; de la mchancet, et tout
est dit. Or, il existe un homme qu'on appelle M. de Champcenetz, qui
s'est fait enfermer trois fois pour des livres ou plutt des libelles
diffamatoires, qui respirent la plus atroce mchancet. Il croit
peut-tre, au milieu des dsordres politiques o nous sommes, que le
gouvernement ou le parti de l'opposition le remarqueront et
l'emploieront en lui donnant une grande place pour l'acheter; il ne
sait pas, le pauvre simple, que pour tre achet il faut _valoir_.
tre connu  force de scandale n'est pas chose difficile. Qu'importe
le moyen? Seulement il s'est tromp dans le rsultat. Il n'est pas
assez mchant pour tre achet, il l'est assez pour qu'on n'en veuille
pas; et on l'a enferm parce qu'il allait jusqu' l'insolence: mais la
prison a t son seul salaire. Lorsqu'il a vu que le gouvernement et
les gens de parti taient aussi ingrats, alors il a tourn son dard
contre nous autres pauvres femmes, et dans un petit crit contenant
une plate parodie du songe d'Athalie (avec des notes) et une pigramme
fort insolente, il jette tout le fiel dont il peut tre pourvu. La
parodie est contre madame la comtesse de Genlis et ce bon M. de
Buffon, qui, _charg d'ans et de gloire_, et la tte courbe sous le
poids de cent couronnes... ne mrite pas en vrit de recevoir le
venin d'une vipre ignore... L'pigramme me concernait!... Cela ne
m'empcherait pas d'y reconnatre des beauts si elle tait bien
faite, mais elle est mauvaise... elle n'est mme pas amusante.

M. NECKER, vivement.

Et comment n'ai-je pas connu cette affaire?

MADAME DE STAL, en riant.

Pourquoi, mon pre? Parce que je vous donne ma parole d'honneur, que
moi-mme je l'oubliai deux jours aprs... et qu'aujourd'hui je n'y
songerais plus, si la charmante leon que M. de Rulhires donne  ce
misrable Champcenetz ne m'tait demeure dans cette mmoire qui
n'oublie jamais, dans celle du coeur, car j'ai eu de la reconnaissance
pour celui qui m'a su venger sans donner de la publicit  mon
offense. Quant  madame de Genlis, ainsi attache  ma personne, elle
m'en a vou un surcrot de haine. Vous conviendrez que cela est
injuste!...

MADAME DE BARBANTANE.

Oh! la drle d'histoire avec tout cela!... Vous et madame de Genlis,
ayant M. de Buffon pour chevalier!... (_Elle rit._) De celui-ci du
moins on ne mdira pas... Eh bien! je crois que je viens de faire un
vers sans m'en douter!...

MADAME DE BLOT.

Et les vers de M. de Rulhires, qui se les rappelle ici?

MADAME DE STAL.

Moi...

MADAME DE SIMIANE.

Double plaisir pour nous... Vous dites si parfaitement les vers!

MADAME DE STAL.

      tre ha, mais sans se faire craindre,
      tre puni, mais sans se faire plaindre.
  Est un fort sot calcul. Champcenetz s'est mpris;
  En recherchant la haine, il trouve le mpris.
  En jeux de mots grossiers parodier Racine,
  Faire un pamphlet fort plat d'une scne divine,
  Dbiter pour dix sous un insipide crit,
      C'est dcrier la mdisance,
  C'est exercer sans art un mtier sans profit.
      Il a bien assez d'impudence,
      Mais il n'a pas assez d'esprit.
      Il prend, pour mieux s'en faire accroire
  Des lettres de cachet pour des titres de gloire;
  Il croit qu'tre HONNI, C'EST TRE RENOMM;
  Mais si l'on ne sait plaire, on a tort de mdire;
  C'est peu d'tre mchant, il faut savoir crire,
  Et c'est pour de bons vers qu'il faut tre enferm.

MADAME DE SIMIANE.

Oh merci, madame la baronne!... Mon Dieu!.. que je voudrais les savoir
par coeur, ces vers!... Sont-ils imprims?

MADAME DE STAL.

Non, madame[98], mais je les crirai, et j'aurai l'honneur de vous les
envoyer.

[Note 98: Ils l'ont t depuis, mais je ne sais o et comment; car je
ne crois pas qu'ils soient dans les oeuvres de M. de Rulhires, avec
les _Disputes_ et les _Jeux de mains_, deux petits pomes ravissants
galement de lui.]

Madame de Simiane s'inclina en souriant, et sa gracieuse figure parut
encore plus charmante, embellie par ce sourire auquel rpondaient ses
yeux... _On croyait voir_ dans son regard.

Madame, dit-elle  madame Necker, je ne vous dirai pas de vers, car
je n'en sais pas faire; mais je puis vous en faire dire de charmants,
s'il plat  l'auteur.--Monsieur de Marmontel, je vous dnonce 
madame Necker pour un improvisateur excellent. Nous tions  Auteuil,
madame, il y a quelques jours; au dessert, on pria M. de Marmontel de
chanter un couplet... Il n'en savait pas. Alors on lui imposa d'en
_faire_ un, et comme il refusait encore, on lui dit qu'il serait
oblig de travailler sur un _mot_; on lui donna ce mot, il fit le
couplet... et ce couplet est charmant. Allons, baronne, donnez-lui un
_mot_!...

Marmontel se rcria!... C'tait une perfidie!... Eh bien! dit madame
Necker, je vais vous donner un _mot_, et vous nous ferez un
couplet...

Elle rva un moment... Tout--coup le bouchon d'une bouteille de vin
de Champagne vint  partir...

Ah! s'cria-t-elle, le voil tout trouv!... _Champagne!_...

Marmontel rva quelques instants... puis, sans crire, sans revoir ce
qu'il venait de faire, il s'adressa  madame Necker en lui chantant le
couplet suivant:

  Champagne, ami de la folie[99],
  Fais qu'un moment Necker s'oublie,
  Comme en buvant faisait Caton;
  Ce sera le jour de ta gloire:
  Tu n'as jamais sur la raison
  Gagn de plus belle victoire.

[Note 99: Ce couplet fut improvis un soir  souper, l'un des petits
jours chez madame Necker, par Marmontel,  qui madame Necker donna en
effet le mot CHAMPAGNE.]




SALON DE MADAME DE POLIGNAC.


Il me faut bien donner ce titre  la runion des personnes que je vais
faire passer sous les yeux du lecteur... Car il est difficile, pour ne
pas dire impossible, de rendre compte du _salon_ de la Reine, et c'est
pourtant Marie-Antoinette qui sera la vritable _matresse de maison_
 Trianon, Compigne, Marly, Versailles, et surtout dans le salon de
madame de Polignac; c'est la reine de France, laissant  la porte la
hauteur et la morgue souveraine pour tre la plus aimable femme de la
Cour de France et prsider les soupers du salon de la duchesse de
Polignac avec cette grce charmante qui faisait, comme la tradition
nous l'a conserv, que jamais on n'oubliait son sourire, comme on
n'oubliait jamais aussi son regard de ddain.

Marie-Thrse l'avait leve pour tre _reine de France_: avec cette
finesse de tact que les femmes apportent  juger les choses, elle
avait compris que, dans cette Cour voluptueuse et polie o sa fille
allait tre souveraine[100], puisqu'elle n'avait aucune autre
puissance au-dessus de la sienne, il fallait qu'elle doublt cette
puissance par le charme de ses manires... Elle voulut que sa fille
ft la premire de la Cour de France par sa grce et son esprit du
monde comme par son rang. Elle voulut que son langage mme ne rappelt
en rien le Nord et son accent svre... Elle demanda pour la jeune
fiance du Dauphin, une fois que le trait fut conclu par les soins de
madame de Pompadour et de M. le duc de Choiseul, un homme assez habile
pour lui enseigner  la fois la langue franaise dans son lgant
idime, car  cette poque il y en avait deux fort distincts, l'un
pour la haute classe et l'autre pour celle infrieure, et les
manires d'une femme du monde, jointes  celles que la dignit
allemande savait si bien inculquer de bonne heure aux princesses de la
famille impriale. M. le duc de Choiseul, consult par l'impratrice
sur le choix  faire, consulta  son tour M. de Brienne, depuis
cardinal de Lomnie, homme du monde comme lui, et l'un des plus
lgants de son temps en mme temps que le moins moral. Il lui
recommanda l'abb de Vermont, qui fut en effet envoy  Vienne auprs
de la jeune archiduchesse, qu'il trouva dj forme pour tre la plus
aimable princesse de l'Europe. Elle tait agrable sans tre belle, et
possdait les grces qui ne s'apprennent pas et devant lesquelles
viennent chouer l'envie et l'opposition des femmes les plus belles...
Ayant la volont d'_tre ce que sa mre voulait qu'elle ft_,
Marie-Antoinette se prpara  tre doublement la souveraine de la
France. leve par une mre comme Marie-Thrse, nourrie dans les
principes du got le plus exquis des arts et surtout de la posie,
c'est ainsi qu'elle entra dans le royaume dont elle devait tre reine
n'ayant pas encore quinze ans[101].

[Note 100: La reine Marie Leczinska tait morte le 24 juin 1768; il
n'y avait  la Cour que les filles du Roi et madame du Barry, favorite
en titre, et prsente  Mesdames l'anne qui suivit la mort de la
Reine. (22 avril 1769.)]

[Note 101: Marie-Antoinette-Josphe-Jeanne de Lorraine tait ne 
Vienne le 2 novembre 1755.]

Elle avait dans sa personne l'lgance de son esprit et de ses gots.
Sans tre trs-grande, sa taille avait une juste proportion, qu'elle
doublait lorsqu'elle traversait la galerie de Versailles avec cette
dignit gracieuse qui la rendait adorable et se manifestait par le
moindre de ses mouvements... Ses cheveux taient charmants, son teint
admirable, ses bras et ses mains beaux  servir de modle. Si l'on
ajoute  tous ces avantages une bonne grce inimitable et le prestige
magique du rang de reine de France, on ne s'tonnera plus de
l'enthousiasme dlirant qu'inspira si longtemps Marie-Antoinette  la
France entire.

Sa premire ducation lui avait donn le got de la vie intime, de la
socit prive... Accoutume de bonne heure  vivre familirement avec
sa nombreuse famille, elle sentit avec peine cette privation d'un
intrieur de socit dans lequel elle pt causer, faire de la musique,
broder en coutant une lecture, vivre enfin pour elle, lorsqu'elle
avait vcu pour la Cour et fait son devoir de Reine. Cette vie
familire lui avait d'ailleurs t prescrite, pour ainsi dire, par sa
mre lorsqu'elle avait quitt Vienne... Marie-Thrse, qui connaissait
l'intrieur de toutes les Cours de l'Europe, avait surtout cherch 
parfaitement connatre aussi celle dans laquelle allait vivre sa fille
bien-aime: elle savait qu'en France tout se fait par le monde et ses
relations... Les volonts royales taient elles-mmes soumises  ce
tyran, qui,  cette poque surtout, dominait tout et faisait la loi.
Nulle part le tribunal de l'opinion n'tait aussi svre, non pas
qu'il y et plus de moeurs, il y en avait moins qu'ailleurs au
contraire: mais la rgle tablie par le code du monde social avait
prononc, et ses arrts s'excutaient, n'importe sur quelle tte ils
taient lancs... Marie-Thrse le savait; elle savait aussi qu'une
main habile pouvait facilement conduire cette socit lgante et en
devenir la Reine, comme elle l'tait des belles provinces de France...
Elle donna des instructions  Marie-Antoinette pour ajouter encore aux
premires, donnes moins secrtement. Celles-ci furent uniquement
consacres  tracer  la Dauphine une rgle de conduite comme la mre
d'une jeune fille les lui donnerait  son entre dans le monde... Ceci
expliquera comment la Reine avait des amitis intimes peu de temps
aprs son arrive en France, et comment elle voulut organiser une
socit _ elle_... La pice que je place ici est authentique... J'ai
conserv l'orthographe de l'Impratrice et sa manire de nommer les
individus sans leur donner aucune qualification... Ce fut au moment
mme de se sparer de sa fille que l'impratrice lui remit cette
liste, avec prire d'y donner la plus grande attention:

Eux et leurs amis, voil o vous devez placer votre confiance et vos
affections... Quant  vos sympathies personnelles, ne vous y laissez
aller qu'aprs un mr examen...

  _Liste des gens de ma connaissance_[102].

  Le duc et la duchesse de Choiseul[103];
  Le duc et la duchesse de Praslin;
  Hautefort[104];
  Les Duchtelet;
  D'Estres (le marchal)[105];
  D'Aubeterre[106];
  Le comte de Broglie;
  Les frres de Montazel;   }
  M. d'Aumon;               }[107].
  M. Blondel;               }
  M. Grard.                }

[Note 102: Cette liste tant crite de la main de l'impratrice
Marie-Thrse, je la copie exactement sur l'original. Cette
recommandation montre  quel point l'Impratrice connaissait la France
et l'intrieur des familles de la Cour.]

[Note 103: Le comte de Stainville, dont le pre tait le marquis de
Stainville, ministre de l'Empereur, grand-duc de Toscane, prs la Cour
de France, et grand-chambellan.--Le comte de Stainville, ambassadeur
de France  Rome, fut nomm  son retour  Paris  l'ambassade de
Vienne. Il tait Lorrain, titre de faveur  Vienne. Ce fut lui qui fit
russir le mariage de l'archiduchesse avec le Dauphin de France; il
revint  Paris aprs trois mois de sjour  Vienne pour tre cr duc
et fait ministre des Affaires trangres.--La duchesse de Choiseul
tait mademoiselle Crozat; c'tait une personne charmante.]

[Note 104: Ancien ambassadeur de France  Vienne, et dvou au parti
lorrain.]

[Note 105: Il fut rappel d'Allemagne au moment de ses triomphes par
madame de Pompadour.]

[Note 106: Ambassadeur  Vienne et galement dvou.]

[Note 107: Ils avaient eu le secret de madame de Pompadour pour le
fameux trait.]

La Beauvais, religieuse[108], et sa compagne.

[Note 108: Qui de son couvent intriguait vivement pour le parti
lorrain.]

Les Durfort[109]; c'est  cette famille que vous devez marquer, en
toute occasion, votre reconnaissance et attention.

[Note 109: M. le duc de Duras, qui en Bretagne avait poursuivi le duc
d'Aiguillon, ennemi du parti autrichien. La famille des Duras et des
Durfort tait dvoue au parti autrichien.]

De mme pour l'abb de Vermont[110]. Le sort de ces personnes m'est 
coeur. Mon ambassadeur est charg d'en prendre soin. Je serais fche
d'tre la premire  sortir de mes principes, qui sont de ne
recommander personne. _Mais vous et moi nous devons trop  ces
personnes_, pour ne pas chercher en toutes les occasions  leur tre
utiles, si nous le pouvons sans trop d'_impegno_[111].

[Note 110: L'abb de Vermont de mme.--Il avait lev
Marie-Antoinette.]

[Note 111: _Impegno_, embarras, gne.]

Consultez-vous avec Mercy[112]...

[Note 112: Ambassadeur de la Cour Impriale prs la Cour de France.
J'ai conserv le style et l'orthographe de Marie-Thrse.]

Je vous recommande en gnral tous les Lorrains dans ce que vous
pouvez leur tre utile.

On voit dans cette instruction que Marie-Thrse, loin d'avoir inspir
 sa fille une morgue hautaine contre nous, a toujours tmoign au
contraire combien elle tait heureuse de cette alliance; elle est
_reconnaissante_, elle lui recommande d'tre _utile_  tous les
Lorrains, parce qu'ils les ont obliges _toutes deux, et c'est en
faisant ce mariage_; voil comme il faut se mfier des opinions mises
lgrement sur le compte de personnes leves.

On voit, par cette liste, que la Dauphine avait dj une socit assez
nombreuse indique par sa mre, et pour peu qu'il s'y joignt quelques
affections particulires, elle avait une autorit positive et assez
tendue dans la socit de la Cour[113].

[Note 113: Je vais raconter un trait qui indiquera comment en France 
cette poque un mot dit lgrement pouvait influer sur les affaires.
Ce trait m'a t racont par un tmoin oculaire.

Au moment o madame de Pompadour arriva  la Cour, on sait qu'elle
remplaait madame de Chteauroux, qui selon les uns mourut
empoisonne, et selon les plus senss mourut de la mort des justes,
attendu que le cardinal de Fleury n'tait pas un empoisonneur et qu'il
n'y avait personne qui et assez d'ambition pour vouloir gouverner le
Roi. Madame de Chteauroux mourut, et mourut aprs avoir t une
personne fort ordinaire. Sa vie est une suite de jours ples et sans
action, si ce n'est d'tre la matresse d'un Roi, ce qui fait la faute
d'une femme beaucoup moins pardonnable, surtout quand le Roi n'est pas
perdu d'elle; et c'tait le cas de Louis XV, qui des trois soeurs
n'aima jamais que madame de Vintimille. Une femme de mes amies, qui a
beaucoup connu madame de Flavacourt[113-A], soeur de madame de Mailly
et de madame de Chteauroux, me racontait dernirement que madame de
Vintimille, encore pensionnaire dans un couvent lorsque madame de
Mailly, qui avait t belle, mais qui ne l'tait plus gure, et qui
tait sotte parce qu'elle l'avait toujours t, tenait alors l'tat de
matresse du Roi, madame de Vintimille disait:

J'irai  la Cour auprs de ma soeur de Mailly: le Roi me verra, le
Roi m'aimera, et je gouvernerai ma soeur, le Roi, la France et
l'Europe.

Elle voulut si bien rgner, au reste, qu'on prtend que le cardinal de
Fleury l'empoisonna aussi: on dit toujours que les gens haut placs
qui meurent ayant la colique meurent empoisonns.

Madame de Vintimille fut en effet celle des trois soeurs que Louis XV
aima le plus. Mais cela ne prouve pas qu'on l'empoisonna... Avec la
nature de Louis XV, il aurait fallu empoisonner toutes les jolies
femmes de sa Cour!... Mais je reprends l'histoire de madame de
Chteauroux et de madame de Pompadour.

Madame de Pompadour avait donc succd  madame de Chteauroux.......
Quoique celle-ci ft morte, on fut tonn de voir madame de Pompadour
lui vouer une haine d'autant plus extraordinaire qu'elles ne s'taient
jamais rencontres. En voici un des motifs.

Il y avait dans Paris, au moment de la faveur de madame de Chteauroux,
un coiffeur dont toutes les femmes raffolaient. _Dag_ avait pour
pratiques les femmes les plus lgantes de la Cour, et il choisissait
les ttes qu'il devait embellir. Madame la Dauphine[113-B], Mesdames,
filles du Roi, se faisaient coiffer par _Dag_, et la suffisance, ou,
pour parler plus juste, l'insolence du coiffeur tait sans bornes.
Madame de Pompadour, en arrivant  la Cour, voulut avoir _Dag_; il
refusa. La favorite insista; le coiffeur refusa encore... Madame de
Pompadour, qui s'appelait encore madame _Lenormand d'tioles_, _ngocia_
avec le coiffeur, et finit par l'emporter sur une rsistance qui
peut-tre ne demandait qu' tre vaincue. Dag une fois _flchi_, madame
de Pompadour voulut lui faire payer l'humiliation qu'elle avait subie
pour l'obtenir, et la premire fois qu'elle fut coiffe par lui, au
moment o la Cour tait le plus nombreuse  sa toilette, elle lui dit:

--_Dag, comment avez-vous donc obtenu une aussi grande vogue... et la
rputation dont vous jouissez?..._

--Cela n'est pas tonnant, madame, rpondit Dag, qui comprit la
valeur du mot: _je coiffais l'autre!_

La cour de madame de Pompadour tait trop nombreuse pour que le bon
mot de Dag ne ft pas connu dans tout Versailles avant une heure. En
effet, madame la Dauphine, Mesdames de France rptrent en riant aux
clats le bon mot de Dag.... _Il coiffait l'autre!_ Ce mot, rpt
par le parti de l'opposition, devint bientt comme une bannire
proclamant la division qui clata peu aprs dans la famille royale
pour et contre la favorite... Les princesses et les princes appelrent
madame d'tioles _madame Celle-ci_, et madame de Chteauroux _madame
L'autre_. Louis XV en fut dsol, et madame de Pompadour, furieuse de
ce surnom plus peut-tre que de celui du roi de Prusse[113-C], se mit
 la tte d'une faction contre la famille royale, et, pour avoir plus
de consistance qu'une matresse ordinaire, elle voulut se mler de
politique, et nous savons ce qui en est rsult!... Ce fut peut-tre
ce mot de Dag qui amena cette rsolution.

Louis XV fut un roi libertin moins pardonnable peut-tre qu'un autre:
il eut des matresses qui firent la honte du trne, sans qu'il en ft
justifi par l'amour qu'il avait pour elles. Madame de Chteauroux, la
seule qui ait eu une conduite vertueuse, sa faute excepte, tait du
reste fort nulle d'esprit et de moyens; elle eut un beau mouvement en
excitant le Roi  la guerre, mais il venait du coeur.]

[Note 113-A: Madame de Flavacourt est morte fort ge, l'an VII de la
Rpublique (1798); elle tait laide, mais plus spirituelle qu'aucune
de ses soeurs, qui, du reste, taient toutes fort ordinaires. Elle
tait dame du palais de la Reine.]

[Note 113-B: Mre de Louis XVI.]

[Note 113-C: Il l'appela, aussitt qu'elle fut en titre, Cotillon
IV.]

J'ai dj dit qu'elle avait besoin d'une socit intime et dgage de
l'tiquette de la Cour; elle avait dj tent de se dlivrer de cette
contrainte qui est peut-tre une des misres mais une des ncessits
de la royaut, en habitant Trianon peu de temps aprs que Louis XVI
le lui eut donn, lorsqu'elle accoucha de madame Royale. Dans
l'origine, Louis XVI, loin de s'y opposer, le vit avec plaisir. Il
n'avait aucun got pour le monde; il tait dfiant et svre pour les
grands seigneurs; peu port aux plaisirs bruyants, il n'aimait ni le
bal, ni le jeu, ni le spectacle, ni le faste, et encore moins le
libertinage; mais pour ce dernier dfaut, il faut dire une singulire
prdiction du roi de Prusse... On parlait un jour devant Frdric de
Louis XVI et de la Reine, et surtout du bonheur dont ils jouissaient
tous deux... Le roi de Prusse se mit  rire...

--Il en sera de mon frre Louis XVI comme de ses prdcesseurs,
dit-il:  quarante ans, il quittera sa femme devenue vieille et
inquite... il aura une matresse... mais sa Pompadour ne sera pas
autrichienne; elle sera, d'intrt et de naturel, militaire et
prussienne... et cette fois ce sera le tour de mon successeur d'tre
l'alli le plus utile de la matresse du Roi trs-chrtien...

En raisonnant ainsi, Frdric raisonnait avec cet esprit profond et
judicieux qui perce le voile de l'avenir... et devine la marche
force des vnements. Le temps dtruit tout; les systmes s'usent...
et celui des femmes aux affaires devait l'tre plus tt qu'un autre...
Seulement, Frdric ne prvoyait pas qu'une rpublique serait  la
place d'une favorite.

 l'poque o Frdric rendait cette sorte d'oracle, l'Europe tait
vraiment sous de singulires influences fminines!... De l venait,
comme je l'ai dit au commencement de cet ouvrage, l'effet de ces
influences sur la masse de la socit, parce qu' cette poque les
femmes faisaient tout dans la socit, et que la France avait une
immense action sur le reste de l'Europe  cet gard. Depuis Louis XIV,
nous savions le prix du joug d'une favorite. Madame de Montespan
commena; madame de Maintenon tablit la puissance de l'tat de
favorite, en lui donnant l'apparence de l'tat de femme. Elle
bouleversa la France en levant les enfants lgitims au rang des
lgitimes, en perscutant les jansnistes et les protestants... elle
dgrada enfin le beau rgne de Louis XIV... En Espagne, la princesse
des Ursins... puis la reine Farnse, prouvaient ce que peuvent deux
esprits fortement tremps, qu'ils soient dans le corps d'un homme ou
dans celui d'une femme. Aprs elles, vint Marie-Thrse... galement
suprieure  son sexe, mais toujours femme nanmoins, ainsi que les
autres, dans l'exercice de ses droits, et ne l'oubliant jamais... En
mme temps qu'elle, Catherine II apprenait  l'Europe entire ce que
pouvait tenter et excuter une femme  ferme volont!...

Pendant ce temps, les matresses de Louis XV continuaient l'agitation
sociale que le gouvernement des femmes avait tablie dans le monde.
Les trois soeurs[114], madame de Pompadour et madame du Barry,
prcdrent Marie-Antoinette, qui enfin vint clore chez nous le sicle
des agitations souleves par des femmes. Mais elles furent plus
actives encore chez Marie-Antoinette, parce que le pouvoir lui
chappait, et que, pour le ressaisir, elle faisait continuellement des
efforts qui soulevaient la monarchie. Connaissant l'action immdiate
des femmes sur l'opinion en France, la Reine employa ces moyens avec
un grand succs, du moins pendant les premires annes du rgne de
Louis XVI... Elle ne fut pas aussi heureuse pendant l'Assemble
Constituante; elle lutta contre des femmes qu'il aurait fallu gagner,
chose qui et t facile... Elle-mme voulut _se soumettre_; elle le
tenta bien quelque temps en faisant le salon de madame de Polignac;
mais en n'y admettant que les personnes tout--fait privilgies, les
prfrences blessrent les exiles, et il y eut des mcontents... Cela
se manifesta lorsque la Reine voulut s'tablir  Trianon.

[Note 114: Madame de Mailly, madame de Vintimille, et madame de
Chteauroux.]

Trianon tait un adorable sjour dont la Reine aurait d jouir sans le
faire servir  une vengeance que depuis longtemps elle mditait contre
la noblesse de France, et surtout celle prsente  la Cour, qui
formait alors la majeure partie de la haute socit de Paris. Le motif
de cette vengeance datait du jour des ftes du mariage de
Marie-Antoinette, et sans tre injuste on ne peut lui donner tort.

Marie-Thrse avait demand que mademoiselle de Lorraine et monsieur
le prince de Lambesc eussent rang immdiatement aprs les princes du
sang, dans les ftes du mariage de sa fille avec le Dauphin de France.
Louis XV l'accorda; mais il n'avait pas calcul les obstacles qu'il
devait rencontrer dans la noblesse franaise... Sa complaisance 
l'gard du Roi avait chang depuis quelques annes... Elle n'tait
plus ce qu'elle tait, non-seulement sous les premiers temps du rgne,
mais mme sous madame de Pompadour... Les femmes de la Cour prirent
une attitude opinitre, au fait, plus que fire, et opposrent une
rsistance invincible  la _prire_ du Roi, car il n'ordonna pas, de
cder la place  mademoiselle de Lorraine, aprs les princesses du
sang; leur fermet alla mme jusqu' se priver du bal plutt que
d'abandonner _leur droit_... Madame la duchesse de Bouillon surtout se
signala parmi _les opposantes_ par l'aigreur de ses refus. Le roi fut
trs-choqu de cette rsistance... mais la Dauphine le fut encore
plus. On prtend qu'elle crivt sur la lettre de Louis XV aux pairs:
_Je m'en souviendrai!_ et qu'elle la renferma dans une cassette d'o
souvent elle la tirait pour la relire!... Enfin, pour que les ftes
eussent lieu, mademoiselle de Lorraine accepta de danser avec madame
la duchesse de Duras, qui alors tait de service au chteau, et par
cette raison ne pouvait en sortir!... Ce moyen terme diminua un peu le
scandale que fit le retour  Paris de presque toutes les femmes
titres qui avaient refus de danser au mariage de la Dauphine.

Elle n'oublia jamais cette offense. La noblesse franaise fut  ses
yeux de ce moment un ennemi avec lequel elle fut en guerre!... Madame
de Noailles lui rpta vainement que l'tiquette avait parl et qu'il
fallait lui obir, qu'elle-mme lui tait soumise... La Dauphine ne
fit qu'en rire, tourna en drision et l'tiquette et la noblesse, se
moqua avec raison des msalliances journalires qui, dj  cette
poque, commenaient  s'introduire parmi la haute noblesse. Elle fit
plus; elle se moqua de madame de Noailles elle-mme, bien dcide 
exclure de son service toutes les femmes titres ayant _des
prtentions_, comme elle le disait...

Ces querelles furent longues  produire leur effet. Aussi la Dauphine
n'en prouva-t-elle le dsagrment que plusieurs annes plus tard...
Les quatre premires qu'elle passa en France furent un vritable
enchantement. Elle tait vraiment jolie: son teint blouissant, ses
belles couleurs, l'lgance de sa taille, l'expression gracieuse de sa
physionomie, parce qu'alors, voulant conqurir, elle tait toujours
prvenante[115], qualit qui, dans une princesse, a plus de charmes
que dans une autre femme... l'ensemble enfin de toute sa personne en
faisait un tre que tout le monde aimait... Elle tait caressante,
enjoue, attentive  plaire... Aussi les acadmies, les journaux, les
potes lui prodiguaient la louange, et la socit la plus brillante de
l'Europe, qui alors tait celle de France, tait  ses pieds!... Elle
tait jeune et belle, et la flatterie avait encore pour les femmes,
chez nous, les formes et le ton du beau rgne de Louis XIV!...

[Note 115: Tant que Louis XV vcut, la Dauphine dissimula pour
combattre avec succs l'ascendant de madame du Barry.]

Ce qu'elle fit plus tard avec hauteur quand elle fut reine, elle le
fit aussitt aprs son mariage avec une grce qui empchait qu'on ne
le lui reprocht. Cependant, il y avait parfois une teinte satirique
qui ne pouvait chapper  ceux qui taient l'objet d'une remarque ou
d'une allusion...

En arrivant  la cour de France, elle tmoigna une grande admiration
pour la beaut ravissante de madame du Barry... mais comme elle ne
voulait pas qu'on pt croire que cette admiration tait _une
complaisance_, elle demanda un jour  madame de Noailles _quelles
taient  la Cour les fonctions de madame du Barry?_... Madame de
Noailles, charge de son instruction, lui rpondit _que madame du
Barry tait  la Cour pour plaire au Roi et pour le distraire_.

--_Ah!_ dit la Dauphine, _alors je serai sa rivale?_ Le mot tait
charmant! mais la question qui l'avait prcd l'tait-elle?... Louis
XV en fut bless, parce que toute la Cour, qui n'aimait pas madame du
Barry, rpta le mot sans le prendre pour une ingnuit.

Cette lutte de l'autorit lgitime que devait avoir la Dauphine de
France contre celle usurpe d'une fille de joie, favorite d'un vieux
roi libertin, changea beaucoup le caractre de Marie-Antoinette.
Madame du Barry, dont la beaut tait dans tout son clat, faisait
prouver  la jeune Dauphine la jalousie d'un succs toujours
dominant. Les ftes de la Cour que donnait Louis XV semblaient n'tre
faites que pour la favorite! La Dauphine le sentait cruellement. C'est
en vain qu'elle tait toujours bonne et caressante auprs du Roi vieux
et libertin, comme madame la duchesse de Bourgogne l'tait auprs de
Louis XIV, mais les temps taient bien diffrents! et pour dire la
chose, les personnages l'taient aussi! Louis XV tait blas sur tout,
mme sur la grce!... il n'aimait plus les femmes aux bonnes
manires... Madame du Barry influa beaucoup sur la socit de France 
cette poque; son mauvais ton, sa manire plus que naturelle, et qu'on
pouvait appeler grivoise, tait ce que le roi aimait... Que
voulait-on? imiter le Roi; ce fut ce qui arriva. Le vieux marchal de
Richelieu lui-mme se mit dans la voie _de perdition_, comme lui-mme
l'appelait, et dans les soupers qui se faisaient encore  Marly et 
Choisy, o Louis XV aimait  souper de prfrence, le vieux marchal
tait souvent le plus licencieux de tous les hommes qui taient  la
table du Roi. On connat au reste le mot de madame du Barry pour le
caf. On l'a ni, mais il est positif; il rvlait ce que la France
allait devenir!

La Dauphine, avec sa figure frache et ses blonds cheveux, sa peau de
lis et de roses, cette adorable expression qui la faisait aimer de
tout ce qui l'approchait, la Dauphine pouvait seule arrter le torrent
dans sa course, mais elle ne le pouvait qu'autant que le Roi lui en
donnerait la puissance _excutrice_. Que faire en pareille
circonstance? Se tenir en silence devant une position vraiment
dlicate, et attendre, c'est ce qu'elle fit...

Louis XV mourut; on connat les particularits de cette mort... Je
dirai seulement que cette bougie place derrire un carreau de vitre
pour avertir qu'un roi de France est mort est plus cruelle peut-tre
que la perversit de tous n'est abjecte... mais il est une justice
distributive... Louis XV avait t bien cruel lui-mme pour son
fils... Le Dauphin tait  l'agonie de cette maladie de langueur dont
il est mort, et la Cour  Choisy. Aussitt qu'il aurait rendu le
dernier soupir, la Cour devait quitter Choisy. On avait donc interrog
le mdecin qui le soignait plus particulirement, en lui demandant
combien il avait d'heures  vivre.--Mais, avait rpondu le mdecin,
peut-tre sept  huit heures...  peu prs!... plus ou moins!... Et le
mdecin continua  prendre son chocolat, car il tait  djeuner
lorsqu'on vint lui faire cette question... Je ne pense pas qu'on
puisse rpondre aussi affirmativement avec un sang-froid aussi dur...
En consquence de cette rponse, tout le service d'honneur fit ses
prparatifs; et les femmes de chambre, les valets de chambre jetaient
les paquets par les fentres avec une sorte de joie folle, parce que
le sjour avait t plus long que de coutume... Par un hasard funeste
pour le mourant, son appartement se trouvait presque  la hauteur de
ces femmes et de ces hommes qui jetaient ces paquets!... Il tait  ce
moment o l'me quitte le corps... C'est une lutte douloureuse... le
malheureux prince voulut prendre l'air, car il suffoquait... On roula
son lit auprs de la fentre, et l, il fut tmoin des prparatifs du
dpart... Il connaissait trop bien la Cour et tout ce qui tient  elle
pour ne pas voir ce qui en tait et ce que signifiait cette occupation
gnrale... Un sourire, comme la mort n'en permet pas souvent, vint
errer sur ses lvres dj froides... Hlas! le malheureux prince
avalait ainsi au moment extrme la gorge la plus amre du calice de
sa vie!

Mais, je l'ai dit, il est une justice distributive. Le roi Louis XV
mourut aussi... et le mme jour, une bougie derrire un carreau de
vitre devait tre teinte au moment du dernier soupir royal!... et
alors, la Cour impatiente et craignant la contagion devait partir pour
Choisy!... ce qui fut fait...

Le mme jour, madame du Barry fut exile  l'abbaye du Pont-aux-Dames,
prs de Meaux; ce fut le chancelier, le duc de la Vrillire, qui lui
porta lui-mme la lettre de cachet. En voyant cet homme qui avait
ramp  ses pieds et venait la braver, madame du Barry dit en
jurant:--Beau..... rgne que celui qui commence par une lettre de
cachet!...

Cette punition de madame du Barry fut un des premiers actes du pouvoir
royal de Louis XVI. La Reine y fut trangre. Ce n'tait donc pas une
princesse tout--fait autrichienne, une Allemande enfin, d'aprs ce
que j'ai rapport de son ducation, qui vint pouser le Dauphin de
France. Lorsque le mariage fut dfinitivement conclu par les soins du
prince de Kaunitz et du duc de Choiseul, l'abb de Vermont fut envoy
 Vienne pour former la jeune archiduchesse aux belles manires d'une
cour qui tait alors la plus lgante et la plus polie de l'Europe. La
princesse arriva donc en France parfaitement instruite de tout ce
qu'elle devait savoir comme femme lgante du monde, parce que l'abb
de Vermont avait en lui tout ce qui pouvait former la femme prsente
 la cour la plus exigeante. Celle de France tait alors le lieu le
plus ravissant comme centre de tous les plaisirs et du luxe le plus
recherch. Marie-Antoinette en fut frappe lorsqu'elle arriva 
Compigne[116] et qu'elle y fut reue par le Roi et M. le Dauphin. Le
jour suivant, elle coucha seule  La Muette avec ses femmes, et revint
 Versailles le lendemain pour se runir  la Cour, et recevoir la
fatale bndiction d'un mariage qui devait la conduire  la mort.
C'est  cette poque que les ftes du mariage du Dauphin et de
l'archiduchesse eurent lieu. Ces ftes magiques par le luxe effrn
que la Cour y dploya et que suivirent tous les courtisans, ces ftes
furent comme le coup de cloche qui sonna le glas funbre pour annoncer
une funeste destine... et pourtant quelle magie, quelle admirable
magnificence doublait celle dj fantastique de Versailles! Vingt
millions furent dpenss pour ces ftes!... Vingt millions pour cette
poque prsentent une somme fabuleuse relativement aux frais des ftes
des mariages des anciens Dauphins et des Rois de France. On accourut
du fond de nos provinces pour admirer la jeune Dauphine. Les trangers
du Nord y vinrent en foule; ceux du Midi qui n'taient jamais venus en
France y vinrent pour voir la fille de Marie-Thrse monter sur le
trne de deux reines allemandes, dont le sort avait t funeste  la
nation franaise... Le luxe que les trangers dployaient luttait avec
celui que par devoir comme par orgueil et par got dployaient les
Franais; les ftes se multipliaient non-seulement  la Cour, mais
dans les maisons particulires; tout tait motif de rjouissance, tout
devenait sujet  une fte parmi les personnes de la Cour et parmi
celles de la finance, dont les alliances avec la noblesse taient
frquentes. Le luxe de cette poque, quelque soin que nous prenions de
le copier, n'est pourtant pas de fort beau got. C'est surtout dans le
contraste frappant qu'on trouve dans l'observance ridicule du got
antique qu'il faut trouver le mauvais genre de l'poque; madame de
Pompadour s'habillait en Vnus avec des paniers, et M. de Chabot
faisait Adonis avec une coiffure poudre _ frimas_. Cette violation
du got pur et exerc des anciens tait la faute des yeux et du got
de l'poque, puisque les modles taient l. Il faut dire que madame
du Barry fut plus lgante en cela que madame de Pompadour; elle tait
plus belle et moins spirituelle cependant, mais le dsir de plaire
donne du got et de l'esprit, mme aux plus sottes. Madame du Barry
suivait assez bien les modes, selon le bon got; il existe d'elle des
portraits o le costume oriental est assez bien observ. L'histoire de
ce costume est plaisante.

[Note 116: 14 avril 1770.]

[Note 117: Le 15 avril.]

Madame du Barry dtestait, comme on le sait, M. le duc de Choiseul;
tout ce qu'il disait et faisait tait mal dit et mal fait. Enfin,
Chanteloup l'en dlivra. Mais avant ce moment, le ministre en faveur
dut souvent recevoir bien des humiliations.

Un jour, on parlait chez le Roi des costumes diffrents des peuples de
l'Europe; M. de Choiseul parlait de ceux de la Russie et de ceux de
Constantinople, en mme temps que du superbe et trange aspect de
cette ville, en remarquant que l'Europe n'tait pas aussi dpourvue de
beaux costumes, et il donnait pour preuve ces deux derniers
pays.--Cependant, ajouta-t-il en se reprenant, j'ai tort de mettre la
Russie et la Turquie dans le nombre, car les plus beaux costumes de
ces pays sont dans les provinces d'Asie.

 ce mot, madame du Barry clate de rire, et s'crie:

--C'est bien la peine d'tre ministre pour ne pas savoir que la
Turquie est en Asie et que la Russie est en Europe.

--C'est bien la peine d'tre favorite, dit le duc de Choiseul en
rentrant chez lui, pour ne pas savoir que le pays o les femmes vivent
en _troupeau_ pour les plaisirs d'un seul homme est en Europe comme 
Paris.

Le propos revint  madame du Barry; elle fut furieuse.  dater de ce
jour-l elle se fit lire tout ce qui a t crit sur la Turquie, et
elle le dbitait ensuite comme une leon avec un petit babil que sa
gentillesse et sa beaut rendaient presque supportable; car ce n'tait
pas par la parole qu'elle brillait, comme on le sait. Enfin, la
turcomanie en vint au point qu'elle persuada  Louis XV de se faire
peindre en sultan, elle en sultane favorite, et le reste de la Cour en
habitants du srail; il y avait mme un _Mesrour_,  ce que disent les
mauvaises langues; mais n'importe: c'tait rpondre spirituellement 
M. de Choiseul. On fit une magnifique table en porcelaine qui fut
peinte  Svres. On y voit une vingtaine de personnes habilles 
l'orientale; le roi est trs-ressemblant, ainsi que madame du Barry.
Cette table fut longtemps  La Malmaison[118].

[Note 118: J'ai entendu raconter le fait  l'empereur lorsqu'il tait
premier consul.]

Madame du Barry dtestait M. le duc de Choiseul, et toutes les fois
qu'elle pouvait lui faire ou lui dire une chose dsagrable, elle n'y
manquait pas. Un jour M. de Choiseul tait auprs d'elle et parlait
des moines; elle se mit aussitt  parler des jsuites avec le plus
grand loge, parce qu'elle savait que M. de Choiseul ne les aimait pas
et qu'il n'en tait pas aim. Alors il se mit  dire tant de bien des
religieux en gnral, qu'elle prit la contre-partie et se mit  en
dire des choses tellement fortes que tout l'auditoire demeurait
interdit.

--Enfin, dit-elle, ils ne savent pas mme prier Dieu!

--Ma foi! madame, dit le duc de Choiseul, vous conviendrez au moins
qu'ils font de beaux enfants.

Madame du Barry tait fille naturelle d'un frre coupe-choux.

Elle fut interdite; et depuis ce jour elle demeura toujours
silencieuse devant le duc de Choiseul. Elle le craignait tout en le
dtestant.

Lorsque la Dauphine fut reine, elle put enfin satisfaire ce got pour
la socit intime qu'elle avait toujours eu... Elle rassembla autour
d'elle tout ce qu'elle aimait, et cette runion lui forma une socit
intime. Ce fut vers cette poque que le Roi lui donna Trianon. Voil
un salon qu'on peut faire, et montrer le bon got qui prsidait  tout
ce qui se faisait dans ce ravissant sjour. L, elle oubliait les
ennuis de la Cour; l, madame de Noailles ne la perscutait plus,
comme elle le disait, avec cette svrit qui l'avait fait surnommer
_madame l'tiquette_ par la Reine. Madame de Noailles ayant appris que
non-seulement la Reine se permettait de s'gayer sur son compte, mais
encore monsieur le comte d'Artois, s'loigna de la Cour, donna sa
dmission, et fut suivie de beaucoup de femmes de distinction, qui ne
voulurent pas servir de point de mire  des traits d'esprit ou de
texte  une aventure un peu trange. La Reine commena alors  jouir
de la vie comme elle l'entendait. Trianon fut un lieu de joies et de
ftes, dont l'tiquette fut bannie. La Reine allait voir ses
belles-soeurs, leur rendait visite sans cuyers, sans aucun appareil,
et riant elle-mme de cette simplicit  laquelle elle voulait amener
la Cour de France:

--Qu'importe aprs tout, disait-elle, que je sois un peu plus, un peu
moins entoure de cette _tiquette_, dont vous faites votre noblesse;
car, ajoutait-elle, que m'importe une noblesse comme celle que vous
avez en France! C'est l'_tiquette_ seule qui la fait.

La Reine pouvait avoir raison pour quelques familles, mais non pas
pour toute notre noblesse. Chrin[119] avait dans son cabinet de quoi
rpondre aux plus grandes exigences de l'Allemagne. La noblesse la
plus pure de France n'tait pas celle peut-tre qui montait dans les
carrosses.

[Note 119: Gnalogiste nomm par le Roi pour examiner les preuves de
noblesse de ceux qui demandaient  tre reconnus. Il tait
incorruptible; il disait un jour  mon oncle, le prince de Comnne,
que ce qui lui avait le plus cot tait la rsistance qu'il avait
oppose  de belles personnes _pleurant  ses pieds_. Lorsqu'il
vrifia nos preuves, il demeura en extase de savant devant des preuves
comme celles fournies par mon oncle.]

La Reine avait connaissance des recommandations faites par
l'impratrice-reine, relativement  beaucoup de personnes de la Cour
de France. Pour celles-l jamais elles n'prouvaient de bourrasques,
et pour dire le vrai, elles commenaient  devenir frquentes pour
beaucoup d'autres.

La Reine avait aussi ses affections personnelles. Parmi ses affections
intimes, madame la duchesse de Mailly tait une des privilgies. Elle
tait dame d'atours, mais donna bientt sa dmission pour se retirer
dans son intrieur; la Reine l'aimait avec une tendresse de femme du
monde, et le lui prouva en l'allant voir trs-souvent aprs sa
retraite de la Cour. Madame de Mailly avait une taille immense, et la
Reine l'appelait _ma grande_. La duchesse de Mailly mourut jeune et
vivement regrette de Marie-Antoinette, qui tait une amie bonne et
dvoue, comme elle devenait ennemie implacable.

La Reine avait parmi les jeunes femmes de la Cour une personne qu'elle
aimait avec une vive et profonde amiti. Elle tait jeune, agrable
et spirituelle; c'tait la marquise de B....n. La Reine la fit dame du
palais pour l'avoir auprs d'elle. Cette intimit amena des rapports
de confiance entre la souveraine et la sujette. Madame de B....n
aimait avec un sentiment d'amour _idalis_ monsieur le comte tienne
de D......, celui qu'on appelait le beau Durfort. Il l'aimait
galement, et la Reine, qui savait presque leur secret, leur donnait
une de ces consolantes confiances qui doublent le prix de l'amiti:
elle en eut bientt le devoir  remplir.

Madame la marquise de B....n aimait avec trop de vrit pour ne pas
s'apercevoir si elle-mme tait moins aime. Elle s'aperut d'une
froideur et d'un tel changement dans leurs rapports, qu'elle comprit
que monsieur de D...... ne l'aimait plus. Elle ne le dit  personne,
elle renferma ce secret en elle-mme, et pleura en silence.

Le vicomte de Sgur, homme fort spirituel mais trs-mchant, aimait
depuis longtemps madame la marquise de B....n. Que pouvait-elle? lui
dfendre de l'aimer? elle l'aimait si peu qu'elle n'y songea mme
pas... Mais lui ne la perdait pas de vue: aussitt qu'il vit le
gonflement de ses yeux, la pleur de ses joues, il accourut, et
prenant la main de la marquise il la serra sans lui parler. Rien
n'meut autant que ces marques silencieuses d'un attachement qui, tout
mconnu qu'il est, ne laisse pas nanmoins d'tre un des intrts de
la vie:... aussi ds que le vicomte de Sgur eut seulement lev les
yeux sur la marquise, elle fondit en larmes.

--Qu'avez-vous? lui dit-il.

Elle ne rpondit pas, mais elle continua de sangloter et ne pouvait
lui rpondre.

--Pauvre enfant! vous souffrez, n'est-ce pas? vous n'osez pas me le
dire?... Pauvre petite, je sais quel est le sujet de vos larmes!... et
je dois  ma conscience de vous dire qu'il en est indigne.

Madame de B....n fit un mouvement d'indignation... mais le vicomte
passa outre.

--Oui... je soutiens que celui pour qui vous pleurez n'en est pas
digne.

Madame de B....n poussa un cri dchirant.

--Eh quoi! vous n'ayez pas plus de courage!...

--Non! je ne vous crois pas!

Le vicomte sourit sans rpondre...

Madame de B....n vit son arrt dans ce sourire!... elle regarda le
vicomte avec une expression suppliante.--Voulez-vous la preuve de ce
que je vous ai dit?.

Madame de B....n fit un signe de tte affirmatif.--Eh bien! vous
l'aurez dans quatre jours... peut-tre demain!

M. de Sgur avait beaucoup connu madame de Souza, ambassadrice de
Portugal en France, et mademoiselle de C........ Elle tait
belle-soeur de cette madame de Canilhac, l'une des causes du fameux
duel de M. le duc de Bourbon et de M. le comte d'Artois... Madame de
Souza tait jolie comme un ange, mais sotte comme un panier; elle
avait une belle tte, mais aucune cervelle dans cette belle tte, et
elle avait de plus l'avantage d'tre provinciale au dernier point...
Elle avait de la complaisance quelquefois pour les personnes qui lui
disaient souvent qu'elle tait jolie, et M. de Sgur tait un de ceux
qui le lui avaient le plus rpt... aussi ds qu'il parut devant
elle, madame l'ambassadrice quitta le sofa sur lequel elle tait
assise et s'en vint au-devant de lui en lui donnant la main, faveur
qu' cette poque on ne prodiguait pas comme aujourd'hui; on ne
donnait la main qu' une personne aime enfin, et se tenant pour
avertie qu'on allait lui demander quelque chose, car les femmes ont 
cet gard une sorte de finesse qui ne trompe jamais et porte  deviner
ce qu'elles veulent savoir... Le vicomte la regarda et lui dit avec
admiration:

--Mon Dieu, que vous tes belle!

Et c'tait vrai! elle tait ravissante dans son nglig du matin, 
moiti coiffe et n'ayant aucune prtention... elle avait un grand
peignoir de mousseline des Indes garni d'un point d'Angleterre fort
beau; les manches taient rattaches au poignet avec un ruban bleu
clair, ainsi que le col, et une grande ceinture bleue serrait sa
taille... ses cheveux n'avaient qu'_un oeil_ de poudre, comme on
commenait  porter les cheveux alors...

--Oui, vous tes bien belle!... rpta le vicomte!... Madame de Souza
se regarda dans la glace avec une complaisance toute gracieuse...

--Mais vous tes si coquette!...

--Moi! quelle ide!

--Oh! en effet, elle est absurde!...

Madame de Souza fut embarrasse; M. de Sgur la regardait avec une
svrit dont lui-mme s'amusait fort, et qui paraissait  madame de
Souza la trompette du jugement dernier: car elle le redoutait et ne
l'avait aim que par crainte.

--Oui, madame, vous tes trs-coquette... et plus que cela!... vous
tes infidle!

Madame de Souza joignit les mains... le vicomte _fut gnreux_...

--Allons, je vous pardonne! je suis bon... et de plus je suis votre
ami: c'est ce qui me fait venir auprs de vous. Vous aimez le comte
tienne?...

La comtesse de Souza rougit jusqu'aux yeux!...

--H bien! c'est  merveille! Qu'avez-vous donc? n'allez-vous pas me
croire jaloux? Oh! je ne fais plus de ces folies-l, moi!... Je laisse
les fureurs d'Orosmane  des jeunes gens...  M. le duc de Lauzun par
exemple!...  M. le comte d'Artois, qui,  ce qu'on dit, est jaloux
comme un Africain Berbre.... mais moi, non; ainsi revenons  notre
affaire. Vous aimez le comte tienne... eh bien! si vous voulez le
conserver il faut l'empcher de conserver cette ancienne passion...la
marquise de B....n!

Madame de Souza tenait ses yeux baisss et roulait les deux bouts de
sa ceinture dans ses doigts et ne disait mot. Mais elle releva les
yeux lorsque le vicomte eut fini pour trouver une parole et ne trouva
pas un mot... Ce n'tait pas son fort d'abord, et puis le vicomte
l'avait effraye sur le sort de ses amours...

--Si vous voulez le conserver, tchez de le brouiller avec elle, pour
que tout rapport soit enfin rompu... Tchez, par exemple, d'avoir son
portrait, son anneau et ses lettres.

Une femme a toujours de l'esprit pour ses affaires de coeur. On a dit
depuis longtemps que l'amour en donnait aux plus btes, et c'est vrai.

Madame de Souza comprit l'importance de ce qu'elle allait tenter. Elle
s'y prit si adroitement, que le comte lui remit le portrait et les
lettres de la marquise de B....n... Lorsque le vicomte de Sgur les
eut, il sourit avec cette joie infernale qui fait aussi sourire Satan.

--Maintenant, dit-il, elle est  moi!...

Ce qui prouve que devant un coeur de femme un homme, quelque esprit
qu'il ait, lorsqu'il a de l'esprit, demeure sans intelligence,
lorsqu'il n'y a aucun rapport ni cette union d'me qui rvle  l'un
ce que l'autre prouvera.

En recevant cette preuve de l'infidlit du seul homme qu'elle et
aim, la marquise de B....n ressentit une de ces impressions terribles
qui vous montrent la mort comme un lieu de refuge, car vous souffrez
trop!

Le vicomte comprit, cependant, que cette douleur sans cris et sans
larmes avait une force devant laquelle toutes ses petites intrigues
taient bien nulles!... Il se retira sans parler et sans avoir la
force de hasarder mme une parole devant cette femme dont le deuil du
coeur tait si solennellement profond!...

Demeure seule, la marquise de B....n regarda d'abord ce portrait que
tant de prires avaient sollicit!... Qu'tait-il maintenant? un
morceau d'ivoire peint, sans que rien pt lui donner la force et la
vie qui l'animaient il y avait seulement deux mois!...

--Et ce n'est qu'un espace de quelques jours qui me rend si diffrente
de moi-mme! disait la pauvre dlaisse avec une voix brise par les
sanglots; car elle tait seule maintenant, et la fiert ne retenait
plus ses larmes!.....

Elle ouvrit le paquet de lettres et voulut en relire une!... Oh!
qu'elle souffrit!...

Et cependant elle relut cette lettre, et puis une autre, et encore une
autre... enfin elle relut le paquet tout entier... Cet effort lui
brisa le coeur!... Elle se leva, alla  son secrtaire, et prit les
lettres du comte tienne. En les relisant elle souffrit tout ce qu'une
me humaine peut souffrir...

--C'est une _agonie_ en effet! dit-elle avec une expression
dchirante, car on l'aimait encore en ce monde, et il y avait des
tres qui devaient souffrir du parti qu'elle allait prendre; mais il
tait irrvocablement arrt dans son me... Elle sonna sa femme de
chambre, se dshabilla, fit plusieurs dispositions qui devaient en
prcder une dernire, puis tant demeure seule, elle avala une dose
de vert-de-gris qu'elle s'tait procure...

Elle fut horriblement mal... Le poison avait t si abondamment donn
 ce corps si gracieux, mais si frle et si petit! Les mdecins ne
rpondirent d'elle qu'au bout de plusieurs jours; mais il lui resta
TOUTE SA VIE[120] un tremblement nerveux, une agitation terrible, qui
lui causaient des douleurs spontanes qui, dans les premiers temps,
lui paraissaient un retour des cruelles souffrances qu'elle avait
supportes pendant plusieurs heures! On la sauva; et pourquoi?... pour
sa douleur. La vie tait dcolore pour elle maintenant, et ce qu'elle
voulait c'tait mourir! Mais on ne meurt pas ainsi!... Il faut du
temps pour mourir!...

[Note 120: Elle ne pouvait pas mettre de bas: par exemple, lorsqu'elle
tait de service au jeu de la Reine, la Reine lui faisait signe d'ter
ses bas, ce qu'elle faisait tandis que le tapis la cachait.]

Madame de B....n tait d'une douceur acheve, et elle avait de la
pit.... Elle tait malheureuse, et cela ne fut qu'une raison de plus
pour que la religion prt sur elle plus d'empire. Le reste de sa vie
eut une consolation accorde par le Ciel: un ami intime s'attacha
tellement  elle qu'il ne la quitta plus; touch par sa rsignation et
par le profond chagrin que lui causa la mort de la Reine, M. de
M......., qui fut ministre de Louis XVIII, demeura avec elle jusqu'
sa mort. Dans cet attachement elle trouva, du moins, un baume pour sa
blessure.

Madame la marquise de B....n tait un des ornements les plus agrables
de la socit intime de la Reine. Elle avait un ravissant talent de
peinture, et peignait les fleurs, surtout, avec une habilet peu
commune  l'poque o madame de B....n tait encore jeune et belle.
Que de fois elle peignit des modles de fleurs pour que la Reine pt
les copier ensuite en tapisserie!... Dans ces runions de Trianon,
qu'on a tant calomnies, il arrivait souvent que les matines
s'coulaient comme dans un chteau du fond de l'Auvergne ou de la
Bretagne, et ces fameuses orgies dont la calomnie a voulu accuser la
Reine martyre n'taient autre chose qu'une lecture faite en commun,
tandis que la Reine et les dames nommes pour tre de ce petit voyage
travaillaient soit au bord de l'eau, prs du moulin, soit dans la
salle de marbre frache et blanche de la laiterie. Le nombre des lus
tait fort restreint: ce fut ce qui attira le plus  la Reine cette
foule d'ennemis qui commencrent le parti de l'opposition, dans lequel
se mirent d'abord de hautes notabilits de vertu comme mesdames de
Noailles et de Marsan, et qui finit par avoir pour chef la marquise de
Coigny!... Trianon avait toujours t dsir par la Reine avec
passion; Louis XVI lui en fit prsent  sa premire couche, et
Marie-Antoinette jouit de sa nouvelle proprit avec ce plaisir vif
et pur de la jeunesse satisfaite: on lui en fit un crime. Le vent
faisait alors tourner la girouette de notre esprit; et le temps o les
Franais foraient les acteurs de rpter le beau choeur d'Iphignie,
_Chantons, clbrons notre reine!_ lorsque leur souveraine entrait 
l'Opra, ce temps tait dj oubli!...

Un des plaisirs de la Reine tait de jouer la comdie. On dit qu'elle
jouait et chantait mal; voil son tort plus encore peut-tre que de
jouer, quoiqu'il soit fort inconvenant de livrer  la critique,
pendant plusieurs heures, jusqu'au moindre geste d'une reine. La
perfection n'existe pas; mais si elle doit se trouver, c'est dans ceux
que nous reconnaissons assez suprieurs  nous pour nous commander:
c'est donc un reproche  notre propre jugement que de reconnatre dans
nos matres des imperfections qui deviennent des ridicules ds
qu'elles sont prtentions. On a reproch  la Reine, lorsqu'elle
jouait  Trianon et chez madame de Polignac, d'avoir rempli des rles
qui n'taient pas d'accord avec la majest de son rang; si elle les
avait bien jous, la chose, encore une fois, et t gale.

Louis XVI avait de la simplicit, de la bonhomie mme; mais il avait
le sentiment de sa dignit  un degr assez intime lorsqu'il n'tait
pas  son enclume avec Gamin: il pouvait bien faire le Vulcain, mais
il ne paraissait ainsi que devant un homme dont c'tait d'ailleurs le
mtier d'avoir aussi les mains noires; et voici un fait qui prouve que
Louis XVI comprenait fort bien le danger d'un _ridicule royal_.

Il tait un matin plus activement occup qu' l'ordinaire, lorsque le
serrurier qui travaillait avec lui, et qui s'appelait Jacques
Derhin[121], se mit  rire aux clats en le regardant. Le Roi lui
demanda ce qui le mettait ainsi en joie. Derhin riait toujours et ne
pouvait parler, mais il montrait  Louis XVI son propre visage, et lui
indiquait par l ce qui excitait ainsi sa gat. Comme il n'y avait
pas de glace dans la forge royale, le Roi passa dans la pice voisine:
aussitt qu'il se fut regard, et qu'il put voir son visage tatou
d'une si trange sorte qu'il en tait mconnaissable, il partagea la
gat de Jacques Derhin, et se mit  rire, de ce bon rire franc et
joyeux qu'on connat peu sous une couronne....

[Note 121: Celui qui tait avec le Roi avant Gamin.]

Mais aprs avoir donn satisfaction  sa propre gat, le roi jugea ne
pas devoir prolonger celle de son _compagnon_:

--Jacques, lui dit-il, en lui donnant un louis, tu boiras  ma sant
ce soir  ton souper, avec ta femme et tes enfants, _mais sans leur
raconter_ ce qui nous a tant fait rire... Tu n'oublieras pas ce que je
viens de te dire, mon garon?...

Et il appuya sur ce dernier mot.

Ce ne fut que bien longtemps aprs qu'un cousin de Jacques Derhin,
employ dans les travaux que je fis faire dans mon htel, me raconta
ce que je viens de dire. Lui et son frre taient fort habiles dans
leur tat de serrurier, surtout pour faire les clefs.

Cette recommandation de Louis XVI prouve qu'il ne voulait pas qu'on
pt rire de lui; cette crainte du ridicule me plat dans un roi.

Comme la Reine tait jeune et jolie femme, elle le redoutait moins,
parce qu'elle ne s'en croyait pas susceptible. Elle ignorait qu'on
peut faire la caricature de la Vnus de Mdicis, et qu'on a parodi
les plus belles oeuvres du gnie. Je crois aussi qu'elle mprisait la
voix populaire: ceci est encore un tort.

Mais il tait excusable en elle. Elle ignorait la valeur de ce
terrible mot: le PEUPLE!.. Hlas! elle devait apprendre cruellement 
quel degr montait sa puissance. En Autriche, le peuple, encore
aujourd'hui, ne songe ni mme ne parle sur la classe leve: pour lui,
c'est une autre race que la sienne; il ne lui envie rien, il ne forme
l-dessus aucun plan, aucun projet; et s'il est ainsi en 1837, qu'on
juge de ce qu'il tait en 1784!...

Quant  la noblesse, Marie-Antoinette ne l'aimait ni ne l'estimait. Il
y avait peu de familles en France dont l'cusson n'et une tache dans
son blason, et Marie-Antoinette le savait. Aussi lorsque l'offense des
duchesses-pairesses la blessa si vivement aux ftes de son mariage,
elle s'en vengea chaque jour depuis cette poque par des pigrammes
sanglantes sur les alliances de la haute noblesse avec la finance. Les
Noailles surtout furent en butte plus que tous les autres aux traits
de sa satire, pour atteindre madame de Noailles, son ancienne dame
d'honneur, qui lui faisait des leons assez svres sur l'oubli de sa
dignit.

tant un jour sur un ne dans le parc de Versailles, elle tomba. Elle
ne voulut pas qu'on la relevt, et riant aux clats:

--Allez chercher madame de Noailles, pour qu'elle nous dise comment on
relve la reine de France, lorsqu'elle ne sait pas se tenir sur un
ne.

La Reine eut tort. Le mot, s'il demeure dans l'histoire, ne prouve que
pour madame de Noailles, et condamne la Reine... Madame de Noailles se
fcha, et elle eut raison; elle se retira, et eut encore raison. Cette
retraite fut d'autant fcheuse pour la Reine, qu'elle eut lieu  la
seconde poque de son sjour en France, lorsque ses diffrends avec
ses deux belles-soeurs et M. et madame de Maurepas divisrent la
socit en deux partis, et lorsque la Reine, voulant vivre en simple
_grande_ dame, mais point en reine, prit la direction de l'un de ces
partis. La retraite de madame la duchesse de Noailles, mais surtout
son mcontentement, entrana toute une puissante famille, celle des
Noailles, grande, puissante par ses alliances, illustre par des
services rendus  l'tat, dans le parti contraire  la Reine. Cette
famille mcontente se jeta depuis dans les premires scnes de la
Rvolution avec les d'Aiguillon et d'autres grands noms, que la Reine
avait aussi mcontents, et qui depuis longtemps dirigeaient l'opinion
des salons de Versailles et de Paris.

Marie-Antoinette balanait par le charme de ses manires, dans cet
intrieur qu'elle s'tait form chez ses favorites, ce qu'on tramait
contre elle dans la faction oppose; et peut-tre et-elle triomph,
si elle n'avait t en mme temps la gardienne  Versailles d'un
trait[122] nuisible  la France, contraire aux intrts de l'Europe,
mais utile  l'Autriche... L'attachement de Marie-Antoinette  sa
maison fut ce qui la perdit. Ses brouilleries clatantes avec ses deux
belles-soeurs achevrent le mal dj commenc, en formant  la Cour un
parti de femmes toutes occupes  se nuire, en divulguant des
aventures quand on en avait; en se donnant des amants quand on n'en
avait pas; en se faisant, enfin, tout le mal que des femmes peuvent se
faire quand elles ne s'aiment pas et qu'elles veulent se perdre; car
tel tait l'attachement que les personnes dvoues  Marie-Antoinette
lui portaient, que les femmes distingues par elle rpandaient
partout, en sortant de son intimit, l'enthousiasme des chefs de
partis pour dfendre sa cause. C'est ainsi que chez nous les femmes
ont eu, de tout temps, une immense influence sur les affaires. C'tait
dans nos salons que se formaient ces haines et ce fanatisme qui
causrent les premiers effets de la Rvolution.  cette poque, le
peuple lisait peu. Chaque marchand n'avait pas comme aujourd'hui son
journal pour diriger son opinion; mais il avait un cousin matre
d'htel, une belle-soeur femme de chambre, un frre valet de chambre,
qui lui rapportaient l'opinion de leurs matres. Cette opinion tait
souvent contraire  la Reine, parce que le parti oppos  ses
intrts tait plus nombreux que le sien; l'opinion passait donc du
salon  l'office, et de l'office dans les boutiques ou dans les
ateliers de Paris... Ces relations se rpandaient mme en province,
lorsque des familles comme les Noailles, les Voyer d'Argenson, ou
d'autres aussi puissantes, allaient passer l't dans leurs terres.

[Note 122: Le trait de 1756.--Cette cause de nos malheurs est bien
curieuse  tudier comme le plus puissant motif peut-tre de notre
Rvolution. Toutes les puissances de l'Europe, l'Autriche excepte,
taient intresses  voir rompre ce trait de 1756 avec l'Autriche,
les unes par esprit de vengeance, les autres pour leur propre intrt.
C'est important  approfondir.]

En remontant plus haut, on voit encore une cause trs-positive du
malheur de la Reine dans le voyage de Joseph II en France. L'archiduc
Maximilien n'avait bless que la haute noblesse, en exigeant que
mademoiselle de Lorraine et le pas sur les duchesses-pairesses,
tandis que l'empereur d'Allemagne alarma tout notre commerce et nos
industriels, en se montrant plutt en voisin jaloux qu'en beau-frre
de Louis XVI. Au Havre et  Brest, il se permit mme une demande plus
qu'indiscrte. C'tait cependant un homme suprieur, et n'ayant pas,
je crois, autant de projets hostiles contre nous qu'on l'a voulu faire
croire pour nuire  sa soeur. MADAME, femme de MONSIEUR, frre du Roi,
avait pour la Reine une de ces haines qui ne sont satisfaites que par
le malheur de celle qui en est l'objet; elle souleva de nouveau la
socit  ce second voyage des princes autrichiens; tout lui fut bon
pour nuire. L'archiduc Maximilien avait bless par trop de hauteur;
Joseph voulut tre populaire, et le fut, en effet,  un point
peut-tre exagr. Eh bien! il voulait gagner le peuple, disait
Madame!...

L'archiduc Maximilien ayant t voir M. de Buffon, celui-ci lui offrit
un exemplaire de ses oeuvres.--Je vous remercie, dit le prince, _je ne
veux pas vous en priver_...--Le mot n'est pas heureux.

L'empereur Joseph connut ce malheureux mot...; il alla voir M. de
Buffon, et lui dit:--Je viens rclamer, monsieur, l'exemplaire de vos
oeuvres _que mon frre a oubli chez vous_!...

Voici un fait curieux sur le voyage de l'empereur Joseph II en France.

Il voulait connatre notre belle patrie, comme on le sait, et mme on
a dit fort injustement qu'il avait eu tant de jalousie de notre
_prosprit_ qu'il en avait _conu de la haine_. C'est absurde et
faux. D'abord nous n'avions pas alors de prosprit au point de donner
de la jalousie. Nous sommes en France comme les femmes qui croient
plaire  quarante ans comme  vingt-cinq. Mais cela ne se peut pas.
Joseph II, en allant  Lyon, voulut voir un homme trs-habile comme
publiciste et comme jurisconsulte, M. _Prost de Royer_; il tait 
cette poque lieutenant de police de Lyon; c'tait un homme estim du
comte Campomanes, l'un des plus honntes ministres de l'Espagne,
considr de M. de Vergennes et de lord Chatham, modle du comte
Rantzaw en Danemark, enfin un homme  connatre.

--M. le comte, dit-il  Joseph II, je connais le protocole des cours.
Si vous l'exigez, je le suivrai; alors j'attendrai que vous
m'interrogiez et ne rpondrai que par monosyllabes. Mais vous avez
parcouru la France: vous cherchez des hommes, vous n'avez d
rencontrer que des statues; vous cherchez la vrit, et vous n'avez d
trouver que mensonge ou silence. Cette vrit, je suis capable de vous
la dire; mais il faut me permettre de parler avec le comte de
Falkenstein et non pas avec le fils de Marie-Thrse, car il n'y a de
conversation possible qu'avec un change de paroles, et le moyen de
questionner un empereur?...

--_Je viendrai ce soir m'enfermer avec vous, et nous causerons les
coudes sur la table,_ rpondit Joseph.

Il y fut, et le lendemain il y retourna...--Pourquoi les Franais ne
m'aiment-ils pas? demanda-t-il  Royer.

--M. le comte, on n'a pas oubli le moment o Marie-Thrse, vous
tenant dans ses bras, demandait aux Hongrois du secours contre la
France.

Joseph II sourit.

--C'tait Louis XV et les gens de son cabinet... Tous sont morts!

--Me permettez-vous encore une question?...

--Dites...

--Vous avez t lev par le vieux Bathiani... il dtestait la France
et les Franais... n'avez-vous pas ses sentiments? voil ce qu'on
craint.

--Monsieur, s'cria l'Empereur fort mu, et se levant il parcourut la
chambre  grands pas... Monsieur, depuis que nous causons, ne me
connaissez-vous pas encore?... Ne voyez-vous donc pas que je voyage
pour me dpouiller de ces vieux prjugs dont on m'avait garrott
l'esprit?... Est-ce donc que je ne prends pas assez de peine pour
russir?...

Il tait agit, et Prost de Royer vit qu'il tait vraiment mu.

--Me permettez-vous encore une objection?

--Parlez.

--Vous avez souvent lou la nation franaise, mais comment? C'est une
nation _charmante_, avez-vous dit... L'loge est bien mince dans la
bouche du frre de notre reine.--Joseph sourit.

--On voit bien que vous tes lieutenant de police; oui, j'ai dit cela.
Je l'ai dit  Versailles... mais c'est vrai... En parcourant la
France, en observant la Cour et la ville, la bourgeoisie et l'arme,
l'arme elle-mme, la plus vaillante de l'Europe, et la plus brave
dans tous les moments, eh bien! je ne vois en elle qu'une aimable
nation et rien de plus... Je ne m'en ddis pas, rpta l'Empereur...

--Cependant, reprit-il aprs avoir fait quelques tours dans la chambre
sans parler, j'en excepte la classe ouvrire et quelques-uns de nos
amis[123]... Alors la nation est intressante; je vous autorise  dire
mon sentiment  cet gard, ajouta-t-il en souriant.

[Note 123: Les conomistes comme Turgot et les autres.]

--Ainsi donc, dit Prost de Royer, il en est de votre antipathie contre
nous comme de votre tendresse pour Frdric, n'est-ce pas?...

Joseph regarda le lieutenant de police avec curiosit.

--C'est que je suis sr qu'aussitt que vous pourrez toucher  la
Silsie...

Joseph sourit, mais ne rpondit pas.

--Et puis on dit que vous avez l'amour des conqutes, que vous voulez
renvoyer sur l'Euphrate les gens qui sont sur la mer Noire... est-ce
vrai?...

--Non, rpondit srieusement Joseph... Regardez Ptersbourg plutt que
Vienne pour les affaires de Constantinople...

Tel fut,  peu de choses prs, car la place me manque pour tout
rapporter, l'entretien de Joseph avec Prost de Royer, ami de Voltaire
et de Turgot et de toute la secte d'esprit de ce temps-l. Cette
entrevue, qui _dura quatre jours_, fut ignore dans le temps, parce
que M. de Maurepas craignit que les Franais ne fussent blesss et
inquiets d'une aussi longue confrence du premier magistrat de la
premire ville manufacturire de France avec l'empereur d'Autriche; il
exigea donc le silence. Quant  Prost de Royer, il le garda pour ne
pas faire de peine  Voltaire, qui avait attendu l'Empereur  Ferney,
et fut furieux de ne l'avoir pas vu. C'est trs-bien  Prost de Royer;
cela seul fait juger un homme.

Quoi qu'il en soit, l'effet du voyage de Joseph II fut fcheux pour la
Reine. M. de Vergennes, qui redoutait toujours le retour de M. de
Choiseul et de M. de Praslin, prsentait au Roi la maison d'Autriche,
amie de l'exil de Chanteloup, comme nuisible  la gloire de la
France. Le voyage de l'Empereur, malgr les soins de la Reine, fut
prsent sous d'odieuses couleurs de jalousie, d'envie, et de tout ce
qui pouvait rendre le roi de France l'ennemi de l'empereur
d'Allemagne. Louis XVI, dj prvenu par les mmoires et les notes
laisss par son pre sur la maison d'Autriche, n'aimait pas cette
maison; il en vint  dtester l'empereur Joseph. Quelle que ft sa
confiance dans la Reine, jamais elle ne put pntrer dans une pice
recule qu'il appelait son cabinet. Cette pice tait situe 
Versailles sous la chambre aux enclumes, la plus leve du chteau.
C'tait l que le Roi avait dpos ses papiers les plus importants,
ceux enfin qui, plus tard, formrent une terrible accusation, et
furent trouvs dans ce qu'on appelait _l'armoire de fer_.

Ce fut particulirement  cette poque o elle vit un repoussement qui
pouvait devenir gnral, que la Reine rsolut de se faire une socit,
de former _un salon_ d'o _ses amis_, comme elle le dit elle-mme  M.
le comte de Prigord[124], iraient ensuite se rpandre dans les
diffrentes socits de Paris, et la dfendre l contre ses ennemis.

[Note 124: Oncle de M. de Talleyrand, et frre de l'archevque de
Prigord, Anglique de Talleyrand, celui dont M. de Qulen fut
coadjuteur.]

--Je suis bien malheureuse, mon cher comte, lui dit-elle ce mme jour,
en lui prsentant sa belle main, que le vieux comte baisa avec ce
respect qu'avaient pour leur souveraine les courtisans de cet ge, qui
avaient t nourris dans la crainte et le respect du Roi et des
femmes... Je suis bien malheureuse.--M. de Prigord se sentit mu au
fond de l'me en voyant cette femme, jeune et belle, reine du plus bel
empire, lui disant presque en pleurant:--Je suis bien malheureuse!

M. le comte de Prigord jeta un coup d'oeil rapide autour de lui, et
baissant ensuite les yeux, il ne rpondit pas... C'est que ce qu'il
voyait blessait en lui tout ce que l'ducation et des prjugs
fortement enracins l'avaient accoutum  considrer comme
inviolable;... ce qu'il voyait enfin brisait ce qu'il supposait encore
tre respect par la Reine...--Ds ce jour, disait-il  ma mre, je
jugeai la France perdue.

Il est certain que pour un homme lev dans les jours qui suivirent le
beau rgne de Louis XIV, ce qu'il voyait devait lui paratre trange.
Il avait demand une audience  la Reine. Elle lui fit rpondre par la
comtesse Jules de Polignac que Louis[125] le prendrait le lendemain
dans le grand corridor, en face de la chapelle, au sortir de la messe
(c'tait un dimanche), et qu'il le conduirait prs d'elle. M. de
Prigord, tonn de ce _rendez-vous_, se rendit nanmoins  l'heure
fixe au lieu qui lui tait indiqu, et y trouva en effet Louis qui
l'attendait. Le comte fut  lui, mais le valet de chambre lui fit
signe de ne le pas approcher, et s'loigna d'un pas assez lent pour
que le comte pt le suivre[126]. Arrivs dans l'une des galeries
extrieures, Louis prit le chemin d'un petit escalier trs-troit et
fort obscur, clair seulement par des lampes; cela aurait pu avoir
l'air d'une aventure, mais le comte n'tait plus jeune et n'avait
d'ailleurs jamais t beau. Le comte et le valet de chambre montrent
pendant si longtemps, que le comte crut que cet homme se
trompait.--Mais o donc me conduis-tu, Louis? lui demanda-t-il enfin.
C'tait la premire question qu'il lui adressait... Il connaissait
parfaitement Louis; c'tait lui qui tait charg des messages
frquents de la Reine, lorsque madame la duchesse de Mailly[127] tait
sa favorite bien-aime.

[Note 125: Valet de chambre du service infrieur, l'un des hommes les
plus dvous  la Reine.]

[Note 126: On sait qu'il avait aussi ce dfaut dans la marche, assez
commun dans la famille.]

[Note 127: Elle tait fille du comte de Prigord, et tante d'lie de
Prigord, aujourd'hui prince de Chalais; elle tait dame d'atours de
la Reine, et donna sa dmission, quelques instances qui lui fussent
faites pour garder sa charge.]

Louis ne rpondit pas, mais il montait toujours; enfin, ils arrivrent
sous les toits. On tait alors au mois d'aot, et la chaleur tait
insupportable dans cet endroit, o _le supplice des plombs  Venise_
tait presque rappel... Louis regarda autour de lui pour se
reconnatre: _C'est cela_, dit-il; et tirant une fort vilaine clef de
sa poche, il la mit dans la serrure d'une petite porte fort laide
galement;... mais aprs avoir tourn deux tours, il s'arrta et
frappa trois petits coups... une voix rpondit de l'intrieur et dit
d'entrer. Le comte pntra alors dans une chambre assez sombre... Il
passa ensuite dans une seconde pice fort simplement meuble, o il
trouva la Reine seule, qui le reut ainsi que je viens de le dire.

Le coup d'oeil accusateur que le vieux comte jeta rapidement sur
l'appartement meubl en perse et en bois peint en blanc, sur la lvite
de mousseline brode de l'Inde, attache seulement avec une ceinture
de ruban lilas, que portait la Reine, fit rougir fortement
Marie-Antoinette, et retirant sa main que le comte avait conserve
dans les siennes, elle lui dit avec colre:

--Vous ne jugez pas  propos de me plaindre, n'est-ce pas, parce que
vous me trouvez pleurant dans un lieu o du moins j'oublie que je suis
reine de France?

--Ah! madame! en sommes-nous donc  ce point, que vous regrettiez
d'tre notre souveraine!...  Dieu ne plaise que ce jour arrive!... ne
croyez pas de faux rapports... ne vous laissez pas loigner de nous.

La Reine tait visiblement offense; le comte le vit.

--Si j'ai laiss voir trop ouvertement l'impression que j'ai ressentie
en voyant se confirmer une partie des bruits qui me blessent au coeur
depuis que je les entends, que MADAME me pardonne! elle est ma
souveraine, elle est la matresse de mon sang et de ma vie, et je ne
veux jamais lui dplaire.

--Mais que disent-ils donc de moi? demanda la Reine avec une anxit
qui montrait qu'en effet elle n'tait pas instruite.

Le comte baissa les yeux, mais garda le silence.

--J'exige que vous me parliez avec franchise, comte, et si ce n'est
pas assez, je vous en supplie.

Le comte de Prigord tait le plus excellent des hommes; mais il avait
peu d'esprit... Toutefois, dans une circonstance semblable, il se
montra suprieur  lui-mme; et surmontant sa rpugnance, il parla en
homme d'me et de coeur noblement anim; il dit  Marie-Antoinette que
ces relations n'taient pas pour elles-mmes, mais que la vie
intrieure de la Reine o ces mmes relations avaient accs, tait
tellement change, que le blme universel s'y attachait avec raison.

--J'ai longtemps repouss les attaques dans lesquelles le nom de la
Reine tait ml, poursuivit M. de Prigord;... mais tout  l'heure en
voyant moi-mme cet appartement...

--Eh bien! qu'a-t-il donc, dit la Reine, de si rvoltant, cet
appartement?

Elle mit un accent tellement imprieux dans cette demande, que le
comte ne rpondit pas. La Reine poursuivit:

--Est-ce donc parce qu'excde de l'ennui qui me suffoque dans ces
salons dors que j'ai l sous mes pieds,... et elle frappa du pied
avec violence;...... est-ce donc parce que l'ennui m'excde au milieu
d'une cour qui ne m'aime pas et que je n'aime pas davantage, et que je
viens ici jouir en paix de la conversation de quelques amis et
oublier, je le rpte, que je suis _Reine de France_; est-ce donc cela
qu'on me reproche?... S'il en est ainsi, il faut dsesprer de la
France!...

Elle s'tait leve et marchait  grands pas dans une agitation
violente.

--Venez, dit-elle au comte de Prigord, voyez cet appartement...
regardez-le bien, et dites-moi sur votre honneur si vous pensez qu'il
mrite le nom d'une _petite maison_[128].

[Note 128: On lui avait donn un nom beaucoup moins honnte dans un
Nol contre Marie-Antoinette,  propos de je ne sais plus quelle
histoire.]

Cet appartement tait compos de trois ou quatre pices, et se
trouvait voisin de l'appartement qui fut arrang pour madame de
Lamballe, lorsque pour elle on cra la charge de surintendante de la
maison de la Reine... L'ameublement en tait simple, mais
parfaitement commode; on voyait que la Reine avait bien souvent
rpt: Faites-moi un lieu de repos _o je sois commodment_. Dans
l'une des pices tait un billard: la Reine y jouait bien et aimait
beaucoup ce jeu, qui lui permettait de montrer la grce de sa taille,
et la beaut de ses bras et de ses mains...

--Vous voyez, dit-elle  M. de Prigord, que je ne mrite pas au moins
le reproche de ruiner la France par mes folles dpenses... Je ne fais
pas comme les favorites de Monsieur, moi... Je ne fais pas mettre le
feu dans la nuit  l'ameublement d'un salon parce que cet ameublement
dplat... et madame de Balby est plus savante que moi, toute reine
que je suis, en pareille matire...

La Reine pleurait!...

--Jamais, disait plus tard M. de Prigord, cette conversation ne
sortira de ma pense ni de mon me... La Reine avait en moi un
serviteur; de ce jour elle eut un ami de plus, car je compris qu'elle
tait calomnie... mais elle prtait  cette calomnie, et je ne pus
m'empcher de le lui dire.

--J'agirai donc autrement, puisque l'on m'y force, rpondit-elle; mais
je n'en continuerai pas moins  vivre pour moi quelquefois, et pour
mes amis... Cette retraite me plaisait... J'y soupais avec quelques
personnes assez discrtes pour n'en pas parler; nous y avons ri et
caus comme de simples humains, ajouta-t-elle en souriant... Le Roi y
est venu quelquefois, mais en me demandant de n'y pas souper, car rien
au monde ne lui ferait manquer l'heure de son souper de famille.
Maintenant que vous avez vu tout cela de prs, mon cher comte, me
donnez-vous l'absolution?

M. de Prigord n'tait pas loquent avec toute sa bont; eh bien! il
le devenait en parlant de la Reine lorsqu'il racontait cette histoire.
Je la lui ai entendu dire bien souvent, et toujours de mme quant au
fond, mais jamais d'une manire semblable quant aux dtails de
l'impression qu'il avait reue de la Reine ce jour-l...

La Reine, en effet, changea immdiatement de faon d'tre. Elle allait
quelquefois chez madame de Polignac, elle y fut presque tous les
jours: son affection pour la comtesse Jules, qui alors n'tait pas
encore gouvernante des enfants de France, et qui recevait tout son
lustre de l'amiti de la Reine, justifiait assez son assiduit  aller
chaque soir chez elle. Mais la Reine fit bien savoir qu'elle dsirait
qu'on vnt chez madame de Polignac comme si on tait venu chez elle.
Le fond de cette socit, comme je l'ai dj dit, tait: madame la
comtesse Jules et son mari, la comtesse Diane de Polignac, la duchesse
de Grammont, madame la marquise de Brhan, le comte d'Artois, madame
la comtesse de Chlons, messieurs de Vaudreuil, monsieur le baron de
Bsenval, le comte de Fersen, les d'Hautefort, la marchale d'Estres,
le comte tienne de Durfort, le comte Louis de Durfort, la duchesse et
le duc de Duras, MM. de Coigny, et quelques autres personnes telles
que monsieur de Breteuil, madame de Matignon... mais ils taient moins
souvent appels que les premiers noms que je viens de dire.

La jalousie que la Reine excita de nouveau par cette faveur insigne
d'aller chaque soir souper chez madame de Polignac, dchana encore
davantage contre cette famille.

Cependant madame la comtesse, depuis duchesse de Polignac, tait une
personne parfaitement faite pour plaire  Marie-Antoinette: elle tait
douce et bonne, avait une belle me et comprenait la vie sous le ct
le plus honorable, bien qu'elle et peu d'esprit, quoi qu'en disent
quelques biographies crites dans le temps du ministre de son fils.
Elle tait charmante: sa figure avait un clat de blancheur; ses yeux,
les plus beaux du monde, avaient un regard doux comme elle-mme; son
sourire tait candide; ses manires, sa voix, en elle tout plaisait et
attachait... Elle venait de se marier et avait peu d'espoir de faire
une aussi brillante fortune que celle qui lui fut envoye par le
Ciel. Lorsque sa belle-soeur, la comtesse Diane de Polignac, obtint
une place de _dame pour accompagner_, chez madame la comtesse
d'Artois, la Reine alors connut la comtesse Jules, et l'aima au point
de lui accorder sa confiance et des marques d'une affection peu
commune. Le comte Jules fut fait premier cuyer de la Reine en
survivance du comte de Tess, et duc hrditaire en 1780. Le comte de
Grammont, demandant en mariage la fille de madame la duchesse de
Polignac, fut cr duc de Guiche, mais duc _ brevet_, et fait
capitaine des gardes-du-corps du Roi... Enfin la Reine, voulant avoir
continuellement madame de Polignac avec elle, fit ter  madame de
Rohan-Gumen la charge de gouvernante des enfants de France, et la
donna  madame la duchesse de Polignac... et son mari obtint la place
de directeur-gnral des postes et haras de France.

On a beaucoup parl de tout ce que la famille de Polignac a cot  la
France. J'ai dit comme les autres, et puis en tudiant cette poque,
en consultant des gens encore vivants et tmoins oculaires, j'ai connu
la vrit. La Reine, qui passait sa vie avec madame de Polignac
qu'elle aimait tendrement, voulut la combler de biens et des marques
de cette bienveillance que le public semblait vouloir lui refuser;
mais il est faux que la duchesse de Polignac fut aussi ambitieuse
qu'on le lui a reproch. C'tait sa belle-soeur, la comtesse Diane de
Polignac, qui tait intrigante et avide: la Reine ne l'aimait pas;
quant  la duchesse, elle avait peu d'esprit, mais elle avait un
jugement sain, et donna souvent d'utiles conseils  la Reine. Une
chose digne de remarque, c'est que les favorites de Marie-Antoinette
n'avaient pas d'esprit. La princesse de Lamballe tait douce, bonne et
belle, mais elle avait encore moins d'esprit que madame la duchesse de
Polignac. Cela prouverait ce que plusieurs personnes ont dit: c'est
que la Reine avait elle-mme un esprit ordinaire.

On a voulu ternir cette liaison de la Reine et de madame de Polignac
par les plus infmes calomnies... Il est des choses qui ne se rfutent
pas...

Le salon de la gouvernante des enfants de France devint donc celui de
la Reine; on invitait  souper en son nom, on y priait en son nom pour
un concert ou pour une comdie.

Ce surcrot d'une immense faveur acheva de soulever la haute noblesse,
dj irrite contre la Reine, qui lui rendait, au reste, haine pour
haine, et qui peut-tre n'tait aussi bien pour la famille de Polignac
que pour prouver qu'elle pouvait crer une famille puissante et la
transformer, par sa seule volont, du nant au fate du pouvoir.

On refuse encore aujourd'hui aux Polignac d'tre d'une haute noblesse:
on prtend qu'ils ne sont qu'_ents_ sur les Polignac et qu'ils
s'appellent _Chalanon_... Quoi qu'il en soit, le cardinal de Polignac
a illustr cette famille; mais elle tait encore en 1774 dans un tel
tat de mdiocrit, qu' peine possdaient-ils huit mille livres de
rentes avec une petite baronnie en Languedoc; leur position de
fortune, ai-je souvent entendu dire  des habitants de leur province,
n'tait pas au niveau de la bonne bourgeoisie pour la fortune.

J'ai beaucoup entendu parler de la comtesse Diane de Polignac, et les
avis sont assez unanimes sur son compte; laide, mchante, ambitieuse
et fort intrigante, on prtend que, chaque matin, elle dictait  sa
belle-soeur sa conduite de la journe, et lui donnait la liste des
places et des grces  demander. Je crois que c'est exagr comme le
reste, mais je dirai comme je l'ai dj dit: C'est une pense qui peut
tre vraie et qu'il ne faut pas rejeter...

D'autres ont vu madame la duchesse de Polignac sous un jour bien
diffrent: on la juge comme une femme d'une me forte et d'un esprit
calcul, n'ayant nul besoin d'tre dirige, et dirigeant elle-mme;
on lui attribue un grand courage et beaucoup de rsolution. D'aprs
cette nouvelle manire de la juger, elle aurait mpris cette coutume
humiliante de n'avancer  la Cour qu' pas lents; elle voulut tout
obtenir par surprise de la fortune, parce qu'elle comprenait qu'elle
pouvait aussi tout prendre en un moment. Les nols, les vaudevilles,
les caricatures, tout ce qui frappe les gens qui sont placs en haut
lieu ne lui fut pas pargn. Le seul M. de Calonne, dans le livre
qu'il publia plus tard en Angleterre, voulut y prouver que la famille
Polignac n'avait rien cot  la France, ou du moins presque rien.

La comtesse Diane tait gnralement dteste, et c'tait un problme
que la faveur d'une telle femme. Arrive  la Cour en 1775, en qualit
de dame pour accompagner Madame, comtesse d'Artois, ce qui tait,
comme service d'honneur, la place la plus mdiocre de la Cour, elle
tait devenue dame d'honneur de madame lisabeth, qui, aussi douce,
aussi anglique qu'elle tait belle, en vint au point de tellement
redouter la comtesse Diane, qu'elle quitta un beau jour Versailles, et
vint  Saint-Cyr pour chapper  sa tyrannie. Le Roi, dsespr, et
qui dtestait lui-mme madame Diane, s'en alla _lui-mme_ rechercher
sa soeur  Saint-Cyr, en la _suppliant_ de revenir, de _patienter_ et
_souffrir_[129] la comtesse Diane. Le rsum de tout ce qu'on vient de
lire, c'est que la famille Polignac avait un immense crdit par le
moyen de la Reine, qu'elle plaait entre elle et la nation comme une
garde avance.

[Note 129: Propres paroles de Louis XVI.]

J'ai parl de la socit de la Reine dans le salon de la gouvernante
des enfants de France, ou plutt dans le salon de la Reine elle-mme.
Cette socit avait parmi elle de singulires innovations. La Reine ne
pouvait pas se dguiser la vrit de sa situation: elle voulut tenter
de la braver, et ne pouvant pas avoir dans son intimit des femmes
titres, elle voulut au moins avoir des gens qui l'amusassent, et elle
y attira des artistes et des hommes amusants. De ce nombre fut
Rivarol. Sans doute Rivarol tait un homme d'un esprit suprieur, mais
il n'avait que de l'esprit, et cela ne suffit pas pour rapprocher les
distances qui existent entre un sujet et le souverain. Quoi qu'il en
soit, cette admission suffit pour autoriser Rivarol  migrer, et son
frre  jouer le rle d'une victime de l'empereur Napolon, parce
qu'il aimait les Bourbons; et par suite de cet attachement aux
Bourbons, il se crut oblig de faire un quatrain qui devait lui
attirer les honneurs de la proscription s'il et t surpris, et cela,
pourquoi, je vous le demande? Je sais bien qu'on peut crier: _Vive le
Roi!_ sans tre M. de La Trmouille; cependant je trouve toujours un
ct ridicule  ces passions de drapeau blanc qui prennent  des
individus comme un accs de fivre, sans but, sans motif, seulement
pour faire du bruit; maintenant nous en avons un assez bon nombre en
France comme cela, et remarquez que ceux qui crient si haut
n'appartiennent ni par leur naissance, ni par leur position,  cette
opposition du faubourg Saint-Germain qui, dans le silence, fait des
voeux plus actifs pour le retour de la famille exile. Mais en
l'honneur de quoi ces gens crient-ils si haut? on n'en sait rien, ou
plutt on le sait bien. Ils ont cri: _Vive l'Empereur!_ aussi
fortement qu'ils crient maintenant _vive Henri V!_ ou _vive Henri IV!_
C'est vrai au moins ce que je vous dis l.

La Reine voulut jouer la comdie dans ses petits appartements; elle y
remplit elle-mme, ainsi que je l'ai dj dit, de mchants rles,
qu'elle jouait mal elle-mme. Cette manie de comdie devint alors
universelle, parce que tout en blmant la Cour, on l'imite toujours.
Il y eut des thtres, des comdies, dans presque toutes les maisons
de campagne et les chteaux, ainsi que dans beaucoup de maisons de
Paris, et les enfants eux-mmes apprirent  dclamer. Beaucoup y
perdirent leur temps, mais d'autres profitrent des leons et prirent
un vrai plaisir en dclamant et jouant sur le thtre qui fut organis
chez madame de Polignac.

Madame de Sabran, qui fut depuis madame de Boufflers, avait deux
enfants: l'un tait le comte Elzar de Sabran, et l'autre,
mademoiselle Louise de Sabran, qui, depuis, devint madame de Custine,
belle-fille de ce vieux guerrier si lchement assassin! Mademoiselle
de Sabran, dj belle comme un ange, avait alors douze ans, et son
frre un ou deux de plus. Ces deux enfants, levs par leur mre,
avaient un charmant talent, non-seulement de dclamation, mais de jeu
thtral. La Reine, ayant entendu parler de ces petits prodiges,
voulut les voir et les entendre. Un thtre fut mont exprs chez
madame de Polignac, et les jeunes artistes y jourent _Iphignie en
Tauride_: mademoiselle de Sabran faisait Iphignie et M. de Sabran
remplissait le rle d'Oreste. Les autres acteurs taient Jules de
Polignac[130], les deux demoiselles Dandlaw, depuis mesdames
d'Orglande et de Rosambo. Le succs fut complet; on avait prpar un
souper pour ces jeunes acteurs: on les fit mettre  table, o le Roi
et la Reine LES SERVIRENT et se tinrent debout, l'un derrire Oreste,
l'autre derrire Iphignie. Mademoiselle de Sabran, quoique fort
jeune encore, tait dj de cette remarquable beaut qui la rendit
clbre lorsque, plus tard, elle se montra vraiment hrone en
consolant son beau-pre dans son cachot, et lui servant d'ange
gardien, lorsqu'il tait en face du tribunal de sang qui le jugeait.
Cette jeune personne, belle et charmante, que la Reine aimait 
entendre chanter,  faire causer, partit de cette cour si brillante de
Versailles pour aller dans un couvent... L, plus de ftes, plus de
spectacles, plus de ces joies mondaines qui montraient sa beaut dans
son vrai jour. Elle rsista aux sollicitations de la Reine et de
madame de Polignac; elle alla au couvent, et un an aprs, elle voulut
y prendre le voile! Madame de Sabran s'y refusa et la maria avec M. de
Custine, qui, lui aussi, mourut sur l'chafaud comme son pre, et la
laissa veuve avec un enfant[131], deux ans aprs leur mariage. Elle
fut une noble hrone aprs comme avant cette cruelle catastrophe.

[Note 130: Le ministre de Charles X.]

[Note 131: Cet enfant est M. le marquis de Custine, auteur de
plusieurs ouvrages remarquables et suprieurs, parmi lesquels le beau
roman du _Monde comme il est_ tient peut-tre le premier rang. Sa mre
tait une personne adorable, dont le souvenir est demeur comme un
culte dans le coeur de son fils.]

Parmi les habitus les plus intimes que la Reine accueillait dans le
salon de madame de Polignac, j'ai oubli de nommer le prince et la
princesse d'Hennin, et les Dillon, surtout celui qu'on appelait
douard ou plutt _le beau Dillon_: on a prtendu que la Reine l'avait
aim, je ne le pense pas.

La comdie ne fut pas longtemps une distraction pour la Reine. Cela
l'ennuya bientt, parce qu'elle jouait mal et qu'elle voyait qu'elle
n'avait aucun succs; car on disait hautement:

--_C'est royalement mal jou!_...

Alors on fit de la musique.--La Reine chantait et chantait aussi mal
qu'elle jouait; mais elle tait bonne musicienne, et la chose allait
encore mieux qu' la comdie; on faisait donc de la musique, et cela
lui fut utile le jour o, voulant parler  M. de Fersen un langage
plus clair que celui des yeux, elle chanta ce bel air de Didon: _Ah!
que je fus bien inspire quand je vous reus dans ma cour!_

Cependant je ne crois pas que cette affection ait t autre chose
qu'une trs-vive coquetterie de coeur. La Reine fut si srieusement
occupe  l'poque o elle est accuse de cette liaison avec M. de
Fersen, qu'il n'est pas croyable qu'elle ait eu de longues heures 
consacrer  l'amour... Comment aimer avec l'existence infernale que
cette malheureuse princesse subissait alors.

Le fait rel de cette socit intime, c'est qu'il y avait  cette
poque un relchement de moeurs trs-fortement excit par le sicle
lui-mme... Je ne crois pas qu'une jeune et agrable femme comme
madame de B....n, par exemple, pt rsister longtemps  une sduction,
 laquelle concourent tous ceux qui l'entourent, et que mettent en
pratique des hommes comme le baron de Bsenval, le vicomte de Sgur,
le marquis de Vaudreuil, et des femmes comme la comtesse Diane de
Polignac et quelques autres.--M. de D...... n'tait pas un homme
corrompu, et cependant il a agi avec madame de B....n comme un homme
digne de faire l'original de Valmont. Mais alors, cela paraissait tout
simple.

La cour de France avait, au reste, une telle rputation ds la seconde
anne du rgne de Louis XVI, qu'on vit les arts eux-mmes en proclamer
la turpitude... Le cabinet du Roi ordonna la grande et belle gravure
du sacre. Jamais on ne vit une plus belle gravure! l'excution en est
d'un fini accompli, le burin en est presque aussi pur que celui de M.
Godefroy dans la bataille d'Austerlitz. Je fais l un singulier
rapprochement, quant au sujet...

On voit dans cette gravure du sacre le Roi, la Reine et la famille
royale, les grands de l'tat, au moment le plus intressant du
sacre... O croirait-on que l'auteur a plac le tableau des vices de
la Cour? sur les vitraux de la mtropole de Reims, gravs dans le haut
de l'estampe!...

Quant  madame de Polignac, dont la douceur et la bont sont bien plus
rellement le portrait que le caractre ambitieux qu'on lui prte,
elle avait une liaison qui tait avoue, comme cela tait assez
gnralement. M. le marquis de Vaudreuil tait son amant, et cela sans
que M. de Polignac songet  s'en fcher.--Il tait convenu que madame
de Polignac _avait_ M. de Vaudreuil; cela suffisait pour que la femme
qui engageait madame la duchesse de Polignac  souper engaget aussi
M. de Vaudreuil:--elle aurait failli  la politesse et au bon got
sans cette attention, et aucune femme du grand monde n'y aurait
manqu...

Lorsque mademoiselle de P......c fut marie, elle devint l'un des plus
charmants ornements du salon de sa mre: elle tait jeune et
charmante; mais elle avait t  une cole bien scabreuse pour une
jeune fille. Il y avait d'ailleurs si peu de charme dans la personne
de M. de G....., qu'en vrit sa femme tait excusable d'tre en
contravention avec son propre serment. Archambaud de P....... tait
alors l'homme le plus charmant de la cour de France; il tait jeune,
lgant, riche[132], et surtout  la mode, par une foule de succs et
d'aventures qui devaient blouir une jeune femme entrant dans le monde
et encore sous le prestige de ce que peut sa vertu sacrifie et
l'abandon de ses devoirs. Madame de G..... aima donc Archambaud, et M.
de G..... fut oubli. Archambaud fut pendant longtemps sous le charme
d'un sentiment plus tendre que ce qu'il avait ressenti jusqu'alors;
pour ne pas compromettre madame de G....., il prenait toutes les
mesures pour cacher leur commerce. Mais soit que le temps lui inspirt
enfin moins de sollicitude, une nuit, comme il sautait par une des
fentres de l'appartement de madame de G....., il tomba au milieu
d'une patrouille de gardes-du-corps. L'officier qui la commandait le
reconnut  l'instant; mais, malgr ses instances, il ne put s'empcher
de l'arrter et de le conduire  l'officier suprieur, qui commandait
cette mme nuit dans le chteau. Il se trouva que cet officier tait
des amis du comte de P.......; il le reut bien et lui dit en riant
qu'il croirait tout ce qu'il lui voudrait dire. Archambaud, le voyant
en si bon train de crdulit, lui dit qu'il avait eu une fantaisie
pour une femme-de-chambre de madame de G...... L'officier suprieur,
qui tait M. d'Agout, neveu du vieux lieutenant des gardes-du-corps,
se mit  rire de bon coeur et flicita M. de P....... sur sa bonne
fortune, mais ne crut pas un mot de ce qu'Archambaud lui avait dit.

[Note 132: Par son mariage avec mademoiselle de Villevieille.]

S'il m'avait demand ma parole, dit M. d'Agout, je lui aurais gard
le secret; mais il veut m'attraper, et je ne suis tenu  rien.

Il y parut bientt. Deux jours n'taient pas couls, qu'il circula
dans Paris une chanson dont le refrain si connu depuis tait:

  Sautez par la croise, etc.

C'est pour cette circonstance qu'elle fut faite. On voit que le salon
de madame de Polignac donnait naissance  des vers d'une facture bien
oppose!...

La famille de Polignac n'tait pas aime avant la Rvolution; mais
cette aversion augmenta encore, lorsque M. de Calonne eut publi son
livre, dans lequel, en voulant dire le contraire, il parle de tout ce
que la famille Polignac a cot  la France. Ce total est norme.  la
publication de cet ouvrage, la rage fut  son comble. La Reine, voyant
elle-mme combien elle tait peu puissante pour protger sa favorite,
lui demanda, comme une preuve de son attachement pour elle, de quitter
la France, et d'aller chercher la paix dans une terre trangre. La
famille tout entire quitta Paris et traversa le royaume au milieu des
cris d'extermination sur la famille favorite, qui fuyait avec les
Vaudreuil, comme eux dsigns  la haine de la nation. Fugitifs,
proscrits, ils ne parvinrent aux frontires qu'en maudissant
quelquefois les Polignac et les Vaudreuil avec le peuple assembl sur
les places publiques!... Enfin, cette femme trop loue et trop accuse
parvint  sortir de France, et alla demander  Vienne un asile au
neveu de la souveraine dont elle tait l'amie, et qui l'aimait au
point de dire lorsqu'elle tait avec elle:

_Je ne suis plus la Reine, je suis moi._

Madame de Polignac, dj fort souffrante  son arrive  Vienne,
mourut  la fin de 93, en apprenant la mort de la Reine. Elle avait
alors quarante-quatre ans! Son mari passa en Russie, o il obtint des
terres en Ukraine de l'impratrice Catherine.

Je rsumerai ce que j'ai dit sur le salon de madame de Polignac ou
plutt sur celui de la Reine, en faisant remarquer que tout ce qui fut
fait, soit par l'imprudence de la Reine ou les conseils de la Reine,
fut funeste  la France par l'action trs-immdiate qu'eut cette
conduite sur le reste de la nation, en laissant crouler le vieil
difice de l'ancienne socit franaise et cette forme de _salon_ qui,
jusque-l, avait servi de modle  l'Europe entire. La Reine crut
punir une noblesse insolente, et elle porta un coup irrparable 
cette mme noblesse, vritable soutien du trne;... elle inspira le
dsir de l'imiter, parce qu'une souveraine jeune et belle est toujours
un modle  suivre pour la foule et les masses; la magnificence des
quipages, la somptuosit des ameublements, le grand nombre des
valets, toute cette richesse lgante qui nous donnait le pas sur tous
les peuples de l'Europe, tout ce qui marquait les rangs de la socit
et que Marie-Antoinette elle-mme dtruisit, toutes ces fautes sont 
lui reprocher, parce que de la runion de tout ce que je viens de
rappeler dpend l'ensemble de la socit. Elle fut la premire 
proscrire les toffes coteuses de Lyon et  porter du _linon_ et de
la mousseline; chez elle ce tort tait grave: elle tait Reine, et
l'exemple d'un luxe bien entendu tait un devoir; elle fit dserter la
cour de Versailles  toute la vieille noblesse, scandalise de voir si
peu de grandeur dans la reprsentation royale; Versailles n'tait
quelquefois habit que par la famille royale et le service des
princesses et des princes... Versailles ainsi abandonn, Paris devint
plus habit; ses salons se remplirent; celui de madame de Coigny,
dont je parlerai tout  l'heure, devint comme le centre de
l'opposition contre la Reine; elle-mme se mit  la tte de cette
opposition qui ne trouva que trop d'imitateurs. Les grands voyages
tant abandonns, ce moyen de rallier la noblesse mcontente vint
aussi  manquer au Roi. Enfin, l'achat de Saint-Cloud acheva de tout
dtruire... Marie-Antoinette crut qu'en ayant un chteau royal _ elle
seule_, elle imprimerait plus d'affection! Quelle illusion! Une Reine
ne doit pas chercher  aller au-devant des courtisans, ils doivent
solliciter la faveur d'tre admis auprs d'elle. Sans doute on criait:
_vive la Reine!_ mais M. Lenoir savait seul ce qu'il en cotait  la
police, pour que ce cri remplat celui des Parisiens, qui ne
cessaient de crier tout le long du chemin: Nous allons  Saint-Cloud
voir les eaux et l'Autrichienne!...




SALON DE Mgr DE BEAUMONT,

ARCHEVQUE DE PARIS.


Louis XVI avait reu une ducation toute religieuse, et les Mmoires
de son pre contriburent  tablir dans son me une foi solide plus
qu'claire, qu'il retrouva au jour du malheur et qui fut sa plus
grande, si mme elle ne fut sa seule consolation.

Mais  l'poque o M. Turgot et M. de Malesherbes occuprent le
ministre et entourrent le Roi, il fut tout--fait domin par le
spcieux de leurs raisonnements et comprit surtout ce que la
philosophie saine et bien raisonne jetait de clart sur une foule de
sujets devenus obscurs par la volont mme de ceux dont le devoir
tait de les expliquer. Dans l'quit de son me, et il en avait
beaucoup, Louis XVI fut irrit de cette morale scolastique unie  une
morale dbauche, et il le fut surtout de trouver ces dfauts et mme
ces vices dans le haut clerg de France.

Cependant les circonstances taient graves pour ce mme clerg, qui
semblait braver ses adversaires et leur rpondre par de nouvelles
fautes. Ce fut alors que M. Turgot arriva au pouvoir ministriel:
c'tait un homme intgre, nourri des plus purs principes de la
philosophie claire, et l'homme philanthrope par conscience et par
got, mais sans aucune douceur dans ses opinions, et voulant arracher
par la violence plutt que de ne pas obtenir ce qu'il avait une fois
demand.

Ami de Voltaire, de d'Alembert, de Condorcet, on peut, d'aprs les
opinions bien connues de ces hommes clbres, juger de la nature des
siennes; il n'tait pas irrligieux, mais il rejetait les choses
douteuses et surtout n'admettait pas la puissance dans le clerg: il
voulait _des prtres_ et pas de clerg[133].

[Note 133: Telle tait aussi la volont de Napolon.]

Le premier acte qu'il fit, pour constater l'tat de guerre qu'il
commenait lui-mme, fut ce qu'il voulait faire faire au Roi lors de
son sacre. Il voulait changer la formule du serment que les rois de
France prtaient en recevant l'huile sainte. Une phrase surtout le
choquait, c'tait celle qui parlait de l'_extermination des
hrtiques_; le serment de ne jamais pardonner aux duellistes, serment
illusoire d'ailleurs, parut encore absurde  M. Turgot: il voulait que
le Roi y substitut celui de tout faire pour dtruire le duel.--En
tout, M. Turgot trouvait le serment prt par le Roi beaucoup trop
favorable au clerg et sans dignit pour le Roi.--Il voulait bien
autre chose: il voulait que Louis XVI se ft sacrer  Paris, d'abord
par conomie puis, pour dtruire la dvotion locale attache aux
lieux, affaiblir de grands souvenirs non pas historiques, mais qui
passaient pour tels et agissaient puissamment sans aucun rsultat
utile. C'est ainsi que le baptme de Clovis et la fable de la sainte
ampoule apporte par une colombe directement du ciel taient dj
attaqus par les critiques. Turgot voulait aller au-devant et se
conduire avec une raison claire, ainsi qu'elle devait luire au
dix-huitime sicle.

Au premier bruit de ces tranges innovations, le clerg jeta les hauts
cris. Faire sacrer le Roi  Paris!... _cela s'tait-il jamais
vu!!!_... On pouvait leur rpondre qu'il y a commencement  tout. Mais
le Roi, effray des cris de rage qui retentissaient autour de lui et
surmontaient le bruit de son enclume, le Roi dcida que le sacre se
ferait  Reims; cela engloutissait plusieurs millions au moment o le
trsor tait vide... mais on n'en tait pas  compter le nombre des
fautes non plus que leur gravit.

Rien n'est plus remarquable que la conduite du clerg non-seulement 
cette poque, mais dans les annes qui suivirent. La masse du clerg
tait timide et surtout inquite sur les vnements; elle prvoyait
justement que si la monarchie tombait, le clerg tombait avec elle. Si
la monarchie, au contraire, triomphait dans ses dmls avec la
philosophie, le clerg conservait ses bnfices, ses vchs, ses
forts, ses immenses possessions, ses titres chevaleresques presque
identifis  ses crosses, ses mitres, ses clochers et ses cathdrales;
il conservait son rang dans l'tat, dont il tait, depuis Clovis, une
partie _constituante_ et constitutive; il conservait dans les tats
gnraux des provinces son autorit individuelle et _indivisible_,
sans laquelle aucun autre ordre ne pouvait statuer. Il tait en
apparence le conservateur des moeurs publiques, la rgle de la
doctrine, de la croyance la plus suivie et tablie dans l'tat.
Successeur immdiat des druides, il avait hrit non-seulement de
leurs temples et de leurs autels, mais aussi de la croyance aveugle
des peuples. C'tait devant ses livres liturgiques que Clovis et les
Francs, que les conqurants des Gaules avaient courb leur tte et
dpos leur frame... Aussi le roi de France tait-il nomm dans les
actes et les traits le roi _trs-chrtien_.--Partout dans ses
souvenirs le clerg de France avait de hauts motifs d'orgueil et en
mme temps d'inquitude, comme ceux qui possdent beaucoup et
craignent de perdre.

C'est dans de pareils esprits que la philosophie jeta de vives
alarmes,  la premire parole que firent entendre ses sectaires.
Cependant il s'leva du sein de ce mme clerg une minorit
philosophique ou politique, comme on voudra l'entendre, qui causa le
plus grand tonnement, et M. Turgot devint tout naturellement le chef
de cette phalange hrtique.

Comme la haute socit de Paris prit parti dans les disputes des
vques, je vais en parler pour que chaque ressort qui faisait mouvoir
cette grande machine soit familier  celui qui suit l'histoire de
cette mme socit  la fois dvote, dissolue, folle et srieuse.

Le parti des vques politiques, connus sous le nom de _prlats
administrateurs_, avouait hautement sa partialit en faveur de M.
Turgot et de M. de Malesherbes. Ce parti tait compos d'hommes
trs-forts. C'tait d'abord M. de Dillon, archevque de Narbonne,
prsident-_n_ des tats du Languedoc, homme de gnie et d'un esprit
d'une vaste capacit, mais paresseux et de cette nonchalance coupable
qui n'est pas excusable lorsque l'esprit montre qu'il peut tre actif
pour le plaisir. L'archevque de Narbonne a fait du bien cependant 
son diocse[134], mais il ne s'occupait que de ses plaisirs, chassait
une partie de l'anne, et ressemblait au _Damp abb_ de _Petit Jehan
de Saintr_. Je ne sais pas s'il avait des rendez-vous avec une dame
des Belles-Cousines, mais je sais que l'archevque faisait un
chamaillis de dsespr dans ses bois. Pendant qu'il menait ainsi
joyeuse vie, il s'avisa un jour de trouver mauvais que les curs
prissent la mme distraction que lui: il dfendit la chasse  ses
curs dans un mandement trs-svre. Un jeune cur, qui rencontrait
tous les jours son archevque sonnant _tayaut_, ne fit que rire du
mandement, et continua sa chasse; il fut pris en faute par un garde de
l'archevque. Monseigneur fit suspendre le cur, qui fut svrement
rprimand, et pour punition envoy dans la Haute-Provence, dans un
village presque perdu au milieu d'un pays dsert.

[Note 134: Il a fait beaucoup de bien au Languedoc, ma patrie; le
commerce et les routes taient l'objet de ses soins. Il fit du bien...
mais il pouvait bien plus!]

Le cur rclama; il avait quelque protection  la Cour; l'affaire vint
aux oreilles du Roi: il n'approuvait pas la chasse pour un
ecclsiastique, mais il tait quitable; et M. de Dillon, punissant
une chose qu'il se permettait, lui semblait injuste.

--Monsieur l'archevque, lui dit un jour Louis XVI, vous aimez
beaucoup la chasse?

--Oui, Sire.

--Je le conois, et moi aussi. Mais vos curs l'aiment galement
beaucoup..... Pourquoi donc la leur dfendez-vous, puisque vous vous
la permettez? vous avez tort comme eux.

--Par une raison trs-simple, Sire, rpondit froidement l'archevque:
c'est que mes vices viennent de ma race, et que les vices de mes curs
sont d'eux-mmes.

 ct de M. de Dillon on remarquait l'archevque d'Aix, M. de
Boisgelin; avec moins de supriorit que l'archevque de Narbonne, M.
de Boisgelin tait un homme remarquable: la Provence a conserv un bon
souvenir de son administration.

M. de la Luzerne, vque de Langres et pair ecclsiastique, tait un
homme suprieur: ancien grand-vicaire de M. de Dillon, il tait en
mme temps son lve. M. de Cic, archevque de Bordeaux; M. de
Colbert, vque de Rhodez, une foule d'autres prlats, avaient, comme
M. l'archevque de Narbonne, l'esprit  la mode, l'esprit rformateur
et suivait surtout la bannire du cardinal de Lomnie, alors
archevque de Toulouse: il tait habile, mais infrieur  M.
l'archevque de Narbonne.

Cette faction, comme on peut le penser, tait dteste du parti
contraire, qui tait la majorit, et, s'il faut le dire, la majorit
respectable du clerg de France. Il y avait sans doute beaucoup
d'esprit dans tous ces hommes que je viens de nommer; mais quand on
n'a pas l'esprit de son tat, on est  ct de la nullit. La masse du
clerg tonnait contre les rfractaires, et M. Turgot surtout tait
dsign comme indigne du nom de chrtien:  la tte de ces prtres
exalts tait Christophe de Beaumont, archevque de Paris. C'tait un
homme svre, pieux et vertueux, mais trop rigide peut-tre, et ne
sachant pas ramener la brebis qui s'loignait du bercail... Ce parti
de _zls presque fanatiques_ n'avait de relation avec le Gouvernement
que pour lui opposer les saints canons, les saints pres de
l'glise... Louis XIII, Louis XIV et Louis XV avaient eu une grande
vnration pour les dcisions de l'archevque de Paris, lorsqu'il
parlait au nom des pres de l'glise, et ils l'avaient prouv en
ordonnant les superbes ditions des Conciles et des Pres de l'glise,
sorties des presses du Louvre.

Mais sous Louis XVI, le pouvoir avait chang de main: il n'tait plus
dans celle de la masse du clerg, et voil pourquoi la majorit tait
si craintive et la minorit si audacieuse...

L'archevque de Paris tait un soir chez lui, plus inquiet que jamais
sur les maux dont l'glise allait tre accable, lorsqu'on lui annona
un homme dont le nom le fit tressaillir de joie: c'tait M. de
Pompignan[135], le frre de Lefranc de Pompignan, prlat de moeurs
simples et pures, un homme tout en Dieu, et de ces tres comme il en
donne trop peu  la socit. M. de Pompignan tait vnr du parti
religieux, qui reconnaissait en lui un homme du plus rare mrite, et
le parti philosophique ne pouvait lui refuser cette estime force que
la vertu impose mme au vice. Il avait de l'esprit; et lorsque M. de
Voltaire a lanc sur lui les traits de son amer sarcasme, il a montr
seulement que son jugement tait obscurci par la haine qu'il portait
au pote, frre du prlat.

[Note 135: M. de Pompignan, archevque de Vienne en Dauphin, et
prsident des trois ordres en 1789,  l'poque orageuse de leur
runion.]

Au moment o M. de Pompignan entrait chez l'archevque de Paris,
celui-ci revenait de l'glise, o il avait t dire le salut,
quoiqu'il ft souffrant et mme assez srieusement malade. M. de
Pompignan lui en fit des reproches.

--Hlas! dit l'archevque, ne faut-il pas s'incliner devant Dieu pour
en obtenir un regard de piti?... La France est marque du sceau de sa
colre, monsieur!... et je le vois avec larmes!...

--Prions-le, dit l'vque avec motion... Jamais nous n'emes autant
besoin de sa misricorde.

--Savez-vous quelque nouvelle fcheuse? s'cria l'archevque, en
s'lanant vers le prlat, avec une agitation qui tait loin de ses
habitudes srieuses et de l'expression de sa physionomie: car ses
traits semblaient taills dans du marbre, si ce n'tait son regard qui
devenait flamboyant lorsqu'il croyait avoir  punir une faute grave,
comme dlit religieux: aussi n'avait-il rien d'apostolique ni dans la
pense ni dans la parole.

--Que savez-vous, encore une fois? s'cria-t-il en voyant que M. de
Pompignan ne lui rpondait pas... Rpondez-moi, monsieur,
rpondez-moi!

--C'est que je vais vous apprendre une nouvelle pnible!...

Tous les prlats qui composaient la cour de l'archevque se
rapprochrent de M. de Pompignan; le silence le plus profond rgnait
dans le vaste salon de l'archevch, et tous les yeux taient fixs
sur M. de Pompignan.

--Parlez, M. l'vque, parlez, dit monseigneur de Beaumont... s'il
faut courber la tte nous la courberons et la couvrirons de cendre...
pourtant cette tempte est rude!... mais Dieu nous accordera la force
de surmonter les maux qui nous accablent, ou la rsignation pour les
supporter.

--Eh! comment esprer une trve  nos maux, lorsque c'est dans son
sein que l'glise compte ses ennemis!

--Que voulez-vous dire?

--Hlas! une triste vrit... L'archevque de Narbonne a fait, il y a
peu de mois, un _mmoire conomique_ dans toute la force de l'esprit
de la secte philosophique; ce mmoire, dont je connais plusieurs
parties, est fait avec beaucoup d'art et de talent... mais il ne
voulait pas le faire imprimer alors.... Depuis il s'y est dcid, et
quelles sont les presses qui ont servi? Celles de l'imprimerie
royale[136]!

[Note 136: Exact.]

Un profond gmissement sortit de la poitrine de l'archevque.

--Et lorsque j'ai sollicit la rimpression des oeuvres de saint
Augustin et de saint Thomas, on m'a refus!... dit M. de Beaumont,
accabl par une peine d'autant plus vive, que le prtre et l'homme
souffraient en mme temps...

--Et le jour o je portai la demande de Monseigneur, dit l'abb de
Peluze, l'un des secrtaires de l'archevque, je trouvai le directeur
de l'imprimerie royale occup  donner des ordres pour la mise en
pages d'un ouvrage sur l'astronomie, d'un jeune homme nomm Lalande...
qu'on dit malheureusement imbu des plus funestes doctrines.

--Oui, voil les nouveaux dieux!...  mon Sauveur, quelle faute a donc
commis votre peuple pour que vous l'abandonniez ainsi?...

Et l'archevque, s'inclinant, parut prier et pria en effet avec
ferveur.

--Les choses ne peuvent demeurer en cet tat, dit enfin M. de
Pompignan. Le Roi est bon, il est vertueux, il ne peut applaudir  la
ruine de son royaume! Car, enfin, c'est  notre ruine que nous
courrons par ces coupables voies!

--Mais pourquoi ne pas faire une adresse au Roi? dit M. de Boyer... Il
faudrait alors qu'il rpondt, et la parole d'un roi n'est jamais
indiffrente.

Ce M. de Boyer avait t un moment  la feuille des bnfices; il y
avait t plac par le cardinal de Fleury. M. de Boyer tait vque de
je ne sais plus bien quel diocse...; il tait ignorant, fanatique,
et pourtant bon et bienfaisant, juste, enfin un homme en Dieu. Le
cardinal de Fleury l'avait plac aux bnfices pour composer l'glise
gallicane; mais il n'y avait pas t assez longtemps, et cette mme
majorit devait son existence  M. de Jarente, d'abord vque de
Digne, puis vque d'Orlans. Prlat sans morale et sans moeurs...
toujours vendu au pouvoir et l'homme le plus dbauch de France, plac
par M. de Choiseul  la feuille des bnfices, il fit par son ordre
des nominations contraires  celles de M. de Boyer.

--Oui, continua M. de Boyer, pourquoi ne pas prsenter des
remontrances au Roi? Voici prcisment l'assemble gnrale du clerg,
c'est le moment.

--Il a raison, dit tout bas l'archevque  M. de Pompignan, mais qui
dsignerons-nous?...

--Surtout pour soutenir les objections qui seront faites par les deux
ministres aujourd'hui en faveur, dit M. de Boyer. Deux athes comme M.
Turgot et M. de Malesherbes!... Oh! mon Dieu!...

L'archevque leva les yeux et les mains au ciel...--Mais comment
composer notre dputation? il ne faut pas dplaire non plus dans cette
cour si facile  blmer, lorsqu'elle-mme est sous la censure!...
Monsieur l'vque, quel nom dsigneriez-vous?

M. de Pompignan leva les yeux sur M. de Beaumont, avec une expression
si sublime de simplicit, et en mme temps de dvouement, que tout ce
qui tait dans l'appartement fut touch.

--Monseigneur, dit-il  l'archevque, je suis prt  porter la parole
de vrit au pied du trne. Dieu m'accordera la grce de toucher le
coeur de notre monarque... ne tient-il pas celui des rois dans sa
main?...

--Ah! vous tes un vritable aptre! dit l'archevque... Dieu vous
doit son assistance!...

--Je suis un prtre suivant la route de son devoir, rpondit M. de
Pompignan... Mais qui me donnerez-vous pour adjoint dans cette
dmarche difficile?

--Pourquoi pas notre jeune promoteur[137]? dit M. de Boyer.

[Note 137: Mon oncle, l'abb de Comnne, grand-vicaire de l'archevque
de Bourges, tait ce mme soir chez M. de Beaumont, o il allait
souvent.]

--L'abb de P.......... _L'abb couleur de rose!_ reprit avec un ton
d'aigreur M. de Beaumont...

--C'est un jeune homme d'un esprit bien remarquable, ne vous y trompez
pas, dit M. de Pompignan... Je crois que nous pourrions le prendre
comme bon auxiliaire... Quant  celui qui doit prsider notre
dputation... je crois qu'il faudrait un rang plus lev que le mien
dans l'glise...

Les diffrents noms de ceux qui alors se trouvaient runis dans Paris
pour cette assemble gnrale du clerg, furent passs en revue par
tous les prlats qui composaient la socit de M. de Beaumont... Aucun
ne paraissait convenir... on prsentait et puis on retirait; on tait
loin de s'attendre  celui qui porterait la parole au Roi.

J'ai dj dit que M. de Pompignan tait non-seulement chri de la
partie bien pensante du clerg, mais qu'il tait aussi estim de la
minorit philosophique; l'assemble du clerg le nomma donc avec
empressement et lui adjoignit l'abb de P......d, depuis M. de
T.........: il tait alors connu pour un homme d'esprit, fcond en
ressources... prvoyant sans sagesse, et avant tout ami des plaisirs
et du monde... Il fut nomm avec M. de Pompignan; mais le plus
curieux, c'est que le prsident de la dputation fut le prsident du
bureau de la religion... l'archevque de Toulouse, monseigneur de
Lomnie! lui, l'homme le plus athe de cette assemble du clerg, qui
dj renfermait dans son sein des ttes  fortes croyances, qui
mettaient tout en doute!... mais il sentait le besoin d'une religion
au milieu de son pyrrhonisme, et il le disait comme pouss par une
puissance plus forte que l'enfer.

La Cour nomma pour ses commissaires M. Turgot et M. de Malesherbes...
Ainsi la philosophie tait dnonce  la nation par ses disciples et
ses protecteurs... Comment M. de Malesherbes et M. de Lomnie se
sont-ils abords?... l'archevque de Toulouse!... ami et confident de
M. Turgot pour tous ses plans et pour ce qu'il voulait amener de
nouveau dans cette mme glise gallicane, dont les prlats se
sparaient comme jadis, lorsque commena la funeste scission qui
dchira l'glise et en fit deux parts devant le Seigneur... Sans doute
M. de Malesherbes et l'archevque de Toulouse drent sourire comme les
augures de Rome quand ils se rencontraient. L'abb de P....... tait
bien jeune  cette poque: il avait  peine vingt et un ans. Il
fallait donc qu'on le connt dj pour un homme de haute capacit pour
qu'il ft choisi par l'assemble gnrale du clerg de France. L'abb
Maury, qui ne l'aimait pas, m'en parlait avec un sentiment profond qui
ressemblait  de la haine, toutefois en lui reconnaissant bien de
l'esprit[138].

[Note 138: Surtout de l'esprit.]

Mais la partie trange de cette affaire fut le rapport de monseigneur
l'archevque de Toulouse, qui, en sa qualit de prsident du bureau de
la religion  l'assemble gnrale, fut charg de cette besogne: il
dit que jusqu' prsent le Roi avait t sourd aux _reprsentations_
qui lui avaient t adresses; il rappela celles faites en 1750,
premire poque o l'influence philosophique avait frapp sur l'esprit
public et avait commenc ses ravages, en 1760, 1770, 1772. Enfin,
concluait-il, _le clerg n'a jamais t cout!... il faut former des
socits d'crivains pour dfendre la religion... Les ennemis du
christianisme se runissent pour en saper les fondements: pourquoi ne
pas runir des savants pour le dfendre par leur gnie?_...

[Note 139: Propres paroles de M. de Lomnie.]

M. l'archevque de Toulouse proposait encore un remde: il proposait
de publier un avertissement  la France pour lui dire que sa croyance
tait menace. Il citait un ouvrage de M. de Pompignan et proclamait
hautement la ncessit que le Roi voulut enfin entendre le cri de
l'glise afflige.

M. de Lomnie! et c'tait lui qui parlait, qui osait parler ainsi!...
lui dont la vie presque dissolue, non-seulement comme prlat, mais
comme homme du monde, tait signale  la plus dure remontrance;
c'tait lui qui osait lever la voix en faveur de l'glise
souffrante!... C'tait une injure... il faut demeurer dans
l'impnitence et ne pas articuler des paroles religieuses quand
l'impit est au coeur.

Enfin, le 24 septembre 1775, l'archevque de Toulouse, l'abb de
P....... et M. de Pompignan, munis des pleins pouvoirs de l'assemble
du clerg, se rendirent tous trois  Versailles pour prsenter au Roi
les supplications du clerg de France.

Voici quelques parties des remontrances dposes aux pieds du Roi...:
c'est M. de Lomnie qui parle; lui, l'un des chefs les plus ardents de
ce parti philosophique qui tait signal dans le royaume comme devant
faire un si grand mal  notre sainte religion... Mais quelle est la
premire pense qui s'chappe du coeur de ce clerg qui se plaint? ce
n'est pas contre les philosophes qu'elle est dirige... non, c'est
contre les protestants... C'est toujours ce mme esprit d'intolrance
qui fit rvoquer l'dit de Nantes...

Votre Majest, disait la dputation, verra dans le mmoire que nous
avons l'honneur de lui prsenter, que les ministres de la religion
_prtendue_ rforme lvent des autels, construisent des temples,
forment des tablissements... OSENT ENFIN ADMINISTRER LE BAPTME et
faire la cne!... etc., etc.

L'autre partie de nos remontrances prsente un danger bien plus grand
encore: c'est l'incrdulit[140], qui envahit toutes les classes et
toutes les conditions; L'ESPRIT D'INDPENDANCE QU'ELLE INSPIRE, SA
FATALE INFLUENCE SUR LES MOEURS, ET LEUR DPRAVATION QUI EN EST LA
TERRIBLE CONSQUENCE, ONT QUELQUE CHOSE D'ALARMANT!... et comment les
fondements de l'autorit ne crouleraient-ils pas avec ceux de la
religion? elle seule place le trne des Rois dans le lieu le plus sr,
le plus inaccessible, DANS LA CONSCIENCE, o Dieu a le sien.

[Note 140: En effet, M. l'abb de Brienne devait en connatre quelque
chose; il avait soutenu le _matrialisme pur_ tant en Sorbonne avec
l'abb de Pradt... Plus tard, M. l'archevque de Toulouse pratiqua la
mme croyance, et le dernier acte de sa vie, qu'il termina par un
suicide, prouve que l'incrdule n'tait pas converti.]

Ce n'est plus  l'ombre du mystre que l'incrdulit rpand ses
systmes; la malheureuse fcondit des auteurs est encourage par la
facilit du dbit de leurs ouvrages... On les annonce dans les
catalogues, on les tale dans les ventes publiques, on les porte dans
les maisons des particuliers... on les expose dans le vestibule des
maisons des grands et jusque dans l'enceinte de cet auguste palais, o
Votre Majest reoit nos hommages et mdite d'loigner de ses tats
toute espce de dsordre... etc.

... Les sources les plus pures sont corrompues, Sire; la jeunesse,
cette portion intressante de vos sujets, donnera dans quelques annes
 la socit des matres, des pres, des magistrats, des agents de
toute nature qui auront contract par une longue habitude le langage
et les principes de l'irrligion[141]...

[Note 141: Il est curieux de voir avec quelle mesure l'archevque de
Toulouse parle du clerg! Jamais son nom ne se trouve dans le cours de
son trs-long discours, et pourtant les _vques philosophes_ taient
nombreux.]

Et qui oserait vous rpondre, Sire, que l'irrligion a laiss intacte
cette premire ducation, dont dpendra le sort de la gnration
future, et UN JOUR LE SORT DU ROYAUME... _Les projets de l'irrligion
sont sans bornes; elle menace tout ce qu'elle n'a pas atteint_[142]...
tez la religion au peuple, et vous verrez la perversit, aide de la
misre, se porter  tous les excs;... tez la religion aux grands, et
vous verrez les passions, soutenues par la puissance, se permettre les
excs les plus atroces et les passions les plus viles!...

[Note 142: Cette phrase porte entirement sur M. Turgot, quoique M. de
Lomnie ft son disciple. Mais tel est le danger de repousser toute
croyance. Qu'est-ce qu'un ami quand on repousse et mconnat Dieu! M.
Turgot tait alors au ministre, et M. de Lomnie voulait y arriver...
Il tait alors avec la cabale de madame de Marsan et toutes les
dvotes de son parti... Il tait grand seigneur, d'une antique et
haute noblesse. Il y avait l bien des motifs de pardon! Enfin, M.
Turgot n'avait aucun appui dans le monde o il tait attaqu; il
n'tait que vertueux, et ce n'est pas assez, mme pour faire le bien.]

J'ai t assez heureuse pour me procurer ces remontrances: je les ai
donnes telles qu'elles furent prsentes au Roi par M. l'archevque
de Toulouse, l'un des hommes les plus athes de France; par M. de
T........d, homme de plaisirs, et sans aucune de ces grandes penses
qui animent les mes qui appartiennent  ceux appels  sauver des
empires: le seul M. de Pompignan paraissait dans cette dputation
comme pour dire  la France que son clerg possdait encore des hommes
vertueux... Quant  ses deux collgues, ils parlaient peut-tre de
bonne foi dans ce moment, car ils voyaient que la machine s'en allait
s'croulant et que les premiers coups ports  sa base l'avaient t
par eux-mmes!... et puis, M. de T........d, quoique bien jeune
encore, tait dj promoteur du clerg... il avait des bnfices; et
l'archevque de Toulouse avait,  ce mme moment, _trois cent mille
livres de rentes de biens du clerg!_... Le mal qui apparaissait
presque gigantesque ds les premiers jours leur fit donc une telle
peur, que les plus inquitantes paroles furent articules par ces
mmes bouches qui, quelques annes avant, prchaient l'athisme...,
reconnaissaient que le mal tait grand et voulurent le rparer, par
suite, au reste, d'une trs-passagre impression; mais ils prouvrent
l une trs-grande vrit: c'est que rien n'est facile  faire comme
le mal et rien de plus difficile que le bien, _mme pour rparer_. Le
mal est une goutte d'eau forte qui corrode et dvore...; le bien
n'empche ni la blessure ni la cicatrice.

Il est une autre terrible consquence de l'incrdulit, Sire, c'est
L'ESPRIT D'INDPENDANCE qu'elle inspire,... etc.

... Tous les dsordres se tiennent par la main et se suivent
ncessairement:... LES FONDEMENTS DES MOEURS ET DE L'AUTORIT DOIVENT
CROULER AVEC CEUX DE LA RELIGION... Autrefois, on tait vicieux par
faiblesse: le vice connaissait au moins la honte et le remords;...
aujourd'hui on est vicieux par systme.

Et cependant on prche ouvertement contre notre sainte religion.....
D'o viennent ces principes destructeurs de toute autorit?

       *       *       *       *       *

Maintenant, voici le plus curieux de cette pice si trange elle-mme:

Sire, les rois ont entre les mains un moyen efficace de protger la
religion et la vertu...: c'est l'appt des rcompenses... Loin de nous
la pense d'accrditer, d'encourager de faux rapports, les soupons
inquiets, les dlations odieuses!... Mais que l'homme irrligieux soit
exclu de toutes les faveurs...; que l'homme corrompu soit repouss des
places et n'ait aucune part  votre estime et  votre confiance; que
les places qui ont le plus d'influence sur les moeurs ne soient plus
confies qu' des hommes dont la conduite sera exempte de tout
blme...

On croit rver en lisant une semblable pice! Moi-mme, j'ai t
oblige de la relire pour me convaincre que l'archevque tait bien le
mme homme qui professait l'incrdulit _voltairienne_  l'aide des
prceptes bien connus et les plus corrupteurs de Diderot, de l'abb
Raynal, et de tous ceux qui crurent faire merveille en dmolissant
l'ancienne maison sans avoir une seule pierre  ct d'eux pour en
rebtir une nouvelle... Hlas! ils ne pouvaient mme employer les
dcombres qu'ils avaient faits!... Le sang les avait rougis... La
flamme les avait calcins!... Ainsi donc, _bande noire_ forme avant
le temps, les mauvais prdicateurs philosophes firent alors un mal
immdiat que leur esprit, naturellement suprieur, leur fit apercevoir
aussitt... Alors ils voulurent arrter le torrent... mais il n'tait
plus temps!... les vagues surmontaient la digue... Tout fut bris...
tout fut englouti... lves et matres!... Quelques-uns surgirent
au-dessus des flots et parvinrent  s'emparer d'une portion d'hritage
maudit chappe au feu et au carnage... Est-ce une leon pour eux?...
est-ce une leon pour nous?... Hlas! l'exprience en donne-t-elle
jamais!...

La rponse du Roi  ces remontrances fut laconique et assez
remarquable pour en faire mention. Il dit  M. de Lomnie qu'il
comptait que les vques, par leur sagesse et par leur exemple,
_continueraient_ de contribuer au succs de ses soins.

La rponse transmise par M. de Malesherbes  M. de Lomnie, et par M.
de Lomnie  l'assemble du clerg, ne lui donna aucune satisfaction.
Elle dlibra sance tenante des remontrances _itratives_ sur l'avis
de son comit, en reprsentant au Roi que le mal tait  son comble,
et que l'hrsie surtout faisait de terribles progrs.--Le Roi
rpondit cette fois qu'il surveillerait la librairie, et assurait le
clerg que le bruit qui avait couru de sa _prtendue_ protection aux
protestants tait faux...

Quelques mois aprs, Louis XVI appelait un protestant au
ministre!......

Si le clerg s'tait trouv _seul_ en prsence, c'est--dire si les
deux partis qui le divisaient avaient t seulement les combattants,
les effets de cette scission eussent t moins sensibles; mais  cette
poque le clerg tenait encore bien plus qu'aujourd'hui  la socit
de France, mesdames tantes du Roi, madame Louise la carmlite,
mademoiselle de Bourbon[143], et puis madame de Marsan, autrefois
gouvernante des enfants de France, dont l'autorit tait grande dans
le monde par ses vertus, sa position et ses relations de famille. Sa
socit tait toute diffrente du reste de la socit de Versailles:
c'tait comme une ville trangre pour ainsi dire, et pourtant
l'influence tait positive, puisque les doctrines de cette socit
taient inculques  des nices, des soeurs et des filles. Les hommes
se moquaient un peu de tout cela; mais telle tait alors la haute
puissance des liens de famille, que ces mmes hommes, incrdules sur
le fond de la querelle, prenaient en main l'intrt du parti auquel
ils appartenaient, sans savoir s'ils avaient ou non raison. La Reine
eut ainsi une foule d'ennemis qui s'leva contre elle, non pas parce
qu'elle paraissait tre contre le parti anti-philosophique, mais parce
que dans ce parti on comptait madame de Noailles, madame de Coss,
fille spirituelle d'un spirituel pre[144], et surtout madame de
Marsan, chef du parti Beaumont, et zle de conviction et de coeur. Ce
parti ensuite recevait une puissance relle de la bont de sa cause
sur beaucoup de points... Le parti philosophique causait en effet des
ravages immenses, et le mal faisait de rapides progrs. La conviction
tait gale des deux cts. D'Alembert, l'abb Raynal, Mably, M. de
Malesherbes et Turgot, Marmontel, tous ont t d'une conviction
profonde lors de cette malheureuse poque, et tous crivaient avec des
intentions pures: la seule exaltation en gara plusieurs d'abord; puis
vinrent des haines concentres, invtres, des haines de dvots, des
effets de factions, et nous en avons vu les terribles consquences.
Cependant il est positif qu'il y aurait de la mauvaise foi  accuser
la religion ou la philosophie des malheurs de la Rvolution; et les
mauvaises actions commises au nom de la religion ou de la philosophie
mritent l'animadversion de la postrit. Il faut que justice soit
faite  chacun. La conduite des philosophes est une rponse  ce qu'on
peut d'ailleurs dire contre eux  cet gard.

[Note 143: Celle qui est morte en rentrant en France  la
Restauration; elle tait soeur de monseigneur le duc de Bourbon.]

[Note 144: M. le duc de Nivernais.]

lie de Beaumont mourut; c'tait au moment le plus actif des querelles
des deux partis. Aussitt qu'il eut ses yeux ferms, ce fut M. de
Juign, nomm archevque de Paris, qui fut reconnu chef du parti
religieux. Il tait second par un homme d'un grand talent, M. de
Beauvais, vque de Senez, celui qui parla avec tant de force  Louis
XV, et qui du haut de la chaire de vrit tonnait en sa prsence
royale contre ses vices et ceux de sa cour. On comptait aussi Dulau,
archevque d'Arles, remarquable par sa science et sa connaissance des
affaires ecclsiastiques; l'vque d'Orange, qui remplissait les
fonctions d'un cur de campagne, tout grand seigneur qu'il tait, et
se faisait en mme temps adorer du peuple et estimer et vnrer de ses
gaux; l'archevque de Vienne, M. de Pompignan; l'archevque de Sens,
Mgr le cardinal de Luynes, qui avait les vertus d'un premier chrtien
et les lumires d'un acadmicien; l'vque d'Amiens; l'vque de
Saint-Pol. J'aurais encore bien des noms  placer dans cette liste,
mais la place me manque, et j'y joindrais les cinquante-huit curs de
Paris, sans crainte d'tre dmentie par aucun de leurs paroissiens.

M. de Juign tait plus doux que M. de Beaumont, et d'abord les
attaques furent en effet moins acerbes de part et d'autre; mais
bientt les bannires furent leves. Madame de Marsan, croyant que
son devoir pieux tait de prter non-seulement son appui comme
protection au parti de l'archevque de Paris, appuya de tout son
crdit les crivains qui attaqurent les philosophes. Il y avait du
courage; madame de Marsan en eut. Toutes les femmes de sa socit,
toutes celles qui avaient une autorit dans le monde l'employrent, et
la guerre fut continue avec acharnement.

L'abb de Vermont tait accus par le parti dvot d'tre une des
causes principales, sinon la premire, de tout ce qui se faisait  la
Cour. Le parti religieux prtendait avec raison que les nominations du
clerg, que la direction de la feuille des bnfices tait une des
causes des malheurs du temps... et la Reine, qui tait son lve,
tait accuse en premier ressort de ces mmes malheurs.

Une brochure qui parut en ce temps sous le nom de _Lettres d'un
marquis_, et qui sortait videmment du salon de madame de Marsan et de
M. de Juign, fit un fracas pouvantable. Ce pamphlet accusait de la
manire la plus virulente M. de Marboeuf, ministre de la feuille des
bnfices, et sa coalition avec les archevques de Bordeaux, Toulouse
et Aix. Dans ce pamphlet toutes les exactions de M. de Jarente, vque
d'Orlans et prdcesseur de M. de Marboeuf, furent rappeles; il y
eut _scandale_ pour faire le bien. Voil o conduisent les passions.

_Que faites-vous des fonds destins aux pauvres prtres? Vous avez
accord quarante mille francs  l'vque de Grenoble pour rparer son
palais piscopal... Quel usage a-t-il fait de cet argent?... Je l'ai
vu, ce palais! Il ressemble au-dehors  une maison de dbauche... au
spectacle construit rcemment  Paris sous le nom de_ Redoute
chinoise.... _C'est vous qui avez donn deux abbayes  cette religieuse
concubine de M. de Brienne, rfugie dans son palais de Paris pendant
son ministre, et qui vendait les grces!... On prtend, il est vrai,
que vous ne faites pas ce que vous voulez, et que l'abb de Vermont
vous dirige et vous domine... Alors, je vous dirai comme l'vangile:_

Si votre oeil vous scandalise, arrachez-le. _Mais les prlats ne
croient plus!..._

Remarquez que c'est ici le clerg qui parle au clerg!...

M. de Juign, au dsespoir de ce qu'il voyait et des maux qu'il
prvoyait, agit admirablement dans ce temps malheureux et en vritable
aptre, comme l'aurait fait un premier pre de l'glise, seulement
avec moins de moyens, surtout rpressifs. M. de Beaumont tait bien
violent; mais il valait encore mieux que trop de douceur... En quoi
que ce soit, les larmes ne remdient  rien.

La dpravation du clerg tait ensuite un des motifs les plus
terribles comme sujets d'attaque... L'archevque de Toulouse, celui de
Narbonne, mais surtout l'vque de Strasbourg, monseigneur le prince
de Rohan, grand-aumnier de France... Ce qui arriva  M. de Rohan dans
l'affaire du collier acheva de donner un coup mortel et  la couronne
et au clerg. Un cardinal, un vque, un prince de l'glise dcouvrant
au grand jour les faiblesses de sa nature, au point de montrer ses
relations avec un homme qu'il croyait magicien; M. de Rohan croyant au
diable et l'interrogeant dans la personne de Cagliostro, et le
questionnant pour savoir s'il obtiendrait les faveurs d'une femme, et
cette femme est la reine de France!... et cela en 1786... On croit
rver!...

C'est ici le lieu de parler de cette trop malheureuse affaire du
collier. J'ai runi non-seulement tous les anciens documents que je
possdais  une foule de nouveaux que j'ai recueillis, et je crois
tre assez claire pour avoir le droit d'en parler; mais Cagliostro
est un acteur de ce grand drame. Il me faut dire aussi ce que je sais
de lui. On en a beaucoup parl en France: le fait est que nous ne
savons rien de positif. Il est aussi sans doute prouv que Cagliostro
n'est pas le diable; mais voil ce qu'on peut savoir.

Il est n, _dit-on_, en Sicile,  Palerme, en 1743, d'une famille
obscure et pauvre. Son ducation fut nglige ou plutt nulle, comme
celle des Italiens d'une classe infrieure,  cette poque surtout...
Son vritable nom est BALSAMO... Mais, je le rpte, toutes ces
notions sont douteuses. Le cardinal Consalvi et monseigneur Galeppi,
les hommes les plus distingus de l'Italie dans le dernier sicle et
que j'ai connus intimement, m'ont affirm que Cagliostro n'tait pas
connu. Il parat seulement qu'il est le fils naturel d'une personne
puissante. On ne peut expliquer ses premires annes. Son ducation
fut, dit-on, nglige, et cet homme ayant  peine vingt-cinq ans
parlait des choses les plus abstraites, traitait des sciences occultes
et pouvait converser avec les savants les plus habiles de nos
acadmies. O donc cet homme avait-il pris une si profonde
instruction des connaissances devant lesquelles plus d'un savant de
l'Acadmie des Sciences est demeur interdit? Lavater, qui eut avec
lui de longues confrences, a dit  mon frre, dans une correspondance
suivie qu'Albert eut avec le savant de Zurich: Cet homme est un tre
sur la nature duquel je ne puis prononcer.

Fort jeune encore, il eut la passion des voyages. Il manquait
d'argent; il en attrapa  un orfvre de Messine nomm _Marano_. Ce
qu'il a parcouru de pays est incalculable, et ses voyages sont
positifs. Il a vu l'Asie, l'Afrique, l'Europe, et partout il a laiss
des traces de son passage. Souvent il gurissait, rappelait  la vie
des corps dj glacs. Les mdecins se ligurent contre cet homme qui
venait renverser leur ignorance et la frapper de moquerie en
gurissant ce qu'ils abandonnaient. Il pntra dans les harems de
l'Orient, dans le boudoir de la femme de Paris, dans le gynce de la
femme grecque, dans le palais du boyard russe, enfin il alla
partout... et partout son nom fut connu et clbr comme un charlatan
peut-tre; mais j'avoue que j'ignore ce que veut dire ce mot:
Cagliostro est un homme extraordinaire.

En Orient il s'appelait _Acharat_, disciple du savant Althoras, Arabe
solitaire vivant dans les cavernes de l'Atlas et communiquant, dit-on,
avec les puissances des tnbres... Arrt  Naples par suite des
plaintes de l'orfvre Marano, il ne demeura nanmoins que peu de jours
en prison; s'il n'et t qu'un aventurier sans relation, il et
langui dans un cachot et y ft mort ignor.  Rome il trouva une
ravissante crature qu'il aima, qu'il pousa, et dont le pre tait
fondeur en cuivre: soit que la transmutation des mtaux ft un lien
entre ces deux hommes, il y eut alliance, et le mariage se fit.

La figure de Cagliostro tait agrable: elle exprimait son gnie. Son
regard de feu lisait au fond du coeur... Il attachait involontairement,
et ses traits taient d'ailleurs agrables. Il se faisait appeler le
comte de Cagliostro, et d'autres fois le marquis de Pellegrini ou bien
le marquis de Belmonte... Son luxe tait inconcevable:  Londres, 
Paris,  Vienne, partout o il demeurait, il laissait des monceaux d'or;
une trane de diamants, une voie lacte de pierreries rvlait son
passage. Quelque temps avant la mort de M. de Vergennes, Cagliostro alla
 Strasbourg muni de lettres de recommandation de ce ministre, de M. de
Miromnil (garde des sceaux) et de M. le marchal de Sgur: ceci est un
fait... Prcd par une rputation inoue et fantastique, appuy par ces
recommandations, Cagliostro fut reu  Strasbourg avec un enthousiasme
dlirant, qu'il accrut encore en visitant les hpitaux, parlant aux
malades, les gurissant, faisant enfin le rle d'un dieu, rpandant l'or
sur son passage pour les besoins des malheureux et les mdicaments les
plus chers... Ce fut alors que le cardinal de Rohan, vque de
Strasbourg, connut Cagliostro. Il l'accueillit avec respect. Cet homme
allait combler ses dsirs... Il lui parla avec confiance: il aimait et
tait ambitieux...

--Vous serez heureux, et votre ambition sera satisfaite, lui dit
l'homme tonnant.

Le cardinal fut au moment de se prosterner.

On revint  Paris: on tait alors au commencement de l'hiver. Le
cardinal prsenta Cagliostro  une femme de ses amies, madame la
comtesse de Lamothe.

--Elle a plus de droits pour habiter le Louvre que ceux qui y sont,
dit  Cagliostro le cardinal dans un moment d'abandon, et il lui
expliqua comment elle tait Valois[145]. Elle tait bien autre chose,
vraiment!

[Note 145: On connat cette histoire; elle est dans les _Souvenirs de
Flicie_, et trs-vraie.]

Le cardinal de Rohan tait dtest de la Reine, et il le savait. Il
savait que jamais il n'arriverait au ministre tant que le
ressentiment de la Reine durerait; de plus il tait doublement
malheureux, car il aimait la Reine. Mais la Reine savait qu'il avait
mis tous les obstacles possibles  son mariage avec Louis XVI, et
jamais elle ne l'oublia.

Madame de Lamothe, intrigante, indigne du nom de femme, mit la paix
dans le coeur du cardinal en lui promettant de le faire russir: quels
moyens devait-elle employer? voil ce qu'on ignorait.

Bohmer, joaillier de la Couronne, avait prsent  la Reine un collier
de diamants du prix de seize cent mille francs; la Reine le fit voir
au Roi:--J'aime mieux avoir un vaisseau, dit-il.

Bohmer remporta le collier.

Quelques jours aprs, une voiture trs-lgante et armorie s'arrte
chez lui; c'est une femme ayant toutes les apparences de la haute
classe qui vient de la part de la Reine, et lui dit que, toutes
rflexions faites, la reine prend le collier, _mais  l'insu du Roi_:
elle le paiera en quatre billets, de quatre cent mille francs chacun.
Bohmer hsite: la chose ne lui paraissant pas suffisamment claire, il
demande une garantie donne par une personne marquante: le cardinal de
Rohan se prsente. Bohmer livre le collier  madame de Lamothe et
reoit les quatre billets, soi-disant de la Reine; le premier paiement
devait avoir lieu le 1er aot, le paiement ne se fait pas. Bohmer
alarm va trouver Campan[146], et la ruse est dcouverte... La Reine,
confondue de cette hardiesse, rassembla ses preuves, et parla de cette
affaire au Roi.

[Note 146: Attach au service de la chambre de la Reine, et beau-pre
de madame Campan ou son mari.]

Ce fut le comble de l'imprudence de la part de la Cour... Le cardinal
arrivant  Versailles pour y officier en rochet et en camail, est
arrt et conduit d'abord dans le cabinet du Roi; l il trouve
Marie-Antoinette, M. le baron de Breteuil et le Roi.

LE ROI.

M. le cardinal, vous avez achet des diamants  Bohmer?

LE CARDINAL.

Oui, sire.

LE ROI.

Qu'en avez-vous fait?

LE CARDINAL.

Sire...

LE ROI, tremblant de colre et avanant sur le cardinal.

Qu'en avez-vous fait, monsieur?...

LE CARDINAL.

Je croyais que la Reine les avait.

LE ROI.

Qui vous avait charg de cette commission?

LE CARDINAL.

Une dame de condition.

LE ROI, d'une voix forte.

Son nom, monsieur.

LE CARDINAL.

Madame la comtesse de Lamothe-Valois. Elle m'a montr une lettre de la
Reine par laquelle Sa Majest...

LA REINE, en l'interrompant.

Comment pouvez-vous croire, monsieur, que moi, qui ne vous ai pas
adress la parole depuis huit ans, je vous aurais crit une seule
ligne?

LE CARDINAL.

Je vois que j'ai t tromp... indignement tromp.

LE ROI, lui montrant une lettre.

Comment avez-vous pu crire une pareille lettre, monsieur le
cardinal?...

LE CARDINAL, la parcourant en tremblant.

Je ne me souviens pas de l'avoir crite... mais si l'original est
sign...

LE ROI.

Il l'est, monsieur...

LE CARDINAL.

Alors elle est vraie...

LE ROI, trs-mu.

Et vous avez eu, monsieur, la sottise d'ajouter foi  des lettres
signes de cette manire?

Et le Roi mit sous les yeux du cardinal la copie des billets de la
Reine et ses lettres; tout tait sign: _Marie-Antoinette de
France_... Le cardinal se frappe le front comme un homme qui sort d'un
rve!...

Grand Dieu, est-il possible!...

LE ROI.

Vous avez l'air surpris, monsieur...: vous soutiendrez peut-tre que
vous ne saviez pas comment signait une archiduchesse d'Autriche! vous
qui avez t ambassadeur  Vienne!... Ne profrez pas un mensonge de
plus.

LE CARDINAL, plissant et s'appuyant sur la table.

Sire... que Votre Majest m'excuse... mais je ne suis plus  moi.

LE ROI.

Remettez-vous, monsieur; et si notre prsence vous trouble, passez
dans la chambre voisine... vous y trouverez des plumes et du papier...
crivez.

Le cardinal passa dans la pice voisine, o il crivit pendant un
quart d'heure. Quand il rentra dans la chambre, il tait ple et
tremblant... La feuille qu'il avait crite tait obscure et
inintelligible; le Roi sourit avec amertume... il se tourna vers la
Reine, et lui parla quelques moments  voix basse...--Qu'on avertisse
M. de Villeroi, dit le Roi  M. de Breteuil.

Et il congdia le cardinal.

Celui-ci, en sortant du cabinet du Roi, fut arrt par M. le duc de
Villeroi, capitaine des gardes de service et conduit  la Bastille,
sans mme aller chez lui; mais il eut le temps de dire deux mots en
allemand  un domestique de confiance  lui, qui se trouva sur son
passage, et ses papiers importants furent mis  l'abri.

Madame de Lamothe fut arrte dans une terre de son mari prs de
Bar-sur-Aube; son mari s'tait sauv en Angleterre. Elle nia toute
l'affaire, mais elle dnona le comte de Cagliostro comme connaissant
des secrets qui y taient relatifs. Cagliostro fut arrt rue
Saint-Claude au Marais, o il demeurait, au moment o il partait pour
aller  Lyon tablir une loge gyptienne; il avait acquis un immense
empire sur le cardinal. La veille du jour o le cardinal fut arrt,
il avait soup chez lui avec Cagliostro, Gabrielle d'Estres et Henri
IV.

Cette affaire du collier fut tellement publique pour le procs, que je
n'en parle que dans les dtails qui se sont mris. Le Roi envoya des
lettres patentes au Parlement, pour instruire l'affaire, qui
respiraient le plus grand mcontentement... Cette conduite fut bien
imprudente de la part du Roi!... Il y avait du scandale, sans que la
malignit s'en mlt; qu'on juge ce que cela devint entre les mains de
l'esprit de rvolte et de haine qui existait alors contre la Reine,
lorsqu'il courait dans Paris une caricature infme qui reprsentait un
animal informe; au-dessous tait crit:

Cet animal se nomme _fagua_; il a t trouv dans un lac de
l'Amrique Mridionale, et il est maintenant expos  la curiosit des
savants, pour dterminer de quelle espce il est; on le croit
amphibie. Quant au sexe, il est douteux, quoique le sexe fminin
prvaut de beaucoup en lui, surtout pour la fcondit. Mais ce qui
surprend est sa voracit: il lui faut par jour un taureau, un blier,
deux boucs et plusieurs sangliers.

Le cardinal fut acquitt. Madame de Lamothe fut condamne  tre
fouette et marque, et le fut en effet, et puis ensuite enferme  la
Salptrire[147]. Cagliostro fut banni de France; il n'en partit pas
toutefois au mme instant. Il y demeura encore plusieurs mois cach 
Villers-Cotterets et au Raincy... Il y a encore, il y avait du moins
des traces encore assez frappantes du laboratoire dans l'appartement
qu'il occupait au Raincy, et qui m'a t montr par une vieille femme
employe  la lingerie, et qui vivait encore retire  Bondy... Cette
femme se rappelait que la nuit on faisait souvent des courses
nocturnes aux flambeaux, et qui faisaient une extrme peur aux paysans
de Bondy et des environs.

[Note 147: D'o elle s'chappa aide de la suprieure elle-mme.--Tout
le monde fut contre la victime dans cette odieuse affaire,--et cette
victime, c'tait la Reine!...]

Quant  ce qui concerne mademoiselle Oliva et  sa ressemblance avec
la Reine, ce n'est pas pour cette portion de l'ouvrage. Je dirai
seulement que le cardinal fut exil, malgr les efforts de la Reine,
qui voulait une autre punition,  son abbaye de La Chaise-Dieu... Son
ressentiment fut terrible. Il prtendit toujours avoir t jou; il
avait peu d'esprit, et madame de Lamothe en avait beaucoup. Elle lui
avait fait accroire que la Reine lui accordait sa confiance, qu'elle
lui contait ses peines, ses joies. Ainsi madame de Lamothe se faisait
conduire par le cardinal lui-mme au bas de l'un des escaliers drobs
qui menaient chez la Reine, et l, elle le faisait attendre une ou
deux heures; puis elle descendait aprs avoir err dans les corridors
du chteau, et rapportait au cardinal une fleur--un ruban--une chose
qui avait appartenu  la Reine, disait-elle, et elle l'abandonnait au
cardinal, qui plaait le gage sur son coeur, et qui faisait ainsi plus
de niaiserie qu'un enfant  peine sorti de ses langes.--Lui, le
cardinal, amoureux de la reine Marie-Antoinette!...

Cette affaire fut dsastreuse pour la Reine: elle fut comme le dernier
coup donn  cette renomme qui avait tant de rayons lumineux qui
s'teignaient autour d'elle... le Roi devait payer et se taire.

Quant au parti religieux, le cardinal lui fit un tort immense  cette
poque, o les gens qui ne croyaient dj gure ne demandaient pas
mieux que de ne plus croire du tout... M. de Juign fit une prire
quotidienne pendant quarante jours, pour demander  Dieu de calmer sa
colre et de retirer sa main de la nation qu'il aimait et qu'il
abandonnait. J'ai connu un ecclsiastique qui tait auprs de lui
alors, et qui l'a vu pleurant au pied de l'autel de son oratoire, en
priant pour le salut du cardinal...

--Tous les malheurs qui fondirent jadis sur Isral nous sont envoys
aujourd'hui. Oh! mon Dieu, disait le saint homme, sauvez-nous de
nous-mmes, Seigneur, sauvez-nous!...

Ce fut vers ce temps qu'eut lieu l'assemble des notables.--Le clerg
y tait ainsi appel:

L'archevque de Paris, l'archevque de Reims, celui de Narbonne, celui
de Toulouse, celui d'Aix, celui de Bordeaux, les vques de Blois, de
Langres, de Nevers, de Rhodez et d'Alais.--

Une particularit trs-peu connue, et que j'ai apprise il y a
seulement quelques mois, c'est que lors de cette malheureuse affaire
du collier, madame de Marsan reut un homme qui lui apporta un
pamphlet affreux contre la Reine, dans lequel taient des lettres de
Marie-Antoinette,  ce qu'il prtendait: elles taient sans doute
fausses comme les autres; mais elles taient l, et la haine aussi.
Madame de Marsan acheta le manuscrit et le brla. L'homme s'appelait
_Mariani_: il tait Italien d'origine, mais Franais;--il n'avait pas
fait le pamphlet et le vendit cent louis. Madame de Marsan ne parla
jamais de cette aventure; la Reine avait toujours t mal pour elle,
comme pour toutes les vieilles dames de la Cour[148], et son
ressentiment tait aggrav par sa pit, qui tait blesse chaque
jour; mais cette mme pit lui disait aussi de pardonner et de rendre
le bien pour l'injure.

[Note 148: J'ai t bien aise de rapporter ce fait dont je puis
certifier la vrit et qui ne peut tre qu'agrable  la famille de
madame de Marsan, s'il reste d'elle quelqu'un qui lui tienne d'assez
prs pour cela.]




SALON DE Mme LA DUCHESSE DE MAZARIN.


Dans la galerie que j'ai entrepris de faire connatre, et o je fais
passer tant de personnages, il me faut bien aussi faire comparatre
les personnages ridicules qui toutefois marquaient dans cette socit
brillante et joyeuse, o les dfauts taient assez tolrs pour que
les ridicules ne le fussent pas: car il fallait bien que le ct
satirique de notre esprit s'exert sur un sujet, et nous n'tions pas
encore assez mchants pour creuser profondment lorsqu'on voyait du
mal  la surface... Nous sommes devenus moins difficiles depuis que
nous ne rions plus: en sommes-nous meilleurs?...

Nous avons tous connu quelqu'un qui ressemblait  la duchesse de
Mazarin; nous avons tous rencontr des femmes, et mme des hommes, qui
avaient de la beaut, de l'esprit, de la fortune, de la naissance, et
qui, avec tous ces avantages, plaisaient moins que des gens laids,
ennuyaient plus que des btes, avaient plus de privations que des
pauvres et finissaient cette belle existence-l par tre moins
considrs que des gens sans naissance. Non-seulement nous en avons
connu, mais nous en connaissons encore.

La duchesse de Mazarin tait belle personne, mais immense, et
disposant tellement de son gros individu que rien n'en tait perdu
pour la disgrce. Par sa nature, elle avait habituellement le visage
trs-color[149]; dans les moments o il l'tait le plus, elle mettait
toujours une robe rose ple ou bleu cleste. Sa manire de s'habiller
n'tait pas la partie la moins ridicule de sa personne... Son
ameublement, qui tait des plus magnifiques, tait toujours en
dsaccord sur quelques points: aussi lui avait-on donn plusieurs
surnoms pour la corriger de ses ridicules, si jamais on les
connaissait. La marchale de Luxembourg[150], dont le bon got tait
reconnu, ne pouvait pardonner  madame de Mazarin ses continuelles
gaucheries...

[Note 149: Hortense Mancini, nice de Mazarin, pousa, en 1661,
Charles-Armand de la Porte de La Meilleraie, fils du marchal de ce
nom, et lui porta les biens immenses de la maison de Mazarin. Elle
mourut en 1699, laissant un fils qui hrita de cette fabuleuse
fortune. Ce fils n'eut qu'une fille, qui  son tour fit entrer la
riche succession des Mazarins dans la famille de Duras, d'o elle a
pass par les femmes dans la famille d'Aumont, et puis dans celle des
Matignons, ducs de Valentinois...]

[Note 150: Duchesse de Boufflers en premires noces.]

--Pauvre femme! disait la marchale: elle a reu tous les dons que les
fes peuvent faire  une crature humaine; mais on a oubli de convier
la mchante fe _Guignon-Guignolant_, qui l'a doue de tout faire de
travers, mme de plaire.

C'est aussi la marchale de Luxembourg qui disait de madame de Mazarin
dont on vantait l'extrme fracheur devant elle:

--Ah! vous trouvez qu'elle est frache? vous appelez cela de la
fracheur, je le veux bien; seulement ne dites pas qu'elle est frache
comme une rose... mais comme de la viande de boucherie...

Elle avait des diamants superbes. Un jour elle fit monter une paire de
girandoles, mais d'une telle dimension que ses oreilles en taient
allonges d'un pouce... Ce fut ce soir-l que M. d'Ayen dit qu'elle
ressemblait  un lustre.

Ses soupers taient parfaits: elle avait les meilleurs cuisiniers de
Paris, et les choses les plus rares y taient admirablement employes;
mais elle avait une singulire manie qui dsolait M. de Lavaupalire:
c'tait de vouloir que les plats fussent tellement dguiss qu'on ne
pt connatre ce qu'on allait manger. M. de Lavaupalire ne parlait
jamais des soupers de la duchesse de Mazarin sans une sorte de colre
fort amusante, parce qu'en rsum il convenait que ces soupers taient
excellents et surtout servis  merveille. Eh bien! on se moquait de
ces malheureux soupers, parce que M. de Bivre avait dit que la
duchesse de Mazarin, tant trop grasse pour danser, ne donnerait plus
de bal, mais des _soupers masqus_...

Elle avait de l'esprit avec tous ses ridicules et surtout son
_guignon_; elle avait de l'esprit et crivait fort bien: j'ai connu
plusieurs personnes qui ont vcu dans son intimit et qui avaient
d'elle des lettres charmantes. Elle passait pour mchante; mais n'y
avait-il pas un peu de cette irritabilit d'humeur qui est excite par
une injustice incessante? Cela pourrait tre...; cependant, de la
manire dont je me reprsente la duchesse de Mazarin, elle ne devait
pas croire qu'on se moqut d'elle.

Sa socit tait forme de tout ce que Paris avait alors de plus
lgant et de plus lev: on riait de ses ftes, mais on y allait; et
puis aprs tout, comme je l'ai dit plusieurs fois, la raillerie et les
plaisanteries n'taient jamais amres, jamais on n'tait injurieux.

C'tait l'hiver o le roi de Danemark vint en France. Tout ce que
Paris renfermait de hautes positions s'empressa de donner les plus
belles ftes au roi voyageur; il tait poli, gracieux, fort
reconnaissant de l'accueil hospitalier de la France, et surtout fort
merveill, je crois, du luxe de la France en le comparant  celui de
la cour de Copenhague. Reu par le Roi et toute la famille royale avec
une magnificence tourdissante, qui doublait de prix par la
bienveillance et la flatterie qui se mlaient  la moindre fte, le
roi scandinave se croyait pour le moins dans le palais d'Odin _son
aeul_; il tait heureux surtout des louanges qu'on lui donnait et que
son esprit traduisait encore  son avantage, comme on peut le croire,
car il avait le malheur de trs-peu comprendre le franais, et le
bonheur d'avoir une grande vanit; l'un de ses gentilshommes, qui lui
racontait tout ce qui se disait dans les acadmies, dans les ftes,
lui exagrait encore les compliments dj outrs qu'on lui faisait; et
le Roi, la tte tourne de tant de flatteries[151], ne savait plus
s'il y avait une diffrence entre lui et le grand Odin.

[Note 151: Il me faut raconter un trait qui fera juger de la moralit,
comme honneur dans l'acception gnrale attache  ce mot, de cette
poque... Le prince de Conti donna une fte admirable au Temple, au
roi de Danemark. Il y avait une quantit de femmes toutes plus pares
les unes que les autres et couvertes de diamants. Celles qui n'en
avaient pas assez en empruntaient ou en louaient chez leur joaillier.
Madame de Brionne tait, ce mme soir, d'une magnificence acheve: sa
robe tait rattache avec des noeuds de diamants et des fleurs en
pierres prcieuses... Sa robe n'avait t apporte qu'au moment de sa
toilette, et ses femmes drent se hter pour coudre les noeuds de
pierreries et les fleurs... La robe tait d'un velours nacarat
trs-pais, doubl de satin blanc... La difficult de coudre dans
cette toffe fit que ses femmes posrent les fleurs et les noeuds
trs-peu solidement... Au moment o la foule tait le plus presse, et
comme on allait souper, plusieurs de ces noeuds et deux fleurs
tombrent sans que la princesse s'en apert. Elle ne le vit qu' son
arrive dans la salle  manger, o la foule tait si grande, qu'il fut
impossible de retourner d'abord dans la grande galerie pour chercher
les diamants. Lorsqu'on y fut, on retrouva non-seulement les noeuds,
au nombre de trois, et les deux fleurs, mais l'un des noeuds ayant t
cras sous les pieds, et les diamants s'tant chapps de la monture,
on les retrouva _tous... Sire, ils taient trois mille[151-A]!_ et on
peut bien dire ce mot; car pour ces sortes de bijoux, il faut des
diamants d'un ou deux grains, ce qui fait appeler ces diamants de la
_grenaille_. Eh bien! on a tout retrouv. Je n'accuse aucune poque;
mais je ne sais si aujourd'hui on serait aussi heureux que le fut
madame de Brionne. Ce n'est pas madame Schickler, du moins; car ayant
perdu, chez le comte Jules de Castellanne, une perle du prix, dit-on,
de quinze mille francs, il fut _impossible_ de la retrouver. Cela me
parut d'autant plus singulier, qu'une perle fine ne s'crase pas
facilement.]

[Note 151-A: Vers des Templiers de Raynouard.]

Dans le nombre des personnes qui lui donnrent des ftes, la duchesse
de Mazarin ne doit pas tre oublie. Cependant elle n'y songeait pas:
elle avait donn beaucoup de ftes ce mme hiver, et son constant
malheur lui faisait redouter quelque nouveau ridicule... car elle
sentait fort bien la valeur de tout ce qui lui arrivait.

Ses soupers particuliers taient encore plus exquis que ceux des
jeudis, qui taient ses grands jours. Les autres jours de la semaine,
elle n'avait chez elle que quinze ou vingt personnes qu'elle croyait
ses amis, et dont la plupart l'taient en effet.

Un soir des petits jours, elle vit arriver chez elle la marchale de
Luxembourg. La marchale sortait peu, et quoique madame de Mazarin ne
l'aimt pas parce qu'elle connaissait son mot sur elle, elle tait
polie et prvenante chez elle, et elle l'accueillit avec une extrme
bienveillance: on annona successivement quelques habitus de la
maison, comme le marquis de Lavaupalire, madame de Serrant[152],
madame de Berchini, madame de Cambis[153], le comte de Coigny[154], le
comte de Guines[155], M. le chevalier de Jaucourt, qu'on appelait
_clair de lune_, parce qu'il avait en effet un visage rond, plein et
ple, et ne portait pas de poudre... et plusieurs autres habitus de
l'htel Mazarin. La conversation tomba bientt sur les ftes donnes
au roi de Danemark.

[Note 152: Femme du gouverneur des pages de M. le duc d'Orlans
(Montesson).]

[Note 153: Soeur du prince de Chimay et de madame de Caraman.]

[Note 154: Frre du duc de Coigny.]

[Note 155: Il fut depuis duc de Guines.]

--Que comptez-vous faire? demanda la duchesse de Luxembourg  madame
de Mazarin.

--Mais, rpondit-elle, rien du tout. J'ai donn trois bals, un
concert, des proverbes, et ma fte...

Ici elle s'arrta parce que le souvenir de sa fte champtre lui
apparut comme un spectre...

--Ah! oui! dit madame de Cambis, votre fte villageoise... elle a mal
tourn... quelle ide vous avez eue l aussi!

--Eh! mais, dit la duchesse de Mazarin, c'est vous et madame de
Luxembourg qui me l'avez conseille!...

MADAME DE CAMBIS.

Je crois que vous vous trompez, madame la duchesse.

LA DUCHESSE DE MAZARIN.

Je vous assure que c'est vous.

LA MARCHALE DE LUXEMBOURG, avec assurance et froidement.

La duchesse a raison. C'est nous qui le lui avons demand. Mais nous
ne lui avions pas dit de lcher des moutons dans son salon comme dans
un pr... et quel salon surtout!

Et la marchale jetait un regard moqueur sur d'immenses glaces places
dans des niches et occupant le lambris depuis le plafond jusqu'au
parquet... Ces glaces taient entoures d'une large baguette dore...
quelques-unes portaient encore des traces visibles de l'invasion
moutonnire. Voici comment l'aventure s'tait passe.

La duchesse de Mazarin, engage par la marchale de Luxembourg et
madame de Cambis  donner sa fte champtre, conut la plus bizarre
ide du monde. La marchale lui avait donn celle d'une _fte
villageoise_; au lieu de s'en tenir  cette seule intention, qui
pouvait tre bonne, elle imagina de faire garnir un cabinet, qui tait
au bout de son grand salon, de feuillage, de fleurs et d'arbustes;
elle fit venir de la campagne une douzaine de moutons bien beaux et
bien friss; on mit les infortuns dans un bain d'eau de savon, on les
frotta, on les parfuma, on leur mit des rubans couleur de rose au cou
et aux pattes, et puis on les renferma dans une pice voisine en
attendant le moment o une des femmes de la duchesse habille en
bergre et un de ses valets de chambre dguis aussi en berger
devaient conduire le troupeau et le faire dfiler en jouant de la
musette derrire une glace sans tain qui sparait le cabinet du grand
salon. Tout cela tait fort bien conu, mais toujours mal ordonn,
comme c'tait la coutume  l'htel Mazarin. Le malheureux troupeau
devait avoir un chien; on ne se le rappela qu'au moment... et l'on
alla prendre un norme chien de garde  qui l'on fit subir le bain
savonn des moutons, et puis ensuite pour commencer la connaissance on
le fit entrer dans la chambre o taient les moutons. Mais  peine
eut-il mis la patte dans cette table d'un nouveau genre, qu'tonn de
cette socit, le chien fit aussitt un grondement si terrible, que
les moutons, quelque pacifiques qu'ils fussent de leur nature, ne
purent rsister  l'effroi qu'il leur causa. Ils s'lancrent hors de
la chambre, et une fois les premiers passs on sait que les autres ne
demeuraient jamais en arrire, et quoiqu'ils ne fussent pas les
moutons de Panurge, ils n'en suivirent pas moins leur chef grand
blier, qui, ne sachant pas ce qu'il avait  faire, enfila la premire
porte venue, et cette porte le conduisit dans le cabinet rempli de
feuillage, d'o il se prcipita en furieux, suivi des siens, dans le
grand salon, o la duchesse de Mazarin dansait de toutes ses forces,
habille  la bergre, en attendant la venue du troupeau... En se
trouvant au milieu de cette foule, le bruit, les lumires, mais
surtout la vue de ces autres moutons qui les regardaient tout hbts,
rendirent les vrais moutons furieux; le blier surtout attaqua le
blier ennemi et cassa de sa corne une magnifique glace dans laquelle
il se mirait... les autres moutons se rurent sur les femmes en
voulant se sauver et augmentrent tellement le trouble, qu'on aurait
cru que l'htel Mazarin tait pris d'assaut... les cris forcens de
toutes ces femmes dont les robes dchires, les toilettes en dsordre,
taient le moindre inconvnient, plusieurs d'entre elles ayant t
terrasses par les moutons et fort maltraites. Enfin tous les valets
de chambre et les valets de pied de la maison s'tant mis en chasse,
on parvint  emmener le malencontreux troupeau... Il commenait 
s'en aller avec assez d'ordre, lorsque le chien qui avait conquis
_l'table_ et en tait paisible possesseur s'avisa de venir voir aussi
la fte:  l'aspect de sa grosse tte, les moutons se sauvrent de
nouveau avec furie; mais cette fois ce fut dans le jardin: l, une
sorte de folie les prit, et pendant une heure la chasse fut inutile,
on n'en pouvait attraper aucun... Je laisse  penser quelle agrable
fte madame de Mazarin donna  ses amis... Le lendemain, il y eut
mille couplets sur elle et sur sa fte champtre; on la chanta sur
tous les tons, et elle fut un texte abondant pour les nols de
l'anne[156]... Telle tait la fte que rappelait la marchale de
Luxembourg... On doit croire que le souvenir n'en tait pas agrable 
madame de Mazarin.

[Note 156:  cette poque c'tait la mode de faire des nols sur tout
ce qui se passait dans la socit: ils taient toujours mchants.]

--Ma foi, dit le marquis de Lavaupalire, je ne vois pas pourquoi
madame la duchesse ne donnerait pas  S. M. danoise un trs-beau
dner, aprs lequel il ferait une partie de pharaon ou de quinze.

LE CHEVALIER DE JAUCOURT.

Non, non, un bal!... un bal....

LE COMTE DE COIGNY.

Mais il ne danse pas.

LE CHEVALIER DE JAUCOURT.

Qu'est-ce que cela fait?... nous danserons pour lui.

LA DUCHESSE DE MAZARIN.

Il faut trouver quelque chose qui l'amuse... lui a-t-on donn la
comdie quelque part?

LA MARCHALE DE LUXEMBOURG.

Eh quoi! voulez-vous jouer la comdie?...

LA DUCHESSE DE MAZARIN.

Quelle ide! non pas moi bien certainement; je n'ai jamais eu de
mmoire... une fois en ma vie j'ai t oblige de rciter par coeur un
compliment  ma grand' mre, j'ai failli en perdre la tte... non,
non, je ne jouerai pas, moi; je lui donnerai mieux que cela.

MADAME DE CAMBIS.

Qui donc?

LA DUCHESSE, en souriant.

C'est mon secret...

MADAME DE CAMBIS, tout bas  la marchale.

Devinez-vous?

LA MARCHALE, sur le mme ton.

Non, mais je suis tranquille; _nous lui avons mis une fte  la main;
laissons-la faire et nous rirons bien_...

M. DE LAVAUPALIRE, qui a entendu la marchale.

Savez-vous que vous n'tes pas bonne?

LA MARCHALE lui tend la main en souriant.

C'est une malice.

M. de Lavaupalire baisa la main de la marchale, et puis s'en alla en
chantonnant je ne sais quelle chanson!... habitude qu'il a toujours
conserve et  laquelle il ne manquait pas lorsqu'il se trouvait dans
une position qui ne l'amusait pas, ou bien qui l'amusait beaucoup...

Quant aux autres personnes prsentes, aucune n'avait un intrt de
mchancet  ce que madame de Mazarin donnt sa fte; une fois donc
qu'elle fut rsolue, les femmes agitrent la grande question de leur
toilette. Madame la comtesse de Brionne, dont la beaut tait svre
et parfaitement calme, dit qu'elle aurait un habit d'toffe d'or
broch de vert qu'on lui avait envoy de Lyon. Madame de Cambis tait
fort laide, marque de petite vrole, mais sa tournure tait belle et
distingue; elle avait surtout une grande aisance dans son port de
tte et dans sa dmarche... elle tait encore une femme jeune,  cette
poque o trente ans n'taient pas la vieillesse; elle dclara qu'elle
mettrait un habit de satin couleur de rose broch d'argent... et comme
elle avait surtout une parfaite confiance en elle-mme, elle ne
s'aperut pas des rires qui clataient sous l'ventail autour d'elle.

Le marquis de Lavaupalire tait un homme excellent, sans aucun
inconvnient d'esprit, mais aussi sans aucune supriorit. Il tait
bon, doux de caractre et fort sociable, connaissant plus que personne
ce protocole du monde d'aprs lequel se rgissait la socit, mais
sans apporter  cela plus de prtention qu'au reste. Il tait grand
joueur, beau joueur; et si on lui avait dit de donner une fte au roi
de Danemark, il aurait commenc par le jeu de l'hombre et aurait fini
par celui du pharaon, jeu le plus  la mode alors: du reste, sans
aucune amertume dans l'esprit. Homme de qualit et distinction et
vivant dans le plus grand monde, il avait des souvenirs plus vifs que
beaucoup de personnes de cette mme poque, et il tait bien amusant 
entendre, surtout quand il parlait du mrite de telle ou telle
maison, suivant celui du cuisinier ou du matre d'htel de cette
maison. Aussi madame de Mazarin tait pour lui la femme la plus
remarquable qui et paru sur la scne du monde depuis Louis XIV.
Seulement il reprochait  son cuisinier de trop _deguiser_ les plats;
le fait est que c'tait une _espiglerie_ de la duchesse, qui lui
russissait comme les autres[157]...

[Note 157: Il avait beaucoup connu mon pre et ma mre avant la
Rvolution. Quant  moi, charm de me retrouver, il m'et peut-tre
bientt oublie, parce que je ne me souciais gure de savoir comment
mon dner s'organisait, et que je ne distinguais pas la dame de pique
de la dame de coeur. Mais un jour il reconnut mon cuisinier en
mangeant une tte de veau en tortue... Depuis ce moment-l je ne puis
exprimer jusqu' quel point son amiti pour moi fut porte! Il n'a
jamais manqu un de mes dners du mardi, jour destin par Harley, mon
cuisinier,  faire briller son talent culinaire. M. de Lavaupalire
s'arrtait devant la cuisine et demandait toujours  Harley le menu du
dner. Il mangeait en consquence, et refusait ou acceptait en raison
de ce qui devait tre servi. Je me rappelle qu'un jour il tait
souffrant d'une attaque de goutte, qu'il augmentait par son dtestable
rgime de vin de Champagne et de veilles. Mon mdecin alors tait le
fameux Thouvenel, le _mesmriste_ ou le _mesmrien_. Il tait goutteux
et gourmand comme M. de Lavaupalire; il tait assis prs de lui et le
sermonnait en avalant son vin de Sillery frapp et du souffl de
gibier parfait. Thouvenel, homme fort habile, tait aussi et mme plus
malade que Lavaupalire, et tout aussi gourmand. Il tait grand
partisan de Mesmer, et homme fort spirituel et fort entendu, quoique 
systme. Il a t longtemps mon mdecin. C'est sa mort seule qui m'a
fait prendre un autre docteur. Thouvenel mourut d'une apoplexie
sreuse, en 1812. Ce fut alors que je pris Portal.]

La fte eut lieu; madame de Mazarin rsolut pour cette fois de
conjurer le sort: car elle comprenait bien qu'il y avait plus que de
la fatalit dans cette continuelle chance de malheur. Cette fois, elle
se dit que sa fte serait belle, et, en effet, les prparatifs, que
tout le monde allait admirer, surprenaient par le bon got et surtout
l'entente gnrale qui unissait toutes les parties... La duchesse
avait demand  Gluck de lui organiser un beau concert, et les talents
les plus remarquables furent dsigns pour jouer et pour chanter
devant le roi de Danemark... L'hiver tait  sa fin, il y avait en ce
moment cette abondance de fleurs printanires qui rappellent chaque
anne les beaux jours de celle qui vient de passer, et toujours avec
de doux et bons souvenirs... Les appartements de l'htel Mazarin
taient orns avec une magnificence de bon got qu'on ne leur
connaissait pas, et qui, certes, faisait bien oublier les moutons et
le chien de Terre-Neuve... La duchesse de Mazarin, blouissante de
parure et de beaut, car elle tait vraiment belle, tincelante de
fracheur surtout; la duchesse de Mazarin attendait son royal convive
avec une confiance en elle-mme qu'elle n'avait pas eue depuis bien
long-temps. Ses prcautions avaient t si bien prises!... Bientt ses
salons se remplirent de tout ce que Paris avait de noms illustres, et
de tout ce que les cours trangres nous envoyaient!... Enfin, on vint
avertir la duchesse que le Roi arrivait; elle courut au-devant de lui,
et le conduisit ou plutt fut conduite par lui jusqu' la salle du
concert, o deux cents femmes extrmement pares, blouissantes de
l'clat des diamants, taient assises par tages dans un magnifique
salon, dont les lambris n'taient que glaces entoures de riches
baguettes dores. Une profusion de fleurs et de bougies compltait
l'enchantement.

Le Roi aimait et connaissait la bonne musique. Qu'on juge de l'effet
que dut faire sur lui ces chants de Gliotte!... ce concert organis
et conduit par Gluck lui-mme: il tait dans un tel contentement qu'il
ne cessait de rpter que _jamais, jamais_ rien de si beau n'avait t
entendu. La duchesse tait si heureuse qu'elle en avait les larmes aux
yeux... la pauvre femme tait si peu accoutume  un succs en quoi
que ce ft!...

--Mais tout cela n'est rien, disait-elle  demi-voix  quelques-unes
de ses amies!... tout cela n'est rien!... vous entendrez tout 
l'heure... patience... patience!...

Le concert termin, la duchesse se lve et demande au Roi s'il plat 
Sa Majest de passer dans la salle de spectacle...; le Roi lui donne
la main, et toute cette belle compagnie prend place dans une charmante
salle arrange par les architectes de la duchesse, sur ses dessins et
d'aprs ses ordres... Le rve magique continuait et redoublait mme de
prestiges; tout le monde disait: Mais, mon Dieu! qu'est-il donc arriv
 la fe _Guignon-Guignolant_? elle s'est donc raccommode avec la
duchesse?... La marchale de Luxembourg et madame de Cambis taient
les seules qui ne paraissaient pas satisfaites.

--Il n'y a pas de plaisir, disait la marchale... on s'amuse!...

Que dirait-on de nos jours si l'on voyait arriver  Paris un roi de
Danemark qui ne st pas la langue franaise!... On lui dirait d'abord
de rester chez lui... et puis on le trouverait aussi par trop
Scandinave, et il ennuierait aprs avoir t bafou. Dans ce temps-l
il n'en tait pas ainsi: un roi parlait bien, mme en danois; on
tenait pour bon tout ce qu'il faisait, tout ce qu'il disait... C'tait
un bon temps, il faut en convenir!... pourquoi donc n'a-t-il pas
toujours dur? Je prfre, en vrit, ce sommeil apathique et presque
stupide  ces rouages continuellement monts  une telle hauteur que
bien souvent la corde casse, et presque toujours avant d'avoir rendu
un son et surtout form un accord.

Sa Majest danoise parlait donc extrmement mal la langue franaise;
il avait, outre son service d'honneur attach  sa personne par le roi
de France, un gentilhomme danois qui parlait franais comme s'il ft
n dans la rue Saint-Dominique... Tant que ce gentilhomme danois tait
l, la conversation ne _chmait_ jamais...; mais si, par malheur pour
son prince, il s'loignait ou tait absent, alors l'horizon se
brouillait; la fe Guignon sut cela et ne le manqua pas...

Il y avait alors  Paris un homme qui attirait la foule sous sa
_carapace_ bariole[158], comme Le Kain sous son costume de
Gengis-khan, comme les passionnistes se crucifiant  qui mieux mieux:
cet homme, c'tait Carlin Bertinazzi. Carlin tait une notabilit
mimique des plus  la mode  cette poque dont nous nous occupons
maintenant. La duchesse de Mazarin, qu'il amusait beaucoup, prsuma
que le Roi, son hte, s'en amuserait aussi, et voil quel tait le
grand secret qu'elle avait si bien gard: elle avait fait venir Carlin
et lui avait dit, sans autre explication, qu'elle voulait avoir une de
ses plus jolies pices, et surtout celle dans laquelle il jouait le
mieux; du reste, ne parlant pas plus du roi de Danemark que s'il et
t  Copenhague, parce qu'elle se disait qu'elle suffisait bien 
elle seule pour engager Bertinazzi  bien jouer...

[Note 158: Le plus fameux arlequin que nous ayons eu en France. Ce nom
d'arlequin est d'une origine obscure sur laquelle M. Court de Gbelin
a jet quelque lumire et que nous connaissons davantage en Italie.
Son origine vient du mot _lecchino_ (friand, gourmand). De _lecchino_,
_il lecchino_, on a fait _allecchino_, et de l, chez nous, on a bien
vite dnatur et fait _arlechino_. Carlin portait un masque noir sur
le visage, dont la forme crase a fait donner le nom de _carlin_ aux
chiens qui ressemblent  ce masque... Carlin improvisait une grande
partie de ses rles. M. de Florian a crit pour lui _les Deux
Billets_, _la Bonne Mre_, _les Deux Jumeaux de Bergame_, etc., etc.]

Carlin, prvenu de cette manire, se dispose  jouer de son mieux, et
pour atteindre mieux son but, il joue Arlequin _barbier paralytique_:
il parat que dans cette pice il tait vraiment le plus amusant du
monde et le plus _mime_. La duchesse avait fait prendre des
informations et savait que le roi de Danemark ne connaissait ni Carlin
ni la pice...

Or maintenant, il faut savoir, pour l'explication de ce qui va suivre,
que le roi de Danemark, qui, ainsi que je l'ai dit, _parlait trs-peu_
le franais, avait t accoutum depuis son arrive en France 
recevoir non-seulement  la porte des villes, mais de tous les palais,
des harangues et des compliments les plus absurdes et les plus
exagrs, et tait si habitu  entendre son loge lorsqu'on parlait
devant lui, que, pour n'tre pas en retard,  peine ouvrait-on la
bouche qu'il se levait et saluait... Il tait de plus extrmement
poli: qu'on juge des rvrences!...

Carlin tait inimitable dans ce rle d'Arlequin barbier... Ce soir-l,
il se surpassa... tout ce qu'il disait tait si drlement tourn, ses
_lazzis_ taient si comiques, que les acclamations partaient en foule
 chaque mot qu'il disait[159]. La premire fois, le roi de Danemark
se tourna vers la duchesse en s'inclinant d'un air pntr et d'un air
presque modeste: il commenait  trouver la flatterie agrable... on
s'y habitue si bien!...

[Note 159: Autrefois on n'applaudissait jamais devant le Roi ou
quelque prince de la famille royale. Cette recherche de politesse et
d'tiquette, qui existait pour tablir la diffrence qu'il y avait
entre les acteurs publics et ceux de socit, avait surtout lieu dans
toutes les comdies de socit.]

La duchesse crut d'abord que le Roi lui disait que Carlin jouait bien,
et comme elle tait chez elle, qu'elle donnait la comdie au Roi, elle
se crut solidaire du talent de Carlin et prit  son tour une
physionomie de modestie convenable pour la circonstance... Le fait est
que Sa Majest danoise croyait que la pice que jouait Carlin tait
une pice faite  sa louange, comme tous les prologues dans les ftes
qu'on lui avait donnes au Temple, au palais Bourbon et  Versailles:
ainsi donc, chaque fois que Carlin excitait un vif mouvement de
plaisir parmi les spectateurs, le Roi s'inclinait du ct de madame de
Mazarin pour la remercier. La mprise tait d'autant plus facile ce
jour-l que Carlin avec ses _lazzi_ et ses mots  double sens devait
tre inintelligible pour le roi danois, qui dj n'tait pas fort
habile pour comprendre le franais de Voltaire, lorsque Le Kain le
jouait... Pendant quelque temps la duchesse de Mazarin fut, elle
aussi, dupe des saluts du Roi; mais les clats de rire touffs de la
marchale de Luxembourg, de madame de Cambis, de madame Dhusson[160],
l'avertirent qu'il y avait quelque chose qui allait mal. Jusque-l
aucune d'elles n'avait ri, la fte allait donc bien: la duchesse de
Mazarin les connaissait!...

[Note 160: Madame Dhusson tait belle-soeur de M. de Donzan; elle
tait redoute dans le monde parce qu'elle racontait bien et qu'elle
tait toujours instruite de toutes les histoires scandaleuses ou qui
prtaient  rire: ce qu'elle ne manquait pas de redire.]

Mais la chose prit un caractre tout--fait comique  mesure que le
Roi voyait avancer la pice. Jusqu'aux deux ou trois premires scnes,
les compliments lui avaient paru tout naturels: on lui en avait fait
autant au Palais-Royal, et partout o la comdie avait t joue en
son honneur; mais ici la chose se prolongeait tellement,  ce qu'il
jugeait au moins par les bravos multiplis et les acclamations du
public, enfin sa reconnaissance pour madame de Mazarin devint si vive,
que quelquefois il se tournait vers elle en joignant les mains et
rptant d'un ton pntr:

--Madame la duchesse!... c'est trop de bont!... je suis confus!...
vraiment... je ne sais comment m'exprimer!...

Tant que la duchesse ne vit que les rvrences du Roi, cela alla bien;
mais quand la pauvre femme comprit que le descendant d'Odin prenait
Carlin pour une _Walkyrie_ dguise, au lieu d'en rire au-dedans
d'elle-mme, elle se dsola de la chose, et ne rpondit plus au Roi
qu'avec un visage sur lequel on aurait plutt trouv l'expression de
la dsolation que celle de la matresse du palais enchant o se
donnait la fte... La duchesse avait reconnu la tratresse
_Guignon-Guignolant_ au passage, et au lieu de la laisser aller, et
rompre ainsi la chance, elle l'avait rattrape par l'oreille...: elle
aimait  tre malheureuse.

Le fait est qu'elle fut au supplice tout le temps que dura ce
malencontreux spectacle!... elle en htait la fin de tous ses voeux;
mais cette fin ne devait pas tre celle de ses ennuis. Lorsqu'on fut
de retour dans le salon, Sa Majest danoise, dont la parole n'tait
pas le ct brillant, comme on sait, lorsqu'il ne parlait pas allemand
ou danois, avait un sujet de conversation tout trouv, et il ne le
voulait pas lcher: aussi ne cessa-t-il pas de remercier la duchesse
de la charmante pice qu'elle avait eu la bont de faire jouer, et se
tournant vers les deux femmes qui taient le plus prs de lui, et qui
taient madame la marchale de Luxembourg et la comtesse de Brionne,
il les remercia spcialement, ainsi que toutes les dames prsentes, de
la bienveillance avec laquelle elles avaient bien voulu applaudir et
accueillir des louanges qu'il tait loin de mriter; madame de
Brionne, toujours calme, toujours _recueillie dans sa beaut_, comme
disait madame de Svign de la matresse de M. de Louvois, ne rpondit
que par une inclination respectueuse; mais madame de Luxembourg n'eut
pas autant de patience: elle s'inclina aussi trs-respectueusement au
remerciement du Roi, mais ce ne fut pas en silence, et elle lui dit
avec une inflexion de voix qui devait le tromper:

--Votre Majest est trop indulgente... il n'y a vraiment pas de
quoi...

Le Roi sourit d'un air modeste et, relevant la balle, dit  son tour:

--Que vous tes bonne!

--Sire, rpondit la marchale, c'est la premire fois qu'on me le dit.




LES MATINES DE L'ABB MORELLET.


Quoique la description de ces matines nous reporte  un temps un peu
plus recul que l'poque o nous sommes parvenus maintenant, je veux
cependant en parler, parce que la plupart des personnages qui
figurrent dans les matines de l'abb Morellet ont t connues de
tout ce qui existe aujourd'hui, et qui n'a pas mme un ge
trs-avanc, soit effectivement, soit par tradition. Ainsi, j'ai
beaucoup connu et mme assez intimement l'abb Morellet lui-mme,
madame Pourah, Suard, madame Suard, M. Devaisnes, madame Devaisnes, La
Harpe et l'abb Delille. Ma mre tait lie avec M. de Chastellux, et
toute la socit musicale d'alors. Tous ces personnages-l sont
particulirement connus de toute la gnration qui passe aussi, mais
dont les souvenirs sont encore assez actifs pour prendre part  ce que
fait prouver un nom rappel au souvenir de l'esprit et du coeur...
Plus tard, peut-tre, j'aurai le regret de venir pour la tradition
laisse aux enfants de ceux qui ont vu et connu ceux dont j'ai 
parler.

L'abb Morellet, avant le mariage de sa nice avec Marmontel, avait
avec lui sa soeur et la fille de cette soeur... Cette famille donnait
un grand charme  son intrieur en lui facilitant l'admission des
femmes de ses amis dans son salon. C'est ainsi que madame Saurin,
madame Suard, madame Pourah, ma mre, madame Helvtius, allaient chez
l'abb Morellet et rendaient ses runions agrables, tandis que sans
elles elles n'eussent t que des assembles pour discuter quelque
point de littrature bien _ardu_ ou sujet  des querelles sans fin.
Les femmes sont plus que ncessaires  la socit: car elles y portent
la chose la plus utile pour l'agrment de la vie dans la causerie.
Avec des femmes, on est presque sr que le temps qui s'coulera sera
rempli par la conversation et par une discussion douce et aimable...
Il n'y aura rien d'amer, et les hommes eux-mmes seront maintenus dans
des bornes qu'ils ne franchiront pas... Mais je me laisse entraner
par le charme de mes souvenirs!... Je parle ici comme j'aurais parl
avec les hommes et les femmes de l'poque que je retrace: je ne
pensais plus que maintenant les femmes, loin de maintenir les hommes
dans des limites toujours convenables, sont les premires  lever une
dispute et  chercher comment elles auront raison... Si c'est en
criant plus fort que l'homme avec lequel elles disputent, elles ne
dlaisseront pas ce moyen, et il sera employ au grand scandale de
beaucoup de personnes prsentes et  l'ennui gnral de tout le monde.

L'abb Morellet avait des runions qui taient les plus charmantes
peut-tre qu'il y et alors  Paris. Elles se composaient d'hommes et
de femmes de lettres et d'artistes distingus, de femmes et d'hommes
de la haute socit, comme les Brienne, tous les jeunes Lomnie, les
Dillon, le marquis de Carraccioli, ambassadeur de Naples, l'abb
Galiani; plusieurs personnes de la mme qualit et dans les mmes
opinions taient le fond de ces runions vraiment charmantes, et qui
faisaient dire  l'tranger qui avait pass quelques mois  Paris:
C'est la premire ville du monde comme ville de plaisirs et surtout
pour ceux si varis de la socit intime.

L'appartement de l'abb Morellet donnait sur les Tuileries et
recevait le soleil du midi. Cette exposition gaie et toute lumineuse
contribuait  rendre le salon et la bibliothque o l'on se runissait
plus agrables encore  habiter. La vue des beaux marronniers des
Tuileries, le calme qui  cette poque entourait encore ce beau
jardin, doublaient l'agrment de la bibliothque de Morellet, l'une
des plus vastes et des mieux composes des bibliothques de Paris.

C'est l qu'au milieu d'une paix profonde, dans une scurit parfaite
d'esprit et de coeur, on entendait les sons d'une ravissante
musique... Piccini, se sauvant des querelles et des combats mme que
lui livraient les Gluckistes, arrivait tout essouffl quelquefois chez
Morellet et disait, en se jetant dans un fauteuil et s'essuyant le
front:

--Je ne veux plus faire un accord!... Je pars pour l'Italie!... et
avant mon dpart, je ne veux pas mme entendre un son!

--Et vous tes un homme de grand sens, lui disait Marmontel...
Certainement il ne faut pas jeter  des indignes des sons ravissants
faits pour le Ciel...

--Hum! disait Piccini en se levant et se promenant toujours en
colre... Certainement que je ne veux plus travailler pour la France!
Ils me prfrent Gluck... N'est-ce pas qu'ils me prfrent Gluck?...

Et cette question tait faite avec une amertume qui ne peut tre
compare qu' celle d'une voix parlant d'un autre talent bien
admirable comme le sien... mais qui, par cette raison, lui fait
ombrage.

Marmontel connaissait Piccini, et dans ce mme instant ils faisaient
ensemble le bel opra de _Roland_. Marmontel avait refondu le pome de
Quinault et en avait fait vritablement une belle chose. Il ne voulait
pas que Piccini se fcht, et consquemment il entreprit de le calmer.
Il fit signe au marquis de Carraccioli, ambassadeur de Naples, et dit
sans affectation:

--Piccini, sais-tu que la Reine a chant l'autre jour le bel air de
Didon?

--Lequel? demanda Piccini avec une navet d'auteur toute charmante.

On se mit  rire... Il rit aussi, ne sachant pas le sujet de
l'hilarit gnrale... Pour lui tous les airs de Didon taient
beaux...

--Celui de Didon  ne:

  Ah! que je fus bien inspire
  Quand je vous reus dans ma cour!

Et Marmontel chantait le morceau  contre-sens pour faire plus d'effet
sur Piccini.

--Eh non! eh non! ce n'est pas cela... _Corpo d'Apollo!... Carino!...
non  questo per Diavolo!... Ecco, ecco... senti... senti..._

Et voil Piccini s'tablissant au piano et chantant avec une mauvaise
voix d'auteur, mais avec l'me du compositeur, ce ravissant morceau de
Didon, qui, en effet, est vraiment beau et l'est encore aujourd'hui.

--Est-ce ainsi que Sa Majest le chante? demanda Piccini avec un
regard inquiet, qui allait chercher la rponse dans le plus intime de
l'me...

--Un peu moins bien, rpondit Carraccioli, croyant faire merveille...
et pensant ensuite  autre chose...

--Ah! mon Dieu! s'cria Piccini... moins bien que.....

Mais alors elle l'a donc trs-mal chant! car enfin je chante mal,
monsieur le marquis!... je chante trs-mal!...

La dtresse de Piccini tait comique; il croyait d'abord que la Reine
avait chant son grand air, ayant son manteau royal, la couronne en
tte et le sceptre en main, comme on voit les reines habilles dans
les jeux de cartes[161]... Il fallut lui dire enfin que la Reine
avait chant son air de Didon chez madame de Polignac,  souper, ayant
une simple robe blanche faite en lvite, et qu'il n'y avait de prsent
que le duc et la duchesse Jules, le baron de Bsenval, madame de
Brhan, madame de Chlons, le duc de Coigny, MM. de Durfort, M. de
Dillon, quelques intimes, entre autres _M. le comte de Fersen_...

[Note 161: Piccini avait une ravissante navet de caractre, et
surtout une ignorance des premiers usages de la vie, qui tait
vraiment amusante. Aussi, ses amis le mystifiaient, et souvent: il
tait trs-bon.]

Marmontel pronona ce nom le dernier et avec une certaine volont
d'tre compris; mais Piccini n'y donnait pas la moindre attention, et
pour lui, sa pense dominante tait que la Reine avait probablement
t mal accompagne et qu'alors elle avait mal chant.

--Mais elle chante faux, lui dit enfin Marmontel, et puisqu'il faut
vous le dire, elle ne se serait pas fait accompagner par vous si vous
aviez t dans la chambre.

--Ah! ah!...

Et Piccini ouvrit de grands yeux.

--Ah! je conois! monsieur le chevalier Gluck!

--Non, non! Gluck n'aurait pas t plus heureux que vous, mon cher
matre; Sa Majest voulait s'accompagner elle-mme, et chanter l'air
de Didon pour faire connatre notre belle posie  M. le comte de
Fersen.

--Comment, dit Piccini trs-piqu, vous croyez que la musique n'est
pas _tout_  votre grand opra!...

--Oh! tout! dit Marmontel trs-choqu  son tour... elle y est
certainement pour beaucoup, mais enfin elle n'y est pas _tout_ non
plus, et je parie qu'avant-hier, lorsque la Reine a chant l'air de
Didon, les paroles taient tout pour elle... j'en appelle  ces
messieurs...

Tout le monde s'inclina. Piccini fut confondu... et l'abb Delille,
devant qui La Harpe me racontait l'histoire, lui rappela que Piccini
eut un moment les larmes aux yeux. L'abb Arnaud, grand prneur de
Gluck, et que, pour cette raison, Piccini dtestait avec toute la
cordialit napolitaine, se mit de la partie, et comprenant la malice
de Marmontel, qui ne voulait qu'inquiter Piccini, il enchrit sur ce
qui tait dj fait, et parlant encore des _dilettanti_ dont il tait
l'oracle dans le _Journal de Paris_, il effraya Piccini de toute la
lourde solennit de sa critique. M. Suard, dont la douceur exquise, la
dlicatesse de procds, l'esprit, le got et la raison claire,
faisaient un homme comme on en voudrait bien retrouver aujourd'hui et
dont la mission toujours conciliante tait de ramener la paix l o
il voyait le trouble; M. Suard alla vers Marmontel, lui dit un mot, et
tous deux s'approchant de Piccini, ils lui parlrent un seul instant
tout bas.  peine Piccini eut-il compris ce que lui disaient Marmontel
et Suard, qu'il se prit  rire d'une si trange faon que les
spectateurs rirent avec lui.

--Et moi qui ne comprenais pas! rptait-il, enchant... Et il se
promenait en chantant avec une voix de tte pour imiter la voix de
femme.

--Soyez tranquille, lui dit Suard, je vous ferai accompagner votre
belle partition de Didon  la Reine elle-mme, chez madame de
Polignac... Je connais un moyen sr, et je l'emploierai.

--Ah! dit Piccini avec un accent douloureusement comique... le
chevalier Gluck parle allemand!...

--Eh! quelle langue voulez-vous qu'il parle? s'cria le chevalier de
Chastellux... je vous le demande  vous-mme...

Piccini tait toujours rejet bien loin hors de sa route avec des
apostrophes comme celles du chevalier de Chastellux. Il le regarda
d'abord avec une certaine expression, qui disait qu'il lui voulait
rpondre; mais il faisait plus aisment un accord qu'une phrase, et il
se contenta de sourire en disant:

--_Certo, certo, ha ragione... sempre ragione._ Le fait est que la
seule chose qu'il comprenait dans la phrase du chevalier de
Chastellux[162], c'tait le ton de la voix monte  la colre... Pour
Piccini, tout tait harmonie, mme le langage. Ce qu'il entendait par
le regret qu'il tmoignait de ne pas parler allemand, c'est que, la
Reine tant Allemande, Gluck avait par l un grand avantage sur
lui... Le chevalier de Chastellux le savait bien; il tait lui-mme
admirateur passionn de Piccini, et avait pouss sa prvention jusqu'
dire que Gluck _n'tait qu'un barbare_... et cela  propos de
l'_Alceste_ et de l'_Iphignie_. Certes j'apprcie Piccini, mais
j'admire Gluck et ne puis ici tre de l'avis du marquis de
Chastellux...

[Note 162: Le chevalier de Chastellux, depuis marquis de Chastellux,
tait attach  M. le duc d'Orlans. C'tait non-seulement un homme
suprieur, mais un homme parfaitement aimable dans le monde. Il avait
de la grce dans la diction et du charme dans sa manire de conter. Il
faisait de jolis vers, et j'en citerai de lui,  l'article du salon de
madame de Genlis, qui montreront ce qu'il savait faire en ce genre. Il
avait une belle me et une noblesse de pense et de volont qui
formaient un trange contraste avec un caractre peu prononc. Il
tait simple de manires, et sa conversation et t particulirement
aimable s'il n'avait eu la manie de faire des pointes et des
calembours sur chaque mot qu'on disait. Lorsque cette manie avait une
trve, alors il tait lui-mme et d'une grande amabilit. Ma mre, qui
l'a beaucoup connu et l'aimait fort, mais dont l'esprit charmant
l'tait surtout par sa grce nave et simple, ma mre ne pouvait
quelquefois tolrer la faon _de causer_ du marquis de Chastellux. Il
pousa miss Plunket, une Anglaise, qui, depuis, fut attache  madame
la duchesse d'Orlans. Madame de Chastellux tait remarquablement
aimable, et une personne recommandable comme femme, comme mre et
comme amie.]

Cette querelle entre les _piccinistes_ et les _gluckistes_ avait eu
pour chefs de parti d'Alembert dans l'origine, l'abb Morellet,
Marmontel, le chevalier de Chastellux, La Harpe, pour Piccini; et
l'abb Arnaud et plusieurs autres pour Gluck... Quand on veut revoir
sans partialit tous ces jugements  peu prs stupides, rendus
cependant par des hommes d'esprit, mais sur un objet qu'ils ne
comprenaient pas, on est bien modeste en recevant quelquefois une
louange qui vous est donne par l'inattention ou la complaisance, et
l'on est d'autre part bien peu affect d'une critique qui n'a pas plus
de base pour s'appuyer. C'est ainsi que La Harpe dit dans sa
correspondance littraire (1789):

On vient de donner  l'Opra _Nepht_, reine d'gypte, d'un Alsacien
nomm Hoffmann, auteur de quelques petites posies parses et
disperses dans quelques journaux, et d'un opra de _Phdre_ o il a
eu le noble courage de dfigurer un chef-d'oeuvre de Racine; dans
Nepht, c'est _Mrope_ qu'il lui a plu de mutiler cette fois... La
musique est d'un nomm _Lemoine_... DURE ET CRIARDE, COMME CELLE D'UN
DISCIPLE DE GLUCK!... mais comme ce genre de musique est encore  la
mode, Nepht a russi.

La musique de Gluck _dure et criarde_!... voil donc comment M. de La
Harpe raisonne quand il parle musique; il est  peu prs aussi
consquent avec le bon got en parlant peinture. J'ai une grande peur
qu' mesure que le temps dvoilera la science de M. de La Harpe, elle
ne nous paraisse ce qu'elle est en effet, une humeur cre et
malveillante sur tout ce qui ne sort pas de sa plume ou bien de celle
de ses disciples; et la critique en effet peu raisonnable qu'il fait
d'une foule d'ouvrages dans le sicle dernier prouve que cet homme
n'tait que haineux et surtout envieux. Mais pourquoi l'tait-il de
Gluck? me dira-t-on. Pourquoi? parce que c'tait un homme sur la tte
duquel tombaient des couronnes, et M. de La Harpe les voulait toutes
pour lui... il louait Piccini parce qu'il savait bien que Piccini
aurait quelques louanges, mais jamais de couronnes... il accordait la
mdiocrit, et ne pardonnait pas au gnie!...

Ces querelles de Gluck et de Piccini ont t d'une grande gravit en
France, en ce qu'elles ont agit la socit et l'ont divise. Elles
ont t chez nous comme prcurseurs des querelles politiques, et
grondaient encore lorsque le premier coup de tonnerre annonant les
troubles de la France retentit sur nos ttes!... Gluck, arriv  Paris
en 1774, donna son dernier opra, _cho et Narcisse_, pauvre et triste
composition pour un si grand matre, en 1780, et laissa inachev le
bel ouvrage des _Danades_, que Saliri, son lve bien-aim, finit
aprs le dpart de Gluck. Telle tait, au reste, la rage forcene des
deux partis, que souvent on les a vus se prendre de querelle assez
follement pour en venir  de graves attaques, et mme aux mains. La
socit perdait dj de son urbanit dans la discussion, et les
disputes commenaient. Un matin, chez l'abb Morellet, il y avait
beaucoup de monde, et entre autres les plus hauts partisans des deux
partis... Mais, chez lui, les piccinistes y devaient tre en force.
L'abb Arnaud, qui alors rdigeait le _Journal de Paris_, tait
presque le seul dtermin gluckiste, avec Suard... Il y avait de
l'orage autour des deux noms fameux, et l'abb Arnaud le savait bien.

Marmontel s'tait, pour ainsi dire, associ  Piccini en lui donnant
ses pomes. Il avait choisi un nouvel ouvrage: c'tait le _Roland_ de
Quinault. Il voulut l'adapter  la musique nouvelle lui donner des
airs dont il manque, et en faire un nouvel ouvrage enfin. Gluck, au
moment o il apprit cela, travaillait  un _Roland_. Aussitt qu'il
sut que Piccini faisait de la musique sur un pome qui paraissait
devoir tre meilleur que le sien, il l'abandonna, et le jeta mme au
feu.

--Eh quoi! lui dit-on, vous abandonnez ainsi votre travail de
plusieurs semaines?

--Que m'importe? dit Gluck...

--Mais si Piccini fait paratre son _Roland_, et qu'il tombe?...

--J'en serai dsol pour lui et pour l'art, car c'est un beau sujet.

--Et s'il russit?

--Je le referai.--

Belle parole! et qui donne bien la mesure du talent de cet homme qui
avait la conscience de son gnie!... Ce mot, rpt  Piccini, ne
l'avait pas humili; au contraire, il sentait de l'orgueil d'avoir
pour antagoniste un homme tel que Gluck... Mais il parut un jour dans
le _Journal de Paris_ un article fait par l'abb Arnaud qui disait que
Piccini faisait l'_Orlandino_ et que Gluck ferait l'_Orlando_. Piccini
fut bless par ce mot; mais celui qui surtout fut atteint, ce fut
Marmontel! Il tait le pote, et c'tait sur lui plus particulirement
que tombait tout le mordant de la parole... Il ressentit l'injure
aussi vivement qu'un homme peut la ressentir; et, de ce jour, il cessa
d'aller aux matines de l'abb Morellet, qui ne cessa pas pour cela,
lui, d'avoir toujours ses runions musicales et littraires, parce
qu'il avait pour principe que l'amiti ne doit pas imposer
l'obligation de har ceux que nos amis n'aiment pas. Je me croirais,
en effet, plutt oblige d'aimer ceux qu'ils aiment... Je ne parle ici
que de ces lgers nuages qui se lvent dans la vie habituelle du monde
et qui se dissipent d'eux-mmes; car je crois que de vrais amis ne
prouvent au contraire leur attachement qu'en s'associant  tout ce qui
arrive  leurs amis, et deviennent solidaires pour eux, soit en
bonheur comme en douleur. L'abb Morellet le sentit comme moi; et
lorsque Marmontel pousa sa nice, les runions du matin cessrent,
parce que Marmontel avait pour ennemies toutes les femmes que j'ai
nommes plus haut, et qui avaient pous la querelle de l'abb Arnaud,
auquel jamais Marmontel n'avait pardonn ce mot de l'_Orlandino_... Ce
fut cette seule parole qui spara des amis, brisa d'anciens et
d'intimes rapports... une parole!... Cette circonstance de la vie de
l'abb Morellet m'a fort attriste lorsqu'il me la raconta. Je le
voyais alors fort souvent, non-seulement chez moi, mais tous les
mercredis chez une femme bien spirituelle dont il tait l'ami, et
dont je suis tonne de ne pas retrouver le nom plus souvent dans ses
ouvrages et dans ceux de l'poque; c'est madame de Souza (madame de
Flahaut), l'auteur d'_Adle de Snanges_[163]. Je voyais souvent dans
cette maison l'abb Morellet, et j'aimais mieux causer avec lui
souvent qu'avec des gens plus jeunes que lui et bien moins amusants...
Il tait alors bien vieux, mais son esprit tait encore jeune, et
surtout son me. J'avoue que sa conversation me charmait; sa diction
tait si pure... Il y avait dans la conversation de M. Morellet tout
le charme attach  la grce de l'poque qu'il rappelait comme un
portrait fidle.

[Note 163: D'_Adle de Snanges_, de _Charles et Marie_, d'_Eugne de
Rothelin_, et d'une foule de charmants ouvrages.]

 l'poque du mariage de Marmontel avec la nice de l'abb Morellet,
les runions cessrent donc, ainsi que je l'ai dit.--Vous ne pouvez,
me disait l'abb Morellet, vous faire une ide fidle de ce qu'taient
devenues nos _matines_ littraires et musicales! Si l'on voulait
chanter ou faire de la musique, alors madame Suard avait un air
ennuy, madame Saurin faisait comme elle. Ma soeur et ma nice,
naturellement bonnes et douces, et qui jamais n'avaient t d'humeur
_querelleuse_, taient devenues d'une aigreur qui les rendait
mconnaissables... Quant  Marmontel, il tait tellement hors de la
question,  force d'y tre, qu'il se tenait l immobile et silencieux.
Enfin, le sujet de cette _guerre civile_, Piccini, ne venait plus que
rarement... Aussi, ds que ma nice fut marie, je rompis entirement
et cessai mes runions littraires et musicales... mais cela me fut
pnible.

J'ai aim l'abb Morellet depuis cette conversation: je ne puis dire 
quel point je fus touche de voir ce vieillard, entour d'amis et
d'hommes remarquables par leurs talents et leur esprit, qui lui
apportaient le tribut de ces talents et de cet esprit pour embellir sa
vie, renoncer entirement  ses jouissances pour donner la paix  son
intrieur. J'avoue que je trouve mme cette bont, non-seulement
excessive, mais de nature  faire paratre Marmontel sous un jour
presque dsavantageux, comme goste et tellement personnel qu'il
mettait en oubli non-seulement les gots, mais encore le bonheur des
autres.

L'abb Morellet l'aimait beaucoup, parce qu'il avait fait le bonheur
de sa nice. Mais d'aprs ce que je sais de madame Suard, madame
Marmontel tait un ange dont on ne pouvait mconnatre l'me adorable,
et Marmontel avait su l'apprcier.

Avant que les runions du matin n'eussent cess chez l'abb Morellet,
il y avait quelquefois aussi des lectures de posies et de prose.
L'abb Morellet, fort obligeant, et n'ayant pas perdu le souvenir du
temps o il tait malheureux, accueillait tous ceux qui arrivaient de
sa province. Il suffisait qu'on dt  son domestique qu'on tait de
Lyon pour parvenir auprs de lui.

Un jour, c'tait le matin d'une de ses runions, on lui annonce un
jeune homme qui veut lui remettre une lettre de la part de M.
Phlippeaux. Ce M. Phlippeaux tait de Lyon, et avait des relations
avec la famille de l'abb Morellet[164]. Il donne ordre d'introduire
ce jeune homme dans sa bibliothque, o il alla le rejoindre quelques
moments aprs.

[Note 164: L'abb Morellet tait fils d'un papetier de Lyon et l'an
de quatorze enfants.]

En entrant, il trouve un jeune homme de vingt ans  peu prs; sa
taille tait d'une extrme grandeur, il avait plus de six pieds, et
cette taille frle et peu soutenue tait comme un long roseau sans
appui.

Il y avait toute une tude  faire en regardant ce jeune homme.
C'tait lui-mme l'tude personnifie, et l'tude avec ses veilles,
ses jenes et toutes ses austrits! Il tait ple, ses yeux taient
caves, son regard fatigu, son sourire rare, presque pnible, et comme
une chose contraire  sa nature... La vue de ce jeune homme, me dit
Morellet, me causa une profonde motion. Du reste, sa mise tait
dcente, il tait en noir et convenablement vtu.

Au moment o l'abb Morellet entra dans la bibliothque, le jeune
homme tait dans une extase complte et comme abm dans une
admiration profonde; il regardait les livres que contenaient les
diffrents corps de bibliothque qui entouraient la pice o il se
trouvait. Ses regards, naturellement atones et abaisss, s'taient
relevs vifs et brillants pour parcourir les rayons chargs de ces
in-folios prcieux qu'il dvorait en apparence.

En apercevant le matre de la maison, le jeune homme rougit
lgrement, et, cherchant aussitt dans sa poche, il voulut y prendre
une lettre qu'il devait y trouver; mais le jeune homme tait
videmment maladroit..., il tait timide; ses efforts, loin de lui
faire trouver ce qu'il cherchait, l'en loignaient encore... Enfin,
dans sa dtresse, il dit  l'abb Morellet:

--Monsieur, je vous prie de croire que je ne suis point un
intrigant.... Je suis, monsieur, un protg de M. Phlippeaux....

Et le pauvre jeune homme cherchait toujours et sans trouver... Enfin,
une ide lumineuse lui fit voir qu'il avait oubli ce qu'il
cherchait... et tout aussitt mettant son chapeau sur le bureau:

--Je reviens  l'instant, monsieur... Je vois ce que c'est, la lettre
sera reste avec _Cha_....

Il s'arrta, regarda M. Morellet avec anxit et comme pour lui
demander la permission de passer devant lui. Ce que l'abb voyant, il
se rangea et lui laissa le passage libre. Alors le jeune homme se
lana comme un long boa, en rasant la terre, et alla dans
l'antichambre pour y chercher sa lettre.

Au bout d'un moment, il revint avec la lettre de M. Phlippeaux, qui
recommandait, en effet, ce jeune homme  la bienveillance de M.
Morellet:

Il est un peu timide, disait M. Phlippeaux, mais il a du talent. Je
vous le recommande, M. l'abb, avec toute l'insistance d'un vieil ami
de votre pre.

Le jeune homme s'appelait _Narcisse Prou_. Tout devait tre comique
dans le pauvre garon!

Tandis que Morellet lisait la lettre de l'ami Phlippeaux, M. Narcisse
continuait son examen de la bibliothque. L'abb le suivait du coin de
l'oeil tout en lisant sa lettre, et il le voyait lever les mains au
ciel comme pour tmoigner son admiration d'une pareille richesse...
Enfin, il se tourna vers M. Morellet, et lui dit:

--Ah! monsieur, dans quel paradis vous tes ici!...

L'abb se mit  rire, et pour dmler ce que pouvait lui vouloir cette
trange figure, il lui demanda en quoi il pouvait lui tre utile.

M. _Narcisse Prou_ tait timide; mais, comme toutes les timidits
vritables, la sienne disparaissait aussitt qu'elle tait mise 
l'aise... Aussi, ds que l'abb eut souri trois ou quatre fois  M.
Narcisse, celui-ci fut aussi familier avec lui que s'il l'et connu
depuis vingt ans... Il rapprocha sa chaise du bureau, s'appuya sur ses
coudes, en mettant sa petite tte dans ses mains longues et maigres,
et dit  Morellet:

--Voici, monsieur: j'ai fait une tragdie... Je suis Suisse, monsieur,
c'est--dire de la partie de la Savoie qu'on appelle ainsi...

Et il fit un signe d'intelligence  l'abb comme pour lui dire que
ceux qui arrangeaient la Suisse de cette manire n'y entendaient rien;
et puis il poursuivit:

--J'ai donc fait une tragdie, et je l'ai faite sur un sujet
patriotique... N'est-ce pas que j'ai bien fait, monsieur?

--Aussitt, me dit Morellet, je frmis devant un Guillaume, numro
cent cinquante! Cependant je lui fis signe qu'il avait bien fait...

--Ah! je suis bien aise d'avoir votre approbation... M. le cur me
soutenait que j'avais eu tort!... Mais vous me faites bien plaisir!...

Dans le moment, Marmontel entrait dans la bibliothque, suivi de
Piccini, son satellite, et de l'abb Delille... Morellet hsita un
moment, puis il leur dit:

--Messieurs, M. Narcisse Prou, qui m'est recommand par un ami de ma
famille, et que j'ai l'honneur de vous prsenter, apporte  Paris une
tragdie qu'il a faite il y a quelques mois. Il demande les avis de
gens de lettres clairs; si vous pouvez disposer de quelques
instants, je vous aurai une grande obligation de l'couter.

M. de Chastellux entra dans le mme moment; il venait de rencontrer le
Narcisse allant chercher son manuscrit dans l'antichambre, et sa
longue taille l'avait frapp.

--Avez-vous donc un tlgraphe? dit-il  l'abb.

Morellet mit un doigt sur sa bouche... Dans ce moment, M. Narcisse
rentra dans la bibliothque. On l'tablit  une table, avec le verre
d'eau sucre; les femmes prirent leur ouvrage, comme toujours,
lorsqu'il y avait une lecture; et M. Narcisse se mit, mais
trs-lentement,  dnouer le ruban qui entourait son manuscrit.

C'est qu'il avait peur; la physionomie moqueuse de M. de Chastellux,
celle tout aussi railleuse de l'abb Delille, dont le type tait
particulirement celui de la moquerie... la figure toute prte  le
devenir de Marmontel, qui tait l,  ct de Piccini, dispos 
railler le pauvre auteur s'il y trouvait matire... Ils ne
s'attendaient gure tous  ce qu'ils allaient entendre!...

Tandis que d'une main tremblante le Narcisse arrangeait son manuscrit,
le reste des habitus arrivait, l'abb Arnaud, madame Pourah, madame
Suard et madame Saurin... En voyant cette _foule_, comme il
l'appelait, Narcisse se sentit dfaillir...

--Je ne puis lire, dit-il  l'abb Morellet... Je ne le puis!...

--Allons! du courage, monsieur... lui dirent toutes les femmes, qui
riaient  l'envi en voyant cet immense corps enferm dans un habit
noir comme dans une gane, et surtout en remarquant l'air effar que
le Narcisse conservait au milieu du cercle qui s'tait form autour de
lui... Enfin, il prit tout--coup son parti... jeta un regard rapide
autour de lui, et dpliant son manuscrit, il dit  haute voix:

--_Chamouny et le Mont-Blanc!_... tragdie en cinq actes et en vers...

 ce singulier titre, tout le monde, d'abord stupfait, clata si
bruyamment que le pauvre Narcisse en fut tourdi. Le fait est que
l'abb Morellet lui-mme avait donn l'exemple; il lui avait t
impossible de se contenir plus longtemps... Lorsque l'hilarit
gnrale fut un peu apaise, l'abb Morellet se leva de sa place et
fut prs de Narcisse pour lui demander s'il ne s'tait pas tromp, et
si ce n'tait pas une pice de vers sur _la Valle de Chamouny et le
Mont-Blanc_; mais non, c'tait bien _Chamouny et le Mont-Blanc!
tragdie en cinq actes et en vers_.

--Mais comment avez-vous eu cette pense? lui demanda Marmontel.

--Comment! rpondit avec aigreur Narcisse Prou, ah! vous me demandez
comment Chamouny et le Mont-Blanc m'ont inspir une tragdie!... Si
vous ne le comprenez pas je ne vous le ferai pas comprendre.

--Oh! oh! dit Marmontel  monsieur de Chastellux, il est mchant!...

--Monsieur, n'avez-vous pas peur que votre dnouement ne soit _ la
glace_? lui dit le chevalier de Chastellux[165], qui ne pouvait, pour
sa part, dire deux paroles sans qu'il y et un jeu de mots ou bien un
calembour... Il me semble que votre scne sera toujours bien froide et
le dnouement _ la glace_, je le rpte.

[Note 165: Depuis marquis de Chastellux. Il avait l'esprit railleur.]

--Je le crois bien, monsieur: mon hros meurt gel!...

Ici, les rires recommencrent avec si peu de retenue que M. Narcisse
fut contraint de voir qu'on se moquait de lui... Alors il prit
tout--coup une indignation profonde!... il roula ses yeux avec une
sorte d'garement, s'arrtant sur chacun des hommes qui l'entouraient,
comme pour dsigner celui  qui il jetterait le gant... Mais l'abb
Morellet ne voulant pas que la raillerie allt plus loin l'engagea 
lire...

--Votre titre est un peu bizarre, lui dit-il; mais en coutant la
pice, peut-tre trouverons-nous que vous avez raison.

--Et voil un vritable savant! un vrai Mcne! s'cria le Narcisse;
ah! monsieur, que ne vous devrai-je pas?

Et le voil dpliant pour la quatrime fois son manuscrit et faisant
l'expos de sa pice... Ce que c'tait que cette pice, on ne le peut
dire... Narcisse avait pris pour sujet la mort d'un jeune Florentin
qui prit dans les neiges en voulant passer par Valorsine. Cet
horrible vnement eut lieu en 1770; mais le jeune homme ayant fait
de cela une tragdie, c'tait la bouffonnerie la plus complte, sur un
sujet des plus tristes.

Mais Narcisse ne le voulut pas voir ainsi, et lorsque les rires
touffs clatrent bruyamment, il se leva, roula des yeux gars par
la fureur sur le cercle qui l'entourait, et rassemblant d'une main
convulsive Chamouny et le mont Blanc, il dit  l'abb Morellet:

--Je vous remercie, monsieur, de la bonne rception que vous m'avez
faite... et surtout de l'accueil que le roi des glaciers a reu chez
vous...; quant  moi, je...

Il tait si fort en colre qu'il ne put continuer, ou peut-tre bien
ne savait-il que dire, et saisissant son manuscrit, il s'lana hors
de la chambre avant que l'abb Morellet pt se lever pour le retenir,
et sans couter M. de Chastellux qui lui criait que le _roi des
glaciers_ tait _Velouti_[166].

[Note 166: Celui qui prcda Garchi et Velloni avant que ceux-ci
allassent s'tablir au pavillon de Hanovre, et puis rue Richelieu, au
coin du boulevard.]

En me racontant cette histoire, l'abb Morellet avait encore cette
expression maligne et _voltairienne_ qui dominait sur toute autre
lorsqu'il racontait une histoire plaisante. Il ressemblait au reste
fort  Voltaire, non-seulement pour ses opinions philosophiques et
_pyrrhoniennes_, mais aussi par la forme du visage, et par ce sourire
caustique et plus que malin qui rvlait chez tous deux une absence
complte de cour et d'affection.

Mais l'me la plus dshrite renferme toujours en elle une partie
vulnrable par laquelle le malheur sait l'atteindre. L'abb Morellet,
avec son incrdulit, son scepticisme, fut contraint de reconnatre
une vrit ternelle: c'est que la prire est notre seul refuge quand
le malheur nous frappe. Il reut la punition la plus terrible que Dieu
puisse envoyer  l'homme!... l'isolement!... Cependant, il avait
toujours t bon, et les lois de la socit n'avaient pas t blesses
par lui... Voil comment les philosophes du XIXe sicle entendaient
leur philosophie... Quant au reste de la morale et surtout de la
religion, ils n'en parlaient pas, et tout devait aller ainsi. Hlas!
il vint un moment o cet ami, ce pre que nous avons dans les cieux,
fut le seul qui demeura fidle au malheureux!... et l'abb Morellet
fut contraint de reconnatre que l seulement tait la vritable
esprance.

Je fus frappe du changement subit de sa physionomie, un soir que je
causais avec lui chez madame de Souza. On jouait, et comme je ne
touche jamais une carte, je cherche toujours de prfrence une
causerie amusante; l'abb Morellet et M. Suard, ainsi que M. de
Vaisnes, taient les hommes les plus agrables que l'on pt trouver
alors... Quelquefois l'on faisait de la musique chez madame de Souza,
lorsque _Charles de Flahaut_, son fils, tait chez elle, et dispos 
faire entendre sa voix, qui tait vraiment ravissante avec le parti
qu'il en tirait au moyen d'une excellente mthode. Mais ces bonnes
fortunes-l taient rares; et le plus souvent, les mercredis au soir,
chez madame de Souza, on jouait et on causait. Lorsque je serai 
l'article qui la concerne je montrerai comment elle tait la plus
charmante matresse de maison de cette poque; comment elle donnait
une me  une conversation, qu'elle savait rendre intime lorsque
souvent son cercle tait compos de gens qui se voyaient pour la
seconde fois. Madame de Montesson avait encore cet art. Un des
talents, pour rendre son salon agrable, qu'avait encore madame de
Souza, tait d'y laisser, en apparence, une entire libert, mais de
n'y permettre aucune licence. On y causait donc en petit comit et
l'on se mettait quatre ou cinq personnes ensemble pour raconter des
histoires et en entendre, et lorsqu'on tait deux on n'en prsumait
rien, surtout lorsqu'on avait vingt ans comme moi et quatre-vingts
comme l'abb Morellet. N'allez pas croire pour cela que nous vivions
dans l'ge d'or. Non pas, vraiment; on glosait tout comme aujourd'hui,
on mdisait comme aujourd'hui, car enfin _on pchait_ comme
aujourd'hui; seulement on y mettait plus de pudeur, et le monde, qui,
aprs tout, est plus juste qu'on ne le dit, vous savait gr de ne le
pas braver avec autant d'impudence que cela se fait maintenant[167];
et quand on parlait d'une femme pour raconter une aventure, c'tait
au moins  demi-voix.

[Note 167: Une femme jeune, jolie, ayant un grand nom, de la fortune,
de l'agrment, tout ce qui peut faire remarquer dans le monde, a tout
mis en oubli pour le sacrifier  un homme qu'elle aime plus que TOUT,
mme ses enfants!... Jusque-l tout est si grand, mme le dsespoir de
l'infortune, qui dut tre immense comme ses joies dlirantes et ses
extases, dont les rves lui ont tout fait oublier, qu'on reste sans
voix pour la blmer... on la suit par la pense dans la retraite o
l'amour passionn d'un homme de gnie la ddommageait de tant de biens
perdus, et on sourit devant cette puissance du coeur frappant de
nullit toutes les voix du monde! Moi-mme je suis demeure sans force
pour blmer devant l'excs de ce bonheur assez grand pour avoir fait
oublier  une femme qu'elle tait pouse et mre... Enfin, je
comprenais son dlire tout en la plaignant... lorsque tout--coup
cette femme sort de sa retraite enchante, o l'amour ne lui suffit
plus!... Il lui faut le soleil du ciel; la lumire des yeux de son
amant ne l'claire plus! Les voix du monde ont franchi le mur d'airain
qu'elle-mme avait lev entre elle et lui... Elle a reparu
tout--coup au milieu de ses ftes!... Oh! que j'ai souffert pour
elle!... Que de regards moqueurs!... que de sourires de ddain!... et
l'amertume de ces blessures, redoubles encore par le peu de droit
qu'avaient celles qui les faisaient!... et cette souffrance que j'ai
ressentie pour elle, victime volontaire, quelle a d tre sa
violence!... Elle est pourtant demeure... Est-ce de la
rsignation?--Non.--Elle serait sans but, et la rsignation en a
toujours un... Serait-ce un sacrifice offert  l'homme qu'elle
aime?--Non.--Il serait sans dignit et porterait mme avec lui une
teinte humiliante, qui, de tout ce qui est oppos au charme de
l'amour, est sans doute le poison le plus mortel.. Une femme n'est
adore que pare d'une couronne de fleurs ou de laurier... La couronne
d'pines ne fait incliner que sur la tte d'un Dieu!... Quel est donc
le motif qui fait ainsi franchir le seuil de sa retraite  cette
femme?... J'ai peur, pour elle et son bonheur, que ce ne soit au
contraire aucun motif, mais l'entier oubli de tout respect humain.]

Mais pour en revenir  l'abb Morellet, je dirai qu'il me fit une
impression trs-profonde un soir, chez madame de Souza: il me parlait
de l'agrment d'un intrieur de famille et du charme qu'on trouve 
former une socit choisie dans laquelle on admet des artistes et des
gens de lettres... du temps qu'il avait mis  former cette socit, et
de l'influence qu'elle avait dans le monde littraire; il me racontait
ce qu'il avait vu de ces hommes de la Rvolution, tels que Condorcet,
Siyes, Talleyrand, et beaucoup d'autres plus influents encore, comme
Mirabeau, et des hommes qui, ainsi que ceux que je viens de nommer,
avaient caus bien du mal en rpandant leur doctrine perverse... Je le
regardai plus attentivement que je ne le voulais probablement, car il
me dit en me fixant  son tour, avec des yeux qui cherchaient ma
pense:

--Vous m'accusez dans votre opinion, n'est-ce pas?

--Je suis trop jeune pour avoir une opinion; mais... j'avoue que je
croyais que, ami de d'Alembert, de Diderot et de toute la secte
philosophique, vous aviez contribu pour le moins autant qu'eux 
promulguer ces lois qui ont form le code rvolutionnaire qui nous a
fait tant de mal.

L'abb Morellet sourit tristement en m'coutant:

--On vous a trompe, me dit-il, et je tiens  vous le prouver. Je veux
causer avec vous devant votre oncle, l'abb de Comnne; c'est un homme
instruit et un homme de bien... je veux qu'il m'coute... quant  vous
qui tes jeune et encore toute primitive, laissez-moi vous montrer que
mes erreurs, car j'en ai eu de grandes et j'en ai commis dont le
rsultat me fait aujourd'hui la rputation d'un esprit corrupteur,
laissez-moi vous montrer combien j'ai t puni par le Ciel de ces
mmes erreurs: hlas! la punition fut plus grande que la faute!...

Il tait agit, et son visage osseux prit une pleur effrayante.

--Laissez ce sujet ce soir, mon cher abb, lui dis-je... vous me
raconterez ce que vous voulez me dire un autre jour...

--Non, non; il est de bonne heure... appelez madame de Souza, elle ne
joue pas  prsent (ce qui tait rare), pour qu'elle vienne me prter
secours si j'oubliais quelque chose.

Madame de Souza venait alors de publier _Charles et Marie_, charmant
petit volume qui n'est pas assez remarqu parmi ses autres ouvrages...
Lorsqu'elle fut assise entre nous, l'abb Morellet commena son
histoire si intressante des jours rvolutionnaires; il me dit
comment, aprs avoir t l'homme le plus heureux par la fortune, et
doublement heureux puisqu'il ne devait la sienne qu' lui-mme, par le
bonheur intrieur que lui donnait une famille adore et
nombreuse[168], comment aprs avoir puis tous les genres de
flicit comme homme, comme littrateur et comme l'un des chefs d'une
secte qui avait la noble pense de rgnrer l'humanit, comment,
aprs ce bonheur infini, il avait t frapp du malheur comme de la
foudre  l'ge de soixante-dix ans!...

[Note 168: Sa nice madame Marmontel, Marmontel, qui vivait encore, et
ses enfants, d'autres neveux ou nices. Il tait le quatorzime enfant
de sa famille nombreuse: qu'on juge des parents  tous les degrs.]

--Et comment encore ai-je senti le malheur?... sous toutes les
formes!... et la dernire enfin, la plus terrible est venue m'annoncer
toutes les souffrances au milieu des cris de la France agonisante!...
J'tais SEUL!... c'tait l'isolement... et l'isolement d'un
vieillard!... un isolement entier!...

Ce souvenir tait toujours odieux pour lui... Je l'ai vu depuis bien
souvent, et toujours cette mme pleur se rpandait sur ses traits.

--J'avoue que je ne comprenais pas bien comment l'abb Morellet se
trouvait _isol_ comme il me le disait, _et entirement isol_!
C'tait cependant encore plus complet qu'il ne le pouvait rendre par
ce mot d'_isolement_; et lorsqu'il me donna les dtails suivants, il
me fit frmir aussi.

Il avait une maison trs-vaste dans la rue du Faubourg-Saint-Honor
dans laquelle logeaient M. et madame d'Houdetot... mais ils taient 
la campagne ainsi que tous leurs domestiques. L'abb Morellet n'en
avait aucun, pas mme de femme pour le service intrieur de sa
chambre... Un homme de peine venait le matin pour frotter son
appartement, cirer ses souliers, et puis cet homme s'en allait jusqu'au
lendemain, et laissait l'abb entirement _seul_, occup  crire...
livr  une humeur sombre qui produisait les plus tranges rsultats...
 ce souvenir, je l'ai vu quelquefois prt  retomber dans l'garement
o il a t pendant toute l'anne 1794... Madame de Souza, qui
connaissait l'amertume des souvenirs de cette poque, le regardait en
suppliante, pour qu'il ne poursuivt pas!...

--Non, non, dit-il, je dois raconter quelles taient mes occupations.
Hlas! ce n'taient plus les chants suaves de Piccini!... ce n'tait
plus la lyre potique de l'abb Delille, qui charmaient mes oreilles;
c'tait un glas de mort qui tintait toujours autour de moi... J'tais
seul, et il me semblait voir mille fantmes vtus de linceuls autour
de moi... J'tais FOU enfin! et je le sentais, ce qui tait
horrible... Eh bien! j'crivais cependant!... et savez-vous sur
quoi?... quel tait le sujet de mes travaux?...

Il tremblait...

J'ai fait un livre dans lequel je proposais au gouvernement de la
terreur d'utiliser les excutions et de manger la chair de leurs
victimes!... La disette couvrait la France!... C'tait bien alors le
moment o le _cheval ple_ de l'Apocalypse parcourait notre triste
patrie et que la prostitue buvait le sang des saints[169]!...

[Note 169: J'crivis cette remarquable conversation, comme cela
m'arrivait alors fort souvent, le soir en me couchant, et je n'en ai
pas perdu un mot.]

Il tait haletant... Madame de Souza le fora de s'arrter et de
prendre un verre d'eau sucre avec de la fleur d'orange...

--Je proposais dans mon ouvrage, poursuivit-il, d'tablir une
boucherie nationale... On aurait t _contraint_ de s'y pourvoir et
d'y aller trois fois la semaine sous peine d'tre pendu soi-mme au
charnier populaire... Je voulais aussi que, dans ces repas spartiates
que nous tions obligs de prendre au milieu de la rue, il y et
toujours un plat de cette affreuse chair!... Les monstres n'ont-ils
pas fait boire du sang  mademoiselle de Sombreuil pour lui faire
payer la vie de son pre!...

Et se levant, il marcha dans la chambre avec une sorte d'garement.
Quant  moi, je ne lui demandais plus de se taire... il m'intressait
au plus haut degr...

--Cet ouvrage, me dit-il en se rasseyant, s'appelait _le Prjug
vaincu_!... ou _Nouveau moyen de subsistance pour la nation, propos
au Comit de salut public, en messidor de l'an II[170] de la
Rpublique franaise, une et indivisible_.

[Note 170: Juillet 1794.]

--J'ai voulu le faire imprimer deux fois depuis le 9 thermidor...
Suard, homme de bon got et de bon esprit s'il en fut jamais, m'en
dtourna, en me disant que je serais universellement blm... La
seconde fois, ce fut une amie dont l'esprit juste et fin ne donne que
de bons avis.

Et il prit la main de madame de Souza, qu'il baisa avec une tendresse
respectueuse.

--Mais, dit madame de Souza, je n'avais  cela aucun mrite; je lui ai
dit ce que je pensais, et toutes les femmes auraient dit de mme...
J'ai t tellement frappe de dgot  la premire parole que l'abb
me dit de cet ouvrage, que je ne pus retenir l'expression, un peu
franche peut-tre, qui m'est chappe. Mais toutes les femmes
penseraient comme moi, et soyez certain, l'abb, que si vous aviez
publi votre livre, pas un oeil de femme ne se serait repos sur une
de ses pages.

L'abb Morellet sourit ici avec une malignit diabolique.--Peut-tre!
dit-il... peut-tre!...  la vrit, quelques annes d'intervalle font
beaucoup... Mais croyez bien que ces mmes femmes dont les journaux
vantaient  l'envi l'hrosme et la grandeur d'me, et qui, aprs le 9
thermidor, devenues des solliciteuses effrontes, mettaient en oubli
toute pudeur comme elles avaient repouss le danger, montrant par-l
que la lgret avait eu plus de part  leur hrosme que l'lvation
de leur me[171], ces mmes femmes auraient lu mon livre, ma bien
chre amie, je vous le proteste.

[Note 171: Cette pense de l'abb Morellet fut entre lui et moi le
sujet de beaucoup de vives querelles. Je soutenais le contraire parce
que je le pense. Je terminerai cet article, relatif  la _boucherie
nationale_, par une remarque bien triste: c'est que c'est sans aucun
doute l'ouvrage le plus remarquablement bien crit de l'abb Morellet.
Il m'en a lu plusieurs passages que j'ai admirs... Il y a une diction
pure, une sorte d'lgance qui frappe mme en opposition avec cet
horrible sujet.]

--Quel mal vous me faites! lui dis-je.... Eh quoi! ces femmes pour
lesquelles je voudrais un Plutarque... ces femmes sont ainsi juges
par vous!

--Ne l'coutez pas, dit madame de Souza, avec un ton plus svre que
sa voix harmonieuse ne le lui permettait ordinairement. Je lui ai dit
mille fois qu'il ne pense pas ce qu'il dit... C'est un _fanfaron de
mchancet_!... Monsieur l'abb, racontez plutt  madame Junot
comment vous faisiez la cabriole sur votre lit... ce sera la petite
pice de votre horrible drame.

C'tait donc ainsi qu'il passait sa vie, _entirement seul_ et
crivant de pareilles choses. Quelquefois il sortait pour prendre
l'air, pour respirer, pour voir le ciel... mais toujours il se
rencontrait avec une scne plus ou moins tragique... il en tait venu
au point de ne plus oser sortir!

Un jour, me dit-il, je souffrais beaucoup des suites d'une migraine
qui m'avait tenu couch pendant trois jours... n'ayant pour me servir
que mon homme de peine, dont j'entendais avec plaisir les pas retentir
le matin sur le carreau des vastes corridors de cette maison inhabite
o le moindre son se rpercutait... Je sortis vers le soir, au moment
o le soleil se couchait sur Paris dans toute la pompe d'une belle
journe de juillet, et je dirigeai mes pas vers les Champs-lyses...
Comme j'approchais de la barrire de l'toile, j'entendis des cris
affreux et de ces vocifrations de cannibales qui annonaient quelque
grande joie; les femmes surtout taient en foule sur le bord du
chemin, et regardaient vers Neuilly... Je vins machinalement me placer
 ct d'elles, et, regardant au loin dans le nuage de poussire que
le soleil couchant traversait de ses rayons, je ne distinguai d'abord
que plusieurs voitures et des charrettes... bientt elles furent
devant moi... et je vis!... Dieu puissant! comment ai-je pu rsister 
ce spectacle affreux!... je vis dfiler devant moi onze chariots
dcouverts, remplis de femmes, d'enfants, d'hommes, de vieillards...
Enfin c'taient tous les nobles bannis de Paris par le dcret du 17
germinal (avril), et rfugis  Neuilly et  Fontainebleau!... Les
malheureux avaient t _parqus_ pour ainsi dire; mais la houlette
pastorale de Fouquier-Tinville avait t dirige sur eux, et le
troupeau avait t ramen  Paris pour tre gorg et servi au
peuple-roi!... Plusieurs hommes avaient les mains lies!--Ils ont eu
l'audace de se dfendre! s'criaient les furies qui m'entouraient.--Au
moment o le triste cortge dfila devant moi, je levai les yeux, et
mes regards rencontrrent ceux de plusieurs amis!... Dieu bon! Dieu
puissant! et vous ne tonniez pas sur les monstres!!!...

Madame de Souza et moi, nous baissions les yeux... Sans doute l'abb
Morellet n'avait pas prch la rvolution; mais ses excs
n'taient-ils pas le fruit de ces doctrines subversives de tout
ordre?... Il le sentit probablement; car, cessant tout--coup de
parler sur ce ton, il reprit sa narration, et nous dpeignit le local
de cette maison qui lui appartenait rue du Faubourg-Saint-Honor, et
qu'il occupait alors seul. Il y avait un trs-beau jardin, dans lequel
il se promenait, et qu'il cultivait pour faire de l'exercice. La
maison tait immense, et la description qu'il faisait de son
isolement, du silence effrayant qui rgnait dans ces chambres
solitaires une fois que la nuit avait jet son ombre sur les
quartiers mme les plus populeux... cette mystrieuse retraite habite
par un seul homme... les bruits les plus simples devenant des
alarmes... tout cela tait dcrit admirablement par l'abb Morellet,
et mme, je le crois, avec une recherche de romancier, alors que le
danger avait fui.

La peur le dominait  un tel point, me disait-il, que sa raison
s'gara. Il devint somnambule!... Il se levait la nuit, courait dans
sa chambre, croyait saisir un homme qui venait l'arrter, le
terrassait, l'assommait de coups donns par son poignet, qui, malgr
sa vieillesse, tait plus  redouter que celui d'un jeune
homme[172]... et puis il revenait  lui aux bruits de ses hurlements,
de ses cris!... et il se trouvait seul, luttant avec lui-mme sur le
carreau, et souvent bless par sa propre main!...

[Note 172: L'abb Morellet tait d'une force de corps peu commune.
Ceux qui l'ont connu peuvent se rappeler sa structure osseuse et sa
forte charpente.]

Enfin ces attaques de somnambulisme l'inquitrent au point de mettre
une corde ou une sangle, ou quoi que ce ft, pour le retenir, s'il
avait la volont de s'lancer de son lit pour aller lutter avec un
tre imaginaire; ce moyen lui russit en effet, et au bout de six mois
ses accs se calmrent.

Il n'avait pas t arrt, parce que sa section tait une des bonnes
de Paris, et qu'il y tait bien not.--Mais qui pouvait alors rpondre
deux jours de son repos et mme de sa vie!

Il avait t se promener un soir sur le bord de la rivire, et puis il
tait revenu par le haut des Champs-lyses; il rentrait fatigu,
cependant il se htait, parce que l'orage grondait dj fortement...
Et il voulait viter la pluie en rentrant chez lui, lorsqu'une femme
du voisinage, qui faisait chez lui l'office de portire, lui remit un
papier qu'on avait apport pour lui: c'tait _une invitation de se
rendre  sa section pour affaire qui le concernait_.

En lisant cet crit, il se sentit dfaillir... Eh quoi! avait-il pris
si longtemps soin de sa vie pour prir misrablement aprs tant de
malheurs!... Cependant il n'y avait pas  hsiter. La pluie tombait
par torrents; mais cela ne l'arrta pas un instant; et, malgr le
temps qu'il faisait, il se mit en route pour aller  la section,
tellement troubl qu'il oublia d'emporter un parapluie... Nanmoins ce
qui est curieux, c'est qu'au travers de ce trouble il y avait du
courage et du sang-froid; car l'abb cacha plusieurs papiers, mais en
en laissant qui pouvaient lui faire couper le cou, et en ayant le soin
d'emporter quelque argent pour obvier aux premiers frais s'il tait
arrt... Il tait neuf heures du soir lorsqu'il sortit de chez lui.

Il tait vieux, et, quoique vert encore, il ne marchait pas vite:
aussi n'arriva-t-il au comit de sa section qu' dix heures; il y
avait sance. Les membres taient tous des ouvriers que Morellet
connaissait au moins de vue... Ils avaient tous le bonnet rouge, et
fumaient en dissertant gravement, Dieu sait sur quoi... Morellet se
fit connatre. Alors le prsident lui dit:

--Tu es accus... on va t'interroger... tu peux t'asseoir, le comit
te le permet.

--Comment te nommes-tu?--Andr Morellet.--O es-tu n?-- Lyon.

Ici les membres du comit se regardrent en fronant le sourcil... et le
prsident rpta sa question: O es-tu n?...--Je vous l'ai dit, 
Lyon.--_ Commune-Affranchie_[173] dit le prsident d'une voix
tonnante...--L'abb s'empressa de rpondre: _ Commune-Affranchie_.--De
quoi vis-tu? Comment gagnes-tu ta vie? Quel est ton tat enfin?--Je suis
homme de lettres. Les membres du comit se regardrent; il tait
vident qu'ils ne savaient pas ce que c'tait qu'un homme de lettres:
aussi le prsident, pour arriver  son but, lui demanda de nouveau de
quoi il vivait.

[Note 173: Depuis le sige et les massacres on l'appelait ainsi.]

Ceci tait le triomphe de Morellet. Son trouble ne l'avait
heureusement pas empch de prendre le brevet d'une pension qui lui
avait t accorde par la Convention: il tait de 1793, et motiv sur
trente-cinq ans de travaux utiles. Le brevet portait ce titre:

RCOMPENSE NATIONALE.

Je trouve que ce seul mot, articul en 1793, prouve combien les hommes
de la Rvolution avaient ou du moins croyaient avoir d'obligation aux
philosophes!

Le brevet fut reu avec rvrence par le prsident et les membres du
comit qui savaient lire; car tous n'en taient pas l.--Maintenant
l'interrogatoire devint fort comique; aprs plusieurs questions que je
ne me rappelle plus, le prsident dit  Morellet:

--Pourquoi tais-tu gai avant la Rvolution, et pourquoi es-tu triste
depuis?...

Morellet tait fort drle en rappelant ce moment: il prenait une
expression srieuse, qui jointe  son norme nez et  la charpente
osseuse de sa figure, lui donnait vraiment un singulier aspect; il
prit donc son air le plus grave pour dire au prsident qu'il ne riait
jamais, et n'tait pas n plaisant.

--O tais-tu le jour de la mort du tyran?-- Paris.--Ah! _et o
cela?_--Chez moi.--N'as-tu pas une maison de campagne?--Non.--Tu
mens.--J'avais un prieur  Thimer, prs de Chteauneuf, mais pas de
maison de campagne.--Ah! cela s'appelle un prieur! Et qui te l'avait
donn?--M. Turgot.--Oh! c'tait un bon citoyen!... qui aimait le
peuple. Eh bien! aprs tout, tu es un bon enfant, dit le prsident 
l'abb Morellet; le comit est content de toi; tu peux te retirer
_sans remords_...

Quel est le mot qu'il voulait dire? Je crois bien que l'abb ne
s'embarrassait gure du vrai sens de la phrase dans un pareil moment;
mais,  sa place, j'aurais t curieuse de le faire expliquer.

Il faisait un temps horrible; il tait prs de minuit; il pleuvait 
verse, et l'abb n'avait pas de parapluie, comme on le sait; un des
membres du comit, qui tait son voisin, lui offrit de partager l'abri
du sien, et ils cheminrent ensemble. Morellet le fit exprs, pour
obtenir des renseignements sur son accusation; et ce qu'il apprit est
trs-curieux pour l'histoire de cette poque.

La femme d'un cocher de M. de Coigny, appele _Gattrey_, logeait, en
1793 et une partie de 1794, dans une petite chambre ayant vue sur le
jardin de l'abb Morellet: le voyant se promener en robe de chambre,
et sachant qu'il tait seul et propritaire de la maison, elle fit
des dmarches pour entrer  son service, ou du moins tre femme de
peine et faire le plus gros de l'ouvrage. Mais, malheureusement pour
elle, l'abb, en se promenant le soir, l'avait entendue prorer dans
une petite cour attenant au jardin, et ses discours taient ceux d'une
furie et d'une mgre, non-seulement comme femme du peuple bavarde et
mchante, mais comme un monstre vomi par les enfers. La soeur de
l'abb avait voulu la ramener au bien avant de quitter Paris; mais il
est des choses impossibles. Cette femme, pousse par le refus de
l'abb, rsolut sa perte. C'tait une chose qui tait facile  cette
poque. Elle quitta la section des Champs-lyses, pour aller  celle
de l'Observatoire. L, parmi cette horrible troupe de _tricoteuses_
qui entouraient l'chafaud pour ajouter une douleur  celles qui
abreuvaient les victimes, madame Gattrey voulut servir la rpublique 
sa manire, en dnonant et faisant prir _un aristocrate_. Par la
mme raison qui faisait entendre ce qu'elle disait  l'abb, elle
entendait ce qu'il disait dans son jardin. Elle recueillit ses
souvenirs, arrangea des mots, en drangea d'autres, inventa et forma
enfin une accusation trs-suffisante pour faire aller  la guillotine
le pauvre Morellet, s'il et t dans une plus mchante section. Il
est merveilleux de voir comment la vie d'une famille tait alors  la
merci d'une furie qui pouvait d'un mot faire tomber une tte, en
rapportant qu'un homme a ri en aot et pleur en janvier!... Elle
avait aussi son salon, madame Gattrey!... et ce salon avait aussi son
importance, comme on le voit. Et l'abb Morellet, en 1794, isol,
malheureux, proscrit pour ainsi dire par la terreur dans le fond d'une
maison solitaire, pouvait pleurer amrement sur l'influence que ses
maximes et celles de ses amis avaient eues sur les masses qui alors
exeraient un si funeste empire!... C'tait dans ces mmes chambres
jadis brillamment remplies de femmes aimables, d'hommes savants et
distingus, et maintenant dsertes et abandonnes, et seulement
habites par le propritaire tremblant au seul bruit de ses pas.


FIN DU TOME PREMIER.





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire des salons de Paris (Tome 1/6), by 
Laure Junot, duchesse d'Abrants

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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